The Project Gutenberg EBook of Lettre  l'Empereur Alexandre sur la traite
des noirs, by William Wilberforce

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Title: Lettre  l'Empereur Alexandre sur la traite des noirs

Author: William Wilberforce

Release Date: January 11, 2004 [EBook #10683]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRE  L'EMPEREUR ***




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LETTRE



L'EMPEREUR ALEXANDRE

SUR

LA TRAITE DES NOIRS;

PAR

WILLIAM WILBERFORCE,

MEMBRE DU PARLEMENT BRITANNIQUE.





SIRE!

Lorsque Votre Majest apposait son nom  la mmorable dclaration
promulgue, au sujet de la Traite des Noirs, par les Souverains assembls
au Congrs de Vienne, ce n'tait pas pour se conformer  des actes
diplomatiques que commandaient les circonstances: elle croyait, j'en suis
convaincu, remplir un devoir solennel et sacr, dict par les motifs les
plus puissans de la morale et de la religion. Ce n'tait point, j'en ai
l'intime conviction, un vain mot dans la bouche de Votre Majest,
lorsqu'elle dclarait, de concert avec ses Puissans Allis, s'acquitter
d'un devoir pressant et imprieux. Cette conviction, je la tire de
l'assurance gracieuse que daigna me donner Votre Majest, lors de son
sjour dans ce pays, de son zle pour la grande cause de l'Abolition du
Commerce des Esclaves; je la tire, surtout, de son respect pour les lois
de Dieu et pour l'espce humaine. Quoi qu'il en soit, des sentimens qui
ont pu diriger quelques-uns des signataires de cette fameuse dclaration,
Votre Majest se rappellera qu'une sentence solennelle de condamnation
fut, alors, unanimement prononce contre ce systme cruel et abominable
qui, sous le nom de Traite des Noirs, a long-temps dsol le continent
africain, et qui, sans parler des horreurs qu'il a entranes  sa suite,
a contribu, avec un si dplorable succs,  perptuer l'ignorance
et la barbarie de prs d'un tiers du globe habitable.

Votre Majest se rappellera galement que la sentence prononce  Vienne,
fut prononce de nouveau et confirme  Aix-la-Chapelle. Plus d'une fois,
sans doute, les regards de Votre Majest se sont reports, avec une bien
douce satisfaction, vers cette partie des oprations du Congrs, comme
vers l'une de ces circonstances si rares, mais si chres au coeur d'un
Monarque chrtien, o l'autorit souveraine se voit investie du doux
pouvoir de satisfaire et de surpasser, mme, les voeux de la plus ardente
et de la plus exigeante philanthropie. Dans la pense que vous aviez
complt la somme de bienfaits que vous tiez appel  rpandre sur
l'Afrique, vous avez cru que vous pouviez enfin dtourner vos regards de
cette partie du monde, et reporter votre attention vers de nouveaux champs
de bienfaisance et d'humanit. Votre Majest s'attend que les rapports qui
lui parviendront de l'Afrique, lui apporteront la consolante nouvelle que
ses nobles efforts ont t couronns de succs, et que les bienfaits sems
par ses mains gnreuses sur ces malheureux rivages, ont produit une
moisson abondante et fortune, dans l'intrt de la civilisation et de la
flicit sociale.

Hlas! pourquoi faut-il que je dissipe ces honorables illusions d'un
Monarque philanthrope! Pourquoi faut-il que, par un pnible rcit,
j'afflige son coeur paternel! Sire! Prparez vous  apprendre que toutes
les abominables horreurs dont l'Afrique avait t, si long-temps, le
sanglant thtre, et auxquelles vous avez cru avoir mis fin pour toujours,
se renouvellent, aujourd'hui, avec plus de fureur et d'activit que
jamais. Dans le rcit que vous allez entendre, l'tonnement se joindra 
l'horreur.

Et quel plus juste sujet d'tonnement que celui que nous offre la conduite
de certains gouvernemens europens? Et en effet, si l'on pouvait craindre
que quelque gouvernement persistt  jeter un regard avide sur les
coupables gains de la Traite des Noirs, les craintes devaient
naturellement se porter sur ceux dont les sujets, depuis long-temps
engags dans ce commerce homicide, auraient pu essayer de reculer l'poque
de son abolition, afin de mettre ordre  leurs affaires, et de
s'indemniser des pertes qu'allait leur causer cette grande mesure. On
pouvait encore apprhender les peuples qu'une longue habitude de cet
infme commerce avait pu rendre insensibles aux horreurs qui
l'accompagnent, ou ceux  qui leurs habitudes commerciales pouvaient avoir
appris  ne juger d'un acte de spculation, que sur les gains ou les
pertes qui en rsultent. Mais Votre Majest ne pouvait s'attendre que des
gouvernemens qui, jusqu'alors, taient rests trangers  la Traite,
fermeraient les yeux sur les tentatives criminelles faites,  cet gard,
pour la premire fois, par leurs sujets respectifs. Aujourd'hui, surtout,
que l'horreur et les cruauts de ce commerce ont t dnonces au monde,
pouvait-on s'attendre  y voir tremper une nation justement orgueilleuse
de la gnrosit qui fait le signe distinctif de son caractre national?

Quelque pnible que soit cette assertion, elle n'est, malheureusement, que
trop fonde. Nos regards vont encore tre affligs et nos coeurs
contrists, de nouveau, par le spectacle des fraudes et des barbaries dont
nous croyions avoir vu, pour jamais l'humanit affranchie.

Il n'est pas ncessaire de mettre, de nouveau, sous les yeux de Votre
Majest, le dtail de toutes les horreurs comprises dans ce seul mot de
Traite des Noirs. Plt  Dieu que je pusse pargner  Votre Majest la
rptition pnible de ces horribles rcits! Sans doute, ces dtails, une
fois imprims dans la mmoire de l'homme sensible, ne peuvent plus s'en
effacer; et ai je ne considrais ici que ce qui a rapport  Votre Majest,
je me contenterais De lui dire que toutes les anciennes abominations dont
elle a dj eu connaissance, n'ont subi aucune diminution, et, tout au
contraire, se reproduisent avec une nouvelle violence, et avec des
effets plus funestes que jamais.

Mais ce serait se tromper trangement que de croire que le vritable
caractre de la Traite et ses suites invitables, sont universellement
apprcis. Les dbats mmorables qui se sont levs, au sujet de la
Traite, dans la Grande-Bretagne, les ouvrages lumineux qui ont t publis
sur ce sujet, ont rendu cette grande cause familire  tous les habitans
des les Britanniques; mais, sur le continent, et spcialement chez les
nations auxquelles nous avons fait allusion plus haut, on ne saurait en
dire autant. Dans ces pays, les particularits relatives au commerce
homicide des esclaves, sont inconnues mme aux classes claires et aux
individus les plus remarquables par leurs talens, leur influence et leurs
lumires. L'ignorance o l'on est encore sur cette grande question dans
ces pays, peut seule faire excuser l'indiffrence avec laquelle on
l'envisage. Il faut donc revenir, de nouveau, sur les dtails de ce
pnible sujet. C'est ce que je vais faire d'une manire brive et
sommaire. Il faut que, dsormais,  tort ou  raison, nul ne puisse plus
arguer du motif d'ignorance. Il faut que ce motif ne puisse plus tre
apport pour excuse par ces hommes qui, engags dans de coupables
spculations, ou intresss  protger les spculations des autres et 
servir leurs criminels projets, n'ont pas honte de se livrer  un commerce
affreux qui dshonore le pays qui le tolre. S'ils continuent  se rendre
criminels, ce sera, du moins, avec connaissance de cause, et l'histoire
consignera leurs crimes dans ses pages inexorables.

Sans doute, c'est un avantage pour la Grande-Bretagne, que, parmi tous
ceux de ses habitans qui ont pu entendre parler de la Traite, il n'en est
pas un qui ignore la vritable nature de ce barbare commerce. Tous les
subterfuges, tous les palliatifs, tous les mensonges tnbreux sous
lesquels on avait voulu voiler ou dfigurer les faits, ont t dissips,
et aujourd'hui ces faits sont tablis d'une manire indniable.

Mais, avant mme que d'irrcusables tmoignages fussent venus les appuyer
de tout le poids de la plus complte vidence, il n'y avait, parmi nous,
aucun esprit de bonne foi qui doutt de la vrit de ces faits. Il n'tait
pas ncessaire de dpositions lgales, pour prouver les effets naturels et
invitables d'un commerce de chair humaine, particulirement dans un pays,
comme l'Afrique, divis en un grand nombre de petites souverainets, et
plong encore dans les tnbres de l'ignorance et de la barbarie.
Supposons qu'il existe un pays o des hommes, des femmes et des enfans
sont changs, non seulement contre les choses ncessaires  la vie, ou
contre des objets de peu de valeur, mais encore contre des liqueurs
spiritueuses, contre de la poudre et des armes  feu; tenez pour certain
que ce pays doit tre en proie  toute espce de crimes, de pillages, de
fraudes et de violence. Le chef d'une peuplade attaquera et ravagera le
territoire du chef voisin. S'il se trouve trop faible pour attaquer ses
voisins, sa fureur et son avidit retomberont sur les sujets placs sous
sa garde et  l'abri de sa protection. Mais ces effets homicides et
destructeurs ne se borneront point aux chefs: on verra se reproduire dans
chaque individu les passions, les dsirs coupables et la mchancet de la
nature humaine. Le rsultat est invitable et facile  deviner. La
mfiance partout; la scurit nulle part; l'homme redoute un ennemi dans
l'homme; le plus fort dvore le plus faible, et bientt la socit ne
prsente plus qu'une vaste scne ou rgnent l'anarchie, le brigandage et
la terreur.

Les preuves et les faits viennent, en foule, confirmer ces donnes fondes
sur la connaissance de la nature humaine, il a t tabli, par
d'irrcusables tmoignages, que ce dtestable commerce a fond ses
principales ressources dans les guerres ou excites par les Europens, ou
entreprises par les naturels du pays,  l'effet de faire des esclaves. Ces
guerres ne manquent pas d'enfanter des reprsailles. De l d'interminables
dissentions; de l un esprit d'hostilit et de vengeance, transmis entre
les chefs, de gnration en gnration. En outre, il est prouv que les
esclaves qu'on se procure sont le rsultat de dprdations excutes par
les petits souverains contre leurs propres sujets, lorsqu'ils sont trop
faibles ou trop lches pour attaquer leurs voisins: quelquefois ils
saisissent indiffremment les premiers venus, qu'ils rduisent en
esclavage; d'autrefois, on met, pendant la nuit, le feu  un village, et
lorsque les habitans effrays et  demi nuds s'arrachent de leurs toits
embrass, c'est alors qu'on les saisit et qu'on leur donne des fers.

La Traite est entretenue par des dprdations et des brigandages de toute
espce, depuis la troupe plus ou moins nombreuse qui attaque un village
sans dfense, ou une famille dsarme, jusqu' l'individu qui se cache
dans quelqu'endroit cart, pour attendre, comme un tigre fait sa proie,
une femme ou un enfant que le hasard aura conduit vers lui et dont il fera
son esclave. Ce qui alimente surtout la Traite, c'est le _Panyar_.
Cet acte devenu si frquent, qu'on a t oblig de le dsigner par un nom
spcial, consiste  enlever des Noirs de toute tribu, de tout rang, de
toute profession, de tout sexe et de tout ge, sans aucune distinction.
Ces actes abominables sont, pour l'ordinaire, excuts par les marchands
noirs qui voyagent dans l'intrieur de l'Afrique pour le service des
Europens; quelquefois par les capitaines et matelots europens eux-mmes.
L'arrive d'un navire ngrier sur la cte, est le signal immdiat de toute
espce de fraude et de rapine. Ainsi, ce n'est pas seulement de tribu 
tribu, de village  village que rgnent la mfiance et la terreur. Il
n'arrive que trop souvent que, dans un accs d'emportement, de colre ou
de jalousie, un mari vend sa femme, un pre ses enfans, un matre ses
domestiques; c'est vainement qu'ils font ensuite des voeux pour recouvrer
ces tres chris.

Enfin, la Traite trouve aussi une ressource abondante dans la corruption
de la justice pnale, l'esclavage tant la punition de presque tous les
dlits, et mme des fautes les plus lgres. Plus souvent c'est la
punition de crimes imaginaires, tels que la magie, l'accusation de magie
servant de prtexte ordinaire pour rduire un homme en esclavage, et,
quelquefois mme, pour faire partager le mme sort  toute sa famille.

Il est ais de concevoir la condition dplorable  laquelle tant
d'atrocits ont d, ncessairement, rduire tous les pays de l'Afrique qui
bordent l'ocan. Le manque absolu de toute scurit individuelle, de toute
confiance mutuelle, de tout bonheur domestique; le dveloppement des
passions les plus viles du coeur humain, la mchancet, la fourberie, la
cruaut, la haine, la vengeance, en ont t les rsultats naturels. Ce
n'est pas tout. Il est prouv, d'une manire incontestable, que les
institutions religieuses et civiles de l'Afrique ont t graduellement
perverties et faonnes  l'usage de la Traite, de manire  fournir
incessamment de victimes humaines les marchs d'esclaves. Les
superstitions du pays, qui avaient souvent cd  la faible lumire du
mahomtisme, loin d'tre discrdites et combattues par les marchands
ngriers d'Europe, ont t entretenues avec soin, et ont fourni une source
abondante  la Traite. L'administration de la justice a prouv les mmes
atteintes et a subi la mme influence. Les historiens nous apprennent que
les lois criminelles de l'Afrique taient extrmement douces; mais,
insensiblement, tous les dlits, mmes les plus lgers, ont t punis de
l'esclavage: le juge a sa part de la vente du condamn: le crancier,
faute de payement a le droit de vendre comme esclave son dbiteur: s'il ne
peut s'emparer de sa personne, il vend l'un de ses parens;  dfaut de
parens, il s'empare d'un habitant de la mme ville, ou de la mme nation
que son dbiteur, et le vend comme esclave.

En outre, les capitaines des navires ngriers confient des marchandises 
des facteurs Noirs qui les transportent dans l'intrieur des terres, et
qui doivent revenir avec un nombre dtermin d'esclaves. Cependant ils ont
soin de se faire remettre par le facteur, plusieurs de ses enfans, ou
d'autres membres de sa famille, qui doivent rpondre pour la valeur des
marchandises confies. Cela s'appelle des gages, en langue africaine
_Pawns_. Alors les facteurs commencent leur tourne, pour excuter
les termes du contrat. Mais il arrive souvent qu'ils sont frustrs dans
leur attente, et que le pays sur lequel ils comptaient pour se fournir
d'esclaves, trompe les esprances qu'ils avaient conues. Cependant le
capitaine ngrier devient pressant, le navire est prt  mettre  la
voile; d'une manire ou d'une autre, il faut que le malheureux fournisse
le nombre d'esclaves qu'il est convenu de fournir, s'il ne veut voir ses
parens emmens en esclavage. Ainsi, grce  l'influence coupable de la
Traite, les affections domestiques et sociales, les liens mme du sang et
tous les sentimens les plus chers  la nature, deviennent des stimulans au
brigandage et  la dprdation. Ainsi l'amour des parens, cette colonne de
l'difice social, sur laquelle sont fonds la scurit et le bonheur de la
grande famille des hommes, la Traite le change en instrument de cruaut et
d'oppression. Tels sont les faits particuliers relatifs au flau de la
Traite. C'est dans l'histoire des Indes Occidentales par Mr. Bryan
Edwards, qu'il faut lire le tableau gnral de la Traite, dans toute sa
hideuse horreur. Quoique planteur et partisan de la Traite, il a eu la
franchise de convenir, que, grce  ce flau, une grande partie du
continent africain n'est qu'un vaste champ de carnage et de dsolation,
un dsert o les habitans s'entre-dvorent comme des btes froces, un
thtre de trahison, de fraude, d'oppression et de sang. C'est ainsi que
la Traite a t appele par l'un des premiers hommes d'Etat de la
Grande-Bretagne, "le plus grand flau qui ait jamais afflig la race
humaine." Cependant nous pourrions en dire davantage encore que nous n'en
avons dit.

Aprs cette longue numration d'horreurs et de crimes, on doit supposer
que nous en avons puis la liste; mais il nous reste  mentionner le plus
grand de tous ces maux, parce qu'il est la source de tous les autres. A
quelque degr d'horreur que s'lvent tant d'atrocits, quelle que soit
l'tendue de leurs ravages, si l'on pouvait du moins prvoir un terme 
tant de maux, quelque recul que ft ce terme, ce serait un motif de
consolation. Ah! si, du moins, on pouvait esprer que les principes et les
moeurs d'Europe pussent pntrer dans l'Afrique  la faveur des
communications de la population africaine avec les nations europennes; si
l'on pouvait esprer de voir un jour l'influence de la civilisation et,
surtout, la bienfaisante lumire du christianisme, briller dans ces
rgions couvertes des tnbres de l'ignorance; si l'ordre et les lois,
marchant  la suite des lumires et de la religion, pouvaient remplacer,
sur ces tristes rivages, le brigandage et la terreur! Mais hlas! c'est l
l'un des caractres les plus dplorables de cette Traite si fconde en
calamits, qu'elle se suffit  elle-mme pour se perptuer d'une
gnration  l'autre, et qu'elle trouve dans sa domination prsente le
gage de sa domination future. C'est  l'abri des lois que grandit la
civilisation. L o la scurit n'existe ni pour les personnes, ni pour
les proprits, il n'y a point de civilisation possible. Mais l'Afrique,
qu'est-ce autre chose qu'un vaste thtre de trahison, de terreur et
d'anarchie? Cet horrible systme de crime et de brigandage, que, par un
dplorable abus des mots, on a os appeler un commerce, maintient, dans un
tat permanent d'inquitudes et d'alarmes, le pays o il exerce sa
coupable influence. Ce n'est que dans la partie des ctes, le long des
rivages de l'ocan, que l'enfant de l'Afrique peut communiquer avec les
peuples plus avancs que lui dans la carrire de la civilisation: c'est l
prcisment que la Traite a tabli son trne sanglant; c'est l qu'elle a
lev un mur d'airain pour intercepter tous les progrs de l'esprit
humain, tous les rayons de la morale et de la religion. C'est ainsi
qu'elle a mis un embargo sur la civilisation africaine, et a relgu ce
vaste continent dans une prison de dgradation et d'ignorance.

De l un phnomne trange et qui ne s'tait point encore prsent dans
les annales du genre humain. Nous y verrons peut-tre la plus forte
preuve des effets dvastateurs de ce commerce homicide. Si nous suivons,
avec attention, les progrs du genre humain s'levant d'un tat
d'ignorance et de barbarie  un tat de lumire et de civilisation, nous
trouverons, et cette observation est gnrale, nous trouverons que c'est
sur les bords des rivires, et sur les ctes de la mer, qui, par leur
position gographique, offraient plus de moyens de contact avec les
trangers, que la civilisation a pouss ses premires racines. Ainsi,
l'ordre civil, la science sociale, l'agriculture, l'industrie, les
sciences et les arts, ont fleuri, d'abord, sur les ctes, et c'est de l
que les connaissances et les lumires se sont rpandues dans l'intrieur.
Malheureusement, le contraire a eu lieu  l'gard de l'Afrique. L, les
habitans des ctes, qui, depuis long-temps, communiquent avec les nations
les plus polices de l'Europe, sont dans un tat complet d'ignorance et de
barbarie. Il est vrai qu'ils consomment les articles de nos manufactures;
mais c'est l tout l'avantage qu'ils ont retir de notre commerce: nous ne
leur avons communiqu d'autre connaissance que celle de nos crimes. Au
contraire, les habitans de l'intrieur des terres, n'ayant jamais vu le
visage d'aucun Europen, sont beaucoup plus avancs dans tout ce qui
concerne l'ordre public, la scurit personnelle, le bonheur et les
avantages de la vie sociale.

Ce n'est pas que la Traite n'ait tendu dans l'intrieur de l'Afrique sa
funeste influence; ce n'est pas qu'elle n'y ait inocul ce gnie de la
destruction et de la barbarie qui fait son caractre distinctif et qui la
range parmi les plus pouvantables flaux qui aient jamais dsol le
monde. Mais, c'est surtout sur les ctes que la Traite a dvelopp toute
la puissance de sa criminelle nergie. L, tous les pays soumis  sa
fatale domination n'offrent plus qu'un vaste thtre d'anarchie d'o la
scurit est  jamais bannie. Bien loin d'avoir import chez les
malheureux Africains des ctes, les progrs et les arts de la
civilisation, la Traite ne leur a communiqu que nos vices. Elle les a,
pour ainsi dire, scells de son sceau et condamns  une condition
incurable de barbarie et d'ignorance. C'est l surtout, comme nous n'avons
jamais cess de le proclamer, c'est l, de toutes les consquences de la
Traite, la plus importante et la plus grave. Au jour du jugement, n'en
doutons pas, le Suprme Arbitre du monde fera rendre un compte svre et
rigoureux  ces coupables Europens qui n'ont fait servir la civilisation
et les lumires qu' avilir et  dmoraliser l'homme, ce sublime ouvrage
du Crateur.

Nous croyons que l'Afrique a puis enfin la coupe des douleurs: une coupe
mille fois plus amre encore est prpare pour les malheureux Africains
que les navires de l'Europe entranent loin de cette terre de maldiction.
Je veux parler des souffrances et des horreurs sans nombre, qui marquent
le passage d'Afrique aux Indes Occidentales. Tel est le nombre de ces
souffrances multiplies, telle est leur nature humiliante et dchirante,
tout ensemble, que la premire fois o le regard du public pt pntrer
dans l'intrieur de ces prisons flottantes, une incrdulit gnrale se
manifesta: on ne pouvait croire que l'humanit pt supporter tant de
douleurs horribles. Il semble, en effet, que le gnie du crime ait puis
son pouvantable science, pour trouver les moyens d'entasser le plus
d'hommes possibles, dans l'espace le plus resserr.

Figurez-vous un navire rempli, dans toute son tendue, de malheureux
Africains qui montent dans un navire pour la premire fois; les hommes, et
ce sont eux qui composent la majeure partie de la cargaison, attachs deux
 deux, les fers aux pieds, pour la sret de l'quipage; ces deux hommes,
frquemment diffrant de nation et de langage; et, pour surcrot de
prcaution, des chanes ajoutes aux fers de ces infortuns, lorsqu'on les
amne, un moment, respirer sur le pont; qu'on se reprsente le pont du
navire, la cale, et les tages intermdiaires pratiqus en plate-formes,
compltement couverts de corps humains; ces malheureux, se touchant l'un
l'autre, incapables de changer de position, ni de faire le moindre
mouvement, les membres dchirs par le frottement des planches du navire,
ou corchs par la pression de leurs fers!... Qu'on se figure avec quelle
effrayante rapidit les pidmies doivent se rpandre parmi tant de
victimes entasses.... Je m'arrte!... qu'il me suffise d'ajouter que les
horreurs dont les navires ngriers offrent le tableau sont telles, que la
plume rpugne  les dcrire, bien que l'avidit ngrire ne rpugne pas 
les infliger  ses malheureuses victimes. Les chirurgiens de navire qui
ont t tmoins oculaires de ces scnes affreuses, assurent tous qu'il est
impossible de supporter la chaleur et l'infection qui s'exhalent de ces
prisons ftides. Quand le mauvais temps oblige de fermer les coutilles et
de renfermer les Noirs  fond de cale, il n'est pas rare d'en voir expirer
de suffocation. Au contraire, le temps permet-il de les faire monter sur
le pont? De nouveaux supplices les attendent: c'est un faible soulagement
o la cruaut mme ne manque pas d'entrer. Le mal de mer, les peines de
l'esprit, en voil plus qu'il ne faut pour empcher de prendre de la
nourriture et de l'exercice: mais l'exercice et la nourriture sont
indispensables  l'animal, si l'on veut qu'il paraisse en bon tat aux
regards des acheteurs. Et qu'est-ce autre chose qu'un Noir aux yeux d'un
ngrier, si non une bte de somme dont il veut se dfaire avec bnfice?
Ils n'ont pas faim; ils mangeront de force. Il leur faut de l'exercice;
ils ne sont pas disposs  en prendre; ils en prendront malgr eux: on
fera danser ces infortuns avec le poids de leurs fers, et les coups
redoubls d'un fouet inhumain hteront et prcipiteront cette horrible
cadence!.... O comble d'horreur!.... Ces indignes outrages, on les prodigue
 tous sans distinction! La sensibilit et le courage doivent subir
l'humiliation commune! Ces traitemens barbares, on les inflige mme  des
hommes clairs et instruits! M. Parke nous apprend que, dans le navire
sur lequel il faisait voile de la Gambie aux Indes Occidentales, sur 130
esclaves qui composaient la cargaison, car il faut bien nous servir de ce
terme, quelque dshonorante que soit ici son acception, il y en avait 25
qui savaient crire en langue arabe!....

Si nous pouvions, un instant, mettre en doute la cruaut et l'excs des
souffrances qu'endurent ces infortuns, nous en trouverions une preuve
irrcusable dans ce fait tonnant que, parmi les objets qui entrent dans
l'quipement d'un navire ngrier, est un vaste filet de bastingage qui
s'lve, de chaque ct du pont, pour empcher les esclaves de se jeter 
la mer. Cette prcaution est souvent inutile: on a de nombreux exemples
d'esclaves qui se sont dtruits de cette manire. On en a vu s'applaudir,
en mourant, d'chapper, par la mort, au pouvoir de leurs bourreaux. On en
a vu d'autres refuser constamment toute nourriture, malgr les moyens de
douceur ou de force employs en cette occasion. On s'appitoie sur des
souffrances ordinaires et communes: quelles motions dchirantes ne doit
pas exciter le tableau des horreurs que nous venons de prsenter, et
auxquelles on chercherait vainement des objets de comparaison! On n'a pas
oubli l'tonnement et l'horreur universelle qui se manifestrent,
lorsqu'aux yeux du Parlement Britannique furent prsentes, pour la
premire fois, les abominations d'un navire ngrier. Et, cependant, ce
navire, et tous ceux de la mme espce qui existaient alors, appartenaient
 des hommes qui avaient puis, dans une longue habitude de la Traite, les
moyens les plus propres  s'assurer le succs de leur coupable ngoce, et
 transporter les esclaves au lieu de leur destination, avec le moins de
dommage possible dans cette cargaison humaine. Les effets de la Traite
sont bien plus horribles aujourd'hui que son exercice est confi  des
hommes qui, n'ayant pas vieilli dans cet abominable commerce, le font avec
une inhabilet cruelle, et ne sont qu'imparfaitement initis aux
perfectionnemens suggrs par l'avidit  leurs criminels devanciers.
Toutefois, c'est une justice qu'on doit leur rendre; ils ne sont pas
rests en arrire dans ce qui fait le fondement et le principal ressort de
leur commerce; ils se sont singulirement perfectionns, je dirai presque
qu'ils ont pass leurs matres, dans cette insatiable soif du gain, dans
cette complte insensibilit, cet insultant mpris pour les droits et pour
le bonheur de leurs semblables, qui constituent la condition premire et
indispensable de ce sanglant trafic.

Pardonnez-moi, Sire, d'avoir afflig votre coeur sensible par le rcit des
atrocits qu'entrane  sa suite ce dtestable systme. C'est pour vous un
juste sujet de consolation intrieure, de penser que vous avez enfin
dnonc  la chrtient cette honteuse fltrissure imprime sur elle; et
le rcit que je viens d'offrir  Votre Majest, ne prouve que trop
clairement que le flau que vous vous tes solennellement engag 
dtruire, n'tait pas indigne de votre auguste et puissante intervention.
On prsente une objection. "Quelqu'norme, dit-on, quelqu'imposante que
soit cette masse de cruauts et de crimes, cependant on ne peut
disconvenir que plusieurs annes se sont coules avant que les
abolitionnistes anglais eux-mmes, pussent russir  faire abandonner 
leurs concitoyens, ce commerce illgitime." Il n'est que trop vrai; bien
des obstacles ont entrav notre marche; nos progrs ont t lents. Et qui
le sait mieux que nous qui, d'anne en anne, avons vu, si long-temps,
notre attente due et nos esprances trompes? Cette objection parat
naturelle. Cependant on aurait tort d'en faire un grief contre nous; on
aurait tort de s'tayer des lenteurs qu'a prouves l'abolition
britannique, pour traiter d'irraisonnable le zle que nous mettons 
provoquer, sans dlai, cette abolition de la part des autres peuples.
L'objection est donc injuste; mais comme elle ne laisse pas d'exercer une
grande influence dans la question, il n'est pas inutile de considrer les
causes de ces lenteurs qu'on nous reproche. Ne ft-ce que pour rendre
justice  la nation britannique, cet examen serait encore utile.

Et d'abord, il importe de prendre en considration l'tat des choses au
moment o nous commenmes nos oprations. On a dit souvent, et avec
raison, que l'habitude est une seconde nature: or, qu'on n'oublie pas que,
durant deux sicles, la Traite avait t exerce sans interruption, sans
obstacle et sans qu'il ft venu  personne l'ide de mettre en doute sa
lgalit. On ignorait la nature et les effets de ce trafic barbare. La
croyance gnrale tait que les Noirs taient des tres d'une nature
infrieure  l'homme, et que l'homme pouvait, comme les autres animaux,
les employer  ses besoins. On oubliait que le commerce de chair humaine
n'avait pas commenc en Afrique o on et pu, jusqu' un certain point, le
considrer comme un rsultat naturel de l'apparente infriorit des
peuples qui habitent ce vaste continent. On oubliait que des pays devenus
depuis le sjour de la civilisation et de la philosophie, n'taient
anciennement habits que par une population sauvage, nue et barbare, au
sein de laquelle des pirates riches et puissans venaient saisir et acheter
des esclaves. On dira que ces choses avaient lieu avant que la cleste
lumire du christianisme n'appart aux yeux des hommes. Mais, long-temps
aprs l're chrtienne, la Grande-Bretagne elle-mme peut tre cite en
preuve de la vrit de cette assertion. La Grande-Bretagne avait fourni
des marchs d'esclaves, et ces esclaves taient achets par les habitans
les plus riches et les plus clairs de l'Irlande, qui finirent par
abandonner ce commerce comme coupable et inhumain, et comme devant attirer
sur leur pays les chtimens du ciel. L'honneur de cette abolition de la
Traite d'Angleterre, est d, principalement, au zle et aux vertueux
efforts de St. Wolstan. Elle eut lieu en 1171[1]. A l'poque o les
modernes abolitionnistes commencrent le cours de leurs oprations contre
la Traite des Noirs, cette Traite tait gnralement inconnue et dans sa
nature et dans ses effets. Les hommes d'Etat les plus clbres de la
Grande Bretagne, n'avaient pas fait difficult, dans des traits
solennels, de stipuler, pour leurs concitoyens, le droit de faire la
Traite. Des hommes du caractre le plus honorable, connus par leur
humanit et leurs principes religieux, avaient des capitaux engags dans
ce commerce homicide. Dans de telles circonstances, faut-il s'tonner que
ce ne soit que par degrs que les yeux de la nation britannique ont t
ouverts sur la nature vritable de ce dplorable commerce? Le mal
trouvait, dans son normit mme, le moyen et le prtexte de se perptuer.

[Note 1: Voyez Guillaume de Malmsbury. Livre II. Chapitre 20. Vie de
St. Wolstan, Evque de Worcester.]

Des hommes estimables, mais dont l'esprit n'tait pas fortement tremp, ne
pouvant croire aux crimes que nous dnoncions, nous accusaient
d'exagration. D'autres soutenaient qu'il tait impossible que tant de
cruaut et de sclratesse eussent t souffertes par nos anctres, sans
tre rprimes. Quelques-uns considraient la Traite comme l'un de ces
maux ncessaires et invitables qui font partie du systme du monde, et
contre lesquels les hommes ne peuvent rien, pas plus que contre les
ruptions d'un volcan, ou les ravages d'un ouragan. Ces hommes oubliaient
que trop souvent l'empire de l'habitude a dnatur les sentimens de
l'homme et fait taire sa conscience; ils oubliaient qu'autrefois
l'autorit des sages et des hommes de bien a sanctionn des crimes que la
morale condamne justement aujourd'hui; que, par exemple, la destruction
des enfans nouveau-ns par les auteurs de leurs jours, crime horrible
contre lequel il semblait que la nature et suffisamment prmuni l'homme,
a autrefois prvalu parmi les nations les plus civilises du globe. Et
cela est si vrai, qu'un historien clbre, grand admirateur des nations
payennes, n'a pu s'empcher d'avouer que le crime d'exposer les enfans
nouveau-ns, tait devenu, une maladie incurable dans toute l'antiquit.

Enfin, il s'agissait de lever le voile pais qui couvrait, depuis si
long-temps, le continent Africain et les scnes homicides dont il tait le
thtre. Bientt quelques rayons de lumire commencrent  poindre sur
l'horizon. Le ciel voulut qu' cette poque il se trouvt des hommes qui
dirigrent leurs efforts et leurs recherches vers ce grand objet. Mais,
les travaux de ces hommes promettaient, dans l'origine, si peu de
rsultats, que, lors des premires enqutes faites par les
abolitionnistes, les marchands d'esclaves intresss  prolonger
L'ignorance gnrale, vinrent eux-mmes apporter leur tribut de lumires,
et faire connatre ce qu'ils savaient. Cependant, leurs intrts menacs
sonnrent bientt l'alarme. Ds-lors, ils s'efforcrent d'intercepter la
vrit et d'entraver la marche des enqutes. Mais le trait de lumire
qu'on avait vu briller, avait suffi pour clairer les yeux, et avait
rvl au public pouvant, des horreurs qu'on n'avait jamais souponnes.
Je n'oublierai jamais l'impression que produisit sur tous les esprits
humains et gnreux la premire exposition de tant de forfaits. Supposez
un dmon effroyable et horrible, ayant russi  se revtir, pour quelque
temps, d'une forme humaine, et  se mler, parmi les hommes, et qui,
touch tout--coup par la baguette d'un gnie, est rendu  sa laideur
primitive et  ses hideuses formes: telle parut la Traite des Noirs  tous
ceux que leurs prjugs n'empchrent pas de reconnatre son vritable
caractre. A son premier aspect, elle souleva une excration gnrale.
Mais cet arbre funeste avait des racines trop profondes, il avait tendu
trop loin dans le sol ses innombrables fibres, pour tre dracin
subitement par le souffle redoutable de l'indignation publique. On a
reproch aux abolitionnistes de n'avoir pas mis  profit cette indignation
excite dans la nation britannique, lorsque parut, pour la premire fois,
dans toute son horreur, le tableau des crimes de la Traite. "La Traite,
dit-on, et t tout d'un coup supprime d'enthousiasme et par
acclamation. Dans un pays qui serait constitu comme les rpubliques
anciennes, et dans les quel la manifestation de l'opinion publique serait
suffisante pour mettre fin aux maux les plus invtrs, point de doute que
la Traite n'et t immdiatement abolie."

Ceux qui font ce reproche aux abolitionnistes me paraissent dans une
ignorance complte de la constitution anglaise. Ils ignorent que ce qui
distingue cette constitution de toutes les autres, ce qui la distingue
surtout des rpubliques clbres de l'antiquit, c'est le soin minutieux
avec lequel, pour le bien gnral, elle protge les droits et les
proprits des particuliers. Les abolitionnistes ne savaient que trop les
difficults et les obstacles jaloux que, d'aprs ce principe, leur
opposeraient les formes parlementaires. Ils savaient les enqutes
scrupuleuses qui devaient avoir lieu, les moyens nombreux mis  la
disposition des parties intresses dans chacun des rsultats de cette
grande mesure, la facilit qu'avaient ces derniers de rcuser les preuves
et d'infirmer les tmoignages de leurs adversaires, le champ immense qui
leur tait ouvert pour prparer tous leurs moyens de dfense. Ils
n'ignoraient pas les nombreux degrs par lesquels devait passer le Bill
d'Abolition. Dans la seule Chambre des Communes, ces degrs taient
indispensablement au nombre de sept ou huit, et pouvaient tre beaucoup
plus nombreux encore. Les mmes lenteurs, les mmes obstacles se
prsentaient  la Chambre des Pairs. A chacun de ces dlais nouveaux, nos
adversaires pouvaient prparer de nouvelles batteries, mettre toute leur
artillerie en campagne et, mme avec la certitude de succomber, prolonger
long-temps encore la bataille. C'est surtout alors que ces lenteurs et ces
dlais, devaient tre dplors. Ils retardaient la destruction du flau
dont nous voulions dlivrer le monde. Toutefois, gardons-nous d'accuser
les institutions. Les choses humaines sont mles de bien et de mal. La
question que nous agitions alors, sortait du cercle des questions
ordinaires: les lois humaines n'avaient pu la prvoir. Lorsque, pour la
premire fois, des lois furent faites pour garantir les proprits, qui
et pu prvoir qu'un jour viendrait que des hommes seraient la proprit
d'autres hommes qui les vendraient et les exporteraient comme une
marchandise?

Hlas! aujourd'hui encore, des difficults de la mme nature se
prsentent. Comme sujets d'tats indpendans, les ngriers rclament, en
leur faveur, le bnfice de ces principes que les nations civilises ont
tablis d'un commun accord, pour la scurit des droits maritimes et des
indpendances nationales. Les ngriers demandent qu'on les exempte du
droit de visite par d'autres vaisseaux que par ceux de leurs nations
respectives. Ils veulent que, tmoins de leurs infmes brigandages, les
vaisseaux d'une puissance trangre, ne puissent les rprimer. Ainsi les
institutions sociales sont tournes contre les intrts mme qu'elles
devaient protger! Le mal nat de ce qui ne devait produire que le bien!
Ainsi ces principes bienfaisans qu'avait tablis la politique des nations
pour garantir de toute atteinte la personne et la proprit des individus
engags dans un commerce lgal, on les fait servir  assurer l'impunit et
 empcher la rpression du brigandage et de l'assassinat!

Nos adversaires mirent  profit tous leurs avantages dans la rsistance
qu'ils firent  la premire attaque des abolitionnistes. Ils se
retranchrent derrire les formes parlementaires, et, bien que le flau
que nous attaquions ft, tout ensemble, l'ennemi de Dieu et des hommes, il
tait de toute impossibilit de terminer la guerre en une seule campagne.
Certes, ces dlais ne sauraient jeter aucune dfaveur sur les
abolitionnistes ou sur le caractre de la nation britannique, surtout si
l'on rflchit que la vraie nature de la Traite venait d'tre assigne
depuis si peu de temps, et si l'on songe aux forces imposantes qui taient
diriges contre nous. Nous savions trop combien l'intrt est habile 
pervertir et  aveugler le jugement de l'homme, et ce n'tait pas un
intrt mprisable que celui dont l'existence allait tre mise en
question.

Faites entrer en ligne de compte la valeur des marchandises expdies
annuellement en Afrique pour l'achat des esclaves, la valeur des navires
employs  les transporter, celle de leurs fournimens, etc... Qu'on
n'oubli pas que le produit du commerce avec l'Afrique tait devenu
Immense. Il ne s'agissait pas moins que _d'un million de livres
Sterlings_ dont on prdisait la perte infaillible. La seconde ville
commerciale de la Grande-Bretagne[2] allait voir, disait-on, son commerce
ananti, si l'abolition tait proclame. Les colons criaient d'une voix
unanime, leurs facteurs et leurs agens accrdits en Angleterre rptaient
aprs eux, que c'en tait fait des colonies des Indes Occidentales,
que l'abolition de la Traite allait infailliblement consommer leur
destruction. La plus grande partie des colons des Indes Occidentales
rsidaient dans la mre patrie, au lieu de vivre sur leurs plantations,
comme les colons franais et espagnols. Plusieurs d'entre eux faisaient
partie du parlement. Ils avaient plusieurs de leurs agens dans la Chambre
des Communes. Tous les propritaire savaient leurs cranciers
hypothcaires et leurs agens commerciaux rsidant  Londres, et dans les
autres grands ports de l'Angleterre. C'taient des hommes extrmement
riches et de grande influence, dont les intrts taient troitement unis
 ceux de ces propritaires. Tous ces individus taient anims du zle, de
l'activit et de la persvrance que communique un intrt mal entendu.
L'tablissement des colonies anglaises dans les Indes Occidentales, datait
de si loin, les propritaires de ces colonies, rsidant dans les diverses
provinces du royaume, taient devenus si nombreux, qu'insensiblement
ils s'taient entours d'une vaste atmosphre d'intrts homognes faisant
cause commune avec les leurs.

[Note 2: Liverpool. C'est de cette ville que se faisaient presque tous
les armemens pour l'Afrique.]

Une foule d'honntes gens taient arrivs, peu  peu,  partager leurs
erreurs et leurs craintes. Ainsi leurs ides taient devenues le partage
d'une grande partie de la nation, et un grand nombre de citoyens probes et
dsintresss qui, s'ils eussent connu la nature de la Traite, fussent
devenus nos amis et nos soutiens, taient alors dans les rangs de nos
ennemis, d'autant plus redoutables qu'ils taient plus consciencieux. Le
corps colonial tait donc devenu un parti puissant dans l'Etat, et, en
Angleterre, un parti de quelque importance ne tarde pas  avoir des
champions et des dfenseurs au sein du parlement. Reconnaissons nanmoins,
 l'honneur du caractre britannique, qu'il ne se trouva alors aucun homme
remarquable par son influence ou ses talens, et,  l'exception de ceux
dont les intrts taient spcialement compromis dans cette grande
question, aucun individu dans la Grande-Bretagne, qui ne condamnt
franchement la Traite comme indigne d'tre dfendue, se bornant 
repousser notre mode d'abolition, comme moins efficace et moins juste que
celui qu'ils proposaient. Par toutes les raisons que nous venons de
dtailler, il arriva qu'une confdration puissante se forma contre nous.
Long-temps elle trouva les forces ncessaires pour repousser toutes nos
attaques et anantir nos esprances les mieux fondes. Mais les amis de
l'abolition ne se dcouragrent pas. Nous jugemes qu'il entrait dans
notre plan et dans notre devoir, de contre-balancer et de combattre
l'opposition redoutable qui s'tait forme de tous ceux qui regardaient
leurs intrts menacs par la solution de cette grande question. Nous
pensmes que le meilleur moyen  employer, tait d'enrler sous nos
drapeaux et d'amener sur le champ de bataille, tout ce que la
Grande-Bretagne comptait de citoyens sages, bons et humains. Nous nous
employmes, sur-le-champ,  cette grande oeuvre, et nous la poursuivmes
avec une imperturbable persvrance. Confians dans la justice de notre
cause, nous sentmes qu'il nous fallait faire un appel  tous les esprits
humains, clairs et gnreux. Les erreurs et les mensonges de nos
adversaires furent rfutes, un  un, et exposs au grand jour. On
pulvrisa cette insolente allgation que les Noirs sont d'une nature
infrieure  la ntre, calomnie effronte et atroce, au moyen de laquelle
les bourreaux osaient arguer de l'tat de misre o ils avaient rduit
leurs victimes, et s'en faire un titre pour continuer,  leur gard, leurs
attentats et leurs cruauts. Cependant cette lche imposture avait t
gnralement rpandue. Affirme par les historiens, adopte par les
philosophes, les marchands d'esclaves et les colons s'en taient
habilement empars, et en faisaient l'un de leurs argumens favoris. Telles
avaient t, selon eux, les fatales consquences de cet tat d'infriorit
intellectuelle et d'avilissement moral, dans lequel taient plongs les
malheureux Africains, que le mal tait devenu incurable, et que, bien
qu'ils n'approuvassent pas tous les moyens mis en usage par la Traite,
encore tait-ce rendre un service rel  ces misrables, que de les
arracher  une terre de maldiction pour les transporter  un esclavage
ternel aux Indes Occidentales. Ainsi, on joignait l'insulte au crime
contre ces dplorables victimes de l'avarice europenne. Pour confondre
ces coupables allgations, il fut prouv qu' l'exception de ceux qu'avait
corrompus le commerce des nations europennes, les enfans de l'Afrique
taient en gnral minemment bons, aimans et hospitaliers. Les voyageurs
Mungo Park et Golberry, bien que ce dernier ft personnellement intress
 favoriser la Traite, n'en attestrent pas moins, par d'innombrables et
irrcusables tmoignages, le naturel bon et humain des Africains, leur
bienveillance, leur politesse, leur tendresse pour les auteurs de leurs
jours et pour leurs enfans, leurs affections domestiques et sociales, leur
Amour de la vrit, leur courage, leur reconnaissance, leur fidlit dans
l'union conjugale, leur industrie et leur persvrance dans le travail
lorsqu'ils ont quelqu'espoir d'en recueillir le fruit, leur attachement
extraordinaire  leur pays et aux lieux qui les ont vus natre, et, enfin,
le caractre de magnanimit dont ils ont souvent donn des preuves qui
honoreraient partout la nature humaine. Tout cela fut prouv d'une manire
irrcusable. On prouva que ce n'tait qu'en s'appuyant du plus grossier
mensonge, qu'on osait se justifier de transporter les Africains en
esclavage aux Indes Occidentales, sous prtexte qu'ils taient dj
esclaves dans leur propre pays, et que ce n'tait que changer non la
nature, mais le lieu de leur servitude.

On ne nia pas que dans quelques parties du continent Africain, les peuples
ne fussent soumis  un pouvoir despotique dont les abus, comme partout
ailleurs, pouvaient tre d'une nature dplorable; mais il ft prouv que
ce qu'on appelait esclavage en Afrique, n'tait autre chose qu'une sorte
de vasselage doux et patriarchal dans lequel les matres partageaient les
travaux, les plaisirs et la nourriture des esclaves; les matres
d'ailleurs n'ayant le droit de vendre leurs esclaves, qu'en punition de
quelque crime; le tout prsentant le tableau le plus touchant de
l'innocence et de la simplicit antique. On dtruisit insensiblement et on
ruina de fond en comble tout l'chafaudage sophistique qu'avaient lev
les marchands d'esclaves et leurs dfenseurs. Telle tait cette objection
que, si les esclaves africains n'taient pas achets par les Europens,
ils seraient tous livrs  la mort, comme prisonniers de guerre. On prouva
que les esclaves que n'achetaient pas les Europens taient employs  des
travaux dans le pays. On prouva galement que les fournitures d'esclaves,
si nous pouvons nous exprimer ainsi, taient en raison des demandes, et
que les demandes venant  cesser, les fournitures cesseraient aussi
ncessairement.

Quant  l'assertion que la Traite tait avantageuse, en ce qu'elle donnait
de l'emploi aux marins anglais, on ne se contenta pas de la nier.
M. Thomas Clarkson, aprs un examen laborieux et un dpouillement exact
des rles de matrice, prouva que la Traite, bien loin d'tre utile  la
marine anglaise, en tait, au contraire, le tombeau. On avait os soutenir
que l'abolition de la Traite entranerait la ruine de ceux de nos grands
ports o cette branche commerciale tait poursuivie avec le plus
d'activit: on avait dit encore que cette mesure serait infailliblement
fatale aux colonies anglaises des Indes Occidentales, ainsi qu'au commerce
manufacturier de la mtropole. Nous ne craignmes pas de rpondre que
c'tait un outrage aux grands principes commerciaux et une insulte  la
divinit, que de supposer que la prosprit et le bien tre de nos
manufactures et de nos colonies taient fonds sur la ruine et le malheur
d'une vaste portion du continent africain. L'vnement a prouv d'une
manire victorieuse combien taient fausses ces menaces de destruction; et
aujourd'hui, il n'existe pas un seul commerant, un seul financier, un
seul conomiste clair qui ne reconnaisse que, mme en s'appuyant sur ce
principe immoral d'un gain sordide et d'avantages commerciaux, on et
gagn en Angleterre  abolir la Traite plutt. C'est ainsi que, dans une
autre circonstance, lorsque nous touchions bientt  la fin de cette
longue guerre que nous avions entreprise contre les bourreaux de
l'humanit, nous emes l'occasion de rfuter les vaines terreurs de nos
adversaires, par le tableau des rsultats que l'exprience avait amens.
Nous croyons devoir rappeler cette circonstance.

A l'poque o l'attention du parlement se fixa, pour la premire fois, sur
la question de la Traite, des personnes furent charges de visiter
quelques-unes de ces prisons flottantes dans lesquelles ces malheureuses
victimes de l'avarice europenne taient transportes d'Afrique aux Indes
Occidentales. Ce qui frappa d'abord les commissaires, ce fut l'trange
disproportion entre le nombre d'esclaves que devaient recevoir ces
navires, et l'espace destin  les contenir. Les premires enqutes se
dirigrent donc sur ce point. Cependant, il tait facile de prvoir que
l'examen de toutes les questions qui se rattachaient  la Traite,
emploierait plusieurs sessions, avant que le parlement pt donner une
dcision dfinitive. En consquence, les abolitionnistes proposrent que
des mesures provisoires fussent adoptes, pour l'intervalle de temps
pendant lequel la Traite devait ncessairement continuer encore, et que
des lois rglassent la quantit d'espace  accorder,  l'avenir,  chaque
esclave dans les navires ngriers, aussi bien que la quantit d'eau, de
nourriture et de mdicamens qui leur serait alloue. A cette nouvelle, les
marchands d'esclaves jetrent un cri d'alarme. Ils prsentrent les
protestations les plus nergiques, appuyes par les sermens les plus
solennels. A les entendre, les mesures que l'on proposait quivalaient 
une abolition, et la ruine totale et immdiate de la Traite allait en tre
la consquence invitable. "Non seulement," disaient-ils, "ces mesures
taient inutiles; elles seraient encore funestes aux esclaves eux-mmes.
L'intrt des parties," soutenaient-ils, non sans quelqu'apparence
plausible, "offrait une garantie suffisante contre les abus que l'on
Redoutait. Non seulement le propritaire du navire tait intress  ce
que les esclaves fussent rendus dans le meilleur tat possible, au lieu de
leur destination, mais le capitaine, le chirurgien et les officiers du
btiment avaient le mme intrt, puisque leurs bnfices dpendaient, en
grande partie, de la valeur effective de la cargaison."

Les marchands ne se bornaient pas  soutenir que toutes les prcautions
taient prises, pour prserver, pendant la traverse, la vie et la sant
des esclaves; ils allaient mme jusqu' dire qu'on apportait l'attention
la plus scrupuleuse  veiller au bien-tre de ces infortuns et  leur
procurer toutes les douceurs possibles. A les entendre, afin d'entretenir
leur sant et leur gat, on mettait  leur disposition une foule
d'innocens plaisirs et d'amusemens divers. Le chant et la danse entraient
mme dans ce charmant tableau. Enfin,  en croire ces hommes, la traverse
d'Afrique aux Colonies n'tait, pour les Africains, qu'une vritable
partie de plaisir: telles taient, du moins, les dclarations des
officiers des navires ngriers. Cependant, on ne les crut pas sur parole:
les enqutes furent continues. On trouva alors que, dans cette
circonstance, comme dans tant d'autres, bien que ce ft l'intrt des
ngriers de traiter les esclaves avec humanit, cependant la nature
corrompue avait touff la raison, l'intrt lui-mme s'tait tt devant
les passions coupables. On trouva que l'habitude de considrer ces
malheureux comme une marchandise, avait endurci les coeurs des agens
chargs de les conduire: que le rsultat de ce coupable endurcissement
avait t les traitemens les plus barbares, non moins contraires 
l'humanit qu'aux intrts des propritaires et des officiers des btimens
ngriers; et que le sort des malheureux esclaves se trouvait, par l,
horriblement aggrav. En consquence, en dpit des marchands d'esclaves
qui soutenaient que la ruine de la Traite allait tre l'infaillible
rsultat de cette mesure, une loi fut promulgue portant des dispositions
relatives au soin de la sant et du bien-tre des esclaves. Cependant
qu'arriva-t-il? Quelques annes ne s'taient pas coules, que toutes les
parties intresses, marchands d'esclaves, officiers, quipages, colons,
planteurs, reconnaissaient unanimement que la loi ayant pour but de rgler
et d'amliorer la traverse, n'avait pas seulement contribu au bien-tre
des esclaves, mais avait encore assur aux ngriers une augmentation de
bnfice. Qu'on juge par l de la confiance qu'on peut accorder aux
dclarations des hommes engags dans ce trafic criminel. C'est ainsi que
nous pouvons galement apprcier les malheurs dont on ne cesse de menacer
les philanthropes, comme devant tre la consquence des mesures dont les
lois de Dieu et le bonheur de l'homme nous prescrivent l'adoption.

Mais ce n'est pas seulement en ce qui concernait la traverse, que les
marchands d'esclaves essayrent de faire illusion sur les maux
insparables de la Traite. La fraude, l'allie naturelle de la cruaut,
fut appele  son aide;  l'hypocrisie vint se joindre la calomnie, et
l'ange des tnbres usurpa le langage et les formes d'un ange de lumire.

Quelques uns de nos plus adroits adversaires soutenaient que tel tait
l'avilissement naturel des Noirs, telle tait l'infriorit de leur
nature, telles taient, sur plusieurs points de ce vaste continent, leurs
sanglantes superstitions et le cruel despotisme de leurs tyrans, que
c'tait un acte de compassion et d'humanit que de les arracher  cette
terre de maldiction pour les transporter aux Indes occidentales o,
malgr leur esclavage, ils se trouvaient dans un vritable Paradis
comparativement au pays qu'ils quittaient. Il y en eut mme qui allrent
jusqu' soutenir que, dans plusieurs endroits de l'Afrique, les habitans
taient anthropophages, prfrant la chair de l'homme  toute autre
nourriture; qu'en cet tat de choses, non seulement les prisonniers de
guerre, mais mme tous les habitans beaux et gras seraient infailliblement
dvors par leurs barbares concitoyens, si les charitables ngriers ne les
arrachaient  la mort, en se chargeant de les transporter aux Indes
occidentales, et cela par pure humanit. Ce n'est pas sans raison qu'on a
souvent accus de crdulit le peuple Breton. Cependant, il n'eut pas la
faiblesse de prter foi  une accusation aussi dnue de toute espce de
fondement. Il vit combien tait mprisable et invraisemblable, tout
ensemble, une accusation de cette nature; attendu, surtout, que, pour la
justifier, les ngriers et leurs avocats ne pouvaient produire, un seul
exemple parmi les Africains. D'ailleurs, cette accusation n'tait pas
nouvelle: elle ne s'tait pas borne aux peuples de l'Afrique: on pourrait
 peine citer un seul peuple barbare contre lequel elle n'ait pas t
dirige, et toujours, aprs un plus mr examen, on en a reconnu
l'injustice.

Les Anglais accoutums, comme jurs,  apprcier la valeur des accusations
et des tmoignages, ne pouvaient admettre une accusation dirige contre
les opprims par les oppresseurs eux-mmes, dans le dessein manifeste de
justifier leur crime. L'indignation publique fut le prix de cette
insolente prtention par laquelle les marchands d'esclaves se couvraient
hypocritement du manteau de l'humanit dans une question o l'intrt
tait, si videmment, le seul mobile de leur infme conduite. Le cri
national fit justice de cet abus de tous les sentimens honorables et
vertueux. Le peuple Anglais comprit facilement que tolrer plus long-temps
la Traite, ce serait non seulement tolrer la violation de toutes les lois
divines et humaines, mais encore imprimer sur le caractre Britannique une
souillure ineffaable, et se prsenter aux regards de la postrit et de
l'histoire, comme l'oppresseur et l'ennemi du genre humain.

Quant  l'argument tir des superstitions cruelles de quelques peuples
d'Afrique, nous vainqumes nos adversaires par leurs propres armes et
tournmes contre eux leurs propres batteries. Nous prouvmes que ces
superstitions, bien loin d'avoir t affaiblies par la Traite, n'taient
nulle part plus en vigueur que dans les endroits frquents par les
ngriers d'Europe, en ces mmes lieux o un commerce honorable et lgitime
et fait clore une riche moisson de civilisation et de lumires. Nous ne
croyons pas ncessaire de faire observer que de si pitoyables argumens ne
pouvaient se rencontrer que dans la bouche de gens dmoraliss par
l'intrt, ayant la conscience de leur crime, mais dsirant prsenter
quelques excuses spcieuses pour pallier un peu les horreurs trop
manifestes qu'ils infligeaient  leurs semblables. Mais, ici, il est une
justice que nous devons rendre aux marchands d'esclaves. Les plus ardens
dfenseurs de ce criminel commerce, avourent franchement que s'il
n'existait pas dj, aucune vue de spculation ne pourrait les porter  le
commencer. Mais les capitaux des marchands d'esclaves taient engags dans
ce commerce, et de mme que ces assassins Italiens qui, en quittant leur
mtier homicide, cherchent un ddommagement pour leurs stilets, de mme
ils demandaient que, s'ils venaient  donner une autre direction  leur
industrie, on les indemnist, non pour la valeur de leurs navires,
puisqu'ils pouvaient les employer  un autre genre de commerce, mais pour
la valeur de leurs armes  feu, de leurs fouets, de leur chanes et de
tout cet attirail de cruaut qui allait leur devenir inutile. On appuyait
aussi, mais faiblement, pour la continuation de la Traite, sur les pertes
qu'allaient supporter nos manufactures qui fournissaient les articles
d'exportation qu'on donnait en change des malheureuses victimes. Les
abolitionnistes, de leur ct, accusrent avec raison les ngriers d'avoir
empch, par leur criminel trafic, les peuples du continent Africain, de
se livrer  un commerce mille fois plus profitable  l'Europe que ce
commerce de chair humaine qui dsolait les rivages de la malheureuse
Afrique, et livrait ses enfans  des bourreaux trangers.

"Pourquoi," s'criait Pitt, dans sa vertueuse indignation, "pourquoi
l'Afrique serait-elle condamne  rester perptuellement sous l'interdit?
Combien de pays jadis aussi barbares qu'elle, sont aujourd'hui le sige de
la civilisation et des lumires, le champ de l'industrie et du commerce!"

Mais le plus important de nos auxiliaires, dans notre lutte contre les
marchands d'esclaves, ce fut la religion. A tort ou  raison, on a imput
 nos pres vivant dans un sicle d'ignorance sous l'empire de la foi
catholique, cette opinion insense que les attentats au bonheur et au
droit des hommes pouvaient tre expies par des prires et des messes.
Certes, ce n'tait pas l la religion catholique; ce n'en tait que
l'abus. Quoiqu'il en soit, nous n'avions pas de pareils prjugs 
combattre; nous n'avions pas  craindre que nos adversaires, pour se
soustraire aux obligations les plus claires du devoir et de la conscience,
se rfugiassent dans les bras d'un bigotisme insens. Du moins, tel
n'tait pas le caractre des catholiques de la Grande-Bretagne. Bien loin
de l, catholiques et protestans se runirent franchement pour repousser,
de concert et avec indignation, un commerce condamn par les lois divines
et humaines. Le clerg en particulier, depuis le premier jusqu'au dernier
de ses membres, mit la plus grande activit dans les efforts qu'il tenta
pour purger une nation chrtienne de cette souillure honteuse qui la
dshonorait.

C'est ainsi qu'insensiblement les tnbres firent place au grand jour.
C'est ainsi que des faits et des opinions, reconnus aujourd'hui
incontestables, pntrrent, peu  peu et avec lenteur, dans les
consciences, et finirent par tablir leur autorit sur la nation entire.
Enfin l'opinion nationale tant suffisamment claire, les consciences
suffisamment convaincues,  l'exception d'un petit nombre d'hommes
personnellement intresss  continuer ce coupable commerce, une
circonstance favorable survint. Un changement d'administration eut lieu
dans le gouvernement britannique. La plupart des membres du nouveau
ministre taient des abolitionnistes zls. Dans la chambre des communes
Fox, Lord Howick, depuis Lord Grey, et Lord Henry Petty, depuis Lord
Lansdowne; dans la chambre des pairs Lord Grenville, et Lord Holland
appuyrent de tout le poids de leurs talens suprieurs et de leur mle
loquence, la cause de la justice et de l'humanit; et le 25 Mars 1807, 
une immense majorit dans les deux chambres, l'abolition fut proclame!...
Il se manifesta alors une telle unanimit de volonts, que les premiers
avocats de cette grande cause s'accusaient presque des retards que
l'abolition avait prouvs. C'est ainsi que Clarendon nous reprsente
l'tat de la Grande-Bretagne, au retour de Charles II, aprs l'usurpation
de Cromwell. "Un seul voeu," dit-il, "une seule opinion paraissait dominer
la nation, et le monarque lui-mme dclara que, certes, ce devait tre sa
faute, s'il ne rgnait pas plutt sur un peuple si empress  le recevoir."

Cependant les abolitionnistes qui n'avaient pas assez la conscience de
leurs forces, et qui dsiraient d'ailleurs mettre cette grande mesure 
l'abri de la plus lgre objection, n'avaient affect au crime de la
Traite que des chtimens pcuniaires, avec la confiscation du navire et de
sa cargaison. Mais ces dispositions pnales, aprs un mr examen, ayant
paru trop faibles, bientt une loi fut promulgue assignant  la Traite un
caractre infmant, et la frappant, comme crime de flonie, d'une peine
infamante. Cependant, par un sentiment d'indulgence pour ceux d'entre les
criminels  qui l'autorit des lois antrieures aurait pu faire perdre de
vue l'horreur de ce crime, la peine de mort fut carte, et la peine de la
dportation adopte. Ainsi, les coupables ngriers allrent ds lors
justement prendre place parmi ces vils sclrats que la Grande-Bretagne
dgorge annuellement de son sein, comme indignes de la socit qui les
repousse. Nulle voix ne s'leva en leur faveur, et depuis ce jour,
l'opinion publique a class les ngriers dans l'espce la plus lche et la
plus vile des criminels.

Tel tait l'tat des choses dans l'opinion et dans les lois de la
Grande-Bretagne, quand la paix vint terminer les sanglans et longs dmls
qui avaient, depuis plus de vingt ans, divis les nations de l'Europe. La
runion de toutes les Puissances europennes en Congrs, parut aux
abolitionnistes une occasion favorable pour faire proclamer, publiquement
et  la face du monde, le caractre vritable de la Traite, et pour
engager solennellement la religion des nations civilises  dlivrer
l'Afrique de ses bourreaux. Jamais espoir ne fut plus fond que le ntre.
Et, par le fait, la Traite,  cette poque, avait cess de la part de tous
les peuples,  l'exception du Portugal qui ne la continuait gure que sur
les points de l'Afrique soumis  son impitoyable domination. L'troite
alliance qui, malheureusement pour le genre humain, existait alors entre
le Portugal et la Grande-Bretagne, en favorisant la libre navigation des
vaisseaux de cette puissance, donnait aux ngriers portugais une
dplorable facilit dans leurs coupables oprations.

Quoiqu'il en soit, le Portugal except, aucune nation de l'Europe
n'exerait la Traite, et on avait droit d'esprer que toutes les
Puissances europennes se runiraient pour proscrire ce commerce
dvastateur, et pour protger  jamais l'Afrique contre ses ravages. Sur
ce point, notre esprance ne fut point trompe. La Traite traduite au
tribunal de l'Europe fut juge, justement condamne et dnonce 
l'excration de l'univers. Aprs quelques lenteurs et quelques
difficults, le principe gnral fut adopt, et on laissa seulement 
chaque Puissance la facult d'assigner et de fixer les peines conformment
 ses propres lois. Une dclaration solennelle proclama la volont unanime
de cette confdration vraiment sainte, et le mme jour, ce jour fortun
qui ratifia la paix de l'Europe, annona  l'Afrique qu'elle aussi elle
allait tre, pour jamais, dlivre de l'pouvantable guerre dont elle
tait, depuis si long-temps, le thtre, guerre plus horrible encore dans
sa nature et plus calamiteuse dans ses effets que celle dont l'Europe se
voyait affranchie avec tant de joie.

La sentence prononce  Vienne fut renouvele et ratifie 
Aix-la-Chapelle. C'est alors que les chefs des grandes Puissances, voyant
avec douleur les retards qu'apportait le Roi de Portugal  se joindre 
l'oeuvre d'humanit qu'ils avaient entreprise, lui adressrent en commun
une lettre signe de leur propre main, dans laquelle ils le conjuraient
d'imiter leur exemple, et de ne pas se refuser seul  cette mesure
gnrale. La rponse du Roi de Portugal fut loin d'tre satisfaisante.
Mais alors ce monarque tait dans ses tats du Brsil. Cette circonstance
peut avoir influenc sa dtermination. Peut tre a-t-il cru devoir
conserver sa popularit parmi les Brsiliens, aux dpens mme de l'honneur
et de la dignit de sa couronne. Maintenant qu'il a travers l'Atlantique
et qu'il est dans ses tats d'Europe, cette excuse ne serait plus
admissible. Je me plais  croire que la nation portugaise, jadis si grande
et si glorieuse, cette nation qui vient de se rveiller  la libert et
qui, dans une constitution libre, vient de rendre un si solennel hommage
aux droits de l'homme, ne fermera pas l'oreille aux cris de l'humanit et
de la justice, et dans le moment o elle proclame le triomphe des
principes pour elle-mme, ne voudra pas les fouler aux pieds en ce qui
concerne les enfans de l'Afrique.

Votre Majest n'a pas besoin que je lui rappelle la part qu'elle a prise
dans ces nobles actes, et les engagemens qu'elle a contracts dans cette
mmorable occasion. L'histoire dira, dans ses pages fidles, que c'est
Votre Majest qui fut le principal instrument employ par la divine
Providence dans les grandes mesures dont je viens de parler. Ce jour fut,
je n'en doute point, l'un des plus doux, l'un des plus dlicieux de votre
vie. L'avenir, charg nagures de sombres nuages, s'offrait alors heureux
et riant  vos philanthropiques regards. Vous y lisiez le prsage de
meilleurs jours pour la malheureuse Afrique. Dj, dans un doux lointain,
vous pensiez voir, dans ces rgions vastes et immenses, o les pas d'aucun
europen n'avaient encore pntr, la civilisation tendre ses conqutes
pacifiques, et la barbarie et la misre cder, par degrs, aux lumires et
 la flicit sociale. Ces dlicieuses illusions taient permises  Votre
Majest. Nous-mmes, nous, abolitionnistes, qui avions, tant de fois, vu
briser la coupe de l'esprance  peine prsente  nos lvres avides, nous
partagions ces illusions charmantes. Aujourd'hui mme encore, la rflexion
ne me fait pas changer d'opinion  cet gard: nos esprances, je persiste
 le croire, taient justement fondes. Eh qui n'et partag cette douce
attente, en lisant les noms des augustes signataires de cette dclaration
signale, et en entendant leur noble langage! Et quel langage, encore!
Dans le dernier acte solennel de ce Congrs mmorable, on vit les augustes
Allis proclamer en substance: "que, bien que des circonstances
particulires eussent, jusqu' un certain point, palli une partie de
l'horreur de la Traite des Noirs, cependant, depuis que la nature et les
dtails de ce commerce taient mieux connus, depuis que les horreurs qui
l'accompagnent, avaient t rvles au grand jour, le cri public, dans
toutes les nations civilises, en avait demand la suppression immdiate;
qu'ils taient anims du dsir sincre de concourir par tous les moyens en
leur pouvoir,  donner  cette mesure l'excution la plus prompte et la
plus efficace; qu'ils s'taient engags, par un trait solennel, 
contribuer  cette grande oeuvre, avec tout le zle et toute la
persvrance que rclamait une cause si belle et si juste, et  ne
ngliger aucun moyen propre  assurer l'excution, ou  acclrer les
progrs de cette entreprise; que les augustes signataires de cette
dclaration, ne considreraient pas leurs engagemens comme remplis, tant
qu'un succs complet n'aurait pas couronn leurs efforts." Ils terminrent
ce grand acte, en dclarant "que le triomphe dfinitif de cette noble
cause, serait un des plus beaux titres de gloire du sicle qui en serait
tmoin, et qui aurait l'honneur d'y contribuer."

Je le demande, aprs des protestations si solennelles, les abolitionnistes
n'taient-ils pas fonds  penser que tous les Souverains qui avaient
concouru  cette importante dclaration, devraient se croire obligs en
conscience,  l'excuter et  remplir leurs engagemens.

Hlas! nous ne savions que trop, combien il est difficile de faire
entendre la voix de l'humanit et de la vrit dans les conseils des Rois.
Nous savions que, dans les transactions des Souverains, les intrts de la
justice et de la morale ne sont quelquefois qu'imparfaitement respects.
Mais nous pensions avoir affaire  des hommes d'un caractre, si non
rigidement juste et humain, dans toute l'tendue de cette acception, du
moins honorable et magnanime.

Et aujourd'hui encore, quand nous rflchissons que les chefs des hautes
Puissances Europennes ont proclam la Traite un flau qui a _long-temps
dsol l'Afrique, dshonor l'Europe et afflig l'Humanit_; quand nous
nous rappelons qu'aprs avoir fait entendre les grandes vrits que nous
avons reproduites, ils se sont solennellement engags, par un trait,  la
face du monde,  extirper ce flau; je le rpte, quelles que soient les
difficults que nous avons rencontres, quelqu'exprience que nous ayons
faite de l'invincible attachement de l'intrt  ses injustes bnfices,
nous ne dsesprons pas encore de notre cause. Bien que quelques-uns des
augustes signataires ne nous aient pas paru aussi favorablement disposs
que nous avions lieu de l'attendre; bien que nous ayons entendu renouveler
contre nous les argumens insenss que nous avaient dj opposs les
ngriers,--que l'Europe prsentait des crimes et des cruauts gaux au
moins en tendue,  ceux que nous voulions supprimer en Afrique, qu'au
lieu d'aller porter au loin les bienfaits et les armes de notre
philanthropie, un champ assez vaste s'offrait naturellement  nous, sans
sortir de notre pays;--bien qu'on ait os attaquer la puret de nos
intentions, et nous accuser d'agir dans des vues mercenaires d'intrt
national et de jalousie mercantile; nous en avons la ferme esprance,
toutes ces indignes calomnies, tous ces lches sophismes tomberont, et,
mis en opposition avec la masse imposante que prsente notre grande et
glorieuse cause, ils ne seront d'aucun poids dans la balance, aux yeux de
nos contemporains mmes qui nous voient, et encore moins de la postrit
qui nous jugera.

Pour ce qui est de cette accusation, qu'en pressant les autres pays de
suivre l'exemple de la Grande-Bretagne, nous sommes influencs par des
considrations de politique commerciale et d'intrts mercantiles,
accusation aussi dnue de fondement que produite avec mauvaise foi, nous
ne ferons qu'une seule observation. Ceux qui dversent sur nous cette
calomnie, sont dans une complte ignorance de tout ce qui a amen et
accompagn l'abolition de la Traite dans la Grande-Bretagne, ils oublient
que ce sont les hommes religieux de toutes les communions qui ont commenc
et soutenu, dans toute sa dure, cette glorieuse campagne. Long-temps les
avocats de cette grande cause, furent taxs d'enthousiastes et de
fanatiques. Aux principes de morale et d'humanit que nous prsentions, on
opposait des principes de politique et d'intrts commerciaux. Nos plus
dangereux adversaires furent ceux qui prdirent, et, comme l'vnement l'a
dmontr, exagrrent beaucoup les sacrifices coloniaux, financiers et
commerciaux qu'allait entraner le triomphe de la justice et de
l'humanit. Aujourd'hui que ce long combat entre le gnie du bien et celui
du mal, entre Dieu et Mammon, est enfin termin, attendra-t-on de nous que
nous prouvions srieusement  nos nouveaux accusateurs que l'abolition de
la Traite ne fut pas l'oeuvre de quelques adroits hommes d'tat qui
n'avaient en vue que les intrts commerciaux de la Grande-Bretagne, en
engageant les autres nations  suivre notre exemple? Cette accusation peut
bien obtenir quelque crdit sur ceux qui ignorent compltement les
circonstances de l'abolition Britannique; mais, il n'en est pas moins
constant qu'il n'y a que la plus complte ignorance qui puisse
l'expliquer.

Une pareille accusation aurait pu, il y a quelques annes, peut-tre,
trouver des oreilles crdules. Mais les pas immenses et gigantesques de
l'opinion Europen ne dans les derniers temps, nous paraissent devoir tre
peu favorables  la propagation d'accusations si ridicules. Certes, si la
justice et l'humanit ne sont point un vain mot, c'est, surtout  la suite
de la libert que nous pouvons esprer de les rencontrer, non de cette
libert tumultueuse qui n'est que la licence, et qui n'a que trop souvent
usurp le nom de la libert vritable, mais de cette libert
constitutionnelle, fonde sur l'ordre et les lois, fixant, avec une sage
prcision, la limite o finissent les droits, o commencent les devoirs.
Les peuples qui, sortant du long sommeil o les avait endormis
l'esclavage, se sont rveills au sentiment de leurs droits et  la
possession d'une constitution libre, ne fermeront pas leurs coeurs aux
nobles motions qui doit naturellement y avoir excites l're nouvelle qui
s'ouvre pour eux; ils n'oublieront pas les grandes destines, les sublimes
devoirs auxquels leur nouvel tat les appelle; ils rempliront
scrupuleusement les engagemens contracts par leurs Souverains, au sujet
de la Traite, antrieurement aux nouveaux changemens politiques; ils ne
voudront pas, sans doute, qu'on accuse la libert d'tre moins humaine et
moins philanthrope que le despotisme. Non, je ne saurais croire que, parce
que, dans la nation espagnole, des colons et des planteurs, qui ont cru
leurs intrts lss dans l'abolition de la Traite, pourraient russir par
leur influence  envoyer quelques membres  la lgislature, ces membres
soient disposs  fouler aux pieds la morale et la vertu, au point
d'acheter l'appui de leurs avides commettans par le sacrifice de leurs
votes et l'avilissement de leurs fonctions constitutionnelles. Je croirai
encore moins que de tels hommes, s'il s'en trouvait, puissent obtenir
quelqu'influence sur l'auguste assemble dont ils font partie; et
j'attendrai, pour ajouter foi  ces dplorables et humiliantes assertions,
que la vrit m'en ait t dmontre par l'vidence la plus complte.
"Qu'on me donne un point d'appui," disait Archimde, "et je soulverai le
monde." Ce point d'appui que demandait le philosophe, nous le trouvons
dans la reprsentation d'un peuple libre, et par lui, nous pouvons, d'une
main ferme, soulever; avec le levier de la morale et du christianisme, un
monde d'intrts funestes et de coupables prjugs.

Mais Sire!.... de favorables prsages viennent justifier cet espoir.
Tandis que je traais ces lignes, un bruit passager est venu jusqu' moi.
On m'apprend que les Corts d'Espagne, fidles  cet esprit de gnrosit
qui, il y a trois sicles, jeta un clat si vif et si glorieux dans cette
assemble, paraissent disposs  accomplir les hautes esprances que
m'avaient fait concevoir la connaissance de la dignit attache au
caractre espagnol.

Ces esprances, nous les nourrissons, surtout, en ce qui concerne le
Portugal, et ces considrations consolatrices viennent relever notre
courage. Sire! vous vous rappelez avec quelle trange opinitret le
plnipotentiaire Portugais rsista aux efforts que tentrent toutes les
autres Puissances pour l'engager  accder  la confdration gnrale
contre la Traite, et comment il s'obstina  refuser d'assigner aucune
poque dtermine pour la cessation dfinitive de ce commerce homicide. On
alla mme alors jusqu' mettre une ide que je ne me rappelle qu'avec un
sentiment de douleur et de honte. On donna  entendre qu'on pourrait
consentir  prter l'oreille au cri de la justice et de l'humanit, si la
Grande-Bretagne voulait faire quelques sacrifices pcuniaires  l'effet
d'indemniser le commerce Portugais. Enfin, lorsqu'aprs bien des dlais et
des difficults, la couronne de Portugal eut consenti  l'abolition de la
Traite, au nord de la ligne, les sujets de cette nation et mme les
gouverneurs des tablissemens portugais sur la cte nord d'Afrique, n'en
ont pas moins continu ce fatal commerce, sans se donner mme la peine de
voiler cette infraction coupable aux traits existans. Mais quand je me
rappelle que la nation Portugaise fut l'une des plus illustres de
l'Europe, que, l'une des premires, elle s'affranchit de la barbarie et de
la rouille du moyen ge; quand je vois cette mme nation renatre  la
conscience de ses droits politiques, et relever l'difice de ses liberts
constitutionnelles, j'aime  croire qu'elle rendra un juste hommage aux
droits du genre humain, et qu'elle ne regardera pas d'un oeil indiffrent,
les souffrances de nos frres les Africains, cette intressante portion de
la grande famille des hommes.

Si, nanmoins, le Portugal, malgr les nouvelles circonstances sous
l'empire desquelles il se trouve plac, persistait  tromper toutes nos
esprances; si, aprs avoir concouru  cette dclaration  jamais clbre
qui condamne la Traite au nom des principes sacrs de la justice et de
l'humanit, cette puissance continuait  maintenir la Traite et  faire,
seule, exception  ce concert universel de toutes les Puissances de la
Chrtient; Votre Majest, nous osons en concevoir l'esprance, n'aurait
pas oubli que cette circonstance, toute improbable qu'elle est, a t
prvue dans les ngociations de Vienne. Elle se rappellera qu'il fut
convenu alors, que, dans le cas o l'une des puissances se placerait dans
cette honteuse situation, les autres parties contractantes s'engageaient 
adopter telles mesures juges ncessaires pour rendre la conduite de cette
puissance aussi funeste  ses propres intrts, qu'elle est criminelle aux
yeux de la religion et de la morale. La mesure qui fut alors indique fut
la prohibition des produits de la puissance dissidente. Nul doute que la
seule conviction d'une disposition srieuse, de la part des Puissances, 
excuter cette stipulation, ne sufft pour remplir le but qu'on s'y tait
propos et pour prvenir la ncessit de son excution. Il dpend donc de
Votre Majest de dtruire, en cette circonstance, l'une des branches les
plus considrables et les plus destructives de ce commerce dsolateur; et
Votre Majest n'a pas besoin que je lui rappelle que le pouvoir de faire
un acte de justice et d'humanit, est une obligation implicite de
l'excuter, qui nous est impose par l'Eternel lui-mme.

Pour ce qui est de la nation des Pays Bas, nous ne pouvons croire, que,
parce que cette infme Traite a t appele un commerce, et que cette
nation est l'une des plus anciennes dans les annales commerciales, elle
soit dispose  ajouter foi  l'accusation aussi cruelle que ridicule que
j'ai rapporte plus haut.

Les esprances que prsentent les Etats-Unis d'Amrique, sont subordonnes
aux mesures plus ou moins efficaces qu'adoptera le Congrs pour concourir
 la suppression de la Traite. Dernirement, un Comit nomm par le
Congrs et tir de son sein, a manifest des dispositions non quivoques
pour l'adoption de mesures propres  assurer l'abolition efficace de la
Traite. Il a recommand  ses concitoyens le sacrifice d'une injuste
prvention qui avait empch jusque l le gouvernement des Etats-Unis
d'accder avec la Grande-Bretagne  l'tablissement d'un droit de visite
mutuelle sur les vaisseaux marchands des deux nations qui frquentent la
cte d'Afrique. Il observe, avec raison, que cet tablissement ne doit pas
tre confondu avec le droit de visite que s'arrogent, en temps de guerre,
les puissances belligrantes; que, bien loin de l, en stipulant pour
l'exercice d'un droit qu'elle accordait aux Etats-Unis dans une proportion
semblable, la Grande-Bretagne reconnaissait implicitement la ncessit
d'un trait spcial pour l'exercice de ce droit, ce qui quivalait  une
renonciation totale, de sa part,  toute prtention de cette nature.[3]

[Note 3: Voyez _De l'Etat actuel de la Traite des Noirs, composant
le Rapport prsent, le 8 Mai, 1821, aux Directeurs de l'Institution
Africaine_. Page 169.]

En consquence, le Comit insiste pour qu'une convention soit passe, dans
ce sens, avec la Grande-Bretagne,  l'effet de rprimer de la seule
manire efficace, les coupables pirateries des ngriers: car le Congrs
lui-mme a assign  la Traite son vritable caractre, en la dclarant
crime de piraterie, et y a attach la peine capitale qui, chez toutes les
nations du globe, est le chtiment de cette sorte de dlit. Certes, des
raisonnemens et des considrations si justes sont faits pour convaincre,
soit en Amrique, soit dans tout autre pays, tous les hommes senss qui
font franchement des voeux pour l'abolition de cette Traite dvastatrice.

Mais, s'il est un peuple et un gouvernement que, certes, Votre Majest
n'et jamais pu souponner d'couter ces accusations insenses, et ces
vils intrts qui servent seuls de base  la Traite, c'est assurment le
peuple et le gouvernement franais.

Sans doute, Votre Majest a partag nos esprances, lorsque la paix
qu'imploraient tous les gens de bien, vint runir deux nations trop
long-temps divises. Nous conmes alors l'espoir que la France
consentirait avec joie,  fraterniser avec nous dans cette grande oeuvre
de misricorde. Tout nous le faisait prsager, l'esprit chevaleresque de
la nation franaise, le caractre personnel de son Roi, et, plus encore,
les circonstances qui avaient prcd son rtablissement sur le trne de
ses pres, circonstances bien faites pour allumer dans un coeur vertueux
toutes les inspirations humaines et gnreuses. "Un Monarque qui se dit
victime de l'oppression et de l'usurpation triomphante, jettera,"
disions-nous, "un regard d'attendrissement sur les victimes de
l'injustice et de la cruaut europenne!" Long-temps exil lui-mme aux
rives trangres, il sait, par sa propre exprience, combien il est
douloureux d'tre arrach  sa douce patrie, au toit de ses "aeux"!
Il tait naturel de penser que la religion et la morale  qui la
Grande-Bretagne avait d sa dernire victoire, devaient avoir vu leur
empire affaibli dans une nation volcanise par les ruptions
rvolutionnaires, et qui, passant subitement de l'anarchie au despotisme,
avait vu ses yeux fascins si long-temps par les illusions d'une gloire
sanglante et mensongre. On devait croire, nanmoins, que le nouveau
gouvernement sentirait l'importance de fonder la rdification du trne
sur les bases de la religion, et se convaincrait que le meilleur moyen
de tmoigner sa reconnaissance  l'Arbitre Suprme par qui rgnent les
Rois, c'tait de se joindre  un acte d'humanit en faveur d'un vaste
continent: car la stabilit future du trne des Bourbons ne pouvait
tre assise sur de plus fermes bases. Nous pensions que, dans cette
foule d'exils que le retour de la paix ramenait dans leur patrie,
les sentimens religieux devaient prvaloir; et nous avions l'intime
conviction qu'il n'existait pas un homme religieux et vertueux qui ne ft
favorable  notre cause. Cette cause, en effet, tait celle de tout homme
qui n'a pas bris entirement les liens moraux et intellectuels qui
l'attachent au Souverain Etre, et qui n'a pas abjur le dogme d'un Dieu
rmunrateur. Nous avions encore d'autres motifs d'esprance. Quelque ft
notre attachement  la religion sous l'empire de laquelle nous vivons,
nous ne pouvions oublier que l'un des plus beaux titres de la religion
Catholique, tait d'avoir mis fin  l'esclavage en Europe, et d'avoir fait
cesser ces guerres meurtrires que se faisaient, dans le moyen ge, les
seigneurs et les chefs d'une mme nation. Il est vrai encore que la nature
et les effets de la Traite taient bien moins connus en France qu'en
Angleterre; mais l'appt de ce commerce coupable y tait aussi,
proportionnellement, beaucoup moindre. En effet, la France ne voyait pas
ses capitaux, ses navires et les articles de ses manufactures employs 
ce commerce: elle n'avait donc aucune des excuses dont l'intrt ne manque
pas de se couvrir pour justifier ses crimes. Le gouvernement nouvellement
rtabli ne devait pas ignorer, d'ailleurs, qu' l'exception de deux ou
trois ports, l'abolition de la Traite ne pouvait rencontrer aucun obstacle
dans la masse de la population franaise. Une circonstance importante
venait de nous mettre  mme de juger pleinement des dispositions de la
nation franaise  cet gard. Quelqu'opinion qu'on se forme de Bonaparte,
il est un point que doivent lui accorder unanimement et ses amis et ses
ennemis; c'est la connaissance de l'esprit public de la nation franaise.
Or, on sait qu' son retour de l'le d'Elbe, dans un moment o l'intrt
de sa politique lui commandait, plus que jamais, de se concilier l'opinion
du peuple franais, l'un des premiers actes de son pouvoir fut l'abolition
totale et dfinitive de la Traite des Noirs.

Cependant, comme si l'ennemi du genre humain avait interpos ici sa fatale
influence, nous avons vu refouler tout  coup des esprances fondes sur
de si justes titres.

Votre Majest se rappelle avec douleur qu' l'poque o l'Afrique vous vit
pour la premire fois accourir  la dfense de ses enfans opprims, les
ministres du Roi de France, tout en reconnaissant la cruaut et la
criminalit de ce commerce sanglant, n'en manifestrent pas moins
l'intention de le continuer pendant cinq ans encore.

Mais lorsque les prtentions de cet inexplicable et tenace attachement au
crime eurent t repousses; quand le gouvernement franais, revenant 
des sentimens plus conformes  sa dignit, eut consenti  entrer dans la
sainte ligue forme entre les Souverains de l'Europe,  l'effet de donner
 l'Afrique une rparation, trop long-temps retarde, des maux que lui
avait causs la Traite, et d'tablir entre ce continent et les nations
chrtiennes un commerce paisible de lumires et de bienfaits, devait-on
s'attendre  lui voir adopter un systme de conduite plus funeste que
jamais? Ce gouvernement ne s'tait-il donc si solennellement engag 
l'abolition de la Traite, que pour tremper dans une coupable connivence
avec les fauteurs de cet horrible commerce, que pour fermer les yeux sur
leurs attentats les plus notoires et les plus paens? Cette supposition
est d'une telle nature, qu'il semble impossible de l'admettre. Et
cependant, Sire! je dois le dclarer  Votre Majest, quelque pnible que
me soit cet aveu, c'est en France que les abolitionnistes ont vu tromper,
de la manire la plus cruelle, leurs voeux et leurs esprances; c'est en
France, dans ce pays o nous comptions tant d'amis dvous  notre cause,
que cette cause a reu les coups les plus douloureux. Des ordonnances ont
t publies, des lois promulgues, condamnant formellement la Traite;
mais les ports franais sont encombrs de navires ngriers; mais ils
fourmillent sur la cte d'Afrique; mais l'arrive de ces coupables navires
dans les ports des colonies franaises est librement proclame dans des
annonces rendues publiques. On fait circuler des propositions invitant les
spculateurs  entrer dans cette branche de commerce: il en a t trouv 
bord de navires franais dans les possessions les plus loignes de la
France: en France mme, des compagnies ont t formes,  l'effet de
diviser les capitaux employs  ces criminelles entreprises dans le plus
grand nombre de mises possible, et de multiplier par l les parties
intresses, en mettant ces coupables spculations  la porte d'un plus
grand nombre de fortunes. Enfin, la flamme et le fer dvastent de nouveau
le continent africain; les gmissemens et les larmes de ses malheureux
habitans montent encore vers les cieux, pour implorer vengeance de leurs
oppresseurs!....

Comment expliquer de tels faits?.... Qu'est devenue cette police franaise
si justement clbre pour sa vigilance et pour la clrit de ses
oprations?.... Cette police aux cent yeux, n'en a-t-elle plus lorsqu'il
s'agit d'explorer les crimes de la Traite?..... Et ses innombrables
oreilles, les a-t-elle bouches pour ne pas entendre ce que tout le monde
sait, ce qu'elle seule parat ignorer?... Nous ne pouvons croire que le
gouvernement Franais manque de zle  faire excuter les lois! Et
cependant, d'o vient que les lois contre la Traite sont les seules qu'il
ne fait pas excuter?.... Quelle cause assignerons-nous  cet trange
phnomne?....

Et nanmoins, Sire! les leons n'ont pas manqu  ce gouvernement. Il en
est une surtout par laquelle il semble que la Providence ait voulu
rveiller son nergie et sa sensibilit, et le tirer de sa funeste apathie
par l'un de ces effroyables exemples qui donnent, tout d'un coup, la
mesure des horreurs auxquelles on doit se prparer en tolrant la Traite,
et de la sclratesse des monstres qui se livrent  ce commerce sanglant.
Je vais rapporter ce fait horrible: il est d'une telle nature, qu'il
frappera d'tonnement et d'horreur ceux-l mme que l'attention qu'ils ont
porte vers la Traite, a le plus familiariss avec les crimes de ce flau,
et avec toutes les formes diverses, toutes plus hideuses les unes que les
autres, sous lesquelles ces crimes ont coutume de se produire.

Le Rdeur, navire franais de 200 tonneaux, fit voile du Havre le 24
Janvier, 1819, pour la cte d'Afrique o il arriva le 14 Mars suivant.
Jusque-l, l'quipage qui tait compos de 22 hommes, avait joui d'une
bonne sant. Il prit  bord 160 Noirs avec lesquels il fit voile pour la
Guadeloupe, le 6 Avril. La cargaison, c'est le nom qu'on donne aux
malheureux Noirs, la cargaison et l'quipage ne montraient aucun symptme
de maladie; mais un mal effroyable se dveloppa, lorsque le navire fut
sous la ligne.

Les symptmes n'taient d'abord que d'une nature peu alarmante. C'tait
une rougeur qui se manifestait aux yeux: limite aux seuls Noirs, on
l'attribua au dfaut de renouvellement de l'air dans la cale o ces
infortuns taient entasss, ainsi qu' la disette d'eau qui commenait
dj  se faire sentir. On tait alors rationn  huit onces par jour, et,
plus tard, il n'en fut distribu qu'un demi verre. D'aprs l'avis du
chirurgien du btiment, on fit monter successivement les Noirs sur le
bord, afin de leur faire respirer un air plus pur. Mais un grand nombre
de ces infortuns, affects d'un dsir violent de revoir leur pays natal,
dsir si violent en effet que les gens de l'art l'ont class, sous le nom
de Nostalgie, parmi les maladies qui affligent la race humaine, ne se
virent pas plutt en libert, qu'ils se prcipitrent dans la mer, en se
tenant embrasss les uns les autres. Le capitaine du Rdeur en fit un
effroyable exemple: il en fit fusiller quelques-uns et en fit pendre
d'autres, afin d'intimider le reste; mais cette barbarie fut sans succs,
et l'on prit le parti de les enfermer tous  fond de cale. La maladie fut
reconnue tre une ophtalmie violente. Le mal qui avait fait de rapides
progrs parmi les Africains, commena bientt  attaquer l'quipage.

Le premier homme de l'quipage, atteint par la contagion, fut un matelot
qui couchait prs de la cale. Dans les trois jours qui suivirent, le
capitaine et la presque totalit de l'quipage en furent frapps. Les
ressources de l'art furent vainement employes; les douleurs augmentaient
de jour en jour, ainsi que le nombre des aveugles. Un seul matelot avait
chapp; c'tait leur seule esprance et, cet homme venant  tre frapp,
il ne leur et plus t possible de diriger le btiment, pour se rendre
aux Antilles. C'est ce qui tait arriv  un btiment espagnol qu'ils
rencontrrent sur leur route: tout son quipage tait devenu aveugle.
Ils avaient donc t obligs de renoncer  diriger le navire, et se
recommandrent  la charit du Rdeur; mais les gens du Rdeur ne purent
ni abandonner leur bord pour aller sur le bord espagnol, ni recevoir
l'quipage de ce navire, le leur tant  peine suffisant pour eux. Depuis
on n'a plus entendu parler de ce navire qui se nommait le St. Lon.

La consternation devint gnrale, mais n'empcha pas de se livrer  un
effroyable calcul. Parmi les noirs, qui taient devenus totalement
aveugles, il y en eut 36 _qu'on jeta  la mer_, pour n'avoir pas 
les nourrir en pure perte, puisqu'en cet tat dplorable il n'tait pas
possible de les vendre. Ils avaient encore un autre motif pour commettre
cet acte atroce: c'tait d'obtenir que la valeur de ces infortuns leur
fut intgralement paye par les assureurs de la cargaison. Arrivs  la
Guadeloupe, ceux d'entre les esclaves qui avaient survcu, taient dans un
tat dplorable. Trois jours aprs l'arrive du navire, le seul homme de
l'quipage qui avait chapp  la contagion et qui avait pu guider le
navire, en fut atteint lui-mme. Parmi les Noirs, 39 taient devenus
aveugles; 12 taient borgnes; 14 avaient des taches plus ou moins
considrables sur la corne. Parmi l'quipage, 12 avaient perdu la vue,
parmi lesquels tait le chirurgien du navire; 5, dont tait le capitaine,
avaient perdu un oeil; quatre autres avaient plus ou moins prouv les
suites de l'ophtalmie. Le 22 Octobre, le Rdeur retourna au Havre.

Tels sont les dtails publis  Paris, d'un voyage fait, en 1819, aux
ctes d'Afrique, par un navire ngrier franais. Et Votre Majest voudra
bien observer, que tous ces dtails sont incontestables et dignes de foi;
d'abord, parce que l'auteur  qui nous les devons, M. Guilli, homme digne
de foi, oculiste de la Duchesse d'Angoulme, a, peu de temps aprs, fait
insrer, dans le Courrier Franais, une lettre dans laquelle il dclare
qu'il tient toutes ces particularits du capitaine, du chirurgien et des
matelots du Rdeur auxquels il a donn ses soins; ensuite, parce que ces
dtails ne sont pas fournis par un ennemi de la Traite dans la vue d'en
inspirer l'horreur et d'en arrter la continuation, mais sont publis,
comme renseignemens de l'art, dans un ouvrage scientifique dans lequel
l'auteur n'avait en vue que de rendre compte d'une maladie et d'exposer
les remdes qui lui sont propres. L'article dans lequel est contenue
l'histoire du Rdeur, est intitul: _Observations sur une
Blpharo-blennorrhe contagieuse_. Il est insr dans le numro de
Novembre 1819 de "la Bibliothque Ophtalmologique ou Recueil
d'Observations sur les Maladies des Yeux, faites  la Clinique de
l'Institution Royale des jeunes Aveugles, par M. Guilli, Directeur
gnral et Mdecin en Chef, etc...."

Mais, hlas! Il n'arrive que trop souvent que nous restons indiffrens aux
souffrances que nous ne voyons pas. Nul doute que, si les lecteurs de ce
drame sanglant, en eussent t les tmoins oculaires, leurs mes se
fussent souleves d'horreur et d'indignation. Et cependant, cette
publication ne parat pas avoir excit une grande sensation  Paris, et,
probablement, moins encore au Hvre; car, ds l'anne suivante, le Rdeur
partit pour un second voyage, command par le mme capitaine, et, sans
tre retenu par la vengeance terrible dont la divine Providence venait de
punir ses forfaits, alla de nouveau porter le ravage sur les rives
africaines. Quoiqu'il en soit, les faits sont tablis d'une manire
indniable, et la postrit aura peine  croire qu'en 1819, le Rdeur fit
voile de l'un des ports les plus populeux et les plus commerciaux de
France; aprs avoir excut son coupable voyage, en dbarqua les fruits
criminels dans la plus considrable des colonies franaises; de l revint
en France avec les misrables dbris de son coupable quipage, et rejeta
sur le territoire franais ces sclrats portant en tous lieux avec eux
les marques de la justice divine, de manire  tre partout reconnus. Et
c'est en 1819 que tout cela s'est fait  la face du monde!
c'est--dire douze ans aprs que l'Angleterre avait aboli ce criminel
commerce, huit ans aprs qu'elle l'avait dclar crime de flonie et puni
de la peine de la dportation, quatre ans aprs que la France elle-mme,
d'abord par un trait solennel, ensuite par une loi, le tout confirm par
une lettre crite de la propre main de son souverain, avait dcrt son
abolition immdiate et dfinitive!...

Le fait est si tonnant par lui-mme, que Votre Majest aura peine  y
ajouter foi. Cependant, je pourrais mettre sous les yeux de Votre Majest
des exemples de cruaut d'une nature encore plus atroce, et c'est dans la
Traite franaise que je les puiserais. Mais  quoi serviraient de nouveaux
dtails  cet gard? Il est une vrit dont conviendront sans peine tous
ceux qui ont considr attentivement ce vaste sujet, c'est que toutes les
cruauts, quelqu'horribles qu'elles soient, que peut enfanter la Traite,
ne sont rien en comparaison des maux que les dvastations de cette Traite
abominable produisent en Afrique mme; et l'on doit placer, en premire
ligne, cette insurmontable barrire d'anarchie et d'ignorance, par
laquelle la Traite intercepte tous les rayons de la religion et de la
morale, et les empche de pntrer dans l'intrieur de ce malheureux
continent par le seul canal possible, les communications avec les nations
civilises.

Il est impossible de croire qu'un commerce qui abonde en indignits de
l'espce de celles que nous venons de dcrire, ft souffert plus
long-temps en France, si l'attention publique tait convenablement
provoque sur cet objet. Loin de nous l'ide que des gains sordides et des
bnfices pcuniaires, aient pu paratre  une froide politique, compenser
suffisamment tant de cruauts et de crimes! Sans doute, de telles ides
n'ont pu entrer dans la pense de ministres clairs, et surtout de
ministres franais.

Parmi les accusations dont la France a souvent t l'objet, celles
d'avidit commerciale et d'un vil amour du gain, ne sont pas mme entres
dans la pense de ses plus implacables ennemis. On a dit de la France, que
le gnie des armes et l'amour de la gloire militaire l'avaient dtourne
de toute autre ambition, et l'avaient mme rendue insensible aux avantages
rsultant du commerce. Cette opinion parut, en quelque sorte, confirme
par une expression clbre qu'employait frquemment le chef du dernier
gouvernement franais. On sait qu'il reprochait aux Anglais de n'tre
_qu'une nation boutiquire_. Au contraire, un de nos hommes d'tat,
un crivain Anglais avait appel la nation franaise une _nation
Chevaleresque_. Si nous lisons l'histoire des guerres de la rvolution
franaise, nous trouverons ce caractre national empreint encore sur
chacune de ses pages. Nous verrons que la gnrosit et la valeur
franaise n'ont jamais t plus brillantes, les victoires de ce peuple
jamais plus clatantes que dans cette priode; nous verrons qu'alors une
multitude de causes avaient contribu  rpandre l'esprit guerrier dans
toute la population franaise. Quels que soient les changemens qu'aient pu
subir le caractre originel de ce peuple, ces changemens n'ont pas t de
nature  faire prsager qu'il contracterait des habitudes bassement
mercantiles. Certes, nul n'et pu croire que l'avidit commerciale ft,
tout  coup, devenue si extrme dans cette nation, qu'elle se ft
prcipite, avec une coupable ardeur, dans une carrire lucrative mais
dshonorante, que les autres nations ont cru devoir abandonner par des
considrations de justice et de morale.

Ce n'est pas que je prtende accorder qu'en supposant les bnfices
commerciaux le but principal des ngocians de France, et des propritaires
des btimens franais, la Traite est le moyen qui leur offre, dans cette
hypothse, le plus de chances de gain. On ne saurait mettre un instant en
doute, en considrant l'immense tendue du continent Africain, sa vaste
population, la varit des innombrables productions de son climat et de
son sol, qu'on ne pt tirer d'un commerce lgitime avec l'Afrique,
infiniment plus d'avantages que de la Traite des esclaves.

Ainsi la question pour les ngocians de Nantes et du Hvre, n'est pas de
savoir s'ils continueront le commerce des esclaves, ou s'ils cesseront
tout commerce avec l'Afrique. Il s'agit de savoir s'ils veulent
entreprendre avec l'Afrique un commerce vritablement digne de ce nom, un
commerce conforme  la justice,  l'humanit, aux progrs de la
civilisation; un commerce dont les bnfices doivent sans cesse augmenter,
et auxquels il est impossible d'assigner des bornes;--ou si, ddaignant
le champ immense qui s'offre  leurs spculations commerciales, ils aiment
mieux y renoncer, et continuer le dtestable trafic des esclaves,
aujourd'hui que toutes les abominations de ce trafic ont t dnonces
 l'univers. Qu'ils y prennent garde!... Tant d'horreur attireront
infailliblement la vengeance divine, ou plutt, j'en ai l'intime
conviction, ce criminel commerce deviendra bientt, en France, l'objet
d'une haine et d'une indignation si gnrale, qu'il finira par succomber
sous les efforts combins de tous les hommes humains et religieux; et
alors il faudra bien qu'ils l'abandonnent,  la diffrence qu'ils peuvent
aujourd'hui en faire le sacrifice de bonne grce, et qu'alors, ce
sacrifice tant forc, les couvrira de remords et de honte.

Mais je le demande  tout Franais humain et loyal, et, d'avance je suis
sr de leur rponse, quand bien mme les bnfices de la Traite seraient
aussi considrables qu'on affecte de le croire, ces bnfices
pourraient-ils compenser la honte qui planerait infailliblement sur le
caractre national? Car l'infamie attache  la Traite retombe sur la
nation qui la tolre. Quel ample sujet de rflexions pour tous les
Franais attachs  la gloire de leur pays, et  qui l'honneur du
gouvernement et de son auguste chef n'est point indiffrent? Comment ces
hommes peuvent-ils supporter l'ide de l'trange contraste que la France
et la Grande-Bretagne offriront, sur cet important objet, dans les pages
de l'inexorable histoire. N'entendent-ils pas d'avance le langage de
l'quitable postrit? "L'Angleterre," dira-t-elle, "tant qu'elle ignora
la nature et les effets de cette Traite cruelle, fut l'une des plus
ardentes  la pratiquer; mais  peine son caractre vritable lui est-il
connu, elle emploie tous ses efforts  expier envers l'Afrique les maux
qu'elle lui a causs sans avoir la conscience de son crime; elle puise
ses trsors, elle multiplie ses offres, ( la France elle-mme, en argent
et en territoire,)  l'effet d'indemniser le commerce des autres nations,
des pertes que la suppression de la Traite pourrait lui faire prouver.
La France, au contraire, s'lance avec une criminelle ardeur dans cette
horrible carrire que le remords fait abandonner  l'Angleterre et aux
autres nations. L'Angleterre s'efforce,  grands frais, de rpandre les
arts et les bienfaits de la civilisation sur ces rivages africains
nagures l'affreux thtre des crimes de la Traite; elle btit des
villages, lve des coles et, d'une main librale, jette sur cette terre
dsole les semences sociales; dj elle commence  voir rcompenser ses
philanthropiques efforts, et dj les prmices d'une moisson abondante
viennent rjouir ses regards. Quant  la France, elle s'occupe  dverser
la dsolation sur les provinces que la paix lui a rendues sur la cte
d'Afrique;  son aspect,  l'aspect de ses coupables agens, la fertilit
et le bonheur s'enfuient devant l'anarchie et la dvastation, et ces mmes
rivages qui prsentaient l'image d'un nouvel Eden, n'offrent plus aux
regards qu'un dsert dsol."

Se peut-il que l'ancienne noblesse de France, cette noblesse qui se dit le
boulevard du trne, supporte avec calme l'humiliante comparaison que ses
ennemis ne manqueront pas de faire entre la conduite d'un gouvernement
monarchique et celle tenue par des tats rpublicains? En effet, sans
parler de la Grande-Bretagne, partout o la voix du peuple s'est fait
entendre aux Etats-Unis d'Amrique,  Bunos Ayres, dans la rpublique de
Colombia, au Chili, au sein des Corts Espagnoles, partout cet injuste et
sanglant commerce a t abjur avec indignation; tandis que la France,
rendue  l'antique race de ses rois, dans un temps o sa politique doit
ncessairement partager de la nature et du caractre d'une royaut lgale
et constitutionnelle, la France voit ses sujets exercer, avec activit et
de notorit publique, cette mme Traite que condamnent ses lois; de sorte
que le gouvernement Franais pourrait tre accus de protger ces
criminelles entreprises, comme profitables au commerce franais, et
encourir consquemment, quoique bien  tort nous aimons  le croire, un
reproche de connivence avec les fauteurs obstins de ce commerce horrible.

Vous tes sensibles, dites-vous,  tout ce qui intresse l'honneur de la
France, vous avez dplor le voile de honte dont les crimes de quelques
rvolutionnaires ont couvert, pendant une poque courte mais horrible, la
patrie ensanglante; et vous oubliez que les atrocits de la Traite sont,
sans comparaison, beaucoup plus horribles dans leurs affreuses
circonstances et bien plus immensment funestes dans leurs effets, que les
plus abominables d'entre les crimes que vous dplorez.

Il faut du moins rendre justice aux grands criminels de la rvolution;
c'taient de hardis sclrats, mais non des hypocrites. Ils n'ont jamais
prtendu au titre de chrtiens. Dans la guerre impie qu'ils avaient
dclare aux hommes, ils avaient envelopp l'Eternel lui-mme, et ne lui
demandaient rien. Ils taient pousss au crime par le plus redoutable de
tous les stimulans, les fureurs et les haines de parti: ayant la
conscience des dangers qu'ils couraient et du chtiment qui les attendait,
leurs mes taient dans un tat perptuel de dlire et dans la folie du
dsespoir. Les objets de leurs cruauts, c'taient leurs ennemis
politiques: ils les combattaient avec acharnement et  outrance; ils les
traitaient, comme ils s'attendaient  en tre traits, sans piti, sans
misricorde. Dans la nature mme de leurs forfaits, il y avait un gage de
leur peu de dure. Ils n'avaient point de sobrit dans leur systme: ils
n'avaient pas mme coordonn un systme. Il serait donc injuste de faire
entrer leurs crimes en parallle avec ceux des ngriers. Ces derniers
froidement combins, sont le rsultat de spculations mercantiles. Et sur
qui sont commis ces crimes? Il ne faut pas l'oublier, c'est sur des
individus inoffensifs que les agens de la Traite vont chercher dans un
pays loign. La force et la ruse sont employes, tour  tour et  la
fois, contre ces dplorables victimes de l'avarice du ngrier qui,
calculant tranquillement les bnfices de son crime, se propose, de sang
froid, de fonder sur la base du vol et de l'homicide, son systme
commercial. Sans doute, c'est un spectacle qui fait horreur, que le
spectacle de ces bourreaux athes blasphmant et renonant la Divinit.
Mais il y a quelque chose de plus affreux encore aux regards de tout
esprit clair; c'est ce dmenti pratique et journalier donn  la
providence d'un Dieu bon et paternel, en bravant froidement et
systmatiquement sa vengeance, par la continuation d'une Traite reconnue
pour la violation la plus manifeste de ses lois. L'athe le plus opinitre
peut tre clair, le plus grand criminel peut se repentir et tre
pardonn; mais que dirons-nous de ces hommes qui, reconnaissant l'autorit
divine et l'normit de leur crime, dclarent, nanmoins, que ce crime
tout flagrant, tout cruel qu'il est, est trop lucratif pour qu'ils en
abandonnent l'exercice?

Il est une rflexion, surtout, qui doit veiller la honte et l'indignation
dans le coeur de tout Franais sensible  l'honneur national; c'est que,
tant que la France refusera d'entrer dans les mesures de rciprocit que
plusieurs nations de l'Europe ont adoptes pour la suppression efficace de
la Traite, le drapeau blanc servira de protection  tous les pirates et 
tous les aventuriers de l'univers, comme le plus propre  leur garantir
l'excution et l'impunit de leurs criminelles entreprises. Ainsi ce
pavillon d'une nation grande et valeureuse, ce pavillon que les opprims
ne doivent jamais rclamer en vain, se verra associ  tous les crimes,
et deviendra l'emblme naturel de l'injustice et de la cruaut.

Pour expliquer cet inexplicable manque de zle qu'on remarque en France,
en ce qui concerne l'abolition de la Traite, on a dit en Angleterre, bien
que la chose soit  peine croyable, que des tentatives ont t faites, non
sans quelques succs, pour intresser dans cet important sujet, l'orgueil
national du peuple franais, et nuire  la cause des abolitionnistes, en
soutenant qu'abolir la Traite, ce serait, pour la France, se soumettre 
l'influence et  la volont de la Grande-Bretagne.

S'il se trouvait quelques hommes que de pareilles ides eussent pu
sduire, je leur dirais que c'est  juste titre que nous nous efforons
d'engager les autres nations a renoncer  cet infme commerce, car ce nous
est un devoir d'en agir ainsi, ne pouvant oublier que, dans cette pratique
coupable, notre exemple a pu en garer bien d'autres. Aprs avoir enfin
dcouvert la criminalit et la cruaut de ce commerce destructeur, un
renoncement solitaire et silencieux et-il suffi  acquitter notre
conscience? Les autres peuples, ignorant encore le vrai caractre de la
Traite, ne pouvaient-ils pas naturellement occuper la place que notre
retraite laissait vacante? Et alors, en quoi, je le demande, le sort de la
malheureuse Afrique et-il t chang? Sans doute, c'tait pour nous un
devoir sacr de prendre l'initiative, et de proclamer,  la face du monde,
la criminalit de notre conduite antrieure, afin d'galer au moins le
repentir au crime, afin de donner  nos mesures rparatrices l'activit et
l'clat qu'avaient eus nos torts envers la malheureuse Afrique.

Lorsque, dans ces circonstances, anims par des motifs aussi purs et aussi
gnreux, nous cherchmes autour de nous des appuis pour nous seconder,
c'est dans la France, d'abord, que nous conmes l'espoir d'en trouver.
Mettons de ct tout prjug: cette confiance de la Grande-Bretagne
n'tait-elle pas honorable pour la France? Nous nous rappelions que
c'tait  un Roi de France qu'taient dues ces belles paroles: "Si la
vrit et la vertu taient exiles du reste de la terre elles devraient se
rfugier dans le coeur des Rois!" Nous pensions que le Souverain actuel de
la France, instruit  l'cole de l'adversit, avait pu apprendre dans ses
redoutables enseignemens, non moins que dans la gnrosit naturelle de
son caractre, quel haut prix est attach  la sublime prrogative de
faire le bien. Il tait naturel de penser que lui et plus encore sa
famille, victimes de l'oppression, trouveraient dans leur coeur la
sensibilit ncessaire pour compatir au destin des malheureux Africains,
victimes, comme eux, du crime triomphant. La conduite, du Monarque
Franais dans cette circonstance, semblait lui tre naturellement trace.
Dlivr de ses puissans ennemis, par les mains d'une Providence
protectrice, et rtabli par elle sur le trne de ses pres, quel plus
digne tribut de reconnaissance pouvait-il offrir  l'Eternel, que de
scher les pleurs de l'infortune, que de briser les chanes de l'injustice
et de l'oppression?

Tels taient les sentimens qui animaient le Monarque actuel de la
Grande-Bretagne, lorsque, dans la lettre qu'il adressa,  ce sujet, au Roi
de France, il le supplia avec toute l confiance de l'amiti, de se
joindre  lui dans cet acte vritablement royal, dans cet acte de justice
et d'humanit, le conjurant de lui procurer de toutes les joies la plus
dlicieuse et la plus pure, en s'unissant  lui pour effacer, du caractre
de la chrtient, cette souillure honteuse et dplorable qui le dshonore.
Le Roi de France rpondit, et sa rponse, on n'en peut douter, fut conue
dans le mme esprit de franchise. Il dclara, dans sa lettre, qu'il tait
dispos  s'unir au Monarque de la Grande-Bretagne, dans toutes les
mesures qui auraient pour but d'assurer le repos et le bonheur du genre
humain, et particulirement en contribuant  l'extinction d'un flau qui
ne tendait  rien moins qu' la destruction de l'espce humaine.
Dira-t-on que le Roi de France fit alors parade d'une humanit qui n'tait
point dans son coeur? Dira-t-on qu'au lieu d'obir  l'impulsion de sa
propre sensibilit, il ne cdait, alors, qu' une influence trangre?...
Certes, une pareille ide n'a jamais pu entrer dans la tte d'aucun
Anglais. Si ceux d'entre les Franais  qui je me suis spcialement
adress dans ces dernires pages, avaient pu concevoir une telle pense,
je leur dirais: "Examinez bien ce que vous imputez  votre Souverain, 
l'objet de votre royalisme et de votre affection!"... Certes, nous ne
pouvons croire qu'il soit considrable le nombre de ces Franais qui,
lorsque nous les invitions  se joindre  nous de coeur et d'me, dans
l'intrt de notre grande et glorieuse cause, ont interprt notre
dmarche d'une manire si errone, que de s'imaginer que nous prenions
avec eux le ton d'une supriorit morale. Cette absurde accusation ne peut
tre considre que comme un dplorable reste de cet esprit d'hostilit
qui a si long-temps divis les deux nations anglaise et franaise, et qui
n'a pu encore totalement faire place  de plus doux sentimens,  ces
sentimens d'amitis et de fraternits nationales qui n'ont cess d'animer
les avocats de l'Afrique dans toutes leurs communications avec les peuples
trangers. Et qu'on ne croie pas que, par ces mots, je prtende faire un
grand mrite  mes compatriotes de leur philanthropie. Grces au Ciel,
nous sommes arrivs  une poque, nous vivons dans un temps o la
philanthropie fait partie de l'conomie politique elle-mme. Chacun sait,
ou est  porte de savoir que la prosprit d'un pays profite  tous les
autres, qu'au lieu de fonder leur lvation et leur flicit sur
l'oppression et le malheur des autres, chaque peuple est intress aux
progrs et au bien tre de tous. Ces ides ne sont pas le rsultat des
motions souvent passagres du coeur humain; ce sont des principes stables
et fixes que l'exprience a confirms; c'est une manation de cette haute
sagesse, de cette bont divine qui prside aux mouvemens et  tout
l'ensemble du systme moral de l'univers.

Ah! fuss-je anim par cette injuste haine contre la France, que doivent
m'imputer ceux dont je combats, en ce moment, les absurdes accusations;
fuss-je assez lche pour souhaiter, entre nos deux nations, une autre
rivalit que cette honorable mulation par laquelle deux peuples gnreux
luttent de vertu et d'honneur; au lieu de conjurer la France de concourir
avec nous au grand ouvrage de l'abolition de la Traite, je devrais
m'applaudir de voir la nation franaise courir cette carrire coupable que
le remords et la honte ont fuit abandonner aux autres peuples.

Mais, si l'Angleterre a t calomnie en France, la France, a son tour, a
t calomnie en Angleterre. En effet, on nous a dit, (et j'aime  croire
que la calomnie seule a pu inventer de tels bruits,) on nous a dit qu'en
France certains personnages d'un haut rang et jouissant d'une grande
influence politique, possesseurs de proprits coloniales, ou ayant des
relations d'intrt dans les ports franais o la Traite est exerce avec
le plus d'activit, n'ont pas eu honte de voiler les horreurs de ce
commerce profanateur, et mme d'en protger la continuation. On ajoute que
les restrictions mises  la libert de la presse, lesquelles n'avaient, en
apparence, pour but, que de mettre le peuple  l'abri du blasphme et des
provocations sditieuses, ont t employes  l'indigne usage de tenir la
nation franaise dans l'ignorance du caractre vritable de ce commerce
injuste et cruel. Mais, sans doute, il n'en peut tre ainsi. Sans doute,
c'est une des calomnies rpandues a dessein par les ennemis de la nation
franaise. J'ose l'esprer, les hommes que la Providence a placs dans un
rang lev, n'oublieront pas  ce point le soin de leur honneur et les
devoirs qui leur sont imposs. Ils se rappelleront qu'ils ont t investis
de l'honorable emploi d'tre les prcepteurs et les bienfaiteurs de leur
patrie. Puissent-ils reconnatre enfin la vritable destination  laquelle
ils ont t appels! Puisse leur conduite  venir nous prouver
victorieusement que le gouvernement franais remplit avec joie les devoirs
qui lui sont imposs par tant d'obligations sacres.

Sire! qu'il soit permis aux amis de l'Afrique de s'adresser, dans cette
circonstance,  Votre Majest, comme principal garant des saintes
obligations contractes  Vienne et ratifies  Aix-la-Chapelle. Votre
Majest a proclam,  la face du monde, sa ferme croyance aux saintes
vrits du christianisme, et son respect pour ce livre divin o l'homme
lit la charte de son bonheur et de son immortalit. Si, parmi les parties
contractantes, il s'en trouvait qui considrassent ces dclarations comme
des formules de diplomatie, et qui, faisant profession publique de respect
pour la religion, dclinassent en secret sa divine autorit, certes, Votre
Majest ne saurait tre de ce nombre. En Angleterre, du moins, les amis du
christianisme aiment  croire que vos dclarations religieuses ne sont
point un vain langage dict par la politique, mais bien l'expression de
votre conviction intime, l'acte spontan de votre conscience, et la rgle
constante de votre vie. C'est l que nous plaons notre espoir. Nous ne
doutons pas un moment que les lois de Dieu, les droits et le bonheur du
genre humain, la religion, la justice, l'humanit, la bonne foi, et tous
les sentimens les plus sacrs ne se prsentent  l'esprit de Votre
Majest, comme autant de motifs qui l'engagent  prter avec ardeur son
aide et ses secours  l'accomplissement de cette grande oeuvre de
misricorde.

Mais, si Votre Majest me permet de lui parler sans dtour et avec toute
la franchise que me prescrit l'intrt de cette sainte cause, je lui
dclare que, dans cette circonstance, le choix ne lui est point laiss.
D'aprs les principes seuls du christianisme, il vous est dfendu de
fermer l'oreille aux cris des victimes de l'oppression; mais les
stipulations d'un trait solennel obligent, en outre, Votre Majest 
accomplir la promesse qu'elle nous donna  Vienne. Votre Majest n'est
point intresse, personnellement, dans ce grand dbat. Cette circonstance
est la plus favorable de toutes, puisqu'elle vous permet de prendre, au
milieu des parties contractantes, le caractre de mdiateur, et de juger
dans cette grande cause pendante au tribunal de la nature et de la
religion. S'il tait possible que Votre Majest se crt dispense de
remplir ses engagemens  cet gard, sous prtexte qu'elle n'a aucun
intrt personnel  les violer ou  les remplir, je vous dirais que c'est
la volont de Dieu que vous les remplissiez, dans toutes les hypothses,
avec le mme zle et le mme respect. Quel triomphe pour les ennemis des
Monarques lgitimes! "Eh! quoi," diraient-ils, "si l'une des clauses des
traits de Vienne, relatives aux cessions ou aux dlimitations de
territoire, et t viole,  l'instant mme on et fait connatre cette
violation, et on et exig une rparation prompte, immdiate. Mais le
bonheur et la civilisation de prs d'un tiers du globe habitable, ne
sont-ils donc pas d'un intrt aussi grave aux yeux de ces Monarques qui
proclament les principes du christianisme comme la rgle constante de leur
conduite?" Et en effet, de pareilles accusations, si elles taient
prouves vraies, ne justifieraient-elles pas l'opinion de ceux qui n'ont
vu, dans cette association de Rois, connue sous le nom de _Sainte
Alliance_, qu'une combinaison de vues politiques trop manifestes, et
maladroitement dguises sous le masque de la religion? Quel sujet de
chagrin et de honte pour les vritables amis du christianisme, que de voir
la religion ainsi profane!

Mais, je le rpte, nous ne pouvons nous arrter, un seul instant,  de
pareils soupons, et c'est avec l'espoir le plus fond et la confiance la
plus entire, que nous supplions Votre Majest d'interposer sa mdiation,
particulirement en ce qui concerne la France. Cette demande, nous la
faisons  Votre Majest dans toute la sollicitude de notre coeur. Mais ce
n'est pas  l'gard de la France seule, que nous invoquons votre
mdiation; nous l'invoquons galement  l'gard des autres Puissances
europennes auxquelles Votre Majest s'est associe pour dlivrer
l'Afrique de ses oppresseurs. Jamais l'intervention de Votre Majest ne
fut plus urgente. Le nouveau point de vue sous lequel la question se
prsente, a beaucoup accru les difficults. Quand il ne s'agissait que
d'obtenir des diverses Puissances, qu'elles prohibassent, par des lois, un
commerce qu'elles avaient solennellement condamn de la manire la plus
nergique, comme empreint d'injustice et de cruaut, et qu'elles s'taient
engages  abolir, par un trait solennel, il n'tait pas difficile
d'obtenir un acquiescement dont le refus et t une violation par trop
manifeste des principes les plus communs du bon sens et de la probit.

Mais, prohiber par des lois et permettre par le fait ce commerce criminel,
opposer au mal des mesures telles qu'elles sont insuffisantes pour sa
rpression, que dirons-nous d'une semblable conduite? N'est-elle pas, de
toutes, la pire et la plus funeste? Votre Majest, sans doute, fera
comprendre aux diverses Puissances contractantes, combien leur conduite
actuelle les expose  cette imputation, quoiqu'injuste qu'elle puisse tre
dans le fait. Il n'est pas ncessaire d'indiquer  Votre Majest les
moyens dont elle peut se servir pour rendre  la cause de l'humanit cet
important service. Hlas! Votre Majest ne les connat que trop bien.
Qu'elle suive l'impulsion de sa conscience; qu'elle obisse seulement aux
mouvemens de son coeur; qu' ses dmarches prside cette nergie que donne
la conscience, qu'assurent les sentimens gnreux, et tout ira bien. La
justice, l'humanit, la bonne foi, la saine politique et, par dessus tout,
la religion, vous prteront leur auguste et irrsistible appui. J'ai dit
la religion: et en effet, ce n'est pas ici l'occasion de mettre en avant
ces distinctions thologiques qui divisent malheureusement l'glise
chrtienne. Toutes les communions chrtiennes s'accordent  condamner la
fraude, le vol, le brigandage et l'homicide: toutes s'accordent 
commander la paix et la charit envers tous les hommes: toutes nous
ordonnent d'employer au bonheur de nos semblables, non  perptuer leur
ignorance et leur infortune, les dons et les facults qu'il a plu 
l'Eternel de nous dpartir.

Pour ce qui est des considrations politiques, nous trouvons dans les
vnemens qui se pressent chaque jour d'clore, la confirmation des hautes
leons que l'histoire nous a transmises dans chacune de ses pages. Tout
doit nous convaincre, qu'abstraction faite de toute considration de
justice ou d'humanit, celui-l s'abuserait trangement qui, dans l'poque
actuelle, prtendrait lever l'difice d'un commerce national et d'une
puissance coloniale, sur une base compose de matriaux de la nature de
ceux que fournit la Traite. Insens!... lui dirions-nous, ne voyez-vous
pas les Etats-Unis d'Amrique affranchir leurs esclaves par milliers!
Ne voyez-vous pas, dans la dernire guerre, l'Angleterre appeler  la
libert les esclaves de leurs ennemis! Ne voyez-vous pas, surtout, Hati
prendre, de jour en jour, une attitude plus imposante, capable de
dconcerter tous les projets politiques de ses ennemis! N'entendez-vous
pas mugir les feux souterrains de cette le volcanique! Ce bruit
redoutable est le prsage de nouvelles ruptions aux ravages desquelles
l'oeil ni la pense ne peuvent assigner de limites! Et c'est dans de
telles circonstances, que des hommes d'tat, qui n'ont pas perdu l'usage
de leur raison, prtendent voir une combinaison avantageuse dans
l'tablissement de colonies trans-atlantiques dont la population serait
fournie par la Traite!...

Mais j'ai honte de parler de considrations politiques, quand la voix du
devoir et le cri de la conscience se font entendre si hautement. Ah! Sire!
adressez vous aux ministres des Puissances contractantes au Congrs de
Vienne. Adjurez-les de remplir les engagemens qu'ils ont contracts!
Dites-leur qu'ils trahissent notre noble cause, en mettant tant de
tideur, et en employant des moyens si faibles et si inefficaces, dans
l'abolition de la Traite. Dites-leur qu'une telle froideur quivaut  un
abandon total de la cause qu'ils s'taient engags  dfendre, et n'est
pas moins criminelle. Quant  moi, je le dclare, quand je jette les yeux
en arrire, et que je considre tout ce qui a dj t fait pour cette
grande cause, je ne puis m'empcher de croire que ce flau dvastateur
touche  sa fin. Les lumires qu'on a jetes sur cet horrible trafic, la
connaissance universelle de la cruaut et de la criminalit qui y sont
attaches, les vnemens qui se passent sous nos yeux, les circonstances
tant physiques que morales de l'poque o nous vivons, tout concourt  me
persuader que nous touchons au moment de voir la suppression totale et
dfinitive de cette horrible violation des lois de la justice et de
l'humanit. Cependant, la Traite se continue encore; et dt-elle bientt
compltement cesser, elle aura du moins continu assez, pour accuser dans
la postrit et couvrir d'une ineffaable infamie, ceux qui lui auront
rsist avec tant de faiblesse, et qui auront mis si peu de zle  sa
suppression. Ceux-l, surtout, qui ont particip  la mmorable
dclaration de Vienne, et qui n'en ont pas moins continu d'tre sourds
aux commandements de la religion, du devoir et de la morale, qui n'en ont
pas moins foul aux pieds l'humanit et la foi des sermens, ceux-l,
dis-je, ne peuvent avoir oubli la part qu'ils ont prise alors  une
entreprise qui s'annonait sous des auspices si honorables. Ils se
rappellent l'acte solennel dans lequel ils dclaraient vouloir laisser,
dans l'abolition de la Traite, un monument imprissable  la postrit. Ce
monument existera en effet: il existera; mais il portera une inscription
bien diffrente de celle qu'il et d porter. Cette inscription, au lieu
de retracer, en caractres immortels, l'imperturbable persvrance de ces
Monarques dans l'accomplissement des devoirs qu'ils avaient contracts 
la face de Dieu et des hommes, transmettra  la postrit la plus recule,
les titres de leur honte; les plaintes de la justice et de l'humanit
admises d'abord, puis, ensuite, indignement foules aux pieds; les
engagemens les plus saints, les sermens les plus sacrs mis en oubli; les
intrts du genre humain immols  des intrts commerciaux de peu
d'importance et plus qu'quivoques; tandis qu'une nation souponne de
tout sacrifier  ses spculations mercantiles, n'avait pas fait difficult
de renoncer  ce cruel commerce, en s'accusant d'y avoir particip trop
long-temps, et en le dnonant  la haine et a l'excration des peuples
civiliss.

Sire! puisse l'Eternel bnir les efforts de Votre Majest!... Dans les
travaux que vous allez entreprendre, songez que vous dfendez une cause,
digne des regards de la Divinit!... La paix, la charit envers tous les
hommes, voil les bases sur lesquelles elle s'appuie!... Ah! Tous les
coeurs des gens de bien vont vous suivre! De tous les points de l'univers,
leurs voeux et leurs esprances vont accompagner vos pas, et seconder
vos efforts! Surtout, Votre Majest trouvera dans son propre coeur, dans
le tmoignage de sa conscience, une rcompense bien douce de ses
philanthropiques travaux: mais une rcompense plus chre et plus
solennelle leur est destine, dans ce jour o les mystres de la
Providence seront rvls; o Dieu apparatra sans voile aux regards des
hommes; o comparatront, confondus devant le mme tribunal, les sujets et
les rois accompagns seulement du cortge de leurs actions; o, enfin,
l'injustice et la cruaut auront pour jamais cesse de dsoler la terre....

J'ai l'honneur d'tre, avec le respect et l'attachement les plus sincres,

SIRE,

de Votre Majest,
le trs-humble et obissant serviteur,

WILBERFORCE




RSUM DU DISCOURS
PRONONC
PAR M. WILBERFORCE,
DANS
La Chambre des Communes,
_Le 27 Juin, 1822,_
SUR
_L'TAT ACTUEL_
DE LA TRAITE DES NGRES.





RSUM DU DISCOURS

PRONONC PAR

M. WILBERFORCE.


En renouvelant aujourd'hui une motion analogue  celles que j'ai dj
prsentes dans la dernire session et dans quelques-unes des sessions
prcdentes, je ne me dissimule point les inconvniens qui accompagnent
d'ordinaire ces propositions annuelles.

Quelle que soit l'importance du sujet, l'intrt qu'il excitait
primitivement s'affaiblit par degrs; et pour le bien mme de la cause, il
est souvent prfrable de n'en occuper le public qu' de plus longs
intervalles. Mais la Chambre remarquera sans doute les circonstances
particulires dans lesquelles nous nous trouvons placs, et qui me
semblent rendre ncessaire la motion que je vais avoir l'honneur de lui
soumettre.

Ayant aboli nous-mmes la Traite des Ngres, l'humanit nous faisait un
devoir de presser les autres nations d'imiter notre exemple, et de se
joindre  nous pour l'accomplissement de ce grand oeuvre. Nous avons donc
saisi l'occasion qui nous tait offerte par le Congrs de Vienne; nous
nous sommes adresss  tous les Souverains de l'Europe, mais spcialement
 ceux dont les sujets s'taient livrs prcdemment au commerce
d'esclaves, et nous les avons conjurs d'embrasser avec nous la bonne
cause. Le Portugal s'est seul refus  nos instances. La Russie,
l'Autriche et la Prusse, quoique trangres  la Traite des Ngres, et
n'ayant point elles-mmes de colonies, ont pris part aux dclarations
solennelles qui ont marqu la Traite du sceau de l'infamie. Toutes les
grandes Puissances runies en cour suprme de justice, ont prononc la
sentence d'un crime qu'elles ont justement nomm la honte de notre sicle,
et il a t livr par elles  l'excration de l'humanit.

L'injustice et la cruaut du commerce d'esclaves ayant t reconnues par
les Puissances europennes, des traits ont t conclus avec plusieurs
d'entre elles pour assurer l'abolition de ce trafic. Toutes,  l'exception
du Portugal, ont fix une poque prcise aprs laquelle la Traite serait 
jamais interdite. Les Gouvernemens mmes qui se sont refuss  une
abolition immdiate ont pris l'engagement formel de ne faire la Traite
qu'au midi de la ligne.

Il a t convenu avec plusieurs de ces Gouvernemens que des juridictions
spciales seraient tablies pour juger les infractions aux lois qui
prohibent la Traite. Il est donc naturel, ou plutt il est ncessaire que
nous nous enquerrions de temps  autre comment les traits sont excuts,
et quels pas nous faisons vers le but que nous avons en vue.

Une grande masse de documens a t soumise  la Chambre par le
Gouvernement de Sa Majest. Elle comprend sa correspondance avec les
officiers de la marine royale sur la cte d'Afrique, avec les membres des
commissions mixtes et avec les ministres du Roi auprs de diffrentes
cours trangres. L'adresse que je compte proposer aujourd'hui contiendra
l'expression des sentimens qu'a excits en nous la lecture de ces pices
officielles. Mais avant d'entrer dans les dtails de la question, je crois
remplir un devoir en reconnaissant que mon noble ami, qui sige de l'autre
ct de la Chambre (Lord Londonderry) a veill sur les intrts de notre
glorieuse cause avec habilet et persvrance.

Je commencerai par les Pays-Bas. En considrant les diverses phases de
l'histoire de ce pays et les longues relations d'intimit qui ont exist
entre son gouvernement et le ntre, sa lenteur, pour ne rien dire de plus,
 excuter des engagemens formels, lui fait aussi peu d'honneur que le
manque d'empressement qu'il tmoigne  mettre un terme  des pratiques
qu'il a dclares lui-mme contraires  la justice et  l'humanit.
Toutefois les argumens du noble Lord (Lord Londonderry), appuys par les
talens et le zle du Ministre de Sa Majest prs la Cour des Pays-Bas,
(Lord Clancarty), ont enfin amen cette Puissance  donner aux traits
leur vritable et lgitime interprtation.

La Traite des Ngres s'est faite long-temps avec impunit sous pavillon
espagnol; mais un juste sentiment du devoir parat s'tre rveill dans le
sein des Corts. Le Comte de Torreno a employ ses talens distingus en
faveur de notre cause, et les Corts ont enfin soumis  une peine
infamante, (dix annes de travaux forcs) le crime de la Traite, sous
quelque forme qu'il se commette. Les malheureuses victimes qui seront
trouves  bord des vaisseaux ngriers seront dsormais dlivres de
l'esclavage. Il est beau de voir un peuple qui jette les fondemens de sa
propre libert, se montrer sensible au droit qu'ont d'autres hommes 
jouir du mme bienfait; et la conduite de l'Espagne, dans cette
circonstance, redoublera, je n'en doute point, l'intrt qu'inspirent aux
citoyens de la Grande-Bretagne les efforts de ce peuple pour tablir son
indpendance politique.

Quelque longues et quelque amicales qu'aient t nos relations avec la
Cour de Portugal, je suis forc de convenir que sa conduite, par rapport
 la Traite des Noirs, a t honteuse  l'excs. Elle n'a eu qu'un seul
genre de mrite, une persvrance inbranlable dans le mal. Au Congrs
mme de Vienne, tandis que toutes les autres Puissances europennes ont
reconnu l'injustice et la cruaut de la Traite, tandis qu'elles ont fix
un terme pour l'abolir, le Portugal seul, tout en accdant  la premire
de ces dclarations, s'est obstinment refus  la mesure qui en tait la
consquence. Il s'est content de nous offrir de discontinuer ses
barbaries sur la cte d'Afrique, si nous consentions  acheter cet acte de
justice par une concession de privilges commerciaux. A la fin, nanmoins,
la Cour de Lisbonne a stipul, moyennant une somme considrable pour prix
de son consentement, que la Traite serait dsormais interdite au commerce
portugais au nord de la ligne. Elle a dlivr par l de ses ravages une
tendue de plus de mille lieues de ctes, et elle a born son trafic  des
contres qui, ayant fait partie de ses domaines depuis des sicles,
avaient des droits particuliers  sa protection et  sa bont. Mais en
dpit de cette convention, l'on rencontre encore des ngriers portugais
sur tous les points de la cte d'Afrique au nord de la ligne; et il a t
prouv que les Gouverneurs de quelques-uns des tablissemens coloniaux de
cette puissance prennent part  ces expditions de forbans. Certes, il
serait d'un mauvais augure pour les destines  venir du Portugal, que le
nouveau gouvernement de ce pays, en assurant sa propre indpendance, ne
prt aucune mesure pour exterminer un commerce de fraude, de sang et
d'infamie. J'ai meilleur espoir de sa lgislature actuelle; et les
principes du nouveau gouvernement formeront, j'ose le croire, un heureux
contraste avec ceux de l'ancien. En tout cas, sa conduite ne saurait tre
pire, en ce qui concerne la Traite des Noirs.

Je passe aux Etats-Unis d'Amrique. Ce pays a dbut plutt que nous-mmes
dans la bonne oeuvre de l'abolition; mais il est pnible de voir, en
tudiant les pices dposes sur notre table, que le gouvernement de
Washington, quoiqu'il ait fait de la Traite un crime capital, quoiqu'il
l'ait range parmi les actes de piraterie, se refuse encore  la seule
mesure qui paraisse devoir tre efficace pour mettre un terme au trafic du
sang africain: je veux dire, le droit rciproque de visiter les vaisseaux
qui naviguent sur la cte d'Afrique.

Il est vident, ainsi que l'a justement observ dans la session dernire
mon honorable ami, Mr. Brougham, (et c'est aussi un des argumens dont
s'est servi le Secrtaire d'Etat de Sa Majest), que rien n'est plus
distinct de ce qu'on appelle le droit de visite, tel qu'il s'exerce en
temps de guerre, que la facult mutuelle accorde aux btimens des deux
nations, d'examiner les navires marchands, dans des limites dtermines,
et sur le pied de l'galit la plus parfaite. La seconde de ces mesures,
on l'a soutenu avec raison, ne diffre pas seulement de la premire, elle
lui est, pour ainsi dire, oppose. Car reconnatre la ncessit d'un
trait spcial pour exercer un droit dans de certaines bornes et 
certaines conditions, c'est en quelque sorte dsavouer le droit gnral et
indfini de visite qui ne se fonde sur aucune convention pralable. La
rsistance que nous oppose  cet gard le gouvernement amricain, est
d'autant plus fcheuse, qu' Washington mme un comit de la Chambre des
Reprsentans a recommand l'anne dernire l'adoption du systme de visite
mutuelle sur les ctes d'Afrique. Ainsi la branche populaire de la
lgislature, celle o l'on pouvait supposer que les prjugs nationaux
seraient le plus long-temps  se dissiper, s'est montre suprieure  ces
considrations secondaires. Cette anne encore, un comit du Congrs
(nomm dans le Snat, si je ne me trompe) a reproduit les mmes argumens
en faveur de la visite mutuelle. Nanmoins, le Gouvernement refuse
d'accder  ces conseils, et sa rsistance n'est pas exempte de rudesse.
Mais de cela mme je tire un favorable augure; et quand, en rponse aux
argumens irrsistibles de Mr. Stratford Canning, je vois Mr. Quincy Adams
toujours sur le point de manquer de mesure, je ne puis m'empcher
d'attribuer une telle disposition au malaise qu'il prouve en repoussant
une proposition videmment quitable, et j'aime  esprer qu'il finira par
l'adopter avec satisfaction. Dans une cause qui embrasse les plus chers
intrts d'une grande portion de nos semblables, il est pnible sans doute
de voir le gouvernement amricain s'en tenir aux minuties de l'tiquette
nationale, au lieu d'envisager la question sous un point de vue plus rel
et plus lev; mais si telle est la diplomatie des Etats-Unis, avec quelle
satisfaction n'avons-nous pas reconnu que les sentimens individuels des
Amricains se sont montrs tels qu'on devait les attendre d'hommes issus
de la mme origine que la ntre, d'hommes levs dans la jouissance des
mmes droits et des mmes prrogatives constitutionnelles. Les officiers
de la marine amricaine en croisire sur les ctes d'Afrique, ont second
nos efforts avec la bienveillance et la cordialit la plus parfaite. Je
dsire ardemment, je l'avoue, que la Grande-Bretagne et l'Amrique
prouvent l'une pour l'autre les sentimens qui conviennent  deux peuples
qui sont descendus des mmes anctres, qui parlent la mme langue, qui
professent la mme religion, qui font gloire de la mme libert politique,
et qui sont redevables aux mmes principes constitutionnels des bienfaits
spciaux dont ils jouissent: je me rjouis de tout indice qui semble
annoncer que les deux peuples ne connatront bientt plus d'autre rivalit
que celle qui peut exister entre des amis et des frres; et je me livre
avec bonheur  l'espoir qu'ils seront dsormais unis l'un  l'autre par
des liens d'estime et d'affection mutuelles.

Il me reste  remplir la plus pnible portion de ma tche: je dois parler
de la conduite de la France relativement  la Traite des Ngres. Si l'on
rflchit que le gouvernement franais a condamn la Traite dans les
termes les plus nergiques, comment ajouter foi  ce qui est nanmoins
d'une vrit incontestable? c'est que dans quelque direction que nous
jetions les yeux, sur toutes les mers, dans tous les ports, sur tous les
points de la cte d'Afrique, et presque dans toutes les autres parties du
monde, nos regards affligs rencontrent des preuves manifestes de
l'activit redouble avec laquelle des Franais indignes de ce nom, se
livrent  la Traite des Noirs. Des circulaires sont rpandues et en France
et dans les colonies; on appelle les plus petits capitaux  s'engager dans
ce trafic infme o des profits normes doivent rcompenser les
spculateurs. Les officiers de la marine royale et les gouverneurs des
tablissemens coloniaux, semblent galement disposs  favoriser la Traite
par leur connivence; et dans le mme instant, on nous assure que le
gouvernement franais ne nglige aucun effort pour mettre un terme  de
semblables pratiques; ce mme gouvernement rput si exact et si habile
dans l'application de ses lois pnales et de ses rglemens fiscaux.

Il existe nanmoins en France des hommes qui ressentent pour cette
coupable connivence du pouvoir suprme, l'indignation qu'elle doit exciter
dans toutes les mes gnreuses. Le Duc de Broglie, en particulier, a
trait cette grande question dans la Chambre des Pairs avec une habilet
et une loquence dignes de l'objet de ses efforts; et en dnonant les
horreurs de la Traite  l'opinion publique, il a montr une parfaite
connaissance du sujet jointe  tout le zle qu'inspire une semblable
cause. Tant que la France possdera des hommes tels que le Duc de Broglie,
tant que leurs intentions resteront les mmes, tant que leurs talens
seront consacrs  la cause de la justice et de l'humanit, je ne saurais
dsesprer du succs. Mais c'est un trange et humiliant spectacle que
celui d'un grand royaume qui, combl des dons de la Providence, plac au
premier rang par les progrs de la civilisation et les raffinemens de la
vie sociale, emploie les ressources de son industrie  accrotre les
souffrances et  prolonger la barbarie de nations moins favorises du
ciel. Un pareil crime devient plus odieux encore quand on rflchit aux
circonstances dans lesquelles il se commet; quand on songe que c'est au
moment mme o  l'issue d'une longue guerre, la France a retrouv les
jouissances de la paix et le gouvernement de son souverain lgitime.

L'on nous dit que la religion renat en France, et que le gouvernement
actuel est dispos  en favoriser les progrs; mais j'aurais, je l'avoue,
une triste ide d'une religion qui accepterait la honteuse alliance de la
Traite des Ngres. 'a t l'un des caractres distinctifs du
christianisme, que d'adresser ses consolations aux pauvres, de se montrer
le protecteur des opprims, le soutien des malheureux; 'a t la gloire
de l'Evangile que de rpandre la paix et la bienveillance mutuelle parmi
les hommes. Quel doit donc tre le caractre de cette religion qui fait un
pacte avec la fraude et la cruaut, avec le meurtre et le brigandage, qui
adopte pour missionnaires des hommes endurcis dans le crime, et qui porte
la dsolation et le pillage dans toute une moiti du monde non civilis?

Je ne trace point un tableau imaginaire.

(Ici Mr. Wilberforce a lu l'extrait d'une dpche de Lord Londonderry au
ministre franais, d'o il rsulte que les ngriers se procurent des
victimes sur la cte d'Afrique en excitant les peuplades indignes  des
actes de brigandage mutuel, en incendiant les hameaux et enlevant les
malheureux habitans  mesure qu'ils cherchent  chapper aux flammes).

L'infamie et la cruaut d'une pareille conduite, a repris l'orateur, sont
encore aggraves par la considration que l'chafaudage de sophismes au
moyen duquel on essayait autrefois de justifier la Traite des Noirs, est
maintenant rduit en poudre. Quand nous avons commenc la lutte, on nous
objectait que les Ngres taient une race infrieure, une sorte de chanon
entre l'homme et le singe: que la nature les avait destins  couper du
bois et  porter de l'eau pour l'usage du reste de leurs semblables. Ceci
n'est pas une ironie, c'est une assertion avance gravement dans un des
livres qui font autorit sur les questions relatives aux Indes
occidentales. Mais ces mensonges honteux qui offensent  la fois la
Majest Divine et les droits de l'humanit, ont t repousss depuis
long-temps dans les tnbres dont ils n'auraient jamais d sortir. Divers
rapports sur l'tat de l'Afrique ont mis hors de doute que les indignes
sont semblables  nous par leurs qualits physiques et morales. La colonie
de Sierra Leone surtout, cet tablissement jadis si calomni et si
injustement mpris, dmontre aujourd'hui cette vrit incontestable,
qu'une socit africaine peut faire des progrs aussi rapides que les
ntres, lorsqu'elle jouit des bienfaits de la religion protestante et des
lois britanniques. Cette colonie, bien qu'encore dans l'enfance, est un
objet d'admiration et de joie pour tous les amis de l'humanit; la plante
est jeune et dlicate, mais ses jets sont vigoureux, son feuillage est
verdoyant, et dj l'on y distingue quelques traits de la beaut et de la
symtrie qui caractrisent la constitution britannique.

La France peut-elle vouloir que sa conduite offre un contraste si frappant
avec la ntre? Quoi! tandis que nous rveillons par des soins paternels
les facults assoupies des malheureux Africains, emploiera-t-elle toutes
les ressources de sa puissance  les corrompre,  les dgrader,  les
dtruire? Non, sans doute, si de pareilles horreurs peuvent encore se
commettre, c'est qu'on les cache aux regards du public; et je ne saurais
croire que ni le gouvernement ni le peuple franais consentissent 
tolrer de tels actes d'iniquit, s'ils en connaissaient la nature et
l'tendue. Qu'ils se mettent pour un moment  la place des habitans de
l'Afrique! Qu'ils supposent que les Algriens dbarquent sur les ctes du
Languedoc et viennent s'y livrer  un brigandage, moins cruel pourtant que
celui des ngriers. Qu'ils supposent que ces pirates incendient les
Villages pendant la nuit, enlvent les paysans tandis qu'ils s'efforcent
d'chapper  la mort, et vont les vendre dans une contre lointaine pour y
subir eux et leur postrit un esclavage ternel. Quel soulvement
n'exciterait pas le simple rcit de ces atrocits? On les signalerait
comme le comble de l'horreur et de la barbarie; il semblerait monstrueux
que l'Europe ne se levt pas en masse pour en chtier les auteurs. Eh
bien! ce brigandage, quelque juste indignation qu'il dt exciter, reste en
de de la cruaut systmatique, de la froide barbarie qui caractrise la
Traite des Ngres. La morale et l'humanit sont-elles donc circonscrites
par des limites gographiques, et une nation qui prtend  l'honneur de
surpasser toutes les autres dans les rafinemens de la civilisation, se
livrera-t-elle sans obstacles aux plus indignes pratiques?

Mais il est de fait, ainsi que je l'ai remarqu prcdemment, que les
horreurs de la Traite trouvent un appui dans leur tendue mme. Nous nous
habituons  la considrer comme un tre abstrait, et nous oublions
qu'entre les 80  100 mille victimes de ce trafic, chacune a subi quelque
violence individuelle, endur quelque malheur qui lui est propre, support
peut-tre une plus grande intensit de souffrances que ne saurait en
produire aucun des autres flaux qui affligent l'humanit. L'on peut 
peine supposer que la Traite des Noirs ft tolre dans un seul des pays
qui prennent le nom de chrtiens, si elle tait connue pour ce qu'elle est
incontestablement en ralit.

J'ai cherch  me rendre compte des ruses et des sophismes qui ont pu
valoir  ce trafic l'espce de faveur dont il jouit encore, et je me suis
assur que ce triste rsultat provient, en grande partie, de ce qu'on
attribue  l'abolition de la Traite la dtresse actuelle de nos colonies
occidentales, et de ce que l'on suppose que nous pressons la France
d'adopter une marche qui a t fatale  nos tablissemens d'outre-mer,
dans le but d'touffer son commerce et d'arrter les progrs de sa
prosprit. Mais ceux qui accueillent cette calomnie ignorent, ou du moins
ils oublient que, lors mme qu'aucun sentiment de morale ne nous
empcherait d'adopter un si abominable systme, les principes seuls de
l'conomie politique suffiraient pour nous en dtourner. Et en effet,
grces en soient rendues  l'Eternel, on a reconnu l'absurdit de la
doctrine autrefois reue, qu'une nation pour tre puissante doive
appauvrir et rabaisser les peuples qui l'environnent: doctrine impie, qui
Accuserait l'Ordonnateur Suprme de toutes choses d'avoir fond le
bien-tre temporel des nations sur la mchancet et l'gosme, et non sur
la libert, la paix et l'affection mutuelle. Non, certes, nous le savons
aujourd'hui, un pays n'a pas de plus sre manire d'accrotre sa
prosprit, que de favoriser les progrs de ses voisins; et chaque membre
de la grande famille est intress au bien-tre et au bonheur de tous.

Mais l'hypothse que la dtresse actuelle de nos colonies provienne de
l'abolition de la Traite, peut avoir de si dangereuses consquences, que
je me crois oblig d'en dmontrer la fausset; je vais plus loin,
j'affirme qu'il et mieux valu pour nos anciennes colonies que la Traite
et t abolie beaucoup plus tt. La dtresse qui se fait sentir dans les
Indes occidentales remonte  plus de vingt annes, et je n'ai pas besoin
de rappeler  la Chambre que l'abolition de la Traite ne date que de
quinze ans. A moins donc que l'effet ne prcde la cause, il est vident
que la dtresse des colonies n'est point imputable  l'abolition de ce
trafic. A l'appui de mon assertion sur l'poque  laquelle remonte cet
tat de souffrance de nos colonies occidentales, je lirai l'extrait d'un
Rapport sur la Jamaque, imprim par ordre de la Chambre au mois de
Fvrier, 1805.

"Tous les ngocians anglais qui ont des hypothques sur les plantations,
forment des demandes en expropriation force; et nanmoins quand ils ont
obtenu un jugement, ils hsitent  le faire excuter, parce qu'ils
seraient obligs de devenir eux-mmes propritaires, et qu'ils savent par
exprience ce qu'il en cote. Les officiers des Sheriffs et les receveurs
des impositions  l'intrieur, font vendre sur tous les points de l'le
des habitations dont les propritaires, autrefois riches, sont rduits
aujourd'hui  se voir dpossder de leurs biens pour moiti de leur valeur
relle et moins de moiti de leur prix d'achat. Toute espce de crdit est
anantie, etc., etc. Les dtails les plus fidles paratraient d'une
exagration absurde."

Je pourrais continuer  citer des passages semblables; mais je me borne 
faire observer qu' une poque encore plus recule, dans les vingt annes
qui se sont coules de 1760  1780, les expropriations se sont leves au
nombre de 80,000 et  la somme de 32,500,000, monnaie de la Jamaque,
soit 22,500,000 livres sterling. Pendant ces vingt annes, prs de la
moiti des proprits de l'le a chang de matres. En voil, sans doute,
plus qu'il ne faut pour renverser la supposition que l'abolition de la
Traite ait eu aucune part  la dtresse actuelle de nos colonies.

Mais quels que soient les motifs de l'indulgence coupable dont jouit la
Traite des Ngres, c'est, je le rpte, un sujet de surprise et
d'indignation que de voir un pays tel que la France, dans le moment o il
est rendu  la paix et  la prosprit, devenir le flau du continent
africain, l'instrument funeste qui non seulement aggrave les souffrances
de ces malheureuses contres, mais qui, ne l'oublions point, y prolonge 
plaisir la guerre intestine et la barbarie. Les Franais sont un peuple
brave et chevaleresque; ils nous ont disput jadis l'empire de la mer, et
je ne puis comprendre qu'ils ne sentent pas que c'est souiller l'honneur
de leur pavillon, que d'en faire non seulement la sauvegarde d'un trafic
de sang humain, quand ce sont des navires franais qui s'y livrent, mais
le protecteur, le patron, l'ange gardien pour ainsi dire (ange de tnbres
sans doute) des plus vils aventuriers de toutes les nations.--Je ne
saurais m'empcher de croire que lorsque la nature et les effets d'un
pareil systme seront bien connus, le sentiment moral de la France
elle-mme ne souffrira pas que la Traite continue impunment ses ravages.

Quant  nous, du moins, remplissons notre tche, et ne ngligeons aucune
des ressources qui sont en notre puissance pour faire rparation 
l'Afrique des torts qu'elle a eu si long-temps  nous reprocher. Si nos
traits avec les Puissances trangres avaient eu pour objet des limites
territoriales ou des privilges commerciaux, leur excution aurait t
strictement exige. Que notre conduite ne nous fasse pas souponner de
mettre plus d'intrt  ces questions d'un ordre secondaire qu'aux droits
les plus chers,  la vie et au bonheur de nos semblables. Que nous
puissions dire au moins que nous avons fait notre devoir; et je le rpte,
il m'est impossible de ne pas esprer qu'un jour Sa Majest pourra se
livrer  la douce jouissance de penser que sa mdiation a puissamment
contribu  dlivrer la terre du plus grand flau qui ait jamais afflig
l'humanit, et  ouvrir  la civilisation, aux lumires et au bonheur
l'entre du vaste continent de l'Afrique.

Je propose donc que l'Adresse suivante soit humblement prsente  Sa
Majest[4].

[Note 4: Cette adresse a t vote  l'unanimit par la Chambre des
Communes.]

"Le profond intrt que la Chambre des Communes a pris et continue 
prendre  l'abolition de la Traite des Ngres, nous a engags  tudier
avec une attention particulire les documens qui ont t mis rcemment
sous nos yeux, d'aprs les ordres de Sa Majest.

"Nous nous tions flatts que les reprsentations et les remontrances
ritres de Sa Majest auraient enfin dtermin les divers gouvernemens
dont les sujets se livraient encore au trafic des Noirs,  mditer
srieusement sur l'obligation solennelle qu'ils ont si souvent contracte
de cooprer avec Sa Majest d'une manire cordiale et efficace  la
destruction complte de cet pouvantable flau.

"Mais nous avons appris avec douleur et avec honte qu' un petit nombre
d'exceptions prs, nos esprances ont t dues, et que nous sommes
encore rduits  l'trange et humiliante condition de voir la Traite des
Ngres se faire avec une activit redouble par les sujets de ces mmes
puissances, qui ont formellement reconnu que ce trafic est le comble de la
dpravation et de la cruaut.

"Nous remarquons cependant avec satisfaction que les argumens sans
rplique et les dmarches ritres des ministres de Sa Majest, appuys
des remontrances nergiques de son Ambassadeur  la Cour des Pays-Bas, ont
enfin amen ce gouvernement  donner aux traits leur interprtation
lgitime.

"Nous avons vu galement avec plaisir la rforme de quelques-uns des abus
qui s'taient introduits dans les cours de juridiction mixte tablies 
Sierra Leone. Mais l'exprience a dmontr la ncessit de modifier la
clause qui exige, pour prononcer la condamnation d'un navire, que des
esclaves aient t trouvs  bord au moment de la saisie, tandis qu'il
importe au contraire d'accorder une juste valeur aux preuves dcisives que
l'on peut dduire de l'arrimage et de l'quipement qui distinguent les
btimens ngriers.

"Nous avons trouv quelque soulagement  la douleur que doit causer la
dplorable uniformit des renseignemens qui nous sont fournis, en
apprenant que les Corts d'Espagne ont prononc une peine svre et
infamante contre tous les individus qui dsormais prendraient part  la
Traite des Ngres. Mais il ne suffit pas de cette juste reconnaissance de
l'atrocit du crime, il ne suffit pas d'une prohibition lgale, et nous
esprons que les Corts prendront toutes les mesures ncessaires pour
l'excution rigoureuse de la nouvelle loi.

"Nous voyons avec chagrin que les navires portugais, loin de renoncer
graduellement  la Traite, ont continu  s'y livrer avec une activit
redouble, et spcialement sur la cte au nord de la ligne, ce qui est une
contravention formelle au trait par lequel cette Puissance s'est engage
 borner son trafic aux contres situes au midi de l'quateur.

"Mais nous ne saurions nous empcher d'embrasser l'esprance que le
nouveau Gouvernement du Portugal montrera plus d'empressement pour
l'excution d'un trait que toutes les lois divines et humaines lui font
un devoir de respecter.

"Nous avons remarqu avec une vive satisfaction le zle que manifestent
pour l'abolition de la Traite des Ngres les commandans des btimens de
guerre amricains en station sur la cte d'Afrique, et leur empressement 
seconder les efforts des officiers de la marine royale. Mais nous voyons
avec regret que le gouvernement des Etats-Unis ne parat point dispos 
abandonner les objections qu'il a faites prcdemment  l'tablissement
d'un droit de visite mutuelle dans les parages de l'Afrique.

"Nous nous tions flatts que ce gouvernement prendrait en juste
considration les argumens irrsistibles mis en avant par le Comit de la
Chambre des Reprsentans en faveur d'un arrangement de ce genre, et
spcialement le passage du Rapport de ce Comit o l'on fait ressortir la
diffrence, ou plutt l'opposition, qui existe entre une mesure fonde sur
des conventions rciproques et renferme dans des limites dtermines, et
le droit de visiter les vaisseaux neutres sans aucune stipulation
antrieure, tel qu'on le rclame et le pratique en temps de guerre. Nous
nous tions flatts surtout que, dans une question qui intresse les
droits et le bonheur d'une si grande portion de nos semblables, le
gouvernement amricain se rendrait  la considration vidente que
l'tablissement gnral d'un systme quelconque de visite mutuelle peut
seul tre efficace pour mettre un terme au trafic des Noirs.

"Nous voyons avec une profonde douleur que cette anne comme les
prcdentes, la Traite se fait sous pavillon franais sur toute l'tendue
de la cte d'Afrique; qu'en France et  l'tranger des prospectus sont
rpandus pour offrir aux spculateurs des expditions de ce genre, pour
attirer les plus petits capitaux, et sduire des aventuriers par l'espoir
d'un profit norme; que le petit nombre de btimens de guerre franais en
station dans les parages de l'Afrique, ne met aucune entrave srieuse au
trafic des Noirs; que les gouverneurs des colonies ne paraissent pas
montrer plus d'activit: et cela, tandis que le Gouvernement franais
condamne ce trafic dans les termes les plus nergiques, tandis qu'il
dclare qu'aucune peine n'est pargne pour arrter un si grand flau. Il
est  dplorer qu'un gouvernement dont les moyens d'action passent pour
tre si efficaces, voie ses efforts paralyss dans cette seule
circonstance. Nous ne pouvons donc que continuer  nous affliger
profondment de ce qu'une grande et brave nation, comble de tous les dons
de la Providence, place au premier rang par les jouissances de la vie
sociale, se montre, dans le moment mme o elle est rendue aux bienfaits
de la paix et au gouvernement de son souverain lgitime, un agent
principal de destruction pour touffer les germes de civilisation qui
commenaient  se dvelopper en Afrique, et prolonger la misre et la
barbarie de ce vaste continent.

"Nous conjurons Sa Majest de ritrer ses remontrances auprs des
gouvernemens trangers, et de rendre manifeste que son intervention n'est
point une affaire de forme, mais l'accomplissement d'un devoir imprieux
et sacr.

"L'Angleterre aura du moins la satisfaction d'apprendre que nous
travaillons sans relche  rparer les torts que l'Afrique a eu si
long-temps  nous reprocher  nous-mmes. Et nous ne saurions douter qu'
la fin nous ne puissions fliciter Sa Majest d'avoir triomph dans la
bonne cause, et d'avoir puissamment contribu  effacer la tache la plus
honteuse qui souille l'honneur de la chrtient."



FIN.






End of the Project Gutenberg EBook of Lettre  l'Empereur Alexandre sur la
traite des noirs, by William Wilberforce

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRE  L'EMPEREUR ***

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