Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert

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Title: La tentation de Saint Antoine

Author: Gustave Flaubert

Release Date: February 8, 2004 [EBook #10982]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATION DE SAINT ANTOINE ***



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LA TENTATION DE SAINT ANTOINE

PAR

GUSTAVE FLAUBERT



A LA MMOIRE DE MON AMI ALFRED LEPOITTEVIN

DCD A LA NEUVILLE CHANT-D'OISEL

Le 3 avril 1848




I.


C'est dans la Thbade, au haut d'une montagne, sur une plate-forme
arrondie en demi-lune, et qu'enferment de grosses pierres.

La cabane de l'Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de
roseaux,  toit plat, sans porte. On distingue dans l'intrieur une
cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stle de bois, un gros
livre; par terre,  et l, des filaments de sparterie, deux ou trois
nattes, une corbeille, un couteau.

A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plante dans le sol; et,
 l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur
l'abme, car la montagne est taille  pic, et le Nil semble faire un
lac au bas de la falaise.

La vue est borne  droite et  gauche par l'enceinte des roches. Mais
du ct du dsert, comme des plages qui se succderaient, d'immenses
ondulations parallles d'un blond cendr s'tirent les unes derrire les
autres, en montant toujours;--puis au del des sables, tout au loin, la
chane libyque forme un mur couleur de craie, estomp lgrement par des
vapeurs violettes. En face, le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord,
est d'une teinte gris-perle, tandis qu'au znith des nuages de pourpre,
disposs comme les flocons d'une crinire gigantesque, s'allongent sur
la vote bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d'azur
prennent une pleur nacre; les buissons, les cailloux, la terre, tout
maintenant parat dur comme du bronze; et dans l'espace flotte une
poudre d'or tellement menue qu'elle se confond avec la vibration de
la lumire.

SAINT-ANTOINE

qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de
chvre, est assis, jambes croises, entrain de faire des nattes. Ds que
le soleil disparat, il pousse un grand soupir, et regardant l'horizon:

Encore un jour! un jour de pass!

Autrefois pourtant, je n'tais pas si misrable! Avant la fin de la
nuit, je commenais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuve
chercher de l'eau, et je remontais par le sentier rude avec l'outre sur
mon paule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m'amusais  ranger tout
dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tchais que les nattes fussent
bien gales et les corbeilles lgres; car mes moindres actions me
semblaient alors des devoirs qui n'avaient rien de pnible.

A des heures rgles je quittais mon ouvrage; et priant les deux bras
tendus je sentais comme une fontaine de misricorde qui s'panchait du
haut du ciel dans mon coeur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi?...

Il marche dans l'enceinte des roches, lentement.

Tous me blmaient lorsque j'ai quitt la maison. Ma mre s'affaissa
mourante, ma soeur de loin me faisait des signes pour revenir; et
l'autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir
au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru
aprs moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussire, et sa
tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascte qui
m'emmenait lui a cri des injures. Nos deux chameaux galopaient
toujours; et je n'ai plus revu personne.

D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un Pharaon. Mais un
enchantement circule dans ces palais souterrains, o les tnbres ont
l'air paissies par l'ancienne fume des aromates. Du fond des
sarcophages j'ai entendu s'lever une voix dolente qui m'appelait; ou
bien, je voyais vivre, tout  coup, les choses abominables peintes sur
les murs; et j'ai fui jusqu'au bord de la mer Rouge dans une citadelle
en ruines. L, j'avais pour compagnie des scorpions se tranant parmi
les pierres, et au-dessus de ma tte, continuellement des aigles qui
tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j'tais dchir par des griffes,
mordu par des becs, frl par des ailes molles; et d'pouvantables
dmons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois
mme, les gens d'une caravane qui s'on allait vers Alexandrie m'ont
secouru, puis emmen avec eux.

Alors, j'ai voulu m'instruire prs du bon vieillard Didyme. Bien qu'il
ft aveugle, aucun ne l'galait dans la connaissance des critures.
Quand la leon tait finie, il rclamait mon bras pour se promener. Je
le conduisais sur le Paneum, d'o l'on dcouvre le Phare et la haute
mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de
toutes les nations, jusqu' des Cimmriens vtus de peaux d'ours, et des
Gymnosophistes du Gange frotts de bouse de vache. Mais sans cesse, il
y avait quelque bataille dans les rues,  cause des Juifs refusant de
payer l'impt, ou des sditieux qui voulaient chasser les Romains.
D'ailleurs la ville est pleine d'hrtiques, des sectateurs de Mans, de
Valentin, de Basilide, d'Arius,--tous vous accaparant pour discuter et
vous convaincre.

Leurs discours me reviennent quelquefois dans la mmoire. On a beau n'y
pas faire attention, cela trouble.

Je me suis rfugi  Colzim; et ma pnitence fut si haute que je n'avais
plus peur de Dieu. Quelques uns s'assemblrent autour de moi pour devenir
des anachortes. Je leur ai impos une rgle pratique, en haine des
extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m'envoyait
de partout des messages. On venait me voir de trs-loin.

Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre
m'entrana dans Alexandrie. La perscution avait cess depuis trois jours.

Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arrta devant le temple de
Srapis. C'tait, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur
voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue
tait attache contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des
lanires;  chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s'est
retourne, la bouche ouverte;--et pardessus la foule,  travers ses
longs cheveux qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnatre
Ammonaria ...

Cependant ... celle-l tait plus grande ..., et belle ...,
prodigieusement!

Il se passe les mains sur le front.

Non! non! je ne veux pas y penser!

Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens.
Tout s'est born  des invectives et  des rises. Mais, depuis lors,
il a t calomni, dpossd de son sige, mis en fuite. O est-il,
maintenant? je n'en sais rien! On s'inquite si peu de me donner des
nouvelles. Tous mes disciples m'ont quitt, Hilarion comme les autres!

Il avait peut-tre quinze ans quand il est venu; et son intelligence
tait si curieuse qu'il m'adressait  chaque moment des questions. Puis,
il coutait d'un air pensif;--et les choses dont j'avais besoin, il me
les apportait sans murmure, plus leste qu'un chevreau, gai d'ailleurs 
faire rire les patriarches. C'tait un fils pour moi!

Le ciel est rouge, la terre compltement noire. Sous les rafales du vent
des tranes de sable se lvent comme de grands linceuls, puis
retombent. Dans une claircie, tout  coup, passent des oiseaux formant
un bataillon triangulaire, pareil  un morceau de mtal, et dont les
bords seuls frmissent.

Antoine les regarde.

Ah! que je voudrais les suivre!

Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contempl avec envie les longs
bateaux, dont les voiles ressemblent  des ailes, et surtout quand ils
emmenaient au loin ceux que j'avais reus chez moi! Quelles bonnes
heures nous avions! quels panchements! Aucun ne m'a plus intress
qu'Ammon; il me racontait son voyage  Rome, les Catacombes, le Colise,
la pit des femmes illustres, mille choses encore!... et je n'ai pas
voulu partir avec lui! D'o vient mon obstination  continuer une vie
pareille? J'aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie,
puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules  part, et
cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble
 l'glise, o l'on voit accrochs trois martinets qui servent  punir
les dlinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline
est svre.

Ils ne manquent pas de certaines douceurs, nanmoins. Des fidles leur
apportent des oeufs, des fruits, et mme des instruments propres  ter
les pines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de
Pabne ont un radeau pour aller chercher les provisions.

Mais j'aurais mieux servi mes frres en tant tout simplement un prtre.
On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l'autorit
dans les familles.

D'ailleurs les laques ne sont pas tous damns, et il ne tenait qu' moi
d'tre ... par exemple ... grammairien, philosophe. J'aurais dans ma
chambre une sphre de roseaux, toujours des tablettes  la main, des
jeunes gens autour de moi, et  ma porte, comme enseigne, une couronne
de laurier suspendue.

Mais il y a trop d'orgueil  ces triomphes! Soldat valait mieux. J'tais
robuste et hardi,--assez pour tendre le cble des machines, traverser
les forts sombres, entrer casque en tte dans les villes fumantes!...
Rien ne m'empchait, non plus, d'acheter avec mon argent une charge de
publicain au page de quelque pont; et les voyageurs m'auraient appris
des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantits d'objets
curieux ...

Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fte sur la rivire de
Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des
tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Au del, des
arbres taills en cne protgent contre le vent du sud les fermes
tranquilles. Le toit de la haute maison s'appuie sur de minces
colonnettes, rapproches comme les btons d'une claire-voie; et par ces
intervalles le matre, tendu sur un long sige, aperoit toutes ses
plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les bls, le pressoir o
l'on vendange, les boeufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par
terre, sa femme se penche pour l'embrasser.

Dans l'obscurit blanchtre de la nuit, apparaissent  et l des
museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants.
Antoine marche vers eux. Des graviers droulent, les btes s'enfuient.
C'tait un troupeau de chacals.

Un seul est rest, et qui se tient sur deux pattes, le corps en
demi-cercle et la tte oblique, dans une pose pleine de dfiance.

Comme il est joli! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement.

Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparat.

Ah! il s'en va rejoindre les autres! Quelle solitude! Quel ennui!

Riant amrement:

C'est une si belle existence que de tordre au feu des btons de palmier
pour faire des houlettes, et de faonner des corbeilles, de coudre des
nattes, puis d'changer tout cela avec les Nomades contre du pain qui
vous brise les dents! Ah! misre de moi! est-ce que a ne finira pas!
Mais la mort vaudrait mieux! Je n'en peux plus! Assez! assez!

Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d'un pas rapide, puis
s'arrte hors d'haleine, clate en sanglots et se couche par terre,
sur le flanc.

La nuit est calme; des toiles nombreuses palpitent; on n'entend que le
claquement des tarentules.

Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable; Antoine, qui
pleure, l'aperoit.

Suis-je assez faible, mon Dieu! Du courage, relevons-nous!

Il entre dans sa cabane, dcouvre un charbon enfoui, allume une torche
et la plante sur le stle de bois, de faon  clairer le gros livre.

Si je prenais ... la Vie des Aptres?... oui!... n'importe o!

_Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les
quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d'animaux
terrestres et de btes sauvages, de reptiles et d'oiseaux; et une voix
lui dit: Pierre, lve-toi! tue, et mange!_

Donc le Seigneur voulait que son aptre manget de tout?... tandis que
moi ...

Antoine reste le menton sur la poitrine. Le frmissement des pages, que
le vent agite, lui fait relever la tte, et il lit:

_Les Juifs turent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent
un grand carnage, de sorte qu'ils disposrent  volont de ceux qu'ils
hassaient_.

Suit le dnombrement des gens tus par eux: soixante-quinze mille. Ils
avaient tant souffert! D'ailleurs, leurs ennemis taient les ennemis du
vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir  se venger, tout en massacrant
des idoltres! La ville sans doute regorgeait de morts! Il y en avait au
seuil des jardins, sur les escaliers,  une telle hauteur dans les
chambres que les portes ne pouvaient plus tourner!...--Mais voil que
je plonge dans des ides de meurtre et de sang!

Il ouvre le livre  un autre endroit.

_Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel_.

Ah! c'est bien! Le Trs-Haut exalte ses prophtes au-dessus des rois;
celui-l pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de
dlices et d'orgueil. Mais Dieu, par punition, l'a chang en bte. Il
marchait  quatre pattes!

Antoine se met  rire; et en cartant les bras, du bout de sa main,
drange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase:

_Ezchias eut une grande joie de leur arrive. Il leur montra ses
parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur,
tous ses vases prcieux, et ce qu'il y avait dans ses trsors_.

Je me figure ... qu'on voyait entasss jusqu'au plafond des pierres
fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possde une
accumulation si grande n'est plus pareil aux autres. Il songe, tout en
les maniant, qu'il tient le rsultat d'une quantit innombrable
d'efforts, et comme la vie des peuples qu'il aurait pompe et qu'il peut
rpandre. C'est une prcaution utile aux rois. Le plus sage de tous n'y
a pas manqu. Ses flottes lui apportaient de l'ivoire, des singes ... O
est-ce donc?

Il feuillette vivement.

Ah! voici!

_La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en
lui proposant des nigmes_.

Comment esprait-elle le tenter? Le Diable a bien voulu tenter Jsus!
Mais Jsus a triomph parce qu'il tait Dieu, et Salomon grce peut-tre
 sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-l! Car le
monde,--ainsi qu'un philosophe me l'a expliqu,--forme un ensemble dont
toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes
d'un seul corps. Il s'agit de connatre les amours et les rpulsions
naturelles des choses, puis de les mettre en jeu?... On pourrait donc
modifier ce qui parat tre l'ordre immuable?

Alors les deux ombres dessines derrire lui par les bras de la croix se
projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes; Antoine s'crie:

Au secours, mon Dieu!

L'ombre est revenue  sa place.

Ah!... c'tait une illusion! pas autre chose!--Il est inutile que je me
tourmente l'esprit! Je n'ai rien  faire!... absolument rien  faire!

Il s'assoit, et se croise les bras.

Cependant ... j'avais cru sentir l'approche ... Mais pourquoi
viendrait-_Il_? D'ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices?
J'ai repouss le monstrueux anachorte qui m'offrait, en riant, des
petits pains chauds, le centaure qui tchait de me prendre sur sa
croupe,--et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui tait
trs-beau, et qui m'a dit s'appeler l'esprit de fornication.

Antoine marche de droite et de gauche, vivement.

C'est par mon ordre qu'on a bti cette foule de retraites saintes,
pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chvres, et
nombreux  pouvoir faire une arme! J'ai guri de loin des malades; j'ai
chass des dmons; j'ai pass le fleuve au milieu des crocodiles;
l'empereur Constantin m'a crit trois lettres; Balacius, qui avait
crach sur les miennes, a t dchir par ses chevaux; le peuple
d'Alexandrie, quand j'ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase
m'a reconduit sur la route. Mais aussi quelles oeuvres! Voil plus de
trente ans que je suis dans le dsert  gmir toujours! J'ai port sur
mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusbe, j'ai expos mon
corps  la piqre des insectes comme Macaire, je suis rest
cinquante-trois nuits sans fermer l'oeil comme Pacme; et ceux qu'on
dcapite, qu'on tenaille ou qu'on brle ont moins de vertu, peut-tre,
puisque ma vie est un continuel martyre!

Antoine se ralentit.

Certainement, il n'y a personne dans une dtresse aussi profonde! Les
coeurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est
us. Je n'ai pas de sandales, pas mme une cuelle!--car, j'ai distribu
aux pauvres et  ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne
serait ce que pour avoir des outils indispensables  mon travail, il me
faudrait un peu d'argent. Oh! pas beaucoup! une petite somme!... je la
mnagerais.

Les Pres de Nice, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages,
sur des trnes, le long du mur; et on les a rgals dans un banquet, en
les comblant d'honneurs, surtout Paphnuce, parce qu'il est borgne et
boiteux depuis la perscution de Diocltien! L'Empereur lui a bais
plusieurs fois son oeil crev; quelle sottise! Du reste, le Concile
avait des membres si infmes! Un vque de Scythie, Thophile; un autre
de Perse, Jean; un gardeur de bestiaux, Spiridion! Alexandre tait trop
vieux. Athanase aurait d montrer plus de douceur aux Ariens, pour en
obtenir des concessions!

Est-ce qu'ils en auraient fait! Ils n'ont pas voulu m'entendre! Celui
qui parlait contre moi,--un grand jeune homme  barbe frise,--me
lanait, d'un air tranquille, des objections captieuses; et, pendant que
je cherchais mes paroles, ils taient  me regarder avec leurs figures
mchantes, en aboyant comme des hynes. Ah! que ne puis-je les faire
exiler tous par l'Empereur, ou plutt les battre, les craser, les voir
souffrir! Je souffre bien, moi!

Il s'appuie en dfaillant contre sa cabane.

C'est d'avoir trop jen! mes forces s'en vont. Si je mangeais ... une
fois seulement, un morceau de viande.

Il entreferme les yeux, avec langueur.

Ah! de la chair rouge ... une grappe de raisin qu'on mord!... du lait
caill qui tremble sur un plat!...

Mais qu'ai-je donc!... Qu'ai-je donc!... Je sens mon coeur grossir
comme la mer, quand elle se gonfle avant l'orage. Une mollesse infinie
m'accable, et l'air chaud me semble rouler le parfum d'une chevelure.
Aucune femme n'est venue, cependant?...

Il se tourne vers le petit chemin entre les roches.

C'est par l qu'elles arrivent, balances dans leurs litires aux bras
noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains charges
d'anneaux, elles s'agenouillent. Elles me racontent leurs inquitudes.
Le besoin d'une volupt surhumaine les torture; elles voudraient mourir,
elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient;--et le bas
de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. Oh! non, disent-elles,
pas encore! Que dois-je faire! Toutes les pnitences leur seraient bonnes.
Elles demandent les plus rudes,  partager la mienne,  vivre avec moi.

Voil longtemps que je n'en ai vu! Peut-tre qu'il en va venir? pourquoi
pas? Si tout  coup ... j'allais entendre tinter des clochettes de mulet
dans la montagne. Il me semble ...

Antoine grimpe sur une roche,  l'entre du sentier; et il se penche, en
dardant ses yeux dans les tnbres.

Oui! l-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent
leur chemin. Elle est l! Ils se trompent.

Appelant:

De ce ct! viens! viens!

L'cho rpte: Viens! viens!

Il laisse tomber ses bras, stupfait.

Quelle honte! Ah! pauvre Antoine!

Et tout de suite, il entend chuchoter: Pauvre Antoine!

Quelqu'un? rpondez!

Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations;
et dans leurs sonorits confuses, il distingue DES VOIX comme si l'air
parlait. Elles sont basses, et insinuantes, sifflantes.

LA PREMIRE

Veux-tu des femmes?

LA SECONDE

De grands tas d'argent, plutt!

LA TROISIME

Une pe qui reluit?

et LES AUTRES

--Le Peuple entier t'admire!

--Endors-toi!

--Tu les gorgeras, va, tu les gorgeras!

En mme temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le
vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d'une
femme penche sur l'abme, et dont les grands cheveux se balanant.

ANTOINE

se tourne vers sa cabane; et l'escabeau soutenant le gros livre, avec
ses pages charges de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert
d'hirondelles.

C'est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumire ...
teignons-la!

Il l'teint, l'obscurit est profonde.

Et, tout  coup, passent au milieu de l'air, d'abord une flaque d'eau,
ensuite une prostitue, le coin d'un temple, une figure de soldat, un
char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent.

Ces images arrivent brusquement, par secousses, se dtachant sur la nuit
comme des peintures d'carlate sur de l'bne.

Leur mouvement s'acclre. Elles dfilent d'une faon vertigineuse.
D'autres fois, elles s'arrtent et plissent par degrs, se fondent; ou
bien, elles s'envolent, et immdiatement d'autres arrivent.

Antoine ferme ses paupires.

Elles se multiplient, l'entourent, l'assigent. Une pouvante indicible
l'envahit; et il ne sent plus rien qu'une contraction brlante 
l'pigastre. Malgr le vacarme de sa tte, il peroit un silence norme
qui le spare du monde. Il tche de parler; impossible! C'est comme si
le lien gnral de son tre se dissolvait; et, ne rsistant plus,
Antoine tombe sur la natte.




II.


Alors une grande ombre, plus subtile qu'une ombre naturelle, et que
d'autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre.

C'est le Diable, accoud contre le toit de la cabane et portant sous ses
deux ailes,--comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses
petits,--les Sept Pchs Capitaux, dont les ttes grimaantes se laissent
entrevoir confusment.

Antoine, les yeux toujours ferms, jouit de son inaction; et il tale
ses membres sur la natte.

Elle lui semble douce, de plus en plus,--si bien qu'elle se rembourre,
elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe; de l'eau
clapote contre ses flancs.

A droite et  gauche, s'lvent deux langues de terre noire, que
dominent des champs cultivs, avec un sycomore, de place en place. Un
bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont
des gens qui s'en vont  Canope dormir sur le temple de Srapis pour
avoir des songes. Antoine sait cela;--et il glisse, pouss par le vent,
entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs
rouges des nymphaeas, plus grandes qu'un homme, se penchent sur lui. Il
est tendu au fond de la barque; un aviron,  l'arrire, trane dans
l'eau. De temps en temps un souffle tide arrive, et les roseaux minces
s'entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un
assoupissement le prend. Il songe qu'il est un solitaire d'gypte.

Alors il se relve en sursaut.

Ai-je rv?... c'tait si net que j'en doute. La langue me brle! J'ai
soif!

Il entre dans sa cabane, et tte au hasard, partout.

Le sol est humide!... Est-ce qu'il a plu? Tiens! des morceaux! ma
cruche brise!... mais l'outre?

Il la trouve.

Vide! compltement vide!

Pour descendre jusqu'au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et
la nuit est si profonde que je n'y verrais pas  me conduire. Mes
entrailles se tordent. O est le pain?

Aprs avoir cherch longtemps, il ramasse une crote moins grosse qu'un
oeuf.

Comment? Les chacals l'auront pris? Ah, maldiction!

Et, de fureur, il jette le pain par terre.

A peine ce geste est-il fait qu'une table est l, couverte de toutes les
choses bonnes  manger.

La nappe de byssus, strie comme les bandelettes des sphinx, produit
d'elle-mme des ondulations lumineuses. Il y a dessus d'normes
quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs
plumes, des quadrupdes avec leurs poils, des fruits d'une coloration
presque humaine; et des morceaux de glace blanche et des buires de
cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la
table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre,
les yeux  demi clos;--et l'ide de pouvoir manger cette bte formidable
le rjouit extrmement. Puis, ce sont des choses qu'il n'a jamais vues,
des hachis noirs, des geles couleur d'or, des ragots o flottent des
champignons comme des nnuphars sur des tangs, des mousses si lgres
qu'elles ressemblent  des nuages.

Et l'arme de tout cela lui apports l'odeur sale de l'Ocan, la
fracheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines
tant qu'il peut; il en bave; il se dit qu'il en a pour un an, pour dix
ans, pour sa vie entire!

A mesure qu'il promne sur les mets ses yeux carquills, d'autres
s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s'croulent. Les
vins se mettent  couler, les poissons  palpiter, le sang dans les
plats bouillonne, la pulpe des fruits s'avance comme des lvres
amoureuses; et la table monte jusqu' sa poitrine, jusqu' son
menton,--ne portant qu'une seule assiette et qu'un seul pain, qui se
trouvent juste en face de lui.

Il va saisir le pain. D'autres pains se prsentent.

Pour moi!... tous! mais ...

Antoine recule.

Au lieu d'un qu'il y avait, en voil!... C'est un miracle, alors, le
mme que fit le Seigneur!...

Dans quel but? Eh! tout le reste n'est pas moins incomprhensibles! Ah!
dmon, va-t'en! va-t'en!

Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparat.

Plus rien?--non!

Il respire largement.

Ah! la tentation tait forte. Mais comme je m'en suis dlivr!

Il relve la tte, et trbuche contre un objet sonore.

Qu'est-ce donc?

Antoine se baisse.

Tiens! une coupe! quelqu'un, en voyageant, l'aura perdue. Rien
d'extraordinaire ...

Il mouille son doigt, et frotte.

a reluit! du mtal! Cependant, je ne distingue pas ...

Il allume sa torche, et examine la coupe.

Elle est en argent, orne d'ovules sur le bord, avec une mdaille au
fond.

Il fait sauter la mdaille d'un coup d'ongle.

C'est une pice de monnaie qui vaut ... de sept  huit drachmes; pas
davantage! N'importe! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau
de brebis.

Un reflet de la torche claire la coupe.

Pas possible! en or! oui!... tout en or!

Une autre pice, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en
dcouvre plusieurs autres.

Mais cela fait une somme ... assez forte pour avoir trois boeufs ... un
petit champ!

La coupe est maintenant remplie de pices d'or.

Allons donc! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter ...

Les granulations de la bordure, se dtachant, forment un collier de
perles.

Avec ce joyau-l, on gagnerait mme la femme de l'Empereur!

D'une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il
tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras lve la torche
pour mieux l'clairer. Comme l'eau qui ruisselle d'une vasque, il s'en
panche  flots continus,--de manire  faire un monticule sur le sable,
--des diamants, des escarboucles et des saphirs mls  de grandes pices
d'or, portant des effigies de rois.

Comment? comment? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques!
Alexandre, Dmtrius, les Ptolmes, Csar! mais chacun d'eux n'en avait
pas autant! Rien d'impossible! plus de souffrance! et ces rayons qui
m'blouissent! Ah! mon coeur dborde! comme c'est bon! oui!... oui!...
encore! jamais assez! J'aurais beau en jeter  la mer continuellement,
il m'en restera. Pourquoi en perdre? Je garderai tout; sans le dire 
personne; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte
 l'intrieur de lames de bronze--et je viendrai l, pour sentir les piles
d'or s'enfoncer sous mes talons; j'y plongerai mes bras comme dans des
sacs de grain. Je veux m'en frotter le visage, me coucher dessus!

Il lche la torche pour embrasser le tas; et tombe par terre sur la
poitrine.

Il se relve. La place est entirement vide.

Qu'ai-je fait?

Si j'tais mort pendant ce temps-l, c'tait l'enfer! l'enfer
irrvocable!

Il tremble de tous ses membres.

Je suis donc maudit? Eh non! c'est ma faute! je me laisse prendre  tous
les piges! On n'est pas plus imbcile et plus infme. Je voudrais me
battre, ou plutt m'arracher de mon corps! Il y a trop longtemps que je
me contiens! J'ai besoin de me venger, de frapper, de tuer! c'est comme
si j'avais dans l'me un troupeau de btes froces. Je voudrais,  coups
de hache, au milieu d'une foule ... Ah! un poignard!...

Il se jette sur son couteau, qu'il aperoit. Le couteau glisse de sa
main, et Antoine reste accot contre le mur de sa cabane, la bouche
grande ouverte, immobile,--cataleptique.

Tout l'entourage a disparu.

Il se croit  Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu'entoure
un escalier en limaon et dresse au centre de la ville.

En face de lui s'tend le lac Mareotis,  droite la mer,  gauche la
campagne,--et, immdiatement sous ses yeux, une confusion de toits
plats, traverse du sud au nord et de l'est  l'ouest par deux rues qui
s'entre-croisent et forment, dans toute leur longueur, une file de
portiques  chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double
colonnade ont des fentres  vitres colories. Quelques-unes portent
extrieurement d'normes cages en bois, o l'air du dehors s'engouffre.

Des monuments d'architecture diffrente se tassent les uns prs des
autres. Des pylnes gyptiens dominent des temples grecs. Des oblisques
apparaissent comme des lances entre des crneaux de briques rouges. Au
milieu des places, il y a des Herms  oreilles pointues et des Anubis
 tte de chien. Antoine distingue des mosaques dans les cours, et aux
poutrelles des plafonds des tapis accrochs.

Il embrasse, d'un seul coup d'oeil, les deux ports (le Grand-Port et
l'Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que spare un
mle joignant Alexandrie  l'lot escarp sur lequel se lve la tour
du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudes et  neuf tages,
--avec un amas de charbons nons fumant  son sommet.

De petits ports intrieurs dcoupent les ports principaux. Le mle, 
chaque bout, est termin par un pont tabli sur des colonnes de marbre
plantes dans la mer. Des voiles passent dessous; et de lourdes gabares
dbordantes de marchandises, des barques thalamges  incrustations
d'ivoire, des gondoles couvertes d'un tendelet, des trirmes et des
birmes, toutes sortes de bateaux, circulent ou stationnent contre
les quais.

Autour du Grand-Port, c'est une suite ininterrompue de constructions
royales: le palais des Ptolmes, le Musum, le Posidium, le Cesareum,
le Timonium o se rfugia Marc-Antoine, le Soma qui contient le tombeau
d'Alexandre;--tandis qu'a l'autre extrmit de la ville, aprs l'Eunoste,
on aperoit dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de
papyrus.

Des vendeurs ambulants, des portefaix, des niers, courent, se heurtent.
 et l, un prtre d'Osiris avec une peau de panthre sur l'paule, un
soldat romain  casque de bronze, beaucoup de ngres. Au seuil des
boutiques des femmes s'arrtent, des artisans travaillent; et le
grincement des chars fait envoler des oiseaux qui mangent par terre les
dtritus des boucheries et des restes de poisson.

Sur l'uniformit des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un
rseau noir. Les marchs pleins d'herbes y font des bouquets verts, les
scheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d'or au
fronton des temples des points lumineux,--tout cela compris dans
l'enceinte ovale des murs gristres, sous la vote du ciel bleu, prs de
la mer immobile.

Mais la foule s'arrte, et regarde du ct de l'occident, d'o s'avancent
d'normes tourbillons de poussire.

Ce sont les moines de la Thbade, vtus de peaux de chvre, arms de
gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain:
O sont-ils? o sont-ils?

Antoine comprend qu'ils viennent pour tuer les Ariens.

Tout  coup les rues se vident,--et l'on ne voit plus que des pieds levs.

Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables btons,
garnis de clous, tournent comme des soleils d'acier. On entend le fracas
des choses brises dans les maisons. Il y a des intervalles de silence.
Puis de grands cris s'lvent.

D'un bout  l'autre des rues, c'est un remous continuel de peuple
effar.

Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent,
n'en font qu'un; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint,
s'abat. Mais toujours les hommes  longs cheveux reparaissent.

Des filets de fume s'chappent du coin des difices. Les battants des
portes clatent. Des pans de murs s'croulent. Des architraves tombent.

Antoine retrouve tous ses ennemis l'un aprs l'autre. Il en reconnat
qu'il avait oublis; avant de les tuer, il les outrage. Il ventre,
gorge, assomme, trane les vieillards par la barbe, crase les enfants,
frappe les blesss. Et on se venge du luxe; ceux qui ne savent pas lire
dchirent les livres; d'autres cassent, abment les statues, les
peintures, les meubles, les coffrets, mille dlicatesses dont ils
ignorent l'usage et qui,  cause de cela, les exasprent. De temps
 autre, ils s'arrtent tout hors d'haleine, puis recommencent.

Les habitants, rfugis dans les cours, gmissent. Les femmes lvent au
ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour flchir les Solitaires,
elles embrassent leurs genoux; ils les renversent; et le sang jaillit
jusqu'aux plafonds, retombe en nappes le long des murs, ruisselle du
tronc des cadavres dcapits, emplit les aqueducs, fait par terre de
larges flaques rouges.

Antoine en a jusqu'aux jarrets. Il marche dedans; il en hume les
gouttelettes sur ses lvres, et tressaille de joie  le sentir contre
ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempe.

La nuit vient. L'immense clameur s'apaise.

Les Solitaires ont disparu.

Tout  coup, sur les galeries extrieures bordant les neuf tages du
Phare, Antoine aperoit de grosses lignes noires comme seraient des
corbeaux arrts. Il y court, et il se trouve au sommet.

Un grand miroir de cuivre, tourn vers la haute mer, reflte les navires
qui sont au large.

Antoine s'amuse  les regarder; et  mesure qu'il les regarde, leur
nombre augmente.

Ils sont tasss dans un golfe ayant la forme d'un croissant. Par derrire,
sur un promontoire, s'tale une ville neuve d'architecture romaine, avec
des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres roses et bleus,
et une profusion d'airain applique aux volutes des chapiteaux,  la crte
des maisons, aux angles des corniches. Un bois de cyprs la domine. La
couleur de la mer est plus verte, l'air plus froid. Sur les montagnes 
l'horizon, il y a de la neige.

Antoine cherche sa route, quand un homme l'aborde et lui dit: Venez! on
vous attend!

Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte; et
il arrive devant la faade du palais, dcor par un groupe en cire qui
reprsente l'empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque de
porphyre porte  son milieu une conque en or pleine de pistaches. Son
guide lui dit qu'il peut en prendre. Il en prend.

Puis il est comme perdu dans une succession d'appartements.

On voit le long des murs en mosaque, des gnraux offrant  l'Empereur
sur le plat de la main des villes conquises. Et partout, ce sont des
colonnes de basalte, des grilles en filigrane d'argent, des siges
d'ivoire, des tapisseries brodes de perles. La lumire tombe des
votes, Antoine continue  marcher. De tides exhalaisons circulent; il
entend, quelquefois, le claquement discret d'une sandale. Posts dans
les antichambres, des gardiens,--qui ressemblent  des automates,
--tiennent sur leurs paules des btons de vermeil.

Enfin, il se trouve au bas d'une salle termine au fond par des rideaux
d'hyacinthe. Ils s'cartent, et dcouvrent l'Empereur, assis sur un
trne, en tunique violette, et chauss de brodequins rouges  bandes
noires.

Un diadme de perles contourne sa chevelure dispose en rouleaux
symtriques. Il a les paupires tombantes, le nez droit, la physionomie
lourde et sournoise. Aux coins du dais tendu sur sa tte quatre
colombes d'or sont poses, et au pied du trne deux lions d'mail
accroupis. Les colombes se mettent  chanter, les lions  rugir,
l'Empereur roule des yeux, Antoine s'avance; et tout de suite, sans
prambule, ils se racontent des vnements. Dans les villes d'Antioche,
d'phse et d'Alexandrie, on a saccag les temples et fait avec les
statues des dieux, des pots et des marmites; l'Empereur en rit beaucoup.
Antoine lui reproche sa tolrance envers les Novatiens. Mais l'Empereur
s'emporte; Novatiens, Ariens, Melciens, tous l'ennuient. Cependant il
admire l'piscopat, car les chrtiens relevant des vques, qui
dpendent de cinq ou six personnages, il s'agit de gagner ceux-l pour
avoir  soi tous les autres. Aussi n'a-t-il pas manqu de leur fournir
des sommes considrables. Mais il dteste les pres du Concile de Nice.
--Allons-les voir! Antoine le suit.

Et ils se trouvent, de plain-pied, sur une terrasse.

Elle domine un hippodrome, rempli de monde et que surmontent des
portiques, o le reste de la foule se promne. Au centre du champ de
course s'tend une plate-forme troite, portant sur sa longueur un petit
temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de bronze
entrelacs,  un bout de gros oeufs en bois, et  l'autre sept dauphins
la queue en l'air.

Derrire le pavillon imprial, les Prfets des chambres, les Comtes des
domestiques et les Patrices s'chelonnent jusqu'au premier tage d'une
glise, dont toutes les fentres sont garnies de femmes. A droite est la
tribune de la faction bleue,  gauche celle de la verte, en dessous un
piquet de soldats, et, au niveau de l'arne un rang d'arcs corinthiens;
formant l'entre des loges.

Les courses vont commencer, les chevaux s'alignent. De hauts panaches,
plants entre leurs oreilles, se balancent au vent comme des arbres; et
ils secouent, dans leurs bonds, des chars en forme de coquille, conduits
par des cochers revtus d'une sorte de cuirasse multicolore, avec des
manches troites du poignet et larges du bras, les jambes nues, toute la
barbe, les cheveux rass sur le front  la mode des Huns.

Antoine est d'abord assourdi par le clapotement des voix. Du haut en
bas, il n'aperoit que des visages fards, des vtements bigarrs, des
plaques d'orfvrerie; et le sable de l'arne, tout blanc, brille comme
un miroir.

L'Empereur l'entretient. Il lui confie des choses importantes, secrtes,
lui avoue l'assassinat de son fils Crispus, lui demande mme des conseils
pour sa sant.

Cependant Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont les
pres du Concile de Nice, en haillons, abjects. Le martyr Paphnuce
brosse la crinire d'un cheval, Thophile lave les jambes d'un autre,
Jean peint les sabots d'un troisime, Alexandre ramasse du crottin dans
une corbeille.

Antoine passe au milieu d'eux. Ils font la haie, le prient d'intercder,
lui baisent les mains. La foule entire les hue; et il jouit de leur
dgradation, dmesurment. Le voil devenu un des grands de la Cour,
confident de l'Empereur, premier ministre! Constantin lui pose son
diadme sur le front. Antoine le garde, trouvant cet honneur tout simple.

Et bientt se dcouvre sous les tnbres une salle immense, claire par
des candlabres d'or.

Des colonnes,  demi perdues dans l'ombre tant elles sont hautes, vont
s'alignant  la file en dehors des tables qui se prolongent jusqu'
l'horizon,--o apparaissent dans une vapeur lumineuse des superpositions
d'escaliers, des suites d'arcades, des colosses, des tours, et par
derrire une vague bordure de palais que dpassent des cdres, faisant
des masses plus noires sur l'obscurit.

Les convives, couronns de violettes, s'appuient du coude contre des
lits trs-bas. Le long de ces deux rangs des amphores qu'on incline
versent du vin;--et tout au fond, seul, coiff de la tiare et couvert
d'escarboucles, mange et boit le roi Nabuchodonosor.

A sa droite et  sa gauche, deux thories de prtres en bonnets pointus
balancent des encensoirs. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs,
sans pieds ni mains, auxquels il jette des os  ronger; plus bas se
tiennent ses frres, avec un bandeau sur les yeux,--tant tous aveugles.

Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et
lents d'un orgue hydraulique alternent avec les choeurs de voix; et on
sent qu'il y a tout autour de la salle une ville dmesure, un ocan
d'hommes dont les flots battent les murs.

Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent offrant 
boire, les corbeilles crient sous le poids des pains; et un dromadaire,
charg d'outres perces, passe et revient, laissant couler de la
verveine pour rafrachir les dalles.

Des belluaires amnent des lions. Des danseuses, les cheveux pris dans
des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par les narines;
des bateleurs ngres jonglent, des enfants nus se lancent des pelotes
de neige, qui s'crasent en tombant contre les claires argenteries. La
clameur est si formidable qu'on dirait une tempte, et un nuage flotte
sur le festin, tant il y a de viandes et d'haleines. Quelquefois une
flammche des grands flambeaux, arrache par le vent, traverse la nuit
comme une toile qui file.

Le Roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans les
vases sacrs, puis les brise; et il numre intrieurement ses flottes,
ses armes, ses peuples. Tout  l'heure, par caprice, il brlera son
palais avec ses convives. Il compte rebtir la tour de Babel et dtrner
Dieu.

Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses penses. Elles le
pntrent,--et il devient Nabuchodonosor.

Aussitt il est repu de dbordements et d'exterminations; et l'envie le
prend de se rouler dans la bassesse. D'ailleurs, la dgradation de ce
qui pouvante les hommes est un outrage fait  leur esprit, une manire
encore de les stupfier; et comme rien n'est plus vil qu'une bte brute,
Antoine se met  quatre pattes sur la table, et beugle comme un taureau.

Il sent une douleur  la main,--un caillou, par hasard, l'a bless,--et
il se retrouve devant sa cabane.

L'enceinte des roches est vide. Les toiles rayonnent. Tout se tait.

Une fois de plus je me suis tromp! Pourquoi ces choses? Elles viennent
des soulvements de la chair. Ah! misrable!

Il s'lance dans sa cabane, y prend un paquet de cordes, termin par des
ongles mtalliques, se dnude jusqu' la ceinture, et levant la tte
vers le ciel:

Accepte ma pnitence,  mon Dieu! ne la ddaigne pas pour sa faiblesse.
Rends-la aigu, prolonge, excessive! Il est temps!  l'oeuvre!

Il s'applique un cinglon vigoureux.

Aie! non! non! pas de piti!

Il recommence.

Oh! oh! oh! chaque coup me dchire la peau, me tranche les membres. Cela
me brle horriblement!

Eh! ce n'est pas terrible! on s'y fait. Il me semble mme ...

Antoine s'arrte.

Va donc, lche! va donc! Bien! bien! sur les bras, dans le dos, sur la
poitrine, contre le ventre, partout! Sifflez, lanires, mordez-moi,
arrachez-moi! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent
jusqu'aux toiles, fissent craquer mes os, dcouvrir mes nerfs! Des
tenailles, des chevalets, du plomb fondu! Les martyrs en ont subi bien
d'autres! n'est-ce pas, Ammonaria?

L'ombre des cornes du Diable reparat.

J'aurais pu tre attach  la colonne prs de la tienne, face  face,
sous tes yeux, rpondant  tes cris par mes soupirs; et nos douleurs se
seraient confondues, nos mes se seraient mles.

Il se flagelle avec furie.

Tiens, tiens! pour toi! encore!... Mais voil qu'un chatouillement me
parcourt. Quel supplice! quels dlices! ce sont comme des baisers. Ma
moelle se fond! je meurs!

Et il voit en face de lui trois cavaliers monts sur des onagres, vtus
de robes vertes, tenant des lis  la main et se ressemblant tous de figure.

Antoine se retourne, et il voit trois autres cavaliers semblables, sur
de pareils onagres, dans la mme attitude.

Il recule. Alors les onagres, tous  la fois, font un pas et frottent
leur museau contre lui, en essayant de mordre son vtement. Des vois
crient: Par ici, par ici, c'est l! Et des tendards paraissent entre
les fentes de la montagne avec des ttes de chameau en licol de soie
rouge, des mulets chargs de bagages, et des femmes couvertes de voiles
jaunes, montes  califourchon sur des chevaux-pies.

Les btes haletantes se couchent, Ses esclaves se prcipitent sur les
ballots, on droule des tapis bariols, on tale par terre des choses
qui brillent.

Un lphant blanc, caparaonn d'un filet d'or, accourt, en secouant le
bouquet de plumes d'autruche attach  son frontal.

Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croises,
paupires  demi closes et se balanant la tte, il y a une femme si
splendidement vtue qu'elle envoie des rayons autour d'elle. La foule
se prosterne, l'lphant plie les genoux, et

LA REINE DE SABA

se laissant glisser le long de son paule, descend sur les tapis et
s'avance vers saint Antoine.

Sa robe en brocart d'or, divise rgulirement par des falbalas de
perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage
troit, rehauss d'applications de couleur, qui reprsentent les douze
signes du Zodiaque. Elle a des patins trs-hauts, dont l'un est noir et
sem d'toiles d'argent, avec un croissant de lune,--et l'autre, qui est
blanc, est couvert de gouttelettes d'or avec un soleil au milieu.

Ses larges manches, garnies d'meraudes et de plumes d'oiseau, laissent
voir  nu son petit bras rond, orn au poignet d'un bracelet d'bne, et
ses mains charges de bagues se terminent par des ongles si pointus que
le bout de ses doigts ressemble presque  des aiguilles.

Une chane d'or plate, lui passant sous le menton, monte le long de ses
joues, s'enroule en spirale autour de sa coiffure, poudre de poudre
bleue; puis, redescendant, lui effleure les paules et vient s'attacher
sur sa poitrine  un scorpion de diamant, qui allonge la langue entre
ses seins. Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de
ses paupires est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache
brune naturelle; et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son
corset la gnait.

Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert  manche d'ivoire, entour
de sonnettes vermeilles;--et douze ngrillons crpus portent la longue-
queue de sa robe, dont un singe tient l'extrmit qu'il soulve de temps
 autre.

Elle dit:

Ah! bel ermite! bel ermite! mon coeur dfaille!

A force de pitiner d'impatience il m'est venu des calus au talon, et
j'ai cass un de mes ongles! J'envoyais des bergers qui restaient sur
les montagnes la main tendue devant les yeux, et des chasseurs qui
criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes
les routes en disant  chaque passant: L'avez-vous vu?

La nuit, je pleurais, le visage tourn vers le muraille. Mes larmes, 
la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaque, comme des flaques
d'eau de mer dans les rochers, car, je t'aime! Oh! oui! beaucoup!

Elle lui prend la barbe.

Ris donc, bel ermite! ris donc! Je suis trs-gaie, tu verras! Je pince
de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d'histoires
 raconter toutes plus divertissantes les unes que les autres.

Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voil les
onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue!

Les onagres sont tendus par terre, sans mouvement.

Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train gal, avec un caillou
dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret
toujours pli, et galopant toujours. On n'en retrouvera pas de pareils!
Ils me venaient de mon grand-pre maternel, l'empereur Saharil, fils
d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah! s'ils vivaient encore nous
les attellerions  une litire pour nous en retourner vite  la maison!
Mais ... comment?...  quoi songes-tu?

Elle l'examine.

Ah! quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je
t'pilerai.

Antoine reste immobile, plus roide qu'un pieu, ple comme un mort.

Tu as l'air triste; est-ce de quitter ta cabane? Moi, j'ai tout quitt
pour toi,--jusqu'au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse,
vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe! Je t'ai apport mes
cadeaux de noces. Choisis.

Elle se promne entre les ranges d'esclaves et les marchandises.

Voici du baume de Gnzareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon,
du cinnamone, et du silphium, bon  mettre dans les sauces. Il y a
l-dedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre
d'lisa; et cette bote de neige contient une outre de chalibon, vin
rserv pour les rois d'Assyrie,--et qui se boit pur dans une corne de
licorne. Voil des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de
la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de
Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'le
Palaesimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas,--animal
perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d'math, et ces
franges  manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a ... mais
viens donc! Viens donc!

Elle tire saint Antoine par la manche. Il rsiste. Elle continue:

Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d'tincelles,
est la fameuse toile jaune apporte par les marchands de la Bactriane.
Il leur faut quarante-trois interprtes dans leur voyage. Je t'en ferai
faire des robes, que tu mettras  la maison.

Poussez les crochets de l'tui en sycomore, et donnez-moi la cassette
d'ivoire qui est au garrot de mon lphant!

On retire d'une bote quelque chose de rond couvert d'un voile, et l'on
apporte un petit coffret charg de ciselures.

Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bti les Pyramides?
le voil! Il est compos de sept peaux de dragon mises l'une sur
l'autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont t tannes dans de
la bile de parricide. Il reprsente, d'un ct, toutes les guerres qui
ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes les
guerres qui auront lieu jusqu' la fin du monde. La foudre rebondit
dessus, comme une balle de lige. Je vais le passer  ton bras, et tu
le porteras  la chasse.

Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite bote! Retourne-la, tche
de l'ouvrir! Personne n'y parviendrait; embrasse-moi; je te le dirai.

Elle prend saint Antoine par les deux joues; il la repousse  bras
tendus.

C'tait une nuit que le roi Salomon perdait la tte. Enfin nous
conclmes un march. Il se leva, et sortant  pas de loup ...

Elle fait une pirouette.

Ah! ah! bel ermite! tu ne le sauras pas! tu ne le sauras pas!

Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent.

Et j'ai bien d'autres choses encore, va! J'ai des trsors enferms dans
des galeries o l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais d't
en treillage de roseaux, et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu
de lacs grands comme des mers, j'ai des les rondes comme des pices
d'argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la
musique, au battement des flots tides qui se roulent sur le sable. Les
esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volires, et
pchent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement
assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs
haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui mlent le suc des
plantes  des vinaigres et battent des ptes. J'ai des couturires qui
me coupent des toffes, des orfvres qui me travaillent des bijoux, des
coiffeuses qui sont  me chercher des coiffures, et des peintres
attentifs, versant sur mes lambris des rsines bouillantes, qu'ils
refroidissent avec des ventails. J'ai des suivantes de quoi faire un
harem, des eunuques de quoi faire une arme. J'ai des armes, j'ai des
peuples! J'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos
des trompes d'ivoire.

Antoine soupire.

J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'lphants, des couples
de chameaux par centaines, et des cavales  crinire si longue que leurs
pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux  cornes si
larges que l'on abat les bois devant eux quand ils pturent. J'ai des
girafes qui se promnent dans mes jardins, et qui avancent leur tte sur
le bord de mon toit, quand je prends l'air aprs dner.

Assise dans une coquille, et trane par les dauphins, je me promne
dans les grottes coutant tomber l'eau des stalactites. Je vais au pays
des diamants, o les magiciens mes amis me laissent choisir les plus
beaux; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi.

Elle pousse un sifflement aigu;--et un grand oiseau, qui descend du
ciel, vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber
la poudre bleue.

Son plumage, de couleur orange, semble compos d'caills mtalliques.
Sa petite tte, garnie d'une huppe d'argent, reprsente un visage
humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue
de paon, qu'il tale en rond derrire lui.

Il saisit dans son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant de
prendre son aplomb, puis hrisse toutes ses plumes, et demeure immobile.

Merci, beau Simorg-anka! toi qui m'as appris o se cachait l'amoureux!
Merci! merci! messager de mon coeur!

Il vole comme le dsir. Il fait le tour du monde dans sa journe. Le
soir, il revient; il se pose au pied de ma couche; il me raconte ce
qu'il a vu, les mers qui ont pass sous lui avec les poissons et les
navires, les grands dserts vides qu'il a contempls du haut des cieux,
et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les
plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnes.

Elle tord ses bras, langoureusement.

Oh! si tu voulais, si tu voulais!... J'ai un pavillon sur un
promontoire au milieu d'un isthme, entre deux ocans. Il est lambriss
de plaques de verre, parquet d'cailles de tortue, et s'ouvre aux
quatre vents du ciel. D'en haut, je vois revenir mes flottes et les
peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'paule. Nous
dormirions sur des duvets plus mous que des nues, nous boirions des
boissons froides dans des corces de fruits, et nous regarderions le
soleil  travers des meraudes! Viens!...

Antoine se recule. Elle se rapproche; et d'un ton irrit:

Comment? ni riche, ni coquette, ni amoureuse? ce n'est pas tout cela
qu'il te faut, hein? mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la
chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes. Prfres-tu un
corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs,
plus sombres que les cavernes mystiques? regarde-les, mes yeux!

Antoine, malgr lui, les regarde.

Toutes celles que tu as rencontres, depuis la fille des carrefours
chantant sous sa lanterne jusqu' la patricienne effeuillant des roses
du haut de sa litire, toutes les formes entrevues, toutes les
imaginations de ton dsir, demande-les! Je ne suis pas une femme, je
suis un monde. Mes vtements n'ont qu' tomber, et tu dcouvriras sur ma
personne une succession de mystres!

Antoine claque des dents.

Si tu posais ton doigt sur mon paule, ce serait comme une trane de
feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps
t'emplira d'une joie plus vhmente que la conqute d'un empire. Avance
tes lvres! mes baisers ont le got d'un fruit qui se fondrait dans ton
coeur! Ah! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine,
t'bahir de mes membres, et brl par mes prunelles, entre mes bras,
dans un tourbillon ...

Antoine fait un signe de croix.

Tu me ddaignes! adieu!

Elle s'loigne en pleurant, puis se retourne:

Bien sr? une femme si belle!

Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe, la soulve.

Tu te repentiras, bel ermite, tu gmiras! tu t'ennuieras! mais je m'en
moque! la! la! la! oh! oh! oh!

Elle s'en va la figure dans les mains, en sautillant  cloche-pied.

Les esclaves dfilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires,
l'lphant, les suivantes, les mulets qu'on a rechargs, les ngrillons,
le singe, les courriers verts, tenant  la main leur lis cass;--et la
Reine de Saba s'loigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif, qui
ressemble  des sanglots ou  un ricanement.




III.


Quand elle a disparu, Antoine aperoit un enfant sur le seuil de sa
cabane.

C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine, pense-t-il.

Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire,
contourn, d'aspect misrable. Des cheveux blancs couvrent sa tte
prodigieusement grosse; et il grelotte sous une mchante tunique, tout
en gardant  sa main un rouleau de papyrus.

La lumire de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui.

ANTOINE

l'observe de loin et en a peur.

Qui es tu?

L'ENFANT rpond:

Ton ancien disciple Hilarion!

ANTOINE

Tu mens! Hilarion habite depuis longues annes la Palestine.

HILARION

J'en suis revenu! c'est bien moi!

ANTOINE

se rapproche, et il le considre.

Cependant sa figure tait brillante comme l'aurore, candide, joyeuse.
Celle-l est toute sombre et vieille.

HILARION

De longs travaux m'ont fatigu!

ANTOINE

La voix aussi est diffrente. Elle a un timbre qui vous glace.

HILARION

C'est que je me nourris de choses amres!

ANTOINE

Et ces cheveux blancs?

HILARION

J'ai eu tant de chagrins!

ANTOINE

 part:

Serait-ce possible?...

HILARION

Je n'tais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu
visite cette anne, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours
que les Nomades t'ont apport du pain. Tu as dit, avant-hier,  un
matelot de te faire parvenir trois poinons.

ANTOINE

Il sait tout!

HILARION

Apprends mme que je ne t'ai jamais quitt. Mais tu passes de longues
priodes sans m'apercevoir.

ANTOINE

Comment cela? Il est vrai que j'ai la tte si trouble! Cette nuit
particulirement ...

HILARION

Tous les Pchs Capitaux sont venus. Mais leurs pitres embches se
brisent contre un Saint tel que toi!

ANTOINE

Oh! non!... non! A chaque minute, je dfaille! Que ne suis-je un de
ceux dont l'me est toujours intrpide et l'esprit ferme,--comme le
grand Athanase, par exemple.

HILARION

Il a t ordonn illgalement par sept vques!

ANTOINE

Qu'importe! si sa vertu ...

HILARION

Allons donc! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues,
et finalement exil comme accapareur.

ANTOINE

Calomnie!

HILARION

Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le trsorier des
largesses?

ANTOINE

On l'affirme; j'en conviens.

HILARION

Il a brl, par vengeance, la maison d'Arsne!

ANTOINE

Hlas!

HILARION

Au concile de Nice, il a dit en parlant de Jsus: L'homme du
Seigneur.

ANTOINE

Ah! cela c'est un blasphme!

HILARION

Tellement born du reste, qu'il avoue ne rien comprendre  la nature du
Verbe.

ANTOINE

souriant de plaisir:

En effet, il n'a pas l'intelligence trs ... leve.

HILARION

Si l'on t'avait mis  sa place, c'et t un grand bonheur pour tes
frres comme pour toi. Cette vie  l'cart des autres est mauvaise.

ANTOINE

Au contraire! L'homme, tant esprit, doit se retirer des choses
mortelles. Toute action le dgrade. Je voudrais ne pas tenir  la
terre,--mme par la plante de mes pieds!

HILARION

Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au
dbordement de ses convoitises! Tu te prives de viandes, de vin,
d'tuves, d'esclaves et d'honneurs; mais comme tu laisses ton
imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des
des foules applaudissantes! Ta chastet n'est qu'une corruption plus
subtile, et ce mpris du monde l'impuissance de ta haine contre lui!
C'est l ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-tre parce qu'ils
doutent. La possession de la vrit donne la joie. Est-ce que Jsus
tait triste? Il allait entour d'amis, se reposait  l'ombre de
l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant
 la pcheresse, gurissant toutes les douleurs. Toi, tu n'as de piti
que pour ta misre. C'est comme un remords qui t'agite et une dmence
farouche, jusqu' repousser la caresse d'un chien ou le sourire
d'un enfant.

ANTOINE

clate en sanglots.

Assez! assez! tu remues trop mon coeur!

HILARION

Secoue la vermine de tes haillons! Relve-toi de ton ordure! Ton Dieu
n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice!

ANTOINE

Cependant la souffrance est bnie. Les chrubins s'inclinent pour
recevoir le sang des confesseurs.

HILARION

Admire donc les Montanistes! ils dpassent tous les autres.

ANTOINE

Mais c'est la vrit de la doctrine qui fait le martyre!

HILARION

Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il tmoigne galement
pour l'erreur?

ANTOINE

Te tairas-tu, vipre!

HILARION

Cela n'est peut-tre pas si difficile. Les exhortations des amis, le
plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain
vertige, mille circonstances les aident.

Antoine s'loigne d'Hilarion. Hilarion le suit.

D'ailleurs, cette manire de mourir amne de grands dsordres. Denys,
Cyprien et Grgoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a blme,
et le concile d'Elvire ...

ANTOINE

se bouche les oreilles.

Je n'coute plus!

HILARION

levant la voix:

Voil que tu retombes dans ton pch d'habitude, la paresse. L'ignorance
est l'cume de l'orgueil. On dit: Ma conviction est faite, pourquoi
discuter? et on mprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et
jusqu'au texte de la Loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans
ta main?

ANTOINE

Je l'entends toujours! Ses paroles bruyantes emplissent ma tte.

HILARION

Les efforts pour comprendre Dieu sont suprieurs  tes mortifications
pour le flchir. Nous n'avons de mrite que par notre soif du Vrai. La
Religion seule n'explique pas tout; et la solution des problmes que tu
mconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut,
pour son salut, communiquer avec ses frres,--ou bien l'glise,
l'assemble des fidles, ne serait qu'un mot,--et couter toutes les
raisons, ne ddaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le pote
Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annonc le Sauveur. Denys
l'Alexandrin reut du Ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint
Clment nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a t
converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aime.

ANTOINE

Quel air d'autorit! Il me semble que tu grandis ...

En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement leve; et Antoine,
pour ne plus le voir, ferme les yeux.

HILARION

Rassure-toi, bon ermite!

Asseyons-nous l, sur cette grosse pierre,--comme autrefois, quand  la
premire lueur du jour je te saluais, en t'appelant claire toile du
matin; et tu commenais tout de suite mes instructions. Elles ne sont
pas finies. La lune nous claire suffisamment. Je t'coute.

Il a tir un calame de sa ceinture; et, par terre, jambes croises, avec
son rouleau de papyrus  la main, il lve la tte vers saint Antoine,
qui, assis prs de lui, reste le front pench.

Aprs un moment de silence, Hilarion reprend:

La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirme par les miracles?
Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient; d'autres imposteurs
peuvent en faire; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle? Un
vnement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous
toute sa puissance? et de ce qu'une chose ordinairement ne nous tonne
pas, s'ensuit-il que nous la comprenions?

ANTOINE

Peu importe! il faut croire l'criture!

HILARION

Saint Paul, Origne et bien d'autres ne l'entendaient pas littralement;
mais si on l'explique par des allgories, elle devient le partage d'un
petit nombre et l'vidence de la vrit disparat. Que faire?

ANTOINE

S'en remettre a l'glise!

HILARION

Donc l'criture est inutile?

ANTOINE

Non pas! quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait ... des obscurits
... Mais le Nouveau resplendit d'une lumire pure.

HILARION

Cependant l'ange annonciateur, dans Matthieu, apparat  Joseph, tandis
que dans Luc, c'est  Marie. L'onction de Jsus par une femme se passe,
d'aprs le premier vangile, au commencement de sa vie publique, et,
selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu'on
lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel,
dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les aptres
ne doivent prendre ni argent ni sac, pas mme de sandales et de bton,
dans Marc, au contraire, Jsus leur dfend de rien emporter si ce n'est
des sandales et un bton. Je m'y perds!...

ANTOINE

avec bahissement:

En effet ... en effet ...

HILARION

Au contact de l'hmorrodesse, Jsus se retourna en disant: Qui m'a
touch? Il ne savait donc pas qui le touchait? Cela contredit
l'omniscience de Jsus. Si le tombeau tait surveill par des gardes,
les femmes n'avaient pas  s'inquiter d'un aide pour soulever la pierre
de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les saintes
femmes n'taient pas l. A Emmas, il mange avec ses disciples et leur
fait tter ses plaies. C'est un corps humain, un objet matriel,
pondrable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible?

ANTOINE

Il faudrait beaucoup de temps pour te rpondre!

HILARION

Pourquoi reut-il le Saint-Esprit, bien qu'tant le Fils? Qu'avait-il
besoin du baptme s'il tait le Verbe? Comment le Diable pouvait-il le
tenter, lui, Dieu?

Est-ce que ces penses-l ne te sont jamais venues?

ANTOINE

Oui!... souvent! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma
conscience. Je les crase, elles renaissent, m'touffent; et je crois
parfois que je suis maudit.

HILARION

Alors, tu n'as que faire de servir Dieu?

ANTOINE

J'ai toujours besoin de l'adorer!

Aprs un long silence:

HILARION

reprend:

Mais en dehors du dogme, toute libert de recherches nous est permise.
Dsires-tu connatre la hirarchie des Anges, la vertu des Nombres, la
raison des germes et des mtamorphoses?

ANTOINE

Oui! oui! ma pense se dbat pour sortir de sa prison. Il me semble
qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois mme, pendant la
dure d'un clair, je me trouve comme suspendu; puis je retombe!

HILARION

Le secret que tu voudrais tenir est gard par des sages. Ils vivent dans
un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vtus de blanc et
calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des lopards tout 
l'entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le
hennissement des licornes se mlent  leurs voix. Tu les couteras; et
la face de l'Inconnu se dvoilera!

ANTOINE

soupirant:

La route est longue, et je suis vieux!

HILARION

Oh! oh! les hommes savants ne sont pas rares! Il y en a mme tout prs
de toi; ici!--Entrons!




IV


Et Antoine voit devant lui une basilique immense.

La lumire se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil
multicolore. Elle claire les ttes innombrables de la foule qui emplit
la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas cts,--o l'on
distingue dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des
chanettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes
sur les murs.

Au milieu de la foule, des groupes,  et l, stationnent. Des hommes,
debout sur des escabeaux, haranguent le doigt lev; d'autres prient les
bras en croix, sont couchs par terre, chantent des hymnes, ou boivent
du vin; autour d'une table, des fidles font les agapes; des martyrs
dmaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures; des vieillards,
appuys sur des btons, racontant leurs voyages.

Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie
et des Indes,--avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure,
des pines aux franges de leur vtement, les sandales noires de poussire,
la peau brle par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux
de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodes, des sayons de
poil, des bonnets de matelots, des mitres d'vques. Leurs yeux fulgurent
extraordinairement. Ils ont l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques.

Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en se
serrant contre son paule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes.
Plusieurs sont habilles en hommes, avec les cheveux ras; il en a peur.

HILARION

Ce sont des chrtiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les
femmes sont toujours pour Jsus, mme les idoltres, tmoin Procula
l'pouse de Pilate et Poppe la concubine de Nron. Ne tremble
plus! avance!

Et il en arrive d'autres, continuellement.

Ils se multiplient, se ddoublent, lgers comme des ombres, tout en
faisant une grande clameur o se mlent des hurlements de rage, des cris
d'amour, des cantiques et des objurgations.

ANTOINE

 voix basse:

Que veulent-ils?

HILARION

Le Seigneur a dit j'aurais encore  vous parler de bien des choses.
Ils possdent ces choses.

Et il le pousse vers un trne d'or  cinq marches o, entour de
quatre-vingt-quinze disciples, tous frotts d'huile, maigres et
trs-ples, sige le prophte Mans,--beau comme un archange, immobile
comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses
cheveux natts,  sa main gauche un livre d'images peintes, et sous sa
droite un globe. Les images reprsentent les cratures qui sommeillaient
dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis,

MANS

fait tourner son globe; et rglant ses paroles sur une lyre d'o
s'chappent des sons cristallins:

La terre cleste est  l'extrmit suprieure, la terre mortelle 
l'extrmit infrieure. Elle est soutenue par deux anges, le
Splenditenens et l'Omophore  six visages.

Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinit impassible; en
dessous, face  face, sont le Fils de Dieu et le Prince des tnbres.

Les tnbres s'tant avances jusqu' son royaume, Dieu tira de son
essence une vertu qui produisit le premier homme; et il l'environna des
cinq lments. Mais les dmons des tnbres lui en drobrent une
partie, et cette partie est l'me.

Il n'y a qu'une seule me--universellement pandue, comme l'eau d'un
fleuve divis en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent,
grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer; et elle
pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier.

Les mes sorties de ce monde migrent vers les astres, qui sont des
tres anims.

ANTOINE

se met  rire.

Ah! ah! quelle absurde imagination!

UN HOMME

sans barbe, et d'apparence austre:

En quoi?

Antoine va rpondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est
l'immense Origne; et

MANS

reprend:

D'abord elles s'arrtent dans la lune, o elles se purifient. Ensuite
elles montent dans le soleil.

ANTOINE

lentement:

Je ne connais rien ... qui nous empche ... de le croire.

MANS

Le but de toute crature est la dlivrance du rayon cleste enferm dans
la matire. Il s'en chappe plus facilement par les parfums, les pices,
l'arme du vin cuit, les choses lgres qui ressemblent  des penses.
Mais les actes de la vie l'y retiennent. Le meurtrier renatra dans le
corps d'un celphe, celui qui tue un animal deviendra cet animal; si tu
plantes une vigne, tu seras li dans ses rameaux. La nourriture en
absorbe. Donc, privez-vous! jenez!

HILARION

Ils sont temprants, comme tu vois!

MANS

Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D'ailleurs
les Purs, grce  leurs mrites, dpouillent les vgtaux de cette
partie lumineuse et elle remonte  son foyer. Les animaux, par la
gnration, l'emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes!

HILARION

Admire leur continence!

MANS

Ou plutt, faites si bien qu'elles ne soient pas fcondes.--Mieux vaut
pour l'me tomber sur la terre que de languir dans des entraves
charnelles!

ANTOINE

Ah! l'abomination!

HILARION

Qu'importe la hirarchie des turpitudes? l'glise a bien fait du mariage
un sacrement!

SATURNIN

en costume de Syrie:

Il propage un ordre de choses funestes! Le Pre, pour punir les anges
rvolts, leur ordonna de crer le monde. Le Christ est venu, afin que
le Dieu des Juifs qui tait un de ces anges ...

ANTOINE

Un ange? lui! le Crateur!

CERDON

N'a-t-il pas voulu tuer Mose, tromper ses prophtes, sduit les
peuples, rpandu le mensonge et l'idoltrie?

MARCION

Certainement, le Crateur n'est pas le vrai Dieu!

SAINT CLMENT D'ALEXANDRIE

La matire est ternelle!

BARDESANES en mage de Babylone:

Elle a t forme par les Sept Esprits plantaires.

LES HERNIENS

Les anges ont fait les mes!

LES PRISCILLIANIENS

C'est le Diable qui a fait le monde!

ANTOINE

se rejette en arrire:

Horreur!

HILARION

le soutenant:

Tu te dsespres trop vite! tu comprends mal leur doctrine! En voici un
qui a reu la sienne de Thodas, l'ami de saint Paul. coute-le!

Et, sur un signe d'Hilarion,

VALENTIN

en tunique de toile d'argent, la voix sifflante et le crne pointu:

Le monde est l'oeuvre d'un Dieu en dlire.

ANTOINE

baisse la tte.

L'oeuvre d'un Dieu en dlire!...

Aprs un long silence:

Comment cela?

VALENTIN

Le plus parfait des tres, des ons, l'Abme, reposait au sein de la
Profondeur avec la Pense. De leur union sortit l'Intelligence, qui eut
pour compagne la Vrit.

L'Intelligence et la Vrit engendrrent le Verbe et la Vie, qui  leur
tour, engendrrent l'Homme; et l'glise;--et cela fait huit ons!

Il compte sur ses doigts.

Le Verbe et la Vrit produisirent dix autres ons, c'est--dire cinq
couples. L'Homme et l'glise en avaient produit douze autres, parmi
lesquels le Paraclet et la Foi, l'Esprance et la Charit, le Parfait
et la Sagesse, Sophia.

L'ensemble de ces trente ons constitue le Plrme, ou Universalit
de Dieu. Ainsi, comme les chos d'une voix qui s'loigne, comme les
effluves d'un parfum qui s'vapore, comme les feux du soleil qui se
couche, les Puissances manes du Principe vont toujours
s'affaiblissant.

Mais Sophia, dsireuse de connatre le Pre, s'lana hors du Plrme;
--et le Verbe fit alors un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit,
qui avait reli entre eux tous les ons; et tous ensemble ils formrent
Jsus, la fleur du Plrme.

Cependant, l'effort de Sophia pour s'enfuir avait laiss dans le vide
une image d'elle, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur en eut
piti, la dlivra des passions;--et du sourire d'Acharamoth dlivre la
lumire naquit; ses larmes firent les eaux, sa tristesse engendra la
matire noire.

D'Acharamoth sortit le Dmiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du
Diable. Il habite bien plus bas que le Plrme, sans mme l'apercevoir,
tellement qu'il se croit le vrai Dieu, et rpte par la bouche de ses
prophtes: Il n'y a d'autre Dieu que moi! Puis il fit l'homme, et lui
jeta dans l'me la semence immatrielle, qui tait l'glise, reflet de
l'autre glise place dans le Plrme.

Acharamoth, un jour, parvenant  la rgion la plus haute, se joindra au
Sauveur; le feu cach dans le monde anantira toute matire, se dvorera
lui-mme, et les hommes, devenus de purs esprits, pouseront des anges!

ORIGNE

Alors le Dmon sera vaincu, et le rgne de Dieu commencera!

Antoine retient un cri; et aussitt,

BASILIDE

le prenant par le coude:

L'tre suprme avec les manations infinies s'appelle Abraxas, et le
Sauveur avec toutes ses vertus Kaulakau, autrement ligne-sur-ligne,
rectitude-sur-rectitude.

On obtient la force de Kaulakau par le secours de certains mots,
inscrits sur cette calcdoine pour faciliter la mmoire.

Et il montre  son cou une petite pierre o sont graves des lignes
bizarres.

Alors tu seras transport dans l'Invisible; et suprieur  la loi, tu
mpriseras tout, mme la vertu!

Nous autres, les Purs, nous devons fuir la douleur, d'aprs l'exemple de
Kaulakau.

ANTOINE

Comment! et la croix?

LES ELKHESATES

en robe d'hyacinthe, lui rpondent:

La tristesse, la bassesse, la condamnation et l'oppression de mes pres
sont effaces, grce  la mission qui est venue!

On peut renier le Christ infrieur, l'homme-Jsus; mais il faut adorer
l'autre Christ, clos dans sa personne sous l'aile de la Colombe.

Honorez le mariage! Le Saint-Esprit est fminin!

Hilarion a disparu; et Antoine pouss par la foule arrive devant

LES CARPOCRATIENS

tendus avec des femmes sur des coussins d'carlate:

Avant de rentrer dans l'Unique, tu passeras par une srie de conditions
et d'actions. Pour t'affranchir des tnbres, accomplis, ds maintenant,
leurs oeuvres! L'poux va dire  l'pouse: Fais la charit  ton frre,
et elle te baisera.

LES NICOLATES

assembls autour d'un mets qui fume:

C'est de la viande offerte aux idoles; prends-en! L'apostasie est
permise quand le coeur est pur. Gorge ta chair de ce qu'elle demande.
Tche de l'exterminer  force de dbauches! Prounikos, la mre du Ciel,
s'est vautre dans les ignominies.

LES MARCOSIENS

avec des anneaux d'or, et ruisselants de baume:

Entre chez nous pour t'unir  l'Esprit! Entre chez nous pour boire
l'immortalit!

Et l'un d'eux lui montre, derrire une tapisserie, le corps d'un homme
termin par une tte d'ne. Cela reprsente Sabaoth, pre du Diable. En
marque de haine, il crache dessus.

Un autre dcouvre un lit trs-bas, jonch de fleurs, en disant que


    Les noces spirituelles vont s'accomplir.


Un troisime tient une coupe de verre, fait une invocation; du sang y
parat:

Ah! le voil! le voil! le sang du Christ!

Antoine s'carte. Mais il est clabouss par l'eau qui saute d'une cuve.

LES HELVIDIENS

s'y jettent la tte en bas, en marmottant:

L'homme rgnr par le baptme est impeccable!

Puis il passe prs d'un grand feu, o se chauffent les Adamites,
compltement nus pour imiter la puret du paradis; et il se heurte aux

MESSALIENS

vautrs sur les dalles,  moiti endormis, stupides:

Oh! crase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas! Le travail est un
pch, toute occupation mauvaise!

Derrire ceux-l, les abjects

PATERNIENS

hommes, femmes et enfants, ple-mle sur un tas d'ordures, relvent
leurs faces hideuses barbouilles de vin:

Les parties infrieures du corps faites par le Diable lui appartiennent.
Buvons, mangeons, forniquons!

AETIUS

Les crimes sont des besoins au-dessous du regard de Dieu!

Mais tout  coup

UN HOMME

vtu d'un manteau carthaginois, bondit au milieu d'eux, avec un paquet
de lanires  la main; et frappant au hasard de droite et de gauche,
violemment:

Ah! imposteurs, brigands, simoniaques, hrtiques et dmons! la vermine
des coles, la lie de l'enfer! Celui-l, Marcion, c'est un matelot de
Sinope excommuni pour inceste; on a banni Carpocras comme magicien;
Aetius a vol sa concubine, Nicolas prostitu sa femme; et Mans, qui se
fait appeler le Bouddha et qui se nomme Cubricus, fut corch vif avec
une pointe de roseau, si bien que sa peau tanne se balance aux portes
de Clsiphon!

ANTOINE

a reconnu Tertullien, et s'lance pour le rejoindre:

Matre!  moi!  moi!

TERTULLIEN

continuant:

Brisez les images! voilez les vierges! Priez, jenez, pleurez,
mortifiez-vous! Pas de philosophie! pas de livres! aprs Jsus, la
science est inutile!

Tous ont fui; et Antoine voit,  la place de Tertullien, une femme
assise sur un banc de pierre.

Elle sanglote, la tte appuye contre une colonne, les cheveux pendants,
le corps affaiss dans une longue simarre brune.

Puis, ils se trouvent l'un prs de l'autre, loin de la foule;--et un
silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans les bois,
quand le vent s'arrte et que les feuilles tout  coup ne remuent plus.

Cette femme est trs-belle, fltrie pourtant et d'une pleur de spulcre.
Ils se regardent; et leurs yeux s'envoient comme un flot de penses,
mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin,

PRISCILLA

se met  dire:

J'tais dans la dernire chambre des bains, et je m'endormais au
bourdonnement des rues.

Tout  coup j'entendis des clameurs. On criait: C'est un magicien!
c'est le Diable! Et la foule s'arrta devant notre maison, en face du
temple d'Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu' la hauteur du
soupirail.

Sur le pristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de
fer  son cou. Il prenait des charbons dans un rchaud, et il s'en faisait
sur la poitrine de larges tranes, en appelant Jsus, Jsus! Le peuple
disait: Cela n'est pas permis! lapidons-le! Lui, il continuait. C'taient
des choses inoues, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil
tournaient devant mes yeux, et j'entendais dans les espaces une harpe d'or
vibrer. Le jour tomba. Mes bras lchrent les barreaux, mon corps dfaillit,
et quand il m'eut emmene  sa maison ...

ANTOINE

De qui donc parles-tu?

PRISCILLA

Mais, de Montanus!

ANTOINE

Il est mort, Montanus.

PRISCILLA

Ce n'est pas vrai!

UNE VOIX

Non, Montanus n'est pas mort!

Antoine se retourne; et prs de lui, de l'autre ct, sur le banc, une
seconde femme est assise,--blonde celle-l, et encore plus ple, avec
des bouffissures sous les paupires comme si elle avait longtemps
pleur. Sans qu'il l'interroge, elle dit:

MAXIMILLA

Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu' un dtour du chemin,
nous vmes un homme sous un figuier.

Il cria de loin: Arrtez-vous! et il se prcipita en nous injuriant.
Les esclaves accoururent. Il clata de rire. Les chevaux se cabrrent.
Les molosses hurlaient tous.

Il tait debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait
claquer son manteau.

En nous appelant par nos noms, il nous reprochait la vanit de nos
oeuvres, l'infamie de nos corps;--et il levait le poing du ct des
dromadaires,  cause des clochettes d'argent qu'ils portent sous
la mchoire.

Sa fureur me versait l'pouvante dans les entrailles; c'tait pourtant
comme une volupt qui me berait, m'enivrait.

D'abord, les esclaves s'approchrent. Matre, dirent-ils, nos btes
sont fatigues; puis ce furent les femmes: Nous avons peur, et les
esclaves s'en allrent. Puis, les enfants se mirent  pleurer: Nous
avons faim! Et comme on n'avait pas rpondu aux femmes, elles
disparurent.

Lui, il parlait. Je sentis quelqu'un prs de moi. C'tait l'poux;
j'coutais l'autre. Il se trana parmi les pierres en s'criant Tu
m'abandonnes? et je rpondis: Oui! va-t'en!--afin d'accompagner
Montanus.

ANTOINE

Un eunuque!

PRISCILLA

Ah! cela t'tonne, coeur grossier! Cependant Madeleine, Jeanne, Marthe
et Suzanne n'entraient pas dans la couche du Sauveur. Les mes, mieux
que les corps, peuvent s'treindre avec dlire. Pour conserver
impunment Eustolie, Lonce l'vque se mutila,--aimant mieux son amour
que sa virilit. Et puis, ce n'est pas ma faute; un esprit m'y contraint;
Sotas n'a pu me gurir. Il est cruel, pourtant! Qu'importe! Je suis la
dernire des prophtesses; et aprs moi, la fin du monde viendra.

MAXIMILLA

Il m'a combl de ses dons. Aucune d'ailleurs ne l'aime autant,--et n'en
est plus aime!

PRISCILLA

Tu mens! c'est moi!

MAXIMILLA

Non, c'est moi!

Elles se battent.

Entre leurs paules parat la tte d'un ngre.

MONTANUS

couvert d'un manteau noir, ferm par deux os de mort:

Apaisez-vous, mes colombes! Incapables du bonheur terrestre, nous sommes
par cette union dans la plnitude spirituelle. Aprs l'ge du Pre,
l'ge du Fils; et j'inaugure le troisime, celui du Paraclet. Sa lumire
m'est venue durant les quarante nuits que la Jrusalem cleste a brill
dans le firmament, au-dessus de ma maison,  Pepuza.

Ah! comme vous criez d'angoisse quand les lanires vous flagellent!
comme vos membres endoloris se prsentent  mes ardeurs! comme vous
languissez sur ma poitrine, d'un irralisable amour! Il est si fort
qu'il vous a dcouvert des mondes, et vous pouvez maintenant apercevoir
les mes avec vos yeux.

Antoine fait un geste d'tonnement.

TERTULLIEN

revenu prs de Montanus:

Sans doute, puisque l'me a un corps,--ce qui n'a point de corps
n'existant pas.

MONTANUS

Pour la rendre plus subtile, j'ai institu des mortifications
nombreuses, trois carmes par an, et pour chaque nuit des prires o
l'on ferme la bouche,--de peur que l'haleine en s'chappant ne ternisse
la pense. Il faut s'abstenir des secondes noces, ou plutt de tout
mariage! Les anges ont pch avec les femmes.

LES ARCONTIQUES

en cilices de crins:

Le Sauveur a dit: Je suis venu pour dtruire l'oeuvre de la Femme.

LES TATIANIENS

en cilices de joncs:

L'arbre du mal c'est elle! Les habits de peau sont notre corps.

Et, avanant toujours du mme ct, Antoine rencontre

LES VALSIENS

tendus par terre, avec des plaques rouges au bas du ventre, sous leur
tunique.

Ils lui prsentent un couteau:

Fais comme Origne et comme nous! Est-ce la douleur que tu crains,
lche? Est-ce l'amour de ta chair qui te retient, hypocrite?

Et pendant qu'il est  les regarder se dbattre, tendus sur le dos dans
les mares de leur sang,

LES CANITES

les cheveux, nous par une vipre, passent prs de lui, en vocifrant 
son oreille:

Gloire  Can! gloire  Sodome! gloire  Judas!

Can fit la race des forts. Sodome pouvanta la terre avec son
chtiment; et c'est par Judas que Dieu sauva le monde!--Oui, Judas! sans
lui pas de mort et pas de rdemption!

Ils disparaissent sous la horde des

CIRCONCELLIONS

vtus de peaux de loup, couronns d'pines, et portant des masques de fer:

crasez le fruit! troublez la source! noyez l'enfant! Pillez le riche
qui se trouve heureux, qui mange beaucoup! Battez le pauvre qui envie la
housse de l'ne, le repas du chien, le nid de l'oiseau, et qui se dsole
parce que les autres ne sont pas des misrables comme lui.

Nous, les Saints, pour hter la fin du monde, nous empoisonnons,
brlons, massacrons!

Le salut n'est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous
enlevons avec des tenailles la peau de nos ttes, nous talons nos
membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours!

Honni le baptme! honnie l'eucharistie! honni le mariage! damnation
universelle!

Alors, dans toute la basilique, c'est un redoublement de fureurs.

Les Audiens tirent des flches contre le Diable; les Collyridiens
lancent au plafond des voiles bleus; les Ascites se prosternent devant
une outre; les Marcionites baptisent un mort avec de l'huile. Auprs
d'Appelles, une femme, pour expliquer mieux son ide, fait voir un pain
rond dans une bouteille; une autre, au milieu des Sampsens, distribue,
comme une hostie, la poussire de ses sandales. Sur le lit des
Marcosiens jonch de roses, deux amants s'embrassent. Les Circoncellions
s'entr'gorgent, les Valsiens rlent, Bardesane chante, Carpocras
danse, Maximilla et Priscilla poussent des gmissements sonores;--et la
fausse prophtesse de Cappadoce, toute nue, accoude sur un lion et
secouant trois flambeaux, hurle l'Invocation-Terrible.

Les colonnes se balancent comme des troncs d'arbres, les amulettes aux
cous des Hrsiarques entre-croisent des lignes de feux, les
constellations dans les chapelles s'agitent, et les murs reculent sous
le va-et-vient de la foule, dont chaque tte est un flot qui saute
et rugit.

Cependant,--du fond mme de la clameur, une chanson s'lve avec des
clats de rire, o le nom de Jsus revient.

Ce sont des gens de la plbe, tous frappant dans leurs mains pour
marquer la cadence. Au milieu d'eux est

ARIUS

en costume de diacre.

Les fous qui dclament contre moi prtendent expliquer l'absurde; et
pour les perdre tout  fait, j'ai compos des petits pomes tellement
drles, qu'on les sait par coeur dans les moulins, les tavernes et
les ports.

Mille fois non! le Fils n'est pas coternel au Pre, ni de mme
substance! Autrement il n'aurait pas dit: Pre, loigne de moi ce
calice!--Pourquoi m'appelez-vous bon? Dieu seul est bon!--Je vais  mon
Dieu,  votre Dieu! et d'autres paroles attestant sa qualit de
crature. Elle nous est dmontre, de plus, par tous ses noms: agneau,
pasteur, fontaine, sagesse, fils de l'homme, prophte, bonne voie,
pierre angulaire!

SABELLIUS

Moi, je soutiens que tous deux sont identiques.

ARIUS

Le concile d'Antioche a dcid le contraire.

ANTOINE

Qu'est-ce donc que le Verbe?... Qu'tait Jsus?

LES VALENTINIENS

C'tait l'poux d'Acharamoth repentie!

LES SETHIANIENS

C'tait Sem, fils de No!

LES THODOTIENS

C'tait Melchisdech!

LES MRINTHIENS

Ce n'tait rien qu'un homme!

LES APOLLINARISTES

Il en a pris l'apparence! il a simul la Passion.

MARCEL D'ANCYRE

C'est un dveloppement du Pre!

LE PAPE CALIXTE

Pre et Fils sont les deux modes d'un seul Dieu!

MTHODIUS

Il fut d'abord dans Adam, puis dans l'homme!

CRINTHE

Et il ressuscitera!

VALENTIN

Impossible,--son corps tant cleste!

PAUL DE SAMOSATE

Il n'est Dieu que depuis son baptme!

HERMOGNE

Il habite le soleil!

Et tous les hrsiarques font un cercle autour d'Antoine, qui pleure,
la tte dans ses mains.

UN JUIF

 barbe rouge, et la peau macule de lpre, s'avance tout prs de lui;
--et ricanant horriblement:

Son me tait l'me d'Esa! Il souffrait de la maladie
bellrophontienne; et sa mre, la parfumeuse, s'est livre  Pantherus,
un soldat romain, sur des gerbes de mas, un soir de moisson.

ANTOINE

vivement, relve sa tte, les regarde sans parler; puis marchant droit
sur eux:

Docteurs, magiciens, vques et diacres, hommes, arrire! arrire! Vous
tes tous des mensonges!

LES HRSIARQUES

Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prires plus
difficiles, des lans d'amour suprieurs, des extases aussi longues.

ANTOINE

Mais pas de rvlation! pas de preuves!

Alors tous brandissent dans l'air des rouleaux de papyrus, des tablettes
de bois, des morceaux de cuir, des bandes d'toffes;--et se poussant les
uns les autres:

LES CRINTHIENS

Voil l'vangile des Hbreux!

LES MARCIONITES

L'vangile du Seigneur!

LES MARCOSIENS

L'vangile d've!

LES ENCRATITES

L'vangile de Thomas!

LES CANITES

L'vangile de Judas!

BASILIDE

Le trait de l'me advenue!

MANS

La prophtie de Barcouf!

Antoine se dbat, leur chappe;--et il aperoit dans un coin, plein
d'ombre,

LES VIEUX BIONITES

desschs comme des momies, le regard teint, les sourcils blancs.

Ils disent, d'une voix chevrotante:

Nous l'avons connu, nous autres, nous l'avons connu le fils du
charpentier! Nous tions de son ge, nous habitions dans sa rue. Il
s'amusait avec de la boue  modeler des petits oiseaux, sans avoir
peur du coupant des tailloirs, aidait son pre dans son travail, ou
assemblait pour sa mre des pelotons de laine teinte. Puis, il fit un
voyage en gypte, d'o il rapporta de grands secrets. Nous tions 
Jricho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causrent
 voix basse, sans que personne pt les entendre. Mais c'est  partir de
ce moment qu'il fit du bruit en Galile et qu'on a dbit sur son compte
beaucoup de fables.

Ils rptent, en tremblotant:

Nous l'avons connu, nous autres! nous l'avons connu!

ANTOINE

Ah! encore, parlez! parlez! Comment tait son visage?

TERTULLIEN

D'un aspect farouche et repoussant;--car il s'tait charg de tous les
crimes, toutes les douleurs, et toutes les difformits du monde.

ANTOINE

Oh! non! non! Je me figure, au contraire, que toute sa personne avait
une beaut plus qu'humaine.

EUSBE DE CSARE

Il y a bien  Paneades, contre une vieille masure, dans un fouillis
d'herbes, une statue de pierre, leve,  ce qu'on prtend, par
l'hmorrodesse. Mais le temps lui a rong la face, et les pluies ont
gt l'inscription.

Une femme sort du groupe des Carpocratiens.

MARCELLINA

Autrefois, j'tais diaconesse  Rome dans une petite glise, o je
faisais voir aux fidles les images en argent de saint Paul, d'Homre,
de Pythagore et de Jsus-Christ.

Je n'ai gard que la sienne.

Elle entr'ouvre son manteau.

La veux-tu?

UNE VOIX

Il reparat, lui-mme, quand nous l'appelons! c'est l'heure! Viens!

Et Antoine sent tomber sur son bras une main brutale, qui l'entrane.

Il monte un escalier compltement obscur;--et aprs bien des marches,
il arrive devant une porte.

Alors, celui qui le mne (est-ce Hilarion? il n'en sait rien) dit 
l'oreille d'un autre: Le Seigneur va venir,--et ils sont introduits
dans une chambre, basse de plafond, sans meubles.

Ce qui le frappe d'abord, c'est en face de lui une longue chrysalide
couleur de sang, avec une tte d'homme d'o s'chappent des rayons,
et le mot _Knouphis_, crit en grec tout autour. Elle domine un ft de
colonne, pos au milieu d'un pidestal. Sur les autres parois de la
chambre, des mdaillons en fer poli reprsentent des ttes d'animaux,
celle d'un boeuf, d'un lion, d'un aigle, d'un chien, et la tte
d'ne--encore!

Les lampes d'argile, suspendues au bas de ces images, font une lumire
vacillante. Antoine, par un trou de la muraille, aperoit la lune qui
brille au loin sur les flots, et mme il distingue leur petit
clapotement rgulier, avec le bruit sourd d'une carne de navire tapant
contre les pierres d'un mle.

Des hommes accroupis, la figure sous leurs manteaux, lancent, par
intervalles, comme un aboiement touff. Des femmes sommeillent, le
front sur leurs deux bras que soutiennent leurs genoux, tellement
perdues dans leurs voiles qu'on dirait des tas de hardes le long du mur.
Auprs d'elles, des enfants demi-nus, tout dvors de vermine, regardent
d'un air idiot les lampes brler;--et on ne fait rien; on attend
quelque chose.

Ils parlent  voix basse de leurs familles, ou se communiquent des
remdes pour leurs maladies. Plusieurs vont s'embarquer au point du
jour, la perscution devenant trop forte. Les paens pourtant ne sont
pas difficiles  tromper. Ils croient, les sots, que nous adorons
Knouphis!

Mais un des frres, inspir tout  coup, se pose devant la colonne, o
l'on a mis un pain qui surmonte une corbeille, pleine de fenouil et
d'aristoloches.

Les autres ont pris leurs places, formant debout trois lignes
parallles.

L'INSPIR

droul une pancarte couverte de cylindres entremls, puis commence:

Sur les tnbres, le rayon du Verbe descendit et un cri violent
s'chappa, qui semblait la voix de la lumire.

TOUS

rpondent, en balanant leurs corps:

Kyrie eleson!

L'INSPIR

L'homme, ensuite, fut cr par l'infme Dieu d'Isral, avec l'auxiliaire
de ceux-l:

En dsignant les mdaillons,

Astophaios, Oraos, Sabaoth, Adona, Elo, Ia!

Et il gisait sur la boue, hideux, dbile, informe, sans pense.

TOUS

d'un ton plaintif:

Kyrie eleson!

L'INSPIR

Mais Sophia, compatissante, le vivifia d'une parcelle de son me.

Alors, voyant l'homme si beau, Dieu fut pris de colre. Il l'emprisonna
dans son royaume, en lui interdisant l'arbre de la science.

L'autre, encore une fois, le secourut! Elle envoya le serpent, qui, par
de longs dtours, le fit dsobir  cette loi de haine.

Et l'homme, quand il eut got de la science, comprit les choses
clestes.

TOUS

avec force:

Kyrie eleson!

L'INSPIR

Mais Iabdalaoth, pour se venger, prcipita l'homme dans la matire, et
le serpent avec lui!

TOUS trs-bas:

Kyrie eleson!

Ils ferment la bouche, puis se taisent.

Les senteurs du port se mlent dans l'air chaud  la fume des lampes.
Leurs mches, en crpitant, vont s'teindre; de longs moustiques
tournoient. Et Antoine rle d'angoisse; c'est comme le sentiment d'une
monstruosit flottant autour de lui, l'effroi d'un crime prs de
s'accomplir.

Mais

L'INSPIR

frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tte, psalmodie sur
un rhythme furieux, au son des cymbales et d'une flte aigu:

Viens! viens! viens! sors de ta caverne!

Vloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains!

Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des
taches d'or, comme le firmament sem d'toiles! Pareil aux enroulements
de la vigne et aux circonvolutions des entrailles!

Inengendr! mangeur de terre! toujours jeune! perspicace! honor 
pidaure! Bon pour les hommes! qui as guri le roi Ptolme, les soldats
de Mose, et Glaucus fils de Minos!

Viens! viens! viens! sors de ta caverne!

TOUS

rptent:

Viens! viens! viens! sors de ta caverne!

Cependant, rien ne se montre.

Pourquoi? qu'a-t-il?

Et on se concerte, on propose des moyens.

Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulvement se fait dans
la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent,--et la tte d'un
python parat.

Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait
autour d'un disque immobile, puis se dveloppe, s'allonge; il est norme
et d'un poids considrable. Pour empcher qu'il ne frle la terre, les
hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tte, les
enfants au bout de leurs bras;--et sa queue, sortant par le trou de la
muraille, s'en va indfiniment jusqu'au fond de la mer. Ses anneaux se
ddoublent, emplissent la chambre; ils enferment Antoine.

LES FIDLES

collant leur bouche contre sa peau, s'arrachent le pain qu'il a mordu.

C'est toi! c'est toi!

lev d'abord par Mose, bris par zchias, rtabli par le Messie. Il
t'avait bu dans les ondes du baptme; mais tu l'as quitt au jardin des
Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse.

Tordu  la barre de la croix, et plus haut que sa tte, en bavant sur la
couronne d'pines, tu le regardais mourir.--Car tu n'es pas Jsus, toi,
tu es le Verbe! tu es le Christ!

Antoine s'vanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les
clats de bois, o brle doucement la torche qui a gliss de sa main.

Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux; et il aperoit le Nil,
onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent
au milieu des sables;--si bien que l'hallucination le reprenant, il n'a
pas quitt les Ophites; ils l'entourent, l'appellent, charrient des
bagages, descendent vers le port. Il s'embarque avec eux.

Un temps inapprciable s'coule.

Puis, la vote d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui, font
des lignes noires sur un fond bleu;--et  ses cts, dans l'ombre, des
gens pleurent et prient entours d'autres qui les exhortent et les
consolent.

Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur d'un
jour d't.

Des voix aigus crient des pastques, de l'eau, des boissons  la glace,
des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps  autre, des
applaudissements clatent. Il entend marcher sur sa tte.

Tout  coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit
de l'eau dans un aqueduc.

Et il aperoit en face, derrire les barreaux d'une autre loge, un lion
qui se promne,--puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges
de pourpre. Au del, des couronnes de monde tages symtriquement vont
en s'largissant depuis la plus basse qui enferme l'arne jusqu' la plus
haute, o se dressent des mts pour soutenir un voile d'hyacinthe, tendu
dans l'air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre,
coupent,  intervalles gaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins
disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, snateurs, soldats,
plbiens, vestales et courtisanes,--en capuchons de laine, en manipules
de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches
de plumes, des faisceaux de licteurs; et tout cela grouillant, criant,
tumultueux et furieux l'tourdit, comme une immense cuve bouillonnante.
Au milieu de l'arne, sur un autel, fume un vase d'encens.

Ainsi, les gens qui l'entourent sont des chrtiens condamns aux btes.
Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes
les bandelettes de Crs. Leurs amis se partagent des bribes de leurs
vtements, des anneaux. Pour s'introduire dans la prison, il a fallu,
disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe! ils resteront jusqu'
la fin.

Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique
noire, dont la figure s'est dj montre quelque part; il les entretient
du nant du monde et de la flicit des lus. Antoine est transport
d'amour. Il souhaite l'occasion de rpandre sa vie pour le Sauveur, ne
sachant pas s'il n'est point lui-mme un de ces martyrs.

Mais, sauf un Phrygien  longs cheveux, qui reste les bras levs, tous
ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme
rve, debout, la tte basse.

LE VIEILLARD

n'a pas voulu payer,  l'angle d'un carrefour, devant une statue de
Minerve; et il considre ses compagnons avec un regard qui signifie:

Vous auriez du me secourir! Des communauts s'arrangent quelquefois pour
qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont mme obtenu de
ces lettres dclarant faussement qu'on a sacrifi aux idoles.

Il demande:

N'est-ce pas Ptrus d'Alexandrie qui a rgl ce qu'on doit faire quand
on a flchi dans les tourments?

Puis, en lui-mme:

Ah! cela est bien dur  mon ge! mes infirmits me rendent si faible!
Cependant, j'aurais pu vivre jusqu' l'autre hiver, encore!

Le souvenir de son petit jardin l'attendrit;--et il regarde du ct de
l'autel.

LE JEUNE HOMME

qui a troubl, par des coups, une fte d'Apollon, murmure:

Il ne tenait qu' moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes!

--Les soldats t'auraient pris, dit un des frres.

--Oh! j'aurais fait comme Cyprien; je serais revenu; et, la seconde
fois, j'aurais eu plus de force, bien sr!

Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre,  toutes
les joies qu'il n'aura pas connues;--et il regarde du ct de l'autel.

Mais

L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE

accourt sur lui:

Quel scandale! Comment, toi, une victime d'lection? Toutes ces femmes
qui te regardent, songe donc! Et puis Dieu, quelquefois, fait un
miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de
Polycarpe teignait les flammes de son bcher.

Il se tourne vers le vieillard:

Pre, pre! tu dois nous difier par ta mort. En la retardant, tu
commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des
bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-tre que ton
exemple va convertir le peuple entier.

Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s'arrter,
d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout  coup regarde
Antoine, se met  rugir--et une vapeur sort de sa gueule.

Les femmes sont tasses contre les hommes.

LE CONSOLATEUR

va de l'un  l'autre.

Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brlait avec des plaques de
fer, si des chevaux t'carteraient, si ton corps enduit de miel tait
dvor par les mouches! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est
surpris dans un bois.

Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles btes froces; il
croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans
leurs mchoires.

Un belluaire entre dans le cachot; les martyrs tremblent.

Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait  l'cart. Il a brl
trois temples; et il s'avance les bras levs, la bouche ouverte, la tte
au ciel, sans rien voir, comme un somnambule.

LE CONSOLATEUR

s'crie:

Arrire! arrire! L'esprit de Montanus vous prendrait.

TOUS

reculent, en vocifrant:

Damnation au Montaniste!

Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre.

Les lions cabrs se mordent  la crinire. Le peuple hurle: Aux btes!
aux btes!

Les martyrs clatant en sanglots, s'treignent. Une coupe de vin
narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en
main, vivement.

Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle
s'ouvre; un lion sort.

Il traverse l'arne,  grands pas obliques. Derrire lui,  la file,
paraissent les autres lions, puis un ours, trois panthres, des
lopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie.

Le claquement d'un fouet retentit. Les chrtiens chancellent,--et, pour
en finir, leurs frres les poussent. Antoine ferme les yeux.

Ils les ouvre. Mais des tnbres l'enveloppent.

Bientt elles s'clairassent; et il distingue une plaine aride et
mamelonneuse, comme on en voit autour des carrires abandonnes.

 et l, un bouquet d'arbustes se lve parmi des dalles  ras du sol;
et des formes blanches, plus indcises que des nuages, sont penches
sur elles.

Il en arrive d'autres, lgrement. Des yeux brillent dans la fente des
longs voiles. A la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui
s'exhalent, Antoine reconnat des patriciennes. Il y a aussi des hommes,
mais de condition infrieure, car ils ont des visages  la fois nafs et
grossiers.

UNE D'ELLES

en respirant largement:

Ah! comme c'est bon l'air de la nuit froide, au milieu des spulcres!
Je suis si fatigue de la mollesse des lits, du fracas des jours, de
la pesanteur du soleil!

Sa servante retire d'un sac en toile une torche qu'elle enflamme. Les
fidles y allument d'autres torches, et vont les planter sur
les tombeaux.

UNE FEMME

haletante:

Ah! enfin, me voil! Mais quel ennui que d'avoir pous un idoltre!

UNE AUTRE

Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos frres, tout est
suspect  nos maris!--et mme il faut nous cacher quand nous faisons le
signe de la croix; ils prendraient cela pour une conjuration magique.

UNE AUTRE

Avec le mien, c'tait tous les jours des querelles; je ne voulais pas me
soumettre aux abus qu'il exigeait de mon corps;--et afin de se venger,
il m'a fait poursuivre comme chrtienne.

UNE AUTRE

Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu'on a tran par
les talons derrire un char, comme Hector, depuis la porte Esquilenne
jusqu'aux montagnes de Tibur;--et des deux cts du chemin le sang
tachetait les buissons! J'en ai recueilli les gouttes. Le voil!

Elle tire de sa poitrine une ponge toute noire, la couvre de baisers,
puis se jette sur les dalles, en criant:

Ah! mon ami! mon ami!

UN HOMME

Il y a juste aujourd'hui trois ans qu'est morte Domitilla. Elle fut
lapide au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui
brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant
les recouvre!

Il se jette sur un tombeau.

O ma fiance! ma fiance!

ET TOUS LES AUTRES

par la plaine:

O ma soeur!  mon frre!  ma fille!  ma mre!

Ils sont  genoux, le front dans les mains, ou le corps tout  plat, les
deux bras tendus;--et les sanglots qu'ils retiennent soulvent leur
poitrine  la briser. Ils regardent le ciel en disant:

Aie piti de son me,  mon Dieu! Elle languit au sjour des ombres;
daigne l'admettre dans la Rsurrection, pour qu'elle jouisse de
ta lumire!

Ou, l'oeil fix sur les dalles, ils murmurent:

Apaise-toi, ne souffre plus! Je t'ai apport du vin, des viandes!

UNE VEUVE

Voici du pultis, fait par moi, selon son got, avec beaucoup d'oeufs et
double mesure de farine! Nous allons le manger ensemble, comme
autrefois, n'est-ce pas?

Elle en porte un peu  ses lvres; et, tout  coup, se met  rire d'une
faon extravagante, frntique.

Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorge.

Ils se racontent les histoires de leurs martyres; la douleur s'exalte,
les libations redoublent. Leurs yeux noys de larmes se fixent les uns
sur les autres. Ils balbutient d'ivresse et de dsolation; peu  peu,
leurs mains se touchent, leurs lvres s'unissent, les voiles
s'entr'ouvrent, et ils se mlent sur les tombes entre les coupes et
les flambeaux.

Le ciel commence  blanchir. Le brouillard mouille leurs vtements;--et,
sans avoir l'air de se connatre, ils s'loignent les uns des autres par
des chemins diffrents, dans la campagne.

Le soleil brille; les herbes ont grandi, la plaine s'est transforme.

Et Antoine voit nettement  travers des bambous une fort de colonnes,
d'un gris bleutre. Ce sont des troncs d'arbres provenant d'un seul
tronc. De chacune de ses branches descendent d'autres branches qui
s'enfoncent dans le sol; et l'ensemble de toutes ces lignes horizontales
et perpendiculaires, indfiniment multiplies, ressemblerait  une
charpente monstrueuse, si elles n'avaient une petite figue de place en
place, avec un feuillage noirtre, comme celui du sycomore.

Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des
fleurs violettes et des fougres, pareilles  des plumes d'oiseaux.

Sous les rameaux les plus bas, se montrent  et l les cornes d'un
bubal, ou les yeux brillants d'une antilope; des perroquets sont juchs,
des papillons voltigent, des lzards se tranent, des mouches
bourdonnent; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation
d'une vie profonde.

A l'entre du bois, sur une manire de bcher, est une chose trange--un
homme--enduit de bouse de vache, compltement nu, plus sec qu'une momie;
ses articulations forment des noeuds  l'extrmit de ses os qui semblent
des btons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure trs-
longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l'air,
ankylos, raide comme un pieu;--et il se tient l depuis si longtemps que
des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure.

Aux quatre coins de son bcher flambent quatre feux. Le soleil est juste
en face. Il le contemple les yeux grands ouverts;--et sans regarder
Antoine:

Brachmane des bords du Nil, qu'en dis-tu?

Des flammes sortent de tous les cts par les intervalles des poutres;
et

LE GYMNOSOPHISTE

reprend:

Pareil au rhinocros, je me suis enfonc dans la solitude. J'habitais
l'arbre derrire moi.

En effet, le gros figuier prsente, dans ses cannelures, une excavation
naturelle de la taille d'un homme.

Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance
des prceptes, que pas mme un chien ne m'a vu manger.

Comme l'existence provient de la corruption, la corruption du dsir, le
dsir de la sensation, la sensation du contact, j'ai fui toute action,
tout contact; et--sans plus bouger que la stle d'un tombeau, exhalant
mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et
considrant l'ther dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune
dans mon coeur,--je songeais  l'essence de la grande Ame d'o
s'chappent continuellement, comme des tincelles de feu, les principes
de la vie.

J'ai saisi enfin l'Ame suprme dans tous les tres, tous les tres dans
l'Ame suprme;--et je suis parvenu  y faire entrer mon me, dans
laquelle j'avais fait rentrer mes sens.

Je reois la science, directement du ciel, comme l'oiseau Tchataka qui
ne se dsaltre que dans les rayons de la pluie.

Par cela mme que je connais les choses, les choses n'existent plus.

Pour moi, maintenant, il n'y a pas d'espoir et pas d'angoisse, pas de
bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien.

Mes austrits effroyables m'ont fait suprieur aux Puissances. Une
contraction de ma pense peut tuer cent fils de rois, dtrner les
dieux, bouleverser le monde.

Il a dit tout cela d'une voix monotone.

Les feuilles  l'entour se recroquerillent. Des rats, par terre,
s'enfuient.

Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute:

J'ai pris en dgot la forme, en dgot la perception, en dgot jusqu'
la connaissance elle-mme,--car la pense ne survit pas au fait transitoire
qui la cause, et l'esprit n'est qu'une illusion comme le reste.

Tout ce qui est engendr prira, tout ce qui est mort doit revivre; les
tres actuellement disparus sjourneront dans des matrices non encore
formes, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d'autres
cratures.

Mais, comme j'ai roul dans une multitude infinie d'existences, sous des
enveloppes de dieux, d'hommes et d'animaux, je renonce au voyage, je ne
veux plus de cette fatigue! J'abandonne la sale auberge de mon corps,
maonne de chair, rougie de sang, couverte d'une peau hideuse, pleine
d'immondices;--et, pour ma rcompense, je vais enfin dormir au plus
profond de l'absolu, dans l'Anantissement.

Les flammes s'lvent jusqu' sa poitrine,--puis l'enveloppent. Sa tte
passe  travers comme par le trou d'un mur. Ses yeux bants
regardent toujours.

ANTOINE

se relve.

La torche, par terre, a incendi les clats de bois; et les flammes ont
roussi sa barbe.

Tout en criant, Antoine trpigne sur le feu;--et quand il ne reste plus
qu'un amas de cendres:

O est donc Hilarion? Il tait l tout  l'heure.

Je l'ai vu!

Eh! non, c'est impossible! je me trompe!

Pourquoi?... Ma cabane, ces pierres, le sable, n'ont peut-tre pas plus
de ralit. Je deviens fou. Du calme! o tais-je? qu'y avait-il?

Ah! le gymnosophiste!... Cette mort est commune parmi les sages
indiens. Kalanos se brla devant Alexandre; un autre a fait de mme du
temps d'Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir! A moins que
l'orgueil ne les pousse?... N'importe, c'est une intrpidit de
martyrs!... Quant  ceux-l, je crois maintenant tout ce qu'on m'avait
dit sur les dbauches qu'ils occasionnent.

Et auparavant? Oui, je me souviens! la foule des hrsiarques ... Quels
cris! quels yeux! Mais pourquoi tant de dbordements de la chair et
d'garements de l'esprit?

C'est vers Dieu qu'ils prtendent se diriger par toutes ces voies! De
quel droit les maudire, moi qui trbuche dans la mienne? Quand ils ont
disparu, j'allais peut-tre en apprendre davantage. Cela tourbillonnait
trop vite; je n'avais pas le temps de rpondre. A prsent, c'est comme
s'il y avait dans mon intelligence plus d'espace et plus de lumire. Je
suis tranquille. Je me sens capable ... Qu'est-ce donc? je croyais avoir
teint le feu!

Une flamme voltige entre les roches; et bientt une voix saccade se
fait entendre, au loin, dans la montagne.

Est-ce l'aboiement d'une hyne, ou les sanglots de quelque voyageur
perdu?

Antoine coute. La flamme se rapproche.

Et il voit venir une femme qui pleure, appuye sur l'paule d'un homme 
barbe blanche.

Elle est couverte d'une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tte
comme elle, avec une tunique de mme couleur, et porte un vase de
bronze, d'o s'lve une petite flamme bleue.

Antoine a peur--et voudrait savoir qui est cette femme.

L'TRANGER (SIMON)

C'est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mne partout avec moi.

Il hausse le vase d'airain.

Antoine la considre,  la lueur de cette flamme qui vacille.

Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des
traces de coups; ses cheveux pars s'accrochent dans les dchirures de
ses haillons; ses yeux paraissent insensibles  la lumire.

SIMON

Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort long-temps, sans parler,
sans manger; puis elle se rveille,--et dbite des choses merveilleuses.

ANTOINE

Vraiment?

SIMON

Ennoia! Ennoia! Ennoia! raconte ce que tu as  dire!

Elle tourne ses prunelles comme sortant d'un songe, passe lentement ses
doigts sur ses deux sourcils, et d'une voix dolente:

HLNE (ENNOIA)

J'ai souvenir d'une rgion lointaine, couleur d'meraude. Un seul arbre
l'occupe.

Antoine tressaille.

A chaque degr de ses larges rameaux se tient dans l'air un couple
d'Esprits. Les branches autour d'eux s'entre-croisent, comme les veines
d'un corps, et ils regardent la vie ternelle circuler depuis les
racines plongeant dans l'ombre jusqu'au fate qui dpasse le soleil.
Moi, sur la deuxime branche, j'clairais avec ma figure les
nuits d't.

ANTOINE

se touchant le front.

Ah! ah! je comprends! la tte!

SIMON

le doigt sur la bouche:

Chut!...

HLNE

La voile restait bombe, la carne fendait l'cume. Il me disait: Que
m'importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume! Tu
m'appartiendras, dans ma maison!

Qu'elle tait douce la haute chambre de son palais! Il se couchait sur
le lit d'ivoire, et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement.

A la fin du jour, j'apercevais les deux camps, les fanaux qu'on
allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout arm conduisant un
char le long du rivage de la mer.

ANTOINE

Mais elle est folle entirement! Pourquoi?...

SIMON

Chut!... chut!

HLNE

Ils m'ont graisse avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour
que je l'amuse.

Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots
grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et tes
coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte
ft ouverte.

SIMON

C'tait moi! je t'ai retrouve!

La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos!
Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils
l'attachrent dans un corps de femme.

Elle a t l'Hlne des Troyens, dont le pote Stesichore a maudit la
mmoire. Elle a t Lucrce, la patricienne viole par les rois. Elle a
t Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a t cette fille
d'Isral qui s'abandonnait aux boucs. Elle a aim l'adultre,
l'idoltrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est prostitue  tous les
peuples. Elle a chant dans tous les carrefours. Elle a bais tous
les visages.

A Tyr, la Syrienne, elle tait la matresse des voleurs. Elle buvait
avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la
vermine de son lit tide.

ANTOINE

Eh! que me fait!...

SIMON

d'un air furieux:

Je l'ai rachete, te dis-je,--et rtablie en sa splendeur; tellement que
Caus Csar Caligula en est devenu amoureux, puisqu'il voulait coucher
avec la Lune!

ANTOINE

Eh bien?...

SIMON

Mais c'est elle qui est la Lune! Le pape Clment n'a-t-il pas crit
qu'elle fut emprisonne dans une tour? Trois cents personnes vinrent
cerner la tour; et  chacune des meurtrires en mme temps, on vit
paratre la lune,--bien qu'il n'y ait pas dans le monde plusieurs lunes,
ni plusieurs Ennoia!

ANTOINE

Oui ... je crois me rappeler ...

Et il tombe dans une rverie.

SIMON

Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s'est
dvoue pour les femmes. Car l'impuissance de Jhovah se dmontre par la
transgression d'Adam, et il faut secouer la vieille loi, antipathique 
l'ordre des choses.

J'ai prch le renouvellement dans phram et dans Issachar, le long du
torrent de Bizor, derrire le lac d'Houleh, dans la valle de Mageddo,
plus loin que les montagnes,  Bostra et  Damas! Viennent  moi ceux
qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont
couverts de sang; et j'effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit,
appel Minerve par les Grecs! Elle est Minerve! elle est le
Saint-Esprit! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la
grande puissance de Dieu, incarne en la personne de Simon!

ANTOINE

Ah! c'est toi!... c'est donc toi? Mais je sais tes crimes!

Tu es n  Gitto, prs de Samarie. Dosithus, ton premier matre, t'a
renvoy! Tu excres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes;
et, vaincu par saint Pierre,--de rage et de terreur tu as jet dans les
flots le sac qui contenait tes artifices!

SIMON

Les veux-tu?

Antoine le regarde;--et une voix intrieure murmure dans sa poitrine.
Pourquoi pas?

Simon reprend:

Celui qui connat les forces de la Nature et la substance des Esprits
doit oprer des miracles. C'est le rve de tous les sages--et le dsir
qui te ronge; avoue-le!

Au milieu des Romains, j'ai vol dans le cirque tellement haut qu'on ne
m'a plus revu. Nron ordonna de me dcapiter; mais ce fut la tte d'une
brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin on m'a enseveli
tout vivant; mais j'ai ressuscit le troisime jour. La preuve, c'est
que me voil!

Il lui donne ses mains  flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se
recule.

Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de
marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantit d'or;
j'tablirai des rois; tu verras des peuples m'adorant! Je peux marcher
sur les nuages et sur les flots, passer  travers les montagnes,
apparatre en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre
ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L'entends-tu?

Le tonnerre gronde, des clairs se succdent.

C'est la voix du Trs-Haut! car l'ternel ton Dieu est un feu, et
toutes les crations s'oprent par des jaillissements de ce foyer.

Tu vas en recevoir le baptme,--ce second baptme annonc par Jsus, et
qui tomba sur les aptres, un jour d'orage que la fentre tait ouverte!

Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en
asperger Antoine:

Mre des misricordes, toi qui dcouvres les secrets, afin que le repos
nous arrive dans la huitime maison ...

ANTOINE

s'crie:

Ah! si j'avais de l'eau bnite!

La flamme s'teint, en produisant beaucoup de fume.

Ennoia et Simon ont disparu.

Un brouillard extrmement froid, opaque et ftide emplit l'atmosphre.

ANTOINE

tendant ses bras, comme un aveugle:

O suis-je?... J'ai peur de tomber dans l'abme. Et la croix, bien sr,
est trop loin de moi ... Ah! quelle nuit! quelle nuit!

Sous un coup de vent, le brouillard s'entr'ouvre;--et il aperoit deux
hommes, couverts de longues tuniques blanches.

Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses
cheveux blonds, spars comme ceux du Christ, descendent rgulirement
sur ses paules. Il a jet une baguette qu'il portait  la main, et que
son compagnon a reue en faisant une rvrence  la manire des
Orientaux.

Ce dernier est petit, gros, camard, d'encolure ramasse, les cheveux
crpus, une mine nave.

Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tte, et poudreux comme des gens qui
arrivent de voyage.

ANTOINE

en sursaut:

Que voulez-vous? Parlez! Allez-vous-en!

DAMIS

--C'est le petit homme.--

L, l!...bon ermite! ce que je veux? je n'en sais rien! Voici le
matre.

Il s'assoit, l'autre reste debout. Silence.

ANTOINE

reprend:

Vous venez ainsi?...

DAMIS

Oh! de loin,--de trs-loin!

ANTOINE

Et vous allez?...

DAMIS

dsignant l'autre:

O il voudra!

ANTOINE

Qui est-il donc?

DAMIS

Regarde-le!

ANTOINE

 part:

Il a l'air d'un saint! Si j'osais ...

La fume est partie. Le temps est trs-clair. La lune brille.

DAMIS

A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus?

ANTOINE

Je songe ... Oh! rien.

DAMIS

s'avance vers Apollonius, et fait plusieurs tours autour de lui, la
taille courbe, sans lever la tte.

Matre! c'est un ermite galilen qui demande  savoir les origines de la
sagesse.

APOLLONIUS

Qu'il approche!

Antoine hsite.

DAMIS

Approchez!

APOLLONIUS

d'une voix tonnante:

Approche! Tu voudrais connatre qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je
pense? n'est-ce pas cela, enfant?

ANTOINE

...Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer  mon salut.

APOLLONIUS

Rjouis-toi, je vais te les dire!

DAMIS

bas  Antoine:

Est-ce possible! Il faut qu'il vous ait, du premier coup d'oeil, reconnu
des inclinations extraordinaires pour la philosophie! Je vais en
profiter aussi, moi!

APOLLONIUS

Je te raconterai d'abord la longue route que j'ai parcourue pour obtenir
la doctrine; et si tu trouves dans toute ma vie une action mauvaise, tu
m'arrteras,--car celui-l doit scandaliser par ses paroles qui a mfait
par ses oeuvres.

DAMIS

 Antoine:

Quel homme juste! hein?

ANTOINE

Dcidment, je crois qu'il est sincre.

APOLLONIUS

La nuit de ma naissance, ma mre crut se voir cueillant des fleurs sur
le bord d'un lac. Un clair parut, et elle me mit au monde  la voix des
cygnes qui chantaient dans son rve.

Jusqu' quinze ans, on m'a plong, trois fois par jour, dans la fontaine
Asbade, dont l'eau rend les parjures hydropiques; et l'on me frottait
le corps avec les feuilles du cnyza pour me faire chaste.

Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m'offrant des trsors
qu'elle savait tre dans des tombeaux. Une hirodoule du temple de Diane
s'gorgea, dsespre, avec le couteau des sacrifices; et le gouverneur
de Cilicie,  la fin de ses promesses, s'cria devant ma famille qu'il
me ferait mourir; mais c'est lui qui mourut trois jours aprs, assassin
par les Romains.

DAMIS

 Antoine, en le frappant du coude:

Hein? quand je vous disais! quel homme!

APOLLONIUS

J'ai, pendant quatre ans de suite, gard le silence complet des
pythagoriciens. La douleur la plus imprvue ne m'arrachait pas un
soupir; et au thtre, quand j'entrais, on s'cartait de moi comme
d'un fantme.

DAMIS

Auriez-vous fait cela, vous?

APOLLONIUS

Le temps de mon preuve termin, j'entrepris d'instruire les prtres qui
avaient perdu la tradition.

ANTOINE

Quelle tradition?

DAMIS

Laissez-le poursuivre! Taisez-vous!

APOLLONIUS

J'ai devis avec les Samanens du Gange, avec les astrologues de
Chalde, avec les mages de Babylone, avec les Druides gaulois, avec les
sacerdoces des ngres! J'ai gravi les quatorze Olympes, j'ai sond les
lacs de Scythie, j'ai mesur la grandeur du Dsert!

DAMIS

C'est pourtant vrai, tout cela! J'y tais, moi!

APOLLONIUS

J'ai d'abord t jusqu' la mer d'Hyrcanie. J'en ai fait le tour; et par
le pays des Baraomates, o est enterr Bucphale, je suis descendu vers
Ninive. Aux portes de la ville, un homme s'approcha.

DAMIS

Moi! moi! mon bon matre! Je vous aimai, tout de suite! Vous tiez plus
doux qu'une fille et plus beau qu'un Dieu!

APOLLONIUS

sans l'entendre:

Il voulait m'accompagner, pour me servir d'interprte.

DAMIS

Mais vous rpondtes que vous compreniez tous les langages et que vous
deviniez toutes les penses. Alors j'ai bais le bas de votre manteau,
et je me suis mis  marcher derrire vous.

APOLLONIUS

Aprs Ctsiphon, nous entrmes sur les terres de Babylone.

DAMIS

Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si ple.

ANTOINE

 part:

Que signifie ...

APOLLONIUS

Le Roi m'a reu debout, prs d'un trne d'argent, dans une salle ronde,
constelle d'toiles;--et de la coupole pendaient,  des fils que l'on
n'apercevait pas, quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes tendues.

ANTOINE

rvant:

Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles?

DAMIS

C'est l une ville, cette Babylone! tout le monde y est riche! Les
maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui
descend vers le fleuve;

Dessinant par terre, avec son bton,

Comme cela, voyez-vous? Et puis, ce sont des temples, des places, des
bains, des aqueducs! Les palais sont couverts de cuivre rouge! et
l'intrieur donc, si vous saviez!

APOLLONIUS

Sur la muraille du septentrion, s'lve une tour qui en supporte une
seconde, une troisime, une quatrime, une cinquime--et il y en a trois
autres encore! La huitime est une chapelle avec un lit. Personne n'y
entre que la femme choisie par les prtres pour le Dieu Blus. Le roi de
Babylone m'y fit loger.

DAMIS

A peine si l'on me regardait, moi! Aussi, je restais seul  me promener
par les rues. Je m'informais des usages; je visitais les ateliers;
j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins.
Mais il m'ennuyait d'tre spar du Matre.

APOLLONIUS

Enfin, nous sortmes de Babylone; et au clair de la lune, nous vmes
tout  coup une empuse.

DAMIS

Oui-da! Elle sautait sur son sabot de fer; elle hennissait comme un ne;
elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures; elle disparut.

ANTOINE

 part:

O veulent-ils en venir?

APOLLONIUS

A Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange,
nous a montr sa garde d'hommes noirs hauts de cinq coudes, et dans les
jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un lphant
norme, que les reines s'amusaient  parfumer. C'tait l'lphant de
Porus, qui s'tait enfui aprs la mort d'Alexandre.

DAMIS

Et qu'on avait retrouv dans une fort.

ANTOINE

Ils parlent abondamment comme des gens ivres.

APOLLONIUS

Phraortes nous fit asseoir  sa table.

DAMIS

Quel drle de pays! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent 
lancer des flches sous les pieds d'un enfant qui danse. Mais je
n'approuve pas ...

APOLLONIUS

Quand je fus prt  partir, le Roi me donna un parasol, et il me dit:
J'ai sur l'Indus un haras de chameaux blancs. Quand tu n'en voudras
plus, souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront.

Nous descendmes le long du fleuve, marchant la nuit  la lueur des
lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sifflait un air pour
carter les serpents; et nos chameaux se courbaient les reins en passant
sous les arbres, comme sous des portes trop basses.

Un jour, un enfant noir qui tenait un caduce d'or  la main, nous
conduisit au collge des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes
anctres, de toutes mes penses, de toutes mes actions, de toutes mes
existences. Il avait t le fleuve Indus, et il me rappela que j'avais
conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Ssostris.

DAMIS

Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai t.

ANTOINE

Ils ont l'air vague comme des ombres.

APOLLONIUS

Nous avons rencontr, sur le bord de la mer, les Cynocphales gorgs de
lait, qui s'en revenaient de leur expdition dans l'le Taprobane. Les
flots tides poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre craquait
sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse
des falaises. La terre,  la fin, se fit plus troite qu'une
sandale;--et aprs avoir jet vers le soleil des gouttes de l'Ocan,
nous tournmes  droite, pour revenir.

Nous sommes revenus par la Rgion des Aromates, par le pays des
Gangarides, le promontoire de Comaria, la contre des Sachalites, des
Adramites et des Homrites;--puis,  travers les monts Cassaniens, la
mer Rouge et l'le Topazos, nous avons pntr en thiopie par le
royaume des Pygmes.

ANTOINE

 part:

Comme la terre est grande!

DAMIS

Et quand nous sommes rentrs chez nous, tous ceux que nous avions connus
jadis taient morts.

Antoine baisse la tte. Silence.

APOLLONIUS

reprend:

Alors on commena dans le monde  parler de moi.

La peste ravageait Ephse; j'ai fait lapider un vieux mendiant;

DAMIS

Et la peste s'en est alle!

ANTOINE

Comment! il chasse les maladies?

APOLLONIUS

A Cnide, j'ai guri l'amoureux de la Vnus.

DAMIS

Oui, un fou, qui mme avait promis de l'pouser.--Aimer une femme passe
encore; mais une statue, quelle sottise!--Le Matre lui posa la main sur
le coeur; et l'amour aussitt s'teignit.

ANTOINE

Quoi! il dlivre des dmons?

APOLLONIUS

A Tarente, on portait au bcher une jeune fille morte.

DAMIS

Le Matre lui toucha les lvres, et elle s'est releve en appelant sa
mre.

ANTOINE

Comment! il ressuscite les morts?

APOLLONIUS

J'ai prdit le pouvoir  Vespasien.

ANTOINE

Quoi! il devine l'avenir?

DAMIS

Il y avait  Corinthe,

APOLLONIUS

tant  table avec lui, aux eaux de Baa ...

ANTOINE

Excusez-moi, trangers, il est tard!

DAMIS

Un jeune homme qu'on appelait Mnippe.

ANTOINE

Non! non! allez-vous-en!

APOLLONIUS

Un chien entra, portant  la gueule une main coupe.

DAMIS

Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme.

ANTOINE

Vous ne m'entendez pas? retirez-vous!

APOLLONIUS

Il rdait vaguement autour des lits.

ANTOINE

Assez!

APOLLONIUS

On voulait le chasser.

DAMIS

Mnippe donc se rendit chez elle; ils s'aimrent.

APOLLONIUS

Et battant la mosaque avec sa queue, il dposa cette main sur les
genoux de Flavius.

DAMIS

Mais le matin, aux leons de l'cole, Mnippe tait ple.

ANTOINE

bondissant:

Encore! Ah! qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas ...

DAMIS

Le Matre lui dit: O beau jeune homme, tu caresses un serpent; un
serpent te caresse!  quand les noces? Nous allmes tous  la noce.

ANTOINE

J'ai tort, bien sr, d'couter cela!

DAMIS

Ds le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s'ouvraient;
on n'entendait cependant ni le bruit des pas, ni le bruit des portes. Le
Matre se plaa prs de Mnippe. Aussitt la fiance fut prise de colre
contre les philosophes. Mais la vaisselle d'or, les chansons, les
cuisiniers, les pannetiers disparurent; le toit s'envola, les murs
s'croulrent; et Apollonius resta seul, debout, ayant  ses pieds cette
femme tout en pleurs. C'tait une vampire qui satisfaisait les beaux
jeunes hommes, afin de manger leur chair,--parce que rien n'est meilleur
pour ces sortes de fantmes que le sang des amoureux.

APOLLONIUS

Si tu veux savoir l'art ...

ANTOINE

Je ne veux rien savoir!

APOLLONIUS

Le soir de notre arrive aux portes de Rome,

ANTOINE

Oh! oui, parlez-moi de la ville des papes!

APOLLONIUS

Un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C'tait un
pithalame de Nron; et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque
l'coutait ngligemment. Il portait  son dos, dans une bote, une corde
prise  la cythare de l'Empereur. J'ai hauss les paules. Il nous a
jet de la boue au visage. Alors, j'ai dfait ma ceinture, et je la lui
ai place dans la main.

DAMIS

Vous avez eu bien tort, par exemple!

APOLLONIUS

L'Empereur, pendant la nuit, me fit appeler  sa maison. Il jouait aux
osselets avec Sporus, accoud du bras gauche, sur une table d'agate. Il
se dtourna, et fronant ses sourcils blonds: Pourquoi ne me crains-tu
pas? me demanda-t-il?--Parce que le Dieu qui t'a fait terrible m'a fait
intrpide, rpondis-je.

ANTOINE

 part:

Quelque chose d'inexplicable m'pouvante.

Silence.

DAMIS

reprend d'une voix aigu:

Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire ...

ANTOINE

en sursaut:

Je suis malade! Laissez-moi!

DAMIS

coutez donc. Il a vu, d'Ephse, tuer Domitien, qui tait  Rome.

ANTOINE

s'efforant de rire:

Est-ce possible!

DAMIS

Oui, au thtre, en plein jour, le quatorzime des calendes d'octobre,
tout  coup il s'cria: On gorge Csar! et il ajoutait de temps 
autre: Il roule par terre; oh! comme il se dbat! Il se relve; il
essaye de fuir; les portes sont fermes; ah! c'est fini! le voil mort!
Et ce jour-l, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassin, comme
vous savez.

ANTOINE

Sans le secours du Diable ... certainement ...

APOLLONIUS

Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien! Damis s'tait enfui par mon
ordre, et je restais seul dans ma prison.

DAMIS

C'tait une terrible hardiesse, il faut avouer!

APOLLONIUS

Vers la cinquime heure, les soldats m'amenrent au tribunal. J'avais ma
harangue toute prte que je tenais sous mon manteau.

DAMIS

Nous tions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres! Nous vous croyions
mort; nous pleurions. Quand, vers la sixime heure, tout  coup vous
appartes, et vous nous dites: C'est moi!

ANTOINE

 part:

Comme Lui!

DAMIS

trs-haut:

Absolument!

ANTOINE

Oh! non! vous mentez, n'est-ce pas? vous mentez!

APOLLONIUS

Il est descendu du Ciel. Moi, j'y monte,--grce  ma vertu qui m'a lev
jusqu' la hauteur du Principe!

DAMIS

Thyane, sa ville natale, a institu en son honneur un temple avec des
prtres!

APOLLONIUS

se rapproche d'Antoine et lui crie aux oreilles:

C'est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prires,
tous les oracles! J'ai pntr dans l'antre de Trophonius, fils
d'Apollon! J'ai ptri pour les Syracusaines les gteaux qu'elles portent
sur les montagnes! j'ai subi les quatre-vingts preuves de Mithra! j'ai
serr contre mon coeur le serpent de Sabasius! j'ai reu l'charpe des
Cabires! j'ai lav Cyble aux flots des golfes campaniens, et j'ai pass
trois lunes dans les cavernes de Samothrace!

DAMIS

riant btement:

Ah! ah! ah! aux mystres de la Bonne Desse!

APOLLONIUS

Et maintenant nous recommenons le plerinage!

Nous allons au Nord, du ct des cygnes et des neiges. Sur la plaine
blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la
plante d'outre-mer.

DAMIS

Viens! c'est l'aurore. Le coq a chant, le cheval a henni, la voile est
prte.

ANTOINE

Le coq n'a pas chant! J'entends le grillon dans les sables, et je vois
la lune qui reste en place.

APOLLONIUS

Nous allons au Sud, derrire les montagnes et les grands flots, chercher
dans les parfums la raison de l'amour. Tu humeras l'odeur du myrrhodion
qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d'huile
rose de l'le Junonia. Tu verras, dormant sur les primevres, le lzard
qui se rveille tous les sicles quand tombe  sa maturit l'escarboucle
de son front. Les toiles palpitent comme des yeux, les cascades
chantent comme des lyres, des enivrements s'exhalent des fleurs closes;
ton esprit s'largira parmi les airs, et dans ton coeur comme sur
ta face.

DAMIS

Matre! il est temps! Le vent va se lever, les hirondelles s'veillent,
la feuille du myrte est envole!

APOLLONIUS

Oui! partons!

ANTOINE

Non! moi, je reste!

APOLLONIUS

Veux-tu que je t'enseigne o pousse la plante Balis, qui ressuscite les
morts?

DAMIS

Demande-lui plutt l'androdamas qui attire l'argent, le fer et l'airain!

ANTOINE

Oh! que je souffre! que je souffre!

DAMIS

Tu comprendras la voix de tous les tres, les rugissements, les
roucoulements!

APOLLONIUS

Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les
hippocentaures et les dauphins!

ANTOINE

pleure.

Oh! oh! oh!

APOLLONIUS

Tu connatras les dmons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent
dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages.

DAMIS

Serre ta ceinture! noue tes sandales!

APOLLONIUS

Je t'expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est
debout, Jupiter assis, Vnus noire  Corinthe, carre dans Athnes,
conique  Paphos.

ANTOINE

joignant les mains:

Qu'ils s'en aillent! qu'ils s'en aillent!

APOLLONIUS

J'arracherai devant toi les armures des Dieux, nous forcerons les
sanctuaires, je te ferai violer la Pythie!

ANTOINE

Au secours, Seigneur!

Il se prcipite vers la croix.

APOLLONIUS

Quel est ton dsir? ton rve? Le temps seulement d'y songer ...

ANTOINE

Jsus, Jsus,  mon aide!

APOLLONIUS

Veux-tu que je le fasse apparatre, Jsus?

ANTOINE

Quoi? Comment?

APOLLONIUS

Ce sera lui! pas un autre! Il jettera sa couronne, et nous causerons
face  face!

DAMIS

bas:

Dis que tu veux bien! Dis que tu veux bien!

Antoine au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne autour
de lui, avec des gestes patelins.

Voyons, bon ermite, cher saint Antoine! homme pur, homme illustre! homme
qu'on ne saurait assez louer! Ne vous effrayez pas; c'est une faon de
dire exagre, prise aux Orientaux. Cela n'empche nullement ...

APOLLONIUS

Laisse-le, Damis!

Il croit, comme une brute,  la ralit des choses. La terreur qu'il a
des Dieux l'empche de les comprendre; et il ravale le sien au niveau
d'un roi jaloux!

Toi, mon fils, ne me quitte pas!

Il s'approche  reculons du bord de la falaise, la dpasse, et reste
suspendu.

Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au del des cieux,
rside le monde des Ides, tout plein du Verbe! D'un bond, nous
franchirons l'autre espace; et tu saisiras dans son infinit l'ternel,
l'Absolu, l'tre!--Allons! donne-moi la main! En marche!

Tous les deux, cte  cte, s'lvent dans l'air, doucement.

Antoine embrassant la croix, les regarde monter.

Ils disparaissent.




V.


ANTOINE

marchant lentement:

Celui-l vaut tout l'enfer!

Nabuchodonosor ne m'avait pas tant bloui. La reine de Saba ne m'a pas
si profondment charm.

Sa manire de parler des Dieux inspire l'envie de les connatre.

Je me rappelle en avoir vu des centaines  la fois, dans l'le
d'lphantine, du temps de Diocltien. L'Empereur avait cd aux Nomades
un grand pays,  condition qu'ils garderaient les frontires; et le
trait fut conclu au nom des Puissances invisibles. Car les Dieux de
chaque peuple taient ignors de l'autre peuple.

Les Barbares avaient amen les leurs. Ils occupaient les collines de
sable qui bordent le fleuve. On les apercevait tenant leurs idoles entre
leurs bras comme de grands enfants paralytiques; ou bien naviguant au
milieu des cataractes sur un tronc de palmier, ils montraient de loin
les amulettes de leurs cous, les tatouages de leurs poitrines;--et cela
n'est pas plus criminel que la religion des Grecs, des Asiatiques et
des Romains!

Quand j'habitais le temple d'Hliopolis, j'ai souvent considr tout ce
qu'il y a sur les murailles: vautours portant des sceptres, crocodiles
pinant des lyres, figures d'hommes avec des corps de serpent, femmes 
tte de vache prosternes devant des dieux ithyphalliques; et leurs
formes surnaturelles m'entranaient vers d'autres mondes. J'aurais voulu
savoir ce que regardent ces yeux tranquilles.

Pour que de la matire ait tant de pouvoir, il faut qu'elle contienne un
esprit. L'me des Dieux est attache  ses images ...

Ceux qui ont la beaut des apparences peuvent sduire. Mais les autres
... qui sont abjects ou terribles, comment y croire?...

Et il voit passer  ras du sol des feuilles, des pierres, des coquilles,
des branches d'arbres, de vagues reprsentations d'animaux, puis des
espces de nains hydropiques; ce sont des Dieux. Il clate de rire.

Un autre rire part derrire lui; et Hilarion se prsente--habill en
ermite, beaucoup plus grand que tout  l'heure, colossal.

ANTOINE

n'est pas surpris de le revoir.

Qu'il faut tre bte pour adorer cela!

HILARION

Oh! oui, extrmement bte!

Alors dfilent devant eux, des idoles de toutes les nations et de tous
les ges, en bois, en mtal, en granit, en plumes, en peaux cousues.

Les plus vieilles, antrieures au Dluge, disparaissent sous des gomons
qui pondent comme des crinires. Quelques-unes, trop longues pour leur
base, craquent dans leurs jointures et se cassent les reins en marchant.

D'autres laissent couler du sable par les trous de leurs ventres.

Antoine et Hilarion s'amusent normment. Ils se tiennent les ctes 
force de rire.

Ensuite, passent des idoles  profil de mouton. Elles titubent sur leurs
jambes cagneuses, entr'ouvrent leurs paupires et bgayent comme des
muets: B! b! b!

A mesure qu'elles se rapprochent du type humain, elles irritent Antoine
davantage. Il les frappe  coups de poing,  coups de pied,
s'acharne dessus.

Elles deviennent effroyables--avec de hauts panaches, des yeux en
boules, les bras termins par des griffes, des mchoires de requin.

Et devant ces Dieux, on gorge des hommes sur des autels de pierre;
d'autres sont broys dans des cuves, crass sous des chariots, clous
dans des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi et  cornes de taureau,
qui dvore des enfants.

ANTOINE

Horreur!

HILARION

Mais les Dieux rclament toujours des supplices. Le tien mme a voulu
...

ANTOINE

pleurant:

Oh! n'achve pas, tais-toi!

L'enceinte des roches se change en une valle. Un troupeau de boeufs y
pture l'herbe rase.

Le pasteur qui les conduit observe un nuage;--et jette dans l'air, d'une
voix aigu, des paroles impratives.

HILARION

Comme il a besoin de pluie, il tche, par des chants, de contraindre le
roi du ciel  ouvrir la nue fconde.

ANTOINE

en riant:

Voil un orgueil trop niais!

HILARION

Pourquoi fais-tu des exorcismes?

La valle devient une mer de lait, immobile et sans bornes.

Au milieu flotte un long berceau, compos par les enroulements d'un
serpent dont toutes les ttes, s'inclinant  la fois, ombragent un dieu
endormi sur son corps.

Il est jeune, imberbe, plus beau qu'une fille et couvert de voiles
diaphanes. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes, un
chapelet d'toiles fait plusieurs tours sur sa poitrine;--et une main
sous la tte, l'autre bras tendu, il repose, d'un air songeur
et enivr.

Une femme accroupie devant ses pieds attend qu'il se rveille.

HILARION

C'est la dualit primordiale des Brakhmanes,--l'Absolu ne s'exprimant
par aucune forme.

Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a pouss; et, dans son calice,
parat un autre Dieu  trois visages.

ANTOINE

Tiens, quelle invention!

HILARION

Pre, Fils et Saint-Esprit ne font de mme qu'une seule personne!

Les trois ttes s'cartent, et trois grands Dieux paraissent.

Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil.

Le second, qui est bleu, agite quatre bras.

Le troisime, qui est vert, porte un collier de crnes humains.

En face d'eux, immdiatement surgissent trois Desses, l'une enveloppe
d'un rseau, l'autre offrant une coupe, la dernire brandissant un arc.

Et ces Dieux, ces Desses se dcuplent, se multiplient. Sur leurs
paules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant des
tendards, des haches, des boucliers, des pes, des parasols et des
tambours. Des fontaines jaillissent de leurs ttes, des herbes
descendent de leurs narines.

A cheval sur des oiseaux, bercs dans des palanquins, trnant sur des
siges d'or, debout dans des niches d'ivoire, ils songent, voyagent,
commandent, boivent du vin, respirent des fleurs. Des danseuses
tournoient, des gants poursuivent des monstres;  l'entre des grottes
des solitaires mditent. On ne distingue pas les prunelles des toiles,
les nuages des banderoles; des paons s'abreuvent  des ruisseaux de
poudre d'or, la broderie des pavillons se mle aux taches des lopards,
des rayons colors s'entre-croisent sur l'air bleu, avec des flches qui
volent et des encensoirs qu'on balance.

Et tout cela se dveloppe comme une haute frise--appuyant sa base sur
les rochers, et montant jusque dans le ciel.

ANTOINE

bloui:

Quelle quantit! que veulent-ils?

HILARION

Celui qui gratte son abdomen avec sa trompe d'lphant, c'est le Dieu
solaire, l'inspirateur de la sagesse.

Cet autre, dont les six ttes portent des tours et les quatorze bras des
javelots, c'est le prince des armes, le Feu-dvorateur.

Le vieillard chevauchant un crocodile va laver sur le rivage les mes
des morts. Elles seront tourmentes par cette femme noire aux dents
pourries, dominatrice des enfers.

Le chariot tir par des cavales rouges, que conduit un cocher qui n'a
pas de jambes, promne en plein azur le matre du soleil. Le Dieu-lune
l'accompagne, dans une litire attele de trois gazelles.

A genoux sur le dos d'un perroquet, la desse de la Beaut prsente 
l'Amour, son fils, sa mamelle ronde. La voici plus loin, qui saute de
joie dans les prairies. Regarde! regarde! Coiffe d'une mitre
blouissante, elle court sur les bls, sur les flots, monte dans l'air,
s'tale partout!

Entre ces Dieux sigent les Gnies des vents, des plantes, des mois,
des jours, cent mille autres! et leurs aspects sont multiples, leurs
transformations rapides. En voil un qui de poisson devient tortue; il
prend la hure d'un sanglier, la taille d'un nain.

ANTOINE

Pour quoi faire?

HILARION

Pour rtablir l'quilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s'puise,
les formes s'usent; et il leur faut progresser dans les mtamorphoses.

Tout  coup parat

UN HOMME NU

assis au milieu du sable, les jambes croises.

Un large halo vibre, suspendu derrire lui. Les petites boucles de ses
cheveux noirs, et  reflets d'azur, contournent symtriquement une
protubrance au haut de son crne. Ses bras, trs-longs, descendent
droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent
 plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds offre l'image de deux
soleils; et il reste compltement immobile--en face d'Antoine et
d'Hilarion,--avec tous les Dieux  l'entour, chelonns sur les roches
comme sur les gradins d'un cirque.

Ses lvres s'entrouvrent; et d'une voix profonde:

Je suis le matre de la grande aumne, le secours des cratures, et aux
croyants comme aux profanes j'expose la loi.

Pour dlivrer le monde, j'ai voulu natre parmi les hommes. Les Dieux
pleuraient quand je suis parti.

J'ai d'abord cherch une femme comme il convient: de race militaire,
pouse d'un roi, trs-bonne, extrmement belle, le nombril profond, le
corps ferme comme du diamant; et au temps de la pleine lune, sans
l'auxiliaire d'aucun mle, je suis entr dans son ventre.

J'en suis sorti par le flanc droit. Des toiles s'arrtrent.

HILARION

murmure entre ses dents:

Et quand ils virent l'toile s'arrter, ils conurent un grande joie!

Antoine regarde plus attentivement

LE BUDDHA

qui reprend:

Du fond de l'Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir.

HILARION

Un homme appel Simon, qui ne devait pas mourir avant d'avoir vu le
Christ!

LE BUDDHA

On m'a men dans les coles. J'en savais plus que les docteurs.

HILARION

 ...Au milieu des docteurs; et tous ceux qui l'entendaient taient
ravis de sa sagesse.

Antoine fait signe  Hilarion de se taire.

LE BUDDHA

Continuellement, j'tais  mditer dans les jardins. Les ombres des
arbres tournaient; mais l'ombre de celui qui m'abritait ne tournait pas.

Aucun ne pouvait m'galer dans la connaissance des critures,
l'numration des atomes, la conduite des lphants, les ouvrages de
cire, l'astronomie, la posie, le pugilat, tous les exercices et
tous les arts!

Pour me conformer  l'usage, j'ai pris une pouse;--et je passais les
jours dans mon palais de roi, vtu de perles, sous la pluie des parfums,
vent par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes, regardant
mes peuples du haut de mes terrasses, ornes de clochettes
retentissantes.

Mais la vue des misres du monde me dtournait des plaisirs. J'ai fui.

J'ai mendi sur les routes, couvert de haillons ramasss dans les
spulcres; et comme il y avait un ermite trs-savant, j'ai voulu devenir
son esclave; je gardais sa porte, je lavais ses pieds.

Toute sensation fut anantie, toute joie, toute langueur.

Puis, concentrant ma pense dans une mditation plus large, je connus
l'essence des choses, l'illusion des formes.

J'ai vid promptement la science des Brahkmanes. Ils sont rongs de
convoitises sous leurs apparences austres, se frottent d'ordures,
couchent sur des pines, croyant arriver au bonheur par la voie de
la mort!

HILARION

Pharisiens, hypocrites, spulcres blanchis, race de vipres!

LE BUDDHA

Moi aussi, j'ai fait des choses tonnantes--ne mangeant par jour qu'un
seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-l n'taient pas
plus gros qu' prsent;--mes poils tombrent, mon corps devint noir; mes
yeux rentrs dans les orbites semblaient des toiles aperues au fond
d'un puits.

Pendant six ans, je me suis tenu immobile, expos aux mouches, aux lions
et aux serpents; et les grands soleils, les grandes ondes, la neige, la
foudre, la grle et la tempte, je recevais tout cela, sans m'abriter
mme avec la main.

Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des
mottes de terre!

La tentation du Diable me manquait.

Je l'ai appel.

Ses fils sont venus,--hideux, couverts d'caills, nausabonds comme des
charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et
des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux,
quelques-uns font des tnbres avec leurs ailes, quelques-uns portent
des chapelets de doigts coups, quelques-uns boivent du venin de serpent
dans le creux de leurs mains; ils ont des ttes de porc, de rhinocros
ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le dgot ou
la terreur.

ANTOINE

 part:

J'ai endur cela, autrefois!

LE BUDDHA

Puis il m'envoya ses filles--belles, bien fardes, avec des ceintures
d'or, les dents blanches comme le jasmin, les cuisses rondes comme la
trompe de l'lphant. Quelques-unes tendent les bras en billant, pour
montrer les fossettes de leurs coudes; quelques-unes clignent les yeux,
quelques-unes se mettent  rire, quelques-unes entr'ouvrent leurs
vtements. Il y a des vierges rougissantes, des matrones pleines
d'orgueil, des reines avec une grande suite de bagages et d'esclaves.

ANTOINE

 part:

Ah! lui aussi?

LE BUDDHA

Ayant vaincu le dmon, j'ai pass douze ans  me nourrir exclusivement
de parfums;--et comme j'avais acquis les cinq vertus, les cinq facults,
les dix forces, les dix-huit substances, et pntr dans les quatre
sphres du monde invisible, l'Intelligence fut  moi! Je devins
le Buddha!

Tous les Dieux s'inclinent; ceux qui ont plusieurs ttes les baissent 
la fois.

Il lve dans l'air sa haute main et reprend:

En vue de la dlivrance des tres, j'ai fait des centaines de mille de
sacrifices! J'ai donn aux pauvres des robes de soie, des lits, des
chars, des maisons, des tas d'or et des diamants. J'ai donn mes mains
aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles; j'ai
coup ma tte pour les dcapits. Au temps que j'tais roi, j'ai
distribu des provinces; au temps que j'tais brahkmane, je n'ai mpris
personne. Quand j'tais un solitaire, j'ai dit des paroles tendres au
voleur qui m'gorgea. Quand j'tais un tigre, je me suis laiss
mourir de faim.

Et dans cette dernire existence, ayant prch la loi, je n'ai plus rien
 faire. La grande priode est accomplie! Les hommes, les animaux, les
Dieux, les bambous, les ocans, les montagnes, les grains de sable des
Ganges avec les myriades de myriades d'toiles, tout va mourir;--et,
jusqu' des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des
mondes dtruits!

Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en
convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes clatent,
leurs tendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes,
lancent par dessus l'paule les coupes o ils buvaient l'immortalit,
s'tranglent avec leurs serpents, s'vanouissent en fume;--et quand
tout a disparu ...

HILARION

lentement:

Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions
d'hommes!

Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout prs de lui, et
tournant le dos  la croix, Hilarion le regarde.

Un assez long temps s'coule.

Ensuite, parat un tre singulier, ayant une tte d'homme sur un corps
de poisson. Il s'avance droit dans l'air, en battant le sable de sa
queue;--et cette figure de patriarche avec de petits bras fait
rire Antoine.

OANNS

d'une voix plaintive:

Respecte-moi! Je suis le contemporain des origines.

J'ai habit le monde informe o sommeillaient des btes hermaphrodites,
sous le poids d'une atmosphre opaque, dans la profondeur des ondes
tnbreuses,--quand les doigts, les nageoires et les ailes taient
confondus, et que des yeux sans tte flottaient comme des mollusques,
parmi des taureaux  face humaine et des serpents  pattes de chien.

Sur l'ensemble de ces tres, Omorca, plie comme un cerceau, tendait
son corps de femme. Mais Blus la coupa net en deux moitis, fit la
terre avec l'une, le ciel avec l'autre; et les deux mondes pareils se
contemplent mutuellement.

Moi, la premire conscience du Chaos, j'ai surgi de l'abme pour durcir
la matire, pour rgler les formes; et j'ai appris aux humains la pche,
les semailles, l'criture et l'histoire des Dieux.

Depuis lors, je vis dans les tangs qui restent du Dluge. Mais le
dsert s'agrandit autour d'eux, le vent y jette du sable, le soleil les
dvore;--et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les toiles 
travers l'eau. J'y retourne.

Il saute, et disparat dans le Nil.

HILARION

C'est un ancien Dieu des Chaldens!

ANTOINE

ironiquement:

Qu'taient donc ceux de Babylone?

HILARION

Tu peux les voir!

Et ils se trouvent sur la plate-forme d'une tour quadrangulaire dominant
six autres tours qui, plus troites  mesure qu'elles s'lvent, forment
une monstrueuse pyramide. On distingue en bas une grande masse
noire,--la ville sans doute,--tale dans les plaines. L'air est froid,
le ciel d'un bleu sombre; des toiles en quantit palpitent.

Au milieu de la plate-forme, se dresse une colonne de pierre blanche.
Des prtres en robes de lin passent et reviennent tout autour, de
manire  dcrire par leurs volutions un cercle en mouvement; et, la
tte leve, ils contemplent les astres.

HILARION

en dsigne plusieurs  saint Antoine.

Il y en a trente principaux. Quinze regardent le dessus de la terre,
quinze le dessous. A des intervalles rguliers, un d'eux s'lance des
rgions suprieures vers celles d'en bas, tandis qu'un autre abandonne
les infrieures pour monter vers les sublimes.

Des sept plantes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois
ambigus; tout dpend, dans le monde, de ces feux ternels. D'aprs leur
position et leur mouvement on peut tirer des prsages;--et tu foules
l'endroit le plus respectable de la terre. Pythagore et Zoroastre s'y
sont rencontrs. Voil douze mille ans que ces hommes observent le ciel,
pour mieux connatre les Dieux.

ANTOINE

Les astres ne sont pas Dieux.

HILARION

Oui! disent-ils; car les choses passent autour de nous; le ciel, comme
l'ternit, reste immuable!

ANTOINE

Il a un matre, pourtant.

HILARION

montrant la colonne:

Celui-l, Blus, le premier rayon, le Soleil, le Mle!--L'Autre, qu'il
fconde, est sous lui!

Antoine aperoit un jardin, clair par des lampes.

Il est au milieu de la foule, dans une avenue de cyprs. A droite et 
gauche, des petits chemins conduisent vers des cabanes tablies dans un
bois de grenadiers, que dfendent des treillages de roseaux.

Les hommes, pour la plupart, ont des bonnets pointus avec des robes
chamarres comme le plumage des paons. Il y a des gens du nord vtus de
peaux d'ours, des nomades en manteau de laine brune, de ples Gangarides
 longues boucles d'oreilles; et les rangs comme les nations paraissent
confondus, car des matelots et des tailleurs de pierres coudoient des
princes portant des tiares d'escarboucles avec de hautes cannes  pomme
cisele. Tous marchent en dilutant les narines, recueillis dans le
mme dsir.

De temps  autre, ils se drangent pour donner passage  un long chariot
couvert, tran par des boeufs; ou bien c'est un ne, secouant sur son
dos une femme empaquete de voiles, et qui disparat aussi vers
les cabanes.

Antoine a peur; il voudrait revenir en arrire. Cependant une curiosit
inexprimable l'entrane.

Au pied des cyprs, des femmes sont accroupies en ligne sur des peaux de
cerf, toutes ayant pour diadme une tresse de cordes. Quelques-unes,
magnifiquement habilles, appellent  haute voix les passants. De plus
timides cachent leur figure sous leur bras, tandis que par derrire, une
matrone, leur mre sans doute, les exhorte. D'autres, la tte enveloppe
d'un chle noir et le corps entirement nu, semblent de loin des statues
de chair. Ds qu'un homme leur a jet de l'argent sur les genoux, elles
se lvent.

Et on entend des baisers sous les feuillages,--quelquefois un grand cri
aigu.

HILARION

Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent  la Desse.

ANTOINE

Quelle desse?

HILARION

La voil!

Et il lui fait voir, tout au fond de l'avenue, sur le seuil d'une grotte
illumine, un bloc de pierre reprsentant l'organe sexuel d'une femme.

ANTOINE

Ignominie! quelle abomination de donner un sexe  Dieu!

HILARION

Tu l'imagines bien comme une personne vivante!

Antoine se retrouve dans les tnbres.

Il aperoit, en l'air, un cercle lumineux, pos sur des ailes
horizontales.

Cette espce d'anneau entoure, comme une ceinture trop lche, la taille
d'un petit homme coiff d'une mitre, portant une couronne  sa main, et
tout la partie infrieure du corps disparat sous de grandes plumes
tales en jupon.

C'est

ORMUZ

le dieu des Perses.

Il voltige en criant:

J'ai peur! J'entrevois sa gueule.

Je t'avais vaincu, Ahriman! Mais tu recommences!

D'abord, te rvoltant contre moi, tu as fait prir l'an des cratures
Kaiomortz, l'homme-Taureau. Puis tu as sduit le premier couple humain,
Meschia et Meschian; et tu as rpandu les tnbres dans les coeurs, tu
as pouss vers le ciel tes bataillons.

J'avais les miens, le peuple des toiles; et je contemplais au-dessous
de mon trne tous les astres chelonns.

Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les mes,
les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour pandre
sa richesse.

La splendeur du firmament tait reflte par la terre. Le feu brillait
sur les montagnes,--image de l'autre feu dont j'avais cr tous les
tres. Pour le garantir des souillures, on ne brlait pas les morts. Le
bec des oiseaux les emportait vers le ciel.

J'avais rgl les pturages, les labours, le bois du sacrifice, la forme
des coupes, les paroles qu'il faut dire dans l'insomnie;--et mes prtres
taient continuellement en prires, afin que l'hommage et l'ternit du
Dieu. On se purifiait avec de l'eau, on offrait des pains sur les
autels, on confessait  haute voix ses crimes.

Homa se donnait  boire aux hommes, pour leur communiquer sa force.

Pendant que les gnies du ciel combattaient les dmons, les enfants
d'Iran poursuivaient les serpents. Le Roi, qu'une cour innombrable
servait  genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses jardins
avaient la magnificence d'une terre cleste; et son tombeau le
reprsentait gorgeant un monstre,--emblme du Bien qui extermine
le Mal.

Car je devais un jour, grce au temps sans bornes, vaincre
dfinitivement Ahriman.

Mais l'intervalle entre nous deux disparat; la nuit monte! A moi, les
Amschaspands, les Izeds, les Ferouers! Au secours Mithra! prends ton
pe! Caosyac, qui doit revenir, pour la dlivrance universelle,
dfends-moi! Comment?... Personne!

Ah! je meurs! Abriman, tu es le matre!

Hilarion, derrire Antoine, retient un cri de joie--et Ormuz plonge dans
les tnbres.

Alors parat

LA GRANDE DIANE D'PHSE

noire avec des yeux d'mail, les coudes aux flancs, les avant-bras
carts, les mains ouvertes.

Des lions rampent sur ses paules; des fruits, des fleurs et des toiles
s'entre-croisent sur sa poitrine; plus bas se dveloppent trois ranges
de mamelles; et depuis le ventre jusqu'aux pieds, elle est prise dans
une gaine troite d'o s'lancent  mi-corps des taureaux, des cerfs,
des griffons et des abeilles.--On l'aperoit  la blanche lueur que fait
un disque d'argent, rond comme la pleine lune, pos derrire sa tte.

O est mon temple?

O sont mes amazones?

Qu'ai-je donc ... moi l'incorruptible, voil qu'une dfaillance me
prend!

Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop mrs se dtachent. Les lions, les
taureaux penchent leur cou; les cerfs bavent puiss; les abeilles, en
bourdonnant, meurent par terre.

Elle presse, l'une aprs l'autre, ses mamelles. Toutes sont vides! Mais
sous un effort dsespr sa gaine clate. Elle la saisit par le bas,
comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses floraisons,--puis
rentre dans l'obscurit.

Et au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et
beuglent. L'paisseur de la nuit est augmente par des haleines. Les
gouttes d'une pluie chaude tombent.

ANTOINE

Comme c'est bon, le parfum des palmiers, le frmissement des feuilles
vertes, la transparence des sources! Je voudrais me coucher tout  plat
sur la terre pour la sentir contre mon coeur; et ma vie se retremperait
dans sa jeunesse ternelle!

Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales;--et, au milieu d'une
foule rustique, des hommes, vtus de tuniques blanches  bandes rouges,
amnent un ne, enharnach richement, la queue orne de rubans, les
sabots peints.

Une bote, couverte d'une housse en toile jaune, ballotte sur son dos
entre deux corbeilles; l'une reoit les offrandes qu'on y place: oeufs,
raisins, poires et fromages, volailles, petites monnaies; et la seconde
est pleine de roses, que les conducteurs de l'ne effeuillent devant
lui, tout en marchant.

Ils ont des pendants d'oreilles, de grands manteaux, les cheveux natts,
les joues fardes; une couronne d'olivier se ferme sur leur front par un
mdaillon  figurine; des poignards sont passs dans leur ceinture; et
ils secouent des fouets  manche d'bne, ayant trois lanires garnies
d'osselets.

Les derniers du cortge posent sur le sol, droit comme un candlabre, un
grand pin qui brle par le sommet, et dont les rameaux les plus bas
ombragent un petit mouton.

L'ne s'est arrt. On retire la housse. Il y a, en dessous, une seconde
enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes  tunique blanche se met
 danser, en jouant des crotales; un autre  genoux devant la bote bat
du tambourin, et

LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE

commence:

Voici la Bonne-Desse, l'idenne des montagnes, la grande-mre de Syrie!
Approchez, braves gens!

Elle procure la joie, gurit les malades, envoie des hritages, et
satisfait les amoureux.

C'est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais
temps.

Souvent nous couchons en plein air, et nous n'avons pas tous les jours
de table bien servie. Les voleurs habitent les bois. Les btes
s'lancent de leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les
prcipices. La voil! la voil!

Ils enlvent la couverture; et on voit une bote, incruste de petits
cailloux.

Plus haute que les cdres, elle plane dans l'ther bleu. Plus vaste que
le vent elle entoure le monde. Sa respiration s'exhale par les naseaux
des tigres; sa voix gronde sous les volcans, sa colre est la tempte;
la pleur de sa figure a blanchi la lune.

Elle mrit les moissons, elle gonfle les corces, elle fait pousser la
barbe. Donnez-lui quelque chose, car elle dteste les avares!

La bote s'entr'ouvre; et on distingue, sous un pavillon de soie bleue,
une petite image de Cyble--tincelante de paillettes, couronne de
tours et assise dans un char de pierre rouge, tran par deux lions la
patte leve.

La foule se pousse pour voir.

L'ARCHI-GALLE

continue:

Elle aime le retentissement des tympanons, le trpignement des pieds, le
hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes, la
fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui
tourne, les fltes qui ronflent, la sve sucre, la larme sale,--du
sang! A toi!  toi, Mre des montagnes!

Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups rsonnent sur leur
poitrine; la peau des tambourins vibre  clater. Ils prennent leurs
couteaux, se tailladent les bras.

Elle est triste; soyons tristes! C'est pour lui plaire qu'il faut
souffrir! Par l, vos pchs vous seront remis. Le sang lave tout;
jetez-en les gouttes, comme des fleurs! Elle demande celui d'un
autre--d'un pur!

L'archi-galle lve son couteau sur le mouton.

ANTOINE

pris d'horreur:

N'gorgez pas l'agneau!

Un flot de pourpre jaillit.

Le prtre en asperge la foule; et tous,--y compris Antoine et
Hilarion,--rangs autour de l'arbre qui brle, observent en silence les
dernires palpitations de la victime.

Du milieu des prtres sort Une Femme,--exactement pareille  l'image
enferme dans la petite boite.

Elle s'arrte, en apercevant Un Jeune Homme coiff d'un bonnet phrygien.

Ses cuisses sont revtues d'un pantalon troit, ouvert  et l par des
losanges rguliers que ferment des noeuds de couleur. Il s'appuie du
coude contre une des branches de l'arbre, en tenant une flte  la main,
dans une pose langoureuse.

CYBLE

lui entourant la taille de ses deux bras:

Pour te rejoindre, j'ai parcouru toutes les rgions--et la famine
ravageait les campagnes. Tu m'as trompe! N'importe, je t'aime!
Rchauffe mon corps! unissons-nous!

ATYS

Le printemps ne reviendra plus,  Mre ternelle! Malgr mon amour, il
ne m'est pas possible de pntrer ton essence. Je voudrais me couvrir
d'une robe peinte, comme la tienne. J'envie tes seins gonfls de lait,
la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d'o sortent les tres.
Que ne suis-je toi! que ne suis-je femme!--Non, jamais! va-t'en! Ma
virilit me fait horreur!

Avec une pierre tranchante il s'mascule, puis se met  courir furieux,
en levant dans l'air son membre coup.

Les prtres font comme le dieu, les fidles comme les prtres. Hommes et
femmes changent leurs vtements, s'embrassent;--et ce tourbillon de
chairs ensanglantes s'loigne, tandis que les voix, durant toujours,
deviennent plus criardes et stridentes comme celles qu'on entend aux
funrailles.

Un grand catafalque tendu de pourpre, porte  son sommet un lit d'bne,
qu'entourent des flambeaux et des corbeilles en filigranes d'argent, o
verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, du
haut en bas, des femmes sont assises, toutes habilles de noir, la
ceinture dfaite, les pieds nus, en tenant d'un air mlancolique de gros
bouquets de fleurs.

Par terre, aux coins de l'estrade, des urnes en albtre pleines de
myrrhe fument, lentement.

On distingue sur le lit le cadavre d'un homme. Du sang coule de sa
cuisse. Il laisse pendre son bras;--et un chien, qui hurle, lche
ses ongles.

La ligne des flambeaux trop presss empche de voir sa figure; et
Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnatre quelqu'un.

Les sanglots des femmes s'arrtent; et aprs un intervalle de silence,

TOUTES

 la fois psalmodient:

Beau! beau! il est beau! Assez dormi, lve la tte! Debout!

Respire nos bouquets! ce sont des narcisses et des anmones, cueillis
dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur!

Parle! Que te faut-il? Veux-tu boire du vin? veux-tu coucher dans nos
lits? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de
petits oiseaux?

Pressons ses hanches, baisons sa poitrine! Tiens! tiens! les sens-tu nos
doigts chargs de bagues qui courent sur ton corps, et nos lvres qui
cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses, Dieu pm,
sourd  nos prires!

Elles lancent des cris, en se dchirant le visage avec les ongles, puis
se taisent;--et on entend toujours les hurlements du chien.

Hlas! hlas! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse! Voil ses genoux
qui se tordent; ses ctes s'enfoncent. Les fleurs de son visage ont
mouill la pourpre. Il est mort! Pleurons! Dsolons-nous!

Elles viennent, toutes  la file, dposer entre les flambeaux leurs
longues chevelures, pareilles de loin  des serpents noirs ou
blonds;--et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'au niveau d'une
grotte, un spulcre tnbreux qui bille par derrire.

Alors

UNE FEMME

s'incline sur le cadavre.

Ses cheveux, qu'elle n'a pas coups, l'enveloppent de la tte aux
talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas tre comme
celle des autres, mais plus qu'humaine, infinie.

Antoine songe  la mre de Jsus.

Elle dit:

Tu t'chappais de l'Orient; et tu me prenais dans tes bras toute
frmissante de rose,  Soleil! Des colombes voletaient sur l'azur de
ton manteau, nos baisers faisaient des brises dans les feuillages; et je
m'abandonnais  ton amour, en jouissant du plaisir de ma faiblesse.

Hlas! hlas! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes?

A l'quinoxe d'automne un sanglier t'a bless!

Tu es mort; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent
d'hiver siffle dans les broussailles nues.

Mes yeux vont se clore, puisque les tnbres te couvrent. Maintenant, tu
habites l'autre ct du monde, prs de ma rivale plus puissante.

O Persphone, tout ce qui est beau descend vers toi, et n'en revient
plus!

Pendant qu'elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le
descendre au spulcre. Il leur reste dans les mains. Ce n'tait qu'un
cadavre de cire.

Antoine en prouve comme un soulagement.

Tout s'vanouit;--et la cabane, les rochers, la croix sont reparus.

Cependant il distingue de l'autre ct du Nil, Une Femme--debout au
milieu du dsert.

Elle garde dans sa main le bas d'un long voile noir qui lui cache la
figure, tout en portant sur le bras gauche un petit enfant qu'elle
allaite. A son ct, un grand sing est accroupi sur le sable.

Elle lve la tte vers le ciel,--et malgr la distance on entend sa
voix.

ISIS

O Neith, commencement des choses! Ammon, seigneur de l'ternit, Ptha,
dmiurge, Thoth son intelligence, dieux de l'Amenthi, triades
particulires des Nomes, perviers dans l'azur, sphinx au bord des
temples, ibis debout entre les cornes des boeufs, plantes,
constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumire,
apprenez-moi o se trouve Osiris!

Je l'ai cherch par tous les canaux et tous les lacs,--plus loin encore,
jusqu' Byblos la phnicienne. Anubis, les oreilles droites, bondissait
autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les touffes des
tamarins. Merci, bon Cynocphale, merci!

Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur la
tte.

Le hideux Typhon au poil roux l'avait tu, mis en pices! Nous avons
retrouv tous ses membres. Mais je n'ai pas celui qui me
rendait fconde!

Elle pousse des lamentations aigus.

ANTOINE

est pris de foreur. Il lui jette des cailloux, en l'injuriant.

Impudique! va-t'en, va-t'en!

HILARION

Respecte-la! C'tait la religion de tes aeux! tu as port ses amulettes
dans ton berceau.

ISIS

Autrefois, quand revenait l't, l'inondation chassait vers le dsert les
btes impures. Les digues s'ouvraient, les barques s'entre-choquaient, la
terre haletante buvait le fleuve avec ivresse. Dieu  cornes de taureau
tu t'talais sur ma poitrine--et on entendait le mugissement de la vache
ternelle!

Les semailles, les rcoltes, le battage des grains et les vendanges se
succdaient rgulirement, d'aprs l'alternance des saisons. Dans les
nuits toujours pures, de larges toiles rayonnaient. Les jours taient
baigns d'une invariable splendeur. On voyait, comme un couple royal, le
Soleil et la Lune  chaque ct de l'horizon.

Nous trnions tous les deux dans un monde plus sublime,
monarques-jumeaux, poux ds le sein de l'ternit,--lui, tenant un
sceptre  tte de concoupha, moi un sceptre  fleur de lotus, debout
l'un et l'autre, les mains jointes;--et les croulements d'empire ne
changeaient pas notre attitude.

L'gypte s'talait sous nous, monumentale et srieuse, longue comme le
corridor d'un temple, avec des oblisques  droite, des pyramides 
gauche, son labyrinthe au milieu,--et partout des avenues de monstres,
des forts de colonnes, de lourds pylnes flanquant des portes qui ont 
leur sommet le globe de la terre entre deux ailes.

Les animaux de son zodiaque se retrouvaient dans ses pturages,
emplissaient de leurs formes et de leurs couleurs son criture
mystrieuse. Divise en douze rgions comme l'anne l'est en douze
mois,--chaque mois, chaque jour ayant son dieu,--elle reproduisait
l'ordre immuable du ciel; et l'homme en expirant ne perdait pas sa
figure; mais, satur de parfums, devenu indestructible, il allait dormir
pendant trois mille ans dans une gypte silencieuse.

Celle-l, plus grande que l'autre, s'tendait sous la terre.

On y descendait par des escaliers conduisant  des salles o taient
reproduites les joies des bons, les tortures des mchants, tout ce qui a
lieu dans le troisime monde invisible. Rangs le long des murs, les
morts dans des cercueils peints attendaient leur tour; et l'me exempte
des migrations continuait son assoupissement jusqu'au rveil d'une
autre vie.

Osiris, cependant, revenait me voir quelquefois. Son ombre m'a rendu
mre d'Harpocrate.

Elle contemple l'enfant.

C'est lui! Ce sont ses yeux; ce sont ses cheveux, tresss en cornes de
blier! Tu recommenceras ses oeuvres. Nous refleurirons comme des lotus.
Je suis toujours la grande Isis! nul encore n'a soulev mon voile! Mon
fruit est le soleil!

Soleil du printemps, des nuages obscurcissent ta face! L'haleine de
Typhon dvore les pyramides. J'ai vu, tout  l'heure, le sphinx
s'enfuir. Il galopait comme un chacal.

Je cherche mes prtres,--mes prtres en manteau de lin, avec de grandes
harpes, et qui portaient une nacelle mystique, orne de patres
d'argent. Plus de ftes sur les lacs! plus d'illuminations dans mon
delta! plus de coupes de lait  Philae! Apis, depuis longtemps, n'a
pas reparu.

gypte! gypte! tes grands Dieux immobiles ont les paules blanchies par
la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le dsert roule la
cendre de tes morts!--Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas!

Le cynocphale s'est vanoui.

Elle secoue son enfant.

Mais ... qu'as-tu?... tes mains sont froides, ta tte retombe!

Harpocrate vient de mourir.

Alors elle pousse dans l'air un cri tellement aigu, funbre et
dchirant, qu'Antoine y rpond par un autre cri, en ouvrant ses bras
pour la soutenir.

Elle n'est plus l. Il baisse la figure, cras de honte.

Tout ce qu'il vient de voir se confond dans son esprit. C'est comme
l'tourdissement d'un voyage, le malaise d'une ivresse. Il voudrait
har, et cependant une piti vague amollit sou coeur. Il se met 
pleurer abondamment.

HILARION

Qui donc le rend triste?

ANTOINE

aprs avoir cherch en lui-mme, longtemps:

Je pense  toutes les mes perdues par ces faux Dieux!

HILARION

Ne trouves-tu pas qu'ils ont ... quelquefois ... comme des ressemblances
avec le vrai?

ANTOINE

C'est une ruse du Diable pour sduire mieux les fidles. Il attaque les
forts par le moyen de l'esprit, les autres avec la chair.

HILARION

Mais la luxure, dans ses fureurs, a le dsintressement de la pnitence.
L'amour frntique du corps en acclre la destruction,--et proclame par
sa faiblesse l'tendue de l'impossible.

ANTOINE

Qu'est-ce que cela me fait  moi! Mon coeur se soulve de dgot devant
ces Dieux bestiaux, occups toujours de carnages et d'incestes!

HILARION

Rappelle-toi dans l'criture toutes les choses qui te scandalisent,
parce que tu ne sais pas les comprendre. De mme, ces Dieux, sous leurs
formes criminelles, peuvent contenir la vrit.

Il en reste  voir. Dtourne-toi!

ANTOINE

Non! non! c'est un pril!

HILARION

Tu voulais tout  l'heure les connatre. Est-ce que ta foi vacillerait
sous des mensonges? Que crains-tu?

Les rochers en face d'Antoine sont devenus une montagne.

Une ligne de nuages la coupe  mi-hauteur; et au-dessus apparat une
autre montagne, norme, toute verte, que creusent ingalement des
vallons et portant au sommet, dans un bois de lauriers, un palais de
bronze  tuiles d'or avec des chapiteaux d'ivoire.

Au milieu du pristyle, sur un trne, JUPITER, colossal et le torse nu,
tient la victoire d'une main, la foudre dans l'autre; et son aigle,
entre ses jambes, dresse la tte.

JUNON, auprs de lui, roule ses gros yeux, surmonts d'un diadme d'o
s'chappe comme une vapeur un voile flottant au vent.

Par derrire, MINERVE, debout sur un pidestal, s'appuie contre sa
lance. La peau de la gorgone lui couvre la poitrine; et un pplos de lin
descend  plis rguliers jusqu'aux ongles de ses orteils. Ses yeux
glauques, qui brillent sous sa visire, regardent au loin,
attentivement.

A la droite du palais, le vieillard NEPTUNE chevauche un dauphin battant
de ses nageoires un grand azur qui est le ciel ou la mer, car la
perspective de l'Ocan continue l'ther bleu; les deux lments se
confondent.

De l'autre ct, PLUTON farouche, en manteau couleur de la nuit, avec
une tiare de diamants et un sceptre d'bne, est au milieu d'une le
entoure par les circonvolutions du Styx;--et ce fleuve d'ombre va se
jeter dans les tnbres, qui font sous la falaise un grand trou noir, un
abme sans formes.

MARS, vtu d'airain, brandit d'un air furieux son bouclier lame et son
pe.

HERCULE, plus bas, le contemple, appuy sur sa massue.

APOLLON, la face rayonnante, conduit, le bras droit allong, quatre
chevaux blancs qui galopent; et CRS, dans un chariot que tranent des
boeufs, s'avance vers lui une faucille  la main.

BACCHUS vient derrire elle, sur un char trs-bas, mollement tir par
des lynx. Gras, imberbe et des pampres au front, il passe en tenant un
cratre d'o dborde du vin. Silne,  ses cts, chancelle sur un ne.
Pan aux oreilles pointues souffle dans la syrinx; les Mimallonides
frappent des tambours, les Mnades jettent des fleurs, les Bacchantes
tournoient la tte en arrire, les cheveux rpandus.

DIANE, la tunique retrousse, sort du bois avec ses nymphes.

Au fond d'une caverne, VULCAIN bat le fer entre les Cabires;  et l
les vieux Fleuves, accouds sur des pierres vertes, panchent leurs
urnes; les Muses debout chantent dans les vallons.

Les Heures, de taille gale, se tiennent par la main; et MERCURE est
pos obliquement sur un arc-en-ciel, avec son caduce, ses talonnires
et son ptase.

Mais en haut de l'escalier des Dieux, parmi des nuages doux comme des
plumes et dont les volutes en tournant laissent tomber des roses,
VNUS-ANADYOMNE se regarde dans un miroir; ses prunelles glissent
langoureusement sous ses paupires un peu lourdes.

Elle a de grands cheveux blonds qui se droulent sur ses paules, les
seins petits, la taille mince, les hanches vases comme le galbe des
lyres, les deux cuisses toutes rondes, des fossettes autour des genoux
et les pieds dlicats; non loin de sa bouche un papillon voltige. La
splendeur de son corps fait autour d'elle un halo de nacre brillante; et
tout le reste de l'Olympe est baign dans une aube vermeille, qui gagne
insensiblement les hauteurs du ciel bleu.

ANTOINE

Ah! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend
jusqu'au fond de l'me! Comme c'est beau! comme c'est beau!

HILARION

Ils se penchaient du haut des nuages pour conduire les pes; on les
rencontrait au bord des chemins, on les possdait dans sa maison;--et
cette familiarit divinisait la vie.

Elle n'avait pour but que d'tre libre et belle. Les vtements larges
facilitaient la noblesse des attitudes. La voix de l'orateur, exerce
par la mer, battait  flots sonores les portiques de marbre. L'phbe,
frott d'huile, luttait tout nu en plein soleil. L'action la plus
religieuse tait d'exposer des formes pures.

Et ces hommes respectaient les pouses, les vieillards, les suppliants.
Derrire le temple d'Hercule, il y avait un autel  la Piti.

On immolait des victimes avec des fleurs autour des doigts. Le souvenir
mme se trouvait exempt de la pourriture des morts. Il n'en restait
qu'un peu de cendres. L'me, mle  l'ther sans bornes, tait partie
vers les Dieux!

Se penchant  l'oreille d'Antoine:

Et ils vivent toujours! L'empereur Constantin adore Apollon. Tu
retrouveras la Trinit dans les mystres de Samothrace, le baptme chez
Isis, la rdemption chez Mithra, le martyr d'un Dieu aux ftes de
Bacchus. Proserpine est la Vierge!... Ariste, Jsus!

ANTOINE

reste les yeux baisss; puis tout  coup il rpte le symbole de
Jrusalem,--comme il s'en souvient,--en poussant  chaque phrase un
long soupir:

Je crois en un seul Dieu, le Pre,--et en un seul Seigneur,
Jsus-Christ,--fils premier-n de Dieu,--qui s'est incarn et fait
homme,--qui a t crucifi--et enseveli,--qui est mont au ciel,--qui
viendra pour juger les vivants et les morts--dont le royaume n'aura pas
de fin;--et  un seul Saint-Esprit,--et  un seul baptme de
repentance,--et  une seule sainte glise catholique,--et  la
rsurrection de la chair,--et  la vie ternelle!

Aussitt la crois grandit, et perant les nuages elle projette une ombre
sur le ciel des Dieux.

Tous plissent. L'Olympe a remu.

Antoine distingue contre sa base,  demi perdus dans les cavernes, ou
soutenant les pierres de leurs paules, de vastes corps enchans. Ce
sont les Titans, les Gants, les Hcatonchires, les Cyclopes.

UNE VOIX

s'lve, indistincte et formidable,--comme la rameur des flots, comme le
bruit des bois sous la tempte, comme le mugissement du vent dans les
prcipices:

Nous savions cela, nous autres! Les Dieux doivent finir. Uranus fut
mutil par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-mme ananti.
Chacun son tour; c'est le destin!

et, peu  peu, ils s'enfoncent dans la montagne, disparaissent.

Cependant les tuiles du palais d'or s'envolent.

JUPITER

est descendu de son trne. Le tonnerre,  ses pieds, fume comme un tison
prs de s'teindre;--et l'aigle, allongeant le cou, ramasse avec son bec
ses plumes qui tombent.

Je ne suis donc plus le matre des choses, trs-bon, trs-grand, dieu
des phratries et des peuples grecs, aeul de tous les rois, Agamemnon
du ciel!

Aigle des apothoses, quel souffle de l'Erbe t'a repouss jusqu' moi?
ou, t'envolant du champ de Mars, m'apportes-tu l'me du dernier des
empereurs?

Je ne veux plus de celles des hommes! Que la Terre les garde, et qu'ils
s'agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des coeurs
d'esclaves, oublient les injures, les anctres, le serment; et partout
triomphent la sottise des foules, la mdiocrit de l'individu, la hideur
des races!

Sa respiration lui soulve les ctes  les briser, et il tord ses
poings. Hb en pleurs lui prsente une coupe. Il la saisit.

Non! non! Tant qu'il y aura, n'importe o, une tte enfermant la pense,
qui hasse le dsordre et conoive la Loi, l'esprit de Jupiter vivra!

Mais la coupe est vide.

Il la penche lentement sur l'ongle de son doigt.

Plus une goutte! Quand l'ambroisie dfaille, les Immortels s'en vont!

Elle glisse de ses mains; et il s'appuie contre une colonne, se sentant
mourir.

JUNON

Il ne fallait pas avoir tant d'amours! Aigle, taureau, cygne, pluie
d'or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, gar ta lumire
dans tous les lments, perdu tes cheveux sur tous les lits! Le divorce
est irrvocable cette fois,--et notre domination, notre
existence dissoute!

Elle s'loigne dans l'air.

MINERVE

n'a plus sa lance; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures de
la frise, tournent autour d'elle, mordent son casque.

Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont
revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent
dsertes, et ce que font maintenant les filles d'Athnes.

Au mois d'Hcatombon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit
par ses magistrats et par ses prtres. Puis s'avanaient en robes
blanches avec des chitons d'or, les longues files des vierges tenant des
coupes, des corbeilles, des parasols; puis, les trois cents boeufs du
sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats
entrechoquant leurs armures, des phbes chantant des hymnes, des
joueurs de flte, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des
danseuses;--enfin, au mt d'une trirme marchant sur des roues, mon
grand voile brod par des vierges, qu'on avait nourries pendant un an
d'une faon particulire; et quand il s'tait montr dans toutes les
rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du cortge
psalmodiant toujours, il montait pas  pas la colline de l'Acropole,
frlait les Propyles, et entrait au Parthnon.

Mais un trouble me saisit, moi, l'industrieuse! Comment, comment, pas
une ide! Voil que je tremble plus qu'une femme.

Elle aperoit une ruine derrire elle, pousse un cri, et frappe au
front, tombe par terre  la renverse.

HERCULE

a rejet sa peau de lion; et s'appuyant des pieds, bombant son dos,
mordant ses lvres, il fait des efforts dmesurs pour soutenir l'Olympe
qui s'croule.

j'ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J'ai tu
beaucoup de rois. J'ai cass la corne d'Achlos, un grand fleuve. J'ai
coup des montagnes, j'ai runi des ocans. Les pays esclaves, je les
dlivrais; les pays vides, je les peuplais. J'ai parcouru les Gaules.
J'ai travers le dsert o l'on a soif. J'ai dfendu les Dieux, et je me
suis dgag d'Omphale. Mais l'Olympe est trop lourd. Mes bras
faiblissent. Je meurs!

Il est cras sous les dcombres.

PLUTON

C'est ta faute, Amphytrionade! Pourquoi es-tu descendu dans mon empire?

Le vautour qui mange les entrailles de Tityos releva la tte, Tantale
eut la lvre mouille, la roue d'Ixion s'arrta.

Cependant, les Kres tendaient leurs ongles pour retenir les mes; les
Furies en dsespoir tordaient les serpents de leurs chevelures; et
Cerbre, attach par toi avec une chane, rlait, en bavant de ses
trois gueules.

Tu avais laiss la porte entr'ouverte. D'autres sont venus. Le jour des
hommes a pntr le Tartare!

Il sombre dans les tnbres.

NEPTUNE

Mon trident ne soulve plus de temptes. Les monstres qui faisaient peur
sont pourris au fond des eaux.

Amphitrite, dont les pieds blancs couraient sur l'cume, les vertes
Nrides qu'on distinguait  l'horizon, les Sirnes cailleuses arrtant
les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons qui
soufflaient dans les coquillages, tout est mort! La gaiet de la mer
a disparu!

Je n'y survivrai pas! Que le vaste Ocan me recouvre!

Il s'vanouit dans l'azur.

DIANE

habille de noir, et au milieu de ses chiens devenus des loups:

L'indpendance des grands bois m'a grise, avec la senteur des fauves et
l'exhalaison des marcages. Les femmes, dont je protgeais les
grossesses, mettent au monde des enfants morts. La lune tremble sous
l'incantation des sorcires. J'ai des dsirs de violence et d'immensit.
Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs, dans les
rves!...

Et un nuage qui passe l'emporte.

MARS

tte nue, ensanglant:

D'abord j'ai combattu seul, provoquant par des injures toute une arme,
indiffrent aux patries et pour le plaisir du carnage.

Puis, j'ai eu des compagnons. Ils marchaient au son des fltes, en bon
ordre, d'un pas gal, respirant par-dessus leurs boucliers, l'aigrette
haute, la lance oblique. On se jetait dans la bataille avec de grands
cris d'aigle. La guerre tait joyeuse comme un festin. Trois cents
hommes s'opposrent  toute l'Asie.

Mais ils reviennent, les Barbares! et par myriades, par millions!
Puisque le nombre, les machines et la ruse sont plus forts, mieux vaut
finir comme un brave!

Il se tue.

VULCAIN

essuyant avec une ponge ses membres en sueur:

Le monde se refroidit. Il faut chauffer les sources, les volcans et les
fleuves qui roulent des mtaux sous la terre!--Battez plus dur!  pleins
bras! de toutes vos forces!

Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s'aveuglent avec les
tincelles, et, marchant  ttons, s'garent dans l'ombre.

CRS

debout dans son char, qui est emport par des roues ayant des ailes 
leur moyen:

Arrte! arrte!

On avait bien raison d'exclure les trangers, les athes, les picuriens
et les chrtiens! Le mystre de la corbeille est dvoil, le sanctuaire
profan, tout est perdu!

Elle descend sur une pente rapide,--dsespre, criant, s'arrachant les
cheveux.

Ah! mensonge! Dara ne m'est pas rendue! L'airain m'appelle vers les
morts. C'est un autre Tartare! On n'en revient pas. Horreur!

L'abme l'engouffre.

BACCHUS

riant, frntiquement:

Qu'importe! la femme de l'Archonte est mon pouse! La loi mme tombe en
ivresse. A moi le chaut nouveau et les formes multiples!

Le feu qui dvora ma mre coule dans mes veines. Qu'il brle plus fort,
duss-je prir!

Mle et femelle, bon pour tous, je me livre  vous, Bacchantes! je me
livre  vous, Bacchants! et la vigne s'enroulera au tronc des arbres!
Hurlez, dansez, tordez-vous! Dliez-le tigre et l'esclave!  dents
froces, mordez la chair!

Et Pan, Silne, les Satyres, les Bacchantes, les Mimallonides et les
Mnades, avec leurs serpents, leurs flambeaux, leurs masques noirs, se
jettent des fleurs, dcouvrent un phallus, la baisent,--secouent les
tympanons, frappent leurs tyrses, se lapident avec des coquillages,
croquent des raisins, tranglent un bouc, et dchirent Bacchus.

APOLLON

fouettant ses coursiers, et dont les cheveux blanchis s'envolent:

J'ai laiss derrire moi Dlos la pierreuse, tellement pure que tout
maintenant y semble mort; et je tche de joindre Delphes avant que sa
vapeur inspiratrice ne soit compltement perdue. Les mulets broutent son
laurier. La Pythie gare ne se retrouve pas.

Par une concentration plus forte, j'aurai des pomes sublimes, des
monuments ternels; et toute la matire sera pntre des vibrations de
ma cithare!

Il en pince les cordes. Elles clatent, lui cinglent la figure. Il la
rejette; et battant son quadrige avec fureur:

Non! assez des formes! Plus loin encore! Tout au sommet! Dans l'ide
pure!

Mais les chevaux, reculant, se cabrent, brisent le char; et emptr par
les morceaux du timon, l'emmlement des harnais, il tombe vers l'abme,
la tte en bas.

Le ciel s'est obscurci.

VNUS

violace par le froid, grelotte.

Je faisais avec ma ceinture tout l'horizon de l'Hellnie.

Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses rivages taient
dcoups d'aprs la forme de mes lvres; et ses montagnes, plus blanches
que mes colombes, palpitaient sous la main des statuaires. On retrouvait
mon me dans l'ordonnance des ftes, l'arrangement des coiffures, le
dialogue des philosophes, la constitution des rpubliques. Mais j'ai
trop chri les hommes! C'est l'Amour qui m'a dshonore!

Elle se renverse en pleurant.

Le monde est abominable. L'air manque  ma poitrine!

O Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des mes, emporte-moi!

Elle met un doigt sur sa bouche, et dcrivant une immense parabole,
tombe dans l'abme.

On n'y voit plus. Les tnbres sont compltes.

Cependant il s'chappe des prunelles d'Hilarion comme deux flches
rouges.

ANTOINE

remarque enfin sa haute taille.

Plusieurs fois dj, pendant que tu parlais, tu m'as sembl grandir;--et
ce n'tait pas une illusion. Comment? explique-moi ... Ta personne
m'pouvante!

Des pas se rapprochent.

Qu'est-ce donc?

HILARION

tend son bras.

Regarde!

Alors, sous un ple rayon de lune, Antoine distingue une interminable
caravane qui dfile sur la crte des roches;--et chaque voyageur, l'un
aprs l'autre, tombe de la falaise dans le gouffre.

Ce sont d'abord les trois grands Dieux de Samothrace, Axieros,
Axiokeros, Axiokersa, runis en faisceau, masqus de pourpre et levant
leurs mains.

Esculape s'avance d'un air mlancolique, sans mme voir Samos et
Tlesphore, qui le questionnent avec angoisse. Sosipolis len,  forme
de python, roule ses anneaux vers l'abme. Doespoen, par vertige, s'y
lance elle-mme. Britomartis, hurlant de peur, se cramponne aux mailles
de son filet. Les Centaures arrivent au grand galop, et dboulent
ple-mle dans le trou noir.

Derrire eux, marche en boitant la troupe lamentable des Nymphes. Celles
des prairies sont couvertes de poussire, celles des bois gmissent et
saignent, blesses par la hache des bcherons.

Les Gelludes, les Stryges, les Empuses, toutes les desses infernales,
en confondant leurs crocs, leurs torches, leurs vipres, forment une
pyramide;--et au sommet, sur une peau de vautour, Eurynome, bleutre
comme les mouches  viande, se dvore les bras.

Puis, dans un tourbillon disparaissent  la fois: Orthia la sanguinaire,
Hymne d'Orchomne, la Laphria des Patrens, Aphia d'gine, Bendis de
Thrace, Stymphalia  cuisse d'oiseau, Triopas, au lieu de trois
prunelles, n'a plus que trois orbites, Erichtonius, les jambes molles,
rampe comme un cul-de-jatte sur ses poignets.

HILARION

Quel bonheur, n'est-ce pas, de les voir tous dans l'abjection et
l'agonie! Monte avec moi sur cette pierre; et tu seras comme Xerxs,
passant en revue son arme.

L-bas, trs-loin, au milieu des brouillards, aperois-tu ce gant 
barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang? c'est le Scythe
Zalmoxis, entre deux plantes: Artimpasa--Vnus, et Orsiloch--la Lune.

Plus loin, mergeant des nuages ples, sont les Dieux qu'on adorait chez
les Cimmriens, au del mme de Thul!

Leurs grandes salles taient chaudes; et  la lueur des pes nues
tapissant la vote, ils buvaient de l'hydromel dans des cornes d'ivoire.
Ils mangeaient le foie de la baleine dans des plats de cuivre battus par
des dmons; ou bien, ils coutaient les sorciers captifs faisant aller
leurs mains sur les harpes de pierre.

Ils sont las! ils ont froid! La neige alourdit leurs peaux d'ours, et
leurs pieds se montrent par les dchirures de leurs sandales.

Ils pleurent les prairies, o sur des tertres de gazon ils reprenaient
haleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coupait les
monts de glace, et les patins qu'ils avaient pour suivre l'orbe des
ples, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui
tournait avec eux.

Une rafale de givre les enveloppe.

Antoine abaisse son regard d'un autre ct.

Et il aperoit,--se dtachant en noir sur un fond rouge,--d'tranges
personnages, avec des mentonnires et des gantelets, qui se renvoient
des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des grimaces,
dansent frntiquement.

HILARION

Ce sont les Dieux de l'trurie, les innombrables Aesars.

Voici Tags, l'inventeur des augures. Il essaye avec une main
d'augmenter les divisions du ciel, et de l'autre, il s'appuie sur la
terre. Qu'il y rentre!

Nortia considre la muraille o elle enfonait des clous pour marquer le
nombre des annes. La surface en est couverte, et la dernire priode
accomplie.

Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s'abritent
en tremblant sous le mme manteau.

ANTOINE

ferme les yeux.

Assez! assez!

Mais passent dans l'air avec un grand bruit d'ailes, toutes les
Victoires du Capitole,--cachant leur front de leurs mains, et perdant
les trophes suspendus  leurs bras.

Janus,--matre des crpuscules, s'enfuit sur un blier noir; et, de ses
deux visages, l'un est dj putrfi, l'autre s'endort de fatigue.

Summanus,--dieu du ciel obscur et qui n'a plus de tte, presse contre
son coeur un vieux gteau en forme de roue.

Vesta,--sous une coupole en ruine, tche de ranimer sa lampe teinte.

Bellone--se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui purifiait
ses dvots.

ANTOINE

Grce! ils me fatiguent!

HILARION

Autrefois, ils amusaient!

Et il lui montre dans un bosquet d'aliziers, Une Femme toute nue,--
quatre pattes comme une bte, et saillie par un homme noir, tenant dans
chaque main un flambeau.

C'est la desse d'Aricia, avec le dmon Virbius. Son sacerdote, le roi
du bois, devait tre un assassin;--et les esclaves en fuite, les
dpouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les clops
du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n'avait pas
de dvotion plus chre!

Les patriciennes du temps de Marc-Antoine prfraient Libitina.

Et il lui montre, sous des cyprs et des rosiers, Une autre Femme--vtue
de gaze. Elle sourit, ayant autour d'elle des pioches, des brancards;
des tentures noires, tous les ustensiles des funrailles. Ses diamants
brillent de loin sous des toiles d'araignes. Les Larves comme des
squelettes montrent leurs os entre les branches, et les Lmures, qui
sont des fantmes, tendent leurs ailes de chauve-souris.

Sur le bord d'un champ, le dieu Terme, dracin, penche, tout couvert
d'ordures.

Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est dvor par des
chiens rouges.

Les Dieux rustiques s'en loignent en pleurant, Sartor, Sarrator,
Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus,--tous couverts de petite
manteaux  capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche, une
claie, un pieu.

HILARION

C'tait leur me qui faisait prosprer la villa, avec ses colombiers,
ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours dfendues par des
filets, ses chaudes curies embaumes de cdre.

Ils protgeaient tout le peuple misrable qui tranait les fers de ses
jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au
son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes,
ceux qui poussaient par les petits chemins les nes chargs de fumier.
Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de
fortifier ses bras; et les vachers  l'ombre des tilleuls, prs des
calebasses de lait, alternaient leurs loges sur des fltes de roseau.

Antoine soupire.

Et au milieu d'une chambre, sur une estrade, se dcouvre un lit
d'ivoire, environn par des gens qui tiennent des torches de sapin.

Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l'pouse!

Domiduca devait l'amener, Virgo dfaire sa ceinture, Subigo l'tendre
sur le lit,--et Praema carter ses bras, en lui disant  l'oreille des
paroles douces.

Mais elle ne viendra pas! et ils congdient les autres: Nona et Decima
gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et
Potina,--et Carna berceuse, dont le bouquet d'aubpines loigne de
l'enfant les mauvais rves.

Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donn la
barbe, Stimula les premiers dsirs, Volupia la premire jouissance,
Fabulinus appris  parler, Numera  compter, Camoena  chanter, Consus 
rflchir.

La chambre est vide; et il ne reste plus au bord du lit que
Naenia--centenaire,--marmottant pour elle-mme la complainte qu'elle
hurlait  la mort des vieillards.

Mais bientt sa voix est domine par des cris aigus. Ce sont:

LES LARES DOMESTIQUES

accroupis au fond de l'atrium, vtus de peaux de chien, avec des fleurs
autour du corps, tenant leurs mains fermes contre leurs joues, et
pleurant tant qu'ils peuvent.

O est la portion de nourriture qu'on nous donnait  chaque repas, les
bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaiet des
petits garons jouant aux osselets sur les mosaques de la cour? Puis,
devenus grands ils suspendaient  notre poitrine leur bulle d'or ou
de cuir.

Quel bonheur, quand, le soir d'un triomphe, le matre en rentrant
tournait vers nous ses yeux humides! Il racontait ses combats; et
l'troite maison tait plus fire qu'un palais et sacre comme
un temple.

Qu'ils taient doux les repas de famille, surtout le lendemain des
Feralia! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes
s'apaisaient; et on s'embrassait, en buvant aux gloires du pass et aux
esprances de l'avenir.

Mais les aeux de cire peinte, enferms derrire nous, se couvrent
lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs
dceptions, nous ont bris la mchoire; sous la dent des rats nos corps
de bois s'miettent.

Et les innombrables Dieux veillant aux portes,  la cuisine, au cellier,
aux tuves, se dispersent de tous les cts,--sous l'apparence d'normes
fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s'envolent.

CRPITUS

se fait entendre.

Moi aussi l'on m'honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un
Dieu!

L'Athnien me saluait comme un prsage de fortune, tandis que le Romain
dvot me maudissait les poings levs et que le pontife d'gypte,
s'abstenant de fves, tremblait  ma voix et plissait  mon odeur.

Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rases, qu'on se
rgalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le bouc en morceaux
cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin,
personne alors ne se gnait. Les nourritures solides faisaient les
digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se
soulageaient avec lenteur.

Ainsi, je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie,
comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protge le sein
de la nourrice, gonfl de veines bleutres. J'tais joyeux. Je faisais
rire! Et se dilatant d'aise  cause de moi, le convive exhalait toute sa
gaiet par les ouvertures de son corps.

J'ai eu mes jours d'orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la scne,
et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir  sa table. Dans les
laticlaves des patriciens j'ai circul majestueusement! Les vases d'or,
comme des tympanons, rsonnaient sous moi;--et quand plein de murnes,
de truffes et de pts, l'intestin du matre se dgageait avec fracas,
l'univers attentif apprenait que Csar avait dn!

Mais  prsent, je suis confin dans la populace,--et l'on se rcrie,
mme  mon nom!

Et Crpitus s'loigne, en poussant un gmissement.

Puis un coup de tonnerre;

UNE VOIX

J'tais le Dieu des armes, le Seigneur, le Seigneur Dieu!

J'ai dpli sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les
sables mon peuple qui s'enfuyait.

C'est moi qui ai brl Sodome! C'est moi qui ai englouti la terre sous
le Dluge! C'est moi qui ai noy Pharaon, avec les princes fils de rois,
les chariots de guerre et les cochers.

Dieux jaloux, j'excrais les autres Dieux. J'ai broy les impurs; j'ai
abattu les superbes;--et ma dsolation courait de droite et de gauche,
comme un dromadaire qui est lch dans un champ de mas.

Pour dlivrer Isral, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de
flamme leur parlaient dans les buissons.

Parfumes de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes
transparentes et des chaussures  talon haut, des femmes d'un coeur
intrpide allaient gorger les capitaines. Le vent qui passait emportait
les prophtes.

J'avais grav ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple
comme dans une citadelle. C'tait mon peuple. J'tais son Dieu! La terre
tait  moi, les hommes  moi, avec leurs penses, leurs oeuvres, leurs
outils de labourage et leur postrit.

Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrire des courtines de
pourpre et des candlabres allums. J'avais, pour me servir, toute une
tribu qui balanait des encensoirs, et le grand prtre en robe
d'hyacinthe, portant sur sa poitrine des pierres prcieuses, disposes
dans un ordre symtrique.

Malheur! malheur! Le Saint-des-Saints s'est ouvert, le voile s'est
dchir, les parfums de l'holocauste se sont perdus  tous les vents. Le
chacal piaule dans les spulcres; mon temple est dtruit, mon peuple
est dispers!

On a trangl les prtres avec les cordons de leurs habits. Les femmes
sont captives, les vases sont tous fondus!

La voix s'loignant:

J'tais le Dieu des armes, le Seigneur, le Seigneur Dieu!

Alors il se fait un silence norme, une nuit profonde.

ANTOINE

Tous sont passs.

Il reste moi!

dit QUELQU'UN.

Et Hilarion est devant lui,--mais transfigur, beau comme un archange,
lumineux comme un soleil,--et tellement grand, que pour le voir

ANTOINE

se renverse la tte.

Qui donc es-tu?

HILARION

Mon royaume est de la dimension de l'univers; et mon dsir n'a pas de
bornes. Je vais toujours, affranchissant l'esprit et pesant les mondes,
sans haine, sans peur, sans piti, sans amour, et sans Dieu. On
m'appelle la Science.

ANTOINE

se rejette en arrire:

Tu dois tre plutt ... le Diable!

HILARION

en fixant sur lui ses prunelles:

Veux-tu le voir?

ANTOINE

ne se dtache plus de ce regard; il est saisi par la curiosit du
Diable. Sa terreur augmente, son envie devient dmesure.

Si je le voyais pourtant ... si je le voyais?...

Puis dans un spasme de colre:

L'horreur que j'en ai m'en dbarrassera pour toujours.--Oui!

Un pied fourchu se montre.

Antoine a regret.

Mais le Diable l'a jet sur ses cornes, et l'enlve.




VI.


Il vole sous lui, tendu comme un nageur;--ses deux ailes grandes
ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage.

ANTOINE

O vais-je?

Tout  l'heure j'ai entrevu la forme du Maudit. Non! une nue m'emporte.
Peut-tre que je suis mort, et que je monte vers Dieu?...

Ah! comme je respire bien! L'air immacul me gonfle l'me. Plus de
pesanteur! plus de souffrance!

En bas, sous moi, la foudre clate, l'horizon s'largit, des fleuves
s'entre-croisent. Cette tache blonde c'est le dsert, cette flaque
d'eau l'Ocan.

Et d'autres ocans paraissent, d'immenses rgions que je ne connaissais
pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des
neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tche de dcouvrir les
montagnes o le soleil, chaque soir, va se coucher.

LE DIABLE

Jamais le soleil ne se couche!

Antoine n'est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un cho de sa
pense,--une rponse de sa mmoire.

Cependant la terre prend la forme d'une boule; et il l'aperoit au
milieu de l'azur qui tourne sur ses ples, en tournant autour du soleil.

LE DIABLE

Elle ne fait donc pas le centre du monde? Orgueil de l'homme,
humilie-toi!

ANTOINE

A peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres
feux.

Le firmament n'est qu'un tissu d'toiles.

Ils montent toujours.

Aucun bruit! pas mme le croassement des aigles! Rien!... et je me
penche pour couter l'harmonie des plantes.

LE DIABLE

Tu ne les entendras pas! Tu ne verras pas, non plus, l'antichtone de
Platon, le foyer de Philolas, les sphres d'Aristote, ni les sept cieux
des Juifs avec les grandes eaux par-dessus la vote de cristal!

ANTOINE

D'en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la pntre, au
contraire, je m'y enfonce!

Et il arrive devant la lune,--qui ressemble  un morceau de glace tout
rond, plein d'une lumire immobile.

LE DIABLE

C'tait autrefois le sjour des mes. Le bon Pythagore l'avait mme
garnie d'oiseaux et de fleurs magnifiques.

ANTOINE

Je n'y vois que des plaines dsoles, avec des cratres teints, sous un
ciel tout noir.

Allons vers ces astres d'un rayonnement plus doux, afin de contempler
les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux!

LE DIABLE

l'emporte au milieu des toiles.

Elles s'attirent en mme temps qu'elles se repoussent. L'action de
chacune rsulte des autres et y contribue,--sans le moyen d'un
auxiliaire, par la force d'une loi, la seule vertu de l'ordre.

ANTOINE

Oui ... oui! mon intelligence l'embrasse! C'est une joie suprieure aux
plaisirs de la tendresse! Je halte stupfait devant l'normit de Dieu!

LE DIABLE

Comme le firmament qui s'lve  mesure que tu montes et grandira sous
l'ascension de ta pense;--et tu sentiras augmenter ta joie, d'aprs
cette dcouverte du monde, dans cet largissement de l'infini.

ANTOINE

Ah! plus haut! plus haut! toujours!

Les astres se multiplient, scintillent. La Voie lacte au znith se
dveloppe comme une immense ceinture, ayant des trous par intervalles;
dans ces fentes de sa clart, s'allongent des espaces de tnbres. Il y
a des pluies d'toiles, des tranes de poussire d'or, des vapeurs
lumineuses qui flottent et se dissolvent.

Quelquefois une comte passe tout  coup;--puis la tranquillit des
lumires innombrables recommence.

Antoine, les bras ouverts, s'appuie sur les deux cornes du Diable, en
occupant ainsi toute l'envergure.

Il se rappelle avec ddain l'ignorance des anciens jours, la mdiocrit
de ses rves. Les voil donc prs de lui ces globes lumineux qu'il
contemplait d'en bas! Il distingue l'entre-croisement de leurs lignes,
la complexit de leurs directions. Il les voit venir de loin,--et
suspendus comme des pierres dans une fronde, dcrire leurs orbites,
pousser leurs hyperboles.

Il aperoit d'un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse, le Lynx
et le Centaure, la nbuleuse de la Dorade, les six soleils dans la
constellation d'Orion, Jupiter avec ses quatre satellites, et le triple
anneau du monstrueux Saturne! toutes les plantes, tous les astres que
les hommes plus tard dcouvriront! Il emplit ses yeux de leurs lumires,
il surcharge sa pense du calcul de leurs distances;--puis sa
tte retombe.

Quel est le but de tout cela?

LE DIABLE

Il n'y a pas de but!

Comment Dieu aurait-il un but? Quelle exprience a pu l'instruire,
quelle rflexion le dterminer?

Avant le commencement il n'aurait pas agi, et maintenant il serait
inutile.

ANTOINE

Il a cr le monde pourtant, d'une seule fois, par sa parole!

LE DIABLE

Mais les tres qui peuplent la terre y viennent successivement. De mme,
au ciel, des astres nouveaux surgissent,--effets diffrents de
causes varies.

ANTOINE

La varit des causes est la volont de Dieu!

LE DIABLE

Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volont, c'est admettre
plusieurs causes et dtruire son unit!

Sa volont n'est pas sparable de son essence. Il n'a pu avoir une autre
volont, ne pouvant avoir une autre essence;--et puisqu'il existe
ternellement, il agit ternellement.

Contemple le soleil! De ses bords s'chappent de hautes flammes lanant
des tincelles, qui se disposent pour devenir des mondes;--et plus loin
que la dernire, au del de ces profondeurs o tu n'aperois que la
nuit, d'autres soleils tourbillonnent, derrire ceux-l d'autres, et
encore d'autres, indfiniment ...

ANTOINE

Assez! assez! J'ai peur! je vais tomber dans l'abme.

LE DIABLE

s'arrte; et en le balanant mollement:

Le nant n'est pas! le vide n'est pas! Partout il y a des corps qui se
meuvent sur le fond immuable de l'tendue;--et comme si elle tait
borne par quelque chose, ce ne serait plus l'tendue, mais un corps,
elle n'a pas de limites!

ANTOINE

bant:

Pas de limites!

LE DIABLE

Monte dans le ciel toujours et toujours; jamais tu n'atteindras le
sommet! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de
milliards de sicles, jamais tu n'arriveras au fond,--puisqu'il n'y a
pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme; et l'tendue
se trouve comprise dans Dieu qui n'est point une portion de l'espace,
telle ou telle grandeur, mais l'immensit!

ANTOINE

lentement:

La matire ... alors ... ferait partie de Dieu?

LE DIABLE

Pourquoi non? Peux-tu savoir o il finit?

ANTOINE

Je me prosterne au contraire, je m'crase, devant sa puissance!

LE DIABLE

Et tu prtends le flchir! Tu lui parles, tu le dcores mme de vertus,
bont, justice, clmence, au lieu de reconnatre qu'il possde toutes
les perfections!

Concevoir quelque chose au del, c'est concevoir Dieu au del de Dieu,
l'tre par-dessus l'tre. Il est donc le seul tre, la seule substance.

Si la Substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne
serait pas elle, Dieu n'existerait plus. Il est donc indivisible comme
infini;--et s'il avait un corps, il serait compos de parties, il ne
serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n'est donc pas
une personne!

ANTOINE

Comment? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair, les
transports de mon ardeur, tout cela se serait en all vers un mensonge
... dans l'espace ... inutilement,--comme un cri d'oiseau, comme un
tourbillon de feuilles mortes!

Il pleure.

Oh! non! Il y a par-dessus tout quelqu'un, une grande me, un Seigneur,
un pre, que mon coeur adore et qui doit m'aimer!

LE DIABLE

Tu dsires que Dieu ne soit pas Dieu;--car s'il prouvait de l'amour, de
la colre ou de la piti, il passerait de sa perfection  une perfection
plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre  un sentiment, ni se
contenir dans une forme.

ANTOINE

Un jour, pourtant, je le verrai!

LE DIABLE

Avec les bienheureux, n'est-ce pas?--quand le fini jouira de l'infini,
dans un endroit restreint enfermant l'absolu!

ANTOINE

N'importe, il faut qu'il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer
pour le mal!

LE DIABLE

L'exigence de ta raison fait-elle la loi des choses? Sans doute le mal
est indiffrent  Dieu puisque la terre en est couverte!

Est-ce par impuissance qu'il le supporte, ou par cruaut qu'il le
conserve?

Penses-tu qu'il soit continuellement  rajuster le monde comme une
oeuvre imparfaite, et qu'il surveille tous les mouvements de tous les
tres depuis le vol du papillon jusqu' la pense de l'homme?

S'il a cr l'univers, sa providence est superflue. Si la Providence
existe, la cration est dfectueuse.

Mais le mal et le bien ne concernent que toi,--comme le jour et la nuit,
le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs  un
coin de l'tendue,  un milieu spcial,  un intrt particulier.
Puisque l'infini seul est permanent, il y a l'Infini;--et c'est tout!

Le Diable a progressivement tir ses longues ailes; maintenant elles
couvrent l'espace.

ANTOINE

n'y voit plus. Il dfaille.

Un froid horrible me glace jusqu'au fond de l'me. Cela excde la porte
de la douleur! C'est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule
dans l'immensit des tnbres. Elles entrent en moi. Ma conscience
clate sous cette dilatation du nant!

LE DIABLE

Mais les choses ne t'arrivent que par l'intermdiaire de ton esprit. Tel
qu'un miroir concave il dforme les objets;--et tout moyen te manque
pour en vrifier l'exactitude.

Jamais tu ne connatras l'univers dans sa pleine tendue; par consquent
tu ne peux te faire une ide de sa cause, avoir une notion juste de
Dieu, ni mme dire que l'univers est infini,--car il faudrait d'abord
connatre l'Infini!

La Forme est peut-tre une erreur de tes sens, la Substance une
imagination de ta pense.

A moins que le monde tant un flux perptuel des choses, l'apparence au
contraire ne soit tout ce qu'il y a de plus vrai, l'illusion la
seule ralit.

Mais es-tu sr de voir? es-tu mme sr de vivre? Peut-tre qu'il n'y a
rien!

Le Diable a pris Antoine; et le tenant au bout de ses bras, il le
regarde la gueule ouverte, prt  le dvorer.

Adore-moi donc! et maudis le fantme que tu nommes Dieu!

Antoine lve les yeux, par un dernier mouvement d'espoir.

Le Diable l'abandonne.

       *       *       *       *       *

ANTOINE

se retrouve tendu sur le dos, au bord de la falaise.

Le ciel commence  blanchir.

Est-ce la clart de l'aube, ou bien un reflet de la lune?

Il tche de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents:

J'prouve une fatigue ... comme si tous mes os taient briss!

Pourquoi?

Ah! c'est le Diable! je me souviens,--et mme il me redisait tout ce que
j'ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xnophane, d'Hraclite,
de Mlisse, d'Anaxagore, sur l'infini, la cration, l'impossibilit de
rien connatre!

Et j'avais cru pouvoir m'unir  Dieu!

Riant amrement:

Ah! dmence! dmence! Est-ce ma faute? La prire m'est intolrable! J'ai
le coeur plus sec qu'un rocher! Autrefois il dbordait d'amour!...

Le sable, le matin, fumait  l'horizon comme la poussire d'un
encensoir; au coucher du soleil, des fleurs de feu s'panouissaient sur
la croix;--et au milieu de la nuit, souvent il m'a sembl que tous les
tres et toutes les choses, recueillis dans le mme silence, adoraient
avec moi le Seigneur. O charme des oraisons, flicits de l'extase,
prsents du ciel, qu'tes-vous devenus!

Je me rappelle un voyage que j'ai fait avec Ammon,  la recherche d'une
solitude pour tablir des monastres. C'tait le dernier soir; et nous
pressions nos pas, en murmurant des hymnes, cte  cte, sans parler. A
mesure que le soleil s'abaissait, les deux ombres de nos corps
s'allongeaient comme deux oblisques grandissant toujours et qui
auraient march devant nous. Avec les morceaux de nos btons,  et l
nous plantions des croix pour marquer la place d'une cellule. La nuit
fut lente  venir; et des ondes noires se rpandaient sur la terre
qu'une immense couleur rose occupait encore le ciel.

Quand j'tais un enfant, je m'amusais avec des cailloux  construire des
ermitages. Ma mre, prs de moi, me regardait.

Elle m'aura maudit pour mon abandon, en arrachant  pleines mains ses
cheveux blancs. Et son cadavre est rest tendu au milieu de la cabane,
sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une
hyne en reniflant, avance la gueule!... Horreur! horreur!

Il sanglote.

Non, Ammonaria ne l'aura pas quitte!

O est-elle maintenant, Ammonaria?

Peut-tre qu'au fond d'une tuve elle retire ses vtements l'un aprs
l'autre, d'abord le manteau, puis la ceinture, la premire tunique, la
seconde plus lgre, tous ses colliers; et la vapeur du cinnamome
enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tide mosaque.
Sa chevelure  l'entour de ses hanches fait comme une toison noire,--et
suffoquant un peu dans l'atmosphre trop chaude, elle respire, la taille
cambre, les deux seins en avant. Tiens!... voil ma chair qui se
rvolte! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux
supplices  la fois, c'est trop! Je ne peux plus endurer ma personne!

Il se penche, et regarde le prcipice.

L'homme qui tomberait serait tu. Rien de plus facile, en se roulant sur
le ct gauche; c'est un mouvement  faire! un seul.

Alors apparat

UNE VIEILLE FEMME

Antoine se relve dans un sursaut d'pouvant.--Il croit voir sa mre
ressuscite.

Mais celle-ci est beaucoup plus vieille, et d'une prodigieuse maigreur.

Un linceul nou autour de sa tte, pend avec ses cheveux blancs jusqu'au
bas de ses doux jambes, minces comme des bquilles. L'clat de ses
dents, couleur d'ivoire, rend plus sombre sa peau terreuse. Les orbites
de ses yeux sont pleins de tnbres, et au fond deux flammes vacillent,
comme des lampes de spulcre.

Avance, dit-elle. Qui te retient?

ANTOINE

balbutiant:

J'ai peur de commettre un pch!

ELLE

reprend:

Mais le roi Sal s'est tu! Razias, un juste, s'est tu! Sainte Plagie
d'Antioche s'est tue! Dommine d'Alep et ses deux filles, trois autres
saintes, se sont tues;--et rappelle-toi tous les confesseurs qui
couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin d'en
jouir plus vite, les vierges de Milet s'tranglaient avec leurs cordons.
Le philosophe Hgsias,  Syracuse, la prchait si bien qu'on dsertait
les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome
se la procurent comme dbauche.

ANTOINE

Oui, c'est un amour qui est fort! Beaucoup d'anachortes y succombent.

LA VIEILLE

Faire une chose qui vous gale  Dieu, pense donc! Il t'a cr, tu vas
dtruire son oeuvre, toi, par ton courage, librement! La jouissance
d'rostrate n'tait pas suprieure. Et puis, ton corps s'est assez moqu
de ton me pour que tu t'en venges  la fin. Tu ne souffriras pas. Ce
sera vite termin. Que crains-tu? un large trou noir! Il est vide,
peut-tre?

Antoine coute sans rpondre;--et de l'autre ct parat:

UNE AUTRE FEMME

jeune et belle, merveilleusement.--Il la prend d'abord pour Ammonaria.

Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, trs-grasse, avec du
fard sur les joues et des roses sur la tte. Sa longue robe charge de
paillettes a des miroitements mtalliques; ses lvres charnues
paraissent sanguinolentes, et ses paupires un peu lourdes sont
tellement noyes de langueur qu'on la dirait aveugle.

Elle murmure:

Vis donc, jouis donc! Salomon recommande la joie! Va comme ton coeur te
mne et selon le dsir de tes yeux!

ANTOINE

Quelle joie trouver? mon coeur est las, mes yeux sont troubles!

ELLE

reprend:

Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu; et quand
tu seras dans l'atrium o murmure un jet d'eau, une femme se
prsentera--en pplos de soie blanche lam d'or, les cheveux dnous, le
rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu goteras
dans sa caresse l'orgueil d'une initiation et l'apaisement d'un besoin.

Tu ne connais pas, non plus, le trouble des adultres, les escalades,
les enlvements, la joie de voir toute nue celle qu'on respectait
habille.

As-tu serr contre ta poitrine une vierge qui t'aimait? Te rappelles-tu
les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s'en allaient sous un flux
de larmes douces!

Tu peux, n'est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la
lumire de la lune? A la pression de vos mains jointes un frmissement
vous parcourt; vos yeux rapprochs panchent de l'un  l'autre comme des
ondes immatrielles, et votre coeur s'emplit; il clate; c'est un suave
tourbillon, une ivresse dbordante ...

LA VIEILLE

On n'a pas besoin de possder les joies pour en sentir l'amertume! Rien
qu' les voir de loin, le dgot vous en prend. Tu dois tre fatigu par
la monotonie des mmes actions, la dure des jours, la laideur du monde,
la btise du soleil!

ANTOINE

Oh! oui, tout ce qu'il claire me dplat!

LA JEUNE

Ermite! ermite! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des
fontaines sous le sable, une dlectation dans les hasards que tu
mprises; et mme il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie
de la serrer contre son coeur.

LA VIEILLE

Chaque soir, en t'endormant sur elle, tu espres que bientt elle te
recouvrira!

LA JEUNE

Cependant, tu crois  la rsurrection de la chair, qui est le transport
de la vie dans l'ternit!

La Vieille, pendant qu'elle parlait, s'est encore dcharne; et
au-dessus de son crne, qui n'a plus de cheveux, une chauve-souris fait
des cercles dans l'air.

La Jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent,
ses yeux roulent moelleusement.

LA PREMIRE

dit, en ouvrant les bras:

Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'ternelle srnit!

et

LA SECONDE

en offrant ses seins:

Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inpuisable!

Antoine tourne les talons pour s'enfuir. Chacune lui met la main sur
l'paule.

Le linceul s'carte, et dcouvre le squelette de La Mort.

La robe se fend, et laisse voir le corps entier de La Luxure, qui a la
taille mince avec la croupe norme et de grands cheveux onds s'envolant
par le bout.

Antoine reste immobile entre les deux, les considrant.

LA MORT

lui dit:

Tout de suite ou tout  l'heure, qu'importe! Tu m'appartiens, comme les
soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l'herbe
des champs. Je vole plus haut que l'pervier, je cours plus vite que la
gazelle, j'atteins mme l'esprance, j'ai vaincu le fils de Dieu!

LA LUXURE

Ne rsiste pas; je suis l'omnipotente! Les forts retentissent de mes
soupirs, les flots sont remus par mes agitations. La vertu, le courage,
la pit se dissolvent au parfum de ma bouche. J'accompagne l'homme
pendant tous les pas qu'il fait;--et au seuil du tombeau il se
retourne vers moi!

LA MORT

Je te dcouvrirai ce que tu tchais de saisir,  la lueur des flambeaux,
sur la face des morts,--ou quand tu vagabondais au del des Pyramides,
dans ces grands sables composs de dbris humains. De temps  autre, un
fragment de crne roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussire,
tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pense, confondue avec
elle, s'abmait dans le nant.

LA LUXURE

Mon gouffre est plus profond! Des marbres ont inspir d'obscnes amours.
On se prcipite  des rencontres qui effrayent. On rive des chanes que
l'on maudit. D'o vient l'ensorcellement des courtisanes, l'extravagance
des rves, l'immensit de ma tristesse?

LA MORT

Mon ironie dpasse toutes les autres! Il y a des convulsions de plaisir
aux funrailles des rois,  l'extermination d'un peuple;--et on fait la
guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d'or,
un dploiement de crmonie pour me rendre plus d'hommages.

LA LUXURE

Ma colre vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs
d'agonisant et des aspects de cadavre.

LA MORT

C'est moi qui te rends srieuse; enlaons-nous!

La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et
chantent ensemble:

--Je hte la dissolution de la matire!

--Je facilite l'parpillement des germes!

--Tu dtruis, pour mes renouvellements!

--Tu engendres, pour mes destructions!

--Active ma puissance!

--Fconde ma pourriture!

Et leur voix, dont les chos se droulant emplissent l'horizon, devient
tellement forte qu'Antoine en tombe  la renverse.

Une secousse, de temps  autre, lui fait entr'ouvrir les yeux; et il
aperoit au milieu des tnbres une manire de monstre devant lui.

C'est une tte de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse
de femme d'une blancheur nacre. En dessous, un linceul toile de points
d'or fait comme une queue;--et tout le corps ondule,  la manire d'un
ver gigantesque qui se tiendrait debout.

La vision s'attnue, disparat.

ANTOINE

se relve.

Encore une fois c'tait le Diable, et sous son double aspect: l'esprit
de fornication et l'esprit de destruction.

Aucun des deux ne m'pouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens
ternel.

Ainsi la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la
continuit de la vie.

Mais la Substance tant unique, pourquoi les Formes sont-elles varies?

Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps
ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connatrait le lien de
la matire et de la pense, en quoi l'tre consiste!

Ce sont ces figures-l qui taient peintes  Babylone sur la muraille du
temple de Blus, et elles couvraient une mosaque dans le port de
Carthage. Moi-mme, j'ai quelquefois aperu dans le ciel comme des
formes d'esprits. Ceux qui traversent le dsert rencontrent des animaux
dpassant toute conception ...

Et en face, de l'autre ct du Nil, voil que le Sphinx apparat.

Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche
sur le ventre.

Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de
dragon se frappant les ailes, la Chimre aux yeux verts,
tournoie, aboie.

Les anneaux de sa chevelure, rejets d'un ct, s'entremlent aux poils
de ses reins, et de l'autre ils pendent jusque sur le sable et remuent
au balancement de tout son corps.

LE SPHINX

est immobile, et regarde la Chimre:

Ici, Chimre; arrte-toi!

LA CHIMRE

Non, jamais!

LE SPHINX

Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort!

LA CHIMRE

Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, puisque tu restes toujours muet!

LE SPHINX

Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements
dans mon oreille; tu ne fondras pas mon granit!

LA CHIMRE

Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible!

LE SPHINX

Pour demeurer avec moi, tu es trop folle!

LA CHIMRE

Pour me suivre, tu es trop lourd!

LE SPHINX

Ou vas-tu donc, que tu cours si vite?

LA CHIMRE

Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je
rase les flots, je jappe au fond des prcipices, je m'accroche par la
gueule au pan des nues; avec ma queue tranante, je raye les plages, et
les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes paules. Mais
toi, je te retrouve perptuellement immobile, ou bien du bout de ta
griffe dessinant des alphabets sur le sable.

LE SPHINX

C'est que je garde mon secret! Je songe et je calcule.

La mer se retourne dans son lit, les bls se balancent sous le vent, les
caravanes passent, la poussire s'envole, les cits s'croulent;--et mon
regard, que rien ne peut dvier, demeure tendu  travers les choses sur
un horizon inaccessible.

LA CHIMRE

Moi, je suis lgre et joyeuse! Je dcouvre aux hommes des perspectives
blouissantes avec des paradis dans les nuages et des flicits
lointaines. Je leur verse  l'me les ternelles dmences, projets de
bonheur, plans d'avenir, rves de gloire, et les serments d'amour et les
rsolutions vertueuses.

Je pousse aux prilleux voyages et aux grandes entreprises. J'ai cisel
avec mes pattes les merveilles des architectures. C'est moi qui ai
suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entour d'un mur
d'orichalque les quais de l'Atlantide.

Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs
inprouvs. Si j'aperois quelque part un homme dont l'esprit repose
dans la sagesse, je tombe dessus, et je l'trangle.

LE SPHINX

Tous ceux que le dsir de Dieu tourmente, je les ai dvors.

Les plus forts, pour gravir jusqu' mon front royal, montent aux stries
de mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier. La lassitude les
prend; et ils tombent d'eux-mmes  la renverse.

Antoine commence  trembler.

Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le dsert,--ayant  ces cts
deux btes monstrueuses, dont la gueule lui effleura l'paule.

LE SPHINX

O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour dsennuyer ma tristesse!

LA CHIMRE

O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyne en chaleur je
tourne autour de toi, sollicitant les fcondations dont le besoin
me dvore.

Ouvre la gueule, lve tes pieds, monte sur mon dos!

LE SPHINX

Mes pieds, depuis qu'ils sont  plat, ne peuvent plus se relever. Le
lichen, comme une dartre, a pouss sur ma gueule. A force de songer, je
n'ai plus rien  dire.

L CHIMRE

Tu mens, sphinx hypocrite! D'o vient toujours que tu m'appelles et me
renies?

LE SPHINX

C'est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne!

LA CHIMRE

Est-ce ma faute? Comment? laisse-moi!

Elle aboie.

LE SPHINX

Tu remues, tu m'chappes!

Il grogne.

LA CHIMRE

Essayons!--tu m'crases!

LE SPHINX

Non! impossible!

Et en s'enfonant peu  peu, il disparat dans le sable,--tandis que la
Chimre, qui rampe la langue tire, s'loigne en dcrivant des cercles.

L'haleine de sa bouche a produit un brouillard.

Dans cette brume, Antoine aperoit des enroulements de nuages, des
courbes indcises.

Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains;

Et d'abord s'avance

LE GROUPE DES ASTOMI

pareils  des bulles d'air que traverse le soleil.

Ne souffle pas trop fort! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les
sons faux nous corchent, les tnbres nous aveuglent. Composs de
brises et de parfums, nous roulons, nous flottons--un peu plus que des
rves, pas des tres tout  fait ...

LES NISNAS

n'ont qu'un oeil, qu'une joue, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moiti
du corps, qu'une moiti du coeur. Et ils disent, trs-haut:

Nous vivons fort  notre aise dans nos moitis de maisons, avec nos
moitis de femmes et nos moitis d'enfants.

LES BLEMMYES

absolument privs de tte:

Nos paules en sont plus larges;--et il n'y a pas de boeuf, de
rhinocros ni d'lphant qui soit capable de porter ce que nous portons.

Des espces de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos
poitrines, voil tout! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des
scrtions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles intrieurs.

Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, ctoyant
tous les abmes;--et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus
heureux, les plus vertueux.

LES PYGMES

Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur
la bosse d'un dromadaire.

On nous brle, on nous noie, ou nous crase; et toujours, nous
reparaissons, plus vivaces et plus nombreux,--terribles par la quantit!

LES SCIAPODES

Retenus  la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous
vgtons  l'abri de nos pieds, larges comme des parasols; et la lumire
nous arrive  travers l'paisseur de nos talons. Point de drangement et
point de travail!--La tte le puis bas possible, c'est le secret
du bonheur!

Leurs cuisses leves ressemblant  des troncs d'arbres, se multiplient.

Et une fort parat. De grands singes y courent  quatre pattes; ce sont
des hommes  tte de chien.

LES CYNOCPHALES

Nous sautons de branche en branche pour sucer les oeufs, et nous plumons
les oisillons; puis nous mettons leurs nids sur nos ttes, en guise
de bonnets.

Nous ne manquons pas d'arracher les pis des vaches; et nous crevons les
yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous talons notre
turpitude en plein soleil.

Lacrant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant
les femmes, nous sommes les matres,--par la force de nos bras et la
frocit de notre coeur.

Hardi, compagnons! Faites claquer vos mchoires!

Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur
leurs dos velus.

Antoine hume la fracheur des feuilles vertes.

Elles s'agitent, les branches s'entre-choquent; et tout  coup parat un
grand cerf noir,  tte de taureau, qui porte entre les oreilles un
buisson de cornes blanches.

LE SADHUZAG

Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des fltes.

Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent
 moi les btes ravies. Les serpents s'enroulent  mes jambes, les
gupes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et
les ibis s'abattent dans mes rameaux.--coute!

Il renverse son bois, d'o s'chappe une musique ineffablement douce.

Antoine presse son coeur  deux mains. Il lui semble que cette mlodie
va emporter son me.

LE SADHUZAG

Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu'un
bataillon de lances, exhale un hurlement; les forts tressaillent, les
fleuves remontent, la gousse des fruits clate, et les herbes se
dressent comme la chevelure d'un lche.

--coute!

Il penche ses rameaux, d'o sortent des cris discordants; Antoine est
comme dchir.

Et son horreur augmente en voyant:

LE MARTICHORAS

gigantesque lion rouge,  figure humaine, avec trois ranges de dents.

Les moires de mon pelage carlate se mlent au miroitement des grands
sables. Je souffle par mes narines l'pouvante des solitudes. Je crache
la peste. Je mange les armes, quand elles s'aventurent dans le dsert.

Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont tailles en scie; et
ma queue, qui se contourne, est hrisse de dards que je lance  droite,
 gauche, en avant, en arrire.--Tiens! tiens!

Le Martichoras jette les pines de sa queue; qui s'irradient comme des
flches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en
claquant sur le feuillage.

LE CATOBLEPAS

buffle noir, avec une tte de porc tombant jusqu' terre, et rattache 
ses paules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vid.

Il est vautr tout  plat; et ses pieds disparaissent sous l'norme
crinire  poils durs qui lui couvre le visage.

Gras, mlancolique, farouche, je reste continuellement  sentir sous mon
ventre la chaleur de la boue. Mon crne est tellement lourd qu'il m'est
impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement;--et la
mchoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes vnneuses
arroses de mon haleine. Une fois, je me suis dvor les pattes sans
m'en apercevoir.

Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont
morts. Si je relevais mes paupires,--mes paupires roses et
gonfles,--tout de suite, tu mourrais.

ANTOINE

Oh! celui-l!... a ... a ... Si j'allais avoir envie?... Sa stupidit
m'attire. Non! non! je ne veux pas!

Il regarde par terre fixement.

Mais les herbes s'allument, et dans les torsions des flammes se dresse

LE BASILIC

grand serpent violet  crte trilobe, avec deux dents, une en haut, une
en bas.

Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule! Je bois du feu. Le feu,
c'est moi;--et de partout j'en aspire: des nues, des cailloux, des
arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marcages. Ma
temprature entretient les volcans; je fais l'clat des pierreries et la
couleur des mtaux.

LE GRIFFON

lion  bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et le
cou bleu.

Je suis le matre des splendeurs profondes. Je connais le secret des
tombeaux o dorment les vieux rois.

Une chane, qui sort du mur, leur tient la tte droite. Prs d'eux, dans
des bassins de porphyre, des femmes qu'ils ont aimes flottent sur des
liquides noirs. Leurs trsors sont rangs dans des salles, par losanges,
par monticules, par pyramides;--et plus bas, bien au-dessous des
tombeaux, aprs de longs voyages au milieu des tnbres touffantes, il
y a des fleuves d'or avec des forts de diamant, des prairies
d'escarboucles, des lacs de mercure.

Adoss contre la porte du souterrain et la griffe en l'air, j'pie de
mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense,
jusqu'au fond de l'horizon est toute nue et blanchie par les ossements
des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s'ouvriront, et tu
humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes ...
Vite! vite!

Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq.

Mille voix lui rpondent. La fort tremble.

Et toutes sortes de btes effroyables surgissent: le Tragelaphus, moiti
cerf et moiti boeuf; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par
derrire, et dont les gnitoires sont  rebours; le python Aksar, de
soixante coudes, qui pouvanta Mose; la grande belette Pastinaca, qui
tue les arbres par son odeur; le Presteros, qui rend imbcile par son
contact; le Mirag, livre cornu, habitant des les de la mer. Le lopard
Phalmant crve son ventre  force de hurler; le Senad, ours  trois
ttes, dchire ses petits avec sa langue; le chien Cpus rpand sur les
rochers le lait bleu de ses mamelles. Des moustiques se mettent 
bourdonner, des crapauds  sauter, des serpents  siffler. Des clairs
brillent. La grle tombe.

Il arrive des rafales, pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des
ttes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux  queue de
serpent, des pourceaux  mufle de tigre, des chvres  croupe d'ne, des
grenouilles velues comme des ours, des camlons grands comme des
hippopotames, des veaux  deux ttes dont l'une pleure et l'autre
beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme
des toupies, des ventres ails qui voltigent comme des moucherons.

Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches.
Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent; les poitrines
se bombent, les griffes s'allongent, les dents grincent, les chairs
clapotent. Il y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou d'une seule
bouche s'entre-dvorent.

S'touffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils
grimpent les uns sur les autres;--et tous remuent autour d'Antoine avec
un balancement rgulier, comme si le sol tait le pont d'un navire. Il
sent contre ses mollets la trane des limaces, sur ses mains le froid
des vipres; et des araignes filant leur toile l'enferment dans
leur rseau.

Mais le cercle des monstres s'entr'ouvre, le ciel tout  coup devient
bleu, et

LA LICORNE

se prsente.

Au galop! au galop!

J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, la tte couleur de pourpre,
le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures
de l'arc-en-ciel.

Je voyage de la Chalde au dsert tartare, sur les bords du Gange et
dans la Msopotamie. Je dpasse les autruches. Je cours si vite que je
trane le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans
les bambous. D'un bond je saute les fleuves. Des colombes volent
au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider.

Au galop! au galop!

Antoine la regarde s'enfuir.

Et ses yeux restant levs, il aperoit tous les oiseaux qui se
nourrissent de vent: le Gouith, l'Ahuti, l'Alphalim, le Iukneth des
montagnes de Caff, les Homa des Arabes qui sont les mes d'hommes
assassins. Il entend les perroquets profrer des paroles humaines, puis
les grands palmipdes plasgiens qui sanglotent comme des enfants ou
ricanent comme de vieilles femmes.

Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui.

Au loin des jets d'eau s'lvent, lancs par des baleines; et du fond de
l'horizon

LES BTES DE LA MER

rondes comme des outres, plates comme des lames, denteles comme des
scies, s'avancent en se tranant sur le sable.

Tu vas venir avec nous, dans nos immensits o personne encore n'est
descendu!

Des peuples divers habitent les pays de l'Ocan. Les uns sont au sjour
des temptes; d'autres nagent en plein dans la transparence des ondes
froides, broutent comme des boeufs les plaines de corail, aspirent par
leur trompe le reflux des mares, ou portent sur leurs paules le poids
des sources de la mer.

Des phosphorescences brillent  la moustache des phoques, aux cailles
des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des cornes d'Ammon
se droulent comme des cbles, des hutres font crier leurs charnires,
des polypes dploient leurs tentacules, des mduses frmissent pareilles
 des boules de cristal, des ponges flottent, des anmones crachent de
l'eau; des mousses, des varechs ont pouss.

Et toutes sortes de plantes s'tendent en rameaux, se tordent en
vrilles, s'allongent en pointes, s'arrondissent en ventail. Des courges
ont l'air de seins, des lianes s'enlacent comme des serpents.

Les Dedams de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des ttes
humaines; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l'herbe.

Les vgtaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des
polypiers, qui ont l'air de sycomores, portent des bras sur leurs
branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles; c'est un
papillon qui s'envole. Il va pour marcher sur un galet; une sauterelle
grise bondit. Des insectes pareils  des ptales de roses, garnissent un
arbuste; des dbris d'phmres font sur le sol une couche neigeuse.

Et puis les plantes se confondent avec les pierres.

Des cailloux ressemblent  des cerveaux, des stalactites  des mamelles,
des fleurs de fer  des tapisseries ornes de figures.

Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des
empreintes de buissons et de coquilles-- ne savoir si ce sont les
empreintes de ces choses-l, ou ces choses elles-mmes. Des diamants
brillent comme des yeux, des minraux palpitent.

Et il n'a plus peur!

Il se couche  plat ventre, s'appuie sur les deux coudes; et retenant
son haleine, il regarde.

Des insectes n'ayant plus d'estomac continuent  manger; des fougres
dessches se remettent  fleurir; des membres qui manquaient
repoussent.

Enfin, il aperoit de petites masses globuleuses, grosses comme des
ttes d'pingles et garnies de cils tout autour. Une vibration
les agite.

ANTOINE

dlirant:

O bonheur! bonheur! j'ai vu natre la vie, j'ai vu le mouvement commencer.
Le sang de mes veines bat si fort qu'il vas les rompre, j'ai envie de
voler, de nager, d'aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des
ailes, une carapace, une corce, souffler de la fume, porter une trompe,
tordre mon corps, me diviser partout, tre en tout, m'maner avec les
odeurs, me dvelopper comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme
le son, briller comme la lumire, me blottir sur toutes les formes,
pntrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matire,--tre la
matire!

Le jour enfin parat; et comme les rideaux d'un tabernacle qu'on relve,
des nuages d'or en s'enroulant  larges volutes dcouvrent le ciel.

Tout au milieu, et dans le disque mme du soleil, rayonne la face de
Jsus-Christ.

Antoine fait le signe de la croix et se remet en prires.










End of Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATION DE SAINT ANTOINE ***

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