The Project Gutenberg EBook of Lettre a l'Empereur Alexandre sur la traite
des noirs, by William Wilberforce

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Lettre a l'Empereur Alexandre sur la traite des noirs

Author: William Wilberforce

Release Date: January 11, 2004 [EBook #10683]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRE a L'EMPEREUR ***




Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed
Proofreaders. This file was produced from images generously made
available by the Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.








LETTRE

A

L'EMPEREUR ALEXANDRE

SUR

LA TRAITE DES NOIRS;

PAR

WILLIAM WILBERFORCE,

MEMBRE DU PARLEMENT BRITANNIQUE.





SIRE!

Lorsque Votre Majeste apposait son nom a la memorable declaration
promulguee, au sujet de la Traite des Noirs, par les Souverains assembles
au Congres de Vienne, ce n'etait pas pour se conformer a des actes
diplomatiques que commandaient les circonstances: elle croyait, j'en suis
convaincu, remplir un devoir solennel et sacre, dicte par les motifs les
plus puissans de la morale et de la religion. Ce n'etait point, j'en ai
l'intime conviction, un vain mot dans la bouche de Votre Majeste,
lorsqu'elle declarait, de concert avec ses Puissans Allies, s'acquitter
d'un devoir pressant et imperieux. Cette conviction, je la tire de
l'assurance gracieuse que daigna me donner Votre Majeste, lors de son
sejour dans ce pays, de son zele pour la grande cause de l'Abolition du
Commerce des Esclaves; je la tire, surtout, de son respect pour les lois
de Dieu et pour l'espece humaine. Quoi qu'il en soit, des sentimens qui
ont pu diriger quelques-uns des signataires de cette fameuse declaration,
Votre Majeste se rappellera qu'une sentence solennelle de condamnation
fut, alors, unanimement prononcee contre ce systeme cruel et abominable
qui, sous le nom de Traite des Noirs, a long-temps desole le continent
africain, et qui, sans parler des horreurs qu'il a entrainees a sa suite,
a contribue, avec un si deplorable succes, a perpetuer l'ignorance
et la barbarie de pres d'un tiers du globe habitable.

Votre Majeste se rappellera egalement que la sentence prononcee a Vienne,
fut prononcee de nouveau et confirmee a Aix-la-Chapelle. Plus d'une fois,
sans doute, les regards de Votre Majeste se sont reportes, avec une bien
douce satisfaction, vers cette partie des operations du Congres, comme
vers l'une de ces circonstances si rares, mais si cheres au coeur d'un
Monarque chretien, ou l'autorite souveraine se voit investie du doux
pouvoir de satisfaire et de surpasser, meme, les voeux de la plus ardente
et de la plus exigeante philanthropie. Dans la pensee que vous aviez
complete la somme de bienfaits que vous etiez appele a repandre sur
l'Afrique, vous avez cru que vous pouviez enfin detourner vos regards de
cette partie du monde, et reporter votre attention vers de nouveaux champs
de bienfaisance et d'humanite. Votre Majeste s'attend que les rapports qui
lui parviendront de l'Afrique, lui apporteront la consolante nouvelle que
ses nobles efforts ont ete couronnes de succes, et que les bienfaits semes
par ses mains genereuses sur ces malheureux rivages, ont produit une
moisson abondante et fortunee, dans l'interet de la civilisation et de la
felicite sociale.

Helas! pourquoi faut-il que je dissipe ces honorables illusions d'un
Monarque philanthrope! Pourquoi faut-il que, par un penible recit,
j'afflige son coeur paternel! Sire! Preparez vous a apprendre que toutes
les abominables horreurs dont l'Afrique avait ete, si long-temps, le
sanglant theatre, et auxquelles vous avez cru avoir mis fin pour toujours,
se renouvellent, aujourd'hui, avec plus de fureur et d'activite que
jamais. Dans le recit que vous allez entendre, l'etonnement se joindra a
l'horreur.

Et quel plus juste sujet d'etonnement que celui que nous offre la conduite
de certains gouvernemens europeens? Et en effet, si l'on pouvait craindre
que quelque gouvernement persistat a jeter un regard avide sur les
coupables gains de la Traite des Noirs, les craintes devaient
naturellement se porter sur ceux dont les sujets, depuis long-temps
engages dans ce commerce homicide, auraient pu essayer de reculer l'epoque
de son abolition, afin de mettre ordre a leurs affaires, et de
s'indemniser des pertes qu'allait leur causer cette grande mesure. On
pouvait encore apprehender les peuples qu'une longue habitude de cet
infame commerce avait pu rendre insensibles aux horreurs qui
l'accompagnent, ou ceux a qui leurs habitudes commerciales pouvaient avoir
appris a ne juger d'un acte de speculation, que sur les gains ou les
pertes qui en resultent. Mais Votre Majeste ne pouvait s'attendre que des
gouvernemens qui, jusqu'alors, etaient restes etrangers a la Traite,
fermeraient les yeux sur les tentatives criminelles faites, a cet egard,
pour la premiere fois, par leurs sujets respectifs. Aujourd'hui, surtout,
que l'horreur et les cruautes de ce commerce ont ete denoncees au monde,
pouvait-on s'attendre a y voir tremper une nation justement orgueilleuse
de la generosite qui fait le signe distinctif de son caractere national?

Quelque penible que soit cette assertion, elle n'est, malheureusement, que
trop fondee. Nos regards vont encore etre affliges et nos coeurs
contristes, de nouveau, par le spectacle des fraudes et des barbaries dont
nous croyions avoir vu, pour jamais l'humanite affranchie.

Il n'est pas necessaire de mettre, de nouveau, sous les yeux de Votre
Majeste, le detail de toutes les horreurs comprises dans ce seul mot de
Traite des Noirs. Plut a Dieu que je pusse epargner a Votre Majeste la
repetition penible de ces horribles recits! Sans doute, ces details, une
fois imprimes dans la memoire de l'homme sensible, ne peuvent plus s'en
effacer; et ai je ne considerais ici que ce qui a rapport a Votre Majeste,
je me contenterais De lui dire que toutes les anciennes abominations dont
elle a deja eu connaissance, n'ont subi aucune diminution, et, tout au
contraire, se reproduisent avec une nouvelle violence, et avec des
effets plus funestes que jamais.

Mais ce serait se tromper etrangement que de croire que le veritable
caractere de la Traite et ses suites inevitables, sont universellement
apprecies. Les debats memorables qui se sont eleves, au sujet de la
Traite, dans la Grande-Bretagne, les ouvrages lumineux qui ont ete publies
sur ce sujet, ont rendu cette grande cause familiere a tous les habitans
des iles Britanniques; mais, sur le continent, et specialement chez les
nations auxquelles nous avons fait allusion plus haut, on ne saurait en
dire autant. Dans ces pays, les particularites relatives au commerce
homicide des esclaves, sont inconnues meme aux classes eclairees et aux
individus les plus remarquables par leurs talens, leur influence et leurs
lumieres. L'ignorance ou l'on est encore sur cette grande question dans
ces pays, peut seule faire excuser l'indifference avec laquelle on
l'envisage. Il faut donc revenir, de nouveau, sur les details de ce
penible sujet. C'est ce que je vais faire d'une maniere brieve et
sommaire. Il faut que, desormais, a tort ou a raison, nul ne puisse plus
arguer du motif d'ignorance. Il faut que ce motif ne puisse plus etre
apporte pour excuse par ces hommes qui, engages dans de coupables
speculations, ou interesses a proteger les speculations des autres et a
servir leurs criminels projets, n'ont pas honte de se livrer a un commerce
affreux qui deshonore le pays qui le tolere. S'ils continuent a se rendre
criminels, ce sera, du moins, avec connaissance de cause, et l'histoire
consignera leurs crimes dans ses pages inexorables.

Sans doute, c'est un avantage pour la Grande-Bretagne, que, parmi tous
ceux de ses habitans qui ont pu entendre parler de la Traite, il n'en est
pas un qui ignore la veritable nature de ce barbare commerce. Tous les
subterfuges, tous les palliatifs, tous les mensonges tenebreux sous
lesquels on avait voulu voiler ou defigurer les faits, ont ete dissipes,
et aujourd'hui ces faits sont etablis d'une maniere indeniable.

Mais, avant meme que d'irrecusables temoignages fussent venus les appuyer
de tout le poids de la plus complete evidence, il n'y avait, parmi nous,
aucun esprit de bonne foi qui doutat de la verite de ces faits. Il n'etait
pas necessaire de depositions legales, pour prouver les effets naturels et
inevitables d'un commerce de chair humaine, particulierement dans un pays,
comme l'Afrique, divise en un grand nombre de petites souverainetes, et
plonge encore dans les tenebres de l'ignorance et de la barbarie.
Supposons qu'il existe un pays ou des hommes, des femmes et des enfans
sont echanges, non seulement contre les choses necessaires a la vie, ou
contre des objets de peu de valeur, mais encore contre des liqueurs
spiritueuses, contre de la poudre et des armes a feu; tenez pour certain
que ce pays doit etre en proie a toute espece de crimes, de pillages, de
fraudes et de violence. Le chef d'une peuplade attaquera et ravagera le
territoire du chef voisin. S'il se trouve trop faible pour attaquer ses
voisins, sa fureur et son avidite retomberont sur les sujets places sous
sa garde et a l'abri de sa protection. Mais ces effets homicides et
destructeurs ne se borneront point aux chefs: on verra se reproduire dans
chaque individu les passions, les desirs coupables et la mechancete de la
nature humaine. Le resultat est inevitable et facile a deviner. La
mefiance partout; la securite nulle part; l'homme redoute un ennemi dans
l'homme; le plus fort devore le plus faible, et bientot la societe ne
presente plus qu'une vaste scene ou regnent l'anarchie, le brigandage et
la terreur.

Les preuves et les faits viennent, en foule, confirmer ces donnees fondees
sur la connaissance de la nature humaine, il a ete etabli, par
d'irrecusables temoignages, que ce detestable commerce a fonde ses
principales ressources dans les guerres ou excitees par les Europeens, ou
entreprises par les naturels du pays, a l'effet de faire des esclaves. Ces
guerres ne manquent pas d'enfanter des represailles. De la d'interminables
dissentions; de la un esprit d'hostilite et de vengeance, transmis entre
les chefs, de generation en generation. En outre, il est prouve que les
esclaves qu'on se procure sont le resultat de depredations executees par
les petits souverains contre leurs propres sujets, lorsqu'ils sont trop
faibles ou trop laches pour attaquer leurs voisins: quelquefois ils
saisissent indifferemment les premiers venus, qu'ils reduisent en
esclavage; d'autrefois, on met, pendant la nuit, le feu a un village, et
lorsque les habitans effrayes et a demi nuds s'arrachent de leurs toits
embrases, c'est alors qu'on les saisit et qu'on leur donne des fers.

La Traite est entretenue par des depredations et des brigandages de toute
espece, depuis la troupe plus ou moins nombreuse qui attaque un village
sans defense, ou une famille desarmee, jusqu'a l'individu qui se cache
dans quelqu'endroit ecarte, pour attendre, comme un tigre fait sa proie,
une femme ou un enfant que le hasard aura conduit vers lui et dont il fera
son esclave. Ce qui alimente surtout la Traite, c'est le _Panyar_.
Cet acte devenu si frequent, qu'on a ete oblige de le designer par un nom
special, consiste a enlever des Noirs de toute tribu, de tout rang, de
toute profession, de tout sexe et de tout age, sans aucune distinction.
Ces actes abominables sont, pour l'ordinaire, executes par les marchands
noirs qui voyagent dans l'interieur de l'Afrique pour le service des
Europeens; quelquefois par les capitaines et matelots europeens eux-memes.
L'arrivee d'un navire negrier sur la cote, est le signal immediat de toute
espece de fraude et de rapine. Ainsi, ce n'est pas seulement de tribu a
tribu, de village a village que regnent la mefiance et la terreur. Il
n'arrive que trop souvent que, dans un acces d'emportement, de colere ou
de jalousie, un mari vend sa femme, un pere ses enfans, un maitre ses
domestiques; c'est vainement qu'ils font ensuite des voeux pour recouvrer
ces etres cheris.

Enfin, la Traite trouve aussi une ressource abondante dans la corruption
de la justice penale, l'esclavage etant la punition de presque tous les
delits, et meme des fautes les plus legeres. Plus souvent c'est la
punition de crimes imaginaires, tels que la magie, l'accusation de magie
servant de pretexte ordinaire pour reduire un homme en esclavage, et,
quelquefois meme, pour faire partager le meme sort a toute sa famille.

Il est aise de concevoir la condition deplorable a laquelle tant
d'atrocites ont du, necessairement, reduire tous les pays de l'Afrique qui
bordent l'ocean. Le manque absolu de toute securite individuelle, de toute
confiance mutuelle, de tout bonheur domestique; le developpement des
passions les plus viles du coeur humain, la mechancete, la fourberie, la
cruaute, la haine, la vengeance, en ont ete les resultats naturels. Ce
n'est pas tout. Il est prouve, d'une maniere incontestable, que les
institutions religieuses et civiles de l'Afrique ont ete graduellement
perverties et faconnees a l'usage de la Traite, de maniere a fournir
incessamment de victimes humaines les marches d'esclaves. Les
superstitions du pays, qui avaient souvent cede a la faible lumiere du
mahometisme, loin d'etre discreditees et combattues par les marchands
negriers d'Europe, ont ete entretenues avec soin, et ont fourni une source
abondante a la Traite. L'administration de la justice a eprouve les memes
atteintes et a subi la meme influence. Les historiens nous apprennent que
les lois criminelles de l'Afrique etaient extremement douces; mais,
insensiblement, tous les delits, memes les plus legers, ont ete punis de
l'esclavage: le juge a sa part de la vente du condamne: le creancier,
faute de payement a le droit de vendre comme esclave son debiteur: s'il ne
peut s'emparer de sa personne, il vend l'un de ses parens; a defaut de
parens, il s'empare d'un habitant de la meme ville, ou de la meme nation
que son debiteur, et le vend comme esclave.

En outre, les capitaines des navires negriers confient des marchandises a
des facteurs Noirs qui les transportent dans l'interieur des terres, et
qui doivent revenir avec un nombre determine d'esclaves. Cependant ils ont
soin de se faire remettre par le facteur, plusieurs de ses enfans, ou
d'autres membres de sa famille, qui doivent repondre pour la valeur des
marchandises confiees. Cela s'appelle des gages, en langue africaine
_Pawns_. Alors les facteurs commencent leur tournee, pour executer
les termes du contrat. Mais il arrive souvent qu'ils sont frustres dans
leur attente, et que le pays sur lequel ils comptaient pour se fournir
d'esclaves, trompe les esperances qu'ils avaient concues. Cependant le
capitaine negrier devient pressant, le navire est pret a mettre a la
voile; d'une maniere ou d'une autre, il faut que le malheureux fournisse
le nombre d'esclaves qu'il est convenu de fournir, s'il ne veut voir ses
parens emmenes en esclavage. Ainsi, grace a l'influence coupable de la
Traite, les affections domestiques et sociales, les liens meme du sang et
tous les sentimens les plus chers a la nature, deviennent des stimulans au
brigandage et a la depredation. Ainsi l'amour des parens, cette colonne de
l'edifice social, sur laquelle sont fondes la securite et le bonheur de la
grande famille des hommes, la Traite le change en instrument de cruaute et
d'oppression. Tels sont les faits particuliers relatifs au fleau de la
Traite. C'est dans l'histoire des Indes Occidentales par Mr. Bryan
Edwards, qu'il faut lire le tableau general de la Traite, dans toute sa
hideuse horreur. Quoique planteur et partisan de la Traite, il a eu la
franchise de convenir, que, grace a ce fleau, une grande partie du
continent africain n'est qu'un vaste champ de carnage et de desolation,
un desert ou les habitans s'entre-devorent comme des betes feroces, un
theatre de trahison, de fraude, d'oppression et de sang. C'est ainsi que
la Traite a ete appelee par l'un des premiers hommes d'Etat de la
Grande-Bretagne, "le plus grand fleau qui ait jamais afflige la race
humaine." Cependant nous pourrions en dire davantage encore que nous n'en
avons dit.

Apres cette longue enumeration d'horreurs et de crimes, on doit supposer
que nous en avons epuise la liste; mais il nous reste a mentionner le plus
grand de tous ces maux, parce qu'il est la source de tous les autres. A
quelque degre d'horreur que s'elevent tant d'atrocites, quelle que soit
l'etendue de leurs ravages, si l'on pouvait du moins prevoir un terme a
tant de maux, quelque recule que fut ce terme, ce serait un motif de
consolation. Ah! si, du moins, on pouvait esperer que les principes et les
moeurs d'Europe pussent penetrer dans l'Afrique a la faveur des
communications de la population africaine avec les nations europeennes; si
l'on pouvait esperer de voir un jour l'influence de la civilisation et,
surtout, la bienfaisante lumiere du christianisme, briller dans ces
regions couvertes des tenebres de l'ignorance; si l'ordre et les lois,
marchant a la suite des lumieres et de la religion, pouvaient remplacer,
sur ces tristes rivages, le brigandage et la terreur! Mais helas! c'est la
l'un des caracteres les plus deplorables de cette Traite si feconde en
calamites, qu'elle se suffit a elle-meme pour se perpetuer d'une
generation a l'autre, et qu'elle trouve dans sa domination presente le
gage de sa domination future. C'est a l'abri des lois que grandit la
civilisation. La ou la securite n'existe ni pour les personnes, ni pour
les proprietes, il n'y a point de civilisation possible. Mais l'Afrique,
qu'est-ce autre chose qu'un vaste theatre de trahison, de terreur et
d'anarchie? Cet horrible systeme de crime et de brigandage, que, par un
deplorable abus des mots, on a ose appeler un commerce, maintient, dans un
etat permanent d'inquietudes et d'alarmes, le pays ou il exerce sa
coupable influence. Ce n'est que dans la partie des cotes, le long des
rivages de l'ocean, que l'enfant de l'Afrique peut communiquer avec les
peuples plus avances que lui dans la carriere de la civilisation: c'est la
precisement que la Traite a etabli son trone sanglant; c'est la qu'elle a
eleve un mur d'airain pour intercepter tous les progres de l'esprit
humain, tous les rayons de la morale et de la religion. C'est ainsi
qu'elle a mis un embargo sur la civilisation africaine, et a relegue ce
vaste continent dans une prison de degradation et d'ignorance.

De la un phenomene etrange et qui ne s'etait point encore presente dans
les annales du genre humain. Nous y verrons peut-etre la plus forte
preuve des effets devastateurs de ce commerce homicide. Si nous suivons,
avec attention, les progres du genre humain s'elevant d'un etat
d'ignorance et de barbarie a un etat de lumiere et de civilisation, nous
trouverons, et cette observation est generale, nous trouverons que c'est
sur les bords des rivieres, et sur les cotes de la mer, qui, par leur
position geographique, offraient plus de moyens de contact avec les
etrangers, que la civilisation a pousse ses premieres racines. Ainsi,
l'ordre civil, la science sociale, l'agriculture, l'industrie, les
sciences et les arts, ont fleuri, d'abord, sur les cotes, et c'est de la
que les connaissances et les lumieres se sont repandues dans l'interieur.
Malheureusement, le contraire a eu lieu a l'egard de l'Afrique. La, les
habitans des cotes, qui, depuis long-temps, communiquent avec les nations
les plus policees de l'Europe, sont dans un etat complet d'ignorance et de
barbarie. Il est vrai qu'ils consomment les articles de nos manufactures;
mais c'est la tout l'avantage qu'ils ont retire de notre commerce: nous ne
leur avons communique d'autre connaissance que celle de nos crimes. Au
contraire, les habitans de l'interieur des terres, n'ayant jamais vu le
visage d'aucun Europeen, sont beaucoup plus avances dans tout ce qui
concerne l'ordre public, la securite personnelle, le bonheur et les
avantages de la vie sociale.

Ce n'est pas que la Traite n'ait etendu dans l'interieur de l'Afrique sa
funeste influence; ce n'est pas qu'elle n'y ait inocule ce genie de la
destruction et de la barbarie qui fait son caractere distinctif et qui la
range parmi les plus epouvantables fleaux qui aient jamais desole le
monde. Mais, c'est surtout sur les cotes que la Traite a developpe toute
la puissance de sa criminelle energie. La, tous les pays soumis a sa
fatale domination n'offrent plus qu'un vaste theatre d'anarchie d'ou la
securite est a jamais bannie. Bien loin d'avoir importe chez les
malheureux Africains des cotes, les progres et les arts de la
civilisation, la Traite ne leur a communique que nos vices. Elle les a,
pour ainsi dire, scelles de son sceau et condamnes a une condition
incurable de barbarie et d'ignorance. C'est la surtout, comme nous n'avons
jamais cesse de le proclamer, c'est la, de toutes les consequences de la
Traite, la plus importante et la plus grave. Au jour du jugement, n'en
doutons pas, le Supreme Arbitre du monde fera rendre un compte severe et
rigoureux a ces coupables Europeens qui n'ont fait servir la civilisation
et les lumieres qu'a avilir et a demoraliser l'homme, ce sublime ouvrage
du Createur.

Nous croyons que l'Afrique a epuise enfin la coupe des douleurs: une coupe
mille fois plus amere encore est preparee pour les malheureux Africains
que les navires de l'Europe entrainent loin de cette terre de malediction.
Je veux parler des souffrances et des horreurs sans nombre, qui marquent
le passage d'Afrique aux Indes Occidentales. Tel est le nombre de ces
souffrances multipliees, telle est leur nature humiliante et dechirante,
tout ensemble, que la premiere fois ou le regard du public put penetrer
dans l'interieur de ces prisons flottantes, une incredulite generale se
manifesta: on ne pouvait croire que l'humanite put supporter tant de
douleurs horribles. Il semble, en effet, que le genie du crime ait epuise
son epouvantable science, pour trouver les moyens d'entasser le plus
d'hommes possibles, dans l'espace le plus resserre.

Figurez-vous un navire rempli, dans toute son etendue, de malheureux
Africains qui montent dans un navire pour la premiere fois; les hommes, et
ce sont eux qui composent la majeure partie de la cargaison, attaches deux
a deux, les fers aux pieds, pour la surete de l'equipage; ces deux hommes,
frequemment differant de nation et de langage; et, pour surcroit de
precaution, des chaines ajoutees aux fers de ces infortunes, lorsqu'on les
amene, un moment, respirer sur le pont; qu'on se represente le pont du
navire, la cale, et les etages intermediaires pratiques en plate-formes,
completement couverts de corps humains; ces malheureux, se touchant l'un
l'autre, incapables de changer de position, ni de faire le moindre
mouvement, les membres dechires par le frottement des planches du navire,
ou ecorches par la pression de leurs fers!... Qu'on se figure avec quelle
effrayante rapidite les epidemies doivent se repandre parmi tant de
victimes entassees.... Je m'arrete!... qu'il me suffise d'ajouter que les
horreurs dont les navires negriers offrent le tableau sont telles, que la
plume repugne a les decrire, bien que l'avidite negriere ne repugne pas a
les infliger a ses malheureuses victimes. Les chirurgiens de navire qui
ont ete temoins oculaires de ces scenes affreuses, assurent tous qu'il est
impossible de supporter la chaleur et l'infection qui s'exhalent de ces
prisons fetides. Quand le mauvais temps oblige de fermer les ecoutilles et
de renfermer les Noirs a fond de cale, il n'est pas rare d'en voir expirer
de suffocation. Au contraire, le temps permet-il de les faire monter sur
le pont? De nouveaux supplices les attendent: c'est un faible soulagement
ou la cruaute meme ne manque pas d'entrer. Le mal de mer, les peines de
l'esprit, en voila plus qu'il ne faut pour empecher de prendre de la
nourriture et de l'exercice: mais l'exercice et la nourriture sont
indispensables a l'animal, si l'on veut qu'il paraisse en bon etat aux
regards des acheteurs. Et qu'est-ce autre chose qu'un Noir aux yeux d'un
negrier, si non une bete de somme dont il veut se defaire avec benefice?
Ils n'ont pas faim; ils mangeront de force. Il leur faut de l'exercice;
ils ne sont pas disposes a en prendre; ils en prendront malgre eux: on
fera danser ces infortunes avec le poids de leurs fers, et les coups
redoubles d'un fouet inhumain hateront et precipiteront cette horrible
cadence!.... O comble d'horreur!.... Ces indignes outrages, on les prodigue
a tous sans distinction! La sensibilite et le courage doivent subir
l'humiliation commune! Ces traitemens barbares, on les inflige meme a des
hommes eclaires et instruits! M. Parke nous apprend que, dans le navire
sur lequel il faisait voile de la Gambie aux Indes Occidentales, sur 130
esclaves qui composaient la cargaison, car il faut bien nous servir de ce
terme, quelque deshonorante que soit ici son acception, il y en avait 25
qui savaient ecrire en langue arabe!....

Si nous pouvions, un instant, mettre en doute la cruaute et l'exces des
souffrances qu'endurent ces infortunes, nous en trouverions une preuve
irrecusable dans ce fait etonnant que, parmi les objets qui entrent dans
l'equipement d'un navire negrier, est un vaste filet de bastingage qui
s'eleve, de chaque cote du pont, pour empecher les esclaves de se jeter a
la mer. Cette precaution est souvent inutile: on a de nombreux exemples
d'esclaves qui se sont detruits de cette maniere. On en a vu s'applaudir,
en mourant, d'echapper, par la mort, au pouvoir de leurs bourreaux. On en
a vu d'autres refuser constamment toute nourriture, malgre les moyens de
douceur ou de force employes en cette occasion. On s'appitoie sur des
souffrances ordinaires et communes: quelles emotions dechirantes ne doit
pas exciter le tableau des horreurs que nous venons de presenter, et
auxquelles on chercherait vainement des objets de comparaison! On n'a pas
oublie l'etonnement et l'horreur universelle qui se manifesterent,
lorsqu'aux yeux du Parlement Britannique furent presentees, pour la
premiere fois, les abominations d'un navire negrier. Et, cependant, ce
navire, et tous ceux de la meme espece qui existaient alors, appartenaient
a des hommes qui avaient puise, dans une longue habitude de la Traite, les
moyens les plus propres a s'assurer le succes de leur coupable negoce, et
a transporter les esclaves au lieu de leur destination, avec le moins de
dommage possible dans cette cargaison humaine. Les effets de la Traite
sont bien plus horribles aujourd'hui que son exercice est confie a des
hommes qui, n'ayant pas vieilli dans cet abominable commerce, le font avec
une inhabilete cruelle, et ne sont qu'imparfaitement inities aux
perfectionnemens suggeres par l'avidite a leurs criminels devanciers.
Toutefois, c'est une justice qu'on doit leur rendre; ils ne sont pas
restes en arriere dans ce qui fait le fondement et le principal ressort de
leur commerce; ils se sont singulierement perfectionnes, je dirai presque
qu'ils ont passe leurs maitres, dans cette insatiable soif du gain, dans
cette complete insensibilite, cet insultant mepris pour les droits et pour
le bonheur de leurs semblables, qui constituent la condition premiere et
indispensable de ce sanglant trafic.

Pardonnez-moi, Sire, d'avoir afflige votre coeur sensible par le recit des
atrocites qu'entraine a sa suite ce detestable systeme. C'est pour vous un
juste sujet de consolation interieure, de penser que vous avez enfin
denonce a la chretiente cette honteuse fletrissure imprimee sur elle; et
le recit que je viens d'offrir a Votre Majeste, ne prouve que trop
clairement que le fleau que vous vous etes solennellement engage a
detruire, n'etait pas indigne de votre auguste et puissante intervention.
On presente une objection. "Quelqu'enorme, dit-on, quelqu'imposante que
soit cette masse de cruautes et de crimes, cependant on ne peut
disconvenir que plusieurs annees se sont ecoulees avant que les
abolitionnistes anglais eux-memes, pussent reussir a faire abandonner a
leurs concitoyens, ce commerce illegitime." Il n'est que trop vrai; bien
des obstacles ont entrave notre marche; nos progres ont ete lents. Et qui
le sait mieux que nous qui, d'annee en annee, avons vu, si long-temps,
notre attente decue et nos esperances trompees? Cette objection parait
naturelle. Cependant on aurait tort d'en faire un grief contre nous; on
aurait tort de s'etayer des lenteurs qu'a eprouvees l'abolition
britannique, pour traiter d'irraisonnable le zele que nous mettons a
provoquer, sans delai, cette abolition de la part des autres peuples.
L'objection est donc injuste; mais comme elle ne laisse pas d'exercer une
grande influence dans la question, il n'est pas inutile de considerer les
causes de ces lenteurs qu'on nous reproche. Ne fut-ce que pour rendre
justice a la nation britannique, cet examen serait encore utile.

Et d'abord, il importe de prendre en consideration l'etat des choses au
moment ou nous commencames nos operations. On a dit souvent, et avec
raison, que l'habitude est une seconde nature: or, qu'on n'oublie pas que,
durant deux siecles, la Traite avait ete exercee sans interruption, sans
obstacle et sans qu'il fut venu a personne l'idee de mettre en doute sa
legalite. On ignorait la nature et les effets de ce trafic barbare. La
croyance generale etait que les Noirs etaient des etres d'une nature
inferieure a l'homme, et que l'homme pouvait, comme les autres animaux,
les employer a ses besoins. On oubliait que le commerce de chair humaine
n'avait pas commence en Afrique ou on eut pu, jusqu'a un certain point, le
considerer comme un resultat naturel de l'apparente inferiorite des
peuples qui habitent ce vaste continent. On oubliait que des pays devenus
depuis le sejour de la civilisation et de la philosophie, n'etaient
anciennement habites que par une population sauvage, nue et barbare, au
sein de laquelle des pirates riches et puissans venaient saisir et acheter
des esclaves. On dira que ces choses avaient lieu avant que la celeste
lumiere du christianisme n'apparut aux yeux des hommes. Mais, long-temps
apres l'ere chretienne, la Grande-Bretagne elle-meme peut etre citee en
preuve de la verite de cette assertion. La Grande-Bretagne avait fourni
des marches d'esclaves, et ces esclaves etaient achetes par les habitans
les plus riches et les plus eclaires de l'Irlande, qui finirent par
abandonner ce commerce comme coupable et inhumain, et comme devant attirer
sur leur pays les chatimens du ciel. L'honneur de cette abolition de la
Traite d'Angleterre, est du, principalement, au zele et aux vertueux
efforts de St. Wolstan. Elle eut lieu en 1171[1]. A l'epoque ou les
modernes abolitionnistes commencerent le cours de leurs operations contre
la Traite des Noirs, cette Traite etait generalement inconnue et dans sa
nature et dans ses effets. Les hommes d'Etat les plus celebres de la
Grande Bretagne, n'avaient pas fait difficulte, dans des traites
solennels, de stipuler, pour leurs concitoyens, le droit de faire la
Traite. Des hommes du caractere le plus honorable, connus par leur
humanite et leurs principes religieux, avaient des capitaux engages dans
ce commerce homicide. Dans de telles circonstances, faut-il s'etonner que
ce ne soit que par degres que les yeux de la nation britannique ont ete
ouverts sur la nature veritable de ce deplorable commerce? Le mal
trouvait, dans son enormite meme, le moyen et le pretexte de se perpetuer.

[Note 1: Voyez Guillaume de Malmsbury. Livre II. Chapitre 20. Vie de
St. Wolstan, Eveque de Worcester.]

Des hommes estimables, mais dont l'esprit n'etait pas fortement trempe, ne
pouvant croire aux crimes que nous denoncions, nous accusaient
d'exageration. D'autres soutenaient qu'il etait impossible que tant de
cruaute et de sceleratesse eussent ete souffertes par nos ancetres, sans
etre reprimees. Quelques-uns consideraient la Traite comme l'un de ces
maux necessaires et inevitables qui font partie du systeme du monde, et
contre lesquels les hommes ne peuvent rien, pas plus que contre les
eruptions d'un volcan, ou les ravages d'un ouragan. Ces hommes oubliaient
que trop souvent l'empire de l'habitude a denature les sentimens de
l'homme et fait taire sa conscience; ils oubliaient qu'autrefois
l'autorite des sages et des hommes de bien a sanctionne des crimes que la
morale condamne justement aujourd'hui; que, par exemple, la destruction
des enfans nouveau-nes par les auteurs de leurs jours, crime horrible
contre lequel il semblait que la nature eut suffisamment premuni l'homme,
a autrefois prevalu parmi les nations les plus civilisees du globe. Et
cela est si vrai, qu'un historien celebre, grand admirateur des nations
payennes, n'a pu s'empecher d'avouer que le crime d'exposer les enfans
nouveau-nes, etait devenu, une maladie incurable dans toute l'antiquite.

Enfin, il s'agissait de lever le voile epais qui couvrait, depuis si
long-temps, le continent Africain et les scenes homicides dont il etait le
theatre. Bientot quelques rayons de lumiere commencerent a poindre sur
l'horizon. Le ciel voulut qu'a cette epoque il se trouvat des hommes qui
dirigerent leurs efforts et leurs recherches vers ce grand objet. Mais,
les travaux de ces hommes promettaient, dans l'origine, si peu de
resultats, que, lors des premieres enquetes faites par les
abolitionnistes, les marchands d'esclaves interesses a prolonger
L'ignorance generale, vinrent eux-memes apporter leur tribut de lumieres,
et faire connaitre ce qu'ils savaient. Cependant, leurs interets menaces
sonnerent bientot l'alarme. Des-lors, ils s'efforcerent d'intercepter la
verite et d'entraver la marche des enquetes. Mais le trait de lumiere
qu'on avait vu briller, avait suffi pour eclairer les yeux, et avait
revele au public epouvante, des horreurs qu'on n'avait jamais soupconnees.
Je n'oublierai jamais l'impression que produisit sur tous les esprits
humains et genereux la premiere exposition de tant de forfaits. Supposez
un demon effroyable et horrible, ayant reussi a se revetir, pour quelque
temps, d'une forme humaine, et a se meler, parmi les hommes, et qui,
touche tout-a-coup par la baguette d'un genie, est rendu a sa laideur
primitive et a ses hideuses formes: telle parut la Traite des Noirs a tous
ceux que leurs prejuges n'empecherent pas de reconnaitre son veritable
caractere. A son premier aspect, elle souleva une execration generale.
Mais cet arbre funeste avait des racines trop profondes, il avait etendu
trop loin dans le sol ses innombrables fibres, pour etre deracine
subitement par le souffle redoutable de l'indignation publique. On a
reproche aux abolitionnistes de n'avoir pas mis a profit cette indignation
excitee dans la nation britannique, lorsque parut, pour la premiere fois,
dans toute son horreur, le tableau des crimes de la Traite. "La Traite,
dit-on, eut ete tout d'un coup supprimee d'enthousiasme et par
acclamation. Dans un pays qui serait constitue comme les republiques
anciennes, et dans les quel la manifestation de l'opinion publique serait
suffisante pour mettre fin aux maux les plus inveteres, point de doute que
la Traite n'eut ete immediatement abolie."

Ceux qui font ce reproche aux abolitionnistes me paraissent dans une
ignorance complete de la constitution anglaise. Ils ignorent que ce qui
distingue cette constitution de toutes les autres, ce qui la distingue
surtout des republiques celebres de l'antiquite, c'est le soin minutieux
avec lequel, pour le bien general, elle protege les droits et les
proprietes des particuliers. Les abolitionnistes ne savaient que trop les
difficultes et les obstacles jaloux que, d'apres ce principe, leur
opposeraient les formes parlementaires. Ils savaient les enquetes
scrupuleuses qui devaient avoir lieu, les moyens nombreux mis a la
disposition des parties interessees dans chacun des resultats de cette
grande mesure, la facilite qu'avaient ces derniers de recuser les preuves
et d'infirmer les temoignages de leurs adversaires, le champ immense qui
leur etait ouvert pour preparer tous leurs moyens de defense. Ils
n'ignoraient pas les nombreux degres par lesquels devait passer le Bill
d'Abolition. Dans la seule Chambre des Communes, ces degres etaient
indispensablement au nombre de sept ou huit, et pouvaient etre beaucoup
plus nombreux encore. Les memes lenteurs, les memes obstacles se
presentaient a la Chambre des Pairs. A chacun de ces delais nouveaux, nos
adversaires pouvaient preparer de nouvelles batteries, mettre toute leur
artillerie en campagne et, meme avec la certitude de succomber, prolonger
long-temps encore la bataille. C'est surtout alors que ces lenteurs et ces
delais, devaient etre deplores. Ils retardaient la destruction du fleau
dont nous voulions delivrer le monde. Toutefois, gardons-nous d'accuser
les institutions. Les choses humaines sont melees de bien et de mal. La
question que nous agitions alors, sortait du cercle des questions
ordinaires: les lois humaines n'avaient pu la prevoir. Lorsque, pour la
premiere fois, des lois furent faites pour garantir les proprietes, qui
eut pu prevoir qu'un jour viendrait que des hommes seraient la propriete
d'autres hommes qui les vendraient et les exporteraient comme une
marchandise?

Helas! aujourd'hui encore, des difficultes de la meme nature se
presentent. Comme sujets d'etats independans, les negriers reclament, en
leur faveur, le benefice de ces principes que les nations civilisees ont
etablis d'un commun accord, pour la securite des droits maritimes et des
independances nationales. Les negriers demandent qu'on les exempte du
droit de visite par d'autres vaisseaux que par ceux de leurs nations
respectives. Ils veulent que, temoins de leurs infames brigandages, les
vaisseaux d'une puissance etrangere, ne puissent les reprimer. Ainsi les
institutions sociales sont tournees contre les interets meme qu'elles
devaient proteger! Le mal nait de ce qui ne devait produire que le bien!
Ainsi ces principes bienfaisans qu'avait etablis la politique des nations
pour garantir de toute atteinte la personne et la propriete des individus
engages dans un commerce legal, on les fait servir a assurer l'impunite et
a empecher la repression du brigandage et de l'assassinat!

Nos adversaires mirent a profit tous leurs avantages dans la resistance
qu'ils firent a la premiere attaque des abolitionnistes. Ils se
retrancherent derriere les formes parlementaires, et, bien que le fleau
que nous attaquions fut, tout ensemble, l'ennemi de Dieu et des hommes, il
etait de toute impossibilite de terminer la guerre en une seule campagne.
Certes, ces delais ne sauraient jeter aucune defaveur sur les
abolitionnistes ou sur le caractere de la nation britannique, surtout si
l'on reflechit que la vraie nature de la Traite venait d'etre assignee
depuis si peu de temps, et si l'on songe aux forces imposantes qui etaient
dirigees contre nous. Nous savions trop combien l'interet est habile a
pervertir et a aveugler le jugement de l'homme, et ce n'etait pas un
interet meprisable que celui dont l'existence allait etre mise en
question.

Faites entrer en ligne de compte la valeur des marchandises expediees
annuellement en Afrique pour l'achat des esclaves, la valeur des navires
employes a les transporter, celle de leurs fournimens, etc... Qu'on
n'oublie pas que le produit du commerce avec l'Afrique etait devenu
Immense. Il ne s'agissait pas moins que _d'un million de livres
Sterlings_ dont on predisait la perte infaillible. La seconde ville
commerciale de la Grande-Bretagne[2] allait voir, disait-on, son commerce
aneanti, si l'abolition etait proclamee. Les colons criaient d'une voix
unanime, leurs facteurs et leurs agens accredites en Angleterre repetaient
apres eux, que c'en etait fait des colonies des Indes Occidentales,
que l'abolition de la Traite allait infailliblement consommer leur
destruction. La plus grande partie des colons des Indes Occidentales
residaient dans la mere patrie, au lieu de vivre sur leurs plantations,
comme les colons francais et espagnols. Plusieurs d'entre eux faisaient
partie du parlement. Ils avaient plusieurs de leurs agens dans la Chambre
des Communes. Tous les proprietaire savaient leurs creanciers
hypothecaires et leurs agens commerciaux residant a Londres, et dans les
autres grands ports de l'Angleterre. C'etaient des hommes extremement
riches et de grande influence, dont les interets etaient etroitement unis
a ceux de ces proprietaires. Tous ces individus etaient animes du zele, de
l'activite et de la perseverance que communique un interet mal entendu.
L'etablissement des colonies anglaises dans les Indes Occidentales, datait
de si loin, les proprietaires de ces colonies, residant dans les diverses
provinces du royaume, etaient devenus si nombreux, qu'insensiblement
ils s'etaient entoures d'une vaste atmosphere d'interets homogenes faisant
cause commune avec les leurs.

[Note 2: Liverpool. C'est de cette ville que se faisaient presque tous
les armemens pour l'Afrique.]

Une foule d'honnetes gens etaient arrives, peu a peu, a partager leurs
erreurs et leurs craintes. Ainsi leurs idees etaient devenues le partage
d'une grande partie de la nation, et un grand nombre de citoyens probes et
desinteresses qui, s'ils eussent connu la nature de la Traite, fussent
devenus nos amis et nos soutiens, etaient alors dans les rangs de nos
ennemis, d'autant plus redoutables qu'ils etaient plus consciencieux. Le
corps colonial etait donc devenu un parti puissant dans l'Etat, et, en
Angleterre, un parti de quelque importance ne tarde pas a avoir des
champions et des defenseurs au sein du parlement. Reconnaissons neanmoins,
a l'honneur du caractere britannique, qu'il ne se trouva alors aucun homme
remarquable par son influence ou ses talens, et, a l'exception de ceux
dont les interets etaient specialement compromis dans cette grande
question, aucun individu dans la Grande-Bretagne, qui ne condamnat
franchement la Traite comme indigne d'etre defendue, se bornant a
repousser notre mode d'abolition, comme moins efficace et moins juste que
celui qu'ils proposaient. Par toutes les raisons que nous venons de
detailler, il arriva qu'une confederation puissante se forma contre nous.
Long-temps elle trouva les forces necessaires pour repousser toutes nos
attaques et aneantir nos esperances les mieux fondees. Mais les amis de
l'abolition ne se decouragerent pas. Nous jugeames qu'il entrait dans
notre plan et dans notre devoir, de contre-balancer et de combattre
l'opposition redoutable qui s'etait formee de tous ceux qui regardaient
leurs interets menaces par la solution de cette grande question. Nous
pensames que le meilleur moyen a employer, etait d'enroler sous nos
drapeaux et d'amener sur le champ de bataille, tout ce que la
Grande-Bretagne comptait de citoyens sages, bons et humains. Nous nous
employames, sur-le-champ, a cette grande oeuvre, et nous la poursuivimes
avec une imperturbable perseverance. Confians dans la justice de notre
cause, nous sentimes qu'il nous fallait faire un appel a tous les esprits
humains, eclaires et genereux. Les erreurs et les mensonges de nos
adversaires furent refutees, un a un, et exposes au grand jour. On
pulverisa cette insolente allegation que les Noirs sont d'une nature
inferieure a la notre, calomnie effrontee et atroce, au moyen de laquelle
les bourreaux osaient arguer de l'etat de misere ou ils avaient reduit
leurs victimes, et s'en faire un titre pour continuer, a leur egard, leurs
attentats et leurs cruautes. Cependant cette lache imposture avait ete
generalement repandue. Affirmee par les historiens, adoptee par les
philosophes, les marchands d'esclaves et les colons s'en etaient
habilement empares, et en faisaient l'un de leurs argumens favoris. Telles
avaient ete, selon eux, les fatales consequences de cet etat d'inferiorite
intellectuelle et d'avilissement moral, dans lequel etaient plonges les
malheureux Africains, que le mal etait devenu incurable, et que, bien
qu'ils n'approuvassent pas tous les moyens mis en usage par la Traite,
encore etait-ce rendre un service reel a ces miserables, que de les
arracher a une terre de malediction pour les transporter a un esclavage
eternel aux Indes Occidentales. Ainsi, on joignait l'insulte au crime
contre ces deplorables victimes de l'avarice europeenne. Pour confondre
ces coupables allegations, il fut prouve qu'a l'exception de ceux qu'avait
corrompus le commerce des nations europeennes, les enfans de l'Afrique
etaient en general eminemment bons, aimans et hospitaliers. Les voyageurs
Mungo Park et Golberry, bien que ce dernier fut personnellement interesse
a favoriser la Traite, n'en attesterent pas moins, par d'innombrables et
irrecusables temoignages, le naturel bon et humain des Africains, leur
bienveillance, leur politesse, leur tendresse pour les auteurs de leurs
jours et pour leurs enfans, leurs affections domestiques et sociales, leur
Amour de la verite, leur courage, leur reconnaissance, leur fidelite dans
l'union conjugale, leur industrie et leur perseverance dans le travail
lorsqu'ils ont quelqu'espoir d'en recueillir le fruit, leur attachement
extraordinaire a leur pays et aux lieux qui les ont vus naitre, et, enfin,
le caractere de magnanimite dont ils ont souvent donne des preuves qui
honoreraient partout la nature humaine. Tout cela fut prouve d'une maniere
irrecusable. On prouva que ce n'etait qu'en s'appuyant du plus grossier
mensonge, qu'on osait se justifier de transporter les Africains en
esclavage aux Indes Occidentales, sous pretexte qu'ils etaient deja
esclaves dans leur propre pays, et que ce n'etait que changer non la
nature, mais le lieu de leur servitude.

On ne nia pas que dans quelques parties du continent Africain, les peuples
ne fussent soumis a un pouvoir despotique dont les abus, comme partout
ailleurs, pouvaient etre d'une nature deplorable; mais il fut prouve que
ce qu'on appelait esclavage en Afrique, n'etait autre chose qu'une sorte
de vasselage doux et patriarchal dans lequel les maitres partageaient les
travaux, les plaisirs et la nourriture des esclaves; les maitres
d'ailleurs n'ayant le droit de vendre leurs esclaves, qu'en punition de
quelque crime; le tout presentant le tableau le plus touchant de
l'innocence et de la simplicite antique. On detruisit insensiblement et on
ruina de fond en comble tout l'echafaudage sophistique qu'avaient eleve
les marchands d'esclaves et leurs defenseurs. Telle etait cette objection
que, si les esclaves africains n'etaient pas achetes par les Europeens,
ils seraient tous livres a la mort, comme prisonniers de guerre. On prouva
que les esclaves que n'achetaient pas les Europeens etaient employes a des
travaux dans le pays. On prouva egalement que les fournitures d'esclaves,
si nous pouvons nous exprimer ainsi, etaient en raison des demandes, et
que les demandes venant a cesser, les fournitures cesseraient aussi
necessairement.

Quant a l'assertion que la Traite etait avantageuse, en ce qu'elle donnait
de l'emploi aux marins anglais, on ne se contenta pas de la nier.
M. Thomas Clarkson, apres un examen laborieux et un depouillement exact
des roles de matrice, prouva que la Traite, bien loin d'etre utile a la
marine anglaise, en etait, au contraire, le tombeau. On avait ose soutenir
que l'abolition de la Traite entrainerait la ruine de ceux de nos grands
ports ou cette branche commerciale etait poursuivie avec le plus
d'activite: on avait dit encore que cette mesure serait infailliblement
fatale aux colonies anglaises des Indes Occidentales, ainsi qu'au commerce
manufacturier de la metropole. Nous ne craignimes pas de repondre que
c'etait un outrage aux grands principes commerciaux et une insulte a la
divinite, que de supposer que la prosperite et le bien etre de nos
manufactures et de nos colonies etaient fondes sur la ruine et le malheur
d'une vaste portion du continent africain. L'evenement a prouve d'une
maniere victorieuse combien etaient fausses ces menaces de destruction; et
aujourd'hui, il n'existe pas un seul commercant, un seul financier, un
seul economiste eclaire qui ne reconnaisse que, meme en s'appuyant sur ce
principe immoral d'un gain sordide et d'avantages commerciaux, on eut
gagne en Angleterre a abolir la Traite plutot. C'est ainsi que, dans une
autre circonstance, lorsque nous touchions bientot a la fin de cette
longue guerre que nous avions entreprise contre les bourreaux de
l'humanite, nous eumes l'occasion de refuter les vaines terreurs de nos
adversaires, par le tableau des resultats que l'experience avait amenes.
Nous croyons devoir rappeler cette circonstance.

A l'epoque ou l'attention du parlement se fixa, pour la premiere fois, sur
la question de la Traite, des personnes furent chargees de visiter
quelques-unes de ces prisons flottantes dans lesquelles ces malheureuses
victimes de l'avarice europeenne etaient transportees d'Afrique aux Indes
Occidentales. Ce qui frappa d'abord les commissaires, ce fut l'etrange
disproportion entre le nombre d'esclaves que devaient recevoir ces
navires, et l'espace destine a les contenir. Les premieres enquetes se
dirigerent donc sur ce point. Cependant, il etait facile de prevoir que
l'examen de toutes les questions qui se rattachaient a la Traite,
emploierait plusieurs sessions, avant que le parlement put donner une
decision definitive. En consequence, les abolitionnistes proposerent que
des mesures provisoires fussent adoptees, pour l'intervalle de temps
pendant lequel la Traite devait necessairement continuer encore, et que
des lois reglassent la quantite d'espace a accorder, a l'avenir, a chaque
esclave dans les navires negriers, aussi bien que la quantite d'eau, de
nourriture et de medicamens qui leur serait allouee. A cette nouvelle, les
marchands d'esclaves jeterent un cri d'alarme. Ils presenterent les
protestations les plus energiques, appuyees par les sermens les plus
solennels. A les entendre, les mesures que l'on proposait equivalaient a
une abolition, et la ruine totale et immediate de la Traite allait en etre
la consequence inevitable. "Non seulement," disaient-ils, "ces mesures
etaient inutiles; elles seraient encore funestes aux esclaves eux-memes.
L'interet des parties," soutenaient-ils, non sans quelqu'apparence
plausible, "offrait une garantie suffisante contre les abus que l'on
Redoutait. Non seulement le proprietaire du navire etait interesse a ce
que les esclaves fussent rendus dans le meilleur etat possible, au lieu de
leur destination, mais le capitaine, le chirurgien et les officiers du
batiment avaient le meme interet, puisque leurs benefices dependaient, en
grande partie, de la valeur effective de la cargaison."

Les marchands ne se bornaient pas a soutenir que toutes les precautions
etaient prises, pour preserver, pendant la traversee, la vie et la sante
des esclaves; ils allaient meme jusqu'a dire qu'on apportait l'attention
la plus scrupuleuse a veiller au bien-etre de ces infortunes et a leur
procurer toutes les douceurs possibles. A les entendre, afin d'entretenir
leur sante et leur gaite, on mettait a leur disposition une foule
d'innocens plaisirs et d'amusemens divers. Le chant et la danse entraient
meme dans ce charmant tableau. Enfin, a en croire ces hommes, la traversee
d'Afrique aux Colonies n'etait, pour les Africains, qu'une veritable
partie de plaisir: telles etaient, du moins, les declarations des
officiers des navires negriers. Cependant, on ne les crut pas sur parole:
les enquetes furent continuees. On trouva alors que, dans cette
circonstance, comme dans tant d'autres, bien que ce fut l'interet des
negriers de traiter les esclaves avec humanite, cependant la nature
corrompue avait etouffe la raison, l'interet lui-meme s'etait tut devant
les passions coupables. On trouva que l'habitude de considerer ces
malheureux comme une marchandise, avait endurci les coeurs des agens
charges de les conduire: que le resultat de ce coupable endurcissement
avait ete les traitemens les plus barbares, non moins contraires a
l'humanite qu'aux interets des proprietaires et des officiers des batimens
negriers; et que le sort des malheureux esclaves se trouvait, par la,
horriblement aggrave. En consequence, en depit des marchands d'esclaves
qui soutenaient que la ruine de la Traite allait etre l'infaillible
resultat de cette mesure, une loi fut promulguee portant des dispositions
relatives au soin de la sante et du bien-etre des esclaves. Cependant
qu'arriva-t-il? Quelques annees ne s'etaient pas ecoulees, que toutes les
parties interessees, marchands d'esclaves, officiers, equipages, colons,
planteurs, reconnaissaient unanimement que la loi ayant pour but de regler
et d'ameliorer la traversee, n'avait pas seulement contribue au bien-etre
des esclaves, mais avait encore assure aux negriers une augmentation de
benefice. Qu'on juge par la de la confiance qu'on peut accorder aux
declarations des hommes engages dans ce trafic criminel. C'est ainsi que
nous pouvons egalement apprecier les malheurs dont on ne cesse de menacer
les philanthropes, comme devant etre la consequence des mesures dont les
lois de Dieu et le bonheur de l'homme nous prescrivent l'adoption.

Mais ce n'est pas seulement en ce qui concernait la traversee, que les
marchands d'esclaves essayerent de faire illusion sur les maux
inseparables de la Traite. La fraude, l'alliee naturelle de la cruaute,
fut appelee a son aide; a l'hypocrisie vint se joindre la calomnie, et
l'ange des tenebres usurpa le langage et les formes d'un ange de lumiere.

Quelques uns de nos plus adroits adversaires soutenaient que tel etait
l'avilissement naturel des Noirs, telle etait l'inferiorite de leur
nature, telles etaient, sur plusieurs points de ce vaste continent, leurs
sanglantes superstitions et le cruel despotisme de leurs tyrans, que
c'etait un acte de compassion et d'humanite que de les arracher a cette
terre de malediction pour les transporter aux Indes occidentales ou,
malgre leur esclavage, ils se trouvaient dans un veritable Paradis
comparativement au pays qu'ils quittaient. Il y en eut meme qui allerent
jusqu'a soutenir que, dans plusieurs endroits de l'Afrique, les habitans
etaient anthropophages, preferant la chair de l'homme a toute autre
nourriture; qu'en cet etat de choses, non seulement les prisonniers de
guerre, mais meme tous les habitans beaux et gras seraient infailliblement
devores par leurs barbares concitoyens, si les charitables negriers ne les
arrachaient a la mort, en se chargeant de les transporter aux Indes
occidentales, et cela par pure humanite. Ce n'est pas sans raison qu'on a
souvent accuse de credulite le peuple Breton. Cependant, il n'eut pas la
faiblesse de preter foi a une accusation aussi denuee de toute espece de
fondement. Il vit combien etait meprisable et invraisemblable, tout
ensemble, une accusation de cette nature; attendu, surtout, que, pour la
justifier, les negriers et leurs avocats ne pouvaient produire, un seul
exemple parmi les Africains. D'ailleurs, cette accusation n'etait pas
nouvelle: elle ne s'etait pas bornee aux peuples de l'Afrique: on pourrait
a peine citer un seul peuple barbare contre lequel elle n'ait pas ete
dirigee, et toujours, apres un plus mur examen, on en a reconnu
l'injustice.

Les Anglais accoutumes, comme jures, a apprecier la valeur des accusations
et des temoignages, ne pouvaient admettre une accusation dirigee contre
les opprimes par les oppresseurs eux-memes, dans le dessein manifeste de
justifier leur crime. L'indignation publique fut le prix de cette
insolente pretention par laquelle les marchands d'esclaves se couvraient
hypocritement du manteau de l'humanite dans une question ou l'interet
etait, si evidemment, le seul mobile de leur infame conduite. Le cri
national fit justice de cet abus de tous les sentimens honorables et
vertueux. Le peuple Anglais comprit facilement que tolerer plus long-temps
la Traite, ce serait non seulement tolerer la violation de toutes les lois
divines et humaines, mais encore imprimer sur le caractere Britannique une
souillure ineffacable, et se presenter aux regards de la posterite et de
l'histoire, comme l'oppresseur et l'ennemi du genre humain.

Quant a l'argument tire des superstitions cruelles de quelques peuples
d'Afrique, nous vainquimes nos adversaires par leurs propres armes et
tournames contre eux leurs propres batteries. Nous prouvames que ces
superstitions, bien loin d'avoir ete affaiblies par la Traite, n'etaient
nulle part plus en vigueur que dans les endroits frequentes par les
negriers d'Europe, en ces memes lieux ou un commerce honorable et legitime
eut fait eclore une riche moisson de civilisation et de lumieres. Nous ne
croyons pas necessaire de faire observer que de si pitoyables argumens ne
pouvaient se rencontrer que dans la bouche de gens demoralises par
l'interet, ayant la conscience de leur crime, mais desirant presenter
quelques excuses specieuses pour pallier un peu les horreurs trop
manifestes qu'ils infligeaient a leurs semblables. Mais, ici, il est une
justice que nous devons rendre aux marchands d'esclaves. Les plus ardens
defenseurs de ce criminel commerce, avouerent franchement que s'il
n'existait pas deja, aucune vue de speculation ne pourrait les porter a le
commencer. Mais les capitaux des marchands d'esclaves etaient engages dans
ce commerce, et de meme que ces assassins Italiens qui, en quittant leur
metier homicide, cherchent un dedommagement pour leurs stilets, de meme
ils demandaient que, s'ils venaient a donner une autre direction a leur
industrie, on les indemnisat, non pour la valeur de leurs navires,
puisqu'ils pouvaient les employer a un autre genre de commerce, mais pour
la valeur de leurs armes a feu, de leurs fouets, de leur chaines et de
tout cet attirail de cruaute qui allait leur devenir inutile. On appuyait
aussi, mais faiblement, pour la continuation de la Traite, sur les pertes
qu'allaient supporter nos manufactures qui fournissaient les articles
d'exportation qu'on donnait en echange des malheureuses victimes. Les
abolitionnistes, de leur cote, accuserent avec raison les negriers d'avoir
empeche, par leur criminel trafic, les peuples du continent Africain, de
se livrer a un commerce mille fois plus profitable a l'Europe que ce
commerce de chair humaine qui desolait les rivages de la malheureuse
Afrique, et livrait ses enfans a des bourreaux etrangers.

"Pourquoi," s'ecriait Pitt, dans sa vertueuse indignation, "pourquoi
l'Afrique serait-elle condamnee a rester perpetuellement sous l'interdit?
Combien de pays jadis aussi barbares qu'elle, sont aujourd'hui le siege de
la civilisation et des lumieres, le champ de l'industrie et du commerce!"

Mais le plus important de nos auxiliaires, dans notre lutte contre les
marchands d'esclaves, ce fut la religion. A tort ou a raison, on a impute
a nos peres vivant dans un siecle d'ignorance sous l'empire de la foi
catholique, cette opinion insensee que les attentats au bonheur et au
droit des hommes pouvaient etre expiees par des prieres et des messes.
Certes, ce n'etait pas la la religion catholique; ce n'en etait que
l'abus. Quoiqu'il en soit, nous n'avions pas de pareils prejuges a
combattre; nous n'avions pas a craindre que nos adversaires, pour se
soustraire aux obligations les plus claires du devoir et de la conscience,
se refugiassent dans les bras d'un bigotisme insense. Du moins, tel
n'etait pas le caractere des catholiques de la Grande-Bretagne. Bien loin
de la, catholiques et protestans se reunirent franchement pour repousser,
de concert et avec indignation, un commerce condamne par les lois divines
et humaines. Le clerge en particulier, depuis le premier jusqu'au dernier
de ses membres, mit la plus grande activite dans les efforts qu'il tenta
pour purger une nation chretienne de cette souillure honteuse qui la
deshonorait.

C'est ainsi qu'insensiblement les tenebres firent place au grand jour.
C'est ainsi que des faits et des opinions, reconnus aujourd'hui
incontestables, penetrerent, peu a peu et avec lenteur, dans les
consciences, et finirent par etablir leur autorite sur la nation entiere.
Enfin l'opinion nationale etant suffisamment eclairee, les consciences
suffisamment convaincues, a l'exception d'un petit nombre d'hommes
personnellement interesses a continuer ce coupable commerce, une
circonstance favorable survint. Un changement d'administration eut lieu
dans le gouvernement britannique. La plupart des membres du nouveau
ministere etaient des abolitionnistes zeles. Dans la chambre des communes
Fox, Lord Howick, depuis Lord Grey, et Lord Henry Petty, depuis Lord
Lansdowne; dans la chambre des pairs Lord Grenville, et Lord Holland
appuyerent de tout le poids de leurs talens superieurs et de leur male
eloquence, la cause de la justice et de l'humanite; et le 25 Mars 1807, a
une immense majorite dans les deux chambres, l'abolition fut proclamee!...
Il se manifesta alors une telle unanimite de volontes, que les premiers
avocats de cette grande cause s'accusaient presque des retards que
l'abolition avait eprouves. C'est ainsi que Clarendon nous represente
l'etat de la Grande-Bretagne, au retour de Charles II, apres l'usurpation
de Cromwell. "Un seul voeu," dit-il, "une seule opinion paraissait dominer
la nation, et le monarque lui-meme declara que, certes, ce devait etre sa
faute, s'il ne regnait pas plutot sur un peuple si empresse a le recevoir."

Cependant les abolitionnistes qui n'avaient pas assez la conscience de
leurs forces, et qui desiraient d'ailleurs mettre cette grande mesure a
l'abri de la plus legere objection, n'avaient affecte au crime de la
Traite que des chatimens pecuniaires, avec la confiscation du navire et de
sa cargaison. Mais ces dispositions penales, apres un mur examen, ayant
paru trop faibles, bientot une loi fut promulguee assignant a la Traite un
caractere infamant, et la frappant, comme crime de felonie, d'une peine
infamante. Cependant, par un sentiment d'indulgence pour ceux d'entre les
criminels a qui l'autorite des lois anterieures aurait pu faire perdre de
vue l'horreur de ce crime, la peine de mort fut ecartee, et la peine de la
deportation adoptee. Ainsi, les coupables negriers allerent des lors
justement prendre place parmi ces vils scelerats que la Grande-Bretagne
degorge annuellement de son sein, comme indignes de la societe qui les
repousse. Nulle voix ne s'eleva en leur faveur, et depuis ce jour,
l'opinion publique a classe les negriers dans l'espece la plus lache et la
plus vile des criminels.

Tel etait l'etat des choses dans l'opinion et dans les lois de la
Grande-Bretagne, quand la paix vint terminer les sanglans et longs demeles
qui avaient, depuis plus de vingt ans, divise les nations de l'Europe. La
reunion de toutes les Puissances europeennes en Congres, parut aux
abolitionnistes une occasion favorable pour faire proclamer, publiquement
et a la face du monde, le caractere veritable de la Traite, et pour
engager solennellement la religion des nations civilisees a delivrer
l'Afrique de ses bourreaux. Jamais espoir ne fut plus fonde que le notre.
Et, par le fait, la Traite, a cette epoque, avait cesse de la part de tous
les peuples, a l'exception du Portugal qui ne la continuait guere que sur
les points de l'Afrique soumis a son impitoyable domination. L'etroite
alliance qui, malheureusement pour le genre humain, existait alors entre
le Portugal et la Grande-Bretagne, en favorisant la libre navigation des
vaisseaux de cette puissance, donnait aux negriers portugais une
deplorable facilite dans leurs coupables operations.

Quoiqu'il en soit, le Portugal excepte, aucune nation de l'Europe
n'exercait la Traite, et on avait droit d'esperer que toutes les
Puissances europeennes se reuniraient pour proscrire ce commerce
devastateur, et pour proteger a jamais l'Afrique contre ses ravages. Sur
ce point, notre esperance ne fut point trompee. La Traite traduite au
tribunal de l'Europe fut jugee, justement condamnee et denoncee a
l'execration de l'univers. Apres quelques lenteurs et quelques
difficultes, le principe general fut adopte, et on laissa seulement a
chaque Puissance la faculte d'assigner et de fixer les peines conformement
a ses propres lois. Une declaration solennelle proclama la volonte unanime
de cette confederation vraiment sainte, et le meme jour, ce jour fortune
qui ratifia la paix de l'Europe, annonca a l'Afrique qu'elle aussi elle
allait etre, pour jamais, delivree de l'epouvantable guerre dont elle
etait, depuis si long-temps, le theatre, guerre plus horrible encore dans
sa nature et plus calamiteuse dans ses effets que celle dont l'Europe se
voyait affranchie avec tant de joie.

La sentence prononcee a Vienne fut renouvelee et ratifiee a
Aix-la-Chapelle. C'est alors que les chefs des grandes Puissances, voyant
avec douleur les retards qu'apportait le Roi de Portugal a se joindre a
l'oeuvre d'humanite qu'ils avaient entreprise, lui adresserent en commun
une lettre signee de leur propre main, dans laquelle ils le conjuraient
d'imiter leur exemple, et de ne pas se refuser seul a cette mesure
generale. La reponse du Roi de Portugal fut loin d'etre satisfaisante.
Mais alors ce monarque etait dans ses etats du Bresil. Cette circonstance
peut avoir influence sa determination. Peut etre a-t-il cru devoir
conserver sa popularite parmi les Bresiliens, aux depens meme de l'honneur
et de la dignite de sa couronne. Maintenant qu'il a traverse l'Atlantique
et qu'il est dans ses etats d'Europe, cette excuse ne serait plus
admissible. Je me plais a croire que la nation portugaise, jadis si grande
et si glorieuse, cette nation qui vient de se reveiller a la liberte et
qui, dans une constitution libre, vient de rendre un si solennel hommage
aux droits de l'homme, ne fermera pas l'oreille aux cris de l'humanite et
de la justice, et dans le moment ou elle proclame le triomphe des
principes pour elle-meme, ne voudra pas les fouler aux pieds en ce qui
concerne les enfans de l'Afrique.

Votre Majeste n'a pas besoin que je lui rappelle la part qu'elle a prise
dans ces nobles actes, et les engagemens qu'elle a contractes dans cette
memorable occasion. L'histoire dira, dans ses pages fideles, que c'est
Votre Majeste qui fut le principal instrument employe par la divine
Providence dans les grandes mesures dont je viens de parler. Ce jour fut,
je n'en doute point, l'un des plus doux, l'un des plus delicieux de votre
vie. L'avenir, charge nagueres de sombres nuages, s'offrait alors heureux
et riant a vos philanthropiques regards. Vous y lisiez le presage de
meilleurs jours pour la malheureuse Afrique. Deja, dans un doux lointain,
vous pensiez voir, dans ces regions vastes et immenses, ou les pas d'aucun
europeen n'avaient encore penetre, la civilisation etendre ses conquetes
pacifiques, et la barbarie et la misere ceder, par degres, aux lumieres et
a la felicite sociale. Ces delicieuses illusions etaient permises a Votre
Majeste. Nous-memes, nous, abolitionnistes, qui avions, tant de fois, vu
briser la coupe de l'esperance a peine presentee a nos levres avides, nous
partagions ces illusions charmantes. Aujourd'hui meme encore, la reflexion
ne me fait pas changer d'opinion a cet egard: nos esperances, je persiste
a le croire, etaient justement fondees. Eh qui n'eut partage cette douce
attente, en lisant les noms des augustes signataires de cette declaration
signalee, et en entendant leur noble langage! Et quel langage, encore!
Dans le dernier acte solennel de ce Congres memorable, on vit les augustes
Allies proclamer en substance: "que, bien que des circonstances
particulieres eussent, jusqu'a un certain point, pallie une partie de
l'horreur de la Traite des Noirs, cependant, depuis que la nature et les
details de ce commerce etaient mieux connus, depuis que les horreurs qui
l'accompagnent, avaient ete revelees au grand jour, le cri public, dans
toutes les nations civilisees, en avait demande la suppression immediate;
qu'ils etaient animes du desir sincere de concourir par tous les moyens en
leur pouvoir, a donner a cette mesure l'execution la plus prompte et la
plus efficace; qu'ils s'etaient engages, par un traite solennel, a
contribuer a cette grande oeuvre, avec tout le zele et toute la
perseverance que reclamait une cause si belle et si juste, et a ne
negliger aucun moyen propre a assurer l'execution, ou a accelerer les
progres de cette entreprise; que les augustes signataires de cette
declaration, ne considereraient pas leurs engagemens comme remplis, tant
qu'un succes complet n'aurait pas couronne leurs efforts." Ils terminerent
ce grand acte, en declarant "que le triomphe definitif de cette noble
cause, serait un des plus beaux titres de gloire du siecle qui en serait
temoin, et qui aurait l'honneur d'y contribuer."

Je le demande, apres des protestations si solennelles, les abolitionnistes
n'etaient-ils pas fondes a penser que tous les Souverains qui avaient
concouru a cette importante declaration, devraient se croire obliges en
conscience, a l'executer et a remplir leurs engagemens.

Helas! nous ne savions que trop, combien il est difficile de faire
entendre la voix de l'humanite et de la verite dans les conseils des Rois.
Nous savions que, dans les transactions des Souverains, les interets de la
justice et de la morale ne sont quelquefois qu'imparfaitement respectes.
Mais nous pensions avoir affaire a des hommes d'un caractere, si non
rigidement juste et humain, dans toute l'etendue de cette acception, du
moins honorable et magnanime.

Et aujourd'hui encore, quand nous reflechissons que les chefs des hautes
Puissances Europeennes ont proclame la Traite un fleau qui a _long-temps
desole l'Afrique, deshonore l'Europe et afflige l'Humanite_; quand nous
nous rappelons qu'apres avoir fait entendre les grandes verites que nous
avons reproduites, ils se sont solennellement engages, par un traite, a la
face du monde, a extirper ce fleau; je le repete, quelles que soient les
difficultes que nous avons rencontrees, quelqu'experience que nous ayons
faite de l'invincible attachement de l'interet a ses injustes benefices,
nous ne desesperons pas encore de notre cause. Bien que quelques-uns des
augustes signataires ne nous aient pas paru aussi favorablement disposes
que nous avions lieu de l'attendre; bien que nous ayons entendu renouveler
contre nous les argumens insenses que nous avaient deja opposes les
negriers,--que l'Europe presentait des crimes et des cruautes egaux au
moins en etendue, a ceux que nous voulions supprimer en Afrique, qu'au
lieu d'aller porter au loin les bienfaits et les armes de notre
philanthropie, un champ assez vaste s'offrait naturellement a nous, sans
sortir de notre pays;--bien qu'on ait ose attaquer la purete de nos
intentions, et nous accuser d'agir dans des vues mercenaires d'interet
national et de jalousie mercantile; nous en avons la ferme esperance,
toutes ces indignes calomnies, tous ces laches sophismes tomberont, et,
mis en opposition avec la masse imposante que presente notre grande et
glorieuse cause, ils ne seront d'aucun poids dans la balance, aux yeux de
nos contemporains memes qui nous voient, et encore moins de la posterite
qui nous jugera.

Pour ce qui est de cette accusation, qu'en pressant les autres pays de
suivre l'exemple de la Grande-Bretagne, nous sommes influences par des
considerations de politique commerciale et d'interets mercantiles,
accusation aussi denuee de fondement que produite avec mauvaise foi, nous
ne ferons qu'une seule observation. Ceux qui deversent sur nous cette
calomnie, sont dans une complete ignorance de tout ce qui a amene et
accompagne l'abolition de la Traite dans la Grande-Bretagne, ils oublient
que ce sont les hommes religieux de toutes les communions qui ont commence
et soutenu, dans toute sa duree, cette glorieuse campagne. Long-temps les
avocats de cette grande cause, furent taxes d'enthousiastes et de
fanatiques. Aux principes de morale et d'humanite que nous presentions, on
opposait des principes de politique et d'interets commerciaux. Nos plus
dangereux adversaires furent ceux qui predirent, et, comme l'evenement l'a
demontre, exagererent beaucoup les sacrifices coloniaux, financiers et
commerciaux qu'allait entrainer le triomphe de la justice et de
l'humanite. Aujourd'hui que ce long combat entre le genie du bien et celui
du mal, entre Dieu et Mammon, est enfin termine, attendra-t-on de nous que
nous prouvions serieusement a nos nouveaux accusateurs que l'abolition de
la Traite ne fut pas l'oeuvre de quelques adroits hommes d'etat qui
n'avaient en vue que les interets commerciaux de la Grande-Bretagne, en
engageant les autres nations a suivre notre exemple? Cette accusation peut
bien obtenir quelque credit sur ceux qui ignorent completement les
circonstances de l'abolition Britannique; mais, il n'en est pas moins
constant qu'il n'y a que la plus complete ignorance qui puisse
l'expliquer.

Une pareille accusation aurait pu, il y a quelques annees, peut-etre,
trouver des oreilles credules. Mais les pas immenses et gigantesques de
l'opinion Europeen ne dans les derniers temps, nous paraissent devoir etre
peu favorables a la propagation d'accusations si ridicules. Certes, si la
justice et l'humanite ne sont point un vain mot, c'est, surtout a la suite
de la liberte que nous pouvons esperer de les rencontrer, non de cette
liberte tumultueuse qui n'est que la licence, et qui n'a que trop souvent
usurpe le nom de la liberte veritable, mais de cette liberte
constitutionnelle, fondee sur l'ordre et les lois, fixant, avec une sage
precision, la limite ou finissent les droits, ou commencent les devoirs.
Les peuples qui, sortant du long sommeil ou les avait endormis
l'esclavage, se sont reveilles au sentiment de leurs droits et a la
possession d'une constitution libre, ne fermeront pas leurs coeurs aux
nobles emotions qui doit naturellement y avoir excitees l'ere nouvelle qui
s'ouvre pour eux; ils n'oublieront pas les grandes destinees, les sublimes
devoirs auxquels leur nouvel etat les appelle; ils rempliront
scrupuleusement les engagemens contractes par leurs Souverains, au sujet
de la Traite, anterieurement aux nouveaux changemens politiques; ils ne
voudront pas, sans doute, qu'on accuse la liberte d'etre moins humaine et
moins philanthrope que le despotisme. Non, je ne saurais croire que, parce
que, dans la nation espagnole, des colons et des planteurs, qui ont cru
leurs interets leses dans l'abolition de la Traite, pourraient reussir par
leur influence a envoyer quelques membres a la legislature, ces membres
soient disposes a fouler aux pieds la morale et la vertu, au point
d'acheter l'appui de leurs avides commettans par le sacrifice de leurs
votes et l'avilissement de leurs fonctions constitutionnelles. Je croirai
encore moins que de tels hommes, s'il s'en trouvait, puissent obtenir
quelqu'influence sur l'auguste assemblee dont ils font partie; et
j'attendrai, pour ajouter foi a ces deplorables et humiliantes assertions,
que la verite m'en ait ete demontree par l'evidence la plus complete.
"Qu'on me donne un point d'appui," disait Archimede, "et je souleverai le
monde." Ce point d'appui que demandait le philosophe, nous le trouvons
dans la representation d'un peuple libre, et par lui, nous pouvons, d'une
main ferme, soulever; avec le levier de la morale et du christianisme, un
monde d'interets funestes et de coupables prejuges.

Mais Sire!.... de favorables presages viennent justifier cet espoir.
Tandis que je tracais ces lignes, un bruit passager est venu jusqu'a moi.
On m'apprend que les Cortes d'Espagne, fideles a cet esprit de generosite
qui, il y a trois siecles, jeta un eclat si vif et si glorieux dans cette
assemblee, paraissent disposes a accomplir les hautes esperances que
m'avaient fait concevoir la connaissance de la dignite attachee au
caractere espagnol.

Ces esperances, nous les nourrissons, surtout, en ce qui concerne le
Portugal, et ces considerations consolatrices viennent relever notre
courage. Sire! vous vous rappelez avec quelle etrange opiniatrete le
plenipotentiaire Portugais resista aux efforts que tenterent toutes les
autres Puissances pour l'engager a acceder a la confederation generale
contre la Traite, et comment il s'obstina a refuser d'assigner aucune
epoque determinee pour la cessation definitive de ce commerce homicide. On
alla meme alors jusqu'a emettre une idee que je ne me rappelle qu'avec un
sentiment de douleur et de honte. On donna a entendre qu'on pourrait
consentir a preter l'oreille au cri de la justice et de l'humanite, si la
Grande-Bretagne voulait faire quelques sacrifices pecuniaires a l'effet
d'indemniser le commerce Portugais. Enfin, lorsqu'apres bien des delais et
des difficultes, la couronne de Portugal eut consenti a l'abolition de la
Traite, au nord de la ligne, les sujets de cette nation et meme les
gouverneurs des etablissemens portugais sur la cote nord d'Afrique, n'en
ont pas moins continue ce fatal commerce, sans se donner meme la peine de
voiler cette infraction coupable aux traites existans. Mais quand je me
rappelle que la nation Portugaise fut l'une des plus illustres de
l'Europe, que, l'une des premieres, elle s'affranchit de la barbarie et de
la rouille du moyen age; quand je vois cette meme nation renaitre a la
conscience de ses droits politiques, et relever l'edifice de ses libertes
constitutionnelles, j'aime a croire qu'elle rendra un juste hommage aux
droits du genre humain, et qu'elle ne regardera pas d'un oeil indifferent,
les souffrances de nos freres les Africains, cette interessante portion de
la grande famille des hommes.

Si, neanmoins, le Portugal, malgre les nouvelles circonstances sous
l'empire desquelles il se trouve place, persistait a tromper toutes nos
esperances; si, apres avoir concouru a cette declaration a jamais celebre
qui condamne la Traite au nom des principes sacres de la justice et de
l'humanite, cette puissance continuait a maintenir la Traite et a faire,
seule, exception a ce concert universel de toutes les Puissances de la
Chretiente; Votre Majeste, nous osons en concevoir l'esperance, n'aurait
pas oublie que cette circonstance, toute improbable qu'elle est, a ete
prevue dans les negociations de Vienne. Elle se rappellera qu'il fut
convenu alors, que, dans le cas ou l'une des puissances se placerait dans
cette honteuse situation, les autres parties contractantes s'engageaient a
adopter telles mesures jugees necessaires pour rendre la conduite de cette
puissance aussi funeste a ses propres interets, qu'elle est criminelle aux
yeux de la religion et de la morale. La mesure qui fut alors indiquee fut
la prohibition des produits de la puissance dissidente. Nul doute que la
seule conviction d'une disposition serieuse, de la part des Puissances, a
executer cette stipulation, ne suffit pour remplir le but qu'on s'y etait
propose et pour prevenir la necessite de son execution. Il depend donc de
Votre Majeste de detruire, en cette circonstance, l'une des branches les
plus considerables et les plus destructives de ce commerce desolateur; et
Votre Majeste n'a pas besoin que je lui rappelle que le pouvoir de faire
un acte de justice et d'humanite, est une obligation implicite de
l'executer, qui nous est imposee par l'Eternel lui-meme.

Pour ce qui est de la nation des Pays Bas, nous ne pouvons croire, que,
parce que cette infame Traite a ete appelee un commerce, et que cette
nation est l'une des plus anciennes dans les annales commerciales, elle
soit disposee a ajouter foi a l'accusation aussi cruelle que ridicule que
j'ai rapportee plus haut.

Les esperances que presentent les Etats-Unis d'Amerique, sont subordonnees
aux mesures plus ou moins efficaces qu'adoptera le Congres pour concourir
a la suppression de la Traite. Dernierement, un Comite nomme par le
Congres et tire de son sein, a manifeste des dispositions non equivoques
pour l'adoption de mesures propres a assurer l'abolition efficace de la
Traite. Il a recommande a ses concitoyens le sacrifice d'une injuste
prevention qui avait empeche jusque la le gouvernement des Etats-Unis
d'acceder avec la Grande-Bretagne a l'etablissement d'un droit de visite
mutuelle sur les vaisseaux marchands des deux nations qui frequentent la
cote d'Afrique. Il observe, avec raison, que cet etablissement ne doit pas
etre confondu avec le droit de visite que s'arrogent, en temps de guerre,
les puissances belligerantes; que, bien loin de la, en stipulant pour
l'exercice d'un droit qu'elle accordait aux Etats-Unis dans une proportion
semblable, la Grande-Bretagne reconnaissait implicitement la necessite
d'un traite special pour l'exercice de ce droit, ce qui equivalait a une
renonciation totale, de sa part, a toute pretention de cette nature.[3]

[Note 3: Voyez _De l'Etat actuel de la Traite des Noirs, composant
le Rapport presente, le 8 Mai, 1821, aux Directeurs de l'Institution
Africaine_. Page 169.]

En consequence, le Comite insiste pour qu'une convention soit passee, dans
ce sens, avec la Grande-Bretagne, a l'effet de reprimer de la seule
maniere efficace, les coupables pirateries des negriers: car le Congres
lui-meme a assigne a la Traite son veritable caractere, en la declarant
crime de piraterie, et y a attache la peine capitale qui, chez toutes les
nations du globe, est le chatiment de cette sorte de delit. Certes, des
raisonnemens et des considerations si justes sont faits pour convaincre,
soit en Amerique, soit dans tout autre pays, tous les hommes senses qui
font franchement des voeux pour l'abolition de cette Traite devastatrice.

Mais, s'il est un peuple et un gouvernement que, certes, Votre Majeste
n'eut jamais pu soupconner d'ecouter ces accusations insensees, et ces
vils interets qui servent seuls de base a la Traite, c'est assurement le
peuple et le gouvernement francais.

Sans doute, Votre Majeste a partage nos esperances, lorsque la paix
qu'imploraient tous les gens de bien, vint reunir deux nations trop
long-temps divisees. Nous concumes alors l'espoir que la France
consentirait avec joie, a fraterniser avec nous dans cette grande oeuvre
de misericorde. Tout nous le faisait presager, l'esprit chevaleresque de
la nation francaise, le caractere personnel de son Roi, et, plus encore,
les circonstances qui avaient precede son retablissement sur le trone de
ses peres, circonstances bien faites pour allumer dans un coeur vertueux
toutes les inspirations humaines et genereuses. "Un Monarque qui se dit
victime de l'oppression et de l'usurpation triomphante, jettera,"
disions-nous, "un regard d'attendrissement sur les victimes de
l'injustice et de la cruaute europeenne!" Long-temps exile lui-meme aux
rives etrangeres, il sait, par sa propre experience, combien il est
douloureux d'etre arrache a sa douce patrie, au toit de ses "aieux"!
Il etait naturel de penser que la religion et la morale a qui la
Grande-Bretagne avait du sa derniere victoire, devaient avoir vu leur
empire affaibli dans une nation volcanisee par les eruptions
revolutionnaires, et qui, passant subitement de l'anarchie au despotisme,
avait vu ses yeux fascines si long-temps par les illusions d'une gloire
sanglante et mensongere. On devait croire, neanmoins, que le nouveau
gouvernement sentirait l'importance de fonder la reedification du trone
sur les bases de la religion, et se convaincrait que le meilleur moyen
de temoigner sa reconnaissance a l'Arbitre Supreme par qui regnent les
Rois, c'etait de se joindre a un acte d'humanite en faveur d'un vaste
continent: car la stabilite future du trone des Bourbons ne pouvait
etre assise sur de plus fermes bases. Nous pensions que, dans cette
foule d'exiles que le retour de la paix ramenait dans leur patrie,
les sentimens religieux devaient prevaloir; et nous avions l'intime
conviction qu'il n'existait pas un homme religieux et vertueux qui ne fut
favorable a notre cause. Cette cause, en effet, etait celle de tout homme
qui n'a pas brise entierement les liens moraux et intellectuels qui
l'attachent au Souverain Etre, et qui n'a pas abjure le dogme d'un Dieu
remunerateur. Nous avions encore d'autres motifs d'esperance. Quelque fut
notre attachement a la religion sous l'empire de laquelle nous vivons,
nous ne pouvions oublier que l'un des plus beaux titres de la religion
Catholique, etait d'avoir mis fin a l'esclavage en Europe, et d'avoir fait
cesser ces guerres meurtrieres que se faisaient, dans le moyen age, les
seigneurs et les chefs d'une meme nation. Il est vrai encore que la nature
et les effets de la Traite etaient bien moins connus en France qu'en
Angleterre; mais l'appat de ce commerce coupable y etait aussi,
proportionnellement, beaucoup moindre. En effet, la France ne voyait pas
ses capitaux, ses navires et les articles de ses manufactures employes a
ce commerce: elle n'avait donc aucune des excuses dont l'interet ne manque
pas de se couvrir pour justifier ses crimes. Le gouvernement nouvellement
retabli ne devait pas ignorer, d'ailleurs, qu'a l'exception de deux ou
trois ports, l'abolition de la Traite ne pouvait rencontrer aucun obstacle
dans la masse de la population francaise. Une circonstance importante
venait de nous mettre a meme de juger pleinement des dispositions de la
nation francaise a cet egard. Quelqu'opinion qu'on se forme de Bonaparte,
il est un point que doivent lui accorder unanimement et ses amis et ses
ennemis; c'est la connaissance de l'esprit public de la nation francaise.
Or, on sait qu'a son retour de l'ile d'Elbe, dans un moment ou l'interet
de sa politique lui commandait, plus que jamais, de se concilier l'opinion
du peuple francais, l'un des premiers actes de son pouvoir fut l'abolition
totale et definitive de la Traite des Noirs.

Cependant, comme si l'ennemi du genre humain avait interpose ici sa fatale
influence, nous avons vu refouler tout a coup des esperances fondees sur
de si justes titres.

Votre Majeste se rappelle avec douleur qu'a l'epoque ou l'Afrique vous vit
pour la premiere fois accourir a la defense de ses enfans opprimes, les
ministres du Roi de France, tout en reconnaissant la cruaute et la
criminalite de ce commerce sanglant, n'en manifesterent pas moins
l'intention de le continuer pendant cinq ans encore.

Mais lorsque les pretentions de cet inexplicable et tenace attachement au
crime eurent ete repoussees; quand le gouvernement francais, revenant a
des sentimens plus conformes a sa dignite, eut consenti a entrer dans la
sainte ligue formee entre les Souverains de l'Europe, a l'effet de donner
a l'Afrique une reparation, trop long-temps retardee, des maux que lui
avait causes la Traite, et d'etablir entre ce continent et les nations
chretiennes un commerce paisible de lumieres et de bienfaits, devait-on
s'attendre a lui voir adopter un systeme de conduite plus funeste que
jamais? Ce gouvernement ne s'etait-il donc si solennellement engage a
l'abolition de la Traite, que pour tremper dans une coupable connivence
avec les fauteurs de cet horrible commerce, que pour fermer les yeux sur
leurs attentats les plus notoires et les plus paiens? Cette supposition
est d'une telle nature, qu'il semble impossible de l'admettre. Et
cependant, Sire! je dois le declarer a Votre Majeste, quelque penible que
me soit cet aveu, c'est en France que les abolitionnistes ont vu tromper,
de la maniere la plus cruelle, leurs voeux et leurs esperances; c'est en
France, dans ce pays ou nous comptions tant d'amis devoues a notre cause,
que cette cause a recu les coups les plus douloureux. Des ordonnances ont
ete publiees, des lois promulguees, condamnant formellement la Traite;
mais les ports francais sont encombres de navires negriers; mais ils
fourmillent sur la cote d'Afrique; mais l'arrivee de ces coupables navires
dans les ports des colonies francaises est librement proclamee dans des
annonces rendues publiques. On fait circuler des propositions invitant les
speculateurs a entrer dans cette branche de commerce: il en a ete trouve a
bord de navires francais dans les possessions les plus eloignees de la
France: en France meme, des compagnies ont ete formees, a l'effet de
diviser les capitaux employes a ces criminelles entreprises dans le plus
grand nombre de mises possible, et de multiplier par la les parties
interessees, en mettant ces coupables speculations a la portee d'un plus
grand nombre de fortunes. Enfin, la flamme et le fer devastent de nouveau
le continent africain; les gemissemens et les larmes de ses malheureux
habitans montent encore vers les cieux, pour implorer vengeance de leurs
oppresseurs!....

Comment expliquer de tels faits?.... Qu'est devenue cette police francaise
si justement celebre pour sa vigilance et pour la celerite de ses
operations?.... Cette police aux cent yeux, n'en a-t-elle plus lorsqu'il
s'agit d'explorer les crimes de la Traite?..... Et ses innombrables
oreilles, les a-t-elle bouchees pour ne pas entendre ce que tout le monde
sait, ce qu'elle seule parait ignorer?... Nous ne pouvons croire que le
gouvernement Francais manque de zele a faire executer les lois! Et
cependant, d'ou vient que les lois contre la Traite sont les seules qu'il
ne fait pas executer?.... Quelle cause assignerons-nous a cet etrange
phenomene?....

Et neanmoins, Sire! les lecons n'ont pas manque a ce gouvernement. Il en
est une surtout par laquelle il semble que la Providence ait voulu
reveiller son energie et sa sensibilite, et le tirer de sa funeste apathie
par l'un de ces effroyables exemples qui donnent, tout d'un coup, la
mesure des horreurs auxquelles on doit se preparer en tolerant la Traite,
et de la sceleratesse des monstres qui se livrent a ce commerce sanglant.
Je vais rapporter ce fait horrible: il est d'une telle nature, qu'il
frappera d'etonnement et d'horreur ceux-la meme que l'attention qu'ils ont
portee vers la Traite, a le plus familiarises avec les crimes de ce fleau,
et avec toutes les formes diverses, toutes plus hideuses les unes que les
autres, sous lesquelles ces crimes ont coutume de se produire.

Le Rodeur, navire francais de 200 tonneaux, fit voile du Havre le 24
Janvier, 1819, pour la cote d'Afrique ou il arriva le 14 Mars suivant.
Jusque-la, l'equipage qui etait compose de 22 hommes, avait joui d'une
bonne sante. Il prit a bord 160 Noirs avec lesquels il fit voile pour la
Guadeloupe, le 6 Avril. La cargaison, c'est le nom qu'on donne aux
malheureux Noirs, la cargaison et l'equipage ne montraient aucun symptome
de maladie; mais un mal effroyable se developpa, lorsque le navire fut
sous la ligne.

Les symptomes n'etaient d'abord que d'une nature peu alarmante. C'etait
une rougeur qui se manifestait aux yeux: limitee aux seuls Noirs, on
l'attribua au defaut de renouvellement de l'air dans la cale ou ces
infortunes etaient entasses, ainsi qu'a la disette d'eau qui commencait
deja a se faire sentir. On etait alors rationne a huit onces par jour, et,
plus tard, il n'en fut distribue qu'un demi verre. D'apres l'avis du
chirurgien du batiment, on fit monter successivement les Noirs sur le
bord, afin de leur faire respirer un air plus pur. Mais un grand nombre
de ces infortunes, affectes d'un desir violent de revoir leur pays natal,
desir si violent en effet que les gens de l'art l'ont classe, sous le nom
de Nostalgie, parmi les maladies qui affligent la race humaine, ne se
virent pas plutot en liberte, qu'ils se precipiterent dans la mer, en se
tenant embrasses les uns les autres. Le capitaine du Rodeur en fit un
effroyable exemple: il en fit fusiller quelques-uns et en fit pendre
d'autres, afin d'intimider le reste; mais cette barbarie fut sans succes,
et l'on prit le parti de les enfermer tous a fond de cale. La maladie fut
reconnue etre une ophtalmie violente. Le mal qui avait fait de rapides
progres parmi les Africains, commenca bientot a attaquer l'equipage.

Le premier homme de l'equipage, atteint par la contagion, fut un matelot
qui couchait pres de la cale. Dans les trois jours qui suivirent, le
capitaine et la presque totalite de l'equipage en furent frappes. Les
ressources de l'art furent vainement employees; les douleurs augmentaient
de jour en jour, ainsi que le nombre des aveugles. Un seul matelot avait
echappe; c'etait leur seule esperance et, cet homme venant a etre frappe,
il ne leur eut plus ete possible de diriger le batiment, pour se rendre
aux Antilles. C'est ce qui etait arrive a un batiment espagnol qu'ils
rencontrerent sur leur route: tout son equipage etait devenu aveugle.
Ils avaient donc ete obliges de renoncer a diriger le navire, et se
recommanderent a la charite du Rodeur; mais les gens du Rodeur ne purent
ni abandonner leur bord pour aller sur le bord espagnol, ni recevoir
l'equipage de ce navire, le leur etant a peine suffisant pour eux. Depuis
on n'a plus entendu parler de ce navire qui se nommait le St. Leon.

La consternation devint generale, mais n'empecha pas de se livrer a un
effroyable calcul. Parmi les noirs, qui etaient devenus totalement
aveugles, il y en eut 36 _qu'on jeta a la mer_, pour n'avoir pas a
les nourrir en pure perte, puisqu'en cet etat deplorable il n'etait pas
possible de les vendre. Ils avaient encore un autre motif pour commettre
cet acte atroce: c'etait d'obtenir que la valeur de ces infortunes leur
fut integralement payee par les assureurs de la cargaison. Arrives a la
Guadeloupe, ceux d'entre les esclaves qui avaient survecu, etaient dans un
etat deplorable. Trois jours apres l'arrivee du navire, le seul homme de
l'equipage qui avait echappe a la contagion et qui avait pu guider le
navire, en fut atteint lui-meme. Parmi les Noirs, 39 etaient devenus
aveugles; 12 etaient borgnes; 14 avaient des taches plus ou moins
considerables sur la cornee. Parmi l'equipage, 12 avaient perdu la vue,
parmi lesquels etait le chirurgien du navire; 5, dont etait le capitaine,
avaient perdu un oeil; quatre autres avaient plus ou moins eprouve les
suites de l'ophtalmie. Le 22 Octobre, le Rodeur retourna au Havre.

Tels sont les details publies a Paris, d'un voyage fait, en 1819, aux
cotes d'Afrique, par un navire negrier francais. Et Votre Majeste voudra
bien observer, que tous ces details sont incontestables et dignes de foi;
d'abord, parce que l'auteur a qui nous les devons, M. Guillie, homme digne
de foi, oculiste de la Duchesse d'Angouleme, a, peu de temps apres, fait
inserer, dans le Courrier Francais, une lettre dans laquelle il declare
qu'il tient toutes ces particularites du capitaine, du chirurgien et des
matelots du Rodeur auxquels il a donne ses soins; ensuite, parce que ces
details ne sont pas fournis par un ennemi de la Traite dans la vue d'en
inspirer l'horreur et d'en arreter la continuation, mais sont publies,
comme renseignemens de l'art, dans un ouvrage scientifique dans lequel
l'auteur n'avait en vue que de rendre compte d'une maladie et d'exposer
les remedes qui lui sont propres. L'article dans lequel est contenue
l'histoire du Rodeur, est intitule: _Observations sur une
Blepharo-blennorrhee contagieuse_. Il est insere dans le numero de
Novembre 1819 de "la Bibliotheque Ophtalmologique ou Recueil
d'Observations sur les Maladies des Yeux, faites a la Clinique de
l'Institution Royale des jeunes Aveugles, par M. Guillie, Directeur
general et Medecin en Chef, etc...."

Mais, helas! Il n'arrive que trop souvent que nous restons indifferens aux
souffrances que nous ne voyons pas. Nul doute que, si les lecteurs de ce
drame sanglant, en eussent ete les temoins oculaires, leurs ames se
fussent soulevees d'horreur et d'indignation. Et cependant, cette
publication ne parait pas avoir excite une grande sensation a Paris, et,
probablement, moins encore au Havre; car, des l'annee suivante, le Rodeur
partit pour un second voyage, commande par le meme capitaine, et, sans
etre retenu par la vengeance terrible dont la divine Providence venait de
punir ses forfaits, alla de nouveau porter le ravage sur les rives
africaines. Quoiqu'il en soit, les faits sont etablis d'une maniere
indeniable, et la posterite aura peine a croire qu'en 1819, le Rodeur fit
voile de l'un des ports les plus populeux et les plus commerciaux de
France; apres avoir execute son coupable voyage, en debarqua les fruits
criminels dans la plus considerable des colonies francaises; de la revint
en France avec les miserables debris de son coupable equipage, et rejeta
sur le territoire francais ces scelerats portant en tous lieux avec eux
les marques de la justice divine, de maniere a etre partout reconnus. Et
c'est en 1819 que tout cela s'est fait a la face du monde!
c'est-a-dire douze ans apres que l'Angleterre avait aboli ce criminel
commerce, huit ans apres qu'elle l'avait declare crime de felonie et puni
de la peine de la deportation, quatre ans apres que la France elle-meme,
d'abord par un traite solennel, ensuite par une loi, le tout confirme par
une lettre ecrite de la propre main de son souverain, avait decrete son
abolition immediate et definitive!...

Le fait est si etonnant par lui-meme, que Votre Majeste aura peine a y
ajouter foi. Cependant, je pourrais mettre sous les yeux de Votre Majeste
des exemples de cruaute d'une nature encore plus atroce, et c'est dans la
Traite francaise que je les puiserais. Mais a quoi serviraient de nouveaux
details a cet egard? Il est une verite dont conviendront sans peine tous
ceux qui ont considere attentivement ce vaste sujet, c'est que toutes les
cruautes, quelqu'horribles qu'elles soient, que peut enfanter la Traite,
ne sont rien en comparaison des maux que les devastations de cette Traite
abominable produisent en Afrique meme; et l'on doit placer, en premiere
ligne, cette insurmontable barriere d'anarchie et d'ignorance, par
laquelle la Traite intercepte tous les rayons de la religion et de la
morale, et les empeche de penetrer dans l'interieur de ce malheureux
continent par le seul canal possible, les communications avec les nations
civilisees.

Il est impossible de croire qu'un commerce qui abonde en indignites de
l'espece de celles que nous venons de decrire, fut souffert plus
long-temps en France, si l'attention publique etait convenablement
provoquee sur cet objet. Loin de nous l'idee que des gains sordides et des
benefices pecuniaires, aient pu paraitre a une froide politique, compenser
suffisamment tant de cruautes et de crimes! Sans doute, de telles idees
n'ont pu entrer dans la pensee de ministres eclaires, et surtout de
ministres francais.

Parmi les accusations dont la France a souvent ete l'objet, celles
d'avidite commerciale et d'un vil amour du gain, ne sont pas meme entrees
dans la pensee de ses plus implacables ennemis. On a dit de la France, que
le genie des armes et l'amour de la gloire militaire l'avaient detournee
de toute autre ambition, et l'avaient meme rendue insensible aux avantages
resultant du commerce. Cette opinion parut, en quelque sorte, confirmee
par une expression celebre qu'employait frequemment le chef du dernier
gouvernement francais. On sait qu'il reprochait aux Anglais de n'etre
_qu'une nation boutiquiere_. Au contraire, un de nos hommes d'etat,
un ecrivain Anglais avait appele la nation francaise une _nation
Chevaleresque_. Si nous lisons l'histoire des guerres de la revolution
francaise, nous trouverons ce caractere national empreint encore sur
chacune de ses pages. Nous verrons que la generosite et la valeur
francaise n'ont jamais ete plus brillantes, les victoires de ce peuple
jamais plus eclatantes que dans cette periode; nous verrons qu'alors une
multitude de causes avaient contribue a repandre l'esprit guerrier dans
toute la population francaise. Quels que soient les changemens qu'aient pu
subir le caractere originel de ce peuple, ces changemens n'ont pas ete de
nature a faire presager qu'il contracterait des habitudes bassement
mercantiles. Certes, nul n'eut pu croire que l'avidite commerciale fut,
tout a coup, devenue si extreme dans cette nation, qu'elle se fut
precipitee, avec une coupable ardeur, dans une carriere lucrative mais
deshonorante, que les autres nations ont cru devoir abandonner par des
considerations de justice et de morale.

Ce n'est pas que je pretende accorder qu'en supposant les benefices
commerciaux le but principal des negocians de France, et des proprietaires
des batimens francais, la Traite est le moyen qui leur offre, dans cette
hypothese, le plus de chances de gain. On ne saurait mettre un instant en
doute, en considerant l'immense etendue du continent Africain, sa vaste
population, la variete des innombrables productions de son climat et de
son sol, qu'on ne put tirer d'un commerce legitime avec l'Afrique,
infiniment plus d'avantages que de la Traite des esclaves.

Ainsi la question pour les negocians de Nantes et du Havre, n'est pas de
savoir s'ils continueront le commerce des esclaves, ou s'ils cesseront
tout commerce avec l'Afrique. Il s'agit de savoir s'ils veulent
entreprendre avec l'Afrique un commerce veritablement digne de ce nom, un
commerce conforme a la justice, a l'humanite, aux progres de la
civilisation; un commerce dont les benefices doivent sans cesse augmenter,
et auxquels il est impossible d'assigner des bornes;--ou si, dedaignant
le champ immense qui s'offre a leurs speculations commerciales, ils aiment
mieux y renoncer, et continuer le detestable trafic des esclaves,
aujourd'hui que toutes les abominations de ce trafic ont ete denoncees
a l'univers. Qu'ils y prennent garde!... Tant d'horreur attireront
infailliblement la vengeance divine, ou plutot, j'en ai l'intime
conviction, ce criminel commerce deviendra bientot, en France, l'objet
d'une haine et d'une indignation si generale, qu'il finira par succomber
sous les efforts combines de tous les hommes humains et religieux; et
alors il faudra bien qu'ils l'abandonnent, a la difference qu'ils peuvent
aujourd'hui en faire le sacrifice de bonne grace, et qu'alors, ce
sacrifice etant force, les couvrira de remords et de honte.

Mais je le demande a tout Francais humain et loyal, et, d'avance je suis
sur de leur reponse, quand bien meme les benefices de la Traite seraient
aussi considerables qu'on affecte de le croire, ces benefices
pourraient-ils compenser la honte qui planerait infailliblement sur le
caractere national? Car l'infamie attachee a la Traite retombe sur la
nation qui la tolere. Quel ample sujet de reflexions pour tous les
Francais attaches a la gloire de leur pays, et a qui l'honneur du
gouvernement et de son auguste chef n'est point indifferent? Comment ces
hommes peuvent-ils supporter l'idee de l'etrange contraste que la France
et la Grande-Bretagne offriront, sur cet important objet, dans les pages
de l'inexorable histoire. N'entendent-ils pas d'avance le langage de
l'equitable posterite? "L'Angleterre," dira-t-elle, "tant qu'elle ignora
la nature et les effets de cette Traite cruelle, fut l'une des plus
ardentes a la pratiquer; mais a peine son caractere veritable lui est-il
connu, elle emploie tous ses efforts a expier envers l'Afrique les maux
qu'elle lui a causes sans avoir la conscience de son crime; elle epuise
ses tresors, elle multiplie ses offres, (a la France elle-meme, en argent
et en territoire,) a l'effet d'indemniser le commerce des autres nations,
des pertes que la suppression de la Traite pourrait lui faire eprouver.
La France, au contraire, s'elance avec une criminelle ardeur dans cette
horrible carriere que le remords fait abandonner a l'Angleterre et aux
autres nations. L'Angleterre s'efforce, a grands frais, de repandre les
arts et les bienfaits de la civilisation sur ces rivages africains
nagueres l'affreux theatre des crimes de la Traite; elle batit des
villages, eleve des ecoles et, d'une main liberale, jette sur cette terre
desolee les semences sociales; deja elle commence a voir recompenser ses
philanthropiques efforts, et deja les premices d'une moisson abondante
viennent rejouir ses regards. Quant a la France, elle s'occupe a deverser
la desolation sur les provinces que la paix lui a rendues sur la cote
d'Afrique; a son aspect, a l'aspect de ses coupables agens, la fertilite
et le bonheur s'enfuient devant l'anarchie et la devastation, et ces memes
rivages qui presentaient l'image d'un nouvel Eden, n'offrent plus aux
regards qu'un desert desole."

Se peut-il que l'ancienne noblesse de France, cette noblesse qui se dit le
boulevard du trone, supporte avec calme l'humiliante comparaison que ses
ennemis ne manqueront pas de faire entre la conduite d'un gouvernement
monarchique et celle tenue par des etats republicains? En effet, sans
parler de la Grande-Bretagne, partout ou la voix du peuple s'est fait
entendre aux Etats-Unis d'Amerique, a Buenos Ayres, dans la republique de
Colombia, au Chili, au sein des Cortes Espagnoles, partout cet injuste et
sanglant commerce a ete abjure avec indignation; tandis que la France,
rendue a l'antique race de ses rois, dans un temps ou sa politique doit
necessairement partager de la nature et du caractere d'une royaute legale
et constitutionnelle, la France voit ses sujets exercer, avec activite et
de notoriete publique, cette meme Traite que condamnent ses lois; de sorte
que le gouvernement Francais pourrait etre accuse de proteger ces
criminelles entreprises, comme profitables au commerce francais, et
encourir consequemment, quoique bien a tort nous aimons a le croire, un
reproche de connivence avec les fauteurs obstines de ce commerce horrible.

Vous etes sensibles, dites-vous, a tout ce qui interesse l'honneur de la
France, vous avez deplore le voile de honte dont les crimes de quelques
revolutionnaires ont couvert, pendant une epoque courte mais horrible, la
patrie ensanglantee; et vous oubliez que les atrocites de la Traite sont,
sans comparaison, beaucoup plus horribles dans leurs affreuses
circonstances et bien plus immensement funestes dans leurs effets, que les
plus abominables d'entre les crimes que vous deplorez.

Il faut du moins rendre justice aux grands criminels de la revolution;
c'etaient de hardis scelerats, mais non des hypocrites. Ils n'ont jamais
pretendu au titre de chretiens. Dans la guerre impie qu'ils avaient
declaree aux hommes, ils avaient enveloppe l'Eternel lui-meme, et ne lui
demandaient rien. Ils etaient pousses au crime par le plus redoutable de
tous les stimulans, les fureurs et les haines de parti: ayant la
conscience des dangers qu'ils couraient et du chatiment qui les attendait,
leurs ames etaient dans un etat perpetuel de delire et dans la folie du
desespoir. Les objets de leurs cruautes, c'etaient leurs ennemis
politiques: ils les combattaient avec acharnement et a outrance; ils les
traitaient, comme ils s'attendaient a en etre traites, sans pitie, sans
misericorde. Dans la nature meme de leurs forfaits, il y avait un gage de
leur peu de duree. Ils n'avaient point de sobriete dans leur systeme: ils
n'avaient pas meme coordonne un systeme. Il serait donc injuste de faire
entrer leurs crimes en parallele avec ceux des negriers. Ces derniers
froidement combines, sont le resultat de speculations mercantiles. Et sur
qui sont commis ces crimes? Il ne faut pas l'oublier, c'est sur des
individus inoffensifs que les agens de la Traite vont chercher dans un
pays eloigne. La force et la ruse sont employees, tour a tour et a la
fois, contre ces deplorables victimes de l'avarice du negrier qui,
calculant tranquillement les benefices de son crime, se propose, de sang
froid, de fonder sur la base du vol et de l'homicide, son systeme
commercial. Sans doute, c'est un spectacle qui fait horreur, que le
spectacle de ces bourreaux athees blasphemant et renoncant la Divinite.
Mais il y a quelque chose de plus affreux encore aux regards de tout
esprit eclaire; c'est ce dementi pratique et journalier donne a la
providence d'un Dieu bon et paternel, en bravant froidement et
systematiquement sa vengeance, par la continuation d'une Traite reconnue
pour la violation la plus manifeste de ses lois. L'athee le plus opiniatre
peut etre eclaire, le plus grand criminel peut se repentir et etre
pardonne; mais que dirons-nous de ces hommes qui, reconnaissant l'autorite
divine et l'enormite de leur crime, declarent, neanmoins, que ce crime
tout flagrant, tout cruel qu'il est, est trop lucratif pour qu'ils en
abandonnent l'exercice?

Il est une reflexion, surtout, qui doit eveiller la honte et l'indignation
dans le coeur de tout Francais sensible a l'honneur national; c'est que,
tant que la France refusera d'entrer dans les mesures de reciprocite que
plusieurs nations de l'Europe ont adoptees pour la suppression efficace de
la Traite, le drapeau blanc servira de protection a tous les pirates et a
tous les aventuriers de l'univers, comme le plus propre a leur garantir
l'execution et l'impunite de leurs criminelles entreprises. Ainsi ce
pavillon d'une nation grande et valeureuse, ce pavillon que les opprimes
ne doivent jamais reclamer en vain, se verra associe a tous les crimes,
et deviendra l'embleme naturel de l'injustice et de la cruaute.

Pour expliquer cet inexplicable manque de zele qu'on remarque en France,
en ce qui concerne l'abolition de la Traite, on a dit en Angleterre, bien
que la chose soit a peine croyable, que des tentatives ont ete faites, non
sans quelques succes, pour interesser dans cet important sujet, l'orgueil
national du peuple francais, et nuire a la cause des abolitionnistes, en
soutenant qu'abolir la Traite, ce serait, pour la France, se soumettre a
l'influence et a la volonte de la Grande-Bretagne.

S'il se trouvait quelques hommes que de pareilles idees eussent pu
seduire, je leur dirais que c'est a juste titre que nous nous efforcons
d'engager les autres nations a renoncer a cet infame commerce, car ce nous
est un devoir d'en agir ainsi, ne pouvant oublier que, dans cette pratique
coupable, notre exemple a pu en egarer bien d'autres. Apres avoir enfin
decouvert la criminalite et la cruaute de ce commerce destructeur, un
renoncement solitaire et silencieux eut-il suffi a acquitter notre
conscience? Les autres peuples, ignorant encore le vrai caractere de la
Traite, ne pouvaient-ils pas naturellement occuper la place que notre
retraite laissait vacante? Et alors, en quoi, je le demande, le sort de la
malheureuse Afrique eut-il ete change? Sans doute, c'etait pour nous un
devoir sacre de prendre l'initiative, et de proclamer, a la face du monde,
la criminalite de notre conduite anterieure, afin d'egaler au moins le
repentir au crime, afin de donner a nos mesures reparatrices l'activite et
l'eclat qu'avaient eus nos torts envers la malheureuse Afrique.

Lorsque, dans ces circonstances, animes par des motifs aussi purs et aussi
genereux, nous cherchames autour de nous des appuis pour nous seconder,
c'est dans la France, d'abord, que nous concumes l'espoir d'en trouver.
Mettons de cote tout prejuge: cette confiance de la Grande-Bretagne
n'etait-elle pas honorable pour la France? Nous nous rappelions que
c'etait a un Roi de France qu'etaient dues ces belles paroles: "Si la
verite et la vertu etaient exilees du reste de la terre elles devraient se
refugier dans le coeur des Rois!" Nous pensions que le Souverain actuel de
la France, instruit a l'ecole de l'adversite, avait pu apprendre dans ses
redoutables enseignemens, non moins que dans la generosite naturelle de
son caractere, quel haut prix est attache a la sublime prerogative de
faire le bien. Il etait naturel de penser que lui et plus encore sa
famille, victimes de l'oppression, trouveraient dans leur coeur la
sensibilite necessaire pour compatir au destin des malheureux Africains,
victimes, comme eux, du crime triomphant. La conduite, du Monarque
Francais dans cette circonstance, semblait lui etre naturellement tracee.
Delivre de ses puissans ennemis, par les mains d'une Providence
protectrice, et retabli par elle sur le trone de ses peres, quel plus
digne tribut de reconnaissance pouvait-il offrir a l'Eternel, que de
secher les pleurs de l'infortune, que de briser les chaines de l'injustice
et de l'oppression?

Tels etaient les sentimens qui animaient le Monarque actuel de la
Grande-Bretagne, lorsque, dans la lettre qu'il adressa, a ce sujet, au Roi
de France, il le supplia avec toute la confiance de l'amitie, de se
joindre a lui dans cet acte veritablement royal, dans cet acte de justice
et d'humanite, le conjurant de lui procurer de toutes les joies la plus
delicieuse et la plus pure, en s'unissant a lui pour effacer, du caractere
de la chretiente, cette souillure honteuse et deplorable qui le deshonore.
Le Roi de France repondit, et sa reponse, on n'en peut douter, fut concue
dans le meme esprit de franchise. Il declara, dans sa lettre, qu'il etait
dispose a s'unir au Monarque de la Grande-Bretagne, dans toutes les
mesures qui auraient pour but d'assurer le repos et le bonheur du genre
humain, et particulierement en contribuant a l'extinction d'un fleau qui
ne tendait a rien moins qu'a la destruction de l'espece humaine.
Dira-t-on que le Roi de France fit alors parade d'une humanite qui n'etait
point dans son coeur? Dira-t-on qu'au lieu d'obeir a l'impulsion de sa
propre sensibilite, il ne cedait, alors, qu'a une influence etrangere?...
Certes, une pareille idee n'a jamais pu entrer dans la tete d'aucun
Anglais. Si ceux d'entre les Francais a qui je me suis specialement
adresse dans ces dernieres pages, avaient pu concevoir une telle pensee,
je leur dirais: "Examinez bien ce que vous imputez a votre Souverain, a
l'objet de votre royalisme et de votre affection!"... Certes, nous ne
pouvons croire qu'il soit considerable le nombre de ces Francais qui,
lorsque nous les invitions a se joindre a nous de coeur et d'ame, dans
l'interet de notre grande et glorieuse cause, ont interprete notre
demarche d'une maniere si erronee, que de s'imaginer que nous prenions
avec eux le ton d'une superiorite morale. Cette absurde accusation ne peut
etre consideree que comme un deplorable reste de cet esprit d'hostilite
qui a si long-temps divise les deux nations anglaise et francaise, et qui
n'a pu encore totalement faire place a de plus doux sentimens, a ces
sentimens d'amities et de fraternites nationales qui n'ont cesse d'animer
les avocats de l'Afrique dans toutes leurs communications avec les peuples
etrangers. Et qu'on ne croie pas que, par ces mots, je pretende faire un
grand merite a mes compatriotes de leur philanthropie. Graces au Ciel,
nous sommes arrives a une epoque, nous vivons dans un temps ou la
philanthropie fait partie de l'economie politique elle-meme. Chacun sait,
ou est a portee de savoir que la prosperite d'un pays profite a tous les
autres, qu'au lieu de fonder leur elevation et leur felicite sur
l'oppression et le malheur des autres, chaque peuple est interesse aux
progres et au bien etre de tous. Ces idees ne sont pas le resultat des
emotions souvent passageres du coeur humain; ce sont des principes stables
et fixes que l'experience a confirmes; c'est une emanation de cette haute
sagesse, de cette bonte divine qui preside aux mouvemens et a tout
l'ensemble du systeme moral de l'univers.

Ah! fusse-je anime par cette injuste haine contre la France, que doivent
m'imputer ceux dont je combats, en ce moment, les absurdes accusations;
fusse-je assez lache pour souhaiter, entre nos deux nations, une autre
rivalite que cette honorable emulation par laquelle deux peuples genereux
luttent de vertu et d'honneur; au lieu de conjurer la France de concourir
avec nous au grand ouvrage de l'abolition de la Traite, je devrais
m'applaudir de voir la nation francaise courir cette carriere coupable que
le remords et la honte ont fuit abandonner aux autres peuples.

Mais, si l'Angleterre a ete calomniee en France, la France, a son tour, a
ete calomniee en Angleterre. En effet, on nous a dit, (et j'aime a croire
que la calomnie seule a pu inventer de tels bruits,) on nous a dit qu'en
France certains personnages d'un haut rang et jouissant d'une grande
influence politique, possesseurs de proprietes coloniales, ou ayant des
relations d'interet dans les ports francais ou la Traite est exercee avec
le plus d'activite, n'ont pas eu honte de voiler les horreurs de ce
commerce profanateur, et meme d'en proteger la continuation. On ajoute que
les restrictions mises a la liberte de la presse, lesquelles n'avaient, en
apparence, pour but, que de mettre le peuple a l'abri du blaspheme et des
provocations seditieuses, ont ete employees a l'indigne usage de tenir la
nation francaise dans l'ignorance du caractere veritable de ce commerce
injuste et cruel. Mais, sans doute, il n'en peut etre ainsi. Sans doute,
c'est une des calomnies repandues a dessein par les ennemis de la nation
francaise. J'ose l'esperer, les hommes que la Providence a places dans un
rang eleve, n'oublieront pas a ce point le soin de leur honneur et les
devoirs qui leur sont imposes. Ils se rappelleront qu'ils ont ete investis
de l'honorable emploi d'etre les precepteurs et les bienfaiteurs de leur
patrie. Puissent-ils reconnaitre enfin la veritable destination a laquelle
ils ont ete appeles! Puisse leur conduite a venir nous prouver
victorieusement que le gouvernement francais remplit avec joie les devoirs
qui lui sont imposes par tant d'obligations sacrees.

Sire! qu'il soit permis aux amis de l'Afrique de s'adresser, dans cette
circonstance, a Votre Majeste, comme principal garant des saintes
obligations contractees a Vienne et ratifiees a Aix-la-Chapelle. Votre
Majeste a proclame, a la face du monde, sa ferme croyance aux saintes
verites du christianisme, et son respect pour ce livre divin ou l'homme
lit la charte de son bonheur et de son immortalite. Si, parmi les parties
contractantes, il s'en trouvait qui considerassent ces declarations comme
des formules de diplomatie, et qui, faisant profession publique de respect
pour la religion, declinassent en secret sa divine autorite, certes, Votre
Majeste ne saurait etre de ce nombre. En Angleterre, du moins, les amis du
christianisme aiment a croire que vos declarations religieuses ne sont
point un vain langage dicte par la politique, mais bien l'expression de
votre conviction intime, l'acte spontane de votre conscience, et la regle
constante de votre vie. C'est la que nous placons notre espoir. Nous ne
doutons pas un moment que les lois de Dieu, les droits et le bonheur du
genre humain, la religion, la justice, l'humanite, la bonne foi, et tous
les sentimens les plus sacres ne se presentent a l'esprit de Votre
Majeste, comme autant de motifs qui l'engagent a preter avec ardeur son
aide et ses secours a l'accomplissement de cette grande oeuvre de
misericorde.

Mais, si Votre Majeste me permet de lui parler sans detour et avec toute
la franchise que me prescrit l'interet de cette sainte cause, je lui
declare que, dans cette circonstance, le choix ne lui est point laisse.
D'apres les principes seuls du christianisme, il vous est defendu de
fermer l'oreille aux cris des victimes de l'oppression; mais les
stipulations d'un traite solennel obligent, en outre, Votre Majeste a
accomplir la promesse qu'elle nous donna a Vienne. Votre Majeste n'est
point interessee, personnellement, dans ce grand debat. Cette circonstance
est la plus favorable de toutes, puisqu'elle vous permet de prendre, au
milieu des parties contractantes, le caractere de mediateur, et de juger
dans cette grande cause pendante au tribunal de la nature et de la
religion. S'il etait possible que Votre Majeste se crut dispensee de
remplir ses engagemens a cet egard, sous pretexte qu'elle n'a aucun
interet personnel a les violer ou a les remplir, je vous dirais que c'est
la volonte de Dieu que vous les remplissiez, dans toutes les hypotheses,
avec le meme zele et le meme respect. Quel triomphe pour les ennemis des
Monarques legitimes! "Eh! quoi," diraient-ils, "si l'une des clauses des
traites de Vienne, relatives aux cessions ou aux delimitations de
territoire, eut ete violee, a l'instant meme on eut fait connaitre cette
violation, et on eut exige une reparation prompte, immediate. Mais le
bonheur et la civilisation de pres d'un tiers du globe habitable, ne
sont-ils donc pas d'un interet aussi grave aux yeux de ces Monarques qui
proclament les principes du christianisme comme la regle constante de leur
conduite?" Et en effet, de pareilles accusations, si elles etaient
prouvees vraies, ne justifieraient-elles pas l'opinion de ceux qui n'ont
vu, dans cette association de Rois, connue sous le nom de _Sainte
Alliance_, qu'une combinaison de vues politiques trop manifestes, et
maladroitement deguisees sous le masque de la religion? Quel sujet de
chagrin et de honte pour les veritables amis du christianisme, que de voir
la religion ainsi profanee!

Mais, je le repete, nous ne pouvons nous arreter, un seul instant, a de
pareils soupcons, et c'est avec l'espoir le plus fonde et la confiance la
plus entiere, que nous supplions Votre Majeste d'interposer sa mediation,
particulierement en ce qui concerne la France. Cette demande, nous la
faisons a Votre Majeste dans toute la sollicitude de notre coeur. Mais ce
n'est pas a l'egard de la France seule, que nous invoquons votre
mediation; nous l'invoquons egalement a l'egard des autres Puissances
europeennes auxquelles Votre Majeste s'est associee pour delivrer
l'Afrique de ses oppresseurs. Jamais l'intervention de Votre Majeste ne
fut plus urgente. Le nouveau point de vue sous lequel la question se
presente, a beaucoup accru les difficultes. Quand il ne s'agissait que
d'obtenir des diverses Puissances, qu'elles prohibassent, par des lois, un
commerce qu'elles avaient solennellement condamne de la maniere la plus
energique, comme empreint d'injustice et de cruaute, et qu'elles s'etaient
engagees a abolir, par un traite solennel, il n'etait pas difficile
d'obtenir un acquiescement dont le refus eut ete une violation par trop
manifeste des principes les plus communs du bon sens et de la probite.

Mais, prohiber par des lois et permettre par le fait ce commerce criminel,
opposer au mal des mesures telles qu'elles sont insuffisantes pour sa
repression, que dirons-nous d'une semblable conduite? N'est-elle pas, de
toutes, la pire et la plus funeste? Votre Majeste, sans doute, fera
comprendre aux diverses Puissances contractantes, combien leur conduite
actuelle les expose a cette imputation, quoiqu'injuste qu'elle puisse etre
dans le fait. Il n'est pas necessaire d'indiquer a Votre Majeste les
moyens dont elle peut se servir pour rendre a la cause de l'humanite cet
important service. Helas! Votre Majeste ne les connait que trop bien.
Qu'elle suive l'impulsion de sa conscience; qu'elle obeisse seulement aux
mouvemens de son coeur; qu'a ses demarches preside cette energie que donne
la conscience, qu'assurent les sentimens genereux, et tout ira bien. La
justice, l'humanite, la bonne foi, la saine politique et, par dessus tout,
la religion, vous preteront leur auguste et irresistible appui. J'ai dit
la religion: et en effet, ce n'est pas ici l'occasion de mettre en avant
ces distinctions theologiques qui divisent malheureusement l'eglise
chretienne. Toutes les communions chretiennes s'accordent a condamner la
fraude, le vol, le brigandage et l'homicide: toutes s'accordent a
commander la paix et la charite envers tous les hommes: toutes nous
ordonnent d'employer au bonheur de nos semblables, non a perpetuer leur
ignorance et leur infortune, les dons et les facultes qu'il a plu a
l'Eternel de nous departir.

Pour ce qui est des considerations politiques, nous trouvons dans les
evenemens qui se pressent chaque jour d'eclore, la confirmation des hautes
lecons que l'histoire nous a transmises dans chacune de ses pages. Tout
doit nous convaincre, qu'abstraction faite de toute consideration de
justice ou d'humanite, celui-la s'abuserait etrangement qui, dans l'epoque
actuelle, pretendrait elever l'edifice d'un commerce national et d'une
puissance coloniale, sur une base composee de materiaux de la nature de
ceux que fournit la Traite. Insense!... lui dirions-nous, ne voyez-vous
pas les Etats-Unis d'Amerique affranchir leurs esclaves par milliers!
Ne voyez-vous pas, dans la derniere guerre, l'Angleterre appeler a la
liberte les esclaves de leurs ennemis! Ne voyez-vous pas, surtout, Haiti
prendre, de jour en jour, une attitude plus imposante, capable de
deconcerter tous les projets politiques de ses ennemis! N'entendez-vous
pas mugir les feux souterrains de cette ile volcanique! Ce bruit
redoutable est le presage de nouvelles eruptions aux ravages desquelles
l'oeil ni la pensee ne peuvent assigner de limites! Et c'est dans de
telles circonstances, que des hommes d'etat, qui n'ont pas perdu l'usage
de leur raison, pretendent voir une combinaison avantageuse dans
l'etablissement de colonies trans-atlantiques dont la population serait
fournie par la Traite!...

Mais j'ai honte de parler de considerations politiques, quand la voix du
devoir et le cri de la conscience se font entendre si hautement. Ah! Sire!
adressez vous aux ministres des Puissances contractantes au Congres de
Vienne. Adjurez-les de remplir les engagemens qu'ils ont contractes!
Dites-leur qu'ils trahissent notre noble cause, en mettant tant de
tiedeur, et en employant des moyens si faibles et si inefficaces, dans
l'abolition de la Traite. Dites-leur qu'une telle froideur equivaut a un
abandon total de la cause qu'ils s'etaient engages a defendre, et n'est
pas moins criminelle. Quant a moi, je le declare, quand je jette les yeux
en arriere, et que je considere tout ce qui a deja ete fait pour cette
grande cause, je ne puis m'empecher de croire que ce fleau devastateur
touche a sa fin. Les lumieres qu'on a jetees sur cet horrible trafic, la
connaissance universelle de la cruaute et de la criminalite qui y sont
attachees, les evenemens qui se passent sous nos yeux, les circonstances
tant physiques que morales de l'epoque ou nous vivons, tout concourt a me
persuader que nous touchons au moment de voir la suppression totale et
definitive de cette horrible violation des lois de la justice et de
l'humanite. Cependant, la Traite se continue encore; et dut-elle bientot
completement cesser, elle aura du moins continue assez, pour accuser dans
la posterite et couvrir d'une ineffacable infamie, ceux qui lui auront
resiste avec tant de faiblesse, et qui auront mis si peu de zele a sa
suppression. Ceux-la, surtout, qui ont participe a la memorable
declaration de Vienne, et qui n'en ont pas moins continue d'etre sourds
aux commandements de la religion, du devoir et de la morale, qui n'en ont
pas moins foule aux pieds l'humanite et la foi des sermens, ceux-la,
dis-je, ne peuvent avoir oublie la part qu'ils ont prise alors a une
entreprise qui s'annoncait sous des auspices si honorables. Ils se
rappellent l'acte solennel dans lequel ils declaraient vouloir laisser,
dans l'abolition de la Traite, un monument imperissable a la posterite. Ce
monument existera en effet: il existera; mais il portera une inscription
bien differente de celle qu'il eut du porter. Cette inscription, au lieu
de retracer, en caracteres immortels, l'imperturbable perseverance de ces
Monarques dans l'accomplissement des devoirs qu'ils avaient contractes a
la face de Dieu et des hommes, transmettra a la posterite la plus reculee,
les titres de leur honte; les plaintes de la justice et de l'humanite
admises d'abord, puis, ensuite, indignement foulees aux pieds; les
engagemens les plus saints, les sermens les plus sacres mis en oubli; les
interets du genre humain immoles a des interets commerciaux de peu
d'importance et plus qu'equivoques; tandis qu'une nation soupconnee de
tout sacrifier a ses speculations mercantiles, n'avait pas fait difficulte
de renoncer a ce cruel commerce, en s'accusant d'y avoir participe trop
long-temps, et en le denoncant a la haine et a l'execration des peuples
civilises.

Sire! puisse l'Eternel benir les efforts de Votre Majeste!... Dans les
travaux que vous allez entreprendre, songez que vous defendez une cause,
digne des regards de la Divinite!... La paix, la charite envers tous les
hommes, voila les bases sur lesquelles elle s'appuie!... Ah! Tous les
coeurs des gens de bien vont vous suivre! De tous les points de l'univers,
leurs voeux et leurs esperances vont accompagner vos pas, et seconder
vos efforts! Surtout, Votre Majeste trouvera dans son propre coeur, dans
le temoignage de sa conscience, une recompense bien douce de ses
philanthropiques travaux: mais une recompense plus chere et plus
solennelle leur est destinee, dans ce jour ou les mysteres de la
Providence seront reveles; ou Dieu apparaitra sans voile aux regards des
hommes; ou comparaitront, confondus devant le meme tribunal, les sujets et
les rois accompagnes seulement du cortege de leurs actions; ou, enfin,
l'injustice et la cruaute auront pour jamais cesse de desoler la terre....

J'ai l'honneur d'etre, avec le respect et l'attachement les plus sinceres,

SIRE,

de Votre Majeste,
le tres-humble et obeissant serviteur,

WILBERFORCE




RESUME DU DISCOURS
PRONONCE
PAR M. WILBERFORCE,
DANS
La Chambre des Communes,
_Le 27 Juin, 1822,_
SUR
_L'ETAT ACTUEL_
DE LA TRAITE DES NEGRES.





RESUME DU DISCOURS

PRONONCE PAR

M. WILBERFORCE.


En renouvelant aujourd'hui une motion analogue a celles que j'ai deja
presentees dans la derniere session et dans quelques-unes des sessions
precedentes, je ne me dissimule point les inconveniens qui accompagnent
d'ordinaire ces propositions annuelles.

Quelle que soit l'importance du sujet, l'interet qu'il excitait
primitivement s'affaiblit par degres; et pour le bien meme de la cause, il
est souvent preferable de n'en occuper le public qu'a de plus longs
intervalles. Mais la Chambre remarquera sans doute les circonstances
particulieres dans lesquelles nous nous trouvons places, et qui me
semblent rendre necessaire la motion que je vais avoir l'honneur de lui
soumettre.

Ayant aboli nous-memes la Traite des Negres, l'humanite nous faisait un
devoir de presser les autres nations d'imiter notre exemple, et de se
joindre a nous pour l'accomplissement de ce grand oeuvre. Nous avons donc
saisi l'occasion qui nous etait offerte par le Congres de Vienne; nous
nous sommes adresses a tous les Souverains de l'Europe, mais specialement
a ceux dont les sujets s'etaient livres precedemment au commerce
d'esclaves, et nous les avons conjures d'embrasser avec nous la bonne
cause. Le Portugal s'est seul refuse a nos instances. La Russie,
l'Autriche et la Prusse, quoique etrangeres a la Traite des Negres, et
n'ayant point elles-memes de colonies, ont pris part aux declarations
solennelles qui ont marque la Traite du sceau de l'infamie. Toutes les
grandes Puissances reunies en cour supreme de justice, ont prononce la
sentence d'un crime qu'elles ont justement nomme la honte de notre siecle,
et il a ete livre par elles a l'execration de l'humanite.

L'injustice et la cruaute du commerce d'esclaves ayant ete reconnues par
les Puissances europeennes, des traites ont ete conclus avec plusieurs
d'entre elles pour assurer l'abolition de ce trafic. Toutes, a l'exception
du Portugal, ont fixe une epoque precise apres laquelle la Traite serait a
jamais interdite. Les Gouvernemens memes qui se sont refuses a une
abolition immediate ont pris l'engagement formel de ne faire la Traite
qu'au midi de la ligne.

Il a ete convenu avec plusieurs de ces Gouvernemens que des juridictions
speciales seraient etablies pour juger les infractions aux lois qui
prohibent la Traite. Il est donc naturel, ou plutot il est necessaire que
nous nous enquerrions de temps a autre comment les traites sont executes,
et quels pas nous faisons vers le but que nous avons en vue.

Une grande masse de documens a ete soumise a la Chambre par le
Gouvernement de Sa Majeste. Elle comprend sa correspondance avec les
officiers de la marine royale sur la cote d'Afrique, avec les membres des
commissions mixtes et avec les ministres du Roi aupres de differentes
cours etrangeres. L'adresse que je compte proposer aujourd'hui contiendra
l'expression des sentimens qu'a excites en nous la lecture de ces pieces
officielles. Mais avant d'entrer dans les details de la question, je crois
remplir un devoir en reconnaissant que mon noble ami, qui siege de l'autre
cote de la Chambre (Lord Londonderry) a veille sur les interets de notre
glorieuse cause avec habilete et perseverance.

Je commencerai par les Pays-Bas. En considerant les diverses phases de
l'histoire de ce pays et les longues relations d'intimite qui ont existe
entre son gouvernement et le notre, sa lenteur, pour ne rien dire de plus,
a executer des engagemens formels, lui fait aussi peu d'honneur que le
manque d'empressement qu'il temoigne a mettre un terme a des pratiques
qu'il a declarees lui-meme contraires a la justice et a l'humanite.
Toutefois les argumens du noble Lord (Lord Londonderry), appuyes par les
talens et le zele du Ministre de Sa Majeste pres la Cour des Pays-Bas,
(Lord Clancarty), ont enfin amene cette Puissance a donner aux traites
leur veritable et legitime interpretation.

La Traite des Negres s'est faite long-temps avec impunite sous pavillon
espagnol; mais un juste sentiment du devoir parait s'etre reveille dans le
sein des Cortes. Le Comte de Torreno a employe ses talens distingues en
faveur de notre cause, et les Cortes ont enfin soumis a une peine
infamante, (dix annees de travaux forces) le crime de la Traite, sous
quelque forme qu'il se commette. Les malheureuses victimes qui seront
trouvees a bord des vaisseaux negriers seront desormais delivrees de
l'esclavage. Il est beau de voir un peuple qui jette les fondemens de sa
propre liberte, se montrer sensible au droit qu'ont d'autres hommes a
jouir du meme bienfait; et la conduite de l'Espagne, dans cette
circonstance, redoublera, je n'en doute point, l'interet qu'inspirent aux
citoyens de la Grande-Bretagne les efforts de ce peuple pour etablir son
independance politique.

Quelque longues et quelque amicales qu'aient ete nos relations avec la
Cour de Portugal, je suis force de convenir que sa conduite, par rapport
a la Traite des Noirs, a ete honteuse a l'exces. Elle n'a eu qu'un seul
genre de merite, une perseverance inebranlable dans le mal. Au Congres
meme de Vienne, tandis que toutes les autres Puissances europeennes ont
reconnu l'injustice et la cruaute de la Traite, tandis qu'elles ont fixe
un terme pour l'abolir, le Portugal seul, tout en accedant a la premiere
de ces declarations, s'est obstinement refuse a la mesure qui en etait la
consequence. Il s'est contente de nous offrir de discontinuer ses
barbaries sur la cote d'Afrique, si nous consentions a acheter cet acte de
justice par une concession de privileges commerciaux. A la fin, neanmoins,
la Cour de Lisbonne a stipule, moyennant une somme considerable pour prix
de son consentement, que la Traite serait desormais interdite au commerce
portugais au nord de la ligne. Elle a delivre par la de ses ravages une
etendue de plus de mille lieues de cotes, et elle a borne son trafic a des
contrees qui, ayant fait partie de ses domaines depuis des siecles,
avaient des droits particuliers a sa protection et a sa bonte. Mais en
depit de cette convention, l'on rencontre encore des negriers portugais
sur tous les points de la cote d'Afrique au nord de la ligne; et il a ete
prouve que les Gouverneurs de quelques-uns des etablissemens coloniaux de
cette puissance prennent part a ces expeditions de forbans. Certes, il
serait d'un mauvais augure pour les destinees a venir du Portugal, que le
nouveau gouvernement de ce pays, en assurant sa propre independance, ne
prit aucune mesure pour exterminer un commerce de fraude, de sang et
d'infamie. J'ai meilleur espoir de sa legislature actuelle; et les
principes du nouveau gouvernement formeront, j'ose le croire, un heureux
contraste avec ceux de l'ancien. En tout cas, sa conduite ne saurait etre
pire, en ce qui concerne la Traite des Noirs.

Je passe aux Etats-Unis d'Amerique. Ce pays a debute plutot que nous-memes
dans la bonne oeuvre de l'abolition; mais il est penible de voir, en
etudiant les pieces deposees sur notre table, que le gouvernement de
Washington, quoiqu'il ait fait de la Traite un crime capital, quoiqu'il
l'ait rangee parmi les actes de piraterie, se refuse encore a la seule
mesure qui paraisse devoir etre efficace pour mettre un terme au trafic du
sang africain: je veux dire, le droit reciproque de visiter les vaisseaux
qui naviguent sur la cote d'Afrique.

Il est evident, ainsi que l'a justement observe dans la session derniere
mon honorable ami, Mr. Brougham, (et c'est aussi un des argumens dont
s'est servi le Secretaire d'Etat de Sa Majeste), que rien n'est plus
distinct de ce qu'on appelle le droit de visite, tel qu'il s'exerce en
temps de guerre, que la faculte mutuelle accordee aux batimens des deux
nations, d'examiner les navires marchands, dans des limites determinees,
et sur le pied de l'egalite la plus parfaite. La seconde de ces mesures,
on l'a soutenu avec raison, ne differe pas seulement de la premiere, elle
lui est, pour ainsi dire, opposee. Car reconnaitre la necessite d'un
traite special pour exercer un droit dans de certaines bornes et a
certaines conditions, c'est en quelque sorte desavouer le droit general et
indefini de visite qui ne se fonde sur aucune convention prealable. La
resistance que nous oppose a cet egard le gouvernement americain, est
d'autant plus facheuse, qu'a Washington meme un comite de la Chambre des
Representans a recommande l'annee derniere l'adoption du systeme de visite
mutuelle sur les cotes d'Afrique. Ainsi la branche populaire de la
legislature, celle ou l'on pouvait supposer que les prejuges nationaux
seraient le plus long-temps a se dissiper, s'est montree superieure a ces
considerations secondaires. Cette annee encore, un comite du Congres
(nomme dans le Senat, si je ne me trompe) a reproduit les memes argumens
en faveur de la visite mutuelle. Neanmoins, le Gouvernement refuse
d'acceder a ces conseils, et sa resistance n'est pas exempte de rudesse.
Mais de cela meme je tire un favorable augure; et quand, en reponse aux
argumens irresistibles de Mr. Stratford Canning, je vois Mr. Quincy Adams
toujours sur le point de manquer de mesure, je ne puis m'empecher
d'attribuer une telle disposition au malaise qu'il eprouve en repoussant
une proposition evidemment equitable, et j'aime a esperer qu'il finira par
l'adopter avec satisfaction. Dans une cause qui embrasse les plus chers
interets d'une grande portion de nos semblables, il est penible sans doute
de voir le gouvernement americain s'en tenir aux minuties de l'etiquette
nationale, au lieu d'envisager la question sous un point de vue plus reel
et plus eleve; mais si telle est la diplomatie des Etats-Unis, avec quelle
satisfaction n'avons-nous pas reconnu que les sentimens individuels des
Americains se sont montres tels qu'on devait les attendre d'hommes issus
de la meme origine que la notre, d'hommes eleves dans la jouissance des
memes droits et des memes prerogatives constitutionnelles. Les officiers
de la marine americaine en croisiere sur les cotes d'Afrique, ont seconde
nos efforts avec la bienveillance et la cordialite la plus parfaite. Je
desire ardemment, je l'avoue, que la Grande-Bretagne et l'Amerique
eprouvent l'une pour l'autre les sentimens qui conviennent a deux peuples
qui sont descendus des memes ancetres, qui parlent la meme langue, qui
professent la meme religion, qui font gloire de la meme liberte politique,
et qui sont redevables aux memes principes constitutionnels des bienfaits
speciaux dont ils jouissent: je me rejouis de tout indice qui semble
annoncer que les deux peuples ne connaitront bientot plus d'autre rivalite
que celle qui peut exister entre des amis et des freres; et je me livre
avec bonheur a l'espoir qu'ils seront desormais unis l'un a l'autre par
des liens d'estime et d'affection mutuelles.

Il me reste a remplir la plus penible portion de ma tache: je dois parler
de la conduite de la France relativement a la Traite des Negres. Si l'on
reflechit que le gouvernement francais a condamne la Traite dans les
termes les plus energiques, comment ajouter foi a ce qui est neanmoins
d'une verite incontestable? c'est que dans quelque direction que nous
jetions les yeux, sur toutes les mers, dans tous les ports, sur tous les
points de la cote d'Afrique, et presque dans toutes les autres parties du
monde, nos regards affliges rencontrent des preuves manifestes de
l'activite redoublee avec laquelle des Francais indignes de ce nom, se
livrent a la Traite des Noirs. Des circulaires sont repandues et en France
et dans les colonies; on appelle les plus petits capitaux a s'engager dans
ce trafic infame ou des profits enormes doivent recompenser les
speculateurs. Les officiers de la marine royale et les gouverneurs des
etablissemens coloniaux, semblent egalement disposes a favoriser la Traite
par leur connivence; et dans le meme instant, on nous assure que le
gouvernement francais ne neglige aucun effort pour mettre un terme a de
semblables pratiques; ce meme gouvernement repute si exact et si habile
dans l'application de ses lois penales et de ses reglemens fiscaux.

Il existe neanmoins en France des hommes qui ressentent pour cette
coupable connivence du pouvoir supreme, l'indignation qu'elle doit exciter
dans toutes les ames genereuses. Le Duc de Broglie, en particulier, a
traite cette grande question dans la Chambre des Pairs avec une habilete
et une eloquence dignes de l'objet de ses efforts; et en denoncant les
horreurs de la Traite a l'opinion publique, il a montre une parfaite
connaissance du sujet jointe a tout le zele qu'inspire une semblable
cause. Tant que la France possedera des hommes tels que le Duc de Broglie,
tant que leurs intentions resteront les memes, tant que leurs talens
seront consacres a la cause de la justice et de l'humanite, je ne saurais
desesperer du succes. Mais c'est un etrange et humiliant spectacle que
celui d'un grand royaume qui, comble des dons de la Providence, place au
premier rang par les progres de la civilisation et les raffinemens de la
vie sociale, emploie les ressources de son industrie a accroitre les
souffrances et a prolonger la barbarie de nations moins favorisees du
ciel. Un pareil crime devient plus odieux encore quand on reflechit aux
circonstances dans lesquelles il se commet; quand on songe que c'est au
moment meme ou a l'issue d'une longue guerre, la France a retrouve les
jouissances de la paix et le gouvernement de son souverain legitime.

L'on nous dit que la religion renait en France, et que le gouvernement
actuel est dispose a en favoriser les progres; mais j'aurais, je l'avoue,
une triste idee d'une religion qui accepterait la honteuse alliance de la
Traite des Negres. C'a ete l'un des caracteres distinctifs du
christianisme, que d'adresser ses consolations aux pauvres, de se montrer
le protecteur des opprimes, le soutien des malheureux; c'a ete la gloire
de l'Evangile que de repandre la paix et la bienveillance mutuelle parmi
les hommes. Quel doit donc etre le caractere de cette religion qui fait un
pacte avec la fraude et la cruaute, avec le meurtre et le brigandage, qui
adopte pour missionnaires des hommes endurcis dans le crime, et qui porte
la desolation et le pillage dans toute une moitie du monde non civilise?

Je ne trace point un tableau imaginaire.

(Ici Mr. Wilberforce a lu l'extrait d'une depeche de Lord Londonderry au
ministere francais, d'ou il resulte que les negriers se procurent des
victimes sur la cote d'Afrique en excitant les peuplades indigenes a des
actes de brigandage mutuel, en incendiant les hameaux et enlevant les
malheureux habitans a mesure qu'ils cherchent a echapper aux flammes).

L'infamie et la cruaute d'une pareille conduite, a repris l'orateur, sont
encore aggravees par la consideration que l'echafaudage de sophismes au
moyen duquel on essayait autrefois de justifier la Traite des Noirs, est
maintenant reduit en poudre. Quand nous avons commence la lutte, on nous
objectait que les Negres etaient une race inferieure, une sorte de chainon
entre l'homme et le singe: que la nature les avait destines a couper du
bois et a porter de l'eau pour l'usage du reste de leurs semblables. Ceci
n'est pas une ironie, c'est une assertion avancee gravement dans un des
livres qui font autorite sur les questions relatives aux Indes
occidentales. Mais ces mensonges honteux qui offensent a la fois la
Majeste Divine et les droits de l'humanite, ont ete repousses depuis
long-temps dans les tenebres dont ils n'auraient jamais du sortir. Divers
rapports sur l'etat de l'Afrique ont mis hors de doute que les indigenes
sont semblables a nous par leurs qualites physiques et morales. La colonie
de Sierra Leone surtout, cet etablissement jadis si calomnie et si
injustement meprise, demontre aujourd'hui cette verite incontestable,
qu'une societe africaine peut faire des progres aussi rapides que les
notres, lorsqu'elle jouit des bienfaits de la religion protestante et des
lois britanniques. Cette colonie, bien qu'encore dans l'enfance, est un
objet d'admiration et de joie pour tous les amis de l'humanite; la plante
est jeune et delicate, mais ses jets sont vigoureux, son feuillage est
verdoyant, et deja l'on y distingue quelques traits de la beaute et de la
symetrie qui caracterisent la constitution britannique.

La France peut-elle vouloir que sa conduite offre un contraste si frappant
avec la notre? Quoi! tandis que nous reveillons par des soins paternels
les facultes assoupies des malheureux Africains, emploiera-t-elle toutes
les ressources de sa puissance a les corrompre, a les degrader, a les
detruire? Non, sans doute, si de pareilles horreurs peuvent encore se
commettre, c'est qu'on les cache aux regards du public; et je ne saurais
croire que ni le gouvernement ni le peuple francais consentissent a
tolerer de tels actes d'iniquite, s'ils en connaissaient la nature et
l'etendue. Qu'ils se mettent pour un moment a la place des habitans de
l'Afrique! Qu'ils supposent que les Algeriens debarquent sur les cotes du
Languedoc et viennent s'y livrer a un brigandage, moins cruel pourtant que
celui des negriers. Qu'ils supposent que ces pirates incendient les
Villages pendant la nuit, enlevent les paysans tandis qu'ils s'efforcent
d'echapper a la mort, et vont les vendre dans une contree lointaine pour y
subir eux et leur posterite un esclavage eternel. Quel soulevement
n'exciterait pas le simple recit de ces atrocites? On les signalerait
comme le comble de l'horreur et de la barbarie; il semblerait monstrueux
que l'Europe ne se levat pas en masse pour en chatier les auteurs. Eh
bien! ce brigandage, quelque juste indignation qu'il dut exciter, reste en
deca de la cruaute systematique, de la froide barbarie qui caracterise la
Traite des Negres. La morale et l'humanite sont-elles donc circonscrites
par des limites geographiques, et une nation qui pretend a l'honneur de
surpasser toutes les autres dans les rafinemens de la civilisation, se
livrera-t-elle sans obstacles aux plus indignes pratiques?

Mais il est de fait, ainsi que je l'ai remarque precedemment, que les
horreurs de la Traite trouvent un appui dans leur etendue meme. Nous nous
habituons a la considerer comme un etre abstrait, et nous oublions
qu'entre les 80 a 100 mille victimes de ce trafic, chacune a subi quelque
violence individuelle, endure quelque malheur qui lui est propre, supporte
peut-etre une plus grande intensite de souffrances que ne saurait en
produire aucun des autres fleaux qui affligent l'humanite. L'on peut a
peine supposer que la Traite des Noirs fut toleree dans un seul des pays
qui prennent le nom de chretiens, si elle etait connue pour ce qu'elle est
incontestablement en realite.

J'ai cherche a me rendre compte des ruses et des sophismes qui ont pu
valoir a ce trafic l'espece de faveur dont il jouit encore, et je me suis
assure que ce triste resultat provient, en grande partie, de ce qu'on
attribue a l'abolition de la Traite la detresse actuelle de nos colonies
occidentales, et de ce que l'on suppose que nous pressons la France
d'adopter une marche qui a ete fatale a nos etablissemens d'outre-mer,
dans le but d'etouffer son commerce et d'arreter les progres de sa
prosperite. Mais ceux qui accueillent cette calomnie ignorent, ou du moins
ils oublient que, lors meme qu'aucun sentiment de morale ne nous
empecherait d'adopter un si abominable systeme, les principes seuls de
l'economie politique suffiraient pour nous en detourner. Et en effet,
graces en soient rendues a l'Eternel, on a reconnu l'absurdite de la
doctrine autrefois recue, qu'une nation pour etre puissante doive
appauvrir et rabaisser les peuples qui l'environnent: doctrine impie, qui
Accuserait l'Ordonnateur Supreme de toutes choses d'avoir fonde le
bien-etre temporel des nations sur la mechancete et l'egoisme, et non sur
la liberte, la paix et l'affection mutuelle. Non, certes, nous le savons
aujourd'hui, un pays n'a pas de plus sure maniere d'accroitre sa
prosperite, que de favoriser les progres de ses voisins; et chaque membre
de la grande famille est interesse au bien-etre et au bonheur de tous.

Mais l'hypothese que la detresse actuelle de nos colonies provienne de
l'abolition de la Traite, peut avoir de si dangereuses consequences, que
je me crois oblige d'en demontrer la faussete; je vais plus loin,
j'affirme qu'il eut mieux valu pour nos anciennes colonies que la Traite
eut ete abolie beaucoup plus tot. La detresse qui se fait sentir dans les
Indes occidentales remonte a plus de vingt annees, et je n'ai pas besoin
de rappeler a la Chambre que l'abolition de la Traite ne date que de
quinze ans. A moins donc que l'effet ne precede la cause, il est evident
que la detresse des colonies n'est point imputable a l'abolition de ce
trafic. A l'appui de mon assertion sur l'epoque a laquelle remonte cet
etat de souffrance de nos colonies occidentales, je lirai l'extrait d'un
Rapport sur la Jamaique, imprime par ordre de la Chambre au mois de
Fevrier, 1805.

"Tous les negocians anglais qui ont des hypotheques sur les plantations,
forment des demandes en expropriation forcee; et neanmoins quand ils ont
obtenu un jugement, ils hesitent a le faire executer, parce qu'ils
seraient obliges de devenir eux-memes proprietaires, et qu'ils savent par
experience ce qu'il en coute. Les officiers des Sheriffs et les receveurs
des impositions a l'interieur, font vendre sur tous les points de l'ile
des habitations dont les proprietaires, autrefois riches, sont reduits
aujourd'hui a se voir deposseder de leurs biens pour moitie de leur valeur
reelle et moins de moitie de leur prix d'achat. Toute espece de credit est
aneantie, etc., etc. Les details les plus fideles paraitraient d'une
exageration absurde."

Je pourrais continuer a citer des passages semblables; mais je me borne a
faire observer qu'a une epoque encore plus reculee, dans les vingt annees
qui se sont ecoulees de 1760 a 1780, les expropriations se sont elevees au
nombre de 80,000 et a la somme de L32,500,000, monnaie de la Jamaique,
soit 22,500,000 livres sterling. Pendant ces vingt annees, pres de la
moitie des proprietes de l'ile a change de maitres. En voila, sans doute,
plus qu'il ne faut pour renverser la supposition que l'abolition de la
Traite ait eu aucune part a la detresse actuelle de nos colonies.

Mais quels que soient les motifs de l'indulgence coupable dont jouit la
Traite des Negres, c'est, je le repete, un sujet de surprise et
d'indignation que de voir un pays tel que la France, dans le moment ou il
est rendu a la paix et a la prosperite, devenir le fleau du continent
africain, l'instrument funeste qui non seulement aggrave les souffrances
de ces malheureuses contrees, mais qui, ne l'oublions point, y prolonge a
plaisir la guerre intestine et la barbarie. Les Francais sont un peuple
brave et chevaleresque; ils nous ont dispute jadis l'empire de la mer, et
je ne puis comprendre qu'ils ne sentent pas que c'est souiller l'honneur
de leur pavillon, que d'en faire non seulement la sauvegarde d'un trafic
de sang humain, quand ce sont des navires francais qui s'y livrent, mais
le protecteur, le patron, l'ange gardien pour ainsi dire (ange de tenebres
sans doute) des plus vils aventuriers de toutes les nations.--Je ne
saurais m'empecher de croire que lorsque la nature et les effets d'un
pareil systeme seront bien connus, le sentiment moral de la France
elle-meme ne souffrira pas que la Traite continue impunement ses ravages.

Quant a nous, du moins, remplissons notre tache, et ne negligeons aucune
des ressources qui sont en notre puissance pour faire reparation a
l'Afrique des torts qu'elle a eu si long-temps a nous reprocher. Si nos
traites avec les Puissances etrangeres avaient eu pour objet des limites
territoriales ou des privileges commerciaux, leur execution aurait ete
strictement exigee. Que notre conduite ne nous fasse pas soupconner de
mettre plus d'interet a ces questions d'un ordre secondaire qu'aux droits
les plus chers, a la vie et au bonheur de nos semblables. Que nous
puissions dire au moins que nous avons fait notre devoir; et je le repete,
il m'est impossible de ne pas esperer qu'un jour Sa Majeste pourra se
livrer a la douce jouissance de penser que sa mediation a puissamment
contribue a delivrer la terre du plus grand fleau qui ait jamais afflige
l'humanite, et a ouvrir a la civilisation, aux lumieres et au bonheur
l'entree du vaste continent de l'Afrique.

Je propose donc que l'Adresse suivante soit humblement presentee a Sa
Majeste[4].

[Note 4: Cette adresse a ete votee a l'unanimite par la Chambre des
Communes.]

"Le profond interet que la Chambre des Communes a pris et continue a
prendre a l'abolition de la Traite des Negres, nous a engages a etudier
avec une attention particuliere les documens qui ont ete mis recemment
sous nos yeux, d'apres les ordres de Sa Majeste.

"Nous nous etions flattes que les representations et les remontrances
reiterees de Sa Majeste auraient enfin determine les divers gouvernemens
dont les sujets se livraient encore au trafic des Noirs, a mediter
serieusement sur l'obligation solennelle qu'ils ont si souvent contractee
de cooperer avec Sa Majeste d'une maniere cordiale et efficace a la
destruction complete de cet epouvantable fleau.

"Mais nous avons appris avec douleur et avec honte qu'a un petit nombre
d'exceptions pres, nos esperances ont ete decues, et que nous sommes
encore reduits a l'etrange et humiliante condition de voir la Traite des
Negres se faire avec une activite redoublee par les sujets de ces memes
puissances, qui ont formellement reconnu que ce trafic est le comble de la
depravation et de la cruaute.

"Nous remarquons cependant avec satisfaction que les argumens sans
replique et les demarches reiterees des ministres de Sa Majeste, appuyes
des remontrances energiques de son Ambassadeur a la Cour des Pays-Bas, ont
enfin amene ce gouvernement a donner aux traites leur interpretation
legitime.

"Nous avons vu egalement avec plaisir la reforme de quelques-uns des abus
qui s'etaient introduits dans les cours de juridiction mixte etablies a
Sierra Leone. Mais l'experience a demontre la necessite de modifier la
clause qui exige, pour prononcer la condamnation d'un navire, que des
esclaves aient ete trouves a bord au moment de la saisie, tandis qu'il
importe au contraire d'accorder une juste valeur aux preuves decisives que
l'on peut deduire de l'arrimage et de l'equipement qui distinguent les
batimens negriers.

"Nous avons trouve quelque soulagement a la douleur que doit causer la
deplorable uniformite des renseignemens qui nous sont fournis, en
apprenant que les Cortes d'Espagne ont prononce une peine severe et
infamante contre tous les individus qui desormais prendraient part a la
Traite des Negres. Mais il ne suffit pas de cette juste reconnaissance de
l'atrocite du crime, il ne suffit pas d'une prohibition legale, et nous
esperons que les Cortes prendront toutes les mesures necessaires pour
l'execution rigoureuse de la nouvelle loi.

"Nous voyons avec chagrin que les navires portugais, loin de renoncer
graduellement a la Traite, ont continue a s'y livrer avec une activite
redoublee, et specialement sur la cote au nord de la ligne, ce qui est une
contravention formelle au traite par lequel cette Puissance s'est engagee
a borner son trafic aux contrees situees au midi de l'equateur.

"Mais nous ne saurions nous empecher d'embrasser l'esperance que le
nouveau Gouvernement du Portugal montrera plus d'empressement pour
l'execution d'un traite que toutes les lois divines et humaines lui font
un devoir de respecter.

"Nous avons remarque avec une vive satisfaction le zele que manifestent
pour l'abolition de la Traite des Negres les commandans des batimens de
guerre americains en station sur la cote d'Afrique, et leur empressement a
seconder les efforts des officiers de la marine royale. Mais nous voyons
avec regret que le gouvernement des Etats-Unis ne parait point dispose a
abandonner les objections qu'il a faites precedemment a l'etablissement
d'un droit de visite mutuelle dans les parages de l'Afrique.

"Nous nous etions flattes que ce gouvernement prendrait en juste
consideration les argumens irresistibles mis en avant par le Comite de la
Chambre des Representans en faveur d'un arrangement de ce genre, et
specialement le passage du Rapport de ce Comite ou l'on fait ressortir la
difference, ou plutot l'opposition, qui existe entre une mesure fondee sur
des conventions reciproques et renfermee dans des limites determinees, et
le droit de visiter les vaisseaux neutres sans aucune stipulation
anterieure, tel qu'on le reclame et le pratique en temps de guerre. Nous
nous etions flattes surtout que, dans une question qui interesse les
droits et le bonheur d'une si grande portion de nos semblables, le
gouvernement americain se rendrait a la consideration evidente que
l'etablissement general d'un systeme quelconque de visite mutuelle peut
seul etre efficace pour mettre un terme au trafic des Noirs.

"Nous voyons avec une profonde douleur que cette annee comme les
precedentes, la Traite se fait sous pavillon francais sur toute l'etendue
de la cote d'Afrique; qu'en France et a l'etranger des prospectus sont
repandus pour offrir aux speculateurs des expeditions de ce genre, pour
attirer les plus petits capitaux, et seduire des aventuriers par l'espoir
d'un profit enorme; que le petit nombre de batimens de guerre francais en
station dans les parages de l'Afrique, ne met aucune entrave serieuse au
trafic des Noirs; que les gouverneurs des colonies ne paraissent pas
montrer plus d'activite: et cela, tandis que le Gouvernement francais
condamne ce trafic dans les termes les plus energiques, tandis qu'il
declare qu'aucune peine n'est epargnee pour arreter un si grand fleau. Il
est a deplorer qu'un gouvernement dont les moyens d'action passent pour
etre si efficaces, voie ses efforts paralyses dans cette seule
circonstance. Nous ne pouvons donc que continuer a nous affliger
profondement de ce qu'une grande et brave nation, comblee de tous les dons
de la Providence, placee au premier rang par les jouissances de la vie
sociale, se montre, dans le moment meme ou elle est rendue aux bienfaits
de la paix et au gouvernement de son souverain legitime, un agent
principal de destruction pour etouffer les germes de civilisation qui
commencaient a se developper en Afrique, et prolonger la misere et la
barbarie de ce vaste continent.

"Nous conjurons Sa Majeste de reiterer ses remontrances aupres des
gouvernemens etrangers, et de rendre manifeste que son intervention n'est
point une affaire de forme, mais l'accomplissement d'un devoir imperieux
et sacre.

"L'Angleterre aura du moins la satisfaction d'apprendre que nous
travaillons sans relache a reparer les torts que l'Afrique a eu si
long-temps a nous reprocher a nous-memes. Et nous ne saurions douter qu'a
la fin nous ne puissions feliciter Sa Majeste d'avoir triomphe dans la
bonne cause, et d'avoir puissamment contribue a effacer la tache la plus
honteuse qui souille l'honneur de la chretiente."



FIN.






End of the Project Gutenberg EBook of Lettre a l'Empereur Alexandre sur la
traite des noirs, by William Wilberforce

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRE a L'EMPEREUR ***

***** This file should be named 10683.txt or 10683.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/0/6/8/10683/

Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed
Proofreaders. This file was produced from images generously made
available by the Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     http://www.gutenberg.net/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     http://www.gutenberg.net/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     http://www.gutenberg.net/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     http://www.gutenberg.net/GUTINDEX.ALL


