The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, III
by Adolphe Thiers

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Title: Histoire de la Revolution francaise, III

Author: Adolphe Thiers

Release Date: December 4, 2003 [EBook #10385]

Language: French

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HISTOIRE

DE LA

REVOLUTION

FRANCAISE



Volume III



_PAR M.A. THIERS_







HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE.

CONVENTION NATIONALE.




CHAPITRE PREMIER.


NOUVEAUX MASSACRES DES PRISONNIERS A VERSAILLES.--ABUS DE POUVOIR ET
DILAPIDATIONS DE LA COMMUNE.--ELECTION DES DEPUTES A LA CONVENTION.
--COMPOSITION DE LA DEPUTATION DE PARIS.--POSITION ET PROJETS DES
GIRONDINS; CARACTERE DES CHEFS DE CE PARTI; DU FEDERALISME.--ETAT DU PARTI
PARISIEN ET DE LA COMMUNE.--OUVERTURE DE LA CONVENTION NATIONALE LE 20
SEPTEMBRE 1792; ABOLITION DE LA ROYAUTE; ETABLISSEMENT DE LA REPUBLIQUE.
--PREMIERE LUTTE DES GIRONDINS ET DES MONTAGNARDS; DENONCIATION DE
ROBESPIERRE ET DE MARAT.--DECLARATION DE L'UNITE ET DE L'INDIVISIBILITE DE
LA REPUBLIQUE.--DISTRIBUTION ET FORCES DES PARTIS DANS LA CONVENTION.
--CHANGEMENT DANS LE POUVOIR EXECUTIF.--DANTON QUITTE SON MINISTERE.
--CREATION DE DIVERS COMITES ADMINISTRATIFS ET DU COMITE DE CONSTITUTION.


Tandis que les armees francaises arretaient la marche des coalises, Paris
etait toujours dans le trouble et la confusion. On a deja ete temoin des
debordemens de la commune, des fureurs si prolongees de septembre, de
l'impuissance des autorites et de l'inaction de la force publique pendant
ces journees desastreuses: on a vu avec quelle audace le comite de
surveillance avait avoue les massacres, et en avait recommande l'imitation
aux autres communes de France. Cependant les commissaires envoyes par la
commune avaient ete partout repousses, parce que la France ne partageait
pas les fureurs que le danger avait excitees dans la capitale. Mais dans
les environs de Paris, tous les meurtres ne s'etaient pas bornes a ceux
dont on a deja lu le recit. Il s'etait forme dans cette ville une troupe
d'assassins que les massacres de septembre avaient familiarises avec le
sang, et qui avaient besoin d'en repandre encore. Deja quelques cents
hommes etaient partis pour extraire des prisons d'Orleans les accuses de
haute trahison. Ces malheureux, par un dernier decret, devaient etre
conduits a Saumur. Cependant leur destination fut changee en route, et ils
furent achemines vers Paris. Le 9 septembre on apprit qu'ils devaient
arriver le 10 a Versailles. Aussitot, soit que de nouveaux ordres fussent
donnes a la bande des egorgeurs, soit que la nouvelle de cette arrivee
suffit pour reveiller leur ardeur sanguinaire, ils envahirent Versailles
du 9 au 10. A l'instant le bruit se repandit que de nouveaux massacres
allaient etre commis. Le maire de Versailles prit toutes les precautions
pour empecher de nouveaux malheurs. Le president du tribunal criminel
courut a Paris avertir le ministre Danton du danger qui menacait les
prisonniers; mais il n'obtint qu'une reponse a toutes ses instances: _Ces
hommes-la sont bien coupables_. "Soit, ajouta le president Alquier, mais
la loi seule doit en faire justice.--Eh! ne voyez-vous pas, reprit Danton
d'une voix terrible, que je vous aurais deja repondu d'une autre maniere
si je le pouvais! Que vous importent ces prisonniers? Retournez a vos
fonctions et ne vous occupez plus d'eux..."

Le lendemain, les prisonniers arriverent a Versailles. Une foule d'hommes
inconnus se precipiterent sur les voitures, parvinrent a les entourer et a
les separer de l'escorte, renverserent de cheval le commandant Fournier,
enleverent le maire, qui voulait genereusement se faire tuer a son poste,
et massacrerent les infortunes prisonniers, au nombre de cinquante-deux.
La perirent Delessart et d'Abancourt, mis en accusation comme ministres,
et Brissac, comme chef de la garde constitutionnelle, licenciee sous la
legislative. Immediatement apres cette execution, les assassins coururent
aux prisons de la ville, et renouvelerent les scenes des premiers jours de
septembre, en employant les memes moyens, et en parodiant, comme a Paris,
les formes judiciaires. Ce dernier evenement, arrive a cinq jours
d'intervalle du premier, acheva de produire une terreur universelle. A
Paris, le comite de surveillance ne ralentit point son action: tandis que
les prisons venaient d'etre videes par la mort, il recommenca a les
remplir en lancant de nouveaux mandats d'arret. Ces mandats etaient en si
grand nombre, que le ministre de l'interieur, Roland, denoncant a
l'assemblee ces nouveaux actes arbitraires, put en deposer cinq a six
cents sur le bureau, les uns signes par une seule personne, les autres par
deux ou trois au plus, la plupart depourvus de motifs, et beaucoup fondes
sur le simple soupcon _d'incivisme_.

Pendant que la commune exercait sa puissance a Paris, elle envoyait des
commissaires dans les departemens pour y justifier sa conduite, y
conseiller son exemple, y recommander aux electeurs des deputes de son
choix, et y decrier ceux qui la contrariaient dans l'assemblee
legislative. Elle se procurait ensuite des valeurs immenses, en saisissant
les sommes trouvees chez le tresorier de la liste civile, Septeuil, en
s'emparant de l'argenterie des eglises et du riche mobilier des emigres,
en se faisant delivrer enfin par le tresor des sommes considerables, sous
le pretexte de soutenir la caisse de secours, et de faire achever les
travaux du camp. Tous les effets des malheureux massacres dans les prisons
de Paris et sur la route de Versailles avaient ete sequestres, et deposes
dans les vastes salles du comite de surveillance. Jamais la commune ne
voulut representer ni les objets, ni leur valeur, et refusa meme toute
reponse a cet egard, soit au ministere de l'interieur, soit au directoire
du departement, qui, comme on sait, avait ete converti en simple
commission de contributions. Elle fit plus encore, elle se mit a vendre de
sa propre autorite le mobilier des grands hotels, sur lesquels les scelles
etaient restes apposes depuis le depart des proprietaires. Vainement
l'administration superieure lui faisait-elle des defenses: toute la classe
des subordonnes charges de l'execution des ordres, ou appartenait a la
municipalite, ou etait trop faible pour agir. Les ordres ne recevaient
ainsi aucune execution.

La garde nationale, recomposee sous la denomination de sections armees, et
remplie d'hommes de toute espece, etait dans une desorganisation complete.
Tantot elle se pretait au mal, tantot elle le laissait commettre par
negligence. Des postes etaient completement abandonnes, parce que les
hommes de garde, n'etant pas releves, meme apres quarante-huit heures, se
retiraient epuises de degout et de fatigue. Tous les citoyens paisibles
avaient quitte ce corps, naguere si regulier, si utile; et Santerre, qui
le commandait, etait trop faible et trop peu intelligent pour le
reorganiser.

La surete de Paris etait donc livree au hasard, et d'une part la commune,
de l'autre la populace, y pouvaient tout entreprendre. Parmi les
depouilles de la royaute, les plus precieuses, et par consequent les plus
convoitees, etaient celles que renfermait le Garde-Meuble, riche depot de
tous les effets qui servaient autrefois a la splendeur du trone. Depuis le
10 aout, ce depot avait eveille la cupidite de la multitude, et plus d'une
circonstance excitait la surveillance de l'inspecteur de l'etablissement.
Celui-ci avait fait requisitions sur requisitions pour obtenir une garde
suffisante; mais soit desordre, soit difficulte de suffire a tous les
postes, soit enfin negligence volontaire, on ne lui fournissait point les
forces qu'il demandait. Pendant la nuit du 16 septembre, le Garde-Meuble
fut vole, et la plus grande partie de ce qu'il contenait passa dans des
mains inconnues, que l'autorite fit depuis d'inutiles efforts pour
decouvrir. On attribua ce nouvel evenement aux hommes qui avaient
secretement ordonne les massacres. Cependant ils n'etaient plus excites
ici ni par le fanatisme, ni par une politique sanguinaire; et, en leur
supposant le motif du vol, ils avaient dans les depots de la commune de
quoi satisfaire la plus grande ambition. On a dit, a la verite, qu'on fit
cet enlevement pour payer la retraite du roi de Prusse, ce qui est
absurde, et pour fournir aux depenses du parti, ce qui est plus
vraisemblable, mais ce qui n'est nullement prouve. Au reste, le vol du
Garde-Meuble doit peu influer sur le jugement qu'il faut porter de la
commune et de ses chefs. Il n'en est pas moins vrai que, depositaire de
valeurs immenses, la commune n'en rendit jamais aucun compte; que les
scelles apposes sur les armoires furent brises, sans que les serrures
fussent forcees, ce qui indique une soustraction et point un pillage
populaire, et que tant d'objets precieux disparurent a jamais. Une partie
fut impudemment volee par des subalternes, tels que Sergent, surnomme
_Agathe_ a cause d'un bijou precieux dont il s'etait pare; une autre
partie servit aux frais du gouvernement extraordinaire qu'avait institue
la commune. C'etait une guerre faite a l'ancienne societe, et toute guerre
est souillee du meurtre et du pillage.

Telle etait la situation de Paris, pendant qu'on faisait les elections
pour la convention nationale. C'etait de cette nouvelle assemblee que les
citoyens honnetes attendaient la force et l'energie necessaires pour
ramener l'ordre: ils esperaient que les quarante jours de confusion et de
crimes, ecoules depuis le 10 aout, ne seraient qu'un accident de
l'insurrection, accident deplorable mais passager. Les deputes meme,
siegeant avec tant de faiblesse dans l'assemblee legislative, ajournaient
l'energie a la reunion de cette convention, esperance commune de tous les
partis.

On s'agitait pour les elections dans la France entiere. Les clubs
exercaient a cet egard une grande influence. Les jacobins de Paris avaient
fait imprimer et repandre la liste de tous les votes emis pendant la
session legislative, afin qu'elle servit de documens aux electeurs. Les
deputes qui avaient vote contre les lois desirees par le parti populaire,
et surtout ceux qui avaient absous Lafayette, etaient particulierement
designes. Neanmoins, pour les provinces ou les discordes de la capitale
n'avaient pas encore penetre, les girondins, meme les plus odieux aux
agitateurs de Paris, etaient nommes a cause de leurs talens reconnus.
Presque tous les membres de l'assemblee actuelle etaient reelus. Beaucoup
de constituans, que le decret de non-reelection avait exclus de la
premiere legislature, furent appeles a faire partie de cette convention.
Dans le nombre on distinguait Buzot et Petion. Parmi les nouveaux membres
figuraient naturellement les hommes qui, dans leurs departemens, s'etaient
signales par leur energie et leur exaltation, ou les ecrivains qui, comme
Louvet, s'etaient fait connaitre, par leurs talens, a la capitale et aux
provinces.

A Paris, la faction violente qui avait domine depuis le 10 aout, se rendit
maitresse des elections et mit en avant tous les hommes de son choix.
Robespierre, Danton furent les premiers nommes. Les jacobins, le conseil
de la commune accueillirent cette nouvelle par des applaudissemens. Apres
eux furent elus Camille Desmoulins, fameux par ses ecrits; David, par ses
tableaux; Fabre-d'Eglantine, par ses ouvrages comiques et une grande
participation aux troubles revolutionnaires; Legendre, Panis, Sergent,
Billaud-Varennes, par leur conduite a la commune. On y ajouta le
procureur-syndic Manuel, Robespierre jeune, frere du celebre Maximilien;
Collot-d'Herbois, ancien comedien; le duc d'Orleans, qui avait abdique ses
titres, et s'appelait Philippe-Egalite. Enfin, apres tous ces noms, on vit
paraitre avec etonnement le vieux Dusaulx, l'un des electeurs de 1789, qui
s'etait tant oppose aux fureurs de la multitude, qui avait tant verse de
larmes sur ses exces, et qui fut reelu par un dernier souvenir de 89, et
comme un etre bon et inoffensif pour tous les partis. Il manquait a cette
etrange reunion le cynique et sanguinaire Marat. Cet homme etrange avait,
par l'audace de ses ecrits, quelque chose de surprenant, meme pour des
gens qui venaient d'etre temoins des journees de septembre. Le capucin
Chabot, qui dominait aux Jacobins par sa verve, et y cherchait les
triomphes qui lui etaient refuses dans l'assemblee legislative, fut oblige
de faire l'apologie de Marat; et, comme c'etait chez les jacobins que
toute chose se deliberait d'avance, son election proposee chez eux fut
bientot consommee dans l'assemblee electorale. Marat, un autre
journaliste, Freron et quelques individus obscurs, completerent cette
deputation fameuse qui, renfermant des commercans, un boucher, un
comedien, un graveur, un peintre, un avocat, trois ou quatre ecrivains, un
prince dechu, representait bien la confusion et la variete des existences
qui s'agitaient dans l'immense capitale de la France.

Les deputes arrivaient successivement a Paris, et a mesure que leur nombre
devenait plus grand, et que les journees qui avaient produit une terreur
si profonde s'eloignaient, on commencait a se rassurer, et a se prononcer
contre les desordres de la capitale. La crainte de l'ennemi etait diminuee
par la contenance de Dumouriez dans l'Argonne: la haine des _aristocrates_
se changeait en pitie, depuis l'horrible sacrifice qu'on en avait fait a
Paris et a Versailles. Ces forfaits, qui avaient trouve tant
d'approbateurs egares ou tant de censeurs timides, ces forfaits, devenus
plus hideux par le vol qui venait de se joindre au meurtre, excitaient la
reprobation generale. Les girondins indignes de tant de crimes, et
courrouces de l'oppression personnelle qu'ils avaient subie pendant un
mois entier, devenaient plus fermes et plus energiques. Brillans de talent
et de courage aux yeux de la France, invoquant la justice et l'humanite,
ils devaient avoir l'opinion publique pour eux, et deja ils en menacaient
hautement leurs adversaires.

Cependant, si les girondins etaient egalement prononces contre les exces
de Paris, ils n'eprouvaient et n'excitaient pas tous ces ressentimens
personnels qui enveniment les haines de parti. Brissot par exemple, en ne
cessant aux Jacobins de lutter d'eloquence avec Robespierre, lui avait
inspire une haine profonde. Avec des lumieres, des talens, Brissot
produisait beaucoup d'effet; mais il n'avait ni assez de consideration
personnelle, ni assez d'habilete pour etre le chef du parti, et la haine
de Robespierre le grandissait en lui imputant ce role. Lorsqu'a la veille
de l'insurrection, les girondins ecrivirent une lettre a Bose, peintre du
roi, le bruit d'un traite se repandit, et on pretendit que Brissot, charge
d'or, allait partir pour Londres. Il n'en etait rien; mais Marat, a qui
les bruits les plus insignifians, ou meme les mieux dementis, suffisaient
pour etablir ses accusations, n'en avait pas moins lance un mandat d'arret
contre Brissot, lors de l'emprisonnement general des pretendus
conspirateurs du 10 aout. Une grande rumeur s'en etait suivie, et le
mandat d'arret ne fut pas execute. Mais les jacobins n'en disaient pas
moins que Brissot etait vendu a Brunswick; Robespierre le repetait et le
croyait, tant sa fausse intelligence etait portee a croire coupables ceux
qu'il haissait. Louvet lui avait inspire tout autant de haine, en se
faisant le second de Brissot aux Jacobins et dans le journal _la
Sentinelle_. Louvet, plein de talent et de hardiesse, s'attaquait
directement aux hommes. Ses personnalites virulentes, reproduites chaque
jour par la voie d'un journal, en avaient fait l'ennemi le plus dangereux
et le plus deteste du parti Robespierre.

Le ministre Roland avait deplu a tout le parti jacobin et municipal par sa
courageuse lettre du 3 septembre, et par sa resistance aux empietemens
de la commune; mais n'ayant rivalise avec aucun individu, il n'inspirait
qu'une colere d'opinion. Il n'avait offense personnellement que Danton, en
lui resistant dans le conseil, ce qui etait peu dangereux, car de tous les
hommes il n'y en avait pas dont le ressentiment fut moins a craindre que
celui de Danton. Mais dans la personne de Roland c'etait principalement sa
femme qu'on detestait, sa femme, fiere, severe, courageuse, spirituelle,
reunissant autour d'elle ces girondins si cultives, si brillans, les
animant de ses regards, les recompensant de son estime, et conservant dans
son cercle, avec la simplicite republicaine, une politesse odieuse a des
hommes obscurs et grossiers. Deja ils s'efforcaient de repandre contre
Roland un bas ridicule. Sa femme, disaient-ils, gouvernait pour lui,
dirigeait ses amis, les recompensait meme de ses faveurs. Dans son ignoble
langage, Marat l'appelait _la Circe_ du parti.

Guadet, Vergniaud, Gensonne, quoiqu'ils eussent repandu un grand eclat
dans la legislative, et qu'ils se fussent opposes au parti jacobin,
n'avaient cependant pas eveille encore toute la haine qu'ils exciterent
plus tard. Guadet meme avait plu aux republicains energiques par ses
attaques hardies contre Lafayette et la cour. Guadet, vif, prompt a
s'elancer en avant, passait du plus grand emportement au plus grand
sang-froid; et, maitre de lui a la tribune, il y brillait par l'a-propos
et les mouvemens. Aussi devait-il, comme tous les hommes, aimer un
exercice dans lequel il excellait, en abuser meme, et prendre trop de
plaisir a abattre avec la parole un parti qui lui repondrait bientot avec
la mort.

Vergniaud n'avait pas aussi bien reussi que Guadet aupres des esprits
violens, parce qu'il ne montra jamais autant d'ardeur contre la cour,
mais il avait ete moins expose aussi a les blesser, parce que, dans son
abandon et sa nonchalance, il heurtait moins les personnes que son ami
Guadet. Les passions eveillaient peu ce tribun, le laissaient sommeiller
au milieu des agitations de parti, et, ne le portant pas au-devant des
hommes, ne l'exposaient guere a leur haine. Cependant il n'etait point
indifferent. Il avait un coeur noble, une belle et lucide intelligence, et
le feu oisif de son etre, s'y portant par intervalle, l'echauffait,
l'elevait jusqu'a la plus sublime energie. Il n'avait pas la vivacite des
reparties de Guadet, mais il s'animait a la tribune, il y repandait une
eloquence abondante, et, grace a une souplesse d'organe extraordinaire, il
rendait ses pensees avec une facilite, une fecondite d'expression,
qu'aucun homme n'a egalees. L'elocution de Mirabeau etait, comme son
caractere, inegale et forte; celle de Vergniaud, toujours elegante et
noble, devenait, avec les circonstances, grande et energique. Mais toutes
les exhortations de l'epouse de Roland ne reussissaient pas toujours a
eveiller cet athlete, souvent degoute des hommes, souvent oppose aux
imprudences de ses amis, et peu convaincu surtout de l'utilite des paroles
contre la force.

Gensonne, plein de sens et de probite, mais doue d'une facilite
d'expression mediocre, et capable seulement de faire de bons rapports,
avait peu figure encore a la tribune. Cependant des passions fortes, un
caractere obstine, devaient lui valoir chez ses amis beaucoup d'influence,
et chez ses ennemis la haine, qui atteint le caractere toujours plus que
le talent.

Condorcet, autrefois marquis et toujours philosophe, esprit eleve,
impartial, jugeant tres bien les fautes de son parti, peu propre aux
terribles agitations de la democratie, se mettait rarement en avant,
n'avait encore aucun ennemi direct pour son compte, et se reservait pour
tous les genres de travaux qui exigeaient des meditations profondes.
Buzot, plein de sens, d'elevation d'ame, de courage, joignant a une belle
figure une elocution ferme et simple, imposait aux passions par toute
la noblesse de sa personne, et exercait autour de lui le plus grand
ascendant moral.

Barbaroux, elu par ses concitoyens, venait d'arriver du Midi, avec un de
ses amis depute comme lui a la convention nationale. Cet ami se nommait
Rebecqui. C'etait un homme peu cultive, mais hardi, entreprenant, et tout
devoue a Barbaroux. On se souvient que ce dernier idolatrait Roland et
Petion, qu'il regardait Marat comme un fou atroce, Robespierre comme un
ambitieux, surtout depuis que Panis le lui avait propose comme un
dictateur indispensable. Revolte des crimes commis depuis son absence, il
les imputait volontiers a des hommes qu'il detestait deja, et il se
prononca, des son arrivee, avec une energie qui rendait toute
reconciliation impossible. Inferieur a ses amis par l'esprit, mais doue
d'intelligence et de facilite, beau, heroique, il se repandit en menaces,
et en quelques jours il obtint autant de haine que ceux qui pendant toute
la legislative n'avaient cesse de blesser les opinions et les hommes.

Le personnage autour duquel se rangeait tout le parti, et qui jouissait
d'une consideration universelle, etait Petion. Maire pendant la
legislative, il avait, par sa lutte avec la cour, acquis une popularite
immense. A la verite il avait, le 9 aout, prefere une deliberation a un
combat; depuis il s'etait prononce contre septembre, et s'etait separe de
la commune, comme Bailly en 1790; mais cette opposition tranquille et
silencieuse, sans le brouiller encore avec la faction, le lui avait rendu
redoutable. Plein de lumieres, de calme, parlant rarement, ne voulant
jamais rivaliser de talent avec personne, il exercait sur tout le monde,
et sur Robespierre lui-meme, l'ascendant d'une raison froide, equitable,
et universellement respectee. Quoique repute girondin, tous les partis
voulaient son suffrage, tous le redoutaient, et, dans la nouvelle
assemblee, il avait pour lui non-seulement le cote droit, mais toute la
masse moyenne, et beaucoup meme du cote gauche.

Telle etait donc la situation des girondins en presence de la faction
parisienne: ils avaient pour eux l'opinion generale, qui reprouvait les
exces; ils s'etaient empares d'une grande partie des deputes qui
arrivaient chaque jour a Paris; ils avaient tous les ministres, excepte
Danton, qui souvent dominait le conseil, mais ne se servait pas de sa
puissance contre eux; enfin ils montraient a leur tete le maire de Paris,
l'homme le plus respecte du moment. Mais a Paris, ils n'etaient pas chez
eux, ils se trouvaient au milieu de leurs ennemis, et ils avaient a
redouter la violence des classes inferieures, qui s'agitaient au-dessous
d'eux, et surtout la violence de l'avenir, qui allait croitre avec les
passions revolutionnaires.

Le premier reproche qu'on leur adressa fut de vouloir sacrifier Paris.
Deja on leur avait impute de vouloir se refugier dans les departemens et
au-dela de la Loire. Les torts de Paris a leur egard etant plus grands
depuis les 2 et 3 septembre, on leur supposa d'autant plus l'intention de
l'abandonner, on pretendit qu'ils avaient voulu reunir la convention
ailleurs. Peu a peu les soupcons, s'arrangeant, prirent une forme plus
reguliere. On leur reprochait de vouloir rompre l'unite nationale, et
composer des quatre-vingt-trois departements, quatre-vingt-trois etats,
tous egaux entre eux, et unis par un simple lien federatif. On ajoutait
qu'ils voulaient par-la detruire la suprematie de Paris, et s'assurer une
domination personnelle dans leurs departemens respectifs. C'est alors que
fut imaginee la calomnie du federalisme. Il est vrai que, lorsque la
France etait menacee par l'invasion des Prussiens, ils avaient songe, en
cas d'extremite, a se retrancher dans les departemens meridionaux; il est
encore vrai qu'en voyant les exces et la tyrannie de Paris, ils avaient
quelquefois repose leur pensee sur les departemens; mais de la a un projet
de regime federatif il y avait loin encore. Et d'ailleurs, entre un
gouvernement federatif et un gouvernement unique et central, toute la
difference consistant dans le plus ou moins d'energie des institutions
locales, le crime d'une telle idee etait bien vague, s'il existait. Les
girondins, n'y voyant au reste rien de coupable, ne s'en defendaient pas,
et beaucoup d'entre eux, indignes de l'absurdite avec laquelle on
poursuivait ce systeme, demandaient si, apres tout, la Nouvelle-Amerique,
la Hollande, la Suisse, n'etaient pas heureuses et libres sous un regime
federatif, et s'il y aurait une grande erreur ou un grand forfait a
preparer a la France un sort pareil. Buzot surtout soutenait souvent cette
doctrine, et Brissot, grand admirateur des Americains, la defendait
egalement, plutot comme opinion philosophique que comme projet applicable
a la France. Ces conversations divulguees donnerent plus de poids a la
calomnie du federalisme. Aux Jacobins, on agita gravement la question du
federalisme, et on souleva mille fureurs contre les girondins. On
pretendit qu'ils voulaient detruire le faisceau de la puissance
revolutionnaire, lui enlever cette unite qui en faisait la force, et cela,
pour se faire rois dans leurs provinces. Les girondins repondirent de leur
cote par des reproches plus reels, mais qui malheureusement etaient
exageres aussi, et qui perdaient de leur force en perdant de leur verite.
Ils reprochaient a la commune de s'etre rendue souveraine, d'avoir par ses
usurpations empiete sur la souverainete nationale, et de s'etre arroge a
elle seule une puissance qui n'appartenait qu'a la France entiere. Ils lui
reprochaient de vouloir dominer la convention, comme elle avait opprime
l'assemblee legislative; ils disaient qu'en siegeant aupres d'elle, les
mandataires nationaux n'etaient pas en surete, et qu'ils siegeraient au
milieu des assassins de septembre. Ils l'accusaient d'avoir deshonore la
revolution pendant les quarante jours qui suivirent le 10 aout, et de
n'avoir rempli la deputation de Paris que d'hommes signales pendant ces
horribles saturnales. Jusque-la tout etait vrai. Mais ils ajoutaient des
reproches aussi vagues que ceux de federalisme dont eux-memes etaient
l'objet. Ils accusaient hautement Marat, Danton et Robespierre, d'aspirer
a la supreme puissance; Marat, parce qu'il ecrivait tous les jours qu'il
fallait un dictateur pour purger la societe des membres impurs qui la
corrompaient; Robespierre, parce qu'il avait dogmatise a la commune, et
parle avec insolence a l'assemblee, et parce que, a la veille du 10 aout,
Panis l'avait propose a Barbaroux comme dictateur; Danton enfin, parce
qu'il exercait sur le ministere, sur le peuple, et partout ou il se
montrait, l'influence d'un etre puissant. On les nommait les triumvirs,
et cependant il n'y avait guere d'union entre eux. Marat n'etait qu'un
systematique insense; Robespierre n'etait encore qu'un jaloux, mais il
n'avait pas assez de grandeur pour etre un ambitieux; Danton enfin etait
un homme actif, passionne pour le but de la revolution, et qui portait la
main sur toutes choses, par ardeur plus que par ambition personnelle. Mais
parmi ces hommes, il n'y avait encore ni un usurpateur, ni des conjures
d'accord entre eux; et il etait imprudent de donner a des adversaires,
deja plus forts que soi, l'avantage d'etre accuses injustement. Cependant
les girondins menageaient plus Danton, parce qu'il n'y avait rien de
personnel entre lui et eux, et ils meprisaient trop Marat pour l'attaquer
directement; mais ils se dechainaient impitoyablement contre Robespierre,
parce que le succes de ce qu'on appelait sa vertu et son eloquence les
irritait davantage: ils avaient pour lui le ressentiment qu'eprouve la
veritable superiorite contre la mediocrite orgueilleuse et trop vantee.

Cependant on essaya de s'entendre avant l'ouverture de la convention
nationale, et il y eut diverses reunions dans lesquelles on proposa de
s'expliquer franchement, et de terminer des disputes funestes. Danton s'y
pretait de tres bonne foi[1], parce qu'il n'y apportait aucun orgueil, et
qu'il souhaitait avant tout le succes de la revolution. Petion montra
beaucoup de froideur et de raison; mais Robespierre fut aigre comme un
homme blesse; les girondins furent fiers et severes comme des hommes
innocens, indignes, et qui croient avoir dans les mains leur vengeance
assuree. Barbaroux dit qu'il n'y avait aucune alliance possible _entre le
crime et la vertu_, et de part et d'autre on se retira plus eloigne d'une
reconciliation qu'avant de s'etre vu. Tous les jacobins se rangerent
autour de Robespierre, les girondins et la masse sage et moderee autour de
Petion. L'avis de celui-ci et des hommes senses etait de cesser toute
accusation, puisqu'il etait impossible de saisir les auteurs des massacres
de septembre et du vol du Garde-Meuble; de ne plus parler des triumvirs,
parce que leur ambition n'etait ni assez prouvee ni assez manifeste pour
etre punie; de mepriser une vingtaine de mauvais sujets introduits dans
l'assemblee par les elections de Paris; enfin de se hater de remplir le
but de la convention, en faisant une constitution-et en decidant du sort
de Louis XVI. Tel etait l'avis des hommes froids; mais d'autres moins
calmes firent, comme d'usage, des projets qui, ne pouvant etre encore
executes, avaient le danger d'avertir et d'irriter leurs adversaires. Ils
proposerent de casser la municipalite, de deplacer au besoin la
convention, de transporter son siege ailleurs qu'a Paris, de la former en
cour de justice, pour juger sans appel les conspirateurs, de lui composer
enfin une garde particuliere prise dans les quatre-vingt-trois
departemens. Ces projets n'eurent aucune suite et ne servirent qu'a
irriter les passions. Les girondins s'en reposerent sur la conscience
publique, qui, suivant eux, allait se soulever aux accens de leur
eloquence et au recit des crimes qu'ils devaient denoncer. Ils se
donnerent rendez-vous a la tribune de la convention pour y ecraser leurs
adversaires.

[Note 1: Voyez Durand-Maillanne, Dumouriez, Meillan, et tous les
contemporains.]

Enfin, le 20 septembre, les deputes a la convention se reunirent aux
Tuileries pour constituer la nouvelle assemblee. Leur nombre etant
suffisant, ils se constituerent provisoirement, verifierent leurs
pouvoirs, et procederent de suite a la nomination du bureau. Petion fut
presque a l'unanimite proclame president. Brissot, Condorcet, Rabaud
Saint-Etienne, Lasource, Vergniaud et Camus, furent elus secretaires. Ces
choix prouvent quelle etait alors dans rassemblee l'influence du parti
girondin.

L'assemblee legislative, qui depuis le 10 aout avait ete en permanence,
fut informee, le 21, par une deputation, que la convention nationale etait
formee, et que la legislature etait terminee. Les deux assemblees n'eurent
qu'a se confondre l'une dans l'autre, et la convention alla occuper la
salle de la legislative.

Des le 21, Manuel, procureur-syndic de la commune, suspendu apres le 20
juin avec Petion, devenu tres populaire a cause de cette suspension,
enrole des-lors avec les furieux de la commune, mais depuis eloigne d'eux,
et rapproche des girondins a la vue des massacres de l'Abbaye; Manuel fait
le jour meme une proposition qui excite une grande rumeur parmi les
ennemis de la Gironde: "Citoyens representans, dit-il, il faut ici que
tout respire un caractere de dignite et de grandeur qui impose a
l'univers. Je demande que le _president de la France_ soit loge dans le
palais national des Tuileries, qu'il soit precede de la force publique et
des signes de la loi, et que les citoyens se levent a son aspect." A ces
mots, le capucin Chabot, le secretaire de la commune Tallien, s'elevent
avec vehemence contre ce ceremonial, imite de la royaute. Chabot dit que
les representans du peuple doivent s'assimiler aux citoyens des rangs
desquels ils sortent, aux sans-culottes, qui forment la majorite de la
nation. Tallien ajoute qu'on ira chercher le president de la convention a
un cinquieme etage, et que c'est la que logent le genie et la vertu. La
proposition de Manuel est donc rejetee, et les ennemis de la Gironde
pretendent qu'elle a voulu decerner a son chef Petion les honneurs
souverains.

Apres cette proposition, une foule d'autres se succedent sans
interruption. De toutes parts on veut constater par des declarations
authentiques les sentimens qui animent l'assemblee et la France. On
demande que la nouvelle constitution ait pour base l'egalite absolue, que
la souverainete du peuple soit decretee, que haine soit juree a la
royaute, a la dictature, au triumvirat, a toute autorite individuelle, et
que la peine de mort soit decretee contre quiconque en proposerait une
pareille. Danton met fin a toutes les motions, en faisant decreter que la
nouvelle constitution ne sera valable qu'apres avoir ete sanctionnee par
le peuple. On ajoute que les lois existantes continueront provisoirement
d'avoir leur effet, que les autorites non remplacees seront provisoirement
maintenues, et que les impots seront percus comme par le passe, en
attendant les nouveaux systemes de contribution. Apres ces propositions et
ces decrets, Manuel, Collot-d'Herbois, Gregoire, entreprennent la question
de la royaute, et demandent que son abolition soit prononcee sur-le-champ.
Le peuple, disent-ils, vient d'etre declare souverain, mais il ne le sera
reellement que lorsque vous l'aurez delivre d'une autorite rivale, celle
des rois. L'assemblee, les tribunes se levent pour exprimer une
reprobation unanime contre la royaute. Cependant Bazire voudrait, dit-il,
une discussion solennelle sur une question aussi importante, "Qu'est-il
besoin de discuter, reprend Gregoire, lorsque tout le monde est d'accord?
Les cours sont l'atelier du crime, le foyer de la corruption, l'histoire
des rois est le martyrologe des nations. Des que nous sommes tous
egalement penetres de ces verites, qu'est-il besoin de discuter?"

La discussion est en effet fermee. Il se fait un profond silence, et, sur
la declaration unanime de l'assemblee, le president declare que la royaute
est abolie en France. Ce decret est accueilli par des applaudissemens
universels; la publication en est ordonnee sur-le-champ, ainsi que l'envoi
aux armees et a toutes les municipalites.

Lorsque cette institution de la republique fut proclamee, les Prussiens
menacaient encore le territoire. Dumouriez, comme on l'a vu, s'etait porte
a Sainte-Menehould, et la canonnade du 21, si heureuse pour nos armes,
n'etait pas encore connue a Paris. Le lendemain 22, Billaud-Varennes
proposa de dater, non plus de l'an 4 de la liberte, mais de l'an 1er de la
republique. Cette proposition fut adoptee. L'annee 1789 ne fut plus
consideree comme ayant commence la liberte, et la nouvelle ere
republicaine s'ouvrit ce jour meme, 22 septembre 1792.

Le soir on apprit la canonnade de Valmy, et la joie commenca a se
repandre. Sur la demande des citoyens d'Orleans, qui se plaignaient de
leurs magistrats, il fut decrete que tous les membres des corps
administratifs et des tribunaux seraient reelus, et que les conditions
d'eligibilite, fixees par la constitution de 91, seraient considerees
comme nulles. Il n'etait plus necessaire de prendre les juges parmi les
legistes, ni les administrateurs dans une certaine classe de
proprietaires. Deja l'assemblee legislative avait aboli le marc d'argent,
et attribue a tous les citoyens en age de majorite la capacite electorale.
La convention acheva d'effacer les dernieres demarcations, en appelant
tous les citoyens a toutes les fonctions les plus diverses. Ainsi fut
commence le systeme de l'egalite absolue.

Le 23, tous les ministres furent entendus. Le depute Gambon fit un rapport
sur l'etat des finances. Les precedentes assemblees avaient decrete la
fabrication de deux milliards sept cents millions d'assignats; deux
milliards cinq cents millions avaient ete depenses; restait deux cents
millions, dont cent soixante-seize etaient encore a fabriquer, et dont
vingt-quatre se trouvaient en caisse. Les impots etaient retenus par les
departemens pour les achats de grains ordonnes par la derniere assemblee;
il fallait de nouvelles ressources extraordinaires. La masse des biens
nationaux s'augmentant tous les jours par l'emigration, on ne craignait
pas d'emettre le papier qui les representait, et on n'hesita pas a le
faire: une nouvelle creation d'assignats fut donc ordonnee.

Roland fut entendu sur l'etat de la France et de la capitale. Aussi severe
et plus hardi encore qu'au 3 septembre, il exposa avec energie les
desordres de Paris, les causes et les moyens de les prevenir. Il
recommanda l'institution prompte d'un gouvernement fort et vigoureux,
comme la seule garantie d'ordre dans les etats libres. Son rapport,
entendu avec faveur, fut couvert d'applaudissemens, et n'excita cependant
aucune explosion chez ceux qui se regardaient comme accuses des qu'il
s'agissait des troubles de Paris.

Mais a peine ce premier coup d'oeil etait-il jete sur la situation de la
France, qu'on apprend la nouvelle de la propagation du desordre dans
certains departemens. Roland ecrit une lettre a la convention pour lui
denoncer de nouveaux exces, et en demander la repression. Aussitot cette
lecture achevee, les deputes Kersaint, Buzot, s'elancent a la tribune pour
denoncer les violences de tout genre qui commencent a se commettre
partout. "Les assassinats, disent-ils, sont imites dans les departemens.
Ce n'est pas l'anarchie qu'il faut en accuser, mais des tyrans d'une
nouvelle espece, qui s'elevent sur la France a peine affranchie. C'est de
Paris que partent tous les jours ces funestes inspirations du crime. Sur
tous les murs de la capitale, on lit des affiches qui provoquent aux
meurtres, aux incendies, aux pillages, et des listes de proscription ou
sont designees chaque jour de nouvelles victimes. Comment preserver le
peuple d'une affreuse misere, si tant de citoyens sont condamnes a cacher
leur existence? Comment faire esperer a la France une constitution, si la
convention, qui doit la decreter, delibere sous les poignards? Il faut,
pour l'honneur de la revolution, arreter tant d'exces, et distinguer entre
la bravoure civique qui a brave le despotisme au 10 aout, et la cruaute
servant, aux 2 et 3 septembre, une tyrannie muette et cachee."

En consequence, les orateurs demandent l'etablissement d'un comite charge,

1. De rendre compte de l'etat de la republique et de Paris en particulier;

2. De presenter un projet de loi contre les provocateurs au meurtre et a
l'assassinat;

3. De rendre compte des moyens de donner a la convention nationale une
force publique a sa disposition, prise dans les quatre-vingt-trois
departemens.

A cette proposition, tous les membres du cote gauche, ou s'etaient ranges
les esprits les plus ardens de la nouvelle assemblee, poussent des cris
tumultueux. On exagere, suivant eux, les maux de la France. Les plaintes
hypocrites qu'on vient d'entendre partent du fond des cachots, ou ont ete
justement plonges les suspects qui, depuis trois ans, appelaient la guerre
civile sur leur patrie. Les maux dont on se plaint etaient inevitables;
le peuple est en etat de revolution, et il devait prendre des mesures
energiques pour son salut. Aujourd'hui, ces momens critiques sont
passes, et les declarations que vient de faire la convention suffiront
pour apaiser les troubles. D'ailleurs, pourquoi une juridiction
Extraordinaire? Les anciennes lois existent, et suffisent pour les
provocations au meurtre. Serait-ce encore une nouvelle loi martiale qu'on
voudrait etablir?

Par une contradiction bien ordinaire chez les partis, ceux qui avaient
demande la juridiction extraordinaire du 17 aout, ceux qui allaient
demander le tribunal revolutionnaire, s'elevaient contre une loi qui,
disaient-ils, etait une loi de sang! "Une loi de sang, repond Kersaint,
lorsque je veux au contraire en prevenir l'effusion!" Cependant
l'ajournement est vivement demande. "Ajourner la repression des meurtres,
s'ecrie Vergniaud, c'est les ordonner! Les ennemis de la France sont en
armes sur notre territoire, et l'on veut que les citoyens francais, au
lieu de combattre, s'entr'egorgent comme les soldats de Cadmus!..."

Enfin la proposition de Kersaint et Buzot est adoptee tout entiere. On
decrete qu'il sera prepare des lois pour la punition des provocateurs au
meurtre, et pour l'organisation d'une garde departementale.

Cette seance du 24 septembre avait cause une grande emotion dans les
esprits; cependant aucun nom n'avait ete prononce, et les accusations
etaient restees generales. Le lendemain, on s'aborde avec les ressentimens
de la veille, et d'une part on murmure contre les decrets rendus, de
l'autre on eprouve le regret de n'avoir pas assez dit contre la facon
appelee _desorganisatrice_. Tandis qu'on attaque les decrets, ou qu'on
les defend, Merlin, autrefois huissier et officier municipal a Thionville,
puis depute a la legislative, ou il se signala parmi les patriotes les
plus prononces, Merlin, fameux par son ardeur et sa bravoure, demande la
parole. "L'ordre du jour, dit-il, est d'eclaircir si, comme Lasource me
l'a assure hier, il existe, au sein de la convention nationale, une
faction qui veuille etablir un triumvirat ou une dictature: il faut ou que
les defiances cessent, ou que Lasource indique les coupables, et je jure
de les poignarder en face de l'assemblee." Lasource, si vivement somme de
s'expliquer, rapporte sa conversation avec Merlin, et designe de nouveau,
sans les nommer, les ambitieux qui veulent s'elever sur les ruines de la
royaute detruite. "Ce sont ceux qui ont provoque le meurtre et le pillage,
qui ont lance des mandats d'arret contre des membres de la legislative,
qui designent aux poignards les membres courageux de la convention, et qui
imputent au peuple les exces qu'ils ordonnent eux-memes. Lorsqu'il en sera
temps, il arrachera le voile qu'il ne fait que soulever, dut-il perir sous
leurs coups."

Cependant les triumvirs n'etaient pas nommes. Osselin monte a la tribune
et designe la deputation de Paris, dont il est membre; il dit que c'est
contre elle qu'on s'etudie a exciter des defiances, qu'elle n'est ni assez
profondement ignorante, ni assez profondement scelerate, pour avoir concu
des projets de triumvirat et de dictature; qu'il fait serment du
contraire, et demande l'anatheme et la mort contre le premier qui serait
surpris meditant de pareils projets. "Que chacun, ajoute-t-il, me suive a
la tribune, et y fasse la meme declaration:--Oui, s'ecrie Rebecqui, le
courageux ami de Barbaroux; oui, ce parti accuse de projets tyranniques
existe, et je le nomme: c'est le parti Robespierre. Marseille le connait,
et nous envoie ici pour le combattre."

Cette apostrophe hardie cause une grande rumeur dans l'assemblee. Les yeux
se dirigent sur Robespierre. Danton se hate de prendre la parole pour
apaiser ces divisions, et ecarter des accusations qu'il savait en partie
dirigees contre lui-meme. "Ce sera, dit-il, un beau jour pour la
republique que celui ou une explication franche et fraternelle calmera
toutes ces defiances. On parle de dictateurs, de triumvirs; mais cette
accusation est vague et doit etre signee.--Moi je la signerai, s'ecrie de
nouveau Rebecqui, en s'elancant au bureau.--Soit, repond Danton; s'il est
des coupables, qu'ils soient immoles, fussent-ils les meilleurs de mes
amis. Pour moi, ma vie est connue. Dans les societes patriotiques, au 10
aout, au conseil executif, j'ai servi la cause de la liberte sans aucune
vue personnelle, et avec _l'energie de mon temperament_. Je ne crains donc
pas les accusations pour moi-meme; mais je veux les epargner a tout le
monde. Il est, j'en conviens, dans la deputation de Paris, un homme qu'on
pourrait appeler le _Royou_ des republicains: c'est Marat. Souvent on m'a
accuse d'etre l'instigateur de ses placards; mais j'invoque le temoignage
du president, et je lui demande de declarer si, dans la commune et les
comites, il ne m'a pas vu souvent aux prises avec Marat. Au reste, cet
ecrivain tant accuse a passe une partie de sa vie dans les souterrains et
les cachots. La souffrance a altere son humeur, il faut excuser ses
emportemens. Mais laissez la des discussions tout individuelles, et tachez
de les faire servir a la chose publique. Portez la peine de mort contre
quiconque proposera la dictature ou le triumvirat." Cette motion est
couverte d'applaudissemens. "Ce n'est pas tout, reprend Danton, il est une
autre crainte repandue dans le public, et il faut la dissiper. On pretend
qu'une partie des deputes medite le regime federatif, et la division de la
France en une foule de sections. Il nous importe de former un tout.
Declarez donc, par un autre decret, l'unite de la France et de son
gouvernement. Ces bases posees, ecartons nos defiances, soyons unis, et
marchons a notre but!"

Buzot repond a Danton que la dictature se prend, mais ne se demande pas,
et que porter des lois contre cette demande est illusoire; que quant au
systeme federatif, personne n'y a songe; que la proposition d'une garde
departementale est un moyen d'unite, puisque tous les departemens seront
appeles a garder en commun la representation nationale; qu'au reste, il
peut etre bon de faire une loi sur ce sujet, mais qu'elle doit etre
murement reflechie, et qu'en consequence il faut renvoyer les propositions
de Danton a la commission des six; decretee la veille.

Robespierre, personnellement accuse, demande a son tour la parole. D'abord
il annonce que ce n'est pas lui qu'il va defendre, mais la chose publique,
attaquee dans sa personne. S'adressant a Rebecqui: "Citoyen, lui dit-il,
qui n'avez pas craint de m'accuser, je vous remercie. Je reconnais a votre
courage la cite celebre qui vous a depute. La patrie, vous et moi, nous
gagnerons tous a cette accusation.

"On designe, continue-t-il, un parti qui medite une nouvelle tyrannie, et
c'est moi qu'on en nomme le chef. L'accusation est vague; mais, grace a
tout ce que j'ai fait pour la liberte, il me sera facile d'y repondre.
C'est moi qui, dans la constituante, ai pendant trois ans combattu toutes
les factions, quelque nom qu'elles empruntassent; c'est moi qui ai
combattu contre la cour, dedaigne ses presens; c'est moi...--Ce n'est pas
la question, s'ecrient plusieurs deputes.--Il faut qu'il se justifie,
repond Tallien.--Puisqu'on m'accuse, reprend Robespierre, de trahir la
patrie, n'ai-je pas le droit d'opposer ma vie toute entiere?" Il
recommence alors l'enumeration de ses doubles services contre
l'aristocratie et contre les faux patriotes qui prenaient le masque de la
liberte. En disant ces mots, il montrait le cote droit de la Convention.
Osselin lui-meme, fatigue de cette enumeration, interrompt Robespierre, et
lui demande de donner une explication franche. "Il ne s'agit pas de ce que
tu as fait, dit Lecointe-Puiravaux, mais de ce qu'on t'accuse de faire
aujourd'hui." Robespierre se replie alors sur la liberte des opinions, sur
le droit sacre de la defense, sur la chose publique, aussi compromise que
lui-meme dans cette accusation. On l'invite encore a etre plus bref, mais
il continue avec la meme diffusion. Rappelant les fameux decrets qu'il a
fait rendre contre la reelection des constituans et contre la nomination
des deputes a des places donnees par le gouvernement, il demande si ce
sont la des preuves d'ambition. Recriminant ensuite contre ses
adversaires, il renouvelle l'accusation de federalisme, et finit en
demandant l'adoption des decrets proposes par Danton, et un examen serieux
de l'accusation intentee contre lui. Barbaroux, impatient, s'elance a la
barre: "Barbaroux de Marseille, s'ecrie-t-il, se presente pour signer la
denonciation faite par Rebecqui contre Robespierre." Alors il raconte une
histoire fort insignifiante et souvent repetee: c'est qu'avant le 10 aout
Panis le conduisit chez Robespierre, et qu'en sortant de cette entrevue
Panis lui presenta Robespierre comme le seul homme, le seul dictateur
capable de sauver la chose publique; et qu'a cela lui, Barbaroux, repondit
que jamais les Marseillais ne baisseraient la tete devant un roi ni devant
un dictateur.

Deja nous avons rapporte ces faits, et on a pu juger si ces vagues et
insignifians propos des amis de Robespierre pouvaient servir de base a une
accusation. Barbaroux reprend une a une les imputations adressees aux
girondins; il demande qu'on proscrive le federalisme par un decret; que
tous les membres de la convention nationale jurent de se laisser bloquer
dans la capitale, et d'y mourir plutot que de la quitter. Apres beaucoup
d'applaudissemens, Barbaroux reprend, et dit que, quant aux projets de
dictature, on ne saurait les contester; que les usurpations de la commune,
les mandats lances contre les membres de la representation nationale, les
commissaires envoyes dans les departemens, tout prouve un projet de
domination; mais que la ville de Marseille veille a la surete de ses
deputes; que, toujours prompte a devancer les bons decrets, elle envoya le
bataillon des federes, malgre le _veto_ royal, et que maintenant encore
elle envoie huit cents de ses citoyens, auxquels leurs peres ont donne
deux pistolets, un sabre, un fusil, et un assignat de cinq cents livres;
qu'elle y a joint deux cents hommes de cavalerie, bien equipes, et que
cette force servira a commencer la garde departementale proposee pour la
surete de la convention! "Pour Robespierre, ajoute Barbaroux, j'eprouve un
vif regret de l'avoir accuse, car je l'aimais, je l'estimais autrefois.
Oui, nous l'aimions, et nous l'estimions tous, et cependant nous l'avons
accuse! Mais qu'il reconnaisse ses torts, et nous nous desistons. Qu'il
cesse de se plaindre, car s'il a sauve la liberte par ses ecrits, nous
l'avons defendue de nos personnes. Citoyens, quand le jour du peril sera
arrive, alors on nous jugera, alors nous verrons si les faiseurs de
placards sauront mourir avec nous!" De nombreux applaudissemens
accompagnent Barbaroux jusqu'a sa place. Au mot de placards, Marat reclame
la parole. Cambon la demande apres lui, et obtient la preference. Il
denonce alors des placards ou la dictature est proposee comme
indispensable, et qui sont signes du nom de Marat. A ces mots, chacun
s'eloigne de celui-ci, et il repond par un sourire aux mepris qu'on lui
temoigne. A Cambon succedent d'autres accusateurs de Marat et de la
commune. Marat fait de longs efforts pour obtenir la parole; mais Panis
l'obtient encore avant lui, pour repondre aux allegations de Barbaroux.
Panis nie maladroitement des faits vrais, mais peu probans, et qu'il
valait mieux avouer, en se repliant sur leur peu de valeur. Il est alors
interrompu par Brissot, qui lui demande raison du mandat d'arret lance
contre sa personne. Panis se replie sur les circonstances, qu'on a,
dit-il, trop facilement oubliees, sur la terreur et le desordre qui
regnaient alors dans les esprits, sur la multitude des denonciations
contre les conspirateurs du 10 aout, sur la force des bruits repandus
contre Brissot, et sur la necessite de les eclaircir.

Apres ces longues explications, a tout moment interrompues et reprises,
Marat, insistant toujours pour avoir la parole, l'obtient enfin, lorsqu'il
n'est plus possible de la lui refuser. C'etait la premiere fois qu'il
paraissait a la tribune. Son aspect produit un mouvement d'indignation, et
un bruit affreux s'eleve contre lui. _A bas! a bas_! est le cri general.
Negligemment vetu, portant une casquette, qu'il depose sur la tribune, et
promenant sur son auditoire un sourire convulsif et meprisant: "J'ai,
dit-il, un grand nombre d'ennemis personnels dans cette assemblee...
--Tous! tous! s'ecrient la plupart des deputes.--J'ai dans cette
assemblee, reprend Marat avec la meme assurance, un grand nombre d'ennemis
personnels, je les rappelle a la pudeur. Qu'ils s'epargnent les clameurs
furibondes contre un homme qui a servi la liberte, et eux-memes, plus
qu'ils ne pensent.

"On parle de triumvirat, de dictature, on en attribue le projet a la
deputation de Paris; eh bien! je dois a la justice de declarer que mes
collegues, et notamment Robespierre et Danton, s'y sont toujours opposes,
et que j'ai toujours eu a les combattre sur ce point. Moi le premier, et
le seul en France, entre tous les ecrivains politiques, j'ai songe a cette
mesure, comme au seul moyen d'ecraser les traitres et les conspirateurs.
C'est moi seul qu'il faut punir; mais avant de punir il faut entendre."
Ici quelques applaudissemens eclatent, mais peu nombreux. Marat reprend:
"Au milieu des machinations eternelles d'un roi perfide, d'une cour
abominable, et des faux patriotes qui, dans les deux assemblees, vendaient
la liberte publique, me reprocherez-vous d'avoir imagine le seul moyen de
salut, et d'avoir appele la vengeance sur les tetes criminelles? non, car
le peuple vous desavouerait. Il a senti qu'il ne lui restait plus que ce
moyen, et c'est en se faisant dictateur lui-meme qu'il s'est delivre des
traitres.

"J'ai fremi plus qu'un autre a l'idee de ces mouvemens terribles, et c'est
pour qu'ils ne fussent pas eternellement vains que j'aurais desire qu'ils
fussent diriges par une main juste et ferme! Si, a la prise de la
Bastille, on eut compris la necessite de cette mesure, cinq cents tetes
scelerates seraient tombees a ma voix; et la paix eut ete affermie des
cette epoque. Mais faute d'avoir employe cette energie aussi sage que
necessaire, cent mille patriotes ont ete egorges, et cent mille sont
menaces de l'etre! Au reste, la preuve que je ne voulais point faire de
cette espece de dictateur, de tribun, de triumvir (le nom n'y fait rien),
un tyran tel que la sottise pourrait l'imaginer, mais une victime devouee
a la patrie, dont nul ambitieux n'aurait envie le sort, c'est que je
voulais en meme temps que son autorite ne durat que quelques jours,
qu'elle fut bornee au pouvoir de condamner les traitres, et meme qu'on lui
attachat durant ce temps un boulet au pied, afin qu'il fut toujours sous
la main du peuple. Mes idees, quelque revoltantes qu'elles vous parussent,
ne tendaient qu'au bonheur public. Si vous n'etiez point vous-memes a la
hauteur de m'entendre, tant pis pour vous!

Le profond silence qui avait regne jusque-la est interrompu par quelques
eclats de rire, qui ne deconcertent point l'orateur, beaucoup plus
effrayant que risible. Il continue: "Telle etait mon opinion, ecrite,
signee, publiquement soutenue. Si elle etait fausse, il fallait la
combattre, m'eclairer, et ne point me denoncer au despotisme."

"On m'a accuse d'ambition! mais voyez, et jugez-moi. Si j'avais seulement
voulu mettre un prix a mon silence, je serais gorge d'or, et je suis
pauvre! Poursuivi sans cesse, j'ai erre de souterrains en souterrains, et
j'ai preche la verite sur le billot!"

"Pour vous, ouvrez les yeux; loin de consumer votre temps en discussions
scandaleuses, perfectionnez la declaration des droits, etablissez la
constitution, et posez les bases du gouvernement juste et libre, qui est
le veritable objet de vos travaux."

Une attention universelle avait ete accordee a cet homme etrange, et
l'assemblee, stupefaite d'un systeme aussi effrayant et aussi calcule,
avait garde le silence. Quelques partisans de Marat, enhardis par ce
silence, avaient applaudi; mais ils n'avaient pas ete imites, et Marat
avait repris sa place sans recevoir ni applaudissemens, ni marques de
colere.

Vergniaud, le plus pur, le plus sage des girondins, croit devoir prendre
la parole pour reveiller l'indignation de l'assemblee. Il deplore le
malheur d'avoir a repondre a un homme charge de decrets!... Chabot,
Tallien, se recrient a ces mots, et demandent si ce sont les decrets
lances par le Chatelet pour avoir devoile Lafayette. Vergniaud insiste, et
deplore d'avoir a repondre a un homme qui n'a pas purge les decrets dont
il est charge, a un homme tout degouttant de calomnies, de fiel et de
sang! Les murmures se renouvellent; mais il continue avec fermete, et
apres avoir distingue, dans la deputation de Paris, David, Dusaulx et
quelques autres membres, il prend en mains la fameuse circulaire de la
commune que nous avons deja citee, et la lit tout entiere. Cependant comme
elle etait deja connue, elle ne produit pas autant d'effet qu'une autre
piece, dont le depute Boileau fait a son tour la lecture. C'est une
feuille imprimee par Marat, le jour meme, et dans laquelle il dit: "Une
seule reflexion m'accable, c'est que tous mes efforts pour sauver le
peuple n'aboutiront a rien sans une nouvelle insurrection. A voir la
trempe de la plupart des deputes a la convention nationale, je desespere
du salut public. Si dans les huit premieres seances les bases de la
constitution ne sont pas posees, n'attendez plus rien de cette assemblee.
Cinquante ans d'anarchie vous attendent, et vous n'en sortirez que par un
dictateur, vrai patriote et homme d'etat... _O peuple babillard! si tu
savais agir_!..."

La lecture de cette piece est souvent interrompue par des cris
d'indignation. A peine est-elle achevee, qu'une foule de membres se
dechainent contre Marat. Les uns le menacent et crient: A l'Abbaye! a la
guillotine! D'autres l'accablent de paroles de mepris. Il ne repond que
par un nouveau sourire a toutes les attaques dont il est l'objet. Boileau
demande un decret d'accusation, et la plus grande partie de l'assemblee
veut aller aux voix. Marat insiste avec sang-froid pour etre entendu. On
ne veut l'ecouter qu'a la barre; enfin il obtient la tribune. Selon son
expression accoutumee, _il rappelle ses ennemis a la pudeur_. Quant aux
decrets qu'on n'a pas rougi de lui opposer, il s'en fait gloire, parce
qu'ils sont le prix de son courage. D'ailleurs le peuple, en l'envoyant
dans cette assemblee nationale, a purge les decrets, et decide entre ses
accusateurs et lui. Quant a l'ecrit dont on vient de faire la lecture, il
ne le desavouera pas, car le mensonge, dit il, n'approcha jamais de ses
levres, et la crainte est etrangere a son coeur. "Me demander une
retractation, ajoute-il, c'est exiger que je ne voie pas ce que je vois,
que je ne sente pas ce que je sens, et il n'est aucune puissance sous le
soleil qui soit capable de ce renversement d'idees: je puis repondre de la
purete de mon coeur, mais je ne puis changer mes pensees; elles sont ce
que la nature des choses me suggere."

Marat apprend ensuite a l'assemblee que cet ecrit, imprime en placards, il
y a dix jours, a ete reimprime, contre son gre, par son libraire; mais
qu'il vient de donner, dans le premier numero du _Journal de la
Republique_, un nouvel expose de ses principes, dont assurement
l'assemblee sera satisfaite, si elle veut l'ecouter.

On consent en effet a lire l'article, et l'assemblee apaisee par les
expressions moderees de Marat, dans cet article intitule _Sa nouvelle
marche_, le traite avec moins de rigueur; il obtient meme quelques marques
de satisfaction. Mais il remonte a la tribune avec son audace ordinaire,
et pretend donner une lecon a ses collegues sur le danger de l'emportement
et de la prevention. Si son journal n'avait pas paru le jour meme, pour le
disculper, on l'envoyait aveuglement dans les fers. "Mais, dit-il, en
montrant un pistolet qu'il portait toujours dans sa poche, et qu'il
s'applique sur le front, j'avais de quoi rester libre, et si vous m'aviez
decrete d'accusation, je me brulais la cervelle a cette tribune meme.
Voila le fruit de mes travaux, de mes dangers, de mes souffrances! Eh
bien, je resterai parmi vous, pour braver vos fureurs!" A ce dernier mot
de Marat, ses collegues, rendus a leur indignation, s'ecrient que c'est un
fou, un scelerat, et se livrent a un long tumulte.

La discussion avait dure plusieurs heures, et cependant qu'avait-on
appris?... rien sur le projet pretendu d'une dictature au profit d'un
triumvirat, mais beaucoup sur le caractere des partis, et sur leur force
respective. On avait vu Danton, facile et plein de bonne volonte pour ses
collegues, a condition qu'on ne l'inquieterait pas sur sa conduite;
Robespierre, plein de fiel et d'orgueil; Marat, etonnant de cynisme et
d'audace, repousse meme par son parti, mais tachant d'habituer les esprits
a ses atroces systemes: tous trois enfin reussissant dans la revolution
par des facultes et des vices differens, n'etant point d'accord les uns
avec les autres, se desavouant reciproquement, et n'ayant evidemment que
ce gout pour l'influence, naturel a tous les hommes, et qui n'est point
encore un projet de tyrannie. On s'accorda avec les girondins pour
proscrire septembre et ses horreurs; on leur decerna l'estime due a leurs
talens et a leur probite; mais on trouva leurs accusations exagerees et
imprudentes, et on ne put s'empecher de voir dans leur indignation
quelques sentimens personnels. Des ce moment l'assemblee se distribua en
cote droit et cote gauche, comme dans les premiers jours de la
constituante. Au cote droit se placerent tous les girondins, et ceux qui,
sans, etre aussi personnellement lies a leur sort, partageaient cependant
leur indignation genereuse. Au centre s'accumulerent, en nombre
considerable, tous les deputes honnetes, mais paisibles, qui, n'etant
portes ni par leur caractere, ni par leur talent, a prendre part a la
lutte des partis autrement que par leur vote, cherchaient, en se
confondant dans la multitude, l'obscurite et la securite. Leur grand
nombre dans l'assemblee, le respect encore tres grand qu'on avait pour
elle, l'empressement que le parti jacobin et municipal mettait a se
justifier a ses yeux, tout les rassurait. Ils aimaient a croire que
l'autorite de la convention suffirait, avec le temps, pour dompter les
agitateurs; ils n'etaient pas faches d'ajourner l'energie, et de pouvoir
dire aux girondins que leurs accusations etaient hasardees. Ils ne se
montraient encore que raisonnables et impartiaux, parfois un peu jaloux de
l'eloquence trop frequente et trop brillante du cote droit; mais bientot,
en presence de la tyrannie, ils allaient devenir faibles et laches. On
les nomma _la Plaine_, et par opposition on appela _Montagne_ le cote
gauche, ou tous les jacobins s'etaient amonceles les uns au-dessus des
autres. Sur les degres de cette Montagne, on voyait les deputes de Paris
et ceux des departemens qui devaient leur nomination a la correspondance
des clubs, ou qui avaient ete gagnes, depuis leur arrivee, par l'idee
qu'il ne fallait faire aucun quartier aux ennemis de la revolution. On y
comptait aussi quelques esprits distingues, mais exacts, rigoureux,
positifs, auxquels les theories et la philanthropie des girondins
deplaisaient comme de vaines abstractions. Cependant les montagnards
etaient peu nombreux encore. La Plaine, unie au cote droit, composait une
majorite immense, qui avait donne la presidence a Petion, et qui
approuvait les attaques des girondins contre septembre, sauf les
personnalites, qui semblaient trop precoces et trop peu fondees [1].

[Note 1: Voyez un extrait des _Memoires de Garat_ a la fin du volume.]

On avait passe a l'ordre du jour sur les accusations reciproques des deux
partis; mais on avait maintenu le decret de la veille, et trois objets
demeuraient arretes: 1 deg. demander au ministere de l'interieur un compte
exact et fidele de l'etat de Paris; 2 deg. rediger un projet de loi contre les
provocateurs au meurtre et au pillage; 3 deg. aviser au moyen de reunir autour
de la convention une garde departementale. Quant au rapport sur l'etat de
Paris, on savait avec quelle energie et dans quel sens il serait fait,
puisqu'il etait confie a Roland: la commission chargee des deux projets
contre les provocations ecrites et pour la composition d'une garde, ne
donnait pas moins d'espoir, puisqu'elle etait toute composee de girondins:
Buzot, Lasource, Kersaint, en faisaient partie.

C'est surtout contre ces deux derniers projets que les montagnards etaient
le plus souleves. Ils demandaient si on voulait renouveler la loi martiale
et les massacres du Champ-de-Mars, si la convention voulait se faire des
satellites et des gardes-du-corps, comme le dernier roi. Ils renouvelaient
ainsi, comme le disaient les girondins, toutes les raisons donnees par la
cour contre le camp sous Paris.

Beaucoup des membres du cote gauche, et meme les plus ardens, etaient, en
leur qualite de membres de la convention, tres prononces contre les
usurpations de la commune; et, a part les deputes de Paris, aucun ne la
defendait lorsqu'elle etait attaquee, ce qui avait lieu tous les jours.
Aussi les decrets se succederent-ils vivement. Comme la commune tardait a
se renouveler, en execution du decret qui prescrivait la reelection de
tous les corps administratifs, on ordonna au conseil executif de veiller a
son renouvellement, et d'en rendre compte a l'assemblee sous trois jours.
Une commission de six membres fut nommee pour recevoir la declaration,
signee de tous ceux qui avaient depose des effets a l'Hotel-de-Ville, et
pour rechercher l'existence de ces effets, ou verifier l'emploi qu'en
avait fait la municipalite. Le directoire du departement, que la commune
insurrectionnelle avait reduit au titre et aux fonctions de simple
commission administrative, fut reintegre dans toutes ses attributions, et
reprit son titre de directoire. Les elections communales pour la
nomination du maire, de la municipalite, et du conseil general, que les
jacobins avaient recemment imagine de faire a haute voix, pour intimider
les faibles, furent de nouveau rendues secretes par une confirmation de la
loi existante. Les elections deja operees d'apres ce mode illegal, furent
annulees, et les sections se soumirent a les recommencer dans la forme
prescrite. On decreta enfin que tous les prisonniers enfermes sans mandat
d'arret, seraient elargis sur-le-champ. C'etait la un grand coup porte au
comite de surveillance, acharne surtout contre les personnes.

Tous ces decrets avaient ete rendus dans les premiers jours d'octobre, et
la commune, vivement poussee, se voyait obligee a plier sous l'ascendant
de la convention. Cependant le comite de surveillance n'avait pas voulu se
laisser battre sans resistance. Ses membres s'etaient presentes a
l'assemblee, disant qu'ils venaient confondre leurs ennemis. Depositaires
des papiers trouves chez Laporte, intendant de la liste civile, et
condamne, comme on s'en souvient, par le tribunal du 17 aout, ils avaient
decouvert, disaient-ils, une lettre ou il etait parle de ce qu'avaient
coute certains decrets, rendus dans les precedentes assemblees. Ils
venaient demasquer les deputes vendus a la cour, et prouver la faussete de
leur patriotisme. "Nommez-les! s'etait ecriee l'assemblee avec
indignation.--Nous ne pouvons les designer encore, avaient repondu les
membres du comite."

Sur-le-champ, pour repousser la calomnie, il fut nomme une commission de
vingt-quatre deputes, etrangers a la constituante et a la legislative,
charges de verifier ces papiers et d'en faire leur rapport. Marat,
inventeur de cette ressource, publia dans son journal qu'il avait rendu
aux _Rolandistes_, accusateurs de la commune, la _monnaie de leur piece_;
et il annonca la pretendue decouverte d'une trahison des girondins.
Cependant les papiers examines, aucun des deputes actuels ne se trouva
compromis, et le comite de surveillance fut declare calomniateur. Les
papiers etant trop volumineux pour que les vingt-quatre deputes en
continuassent l'examen a l'Hotel-de-Ville, on les transporta dans l'un des
comites de l'assemblee. Marat, se voyant ainsi prive de riches materiaux
pour ses accusations journalieres, s'en irrita beaucoup, et pretendit,
dans son journal, qu'on avait voulu detruire la preuve de toutes les
trahisons.

Apres avoir ainsi reprime les debordemens de la commune, l'assemblee
s'occupa du pouvoir executif, et decida que les ministres ne pourraient
plus etre pris dans son sein. Danton, oblige d'opter entre les fonctions
de ministre de la justice et de membre de la convention, prefera, comme
Mirabeau, celles qui lui assuraient la tribune, et quitta le ministere
sans rendre compte des depenses secretes, disant qu'il avait rendu ce
compte au conseil. Ce fait n'etait pas tres-exact; mais on n'y regarda pas
de plus pres, et on passa outre. Sur le refus de Francois de Neuchateau,
Garat, ecrivain distingue, ideologue spirituel, et devenu fameux par
l'excellente redaction du _Journal de Paris_, occupa la place de ministre
de la justice. Servan, fatigue d'une administration laborieuse, et
au-dessus non de ses facultes, mais de ses forces, prefera le commandement
de l'armee d'observation qu'on formait le long des Pyrenees. Le ministre
Lebrun fut provisoirement charge d'ajouter le portefeuille de la guerre a
celui des affaires etrangeres. Roland enfin offrit aussi sa demission,
fatigue qu'il etait d'une anarchie si contraire a sa probite et a son
inflexible amour de l'ordre. Les girondins proposerent a l'assemblee de
l'inviter a garder le portefeuille. Les montagnards, et particulierement
Danton, qu'il avait beaucoup contrarie, s'opposerent a cette demarche
comme peu digne de l'assemblee. Danton se plaignit de ce qu'il etait
faible et gouverne par sa femme; on repondit a ce reproche de faiblesse
par la lettre du 3 septembre, et on aurait pu repondre encore en citant
l'opposition que lui, Danton, avait rencontree dans le conseil. Cependant
on passa a l'ordre du jour. Presse par les girondins et tous les gens de
bien, Roland demeura au ministere. "J'y reste, ecrivit-il noblement a
l'assemblee, puisque la calomnie m'y attaque, puisque des dangers m'y
attendent, puisque la convention a paru desirer que j'y fusse encore. Il
est trop glorieux, ajouta-t-il en finissant sa lettre, qu'on n'ait eu a me
reprocher que mon union avec le courage et la vertu."

L'assemblee se partagea ensuite en divers comites. Elle crea un comite de
surveillance compose de trente membres; un second de la guerre, de
vingt-quatre; un troisieme des comptes, de quinze; un quatrieme de
legislation criminelle et civile, de quarante-huit; un cinquieme des
assignats, monnaies et finances, de quarante-deux. Un sixieme comite, plus
important que tous les autres, fut charge du principal objet pour lequel
la convention etait reunie, c'est-a-dire, de preparer un projet de
constitution. On le composa de neuf membres diversement celebres, et
presque tous choisis dans les interets du cote droit. La philosophie y eut
ses representans dans la personne de Sieyes, de Condorcet, et de
l'Americain Thomas Payne, recemment elu citoyen francais et membre de la
convention nationale; la Gironde y fut particulierement representee par
Gensonne, Vergniaud, Petion et Brissot, le centre par Barrere, et la
Montagne par Danton. On est sans doute etonne de voir ce tribun si
remuant, mais si peu speculatif, place dans ce comite tout philosophique,
et il semble que le caractere de Robespierre, sinon ses talens, aurait du
lui valoir ce role. Il est certain que Robespierre ambitionnait bien
davantage cette distinction, et qu'il fut profondement blesse de ne pas
l'obtenir. On l'accorda de preference a Danton, que son esprit naturel
rendait propre a tout, et qu'aucun ressentiment profond ne separait encore
de ses collegues. Ce fut cette composition du comite qui fit renvoyer si
long-temps le travail de la constitution.

Apres avoir pourvu de la sorte au retablissement de l'ordre dans la
capitale, a l'organisation du pouvoir executif, a la distribution des
comites et aux preparatifs de la constitution, il restait un dernier objet
a regler, l'un des plus graves dont l'assemblee eut a s'occuper, le sort
de Louis XVI et de sa famille. Le plus profond silence avait ete observe a
cet egard dans l'assemblee, et on en parlait partout, aux Jacobins, a la
commune, dans tous les lieux particuliers ou publics, excepte seulement a
la convention. Des emigres avaient ete saisis les armes a la main, et on
les conduisait a Paris pour leur appliquer les lois criminelles. A
ce sujet, une voix s'eleva (c'etait la premiere), et demanda si, au lieu
de s'occuper de ces coupables subalternes, on ne songerait pas a ces
coupables plus eleves renfermes au Temple. A ce mot, un profond silence
regna dans l'assemblee. Barbaroux prit le premier la parole, et demanda
qu'avant de savoir si la convention jugerait Louis XVI, on decidat si la
convention serait corps judiciaire, car elle avait d'autres coupables a
juger que ceux du Temple. En elevant cette question, Barbaroux faisait
allusion au projet d'instituer la convention en cour extraordinaire, pour
juger elle-meme _les agitateurs, les triumvirs_, etc. Apres quelques
debats, la proposition fut renvoyee au comite de legislation, pour
examiner les questions auxquelles elle donnait naissance.




CHAPITRE II.


SITUATION MILITAIRE A LA FIN D'OCTOBRE 1792.--BOMBARDEMENT DE LILLE PAR
LES AUTRICHIENS; PRISE DE WORMS ET DE MAYENCE PAR CUSTINE.--FAUTE DE NOS
GENERAUX.--MAUVAISES OPERATIONS DE CUSTINE.--ARMEE DES ALPES.--CONQUETE DE
LA SAVOIE ET DE NICE.--DUMOURIEZ SE REND A PARIS: SA POSITION A L'EGARD
DES PARTIS.--INFLUENCE ET ORGANISATION DU CLUB DES JACOBINS.--ETAT DE LA
SOCIETE FRANCAISE; SALONS DE PARIS.--ENTREVUE DE MARAT ET DE DUMOURIEZ.
--ANECDOTE.--SECONDE LUTTE DES GIRONDINS AVEC LES MONTAGNARDS; LOUVET
DENONCE ROBESPIERRE; REPONSE DE ROBESPIERRE; L'ASSEMBLEE NE DONNE PAS
SUITE A SON ACCUSATION.--PREMIERES PROPOSITIONS SUR LE PROCES DE
LOUIS XVI.


Dans ce moment, la situation militaire de la France etait bien changee. On
touchait a la mi-octobre; deja l'ennemi etait repousse de la Champagne et
de la Flandre, et le sol etranger envahi sur trois points, le Palatinat,
la Savoie et le comte de Nice.

On a vu les Prussiens se retirant du camp de la Lune, reprenant la route
de l'Argonne, jonchant les defiles de morts et de malades, et n'echappant
a une perte totale que par la negligence de nos generaux qui poursuivaient
chacun un but different. Le duc de Saxe-Teschen n'avait pas mieux reussi
dans son attaque sur les Pays-Bas. Tandis que les Prussiens marchaient sur
l'Argonne, ce prince, ne voulant pas rester en arriere, avait cru devoir
essayer quelque entreprise eclatante. Cependant, quoique notre frontiere
du Nord fut degarnie, ses moyens n'etaient pas beaucoup plus grands que
les notres, et il put a peine reunir quinze mille hommes avec un materiel
mediocre. Feignant alors de fausses attaques sur toute la ligne des places
fortes, il provoqua la deroute de l'un de nos petits camps, et se porta
tout a coup sur Lille, pour essayer un siege que les plus grands generaux
n'avaient pu executer avec de puissantes armees et un materiel
considerable. Il n'y a que la possibilite du succes qui justifie a la
guerre les entreprises cruelles. Le duc ne put aborder qu'un point de la
place, et y etablit des batteries d'obusiers, qui la bombarderent pendant
six jours consecutifs, et incendierent plus de deux cents maisons. On dit
que l'archiduchesse Christine voulut assister elle-meme a ce spectacle
horrible. S'il en est ainsi, elle ne put etre temoin que de l'heroisme des
assieges, et de l'inutilite des barbaries autrichiennes. Les Lillois,
resistant avec une noble obstination, ne consentirent jamais a se rendre;
et, le 8 octobre, tandis que les Prussiens abandonnaient l'Argonne, le duc
Albert etait oblige de quitter Lille. Le general Labourdonnaie, arrivant
de Soissons, Beurnonville, revenant de la Champagne, le forcerent a
s'eloigner rapidement de nos frontieres, et la resistance des Lillois,
publiee par toute la France, ne fit qu'augmenter l'enthousiasme general.

A peu pres a la meme epoque, Custine tentait dans le Palatinat des
entreprises hardies, mais d'un resultat plus brillant que solide. Attache
a l'armee de Biron, qui campait le long du Rhin, il etait place avec
dix-sept mille hommes a quelque distance de Spire. La grande armee
d'invasion n'avait que faiblement protege ses derrieres, en s'avancant
dans l'interieur de la France. De faibles detachemens couvraient Spire,
Worms et Mayence. Custine s'en apercut, marcha sur Spire, et y entra sans
resistance le 30 septembre. Enhardi par le succes, il penetra le 5 octobre
dans Worms, sans rencontrer plus de difficultes, et obligea une garnison
de deux mille sept cents hommes a mettre bas les armes. Il prit ensuite
Franckenthal, et songea sur-le-champ a l'importante place de Mayence, qui
etait le point de retraite le plus important pour les Prussiens, et dans
lequel ils avaient eu l'imprudence de ne laisser qu'une mediocre garnison.
Custine, avec dix-sept mille hommes et sans materiel, ne pouvait tenter un
siege, mais il essaya d'un coup de main. Les idees qui avaient souleve la
France agitaient toute l'Allemagne, et particulierement les villes a
universite; Mayence en etait une, et Custine y pratiqua des intelligences.
Il s'approcha des murs, s'en eloigna sur la fausse nouvelle de l'arrivee
d'un corps autrichien, s'y reporta de nouveau, et, faisant de grands
mouvemens, trompa l'ennemi sur la force de son armee. On delibera dans la
place. Le projet de capitulation fut fortement appuye par les partisans
des Francais, et le 21 octobre les portes furent ouvertes a Custine. La
garnison mit bas les armes, excepte huit cents Autrichiens, qui
rejoignirent la grande armee. La nouvelle de ces succes se repandit avec
eclat, et causa une sensation extraordinaire. Ils avaient sans doute bien
peu coute, ils etaient bien peu meritoires, compares a la constance des
Lillois et au magnanime sang-froid deploye a Sainte-Menehould; mais on
etait enchante de passer de la simple resistance a la conquete. Jusque-la
tout etait bien de la part de Custine, si, appreciant sa position, il eut
su terminer la campagne par un mouvement qui etait possible et decisif.

En cet instant, les trois armees de Dumouriez, de Kellermann et de
Custine, etaient, par la plus heureuse rencontre, placees de maniere a
detruire les Prussiens et a conquerir par une seule marche toute la ligne
du Rhin jusqu'a la mer. Si Dumouriez, moins preoccupe d'une autre idee,
eut garde Kellermann sous ses ordres, et eut poursuivi les Prussiens avec
ses quatre-vingt mille hommes; si en meme temps Custine, descendant le
Rhin de Mayence a Coblentz, se fut jete sur leurs derrieres, on les aurait
accables infailliblement. Suivant ensuite le cours du Rhin jusqu'en
Hollande, on prenait le duc Albert a revers, on l'obligeait a deposer les
armes ou a se faire jour, et tous les Pays-Bas etaient soumis. Treves et
Luxembourg, compris dans la ligne que nous avions decrite, tombaient
necessairement; tout etait France jusqu'au Rhin, et la campagne se
trouvait terminee en un mois. Le genie abondait chez Dumouriez, mais ses
idees avaient pris un autre cours. Brulant de retourner en Belgique, il ne
songeait qu'a y marcher directement, pour secourir Lille et pousser de
front le duc Albert. Il laissa donc Kellermann seul a la poursuite des
Prussiens. Celui-ci pouvait encore se porter sur Coblentz, en passant
entre Luxembourg et Treves, tandis que Custine descendrait de Mayence.
Mais Kellermann, peu entreprenant, ne presuma pas assez de ses troupes,
qui paraissaient harassees, et se cantonna autour de Metz. Custine, de son
cote, voulant se rendre independant et faire des incursions brillantes,
n'avait aucune envie de se joindre a Kellermann et de se renfermer dans la
limite du Rhin. Il ne pensa donc jamais a venir a Coblentz. Ainsi fut
neglige ce beau plan, si bien saisi et developpe par le plus grand de nos
historiens militaires.[1]

[Note 1: Jomini.]

Custine, avec de l'esprit, etait hautain, emporte et inconsequent. Il
tendait surtout a se rendre independant de Biron et de tout autre general,
et il eut l'idee de conquerir autour de lui. Prendre Manheim, l'exposait a
violer la neutralite de l'electeur palatin, ce qui lui etait defendu par
le conseil executif; il songea donc a desemparer le Rhin pour s'avancer en
Allemagne. Francfort, place sur le Mein, lui sembla une proie digne
d'envie, et il resolut de s'y porter. Cependant cette ville libre,
commercante, toujours neutre dans les diverses guerres, et bien disposee
pour les Francais, ne meritait pas cette facheuse preference. N'etant
point defendue, il etait facile d'y entrer, mais difficile de s'y
maintenir, et par consequent inutile de l'occuper. Cette excursion ne
pouvait avoir qu'un but, celui de frapper des contributions, et il n'y
avait aucune justice a les imposer a un peuple habituellement neutre,
comptant tout au plus par ses voeux, et par ses voeux memes meritant la
bienveillance de la France, dont il approuvait les principes et souhaitait
les succes; Custine commit la faute d'y entrer. Ce fut le 27 octobre. Il
leva des contributions, indisposa les habitans, dont il fit des ennemis
pour les Francais, et s'exposa, en se jetant ainsi sur le Mein, a etre
coupe du Rhin, ou par les Prussiens, s'ils fussent remontes jusqu'a
Bingen, ou par l'electeur palatin, si, rompant la neutralite, il fut sorti
de Manheim.

La nouvelle de ces courses sur le territoire ennemi continua de causer une
grande joie a la France, qui etait tout etonnee de conquerir, quelques
jours apres avoir tant craint d'etre conquise elle-meme. Les Prussiens
alarmes jeterent un pont volant sur le Rhin, pour remonter le long de la
rive droite, et chasser les Francais. Heureusement pour Custine, ils
mirent douze jours a passer le fleuve. Le decouragement, les maladies, et
la separation des Autrichiens, avaient reduit cette armee a cinquante
mille hommes. Clerfayt, avec ses dix-huit mille Autrichiens, avait suivi
le mouvement general de nos troupes vers la Flandre, et se portait au
secours du duc Albert. Le corps des emigres avait ete licencie, et cette
brillante milice s'etait reunie au corps de Conde, ou avait passe a la
solde etrangere. Tandis que ces evenements se passaient a la frontiere du
Nord et du Rhin, nous remportions d'autres avantages sur la frontiere des
Alpes. Montesquiou, place a l'armee du Midi, envahissait la Savoie et
faisait occuper le comte de Nice par un de ses lieutenans. Ce general, qui
avait fait voir dans la constituante toutes les lumieres d'un homme
d'etat, et qui n'eut pas le temps de montrer les qualites d'un militaire,
dont on assure qu'il etait doue, avait ete mande a la barre de la
legislative pour rendre compte de sa conduite, accusee de trop de lenteur.
Il etait parvenu a convaincre ses accusateurs que ses retards tenaient au
defaut de moyens, et non au manque de zele, et il etait retourne aux
Alpes. Cependant il appartenait a la premiere generation revolutionnaire,
et se trouvait ainsi incompatible avec la nouvelle. Mande encore une fois,
il allait etre destitue, lorsqu'on apprit enfin son entree en Savoie. Sa
destitution fut alors suspendue, et on lui laissa continuer sa conquete.

D'apres le plan concu par Dumouriez, lorsqu'en qualite de ministre des
affaires etrangeres il regissait a la fois la diplomatie et la guerre, la
France devait pousser ses armees jusqu'a ses frontieres naturelles, le
Rhin et la haute chaine des Alpes. Pour cela, il fallait conquerir la
Belgique, la Savoie et Nice. La France avait ainsi l'avantage, en rentrant
dans les principes naturels de sa politique, de ne depouiller, que les
deux seuls ennemis qui lui fissent la guerre, la maison d'Autriche et la
cour de Turin. C'est de ce plan, manque en avril dans la Belgique, et
differe jusqu'ici dans la Savoie, que Montesquiou allait executer sa
partie. Il donna une division au general Anselme, pour passer le Var et se
porter sur Nice a un signal donne; il marcha lui-meme, avec la plus grande
partie de son armee, de Grenoble sur Chambery; il fit menacer les troupes
sardes par Saint-Genies; et s'avancant lui-meme du fort Barraux sur
Montmelian, il parvint a les diviser et a les rejeter dans les vallees.
Tandis que ses lieutenans les poursuivaient, il se porta sur Chambery, le
28 septembre, et y fit son entree triomphale, a la grande satisfaction des
habitans, qui aimaient la liberte en vrais enfans des montagnes, et la
France comme des hommes qui parlent la meme langue, ont les memes moeurs,
et appartiennent au meme bassin. Il forma aussitot une assemblee de
Savoisiens, pour y faire deliberer sur une question qui ne pouvait pas
etre douteuse, cette de la reunion a la France.

Au meme instant, Anselme, renforce de six mille Marseillais, qu'il avait
demandes comme auxiliaires, s'etait approche du Var, torrent inegal, comme
tous ceux qui descendent des hautes montagnes, tour a tour immense ou
desseche, et ne pouvant pas meme recevoir un pont fixe. Anselme passa tres
hardiment le Var, et occupa Nice que le comte Saint-Andre venait
d'abandonner, et ou les magistrats l'avaient presse d'entrer pour arreter
les desordres de la populace, qui se livrait a d'affreux pillages. Les
troupes sardes se rejeterent vers les hautes vallees; Anselme les
poursuivit; mais il s'arreta devant un poste redoutable, celui de Saorgio,
dont il ne put jamais chasser les Piemontais. Pendant ce temps, l'escadre
de l'amiral Truguet, combinant ses mouvemens avec ceux du general Anselme,
avait obtenu la reddition de Villefranche, et s'etait portee devant la
petite principaute d'Oneille. Beaucoup de corsaires trouvaient
ordinairement un asile dans ce port, et par cette raison, il n'etait pas
inutile de le reduire. Mais, tandis qu'un canot francais s'avancait pour
parlementer, plusieurs hommes furent, en violation du droit des gens, tues
par une decharge generale. L'amiral, embossant alors ses vaisseaux devant
le port, l'ecrasa de ses feux, y debarqua ensuite quelques troupes, qui
saccagerent la ville, et firent un grand carnage des moines qui s'y
trouvaient en grand nombre, et qui etaient, dit-on, les instigateurs de ce
manque de foi. Telle est la rigueur des lois militaires, et la malheureuse
ville d'Oneille les subit sans aucune misericorde. Apres cette expedition,
l'escadre francaise retourna devant Nice, ou Anselme, separe par les crues
du Var du reste de son armee, se trouvait dangereusement compromis.
Cependant, en se gardant bien contre le poste de Saorgio, et en menageant
les habitans plus qu'il ne le faisait, sa position etait tenable, et il
pouvait conserver sa conquete.

Sur ces entrefaites, Montesquiou s'avancait de Chambery sur Geneve, et
allait se trouver en presence de la Suisse, tres diversement disposee pour
les Francais, et qui pretendait voir dans l'invasion de la Savoie un
danger pour sa neutralite.

Les sentimens des cantons etaient tres partages a notre egard. Toutes les
republiques aristocratiques condamnaient notre revolution. Berne surtout,
et son avoyer Stinger, la detestaient profondement, et d'autant plus que
le pays de Vaud, si opprime, la cherissait davantage. L'aristocratie
helvetique, excitee par l'avoyer Stinger et par l'ambassadeur anglais,
demandait la guerre contre nous, et faisait valoir le massacre des
gardes-Suisses au 10 aout, le desarmement d'un regiment a Aix, et enfin
l'occupation des gorges du Porentruy, qui dependaient de l'eveche de Bale,
et que Biron avait fait occuper pour fermer le Jura. Le parti modere
l'emporta neanmoins, et on resolut une neutralite armee. Le canton de
Berne, plus irrite et plus defiant, porta un corps d'armee a Nyon, et,
sous le pretexte d'une demande des magistrats de Geneve, placa garnison
dans cette ville. D'apres les anciens traites, Geneve, en cas de guerre
entre la France et la Savoie, ne devait recevoir garnison ni de l'une ni
de l'autre puissance. Notre envoye en sortit aussitot, et le conseil
executif, pousse par Claviere, autrefois exile de Geneve, et jaloux d'y
faire entrer la revolution, ordonna a Montesquiou de faire executer les
traites. De plus, on lui enjoignit de mettre lui-meme garnison dans la
place, c'est-a-dire d'imiter la faute reprochee aux Bernois. Montesquiou
sentait d'abord qu'il n'avait pas actuellement les moyens de prendre
Geneve, et ensuite qu'en rompant la neutralite et en se mettant en guerre
avec la Suisse, on ouvrait l'est de la France, et on decouvrait le flanc
droit de notre defensive. Il resolut d'un cote d'intimider Geneve, tandis
que de l'autre il tacherait de faire entendre raison au conseil executif.
Il demanda donc hautement la sortie des troupes bernoises, et essaya de
persuader au ministere francais qu'on ne pouvait exiger davantage. Son
projet etait, en cas d'extremite, de bombarder Geneve, et de se porter par
une marche hardie sur le canton de Vaud, pour le mettre en revolution.
Geneve consentit a la sortie des troupes bernoises, a condition que
Montesquiou se retirerait a dix lieues, ce qu'il executa sur-le-champ.
Cependant cette concession fut blamee a Paris, et Montesquiou, place a
Carouge, ou l'entouraient les exiles genevois qui voulaient rentrer dans
leur patrie, se trouvait la entre la crainte de brouiller la France avec
la Suisse, et la crainte de desobeir au conseil executif, qui
meconnaissait les vues militaires et politiques les plus sages. Cette
negociation, prolongee par la distance des lieux, n'etait pas encore pres
de finir, quoiqu'on fut a la fin d'octobre.

Tel etait donc, en octobre 1792, depuis Dunkerque jusqu'a Bale, et depuis
Bale jusqu'a Nice, l'etat de nos armes. La frontiere de la Champagne etait
delivree de la grande invasion; les troupes se portaient de cette province
vers la Flandre, pour secourir Lille et envahir la Belgique. Kellermann
prenait ses quartiers en Lorraine. Custine, echappe des mains de Biron,
maitre de Mayence, et courant imprudemment dans le Palatinat et jusqu'au
Mein, rejouissait la France par ses conquetes, effrayait l'Allemagne, et
s'exposait imprudemment a etre coupe par les Prussiens, qui remontaient la
rive droite du Rhin, en troupes malades et battues, mais nombreuses, et
capables encore d'envelopper la petite armee francaise. Biron campait
toujours le long du Rhin. Montesquiou, maitre de la Savoie par la retraite
des Piemontais au-dela des Alpes, et preserve de nouvelles attaques par
les neiges, avait a decider la question de la neutralite suisse ou par les
armes ou par des negociations. Enfin Anselme, maitre de Nice, et soutenu,
par une escadre, pouvait resister dans sa position malgre les crues du
Var, et malgre les Piemontais groupes au-dessus de lui dans le poste de
Saorgio.

Tandis que la guerre allait se transporter de la Champagne dans la
Belgique, Dumouriez avait demande la permission de se rendre a Paris pour
deux ou trois jours seulement, afin de concerter avec les ministres
l'invasion des Pays-Bas et le plan general de toutes les operations
militaires. Ses ennemis repandirent qu'il venait se faire applaudir, et
qu'il quittait le soin de son commandement pour une frivole satisfaction
de vanite. Ces reproches etaient exageres, car le commandement de
Dumouriez ne souffrait pas de cette absence, et de simples marches de
troupes pouvaient se faire sans lui. Sa presence au contraire devait etre
fort utile au conseil pour la determination d'un plan general, et
d'ailleurs on pouvait lui pardonner une impatience de gloire, si generale
chez les hommes, et si excusable quand elle ne nuit pas a des devoirs.

Il arriva le 11 octobre a Paris. Sa position etait embarrassante, car il
ne pouvait se trouver bien avec aucun des deux partis. La violence des
jacobins lui repugnait, et il avait rompu avec les girondins, en les
expulsant quelques mois auparavant du ministere. Cependant, fort bien
accueilli dans toute la Champagne, il le fut encore mieux a Paris, surtout
par les ministres et par Roland lui-meme, qui mettait ses ressentimens
personnels au neant, quand il s'agissait de la chose publique. Il se
presenta le 12 a la convention. A peine l'eut-on annonce, que des
applaudissemens meles d'acclamations s'eleverent de toutes parts. Il
prononca un discours simple, energique, ou etait brievement retracee toute
la campagne de l'Argonne, et ou ses troupes et Kellermann lui-meme etaient
traites avec les plus grands eloges. Son etat-major presenta ensuite un
drapeau pris sur les emigres, et l'offrit a l'assemblee comme un monument
de la vanite de leurs projets. Aussitot apres, les deputes se haterent de
l'entourer, et on leva la seance pour donner un libre cours aux
felicitations. Ce furent surtout les nombreux deputes de la Plaine, les
_impartiaux_, comme on les appelait, qui, n'ayant a lui reprocher ni
rupture ni tiedeur revolutionnaire, lui temoignerent le plus vif et le
plus sincere empressement. Les girondins ne resterent pas en arriere;
cependant, soit par la faute de Dumouriez, soit par la leur, la
reconciliation ne fut pas entiere, et on put apercevoir entre eux un reste
de froideur. Les montagnards, qui lui avaient reproche un moment
d'attachement pour Louis XVI, et qui le trouvaient, par ses manieres, son
merite et son elevation, deja trop semblable aux girondins, lui surent
mauvais gre des temoignages qu'il obtint de leur part, et supposerent ces
temoignages plus significatifs qu'ils ne l'etaient reellement.

Apres la convention, restait a visiter les jacobins, et cette puissance
etait alors devenue si imposante, que le general victorieux ne pouvait se
dispenser de lui rendre hommage. C'est la que l'opinion en fermentation
formait tous ses projets et rendait tous ses arrets. S'agissait-il d'une
loi importante, d'une haute question politique, d'une grande mesure
revolutionnaire, les jacobins, toujours plus prompts, se hataient d'ouvrir
la discussion et de donner leur avis. Immediatement apres, ils se
repandaient dans la commune, dans les sections, ils ecrivaient a tous les
clubs affilies; et l'opinion qu'ils avaient emise, le voeu qu'ils avaient
forme, revenaient sous forme d'adresse de tous les points de la France, et
sous forme de petition armee, de tous les quartiers de Paris. Lorsque,
dans les conseils municipaux, dans les sections, et dans toutes les
assemblees revetues d'une autorite quelconque, on hesitait encore sur une
question, par un dernier respect de la legalite, les jacobins, qui
s'estimaient aussi libres que la pensee, la tranchaient hardiment, et
toute insurrection etait proposee chez eux long-temps a l'avance. Ils
avaient pendant tout un mois delibere sur celle du 10 aout. Outre cette
initiative dans chaque question, ils s'arrogeaient encore, dans tous les
details du gouvernement, une inquisition inexorable. Un ministre, un chef
de bureau, un fournisseur etaient-ils accuses, des commissaires partaient
des Jacobins, se faisaient ouvrir les bureaux, et demandaient des comptes
rigoureux, qu'on leur rendait sans hauteur, sans dedain, sans impatience.
Tout citoyen qui croyait avoir a se plaindre d'un acte quelconque, n'avait
qu'a se presenter a la societe, et il y trouvait des defenseurs officieux
pour lui faire rendre justice. Un jour c'etaient des soldats qui se
plaignaient de leurs officiers, des ouvriers de leurs entrepreneurs; un
autre jour on voyait une actrice reclamer contre son directeur; une fois
meme un jacobin vint demander reparation de l'adultere commis avec sa
femme par l'un de ses collegues.

Chacun s'empressait de se faire inscrire sur les registres de la societe
pour faire preuve de zele patriotique. Presque tous les deputes
nouvellement arrives a Paris s'etaient hates de s'y presenter; on en avait
compte cent treize dans une semaine, et ceux meme qui n'avaient pas
l'intention de suivre les seances ne laissaient pas que de demander leur
admission. Les societes affiliees ecrivaient du fond des provinces, pour
s'informer si les deputes de leurs departemens s'etaient fait recevoir, et
s'ils etaient assidus. Les riches de la capitale tachaient de se faire
pardonner leur opulence en allant aux Jacobins se couvrir du bonnet rouge,
et leurs equipages encombraient la porte de ce sejour de l'egalite. Tandis
que la salle etait remplie du grand nombre de ses membres, que les
tribunes regorgeaient de peuple, une foule immense, melee aux equipages,
attendait a la porte, et demandait a grands cris a etre introduite.
Quelquefois cette multitude s'irritait, lorsque la pluie, si frequente
sous le ciel de Paris, ajoutait aux ennuis de l'attente, et alors quelque
membre demandait l'admission du _bon peuple_, qui souffrait aux portes de
la salle. Marat avait souvent reclame dans de pareilles occasions; et
quand l'admission etait accordee, quelquefois meme avant, une multitude
immense d'hommes et de femmes venaient inonder la societe, et se meler a
ses membres. C'etait a la fin du jour qu'on s'assemblait. La colere,
excitee et contenue a la convention, venait faire la une libre explosion.
La nuit, la multitude des assistans, tout contribuait a echauffer les
tetes; souvent la seance, se prolongeant, degenerait en un tumulte
epouvantable, et les agitateurs y puisaient, pour le lendemain, le courage
des plus audacieuses tentatives. Cependant cette societe, si avancee en
demagogie, n'etait pas encore ce qu'elle devint plus tard. On y souffrait
encore a la porte les equipages de ceux qui venaient ab jurer l'inegalite
des conditions. Quelques membres avaient fait de vains efforts pour y
parler le chapeau sur la tete, et on les avait obliges a se decouvrir.
Brissot, a la verite, venait d'en etre exclu par une decision solennelle;
mais Petion continuait d'y presider, au milieu des applaudissemens.
Chabot, Collot-d'Herbois, Fabre d'Eglantine, y etaient les orateurs
favorises. Marat y paraissait etrange encore, et Chabot disait, en langage
du lieu, que Marat etait un _porc-epic qu'on ne pouvait saisir d'aucun
cote_.

Dumouriez fut recu par Danton, qui presidait la seance. De nombreux
applaudissemens l'accueillirent, et en le voyant on lui pardonna l'amitie
supposee des girondins. Il prononca quelques mots convenables a la
situation, et promit _avant la fin du mois de marcher a la tete de
soixante mille hommes, pour attaquer les rois, et sauver les peuples de la
tyrannie_.

Danton repondant en style analogue, lui dit que, ralliant les Francais au
camp de Sainte-Menehould, il avait bien merite de la patrie, mais qu'une
nouvelle carriere s'ouvrait, qu'il devait faire tomber les couronnes
devant le bonnet rouge dont la societe l'avait honore, et que son nom
figurerait alors parmi les plus beaux noms de la France. Collot-d'Herbois
le harangua ensuite, et lui tint un discours qui montre et la langue de
l'epoque, et les dispositions du moment a l'egard du general.

"Ce n'est pas un roi qui t'a nomme, o Dumouriez, ce sont tes concitoyens.
Souviens-toi qu'un general de la republique ne doit jamais servir qu'elle
seule. Tu as entendu parler de Themistocle; il venait de sauver la Grece a
Salamine; mais, calomnie par ses ennemis, il se vit oblige de chercher un
asile chez les tyrans. On lui offrit de servir contre sa patrie: pour
toute reponse, il s'enfonca son epee dans le coeur. Dumouriez, tu as des
ennemis, tu seras calomnie, souviens-toi de Themistocle!

"Des peuples esclaves t'attendent pour les secourir: bientot tu les
delivreras. Quelle glorieuse mission!... Il faut cependant te defendre de
quelque exces de generosite envers tes ennemis. _Tu as reconduit le roi de
Prusse un peu trop a la maniere francaise_.... Mais, nous l'esperons,
l'Autriche paiera double.

"Tu iras a Bruxelles, Dumouriez ... je n'ai rien a te dire.... Cependant
si tu y trouvais une femme execrable qui, sous les murs de Lille, est
venue repaitre sa ferocite du spectacle des boulets rouges!... Mais cette
femme ne t'attend pas....

"A Bruxelles la liberte va renaitre sous tes pas ... citoyens, filles,
femmes, enfans, se presseront autour de toi; de quelle felicite tu vas
jouir, Dumouriez!... Ma femme ... est de Bruxelles, elle t'embrassera
aussi[1]."

[Note 1: Voyez la note 1 a la fin du volume.]

Danton sortit ensuite avec Dumouriez, dont il s'etait empare, et auquel il
faisait en quelque sorte les honneurs de la nouvelle republique. Danton
ayant montre a Paris une contenance aussi ferme que Dumouriez a
Sainte-Menehould, on les regardait l'un et l'autre comme les deux sauveurs
de la revolution, et on les applaudissait ensemble dans tous les
spectacles ou ils se montraient. Un certain instinct rapprochait ces deux
hommes, malgre la difference de leurs habitudes. C'etaient les corrompus
des deux regimes qui s'unissaient avec un meme genie, un meme gout pour
les plaisirs, mais avec une corruption differente. Danton avait celle du
peuple, et Dumouriez celle des cours; mais plus heureux que son collegue,
ce dernier n'avait servi que genereusement et les armes a la main, et
Danton avait eu le malheur de souiller un grand caractere par les
atrocites de septembre.

Ces salons si brillans, ou les hommes celebres jouissaient autrefois de la
gloire, ou, pendant tout le dernier siecle, on avait ecoute et applaudi
Voltaire, Diderot, d'Alembert, Rousseau, ces salons n'existaient plus. Il
restait la societe simple et choisie de madame Roland, ou se reunissaient
tous les girondins; le beau Barbaroux, le spirituel Louvet, le grave
Buzot, le brillant Guadet, l'entrainant Vergniaud, et ou regnaient encore
une langue pure, des entretiens pleins d'interet, et des moeurs elegantes
et polies. Les ministres s'y reunissaient deux fois la semaine, et on y
faisait un repas compose d'un seul service. Telle etait la nouvelle
societe republicaine, qui joignait aux graces de l'ancienne France le
serieux de la nouvelle, et qui allait bientot disparaitre devant la
grossierete demagogique. Dumouriez assista a l'un de ces festins si
simples, eprouva d'abord quelque gene a l'aspect de ces anciens amis qu'il
avait chasses du ministere, de cette femme qui lui semblait trop severe,
et a laquelle il paraissait trop licencieux; mais il soutint cette
situation avec son esprit accoutume, et fut touche surtout de la
cordialite sincere de Roland. Apres la societe des girondins, celle des
artistes etait la seule qui eut survecu a la dispersion de l'ancienne
aristocratie. Presque tous les artistes avaient embrasse chaudement une
revolution qui les vengeait des dedains nobiliaires, et qui ne promettait
de faveur qu'au genie. Ils accueillirent Dumouriez a leur tour, et lui
donnerent une fete ou furent reunis tous les talens que renfermait la
capitale. Mais au milieu meme de la fete, une scene etrange vint
l'interrompre, et causer autant de degout que de surprise.

Marat, toujours prompt a devancer les mefiances revolutionnaires, n'etait
point satisfait du general. Denonciateur acharne de tous les hommes
entoures de la faveur publique, il avait toujours provoque, par ses
degoutantes invectives, les disgraces encourues par les chefs populaires.
Mirabeau, Bailly, Lafayette, Petion, les girondins, avaient ete accables
de ses outrages, lorsqu'ils jouissaient encore de toute leur popularite.
Depuis le 10 aout surtout, il s'etait livre a tous les desordres de son
esprit; et, quoique revoltant pour les hommes raisonnables et honnetes, et
etrange au moins pour les revolutionnaires emportes, il avait ete
encourage par un commencement de succes. Aussi ne manquait-il pas de se
regarder en quelque sorte comme un homme public, essentiel au nouvel ordre
de choses. Il passait une partie de sa vie a recueillir des bruits, a les
repandre dans sa feuille, et a parcourir les bureaux pour y redresser les
torts des administrateurs envers le peuple. Faisant au public la
confidence de sa vie, il disait un jour dans l'un de ses numeros[1], que
ses occupations etaient accablantes; que sur les vingt-quatre heures de la
journee, il n'en donnait que deux au sommeil, et une seule a la table et
aux soins domestiques; qu'en outre des heures consacrees a ses devoirs de
depute, il en employait regulierement six a recueillir et a faire valoir
les plaintes d'une foule de malheureux et d'opprimes; qu'il consacrait les
heures restantes a lire une multitude de lettres et a y repondre, a ecrire
ses observations sur les evenemens, a recevoir des denonciations, a
s'assurer de la veracite des denonciateurs, enfin a faire sa feuille, et a
veiller a l'impression d'un grand ouvrage. Depuis trois annees il n'avait
pas pris, disait-il, un quart d'heure de recreation; et on tremble en se
figurant ce que peut produire dans une revolution une intelligence aussi
desordonnee, servie par cette activite devorante.

[Note 1: _Journal de la Republique francaise;_ N deg. 93, mercredi 9 janvier
1793.]

Marat pretendait ne voir dans Dumouriez qu'un aristocrate de mauvaises
moeurs, dont il fallait se defier. Par surcroit de motifs, il apprit que
Dumouriez venait de sevir avec la plus grande rigueur contre deux
bataillons de volontaires qui avaient egorge des deserteurs emigres.
Sur-le-champ il se rend aux Jacobins, denonce le general a leur tribune,
et demande deux commissaires pour aller l'interroger sur sa conduite. On
lui adjoint aussitot les nommes Montaut et Bentabolle, et sur l'heure il
se met en marche avec eux. Dumouriez n'etait point a sa demeure. Marat
court aux divers spectacles, et enfin apprend que Dumouriez assistait a
une fete que lui donnaient les artistes chez mademoiselle Candeille, femme
celebre alors. Marat n'hesite pas a s'y rendre, malgre son degoutant
costume. Les equipages, les detachemens de la garde nationale qu'il trouve
a la porte du lieu ou se donnait la fete, la presence du commandant
Santerre, d'une foule de deputes, les apprets d'un festin, irritent son
humeur. Il s'avance hardiment et demande Dumouriez. Une espece de rumeur
s'eleve a son approche. Son nom prononce fait disparaitre une foule de
visages, qui, disait-il, fuyaient des regards accusateurs. Marchant droit
vers Dumouriez, il l'interpelle vivement, et lui demande compte des
traitemens exerces envers les deux bataillons. Le general le regarde, puis
lui dit avec une curiosite meprisante: "Ah! c'est vous qu'on appelle
Marat?" Il le considere encore des pieds a la tete, et lui tourne le dos,
sans lui adresser une parole. Cependant les jacobins qui accompagnaient
Marat paraissant plus doux et plus honnetes, Dumouriez leur donne quelques
explications, et les renvoie satisfaits. Marat, qui ne l'etait pas, pousse
de grands cris dans les antichambres, gourmande Santerre, qui fait,
dit-il, aupres du general le metier d'un laquais; declame contre les
gardes nationaux qui contribuaient a l'eclat de la fete, et se retire en
menacant de sa colere tous les aristocrates composant la reunion. Aussitot
il court transcrire dans son journal cette scene ridicule, qui peint si
bien la situation de Dumouriez, les fureurs de Marat et les moeurs de
cette epoque[1].

[Note 1: Voyez le recit de Marat lui-meme, note 2 a la fin du volume.]

Dumouriez avait passe quatre jours a Paris, et pendant ce temps il n'avait
pu s'entendre avec les girondins, quoiqu'il eut parmi eux un ami intime
dans la personne de Gensonne. Il s'etait borne a conseiller a ce dernier
de se reconcilier avec Danton, comme avec l'homme le plus puissant, et
celui qui, malgre ses vices, pouvait devenir le plus utile aux gens de
bien. Dumouriez ne s'etait pas mieux entendu avec les jacobins, dont il
etait degoute, et auxquels il etait suspect a cause de son amitie supposee
avec les girondins. Son sejour a Paris l'avait donc peu servi aupres des
deux partis, mais lui avait ete plus utile sous le rapport militaire.

Suivant son usage, il avait concu un plan general adopte par le conseil
executif. D'apres ce plan, Montesquiou devait se maintenir le long des
Alpes, et s'assurer la grande chaine pour limite, en achevant la conquete
de Nice, et en s'efforcant de conserver la neutralite suisse. Biron devait
etre renforce, afin de garder le Rhin depuis Bale jusqu'a Landan. Un corps
de douze mille hommes, aux ordres du general Meusnier, etait destine a se
porter sur les derrieres de Custine, afin de couvrir ses communications.
Kellermann avait ordre de quitter ses quartiers, de passer rapidement
entre Luxembourg et Treves, pour courir a Coblentz, et de faire ainsi ce
qu'on lui avait deja conseille, et ce que lui et Custine auraient du
executer depuis long-temps. Prenant enfin l'offensive lui-meme avec
quatre-vingt mille hommes, Dumouriez devait completer le territoire
francais par l'acquisition projetee de la Belgique. Gardant ainsi la
defensive sur toutes les frontieres protegees par la nature du sol, on
n'attaquait hardiment que sur la frontiere ouverte, celle des Pays-Bas, la
ou, comme le disait Dumouriez, on ne pouvait SE DEFENDRE QU'EN GAGNANT DES
BATAILLES.

Il obtint, par le credit de Santerre, que l'absurde idee du camp sous
Paris serait abandonnee; que tous les rassemblemens qu'on avait faits en
hommes, en artillerie, en munitions, en effets de campement, seraient
reportes en Flandre, pour servir a son armee qui manquait de tout; qu'on y
ajouterait des souliers, des capotes, et six millions de numeraire pour
fournir le pret aux soldats, en attendant l'entree dans les Pays-Bas,
apres laquelle il esperait se suffire a lui-meme. Il partit, vers le 16
octobre, un peu desabuse de ce qu'on appelle reconnaissance publique, un
peu moins d'accord avec les partis qu'auparavant, et tout au plus
dedommage de son voyage par quelques arrangemens militaires, faits avec le
conseil executif.

Pendant cet intervalle, la convention avait continue d'agir contre la
commune en pressant son renouvellement, et en surveillant tous ses actes.
Petion avait ete nomme maire a une majorite de treize mille huit cent
quatre-vingt-dix-neuf voix, tandis que Robespierre n'en avait obtenu que
vingt-trois, Billaud-Varennes quatorze, Panis quatre-vingts, et Danton
onze. Cependant il ne faut point mesurer la popularite de Robespierre et
de Petion d'apres cette difference dans le nombre des voix, parce qu'on
avait l'habitude de voir dans l'un un maire, et dans l'autre un depute, et
qu'on ne songeait pas a faire autre chose de chacun d'eux; mais cette
immense majorite prouve la popularite dont jouissait encore le principal
chef du parti girondin. Il ne faut pas oublier de dire que Bailly obtint
deux voix, singulier souvenir donne a ce vertueux magistrat de 1789.
Petion refusa la mairie, fatigue qu'il etait des convulsions de la
commune, et preferant les fonctions de depute a la convention nationale.

Les trois mesures principales projetees dans la fameuse seance du 24
septembre etaient, une loi contre les provocations au meurtre, un decret
sur la formation d'une garde departementale, et enfin un compte exact de
l'etat de Paris. Les deux premieres, confiees a la commission des neuf,
excitaient un cri continuel aux Jacobins, a la commune et dans les
sections. La commission des neuf n'en continuait pas moins ses travaux, et
de divers departemens, entre autres de Marseille et du Calvados,
arrivaient spontanement et comme avant le 10 aout, des bataillons qui
devancaient le decret sur la garde departementale. Roland, charge de la
troisieme mesure, c'est-a-dire du rapport sur l'etat de la capitale, le
fit sans faiblesse et avec une rigoureuse verite. Il peignit et excusa la
confusion inevitable de la premiere insurrection; mais il retraca avec
energie et frappa de reprobation les crimes ajoutes par le 2 septembre a
la revolution du 10 aout; il montra tous les debordemens de la commune,
ses abus de pouvoir, ses emprisonnemens arbitraires, et ses immenses
dilapidations. Il finit par ces mots:

"Departement sage, mais peu puissant; commune active et despote; peuple
excellent mais dont une partie saine est intimidee ou contrainte, tandis
que l'autre est travaillee par les flatteurs et enflammee par la calomnie;
confusion des pouvoirs, abus et mepris des autorites; force publique
faible et nulle par un mauvais commandement; voila Paris![1]"

[Note 1: Seance du 29 octobre.]

Son rapport fut couvert d'applaudissemens par la majorite ordinaire, bien
que, pendant la lecture, certains murmures eussent eclate vers la
Montagne. Cependant une lettre ecrite par un particulier a un magistrat,
communiquee par ce magistrat au conseil executif, et devoilant le projet
d'un nouveau 2 septembre contre une partie de la convention, excita une
grande agitation. Une phrase de cette lettre, relative aux conspirateurs,
disait: _Ils ne veulent entendre parler que de Robespierre._ A ce mot tous
les regards se dirigerent sur lui; les uns lui temoignaient de
l'indignation, les autres l'excitaient a prendre la parole. Il la prit
pour s'opposer a l'impression du rapport de Roland, qu'il qualifia de
roman diffamatoire, et il soutint qu'on ne devait pas donner de publicite
a ce rapport, avant que ceux qui s'y trouvaient accuses, et lui-meme
particulierement, eussent ete entendus. S'etendant alors sur ce qui lui
etait personnel, il commenca a se justifier, mais il ne pouvait se faire
entendre, a cause du bruit qui regnait dans la salle. "Parle, lui disait
Danton, parle; les bons citoyens sont la qui t'entendent." Robespierre,
parvenant a dominer le bruit, recommence son apologie, et defie ses
adversaires de l'accuser en face, et de produire contre lui une seule
preuve positive. A ce defi, Louvet s'elance: "C'est moi, lui dit-il, moi
qui t'accuse." Et en achevant ces mots il occupait deja le pied de la
tribune, et Barbaroux, Rebecqui, l'y suivaient pour soutenir l'accusation.
A cette vue, Robespierre est emu, et son visage parait altere; il demande
que son accusateur soit entendu, et que lui-meme le soit ensuite. Danton,
lui succedant a la tribune, se plaint du systeme de calomnie organise
contre la commune et la deputation de Paris, et repete sur Marat, qui
etait la principale cause de toutes les accusations, ce qu'il avait deja
declare, c'est-a-dire qu'il ne l'aimait pas, qu'il avait fait l'experience
de son _temperament volcanique et insociable_, et que toute idee d'une
coalition triumvirale etait absurde. Il finit en demandant qu'on fixe un
jour pour discuter le rapport. L'assemblee en decrete l'impression, mais
elle en ajourne la distribution aux departemens jusqu'a ce qu'on ait
entendu Louvet et Robespierre.

Louvet etait plein de hardiesse et de courage; son patriotisme etait
sincere; mais dans sa haine contre Robespierre entrait le ressentiment
d'une lutte personnelle, commencee aux Jacobins, continuee dans la
Sentinelle, renouvelee dans l'assemblee electorale, et devenue plus
violente depuis qu'il se trouvait face a face avec son jaloux rival dans
la convention nationale. A une extreme petulance de caractere Louvet
joignait une imagination romanesque et credule qui l'egarait, et lui
faisait supposer un concert et des complots la ou il n'y avait que l'effet
spontane des passions. Il croyait a ses propres suppositions, et voulait
forcer ses amis a y ajouter la meme foi. Mais il rencontrait dans le froid
bon sens de Petion et de Roland, dans l'indolente impartialite de
Vergniaud, une opposition qui le desolait. Buzot, Barbaroux, Guadet, sans
etre aussi credules, sans supposer des trames aussi compliquees, croyaient
a la mechancete de leurs adversaires, et secondaient les attaques de
Louvet par indignation et par courage. Salles, depute de la Meurthe,
ennemi opiniatre des anarchistes dans la constituante et dans la
convention; Salles, doue d'une imagination sombre et violente, etait seul
accessible a toutes les suggestions de Louvet, et croyait, comme lui, a de
vastes complots trames dans la commune et aboutissant a l'etranger. Amis
passionnes de la liberte, Louvet et Salles ne pouvaient consentir a lui
imputer tant de maux, et ils aimaient mieux croire que les Montagnards,
surtout Marat, etaient stipendies par l'emigration et l'Angleterre, pour
pousser la revolution au crime, au deshonneur et a la confusion generale.
Plus incertains sur le compte de Robespierre, ils voyaient au moins en
lui un tyran devore d'orgueil et d'ambition, et marchant par tous les
moyens au supreme pouvoir.

Louvet, resolu d'attaquer hardiment Robespierre et de ne lui laisser aucun
repos, tenait son discours tout pret, et s'en etait muni le jour ou Roland
devait faire son rapport: aussi fut-il tout prepare a soutenir
l'accusation lorsqu'on lui donna la parole. Il la prit sur-le-champ, et
immediatement apres Roland.

Deja les girondins avaient assez de penchant a mal juger les evenemens, et
a supposer des projets criminels la ou il n'y avait que des passions
emportees: mais pour le credule Louvet, la conspiration etait encore bien
plus evidente et plus fortement combinee. Dans l'exageration croissante
des jacobins, dans le succes que la morgue de Robespierre y avait obtenu
pendant 1792, il voyait un complot trame par l'ambitieux tribun. Il le
montra, s'entourant de satellites a la violence desquels il livrait ses
contradicteurs; se rendant lui-meme l'objet d'un culte idolatre, faisant
dire partout, avant le 10 aout, que lui seul pouvait sauver la liberte et
la France, et le 10 aout arrive, se cachant a la lumiere, reparaissant
deux jours apres le danger, marchant alors droit a la commune, malgre la
promesse de ne jamais accepter de place, et, de sa pleine autorite,
s'asseyant lui-meme au bureau du conseil-general; la, s'emparant d'une
bourgeoisie aveugle, la poussant a son gre a tous les exces, allant
insulter pour elle l'assemblee legislative, et exigeant de cette assemblee
des decrets sous peine du tocsin, ordonnant, sans jamais paraitre, les
massacres et les vols de septembre, pour appuyer l'autorite municipale par
la terreur; envoyant ensuite par toute la France des emissaires
qui allaient conseiller les memes crimes, et engager les provinces a
reconnaitre la superiorite et l'autorite de Paris. Robespierre, ajoute
Louvet, voulait detruire la representation nationale pour lui substituer
la commune dont il disposait, et nous donner le gouvernement de Rome, ou,
sous le nom de municipes, les provinces etaient soumises a la souverainete
de la metropole. Maitre ainsi de Paris, qui l'eut ete de la France, il
aurait succede a la royaute detruite. Cependant, voyant approcher le
moment de la reunion d'une nouvelle assemblee, il avait passe du
conseil-general a l'assemblee electorale, et avait dirige ses choix par la
terreur, afin d'etre maitre de la convention par la deputation de Paris.

C'est lui, Robespierre, qui avait designe aux electeurs cet homme de sang
dont les placards incendiaires remplissaient la France de surprise et
d'epouvante. Ce libelliste, du nom duquel Louvet ne voulait pas,
disait-il, souiller ses levres, n'etait que l'enfant perdu de
l'assassinat, doue, pour precher le crime et calomnier les citoyens les
plus purs, d'un courage qui manquait au cauteleux Robespierre. Quant a
Danton, Louvet le separaitde l'accusation, et s'etonnait meme qu'il se fut
elance a la tribune pour repousser une attaque qui ne se dirigeait pas
contre lui. Cependant il ne le separait pas de septembre, parce que dans
ces jours malheureux, lorsque toutes les autorites, l'assemblee, les
ministres, le maire, parlaient en vain pour arreter les massacres, le
ministre seul de la justice _ne parlait pas_, parce qu'enfin, dans les
fameux placards, il etait excepte seul des calomnies repandues contre les
plus purs des citoyens. "Et puisses-tu, s'ecriait Louvet, puisses-tu,
"o Danton, te laver aux yeux de la posterite de "cette deshonorante
exception!" Des applaudissemens avaient accueilli ces paroles aussi
genereuses qu'imprudentes.

Cette accusation, constamment applaudie, n'avait cependant pas ete
entendue sans beaucoup de murmures; mais un mot souvent repete pendant la
seance les avait arretes. "Assurez-moi du silence, avait dit Louvet au
president, _car je vais toucher le mal_, et on criera.--Appuie, avait dit
Danton, touche le mal." Et chaque fois que s'elevaient des murmures:_
Silence!_ criait-on, _silence, les blesses!_

Louvet resume enfin son accusation. "Robespierre, "s'ecrie-t-il, je
t'accuse d'avoir calomnie "les plus purs citoyens, et de l'avoir fait le
jour "ou les calomnies etaient des proscriptions; je t'accuse de t'etre
produit toi-meme comme un objet d'idolatrie, et d'avoir fait repandre que
tu etais le seul homme capable de sauver la France; je t'accuse d'avoir
avili, insulte et persecute la representation nationale, d'avoir tyrannise
l'assemblee electorale de Paris, et d'avoir marche au supreme pouvoir par
la calomnie, la violence et la terreur, et je demande un comite pour
examiner ta conduite." Louvet propose une loi qui condamne au bannissement
quiconque aura fait de son nom un sujet de division entre les citoyens. Il
veut qu'aux mesures dont la commission des neuf prepare le projet, on en
ajoute une nouvelle, c'est de mettre la force armee a la disposition du
ministre de l'interieur. "Enfin, dit-il, je demande sur l'heure un decret
d'accusation contre Marat!... Dieux! s'ecrie-t-il, dieux! je l'ai nomme!"

Robespierre, etourdi des applaudissemens prodigues a son adversaire, veut
prendre la parole. Au milieu du bruit et des murmures qu'excite sa
presence, il hesite; ses traits et sa voix sont alteres; il se fait
entendre cependant, et demande un delai pour preparer sa defense. Le delai
lui est accorde, et la defense est ajournee au 5 novembre. Le renvoi etait
heureux pour l'accuse, car, excitee par Louvet, l'assemblee ressentait ce
jour-la une vive indignation.

Le soir, vive rumeur aux Jacobins, ou se faisait le controle de toutes les
seances de la convention. Une foule de membres accoururent eperdus pour
raconter la _conduite horrible_ de Louvet, et pour demander sa radiation.
Il avait calomnie la societe, inculpe Danton, Santerre, Robespierre et
Marat; il avait demande une accusation contre les deux derniers, propose
des lois sanguinaires, attentatoires a la liberte de la presse, et enfin
propose _l'ostracisme d'Athenes_. Legendre dit que c'etait _un coup
monte,_ puisque Louvet avait son discours tout pret, et que bien
evidemment le rapport de Roland n'avait eu d'autre objet que de fournir
une occasion a cette diatribe.

Fabre d'Eglantine se plaint de ce que le scandale augmente tous les jours,
de ce qu'on s'evertue a calomnier Paris et les patriotes. "On lie, dit-il,
de petites conjectures a de petites suppositions, on en fait sortir une
vaste conspiration, et on ne veut nous dire ni ou elle est, ni quels en
sont les agens et les moyens. S'il y avait un homme qui eut tout vu, tout
apprecie dans l'un et l'autre parti, vous ne pourriez douter que cet
homme, ami de la verite, ne fut tres propre a la faire connaitre. Cet
homme c'est Petion. Forcez sa vertu a dire tout ce qu'il a vu, et a
prononcer sur les crimes imputes aux patriotes. Quelque condescendance
qu'il puisse avoir pour ses amis, j'ose dire que les intrigues ne l'ont
point corrompu. Petion est toujours pur et sincere; il voulait parler
aujourd'hui, forcez-le a s'expliquer[1]."

[Note 1: Voyez la note 3 a la fin du volume.]

Merlin s'oppose a ce qu'on fasse Petion juge entre Robespierre et Louvet,
car c'est violer l'egalite que d'instituer ainsi un citoyen juge supreme
des autres. D'ailleurs Petion est respectable, sans doute; mais s'il
venait a devier! n'est-il pas homme? Petion n'est-il pas ami de Brissot,
de Roland? Petion ne recoit-il pas Lasource, Vergniaud, Barbaroux? tous
les intrigans qui compromettent la liberte?

La motion de Fabre est abandonnee, et Robespierre jeune, prenant un ton
lamentable, comme faisaient a Rome les parens des accuses, exprime sa
douleur, et se plaint de n'etre pas calomnie comme son frere. "C'est le
moment, dit-il, des plus grands dangers, tout le peuple n'est pas pour
nous. Il n'y a que les citoyens de Paris qui soient suffisamment eclaires;
les autres ne le sont que tres imparfaitement... Il serait donc possible
que l'innocence succombat lundi!... car la convention a entendu tout
entier le long mensonge de Louvet. Citoyens, s'ecrie-t-il, j'ai eu un
grand effroi; il me semblait que des assassins allaient poignarder mon
frere. J'ai entendu des hommes dire qu'il ne perirait que de leurs mains;
un autre m'a dit qu'il "voulait etre son bourreau." A ces mots, plusieurs
membres se levent, et declarent qu'eux aussi ont ete menaces, qu'ils l'ont
ete par Barbaroux, par Rebecqui et par plusieurs citoyens des tribunes;
que ceux qui les menacaient leur ont dit: "Il faut se debarrasser de Marat
et de Robespierre." On entoure alors Robespierre jeune, on lui promet de
veiller sur son frere, et on decide que tous ceux qui ont des amis ou des
parens dans les departemens ecriront pour eclairer l'opinion. Robespierre
jeune, en quittant la tribune, ne manque pas d'ajouter une calomnie.
Anacharsis Clootz, dit-il, lui avait assure que tous les jours il rompait,
chez Roland, des lances contre le federalisme.

Vient a son tour le fougueux Chabot. Ce qui le blesse surtout dans le
discours de Louvet, c'est qu'il s'attribue le 10 aout a lui et a ses amis,
et le 2 septembre a deux cents assassins. "Moi, dit Chabot, je me souviens
que je m'adressai, le 9 aout au soir, a messieurs du cote droit, pour leur
proposer l'insurrection, et qu'ils me repondirent par un sourire du bout
des levres. Je ne vois donc pas quel droit ils ont de s'attribuer le
10 aout. Quant au 2 septembre, l'auteur en est encore ce meme peuple qui a
fait le 10 aout malgre eux, et qui apres la victoire a voulu se venger.
Louvet dit qu'il n'y avait pas deux cents assassins, et moi j'assure que
j'ai passe avec les "commissaires de la legislative sous une voute de dix
mille sabres. J'ai reconnu plus de cent cinquante federes. Il n'y a point
de crimes en revolution. Marat, tant accuse, n'est poursuivi que pour des
faits de revolution. Aujourd'hui on accuse Marat, Danton, Robespierre;
demain ce sera Santerre, Chabot, Merlin, etc."

Excite par ces audacieuses paroles, un federe present a la seance fait ce
qu'aucun homme n'avait encore publiquement ose: il declare qu'il
_agissait_ avec un grand nombre de ses camarades aux prisons, et qu'il
avait cru n'egorger que des conspirateurs, des fabricateurs de faux
assignats, et sauver Paris du massacre et de l'incendie; il ajoute qu'il
remercie la societe de la bienveillance qu'elle leur a temoignee a tous,
qu'ils partent le lendemain pour l'armee, et n'emportent qu'un regret,
c'est de laisser les patriotes dans d'aussi grands perils.

Cette affreuse declaration termina la seance. Robespierre n'avait point
paru, et il ne parut pas de toute cette semaine, preparant sa reponse, et
laissant ses partisans disposer l'opinion. Pendant ce temps, la commune de
Paris persistait dans sa conduite et son systeme. On disait qu'elle avait
enleve jusqu'a dix millions, dans la caisse de Septeuil, tresorier de la
liste civile; et, dans le moment meme, elle faisait repandre une adresse,
a toutes les municipalites contre le projet de donner une garde a la
convention. Barbaroux proposa aussitot quatre decrets formidables et
parfaitement concus.

Par le premier, la capitale devait perdre le droit de posseder la
representation nationale, quand elle n'aurait pas su la proteger contre
les insultes ou les violences;

Par le second, les federes et les gendarmes nationaux devaient,
concurremment avec les sections armees de Paris, garder la representation
nationale et les etablissemens publics;

Par le troisieme, la convention devait se constituer en cour de justice
pour juger les conspirateurs;

Par le quatrieme enfin, la convention cassait la municipalite de Paris.

Ces quatres decrets etaient parfaitement adaptes, aux circonstances, et
convenaient aux vrais dangers du moment; mais, pour les rendre, il aurait
fallu avoir toute la puissance qui ne pouvait resulter que des decrets
memes. Pour se creer des moyens d'energie, il faut l'energie, et tout
parti modere qui veut arreter un parti violent, est dans un cercle vicieux
dont il ne peut jamais sortir. Sans doute la majorite, penchant pour les
girondins, aurait pu rendre les decrets, mais c'etait sa moderation qui la
faisait pencher pour eux, et sa moderation meme lui conseillait
d'attendre, de temporiser, de se fier a l'avenir, et d'ecarter tout moyen
trop tot energique. L'assemblee repoussa meme un decret beaucoup moins
rigoureux; c'etait le premier de ceux dont on avait confie la redaction a
la commission des neuf. Buzot le proposait, et il etait relatif aux
provocateurs au meurtre et a l'incendie. Toute provocation directe etait
punie de mort, et la provocation indirecte punie de dix annees de fers.
L'assemblee trouva la provocation directe trop severement punie, et la
provocation indirecte trop vaguement definie et trop difficile a
atteindre. Buzot dit en vain qu'il fallait des mesures revolutionnaires,
et par consequent arbitraires, contre les adversaires qu'on voulait
combattre; il ne fut pas ecoute, et il ne pouvait pas l'etre en
s'adressant a une majorite qui condamnait dans le parti violent les
mesures revolutionnaires memes, et qui par consequent etait peu propre a
les employer contre lui. La loi fut ajournee; et la commission des neuf,
instituee pour aviser aux moyens de maintenir le bon ordre, devint pour
ainsi dire inutile.

L'assemblee cependant montrait un peu plus d'energie, des qu'il s'agissait
de reprimer les ecarts de la commune. Alors elle semblait defendre son
autorite avec une espece de jalousie et de force. Le conseil-general de la
commune, mande a la barre a cause de la petition contre le projet d'une
garde departementale, vint se justifier. Il n'etait plus, disait-il, celui
du 10 aout. Quelques prevaricateurs s'etaient rencontres parmi ses
membres, on avait eu raison de les denoncer, mais ils ne se trouvaient
plus dans son sein. "Ne confondez pas, ajoutait-il, les innocens et les
coupables. Rendez-nous la confiance dont nous avons besoin. Nous voulons
ramener le calme necessaire a la convention pour l'etablissement de bonnes
lois. Quant a l'envoi de cette petition, ce sont les sections qui l'ont
voulu, nous ne sommes que leurs mandataires; mais on les engagera a s'en
desister."

Cette soumission desarma les girondins eux-memes, et, a la requete de
Gensonne, les honneurs de la seance furent accordes au conseil general.
Cette docilite des administrateurs pouvait bien satisfaire l'orgueil de
l'assemblee, mais elle ne pouvait rien quant aux veritables dispositions
de Paris. Le tumulte augmentait a mesure qu'on approchait du 5 novembre,
jour fixe pour entendre Robespierre. La veille, il y eut des rumeurs en
sens divers. Des bandes parcoururent Paris, les unes en criant: "A la
guillotine, Robespierre, Danton, Marat!" les autres en criant: "A la mort,
Roland, Lasource, Guadet!" On s'en plaignit aux Jacobins, ou il ne fut
parle que des cris pousses contre Robespierre, Danton et Marat. On
accusait de ces cris des dragons et des federes, qui alors etaient encore
devoues a la convention. Robespierre jeune parut de nouveau a la tribune,
se lamenta sur les dangers de l'innocence, repoussa un projet de
conciliation propose par un membre de la societe, en disant que le parti
oppose etait decidement contre-revolutionnaire, et qu'on ne devait garder
avec lui ni paix ni treve; que sans doute l'innocence perirait dans la
lutte, mais qu'il fallait qu'elle se sacrifiat, et qu'on laissat succomber
Maximilien Robespierre, parce que la perte d'un seul homme n'entrainerait
pas celle de la liberte. Tous les jacobins applaudirent a ces beaux
sentimens, en assurant au jeune Robespierre qu'il n'en serait rien, et que
son frere ne perirait pas.

Des plaintes toutes differentes furent proferees a l'assemblee, et la, on
denonca les cris pousses contre Roland, Lasource, Guadet, etc. Roland se
plaignit de l'inutilite de ses requisitions au departement et a la commune
pour obtenir la force armee. On discuta beaucoup, on echangea des
reproches, et la journee s'ecoula sans prendre aucune mesure. Le
lendemain, 5 novembre, Robespierre parut enfin a la tribune.

Le concours etait general, et on attendait avec impatience le resultat de
cette discussion solennelle. Le discours de Robespierre etait volumineux
et prepare avec soin. Ses reponses aux accusations de Louvet furent celles
qu'on ne manque jamais de faire en pareil cas: "Vous m'accusez, dit-il,
d'aspirer a la tyrannie; mais, pour y parvenir, il faut des moyens, et ou
sont mes tresors et mes armees? Vous pretendez que j'ai eleve dans les
Jacobins l'edifice de ma puissance. Mais que prouve cela? c'est que j'y
etais plus ecoute, que je m'adressais peut-etre mieux que vous a la raison
de cette societe, et que vous ne voulez ici venger que les disgraces de
votre amour-propre. Vous pretendez que cette societe celebre est
degeneree; mais demandez un decret d'accusation contre elle, alors je
prendrai le soin de la justifier, et nous verrons si vous serez plus
heureux ou plus persuasifs que Leopold et Lafayette. Vous pretendez que je
n'ai paru a la commune que deux jours apres le 10 aout, et qu'alors je me
suis moi-meme installe au bureau. Mais d'abord je n'y ai pas ete appele
plus tot; et, quand je me suis presente au bureau, ce n'etait pas pour m'y
installer, mais pour faire verifier mes pouvoirs. Vous ajoutez que j'ai
insulte l'assemblee legislative; que je l'ai menacee du tocsin: le fait
est faux. Quelqu'un, place pres de moi, m'accusa de sonner le tocsin; je
repondis a l'interlocuteur que les sonneurs de tocsin etaient ceux qui,
par l'injustice, aigrissaient les esprits; et alors l'un de mes collegues,
moins reserve, ajouta qu'on le sonnerait. Voila le fait unique sur lequel
mon accusateur a bati cette fable. Dans l'assemblee electorale, j'ai pris
la parole, mais on etait convenu de la prendre; j'y ai presente quelques
observations, et plusieurs ont use du meme droit. Je n'ai accuse ni
recommande personne. Cet homme dont vous m'imputez de me servir, Marat, ne
fut jamais ni mon ami ni mon recommande. Si je jugeais de lui par ceux
qui l'attaquent, il serait absous; mais je ne prononce pas. Je dirai
seulement qu'il me fut constamment etranger; qu'une fois il vint chez moi,
que je lui adressai quelques observations sur ses ecrits, sur leur
exageration et sur le regret qu'eprouvaient les patriotes de lui voir
compromettre notre cause par la violence de ses opinions; mais il me
trouva politique a vues etroites, et le publia le lendemain. C'est donc
une calomnie que de me supposer l'instigateur et l'allie de cet homme."
De ces accusations personnelles passant aux accusations generales dirigees
contre la commune, Robespierre repete avec tous ses defenseurs, que le
2 septembre a ete la suite du 10 aout; qu'on ne peut apres coup marquer le
point precis ou devaient se briser les flots de l'insurrection populaire;
que sans doute les executions etaient illegales, mais que sans mesures
illegales on ne pouvait secouer le despotisme; qu'il fallait faire ce meme
reproche a toute la revolution; car tout y etait illegal, et la chute du
trone, et la prise de la Bastille! Il peint ensuite les dangers de Paris,
l'indignation de ses citoyens, leur concours autour des prisons, leur
irresistible fureur en songeant qu'ils laissaient derriere eux des
conspirateurs qui egorgeraient leurs familles. "On assure qu'un innocent
a peri, s'ecrie l'orateur avec emphase, un seul; c'est beaucoup trop, sans
doute. Citoyens! pleurez cette meprise cruelle! nous l'avons pleuree des
long-temps; c'etait un bon citoyen, c'etait un de nos amis! Pleurez meme
les victimes qui devaient etre reservees a la vengeance des lois, et qui
sont tombees sous le glaive de la justice populaire! Mais que votre
douleur ait un terme comme toutes les choses humaines. Gardons quelques
larmes pour des calamites plus touchantes: pleurez cent mille patriotes
immoles par la tyrannie! pleurez nos citoyens expirant sous leurs toits
embrases, et les fils des citoyens massacres au berceau ou dans les bras
de leurs meres! pleurez donc l'humanite abattue sous le joug des
tyrans..... Mais consolez-vous, si, imposant silence a toutes les viles
passions, vous voulez assurer le bonheur de votre pays, et preparer celui
du monde.

"La sensibilite qui gemit presque exclusivement pour les ennemis de la
liberte m'est suspecte:

"Cessez d'agiter sous mes yeux la robe sanglante du tyran, ou je croirai
que vous voulez remettre Rome dans les fers!"

C'est avec ce melange de logique astucieuse et de declamation
revolutionnaire que Robespierre parvint a captiver son auditoire et a
obtenir des applaudissemens unanimes. Tout ce qui lui etait personnel
etait juste, et il y avait de l'imprudence de la part des girondins a
signaler un projet d'usurpation la ou il n'y avait encore qu'une ambition
d'influence, rendue odieuse par un caractere envieux; il y avait de
l'imprudence a vouloir trouver dans les actes de la commune la preuve
d'une vaste conspiration, lorsqu'il n'existait que les effets naturels du
debordement des passions populaires. Les girondins fournissaient ainsi a
l'assemblee l'occasion de leur donner tort contre leurs adversaires.
Flattee, pour ainsi dire, de voir le pretendu chef des conspirateurs
reduit a se justifier, charmee de voir tous les crimes expliques par une
insurrection desormais impossible, et de rever un meilleur avenir, la
convention crut plus digne, plus prudent de mettre toutes ces
personnalites au neant. On proposa donc l'ordre du jour. Aussitot Louvet
s'elance pour le combattre, et demande a repliquer. Une foule d'orateurs
se presentent, et veulent parler pour, sur, ou contre l'ordre du jour.
Barbaroux, desesperant de se faire entendre, s'elance a la barre pour etre
ecoute au moins comme petitionnaire. Lanjuinais propose qu'on engage la
discussion sur les importantes questions que renferme le rapport de
Roland. Enfin Barrere parvient a obtenir la parole: "Citoyens, dit-il,
s'il existait dans la republique un homme ne avec le genie de Cesar ou
l'audace de Cromwell, un homme qui, avec le talent de Sylla, en aurait les
dangereux moyens; s'il existait ici quelque legislateur d'un grand genie,
d'une ambition vaste, d'un caractere profond; un general, par exemple, le
front ceint de lauriers, et revenant au milieu de vous pour vous commander
des lois ou insulter aux droits du peuple, je proposerais contre lui un
decret d'accusation. Mais que vous fassiez cet honneur a des hommes d'un
jour, a de petits entrepreneurs d'emeute, a ceux dont les couronnes
civiques sont melees de cypres, voila ce que je ne puis concevoir!"

Ce singulier mediateur proposa de motiver ainsi l'ordre du jour:
_Considerant que la convention nationale ne doit s'occuper que des
interets de la republique..._--"Je ne veux pas de votre ordre du jour,
s'ecrie Robespierre, s'il renferme un preambule qui me soit injurieux."
L'assemblee adopte l'ordre du jour pur et simple.

On courut aux Jacobins celebrer cette victoire, et Robespierre y fut recu
en triomphateur. A peine parut-il qu'on le couvrit d'applaudissemens. Un
membre demanda qu'on lui laissat la parole pour faire le recit de la
journee. Un autre assura que sa modestie l'en empecherait, et qu'il ne
voudrait pas parler. Robespierre, jouissant en silence de cet
enthousiasme, laissa a un autre le soin d'un recit adulateur. Il fut
appele Aristide. Son eloquence _naive et male_ fut louee avec une
affectation qui prouve combien etait connu son gout pour la louange
litteraire. La convention fut rehabilitee, l'estime de la societe lui
revint, et on pretendit que le triomphe de la verite commencait, et qu'il
ne fallait plus desesperer du salut de la republique.

Barrere fut interpelle pour qu'il s'expliquat sur la maniere dont il
s'etait exprime a l'egard _des petits faiseurs d'emeute;_ et il se peignit
tout entier en declarant qu'il avait voulu, par ces mots, designer non les
chauds patriotes accuses avec Robespierre, mais leurs adversaires.

Ainsi finit cette celebre accusation. Elle fut une veritable imprudence.
Toute la conduite des girondins se caracterise par cette demarche. Ils
eprouvaient une genereuse indignation; ils l'exprimaient avec talent; mais
il s'y melait assez de ressentimens personnels, assez de fausses
conjectures, de suppositions chimeriques, pour donner a ceux qui aimaient
a s'abuser, une raison de ne pas les croire; a ceux qui redoutaient un
acte d'energie, un motif de l'ajourner; a ceux enfin qui affectaient
l'impartialite, un pretexte pour ne pas adopter leurs conclusions; et ces
trois classes composaient toute la Plaine. Un d'entre ces membres,
cependant, le sage Petion, ne partagea point leurs exagerations; il fit
imprimer le discours qu'il avait prepare, et ou toutes choses etaient
sagement appreciees. Vergniaud, que sa raison et son indolence dedaigneuse
mettaient au-dessus des passions, etait exempt aussi de leurs travers, et
il garda un profond silence. Dans le moment, l'accusation des girondins
n'eut d'autre resultat que de rendre definitivement toute reconciliation
impossible, d'avoir meme use dans un combat inutile le plus puissant et le
seul de leurs moyens, la parole et l'indignation, et d'avoir augmente la
haine et la fureur de leurs ennemis, sans s'etre donne une ressource de
plus.

Malheur aux vaincus lorsque les vainqueurs se divisent! Ceux-ci font
diversion a leurs propres querelles, ils cherchent surtout a se surpasser
en zele, en ecrasant leurs ennemis abattus. Au Temple etaient des
prisonniers sur lesquels allait se decharger toute la fougue des passions
revolutionnaires. La monarchie, l'aristocratie, tout le passe enfin contre
lequel la revolution luttait avec fureur, se trouvaient comme personnifies
dans le malheureux Louis XVI. Et la maniere dont on traiterait le prince
dechu devait, pour chacun, servir a prouver la maniere dont on haissait la
contre-revolution. La legislative, trop rapprochee de la constitution qui
declarait le roi inviolable, n'avait pas ose decider de son sort; elle
l'avait suspendu et enferme au Temple; elle n'avait pas meme aboli la
royaute, et avait legue a une convention le soin de juger le materiel et
le personnel de la vieille monarchie. La royaute abolie, la republique
decretee, et le travail de la constitution confie aux meditations des
esprits les plus distingues de l'assemblee, il restait a s'occuper du sort
de Louis XVI. Un mois et demi s'etait ecoule, et des soins infinis, la
direction des approvisionnemens, la surveillance des armees, le soin des
subsistances qui manquaient alors, comme dans tous les temps de troubles,
la police et tous les details du gouvernement qu'on n'avait transmis,
apres la chute de la royaute, a un conseil executif qu'avec une extreme
defiance, enfin des querelles violentes, empecherent d'abord de s'occuper
des prisonniers du Temple. Une fois il en avait ete question, et, comme on
l'a vu, la proposition fut renvoyee au comite de legislation. En attendant
on en parlait partout. Aux Jacobins on demandait chaque jour le jugement
de Louis XVI, et on accusait les girondins de l'ecarter par des querelles,
auxquelles cependant chacun prenait autant de part et d'interet
qu'eux-memes. Le 1er novembre, dans l'intervalle de l'accusation de
Robespierre a son apologie, une section s'etant plainte de nouveaux
placards provoquant au meurtre et a la sedition, on reclama, comme on le
faisait toujours, le jugement de Marat. Les girondins pretendaient que lui
et quelques-uns de ses collegues etaient la cause de tout le desordre, et
a chaque fait nouveau ils proposaient de les poursuivre. Leurs ennemis au
contraire disaient que la cause des troubles etait au Temple; que la
nouvelle republique ne serait fondee, et que le calme et la securite n'y
regneraient que quand le ci-devant roi aurait ete immole, et que par ce
coup terrible toute esperance aurait ete enlevee aux conspirateurs. Jean
de Bry, ce depute qui, a la legislative, avait voulu qu'on ne suivit pour
regle de conduite que _la loi du salut public_, prit la parole a ce sujet,
et proposa de juger a la fois Marat et Louis XVI. "Marat, dit-il, a merite
le titre de mangeur d'hommes: il serait digne d'etre roi. Il est la cause
des troubles dont Louis XVI est le pretexte: jugeons-les tous les deux, et
assurons le repos public par ce double exemple." En consequence la
convention ordonna que le rapport sur les denonciations contre Marat lui
serait fait seance tenante, et que, sous huit jours au plus tard, le
comite de legislation donnerait son avis sur les formes a observer dans le
jugement de Louis XVI. Si apres huit jours le comite n'avait pas presente
son travail, tout membre aurait le droit de se presenter a la tribune pour
y traiter cette grande question. De nouvelles querelles et de nouveaux
soins empecherent le rapport sur Marat, qui ne fut meme presente que
long-temps apres, et le comite de legislation prepara le sien sur
l'auguste et malheureuse famille enfermee au Temple.

L'Europe avait en ce moment les yeux sur la France. On regardait avec
etonnement ces sujets d'abord juges si faibles, maintenant devenus
victorieux et conquerans, et assez audacieux pour faire un defi a tous les
trones. On observait avec inquietude ce qu'ils allaient faire, et on
esperait encore que leur audace aurait bientot un terme. Cependant des
evenemens militaires se preparaient, qui allaient doubler leur enivrement,
et ajouter a la surprise et a l'effroi du monde.




CHAPITRE III.


SUITE DES OPERATIONS MILITAIRES DE DUMOURIEZ.--MODIFICATIONS DANS LE
MINISTERE.---PACHE MINISTRE DE LA GUERRE.--VICTOIRE DE JEMMAPES.
--SITUATION MORALE ET POLITIQUE DE LA BELGIQUE; CONDUITE POLITIQUE DE
DUMOURIEZ.--PRISE DE GAND, DE MONS, DE BRUXELLES, DE NAMUR, D'ANVERS;
CONQUETE DE LA BELGIQUE JUSQU'A LA MEUSE.--CHANGEMENS DANS
L'ADMINISTRATION MILITAIRE; MESINTELLIGENCE DE DUMOURIEZ AVEC LA
CONVENTION ET LES MINISTRES.--NOTRE POSITION AUX ALPES ET AUX PYRENEES.


Dumouriez etait parti pour la Belgique a la fin d'octobre, et le 25 il se
trouvait a Valenciennes. Son plan general fut regle d'apres l'idee qui le
dominait, et qui consistait a pousser l'ennemi de front, en profitant de
la grande superiorite numerique qu'on avait sur lui. Dumouriez aurait pu,
en marchant sur la Meuse avec la plus grande partie de ses forces,
empecher la jonction de Clerfayt, qui arrivait de la Champagne, prendre le
duc Albert a revers, et executer ainsi ce qu'il avait eu le tort de ne pas
faire d'abord en negligeant de courir sur le Rhin et de suivre ce fleuve
jusqu'a Cleves; mais son plan etait autre, et il preferait a une marche
savante une action eclatante qui redoublat le courage des soldats, deja
tres releve par la canonnade de Valmy, et qui detruisit l'opinion etablie
en Europe, depuis cinquante ans, que les Francais, excellens pour des
coups de main, etaient incapables de gagner une bataille rangee. La
superiorite du nombre lui permettait une tentative pareille, et cette idee
avait sa profondeur, aussi bien que les manoeuvres qu'on lui a reproche de
n'avoir pas employees. Cependant il ne negligea pas de tourner l'ennemi et
de le separer de Clerfayt. Valence, place a cet effet le long de la Meuse,
devait marcher de Givet sur Namur et sur Liege, avec l'armee des Ardennes,
forte de dix-huit mille hommes. D'Harville, avec douze mille, avait ordre
de se mouvoir entre la grande armee et Valence, pour tourner l'ennemi de
plus pres. Telles etaient les dispositions de Dumouriez a sa droite. A sa
gauche, Labourdonnaie devait, en partant de Lille, parcourir la cote de la
Flandre et s'emparer de toutes les places maritimes. Arrive a Anvers, il
lui avait ete prescrit de longer la frontiere hollandaise, et de joindre
la Meuse a Ruremonde. La Belgique se trouvant ainsi enfermee dans un
cercle, Dumouriez en occupait le centre avec une masse de quarante mille
hommes, et pouvait accabler les ennemis sur le premier point ou ils
voudraient tenir tete aux Francais.

Impatient d'entrer en campagne et de s'ouvrir la vaste carriere ou
s'elancait son ardente imagination, Dumouriez pressait l'arrivee des
approvisionnemens qu'on lui avait promis a Paris, et qui auraient du etre
rendus le 25 a Valenciennes. Servan avait quitte le ministere de la
guerre, preferant au chaos de l'administration les fonctions moins agitees
d'un commandement d'armee. Il retablissait sa tete et sa sante dans son
camp des Pyrenees. Roland avait propose et fait accepter pour son
successeur, Pache, homme simple, eclaire, laborieux, qui, ayant autrefois
quitte la France pour aller vivre en Suisse, etait revenu a l'epoque de la
revolution, avait rendu le brevet d'une pension qu'il recevait du marechal
de Castries, et s'etait distingue dans les bureaux de l'interieur par un
esprit et une application rares. Portant dans sa poche un morceau de pain,
et ne quittant pas meme le ministere pour manger, il travaillait pendant
des journees entieres, et avait charme Roland par ses moeurs et son zele.
Servan avait demande a le posseder pendant sa difficile administration
d'aout et de septembre, et Roland ne le lui avait cede qu'avec regret et
en consideration de l'importance des travaux de la guerre. Pache rendit
dans ce nouveau poste les memes services que dans le premier; et, lorsque
la place de ministre de la guerre vint a vaquer, il fut aussitot propose
pour la remplir, comme un de ces etres obscurs, mais precieux, auxquels la
justice et l'interet public devaient assurer une faveur rapide. Pache,
doux et modeste, plaisait a tout le monde, et ne pouvait manquer d'etre
accepte: les girondins comptaient naturellement sur la moderation
politique d'un homme aussi calme, aussi sage, et qui d'ailleurs leur
devait sa fortune. Les jacobins, qui le trouvaient plein de deference pour
eux, exaltaient sa modestie, et l'opposaient a ce qu'ils appelaient
l'orgueil et la durete de Roland. Dumouriez, de son cote, fut charme d'un
ministre qui paraissait plus maniable que les girondins, et plus dispose a
suivre ses vues. Il avait en effet de nouveaux griefs contre Roland.
Celui-ci lui avait ecrit, au nom du conseil, une lettre dans laquelle il
lui reprochait de vouloir trop imposer ses plans au ministere, et lui
temoignait d'autant plus de defiance qu'on lui supposait plus de talens.
Roland etait loyal, et ce qu'il disait dans le secret de la
correspondance, il l'eut combattu en public. Dumouriez, meconnaissant
l'intention honnete de Roland, avait fait ses plaintes a Pache, qui les
avait recues, et qui l'avait console par ses flatteries des defiances de
ses collegues. Tel etait le nouveau ministre de la guerre: place entre les
jacobins, les girondins et Dumouriez, ecoutant les plaintes des uns contre
les autres, il les gagnait tous par ses paroles et sa deference, et leur
faisait esperer a tous un second et un ami.

Dumouriez attribua au renouvellement des bureaux les retards qu'essuyait
l'approvisionnement de son armee. Il n'y avait d'arrive que la moitie des
munitions et des fournitures promises, et il se mit en marche sans
attendre le reste, ecrivant a Pache qu'il lui fallait indispensablement
trente mille paires de souliers, vingt-cinq mille couvertures, des effets
de campement pour quarante mille hommes, et surtout deux millions de
numeraire pour fournir le pret aux soldats, qui, entrant dans un pays ou
les assignats n'avaient pas cours, devaient payer en argent tout ce qu'ils
acheteraient. On promit tout, et Dumouriez, excitant l'ardeur de ses
troupes, les encourageant par la perspective d'une conquete prochaine et
assuree, les porta en avant, quoique depourvues de ce qui etait necessaire
pour une campagne d'hiver et sous un climat rigoureux.

La marche de Valence, retardee par une diversion sur Longwy, et par le
denuement de tous les effets militaires, qui n'arriverent qu'en novembre,
permit a Clerfayt de passer sans obstacle du Luxembourg dans la Belgique,
et de joindre le duc Albert avec douze mille hommes. Dumouriez, renoncant
pour le moment a se servir de Valence, rapprocha de lui la division du
general d'Harville, et portant ses troupes entre Quarouble et Quievrain,
se hata de joindre l'armee ennemie. Le duc Albert, fidele au systeme
autrichien, avait forme un cordon de Tournay jusqu'a Mons, et, quoiqu'il
eut trente mille hommes, il n'en reunissait guere que vingt devant la
ville de Mons. Dumouriez le serrant de pres, arriva le 3 novembre devant
le moulin de Boussu, et ordonna a son avant-garde, commandee par le brave
Beurnonville, de chasser l'ennemi poste sur les hauteurs. L'attaque
reussit d'abord, mais repoussee ensuite, notre avant-garde fut obligee de
se retirer. Dumouriez sentant combien il importait de ne pas reculer au
debut, reporta Beurnonville en avant, fit enlever tous les postes ennemis,
et le 5 au soir se trouva en presence des Autrichiens, retranches sur les
hauteurs qui bordent la ville de Mons.

Ces hauteurs, disposees circulairement en avant de la place, portent trois
villages, Jemmapes, Cuesmes et Berthaimont. Les Autrichiens, qui
s'attendaient a y etre attaques, avaient forme l'imprudente resolution de
s'y maintenir, et avaient mis des long-temps le plus grand soin a s'y
rendre inexpugnables. Clerfayt occupait Jemmapes et Cuesmes; un peu plus
loin, Beaulieu campait au-dessus de Berthaimont. Des pentes rapides, des
bois, des abatis, quatorze redoutes, une artillerie formidable rangee en
etages, et vingt mille hommes, protegeaient ces positions et en rendaient
l'abord presque impossible. Des chasseurs tyroliens remplissaient les bois
qui s'etendaient au-dessous des hauteurs. La cavalerie, placee dans
l'intervalle des coteaux, et surtout dans la trouee qui separait Jemmapes
de Cuesmes, etait prete a deboucher et a fondre sur nos colonnes, des
qu'elles seraient ebranlees par le feu des batteries.

C'est en presence de ce camp si fortement retranche que s'etablit
Dumouriez. Il forma son armee en demi-cercle, parallelement aux positions
de l'ennemi. Le general d'Harville, qui venait d'operer sa jonction avec
le corps de bataille, dans la soiree du 5, fut destine a manoeuvrer sur
l'extreme droite de notre ligne. Des le 6 au matin, il devait, longeant
les positions de Beaulieu, s'efforcer de les tourner, et occuper ensuite
les hauteurs en arriere de Mons, seule retraite des Autrichiens.
Beurnonville, formant la droite meme de notre attaque, avait ordre de
marcher sur le village de Cuesmes. Le duc de Chartres, qui servait dans
notre armee avec le grade de general, et qui ce jour-la commandait au
centre, devait aborder Jemmapes de front, et tacher en meme temps de
penetrer par la trouee qui separait Jemmapes de Cuesmes. Enfin le general
Ferrand, revetu du commandement de la gauche, etait charge de traverser un
petit village nomme Quaregnon, et de se porter sur le flanc de Jemmapes.
Toutes ces attaques devaient s'executer en colonnes par bataillons, la
cavalerie etant prete a les soutenir par derriere et sur les cotes. Notre
artillerie fut disposee de maniere a battre chaque redoute en flanc, et a
eteindre ses feux s'il etait possible. Une reserve d'infanterie et de
cavalerie attendait l'evenement derriere le ruisseau de Wame.

Pendant la nuit du 5 au 6, le general Beaulieu ouvrit l'avis de sortir des
retranchemens et de fondre inopinement sur les Francais, pour les
deconcerter par une attaque brusque et nocturne. Cet avis energique ne fut
pas suivi, et le 6 a huit heures du matin, les Francais etaient en
bataille, pleins de courage et d'esperance, quoique sous un feu meurtrier
et a la vue de retranchemens presque inabordables. Soixante mille hommes
couvraient le champ de bataille, et cent bouches a feu retentissaient sur
le front des deux armees.

La canonnade fut engagee des le matin; Dumouriez ordonna aux generaux
Ferrand et Beurnonville de commencer l'attaque, l'un a gauche et l'autre a
droite, tandis que lui-meme attendrait au centre le moment d'agir, et que
d'Harville, longeant les positions de Beaulieu, irait fermer la retraite.
Ferrand attaqua mollement, et Beurnonville ne parvint pas a eteindre le
feu des Autrichiens.

Il etait onze heures, et l'ennemi n'etait pas assez ebranle sur les cotes
pour qu'on put l'aborder de front. Alors Dumouriez envoya son fidele
Thouvenot a l'aile gauche pour decider le succes. Thouvenot, faisant
cesser une inutile canonnade, traverse Quaregnon, tourne Jemmapes, et
marchant tete baissee, la baionnette au bout du fusil, gravit la hauteur
par cote, et arrive sur le flanc des Autrichiens. Dumouriez apprenant ce
mouvement, se resout a commencer l'attaque de front, et porte le centre
directement contre Jemmapes. Il fait avancer son infanterie en colonnes,
et dispose des hussards et des dragons pour couvrir la trouee entre
Jemmapes et Cuesmes, d'ou la cavalerie ennemie allait s'elancer. Nos
troupes s'ebranlent et traversent sans hesiter l'espace intermediaire.
Cependant une brigade voyant deboucher par la trouee la cavalerie
autrichienne, chancele, recule, et decouvre le flanc de nos colonnes. Dans
cet instant, le jeune Baptiste Renard, simple domestique de Dumouriez,
cedant a une inspiration de courage et d'intelligence, court au general de
cette brigade, lui reproche sa faiblesse, lui signale le danger, et le
ramene a la trouee. Un certain ebranlement s'etait manifeste dans tout le
centre, et nos bataillons commencaient a tourbillonner sous le feu des
batteries. Le duc de Chartres se jette au milieu des rangs, les rallie,
forme autour de lui un bataillon qu'il appelle _bataillon de Jemmapes,_ et
le porte vigoureusement a l'ennemi. Le combat est ainsi retabli, et
Clerfayt, deja pris en flanc, menace de front, resiste neanmoins avec
une fermete heroique.

Dumouriez, temoin de tous ces mouvemens, mais incertain du succes, court a
la droite, ou le combat ne se decidait point, malgre les efforts de
Beurnonville. Son intention etait de terminer brusquement l'attaque, ou
bien de replier son aile droite, et de s'en servir pour proteger la
retraite du centre, si un mouvement retrograde devenait necessaire.

Beurnonville avait fait de vains efforts contre le village de Cuesmes, et
il allait se replier lorsque Dampierre, qui commandait un point de
l'attaque, prend avec lui quelques compagnies, et s'elance audacieusement
au milieu d'une redoute. Dumouriez arrive a l'instant meme ou Dampierre
executait cette courageuse tentative; il trouve le reste de ses bataillons
sans chef, exposes a un feu terrible, et hesitant en presence des hussards
imperiaux qui se preparaient a les charger. Ces bataillons etaient ceux
qui, au camp de Maulde, s'etaient si fortement attaches a Dumouriez. Il
les rassure, et les dispose a tenir ferme contre la cavalerie ennemie. Une
decharge a bout portant arrete cette cavalerie, et les hussards de
Berchini lances a propos sur elle, achevent de la mettre en fuite. Alors
Dumouriez, se mettant a la tete de ses bataillons, et entonnant avec eux
l'hymne des Marseillais, les entraine a sa suite, les porte sur les
retranchemens, renverse tout devant lui, et enleve le village de Cuesmes.

Cet exploit a peine termine, Dumouriez, toujours inquiet pour le centre,
repart au galop, suivi de quelques escadrons. Mais tandis qu'il accourt,
le jeune duc de Montpensier arrive a sa rencontre, pour lui annoncer la
victoire du centre, due principalement a son frere le duc de Chartres.
Ainsi, Jemmapes etant envahi par cote et par devant, et Cuesmes emporte,
Clerfayt ne pouvait plus opposer de resistance, et devait se retirer. Il
cede donc le terrain apres une belle defense, et abandonne a Dumouriez une
victoire cherement disputee. Il etait deux heures; nos troupes harassees
de fatigue demandaient un instant de repos: Dumouriez le leur accorde, et
fait halte sur les hauteurs memes de Jemmapes et de Cuesmes. Il comptait,
pour la poursuite de l'ennemi, sur d'Harville, qui etait charge de tourner
Berthaimont et d'aller couper les derrieres des Autrichiens. Mais l'ordre
n'etant pas assez clair et ayant ete mal compris, d'Harville s'etait tenu
en presence de Berthaimont, et en avait inutilement canonne les hauteurs.
Clerfayt se retira donc sous la protection de Beaulieu, qui n'avait pas
ete entame, et tous deux prirent la route de Bruxelles, que d'Harville ne
leur fermait pas.

La bataille avait coute aux Autrichiens quinze cents prisonniers, quatre
mille cinq cents morts ou blesses, et a peu pres autant aux Francais.
Dumouriez deguisa sa perte, et n'avoua que quelques cents hommes. On lui a
reproche de n'avoir pas, en marchant sur sa droite, tourne l'ennemi, pour
le prendre ainsi par derriere, au lieu de s'obstiner a l'attaque de gauche
et du centre. Il en avait eu l'idee en ordonnant a d'Harville de longer
Berthaimont, mais il ne s'y attacha pas assez. Sa vivacite, qui souvent
empechait la reflexion, et le desir d'une action eclatante, lui firent
preferer a Jemmapes, comme dans toute la campagne, une attaque de front.
Au reste, plein de presence d'esprit et d'ardeur au milieu de l'action, il
avait enleve nos troupes, et leur avait communique un courage heroique.
L'eclat de cette grande action fut prodigieux. La victoire de Jemmapes
remplit en un instant la France de joie, et l'Europe d'une nouvelle
surprise. Il fut question partout de cette artillerie bravee avec tant de
sang-froid, de ces redoutes escaladees avec tant d'audace; on exagera meme
le peril et la victoire, et, par toute l'Europe, la faculte de remporter
de grandes batailles fut de nouveau reconnue aux Francais. A Paris, tous
les republicains sinceres eurent une grande joie de cette nouvelle, et
preparerent des fetes. Le domestique de Dumouriez, le jeune Baptiste
Renard, fut presente a la convention, et gratifie par elle d'une couronne
civique et d'une epaulette d'officier. Les girondins, par patriotisme,
par justice, applaudirent aux succes du general. Les jacobins, quoique le
suspectant, applaudirent aussi par le besoin d'admirer le succes de la
revolution. Marat seul, reprochant a tous les Francais leur engouement,
pretendit que Dumouriez avait du mentir sur le nombre de ses morts, qu'on
n'attaquait pas une montagne a si peu de frais, qu'il n'avait pris ni
bagage ni artillerie, que les Autrichiens s'en allaient tranquillement,
que c'etait une retraite plutot qu'une defaite, que Dumouriez aurait pu
prendre l'ennemi autrement; et melant a cette sagacite une atroce fureur
de calomnie, il ajoutait que cette attaque de front n'avait eu lieu que
pour immoler les braves bataillons de Paris; que ses collegues a la
convention, aux Jacobins, tous les Francais enfin, si prompts a admirer,
etaient des etourdis; et que, pour lui, il declarerait Dumouriez un bon
general, quand toute la Belgique serait soumise, sans qu'un seul
Autrichien s'en echappat; et un bon patriote, lorsque la Belgique serait
profondement revolutionnee, et rendue tout a fait libre.--Vous autres
Francais, disait-il, avec cette disposition a tout admirer sur-le-champ,
vous etes exposes a revenir aussi promptement. Un jour vous proscrivez
Montesquiou; on vous apprend qu'il a conquis la Savoie, vous
l'applaudissez; vous le proscrivez de nouveau, et vous devenez la risee
generale par ces allees et venues. "Pour moi, je me defie, et j'accuse
toujours; et quant aux inconvenients de cette disposition, ils sont
incomparablement moindres que ceux de la disposition contraire, car jamais
ils ne compromettent le salut public. Sans doute ils peuvent m'exposer a
me meprendre sur le compte de quelques individus; mais, vu la corruption
du siecle, et la multitude d'ennemis par education, par principes et par
interet, de toute liberte, il y a mille a parier contre un que je ne
prendrai pas le change, en les considerant d'emblee comme des intrigans et
des fripons publics tout prets a machiner. Je suis donc mille fois moins
expose a etre trompe sur le compte des fonctionnaires publics; et, tandis
que la funeste confiance que l'on a en eux les met a meme de tramer contre
la patrie avec autant d'audace que de securite, la defiance eternelle dont
le public les environnerait, d'apres mes principes, ne leur permettrait
pas de faire un pas sans trembler d'etre demasques et punis[1]."

[Note 1: _Journal de la republique francaise_, par Marat, l'Ami du Peuple,
N deg. 43, du lundi 12 novembre 1792.]

Cette bataille venait d'ouvrir la Belgique aux Francais; mais la
d'etranges difficultes se presentaient a Dumouriez, et deux tableaux
frappans vont s'offrir: sur le territoire conquis, la revolution francaise
agissant sur les revolutions voisines pour les hater ou se les assimiler;
et dans notre armee, la demagogie penetrant dans les administrations, et
les desorganisant pour les epurer.

Il y avait en Belgique plusieurs partis: le premier, celui de la
domination autrichienne, n'existait que dans les armees imperiales
chassees par Dumouriez; le second, compose de toute la nation, nobles,
pretres, magistrats, peuple, repoussait unanimement le joug etranger, et
voulait l'independance de la nation belge; mais celui-ci se sous-divisait
en deux autres: les pretres et privilegies voulaient conserver les anciens
etats, les anciennes institutions, les demarcations de classe et de
province, tout enfin, excepte la domination autrichienne, et ils avaient
pour eux une partie de la population, encore tres superstitieuse et tres
attachee au clerge; enfin les demagogues ou jacobins belges voulaient une
revolution complete et la souverainete du peuple. Ceux-ci demandaient le
niveau francais et l'egalite absolue. Ainsi chacun adoptait de la
revolution ce qui lui convenait; les privilegies n'y cherchaient que leur
ancien etat, les plebeiens voulaient la demagogie et le regne de la
multitude. Entre les divers partis, on concoit que Dumouriez, par ses
gouts, devait garder un milieu. Repoussant l'Autriche qu'il combattait
avec ses soldats, condamnant les pretentions exclusives des privilegies,
il ne voulait cependant pas transporter a Bruxelles les jacobins de Paris,
et y faire naitre des Chabot et des Marat. Son but etait donc, en
menageant l'ancienne organisation du pays, de reformer ce qu'elle avait de
trop feodal. La partie eclairee de la population se pretait bien a ces
vues; mais il etait difficile d'en faire un ensemble, a cause du peu
d'union des villes et des provinces; et, de plus, en la formant en
assemblee, on l'exposait a etre vaincue par le parti violent. Dans le cas
ou il pourrait reussir, Dumouriez songeait, soit par une alliance, soit
par une reunion, a rattacher la Belgique a l'empire francais, et a
completer ainsi notre territoire. Il aurait desire surtout empecher les
dilapidations, s'assurer les immenses ressources de la contree pour la
guerre, et n'indisposer aucune classe, pour ne pas faire devorer son armee
par une insurrection. Il songeait principalement a menager le clerge, qui
avait encore une grande influence sur l'esprit du peuple. Il voulait enfin
des choses que l'experience des revolutions demontre impossibles, et
auxquelles tout le genie administratif et politique doit renoncer d'avance
avec une entiere resignation. On verra plus tard se developper ses plans
et ses projets.

En entrant en Belgique, il promit, par une proclamation, de respecter les
proprietes, les personnes et l'independance nationale. Il ordonna que tout
fut maintenu, que les autorites demeurassent en fonctions, que les impots
continuassent d'etre percus, et que sur-le-champ des assemblees primaires
fussent reunies, pour former une convention nationale qui deciderait du
sort de la Belgique.

Des difficultes bien autrement graves se preparaient pour lui. Des motifs
de politique, de bien public, d'humanite, pouvaient lui faire desirer en
Belgique une revolution prudente et mesuree; mais il avait a faire vivre
son armee, et c'etait ici son affaire personnelle. Il etait general et
avant tout oblige d'etre victorieux. Pour cela, il lui fallait de la
discipline et des ressources. Entre a Mons le 7 novembre au matin, au
milieu de la joie des Brabancons, qui lui decernerent une couronne ainsi
qu'au brave Dampierre, il se trouva dans les plus grands embarras. Ses
commissaires des guerres etaient a Valenciennes, rien de ce qu'on lui
avait promis n'arrivait. Il lui fallait des vetemens pour ses soldats a
moitie nus, des vivres, des chevaux pour son artillerie, des charrois tres
actifs pour seconder le mouvement de l'invasion, surtout dans un pays ou
les transports etaient extremement difficiles, enfin du numeraire pour
payer les troupes, parce qu'en Belgique on n'acceptait pas volontiers les
assignats. Les emigres en avaient repandu une grande quantite de faux, et
les avaient ainsi discredites; d'ailleurs, aucun peuple n'aime a
participer aux embarras d'un autre, en acceptant le papier qui represente
ses dettes.

L'impetuosite du caractere de Dumouriez, portee jusqu'a l'imprudence, ne
permet pas de croire qu'il fut demeure depuis le 7 jusqu'au 11 a Mons, et
qu'il eut laisse le duc de Saxe-Teschen se retirer tranquillement, si des
details d'administration ne l'eussent retenu malgre lui, et n'eussent
absorbe son attention qui aurait du etre exclusivement fixee sur les
details militaires. Il forma un plan tres bien concu; c'etait de passer
lui-meme des marches avec les Belges, pour les vivres, fourrages et
approvisionnemens. Il y avait a cela une foule d'avantages. Les objets a
consommer etaient sur les lieux, et on n'avait pas a craindre les retards.
Ces achats interessaient beaucoup de Belges a la presence des armees
francaises. En payant les vendeurs en assignats, ceux-ci etaient obliges
d'en favoriser eux-memes la circulation; on se dispensait ainsi de rendre
cette circulation forcee, chose importante, car chaque individu a qui
arrive une monnaie forcee se regarde comme vole par l'autorite qui
l'impose, et c'est le moyen de blesser le plus universellement un peuple.
Dumouriez avait en outre songe a faire des emprunts au clerge, avec la
garantie de la France. Ces emprunts lui fournissaient des fonds et du
numeraire; et le clerge, quoique frappe momentanement, se sentait rassure
sur son existence et ses biens, puisqu'on traitait avec lui. Enfin la
France ayant a demander aux Belges des indemnites pour les frais d'une
guerre liberatrice, on eut affecte ces indemnites au paiement des
emprunts, et, moyennant un leger appoint, toute la guerre eut ete payee,
et Dumouriez, comme il l'avait annonce, aurait vecu aux frais de la
Belgique, sans la vexer ni la desorganiser; Mais c'etaient la des plans de
genie, et, en temps de revolution, il semble que le genie devrait prendre
un parti decide: il devrait ou prevoir les desordres et les violences qui
vont suivre, et se retirer sur-le-champ; ou en les prevoyant, s'y
resigner, et continuer a etre violent pour consentir d'etre utile a la
tete des armees ou de l'etat. Aucun homme n'a ete assez detache des choses
de ce monde, pour essayer du premier parti; il en est un qui a ete grand,
et qui a su demeurer pur en suivant le second. C'est celui qui, place au
comite de salut public, sans participer a ses actes politiques, se
renferma dans les soins de la guerre, et _organisa la victoire_, chose
pure, permise, et toujours patriotique sous tous les regimes.

Dumouriez s'etait servi pour ses marches et ses operations financieres de
Malus, commissaire des guerres, qu'il estimait beaucoup parce qu'il le
trouvait habile et actif, sans trop s'inquieter s'il etait modere ou non
dans ses gains; il avait employe aussi le nomme d'Espagnac, ancien abbe
libertin, et l'un de ces corrompus spirituels de l'ancien regime, qui
faisaient tous les metiers avec beaucoup de grace et d'habilete, et
laissaient dans tous une reputation equivoque. Dumouriez le depecha au
ministere pour expliquer ses plans, et faire ratifier tous les engagemens
qu'il avait pris.

Il donnait deja bien assez de prise sur lui par l'espece de dictature
administrative qu'il s'arrogeait, et par la moderation revolutionnaire
qu'il montrait a l'egard des Belges, sans se compromettre encore par son
association avec des hommes deja suspects, et qui, ne le fussent-ils pas,
allaient bientot le devenir. Dans ce moment en effet une rumeur generale
s'elevait contre les anciennes administrations, qui etaient remplies,
disait-on, de fripons et d'aristocrates.

Apres avoir donne ses soins a l'entretien de ses soldats, Dumouriez
s'occupa d'accelerer la marche de Labourdonnaie. Ce general, apres s'etre
obstine a demeurer en arriere, n'etait entre a Tournay que fort tard, et
la il provoquait des scenes dignes des Jacobins, et levait de fortes
contributions. Dumouriez lui ordonna de marcher rapidement sur Gand et
l'Escaut, pour se rendre a Anvers, et achever ensuite le circuit du pays
jusqu'a la Meuse. Valence, enfin arrive en ligne apres des retards
involontaires, eut ordre d'etre le 13 ou le 14 a Nivelles. Dumouriez,
croyant que le duc de Saxe-Teschen se retirerait derriere le canal de
Vilvorden, voulait que Valence, tournant la foret de Soignies, se portat
derriere ce canal, et y recut le duc au passage de la Dyle.

Le 11, il partit de Mons, ne joignit que lentement l'armee ennemie, qui
elle-meme se retirait avec ordre, mais avec une extreme lenteur. Mal servi
par ses transports, il ne put pas arriver assez promptement pour se venger
des retards qu'il avait ete oblige de subir. Le 13, s'avancant lui-meme
avec une simple avant-garde, il donna au milieu de l'ennemi a Anderlecht,
et faillit etre enveloppe; mais, avec son adresse et sa fermete
ordinaires, il deploya sa petite troupe, usa avec beaucoup d'appareil de
quelques pieces d'artillerie, et persuada aux Autrichiens qu'il etait sur
le champ de bataille avec toute son armee. Il parvint ainsi a les
contenir, et eut le temps d'etre secouru par ses soldats, qui, apprenant
sa position critique, accouraient en toute hate pour le degager.

Il entra le 14 dans Bruxelles, et y fut arrete de nouveau par des embarras
administratifs, n'ayant ni numeraire ni aucune des ressources necessaires
a l'entretien de ses troupes. Il apprit la que le ministere avait refuse
de consentir ses derniers marches, excepte un seul, et que toutes les
anciennes administrations militaires etaient renouvelees et remplacees par
un comite dit _des achats_. Ce comite avait seul, a l'avenir, le droit
d'acheter pour l'entretien des armees, sans qu'il fut permis aux generaux
de s'en meler aucunement. C'etait la le commencement d'une revolution, qui
se preparait dans les administrations et qui allait les livrer pour un
temps a une desorganisation complete.

Les administrations qui exigent une longue pratique ou une application
speciale, sont ordinairement celles ou une revolution penetre le plus
tard, parce qu'elles excitent moins l'ambition, et que d'ailleurs la
necessite d'y conserver des sujets capables les garantit de la fureur des
renouvellemens. Ainsi on n'avait opere presque aucun changement dans les
etats-majors, dans les corps savans de l'armee, dans les bureaux des
divers ministeres, dans les anciennes regies des vivres, et surtout dans
la marine, qui est de toutes les parties de l'art militaire celle qui
exige les connaissances les plus speciales. Aussi ne manquait-on pas de
crier contre les aristocrates dont ces corps etaient remplis, et on
reprochait au conseil executif de ne pas les renouveler. L'administration
qui soulevait le plus d'irritation etait celle des vivres. On adressait de
justes reproches aux fournisseurs, qui, par disposition d'etat, et surtout
a la faveur de ce moment de desordre, exigeaient dans tous leurs marches
des prix exorbitans, donnaient les plus mauvaises marchandises aux
troupes, et volaient l'etat avec impudence. Il n'y avait qu'un cri de
toutes parts contre leurs exactions. Us avaient surtout un adversaire
inexorable dans le depute Cambon de Montpellier. Passionne pour les
matieres de finances et d'economie publique, ce depute s'etait acquis un
grand ascendant dans les discussions de ce genre, et jouissait de toute la
confiance de l'assemblee. Quoique democrate prononce, il m'avait cesse de
tonner contre les exactions de la commune, et il surprenait ceux qui ne
comprenaient pas qu'il poursuivit comme financier les desordres qu'il
aurait peut-etre excuses comme jacobin. Il se dechainait avec une plus
grande energie encore contre les fournisseurs, et les poursuivait avec
toute la fougue de son caractere. Chaque jour il denoncait de nouvelles
fraudes, en reclamait la repression, et tout le monde a cet egard etait
d'accord avec lui. Les hommes honnetes voulaient punir des fripons, les
jacobins voulaient persecuter des aristocrates, et les intrigans rendre
des places vacantes.

On eut donc l'idee de former un comite compose de quelques individus
charges de faire tous les achats pour le compte de la republique. On pensa
que ce comite, unique et responsable, epargnerait a l'etat les fraudes de
cette multitude de fournisseurs isoles, et qu'achetant seul pour toutes
les administrations, il ne ferait plus hausser les prix par la
concurrence, comme il arrivait lorsque chaque ministere, chaque armee
traitaient individuellement pour leurs besoins respectifs. Cette
institution fut etablie de l'avis de tous les ministres, et Cambon surtout
en etait le plus grand partisan, parce que cette forme nouvelle et simple
convenait a son esprit absolu. On signifia donc a Dumouriez qu'il n'aurait
plus aucun marche a passer, et on lui ordonna d'annuler ceux qu'il venait
de signer. On supprima en meme temps les caisses des regisseurs, et on
poussa la rigueur de l'execution jusqu'a faire des difficultes pour
acquitter, a la tresorerie nationale, un pret qu'un negociant belge avait
fait a l'armee sur un bon de Dumouriez.

Cette revolution dans l'administration des vivres, dont le motif etait
louable, concourait malheureusement avec des circonstances qui allaient en
rendre les effets desastreux. Pendant son ministere, Servan avait eu a
pourvoir aux premiers besoins des troupes hativement rassemblees dans la
Champagne, et c'etait beaucoup d'avoir suffi aux embarras du premier
moment. Mais, apres la campagne de l'Argonne, les approvisionnemens faits
avec tant de peine se trouvaient epuises; les volontaires, partis de chez
eux avec un seul habit, etaient presque nus, de sorte qu'il fallait
fournir un equipement complet a chacune des armees, et suffire a ce
renouvellement de tout le materiel, au milieu de l'hiver et malgre la
rapidite, de l'invasion en Belgique. Le successeur de Servan, Pache, etait
donc charge d'une tache immense, et malheureusement, avec beaucoup
d'esprit et d'application, il avait un caractere souple et faible qui, le
portant a plaire a tout le monde, surtout aux jacobins, l'empechait de
commander a personne, et de communiquer a une vaste administration le nerf
necessaire. Si on joint donc a l'urgence, a l'immensite des besoins, aux
difficultes de la saison, et a la necessite d'une grande promptitude, la
faiblesse d'un nouveau ministere, le desordre general de l'etat, et
par-dessus tout une revolution dans le systeme administratif, on concevra
la confusion du premier moment, le denuement des armees, leurs plaintes
ameres, et la violence des reproches entre les generaux et les ministres.

A la nouvelle de ces changemens administratifs, Dumouriez s'emporta
vivement. En attendant l'organisation du nouveau systeme, il voyait son
armee exposee a perir de misere, si ses marches n'etaient pas maintenus et
executes. Il prit donc sur lui de les maintenir, et ordonna a ses agens,
Malus, d'Espagnac, et a un troisieme nomme Petit-Jean, de continuer leurs
operations sous sa propre responsabilite. Il ecrivit en meme temps au
ministre avec une hauteur qui allait le rendre plus suspect encore a des
demagogues defians, ombrageux, mecontens deja de sa tiedeur
revolutionnaire et de sa dictature administrative. Il declara qu'il
exigeait pour continuer ses services, qu'on le laissat pourvoir lui-meme
aux besoins de son armee; il soutint que le comite des achats etait une
absurdite, parce qu'il exporterait laborieusement et de loin ce qu'on
trouverait plus facilement sur les lieux; que les transports exposeraient
a des frais enormes et a des retards, pendant lesquels les armees
mourraient de faim, de froid et de misere; que les Belges perdraient tout
interet a la presence des Francais, ne seconderaient plus la circulation
des assignats; que le pillage des fournisseurs continuerait tout de meme,
parce que la facilite de voler l'etat dans les fournitures avait toujours
fait et ferait toujours des voleurs, et que rien n'empecherait les membres
du comite des achats de se faire entrepreneurs et acheteurs, quoique la
loi le leur defendit; qu'ainsi c'etait la un vain reve d'economie, qui, ne
fut-il pas chimerique, amenerait pour le moment une desastreuse
interruption dans les services. Ce qui ne contribuait pas peu a irriter
Dumouriez contre le comite des achats, c'est qu'il voyait dans les membres
qui le composaient des creatures du ministre Claviere, et croyait
apercevoir dans cette innovation un resultat de la defiance des girondins
contre lui. Cependant c'etait une creation faite de bonne foi, et
approuvee par tous les cotes, sans aucune intention de parti.

Pache, en ministre patriote et ferme, aurait du chercher a satisfaire le
general pour le conserver a la republique. Pour cela il aurait fallu
examiner ses demandes, voir ce qu'il y avait de juste, y faire droit,
repousser le reste, et conduire toute chose avec autorite et vigueur, de
maniere a empecher les reproches, les disputes et la confusion. Loin de
la, Pache, accuse deja de faiblesse par les girondins, et mal dispose pour
eux, laissa se heurter entre eux le general, les girondins et la
convention. Au conseil, il faisait part des lettres irreflechies ou
Dumouriez se plaignait ouvertement des defiances des ministres girondins a
son egard; a la convention, il faisait connaitre les demandes imperieuses,
a la suite desquelles Dumouriez offrait sa demission en cas de refus. Ne
blamant rien, mais n'expliquant rien, et affectant dans ses rapports une
fidelite scrupuleuse, il laissa produire a chaque chose ses plus facheux
effets. Les girondins, la convention, les jacobins, chacun fut irrite a sa
maniere de la hauteur du general. Cambon tonna contre Malus, d'Espagnac et
Petit-Jean, cita les prix de leurs marches, qui etaient excessifs, peignit
le luxe desordonne de d'Espagnac, les anciennes malversations de
Petit-Jean, et les fit decreter tous trois par l'assemblee. Il pretendit
que Dumouriez etait entoure d'intrigans dont il fallait le delivrer; il
soutint que le comite des achats etait une excellente institution; que
prendre les objets de consommation sur le theatre de la guerre, c'etait
priver les ouvriers francais de travail, et les exposer aux mutineries de
l'oisivete; que, quant aux assignats, il n'etait nullement necessaire
d'user d'adresse pour les faire circuler; que le general avait tort de ne
pas les faire recevoir d'autorite, et de ne pas transporter en Belgique la
revolution tout entiere avec son regime, ses systemes et ses monnaies; et
que les Belges, auxquels on donnait la liberte, devaient en accepter les
avantages et les inconveniens. A la tribune de la convention, Dumouriez ne
fut guere considere que comme dupe par ses agens; mais, aux Jacobins et
dans la feuille de Marat, il fut dit tout uniment qu'il etait d'accord
avec eux, et qu'il recevait une part des benefices, ce dont on n'avait
d'autre preuve que l'exemple assez frequent des generaux.

Dumouriez fut donc oblige de livrer les trois commissaires, et on lui fit
l'affront de les faire arreter malgre la garantie qu'il leur avait donnee.
Pache lui ecrivit, avec sa douceur accoutumee, qu'on examinerait ses
demandes, qu'on pourvoirait a ses besoins, et que le comite des achats
ferait pour cela des acquisitions considerables; il lui annoncait en meme
temps de nombreux arrivages, qui n'avaient pas lieu. Dumouriez, qui ne les
recevait pas, se plaignait sans cesse; de maniere qu'a lire d'une part les
lettres du ministre, on aurait cru que tout abondait, et a lire celles du
general, on devait croire a un denuement absolu. Dumouriez eut recours a
des expediens, a des emprunts sur les chapitres des eglises; il vecut avec
un marche de Malus, qu'on lui avait permis de maintenir, vu l'urgence, et
il fut encore retenu du 14 au 19 a Bruxelles.

Dans cet intervalle Stengel, detache avec l'avant-garde, avait pris
Malines: c'etait une prise importante, a cause des munitions en poudre et
en armes de toute espece que cette place renfermait, et qui en faisaient
l'arsenal de la Belgique. Labourdonnaie, qui etait entre le 13 a Anvers,
organisait des clubs, indisposait les Belges en encourageant les
agitateurs populaires, et malgre tout cela ne mettait aucune vigueur dans
le siege du chateau. Dumouriez, ne pouvant plus s'accommoder d'un
lieutenant si fort occupe de clubs, et si peu de la guerre, le remplaca
par Miranda, Peruvien plein de bravoure, qui etait venu en France a
l'epoque de la revolution, et avait obtenu un haut grade par l'amitie de
Petion. Labourdonnaie, prive de son armee et ramene dans le departement du
Nord, vint y exciter le zele des jacobins contre _Cesar Dumouriez_.
C'etait la le nom que deja on commencait a donner au general.

L'ennemi avait songe d'abord a se placer derriere le canal de Vilvorden,
et a se tenir en relation avec Anvers. Il commettait ainsi la meme faute
que Dumouriez, en cherchant a se rapprocher de l'Escaut, au lieu de courir
sur la Meuse, comme ils auraient du le faire tous deux, l'un pour se
retirer, l'autre pour empecher la retraite. Enfin Clerfayt, qui avait pris
le commandement, sentit la necessite de repasser promptement la Meuse, et
d'abandonner Anvers a son sort. Dumouriez alors reporta Valence de
Nivelles sur Namur, pour en faire le siege, et il eut le tort tres grave
de ne pas le jeter au contraire le long de la Meuse, pour fermer la
retraite aux Autrichiens. La defaite de l'armee defensive eut amene
naturellement la reddition de la place. Mais l'exemple des grandes
manoeuvres strategiques n'avait pas encore ete donne, et d'ailleurs
Dumouriez manqua ici, comme dans une foule d'occasions, de la reflexion
necessaire. Il partit de Bruxelles le 19. Le 20, il traversa Louvain; le
22, il joignit l'ennemi a Tirlemont, et lui tua trois ou quatre cents
hommes. La, encore retenu par un denuement absolu, il ne repartit que le
26. Le 27, il arriva devant Liege, et eut a soutenir un fort engagement a
Varoux, contre l'arriere-garde ennemie. Le general Staray, qui la
commandait, se defendit glorieusement, et recut une blessure mortelle.
Enfin, le 28 au matin, Dumouriez entra dans Liege, aux acclamations du
peuple, qui etait la dans les dispositions les plus revolutionnaires.
Miranda avait pris la citadelle d'Anvers le 29, et pouvait achever le
circuit de la Belgique, en marchant jusqu'a Ruremonde. Valence occupa
Namur le 2 decembre. Clerfayt se porta vers la Roer, et Beaulieu vers le
Luxembourg.

Dans ce moment, toute la Belgique etait occupee jusqu'a la Meuse; mais il
restait a conquerir le pays jusqu'au Rhin, et de grands obstacles se
presentaient encore a Dumouriez. Soit la difficulte des transports, soit
la negligence des bureaux, rien n'arrivait a son armee; et quoiqu'il y eut
d'assez grands approvisionnemens a Valenciennes, tout manquait sur la
Meuse. Pache, pour satisfaire les jacobins, leur avait ouvert ses bureaux,
et la plus grande desorganisation y regnait. On y negligeait le travail,
on y donnait, par inattention, les ordres les plus contradictoires. Tout
service devenait ainsi presque impossible, et tandis que le ministre
croyait les transports effectues, ils ne l'etaient pas. L'institution du
comite des achats avait encore augmente le desordre. Le nouveau
commissaire, nomme Ronsin, qui avait remplace Malus et d'Espagnac, en les
denoncant, etait dans le plus grand embarras. Fort mal accueilli a
l'armee, il avait ete effraye de sa tache, et, sur l'ordre de Dumouriez,
il continua les achats sur les lieux, malgre les dernieres decisions. Par
ce moyen, l'armee avait eu du pain et de la viande; mais les vetemens, les
moyens de transport, le numeraire et les fourrages manquaient absolument,
et tous les chevaux mouraient de faim. Une autre calamite affligeait cette
armee, c'etait la desertion. Les volontaires, qui dans le premier
enthousiasme avaient couru en Champagne, s'etaient refroidis depuis que le
moment du peril etait passe. D'ailleurs ils etaient degoutes par les
privations de tout genre qu'ils essuyaient, et ils desertaient en foule.
Le seul corps de Dumouriez en avait perdu au moins dix mille, et chaque
jour il en perdait davantage. Les levees belges ne s'effectuaient pas,
parce qu'il etait presque impossible d'organiser un pays ou les diverses
classes de la population et les diverses provinces du territoire n'etaient
nullement disposees a s'entendre. Liege abondait dans le sens de la
revolution; mais le Brabant et la Flandre voyaient avec defiance surgir
les jacobins dans les clubs qu'on avait essaye d'etablir a Gand, Anvers,
Bruxelles, etc. Le peuple belge n'etait pas trop d'accord avec nos
soldats, qui voulaient payer en assignats; nulle part on ne consentait a
recevoir notre papier-monnaie, et Dumouriez refusait de lui donner une
circulation forcee. Ainsi, quoique victorieuse et maitresse de la
campagne, l'armee se trouvait dans une situation malheureuse a cause de la
disette, de la desertion, et de la disposition incertaine et presque
defavorable des habitans. La convention assiegee des rapports
contradictoires du general, qui se plaignait avec hauteur, et du ministre
qui certifiait avec modestie, mais avec assurance, que les envois les plus
abondans avaient ete faits, depecha quatre commissaires dans son sein,
pour aller s'assurer par leurs yeux du veritable etat des choses. Ces
quatre commissaires etaient Danton, Camus, Lacroix et Cossuin.

Tandis que Dumouriez avait employe le mois de novembre a occuper la
Belgique jusqu'a la Meuse, Custine, courant toujours aux environs de
Francfort et du Mein, etait menace par les Prussiens, qui remontaient la
Lahn. Il aurait voulu que tout le versement de la guerre eut lieu de son
cote, pour couvrir ses derrieres, et assurer ses folles incursions en
Allemagne. Aussi ne cessait-il de se plaindre contre Dumouriez, qui
n'arrivait pas a Cologne, et contre Kellermann, qui ne se portait pas sur
Coblentz. On vient de voir les difficultes qui empechaient Dumouriez
d'avancer plus vite; et pour rendre le mouvement de Kellermaun possible,
il aurait fallu que Custine, renoncant a des incursions qui faisaient
retentir d'acclamations la tribune des Jacobins et les journaux, se
renfermat dans la limite du Rhin, et que, fortifiant Mayence, il voulut
descendre lui-meme a Coblentz. Mais il desirait qu'on fit tout derriere
lui pour avoir l'honneur de prendre l'offensive en Allemagne. Presse de
ses sollicitations et de ses plaintes, le conseil executif rappela
Kellermann, le remplaca par Beurnonville, et donna a ce dernier la mission
tardive de prendre Treves, dans une saison tres avancee, au milieu d'un
pays pauvre et difficile a occuper. Il n'y avait jamais eu qu'une bonne
voie pour executer cette entreprise; c'etait, dans l'origine, de marcher
entre Luxembourg et Treves, et d'arriver ainsi a Coblentz, tandis que
Custine s'y porterait par le Rhin. On aurait alors ecrase les Prussiens,
encore abattus de leur defaite en Champagne, et donne la main a Dumouriez,
gui devait etre a Cologne, ou qu'on aurait aide a s'y porter s'il n'y
avait pas ete. De cette maniere, Luxembourg et Treves, qu'il etait
impossible de prendre de vive force, tombaient par famine et par defaut de
secours; mais Custine ayant persiste dans ses courses en Weteravie,
l'armee de la Moselle etant restee dans ses cantonnemens, il n'etait plus
temps de marcher sur ces places a la fin de novembre, pour y soutenir
Custine contre les Prussiens ranimes et remontant le Rhin. Beurnonville
fit valoir ces raisons; mais on etait en disposition de conquerir, on
voulait punir l'electeur de Treves de sa conduite envers la France, et
Beurnonville eut ordre de tenter une attaque qu'il essaya avec autant
d'ardeur que s'il l'avait approuvee. Apres quelques combats brillans et
opiniatres, il fut oblige d'y renoncer et de se replier vers la Lorraine.
Dans cette situation, Custine se sentait compromis sur les bords du Mein;
mais il ne voulait pas, en se retirant, avouer sa temerite et le peu de
solidite de sa conquete, et il persistait a s'y maintenir sans aucune
esperance fondee de succes. Il avait place dans Francfort une garnison de
deux mille quatre cents hommes, et quoique cette force fut tout a fait
insuffisante dans une place ouverte et au milieu d'une population
indisposee par des contributions injustes, il ordonnait au commandant de
s'y maintenir; et lui, poste a Ober-Usel et Hombourg, un peu au-dessous de
Francfort, affectait une constance et'une fierte ridicules. Telle etait la
situation de l'armee sur ce point, a la fin de novembre et au commencement
de decembre.

Rien ne s'etait donc encore effectue le long du Rhin. Aux Alpes,
Montesquiou, qu'on a vu negociant avec la Suisse et tachant a la fois de
faire entendre raison a Geneve et au ministere francais, Montesquiou avait
ete oblige d'emigrer. Une accusation avait ete dirigee contre lui, pour
avoir compromis, disait-on, la dignite de la France, en laissant inserer
dans le projet de convention un article par lequel nos troupes devaient
s'eloigner, et surtout en executant cet article du projet. Un decret fut
lance contre lui, et il se refugia dans Geneve; Mais son ouvrage etait
garanti par sa moderation, et tandis qu'on le mettait en accusation, on
transigeait avec Geneve d'apres les bases qu'il avait fixees. Les troupes
bernoises se retiraient, les troupes francaises se cantonnaient sur les
limites convenues, la precieuse neutralite suisse etait assuree a la
France, et l'un de ses flancs etait garanti pour plusieurs annees. Cet
important service avait ete meconnu, grace aux inspirations de Claviere,
et grace aussi a une susceptibilite de parvenus que nous devions a nos
victoires de la veille.

Dans le comte de Nice on avait glorieusement repris le poste de Sospello,
que les Piemontais nous avaient arrache pour un instant, et qu'ils avaient
perdu de nouveau apres un echec considerable. Ce succes etait du a
l'habilete du general Brunet. Nos flottes, qui dominaient dans la
Mediterranee, allaient a Genes, a Naples, ou regnaient des branches de la
maison de Bourbon, et enfin dans tous les etats d'Italie, faire
reconnaitre la nouvelle republique francaise. Apres une canonnade devant
Naples, on avait obtenu la reconnaissance de la republique, et nos flottes
revenaient fieres des aveux arraches par elles. Aux Pyrenees regnait une
parfaite immobilite, et Servan, faute de moyens, avait la plus grande
peine a recomposer l'armee d'observation. Malgre des depenses enormes de
cent quatre-vingts, de deux cents millions par mois, toutes les armees des
Pyrenees, des Alpes, de la Moselle, etaient dans la meme detresse, par la
desorganisation des services, et par la confusion qui regnait au ministere
de la guerre. Au milieu de cette misere, nous n'en avions pas moins
l'ivresse et l'orgueil de la victoire. Dans ce moment, les esprits exaltes
par Jemmapes, par la prise de Francfort, par l'occupation de la Savoie et
de Nice, par le subit retour de l'opinion europeenne en notre faveur,
crurent entendre s'ebranler les monarchies, et s'imaginerent un instant
que les peuples allaient renverser les trones et se former en republiques.
"Ah! s'il etait vrai," s'ecriait un membre des Jacobins, a propos de la
reunion de la Savoie a la France, "s'il etait vrai que le reveil des
peuples fut arrive; s'il etait vrai que le renversement de tous les trones
dut etre la suite prochaine du succes de nos armees et du volcan
revolutionnaire; s'il etait vrai que les vertus republicaines vengeassent
enfin le monde de tous les crimes couronnes; que chaque region, devenue
libre, forme alors un gouvernement conforme a l'etendue plus ou moins
grande que la nature lui aura fixee, et que de toutes ces conventions
nationales, un certain nombre de deputes extraordinaires forment au centre
du globe une convention universelle, qui veille sans cesse au maintien des
droits de l'homme, a la liberte generale du commerce et a la paix du genre
humain!...[1]"

[Note 1: Discours de Milhaud, depute du Cantal, prononce aux Jacobins en
novembre 1792.]

Dans ce moment, la convention apprenant les vexations commises par le duc
de Deux-Ponts contre quelques sujets de sa dependance, rendit, dans un
elan d'enthousiasme, le decret suivant:

"La convention nationale declare qu'elle accordera secours et fraternite a
tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberte, et elle charge le
pouvoir executif de donner des ordres aux generaux des armees francaises,
pour secourir les citoyens qui auraient ete ou qui seraient vexes pour la
cause de la liberte.

"La convention nationale ordonne aux generaux des armees francaises, de
faire imprimer et afficher le present decret dans tous les lieux ou ils
porteront les armes de la republique.

"Paris, le 19 novembre 1792."




CHAPITRE IV.


ETAT DES PARTIS AU MOMENT DU PROCES DE LOUIS XVI.--CARACTERE ET OPINIONS
DES MEMBRES DU MINISTERE A CETTE EPOQUE, ROLAND, PACHE, LEBRUN, GABAT,
MONGE ET CLAVIERE.--DETAILS SUR LA VIE INTERIEURE DE LA FAMILLE ROYALE
DANS LA TOUR DU TEMPLE.--COMMENCEMENT DE LA DISCUSSION SUR LA MISE EN
JUGEMENT DE LOUIS XVI; RESUME DES DEBATS; OPINION DE SAINT-JUST.--ETAT
FACHEUX DES SUBSISTANCES; DETAILS ET QUESTIONS D'ECONOMIE POLITIQUE.
--DISCOURS DE ROBESPIERRE SUR LE JUGEMENT DU ROI.--LA CONVENTION DECRETE
QUE LE ROI SERA JUGE PAR ELLE.--PAPIERS TROUVES DANS L'_armoire de fer_.
--PREMIER INTERROGATOIRE DE LOUIS XVI A LA CONVENTION.--CHOC DES OPINIONS
ET DES INTERETS PENDANT LE PROCES; INQUIETUDE DES JACOBINS.--POSITION DU
DUC D'ORLEANS; ON PROPOSE SON BANNISSEMENT.


Le proces de Louis XVI allait enfin commencer, et les partis s'attendaient
ici pour mesurer leurs forces, pour decouvrir leurs intentions, et se
juger definitivement. On observait surtout les girondins, pour surprendre
chez eux le moindre mouvement de pitie, et les accuser de royalisme, si la
grandeur dechue parvenait a les toucher.

Le parti des jacobins, qui poursuivait dans la personne de Louis XVI la
monarchie tout entiere, avait fait des progres sans doute, mais il
trouvait une opposition encore assez forte a Paris, et surtout dans le
reste de la France. Il dominait dans la capitale par son club, par la
commune, par les sections; mais la classe moyenne reprenait courage, et
lui opposait encore quelque resistance. Petion ayant refuse la mairie, le
medecin Chambon avait obtenu une grande majorite de suffrages, et avait
accepte a regret des fonctions qui convenaient peu a son caractere modere
et nullement ambitieux. Ce choix prouve la puissance que possedait encore
la bourgeoisie dans Paris meme. Et elle en avait une bien plus grande dans
le reste de la France. Les proprietaires, les commercans, toutes les
classes moyennes enfin, n'avaient deserte ni les conseils municipaux, ni
les conseils de departemens, ni les societes populaires, et envoyaient des
adresses a la majorite de la convention, dans le sens des lois et de la
moderation. Beaucoup de societes affiliees aux jacobins improuvaient la
societe-mere, et lui demandaient hautement la radiation de Marat,
quelques-unes meme celle de Robespierre. Enfin, des Bouches-du-Rhone, du
Calvados, du Finistere, de la Gironde, partaient de nouveaux federes, qui,
devancant les decrets comme au 10 aout, venaient proteger la convention et
assurer sort independance.

Les jacobins ne possedaient pas encore les armees; les etats-majors et
l'organisation militaire continuaient de les en repousser. Ils avaient
cependant envahi un ministere, celui de la guerre. Pache le leur avait
ouvert par faiblesse, et il avait remplace par des membres du club tous
ses anciens employes. On se tutoyait dans ses bureaux, on y allait en sale
costume, on y faisait des motions, et il s'y trouvait quantite de pretres
maries, introduits par Audoin, gendre de Pache, et pretre marie lui-meme.
L'un des chefs de ce ministere etait Hassenfratz, autrefois habitant de
Metz, expatrie pour cause de banqueroute, et comme tant d'autres, parvenu
a de hautes fonctions en deployant beaucoup de zele demagogique. On
renouvelait ainsi les administrations de l'armee, et, autant que possible,
on remplissait l'armee elle-meme d'une nouvelle classe et d'une nouvelle
opinion. Aussi, tandis que Roland etait voue a la haine des jacobins,
Pache etait cheri, loue par eux. On vantait sa douceur, sa modestie, sa
grande capacite, et on les opposait a la severite de Roland qu'on appelait
de l'orgueil. Roland en effet n'avait donne aux jacobins aucun acces dans
son ministere de l'interieur. Observer les rapports des corps constitues,
l'amener dans les limites ceux qui s'en ecartaient, maintenir la
tranquillite publique, surveiller les societes populaires, pourvoir aux
subsistances, proteger le commerce et les proprietes, c'est-a-dire veiller
a toute l'administration interieure de l'etat, telles etaient ses immenses
fonctions, et il les remplissait avec une rare energie. Tous les jours, il
denoncait la commune, poursuivait ses exces de pouvoir, ses dilapidations,
ses envois de commissaires; il arretait ses correspondances, ainsi que
celles des jacobins, et substituait a leurs ecrits violens d'autres ecrits
pleins de moderation, qui produisaient partout le meilleur effet. Il
veillait a toutes les proprietes d'emigres echues a l'etat, donnait un
grand soin aux subsistances, reprimait les desordres dont elles etaient
l'occasion, et se multipliait en quelque sorte pour opposer aux passions
revolutionnaires la loi et la force quand il le pouvait. On concoit quelle
difference les jacobins devaient mettre entre Pache et Roland. Les
familles des deux ministres contribuaient elles-memes a rendre cette
difference plus sensible. La femme, les filles de Pache allaient dans les
clubs, dans les sections, paraissaient meme dans les casernes des federes,
qu'on voulait gagner a la cause, et se distinguaient par un bas
jacobinisme, de cette epouse de Roland, polie et fiere, et surtout
entouree de ces orateurs si brillans et si odieux.

Pache et Roland etaient donc les deux hommes autour desquels on se
rangeait dans le conseil. Claviere, aux finances, quoiqu'il fut souvent
brouille avec tous les autres, par l'extreme irascibilite de son
caractere, revenait toujours a Roland quand il etait apaise. Lebrun,
faible, mais attache aux girondins par ses lumieres, travaillait beaucoup
avec Brissot; et les jacobins, appelant ce dernier un intrigant, disaient
qu'il etait maitre de tout le gouvernement, parce qu'il aidait Lebrun dans
les travaux de la diplomatie. Garat, en contemplant les partis d'une
hauteur metaphysique, se contentait de les juger, et ne se croyait pas
tenu de les combattre. Il semblait se croire dispense de soutenir les
girondins, parce qu'il leur decouvrait des torts, et se faisait de son
inertie une veritable sagesse. Cependant les jacobins acceptaient la
neutralite d'un esprit aussi distingue comme un precieux avantage, et la
payaient de quelques eloges. Monge enfin, esprit mathematique, patriote
prononce, peu dispose pour les theories un peu vagues des girondins,
suivait l'exemple de Pache, laissait envahir son ministere par les
jacobins, et sans desavouer les girondins auxquels il devait son
elevation, recevait les eloges de leurs adversaires, et partageait la
popularite du ministre de la guerre.

Ainsi, trouvant deux complaisans dans Pache et Monge, un ideologue
indifferent dans Garat, mais un adversaire inexorable dans Roland, qui
ralliait a lui Lebrun et Claviere, et souvent ramenait les autres, le
parti jacobin n'avait pas encore le gouvernement de l'etat, et repetait
partout qu'il n'y avait qu'un roi de moins dans le nouvel ordre de choses,
mais qu'a part cela, c'etait le meme despotisme, les memes intrigues et
les memes trahisons. Il disait que la revolution ne serait complete et
sans retour que lorsqu'on aurait detruit l'auteur secret de toutes les
machinations et de toutes les resistances, enferme au Temple.

On voit quelles etaient les forces respectives des partis, et l'etat de la
revolution a l'instant ou fut commence le proces de Louis XVI. Ce prince
avec sa famille habitait la grande tour du Temple. La commune ayant la
disposition de la force armee et le soin de la police dans la capitale,
avait aussi la garde du Temple, et c'est a son autorite ombrageuse,
inquiete et peu genereuse, que la famille royale etait soumise. Cette
famille infortunee etant gardee par une classe d'hommes bien inferieure
a celle dont se composait la convention, ne devait s'attendre ni a la
moderation ni aux egards que l'education et des moeurs polies inspirent
toujours pour le malheur. Elle avait d'abord ete placee dans la petite
tour; mais elle fut ensuite transportee dans la grande, parce qu'on jugea
que la surveillance en serait plus facile et plus sure. Le roi occupait un
etage, et les princesses avec les enfans en occupaient un autre. On les
reunissait pendant le jour, et on leur permettait de passer ensemble les
tristes instans de leur captivite. Un seul domestique avait obtenu la
permission de les suivre dans leur prison: c'etait le fidele Clery, qui,
echappe aux massacres du 10 aout, etait rentre au milieu de Paris, pour
servir dans leur infortune ceux qu'il avait servis jadis dans l'eclat de
leur toute-puissance. Il etait leve des le commencement du jour, et se
multipliait pour remplacer aupres de ses maitres les nombreux serviteurs
qui les entouraient autrefois. On dejeunait a neuf heures dans la chambre
du roi. A dix heures, toute la famille se reunissait chez la reine. Louis
XVI s'occupait alors de l'education de son fils, lui faisait apprendre
quelques vers de _Racine_ et de _Corneille_, et ensuite il lui donnait
les premieres notions de la geographie, science qu'il avait cultive
lui-meme avec beaucoup d'ardeur etde succes. La reine, de son cote,
travaillait a l'education de sa fille, et puis s'occupait avec sa soeur
a des ouvrages de tapisserie. A une heure, quand le temps etait beau, la
famille tout entiere etait conduite dans les jardins pour y respirer
l'air, et y faire une courte promenade. Plusieurs municipaux et officiers
de garde l'accompagnaient, et suivant les occasions, elle trouvait
quelquefois des visages humains et attendris, quelquefois durs et
meprisans. Les hommes peu cultives sont peu genereux, et chez eux la
grandeur n'est pas pardonnee aussitot qu'elle est abattue. Qu'on se figure
des artisans grossiers, sans lumieres, maitres de cette famille dont ils
se reprochaient d'avoir si long-temps souffert le pouvoir et alimente le
luxe, et on concevra quelles basses vengeances ils devaient quelquefois
exercer sur elle! Souvent le roi et la reine entendaient de cruels propos,
et retrouvaient, sur les murs des cours et des corridors, l'expression
d'une haine que l'ancien gouvernement avait frequemment meritee, mais que
Louis XVI ni son epouse n'avaient rien fait pour inspirer. Cependant ils
trouvaient parfois un soulagement dans de furtives expressions d'interet,
et ils continuaient ces promenades douloureuses a cause de leurs enfans,
auxquels l'exercice etait necessaire. Tandis qu'ils parcouraient
tristement cette cour du Temple, ils apercevaient aux fenetres des maisons
voisines une foule d'anciens sujets encore attaches a leurs maitres, et
qui venaient contempler l'espace etroit ou etait enferme le monarque
dechu. A deux heures, la promenade finissait, et on servait le diner.
Apres le diner, le roi prenait quelque repos; pendant son sommeil, son
epouse, sa soeur et sa fille travaillaient en silence, et Clery, dans une
autre salle, exercait le jeune prince a des jeux de son age. On faisait
ensuite une lecture en commun, on soupait, et chacun rentrait dans son
appartement, apres un adieu penible, car ils ne se quittaient jamais sans
douleur. Le roi lisait encore pendant plusieurs heures. Montesquieu,
Buffon, l'historien Hume, l'Imitation de Jesus-Christ, quelques classiques
latins et italiens formaient ses lectures habituelles. Il avait acheve
environ deux cent cinquante volumes a sa sortie du Temple.

Telle etait la vie de ce monarque pendant sa triste captivite. Rendu a la
vie privee, il etait rendu a toutes ses vertus, et devenait digne de
l'estime de tous les coeurs honnetes. Ses ennemis eux-memes, en le voyant
si simple, si calme, si pur, n'auraient pu se defendre d'une emotion
involontaire, et auraient, en faveur des vertus de l'homme, pardonne aux
torts du prince.

La commune, extremement mefiante, employait les plus genantes precautions.
Des officiers municipaux ne perdaient jamais de vue aucune des personnes
de la famille royale, et, au moment seul du coucher, ils consentaient a en
etre separes par une porte fermee. Alors ils placaient un lit a l'entree
de chaque appartement, de maniere a en fermer la sortie, et y passaient la
nuit. Santerre, avec son etat-major, faisait chaque jour une visite
generale dans toute la tour, et en rendait un compte regulier. Les
officiers municipaux de garde formaient une espece de conseil permanent,
qui, place dans une salle de la tour, etait charge de donner des ordres,
et de repondre a toutes les demandes des prisonniers. D'abord on avait
laisse dans la prison, encre, papier et plumes; mais bientot on enleva
tous ces objets, ainsi que tous les instrumens tranchans, comme couteaux,
rasoirs, ciseaux, canifs, et on fit les recherches les plus minutieuses et
les plus offensantes pour decouvrir ceux de ces instrumens qui auraient pu
etre caches. Ce fut une grande peine pour les princesses, qui des lors
furent privees de leurs ouvrages de couture, et ne purent plus reparer
leurs vetemens, deja dans un assez mauvais etat, n'ayant pas ete
renouveles depuis la translation au Temple. Dans le sac du chateau,
presque tout ce qui tenait a l'usage personnel de la famille royale avait
ete detruit. L'epouse de l'ambassadeur d'Angleterre envoya du linge a la
reine, et la commune, sur la demande du roi, en fit faire pour toute la
famille. Quant aux habits et vetemens, ni le roi ni la reine ne songerent
a en demander; ils en auraient sans doute obtenu s'ils en avaient exprime
le desir. Quant a l'argent, on leur remit en septembre une somme de 2,000
francs pour leurs menues depenses; mais on ne voulut plus leur en donner
depuis, parce qu'on craignait l'usage qu'ils en pourraient faire. Une
somme etait deposee dans les mains de l'administrateur du Temple, et sur
la demande des prisonniers on achetait les divers objets dont ils avaient
besoin.

Il ne faut pas exagerer les torts de la nature humaine, et supposer que,
joignant une execrable bassesse aux fureurs du fanatisme, les gardiens de
la famille prisonniere lui imposassent a plaisir d'indignes privations, et
voulussent ainsi lui rendre plus penible le souvenir de sa grandeur
passee. La mefiance etait seule cause de certains refus. Ainsi, tandis que
la crainte des complots et des communications empechait qu'on leur
accordat plus d'un serviteur dans l'interieur de la prison, un nombreux
domestique etait employe a preparer leurs alimens. Treize officiers de
bouche remplissaient la cuisine placee a quelque distance de la tour. Les
rapports de la depense du Temple, ou la plus grande decence est observee,
ou les prisonniers sont qualifies avec egard, ou leur sobriete est vantee,
ou Louis XVI est justifie du bas reproche de trop se livrer au gout du
vin, ces rapports non suspects portent la depense de la table a 28,745
livres en deux mois. Tandis que treize domestiques occupaient la cuisine,
un seul pouvait penetrer dans la prison, et aidait Clery a servir les
prisonniers a table. Eh bien, tant est ingenieuse la captivite! C'etait
par ce domestique, dont Clery avait interesse la sensibilite, que les
nouvelles exterieures penetraient quelquefois au Temple. On avait toujours
laisse ignorer aux malheureux prisonniers les evenemens du dehors. Les
representans de la commune s'etaient contentes de leur communiquer les
journaux qui mentionnaient les victoires de la republique, et qui leur
otaient ainsi tout espoir.

Clery avait imagine, pour les tenir au courant, un moyen adroit, et qui
lui reussissait assez bien. Par le moyen des communications qu'il s'etait
menagees au dehors, il avait fait choisir et payer un crieur public, qui
venait se placer sous les fenetres du Temple, et sous pretexte de vendre
des journaux, en rapportait les principaux details de toute la force de sa
voix. Clery, qui etait convenu de l'heure, se placait aupres de la meme
fenetre, recueillait ce qu'il entendait, et le soir, se penchant sur le
lit du roi, a l'instant ou il lui en fermait les rideaux, il lui
rapportait ce qu'il avait appris. Telle etait la situation de la famille
infortunee tombee du trone dans les fers, et la maniere dont le zele
industrieux d'un serviteur fidele luttait avec la defiance ombrageuse de
ses gardiens.

Les comites avaient enfin presente leur travail sur le proces de Louis
XVI. Dufriche-Valaze avait fait un premier rapport sur les faits reproches
au monarque, et sur les pieces qui pouvaient les constater. Ce rapport,
trop long pour etre entendu jusqu'au bout, fut imprime par ordre de la
convention, et distribue a chacun de ses membres. Le 7 novembre, le depute
Mailhe, parlant au nom du comite de legislation, presenta le rapport sur
les grandes questions auxquelles le proces donnait naissance:

Louis XVI peut-il etre juge?

Quel tribunal prononcera le jugement?

Telles etaient les deux questions essentielles qui allaient occuper les
esprits, et qui devaient les agiter profondement. L'impression du rapport
fut ordonnee sur-le-champ. Traduit dans toutes les langues, distribue a un
nombre considerable d'exemplaires, il remplit bientot la France et
l'Europe. La discussion fut ajournee au 13, malgre Billaud-Varennes, qui
voulait qu'on decidat par acclamation la question de la mise en jugement.

Ici allait se livrer la derniere lutte entre les idees de l'assemblee
constituante et les idees de la convention; et cette lutte devait etre
d'autant plus violente, que la vie ou la mort d'un roi allait en etre le
resultat. L'assemblee constituante etait democratique par ses idees, et
monarchique par ses sentimens. Ainsi, tandis qu'elle constituait l'etat
tout entier en republique, par un reste d'affection et de menagement pour
Louis XVI, elle conservait la royaute avec les attributs qu'on est convenu
de lui accorder, dans le systeme de la monarchie feodale regularisee.
Heredite, pouvoir executif, participation au pouvoir legislatif, et
surtout inviolabilite, telles sont les prerogatives que l'on reconnait au
trone dans les monarchies modernes, et que la premiere assemblee avait
laissees a la maison regnante. La participation au pouvoir legislatif et
le pouvoir executif sont des fonctions qui peuvent varier dans leur
etendue, et qui ne constituent pas aussi essentiellement la royaute
moderne que l'heredite et l'inviolabilite. De ces deux dernieres, l'une
assure la transmission perpetuelle et naturelle de la royaute, la seconde
la met hors de toute atteinte dans la personne de chaque heritier; toutes
deux enfin en font quelque chose de perpetuel qui ne s'interrompt pas, et
quelque chose d'inaccessible, qu'aucune penalite ne peut atteindre.
Condamnee a n'agir que par des ministres qui repondent de ses actions, la
royaute n'est accessible que dans ses agens, et on a ainsi un point pour
la frapper sans l'ebranler. Telle est la monarchie feodale, successivement
modifiee par le temps, et conciliee avec le degre de liberte auquel sont
parvenus les peuples modernes.

Cependant l'assemblee constituante avait ete portee a mettre une
restriction a cette inviolabilite royale. La fuite a Varennes, les
entreprises des emigres, l'amenerent enfin a penser que la responsabilite
ministerielle ne garantirait pas une nation de toutes les fautes de la
royaute. Elle avait en consequence prevu le cas ou un monarque se mettrait
a la tete d'une armee ennemie, pour attaquer la constitution de l'etat, ou
bien ne s'opposerait pas, par un _acte formel_, a une entreprise de cette
nature faite en son nom. Dans ce cas, elle avait declare le monarque non
point justiciable des lois ordinaires contre la felonie, mais dechu; il
etait _cense avoir abdique la royaute_. Tel est le langage textuel de la
loi qu'elle avait rendue. La proposition d'accepter la constitution, faite
par elle au roi, et l'acceptation de la part du roi, avaient rendu le
contrat irrevocable, et l'assemblee avait pris le solennel engagement de
tenir comme sacree la personne des monarques.

C'est en presence d'un engagement pareil que se trouvait la convention, en
decidant du sort de Louis XVI. Mais ces nouveaux constituans, reunis sous
le nom de conventionnels, ne se pretendaient pas plus engages par les
institutions de leurs predecesseurs, que ceux-ci ne s'etaient crus engages
par les vieilles institutions de la feodalite. Les esprits avaient subi un
entrainement si rapide, que les lois de 1791 paraissaient aussi absurdes a
la generation de 1792, que celles du XIIIe siecle l'avaient paru a la
generation de 1789. Les conventionnels ne se croyaient donc pas lies par
une loi qu'ils jugeaient absurde, et se declaraient en insurrection contre
elle, comme les etats-generaux contre celle des trois ordres.

On vit donc, des l'ouverture de la discussion, le 13 novembre, se
prononcer deux systemes opposes: les uns soutenaient l'inviolabilite, les
autres la rejetaient absolument. Les idees avaient tellement change,
qu'aucun membre de la convention n'osait defendre l'inviolabilite comme
bonne en elle-meme, et ceux meme qui etaient pour elle ne la defendaient
que comme disposition anterieure, dont le benefice etait acquis au
monarque, et qu'on ne pouvait lui contester sans manquer a un engagement
national. Encore n'y avait-il que tres peu de deputes qui la soutinssent a
ce titre d'engagement pris, et les girondins la condamnaient meme sous ce
rapport. Cependant ils demeuraient hors du debat, et observaient
froidement la discussion elevee entre les rares partisans de
l'inviolabilite et ses nombreux adversaires.

"D'abord, disaient les adversaires de l'inviolabilite, pour qu'un
engagement soit valable, il faut que celui qui s'engage ait le droit de
s'engager. Or, la souverainete nationale est inalienable, et ne peut pas
se lier pour l'avenir. La nation peut bien, en stipulant l'inviolabilite,
avoir rendu le pouvoir executif inaccessible aux coups du pouvoir
legislatif: c'est une precaution politique dont on concoit le motif, dans
le systeme de l'assemblee constituante; mais, si elle a rendu le roi
inviolable pour tous les corps constitues, elle n'a pu le rendre
inviolable pour elle-meme, car elle ne peut jamais renoncer a la faculte
de tout faire et de tout vouloir en tout temps; cette faculte constitue sa
toute-puissance, qui est inalienable; la nation n'a donc pu s'engager
envers Louis XVI, et on ne peut lui opposer un engagement qu'elle n'a pas
pu prendre.

"Secondement, il aurait fallu, meme en supposant l'engagement possible,
qu'il fut reciproque. Or, il ne l'a jamais ete du cote de Louis XVI. Cette
constitution, sur laquelle il veut maintenant s'appuyer, il ne l'a jamais
voulu, il a toujours proteste contre elle, et n'a jamais cesse de
travailler a la detruire, non seulement par des conspirations interieures,
mais par le fer des ennemis. Quel droit a-t-il donc de s'en prevaloir?

"Qu'on admette meme l'engagement comme possible et comme reciproque, il
faut encore qu'il ne soit pas absurde, pour avoir quelque valeur. Ainsi on
concoit l'inviolabilite qui s'applique a tous les actes ostensibles dont
un ministre repond a la place du roi. Pour tous les actes de ce genre, il
existe une garantie dans la responsabilite ministerielle, et
l'inviolabilite, n'etant pas l'impunite, cesse d'etre absurde. Mais pour
tous les actes secrets, comme les trames cachees, les intelligences avec
l'ennemi, les trahisons enfin, un ministre est-il la pour contre-signer et
repondre? Et ces derniers actes cependant resteraient impunis, quoique les
plus graves et les plus coupables de tous! Voila ce qui est inadmissible,
et il faut reconnaitre que le roi, inviolable pour les actes de son
administration, cesse de l'etre pour les actes secrets et criminels qui
attaquent la surete publique. Ainsi un depute, inviolable pour ses
fonctions legislatives, un ambassadeur pour ses fonctions diplomatiques,
ne le sont plus pour tous les autres faits de leur vie privee.
L'inviolabilite a donc des bornes, et il est des points sur lesquels la
personne du roi cesse d'etre inattaquable. Dira-t-on que la decheance est
la peine prononcee contre les perfidies dont un ministre ne repond pas?
C'est-a-dire, que la simple privation du pouvoir serait la seule peine
qu'on infligerait au monarque, pour en avoir si horriblement abuse! Le
peuple qu'il aurait trahi, livre au fer etranger, et a tous les fleaux a
la fois, se bornerait a lui dire: Retirez-vous. Ce serait la une justice
illusoire, et une nation ne peut pas se manquer ainsi a elle-meme, en
laissant impuni, le crime commis contre son existence et sa liberte.

"Il faut, ajoutaient les memes orateurs, il faut a la verite une peine
connue, renfermee dans une loi anterieure, pour pouvoir l'appliquer a un
delit. Mais n'y a-t-il pas les peines ordinaires contre la trahison? Ces
peines ne sont elles pas les memes dans tous les codes? Le monarque
n'etait-il pas averti, par la morale de nous les temps et de tous les
lieux, que la trahison est un crime; et par la legislature de tous les
peuples, que ce crime est puni du plus terrible des chatimens? Il faut,
outre une loi penale, un tribunal. Mais voici la nation souveraine qui
reunit en elle tous les pouvoirs, celui de juger comme celui de faire les
lois, de faire la paix ou la guerre; elle est ici avec sa toute-puissance,
avec son universalite, et il n'est aucune fonction qu'elle ne soit capable
de remplir; cette nation, c'est la convention qui la represente, avec
mandat de tout faire pour elle, de la venger, de la constituer, de la
sauver. La convention est donc competente pour juger Louis XVI; elle a des
pouvoirs suffisans; elle est le tribunal le plus independant, le plus
eleve, qu'un accuse puisse choisir; et, a moins qu'il ne lui faille des
partisans, ou des stipendies de l'ennemi, pour obtenir justice, le
monarque ne peut pas desirer d'autres juges. A la verite, il aura les
memes hommes pour accusateurs et juges. Mais si, dans les tribunaux
ordinaires, exposes dans une sphere inferieure a des causes individuelles
et particulieres d'erreur, on separe les fonctions, et on empeche que
l'accusation ait pour arbitres ceux qui l'ont soutenue, dans le
conseil-general de la nation, qui est place au-dessus de tous les
interets, de tous les motifs individuels, les memes precautions ne sont
plus necessaires. _La nation ne saurait errer_, et les deputes qui la
representent partagent son infaillibilite et ses pouvoirs.

"Ainsi, continuaient les adversaires de l'inviolabilite, l'engagement
contracte en 1791 ne pouvant lier la souverainete nationale; cet
engagement etant sans aucune reciprocite, et renfermant d'ailleurs une
clause absurde, celle de laisser la trahison impunie, est tout a fait nul,
et Louis XVI peut etre mis en cause. Quant a la peine, elle a ete connue
de tout temps, elle s'est trouvee dans toutes les lois. Quant au tribunal,
il est dans la convention revetue de tous les pouvoirs legislatifs,
executifs et judiciaires." Ces orateurs demandaient donc, avec le comite:
que Louis XVI fut juge; qu'il le fut par la convention nationale; qu'un
acte enonciatif des faits a lui imputes fut dresse par des commissaires
choisis; qu'il comparut en personne pour y repondre; que des conseils lui
fussent accordes pour se defendre; et qu'immediatement apres l'avoir
entendu, la convention prononcat son jugement, par appel nominal.

Les defenseurs de l'inviolabilite n'avaient laisse aucune de ces raisons
sans reponse, et avaient refute tout le systeme de leurs adversaires.

"On pretend, disaient-ils, que la nation n'a pas pu aliener sa
souverainete et s'interdire le droit de punir un attentat commis contre
elle-meme; que l'inviolabilite prononcee en 1791 ne liait que le corps
legislatif, mais point la nation elle-meme. D'abord, s'il est vrai que la
souverainete nationale ne puisse pas s'aliener, et s'interdire de
renouveler ses lois, il est vrai aussi qu'elle ne peut rien sur le passe;
ainsi elle ne saurait faire que ce qui a ete ne soit pas; elle ne peut
point empecher que les lois qu'elle avait portees aient eu leur effet, et
que ce qu'elles absolvaient soit absous; elle peut bien pour l'avenir
declarer que les monarques ne seront plus inviolables, mais, pour le
passe, elle ne peut pas empecher qu'ils le soient, puisqu'elle les a
declares tels; elle ne peut surtout rompre les engagemens pris avec des
tiers, pour lesquels elle devenait simple partie en traitant avec eux.
Ainsi donc la souverainete nationale a pu se lier pour un temps; elle l'a
voulu d'une maniere absolue, non seulement pour le corps legislatif,
auquel elle interdisait toute action judiciaire contre le roi, mais pour
elle-meme, car le but politique de l'inviolabilite eut ete manque, si la
royaute n'eut pas ete mise hors de toute atteinte quelconque de la part
des autorites constituees, comme de la part de la nation elle-meme.

"Quant au defaut de reciprocite dans l'execution de l'engagement, tout a
ete prevu. Le manque de fidelite a l'engagement a ete prevu par
l'engagement meme. Toutes les manieres d'y manquer sont comprises dans une
seule, la plus grave de toutes, la guerre a la nation, et sont punies de
la decheance, c'est-a-dire de la resolution du contrat existant entre la
nation et le roi. Le defaut de reciprocite n'est donc pas une raison qui
puisse delier la nation de la promesse de l'inviolabilite.

"L'engagement etait donc reel et absolu, commun a la nation comme au corps
legislatif; le defaut de reciprocite etait prevu, et ne peut etre une
cause de nullite; on va voir enfin que, dans le systeme de la monarchie,
cet engagement n'etait point deraisonnable; et qu'il ne peut perir pour
cause d'absurdite. En effet, cette inviolabilite ne laissait, quoi qu'on
en ait dit, aucun crime impuni. La responsabilite ministerielle atteignait
tous les actes, parce qu'un roi ne peut pas plus conspirer que gouverner
sans agens, et ainsi la justice publique avait toujours prise. Enfin ces
crimes secrets, differens des delits ostensibles de l'administration,
etaient prevus, et punis de la decheance, car toute faute de la part du
roi se reduisait, dans cette legislation, a la cessation de ses fonctions.
On a oppose a cela que la decheance n'etait pas une peine, qu'elle n'etait
que la privation de l'instrument dont le monarque avait abuse. Mais dans
un systeme ou la personne royale devait etre inattaquable, la severite de
la peine n'etait pas ce qui importait le plus; l'essentiel etait son
resultat politique, et ce resultat se trouvait atteint par la privation du
pouvoir. D'ailleurs, n'est-ce donc pas une peine que la perte du premier
trone de l'univers? Est-ce donc sans une affreuse douleur que l'on perd
une couronne qu'en naissant on trouva sur sa tete, et avec laquelle on a
vecu, sous laquelle on a ete adore vingt annees? Sur des coeurs nourris
dans le rang supreme, ce supplice n'est-il pas egal a celui de la mort?
D'ailleurs, la peine fut-elle trop douce, elle est telle, d'apres une
stipulation expresse, et une insuffisance de peine ne peut etre dans une
loi une cause de nullite. Il est convenu en legislation criminelle que
toutes les fautes de la legislation doivent profiter a l'accuse, parce
qu'il ne faut pas faire porter au faible desarme les erreurs du fort.
Ainsi donc l'engagement, demontre valable et absolu, ne renfermait rien
d'absurde; aucune impunite n'y etait stipulee, et la trahison y trouvait
son chatiment. Il n'est donc besoin de recourir ni au droit naturel, ni a
la nation, puisque la decheance est deja prononcee par une loi anterieure.
Cette peine, le roi l'a subie, sans un tribunal qui la prononcat, et
d'apres la seule forme possible, celle d'une insurrection nationale.
Detrone en ce moment, hors de toute possibilite d'agir, la France ne peut
plus rien contre lui, que de prendre des mesures de police pour sa surete.
Qu'elle le bannisse hors de son territoire pour sa propre securite,
qu'elle le detienne meme, si elle veut, jusqu'a la paix, ou qu'elle le
laisse dans son sein redevenir homme, par l'exercice de la vie privee:
voila tout ce qu'elle doit, et tout ce quelle peut. Il n'est donc pas
necessaire de constituer un tribunal, d'examiner la competence de la
convention: le 10 aout, tout fut fini pour Louis XVI; le 10 aout, il cessa
d'etre roi; le 10 aout, il fut mis en cause, juge, depose, et tout fut
consomme entre lui et la nation."

Telle etait la reponse que les partisans de l'inviolabilite opposaient a
leurs adversaires. La souverainete nationale entendue comme on l'entendait
alors, leurs reponses etaient victorieuses, et tous les raisonnemens du
comite de legislation n'etaient que de laborieux sophismes, sans franchise
et sans verite.

On vient de lire ce qui se disait de part et d'autre dans la discussion
reguliere. Mais, de l'exaltation des esprits et des passions, naissaient
un autre systeme et une autre opinion. Aux Jacobins, dans les rangs de la
Montagne, on se demandait deja s'il etait necessaire d'une discussion,
d'un jugement, de formes enfin, pour se delivrer de ce qu'on appelait un
tyran, pris les armes a la main, et versant le sang de la nation. Cette
opinion eut un organe terrible dans le jeune Saint-Just, fanatique austere
et froid, qui a vingt ans meditait une societe tout ideale, ou regneraient
l'egalite absolue, la simplicite, l'austerite et une force indestructible.
Long-temps avant le 10 aout, il revait, dans les profondeurs de sa sombre
intelligence, cette societe surnaturelle, et il etait arrive, par
fanatisme, a cette extremite des opinions humaines, a laquelle Robespierre
n'etait parvenu qu'a force de haine. Neuf au milieu de la revolution,
dans laquelle il entrait a peine, etranger encore a toutes les luttes, a
tous les torts, a tous les crimes, range dans le parti des montagnards par
ses opinions violentes, charmant les jacobins par l'audace de son esprit,
captivant la convention par ses talens, il n'avait cependant pas encore
acquis une renommee populaire. Ses idees toujours bien accueillies, mais
pas toujours comprises, n'avaient tout leur effet que lorsqu'elles etaient
devenues, par des plagiats de Robespierre, plus communes, plus claires et
plus declamatoires.

Il parla apres Morisson, le plus zele des defenseurs de l'inviolabilite,
et, sans employer les personnalites contre ses adversaires, parce qu'il
n'avait pas encore eu le temps de contracter des haines personnelles, il
ne parut s'indigner d'abord que des petitesses de l'assemblee, et des
arguties de la discussion[1]. "Quoi! dit-il, vous, le comite,
ses adversaires, vous cherchez peniblement des formes pour juger le
ci-devant roi! vous vous efforcez d'en faire un citoyen, de l'elever a
cette qualite, pour trouver des lois qui lui soient applicables! Et moi,
au contraire, je dis que le roi n'est pas un citoyen; qu'il doit etre juge
en ennemi, que nous avons moins a le juger qu'a le combattre, et que
n'etant pour rien dans le contrat qui unit les Francais, les formes de la
procedure ne sont point dans la loi civile, mais dans la loi _du droit des
gens_..."

[Note 1. Seance du 13 novembre.]

Ainsi donc Saint-Just ne voit pas dans le proces une question de justice,
mais une question de guerre. "Juger un roi comme un citoyen? Ce mot
dit-il, etonnera la posterite froide. Juger, c'est appliquer la loi; une
loi est un rapport de justice: quel rapport de justice y a-t-il donc entre
l'humanite et les rois?

"Regner seulement est un attentat, une usurpation que rien ne peut
absoudre, qu'un peuple est coupable de souffrir, et contre laquelle chaque
homme a un droit tout personnel. On ne peut regner innocemment, la folie
en est trop grande. Il faut traiter cette usurpation comme les rois
eux-memes traitent celle de leur pretendue autorite. Ne fit-on pas le
proces a la memoire de Cromwell, pour avoir usurpe l'autorite de Charles
Ier? Et certes, l'un n'etait pas plus usurpateur que l'autre; car
lorsqu'un peuple est assez lache pour se laisser dominer par des tyrans,
la domination est le droit du premier venu, et n'est pas plus sacree, pas
plus legitime sur la tete de l'un que sur celle de l'autre!"

Passant a la question des formes, Saint-Just n'y voit que de nouvelles et
inconsequentes erreurs. Les formes dans le proces ne sont que de
l'hypocrisie; ce n'est point la maniere de proceder qui a justifie toutes
les vengeances connues des peuples contre les rois, c'est le droit de la
force contre la force.

"Un jour, s'ecrie-t-il, on s'etonnera qu'au dix-huitieme siecle on ait ete
moins avance que du temps de Cesar: la le tyran fut immole en plein senat,
sans autre formalite que vingt-trois coups de poignard, et sans autre loi
que la liberte de Rome. Et aujourd'hui, on fait avec respect le proces
d'un homme assassin d'un peuple, pris en flagrant delit!..."

Envisageant la question sous un autre rapport, tout etranger a Louis XVI,
Saint-Just s'eleve contre la subtilite et la finesse des esprits, qui
nuisent, dit-il, aux grandes choses. La vie de Louis XVI n'est rien, c'est
l'esprit dont ses juges vont faire preuve qui l'inquiete; c'est la mesure
qu'ils vont donner d'eux-memes qui le frappe. "Les hommes qui vont juger
Louis ont une republique a fonder, et ceux qui attachent quelque
importance au juste chatiment d'un roi ne fonderont jamais une
republique... Depuis le rapport, une certaine incertitude s'est
manifestee. Chacun rapproche le proces du roi de ses vues particulieres:
les uns semblent craindre de porter plus tard la peine de leur courage;
les autres n'ont point renonce a la monarchie; ceux-ci craignent un
exemple de vertu qui serait un lien d'unite...

"Nous nous jugeons tous avec severite, je dirai meme avec fureur; nous ne
songeons qu'a modifier l'energie du peuple et de la liberte, tandis qu'on
accuse a peine l'ennemi commun, et que tout le monde, ou rempli de
faiblesse, ou engage dans le crime, se regarde avant de frapper le premier
coup.

"Citoyens, si le peuple romain, apres six cents ans de vertu et de haine
contre les rois, si la Grande-Bretagne, apres Cromwell mort, vit renaitre
les rois malgre son energie, que ne doivent pas craindre parmi nous les
bons citoyens, amis de la liberte, en voyant la hache trembler dans nos
mains, et un peuple, des le premier jour de sa liberte, respecter le
souvenir de ses fers? Quelle republique voulez-vous etablir au milieu de
nos combats particuliers et de nos faiblesses communes?... Je ne perdrai
jamais de vue que l'esprit avec lequel on jugera le roi sera le meme que
celui avec lequel on etablira la republique... La mesure de votre
philosophie dans ce jugement sera aussi la mesure de votre liberte dans la
constitution!"

Il etait pourtant des esprits qui, moins fanatises que Saint-Just,
s'efforcaient de se placer dans des rapports plus vrais, et tachaient
d'amener l'assemblee, a considerer les choses sous un point de vue plus
juste. "Voyez, avait dit Rouzet (seance du 15 novembre), la veritable
situation du roi dans la constitution de 1791. Il etait place en presence
de la representation nationale pour rivaliser avec elle. N'etait-il pas
naturel qu'il cherchat a recouvrer le plus possible du pouvoir qu'il avait
perdu? N'etait-ce pas vous qui lui aviez ouvert cette lice, et qui l'aviez
appele a y lutter avec la puissance legislative? Eh bien! dans cette lice,
il a ete vaincu; il est seul, desarme, abattu aux pieds de vingt-cinq
millions d'hommes, et ces vingt-cinq millions d'hommes auraient l'inutile
lachete d'immoler le vaincu! D'ailleurs, ajoutait Rouzet, cet eternel
penchant a dominer, penchant qui remplit le coeur de tous les hommes,
Louis XVI ne l'avait-il pas reprime dans le sien, plus qu'aucun souverain
du monde? N'a-t-il pas fait, en 1789, un sacrifice volontaire d'une partie
de son autorite? N'a-t-il pas renonce a une partie des droits que ses
predecesseurs s'etaient permis d'exercer? N'a-t-il pas aboli la servitude
dans ses domaines? N'a-t-il pas appele dans ses conseils les ministres
philosophes, et jusqu'a ces empiriques que la voix publique lui designait?
N'a-t-il pas convoque les etats-generaux, et rendu au tiers-etat une
partie de ses droits?"

Faure, depute de la Seine-Inferieure, avait montre plus de hardiesse
encore. Se rappelant la conduite de Louis XVI, il avait ose en reveiller
le souvenir. "La volonte du peuple, avait-il dit, aurait pu sevir contre
Titus, aussi bien que contre Neron, et elle aurait pu lui trouver des
crimes, ne fut-ce que ceux commis devant Jerusalem. Mais ou sont ceux que
vous imputez a Louis XVI? J'ai mis toute mon attention aux pieces lues
contre lui; je n'y ai trouve que la faiblesse d'un homme qui se laisse
aller a toutes les esperances qu'on lui donne de recouvrer son ancienne
autorite; et je soutiens que tous les monarques morts dans leur lit
etaient plus coupables que lui. Le bon Louis XII meme, en sacrifiant en
Italie cinquante mille Francais pour sa querelle particuliere, etait mille
fois plus criminel! Liste civile, veto, choix de ses ministres, femmes,
parens, courtisans, voila les seducteurs de Capet! et quels seducteurs!
J'invoque Aristide, Epictete; qu'ils me disent si leur fermete eut tenu a
de telles epreuves! C'est sur le coeur des debiles mortels que je fonde
mes principes ou mes erreurs. Elevez-vous donc a toute la grandeur de la
souverainete nationale; concevez tout ce qu'une telle puissance doit
comporter de magnanimite. Appelez Louis XVI, non comme un coupable, mais
comme un Francais, et dites-lui: Ceux qui t'avaient jadis eleve sur le
pavois, et nomme leur roi, te deposent aujourd'hui; tu avais promis d'etre
leur pere, et tu ne le fus pas... Repare par tes vertus comme citoyen la
conduite que tu as tenue comme roi."

Dans l'extraordinaire exaltation des esprits, chacun etait conduit a
envisager la question sous des rapports differens. Fauchet, ce pretre
constitutionnel qui s'etait rendu celebre en 1789, pour avoir porte dans
la chaire le langage de la revolution, avait demande si la societe avait
le droit de porter la peine de mort[1]. "La societe, avait-il dit,
a-t-elle le droit d'arracher a un homme la vie qu'elle ne lui a pas
donnee? Sans doute elle doit se conserver; mais est-il vrai qu'elle ne le
puisse que par la mort du coupable? Et si elle le peut par d'autres
moyens, n'a-t-elle pas le droit de les employer? Dans cette cause,
ajoutait-il, plus que dans aucune autre, cette verite est surtout
applicable. Quoi! c'est pour l'interet public, c'est pour l'affermissement
de la republique naissante que vous allez immoler Louis XVI! Mais sa
famille entiere mourra-t-elle du meme coup qui le frappera lui-meme?
D'apres le systeme de l'heredite, un roi ne succede-t-il pas immediatement
a un autre? Etes-vous debarrasses, par la mort de Louis XVI, des droits
qu'une famille entiere croit avoir recus d'une possession de plusieurs
siecles? La destruction d'un seul est donc inutile. Au contraire, laissez
subsister le chef actuel qui ferme tout acces aux autres; laissez-le
exister avec la haine qu'il inspire a tous les aristocrates pour ses
incertitudes, ses concessions; laissez-le exister avec sa reputation de
faiblesse, avec l'avilissement de sa defaite, et vous aurez moins a le
craindre que tout autre. Laissez ce roi detrone errer dans le vaste sein
de votre republique, sans ce cortege de grandeur qui l'entourait; montrez
combien un roi est peu de chose reduit a lui-meme; temoignez un profond
dedain pour le souvenir de ce qu'il fut, et ce souvenir ne sera plus a
craindre; vous aurez donne une grande lecon aux hommes; vous aurez fait
pour la republique, sa surete et son instruction, plus qu'en versant un
sang qui ne vous appartient pas. Quant au fils de Louis XVI, ajoute
Fauchet, s'il peut devenir un homme, nous en ferons un citoyen, comme le
jeune Egalite. Il combattra pour la republique, et nous n'aurons pas peur
qu'un seul soldat de la liberte le seconde jamais, s'il avait la demence
de vouloir devenir un traitre a la patrie. Montrons ainsi aux peuples que
nous ne craignons rien; engageons-les a nous imiter; que tous ensemble
ils forment un congres europeen, qu'ils deposent leurs souverains, qu'ils
envoient ces etres chetifs trainer leur vie obscure le long des publiques,
et qu'ils leur donnent meme de petites pensions, car ces etres-la sont si
denues de facultes, que le besoin meme ne leur apprendrait pas a gagner du
pain! Donnez donc ce grand exemple de l'abolition d'une peine barbare.
Supprimez ce moyen inique de l'effusion du sang, et surtout guerissez le
peuple du besoin qu'il a de le repandre. Tachez d'apaiser en lui cette
soif que des hommes pervers voudraient exciter pour s'en servir a
bouleverser la republique. Songez que des hommes barbares vous demandent
encore cent cinquante mille tetes, et qu'apres leur avoir accorde celle du
ci-devant roi, vous ne pourrez leur en refuser aucune. Empechez des crimes
qui agiteraient pour long-temps le sein de la republique, deshonoreraient
la liberte, ralentiraient ses progres, et nuiraient a l'acceleration du
bonheur du monde."

[Note 1: Seance du 13 novembre.]

Cette discussion avait dure depuis le 13 jusqu'au 30 novembre, et avait
excite une agitation generale. Ceux dont le nouvel ordre de choses n'avait
pas entierement saisi l'imagination, et qui conservaient quelque souvenir
de 1789, de la bonte du monarque, de l'amour qu'on lui porta, ne pouvaient
comprendre que ce roi, tout a coup transforme en tyran, fut devoue a
l'echafaud. En admettant meme ses intelligences avec l'etranger, ils
imputaient cette faute a sa faiblesse, a ses entours, a cet invincible
amour du pouvoir hereditaire, et l'idee d'un supplice infame les
revoltait. Cependant ils n'osaient pas prendre ouvertement la defense de
Louis XVI. Le peril recent auquel nous venions d'etre exposes par
l'invasion des Prussiens, l'opinion generalement repandue que la cour
etait la cause secrete de cet envahissement de nos frontieres, avaient
excite une irritation qui retombait sur l'infortune monarque, et contre
laquelle on n'osait pas s'elever. On se contentait de resister d'une
maniere generale contre ceux qui demandaient des vengeances; on les
peignait comme des instigateurs de troubles, comme des septembriseurs,
qui voulaient couvrir la France de sang et de ruines. Sans defendre
nommement Louis XVI, on demandait la moderation envers les ennemis
vaincus. On se recommandait d'etre en garde contre une energie hypocrite,
qui, en paraissant defendre la republique par des supplices, ne cherchait
qu'a l'asservir par la terreur, ou a la compromettre envers l'Europe. Les
girondins n'avaient pas encore pris la parole. On supposait, plutot qu'on
ne connaissait, leur opinion, et la Montagne, pour avoir occasion de les
accuser, pretendait qu'ils voulaient sauver Louis XVI. Cependant ils
etaient incertains dans cette cause. D'une part, rejetant l'inviolabilite,
et regardant Louis XVI comme complice de l'invasion etrangere, de l'autre,
emus en presence d'une grande infortune, et portes en toute occasion a
s'opposer a la violence de leurs adversaires, ils ne savaient quel parti
prendre, et ils gardaient un silence equivoque et menacant.

Une autre question agitait en ce moment les esprits, et ne produisait pas
moins de troubles que la precedente: c'etait celle des subsistances, qui
avaient ete une grande cause de discorde a toutes les epoques de la
revolution.

On a deja vu combien d'inquietudes et de peines elles avaient causees a
Bailly et a Necker, pendant les premiers temps de 1789. Les memes
difficultes se presentaient plus grandes encore a la fin de 1792,
accompagnees des mouvemens les plus dangereux. La suspension du commerce
pour tous les objets qui ne sont pas de premiere necessite, peut bien
faire souffrir l'industrie, et a la longue agir sur les classes ouvrieres;
mais quand le ble, premier aliment, vient a manquer, le trouble et le
desordre s'ensuivent immediatement. Aussi l'ancienne police avait-elle
range le soin des subsistances au rang de ses attributions, comme un des
objets qui interessaient le plus la tranquillite publique.

Les bles ne manquaient pas en 1792; mais la recolte avait ete retardee par
la saison, et en outre le battage des grains avait ete differe par le
defaut de bras. Cependant la plus grande cause de disette etait ailleurs.
En 1792 comme en 1789, le defaut de surete, la crainte du pillage sur les
routes, et des vexations dans les marches, empechaient les fermiers
d'apporter leurs denrees. On avait crie aussitot a l'accaparement. On
s'etait eleve surtout contre ces riches fermiers qu'on appelait des
aristocrates, et dont les fermages trop etendus devaient, disait-on, etre
divises. Plus on s'irritait contre eux, moins ils etaient disposes a se
montrer dans les marches, et plus la disette augmentait. Les assignats
avaient aussi contribue a la produire. Beaucoup de fermiers, qui ne
vendaient que pour amasser, ne voulaient pas accumuler un papier variable,
et preferaient garder leurs grains. En outre, comme le ble devenait chaque
jour plus rare et les assignats plus abondans, la disproportion entre le
signe et la chose s'etait constamment accrue, et le rencherissement
augmentait d'une maniere de plus en plus sensible. Par un accident
ordinaire dans toutes les disettes, la prevoyance etant eveillee par la
crainte, chacun voulait faire des approvisionnemens; les familles, les
municipalites, le gouvernement, faisaient des achats considerables,
et rendaient ainsi la denree encore plus rare et plus chere. A Paris
surtout, la municipalite commettait un abus tres grave et tres ancien:
elle achetait des bles dans les departemens voisins, et les vendait
au-dessous du prix, dans la double intention de soulager le peuple et de
se populariser encore davantage. Il resultait de cela que les marchands,
ecrases par la rivalite, se retiraient du marche, et que la population des
campagnes, attiree par le bas prix, venait absorber une partie des
subsistances rassemblees a grands frais par la police. Ces mauvaises
mesures, inspirees par de fausses idees economiques et par une ambition de
popularite excessive, tuaient le commerce, necessaire surtout a Paris, ou
il faut accumuler sur un petit espace une quantite de grains plus grande
que nulle autre part. Les causes de la disette etaient donc tres
multipliees: d'abord la terreur des fermiers qui s'eloignaient des
marches, le rencherissement provenant des assignats, la fureur de
s'approvisionner, et enfin l'intervention de la municipalite parisienne,
qui troublait le commerce par sa puissante concurrence.

Dans des difficultes pareilles, il est facile de deviner quel parti
devaient prendre les deux classes d'hommes qui se partageaient la
souverainete de la France. Les esprits violens qui avaient jusqu'ici voulu
ecarter toute opposition en detruisant les opposans; qui, pour empecher
les conspirations, avaient immole tous ceux qu'ils suspectaient de leur
etre contraires, de tels esprits ne concevaient, pour terminer la disette,
qu'un moyen, c'etait toujours la force. Ils voulaient qu'on arrachat les
fermiers a leur inertie, qu'on les obligeat a se rendre dans les marches;
que la ils fussent contraints de vendre leurs denrees a un prix fixe par
les communes; que les grains ne quittassent pas les lieux, et n'allassent
pas s'accumuler dans les greniers de ce qu'on appelait les accapareurs.
Ils demandaient donc la presence forcee des commercans dans les marches,
la taxe des prix ou _maximum_, la prohibition de toute circulation, enfin
l'obeissance du commerce a leurs desirs, non par l'attrait ordinaire du
gain, mais par la crainte des peines et de la mort.

Les esprits moderes desiraient au contraire qu'on laissat le commerce
reprendre son cours, en dissipant les craintes des fermiers, en les
laissant libres de fixer leurs prix, en leur presentant l'attrait d'un
echange libre, sur et avantageux, en permettant la circulation d'un
departement a l'autre, pour pouvoir secourir ceux qui ne produisaient pas
de ble. Ils proscrivaient ainsi la taxe, les prohibitions de toute espece,
et reclamaient avec les economistes l'entiere liberte du commerce des
grains dans l'etendue de la France. D'apres l'avis de Barbaroux, assez
verse dans ces matieres, ils demandaient que l'exportation a l'etranger
fut soumise a un droit qui augmenterait quand les prix viendraient a
s'elever, et qui rendrait ainsi la sortie plus difficile quand la presence
de la denree serait plus necessaire. Ils n'admettaient l'intervention
administrative que pour l'etablissement de certains marches, destines aux
cas extraordinaires. Ils ne voulaient employer la severite que contre les
perturbateurs qui violenteraient les fermiers sur les routes ou dans les
marches; ils rejetaient enfin l'emploi des chatimens a l'egard du
commerce, car la crainte peut etre un moyen de repression, mais elle n'est
jamais un moyen d'action; elle paralyse, mais elle n'anime pas les hommes.

Quand un parti devient maitre dans un etat, il se fait gouvernement, et
bientot forme les voeux et contracte les prejuges ordinaires de tout
gouvernement; il veut a tout prix faire avancer toutes choses, et employer
la force comme moyen universel. C'est ainsi que les ardens amis de la
liberte avaient pour les systemes prohibitifs la predilection de tous les
gouvernemens, et qu'ils trouvaient pour adversaires ceux qui, plus
moderes, voulaient non seulement la liberte dans le but, mais dans les
moyens, et reclamaient surete pour leurs ennemis, lenteur dans les formes
de la justice, et liberte absolue du commerce.

Les girondins faisaient donc valoir tous les systemes imagines par les
esprits speculatifs contre la tyrannie administrative; mais ces nouveaux
economistes, au lieu de rencontrer, comme autrefois, un gouvernement
honteux de lui-meme, et toujours condamne par l'opinion, trouvaient des
esprits enivres de l'idee du salut public, et qui croyaient que la force
employee pour ce but n'etait que l'energie du bien.

Cette discussion amenait un autre sujet de graves reproches: Roland
accusait tous les jours la commune de malverser dans les subsistances, et
de les faire rencherir a Paris, en reduisant les prix par une vaine
ambition de popularite. Les montagnards repondaient a Roland, en
l'accusant lui-meme d'abuser de sommes considerables affectees a son
ministere pour l'achat des grains, d'etre le chef des accapareurs, et de
se faire le veritable dictateur de la France, en s'emparant des
subsistances.

Tandis que pour ce sujet on disputait dans l'assemblee, on se revoltait
dans certains departemens, et particulierement dans celui d'Eure-et-Loir.
Le peuple des campagnes, excite par le defaut de pain, par les
instigations des cures, reprochait a la convention d'etre la cause de tous
ses maux; et tandis qu'il se plaignait de ce qu'elle ne voulait pas taxer
les grains, il l'accusait en meme temps de vouloir detruire la religion.
C'est Cambon qui etait cause de ce dernier reproche. Passionne pour les
economies qui ne portaient pas sur la guerre, il avait annonce qu'on
supprimerait les frais du culte, et que ceux qui _voudraient la messe la
paieraient_. Aussi les insurges ne manquaient pas de dire que la religion
etait perdue, et, par une contradiction singuliere, ils reprochaient a la
convention, d'une part la moderation en matiere de subsistances, et de
l'autre la violence a l'egard du culte. Deux membres, envoyes par
l'assemblee, trouverent aux environs de Courville un rassemblement de
plusieurs mille paysans, armes de fourches et de fusils de chasse, et ils
furent obliges, sous peine d'etre assassines, de signer la taxe des
grains. Ils y consentirent, et la convention les desapprouva. Elle declara
qu'ils auraient du mourir, et abolit la taxe qu'ils avaient signee. On
envoya la force armee pour dissiper les rassemblemens. Ainsi commencaient
les troubles de l'Ouest, par la misere et l'attachement au culte.

Sur la proposition de Danton, l'assemblee, pour apaiser le peuple de
l'Ouest, declara que son intention n'etait pas d'abolir la religion, mais
elle persista a repousser le _maximum_. Ainsi, ferme encore au milieu des
orages, et conservant une suffisante liberte d'esprit, la majorite
conventionnelle se declarait pour la liberte du commerce contre les
systemes prohibitifs. Si on considere donc ce qui se passait dans les
armees, dans les administrations, dans le proces de Louis XVI, on verra un
spectacle terrible et singulier. Les hommes ardens s'exaltent, et veulent
recomposer en entier les armees et les administrations pour en ecarter les
tiedes et les suspects; ils veulent employer la force contre le commerce
pour l'empecher de s'arreter, et deployer des vengeances terribles pour
effrayer tout ennemi. Les hommes moderes, au contraire, craignaient de
desorganiser les armees en les renouvelant, de tuer le commerce en usant
de contrainte, de soulever les esprits en employant la terreur; mais leurs
adversaires s'irritent meme de ces craintes, et s'exaltent d'autant plus
dans le projet de tout renouveler, de tout forcer, de tout punir. Tel
etait le spectacle donne en ce moment par le cote gauche contre le cote
droit de la convention.

La seance du 30 avait ete fort agitee par les plaintes de Roland contre
les fautes de la municipalite, en matiere de subsistances, et par le
rapport des commissaires envoyes dans le departement d'Eure-et-Loir. Tout
se rappelle a la fois quand on commence le compte de ses maux. D'une part,
on avait rappele les massacres, les ecrits incendiaires, de l'autre, les
incertitudes, les restes de royalisme, les lenteurs opposees a la
vengeance nationale. Marat avait parle et excite une rumeur generale.
Robespierre prend la parole au milieu du bruit, et vient proposer, dit-il,
un moyen plus puissant que tous les autres pour retablir la tranquillite
publique, un moyen qui ramenera au sein de l'assemblee l'impartialite et
la concorde, qui confondra les ennemis de la convention nationale, qui
imposera silence a tous les libellistes, a tous les auteurs de placards,
et dejouera leurs calomnies. "Quel est, s'ecrie-t-on, quel est ce moyen?"
Robespierre reprend: "C'est de condamner demain le tyran des Francais a la
peine de ses crimes, et de detruire ainsi le point de ralliement de tous
les conspirateurs. Apres-demain vous statuerez sur les subsistances, et le
jour suivant vous poserez les bases d'une constitution libre."

Cette maniere tout a la fois emphatique et astucieuse d'annoncer les
moyens de salut, et de les faire consister dans une mesure combattue par
le cote droit, excite les girondins, et les oblige a s'expliquer sur la
grande question du proces. "Vous parlez du roi, dit Buzot; la faute des
troubles est a ceux qui voudraient le remplacer. Lorsqu'il sera temps de
s'expliquer sur son sort, je saurai le faire avec la severite qu'il a
meritee; mais il ne s'agit pas de cela ici: il s'agit des troubles, et ils
viennent de l'anarchie; l'anarchie vient de l'inexecution des lois. Cette
inexecution subsistera tant que la convention n'aura rien fait pour
assurer l'ordre." Legendre succede aussitot a Buzot, conjure ses collegues
d'ecarter toute personnalite, de ne s'occuper que de la chose publique et
des seditions qui, n'ayant d'autre objet que de sauver le roi, cesseront
quand il ne sera plus. Il propose donc a l'assemblee d'ordonner que les
opinions preparees sur le proces soient deposees sur le bureau, imprimees,
distribuees a tous les membres, et qu'on decide ensuite si Louis XVI doit
etre juge, sans perdre le temps a entendre de trop longs discours.
Jean-Bon-Saint-Andre s'ecrie qu'il n'est pas meme besoin de ces questions
preliminaires, et qu'il ne s'agit que de prononcer sur-le-champ la
condamnation et la forme du supplice. La convention decrete enfin la
proposition de Legendre, et l'impression de tous les discours. La
discussion est ajournee au 3 decembre.

Le 3, on reclame de toutes parts la mise en cause, la redaction de l'acte
d'accusation, et la determination des formes d'apres lesquelles le proces
doit s'instruire. Robespierre demande la parole, et quoiqu'il eut ete
decide que toutes les opinions seraient imprimees et non lues, il obtient
d'etre entendu, parce qu'il voulait parler, non sur le proces, mais contre
le proces lui-meme, et pour une condamnation sans jugement.

Il soutient qu'instruire un proces, c'est ouvrir une deliberation; que
permettre de deliberer, c'est permettre le doute, et une solution meme
favorable a l'accuse. Or, mettre le crime de Louis XVI en probleme, c'est
accuser les Parisiens, les federes, tous les patriotes enfin qui ont fait
la revolution du 10 aout; c'est absoudre Louis XVI, les aristocrates, les
puissances etrangeres et leurs manifestes, c'est en un mot declarer la
royaute innocente et la republique coupable.

"Voyez aussi, continue Robespierre, quelle audace ont acquise les ennemis
de la liberte depuis que vous avez propose ce doute! Dans le mois d'aout
dernier, les partisans du roi se cachaient. Quiconque eut ose entreprendre
son apologie eut ete puni comme un traitre... Aujourd'hui, ils relevent
impunement un front audacieux; aujourd'hui, des ecrits insolens inondent
Paris et les departemens; des hommes armes et appeles dans ces murs a
votre insu, contre les lois, ont fait retentir cette cite de cris
seditieux, et demandent l'impunite de Louis XVI! Il ne vous reste plus
qu'a ouvrir cette enceinte a ceux qui briguent deja l'honneur de le
defendre! Que dis-je! aujourd'hui Louis partage les mandataires du peuple!
On parle pour ou contre lui! Il y a deux mois, qui eut pu soupconner
qu'ici ce serait une question s'il etait inviolable? Mais, ajoute
Robespierre, depuis que le citoyen Petion a presente comme une question
serieuse, et qui devait etre traitee a part, celle de savoir si le roi
pouvait etre juge, les doctrines de l'assemblee constituante ont reparu
ici. O crime! o honte! la tribune du peuple francais a retenti du
panegyrique de Louis XVI! Nous avons entendu vanter les vertus et les
bienfaits du tyran. Tandis que nous avons eu la plus grande peine pour
arracher les meilleurs citoyens a l'injustice d'une decision precipitee,
la seule cause du tyran est tellement sacree, qu'elle ne peut etre ni
assez longuement ni assez librement discutee! Si nous en croyons ses
apologistes, le proces durera plusieurs mois: il atteindra l'epoque du
printemps prochain, ou les despotes doivent nous livrer une attaque
generale. Et quelle carriere ouverte aux conspirateurs! quel aliment donne
a l'intrigue et a l'aristocratie!

"Juste ciel! les hordes feroces du despotisme s'appretent a dechirer de
nouveau le sein de notre patrie au nom de Louis XVI! Louis combat encore
contre nous du fond de sa prison, et l'on doute s'il est coupable, s'il
est permis de le traiter en ennemi! On demande quelles sont les lois qui
le condamnent! On invoque en sa faveur la constitution!... La constitution
vous defendait ce que vous avez fait; s'il ne pouvait etre puni que de la
decheance, vous ne pouviez la prononcer sans avoir instruit son proces;
vous n'aviez point le droit de le retenir en prison; il a celui de
demander des dommages et interets et son elargissement: la constitution
vous condamne; allez aux pieds de Louis invoquer sa clemence!"

Ces declamations pleines de fiel, qui ne renfermaient rien que Saint-Just
n'eut deja dit, produisirent cependant une profonde sensation sur
l'assemblee, qui voulut statuer seance tenante. Robespierre avait demande
que Louis XVI fut juge sur-le-champ; cependant plusieurs membres et Petion
s'obstinerent a proposer qu'avant de fixer la forme du jugement, on
prononcat au moins la mise en jugement; car c'etait la, disaient-ils, un
preliminaire indispensable, quelque celerite qu'on voulut mettre dans
cette procedure. Robespierre veut parler encore, et semble exiger la
parole; mais on s'irrite de son insolence, et on lui interdit la tribune.
L'assemblee rend enfin le decret suivant:

"La convention nationale declare que Louis XVI sera juge par elle."
(3 decembre.)

Le 4, on met en discussion les formes du proces. Buzot, qui avait entendu
beaucoup parler de royalisme, reclame la parole pour une motion d'ordre;
et pour ecarter, dit-il, tout soupcon, il demande la peine de mort contre
quiconque proposerait en France le retablissement de la royaute. Ce sont
la des moyens que prennent souvent les partis pour prouver qu'ils sont
incapables de ce dont on les accuse. Des applaudissemens nombreux
accueillent cette inutile proposition; mais les montagnards, qui, dans
leur systeme, n'auraient pas du l'empecher, s'y opposent par humeur, et
Bazire demande a la combattre. On crie _aux voix! aux voix_! Philippeaux,
s'unissant a Bazire, pro pose de ne s'occuper que de Louis XVI, et de
tenir une seance permanente jusqu'a ce qu'il ait ete juge. On demande
alors quel interet porte les opposans a repousser la proposition de Buzot,
car il n'est personne qui puisse regretter la royaute. Lejeune replique
que c'est remettre en question ce qui a ete decide en abolissant la
royaute. "Mais, dit Rewbell, il s'agit d'ajouter une disposition penale au
decret d'abolition; ce n'est donc pas remettre en question une chose deja
decretee." Merlin, plus maladroit que ses predecesseurs, veut un
amendement, et propose de mettre une exception a l'application de la peine
de mort, dans le cas ou la proposition de retablir la royaute serait faite
dans les assemblees primaires. A ces mots, des cris s'elevent de toutes
parts. Voila, dit-on, le mystere decouvert! On veut un roi, mais sorti des
assemblees primaires, de ces assemblees d'ou se sont eleves Marat,
Robespierre et Danton. Merlin cherche a se justifier en disant qu'il a
voulu rendre hommage a la souverainete du peuple. On lui impose silence en
le traitant de royaliste, et on propose de le rappeler a l'ordre. Guadet
alors, avec une mauvaise foi que les hommes les plus honnetes apportent
quelquefois dans une discussion envenimee, soutient qu'il faut respecter
la liberte des opinions, a laquelle on doit d'avoir decouvert un secret
important, et qui donne la clef d'une grande machination. "L'assemblee,
dit-il, ne doit pas regretter d'avoir entendu cet amendement, qui lui
demontre qu'un nouveau despotisme doit succeder au despotisme detruit, et
on doit remercier Merlin, loin de le rappeler a l'ordre." Une explosion de
murmures couvrent la voix de Guadet. Bazire, Merlin, Robespierre, crient a
la calomnie, et il est vrai que le reproche de vouloir substituer un roi
plebeien au roi detrone etait aussi absurde que celui de federalisme
adresse aux girondins. L'assemblee decrete enfin la peine de mort contre
quiconque voudrait retablir en France la royaute, sous quelque
denomination que ce puisse etre.

On revient aux formes du proces et a la proposition d'une seance
permanente. Robespierre demande de nouveau que le jugement soit prononce
sur-le-champ. Petion, victorieux encore par l'appui de la majorite, fait
decider que la seance ne sera pas permanente, ni le jugement instantane,
mais que l'assemblee s'en occupera tous les jours, et toute affaire
cessante, de onze a six heures du soir.

Les jours suivans furent employes a la lecture des pieces trouvees chez
Laporte, et d'autres trouvees plus recemment au chateau dans une armoire
secrete, que le roi avait fait construire dans l'epaisseur d'une muraille.
La porte en etait en fer, d'ou elle fut connue depuis sous le nom
d'_armoire de fer_. L'ouvrier employe a la construire la denonca a Roland,
qui, empresse de verifier le fait, eut l'imprudence de s'y rendre
precipitamment, sans se faire accompagner de temoins pris dans
l'assemblee, ce qui donna lieu a ses ennemis de dire qu'il avait soustrait
une partie des papiers. Roland y trouva toutes les pieces relatives aux
communications de la cour avec les emigres et avec divers membres des
assemblees. Les transactions de Mirabeau y furent connues, et la memoire
du grand orateur allait etre proscrite, lorsqu'a la demande de Manuel, son
admirateur passionne, on chargea le comite d'instruction publique de faire
de ces documens un plus ample examen[1].

[Note 1: Cette revelation eut lieu dans la seance du 5 decembre. On
voulait briser immediatement le buste de Mirabeau, et ordonner que ses
cendres fussent enlevees du Pantheon; mais on se contenta ce jour-la de
voiler son buste.]

On nomma ensuite une commission pour faire, d'apres ces pieces, un acte
enonciatif des faits imputes a Louis XVI. Cet acte enonciatif, une fois
redige, devait etre approuve par l'assemblee. Louis XVI devait ensuite
comparaitre en personne a la barre de la convention, et etre interroge par
le president sur chaque article de l'acte enonciatif. Apres sa
comparution, deux jours lui etaient accordes pour se defendre, et le
lendemain de sa defense, le jugement devait etre prononce par appel
nominal. Le pouvoir executif etait charge de prendre toutes les mesures
necessaires pour assurer la tranquillite publique pendant la translation
du roi a l'assemblee. Ces dispositions avaient ete decretees le 9.

Le 10, l'acte enonciatif fut represente a l'assemblee, et la comparution
de Louis XVI fut arretee pour le lendemain 11 decembre.

Ce monarque infortune allait donc comparaitre en presence de la convention
nationale, et y subir un interrogatoire sur tous les actes de son regne.
La nouvelle du proces et de l'ordre de comparution avait penetre jusqu'a
Clery, par les secrets moyens de correspondance qu'il s'etait menages au
dehors, et il ne l'avait transmise qu'en tremblant a cette famille
desolee. N'osant la donner au roi lui-meme, il la communiqua a Mme
Elisabeth, et lui apprit en outre que pendant le proces la commune avait
resolu de separer Louis XVI de sa famille. Il convint avec la princesse
d'un moyen de correspondre pendant cette separation; ce moyen consistait
dans l'envoi d'un mouchoir que Clery, destine a rester aupres du roi,
devait faire parvenir aux princesses si Louis XVI etait malade. Voila tout
ce que les malheureux prisonniers avaient la pretention de se communiquer
les uns aux autres. Le roi fut averti par sa soeur de sa prochaine
comparution, et de la separation qu'on devait lui faire subir pendant le
proces. Il recut cette nouvelle avec une parfaite resignation, et se
prepara a subir avec fermete cette scene douloureuse.

La commune avait ordonne que, des le 11 au matin, tous les corps
administratifs seraient en seance, que toutes les sections seraient
armees, que la garde de tous les lieux publics, caisses, depots, etc.,
serait augmentee de deux cents hommes par poste, que des reserves
nombreuses seraient placees sur divers points, avec une forte artillerie,
et qu'une escorte d'elite accompagnerait la voiture.

Des le 11 au matin, la generale annonca dans Paris cette scene si triste
et si nouvelle. Des troupes nombreuses entouraient le Temple, et le bruit
des armes et des chevaux arrivait jusqu'aux prisonniers, qui feignaient
d'ignorer la cause de cette agitation. A neuf heures du matin, la famille,
suivant l'usage, se rendit chez le roi, pour y dejeuner. Les officiers
municipaux, plus vigilans que jamais, empechaient par leur presence le
moindre epanchement. Enfin on les separa. Le roi demanda en vain qu'on lui
laissat son fils encore quelques instans. Malgre sa priere, le jeune
enfant lui fut enleve, et il demeura seul environ deux heures. Alors le
maire de Paris, le procureur de la commune, arriverent, et lui
communiquerent l'arret de la convention qui le mandait a sa barre sous le
nom de Louis Capet. "Capet, reprit le prince, est le nom de l'un de mes
ancetres, et n'est pas le mien." Il se leva ensuite, et se rendit dans la
voiture du maire, qui l'attendait. Six cents hommes d'elite entouraient la
voiture. Elle etait precedee de trois pieces de canon et suivie de trois
autres. Une nombreuse cavalerie formait l'avant-garde et l'arriere-garde.
Une foule immense contemplait en silence ce triste cortege, et souffrait
cette rigueur comme elle avait souffert si longtemps celles de l'ancien
gouvernement. Il y eut quelques cris, mais fort rares. Le prince n'en fut
point emu, et s'entretint paisiblement des objets qui etaient sur la
route. Des qu'on fut rendu aux Feuillans, on le deposa dans une salle, en
attendant les ordres de l'assemblee.

Pendant ce temps on faisait diverses motions relativement a la maniere de
recevoir Louis XVI. On proposait qu'aucune petition ne put etre entendue,
qu'aucun depute ne put prendre la parole, qu'aucun signe d'improbation ou
d'approbation ne put etre donne au roi. "Il faut, dit Legendre, l'effrayer
par le silence des tombeaux."

Un murmure condamna ces paroles cruelles. Defermont demanda qu'on disposat
un siege pour l'accuse. La proposition fut trouvee trop juste pour etre
mise aux voix, et on placa un siege a la barre. Par une vanite ridicule,
Manuel proposa de discuter la question a l'ordre du jour, pour n'avoir pas
l'air de ne s'occuper que du roi, dut-on, ajouta-t-il, le faire attendre a
la porte. On se mit donc a discuter une loi sur les emigres.

Santerre annonce enfin l'arrivee de Louis XVI. Barrere est president.
"Citoyens, dit-il, l'Europe vous regarde. La posterite vous jugera avec
une severite inflexible; conservez donc la dignite et l'impassibilite qui
conviennent a des juges. Souvenez-vous du silence terrible qui accompagna
Louis, ramene de Varennes."

Louis parait a la barre vers deux heures et demie. Le maire et les
generaux Santerre et Wittengoff sont a ses cotes. Un silence profond regne
dans l'assemblee. La dignite de Louis, sa contenance tranquille, dans une
aussi grande infortune, touchent tout le monde. Les deputes du milieu sont
emus. Les girondins eprouvent un profond attendrissement. Saint-Just,
Robespierre, Marat, sentent defaillir eux-memes leur fanatisme, et
s'etonnent de trouver un homme dans le roi dont ils demandent le supplice.

"Asseyez-vous, dit Barrere a Louis, et repondez aux questions qui vont
vous etre adressees." Louis s'assied, et entend la lecture de l'acte
enonciatif, article par article. La, toutes les fautes de la cour etaient
rappelees et rendues personnelles a Louis XVI. On lui reprochait
l'interruption des seances le 20 juin 1789, le lit de justice tenu le
23 du meme mois, la conspiration aristocratique dejouee par l'insurrection
du 14 juillet, le repas des gardes-du-corps, les outrages faits a la
cocarde nationale, le refus de sanctionner la declaration des droits,
ainsi que les divers articles constitutionnels; tous les faits enfin qui
manifestaient une nouvelle conspiration en octobre, et qui furent suivis
des scenes des 5 et 6; les discours de reconciliation qui avaient suivi
toutes ces scenes, et qui promettaient un retour qui n'etait pas sincere;
le faux serment prete a la federation du 14 juillet; les menees de Talon
et de Mirabeau pour operer une contre-revolution; l'argent donne pour
corrompre une foule de deputes; la reunion des chevaliers du poignard le
28 fevrier 1791; la fuite a Varennes; la fusillade du Champ-de-Mars; le
silence garde sur la convention de Pilnitz; le retard apporte a la
promulgation du decret qui reunissait Avignon a la France; les mouvemens
de Nimes, Montauban, Mende, Jalles; la continuation de paie accordee aux
gardes-du-corps emigres et a la garde constitutionnelle licenciee; la
correspondance secrete avec les princes emigres; l'insuffisance des armees
reunies sur la frontiere; le refus de sanctionner le decret pour le camp
de vingt mille hommes; le desarmement de toutes les places fortes;
l'annonce tardive de la marche des Prussiens; l'organisation de compagnies
secretes dans l'interieur de Paris; la revue des Suisses et des troupes
qui formaient la garnison du chateau le matin du 10 aout; le doublement de
cette garde; la convocation du maire aux Tuileries; enfin, l'effusion du
sang qui avait ete la suite de ces dispositions militaires.

Si l'on n'admettait pas comme naturel le regret de son ancienne puissance,
tout dans la conduite du roi pouvait etre tourne a crime; car sa conduite
n'etait qu'un long regret, mele de quelques efforts timides pour recouvrer
ce qu'il avait perdu. A chaque article le president s'arretait en disant:
_Qu'avez-vous a repondre_? Le roi, repondant toujours d'une voix assuree,
avait nie une partie des faits, rejete l'autre partie sur ses ministres,
et s'etait appuye constamment sur la constitution, de laquelle il assurait
ne s'etre jamais ecarte. Ses reponses avaient toujours ete mesurees. Mais
a cette interpellation: _Vous avez fait couler le sang du Peuple au 10
aout_, il s'ecria d'une voix forte: "Non, Monsieur, non, ce n'est pas
moi!"

On lui montra ensuite toutes les pieces, et, usant d'un respectable
privilege, il refusa d'en avouer une partie, et il contesta l'existence de
l'armoire de fer. Cette denegation produisit un effet defavorable, et elle
etait impolitique, car le fait etait demontre. Il demanda ensuite une
copie de l'acte d'accusation ainsi que des pieces, et un conseil pour
l'aider dans sa defense.

Le president lui signifia qu'il pouvait se retirer. On lui fit prendre
quelques rafraichissemens dans la salle voisine, et, le faisant remonter
en voiture, on le ramena au Temple. Il arriva a six heures et demie, et
son premier soin fut de demander a revoir sa famille; on le lui refusa, en
disant que la commune avait ordonne la separation pendant la duree de la
procedure. A huit heures et demie, lorsqu'on lui annonca le moment du
souper, il demanda de nouveau a embrasser ses enfans. Les ombrages de la
commune rendaient tous les gardiens barbares, et on lui refusa encore
cette consolation.

Pendant ce temps l'assemblee etait livree au tumulte, par suite de la
demande d'un conseil que Louis XVI avait faite. Treilhard, Petion,
insistaient avec force pour que cette demande fut accordee: Tallien,
Billaud-Varennes, Chabot, Merlin, s'y opposaient, en disant qu'on allait
encore differer le jugement par des chicanes. Enfin l'assemblee accorda
un conseil. Une deputation fut chargee d'aller l'apprendre a Louis XVI, et
de lui demander sur qui tomberait son choix. Le roi designa Target, ou a
son defaut Tronchet, et tous deux s'il etait possible. Il demanda en outre
qu'on lui donnat de l'encre, des plumes et du papier, pour travailler a sa
defense, et qu'on lui permit de voir sa famille. La convention decida
sur-le-champ qu'on lui donnerait tout ce qui etait necessaire pour ecrire,
qu'on avertirait les deux defenseurs dont il avait fait choix, qu'il lui
serait permis de communiquer librement avec eux, et qu'il pourrait voir sa
famille.

Target refusa la commission dont le chargeait Louis XVI, en donnant pour
raison que depuis 1785 il ne pouvait plus se livrer a la plaidoirie.
Tronchet ecrivit sur-le-champ qu'il etait pret a accepter la defense qui
lui etait confiee; et, tandis qu'on s'occupait a designer un nouveau
conseil, on recut une lettre ecrite par un citoyen de soixante-dix ans,
par le venerable Malesherbes, ami et compagnon de Turgot, et le magistrat
le plus respecte de la France. Le noble vieillard ecrivait au president:
"J'ai ete appele deux fois au conseil de celui qui fut mon maitre, dans le
temps que cette fonction etait ambitionnee par tout le monde: je lui dois
le meme service lorsque c'est une fonction que bien des gens trouvent
dangereuse."

Il priait le president d'avertir Louis XVI qu'il etait pret a se devouer a
sa defense.

Beaucoup d'autres citoyens firent la meme offre, et on en instruisit le
roi. Il les remercia tous, et n'accepta que Tronchet et Malesherbes. La
commune decida que les deux defenseurs seraient fouilles jusque dans les
endroits les plus secrets, avant de penetrer aupres de leur client.
La convention, qui avait ordonne _la libre communication_, renouvela son
ordre, et ils, purent entrer librement dans le Temple. En voyant
Malesherbes, le roi courut au-devant de lui: le venerable vieillard tomba
a ses pieds en fondant en larmes. Le roi le releva, et ils demeurerent
longtemps embrasses. Ils commencerent aussitot a s'occuper de la defense.
Des commissaires de l'assemblee apportaient tous les jours au Temple les
pieces, et avaient ordre de les communiquer, sans jamais s'en dessaisir.
Le roi les compulsait avec beaucoup d'attention, et avec un calme qui
chaque fois etonnait davantage les commissaires.

La seule consolation qu'il eut demandee, celle de voir sa famille, ne lui
etait point accordee, malgre le decret de la convention. La commune, y
mettant toujours obstacle, avait demande le rapport de ce decret. "Vous
aurez beau l'ordonner, dit Tallien a la convention, si la commune ne le
veut pas, cela ne sera pas." Ces insolentes paroles exciterent un grand
tumulte. Cependant l'assemblee, modifiant son decret, ordonna que le roi
pourrait avoir ses deux enfans aupres de lui, mais a condition que les
enfans ne retourneraient plus aupres de leur mere pendant tout le proces.
Le roi, sentant qu'ils etaient plus necessaires a leur mere, ne voulut pas
les lui enlever, et se soumit a cette nouvelle douleur avec une
resignation qu'aucun evenement ne pouvait alterer.

A mesure que le proces s'avancait, on sentait davantage l'importance de la
question. Les uns comprenaient que proceder par le regicide envers
l'ancienne royaute, c'etait s'engager dans un systeme inexorable de
vengeances et de cruautes, et declarer une guerre a mort a l'ancien ordre
de choses, qu'ils voulaient bien abolir, mais non pas detruire d'une
maniere aussi violente. Les autres au contraire desiraient cette guerre a
mort, qui n'admettait plus ni faiblesse ni retour, et creusait un abime
entre la monarchie et la revolution. La personne du roi disparaissait
presque dans cette immense question, et on n'examinait plus qu'une chose,
savoir s'il fallait ou ne fallait pas rompre entierement avec le passe par
un acte eclatant et terrible. On ne voyait que le resultat, et on perdait
de vue la victime sur laquelle allait tomber le coup.

Les girondins, constans a poursuivre les jacobins, leur rappelaient sans
cesse les crimes de septembre, et les presentaient comme des anarchistes
qui voulaient dominer la convention par la terreur, et immoler le roi pour
le remplacer par des triumvirs. Guadet reussit presque a les expulser de
la convention, en faisant decreter que les assemblees electorales de toute
la France seraient convoquees pour confirmer ou revoquer leurs deputes.
Cette proposition, decretee et rapportee en quelques minutes, avait
singulierement effraye les jacobins. D'autres circonstances les
inquietaient bien plus encore. Les federes continuaient d'arriver de
toutes parts. Les municipalites envoyaient une multitude d'adresses dans
lesquelles, en approuvant la republique et en felicitant l'assemblee de
l'avoir instituee, elles condamnaient les crimes et les exces de
l'anarchie. Les societes affiliees reprochaient toujours a la societe-mere
d'avoir dans son sein des hommes de sang qui pervertissaient la morale
publique, et voulaient attenter a la surete de la convention.
Quelques-unes reniaient leur mere, declaraient ne plus vouloir de
l'affiliation, et annoncaient qu'au premier signal elles voleraient a
Paris pour soutenir l'assemblee. Toutes demandaient surtout la radiation
de Marat, et quelques-unes celle de Robespierre lui-meme.

Les jacobins desoles avouaient que l'opinion se corrompait en France; ils
se recommandaient de se tenir unis, de ne pas perdre de temps pour ecrire
dans les provinces, et eclairer leurs freres egares; ils accusaient le
traitre Roland d'arreter leur correspondance, et d'y substituer des ecrits
hypocrites qui pervertissaient les esprits. Ils proposaient un don
volontaire pour repandre les bons ecrits, et particulierement les
_admirables_ discours de Robespierre, et ils cherchaient les moyens de les
faire parvenir malgre Roland, qui violait, disaient-ils, la liberte des
postes. Cependant ils convenaient d'une chose, c'est que Marat les
compromettait par la violence de ses ecrits; et il fallait, suivant eux,
que la societe-mere apprit a la France, quelle difference elle mettait
entre Marat, que son temperament enflamme emportait au-dela des bornes, et
le sage, le vertueux Robespierre, qui, toujours dans la veritable limite,
voulait sans faiblesse, mais sans exageration, ce qui etait juste et
possible. Une forte dispute s'etait engagee sur ces deux hommes. On avait
reconnu que Marat etait une tete forte et hardie, mais trop emportee. Il
avait ete utile, disait-on, a la cause du peuple, mais il ne savait pas
s'arreter. Les partisans de Marat avaient repondu qu'il ne croyait pas
necessaire d'executer tout ce qu'il avait dit, et qu'il sentait mieux que
personne le terme ou il fallait s'arreter. Ils citaient diverses paroles
de lui. Marat avait dit: _Il ne faut qu'un Marat dans la republique.--Je
demande le plus pour obtenir le moins.--Ma main secherait plutot que
d'ecrire_, _si je croyais que le peuple executat a la lettre tout ce que
je lui conseille.--Je surfais au peuple, parce que je sais qu'il me
marchande_." Les tribunes avaient appuye cette justification de Marat par
leurs applaudissemens. Pourtant la societe avait resolu de faire une
adresse, dans laquelle, decrivant le caractere de Marat et de Robespierre,
elle montrerait quelle difference elle faisait entre la sagesse de l'un et
la vehemence de l'autre[1]. Apres cette mesure, on en proposa plusieurs
autres, et surtout on se promit de demander continuellement le depart des
federes pour la frontiere. Si on apprenait en effet que l'armee de
Dumouriez s'affaiblissait par la desertion, les jacobins s'ecriaient que
le renfort des federes lui etait indispensable. Marat ecrivait que depuis
plus d'un an on retenait les volontaires qui etaient partis les premiers,
et qu'il etait temps de les remplacer par ceux qui sejournaient a Paris:
on venait d'apprendre que Custine avait ete oblige d'abandonner Francfort,
que Beurnonville avait inutilement attaque l'electorat de Treves, et les
jacobins soutenaient que si ces deux generaux avaient eu avec eux les
federes qui remplissaient inutilement la capitale, ils n'eussent pas
essuye cet echec.

[Note 1: Voyez la note 4 a la fin du volume.]

Les diverses nouvelles de l'inutile tentative de Beurnonville et de
l'echec de Custine avaient singulierement agite l'opinion. Elles etaient
faciles a prevoir, car Beurnonville, attaquant par une mauvaise saison, et
sans moyens suffisans, des positions inabordables, ne pouvait reussir; et
Custine, s'obstinant a ne pas reculer spontanement sur le Rhin, pour ne
pas avouer sa temerite, devait infailliblement etre reduit a une retraite
a Mayence. Les malheurs publics sont pour les partis une occasion de
reproches. Les jacobins, qui n'aimaient pas les generaux suspects
d'aristocratie, declamerent contre eux, et les accuserent d'etre feuillans
et girondins. Marat ne manqua pas de s'elever de nouveau contre la fureur
des conquetes, qu'il avait, disait-il, toujours blamee, et qui n'etait
qu'une ambition deguisee des generaux pour arriver a un degre de puissance
redoutable. Robespierre, dirigeant le reproche selon les inspirations de
sa haine, soutint que ce n'etait pas les generaux qu'il fallait accuser,
mais la faction infame qui dominait l'assemblee et le pouvoir executif. Le
perfide Roland, l'intrigant Brissot, les scelerats Louvet, Guadet,
Vergniaud, etaient les auteurs de tous les maux de la France. Il demandait
a etre le premier assassine par eux; mais il voulait avant tout avoir le
plaisir de les denoncer. Dumouriez et Custine, ajoutait-il, les
connaissaient et se gardaient bien de se ranger avec eux: mais tout le
monde les craignait parce qu'ils disposaient de l'or, des places et de
tous les moyens de la republique. Leur intention etait de l'asservir, et
pour cela ils enchainaient tous les vrais patriotes, ils empechaient le
developpement de leur energie; et exposaient ainsi la France a etre
vaincue; par ses ennemis. Leur intention etait principalement de detruire
la societe des jacobins, et de poignarder quiconque aurait le courage de
resister. "Et pour moi, s'ecriait Robespierre, je demande a etre assassine
par Roland!" (_Seance des Jacobins du 12 decembre_.)

Cette haine furibonde, se communiquant a toute la societe, la soulevait
comme une mer orageuse. On se promettait un combat a mort contre la
faction; on repoussait d'avance toute idee de reconciliation, et comme il
avait ete question d'un nouveau projet de transaction, on s'engageait a
refuser a jamais le _baiser Lamourette_.

Les memes scenes se reproduisaient dans l'assemblee pendant le delai qui
avait ete accorde a Louis XVI pour preparer sa defense. On ne manquait pas
d'y repeter que partout les royalistes menacaient les patriotes, et
repandaient des pamphlets en faveur du roi. Thuriot proposa un moyen,
c'etait de punir de mort quiconque mediterait de rompre l'unite de la
republique ou d'en detacher quelque partie. C'etait la un decret contre la
fable du federalisme, c'est-a-dire contre les girondins. Buzot se hate de
repondre par un autre projet de decret, et demande l'exil de la famille
d'Orleans. Les partis echangent les faussetes, et se vengent des calomnies
par d'autres calomnies. Tandis que les jacobins accusaient les girondins
de federalisme, ceux-ci reprochaient aux premiers de destiner le duc
d'Orleans au trone, et de ne vouloir immoler Louis XVI que pour rendre la
place vacante.

Le duc d'Orleans existait a Paris, s'efforcant en vain de se faire oublier
dans le sein de la convention. Cette place sans doute ne lui convenait pas
au milieu de furieux demagogues; mais ou fuir? En Europe, l'emigration
l'attendait, et les outrages, peut-etre meme les supplices, menacaient
ce parent de la royaute qui avait repudie sa naissance et son rang. En
France, il s'efforcait de cacher son rang sous les titres des plus
humbles, et il se nommait _Egalite_. Mais il restait l'ineffacable
souvenir de son ancienne existence, et le temoignage toujours present de
ses immenses richesses. A moins de prendre les haillons, de se rendre
meprisable a force de cynisme, comment echapper aux soupcons? Dans les
rangs girondins, il eut ete perdu des le premier jour, et tous les
reproches de royalisme qu'on leur faisait eussent ete justifies. Dans ceux
des jacobins, il avait la violence de Paris pour appui; mais il ne pouvait
pas echapper aux accusations des girondins, et c'est ce qui lui arriva en
effet. Ceux-ci, ne lui pardonnant pas de se ranger avec leurs ennemis,
supposaient que, pour se rendre supportable, il prodiguait ses tresors aux
anarchistes, et leur fournissait le secours de sa puissante fortune.

L'ombrageux Louvet croyait mieux, et s'imaginait sincerement qu'il
nourrissait toujours l'espoir de la royaute. Sans partager cette opinion,
mais pour combattre la sortie de Thuriot par une autre, Buzot monte a la
tribune. "Si le decret propose par Thuriot doit ramener la confiance,
je vais, dit-il, vous en proposer un qui ne la ramenera pas moins. La
monarchie est renversee, mais elle vit encore dans les habitudes, dans les
souvenirs de ses anciennes creatures. Imitons les Romains, ils ont chasse
Tarquin et sa famille: comme eux, chassons la famille des Bourbons. Une
partie de cette famille est dans les fers, mais il en est une autre bien
plus dangereuse, parce qu'elle fut plus populaire, c'est celle d'Orleans.
Le buste d'Orleans fut promene dans Paris; ses fils, bouillans de courage,
se distinguent dans nos armees, et les merites memes de cette famille la
rendent dangereuse pour la liberte. Qu'elle fasse un dernier sacrifice a
la patrie en s'exilant de son sein; qu'elle aille porter ailleurs le mal
heur d'avoir approche du trone, et le malheur plus grand encore de porter
un nom qui nous est odieux, et dont l'oreille d'un homme libre ne peut
manquer d'etre blessee." Louvet succedant a Buzot, et s'adressant a
d'Orleans lui-meme, lui cite l'exil volontaire de Collatin, et l'engage a
l'imiter. Lanjuinais rappelle les elections de Paris dont Egalite fait
partie, et qui se firent sous le poignard de la faction anarchique; il
rappelle les efforts qu'on a tentes pour nommer ministre de la guerre un
chancelier de la maison d'Orleans, l'influence que les fils de cette
famille ont acquise dans les armees, et, par toutes ces raisons, il
demande le bannissement des Bourbons. Bazire, Saint-Just, Chabot, s'y
refusent, plutot par opposition aux girondins que par interet pour
d'Orleans. Ils soutiennent que ce n'est pas le moment de sevir contre le
seul des Bourbons qui se soit loyalement conduit envers la nation, qu'il
faut d'abord punir le Bourbon prisonnier, faire ensuite la constitution,
et qu'apres on s'occupera des citoyens devenus dangereux; qu'au reste,
envoyer d'Orleans hors de France, c'est l'envoyer a la mort, et qu'il faut
au moins ajourner cette cruelle mesure. Neanmoins le bannissement est
decrete par acclamation. Il ne s'agit plus que de decider l'epoque du
bannissement en redigeant le decret. "Puisque vous employez l'ostracisme
contre Egalite, dit Merlin, employez-le contre tous les hommes dangereux,
et tout d'abord je le demande contre le pouvoir executif.--Contre Roland!
s'ecrie Albitte.--Contre Roland et Pache! Ajoute Barrere, qui sont devenus
une cause de division parmi nous. Qu'ils soient bannis l'un et l'autre du
ministere, pour nous rendre le calme et l'union." Cependant Kersaint
craint que l'Angleterre ne profite de cette desorganisation du ministere
pour nous faire une guerre desastreuse; comme elle fit en 1757, lorsque
d'Argenson et Machau furent disgracies.

Rewbell demande si on peut bannir un representant du peuple, et si
Philippe Egalite n'appartient pas a ce titre a la nation qui l'a nomme.
Ces diverses observations arretent le mouvement des esprits. On
s'interrompt, on revient, et sans revoquer le decret de bannissement
contre les Bourbons, on ajourne la discussion a trois jours, pour se
calmer, et pour reflechir plus murement a la question de savoir si on
pouvait bannir Egalite, et destituer sans danger les deux ministres de
l'interieur et de la guerre.

Apres cette discussion, on devine quel desordre dut regner dans les
sections, a la commune et aux jacobins. On cria de toutes parts a
l'ostracisme, et les petitions se preparerent pour la reprise de la
discussion. Les trois jours ecoules, la discussion recommenca; le maire
vint a la tete des sections demander le rapport des decrets. L'assemblee
passa a l'ordre du jour apres la lecture de l'adresse; mais Petion, voyant
quel tumulte excitait cette question, en demanda l'ajournement apres le
jugement de Louis XVI. Cette espece de transaction fut adoptee, et on se
jeta de nouveau sur la victime contre laquelle s'acharnaient toutes les
passions. Le celebre proces fut donc aussitot repris.




CHAPITRE V.


CONTINUATION DU PROCES DE LOUIS XVI.--SA DEFENSE.--DEBATS TUMULTUEUX A LA
CONVENTION.--LES GIRONDINS PROPOSENT L'APPEL AU PEUPLE; OPINION DU DEPUTE
SALLE; DISCOURS DE ROBESPIERRE; DISCOURS DE VERGNIAUD.--POSITION DES
QUESTIONS.--LOUIS XVI EST DECLARE COUPABLE ET CONDAMNE A MORT, SANS APPEL
AU PEUPLE ET SANS SURSIS A L'EXECUTION.--DETAILS SUR LES DEBATS ET LES
VOTES EMIS.--ASSASSINAT DU DEPUTE LEPELLETIER-SAINT-FARGEAU.--AGITATION
DANS PARIS.--LOUIS XVI FAIT SES ADIEUX A SA FAMILLE; SES DERNIERS MOMENS
DANS LA PRISON ET SUR L'ECHAFAUD.


Le temps accorde a Louis XVI pour preparer sa defense etait a peine
suffisant pour compulser les immenses materiaux sur lesquels elle devait
etre etablie. Ses deux defenseurs demanderent a s'en adjoindre un
troisieme, plus jeune et plus actif, qui redigerait et prononcerait la
defense, tandis qu'ils en chercheraient et prepareraient les moyens. Ce
jeune adjoint etait l'avocat Deseze, qui avait defendu Bezenval apres le
14 juillet. La convention, ayant accorde la defense, ne refusa pas un
nouveau conseil, et M. Deseze eut, comme Malesherbes et Tronchet, la
faculte de penetrer au Temple. Une commission y portait tous les jours les
pieces, les montrait a Louis XVI, qui les recevait avec beaucoup de
sang-froid, et comme si ce proces _eut regarde un autre_, disait un
rapport de la commune. Il montrait aux commissaires la plus grande
politesse, et leur faisait servir a manger quand les seances avaient ete
trop longues. Pendant qu'il s'occupait ainsi de son proces, il avait
trouve un moyen de correspondre avec sa famille. Il ecrivait au moyen du
papier et des plumes qu'on lui avait donnes pour travailler a sa defense,
et les princesses tracaient leur reponse sur du papier avec des piqures
d'epingle. Quelquefois on pliait les billets dans des pelotons de fil,
qu'un garcon de l'office, en servant les repas, jetait sous la table;
quelquefois on les faisait descendre par une ficelle d'un etage a un
autre. Les malheureux prisonniers se donnaient ainsi des nouvelles de leur
sante, et trouvaient une grande consolation a apprendre qu'ils n'etaient
point malades.

Enfin M. Deseze avait termine sa defense en y travaillant nuit et jour. Le
roi lui fit retrancher tout ce qui etait trop oratoire, et voulut s'en
tenir a la simple discussion des moyens qu'il avait a faire valoir. Le 26,
a neuf heures et demie du matin, toute la force armee etait en mouvement
pour le conduire du Temple aux Feuillans, avec les memes precautions, et
dans le meme ordre que lors de sa premiere comparution. Monte dans la
voiture du maire, il s'entretint avec lui pendant le trajet avec la meme
tranquillite que de coutume; on parla de Seneque, de Tite-Live, des
hopitaux; il adressa meme une plaisanterie assez fine a un des municipaux,
qui avait dans la voiture le chapeau sur la tete. Arrives aux Feuillans,
il montra beaucoup de sollicitude pour ses defenseurs; il s'assit a leurs
cotes dans l'assemblee, regarda avec beaucoup de calme les bancs ou
siegeaient ses accusateurs et ses juges, sembla rechercher sur leur visage
l'impression que produisait la plaidoirie de M. Deseze, et plus d'une fois
il s'entretint en souriant avec Tronchet et Malesherbes. L'assemblee
accueillit sa defense avec un morne silence, et ne temoigna aucune
improbation.

Le defenseur s'occupa d'abord des principes du droit, et en second lieu
des faits imputes a Louis XVI. Bien que l'assemblee, en decidant que le
roi serait juge par elle, eut implicitement decrete que l'inviolabilite ne
pouvait etre invoquee, M. Deseze demontra fort bien que rien ne pouvait
limiter la defense, et qu'elle demeurait entiere, meme apres le decret;
que par consequent, si Louis jugeait l'inviolabilite soutenable, il avait
le droit de la faire valoir. Il fut d'abord oblige de reconnaitre la
souverainete du peuple; et, avec tous les defenseurs de la constitution de
1791, il soutint que la souverainete, bien que maitresse absolue, pouvait
s'engager, qu'elle l'avait voulu a l'egard de Louis XVI, en stipulant
l'inviolabilite; qu'elle n'avait pas voulu une chose absurde dans le
systeme de la monarchie; que par consequent l'engagement devait etre
execute; et que tous les crimes possibles, le roi en eut-il commis, ne
pouvaient etre punis que de la decheance. Il dit que sans cela la
constitution de 1791 serait un piege barbare tendu a Louis XVI, puisqu'on
lui aurait promis avec l'intention secrete de ne pas tenir; que, si on
refusait a Louis ses droits de roi, il fallait lui laisser au moins ceux
de citoyen; et il demanda ou etaient les formes conservatrices que tout
citoyen avait droit de reclamer, telles que la distinction entre le jury
d'accusation et celui de jugement, la faculte de recusation, la majorite
des deux tiers, le vote secret, et le silence des juges pendant que leur
opinion se formait. Il ajouta, avec une hardiesse qui ne rencontra qu'un
silence absolu, qu'il cherchait partout des juges et ne trouvait que des
accusateurs. Il passa ensuite a la discussion des faits, qu'il rangea sous
deux divisions, ceux qui avaient precede et ceux qui avaient suivi
l'acceptation de l'acte constitutionnel. Les premiers etaient couverts par
l'acceptation de cet acte, les autres par l'inviolabilite. Cependant il ne
refusait pas de les discuter, et il le fit avec avantage, parce qu'on
avait amasse une foule de faits insignifians, a defaut de la preuve
precise des intelligences avec l'etranger; crime dont on etait persuade,
mais dont la preuve positive manquait encore. Il repoussa victorieusement
l'accusation d'avoir verse le sang francais au 10 aout. Dans ce jour, en
effet, l'agresseur n'etait pas Louis XVI, mais le peuple. Il etait
legitime que Louis XVI, attaque, cherchat a se defendre, et qu'il prit les
precautions necessaires. Les magistrats eux-memes l'avaient approuve, et
avaient donne aux troupes l'ordre formel de repousser la force par la
force. Malgre cela, disait M. Deseze, le roi n'avait pas voulu faire usage
de cette autorisation, qu'il tenait et de la nature et de la loi, et il
s'etait retire dans le sein du corps legislatif pour eviter toute effusion
de sang. Le combat qui avait suivi ne le regardait plus, devait meme lui
valoir des actions de graces plutot que des vengeances, puisque c'etait
sur un ordre de sa main que les Suisses avaient abandonne la defense du
chateau et de leur vie. Il y avait donc une criante injustice a reprocher
a Louis XVI d'avoir verse le sang francais, et sur ce point il avait ete
irreprochable; il s'etait montre au contraire plein de delicatesse et de
vertu.

Le defenseur termina par ces mots si courts, si justes, et les seuls ou il
fut question des vertus de Louis XVI:

"Louis etait monte sur le trone a vingt ans, et a vingt ans il donna sur
le trone l'exemple des moeurs; il n'y porta aucune faiblesse coupable ni
aucune passion corruptrice; il y fut econome, juste, severe, et il s'y
montra toujours l'ami constant du peuple. Le peuple desirait la
destruction d'un impot desastreux qui pesait sur lui, il le detruisit; le
peuple demandait l'abolition de la servitude, il commenca par l'abolir
lui-meme dans ses domaines; le peuple sollicitait des reformes dans la
legislation criminelle pour l'adoucissement du sort des accuses, il fit
ces reformes; le peuple voulait que des milliers de Francais, que la
rigueur de nos usages avait prives jusqu'alors des droits qui
appartiennent aux citoyens, acquissent ces droits ou les recouvrassent,
il les en fit jouir par ses lois; le peuple voulut la liberte, et il la
lui donna! Il vint meme au-devant de lui par ses sacrifices, et cependant
c'est au nom de ce meme peuple qu'on demande aujourd'hui.... Citoyens, je
n'acheve pas ... je m'arrete devant l'histoire: songez qu'elle jugera
votre jugement, et que le sien sera celui des siecles!"

Louis XVI, prenant la parole immediatement apres son defenseur, prononca
quelques mots qu'il avait ecrits. "On vient, dit-il, de vous exposer mes
moyens de defense; je ne les renouvellerai point; en vous parlant
peut-etre pour la derniere fois, je vous declare que ma conscience ne me
reproche rien, et que mes defenseurs vous ont dit la verite.

"Je n'ai jamais craint que ma conduite fut examinee publiquement; mais mon
coeur est dechire de trouver dans l'acte d'accusation l'imputation d'avoir
voulu faire repandre le sang du peuple, et surtout que les malheurs du 10
aout me soient attribues!

"J'avoue que les preuves multipliees que j'avais donnees, dans tous les
temps, de mon amour pour le peuple, et la maniere dont je m'etais toujours
conduit, me paraissaient devoir prouver que je ne craignais pas de
m'exposer pour epargner son sang, et eloigner a jamais de moi une pareille
imputation."

Le president demande ensuite a Louis XVI s'il ne lui restait plus rien a
dire pour sa defense. Louis XVI ayant declare qu'il a tout dit, le
president lui annonce qu'il peut se retirer. Conduit dans une salle
voisine avec ses defenseurs, il s'occupe avec sollicitude du jeune Deseze,
qui parait fatigue d'une longue plaidoirie. Ramene ensuite en voiture, il
parle avec la meme serenite a ceux qui l'escortent, et arrive au Temple a
cinq heures. A peine avait-il quitte la convention, qu'un orage violent
s'y etait eleve. Les uns voulaient qu'on ouvrit la discussion; les autres,
se plaignant des delais eternels qu'on apportait a la decision de ce
proces, demandaient sur-le-champ l'appel nominal, en disant que dans tout
tribunal, apres avoir oui l'accuse, on passait aux voix. Lanjuinais
nourrissait depuis le commencement du proces une indignation que son
caractere impetueux ne lui permettait plus de contenir. Il s'elance a la
tribune, et au milieu des cris qu'excite sa presence, il demande non pas
un delai pour la discussion, mais l'annulation meme de la procedure;
il s'ecrie que le temps des hommes feroces est passe, qu'il ne faut pas
deshonorer l'assemblee en lui faisant juger Louis XVI; que personne n'en a
le droit en France, et que l'assemblee particulierement n'a aucun titre
pour le faire; que si elle veut agir comme corps politique, elle ne peut
prendre que des mesures de surete contre le ci-devant roi; mais que si
elle agit comme tribunal, elle est hors de tous les principes, car c'est
faire juger le vaincu par le vainqueur lui-meme, puisque la plupart des
membres presens se sont declares les conspirateurs du 10 aout. Au mot de
_conspirateurs_, un tumulte epouvantable s'eleve de toutes parts. On crie
_a l'ordre! a l'Abbaye! a bas de la tribune_! Lanjumais veut en vain
justifier le mot de _conspirateurs_, en disant qu'il doit etre pris ici
dans un sens favorable, et que le 10 aout fut une conspiration glorieuse:
il continue au milieu du bruit, et finit en declarant qu'il aimerait mieux
perir mille fois que de condamner, contre toutes les lois, le tyran meme
le plus abominable!

Une foule d'orateurs lui succedent, et le tumulte ne fait que s'accroitre.
On ne veut plus rien entendre, on quitte sa place, on se mele, on se forme
par groupes, on s'injurie, on se menace, et le president est oblige de se
couvrir. Apres une heure d'agitation, le calme se retablit enfin, et
l'assemblee, adoptant l'avis de ceux qui demandaient la discussion sur le
proces de Louis XVI, declare que la discussion est ouverte, et qu'elle
sera continuee, toutes affaires cessantes, jusqu'a ce que l'arret soit
rendu.

La discussion est donc reprise le 27: la foule des orateurs deja entendus
reparait a la tribune. Saint-Just s'y montre de nouveau. La presence de
Louis XVI, humilie, vaincu, et serein encore dans l'infortune, a fait
naitre quelques objections dans son esprit; mais il repond a ces
objections en appelant Louis un tyran modeste et souple, qui a opprime
avec modestie, qui se defend avec modestie, et contre la douceur
insinueuse duquel il faut se premunir avec le plus grand soin. Il a appele
les etats-generaux, mais c'etait pour humilier la noblesse et regner en
divisant; aussi, quand il a vu la puissance des etats s'elever si
rapidement, il a voulu la detruire. Au 14 juillet, aux 5 et 6 octobre, on
l'a vu amasser secretement des moyens pour accabler le peuple; mais chaque
fois que ses conspirations etaient dejouees par l'energie nationale, il
feignait de revenir lui-meme, il montrait de sa defaite et de la victoire
du peuple une joie hypocrite et qui n'etait pas naturelle. Depuis, ne
pouvant plus faire usage de la force, il corrompait les defenseurs de la
liberte, il complotait avec l'etranger, il desesperait les ministres, dont
l'un etait oblige de lui ecrire: _Vos relations secretes m'empechent
d'executer les lois, et je me retire_. Enfin il avait employe tous les
moyens de la plus profonde perfidie jusqu'au 10 aout, et maintenant
encore, il affectait une feinte douceur pour ebranler ses juges et leur
echapper.

C'est ainsi que les incertitudes si naturelles de Louis XVI se peignaient
dans un esprit violent, qui voyait une perfidie forte et calculee la ou il
n'y avait que faiblesse et regret du passe. D'autres orateurs succedent a
Saint-Just, et on attend avec impatience que les Girondins prennent la
parole. Ils ne s'etaient pas prononces encore, et il etait temps qu'ils
s'expliquassent. On a deja vu quelles etaient et leurs incertitudes, et
leurs dispositions a s'emouvoir, et leur penchant a excuser dans Louis XVI
une resistance qu'ils etaient plus capables de comprendre que leurs
adversaires. Vergniaud convint devant quelques amis de l'attendrissement
qu'il eprouvait. Sans etre aussi touches peut-etre, les autres etaient
tous disposes a s'interesser a la victime, et dans cette situation, ils
imaginerent un moyen qui decele leur emotion et l'embarras de leur
position: ce moyen etait l'appel au peuple. Se decharger d'une
responsabilite dangereuse, et rejeter sur la nation le reproche de
barbarie si le roi etait condamne, ou celui de royalisme s'il etait
absous, tel etait le but des girondins, et c'etait un acte de faiblesse.
Puisqu'ils etaient touches a la vue de la profonde infortune de Louis XVI,
ils devaient avoir le courage de le defendre eux-memes, et ne devaient pas
provoquer la guerre civile en renvoyant aux quarante-quatre mille sections
qui partageaient la France une question qui allait infailliblement mettre
tous les partis en presence, et soulever les passions les plus furieuses.
Il fallait se saisir fortement de l'autorite, avoir le courage d'en user
soi-meme, sans se decharger sur la multitude d'un soin dont elle etait
incapable, et qui eut expose le pays a une confusion epouvantable. Ici,
les girondins donnerent a leurs adversaires un avantage immense, en les
autorisant a repandre qu'ils fomentaient la guerre civile, et en faisant
suspecter leur courage et leur franchise. Aussi ne manqua-t-on pas de dire
chez les jacobins que ceux qui voulaient absoudre Louis XVI etaient plus
francs et plus estimables que ceux qui voulaient en appeler au peuple.
Mais telle est l'ordinaire conduite des partis moderes; se conduisant ici
comme aux 2 et 3 septembre, les girondins hesitaient a se compromettre pour
un roi qu'ils regardaient comme un ennemi, et qui, dans leur persuasion,
avait voulu les detruire par le fer etranger; cependant, emus a la vue de
cet ennemi vaincu, ils essayaient de le defendre, ils s'indignaient de la
violence commise a son egard, et ils faisaient assez pour se perdre
eux-memes, sans faire assez pour le sauver.

Salles, celui de tous qui se pretait le mieux aux imaginations de Louvet,
et qui meme le surpassait dans la supposition de complots imaginaires,
Salles proposa et soutint le premier le systeme de l'appel au peuple, dans
la seance du 27. Livrant a tout le blame des republicains la conduite de
Louis XVI, et avouant qu'elle meritait toute la severite qu'on pourrait
deployer, il fit observer cependant que ce n'etait point une vengeance,
mais un grand acte de politique que l'assemblee devait exercer; il soutint
donc que c'etait sous le point de vue de l'interet public que la question
devait etre jugee. Or, dans les deux cas, de l'absolution et de la
condamnation, il voyait des inconveniens enormes.

L'absolution serait une cause eternelle de discorde, et le roi deviendrait
un point de ralliement de tous les partis. Le souvenir de ses attentats
serait constamment rappele a l'assemblee pour lui reprocher son
indulgence: cette impunite serait un scandale public qui provoquerait
peut-etre des revoltes populaires, et qui servirait de pretexte a tous les
agitateurs. Les hommes atroces qui avaient deja bouleverse l'etat par
leurs crimes, ne manqueraient pas de s'autoriser de cet acte de clemence
pour commettre de nouveaux attentats, comme ils s'etaient autorises de la
lenteur des tribunaux pour executer les massacres de septembre. De toutes
parts, enfin, on accuserait la convention de n'avoir pas eu le courage de
terminer tant d'agitations, et de fonder la republique par un exemple
energique et terrible.

Condamne, le roi leguerait a sa famille toutes les pretentions de sa race,
et les leguerait a des freres plus dangereux, parce qu'ils etaient moins
deconsideres par leur faiblesse. Le peuple, ne voyant plus les crimes,
mais le supplice, viendrait peut-etre a s'apitoyer sur le sort du roi, et
les factieux trouveraient encore dans cette disposition un moyen de
l'irriter contre la convention nationale. Les souverains de l'Europe
gardaient un morne silence, dans l'attente d'un evenement qu'ils
esperaient devoir soulever une indignation generale, mais des que la tete
du roi serait tombee, tous, profitant de ce pretexte, fondraient a la fois
sur la France pour la dechirer. Peut-etre alors la France, aveuglee par
ses souffrances, reprocherait a la convention un acte qui lui aurait valu
une guerre cruelle et desastreuse.

Telle est, disait Salles, la funeste alternative offerte a la convention
nationale. Dans une situation pareille, c'est a la nation elle-meme a se
decider, et a fixer son sort en fixant celui de Louis XVI. Le danger de la
guerre civile est chimerique, car la guerre civile n'a pas eclate en
convoquant les assemblees primaires pour nommer une convention qui devait
decider du sort de la France, et on ne parait pas la redouter davantage
dans une occasion tout aussi grave, puisqu'on defere a ces memes
assemblees primaires la sanction de la constitution. On objecte vainement
les longueurs et les difficultes d'une nouvelle deliberation dans
quarante-quatre mille assemblees; car il ne s'agit pas de deliberer, mais
de choisir sans discussions entre les deux propositions presentees par la
convention. On posera ainsi la question aux assemblees primaires: Louis
XVI sera-t-il puni de mort, ou detenu jusqu'a la paix? Et elles repondront
par ces mots: _Detenu_, ou _Mis a mort_. Avec des courriers
extraordinaires, la reponse peut etre arrivee en quinze jours des
extremites les plus eloignees de la France.

Cette opinion avait ete ecoutee avec des dispositions tres diverses.
Serres, depute des Hautes-Alpes, se retracte de sa premiere opinion, qui
etait pour le jugement, et demande l'appel au peuple. Barbaroux combat la
justification de Louis XVI, sans prendre de conclusions, car il n'osait
absoudre contre le voeu de ses commettans, ni condamner contre celui de
ses amis. Buzot se prononce pour l'appel au peuple; toutefois il modifie
l'opinion de Salles, et demande que la convention prenne elle-meme
l'initiative en votant pour la mort, et en n'exigeant des assemblees
primaires que la simple sanction de ce jugement. Rabaut Saint-Etienne, ce
ministre protestant deja distingue par ses talens dans la constituante,
s'indigne de cette cumulation de pouvoirs qu'exerce la convention. "Quant
a moi, dit-il, je suis las de ma portion de despotisme; je suis fatigue,
harcele, bourrele de la tyrannie que j'exerce pour ma part, et je soupire
apres le moment ou vous aurez cree un tribunal qui me fasse perdre les
formes et la contenance d'un tyran.... Vous cherchez des raisons
politiques; ces raisons sont dans l'histoire.... Ce peuple de Londres, qui
avait tant presse le supplice du roi, fut le premier a maudire ses juges
et a se prosterner devant son successeur. Lorsque Charles II monta sur le
trone, la ville lui donna un superbe repas, le peuple se livra a la joie
la plus extravagante, et il courut assister au supplice de ces memes juges
que Charles immola depuis aux manes de son pere. Peuple de Paris,
parlement de France, m'avez-vous entendu?..."

Faure demande le rapport de tous les decrets portant la mise en jugement.
Le sombre Robespierre reparait enfin tout plein de colere et d'amertume.
"Lui aussi, dit-il, avait ete touche et avait senti chanceler dans son
coeur la vertu republicaine, en presence du coupable humilie devant la
puissance souveraine. Mais la derniere preuve de devouement qu'on devait a
la patrie, c'etait d'etouffer tout mouvement de sensibilite." Il repete
alors tout ce qui a ete dit sur la competence de la convention, sur les
delais eternels apportes a la vengeance nationale, sur les menagemens
gardes envers le tyran, tandis qu'on attaque sans aucune espece de reserve
les plus chauds amis de la liberte; il pretend que cet appel au peuple
n'est qu'une ressource semblable a celle qu'avait imaginee Guadet, en
demandant le scrutin epuratoire; que cette ressource perfide avait pour
but de remettre tout en question, et la deputation actuelle, et le 10
aout, et la republique elle-meme. Ramenant toujours la question a lui-meme
et a ses ennemis, il compare la situation actuelle a celle de juillet
1791, lorsqu'il s'agissait de juger Louis XVI pour sa fuite a Varennes.
Robespierre y avait joue un role important. Il rappelle et ses dangers, et
les efforts heureux de ses adversaires pour replacer Louis XVI sur le
trone, et la fusillade du Champ-de-Mars qui s'en etait suivie, et les
perils que Louis XVI, replace sur le trone, avait fait courir a la chose
publique. Il signale perfidement ses adversaires d'aujourd'hui comme etant
les memes que ses adversaires d'autrefois; il se presente comme expose, et
la France avec lui, au meme danger qu'alors, et toujours par les intrigues
de ces fripons qui s'appellent exclusivement les honnetes gens.
"Aujourd'hui, ajoute Robespierre, ils se taisent sur les plus grands
interets de la patrie; ils s'abstiennent de prononcer leur opinion sur le
dernier roi; mais leur sourde et pernicieuse activite produit tous les
troubles qui agitent la patrie, et pour egarer la majorite saine, mais
souvent trompee, ils poursuivent les plus chauds patriotes sous le titre
de minorite factieuse. La minorite, s'ecrie-t-il, se changea souvent en
majorite, en eclairant les assemblees trompees. La vertu fut toujours en
minorite sur la terre! Sans cela la terre serait-elle peuplee de tyrans et
d'esclaves?

Ils expirerent sur un echafaud. Les Critias, les Anitus, les Cesar, les
Clodius, etaient de la majorite, mais Socrate etait de la minorite, car il
avala la cigue; Caton etait de la minorite, car il dechira ses
entrailles." Robespierre recommande ensuite le calme au peuple pour oter
tout pretexte a ses adversaires, qui presentent de simples applaudissemens
donnes a ses deputes fideles comme une rebellion. "Peuple, s'ecrie-t-il,
garde tes applaudissemens, fuis le spectacle de nos debats! Loin de tes
yeux nous n'en combattrons pas moins." Il termine enfin en demandant que
Louis XVI soit sur-le-champ declare coupable et condamne a mort.

Les orateurs se succedent le 28, le 29, et jusqu'au 31. Vergniaud prend
enfin la parole pour la premiere fois, et on ecoute avec un empressement
extraordinaire les girondins s'exprimant par la bouche de leur plus grand
orateur, et rompant un silence dont Robespierre n'etait pas le seul a
les accuser.

Vergniaud developpe d'abord le principe de la souverainete du peuple, et
distingue les cas ou les representans doivent s'adresser a elle. Il serait
trop long, trop difficile de recourir a un grand peuple pour tous les
actes legislatifs; mais pour certains actes d'une haute importance, il en
est tout autrement. La constitution, par exemple, a ete d'avance destinee
a la sanction nationale. Mais cet objet n'est pas le seul qui merite une
sanction extraordinaire. Le jugement de Louis a de si graves caracteres,
soit par la cumulation de pouvoirs qu'exerce l'assemblee, soit par
l'inviolabilite qui avait ete constitutionnellement accordee au monarque,
soit enfin par les effets politiques qui doivent resulter d'une
condamnation, qu'on ne saurait contester sa haute importance, et la
necessite de le soumettre au peuple lui-meme. Apres avoir developpe ce
systeme, Vergniaud, qui refute particulierement Robespierre, arrive enfin
aux inconveniens politiques de l'appel au peuple, et touche a toutes les
grandes questions qui divisent les deux partis.

Il s'occupe d'abord des discordes qu'on redoute de voir eclater si on
renvoie au peuple la sanction du jugement du roi. Il reproduit les raisons
donnees par d'autres girondins, et soutient que si l'on ne craignait pas
la guerre civile en reunissant les assemblees primaires pour sanctionner
la constitution, il ne voyait pas pourquoi on la redouterait en les
reunissant pour sanctionner le jugement du roi. Cette raison, souvent
repetee, etait de peu de valeur, car la constitution n'etait pas la
veritable question de la revolution, elle ne pouvait etre que le reglement
detaille d'une institution deja decretee et consentie, la republique. Mais
la mort du roi etant une question formidable, il s'agissait de savoir si,
en procedant par la voie de mort contre la royaute, la revolution romprait
sans retour avec le passe, et marcherait par les vengeances et une energie
inexorable au but qu'elle se proposait. Or, si une question aussi terrible
divisait deja si fortement la convention et Paris, il y avait le plus
grand danger a la proposer encore aux quarante-quatre mille sections du
territoire francais. Dans tous les theatres, dans toutes les societes
populaires, on disputait tumultueusement, et il fallait que la convention
eut la force de decider elle-meme la question, pour ne pas la livrer a la
France, qui l'eut peut-etre resolue par les armes.

Vergniaud, partageant a cet egard l'opinion de ses amis, soutient que la
guerre civile n'est pas a craindre. Il dit que dans les departemens les
agitateurs n'ont pas acquis la preponderance qu'une lache faiblesse leur a
laisse usurper a Paris, qu'ils ont bien parcouru la surface de la
republique, mais qu'ils n'y ont trouve partout que le mepris, et qu'on a
donne le plus grand exemple d'obeissance a la loi, en respectant le sang
impur qui coulait dans leurs veines. Il refute ensuite les craintes qu'on
a exprimees sur la veritable majorite qu'on a dit etre composee
d'intrigans, de royalistes, d'aristocrates; il s'eleve contre cette
orgueilleuse assertion que la vertu etait en minorite sur la terre.
"Citoyens, s'ecrie-t-il, Catilina fut en minorite dans le senat romain, et
si cette minorite eut prevalu, c'en etait fait de Rome, du senat et de la
liberte. Dans l'assemblee constituante, Maury, Cazales, furent en
minorite, et s'ils avaient prevalu, c'en etait fait de vous! Les rois
aussi sont en minorite sur la terre; et pour enchainer les peuples, ils
disent aussi que la vertu est en minorite! ils disent aussi que la
majorite des peuples est composee d'intrigans auxquels il faut imposer
silence par la terreur, si l'on veut preserver les empires d'un
bouleversement general."

Vergniaud demande si, pour faire une majorite conforme aux voeux de
certains hommes, il faut employer le bannissement et la mort, changer
la France en desert, et la livrer ainsi aux conceptions de quelques
scelerats.

Apres avoir venge la majorite et la France, il se venge lui-meme et ses
amis, qu'il montre resistant toujours, et avec un egal courage, a tous
les despotismes, celui de la cour et celui des brigands de septembre. Il
les montre pendant la journee du 10 aout, siegeant au bruit du canon du
chateau, prononcant la decheance avant la victoire du peuple, tandis, que
ces Brutus, si presses aujourd'hui d'egorger les tyrans abattus, cachaient
leurs frayeurs dans les entrailles de la terre, et attendaient ainsi
l'issue du combat incertain que la liberte livrait au despotisme.

Il rejette ensuite sur ses adversaires le reproche de provoquer a la
guerre civile. "Oui, dit-il, ils veulent la guerre civile ceux qui, en
prechant l'assassinat contre les partisans de la tyrannie, appliquent ce
nom a toutes les victimes que leur haine veut immoler; ceux qui appellent
les poignards sur les representais du peuple, et demandent la dissolution
du gouvernement et de la convention; ceux qui veulent que la minorite
devienne arbitre de la majorite, qu'elle puisse legitimer ses jugemens par
des insurrections, et que les Catilina soient appeles a regner dans le
senat. Ils veulent la guerre civile, ceux qui prechent ces maximes dans
tous les lieux publics, et pervertissent le peuple en accusant la raison
de _feuillantisme_, la justice de pusillanimite, et la sainte humanite de
conspiration.

"La guerre civile, s'ecrie l'orateur, pour avoir invoque la souverainete
du peuple!... Cependant en juillet 1791 vous etiez plus modestes, vous
ne vouliez pas la paralyser et regner a sa place. Vous faisiez courir une
petition pour consulter le peuple sur le jugement a rendre contre Louis
revenu de Varennes! Alors vous vouliez de la souverainete du peuple, et
vous ne pensiez pas que l'invoquer put exciter la guerre civile! Serait-ce
qu'alors elle favorisait vos vues secretes, et qu'aujourd'hui elle les
contrarie?"

L'orateur passe ensuite a d'autres considerations. On a dit que
l'assemblee devait montrer assez de grandeur et de courage pour faire
executer elle-meme son jugement sans s'appuyer de l'avis du peuple. "Du
courage, dit-il, il en fallait pour attaquer Louis XVI dans sa
toute-puissance; en faut-il tant pour envoyer au supplice Louis vaincu et
desarme? Un soldat cimbre entre dans la prison de Marius pour l'egorger;
effraye a l'aspect de la victime, il s'enfuit sans oser la frapper. Si ce
soldat avait ete membre d'un senat, doutez-vous qu'il eut hesite a voter
la mort d'un tyran? Quel courage trouvez-vous a faire un acte dont un
lache serait capable?"

Il parle encore d'un autre genre de courage, de celui qu'il faut deployer
contre les puissances etrangeres. "Puisqu'on parle continuellement,
dit-il, d'un grand acte politique, il n'est pas inutile d'examiner la
question sous ce rapport. Il n'est pas douteux que les puissances
n'attendent ce dernier pretexte pour fondre toutes ensemble sur la France.
On les vaincra sans doute; l'heroisme des soldats francais en est un sur
garant: mais ce sera un surcroit de depenses, d'efforts de tout genre. Si
la guerre force a de nouvelles emissions d'assignats, qui feront croitre
dans une proportion effrayante le prix des denrees de premiere necessite;
si elle porte de nouvelles et mortelles atteintes au commerce; si elle
fait verser des torrens de sang sur le continent et sur les mers, quels si
grands services aurez-vous rendus a l'humanite? Quelle reconnaissance vous
devra la patrie pour avoir fait en son nom, et au mepris de sa
souverainete meconnue, un acte de vengeance devenu la cause ou seulement
le pretexte d'evenemens si calamiteux? J'ecarte, s'ecrie l'orateur, toute
idee de revers, mais oserez-vous lui vanter vos services? Il n'y aura pas
une famille qui n'ait a pleurer ou son pere ou son fils; l'agriculture
manquera bientot de bras; les ateliers seront abandonnes; vos tresors
ecoules appelleront de nouveaux impots; le corps social, fatigue des
assauts que lui livreront au dehors les ennemis armes, au dedans les
factions soulevees, tombera dans une langueur mortelle. Craignez qu'au
milieu de ces triomphes, la France ne ressemble a ces monumens fameux qui,
dans l'Egypte, ont vaincu le temps: l'etranger qui passe s'etonne de leur
grandeur; s'il veut y penetrer, qu'y trouve-t-il? Des cendres inanimees,
et le silence des tombeaux."

Apres ces craintes, il en est d'autres qui se presentent encore a l'esprit
de Vergniaud; elles lui sont suggerees par l'histoire anglaise, et par la
conduite de Cromwell, auteur principal, mais cache, de la mort de Charles
Ier. Celui-ci, poussant toujours les peuples, d'abord contre le roi, puis
contre le parlement lui-meme, brisa ensuite son faible instrument, et
s'assit au supreme pouvoir. "N'avez-vous pas, ajoute Vergniaud,
n'avez-vous pas entendu, dans cette enceinte et ailleurs, des hommes
crier: _Si le pain est cher, la cause en est au Temple; si le numeraire
est rare, si nos armees sont mal approvisionnees, la cause en est au
Temple; si nous avons a souffrir chaque jour du spectacle de l'indigence,
la cause en est au Temple_!

"Ceux qui tiennent ce langage n'ignorent pas cependant que la cherte du
pain, le defaut de circulation des subsistances, la mauvaise
administration dans les armees, et l'indigence dont le spectacle nous
afflige, tiennent a d'autres causes que celles du Temple. Quels sont donc
leurs projets? Qui me garantira que ces memes hommes qui s'efforcent
continuellement d'avilir la convention, et qui peut-etre y auraient reussi
si la majeste du peuple, qui reside en elle, pouvait dependre de leurs
perfidies; que ces memes hommes qui proclament partout qu'une nouvelle
revolution est necessaire; qui font declarer telle ou telle section en
etat d'insurrection permanente; qui disent a la commune que, lorsque la
convention a succede a Louis, on n'a fait que changer de tyrans, et qu'il
faut une autre journee du 10 aout; que ces memes hommes qui ne parlent que
de complots, de mort, de traitres, de proscriptions; qui publient dans les
assemblees de sections et dans leurs ecrits qu'il faut nommer un
_defenseur_ a la republique, qu'il n'y a qu'un chef qui puisse la sauver;
qui me garantira, dis-je, que ces memes hommes ne crieront pas, apres la
mort de Louis, avec la plus grande violence: _Si le pain est cher, la
cause en est dans la convention; si le numeraire est rare, si nos armees
sont mal approvisionnees, la cause en est dans la convention; si la
machine du gouvernement se traine avec peine, la cause en est dans la
convention chargee de la diriger; si les calamites de la guerre se sont
accrues par les declarations de l'Angleterre et de l'Espagne, la cause en
est dans la convention, qui a provoque ces declarations par la
condamnation precipitee de Louis_?

"Qui me garantira qu'a ces cris seditieux de la turbulence anarchique ne
viendront pas se rallier l'aristocratie avide de vengeance, la misere
avide de changement, et jusqu'a la pitie, que des prejuges inveteres
auront excitee sur le sort de Louis? Qui me garantira que de cette tempete
ou l'on verra ressortir de leurs repaires les tueurs du 2 septembre, on ne
vous presentera pas tout couvert de sang, et comme un liberateur, ce
_defenseur_, ce chef qu'on dit etre si necessaire? un chef! ah! si telle
etait leur audace, il ne paraitrait que pour etre a l'instant perce de
mille coups! Mais a quelles horreurs ne serait pas livre Paris! Paris,
dont la posterite admirera le courage heroique contre les rois, et ne
concevra jamais l'ignominieux asservissement a une poignee de brigands,
rebut de l'espece humaine, qui s'agitent dans son sein et le dechirent en
tous sens par les mouvemens convulsifs de leur ambition et de leur fureur!
Qui pourrait habiter une cite ou regneraient la terreur et la mort? Et
vous, citoyens industrieux, dont le travail fait toute la richesse, et
pour qui les moyens de travail seraient detruits; vous qui avez fait de si
grands sacrifices a la revolution, et a qui on enleverait les derniers
moyens d'existence; vous dont les vertus, le patriotisme ardent et la
bonne foi ont rendu la seduction si facile, que deviendriez-vous? quelles
seraient vos ressources? quelles mains essuieraient vos larmes et
porteraient des secours a vos familles desesperees?

"Irez-vous trouver ces faux amis, ces perfides flatteurs qui vous auraient
precipites dans l'abime? Ah! fuyez-les plutot! redoutez leur reponse! je
vais vous l'apprendre. Vous leur demanderiez du pain; ils vous diraient:
_Allez dans les carrieres disputer a la terre quelques lambeaux, sanglans
des victimes que vous avez egorgees_! Ou: _Voulez-vous du sang? Prenez, en
voici! du sang et des cadavres, nous n'avons pas d'autre nourriture a vous
offrir_!... Vous fremissez, citoyens! O ma patrie, je demande acte a mon
tour des efforts que je fais pour te sauver de cette crise deplorable!"

L'improvisation de Vergniaud avait produit sur ses auditeurs de tous les
cotes une impression profonde et une admiration generale. Robespierre
avait ete atterre sous cette franche et entrainante eloquence. Cependant
Vergniaud avait ebranle, mais n'avait pas entraine l'assemblee, qui
hesitait entre les deux partis. Plusieurs orateurs furent successivement
entendus pour ou contre l'appel au peuple. Brissot, Gensonne, Petion, le
soutinrent a leur tour. Enfin un orateur eut sur la question une influence
decisive; ce fut Barrere. Par sa souplesse, son eloquence evasive et
froide, il etait le modele et l'oracle du milieu. Il parla longuement sur
le proces, l'envisagea sous tous les rapports, des faits, des lois et de
la politique, et fournit des motifs de condamnation a tous les faibles qui
ne demandaient que des raisons specieuses pour ceder. Sa mediocre
argumentation servit de pretexte a tous ceux qui tremblaient, et des cet
instant le malheureux roi fut condamne. La discussion s'etait prolongee
jusqu'au 7 janvier 1793, et deja personne ne voulait plus entendre cette
eternelle repetition des memes faits et des memes raisonnements. La
cloture fut prononcee sans opposition; mais la proposition d'un nouvel
ajournement excita un soulevement des plus violens, et fut enfin decidee
par un decret qui fixa la position des questions, et l'appel nominal au 14
janvier.

Ce jour fatal arrive, un concours extraordinaire de spectateurs entourait
l'assemblee et remplissait les tribunes. Une foule d'orateurs se pressent
pour proposer differentes manieres de poser les questions. Enfin, apres de
longs debats, la convention renferme toutes les questions dans les trois
suivantes:

_Louis Capet est-il coupable de conspiration contre la liberte de la
nation, et d'attentats contre la surete generale de l'etat?

Le jugement, quel qu'il soit, sera-t-il envoye a la sanction du peuple?

Quelle peine lui sera-t-il inflige_?

Toute la journee du 14 avait ete occupee a poser les questions. Celle du
15 fut reservee a l'appel nominal. L'assemblee decida d'abord que chaque
membre prononcerait son vote a la tribune; que ce vote pourrait etre
motive, et serait ecrit et signe; que les absens sans cause seraient
censures, mais que ceux qui rentreraient pourraient emettre leur voeu,
meme apres l'appel nominal. Enfin ce fatal appel commence sur la premiere
question. Huit membres sont absens pour cause de maladie, vingt par
commission de l'assemblee. Trente-sept, en motivant leurs votes de
diverses manieres, reconnaissent Louis XVI coupable, mais se declarent
incompetens pour prononcer un jugement, et ne demandent contre lui que des
mesures de surete generale. Enfin six cent quatre-vingt-trois membres
declarent sans explication Louis XVI coupable. L'assemblee se composait de
sept cent quarante-neuf membres.

Le president, au nom de la convention nationale, declare _Louis Capet
coupable de conspiration contre la liberte de la nation, et d'attentats
contre la surete generale de l'etat_.

L'appel nominal recommence sur la seconde question, celle de l'appel au
peuple. Vingt-neuf membres sont absens. Quatre, lesquels sont Lafon,
Waudelaincourt, Morisson et Lacroix, refusent de voter. Le nomme Noel se
recuse. Onze donnent leur opinion avec differentes conditions. Deux cent
quatre-vingt-un votent pour l'appel au peuple; quatre cent vingt-trois le
rejettent. Le president declare, au nom de la convention nationale, que
_le jugement de Louis Capet ne sera pas envoye a la ratification du
peuple_.

La journee du 15 avait ete absorbee tout entiere par ces deux appels
nominaux, la troisieme fut renvoyee a la seance du lendemain.

L'agitation augmentait dans Paris a mesure que l'instant decisif
s'approchait. Aux theatres, des voix favorables a Louis XVI s'etaient fait
entendre, a l'occasion de la piece de _l'Ami des lois_. La commune avait
ordonne la suspension de tous les spectacles, mais le conseil executif
avait revoque cette mesure comme attentatoire a la liberte de la presse,
dans laquelle on comprenait la liberte du theatre. Dans les prisons, il
regnait une consternation profonde. On avait repandu que les epouvantables
journees de septembre devaient s'y renouveler, et les prisonniers, leurs
parens, assiegeaient les deputes de supplications, pour qu'on les arrachat
a la mort. Les jacobins, de leur cote, disaient que de toutes parts on
conspirait pour soustraire Louis XVI au supplice, et pour retablir la
royaute. Leur colere, excitee par les delais et les obstacles, en devenait
plus menacante, et les deux partis s'effrayaient ainsi l'un l'autre, en
se supposant des projets sinistres. La seance du 16 avait excite un
concours encore plus considerable que les precedentes. C'etait la seance
decisive, car la declaration de la culpabilite n'etait rien si Louis XVI
etait condamne au simple bannissement, et le but de ceux qui voulaient son
salut etait rempli, puisque tout ce qu'ils pouvaient attendre dans le
moment, c'etait de l'arracher a l'echafaud. Les tribunes avaient ete
envahies de bonne heure par les jacobins, et leurs regards etaient fixes
sur le bureau ou chaque membre allait paraitre pour deposer son vote. Une
grande partie du jour est consacree a des mesures d'ordre public, a
appeler les ministres, a les entendre, a provoquer des explications de la
part du maire, sur la cloture des barrieres, qu'on disait avoir ete
fermees pendant la journee. La convention decrete qu'elles resteront
ouvertes, et que les federes presens a Paris partageront avec les
Parisiens le service de la ville et de tous les etablissemens publics.
Comme la journee etait avancee, on decide que la seance sera permanente
jusqu'a la fin de l'appel nominal. A l'instant ou l'appel nominal allait
commencer, on demande a fixer a quel nombre de voix l'arret doit etre
rendu. Lehardy propose les deux tiers des voix, comme dans les tribunaux
criminels. Danton, qui venait d'arriver de Belgique, s'y oppose fortement,
et requiert la simple majorite, c'est-a-dire la moitie des voix plus une.
Lanjuinais s'expose a de nouveaux orages, en demandant qu'apres tant de
violations des formes de la justice, on observe au moins celle qui exige
les deux tiers des suffrages. "Nous votons, s'ecrie-t-il, sous le poignard
et le canon des factieux!" A ces mots, de nombreux cris s'elevent, et la
convention termine le debat en declarant que la forme de ses decrets est
unique, et que, d'apres cette forme, ils sont tous rendus a la simple
majorite.

Il est sept heures et demie du soir, et l'appel nominal commence pour
durer toute la nuit. Les uns prononcent simplement la mort; les autres se
declarent pour la detention et le bannissement a la paix; un certain
nombre vote la mort avec une restriction, c'est d'examiner s'il ne serait
pas convenable de surseoir a l'execution. Mailhe etait l'auteur de cette
restriction, qui pouvait sauver Louis XVI, car le temps etait tout ici, et
un delai equivalait a une absolution. Un assez grand nombre de deputes
s'etaient ranges a cet avis. L'appel continue au milieu du tumulte. Dans
ce moment, l'interet qu'avait inspire Louis XVI etait parvenu a son
comble, et beaucoup de membres etaient arrives avec l'intention de voter
en sa faveur; mais d'autre part aussi, l'acharnement de ses ennemis
s'etait accru, et le peuple avait fini par identifier la cause de la
republique avec la mort du dernier roi, et regardait la republique comme
condamnee, et la royaute comme retablie, si Louis XVI etait sauve.
Effrayes de la fureur que soulevait cette conviction populaire, beaucoup
de membres redoutaient la guerre civile, et, quoique fort emus du sort de
Louis XVI, etaient epouvantes des suites d'un acquittement. Cette crainte
devenait plus grande a la vue de l'assemblee et de la scene qui s'y
passait. A mesure que chaque depute montait l'escalier du bureau, on se
taisait pour l'entendre, mais apres son vote les mouvemens d'approbation
et d'improbation s'elevaient aussitot, et accompagnaient son retour. Les
tribunes accueillaient par des murmures tout vote qui n'etait point pour
la mort; souvent elles adressaient a l'assemblee elle-meme des gestes
menacans. Les deputes y repondaient de l'interieur de la salle, et il en
resultait un echange tumultueux de menaces et de paroles injurieuses.
Cette scene sombre et terrible avait ebranle toutes les ames et change
bien des resolutions. Lecointre de Versailles, dont le courage n'etait
point douteux, et qui n'avait cesse de gesticuler contre les tribunes,
arrive au bureau, hesite, et laisse tomber de sa bouche le mot inattendu
et terrible: _La mort_. Vergniaud, qui avait paru profondement touche du
sort de Louis XVI, et qui avait declare a des amis que jamais il ne
pourrait condamner ce malheureux prince, Vergniaud, a l'aspect de cette
scene desordonnee, croit voir la guerre civile en France, et prononce un
arret de mort, en y ajoutant neanmoins l'amendement de Mailhe. On
l'interroge sur son changement d'opinion, et il repond qu'il a cru voir la
guerre civile prete a eclater, et qu'il n'a pas ose mettre en balance la
vie d'un individu avec le salut de la France.

Presque tous les girondins adopterent l'amendement de Mailhe. Un depute
dont le vote excita surtout une vive sensation, fut le duc d'Orleans.
Oblige de se rendre supportable aux jacobins ou de perir, il prononca la
mort de son parent, et retourna a sa place au milieu de l'agitation causee
par son vote. Cette triste seance dura toute la nuit du 16, et toute la
journee du 17, jusqu'a sept heures du soir. On attendait le recensement
des voix avec une impatience extraordinaire. Les avenues etaient remplies
d'une foule immense, au milieu de laquelle on se demandait de proche en
proche le resultat du scrutin. Dans l'assemblee on etait incertain encore,
et on croyait avoir entendu les mots de _reclusion_ ou de _bannissement_
proferes aussi souvent que celui _la mort_. Suivant les uns, il manquait
un suffrage pour la condamnation; suivant les autres, la majorite
existait, mais elle n'etait que d'une seule voix. De toutes parts enfin,
on disait qu'un seul avis pouvait decider la question, et on regardait
avec anxiete si un votant nouveau n'arrivait pas. En ce moment parait a la
tribune un homme qui s'avance, avec peine, et dont la tete enveloppee
annonce un malade. C'est Duchastel, depute des Deux-Sevres, qui s'est
arrache de son lit pour venir donner son vote. A cette vue, des cris
tumultueux s'elevent. On pretend que des machinateurs sont alles le
chercher pour sauver Louis XVI. On veut l'interroger, mais l'assemblee s'y
refuse, et lui donne la faculte de voter en vertu de la decision qui
admettait le suffrage apres l'appel nominal. Duchastel monte avec fermete
a la tribune, et au milieu de l'attente universelle prononce le
bannissement.

De nouveaux incidens se succedent. Le ministre des affaires etrangeres
demande la parole pour communiquer une note du chevalier d'Ocariz,
ambassadeur d'Espagne. Il offrait la neutralite de l'Espagne, et sa
mediation aupres de toutes les puissances, si on laissait la vie a
Louis XVI. Les montagnards impatiens pretendent que c'est un incident
combine pour faire naitre de nouveaux obstacles, et demandent l'ordre du
jour. Danton veut que sur-le-champ on declare la guerre a l'Espagne.
L'assemblee adopte l'ordre du jour. On annonce ensuite une nouvelle
demande: ce sont les defenseurs de Louis XVI qui veulent paraitre devant
l'assemblee pour lui faire une communication. Nouveaux cris du cote de la
Montagne. Robespierre pretend que toute defense est terminee, que les
conseils n'ont plus rien a faire entendre a la convention, que l'arret est
rendu, et qu'il faut prononcer. On decide que les defenseurs ne seront
introduits qu'apres la prononciation de l'arret.

Vergniaud presidait. "Citoyens, dit-il, je vais proclamer le resultat du
scrutin. Vous garderez, je l'espere, un profond silence. Quand la justice
a parle, l'humanite doit avoir son tour."

L'assemblee etait composee de sept cent quarante-neuf membres: quinze
etaient absens par commission, huit par maladie, cinq n'avaient pas voulu
voter, ce qui reduisait le nombre des deputes presens a sept cent
vingt-un, et la majorite absolue a trois cent soixante-une voix. Deux cent
quatre-vingt-six avaient vote pour la detention ou le bannissement avec
differentes conditions. Deux avaient vote pour les fers; quarante-six pour
la mort avec sursis, soit jusqu'a la paix, soit jusqu'a la ratification de
la constitution. Vingt-six s'etaient prononces pour la mort, mais, comme
Mailhe, ils avaient demande qu'il fut examine s'il ne serait pas utile de
surseoir a l'execution. Leur vote etait neanmoins independant de cette
derniere clause. Trois cent soixante-un avaient vote pour la mort sans
condition.

Le president, avec l'accent de la douleur, declare au nom de la convention
_que la peine prononcee contre Louis Capet est la mort_.

Dans ce moment, on introduit a la barre les defenseurs de Louis XVI. M.
Deseze prend la parole, et dit qu'il est envoye par son client pour
interjeter appel aupres du peuple du jugement rendu par la convention. Il
s'appuie sur le petit nombre de voix qui ont decide la condamnation, et
soutient que, puisque de tels doutes se sont eleves dans les esprits, il
convient d'en referer a la nation elle-meme. Tronchet ajoute que le code
penal ayant ete suivi quant a la severite de la peine, on aurait du le
suivre au moins quant a l'humanite des formes; et que celle qui exige les
deux tiers des voix n'aurait pas du etre negligee. Le venerable
Malesherbes parle a son tour, et, d'une voix entrecoupee par des sanglots:
"Citoyens, dit-il, je n'ai pas l'habitude de la parole... Je vois avec
douleur qu'on me refuse le temps de rallier mes idees sur la maniere de
compter les voix... J'ai beaucoup reflechi autrefois sur ce sujet; j'ai
beaucoup d'observations a vous communiquer... mais... Citoyens...
pardonnez mon trouble... accordez-moi jusqu'a demain pour vous presenter
mes idees."

L'assemblee est emue a la vue des larmes et des cheveux blanchis de ce
venerable vieillard, "Citoyens, dit Vergniaud aux trois defenseurs, la
convention a entendu vos reclamations; elles etaient pour vous un devoir
sacre. Veut-on, ajoute-t-il en s'adressant a l'assemblee, decerner les
honneurs de la seance aux defenseurs de Louis?"--Oui, oui, s'ecrie-t-on a
l'unanimite.

Robespierre prend aussitot la parole, et rappelant le decret rendu contre
l'appel au peuple, repousse la demande des defenseurs. Guadet veut que,
sans admettre l'appel au peuple, on accorde vingt-quatre heures a
Malesherbes. Merlin de Douai soutient qu'il n'y a rien a dire sur la
maniere de compter les voix, car, si le code penal qu'on invoque exige les
deux tiers des voix pour la declaration du fait, il n'exige que la simple
majorite pour l'application de la peine. Or, dans le cas actuel, la
culpabilite a ete declaree a la presque unanimite des voix; et des lors
peu importe que pour la peine on n'ait obtenu que la simple majorite.

D'apres ces diverses observations, la convention passe a l'ordre du jour
sur les reclamations des defenseurs, declare nul l'appel de Louis, et
renvoie au lendemain la question du sursis. Le lendemain 18, on pretend
que l'enumeration des votes ne s'est pas faite exactement, et on demande
qu'elle soit recommencee. Toute la journee se passe en contestations;
enfin le calcul est reconnu exact, et on est oblige de remettre au jour
suivant la question du sursis.

Le 19 enfin, on agite cette derniere question. C'etait remettre en
probleme tout le proces, car un delai etait pour Louis XVI la vie meme.
Aussi, apres avoir epuise toutes les raisons, en discutant la peine et
l'appel, les girondins et ceux qui voulaient sauver Louis XVI ne savaient
plus quels moyens employer; ils alleguerent encore des raisons politiques;
mais on leur repondit que si Louis XVI etait mort, on s'armerait pour le
venger; que s'il etait vivant et detenu, on s'armerait encore pour le
delivrer, et que par consequent les resultats seraient les memes. Barrere
pretendit qu'il etait indigne de promener ainsi une tete dans les cours
etrangeres, et de stipuler la vie ou la mort d'un condamne comme un
article de traite. Il ajouta que ce serait une cruaute pour Louis XVI
lui-meme, qui mourrait a chaque mouvement des armees. L'assemblee, fermant
aussitot la discussion, decida que chaque membre voterait par _oui_ ou par
_non_ sans desemparer. Le 20 janvier a trois heures du matin, l'appel
nominal est termine, et le president declare a la majorite de trois cent
quatre-vingts voix sur trois cent dix, qu'il ne sera pas sursis a
l'execution de Louis Capet.

Dans cet instant il arrive une lettre de Kersaint. Ce depute donne sa
demission. Il ne peut plus, dit-il a l'assemblee, supporter la honte de
s'asseoir dans son enceinte avec des hommes de sang, alors que leur avis,
precede de la terreur, l'emporte sur celui des gens de bien, alors que
Marat l'emporte sur Petion. Cette lettre cause une rumeur extraordinaire.
Gensonne prend la parole et choisit cette occasion de se venger sur les
septembriseurs du decret de mort qu'on venait de rendre. "Ce n'etait rien,
disait-il, que d'avoir puni les attentats de la tyrannie, si on ne
punissait d'autres attentats plus redoutables. On n'avait rempli que la
moitie de sa tache, si on ne punissait pas les forfaits de septembre, et
si on n'ordonnait pas une instruction contre leurs auteurs." A cette
proposition, la plus grande partie de l'assemblee se leve avec
acclamation. Marat et Tallien s'opposent a ce mouvement. "Si vous
punissez, s'ecrient-ils, les auteurs de septembre punissez aussi les
conspirateurs qui etaient retranches au chateau dans la journee du 10
aout." Aussitot l'assemblee, accueillant toutes ces demandes, ordonne au
ministre de la justice de poursuivre tout a la fois les auteurs des
brigandages commis dans les premiers jours de septembre, les individus
trouves les armes a la main dans le chateau pendant la nuit du 9 au 10, et
les fonctionnaires qui avaient quitte leur poste pour venir a Paris
conspirer avec la cour.

Louis XVI etait definitivement condamne, aucun sursis ne pouvait differer
le moment de la sentence, et tous les moyens imagines pour reculer
l'instant fatal etaient epuises. Tous les membres du cote droit, les
royalistes secrets comme les republicains, etaient egalement consternes et
de cette sentence cruelle, et de l'ascendant que venait d'acquerir la
Montagne. Dans Paris regnait une stupeur profonde; l'audace du nouveau
gouvernement avait produit l'effet ordinaire de la force sur les masses;
elle avait paralyse, reduit au silence le plus grand nombre, et excite
seulement l'indignation de quelques ames plus fortes. Il y avait encore
quelques anciens serviteurs de Louis XVI, quelques jeunes seigneurs,
quelques gardes-du-corps, qui se proposaient, dit-on, de voler au secours
du monarque et de l'arracher au supplice. Mais se voir, s'entendre, se
concerter au milieu de la terreur profonde des uns, et de la surveillance
active des autres, etait impraticable, et tout ce qui etait possible,
c'etait de tenter quelques actes isoles de desespoir. Les jacobins,
charmes de leur triomphe, en etaient cependant etonnes, et ils se
recommandaient de se tenir serres pendant les dernieres vingt-quatre
heures, d'envoyer des commissaires a toutes les autorites, a la commune, a
l'etat-major de la garde nationale, au departement, au conseil executif,
pour reveiller leur zele, et assurer l'execution de l'arret. Ils se
disaient que cette execution aurait lieu, qu'elle etait infaillible; mais
au soin qu'ils mettaient a le repeter, on voyait qu'ils n'y croyaient pas
entierement. Ce supplice d'un roi, au sein d'un pays, qui trois annees
auparavant etait, par les moeurs, les usages et les lois, une monarchie
absolue, paraissait encore douteux, et ne devenait croyable qu'apres
l'evenement.

Le conseil executif etait charge de la douloureuse mission de faire
executer la sentence. Tous les ministres etaient reunis dans la salle de
leurs seances, frappes de consternation. Garat, comme ministre de la
justice, etait charge du plus penible de tous les roles, celui d'aller
signifier a Louis XVI les decrets de la convention. Il se rend au Temple,
accompagne de Santerre, d'une deputation de la commune et du tribunal
criminel, et du secretaire du conseil executif. Louis XVI attendait depuis
quatre jours ses defenseurs, et demandait en vain a les voir. Le 20
janvier, a deux heures apres midi, il les attendait encore, lorsque tout a
coup il entend le bruit d'un cortege nombreux; il s'avance, il apercoit
les envoyes du conseil executif. Il s'arrete avec dignite sur la porte de
sa chambre, et ne parait point emu. Garat lui dit alors avec tristesse
qu'il est charge de lui communiquer les decrets de la convention.
Grouvelle, secretaire du conseil executif, en fait la lecture. Le premier
declare Louis XVI coupable d'attentat contre la surete generale de l'etat;
le second le condamne a mort; le troisieme rejette tout appel au peuple;
le quatrieme enfin ordonne l'execution sous vingt-quatre heures. Louis,
promenant sur tous ceux qui l'entouraient un regard tranquille, prend
l'arret des mains de Grouvelle, l'enferme dans sa poche, et lit a Garat
une lettre dans laquelle il demandait a la convention trois jours pour se
preparer a mourir, un confesseur pour l'assister dans ses derniers momens,
la faculte de voir sa famille, et la permission pour elle de sortir de
France. Garat prit la lettre en promettant d'aller la remettre de suite a
la convention. Le roi lui donna en meme temps l'adresse de
l'ecclesiastique dont il desirait recevoir les derniers secours.

Louis XVI rentra avec beaucoup de calme, demanda a diner, et mangea comme
a l'ordinaire. On avait retire les couteaux, et on refusait de les lui
donner. "Me croit-on assez lache, dit-il avec dignite, pour attenter a ma
vie? je suis innocent, et je saurai mourir sans crainte." Il fut oblige de
se passer de couteau. Il acheva son repas, rentra dans son appartement, et
attendit avec sang-froid la reponse a sa lettre.

La convention refusa le sursis, mais accorda toutes les autres demandes.
Garat envoya chercher M. Edgeworth de Firmont, l'ecclesiastique dont
Louis XVI avait fait choix; il le fit monter dans sa voiture, et le
conduisit lui-meme au Temple. Il arriva a six heures, et se presenta dans
la grande tour accompagne de Santerre. Il apprit au roi que la convention
lui permettait d'appeler un ministre du culte, et de voir sa famille sans
temoins, mais qu'elle rejetait la demande d'un sursis.

Garat ajouta que M. Edgeworth etait arrive, qu'il etait dans la salle du
conseil, et qu'on allait l'introduire. Garat se retira, toujours plus
surpris et plus touche de la tranquille magnanimite du prince.

A peine introduit aupres du roi, M. Edgeworth voulut se jeter a ses pieds,
mais le roi le releva aussitot, et versa avec lui des larmes
d'attendrissement. Il lui demanda ensuite avec une vive curiosite des
nouvelles du clerge de France, de plusieurs eveques, et surtout de
l'archeveque de Paris, et le pria d'assurer ce dernier qu'il mourait
fidelement attache a sa communion. Huit heures etant sonnees, il se leva,
pria M. Edgeworth d'attendre, et sortit avec emotion, en disant qu'il
allait voir sa famille. Les municipaux, ne voulant pas perdre de vue la
personne du roi, meme pendant qu'il serait avec sa famille, avaient decide
qu'il la verrait dans la salle a manger, qui etait fermee par une porte
vitree, a travers la quelle on pouvait apercevoir tous ses mouvemens sans
entendre ses paroles. Le roi s'y rendit, se fit placer de l'eau sur une
table pour secourir les princesses, si elles en avaient besoin. Il se
promenait avec anxiete, attendant le moment douloureux ou paraitraient
les etres qui lui etaient si chers. A huit heures et demie la porte
s'ouvrit; la reine, tenant le dauphin par la main; madame Elisabeth,
madame Royale; se precipiterent dans les bras de Louis XVI, en poussant
des sanglots. La porte fut fermee, et les municipaux, Clery, M. Edgeworth,
se placerent devant le vitrage pour etre temoins de cette entrevue
dechirante. Ce ne fut pendant le premier moment qu'une scene de confusion
et de desespoir. Les cris, les lamentations empechaient de rien
distinguer. Enfin les larmes tarirent, la conversation devint plus
tranquille, et les princesses, tenant toujours le roi embrasse, lui
parlerent quelque temps a voix basse. Apres un entretien assez long, mele
de silences et d'abattement, il se leva pour se soustraire a cette
situation douloureuse, et promit de les revoir le lendemain matin a huit
heures. "Nous le promettez-vous? lui demanderent avec instance les
princesses.--Oui, oui," repondit le roi avec douleur. Dans ce moment la
reine l'avait saisi par le bras, madame Elisabeth par l'autre; madame
Royale tenait son pere embrasse par le milieu du corps, et le jeune prince
etait devant lui, donnant la main a sa mere et a sa tante. Au moment de
sortir, madame Royale tomba evanouie; on l'emporta aussitot, et le roi
retourna aupres de M. Edgeworth, accable de cette scene cruelle. Apres
quelques instans, il parvint a se remettre, et recouvra tout son calme.

M. Edgeworth lui offrit alors de lui dire la messe, qu'il n'avait pas
entendue depuis longtemps. Apres quelques difficultes, la commune
consentit a cette ceremonie, et on fit demander a l'eglise voisine les
ornemens necessaires pour le lendemain matin. Le roi se coucha vers
minuit, en recommandant a Clery de l'eveiller avant cinq heures. M.
Edgeworth se jeta sur un lit; Clery resta debout pres du chevet de son
maitre, contemplant le sommeil paisible dont il jouissait a la veille de
l'echafaud.

Pendant que ceci se passait au Temple, une scene epouvantable avait eu
lieu dans Paris. Quelques ames indignees fermentaient ca et la, tandis que
la masse, ou indifferente ou terrifiee, demeurait immobile. Un
garde-du-corps, nomme Paris, avait resolu de venger la mort de Louis XVI
sur l'un de ses juges. Lepelletier-Saint-Fargeau avait, comme beaucoup
d'hommes de son rang, vote la mort, pour faire oublier sa naissance et sa
fortune. Il avait excite plus d'indignation chez les royalistes, a cause
meme de la classe a laquelle il appartenait. Le 20 au soir, chez un
restaurateur du Palais-Royal, on le montra au garde-du-corps Paris, tandis
qu'il se mettait a table. Le jeune homme, revetu d'une grande houppelande,
se presente et lui dit: "C'est toi, scelerat de Lepelletier, qui as vote
la mort du roi?--Oui, repond celui-ci; mais je ne suis pas un scelerat,
j'ai vote selon ma conscience.--Tiens, reprend Paris, voila pour ta
recompense." Et il lui enfonce son sabre dans le flanc: Lepelletier tombe,
et Paris disparait sans qu'on ait le temps de s'emparer de sa personne.

La nouvelle de cet evenement se repand aussitot de toutes parts. On le
denonce a la convention, aux jacobins, a la commune; et cette nouvelle
donne plus de consistance aux bruits d'une conspiration des royalistes,
tendant a massacrer le cote gauche et a delivrer le roi au pied de
l'echafaud. Les jacobins se declarent en permanence, et envoient de
nouveaux commissaires a toutes les autorites, a toutes les sections, pour
reveiller le zele et mettre la population entiere sous les armes.

Le lendemain 21 janvier, cinq heures avaient sonne au Temple. Le roi
s'eveille, appelle Clery, lui demande l'heure, et s'habille avec beaucoup
de calme. Il s'applaudit d'avoir retrouve ses forces dans le sommeil.
Clery allume du feu, transporte une commode dont il fait un autel. M.
Edgeworth se revet des ornemens sacerdotaux, et commence a celebrer la
messe; Clery la sert, et le roi l'entend a genoux avec le plus grand
recueillement. Il recoit ensuite la communion des mains de M. Edgeworth,
et apres la messe, se releve plein de force, et attendant avec calme le
moment d'aller a l'echafaud. Il demande des ciseaux pour couper ses
cheveux lui-meme, et se soustraire a cette humiliante operation faite par
la main des bourreaux; mais la commune les lui refuse par defiance.

Dans ce moment, le tambour battait dans la capitale. Tous ceux qui
faisaient partie des sections armees se rendaient a leur compagnie avec
une complete soumission; ceux qu'aucune obligation n'appelait a figurer
dans cette terrible journee, se cachaient chez eux. Les portes, les
fenetres etaient fermees, et chacun attendait chez soi la fin de ce triste
evenement. On disait que quatre ou cinq cents hommes devoues devaient
fondre sur la voiture, et enlever le roi. La convention, la commune, le
conseil executif, les jacobins etaient en seance.

A huit heures du matin, Santerre, avec une deputation de la commune, du
departement et du tribunal criminel, se rend au Temple. Louis XVI, en
entendant le bruit, se leve et se dispose a partir. Il n'avait pas voulu
revoir sa famille, pour ne pas renouveler la triste scene de la veille. Il
charge Clery de faire pour lui ses adieux a sa femme, a sa soeur et a ses
enfans; il lui donne un cachet, des cheveux et divers bijoux, avec
commission de les leur remettre. Il lui serre ensuite la main en le
remerciant de ses services. Apres cela, il s'adresse a l'un des municipaux
en le priant de transmettre son testament a la commune. Ce municipal etait
un ancien pretre, nomme Jaques Roux, qui lui repond brutalement qu'il est
charge de le conduire au supplice, et non de faire ses commissions. Un
autre s'en charge, et Louis, se retournant vers le cortege, donne avec
assurance le signal du depart.

Des officiers de gendarmerie etaient places sur le devant de la voiture;
le roi et M. Edgeworth etaient assis dans le fond. Pendant la route, qui
fut assez longue, le roi lisait, dans le breviaire de M. Edgeworth, les
prieres des agonisans, et les deux gendarmes etaient confondus de sa piete
et de sa resignation tranquille. Ils avaient, dit-on, la commission de le
frapper si la voiture etait attaquee. Cependant aucune demonstration
hostile n'eut lieu depuis le Temple jusqu'a la place de la Revolution. Une
multitude armee bordait la haie: la voiture s'avancait lentement et au
milieu d'un silence universel. Sur la place de la Revolution un grand
espace avait ete laisse vide autour de l'echafaud. Des canons
environnaient cet espace; les federes les plus exaltes etaient places
autour de l'echafaud, et la vile populace, toujours prete a outrager le
genie, la vertu, le malheur, quand on lui en donne le signal, se pressait
derriere les rangs des federes, et donnait seule quelques signes
exterieurs de satisfaction, tandis que partout on ensevelissait au fond de
son coeur les sentimens qu'on eprouvait. A dix heures dix minutes, la
voiture s'arrete. Louis XVI, se levant avec force, descend sur la place.
Trois bourreaux se presentent; il les repousse et se deshabille lui-meme.
Mais voyant qu'ils voulaient lui lier les mains, il eprouve un mouvement
d'indignation et semble pret a se defendre. M. Edgeworth, dont toutes les
paroles furent alors sublimes, lui adresse un dernier regard, et lui dit:
"Souffrez cet outrage comme une derniere ressemblance avec le Dieu qui va
etre votre recompense." A ces mots, la victime resignee et soumise se
laisse lier et conduire a l'echafaud. Tout a coup Louis fait un pas, se
separe des bourreaux, et s'avance pour parler au peuple. "Francais, dit-il
d'une voix forte, je meurs innocent des crimes qu'on m'impute; je pardonne
aux auteurs de ma mort, et je demande que mon sang ne retombe pas sur la
France." Il allait continuer, mais aussitot l'ordre de battre est donne
aux tambours; leur roulement couvre la voix du prince, les bourreaux s'en
emparent, et M. Edgeworth lui dit ces paroles: _Fils de saint Louis,
montez au ciel!_ A peine le sang avait-il coule, que des furieux y
trempent leurs piques et leurs mouchoirs, se repandent dans Paris en
criant _vive la republique! vive la nation!_ et vont jusqu'aux
portes du Temple, montrer la brutale et fausse joie que la multitude
manifeste, a la naissance, a l'avenement et a la chute de tous les
princes.




CHAPITRE VI.


POSITION DES PARTIS APRES LA MORT DE LOUIS XVI.--CHANGEMENS DANS LE
POUVOIR EXECUTIF. RETRAITE DE ROLAND; BEURNONVILLE EST NOMME MINISTRE DE
LA GUERRE, EN REMPLACEMENT DE PACHE.--SITUATION DE LA FRANCE A L'EGARD DES
PUISSANCES ETRANGERES; ROLE DE L'ANGLETERRE; POLITIQUE DE PITT.--ETAT DE
NOS ARMEES DANS LE NORD; ANARCHIE DANS LA BELGIQUE PAR SUITE DU
GOUVERNEMENT REVOLUTIONNAIRE.--DUMOURIEZ VIENT ENCORE A PARIS; SON
OPPOSITION AUX JACOBINS.--DEUXIEME COALITION CONTRE LA FRANCE; PLAN DE
DEFENSE GENERALE PROPOSE PAR DUMOURIEZ.--LEVEE DE TROIS CENT MILLE
HOMMES.--INVASION DE LA HOLLANDE PAR DUMOURIEZ; DETAILS DES PLANS ET DES
OPERATIONS MILITAIRES.--PACHE EST NOMME MAIRE DE PARIS.--AGITATION DES
PARTIS DANS LA CAPITALE; LEUR PHYSIONOMIE, LEUR LANGAGE ET LEURS IDEES
DANS LA COMMUNE, DANS LES JACOBINS ET DANS LES SECTIONS.--TROUBLES A PARIS
A L'OCCASION DES SUBSISTANCES; PILLAGE DES BOUTIQUES DES EPICIERS.
--CONTINUATION DE LA LUTTE DES GIRONDINS ET DES MONTAGNARDS; LEURS FORCES,
LEURS MOYENS.--REVERS DE NOS ARMEES DANS LE NORD.--DECRETS
REVOLUTIONNAIRES POUR LA DEFENSE DU PAYS.--ETABLISSEMENT DU _tribunal
criminel extraordinaire;_ ORAGEUSES DISCUSSIONS DANS L'ASSEMBLEE A CE
SUJET; EVENEMENT DE LA SOIREE DU 10 MARS; LE PROJET D'ATTAQUE. CONTRE LA
CONVENTION ECHOUE.


La mort de l'infortune Louis XVI avait cause en France une terreur
profonde, et en Europe un melange d'etonnement et d'indignation. Comme
l'avaient prevu les revolutionnaires les plus clairvoyans, la lutte se
trouvait engagee sans retour, et toute retraite etait irrevocablement
fermee. Il fallait donc combattre la coalition des trones, et la vaincre
ou perir sous ses coups. Aussi, dans l'assemblee, aux Jacobins, partout,
on disait qu'on devait s'occuper uniquement de la defense exterieure, et
des cet instant les questions de guerre et de finances furent constamment
a l'ordre du jour.

On a vu quelle crainte s'inspiraient l'un a l'autre les deux partis
interieurs. Les jacobins croyaient voir un dangereux reste de royalisme
dans cette resistance opposee a la condamnation de Louis XVI, et dans
cette horreur qu'inspiraient a beaucoup de departemens les exces commis
depuis le 10 aout. Aussi douterent-ils de leur victoire jusqu'au dernier
moment; mais la facile execution du 21 janvier les avait enfin rassures.
Depuis lors ils commencaient a croire que la cause de la revolution
pouvait etre sauvee, et ils preparaient des adresses pour eclairer les
departemens, et achever leur conversion. Les girondins, au contraire, deja
touches du sort de la victime, et alarmes en outre de la victoire de leurs
adversaires, commencaient a decouvrir dans l'evenement du 21 janvier le
prelude de longues et sanglantes fureurs, et le premier fait du systeme
inexorable qu'ils combattaient. On leur avait bien accorde la poursuite
des auteurs de septembre, mais c'etait la une concession sans resultat. En
abandonnant Louis XVI, ils avaient voulu prouver qu'ils n'etaient pas
royalistes; en leur abandonnant les septembriseurs, on voulait leur
prouver qu'on ne protegeait pas le crime; mais cette double preuve n'avait
satisfait ni rassure personne. On voyait toujours en eux de faibles
republicains et presque des royalistes, et ils voyaient toujours dans
leurs adversaires des ennemis alteres de sang et de carnage. Roland,
completement decourage, non par le danger, mais par l'impossibilite
manifeste d'etre utile, donna sa demission le 23 janvier. Les jacobins
s'en applaudirent, mais s'ecrierent aussitot qu'il restait encore au
ministere les traitres Claviere et Lebrun, dont l'intrigant Brissot
s'etait rendu maitre; que le mal n'etait pas entierement detruit; qu'il ne
fallait pas se ralentir, mais au contraire redoubler de zele jusqu'a ce
qu'on eut ecarte du gouvernement les _intrigans_, les _girondins_, les
_rolandins_, les _brissotins_, etc.... Sur-le-champ les girondins
demanderent la reorganisation du ministere de la guerre, que Pache, par sa
faiblesse envers les jacobins, avait mis dans l'etat le plus deplorable.
Apres de violentes discussions, Pache fut renvoye comme incapable. Ainsi
les deux chefs qui partageaient le ministere, et dont les noms etaient de
venus les deux points opposes de ralliement, furent exclus du
gouvernement. La majorite de la convention crut avoir fait par la quelque
chose pour la paix, comme si en supprimant les noms dont se servaient les
passions ennemies, ces passions elles-memes n'eussent pas du survivre pour
trouver des noms nouveaux et continuer de se combattre. Beurnonville,
l'ami de Dumouriez, et surnomme l'_Ajax francais_, fut appele a
l'administration de la guerre. Il n'etait connu encore des partis que par
sa bravoure; mais son attachement a la discipline allait bientot le mettre
en opposition avec le genie desordonne des jacobins. Apres ces mesures, on
mit a l'ordre du jour les questions de finances, qui etaient les plus
importantes dans ce moment supreme ou la revolution avait a lutter avec
toute l'Europe. En meme temps on decida que dans quinze jours au plus tard
le comite de constitution ferait son rapport, et qu'immediatement apres on
s'occuperait de l'instruction publique. Un grand nombre d'hommes, qui ne
comprenaient pas la cause des troubles revolutionnaires, se figuraient que
c'etait le defaut de lois qui amenait tous les malheurs de l'etat, et que
la constitution remedierait a tous les desordres. Aussi une partie des
girondins et tous les membres de la Plaine ne cessaient de demander la
constitution, et de se plaindre des retards qu'on y apportait, en disant
que leur mission etait de constituer. Ils le croyaient en effet; ils
s'imaginaient tous qu'ils n'avaient ete appeles que pour ce but, et que
cette tache pouvait etre terminee en quelques mois. Ils n'avaient pas
encore compris qu'ils etaient appeles, non a constituer, mais a combattre;
que leur terrible mission etait de defendre la revolution contre l'Europe
et la Vendee; que bientot, de corps deliberant qu'ils etaient, ils
allaient se changer en une dictature sanglante, qui tout a la fois
proscrirait les ennemis interieurs, livrerait des batailles a l'Europe et
aux provinces revoltees, et se defendrait en tous sens par la violence;
que leurs lois, passageres comme une crise, ne seraient considerees que
comme des mouvemens de colere; et que de leur oeuvre, la seule chose qui
devait subsister, c'etait la gloire de la defense, unique et terrible
mission qu'ils avaient recue de la destinee, et qu'ils ne jugeaient pas
eux-memes encore devoir etre la seule.

Cependant, soit l'accablement cause par une longue lutte, soit l'unanimite
des avis sur les questions de guerre, tout le monde etant d'accord pour se
defendre, et meme pour provoquer l'ennemi, un peu de calme succeda aux
terribles agitations produites par le proces de Louis XVI, et on applaudit
encore Brissot dans ses rapports diplomatiques contre les puissances.

Telle etait la situation interieure de la France et l'etat des partis qui
la divisaient. Sa situation a l'egard de l'Europe etait effrayante.
C'etait une rupture generale avec toutes les puissances. Jusqu'ici la
France n'avait eu encore que trois ennemis declares, le Piemont,
l'Autriche et la Prusse. La revolution, partout approuvee des peuples
selon le degre de leurs lumieres, partout odieuse aux gouvernemens selon
le degre de leurs craintes, venait cependant de produire des sensations
toutes nouvelles sur l'opinion du monde, par les terribles evenemens du 10
aout, des 2 et 3 septembre, et du 21 janvier. Moins dedaignee depuis
qu'elle s'etait si energiquement defendue, mais moins estimee depuis
qu'elle s'etait souillee par des crimes, elle avait cesse d'interesser
aussi vivement les peuples, et d'etre consideree avec autant de mepris par
les gouvernemens.

La guerre allait donc devenir generale. On a vu l'Autriche se laissant,
par des liaisons de famille, engager dans une guerre peu utile a ses
interets; on a vu la Prusse dont l'interet naturel etait de s'allier avec
la France contre le chef de l'empire, se portant, par les raisons les plus
frivoles, au-dela du Rhin, et compromettant ses armees dans l'Argonne; on
a vu Catherine, autrefois philosophe, desertant comme tous les gens de
cour la cause qu'elle avait d'abord embrassee par vanite, pour suivre la
revolution a la fois par mode et par politique, exciter enfin Gustave;
l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse, pour les distraire de la
Pologne et les rejeter sur l'Occident; on a vu le Piemont attaquant la
France contre ses interets, mais par des raisons de parente et de haine
contre la revolution; les petites cours d'Italie, detestant notre nouvelle
republique, mais n'osant l'attaquer, la reconnaissant meme a la vue de
notre pavillon; la Suisse gardant une parfaite neutralite, la Hollande et
la diete germanique ne s'expliquant pas encore, mais laissant apercevoir
une malveillance profonde; l'Espagne observant une neutralite prudente
sous l'influence du sage comte d'Aranda; et enfin l'Angleterre laissant la
France se dechirer elle-meme, le continent s'epuiser, les colonies se
devaster, et abandonnant ainsi le soin de sa vengeance aux desordres
inevitables des revolutions.

La nouvelle impetuosite revolutionnaire allait deconcerter toutes ces
neutralites calculees. Jusqu'ici Pitt avait raisonne sa conduite d'une
maniere assez juste. Dans sa patrie, une demi-revolution qui n'avait
regenere qu'a moitie l'etat social, avait laisse subsister une foule
d'institutions feodales, qui devaient etre un objet d'attachement pour
l'aristocratie et pour la cour, et un objet de reclamations pour
l'opposition. Pitt avait un double but: premierement, de moderer la haine
aristocratique, de contenir l'esprit de reforme, et de conserver ainsi son
ministere en dominant les deux partis; secondement, d'accabler la France
sous ses propres desastres et sous la haine de tous les gouvernemens
europeens; il voulait en un mot rendre sa patrie maitresse du monde, et
etre maitre de sa patrie; c'etait la le double objet qu'il poursuivait,
avec l'egoisme et la force d'esprit d'un grand homme d'etat. La neutralite
servait a merveille ses projets. En empechant la guerre, il contenait la
haine aveugle de sa cour pour la liberte; en laissant se developper sans
obstacle tous les exces de la revolution francaise, il faisait tous les
jours de sanglantes reponses aux apologistes de cette revolution, reponses
qui ne prouvaient rien, mais qui produisaient un effet certain. Au celebre
Fox, l'homme le plus eloquent de l'opposition et de l'Angleterre, il
repondait en citant les crimes de la France reformee. Burke, declamateur
vehement, etait charge d'enumerer ces crimes, et s'acquittait de ce soin
avec une violence absurde; un jour meme il alla jusqu'a jeter de la
tribune un poignard qui, disait-il, etait fabrique par les propagandistes
jacobins. Tandis qu'a Paris on accusait Pitt de payer des troubles, a
Londres il accusait les revolutionnaires francais de repandre l'argent
pour exciter des revolutions, et nos emigres accreditaient encore ces
bruits en les repetant. Tandis que, par cette logique machiavelique, il
desenchantait les Anglais de la liberte francaise, il soulevait l'Europe
contre nous, et ses envoyes disposaient toutes les puissances a la guerre.
En Suisse, il n'avait pas reussi; mais a La Haye, le docile stathouder,
eprouve par une premiere revolution, se defiant toujours de son peuple, et
n'ayant d'autre appui que les flottes anglaises, lui avait donne toute
espece de satisfaction, et temoignait, par une foule de demonstrations
hostiles, sa malveillance pour la France. C'est surtout en Espagne que
Pitt employait le plus d'intrigues, pour decider cette puissance a la plus
grande faute qu'elle ait jamais commise, celle de se reunir a l'Angleterre
contre la France, sa seule alliee maritime. Les Espagnols avaient ete peu
emus par notre revolution, et c'etaient moins des raisons de surete et de
politique que des raisons de parente et des repugnances communes a tous
les gouvernemens, qui indisposaient le cabinet de Madrid contre la
republique francaise. Le sage comte d'Aranda, resistant aux intrigues des
emigres, a l'humeur de l'aristocratie espagnole, et aux suggestions de
Pitt, avait eu soin de menager la susceptibilite de notre nouveau
gouvernement. Renverse neanmoins en dernier lieu, et remplace par don
Manuel Godoi, depuis prince de la Paix, il laissait sa malheureuse patrie
en proie aux plus mauvais conseils. Jusque la le cabinet de Madrid avait
refuse de s'expliquer a l'egard de la France; au moment du jugement
definitif de Louis XVI, il offrit la reconnaissance politique de la
republique, et sa mediation aupres de toutes les puissances, si on
laissait au monarque detrone la vie sauve. Pour toute reponse, Danton
avait propose la guerre, et l'assemblee adopta l'ordre du jour. Depuis ce
temps, la disposition a la guerre ne fut plus douteuse. La Catalogne se
remplissait de troupes. Dans tous les ports on armait avec activite, et
une prochaine attaque etait resolue. Pitt triomphait donc, et sans se
declarer encore, sans se compromettre trop precipitamment, il se donnait
le temps d'elever sa marine a un etat redoutable, il satisfaisait son
aristocratie par ses preparatifs, il depopularisait notre revolution par
les declamations qu'il payait; et tandis qu'il se renforcait ainsi en
silence, il nous preparait une ligue accablante qui, en occupant toutes
nos forces, ne nous permettrait ni de secourir nos colonies, ni d'arreter
les succes de la puissance anglaise dans l'Inde.

Jamais a aucune epoque on ne vit l'Europe etre saisie d'un pareil
aveuglement, et commettre autant de fautes contre elle-meme. Dans
l'occident, en effet, on voyait l'Espagne, la Hollande, toutes les
puissances maritimes, egarees par les passions aristocratiques, s'armer
avec leur ennemie l'Angleterre, contre la France, leur seule alliee. On
voyait encore la Prusse, par une inconcevable vanite, s'unir au chef de
l'empire contre cette France dont le grand Frederic avait toujours
recommande l'alliance. Le petit roi de Sardaigne tombait dans la meme
faute par des motifs a la verite plus naturels, ceux de la parente. Dans
l'orient et le nord, on laissait Catherine commettre un crime contre la
Pologne, un attentat contre la surete de l'Allemagne, pour le frivole
avantage d'acquerir quelques provinces, et pour pouvoir encore dechirer la
France sans distraction. On meconnaissait donc a la fois toutes les
anciennes et utiles amities, et on cedait aux perfides suggestions des
deux dominations les plus redoutables, pour s'armer contre notre
malheureuse patrie, ancienne protectrice ou alliee de ceux qui
l'attaquaient aujourd'hui. Tout le monde y contribuait, tout le monde se
pretait aux vues de Pitt et de Catherine; d'imprudens Francais
parcouraient l'Europe pour hater ce funeste renversement de la politique
et de la prudence, et pour attirer sur leur pays le plus affreux des
orages. Et quels etaient les motifs d'une aussi etrange conduite! On
livrait la Pologne a Catherine, parce qu'elle avait voulu regulariser son
antique liberte; on livrait la France a Pitt, parce qu'elle avait voulu se
donner la liberte qu'elle n'avait pas encore! Sans doute la France avait
commis des exces: mais ces exces devaient s'accroitre encore avec la
violence de la lutte, et on allait, sans parvenir a immoler cette liberte
detestee, preparer trente ans de la guerre la plus meurtriere, provoquer
de vastes invasions, faire naitre un conquerant, amener des desordres
immenses, et finir par l'etablissement des deux colosses qui dominent
aujourd'hui l'Europe sur les deux elemens, l'Angleterre et la Russie.

Au milieu de cette conjuration generale, le Danemark seul, conduit par un
ministre habile, et la Suede, delivree des reves presomptueux de Gustave,
gardaient une sage reserve, que la Hollande et l'Espagne auraient du
imiter en se reunissant au systeme de la neutralite armee. Le gouvernement
francais avait parfaitement juge ces dispositions generales, et
l'impatience qui le caracterisait dans ce moment ne lui permettait pas
d'attendre les declarations de guerre, mais le portait au contraire a les
provoquer. Depuis le 10 aout il n'avait cesse de demander a etre reconnu,
mais il avait garde encore quelque mesure a l'egard de l'Angleterre, dont
la neutralite etait precieuse a cause des ennemis qu'on avait deja a
combattre. Mais apres le 21 janvier il avait mis toutes les considerations
de cote, et il etait decide a une guerre universelle. Voyant que les
hostilites cachees n'etaient pas moins dangereuses que les hostilites
ouvertes, il se hata de faire declarer ses ennemis; aussi, des le 22
janvier, la convention nationale passa en revue tous les cabinets, ordonna
des rapports sur la conduite de chacun d'eux a l'egard de la France, et se
prepara a leur declarer la guerre s'ils tardaient a s'expliquer d'une
maniere categorique.

Depuis le 10 aout, l'Angleterre avait retire son ambassadeur de Paris, et
n'avait souffert l'ambassadeur francais a Londres, M. de Chauvelin, que
comme envoye de la royaute renversee. Toutes ces subtilites diplomatiques
n'avaient d'autre but que de satisfaire aux convenances a l'egard du roi
enferme au Temple, et en meme temps de differer les hostilites, qu'il ne
convenait pas de commencer encore. Cependant Pitt feignit de demander un
envoye secret pour expliquer ses griefs contre le gouvernement francais.
On envoya le citoyen Maret dans le mois de decembre. Il eut avec Pitt un
entretien particulier. Apres de mutuelles protestations, pour declarer que
l'entrevue n'avait rien d'officiel, qu'elle etait tout amicale, et qu'elle
n'avait d'autre motif que le desir bienveillant de contribuer a eclairer
les deux nations sur leurs griefs reciproques, Pitt se plaignit de ce que
la France menacait les allies de l'Angleterre, attaquait meme leurs
interets, et en preuve il cita la Hollande. Le grief principalement
allegue fut l'ouverture de l'Escaut, mesure peut-etre imprudente, mais
genereuse, que les Francais avaient prise en entrant dans les Pays-Bas. Il
etait absurde en effet que, pour procurer aux Hollandais le monopole de la
navigation, les Pays-Bas, que traverse l'Escaut, ne pussent pas faire
usage de ce fleuve. L'Autriche n'avait pas ose abolir cette servitude,
mais Dumouriez le fit par ordre de son gouvernement, et les habitans
d'Anvers virent avec joie des navires remonter l'Escaut jusque dans leur
ville. La reponse etait facile: car la France, en respectant les droits
des voisins neutres, n'avait pas promis de consacrer des iniquites
politiques, parce que des neutres y seraient interesses. D'ailleurs le
gouvernement hollandais s'etait montre assez malveillant pour qu'on ne lui
dut pas de si grands menagemens. Le second grief allegue etait le decret
du 15 novembre, par lequel la convention nationale promettait secours a
tous les peuples qui secoueraient le joug de la tyrannie. Ce decret
imprudent peut-etre, rendu dans un moment d'enthousiasme, ne signifiait
pas, comme le pretendait Pitt, qu'on invitait tous les peuples a la
revolte, mais que dans tous les pays en guerre avec la revolution, on
preterait secours aux peuples contre leurs gouvernemens. Pitt se plaignait
enfin des menaces et des declamations continuelles qui partaient des
Jacobins contre tous les gouvernemens; et sous ce rapport les gouvernemens
n'etaient pas en reste avec les jacobins, et on ne se devait rien en fait
d'injures.

Cet entretien n'amena rien, et laissa voir seulement que l'Angleterre
cherchait des longueurs pour differer la guerre, qu'elle voulait sans
doute, mais qu'il ne lui convenait pas encore de declarer. Cependant le
celebre proces du mois de janvier precipita les evenemens: le parlement
anglais fut soudainement reuni et avant le terme ordinaire. Une loi
inquisitoriale fut rendue contre les Francais qui voyageaient en
Angleterre; la Tour de Londres fut armee; on ordonna la levee des milices;
des preparatifs et des proclamations annoncerent une guerre imminente. On
excita la populace de Londres; on reveilla cette aveugle passion qui, en
Angleterre, fait regarder une guerre contre la France comme un grand
service national; on arreta enfin des vaisseaux charges de grains qui
venaient dans nos ports; et a la nouvelle du 21 janvier, l'ambassadeur
francais, que jusque-la on avait refuse en quelque sorte de reconnaitre,
recut l'ordre de sortir sous huit jours du royaume. La convention
nationale ordonna aussitot un rapport sur la conduite du gouvernement
anglais envers la France, sur ses intelligences avec le stathouder des
Provinces-Unies, et le 1er fevrier, apres avoir entendu Brissot, qui, pour
un moment reunit les applaudissemens des deux partis, elle declara
solennellement la guerre a la Hollande et a la Angleterre. La guerre avec
le gouvernement espagnol etait imminente, et sans etre encore declaree, on
la regardait comme telle. La France avait ainsi l'Europe tout entiere pour
ennemie; et la condamnation du 21 janvier fut l'acte par lequel elle
avait rompu avec tous les trones, et s'etait engagee irrevocablement dans
la carriere de la revolution.

Il fallait soutenir l'assaut terrible de tant de puissances conjurees, et
quelque riche que fut la France en population et en materiel, il etait
difficile qu'elle put resister a l'effort universel dirige contre elle.
Cependant, ses chefs n'en etaient pas moins remplis de confiance et
d'audace. Les succes inesperes de la republique dans l'Argonne et dans la
Belgique leur avaient persuade que tout homme, surtout le Francais,
pouvait devenir un soldat en six mois. Le mouvement qui agitait la France
leur faisait croire en outre que la population entiere pouvait etre
transportee sur les champs de bataille, et qu'ainsi il etait possible de
reunir jusqu'a trois ou quatre millions d'hommes, qui seraient bientot
des soldats, et surpasser de la sorte tout ce que pourraient faire tous
les souverains de l'Europe ensemble. "Voyez, disaient-il, tous les
royaumes; c'est une petite quantite d'hommes recrutes avec effort qui
remplissent les cadres des armees; la population entiere y est etrangere,
et on voit une petite poignee d'individus enregimentes decider du sort des
empires les plus vastes. Mais supposez, au contraire, une nation tout
entiere arrachee a la vie privee, et s'armant pour sa defense, ne
doit-elle pas detruire tous les calculs ordinaires? Qu'y a-t-il
d'impossible a _vingt-cinq millions d'hommes qui executent_? Quant aux
depenses, elles ne les inquietaient pas davantage. Le capital des biens
nationaux s'augmentait chaque jour par l'emigration, et il excedait de
beaucoup la dette. Dans le moment, ce capital n'avait pas de valeur par le
defaut d'acheteurs; mais les assignats en tenaient la place, et leur
valeur fictive suppleait a la valeur future des biens qu'ils
representaient. Au cours, ils etaient reduits a un tiers de leur valeur
nominale; mais ce n'etait qu'un tiers a ajouter a la circulation, et ce
capital etait si enorme qu'il suffisait au-dela de l'excedant qu'il
fallait emettre. Apres tout, ces hommes qu'on allait transporter sur le
champ de bataille, vivaient bien dans leurs foyers, beaucoup meme vivaient
avec luxe, pourquoi ne vivraient-ils pas en campagne? La terre et le vivre
peuvent-ils manquer a des hommes, quelque part qu'ils se trouvent?
D'ailleurs l'ordre social tel qu'il existait avait des richesse plus qu'il
n'en fallait pour suffire au besoin de tous; il n'y avait qu'a en faire
une meilleure distribution; et pour cela on se proposait d'imposer les
riches, et de leur faire supporter les frais de la guerre. Enfin, les
etats dans lesquels on allait penetrer, ayant aussi un ancien ordre social
a renverser, des abus a detruire, pourraient realiser des profits immenses
sur le clerge, la noblesse, la royaute, et ils devaient payer a la France
le secours qu'on leur fournissait.

C'est ainsi que raisonnait l'ardente imagination de Cambon, et ces idees
envahissaient toutes les tetes. L'ancienne politique des cabinets
calculait autrefois sur cent et deux cent mille soldats, payes avec
quelques taxes ou quelques revenus de domaine; maintenant c'est tout une
masse d'hommes qui se levait elle-meme, et se disait: _Je composerai les
armees_; qui regardait a la somme generale des richesses, et se disait
encore: _Cette somme est suffisante, et, partagee entre, tous, elle
suffira au besoin de tous_. Sans doute ce n'etait pas la nation entiere
qui tenait ce langage; mais c'etait la portion la plus exaltee qui formait
ces resolutions, et qui allait par tous les moyens les imposer a la masse
de la nation.

Avant de montrer la distribution des ressources imaginees par les
revolutionnaires francais, il faut se reporter sur nos frontieres, et y
voir comment s'etait achevee la derniere campagne. Son debut avait ete
brillant, mais un premier succes, mal soutenu, n'avait servi qu'a etendre
notre ligne d'operations, et a provoquer de la part de l'ennemi un effort
plus grand et plus decisif. Ainsi notre defense etait devenue plus
difficile, parce qu'elle etait plus etendue; l'ennemi battu devait reagir
avec energie, et son effort redouble allait concourir avec une
desorganisation presque generale de nos armees. Ajoutez que le nombre des
coalises etait double, car les Anglais sur nos cotes, les Espagnols sur
les Pyrenees, les Hollandais vers le nord des Pays-Bas, nous menacaient de
nouvelles attaques.

Dumouriez s'etait arrete sur les bords de la Meuse, et n'avait pu pousser
jusqu'au Rhin, par des raisons qui n'ont pas ete assez appreciees, parce
qu'on n'a pu s'expliquer les lenteurs qui avaient suivi la rapidite de ses
premieres operations. Arrive a Liege, la desorganisation de son armee
etait complete. Les soldats etaient presque nus; faute de chaussure, ils
s'enveloppaient les pieds avec du foin; ils n'avaient, avec quelque
abondance, que la viande et le pain, grace a un marche que Dumouriez avait
maintenu d'autorite. Mais l'argent manquait pour leur fournir le pret, et
ils pillaient les paysans, ou se battaient avec eux pour leur faire
recevoir des assignats. Les chevaux mouraient de faim faute de fourrages,
et ceux de l'artillerie avaient peri presque tous. Les privations, le
ralentissement de la guerre, ayant degoute les soldats, tous les
volontaires partaient en bandes, s'appuyant sur un decret qui declarait
que la patrie avait cesse d'etre en danger. Il fallut un autre decret de
la convention pour empecher la desertion, et quelque severe qu'il fut, la
gendarmerie placee sur les routes suffisait a peine a arreter les fuyards.
L'armee etait reduite d'un tiers. Ces causes reunies empecherent de
poursuivre les Autrichiens avec toute la vivacite necessaire. Clerfayt
avait eu le temps de se retrancher sur les bords de l'Erft, Beaulieu du
cote de Luxembourg; et il etait impossible a Dumouriez, avec une armee
reduite a trente ou quarante mille hommes, de chasser devant lui un ennemi
retranche dans des montagnes et des bois; et appuye sur Luxembourg, l'une
des plus fortes places du monde. Si, comme on le repetait sans cesse,
Custine, au lieu de faire des courses en Allemagne, se fut rabattu sur
Coblentz, s'il s'etait joint a Beurnonville pour prendre Treves, et que
tous deux eussent ensuite descendu sur le Rhin, Dumouriez s'y serait porte
de son cote par Cologne; tous trois se donnant ainsi la main, Luxembourg
se serait trouve investi, et serait tombe par defaut de communications.
Mais rien de tout cela n'avait eu lieu. Custine, voulant attirer la guerre
de son cote, ne fit que provoquer inutilement une declaration de la diete
imperiale, qu'irriter la vanite du roi de Prusse, et l'engager davantage
dans la coalition; Beurnonville, reduit a ses propres forces, n'avait pu
faire tomber Treves et l'ennemi s'etait maintenu a la fois dans
l'electorat de Treves et dans le duche de Luxembourg. En cet etat de
choses, Dumouriez, en s'avancant vers le Rhin, aurait decouvert son flanc
droit et ses derrieres, et n'aurait pu d'ailleurs, dans la situation ou se
trouvait son armee, envahir le pays immense qui s'etend de la Meuse
jusqu'au Rhin et jusqu'aux frontieres de la Hollande, pays difficile, sans
moyens de transports, coupe de bois, de montagnes, et occupe par un ennemi
encore respectable. Certes Dumouriez, s'il en avait eu les moyens, aurait
bien mieux aime faire des conquetes sur le Rhin que venir solliciter a
Paris pour Louis XVI. Le zele pour la royaute, qu'il s'est attribue a
Londres pour se faire valoir, et que les jacobins lui ont impute a Paris
pour le perdre, n'etait pas assez grand pour le faire renoncer a des
victoires, et venir se compromettre au milieu des factions de la capitale.
Il ne quitta le champ de bataille que parce qu'il n'y pouvait plus rien
faire, et parce qu'il voulait, par sa presence aupres du gouvernement,
terminer les difficultes qu'on lui avait suscitees en Belgique.

On a deja vu au milieu de quels embarras allait le placer sa conquete. Le
pays conquis desirait une revolution, mais ne la voulait pas entiere et
radicale comme la revolution de France. Dumouriez, par gout, par
politique, par raison de prudence militaire, devait se prononcer
naturellement pour les penchans moderes des pays qu'il occupait. Deja on
l'a vu en lutte pour epargner aux Belges les inconveniens de la guerre,
pour les faire participer au profit des approvisionnemens, enfin pour leur
insinuer plutot que leur imposer les assignats. Il n'etait paye de tant de
soins que par les invectives des jacobins. Cambon avait prepare une autre
contrariete a Dumouriez en faisant rendre le decret du 15 decembre. "Il
faut," avait dit Cambon, au milieu des plus vifs applaudissemens, "nous
declarer _pouvoir revolutionnaire_ dans les pays ou nous entrons. Il est
inutile de nous cacher; les despotes savent ce que nous voulons; il faut
donc le proclamer hautement puisqu'on le devine, et que d'ailleurs la
justice en peut etre avouee. Il faut que, partout ou nos generaux
entreront, ils proclament la souverainete du peuple, l'abolition de la
feodalite, de la dime, de tous les abus; que toutes les anciennes
autorites soient dissoutes, que de nouvelles administrations locales
soient provisoirement formees sous la direction de nos generaux; que ces
administrations gouvernent le pays et avisent aux moyens de former des
conventions nationales qui decideront de son sort; que sur-le-champ les
biens de nos ennemis, c'est-a-dire les biens des nobles, de pretres, des
communautes, laiques ou religieuses, des eglises, etc., soient sequestres
et mis sous la sauve-garde de la nation francaise, pour qu'il en soit tenu
compte aux administrations locales, et pour qu'ils servent de gage aux
frais de la guerre, dont les pays delivres devront supporter une partie,
puisque cette guerre a pour but de les affranchir. Il faut qu'apres la
campagne on entre en compte. Si la republique a recu en fournitures plus
qu'il ne faut pour la portion de frais qu'on lui devra, elle paiera le
surplus, sinon on le lui paiera a elle. Il faut que nos assignats, fondes
sur la nouvelle distribution de la propriete, soient recus dans les pays
conquis, et que leur champ s'etende avec les principes qui les ont
produits; qu'enfin le pouvoir executif envoie des commissaires pour
s'entendre avec ces administrations provisoires, pour fraterniser avec
elles, tenir les comptes de la republique, et executer le sequestre
decrete. Point de demi-revolution, ajoutait Cambon. Tout peuple qui ne
voudra pas ce que nous proposons ici sera notre ennemi, et meritera d'etre
traite comme tel. Paix et fraternite a tous les amis de la liberte, guerre
aux laches partisans du despotisme; _guerre aux chateaux, paix aux
chaumieres!_"

Ces dispositions avaient ete sur-le-champ consacrees par un decret, et
mises a execution dans toutes les provinces conquises. Aussitot une nuee
d'agens, choisis par le pouvoir executif dans les jacobins, s'etaient
repandus dans la Belgique. Les administrations provisoires avaient ete
formees sous leur influence, et ils les poussaient a la plus excessive
demagogie. Le bas peuple, excite par eux contre les classes moyennes,
commettait les plus grands desordres. C'etait l'anarchie de 93, qui,
amenee progressivement chez nous par quatre annees de trouble, se
produisait la tout a coup, et sans aucune transition de l'ancien au nouvel
ordre de choses. Ces proconsuls, revetus de pouvoirs presque absolus,
faisaient emprisonner, sequestrer hommes et biens; en faisant enlever
toute l'argenterie des eglises, ils avaient fort indispose les malheureux
Belges, tres attaches a leur culte, et surtout donne lieu a beaucoup de
malversations. Ils avaient forme des especes de conventions pour decider
du sort de chaque contree, et, sous leur despotique influence, la reunion
a la France fut votee a Liege, a Bruxelles, a Mons, etc... C'etaient la
des malheurs inevitables, et d'autant plus grands, que la violence
revolutionnaire se joignait, pour les produire, a la brutalite militaire.
Des divisions d'un autre genre eclataient encore dans ce malheureux pays.
Des agens du pouvoir executif pretendaient asservir a leurs ordres les
generaux qui se trouvaient dans l'etendue de leur commissariat; et, si ces
generaux n'etaient pas jacobins, comme il arrivait souvent, c'etait une
nouvelle occasion de querelles et de luttes, qui contribuaient a augmenter
le desordre general. Dumouriez, indigne de voir ses conquetes compromises,
et par la desorganisation de son armee, et par la haine qu'on inspirait
aux Belges, avait deja traite durement quelques-uns de ces proconsuls, et
etait venu a Paris exprimer son indignation, avec la vivacite de son
caractere, et la hauteur d'un general victorieux, qui se croyait
necessaire a la republique.

Telle etait notre situation sur ce principal theatre de la guerre.
Custine, rejete dans Mayence, y declamait contre la maniere dont
Beurnonville avait execute sa tentative sur Treves. Kellermann se
maintenait aux Alpes, a Chambery et a Nice. Servan s'efforcait en vain de
composer une armee aux Pyrenees; et Monge, aussi faible pour les jacobins
que l'etait Pache, avait laisse decomposer l'administration de la marine.
Il fallait donc porter toute l'attention publique sur la defense des
frontieres. Dumouriez avait passe la fin de decembre et le mois de janvier
a Paris, ou il s'etait compromis par quelques mots en faveur de Louis XVI,
par son absence des Jacobins, ou on l'annoncait sans cesse et ou il ne
paraissait jamais, enfin par ses liaisons avec son ancien ami Gensonne. Il
avait redige quatre memoires, l'un sur le decret du 15 decembre, l'autre
sur l'organisation de l'armee, le troisieme sur les fournitures, et le
dernier sur le plan de campagne pour l'annee qui s'ouvrait. Au bas de
chacun de ces memoires se trouvait sa demission, si on refusait d'admettre
ce qu'il proposait.

L'assemblee avait, outre son comite diplomatique et son comite militaire,
etabli un troisieme comite, extraordinaire, dit de _defense generale_,
charge de s'occuper universellement de tout ce qui interessait la defense
de la France. Il etait fort nombreux, et tous les membres de l'assemblee
pouvaient meme, s'il leur plaisait, assister a ses seances. L'objet qu'on
avait eu en le formant etait de concilier les membres des partis opposes,
et de les rassurer sur leurs intentions en les faisant travailler ensemble
au salut commun. Robespierre, irrite d'y voir les girondins, y paraissait
peu; ceux-ci etaient au contraire fort assidus. Dumouriez y comparut avec
ses plans, ne fut pas toujours compris, deplut souvent par sa hauteur, et
abandonna ses memoires a leur sort. Il se retira donc a quelque distance
de Paris, peu dispose a se demettre de son generalat, quoiqu'il en eut
menace la convention, et attendant le moment d'ouvrir la campagne.

Il etait entierement depopularise aux Jacobins, et calomnie tous les jours
dans les feuilles de Marat, pour avoir soutenu la demi-revolution en
Belgique, et y avoir affiche une grande severite contre les demagogues. On
l'accusait d'avoir volontairement laisse echapper les Autrichiens de la
Belgique; et, remontant meme plus haut, on assurait publiquement qu'il
avait ouvert les portes de l'Argonne a Frederic-Guillaume, qu'il aurait pu
detruire. Cependant les membres du conseil et des comites, qui cedaient
moins aveuglement aux passions demagogiques, sentaient son utilite, et le
menageaient encore. Robespierre meme le defendait, en rejetant tous les
torts sur ses pretendus amis les girondins. On se mit ainsi d'accord pour
lui donner toutes les satisfactions possibles, sans deroger cependant aux
decrets rendus et aux principes rigoureux de la revolution. On lui rendit
ses deux commissaires ordonnateurs Malus et Petit-Jean, on lui accorda de
nombreux renforts, on lui promit des approvisionnemens suffisans, on
adopta ses idees pour le plan general de campagne, mais on ne fit aucune
concession, quant au decret du 15 decembre et a la nouvelle administration
de l'armee. La nomination de Beurnonville, son ami, au ministere de la
guerre, fut un nouvel avantage pour lui, et il put esperer de la part de
l'administration le plus grand zele a le pourvoir de tout ce dont il
aurait besoin.

Il crut un moment que l'Angleterre le prendrait pour mediateur entre elle
et la France, et il etait parti pour Anvers avec cette esperance
flatteuse. Mais la convention, fatiguee des perfidies de Pitt, avait,
comme on l'a vu, declare la guerre a la Hollande et a l'Angleterre. Cette
declaration le trouva donc a Anvers, et voici ce qui fut resolu, en partie
d'apres ses plans, pour la defense du territoire. On convint de porter les
armees a cinq cent deux mille hommes, et on trouvera que c'etait peu, si
on songe a l'idee qu'on s'etait faite de la puissance de la France, et
comparativement a la force a laquelle on les eleva plus tard. On devait
garder la defensive a l'Est et au Midi; demeurer en observation le long
des Pyrenees et des cotes, et deployer toute l'audace de l'offensive dans
le Nord, ou, comme l'avait dit Dumouriez, "on ne pouvait se defendre qu'en
gagnant des batailles." Pour executer ce plan, cent cinquante mille hommes
devaient occuper la Belgique et couvrir la frontiere de Dunkerque a la
Meuse; cinquante mille devaient garder l'espace compris entre la Meuse et
la Sarre; cent cinquante mille s'etendre le long du Rhin et des Vosges, de
Mayence a Besancon et a Gex. Enfin une reserve etait preparee a Chalons,
avec le materiel necessaire pour se rendre partout ou le besoin
l'exigerait. On faisait garder la Savoie et Nice par deux armees de
soixante-dix mille hommes chacune; les Pyrenees par une de quarante mille;
on placait sur les cotes de l'Ocean et de la Bretagne quarante-six mille
hommes, dont partie servirait a l'embarquement, s'il etait necessaire. Sur
ces cinq cent deux mille hommes, il y en avait cinquante mille de
cavalerie et vingt mille d'artillerie. Telle etait la force projetee; mais
la force effective etait bien moindre, et se reduisait a deux cent
soixante-dix mille hommes, dont cent mille dans les diverses parties de la
Belgique, vingt-cinq mille sur la Moselle, quarante-cinq mille a Mayence,
sous les ordres de Custine, trente mille sur le Haut-Rhin, quarante mille
en Savoie et a Nice, et trente mille au plus dans l'interieur. Mais pour
arriver au complet, l'assemblee decreta que le recrutement se ferait dans
les gardes nationales; que tout membre de cette garde, non marie, ou marie
sans enfans, ou veuf sans enfans, etait a la disposition du pouvoir
executif, depuis dix-huit ans jusqu'a quarante-cinq. Elle ajouta que trois
cent mille hommes etaient encore necessaires pour resister a la coalition,
et que le recrutement ne s'arreterait que lorsque ce nombre serait
atteint[1].

[Note 1: Decret du 24 fevrier.]

En meme temps on ordonna l'emission de huit cents millions d'assignats, et
la coupe des bois de la Corse pour les constructions de la marine.

En attendant l'accomplissement de ces projets, on entra en campagne avec
deux cent soixante-dix mille hommes. Dumouriez en avait trente mille sur
l'Escaut, et environ soixante-dix mille sur la Meuse. Envahir rapidement
la Hollande etait un projet audacieux qui fermentait dans toutes les
tetes, et auquel Dumouriez etait forcement entraine par l'opinion
generale. Plusieurs plans furent proposes. L'un, imagine par les refugies
bataves sortis de leur patrie apres la revolution de 1787, consistait a
envahir la Zelande avec quelques mille hommes, et a s'emparer du
gouvernement, qui voulait s'y retirer. Dumouriez avait feint de se preter
a ce plan, mais il le trouvait sterile, parce que c'etait se reduire a
l'occupation d'une partie peu considerable et d'ailleurs peu importante de
la Hollande. Le second lui appartenait; il consistait a descendre la Meuse
par Venloo jusqu'a Grave, a se rabattre de Grave sur Nimegue, et a fondre
ensuite sur Amsterdam. Ce projet eut ete le plus sur, si on avait pu
prevoir l'avenir. Mais, place a Anvers, Dumouriez en concut un troisieme,
plus hardi, plus prompt, plus convenable a l'imagination revolutionnaire,
et plus fecond en resultats decisifs, s'il eut reussi. Tandis que ses
lieutenans, Miranda, Valence, Dampierre et autres, descendraient la Meuse,
en occupant Maestricht, dont on n'avait pas voulu s'emparer l'annee
precedente, et Venloo, qui ne devait pas resister long-temps, Dumouriez
avait le projet de prendre avec lui vingt-cinq mille hommes, et de
se porter furtivement entre Berg-op-Zoom et Breda, d'arriver ainsi au
Moerdik, de traverser la petite mer du Bielbos, et de courir par les
embouchures des fleuves jusqu'a Leyde et Amsterdam. Ce plan audacieux
n'etait pas moins fonde que beaucoup d'autres qui ont reussi; et, s'il
etait hasardeux, il offrait cependant de bien plus grands avantages que
celui d'attaquer directement par Venloo et Nimegue. En prenant ce dernier
parti, Dumouriez attaquait de front les Hollandais, qui avaient deja fait
tous leurs preparatifs entre Grave et Gorkum, et il leur donnait meme le
temps de se renforcer d'Anglais et de Prussiens. Au contraire, en passant
par l'embouchure des fleuves, il penetrait par l'interieur de la Hollande,
qui n'etait pas defendu, et s'il surmontait l'obstacle des eaux, la
Hollande etait a lui. En revenant d'Amsterdam, il prenait les defenses a
revers, et faisait tout tomber entre lui et ses lieutenans, qui devaient
le joindre par Nimegue et Utrecht.

Il etait naturel qu'il prit le commandement de l'armee d'expedition, parce
que c'etait la qu'il fallait le plus de promptitude, d'audace et
d'habilete.

Ce projet avait le danger de tous les plans d'offensive, c'etait de
s'exposer soi-meme a l'invasion en se decouvrant. Ainsi la Meuse restait
ouverte aux Autrichiens; mais, dans le cas d'une offensive reciproque,
l'avantage reste a celui qui resiste le mieux au danger, et cede le moins
vite a la terreur de l'invasion.

Dumouriez envoya sur la Meuse Thouvenot dans lequel il avait toute
confiance; il fit connaitre a ses lieutenans Valence et Miranda les
projets qu'il leur avait caches jusque-la; il leur enjoignit de hater les
sieges de Maestricht et de Venloo, et, en cas de retard, de se succeder
devant ces places, de maniere a faire toujours des progres vers Nimegue.
Il leur recommanda encore de fixer des points de ralliement autour de
Liege et d'Aix-la-Chapelle, afin de reunir les quartiers disperses, et de
pouvoir resister a l'ennemi, s'il venait en force troubler les sieges
qu'on devait executer sur la Meuse.

Dumouriez partit aussitot d'Anvers avec dix-huit mille hommes reunis a la
hate. Il divisa sa petite armee en plusieurs corps, qui avaient ordre de
faire des sommations aux diverses places fortes, sans cependant s'arreter
a commencer des sieges. Son avant-garde devait se hater d'enlever les
bateaux et les moyens de transport, tandis que lui, avec un gros de
troupes, se tiendrait a portee de donner secours a ceux de ses lieutenans
qui en auraient besoin. Le 17 fevrier 1793, il penetra sur le territoire
hollandais en publiant une proclamation ou il promettait amitie aux
Bataves, et guerre seulement au stathouder et a l'influence anglaise. On
s'avanca en laissant le general Leclerc devant Berg-op-Zoom, en portant le
general Berneron devant Klundert et Willemstadt, et en donnant a
l'excellent ingenieur d'Arcon la mission de feindre une attaque sur
l'importante place de Breda. Dumouriez etait avec l'arriere-garde a
Sevenberghe. Le 25, le general Berneron s'empara du fort de Klundert, et
se porta devant Willemstadt. Le general d'Arcon lanca quelques bombes
sur Breda. Cette place etait reputee tres forte; la garnison etait
suffisante, mais mal commandee, et, apres quelques heures, elle se rendit
a une armee d'assiegeans qui n'etait guere plus forte qu'elle-meme. Les
Francais entrerent dans Breda le 27 et s'emparerent d'un materiel
considerable, consistant en deux cent cinquante bouches a feu, trois cents
milliers de poudre et cinq mille fusils. Apres avoir laisse garnison dans
Breda, le general d'Arcon se rendit le 1er mars devant Gertruydenberg,
place tres forte aussi, et s'empara le meme jour de tous les travaux
avances. Dumouriez s'etait rendu au Moerdik, et reparait les retards de
son avant-garde. Cette suite de surprises si heureuses sur des places
capables d'une longue resistance, jetait beaucoup d'eclat sur le debut de
cette tentative; mais des retards imprevus contrariaient le passage du
bras de mer, operation la plus difficile de ce projet. Dumouriez avait
d'abord espere que son avant-garde, agissant plus promptement,
traverserait le Bielbos au moyen de quelques bateaux, occuperait l'ile de
Dort, gardee tout au plus par quelques cents hommes, et s'emparant d'une
nombreuse flottille, la ramenerait sur l'autre bord, pour transporter
l'armee. Des delais inevitables empecherent l'execution de cette partie du
plan. Dumouriez tacha d'y suppleer en s'emparant de tous les bateaux qu'il
put trouver, et en reunissant des charpentiers pour se composer une
flottille. Cependant il avait besoin de se hater, car l'armee hollandaise
se reunissait a Gorkum, au Stry et a l'ile de Dort; quelques chaloupes
ennemies et une fregate anglaise menacaient son embarquement, et
canonnaient son camp, appele par nos soldats le camp des Castors. Ils
avaient en effet construit des huttes de paille, et, encourages par la
presence de leur general, ils bravaient le froid, les privations, les
dangers, l'avenir d'une entreprise aussi audacieuse, et ils attendaient
avec impatience le moment de passer sur la rive opposee. Le 3 mars, le
general Deflers arriva avec une nouvelle division; le 4, Gertruydenberg
ouvrit ses portes, et tout fut prepare pour operer le passage du Bielbos.

Pendant ce temps, la lutte continuait entre les deux partis de
l'interieur. La mort de Lepelletier avait deja donne occasion aux
montagnards de se dire menaces dans leurs personnes, et on n'avait pu leur
refuser de renouveler dans l'assemblee le comite de surveillance. Ce
comite avait ete compose de montagnards qui, pour premier acte, firent
arreter Gorsas, depute et journaliste attache aux interets de la Gironde.
Les jacobins avaient encore obtenu un autre avantage, c'etait la
suspension des poursuites decretees le 20 janvier contre les auteurs de
septembre. A peine ces poursuites avaient-elles ete commencees, qu'on
decouvrit des preuves accablantes contre les principaux revolutionnaires,
et contre Danton lui-meme. Alors les jacobins s'etaient souleves, avaient
soutenu que tout le monde etait coupable dans ces journees, parce que tout
le monde les avait crues necessaires, et les avait souffertes; ils oserent
meme dire que le seul tort de ces journees etait d'etre restees
incompletes; et ils demanderent la suspension des procedures dont on se
servait pour attaquer les plus purs revolutionnaires. Conformement a leurs
demandes, les procedures furent suspendues, c'est-a-dire abolies, et une
deputation de jacobins s'etait aussitot rendue aupres du ministre de la
justice, pour qu'il depechat des courriers extraordinaires, a l'effet
d'arreter les poursuites deja commencees contre les _freres de Meaux_.

On a deja vu que Pache avait ete oblige de quitter le ministere, et que
Roland avait donne volontairement sa demission. Cette concession
reciproque ne calma point les haines. Les jacobins peu satisfaits
demandaient qu'on instruisit le proces de Roland. Ils disaient qu'il avait
ravi a l'etat des sommes enormes, et place a Londres plus de douze
millions; que ses richesses etaient employees a pervertir l'opinion par
des ecrits, et a exciter des seditions, en accaparant des grains; ils
voulaient qu'on instruisit aussi contre Claviere, Lebrun et Beurnonville,
tous traitres, suivant eux, et complices des intrigues des girondins. En
meme temps, ils preparaient un dedommagement bien autrement precieux a
leur, complaisant destitue. Chambon, le successeur de Petion dans la
mairie de Paris, avait abdique des fonctions trop au-dessus de sa
faiblesse. Les jacobins songerent aussitot a Pache, auquel ils trouverent
le caractere sage et impassible d'un magistrat. Ils s'applaudirent de
cette idee, la communiquerent a la commune, aux sections, a tous les
clubs, et les Parisiens entraines par eux vengerent Pache de sa disgrace
en le nommant leur maire. Pourvu que Pache fut aussi docile a la mairie
qu'au ministere de la guerre, la domination des jacobins etait assuree
dans Paris, et dans ce choix ils avaient consulte autant leur utilite que
leurs passions.

La difficulte des subsistances et les embarras du commerce etaient
toujours des sujets continuels de desordre et de plaintes, et de decembre
en fevrier, le mal s'etait considerablement accru. La crainte des troubles
et du pillage, la repugnance des cultivateurs a recevoir du papier, la
cherte des prix provenant de la grande abondance du numeraire fictif,
etaient, comme nous l'avons dit, les causes qui empechaient le facile
commerce des grains, et produisaient la disette. Cependant les efforts
administratifs des communes suppleaient, jusqu'a un certain point, a
l'activite du commerce, et les denrees ne manquaient pas dans les marches,
mais elles y etaient d'un prix exorbitant. La valeur des assignats
diminuant chaque jour en raison de leur masse, il en fallait toujours
davantage pour acquerir la meme somme d'objets, et c'est ainsi que les
prix devenaient excessifs. Le peuple, ne recevant que la meme valeur
nominale pour son travail, ne pouvait plus atteindre aux objets de ses
besoins, et se repandait en plaintes et en menaces. Le pain n'etait pas
la seule chose dont le prix fut excessivement augmente: le sucre, le cafe,
la chandelle, le savon, avaient double de valeur. Les blanchisseuses
etaient venues se plaindre a la convention de payer trente sous le savon,
qu'elles ne payaient autrefois que quatorze. En vain on disait au peuple
d'augmenter le prix de son travail, pour retablir la proportion entre ses
salaires et sa consommation; il ne pouvait se concerter pour y parvenir,
et il criait contre les riches, contre les accapareurs, contre
l'aristocratie marchande; il demandait enfin le moyen le plus simple, la
taxe forcee et le _maximum_. Les jacobins, les membres de la commune, qui
etaient peuple par rapport a l'assemblee, mais qui, par rapport au peuple
lui-meme, etaient des assemblees presque eclairees, sentaient les
inconveniens de la taxe. Quoique plus portes que la convention a
l'admettre, ils resistaient cependant, et on entendait aux Jacobins,
Dubois de Crance, les deux Robespierre, Thuriot et autres montagnards,
s'elever tous les jours contre le projet du _maximum_. Chaumette et
Hebert faisaient de meme a la commune, mais les tribunes murmuraient, et
leur repondaient quelquefois par des huees. Souvent des deputations des
sections venaient reprocher a la commune sa moderation, et sa connivence
avec les accapareurs. C'etait dans ces assemblees de sections que se
reunissaient les dernieres classes des agitateurs, et on y voyait regner
un fanatisme revolutionnaire encore plus ignorant et plus emporte qu'a
la commune et aux jacobins. Coalisees avec les Cordeliers, ou se rendaient
tous les hommes d'execution, les sections produisaient tous les troubles
de la capitale. Leur inferiorite et leur obscurite, en les exposant a plus
d'agitations, les exposaient aussi a des menees en sens contraires; et
c'etait la que les restes de l'aristocratie osaient se montrer, et faire
quelques essais de resistance. Les anciennes creatures de la noblesse, les
anciens domestiques des emigres, tous les oisifs turbulens qui, entre les
deux causes opposees, avaient prefere la cause aristocratique, se
rendaient dans quelques sections ou une bourgeoisie honnete perseverait en
faveur des girondins, et se cachaient derriere cette opposition
raisonnable et sage pour combattre les montagnards, et travailler en
faveur de l'etranger et de l'ancien regime. Dans ces luttes, la
bourgeoisie honnete se retirait le plus souvent; les deux classes extremes
d'agitateurs restaient alors en presence, et se combattaient dans cette
region inferieure avec une violence effrayante. Tous les jours,
d'horribles scenes avaient lieu pour des petitions a faire a la commune,
aux jacobins ou a l'assemblee. Suivant le resultat de la lutte, il sortait
de ces orages des adresses contre septembre et le _maximum_, ou des
adresses contre les appelans, les aristocrates et les accapareurs.

La commune repoussait les petitions incendiaires des sections, et les
engageait a se defier des agitateurs secrets qui voulaient y introduire le
desordre. Elle remplissait, par rapport aux sections, le role que la
convention emplissait a son egard. Les jacobins n'ayant pas comme la
commune des fonctions determinees a exercer, s'occupant en revanche a
raisonner sur tous les sujets, avaient de grandes pretentions
philosophiques, et aspiraient a mieux comprendre l'economie sociale que
les sections et le club des Cordeliers. Ils affectaient donc en beaucoup
de choses de ne pas partager les passions vulgaires de ces assemblees
subalternes, et ils condamnaient la taxe comme dangereuse pour la liberte
du commerce. Mais, pour substituer un autre moyen a celui qu'ils
repoussaient, ils proposaient de faire prendre les assignats au pair, et
de punir de mort quiconque refuserait de les recevoir selon la valeur
portee sur leur titre, comme si ce n'eut pas ete la une autre maniere
d'attaquer la liberte du commerce. Ils voulaient encore qu'on s'engageat
reciproquement a ne plus prendre ni sucre, ni cafe, pour en faire baisser
forcement la valeur; enfin, ils avaient imagine d'arreter la creation des
assignats, et d'y suppleer par des emprunts sur les riches, emprunts
forces, et repartis d'apres le nombre des domestiques, des chevaux, etc...
Toutes ces propositions n'empechaient pas le mal de s'accroitre et de
rendre une crise inevitable. En attendant qu'elle eclatat, on se
reprochait reciproquement les malheurs publics. On accusait les girondins
de s'entendre avec les riches et les accapareurs, pour affamer le peuple,
pour le porter a des emeutes, et pour en prendre occasion de porter de
nouvelles lois martiales, on les accusait meme de vouloir amener
l'etranger par des desordres, reproche absurde, mais qui devint mortel.
Les girondins repondaient par les memes accusations. Ils reprochaient a
leurs adversaires de causer la disette et les troubles par les craintes
qu'ils inspiraient au commerce, et de vouloir arriver par les troubles a
l'anarchie, par l'anarchie au pouvoir, et peut-etre a la domination
etrangere.

Deja la fin de fevrier approchait, et la difficulte de se procurer les
denrees avait pousse l'irritation du peuple au dernier terme. Les femmes,
apparemment plus touchees de ce genre de souffrances, etaient dans une
extreme agitation. Elles se presenterent aux Jacobins le 22, pour demander
qu'on leur pretat la salle, ou elles voulaient deliberer sur la cherte des
subsistances, et preparer une petition a la convention nationale. On
savait que le but de cette petition serait de proposer le _maximum_, et la
demande fut refusee. Les tribunes traiterent alors les jacobins comme
elles traitaient quelquefois l'assemblee; _a bas les accapareurs! a bas
les riches_! fut le cri general. Le president fut oblige de se couvrir
pour apaiser le tumulte, et on y expliqua ce manque de respect en disant
qu'il y avait des aristocrates deguises dans la salle des seances.
Robespierre, Dubois de Crance, s'eleverent de nouveau contre le projet de
la taxe, recommanderent au peuple de se tenir tranquille, pour ne pas
donner pretexte a ses adversaires de le calomnier, et ne pas leur fournir
l'occasion de rendre des lois meurtrieres.

Marat, qui avait la pretention d'imaginer toujours les moyens les plus
simples et les plus prompts, ecrivit dans sa feuille, le 25 au matin, que
jamais l'accaparement ne cesserait, si on n'employait des moyens plus surs
que tous ceux qu'on avait proposes jusque-la. S'elevant contre _les
monopoleurs, les marchands de luxe, les suppots de la chicane, les robins,
les ex-nobles_, que les infideles mandataires du peuple encourageaient au
crime par l'impunite, il ajoutait: "Dans tout pays ou les droits du peuple
ne seraient pas de vains titres, consignes fastueusement dans une simple
declaration, le pillage de quelques magasins, a la porte desquels on
pendrait les accapareurs, mettrait bientot fin a ces malversations, qui
reduisent cinq millions d'hommes au desespoir, et qui en font perir des
milliers de misere. Les deputes du peuple ne sauront-ils donc jamais que
bavarder sur ses maux sans en proposer le remede[1]?"

[Note 1: _Journal de la Republique_, numero du 25 fevrier 1793.]

C'etait le 25 au matin que ce fou orgueilleux ecrivait ces paroles. Soit
qu'elles eussent reellement agi sur le peuple, soit que l'irritation
portee a son comble ne put deja plus se contenir, une multitude de femmes
s'assemblerent en tumulte devant les boutiques des epiciers. D'abord on se
plaignit du prix des denrees, et on en demanda tumultueusement la
reduction. La commune n'avait pas ete prevenue; le commandant Santerre
etait alle a Versailles pour organiser un corps de cavalerie, et aucun
ordre n'etait donne pour mettre la force publique en mouvement. Aussi les
perturbateurs ne trouverent aucun obstacle, et purent passer des menaces
aux violences et au pillage. Le rassemblement commenca dans les rues de la
Vieille-Monnaie, des Cinq-Diamans et des Lombards. On exigea d'abord que
tous les objets fussent reduits a moitie prix; le savon a seize sous, le
sucre a vingt-cinq, la cassonade a quinze, la chandelle a treize. Une
grande quantite de denrees furent forcement arrachees a ce taux, et le
prix en fut compte par les acheteurs aux epiciers. Mais bientot on ne
voulut plus payer, et on enleva les marchandises sans donner en echange
aucune partie de leur valeur. La force armee accourue sur un point fut
repoussee, et on cria de tous cotes: _A bas les baionnettes_! L'assemblee,
la commune, les Jacobins, etaient en seance. L'assemblee ecoutait un
rapport sur ce sujet; le ministre de l'interieur lui demontrait que les
denrees abondaient dans Paris, mais que le mal provenait de la
disproportion entre la valeur du numeraire et celle des denrees
elles-memes. Aussitot l'assemblee, voulant parer aux difficultes du
moment, alloua de nouveaux fonds a la commune, pour faire delivrer des
subsistances a meilleur prix. Dans le meme instant, la commune, partageant
ses sentimens et son zele, se faisait rapporter les evenemens, et
ordonnait des mesures de police. A chaque nouveau fait qu'on venait lui
denoncer, les tribunes criaient _tant mieux_! A chaque moyen propose,
elles criaient _a bas_! Chaumette et Hebert etaient hues pour avoir
propose de battre la generale et de requerir la force armee. Cependant il
fut arrete que deux fortes patrouilles, precedees de deux officiers
municipaux, seraient envoyees pour retablir l'ordre, et que vingt-sept
autres officiers municipaux iraient faire des proclamations dans les
sections.

Le desordre s'etait propage, on pillait dans differentes rues, et on
proposait meme de passer des epiciers chez les marchands. Pendant ce
temps, des gens de tous les partis saisissaient l'occasion de se reprocher
ce desordre, et les maux qui en etaient la cause. "Quand vous aviez un
roi, disaient dans les rues les partisans du regime aboli, vous n'etiez
pas reduits a payer les choses aussi cher, ni exposes a des pillages.
--Voila, disaient les partisans des girondins, ou nous conduiront le
systeme de la violence et l'impunite des exces revolutionnaires."

Les montagnards en etaient desoles, et soutenaient que c'etaient des
aristocrates deguises, des fayettistes, des rolandins, des brissotins qui,
dans les groupes, excitaient le peuple a ces pillages. Ils assuraient
avoir trouve dans la foule des femmes de haut rang, des gens a poudre, des
domestiques de grands seigneurs, qui distribuaient des assignats
pour entrainer le peuple dans les boutiques. Enfin, apres plusieurs
heures, la force armee se trouva reunie; Santerre revint de Versailles;
les ordres necessaires furent donnes; le bataillon des Brestois, present a
Paris, deploya beaucoup de zele et d'assurance, et on parvint a dissiper
les pillards.

Le soir il y eut une vive discussion aux Jacobins. On deplora ces
desordres, malgre les cris des tribunes et malgre leurs dementis.
Collot-d'Herbois, Thuriot, Robespierre furent unanimes pour conseiller la
tranquillite, et rejeter les exces sur les aristocrates et les girondins.
Robespierre fit sur ce sujet un long discours ou il soutint que le peuple
etait _impeccable,_ qu'il ne pouvait jamais avoir tort, et que, si on ne
l'egarait pas, il ne commettrait jamais aucune faute. Il soutint que dans
ces groupes de pillards on plaignait le roi mort, qu'on y disait du bien
du cote droit de l'assemblee, qu'il l'avait entendu lui-meme, et que par
consequent il ne pouvait pas y avoir de doute sur les veritables
instigateurs qui avaient egare le peuple. Marat lui-meme vint conseiller
le bon ordre, condamner les pillages qu'il avait preches le matin dans sa
feuille, et les imputer aux girondins et aux royalistes.

Le lendemain, les plaintes accoutumees et toujours inutiles retentirent
dans l'assemblee. Barrere s'eleva avec force contre les crimes de la
veille. Il fit remarquer les retards apportes par les autorites dans la
repression du desordre. Les pillages en effet avaient commence a dix
heures du matin, et a cinq heures du soir la force armee n'etait pas
encore reunie. Barrere demanda que le maire et le commandant general
fussent mandes pour expliquer les motifs de ce retard. Une deputation de
la section de Bon-Conseil appuyait cette demande.

Salles prend alors la parole; il propose un acte d'accusation contre
l'instigateur des pillages, contre Marat, et lit l'article insere la
veille dans sa feuille. Souvent on avait demande une accusation contre les
provocateurs au desordre, et particulierement contre Marat; l'occasion ne
pouvait etre plus favorable pour les poursuivre, car jamais le desordre
n'avait suivi de plus pres la provocation. Marat, sans se deconcerter,
soutient a la tribune qu'il est tout naturel que le peuple se fasse
justice des accapareurs, puisque les lois sont insuffisantes, et qu'il
faut _envoyer aux Petites-Maisons ceux qui proposent de l'accuser_. Buzot
demande l'ordre du jour sur la proposition d'accuser _monsieur_ Marat, "La
loi est precise, dit-il, mais _monsieur_ Marat incidentera sur ses
expressions, le jury sera embarrasse, et il ne faut pas preparer un
triomphe a _monsieur_ Marat, en presence de la justice elle-meme." Un
membre demande que la convention declare a la republique qu'hier matin
Marat a conseille le pillage, et qu'hier soir on a pille. Une foule de
propositions se succedent; enfin on s'arrete a celle de renvoyer sans
distinction tous les auteurs des troubles aux tribunaux ordinaires. "Eh
bien! s'ecrie alors Marat, rendez un acte d'accusation contre moi-meme,
afin que la convention prouve qu'elle a'perdu toute pudeur!" A ces mots,
un grand tumulte s'eleve; sur-le-champ la convention renvoie devant les
tribunaux Marat et tous les auteurs des delits commis dans la journee du
25. La proposition de Barrere est adoptee. Santerre et Pache sont mandes
a la barre. De nouvelles dispositions sont prises contre les agens
supposes de l'etranger et de l'emigration. Dans le moment, cette opinion
d'une influence etrangere s'accreditait de toutes parts. La veille, on
avait ordonne de nouvelles visites domiciliaires dans toute la France,
pour arreter les emigres et les voyageurs suspects; ce meme jour, on
renouvela l'obligation des passe-ports, on enjoignit a tous les
aubergistes ou logeurs de declarer les etrangers loges chez eux; on
ordonna enfin un nouveau recensement de tous les citoyens des sections.

Marat devait etre enfin accuse, et le lendemain il ecrivit dans sa feuille
les lignes suivantes:

"Indigne de voir les ennemis de la chose publique machiner eternellement
contre le peuple; revolte de voir les accapareurs en tout genre se
coaliser pour le reduire au desespoir par la detresse et la faim; desole
de voir que les mesures prises par la convention pour arreter ces
conjurations n'atteignaient pas le but; excede des gemissemens des
infortunes qui viennent chaque matin me demander du pain, en accusant la
convention de les laisser perir de misere, je prends la plume pour
ventiler les meilleurs moyens de mettre enfin un terme aux conspirations
des ennemis publics et aux souffrances du peuple. Les idees les plus
simples sont celles qui se presentent les premieres a un esprit bien fait,
qui ne veut que le bonheur general sans aucun retour sur lui-meme: je me
demande donc pourquoi nous ne ferions pas tourner contre des brigands
publics les moyens qu'ils emploient pour ruiner le peuple et detruire la
liberte. En consequence, j'observe que dans un pays ou les droits du
peuple ne seraient pas de vains titres, consignes fastueusement dans une
simple declaration, le pillage de quelques magasins a la porte desquels on
pendrait les accapareurs, mettrait bientot fin a leurs malversations! Que
font les meneurs de la faction des hommes d'etat? ils saisissent avidement
cette phrase, puis ils se hatent d'envoyer des emissaires parmi les femmes
attroupees devant les boutiques des boulangers, pour les pousser a
enlever, a prix coutant, du savon, des chandelles et du sucre, de la
boutique des epiciers detaillistes, tandis que ces emissaires pillent
eux-memes les boutiques des pauvres epiciers patriotes: puis ces scelerats
gardent le silence tout le jour, ils se concertent la nuit dans un
conciliabule nocturne, tenu rue de Rohan, chez la catin du
contre-revolutionnaire Valaze, et ils viennent le lendemain me denoncer a
la tribune comme provocateur des exces dont ils sont les premiers
auteurs."

La querelle devenait chaque jour plus acharnee. On se menacait deja
ouvertement; beaucoup de deputes ne marchaient qu'avec des armes, et on
commencait a dire, avec autant de liberte que dans les mois de juillet et
d'aout de l'annee precedente, qu'il fallait se sauver par l'insurrection,
et supprimer la partie _gangrenee_ de la representation nationale. Les
girondins se reunissaient le soir en grand nombre chez l'un d'eux, Valaze,
et la ils etaient fort incertains sur ce qu'ils avaient a faire. Les uns
croyaient, les autres ne croyaient pas a des perils prochains. Certains
d'entre eux, comme Salles et Louvet, supposaient des conspirations
imaginaires, et appelant l'attention sur des chimeres, la detournaient du
danger veritable. Errant de projets en projets, et places au milieu de
Paris, sans aucune force a leur disposition, et ne comptant que sur
l'opinion des departemens, immense il est vrai, mais inerte, ils pouvaient
tous les jours succomber sous un coup de main. Ils n'avaient pas reussi a
composer une force departementale; les troupes des federes, spontanement
arrivees a Paris depuis la reunion de la convention, etaient en partie
gagnees, en partie rendues aux armees, et ils ne pouvaient guere compter
que sur quatre cents Brestois, dont la ferme contenance avait arrete les
pillages. A defaut de garde departementale, ils avaient essaye en vain de
transporter la direction de la force publique de la commune au ministere
de l'interieur. La Montagne, furieuse, avait intimide la majorite, et
l'avait empechee de voter une pareille mesure. Deja meme on ne comptait
plus que sur quatre-vingts deputes inaccessibles a la crainte et fermes
dans les deliberations. Dans cet etat de choses, il ne restait aux
girondins qu'un moyen, aussi impraticable que tous les autres, celui de
dissoudre la convention. Ici encore les fureurs de la Montagne les
empechaient d'obtenir une majorite. Dans ces incertitudes, qui provenaient
non pas de faiblesse, mais d'impuissance, ils se reposaient sur la
constitution. Par le besoin d'esperer quelque chose, ils se flattaient que
le joug des lois enchainerait les passions, et mettrait fin a tous les
orages. Les esprits speculatifs aimaient surtout a se reposer sur cette
idee.

Condorcet avait lu son rapport au nom du comite de constitution, et il
avait excite un soulevement general. Condorcet, Petion, Sieyes, furent
charges d'imprecations aux Jacobins. On ne vit dans leur republique qu'une
aristocratie toute faite pour quelques talens orgueilleux et despotiques.
Aussi les montagnards ne voulaient plus qu'on s'en occupat, et beaucoup de
membres de la convention, sentant deja que leur occupation ne serait pas
de constituer, mais de defendre la revolution, disaient hardiment qu'il
fallait renvoyer la constitution a l'annee suivante, et pour le moment ne
songer qu'a gouverner et se battre. Ainsi le long regne de cette orageuse
assemblee commencait a s'annoncer; elle cessait deja de croire a la
brievete de sa mission legislative; et les girondins voyaient s'evanouir
leur derniere esperance, celle d'enchainer promptement les factions avec
des lois.

Leurs adversaires n'etaient au reste pas moins embarrasses. Ils avaient
bien pour eux les passions violentes; ils avaient les jacobins, la
commune, la majorite des sections; mais ils ne possedaient pas les
ministeres, ils redoutaient les departemens, ou les deux opinions
s'agitaient avec une extreme fureur, et ou la leur avait un desavantage
evident; ils craignaient enfin l'etranger, et quoique les lois ordinaires
des revolutions assurassent la victoire aux passions violentes, ces lois,
a eux inconnues, ne pouvaient les rassurer. Leurs projets etaient aussi
vagues que ceux de leurs adversaires. Attaquer la representation nationale
etait un acte d'audace difficile, et ils ne s'etaient pas encore habitues
a cette idee. Il y avait bien une trentaine d'agitateurs qui osaient et
proposaient tout dans les sections, mais ces projets etaient desapprouves
par les jacobins, par la commune, par les Montagnards, qui, tous les jours
accuses de conspirer, s'en justifiant tous les jours, sentaient que des
propositions de cette espece les compromettaient aux yeux de leurs
adversaires et des departemens. Danton, qui avait pris peu de part aux
querelles des partis, ne songeait qu'a deux choses: a se garantir de toute
poursuite pour ses actes revolutionnaires, et a empecher la revolution de
retrograder et de succomber sous les coups de l'ennemi. Marat lui-meme, si
leger et si atroce quand il s'agissait des moyens, Marat hesitait; et
Robespierre, malgre sa haine contre les girondins, contre Brissot, Roland,
Guadet, Vergniaud, n'osait songer a une attaque contre la representation
nationale; il ne savait a quel moyen s'arreter, il etait decourage, il
doutait du salut de la revolution, et disait a Garat qu'il en etait
fatigue, malade, et qu'il croyait qu'on tramait la porte de tous les
defenseurs de la republique[1].

[Note 1: Voyez la note 5 a la fin du volume.]

Tandis qu'a Marseille, a Lyon, a Bordeaux, les deux partis s'agitaient
avec violence, la proposition de se defaire des _appelans_, et de les
exclure de la convention, partit des jacobins de Marseille, luttant avec
les partisans des girondins. Cette pro position portee aux Jacobins de
Paris, y fut discutee. Desfieux soutint que cette demande etait appuyee
par assez de societes affiliees pour etre convertie en petition, et la
presenter a la convention nationale. Robespierre, qui craignait qu'une
demande pareille n'entrainat tout le renouvellement de l'assemblee, et que
dans la lutte des elections la Montagne ne fut battue, s'y opposa
fortement, et reussit a l'ecarter par les raisons ordinairement donnees
contre tous les projets de dissolution.

Nos revers militaires vinrent precipiter les evenemens. Nous avons laisse
Dumouriez campant sur les bords du Bielbos, et preparant un debarquement
hasardeux, mais possible, en Hollande. Tandis qu'il faisait les
preparatifs de son expedition, deux cent soixante mille combattans
marchaient contre la France, depuis le Haut-Rhin jusqu'en Hollande.
Cinquante-six mille Prussiens, vingt-quatre mille Autrichiens, vingt-cinq
mille Hessois, Saxons, Bavarois, menacaient le Rhin depuis Bale jusqu'a
Mayence et Coblentz. De ce point jusqu'a la Meuse, trente mille hommes
occupaient le Luxembourg. Soixante mille Autrichiens, et dix mille
Prussiens marchaient vers nos quartiers de la Meuse, pour interrompre les
sieges de Maestricht et de Venloo. Enfin quarante mille Anglais,
Hanovriens et Hollandais, demeures encore en arriere, s'avancaient du fond
de la Hollande sur notre ligne d'operation. Le projet de l'ennemi etait de
nous ramener de la Hollande sur l'Escaut, de nous faire repasser la Meuse,
et ensuite de s'arreter sur cette riviere en attendant que la place de
Mayence eut ete reprise. Son plan etait de marcher ainsi peu a peu, de
s'avancer egalement sur tous les points a la fois, et de ne penetrer
vivement sur aucun, afin de ne pas exposer ses flancs. Ce plan timide et
methodique aurait pu nous permettre de pousser beaucoup plus loin et plus
activement l'entreprise offensive de la Hollande, si des fautes ou des
accidens malheureux, ou trop de precipitation a s'alarmer, ne nous eussent
obliges d'y renoncer. Le prince de Cobourg, qui s'etait distingue dans la
derniere campagne contre les Turcs, commandait les Autrichiens, qui se
dirigeaient sur la Meuse. Le desordre regnait dans nos quartiers,
disperses entre Maestricht, Aix-la-Chapelle, Liege et Tongres. Dans les
premiers jours de mars, le prince de Cobourg passa la Roer, et s'avanca
par Duren et Aldenhoven sur Aix-la-Chapelle. Nos troupes, attaquees
subitement, se retirerent en desordre vers Aix-la-Chapelle, et en
abandonnerent meme les portes a l'ennemi. Miacsinsky resista quelque
temps; mais apres un combat assez meurtrier dans les rues de la ville, il
fut oblige de ceder, et de faire retraite vers Liege. Dans ce moment
Stengel et Neuilly, separes par ce mouvement, etaient rejetes dans le
Limbourg. Miranda qui assiegeait Maestricht, et qui pouvait etre encore
isole du principal corps d'armee retire a Liege, abandonna meme la rive de
gauche, et se retira sur Tongres. Les Imperiaux entrerent aussitot dans
Maestricht, et l'archiduc Charles, poussant hardiment les poursuites
au-dela de la Meuse, se porta jusqu'a Tongres et y obtint un avantage.
Alors Valence, Dampierre et Miacsinsky, reunis a Liege, penserent qu'il
fallait se hater de rejoindre Miranda, et marcherent sur Saint-Tron, ou
Miranda se rendait de son cote. La retraite fut si precipitee, qu'on
perdit une partie du materiel. Cependant, apres de grands dangers, on
parvint a se rejoindre a Saint-Tron. Lamarliere et Champmorin, places a
Ruremonde, eurent le temps de se rendre par Dietz au meme point. Stengel
et Neuilly, tout a fait separes de l'armee et rejetes vers le Limbourg,
furent recueillis a Namur par la division du general d'Harville. Enfin,
ralliees a Tirlemont, nos troupes reprirent un peu de calme et
d'assurance, et attendirent l'arrivee de Dumouriez, qu'on redemandait
a grands cris.

A peine avait-il appris cette premiere deroute, qu'il avait ordonne a
Miranda de rallier tout son monde a Maestricht et d'en continuer
tranquillement le siege avec soixante-dix mille hommes. Il etait persuade
que les Autrichiens n'oseraient pas livrer bataille, et que l'invasion de
la Hollande ramenerait bientot les coalises en arriere. Cette opinion
etait juste, et fondee sur cette idee vraie, que, dans le cas d'une
offensive reciproque, la victoire reste a celui qui sait attendre
davantage. Le plan si timide des Imperiaux, qui ne voulaient percer sur
aucun point, justifiait pleinement cette maniere de voir; mais
l'insouciance des generaux, qui ne s'etaient pas concentres assez tot,
leur trouble apres l'attaque, l'impossibilite ou ils etaient de se rallier
en presence de l'ennemi, et surtout l'absence d'un homme superieur en
autorite et en influence, rendaient impossible l'execution de l'ordre
donne par Dumouriez. On lui ecrivit donc lettres sur lettres pour le faire
revenir de Hollande. La terreur etait devenue generale; plus de dix mille
deserteurs avaient deja abandonne l'armee, et s'etaient repandus vers
l'interieur. Les commissaires de la convention coururent a Paris, et
firent intimer a Dumouriez l'ordre de laisser a un autre l'expedition
tentee sur la Hollande, et de revenir au plus tot se mettre a la tete de
la grande armee de la Meuse. Il recut cet ordre le 8 mars, et partit le 9,
avec la douleur de voir tous ses projets renverses. Il revint, plus
dispose que jamais a tout critiquer dans le systeme revolutionnaire
introduit en Belgique, et a s'en prendre aux jacobins du mauvais succes de
ses plans de campagne. Il trouva en effet matiere a se plaindre et a
blamer. Les agens du pouvoir executif en Belgique exercaient une autorite
despotique et vexatoire. Ils avaient partout souleve la populace, et
souvent employe la violence dans les assemblees ou se decidait la reunion
a la France. Ils s'etaient empares de l'argenterie des eglises, ils
avaient sequestre les revenus du clerge, confisque les biens nobles, et
avaient excite la plus vive indignation chez toutes les classes de la
nation belge. Deja une insurrection contre les Francais commencait a
eclater du cote de Grammont.

Il n'etait pas besoin de faits aussi graves pour disposer Dumouriez a
traiter severement les commissaires du gouvernement. Il commenca par en
faire arreter deux, et par les faire traduire sous escorte a Paris. Il
parla aux autres avec la plus grande hauteur, les fit rentrer dans leurs
fonctions, leur defendit de s'immiscer dans les dispositions militaires
des generaux, et de donner des ordres aux troupes qui etaient dans
l'etendue de leur commissariat. Il destitua le general Moreton, qui avait
fait cause commune avec eux. Il ferma les clubs, il fit rendre aux Belges
une partie du mobilier pris dans les eglises, et joignit a ces mesures
une proclamation pour desavouer, au nom de la France, les vexations qu'on
venait de commettre. Il qualifia du nom de _brigands_ ceux qui en etaient
les auteurs, et deploya une dictature qui, tout en lui rattachant la
Belgique, et rendant le sejour du pays plus sur pour l'armee francaise,
excita au plus haut point la colere des jacobins. Il eut en effet avec
Camus une discussion fort vive, s'exprima avec mepris sur le gouvernement
du jour; et, oubliant le sort de Lafayette, comptant trop legerement sur
la puissance militaire, il se conduisit en general certain de pouvoir,
s'il le voulait, ramener la revolution en arriere, et dispose a le
vouloir, si on le poussait a bout. Le meme esprit s'etait communique a son
etat-major: on y parla avec dedain de cette populace qui gouvernait Paris,
des imbeciles conventionnels qui se laissaient opprimer par elle; on
maltraitait, on eloignait tous ceux qui etaient soupconnes de jacobinisme;
et les soldats, joyeux de revoir leur general au milieu d'eux,
affectaient, en presence des commissaires de la convention, d'arreter son
cheval, et de baiser ses bottes, en l'appelant leur pere.

Ces nouvelles exciterent a Paris le plus grand tumulte, provoquerent de
nouveaux cris contre les traitres et les contre-revolutionnaires.
Sur-le-champ le depute Choudieu en profita pour reclamer, comme on l'avait
fait souvent, le renvoi des federes sejournant a Paris. A chaque nouvelle
facheuse des armees, on redemandait la meme chose. Barbaroux voulut
prendre la parole sur ce sujet, mais sa presence excita un soulevement
encore inconnu. Buzot voulut en vain faire valoir la fermete des Brestois
pendant les pillages; Boyer-Fonfrede obtint seul, par une espece
d'accommodement, que les federes des departemens maritimes iraient
completer l'armee encore trop faible des cotes de l'Ocean. Les autres
conserverent la faculte de rester a Paris.

Le lendemain, 8 mars, la convention ordonna a tous les officiers de
rejoindre leurs corps sur-le-champ. Danton proposa de fournir encore aux
Parisiens l'occasion de sauver la France. "Demandez-leur trente mille
hommes, dit-il, envoyez-les a Dumouriez, et la Belgique nous est assuree,
la Hollande est conquise." Trente mille hommes en effet n'etaient pas
difficiles a trouver a Paris, ils etaient d'un grand secours a l'armee du
Nord, et donnaient une nouvelle importance a la capitale. Danton proposa
en outre d'envoyer des commissaires de la convention dans les departemens
et les sections, pour accelerer le recrutement par tous les moyens
possibles. Toutes ces propositions furent adoptees. Les sections eurent
ordre de se reunir dans la soiree; des commissaires furent nommes pour s'y
rendre; on ferma les spectacles pour empecher toute distractions, et le
drapeau noir fut arbore a l'Hotel-de-Ville en signe de detresse.

Le soir en effet la reunion eut lieu; les commissaires furent parfaitement
recus dans les sections. Les imaginations etaient ebranlees, et la
proposition de se rendre sur-le-champ aux armees fut partout bien
accueillie. Mais il arriva ici ce qui etait deja arrive aux 2 et 3
septembre, on demanda avant de partir que les traitres fussent punis. On
avait adopte, depuis cette epoque, une phrase toute faite: "On ne voulait
pas, disait-on, laisser derriere soi des conspirateurs prets a egorger les
familles des absens." Il fallait donc, si l'on voulait eviter de nouvelles
executions populaires, organiser des executions legales et terribles, qui
atteignissent sans lenteur, sans appel, les contre-revolutionnaires, les
conspirateurs caches, qui menacaient au dedans la revolution deja menacee
au dehors. Il fallait suspendre le glaive sur la tete des generaux, des
ministres, des deputes infideles, qui compromettaient le salut public. Il
n'etait pas juste en outre que les riches egoistes qui n'aimaient pas le
regime de l'egalite, a qui peu importait d'appartenir a la convention ou a
Brunswick, et qui par consequent ne se presentaient pas pour remplir les
cadres de l'armee, il n'etait pas juste qu'ils restassent etrangers a la
chose publique, et ne fissent rien pour elle. En consequence, tous ceux
qui avaient au-dessus de quinze cents livres de rente, devaient payer une
taxe proportionnee a leurs moyens, et suffisante pour dedommager ceux qui
se devoueraient de tous les frais de la campagne. Ce double voeu d'un
nouveau tribunal erige contre le parti ennemi, et d'une contribution des
riches en faveur des pauvres qui allaient se battre, fut presque general
dans les sections. Plusieurs d'entre elles vinrent l'exprimer a la
commune; les jacobins l'emirent de leur cote, et le lendemain la
convention se trouva en presence d'une opinion universelle et
irresistible.

Le jour suivant en effet (le 9 mars), tous les deputes montagnards etaient
presens a la seance. Les jacobins remplissaient les tribunes. Ils en
avaient chasse toutes les femmes, _parce qu'il fallait_, disaient-ils,
_faire une expedition_. Plusieurs d'entre eux portaient des pistolets. Le
depute Gamon voulut s'en plaindre, mais ne fut pas ecoute. La Montagne et
les tribunes, fortement resolues, intimidaient la majorite, et
paraissaient decidees a ne souffrir aucune resistance. Le maire se
presente avec le conseil de la commune, confirme le rapport des
commissaires de la convention sur le devouement des sections, mais repete
leur voeu d'un tribunal extraordinaire et d'une taxe sur les riches. Une
foule de sections succedent a la commune, et demandent encore le tribunal
et la taxe. Quelques-unes y ajoutent la demande d'une loi contre les
accapareurs, d'un _maximum_ dans le prix des denrees, et de l'abrogation
du decret qui qualifiait marchandise la monnaie metallique, et permettait
qu'elle circulat a un prix different du papier. Apres toutes ces
petitions, on insiste pour la mise aux voix des mesures proposees. On veut
d'abord voter sur-le-champ le principe de l'etablissement d'un tribunal
extraordinaire. Quelques deputes s'y opposent. Lanjuinais prend la parole,
et demande au moins que, si l'on veut absolument consacrer l'iniquite d'un
tribunal sans appel, on borne cette calamite au seul departement de Paris.
Guadet, Valaze, font de vains efforts pour appuyer Lanjuinais: ils sont
brutalement interrompus par la Montagne. Quelques deputes demandent meme
que ce tribunal porte le nom de _revolutionnaire_. Mais la convention,
sans souffrir une plus longue discussion, "decrete l'etablissement d'un
tribunal _criminel extraordinaire_, pour juger sans appel, et sans recours
au tribunal de cassation, les conspirateurs et les
contre-revolutionnaires, et charge son comite de legislation de lui
presenter demain un projet d'organisation."

Immediatement apres ce decret, on en rend un second, qui frappe les riches
d'une taxe extraordinaire de guerre; un troisieme qui organise
quarante-une commissions, de deux deputes chacune, chargees de se rendre
dans les departemens, pour y accelerer le recrutement par tous les moyens
possibles, pour y desarmer ceux qui ne partent pas, pour faire arreter les
suspects, pour s'emparer des chevaux de luxe, pour y exercer enfin la
dictature la plus absolue. A ces mesures on en ajouta d'autres encore: les
bourses des colleges n'appartiendront a l'avenir qu'aux fils de ceux qui
seront partis pour les armees; tous les celibataires travaillant dans les
bureaux seront remplaces par des peres de famille, la contrainte par corps
sera abolie. Le droit de tester l'avait ete quelques jours auparavant.
Toutes ces mesures furent prises sur la proposition de Danton, qui
connaissait parfaitement l'art de rattacher les interets a la cause de
la revolution.

Les jacobins, satisfaits de cette journee, coururent s'applaudir chez eux
du zele qu'ils avaient montre, de la maniere dont ils avaient compose les
tribunes, et de l'imposante reunion que presentaient les rangs serres de
la Montagne. Ils se recommanderent de continuer, et d'etre tous presens a
la seance du lendemain, ou devait s'organiser le tribunal extraordinaire.
"Robespierre, se disaient-ils, nous l'a bien recommande." Cependant ils
n'etaient pas satisfaits encore de ce qu'ils avaient obtenu; l'un d'eux
proposa de rediger une petition ou ils demanderaient le renouvellement des
comites et du ministere, l'arrestation de tous les fonctionnaires a
l'instant meme de leur destitution, et celle de tous les administrateurs
des postes, et des journalistes contre-revolutionnaires. Sur-le-champ on
veut faire la petition; cependant le president objecte que la societe ne
peut pas faire un acte collectif, et on convient d'aller chercher un autre
local pour s'y reunir en qualite de simples petitionnaires. On se repand
alors dans Paris. Le tumulte y regnait. Une centaine d'individus,
promoteurs ordinaires de tous les desordres, conduits par Lasouski,
s'etaient rendus chez le journaliste Gorsas, armes de pistolets et de
sabres, et avaient brise ses presses. Gorsas s'etait enfui, et n'etait
parvenu a se sauver qu'en se defendant avec beaucoup de courage et de
presence d'esprit. Ils avaient fait de meme chez l'editeur de la
_Chronique_, dont ils avaient aussi ravage l'imprimerie.

La journee du lendemain 10 menacait d'etre encore plus orageuse. C'etait
un dimanche. Un repas etait prepare a la section de la Halle-aux-Bles,
pour y feter les enroles qui devaient partir pour l'armee; l'oisivete du
peuple jointe a l'agitation d'un festin, pouvait conduire aux plus mauvais
projets. La salle de la convention fut aussi remplie que la veille. Dans
les tribunes, a la Montagne, les rangs etaient aussi serres et aussi
menacans. La discussion s'ouvre sur plusieurs objets de detail. On
s'occupe d'une lettre de Dumouriez. Robespierre appuie les propositions du
general, et demande la mise en accusation de Lanoue et de Stengel, tous
deux commandant a l'avant-garde, lors de la derniere deroute. L'accusation
est aussitot portee. Il s'agit ensuite de faire partir les deputes
commissaires pour le recrutement. Cependant leur vote etant necessaire
pour assurer l'etablissement du tribunal extraordinaire, on decide de
l'organiser dans la journee, et de depecher les commissaires le lendemain.
Cambaceres demande aussitot et l'organisation du tribunal extraordinaire,
et celle du ministere. Buzot s'elance alors a la tribune; et il est
interrompu par des murmures violens. "Ces murmures, s'ecrie-t-il,
m'apprennent ce que je savais deja, qu'il y a du courage a s'opposer au
despotisme qu'on nous prepare." Nouvelle rumeur. Il continue: "Je vous
abandonne ma vie, mais je veux sauver ma memoire du deshonneur, en
m'opposant au despotisme de la convention nationale. On veut que vous
confondiez dans vos mains tous les pouvoirs.--Il faut agir et non
bavarder, s'ecrie une voix.--Vous avez raison, reprend Buzot; les
publicistes de la monarchie ont dit aussi qu'il fallait agir, et que par
consequent le gouvernement despotique d'un seul etait le meilleur..." Un
nouveau bruit s'eleve, la confusion regne dans l'assemblee; enfin on
convient d'ajourner l'organisation du ministere et de ne s'occuper
actuellement que du tribunal extraordinaire. On demande le rapport du
comite. Ce rapport n'est pas fait, mais a defaut on demande le projet dont
on est convenu. Robert Lindet en fait la lecture en deplorant sa severite.
Voici ce qu'il propose du ton de la douleur la plus vive: le tribunal sera
compose de neuf juges, nommes par la convention, independans de toute
forme, acquerant la conviction par tous les moyens, divises en deux
sections toujours permanentes, poursuivant a la requete de la convention
ou directement ceux qui, par leur conduite, ou la manifestation de leurs
opinions, auraient tente d'egarer le peuple, ceux qui, par les places
qu'ils occupaient sous l'ancien regime, rappellent des prerogatives
usurpees par les despotes.

A la lecture de ce projet epouvantable, des applaudissemens eclatent a
gauche, une violente agitation se manifeste a droite. "Plutot mourir,
s'ecrie Vergniaud, que de consentir a l'etablissement de cette inquisition
venitienne?--Il faut au peuple, repond Amar, ou cette mesure de salut, ou
l'insurrection!--Mon gout pour le pouvoir revolutionnaire, dit Cambon, est
assez connu; mais si le peuple s'est trompe dans les elections, nous
pourrions nous tromper dans le choix de ces neuf juges, et ce seraient
alors d'insupportables tyrans que nous nous serions imposes a nous-memes!
--Ce tribunal, s'ecrie Duhem, est encore trop bon pour des scelerats et
des contre-revolutionnaires!" Le tumulte se prolonge, et le temps se
consume en menaces, en outrages, en cris de toute espece. Nous le voulons!
S'ecrient les uns.--Nous ne le voulons pas! repondent les autres. Barrere
demande des jures, et en soutient la necessite avec force. Turreau demande
qu'ils soient pris a Paris; Boyer-Fonfrede, dans toute la republique,
parce que le nouveau tribunal aura a juger des crimes commis dans les
departements, les armees, et partout. La journee s'ecoule, et deja la nuit
s'approche. Le president Gensonne resume les diverses propositions, et se
dispose a les mettre aux voix. L'assemblee, accablee de fatigue, semble
prete a ceder a tant de violence. Les membres de la Plaine commencent a se
retirer, et la Montagne, pour achever de les intimider, demande qu'on vote
a haute voix. "Oui, s'ecrie Feraud indigne, oui, votons a haute voix, pour
faire connaitre au monde les hommes qui veulent assassiner l'innocence, a
l'ombre de la loi!" Cette vehemente apostrophe ranime le cote droit et le
centre, et, contre toute apparence, la majorite declare, 1. qu'il y aura
des jures; 2. que ces jures seront pris en nombre egal dans les
departemens; 3. qu'ils seront nommes par la convention.

Apres l'admission de ces trois propositions, Gensonne croit devoir
accorder une heure de repit a l'assemblee, qui etait accablee de fatigue.
Les deputes se levent pour se retirer. "Je somme, s'ecrie Danton, les bons
citoyens de rester a leurs places!" Chacun se rassied aux eclats de cette
voix terrible. "Quoi! reprend Danton, c'est a l'instant ou Miranda peut
etre battu, et Dumouriez, pris par derriere, oblige de mettre bas les
armes, que vous songeriez a delaisser votre poste[1]! Il faut terminer
l'etablissement de ces lois extraordinaires destinees a epouvanter vos
ennemis interieurs. Il les faut arbitraires, parce qu'il est impossible de
les rendre precises; parce que, si terribles qu'elles soient, elles seront
preferables encore aux executions populaires, qui, aujourd'hui comme en
septembre, seraient la suite des lenteurs de la justice. Apres ce
tribunal, il faut organiser un pouvoir executif energique, qui soit en
contact immediat avec vous, et qui puisse mettre en mouvement
tous vos moyens en hommes et en argent. Aujourd'hui donc le tribunal
extraordinaire, demain le pouvoir executif, et apres-demain le depart de
vos commissaires pour les departemens. Qu'on me calomnie, si l'on veut;
mais que ma memoire perisse, et que la republique soit sauvee!"

[Note 1: Dans ce moment on ne savait pas encore que Dumouriez avait quitte
la Hollande pour revenir sur la Meuse.]

Malgre cette violente exhortation, la suspension d'une heure est accordee,
et les deputes vont prendre un repos indispensable. Il etait environ sept
heures du soir. L'oisivete du dimanche, les repas donnes dans la journee,
la question qui s'agitait dans l'assemblee, tout contribuait a augmenter
l'agitation populaire. Sans qu'il y eut de complot forme d'avance, comme
le crurent les girondins, on etait amene par la seule disposition des
esprits a une scene eclatante. On etait assemble aux Jacobins; Bentabole
etait accouru pour y faire le rapport sur la seance de la convention, et
se plaindre des patriotes, qui n'avaient pas ete aussi energiques ce
jour-la que la veille. Le conseil general de la commune siegeait
pareillement. Les sections, abandonnees par les citoyens paisibles,
etaient livrees a quelques furieux, qui prenaient des arretes
incendiaires. Dans celle des Quatre-Nations, dix-huit forcenes avaient
decide que le departement de la Seine devait en ce moment exercer la
souverainete, et que le corps electoral de Paris devait s'assembler
sur-le-champ pour retrancher de la convention nationale les deputes
infideles, qui conspiraient avec les ennemis de la revolution. Ce meme
arrete fut pris par le club des cordeliers, et une deputation de la
section et du club se rendait en ce moment a la commune pour lui en donner
communication. Des perturbateurs, suivant l'usage ordinaire dans tous les
mouvemens, couraient pour faire fermer les barrieres.

Dans ce meme instant, les cris d'une populace furieuse retentissaient dans
les rues; les enroles qui avaient dine a la Halle-aux-Bles, remplis de
fureur et de vin, munis de pistolets et de sabres, s'avancaient vers la
salle des Jacobins, en faisant entendre des chants epouvantables. Ils y
arrivaient a l'instant meme ou Bentabole achevait son rapport sur la
seance de la journee. Parvenus a la porte, ils demandent a defiler dans la
salle. Ils la traversent au milieu des applaudissemens. L'un d'eux prend
la parole et dit: "Citoyens, au moment du danger de la patrie, les
vainqueurs du 10 aout se levent pour exterminer les ennemis de l'exterieur
et de l'interieur.--Oui, leur repond le president Collot-d'Herbois, malgre
les intrigans, nous sauverons avec vous la liberte." Desfieux prend alors
la parole, dit que Miranda est la creature de Petion, et qu'il trahit; que
Brissot a fait declarer la guerre a l'Angleterre pour perdre la France. Il
n'y a qu'un moyen, ajoute-t-il, de se sauver, c'est de se debarrasser de
tous ces traitres, de mettre tous les _appelans_ en etat d'arrestation
chez eux, et de faire nommer d'autres deputes par le peuple." Un homme
vetu d'un habit militaire, et sorti de la foule qui venait de defiler,
soutient que ce n'est pas assez que l'arrestation, et qu'il faut des
vengeances. "Qu'est-ce que l'inviolabilite? dit-il. Je la mets sous les
pieds..." A ces mots, Dubois de Crance arrive, et veut s'opposer a ces
propositions. Sa resistance cause un tumulte affreux. On propose de se
diviser en deux colonnes, dont l'une ira chercher les freres cordeliers,
et l'autre se rendra a la convention pour defiler dans la salle, et lui
faire entendre tout ce qu'on exige d'elle. On hesite a decider le depart,
mais les tribunes envahissent la salle, on eteint les lumieres, les
agitateurs l'emportent, et on se divise en deux corps pour se rendre a la
convention et aux Cordeliers.

Dans ce moment, l'epouse de Louvet, logee avec lui dans la rue
Saint-Honore, pres des Jacobins, avait entendu les vociferations partant
de cette salle, et s'y etait rendue pour s'instruire de ce qui s'y
passait. Elle assiste a cette scene; elle accourt en avertir Louvet, qui
avec beaucoup d'autres membres du cote droit, avait quitte la seance de la
convention, ou l'on disait qu'ils devaient etre assassines. Louvet, arme
comme on l'etait ordinairement, profite de l'obscurite de la nuit, court
de porte en porte avertir ses amis, et leur assigne un rendez-vous dans un
lieu cache ou ils pourront se soustraire aux coups des assassins. Il les
trouve chez Petion, deliberant paisiblement sur des decrets a rendre. Il
s'efforce de leur communiquer ses alarmes, et ne reussit pas a troubler
l'impassible Petion, qui, regardant le ciel et voyant tomber la pluie, dit
froidement: _Il n'y aura rien cette nuit_. Cependant un rendez-vous est
fixe, et l'un d'eux, nomme Kervelegan, se rend en toute hate a la caserne
du bataillon de Brest, pour le faire mettre sous les armes. Pendant ce
temps, les ministres reunis chez Lebrun, n'ayant aucune force a leur
disposition, ne savaient quel moyen prendre pour defendre la convention et
eux-memes, car ils etaient aussi menaces. L'assemblee, plongee dans
l'effroi, attendait un denouement terrible; et, a chaque bruit, a chaque
cri, se croyait au moment d'etre envahie par des assassins. Quarante
membres seulement etaient restes au cote droit, et s'attendaient a voir
leur vie attaquee; ils avaient des armes, et tenaient leurs pistolets
prepares. Ils etaient convenus entre eux de se precipiter sur la Montagne
au premier mouvement, et d'en egorger le plus de membres qu'ils
pourraient. Les tribunes et la Montagne etaient dans la meme attitude, et
des deux cotes on s'attendait a une scene sanglante et terrible.

Mais il n'y avait pas encore assez d'audace pour qu'un 10 aout contre la
convention fut execute: ce n'etait ici qu'une scene preliminaire, ce
n'etait qu'un 20 juin. La commune n'osa pas favoriser un mouvement auquel
les esprits n'etaient pas assez prepares, elle s'en indigna meme tres
sincerement. Le maire, a l'instant ou les deux deputations des Cordeliers
et des Quatre-Nations se presenterent, les repoussa sans vouloir les
entendre. Complaisant des jacobins, il n'aimait pas les girondins sans
doute, peut-etre meme il desirait leur chute, mais il pouvait croire un
mouvement dangereux; il etait d'ailleurs, comme Petion au 20 juin et au 10
aout, arrete par l'illegalite, et voulait qu'on lui fit violence pour
ceder. Il repoussa donc les deux deputations. Hebert et Chaumette,
procureurs de la commune, le soutinrent. On envoya des ordres pour tenir
les barrieres ouvertes, on redigea une adresse aux sections, une autre aux
jacobins, pour les ramener a l'ordre. Santerre fit le discours le plus
energique a la commune, et s'eleva contre ceux qui demandaient une
nouvelle insurrection. Il dit que, le tyran etant renverse, cette seconde
insurrection ne pouvait se diriger que contre le peuple, qui actuellement
regnait seul; que, s'il y avait de mauvais depute, il fallait les
souffrir, comme on avait souffert Maury et Cazales; que Paris n'etait pas
toute la France, et devait accepter les deputes des departemens; que,
quant au ministre de la guerre, s'il avait fait des destitutions, il en
avait le droit, puisqu'il etait responsable pour ses agens... Qu'a Paris,
quelques hommes ineptes et egares croyaient pouvoir gouverner, et
desorganiseraient tout; qu'enfin il allait mettre la force sur pied, et
ramener les malveillans a l'ordre...

De son cote Beurnonville, dont l'hotel etait cerne, franchit les murailles
de son jardin, reunit le plus de monde qu'il put, se mit a la tete du
bataillon de Brest, et imposa aux agitateurs. La section des
Quatre-Nations, les cordeliers, les jacobins, rentrerent chez eux. Ainsi
la resistance de la commune, la conduite de Santerre, le courage de
Beurnonville et des Brestois, peut-etre aussi la pluie qui tombait avec
abondance, empecherent les progres de l'insurrection. D'ailleurs la
passion n'etait pas encore assez forte contre ce qu'il y avait de plus
noble, de plus genereux dans la republique naissante. Petion, Condorcet,
Vergniaud, allaient montrer quelque temps encore dans la convention leur
courage, leurs talens et leur entrainante eloquence. Tout se calma. Le
maire, appele a la barre de la convention, la rassura, et dans cette nuit
meme on acheva paisiblement le decret qui organisait le tribunal
revolutionnaire. Ce tribunal etait compose d'un jury, de cinq juges, d'un
accusateur public et de deux adjoints, tous nommes par la convention. Les
jures devaient etre choisis avant le mois de mai, et provisoirement ils
pouvaient etre pris dans le departement de Paris et les qautre departemens
voisins. Les jures devaient opiner a haute voix.

La consequence de l'evenement du 10 mars fut de reveiller l'indignation
des membres du cote droit, et de causer de l'embarras a ceux du cote
gauche, compromis par ces demonstrations prematurees. De toutes parts on
desavouait ce mouvement comme illegal, comme attentatoire a la
representation nationale. Ceux meme qui ne desapprouvaient pas l'idee
d'une nouvelle insurrection, condamnaient celle-ci comme mal conduite, et
recommandaient de se garder des desorganisateurs payes par l'emigration et
l'Angleterre pour provoquer des desordres. Les deux cotes de l'assemblee
semblaient conspirer pour etablir cette opinion; tous deux supposaient une
influence secrete, et s'accusaient reciproquement d'en etre complices. Une
scene etrange confirma encore cette opinion generale. La section
Poissonniere, en presentant des volontaires, demanda un acte d'accusation
contre Dumouriez, le general sur qui reposait dans le moment toute
l'esperance de l'armee francaise. A cette petition, lue par le president
de la section, un cri general d'indignation s'eleve. "C'est un
aristocrate, s'ecrie-t-on, paye par les Anglais!" Au meme instant on
regarde le drapeau que portait la section, et on s'apercoit avec
etonnement que la cravate en est blanche, et qu'il est surmonte par des
fleurs de lis. Des cris de fureur eclatent a cette vue; on dechire les
fleurs de lis et la cravate, et on les remplace par un ruban tricolore
qu'une femme jette des tribunes. Isnard prend aussitot la parole pour
demander un acte d'accusation contre le president de cette section; plus
de cent voix appuient cette motion, et dans le nombre, celle qui fixe le
plus l'attention, est celle de Marat. "Cette petition, dit-il, est un
complot, il faut la lire tout entiere: on verra qu'on y demande la tete de
Vergniaud, Guadet, Gensonne... et autres; vous sentez, ajoute-t-il, quel
triomphe ce serait pour nos ennemis qu'un tel massacre! ce serait la
desolation de la convention..." Ici des applaudissemens universels
interrompent Marat; il reprend, denonce lui-meme l'un des principaux
agitateurs, nomme Fournier, et demande son arrestation. Sur-le-champ elle
est ordonnee; toute l'affaire est renvoyee au comite de surete generale;
et l'assemblee ordonne qu'il soit envoye a Dumouriez copie du
proces-verbal, pour lui prouver qu'elle ne partage pas a son egard les
torts des calomniateurs.

Le jeune Varlet, ami et compagnon de Fournier, accourt aux Jacobins pour
demander justice de son arrestation, et proposer d'aller le delivrer.
"Fournier, dit-il, n'est pas le seul menace; Lasouski, Desfieux, moi-meme
enfin, le sommes encore. Le tribunal revolutionnaire qu'on vient d'etablir
va tourner contre les patriotes comme celui du 10 aout, et les freres qui
m'entendent ne sont plus jacobins s'ils ne me suivent." Il veut ensuite
accuser Dumouriez, et ici un trouble extraordinaire eclate dans la
societe; le president se couvre, et dit qu'on veut perdre les jacobins.
Billaud-Varennes lui-meme monte a la tribune, se plaint de ces
propositions incendiaires, justifie Dumouriez, qu'il n'aime pas, dit-il,
mais qui fait maintenant son devoir, et qui a prouve qu'il voulait se
battre vigoureusement. Il se plaint d'un projet tendant a desorganiser la
convention nationale par des attentats; il declare comme tres suspects
Varlet, Fournier, Desfieux, et appuie le projet d'un scrutin epuratoire
pour delivrer la societe de tous les ennemis secrets qui veulent la
compromettre. La voix de Billaud-Varennes est ecoutee; des nouvelles
satisfaisantes, telles que le ralliement de l'armee par Dumouriez, et la
reconnaissance de la republique par la Porte, achevent de ramener le
calme. Ainsi Marat, Billaud-Varennes et Robespierre, qui parla aussi dans
le meme sens, se prononcaient tous contre les agitateurs, et semblaient
s'accorder a croire qu'ils etaient payes par l'ennemi. C'est la une
incontestable preuve qu'il n'existait pas, comme le crurent les girondins,
un complot secretement forme. Si ce complot eut existe, assurement
Billaud-Varennes, Marat et Robespierre en auraient plus ou moins fait
partie; ils auraient ete obliges de se taire, comme le cote gauche de
l'assemblee legislative apres le 20 juin, et certainement ils n'auraient
pas pu demander l'arrestation de l'un de leurs complices. Mais ici le
mouvement n'etait que l'effet d'une effervescence populaire, et on pouvait
le desavouer s'il etait trop precoce ou trop mal combine. D'ailleurs
Marat, Robespierre, Billaud-Varennes, quoique desirant la chute des
girondins, craignaient sincerement les intrigues de l'etranger,
redoutaient une desorganisation en presence de l'ennemi victorieux,
apprehendaient l'opinion des departemens, etaient embarrasses des
accusations auxquelles ces mouvemens les exposaient, et probablement ne
songeaient encore qu'a s'emparer de tous les ministeres, de tous les
comites, et a chasser les girondins du gouvernement, sans les exclure
violemment de la legislature. Un seul homme, Danton, aurait pu etre
soupconne, quoiqu'il fut le moins acharne des ennemis des girondins. Il
avait toute influence sur les cordeliers, auteurs du mouvement; il n'en
voulait pas aux membres du cote droit, mais a leur systeme de moderation
qui, a son gre, ralentissait l'action du gouvernement; il exigeait a tout
prix un tribunal extraordinaire, et un comite supreme investi d'une
dictature irresistible, parce qu'il voulait pardessus tout le succes de la
revolution; et il est possible qu'il eut conduit secretement les
agitateurs du 10 mars, pour intimider les girondins et vaincre leur
resistance. Il est certain du moins qu'il ne s'empressa pas de desavouer
les auteurs du trouble, et qu'on le vit au contraire renouveler ses
instances pour qu'on organisat le gouvernement d'une maniere prompte et
terrible.

Quoi qu'il en soit, il fut convenu que les aristocrates etaient les
provocateurs secrets de ces mouvemens; tout le monde le crut ou feignit de
le croire. Vergniaud, dans un discours d'une entrainante eloquence, ou il
denonca toute la conspiration, le supposa ainsi: il fut blame a la verite
par Louvet, qui aurait voulu qu'on attaquat plus directement les jacobins;
mais il obtint que le premier soin du tribunal extraordinaire serait de
poursuivre les auteurs du 10 mars. Le ministre de la justice, charge de
faire un rapport sur les evenemens, declara qu'il n'avait trouve nulle
part le comite revolutionnaire auquel on les attribuait, qu'il n'avait
apercu que des emportemens de clubs, et des propositions faites dans un
mouvement d'enthousiasme. Tout ce qu'il avait decouvert de plus precis
etait une reunion, au cafe Corrazza, de quelques membres des cordeliers.
Ces membres des cordeliers etaient Lasouski, Fournier, Gusman, Desfieux,
Varlet, agitateurs ordinaires des sections. Ils se reunissaient apres les
seances pour s'entretenir de sujets politiques. Personne n'attacha
d'importance a cette revelation; et, comme on supposait des trames bien
plus profondes, la reunion au cafe Corrazza, de quelques individus aussi
subalternes, ne parut que ridicule.


FIN DU TOME TROISIEME.



NOTES ET PIECES JUSTIFICATIVES[1] DU TOME TROISIEME.

[Note 1: J'ai cru devoir ajouter des notes qui me semblent utiles, soit
comme eclaircissemens de faits peu connus et mal apprecies, soit comme
monument d'un style et d'un langage aujourd'hui tout a fait oublies, et
cependant tres caracteristiques. Ces morceaux sont empruntes pour la
plupart a des sources entierement negligees, et surtout aux discussions
des Jacobins, monument politique tres rare et tres curieux.]




NOTE PAGE 47.


(Extrait des _Memoires de Garat_.)

Voici le tableau que le ministre Garat, l'homme qui a le mieux observe les
personnages de la revolution, a trace des deux cotes de la convention.

"C'est dans le cote droit de la convention qu'etaient presque tous les
hommes dont je viens de parler; je ne pouvais y voir un autre genie que
celui que je leur avais connu. La, je voyais donc et ce republicanisme de
sentiment qui ne consent a obeir a un homme que lorsque cet homme parle
_au nom_ de la nation et _comme_ la loi, et ce republicanisme, bien plus
rare, de la pensee qui a decompose et recompose tous les ressorts de
l'organisation d'une societe d'hommes semblables en droits comme en
nature, qui a demele par quel heureux et profondartifice on peut associer
dans une grande republique ce qui parait inassociable, l'egalite
et la soumission aux magistrats, l'agitation feconde des esprits et des
ames, et un ordre constant, immuable, un gouvernement dont la puissance
soit toujours absolue sur les individus et sur la multitude, et toujours
soumise a la nation, un pouvoir executif dont l'appareil et les formes,
d'une splendeur utile, reveillent toujours les idees de la splendeur de
la republique, et jamais les idees de la grandeur d'une personne.

"Dans ce meme cote, je voyais s'asseoir les hommes qui possedaient le
mieux ces doctrines de l'economie politique qui enseignent a ouvrir et a
elargir tous les canaux des richesses particulieres et de la richesse
nationale, a composer le tresor public avec scrupule des portions que lui
doit la fortune de chaque citoyen; a creer de nouvelles sources et de
nouveaux fleuves aux fortunes particulieres par un bon usage de ce
qu'elles ont verse dans les caisses de la republique; a proteger, a
laisser sans limites tous les genres d'industrie, sans en favoriser
aucune; a regarder les grandes proprietes non comme ces lacs steriles qui
absorbent et gardent toutes les eaux que les montagnes versent dans leur
sein, mais comme des reservoirs necessaires pour multiplier et pour
accroitre les germes de la fecondite universelle, pour les epancher de
proche en proche sur tous les lieux qui seraient restes dans le
dessechement et dans la sterilite: doctrines admirables qui ont porte la
liberte dans les arts et dans le commerce avant qu'elle fut dans les
gouvernemens, mais particulierement propres par leur essence a l'essence
des republiques; seules capables de donner un fondement solide a
_l'egalite_, non dans une _frugalite_ generale toujours violee, et qui
enchaine bien moins les desirs que l'industrie, mais dans une aisance
universelle, mais dans ces travaux dont la variete ingenieuse et la
renaissance continuelle peuvent seules absorber, heureusement pour la
liberte, cette activite turbulente des democraties qui, apres les avoir
long-temps tourmentees, a fait disparaitre les republiques anciennes
au milieu des orages et des tempetes dont leur atmosphere etait toujours
enveloppee.

"Dans le cote droit etaient cinq a six hommes dont le genie pouvait
concevoir ces grandes theories de l'ordre social et de l'ordre economique,
et un grand nombre d'hommes dont l'intelligence pouvait les comprendre et
les repandre: c'est la encore qu'etaient alles se ranger un certain nombre
d'esprits naguere tres impetueux, tres violens, mais qui, apres avoir
parcouru et epuise le cercle entier de leurs emportemens demagogiques,
n'aspiraient qu'a desavouer et a combattre les folies qu'ils avaient
propagees; c'est la enfin que s'asseyaient, comme les hommes pieux
s'agenouillent au pied des autels, ces hommes que des passions douces, une
fortune honnete et une education qui n'avait pas ete negligee, disposaient
a honorer de toutes les vertus privees, la republique qui les laisserait
jouir de leur repos, de leur bienveillance facile et de leur bonheur.

"En detournant mes regards de ce cote droit sur le cote gauche, en les
portant sur la Montagne, quel contraste me frappait! La, je vois s'agiter
avec le plus de tumulte un homme a qui la face couverte d'un jaune cuivre
donnait l'air de sortir des cavernes sanglantes des anthropophages, ou du
seuil embrase des enfers; qu'a sa marche convulsive, brusque, coupee, on
reconnaissait pour un de ces assassins echappes aux bourreaux, mais non
aux furies, et qui semblent vouloir aneantir le genre humain pour se
derober a l'effroi que la vue de chaque homme leur inspire. Sous le
despotisme, qu'il n'avait pas couvert de sang comme la liberte, cet homme
avait eu l'ambition de faire une revolution dans les sciences; et on
l'avait vu attaquer, par des systemes audacieux et plats, les plus grandes
decouvertes des temps modernes et de l'esprit humain. Ses yeux, errant sur
l'histoire des siecles, s'etaient arretes sur la vie de quatre ou cinq
grands exterminateurs qui ont change les cites en deserts, pour repeupler
ensuite les deserts d'une race formee a leur image ou a celle des tigres;
c'etait la tout ce qu'il avait retenu des annales des peuples, tout ce
qu'il en savait et qu'il voulait imiter. Par un instinct semblable a celui
des betes feroces, plutot que par une vue profonde de la perversite, il
avait apercu a combien de folies et de forfaits il est possible
d'entrainer un peuple immense dont on vient de briser les chaines
religieuses et les chaines politiques: c'est l'idee qui a dicte toutes ses
feuilles, toutes ses paroles, toutes ses actions. Et il n'est tombe que
sous le poignard d'une femme! et plus de cinquante mille de ses images ont
ete erigees sur le sein de la republique!

"A ses cotes se placaient des hommes qui n'auraient pas concu eux-memes de
pareilles atrocites, mais qui, jetes avec lui, par un acte d'une extreme
audace, dans des evenemens dont la hauteur les etourdissait, et dont les
dangers les faisaient fremir, en desavouant les maximes du monstre, les
avaient peut-etre deja suivies, et n'etaient pas faches qu'on craignit
qu'ils pussent les suivre encore. Ils avaient horreur de Marat, mais ils
n'avaient pas horreur de s'en servir. Ils le placaient au milieu d'eux,
ils le mettaient en avant, ils le portaient en quelque sorte sur leur
poitrine comme une tete de Meduse. Comme l'effroi que repandait un pareil
homme etait partout, on croyait le voir partout lui-meme, on croyait en
quelque sorte qu'il etait toute la Montagne, ou que toute la Montagne
etait comme lui. Parmi les chefs, en effet, il y en avait plusieurs qui ne
reprochaient aux forfaits de Marat que d'etre un peu trop sans voile.

"Mais parmi les chefs memes ( et c'est ici que la verite me separe de
l'opinion de beaucoup d'honnetes gens), parmi les chefs memes etaient un
grand nombre d'hommes qui, lies aux autres par les evenemens beaucoup plus
que par leurs sentimens, tournaient des regards et des regrets vers la
sagesse et l'humanite; qui auraient eu beaucoup de vertus et auraient
rendu beaucoup de services, a l'instant ou on aurait commence a les en
croire capables. Sur la Montagne se rendaient, comme a des postes
militaires, ceux qui avaient beaucoup la passion de la liberte et peu la
theorie, ceux qui croyaient l'egalite menacee ou meme rompue par la
grandeur des idees et par l'elegance du langage; ceux qui, elus dans les
hameaux et dans les ateliers, ne pouvaient reconnaitre un republicain que
sous le costume qu'ils portaient eux-memes; ceux qui, entrant pour la
premiere fois dans la carriere de la revolution, avaient a signaler cette
impetuosite et cette violence par laquelle avait commence la gloire de
presque tous les grands revolutionnaires; ceux qui, jeunes encore et plus
faits pour servir la republique dans les armees que dans le sanctuaire des
lois, ayant vu naitre la republique au bruit de la foudre, croyaient que
c'etait toujours au bruit de la foudre qu'il fallait la conserver et
promulguer ses decrets. A ce cote gauche allaient encore chercher un asile
plutot qu'une place plusieurs de ces deputes qui, ayant ete eleves dans
les castes proscrites de la noblesse et du sacerdoce, quoique toujours
purs, etaient toujours exposes aux soupcons, et fuyaient au haut de la
Montagne l'accusation de ne pas atteindre a la hauteur des principes: la,
allaient se nourrir de leurs soupcons, et vivre au milieu des fantomes,
ces caracteres graves et melancoliques qui, ayant apercu trop souvent la
faussete unie a la politesse, ne croient a la vertu que lorsqu'elle est
sombre, et a la liberte que lorsqu'elle est farouche; la siegeaient
quelques esprits qui avaient pris dans les sciences exactes de la raideur
en meme temps que de la rectitude; qui, fiers de posseder des lumieres
immediatement applicables aux arts mecaniques, etaient bien aises de se
separer par leur place, comme par leur dedain, de ces hommes de lettres,
de ces philosophes dont les lumieres ne sont pas si promptement utiles aux
tisserands et aux forgerons, et n'arrivent aux individus qu'apres avoir
eclaire la societe tout entiere: la enfin devaient aimer a voter, quels
que fussent d'ailleurs leur esprit et leurs talens, tous ceux qui, par les
ressorts trop tendus de leur caractere, etaient disposes a aller au-dela
plutot qu'a rester en-deca de la borne qu'il fallait marquer a l'energie
et a l'elan revolutionnaire.

"Telle etait l'idee que je me formais des _elemens_ des deux cotes de la
convention nationale.

"A juger chaque cote par la majorite de ses elemens, tous les deux, dans
des genres et dans des degres differens, devaient me paraitre capables de
rendre de grands services a la republique: le cote droit pour organiser
l'interieur avec sagesse et avec grandeur; le cote gauche pour faire
passer, de leurs ames dans l'ame de tous les Francais, ces passions
republicaines et populaires si necessaires a une nation assaillie de
toutes parts par la meute des rois et par la soldatesque de l'Europe."




NOTE 1, PAGE 75.


_Discours de Collot-d'Herbois a Dumouriez, apres la campagne de l'Argonne,
extrait du_ Journal des Jacobins. (_Seance du dimanche 14 octobre, l'an
1er de la republique_.)

"Je voulais parler de nos armees, et je me felicitais d'en parler en
presence du soldat que vous venez d'entendre. Je voulais blamer la reponse
du president: deja j'ai dit plusieurs fois que le president ne doit jamais
repondre aux membres de la societe; mais il a repondu a tous les soldats
de l'armee. Cette reponse dorme a tous un temoignage eclatant de votre
satisfaction; Dumouriez la partage avec tous ses freres d'armes, car il
sait que sans eux sa gloire ne serait rien. Il faut nous accoutumer a ce
langage. Dumouriez a fait son devoir; c'est la sa plus belle recompense...
Ce n'est pas parce qu'il est general que je le loue, mais parce qu'il est
soldat francais.

"N'est-il pas vrai, general, qu'il est beau de commander une armee
republicaine? que tu as trouve une grande difference entre cette armee et
celle du despotisme? Ils n'ont pas seulement de la bravoure, les Francais;
ils ne se contentent pas de mepriser la mort; car, qui est-ce qui craint
la mort? Mais ces habitans de Lille et de Thionville, qui attendent de
sang-froid les boulets rouges, qui restent immobiles au milieu de eclats
des bombes et de la destruction de leurs maisons, n'est-ce pas la le
developpement de toutes les vertus? Ah! Oui, ces vertus sont au-dessus de
tous les triomphes... Une nouvelle maniere de faire la guerre aujourd'hui
est inventee, et nos ennemis ne la trouveront pas: les tyrans ne pourront
rien tant qu'il y aura des hommes libres qui voudront se defendre.

"Un grand nombre de confreres sont morts pour la defense de la liberte;
ils sont morts, mais leur memoire nous est chere, mais ils ont laisse des
exemples qui vivent dans nos coeurs; mais vivent-ils ceux qui nous ont
attaques? Non, ils ont succombe, et leurs cohortes ne sont plus que des
monceaux de cadavres qui pourrissent ou ils ont combattu: elles ne sont
plus qu'un fumier infect que le soleil de la liberte ne purifiera qu'avec
peine... Cette nuee de squelettes ambulans ressemble bien au squelette de
la tyrannie; et, comme lui, ils ne tarderont pas a succomber... Que sont
devenus ces anciens generaux a grande renommee? Leur ombre s'evanouit
devant le genie tout-puissant de la liberte; ils fuient, et n'ont plus que
des cachots pour retraite; car les cachots ne seront plus bientot que les
palais des despotes: ils fuient, parce que les peuples se levent.

"Ce n'est pas un roi qui t'a nomme, Dumouriez, ce sont tes concitoyens:
souviens-toi qu'un general de la republique ne doit jamais transiger avec
les tyrans; souviens-toi que les generaux comme toi ne doivent jamais
servir que la liberte. Tu as entendu parler de Themistocle, il venait de
sauver les Grecs par la bataille de Salamine; il fut calomnie (tu as des
ennemis, Dumouriez, tu seras calomnie, c'est pourquoi je te parle);
Themistocle fut calomnie; il fut puni injustement par ses concitoyens; il
trouva un asile chez les tyrans, mais il fut toujours Themistocle. On lui
proposa de porter les armes contre sa patrie: _Mon epee ne_ _servira
jamais les tyrans_, dit-il, et il se l'enfonca dans le coeur. Je te
rappellerai aussi Scipion. Antiochus tenta de seduire ce grand homme en
offrant de lui rendre un otage precieux, son propre fils. Scipion
repondit: "Tu n'as pas assez de richesses pour acheter ma conscience, et
la nature n'a rien au-dessus de l'amour de la patrie."

"Des peuples gemissent esclaves; bientot tu les delivreras. Quelle
glorieuse mission! Le succes n'est pas douteux: les citoyens qui
t'attendent t'esperent; et ceux qui sont ici te poussent... Il faut
cependant te reprocher quelque exces de generosite envers tes ennemis; tu
as reconduit le roi de Prusse un peu trop a la maniere francaise, a
l'ancienne maniere francaise s'entend (_applaudi_). Mais, nous l'esperons,
l'Autriche paiera double; elle est en fonds; ne la menage pas; tu ne peux
trop lui faire payer les outrages que sa race a faits au genre humain.

"Tu vas a Bruxelles, Dumouriez (_applaudi_); tu vas passer a Courtray. La
le nom francais a ete profane: un general a abuse l'espoir des peuples; le
traitre Jarry a incendie les maisons. Je n'ai jusqu'ici parle qu'a ton
courage, je parle a ton coeur. Souviens-toi de ces malheureux habitans de
Courtray; ne trompe pas leur espoir cette fois-ci; promets-leur la justice
de la nation, la nation ne te dementira pas.

"Quand tu seras a Bruxelles... je n'ai rien a te dire sur la conduite que
tu as a tenir... si tu y trouves une femme execrable qui, sous les murs de
Lille, est venue repaitre sa ferocite du spectacle des boulets rouges...
Mais cette femme ne t'attend pas... Si tu la trouvais, elle serait la
prisonniere: nous en avons d'autres aussi qui sont de sa famille... tu
l'enverrais ici... fais-la raser au moins de maniere qu'elle ne puisse
jamais porter perruque.

"A Bruxelles la liberte va renaitre sous tes auspices. Un peuple entier va
se livrer a l'allegresse; tu rendras les enfans a leurs peres, les epouses
a leurs epoux; le spectacle de leur bonheur te delassera de tes travaux.
Enfans, citoyens, filles, femmes, tous se presseront autour de toi; tous
t'embrasseront comme leur pere... De quelle felicite tu vas jouir,
Dumouriez...! Ma femme... elle est de Bruxelles; elle t'embrassera aussi."

Ce discours a ete souvent interrompu par de vifs applaudissemens.




NOTE 2, PAGE 80.


_Recit de la visite que Marat fit a Dumouriez chez mademoiselle Candeille,
extrait du_ Journal de la Republique francaise, _et ecrit par Marat
lui-meme dans son numero du mercredi 17 octobre 1792_.

_Declaration de_ l'Ami du Peuple.

"Moins etonne qu'indigne de voir d'anciens valets de la cour, places par
suite des evenemens a la tete de nos armees, et depuis le 10 aout
maintenus en place par l'influence, l'intrigue et la sottise, pousser
l'audace jusqu'a degrader et traiter en criminels deux bataillons
patriotes, sous le pretexte ridicule, et tres probablement faux, que
quelques individus avaient massacre quatre deserteurs prussiens, je me
presentai a la tribune des Jacobins pour devoiler cette trame odieuse, et
demander deux commissaires distingues par leur civisme pour m'accompagner
chez Dumouriez, et etre temoins de ses reponses a mes interpellations. Je
me rendis chez lui avec les citoyens Bentabole et Monteau, deux de mes
collegues a la convention. On nous repondit qu'il etait au spectacle et
qu'il soupait en ville.

"Nous le savions de retour des Varietes; nous allames le chercher au club
du D. Cypher, ou l'on nous dit qu'il devait se rendre: peine perdue. Enfin
nous apprimes qu'il devait souper rue Chantereine, dans la petite maison
de Talma. Une file de voitures et de brillantes illuminations nous
indiquerent le temple ou le fils de Thalie fetait un enfant de Mars. Nous
sommes surpris de trouver garde nationale parisienne en dedans et en
dehors. Apres avoir traverse une antichambre pleine de domestiques meles a
des heiduques, nous arrivames dans un salon rempli d'une nombreuse societe.

"A la porte etait Santerre, general de l'armee parisienne, faisant les
fonctions de laquais ou d'introducteur. Il m'annonce tout haut des
l'instant qu'il m'apercoit, indiscretion qui me deplut tres fort, en ce
qu'elle pouvait faire eclipser quelques masques interessans a connaitre.
Cependant j'en vis assez pour tenir le fil des intrigues. Je ne parlerai
pas d'une dizaine de fees destinees a parer la fete. Probablement la
politique n'etait pas l'objet de leur reunion. Je ne dirai rien non plus
des officiers nationaux qui faisaient leur cour au grand general, ni des
anciens valets de la cour qui formaient son cortege, sous l'habit
d'aides-de-camp. Enfin je ne dirai rien du maitre du logis qui etait au
milieu d'eux en costume d'histrion. Mais je ne puis me dispenser de
declarer, pour l'intelligence des operations de la convention et la
connaissance des escamoteurs de decrets, que dans l'auguste compagnie
etaient Kersaint, le grand faiseur de Lebrun, et Roland, Lasource...
Chenier, tous suppots de la faction de la republique federative; Dulaure
et Gorsas, leurs galopins libellistes. Comme il y avait cohue, je n'ai
distingue que ces conjures; peut-etre etaient-ils en plus grand nombre: et
comme il etait de bonne heure encore, il est probable qu'ils n'etaient pas
tous rendus, car les Vergniaud, les Buzot, les Camus, les Rabaut, les
Lacroix, les Guadet, les Barbaroux et autres meneurs, etaient sans doute
de la fete, puisqu'ils sont du conciliabule.

"Avant de rendre compte de notre entretien avec Dumouriez, je m'arrete ici
un instant pour faire, avec le lecteur judicieux, quelques observations
qui ne seront pas deplacees. Concoit-on que ce generalissime de la
republique, qui a laisse echapper le roi de Prusse a Verdun, et qui a
capitule avec l'ennemi, qu'il pouvait forcer dans ses camps et reduire a
mettre bas les armes, au lieu de favoriser sa retraite, ait choisi un
moment aussi critique pour abandonner les armees sous ses ordres, courir
les spectacles, s'y faire applaudir, et se livrer a des orgies chez un
acteur avec des nymphes de l'Opera?

"Dumouriez a couvert les motifs secrets qui l'appellent a Paris du
pretexte de concerter avec les ministres le plan des operations de la
campagne. Quoi! avec un Roland, frere coupe-choux et petit intrigant qui
ne connait que les basses menees du mensonge et de l'astuce! avec un
Lepage, digne acolyte de Roland son protecteur! avec un Claviere, qui ne
connait que les rubriques de l'agiotage! avec un Garat, qui ne connait que
les phrases precieuses et le manege d'un flagorneur academique! Je ne
dirai rien de Monge; on le croit patriote; mais il est aussi ignorant des
operations militaires que ses collegues, qui n'y entendent rien. Dumouriez
est venu se concerter avec les meneurs de la clique qui cabale pour
etablir la republique federative; voila l'objet de son equipee.

"En entrant dans le salon ou le festin etait prepare, je m'apercus tres
bien que ma presence troublait la gaiete; ce qu'on n'a pas de peine a
concevoir quand on considere que je suis l'epouvantail des ennemis de la
patrie. Dumouriez surtout paraissait deconcerte; je le priai de passer
avec nous dans une autre piece, pour l'entretenir quelques momens en
particulier. Je portai la parole, et voici notre entretien mot pour mot:
"Nous sommes membres de la convention nationale, et nous venons, monsieur,
vous prier de nous donner des eclaircissemens sur le fond de l'affaire des
deux bataillons, le Mauconseil et le Republicain, accuses par vous d'avoir
assassine de sang-froid quatre deserteurs prussiens. Nous avons parcouru
les bureaux du comite militaire et ceux du departement de la guerre; nous
n'y avons pas trouve la moindre preuve du delit, et personne ne peut mieux
nous instruire de toutes ces circonstances que vous.--Messieurs, j'ai
envoye toutes les pieces au ministre.--Nous vous assurons, monsieur, que
nous avons entre les mains un memoire fait dans ses bureaux et en son nom,
portant qu'il manque absolument de faits pour prononcer sur ce pretendu
delit, et qu'il faut s'adresser a vous pour en avoir.--Mais, messieurs,
j'ai informe la convention, et je me refere a elle.--Permettez-nous,
monsieur, de vous observer que les informations donnees ne suffisent pas,
puisque les comites de la convention, auxquels cette affaire a ete
renvoyee, ont declare dans leur rapport qu'ils etaient dans
l'impossibilite de prononcer, faute de renseignemens et de preuves du
delit denonce. Nous vous prions de nous dire si vous etes instruit du fond
de l'affaire.--Certainement, par moi-meme.--Et ce n'est pas par une
denonciation de confiance faite par vous sur la foi de M. Duchaseau?
--Mais, messieurs, quand je dis quelque chose, je crois devoir etre cru.
--Monsieur, si nous pensions la-dessus comme vous, nous ne ferions pas la
demarche qui nous amene. Nous avons de grandes raisons pour douter;
plusieurs membres du comite militaire nous annoncent que ces pretendus
Prussiens sont quatre Francais emigres.--Eh bien, messieurs, quand cela
serait...--Monsieur, cela changerait absolument l'etat de la chose, et
sans approuver d'avance la conduite des bataillons, peut-etre sont-ils
absolument innocens; ce sont les circonstances qui ont provoque le
massacre qu'il importe de connaitre; or, des lettres venues de l'armee
annoncent que ces emigres ont ete reconnus pour espions envoyes par
l'ennemi, et qu'ils se sont meme revoltes contre les gardes nationaux.
--Comment, monsieur, vous approuvez donc l'insubordination des soldats?
--Non, monsieur, je n'approuve point l'insubordination des soldats, mais
je deteste la tyrannie des chefs: j'ai trop lieu de croire que c'est ici
une machination de Duchaseau contre les bataillons patriotes, et la
maniere dont vous les avez traites est revoltante.--Monsieur Marat, vous
etes trop vif; et je ne puis m'expliquer avec vous." Ici Dumouriez, se
sentant trop vivement presse, s'est tire d'embarras en nous quittant: mes
deux collegues l'ont suivi, et dans l'entretien qu'ils ont eu avec lui, il
s'est borne a dire qu'il avait envoye les pieces au ministre. Pendant leur
entretien je me suis vu entoure par tous les aides-de-camp de Dumouriez et
par les officiers de la garde parisienne. Santerre cherchait a m'apaiser;
il me parlait de la necessite de la subordination dans les troupes. "Je
sais cela comme vous, lui repondis-je; mais je suis revolte de la maniere
dont on traite les soldats de la patrie; j'ai encore sur le coeur les
massacres de Nancy et du Champ-de-Mars." Ici quelques aides-de-camp de
Dumouriez se mirent a declamer contre les agitateurs. "Cessez ces
ridicules declamations, m'ecriai-je; il n'y a d'agitateurs dans nos armees
que les infames officiers, leurs mouchards et leurs perfides courtisans,
que nous avons eu la sottise de laisser a la tete de nos troupes." Je
parlais a Morcton Chabrillant et a Bourdoin, dont l'un est un ancien valet
de la cour, et l'autre un mouchard de Lafayette.

"J'etais indigne de tout ce que j'avais entendu, de tout ce que je
pressentais d'atroce dans l'odieuse conduite de nos generaux. Ne pouvant
plus y tenir, je quittai la partie, et je vis avec etonnement dans la
piece voisine, dont les portes etaient beantes, plusieurs heiduques de
Dumouriez le sabre nu a l'epaule. J'ignore quel pouvait etre le but de
cette farce ridicule: si elle avait ete imaginee pour m'intimider, il faut
convenir que les valets de Dumouriez ont de grandes idees de la liberte.
Prenez patience, messieurs, nous vous apprendrons a la connaitre. En
attendant, croyez que votre maitre redoute bien plus le bout de ma plume
que je n'ai peur des sabres de ses chenapans.



NOTE 3, PAGE 92.


Parmi les esprits les plus froids et les plus impartiaux de la revolution,
il faut citer Petion. Personne n'a juge d'une maniere plus sensee les deux
partis qui divisaient la convention. Son equite etait si connue, que des
deux cotes on consentait a s'en remettre a son jugement. Les accusations
qui eurent lieu des l'ouverture de l'assemblee, provoquerent de grandes
disputes aux Jacobins. Fabre d'Eglantine proposa de s'en referer a Petion
du jugement a rendre. Voici la maniere dont il s'exprima:

_Seance du 29 octobre 1792_.

"Il est un autre moyen que je crois utile et qui produira un plus grand
effet: presque toujours, lorsqu'une vaste intrigue a voulu se nouer, elle
a eu besoin de puissance; elle a du faire de grands efforts pour
s'attacher un grand credit personnel. S'il existait un homme qui eut tout
vu, tout apprecie dans l'un et l'autre parti, vous ne pourriez douter que
cet homme, ami de la verite, ne fut tres propre a la faire connaitre: eh
bien! je propose que vous invitiez cet homme, membre de votre societe, a
prononcer sur les crimes qu'on impute aux patriotes; forcez sa vertu a
dire tout ce qu'il a vu: cet homme, c'est Petion. Quelque condescendance
que l'homme puisse avoir pour ses amis, j'ose dire que les intrigans n'ont
point corrompu Petion; il est toujours pur, il est sincere je le dis ici;
je vais lui parler souvent, a la convention, dans les momens d'explosion,
et s'il ne me dit pas toujours qu'il gemit, je vois qu'il gemit
interieurement: ce matin, il voulait monter a la tribune. Il ne peut pas
vous refuser d'ecrire ce qu'il pense, et nous verrons si, malgre que
j'evente ce moyen-la, les intrigans peuvent le detourner. Observez,
citoyens, que cette demarche seule prouvera que vous ne voulez que la
verite; c'est un hommage que vous rendez a la vertu d'un bon patriote,
avec d'autant plus de motifs, que les meneurs se sont enveloppes de sa
vertu pour etre quelque chose. Je demande que la motion soit mise aux
voix." (_Applaudi_.)

_Legendre_. "Le coup etait monte, il etait clair: la distribution du
discours de Brissot, le rapport du ministre de l'interieur, le discours de
Louvet dans la poche, tout cela prouve que la partie etait faite. Le
discours de Brissot sur la radiation contient tout ce qu'a dit Louvet: le
rapport de Roland etait pour fournir a Louvet une occasion de parler.
J'approuve la motion de Fabre: la convention va prononcer. Robespierre a
la parole pour lundi: je demande que la societe suspende sa decision: il
est impossible que dans un pays libre la vertu succombe sous le crime."

Apres cette citation, je crois devoir placer le morceau que Petion ecrivit
relativement a la dispute engagee entre Louvet et Robespierre; c'est, avec
les morceaux extraits de Garat, celui qui renferme les renseignemens les
plus precieux sur la conduite et le caractere des hommes de ce temps, et
ce sont ceux que l'histoire doit conserver comme les plus capables de
repandre des idees justes sur cette epoque.

"Citoyens, je m'etais promis de garder le silence le plus absolu sur les
evenemens qui se sont passes depuis le 10 aout: des motifs de delicatesse
et de bien public me determinaient a user de cette reserve.

"Mais il est impossible de me taire plus longtemps: de l'une et de l'autre
part, on invoque mon temoignage: chacun me presse de dire mon opinion; je
vais dire avec franchise ce que je sais sur quelques hommes, ce que je
pense sur les choses.

"J'ai vu de pres les scenes de la revolution; j'ai vu les cabales, les
intrigues, les luttes orageuses entre la tyrannie et la liberte, entre le
vice et la vertu.

"Quand le jeu des passions humaines parait a decouvert, quand on apercoit
les ressorts secrets qui ont dirige les operations les plus importantes,
quand on rapproche les evenemens de leurs causes, quand on connait tous
les perils que la liberte a courus, quand on penetre dans l'abime de
corruption qui menacait a chaque instant de nous engloutir, on se demande
avec etonnement par quelle suite de prodiges nous sommes arrives au point
ou nous nous trouvons aujourd'hui!

"Les revolutions veulent etre vues de loin; ce prestige leur est bien
necessaire; les siecles effacent les taches qui les obscurcissent; la
posterite n'apercoit que les resultats. Nos neveux nous croiront grands:
rendons-les meilleurs que nous.

"Je laisse en arriere les faits anterieurs a cette journee a jamais
memorable, qui a eleve la liberte sur les ruines de la tyrannie, et qui a
change la monarchie en republique.

"Les hommes qui se sont attribue la gloire de cette journee sont les
hommes a qui elle appartient le moins: elle est due a ceux qui l'ont
preparee; elle est due a la nature imperieuse des choses; elle est due aux
braves federes et a leur directoire secret, qui concertait depuis
longtemps le plan de l'insurrection; elle est due au peuple, elle est due
enfin au genie tutelaire qui preside constamment aux destins de la France
depuis la premiere assemblee de ses representans!

"Il faut le dire, un moment le succes fut incertain; et ceux qui sont
vraiment instruits des details de cette journee, savent quels furent les
intrepides defenseurs de la patrie qui empecherent les Suisses et tous les
satellites du despotisme de demeurer maitres du champ de bataille, quels
furent ceux qui rallierent nos phalanges citoyennes, un instant ebranlees.

"Cette journee avait egalement lieu sans le concours des commissaires de
plusieurs sections, reunis a la maison commune: les membres de l'ancienne
municipalite, qui n'avaient pas desempare pendant la nuit, etaient encore
en seance a neuf heures et demie du matin.

"Ces commissaires concurent neanmoins une grande idee, et prirent une
mesure hardie en s'emparant de tous les pouvoirs municipaux, et en se
mettant a la place d'un conseil general dont ils redoutaient la faiblesse
et la corruption; ils exposerent courageusement leur vie dans le cas ou le
succes ne justifierait pas l'entreprise.

"Si ces commissaires eussent eu la sagesse de savoir deposer a temps leur
autorite, de rentrer au rang de simples citoyens apres la belle action
qu'ils avaient faite, ils se seraient couverts de gloire; mais ils ne
surent pas resister a l'attrait du pouvoir, et l'envie de dominer
s'empara d'eux.

"Dans les premiers momens d'ivresse de la conquete de la liberte, et apres
une commotion aussi violente, il etait impossible que tout rentrat a
l'instant dans le calme et dans l'ordre accoutume; il eut ete injuste de
l'exiger: on fit alors au nouveau conseil de la commune des reproches qui
n'etaient pas fondes; ce n'etait connaitre ni sa position ni les
irconstances; mais ces commissaires commencerent a les meriter lorsqu'ils
prolongerent eux-memes le mouvement revolutionnaire au-dela du terme.

"L'assemblee nationale s'etait prononcee; elle avait pris un grand
caractere, elle avait rendu des decrets qui sauvaient l'empire, elle avait
suspendu le roi, elle avait efface la ligne de demarcation qui separait
les citoyens en deux classes, elle avait appele la convention! Le parti
royaliste etait abattu: il fallait des lors se rallier a elle, la
fortifier de l'opinion, l'environner de la confiance: le devoir et la
saine politique le voulaient ainsi.

"La commune trouva plus grand de rivaliser avec l'assemblee; elle etablit
une lutte qui n'etait propre qu'a jeter de la defaveur sur tout ce qui
s'etait passe, qu'a faire croire que l'assemblee etait sous le joug
irresistible des circonstances; elle obeissait ou resistait aux decrets
suivant qu'ils favorisaient ou contrariaient ses vues; elle prenait, dans
ses representations au corps legislatif, des formes imperieuses et
irritantes, elle affectait la puissance, et ne savait ni jouir de ses
triomphes, ni se les faire pardonner.

"On etait parvenu a persuader aux uns que tant que l'etat revolutionnaire
durait, le pouvoir etait remonte a sa source, que l'assemblee nationale
etait sans caractere, que son existence etait precaire, et que les
assemblees des communes etaient les seules autorites legales et
puissantes.

"On avait insinue aux autres que les chefs d'opinion dans l'assemblee
nationale avaient des projets perfides, voulaient renverser la liberte et
livrer la republique aux etrangers.

"De sorte qu'un grand nombre de membres du conseil croyaient user d'un
droit legitime lorsqu'ils usurpaient l'autorite, croyaient resister a
l'oppression lorsqu'ils s'opposaient a la loi, croyaient faire un acte de
civisme lorsqu'ils manquaient a leurs devoirs de citoyens: neanmoins, au
milieu de cette anarchie, la commune prenait de temps en temps des arretes
salutaires.

"J'avais ete conserve dans ma place; mais elle n'etait plus qu'un vain
titre; j'en cherchais inutilement les fonctions, elles etaient eparses
entre toutes les mains, et chacun les exercait.

"Je me rendis les premiers jours au conseil; je fus effraye du desordre
qui regnait dans cette assemblee, et surtout de l'esprit qui la dominait:
ce n'etait plus un corps administratif deliberant sur les affaires
communales; c'etait une assemblee politique se croyant investie de pleins
pouvoirs; discutant les grands interets de l'etat, examinant les lois
faites et en promulguant de nouvelles; on n'y parlait que de complots
contre la liberte publique; on y denoncait des citoyens; on les appelait
a la barre; on les entendait publiquement; on les jugeait, on les
renvoyait absous ou on les retenait; les regles ordinaires avaient
disparu; l'effervescence des esprits etait telle, qu'il etait impossible
de retenir ce torrent: toutes les deliberations s'emportaient avec
l'impetuosite de l'enthousiasme; elles se succedaient avec une rapidite
effrayante; le jour, la nuit, sans aucune interruption, le conseil etait
toujours en seance.

"Je ne voulus pas que mon nom fut attache a une multitude d'actes aussi
irreguliers, aussi contraires aux principes.

"Je sentis egalement combien il etait sage et utile de ne pas approuver,
de ne pas fortifier par ma presence tout ce qui se passait. Ceux qui dans
le conseil craignaient de m'y voir, ceux que mon aspect genait, desiraient
fortement que le peuple, dont je conservais la confiance, crut que je
presidais a ses operations, et que rien ne se faisait que de concert avec
moi: ma reserve a cet egard accrut leur inimitie; mais ils n'oserent pas
la manifester trop ouvertement, crainte de deplaire a ce peuple dont ils
briguaient la faveur.

"Je parus rarement; et la conduite que je tins dans cette position tres
delicate entre l'ancienne municipalite, qui reclamait contre sa
destitution, et la nouvelle, qui se pretendait legalement instituee, ne
fut pas inutile a la tranquillite publique; car, si alors je me fusse
prononce fortement pour ou contre, j'occasionnais un dechirement qui
aurait pu avoir des suites funestes: en tout il est un point de maturite
qu'il faut savoir saisir.

"L'administration fut negligee, le maire ne fut plus un centre d'unite;
tous les fils furent coupes entre mes mains; le pouvoir fut disperse;
l'action de surveillance fut sans force; l'action reprimante le fut
egalement.

"Robespierre prit donc l'ascendant dans le conseil, et il etait difficile
que cela ne fut pas ainsi dans les circonstances ou nous nous trouvions,
et avec la trempe de son esprit. Je lui entendis prononcer un discours qui
me contrista l'ame: il s'agissait du decret qui ouvrait les barrieres, et
a ce sujet il se livra a des declamations extremement animees, aux ecarts
d'une imagination sombre; il apercut des precipices sous ses pas, des
complots liberticides; il signala les pretendus conspirateurs; il
s'adressa au peuple, echauffa les esprits, et occasionna, parmi ceux qui
l'entendaient, la plus vive fermentation.

"Je repondis a ce discours pour retablir le calme, pour dissiper ces
noires illusions, et ramener la discussion au seul point qui dut occuper
l'assemblee.

"Robespierre et ses partisans entrainaient ainsi la commune dans des
demarches inconsiderees, dans les partis extremes.

"Je ne suspectais pas pour cela les intentions de Robespierre; j'accusais
sa tete plus que son coeur; mais les suites de ces noires visions ne m'en
causaient pas moins d'alarmes.

"Chaque jour les tribunes du conseil retentissaient de diatribes
violentes; les membres ne pouvaient pas se persuader qu'ils etaient des
magistrats charges de veiller a l'execution des lois et au maintien de
l'ordre; ils s'envisageaient toujours comme formant une association
revolutionnaire.

"Les sections assemblees recevaient cette influence, la communiquaient a
leur tour; de sorte qu'en meme temps tout Paris fut en fermentation.

"Le comite de surveillance de la commune remplissait les prisons; on ne
peut pas se dissimuler que si plusieurs de ces arrestations furent justes
et necessaires, d'autres furent legalement hasardees. Il faut moins en
accuser les chefs que leurs agens: la police etait mal entouree; un homme
entre autres, dont le nom seul est devenu une injure, dont le nom seul
jette l'epouvante dans l'ame de tous les citoyens paisibles, semblait
s'etre empare de sa direction et de ses mouvemens; assidu a toutes les
conferences, il s'immiscait dans toutes les affaires; il parlait, il
ordonnait en maitre; je m'en plaignis hautement a la commune, et je
terminai mon opinion par ces mots: _Marat est ou le plus insense ou le
plus scelerat des hommes_. Depuis je n'ai jamais parle de lui.

"La justice etait lente a prononcer sur le sort des detenus, et ils
s'entassaient de plus en plus dans les prisons. Une section vint en
deputation au conseil de la commune le 23 aout et declara formellement que
les citoyens, fatigues, indignes des retards que l'on apportait dans les
jugemens, forceraient les portes de ces asiles, et immoleraient a leur
vengeance les coupables qui y etaient renfermes... Cette petition, concue
dans les termes les plus delirans, n'eprouva aucune censure; elle recut
meme des applaudissemens!

"Le 25, mille a douze cents citoyens armes sortirent de Paris pour enlever
les prisonniers d'etat detenus a Orleans, et les transferer ailleurs.

"Des nouvelles facheuses vinrent encore augmenter l'agitation des esprits:
on annonca la trahison de Longwy, et, quelques jours apres, le siege de
Verdun.

"Le 27, l'assemblee nationale invita le departement de Paris et ceux
environnans a fournir trente mille hommes armes pour voler aux frontieres:
ce decret imprima un nouveau mouvement qui se combina avec ceux qui
existaient deja.

"Le 31, l'absolution de Montmorin souleva le peuple; le bruit se repandit
qu'il avait ete sauve par la perfidie d'un commissaire du roi, qui avait
induit les jures en erreur.

"Dans le meme moment, on publia la revelation d'un complot, faite par un
condamne, complot tendant a faire evader tous les prisonniers, qui
devaient ensuite se repandre dans la ville, s'y livrer a tous les exces et
enlever le roi.

"L'effervescence etait a son comble. La commune, pour exciter
l'enthousiasme des citoyens, pour les porter en foule aux enrolemens
civiques, avait arrete de les reunir avec appareil au Champ-de-Mars au
bruit du canon.

"Le 2 septembre arrive: le canon d'alarme tire; le tocsin sonne... O jour
de deuil! A ce son lugubre et alarmant, on se rassemble, on se precipite
dans les prisons, on egorge, on assassine! Manuel, plusieurs deputes de
l'assemblee nationale, se rendent dans ces lieux de carnage: leurs efforts
sont inutiles; on immole les victimes jusque dans leurs bras! Eh bien!
j'etais dans une fausse securite; j'ignorais ces cruautes, depuis quelque
temps on ne me parlait de rien. Je les apprends enfin, et comment? d'une
maniere vague, indirecte, defiguree: on m'ajoute en meme temps que tout
est fini. Les details les plus dechirans me parviennent ensuite; mais
j'etais dans la conviction la plus intime que le jour qui avait eclaire
ces scenes affreuses ne reparaitrait plus. Cependant elles continuent;
j'ecris au commandant general, je le requiers de porter des forces aux
prisons; il ne me repond pas d'abord. J'ecris de nouveau: il me dit qu'il
a donne des ordres; rien n'annonce que ces ordres s'executent. Cependant
elles continuent encore: je vais au conseil de la commune; je me rends de
la a l'hotel de la Force avec plusieurs de mes collegues. Des citoyens
assez paisibles obstruaient la rue qui conduit a cette prison; une tres
faible garde etait a la porte: j'entre... Non, jamais ce spectacle ne
s'effacera de mon coeur! Je vois deux officiers municipaux revetus de leur
echarpe, je vois trois hommes tranquillement assis devant une table, les
registres d'ecrous ouverts et sous les yeux, faisant l'appel des
prisonniers; d'autres hommes les interrogeant; d'autres hommes faisant
fonctions de jures et de juges, une douzaine de bourreaux, les bras nus
couverts de sang, les uns avec des massues, les autres avec des sabres et
des coutelas qui en degouttaient, executant a l'instant les jugemens; des
citoyens attendant au dehors ces jugemens avec impatience, gardant le plus
morne silence aux arrets de mort, jetant des cris de joie aux arrets
d'absolution.

Et les hommes qui jugeaient, et les hommes qui executaient avaient la meme
securite que si la loi les eut appeles a remplir ces fonctions! Ils me
vantaient leur justice, leur attention a distinguer les innocens des
coupables, les services qu'ils avaient rendus; ils demandaient,
pourrait-on le croire! ils demandaient a etre payes du temps qu'ils
avaient passe!... J'etais reellement confondu de les entendre!

"Je leur parlai le langage austere de la loi; je leur parlai avec le
sentiment de l'indignation profonde dont j'etais penetre: je les fis
sortir tous devant moi. J'etais a peine sorti moi-meme qu'ils y
rentrerent: je fus de nouveau sur les lieux pour les en chasser; la nuit
ils acheverent leur horrible boucherie.

"Ces assassinats furent-ils commandes, furent-ils diriges par quelques
hommes? J'ai eu des listes sous les yeux, j'ai recu des rapports, j'ai
recueilli quelques faits; si j'avais a prononcer comme juge, je ne
pourrais pas dire: Voila le coupable.

"Je pense que ces crimes n'eussent pas eu un aussi libre cours, qu'ils
eussent ete arretes si tous ceux qui avaient en main le pouvoir et la
force les eussent vus avec horreur; mais je dois le dire, parce que cela
est vrai, plusieurs de ces hommes publics, de ces defenseurs de la patrie,
croyaient que ces journees desastreuses et deshonorantes etaient
necessaires, qu'elles purgeaient l'empire d'hommes dangereux, qu'elles
portaient l'epouvante dans l'ame des conspirateurs, et que ces crimes,
odieux en morale, etaient utiles en politique.

"Oui, voila ce qui a ralenti le zele de ceux a qui la loi avait confie le
maintien de l'ordre, de ceux a qui elle avait remis la defense des
personnes et des proprietes.

"On voit comment on peut lier les journees des 2, 3, 4 et 5 septembre a
l'immortelle journee du 10 aout; comment on peut en faire une suite du
mouvement revolutionnaire imprime dans ce jour, le premier des annales de
la republique; mais je ne puis me resoudre a confondre la gloire avec
l'infamie, et a souiller le 10 aout des exces du 2 septembre.

"Le comite de surveillance lanca en effet un mandat d'arret contre le
ministre Roland; c'etait le 4, et les massacres duraient encore. Danton en
fut instruit; il vint a la mairie: il etait avec Robespierre. Il s'emporta
avec chaleur contre cet acte arbitraire et de demence: il aurait perdu non
pas Roland, mais ceux qui l'avaient decerne. Danton en provoqua la
revocation: il fut enseveli dans l'oubli.

"J'eus une explication avec Robespierre; elle fut tres vive: je lui ai
toujours fait en face des reproches que l'amitie a temperes en son
absence; je lui dis:--Robespierre, vous faites bien du mal! Vos
denonciations, vos alarmes, vos haines, vos soupcons, agitent le peuple.
Mais enfin, expliquez-vous; avez-vous des faits? avez-vous des preuves? Je
combats avec vous, je n'aime que la verite, je ne veux que la liberte.

"--Vous vous laissez entourer, vous vous laissez prevenir, me repondit-il,
on vous indispose contre moi; vous voyez tous les jours mes ennemis; vous
voyez Brissot et son parti.

"--Vous vous trompez, Robespierre; personne plus que moi n'est en garde
contre les preventions, et ne juge avec plus de sang-froid les hommes et
les choses.

"Vous avez raison, je vois Brissot; neanmoins rarement; mais vous ne le
connaissez pas, et moi je le connais des son enfance. Je l'ai vu dans ces
momens ou l'ame se montre tout entiere, ou l'on s'abandonne sans reserve a
l'amitie, a la confiance: je connais son desinteressement; je connais ses
principes, je vous proteste qu'ils sont purs. Ceux qui en font un chef de
parti n'ont pas la plus legere idee de son caractere; il a des lumieres et
des connaissances, mais il n'a ni la reserve, ni la dissimulation, ni ces
formes entrainantes, ni cet esprit de suite, qui constituent un chef de
parti, et ce qui vous surprendra, c'est que, loin de mener les autres, il
est tres-facile a abuser.

"Robespierre insista, mais en se renfermant dans des generalites.--De
grace, lui dis-je, expliquons-nous: dites-moi franchement ce que vous avez
sur le coeur, ce que vous savez?

"--Eh bien! me repondit-il, je crois que Brissot est a Brunswick!

--Quelle erreur est la votre! m'ecriai-je; c'est veritablement une folie;
voila comme votre imagination vous egare: Brunswick ne serait-il pas le
premier a lui couper la tete? Brissot n'est pas assez fou pour en douter.
Qui de nous serieusement peut capituler? qui de nous ne risque sa vie?
Bannissons d'injustes defiances.

"Je reviens aux evenemens dont je vous ai trace une faible esquisse. Ces
evenemens, et quelques-uns de ceux qui ont precede la celebre journee du
10 aout, le rapprochement des faits et d'une foule de circonstances, ont
porte a croire que des intrigans avaient voulu s'emparer du peuple, pour,
avec le peuple, s'emparer de l'autorite; on a designe hautement
Robespierre: on a examine ses liaisons, on a analyse sa conduite, on a
recueilli les paroles qui, dit-on, ont echappe a un de ses amis, et on a
conclu que Robespierre avait eu l'ambition insensee de devenir le
dictateur de son pays.

"Le caractere de Robespierre explique ce qu'il a fait. Robespierre est
extremement ombrageux et defiant; il apercoit partout des complots, des
trahisons, des precipices; son temperament bilieux, son imagination
atrabilaire, lui presentent tous les objets sous de sombres couleurs.
Imperieux dans son avis, n'ecoutant que lui, ne supportant pas la
contrariete, ne pardonnant jamais a celui qui a pu blesser son
amour-propre, et ne reconnaissant jamais ses torts; denoncant avec
legerete, s'irritant du plus leger soupcon; croyant toujours qu'on
s'occupe de lui, et pour le persecuter; vantant ses services, et parlant
de lui avec peu de reserve; ne connaissant point les convenances, et
nuisant par cela meme aux causes qu'il defend, voulant par-dessus tout
les faveurs du peuple, lui faisant sans cesse la cour, et cherchant avec
affectation ses applaudissemens: c'est la, c'est surtout cette derniere
faiblesse qui, percant dans les actes de sa vie publique, a pu faire
croire que Robespierre aspirait a de hautes destinees, et qu'il voulait
usurper le pouvoir dictatorial.

"Quant a moi, je ne puis me persuader que cette chimere ait serieusement
occupe ses pensees, qu'elle ait ete l'objet de ses desirs et le but de son
ambition.

"Il est un homme cependant qui s'est enivre de cette idee fantastique, qui
n'a cesse d'appeler la dictature sur la France comme un bienfait, comme la
seule domination qui put nous sauver de l'anarchie qu'il prechait, qui put
nous conduire a la liberte et au bonheur! Il sollicitait ce pouvoir
tyrannique, pour qui? Vous ne voudrez jamais le croire; vous ne connaissez
pas assez tout le delire de sa vanite; il le sollicitait pour lui! Oui,
pour lui Marat! Si sa folie n'etait pas feroce, il n'y aurait rien d'aussi
ridicule que cet etre, que la nature semble avoir marque tout expres du
sceau de sa reprobation."



NOTE 4, PAGE 211.


Parmi les opinions les plus curieuses exprimees sur Marat et Robespierre,
il ne faut pas omettre celle qui fut emise par la societe des jacobins
dans la seance du dimanche 23 decembre 1792. Je ne connais rien qui
peigne mieux l'esprit et les dispositions du moment que la discussion qui
s'eleva sur le caractere de ces deux personnages. En voici un extrait:

"Desfieux donne lecture de la correspondance. Une lettre d'une societe,
dont le nom nous a echappe, donne lieu a une grande discussion propre a
faire naitre des reflexions bien importantes. Cette societe annonce a la
societe-mere qu'elle est invariablement attachee aux principes des
jacobins; elle observe qu'elle ne s'est point laisse aveugler par les
calomnies repandues avec profusion contre Marat et Robespierre, et qu'elle
conserve toute son estime et toute sa veneration pour ces deux
incorruptibles amis du peuple.

"Cette lettre a ete vivement applaudie, mais elle a ete suivie d'une
discussion que Brissot et Gorsas, qui sont aussi surement des prophetes,
avaient annoncee la veille.

"_Robert_. Il est bien etonnant que l'on confonde toujours les noms de
Marat et de Robespierre. Combien l'esprit public est-il corrompu dans les
departemens, puisque l'on n'y met aucune difference entre ces deux
defenseurs du peuple! Ils ont tous deux des vertus, il est vrai; Marat est
patriote, il a des qualites estimables, j'en conviens; mais qu'il est
different de Robespierre! Celui-ci est sage, modere dans ses moyens, au
lieu que Marat est exagere, n'a pas cette sagesse qui caracterise
Robespierre. Il ne suffit pas d'etre patriote; il faut, pour servir le
peuple utilement, etre reserve dans les moyens d'execution, et Robespierre
l'emporte a coup sur sur Marat dans les moyens d'execution.

"Il est temps, citoyens, de dechirer le voile qui cache la verite aux yeux
des departemens; il est temps qu'ils sachent que nous savons distinguer
Robespierre de Marat. Ecrivons aux societes affiliees ce que nous pensons
de ces deux citoyens; car, je vous l'avoue, je suis un grand partisan de
Robespierre." (_Murmures dans les tribunes et dans une partie de la
salle_.)

"_Bourdon_. Il y a longtemps que nous aurions du manifester aux societes
affiliees ce que nous pensons de Marat. Comment ont-elles jamais pu
confondre Marat et Robespierre? Robespierre est un homme vraiment
vertueux, auquel, depuis la revolution, nous n'avons aucun reproche a
faire; Robespierre est modere dans ses moyens, au lieu que Marat est un
ecrivain fougueux qui nuit beaucoup aux jacobins (_murmures_); et
d'ailleurs il est bon d'observer que Marat nous fait beaucoup de tort a la
convention nationale.

"Les deputes s'imaginent que nous sommes partisans de Marat; on nous
appelle des maratistes; si on s'apercoit que nous savons apprecier Marat,
alors vous verrez les deputes se rapprocher de la Montagne ou nous
siegeons, vous les verrez venir dans le sein de cette societe, vous verrez
les societes affiliees revenir de leur egarement et se rallier de nouveau
au berceau de la liberte. Si Marat est patriote, il doit acceder a la
motion que je vais faire. Marat doit se sacrifier a la cause de la
liberte. Je demande qu'il soit raye du tableau des membres de la societe."

"Cette motion excite quelques applaudissemens, de violens murmures dans
une partie de la salle, et une violente agitation dans les tribunes.

"On se rappelle que, huit jours avant cette scene d'un nouveau genre,
Marat avait ete couvert d'applaudissemens dans la societe; le peuple des
tribunes, qui a de la memoire, se le rappelait fort bien; il ne pouvait
pas croire qu'il se fut opere un si prompt changement dans les esprits;
et, comme l'instinct moral du peuple est toujours juste, il a vivement ete
indigne de la proposition de Bourdon; le peuple a defendu son _vertueux
ami_; il n'a pas cru que dans huit jours il ait pu demeriter de la
societe, car, quoiqu'on ait dit que l'ingratitude etait une vertu des
republiques, on aura beaucoup de peine a familiariser le peuple francais
avec ces sortes de vertus.

"La jonction des noms de Marat et de Robespierre n'a pas revolte le
peuple; les oreilles etaient accoutumees depuis long-temps a les voir
reunis dans la correspondance; et apres avoir vu plusieurs fois la societe
indignee, lorsque les clubs des autres departemens demandaient la
radiation de Marat, il n'a pas cru devoir aujourd'hui appuyer la motion de
Bourdon.

"Un citoyen d'une societe affiliee a fait observer a la societe combien il
etait dangereux en effet de joindre ensemble les noms de Marat et de
Robespierre. "Dans les departemens, dit-il, on fait une grande difference
de Marat et de Robespierre, et l'on est surpris de voir la societe se
taire sur les differences qui existent entre ces deux patriotes. Je
propose a la societe, apres avoir prononce sur le sort de Marat, de ne
plus parler d'affiliation (ce mot ne doit pas etre prononce dans une
republique), mais de se servir du terme de _fraternisation_."

"_Dufourny_. Je m'oppose a la motion de rayer Marat de la societe.
(_Applaudissemens tres vifs_.) Je ne disconviendrai pas de la difference
qui existe entre Marat et Robespierre. Ces deux ecrivains, qui peuvent se
ressembler par le patriotisme, ont des differences bien remarquables; ils
ont tous deux servi la cause du peuple, mais par des moyens bien
differens. Robespierre a defendu les vrais principes avec methode, avec
fermete, et avec toute la sagesse qui convient; Marat, au contraire, a
souvent outre-passe les bornes de la saine raison et de la prudence.
Cependant, en convenant de la difference qui existe entre Marat et
Robespierre, je ne suis pas d'avis de la radiation: on peut etre juste
sans etre ingrat envers Marat. Marat nous a ete utile, il a servi la
revolution avec courage. (_Applaudissemens tres vifs de la societe et des
tribunes_.) Il y aurait de l'ingratitude a le rayer. (_Oui! Oui!
s'ecrie-t-on de toutes parts_.) Marat a ete un homme necessaire: il faut
dans les revolutions de ces tetes fortes, capables de reunir les etats, et
Marat est du nombre de ces hommes rares qui sont necessaires pour
renverser le despotisme. (_Applaudi_.)

"Je conclus a ce que la motion de Bourdon soit rejetee, et que l'on se
contente d'ecrire aux societes affiliees pour leur apprendre la difference
que nous mettons entre Marat et Robespierre." (_Applaudi_.)

"La societe arrete qu'elle ne se servira plus du terme d'affiliation, le
regardant comme injurieux a l'egalite republicaine; elle y substitue le
mot fraternisation. La societe arrete ensuite que Marat ne sera point raye
du tableau de ses membres, mais qu'il sera fait une circulaire a toutes
les societes qui ont le droit de fraternisation, une circulaire dans
laquelle on detaillera les rapports, ressemblances, dissemblances,
conformites et difformites qui peuvent se trouver entre Marat et
Robespierre, afin que tous ceux qui fraternisent avec les jacobins
puissent prononcer avec connaissance de cause sur ces deux defenseurs du
peuple, et qu'ils apprennent enfin a separer deux noms qu'a tort ils
croient devoir etre eternellement unis.



NOTE 5, PAGE 40.


Voici un extrait des Memoires de Garat, non moins curieux que le
precedent, et qui est la peinture la plus juste qu'on ait faite de
Robespierre, et des soupcons qui le tourmentaient. C'est un entretien:

"A peine Robespierre eut compris que j'allais lui parler des querelles de
la convention:--Tous ces deputes de la Gironde, me dit-il, ce Brissot, ce
Louvet, ce Barbaroux, ce sont des contre-revolutionnaires,
des conspirateurs.--Je ne pus m'empecher de rire, et le rire qui m'echappa
lui donna tout de suite de l'aigreur.

--Vous avez toujours ete _comme cela_. Dans l'assemblee constituante, vous
etiez dispose a croire que les aristocrates aimaient la revolution.--Je
n'ai pas ete tout a fait _comme cela_. J'ai pu croire tout au plus que
quelques nobles n'etaient pas aristocrates. Je l'ai pense de plusieurs, et
vous-meme vous le pensez encore de quelques-uns. J'ai pu croire encore que
nous aurions fait quelques conversions parmi les aristocrates memes, si
des deux moyens qui etaient a notre disposition, la raison et la force,
nous avions employe plus souvent la raison, qui etait pour nous seuls, et
moins souvent la force, qui peut etre pour les tyrans. Croyez-moi,
oublions ces dangers que nous avons vaincus, et qui n'ont rien de commun
avec ceux qui nous menacent aujourd'hui. La guerre se faisait alors entre
les amis et les ennemis de la liberte; elle se fait aujourd'hui entre les
amis et les ennemis de la republique. Si l'occasion s'en presentait, je
dirais a Louvet qu'il est par trop fort qu'il vous croie un royaliste;
mais a vous, je crois devoir vous dire que Louvet n'est pas plus royaliste
que vous. Vous ressemblez dans vos querelles aux molinistes et aux
jansenistes, dont toute la dispute roulait sur la maniere dont la grace
divine opere dans nos ames, et qui s'accusaient reciproquement de ne pas
croire en Dieu.--S'ils ne sont pas royalistes, pourquoi donc ont-ils tant
travaille a sauver la vie d'un roi? Je parie que vous etiez aussi, vous,
pour la grace, pour la clemence...

Eh! qu'importe quel principe rendait la mort du tyran juste et necessaire?
vos girondins, votre Brissot et vos appelans au peuple ne la voulaient
pas. Ils voulaient donc laisser a la tyrannie tous les moyens de se
relever?--J'ignore si l'intention des _appelans au peuple_ etait
d'epargner la peine de mort a Capet: _l'appel au peuple_ m'a toujours paru
imprudent et dangereux; mais je concois comment ceux qui l'ont vote ont pu
croire que la vie de Capet prisonnier pourrait etre, au milieu des
evenemens, plus utile que sa mort; je concois comment ils ont pu penser
que l'appel au peuple etait un grand moyen d'honorer une nation
republicaine aux yeux du monde entier, en lui donnant l'occasion d'exercer
elle-meme un grand acte de generosite par un acte de souverainete.--C'est
assurement preter de belles intentions a des mesures que vous n'approuvez
pas, et a des hommes qui conspirent de toutes parts.--Et ou donc
conspirent-ils?--Partout: dans Paris, dans toute la France, dans toute
l'Europe. A Paris, Gensonne conspire dans le faubourg Saint-Antoine, en
allant, de boutique en boutique, persuader aux marchands que nous autres
patriotes, nous voulons piller leurs magasins; la Gironde a forme depuis
long-temps le projet de se separer de la France pour se reunir a
l'Angleterre; et les chefs de sa deputation sont eux-memes les auteurs de
ce plan, qu'ils veulent executer a tout prix: Gensonne ne le cache pas; il
dit a qui veut l'entendre qu'ils ne sont pas ici des representans de la
nation, mais les plenipotentiaires de la Gironde. Brissot conspire dans
son journal, qui est un tocsin de guerre civile; on sait qu'il est alle en
Angleterre, et on sait aussi pourquoi il y est alle; nous n'ignorons pas
ses liaisons intimes avec le ministre des affaires etrangeres, avec ce
Lebrun, qui est un Liegeois et une creature de la maison d'Autriche. Le
meilleur ami de Brissot c'est Claviere, et Claviere a conspire partout ou
il a respire. Rabaut, traitre comme un protestant et comme un philosophe
qu'il est, n'a pas ete assez habile pour nous cacher sa correspondance
avec le courtisan et le traitre Montesquiou; il y a six mois qu'ils
travaillent ensemble a ouvrir la Savoie et la France aux Piemontais.
Servan n'a ete nomme general de l'armee des Pyrenees que pour livrer les
clefs de la France aux Espagnols. Enfin, voila Dumouriez qui ne menace
plus la Hollande, mais Paris; et quand ce charlatan d'heroisme est venu
ici, _ou je voulais le faire arreter_, ce n'est pas avec la Montagne qu'il
a dine tous les jours, mais bien avec les ministres et avec les
girondins.--Trois ou quatre fois chez moi, par exemple.--Je suis _bien
las de la revolution_, je suis malade: jamais la patrie ne fut dans de
plus grands dangers, et je doute qu'elle s'en tire. Eh bien! avez-vous
encore envie de rire et de croire que ce sont la d'honnetes gens, de bons
republicains?--Non, je ne suis plus tente de rire, mais j'ai peine a
retenir les larmes qu'il faut verser sur la patrie, lorsqu'on voit ses
legislateurs en proie a des soupcons si affreux sur des fondemens si
miserables. Je suis sur que rien de ce que vous soupconnez n'est reel;
mais je suis plus sur encore que vos soupcons sont un danger tres-reel et
tres-grand. Tous ces hommes a peu pres sont vos ennemis, mais aucun,
excepte Dumouriez, n'est l'ennemi de la republique; et si de toutes parts
vous pouviez etouffer vos haines, la republique ne courrait plus aucun
danger.--N'allez-vous pas me proposer de refaire la motion de l'eveque
Lamourette?--Non; j'ai assez profite des lecons au moins que vous m'avez
donnees; et les trois assemblees nationales ont pris la peine de
m'apprendre que les meilleurs patriotes haissent encore plus leurs ennemis
qu'ils n'aiment leur patrie. Mais j'ai une question a vous faire, et je
vous prie de vous recueillir avant de me repondre: N'avez-vous aucun doute
sur tout ce que vous venez de me dire?--Aucun.--Je le quittai et me
retirai dans un long etonnement et dans une grande epouvante de ce que je
venais d'entendre.

"Quelques jours apres, je sortais du conseil executif; je rencontre
Salles, qui sortait de la convention nationale. Les circonstances
devenaient de plus en plus menacantes. Tous ceux qui avaient quelque
estime les uns pour les autres ne pouvaient se voir sans se sentir presses
du besoin de s'entretenir de la chose publique.

"Eh bien! dis-je a Salles en l'abordant, n'y a-t-il aucun moyen de
terminer ces horribles querelles?--Oh! oui, je l'espere; j'espere que
bientot je leverai tous les voiles qui couvrent encore ces affreux
scelerats et leurs affreuses conspirations. Mais vous, je sais que vous
avez toujours une confiance aveugle; je sais que votre manie est de ne
rien croire.--Vous vous trompez: je crois comme un autre, mais sur des
presomptions, et non sur des soupcons; sur des faits attestes, non pas sur
des faits imagines. Pourquoi me supposez-vous donc si incredule? Est-ce
parce qu'en 1799 je ne voulus pas vous croire, lorsque vous m'assuriez que
Necker pillait le tresor, et qu'on avait vu les mules chargees d'or et
d'argent sur lesquelles il faisait passer des millions a Geneve? Cette
incredulite, je l'avoue, a ete en moi bien incorrigible; car aujourd'hui
encore je suis persuade que Necker a laisse ici plus de millions a lui,
qu'il n'a emporte de millions de nous a Geneve.--Necker etait un coquin,
mais ce n'etait rien aupres des scelerats dont nous sommes entoures; et
c'est de ceux-ci que je veux vous parler si vous voulez m'entendre. Je
veux tout vous dire, car je sais tout; j'ai devine toutes leurs trames.
Tous les complots, tous les crimes de la Montagne ont commence avec la
revolution: c'est d'Orleans qui est le chef de cette bande de brigands;
et c'est l'auteur du roman infernal des _Liaisons dangereuses_ qui a
dresse le plan de tous les forfaits qu'ils commettent depuis cinq ans. Le
traitre Lafayette etait leur complice, et c'est lui qui, en faisant
semblant de dejouer le complot des son origine, envoya d'Orleans en
Angleterre pour tout arranger avec Pitt, le prince de Galles et le cabinet
de Saint-James. Mirabeau etait aussi la-dedans: il recevait de l'argent du
roi pour cacher ses liaisons avec d'Orleans, mais il en recevait plus
encore de d'Orleans pour le servir. La grande affaire pour le parti de
d'Orleans, c'etait de faire entrer les jacobins dans ses desseins. Ils
n'ont pas ose l'entreprendre directement; c'est d'abord aux cordeliers
qu'ils se sont adresses. Dans les cordeliers, a l'instant tout leur a ete
vendu et devoue. Observez bien que les cordeliers ont toujours ete moins
nombreux que les jacobins, ont toujours fait moins de bruit: c'est qu'ils
veulent bien que tout le monde soit leur instrument, mais qu'ils ne
veulent pas que tout le monde soit dans leur secret. Les cordeliers ont
toujours ete la pepiniere des conspirateurs: c'est la que le plus
dangereux de tous, Danton, les forme et les eleve a l'audace et au
mensonge, tandis que Marat les faconne au meurtre et aux massacres: c'est
la qu'ils s'exercent au role qu'ils doivent jouer ensuite dans les
jacobins; et les jacobins, qui ont l'air de mener la France, sont menes
eux-memes, sans s'en douter, par les cordeliers. Les cordeliers, qui ont
l'air d'etre caches dans un trou de Paris, negocient avec l'Europe, et ont
des envoyes dans toutes les cours, qui ont jure la ruine de notre liberte:
le fait est certain; j'en ai la preuve. Enfin ce sont les cordeliers qui
ont englouti un trone dans des flots de sang pour en faire sortir un
nouveau trone. Ils savent bien que le cote droit, ou sont toutes les
vertus, est aussi le cote ou sont tous les vrais republicains; et s'ils
nous accusent de royalisme, c'est parce qu'il leur faut ce pretexte pour
dechainer sur nous les fureurs de la multitude: c'est parce que des
poignards sont plus faciles a trouver contre nous que des raisons. Dans
une seule conjuration il y en a trois ou quatre. Quand le cote droit tout
entier sera egorge, le duc d'York arrivera pour s'asseoir sur le trone, et
d'Orleans, qui le lui a promis, l'assassinera; d'Orleans sera assassine
lui-meme par Marat, Danton et Robespierre, qui lui ont fait la meme
promesse, et les triumvirs se partageront la France, couverte de cendres
et de sang, jusqu'a ce que le plus habile de tous, et ce sera Danton,
assassine les deux autres et regne seul, d'abord sous le titre de
dictateur, ensuite, sans deguisement, sous celui de roi. Voila leur plan,
n'en doutez pas; a force d'y rever, je l'ai trouve; tout le prouve et le
rend evident: voyez comme toutes les circonstances se lient et se
tiennent: il n'y a pas un fait dans la revolution qui ne soit une partie
et une preuve de ces horribles complots. Vous etes etonne, je le vois:
serez-vous encore incredule?--Je suis etonne, en effet: mais dites-moi, y
en a-t-il beaucoup parmi vous, c'est-a-dire de votre cote, qui pensent
comme vous sur tout cela?--Tous, ou presque tous. Condorcet m'a fait une
fois quelques objections; Sieyes communique peu avec nous; Rabaut, lui, a
un autre plan, qui quelquefois se rapproche, et quelquefois s'eloigne du
mien: mais tous les autres n'ont pas plus de doute que moi sur ce que je
viens de vous dire; tous sentent la necessite d'agir promptement, _de
mettre promptement les fers au feu_, pour prevenir tant de crimes et de
malheurs, pour ne pas perdre tout le fruit d'une revolution qui nous a
tant coute. Dans le cote droit, il y a des membres qui n'ont pas assez de
confiance en vous; mais moi, qui ai ete votre collegue, qui vous connais
pour un honnete homme, pour un ami de la liberte, je leur assure que vous
serez pour nous, que vous nous aiderez de tous les moyens que votre place
met a votre disposition. Est-ce qu'il peut vous rester la plus legere
incertitude sur tout ce que je vous ai dit de ces scelerats?--Je serais
trop indigne de l'estime que vous me temoignez, si je vous laissais penser
que je crois a la verite de tout ce plan, que vous croyez etre celui de
vos ennemis. Plus vous y mettez de faits, de choses et d'hommes, plus il
vous parait vraisemblable a vous; et moins il me le parait a moi. La
plupart des faits dont vous composez le tissu de ce plan ont eu un but
qu'on n'a pas besoin de leur preter, qui se presente de lui-meme, et vous
leur donnez un but qui ne se presente pas de lui-meme, et qu'il faut leur
preter. Or, il faut des preuves d'abord pour ecarter une explication
naturelle, et il faut d'autres preuves ensuite pour faire adopter une
explication qui ne se presente pas naturellement. Par exemple, tout le
monde croit que Lafayette et d'Orleans etaient ennemis, et que c'etait
pour delivrer Paris, la France et l'assemblee nationale, de beaucoup
d'inquietudes, que d'Orleans fut engage ou oblige par Lafayette a
s'eloigner quelque temps de la France; il faut etablir, non par assertion,
mais par preuve, 1. qu'ils n'etaient pas ennemis; 2. qu'ils etaient
complices; 3. que le voyage de d'Orleans en Angleterre eut pour objet
l'execution de leurs complots. Je sais qu'avec une maniere de raisonner
si rigoureuse, on s'expose a laisser courir les crimes et les malheurs
devant soi sans les atteindre et sans les arreter par la prevoyance; mais
je sais aussi qu'en se livrant a son imagination, on fait des systemes sur
les evenemens passes et sur les evenemens futurs; on perd tous les moyens
de bien discerner et apprecier les evenemens actuels, et revant des
milliers de forfaits que personne ne trame, on s'ote la faculte de voir
avec certitude ceux qui nous menacent: on force des ennemis qui ont peu
de scrupules a la tentation d'en commettre, auxquels ils n'auraient jamais
pense. Je ne doute pas qu'il n'y ait autour de nous beaucoup de scelerats:
le dechainement de toutes les passions les fait naitre, et l'or de
l'etranger les soudoie. Mais, croyez-moi, si leurs projets sont affreux,
ils ne sont ni si vastes, ni si grands, ni si compliques, ni concus et
menes si loin. Il y a dans tout cela beaucoup plus de voleurs et
d'assassins que de profonds conspirateurs. Les veritables conspirateurs
contre la republique, ce sont les rois de l'Europe et les passions des
republicains. Pour repousser les rois de l'Europe et leurs regimens, nos
armees suffisent, et de reste: pour empecher nos passions de nous devorer,
il y a un moyen, mais il est unique: hatez-vous d'organiser un
gouvernement qui ait de la force et qui merite de la confiance. Dans
l'etat ou vos querelles laissent le gouvernement, une democratie meme de
vingt-cinq millions d'anges serait bientot en proie a toutes les fureurs
et a toutes les dissensions de l'orgueil; comme l'a dit Jean-Jacques, il
faudrait vingt-cinq millions de dieux, et personne ne s'est avise d'en
imaginer tant. Mon cher Salles, les hommes et les grandes assemblees ne
sont pas faits de maniere que d'un cote il n'y ait que des dieux, et de
l'autre que des diables. Partout ou il y a des hommes en conflit
d'interets et d'opinions, les bons memes ont des passions mechantes, et
les mauvais meme, si on cherche a penetrer dans leurs ames avec douceur
et patience, sont susceptibles d'impressions droites et bonnes. Je trouve
au fond de mon ame la preuve evidente et invincible de la moitie au moins
de cette verite: je suis bon, moi, et aussi bon, a coup sur, qu'aucun
d'entre vous; mais quand, au lieu de refuter mes opinions avec de la
logique et de la bienveillance, on les repousse avec soupcon et injure, je
suis pret a laisser la le raisonnement et a regarder si mes pistolets sont
bien charges. Vous m'avez fait deux fois ministre, et deux fois vous
m'avez rendu un tres-mauvais service; ce sont les dangers qui vous
environnent, et qui m'environnent, qui peuvent seuls me faire rester au
poste ou je suis: un brave homme ne demande pas son conge la veille des
batailles. La bataille, je le vois, n'est pas loin; en prevoyant que des
deux cotes vous tirerez sur moi, je suis resolu a rester. Je vous dirai a
chaque instant ce que je croirai vrai dans ma raison et dans ma
conscience; mais soyez bien averti que je prendrai pour guides ma
conscience et ma raison, et non celles d'aucun homme sur la terre. Je
n'aurai pas travaille trente ans de ma vie a me faire une lanterne, pour
laisser ensuite eclairer mon chemin par la lanterne des autres."

"Salles et moi nous nous separames en nous serrant la main, en nous
embrassant, comme si nous avions ete encore collegues de l'assemblee
constituante."




FIN DES NOTES DU TOME TROISIEME.




TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME TROISIEME.




CHAPITRE PREMIER.

Nouveaux massacres des prisonniers a Versailles.--Abus de pouvoir et
dilapidations de la commune.--Election des deputes a la convention.
--Composition de la deputation de Paris.--Position et projets des
Girondins; caractere des chefs de ce parti; du federalisme.--Etat du parti
parisien et de la commune.--Ouverture de la convention nationale le 20
septembre 1792; abolition de la royaute; etablissement de la
republique.--Premiere lutte des girondins et des montagnards; denonciation
de Robespierre et de Marat.--Declaration de l'unite et de l'indivisibilite
de la republique.--Distribution et forces des partis dans la convention.
--Changemens dans le pouvoir executif.--Danton quitte son ministere.
--Creation de divers comites administratifs et du comite de constitution.




CHAPITRE II.

Situation militaire a la fin d'octobre 1792.--Bombardement de Lille par
les Autrichiens; prise de Worms et de Mayence par Custine.--Faute de nos
generaux.--Mauvaise operation de Custine.--Armee des Alpes.--Conquete de
la Savoie et de Nice.--Dumouriez se rend a Paris; sa position a l'egard
des partis.--Influence et organisation du club des jacobins.--Etat de la
societe francaise; salons de Paris.--Entrevue de Marat et de Dumouriez.
--Anecdotes.--Seconde lutte des girondins avec les montagnards; Louvet
denonce Robespierre; reponse de Robespierre; l'assemblee ne donne pas
suite a son accusation.--Premiere proposition sur le proces de Louis XVI.




CHAPITRE III.

Suite des operations militaires de Dumouriez.--Modification dans le
ministere.--Pache ministre de la guerre.--Victoire de Jemmapes.--Situation
morale et politique de la Belgique; conduite politique de Dumouriez.
--Prise de Gand, de Mons, de Bruxelles, de Namur, d'Anvers; conquete de la
Belgique jusqu'a la Meuse.--Changemens dans l'administration militaire;
mesintelligence de Dumouriez avec la convention et les ministres.--Notre
position aux Alpes et aux Pyrenees.





CHAPITRE IV.

Etat des partis au moment du proces de Louis XVI.--Caracteres et opinion
des membres du ministere a cette epoque, Roland, Pache, Lebrun, Garat,
Monge et Claviere.--Details sur la vie interieure de la famille royale
dans la tour du Temple.--Commencement de la discussion sur la mise en
jugement de Louis XVI; resume des debats; opinion de Saint-Just.--Etat
facheux des subsistances; details et questions d'economie politique.
--Discours de Robespierre sur le jugement du roi.--La convention decrete
que le roi sera juge par elle.--Papiers trouves dans _l'armoire de fer_.
--Premier interrogatoire de Louis XVI a la convention.--Choc des opinions,
et des interets pendant le proces; inquietude des jacobins.--Position du
duc d'Orleans; on propose son bannissement.





CHAPITRE V.

Continuation du proces de Louis XVI. Sa defense.--Debats tumultueux a la
convention.--Les girondins proposent l'appel au peuple; opinion du depute
Salles; discours de Robespierre; discours de Vergniaud.--Position des
questions. Louis XVI est declare coupable et condamne a mort, sans appel
au peuple et sans sursis a l'execution. Details sur les debats et les
votes emis.--Assassinat du depute Lepelletier Saint-Fargeau. Agitation
dans Paris.--Louis XVI fait ses adieux a sa famille; ses derniers momens
dans la prison et sur l'echafaud.




CHAPITRE VI.

Position des partis apres la mort de Louis XVI.--Changement dans le
pouvoir executif. Retraite de Roland; Beurnonville est nomme ministre de
la guerre, en remplacement de Pache.--Situation de la France a l'egard des
puissances etrangeres; role de l'Angleterre; politique de Pitt.--Etat de
nos armees dans le nord; anarchie dans la Belgique par suite du
gouvernement revolutionnaire.--Dumouriez vient encore a Paris; son
opposition aux jacobins.--Deuxieme coalition contre la France, plans de
defense generale proposes par Dumouriez.--Levee de trois cent mille
hommes.--Invasion de la Hollande par Dumouriez; details des plans et des
operations militaires.--Pache est nomme maire de Paris.--Agitation des
partis dans la capitale; leur physionomie, leur langage et leurs idees
dans la commune, dans les Jacobins et dans les sections.--Trouble a Paris
a l'occasion des subsistances; pillage des boutiques des epiciers.
--Continuation de la lutte des girondins et des montagnards; leurs forces,
leurs moyens.--Revers de nos armees dans le nord.--Decrets
revolutionnaires pour la defense du pays.--Etablissement du _tribunal
criminel extraordinaire_; orageuses discussions dans l'assemblee a ce
sujet; evenement de la soiree du 10 mars; le projet d'attaque contre la
convention echoue.




FIN DE LA TABLE





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise,
III, by Adolphe Thiers

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REVOLUTION ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
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For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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works.

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concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

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