Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun

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Title: La Bretagne. Paysages et Recits.

Author: Eugene Loudun

Release Date: January 11, 2004 [EBook #10680]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. ***




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LA
BRETAGNE

PAYSAGES ET RCITS


PAR

EUGNE LOUDUN



        La Bretagne, le pays des bons prtres,
        des bons soldats et des bons serviteurs.




1861


       *       *       *       *       *




PRFACE


A une poque o les nations europennes se transforment si rapidement et
tendent  une unit qui leur imprimera une physionomie uniforme, c'est un
spectacle digne d'intrt que celui d'un peuple qui a gard son caractre
propre, et, au milieu d'un changement gnral, est demeur le mme. C'est
le spectacle que prsente la Bretagne.

Non pas que la Bretagne ait t entirement insensible au mouvement qui
emporte le reste du monde; depuis prs d'un sicle dj, elle a subi de
nombreuses altrations. Des cinq dpartements bretons, le Finistre presque
seul a conserv intacts ses costumes et sa langue; il est le plus loign,
le bout de la terre, comme le dit son nom; le progrs moderne ne l'a pas
encore atteint. Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Ctes-du-Nord, le
Morbihan mme, le pays du combat des Trente, des plerinages et des
chouans, les hommes presque tous ont quitt la braie celtique pour le
pantalon des villes; il n'y a plus que les femmes qui portent encore
l'antique costume et la coiffure pittoresque. C'est que la femme, gardienne
du foyer, est aussi celle qui abandonne la dernire les anciens usages et
les traditions de la famille; dans le costume elle met du sentiment; le
quitter, c'est rompre avec le pass, avec sa race et ses aeux quand toutes
les femmes d'un pays ne tiennent plus  leur costume, ce pays ne mrite
plus de nom particulier, il en change.

La langue s'est un peu mieux maintenue; on la parle encore dans les bourgs
et les villages; c'est en breton que se fait le prne le dimanche, en
breton l'allocution du recteur aux maris. Dj aussi, pourtant, la vieille
langue se perd: le bourgeois des villes ne la comprend plus; le paysan
parle le breton et entend le franais; ses rapports journaliers avec
l'tranger lui ont appris la valeur de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en
va un de ces vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, et il
n'est pas remplac. Il ne se reverra plus, ce temps o deux troupes de
Bretons ennemis, de la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrtaient tout 
coup sur le champ de bataille, entendant rsonner des deux cts les mots
de la mme langue, et se reconnaissaient et s'embrassaient; frres de la
mme race, issus de la mme terre[1]. Dans les cimetires qui ceignent
toutes les glises de campagne, on ne voit plus que rarement sur les tombes
nouvelles une inscription en langue bretonne; elle disparat aussi, cette
coutume nationale qui distinguait le paysan breton jusque dans la mort, qui
l'isolait des trangers indiffrents et rservait pour ses enfants seuls la
connaissance de sa vie et de son nom. Bientt cet pre et potique langage
sera devenu le domaine des savants et l'occupation des acadmies, et, dj,
comme cdant  un fatal pressentiment, un pieux et noble fils de
l'Armorique s'est empress de recueillir les posies de ses bardes[2],
chants mlancoliques de prochaines funrailles, voix des anctres qui ne
sera plus comprise de leur postrit muette.

    [Note 1: C'est ce que l'on vit au XVIIIe sicle, dans un combat o
    se rencontrrent face  face des Bretons armoricains et des Bretons
    du pays de Galles.]

    [Note 2: _Chants bretons_, publis par M. H. de la Villemarqu.]

Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extrieurs de ce vieux peuple,
et le chemin de fer qui s'avance, prt  lancer ses wagons comme une flche
au coeur de l'Armorique, consommera le changement: il ne faut pas s'en
tonner; les costumes, les villes, la langue, les institutions, formes
variables, peuvent tre ou ne pas tre; mais ce qui n'a pas chang en
Bretagne, c'est ce qu'il y a de plus intime dans un peuple, la religion, et
la religion est l'essence du gnie breton. Les sauvages comme les Turcs,
dit Chateaubriand, n'taient attentifs qu' mes armes et  ma religion; les
armes, qui protgent le corps de l'homme, la religion qui est son me mme.
C'est  ce point de vue que la Bretagne a t peinte dans ce livre; la
Bretagne est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est encore la Bretagne.






LA BRETAGNE




I

Foi et posie des Bretons.

=Le Grand-B.--Les croix.--Les glises.--Les clochers.=


La baie de Saint-Malo est toute parseme de rochers sur lesquels on a
construit des forts qui protgent la ville de leurs feux croiss; le
Grand-B est un de ces lots; nagure il tait arm de canons; aujourd'hui,
le fort abandonn tombe en ruines, et,  l'extrmit de son cap, de loin on
aperoit une croix se dessinant sur l'azur du ciel. Cette croix attire tous
les regards, et c'est vers cette croix, ds que la mer basse laisse 
dcouvert la grve de sable et de granit, que tendent les pas des
voyageurs.

Aprs avoir mont une pente raide et pre, on atteint un plateau nu, aride,
o quelques moutons trouvent  peine  brouter une herbe rare; on tourne 
travers un dfil de rochers, et, sur la pointe la plus escarpe, tout 
coup on se trouve devant une pierre et une croix de granit. C'est le
tombeau de Chateaubriand.

Il n'est pas de plus potique tombeau: adoss au vieux monde, il regarde le
nouveau; il a sous lui l'immense mer, et les vaisseaux passent  ses pieds;
point de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que le bruit de
la mer incessamment remuante, qui, dans les temptes, couvre cette pierre
nue de l'cume de ses flots.

L, il avait choisi sa dernire place, l, les discours s'changent: on se
demande quelle pense l'inspira quand il dclara ne vouloir mme pas que
son nom ft inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilit,
ceux-l d'orgueil; il y a, ce me semble, l'un et l'autre, et cette humilit
et cet orgueil ont une mme source, un grand dsenchantement. Cet homme qui
avait vu tant de projets avorts, tant d'ambitions dues; ce voyageur qui
avait parcouru l'univers, visit l'Orient, berceau de l'ancien monde, et
les dserts de l'Amrique o nat le monde nouveau; ce pote qui pouvait
compter les cycles de sa vie par les rvolutions, tait envahi,  la fin de
ses jours, par une tristesse sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait
prlud par des Considrations sur les rvolutions, il se complut, en ses
dernires annes,  crire la Vie du rformateur de la Trappe; le silence
et la solitude du clotre taient en harmonie avec la tristesse de son me.
Aprs avoir t charg des plus importantes missions, avoir rempli les plus
hauts emplois, vu  l'oeuvre les hommes les plus habiles et les plus
puissants, une fois retir du cercle tournoyant du monde, il avait t
pntr d'une accablante vrit: combien peu vaut l'homme, combien peu il
fait, combien moins encore il russit en ce qu'il tente. Ce qui cause la
joie, l'orgueil, l'enivrement du monde, le faisait sourire; il avait pour
tous les hommes un gal ddain, et ce ddain il ne s'en exceptait pas
lui-mme; il savait, selon le mot d'un ancien, qu'il y a peu de diffrence
d'un homme  un autre homme[1].

    [Note 1: Thucydide.]

Par humilit donc, il ne veut pas sur son tombeau d'inscription, pas de
nom: qu'importe qui lira son nom! les hommes sont petits, et il est l'un
d'eux!--Mais, par orgueil aussi, il veut une pierre nue: cette pierre, elle
sera visite des voyageurs de toutes contres; ils viendront la regarder,
et diront: _Chateaubriand_! Ce nom, il sera prononc sur les flots par ceux
qui arrivent et par ceux qui partent pour les rgions lointaines; il
prtend obliger les hommes  savoir qui il est.

Ainsi,  instabilit continue de l'me humaine! en lui s'unissent les
sentiments les plus contraires, le dsenchantement de la gloire, et la
croyance en l'immortalit d'un nom; le ddain du scepticisme, et la soif
des applaudissements; une impression d'humilit de chrtien, et un instinct
de souverain orgueil.

La vrit, pourtant, est l: cette croix, signe de l'ternit sur cette
pierre marque de la mort, est l'immuable tmoignage de l'inanit de
l'orgueil humain. Mais elle a aussi une autre signification: Chateaubriand
ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de mme que Lamennais, son
compatriote, ordonna qu'elle ne ft pas plante sur le sien, tous deux
obissant  la mme proccupation, dans la ngation comme dans la foi. La
croix, dominant la tombe o repose le pote breton, est le symbole du gnie
de sa patrie, de la catholique Bretagne.

La foi, en Bretagne, a un caractre particulier, elle s'allie  une posie
propre au gnie breton: les objets matriels parlent en ce pays, les
pierres s'animent, les campagnes ont une voix qui rvle l'me de l'homme
conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, personne ne s'y peut
tromper: ds que l'on entre en Bretagne, la physionomie du pays change, et
le signe de ce changement est la croix. Sur les chemins,  tous les
carrefours, s'lve une croix. Il y en a de toutes les poques; depuis le
XIIe sicle jusqu'au XIXe; il y en a de toutes les formes; l, simples
croix de granit exhausses de quelques marches; ici, croix portant sur
leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, sculptures grossires,
mais toujours empreintes d'un sentiment sincre. La sainte Vierge, les
Bretons ne comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent sa douleur,
ils la partagent, ils l'expriment avec une nergique vrit. Voyez ce
tableau de la Vierge tenant son fils mort sur ses genoux, dans l'glise de
Saint-Michel,  Quimperl; c'est une peinture primitive, par une main
inhabile qui ignorait les ressources de l'art; le dessin en est incorrect;
mais quelle expression de douleur! Le peintre voulait rendre la vive
souffrance de la mre: la bouche est tordue, les yeux sont fixes, la
prunelle est presque seule indique; cette fixit du regard est
saisissante, elle vous arrte, on reste l  regarder, on oublie que c'est
une reprsentation, on voit la Vierge elle-mme, immobile dans sa douleur,
ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme ptrifie, et pourtant vivante.

A ct, appuye contre le mur, est place une statue de la Vierge, conue
au contraire dans un sentiment dlicat et tendre: elle a cette attitude
penche, cette tte incline, ce doux regard de la mre qui appelle  soi
le pcheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis nombreux, le manteau
l'enveloppe avec une grce harmonieuse; car ce n'est plus la Vierge de
douleur, c'est la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre ses
bras, qu'elle prsente  la terre pour la bnir, Notre-Dame de _Bot scao_,
la Vierge de Bonne-Nouvelle.

On connat la foi des marins  la sainte Vierge, des marins bretons
particulirement. A Brest, on cherche en vain un muse de tableaux: Brest
n'est pas une ville d'art; on y respire comme un souffle de guerre; le port
rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses canons, ses boulets, ses
ancres gigantesques, les forts dresss sur les rochers, le mouvement anim
des rues o vont et viennent des soldats de toutes armes, des matelots
arrivant de tous les points du monde, tout a le caractre prcis, positif
et puissant de la ralit du moment: l'homme a enfonc dans le roc les
pieds de granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inbranlablement fix.

Mais, montez un des escaliers qui mnent de la ville basse  la ville
haute, et, sous une vote, vous trouverez quatre tableaux appendus  la
muraille; c'est l le muse de Brest, des tableaux de marine ddis  la
sainte Vierge: le dpart du navire; les femmes et les enfants sur la grve,
 genoux, pendant la tempte; le vaisseau ballott par les orages, et les
bras des matelots tendus vers le ciel; et, au retour, les marins sauvs
s'acheminant, un cierge  la main, vers la chapelle de Notre-Dame. Et,
au-dessous, des lgendes touchantes, cris de l'me qui implore, s'humilie
ou rend grces: _Sainte Vierge, secourez-nous!--Sainte Vierge, secourez
ceux qui sont en mer_! Voil l'homme avec sa faiblesse, son aspiration et
son esprance, l'homme vrai: le reste n'tait qu'apparence.

Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de tous les prtextes
pour tmoigner de leur foi:  Saint-Aubin d'Aubign, entre Rennes et
Saint-Malo, vous longez une haie touffue, ils ont taill une croix dans une
pine, une croix qui verdit au printemps, parmi les glantines et les
roses[1]. Vous revenez de visiter la lande de Carnac, cette lande ple et
dsole o les pierres debout s'alignent par milliers  perte de vue,
sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis vingt sicles leur
impntrable secret; quelle est cette croix qui s'lve sur une minence?
C'est une croix qu'ils ont plante sur un dolmen isol dans la lande, la
croix sur un autel druidique, en avant de cette arme de pierres qui
marquent peut-tre le cimetire d'un grand peuple.

    [Note 1: On voit aussi,  Saint-Vincent-ls-Redon, un arbre taill
    en forme de croix.]

Ailleurs, au carrefour d'une route, prs de Beauport, une source jaillit et
s'coule entre les rochers,  la fois fontaine et lavoir: sur les pierres
amonceles, une niche dessine son arcade enserrant une Vierge couronne de
fleurs: alentour, les liserons des champs, les pervenches et les glantiers
ont pouss dans la mousse et les herbes, et enlacent la rustique chapelle
de leurs festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jsus. Vis--vis,
s'tendent les champs d'ajoncs verts; par-dessus leurs longues tiges raides
apparaissent les murs  demi dtruits d'une vieille abbaye, sans toit,
ouverte au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on aperoit la
mer bleue qui s'enfonce  l'horizon, et dont on entend la rumeur prolonge,
incessante, qui emplit les champs et les airs.

Dans ce pays catholique par excellence, toutes les glises sont
remarquables: il n'est si petit village dont l'glise n'ait quelque partie
intressante, ou une de ces chaires extrieures, devenues si rares, et que
l'on voit encore  Gurande et  Vitr, engages dans la muraille, et d'o
le prtre, dans les temps de mission, en certaines circonstances
extraordinaires, parlait aux peuples assembls sur la place; ou une vote
entirement peinte, comme  Carnac et  Kernascleden; ou des mdaillons de
pierre et de bois encadrant l'autel de naves sculptures dores,  Roscoff,
 Crozon, etc.; ou un tabernacle compos comme un monument architectural,
une sorte de palais en miniature avec ses corps de logis, ses pavillons,
ses colonnes, ses dmes, ses galeries, ses statues ( Rosporden); un
confessionnal antique (dans une petite chapelle prs de Chteaulin); un
baldaquin sculpt en bois ou mme en cristal ( Landivisiau); ou bien
quelque objet particulier, tel que cet ornement bizarre qui n'existe plus
que dans une seule glise, la _roue de bonne fortune_, de Notre-Dame de
Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une grande roue suspendue  la
vote de l'glise et tout entoure de clochettes; aux jours de ftes
solennelles, pour les noces ou les baptmes, on fait tourner la roue, et
toutes ces clochettes agites forment un bruyant carillon qui rgle la
marche de la procession, et accompagne de son timbre argentin et joyeux la
voix des jeunes filles, chantant des cantiques  la sainte Vierge. Ou bien,
enfin, c'est un de ces troncs, grossiers piliers quarris, ais de chne
bards de larges bandes de fer, placs au milieu de l'glise,  ct du
catafalque de bois noir sem de larmes blanches; le tronc et le cercueil,
qui rendent sensibles  tous les yeux  la fois la fragilit de la vie, et
le principe chrtien par excellence, la charit.

Les glises des villes ont parfois de vritables chefs-d'oeuvre, les
clotres de Trguier et de Pont-l'Abb, par exemple, dont les arcades sont
si sveltes et si finement dcoupes; ou les bas-reliefs intrieurs du
portail de Sainte-Croix  Quimperl, vaste page de pierre sculpte avec
cette dlicatesse et cette richesse d'invention, qualits charmantes de la
jeunesse, qui furent celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les
glises, prs de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue peinte du
saint de la paroisse, un de ces saints bretons que l'on ne trouve pas
ailleurs: saint Cornly, saint Gunol, saint Thromeur, saint Yves surtout.
Saint Yves a le privilge d'tre reprsent dans presque toutes les
glises, mme celles dont il n'est pas le patron; le souvenir de ce grand
homme de bien, de ce savant prtre, de ce juge incorruptible est rest
vivant dans le coeur des Bretons. Partout vous le voyez en robe de juge, la
toque sur la tte, entre deux plaideurs, le seigneur richement vtu, en
habit de velours rouge, tout dor, avec la grande perruque, les bas de soie
et l'pe, et le pauvre paysan, tout dguenill, des trous aux coudes et
aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. Le grand seigneur, l'air fier,
suffisant, le chapeau sur la tte, prsente au saint une bourse d'or; le
paysan, le regard et l'attitude timides, la tte basse, le bonnet  la
main, attend humblement la sentence. Il n'a rien  donner, mais la justice
ne lui fera pas dfaut. Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire,
et lui tendant l'arrt crit sur un parchemin, lui donne gain de cause.
C'est toute l'histoire du moyen ge, les trois ordres vis--vis l'un de
l'autre: l'glise protgeant le paysan, le faible, contre le noble et le
puissant.

Quant aux monuments proprement dits, nulle part on ne rencontre davantage
de ces belles glises du moyen ge, tmoignage de la pit, de la science
et du got de cette forte poque. Ici la cathdrale de Dol, du meilleur
temps de l'art gothique, du XIIIe sicle, imposante par sa masse, sa
grandeur, la noble simplicit de ses ornements, l'harmonie de ses
proportions; le granit de ses tours a pris, par la suite des sicles, 
l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait bties de fer; l,
Trguier et ses boiseries exquises, bancs, autels, stalles, lutrin en chne
noir et brillant, dcoups d'un dessin net et fin, avec une inpuisable
varit; pas un balustre qui se ressemble; il y a de quoi fournir des
modles  tous les sculpteurs de notre temps; plus loin, Saint-Pol de Lon
et sa flche de granit, audacieuse et svelte, prodige d'quilibre,
inbranlable, ceinte de galeries  jour comme de gracieuses couronnes,
lanant au ciel ses clochetons aux pointes aigus, toute dcoupe,
arienne, un des joyaux de la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un
lgitime orgueil; et le Folgoat, un petit village inconnu, au nord de
Brest, perdu  l'extrmit de la presqu'le, il faut se dtourner de toute
route pour le trouver; mais dans ce pauvre village, deux princes bretons,
le duc Jean III et la duchesse Anne, ont construit une glise royale, y
accumulant tout ce que l'art gothique en sa floraison la plus riche, uni
aux caprices les plus ingnieux de la Renaissance, a imagin de plus
dlicat et de plus clatant: portraits sculpts, statues d'un beau style,
o dj se reflte l'antiquit, choeur ogival tout cisel, et un jub (on
sait combien sont devenus rares ces gracieux et originaux monuments du
catholicisme), un jub de dentelle, o trfles, rosaces, rinceaux, sont
taills du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. Le
marteau de la Rvolution n'a dtach que des fragments insignifiants de ces
belles pierres si purement travailles. Aprs avoir rsist aux folles
passions des hommes, elles semblent pouvoir dfier le temps.

Il faudrait dire aussi les clochers de formes si varies, les clochers 
pans coups de la Renaissance, de la Roche-Maurice-ls-Landerneau, de
Landivisiau, de Ploar, de Pontcroix, de Roscoff, accosts de petits et
lgers clochetons et orns de balustrades  deux tages, comme les minarets
de l'Orient; les flches leves le long des ctes, celle de Trguier, par
exemple, perce  jour pour laisser passer les grands vents de la mer,
constelle de croix, de roses, de petites fentres, de croisillons,
d'toiles, comme un chapeau de magicien. Puis, les bnitiers exprimant
toujours le caractre de l'poque:  Dinan, dans une glise du XIIe sicle,
une cuve massive, norme, que quatre chevaliers arms de toutes pices
supportent de leurs larges gantelets de fer; car le XIIe sicle est le
temps des croisades, de la chevalerie au service du Christ[1]. Dans une
glise du XVe sicle, au contraire,  Quimper, une lgante petite
colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine guirlande de pampres, et
au-dessus, un ange qui ploie ses ailes comme s'il descendait du ciel et se
venait poser au bord de la coupe d'eau consacre. Ou bien, et inspirs par
un sentiment plus chrtien encore, les bnitiers extrieurs, si communs
dans toute la Bretagne, et dont les plus remarquables sont  Landivisiau, 
Morlaix,  Quimperl; le bnitier intrieur n'est qu'un accessoire; le
bnitier extrieur, isol en avant de la porte, a une signification plus
prcise: il dit o l'on va entrer, il sollicite un premier mouvement de
l'me: le chrtien, en avanant la main vers le vase bnit, s'arrte, son
coeur se recueille et se prpare. Les architectes bretons ont bien compris
cette grave pense de la religion: les bnitiers extrieurs sont de
vritables monuments, des sortes de petites chaires, le bassin dcor
d'emblmes, de symboles, de ttes d'anges enveloppes de leurs ailes; le
dais lanc, cisel, d'o pendent les pointes effiles d'une broderie de
granit, et, sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui semble
inviter le fidle  entrer dans la maison de la prire.

    [Note 1: Il y a un bnitier semblable  Corseul.]




II


Foi et posie des Bretons (suite).

=Saint-Thgonec.--Les cimetires.--Les calvaires.--Cast.=


Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne pour avoir une ide de
ces oeuvres de l'architecture embellie par la foi: dans un petit bourg, 
Saint-Thgonec, entre Morlaix et Landerneau, glise, chapelle funraire,
sculptures, crypte, calvaire, tous les types de l'art chrtien de Bretagne,
se sont comme donn rendez-vous.

Les cimetires bretons se ressemblent tous; presque partout ils entourent
l'glise; ceints d'un petit mur bas, souvent ils n'ont pas mme de portes;
une grille de fer, pose  plat sur un petit foss, suffit pour interdire
aux bestiaux l'accs de la demeure des morts[1]. Une croix, un calvaire o
sont reprsentes des scnes de la Passion, quelquefois la statue
agenouille d'un pasteur regrett, image vnre qui rappelle ses vertus 
ses fidles paroissiens ( Goueznou), voil les seuls monuments de ces
cimetires des villages bretons; les tombes sont marques par de petits tas
de terre, serrs l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre
recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la pierre, on a creus comme
une petite coupe o s'amasse l'eau du ciel, et dont la mre, le fils,
l'ami, aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et prier pour
celui qui est couch dans la terre[2]. Ces cimetires, placs au milieu des
bourgs et des villages, ont peu d'tendue, il faut un petit nombre d'annes
pour que ces champs de la mort soient combls des corps des gnrations
teintes; les morts bientt sont exhums pour faire place aux nouveaux
venus: dans quelques villages alors,  Plouha, les fils, aprs avoir
dterr les os de leurs pres, ont dress, le long de la faade de
l'glise, les pierres des tombes, pierres debout qui ne recouvrent plus
aucun corps, froids tmoignages d'un souvenir qui de jour en jour va
s'effaant. Ailleurs, et le plus souvent, on a construit,  ct de
l'glise, une chapelle funraire, et l on a recueilli les os des morts
exhums: si l'on jette un regard  travers l'troite ogive qui s'ouvre sur
ce charnier sombre, on aperoit un norme amas d'ossements, entasss et
mls comme des brins de paille; ce sont les hommes qui ont march sur
terre, solitaires et dlaisss jusqu'au jour de la rsurrection ternelle.

    [Note 1: A Goueznou,  Plabennec, etc.]

    [Note 2: On voit aussi, en Algrie, de petites coupes creuses dans
    les pierres spulcrales des musulmans; mais cette eau ne sert qu'
    dsaltrer les oiseaux ou  arroser les fleurs qui ornent la
    tombe.]

Mais,  Saint-Thgonec, un sentiment plus respectueux ou plus tendre a
voulu du moins conserver intacte une partie de ces corps arrachs  la
terre. Avant d'entrer dans l'glise, on est frapp d'un spectacle
inattendu:  toutes les saillies du btiment, sous les porches, sur la
corniche antrieure, sont alignes, accroches, suspendues l'une  l'autre,
une multitude de petites boites comme un chapelet; ces petites botes,
surmontes d'une croix, sont des cercueils, elles renferment le crne des
anctres, la tte, ou, selon le mot expressif de la vieille langue, le
_chef_, ce qu'il y a de plus noble en l'homme et qui semble le rsumer. Une
inscription indique la date et le nom:

_Ci gt le chef de_...

On le voit par une petite ouverture en forme de coeur, autre symbole
touchant. Ce sont les archives funbres des familles, non renfermes dans
la maison o l'habitude les et fait oublier, mais  l'ombre de l'glise,
devant lesquelles les gnrations nouvelles passent et se dcouvrent, le
dimanche en venant prier[1].

    [Note 1: A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils 
    ttes, mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous
    les os, et qui sont empils l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme
    des ballots.]

 et l, sur la corniche, exposs  l'air, gisent quelques crnes de morts
qui n'ont pas eu de famille et  qui l'on n'a pas donn de cercueil,
verdis, les yeux pleins de gravier,  travers lesquels pointent des brins
d'herbe, souvent penchs l'un vers l'autre, celui-l appuy peut-tre sur
celui qui fut son ennemi en ce monde.

Aprs avoir pass entre ces deux rangs de cercueils suspendus, on entre
dans l'glise, et cette glise est comme un rsum de toutes les glises
bretonnes: tout s'y trouve, lgant bnitier, boiseries sculptes, chaire
en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'oeuvre de la fin de la
Renaissance, une des plus belles chaires de Bretagne; tableaux en bois, 
fermoirs peints, pyramide de patriarches, de rois et de prophtes de
l'Ancien Testament, montant de la terre au ciel, jusqu' la sainte Vierge;
vote d'or et d'azur au fond tout tincelant; le choeur, l'autel et les
chapelles latrales, chargs de statues, colonnes torses, ttes d'anges,
fleurs, guirlandes, dores et peintes de toutes couleurs, un ruissellement
d'or, de verdure, de rouge clatant et d'azur.

De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, sur le ct, se
dtache haute et nue; pas de sculptures, pas d'ornement; les pierres
suintent l'humidit; les assises qui ont pris une teinte noire, spares
par un ciment blanc, ont un aspect lugubre; c'est comme un grand voile de
deuil tendu dans un coin; et, en effet, c'est la porte des morts. Vous
l'ouvrez, et vous vous arrtez bloui: c'est l le cimetire, et, dans le
cimetire, devant vous,  droite,  gauche, une runion inattendue de
monuments: sous le porche o vous tes, des deux cts, les statues
alignes des douze Aptres; en face, une large porte  trois arcs, d'un
style imposant, la porte du cimetire, et l'on dirait d'une arche
triomphale, comme si ces Bretons avaient voulu marquer que celui qui passe
sous cette porte, couch dans le cercueil, entre non dans la terre, mais
dans la vie ternelle, le sjour de la joie et de la gloire;  droite, une
chapelle funraire, du mme temps que le Louvre de Henri IV, dcore,
sculpte du bas en haut, comme une chsse immense taille en granit; enfin,
 gauche, monument capital entre tous ces monuments, le Calvaire, un de ces
calvaires compliqus, tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un peuple de
statues, quatre-vingts ou cent personnages en pierre, dans les attitudes
les plus naturelles et les plus naves, disciples, prophtes, saintes
femmes, larrons sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et, dominant
toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal,  plusieurs tages, croix
sur croix, aux branches charges de statues, la Vierge, saint Jean, les
gardes, et, tout au fate, le Christ, les bras tendus sur le monde et les
yeux au ciel; et les anges, suspendus dans les airs, recueillant dans des
coupes le sang prcieux de ses mains[1].

    [Note 1: Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si
    remarquables du reste par leur belle glise, sont plus compliqus
    et plus grands, mais non d'un effet plus saisissant.]

Et ce n'est pas tout: entrez dans la crypte de la chapelle funraire; et
l, vous vous trouverez en face d'un autre chef-d'oeuvre, l'ensevelissement
du Christ, excut dans des proportions colossales, cette scne qui a
inspir de tout temps les plus grands artistes. Ces statues sont peintes,
et ici la peinture, au lieu de diminuer l'impression, la complte, en
donnant  ces personnages si vivement mus l'apparence mme de la vie: vous
les entendez crier, vous voyez leurs larmes sur leurs visages plis; la
Vierge, les lvres presses sur les pieds livides de son divin Fils, la
Madeleine bouleverse par la douleur, belle encore au milieu des pleurs qui
inondent son visage: vous devenez acteur en cette scne passionne, vous
tes saisi, pour ainsi dire, par la ralit, le coup de leurs souffrances
vous frappe au coeur, et, branl jusqu'au plus profond de l'me, vous tes
tonn de sentir des larmes qui coulent de vos yeux.

Et quand on songe que ces oeuvres d'art religieuses sont rpandues avec la
mme profusion dans toute la Bretagne; que, dans les bourgs les plus
loigns de toute route et de tout centre,  Saint-Herbot, dans les
montagnes Noires, dans un pays de landes,  Saint-Fiacre, qui n'est qu'un
petit village voisin du Faouet, moins mme qu'un village, un misrable
hameau de cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand, prs de
Quimperl; modeste manoir qui mrite  peine, le nom de chteau, on
rencontre des jubs de bois sculpt, peints, dors, chargs de centaines de
personnages, et dont s'enorgueilliraient les plus riches glises, oeuvres
admirables qui reproduisent avec une abondance infinie l'histoire, les
prodiges et les mystres de la religion, et conservent chez le peuple et
raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut s'empcher de se
demander: Quelle est donc la cause de cette multitude d'ouvrages d'art qui
ont surgi sur toute la surface de ce sol, et quelle force a donn aux
auteurs de ces oeuvres tant de qualits si rares: fcondit d'invention,
vrit du geste, expression de la physionomie, sentiment vrai et profond de
ces scnes divines? Dans tous ces monuments du moyen ge, c'est la mme
vrit, la mme puissance d'imagination; jamais l'artiste ne se rpte, il
ne se lasse pas, il ne semble pas avoir cherch, comme un musicien qui a
une multitude d'airs dans la tte ne s'arrte sur un motif que le temps de
l'exprimer avec une vivacit rapide, et passe  un autre et vous entrane
dans sa course inspire.

Il y a une cause, en effet,  cette puissance de cration: cette socit,
comme un homme qui est parvenu  sa maturit, avait accompli tous les
travaux ncessaires au but qu'elle devait atteindre. Les premiers sicles
l'avaient prpare, elle s'tait dgage des langes de l'antiquit, sa
langue tait faite, ses ides religieuses arrtes; la rpublique
chrtienne est logiquement constitue, elle a son unit. Ce peuple, alors,
est dans la complte possession de sa force; il ne lutte pas pour crer; il
n'est pas tir en sens divers par plusieurs penchants contraires; il n'est
pas emport par ce souffle capricieux et drgl que l'on ne dirige pas,
mais qui vous pousse, qui nat du dsordre des ides et que notre temps a
justement appel d'un nom nouveau, la _fantaisie_. Les ges prcdents ont
cherch, amass, rapproch; tous les matriaux sont prts sous sa main; il
n'a plus qu' les prendre: c'est le gnie mme de l'poque qui, libre et
ais, produit et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, n'a
qu' s'pancher pour faire dborder ses trsors. Alors l'imagination
partout clate, vive et colore; un mme esprit, dans les monuments d'art
comme dans la littrature, cre les ornements varis des glises, invente
les fabliaux et les contes, trouve  chaque instant des images nouvelles
pour reprsenter les opinions, les ides et les moeurs; et cette
imagination, loin de se fatiguer, fconde; car ce n'est pas une production
factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle d'un arbre en son
printemps, toute une suite de sicles qui se couronnent dans le dernier. Et
voil pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces oeuvres, sont inconnus.
Ces oeuvres ne sont pas d'eux, elles sont du peuple entier; ce n'est pas
leur pense qu'ils ont rendue, mais la pense de tous, de leurs pres et de
leurs anctres, avec laquelle ils sont ns, ils ont t levs et ont vcu,
qui a pntr tout leur tre, et est devenue comme une partie mme de leur
me. Ainsi, ils ont senti, compris, exprim sans effort, et ces monuments
de l'art sont, non la marque de leur talent et de leur passage sur terre,
mais le tmoignage de leur pit et de leur foi, de la pit et de la foi
de tout un peuple.

La mme foi des anciens jours persiste encore dans la Bretagne: si l'on en
doutait, que signifient ces signes multiplis d'une pit qui ne
s'affaiblit pas, ces charpes de cachemire, dons des femmes de
l'aristocratie, qui couvrent les autels de la cathdrale de Trguier, et
ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de bquilles appendues au Folgoat
par les infirmes guris? et ces plerinages de milliers d'hommes qui,
chaque anne, viennent, comme une arme, entourer de leurs longues lignes
aux cent replis l'glise de Sainte-Anne d'Auray? et ces tableaux miraculeux
qui tapissent du haut en bas l'glise de la mre de la Vierge, trop petite
pour ce muse chrtien incessamment renouvel? A chaque pas s'lvent des
chapelles et des glises neuves:  Saint-Brieuc, on en construit plusieurs
 la fois; Lorient, ville toute peuple de marins et de soldats, vient
d'lever  ses portes une glise dans le got du XIVe sicle; Vitr donne 
son glise un clocher neuf et une chaire sculpte; les petits villages
dressent, dans leur cimetire, des calvaires  personnages comme au moyen
ge; le calvaire de Ploezal, entre Trguier et Guingamp, est dat de 1856;
Dinan restaure et agrandit sa belle glise de Saint-Malo; Quimper lance
dans les airs deux flches hardies sur les tours de sa cathdrale; la
chapelle de Saint-Ilan, modle de grce et d'lgance, s'lve toute
blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes de sa colonie
pieuse; Nantes, en mme temps qu'elle btit plusieurs glises nouvelles,
achve son immense cathdrale, dme de Cologne de la Bretagne, auquel tous
les sicles ont mis la main, et construit cette glise Saint-Nicolas,
reproduction presque parfaite de l'art religieux au temps de saint Louis,
oeuvre digne des plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi 
accomplir en moins de dix ans le zle de son pasteur et la pit de ses
enfants, avec le produit de leurs aumnes et de leurs dons. Il y a quelques
annes,  Guingamp, on ddia  la sainte Vierge une chapelle place 
l'extrieur de l'glise: statues peintes des douze Aptres, autel
resplendissant, vote azure aux toiles d'or, nulle dpense ne fut
pargne, nulle dcoration ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire
de la Vierge; il s'y trouva cinquante mille personnes le jour de
l'inauguration. Ce sont l les ftes nationales des Bretons; ailleurs, les
peuples se pressent au passage des princes ou aux anniversaires de
rvolutions qui se succdent; eux accourent de toutes les parties de la
Bretagne pour assister au couronnement de la Reine du ciel.

Et quelle pit, quel recueillement, quelle gravit dans le maintien de ces
hommes et de ces femmes agenouills sur le pav des glises! Ce n'est qu'
la Trappe que j'ai vu une absorption aussi complte de l'tre humain dans
une pense qui le remplit: il semble que toutes les fonctions de leur vie
soient ananties; immobiles dans leur prire, ils demeurent en cette
contemplation absolue o l'on se reprsente les saints, envahis par un
sentiment de vnration, de soumission et d'humilit, o l'homme disparat
et o il ne reste plus que le chrtien. Voil ce qui est plus expressif que
tous les monuments; ces actes journaliers d'une dvotion toujours gale
montrent l'tat habituel de l'me.

Traversez, un jour de march, la place de quelque ville ou bourg du
Finistre: l'aspect en est vari et anim; ce march, c'est une file de
petites voitures, et sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de
marchandises, des rubans de velours et des boucles pour les chapeaux
d'hommes, des ornements de laine tresss sur des roseaux pour les
chaussures des femmes, des pingles barioles,  dessins enrouls avec des
perles de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes microscopiques,
de petits instruments pour allumer la pipe, etc. Sous les tentes de ces
petits magasins roulants, une foule d'hommes et de femmes, les femmes avec
leurs coiffures de diverses formes, leurs grands fichus blancs arrondis sur
le dos et finissant en deux pointes sur la poitrine; les hommes avec leurs
braies troitement serres, tombant trs-bas et attaches sur les hanches,
de manire  laisser passer la chemise entre la braie et la veste, le
chapeau aux grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent relevs
dessous et le bton  la main, ne se pressant pas, marchant  pas compts,
faisant leurs marchs sans hte. Mais voil midi: de la haute tour du
clocher de l'glise voisine, tombe le coup retentissant de midi; les douze
coups lentement rsonnent; aussitt,  ce dernier coup, tout mouvement
cesse, tout le monde s'arrte, tout se tait, un grand silence plane sur la
place; tous ces hommes, d'un mme mouvement, tent leurs grands chapeaux,
leurs longs cheveux tombent sur leurs paules, et tous se mettent  genoux,
se signent et murmurent  voix basse l'_Angelus_. L'tranger, au milieu de
cette foule prosterne, s'tonne lui-mme de rester debout, et s'incline
comme involontairement. Puis la prire de la Vierge finie, ils se relvent,
le mouvement recommence, et l'on entend sur la place ce bruit sourd qui
ressemble au murmure de la mer loigne.

Il me semble les voir encore dans l'glise de Cast (Finistre). C'tait un
dimanche,  l'heure des vpres; la cloche sonnait dans le clocher  jour,
et, sur la route, devant l'glise, tait amasse une grande foule, hommes
et femmes, causant par groupes, doucement et sans bruit. La cloche cessa de
sonner; les groupes se rompirent aussitt, se sparant en deux bandes, d'un
ct les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant vers l'glise. Les
femmes entrrent les premires; en un moment, la nef en fut remplie; au
milieu, les jeunes filles de la confrrie de la Vierge, toutes en blanc,
mais toutes les vtements orns de broderies d'or et d'argent, des rubans
d'or serrant le bras, des ceintures d'argent et d'or ceignant la taille et
retombant en quatre bandes par derrire sur la jupe plisse, le coeur d'or
et la croix sur la poitrine; dans les contre-alles, les femmes et les
mres, en costume plus vari, et vivement color, des coiffes  fonds bleus
et jaunes, des rubans bleus lams d'argent sur le casaquin brun, des jupes
rouges, des bas  coins brods d'or. Toutes taient  genoux sur le pav,
la tte incline, le chapelet entre les mains, dans un silence recueilli.

Puis, quand les femmes furent places, une autre porte s'ouvrit par un ct
de l'glise, c'tait le tour des hommes; ils entrrent,  la file, d'un pas
grave et lent, et c'tait un spectacle trange et imposant. Autant les
femmes, dans leur costume bariol, taient scintillantes de vives couleurs,
autant celui des hommes tait simple et svre, ce qui saisissait
l'attention, ce n'taient pas leurs vtements presque uniformes, leurs
longues vestes brunes, seulement bordes d'un galon rouge, leurs larges
braies bouffantes; c'tait leur tte carre, les longs traits de leur
physionomie, ces grands cheveux plats, couvrant entirement leurs fronts
comme une toison paisse, et descendant en longues nappes sur leurs paules
et sur leur dos jusqu'au milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits,
portaient le mme costume, tous leurs longs cheveux noirs qui,  l'air,
prennent une teinte d'un roux sombre, et sous ces longs cheveux tombant sur
les sourcils pais, leurs yeux avaient une expression nergique et je ne
sais quelle fermet dure. On et dit que ce n'taient point des hommes de
notre pays et de notre temps; ces visages graves et immobiles, les regards
brillants qu'ils attachaient sur l'tranger, comme pour pntrer sa pense,
ces chevelures incultes qui chargent leurs gosses ttes comme des crinires
de btes fauves, donnaient l'ide d'un peuple  part; on pensait  ces
tribus des dserts de l'Amrique qui errent encore sur les frontires, des
races modernes, et qui, avec leur parole brve et sentencieuse, leurs
gestes rares, leur dmarche solennelle, semblent garder le mystrieux
secret des premiers jours du vieux monde.

Ils dfilrent un  un, s'inclinant profondment devant l'autel, et
s'agenouillrent  leur tour sur la pierre, entourant entirement la grille
du choeur. C'tait l, la vraie assemble des fidles; les hommes, comme
une forte milice, en avant; les femmes derrire, foule plus humble; tous
ayant oubli tout le reste, ne vivant plus que d'une pense, tout  Dieu.
Car Dieu n'est pas pour ces barbares ce qu'il est pour nous; nous,
habitants civiliss des villes, nous cherchons  expliquer Dieu; mme 
genoux dans ses temples, nous l'analysons, nous commentons ses actes, nous
doutons peut-tre s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines penses,
mditations striles: pour eux Dieu est, ils le savent, ils le croient; il
a fait le ciel sur leurs ttes, la terre qui produit leurs moissons, il les
a faits eux-mmes, il les conserve ou les reprend; c'est l'Invisible qui
peut tout, au fond des cieux et partout  la fois, et, sous ce
Tout-Puissant, ils se voient bien petits, ils se prosternent et ils
adorent.

La prire, a-t-on dit, semblable aux battements du coeur, entretient la
vie. Le peuple breton croit et prie; une force est au dedans de lui, la
religion, source de sa virtualit, qui atteste que non-seulement il existe,
mais qu'il vit.




III

Les pierres.

=Le Morbihan.--La presqu'le de Rhuis.--Locmariaker.--Plouharnel.--Carnac.=


Le Morbihan n'a conserv ni la langue, ni l'ancien costume breton; au
premier aspect, il ressemble au reste de la France; mais ce n'est l que la
surface; pour les moeurs, le respect des traditions, le culte de la
famille, la pit et la foi inbranlable, il ne le cde  nulle autre
partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment royaliste ne se montra plus
vif au moment de la rvolution; c'est dans le Morbihan que la guerre des
chouans se perptua avec une ardeur toujours renaissante; ce furent ses
ctes que choisirent les migrs pour y dbarquer et y recommencer la
lutte; c'est  Quiberon qu'ils combattirent,  Auray qu'ils succombrent, 
la Chartreuse que sont entasss leurs os, et, pour tout dire en un mot, le
nom du Morbihan ne se spare pas du nom de Cadoudal.

De mme aussi, c'est  sainte Anne d'Auray que se fait le grand plerinage
de Bretagne: sainte Anne est la patronne de la Bretagne, comme saint Yves
le patron; mais saint Yves n'a que le respect des peuples, sainte Anne en a
l'amour; ils donnent  sainte Anne une part presque gale de l'affection
tendre et pour ainsi dire filiale qu'ils ont voue  la sainte Vierge. Le
plerinage de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement des habitants du
Morbihan; durant plus de quatre mois, des points les plus loigns de la
Bretagne, par tous les chemins, on voit arriver des hommes, des femmes, des
enfants, des vieillards, qui ont quitt leurs champs, leurs maisons, leurs
travaux, pour vnrer en sa chapelle prfre la mre de celle qui enfanta
le Sauveur. Et quelle pit! quelle dvotion! Ds que, de loin, dans la
lande o ils marchent par groupes, le chapelet  la main, ils aperoivent
le clocher de l'glise, tous aussitt se prosternent  genoux, le front
courb, murmurant une prire  voix basse; puis ils se relvent, s'alignent
sur deux rangs, et, la tte dcouverte,  pas mesurs, s'avancent vers
Sainte-Anne, o leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent
l'arrive de nouveaux plerins.

L, l'on rencontre alors tous les costumes, on entend tous les dialectes de
Bretagne; le centre de la Bretagne, ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni mme
Quimper: c'est ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray.

Le sol mme a un caractre particulier: il n'y a pas un tranger qui n'en
soit frapp; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des
dolmens, des carneillous, des tumulus; les champs sont entours de
quartiers de roc, dbris de dolmens renverss; dans la lande, parmi les
verts ajoncs, surgit le cne gris d'un menhir isol; sur le bord du chemin
est affaisse, semblable  un grand animal ptrifi, une pierre branlante,
masse norme, qu'un enfant, en la poussant du doigt, met en mouvement;
partout la terre porte les indestructibles marques de son antiquit.

Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractre si dtermin. Le
golfe du Morbihan, qui donne son nom  cette partie de la Bretagne, ne
communique avec l'Ocan que par une passe troite; s'avanant longuement
dans les terres o il dcoupe de profondes anses, sem d'les que l'on
compte par centaines, qui s'lvent blanches et sans arbres, au-dessus de
ses flots calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les barques
de pche, c'est un lac presque ferm, une mer intrieure, la mer de
Bretagne. Au fond, la vieille ville de Vannes qui armait de grandes flottes
pour dfendre l'indpendance gauloise contre les Romains, et, de chaque
ct, s'tendant comme des bras, la longue presqu'le de Rhuis et la langue
de terre au bout de laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui
dj existait au sicle de Csar.

Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent et se sont comme donn
rendez-vous les monuments des vieux temps. Ici, dans la presqu'le de
Rhuis, d'abord le chteau  quatre faces de Sucinio, tout ruin 
l'intrieur, les portes et les fentres ouvertes au vent, mais au dehors
solide et presque entier; gris, triste et inbranlable, il est rest debout
comme une sentinelle qui garderait l'entre de la presqu'le. Plus loin, le
couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Ocan, o vcut quelque temps
Abailard; puis, tout au bout, un haut monticule au milieu de la campagne
plate, le tumulus de Tumiac, amas immense de couches de terres et de
pierres alternes: de son sommet, vous dominez deux mers, le Morbihan aux
ctes denteles, et le vaste Ocan, et dans l'Ocan, les les autrefois
dtaches de la terre, Hdic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment au loin
l'horizon. Dans l'intrieur de la pyramide armoricaine, sous vos pieds,
sont les chambres spulcrales o ont t ensevelis les chefs des peuples.

Tel est le ct de la presqu'le de Rhuis; sur l'autre rivage, reli 
celui-ci par quelques pierres druidiques jetes  et l dans les les du
golfe, vous apercevez tout  la fois plusieurs hauts tumulus comme celui de
Tumiac; les dolmens et les grottes se succdent, et les menhirs ne se
comptent pas. Tout autour de Locmariaker[1], dont le nom si parfaitement
breton tonne l'tranger, sont disperss une quantit de monuments qui
attestent l'existence d'une cit puissante. C'est parmi ces monuments que
se trouvent la _Table de Csar_ et le _Grand Menhir_. La voil, dans une
lande, cette fameuse table, dresse encore sur ses piliers qui, depuis deux
mille ans, n'ont pas boug; paisse et large tranche de roc qu'on dirait
coupe dans une montagne, elle est leve en quilibre plus haut que la
taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux peuples qu'ils n'ont
pas cru qu'elle pt porter un autre nom que celui de Csar, du gant qui
les avait vaincus.

    [Note 1: Le village du Loc consacr  Marie.]

Faites quelques pas encore dans la lande,  travers les ajoncs pineux,
vous tes arrt par une masse immense tendue sur le sol. C'est le _Grand
Menhir_, le plus grand que l'on connaisse: de la pointe  la base, il a
soixante-quatre pieds de long; oblisque colossal, il s'levait jadis dans
la vaste solitude de ces champs, au-dessus de tous les menhirs d'alentour.
Depuis des sicles, il gt renvers  terre, et tel tait son poids, qu'en
tombant il s'est bris en quatre morceaux; ils sont l,  la suite l'un de
l'autre,  l'endroit o ils sont tombs; on dirait des tronons d'un
formidable serpent antdiluvien. Nul n'a song  les changer de place.
Comme souds au sol, ils dureront autant que le sol mme.

Trois ou quatre lieues au del, vous rencontrez les grottes de Plouharnel.
En revenant de la presqu'le de Quiberon, au moment o l'on jette un regard
derrire soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout  l'heure ne se
verra plus, on aperoit, dans un champ, de grosses pierres peu leves
au-dessus du sol; de loin, on les prendrait pour des dolmens renverss et
on est prs de les ddaigner; mais entrez dans le champ, et le rocher qui
vous semblait couch  terre, vous reconnatrez que c'est le toit d'un
difice enfoui dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs pieds
pour pntrer dans l'intrieur: alors vous avez devant vous une alle
droite, forme de larges rochers plants en terre, comme une muraille; au
bout de cette alle, une chambre arrondie, et, sur le ct, une petite
chambre communiquant avec la grande et qui en est comme le cabinet[1].

    [Note 1: L'alle est large de trois pieds, la chambre longue de dix
    et le cabinet de six. Ces grottes ont t dcouvertes il y a peu
    d'annes.]

Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez de loin, et qui,
semblables  des dalles monstrueuses, scellent ces spulcres vides. Trois
grottes s'alignent  ct l'une de l'autre, parallles et de mme longueur,
spultures familiales o, prs de la dernire demeure des parents, avait
t rserve la tombe du petit enfant.

Mais voici Carnac, et ses clbres et indchiffrables alignements:  mesure
qu'on approche de Carnac,  droite et  gauche, se dressent, dans les
champs, de hautes pierres par groupes de douze ou quinze; l'un de ces
groupes, le plus considrable et compos des plus gros blocs, s'appelle le
_Camp de Csar_; car c'est toujours ce vainqueur que l'on rencontre en
notre France, comme Alexandre et Ssostris en Asie, comme Napolon en
gypte, en Syrie, dans l'Europe entire: l'homme ne crant pas, ce sont les
destructeurs d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations et
dont elles consacrent le nom.

Ces groupes de rocs isols sont comme les avant-postes d'une arme. Bientt
on se trouve au milieu de l'arme elle-mme. Tout d'abord, on n'prouve pas
cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que l, comme en toutes les
recherches de sa vie, l'homme, au milieu des choses o il aspirait, les
possdant et les tenant en sa main, n'a qu'un tonnement, c'est qu'elles
soient si peu; dans les montagnes, touchant les pics que coupent en deux
les nuages, il se demande si ce sont l les Pyrnes ou les Alpes. De mme
ici: entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur normit et
leur multitude. Mais si, du haut d'un de ces blocs couchs  terre comme un
monstrueux animal des premiers temps du monde, vous regardez devant vous,
vous voyez s'allonger jusqu' l'horizon, immobiles et muettes, les longues
ranges de pierres leves sans nombre.

Elles s'tendent, en effet, en lignes droites, rgulires, galement
spares l'une de l'autre comme si le commandement d'un gnral et cart
largement les rangs pour en passer la revue; dans ces rangs, chaque soldat
est un roc roide, le pied profondment enfoui dans le sol, les plus petits
au bas des files comme  la queue de l'arme, les plus grands en tte;
l'homme de nos jours qui les mesure, debout  ct de ces colosses, atteint
 peine leurs genoux. Pas une marque d'ailleurs, pas une inscription; blocs
informes, recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils semblent
reflter les images mornes d'un ternel ciel de dcembre.

La lande o ils sont plants, sche, pre, s'tend  l'entour dserte et
silencieuse. Ici, savants et ignorants admirent et interrogent. Qui a fait
cela? comment l'a-t-on fait? dans quel but l'a-t-on fait? Nul ne le sait,
nul ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaable de son
passage, a amass, apport ici ces lourdes masses et les a dresses vers le
ciel, comme les bras ptrifis de gants ensevelis? Celtes? Gaulois?
Kymris? Nul ne rpond: un peuple nombreux a t, on ignore mme son nom! Ce
peuple connaissait-il les secrets d'une mcanique puissante pour avoir
soulev ces rochers grands comme les assises de Balbeck et de Memphis? Ou
si,  force de bras, il les a arrachs de la terre, amens et plants en
rangs rigides, quelle pense l'animait? Est-ce un temple? quelle foi!
Est-ce une spulture? quel symbole cach! Une catastrophe sans prcdents
a-t-elle couch dans cette lande une race entire? un choc soudain a-t-il
ouvert la terre? l'Ocan, faisant un pas, a-t-il en un instant couvert une
nation de sa nappe remuante, puis, en se retirant, tout emport? Et les
peuples voisins auront marqu la place de ce peuple vanoui par ces rocs
inbranlables, tmoignage mystrieux d'un dsastre qui ne sera jamais
racont!

Il y a quelques annes, le savant, le pote qui a recueilli, annot et
traduit les chants bretons, dsira sauver de la destruction un dolmen
qu'une route nouvelle allait renverser, et obtint l'autorisation de le
transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe prs de
Quimperl. L'entreprise semblait aise. C'tait un dolmen de moyenne
grandeur, et la distance  parcourir tait seulement de quatre lieues. Mais
lorsque l'on se mit  l'oeuvre, on vit surgir les obstacles: hommes et
chevaux pouvaient  peine branler la table du dolmen, ce ne fut qu'en
augmentant hors de toute prvision le nombre des uns et des autres qu'on
parvint  la mettre en mouvement; on y employa dix-huit hommes, cinquante
chevaux et l'on mit dix-sept jours  l'amener  la place qui lui tait
destine; les treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les leves
de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne et ceux dont on
suppose que se servaient les peuples celtiques, on usa de tout
successivement, et il arriva plus d'une fois que l'on ne ft que cent pas
dans une journe. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille contre
qui avait perdu les traditions des anctres, mut toutes les populations
des environs; on accourait de plusieurs lieues, on faisait haie le long des
routes pour voir marcher la _grande pierre_; beaucoup doutaient qu'elle ft
jamais rtablie sur ses piliers, et, quand elle s'enfonait lentement dans
les chemins rompus, il semblait qu'elle y dt toujours demeurer. Elle
arriva enfin  la porte du parc; ce fut un jour de fte, elle entra comme
en triomphe, un enfant tait mont dessus, portant des fleurs dans ses
mains, la foule poussait des acclamations; ce peuple clbrait le succs
d'avoir remu une pierre, lui dont les aeux dressaient et alignaient les
rocs par milliers.




IV

Quiberon.

=Le combat.--Le fort Penthivre.--La prison.--Le jugement.--Le champ des
martyrs.=


Nos rivages, comme la Grce antique, ont leur histoire: les jeunes citoyens
du Nouveau Monde, pour qui nous sommes des anciens, en longeant la cte
armoricaine, se montrent, du haut de leurs navires, un petit coin de terre,
une presqu'le troite et avance dans la mer: Quiberon, Carnac, Auray, ces
bourgs et ces villages celtiques ont vu de pathtiques vnements, ont
entendu sonner d'illustres noms. A Auray, la dernire bataille des deux
comptiteurs de Bretagne, Charles de Blois et Monfort, le choc de trois
chevaleries, Anglais, Franais, Bretons, Chandos et du Guesclin; 
Quiberon, la rencontre de deux armes, de deux drapeaux, symboles de deux
socits, gentilshommes descendants des preux chevaliers, rpublicains
commands par un fils de palefrenier, Hoche; puis l'immolation des dbris
de l'ancienne noblesse, massacre suprme qui ferme l're rouge de la
Terreur, comme une large effusion de sang termine un long sacrifice; voil
les faits et les noms: magnanimit, courage, nobles paroles, sentiments
sublimes, l'antiquit n'a rien de plus grand; nous n'avons rien  lui
envier.

C'est ici,  l'entre de la presqu'le de Quiberon, prs de Carnac, que
dbarqurent,  la fin du sicle dernier, des exils franais venant, les
armes  la main, reconqurir leur patrie.

On ne voit pas sans tonnement dans l'histoire cette tentative des migrs:
c'est en 1795, la grande guerre de Vende est finie, les principaux chefs,
Bonchamps, d'Elbe, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts; Stofflet et
Charette seuls rsistent  peine  la tte d'une poigne d'hommes,
poursuivis, traqus, chaque jour prs de succomber. Mais les exils
aisment s'abusent: loin de la patrie, les vnements sont passs avant de
retentir  leurs oreilles, comme l'clair du canon se voit avant qu'on
entende le coup. Tant que la guerre de Vende fut dans sa force, ils y
attachrent peu d'importance: quand les cent mille hommes qui avaient
franchi la Loire eurent t tus et disperss, quand le fer et l'incendie
des colonnes infernales eurent saccag le Bocage, les princes exils
croyaient encore la Vende en armes; alors arrivait  Charette, du fond de
l'Europe, cette lettre de Suwarow, crite avec une emphase orientale, mais
non sans grandeur; alors le comte de Provence envoyait  Charette et 
Stofflet des cordons et des brevets de gnraux; alors on rvait une
expdition dcisive dans l'Ouest, et l'on dcidait une descente des migrs
en Bretagne.

Tout, cependant, n'tait pas contraire  cette entreprise: si Stofflet et
Charette taient rduits  une grande faiblesse, leur rsistance tenait la
Vende en veil; un secours inattendu, un premier succs pouvait la
remettre debout; les chouans, dissmins par toute la Bretagne, occupaient
une arme entire: on n'avait pas jug trop grands les talents de Hoche
contre Tintniac et Cadoudal; leurs bandes parses se levaient tout  coup
devant et derrire les rpublicains comme ces globes fulminants, sems sur
le sol, qui clatent sous les pas. L'tat de la France aussi semblait
favorable: maintenant que les dcemvirs sanguinaires n'existaient plus, on
souffrait impatiemment le joug de la Convention; on avait horreur et mpris
de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays d'ailleurs o l'on projetait
de descendre tait un pays ami: ds qu'une arme rgulire y mettrait le
pied, autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans aguerris;
l'Ouest tout entier se lverait; les rpublicains, dans cette haute mare
populaire, seraient engloutis; les Vendens, nagure, s'taient avancs
jusqu' soixante lieues de Paris; cette fois, ds le premier jour et sans
tirer l'pe, l'arme libratrice se retrouverait aussi prs; un prince
apparatrait  sa tte, et, aux acclamations des peuples, elle marcherait 
grands pas vers Paris,  qui elle ramnerait la paix et ses rois.

Telles taient les esprances et les illusions. Pour l'accomplissement de
ces grands desseins, rien n'avait t pargn; les prparatifs furent
dignes du but. L'Angleterre donna son aide: quelques-uns ont prtendu
qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion d'anantir les restes de
l'ancienne marine franaise; on l'a calomnie, on ne la comprenait pas: un
plus pressant intrt la poussait; l'ennemi d'alors, c'tait la Rpublique.
Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit tout aux migrs, en abondance,
sans compter. Les rpublicains furent tonns de l'immense matriel d'armes
et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils trouvrent aprs la victoire:
les commissaires demandaient _quatre mille voitures_ pendant quinze jours
pour transporter ces richesses; Hoche les estimait, dans sa lettre  la
Convention,  _plusieurs centaines de millions_.

Quant aux migrs, la nouvelle de ces puissants prparatifs les avait
partout ranims: il en vint des extrmits de l'Europe. Un corps entier
qui, depuis trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des bords de
l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil; tous les anciens officiers de la
marine royale accoururent. On a trouv, crivait Hoche, plus de six cents
pes avec l'ancre sur la garde. Les Bretons, surtout, taient en grand
nombre; ils allaient revoir leur pays, leurs familles, combattre, mourir du
moins sur le sol o ils taient ns. On composa cinq rgiments, dont
plusieurs portaient de beaux noms: _Rohan, Damas, Loyal-migrant_;
l'artillerie avait pour chef un militaire savant et prouv, le comte de
Rotalier. L'enthousiasme tait haut comme les esprances; beaucoup
d'officiers convertirent leur fortune en or, et l'emportrent avec eux,
nobles joueurs qui risquaient tout sur un dernier coup de ds; enfin,
spectacle hroque et touchant, on voyait marcher en ligne une compagnie de
vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis[1], qui portaient le
mousquet et recevaient la paye comme de simples soldats; ils taient cent
vingt, tous gs de plus de soixante ans, et leur chef en avait
soixante-douze. On a vant l'enthousiasme des rpublicains; celui qui
animait ces vieillards tait aussi grand et plus admirable; car
l'enthousiasme et le dsintressement sont naturels  la jeunesse; mais
eux, dans la vieillesse et aprs les preuves de la vie, ils avaient gard
entires ces vaillantes et gnreuses vertus.

    [Note 1: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue  un ruban
    de laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]

Oui, les moyens taient immenses et les qualits magnanimes: mais ici, ds
le dbut, mme avant le dpart, se rvlent les dfauts qui feront tout
chouer, dfauts de cette gnration leve par le sicle du doute, et que
Dieu semble avoir condamne et aveugle jusqu'au bord du prcipice, pour
qu'elle y pt immanquablement tomber. Ils avaient le courage, le dvoment,
l'hrosme, il leur manquait la dcision, la nettet de vues; il ne se
trouva pas un homme pour conduire ces bras: Puisaye, ngociateur,
diplomate, plutt que gnral, perdit promptement la tte; d'Hervilly,
officier de dtails, n'avait ni initiative ni ides d'ensemble; Sombreuil
arriva trop tard. Le commandement, d'ailleurs, tait partag: Puisaye est
le chef nominal; d'Hervilly le chef militaire; les chouans ne reconnaissent
que Puisaye, les migrs n'obissent qu' d'Hervilly. Puis, au lieu de
partir tous ensemble, en une masse compacte, capable d'un nergique effort,
ils se divisent: le deuxime corps ne quitte l'Angleterre que trois
semaines aprs le premier; celui-ci dbarque le 27 juin, celui-l le 15
juillet, le troisime, le plus considrable, qui emmne le comte d'Artois,
attendra, avant de partir, quelque succs. C'est celui qui vint, deux mois
plus tard, faire une inutile descente  l'Ile-Dieu. Enfin, pour complter
leurs rgiments, ils enrlent des soldats rpublicains, prisonniers en
Angleterre: ces migrs fidles, qui ne connaissent qu'un serment, ne
songent pas que ces soldats, qui s'engagent afin de sortir de prison, au
moindre chec vont dserter.

Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux: la mer tait libre; les
vaisseaux anglais avaient repouss l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de
Brest pour leur barrer le chemin. Ils abordrent sans obstacle au fond de
la baie de Quiberon. L, aprs quatre ans d'exil, cinq mille Franais
mirent le pied sur le sol de la patrie et ceux qui ont survcu nous ont dit
leur enivrement en touchant cette terre sacre. Ds qu'elle fut en vue, des
cris de joie et d'amour clatrent sur les vaisseaux; plusieurs se jetrent
dans les flots, pour l'atteindre plus tt, et l'embrassrent, avec des
transports et des larmes, comme une mre. Leur arrive avait t signale;
les populations environnantes taient accourues, apportant  l'arme des
vivres et des provisions: Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux
dans le sable, s'attelaient aux canons... la plage retentissait des cris
incessamment rpts: Vive notre religion! vive notre roi[1]! En se
retrouvant et se mlant ensemble, parents, compatriotes et compagnons
d'armes, il semblait aux uns et aux autres qu'un souffle invincible les
allait porter en avant, et balayer les champs devant eux.

    [Note 1: Puisaye, _Mmoires_, dit. de Londres, 1807, t. VI.]

Les troupes rpublicaines, en effet, plirent tout de suite, et cdrent le
terrain. Elles taient en petit nombre; ordre leur fut donn de se retirer
sur Quimper, afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait  perdre la
Bretagne d'un seul coup. Presque  la fois sont occups les villes et les
bourgs avoisinants: Carnac, Mendon, Landevan, Auray; en quelques heures,
dix-sept mille chouans arrivent, rompus  la guerre par trois annes de
combats, soldats par le coeur et par les actes, sinon par l'habit.

Mais qui les arrte? pourquoi cette ardente arme reste-t-elle comme fixe
au sol? C'est que dj clate parmi eux la dsunion, la dsunion qui
accompagne toujours l'exil; alors aussi apparat la petitesse de vues du
chef. Habitu aux troupes rgulires, d'Hervilly ne dissimule pas son
ddain pour ces paysans. Quoi! pas de discipline! ils ne savent ni se
mettre en rang, ni manoeuvrer! on ne saurait s'avancer sans les avoir
forms; il leur faut apprendre  porter l'uniforme,  marcher au pas. En
vain Puisaye s'indigne de ces lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du
commandement. Les chouans, qui avaient bien soutenu le choc des rgiments
rpublicains, sans connatre la charge en douze temps, se voyant mpriss,
murmurent ou s'loignent. On laisse se consumer sur place cette fivre
franaise qui fait tout plier, quand on la laisse se jeter au dehors. Et
ainsi, dix jours se passent, dix jours en luttes intestines, en paroles
aigres, en mesquines oprations. On quitte ce petit bourg et l'on reprend
celui-l; avant mme d'avoir combattu, on doute du succs; il faut attendre
le second corps d'arme; il faut un refuge, en cas de dfaite, et, au lieu
de pousser devant soi, par ce pays ami o chaque homme que l'on rencontre
serait un soldat ou un hte, o la petite arme rpublicaine et t
touffe dans la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne
dans l'troite presqu'le de Quiberon, et dans le fort Penthivre qui la
ferme; on recule  quatre lieues en arrire du point qu'on occupait au
dbarquement.

Ces dix jours dcidrent du sort de l'expdition. Les chouans du centre ne
voyant pas s'approcher l'arme migre, n'osent bouger; Hoche qui craignait
un soulvement gnral rassemble en hte tous ses soldats; il va aux
migrs qui ne viennent pas  lui; le 5 juillet, il est en face d'eux, et
le 7, dj il les a repousss dans la presqu'le de Quiberon; il les tient
l acculs  une impasse, sur une misrable langue de terre de deux lieues
de long et de quelques cents mtres de large, entre deux prcipices des
flots.

Maintenant l'heure des conseils est passe, celle de l'action est venue;
ils n'ont plus qu' se battre et  mourir. C'est leur beau moment, et l'on
va reconnatre la noblesse franaise, imprvoyante, tmraire comme la
jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, et perdant la vie avec
magnanimit,  Quiberon, comme  Azincourt et  Crcy.

Ils sont enferms, il faut sortir de la presqu'le: aprs une premire
tentative infructueuse et mal combine (le 8 juillet), un plan est form
pour forcer le camp de Hoche: deux dtachements, descendant  quelques
lieues de l,  droite et  gauche, feront un dtour, et par derrire
attaqueront les rpublicains;  un signal donn, le gros de l'arme migre
sortira du fort Penthivre et les assaillira de front: pris entre deux feux
par des troupes suprieures en nombre, Hoche ne peut rsister (16 juillet).
Mais, voil qu'il arrive de ces malentendus qui djouent les projets les
plus habilement conus, de ces accidents qui ne sont pas des coups de
hasard, mais que Dieu jette  l'encontre des capitaines quand il les veut
perdre. Le premier dtachement est dtourn de son chemin par un
contre-ordre venu on ne sait d'o[1], il s'gare  dix lieues de l; son
chef mme, Tintniac, est tu; la seconde troupe  peine a mis pied  terre
qu'elle est oblige de se rembarquer; les deux attaques sur les flancs et
les derrires des rpublicains manquent ainsi  la fois; le signal qui
devait avertir de ce contre-temps n'est pas aperu.

    [Note 1: Des agents de l'intrieur.]

Cependant les migrs, dans leur impatience, sortent de la presqu'le; ils
ne veulent mme pas attendre ce renfort tant dsir, le corps de Sombreuil,
quinze cents vieux soldats qui viennent d'arriver et vont dbarquer. Ils
marchent en rangs pais contre le camp de Hoche plac sur une hauteur et
dfendu par de formidables retranchements; Hoche les laisse s'approcher;
puis, tout  coup,  quelques pas, une batterie se dmasque, et une
dcharge meurtrire, en un instant, en abat des centaines; les rangs sont
hachs en tronons. Se figure-t-on la stupeur et l'effroi  cette surprise?
Mais ici, ces gentilshommes, qui ddaignaient les paysans, vont leur
prouver du moins qu'ils sont dignes de les commander. Un moment troubls et
dsunis, bientt ils se reforment, et, comme si des troues sanglantes ne
les avaient diminus, ils alignent leurs rangs, et du mme pas, du mme pas
qu'auparavant, ni plus vite, ni plus lentement, ils continuent  monter
vers ce rempart d'o plonge un feu de mitraille qui les dcime. Les
rpublicains, les voyant de ce rempart, marcher impassibles et en bon
ordre, ne pouvaient retenir leur admiration: Il semblait, leur
disaient-ils aprs la dfaite, que vous marchiez  la parade.--On s'est
battu des deux cts avec nergie, crivait Hoche, ces hommes gars se
sont souvenus qu'ils taient Franais et qu'ils avaient des Franais devant
eux.

C'est que la plupart taient des officiers, et ces officiers, qui avaient
toute leur vie cri _en avant!_  leurs soldats, soldats aujourd'hui, ne
savaient pas reculer. De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en
prit quarante-trois; de cette troupe hroque de cent vingt vieux
vtrans, chevaliers de Saint-Louis, il en resta soixante-douze couchs par
terre. Il fallut enfin cder; qu'tait le plus intrpide courage contre des
feux de peloton? Ils auraient tous pri, ds ce jour-l, sans la prvoyance
du comte de Rotalier; avec ses canons, il arrta la poursuite des
rpublicains, et, couvrant la retraite des migrs, les sauva au moins pour
cette fois[1].

    [Note 1: Son fils tomba prs de lui: Enlevez cet officier,
    dit-il, et il continua  commander.]

Le reste ressemble  toutes les histoires d'infortunes acheves; les
premires mailles dchires, le tissu se rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20
juillet, chaque jour, chaque nuit, les soldats enrls en Angleterre
dsertent par bandes au camp de Hoche; celui-ci n'a entre son arme et les
migrs que le fort Penthivre, et la garnison de ce fort est compose
presque entirement d'anciens rpublicains; la trahison, bientt, le lui
livre: quand, une nuit, ses soldats se prsentent au pied des murs, ceux du
dedans leur tendent la crosse de leurs fusils pour les aider  escalader
les rochers. Et alors, c'est une dbandade gnrale, droute non d'une
arme, mais d'une population entire, paysans, femmes et enfants qui,
depuis quelques jours, s'taient rfugis dans la presqu'le. Tous fuient
devant les bataillons vainqueurs qui dbordent sur cet troit espace, tous
fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, une mer bouleverse par la
tempte, et une cte de rocs o les bateaux de secours ne peuvent aborder.
Il ne fallut pas de grands efforts pour venir  bout de cette foule
perdue; sauf quelques-uns qui s'chapprent, on les prit par milliers, et
on les emmena comme des troupeaux.

A cette heure, les deux gnraux ont disparu: Puisaye s'est ht d'aller
mettre ses papiers  l'abri sur la flotte anglaise; d'Hervilly a eu
l'honneur d'tre bless mortellement le 16,  l'attaque du camp, rparant
ses fautes par la mort du soldat.

Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, rcemment
dbarque, un millier d'hommes environ, la plupart gentilshommes ou anciens
soldats. Aprs avoir dfendu le terrain, pied  pied, contre des forces
sans cesse croissantes, ils taient arrivs  l'extrmit de la presqu'le,
prs de Portaliguen; l, runis derrire un petit mur  demi croul, entre
la mer agite par l'orage et les rangs redoubls d'une arme nombreuse,
n'ayant plus qu'une ou deux cartouches par homme; ce n'est pas de se rendre
que leur vient la pense; Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, et
il fut alors unanimement dcid que nous sortirions tous du fort, et que,
seconds par le feu trs-vif que faisaient les frgates anglaises, nous
nous prcipiterions, l'pe  la main, dans les rangs rpublicains, o du
moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, nous trouverions une
mort glorieuse... Dj Sombreuil donnait l'ordre d'ouvrir les portes[1];
mais,  leur attitude, les rpublicains eux-mmes s'meuvent. Cette poigne
d'hommes va-t-elle donc prir? Srs de la victoire, ils n'ont que de la
piti: Rendez-vous, braves migrs, s'crient-ils, il ne vous sera pas
fait de mal! nous sommes tous Franais!... Ah! si ce ne furent pas les
gnraux qui le jetrent, ce cri des soldats tait la voix gnreuse de
Franais qui reconnaissent des hommes de leur sang, et leur pardonnent!
Sombreuil, alors, sortit du fort, un gnral rpublicain s'avana, et
quelques paroles s'changrent rapidement entre eux.

    [Note 1: _Ma sortie de Quiberon_, par L.V. de la V... g... o... (le
    vicomte de la Villegourio).]

C'est l ce qu'on a appel la capitulation de Quiberon, nie et affirme
avec une gale passion par les partis contraires, parce qu'elle fut suivie
du massacre des migrs.

J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, avec l'ardent dsir de
chercher la vrit, tous les rcits qui ont t crits de ce moment
solennel, et les relations mues des migrs qui s'chapprent plus tard
des prisons[1], et les crivains hostiles aux royalistes, tels que le
biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale narration des _Victoires et
conqutes_, o l'on sent une me toute franaise, et l'historien de la
Rvolution, M. Thiers, qui juge les vnements en homme d'tat, et les
pages sincres de Rouget de Lisle, qui accompagna Tallien de Quiberon 
Paris, et qui peint en traits saisissants les hsitations et les angoisses
du proconsul proccup de la conduite qu'il doit tenir, et le discours
enfin de Tallien, quelques jours aprs,  la Convention; j'ai recueilli en
Bretagne, sur les lieux mmes, les traditions et les souvenirs; et la
conviction m'a t donne qu'il y eut une capitulation, non pas
capitulation rgulire, le temps et les circonstances ne le permettaient
pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions mmes que l'on
imposait sont la preuve d'une convention propose et accepte.

    [Note 1: Tous, spars par les distances et les annes, s'accordent
    sur le fait qu'il y eut capitulation.]

Entre ces rcits, celui qui porte le plus le caractre de la vrit est la
relation de Chaumereix, qui, lui, crit, non  la distance de longues
annes, mais peu de temps aprs son vasion, dans l'anne mme[1]:
Sombreuil, dit-il, s'avana vers Hoche: Les hommes que je commande sont
dtermins  prir sous les ruines du fort, mais si vous voulez les laisser
rembarquer, vous pargnerez le sang franais. Le gnral Hoche lui
rpondit: Je ne puis permettre le rembarquement, mais si vous voulez mettre
bas les armes, vous serez traits comme des prisonniers de guerre.--Les
migrs seront-ils compris dans cette capitulation? ajouta Sombreuil.--Oui,
dit le gnral Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant son
nom: Quant  vous, Monsieur, je ne puis rien vous promettre.--Aussi,
rpondit Sombreuil, n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je
mourrai content, si je sauve la vie  mes braves compagnons d'armes.

    [Note 1: _Relation_ de M. de Chaumereix, officier de la marine,
    Londres, 1795.]

Et il se retire, il rapporte  ses compagnons sa conversation avec le
gnral rpublicain[1], et, sur sa parole, les migrs mettent aussitt bas
les armes.

    [Note 1: Il n'est pas certain que le gnral rpublicain qui
    confra avec Sombreuil fut Hoche; quelques relations nomment le
    gnral Humbert; mais cela ne change rien au fait.]

Tel est ce rcit d'un tmoin oculaire, et la suite des vnements confirme
sa vracit. Une frgate anglaise s'tait approche du rivage et tirait de
meurtrires bordes sur les rpublicains: Du moins, Monsieur, faites
cesser le feu des Anglais! s'cria Hoche. Aprs avoir rserv la vie du
jeune capitaine, il demande  Sombreuil d'pargner ses troupes, fortifiant
son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, que
signifie la conduite de Hoche et de Tallien? pourquoi hsitent-ils 
fusiller immdiatement ces migrs? la loi n'tait-elle pas formelle? Mais
non, ils attendent la dcision de la Convention: Tallien court  Paris; et
l, son discours se tourne contre lui-mme: Les migrs, dit-il,
envoyrent plusieurs parlementaires; mais quelle relation pouvait exister
entre nous et ces rebelles? Qu'y avait-il de commun entre nous que la
vengeance et la mort? Les applaudissements l'ont enivr[1]; il ne sent pas
que son rcit atteste son mensonge; car quels hommes consentiraient  se
rendre  des vainqueurs qui repoussent les parlementaires? Et, quand
l'ordre arrive  Auray de les juger, voyez-vous la stupfaction, la
douleur, l'indignation de la population, de l'arme, des gnraux! Devant
la commission militaire, entendez-vous Sombreuil: Prt  paratre devant
Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les
migrs en prisonniers de guerre! Et, se tournant vers les soldats
prsents en foule: J'en appelle  votre tmoignage, grenadiers!--C'est
vrai, rpondent-ils. Et  ce serment d'un soldat, la commission militaire
se spare, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnat pas le droit! Et
tous les autres officiers de l'arme refusent de juger les migrs; on est
oblig de changer la garnison d'Auray; pour former une commission, il faut
que l'on choisisse des trangers; c'est  des officiers de la lgion belge
qu'est donne la mission de condamner ces Franais!

    [Note 1: C'tait le 9 thermidor, anniversaire de la chute de
    Robespierre. L'entre de Tallien fut une ovation.]

L'iniquit retombe sur Tallien et la Convention: Quoique un an se ft
coul depuis la chute de Robespierre, c'tait bien toujours la mme
assemble, de son premier jour  son dernier, soumise  deux basses
passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, la peur chez le
plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les lgislateurs froces.
Hoche leur crivit: L'humanit ne peut-elle lever la voix? Songez-y,
citoyens reprsentants, cinq mille Franais! Pas un ne se leva pour
l'appuyer. Tallien craignait d'tre souponn de royalisme, beaucoup de
ceux qui l'coutaient pouvaient tre aussi suspects; les Montagnards les
regardaient, ils baissrent les yeux et laissrent excuter une loi qu'ils
abhorraient; pour tre atroces, il leur suffit de se taire! Si ce massacre
et d se faire  Paris, ils ne l'auraient pas os; l'opinion leur
dfendait de frapper encore; mais la mort  cent cinquante lieues, la mort
qu'on ne voit pas donner, cette mort est facile  rsoudre! Qu'taient
quelques milliers d'hommes pour cette assemble qui en avait tant fait
gorger? leur mort ne lui apporta pas un remords de plus!

Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragdie, une des scnes
pathtiques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite
tous les jours, et qui chaque jour tait dnou par le mme acteur, le
bourreau.

Tous ceux qui ont racont les derniers moments des victimes sont des
migrs chapps au mme sort; et, dans les rcits de tous on retrouve le
mme sentiment; soit qu'ils crivent le lendemain du dsastre, comme
Chaumereix, ou de longues annes aprs, comme la Villegourio, le Charron,
Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la mme tristesse
calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne rcriminent pas, ils n'ont ni
emportement ni amertume: la haine contre leurs bourreaux, le ddain pour
leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines
passions se sont envoles de leur me, une seule impression demeure. Ces
victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans
l'Amrique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'arme, ces enfants de
quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait prs de son frre, et 
qui, prisonnier, sa mre s'attachait avec des treintes dsespres,
qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la
mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles; ces paroles
sublimes, ces actes hroques, d'autant plus hroques qu'il semblait
qu'ils dussent tre  jamais ignors, puisque tous devaient prir; ces
prisonniers, emmens de Quiberon  Auray, la nuit, par des chemins mal
frays, avec une faible escorte[2], et  qui les officiers rpublicains
disaient: Sauvez-vous! profitez de la nuit! et qui refusent, et dont pas un
ne manque  l'appel en arrivant  Auray [quelques-uns s'garrent, les
lignes de soldats se rompant  chaque instant, ils appelaient et se
joignaient  l'escorte. Car ils avaient donn leur parole, et ils
comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3]]; et ces dernires
nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'_antichambre de la mort_; ce
jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'ge o l'on
accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, _pour ne pas
sauver sa vie par un mensonge_; ce domestique qui ne veut pas vivre sans
son matre et qui le suit  la mort; cet autre domestique Malherbe,
l'histoire a conserv son nom, qui  cet instant suprme, se sent anim du
souffle de Dieu, et, comme inspir, exhorte  la mort ses compagnons
tonns de son loquence, et les conjure de pardonner  leurs assassins; et
ces vieillards, vtrans des anciennes guerres, qui avaient retrouv la
force de leur maturit pour marcher contre les batteries, et qui,
aujourd'hui, dcouvrant leurs cheveux blancs, lisaient  haute voix la
prire des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes penses
de la religion et ses immortelles esprances; et ce prtre se levant au
milieu des prisonniers: Chevaliers chrtiens, toujours fidles  Dieu et
au roi, faites un acte de contrition, vos pchs vous sont remis! et les
soldats rpublicains qui les gardaient, tombant  genoux  ce spectacle, et
rptant les prires des morts avec eux; et ces appels de chaque jour qui
retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus
rtrci; et,  une heure que l'on connaissait, le silence se faisant
instantanment dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui
serrait le coeur, et, tout  coup, l'air dchir par une fusillade
clatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout  l'heure
venaient de sortir vivants; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient,
d'Auray, soeurs de charit volontaires[4], qui envahirent littralement la
prison, qui intercdrent pour obtenir la faveur de servir les
prisonniers,--car ils demeurrent douze jours dans l'attente de leur sort,
douze jours d'anxit, mais aussi d'espoir: la plupart taient jeunes et ne
pouvaient se faire  l'ide de mourir; ces femmes dvoues qui, plusieurs
fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vtements, et, ce
qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mre, de
la soeur, de l'pouse, et qui savaient mme, don charmant qui n'appartient
qu' la femme, mler  leurs encouragements cette gat lgre qui soutient
le coeur et amne le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme
entre deux nuages une chappe de soleil; voil les scnes, les paroles,
les souvenirs que nous ont retracs ceux qu'une amiti vigilante ou un sort
heureux prserva, ou plutt que Dieu voulut garder pour que ces belles
actions fussent racontes, pour qu'il ft montr une fois de plus  quelle
force et  quelle sublimit l'homme se peut lever par le sentiment du
devoir et par la foi!

    [Note 1: Voy. l'_Expdition de Quiberon_, par Villeneuve de la
    Roche-Barnaud; _Rcit de l'vasion d'un officier pris  Quiberon_,
    par le comte de Montbron; _Relation_ de M. de Chaumereix, officier
    de marine; _Tmoignage d'un royaliste; Ma sortie de Quiberon_, par
    le V. de la V...g...o; _Expdition de Quiberon_, par le baron
    Charron; _Rcit sommaire de la dplorable affaire de Quiberon_, par
    le chevalier Berthier de Grandry (dans la _Revue de Bretagne et de
    Vende_); _Relation du dsastre de Quiberon_, par M. de la Touche.
    Le rcit de leur vasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont
    surmonts, est une des pages les plus mouvantes de l'histoire de
    la Rvolution.]

    [Note 2: Ce n'taient pas les royalistes, disait plus tard un
    officier rpublicain, qui taient nos prisonniers, c'tait nous qui
    tions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]

    [Note 3: Chaumereix.]

    [Note 4: Ce furent mesdames Leconte, Fougre, Tanguy (femme du
    peuple, qui fit confectionner des vtements  ses frais pour les
    prisonniers), Humphry, Hmon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le
    Normand, Glain, Bar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait
    t donne par M. Thodore Muret (_Histoire des guerres de
    l'Ouest_); la liste en a t complte par la _Revue de Bretagne et
    de Vende_.]

Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui
excite un intrt plus attendrissant, Sombreuil: il tait jeune, beau,
brave; il avait quitt sa fiance, ne voulant l'pouser qu'au retour de
cette expdition: il brlait de cet amour de la gloire qui va bien  la
jeunesse; il rvait de lauriers  dposer aux pieds de celle qu'il aimait.
Membre de cette famille qui avait tant de fiert et un coeur si haut, digne
fils de celui qui commandait les Invalides, digne frre de celle qui but un
verre de sang le 2 septembre pour sauver son pre, il tait prdestin  la
mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret: Votre
famille est bien malheureuse! lui dit-il. En s'exemptant lui-mme de la
capitulation, il tait dj condamn; mais il inspirait une sympathie
universelle; les gnraux semblaient lui fournir les moyens de se sauver:
une sorte de libert lui tait donne, il n'tait pas renferm comme les
autres prisonniers, les officiers rpublicains le faisaient manger  leur
table; mais leurs sentiments et les siens taient trop contraires; bientt
il refusa ces marques de prfrence, et retourna avec ses compagnons  la
tte desquels il ne devait plus marcher que pour aller  la mort.

L encore, dans la prison, il exerait, par sa grandeur d'me, une
suprmatie involontaire; les prisonniers prenaient courage en voyant sa
srnit. Cette srnit pourtant se dmentit un jour: tandis que la
libert o on laisse les migrs leur donne un plus vif espoir, tout  coup
arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine
fut saisi d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent
l'me jusqu'en ses profondeurs: c'est lui qui cause la mort de ces braves
gens; sans sa condescendance, ils eussent pri, mais dans les rangs de
l'ennemi, glorieusement et en soldats! Ses penses furent troubles par un
mouvement de folie; car tout homme qui se rsout  se donner la mort est
frapp dans sa raison; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le
plus fort; qui n'aime plus ce don sacr de la vie ne s'aime plus, et qui ne
s'aime plus a perdu le sens de lui-mme. Dans son dsespoir, il saisit un
pistolet et se l'appuya sur le front; Dieu ne permit pas que cette grande
me se souillt par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se
jeta aux pieds de l'vque de Dol, et il ne fut plus que chrtien. Et quand
la sentence fut prononce, tous les deux on les vit, le vieil vque aux
cheveux blancs, suivi de ses prtres vnrables qui s'avanaient sur deux
lignes en chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouills
et courbs sous la bndiction du vieillard, et Sombreuil, la tte haute,
marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient taient
mus de piti en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du
supplice, des mots simples, d'un Franais et d'un chrtien, de ces mots
comme on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et
qui lvent l'me: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux: J'ai
l'habitude de regarder mon ennemi en face! Quand on lui commande de se
mettre  genoux: Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice,
mais je me relve devant vous qui n'tes que des hommes! Ces paroles du
jeune capitaine, le soir on les rptait parmi les fidles royalistes
emprisonns et parmi les officiers rpublicains, et les uns et les autres,
en le louant, disaient: La France a perdu un de ses nobles enfants, qui
et t grand pour la gloire de la patrie!

Aprs lui, les autres prisonniers furent rapidement immols: Ils ont mis
le pied sur la terre natale, la terre natale les dvorera! avait dit
Tallien: trois commissions fonctionnaient  la fois,  Auray,  Vannes et 
Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze; en un seul jour, de
_cent trente-sept_ renferms le matin dans la prison, il n'en resta, le
soir, que _huit_. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt
par vingt, au bord d'une fosse ouverte: les soldats, attrists et
obissants, se htaient d'accomplir leur tche de bourreaux, et
s'loignaient aussitt de ce champ de carnage; les fosses taient  peine
recouvertes; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les
corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pture.

Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une pieuse charit, et on
les montre au voyageur, amoncels sous le monument de marbre qui leur a t
lev prs d'Auray,  la _Chartreuse_. Mais ces marbres, ces statues et ces
inscriptions touchent moins que le lieu mme o ils ont pri: j'ai vu ce
champ qu'on appelle d'un nom sacr, le _Champ des martyrs_, une prairie
longue, verte, entoure de haies;  l'entour, la campagne est solitaire et
silencieuse. Il n'y a l rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription
au fronton d'un petit temple: _Hic ceciderunt, l ils sont tombs_! C'est
une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe la noblesse franaise
est le plus terrible, il l'atteint au coeur. Pendant deux ans, la
Rvolution l'avait dcime en dtail; cette fois, elle frappa de cette arme
que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un seul coup des milliers
de ttes. L'ancienne arme, celle qui avait combattu contre le grand
Frdric et avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu sous
d'Estaing, d'Estres et Lamothe-Piquet, disparurent; plusieurs grandes
familles, en perdant leurs fils en un mme jour, furent teintes. Parmi les
noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de
notre histoire: La Rochefoucauld, Broglie, Fnelon, Montesquiou, Chevreuse,
d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, un La
Peyrouse, parent du clbre navigateur, Foucault, des anciens intendants de
Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frre de Charlotte Corday, plusieurs fils
des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier,
Cotlosquet, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de
l'crivain, la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aeul tait
au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine
de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux prsident Brisson au temps
de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange,
d'Arbouville, de la famille du gnral qui s'est illustr en Afrique, la
Voltaye, deux Villeneuve, La Roche-Barnaud, frre de celui qui fut sauv,
Largentaye, Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles qui osa noblement
rsister  Louis XIV, Lusignan, des anciens rois de Jrusalem, Krolan,
Vauquelin, Roug, Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la
capitulation, se jeta  la nage pour aller porter l'ordre  la frgate
anglaise de cesser le feu, et revint, autre Rgulus, partager le sort de
ses compagnons, etc., etc.

La _Chartreuse_ occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean
IV avait rige sur le champ de bataille d'Auray. Ainsi la mme terre
recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuil[1].

    [Note 1: _Revue de Bretagne et de Vende_.]

Pendant les excutions, des femmes veillaient aux environs, prtes 
secourir ceux qui parviendraient  se sauver; une vingtaine  peu prs
eurent ce bonheur; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta 
terre au moment o l'on tira et qui s'chappa; un autre, un jeune homme,
Rieux, le dernier rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes,
s'lana des rangs des victimes et s'enfuit  travers les champs et les
marais; il avait franchi une petite rivire  la nage, et tait prs
d'atteindre un bois o on l'attendait, quand une balle le frappa; il tomba
au lieu mme o, quatre cents ans auparavant, son aeul, le marchal de
Rieux, tait mort  ct de Charles de Blois[1].

    [Note 1: Le P. Arthur Martin, _Plerinage  Sainte-Anne d'Auray_.]

Les migrs de Quiberon, a dit Napolon, sont descendus les armes  la
main sur le sol de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur
roi, ils taient salaris de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'taient
pour la cause de leur roi; la France donna la mort  leur action et des
larmes  leur courage; tout dvoment est hroque[1].

    [Note 1: _Mmoires_.]

Un pote viendra, un jour, qui redira ces scnes pathtiques, et, comme
Shakespeare, droulera l'histoire des guerres civiles de la patrie,
l'pope de nos gloires et de nos malheurs, de nos hros et de nos martyrs;
et il lui suffira, pour tre sublime, de reprsenter la vrit.




V

Les Rochers.--Combourg.

=Madame de Svign et Chateaubriand.=


En sortant de Vitr, on suit un joli chemin qui serpente;  un dtour, on
longe un mur qui soutient une terrasse; une simple barrire, au bout de ce
mur, spare le chemin d'un vaste prau: on est arriv. Ce prau c'est la
grande cour;  droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier;  gauche,
les servitudes; au fond des btiments en querre, au milieu desquels
s'lve une tour  plusieurs pans, le chteau. Les gravures en donnent une
assez exacte ide; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout  fait un
chteau. A peine depuis deux sicles y a-t-on touch. A l'exception de la
teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait tre au
temps de madame de Svign.

Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure meut plus
que ces grands chteaux que l'on rencontre partout et qui s'talent
somptueusement dans leur architecture neuve! C'est qu'ici, il y a une me
qui vivifie tout, et qui donne un sens  ce que l'on voit. On n'est point
ici tranger et isol, on marche accompagn d'une personne que l'on ne voit
pas et qui cependant est prsente, cette charmante femme, si vive et si
gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en taient anims et
rjouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque
lieu qu'elles aillent, et ds le premier moment, deviennent le centre d'un
monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce
et lgitime royaut.

Aussitt, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses rcits
reviennent en notre pense. C'est dans cette cour qu'un dimanche, 
l'instant o elle finissait d'crire  sa fille quelques-unes de ces lignes
d'une tendresse qui ressemble  la passion, en regardant par la fentre,
elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, quatre carrosses
 six chevaux, avec cinquante gardes  cheval, plusieurs chevaux de main,
et plusieurs pages  cheval. C'taient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de
Lavardin, MM. de Cotlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les vques
de Rennes, de Saint-Malo... On suit cette brillante socit dans le salon.
Ce salon,  peu de dtails prs, est le mme qu'en 1672; au
rez-de-chausse, clair  la fois par la cour et par le jardin, tout en
boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que
nos papiers peints moirs et lustrs; une vaste chemine, large, profonde,
avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans
ce temps, semblent faits pour durer des sicles; sur la chemine une de ces
hautes pendules incrustes d'caille et de cuivre, comme on en voit dans
les palais de Louis XIV; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres
sculpts, les portraits brunis de toute cette famille de guerriers, de
magistrats, de fins et spirituels courtisans, de saintes mme, les Rabutin,
les Svign, les Coulanges, les Chantal, noble et grave compagnie parmi
laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son
papier, elle changeait des penses et continuait la causerie tincelante,
gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main
et dont on s'arrachait des copies.

Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un vaste jardin carr, 
grandes alles droites, tout  fait sur le dessin de Lentre avec des
arbres artistement taills et une double ligne d'orangers vieux dj de son
temps, un vrai jardin franais, avec une terrasse  l'une des extrmits.
Les Rochers sont situs sur un plateau et la terrasse en est le point le
plus lev: de l, on embrasse toute la campagne d'alentour, arrondie comme
un vaste cirque, basse au premier plan, puis montant en pente douce jusqu'
l'horizon. Cette campagne a un aspect monotone: ce ne sont que bois et
landes;  peine une ou deux maisons et un clocher au milieu des arbres:
tout fait silence, on est au bout du monde, dans un dsert. Et, en se
retournant, on a devant soi le jardin ferm par les arbres du parc comme
par un rideau, le jardin plat et sans voix dont la solitude prolonge la
tristesse du paysage: bientt, le calme universel qui plane autour de vous
envahit et domine l'me, on n'a plus envie de parler, et l'on ralentit le
pas.

Dans le parc, mme solitude: le mail a t abattu, mais ils existent
toujours ces vieux arbres qu'elle-mme avait plants, qu'elle avait vus
pas plus hauts que cela, et qui avaient form ces belles avenues
couvertes dont elle disait: C'est passer une galerie que d'aller au bout.
C'est l qu'elle se sauve ds le matin, emportant avec elle un petit
livre, un livre de dvotion et un livre d'histoire, Tacite, la _Vie de
saint Thomas de Cantorbry_, le Tasse, les _Iconoclastes_, et surtout et le
plus souvent Nicole, Nicole qui est de la mme toffe que Pascal, qu'elle
ne se lasse pas de louer, de recommander  sa fille et  ses amis, et dont
elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, faire un bouillon
pour l'avaler. L, elle passe des jours toute seule, tte  tte, rvant
un peu  Dieu,  sa providence, possdant son me, allant du livre de
dvotion au livre d'histoire, cela fait du divertissement, de temps en
temps interrompant sa lecture pour admirer ces beaux arbres devenus grands
et droits, ces longues alles o l'on est mieux que dans une chambre, o
il ne vient personne, et dont rien n'gale le silence, la tranquillit et
la solitude.

Vous figurez-vous cette grande dame habitue  la conversation des plus
beaux esprits de Paris et de Versailles, que le gouverneur de Bretagne et
la princesse de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingu aux tats de
Bretagne, venaient chercher, emmener malgr elle, et dont il semblait qu'on
ne pouvait se passer, la voyez-vous absorbe et ravie par la tristesse de
ces bois solitaires? afin de la mieux savourer marchant  l'aventure,
prtant l'oreille au chant de mille oiseaux, au murmure des feuilles, ah!
la jolie chose qu'une feuille qui chante! et s'arrtant au bout d'une
alle o le couchant fait des merveilles!

Ce n'tait pas une mode alors d'affecter pour la nature une admiration qui
dgnre en une adoration impie; on n'en parlait pas pour faire des
phrases; mais, ainsi que ces grands hommes dont le gnie se fortifie par
les contrastes, ainsi que Molire, si plaisant au thtre, si morne dans le
monde, cette femme blouissante de gat sentait navement la posie du
spectacle de la terre, sentiment fatal aux coeurs faibles, aux caractres
faux, mais qui lve les mes droites et sainement trempes.

Elle restait tard en ces bois: Je n'en reviens pas que la nuit ne soit
bien dclare, que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon
air. Cette chambre est une pice au rez-de-chausse, longue,  panneaux de
boiserie comme le salon, et claire par une seule fentre: au fond, le
lit; le long des murs, des fauteuils de soie cramoisie; prs de la fentre,
le secrtaire ouvert, et l'critoire de laque et le registre o elle
recueillait les meilleures penses des auteurs; puis, dans un angle, le
cabinet avec l'troite psych drape, et les botes et les petits
ustensiles de toilette, et le petit fauteuil rond et bas o elle s'asseyait
pour se faire poudrer: tout cela y est encore. Voil le lieu choisi, spar
des grands appartements o elle se retire le soir, une bonne chambre avec
un grand feu.

Ce n'est plus le temps de la rverie vagabonde, c'est l'heure de la
mditation et des fortes lectures: elle les fait le plus souvent en
compagnie de son fils ou de l'abb, ou de quelqu'un de ces familiers que
l'on avait au XVIIe sicle, intermdiaires entre le serviteur et le matre,
dont on disait _un tel, gentilhomme appartenant  M. le Prince_, et que
l'on traitait,  qui l'on parlait avec une simplicit aimable qui mettait 
l'aise sans humilier. Elle prfrait lire  deux, car il y a une grande
diffrence entre lire seule ou avec des gens qui relvent les beaux
endroits et qui rveillent l'attention. Et ces livres (elle fait observer
qu'elle garde pour le soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des
histoires, Amyot, Josphe, Davila, Guichardin, des traits de philosophie,
Pascal, Descartes, Mallebranche, ou les Pres, les _Homlies_ de saint
Chrysostome, saint Hilaire, saint Prosper, Abbadie, les _Variations_. Elle
a sous la main les moralistes, les potes, les asctes, qu'elle a apports
de Paris, et rangs dans son cabinet; peu de romans; et si elle se laisse
prendre  la glu de la Calprende et de sa Cloptre, ce n'est qu'un
moment, un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme d'une faiblesse.

Telles taient les tudes habituelles aux femmes de la plus haute socit
de ce temps, des tudes srieuses, solides, presque viriles; la plupart, et
madame de Svign la premire, savaient et parlaient plusieurs langues,
l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. Et ces tudes, elles les
continuaient non-seulement jusqu' l'ge o elles se mariaient, mais toute
leur vie, non pour s'en prvaloir, mais pour tre capables de converser
avec les hommes, de connatre les choses les plus utiles au vrai but de la
vie, pour s'amliorer et se perfectionner. De l cette sret de jugement,
cette justesse de got, cette langue exacte, pleine, nourrie, qui
s'unissaient  la grce,  la lgret,  la dlicatesse propres  la
femme, et rendaient leur conversation si aimable et leur commerce si
attachant. Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de Svign,
crivait un petit livre de rcits, de portraits faits d'aprs les modles
qui avaient pass autour d'elle, ou des lettres, mmoires improviss, qui
mettaient en scne le roi, et la cour, et la ville, et toute cette socit,
la plus brillante de notre histoire; et, dans ce petit livre qu'on avouait
 peine, dans ces lettres crites sans effort, au vol de la plume, les
juges les plus difficiles reconnaissaient, et la postrit admire en
s'tonnant la fine observation et la peinture fidle des hommes, des
moeurs, des caractres, et la pense, l'loquence, le style prcis, la
force comique, mieux encore le vritable esprit et le charme, les plus
rares qualits des grands crivains.

Madame de Svign n'a pas dcrit son chteau; si elle jette  et l
quelques mots sur son parc, son jardin, sa chambre, son mail, c'est 
propos de ce qui se passe, de ce qu'elle fait. Une proccupation vaniteuse
ne la fait pas parler; elle ne pouvait moins dire, et, cependant, par ce
peu de mots, elle donne une ide exacte et vraie de ce qui est; lorsqu'on
va chez elle, ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, au
contraire, s'est attach  faire un imposant tableau du lieu o il passa sa
jeunesse: pour le haut personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre
colossal. Le Combourg qui reste dans l'esprit aprs la lecture de ses
Mmoires, c'est un chteau immense, aux vastes salles sans nombre, un
dsert de pierres, _o auraient t  l'aise cent chevaliers avec leur
suite_; du village il est  peine question; on voit seule la terrible
forteresse, noire, menaante, isole, surgir du milieu des bois. Les
habitants de ce sombre manoir prennent alors une proportion norme: le
pre, dur, silencieux, redout de toute sa famille, renferm le jour, et
n'apparaissant que quelques heures le soir, comme un spectre dont la
prsence comprime les sentiments, les voeux et jusqu'aux paroles de sa
femme et de ses enfants; la mre brise et mourante sous cette treinte de
fer; la soeur rvant mlancoliquement d'une passion fatale qu'elle combat
sans savoir comment la nommer; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage
comme Hippolyte, passant ses journes dans les bois, et, un fusil  la
main, s'enivrant de l'indpendance des landes dsertes. On dirait d'une
famille des temps homriques, d'un de ces clans perdus dans une gorge de
montagnes, qui communique  peine avec le reste du monde, et dont les fils
sont dj des hros: par son aire haut monte, par ses premiers coups
d'aile, par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle ds le
commencement.

A l'exception de quelques bois qui ont t abattus, rien n'a chang 
Combourg: la grande alle prs du prau, les servitudes, le prau mme, les
marronniers au pied du perron, le chteau, sont intacts; l'impression que
l'on reoit n'est pourtant pas tout  fait d'accord avec celle des
_Mmoires_. En arrivant dans le bourg, ce n'est pas sans tonnement qu'on
le trouve  la fois si considrable et si rapproch du chteau: c'est, non
pas un petit village, mais presque une petite ville, aux rues larges, aux
maisons des XVe et XVIe sicles, en pierres de taille, spares, isoles
l'une de l'autre par d'troites ruelles, comme dans plusieurs villes de
Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis fodaux. Le portail de
l'avant-cour du chteau s'ouvre directement sur l'une des rues; le chteau
est ainsi, sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. Il en fait
partie intgrante; ce voisinage amoindrit un peu son importance.

Vu du prau, le chteau, avec ses grosses tours rondes, ses toits aigus,
ses mchecoulis, sa faade morne perce de deux ou trois fentres, son haut
perron, a un aspect imposant; mais,  l'intrieur, l'effet n'est plus le
mme. La salle qui sert de vestibule est basse et mesquine, la cour petite,
troite, comme ces cours des maisons de Paris qui ressemblent  des puits
entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois pices qui seraient
grandes  la ville, mais pas une de ces vastes salles des vraiment grands
chteaux de Clisson, de Tiffauges ou mme de Sucinio; le reste n'est que
chambres de dimension mdiocre et petits cabinets dans les tours; on
cherche cette multitude de chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les
a vite comptes et visites: non-seulement cent chevaliers et leur suite
n'y auraient pas t  l'aise, mais, on le peut affirmer, trente personnes
y seraient gnes.

Cette exagration sur un point si facile  vrifier donne quelques doutes
sur le reste. Puis, en parcourant le chteau, on vous montre la chambre de
Chateaubriand enfant: c'est une petite chambre, ronde, dans une tour, 
fentres troites, qui l'empchent d'tre sombre plutt qu'elles ne
l'clairent. On y a apport les meubles qu'il avait dans sa chambre 
Paris, en ses dernires annes: un petit lit de fer, des rideaux de calicot
attachs  un ciel-de-lit en fer, un crucifix de fer, un encrier de fer, un
bnitier de fer, une table du bois le plus commun. Voil les meubles de M.
de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur! Quoi! c'est l la
table o il crivit cette pompeuse description du chteau de ses pres, et
o, tout en protestant n'y attacher aucune importance, il eut soin de
rdiger, en tte de ses mmoires, une si complte gnalogie de sa famille!
tant d'orgueil avec un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de
moine! A la fois la superbe montant au fate et s'criant: Voyez comme je
suis grand! et l'humilit descendant plus bas que le dernier des visiteurs!
On ne s'abuse pas  cette simplicit affecte; ce n'est pas l'imagination
qui l'a gar; il y a parti pris: il a voulu forcer l'admiration par un
contraste sensible  tout le monde; il faut, comme en face de son tombeau,
que l'on dise: Quelle modestie! Oui, la modestie de ce philosophe au
manteau de mendiant dont les trous laissaient voir son orgueil, cette
humilit s'tale si publiquement qu'elle produit le mme effet que la plus
ddaigneuse fiert: on en est bless, on la ddaigne aussi et l'on n'en
tient compte.

Il est des crivains qui gagnent  tre frquents; telle est madame de
Svign. L'homme n'aime rien tant que de trouver l'homme dans un auteur;
c'est ce qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, et
madame de Svign, en crivant, est reste femme. M. de Chateaubriand, au
contraire, tend sans cesse  ne pas paratre homme, il pose comme un tre
en dehors, au-dessus de l'humanit; il ne songe qu' se faire admirer; il
n'a ni naturel ni navet, on sent partout l'effort, dans son style comme
dans sa vie: aussi n'inspire-t-il pas de sympathie; on consent parfois 
l'admirer, on ne parvient pas  l'aimer; et l'on ne va pas volontiers
chercher un matre qui vous parle toujours de haut. Madame de Svign se
fait tout d'abord aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et,
plus on la connat, plus on dsire la visiter.




VI

Saint-Ilan.

=Colonie agricole.--un pote et un soldat bretons.=


Lorsque l'on suit la cte pre et haute de la baie de Saint-Brieuc,  une
lieue environ de la ville on aperoit une flche neuve et lgamment
dcoupe qui domine la campagne: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette
chapelle indique aussitt quelle pense a inspir cette colonie
d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charit ouvert au repentir,  la
renaissance morale et au dvoment.

Bientt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, les tables, les
ateliers, les btiments d'exploitation groups sur une pente douce qui
descend  la mer. Tout alentour, les champs sont mieux cultivs, les arbres
plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus fraches: on sent partout
une sollicitude intelligente et toujours prsente. Dans les sentiers
sinueux passent, conduisant de beaux attelages, des hommes, de jeunes
garons, vtus de la blouse uniforme du travail:  leur air,  leur tenue
rgulire, on reconnat que ce ne sont pas des paysans ordinaires; en les
disciplinant la rgle les a ennoblis. Les enfants ont une allure heureuse,
le visage gai, un regard ouvert qui semble interroger et vouloir saisir la
rponse; les hommes, une dmarche grave, une physionomie sereine et
srieuse  la fois, quelque chose de concentr et d'ardent, comme on se
figure les premiers chrtiens: ce sont, en effet, des chrtiens, et les
enfants, des orphelins, de pauvres petits abandonns, retirs du
vagabondage ou du vice, rendus par la religion et le travail  la vie de
l'me et  la sant du corps; les _frres laboureurs_, d'nergiques
successeurs des moines qui dfrichrent du mme coup, en Bretagne, les
champs et les coeurs. Et ces frres, et ces orphelins guids par quelques
prtres, composent cette colonie de Saint-Ilan fonde par un pote[1],
ruche d'o se sont dj lancs des essaims nombreux d'agriculteurs, mre
fconde dont les enfants sont destins  couvrir un jour l'Armorique de
leurs associations laborieuses, ralisant, sans emphase et sans discours,
l'alliance fraternelle du riche et du pauvre, avec la charrue et sous le
signe de la croix.

    [Note 1: M. Ach. du Clsieux.]

Prs de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le _naf
manoir_[1] entour et surmont de grands arbres entre lesquels on voit la
mer. Partout un silence immense, ce silence des champs qui tonne
l'habitant des populeuses cits, qui d'abord l'attriste, mais dont ensuite
il se sent pntr, dont il jouit et gote la saine quitude; le silence
sur la terre, et dans l'loignement le bruit de la mer, ce murmure des
flots qui ne cesse jamais, qui est toujours le mme, et que le coeur
coute, toujours attentif et galement charm de cette plainte monotone,
lui qui change incessamment.

    [Note 1: M. Sainte-Beuve.]

On entre dans cette paisible demeure; un petit salon, sanctuaire de la
famille, est dcor de tableaux recueillis avec un soin dlicat et sous
l'inspiration d'une pense unique: des sujets religieux, une vue de Rome,
le _forum_ sem de ruines, image immortelle de la socit paenne dtruite,
quelques portraits, celui de Brtignires, un des fondateurs de Mettray, du
prince Thodore Galitzin, qui dposa 25,000 francs sur la premire pierre
de la chapelle de Saint-Ilan, et,  une place choisie, prsent
inapprciable du peintre, une reproduction excellente du _Saint Augustin et
sainte Monique_ d'Ary Scheffer. Tous deux, la mre sainte, et le fils, ce
_Platon purifi_, selon le mot du grand philosophe chrtien[1], ils
conversent un soir, appuys  une fentre, les yeux au ciel, refltant en
leurs regards l'infini des cieux; les sublimes penses montent de leur me,
ils ont cette aspiration de l'immortalit qui, dans les natures lues, se
change en une passion pure, et les soulve de la terre et les
transfigure, comme si dj elles vivaient de la vie ternelle.

    [Note 1: Saint Thomas d'Aquin.]

Cabinet d'tude, lieu de retraite et de prire, l on se recueille et l'on
mdite; voyageur venu des grandes villes, une atmosphre calme descend sur
vous et vous enveloppe; vous sentez un apaisement inaccoutum.

L, passe la meilleure partie de ses jours le pote qui, nagure, au temps
des vives luttes littraires, combattit au premier rang, et qui, sorti
jeune encore de la bataille, a fait de la charit la mission et le but de
sa vie. Souvent il se mle  ces frres laboureurs,  ces enfants qu'il
instruit par sa parole et son exemple, s'occupant aux travaux des champs,
sous le ciel,  cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'o
l'on revient toujours le coeur content et le front dgag; la vaste tendue
des champs qui s'enfoncent  l'horizon, la terre o le germe crot sans
bruit, donnent le sentiment d'une force puissante qui produit sans hte,
avec srnit. Le soir, il retrouve autour de son foyer la famille runie,
l'pouse pieuse, les filles belles de cette beaut clatante et ferme des
filles de la mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il a vus
natre, et  qui il parle avec cette familiarit, ce tutoiement du matre
respect qui, au lieu de blesser, attache. C'est une vraie demeure
bretonne; on y a des sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil
de la vieille race armoricaine, et comme un reste de cette fiert nationale
qui semble protester et revendiquer son antique gloire.

Je la vois encore, la belle jeune fille,  qui nous trangers de France,
nous demandions un soir une chanson de son pays. Elle commena un chant de
guerre, _Lez-Breiz_, le Chevalier breton, hroque rcit d'une lutte corps
 corps de Bretons contre Franais, et o les Bretons taient vainqueurs:

  Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,
  S'apprte un combat, combat de renom.

Coup en courtes strophes, tantt le chant retentissait cadenc comme le
pas d'un cheval de guerre qui fait sonner l'armure, tantt il semblait
suivre les coups rpts des pes sur les casques d'acier. Et la jeune
Bretonne, aux yeux brillants, debout prs du piano muet, sans autre
accompagnement que le murmure de la mer qui se brisait au pied des murs,
s'animait en cette bataille, de sa main tendue donnant le signal:

  J'aperois Lez-Breiz, suivi de ses gens,
  Bataillon nombreux arm jusqu'aux dents;

ou de sa voix fire entonnant l'hymne du triomphe de Lez-Breiz:

  Treize combattants tombs sous ses coups!
  L'insolent Lorgnez, le premier de tous.
  Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder,
  Et se dlassait  les regarder[1].

    [Note 1: A. Brizeux, _Histoires potiques_.]

Et nous, souriant  cet enthousiasme, nous admirions sa beaut pure, et
cette noble jeune fille nous apparaissait comme la figure idale de la
Bretagne des anciens ges, clbrant les chocs chevaleresques et chantant
d'hroques morts.

Ou bien, ce sont d'autres scnes d'un caractre antique:  la fin du repas
qui rassemble la famille, entre dans la salle un ancien soldat, nagure
vaillant serviteur du grand Empereur, aujourd'hui contre-matre de
Saint-Ilan. Le pote, d'un regard affectueux et cordial, lui montre une
place entre ses deux filles; et le vieux soldat, qui porte sur sa poitrine
la croix qu'il a paye du prix de ses blessures, s'asseoit  la table
hospitalire o on lui sert une coupe d'un vin qui rjouit son coeur. La
tte droite, la physionomie grave, de cette gravit que donne l'habitude de
l'obissance, le regard calme et ferme, il se tient immobile et attentif,
en cette placidit propre aux vieux soldats qui,  la fin de leur vie, se
recueillent silencieux dans le souvenir des combats loigns.

Quelques mots du pote raniment ces souvenirs profonds, les trangers
l'interrogent, et le grenadier de la vieille garde ouvre les pages depuis
longtemps fermes du livre de son pass. On se sent grandir  ces rcits de
guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrs, mais qui rveillent en nous
les plus nobles sentiments: l'amour de la patrie et de la gloire, le
dvoment et le mpris de la mort. Il dit les guerres homriques o il se
trouva, le sige de Saragosse, cet assaut des murs, des rues, des maisons,
o les assigs furent dignes de leurs vainqueurs, la campagne de France,
Champ-Aubert, Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle bless au
haut des airs. Il tait du petit nombre des soldats d'lite qui
accompagnrent l'Empereur  l'le d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et
soucieux errer sur la grve, s'arrter au bord de la mer, du ct de la
France, fixant sur l'horizon son long regard, comme s'il et voulu passer
par del. Et quelques jours aprs c'tait le dpart, et la marche rapide 
travers la France, et la troupe fidle grossissant dans sa course,
entranant avec elle les volonts et les coeurs, puis courant vers le nord
heurter les nations, et se dissipant et s'vanouissant enfin aux coups de
la foudre.

Et, aprs avoir rappel ces luttes de gants, ces efforts d'un hros qui
combat le monde et ce dsastre sans retour, lorsque ses lvres se
fermaient, le vieux soldat demeurait accabl et morne; les yeux baisss, il
coutait comme les derniers bruits de la bataille, la rumeur lointaine
d'une arme qui fuit dans les ombres.

Le pote, alors, pressant sa main d'une treinte affectueuse: Marc
Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers; un jour, quinze ans aujourd'hui se
sont passs,

  Je te dis: d'un projet je sens la noble envie:
  Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie?
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Une larme brilla dans ton oeil expressif,
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Et ton front devint fier comme un jour de combat.
  Puis, bientt poursuivant notre obscure conqute,
  D'un groupe d'orphelins tu marchas  la tte.
  Le matin, le clairon annonait le rveil;
  Je te vois, devanant le lever du soleil,
  Guider tes vingt enfants  l'pre labourage,
  Et par des chants pieux ranimer leur courage.
  La journe  sa fin, tu t'asseyais alors,
  Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors,
  Le mien tait d'ouvrir  ces intelligences
  Les rgions de l'me et des humbles sciences;
  Et, lorsque finissait l'heure de la leon,
  Prenant sur tes genoux le plus petit garon,
  Retenant mieux que lui le sens de la parole,
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  D'un jour rempli gotant le repos plein de charmes,
  Que de fois je serrai ta main forte avec larmes!
  Et, depuis, le Seigneur a bni nos travaux[1].

    [Note 1: UNE VOIX DANS LA FOULE: _ Marc Jaffrain_.]

Et le pote encore dit la troupe d'orphelins, qui _au signal du travail a
saisi la charrue_, la _terre fconde_ par les sueurs, la pense marchant
_dans des sentiers nouveaux_, les _biens rparateurs_ rpandus _par la
grce d'en haut_, l'oeuvre enfin, _complte et bnie_,

  Dont aprs vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui!

Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une langue harmonieuse, ces
quinze ans de travaux, de vive ardeur et de dvoment, un naf sourire
clairait le front du vieux soldat; il se rjouissait de ce bien qu'il
avait fait, et que, semblable aux enfants, aux potes, aux mes noblement
doues, il avait dj oubli.

Le paysage qui encadre ces scnes familires ou hroques, a une grandeur
solennelle: c'est la mer, la mer immense, _barrant et nivelant l'horizon
sous sa ligne sombre_, comme dit le pote[1];  de certaines heures, aprs
qu'elle s'est retire  une longue distance, en laissant nue sa grve de
sable fin o se dessinent mille mandres, elle revient prcipite,
grandissant  chaque pas, envahissant en peu d'instants le vaste espace
lentement dlaiss. Alors le pre: Allons,  cheval!  cheval!

    [Note 1: Amde Pommier.]

  Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans!

en avant dans la mer! Vis--vis de ces flots qui s'avancent d'un
irrsistible mouvement, l'homme a comme un dsir sauvage de lutter avec
eux; un fier instinct le pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux
lments sa supriorit et sa force souveraine. Et, le front battu par la
brise, aspirant l'haleine amre, tous deux vont au-devant de la masse d'eau
vivante et profonde, et un cri de mle volupt s'chappe de leurs lvres:

  Ta joie,  jeune fille, est l'azur du ciel mme!
  La vague o nos chevaux entrent jusqu'au poitrail,
  Fait natre sur ta joue un reflet de corail,
  Quand tu t'meus de ce baptme[1].

    [Note 1: A. du Clsieux, _Promenade_.]

Ainsi se passe la vie du pote, face  face avec la nature, vie de la
famille et du travail qui garde comme un souvenir des scnes de la Bible et
d'Homre, ou mieux encore de l'existence indpendante des nobles Bretons
des premiers sicles, bardes, agriculteurs et guerriers. C'est la vraie vie
de l'homme, simple et fortifiante, et qu'un autre pote, il y a longtemps
dj, idalisa en ces beaux vers:

  . . . . Sur un rocher, devant l'ternit,
  Devant son grand miroir et son fidle emblme,
  Devant votre Ocan, prs des grves qu'il aime,
  Vous tes rest seul  veiller,  gurir,
  A prier pour renatre,  finir de mourir,
  A jeter le pass, vain naufrage,  l'cume,
  A noyer dans les flots vos dpts d'amertume;
  Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour;
  Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour,
  Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie
  Chantant sur une lyre![1] . . . . . .

    [Note 1: Sainte-Beuve, _Penses d'aot,  Ach. du Clsieux_.]

Parfois, aprs plusieurs annes d'absence, le pote vient  Paris; il passe
quelques soirs dans ce monde des salons agit par tant de passions
diverses, qui espre si vite, qui dsespre plus vite encore. Les projets
prcipits, les oeuvres commences, les monuments qui surgissent du sol,
ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule
toujours empresse, ces joies, ces abattements sans mesure, cette vie
ardente qui se remue, gronde et clate en rumeurs confuses, passent devant
lui comme un blouissement. Quelle mle, quels contrastes! Bien et mal,
charit sincre et vanits de charit; oubli de l'me, de l'ternit, et
aspirations  la foi; la mme foule se ruant aux thtres pour y savourer
les pres motions des filles de marbre, et se pressant dans les temples,
suspendue  la parole d'un prtre qui lui dvoile ses vices secrets; se
rassasiant, en sa soif immodre de plaisir, de volupts sans les goter;
et presque au mme instant,  la voix d'un orateur, au chant d'un pote, se
recueillant attentive, coutant d'une oreille dlicate et charme les
accents inspirs qui rveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps
assoupis, jamais teints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse
une flamme comme d'un foyer immortel!

Et lui, nouveau venu, tranger  cette mle, au bord de cette tempte de
la vie sociale, plus mouvante que la tempte des flots qui battent ses
grves, il s'anime, son coeur bat vivement  ces vives impressions; et,
parmi ces _voix de la foule_, lui aussi il jette sa voix, cri nergique du
_vates_, pote et devin, essayant d'arrter cette foule qui court au hasard
et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de
fin. Il coute, il contemple la rumeur de cette fournaise o mugissent
mille matriaux en fusion, ce qui surgit  la surface, ce qui vole en
l'air, ce qui fait clater les applaudissements ou est accueilli par les
hues. Et ce _Paris, bourse, mode, sermon, thtre, charit, faux plaisir,
ni vice ni vertu_[1], le drame du sicle, il en trace  grands traits une
large fresque, comme ce tableau de naufrage que le peintre antique avait
suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.

    [Note 1: Titres des principales pices du volume de posies
    intitul: _Une voix dans la foule_.]

  De toutes les cits  cit souveraine,
  Paris, qui t'a donn ton fier bandeau de reine
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Tes foules veillant, comme au loin les rameurs,
  De sourds mugissements ou de vastes clameurs?
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre,
  Depuis le Panthon jusqu'aux sommets du Louvre,
  Animant les marteaux, la scie et les leviers,
  Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers;
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Tes orchestres gants, tes ftes colossales,
  Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris
  Qui rend belle  ton front ta couronne,  Paris!

Cette voix, ainsi que son modle, a ses cris d'enthousiasme et de douleur,
de dsolation et de ddain, d'admiration et de colre; mais elle ne se
confond pas avec toutes les autres. Ces motions profondes du pote, elles
ne vibrent pas du mme son que les motions de la multitude, elles ont un
accent trange, inaccoutum, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre
au-dessus de l'universelle clameur. Ce pote est un chrtien agissant; il
possde ces vertus chrtiennes qu'a ignores le monde antique: il juge, il
condamne, mais il aime; il s'meut des douleurs de l'humanit, de ses
vices, de ses erreurs, il sait ce que valent les _coeurs souffrants_, les
_coeurs aims_; d'une voix douce et tendre il les encourage et les console;
il fait briller la lumire immortelle aux yeux des faibles et des gars,
et il les entrane aprs lui dans son aspiration vers Dieu.




VII

La mer.

=Brest.--Douarnenez.--Le bec du Raz.--Lgende de la ville d'Is.=


Nous aimons tous la mer; tous, nous nous arrtons avec admiration devant sa
plaine immense: nul qui, la premire fois, ne soit remu  son aspect; nul
qui ne rve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est
une amie; ds qu'ils y reviennent, de loin ils se htent, comme on court
vers un tre cher aprs son absence. En face de la mer, les mes tendres
sont plus rveuses, les esprits puissants plus mditatifs, les plus
insensibles mme s'tonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les lgants
et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et,
des heures entires, immobiles, remplis d'ides inexprimes, demeurent l,
 la regarder.

Qu'y a-t-il donc de commun entre nous,  hommes, et la mer? quel charme ont
ces flots qui passent? quelle cause de cet universel attrait? Est-ce son
immensit? Le ciel aussi est immense, et il n'est donn qu'aux Augustin de
l'absorber dans sa contemplation de la srnit des cieux. Est-ce son
uniformit? Le dsert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrte
pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce
qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui,
lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmne la
mer, je la suis s'loignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne
manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le mme,
toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrte  un point
obscur,  une voile qui s'enfonce derrire la courbe de l'horizon; mais,
toujours je me reprends  contempler ces flots qui se succdent  mes
pieds, et dont pas un ne revient aprs qu'on l'a vu.

Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir; l est la vraie
vie immuable, ternelle, et qui, par cela mme, est l'action ternelle. Ce
regard que nous lanons au ciel est une aspiration, un geste de l'me qui
se porte vers l'idal; et il ne dure pas, c'est un clair. Mais le mal qui
est en nous demeure, la soif de l'infini; et, envelopps par le corps, ne
pouvant pntrer l'infini mme, nous en poursuivons le signe et
l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La
mer semble tenir sa vie d'elle-mme, elle nous fascine, et nous la
regardons avec une insistante insatiabilit, comme si, par cette
contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie,
l'arrter et la fixer.

La Manche, resserre entre la grande et la petite Bretagne, est plus agite
que l'Ocan; ses vagues, presses et battant le rivage d'un mouvement plus
violent et plus saccad, ont dcoup les ctes du nord de la Bretagne comme
le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins varis: c'est une suite de
criques, d'anses, de baies creuses dans les terres, de caps et de
promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites les et de rochers nus
sems sur la plaine azure et que le flot entoure d'une cume argente.
Telle est la cte qui regarde l'Angleterre; au point o le rivage fait un
coude et monte vers le nord pour former la presqu'le de Normandie, la mer,
au contraire, rase le bord plutt qu'elle ne le heurte; sur quelques points
mme, elle s'est retire: autrefois elle brisait ses flots contre les murs
de Dol; depuis des sicles elle s'est loigne jusqu' prs de trois
lieues; o jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'puisent pas,
s'tend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle
est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a
bu toute l'eau; et elle est devenue frache, fertile, richement cultive,
seme de milliers de beaux arbres.

Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laiss une marque de
la souverainet qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine
s'lve,  plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarps du
ct de l'Ocan,  pans rudement coups et portant les traces des temptes
qui les ont prement taills: on l'appelle le Mont-Dol, tant il parat haut
sur ce sol nivel comme avec la main. Isol dans la plaine verdoyante qui
ressemble  un jardin, ce monceau de rocs est encore une le.

De son sommet on embrasse une vaste tendue: devant soi la baie de Cancale
tout entire,  gauche la cte de Bretagne qui fuit vers l'ouest,  droite
celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer mme, tour  tour
le et presqu'le, le mont Saint-Michel, bti sur les rochers et s'lanant
en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse; le
Mont-Dol, au contraire, est un lieu de prire et de secours. Sur le point
le plus lev, les Bretons ont lev une statue de la Vierge; de fort loin
en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet cueil o
jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clmente dirige les
matelots et leur indique la route du port.

A l'ouest, la cte de Bretagne a un autre caractre en face de
l'Atlantique, elle est largement et profondment ouverte: l, l'Ocan a
toute sa puissance, rien ne l'arrte, ses longues lames viennent du fond de
l'horizon sans obstacle, jusqu' cette terre qui semble se dtacher en
avant pour leur rsister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistre a devant
lui une arme qui l'assige et l'assaille incessamment de ses vagues
innombrables, lutte de la force immobile contre l'action qui ne se repose
pas. En ce combat qui dure depuis des sicles, la terre, si rude qu'elle
soit, a t vaincue: l'Ocan, avanant d'un mouvement lent et continu, pied
 pied, gagne un peu chaque jour; il sape, il ronge, il mine; il s'insinue
patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfonant dans le sol, il
perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il
passe comme un triomphateur, en levant sa rumeur qui ressemble  celle
d'un peuple; l, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont
il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un blier qui bat une
muraille. Tels le _Trou du Diable_ et les _Grottes de Morgatte_, dans la
presqu'le de Crozon, que la mer a tailles largement dans le roc.

Mais,  de certains jours, jours d'attaque gnrale, la mer ramasse toutes
ses forces, hrisse son dos de vagues et se prcipite contre la terre d'un
lan si violent et si emport qu'elle franchit d'un coup les remparts de
granit; l'enceinte est entame, la brche est ouverte, une vaste tendue
s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a russi, la voil tablie en
cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il
ne reste  et l que quelques rochers isols (Ouessant, Sein, Belle-Ile,
Houat, Hoedic, etc.), bastions spars du corps de la place, perdus au
milieu de l'ennemi, et destins, tt ou tard,  tre engloutis.

C'est ainsi qu'ont t dcoupes dans la masse de la presqu'le les grandes
baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne.

A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais,
s'lanant par cette passe troite (le Goulet), elle a tendu sa nappe
profonde jusque bien avant dans les terres et a form cette rade immense o
eussent manoeuvr  l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxs, abri sr,
prpar de longue main pour les flottes, et o le gnie de Richelieu fonda
le plus puissant arsenal de la France.

Le port de Brest, lorsque nous le vmes pour la premire fois, tait rempli
de vaisseaux qui revenaient de Crime, et avaient fait la campagne de
Sbastopol et de la Baltique. On dbarquait tous les jours des bombes, des
boulets, des fragments de fer rouills et brunis, ramasss sur les champs
de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats,  chaque
instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la
Tchernaa, Malakoff, et ces grands souvenirs, voqus par ceux qui avaient
fait cette histoire, donnaient au discours un air hroque; il semblait
entendre des clats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des
noms immortels: _Austerlitz, Napolon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la
Reine Blanche, Louis XIV_;  et l se dressaient muettes les canonnires
formidables: la canonnire, une masse sombre, large de proue et de poupe,
paisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au
milieu; elle marche, pas un homme n'apparat sur le pont, elle semble
voguer seule par sa propre impulsion; on dirait un monstre, un de ces
grands ctacs que l'on voit flotter  la surface de la mer. En face des
murailles ennemies elle s'arrte; tout  coup, de ses sabords jaillissent
des boulets normes dans un nuage de fume; elle frmit et rsonne avec un
bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi tonn qui l'examinait
curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnat une
machine de guerre[1]. A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer
les boulets ricochent et vont tomber dans les flots; la plus lourde bombe
imprime  peine une trace  ces plaques impntrables. Ce n'est pas un
vaisseau de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rvent les
conteurs de combats de gants; elle vomit le feu, les gnies qui le lancent
sont invisibles.

    [Note 1: Les Russes,  Kynburn, prirent un instant les canonnires
    pour des _chalands_, gros bateaux de transport.]

Tout ce port tait anim d'un mouvement puissant et fort, comme un corps
robuste o la vie ne s'arrte pas. Entre les grands navires, par d'troites
passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute
forme et de toute grandeur, et la svelte baleinire aux avirons flexibles,
volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment chargs,
que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues
rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer
pniblement. Le long du quai, des bandes de forats halaient des barques
que guidait un autre forat, seul debout  l'arrire: une corde passe sur
l'paule, penchs  la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans
hte, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer? mollesse et ardeur sont galement
indiffrents; pourquoi se hter? le temps pour eux ne marche ni plus ni
moins vite, ils ont devant eux l'ternit. Tandis que ces hommes avilis
passaient prs de nous, couverts d'ignobles casaques, la tte  demi cache
sous leurs bonnets jaunes, figures ples et rayes de rides basses, 
l'oeil terne,  la bouche dforme, physionomies sinistres ou abruties; en
entendant le chant monotone qui rgle leurs pas pesants et qu'accompagne le
cliquetis lugubre des chanes, une horreur secrte nous serrait le coeur,
nous dtournions les yeux et nous nous cartions de ce spectacle terrible;
et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflamms
d'envie, de dsirs froces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la
socit dont ils taient spars comme des damns.

Sur les larges quais taient amoncels les munitions et le matriel de
guerre, les canons de toute grandeur, rangs en lignes rigides, et
allongeant leurs cous noirs et lustrs, depuis les lgres pices de
campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un
homme, les boulets entasss en piles rgulires, les bombes monstrueuses
que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent 
quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids norme
crit sur leurs tiges: _huit mille livres, dix mille livres_; et les grands
cbles de fer couchs au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'
l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme
un fil de soie en ses heures de colre; et, tout le long du port, les
magasins, les hpitaux, les casernes, les ateliers o les masses de fer
sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux
pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent
les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs
d'un brasier tincelant.

Longtemps on suit les sinuosits de ce port qui s'enfonce dans les terres,
au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux
hautes murailles, aux mille fentres, et les vaisseaux aux mts presss,
qui s'lvent comme des citadelles. Qui connat Paris et son prodigieux
labeur, les rvolutions de ses quartiers brusquement coups en larges
troues; qui a vu,  l'Exposition universelle, les colossales machines de
l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui
broyaient en mille sens les produits infinis de la matire, s'tonne encore
et est comme pouvant de cette active puissance de l'homme, de cette
ardeur incessante, acharne  accumuler les moyens de destruction et les
machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserre en des
remparts de granit et o s'entassent sans relche les engins de fer depuis
deux cents ans.

Tel tait Sbastopol! nous disaient les marins: sa rade, se prolongeant
dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port tait
aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux taient
aussi btis en granit, ses forts taills dans le rocher. En quelques jours,
toute cette force a t anantie: les assises de roc des bassins ont t
brises et prcipites dans la mer, les magasins, renverss de leur fate,
ont saut en l'air; ces longues ranges de constructions massives,
casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le
secou en ses fondements par les mains de Titans souterrains, arrach de sa
base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleverss de fond en comble,
_fouls aux pieds comme la moisson dans l'aire_[1], voil Sbastopol
aujourd'hui: des blocs de granit entasss et laisss l ple-mle par la
tempte de la guerre!

    [Note 1: Isae, XXI, 10.]

La rade de Brest est ouverte  l'extrmit de la Bretagne, en face mme de
l'Ocan; de l'autre ct de la presqu'le, la mer a dchir et emport une
longue bande de terre et a form ainsi la baie d'Audierne qui regarde le
golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue  la fois des vents de
l'ouest et du sud, est inhospitalire aux matelots; mais, comme s'il et
voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de
Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a prpar une autre retraite, la
baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sre que la rade de Brest, et d'un
accs plus facile. La rade de Brest est ferme par un goulet troit, afin
de garder les vaisseaux de guerre; la baie de Douarnenez s'ouvre par une
large passe, on y entre et l'on en sort aisment, elle est propre au
commerce, aux petits navires et aux bateaux; arrondissant en un vaste
demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de pche.
Trois ou quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans ces
petits ports semble se cacher tout un peuple de pcheurs aux aguets prt 
s'lancer ds qu'une proie est signale, et ds qu'il l'a saisie, revenant
vite, charg de butin, le dposer dans ses magasins, comme la fourmi.

Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des sardines  presque toute
la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies; il y a le
Douarnenez d'hiver et celui d't: l'hiver, c'est un bourg de quinze cents
habitants; l't, pendant la saison de la pche, c'est une ville de dix
mille mes. Veut-on avoir une ide de cette pche: qu'on sache que
Douarnenez et les trois petits ports groups comme des faubourgs  ses
cts, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent sur aucune
carte), emploient  la pche de la sardine plus de huit cent cinquante
barques, et que chaque barque, monte de cinq  six hommes, rapporte chaque
jour de quinze  vingt-cinq mille sardines: la pche durant quatre mois,
que l'on calcule quelles brches ces huit cent cinquante barques ouvrent
dans l'incommensurable arme qui, tous les ans, vient invariablement
s'engouffrer dans la baie; et pourtant, malgr ses pertes sans nombre,
cette arme, continuant sa marche, est encore pour les ctes plus loignes
une mine fconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore  pleins
filets dans ses rangs inpuisables; et chaque t, en un ordre immuable,
sans qu'aucune rvolution vienne  l'encontre, recommence le mme mouvement
par le mme chemin, et des millions de petits poissons descendent en
colonnes serres le long des ctes, pour servir de nourriture  l'homme
indiffrent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu!

Le matin, toutes ces barques lgres dressent leurs petits mts, et,
tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil,
comme une vole d'oiseaux. Pendant la premire heure, la baie est toute
couverte de points blancs, pquerettes semes sur la mer bleue. Puis la
svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier
petit point blanc disparat. En l'absence des pcheurs, la ville
silencieuse semble dserte: la pche sera-t-elle bonne? un orage ne se
lvera-t-il pas? Mais le soleil s'abaisse, et les voiles reparaissent au
loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde: la ville alors
se rveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent,
le mouvement est gnral; les femmes, avec leurs paniers, se htent,
descendant au port, et ds que la flotille, s'alignant en rangs presss,
touche le rivage, elles s'lancent et envahissent les bateaux, comme si
elles les prenaient  l'abordage: un va-et-vient rapide s'tablit aussitt
des barques au rivage, on entasse le poisson dans les paniers, on s'appelle
et on crie, les prix se dbattent, c'est le march. Bientt les lanternes
et les flambeaux s'allument, chaque barque en est claire; en un clin
d'oeil une illumination s'improvise, des milliers d'tincelles s'agitent
sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes
retrousses, le panier sur la tte, courir d'un pied agile sur la planche
troite et frle, comme des ombres.

Au del de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserre
entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Ocan:
c'est, avec la cte de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le
_bec du Raz_:  mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur,
le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, 
peine hautes d'un tage, sont comme accroupies, les arbres, battus des
vents de la mer, chtifs et tiols, ne s'lvent qu' quelques pieds
au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, o il y a plus de pierres que
de terre, sont entours de petits murs de cailloux amoncels sans ordre; et
ces petits murs bas, croisant  l'infini leurs lignes blanches, ressemblent
 des milliers de tombes d'un cimetire abandonn.

Des landes ples recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et
dserte;  et l pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des
moutons noirs paissent une herbe rare dans d'troites enceintes; un cheval
isol tourne autour du pieu o il est attach; de distance en distance
apparat debout un ptre immobile;  son attitude,  sa forme vague qui se
dessine sur le ciel gris et que la perspective allonge, on ne sait si c'est
un tre vivant ou quelque dbris druidique; on est prs de le prendre pour
un menhir.

Puis, plus de maisons, plus de champs, plus mme les petits murs de pierres
entasses: la lande partout, des sables et des pierres, une terre arrondie
en mamelons qui montent et s'abaissent par grandes vagues, comme la mer.
Enfin, d'un point plus lev, on aperoit tout  coup la mer, non plus
seulement  droite et  gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour
de l'horizon  perte de vue. Des blocs de rochers normes s'avancent
longuement parmi les flots, comme si la terre voulait faire un pas de plus
et poser son pied de granit dans l'Ocan. Rien que la mer, et, sur cette
mer nue, un navire perdu dans l'immensit.

Encore quelques pas, vous voil au bord: un tapage, un bruit continu, une
rumeur incessante, sourde et dchirante  la fois, comme d'un canon qui
gronderait au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les cueils, s'y
dchirent en larges nappes, et, presses l'une par l'autre, viennent
frapper les rocs  pic du rivage, leur donner l'assaut et monter contre
leur muraille impassible, pour retomber  leurs pieds en glauques remous,
mugissant et grondant comme des lionnes  demi domptes.

Au pied de ces rochers on s'arrte un instant, puis, pouss par cette
curiosit infinie de l'homme qui tend toujours plus avant, on les veut
franchir. On escalade leurs sommets aigus, leurs aiguilles denteles, leurs
assises penchantes. Et l, comme dans les montagnes, en ces vastes
solitudes de la mer, la distance trompe; on croyait n'avoir devant soi que
quelques rocs; ils grandissent en approchant, le but recule  mesure qu'on
le croit toucher; aprs ces rocs, d'autres encore. Et, quand, montant,
descendant, se baissant  et l pour cueillir _l'oeillet de pote_, petite
fleur d'un rose ple qui crot sur une mousse rche et rase, on est parvenu
 quelque angle hriss, quand, en s'accrochant  une asprit de la
pierre, on se penche au bord de l'abme o bouillonne et bruit et tempte
la vague verdtre, on coute ce fracas formidable, on regarde cette onde
vivante, sans se fatiguer, sans s'en rassasier; on est comme enivr de
cette rumeur qui, depuis des sicles, toujours la mme, a t coute des
Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme alors, emplit l'me d'une
terreur secrte et d'une tristesse solennelle.

C'est l le bec du Raz:  cette masse de rocs que battent les flots sans
cesse irrits, et qui gt, tendue comme le squelette d'un gant exhum,
finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, pre,
inculte, sol dur que percent  chaque pas les rocs et les pierres, des
ctes escarpes, la mer sauvage, et  l'horizon, une le montant de la mer,
l'le de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient spars des
hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel.

Cette cte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect dsol: la baie de
Douarnenez est une des conqutes de l'Ocan. Les terribles cataclysmes ont,
de tout temps, t considrs par les peuples comme des effets de la colre
de Dieu, la punition des crimes de leurs pres. La science qui examine ces
rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, prtend expliquer les
rvolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques
hommes, chapps aux lames rapides, plus rapides que les plus vites
coursiers, reviennent aprs la tempte et interrogent d'un pas hsitant le
sol boulevers, ils trouvent,  la place des lieux qu'ils cherchaient la
mer, la mer qui tend au loin sa plaine sans fin et sans fond; o tait une
ville, les flots; la vague maintenant apaise, comme dans les vers du
pote, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau tincelant au
soleil, rien de ce qui est englouti ne parat.

Le sentiment de la justice divine alors s'veille dans les coeurs; ils se
disent que ce peuple, emport tout d'un coup et sans rmission, n'a pu tre
frapp sans l'avoir mrit: les actions du pass se lvent devant eux, et
des fantmes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abme. Alors, on se
rappelle le mot de l'antique vieillard: que Dieu punit les peuples des
crimes de ses rois. Les pres en transmettent le souvenir  leurs enfants,
et ceux-ci le rptent aux gnrations qui suivent, et ainsi se perptue la
tradition vivante, immortelle, qui ne spare pas le crime de la peine, la
cause de l'effet, bien autrement vritable que la science, qui change sans
cesse ses systmes.

Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en
quel lieu prcis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait),
existait, il y a quinze sicles, au temps dj du christianisme, une ville
riche, capitale d'un tat puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de
forme hiroglyphique, IS. Face  face de la mer, Is n'tait spar des
vagues toujours menaantes que par une digue leve dont les cluses se
fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour
ouvrir cette porte, quand il en tait besoin. Le roi de ce temps-l,
Gradlon, tait sage et prudent. Il avait t instruit  la vrit par un
saint, Corentin, dont Quimper a ajout le nom au sien, comme un talisman;
mais la fille de Gradlon, Dahut, tait de la race des Messalines; elle
_avait pris pour ses pages les sept pchs capitaux_, et, comme Marguerite
de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les
flots. L, elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masqus; ses
volupts taient sauvages, elle aimait  jeter les cris du plaisir au
milieu des rugissements des temptes: au matin, un ressort du masque
subitement press brisait les vertbres de l'amant de la nuit, et son corps
tait prcipit dans un gouffre.

Mais un jour, Dieu la frappa de dmence: lasse de possder de faciles
volupts, elle voulut, ainsi que Nron, jouir d'un spectacle inattendu,
d'une cit tout entire se dbattant, comme une bacchante, dans l'ivresse
du dsespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lana sur la ville: elle droba
au roi son pre la clef d'argent de la porte des cluses, et elle l'ouvrit
 l'Ocan; l'Ocan s'lana aussitt hurlant et bondissant. Elle eut, sans
doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons
croulantes, de morts instantanes, de dchirantes agonies, dsastres sans
nombre, que rvent certains hommes, mlange de sauvagerie et de
civilisation, qui artistes en leurs froces instincts, se donnent, une fois
dans leur vie, la joie de contempler de _sublimes horreurs!_ mais, quand
elle se fut rassasie des tortures de toutes ces victimes, de cette ville
sombrant comme un vaisseau,  son tour elle eut peur; le flot grandissant
roulait vers elle; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout
 coup sent les griffes du chtiment, ce cri qui venge en un seul instant
l'humanit et atteste la justice de Dieu. Ce cri dsespr, Gradlon, son
pre, l'entendit; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille,
l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitt, reprit sur une
langue troite de terre, entre les flots montant toujours, sa course
prcipite. Mais tandis que, froide de terreur, elle treignait Gradlon de
ses mains crispes, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui
disait  son pre: Si tu te veux sauver, lche ce dmon! jette-le aux
flots qui le demandent! C'tait comme le _Coeur mort qui bat_, dans la
fiction du pote, le remords qui appelait lui-mme le chtiment; et alors
perdue, jetant derrire elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut
fascine par le mugissant abme, elle ouvrit tout grands ses bras, elle
tomba en arrire, et, comme une bte froce affame, le flot bondissant la
dvora.

L'Ocan, aussitt calm, ds qu'il eut englouti sa proie, arrta subitement
sa course, ses vagues souleves s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au
del du lieu o le crime, saisi vivant, avait disparu.

De la ville d'Is, il ne resta rien; o s'levaient ses tours et bien par
del, s'tendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable 
une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps  la
mer basse, apparurent sur la plage humide de grands dbris, de larges
quartiers de pierres charges de sculptures tranges, et de signes crits
en une langue inconnue. Puis, peu  peu, l'Ocan en ses rudes secousses
emmena ces ruines parses au fond de ses abmes, et la plage dserte ne fut
plus qu'une surface de sable uni.

Parfois encore pourtant, le pcheur avanc dans la haute mer, en retirant
son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le
cble tendu, il s'avance tonn en ligne droite, comme le long d'un pan de
muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submerge. Elle est l, au fond des
flots,  jamais perdue, et l'oeil de l'homme ne la verra plus. Puis,  la
nuit, quand il s'apprte pour le retour, au milieu du choc retentissant des
vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs
dsoles et de lamentables sanglots, les cris immortellement dsesprs des
amants d'une nuit de Dahut.

L-bas, un courant terrible entrane les navires, les lance contre les
cueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres
sur le rivage. Le pcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en
faisant le signe de la croix, loin de cette cte maudite, qui s'appelle
d'un nom sinistre, _baie des Trpasss_, de ce chaos de rocs o la mer
s'engouffre en des abmes, et que la foi des peuples a nomm l'_Enfer_.




VIII

Saint-Florent.

=Monument de Bonchamp.--Passage de la Loire.--L'abbaye.=


La Loire descend, d'Angers  Nantes, entre deux rives largement cartes,
aplaties,  travers de vertes les;  mi-chemin, elle fait un coude, et
l'on se trouve en face d'un coteau sem de bois, dont la croupe s'tale
arrondie, et laisse traner dans l'eau ses dernires branches, comme un
gros bouquet de feuillage; au sommet, le ft svelte et blanc d'une colonne
se dtache dans l'air; c'est Saint-Florent.

C'tait un jour d't; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais
la vaste campagne parseme de clochers et de maisons, vivante et
retentissante de bruits, qui s'tendait au loin et s'unissait vaguement au
ciel abaiss. La Loire brillante emportait vers les grandes villes les
barques, aux voiles dployes;  l'horizon, non loin d'Angers, la ville
noire, clataient les toits hauts et les murs blancs du chteau de Serrent
que visitent les princes; de l'autre ct, apparaissait le bourg de Mauves
qui, par sa prairie, touche  Nantes, d'o l'on descend vers la mer. Sur
les les de sable jaune que couvre ou dlaisse le fleuve en ses frquents
caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient prs de leurs
boeufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord; dans l'herbe,
chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des
branches. La terre, calme en son immobilit qui respire, semblait livrer 
l'homme son domaine et ses trsors, le convier au bonheur et  la joie.

Oui, aujourd'hui, c'tait la paix; mais, dans le pass, tout ce qui
m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que
je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'le tendue
 mes pieds, ont, depuis deux mille ans, t le thtre de scnes
incessantes de carnage: Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et
Franais, rpublicains et Vendens, ont tour  tour possd, perdu,
reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche et
fconde. Cette le au milieu du fleuve tait, au VIIIe sicle, le repaire
de pirates normands; elle s'appelle l'_le Batailleuse_; sur cette
esplanade qui domine la Loire, au moyen ge, s'levait un chteau-fort,
d'o un baron avide ranonnait les barques au passage. A l'autre bord, un
autre chteau, nomm la Madeleine, surveillait de son ct la Loire. Entre
les deux seigneurs, la guerre tait permanente: Angevins de Saint-Florent
et Bretons de la Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve,
et se livraient des combats acharns. Les Angevins finirent par tre
dompts; ils cdrent aux Bretons l'extrmit de l'esplanade qui s'avance
comme un haut promontoire au-dessus du fleuve; cette pointe de terre
s'appelle encore la _Bretagne_; tout  l'entour c'tait l'Anjou, ce petit
coin seul tait la Bretagne; les vainqueurs ont perptu leur triomphe en
ce qui demeure le plus d'un peuple, le nom et la langue.

Mais notre temps laisse  la postrit de plus mouvants souvenirs: ce
bourg que l'on aperoit en face est la Meilleraye o Bonchamp expira; cet
autre, Varade o il fut enterr; dans celui-ci,  Saint-Florent mme, il
fit grce aux prisonniers rpublicains, et on lui a rig un tombeau; c'est
ici que les Vendens vaincus passrent la Loire, et ici que fut tir le
premier coup de canon qui alla veiller Cathelineau dans sa chaumire:
c'est comme le rsum des guerres de la Vende.

Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort,  Saint-Florent, pour la leve de
trois cent mille hommes. Dans un carrefour form par deux ou trois rues au
haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs btons  cordon de cuir 
la main, taient runis en groupes nombreux et agits. Leurs pres leur
avaient dit qu'en devenant soldats de la rpublique, ils serviraient les
ennemis de Dieu et de la religion. Ils taient bien rsolus  ne pas
partir, mais la plupart ne savaient ce qu'ils avaient  faire; seulement,
quelques-uns, venus avec leurs fusils, s'taient cachs dans les maisons
voisines et attendaient. De son ct, le commandant rpublicain avait fait
traner jusque-l une pice de canon qui, braque sous une grande porte,
menaait la place et les rues.

On commence l'appel des conscrits; pas un ne se prsente; l'ordre est donn
de saisir les rfractaires; les gendarmes sont accueillis par une hue
gnrale; les paysans, faisant le moulinet avec leurs btons, les
bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe somme alors la foule
d'vacuer la place; la foule, menaante, demeure immobile; il commande le
feu, les paysans s'enfuient de tous cts; en un clin d'oeil, la place fut
dserte; personne n'avait t tu.

Mais,  l'instant, des fentres des maisons, du fond de la place, des
angles des rues, part une fusillade nourrie; la troupe surprise et
dcouverte se trouble; les paysans reviennent, les plus braves s'lancent
sur la pice avant qu'elle tire de nouveau; les soldats se sauvent, le
canon est pris.

Trois jours aprs, les cloches de toutes les paroisses, sonnant le tocsin,
jetaient aux mille chos du Bocage, de la Loire  la Plaine, et de Saumur 
la mer, le cri de guerre de tout un peuple. La Vende entire tait debout,
debout pour son roi, et bien plus encore pour son culte et son Dieu, pour
ces croyances intimes et profondes, vraie vie de l'homme, force et vertu du
foyer domestique, pour la guerre sacre, selon le mot antique: _Pro aris et
focis_. Voil la raison de la rsistance hroque de ce peuple, qu'on a
appel un _peuple de gants_; il est tomb sous le nombre, il n'a pas t
vaincu; sa cause a triomph: la religion qu'il avait dfendue sur les
champs de bataille de la Vende.

Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, dans la vaste plaine,
cette foule confuse, paysans, femmes, vieillards, enfants, ple-mle avec
les chevaux, les canons, les chariots, cent mille tres humains se htant,
se pressant aux bords du fleuve; ces barques charges allant et venant
d'une rive  l'autre; ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflamm,
galopant et donnant des ordres; dans une voiture trane  petits pas,
Lescure bless  mort? Entendez-vous les cris, les mouvements confus, le
bruit du canon lointain?

Huit mois se sont couls; aprs avoir dfait six armes, pris Thouars,
Saumur, Angers, battu Klber et ses Mayenais, le peuple venden, dcim
enfin, dans une dernire bataille,  Cholet, fuit le sol de la patrie, et,
comme le cerf bless, se jette dans le fleuve, aspirant  l'autre bord,
pour y prolonger sa lutte et sa vie.

Cependant, dans une salle carrele d'une petite maison, au bas de la ville,
Bonchamp tait tendu et prs d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient
de leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce gnral, que si peu de
mois venaient de rendre immortel, attendait en priant l'heure de l'ternel
repos.

Au mme moment, cinq mille prisonniers rpublicains taient entasss dans
un ancien couvent, en face de plusieurs canons chargs  mitraille.

La masse du peuple avait franchi le fleuve; il ne restait plus au del que
quelques milliers d'hommes; la question alors s'leva: que faire des
prisonniers, bouches inutiles et ennemies? On ne pouvait les garder; il y
avait pril  les relcher. Une proposition alors est jete dans la foule,
une de ces propositions violentes qui se font jour dans les temps de crise,
qui n'appartiennent  personne, et que tout le monde accepte: Il faut s'en
dfaire! il faut les fusiller! Le mot vole et bientt devient un cri
gnral, la volont du peuple.

Dans la chambre mme o Bonchamp agonisait, les officiers s'en
entretenaient; il ne s'agissait plus que de dsigner l'heure. Bonchamp
alors, les entendant, se souleva de son lit avec effort; il fit signe 
quelques-uns des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait la
souffrance: Mes amis, j'ai une prire  vous adresser; c'est sans doute la
dernire, mais, avant que je meure, assurez-moi qu'elle sera coute: je
demande qu'on ne tue pas les prisonniers.

C'est  ce beau moment que le sculpteur David l'a reprsent[1]: le voici,
ce gnreux homme, tel qu'il dut tre, se dressant  demi, le corps ouvert
par la blessure, la figure tire par la douleur, la main tremblante, le
regard comme clair, dj presque hors du monde, et cherchant  se drober
un instant encore  la mort, pour donner  d'autres cette vie qui, par sa
bouche entr'ouverte, va s'chapper!

    [Note 1: Le monument de Bonchamp est dans le choeur de l'glise de
    Saint-Florent.]

Et aussitt, sans hsiter, sans rflchir, emports par cet irrsistible
choc des grandes penses qui toujours entranent les hommes, preuve sublime
qu'ils ont une me: Oui, oui, s'crient les assistants, grce! grce! Et
ils s'lancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La
Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive  la
porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande: Laissez-les aller,
s'crie-t-il, grce! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne!

Les canons sont dtourns, et les prisonniers, passant  travers la foule
qui s'carte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes,
jusqu' perte de vue du bourg; en quelques instants tous avaient disparu;
il n'en resta pas un  Saint-Florent.

Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont racont, que ces
prisonniers,  peine sauvs, aient tir presque aussitt sur leurs
librateurs. Seulement, et c'est ce qui a caus l'erreur de ces historiens,
 la fin du jour, l'avant-garde rpublicaine arriva  Saint-Florent, o
elle esprait trouver encore les Vendens: le reprsentant Choudieu, qui
marchait en tte avec une escorte de cavaliers, alla droit  la maison d'un
des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendens; on lui apprit
que tous avaient franchi le fleuve.--Mais leur artillerie?
demanda-t-il.--Ils n'ont pu l'emmener; ils en ont laiss ici une grande
partie.--O sont les canons? dit-il vivement; quelqu'un peut-il m'y
conduire?--Moi, je vais vous y mener! s'cria un jeune garon de douze ans,
en se prsentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa
botte, et le mit en selle devant lui; puis, suivi de ses cavaliers, il
arriva  l'esplanade, o taient rests les canons. Les Vendens, soit
hte, soit ignorance, ne les avaient pas enclous. Le reprsentant, alors,
de ce lieu lev, aperut par del le large fleuve la foule du peuple
venden, encore haletante, fuyant  travers les ombres qui s'abaissaient:
Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre
prsence. Il fit mettre pied  terre  ses soldats et pointer les pices
sur Varade; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir
inoffensifs sur le sable.

Ce rcit m'tait fait par le neveu de ce jeune garon qui, jadis, dans
l'impatiente ardeur de son ge, avait guid Choudieu; et, en rappelant ces
dtails qui rhabilitaient le parti contraire, cet homme, coeur franc et
loyal, relevait noblement la tte, heureux d'attester qu'un crime de plus
n'avait pas souill ces luttes fratricides.

J'tais  la place mme o avaient t points les canons de Choudieu; l
s'lve aujourd'hui la colonne commmorative de Bonchamp, et,  ct, le
couvent, jadis clbre abbaye de bndictins, qui servit de prison aux
rpublicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les
confins de la Bretagne et de la Vende, ait t le rendez-vous d'vnements
extraordinaires, il a t incendi, non par les rpublicains, comme on le
pourrait croire, mais par un Venden. Son nom tait Poitevin, mais on
l'appelait _Chante-en-Hiver_: ainsi que les peuples primitifs des forts
amricaines, ces guerriers de la Vende avaient aussi leur langue
pittoresque et expressive. Quand,  la fin de la guerre, le soldat de
Bonchamp revint  Saint-Florent et qu'il revit ce couvent o, enfant, il
avait pri Dieu, et dont les rpublicains avaient fait une caserne, dans sa
foi vendenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son
paule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammes dans le couvent:
le feu gagna aussitt les clotres, en un instant le couvent fut envelopp
de flammes. Les habitants du bourg accoururent; debout sur un pan de mur 
demi croul, Chante-en-Hiver suivait les progrs de l'incendie; il arrta
ceux qui voulaient l'teindre: Non! non! dit-il; ne faut-il pas que la
maison de Dieu soit purifie des bleus? Et la foule immobile laissa
l'incendie dvorer le couvent.

Quant  la colonne de Bonchamp, on cherche en vain  dchiffrer
l'inscription qui y tait grave; les plaques de marbre de la base ont t
brises en 1832 par les soldats d'une garnison passagre. Si rapide est
l'action de notre temps, si violents et opposs les mouvements qui
emportent ce sicle justement appel le sicle des rvolutions, que, dans
ses tours et retours, il efface aujourd'hui les oeuvres d'hier et n'en
laisse que des vestiges. Il en est dj des monuments rigs aux chefs
vendens comme des monuments de l'antique Grce; ces vnements, dont il
reste encore des tmoins, ne sont, aux lieux mmes o ils se sont passs,
marqus que par des dbris.

Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a t
mutil, la statue de Cathelineau, que les Vendens lui avaient rige en
face de sa maison. Il avait pourtant bien mrit un hommage populaire, ce
paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient lev au premier
rang. Il y avait parmi les capitaines vendens des gentilshommes de haute
naissance, de savants officiers; lorsqu'ils voulurent nommer un gnral en
chef, ils lurent Cathelineau. C'est qu'il possdait les qualits par
lesquelles les hommes sont partout domins: la fermet calme, qui est le
plus grand signe de la force, le sens droit et la nettet de vue dans le
conseil, l'enthousiasme dans la bataille; sa modestie et sa candeur le
faisaient aimer, sa pit et sa vie sans tache, respecter; il semblait que
Dieu marchait avec un tel homme; on l'appelait le _saint de l'Anjou_. Quand
il eut expir, un vieillard parut sur le seuil de la maison, et dit ces
simples mots  la foule agenouille: Le bon gnral a rendu son me  qui
la lui avait donne pour venger sa gloire, oraison funbre qui embrasse,
dans sa brivet, le gnie du hros, la croyance du chrtien, et le but
sublime o il tendait.

Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrte devant la maison de
Cathelineau, devenue une auberge; on lui montre le four o le Venden
cuisait son pain, sa chambre transforme en curie; vis--vis, une petite
place triangulaire est jonche de dbris; l tait le monument: la statue
gt dans l'humble cimetire de la paroisse.

De nos jours, cependant, ces ruines ont t en partie releves: 
Saint-Florent, le couvent a t restaur; dans la maison mme o il a
expir, un tombeau a t rig  Cathelineau, et, sur ce tombeau, une
statue, copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent cte  cte
Bonchamp et Cathelineau, le gnral paysan prs du gnral gentilhomme. Ces
restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais  la religion:
dans le couvent on a tabli une cole de Frres; la maison, o est plac le
tombeau, est devenue la chapelle d'une cole de Soeurs: une sainte femme,
un gnreux et noble Venden[1], ont rpar ces ruines pour les consacrer 
des oeuvres pieuses: c'est le vrai sentiment de la Vende. Ainsi, tout est
 sa place: cette auberge, tablie dans une demeure hroque, cette statue
brise, ce cimetire o elle est dpose, cette chapelle qui protge la
tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractre de ce
sicle, l'industrie triomphante, la vieille royaut renverse, et la
religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule
gardienne des gnreux souvenirs.

    [Note 1: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]




IX

Les vieilles villes.--Les vieilles maisons.

=Dol.--Dinan.--Morlaix.--Lannion.--Cesson.=


La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins: la position
avance de cette large presqu'le dans l'Ocan, entre le golfe de Gascogne
qui tient  l'Espagne, et la Manche qui tient  l'Angleterre, ses ports
naturels, les nombreuses rivires qui descendent du plateau central, et,
comme les rayons d'un cercle, aboutissent  la mer, ont t cause que, de
tout temps, la vie s'est porte aux extrmits. Ds l'antiquit, les
Bretons furent marins et pcheurs; la force rsistante de l'Armorique tait
sur les ctes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent
contre Csar la lutte la plus courageuse et la plus longue.

Malgr les sicles et les rvolutions, ce caractre de la Bretagne n'a pas
chang. Le centre est morne, la circonfrence anime; un moine comparait
cette presqu'le arrondie en demi-cercle  la couronne de sa tonsure, un
chevalier  un fer de cheval bien fourni  l'entour et presque vide au
milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des
ports situs non pas sur le bord de la mer, mais  quelques lieues de
l'Ocan, sur de petites rivires navigables o le flot porte les navires.
Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne,
du port de mer l'animation et le mouvement; on y sent la mer voisine sans
la voir, son air pre et fortifiant. Dans quelques-unes ( Lzardrieux, 
Lannion) les deux rives sont runies par un pont suspendu, haut, lger,
semblable  ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous
lequel passent les navires aux longs mts: lorsque soufflent les grands
vents de la mer, ils agitent et soulvent ce chemin arien; on le voit
monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire;
le piton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la
mer au-dessous de soi, se hte, luttant contre le vent et faisant le signe
de la croix, et, quand il l'a traverse, il entre au bout du pont, dans une
petite chapelle, rendre grces  Dieu.

La position de ces petites villes attire et plat; la partie principale est
btie le plus souvent sur une colline:  Quimperl,  Trguier,  Dinan,
apparat tout en haut la tour de l'glise; autour sont groupes les
maisons; le port est au-dessous, la ville des marins et des pcheurs.
Autrefois elles taient fortifies; peu  peu elles ont ras leurs
remparts, et les deux cits se sont runies. Quelques-unes cependant ont
gard leurs vieux murs. En arrivant  Gurande, on se trouve tout  coup
devant une ligne de hautes murailles; de distance en distance saillissent
de grosses tours renfles; une porte  crneaux et  meurtrires s'ouvre
bante avec sa herse suspendue, les fosss sont encore remplis d'eau; c'est
vritablement une ville du XIVe sicle; on verrait se promener sur le
rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tte, on ne s'en
tonnerait pas.

La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine sche, dnude; 
peine,  et l, quelques arbres rabougris et rongs par le vent de la mer;
des plaques d'eau reluisent au soleil, dcoupes en petits carrs
rguliers, ce sont les marais salants; partout ailleurs, des monticules de
sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique  un voyageur: la
plaine sablonneuse et brle, le dsert; les mulons de sel qui la jalonnent
de leur cne pointu, les tentes disperses d'une tribu; les paludiers vtus
de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les
Arabes au burnous de laine, courant  travers le dsert.

Par del ce dsert, s'tend la mer bleue qui, dans l'loignement, semble
immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux.

Gurande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses
grands murs. Du haut de ses remparts, vous dcouvrez, tout en bas, une
toute petite rivire, un ruisseau, o circulent de petites barques, de
petits et troits bateaux  vapeur, un petit quai troit aussi, bord de
vieilles maisons presses, et sur ce quai (les jours de march) des
centaines de voitures et de chariots entasss, et parmi ces chariots une
fourmilire blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant,
gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'
vous, tout cela au fond,  plusieurs centaines de pieds, comme dans un
entonnoir; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont
si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique.

Maintenant entrez dans l'intrieur de la ville; devant vous s'ouvre une rue
du XIVe sicle, presque intacte, longue et tortueuse; c'tait la coutume du
moyen ge: avec les rues tortueuses on se prservait de la grande chaleur
et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen ge par
les gravures et les vieux tableaux; vous les retrouvez ici debout,
habites, vivantes; ces images sont la ralit. Oui, voil,  droite et 
gauche, les maisons serres l'une contre l'autre, dressant les pointes de
leurs pignons aigus; voil les porches carrs  gros piliers de bois, les
boutiques  basse devanture; ces porches tent une partie du jour au
rez-de-chausse, et vous croiriez que c'est un dsavantage; au contraire,
les marchands talent leurs denres sous le porche et s'y tiennent
eux-mmes; la maison est ainsi ouverte  tout venant. On circule sous les
porches,  travers les ballots, les caisses et les paniers; c'est  la fois
la maison et la rue, un continuel commerce des boutiquiers avec les
passants. Voil les tages surplombant l'un sur l'autre,  peine spars
par des poutres troites, les fentres  mille compartiments,  petites
vitres qui se touchent presque: la maison en est toute claire, la lumire
y entre de tous cts, et avec elle, la gat. Voil la faade sillonne de
poutres croises, enchevtres en losanges, trfles, triangles, rosaces,
dans tous les sens; et, sur tous ces montants, supports et croiss, un
dbordement de dessin capricieux, la plus inpuisable imagination,
l'ornementation la plus fantastique.

Ici,  Dol, o l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y
en a quelques-unes du XIIe sicle), les piliers des poutres sont couronns
de gros chapiteaux carrs o l'on dchiffre quelque bte symbolique, moiti
homme et animal, une tte de femme  trompe recourbe, un lion ail aux
pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme; toujours quelque invention
propre  rcrer les yeux et  gayer les passants. L,  Trguier, le
dcorateur c'est le maon: sur la faade recrpie, entre les poutres
croises, avec la pointe de son marteau il a trac mille petits dessins,
toiles, soleils, arabesques, chiffres entrelacs; de loin c'est une faade
blanche, de prs c'est une guipure, une broderie; A Dinan,  Morlaix, 
Saint-Brieuc c'est le tour du sculpteur: toute poutre est taillade,
cisele, bossele; ici des portraits en mdaillon, avec la coiffure
antique; l des scnes de chasse, o chiens et veneurs courent, le long de
la frise, aprs un cerf qui s'embarrasse dans les branches; sur la poutre
principale, au milieu de la faade, s'tagent et montent, du pav jusqu'au
toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier arm de toutes pices,
casque en tte, la lance  la main; au-dessus, Hercule avec sa massue et
chauss de grandes bottes; plus haut, un saint Christophe colossal, portant
Jsus sur ses paules; aux angles des rues, un tre grotesque se penche et
se dtache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain
bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses
petits yeux en ricanant; ou, mieux encore, un bonhomme, vtu de l'habit
breton, veste brode, gilets tags et bariols, chapeau  bords
retrousss, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies
plisses  peine attaches aux reins, accroupi et soufflant de ses joues
bouffies dans le biniou dont la panse s'panouit entre ses bras: c'est la
reprsentation mme de l'homme du pays, le type national; il porte le nom
de la ville:  Vannes, c'est _Vannes et sa femme_; Nantes a _ses enfants
Nantais_; dans l'glise de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le
_Mauron_; ici le bonhomme se nomme _le Morlaix_.

Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres,
d'animaux, partout, aux angles des rues, presque  chaque maison, la niche
consacre, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jsus,
habille de beaux habits, toute peinte et dore, et couronne de fleurs,
entoure de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fte;
et alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une
illumination resplendissante et joyeuse.

Ailleurs,  Lannion, d'une troite rue, d'une venelle (la Bretagne a
conserv sur les criteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la
Fontaine), vous dbouchez sur la place du March:  droite,  gauche,
devant vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, rouges,
brunes, vertes, bleues; c'est un blouissement, et ces couleurs vives,
varies,  ct l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas
l'oeil: les poutres grises, les ardoises bleutres, les vitres claires, les
lignes blanches du pltre, le fond rouge ou bleu, tout cela se mle
ensemble, se confond en un harmonieux ensemble; le soleil s'est arrt l
et y a jet un rayon de son prisme diapr; ces maisons tincelantes sont
animes, on y sent circuler la vie.

Oui, la vie: rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne:
elles sont trop loignes du centre pour avoir suivi la mode;  peine
quelques maisons modernes font disparate: les maisons, une fois
construites, sont restes telles qu'il y a quatre sicles; partout la
couleur clatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les
formes varies, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractre du moyen
ge; poque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait: voil
pourquoi sa qualit particulire est la couleur, non la ligne: la ligne est
la qualit d'une poque assise, o tout est dfini, rangs, principes,
institutions, comme au XVIIe sicle; la couleur, c'est la qualit d'une
socit qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans
cesse, qui est en _rvolution_, le mot dit la chose. Voil aussi pourquoi
l'cole romantique, s'est tant prise du moyen ge, elle sentait que le
moyen ge et l'poque o elle parut taient dans des conditions analogues;
la ligne ne lui convenait pas avec ses beauts rgulires, imposantes et
ordonnes; ce qui lui tait propre, c'tait la couleur, l'agitation du
drame, la vie en marche comme une arme.

Les dtails sont en harmonie avec l'ensemble;  mesure que vous avancez
dans ces rues troites, vous tes frapp de signes particuliers qui vous
disent que vous n'tes pas en France: les maisons de toute la ville sont
numrotes dans un ordre unique ( Paimpol,  Auray,  Lamballe, etc.)
comme en Allemagne; le n 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais
un des numros de toute la ville; cette classification uniforme doit
remonter au XVIIe sicle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait 
former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des
noms rauques et durs  prononcer, des noms celtiques: _Kerharo, Pchic,
Qumener, Le Corb, Kerest, Cosquer, Coffic, Le Houdec, Langloch, Sancio,
Kergros_. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, prs des
ballots proprement rangs, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne
assise, tricotant avec une impassible rgularit; de vieux meubles brunis
et luisants encombrent la chambre trop troite, des bahuts, des tables
sculptes, des lits  plusieurs tages, montant l'un sur l'autre jusqu'au
plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue,
le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire: large, profond, il a des
portes comme une armoire, avec des ferrures ouvrages, des balustres
sculpts  meneaux dlicats; c'est presque un monument. Tel tait celui que
nous vmes  Lhon, prs de Dinan, dans une petite maison dont la porte
tait toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne; une pauvre vieille
femme tait l, assise sur un escabeau  trois pieds, tournant d'une main
ride un vieux rouet finement dcoup, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le
grand lit ferm,  rosaces, qui tenait tout un ct de la chambre, le banc
de bois et la table  pieds tourns, la vieille femme dans l'exact costume
breton, on et dit que rien n'avait boug depuis des sicles; madame de
Svign s'y serait reconnue: Combien gagnez-vous, ma bonne femme,  filer
ainsi tout le jour?--Quatre ou cinq sous, dit-elle. Ce devait tre le mme
prix au XVIIe sicle. Comment donc fait-elle pour vivre? Nous demeurmes
silencieux et attendris en face de cette humble rsignation qui ne se
plaignait pas.

Il y a quelque chose de sacr dans les habitudes anciennes, dit Cicron. Le
vieux mobilier des sicles passs est conserv en Bretagne, mme dans les
glises; on trouve des bancs sculpts dans les cathdrales de Trguier, de
Quimper, ou des confessionnaux du mme style que le lit de Lhon, 
balustres,  rose, et  serrure complique (dans une petite chapelle de
Chteaulin). Dinan a un muse; dans ce muse, il y a de tout, des pierres
et des mdailles, des poteries et des tableaux; mais de plus, il y a
quelque chose de particulirement breton, des reliques bretonnes, la
pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque
de du Guesclin.

Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces
vieux chteaux-forts, dmantels, tombant en ruines, qui, du haut de la
colline o ils sont plants, semblent surveiller la campagne, et sur
lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur? S'il faut dire
la vrit, tous les chteaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou
trois peut se figurer les autres; et pourtant, une ruine intresse toujours
l'homme; c'est que l, toujours il fait la comparaison de son tat prsent
avec son tat pass; parmi ces pierres croules se relvent et passent les
hommes d'autrefois; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce
que rvent sa mmoire et sa pense. Parfois mme le prsent est debout 
ct du pass comme  Cesson.

La tour de Cesson (prs de Saint-Brieuc) tait jadis une puissante
forteresse; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et
Montfort, c'tait par l qu'arrivaient les Anglais, allis de Montfort;
Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts
d'Angleterre; Blois tait-il le plus fort, il s'en emparait et empchait
les Anglais de dbarquer. En trente ans de combats, Cesson passa ainsi
plusieurs fois de l'un  l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le
repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et ranonnait tout le pays; mais
un jour vint o Henri IV, rsolu  remettre toutes choses en ordre, obligea
les gouverneurs de forteresses  se soumettre, ou, quand ils ne se
soumettaient pas, les fit pendre. Le chteau de Cesson fut alors abattu; il
ne resta debout que la tour du donjon ouverte  tous les vents.

Aujourd'hui elle appartient  un riche propritaire, ancien reprsentant,
esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre poque,
les ides d'galit et un instinctif amour du luxe,  la fois dmocrate et
chtelain. De mme que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son
chteau, un chteau moderne et un jardin anglais, un jardin malgr le sol
de roc o ne s'enfoncent pas les racines, malgr les ouragans qui arrachent
les arbres, malgr l'air cre et salin qui, comme sur tous les bords de la
mer, ronge la feuille et penche les branches du ct de la terre; cette
inclinaison uniforme d'un seul ct donne aux rivages de la mer une
solennelle tristesse; l'homme sent que l sa force est impuissante; c'est
une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours.
Mais lui, dure tte bretonne, avec la tnacit de sa race, il a creus 
et l de larges espaces o il a plant des arbres verts; ces pauvres petits
arbres, du fond de ces trous, lvent timidement la tte de quelques
pouces, jusqu' ce que l'pre bise, venant par-dessus, les arrte
brusquement et leur dise aussi en son langage: Tu ne monteras pas plus
haut!

Quant au chteau, il eut un instant la pense de le btir dans les flancs
de la vieille tour; des divans de soie de son salon, on et aperu la
pleine mer par les fentres  ogives perces dans un mur de dix pieds; mais
il fut intimid par cette masse de pierres qui se tiennent  peine et
surplombent au-dessus de sa tte; il dsespra d'atteindre, avec ses petits
tages, le haut de cette ruine dcouronne, et il se rsigna  construire
son chteau au pied de la tour,  quelques pas, dans son ombre. L il a
bti un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives
couleurs, avec une galerie  jour courant le long du toit plat, il y a
rassembl les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe
de notre temps.

Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, le contraste des
deux socits apparat saisissant: le petit chteau, accroupi au bas de la
tour, s'abaisse comme humili et craintif; tous les dtails
s'amoindrissent; il semble qu' peine un homme passerait par ses portes
troites; on dirait qu'on le peut saisir  deux mains par les arcs de sa
balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un
joujou d'enfant. Et vis--vis, au contraire, s'lve la haute tour, monte
sur un norme monceau de dbris crouls; les grandes pierres de son fate
pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degrs de son
escalier rompu. Dresse  l'extrmit d'un promontoire qui s'avance dans la
mer, de plusieurs lieues, de toute la cte et de l'Ocan, on aperoit sa
masse longue et sombre; tout  l'entour la campagne est nue et sans arbres,
presque sans maisons; brche et creve, elle s'allonge vers le ciel,
comme un colossal oblisque; au-dessous,  plusieurs centaines de pieds, la
mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent
incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les
oiseaux aux ailes grises, vers l'Ocan.




X

Saint-Nazaire.

=Le nouveau port et la nouvelle ville.=


La Bretagne, quelque isole qu'elle soit par ses moeurs du reste de la
France, n'est pas reste trangre  l'incessante activit de notre poque:
elle aussi a vu les larges routes traverser ses landes dsertes et les
chemins de fer pousser en avant leurs rails rigides, qui tout  l'heure
vont atteindre Brest, au bout de la terre. Mais son oeuvre la plus
importante devait tre sur la cte mme, au bord de cette mer qui l'attire
et lui donne la vie: ses petits ports ne lui suffisaient plus; au versant
de la presqu'le,  cinquante lieues de Brest, elle a cr un grand port,
Saint-Nazaire.

Il y a dix ans, c'tait un village de cinq cents mes; il n'y avait pas de
port; on n'y voyait que quelques barques de pcheurs qui se mettaient 
l'abri derrire une petite jete. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq
mille mes, qui, dans dix ans, en aura trente mille.

Depuis longtemps on se plaignait que les sables empchaient les grands
navires de remonter la Loire jusqu' Nantes; ils s'arrtaient  Paimbeuf,
o ils s'allgeaient d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve de la
Loire est en effet sillonn et comme parcouru, dans presque tout son cours,
par des sables voyageurs. Prs de son embouchure mme,  trois lieues de la
mer, o la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a parfois pas plus de
deux pieds d'eau; les bateaux  vapeur qui courent chargs de voyageurs
entre ses deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond du fleuve
avec leur quille comme une charrue, et laissent en fuyant, derrire eux, de
longs sillons d'une eau trouble et jauntre.

Un jour, il est dcid que Saint-Nazaire deviendra un port. Aussitt, avec
cette ardeur propre  notre ge, on se met  l'oeuvre: la terre est
largement entame; on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de profondeur;
les plus grands navires de commerce y peuvent entrer, mme les frgates; le
chemin de fer de Nantes est prolong jusqu' Saint-Nazaire; en peu de
temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord du bassin. Cependant,
pour couvrir ce port nouveau, il faut des fortifications: on amoncelle les
terres enleves des quatorze hectares du bassin, on les lve tout autour
comme des collines; de larges fosss les environnent; bientt la maonnerie
les revtira, ils seront arms de canons; Saint-Nazaire ne sera pas
seulement un port, il sera une ville forte.

Ces immenses travaux sont improviss en quatre ans, improviss, mais
parfaits. Vastes quais aux dures assises de granit, larges cluses, lourdes
portes de fer, grues colossales, on enfonce profondment dans le sol, on
attache par des chanes normes et redoubles tout cet attirail puissant de
machines, tout ce que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter contre
cette eau lgre qui, en lchant les quartiers de roc, les use, les rompt
et les emporte.

Mais le principal restait  faire, la ville: le gouvernement avait
construit le port, les remparts; les particuliers ont bti la ville; tout
de suite on l'a conue sur un grand plan: on a vu un Havre nouveau dans
l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir prochain, immdiat. En
ce temps-ci, o l'on ne compte plus par mille francs, mais par millions,
les spculateurs sont accourus; des fortunes se sont leves en trois
jours; tel champ estim il y a dix ans quinze mille francs, s'est vendu
sept cent mille; mais rien n'tonne aujourd'hui en fait de rvolutions,
nous en vivons.

Voici trois ans que cette ville est commence, et dj l'on entrevoit le
dveloppement qu'elle va prendre. On lit, dans les rcits des voyageurs, la
cration des villes neuves des tats-Unis: une bande de pionniers s'avance
vers l'ouest, au bord des forts et des prairies indfinies; ils abattent
les arbres sculaires, et, tandis que l'on arrache les souches normes du
sol, sur le terrain  peine dblay des maisons s'lvent, des magasins
s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville loigne aux grands ports de
l'est. De mme ici:  ct de l'ancien village, dont les maisons basses
sont entasses autour du petit clocher de la vieille glise, une grande
cit sort de terre, neuve et blanche; les quartiers se dessinent, les
maisons se groupent aux carrefours; on suit de l'oeil dans la campagne la
trace des rues longues et larges; une douzaine de maisons,  droite et 
gauche, au commencement, au milieu et au bout, se dressent comme les jalons
aligns de la rue nouvelle; dans les intervalles, des prairies et des bls;
ici une maison haute de quatre tages, avec des boutiques resplendissantes,
peintes et dores comme  Paris;  ct un champ labour, une haie charge
de mres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera jete  terre, la haie
arrache, le champ dfonc, et une autre grande maison s'appuiera  la
maison voisine, on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz; voil une
rue Vivienne. Une vaste place est trace devant le bassin; il n'y a l
encore que deux ou trois maisons  chaque extrmit; le centre est rempli
de dcombres; mais ces maisons, ce sont de grands cafs, des htels o la
table est sans cesse dresse et toujours servie: une population active,
ardente, presse, ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et vient,
remue les moellons, creuse la terre, descend des wagons, dbarque des
bateaux  vapeur, charge et dcharge les navires; de la jete  la gare,
c'est tout un peuple fourmillant dans un espace troit encore.

Dj les premiers ngociants de Nantes y ont des comptoirs, dj le bassin
est rempli de navires venus de tous les points du monde; on y voit ces
grands clippers amricains de dimensions colossales, qui jaugent dix-huit
cents tonneaux et tirent vingt-quatre pieds d'eau, comme des frgates. Dj
l'on a compris l'insuffisance d'un seul bassin; on en commence un second,
on en projette un troisime. A toute heure, les longs bateaux  vapeur
filent devant vous, pour remorquer les navires, pour transporter les
marchandises et les matriaux ncessaires au service du port; et, au
travers de ce mouvement gnral, du bruit incessant des chantiers de toutes
sortes, des pelles, des pioches et des marteaux, des chanes qui crient en
levant les ancres, du murmure sourd des machines  et l dresses, des
cris d'appel des ouvriers, des chants cadencs des matelots penchs sur le
cabestan, par-dessus mme la rumeur aboyante des vagues qui tombent sur le
rivage comme une masse de plomb,  coups gaux, de temps en temps un
sifflet strident, aigu, dchire l'air, et s'lve vers le ciel comme une
plainte de douleur qui s'chappe et se tait tout  coup. C'est le sifflet
du chemin de fer, de la locomotive toujours allume, toujours prte 
partir, la machine du _mouvement_, c'est son nom, et qui semble dire:
Allons! allons! pressez-vous! avanons!




XI

Les lutteurs.

=Les costumes.--Les Pardons.--La lutte.--Postic.=


Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des ftes religieuses, mais aussi
des ftes de village, des _assembles_, comme on dit en Poitou, o les
divertissements et les jeux succdent aux crmonies de l'glise. Si le
pardon dure deux jours, la premire journe appartient exclusivement  la
religion: la grand'messe d'abord; l'glise de la paroisse a d'avance t
dcore avec soin, pare de fleurs et de feuillages; ni chaises ni bancs,
d'ailleurs: hommes et femmes, les femmes dans la nef, les hommes dans le
choeur et les bas cts, tous sont agenouills sur le pav, le chapelet
entre leurs doigts, pieusement recueillis, rpondant aux chants du prtre
d'une seule voix, voix puissante des fidles assembls qui porte au ciel la
prire avec tant de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait rsister.

Aprs la messe, la procession en grande pompe: les jeunes filles, en blanc,
semant des fleurs; les garons les plus robustes tenant leves les vieilles
bannires brodes d'or, d'argent et de soie; les croix, les chsses
tincelantes, les statues peintes des saints, les dais surmonts de plumes,
au milieu de deux files, s'avanant d'un pas lent, que marque le chant des
cantiques; et, derrire le prtre qui porte le saint Sacrement une foule
d'hommes, le chapeau  la main et silencieux. Le soir, les vpres, o nul
ne manque non plus qu' la grand'messe; enfin le salut, la bndiction,
cette crmonie essentiellement catholique,  laquelle l'indiffrent mme
n'assiste pas sans une motion involontaire, et aussi saisissante dans une
humble glise de village que dans les magnifiques cathdrales.

Dans l'intervalle de la procession et des vpres, de nombreux plerins
accomplissent les voeux forms pour implorer une grce ou pour remercier
Dieu. Les uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de qui a lieu
le pardon, et y passent des heures en prires; d'autres, plus fervents,
font autour de l'glise,  une fontaine miraculeuse ou  un tombeau, de
longs voyages, pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux qui n'ont
point  s'acquitter d'un voeu se tiennent en dehors de l'glise, sur la
place, conversant par groupes, doucement et gravement; nul bruit, aucun
cri, rien qui puisse troubler la saintet du jour; les cabarets sont vides
et les rendez-vous des jeux, dserts.

Ainsi se passe le premier jour du pardon; le lendemain est tout aux jeux.

Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il n'y avait pas de
pardon sans courses, danses, luttes, jeux singuliers et particuliers au
pays. Bien plus que la langue et le costume, ces vieux usages peu  peu ont
t dlaisss. Les courses de chevaux, les danses surtout, protges par
les femmes, ont persist; mais les luttes, ces luttes hroques que
clbraient les potes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des vers
que les jeunes filles chantaient aux veilles, on ne les trouve plus que
dans un petit nombre de paroisses, sur les confins du Finistre et du
Morbihan. L du moins, l'enthousiasme pour ces rudes jotes n'a pas
diminu; quelque minime que soit le prix, de nombreux lutteurs sont
toujours prts  le disputer, et jeunes, fiers, ardents, devant une foule
toujours mue,  briguer l'honneur de vaincre.

Parfois mme, ces jeux rustiques prennent un air de grandeur inaccoutume.
Un riche propritaire, dfricheur de landes, comme les moines des premiers
sicles, savant admirateur des bardes bretons, barde lui-mme, pote en
cette langue celtique qui est demeure immuable depuis trois mille ans,
veut clbrer un heureux vnement survenu dans sa maison, et donne une
fte populaire avec la pompe et l'clat consacr par la tradition
antique[1].

    [Note 1: Il y a quelques annes, une fte de ce genre fut donne
    par un savant breton, M. de la Villemarqu, qui,  la science la
    plus sre, unit ce vif sentiment de la posie qu'on dirait inn
    dans la nation armoricaine.]

Longtemps  l'avance la fte est annonce dans cent paroisses: on
l'apprend, on se le rpte le dimanche, au sortir de la messe. On y reverra
tous les jeux anciens, la course  pied, o se dploie l'agilit des jeunes
hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle n'a rien perdu de ses
robustes et patientes qualits, cette race de petits chevaux nerveux,
infatigables, courageux, que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce
sol de rocs; puis, aprs les courses des femmes, et les courses en sac qui
font panouir les visages et clater les longs rires, les luttes, la
meilleure part de la fte. Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un
ruban, un chapeau, un maigre mouton de cinq francs; on parle de prsents
magnifiques: trois prix sont rservs aux vainqueurs, une somme d'argent
suffisante pour acheter un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes
dores, et un costume breton complet; ce costume a cot trois mois de
travail au tailleur, qui a puis tout son art  orner les larges
boutonnires, les parements, les gilets et les gutres, de fins dessins en
soie de toutes couleurs, superbe vtement dont sera fier le plus riche gars
du pays. Des invitations ont t adresses aux lutteurs les plus renomms,
 ceux de Rosporden, de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de Kerneven;
on n'a pas oubli ceux de Scar et de Guiscriff, connus par l'ardente
rivalit qui rend si longs leurs combats: Scar est du Finistre, Guiscriff
du Morbihan; on verra o, des deux pays, naissent les plus forts hommes.
Enfin,  la fte doit venir Mathurin[1], le fameux sonneur de biniou, celui
qui alla  Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, _la Closerie
des gents_, et que le roi voulut entendre dans son palais des Tuileries.
Vieux  cette heure, aveugle, on ne le voit plus que rarement aux pardons;
mais, rpondant cette fois  l'appel du pote, il jouera quelques-uns de
ces airs mlancoliques et sauvages, dont les notes aigus s'entendent par
del les longues landes, airs des anciens temps, que le Breton, absent de
la patrie, rpte au dedans de lui-mme, assis au bord de la route, le
front dans la main.

    [Note 1: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]

Entre les jolies petites villes des ctes de Bretagne, Pont-Aven est une de
celles qui charment le plus d'abord et inspirent le dsir de s'y arrter.
Un ravin tout encombr d'normes roches, d'arbres confusment pousss,
aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres et ces rochers, une petite
rivire rapide, tournant autour des rochers, glissant entre leurs dfils,
bouillonnant en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle reflte
l'ombre des arbres ou la lumire du ciel: voil le fond du tableau. Sur les
deux versants s'tagent les maisons de la ville, et presque autant de
moulins que de maisons s'parpillent sur les bords, assis sur les roches ou
 demi cachs dans les arbres[1]. Tout est riant et frais en cette jolie
valle: au tic-tac rgulier des grandes roues se mle le murmure de l'eau,
le frlement des herbes et des feuilles; la voix sourde de la nature, qui
ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et triste du travail de l'homme.

    [Note 1: Le proverbe dit: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze
    moulins.]

Un peu plus bas, la rivire s'largit, et, libre en son cours, plus
profonde, sale dj et verdtre, va se perdre dans la grande mer.

C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui attire les peintres,
qu'avait t assign le rendez-vous des luttes. Au lieu le plus lev, sur
une estrade, taient assis deux vieillards, clbres autrefois par leurs
victoires, et qui, aujourd'hui,  l'ge de plus de quatre-vingts ans, la
tte couverte de longs cheveux blancs, avaient t nomms juges du combat.
Derrire eux, de grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, et
en face s'tendait la mer, la mer qu'on n'entendait pas, mais que l'on
voyait bleue, immense, se confondant  l'horizon avec le firmament, et tout
tincelante aux rayons du soleil. Tel tait le lieu du combat: sous un ciel
clatant, au bord des forts, vis--vis de cette mer que les hommes, comme
si elle allait rpondre  leurs questions, ne se lassent pas de contempler.
Le potique gnie du barde breton semblait avoir choisi ce beau site, en
souvenir de Virgile et d'Homre.

La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivs des points les plus
opposs, et qui portent comme crit le nom de leur village sur leurs
costumes varis. On reconnat la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe
leur figure comme un bguin de religieuse; la coiffure de Landerneau qui
s'allonge par derrire, rappelant la cornette du moyen ge; le grand et
haut bonnet des artisanes de Rosporden, dont les dentelles flottent au
vent; celui des femmes de Saint-Thgonec, qui en relvent sur le sommet de
la tte les barbes gonfles comme des voiles de navire; puis, le plus joli
des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, dont une coquetterie
et une propret recherche font valoir le beau teint et la taille lgante:
nulle ne les gale pour le luxe et l'clatante blancheur de leurs
coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. La coiffe,
applique sur le front et descendant le long des tempes, laisse voir leurs
cheveux soigneusement lisss, puis, s'cartant sur les cts, comme des
ailes, encadre l'ovale rgulier de leurs frais visages. Du coude au
poignet, les bras sont envelopps, mais non cachs par de larges manches de
mousseline bouffante, et une collerette  petits plis menus dessine autour
du cou et des paules une courbe gracieuse.

Un peu plus loin, voici la singulire coiffure bigarre de Pont-l'Abb:
grandes et fortes, la peau teinte de la couleur orange propre aux races
asiatiques, on dirait que les femmes de Pont-l'Abb sont une tribu
trangre venue,  travers l'Ocan, sur les ctes de l'Armorique. Leur
costume ne ressemble  aucun des costumes de Bretagne: la coiffure,
compose de bandes de drap d'or, d'toffes rouges brodes en soie, de
mousseline bleue, est pose un peu en avant, ainsi qu'un lger bonnet grec,
sur le sommet de la tte; les cheveux par derrire sont  dcouvert. Ces
bonnets bleus, rouges, dors, brillent  et l parmi les coiffes blanches
comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes; ils ont donn leur
nom aux femmes de Pont-l'Abb: on dit les _bigoudens_ de Pont-l'Abb. Le
reste du costume a autant d'clat: la jupe, le corsage, les manches sont
orns de larges galons verts, rouges, dors, de broderies, de torsades,
d'oeillres en soie de toutes couleurs, et ces couleurs si diverses,
hardiment rapproches, se fondent dans un ensemble brillant et harmonieux.
Les peuples simples ont souvent le secret de cette alliance heureuse de
couleurs opposes o choue la science des nations les plus raffines.

Le costume des hommes n'est pas moins vari; on voit, l'un  ct de
l'autre, les hommes de Saint-Herbot et de Chteauneuf-du-Faou, dont le long
habit brun doubl de vert, orn de passementeries, de boutons et de
broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, comme l'ample habit du
temps de Louis XIV; les habitants des montagnes d'Arre avec leurs vestes
blanches; ceux du Faouet, dont le chapeau de paille,  larges bords, est
recouvert d'une sorte de rsille qui retombe du sommet comme les fils d'or
ces casquettes de jockeys; les lgants de Fouesnant, qui mettent l'un sur
l'autre deux larges pantalons de couleur diffrente, dbordant sur le
coude-pied; les hommes de Gourin, aux culottes demi-collantes, et ceux de
Quimperl, qui portent encore l'antique _bragou-bras_, la braie celtique 
mille plis, bouffant des deux cts, descendant tout  fait au bas des
reins, et laissant passer la chemise entre le gros bouton qui le retient,
et la ceinture serre avec une large boucle de cuivre; et les gens de
Scar, enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement brod en
soie qu'ils portent au milieu du dos, comme s'ils s'taient dclars serfs
de Dieu.

Un roulement de tambour annonce l'ouverture des luttes; un vaste cercle se
forme  l'instant, chacun prend place: les hommes s'tendent sur l'herbe, 
plat ventre, c'est le premier rang; d'autres, les retardataires,
s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en seconde ligne; quant aux
femmes, elles se tiennent derrire, debout, en rangs presss.

Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place qui leur est assigne:
plus d'une, reconnue dans la foule par un jeune garon qu'elle aussi, avant
lui-mme, a aperu, le verra de loin quitter son rang, se glisser derrire
le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, tout prs d'elle,
tournera  demi la tte pour entendre de douces paroles et laissera pendre
sa main dans la main de son amoureux, promesse muette et gage de prochaines
fianailles.

Les luttes dbutent par les plus jeunes: des adolescents, des enfants
presque, de douze  quatorze ans, se dpouillent de leur veste, se prennent
 bras le corps, et cherchent  se jeter par terre. La lutte n'est pas
longue, l'un a vite renvers l'autre; mais,  peine le vaincu s'est-il
relev, qu'il se prcipite sur son adversaire, et le combat recommence.
Trois, quatre, dix dfaites successives ne le dcouragent pas; il a dj
cette obstination des hommes de sa race. Tous les deux se serrent, se
pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le visage rouge de sang, et
plus la lutte se renouvelle, plus elle devient longue et tenace. Tel qui a
t renvers, la premire fois, presque immdiatement, rsiste ensuite un
quart d'heure aux efforts redoubls de son vainqueur. Cependant, malgr
leur acharnement, pas un mouvement de colre, pas un geste dfendu, pas une
infraction aux rgles de la lutte: on ne doit se prendre que par le buste;
aucun, pour gagner un avantage, ne frapperait au visage son adversaire, ou
ne le saisirait par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce qu'ils
se doivent  eux-mmes: ils veulent se montrer dignes de devenir un jour de
vrais lutteurs. Enfin, et en s'y prenant  plusieurs fois, on les spare.
C'est le tour des hommes.

Un homme sort des rangs, et, le chapeau  la main, fait le tour du cercle.
Si personne ne se prsente pour le lui disputer, le prix lui appartient.
Mais un autre aussi entre dans l'arne:  ce moment une femme, quittant
prcipitamment sa place, court aprs lui, et le retient par le bras, c'est
sa mre; il est trop jeune encore, elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra
peut-tre un mauvais coup. Le jeune homme rsiste; impatient de montrer sa
force, il carte doucement sa mre, et elle le suit malgr lui, et on la
voit lui parler avec cette vivacit d'amour qu'ont seules les mres; elle
lui prend les mains de peur qu'il ne s'chappe d'elle. L'assemble assiste
impatiente et divise  ce combat de tendresse et de fire ardeur: les
jeunes gens et les jeunes filles sont pour le fils, les plus gs pour la
mre,--jusqu' ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus
faible, dcide qu'une fois encore le fils cdera  la douce contrainte des
pleurs maternels.

Un autre, d'ailleurs, s'est prsent; celui-ci est un lutteur clbre, cent
bouches le nomment  la fois; il fait deux pas en avant avec lenteur et
gravit, et tendant le bras: _Reste debout!_ dit-il. A ces mots, Yves
Herv, du bourg de Banalec, s'arrte: il a reconnu Postic, de Scar; le
prix sera vivement disput. Aussitt il quitte sa veste et son gilet, ne
gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement
serre au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains
s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derrire
avec un long ruban; Les pieds nus, il se tient immobile, allgre et agile
pour le combat. Postic aussi s'est dpouill de ses vtements, mais ses
parrains ne se sont pas prsents pour lui attacher les cheveux; il les
laisse flotter librement sur son cou; le haut de la tte nue, le visage
maigre et sillonn des rides que creusent de bonne heure les travaux des
champs, il ressemble presque  un vieillard, mais sa taille haute et
droite, ses bras robustes croiss sur sa poitrine, et le regard assur de
ses yeux enfoncs sous ses sourcils, dclent l'homme dans la force de
l'ge.

Le signal est donn: les deux adversaires font le signe de la croix, et
s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras
tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un mme mouvement,
ils se joignent et enlacent leurs bras; en un moment ils sont serrs l'un
contre l'autre d'une force gale; de leurs mains crispes, ils tchent, 
travers la chemise, de saisir la peau; tous deux, matres d'eux-mmes,
combinent  la fois leur propre effort et celui de l'adversaire; on voit
les muscles saillir  leur cou et sur leurs paules. Herv sait quelle est
la force et l'habilet de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le
combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois dj, il a
vit le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant  Postic, la
lutte lui est si familire, qu'il semble modrer sa force plutt que la
dvelopper tout entire;  un moment mme o il veille moins sur lui, un de
ses pieds cde, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemble, les
juges se lvent de leur sige: mais, dans le temps mme o il perdait pied,
Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourn de
manire  tomber sur le ct. Il reste l, quelques secondes, immobile,
pour qu'il soit bien prouv qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu,
c'est la loi des luttes, doit tre renvers droit sur le dos, les deux
paules touchant la terre; c'est ce qu'on appelle _avoir le saut_. Les
juges dclarent que le coup ne compte pas, et Postic se relve, aux
applaudissements des uns, au milieu du silence des autres.

Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie: jusque-l,
l'assemble avait assist, muette, aux incidents de la lutte; mais les
passions sont,  cette heure, veilles: les gens de Scar prennent parti
pour Postic, ceux de Banalec pour Herv. Le combat est repris plus vif,
plus acharn que la premire fois; les deux lutteurs, anims par un intrt
plus ardent, ont  soutenir, l'un son premier succs, l'autre sa
rputation. Ils ne demeurent plus dans le mme lieu, ils se pressent, ils
se poussent de plusieurs pas en arrire ou en avant;  chaque instant les
jambes sont lances l'une dans l'autre; les bras, enlacs autour du buste,
font plier les reins; deux fois successivement ils s'enlvent de terre, et
l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et
recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements prcipits, des
gestes et des attitudes d'une admirable noblesse: lorsque Postic, tenant
fermement le bras droit d'Herv, et, lui serrant l'paule gauche de son
autre main, l'loigne de lui, et, la tte baisse en avant, s'appuie sur
l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement band, il rappelle ces
belles statues d'athltes que nous a laisses l'antiquit, et que l'on
regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande ide de la
beaut et de la force de l'homme.

Les spectateurs, cependant, les yeux attachs sur les combattants, suivent
leurs mouvements avec une motion passionne: tout est oubli, except le
spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent,
comme si eux-mmes prenaient part  la lutte; de la voix et du geste, ils
excitent les combattants; on entend  chaque instant: _Stard! Derta!
Courage! tiens bon!_ Ou bien ce sont des cris d'admiration  un coup
habile: _Ce n'est pas sot!_ Quelques-uns, emports par une ardeur dont ils
n'ont pas conscience, se tranent sur leurs genoux et sur leurs mains, et
suivent dans sa marche dsordonne la lutte qui,  tout moment, change de
place; tous les bras sont agits, les yeux anims et brillants, tout le
monde a la fivre.

Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses
deux mains fermes comme des taux, le corps d'Herv, l'arrache du sol, et,
d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tte, le lance derrire
lui. Herv tombe lourdement, le choc a t si violent qu'il demeure tendu
de tout son long; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de
doute pour personne, les deux paules ont  la fois touch la terre. Les
vieillards se lvent: _Mad!_ disent-ils, _le coup est bon!_ D'unanimes
applaudissements clatent dans l'assemble: Herv s'loigne en essuyant le
sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du mme pas
grave et lent qu'en arrivant.

L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et dcisive: deux
lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque gale, qui combattent
longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de
Rosporden, en 1859: les deux rivaux taient, dans une nature diffrente,
comme les types du lutteur breton; l'un, grand, lanc, blond et sans
barbe, quoiqu'il et trente ans, paraissait plus jeune que son ge; on ne
l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait
d'abord qu'il pt soutenir un combat un peu prolong. Mais, quand il eut
mis bas sa veste, que ses cheveux nous par derrire et sa chemise  demi
ouverte eurent laiss voir ses larges reins et ses fortes paules que
surmontait une tte petite comme celle des athltes antiques, un murmure
d'tonnement parcourut l'assemble; il parut tout  coup un autre homme,
ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homre, se dpouille de ses haillons
et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable  un dieu. Son nom
tait Trolez, c'est--dire _lait tourn_.

L'autre s'appelait Le Guichet; il n'avait que vingt ans, et contrairement 
son compagnon, on l'et dit plus g. Brun, petit, ramass, le cou rentr
dans les paules,  chacun de ses mouvements, ses muscles solides
ressortaient, pareils  des cordes, sur ses bras robustes; sa grosse tte,
ses cheveux noirs, pais,  demi longs, tombant sur son front bas et
presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression rsolue de son visage
carr, lui donnaient un aspect trangement sauvage; on ne pouvait
s'empcher de le comparer  un taureau.

Aprs s'tre mesurs des yeux, ils se saisirent, et alors commena une
lutte, d'abord lente, mesure, chacun calculant la force de son adversaire,
puis plus presse et plus prcipite. Trolez, de ses longs bras entourant
son rival, s'efforait de l'enlever de terre; mais,  peine celui-ci
avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant.
Le but de Le Guichet tait de lancer un de ces rapides coups de pied qui
font plier subitement la jambe; l'adversaire perd l'quilibre et tombe.
Mais Trolez, attentif  tous ses gestes, ne se laissait pas approcher: les
jambes cartes, le dos longuement tendu et appuy sur ses reins, il
demeurait comme ancr dans le sol; il n'avanait ni ne reculait, ses pieds
ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient; aux assauts redoubls de
son rival, il rsistait impassible comme une muraille.

Cette immobilit obstine excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le
Guichet. Abandonnant sa tactique premire et se servant, comme d'un moyen
de vaincre, de l'ingalit de sa taille, il se jetait  corps perdu sur
Trolez, et, lui enfonant sa grosse tte sous l'aisselle, ainsi qu'un coin
norme, de son cou et de ses rudes paules il poussait en avant, semblable
 un boeuf qui choque un chne de son front, pensant le soulever et le
porter de tout son poids  terre. Mais nulle secousse ne faisait dvier
Trolez d'une ligne.

Longtemps et  plusieurs fois, ils se prirent et se quittrent, rouges, la
chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le
sang sortant par leurs narines. Enfin, aprs des assauts coup sur coup
renouvels, tous deux s'arrtrent en mme temps, haletants et non puiss,
mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient
impuissants  surmonter. Les juges, qui avaient assist avec tonnement et
admiration aux pripties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur,
voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagrent le
prix. Trolez, que son inexprience dans l'art de la lutte avait seule
empch de triompher, qui s'tait content de rsister, mais qui, dans sa
rsistance, avait montr une vigueur sans gale, reut la plus large part;
Le Guichet reut la moindre, comme prmices des prix qu'il saurait un jour
remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans
rancune, oubliant leur rivalit passagre, et redevenus compagnons du mme
village.

Telle est la gnrosit de la belle jeunesse: elle aime le combat pour le
combat mme; ses intrts, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir
qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le
jour de demain pour gagner les succs et la gloire. Mais, plus tard, quand
il s'est puis en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme
mr ressent en lui les premires secousses des passions envieuses; moins
fort, il s'irrite, et il hait; il n'a pas seulement des mules  vaincre,
il a des ennemis  humilier, et ce sentiment de rivalit jalouse, il le
dcore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'_honneur_.

Ce Pardon de Rosporden, dj remarquable par le combat incertain de Le
Guichet et de Trolez, fut signal par un vnement mouvant et inattendu:
Postic, le fameux lutteur qui n'tait jamais sorti d'une lutte que
victorieux, fut ce jour-l vaincu. Trois fois dj dans la journe, il
tait entr dans la lice et avait remport le prix. Infatigable et plein de
confiance, il se prsenta une quatrime fois, et tout d'un coup, sans que
rien ft prsumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les
spectateurs attendaient avec assurance le moment o il renverserait son
adversaire, il fut soulev violemment et jet  terre; il tomba en
entranant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemble demeura
muette, pas un applaudissement n'clata; on ne pouvait croire que Postic,
_et eu le saut_. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude; les juges
proclamrent le vainqueur. Postic alors se releva: son rival tait presque
inconnu comme lutteur; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un
geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son
coeur, mais ple, et les bras croiss sur sa poitrine, il annona aux juges
que, jamais plus dsormais, il ne paratrait dans les luttes.




XII

Les monuments.

=Vanneau.--Les statues.--Colonne de Louis XVI.--Du Guesclin.=


Les grands caractres appellent la lutte: la Bretagne est le pays de France
le plus religieux, gardien de l'ancienne foi, reprsentant de l'ancienne
socit; c'est en Bretagne que la Rvolution a triomph avec le plus de
hauteur: sur ce sol royaliste et chrtien, en face de ces croix, de ces
calvaires, de ces statues de saints, de ces glises, elle a affect de
planter les monuments qui attestent sa victoire. Partout on trouve les
marques de son triomphe: de quelque ct que l'on entre en Bretagne, 
Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutile; au Pin-en-Mauges, le
monument de Cathelineau renvers;  Rennes,  Nantes, des inscriptions en
l'honneur de la Rvolution. A Saint-Malo, les premiers noms que l'on entend
prononcer sont les noms de Lamennais et Chateaubriand, c'est--dire des
deux plus grands rvolutionnaires du XIXe sicle. Car, si Lamennais est le
philosophe qui nie le principe de l'ancienne socit, Chateaubriand est
l'crivain de la nouvelle; c'est lui qui a chang la vieille langue, qui a
introduit une nouvelle forme; l'un est haineux et amer, comme les rvolts
qui ressentent encore, tandis qu'ils dtruisent, des secousses de leur
conscience; l'autre est mlancolique et triste, comme un homme qui vit
parmi des ruines.

A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au point le plus
culminant de la ville, lorsque vous montez  cette belle promenade du
Thabor d'o vous dominez, tendue  vos pieds, la terre de Bretagne, la
vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une colonne surmonte d'une
statue, avec cette inscription:

  =A VANNEAU, A PAPU.=

Quels sont ces noms? qu'ont-ils fait pour qu'on leur rige une colonne?
L'inscription vous le dit:

  MORTS POUR LA LIBERT EN JUILLET 1830.

Et en effet, la statue, c'est la Libert, tenant en main la Charte de
1830.--O pauvres hros inconnus et oublis de ceux-l mmes qui vous ont
dress un monument! qui songe  vous, Vanneau, et  vous, Papu? Papu
surtout, qu'tait-il? pourquoi la destine de ces deux noms, Vanneau, Papu,
est-elle si diffrente? pourquoi un seul jouit-il de quelque notorit, et
l'autre est-il si oubli? On ne spare pas les noms d'Harmodius et
d'Aristogiton. Paris a donn le nom de Vanneau  une des rues nouvelles du
faubourg Saint-Germain, entre les htels de Castries, de La Rochefoucauld,
de Damas et de Beauffremont; mais qui jamais entendit parler de Papu? Il y
a un peu plus de trente ans qu'il est mort; personne ne sait qu'il a
vcu.--Ils sont morts pour la libert! Pauvres gens encore! Cette libert,
elle a dur dix-huit ans et mme un peu moins. Vanneau et Papu taient
jeunes; s'ils avaient vcu quelques annes de plus, ils n'auraient pas eu
atteint l'ge de la maturit, qu'ils auraient vu cette mme libert de
nouveau attaque, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle?
Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, quels enseignements
donnez-vous  nos fils, quelle pense noble et leve porterez-vous de nous
 la postrit?

De mme,  Nantes, au milieu des svres htels de cette fidle noblesse de
Bretagne, dont les membres les plus illustres versrent leur sang pour leur
roi,  quelques pas des statues des grands hommes bretons qui bardent
l'entre des deux cours, sur la base mme de la colonne qui supporte la
statue de Louis XVI, une inscription rvolutionnaire est scelle, une
inscription qui glorifie la rvolte d'un peuple contre son souverain, qui
atteste la ruine de la vieille monarchie, et la dfaite du frre mme de
Louis XVI par ses sujets! et cette inscription, que personne n'a os encore
enlever, elle a t applique l par des Anglais, par les ennemis
sculaires de la Bretagne et de la France.

  ICI PRS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE
  ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMS,
  LE 30 JUILLET 1830.
  DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS
  ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TMOIGNAGE
  DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE,
  LA VALEUR ET L'INTRPIDIT NANTAISE.

Ce ne sont pas l les vritables monuments de la Bretagne; ces monuments,
vous les trouverez  Saint-Cast, o a t leve une colonne commmorative
de la dfaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassembls  la
hte, prcurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre,
mais  qui le sentiment national enseigna la victoire;  la Chartreuse,
prs d'Auray, o sont entasss les os des victimes de Quiberon; dans
l'glise de Brest, o Louis XVI a fait placer le coeur de du Coudic, un de
ces marins bretons qui avaient transport jusque dans le XVIIIe sicle
l'esprit de la chevalerie antique;  Rennes, devant la faade du palais du
parlement de Bretagne, o sont dresses, dans une noble attitude, les
statues de savants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves
magistrats, Gerbier, d'Argentr, Toullier;  Nantes, o, au pied, et comme
les gardes du vieux chteau des ducs de Bretagne, se tiennent debout les
plus illustres des hros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richemont,
la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms franais; les
gloires des deux peuples ici se confondent: Clisson et du Guesclin, les
vainqueurs des ennemis de la France, en mme temps que chevaliers bretons;
Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le
conntable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de
l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la
reine de France.

Puis, dans presque toutes les villes,  Rennes,  Nantes,  Dinan, 
Saint-Brieuc,  Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence,
du Guesclin. Du Guesclin! son souvenir domine toute la Bretagne; quand on
en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier;
bien d'autres l'ont t; non pas mme parce que, Breton, il parvint aux
plus hautes dignits et fut conntable et gnralissime des armes de
France; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'tre fait
plus Franais que Breton, et il y eut un moment o il vit s'loigner de lui
la plupart des chevaliers bretons; c'est que, outre les qualits de son
pays, il eut,  un minent degr, les vertus du vrai chevalier, la loyaut
inaltrable, cette loyaut  laquelle rendaient hommage les Anglais, quand
ils venaient dposer les clefs de Chteauneuf-Randon sur son cercueil,
obissant au mort comme s'il et t vivant, parce qu'ils savaient qu'il
aurait agi ainsi; la librale munificence:  plusieurs reprises il
distribua tout ce qu'il possdait  ses compagnons d'armes; la persistante
volont, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualits qui
s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton; on sait
comment,  Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour
les Grandes Compagnies; le dsintressement, enfin, et la grandeur d'me:
il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-mme sa
ranon: il se taxe  cent mille florins. O trouverez-vous une pareille
somme? lui dit le prince de Galles.--Les rois, les princes, le pape la
payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne
filt sa quenouille pour me racheter! Magnanime confiance qui demande
autant qu'elle donne! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le
grand homme breton, mais le type du chevalier chrtien.

Voil les vritables monuments de la Bretagne, les monuments consacrs 
ses grands princes,  ses hros, aux reprsentants de son histoire et de sa
gloire passe. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces
statues sur leurs places; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire,
de les lever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modles
de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et que la
Bretagne peut prsenter  tous les pays et  tous les sicles.

Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a song 
lever une statue  Louis XVI, pense bretonne  la fois et franaise: le
dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la
religieuse cit; en face de la vieille cathdrale,  la limite des deux
pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France,
du coeur mme de la France, et la jolie rivire d'Erdre qui descend, calme
douce, de la vieille Armorique.

La France, un jour, reconnaissante et repentante, lvera un monument 
Louis XVI, le plus pur, le plus dvou de tous ses rois, qui, au milieu
d'une corruption gnrale, dans une cour o ses frres mmes continuaient
le doute philosophique et les dbauches de Louis XV, demeura croyant et
chaste; qui apporta sur le trne les deux qualits qui font les bons rois,
la crainte de Dieu et l'amour du peuple[1], et  qui cet amour sincre
rvla les besoins de la chose publique; qui restaura la marine, aida les
tats-Unis  s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la fodalit,
abolit la torture et donna l'dit de tolrance; qui, le premier, eut la
pense des rformes salutaires, les indiqua et les commena au prix de ses
droits, de sa libert et de son sang;  ce roi honnte homme, enfin, dont
Napolon Ier voulait rhabiliter solennellement la mmoire, que le pape Pie
VI songeait  faire canoniser[2], et que les peuples appelrent le
_restaurateur de la libert franaise_, avant qu'il et mrit le titre de
_roi-martyr_!

    [Note 1: Mignet.]

    [Note 2: Allocution du 17 juin 1793.]




XIII

Quriolet.

=Un caractre breton.=


C'est l, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement
caractriss, race dure comme le sol, solide comme le granit; il semble
qu'aux vents de la mer qui battent leurs ctes, ils se soient raidis. On
dit proverbialement une _tte bretonne_, c'est--dire une tte qui veut,
qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donn  la France plus
de gnies indociles. La Bretagne a commenc par Ablard, au XIe sicle,
elle a fini dans le ntre par Broussais et Lamennais, et par Chateaubriand,
libral  la manire des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir.
Toujours le parlement de Bretagne fut difficile  mater; il rsistait
encore quand les autres avaient depuis longtemps cd. Les meutes de
Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et Louis XV,
taient excites ou soutenues par le parlement. Du Guesclin,--il n'y a pas
de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mre,--est un des types
de ces pres Bretons, et aussi ce du Coudic qui, avant d'attaquer un
vaisseau anglais (combat de _la Surveillante_ contre _le Qubec_, le 7
octobre 1779, prs des les d'Ouessant), fait mettre son quipage  genoux
et rciter le _De profundis_, et aprs: _Maintenant vous pouvez mourir!_ et
il se promne sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une
baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau
anglais sauta, et la frgate de du Coudic rentra  Brest, presque en
ruines. D'autres, moins clbres, ont une vigueur, une raideur de
caractre, et de principes qui, dans l'antiquit, en et fait des
stociens, et, au XVIIe sicle, des jansnistes, E. Souvestre, Alex. Duval,
Duclos: le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines,
le troisime, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits
d'un homme presque inconnu, le Gouvello de Quriolet, qui donneront une
ide de ces natures  part, tout d'une pice, pour qui il n'est pas de
demi-mesures, galement extrmes dans le bien comme dans le mal.

Sa vie a deux parts: le brigand et le saint. Il tait n, en 1602,  Auray,
d'une riche et puissante famille; son enfance annona bien sa jeunesse. Nul
enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus mchant naturel. Il ne
respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses matres; malgr de grandes
facults, on n'en peut rien tirer: ses camarades mmes, il les injurie et
les bat, il rappelle du Guesclin qui dsolait son pre et sa mre, mais
avec cette diffrence qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui
porte un heureux horoscope sur un tel garnement.

A peine adolescent, il a tous les vices des dbauchs: il hante les mauvais
lieux et les maisons de jeu; il crochte le coffre de son pre, lui drobe
deux mille livres, se sauve de la maison paternelle, et le voil lanc par
le monde, comme un talon chapp. Nul frein, nulle barrire:  Paris, il
s'associe  des filous pour voler au jeu; en Allemagne, il court le pays,
guerroyant pour le premier venu; il se trouve encore l trop  l'troit, il
songe  aller  Constantinople, il s'y fera Turc, et y vivra en pleine
licence et  son caprice.

Aprs une clipse pourtant, il reparat en Bretagne. Le hasard de sa
naissance lui donnait droit  une charge de magistrature, et ce n'est pas
un des moindres tonnements, en ce temps qui suit les guerres civiles,
qu'un tel homme conseiller au parlement de Rennes. Mais cette nouvelle
dignit ne le retient pas; au contraire, elle ne lui sert qu' se livrer 
tous les excs avec impunit; bientt il devient fameux par ses
dbordements: duelliste, libertin, hypocrite et impie, c'est Mirabeau,
Richelieu et don Juan tout ensemble. Il a rompu avec toute sa famille; son
nom et ses titres, il ne s'en soucie, il les trane dans les orgies; la vie
des hommes, l'honneur des femmes, sont pour lui un enjeu; il poursuit les
unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis
une terrible habilet aux armes, seul exercice auquel il se ft appliqu;
de mme que Gondi sa soutane, il se plat  faire dchirer sa robe de
magistrat dans les duels. Il marche littralement l'pe au poing, insolent
envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualit
ni du nombre; une fois, une troupe de cavaliers indigns s'arrtent en le
menaant; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus; le
premier qu'il joint, il le jette  terre, l'enfile de sa lame la retire du
cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'lance sur les autres
qui, pouvants de cet enrag, s'enfuient au plus vite; une autre fois, il
se battit contre quatorze.

Des femmes, il en est de mme: il joint l'audace  la ruse; il les attaque
en pleine rue, ou se dguise en charbonnier pour pntrer chez elles; il
fait de longs voyages exprs afin d'aller sduire une belle, ou il apporte
sur son dos une chelle pour escalader une fentre. Il en veut surtout aux
religieuses; en corrompre quelqu'une lui est un rgal qui dpasse les
sductions ordinaires; il s'introduit dans un couvent en sa qualit de
magistrat, et une fois l, il dploie l'hypocrisie la plus raffine. Le don
Juan de Molire n'a rien de plus complet que ses affectations de langage
dvot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction;
il difie les bonnes Soeurs par ses paroles loquentes sur la brivet de
la vie, la ncessit de se tenir toujours sur ses gardes, de penser 
l'ternit, au terrible moment o il faudra rendre ses comptes; il leur
fait part de sa rsolution de racheter ses pchs par des aumnes, de faire
l'glise son hritire par des fondations pieuses, etc. De mme aussi que
don Juan, et c'est peut-tre chez lui que Molire a pris ce trait, il donne
l'aumne  un mendiant  condition que le pauvre homme ne la demandera pas
_au nom de Dieu_, et, pour lui montrer l'exemple, il blasphme tout haut
dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle  lui les dmons.

Car il ne craint pas plus Dieu que le monde: une nuit, le tonnerre roule
au-dessus de sa maison,  coups rpts; exaspr de cette voix de Dieu qui
le semble menacer, il s'lance de son lit, ouvre sa fentre, et, comme Ajax
dfiant Jupiter, dcharge ses pistolets contre le ciel, tandis que la
foudre tombe sur son lit.

C'est un vritable rvolt contre la socit, non qu'il ait  s'en
plaindre, mais par nature perverse, ayant du plaisir  jouer cette partie,
prenant  tche de se faire craindre et dtester, comme d'autres de se
faire aimer, et, en ce sens, un tre vritablement diabolique.

Il mena cette vie jusqu' trente-deux ans. A ce moment, un vnement
inattendu, imprvu, le changea. Il tait all  Loudun, en Poitou, pour
voir une belle protestante dont il avait entendu parler et pour essayer de
la sduire. C'tait le temps des exorcismes qui accompagnrent et suivirent
le procs d'Urbain Grandier. Ce spectacle extraordinaire, qui n'tait pour
tant d'autres qu'un sujet de curiosit, le bouleversa: tout d'un coup, le
ct grave de la vie se dvoile et lui apparat; il va trouver un prtre,
se jette  genoux et lui fait une confession gnrale: il tait converti.

S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, affaissement de ses
forces,  un ge o les passions amorties sont prs de s'teindre:  cette
heure, son nergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a pas
baiss: Vous ne dlibrez pas pour vous enivrer, dit saint Clment
d'Alexandrie, vous ne dlibrez pas pour faire une injure; il n'y a qu'une
occasion o vous dlibriez, c'est quand on vous propose d'embrasser la
pit! Lui, il ne dlibre pas; subitement clair par cette lumire que
les sceptiques nomment un trait du hasard, et que les chrtiens appellent
la grce de Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans
hsiter, avec cette soudainet de volont propre aux mes suprieures,
rebrousse chemin et prend la route oppose: c'est le mme homme, seulement,
selon le sens exact du mot, il se _convertit_, c'est--dire il se tourne
dans le sens contraire.

La conversion d'un homme est toute autre que celle d'une femme: vous est-il
arriv parfois d'entrer, durant la journe, dans une glise? elle est
presque dserte; seulement quelques femmes, disperses dans la nef, prient
ou mditent en silence; vous apaisez vos pas, vous admirez leur
recueillement, leur pit, leur modestie. Mais ce n'est pas ce qui vous
tonne le plus: c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, un homme 
genoux au pied d'un autel, absorb dans sa pense et le front dans ses
mains. Pourquoi donc la vue de cet homme vous tonne-t-elle? C'est que, les
femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant le Trs-Haut: elles
sont faibles, elles s'avouent faibles, elles tendent  la source de toute
force. Mais l'homme, qui se proclame l'tre fort, qui combine, rgle et
conduit les affaires du sicle, qui n'admet pas d'autre directeur que
lui-mme, qui, chaque jour, puise plus de confiance en sa raison par les
grandes choses qu'il a faites avec cette raison, cet homme prostern,
humili et priant comme une femme! pour en venir l, il faut qu'il ait un
bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutt bien
longtemps, bien durement, qu'il soit all au fond des plus intimes
mditations, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le protger.
C'est aprs avoir examin, pes toutes les ressources de la force dpartie
 l'homme que sa raison est arrive au bout, s'est trouve face  face avec
Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaisse. Il y a l  la
fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette mme
raison.

Un des spectacles les plus mouvants qu'il m'ait t donn de voir en
Afrique est celui d'une crmonie religieuse, la veille du biram. C'tait
le soir, dans une mosque: le ramadan finissait, et les musulmans
s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de pnitence, une
solennelle prire  Dieu. Du haut d'une galerie o taient admis les
chrtiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, tincelante de
lumires et toute remplie de croyants: l, pas une femme; des hommes
seulement, en rangs rguliers, agenouills sur les nattes, et tous
immobiles, recueillis, sans qu'un seul ft un mouvement de curiosit ou
d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la
psalmodie svre ressemblait au chant de nos glises:  certains moments,
le chant se taisait, et une voix isole s'levait, comme un cri vers le
ciel, comme la plainte de Job s'adressant  Dieu, demandant une consolation
et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vtus de blanc, la tte
enveloppe du hak que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble,
le front  terre, les bras et les mains tendus, dans le sentiment de leur
nant.

Les Europens, qu'avait amens un vain amour de nouveauts, gais,
insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces gnuflexions
et ces prosternements. Ils ne voyaient l qu'un spectacle inconnu; il y
avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humilis,  genoux, qui,
avec leurs vtements blancs, ressemblaient  des moines, c'taient ces
Arabes si fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la dmarche sont empreintes
d'une si profonde dignit, qui passent, indpendants, leur vie dans la
plaine et sous la tente; et parcourent le dsert, dont ils sont les
matres, sur leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont de vrais
jeux de l'homme, les _fantasias_, o, lancs au galop, ils se poursuivent
et se dpassent, jetant leurs longs fusils en l'air, ajustant, couchs sur
leurs hautes selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre qui
les enivre et les enveloppe de fume; ces mmes Arabes qui, hier encore,
poussant le cri de guerre, livraient aux Franais ces combats acharns
d'o, quand ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom
glorieux! Eh bien! ces adversaires terribles, que nous avons appris 
estimer en les combattant, c'taient eux qui, l, prosterns et courbs
sous la main de Dieu, rendaient  Dieu l'hommage qui lui est d, grands et
vritablement hommes dans leur adoration comme dans la bataille.

C'est l un srieux sujet d'esprer en l'avenir de ce peuple: il a des
vices, il est abattu par la corruption d'une religion fausse, mais il
possde une vertu fconde: son coeur est religieux; il a le sentiment de sa
condition vis--vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, il ne se
dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant; il se relvera.

Quriolet tait rsolu  changer de vie: mais ne croyez pas qu'il se va
confiner dans un monastre, pour s'y abmer dans les prires et les
mditations solitaires: cette vie de retraite semble trop facile  cette
me active; il avait donn au monde le spectacle de ses dsordres et de ses
vices, il fera le monde tmoin de sa pnitence: l il trouvera encore 
chaque pas les mmes objets qui l'ont tent; il lui faut combattre des
ennemis vivants, prsents, qui se renouvellent sans cesse: voici la
cupidit, l'orgueil, la volupt; il part en croisade, il n'attend pas
l'ennemi, il le va chercher.

D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile  vaincre, l'orgueil,
l'orgueil qui, selon le mot d'un Pre[1], est un renoncement  Dieu et un
mpris des hommes. Il n'a pas plus tt arrt sa rsolution, qu'il monte 
cheval pour retourner en Bretagne: on ne voyageait pas en ces jours de
troubles sans tre arm; il tait venu en Poitou dans un menaant quipage,
les pistolets  la ceinture et l'pe au flanc; il en repart dans une toute
autre attitude: il attache ses pistolets et son pe sur sa selle, avec des
cordes; dsormais, il ne s'en servira plus. Les routes sont infestes de
brigands, qu'importe! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilit de se
dfendre. Bien plus, ds qu'il est arriv dans son chteau, il quitte ses
habits brods, ses plumes et ses dentelles, et, revtu d'un vieux pourpoint
 l'envers, un chapeau dform sur la tte et un bton  la main, il se met
en route pour un plerinage, mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un
porche ou dans une curie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, qui
prenait partout le haut du pav, un jour, une troupe de gueux, le voyant
prier  deux genoux  la porte d'une glise, le raillent, l'injurient et se
jettent sur lui. Ah!  ce moment, le nouveau converti s'indigne, il se
retrouve gentilhomme, et lve son bton pour se dfendre; mais ce mouvement
de l'homme du pass n'a qu'un instant; il commande  son sang de se calmer,
il lance son bton derrire lui, et se laisse accabler de coups. Diogne
jeta son cuelle, reconnaissant qu'il pouvait boire avec sa main: il ne
faisait faire qu'un sacrifice  son corps; Quriolet ne porta plus de
bton, sacrifice bien autrement dur, impos, non  son corps, mais  son
me qui avait essay de se rvolter.

    [Note 1: Saint Jean Climaque.]

Il a conquis l'humilit, premire vertu, la plus contraire  la nature, la
plus difficile  pratiquer, il est chrtien; maintenant, on le peut dire,
tout tait facile: il avait bris le grand ressort qui fait agir les
hommes; ds lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le faisait
plus: il avait en lui une force qui l'levait au-dessus de la terre, il
accomplissait sans effort des actions que nous, d'en bas, alourdis, nous
regardons comme impossibles: mais, ainsi qu'on l'a dit, qui ne tend pas 
l'impossible n'accomplit pas le ncessaire.

Aussi, je ne m'tonne pas de ses jenes, de ses prires continuelles, des
rigueurs auxquelles il se condamne: Il avait t impie; il consacre sa vie
 tudier,  connatre cette religion qu'il avait abandonne,  servir et
adorer Dieu qu'il avait blasphm; il avait t voluptueux, dbauch; il
passe en prires,  genoux, sept et huit heures par jour, quelquefois dix
heures; il s'impose l'obligation de jener le reste de sa vie, de trois
jours l'un, au pain et  l'eau, sans compter le long sjour qu'il fait de
temps en temps dans des lieux dserts, livr aux plus rudes austrits. Il
avait eu pour les femmes un de ces penchants violents par lesquels l'homme
ressemble  un animal aveugle et furieux; il fait le voeu, et il l'observa
jusqu' sa mort, vis--vis mme de ses parentes, de ne plus regarder jamais
une femme de ces yeux qui avaient tant pch. Sa vie passe avait t une
vie tout effmine, de mollesse et de plaisirs faciles; il en mne une
toute dure, de fatigues et de peines, il ne dort que tout habill, par
terre ou sur une chaise; comme d'autres inventent des volupts nouvelles,
il s'applique  la recherche des pratiques les plus rudes; de tourments
dont il puisse souffrir  chaque instant: il porte des souliers dont les
clous transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il entreprend
ainsi de longs plerinages, faisant jusqu' dix lieues par jour dans ce
supplice. En un mot, la rgle qu'il a prise est _de faire  son corps le
plus de mal qu'il pourra_[1].

    [Note 1: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, _Vie de M. de
    Quriolet_.]

Le plus de mal  son corps, et le plus de bien  son prochain. Le pote,
quand il a voulu faire de l'avare un portrait saisissant, l'a montr avec
tous les dons de la fortune: il possde une grande maison, des valets, des
chevaux, une voiture, seulement il n'en use pas; et c'est dans Molire un
trait de gnie: la vilit de son avare parat d'autant plus qu'il est plus
riche. Quriolet aussi, qui veut se livrer  la pnitence, ne suit pas la
rgle ordinaire; il ne se dfait pas de ses biens, il ne se rend pas
indigent; il a un chteau, des domestiques et des terres, il les garde;
seulement, tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres; il ne le
possde pas, il ne s'en regarde que comme l'conome. Lui aussi, il est
avare, il place toute sa fortune chez les pauvres; mais c'est un avare plus
avis qu'un autre, il touchera l'intrt dans le ciel.

Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider dans son oeuvre de
charit; son chteau, il le transforme en hpital, il y recueille et y
installe tous les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant pas
encore assez, il fait des voyages exprs pour en aller chercher au loin. A
toute heure, on peut entrer chez lui, il a toujours  donner; quand il n'y
a plus rien, il distribue ses vtements, et jusqu' ses rideaux et ses
draps; jamais son bl n'est port sur le march pour tre vendu, il le
partage entre les pauvres; qu'a-t-il besoin d'ailleurs de ces revenus? il
ne dpense pas par an cent livres; quand il ne jene pas, il ne se nourrit
que de lgumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Quriolet  l'austre
censeur de Rome,  Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus
d'intrt  son argent et piant l'heure o il est bon de vendre ses vieux
esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du
stocien prs de l'humble charit de ce grand chrtien inconnu!

Mais ce n'est mme pas avec les paens qu'il le faut comparer. Quels
chrtiens ne dpasse-t-il pas en vertu! Il est rencontr par un gentilhomme
qui, le prenant pour un pauvre, le bat et manque le tuer: il l'aide 
remonter sur son cheval; un autre jour, il se prsente,  Rennes, dans une
maison qu'il avait dote pour y recueillir les indigents: il se laisse
repousser et mettre  la porte, sans se faire reconnatre. On l'avait,
presque de force, ordonn prtre; il s'y rsout, mais il ne confesse que
les pauvres, il ne veut tre que le serviteur des plus petits, des plus
humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la
prire, les pauvres et les malades: cet lgant, ce raffin, ce dbauch
s'est fait le propre infirmier de son hpital; il veille au chevet des
mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies dgotantes; nouveau
Job, Job chrtien, plus sublime que celui de l'ancienne loi, car il s'est
mis volontairement sur le fumier des autres.

Il est,  un autre point de vue, l'exemple le plus vif de la volont et de
l'nergie. Descartes avait dit: Je fais table rase de mon esprit, j'oublie
tout ce que j'ai appris, et j'lverai un nouvel difice, pierre  pierre,
en commenant par la premire; et on l'admire pour avoir eu cette pense et
avoir accompli ce qu'il avait conu. Je m'tonne autant de l'oeuvre de
Quriolet; dire: Je ferai en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de
force, et y avoir russi n'est pas moins admirable.

C'est  ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, plac en tte de
l'histoire de sa vie, o il est reprsent avec un type fortement
caractris: le nez en avant, un front but, entt, des pommettes maigres,
saillantes, les yeux brids, yeux dont la vivacit et la flamme sont
adoucies et abattues par la continuit de la prire et des larmes, visage
qui vous arrte, qui se fait regarder et dont on se souvient.

Il demeura dans la solitude, les mditations, les rigueurs et les bonnes
oeuvres, et sa pnitence dura vingt-six ans. Il mourut jeune, en 1660, car
les austrits avaient vite puis son corps: quand il se sentit prs de sa
fin, il se trana  Sainte-Anne d'Auray, le lieu de plerinage de la
Bretagne; il y voulut mourir et y avoir son tombeau, gardant ainsi, jusque
dans la mort, le double caractre de sa religion et de sa race, de chrtien
et de Breton.




XIV

Du mouvement intellectuel en Bretagne.

=Archologie.--Histoire.--Littrature.--Arts.--L'Association bretonne.=


Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire remarquer le dveloppement
des tudes historiques en France; ce qu'il importe de constater, c'est le
caractre srieux qu'elles ont pris depuis quelques annes. Lors du
mouvement romantique de la Restauration, on s'prit avec enthousiasme des
vieilles chroniques et des lgendes; mais cette ardeur nouvelle tenait plus
au plaisir de dcouvrir des sujets et des tableaux curieux et pittoresques
qu' un amour sincre et dsintress de la vrit. Ce fut le temps des
romans historiques, des drames aux passions violentes, o l'imagination
supplait  la demi-science des auteurs, et o la fantaisie tait si
intimement mle  l'histoire, qu'il tait difficile de faire la part de la
ralit et de la fiction. Le sicle tait en sa jeunesse, il faisait de la
posie, non de l'histoire.

Ce moment de premire fivre est pass: l'poque de la maturit est
arrive, et, avec la maturit, la gravit des tudes et de la pense. Les
hommes que nous voyons aujourd'hui  l'oeuvre, ont, dans leurs travaux, une
suite et une exprience qui les dcle hommes faits; ils ne se contentent
plus des premires impressions, il leur faut quelque chose de prcis et
d'exact, le vrai; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intrt, ils
veulent connatre les moeurs du pass, ses usages, ses arts, ses grands
hommes, ses origines: de l, le dveloppement des tudes archologiques,
tudes qui appartiennent plus particulirement  la province.






I

Archologie et histoire.


L'archologie, c'est l'histoire de dtail. De mme que l'histoire
naturelle, en grandissant, s'est divise et subdivise en une multitude de
branches: gologie, anatomie compare, palontologie, embryognie, etc.,
l'histoire,  mesure qu'elle a tendu son domaine, a t oblige de le
rpartir entre plusieurs mains: les poques ont t classes, et, dans
chaque poque, les faits, les institutions, les monuments, les usages, les
lois: architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, vitraux et
boiseries, maux, carreaux historis, vieilles chartes, chroniques et
lgendes, voil l'archologie, et chacun de ces sujets suffit  absorber la
vie de plusieurs savants.

Une vritable arme d'rudits s'est rpandue sur le vaste champ de
l'histoire, le fouillant  l'envi, ne laissant rien de ct. Bientt ils
n'ont plus travaill sparment, ils se sont runis; partout des socits
d'antiquaires se sont formes, et, tout d'abord, elles se sont signales
par un minent service, dont on ne saurait se montrer assez reconnaissant;
elles ont conserv nos vieux monuments. Il y avait une horde de
dmolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de _bande noire_, mais qui
n'en continuait pas moins son oeuvre indigne, et faisait tomber
incessamment sur les glises et les chteaux le marteau de la destruction.
C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les antiquaires; ils se
placrent devant les monuments menacs, et dclarrent qu'ils taient l
pour les dfendre. Le public tait indiffrent; ils le rveillrent, en lui
expliquant ce qu'taient ces vieux dbris qu'il ne regardait mme pas, ils
accumulrent les recherches, rpandirent la connaissance du moyen ge,
dvelopprent le got; ils firent l'ducation de la bourgeoisie en art, en
histoire. L'argent manquait, ils contriburent de leur bourse; ils taient
sans soutien, ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires
nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de leur venir en aide, il
leur donna une part de son budget; il mit son sceau sur les monuments,
comme on couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection inattendue,
la _bande noire_ recula, et ainsi furent sauvs de la ruine, conservs et
restaurs, une foule de chefs-d'oeuvre dont le sol de la France est
couvert, que l'on ddaignait, que l'on ne connaissait pas, et qui font
aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, et des tudes des
savants.

On ne croit pas tre injuste envers les autres contres de la France en
disant que la Bretagne se distingue entre toutes par son zle pour les
tudes historiques. Dans toutes les villes importantes, il existe une
socit archologique; il n'est pas un bourg, pour ainsi dire, o ne vive
un de ces patients, modestes et infatigables _chercheurs de pistes_, qui
s'appliquent  une partie spciale de l'histoire de leur pays et l'tudient
 fond: ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a pris les voies
romaines, sur lesquelles il a mis parfois des hypothses discutables,
mais, souvent aussi, des vues justes et perspicaces; M. Ram, de Rennes,
les carreaux historis; M. Etiennez, les archives de Nantes; M. du
Chtellier, de Quimperl, les curiosits archologiques de son pays; M.
Durocher, de Rennes, la carte gologique de Bretagne.

Le vritable centre de l'archologie est le Morbihan, le classique pays des
dolmens et des menhirs; l,  Carnac, en face des immenses alignements de
pierres debout,  proximit de Locmariaker, un jeune rudit, M. de
Keranflec'h, savant dans les origines et dans la langue de sa patrie,
cherche  expliquer les monuments druidiques au milieu desquels il vit et 
en dchiffrer le sens. Un examen attentif et persvrant, une rare
perspicacit lui ont inspir un systme ingnieux, sinon certain, du moins
probable, sur cet immense amas de pierres symboliques, qui, comme le
sphinx, posent  la science une nigme dont jusqu'ici elles ont gard le
secret.

La socit archologique de Vannes est fort active: elle a fond un muse,
et elle compte des antiquaires connus par de nombreux travaux: M.
Lallemand, qui s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du
christianisme; M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes chartes et des
archives; M. le docteur Halleguen, de Chteaulin, des antiquits romaines;
plusieurs ecclsiastiques, M. l'abb Marot, qui s'est appliqu aux
antiquits celtiques; M. l'abb Piederrire,  l'art du moyen ge; M. de La
Morvonnais, enfin, qui a crit sur l'architecture romaine en Bretagne un
livre o les apprciations d'une critique fine et juste se joignent aux
vues d'ensemble, et que l'Institut a couronn. Les numismates, de leur
ct, clairent les points obscurs de l'histoire de leur province. A
Morlaix, c'est M. Lemire,  Rennes, M. Bigot; M. Bigot a publi et
comment toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume qui lui a valu les
distinctions des acadmies. A Fontenay, qui, par sa position, est une ville
plutt poitevine que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache
 la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon; mais M. Fillon n'est
pas uniquement savant en mdailles; il a rassembl et publi dj, en
partie, une multitude de chartes, de pices relatives  la Bretagne, 
l'histoire de la Rvolution et  la guerre de la Vende. C'est  la fois un
fureteur et un collectionneur, mais sans l'troitesse d'ides qui
accompagne souvent ces gots exclusifs. De la masse de documents qu'il
amasse il tire des dductions gnrales; aussi ses travaux ont-ils port
son nom hors de la province: ce n'est plus un savant de l'Ouest; Paris le
connat, et la Socit royale de Londres l'a nomm son correspondant.

D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le docteur Fouquet,
recueillent les lgendes populaires: La Fontaine avait bien raison de dire:

  Si _Peau d'ne_ m'tait cont,
  J'y prendrais un plaisir extrme.

Quoi de plus attachant, en effet, que ces rcits lgendaires o se rvlent
les usages du peuple, ses traditions, ses croyances, ses superstitions, o
sont si bien unis le diable  l'homme et les saints aux affaires de la
terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y a de vrai, sans
pouvoir le prciser, jouit  la fois de la posie du rve et du mystrieux
attrait de l'inconnu? Bien plus, jusqu' quel point ne croyons-nous pas
nous-mmes  ces histoires fantastiques? on ne saurait le dire. En voyant
la bonne foi, le ton srieux et convaincu du narrateur, en l'entendant
citer ses tmoins, accumuler ses preuves, dsigner du doigt les monuments
du rcit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, qui tout entier
atteste la vrit de ces faits, n'a pas plus de bon sens que le sceptique
qui en rit. Il va sans dire que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne
sont que les rapporteurs de ces lgendes: M. de la Barre est plus
littraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus naf; il ne raille
pas, on voit qu'il sait parfois  quoi s'en tenir, mais il ne fait pas de
rflexion qui vous dsenchante; au contraire, il a le respect de ces
moeurs, de ces croyances; il vnre les vieilles pierres, les lieux de
plerinage, il raconte, comme un homme qui se plat  ce qu'il raconte, et
l'on se plat  l'couter[1].

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

La lgende tient  la fois du conte, de l'archologie et de l'histoire;
elle sert de transition  l'histoire proprement dite: cette vieille
province de Bretagne a conserv, avec sa foi, ses costumes et sa langue, un
profond sentiment national, et l'histoire est pour elle une manire de
tmoigner de son respect pour les anctres. L'histoire de la Bretagne,
depuis les temps les plus reculs, a t examine, discute et raconte
sous toutes les formes: monographies de villes, biographies d'hommes
illustres, vies des saints, descriptions topographiques. Les ouvrages
publis rcemment sont presque innombrables: en premire ligne, la
_Biographie bretonne_, entreprise il y a dj plusieurs annes, par un
savant dvou et infatigable, M. Levot, bibliothcaire de la marine 
Brest, qui, avec le concours de tout ce qu'il y a en Bretagne d'hommes
instruits, a retrouv dans les chartes, dans les archives et les papiers de
famille, des faits ignors, relatifs  des citoyens minents oublis ou
mconnus, et dress comme un inventaire complet de toutes les illustrations
de sa patrie; puis, sous une forme plus scientifique, une autre histoire de
la Bretagne, _les Anciens vchs de Bretagne_, par MM. Geslin de Bourgogne
et An. de Barthlemy, un des ouvrages les plus considrables qui aient t
publis depuis longtemps par les dpartements. _Les vchs de Bretagne_
n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas de planches
reprsentant les types de l'architecture religieuse, civile et militaire:
histoire gnrale, histoire de chaque diocse, de ses vques, de ses
tablissements religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, etc. C'est
une revue exacte des vnements et des institutions, un vritable monument
lev  l'ancienne Bretagne.

A ct de ces grandes oeuvres, voici une foule d'tudes spciales: tandis
que d'excellents rudits crivent l'histoire de leur ville natale ou la vie
de ses grands hommes, M. Ropartz, la _Vie de saint Yves_, patron de la
Bretagne, l'_Histoire de Guingamp_ et celle _des Missionnaires et
Fondateurs d'ordres religieux_ en Bretagne; M. l'abb Mouillard, la _Vie de
saint Vincent Ferrier_; M. de La Bigne-Villeneuve, l'_Histoire de Rennes_,
et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie de ces marins magnanimes, de ces
vaillants corsaires, Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'lanaient,
comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux Anglais; d'autres
approfondissent les questions les plus difficiles et les plus ardues: M. A.
de Blois, de Quimper, les _Origines du droit breton_; M. A. de Courson, le
_Cartulaire de Redon_; M. du Fougeroux, de Fontenay, les _Premiers temps de
l'Histoire du Poitou_. M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle
dition de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le _Dictionnaire d'Oge_;
et,  la pointe la plus loigne de l'Armorique,  Saint-Pol de Lon,
petite ville qui fut autrefois un vch, et qui aujourd'hui est presque
dserte, un savant gnalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du _Dictionnaire
hraldique de la Bretagne_, fait paratre un magnifique Album de miniatures
(_fac simile_) du XVe sicle, le _Combat des Trente_, accompagn de
documents puiss aux sources les plus authentiques sur les hros de cette
lutte homrique, dont le glorieux souvenir est consacr par l'oblisque de
la lande de _Mi-Voie_.

Dans les grandes villes, les ressources d'rudition permettent
d'entreprendre des ouvrages tendus, comme les _Annales universelles_ de M.
Fourmont,  Nantes, immense volume in-folio divis en quinze ou vingt
colonnes, o viennent se ranger cte  cte tous les peuples de la terre,
depuis la cration du monde. Il est facile de faire ces sortes de tables
synoptiques; mais ce qui est moins ais, et ce qui donne au livre de M.
Fourmont une valeur srieuse, c'est qu'il l'a compos  un point de vue
scientifique. Il y a l plusieurs annes de recherches laborieuses et une
lecture immense: il est au courant de toutes les dcouvertes modernes, des
travaux des savants de l'Europe et des savants de Calcutta; Zend des
Persans, monuments du Mexique, Vdas des Indiens et Kings des Chinois, lui
sont aussi familiers que les traditions celtiques et les Eddas des
Scandinaves; aussi,  la lueur de ce faisceau de lumires jaillissant de
tous les points, il a, on n'ose dire dbrouill, mais clair le chaos des
premiers temps, la sparation des peuples, leurs origines, leurs parents,
leurs migrations. Puis, aprs que, dans cette premire partie, il a fait un
rapide prcis des vnements, il reprend chaque priode, il en crit
l'histoire morale: religions, langues, moeurs, institutions, philosophies,
etc., dans la mme forme synoptique, de manire  donner  la fois le
spectacle de la marche de chaque peuple sparment, et du mouvement gnral
de l'humanit, jusqu'au jour o le vieux monde vient, comme un grand
fleuve, se jeter, se confondre et s'purer dans le christianisme.

L aussi, dans ces centres intellectuels,  Rennes,  Nantes, les tudes
historiques ont une physionomie plus vive; on y livre des batailles
d'rudition. Les crivains bretons, avec leur opinitret passe en
proverbe, et leur franchise ardente, qui n'est pas moins remarquable quand
ils traitent un point d'histoire contest, prennent aussitt les armes,
attaquent et poussent devant eux, et frappent  coups redoubls tout
historien coupable d'erreur, jusqu' ce qu'il tombe abattu. Ainsi, 
Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a montr si clairement, si fortement,
le vritable esprit de la _Rforme en Bretagne_,  l'occasion de
l'_Histoire de la ligue en Bretagne_, par M. Grgoire;  Nantes, MM. Bir
et Guraud;  Vitr, M. de la Borderie. M. Bir s'est attach  l'_Histoire
de la Rvolution_ de M. Michelet, qui avait touch  la Bretagne et  la
Vende, et il a fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sre, une
dissection qui ne laisse rien de ct: omissions, oublis volontaires,
silence sur les atrocits des rpublicains, exagrations emportes; il a
montr  nu la faiblesse et la partialit de cet crivain, nagure
noblement inspir, aujourd'hui troubl par le fanatisme, qui ne recherche
pas la vrit, mais qui se passionne, qui ne raconte pas, mais qui plaide,
qui ne peint pas, mais qui combat. M. Bir discute et crit, comme on
devrait toujours le faire, avec force, convenance, rudition et motion.

M. Arm. Guraud, correspondant du ministre pour les monuments historiques,
est  la fois crivain, antiquaire, libraire, imprimeur: intelligence vive,
ouverte  tout, instruit en beaucoup de choses, il connat trs-bien sa
province, hommes, livres, sol, monuments; il a publi sur plusieurs parties
de l'histoire de son pays des notices importantes, entre autres celle sur
le _marchal de Raiz_, le faux Barbe-Bleue de nos contes, o, les pices du
procs en main, il a rectifi les erreurs populaires et montr, telle
qu'elle tait rellement, cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte
de Claude Frollo lac, mlange de vices affreux et de brillantes qualits,
courage, science, passions sauvages et cruaut de damn. Nul historien ne
pourra dsormais se passer de consulter l'ouvrage de M. Guraud. Un livre
plus important encore est le recueil des _Chansons de la Bretagne et du
Poitou_ depuis les temps les plus reculs, recueil compos de plus de douze
cents chansons, qui donne sur les moeurs, les usages, les coutumes et la
langue des dtails souvent ngligs par les historiens, et singulirement
propres  complter la physionomie d'un peuple.

Mais le plus savant des historiens bretons est M. de la Borderie, ancien
lve de l'cole des chartes, que le gouvernement a charg de dresser le
catalogue raisonn des archives et des pices historiques de l'ancienne
chambre des comptes de Nantes. Outre un grand nombre de fragments sur les
points les plus obscurs de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a
crit l'histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, un des pisodes les
plus dramatiques de la lutte que la Bretagne n'a cess de soutenir contre
l'ancienne monarchie pour le maintien de ses privilges. On ne peut nier
que ce rcit ne soit fait dans un esprit de nationalit exclusif; mais un
intrt puissant s'attache  cette histoire, intrt qui tient au talent
original de l'auteur. Il n'a aucune prtention, il ne cherche pas les
phrases  effet; on voit un homme proccup, avant tout, de montrer la
vrit, et qui, la trouvant si contraire  ce que l'on a cru et crit
jusqu'ici, et si favorable  sa patrie, s'anime en vous la dmontrant. Il
est heureux et fier, comme il le dit quelque part, de publier des pices si
glorieuses pour son pays; il devient loquent, et son motion sincre gagne
le lecteur; on partage son indignation ou sa piti. Au milieu de ce rcit
net, ordonn, qui marche droit  son but et ne s'avance qu' mesure que le
terrain est bien affermi, le Breton se reconnat: il a parfois des
railleries et des sourires goguenards qui rappellent l'esprit gaulois, et
pour lesquels il y a un mot gaulois aussi et expressif, le mot _gouailler_.
Il est, de plus, dou  un minent degr de la finesse bretonne, plus
habile et plus dlie que la finesse normande si vante. Il vous prsente
les choses d'une telle faon qu'il vous fait presque toujours conclure avec
lui, et ce n'est que plus tard, en y reflchissant, que l'on s'tonne
d'tre all si loin dans son sens. Il faut le dire: quelque trange que
puisse paratre une telle assertion au monde littraire parisien, cette
histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, par M. de la Borderie, est
suprieure  bien des oeuvres publies  Paris, signes de noms illustres
et vantes comme des chefs-d'oeuvre. On y trouve,  ct d'une rudition
large et sre, l'amour du sujet, l'agrment de la narration, la lucidit de
la composition, la conscience de l'historien. Avec de telles qualits, M.
de la Borderie n'a pas fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si
facilement et si vaguement un _beau livre_, il a fait un bon livre, un
livre vrai, qui a puis le sujet et qu'on ne refera plus. On ne saurait
mieux louer un historien.




II

L'Association bretonne.


Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et o
se rflte son gnie, l'_Association bretonne_.

Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et o il reste
tant de ruines des anciens ges, des hommes intelligents ont compris que
ces deux intrts ne devaient pas tre spars, les progrs de
l'agriculture et l'tude des monuments de l'histoire locale. Les comices
agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les socits
savantes que de l'esprit; l'Association bretonne les a runis: elle est 
la fois une association agricole et une association littraire. Aux
expriences de l'agriculture, aux recherches archologiques, elle donne de
la suite et de l'unit; les efforts ne sont plus isols, ils se font avec
ensemble; l'Association bretonne continue, au XIXe sicle, l'oeuvre des
moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui dfrichaient
le sol et clairaient les mes.

Un appel a t fait dans les cinq dpartements de la Bretagne  tous ceux
qui avaient  coeur les intrts de leur patrie, aux crivains et aux
propritaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhsions
sont arrives de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action: un
_bulletin_ mensuel, et un _congrs_ annuel. Le bulletin rend compte des
travaux des associs, des expriences, des essais, des dcouvertes
scientifiques; le congrs ouvre des concours, tient des sances publiques,
distribue des prix et des rcompenses. Afin de faciliter les runions et
d'en faire profiter tout le pays, le congrs se tient alternativement dans
chaque dpartement; une anne  Rennes, une autre  Saint-Brieuc, une autre
fois  Vitr ou  Redon; en 1858, il s'est runi  Quimper.

A chaque congrs, des questions nouvelles sont agites, discutes,
claircies[1]: ces savants modestes qui consacrent leurs veilles  des
recherches longues et pnibles, sont assurs que leurs travaux ne seront
pas ignors; tant d'intelligences vives et distingues, qui demeureraient
oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but 
leurs efforts; la publicit en est assure, ils seront connus et apprcis.
D'un bout de la province  l'autre, de Rennes  Brest, de Nantes 
Saint-Malo, on se communique ses oeuvres et ses plans; tel antiquaire, 
Saint-Brieuc, s'occupe des mmes recherches qu'un autre  Quimper: il est
un jour dans l'anne o ils se retrouvent, o se resserrent les liens
d'tudes et d'amiti.

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

Le congrs est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre
national: ces congrs sont de vritables assises bretonnes; ils remplacent
les anciens tats: on y voit runis, comme aux tats, les trois ordres, le
clerg, la noblesse et le tiers-tat, le tiers-tat plus nombreux qu'avant
la Rvolution, et de plus, mls aux nobles et aux bourgeois, les paysans.

La Bretagne est une des provinces de France o les propritaires vivent le
plus sur leurs terres; beaucoup y passent l'anne tout entire. De l une
communaut d'habitudes, un change de services, des relations plus
familires et plus intimes, qui n'tent rien au respect d'une part,  la
dignit de l'autre. Propritaires et fermiers, runis au congrs, sont
soumis aux mmes conditions et jugs par les mmes lois; souvent le
propritaire concourt avec son fermier. Dans ces mles animes, o l'on se
communique ses procds, o l'on s'aide de ses conseils, o l'on distribue
des prix et des encouragements, les riches propritaires et les nobles
traitent les paysans sur le pied de l'galit; ici, la supriorit est au
plus habile: c'est un paysan, Guvenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du
congrs de Redon.

Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe; l'ardeur a toujours
t en croissant; les congrs sont devenus des solennits: on y vient de
tous les points de la Bretagne. Le congrs s'ouvre par une messe du
Saint-Esprit, les autorits du pays le prsident, les prix sont dcerns en
grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues
en ligne partir  la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon.
Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronns
par les acadmies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont
jadis illustrs dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent
de conqurir, en Afrique et en Crime, une gloire nouvelle: le comte de
Sesmaisons, le gnral Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la
Villemarqu, de la Monneraye, etc. Les habitants des chteaux voisins, les
dames de la ville, remplissent la vaste salle des sances, o se livrent
des luttes qui sont quelquefois vives, car les Bretons tiennent fortement 
leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de l'Association se
rendent  la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une
population empresse comme pour une fte, au son des cloches, entre deux
haies de troupes,  travers les rues de la ville, pavoises du drapeau
national breton, la bannire  hermines en tte. Voil les ftes qu'il faut
au peuple et que le peuple aime: quand il assiste  ces solennits, o il
se voit reprsent par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre
et il se redresse avec un lgitime orgueil, car il se rend la justice qu'il
est encore capable de grandes choses.

Depuis que ces pages ont t crites, l'Association bretonne a t
dissoute: un zle plus ardent qu'clair la reprsenta comme une runion
d'hommes qui, sous d'apparentes tudes d'histoire, cachaient des
proccupations moins dsintresses; on craignit qu'elle ne devint un foyer
de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'taient pas fondes:
l'Association bretonne se composait d'lments divers, d'hommes appartenant
 tous les partis, ses congrs se runissaient avec le concours de
l'autorit; elle n'avait aucun des caractres des associations politiques,
aucune des conditions des socits organises pour conspirer. Quelle que
soit d'ailleurs la ralit ou la vraisemblance des accusations qui ont
amen sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui,
pendant qu'elle a exist, a rendu tant de services  l'agriculture,  la
science historique et archologique, qui excitait dans cinq dpartements
une mulation gnreuse, donnait un but et un ensemble  leurs travaux,
dveloppait le got des tudes srieuses et tendait  former dans la
province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du
coeur de la France, rveillent  ses extrmits le mouvement, la pense et
la vie.




III

Muses et collections.


Outre leurs bibliothques et leurs muses, on trouve dans presque toutes
les villes de Bretagne des collections particulires. Paris, grce  Dieu,
n'a pas absorb tous les chefs-d'oeuvre de l'art; plusieurs causes, le
loisir, l'aisance, les hritages, la destruction ou la vente des vieux
chteaux, le got, enfin, des curiosits de l'art que dveloppe
l'uniformit d'une vie calme et inactive, ont facilit la formation des
collections en province. Ces collections sont prcieuses en ce qu'elles ont
presque toutes le caractre local, qu'elles compltent ou expliquent
l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes
collections de Paris; mais il est tel livre, telle oeuvre d'art conservs
dans le muse d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'htel Cluny,
et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que
l'on rencontre au milieu d'objets souvent mdiocres, on les examine avec un
soin plus attentif, on les apprcie mieux; leur isolement mme leur donne
un intrt de plus.

Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'oeuvre
d'un matre, comme la _Chasse au lion_, de Rubens, et _le Christ en croix_,
de Jordaens, du muse de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de
Sigalon, l'_Athalie_, du muse de Nantes, une des rares compositions
originales de ce consciencieux artiste,  qui l'tude assidue de
Michel-Ange avait rvl l'nergie de l'expression, l'ampleur de la
composition, la grandeur du style? Le manuscrit de _saint Augustin_, de la
bibliothque de Nantes, serait-il autant got s'il tait  Paris, tandis
qu'il n'est pas un tranger  qui l'on ne montre ce charmant spcimen de
l'art du XVe sicle, dont les miniatures, du mme style que les magnifiques
manuscrits de la bibliothque des ducs de Bourgogne, semblent avoir t
peintes par la mme main, avec la mme navet, la mme couleur brillante
et durable, la mme finesse d'excution et le mme sentiment religieux. Et,
dans les collections particulires, qui ne remarquera avec une vive
curiosit la serrure signe _Donatello_, du cabinet de M. Mauduyt,
merveille d'art et d'industrie  la fois, travail aussi savant
qu'ingnieux, o s'est joue la fantaisie de l'artiste florentin, et les
manuscrits autographes de Dom _Lobineau_, l'historien de la Bretagne,
appartenant  M. de la Borderie, et le recueil des lettres de _Camille
Desmoulins_, de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles
se montre sous un jour inconnu, comme pre, frre, poux, le fougueux et
loquent crivain de la Rvolution? Enfin, o seraient mieux placs que
dans un muse breton,  Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la
giberne de _La Tour-d'Auvergne_, qui ne fut pas seulement le premier
grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, et
les pantoufles de la _reine Anne_, que les Bretons appellent toujours la
_duchesse_ Anne, et le casque de _du Guesclin_, le hros-breton?

Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares trsors. Les muses et les
cabinets des villes de Bretagne possdent, d'ailleurs, une quantit
d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le muse de
Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens lgus, au sicle
dernier, par M. de Robbien, et o l'on admire des croquis de _Rembrandt_,
de _Michel-Ange_ et du _Prugin_, peut citer, aprs son Jordaens et son
Rubens, plusieurs belles toiles: les _Noces de Cana_, attribues  _Jean
Cousin_, des _Casanova_, des _Paul Vronse_, un _Tintoret_, un
_Desportes_, et une scne de cour de _Clouet-Janet_, d'une touche aussi
dlicate que les tableaux de ce matre au Louvre. Le muse de Nantes est un
des plus riches de province: outre plusieurs compositions de peintres
anciens, il doit  la munificence de deux donateurs, M. Urvoy de
Saint-Bdan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'oeuvres des
peintres contemporains, _Ary Scheffer, Zigler, Grenier, Vernet, Lopold
Robert_, deux ou trois toiles du meilleur temps de _Brascassat_, les
_Taureaux attaqus par les loups_, entre autres, que Paris a revus et
admirs  l'Exposition universelle de 1855; une suite, enfin, de dessins de
_Paul Delaroche_, o l'on peut voir avec quelle gravit et quelle
profondeur de pense le consciencieux artiste tudiait ses sujets, et
comment il parvenait  unir les qualits les plus diverses, la prcision du
dessin, la vivacit de l'expression et la vrit des caractres.

Les collections archologiques ont t, on le conoit, plus faciles 
former; le got et l'tude des antiquits poussait  recueillir de tous
cts les objets qui prsentaient quelque intrt historique ou artistique.
Ici, les particuliers ont rivalis avec les villes qui, presque toutes, ont
fond des muses archologiques. Celui de Vannes se distingue par une
collection d'armes celtiques trouves dans le pays; le muse archologique
de Nantes, par des dbris d'anciens monuments de la ville ou des antiquits
locales, des sculptures de l'ancienne glise de _Saint-Nicolas_, des
tombeaux carlovingiens de _Rez_, des chapiteaux mrovingiens de _Vertou_,
des bas-reliefs gallo-romains provenant du _Bouffay_, des fragments de
l'glise de _Saint-Flix_, qui remontent au VIe sicle, etc. Quant aux
cabinets particuliers, on peut  peine mentionner les principaux:  Rennes,
celui de. M. _Aussant_, qui a rassembl une quantit d'objets d'art et
d'antiquits;  Fontenay, la savante collection de mdailles de M. _B.
Fillon_;  Nantes, la bibliothque de M. _Dobre_, riche en incunables et
en livres rares, la collection d'autographes de M. _Lajarriette_, qui vient
d'tre vendue, celle de gravures de M. _Antime Mnard_; les tableaux de
Madame _Barbier_, et les cabinets dj cits de MM. Mauduyt et de Girardot.
A Vitr, M. de la Borderie, qui est archiviste palographe, a pris pour
spcialit de recueillir les manuscrits relatifs  l'histoire de Bretagne,
entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur _Audren de
Kerdrel_ et d'_Albert le Grand_. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est
des plus varis: monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquits
gyptiennes, objets d'art; le tout catalogu et class avec autant
d'rudition que de got. M. le baron de Girardot possde d'importants
documents sur la Rvolution et l'migration, plusieurs lettres des rois de
France; et, pice inestimable, une trs-loquente lettre du marchal de la
Chtre  Henri III, date de 1579, o il refuse d'excuter les ordres du
roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province.
Cette lettre, d'une irrcusable authenticit, prouve que le noble
gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps mme des luttes les
plus passionnes, il se trouva des mes gnreuses, animes de sentiments
vraiment franais, et qui avaient conserv le respect de la vie humaine;
l'histoire devra dsormais citer le marchal de la Chtre: lui aussi, sans
l'avoir cherch et y avoir pens, a droit  un renom immortel.

Le musum d'histoire naturelle de Nantes a une spcialit: une collection
de minraux du dpartement, qui en dtermine les couches gologiques, et
une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies par les
capitaines de navires dans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du
conservateur du musum, M. Caillaud, est peut-tre plus curieux encore: de
son voyage en gypte, il a rapport une foule d'objets, propres surtout aux
usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les moeurs
de l'antique Thbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur
lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats
et crocodiles embaums, depuis les souliers encore couverts de la boue du
Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de
lin, dont la forme ne diffre gure des ntres, depuis les fausses tresses
et les perruques des dames gyptiennes jusqu'aux botes contenant le fard
dont elles peignaient leur visage.

Enfin, il n'est pas jusqu'aux chteaux, o l'on ne rencontre de rares
collections amasses par d'anciennes et opulentes familles, et qui sont
ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les
matres sont moins les propritaires que les gardiens; et, parmi ces
chteaux, en premire ligne, le chteau de la Seilleraie, prs de Nantes,
o, au milieu d'une multitude d'objets d'art prcieux de statues de marbre,
de curiosits venues de tous les pays, sont runis dans une vaste salle
plus de trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe sicles; vritable muse
franais, galerie de grands hommes et de femmes clbres dont s'est
entoure, ainsi que d'une garde de glorieux anctres, une des plus nobles
et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Livre.

Ces muses, ces collections, partout rpandues, ont bien plus de prix en
province qu' Paris. En province, o l'esprit se laisse facilement aller 
la paresse, s'amollit et s'abat, o il n'est pas rveill par cette
production continue d'oeuvres de la pense qui, sans cesse, tient Paris
debout, on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses,
prcisment, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et
plus profonde: la vue de ces chefs-d'oeuvre, rencontrs  et l  de longs
intervalles, est comme l'clair qui dcouvre tout  coup un pan de ciel
bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie matrielle l'atmosphre des nobles
penses, et ramne dans les mes le culte sacr du beau.




IV

Socit acadmique de Nantes.--Potes et romanciers.


Nantes a tous les caractres de la grande ville moderne: son port, o des
milliers de navires dbarquent les produits de l'Amrique et des Indes; sa
Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes chemines
d'o s'chappe une noire fume; les magasins et les cafs de ses rues
neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme  Paris; et, dans
les vieux quartiers, les boutiques sombres encombres de ballots, de cafs,
de sucres, des denres de tous les pays du monde; son chemin de fer qui
traverse la cit de part en part, le long de son beau fleuve,  vingt pas
des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de
feu, les lourds wagons de Paris  Nantes, de Nantes  Saint-Nazaire,
reliant d'un double sillon la capitale  la mer; ses courses, ses thtres,
et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre ge,
violent, fivreux, qui prcipite les revirements de fortune, et qui, pour
arriver plus vite, a trouv des ressources nouvelles, la vapeur,
l'lectricit, la lumire du soleil, prompts comme nos dsirs impatients.

Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie,
proccupe de vendre des pices, de raffiner du sucre ou d'armer des
navires: les lettres, les arts, les sciences y sont cultivs avec zle,
ardeur, et, ce qui est plus rare, avec dsintressement.

Elle n'est pas, comme Rennes, le sige d'une facult des lettres et d'une
cole de droit; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cit a une
importance exceptionnelle, et il y a fond une _cole prparatoire_ des
sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facults, qui distribue un
enseignement moins lev que les Facults, suprieur aux lyces, qui
convient surtout  une ville riche et commerante, et o les jeunes gens
peuvent continuer leurs tudes littraires et se maintenir au niveau du
progrs des sciences. Ajoutez que Nantes possde une _cole industrielle_,
une _cole chorale_, un _Cercle des beaux-arts_,  la fois cole de dessin
et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une
_cole secondaire de mdecine_, une _Revue_, une _Socit acadmique_, et
de riches et beaux tablissements scientifiques, musum, muse,
bibliothque, etc.; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y
sont cultivs, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'tre
partout estims et distingus, et qui continuent cette noble suite de
peintres provinciaux dont M. de Chenevires a fait connatre la vie ignore
et les oeuvres souvent admirables[1]: M. Charles Leroux, peintre de
paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur; M. de
Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la _Vende_, le _Maine_
et l'_Anjou_, aujourd'hui connus et rpandus dans toute la France; M.
Bournichon, M. Dandiran, toute une cole d'habiles sculpteurs en bois; des
statuaires surtout d'un talent minent, Suc, grand artiste, mort il y a peu
de temps, et M. Amde Mesnard, son mule, plein d'imagination, de verve et
de pense,  qui a t confie l'excution de la statue questre de
Gradlon, place sur le portail de la cathdrale de Quimper, auteur d'une
quantit d'oeuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de
Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de
cette potique statue de _sainte Anne_, qui, du haut d'un rocher, 
l'entre du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et
semble suivre et protger les vaisseaux descendant  la mer!

    [Note 1: _Peintres Provinciaux de l'ancienne France_, 3 vol,
    in-8.]

Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son tendue et sa
population; le nombre et l'importance des oeuvres de l'esprit en font le
centre d'un grand mouvement intellectuel.

La Socit acadmique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux
srieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs
hommes d'un mrite distingu: M. l'abb Fournier, cur de Saint-Nicolas,
ancien reprsentant  l'Assemble constituante, dont tout  l'heure on dira
l'oeuvre capitale; M. le baron de Girardot, secrtaire gnral de la
prfecture, qui, mettant  profit un long sjour  Paris, la frquentation
des hommes minents et le got des tudes historiques, avec un zle actif,
une rudition vaste et varie, a entrepris des tudes srieuses sur la
Rvolution, et  qui l'on doit un savant livre, _les Administrations
dpartementales de 1790  l'an VIII_, o l'exprience de l'administrateur a
heureusement aid l'historien; M. Guraud, M. Fillon, que nous avons dj
cits; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de
l'Histoire de l'Ouest, qui a publi une tude sur l'historien Travers; des
savants, M. le docteur Gupin, qui s'occupe d'tudes d'oculistique; M.
Robire, de chimie; M. Huette, de curieuses observations de mtorologie;
M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a trait de
l'_Organisation de la mdecine_ au point de vue des services publics, etc.

Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas
seulement  la Bretagne, mais  la France, le clbre voyageur en gypte,
M. Caillaud. Dou de l'esprit le plus sagace et le plus pntrant, il a
fait en histoire naturelle plusieurs dcouvertes, une surtout, des plus
intressantes, pour laquelle la Hollande lui a dcern, il y a peu
d'annes, un prix extraordinaire, la dcouverte du _procd de perforation
des pholades_. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques
trs-communs sur les ctes de Bretagne, employaient, pour percer le dur
granit o elles vivent, un acide qu'elles distillaient  travers les valves
de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes  ce sujet: il recueillit,
prs du Pouliguen, des pholades attaches  des morceaux de roc (gneiss),
les plaa dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvele, et attendit
l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passrent sans que les
pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut veill par un
bruit de scie qui retentissait dans le bocal; il se lve, et,  la lueur
d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant 
droite et  gauche, avec un mouvement rgulier,  la manire d'une vrille
qui perce un trou; puis, aprs un certain temps, la pholade s'arrte, et un
jet de poussire fine obscurcit l'eau du bocal; c'tait le rsidu de son
travail, la partie du roc pulvris o elle avait pntr, dont elle se
dbarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour  tour le savant,
attentif et charm, surprend une  une les pholades accomplissant leur
patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la
polissant, comme avec la rpe la plus dlicate, sans autre instrument que
leur coquille; et cette coquille, au lieu de se dtriorer par le
frottement continu, se dveloppe  mesure que le travail avance;  la scie
qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisime, une quatrime, et
ainsi de suite jusqu' _quarante_, que M. Caillaud a comptes, et avec
lesquelles le petit animal,  force de tourner et retourner sa frle
enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait 
briser, perce  jour le granit sur lequel s'mousse un ciseau de fer!
phnomne admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces
millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la
cration!

Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues  Nantes: la _Revue
des provinces de l'Ouest_, dirige par M. Guraud, avait choisi une
spcialit prcieuse, les documents indits ou relatifs  l'histoire de la
Bretagne, que d'actifs et intelligents archologues, MM. Guraud, Fillon,
Marchegay, Duchtellier, tiraient des archives dpartementales, piscopales
et municipales et des collections particulires, compltant ainsi, pour la
province de Bretagne, la savante _Bibliothque de l'cole des chartes_; de
plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprims en
Bretagne ou concernant les dpartements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs
des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus.

La _Revue de Bretagne et de Vende_ a t fonde par M. de la Borderie, qui
a runi autour de lui les hommes les plus distingus de la province. L on
retrouve plusieurs des crivains bretons qui ont acquis  Paris une juste
rputation par de grands travaux: MM. de Carn, de Courson, de la
Gournerie, de Courcy, de la Villemarqu, etc.;  ct d'eux, de jeunes
hommes d'un talent dj mr, et qui seraient estims sur un plus grand
thtre: M. Alf. Giraud, ancien lve de l'cole des chartes, auteur de
notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., crites d'un style tour  tour color
de posie et aiguis d'une pointe de raillerie gauloise; M. de Rochebrune,
qui cultive et juge les arts avec got et intelligence; M. Ropartz, dont
l'Acadmie des inscriptions a distingu rcemment les tudes historiques;
puis de vrais Bretons qui parlent et crivent la langue de leurs pres, le
breton: M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abb Guillome, mort il y a deux ans
 peine, et dont ses compatriotes ont dit que: c'tait le plus grand pote
qui ait crit en langue celtique. Car elle produit encore des fleurs de
posie celtique, cette vieille terre armoricaine, des posies d'une saveur
franche et d'un caractre original, nes du souffle des vnements
contemporains ou inspires par le sentiment de la nature. La nature, les
Bretons l'ont de tout temps vivement et profondment sentie, bien avant
J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; les potes n'ont jamais manqu
en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus  des
paysans,  des ptres,  des cloarecs,  de jeunes filles. Ce ne sont pas
des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent
la langue nationale; qui ont gard les moeurs antiques, et dont la vie se
passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacrs par la
lgende, dans les vastes landes couvertes de gents et la solitude des
grands espaces, ou en face de la mer, sur les pres ctes aux rocs de
granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphre qui les transforme et les
idalise; on les trouve potiques, et ils sont naturellement potes[1].

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

Tous les potes bretons qui se sont fait un nom dans la littrature
contemporaine, MM. Ach. du Clsieux, H. Violeau, de Francheville et
Brizeux, le barde breton par excellence, sont anims du mme gnie,
s'inspirent des mmes sentiments: la foi, la religion du foyer, le culte de
la famille, l'amour du pays; tous connaissent cette passion de mlancolie,
amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme suce au sein de la mre
patrie, et qui lui donnait un si imposant caractre de gravit, enfin cette
rverie nave et touchante qui valut  l'un d'eux, Raymond du Dor,
l'hommage le plus dlicat et le plus rare: il avait publi, il y a vingt
ans, sans le signer, un volume de posies; un jour, dans une ville du Nord,
quelqu'un, une me aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il
fut si mu par cette posie douce et tendre, qu'il voulut faire partager 
d'autres le charme qu'il avait ressenti; il le fit imprimer de nouveau, et,
ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de _Fleurs
inconnues_.

Ce sont aussi ces qualits qui font l'attrait des vers de potes plus
jeunes qui chantent aujourd'hui, M. mile Grimaud, M. Stphane Halgan,
mademoiselle lisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui
aussi, est pote en prose, Jules d'Herbauge. Les _Rcits et nouvelles_ de
Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre,
madame la comtesse de ........), ont t publis en partie par la _Revue
des Deux-Mondes_, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitt
un talent vraiment suprieur: une exposition simple faite avec un calme sr
de soi, force que possdent seuls les matres; ils partent d'un pas mesur,
comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la
doivent finir; les caractres se dessinant, l'action se nouant en peu de
mots, sans rflexions par les faits mmes; peu de dialogue,--le dialogue
n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas
matre de son sujet; lorsque les caractres sont bien tracs, il n'est pas
besoin de tant de paroles; aussi peut-on remarquer que les conteurs de
notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de
caractres;--un puissant intrt dramatique, naissant du dveloppement des
passions, qui vous meut, vous attache et vous entrane, parce que l'auteur
est lui-mme mu des vnements qu'il voit et qu'il met sous les yeux;
l'impartialit dans la peinture des moeurs, une intelligence enfin des
sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, _la Jaguerre_ et _la
Grande Perrire_, rappellent par la terreur, le fantastique et la vrit,
les beaux rcits de Walter Scott; dans d'autres, la finesse d'observation
et une singulire connaissance des ruses fminines dclent la main d'une
femme.

Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donn deux
recueils remarquables par une verve potique peu commune, et mademoiselle
lisa Morin, dont les vers sont sincrement mus et souvent passionns,
continuent la plade de femmes potes auxquelles la ville de Nantes a
donn naissance: mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Mlanie
Waldor et Elisa Mercoeur.

M. Stphane Halgan a publi un volume de posies, intitul _Souvenirs
bretons_, o l'on reconnat deux manires, l'imitation de MM. Hugo et de
Musset, avec une certaine habilet dans la facture du vers; puis, et c'est
la meilleure partie, les posies vraiment bretonnes; car il faut remarquer
que les pices imites sont des sujets vagues, trangers  la Bretagne, et
qui pourraient aussi bien tre crites  Paris qu' Nantes ou  Rennes;
mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le pote redevient lui-mme;
il s'meut, il se complat  ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il
passe encore sa langue sur ses lvres, quand il peint le souper de
crpes[1]. Voyez avec quelle nettet et quel tour pittoresque il dcrit le
brillant costume de Loc-Tudy (_le retour du Pardon_); il parcourt la plaine
nue qui s'tend de Gurande au bourg de Batz, seme de mulons de sel et
coupe de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse
et la sauvage grandeur, de mme qu'il dessine firement la robuste
population des paludiers du Croisic:

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

  ... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mle,
  A la taille lance et svelte, aux yeux altiers,
  Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hle[1].

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

M. Stph. Halgan est dj un pote breton, et plus il avancera, plus il
deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus  se former, c'est le pote
national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans
le sol de son pays, la Vende. Il avait commenc aussi, comme bien des
jeunes potes, par l'imitation. Son premier volume, les _Fleurs de Vende_,
contient plusieurs pices o l'on retrouve le faire, la coupe, les ides
mmes des potes de l'cole romantique; mais le caractre original n'a pas
tard  se dceler. Il a en lui deux sources pures et profondes: le
sentiment de la nature et l'amour de son pays; il sent les harmonies de la
campagne; il erre le matin dans les champs, en coutant d'une oreille
attentive et charme la bergeronnette et la fauvette qui _lui dit ses plus
belles chansons_, le merle sifflant dans le buisson; il erre dans les bois
en rveur, avec cette mlancolie propre au Venden; ou bien savourant
l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins
couverts, il dcouvre les gracieux et frais mystres des htes du
printemps[1].

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

Son pays, sa noble Vende, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il
l'admire, et il la chante comme un fils pieux; il recueille ses traditions
et ses lgendes, mais non pas  la faon des chroniqueurs froids et
sceptiques; il les redit en sa potique langue, avec l'accent et l'motion
de l'enfant qui croit, qui s'tonne, et qui frmit  ce qu'il raconte; il a
la foi ardente et fire de ses pres:

Insultez-les, s'crie-t-il, en parlant des vieux Vendens!

  Insultez-les,  juifs, fils des anciens maudits!
  Ils vont o vous n'irez jamais, en paradis!

_La Pche maudite_ est une terrible histoire; elle a pour refrain:

  Il ne faut pas pcher le jour des morts!

Une seule chaloupe part; elle est monte par un pcheur impie qui a fait le
tour du monde, un sceptique qui ne croit plus  rien:

  Il n'a plus peur mme des revenants!

Les poissons par milliers entourent sa barque; il jette le filet, mais tout
 coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amne-t-il? Une _tte
de mort_!

Quand,  la fin de son premier recueil, le pote s'crie:

  Qui te clbrera, Vende,  ma patrie?
  Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,
  O terre de gants et de gents en fleurs?

on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un
jour il serait lui-mme ce pote venden.

Il l'a t, il l'est: dans _les Vendens_, il a peint les sublimes actions
de cette guerre hroque et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte
sur ses ailes: le pote est presque un soldat, il y a en lui quelque chose
de contenu, comme un sauvage dsir de parcourir la lande le fusil  la
main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette,
la Rochejaquelein, les hros avec lesquels il marche  la bataille, au
supplice,  la mort; il les aime et les fait aimer.




V

Monuments.


Ce pays de foi n'a pas chang: nulle part on ne construit un plus grand
nombre d'glises, et de belles glises. Il en a t en Bretagne comme 
Athnes: Athnes tait peuple de plus de quatre mille statues; le got y
devint gnral, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En
Bretagne, toutes les glises sont jolies; la vue d'oeuvres excellentes y a
conserv plus qu'ailleurs la puret du got;  part Brest, ville nouvelle
(elle n'a pas plus de deux cents ans), o les glises sont d'un style
btard, sans caractre et sans grandeur, toutes les constructions rcentes
ont t conues dans le style _gothique_, qui ne devrait pas s'appeler
autrement que le style _catholique_.

Du nord au midi, partout s'lvent des chapelles, des basiliques, des
cathdrales:  Lorient,  Saint-Brieuc,  Quimper,  Dinan,  Nantes.
Saint-Brieuc, en mme temps qu'il restaure son glise de Saint-Guillaume,
construit l'lgante chapelle de Notre-Dame de l'Esprance, imitation du
XIIIe sicle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M.
Ach. du Clsieux, a pos, au bord de la mer, une jolie chapelle, orne de
sculptures excutes par un statuaire du pays, M. Og, et dont le blanc
clocher, hardi, lanc, dcoup  jour, se dtache sur le fond du ciel et
guide au loin les matelots qui longent la cte armoricaine. A Nantes, il
n'y a pas moins de dix glises en voie d'excution: d'abord, la cathdrale,
_Saint-Pierre_, dont l'achvement a t rsolu il y a peu d'annes, et il
ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste
difice, mais d'en doubler presque l'tendue; quand elle sera acheve, ce
sera le dme de Cologne de la Bretagne; puis la _Madeleine_, l'glise des
_Jsuites_, la chapelle du _petit sminaire, Saint-Clment_, les _Minimes,
Notre-Dame de Bon Port_, le _grand sminaire, Notre-Dame de Toute Joie_,
etc.

Et chacune de ces glises est remarquable par quelque dtail
caractristique. Ici,  la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement
colori, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de
l'Italie; l,  Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et
harmonieux effet;  la maison des Minimes, occupe par la congrgation des
missionnaires diocsains, une serrurerie artistique, de riches verrires
excutes par un Nantais, M. chapp; des tableaux dcoratifs en mail, de
Devers, qui, par la proprit qu'ils ont de rsister  l'action de l'air,
conviennent si bien  orner les portiques et les galeries  jour; la cour
du grand sminaire a t entoure par M. Nau, architecte de la cathdrale,
d'un noble et svre clotre roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de
moeurs: entrez  Saint-Clment, qu'a construit dans le style du XIIIe
sicle M. Liberge; au fond du choeur, encore inachev, vous verrez une
petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont place, avec cette
inscription nave, inspire par une vraie foi bretonne:

  SOUS LA PROTECTION DE MARIE
  TOUT GRANDIT.

Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que
mme les habitations particulires se sont mises sous sa garde. En sortant
de Saint-Clment, on s'arrte devant l'htel Briant-Desmarets, lgant
logis imit du XVe sicle, avec porche largement ouvert, chemines en
spirales, pinacles finement fouills, ogives et clefs de votes ciseles,
fentres  croises et  meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant
le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et
coquette ornementation du gothique le plus fleuri; au milieu de la faade,
sous un dais  jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparat debout
la Vierge souriant d'un sourire qui bnit, et  qui l'on dirait que ce
palais est consacr.

A Quimper, les tours de la cathdrale taient dcouronnes de leurs hautes
flches; l'vque a eu l'ide de faire appel  la pit des fidles; il a
demand  chacun un sou; personne dans le diocse, mme les plus pauvres,
ne s'est abstenu; les riches, au lieu d'un sou, ont donn cent francs, et
au bout de peu d'annes, le double clocher s'est dress au-dessus de la
ville de saint Corentin.

C'est le moyen ge, dira-t-on: oui, c'est le moyen ge et il n'y a pas que
ce trait. Vous venez de voir les fidles concourir de leur bourse 
l'oeuvre; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journe
de leur travail; d'autres renouvellent des arts presque perdus; un maon de
Trguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliqus,
tels qu'en excutaient les imagiers du XVe Sicle, o trente, quarante
personnages reprsentent les scnes de la Passion avec une vivacit
d'expression et un mouvement anim qui vous saisit et vous meut. Un autre
ouvrier de Rennes, Hrault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation
aussi dlicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathdrale de
Saint-Brieuc, qui furent sculptes aussi au XVIIe sicle par un paysan.
Enfin, pour complter la ressemblance, l'architecte de ces glises souvent
est un prtre. L'glise des Eudistes,  Redon, a t btie sur les plans de
M. l'abb Brune; la chapelle des jsuites,  Nantes, par un pre de la
compagnie, le P. Tournesac; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abb
Rousteau; et les glises construites par ces ecclsiastiques ne le cdent 
celles des architectes spciaux ni en science, ni en got, ni en harmonie.
Le gnie du XIIIe sicle s'est rveill avec l'ardeur religieuse, et s'est
pos, comme jadis, sur la tte d'humbles prtres et de pauvres paysans.

Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclsiastiques sur tous les
points de la France, des collaborateurs et des amis? a dit un vnrable
prlat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'hritage
ecclsiastique? L'histoire l'atteste: c'est aux vques et aux moines que
l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'oeuvre et de ses plus
incontestables grandeurs. L'glise Saint-Nicolas, de Nantes, en est une
preuve nouvelle; on peut dire qu'elle est l'oeuvre de deux hommes
suprieurs, l'architecte, M. Lassus, et le cur de Saint-Nicolas, M. l'abb
Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, tait, avec M.
Viollet-Leduc, l'architecte de notre poque qui connaissait le mieux l'art
du moyen ge; il appartenait  cette cole qui, il y a trente ans, en face
des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait  imposer
indiffremment aux glises, aux casernes et aux palais, proclama
l'excellence de l'architecture gothique, son caractre national, sa
convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La
restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait dj
tmoign de l'tendue de son rudition et de la sret de son got. Il lui
a t donn de produire deux oeuvres compltes: l'glise de Belleville et
Saint-Nicolas de Nantes, considrs aujourd'hui comme les reproductions les
plus exactes, les plus correctes et les plus lgantes du XIIIe sicle. A
Nantes, il eut le bonheur d'tre second par le cur, M. l'abb Fournier,
un de ces hommes qui, quel que soit le milieu o ils se trouvent, savent
donner le branle, le mouvement et la vie: activit qui ne se lasse pas,
ardeur toujours prte, intelligence rapide, connaissances varies et
tendues, amour du beau, M. l'abb Fournier avait tout ce qu'il fallait
pour concevoir, entreprendre et mener  fin une oeuvre aussi considrable.
Pas de difficult qui le rebutt: le gouvernement ne pouvait donner qu'une
subvention insuffisante, il prvit quelles sommes normes coterait son
glise: il n'hsita pas, il se mit  l'ouvrage, comptant sur la foi et la
charit de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manqu. L'architecte et
le cur s'entendaient; ils avaient tous deux rv une glise modle, rien
ne fut nglig: ornementation extrieure, sculpture dlicate, vitraux,
statues, peintures murales, le pav mme, fait en labyrinthe, comme dans
les anciennes glises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le
caractre et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis.
L'architecte ne comptait pas avec le temps, le cur avec l'argent;
l'architecte cherchait en tout la perfection; pas un dtail qui ne lui
cott des recherches; il feuilletait les manuscrits du moyen ge pour une
serrure comme pour un balustre; le cur, quoique dsireux de jouir de son
glise comprenait pourtant ces scrupules du savant; il l'aidait et le
soutenait de ses conseils et de son got. En moins de huit annes le
monument tait construit et livr au culte; il ne reste plus que les
clochers  lever et quelques ornements  finir. Saint-Nicolas de Nantes
aura cot des millions; l'architecte et le cur auront attach leur nom 
cette grande oeuvre; l'un tait la pense, l'autre le bras; tous deux,
comme au moyen ge, on les reprsentera s'agenouillant devant le trne de
Dieu, avec une glise dans la main.

    [Note 1: Mgr George, vque de Prigueux, au Congrs archologique
    de 1858.]



CONCLUSION.


Telle est en Bretagne l'activit des travaux de l'intelligence, une
activit gnrale et fconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on
le peut dire des autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en
voyant des hommes raisonnables s'prendre de l'tude des antiquits, sourit
de ddain. Un archologue trouve une poterie romaine, une mdaille presque
fruste, le voil absorb:  quoi bon?--A quoi?--complter une
collection.--A quoi bon la collection?--A fixer une poque indcise de
l'histoire,  mieux connatre les hommes, les moeurs, les usages, la marche
des civilisations disparues, pour dvelopper et faire progresser la ntre,
conformment  cet instinct de perfectionnement indfini et  ce sentiment
de grandeur inconnue que Dieu a mis dans le coeur de l'homme.

Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la mme valeur; mais tous sont
utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque
manire qu'elle soit crite, fait plaisir. Il y a plus: il ne faut pas voir
dans les tudes locales des savants de province le travail isol, mais le
but, non la notice parfois sche, dcolore et froide, mais le rsultat
qu'ignore peut-tre son auteur. Il existe des auteurs mal rcompenss de
leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les
_pionniers de la littrature_. Les archologues sont les pionniers de
l'histoire, laborieuse avant-garde qui dfriche et nettoie le sol,
semblable  ces colons de l'Amrique qui s'avancent  travers les forts et
les immenses prairies, ouvrant de larges claircies, et sillonnant du soc
de leurs charrues le terrain o bientt s'lveront les grandes cits. Ces
collections, ces recherches minutieuses, les systmes qu'elles enfantent,
ces documents, trsors cachs et tirs, pour ainsi dire, de fouilles
souterraines, ce sont les matriaux de l'histoire, emmagasins, rangs,
tiquets. L'historien, plus tard, viendra faire sa ronde, et choisira et
emportera les morceaux qui conviennent au grand difice qu'il conoit; ce
sont l les lments d'une vritable et nationale histoire de France, qu'on
crira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille.

On ne peut, sans motion, contempler ce grand mouvement qui se fait par
toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquits de notre
histoire. La socit nouvelle, si ardente et si presse d'agir, rencontre 
chaque pas des restes de l'ancienne, et se hte de les recueillir et d'en
marquer le caractre. C'est une maison qui croule; tout va s'effondrer; on
met de ct, on ramasse, on classe les objets les plus prcieux ou les
mieux conservs; la jeune socit va d'un autre ct, et elle ne veut pas
que les os de ses anctres soient disperss; sentiment naturel  l'homme,
il comprend qu'il y a une solidarit entre lui et son pass: dans ces
oeuvres du pass, ces monuments, ces dbris, quelque diffrence qu'il y ait
entre le prsent et le point de dpart, il reconnat le germe de l'esprit
qui l'anime lui-mme, les progrs qu'il a faits, les transformations qu'il
a subies; il s'intresse  ces hommes d'autrefois, parce que ce sont ses
aeux; il sent palpiter quelque chose en lui qui est une partie de leur me
et de leur vie!






XV

Paysages.

=Pontivy.--Redon.--Plormel.--Gumene.--Josselyn.--Le champ du combat des
Trente.=


Tandis que les villes situes dans les montagnes du Centre, les montagnes
Noires et les monts d'Arre, ont le mieux gard les vieilles traditions, et
qu'il n'est pas de bourgs plus compltement bretons que le Faouet, Gourin,
Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de
plus en plus, le caractre national;  mesure que l'on s'avance vers l'est,
elles ont une physionomie moins accuse; on marche de dsenchantement en
dsenchantement.

Qu'est-ce, en effet, que Napolonville, Redon, Plormel? Les partisans de
l'ancienne royaut nomment Pontivy la ville que ceux de la socit nouvelle
appellent Napolonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus
les seconds. Il y a l deux villes juxtaposes: la vieille,  rues
troites,  maisons anciennes, et la nouvelle, accole  la vieille, et
dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne; la vieille a
son chteau dmantel, que personne n'habite et dont les pierres
s'croulent une  une; la nouvelle, ses vastes casernes toutes
retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordes par le
canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement
de la vie moderne; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir
Napolonville.

Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles
glises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cde en rien aux
plus remarquables glises de Bretagne, son antique halle supporte par des
piliers  base du XIe sicle, rappellent d'abord les vraies cits bretonnes
du Finistre; mais on est bien vite dsabus. Par la Vilaine, large ici et
profonde, les navires, aprs avoir pass  toutes voiles sous le pont de la
Roche-Bernard, jet entre deux rochers  deux cents pieds au-dessus de
l'eau, arrivent de la mer jusqu' Redon. Un ancien proverbe disait que,
chaque sicle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant.
La prdiction s'est accomplie: Rieux n'est plus qu'un bourg sans
importance; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a
construit des quais, creus un large bassin, bti de vastes magasins. Par
Nantes, il est en rapport avec le centre de la France; par la mer, avec les
ports de l'Europe entire. Il sera bientt, comme tous les ports,
cosmopolite.

Plormel a davantage encore cet aspect indcis qui semble indiquer
l'indiffrence de race et de caractre. Un musicien clbre a plac le
sujet d'une de ses oeuvres  Plormel, et a voulu peindre la Bretagne dans
une fte patronale de Plormel. S'il et connu la Bretagne, il aurait su
que nulle part le gnie breton n'est moins marqu: on n'y parle pas breton;
le costume n'a rien de breton; les moeurs ne se distinguent pas des moeurs
de l'intrieur; Plormel n'a mme pas de vritable Pardon. C'est une petite
ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en
province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est dj la France.

Il reste pourtant quelques dbris: c'tait l jadis le coeur de la
Bretagne; on est prs de Josselyn, de Gumene, du champ du combat des
Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan: beau chteau, avec
ses deux faades dissemblables, les grosses tours sur la rivire, et la
gracieuse et lgre dcoration de la faade de la cour, marquant, chacune 
sa manire, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la fodalit
et l'lgance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un
grand aspect, mais avec un air de morne tristesse: la couleur grise du
temps donne  ses murailles une teinte mlancolique, comme la couleur plus
ple de la vieillesse qui commence s'tend sur un beau visage. Qu'est
devenue la splendeur de cette maison? o sont les princes de cette fire et
illustre famille, les Soubise, les Gumene, les Montbazon?

Au pied du chteau, coule une rivire, ou plutt un canal qui, ici, s'unit
 la rivire, participant ainsi du cours d'eau cr par Dieu et du foss
creus par l'homme, alliant  la courbe indpendante de la rivire
capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.

Voil que commence l'automne: le ciel a pli, sa vote immense est toute
couverte de petits nuages; pas un souffle de vent ne les pousse; son dme
semble frapp d'une immobilit ternelle. La rivire, unie comme une glace,
reflte en traits arrts les longs peupliers qui bordent ses rives; ils
s'alignent comme une arme, un lger frisson court sur leur cime sans la
faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme
une grande voix, la nature entire. Dans cette universelle paix, quelques
bruits lointains traversent les airs; une paysanne qu'on n'aperoit pas
chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain; les batteurs
suspendent et recommencent leurs coups cadencs; sur le sol sonore, les
flaux lourdement retombent;  leurs coups pesants, on dirait la plainte de
l'homme qui gmit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient.

Le soleil ne parat pas dans le ciel; le bleu clatant a fait place  une
lumire terne; ce n'est pas la froide clart de l'hiver, ce n'est plus la
chaude transparence de l't: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui
murmure; une paix solennelle s'tend sur les cieux, la terre et les eaux;
la nature s'enveloppe dans un calme puissant; elle semble, rveuse et
tonne, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont
Dieu a touch un moment le front, aprs qu'il a vers ses penses, s'arrte
et demeure immobile, les yeux fixs sur un point invisible, et comme
suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira.

A quelques lieues de Josselyn s'tend, sur la pente d'une colline,
Gumene, vieille petite ville qui n'est gure forme que d'une rue, et la
rue de vieilles maisons  pignons aigus qui n'ont pas boug depuis des
sicles, puis un chteau  demi ruin et revtu de lierres; c'est une des
dernires images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand
nom de Rohan.

La pluie serre tombe sur la terre sche avec le bruit d'un bois qui se
casse en craquant. La valle est comme recouverte d'une gaze; les arbres,
au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indcise
avec le ciel abaiss; la vote du ciel est change en une vaste coupole de
plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend  grand
bruit, abondante comme les pleurs qui s'coulent de l'oeil de l'homme,
quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans
son coeur.

Puis tout  coup, les nuages, ayant laiss chapper leur charge, s'enlvent
et se dissipent en tous sens, argents par le soleil ple: en quelques
instants, le voile de vapeurs, dchir en mille pices, s'vanouit, et la
valle reparat et s'tale, frache, resplendissante, claire; ses plans,
doucement inclins, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute
chose reprend sa place et sa couleur: les toits de tuile rouge clatent 
travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent,
comme d'une bordure, dans une range d'arbres au feuillage presque noir;
tout alentour, les collines montent en amphithtre jusqu'au ciel; en un
endroit, elles se rompent, et  travers la brche s'ouvre une campagne qui
fuit dans un lointain infini, o le regard s'attache, et o il poursuit
l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le coeur ddaigne l'heure
prsente et attend l'avenir qu'il ne possdera peut-tre pas.

Et maintenant, marchant  travers ce pays de landes et de terres  demi
cultives, entre Plormel et Josselyn,  moiti chemin  peu prs, vous
rencontrez une barrire qui spare de la route un massif de pins. L tait
jadis le _chne de Mi-voie_; vous tes au champ du _combat des Trente_! L
un pote voulait que l'on dresst un monument brut comme les rochers de la
vieille terre, rude et durable: trente blocs de pierre, trente statues
tailles  grands coups; corps solides, le casque en tte et l'pe  la
main, couverts de fer et changs en granit. Aligns sur leurs pidestaux
carrs, rangs en bataille,  leur fire attitude,  leur fermet
inbranlable, on et reconnu les trente vainqueurs bretons; ils seraient
comme les tmoins indestructibles de l'hroque histoire, de la foi et des
fortes moeurs d'un vieux peuple.

Mais ces piques projets ne germent plus que dans quelques ttes bretonnes:
les penses de la multitude sont emportes vers des soucis plus pressants:
qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du
XIVe sicle? Un oblisque o s'effacent chaque jour les noms qui y sont
crits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus; cette
plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de
l'poque qui produit htivement et qui veut jouir vite, sans s'inquiter de
la dure.

Des vents inaccoutums et vifs s'lvent que ne connaissait pas l't; leur
souffle constant agite les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne
semblent pas changs, ils sont verts encore; mais peu  peu ils prennent
une teinte plus froide, les feuilles plissent, puis jaunissent; une
couleur de rouille s'tend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se
prpare; la vie s'en va par leurs extrmits, comme le sang d'un homme qui
coulerait par tous les pores; la fin de l'anne est proche; la nature,
lentement et invinciblement, accomplit son oeuvre; ces grands vents
marquent le feuillage pour la mort.

Bientt ces vents deviennent plus forts; ils secouent violemment les hautes
cimes des arbres, qui se balancent alternativement  droite et  gauche,
comme un pendule oscille au coup qui l'branle. La condition des arbres est
l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de
Dieu  l'homme; il se sent secou dans sa force, il n'a plus les pieds
fermement poss  terre, une faiblesse intrieure s'est glisse dans ses
os, et il hsite pour la premire fois. Les arbres ne sont pas tout d'un
coup dpouills; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur
ruine soit entire. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs
feuilles, puis il passe dans le feuillage clairci comme par des brches,
et ces brches une fois ouvertes, ce n'est plus une  une, c'est par
bandes, par masses qu'il les entrane. Et ces dpouilles,  mesure aussi,
deviennent plus laides et plus hideuses: les premires feuilles taient
jaunies, les dernires sont fanes, fltries, presque en poussire. Ainsi
de l'homme: aprs que les annes de son t ont donn leur moisson, le vent
du tombeau se lve; comme les feuilles des arbres, une  une ses facults
plissent; elles tombent l'une aprs l'autre, ses sensations vives et ses
impressions frmissantes; il voit se dtacher de lui et comme s'crouler 
ses pieds ses parties les plus nobles; son intelligence, son corps, son
coeur, tout est frapp dans sa beaut; tout ce qui faisait sa force
s'envole.

Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, lvent des bruits
nouveaux, des murmures qui se prolongent, des sifflements brusquement
arrts, des sons plaintifs: et ces bruits, ces murmures ont une gravit
jusqu'alors inconnue; on les coute avec une tristesse rveuse et muette.
C'est la grande mlancolie de la vieillesse, le silence, les mditations,
les retours, les souvenirs: l'homme entend derrire lui le flot de sa vie
coule; il approche du sommet de la colline o son horizon finit, et o,
le sol se rompant tout  coup, il va commencer un autre voyage dans un pays
qu'il ne voit pas, et o nul ne le verra.

Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse,
changement qui se prcipite et dont le dnoment est inconnu, voil l'image
de l'antique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va.

       *       *       *       *       *






=APPENDICE=




I


Nous donnons ici quatre lgendes bretonnes, recueillies dans le Morbihan et
le Finistre, et qui feront connatre l'esprit du pays o elles sont nes.
_La Lande de Lanvaux_ et _la Cathdrale_ sont extraites du livre de M. le
docteur A. Fouquet, intitul _Contes, lgendes et chansons du Morbihan_; la
lgende de _Saint Christophe_ a t publie par M. du Chalard, et celle du
_Chne de la Laita_ par M. du Laurens de la Barre, dans la _Revue de
Bretagne et de Vende_.



=LA LANDE DE LANVAUX.=


Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'tend une immense plaine, o le
voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le
vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyres
dessches et des ajoncs rabougris; l'oreille n'y entend que les cris
plaintifs des vanneaux et les chants stridents des grillons; l'oeil n'y
dcouvre que des rochers briss et des blocs bouleverss sur les sommets
pels de ce dsert.

L, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui
filtre sous des gazons fleuris, point de lac azur qui rflchisse un
feuillage ombreux, mais des marais fangeux dans les bas-fonds, des
fondrires boueuses sous des herbes raides et sombres, un tang aux eaux
rouilles dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une fleur, pas un
glayeul.

Un jour que j'tais assis rveur au pied d'un menhir mutil et que
j'embrassais du regard le vaste et lugubre horizon qui s'tendait devant
moi, un jeune ptre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce
familiarit de l'enfance, s'asseoir prs de moi, et, sans craindre d'tre
indiscret, me dit: --Savez-vous, Monsieur, pourquoi la lande de Lanvaux
est si nue, et pourquoi les pierres y sont toutes brises?--Non, mon
enfant, rpondis-je; mais le sais-tu, toi?--Oh! oui, Monsieur, ma
grand'mre, qui est bien vieille et qui sait bien des choses, m'a dit
comment cela est arriv.--Eh bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mre
t'a appris.

--Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac  Pleucadeuc, on
comptait bien des villages sur cette lande: un de ces villages, entour de
courtils et de vergers, s'levait l o vous voyez l'tang de Cotdelo.

Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient sur la terre pour voir
comment allait le monde en ce temps-l, arrivrent  ce village par une
pluie battante, et tremps jusqu'aux os. Ils taient pauvrement vtus,
portaient sur l'paule des bissacs pour serrer le pain de la charit, et
tenaient en main des btons pour se dfendre des chiens.

Les deux saints allrent heurter  la porte de la plus belle maison du
village, demandant  entrer pour scher leurs habits au feu de la cuisine;
mais cette maison appartenait  M. Richard, qui tait un ladre et un
mchant. M. Richard ouvrit lui-mme sa porte, mais, loin de faire entrer
les saints comme ils le demandaient, il les menaa, s'ils ne s'en allaient
au plus vite, de lcher son chien sur eux. Les deux saints s'enfuirent
jusqu' l'autre bout du village, et cette fois ils allrent frapper  la
porte de la plus pauvre cabane.

Dans cette cabane logeait le bonhomme Misre, qui, les voyant tremps de
pluie, les reut avec bont, les fit asseoir  son foyer, alluma le plus
promptement possible un fagot de bois mort ramass le matin mme, et leur
servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il
avait obtenus en mendiant, car il tait vieux, infirme, et ne pouvait plus
travailler.

Quand le bois fut tout brl et le pain tout mang, saint Pierre dit 
Misre: Tu es un brave homme; tu nous as donn tout ce que tu avais reu,
et ta charit a t bien faite, car elle a t faite de coeur et toute pour
Dieu. Que ta foi soit gale  ta charit; forme un souhait et il sera
accompli. A ce langage, et surtout  l'odeur de saintet qu'ils
rpandaient, Misre reconnut deux htes du paradis, tomba  genoux et leur
dit Je ne possde au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont vols
chaque anne pendant que je vais recueillir des aumnes. Comme ces fruits
sont le seul bien auquel je tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui
montera dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous
aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous.--Que ton
dsir soit satisfait! dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux
disparurent.

A l'automne suivant, le pommier de Misre tait charg de beaux fruits,
que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul; mais un matin qu'il
sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si
les pommes taient bonnes  cueillir, il aperut M. Richard pris dans les
branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre: Comment! s'cria
Misre, c'est vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez
encore les fruits du pauvre!... Eh bien! tout le monde va savoir que vous
tes un voleur... Et aussitt le bonhomme courut appeler tous les gens du
village. Tous accoururent, et crirent _haro_ sur M. Richard, dtest 
cause de son avarice et de sa mchancet.

M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misre de l'aider 
descendre, promettant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et
de lui donner encore une belle somme; mais le bonhomme le laissa tout le
jour s'agiter et se dmener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le
lcha, en lui disant: Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous;
mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas.

Un jour que Misre, tait bien malade, la Mort se prsenta  lui tout 
coup et lui dit de sa plus grosse voix:--Allons, Misre. il faut me suivre;
es-tu prt?--Vous savez bien, rpondit le bonhomme, que je suis toujours
prt  vous suivre, car je n'ai rien  emporter de ce monde et rien  y
laisser; mais, cependant, il n'est me qui n'ait un dsir ou un regret en
quittant ce monde, et j'ai un service  rclamer de vous. Vous tes si
bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me
satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine... Vous
voyez, prs de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je
voudrais bien manger une de ces pommes; seriez-vous assez complaisante pour
m'en cueillir une?--Qu' cela ne tienne! dit la Mort, je veux, au moins une
fois, tre agrable  quelqu'un et plus  toi qu' tout autre.--Et la Mort,
sans dfiance, monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, a
lui fut impossible: elle eut beau faire des efforts  branler l'arbre,
elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort
fut force de reconnatre l une main plus puissante que la sienne.

Il fallut bien recourir  Misre, qui riait de la Mort et faisait la sourde
oreille  ses cris. --Ah! bonhomme! lui dit-elle, laisse-moi partir; j'ai
tant de besogne  faire que je n'ai pas de temps  perdre.--Bien, bien! dit
Misre, si vous tes presse, moi je ne le suis pas.--Mais, dit la Mort, je
te promets de t'pargner cette fois, et, si tu me rends la libert, je te
laisserai vivre dix ans encore.--Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au
jugement dernier.--Eh bien! soit; que Misre dure jusqu' la fin des
temps!

Et la Mort furieuse s'lana du pommier la faulx en main, et dans sa rage
frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres; et Misre resta
seul sur cette terre dsole!...



=LA CATHDRALE.=


Un soir d'hiver, un honnte gantier de la rue de Saint-Guenhal revenait de
la place Mainlire,  Vannes, o il avait donn ses soins  un tailleur de
ses amis qui s'en allait mourant. Comme il passait devant la cathdrale,
dont les portes n'taient point encore fermes, il voulut, avant de
regagner sa demeure, prier pour l'objet de son affection et de ses
inquitudes, et, dans cette intention, il pntra dans l'glise et alla
s'agenouiller au fond d'une des chapelles latrales.

A cette heure avance, il y avait peu de fidles dans le saint temple,
l'obscurit y tait presque complte, et le plus profond silence y rgnait.
Fatigu de plusieurs nuits de veilles, le bon gantier ne tarda pas 
s'endormir, et si profondment, qu'il n'entendit ni la voix des cloches
tintant l'_Angelus_, ni le bruit des clefs agites par les bedeaux avant la
clture des portes, et se trouva ainsi enferm dans la cathdrale.

A la douzime heure de la nuit, le gantier transi de froid se rveilla
enfin, et jetant autour de lui des regards surpris, il eut quelque peine 
se rendre compte du lieu o il se trouvait; mais bientt l'trange
spectacle qu'il eut sous les yeux lui rendit la mmoire; car, au pied de
l'autel prs duquel il s'tait endormi, un prtre, revtu d'une chasuble
noire,  large croix blanche, tait debout, prt  commencer une messe, et
sur l'autel, couvert d'un drap noir lam de blanc, vacillaient les ples
clarts de deux bougies ornes de ttes de morts et d'os croiss en
sautoir.

Quoique proccup de sombres penses, et fort mu de cette scne lugubre
qui le surprenait tout  coup, le gantier remarqua qu'il n'y avait point de
rpondant, et s'apprta  lui servir lui-mme la messe. Il alla se mettre 
genoux aux pieds du prtre, sur lequel il jeta furtivement un regard.

O terreur!!! ce prtre tait un squelette aux os sans chair, aux orbites
creuses et vides!...

perdu, ananti, le gantier tomba sans sentiment la face contre terre, et
ce ne fut qu' l'_Angelus_ du matin qu'il reprit connaissance et regagna sa
demeure.

Mais au sein mme de sa famille qui l'entourait de soins, il restait
toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait jamais de ses lvres,
et jamais sa bouche n'avait de douces paroles pour sa compagne, de tendres
baisers pour ses enfants. La nuit mme, le repos ne visitait plus sa
couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce sommeil tait plus
laborieux que ses pnibles veilles, travers qu'il tait de terreurs
incessantes sur lesquelles son intelligence trouble n'avait aucun empire.
Pour sauver sa raison et tenter de rendre un peu de calme  son me, le
malheureux gantier rsolut enfin de recourir au prtre charg de la
direction de sa conscience, et de lui rvler la cause de ses terribles
motions.

Pourquoi, mon fils, lui dit le prtre, abandonner ainsi votre me  des
terreurs qui sont peut-tre le fruit d'une erreur des sens, et qui, si
elles sont les effets d'une effrayante ralit, doivent tre srieusement
approfondies, car le dmon vous a tendu un pige dans cette nuit dont le
souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-mme vous a choisi pour tre
l'instrument d'une sainte expiation, d'une rparation ncessaire. Il faut
donc, mon fils, dans le double intrt de votre salut temporel et de votre
salut ternel, aller attendre, dans la mme chapelle et  la mme heure,
l'apparition qui vous a tant pouvant.

--Hlas! mon pre, rpondit le gantier, n'imposez pas  ma faiblesse une
preuve qui me tuerait...

--Sans doute elle vous tuerait, reprit le prtre, si vous tentiez de la
subir arm de la seule raison, mais vous le savez, mon fils, la foi rend
invincible, et la prire est la plus sre de toutes les armes; priez donc
et croyez!... et si le spectre vient encore  vous, interrogez-le au nom du
Dieu vivant; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il vient... Allez,
mon fils, je vous absous, que Dieu vous soutienne!...

Le soir mme, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, le gantier se
rendit  l'glise, s'agenouilla dans la mme chapelle et se fit enfermer
encore, mais cette fois il ne s'endormit pas; il pria jusqu' l'heure
attendue avec impatience et pourtant redoute.

Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumrent d'elles-mmes;
l'autel se tendit de noir; puis d'un pas lent et sourd, le squelette,
revtu de la chasuble de deuil, parut  l'entre de la chapelle.

Si tu viens au nom de Satan, s'cria le gantier d'une voix mue,
retire-toi, fuis ce temple saint; mais si tu viens au nom de Dieu
tout-puissant, dis... que veux-tu?

--coute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du Seigneur, murmura le
spectre... Voil dj bien des annes, oh! des annes bien longues pour
ceux qui souffrent! que chaque nuit,  la mme heure, j'attends,  cet
autel, un chrtien qui me rponde une messe que j'avais promise, quand
j'tais au nombre des vivants et que je n'ai point dite alors, par
ngligence d'abord, par oubli ensuite. Cette ngligence et cet oubli
coupables ont eu des suites terribles, car ils ont pour longtemps ferm les
portes du ciel  l'me de celui qui devait la dire, et aussi  l'me de
celui pour qui elle devait tre dite... Sois bni, mon fils, toi que Dieu a
choisi pour tre l'instrument du salut de deux mes!... Aussitt le spectre
et le gantier s'agenouillrent au pied de l'autel, et la messe des morts
commena; mais quand le prtre eut prononc le _requiescat in pace_, il
disparut, et le gantier, jetant les yeux vers la croise, vit deux tranes
lumineuses qui montaient au ciel...

Il essuya alors la sueur glace de son front, attendit dans la prire
l'heure de l'_Angelus_, et quand il rentra dans sa famille avec un doux
sourire aux lvres, il y rapporta le calme et la joie, car son me tait
compltement rassrne.



=LGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.=


Saint Christophe, comme tout le monde le sait, tait dou de robustes
paules; aussi, dans le temps jadis, lui avait-on confi l'emploi de
passeur sur la rivire du Scorff. Un beau jour, Jsus-Christ arrive au bord
de l'eau avec ses douze aptres; Christophe s'empresse de les prendre dans
ses bras et les transporte sur l'autre rive avec toute sorte d'gards.

Voyons, dit Jsus-Christ, que dsires-tu pour ton salaire?

--Demande le paradis, lui souffla saint Pierre  l'oreille.

--Laissez-moi faire, j'ai mon ide. Eh bien! Seigneur, puisque vous voulez
me faire un don, ordonnez que tous les objets que je pourrai dsirer soient
forcs d'entrer dans mon sac.

--Je le veux, dit Jsus-Christ, mais  condition que tu ne demanderas
jamais d'argent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin.

Longtemps il en fut ainsi; le sac ne se remplissait que de pain, de fruits,
de lgumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres; mais qui peut
jurer de ne jamais succomber  la tentation? Un matin, Christophe, en
passant dans les rues de la ville, s'arrta devant la boutique d'un
changeur; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent lui inspira
de mauvaises ides: Vois, lui disait _er milliguet_[1], tout ce que tu
pourrais faire avec cet or! Quand ce ne serait que pour rebtir la
chaumire des malheureux et leur rendre l'existence plus douce; et dire
qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit  toi!

    [Note 1: Le Maudit.]

Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent passa dans son sac.
_Petra faut tho_[1]? Ce n'tait encore qu'un homme, et il n'tait pas
devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette premire faiblesse fut
suivie de bien d'autres, et, tout en tant gnreux, pour le pauvre monde,
il ne laissait pas que de goter les charmes de la bonne chre et tout ce
qui s'ensuit. Or, un jour qu'aprs dner, il se reposait  l'ombre sur le
gazon, vint  passer _er diaoul_[2], qui se mit  le narguer et  lui faire
toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'tait pas patient, les
poings lui dmangeaient, aussi fut-il bientt debout et la bataille
commena; comme les forces taient gales, deux jours dura la lutte, sans
qu'on pt en prvoir la fin. L'herbe paisse avait disparu sous leurs
pieds, et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux tombant et
retombant l'un aprs l'autre; ils y seraient encore si Christophe ne
s'tait heureusement souvenu de son sac: Ah! _milliguet diaoul_[3], par la
vertu de Notre-Seigneur, tu vas entrer dans mon sac. Ce qui fut fait 
l'instant, et aussitt de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il
jette sur ses paules, en cherchant dans sa tte comment il s'en
dbarrassera. Il passait prs d'une forge o trois vigoureux compagnons
battaient le fer rouge  grands renforts de bras. Voil mon affaire, se
dit Christophe, et s'adressant aux forgerons: Tenez, leur dit-il, j'ai l
un mchant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait
faits dans sa vie; si vous voulez le forger jusqu' ce qu'il soit rduit 
l'paisseur d'une pice de six liards, je vous donnerai un cu.--Accept!
Et aussitt, malgr les cris et les soubresauts du diable, on le forge et
le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commenait  poindre, on
entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait:

    [Note 1: Que voulez-vous?]

    [Note 2: Le diable.]

    [Note 3: Ah! maudit diable!]

Christophe, Christophe, je me rends; que faut-il faire pour sortir de l?

--Me jurer obissance quand je l'exigerai, et me laisser tranquille
dsormais.

--Je le jure.

C'est bien, va-t'en, et puiss-je ne jamais te revoir!

A partir de ce moment Christophe changea tout  fait d'existence, il ne
s'occupa plus que de bonnes oeuvres, et quand les forces ne lui permirent
plus de continuer  tre le passeur du Scorff, il se retira dans un petit
ermitage sur les ruines duquel a t btie la chapelle qu'on voit encore
aujourd'hui. L il vivait dans la prire et la pnitence, entour des
nombreux plerins qu'attirait sa rputation de saintet. Cependant,
lorsqu'aprs sa mort, il se prsenta devant saint Pierre, qui, comme vous
le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait
jadis mpris son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre
Christophe, tout triste, s'en allait la tte basse, et dans sa distraction
il prit l'escalier qui conduit  l'enfer. Il descend ainsi un grand nombre
de marches, et arrive enfin  une porte o se tenait un jeune homme de
bonne mine qui l'engagea  entrer; mais Satan, qui passait par l, s'cria
aussitt: Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, il est trop fin pour
moi!

Voil donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau  l'entre du
paradis. On entendait au dedans une musique dlicieuse qui augmentait
encore son dsir de pntrer plus loin; aussi s'approchant le plus
possible:

Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez l-dedans!
Si vous pouviez seulement entrebiller la porte, on en jouirait un peu du
dehors.

Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande; mais
aussitt Christophe jetant son sac  l'intrieur entre et s'assied dessus
en lui disant: Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir. On
lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours rest dans le
ciel, o la fin de sa vie lui avait d'ailleurs mrit une bonne place.



=LE VIEUX CHNE DE LA LAITA.=


En ce temps-l, il y avait au bourg de Clohars un jeune couple en promesse
de mariage: on devait faire la noce le lendemain du pardon de
_Toul-Foen_[1]; c'est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin 
l'entre de la fort, du ct de Quimperl. Un soir que nos amoureux
regagnaient leur village aprs avoir visit des parents dans la paroisse de
Guidel, ils descendirent au passage de Carnot pour traverser la rivire.
Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit  Maharit, sa fiance, de
l'attendre tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la
chaumire tait voisine. Le passeur vint  l'appel: Maharit entra dans la
barque, et fut surprise de la voir s'loigner aussitt du bord: croyant que
le patron plaisantait, elle le pria d'attendre son cousin:--elle disait
_son cousin_ par prcaution, car les bateliers sont _jaseurs_ quelquefois;
mais le bateau tant arriv dans le courant, filait, filait toujours plus
rapidement.

    [Note 1: _Toul-foen_ signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]

Arrtez, pre Pouldu, arrtez, s'cria la pauvre fille d'une voix
suppliante; que dirait Loc Guern d'une telle folie?...

Vaines prires: le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait
insensible, et la barque entrane descendait toujours... toujours...

Maharit perdue dtourna la tte pour appeler son fianc  son secours.
Debout sur la rive assombrie, envelopps de leurs suaires, elle vit des
spectres se dresser et tendre les bras vers elle d'un air menaant:
c'taient les femmes mortes de Commore, et l'on et reconnu Triphine, au
poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un
cri de terreur, et tomba vanoue au fond du bateau, qui disparut alors au
dtour de la rivire.

Guern en ce moment arrivait au passage; il appela la paysanne, de tous les
cts, il attendit et appela encore; il interrogea le fleuve d'un regard
anxieux, mais il ne vit rien, rien que l'eau paisible et sombre; il couta
longtemps et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la
feuille.

Le bateau est dj loin, bien loin d'ici lui dit une vieille mendiante en
se levant du milieu des joncs et des herbes touffues,--apparemment que la
fille curieuse a regard derrire elle et oubli de faire le signe de la
croix en y entrant.

--Vous tes folle, la mre, dit le paysan, que diable me contez-vous l?

Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une me en
peine, appelant  grands cris sa fiance et le passeur tour  tour.

A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit  ses
parents,  tout le monde; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa
les jours suivants  explorer tous les sentiers,  sonder tous les buissons
de la fort, sans dcouvrir aucune trace de sa _douce_ envole. Enfin,
trois jours aprs, comme il s'tait assis accabl de fatigue et de douleur,
sur un rocher au bord de la rivire, il vit passer la vieille mendiante,
qui lui adressa ces paroles:

Eh bien! _paour Guernik_ (pauvre petit Guern), as-tu retrouv Maharit, la
jolie fille de Clohars-Carnot?

--Hlas! non, rpondit le paysan les larmes aux yeux; en savez-vous des
nouvelles? O doux Sauveur! dites-le moi, car Maharit devait tre ma _moiti
de mnage_.

--Pauvre simple incrdule, je t'ai dj dit qu'elle a regard derrire elle
dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite  la _plage
des morts_.

--O est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller,
duss-je!...

--Ah! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier
qui mne la barque de ce passage; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui
sont chris de Jsus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont
bnis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim: la charit, mon
enfant!...

--Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim,
depuis que j'ai perdu Maharit.

--Merci, Guern, tu es un bon chrtien, et je vais te donner un conseil.
Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au
diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper  minuit
au village des _Korrigans_, dans la fort, au-dessus de l'endroit appel le
_Saut du cerf_; tu tremperas cette branche dans le bnitier de la chapelle
de Saint-Lger, qui protge les fiancs, et tu viendras ici pour passer
l'eau.

--Que ferai-je ensuite, ma bonne mre?

--Quand tu seras embarqu, continua la vieille, prends garde de regarder en
arrire; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au
trente-troisime grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la
branche de houx, de te conduire _vivant  la plage des morts_. Le sorcier
tremblera  la vue du rameau bnit et t'obira.

Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils de la vieille
mendiante, et un soir, muni de la branche de houx, cache sous son habit,
il se rendit au rivage de la Laita, grossie par un orage rcent. Le
batelier vint  son appel: en entrant dans la barque, Guern commena son
chapelet; mais, vers le milieu de la rivire, tout mu au souvenir de sa
fiance qu'il esprait revoir, il oublia ses prires et se pencha en dehors
du bateau; alors le chapelet chappa de ses mains tremblantes et tomba dans
l'eau; tout  coup des cris sauvages retentirent sur les rives, puis la
barque, entrane par le courant, dvia avec une rapidit effrayante.

Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx; il la prit  la main,
et la montrant au passeur il lui ordonna de le conduire auprs de sa
fiance; puis, sans attendre l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le
sorcier de son rameau bnit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna les
rames et s'lana la tte la premire dans l'eau profonde et noire.
Quelques moments aprs,  la clart de la lune, le paysan vit sortir de la
rivire un chne dessch dont le tronc, pench sur l'eau, demeura fix au
rivage entre deux rochers,  l'endroit o l'on voit encore aujourd'hui _le
vieux chne de la Laita_.

Guern, au dsespoir, fit entendre de longs gmissements, et bientt la
barque alla se briser contre un rocher vis--vis de Saint-Maurice. Le
malheureux se sauva difficilement  la nage.--Depuis ce temps on vit  tous
les pardons de Clohars, de Saint-Lger et des environs, un pauvre paysan,
ple et demi-nu, courir comme un possd; il disait  qui voulait
l'entendre: Conduisez-moi sur la _plage des morts_. Jsus vous
rcompensera!

Et des larmes brlantes coulaient de ses yeux ternes et dsols.




II


Si l'on veut se faire une ide de la varit et de l'importance des
questions traites par l'Association bretonne, il suffit de parcourir le
programme d'un des derniers congrs. Voici celui de 1857, tenu  Redon:



=Premire partie.--Archologie.=


1. Complter et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale
d'Ille-et-Vilaine:

  1 Monuments celtiques.

  2 Voies et tablissements romains (villes, camps, villas, etc.).

  3 Monuments religieux du moyen ge et de la Renaissance.

  4 Monuments de l'architecture militaire des mmes priodes.

  5 Monuments civils, tels que btiments claustraux, beffrois ou horloges,
     maisons anciennes, etc.

  6 Mobilier des glises.

  7 Meubles et objets anciens existants soit dans les collections
     publiques, soit chez des particuliers.

II. Signaler spcialement les maisons anciennes de la province qui portent
une date certaine, et en donner des descriptions ou des dessins.

III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et de l'glise
Saint-Sauveur de Redon.

IV. Monographie du chteau de Blain.

V. Recueillir tous les documents relatifs  l'histoire de la ville de
Redon.

VI. Indiquer les meilleures mesures  prendre pour assurer la conservation
de la chapelle gallo-romaine de Langon.

VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne  ses diffrentes
priodes d'origine, de dveloppement et de dcadence, concorde-t-elle, sous
le rapport des dates, avec le mouvement architectural qui s'est opr dans
le centre et dans le nord de la France?

VIII. Quelles donnes peuvent fournir l'histoire, la tradition et les
monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs, tableaux, gravures,
vitraux, etc., pour la reprsentation des principaux personnages de
l'histoire de la Bretagne?

IX. Faire connatre les documents concernant les artistes bretons,
architectes, peintres, sculpteurs, orfvres, etc., depuis les temps les
plus reculs jusqu' nos jours.

X. Recueillir les inscriptions de l'antiquit, du moyen ge et de la
Renaissance, existant en Bretagne et particulirement dans
l'Ille-et-Vilaine.



=Deuxime partie--Histoire.=


XI. Comparer les diffrents systmes auxquels a donn lieu jusqu' ce jour
l'migration des Bretons insulaires dans l'Armorique.

XII. A quelle poque remonte l'origine des diocses de Nantes, de Vannes et
de Rennes?

XIII. Dterminer, s'il est possible, le lieu prcis de la naissance de
saint Hilaire; existe-t-il quelques traditions relatives  ce grand vque
dans les environs de Redon, spcialement dans la paroisse de Blain?

XIV. Rechercher,  l'aide des textes, des dnominations topographiques et
des traditions, le lieu o se livra, en 845, la bataille de Ballon.

XV. Les principaux documents publis ou mis en oeuvre dans l'_Histoire de
Bretagne_ de dom Morin et dom Taillandier, ont-ils t l'objet d'une
critique suffisante?

XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers de Marbode sur la
ville de Rennes et ses habitants?

XVII. Recueillir les documents relatifs  l'histoire de l'agriculture et du
commerce de la Bretagne.

XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des chemins et canaux
de Bretagne.


_Nota_. La classe d'archologie, consacrera l'une des journes  une
excursion monumentale, dont le but sera dtermin dans une des premires
sances du congrs.




III


Tout le monde connat le _Barzaz-Breiz, chants populaires de la Bretagne_,
publis par M. de la Villemarqu. Nous en dtachons une seule pice, les
_Fleurs de mai_, douce et touchante lgie, compose par deux jeunes soeurs
paysannes, et traduite avec navet et grce en vers franais par M. mile
Grimaud.

Un potique et gracieux usage (dit M. de la Villemarqu), existe sur la
limite de la Cornouaille et du pays de Vannes: on sme de fleurs la couche
des jeunes filles qui meurent au mois de mai. Ces prmices du printemps
sont regardes comme un prsage d'ternel bonheur pour celles qui en
peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade dont les voeux ne htent le
retour de la saison des fleurs, si les fleurs sont prs d'clore, ou
l'instant de sa dlivrance, si elles doivent bientt se fltrir.



LES FLEURS DE MAI.


I.

  Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,
  Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,

  Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,
  Vous en auriez t rjoui dans le coeur.

  Mais de piti votre me aurait t presse,
  A voir la pauvre fille en son lit affaisse;

  Le mal avait rong ses membres affaiblis,
  Et sa joue tait ple, oh! ple comme un lis.

  Ses compagnes venaient s'asseoir prs de sa couche;
  Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche:

  --Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,
  De rpandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.

  A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire:
  Dieu lui-mme est bien mort, en croix, sur le Calvaire!


II

  A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,
  Le rossignol de nuit chantait sur un rameau:

  --Voil le mois de mai qui passe, et sur les routes
  Voil que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes;

  Les regrets sont moins vifs  l'aurore des ans:
  Heureuses celles-l qui meurent au printemps!

  De mme qu'une rose abandonne la branche,
  Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche;

  Avant huit jours passs celles qui vont mourir,
  Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,

  Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,
  Elles s'lveront aux sphres ternelles.


III

  Jeffik, le rossignol chantait hier au soir;
  Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir?

  --Voil le mois de mai qui passe, et sur les routes
  Voil que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes.

  Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,
  Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix:

  --Pour que Dieu, votre fils, ait piti de mon me,
  Je vais en votre honneur, Marie,  sainte Dame,

  Je vais dire un _Ave_, pour que j'aille bientt
  Attendre auprs de vous mes compagnes, l-haut.

  La prire venait,--sur sa lvre muette,--
  A peine de finir, qu'elle pencha la tte:

  Elle pencha la tte et puis ferma les yeux;
  Alors on entendit un son mlodieux:

  Dans le courtil c'tait le rossignol encore:
  --Heureuses, disait-il en sa langue sonore,

  Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir,
  Et que de fraches fleurs on se plat  couvrir!




IV


A la pice charmante que l'on vient de lire, et que signerait un vrai
pote, nous en joindrons une autre d'un caractre diffrent, et o, 
dfaut de l'lgance du langage, dit le P. A. Martin (_Plerinage de
Sainte-Anne d'Auray_), des marins bretons ont su laisser une empreinte de
la mle nergie de leur foi. C'est un cantique compos par des matelots de
la paroisse d'Arzon qui eurent le bonheur d'chapper presque seuls au
massacre de l'quipage, grce  leur confiance en sainte Anne.

Ce cantique, dont l'air caractristique est de ceux que les peuples
n'oublient jamais, est encore solennellement chant par la paroisse
entire, lorsque au jour anniversaire de la dlivrance de ses anciens
enfants, elle vient en plerinage renouveler  la sainte ses sentiments de
reconnaissance et d'amour.



CANTIQUE D'ARZON.

    Sainte mre de Marie,
    Par un miraculeux sort,
    Vous nous conservez la vie
    Dans le danger de la mort.

    Avec actions de grce,
  Nous venons en ce saint lieu
  Honorer en cette place
  La sainte Aeule de Dieu.

    Sainte mre de Marie, etc.

    Nous avons t de bande
  Quarante et deux Arzonnois,
  A la guerre de Hollande,
  Pour le plus grand de nos Rois.

    Sainte mre de Marie, etc.

    Ce peuple de notre cte
  Vint ici  grand concours,
  Les ftes de Pentecte,
  Implorer votre secours.

    Sainte mre de Marie, etc.

    Pendant que l'ordre nous mande
  Qu'il nous falloit faire tat
  De voguer vers la Hollande,
  Pour leur livrer le combat.

    Sainte mre de Marie, etc.

    Ce fut de Juin le septime,
  Mil six cent septante et trois,
  Que le combat fut extrme
  De nous et des Hollandois.

  Sainte mre de Marie, etc.

    Les boulets comme la grle,
  Passoient parmi nos vaisseaux
  Brisant mts, cordages, voile,
  En mettant tout en lambeaux.

    Sainte mre de Marie, etc.

    La merveille est toute sre
  Que pas un homme d'Arzon
  Ne reut la moindre injure,
  De mousquet, ni de canon.

    Sainte mre de marie, etc.

    Un d'Arzon changeant de place,
  Un boulet vint  passer,
  Brisant de celui la face
  Qui venoit de s'y placer.

    Sainte mre de Marie, etc.

    L'Arzonnois la sauvant belle,
  Eut l'paule et les deux yeux
  Tout couverts de la cervelle
  De ce pauvre malheureux.

    Sainte mre de Marie, etc.

    De Jsus la sainte Aeule,
  Par un bienfait singulier,
  Nous connaissons que vous seule
  Nous gardiez en ce danger.

    Sainte mre de Marie, etc.

    Par humble reconnaissance,
  Nous flchissons les genoux,
  Adorant votre puissance
  Qui a paru envers nous.

    Sainte mre de Marie, etc.

    Recevez toutes nos classes,
  Pour tout le temps  venir;
  Sous l'asile de vos grces,
  Nul ne pourra mal finir.

    Sainte mre de Marie, etc.




V


Parmi les pices de M. Stphane Halgan frappes au vrai type breton, nous
citerons particulirement les _Crpes_ et _le Retour du Pardon_: on y
trouvera des dtails de moeurs du pays, en mme temps qu'un spcimen du
style vif, pittoresque et un peu pre du pote armoricain.



LES CRPES.

  Dans le seigle ou dans le froment
      Aux fleurs lgres,
  Naissent tes fleurs, bleuet charmant,
  La paille ombrage obligeamment
      Ces trangres.

  Des colzas jaunis au printemps,
      Moissons superbes,
  Les souffles d'avril palpitants
  Courbent en flots d'or clatants
      Les hautes gerbes.

      Le trfle a diverses couleurs,
      . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime  voir,
  A l'automne, ce sont les grappes de bl noir
      Balanant leurs fleurettes blanches;
  Le paysan joyeux, contemplant son labour,
  Bravement mis, le coeur lger, se rend au bourg
      Pour les offices des dimanches.

  Il se plat  compter le nombre de setiers
  Qui, la moisson battue, empliront ses greniers.
      Sous le vent du matin qui passe,
  Sous le soleil qui jette  flots ses gais rayons,
  Une senteur de miel, s'exhalant des sillons,
      Remplit sa poitrine et l'espace.

  C'est ce bl sarrasin, aux triangles noircis
  Qui doit de l'an qui vient loigner les soucis,
      Et nourrir toute la famille.
  Eh! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons,
  Comme le beau reflet de ces blanches moissons,
      L'esprance en ton me brille.

  Tous les tiens mangeront des crpes; tous les tiens
  Sans se gner en bons parents, en bons chrtiens,
      Pourront piocher  la gamelle;
  Et, bnissant le ciel qui lui fait ce prsent,
  Chacun prendra sa part au bassin reluisant
      O la crpe au caill se mle.

Le pote, surpris par un orage, entre dans une chaumire, et assiste  la
confection des crpes:

  Je voyais prs de moi la servante au bras nu
      Faisant fumer la pole.

  La pte s'talait; son flot moins transparent
      S'arrondissait en crpe;
  Et le gteau cuisait, cuisait--en susurrant
      Ainsi qu'un vol de gupe.

  Lorsque la crpe tait bien blonde d'un ct,
      D'une batte lgre
  Voici qu'un tour de main leste et prcipit
      La tournait tout entire.

  Les crpes se pliant, s'entassant  foison,
      La maie en tait pleine;
  Car c'est l l'aliment de toute la maison
      Pour toute la semaine.

  L'orage s'loignait vers Quimper report,
      Roulement monotone,
  Et, sous un ciel baign de vapeurs, je quittai
      La chaumire bretonne.

  Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .

  Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir
      Au bord des eaux superbes,
  Voyant les sarrasins finissant de fleurir,
      Bientt mrs pour les gerbes,

  Je demandais au ciel. . . . . . . . . .

  ... Que la sombre nue aux funestes lueurs,
      Planant sur la campagne,
  pargnt les bls noirs, les bls aux blanches fleurs,
      Ce pain de la Bretagne!

Voici le dbut de la pice _le Retour du Pardon_:


        LE VOYAGEUR.

  Je vois d'o vous venez: bonjour, la brave femme;
  Pieds nus, bton en main, votre fille avec vous;
  Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame,
  Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux.
  Bonjour! mnagez bien votre monture blanche,
  Car dj vers la terre elle a le front courb;
  Nous sommes  jeudi, mais ce n'est que dimanche
  Que vous arriverez bien tard  Pont-l'Abb.


        LA FILLE.

  Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville,
  Pour voir d'o nous venons, o nous allons ainsi?


        LA MRE.

  Savoir d'o nous venons n'est pas bien difficile,
  Puisque c'tait hier le jour de grand'merci,
  Et que, de Pluneret  Quimper, la grand'route
  Est couverte en entier de plerins lasss,
  Qui viennent de qurir l-bas, quoi qu'il leur cote,
  Les pardons accords  tous ces jours passs.


        LE VOYAGEUR.

  Savoir o vous allez est encor plus commode
  Les femmes de Quimper ont des fichus plisss
  Et tout raidis au bleu; je connais bien leur mode;
  Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez.
  Vous, sur un justaucorps qui ne va qu' la taille
  Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or;
  Autour de votre cou, sous ce gilet qui bille,
  Un autre plus troit s'aperoit bien encor.
  Un ruban pareil tourne au bas de votre robe,
  Et d'un rouge cordon relevs avec got,
  Vos cheveux, que devant le bonnet nous drobe,
  Ressortent en arrire et chargent votre cou.
  Je reviens du pays dont c'est l la coiffure;
  Je reviens de Kersaint et Tremean.
  Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure:--
  Dites,--vous qui riez,--n'ai-je pas devin?




V


Un fragment de la jolie pice intitule _Nos Buissons_ montrera avec
quelles fraches et jeunes inspirations M. E. Grimaud a crit le volume
de posies qu'il a si justement appeles _Fleurs de Vende_.

  Voici la saison chrie:
  L'pine noire est fleurie,
  Saluez le gai printemps!

  L'aubpine s'est couverte
  D'une robe blanche et verte
  Qui fait le vent embaum,
  Comme la desse antique
  Dont la robe balsamique
  Laisse un souffle parfum.

  Que ton destin s'accomplisse,
  Fleur de la ronce, calice
  D'o sort ce fruit savoureux,
  La mre, la noire perle,
  Pour qui l'enfant et le merle
  Ont des regards amoureux.

  O senteurs du chvrefeuille,
  Sucs que l'abeille recueille,
  Que boivent les papillons!
  O l'arome qui s'panche
  Du trone  grappe blanche,
  Ce lilas de nos vallons!

  Le liseron court, s'enlace,
  Et jamais il ne se lasse
  De grimper, de festonner!
  A voir sa cloche argentine,
  Lorsque le zphyr l'incline,
  On pense: elle va sonner!

  Le sureau dresse sa tige,
  La demoiselle y voltige,
  Sachant que son miel est doux;
  Le lzard vert dans la haie,
  Au moindre bruit qui l'effraye,
  Se glisse  travers les houx.

  L'araigne industrieuse
  Tend sa toile captieuse
  Entre deux brins d'glantier;
  Plus fine que la dentelle,
  D'un sylphe on dirait une aile
  Dont il perdit la moiti.

  Et plus bas maintes fleurettes
  Dcoupent leurs collerettes
  D'azur et d'argent et d'or:
  --La primevre htive,
  La violette craintive
  Qui drobe son trsor,

  La vronique cleste,
  Et la bruyre modeste,
  Au calice dli;
  Le myosotis qu'on donne
  A l'ami qu'on abandonne,
  Pour n'en pas tre oubli!

       *       *       *       *       *






  TABLE DES MATIRES.


  PRFACE

     I.   Foi et posie des Bretons
    II.   Foi et posie des Bretons (suite)
   III.   Les pierres
    IV.   Quiberon
     V.   Les Rochers--Combourg
    VI.   Saint-Ilan
   VII.   La mer
  VIII.   Saint-Florent
    IX.   Les vieilles villes--Les vieilles maisons
     X.   Saint-Nazaire
    XI.   Les lutteurs
   XII.   Les monuments
  XIII.   Quriolet
   XIV.   Du mouvement intellectuel en Bretagne
    XV.   Paysages


  APPENDICE






End of Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun

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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
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compressed (zipped), HTML and others.

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the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
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This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
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EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

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