The Project Gutenberg EBook of Le Pays de l'or, by Henri Conscience

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Title: Le Pays de l'or

Author: Henri Conscience

Release Date: December 4, 2003 [EBook #10384]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE PAYS DE L'OR

Par
Henri Conscience




I

LE BUREAU


Un matin du mois de mai de l'anne 1849, un jeune commis, assis devant
un pupitre, tait seul dans le bureau d'une maison de commerce peu
importante,  Anvers.

Il tait haut de taille et blond de cheveux; sa figure frache et fine,
avec quelque chose de rveur dans l'expression, paraissait indiquer un
caractre trs-doux, quoique l'clat de ses yeux bleus accust une
certaine force d'me ou du moins une nature enthousiaste.

Il tait occup  crire; cependant il interrompait souvent son travail
pour jeter les yeux sur un journal ouvert  sa droite sur le pupitre. Le
contenu de cette feuille semblait l'attirer chaque fois avec une
nouvelle force, car c'tait videmment contre sa volont qu'il
dtournait si souvent son attention de son ouvrage. Il fixa une dernire
fois le regard sur ce journal et lut d'une voix sourde et mue:

On y rencontre l'or presque  la surface de la terre, et en si grande
abondance, qu'on n'a qu' se baisser pour ramasser des trsors. Un
matelot a trouv dernirement une _ppite_ ou morceau d'or pesant
plus de vingt livres et d'une valeur d'au moins vingt-cinq mille
francs.

Un soupir s'chappa de la poitrine du commis, et il leva vers le ciel un
regard chagrin.

Quelqu'un ouvrit la porte du bureau. C'tait un jeune homme assez
solidement bti, aux joues rouges, aux yeux noirs et tincelants; sur
son visage ouvert brillaient la sant et la bonne humeur.

--Jean, mon ami, tu seras grond, dit l'autre. Monsieur est dj venu au
bureau, et il a manifest son mcontentement de ton absence.

--Bah! cela m'importe peu, mon bon Victor, rpondit Jean d'un ton
triomphant. C'est dcid: je dis adieu au mtier de gratte-papier et 
cette obscure prison o j'ai si sottement us les plus belles annes de
ma vie. Hourra! Je vais courir le monde, libre comme un oiseau, et ne
reconnaissant plus d'autre matre que Dieu et le sort!

--Que veux tu dire? demanda son camarade stupfait.

--Ce que je veux dire? reprit Jean en tirant un papier pli de sa poche.
Voici le prospectus d'une socit franaise, _la Californienne_; elle a
fait faire toutes sortes d'instruments pour exploiter les meilleures
mines d'or en Californie. L o l'on peut ramasser avec les mains le
mtal le plus prcieux, elle recueillera l'or par monceaux avec des
outils excellents et des procds perfectionns. Peut devenir
actionnaire qui veut. Moyennant deux mille francs, on obtient une
traverse libre sur un vaisseau de la socit, comme passager de seconde
classe, et on reoit deux actions qui donnent droit  une double part de
l'or recueilli. L-bas, en Californie, on n'a  s'inquiter de rien, la
socit procure  ses membres une bonne nourriture et des maisons de
bois confortables. Comme passager de troisime classe, on ne verse que
douze cents francs; mais on ne reoit alors qu'une seule action. Mon
pre a consenti  sacrifier deux mille francs. Je deviendrai actionnaire
de _la Californienne_! Le navire _le Jonas_ est quip par _la
Californienne_; dans quinze jours, il partira d'Anvers pour le pays de
l'or. La socit envoie encore quatre vaisseaux en Californie, entre
autres un du Havre de Grce, avec les outils et les directeurs, qui
doivent dj tre en mer pour recevoir l-bas les actionnaires.

Victor regarda son camarade avec des yeux tincelants. Ce qu'il
entendait le frappait de stupeur; car un sourire d'admiration illuminait
son visage rayonnant.

--Tu pars pour le pays de l'or! tu vas en Californie! murmura-t-il.

--Dans deux semaines.

--Toi, toi, Jean! La soif de l'or t'a-t-elle pris ainsi tout  coup?

--Oh! non; toi-mme, Victor, tu m'as mis la tte  l'envers en me
parlant sans cesse du pays extraordinaire qu'on vient de dcouvrir. Je
vois dans ce voyage un bon moyen d'chapper  l'touffante vie de
bureau; l'or n'est qu'un prtexte pour obtenir le consentement de mon
pre... Ah! ah! demain, je suis libre: demain, je deviens actionnaire de
_la Californienne_; demain, je retiens ma place sur le navire _le
Jonas!_

--Que tu es heureux! dit Victor en soupirant. Mon Dieu, que ne
donnerais-je pas pour pouvoir tre ton compagnon de voyage!

--Tu n'as qu' vouloir, Victor. L'oncle de Lucie n'a-t-il pas dclar
vingt fois qu'il te prterait l'argent ncessaire, si tu osais
entreprendre un voyage en Californie?

--Et ma mre, Jean?

--Oui, ta mre...; mais tu dois considrer que les parents sont tous les
mmes. Si nous ne faisions pas un peu d'effort pour sauter hors du nid,
ils nous tiendraient sous leurs ailes, jusqu' ce que les cheveux
commencent  grisonner sur notre tte...

--Tu ne peux croire, Jean, comme la seule ide d'une pareille rsolution
fait trembler une mre. L'oncle de Lucie, lorsqu'il vient chez nous,
parle beaucoup des voyages lointains qu'il a faits en qualit de
capitaine de vaisseau. Ma pauvre mre plit  la moindre allusion. Elle
m'a toujours aim si tendrement! je ne peux pas lui enfoncer le poignard
dans le coeur.

--Tu dois le savoir, c'est pourtant le seul moyen de voir s'accomplir le
voeu de ton coeur. Le capitaine est un rude gaillard, il n'a pas
beaucoup d'estime pour l'homme qui use sa vie courb sur un pupitre et
qui n'a vu qu'un petit coin du monde. Je gage que, si tu oses aller en
Californie,  ton retour il te donnera avec joie la main de sa nice.

--Il m'a promis son consentement aussitt que mes appointements
atteindront deux mille francs.

--Oui? alors tu attendras longtemps. La rvolution, en France, a fait
languir le commerce. Monsieur n'a-t-il pas dit avant-hier qu'il serait
oblig de rduire nos appointements?

Victor tint les yeux baisss sans rien dire.

--Tu as peut-tre peur du long voyage? Demanda l'autre.

--Peur! moi?... s'cria Victor sortant de sa rverie. Depuis six mois,
je meurs d'envie d'entreprendre ce voyage? Non-seulement la Californie
me fait entrevoir le moyen d'obtenir la main de Lucie, mais il y a
encore un autre sentiment galement puissant, qui me montre dans les
contres lointaines l'toile d'un meilleur avenir. Juge, Jean: ma mre
s'est impos beaucoup de privations et a diminu son petit avoir pour
pouvoir me donner une bonne ducation. Sa boutique et mes appointements
subviennent  peine  notre entretien. L'instant est pourtant venu o le
fruit de mon travail devrait rapporter quelque chose pour donner un peu
d'aisance  ses vieux jours, et la rcompenser ainsi de son amour et de
ses sacrifices. J'aurais peur d'un voyage en Californie? Qui est-ce qui
soupire plus ardemment que moi aprs cette terre promise? Le bien-tre
de ma mre et mon propre bonheur ne sont-ils pas l? Et n'ai-je pas des
raisons pour mpriser tous les dangers, s'il en existe? Ah! si je
pouvais t'accompagner, comme je remercierais Dieu pour sa bont, mme au
milieu de l'adversit et de la souffrance!

--Mais tente encore un effort, Victor. Pense qu'autrement tu te
condamnes toi-mme  rester toute ta vie, plir devant cet ternel
pupitre; que ta jeunesse se passe, lente, triste et rgulire comme une
vieille horloge. La libert, c'est l'espace, voil le bonheur de
l'homme; voir le monde contempler chaque jour de nouvelles merveilles,
se sentir mu  chaque battement du pouls, voil vivre!... Et alors,
aprs deux ans d'indpendance, revenir dans sa patrie avec assez d'or
pour enrichir tous ceux que nous aimons!

--Oui, oui! s'cria Victor comme hors de lui, je le lui demanderai
encore; et, s'il le faut, j'implorerai  genoux son consentement, je la
supplierai par ce qu'elle a de plus cher au monde...

--Et moi, vois-tu, je chercherai aujourd'hui le capitaine Morrelo au
caf, et lui dirai qu'il doit t'aider. Laisse-moi faire... La bonne
ide! Nous partagerions l-bas, comme ici, le bien et le mal...

--Tais-toi, Jean, rpliqua l'autre d'une voix touffe. J'entends
monsieur qui vient au bureau.

--Ne lui dis rien de mon dpart. Mon pre pourrait quelquefois changer
d'avis avant demain; on ne peut pas savoir.

--Non, mais tiens-toi tranquille; sans cela monsieur se fcherait.

Les deux commis prirent leurs plumes; et, lorsque la porte s'ouvrit,
ils penchaient silencieusement la tte sur le papier, comme s'ils
taient rests depuis des heures absorbs dans leur travail.




II

LE DPART


Par une chaude journe du mois de juin, deux ou trois heures avant la
tombe du soir, une grande foule tait runie au bord de l'Escaut,
regardant d'un oeil tonn un beau brick qui, pavillons dploys et
flottant au vent, mouillait dans le port, prt  appareiller. C'tait
_le Jonas_, quip par la socit franaise _la Californienne:_ le
premier vaisseau qui ft un voyage direct au pays de l'or, nouvellement
dcouvert.

Le pont du brick fourmillait dj de passagers qui agitaient  tout
moment leurs chapeaux en l'air et faisaient retentir sur les flots leurs
cris de triomphe. Du bord de l'Escaut, on leur envoyait de brillants
souhaits de bonheur. C'tait comme une kermesse, comme une joyeuse fte
 laquelle les habitants d'Anvers ne prenaient pas moins part que les
chercheurs d'or surexcits, quoique les migrants fussent pour la
plupart des Franais des dpartements du Nord, et que trs-peu de Belges
se fussent laiss sduire par le brillant appt de _la Californienne_.

Une couple de barques longeaient le quai pour prendre les retardataires
qui avaient pass en ville les dernires heures. On voyait voguer
galement quelques autres canots sur le fleuve. Chacun d'eux avait un
drapeau belge au gouvernail, et ceux qui le montaient envoyaient leurs
adieux  la ville d'Anvers et  l'Europe, et faisaient un tel vacarme en
entrant et en battant des mains, qu'ils avaient l'air de gens ivres ou
fous.

En ce moment, trois personnes, un bourgeois avec ses deux fils,
sortirent en hte d'une rue aboutissant au quai et se dirigrent vers le
lieu o se trouvaient les barques.

--Vois, vois, mon pre, dit l'an des deux jeunes gens, voil _le
Jonas_ qui attend avec impatience.

--Que Dieu le protge! dit en soupirant le vieux bourgeois.

--Mais allez-vous vous attrister maintenant, mon pre? dit le jeune
homme en riant. Que sont deux annes dans la vie d'un homme? J'en ai us
au moins six devant un stupide pupitre. Pas d'inquitude! au contraire,
soyez content et ayez confiance. Je reviendrai avec des monceaux d'or,
avec des trsors, et ce sera mon orgueil d'avoir procur  mon pre et 
mon frre une vie douce et paisible. Ainsi, ne soyez pas inquiet: vous
n'aurez jamais de raisons de regretter ce voyage... Mais o reste donc
Victor? Aurait-il mal aux jambes, maintenant que l'heure dcisive est
arrive?

--Sa mre et lui ont tant de choses  se dire! murmura le vieux bourgeois.

--Vois, Jean, ils viennent l-bas, remarqua le frre. Cette pauvre Lucie
Morrelo, elle marche la tte haute et parat contente; mais la servante
du capitaine m'a dit que, depuis huit jours, elle ne fait que pleurer
lorsqu'elle est seule.

--Tant mieux, mon frre.

--Comment cela?

--Certainement, c'est une preuve qu'elle aime sincrement mon ami
Victor. Cela me rjouit pour lui.

Les personnes dont l'arrive avait t annonce par le frre de Jean se
montrrent bientt au coin de la rue. C'tait une dame dj vieille, qui
marchait en parlant  ct d'un jeune homme et lui pressait la main avec
une tendresse inquite, pendant que lui dirigeait vers _le Jonas_,
pavois comme aux jours de fte, des yeux o brillait une joyeuse
excitation.

Derrire eux venait un homme avec des joues tannes et de larges
favoris, qui donnait le bras  une trs-jeune fille au visage charmant
et dlicat, et s'efforait de lui faire comprendre, en riant et en
plaisantant, qu'un voyage en mer n'tait pas plus dangereux qu'une
petite excursion  Bruxelles par le chemin de fer.

--Victor, Victor, dpche-toi! on lve dj l'ancre l-bas! s'cria
Jean, qui se tenait debout dans une barque. On nous annonce qu'il n'y a
plus de temps  perdre.

Lorsque la veuve regarda, du bord de l'Escaut, le faible esquif qui
allait dans quelques minutes lui enlever, pour toujours peut-tre, son
fils bien-aim, les larmes tombrent sur ses joues et elle le pressa en
sanglotant dans ses bras. Ce tendre embrassement mut profondment
Victor, et il s'effora de consoler et de tranquilliser sa mre afflige
par de douces paroles, et en lui promettant plus d'aisance et de bonheur
pour ses vieux jours.

Il ft rest longtemps encore sur le coeur de sa mre, sourd  l'appel
de son ami; mais le vieux capitaine, l'oncle de Lucie, l'arracha de ses
bras en se moquant de cet excs d'attendrissement. Jean, de son ct,
criait plus fort que jamais que la barque ne pouvait attendre plus
longtemps.

Victor prit les deux mains de la jeune Lucie dans les siennes et pntra
par un long regard jusqu'au fond de son coeur; ses yeux demandaient:
M'attendras-tu? Ne m'oublieras-tu pas? La demande et la rponse
devaient tre toutes les deux trs-mouvantes, car un torrent de larmes
roula sur le visage de la jeune fille, et le visage du jeune homme
s'illumina d'une joie extrme.

Le marin prit Victor par le bras et l'entrana vers la barque. Le jeune
homme, mu, embrassa encore sa mre et murmura  son oreille les plus
ardentes paroles d'amour.

--Eh bien, puisque Dieu l'a permis, dit-elle en sanglotant, va, mon
fils; je prierai pour toi tous les jours, toutes les heures. Ne m'oublie
pas! N'oublie pas ta mre!

Victor descendit dans le canot: les rames plongrent dans le fleuve...
En ce moment, on vit accourir de loin un jeune homme qui agitait ses
bras au-dessus de sa tte, avec des gestes inquiets, et qui criait:

--Attendez un peu, pour l'amour de Dieu! Je suis Donat Kwik; j'ai pay
mon passage; il faut que j'aille aussi au pays de l'or!

Ce jeune homme paraissait tre un paysan; la longue redingote bleue qui
lui pendait jusqu'aux talons, son visage rouge et bouffi, son air naf
ou bte, et surtout ses grandes mains et ses membres robustes et trapus,
indiquaient qu'il avait quitt les travaux des champs pour courir
galement aprs la fortune.

Son premier pas ne fut cependant point heureux. Dans sa crainte que le
canot ne partt sans lui, il sauta avec une prcipitation aveugle sur le
bord du lger esquif et culbuta dans l'eau la tte la premire.

Un matelot le saisit par les cheveux; un second, aid de Jean, le tira
dans la barque, au milieu des clats de rire et des applaudissements des
bourgeois runis sur le quai.

Le paysan regarda autour de lui avec embarras, se frotta la tte, rejeta
une gorge d'eau et murmura tout stupfait:

--Camarades, il y a, pardieu! trop de sel dans la soupe! Vous n'aviez
pas besoin non plus d'arracher la moiti de mes cheveux: je nage comme
une anguille...

Mais, comme le canot bondit tout  coup sous la vive impulsion des
rames, Donat Kwik tomba en arrire sur un banc et se cramponna avec
frayeur au bord de l'embarcation.

Cet incident avait  peine dtourn du quai l'attention de Victor.
Pendant que la barque s'loignait avec rapidit du rivage, il tenait le
regard dirig vers l'endroit o sa mre et Lucie lui faisaient toutes
sortes de gestes encourageants, comme si elles eussent cru, les mes
aimantes, qu'il tait encore plus malheureux qu'elles.

Jean tait debout sur un banc. Il jeta  son pre et  son frre un
dernier adieu retentissant, agita son chapeau et poussa un hourra
triomphant qu'on entendit jusque prs des maisons du quai.

Ces cris de joie firent un singulier effet sur Donat Kwik. Il sauta
debout, s'lana au cou du joyeux jeune homme et le pressa dans ses bras
avec tant de force, que Jean sentit l'eau mouiller sa poitrine. Il
loigna avec une sorte de colre le grossier compagnon de voyage, et
s'cria:

--Ah a! mon gaillard, tes-vous fou ou gris?

--Je crois, en effet, que j'ai un petit coup dans le cerveau, rpondit
l'autre. Il y a de la bonne bire  Anvers, de la forte bire...

--Ne voyez-vous pas que vous me mouillez et que vous abmez mes
vtements?

--Pardieu! j'avais oubli le bain froid! Bah! camarade, nous pourrons
acheter l-bas autant d'habits que nous voudrons. De l'or par brouettes!

--De quel pays tes-vous? A votre langage, on dirait que vous venez de
Malines? demanda Jean.

--Vous l'avez presque devin. Je suis Donat Kwik, un fils de paysan de
Natten-Haesdonck, au del de Rupelmonde, dans le petit Brabant, dit
l'autre en bredouillant trs-vite. Ma tante est morte; j'ai hrit, mais
pas assez,  mon got. Je vais chercher de l'or. A mon retour, je me
marie avec Hlne, la fille du notaire, ou avec Trine, la fille du
bourgmestre, ou avec la demoiselle du chteau. Je ramasserai tant d'or,
tant, tant, que je pourrai acheter tout le village!

Jean se retourna, en haussant les paules, vers son ami Victor, qui
rpondait encore par signes au tendre adieu qu'on lui envoyait du quai,
et il le plaisanta sur la visible motion de Lucie et sur sa profonde
affection pour lui.

Donat vint interrompre la conversation. Il montra aux deux amis un
morceau de papier imprim:

--Camarades, voyez un peu ceci... dit-il.

--Vous devenez ennuyeux avec vos _camarades!_ murmura Jean d'un ton
courrouc.

--Eh bien, je dirai, _messieurs,_ puisque vous le voulez absolument,
quoique je ne sois pas pauvre non plus. Allons, ne faisons pas tant de
Compliments; vous devriez me dire, messieurs, ce que je tiens ici en
main.

--C'est un billet de banque anglais de cinq livres, mon ami, rpondit
Victor.

--Oui, mais en francs?

--Quelque chose de plus que cent vingt-cinq francs.

--J'avais peur, pardieu! que le vieux juif chez lequel j'ai chang mon
argent ne m'et fourr en main des chiffons de papier.

--En avez-vous beaucoup de cette espce? Demanda Victor en souriant.

Le paysan regarda les matelots avec dfiance, et dit mystrieusement 
l'oreille des deux amis:

--J'en ai quatre: le reste de mon hritage. J'aurais bien pu placer ces
cinq cents francs  intrt chez l'agent d'affaires de notre village;
mais on ne peut savoir ce qui arrivera l-bas; la prudence est la mre
de la porcelaine. Si nous tions dups et si nous ne trouvions pas d'or?
Ce n'est pas Donat qui mourra de faim le premier: il a une poire pour la
soif. Il faut que vous sachiez, messieurs, que je suis malin, beaucoup
trop malin quelquefois!

La barque atteignit le navire, et les voyageurs furent salus par une
salve d'applaudissements. _Le Jonas_ avait dj lev l'ancre et tendu
ses voiles. Bientt il prit le vent et avana sous l'impulsion d'une
frache brise.

Alors, le navire lcha sa borde pour dire adieu  la ville d'Anvers;
les canots du fort rpondirent  ce salut, les marins agitaient leurs
chapeaux sur les mts, les passagers remplissaient l'air de leurs cris
de triomphe, les quais retentissaient des souhaits de bonheur de la
foule; et _le Jonas_ glissa majestueusement en avant, au bruit du canon
qui grondait et des gigantesques acclamations des milliers de
spectateurs.

Donat Kwik tait le plus en train; il bondissait de droite  gauche
comme un insens, les bras levs et criait: Hourra! hourra! d'une voix
si forte, que ses cris retentissaient au-dessus de ceux des autres
passagers, pareils au braiment d'un ne. Comme il heurtait tout le
monde, il recevait par-ci par-l un coup de poing dans le dos ou un coup
de pied dans les jambes; mais il n'y faisait pas attention et beuglait 
perdre haleine.

Il remarqua ses deux compagnons de la barque qui, debout derrire la
batterie, se montraient sur le quai l'endroit o ils croyaient que se
trouvaient leurs parents, quoique la foule n'appart plus  leurs yeux
que comme une tache noire confuse. Donat passa la tte entre eux et dit
grossirement:

--Eh! eh! pardieu, camarades, sommes-nous malades? Je veux dire:
Messieurs, avons-nous du chagrin?

--Sur ma parole, dit Jean courrouc, si tu continues  nous ennuyer, je
te casse le cou, entends-tu, Donat Kwik?

--Mais il n'y a pas l-dessous, dans la troisime classe, me qui vive
pour me comprendre! Rpondit Donat. Ils sont aussi stupides que des
veaux; ils baragouinent un patois inintelligible, et ils ne connaissent
mme pas un mot de flamand.

--C'est gal, va-t'en, te dis-je!

Le paysan, voyant que c'tait srieux, s'loigna en tranant les jambes
et grommela en lui-mme:

--Qu'ils sont fiers, ces messieurs de la ville! Comme si je ne devais
pas trouver autant d'or qu'eux, et mme davantage. Si mes compatriotes
ne veulent pas causer avec moi, je serai donc oblig de me coudre la
bouche? Allons, allons, vive la joie!... Hourra! hourra! vive la
Californie!

Et, tournant sur lui-mme comme une toupie et balanant les bras comme
un moulin  vent, il sauta au milieu d'un groupe de gens joyeux.

En ce moment, _le Jonas_ tourna derrire la Tte-de-Flandre, et la ville
d'Anvers disparut aux regards des passagers. Les voiles s'enflrent sous
un vent favorable. Le joli brick pencha lgrement de ct et s'lana
avec un redoublement de vitesse  travers les vagues agites.

--Viens, Victor, dit Jean en prenant la main de son ami, descendons pour
dire un mot  nos provisions et dboucher une bouteille de madre.

--Oui, oui, rpondit Victor avec enthousiasme, l'heureux voyage est
commenc. Hourra! Buvons un coup l-dessus! L'avenir nous appartient.

Pendant qu'ils parlaient de leurs projets et de leurs esprances en
buvant un verre dans l'entre-pont, _le Jonas_ descendait le cours de
l'Escaut jusqu' la hauteur de Calloo, o on laissa tomber l'ancre pour
attendre la mare du lendemain.

Le capitaine, malgr son air dur et svre, se montrait fort aimable
envers les passagers. Il semblait les encourager  passer encore la
dernire heure du jour dans la gaiet; serrait, en se promenant, la main
aux uns, offrait aux autres d'excellents cigares, et fit mme monter
quelques bouteilles de rhum, pour en verser un verre  ceux qui le
dsiraient. Un murmure approbateur s'levait sur son passage, et le cri
de Vive notre brave capitaine! retentissait autour de lui.

Pendant ce temps, les matelots changeaient entre eux des regards
mystrieux, et semblaient se dire que les manires amicales du capitaine
cachaient un secret.

Le capitaine laissa les passagers s'amuser jusqu' dix heures du soir;
mais alors il leur fit comprendre, avec bont, que chacun devait aller
se coucher dans la cabine qui lui tait dsigne. On aida des gens
fatigus  trouver leur lit, et le silence le plus complet rgna enfin
sur le pont.

Vers minuit, les barques quittrent silencieusement le btiment et se
dirigrent vers la cte flamande de l'Escaut, puis revinrent aussi
mystrieusement avec de nouveaux passagers. Immdiatement aprs, les
marins, s'clairant au moyen de lanternes, tirrent d'une cachette des
planches de sapin, et se mirent  clouer et marteler si fort, que le
pont en fut branl. Ce travail nocturne avait pour but d'ajuster, au
moyen de ces planches prpares d'avance, des lits pour les nouveaux
arrivants. Les passagers, endormis dans leurs cabines, ne s'tonnrent
gure de ce vacarme, car on avait eu la prcaution de les avertir que,
pendant la nuit, on construirait, pour leur facilit, une nouvelle
cuisine.

Il existe dans le port d'Anvers, comme ailleurs, des rglements qui
dterminent le nombre de voyageurs qu'un btiment peut prendre en raison
de sa grandeur. Une commission visite les navires avant leur dpart,
compte les voyageurs, mesure la place assigne  chacun d'eux dans
l'entre-pont, et pse et examine les provisions, pour s'assurer
que les personnes qui s'embarquent ne manqueront ni d'espace ni de la
nourriture suffisante. Sur _le Jonas_, on avait trouv assez d'espace,
des provisions plus qu'il n'en fallait et tout tait en rgle pour cent
hommes, sans compter les matelots. Mais, pendant que la commission
inspectrice achevait sa visite par les mots sacramentels: _All right!_
le dernier convoi du chemin de fer de la Flandre amena encore une
cinquantaine de chercheurs d'or, tous Franais, des environs de Lille et
de Douai, qui furent conduits  Calloo par des gens aposts  cet effet,
pour s'embarquer secrtement  minuit sur _le Jonas_. Le rsultat de
cette fraude tait un bnfice net de trente ou quarante mille francs
pour celui en faveur duquel elle avait t pratique; car on recevait le
prix du voyage de cinquante passagers que, d'aprs les dispositions de
la loi, l'on ne pouvait pas prendre  bord.

L'accumulation de tant de monde pouvait tre une cause de grande gne;
mais le capitaine semblait s'en inquiter fort peu. Il rpondit  une
remarque de son pilote:

--Cela ira, Corneille. Il y a assez de provisions; on diminuera la
ration; si c'est ncessaire.

--Mais l'eau, capitaine? Il n'y en a pas la moiti de ce qu'il faut pour
tant de monde!

--Je le sais, Corneille. Cela prend trop de place; nous renouvellerons
notre provision dans le premier port d'Amrique.

--Les passagers ne seront pas peu tonns de l'arrive de tant de
nouveaux compagnons...

--Bah! cela importe peu, si nous pouvons seulement prvenir les plaintes
jusqu' ce que nous soyons sortis de l'Escaut... Une fois en pleine mer,
je saurai bien leur fermer le museau.--Dis  Jacques, le cuisinier en
chef, d'allumer le feu tout  l'heure et de faire cuire des biftecks
pour tous. On leur donnera  leur djeuner un bon verre de rhum. Tu
verras, Corneille, la venue de ces nouveaux compagnons ne fera que les
rjouir. Veille  ce que tout soit prt pour lever l'ancre  la premire
lueur du jour. Le btiment doit tre sous voiles avant que les passagers
aient quitt leurs cabines.

Le pilote se dirigea vers l'autre extrmit du pont pour aller trouver
le cuisinier en chef; il se frottait les mains en marchant et
chantonnait entre ses dents:

Plus on est de fous, plus on rit!
Plus on est...

Mais le capitaine, irrit de cette raillerie, interrompit
la chanson en criant:

--Tais ton bec!

--Oui, capitaine.




III

SUR L'ESCAUT


Lorsque la plupart des voyageurs parurent sur le pont, _le Jonas_ avait
dj fait deux ou trois lieues de chemin. Quelques-uns tmoignrent bien
leur tonnement  la vue de tant de nouveaux compagnons, et plusieurs
mme semblrent souponner la fraude; mais le capitaine leur fit croire
que c'taient des voyageurs attards compris dans l'quipage,
qui avaient manqu le convoi et taient ainsi arrivs trop tard. Les
succulents biftecks et le bon coup de rhum convainquirent les plus
dfiants; et, comme les nouveaux venus paraissaient tre de gais
compagnons, on oublia bientt leur arrive inopportune et on chanta,
comme avait fait le pilote:

Plus on est de fous, plus on rit!


La joyeuse vie recommena; on dansa et sauta de nouveau.

Cette fois, cependant, Donat Kwik n'eut pas grande envie de partager la
joie gnrale. Les deux Anversois le trouvrent tristement assis dans un
coin, la tte dans les mains, et Victor lui demanda par compassion ce
qu'il avait.

--Je suis malade, messieurs, rpondit le paysan, malade comme un cheval,
de la bire d'orge d'Anvers, du genivre brun que cet empoisonneur de
capitaine m'a fait boire hier au soir. Ah! ma pauvre tte! Il y a l
dedans trois ou quatre hommes occups  battre le bl. Que ne suis-je en
ce moment dans notre grenier  foin de Natten-Haesdonck! Car en bas, dans
cette table de cochons, une marmotte mme ne pourrait dormir. Toute la
nuit j'ai eu le cauchemar. Il y avait sur mon estomac un bloc d'or grand
comme une meule... Ce maudit genivre du capitaine! Ae! ae! Ma
poitrine brle; je ne donne plus dix sous de ma vie!

--C'est une suite naturelle de votre ivresse, dit Jean en raillant;
c'est  vous seul qu'il faut vous en prendre; puisque vous l'avez bu,
vous devez le cuver avec patience.

Victor, qui tait trs-compatissant, lui prit la main et le consola en
lui promettant que son mal gurirait bien vite.

--Puis-je savoir, s'il vous plat,  qui j'ai l'honneur de parler?
demanda Donat.

--Je me nomme Victor Roozeman.

--Et ce monsieur-l?

--C'est mon ami Jean Creps.

--Eh bien, monsieur Roozeman, je vous remercie du fond de mon coeur de
votre bont. J'ai t grossier et stupide hier, n'est-ce pas?
Pardonnez-le-moi, messieurs, cela ne m'arrivera plus. Je sais lire et
crire, je suis bien lev et je connais mon monde. Lorsque je serai
guri, permettez-moi d'changer de temps en temps une parole avec vous.
Il faut toujours que je cause avec moi-mme, et je ne suis pas assez
loquent pour y trouver du plaisir... Oh! mon Dieu, ma tte, ma tte
brle!

Les deux amis lui dirent encore quelques paroles encourageantes, et
continurent leur promenade.

Pendant ce temps, _le Jonas_, pouss par un vent frais, descendait
majestueusement l'Escaut.

L'essaim des passagers taient encore plus agit que la veille. On avait
dn pour la premire fois sur le navire, un dner abondant et
apptissant: du rosbif et des lgumes frais pour tous, et mme
quelques poulets rtis pour les dlicats des deux premires classes.
L-dessus, les passagers avaient pris leur ration de vin ou de liqueurs
fortes, et, sous l'influence de cette lgre motion qui, chez
quelques-uns, dgnrait en une ivresse complte, les esprits taient
monts  un degr d'excitation extraordinaire.

Le pilote essaya enfin de faire rgner un peu d'ordre sur le pont; mais
on reut ses avis et ses ordres en se moquant de lui, en riant et en
dansant. Il alla, tout courrouc, du ct du gouvernail, o le capitaine
contemplait avec un sourire l'animation des passagers en gaiet. Il
rpondit  la plainte du pilote:

--Laisse-les faire, Corneille. Vois-tu l-bas ces nuages monter sur la
mer? Le vent s'lvera, et aussitt que _le Jonas_ commencera  danser,
ce sera fini de tout ce vacarme.

En ce moment, Donat Kwik accourut, ple et dfait, vers Jean et Victor,
qui contemplaient en causant le large fleuve. Le paysan se laissa tomber
 genoux devant eux, et leva les mains d'un air suppliant.

--Pour l'amour de Dieu! dit-il, ayez compassion d'un pauvre Flamand! Je
vais mourir, je suis empoisonn...

Le sensible Victor, croyant  la possibilit d'un malheur, releva Donat
Kwik, le prit dans ses bras et lui demanda avec intrt ce qui lui tait
arriv.

--Ah! mon bon monsieur Roozeman, ah! Monsieur Creps, je n'tais pas
bien, vous savez de quoi, gmit le paysan. Ils ne me comprennent pas en
bas; ils se moquent de moi et rient de ma souffrance. Il y a quelqu'un
qui est all chercher le mdecin, et il est venu un homme avec un gros
nez rouge. Il m'a vers dans le corps un demi-litre de cette excrable
eau sale, et une poudre rouge, du poivre d'Espagne, je connais cela, a
sert  faire trotter les nes. Ah! mon Dieu! mon Dieu! je suis
empoisonn, soyez-en srs, mon me va quitter mon corps. A l'aide! 
l'aide!

--Bah! ne voyez-vous pas, messieurs, que cet imbcile a le mal de mer?
dit un Allemand en passant.

Cette remarque amena un sourire sur les lvres des deux amis, et ils se
disposaient  convaincre Donat que son indisposition se passerait
d'elle-mme; mais le pauvre garon sentit une terrible crampe d'estomac,
porta ses deux mains  sa poitrine et s'enfuit dans l'entre-pont pour se
cacher.

Comme le Capitaine l'avait prdit, le ciel se couvrait peu  peu de
petits nuages, et le vent, quoique dj favorable, gagna en force. L'eau
commena  s'lever et _le Jonas_ dansa gracieusement sur les vagues
qui accouraient  sa rencontre de la pleine mer.

Le capitaine marcha vers le pilote et lui dit:

--La fin de cette folle kermesse est arrive, Corneille; qu'on prpare
des seaux et des cuves. Il y en a dj une vingtaine l-bas couchs avec
la tte au-dessus de la mer. Vite! sinon ils vont faire l-dessous un
affreux gchis.

En effet, la joie et les chansons s'teignirent en peu de temps.
Bientt, plus de la moiti des passagers furent pris de violentes
douleurs d'entrailles et de crampes d'estomac; ils taient ples comme
des cadavres, et, pendant les moments de rpit que leur laissaient leurs
souffrances, ils interrogeaient l'espace d'un regard gar et stupide,
comme pour lui demander l'explication de ce mal mystrieux qui avait
refroidi si soudainement leur enthousiasme et souffl sur leur joie.
L'Ocan, dont le nbuleux horizon leur apparaissait au loin, leur avait
envoy son messager ordinaire, le mal de mer, pour leur souhaiter la
bienvenue sur la plaine liquide.

Victor en avait t atteint un des premiers; il tait silencieusement
courb au-dessus du bord du navire, et quand ses souffrances
diminuaient, il s'efforait quelquefois de rpondre par un sourire aux
consolations de Jean; celui-ci, qui tait encore en bonne sant, prit
enfin son ami par le bras pour le conduire dans sa cabine et l'aider 
se mettre au lit. Pendant qu'ils descendaient, Victor lui dit:

--Ce n'est rien, Jean, je sais bien que cela se passera; mais cependant
tu ne peux imaginer comme ce mal tonnant abat et torture l'homme. Je
comprends que tu ries, j'ai ri aussi du pauvre Donat, mais c'est...

Une nouvelle crampe touffa la parole sur ses lvres. Jean allait de
nouveau rpondre  ses plaintes par des railleries; mais il sentit  son
tour que le coeur lui tournait, et le violent effort qu'il fit pour
surmonter le mal mouilla son front d'une sueur froide.

--Viens, viens, Victor, dit-il, descendons. Ce malencontreux mal de mer
ne se trouvait pas sur le prospectus; pas de roses sans pines; cela se
passera en dormant.

Un grand nombre de malades descendirent, les uns aprs les autres,
derrire les deux amis. Enfin, il n'en resta plus qu'une vingtaine sur
le pont. Quoique ceux-ci parussent  l'preuve du mal de mer, ils
n'taient pas cependant  leur aise. Ils taient faibles, et dcourags
et regardaient silencieusement les flots, qui soulevaient avec une
rgularit monotone les flancs du navire.

Lorsque,  l'embouchure de l'Escaut, _le Jonas_ entra dans le dtroit,
le capitaine dit  son pilote:

--Il s'coulera quelques jours avant que ce tas d'imbciles soient sur
pied. Nous emploierons ce temps  mettre tout en ordre. Plus de
familiarit avec les passagers. Fais savoir aux matelots que le premier
qui s'amusera un peu trop avec les trangers sera mis aux fers pendant
trois jours. Qu'on prenne garde  mes moindres ordres; je veux rester
seigneur et maitre sur mon vaisseau: nous sommes en mer.




IV

EN MER


En effet, la mer resta grosse pendant quatre jours; elle devint mme
plus houleuse  mesure que l'on avana dans le dtroit et que l'on eut 
lutter contre des vents variables. Pendant tout ce temps, les passagers
taient rests couchs dans leurs cabines, craignant de faire un
mouvement, pris de nauses  la seule pense des moindres aliments,
dcourags et abattus comme des gens  moiti morts.

La nuit o l'on sortit du dtroit pour entrer dans l'Ocan, le vent
imptueux s'tait apais, et les flots agits taient devenus plus
calmes. Pendant que _le Jonas_ continuait sa route, sous un ciel clair
et parsem d'toiles, les passagers prouvrent l'influence du temps
favorable. Ils dormirent pour la premire fois d'un sommeil rparateur
et bienfaisant, qui fit couler de nouvelles forces et une nouvelle vie
dans leurs veines.

C'tait chose tonnante  voir, quand chacun apparut le lendemain sur le
pont, la physionomie souriante, consol, fortifi et gai comme au jour
du dpart. Jean Creps et son ami Roozeman n'taient pas des moins ravis.
Victor surtout, en se voyant entour d'un horizon sans bornes, leva les
bras avec enthousiasme vers le ciel et remercia Dieu, qui l'avait dj
rapproch du but dsir.

Un grand nombre de passagers, voulant clbrer leur heureux
rtablissement, coururent sus aux bouteilles pour recommencer la fte;
mais le capitaine, qui se montrait maintenant ce qu'il tait, svre,
rude et inexorable, leur fit lire un grand nombre d'articles qui
dfendaient tous cris dsordonns et tous rassemblements sur le pont, et
ils furent informs que toute contravention  ce rglement et aux ordres
du capitaine serait punie de l'emprisonnement au pain et  l'eau,  fond
de cale.

Les passagers coutrent cette lecture avec une stupfaction mle de
colre; quelques-uns serrrent les poings et s'emportrent contre ces
dispositions arbitraires, qui, d'aprs eux, ne tendaient qu' leur ravir
tout plaisir et toute libert; mais le capitaine leur fit comprendre en
peu de mots que la loi lui reconnaissait sur son vaisseau une puissance
sans bornes; qu'il avait mme le droit de brler la cervelle  ceux qui
se rvolteraient contre lui; et comme quelques-uns reurent cette
explication avec un murmure peu respectueux, il se mit  jurer si
horriblement et  profrer de si terribles menaces, que les passagers
virent qu'il parlait srieusement et se soumirent enfin  la ncessit.
Les matelots ne furent pas beaucoup plus polis. Ds que quelques amis
taient runis sur le pont pour causer, un matelot accourait en tranant
un cordage, ou un levier, ou toute autre chose, et criait sans respect
pour personne:

--Hors du chemin! Gare aux jambes!

Deux ou trois autres, avec une gale vitesse, venaient du ct oppos et
jetaient des seaux d'eau sur le pont pour enlever les traces du mal de
mer.

Un troisime criait du haut d'un mt:

--Gare dessous! gare dessous, sacrebleu!

Et, aprs ce simple avertissement, il laissait tomber sur le pont, comme
un arolithe, une lourde poulie, au risque d'craser rellement quelqu'un.

C'tait la volont du capitaine: il fallait montrer tout d'un coup aux
passagers que la vie en mer ne peut pas tre une ternelle fte, et les
matelots, pour dtruire toute illusion  cet gard, devaient faire leur
service sans se retourner et comme s'il n'y avait absolument que
l'quipage sur le navire.

Vers midi, les passagers furent appels sur le pont. Le capitaine
dclara qu'on allait les diviser tous en compagnies de huit hommes, pour
dner ensemble dsormais dans un plat de fer-blanc ou _gamelle_. Il lut
ensuite une liste des passagers, et, chaque fois qu'il avait nomm huit
hommes, il criait:

--Premire gamelle! Deuxime gamelle! Troisime gamelle!

Et, quand cet arrangement fut termin, malgr les murmures et les
plaintes, le capitaine leur fit comprendre que dornavant le pain frais
et le peu de volailles qui restaient encore seraient rservs pour les
malades. Les passagers devraient donc se contenter de la ration de mer
journalire, savoir: de la viande sale, des pois ou des fves, des
biscuits, une petite mesure de genivre et un litre d'eau potable.
Chaque gamelle devait,  tour de rle, dsigner pour la semaine un de
ses membres qui irait  la cuisine chercher le dner pour les autres.

Immdiatement aprs, on sonna la cloche pour la distribution des vivres.
On voyait courir de tous cts des hommes avec des plats en fer-blanc
pleins d'une nourriture fumante... et, quelques minutes aprs, tous les
passagers se trouvaient runis autour des gamelles.

C'taient de singuliers convives que le sort avait donns  Victor et 
son ami Jean: un procureur de la rpublique franaise, qui s'tait enfui
de son pays pour des raisons inconnues; un docteur en mdecine; un
banquier allemand, qui avait tout perdu  la roulette  Hombourg; un
jeune gentilhomme de la Flandre occidentale; qui avait dpens les
derniers dbris de la fortune paternelle, avant son dpart pour la
Californie; un officier franais qui se vantait d'avoir tu son
suprieur dans un duel.

A la premire vue, Victor crut qu'il n'avait pas  se plaindre du sort;
et, en effet, comme nos amis avaient pris une place de seconde classe,
ils n'taient pas mls avec les pauvres gens de la troisime classe,
qui dormaient et vivaient tous ensemble dans l'entre-pont comme dans une
table.

Mais que son coeur sensible fut bless de la conversation grossire et
ignoble de ses compagnons. Pendant tout le dner, il n'entendit que
jurons et blasphmes, jeux de mots stupides et sorties brutales. Alors
il remarqua que la voix de ses compagnons tait fatigue et rauque, que
leurs yeux taient entours d'un cercle couleur de plomb, et mme que le
nez du docteur tait nuanc de tons pourpres, signes d'une ripaille
continuelle. Il acquit la conviction qu'il tait condamn  vivre en
compagnon de table et en ami avec des gens qui avaient noy dans les
boissons et perdu par une conduite drgle toute dlicatesse d'esprit
Et tout sentiment de moralit.

Pendant qu'il tombait ainsi dans des rflexions peu souriantes, ses
compagnons pchaient hardiment dans le plat et dvoraient la pesante
nourriture avec un apptit froce. Le mal de mer avait creus leurs
estomacs, et ils tchaient de prendre leur revanche autant que possible.
Heureusement Jean Creps, avertit son ami; sans cela Roozeman n'aurait
song  dner que quand il ne ft plus rest une seule fve dans le
plat. Le docteur tira une bouteille de cognac de la poche de son
pardessus et la vida presque  moiti, pour se rincer la bouche,
disait-il. Les autres allumrent qui un cigare, qui une pipe, et
montrent sur le pont, o se trouvaient en ce moment la plupart des
passagers. Quelques-uns s'taient tendus sous les rayons brlants du
soleil; d'autres taient assis sur des bancs; mais le plus grand nombre
se promenait par groupes.

Roozeman, le dos appuy contre le bastingage et le regard fix sur les
passagers, dit  son camarade:

--Mon ami, avec quelle sorte de gens sommes-nous donc? Nous n'entendons
que des jurons et d'ignobles plaisanteries!

--Oui, rpondit l'autre en souriant. Tu ne sais pas encore tout. Je n'ai
eu le mal de mer que quarante-huit heures; je me suis promen sur le
pont et dans la cale, pour connatre d'un peu plus prs nos compagnons
de voyage. Il y a bien quelques braves garons et quelques honntes gens
parmi eux; mais la plupart sont des gaillards qui ont mrit la corde ou
qui y ont rellement chapp; beaucoup d'ivrognes qui ont laiss femmes
et enfants dans la misre et ont emport leur dernier sou pour aller en
Californie; des gens perdus qui faisaient honte  leurs parents par leur
conduite dsordonne; des dissipateurs  bout de ressources, des joueurs
ruins, des boursiers excuts, des banqueroutiers, et mme des
condamns librs.

--Belle compagnie! dit Victor: en soupirant. Si j'avais pu le
prvoir!...

--Tu serais rest  la maison?

--Non, mais je n'aurais pas choisi _le Jonas_ pour faire la traverse.

--Bah! nous sommes embarqus maintenant avec cette trange bande, et
nous devons voguer avec elle, comme dit le proverbe. Il ne faut pas tre
si difficile, Victor. Tu pouvais bien prvoir, n'est-ce pas, que, dans
notre longue traverse et l-bas dans un pays encore sauvage, tu serais
expos  voir et  entendre des choses tout autres qu'auprs de ta
pieuse mre ou de la douce Lucie Morello!

--Certes, Jean, et j'accepte sans regret le sort comme il se prsente.
Il m'en cotera beaucoup cependant pour m'habituer  ces gens rudes;
leurs paroles et leurs manires blessent ma dlicatesse et attristent
mon coeur.

--Cela ne durera plus bien longtemps, dit joyeusement Creps. _Le Jonas_
est un fin voilier.

--En effet, Jean, il marche parfaitement bien.
Vois les vagues franges d'cume sauter en avant du navire, puis se
retirer coquettement de chaque ct comme si elles voulaient se faire
admirer de nous.

--Du train dont il va maintenant, nous serons bientt en Californie. Je
me figure un pays immensment grand, qui n'appartient  personne, o
l'on peut aller et venir en seigneur et matre dans des bois sombres, 
travers des montagnes gigantesques et dans des valles sans fond, libre
et indpendant comme l'oiseau dans l'espace! Oh! que n'y suis-je dj
pour dployer mes ailes!

--Je voudrais bien savoir, dit tout  coup Victor, ce que Lucie Morello
et ma mre font et pensent en ce moment.

--C'est facile  deviner: elles pensent  toi et expriment le mme voeu
que toi.

--Bonne mre! douce Lucie! dit le jeune homme en soupirant et avec une
joyeuse motion. Oh! Jean, mon ami, puisse le sort nous tre favorable!
Si je pouvais recueillir assez d'or pour les rendre heureuses!

--Homme de peu de foi! dit Creps en plaisantant. Puisqu'on n'a qu'
ramasser l'or l-bas, nous en recueillerons autant que tu voudras. Je
crains que nous ne puissions pas tout emporter. Cela ne me contrarierait
pas peu, car plus nous en aurons, plus nous ferons plaisir  nos parents
et  nos amis  notre retour.

En causant ainsi, les deux amis se promenaient du ct de la proue,
pleins d'illusions et pleins d'espoir dans l'avenir souriant. L ils
rencontrrent Donat Kwik, qui tait occup  ronger un biscuit de mer
brun, en grommelant et en faisant des gestes de colre.

Comme le paysan ne les avait pas aperus, Roozeman lui mit la main sur
l'paule pour interrompre son monologue furieux. Donat sauta en arrire,
et, les poings serrs, prit l'attitude d'un homme qui veut se battre.
Cependant, lorsqu'il eut reconnu les Anversois, il se calma et s'cria:

--Oh! oh! pardieu, messieurs, excusez-moi; je croyais que c'tait encore
le Franais de l-dessous. Je lui arracherai un jour ses vilaines
moustaches rousses!

--Vous mangez des biscuits aprs le dner, demanda Jean Creps, vous
n'avez donc pas eu votre ration?

--Jolie ration! dit Donat d'un ton d'amre raillerie. Nous tions assis
huit autour d'une gamelle de fer-blanc, et nous commencions  dner.
Tout  coup, un de ces coquins d'en bas vient derrire moi, met ses
mains sur mes yeux et crie quelque chose comme _Kyes? kyes?_ Lorsqu'il
me lcha, le plat tait presque vide. Je me dpchai pour avoir encore
ma part; mais les camarades taient si lestes, que je restai tout bte 
les regarder, le ventre creux, comme un hibou qui regarde les rayons du
soleil. Le Franais avec ses grandes moustaches et ses petits yeux peut
regarder ses jambes; je lui ai fait  coups de pied quelques bleus qui
ne lui ont pas fait de bien.

--Vous vous tes dj battu, Donat! Il faut vous montrer plus traitable,
mon ami, sinon vous pourriez avoir la vie dure avec vos compagnons, dit
Victor Roozeman.

--Battu, monsieur? C'est--dire qu'aprs m'avoir donn pas mal de
soufflets et de coups de pied, ils m'ont jet  six hors de leur repaire
de brigands sur le pont. Je suis all chez le capitaine pour porter
plainte. Le capitaine parle une sorte de flamand maritime; il me
comprend. Mais il m'a jet quelques jurons  la figure, et m'a dit que
chacun devait tcher d'avoir sa part de la gamelle: tant pis, dit-il,
pour les paresseux.

--Il a raison, il faut essayer de suivre son conseil.

--Essayer, messieurs? Ce n'est pas ncessaire. J'ai mang toute ma vie 
un plat commun. S'il ne s'agit que de manger vite, d'avaler les fves 
moiti brlantes, j'apprendrai leur mtier aux Franais d'en bas.
Attendez un peu! ils verront bientt  qui ils ont affaire. Qu'ils
frappent ou poussent tant qu'ils voudront, tout cela glisse sur moi; 
l'occasion, je leur donnerai aussi des coups de pied  leur corcher les
jambes. Que croient-ils donc, ces ribauds?

Victor ajouta quelques paroles consolantes pour calmer la colre du
jeune paysan; mais ce fut peine superflue, car Donat oublia tout  coup
sa mauvaise humeur et redevint joyeux. Voyant que les Anversois allaient
continuer leur promenade, il leur demanda  mains jointes la permission
de rester un peu avec eux. Personne, dans l'entrepont, ne le comprenait
ni ne lui tmoignait d'amiti. Ils consentirent  sa prire; car Donat
Kwik, malgr son air grossier, tait un garon de sens, et il se
montrait profondment reconnaissant de la moindre marque d'amiti.

Pendant la promenade, Jean parla en plaisantant de la fille du
bourgmestre et de la demoiselle du chteau avec laquelle Donat avait
l'envie de se marier  son retour du pays de l'or. Le jeune paysan
devint srieux, et il rsulta de ses explications qu'il portait au coeur
un amour plus modeste. Il avait fix son choix depuis des annes sur une
des filles du garde champtre de Natten-Haesdonck, et la jeune fille
n'tait pas indiffrente pour lui; mais le pre, qui possdait quelques
pices de terre, l'avait repouss avec mpris parce qu'il tait trop
pauvre, mme aprs que sa tante lui eut laiss seize cents francs. Ce
que Donat avait dit de la fille du bourgmestre et de la demoiselle du
chteau n'avait t qu'un vain bavardage, ce n'tait qu'Anneken[1],
la fille du garde champtre, qui lui trottait dans la tte. Il avait
quitt son village par honte et par dsespoir de ce que le pre
d'Anneken l'avait jet durement  la porte, lorsqu'il s'tait hasard 
exprimer le voeu de son coeur. La seule cause de son voyage au pays de
l'or tait le dsir de se venger du garde champtre en mettant  ses
pieds un grand monceau d'or et en le forant ainsi  consentir avec joie
au mariage de sa fille. Anneken avait promis d'attendre, quoique son
pre voult lui imposer un autre mari; elle ne se marierait avec
personne qu'avec son pauvre Donat Kwik. Le jeune paysan parla avec tant
d'admiration de son Anneken, de ses petits yeux noirs, de son doux
sourire, de ses bras robustes, de sa vertu et de son activit, que
Victor Roozeman prit plaisir  l'couter. Il y avait, en effet, une
certaine ressemblance entre sa position et celle de Donat, dont le
langage comique, mais sincre, le fit songer  Lucie et  sa mre.

[Note 1: Petite Anne.]

Les amis s'amusrent ainsi  deviser des souvenirs du pays et des
projets de l'avenir jusqu'au moment o la nuit vint et o chacun
descendit pour aller chercher le repos dans sa cabine.




V

LA FOSSE AUX LIONS


Cependant, _le Jonas_ continuait son voyage par un vent des plus
favorables. La nourriture, quoique se composant la plupart du temps de
viande sale et de fves, tait distribue en quantit suffisante pour
apaiser des estomacs pousss  une activit extraordinaire par l'air vif
de la mer. Le temps magnifique et la rapidit de la navigation
inspiraient  tous du courage et de la confiance, et, quoique la joie
ft moins expansive qu'auparavant, un sourire de plaisir et d'esprance
ne cessait de briller sur tous les visages.

Un nuage cependant vint menacer la paix sur le navire. Il y avait, dans
la troisime classe, plus de cent passagers, parmi lesquels on
remarquait soixante Franais et au moins trente Allemands des bords du
Rhin. Dj, une sorte de rivalit s'tait leve entre les deux nations,
et mme il y avait eu entre les deux partis une bataille dans laquelle
un Allemand avait reu un coup de couteau dans le bras. Le capitaine,
voyant l une bonne occasion de montrer son autorit souveraine, fit
jeter l'agresseur et le bless au cachot, dans un trou obscur, humide et
infect,  fond de cale, qu'on nommait _la fosse aux lions_. Les amis des
condamns voulurent s'opposer  l'excution de cette justice sommaire et
arbitraire; mais le capitaine leur jura qu'il livrerait aux autorits du
premier port o ils aborderaient tous ceux qui oseraient lui rsister,
et qu'il les dbarquerait dans tous les cas. Ceux qui ne voulaient pas
perdre le prix de leur passage ni interrompre leur voyage en Californie
n'avaient donc qu' se soumettre avec rsignation.

Cet vnement peu important fit une profonde impression sur les esprits.
Chacun fut convaincu que le capitaine tait un homme inflexible, qui
n'hsiterait pas un instant  excuter ses menaces. L'attitude ordinaire
du capitaine sur le navire contribua beaucoup  augmenter son autorit.
Il se tenait habituellement sur le gaillard d'arrire, tout  fait seul,
avec une expression froide et svre sur le visage. Quand un passager
lui adressait la parole ou se plaignait de quelque chose, il ne
rpondait que par un ordre bref et imprieux, aprs lequel il rompait,
sans appel, toute conversation.

Roozeman et Creps se promenaient des journes entires sur le pont et
parlaient de leur vie passe, de leurs parents et de leurs amis, ou bien
ils admiraient l'immensit de l'Ocan et la varit de ses aspects; ou
bien encore ils rvaient ensemble  l'or qu'ils allaient trouver, aux
merveilles qu'ils allaient rencontrer en Californie, et surtout  leur
joyeux retour dans la chre patrie.

Pour ce qui touchait leurs compagnons de gamelle, ils s'aperurent
qu'ils les avaient jugs un peu svrement. Le banquier allemand tait
un homme bien lev, qui hassait galement les faons grossires et les
plaisanteries triviales; le jeune gentilhomme s'tait calm et
paraissait avoir du chagrin; les autres,  la vrit, restaient
spirituels _ leur faon;_ mais on n'tait pas oblig de les couter
plus longtemps qu'on ne voulait. Le plus singulier de leurs compagnons
tait celui qui se disait docteur en mdecine. Celui-l absorbait du
matin au soir d'normes quantits de liqueurs fortes. Les quelques
bouteilles de cognac dont se composait sa provision personnelle furent
bientt vides, mais il avait dcouvert un moyen de se procurer tous les
jours une grande quantit d'eau-de-vie. Il se promenait sur le pont et
dans la salle commune, et employait toutes sortes de stratagmes pour
faire croire  l'un ou  l'autre des passagers qu'il tait malade ou
qu'une maladie le menaait. A ceux qui le croyaient, il disait:

--Ne craignez rien, je vous gurirai; mais gardez-vous de boire une
seule goutte de genivre, sinon je vous abandonne et vous laisse mourir
sans secours. Vous recevrez cependant votre ration de genivre, et vous
la garderez jusqu' l'heure de ma visite, afin que je sois convaincu que
vous n'en avez pas bu.

Le matin, le docteur allait faire sa ronde et se faisait montrer, par
chacun de ses malades, rels ou imaginaires, sa ration de genivre. Pour
tre sr que ce n'tait pas de l'eau, le docteur se versait la ration
dans le gosier. Cet homme n'tait qu'un passager ordinaire, mais, comme
il n'y avait pas d'autre mdecin  bord, il avait assez de clients; il
en rsultait qu'il tait toujours ivre, et que, du matin au soir, il
arpentait le pont en zigzag avec un nez cramoisi, ttant le pouls  l'un
et  l'autre, et bgayant:

--Pas boire de genivre, vous comprenez! mais vous devez nanmoins le
recevoir, entendez-vous?

C'tait ce singulier personnage qui avait donn  Donat Kwik une pinte
d'eau de mer avec du poivre d'Espagne, comme remde contre le mal de
mer. Le paysan, quand il rencontra celui par qui il avait cru tre
empoisonn, le salua du sobriquet de _docteur Geneverneus_[1]. Les
Allemands d'en bas le traduisirent par _docteur Schnappsnase_. Donat
Kwik eut ainsi l'honneur de baptiser le docteur d'un nom qu'il devait
garder jusqu' la fin de sa vie.

[Note 1: Nez de genivre.]

Tout se passa assez paisiblement sur _le Jonas_, et les jours se
suivaient, longs et monotones. On remarquait dj qu'un certain nombre
de voyageurs avaient perdu leur gaiet et restaient  rver pendant des
heures entires, immobiles  la mme place, ou assis  part dans un
coin, absorbs dans leurs penses. L'ennui allait venir peu  peu, et
probablement avec lui, pour plusieurs d'entre eux, le chagrin et le
repentir d'une conduite blmable ou d'une rsolution inconsidre.

Le seizime jour aprs leur dpart d'Anvers, les passagers taient assis
autour des gamelles. Depuis quarante-huit heures il faisait un temps
pluvieux et le soleil restait voil derrire un pais rideau de
brouillard gris. Cependant, le ciel commenait  s'claircir, et
quelqu'un vint annoncer avec joie qu'on voyait le pic de Tnriffe aussi
distinctement que si l'on en tait tout prs, quoique le pilote assurt
qu'on en tait encore  une distance de vingt-cinq lieues.

Victor et ses amis montrent sur le pont et dirigrent leurs regards
vers l'horizon, o les les Canaries paraissaient flotter sur l'eau au
pied du gigantesque pic. Ce pic de Tnriffe est un volcan qui s'lve
si haut au-dessus de la mer, que, lorsqu'il fait un temps clair, on peut
le distinguer  une distance de soixante lieues. Son sommet, qui est
couvert d'une neige ternelle, troue les nuages et semble toucher au
ciel.

A peine les deux Anversois avaient-ils admir un instant avec extase
cette scne mouvante, qu'ils entendirent un grand bruit de gens qui se
battaient derrire eux sur le navire. Ils virent Donat Kwik sortir en
courant de la salle commune, poursuivi par trois ou quatre hommes, qui
profraient des maldictions et l'accablaient de coups. Un d'eux
semblait particulirement exaspr contre Donat et le frappait
cruellement du poing sur la tte. C'tait un homme robuste, avec de
longues moustaches rousses et des yeux fort petits.

Kwik, tout en appelant  l'aide, se dfendait vigoureusement, et, ruant
comme un ne, donnait des coups de pied  droite et  gauche dans les
jambes de son ennemi, auquel la douleur arrachait plus d'une plainte.

Attir par un sentiment de compassion, Victor vola au secours du pauvre
garon et se mit entre lui et ses agresseurs; le Franais aux moustaches
rousses donna au jeune homme un grand coup de poing dans la poitrine,
tandis que celui-ci voulait lui faire entendre raison. Enflamm de
fureur par une pareille brutalit, Victor prit le Franais 
bras-le-corps et le jeta par terre, mais l'autre s'tait accroch  lui
et tous deux roulrent en se dbattant sur le pont. Jean Creps accourut
et repoussa deux ou trois hommes qui voulaient le retenir. Donat criait
comme un possd, et bientt tout le pont fut en dsordre... Mais le
capitaine parut et interrompit le combat par un signe de doigt et par un
seul mot:

--Paix!

Alors commencrent les plaintes des deux cts. Le Franais aux
moustaches rousses prtendait qu'il n'y avait pas moyen de manger  la
mme gamelle que l'enrag Flamand.

--A peine, dit-il, avons-nous les cuillers en main, qu'il avale la
viande et les fves toutes brlantes, et, quand nous l'engageons 
laisser quelque chose pour les autres, il rit comme pour se moquer de
nous et mange encore plus gloutonnement. En outre, au moindre mot, il
donne des coups de pied comme un furieux. Tenez, capitaine, voyez les
marques de la mchancet de cette brute.

Et l'homme  la moustache rousse dcouvrit sa jambe et montra que le
sang coulait rellement le long de son tibia.

Donat Kwik criait qu'eux-mmes l'avaient forc  manger si vite pour ne
pas mourir de faim; qu'il apprendrait bien  ce Franais qu'un Flamand
ne se laisse pas opprimer et railler impunment. Il menaait si
violemment, hurlait si furieusement, que le capitaine, impatient et
irrit, mit fin au dbat par ces mots:

--Ici, matelots! Qu'on jette cet enrag dans la fosse aux lions pour
trois jours!

Cet ordre parut frapper Donat d'une terreur inexprimable. Peut-tre
croyait-il qu'il y avait rellement des lions au fond du navire; il
regardait le capitaine, tremblant et stupfait, comme s'il croyait avoir
mal compris; mais lorsqu'il se vit empoign rudement par les matelots,
il se mit  sangloter tout haut, et se laissa tomber  genoux devant le
capitaine, les mains tendues et les yeux remplis de larmes.

Les deux amis s'efforcrent de flchir le juge svre. Victor Roozeman,
encore ple d'indignation, prtendait qu'on allait commettre une criante
injustice, et il voulait faire comprendre au capitaine qu'on avait
tourment et opprim ds le premier jour le pauvre garon. Jean Creps,
au contraire, s'efforait de prsenter l'affaire comme insignifiante, et
demandait, en termes conciliants et senss, le pardon de Donat, qui ne
lui en montrait aucune reconnaissance, parce qu'il le faisait passer
pour un imbcile et un grand lourdaud.

Soit que leurs paroles fissent quelque effet sur l'humeur brutale du
capitaine, soit que l'attitude humble de Donat l'et apais, il dit aux
matelots:

--Laissez-le aller.

Le jeune paysan, se voyant en libert, s'approcha de Victor, lui prit la
main, la baisa, et dit avec une larme dans les yeux:

--Monsieur Roozeman, je vous remercie mille fois de votre bont. Pour
vous je me jetterais au feu.

Mais le capitaine le tira par le bras dans l'entre-pont, le changea de
gamelle, lui donna des Allemands pour compagnons, et dit trs-durement
en s'en allant:

--Fais en sorte que je n'entende jamais parler de toi, perturbateur, ou
tu t'en repentiras.




VI

L'QUATEUR


_Le Jonas_ tait en mer depuis quatre semaines, et approchait avec
rapidit de l'quateur, cet endroit du globe o le soleil darde le plus
vivement ses rayons. L'ternelle viande sale commenait  dgoter les
passagers; toutes les provisions taient puises. Il y avait de pauvres
diables qui se seraient trans sur leurs deux genoux pour obtenir un
cigare ou une pipe de tabac. Le litre d'eau qu'on distribuait par jour 
chacun devint insuffisant pour un grand nombre de passagers,  cause de
la grande chaleur et de la ration, qui se composait exclusivement de
salaison et de biscuits secs; il y en eut qui changrent des objets de
prix contre une simple chopine d'eau.

On arriva enfin sous l'quateur. L, _le Jonas_ fut arrt par un de ces
calmes persistants que les gens de mer craignent plus que la plus
violente tempte. La mer tait unie et brillante comme un miroir, sans
que la moindre brise vint agiter sa surface. Le soleil flamboyait comme
un globe de feu dans un ciel bleu fonc et brlait si impitoyablement
tout ce que frappaient ses rayons, qu'il fallait arroser sans cesse le
pont du _Jonas_ avec de l'eau de mer pour empcher le bois de se fendre
et le goudron de fondre; et pour permettre aux passagers de poser le
pied sur les planchers incandescents. Le ciel tait de plomb; toutes les
voiles pendaient flasques le long des mts; et le vaisseau restait
immobile, comme un corps mort au milieu de l'immense Ocan, qui semblait
 chacun pareil  un dsert dont on n'atteindrait jamais les limites.

Les passagers allaient et venaient, dsesprs, suffoqus, sans haleine
ni courage, succombant sous cette chaleur effroyable, et cherchant
vainement sur le pont et dans la cale un lieu pour se rafrachir et se
reposer; mais partout l'atmosphre tait galement brlante et l'air
touffant. Ce qui rendait leur sort encore plus pnible, c'tait le
manque d'eau. Un grand nombre d'entre eux, tourments par une soif
irrsistible, puisaient leur ration avant que le soleil tombt
directement sur leurs ttes, et passaient alors le reste de la journe 
lutter douloureusement contre la soif.

Ils souffrirent ainsi ds le premier jour de calme; qu'et-ce t s'ils
avaient d rester stationnaires pendant plusieurs semaines au milieu de
cette fournaise et de cette atmosphre nervante!

Le deuxime jour, aucun vent n'avait agit les voiles et la chaleur
paraissait double. Craignant que ce calme prolong n'puist la
provision d'eau ncessaire pour atteindre les ctes d'Amrique, le
capitaine dclara que le salut de tous l'obligeait  prescrire une
mesure cruelle. Dsormais, chacun des passagers ne recevrait plus qu'un
demi-litre d'eau par jour. Une terreur gnrale et des plaintes amres
accueillirent cet ordre effroyable; mais le capitaine s'effora de leur
faire comprendre que le calme pouvait encore durer un mois, et qu'il
devait pargner l'eau, afin de ne pas mettre tout l'quipage en danger
de mort. Pour les convaincre, il leur raconta, comme exemple, qu'on
avait trouv,  la mme place o mouillait maintenant _le Jonas_, un
navire portugais qu'on croyait abandonn. Lorsqu'on monta  son bord, on
y trouva prs de cent cadavres. On apprit par la relation du journal,
que les passagers s'taient empars de la provision d'eau et l'avaient
employe avec une aveugle prodigalit. Cette note datait dj de six
semaines, et il est clair que ces cent hommes taient tous morts de soif
et avaient souffert par leur faute le trpas le plus pouvantable. Le
capitaine ajouta, avec un geste significatif, qu'il saurait bien garder
_le Jonas_ d'un pareil malheur, et que le premier qui oserait toucher 
une barrique d'eau, il lui brlerait la cervelle avec son revolver comme
 un chien.

Effray par la terrible histoire du navire portugais, les passagers
altrs se tordirent les bras avec un rauque murmure de dsespoir.

Victor Roozeman supportait son sort avec courage; mais il pensait plus
qu'auparavant aux tres qui lui taient chers, et, comme s'il et voulu
familiariser son imagination avec la misre, il parlait continuellement
de tout ce qui lui manquait. Il se rappelait, avec un enthousiasme
maladif, les belles promenades autour d'Anvers, o il avait rv si
souvent au bonheur et  l'amour, sous un feuillage frais; les bords
magnifiques de l'Escaut, o l'on respirait l'air en t avec un
vritable sentiment de batitude; le banc vert dans le petit jardin de
sa mre, o, aprs les heures de travail, il pouvait s'asseoir
tranquille, content, et rver et sourire  ses propres penses, jusqu'
ce que sa chre mre et servi sur la table un souper apptissant et
dlicieux. Jean ne parlait gure; il trouvait la position terriblement
dsagrable,  la vrit; mais ils n'taient pas les premiers qui
fussent rests dans une pareille immobilit pendant quinze jours. Le
vent s'lverait aujourd'hui ou demain, et on oublierait bientt la
misre soufferte. Ces penses n'empchrent pas le courageux Jean de
s'crier qu'il donnerait cinq annes de sa vie pour un seau d'eau froide
de la pompe de son pre.

Celui qui restait ferme et se promenait sur le pont encore satisfait, en
apparence, c'tait Donat Kwik. Il portait sa ration d'eau dans une
bouteille suspendue  son cou par une corde passe sous ses habits, et
il la gardait et l'pargnait si soigneusement, que dj deux fois  la
fin du jour il avait rafrachi Victor et son ami Jean en leur versant
une gorge de sa bouteille.

Interrog sur la cause de sa force contre la soif, il donna cette
explication, qui tmoignait au moins d'une trs-grande puissance de
volont:

--Donat est un imbcile, je le sais, rpondit-il; mais, quand sa peau
est en jeu, il devient malin comme un renard, messieurs, et il se casse
la tte pour trouver un moyen de ne pas monter trop tt au ciel. Je vais
vous dire comment je m'y prends. Le matin, je reois ma ration d'eau,
n'est-ce pas? Vous croyez que je me dpche de boire, comme les autres?
Non, je fourre la clef de ma malle dans ma bouche, puis je la mords sans
discontinuer et je fais croire ainsi  mon estomac qu'il boit, jusqu'
ce que je ne puisse plus supporter la soif. Alors je bois un tant soit
peu, et je me remets  mordiller ma clef. Je ne bois pas de genivre, je
ne fume pas. A midi, je ne mange pas de viande, elle est sale; et je me
nourris aussi peu que possible, car la soif vient en mangeant. Aussi je
suis toujours moiti affam, moiti touff; mais il est plus facile de
supporter la moiti de chaque mal que d'en souffrir un tout  fait.




VII

LES REQUINS


Les jours se succdaient sans qu'un nuage se montrt  l'horizon; le
soleil restait galement brlant et l'air galement lourd.

Il arriva, un matin, que beaucoup de passagers restrent couchs dans
leurs cabines,  moiti tourdis et se plaignant de n'avoir plus la
force de se mouvoir.

La nouvelle courut soudain sur le navire qu'une maladie contagieuse
avait clat dans l'entre-pont. Les uns prtendaient que c'tait le
_typhus_, les autres le _cholra_ et d'autres la _fivre jaune_. Cette
nouvelle fit trembler et plir tout le monde, car une seule de ces
maladies est, en effet, suffisante pour dpeupler en peu de temps tout
un vaisseau, surtout quand une centaine de personnes demeurent ensemble
sous un ciel de plomb dans un si petit espace.

Tous les passagers frmissaient encore sous l'impression de cette
terrible nouvelle, lorsque Donat Kwik, qui, pench par-dessus le bord,
s'amusait  jeter quelques petits objets dans la mer, se mit  crier
trs-fort, comme s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire.

--Une baleine! deux baleines! s'cria-t-il en courant vers Roozeman.
Elles ont une gueule comme un four, et des dents! au moins cent, qui
grincent et craquent comme une machine  battre le bl. Je leur ai jet
un vieux soulier gar l; elles l'ont croqu et aval comme une amande!

Pendant un voyage si douloureux, si long, le moindre incident est une
distraction. Aussi, tous ceux dont l'attention avait t veille par le
cri de Donat coururent au bord du navire et regardrent dans la mer,
unie et transparente comme un miroir. Ils aperurent, en effet, non pas
deux, mais six ou huit poissons d'une grandeur extraordinaire; quoi
qu'on leur jett, du bois, du fer ou des morceaux de cble, ces monstres
sautaient dessus en se bousculant, ouvraient leurs terribles gueules et
l'avalaient en un clin d'oeil.

Le docteur passa  moiti ivre, il jeta un regard dans l'eau et dit en
ricanant:

--Ah! ah! voil les pleureurs d'enterrement! Un mauvais signe,
messieurs, la maladie fera des victimes. Ces poissons sentent  cent
lieues qu'un homme va mourir en mer et ils font claquer leurs dents et
agitent leurs queues de joie, parce qu'ils attendent ici un dner
friand. Regardez bien au fond de leurs grandes gueules, pour que vous
puissiez reconnatre le chemin: c'est par l que beaucoup d'entre vous
s'en iront _ad patres_. Pour moi, je suis trop ncessaire ici; les
mangeurs de fer ne m'auront pas encore.

Aprs cette cruelle raillerie, il s'loigna. On parla alors de
l'effroyable certitude que les corps de ceux qui succomberaient  la
maladie seraient jets  la mer et dvors par les requins affams.
Cette pense horrible teignit dans les coeurs la dernire tincelle de
courage.

Le lendemain, on trouva le docteur mort dans sa cabine, ayant  ct de
lui une couple de bouteilles qu'il n'avait pu vider. Beaucoup de
passagers tant tombs malades, le docteur s'tait vu en possession de
plus de vingt-cinq rations de genivre; et il avait probablement bris
par cet excs le fil de ses jours, dj peu solide.

Lorsque Donat Kwik rencontra ses deux amis, il s'cria d'un ton de
sincre compassion:

--Eh bien! eh bien! le docteur _Geneverneus_ est mort? Je lui pardonne
de tout mon coeur le poivre d'Espagne qu'il m'a fait avaler. Que Dieu
misricordieux ait son me! Il n'avait pas prvu que les baleines
taient venues pour lui. Je penserai  lui dans mes prires, il en a
besoin, le malheureux!

Sous la ligne, o le soleil dcompose, avec une rapidit extraordinaire,
tout ce qui peut tomber en putrfaction, on ne peut pas garder longtemps
les cadavres. Sur _le Jonas_ surtout, o une maladie contagieuse
semblait rgner, il fallait loigner sans retard les restes mortels du
docteur.

Tout  coup la cloche tinta lentement, comme pour un enterrement; tous
les passagers qui n'taient pas alits furent appels sur le pont et
runis d'un ct du navire. Alors quatre marins montrent avec le
cadavre et se dirigrent lentement et solennellement vers le ct o se
tenaient les passagers. Le pauvre docteur tait cousu dans sa couverture
comme dans un sac, et l'on y avait mis une quantit de charbon pour le
faire descendre au fond de la mer. Aprs que les matelots eurent tout
apprt  bord du navire pour l'enterrement, le capitaine ta son
chapeau et se mit  marmotter entre ses dents les prires d'usage. Les
passagers s'taient galement dcouverts; la plupart frissonnaient  la
pense qu'on allait leur montrer l'effroyable chemin de l'ternit,
qu'ils prendraient peut-tre  leur tour le lendemain.

La prire fut bientt acheve. Sur un signe du capitaine, les matelots
descendirent jusqu' la surface de la mer la planche sur laquelle
reposait le corps du docteur, la renversrent et jetrent ainsi le
cadavre dans l'eau sans fond. La plupart des spectateurs se penchrent
par-dessus le bord et regardrent dans l'eau; mais tous reculrent
tout tremblants et poussrent un cri d'horreur et d'effroi: ils avaient
vu les requins se jeter comme des tigres furieux sur le cadavre,
dchirer la couverture de leurs dents innombrables et engloutir en un
instant chacun un morceau de l'horrible festin.

Et avant la fin du jour, les monstres reurent encore cinq victimes de
la cruelle pidmie qui commenait seulement  svir d'une manire
terrible dans l'entre-pont.

Les passagers taient anantis; quelques-uns couraient sur le pont  pas
inquiets, comme s'ils cherchaient un endroit pour fuir la cuirasse de
bois qui les tenait inexorablement enferms dans son cercle empest.
D'autres erraient  et l, comme des fous, avec des gestes de dsespoir
et murmuraient en eux-mmes contre des spectres invisibles. Tous
demeuraient muets et consterns, et cet affreux silence n'tait
interrompu que par des imprcations contre la soif de l'or et contre le
fatal voyage, ou des soupirs et des cris de regret adresss  la patrie
qu'on avait abandonne si follement.

Vers le soir, Victor fut frapp tout  coup d'une affreuse angoisse.
Pendant qu'il tait assis sur un banc  ct de son ami et de Donat
Kwik, causant tristement de l'heureuse Belgique, de la belle ville
d'Anvers et des tres qui leur taient chers; pendant que Jean
s'efforait encore de leur inspirer la confiance et l'espoir, la voix de
ce dernier s'altra tout  coup d'une manire surprenante. Une pleur
mortelle couvrit son visage, ses yeux devinrent vitreux et ses membres
se raidirent comme s'il et t atteint d'un attaque de nerfs. C'taient
les signes de la maladie. Jean Creps, le bon coeur, l'ami fidle, allait
mourir; peut-tre avant que le soleil clairt de nouveau le pont du
_Jonas_, les monstres marins auraient dj englouti son cadavre!

Cette pense remplit Roozeman d'un dsespoir indescriptible; il se jeta
en pleurant sur son ami, lui adressant mille paroles consolantes,
auxquelles il ne croyait pas lui-mme. Donat tenait une main du malade
et l'arrosait de larmes silencieuses.

Jean s'efforait de lutter contre son mal et de leur faire croire qu'il
avait encore du courage et qu'il n'tait pas si malade qu'on se le
figurait; mais bientt ses dernires forces l'abandonnrent, il poussa
un soupir effrayant et se laissa tomber dans les bras de son ami en
criant d'une voix dchirante:

--De l'eau! de l'eau! de l'eau! Ma vie pour une gorge d'eau! L'eau
seule peut me gurir!

En entendant ce cri, Victor sauta debout, courut comme en dlire vers le
capitaine et tomba  ses pieds les bras tendus. Il pria, il pleura, il
se tordit convulsivement les mains, il offrit toute une poigne de
billets de banque, tout ce qu'il possdait, pour un demi-litre d'eau.
Mais le capitaine resta impassible et muet, comme s'il n'avait pas
aperu le jeune homme qui se tranait  ses pieds et lui demandait la
vie de son pauvre ami.

Victor ritra ses supplications dsespres auprs du pilote avec le
mme insuccs... Un cri de rage lui chappa; il s'lana vers un baril
d'eau et y porta la main. Trois ou quatre matelots le menacrent de
leurs couteaux, et comme Victor, aveugl, ne retirait mme pas sa
poitrine sous la froide impression de l'acier, ils sautrent tous
ensemble sur lui et le jetrent loin d'eux sur le pont.

Convaincu qu'il n'y avait pas de salut possible, le pauvre Roozeman
s'arrachait dj les cheveux et se dchirait la poitrine, lorsqu'un
marin lui offrit un peu d'eau, moins de la moiti d'un demi-litre, en
change de sa montre d'or.

Avec quelle folle joie Victor sacrifia le cadeau chri de sa mre, pour
prolonger la vie de son ami, ne ft-ce que d'une heure! Il courut tout
joyeux vers Jean Creps, lui porta la bouteille aux lvres et lui versa
le breuvage rafrachissant dans la bouche, en riant d'un rire nerveux.

Les forces semblrent, en effet, revenir au malade; il pria son ami de
vouloir bien le conduire au lit, parce que tous ses membres taient
briss et qu'il prouvait un besoin irrsistible de repos.

Pendant cette nuit, Victor passa des heures d'une anxit mortelle.
Assis, avec Donat, prs du lit de son ami souffrant, il entendait sortir
sans cesse de sa poitrine dchire le cri: De l'eau! De l'eau! de
l'eau! sans pouvoir rien tenter pour le satisfaire, car il n'aurait pu
obtenir une goutte d'eau en change de toute une fortune.

Il y eut un moment terrible: ce fut lorsque Jean, tomb en dlire, ne
criait plus pour avoir de l'eau, mais s'agitait en hurlant comme un fou,
se tordait les membres et paraissait devoir mourir dans un accs de
fureur. Tout  coup, il se leva dans l'obscurit et dit d'une voix
creuse et avec une sombre ironie:

--En Californie! Tu veux aller en Californie? Pauvre insens! que vas-tu
chercher l? De l'or? N'y a-t-il donc pas d'or dans ta patrie pour celui
qui veut le gagner par son activit et par son intelligence? La libert?
l'indpendance? O rgnent ces bienfaits de la civilisation humaine
autant que dans notre industrieuse Belgique? Du bonheur? Ah! insens, le
bonheur n'habite pas si loin; il est o se trouvait notre berceau, prs
du foyer paternel, dans les yeux de notre mre, dans le souvenir de nos
amis, dans les objets auxquels sont attachs les souvenirs de notre
jeunesse. Le dmon de l'or t'a attir, tu veux devenir riche tout d'un
coup, sans travailler, violer la loi que Dieu a grave dans la
conscience? Va-t'en, ingrat, il te punira!... Au lieu d'or, tu ne
trouveras que la misre, la honte et la mort... la mort et un horrible
tombeau dans les entrailles de l'Ocan!...

En achevant cette maldiction, il se laissa retomber sur son lit et
resta tendu, immobile et muet.

Victor Roozeman, courb presque jusqu' terre, se sentit cras sous ces
paroles terribles, qui n'taient que l'cho de ses propres penses; il
frissonnait en entendant une prdiction de l'accomplissement de laquelle
il ne doutait pas.

Au pied du lit tait assis Donat Kwik, qui, dans l'excs de son
repentir, se labourait la figure avec les ongles et se jetait si
cruellement la tte contre les poutres, que le sang coulait de ses
joues. Par instants, il murmurait d'une voix rauque:

--Tiens! tiens! animal que tu es! ne! Cela t'apprendra  aller en
Californie... Tu seras mang par les baleines: c'est trs-bien fait, tu
l'as mrit, vilain et stupide imbcile!

Plus tard, dans la nuit, la fivre brlante parut avoir abandonn le
malade. Il tait calme, respirait plus librement et semblait sommeiller.

Donat s'tait endormi, la tte sur ses genoux et rvait tout haut de son
village natal... Ce qu'il disait devait mouvoir profondment Roozeman,
qui veillait, car il coutait en tremblant les paroles qui tombaient de
la bouche de Donat:

--Ah! Blesken, ma chre vache, murmurait celui-ci, tu ne veux pas manger
de cette herbe tendre? Prends-y garde, Blesken! qui n'est pas content de
ce qui est passable quitte les trfles pour les joncs!... Tu as
peut-tre soif? Il fait si chaud, n'est-ce pas?... Viens au ruisseau:
l, il y a de l'eau bien pure, claire comme du cristal et si frache, si
frache, qu'elle vous traverse la gorge comme un velours... Bles, Bles,
vois, l-bas, Anneken, la fille du garde champtre! Elle nous regarde
avec ses petits yeux noirs, elle nous fait signe, elle rit. Bles,
dimanche, c'est la kermesse; j'ai graiss mes jambes. Si tu pouvais voir
les sauts que je ferai!--Anneken! chre Anneken!  dimanche, n'est-ce
pas?--Bles, as-tu entendu avec quelle voix douce et tendre elle m'a
cri: Oui, Donat,  dimanche! Quelle vie, Bles! quel bonheur! si cela
ne change pas, j'en deviendrai fou assurment.




VIII

LA RBELLION


Lorsque le soleil se leva dans le ciel d'un bleu dsesprant, Jean
vivait encore; mais on trouva huit cadavres dans les cabines de la
troisime classe.

La perte de tant de compagnons, la rptition de ces horribles
funrailles et la vue des requins affams qui s'agitaient autour du
navire, tout cela frappa les passagers d'un sentiment de dsespoir
immense et d'une rage sombre. On entendait dans l'entre-pont des cris
menaants contre le capitaine, et l'on voyait  et l des hommes qui
ouvraient leurs couteaux, comme s'ils se prparaient  un combat  mort.

Le partage de la ration journalire calma cependant pour quelques
instants la tempte qui semblait se prparer dans les esprits. Mais,
vers midi, lorsque le soleil eut de nouveau chang le pont du _Jonas_ en
une fournaise insupportable, une agitation trange parut mouvoir tout 
coup les passagers; ils avaient l'air de se pousser l'un l'autre  une
entreprise violente en criant:

--De l'eau! de l'eau ou la mort!

Ni Victor ni Donat n'taient prsents; ils taient dans la cabine de
leur ami malade, qui, sorti de son dlire, coutait d'un air rsign
leurs consolations.

Le capitaine se tenait sur l'arrire du vaisseau et suivait avec une
grande inquitude tous les mouvements des passagers. Lorsqu'il vit que
la chose commenait  devenir srieuse, il appela par un signe tous ses
matelots, remit  chacun d'eux un revolver  six coups et les plaa
autour de l'endroit o se trouvaient les barils d'eau. Alors, tenant en
main son pistolet, il cria aux passagers d'une voix forte:

--Arrire, insenss que vous tes! Vous voulez faire au _Jonas_ le mme
sort qu'au navire portugais? Vous demandez de l'eau ou la mort? De
l'eau, vous n'en aurez pas; mais la mort sur-le-champ, si l'un de vous
ose s'approcher de nous  deux pas. Arrire, sur votre vie! ou les
balles vont faire justice de votre criminel aveuglement!

Les passagers reculrent jusqu' la distance dsigne; ils murmuraient
encore et jetaient des regards flamboyants sur le capitaine; mais la vue
des marins qui, le revolver au poing et le poignard aux dents,
semblaient prts  commencer une sanglante tuerie, refroidit un peu leur
rage et les fit hsiter. Cependant, les plus exasprs s'taient runis
prs de la proue, o ils s'excitaient les uns les autres, et
dlibraient pour savoir comment on attaquerait le capitaine. Il y en
avait mme trois ou quatre qui avaient tir les leviers hors des treuils
o s'enroulaient les cbles et qui brandissaient ces effroyables massues
au-dessus de leurs ttes. Encore une minute et le pont du _Jonas_ allait
se changer en une mare de sang.

En ce moment, un cri d'tonnement s'chappa de la poitrine d'un vieux
matelot; il montra du doigt en tremblant l'horizon de la mer et s'cria:

--Capitaine, voyez! voyez l-bas au sud-ouest!

--Ne dtournez pas les yeux de ces furieux! commanda le capitaine  ses
hommes.

Il dirigea rapidement sa lunette d'approche vers le point de l'horizon
dsign, et poussa galement une exclamation de joie; il agita son
chapeau en l'air, et cria d'une voix qu'on entendit distinctement aux
deux extrmits du navire:

--Hourra! hourra! dlivrance! Dieu nous envoie de l'eau... de l'eau et
du vent!

A ces mots, un sourire trange et convulsif dtendit les traits des
passagers, comme s'ils venaient d'tre subitement atteints de folie;
mais les couteaux disparurent, les leviers retombrent sur le pont; un
pleura, on dansa, on embrassa les matelots, qui s'taient rapprochs et
montraient  tous avec transport un petit nuage noir qui s'tait lev
sur l'horizon et qui grandissait avec rapidit. A la certitude de cette
dlivrance inespre, un grand nombre se jetrent  genoux et levrent
les mains vers le ciel en signe de reconnaissance.

L'heureuse nouvelle se rpandit instantanment jusqu'au fond du navire.
Les malades mme, ceux que la mort tenait dj embrasss, semblaient
s'veiller  une vie nouvelle et imploraient l'aide de leurs amis pour
tre conduits sur le pont. Il pleuvait, disait-on. tre mouill! sentir
ruisseler l'eau frache du ciel sur tous ses membres! Aspirer un air
humide! quelle jouissance! quel bonheur!

Jean Creps fut port sur le pont par Victor et Donat. Des larmes
d'esprance et de joie coulaient sur ses joues ples, pendant qu'il
tenait les yeux fixs sur le nuage noir qui, pareil  un messager du
Seigneur, allait apporter  ces pauvres cratures dlaisses la sant et
l'apaisement.

Les passagers continuaient  regarder d'un oeil tincelant et avide.
Leurs coeurs battaient, leurs nerfs frmissaient, ils avaient tout
oubli, mme la soif, pour contempler ce phnomne cleste qui se
dployait avec une merveilleuse rapidit au-dessus de l'horizon. Au
premier moment, ils n'avaient distingu qu'un petit nuage noir; mais ce
petit nuage, comme s'il et t anim par une irrsistible puissance
d'attraction, paraissait runir dans son sein toutes les vapeurs de
l'air et grandissait  vue d'oeil, jusqu' ce qu'enfin il couvrt comme
un mur sombre toute la partie sud du ciel.

Pendant que l'attention gnrale, tait fixe sur ce seul point, que
tous avaient perdu tout autre sentiment que celui d'une dlivrance
prochaine, le capitaine donnait des ordres afin de tout apprter pour
recueillir l'eau de pluie. Les voiles disponibles furent tendues sur le
pont; des barils, des seaux et des cuves furent placs aux coins o la
pente naturelle devait conduire l'eau.

A peine les premiers apprts taient-ils termins, que la partie du ciel
qui tait reste claire jusque-l se remplit d'un brouillard pais et
qui devint de plus en plus opaque; le soleil tait ple et sa lumire
verdtre; et bientt on se trouva dans une complte obscurit.

Alors, un gigantesque serpent de feu jaillit du sein de l'immense nuage
noir, et l'Ocan frmit sous un pouvantable coup de tonnerre. Le signal
tait donn! Des clairs serpentaient sans relche dans l'espace; l'eau
retentissait comme si dix armes invisibles se battaient avec une
artillerie infernale; mais les cluses du ciel s'entr'ouvrirent et des
torrents d'eau tombrent avec fracas sur le pont du _Jonas_.

Quelle joie! quelle agitation! Comme les pauvres passagers pouvaient
boire maintenant, se rafrachir, sentir couler sur leurs corps embrass
l'eau frache, pareille  un baume bienfaisant!

Jean lui-mme, Jean le malade, l'puis, embrassait ses deux amis et
s'criait avec enthousiasme:

--Dieu soit lou! je ma sens revivre! je ne mourrai pas!

La tempte dura deux heures. Le tonnerre grondait effroyablement et
faisait trembler le ciel et la mer; les clairs enveloppaient _le Jonas_
d'une lumire aveuglante; parfois, les vents dchans faisaient tourner
le navire sur lui-mme comme une toupie et le menaaient de le faire
sombrer; mais tout cela n'tait rien, en comparaison de la joie d'avoir
de l'eau et de sentir entrer dans ses poumons un air humide et frais.
Les peureux mme riaient et battaient des mains au milieu de l'orage et
des clairs.

Lorsque la tempte s'apaisa enfin, le vent continua  souffler avec une
force suffisante, et, par bonheur, il avait pris une direction favorable
au voyage des chercheurs d'or. Le capitaine fit ajouter autant de voiles
que possible; _le Jonas_ se pencha sur le ct et s'lana en avant
comme une flche, au bruit des hourras joyeux de tous les passagers.




IX

L'ARRIVE


Le navire, comme s'il et voulu rattraper le temps perdu, marcha avec
une telle rapidit, que, quelques jours plus tard, il se trouvait  la
hauteur da Brsil. Deux malades succombrent encore, les autres
gurirent rapidement ou furent bientt hors de tout danger.

Les souffrances endures taient oublies. Dj les passagers
commenaient  soupirer de nouveau aprs l'or de la Californie. On tait
gai, on causait des mines, des trsors qu'on y amasserait, et de ce
qu'on en ferait aprs le retour au pays natal.

Jean Creps, quoique encore un peu faible, tait tout  fait rtabli de
sa maladie. Il ne savait pas, sans doute, quel jugement svre il avait
prononc pendant son dlire contre ce voyage; car la vie qui lui tait
revenue avait redoubl son courage, et il envisageait avec une confiance
sans bornes l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Son ami Roozeman avait
galement retrouv ses rves sduisants, et souvent un sourire
mystrieux venait clore sur ses lvres, quand son imagination faisait
miroiter devant ses yeux la fortune qu'il esprait recueillir bientt.
Il se voyait dj dans les mines, il y trouvait des blocs d'or en
abondance; il retournait dans sa patrie; il assurait le bonheur de sa
tendre mre; il tait devant l'autel  ct de Lucie, et il entendait la
voix du prtre qui disait: Soyez unis au nom du Seigneur!

Donat Kwik avait repris sa premire disposition d'esprit. Il se
promenait des journes entires sur le pont, ou tenait compagnie aux
deux amis et les amusait par ses reparties bouffonnes et par son
insouciance. D'autres fois, il flnait dans l'entre-pont, et y
baragouinait le franais, l'anglais et l'allemand avec tout le monde: on
n'en comprenait qu'un mot par-ci par-l, et il faisait rire chacun par
ses balourdises. Les Franais le nommaient Jocrisse et les Allemands
_Hauswurst_; il rpondait  ces noms, dont la signification lui tait
inconnue, avec autant de srieux que si le cur l'et baptis ainsi  sa
naissance.

_Le Jonas_ devait encore subir une rude preuve: les passagers devaient
voir encore une fois la mort s'lever entre eux et la terre promise de
l'or;--et, cette fois, le danger devait tre si menaant, que tous ceux
qui taient  bord du _Jonas_ allaient implorer la misricorde cleste 
deux genoux et les mains leves au ciel. Au cap Horn, ce point extrme
de la quatrime partie du monde, ils furent assaillis par de longues et
terribles temptes; une nuit, ils se virent entours dans l'obscurit
par de formidables montagnes de glace, et les marins eux-mmes,
renonant  tout espoir de dlivrance, voulaient dj mettre  flot les
chaloupes pour abandonner le navire dans ce moment suprme. En vrit,
le destin semblait avoir dcid la perte du _Jonas_; mais, soit que le
Seigneur et piti de ces cratures perdues, soit que le sang-froid du
Capitaine st viter avec une merveilleuse habilet les montagnes de
glace, les chercheurs d'or chapprent cette fois encore au tombeau qui
s'ouvrait devant eux. Ils arrivrent enfin dans l'ocan Pacifique, entre
Valparaiso et Tati.

Il s'tait coul prs de cinq mois depuis le jour o ils avaient quitt
Anvers et vogu sur l'Ocan. Encore une quarantaine de jours favorables,
et ils allaient mettre le pied sur le rivage du merveilleux pays, but
suprme de leur dsir et rcompense de tous les maux soufferts. Aprs un
si long voyage, l'ennui s'tait empar des passagers, jusqu'au moment o
ils arrivrent prs du cap Horn, et avait jet peu  peu l'apathie et le
dcouragement dans les coeurs; mais, maintenant qu'on se trouvait dans
la mer mme qui baignait les ctes de la Californie, les poitrines se
dilatrent, les ttes se relevrent avec fiert et les yeux brillrent
d'espoir et d'impatience.

Pendant cette dernire partie du voyage, le repos ne fut troubl que
par un seul vnement. Un matin, de trs-bonne heure, Donat Kwik
accourut en hurlant sur le pont, criant au secours comme si on voulait
l'assassiner. Aux questions des premiers qui l'interrogrent, il
rpondit:

--Le capitaine! vite! vite! le capitaine! _Vol argent moi, my money!
Spitsboef! Donderwatter! moi vol!_ Oh! mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre
argent!...

Quand le capitaine comprit ce qui dsesprait si fort Donat, il prit le
fait trs au srieux. On avait, d'aprs le rcit du paysan, forc,
pendant la nuit, la serrure de son sac de voyage et vol une somme de
cinq cents francs en quatre billets de banque anglais.

Tous les passagers de la troisime classe furent appels sur le pont et
minutieusement fouills par les marins. On leur fit mme vider leurs
poches et ter leurs souliers. Ensuite, toutes les malles et les coffres
furent ouverts et visits; mais, quoi qu'on fit pour dcouvrir l'auteur
de ce vol, on ne put trouver la trace des billets de banque disparus.

Donat Kwik pleurait comme un enfant, s'arrachait les cheveux et
remplissait l'air de ses plaintes amres. Ses amis, Creps et Roozeman,
s'efforcrent de le consoler en lui assurant qu'il finirait bien par
retrouver ses billets de banque; et comme cela ne faisait pas d'effet
sur le paysan dcourag, ils lui firent comprendre qu'en Californie il
n'aurait nullement besoin d'argent, et qu'il ne saurait mme pas
l'employer. En effet,  leur arrive, ils trouveraient des dlgus de
la socit _la Californienne_, pour leur procurer une bonne nourriture,
des auberges confortables et tout ce qui pouvait tre ncessaire  leur
entretien.

Il ne fut cependant pas possible de tirer Kwik de son abattement.
Roozeman, que le vieux capitaine Morello n'avait pas laiss partir sans
argent, possdait mille francs dans son portefeuille. Il prit un billet
de banque de cent vingt-cinq francs et l'offrit au pauvre dsol, qui
dplorait encore, avec des larmes aux yeux, la perte de sa _poire pour
la soif_. Donat accepta le don avec une grande reconnaissance et parut
un peu consol. Nanmoins, depuis ce jour, il n'eut qu'une triste vie
sur le navire. O qu'il se trouvt, dans l'intrieur ou sur le pont, il
espionnait tout ce qu'il voyait et entendait; il se glissait comme un
renard pour couter les conversations les plus secrtes, suivait tous
les mouvements des mains des passagers, et il tait vident qu'il ne
regardait jamais quelqu'un sans que la pense que le voleur de ses
billets de banque pouvait bien tre devant lui brillt dans ses yeux.
Les passagers, blesss de ce soupon, maltraitaient le pauvre paysan ou
l'cartaient durement de leur chemin; il se dfendait en donnant des
coups de pied  droite et  gauche, mais il avait affaire  si forte
partie, qu'il ne paraissait presque plus jamais sur le pont du navire
sans avoir un oeil poch ou le nez corch.

C'tait surtout le Franais aux moustaches rousses qui le poursuivait
sans cesse. Donat s'tait mis en tte que son premier oppresseur tait
aussi le voleur de ses billets, et le Franais pouvait lire ce soupon
dans ses yeux. Un jour, qu'il avait de nouveau frapp cruellement le
pauvre garon au visage, Victor tait accouru et avait dfendu son
compatriote; Jean Creps tait intervenu, et ainsi une rixe violente
s'tait leve sur le pont. Le capitaine, aprs avoir entendu les
explications de part et d'autre, avait fait mettre le Franais pour deux
jours au cachot. Depuis ce moment, la moustache rousse nourrit une haine
furieuse contre Kwik et lui suscita, par ses camarades, toutes sortes de
tourments.

Cependant _le Jonas_ poursuivait sa route avec un vent trs-favorable.
On commena  compter les jours, et lorsque le capitaine annona enfin
qu'on allait atteindre la baie de San-Francisco, la fivre de
l'impatience gagna tous les passagers.

Une aprs-midi que le ciel tait trs-nbuleux, les deux amis taient
assis avec Donat dans l'entre-pont de la seconde classe et
s'entretenaient avec animation du terme prochain de leur long voyage
et de leur dbarquement dans le pays de l'or.

--Quant  moi, disait Creps, je ramasse autant d'or que je puis. J'en
donne la moiti  mon pre, pour qu'il ne soit plus oblig de travailler
dans ses vieux jours; j'achte  mon frre un magasin de denres
coloniales, et je donne  chacune de mes soeurs une dot de cinquante
mille francs!

--Et vous-mme, demanda Donat, que garderez-vous donc pour vous?

--Bah! je n'ai besoin de rien, rpondit Jean. Ce n'est pas pour devenir
riche que je suis venu en Californie. Pourvu que je puisse vivre libre
et indpendant, et ne plus voir de pupitre devant mes yeux, je suis
content. Et si le got des richesses me prenait un jour, je pourrais
toujours revenir en Californie.

--Savez-vous ce que je ferai, moi? s'cria Donat Kwik. Je ne retourne
pas  la maison avant d'avoir tout un sac  froment plein d'or. Alors,
j'achte un chteau aux environs de Natten-Hsdonck, et je vais y
demeurer avec Anneken et son pre. Il y aura l tout ce qu'il y a de
bon: de la viande au pot, du jambon dans la chemine, de la bire forte
dans la cave, des vaches grasses, de beaux chevaux et une voiture...
oui, oui, une voiture! Et mon Anneken sera habille comme une princesse;
et je veux, quand nous irons  la kermesse, qu'elle attire les regards
de tout le monde, et je ferai boire les amis et manger les pauvres gens,
et je serai joyeux, et je causerai et je sauterai avec mon Anneken du
matin au soir. Le baron de notre village est aussi riche que la mer est
profonde. Il a toujours l'air maussade et il est rare qu'il sourie; mais
Donat Kwik lui apprendra comment il faut vivre quand on a un sac d'or
dans sa cave.

--Je n'en demande pas tant  Dieu, dit Victor. S'il me permet seulement
de trouver en Californie les moyens d'obtenir la main de Lucie Morrelo
et d'assurer  elle et  ma mre un sort agrable, je bnirai
ternellement son saint nom, duss-je travailler encore rudement toute
ma vie pour augmenter leur bonheur.

Tout  coup, la conversation des amis fut interrompue par un hourra
joyeux qui retentit sur le pont du _Jonas_. Ils montrent en courant.
L, ils entendirent le cri triomphant de Terre! Terre! Californie!
San-Francisco!... Hourra! hourra!

En effet, le brouillard s'tait dissip et les ctes de la Californie se
dployaient sous leurs regards merveills, des deux cts d'un dtroit
qui leur fut dsign comme tant la _Porte d'or_, ou l'entre de la baie
de San-Francisco. Au nord et au sud, ils virent la cte borde par une
immense chane de montagnes dont la croupe verte s'tendait comme une
ligne sombre et se perdait insensiblement dans l'horizon nbuleux.
Devant eux, le _monte Diavolo_, ou montagne du Diable, levait vers le
ciel sa cime couronne encore,  une couple de mille pieds de hauteur,
de cdres gigantesques.

Pendant que, muets et en extase, ils contemplaient le phare qui marquait
la fin de leur voyage, le _Jonas_ atteignit la Porte d'or et entra dans
la baie de San-Francisco, parseme d'un grand nombre d'les et assez
grande pour contenir toutes les flottes de guerre du monde.

_Le Jonas_ jeta l'ancre entre une centaine de navires de toutes les
formes et de toutes les nations; et les passagers, pleurant de joie et
pleins d'enthousiasme, s'lancrent en foule vers le ct du pont qui
faisait face au rivage, comme si une lutte allait s'lever pour savoir
celui qui mettrait le premier le pied sur la terre qui produit l'or.




X

SAN-FRANCISCO


Plusieurs chaloupes allrent et revinrent du _Jonas_ au rivage pour
dbarquer les passagers.

Une soixantaine de ceux-ci taient dj sur le port, avec leurs coffres
et leurs malles, attendant et regardant si les directeurs ou les
employs de la socit _la Californienne_ ne se montraient pas pour
transporter leurs bagages, ou pour les conduire aux auberges ou maisons
de bois que l'on avait prpares pour les actionnaires.

Pendant ce temps, les deux amis, et surtout Donat Kwik, ouvraient de
grands yeux en regardant les singulires gens qui passaient par groupes
ou s'arrtaient prs d'eux. Ce n'tait pas les Mexicains avec leurs
costumes clatants qui attiraient le plus leur attention, ni les Chinois
avec leurs longs jupons, ni les multres avec leur large figure couleur
marron, ni mme les naturels  moiti sauvages de la Californie. Ce qui
les tonnait et leur semblait inexplicable, c'tait l'extrieur des
Europens, qui avaient probablement quitt comme eux leur patrie pour
venir assouvir ici leur soif d'or. La plupart taient sales et
dguenills, avec la barbe nglige et les cheveux en dsordre, avec des
souliers crevs aux pieds et des haillons autour du corps. Cependant, si
misrable que ft leur air, ils portaient tous  leur ceinture un
revolver ou un couteau-poignard tincelant et marchaient la tte leve,
jetant  droite et  gauche des regards fiers o paraissait briller le
sentiment d'une indpendance absolue. On voyait se promener galement
des personnes dont le costume et la physionomie indiquaient une position
aise et une ducation distingue; mais ils vivaient sur un pied
d'galit parfaite avec des gens sur le visage desquels la bassesse et
la crapule avaient imprim leurs ignobles stigmates; on y voyait mme
des hommes qu'on et pris pour des mendiants ou des voleurs serrer la
main d'un promeneur qui avait l'air d'un baron, ou repousser
brutalement, le pistolet au poing, ceux qui avaient l'audace de les
toucher seulement en passant.

--Dieu! quelles mines repoussantes ont tous ces gens-l! soupira
Roozeman. Je ne me suis jamais reprsent autrement une bande de
brigands. Qu'ils sont sales et sauvages!

--La tte m'en tourne, murmura Donat Kwik. Ici, on n'a qu' se baisser
pour trouver de l'or, a-t-on dit; il me semble qu'il serait prfrable
pour ces hommes qu'on pt y ramasser des culottes et des souliers neufs.
Je ne sais, mais je crains fort que nous n'ayons  nous repentir de
notre voyage. Ah! si j'avais encore mes cinq cents francs!

--Vous tes tonnants! dit Jean en riant, vous voyez tout en noir. Il va
de soi que ce ne sont pas tous millionnaires qui viennent en Californie.
Ces gens-l sont probablement des voyageurs nouvellement arrivs, comme
nous. Ils n'ont pas encore eu le temps ni l'occasion d'aller aux mines
d'or, et, ne faisant pas, comme nous, partie d'une socit qui pourvoit
 leur entretien, ils souffrent un peu de misre. Vous remarquez
cependant bien que l'espoir ou la certitude d'tre bientt riches leur
gonfle le coeur et les rend fiers. Croyez-moi, ce que vous voyez ici est
la ralit du rve que les plus nobles coeurs caressent en Europe: la
fraternit, l'galit entre tous les hommes et toutes les nations, sans
distinction de sang ni de rang.

--Oui, mais la fraternit avec tous ces pistolets et ces longs couteaux,
rpliqua Donat, m'inspire peu de confiance. Si ces deux gaillards
l-bas, avec leurs sales barbes, qui nous regardent si singulirement,
sont mes frres, pardieu! je n'aimerais point rencontrer quelqu'un de ma
famille seul dans un bois!

--Tu ne comprends pas, rpliqua Jean. L'arme  la ceinture de ces hommes
est le signe de la libert et de la vraie indpendance. N'as-tu jamais
entendu dire que, dans les tats-Unis d'Amrique, personne ne sort de
chez soi sans revolver? C'est pourtant une nation puissante et
civilise, qui donne  l'ancien monde l'exemple de l'indpendance
individuelle et de la libert la plus large. Vous en aurez
l'exprience....

Un monsieur, passablement bien mis,  la physionomie noble et fire,
s'approcha de Creps et s'offrit pour porter leurs bagages  la ville.
Les Flamands le regardrent avec de grands yeux, et Jean rpondit en
anglais qu'ils n'avaient pas, pour le moment, besoin de son service,
parce qu'ils attendaient des gens qui se chargeraient de leurs coffres.
Roozeman lui demanda trs-poliment comment il se faisait qu'un
_gentleman_ comme lui se vt forc de faire un travail d'esclave pour
gagner quelques schillings.

--Quelques schellings! rpta l'autre en souriant. L'tat n'est pas
aussi mauvais que vous le croyez. Je gagne journellement huit dollars et
quelquefois douze.

--Que dit-il l? s'cria Donat, qui avait appris sur _le Jonas_ assez de
trois ou quatre langues pour comprendre les paroles de l'Anglais; que
dit-il l? Douze dollars! soixante francs par jour! Oh! Le charmant
pays! Pour porter des paquets, on n'a pas besoin de beaucoup d'esprit.
Maintenant je ne crains plus rien. A Natten-Haesdonck, je devais
travailler comme un cheval, et je gagnais  peine deux dollars par mois
en sus de la nourriture.

Et il riait et battait des mains, comme si la certitude d'chapper  la
misre l'avait rendu fou de joie.

L'Anglais, qui prenait ses exclamations pour une raillerie, porta la
main  son couteau, jeta un regard menaant sur Donat stupfait et dit
en s'loignant:

--_Go to hell, you damd'd idiot!_ (Va en enfer, idiot damn!)

--Voil, pardieu! un frre bien chatouilleux! murmura le poltron Kwik
entre ses dents. Encore un peu, et il allait me saigner comme un porc.
Dites ce que vous voudrez, messieurs, tous ces gaillards-l ressemblent
 une bande de brigands qui cherchent querelle afin de pouvoir vous
voler ou vous assassiner.

En disant cela, il ramassa son sac de voyage et le serra avec force,
comme s'il craignait d'tre vol.

--Tu es mfiant comme un vrai paysan flamand, dit Jean en plaisantant.
Depuis la perte de tes billets de banque, tu ne vois plus que des
voleurs. Ce monsieur ne te comprend pas; il croyait que tu te moquais de
lui; quoi d'tonnant qu'il en soit bless?

Il fut interrompu par un grand bruit et par les plaintes des passagers,
qui attendaient, comme lui,  ct de leurs malles. On leur avait assur
qu'il n'tait pas encore arriv de directeurs ni d'employs de _la
Californienne_  San-Francisco; _le Jonas_ tait le deuxime navire de
la socit qui et paru dans la baie; mais sans doute le vaisseau sur
lequel se trouvaient les directeurs et les instruments de travail avait
eu des vents contraires. Il serait en vue au premier jour; hors cette
supposition, personne ne savait que dire de _la Californienne_, et il ne
resta plus aux passagers qu' se conduire selon le proverbe amricain,
_help yourself_, que Donat traduisit par: _Tche de te tirer toi-mme du
ptrin_.

Il n'y avait rien  faire contre le sort; la nuit allait venir, il
fallait chercher un logis o l'on obtnt au moins un abri pour la nuit.
Il pouvait se passer encore quelques jours avant l'arrive des
directeurs de la socit. Ceux qui avaient de l'argent n'avaient rien 
craindre; les autres se tireraient d'embarras comme ils pourraient.

Deux hommes accoururent en mme temps pour porter la malle de Victor,
qui tait assez grande. Tous les deux y avaient dj mis la main, et
l'un repoussa l'autre avec violence en profrant des paroles grossires.
Un des deux tira son couteau et menaa d'en percer l'autre; mais ce
dernier sauta sur lui comme un tigre furieux, lui arracha son couteau,
qu'il jeta loin de lui, frappa son adversaire  la figure avec une telle
force, que le sang lui sortit par le nez et par la bouche, et jura, le
revolver  la main, qu'il lui brlerait la cervelle s'il faisait encore
un pas pour se rapprocher.

--Drles de frres! murmura Donat ple d'motion.

--C'est un tre insupportable, dit le vainqueur en franais, pendant
qu'il chargeait le coffre sur ses paules. Un jour ou l'autre, je serai
oblig de lui loger une balle dans la tte. Soit, il l'aura... O
veulent aller ces messieurs?

--Eh bien, eh bien, o est alle ma malle? s'cria Jean Creps tout 
coup. Elle tait ici,  ct de moi.

--Tiens! vous parlez le flamand? demanda le porteur. D'aprs votre
langage, vous devez tre d'Anvers. Je suis Bruxellois....

--Mais ma malle? ma malle? rpta Jean avec inquitude, O peut-elle
tre?

--Elle est probablement vole, rpondit le Bruxellois d'un air
tranquille.

--Et que faire?

--Faire une croix dessus; vous n'en entendrez plus jamais parler.

--Courez chez le bourgmestre! chez le garde champtre, chez les
gendarmes, s'cria Donat.

--Il n'y a pas de police ici, observa le Bruxellois. Chacun est libre et
peut faire tout ce qu'il veut et tout ce qu'il sait faire. Tant pis pour
celui qui n'est ni assez fort ni assez malin.

--Et si ce furieux de tout  l'heure vous avait perc de son couteau, il
n'y aurait pas eu de justice pour venger ce meurtre?

--Aucune. Elle aurait trop d'ouvrage s'il y en avait une. Au moindre
mot, le sang coule ici entre les meilleurs amis. La soif de l'or rend le
coeur cruel et impitoyable. Je suis arriv en Californie, bon et doux
comme un naf Brabanon; mais les sept mois que j'ai passs dans les
mines m'ont appris qu'un agneau, pour pouvoir vivre parmi les loups,
doit devenir loup lui-mme. En Belgique, je n'aurais pas os coucher un
lapin par terre; maintenant, j'abattrais dix hommes, avec mon revolver
ou mon couteau, sans en tre plus mu que lorsque j'crase les
moustiques qui cherchent  me piquer.

Victor et Donat, qui coutaient ces paroles, frmissaient d'horreur
devant une si froide insensibilit. Jean s'tait loign de quelques pas
et regardait de tous cts s'il ne dcouvrirait pas sa malle....

--Peine inutile, camarade, lui cria le Bruxellois. La malle est partie
et reste partie. Avancez, sinon vous me payerez double. Vous me faites
perdre mon temps; je puis encore gagner quatre dollars avant la nuit.

--Ainsi, demanda Creps en s'approchant, vous me dites qu'il n'existe pas
de justice dans ce pays?

--C'est--dire, rpondit le commissionnaire en partant avec la malle,
personne ne se mle des combats et des assassinats; mais, quand on prend
un voleur en flagrant dlit, alors il est pendu au premier arbre ou
pilier venu par les assistants, par vous, par moi ou par n'importe qui,
sans autres informations ni jugement. On nomme cela ici la _Lynch
law_ (loi de Lynch). Vous aurez l'occasion d'apprendre  connatre cette
singulire justice. Marchez un peu plus vite, camarades, et faites
attention  la boue, car, quand il a plu comme aujourd'hui,
San-Francisco est un bourbier.

--C'est fini, dit Creps en soupirant, tous mes gmissements ne me
rendront pas ma malle. Nous devons nous consoler. Il est heureux que
j'aie mis mes billets de banque en poche.

--Ne dites pas cela de manire  tre entendu, imprudent! murmura le
Bruxellois.

--Comment! pourquoi?

--Vous ne le comprenez pas? Si moi, par exemple, il me prenait envie de
possder vos billets de banque, qu'est-ce qui m'empcherait de vous
percer le coeur de mon couteau et de vous prendre ensuite vos billets de
banque?

--Vous? crirent les trois amis en mme temps.

--Non, je ne suis pas encore si avanc, Dieu soit lou! C'est un bon
conseil que je vous donne.... Mais vous ne m'avez pas encore dit o vous
voulez passer la nuit. Il y a ici des htels  tous prix. Pour coucher
une nuit sous un toit, on paye dix, cinq, trois ou deux dollars par
personne; oui, mme pour un dollar, on peut dormir par terre sous une
voile. Parlez, que choisissez-vous?

--Cinq francs pour coucher par terre sous une voile! murmurrent les
Flamands.

--tes-vous riches? avez-vous beaucoup d'argent? demanda le Bruxellois.

--Beaucoup d'argent? non certainement, lui rpondit-on en hsitant, mais
assez cependant pour coucher pendant une nuit sur un lit passable.

--C'est bien; je vois que vous commencez  suivre mon conseil, et je
comprends que vous avez de l'argent. Le mieux que vous ayez  faire,
C'est de donner trois dollars par tte; cela fait ensemble environ
cinquante francs. Il y a beaucoup de monde  San-Francisco; les auberges
sont pleines; mais je connais un htel cart o il y a encore quatre ou
cinq places libres.

En chemin, Donat Kwik demanda au porteur:

--Dites donc, camarade, vous avez t sept mois dans les mines d'or,
n'est-ce pas? N'avez-vous donc pas trouv de l'or?

--Certes, beaucoup d'or.

--Je ne comprends pas comment la terre tourne ici. Vous avez trouv
beaucoup d'or: en ce cas, pourquoi portez-vous donc nos malles comme un
pauvre malheureux, au lieu de vivre de vos rentes?

--Parce que je n'ai plus d'or.

--On vous l'a vol?

--Non.

--Vous l'avez perdu?

--Oui, perdu au jeu. Je fus trop avide; je voulus doubler mon trsor, et
le sort me reprit tout. Je vais retourner bientt aux mines; cette fois,
je serai mieux avis. Voici, messieurs, votre htel. Ouvrez la bourse,
deux dollars pour mes peines.

--Comment! s'cria Jean tonn, dix francs pour avoir port ce coffre 
trois cents pas? Vous plaisantez, sans doute?

--Deux dollars, vous dis-je!

--Et si nous refusions de nous laisser tromper ainsi?

--Je vous y forcerais, ft-ce avec mon couteau.

--Je ris de votre couteau! grommela Jean Creps.

--Vous avez tort, camarade; si vous n'tiez pas mon compatriote, vous
vous repentiriez de ces paroles hardies. Allons, pas de plaisanteries
dangereuses: deux dollars!

Roozeman, qui craignait que son camarade ne se fit une mauvaise querelle
avec le sanguinaire personnage, se hta de payer le salaire demand.

--Que ceci vous apprenne  fixer dsormais d'avance le prix de tout ce
que vous demanderez ou acheter, dit trs-srieusement le Bruxellois en
entrant dans l'htel.

Il cria  haute voix combien les nouveaux htes voulaient payer pour
leur coucher, et s'loigna en disant encore aux amis stupfaits:

--Bonsoir, messieurs. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez au
port. Pour un dollar par heure, vous pouvez disposer de moi.

Les domestiques de l'htel prirent la malle, et conduisirent les
voyageurs en haut, dans une petite chambre o il y avait quatre lits.

--Ces messieurs souperont-ils? demanda un des garons.

Malgr leur tonnement de ce qu'ils avaient vu et entendu, nos amis
rsolurent de bien souper et mme de boire une bouteille de vin pour
oublier l'ternelle viande sale du navire. Sur leur rponse
affirmative, le garon les invita  descendre dans la salle  manger.
Leur souper serait servi immdiatement. La table devant laquelle ils
s'assirent tait trs-longue. A l'une des extrmits se trouvaient
quatre ou cinq personnes qui, aprs avoir soup, s'taient mises  jouer
aux ds. Deux autres individus taient assis prs des Flamands et
parlaient en franais des _placers_ ou mines d'or, et du plus ou moins
de succs qu'ils avaient eu pendant la bonne saison passe.

Donat Kwik avait,  son entre dans la salle, remarqu une chose qui
l'avait frapp d'une joyeuse surprise. Mme lorsque le garon eut dpos
devant lui un morceau de rosbif fumant, il oublia de manger et son
regard tincelant restait tourn vers le bout de la table: il voyait de
l'or, de l'or de Californie! Jusqu' ce moment, par une mfiance
naturelle, il avait craint que lui et tous ses camarades du _Jonas_ ne
fussent victimes d'une escroquerie adroite et calcule. Maintenant il
devait bien croire  l'or, il brillait devant ses yeux; il en voyait
jouer des poignes comme s'il n'avait pas eu plus de valeur que les
noisettes ou les amandes du marchand d'oublies de Natten-Hsdonck. Il
suivait les mouvements des joueurs et regardait avec tonnement comment,
tout en profrant mille interpellations passionnes, ils pesaient la
poudre d'or et les grains dans une petite balance et se dfiaient
ensuite  mettre pour enjeu d'un coup de ds un ou plusieurs de ces
petits tas qu'ils nommaient une once.

Il lui faisait bien un peu de peine de voir sur la table,  ct de
chaque tas d'or, un revolver ou un long couteau; mais la fortune qu'il
avait rve tait une ralit et non un leurre. Cette conviction remplit
son coeur de courage et de confiance. En outre, les hommes qui maniaient
l'or comme si c'et t une substance sans valeur n'avaient pas l'air
plus riche que les mendiants qu'ils avaient remarqus sur le quai, 
San-Francisco; ils taient galement sales et dguenills, et,  part
leurs regards fiers et leur langage imprieux, leurs costumes et leur
physionomie portaient ce cachet de ngligence et de pauvret auquel on
reconnat en Europe, au premier coup d'oeil, l'homme qui souffre de la
faim et de la misre. Kwik ne comprenait pas comment cela se pouvait; ce
n'tait donc pas de pauvres gens qu'il avait vus en si grand nombre? La
hardiesse et la rude fiert de tous lui taient expliques: ces hommes
en haillons avaient leurs poches pleines d'or, c'est  cause de cela
qu'ils taient fiers et qu'ils exigeaient dix francs pour porter une
malle  quelques centaines de pas.

Roozeman et Creps dirigeaient aussi par moments leurs regards vers les
joueurs pour voir briller l'or amoncel devant eux, et ils n'taient pas
moins satisfaits d'avoir un avant-got de la fortune qu'ils allaient
amasser. Ils mangrent et burent cependant avec apptit, et causrent
avec plaisir. Ce qui augmentait encore le sentiment de joie et
d'enthousiasme qui leur gonflait le coeur, c'tait la conversation des
deux messieurs, leurs voisins, qui avaient fini de souper. Ceux-ci se
racontaient  haute voix leurs aventures dans les placers; ils taient
Franais; le rhum qu'ils buvaient par grands verres avait assurment
mont leur imagination, car ils nommaient des gens connus d'eux, qui
avaient trouv des blocs d'or pesant plusieurs livres, et parlaient de
mines o l'on avait trouv en peu de mois pour quelques centaines de
mille francs d'or.

Victor et ses amis s'taient fait servir une bouteille de vin d'Espagne.
La liqueur spiritueuse chauffa peu  peu leurs coeurs, et leur montra
un avenir en rose.... Tout souci les quitta, et ils parlrent gaiement
de leur prochain voyage aux placers, des richesses qu'ils en
rapporteraient, de leur retour triomphant en Belgique, et surtout de
ce qu'ils criraient le lendemain  leurs parents et amis, pour annoncer
leur arrive dans le pays de l'or. Ils ne parleraient pas beaucoup des
maux soufferts, ni de la vie sauvage des habitants de San-Francisco, car
il ne fallait pas effrayer les parents; au contraire, il fallait montrer
tout en beau, pour rjouir les amis,  Anvers.

Un grand tumulte s'leva en ce moment  l'extrmit de la table; deux
joueurs semblaient en discussion pour un coup de ds. Ils frappaient du
poing sur la table, ils juraient et se menaaient avec une fureur
croissante; mais les Flamands ne comprirent pas ce qu'ils disaient. Tout
 coup, l'un d'eux se leva de la table et mit en poche le monceau d'or
contest; mais l'autre, rugissant comme un lion, sauta sur lui, le
renversa en arrire et lui mit un genou sur la poitrine en criant qu'il
l'tranglerait s'il ne rendait pas l'or. Celui qui tait tomb, restant
muet, se dmenait et se tordait les membres avec tant de rage que
l'cume lui sortait de la bouche.

--Rends! rends! rugissait l'autre.

Et, comme il ne reut pour rponse de son adversaire qu'une insulte
grossire, il tendit une de ses mains vers la table, prit un long
couteau et l'appuya, en prononant d'horribles menaces, sur la poitrine
de son ennemi.

Les Flamands avaient saut debout, ples d'effroi et tremblants  la
prvision d'un meurtre. Donat Kwik, lorsqu'il vit la pointe du couteau
sur le sein du malheureux joueur, fut emport par un sentiment de
compassion: un cri d'anxit lui chappa et il courut au secours de la
victime. Il avait dj mis la main sur le meurtrier pour le retenir;
mais deux ou trois des assistants le saisirent et le jetrent en arrire
avec tant de violence, qu'il roula jusqu' l'autre bout de la salle et
tomba sur le dos aux pieds de ses amis.

Les deux Anversois, indigns d'une pareille cruaut, marchrent vers les
joueurs, comme pour leur en demander compte; mais  la vue d'une couple
de revolvers et de trois poignards qui taient dirigs sur eux, ils
s'arrtrent stupfaits, et un des trangers leur dit en bon anglais:

--Restez tranquilles, gentlemen. Respectez la loi de la Californie, la
loi de _non-intervention_. Ce qui se passe ici ne vous regarde pas; ce
sont nos affaires.

L'homme tendu par terre, voyant qu'il devait plier sous la force de son
adversaire, promit de rendre l'or disput et demanda de pouvoir se
relever. En replaant l'or sur la table, il rugissait horriblement et
ses yeux flamboyaient; il tait visible qu'une ardente soif de vengeance
Brlait dans son coeur. Cependant il souhaita, d'un air sombre, le
bonsoir  ses camarades, passa son poignard dans sa ceinture et se
disposait  quitter la maison, lorsqu'une injure qui lui fut adresse
en guise d'adieu le fit revenir sur ses pas. Il porta  son ennemi un
violent coup de couteau et s'enfuit vers la sortie de la salle. Deux
coups de pistolet retentirent et deux balles trourent la porte
entr'ouverte. Mais le fuyard avait disparu et ceux qui le poursuivirent
dans la rue revinrent en grommelant.

Les garons, en entendant les coups de pistolet, taient entrs dans la
salle. On tait occup  soigner le bless. Il avait reu un coup de
couteau au travers du bras gauche, et perdait le sang  flots; le
plancher,  ses pieds, tait teint de rouge dans une assez grande
tendue. Cela n'empchait pas l'homme furieux de hurler et de se dmener
par dsir de vengeance, pendant qu'on pansait son bras; il jurait qu'il
saurait trouver ce soir-l mme le lche assassin et qu'il lui logerait
une balle dans la tte.

A peine son bras fut-il band, qu'il paya son cot et sortit de la
maison avec ses compagnons, en rugissant.

Les Flamands ne dirent mot et se regardrent avec stupeur.

Deux garons apportrent un seau d'eau et lavrent les taches de sang du
parquet; l'un d'eux dit en riant aux voyageurs mus:

--Ce n'est rien, gentlemen. Cela vous tonne? Vous n'tes arrivs 
San-Francisco que depuis cette aprs-midi, n'est-ce pas? Vous apprendrez
 voir le sang avec moins d'motion. Asseyez-vous, gentlemen. Irai-je
vous chercher une seconde bouteille de ce bon vin?

Mais les amis bouleverss prouvaient une irrsistible rpugnance 
rester dans cette chambre qui fumait encore du sang humain, et ils
exprimrent le dsir d'tre conduits immdiatement dans leur chambre 
coucher.

Le garon satisfit  leur dsir et les conduisit jusqu' la porte de la
chambre, leur remit une chandelle allume et leur souhaita la bonne
nuit.

Donat Kwik entra le premier dans la chambre; mais  peine y eut-il jet
les yeux, qu'il recula en poussant un cri touff et en montrant  ses
camarades quelque chose qui l'effrayait.

Sur un des quatre lits tait tendu un homme, haut de stature et taill
en Hercule. Sa figure tait presque entirement couverte par une barbe
en dsordre; ses habits, qu'il avait ts, paraissaient grossiers et en
guenilles; on voyait sous son oreiller la crosse d'un revolver, et dans
son sommeil il portait la main  un long couteau qu'il avait  sa
ceinture. Il ronflait lourdement; sa respiration faisait trembler les
carreaux de vitres.

Les Anversois se mirent  rire de l'effroi de Donat et s'efforcrent de
le rassurer en lui faisant comprendre que cette personne tait, comme
eux, un hte de la maison.

--Parlez bas, pour l'amour de Dieu, monsieur Creps! murmurait Donat.
Vous avez peut-tre raison, mais je trouve nanmoins inutile et mme
dangereux d'veiller ce vilain gant. Ah! Quel pays! Trois dollars pour
nous faire couper la gorge dans un taudis de brigands! Dormez donc,
dormez en repos, camarades. Oh! que ne suis-je  Natten-Haesdonck, dans
notre grenier  foin!

Les trois amis entrrent cependant et s'approchrent de leurs lits.
Roozeman et Creps trouvrent galement qu'il serait impoli ou imprudent
d'veiller l'tranger, et ils parlrent  voix basse de leur singulire
position.

Tout  coup, une maldiction retentit dans la chambre et une voix creuse
cria en anglais:

--Paix-l!... teignez la chandelle!

Tremblant d'effroi, Donat teignit la chandelle et bgaya:

--Ah! allez dans votre lit et ne dites plus rien! je crois qu'il se lve.

Victor et Jean suivirent le conseil de leur compagnon. Creps sommeilla
bientt; Roozeman se sentait effray et dcourag par la vie sauvage,
par la rudesse et la grossiret des habitants de la Californie, et il
resta longtemps veill en pensant  l'vnement de cette soire. Quant
 Donat Kwik, il rva toute la nuit d'assassins avec de grandes barbes
en dsordre, de longs couteaux et de revolvers  six coups.

Enfin, cdant  la fatigue, ils s'endormirent tous les trois.




XI

LES LETTRES


Le premier qui s'veilla le lendemain, assez tard dans la matine, fut
Donat Kwik; mais il eut  peine ouvert les yeux, qu'un soupir d'anxit
lui chappa et qu'il rentra sa tte sous la couverture comme s'il avait
vu un fantme.

L'homme  la barbe en dsordre et au long couteau pass dans sa ceinture
tait debout au milieu de la chambre, et son regard perant tait
prcisment fix sur le pauvre garon, lorsque celui-ci s'veilla, 
moiti tourdi de son lourd sommeil. Tremblant et le coeur battant
d'effroi, Donat prit secrtement la main de Jean Creps qui ronflait
 ct de lui, le pina et le secoua si bien, que l'autre se mit  se
frotter les yeux en murmurant et regarda avec stupfaction l'homme
gigantesque, qui se lavait les mains et qui disait en anglais, en
souriant.

--Bonjour, gentlemen! Avez-vous bien dormi?

--Passablement, monsieur, rpondit Jean, je vous remercie.

--Vous deviez tre terriblement fatigus, reprit l'autre en continuant 
se laver et  peigner son paisse barbe. J'ai cru un moment que vous
tiez des comdiens en voyage.

Donat avait retir sa tte de dessous la couverture et regardait
l'tranger avec des yeux pleins de mfiance et d'tonnement.

--Des comdiens en voyage? rpta Creps, qui tait descendu de son lit.
Nous sommes des chercheurs d'or, comme la majeure partie de la
population de San Francisco.

--C'est que, voyez-vous, gentleman, ce jeune homme-l, qui semble avoir
peur de moi, a parl, soupir, cri, et s'est escrim avec ses bras
comme un comdien qui apprend un rle. J'ai saut  bas de mon lit pour
courir  son secours, car vraiment je croyais que l'un de vous
l'assassinait.

Jean clata de rire et raconta  l'tranger ce qu'ils avaient vu la
veille au soir, et comment on avait brutalement terrass son camarade en
le menaant de couteaux et de revolvers.

--Les gentlemen sont des nouveaux venus en Californie, dit l'autre. Je
comprends que vous ayez encore peur du sang: vous vous y ferez;
mais, en attendant, je vous conseille de parler le moins possible avec
des trangers, d'tre toujours trs-brefs dans vos paroles et mme de
veiller  vos gestes, enfin de ne vous mler de rien et de ne vouloir
aider personne, vissiez-vous assassiner dix hommes  la fois.

Donat et Roozeman s'taient levs  leur tour et avaient commenc 
s'habiller: Pendant ce temps, Jean continuait  changer quelques
paroles amicales avec l'homme  la grande taille. Il n'tait pas si
repoussant de figure ni si dguenill que les Flamands l'avaient cru
remarquer  la clart douteuse de leur chandelle. Au contraire, il avait
l'air d'un jeune homme honnte et bien lev, sa physionomie tait noble
et respectable, son langage tait aimable et trs-choisi. Il se tourna
vers Jean et dit:

--Le ciel est bleu, il fera beau aujourd'hui. Le soleil a consult son
calendrier et a vu que c'tait dimanche.

--Dimanche? C'est dimanche, en effet, murmura Donat. Ah! j'prouve le
besoin de prier un peu! Nous avons, pardieu! bien des raisons pour
cela.--Monsieur Creps, demandez donc  ce gentleman o est l'glise.

A cette demande, l'tranger rpondit en haussant les paules avec un
sourire amer:

--Il n'y a en Californie d'autre Dieu que le dieu de l'or; ses temples
sont les maisons de jeu que vous avez vues ou que vous verrez; pas
d'autre religion que l'adoration de soi-mme, la soif de possder, et
l'gosme. Cela vous tonne! Vous deviendrez comme les autres; alors,
vous ne trouverez pas cela beau, mais naturel.

En achevant ces mots, il prit un cigare et l'alluma; il tendit son tui
aux amis, et les fora de prendre chacun un cigare, ajoutant que, dans
Tout San-Francisco, ils n'en trouveraient pas de si bons ni d'un
meilleur arme. Puis il leur souhaita le bonjour et sortit de la
chambre.

Les Flamands se regardrent, moiti riant, moiti tonns. Jean et
Victor se moqurent de leur propre inquitude au sujet de leur compagnon
de chambre et surtout de l'agitation qui avait tourment le sommeil de
Donat. Celui-ci prtendait que ses camarades n'avaient pas t plus 
leur aise que lui et qu'ils s'taient glisss doucement dans leurs lits,
ainsi que lui, absolument comme les frres du petit Poucet dans la
maison de l'ogre. Ils convinrent tous qu'ils s'taient tromps et qu'ils
s'effrayaient trop lgrement des choses qu'ils voyaient pour la
premire fois. Tout tait bien surprenant et encore incomprhensible
pour eux  San-Francisco; mais la premire impression les avait tromps,
et ce n'tait probablement pas si terrible qu'ils le croyaient.

D'ailleurs, ils y taient maintenant, et il fallait accepter les choses
comme elles se prsentaient. Victor rappela qu'on avait fix ce jour
pour crire aux parents et amis.

Ils descendirent pour djeuner, se firent donner par le garon quelques
feuilles de papier  lettres et ce qu'il faut pour crire, et lui
demandrent comment ils pourraient envoyer une lettre de San-Francisco
en Europe. Il rsulta de la rponse qu'un pareil envoi tait trs
facile: le matre de l'htel s'en chargerait volontiers.

Rentrs dans leur chambre, les trois amis se mirent  crire, chacun de
son ct. Il n'y avait pas de table. Roozeman et Creps se tenaient
debout contre le mur et se servaient d'une tablette en guise de pupitre;
Kwik tait assis par terre devant la malle de Victor, sur laquelle il
avait plac sa feuille de papier. Hors les murmures de Donat contre les
plumes raides de Californie et contre l'encre paisse de San-Francisco,
le silence le plus complet rgnait dans la chambre.

Il y en avait long  raconter aux parents: aussi l'ouvrage dura-t-il
plus d'une heure. Jean Creps, qui eut fini le premier, ne voulut pas
dranger Victor et regarda Donat Kwik en souriant.

Le pauvre garon suait sang et eau pour nouer ses phrases ensemble, et
faisait des lettres grandes comme des ds  coudre; il se grattait
l'oreille, mchonnait sa plume et chiffonnait avec dpit les feuilles de
papier barbouilles, pour recommencer chaque fois son pnible travail.

--Allons, Victor, finis donc! dit Creps. Il y a moyen d'crire un volume
sur notre voyage; mais, dans ce cas, cela durerait jusqu' demain.

--J'ai fini, rpondit Victor. J'ai eu de la peine, Jean,  tourner mes
paroles de manire que ma mre ne devine pas quelle misre nous avons
soufferte.

--Ainsi, tu n'as parl ni du calme, ni de la maladie, ni des horribles
requins?

--Si certes! mais sans y donner beaucoup d'importance. Voil, lis; tu
verras si nos lettres s'accordent.

Jean Creps parcourut la lettre de Victor. Lorsqu'il fut  la fin, il
hocha la tte en souriant et lut:

Pendant ce long et triste voyage, ta chre image s'est toujours trouve
devant mes yeux, bonne mre; et,  ct de toi, je voyais sans cesse une
autre image, un ange qui me souriait et murmurait  mon oreille: Aie
courage, Victor; ne crains ni souffrances ni dangers; car je ne t'ai pas
oubli, et ma prire veille sur toi.

--C'est transparent, Victor, murmura Creps; il faudrait qu'elles fussent
aveugles pour ne pas voir que tout n'est pas aussi souriant que le
commencement de ta lettre veut le faire croire.

--Nous ne pouvons cependant pas n'crire que des mensonges. Une pareille
tromperie serait une autre cruaut.

--Soit, Victor; laisse ta lettre comme elle est. Mais, dis-moi, pourquoi
parles-tu ainsi tout au long de Donat Kwik et de son affection pour
Anneken, de Natten-Haesdonck? Tu sembles avoir une intention!

--En effet: ne comprends-tu pas? Je vois que le pauvre garon ne sait
pas bien crire. La soeur de ma mre demeure  Boom, prs de
Natten-Hsdonck. J'ai l'espoir qu'Anneken apprendra par cette voie que
Donat Kwik pense toujours  elle. On ne peut pas savoir: ce que j'cris
de lui, lui sera peut-tre utile dans l'avenir.

--Bah! tu prends Donat trop au srieux; c'est un bon garon, je ne le
nie pas; mais qu'il ait la cervelle  l'envers, c'est ce que tu ne peux
contester.

Donat parvint enfin  achever sa lettre, et s'approcha des deux amis
tenant sa feuille de papier en main et murmura d'un ton triomphant:

--Quand le pre d'Anneken recevra cette assignation, il croira que je
dois tre dj terriblement riche, pour oser crire ainsi  un garde
champtre.

--Fais voir, dit Jean en lui prenant l'crit des mains. Ta lettre est
passablement longue.

--Je le crois bien; j'ai su dessus pendant un quart de jour.

Creps essaya de dchiffrer la lettre et lut  haute voix:

Estimable pre d'Anneken, celle-ci est pour vous faire savoir que je
suis arriv en Californie, heureux et en bonne sant, et j'espre de
vous la mme chose. Dans quelques jours, je vais aux puits d'or, pour en
prendre plein un sac  froment, et, si vous voulez garder votre Anneken
pour moi jusqu' mon retour, je vous rendrai aussi riche que l'Escaut
est profond  Natten-Haesdonck. Vous savez assez qu'Anneken ne me
dteste pas et que, pauvre enfant! elle est devenue  moiti folle aprs
que vous m'avez jet si brutalement  la porte. Vous n'avez pas un grain
de compassion, ni de votre enfant ni du malheureux Donat; mais, si vous
osez donner Anneken  un autre pendant que je suis dans le pays de l'or,
je vous ferai destituer de votre place de garde champtre, et vous me
verrez me marier,  votre grand chagrin, avec la demoiselle du chteau,
que vous pouvez habiter vous-mme, si vous voulez. C'est  prendre ou 
laisser. Pensez-y bien, et faites les compliments aux amis, avec
lesquels j'ai l'honneur d'tre,

DONAT KWIK,
_Chercheur d'or, dans un grand htel,
 San-Francisco, Californie,_

On rit de bon coeur de cette lettre menaante, et Roozeman tcha de
faire comprendre au jeune paysan qu'il ferait mieux d'en adoucir un peu
les termes, Donat ne voulut pas y changer un mot, et donna pour raison
que le garde champtre de Natten-Haesdonck tait un homme opinitre,
dont personne ne pouvait rien obtenir par la douceur.

Pendant que Jean et Victor cachetaient les lettres et crivaient
l'adresse, Donat Kwik s'cria:

--Ah ! messieurs, j'ai quelque chose sur le coeur; je couche et je
mange ici sans m'inquiter de savoir qui payera. Il n'est pas ncessaire
de demander si le compte sera poivr et mme au poivre d'Espagne. Tout
ici cote les yeux de la tte. Dix francs pour porter une malle pendant
cinq minutes! Dieu sait si l'on ne nous demandera pas cent francs pour
les durs morceaux de viande de vache qu'on nous a servis hier sous
toutes sortes de noms baroques.

--Ne t'inquite pas de cela, Donat, dit Jean. Nous payons tout.

--C'est bien, je vous remercie; mais je ne veux pas tre une sangsue. Je
chercherai cette aprs-dne une autre auberge, et, s'il me faut coucher
par terre sous une voile, je n'en mourrai pas plus que les autres. Il me
semble que l'conomie est encore plus ncessaire dans le pays de l'or
qu'en Belgique. C'est un simple paysan qui vous le dit, messieurs; mais
je crois que vous ne feriez pas mal non plus de chercher un htel plus
modeste. Il faut garder une poire pour la soif; ce serait drle, si vous
vous trouviez sans argent  San-Francisco. A moins que vous ne vouliez
porter les malles des voyageurs sur votre dos?

Les Anversois reconnurent que Donat avait raison, et appelrent le
garon pour lui demander le montant de leur dpense. Au bout de quelques
instants, celui-ci remit  Jean Creps un papier o on lisait en anglais
le compte suivant:

  Potage julienne, trois portions......................... 3 dollars,
  Viande de boeuf aux choux rouges, id.................... 2 id.
  Un gigot de mouton sauce aux cpres, id................. 3 id.
  Des ctelettes de veau, id.............................. 4 id.
  Une bouteille de vin.................................... 5 id.
  Logement pour trois personnes  trois dollars........... 9 id.
                                                        __________
                            Total........................ 26 dollars.

Cela faisait donc un total de 140 francs 40 centimes pour un souper et
un coucher. C'tait poivr, comme l'avait dit Donat; mais ce n'tait pas
mortel; et Victor et Jean payrent sans chagrin ni regret chacun la
moiti de la somme exige; ils rsolurent mme de passer encore une nuit
dans cet htel. Il leur restait environ treize cents francs en billets
de banque. Ils avaient dormi trs-mal la nuit et se trouvaient
maintenant dans une maison dont les gens taient honntes et polis.

Qui sait quelles difficults et quels dsagrments ils rencontreraient
dans une autre auberge? Ils resteraient donc o ils taient; ils iraient
se promener  leur aise, visiter San-Francisco, dner en ville et mme
boire une bouteille de vin, pour se donner au moins un peu de bonne vie,
aprs une traverse si longue et si ennuyeuse. Donat devait rester avec
eux jusqu'au lendemain, puis on dlibrerait mrement sur ce qu'il y
aurait de mieux  faire pour attendre l'arrive des directeurs de _la
Californienne_ sans crainte d'puiser les ressources.

Ils allumrent les cigares que l'tranger leur avait donns, et
sortirent le coeur lger et plein de confiance, pour commencer leur
promenade.




XII

LA MAISON DE JEU


Les trois Flamands s'taient promens et avaient fln toute la journe
dans les rues de San-Francisco, regardant ce qui tait nouveau pour eux,
s'arrtant devant les boutiques et les magasins, et causant du spectacle
surprenant de cette foule d'hommes tranges au milieu desquels ils
vivaient. Quant  la ville mme, elle n'offrait rien de remarquable.
Quoique, en ce moment, peut-tre plus de cinquante mille hommes de
toutes les nations du monde s'y coudoyassent, San-Francisco ne se
composait que de maisons en bois  un tage,  ct de quelques tentes
et baraques en toile qui s'tendaient comme des faubourgs vers la
campagne.

Ce n'tait donc que la population qui pouvait tre l'objet de la
curiosit de Victor et de ses camarades. Comme, dans le courant de la
journe, ils n'avaient rien rencontr de menaant ni de dsagrable, ils
finirent par conclure qu'ils s'taient laiss effrayer, comme de vrais
enfants, par des choses qui pouvaient se passer partout, et dont, en
tout cas, ils ne devaient pas s'inquiter.

Leur bonne humeur avait cependant encore une autre cause. Pour fter
leur arrive  San-Francisco comme ils l'avaient dcid, ils taient
entrs dans un certain nombre de cafs, avaient bien mang et assez bien
bu, de sorte que l'effet du vin ou du _grog_ n'tait pas tranger  leur
joyeuse disposition d'esprit, quoiqu'ils eussent encore toute leur
raison et qu'ils y vissent encore trs-clair.

Le soir, lorsqu'ils voulurent retourner  leur htel, ils passrent
devant une maison de jeu qui avait pour enseigne: _la Verandah_. Une
brillante clart qui se rpandait hors de la maison et illuminait la rue
blouit les yeux des trois amis tonns. Ils voulaient s'arrter un
instant pour jeter un coup d'oeil dans la salle; mais les gens  moiti
ivres qui sortaient et entraient les obligrent  se mettre de ct.

--Et pourquoi n'entrerions-nous pas l dedans? demanda Jean Creps.

--Oui, pourquoi n'irions-nous pas voir ce qui s'y passe? ajouta Donat,
qui avait vu briller au loin quelque chose comme un tas d'or.

--Une maison de jeu! murmura Victor hsitant.

--Allons, allons, nous n'avons pas besoin de jouer. Avec un dollar, nous
en sommes quittes. Encore une goutte de rhum, la dernire. Nous ne
pouvons pas quitter San-Francisco sans voir ce que c'est qu'une maison
de jeu.

--Surtout, remarqua Donat, que j'ai vu tinceler l-bas, sur une table,
une montagne d'or, de la mme espce que celui que nous allons trouver.
Cela donne toujours un avant-got.

Victor se laissa persuader et suivit ses amis dans la maison de jeu, o
heureusement ils trouvrent, dans un coin, un banc pour s'asseoir.
Lorsqu'ils eurent reu et pay leur petit verre de rhum, ils promenrent
leurs regards autour d'eux.

Ils taient dans une grande salle splendidement claire, mais si
remplie de la fume du tabac et des vapeurs de l'eau-de-vie, qu'en
entrant on tait  demi suffoqu et qu'on sentait ses yeux se mouiller
de larmes avant de pouvoir s'habituer  cet air vici et  cette
atmosphre charge de nuages. Une population trange et singulirement
mle grouillait dans cette salle. On y voyait bien quelques personnes
qui avaient l'air d'honntes gens, mais la plus grande partie des
habitus se composait de tout ce que la Californie offrait de plus
ignoble, de plus sauvage et de plus repoussant. Outre les joueurs, on
voyait s'y promener des hommes  figures suspectes qui avaient
probablement tout perdu et passaient toute la soire dans la maison de
jeu pour voir de l'or, et piaient peut-tre l'occasion de s'en procurer
d'une manire quelconque. Il rgnait l un murmure assourdissant de voix
confuses, de cris de joie et de maldictions, que dominaient parfois les
sons retentissants d'une musique entranante. L'orchestre ne se
composait pourtant que d'un seul artiste. Cet homme avait un chalumeau 
la bouche, un tambour sur le dos, des cymbales de cuivre  la main et
une espce d'arbre avec des sonnettes sur la tte. Ainsi affubl, il se
dmenait comme un possd et faisait plus de bruit que toute une bande
de musiciens.

Au fond de la salle se trouvait une table trs-large, derrire laquelle
le banquier dirigeait, avec ses nombreux aides, le _monte_, jeu de
hasard mexicain qui se joue avec des cartes et qui est fort  la mode 
San-Francisco. Ce banquier avait devant lui des tas de poudre d'or, des
blocs d'or d'une grosseur extraordinaire, des liasses de billets de
banque, des piles d'une monnaie d'or octogone dont chaque pice avait
une valeur de deux cent cinquante francs; mais,  ct de chaque tas,
il y avait un revolver  six coups.

Les joueurs se tenaient debout autour de la table. Ils suivaient chaque
carte le coeur battant, et la fureur leur arrachait une sorte de
hurlement rauque chaque fois qu'ils voyaient leur or s'abmer dans le
gouffre insatiable de la banque. Cependant, ils recommenaient chaque
fois  tenter la chance, jusqu' ce que, tout  fait ruins, pauvres et
le coeur plein de fiel et de rage, ils quittassent la table en
maudissant le jeu.

S'il y avait l des gens qui perdaient en quelques heures tout l'or
qu'ils avaient amass dans les placers au prix de grandes privations, on
en voyait d'autres que la fortune favorisait d'une faon toute
particulire. Quelques-uns riaient de ce bonheur apparent et murmuraient
le mot _paillasse,_ voulant faire entendre par l qu' leurs yeux le
gagnant n'tait qu'un compre, qui jouait avec l'argent mme de la
banque. Cela n'empchait pas cependant que l'on ne racontt jusqu'au
bout de la salle, comme quoi cet individu avait commenc  jouer en ne
risquant que cinq dollars et comme quoi il avait gagn vingt mille
dollars en moins d'une heure.

Donat, lorsqu'il entendit cela, s'cria avec stupfaction:

--Ciel! cela fait cent mille francs! C'est une vraie mine d'or pour qui
a un peu de bonheur. Je suis n coiff, moi! Qui sait, messieurs, si je
tentais un peu la chance? Deux dollars de plus ou de moins ne sont pas
une affaire. Si j'osais seulement aller  la table...

--Ne joue pas, je t'en prie, dit Victor avec une sorte d'effroi.

--Seulement deux dollars; si je les perds, je cesse.

--En effet, que nous font quelques dollars? Remarqua Creps. Je veux voir
comment va le jeu de la _monte_: d'ailleurs, une dizaine de dollars, ce
n'est pas trop pour savoir si la fortune n'a point par hasard l'envie de
nous favoriser.

Victor resta assis et suivit d'un regard  demi dpit ses amis, qui
s'approchaient  pas lents de la table.

Ils suivirent le jeu pendant quelques instants avant de risquer leur
argent; une demi-heure aprs, ils retournrent prs de Roozeman. Jean
riait d'un air triomphant, Donat se grattait la tte d'un air mcontent
et grommela qu'il avait perdu sept dollars sur les vingt-cinq que Victor
lui avait donns  bord du _Jonas_.

Pour Creps, il avait t plus heureux; il avait mme possd un moment
plus de trois mille francs; mais le sort s'tait enfin dclar contre
lui, et il avait quitt la table, sur le conseil d'un Amricain, pour
donner  la chance le temps de changer. En tout cas, il avait encore
gard environ cinq cents francs de son gain et pouvait recommencer 
jouer sans inquitude.

Jean voulut rgaler ses amis avec l'argent gagn et fit apporter trois
grogs chauds. En buvant, il engagea Roozeman  risquer aussi une couple
de dollars, afin de savoir au moins si la fortune voulait lui tre
favorable ou non. Il se moquait de l'horreur que son ami paraissait
prouver pour le jeu, et le poursuivait de ses railleries. Victor, plus
ou moins excit par la boisson, se leva tout  coup et dit:

--Eh bien, tu le veux, je jouerai! mais  une condition: je prends dix
dollars et je les mets ensemble sur une carte; aprs la perte de cet
argent, nous retournons  notre htel sans rester ici une minute de
plus.

--Oui, mais si tu gagnes?

--Je perdrai.

--Tu ne peux le savoir.

--Mais, Jean, pourquoi essayer de me retenir ici? soupira Roozeman avec
douleur. Cette maison de jeu est un enfer qui m'effraye. Soit! si je
gagne, je mettrai jusqu' quatre fois, pas davantage, et, si tu refuses
de me suivre  l'htel, sois sr que j'irai tout seul.

--Allons, ne te fche pas: nous acceptons ta condition.

Les trois amis se rapprochrent ensemble de la table de jeu. La chose se
passa comme cela se voit souvent: le sort se dclara favorable  celui
qui esprait intrieurement perdre. Roozeman gagna  plusieurs reprises,
et, comme il mettait des enjeux de plus en plus forts pour tre
dbarrass de cet argent impur, les pices d'or et les billets de banque
afflurent devant lui d'une faon surprenante. Cette richesse l'aveugla
enfin, la passion et qu'il avait mise  lutter contre le sort qui le
favorisait obstinment le domina au point qu'il oublia la condition
pose, et qu'il continua le jeu comme s'il n'avait plus la conscience de
ce qu'il faisait. Il arrivait bien quelquefois qu'il perdit; mais la
bonne chance revenait vite, et, malgr l'inconstance du sort, le bonheur
lui resta fidle.

Cependant ses amis jouaient un jeu plus modeste. Creps perdait sans
relche. Donat n'avait pas la mme dveine, car il avait dj un assez
bon tas de dollars devant lui.

Il vint un moment o la fortune se dclara avec une merveilleuse
constance pour Victor. Il gagnait coup sur coup, et le banquier lui
jetait en grognant des poignes d'or et des billets de banque.

On entoura l'heureux joueur et maints regards flamboyants taient fixs
avec envie sur les richesses qu'il avait gagnes. Victor ne voyait rien
de ce qui l'entourait, tant il tait absorb par le jeu; il avait
presque oubli que ses amis luttaient galement avec la fortune  ct
de lui.

Tout  coup, il entendit Creps pousser un cri de rage. Il fut frapp
profondment du regard gar, de la pleur et de la voix rauque de son
ami.

--Jeu maudit! murmura celui-ci. J'ai tout perdu, plus un seul dollar!
Vite, prte-moi une couple de cents francs, Victor.

Mais Roozeman, revenant avec effroi  la conscience de leur position,
mit les billets de banque dans son portefeuille et l'or dans ses poches.

--Prte-moi deux cents francs, te dis-je! Rpta Jean avec une animation
singulire.

--Non, non, fuyons cette maison! rpliqua son ami. Pour l'amour de Dieu,
Jean, ne joue plus! Suis-moi  l'htel, ou je m'en vais seul!

En disant ces mots, il courut vers la porte de la salle; ses amis le
suivirent en grommelant, et ils quittrent tous ensemble la maison de
jeu.

Il y eut alors parmi les joueurs une hsitation trange. Comme si la
disparition de cet heureux jeune homme et refroidi la passion de la
plupart d'entre eux, la table resta quelques instants sans amateurs,
malgr l'appel provocant du banquier.

Un grand nombre de joueurs sortirent les uns aprs les autres.

Les Flamands avaient continu leur chemin  travers les rues. Il tait
trs-tard, et, hors des environs de la maison de jeu, on ne rencontrait
presque plus de passants. Selon leur estimation, Roozeman ne devait pas
avoir gagn moins de quarante mille francs; Donat, de son ct,
possdait encore  peu prs huit cents francs. Malgr la perte que Creps
avait subie, il n'y avait donc pas lieu d'tre mcontent du rsultat de
cette soire. Maintenant que Victor se trouvait en plein air et loin
de la maison de jeu, il respirait plus librement et partageait la joie
de ses amis, qui se rjouissaient de cette fortune inattendue. Comme
Roozeman leur avait dj dclar qu'il regardait le gain comme un bien
commun et qu'il ne voulait pas le considrer autrement, ils parlaient en
ce sens:

--Il est vrai, dit Jean, qu'aussitt que les directeurs de la
_Californienne_ arriveront  San-Francisco, nous n'aurons plus besoin de
rien. Mais, en attendant, nous pouvons vivre sans gne, ne nous laisser
manquer de rien et rester  l'htel o nous sommes logs. En outre;
l'argent que nous avons dj nous permettra de retourner d'autant plus
vite dans notre patrie.

Donat comptait sur ses doigts et murmurait tout bas avec joie:

--Quarante mille huit cents francs, cela fait pour chacun de nous treize
mille six cents francs. Pardieu! si cela continue ainsi, je ne sais pas
pourquoi je n'achterais pas, outre le chteau de Natten-Haesdonck, une
grande maison en ville! Il fait bon ici! c'est un vrai paradis
terrestre!

Et, faisant quelques bonds extravagants, il se mit  chanter:

Mettez la soupe au feu, maman;
Voil l'gant! voil l'gant!

Mais la parole fut touffe dans sa gorge par une main puissante qui lui
pinait les lvres comme des tenailles. On lui enfona un billon dans
la gorge avant qu'il pt crier. Un coup violent sur la nuque le fit
tomber par terre. A la pense qu'on ne l'attaquait ainsi que pour lui
voler son argent, il mit sa main dans sa poche par un mouvement rapide
et glissa son argent dans ses bottes.

Creps et Roozeman furent assaillis, au mme instant, de la mme manire.
Tous les deux taient tendus sur le sol, billonns avec un mouchoir de
poche et entours de voleurs ou d'assassins qui menaaient de leur
percer le coeur de leur poignard au moindre mouvement.

Victor avait t attaqu par plusieurs hommes  la fois; trois ou quatre
le tenaient clou par terre; deux autres fouillaient dans ses poches.
Heureusement, il russit  dgager ses membres, sauta debout et saisit
un des voleurs; mais un couteau que le pauvre jeune homme sentit
pntrer dans ses ctes lui fit lcher prise; il fut renvers par la
violence du coup, et les assassins se jetrent de nouveau sur lui pour
lui fermer la bouche.

Mais tout  coup, trois ou quatre personnes qui parlaient  haute voix
sortirent d'une rue latrale. Au bruit de ces voix, un des brigands
donna un signal et tous disparurent dans les tnbres. Les passants dont
la prsence les avait chasss tournrent le coin d'une autre rue.

Jean Creps courut  Victor et l'aida  se relever; mais il sentit sur sa
main une humidit chaude et gluante, et s'cria avec une mortelle
anxit:

--Oh! mon Dieu, Victor, tu es bless?

--Lgrement, ce ne sera rien, rpondit
Victor.

--O? o?

--Dans le ct: un coup de poignard. Ne sois pas inquiet.

Creps, effray, voulut aller frapper  la premire maison venue pour
demander du secours; mais Victor prtendit qu'il tait encore assez fort
et exigea qu'on allt directement  l'htel. Ce n'tait pas loin, et,
avec la main sur la blessure pour empcher l'hmorragie, il y arriverait
sans peine, croyait-il.

Quoique Victor, pour tranquilliser ses amis, refust leur aide, il fut
soutenu par tous deux.

Donat versait des larmes de piti sur le malheur de Victor et grommelait
des paroles de vengeance, telles que: Les assassins! les sclrats! ils
me payeront mon oreille!

Mais les autres ne firent pas attention  ses paroles.

Lorsqu'on leur eut ouvert la porte de l'htel, Jean fit asseoir son ami
bless et demanda avec instance un docteur ou un chirurgien.

Un garon dit qu'il y avait un chirurgien  deux pas de l, et qu'il
allait l'appeler immdiatement.

--Dpchez-vous, dpchez-vous, cinq dollars pour votre peine! s'cria
Creps.

Le garon ne se le fit pas dire deux fois et sortit en courant.

Victor perdait beaucoup de sang par sa blessure, il y en avait dj une
petite mare au pied de sa chaise: cependant il riait et tchait de faire
comprendre  ses amis qu'ils avaient tort de s'alarmer et d'tre si
consterns, parce qu'il sentait bien que sa blessure n'tait pas
dangereuse. Voyant que le sang coulait sur les joues de Donat, il lui
demanda avec inquitude:

--Et toi, mon pauvre ami, tu ne te plains pas et tu ne t'occupes que de
mon sort! Qui sait si tu n'es pas plus malheureux que moi?... Une
blessure  la tte; ah! cela peut tre dangereux!

--Non, non, rpondit Donat, il n'y a pas de danger. Je croyais avoir
perdu mon oreille, mais ce n'est qu'un morceau. Je ne pourrai plus
porter de boucles d'oreilles ... voil tout.

Le chirurgien parut dans la chambre et se mit  dshabiller le bless en
silence et avec des mouvements brusques. Il lui dcouvrit le flanc, tta
la blessure, la sonda avec une aiguille d'argent, essuya le sang,
appliqua un empltre sur la plaie bante, posa un bandage par-dessus,
aida le malade  se rhabiller, puis tendit la main vers Jean en disant
d'un ton trs-bref:

--Voil, gentleman, l'affaire est claire. Une visite de nuit, une once
d'or, seize dollars.

--Seize dollars! soit; mais dites-nous au moins ce que nous avons 
craindre ou  esprer.

--Il n'y a rien  craindre, rpondit le chirurgien. Un demi-pouce plus
avant, et le jeune gentleman serait dj dans l'autre monde; mais le
couteau a touch une cte et a gliss entre la peau et la chair. C'est
une blessure trs-simple, sans aucune gravit. Si le gentleman n'avait
pas perdu tant de sang, il ne serait pas plus malade que d'une bonne
entaille dans la main.... Une once d'or, seize dollars. Je n'ai pas de
temps  perdre et je veux aller me coucher!

Roozeman fouilla dans ses poches. Les brigands avaient tout vol, or et
billets de banque. Jean, tout confus, supplia le chirurgien de leur
donner du temps, par piti pour leur malheur.

--Piti? rpta l'autre en riant. D'o venez-vous? Piti, en Californie?
Quelle plaisanterie! Allons, allons, payez-moi vite; encore dix minutes
et j'exige double salaire.

--Mais nous ne possdons plus rien; on nous a tout vol!

--Vous avez probablement une montre? Laissez voir, nous la taxerons.

Creps chercha sa montre: elle avait galement disparu.

Donat Kwik avait cout silencieusement cette conversation en clignant
de l'oeil, et s'tait vertu  saisir autant que possible le sens des
mots anglais. Lorsqu'il vit que le chirurgien frappait du pied avec
fureur, et surtout lorsqu'il crut comprendre que l'htelier dclarait ne
plus vouloir loger des gens sans argent et allait les mettre
immdiatement  la porte, Donat s'avana et dit:

--_I have money, I pay_. (Je payerai).

Il se baissa, tira une poigne d'or de ses bottes et donna les seize
dollars exigs.

L'htelier s'excusa et redevint aussitt d'une politesse et d'une
amabilit extrmes.

--Ah ! Donat, murmura Jean  moiti fch, pourquoi nous laisses-tu si
longtemps dans l'embarras? Ne comprenais-tu pas ce qui passait?

--Certes, certes, rpondit le paysan avec un sourire malicieux; mais je
commence  comprendre, voyez-vous, qu'on ne peut faire des affaires en
Californie sans jouer au plus fin. Si le chirurgien tait parti sans
argent, nous aurions encore les seize dollars que nous n'avons plus
maintenant.

Le domestique s'approcha ensuite et rclama les cinq dollars qu'on lui
avait promis pour courir chez le chirurgien. Jean Creps reconnut avec
douleur qu'il avait rellement promis cette rcompense, et pria Donat
d'avancer encore les cinq dollars.

Le jeune paysan obit en grognant et en rechignant.

--Allons, allons, nous irons nous coucher, dit Jean. Malgr toutes nos
msaventures, nous avons encore lieu de nous estimer heureux. La
blessure de notre cher ami Victor n'est pas grave. Remercions Dieu de
cette faveur; quant au reste, nous y penserons demain.

Ils quittrent la salle et se rendirent dans leur chambre  coucher.
Roozeman, pour montrer  ses compagnons qu'ils pouvaient tre
tranquilles sur son tat, voulut monter l'escalier sans aide et sans
appui.

En chemin, Donat grommela encore:

--Je suis curieux de savoir o se trouve en ce moment le lobe de mon
oreille. Voil toujours une partie de mon corps qui ne couchera pas dans
le mme lit que ses camarades.... Mais ils la payeront plus cher que du
jambon ou de la langue fume, les voleurs! les sclrats! les assassins!




XIII

LES ARMES


Lorsque Jean Creps s'veilla le lendemain matin, il prit la main de son
ami Roozeman, qui tait tendu dans son lit les yeux ouverts, et auquel
il demanda d'un air de vive sollicitude comment il se portait. La pleur
du visage de Victor, suite probable de la grande perte de sang,
l'effraya.

Roozeman rpondit avec un gai sourire que sa blessure n'tait pas grave
et serait gurie en peu de jours. Pour confirmer ses paroles, il sauta 
bas du lit; mais ce mouvement, par lequel il se pliait sur les muscles
blesss, lui arracha un cri de douleur.

Creps prit son ami dans ses bras et lui dit d'un ton plein d'intrt:

--Hlas! mon bon Victor, tu caches tes souffrances pour ne pas
m'attrister. Le malheur qui t'est arriv m'te tout mon courage. Si
j'avais reu la blessure, moi... mais toi? cela me brise le coeur! Ah!
que ne sommes-nous rests en Belgique, dans cette contre bnie o
rgnent au moins, avec la libert, la justice et la scurit.

--Tu t'effrayes  tort, Jean, rpondit Roozeman; j'ai, en sautant du
lit, drang le bandage de la plaie; il est naturel que ce mouvement me
cause un peu de mal.

--Ce matin, un autre docteur examinera encore soigneusement la blessure,
murmura Creps.

--C'est tout  fait inutile, et d'ailleurs nous n'avons plus les moyens
de payer le chirurgien.

--Kwik a encore assez d'argent.

En disant cela, Jean tourna les yeux vers le lit de Donat, qui avait
l'habitude de dormir avec sa couverture sur sa tte.

--Tiens! o est-il pass? Le lit est vide! s'cria-t-il.

--Il s'est lev de bonne heure, rpondit Roozeman, il s'est habill
doucement pour ne pas nous rveiller.

--Ne lui as-tu pas demand o il allait?

--Si; il m'a dit en riant qu'il allait chercher le lobe de son oreille.

--Je comprends, je comprends, murmura Creps. Donat possde quelques
centaines de francs; il est malin, il s'est lev en silence, il s'est
enfui afin de ne pas dpenser ses dollars pour nous. Il a raison, c'est
la loi de la Californie: _Chacun pour soi_.

--Non, Jean, interrompit Roozeman, n'aie pas une pareille ide de Donat.
Il peut tre grossier et stupide quelquefois, mais il est reconnaissant
et son coeur est bon.

--Nous verrons. Je ne m'tonnerais aucunement que Donat tentt de garder
exclusivement pour son entretien les dollars qu'il doit  ta gnrosit.
La Californie est le pays du plus horrible gosme; on respire ici ce
sentiment odieux avec l'air.

--Ton amiti pour moi et ton inquitude non fonde au sujet de ma
blessure te rendent mlancolique, Jean; autrement, tu ne croirais pas ce
pauvre garon capable d'une pareille lchet.

--Soit, Victor, nous le saurons bientt. Parlons maintenant avec
sang-froid de notre position critique. Nous ne possdons plus rien, il
peut encore se passer beaucoup de jours avant que les directeurs de _la
Californienne_ soient  San-Francisco. Qu'allons-nous entreprendre en
attendant?

--C'est tout simple, dit Roozeman. Nous coucherons par terre sous une
voile, et nous chercherons des moyens pour gagner quelques dollars,
dussions-nous aller sur le quai porter des sacs de voyage ou des malles.

--Sans doute, Victor; pour moi, ce serait bien le plus simple. Mais toi,
coucher par terre, travailler, te fatiguer et risquer d'enflammer ta
blessure! Cela ne sera pas, me fallut-il travailler comme un esclave et
me nourrir de pain et d'eau! Coucher par terre, toi qui es si
sensible!...

--Mais, Jean, dit Roozeman avec un sourire de dpit, tu te fais une
fausse ide de moi. Je t'en remercie tout de mme, car c'est un effet de
ta bonne amiti. Je suis sensible, en effet, pour certaines choses qui
touchent l'esprit et le coeur, mais pour ce qui concerne les douleurs
physiques ou les privations, sois sr que je les supporte aussi bien que
n'importe qui. Allons, allons, pas de chagrin; descendons pour djeuner.

--Djeuner? murmura Jean. Avec quoi payerons-nous le djeuner?

--Donat payera  son retour.

--Oui, Donat... cours  sa poursuite! Non, Victor, tu restes ici, tu
prends un bon djeuner: c'est ncessaire pour le rtablissement de tes
forces. Je sortirai et tcherai de gagner un salaire: je trouverai bien
les moyens de t'hberger ici jusqu' ce que ta blessure soit gurie.
Attendre Kwik serait une duperie...

--Eh! eh! voici Kwik! dit Donat lui-mme en ouvrant la porte.

Les Anversois reculrent, tonns. Donat tait debout devant eux, avec
une ceinture rouge dans laquelle taient passs un couteau-poignard long
d'un pied et demi et deux revolvers. Il portait sous le bras deux autres
couteaux moins longs et deux ceintures de laine rouge. Il tenait la tte
en arrire et s'efforait de se donner un air guerrier.

--Ah ! d'o viens-tu? Qu'est-ce que cela signifie? murmura Creps.

--Ce que cela signifie? rpondit Donat tirant son long couteau catalan
de sa ceinture; cela veut dire que le premier qui me regarde encore de
travers, je l'embroche comme un cochon de lait. J'ai rencontr dans la
rue la moustache rousse du _Jonas_ et je l'ai bouscul; mais bien lui a
pris de feindre de ne pas me voir, car autrement, pardieu! ma lame
entrait dans sa peau comme dans un fromage blanc.

--Mais o as-tu trouv ces armes?

--Trouv? Il n'y a rien  trouver ici. Je les ai achetes. Ces revolvers
et ces couteaux ne cotent que la bagatelle de trois cent
soixante-quinze francs. Pour ce prix-l, j'achterais toute une boutique
d'armurier  Malines..

--Gaspiller tant d'argent, dit Creps d'un ton de reproche, au moment o
ce pauvre Roozeman est bless et a besoin de notre assistance!

--On n'a point oubli cela, interrompit Donat. Manger n'est pas la
principale chose dans ce pays, comme chez nous. C'est un revolver qu'il
faut d'abord. Quant  moi, ce long couteau me suffit; les revolvers et
les autres couteaux, je les ai achets pour vous. Tenez, prenez-les, et
louez ma prvoyance! car vous en aurez plus de profit que d'un bon dner
et d'un lit moelleux. J'ai song  tout. Voici les ceintures pour mettre
les pistolets. Maintenant, du moins, nous pourrons aller et venir dans
la rue au milieu de ce tas de ribauds, la tte leve et prts  dfendre
notre vie, nos oreilles et notre bourse... aussitt qu'il y rentrera
quelque chose, car maintenant elle est plate comme un papier pli.

--N'as-tu donc plus d'argent? Demanda Victor avec quelque inquitude.
Nous devons encore ici neuf dollars pour notre logement.

--Imprudent! murmura Creps, nous ne savons pas encore comment nous
djeunerons...

--J'ai encore song  cela, rpondit Kwik avec un sourire malin. Ah!
vous croyez que ce pauvre Donat est aussi bte qu'il en a l'air? Non,
non; j'ai fait aujourd'hui normment de besogne. Asseyez-vous, mon
explication pourrait durer longtemps. L! coutez maintenant ce que j'ai
fait.

Les deux amis se laissrent tomber sur un banc, tonns et anxieux.

--J'ai rv toute la nuit d'hommes arms de revolvers et de couteaux,
dit Donat, et dans mon rve j'ai hurl de rage, parce que je n'avais pas
d'armes pour me dfendre: car je ne sais vraiment pas pourquoi nous nous
laisserions gorger comme des moutons par les sclrats de Californie.
Un ne se dfend bien  coups de pieds quand on lui fait du mal. Alors,
j'ai dcid de nous armer de pied en cap. S'il manque un revolver, c'est
que je n'avais pas assez d'argent. Vous m'appelez imprudent? vous croyez
que je n'ai pas pens  l'tat de M. Roozeman? Avant de quitter l'htel,
j'ai donn au _baes_ neuf dollars pour notre logement de cette nuit, et
en outre trois cents francs qui doivent servir  payer le sjour de M.
Victor pendant huit jours encore.

--Merci, merci, Donat, tu as un bon coeur! s'cria Jean Creps en lui
serrant la main avec motion.

--Laissez-moi continuer, reprit Donat. En Californie, on doit veiller
soi-mme sur l'enfant de son pre; on doit agir vite et beaucoup. Je
suis all au port trouver le Bruxellois, et je lui ai promis deux
dollars pour m'accompagner et me donner des conseils. J'ai appris de lui
un tas de choses qui nous seront utiles; il connat la Californie et
San-Francisco sur le bout du doigt. Je lui ai dit que notre dernier cu
tait destin aux armes, et je lui ai demand ce qu'il y avait de mieux
 faire pour ne pas mourir de faim. Sur le port, il y a peu de chose 
faire en ce moment; il y a trop de gens qui gtent le mtier. La plupart
de nos camarades du _Jonas_ y flnent pour gagner quelques dollars.

Le gentilhomme de notre gamelle y porte des planches de sapin sur le
dos; le banquier allemand est attel  une petite charrette et
transporte des ballots de marchandises, avec le journaliste et le
procureur. Le camarade  la moustache rousse cherche des dbris de
faence, des bouteilles, des chemises sales pour un vieux juif qui, en
faisant le mtier de _chiffonnier en gros_, a dj amass des trsors.
Cela va drlement ici! Une chemise de coton neuve cote un dollar, et,
pour la faire laver, on paye, pardieu! deux francs et demi. Chacun porte
sa chemise aussi longtemps qu'il peut, et la jette ensuite. Le juif
arrive, la ramasse, la fait laver et la revend. Ainsi de mme des
bouteilles vides, qu'on a l'habitude de jeter par la fentre. Les
maisons de jeu doivent racheter les bouteilles au juif. Si je n'avais
pas trouv un meilleur emploie le deviendrais moi-mme juif,
c'est--dire chiffonnier. Mais je perds mon fil... Le Bruxellois connat
beaucoup de monde  San-Francisco. Il a couru de porte en porte avec
moi, afin de chercher un petit poste pour vous et pour moi. Je suis
accept comme laveur de vaisselle et lcheur d'assiettes dans un grand
restaurant,  cinq dollars par jour, plus la nourriture et le logement
dans une sorte de chenil, parmi les provisions. Je ne mourrai donc
certainement pas de faim. Pour M. Creps, j'ai trouv quelque chose de
mieux: domestique chez un boucher...

--Garon boucher! s'cria Jean avec un sourire de dpit; alors je
m'attelle plutt  une charrette, comme le banquier allemand!

--En effet, il parat que les bouchers font ici un singulier mtier. Il
y avait devant la porte une grande vilaine bte grise avec des dents
terribles. Je pensais que les boeufs avaient peut-tre des poils aussi
longs en Californie; mais le Bruxellois me dit que c'tait un ours. On
mange de la viande d'ours ici! cela ne m'tonne plus que les gens soient
si mchants. Vous ne serez donc pas valet de boucher, monsieur Creps;
mais j'ai des postes  votre choix. Il y a encore une place de
_paillasse_ dans une grande maison de jeu...

--_Paillasse!_ qu'est-ce que cela signifie? Ah ! Donat, il me semble
que nous sommes assez dans l'embarras pour ne pas plaisanter.

--C'est ainsi: huit dollars par jour pour jouer comme compre avec
l'argent de la banque. Si j'avais su trois ou quatre langues comme vous,
j'aurais bien accept le poste.

--Et moi, je ne le dsire pas; il y aura bien autre chose  trouver.

--Je connais encore une place: cireur de bottes, rinceur de bouteilles,
allumeur de lampes dans un htel, en face du port. Sept dollars, sans
nourriture ni logement.

Jean Creps secoua la tte avec impatience.

--Vous ne pouvez pas tre trop difficile, monsieur Jean, remarqua Donat.
Vous verrez des compagnons de voyage, mme de la premire classe, qui
font des mtiers encore plus tranges. D'ailleurs, sept dollars!
Qu'est-ce qui vous empcherait de venir coucher ici  l'htel, jusqu'
ce que M. Roozeman soit guri? Trois de sept, reste toujours quatre.

--Tu as raison, dit Jean tout  coup. Eh bien, je serai cireur de
bottes!

--Et n'as-tu rien trouv pour moi? Demanda Roozeman. Tu ne t'imagines
cependant pas que je veuille vivre ici du fruit de votre travail  tous
deux.

--Pour vous, du moins, j'ai une place facile et bonne, rpondit Donat;
vous en rirez peut-tre: fille de boutique... je veux dire commis chez
un fruitier.

En effet, bien qu'ils eussent peu de raisons d'tre gais, les deux amis
clatrent de rire.

--C'est srieux, trs-srieux, reprit Kwik. Il y a une grande tente, o
l'on vend des oranges, des citrons, des figues et d'autres fruits. Le
propritaire a besoin de quelqu'un qui sache crire en franais et en
anglais. Il donne six dollars, sans nourriture ni logement. A la prire
du Bruxellois, qui lui procure beaucoup de chalands, il gardera encore
cinq jours la place vacante. Vous serez le mieux partag, monsieur
Roozeman: c'est, du moins, un tat propre et honorable.

--Je te remercie, Donat, dit Victor, j'accepte avec joie.

--Cireur de bottes dans un htel! dit Jean en ricanant.

--Lcheur d'assiettes dans une sale gargote! murmura Donat.

--Commis chez un fruitier! Si ma mre, si Lucie pouvaient le savoir! dit
Victor en hochant la tte.

--Qu'est-ce que cela fait? s'cria Donat. Aussitt que nous verrons les
mines et que nous pourrons ramasser l'or par poignes, tout sera oubli.
J'aurai d'autant plus de choses  raconter  Anneken et  mes enfants...

--Allons, allons, hourra pour la Californie! s'cria Creps. Le
commencement est admirablement beau, sur ma parole. Donc, ne nous
Laissons pas abattre. Notre ami Roozeman parat fort et de bonne humeur:
c'est le principal. Pour le reste, nous ferons de ncessit vertu. Cela
ne durera pas longtemps, Dieu soit lou! Peut-tre les directeurs de _la
Californienne_ arriveront-ils demain ou aprs-demain. En attendant, je
me rendrai tout  l'heure au grand htel pour savoir quand je pourrai
commencer mon service de cireur de bottes.

--Je sortirai avec toi, dit Victor.

--Et ta blessure?... Tu dois te tenir tranquille.

--Non, ne pensons pas  ma blessure; elle gurira d'elle-mme. Je suis
curieux de voir mon magasin de fruits.

--Quant  moi, reprit Kwik, cette aprs-midi,  deux heures, je
tripoterai avec les bras nus dans une eau grasse, que cela fera plaisir
 voir.

--Si nous avions djeun au moins, murmura Creps; mon estomac vide ne me
donne pas beaucoup de courage.

--J'ai pay le djeuner avant de sortir ce matin, dit Donat.

--Tu es une merveille de prvoyance et de bons soins, dit Jean gaiement
en lui frappant sur l'paule. Je crois que je me suis tromp sur ton
compte, ami Kwik.

--Possible, rpondit Donat; mais, si M. Victor n'avait pas t malade,
Donat n'aurait probablement pas veill toute la nuit, pour rflchir 
ce qui lui restait  faire. Pour M. Roozeman, je serais capable de tout:
de passer  travers le feu, de me laisser couper un membre, et de gagner
de l'esprit aussi, pardieu!

Roozeman lui prit la main et la serra avec reconnaissance, car le jeune
paysan avait dit ces paroles avec une expression profonde, et
l'Anversois savait que Donat lui tait sincrement dvou depuis
l'affaire de la fosse aux lions du _Jonas._

--Eh bien, allons djeuner alors! S'cria Jean.

--Non, pas ainsi, dit Kwik; vous devez mettre les ceintures et y passer
les revolvers. Dsormais, ces armes ne doivent plus vous quitter un
instant, ni dans votre chambre, ni dans la rue, ni  votre ouvrage.
C'est le Bruxellois qui me l'a dit. En effet, vous pouvez en avoir
besoin, mme pendant votre sommeil. Et  quoi serviraient-elles si vous
ne les aviez pas sous la main au moment du danger?

--Pour aller djeuner! murmura Victor qui paraissait avoir horreur de
porter ces armes homicides.

Mais Donat lui mit lui-mme la ceinture et y passa le pistolet en
disant:

--Pour djeuner? Et si les vilains hommes d'hier soir taient encore
assis  table et nous cherchaient querelle?... C'est bien ainsi!
Viennent les ribauds maintenant! Je donnerais toute une semaine de mon
salaire pour connatre et rencontrer le sclrat qui s'est enfui avec le
lobe de mon oreille. Il serait bien drle avec une tte comme une poule:
sans apparence d'oreille!

--Mais, mon bon Donat, objecta Roozeman, tu dois tre prudent et ne pas
t'attirer de mauvaises affaires par ton emportement. Tes paroles me font
craindre que tu ne fasses un usage irrflchi de ton effroyable couteau.

--Bah! je ne suis pas si mchant que j'en ai l'air, monsieur Victor, dit
Kwik en riant. La hardiesse impose toujours. Je ne dfierai personne et
je serai mme trs-endurant; mais, mais, si quelqu'un, pardieu...!

--Le djeuner! le djeuner! s'cria Jean, en poussant ses deux camarades
hors de la chambre.




XIV

LES SAUVAGES


Quatre jours plus tard, Victor Roozeman avait pris place derrire le
comptoir du fruitier. Sa blessure se gurissait rapidement et elle ne le
gnait dj plus pour faire sa besogne. Creps cirait des souliers,
rinait des bouteilles et nettoyait des lampes; Donat lavait la
vaisselle et aidait le cuisinier du restaurant dans la grande tente.

Les trois amis se runissaient habituellement le soir trs-tard dans un
caf, et y causaient une ou deux heures de leur position. Jean Creps,
tout en riant beaucoup du poste que Kwik lui avait procur, paraissait
le moins satisfait et avouait qu'il n'tait pas rare que le rouge de la
honte lui montt au front, lorsqu'un autre domestique lui jetait un tas
de bottes crottes et lui ordonnait durement de se hter. Mais ce qui le
consolait, c'est qu'il avait pour compagnon cireur de bottes et rinceur
de bouteilles, un Franais qui avait roul en carrosse  Paris et qui
tait vraiment un homme trs-instruit, bien lev et trs-honnte.

Sous d'autres rapports, les amis ne se trouvaient pas mal; ils gagnaient
assez d'argent pour ne se laisser manquer de rien, et mme pour pargner
tous les jours quelques dollars. Kwik, qui vivait dans une cuisine bien
pourvue et qui ne regardait pas de trs-prs si les morceaux avaient ou
non figur sur une autre assiette, engraissa visiblement aprs la
premire semaine, et bientt sa figure tmoigna par son clat
extraordinaire qu'il ne laissait pas se perdre beaucoup des prtendus
restes.

Le Bruxellois venait passer presque chaque soire avec Jean Creps et ses
amis; ceux-ci payaient son cot et coutaient, avec une curiosit avide,
ce qu'il racontait de son sjour dans les placers ou mines d'or. Ce
rcit renfermait bien des scnes d'affreuse mchancet, de violence et
de meurtre, et assurment le langage du conteur n'tait pas de nature 
en adoucir l'impression; mais peu  peu les Anversois s'habituaient plus
ou moins aux choses de Californie, et croyaient, d'ailleurs, que leur
nouveau camarade exagrait ses aventures afin de pouvoir se vanter de
son courage et de son habilet. Il leur parla trs-complaisamment des
bandits et des _saltadores_ ou voleurs de grand chemins, qui attaquent
et assassinent les voyageurs; des _vaqueros_, qui prennent avec le
_lasso_ aussi bien un homme qu'un cheval sauvage et rendent toute
dfense impossible; du terrible _grizzly_ (ours gris), qui touffe un
homme dans une treinte de ses bras velus; et surtout des sauvages
amricains qui savent arracher en un clin d'oeil la chevelure et la
peau du crne  leurs pauvres prisonniers pour s'en faire un ornement
guerrier.

Sur une observation des Anversois, d'o il paraissait rsulter qu'ils ne
croyaient pas  l'existence de ces dangers, Pardoes, qui aimait 
parler, leur donna l'explication suivante:

--Vous devez savoir quelles sont les causes de tout cela. Il n'y a que
deux ans qu'on a dcouvert les mines d'or. Il y avait un homme d'origine
suisse, nomm Sutter, qui voulut tenter de tirer profit des bois de
sapins de Californie, et fit btir  cet effet un moulin  eau. On
trouva dans la terre qui avait t dlaye par l'eau du moulin une
grande quantit d'or. La nouvelle se rpandit avec la rapidit de
l'clair. Les habitants de San-Francisco, de Monterey, de la Sonora et
les Mexicains accoururent en si grand nombre, que, trois mois aprs la
dcouverte, plus de quatre mille hommes cherchaient de l'or aux environs
du moulin de M. Sutter. Industriels, officiers, soldats, tous
s'enfuirent vers les mines. Lorsque, peu aprs, l'tonnante nouvelle
pntra jusqu'aux Etats-Unis d'Amrique et jusqu'en Europe,
d'innombrables navires amenrent des milliers et des milliers de
chercheurs d'or trangers. Les naturels du Mexique et des ctes de la
Californie regardrent ces trangers comme des envahisseurs de leur
patrie et de leur proprit lgitime. Ils essayrent d'abord de les
repousser des mines et les attaqurent les armes  la main; mais, trop
faibles pour vaincre les chercheurs d'or runis dans les placers, ils se
jetrent dans les bois et le long des routes pour attaquer, piller et
tuer les troupes isoles de voyageurs. Au commencement, ils
considraient cela comme une guerre lgitime; maintenant ils font encore
la mme chose, en partie par haine nationale, en partie par avidit. Ces
voleurs mexicains, lorsqu'ils sont  cheval et se servent du lasso,
s'appellent _vaqueros_; lorsqu'ils sont  pied _saltadores._ En ce qui
concerne les _bushranger_, ils sont trangers; ils vivent du vol et
prfrent ravir l'or aux mineurs qui voyagent plutt que de le chercher
dans les placers par un rude labeur. Les sauvages californiens voient
encore avec plus de haine et de colre cette grande affluence de blancs
dans leur patrie. Maintenant, ils sont dj refouls  une vingtaine de
lieues de la cte; mais  certaines poques, ils descendent en nombre
des montagnes et assassinent les chercheurs d'or isols. Je les ai vus
de prs, mes amis, je puis en parler! Je crois que j'en ai tu au moins
quatre ou cinq.

Sur les instances des Flamands et surtout de Donat, Pardoes se mit 
raconter son combat avec les terribles sauvages, et il le fit si bien et
d'une faon si pittoresque, que Kwik coutait le coeur oppress et
presque sans respirer, et qu'il tomba dans de profondes rflexions
lorsque Pardoes eut fini son rcit.

Le Bruxellois tait all en premier lieu dans les mines du Sud, y avait
souffert beaucoup de misre et avait eu peu de bonheur; puis il tait
all aux mines du Nord, o il avait trouv beaucoup d'or; il ne les
aurait pas quittes si la saison des pluies n'avait rendu impossible le
travail des chercheurs d'or. Son intention tait d'y retourner quand la
saison des pluies serait plus avance et qu'il aurait pargn assez
d'argent; car il n'tait pas, comme ses auditeurs, actionnaire de la
Socit _la Californienne_. Il devait donc se suffire  lui-mme et
amasser par le travail l'argent ncessaire pour retourner aux placers.

Les trois amis lui promirent de l'aider  atteindre son but, aussitt
que les directeurs de _la Californienne_ seraient arrivs, parce qu'ils
ne sauraient d'ailleurs que faire de leurs dollars conomiss.

De toutes les histoires et les descriptions de Pardoes, ce qui faisait
le plus d'impression sur l'esprit de Donat Kwik tait l'histoire de son
combat contre les sauvages californiens et leur cruelle habitude de
scalper la peau de la tte  leurs ennemis vaincus. Peut-tre la perte
du lobe de son oreille tait-elle la cause de cette crainte. Il revenait
si souvent sur l'affaire des sauvages, qu'il finit par ennuyer le
Bruxellois  force de questions.

Un soir, il l'interrompit de nouveau dans son rcit:

--Et ces sauvages, ont-ils en effet la peau rouge?

--Certes; c'est pour cela qu'on les appelle Peaux-Rouges.

--Oui, mais rouge?

--Rouge fonc, presque brun.

--Et sont-ils laids?

--Horribles.

--Et tirent-ils avec des flches empoisonnes?

--On dit qu'ils trempent leurs flches dans le jus d'un _yedra_, ou
lierre vnneux.

--Et coupent-ils vraiment aux hommes la calotte de leur tte, avec les
cheveux et la peau? Ae! ae! quand j'y pense, je frissonne jusqu' la
moelle de mes os.

--Attends, dit Pardoes, je satisferai ta curiosit et te montrerai
comment les sauvages scalpent leur homme; car c'est ainsi qu'on nomme ce
traitement d'amiti. Tiens-toi tranquille, Kwik, et courbe la tte.--
Tiens, ils font ainsi!

En disant cela, il prit de la main gauche l'paisse chevelure de Donat
et la tira comme s'il voulait l'arracher, pendant qu'il traait avec
l'ongle du pouce droit un cercle autour de la tte du jeune homme
pouvant.

--C'est fait, cria-t-il, tu n'as plus ni peau ni chevelure sur la tte!

Donat, qui craignait que ce ne ft vrai, jeta un cri d'angoisse, sauta
debout et regarda stupfait et tremblant le Bruxellois qui feignait de
cacher quelque chose derrire le dos.

Un long clat de rire s'leva et Donat partagea lui-mme l'hilarit
gnrale, ds que, en ttant sa tte, il se fut assur que ce n'tait
qu'un jeu. La sensation dsagrable qu'il avait prouve, laissa
cependant une profonde impression dans son esprit, et l'on eut assez de
peine  lui faire comprendre que les attaques des sauvages taient un
des moindres dangers des chercheurs d'or.




XV

LA BANQUEROUTE


Un matin, le cinquime jour aprs l'arrive de _Jonas_, une grande foule
courut sur le port avec de grandes dmonstrations de joie. C'taient les
passagers du _Jonas_ et de deux autres navires que la Socit _la
Californienne_ avait envoys  San-Francisco. On avait signal un
trois-mts avec pavillon franais, et le bruit s'tait rpandu que les
directeurs de _la Californienne_ taient l enfin avec les instruments
et tout ce qu'il fallait pour conduire les actionnaires aux placers.

Lorsque enfin, aprs une longue attente, une chaloupe atterrit dans le
port, les arrivants furent entours et chacun voulut savoir des
nouvelles de la France et de _la Californienne_. Un cri de dsespoir
et de rage parcourut la foule: _la Californienne_ avait fait banqueroute
et n'existait plus. Tout l'argent pay tait donc perdu, et les actions
que l'on avait mises en main des passagers ne valaient plus un centime.
Etait-ce une gigantesque escroquerie? la Socit s'tait-elle trompe
dans ses calculs ou avait-elle eu des malheurs? Quoi qu'il en ft, les
quatre ou cinq cents membres  San-Francisco pouvaient chercher comment
ils se tireraient d'embarras. La plupart taient sans argent; beaucoup
d'entre eux, qui avaient t trop paresseux ou trop fiers pour
travailler, avaient vcu jusqu'alors trs misrablement et couch  la
belle toile comme une poigne de mendiants.

Ce soir-l, les Anversois taient de nouveau runis avec le Bruxellois,
et on ne parla naturellement que de la banqueroute de _la Californienne_
et de la nouvelle position dans laquelle cette mauvaise nouvelle les
plaait.

--J'ai grande envie de vous faire une proposition, dit enfin le
Bruxellois. Vous avez voulu me rendre service; je possde le moyen de
reconnatre votre amiti. Aurez-vous du courage? Donat n'est pas un
hros, je le sais, mais il est fort et dur  la fatigue. C'est un grand
avantage dans les placers. De toi, Jean Creps, je ne doute nullement;
mais Roozeman, quoique assez robuste, ne me parat pas fait pour la vie
des mines. Il y aurait immdiatement la maladie du pays, se laisserait
dcourager et deviendrait une charge pour les autres.

--Bah! que dites-vous? s'cria Donat avec indignation. Monsieur Victor a
plus de courage que nous tous peut-tre. Si tu l'avais vu  l'ouvrage,
comme moi, tu parlerais autrement. Les eaux tranquilles sont les plus
profondes, ami Pardoes.

--Pourquoi nous questionnes-tu donc? Murmura Victor qui se sentait
bless intrieurement.

--Si j'tais  ta place, Roozeman, rpondit le Bruxellois, je resterais
tranquillement chez mon fruitier et laisserais aller mes amis aux
placers; car il faut autant de force d'esprit que de force physique
pour ne pas succomber l-bas, soit sous le rude labeur, soit sous les
attaques d'un tas de pillards.

--Ce que tu dis peut tre vrai, Pardoes, rpliqua Victor avec calme;
mais j'irai aux mines, fuss-je tout  fait seul et y et-il cent fois
plus de dangers, sois-en sr. Toi aussi, tu me regardes comme un tre
faible? Ne peut-on pas avoir du courage sans jurer ni parler
grossirement?

--C'est bien, laissons cela, reprit le Bruxellois; je veux faire quelque
chose pour vous. coutez avec attention ce que je vais dire. Il y a deux
chemins pour aller aux mines: l'un est au sud, le long de la rivire
San-Joaquim; le second, au nord, le long de la rivire que l'on nomme
Sacramento. J'ai dj suivi ces deux chemins. Au sud, il y a beaucoup
moins d'or qu'au nord, et d'ailleurs c'est en mme temps la contre o
les sauvages se montrent le plus souvent. Notre ami Kwik n'irait donc
pas l avec joie. Le voyage au nord est beaucoup plus long et plus
difficile,  la vrit, mais les placers y sont plus riches et plus
tendus. Ce qui me pousse cependant le plus  retourner l, c'est un
important secret que je vais vous rvler. Rapprochez-vous, camarades,
et coutez bien: Il n'y a pas trois mois que j'tais encore occup 
laver de l'or au bord de la rivire Yuba. J'y avais beaucoup de bonheur
et je dus, comme je vous l'ai dit, quitter le placer contre mon gr,
parce que la saison des pluies rendait le travail impossible. A mon
retour, j'avais, entre autres compagnons, un Suisse qui tait malade et
voulait retourner en Europe. Je lui rendis beaucoup de services en route
et je dfendis mme sa vie au prix de mon sang, car je reus un coup de
poignard au bras dans un combat contre les voleurs de grands chemins. Ce
Suisse portait sous ses vtements une ceinture en cuir pleine de ppites
et de grains d'or. Pour me rcompenser de ma protection, il me confia
qu'il avait trouv cet or dans un lieu inconnu jusqu'alors, o les
ppites taient si abondantes qu'on n'avait qu' les ramasser avec la
main, sans aucun travail. Cette place est situe trs-haut vers la
_Sierra-Nevada_, ou montagne de neige, entre les sources de Yuba et de
la rivire de la Plume; il me l'a dcrite si exactement et m'a indiqu
tant de points de repre, que moi, qui connais bien la nature du pays,
je trouverais le riche placer les yeux ferms. Eh bien, maintenant, pour
vous montrer que je suis reconnaissant de votre amiti, je vous propose
de former une socit entre nous et d'aller ensemble aux mines.
Acceptez-vous cette proposition?

--Oui, oui! s'crirent les autres avec joie.

--C'est bien; je m'occuperai de chercher encore un ou deux compagnons
solides;--car nous devons tre six, pour pouvoir travailler
convenablement l-bas: deux pour creuser la terre, deux pour la porter 
la rivire et deux pour en laver l'or.

--O Pardoes! cher Pardoes! partons demain! s'cria Donat.

--Non, pas si vite. La saison n'est pas encore favorable et nous ne
sommes pas prts.

--Kwik a raison, dit Victor. Pourquoi perdre ici inutilement tant de
temps? Pourquoi reculer pour un peu de misre de plus ou de moins,
pourvu que nous atteignions les mines d'or? Nous ne souffrirons
certainement pas autant que sur le _Jonas_.

--Tu crois? dit le Bruxellois d'un air railleur. Je souhaite que tu ne
te trompes pas.

--Mais ne le sais-tu donc pas, Pardoes? Prs de deux cents des
actionnaires dups par _la Californienne_ partiront demain, tant vers le
nord que vers le sud. La plupart ne possdent pas cinq dollars.

--Laissez-les aller, laissez-les aller, rpondit le Bruxellois avec un
sourire singulier. Ils ne savent pas ce qu'ils font. Beaucoup d'entre
eux ne verront peut-tre jamais les placers, et il ne m'tonnerait pas
que nous trouvassions  et l sur notre route des cadavres ou des
squelettes pour tmoigner de leur tourderie. Ah! vous croyez qu'on va
aux mines comme de Bruxelles  Anvers? Vous en ferez l'exprience: Si la
saison tait favorable et si nous tions prts, je remettrais encore
notre voyage, et voici pourquoi: dans peu de jours, trois ou quatre
cents actionnaires de _la Californienne_ partiront pour les placers,
sans argent, sans provisions suffisantes et sans les instruments
ncessaires. La faim, le besoin, la misre feront, d'une grande partie
de ces hommes, des voleurs et des meurtriers, car en Californie on ne
connat d'autres lois que la violence, et le plus fort prend au plus
faible ce qu'il dsire possder. Aussi ne me mettrai-je pas en voyage
cette fois sans que nous ayons chacun notre fusil: les revolvers sont
bons pour les luttes dans les placers; mais en voyage, quand on est
attaqu quelquefois de trs-loin par des balles, les fusils sont un
moyen de dfense indispensable contre tout danger. En attendant, je
m'occuperai de l'acquisition de tout ce qui est ncessaire. J'achterai
la plupart des objets d'occasion; ainsi ils nous coteront moins cher de
moiti. Nous avons besoin de beaucoup de choses: des haches, des bches,
des pioches, des plats, des tamis, des marmites, des couvertures pour
dormir, une toile pour couvrir notre tente, une claie pour laver la
terre aurifre et beaucoup d'autres choses encore.

--Mais quand partirons-nous donc alors, pardieu? grommela Kwik
mcontent.

--Aussitt que le temps sera meilleur et que nous aurons assez d'argent
pour nous procurer le ncessaire. Vous n'avez pas encore pu pargner
grand'chose, je crois.

--J'ai quarante-huit dollars! s'cria Kwik en frappant sur sa poche.

--Oui, mais Creps et Roozeman? demanda le Bruxellois.

--Moi trente.--Moi vingt-quatre, lui rpondit-on.

--Vous tes plus riches que je ne le croyais. Il y a un bon moyen
d'augmenter vos dollars. Roozeman a une malle qui est probablement bien
fournie de chemises fines et d'autre linge. Donat a galement un bon sac
de voyage. Vous me donnerez tout cela et je le vendrai au plus haut
prix. Dans les placers, on ne porte pas de linge; on n'y a qu'une
chemise de flanelle bleue ou rouge et on n'y change jamais de vtements.
Les toffes de laine seules sont bonnes l-bas, tant contre le froid et
l'humidit que contre la chaleur... Il commence  se faire tard et je
suis fatigu. Donnez-moi maintenant chacun dix dollars pour que je
puisse commencer ds demain nos achats aux frais de tous.

Jean et Victor donnrent l'argent sans rpliquer. Donat chercha dans ses
poches avec une mine embarrasse, fouilla mme dans ses bottes et dit:

--C'est dommage; j'ai encore laiss mon argent dans mon chenil. Ce n'est
rien, je le donnerai demain.

--Ah! ah! dit le Bruxellois en riant, tu exagres mon conseil, Donat. On
doit savoir  qui l'on a affaire. Tu crains que je ne parte avec les
dollars, n'est-ce pas?

--Tout est possible en Californie, tu le dis toi-mme, bgaya Kwik; mais
sois sr que je n'ai pas mon argent sur moi. Ce que je dis est aussi
vrai que je suis ici, ajouta-t-il en se levant prcipitamment.

Le Bruxellois frappa sur la poche de Donat et les dollars sonnrent
distinctement.

--Tiens! tiens! je les ai tout de mme sur moi! Prends, voil les dix
dollars; je dirai une prire pour que tu n'aies pas de mauvaises ides
pendant ton sommeil.

--Maintenant, dit le Bruxellois, nous pargnerons autant que possible,
pour tre bientt prts. Ne parlez  personne de nos intentions ni du
but de notre voyage, ni de quelque autre chose que vous auriez apprise
de moi. Si l'on venait  savoir que nous nous rendons  de riches
placers inconnus, on nous devancerait, on nous suivrait, et l'on nous
disputerait par la violence la possession du bon endroit. Il y a
beaucoup de chances pour que nous revenions des mines avec une bonne
charge d'or. Adieu jusqu' demain; nous causerons chaque jour de notre
prochain voyage.

Cette nuit-l, Creps et Roozeman eurent des rves d'or. Victor retourna
en esprit dans sa patrie, rendant sa mre riche et heureuse, et se
voyant lui-mme l'poux de la douce Lucie Morrelo.

Donat, qui couchait sur quelques sacs de farine, sous le hangar qu'il
nommait son chenil, eut un sommeil trs-agit. Il rva qu'il jetait aux
pieds du garde champtre de Natten-Haesdonck tant d'or qu'il en avait
presqu'aux genoux; qu'il l'embrassait avec empressement et lui donnait
son Anneken pour pouse; puis il se vit entour de sauvages qui
voulaient lui scalper la tte, ou d'ours avec des dents effroyables;
puis il vit encore Pardoes s'enfuir avec ses dollars et crier  haute
voix: Arrtez le voleur! arrtez le voleur!

Cependant les trois amis dormirent cette nuit du plus doux sommeil dont
ils avaient pu jouir  San-Francisco.




XVI

LES CHERCHEURS D'OR


Par une chaude matine du mois de juin, six voyageurs harasss
marchaient dans une immense et solitaire valle,  l'est de la rivire
le Sacramento. Ils portaient de pesants havre-sacs sur le dos et taient
chargs de provisions, de haches, de bches, de pioches, de couvertures
de laine et d'autres instruments; en outre, l'un d'eux portait la voile
destine  couvrir la tente; un autre portait la grande marmite pour
faire bouillir l'eau, et un troisime la claie, de plus de six pieds de
long, destine  laver la terre aurifre.

Ils avaient tous un fusil en bandoulire et un revolver et un couteau
passs dans la ceinture. Ils devaient tre depuis plusieurs jours en
route, car ils taient sales et crotts des pieds  la tte; et  voir
leurs dos courbs, leurs pieds engourdis et leur marche essouffle, on
et pu deviner qu'ils avaient dj fait plusieurs lieues de chemin ce
jour-l.

L'endroit o ils se trouvaient tait l'extrmit orientale de la valle
de Sacramento, entre la valle de l'Ours et le Yuba. A leur gauche,
s'tendait une plaine immense;  leur droite, au contraire, ils voyaient
le sol s'lever et surgir des collines et des montagnes, dont les
croupes et les sommets taient couronns de cdres, de cyprs et de
pins. A plusieurs lieues de distance derrire les montagnes, toujours de
plus en plus hautes, leur vue s'arrtait aux artes de la Sierra-Nevada,
dont les cimes s'lvent de tant de mille pieds vers le ciel qu'ils
restent couverts d'une neige et d'une glace ternelles.

Les voyageurs taient parvenus  un endroit o ils allaient quitter la
grande valle pour gravir du ct de l'Est un dfil entre deux
collines. Il avait beaucoup plu quelques jours auparavant. Maintenant
le soleil brillait et il faisait beau; mais le sol dtremp tait encore
boueux et glissant, et l'essoufflement des voyageurs puiss redoublait
avec les difficults de leur marche.

Les hommes dont se composait cette troupe n'taient autres que le
Bruxellois Pardoes, ses amis Creps, Roozeman et Kwik, et deux nouveaux
camarades. Le premier, celui qui se tenait le plus souvent  ct de
Pardoes, tait un Ostendais qui avait fait presque tout le tour du monde
sur un vaisseau amricain, et qui s'tait enfui en dernier lieu de
Callao, pour venir chercher de l'or en Californie. C'tait un gaillard
fort comme un ours, grossier de langage, ayant l'esprit born et sans
aucun sentiment de gnrosit ni de morale. Il devait tre querelleur de
sa nature; car il se vantait sans cesse de son adresse dans les combats
au couteau. Le petit doigt manquait  sa main gauche; il l'avait perdu
dans une de ces luttes. Le Bruxellois l'avait accept dans
l'association, quoiqu'il ft sans ressources,  cause de sa force
corporelle, qui devait lui faire supporter facilement la vie fatigante
des mines.--Le second tait un gentilhomme franais d'environ quarante
ans, maigre, aux traits rguliers et haut perch sur ses jambes. Cet
homme tait videmment d'une grande naissance; il y avait dans sa
dmarche, dans la finesse de ses extrmits et mme dans l'expression
de ses lvres, quelque chose qui accusait une ducation distingue et
qui contrastait singulirement avec la physionomie grossire et ignoble
de l'Ostendais. Le Franais n'tait cependant pas un compagnon amusant;
il ne parlait que quand il ne pouvait sans impolitesse rester muet, et
encore ses paroles taient amres et trahissaient l'indiffrence ou
l'orgueil. Le plus souvent il paraissait rveur et se parlait 
lui-mme, comme quelqu'un qui est poursuivi par des penses secrtes ou
par une conscience bourrele, ce qui faisait dire  Donat qu'il avait
des rats en tte et qu'une des vis de son cerveau tait probablement
dtache.

La raison pour laquelle Pardoes avait admis cet associ muet dans sa
compagnie, c'est que le Franais avait offert tout l'argent qu'il
possdait pour devenir leur compagnon de voyage; et comme cet argent
tait suffisant pour acheter les armes qui manquaient encore, les
Flamands avaient accept sa proposition avec joie.

Victor tait le seul qui, par sympathie et par certain sentiment de
compassion, tmoignt quelque amiti au gentilhomme; l'Ostendais tait
le compagnon habituel de Pardoes; Jean Creps paraissait s'entendre
galement bien avec tous. C'tait aussi le cas de tous; car, quoiqu'il
portt sur son dos la grande claie et qu'il ft charg outre mesure, il
faisait souvent clater les autres de rire, par ses cabrioles comiques
et par ses saillies bouffonnes.

Pendant qu'ils gravissaient ainsi la pente d'un vallon, le Bruxellois,
qui allait toujours en avant, tournait la tte de tous cts comme s'il
craignait une rencontre; tantt il examinait le sol et paraissait suivre
des traces indistinctes de pieds; mais les autres n'y firent pas
attention, car Pardoes avait agi ainsi du premier jour et avait parl
comme si,  chaque pas, un nouveau danger devait s'lever sous leurs
pieds.

En ce moment, le Franais glissa sur la terre humide et plia
profondment sous son fardeau.

--_Eh! eh! baron!_ cria Donat, _c'tre pas bon avec cet havre-sac sur
son dos. Plus bon  Paris dans ta voiture, n'est-ce pas?_

Mais le baron n'eut pas l'air d'entendre les paroles de Donat.

--Il me semble, pardieu, que mon franais est assez comprhensible,
murmura celui-ci en lui-mme. Ces gentilshommes ne peuvent jamais
oublier ce qu'ils ont t. Elle lui fait la jambe belle, sa baronnie, en
Californie. Monsieur du Haut-Mont, avec une marmite sur le dos!

Et, ralentissant un peu le pas, il s'approcha de Victor et dit:

--Monsieur Roozeman, pourquoi ne voulez-vous pas me laisser porter votre
hache et votre couverture? Ce serait un vrai plaisir pour moi si vous
vouliez vous dcharger un peu sur mon dos.

--Tais-toi, Donat, rpondit Victor avec un sourire, tu es dj charg
comme un mulet. Ce grand panier te fait ressembler  un navire sans
voile. Je te regarde; car demain c'est mon tour de porter les paniers.

--Vous ne les aurez pas.

--Pas de plaisanterie, Donat; je te suis reconnaissant de ta bonne
volont  mon gard; mais je ferai comme les autres. N'en parle donc
plus: c'est inutile... Qu'a donc remarqu Pardoes pour regarder si
attentivement de tous cts?

--Qu'aurait-il remarqu? Rien du tout. Le Bruxellois n'est pas mort de
son premier mensonge, depuis que nous sommes en route. Avec ses
ternelles histoires de voleurs de grand chemin, d'ours et de sauvages,
je craignais qu'au bout de trois jours nous n'eussions t tous ensemble
dans le royaume des vers; et nous n'avons pas encore vu de crature
vivante que  et l un livre, et dans le lointain deux ou trois petits
cerfs avec des queues noires. Cela vaut bien la peine d'en tre
effray! Savez-vous quoi, monsieur Roozeman? Le Bruxellois veut se faire
valoir; il marche en avant, nous conduit, nous commande comme un
gnral, il fait de l'embarras, il se vante pour paratre ncessaire. Je
veux courir pendant dix ans tout  fait seul... Tiens! qu'a donc trouv
Pardoes?

Ils s'approchrent du Bruxellois, qui s'tait arrt et regardait la
terre sans bouger en disant  voix basse:

--Chut! il y a un danger qui nous menace.

--Vois-tu de l'or? demanda Donat. Pour moi, je ne vois que du gazon et
des fleurs jaunes.

--Tais-toi, bavard, murmura Pardoes.

--Je me tais, je me tais; mais qu'y a-t-il, pardieu?

Le Bruxellois leur fit signe de s'arrter, s'avana de quelques pas,
toujours courb vers la terre. Puis, se tournant vers ses compagnons, il
dit:

--Prenez vos fusils en main  tout hasard.

--Eh bien! eh bien! que va-t-il se passer ici, pour l'amour de Dieu? Je
ne vois me qui vive. Ce ne sont assurment pas ces sapins qui nous
mangeront?

--Pas de btises, Kwik; c'est trs-srieux. Ne remarquez-vous pas,
messieurs, l devant vous sur le gazon, et ici sur cette place humide,
ces traces de pas?

--J'ai beau carquiller les yeux; je crois que je suis devenu aveugle,
murmura Kwik.

--Avec un peu d'exprience et de pntration, continua le Bruxellois, on
peut deviner  ces signes confus, qui a pass ici, combien ils taient,
et mme quelle sorte d'hommes c'tait. Voyez, l'empreinte n'est pas
aussi large que celle de nos pieds et tout  fait sans traces de clous.
Des Mexicains ont pass par ici. La partie antrieure du pied est
marque profondment, tandis qu' la plupart des empreintes on ne voit
pas le talon. Ils ont donc couru. Des voyageurs paisibles ne courent
pas. Ce sont donc des _saltadores_ ou voleurs de grand chemin.

--Mais, remarqua Victor, la pointe du pied est tourne vers nous. Les
gens qui ont pass ici sont derrire nous et s'loignent.

--Est-ce pour cela que tu nous mets encore la mort dans l'me? grommela
Donat. Qui sait si ces _sal... sal..._ ces brigands ne sont pas dj 
San-Francisco?

--Il ne s'est pas coul une heure depuis que les empreintes sont
faites, rpliqua le Bruxellois trs-srieusement, d'une voix grave. Et
comme je ne les ai pas remarques plus tt, les _saltadores_ doivent
tre grimps quelque part sur les collines. Quoi qu'il en soit, tenez
vos fusils en main, et jetez en marchant les yeux  droite et  gauche,
derrire et devant vous. Du silence! surtout du silence!

La solennit de cet ordre fit quelque effet, du moins sur Donat,
quoiqu'il tcht de le dissimuler. Il se tenait maintenant prs du
Bruxellois et tournait sans cesse la tte, probablement parce qu'on
lui avait dit que les brigands taient derrire eux.

Ils avaient march pendant prs d'une demi-heure sans entendre le
moindre bruit. La valle s'tait largie, mais ils allaient entrer de
nouveau dans un dfil assez troit.

Le Bruxellois s'arrta et dit:

--Reposons-nous ici pendant quelques minutes. Je vous conjure,
camarades, d'tre toujours sur vos gardes, de bien regarder tout ce que
vos yeux peuvent atteindre et de faire bien attention au moindre bruit
qui frappe vos oreilles. Jusqu'ici nous n'avons pas rencontr de
dangers, parce que j'ai eu soin d'viter la route ordinaire des
chercheurs d'or. A prsent, cela devient impossible. Dans cette valle,
entre la rivire de l'Ours et le Yuba, les directions se croisent. S'il
y a des _saltadores_ ou brigands, nous pouvons les rencontrer ds 
prsent  chaque instant. Donc, soyez toujours prts  la dfense,
surtout quand notre route est domine par des collines ou par des bois,
comme en ce moment et comme cela durera pendant quelque temps encore.

Ils continurent  avancer et ne rencontrrent rien jusqu'au moment o
ils atteignirent la fin du dfil. L, Kwik sauta tout  coup en arrire
avec un cri d'angoisse.

--Qu'y a-t-il? que vois-tu? s'crirent les autres.

--L! l! rpondit Kwik, toute une bande de brigands!

Tous s'arrtrent et tinrent leurs armes prtes; car ils voyaient devant
eux, au pied d'une colline et  moiti cachs, quatre hommes acculs
contre les arbres et dont les deux premiers taient appuys sur de longs
fusils.

--Eh bien! que ferons-nous? murmura Creps. Nous ne pouvons pas rester
ici irrsolus. Ils ne sont que quatre. Pourquoi craindre.

--Oui, mais la prudence est aussi du courage. Ils sont peut-tre plus
que nous ne croyons. Observons un instant quelle peut tre leur
intention. C'est tonnant, ils nous remarquent; et, si je ne me trompe,
ils rient.

--Venez, avanons, dit Roozeman; reculer est impossible. Si ces hommes
veulent nous attaquer, ils peuvent nous atteindre dans tous les cas.

--As-tu peur, Pardoes? demanda Jean Creps.

--Peur? Je suis prudent. Vous ne connaissez pas le pays. Mais il n'y a
pas d'autre moyen. En avant donc ... et au moindre mouvement hostile,
faisons feu!

Ils poursuivirent leur chemin. Lorsqu'ils passrent devant les brigands
supposs,  une quarantaine de pas, ceux-ci ne bougrent point et
restrent appuys sur leurs fusils, sans dire un mot, et mme sans
rpondre autrement que par un grognement bref et un lger signe de tte
au salut qui leur fut adress.

A peine les Flamands se furent-ils loigns d'une demi-porte de fusil,
que Donat s'cria avec tonnement.

--Bont du ciel! en croirai-je mes yeux? C'est, pardieu, la moustache
rousse du _Jonas_.

--Tu t'es tromp, dit Roozeman. Il n'est pas parmi eux.

--Si, il y est, en chair et en os... mais sans son paisse barbe, qu'il
a probablement fait couper  San-Francisco. C'est un des deux sans
fusil. Ce roux coquin serait-il devenu voleur de grand chemin?
Sur ma parole, je me suis toujours dit qu'il sentait la corde.

--Bah! ce ne sont pas des voleurs, dit Victor en riant; vous le voyez
bien, ce sont des gens qui se reposent.

--Pas des voleurs? rpta le Bruxellois, regardant toujours derrire
lui. On voit bien que c'est la premire fois que vous venez en
Californie. Si ces hommes allaient aux placers, ils seraient, comme
nous, chargs d'instruments; s'ils revenaient des placers, ils
porteraient galement des provisions, et, d'ailleurs, je le verrais 
leur costume.

--En effet, interrompit Donat, ils ne vont pas aux mines, ils n'en
reviennent pas, donc _ergo_, comme dit le clerc de Natten-Haesdonck, ce
sont des voleurs.

--Va-t'en au diable avec tes sottises! Grommela le Bruxellois en le
poussant en arrire.

--Vous pouvez en croire ce que vous voudrez, camarades, continua-t-il en
se tournant vers les autres. Ce sont des voleurs; et les singuliers
personnages que nous avons vus ne forment probablement qu'une partie de
la bande. Vous saurez que les vritables gens du mtier attaquent trs
rarement les voyageurs qui se rendent aux placers, parce qu'ils ne
possdent pas d'or. Je crois donc pouvoir en conclure que les brigands
se tenaient l en faction pour attendre les chercheurs d'or qui
reviennent des mines. Dans tous les cas, croyez-moi, la prsence de ces
hommes est un mauvais signe. Avanons un peu plus vite, et tenez
constamment l'oeil au guet, car chaque arbre, chaque pli de colline,
chaque fente de rocher peut cacher des ennemis qui fondraient sur nous
au moment o nous nous y attendrions le moins. Mais surtout du silence.
Et toi, Donat, fais bien attention. J'agirai comme un chef en temps de
guerre, et si tu ne tiens pas le bec clos, je te punirai par une faction
de nuit extraordinaire. En avant, maintenant, et prenez garde,
messieurs!

Les voyageurs suivirent leur guide, silencieux et d'un pas press.




XVII

LES BANDITS


Une heure avant la tombe de la nuit, les chercheurs d'or flamands
s'avanaient toujours; mais leur dos se courbait de plus en plus et ils
paraissaient  bout de forces. Ils avaient fait une pnible journe de
marche et exprim plus d'une fois le dsir de planter leur tente et de
se reposer jusqu'au lendemain. Mais le Bruxellois avait refus
jusqu'alors de satisfaire le dsir gnral de ses compagnons, parce que
leur route tait trop domine par des collines et des rochers d'o l'on
pouvait tomber sur eux facilement et  l'improviste.

Ils venaient d'atteindre une vaste plaine. Le sol, comme en la plupart
des lieux qu'ils avaient dj traverss, tait couvert de snevs
sauvages et de folle avoine; mais nanmoins, la vue s'tendait trs-loin
de toutes parts, except du ct gauche, qui tait garni en partie de
broussailles et de sapins. Au milieu de la valle, murmurait un clair
ruisseau. L'endroit tait donc propice pour y camper pendant la nuit et
pour y faire cuire le souper, leur principal repas. D'ailleurs, comme
ils n'avaient rien rencontr en route, leur inquitude s'tait dissipe
insensiblement, et,  l'exception du Bruxellois, personne ne pensait
plus au danger.

Les havre-sacs furent ts, et, pendant que Jean Creps et le baron
restaient pour veiller sur les provisions et les instruments, les autres
allrent dans le fourr pour chercher le bois ncessaire.

Quelques minutes aprs, ces derniers taient de retour. On planta en
terre deux grosses branches fourchues; une branche droite fut place
horizontalement entre les dents de ces fourches et la voile fut jete
par-dessus. La tente sous laquelle ils allaient passer la nuit sur la
terre humide tait dresse.

En mme temps, Donat, dont c'tait le tour de faire la cuisine, avait
allum un grand feu et suspendu au-dessus une marmite pleine d'eau
Attache  une branche de bois, soutenue de la mme manire que la
toiture rudimentaire de la tente.

Les apprts de ce souper n'taient pas chose difficile.
Ce que les voyageurs allaient prendre pour renouveler leurs forces tait
la mme nourriture qu'ils mangeaient depuis leur dpart de San-Francisco
et qu'ils devaient manger dsormais pendant leur trajet et dans les
mines. Le Bruxellois leur avait appris,  cet effet, la manire de vivre
des chercheurs d'or, et tenait  ce qu'on ne dvit pas de cette rgle
tablie par l'exprience. Premirement, on fait du caf: cette boisson
ne manque jamais au repas d'un chercheur d'or. On crase grossirement
les grains de caf entre deux pierres ou d'une autre manire, puis on
les fait bouillir. Enfin, on jette dans la marmite bouillante un peu
d'eau froide, avec laquelle le marc va au fond. Secondement, on coupe
quelques morceaux de lard sal et on les frit dans la pole.
Troisimement, on mlange un peu de farine de froment avec de l'eau,
et avec la graisse du lard on en fait quelques gteaux. Hors les cas
extraordinaires, la cuisine des chercheurs d'or n'offre pas d'autres
plats.

Pendant que Donat s'occupait prs du feu avec activit, les autres
s'taient tendus par terre sous la voile, isols chacun dans sa
couverture de laine et avec la tte appuye sur son havre-sac. Le
Bruxellois et le matelot fumaient une pipe; le Franais semblait dj
endormi; Jean et Victor suivaient des yeux Donat et riaient de ses
gestes bouffons et de ses facties.

La nuit tait venue et l'horizon du vallon avait disparu dans la clart
douteuse du crpuscule. Lorsque l'odeur du premier gteau monta aux
narines de Donat, l'eau lui en vint  la bouche, et il se mit  chanter
joyeusement.

Puis il leva en l'air un plat en fer-blanc; et, montrant le gteau 
ceux qui taient couchs sous la tente, il s'cria:

--Messieurs, je suis du pays des crpes. Regardez donc! Qui en fera une
si brune, si grasse et si...?

Mais un coup de pistolet se fit entendre  quelques pas de la tente; une
balle pera le plat de fer-blanc dans la main de Donat, et celui-ci
laissa tomber le gteau dans le feu, en jetant de grands cris.

Les autres sautrent debout, le fusil  la main, et sortirent de la
tente pour se dfendre contre l'attaque que le coup de pistolet leur
annonait. Ils n'aperurent rien cependant, quoique le crpuscule leur
permit de voir trs-loin encore au del du cercle de lumire trac par
les flammes du feu.

--L-bas, l-bas! s'cria le matelot, entre les arbres, un homme qui
fuit!

--Reste ici, toi, Donat, l'arme en arrt, ordonna le Bruxellois, pendant
que, suivi par les autres, il courait vers le bois pour tenir les
fuyards  la porte de son fusil.

Kwik, encore tout tourdi, tait debout devant le feu, le fusil  la
main, sans avoir conscience de lui-mme. La tte lui tournait et il
murmurait entre les dents avec dpit:

--Jolie fte des patates! drles de crpes! Ah! si j'tais 
Natten-Haesdonck!

Tout  coup il se mit  trembler de tous ses membres: il lui semblait
voir, droit devant lui, dans la demi-obscurit, quelques hommes courbs
s'approcher  travers les snevs touffus. Il ne lui fut bientt plus
permis d'en douter: un de ces ennemis qui marchaient en rampant s'tait
redress tout  coup. Donat arma son fusil, paula, et dit en levant les
yeux au ciel:

--O mon Dieu! pardonnez-moi, ce n'est pas ma faute!

Aprs cette courte oraison, il lcha la dtente. Un cri perant
retentit, et l'homme tomba en arrire.

Les autres voleurs s'lancrent pour tomber sur Donat; mais il tira si
rsolument sur eux avec son pistolet, qu'ils parurent hsiter.

En ce moment, deux ou trois coups de fusil retentirent du ct des
arbres, et plusieurs balles traversrent l'air en sifflant au-dessus de
la tte des brigands surpris. Ceux-ci, voyant que leur coup tait manqu
et qu'ils avaient affaire  des forces suprieures, s'enfuirent en toute
hte  travers les hautes herbes et disparurent dans les broussailles.

C'taient les camarades de Donat qui taient accourus  son coup de feu
et avaient chass les voleurs par leur apparition.

--Mon pauvre Kwik, n'es-tu pas bless? Demanda Victor d'un ton de
sollicitude en voyant le jeune paysan la tte penche sur sa poitrine et
tout abattu.

--Non, monsieur Roozeman, soupira Donat, mais cela ne vaut gure mieux:
j'ai tu un homme, hlas! une crature de Dieu, comme moi! Cela restera
sur ma conscience comme un bloc de plomb.

--Que dis-tu? tu un homme! o? Demanda Pardoes. Tu ne plaisantes pas
dans un pareil instant, n'est-ce pas?

--Il est tomb l-bas,  une cinquantaine de pas d'ici, au milieu de ces
hautes herbes.

--Eh bien, conduis-nous; nous irons voir si tu n'as pas rv.

Arrivs  l'endroit dsign, ils remarqurent qu'en effet quelqu'un
devait tre tomb l; car une humidit qui tait sans doute du sang
brillait sur le sol.

Le Bruxellois courut  la tente, revint avec une branche de pin qui
flambait et claira le terrain.

--C'est du sang, en effet, dit-il. Tenez, suivez la trace avec moi; mais
dirigez vos yeux de tous cts et tenez vos fusils prts.... Voyez, ils
taient trois, et deux ont soutenu le bless. Le sang est rpandu  ct
des traces de pas; la balle a donc port dans le bras; car si Donat et
touch le bandit au corps ou aux jambes, le sang coulerait dans
l'empreinte des pieds ou immdiatement derrire.

--Il n'est pas mort, le pauvre homme? Demanda Kwik avec une grande
joie.

--Non, puisqu'il a encore su courir.

--Dieu soit lou! Si j'avais assassin un homme, je n'aurais plus un
instant de repos.

--Tu crains que le fantme du mort ne vienne te tirer la nuit par les
pieds, n'est-ce pas? dit le matelot en ricanant.

--Oui, je le sais bien, tu ne crois  rien, vilain hrtique que tu es,
rpliqua Donat. Ce serait peut-tre la premire fois que des esprits
reviennent? Le grand-pre de ma tante a vu l'esprit du fossoyeur dans le
cimetire de Natten-Haesdonck.

--Il est inutile que nous allions plus loin, interrompit le Bruxellois
en se retournant. Les sclrats se sont enfuis dans le bois avec leur
compagnon bless, et ils sont probablement dj trs-loin. Retournons 
notre tente; je vous expliquerai en route mes soupons concernant la
ruse qu'ils avaient employe pour nous surprendre.--Dis-moi, Kwik, ces
voleurs avaient-ils des fusils?

--Il y en avait deux qui avaient des fusils, et ils ont tir chacun une
fois sur moi, si bien qu'une balle a mme travers mon toupet.

--Voyez-vous bien! murmura Pardoes. Ils taient quatre avec celui qui a
lch le premier coup de pistolet; deux seulement avaient des fusils. Ce
sont les mmes hommes que nous avons vus cette aprs-midi appuys contre
les arbres. Ils ont suivi de loin nos traces pour nous surprendre dans
notre tente.

--Ces hommes doivent tre bien tmraires remarqua Creps. Ils savent que
nous leur sommes suprieurs en nombre, que nous avons des armes, et
cependant ils ne craignent pas de nous attaquer.

--Oui, mais vous ne connaissez pas la ruse, rpondit le Bruxellois, et,
moi-mme, j'ai t assez stupide pour m'y laisser prendre, quoique j'en
eusse souvent entendu parler. Celui qui a tir le premier coup de
pistolet tout prs de la tente ne voulait que nous donner le change et
nous attirer derrire lui, loin de notre campement. Heureusement, j'ai
laiss Donat en faction; autrement les camarades du premier auraient,
pendant notre absence, pill notre tente. C'est un tour des chercheurs
d'or pauvres et affams, qui tchent de se procurer ainsi des
provisions, des instruments et des couvertures. Messieurs, je flicite
notre ami Kwik au nom de nous tous. Il s'est comport comme une bonne et
courageuse sentinelle.

--Cela prouve qu'il ne faut pas beaucoup d'esprit pour faire un coup
heureux, grommela le matelot, qui semblait jaloux de cette louange.

--Cela pourrait bien prouver aussi qu'il n'est pas ncessaire de tuer un
tas de gens en paroles, pour dfendre courageusement sa vie au moment
du danger, bgaya Kwik.

--Tu es un poltron; ose dire que ce n'est pas vrai?

--Oui, oui, c'est vrai; j'aimerais mieux vivre en paix avec les hommes
et les btes; mais de _moi, toi_ et _lui,_ je sais, pardieu bien, quel
est mon meilleur ami. Dans tous les cas,  l'oeuvre on connat
l'artisan, dit le proverbe.

Ils taient revenus  la tente. Donat prit la pole et continua  faire
des crpes, pendant que les autres buvaient le caf dans des cuelles de
fer-blanc et y trempaient un peu de biscuit qui leur restait.

Kwik grommelait  part lui d'un air mcontent, tout en faisant sa
cuisine. Il rflchissait qu'un double danger l'avait menac: tuer un
chrtien comme un chien, ou bien recevoir une balle dans la tte. Le
premier lui faisait horreur, et le second lui plaisait encore moins. Les
crpes, quoique leur parfum ft toujours aussi bon, ne le tentaient
plus; il devint mlancolique et murmura, sans quitter de l'oeil la pte
rissolante:

--Infernale friture! Venir de plusieurs milliers de lieues pour manger
des gteaux poivrs avec des balles et beurrs avec du sang humain!
Donat! Donat! mon garon, tu es un vilain ne! Que viens-tu faire ici?
Natten-Haesdonck est un paradis terrestre en comparaison de ce repaire
de bandits.

Enfin le souper fut prt: chacun en prit sa part. Le baron, qui tait en
faction, fut relev pendant quelques minutes par Jean Creps. Quand on
alla le coucher sous la voile, le Bruxellois dit:

--Tchez de bien vous reposer, mes amis, car demain,  la pointe du
jour, nous devons tre sur pied. Les sclrats qui nous ont attaqus ne
sont plus  craindre, ils ne reviendront pas. S'il ne survient pas
d'autres dangers, nous ne serons pas inquits de toute la nuit. Vous
connaissez vos tours de faction. Aprs le baron, c'est Roozeman; aprs
Roozeman, l'Ostendais, et ainsi d'heure en heure. Le baron donnera sa
montre  son successeur. Faites bien attention de ne pas faire de bruit,
et n'veillez que le camarade qui doit monter la garde. Regardez sans
cesse de tous cts et ouvrez les oreilles autant que possible. Si vous
remarquez quelque chose, tirez un coup de fusil, et chacun de nous
sautera sur ses pieds, prt  se dfendre. Qu'on se taise maintenant!
Bonne nuit, dormez bien.

Malgr les motions de cette journe, les chercheurs d'or cdrent
bientt  la fatigue et s'endormirent si bien, que leurs ronflements
faisaient ressembler la tente  une tanire pleine de grognements
d'ours.

Donat seul se tournait et se retournait dans ses couvertures, tendait
les jambes, les retirait et se couchait sur le ct ou sur le dos; mais
il ne put s'endormir. Aprs une heure et demie de pnible insomnie, il
entendit ternuer deux fois Jean Creps qui tait couch tout prs de
lui.

--Ah! monsieur Jean, tes-vous veill? Murmura Kwik d'un ton plaintif.

--Qu'as-tu Donat? es-tu malade? Demanda Creps  moiti endormi.

--Je ne puis fermer l'oeil.

--Bah! il faut dormir.

--Je ne puis, Jean.

--Cela ne fait rien.

--Mais je ne puis pas, vous dis-je.

--Il faut essayer, cela ira bien.

--Toutes mes ctes sont brises; je frtille ici comme une anguille sur
le gril.

--C'est une ide, Donat.

--Oui, monsieur Jean, c'est une ide, une vilaine ide.

--Allons, abrge. A quoi penses-tu?

--Je pense et je repense ainsi en moi-mme: Dormir n'est rien, si je
savais que je m'veillerai encore vivant....

--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies, Donat.

--Eh bien, dit Kwik en soupirant, si cela ne se peut pas autrement,
encore un _Pater_ ou deux pour ma pauvre petite me.... Et puis ronflons
 la grce de Dieu!




XVIII

LA PPITE


Le lendemain, au lever du soleil, aprs avoir pris du caf et mang des
galettes avec du lard, les chercheurs d'or s'taient remis en route. La
plus grande partie du jour s'tait coule sans qu'ils eussent rencontr
quelque chose de particulier. Leur route les conduisait  travers une
suite de vallons et de montagnes, tantt s'cartant pour faire place 
une vaste plaine, tantt se rapprochant pour former un dfil dont les
parois rocheuses semblaient prs de s'crouler sur les voyageurs.

Dans l'aprs-midi, pendant que ses compagnons, aprs avoir dpos leurs
havre-sacs, s'taient couchs sur le sol pour prendre du repos, Donat
tait all  une petite chute d'eau qui tombait en murmurant sur des
blocs de rocher,  une centaine de pas de distance. Il avait soif et
voulait boire. En se penchant au-dessus du ruisseau, clair comme le
cristal, il vit briller quelque chose dans l'eau. C'tait un caillou
gros comme le poing et qui paraissait fendu au milieu. Le coeur du jeune
paysan se mit  battre violemment; il tait ple et resta dans une
immobilit complte  contempler l'objet tincelant, comme si un
spectacle merveilleux l'avait frapp de stupeur. Toutefois, il saisit le
caillou, l'examina de tous ses yeux, le baisa avec transport, puis
courut  travers les snevs vers ses compagnons, en poussant des cris
de joie et faisant toute sorte de gestes et de cabrioles.

--Messieurs, leur cria-t-il de loin, remerciez Dieu, j'ai trouv le
trsor! De l'or! de l'or! Un bloc de dix livres au moins! assez pour
acheter un ch...!

Il trbucha, et tomba la face contre terre.

--De l'or! dix livres! Est-ce bien possible? demanda Victor.

--Certes, c'est possible, rpondit le Bruxellois; c'est ainsi qu'on
trouve parfois les plus grosses ppites. Si Kwik avait dcouvert un
riche placer!

--Aux innocents les mains pleines, dit en riant le matelot.

--Dpche-toi, dpche-toi, petit Kwik chri, s'cria Jean Creps avec
une joyeuse impatience.

Tous les autres tendirent, en signe d'intrt, les mains vers lui.

Donat accourut tout hors d'haleine et bgaya:

--Voyez, voyez quel gros bloc! Et lourd, lourd! plus lourd que du plomb!

A ces mots, il donna le caillou d'or au Bruxellois, qui, aprs l'avoir
examin, le lana de toute sa force dans la plaine en poussant un cri de
dsappointement.

--Puisses-tu avoir la crampe, triple imbcile! dit-il  Kwik, qui le
regarda d'un air stupfait et dconcert, et murmura presque en
pleurant:

--N'tait-ce pas de l'or?

--De l'or? C'tait une pierre de soufre, de l'espce qu'on appelle
_pyrite,_ et elle ne contient que du fer et du soufre.

--Tu ne dois pas tre si fch contre moi pour cela, dit Donat pendant
qu'ils reprenaient leurs havre-sacs pour continuer leur voyage. J'y
perds autant que toi. Il y en a certainement plus d'un qui s'y est
tromp. Pourquoi aurait-on invent le proverbe: _Tout ce qui brille
n'est pas or?_ Allons, allons, nous ne sommes pas plus pauvres
qu'auparavant. S'il n'y a pas ici de morceaux d'or, nous en chercherons
plus loin. Pardieu! monsieur Victor, c'est bien dommage: tout en
courant, je voyais le garde champtre de Natten-Hsdonck, avec son
Anneken, me tendre les bras en riant, prcisment au moment o je tombai
l-bas le nez dans le sable. Enfin! la sclrate de pierre est perdue,
mais nous emportons au moins l'espoir sur notre dos, je veux dire dans
notre coeur.

Bientt, l'amre dception se changea en gaiet, et maintes saillies
grossires ou spirituelles sur la navet de Donat prtrent  rire aux
amis.

Ils taient dj  plus de quatre milles de la chute d'eau o ils
s'taient reposs et longeaient une fort de broussailles pineuses qui
ne paraissaient pas assez hautes pour cacher un homme debout.

Tout  coup, le matelot s'arrta et braqua son fusil comme quelqu'un qui
veut tirer.

--Que vois-tu? demandrent les autres surpris.

--L, une tte humaine; quelqu'un qui nous pie et se cache dans les
broussailles!

--O? Nous ne voyons rien.

Pour toute rponse, le matelot ajusta et envoya une balle dans les
arbrisseaux.

Un cri de douleur retentit, et immdiatement aprs, du sein du fourr,
s'leva une voix plaintive, faible et douce comme si l'on et touch une
femme ou un enfant.

--Ciel! tu as fait un malheur! s'cria Victor mu jusqu'au fond du coeur
par le son de cette voix.--Allons, allons, mes amis, courons au secours
de la pauvre victime.

Comme Victor, Creps et Donat entraient dans les broussailles malgr les
observations du Bruxellois, ce dernier et le baron suivirent leur
exemple.

Le matelot, probablement effray par l'ide qu'il pouvait avoir
assassin un innocent, jura qu'ils commettaient une imprudence et resta
Dans la valle.

Les autres trouvrent, dans une petite clairire, entre les
broussailles, le corps d'un homme dont la balle avait perc la tte. Sur
ce corps tait pench un jeune homme, un enfant de treize  quatorze
ans. Il embrassait le mort, versait des larmes sur son visage dfigur,
et il tait tellement gar par le dsespoir et la douleur, qu'il ne
remarqua pas d'abord la prsence des trangers.

On pouvait voir  leurs costumes que ces gens taient des Mexicains, et,
comme le jeune homme rptait toujours d'un ton dchirant: _Pobre
padre!_ on sut qu'il pleurait sur le cadavre de son pre.

Le baron, qui connaissait un peu l'espagnol, lui demanda comment il se
faisait qu'ils voyageassent seuls ainsi et sans armes dans cette contre
dangereuse.

Le baron ne saisit pas trs-bien les paroles brves et entrecoupes que
le jeune Mexicain lui rpondit; cependant, il crut comprendre que ces
malheureux avaient t attaqus et pills et qu'ils avaient perdu leurs
compagnons dans leur fuite. L'enfant tait presque fou de douleur et de
rage contre les assassins de son pre, qu'il regardait comme de vrais
dtrousseurs de grands chemins; car il parlait avec une grande
volubilit et des gestes violents, en montrant du doigt le ciel, et
son oeil flamboyant et plein de menaces s'arrtait alternativement sur
le corps inanim et sur les assistants qu'il chargeait de maldictions.

--Que dit-il? demanda le Bruxellois.

--Il appelle sur nous la vengeance du ciel et nous assure que l'esprit
de son pre nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur
notre lit de mort.

--Que Dieu nous protge! soupira Donat en faisant un signe de croix.
Ceci nous manquait encore. Nous avons dj  craindre les hommes et les
btes froces, voil que les esprits se mettent aussi de la partie.
Dormez donc tranquille avec une aussi terrible maldiction sur la tte!

Pendant que Kwik se livrait  ces rflexions, les autres avaient pris
une dcision sur ce qu'il y avait  faire. Ils trent leurs havre-sacs
et prirent leurs pioches.

--Ne reste pas l si constern, Kwik, dit le bruxellois. Prends ta
bche, nous enterrerons le malheureux Mexicain.

Le jeune Mexicain tait accroupi et suivait d'un oeil vitreux et
immobile le travail de ceux qu'il considrait comme des bandits. Les
larmes coulaient  flots sur ses joues, et sa soif de la vengeance
semblait un peu calme. Peut-tre le soin des trangers de ne pas
laisser son pre sans spulture le faisait-il douter que ce fussent bien
des ennemis qui l'entouraient et qui s'efforaient de le consoler d'un
ton compatissant.

Donat dtournait les yeux avec horreur du visage contract du mort;
mais, malgr tous ses efforts, il se sentait attir comme par un aimant,
et, chaque fois, il y jetait les yeux avec un nouvel effroi. Lorsqu'il
lui fallut aider  dposer le cadavre dans la fosse, il frmit de la
tte aux pieds, ses cheveux se dressrent sur sa tte et il frissonna
jusqu' la moelle des os. Vaincu par son motion, il se laissa
tomber  genoux prs de la tombe et se mit  prier, pendant que les
autres couvraient le corps de terre et de pierre.

Lorsque la fosse fut tout  fait comble, le Bruxellois demanda:

--Ah ! camarades, qu'allons-nous faire de cet enfant!

--Ce que nous allons en faire? rpondit Victor. Nous l'emmnerons aux
placers, nous en aurons bien soin et nous lui procurerons,  notre
arrive dans un endroit habit, les moyens de regagner sa demeure.

--Ce sera une grande charge, messieurs.

--Qu'est-ce que cela fait? Aprs avoir tu le pre, nous ne serons pas
assez cruels pour laisser ce pauvre enfant dans le dsert en pture aux
btes froces. Duss-je, avec l'aide de mes amis, le porter sur les
paules; il viendra avec nous jusqu' ce que nous l'ayons mis en sret.

--C'est fcheux, mais tu as raison. Baron, fais-lui comprendre qu'il
doit nous suivre.

Le jeune Mexicain se leva et obit passivement. Il marchait la tte
baisse et semblait devenu indiffrent  son sort. Cependant, lorsqu'il
atteignit la plaine, il releva le front, montra du doit le matelot et
cria en espagnol quelques mots qui firent supposer qu'il reconnaissait
le meurtrier de son pre. Mais, comme s'il se ft calm tout  coup, il
baissa vers la terre son regard flamboyant et suivit ses guides en
apparence avec la mme soumission.

--Venez, venez, messieurs, dit le Bruxellois, ne vous embarrassez pas
plus longtemps de ce garon. Nous avons perdu beaucoup de temps et
il faut le rattraper!

Ils allaient continuer leur route et avaient dj fait une centaine de
pas, lorsque le jeune Mexicain sauta dans les broussailles en poussant
un cri de triomphe et, sans que personne et rien remarqu, disparut
avec un _navaja_ ou poignard de poche  la main. En outre, l'attention
fut dtourne du fuyard par un cri de douleur qui chappa au mme
instant au matelot.

L'Ostendais tenait la main  son ct et disait qu'il avait reu un coup
de poignard. On l'aida  ter ses habits et chacun tremblait de crainte
qu'il n'et t frapp mortellement par le fils de sa victime.

Lorsqu'on et mis son flanc  dcouvert, on constata avec joie que le
poignard avait port sur l'unique dollar que le matelot portait encore
dans sa ceinture de cuir, et n'avait fait que l'gratigner un peu en
glissant. Il reconnut lui-mme que cela ne valait pas la peine d'y
songer et n'tait pas assez grave pour arrter sa marche une seule
minute.

On reprit les sacs. On parla encore quelques instants de l'vnement;
mais les esprits s'assombrirent peu  peu sous l'obsession de tristes
penses, et la petite troupe continua silencieusement sa route par monts
et par vaux.

Donat Kwik hochait constamment la tte en marchant:

--L'esprit nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur
notre lit de mort. On devrait mettre aux petites-maisons le premier qui
voudra venir encore dans ce maudit pays. Les hommes sont des hommes;
mais les esprits, que peut-on faire contre eux? Bien, bien, a va de
mieux en mieux; je ne m'tonnerais pas si aujourd'hui ou demain nous
rencontrions Lucifer en personne. En effet, il nous manque encore le
diable pour que la collection soit complte. Si rellement je trouve un
boisseau ou seulement un petit muids d'or, je ne l'aurai pas vol,
pardieu! Ce vilain matelot avec son coup de feu... Nous voil en guerre
avec l'autre monde. Il y a de quoi ne plus fermer l'oeil de toute sa
vie!




XIX

LE FANTME


Une heure ou deux plus tard, pendant qu'ils passaient en silence non
loin d'une fort de broussailles, le Bruxellois s'arrta tout  coup et
regarda  terre avec surprise. Il semblait en effet que les plantes
autour d'eux avaient t pitines d'une manire particulire, et la
terre portait les traces profondes de pieds de chevaux.

Il est arriv quelque chose ici, murmura Pardoes en faisant quelques pas
de ct. Tenez... voici la place. Une bourre de fusil! On a tir. Tous
ces pas de chevaux entremls... On aura peut-tre jou du lasso.

--Pouah! s'cria Donat Kwik, voil une mare de sang comme si l'on avait
abattu un boeuf.

--Diantre! nous sommes dans un mauvais chemin, messieurs, dit le
Bruxellois. Il me semble que nous ferions mieux de nous loigner de
quelques milles vers le nord. Peut-tre atteindrons-nous ainsi une
contre moins dangereuse. Venez, nous passerons au pied de cette
colline,  ct des arbustes, jusqu' ce que nous puissions reprendre
notre premire direction vers l'est.

Ils quittrent la plaine par le ct gauche. Kwik les suivit en
murmurant et en maudissant entre ses dents ce pays o l'on rencontrait
presque  chaque pas une horreur.

A peine eurent-ils march une demi-heure que Donat, effray, s'cria:

--Au secours! au secours! une bte froce, un lion, un ours:

--O? o? s'crirent les autres en levant leurs fusils.

--L-bas entre les branches. Un four, messieurs, une gueule et des yeux,
des yeux!...

--Nous ne voyons rien.

--tes-vous donc aveugles? Ne remarquez-vous pas l, au-dessus de ces
broussailles, ces deux cornes qui montent et qui descendent? A moi! il
vient! il vient!

--Ah! ah! tte sans cervelle! dit le Bruxellois en riant, c'est une
couple d'oreilles d'ne que tu vois. Tenez-vous tranquilles, mes amis;
c'est peut-tre le ciel qui nous envoie un secours prcieux. Ce mulet
appartient probablement aux gens qui ont t attaqus  l'endroit o
nous avons trouv du sang. Le pauvre animal a fui le combat et erre sans
matre dans le bois. Restez tranquilles pendant quelques minutes;
l'apparition de l'animal pourrait bien cacher quelque ruse.

--Un bon camarade pour toi, Donat, grommela le matelot; vous serez deux
dsormais.

Il semblait que Donat le comprit galement ainsi; car il courut tout
joyeux vers les broussailles, pendant que les autres le suivaient du
regard. Une ou deux minutes aprs, il reparut dans la plaine tenant sous
son bras le licou d'un mulet qui se laissait conduire trs-docilement.
Kwik tait ravi de joie et embrassait le mulet en lui adressant toutes
sortes de douces paroles. Pendant que les autres venaient  sa
rencontre, ils virent qu'il baisait l'animal sur le nez.

C'tait un mulet vieux et nerv, qui semblait avoir  peine la force de
se tenir sur ses jambes; mais le Bruxellois fit comprendre  ses
camarades que ces animaux sont trs-robustes et trs-solides, et que
celui-ci, malgr son ge, leur rendrait encore bien des services et les
allgerait probablement d'une partie de leurs lourds bagages jusqu'aux
placers. L'animal portait une marque brle sur la cuisse, et n'avait
d'autre harnais qu'une corde au cou et deux paniers lis ensemble sur le
dos;  la corde pendait une petite clochette dont le battant tait
attach par une petite courroie pour l'empcher de sonner.

Les haches, pioches, marmites et couvertures furent tires sur-le-champ
des havre-sacs et charges sur le mulet, on lui lia galement la grande
manne sur le dos et chacun se dchargea de son bagage autant qu'il lui
plut.

--Donat, je te fais muletier! dit le Bruxellois avec un srieux comique.

--Je le suis de naissance, rpondit Kwik. Ayez confiance en moi; j'aurai
soin du mulet comme de mon propre frre.

--En avant, messieurs, en avant maintenant, lgers de coeur et lgers de
corps.

Tous marchrent gaiement en avant. En effet, ce n'tait pas un mince
soulagement de se sentir dlivrs des lourds fardeaux sous lesquels ils
ployaient si longtemps. Donat, en muletier fidle, marchait  ct du
mulet, la main sur le cou de la bte en signe d'amiti.

Dj l'vnement avait perdu de sa nouveaut et les autres continuaient
silencieusement leur route, lorsque Donat n'avait pas encore fini de
parler au mulet. Bien que le matelot se moqut de temps en temps de
l'affection des deux amis intimes qui s'taient retrouvs si
inopinment, Donat ne lui rpondait pas et continuait sa conversation
avec le mulet:

--Courage, camarade! disait-il. Ne crois pas que tu sois tomb dans des
mains trangres. Feu mon pre, que Dieu ait piti de son me! avait
aussi un mulet, et c'tait moi qui devais le soigner, lui donner
l'avoine, le mener  la prairie et prparer sa litire. Nous tions si
bons amis, que je partageais quelquefois ma tartine de pain de seigle
avec Jean Mul, car il se nommait ainsi. Tu dois aussi m'aimer, ne ft-ce
que parce que j'ai si bien soign Jean Mul de Natten-Hsdonck. Tous les
hommes sont frres et tous les mulets aussi. Tu me regardes? Je crois,
pardieu, que tu me comprends! Cela t'tonne, n'est-ce pas? Qu'une
personne que tu ne connais pas encore te tmoigne tant d'affection; mais
elle a ses raisons. Tu sauras, mon ami, que j'aime quelqu'un. C'est la
fille d'un garde-champtre. J'ai t assez puni d'avoir os lever les
yeux aussi haut; car le garde-champtre, lorsque j'allai lui demander de
pouvoir me marier avec Anneken, m'a jet si violemment  la porte que je
suis tomb la face dans la boue. Anneken ne me hait pourtant pas; et
moi, de mon ct, je la vois toujours devant mes yeux aussi bien que je
vois en ce moment tes deux longues oreilles. Vois-tu, j'tais all un
jour avec ton frre Jean Mul  Malines. En retournant, je trouve, entre
Villebrock et Natten-Haesdonck, Anneken, la fille du garde champtre, en
train de pleurer sur le bord du chemin. La pauvre enfant s'tait foul
le pied et ne pouvait plus marcher. Je l'aidai  monter sur le dos de
Jean Mul. Elle tait si contente! Nous causmes ensemble pendant tout le
long du chemin. Quand elle me regardait de dessus le mulet avec ses
petits yeux noirs pleins d'amiti, c'tait comme si mon coeur se
gonflait et devenait gros comme une tte d'enfant. J'tais heureux,
heureux! Pourquoi? je ne le sais pas au juste, mais j'tais extrmement
heureux. Tiens, je ne puis pas t'expliquer cela ainsi, tu devrais tre
un homme pour le comprendre. Il n'est donc pas tonnant que je t'aime
parce que tu es un mulet, car, s'il n'y avait pas eu de mulets, je
n'aurais pas fait connaissance avec Anneken... Il est vrai aussi que je
ne serais pas en Californie; mais nous ne parlerons pas de cela.
Anneken, Anneken au-dessus de tout... Hue! hue! tu auras bonne vie avec
moi. Je t'appellerai aussi Jean Mul. Sois content! si je trouve
beaucoup, beaucoup d'or, je t'emmne en Belgique. Cela t'irait joliment,
hein, fripon, si tu pouvais habiter un chteau avec Anneken et moi? Hue!
Jean Mul, hue!

Donat aurait peut-tre continu ce gai bavardage pendant des heures
entires; mais il fut interrompu parce que ses amis s'arrtaient comme
s'ils ne devaient pas aller plus loin ce jour-l.

--Camarades, dit le Bruxellois, je propose de poser notre tente ici.
Nous sommes sur une hauteur et nous pouvons regarder au loin. Il y a de
l'eau l-bas dans le ruisseau, et, un peu plus loin, il y a de l'herbe
et des broussailles pour laisser patre l'ne. Il fait encore jour et
nous pourrions marcher encore une demi-heure; mais nous ne sommes pas
certains de trouver un autre endroit aussi favorable. Dposez les sacs,
nous passerons la nuit ici.

Il dboucla les sangles du mulet et le dchargea de son fardeau, puis il
dtacha le battant de la petite clochette et donna deux ou trois coups
de pied dans les jambes du pauvre animal, qui bondit en avant et se
dirigea avec une grande rapidit vers le taillis.

--Mon Dieu! Jean Mul! Jean Mul! cria Donat. Il s'garera!

Mais le Bruxellois le retint et dit:

--Ne crains rien, Donat. On n'agit jamais autrement ici avec les mulets.
Il mangera et dormira trs-paisiblement pendant la nuit. Demain matin,
nous le retrouverons. La clochette nous dira o il est. Il ne
s'loignera pas; il est habitu  cela.

On alla dans le fourr couper le bois ncessaire pour dresser la tente.
Jean Creps, qui devait tre le cuisinier et qui tait occup  faire du
feu, dit  Kwik:

--Tiens, prends la marmite, Donat, et cours au bas de la colline
chercher de l'eau; le caf sera d'autant plus vite fait.

Kwik prit la marmite et s'loigna dans la direction dsigne.

--a, mes amis, un peu de hte  l'ouvrage, cria le Bruxellois. La nuit
passe, nous n'avons dormi ni trop bien ni surtout trop longtemps.
Reposons-nous une bonne fois, afin de pouvoir nous mettre en route de
trs-bonne heure. Si nous ne sommes point paresseux, nous atteindrons
bientt les mines de Yuba.

--Bientt? Quand donc? demanda le matelot.

--Encore trois ou quatre jours et nous y sommes. L, nous nous
reposerons un peu et nous renouvellerons nos provisions dans les
_stores_ ou boutiques, pour aller plus loin au placer ignor.

--Mais que vend-on dans les _stores?_

--Tout ce dont les chercheurs d'or peuvent avoir besoin: de la farine,
du lard, du jambon, du sucre, du caf, de l'eau-de-vie.

--Drle d'ide d'tablir une boutique  l'endroit mme o les autres
cherchent et trouvent de l'or! dit Victor.

--Oui, ami Roozeman, et ce sont certes les plus malins, dit Pardoes. Ils
vendent une once d'or des choses qui ne valent pas un dollar, et tandis
que beaucoup de mineurs s'en retournent aussi pauvres qu'ils sont venus,
les boutiquiers ne quittent jamais les placers sans avoir amass une
jolie fortune.

--Ce sont sans doute des Mexicains?

--Non, des gens de tous pays: des Franais, des Amricains du Nord, des
Espagnols, des Allemands, et aussi des Mexicains.

--Et comment dfendent-ils leurs marchandises contre les voleurs et les
brigands?

--Vous ne connaissez pas les affaires de l-bas. Les _stores_ se
trouvent o les chercheurs d'or sont en grand nombre. On n'y fait pas
grande attention  un coup de poignard au de revolver; mais, ds qu'un
voleur est pris, on le pend sans...

Il fut interrompu dans son explication par l'arrive de Donat, qui
faillit laisser tomber sa marmite, et bgaya les joues ples et les bras
levs:

--Que Dieu me protge! J'ai vu l quelque chose de si laid, de si
horrible, que j'ai presque perdu la tte de peur. Je crois qu'il y a de
la sorcellerie dans ce pays, et que le diable...

--Vas-tu dire ce que tu as vu, bavard! Grommela Pardoes avec impatience.

--Ouf! laisse-moi reprendre haleine. L-bas, derrire la montagne, prs
de l'eau, est pendu un homme dont les jambes frtillent encore. Il
crierait  coup sr; mais il ne peut pas, car il est pendu par un noeud
coulant  une corde!

--Allons, venez, il faut voir ce que c'est.

Donat les conduisit au bas de la montagne et leur montra, en effet, un
homme pendu  la plus grosse branche d'un arbre. Le vent qui soufflait 
travers l'troit dfil faisait tourner le cadavre au bout de la corde;
ce mouvement avait fait croire  Kwik que le pendu pouvait encore tre
vivant.

Victor, s'avanant plus prs de l'arbre, remarqua qu'on avait clou un
plat en fer-blanc contre le tronc. Donat s'arrta en tremblant et n'osa
pas s'approcher du cadavre; cependant, les railleries du matelot le
dcidrent  suivre les autres.

Sur le plat en fer-blanc, on avait grav des caractres avec une pointe
en fer, Victor les lut et dit:

--C'est de l'anglais; cela signifie: _Respectez la loi de Lynch. Jacques
Kalef a assassin ici son ami intime pour lui voler son or_.

--Voyez,  ct de l'arbre, il y a une petite croix de bois dans la
terre, dit le baron; c'est la tombe de la victime.

--Bah! ce sont des choses qui ne nous regardent pas, dit le Bruxellois
en se retournant. Ne perdons pas un temps prcieux  regarder le
sclrat. Venez, retournons  la tente.

--Ciel! allez-vous laisser cet homme pendu l? murmura Kwik avec dgot.

--Il y pend assurment depuis six semaines.

--Et vous ne l'enterrerez pas? C'est peut-tre
un chrtien comme nous!

--Laisse-moi tranquille, Donat. Serais-tu assez stupide pour mettre la
main  cette charogne?

--Mais ... mais l'esprit de cet homme reviendra et errera aussi
longtemps que ses restes ne seront pas enterrs.

Pour toute rponse il n'obtint qu'un clat de rire. Chemin faisant,
Victor s'effora de lui faire comprendre qu'il devait mettre des bornes
 sa compassion. Le pendu tait un horrible assassin et avait bien
mrit sa punition. Mais Kwik ne se laissait pas rassurer; il dtournait
la tte avec angoisse, comme s'il craignait d'tre poursuivi par le
pendu; il poussa un soupir profond et murmura d'une voix presque
inintelligible:

--Je prfre encore coucher dans le cimetire de Natten-Haesdonck,
quoiqu'il n'y fasse, pardieu, pas bon  minuit... Allons, allons, mon
cher petit Donat, roule-toi bien dans tes couvertures, mets-toi sur la
terre molle et rve d'Anneken et de l'or, jusqu' ce qu'un fantme
vienne te tordre le cou. Quel pays, bon Dieu, quel horrible pays!

Le caf et les crpes furent bientt prts. On soupa. Victor fut mis en
sentinelle et les autres se glissrent sous la tente pour se coucher.

Donat se dmenait plus fivreusement encore que la veille. Il tenait ses
yeux ferms; car, aussitt qu'il les ouvrait, l'obscurit prenait pour
lui toutes sortes de formes effroyables. Il voyait le cadavre du
Mexicain, le cadavre du pendu et le cadavre de la victime passer et
repasser devant ses yeux en le menaant. Mais ce qui le frappait d'une
terreur encore plus profonde, c'tait la pense qu'il allait tre appel
vers le milieu de la nuit pour relever la sentinelle. Il allait donc se
trouver seul aussi dans les tnbres! Ses camarades sous la tente
ronflaient sourdement et semblaient plongs dans un sommeil bienfaisant;
il enviait cette tranquillit d'esprit et se disait en lui-mme qu'il
et donn un morceau d'or aussi gros qu'une pomme pour pouvoir oublier
comme eux qu'il y a des esprits qui reviennent. Il se mit  prier
ardemment, et, soit que sa prire diminut son effroi en occupant son
esprit, soit qu'il succombt aux fatigues du voyage, il tomba enfin dans
un lger assoupissement qui finit par devenir un vrai sommeil.

Vers le milieu de la nuit, il sentit que quelqu'un lui tirait les jambes
et lui pinait les mollets.

Il sauta debout et dit en soupirant, les cheveux hrisss sur la tte:

--O mon Dieu! secourez-moi! un fantme! Un fantme!

--Tais-toi, ne que tu es! grogna le matelot; tu dois monter la garde:
il est onze heures.

--Oui, murmura Kwik en sortant de la tente, c'est ainsi qu'un malheureux
tombe d'un trou dans un autre.

--Voici la montre, dit l'Ostendais en la lui mettant dans la main. A
minuit tu veilleras le baron pour te relever.

--N'as-tu rien vu dans l'obscurit? Demanda Kwik avec anxit.

--Si, Donat, quelque chose de trs-vilain, mon garon; fais attention,
a ne sent pas bon, l dehors.

--Qu'as-tu vu? Pour l'amour de Dieu, ne me trompe pas!

--Ce que j'ai vu? un fantme, un esprit avec un drap blanc sur le dos!
dit le matelot d'une voix creuse. Il m'a parl!...

--Allons, allons, est-ce vrai? Et qu'a-t-il dit?

--N'y a-t-il pas parmi vous un imbcile qui se nomm Kwik? a-t-il
demand.--Oui, ai-je rpondu, il montera la garde vers le milieu de la
nuit.--Eh bien! a dit le fantme, c'est justement une bonne heure pour
tordre le cou  ce peureux avaleur de bourdes. Dors bien,  demain,
Donat!

Lorsque le pauvre Kwik se vit seul dans l'obscurit, la peur le fit
chanceler sur ses jambes. Il avait envie de tenir ses yeux ferms; mais
parmi toutes ses faiblesses il avait pourtant beaucoup de bonnes
qualits, et une de celles-ci tait qu'il voulait remplir fidlement et
srieusement la fonction qu'il avait accepte. Malgr son motion, il se
rappela qu'il tait l pour veiller sur la vie de ses camarades et
surtout sur Roozeman.

Il regarda donc de tous cts, mais une sueur froide mouillait son front
et il tait tourment par mille folles visions. Arbres, rochers, nuages,
tout prenait  ses yeux une forme effroyable.

Jusqu'alors, il se sentait cependant assez courageux pour ne pas quitter
son poste; mais sa terreur augmentait  mesure qu'approchait l'heure
fatale de minuit, l'heure  laquelle, d'aprs les rcits de son enfance,
les esprits et les fantmes errent et cherchent vengeance.

Tout  coup il poussa un cri touff et ses cheveux se hrissrent sur
sa tte comme une brosse. Il vit ou crut voir que, dans le lointain, une
ombre humaine, avec un drap blanc sur la tte, tait sortie de terre.

Il recula jusque prs du feu, et dut s'appuyer au piquet pour ne pas
tomber. L, une ide de salut surgit dans son esprit. Il tira la montre
de sa poche, l'ouvrit, se pencha sur la flamme, et, avec ses doigts
tremblants, avana l'aiguille de prs de trois quarts d'heure. Alors il
se glissa sous la tente, tira quelqu'un par les jambes et dit:

--Baron, baron, rveillez-vous! _Douze heures. C'est pour vous faction,_
minuit.

--Quoi, minuit? murmura le Franais en sortant de la tente; il n'y a pas
une demi-heure que je t'ai entendu relever.

--Allons, allons, baragouina Donat dans son mauvais franais, _quand
dormir, pour savoir si douze heures ou pas. Tiens, la horloge marque
juste cela!_

Le baron prit la montre et se mit en faction.

Donat s'entortilla dans sa couverture, se coucha, fit le signe de la
croix et murmura entre ses dents:

--Ce n'est pas loyal, je le sais; mais je le lui revaudrai, duss-je
monter dix fois la garde pour lui un autre jour. Je n'ai pas peur, je
suis assez courageux; mais me battre contre des fantmes!... Ae! Ae!
Dors bien, Donat!

Et il laissa tomber avec dcouragement sa tte sur son havre-sac.




XX

LE BLESS


Lorsque les chercheurs d'or s'veillrent le lendemain matin et qu'ils
regardrent la montre, ils ne furent pas peu tonns que le soleil se
levt une heure plus tard que les autres jours. On fit  ce sujet toutes
sortes de suppositions, et le matelot prtendait mme que cela devait
provenir d'un tremblement de terre qui avait fait sortir le globe
terrestre de son pivot. Donat baissait les yeux et feignait d'avoir un
rhume de cerveau qui le faisait ternuer sans cesse. Le baron
l'observait avec mfiance; mais le naf garon avait une mine si
innocente, que le soupon du baron s'vanouit tout  fait.

Pendant qu'ils taient assis pour prendre le caf, Jean Creps dit en se
frottant les mains:

--Aujourd'hui, nous ferons encore beaucoup de chemin. Nous avons bien
dormi, n'est-ce pas, Kwik?

--Oui, oui, grommela Donat, cela va bien! Toute la nuit j'ai t
tiraill en tous sens par quatre ou cinq fantmes.

--Il faut matriser ton imagination, ami Kwik, dit Victor en riant. Dieu
nous a protgs jusqu'ici; il est  croire qu'il continuera  veiller
sur nous.

--Ainsi, vous nommez cela protger, monsieur Roozeman! Je suis curieux
de savoir ce qu'il y aura de neuf aujourd'hui. Un dragon  sept ttes,
le diable en personne ou une douzaine d'anthropophages?

--Allons, allons, ne perdons pas trop de temps, camarades! s'cria le
Bruxellois. Ramassez les havre-sacs! Donat, va chercher le mulet, il est
l-bas prs de ce sapin!

Quelques minutes aprs, ils taient en route. Donat voulait absolument
porter le sac et le fusil du baron; mais le Franais, qui ne comprenait
pas la cause de cette obligeance subite, repoussa son offre par un refus
hautain et une froide raillerie.

Kwik et bien voulu rendre au baron, par d'autres services, les trois
quarts d'heure qu'il lui avait vols; mais, repouss avec si peu
d'amiti, il tait retourn prs du mulet et marchait  moiti
dcourag.

Il raconta  voix basse  la bte comment il avait pass cette triste
nuit et quelles choses horribles il avait vues. Il dplora son dpart de
Natten-Hsdonck, et parla avec tant d'enthousiasme de son village natal,
de ses grasses prairies et du repos et de la paix dont on y jouissait,
sans avoir  craindre ni assassins, ni revenants, ni sauvages, que le
mulet, s'il avait pu le comprendre, et cru certainement que
Natten-Haesdonck tait situ dans le paradis terrestre. Pour se consoler
lui-mme, il s'efforait d'inspirer du courage  la bte et de faire
briller  ses yeux le bonheur de demeurer dans un chteau avec Anneken.
Mais au milieu de ce rcit attrayant, le mulet se sentit piquer par une
mouche et donna par mgarde un si violent coup de pied  son conducteur,
que le pauvre Kwik culbuta et tomba  la renverse.

Donat devait avoir la tte trs-dure; car, avant que les autres eussent
eu le temps de voler  son secours, il tait sur ses pieds et avait
repris sa place  ct du mulet.

Ce petit incident n'avait donc pas interrompu le voyage. Donat fit un
sermon sans fin au mulet, sur l'amiti, la reconnaissance et
l'obissance qu'un mulet doit  son matre ou  son conducteur quand
celui-ci le traite avec douceur.

Il tait prcisment en train de citer, pour servir d'exemple, toutes
les bonnes qualits de Jean Mul de Natten-Haesdonck, lorsque le
Bruxellois s'arrta tout  coup et cria:

--Apprtez les fusils! Beaucoup d'hommes devant nous!

--Nous y voil encore! soupira Donat; je ne donnerais pas une pipe de
tabac de notre vie.

Tous s'arrtrent, le fusil braqu; ils virent arriver un grand nombre
d'hommes; mais on ne pouvait voir  une aussi grande distance quels
hommes c'taient.

Aussitt que cette troupe aperut la compagnie de Pardoes, elle s'arrta
galement et apprta les fusils.

--Ah ! camarades, murmura Donat, si nous ne pouvons faire autrement,
battons-nous  la grce de Dieu; mais ils sont au moins vingt l-bas, et
il y a  ct de nous une fort pour fuir. Qui aime le danger y prira,
dit le cur de Natten-Haesdonck.

--Tais-toi, imbcile! interrompit Pardoes. Si je ne me trompe, il n'y a
rien  craindre. Ces hommes-l sont chargs de lourds fardeaux. Ce sont
des chercheurs d'or qui reviennent des placers. Allons, amis, faisons
comme eux; continuons notre chemin avec prudence. Voyez, ils nous font
des signes d'amiti.

En effet, les deux groupes se rapprochrent lentement, et, ds qu'ils
furent assurs de part et d'autre que c'taient de simples voyageurs
qu'ils avaient rencontrs, ils changrent de loin quelques cris pour
saluer. Pourtant chacun se tint sur ses gardes.

Le Bruxellois reconnut un Franais, qu'il avait vu l'anne prcdente
dans les mines du Nord. Il alla  lui et causa une couple de minutes,
pendant que ses camarades changeaient quelques paroles avec les autres
chercheurs d'or et tchaient d'obtenir des renseignements sur l'tat des
placers. On ne leur dit pas grand chose, car ces hommes paraissaient
trs-mfiants; et, lorsque Donat demanda  l'un d'eux, dans son mauvais
franais:_--C'est pour vous beaucoup grand de l'or dans cette sac?_--
ils semblrent tous fchs et le regardrent avec des yeux menaants.

Les premiers de la troupe s'taient dj remis en route. Le Bruxellois
serra la main au Franais et lui dit adieu.

Pardoes s'approcha de ses amis, qui reprirent galement leur voyage. Ils
le regardrent, esprant qu'il leur communiquerait quelque chose de ce
qu'il avait appris; mais il hochait la tte avec une inquitude visible
et resta muet.

--As-tu de mauvaises nouvelles, Pardoes, que tu as l'air si srieux?
demanda Jean Creps.

--De mauvaises nouvelles, rpondit-il.

--Oui? encore quelque chose de nouveau? murmura Donat. Nous n'avons pas
encore eu de sauvages.

--Et ce sont des sauvages que nous pourrions avoir, dit Pardoes.

--Eh bien, prenez-le comme vous voulez, s'cria Kwik avec colre, je
donne, pardieu! ma dmission de chercheur d'or et je m'en retourne  la
maison. J'ai dj perdu une demi-oreille dans ce pays ensorcel; mais je
ne voudrais pas arriver  Natten-Haesdonck avec ma tte nue et chauve
comme une gamelle.

--Tais-toi donc, Donat, et coute si tu veux. Voici, messieurs, ce que
le Franais m'a dit. Entre nous et les placers du Yuba, une nombreuse
bande de sauvages californiens s'est montre. On a reu la nouvelle,
dans les _stores_, qu'elle a attaqu, il y a quatre jours, une compagnie
de voyageurs. Les hommes qui viennent de passer ont vu les Californiens
de trs-loin. Le Franais m'a conseill de faire un dtour pendant une
heure ou deux vers l'ouest pour viter ainsi la rencontre des sauvages.
Nous commencerons  suivre ce conseil au pied de cette montagne. Faites
attention et tenez-vous toujours prts  la dfense.

Aprs qu'ils eurent pris leur direction vers l'ouest et qu'ils furent
remis  peu prs de l'impression de cette mauvaise nouvelle, le
Bruxellois reprit:

--Hors cela, camarades, il y a de bonnes nouvelles des mines. On a
dcouvert plus haut, vers la source du Yuba, de nouveaux placers, qui
sont plus riches que ceux qu'on avait trouvs jusqu'ici. Le Franais, 
qui j'ai rendu quelques services l'anne passe, m'a donn des
explications prcises; et, comme les nouveaux placers sont sur notre
route, je suis d'avis que nous ferions bien d'y tenter la fortune
pendant quelques jours. Il y a des _stores_  quelques milles de l;
vous pourrez vous y reposer et apprendre dans l'entre-temps le mtier
de chercheurs d'or. Le premier venu n'est pas ds le commencement un
chercheur d'or.

Donat n'coutait pas ces explications; il marchait en grommelant  ct
du mulet et jetait sans cesse derrire lui des regards inquiets,
tourment qu'il tait par la crainte de voir apparatre des sauvages. Il
tait vident pour lui que, dans ce pays maudit de Californie, on doit
toujours s'attendre au pis, pour ne pas rester au-dessous de
l'effroyable ralit. De temps en temps, il portait la main  sa tte et
se tirait les cheveux pour tre convaincu qu'il n'tait pas encore
chauve.

Tout  coup un cri aigu lui chappa et il dit en plissant:

--O mon Dieu! les voil! les voil!

Un bruit trange s'tait fait entendre au loin dans les broussailles, et
les compagnons, galement surpris, s'arrtrent, l'oreille au guet.

C'tait une voix qui se lamentait et appelait du secours; d'abord ils ne
distingurent pas en quelle langue s'exprimaient ces plaintes; mais
ensuite ils entendirent distinctement prononcer le mot _God!_ (Dieu!)

--Est-ce possible? s'cria Victor. Un Flamand dans ce pays? Venez,
venez, allons voir. C'est probablement un malheureux compatriote.

--Restons ensemble, dit le Bruxellois. La main aux fusils; car tout peut
cacher une ruse. Donat, tche de nous suivre dans les broussailles.

Guid par le cri d'angoisse, ils trouvrent un jeune homme assis contre
un arbre. Il tait ple, ses joues taient creuses, et un de ses pieds
tait entour de lambeaux qu'il avait dchirs de ses habits. Ses
premires paroles prouvrent qu'il tait Anglais, ce qui avait caus
l'erreur de Victor, parce que le mot Dieu est le mme en anglais
qu'en flamand.

Il raconta que lui et ses compagnons avaient t attaqus par des
bandits et qu'il avait reu une balle dans le pied. Sa blessure s'tait
enflamme; son pied s'tait enfl douloureusement; il ne pouvait marcher
et avait ramp depuis quatre jours dans le bois, vivant de plantes et de
racines dans l'attente d'une mort affreuse. Il suppliait les trangers 
mains jointes, pour l'amour de Dieu, de ne pas le laisser dans le
dsert. Son pre tenait un grand _store_ ou boutique dans les placers de
la rivire de la Plume et les rcompenserait gnreusement.

Victor et Jean parlrent de placer le jeune homme sur l'ne; mais le
matelot jura que l'humanit tait une sottise en Californie et qu'il
n'avait pas envie de reprendre la charge d'un ne pour les beaux yeux de
cet Anglais.

Comme le dbat s'chauffait entre Roozeman et l'Ostendais, le Bruxellois
dit:

--Venez un peu  l'cart avec moi, messieurs; l'affaire est assez
importante pour tre discute.

Quand on l'eut suivi  une vingtaine de pas, il reprit:

--Mes amis, nous avons eu le bonheur de trouver un mulet, c'est un
secours prcieux, et il nous permettait de marcher rapidement et 
grandes journes vers le but aprs lequel nous soupirons tous. Le mulet
est vieux et faible. Si nous allons nous charger de ce bless, nous
devrons de nouveau porter sur notre dos les instruments et la claie, et
nous en serons beaucoup retards. Quant  la rcompense qu'il nous
promet, ne vous y fiez pas; une fois en sret, il nous dira: Je vous
remercie et bonjour.

--Mais laisserons-nous donc mourir impitoyablement dans ce dsert un
chrtien, notre prochain? Allez, continuez votre chemin, messieurs.
S'il le faut, je resterai seul avec ce malheureux, et le porterai, si je
puis.

Le bless, qui les regardait de loin, vit bien que le jeune homme aux
cheveux blonds plaidait en sa faveur. Aussi tendait-il vers lui des
mains suppliantes et son regard tait plein d'loquence.

--Eh bien, je m'oppose positivement au projet ridicule de Roozeman, dit
le matelot. Porte les instruments qui veut; moi, je ne me charge plus de
rien.

--Soit! alors nous porterons tout, n'est-ce pas, Jean?

--Certes; une pareille insensibilit est horrible.

--Et toi, Donat?

--Moi, pour sauver la vie  un homme, je porte la claie et les haches
jusqu' l'autre bout du monde. Cela nous rendra Dieu favorable, et
peut-tre, pour nous rcompenser, loignera-t-il de nous les sauvages.

--Qu'en dis-tu, baron? demanda Pardoes.

--Je pense, rpondit le baron, que la vie d'un homme ne vaut pas la
peine de faire tant d'embarras; mais, soit, le malheureux est encore
jeune; je veux bien porter ma part des instruments.

Victor et ses amis avaient dj dcharg en grande partie le mulet; ils
soulevrent prudemment le bless et le placrent sur la bte. Le pauvre
jeune homme remercia Victor les larmes aux yeux et lui jura
chaleureusement de garder jusqu'au bord de la tombe le souvenir de sa
gnrosit.

Selon leur promesse, Roozeman et Creps prirent la plus grande partie des
instruments sur leur dos, et on lia le panier sur celui de Donat.

Le voyage fut repris. En route, l'Anglais raconta comment ce malheur lui
tait arriv:

--Mon nom est John Miller; nous sommes de Kilkenny, en Irlande, dit-il.
Je devais me rendre  Sacramento, afin d'y acheter une provision de
farine pour mon pre. Comme on ne pouvait se procurer assez de mulets 
la rivire de la Plume, je suis all aux placers du Yuba, et j'y ai
trouv aprs quelques jours d'attente, les muletiers dont j'avais
besoin. Nous descendmes avec rapidit des montagnes, car nos mulets
taient bons. Nous ne rencontrmes rien de particulier dans notre
voyage, jusqu'au troisime jour. Quelques heures avant midi, nous vmes,
au pied de la montagne qui dominait notre route, un homme accroupi et
courb, comme quelqu'un qui est trs-fatigu. Comme il tait seul et
n'avait pas d'autres armes qu'un revolver, il ne nous inspira pas de
mfiance. Il rpondit  nos demandes qu'il tait parti de San-Francisco
pour aller aux mines du Nord, qu'il s'tait gar, et qu'il mourait de
faim, faute de provisions. Nous lui donnmes quelques biscuits et un
bon morceau de viande sale. Cet homme avait de grosses moustaches
rousses et les yeux singulirement petits...

--tait-ce un Franais? demanda Victor tonn.

--Oui, c'tait un Franais; il y en avait deux parmi nous qui savaient
causer avec lui.

--La moustache rousse du _Jonas_! Murmura Victor; Donat ne s'est pas
tromp!

--Je n'aurais pas regard si exactement son visage, continua le bless,
mais il me sembla qu'il nous examinait tous un  un de la tte aux
pieds, et comptait nos armes. Il s'tait lev et avait poursuivi son
chemin; nous avions, aprs lui avoir montr la bonne route, repris notre
marche dans une direction oppose. Pouss par la dfiance, je fis
arrter un instant mes compagnons et je grimpai sur une montagne pour
observer l'inconnu. Il avait disparu et ne pouvait s'tre cach nulle
part dans cette plaine, sinon dans les broussailles ou dans le bois.
Nous craignions une attaque des brigands qui rdent maintenant en trs
grand nombre; mais comme, aprs avoir march avec rapidit pendant une
heure et demie, nous n'avions rien rencontr, nous nous arrtmes pour
faire manger les btes et pour prparer notre propre dner. A peine
fmes-nous remonts sur nos mulets et prts  donner le signal du
dpart, que plusieurs hommes parurent sur une montagne au-dessus de nous
et nous envoyrent quatre ou cinq balles. Nous nous mmes sur la
dfensive et nous dchargemes galement nos fusils. Mais une dizaine de
brigands fondirent sur nous du haut de la montagne, avant que nous
eussions eu le temps de recharger nos armes. Un des ntres cria: Fuyez!
fuyez! et je vis mes compagnons peronner violemment leurs mulets et
chercher leur salut dans la rapidit de leurs montures. Je voulus faire
comme eux; mais le mme homme aux moustaches rousses et aux petits yeux
m'ajusta et me tira une balle  travers le pied. Mon mulet fit un cart,
me dsaronna et suivit les autres. Les voleurs poursuivirent mes
camarades; j'entendis longtemps encore les coups de fusil qui
retentissaient dans le bois. J'tais couch l depuis quatre jours; mon
pied s'est enflamm. Je ne pouvais pas me mouvoir, et je prvoyais une
mort terrible, lorsque Dieu m'exaua et m'envoya un secours et un salut
inattendus.

Victor et Jean causrent longtemps ensemble du rle que la moustache
rousse du _Jonas_ avait jou dans cette histoire, et Jean Creps assura
qu'il enverrait une balle dans le ventre du sclrat la premire fois
qu'il le rencontrerait.

Les Flamands atteignirent enfin l'endroit o ils devaient passer la
nuit.

Pendant qu'on prparait le souper, Victor ta les langes du pied du
jeune Anglais, lava avec beaucoup de soin la blessure enflamme et
enveloppa son pied d'un linge propre. Ce pansement allgea si
compltement les souffrances du malheureux, qu'il prit les mains de
Roozeman et les arrosa de larmes de reconnaissance.

Donat cda sa couverture au bless, et, quoique celui-ci refust, Kwik
resta inbranlable dans sa rsolution et coucha sur la terre nue.

Cette nuit-l, tous dormirent en repos sous la garde de leur sentinelle.
Donat, tout content de lui et joyeux d'avoir pu faire une bonne action,
ne rva pas et dormit d'un sommeil si profond, qu'il fallut le secouer
pendant plusieurs minutes lorsque vint son tour de monter la garde.




XXI

LES VAQUEROS


La prsence de l'Irlandais bless semblait leur porter bonheur, car ils
poursuivirent leur voyage pendant un jour et demi sans rencontrer rien
qui ft de nature  les inquiter.

La certitude de n'avoir plus  passer que deux nuits dans les montagnes
avant d'atteindre les placers du Yuba, les rjouissait et leur rendait
le coeur lger.

On se moqua de la peur que Donat avait eue pendant la route, et on
s'effora de lui faire comprendre que, s'ils avaient rencontr jusque-l
beaucoup d'apparences de malheur, du moins ils approchaient du terme de
leur voyage sans avoir souffert de dommage rel. Kwik hochait la tte en
signe de doute et rpondait qu'on ne peut vendre la peau de l'ours avant
de l'avoir pris, et qu'on ne peut pas fter la moisson avant que le
grain soit dans la grange.

Dans la matine, ils traversrent une vaste plaine et regardrent sans y
faire beaucoup d'attention quelques rochers isols au milieu de la
valle et paraissant sortir de terre.

Lorsqu'ils en taient encore loigns de deux cents pas, le Bruxellois
s'arrta tout  coup et dit d'une voix touffe:

--Arrtez, mes amis; il y a une embche derrire ces montagnes!

Et, tendant le doigt, il ajouta:

--L-bas, au-dessus des rochers, des chapeaux qui se remuent. Ces
chapeaux sont des _sombreros_ mexicains. Ceux qui sont derrire les
rochers pour nous attaquer  notre passage et qui se croient bien
cachs, sont sans doute des _salteadores_. Tenez-vous prts, messieurs,
et faites feu  la premire apparition des voleurs!

Pendant qu'il parlait encore, les chapeaux s'levrent et trois balles
sifflrent au-dessus de la tte des Flamands. Ceux-ci lchrent tous
ensemble leurs coups de fusil sur les ennemis; mais alors apparurent 
ct des rochers quatre ou cinq hommes  cheval qui, pour ne pas laisser
aux chercheurs d'or le temps de recharger leurs armes, coururent sur eux
au grand galop de leurs chevaux et avec des cris de triomphe.

--Les revolvers! cria le Bruxellois. Ce sont des _vaqueros!_ jeteurs de
noeuds coulants! Prenez-garde au _lasso_!

Donat fit le signe de la croix en soupirant d'un ton plaintif:

--O bon Dieu! prenez ma petite me en piti!

Mais il n'eut pas le temps d'achever cette courte prire. Les _lassos_
fendirent l'air en sifflant et les coups de revolver rpts avec
rapidit retentirent dans la valle. Pour ne pas tre crass par les
chevaux, les chercheurs d'or s'taient spars chacun dans une direction
diffrente.

Un _lasso_ cingla Roozeman par la taille et lui serra les bras contre le
corps. Le cavalier  la selle duquel tait attach le terrible noeud
coulant, donna de l'peron  son cheval, renversa le malheureux Flamand
et le trana sur le sol dans sa course rapide.

Donat Kwik, qui tirait de manire  vendre chrement sa vie, fut le seul
 remarquer la position critique de Victor. Il poussa un cri de
dsespoir et courut avec une vitesse tonnante au secours de son ami.
Dans sa course, il jeta son revolver dcharg, tira son long couteau
catalan de sa ceinture et atteignit le Mexicain juste au moment o
celui-ci allait s'lancer d'une hauteur et briser infailliblement la
tte de sa victime... Kwik enfona si violemment son couteau dans le
flanc du cheval, que le pauvre animal, frapp mortellement, s'abattit.
Le _vaquero_, qui avait saut de sa selle et tait tomb sur ses genoux,
tira un poignard, en porta un coup  Donat et le blessa malheureusement;
mais le Flamand, exaspr, prit le _vaquero_ par les cheveux, le
renversa en arrire et lui plongea son couteau jusqu'au manche dans la
poitrine. Alors il s'lana vers Roozeman, coupa le _lasso_, et courut
sans rien dire  l'endroit du combat. Il hurlait de rage, le sang lui
coulait de la figure et il agitait son terrible couteau au-dessus de sa
tte.

Lorsqu'il eut rejoint ses autres amis, il vit fuir les Mexicains dans la
direction des roches solitaires. Sans se dtourner, il courut seul
derrire eux, quoique le Bruxellois lui crit sur tous les tons de
s'arrter.

Kwik reconnut bientt l'inutilit de cette poursuite et revint sur ses
pas. Victor courut  sa rencontre en l'appelant son sauveur, le serra
dans ses bras et montra une profonde inquitude  la vue du sang qui
coulait sur la joue du pauvre garon. Celui-ci le tranquillisa: le
_vaquero_ avait voulu lui percer la poitrine d'un coup de poignard, mais
l'arme, dtourne, avait seulement touch le crne de Donat et lui avait
fait une blessure assez large au-dessus de l'oreille.

Jean Creps, le Bruxellois et le Franais lui prirent aussi la main et le
comblrent de louanges sur son courage dans le combat. Le jeune homme,
mu, repoussa ces loges et dit:

--Bah! je ne suis pas un plus grand hros qu'hier; le sang humain
m'inspire toujours de l'effroi et du dgot. Mais M. Victor tait en
danger de mort, cela m'a rendu fou; je ne savais plus ce que je faisais.
Que Dieu me pardonne ces paroles coupables, mais si j'avais d tuer cent
Mexicains pour sauver M. Roozeman, il me semble que je l'eusse fait.

--Maintenant, tu as tu un chrtien, murmura le matelot. Le revenant...

--Revenir! ce vilain Mexicain? s'cria Donat avec un nouvel accs de
fureur. Il a voulu assassiner M. Victor; il peut revenir tant qu'il
voudra, je percerai aussi son spectre de mon couteau.

Pendant ce temps, les autres se racontaient galement ce qui leur tait
arriv. Le Franais avait t pris galement par le _lasso_ et entran
 quelques pas; mais Jean Creps s'tait jet en avant et avait coup la
corde. Le Bruxellois avait perc de son couteau la cuisse d'un des
ennemis; un autre devait avoir reu une balle dans le corps, car on
l'avait vu tomber de son cheval, et c'taient ses cris de dtresse et sa
fuite qui avaient fait quitter le champ de bataille  ses camarades.

--C'est moi, s'cria le matelot, qui ai envoy une balle dans la
poitrine du gredin!

--Ah ! o tais-tu donc? Je ne t'ai pas aperu un seul instant dans la
lutte? demanda Creps.

--Et nous non plus, affirmrent les autres.

--Vous ne pensez  rien, rpondit l'Ostendais. Pour ne pas laisser
tordre le cou  notre pauvre bless, j'ai li la corde du mulet  ma
ceinture, afin d'empcher la bte de fuir. Protg contre le _lasso_,
j'ai pu charger  plusieurs reprises mon fusil et toucher avec certitude
ces sclrats. C'est une balle de mon fusil que le _vaquero_ emporte
dans sa poitrine. Sans ma prsence d'esprit, nous serions peut-tre tous
morts en ce moment.

--Tiens, ce n'est pas une mauvaise ide, dit Kwik en riant. Ds que nous
serons encore attaqus, j'irai aussi me placer derrire le mulet.

Profondment humili par cette raillerie, le matelot fit un bond en
arrire, agita son couteau et fit mine d'en percer Donat; mais Jean
Creps lui prit la main et grommela, pendant qu'il lui serrait le poignet
 le broyer:

--Sur ta vie, ne touche pas  un cheveu de sa tte! Encore un mouvement,
et je te brle la cervelle.

Pardoes et Victor s'lancrent entre eux. Donat demanda humblement
pardon au matelot, prtendit n'avoir pas eu la moindre intention de
l'insulter, et proclama tout haut qu'ils devaient  l'habilet et au
courage de l'Ostendais la fuite prcipite des ennemis. Cela calma le
matelot, et il serra mme la main de celui qu'un instant auparavant
il voulait gorger.

On examina les blessures de Donat et du baron; car ce dernier, pendant
qu'on le tranait par terre, avait eu la peau tout corche. Il se
trouva que personne n'tait gravement bless et qu'on pouvait se
remettre immdiatement en route.

Le matelot voulut aller  la recherche du _vaquero_ tu et de son
cheval, sans doute pour voir s'il n'y avait pas quelques objets de
valeur  prendre, mais Pardoes le retint et lui dit:

--Non, laisse-le.--En avant, messieurs! Ne perdons pas de temps. On
n'est pas en sret dans cette plaine. Les Mexicains sont vindicatifs,
et je ne serais pas tonn si les brigands revenaient en plus grand
nombre. Nous devons nous hter pour gagner ces hauteurs l-bas, o les
chevaux ne peuvent nous atteindre.

Lorsqu'ils eurent fait un bout de chemin, le matelot demanda:

--Il y a une chose que je ne comprends pas: nous avons vu premirement
quatre ou cinq chapeaux de paille au-dessus des rochers et les cavaliers
qui nous attaquaient taient nu-tte. O sont donc rests les hommes 
chapeaux? Il y a l-dessous quelque pige qui me fait prvoir d'autres
dangers.

--Tu te trompes, rpondit le Bruxellois. C'est une ruse dont j'ai
souvent entendu parler dans les placers. Ces _vaqueros_ se fient plus 
leurs _lassos_ qu' des armes  feu, car leur coup est toujours rendu
incertain par le mouvement du cheval. Ils ne craignent pas beaucoup le
revolver; mais les fusils leur font peur, parce qu'une balle bien
ajuste a trop de prise sur eux et sur leurs chevaux. Ils nous avaient
vu arriver, sans doute; aussi longtemps que nos fusils taient chargs,
ils n'auraient os nous attaquer. Quel moyen de nous faire dcharger nos
armes? Il est simple. Ils ont plac sur des btons leurs _sombreros_ ou
chapeaux, et assurment aussi leurs vestes, et les ont fait mouvoir 
nos regards; en outre, ils ont tir deux ou trois coups de pistolet, et
nous, tromps par ces apparences, nous avons fait feu tous ensemble sur
nos ennemis supposs. Il n'y a pas autre chose sous l'apparition des
_sombreros_.

Donat marchait  ct du mulet et tournait et retournait dans ses mains
une chose qu'il avait ramasse sur le lieu du combat. C'tait une corde
en cuir faite de trois petites lanires tresses, longue de plus de
vingt pieds, et portant un noeud coulant  l'un de ses bouts.

Depuis leur dernire rconciliation, le matelot semblait enclin 
tmoigner de l'amiti  Donat: il se plaa  ct de lui et lui dit:

--Ce que tu tiens l  la main, c'est un _lasso_, Kwik.

--Je le sais, rpondit Donat; mais je me creuse la tte pour comprendre
comment on peut pcher un homme avec cela. Ces gaillards-l doivent tre
singulirement exercs  jeter le _lasso_.

--En effet, Donat, ils s'en servent avec adresse, mais ce n'est pas sans
peine qu'ils l'acquirent. J'ai fait naufrage, pendant un voyage, sur
les ctes du Mexique, et j'ai eu l'occasion de voir de prs les
_vaqueros_. C'est bizarre:  peine les enfants de ces gens marchent-ils
seuls, qu'ils jouent avec le _lasso_. D'abord ils prennent des chats ou
des chiens; puis des mulets, et enfin des boeufs et des chevaux; car
le _lasso_ n'est proprement invent que pour prendre les boeufs et les
chevaux.

En causant ainsi, les chercheurs d'or continurent leur route. Victor
s'tait plac de l'autre ct du mulet et causait avec John Miller, dont
le pied s'tait considrablement dgonfl et dont les douleurs taient
beaucoup allges par les soins fraternels de son protecteur. L'Anglais
tmoignait une profonde reconnaissance et priait Dieu de lui donner un
jour l'occasion de payer les bienfaits reus.

Jean Creps et le Bruxellois parlaient des mines qu'ils allaient
atteindre probablement le surlendemain, et de leurs plans pour commencer
leur travail dans les placers avec le plus de chances de russite.

Vers le soir, ils aperurent dans le lointain trois ou quatre tentes et
autant de grands feux. Ils s'arrtrent pour reconnatre s'ils avaient
des amis ou des ennemis devant eux.

--Ce sont des muletiers, dit le Bruxellois, qui portent une provision de
farine de Sacramento aux placers. Je vois la charge des btes de somme
range  ct des tentes; en outre, j'entends les clochettes des mulets.
Avanons donc hardiment, nous n'avons rien  craindre.

Les muletiers, en voyant cette troupe d'hommes apparatre au loin,
prirent leurs fusils et se mirent sur la dfensive; mais ils reconnurent
que c'taient de paisibles chercheurs d'or et les salurent amicalement.

John Miller reconnut le chef des muletiers, qui avait transport plus
d'une fois de la farine et d'autres provisions pour son pre. Comme ce
chef s'tonnait de le voir ainsi bless dans ces montagnes, le jeune
Anglais raconta, avec une reconnaissance enthousiaste, comment ses
compagnons trangers l'avaient ramass presque mourant dans un bois et
lui avaient donn leur unique bte de somme pour le sauver.

L-dessus, les Flamands furent invits  passer la nuit dans cet
endroit. Les muletiers prparrent en leur honneur tout ce qu'il y avait
de meilleur dans leurs provisions. On mangea bien et on but surtout
gaiement, car ils avaient quelques bouteilles de _rofino_ ou eau-de-vie
de Catalogne, dont ils firent avec de l'eau chaude une sorte de _grog_,
qui rconforta merveilleusement les chercheurs d'or puiss, et leur
versa une nouvelle ardeur dans les veines.

Ce qui les rjouit le plus, ce fut la certitude qu'ils atteindraient le
lendemain, dans l'aprs-midi, les premiers placers du Yuba. On dcida que
John Miller resterait avec les muletiers, puisque ceux-ci acceptaient la
charge de le transporter en peu de jours  la rivire de la Plume. Il
voulut donner de l'argent  ses sauveurs, et, comme ils le refusrent,
il leur fit accepter une nouvelle provision de farine et de lard sal.
Cela pouvait leur tre bien ncessaire, pensait-il, car tout tait
incroyablement cher dans les mines depuis la nouvelle affluence de
chercheurs d'or. Les Flamands furent libres de suivre leurs nouveaux amis;
cependant, ils ne le jugrent pas  propos, vu que les mulets,
pesamment chargs, ne pouvaient marcher que trs-lentement. Le Bruxellois
ne voulut pas entendre parler de retards; il fut donc convenu qu'il
partirait avec ses compagnons au lever du soleil.

Aprs que John Miller eut encore remerci chaleureusement ses sauveurs,
et serr Roozeman, Creps et Kwik dans ses bras, tous se glissrent sous
la tente et dormirent d'un sommeil tranquille.


FIN






L'pisode qui termine _Le Pays de l'or_ a pour titre: _Le Chemin
de la Fortune_.


TABLE

I.     Le Bureau
II.    Le Dpart
III.   Sur l'Escaut
IV.    En mer
V.     La Fosse aux lions
VI.    L'quateur
VII.   Les Requins
VIII.  La Rbellion
IX.    L'Arrive
X.     San-Francisco
XI.    Les Lettres
XII.   La Maison de jeu
XIII.  Les Armes
XIV.   Les Sauvages
XV.    La Banqueroute
XVI.   Les Chercheurs d'or
XVII.  Les Bandits
XVIII. La Ppite
XIX.   Le Fantme
XX.    Le Bless
XXI.   Les vaqueros





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entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

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from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
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1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
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License terms from this work, or any files containing a part of this
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electronic work, or any part of this electronic work, without
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
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- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
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Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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