The Project Gutenberg EBook of Contes et nouvelles, by Edouard Laboulaye

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Title: Contes et nouvelles

Author: Edouard Laboulaye

Release Date: May 21, 2004 [EBook #12399]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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CONTES

ET

NOUVELLES



PAR

DOUARD LABOULAYE

MEMBRE DE L'INSTITUT



60 VIGNETTES PAR E. BOILVIN



[Illustration]




MA COUSINE MARIE




I


Par une froide et humide matine de novembre, une pauvre femme,
misrablement vtue, tait assise auprs du lit de son enfant malade.
On tait en 1818; l'anne avait t rude, la guerre civile avait
ensanglant les rues de Paris: Georges, le mari de Madeleine (c'tait
le nom de la pauvre femme), avait t tu derrire une barricade, o il
dfendait l'meute en croyant dfendre ses droits. Depuis cette mort
fatale, la misre et l'abandon taient entrs dans une famille que
soutenait jusque-l le travail de son chef; c'tait  grand'peine que
Madeleine avait pu louer une chambre au sixime tage dans une maison de
la rue du Helder. Elle tait blanchisseuse en dentelles; pour garder ses
pratiques, il lui fallait habiter un quartier o tout tait cher; elle
s'tait donc rsigne  quitter le faubourg o on l'avait marie, o
elle avait perdu son cher Georges. En temps de rvolution, par malheur,
on ne fait gure de toilette; l'ouvrage tait rare, dj Madeleine tait
en arrire avec tous ses fournisseurs. Le boulanger avait annonc qu'il
arrtait son crdit. Madeleine touchait au moment fatal qui perd les
malheureux et fait d'une ouvrire honnte une mendiante, que dgraderont
bientt la faim et le dsespoir.

Elle tait l, les yeux rougis par les veilles et les larmes, regardant
sa fille ronge par la fivre, cherchant en vain dans sa pense comment
elle trouverait pour le lendemain du travail et du pain, quand une
main hardie tourna la clef de la porte et fit tressaillir la mre et
l'enfant.

La personne qui entrait tait une femme de chambre mise de la faon la
plus lgante. Une taille pince, un petit bonnet jet en arrire de la
tte, un tablier coquettement festonn, tout annonait une camriste de
grande maison. Elle approcha d'un air dgag et ouvrant sa main, dans
laquelle il y avait une pice d'or:

Tenez, bonne femme, dit-elle  Madeleine, voil ce que Madame m'a
charg de vous remettre.

--Qu'est-ce que cet argent? Qui me l'envoie? demanda la veuve de
l'ouvrier en ouvrant des yeux tonns.

--C'est Madame, c'est la propritaire, rpondit la femme de chambre, en
tendant du bout des doigts la pice d'or, que Madeleine ne regarda mme
pas.

--Votre matresse ne me doit rien, que je sache; je n'ai pas travaill
pour elle.

--Sans doute, reprit la femme de chambre en haussant les paules, sans
doute; Madame a ses ouvrires; mais Mme Remy, la concierge a dit 
Madame que vous n'aviez pas pay votre terme et que vous aviez un enfant
malade; et comme Madame est trs charitable, quoiqu'elle ait beaucoup de
pauvres, Madame m'a dit: Rose, montez auprs de cette bonne femme, qui
loge au grenier et portez-lui cette aumne. Tenez, voil l'argent, il
faut que je descende. Et Mlle Rose jeta la pice d'or sur une chaise,
le seul meuble  peu prs qu'il y et dans cette chambre dsole.

Arrtez, Mademoiselle, dit Madeleine, je ne suis pas une mendiante, je
ne demande l'aumne  personne. Mon terme, je le paierai; il ne me faut
pour cela qu'une semaine de travail. Remportez cet argent, ajouta-t-elle
avec une certaine impatience, encore une fois, je n'en veux pas; je ne
tends pas la main.

--Madame m'a dit de vous porter ces vingt francs, reprit Rose d'un air
ddaigneux, je n'ai d'ordres  recevoir que de ma matresse; le reste
ne me regarde pas. Il n'y a que ceux qui paient qui ont le droit de
commander.

Madeleine tait  la porte avant la femme de chambre.

Reprenez cet or, cria-t-elle d'un ton imprieux; reprenez cet or et
sortez d'ici. Croyez-vous que je recevrai un secours de ces bourgeois
qui m'ont tu mon mari? Croyez-vous que je veuille rien de vos matres
ni de vous? Allez-vous-en, ajouta-t-elle d'une voix que faisait trembler
la colre, et ne rentrez jamais ici, ou ce n'est pas par la porte que
vous sortirez.

--C'est bien, je vais tout dire  Madame; on vous donnera votre cong,
impertinente, qui refusez les bienfaits....

On n'entendit pas le reste de la phrase, car Madeleine avait jet la
pice d'or dans le corridor et pouss la porte avec une telle violence
que peu s'en fallut qu'elle n'crast les doigts de Mlle Rose.

Madeleine se promenait  grands pas dans la chambre, les yeux hagards,
tantt regardant sa fille, tantt cherchant le ciel au travers des
nuages et du brouillard. O honte! disait-elle,  misre! Est-ce l
que j'en devais venir? Elle prit son enfant dans ses bras, l'embrassa
convulsivement, et enfin se mit  pleurer.

Qu'as-tu, maman? disait la petite fille. Pourquoi refuses-tu l'argent
que t'envoie cette bonne dame? Tu te plaignais hier de n'avoir pas un
peu de bouillon pour moi, tu m'en aurais achet!

--Tais-toi, tais-toi, Julie, reprit Madeleine; du bouillon, tu en auras;
je suis plus riche que tu ne crois.

Elle ouvrit une malle jete dans un coin de la chambre, remua quelques
restes de vieux linge, et chercha comme si elle pouvait trouver quelque
chose. Mais depuis longtemps tout tait vendu, jusqu' l'anneau de
mariage; il n'y avait plus rien que des chiffons sans valeur.

Madeleine soupira, ferma le vieux coffre, et, regardant autour d'elle,
dans ces murs abandonns, elle prit l'unique matelas de son lit,
c'tait sa dernire ressource; elle le chargea sur sa tte et descendit
rapidement l'escalier pour courir au mont-de-pit.

Ne pleure pas, disait-elle  l'enfant, qui s'effrayait de rester seule,
ne pleure pas! Dans un instant je reviens avec un beau morceau de boeuf,
tu m'aideras  mettre le pot-au-feu; nous plucherons ensemble les
oignons et les carottes; attends-moi, dans un instant nous nous
amuserons, et demain j'aurai du travail. Quand la besogne n'allait pas,
ton pre, le pauvre homme! disait: Patience, patience! Dieu n'abandonne
pas les honntes gens.




II


On pense que Mlle Rose, si indignement traite, n'avait pas gard pour
elle les paroles de Madeleine; mais Mme de la Guerche tait sortie; il
n'y avait  la maison que sa fille, Marie; c'est  elle que Rose, tout
mue, et agitant les bras, contait les injures que lui avaient dites
cette mchante femme et les dangers qui l'avaient menace.

Oui, Mademoiselle, disait-elle, les larmes aux yeux, on m'a outrage;
peu s'en faut qu'on ne m'ait battue. Cela ne me fait rien, je suis
au-dessus de ces misrables, mais c'est manquer  Madame et  vous
aussi, Mademoiselle. Du reste, Mme Remy le dit souvent: Ces dames sont
trop bonnes, aussi on leur manque de respect. Avec les pauvres, il faut
tre raide quand on leur donne, pour leur faire sentir qu'on les oblige:
c'est comme a que font toutes les dames comme il faut.

--C'est bien, que Mme Remy garde ses rflexions pour elle, et faites
comme Mme Remy. Donnez-moi le paquet de flanelle et de linge que j'ai
cousu cet hiver.

--Vous sortez de l'appartement, Mademoiselle?

--Oui, je monte chez cette pauvre femme; c'est au sixime, la seconde
porte  gauche, n'est-ce pas?

--N'y allez pas, Mademoiselle! Il vous arriverait quelque malheur. Vous
ne connaissez pas cette femme; elle a des yeux comme un tigre en furie.
Au moins, Mademoiselle, prenez quelqu'un avec vous; je vais appeler
Baptiste.

--N'appelez personne, et restez; je n'ai pas besoin de vous.

Et, au grand effroi de Rose, Marie monta au grenier, sans mme se
retourner pour regarder les gestes plors de sa femme de chambre.

Pendant que la jeune fille est en chemin, laissez-moi vous faire son
portrait; car vous avez devin que Mlle de la Guerche, c'est ma cousine
Marie.

Elle n'est pas jolie, non, et cependant j'aime  la voir. Sa taille est
lourde, sa dmarche peu gracieuse, sa figure large et carre; mais elle
a de si beaux yeux, un regard si doux et si limpide, et quand elle rit
de sa grande bouche et montre ses belles dents blanches, il y a tant de
franchise et de bont dans son sourire qu'en vrit je ne connais pas de
femme que je prfre  ma cousine. Elle est pieuse, et mme dvote; il
ne se passe gure de jour qu'on ne la voie  l'glise; un sermon est
pour elle une fte, mais sa religion ne gne personne; jamais Marie ne
se fait valoir; jamais elle ne condamne les autres; elle est toujours
prte  dfendre les absents,  protger ceux qu'on attaque,  excuser
ceux qui sont tombs; je ne sais ce qu'elle entend par religion dans le
fond de l'me, mais au dehors sa religion n'est que douceur et bont.
Marie pense toujours aux autres et jamais  elle-mme; elle met son
plaisir dans le bonheur d'autrui. Une chrtienne comme ma cousine
convertirait, par son exemple, le monde tout entier. Voil pourquoi,
malgr son peu de beaut, je n'ai jamais vu de femme plus belle que ma
cousine Marie.




III


En portant son unique matelas au mont-de-pit, Madeleine n'avait oubli
qu'une chose, c'est que, pour sortir de la maison sa dernire richesse,
il lui fallait le consentement de Mme Remy. La majestueuse portire
avait arrt Madeleine au passage; gardienne jalouse des droits du
propritaire, elle avait signifi  la pauvre femme qu'elle et 
remonter son matelas. En vain Madeleine lui expliquait qu'il lui fallait
de l'argent pour que sa fille et  manger.

Tout cela ce sont des paroles, rptait l'austre concierge; vos
meubles sont la garantie de votre loyer, je ne connais que a.

Sur quoi elle avait pris lentement une prise de tabac et ferm
brusquement la porte cochre, sans s'inquiter des prires de Madeleine.

La situation tait grave, car l'ouvrire tait peu patiente; cependant
elle sentait que Mme Remy avait quelque raison, et peut-tre allait-elle
se retirer quand arriva Mlle Rose. N'ayant rien  faire, elle venait
conter  sa bonne amie, Mme Remy, la singulire ide qu'avait eue
Mademoiselle; elle entendait bien faire approuver sa profonde sagesse
par la prudente concierge et s'apitoyer avec elle sur la folie des
matres. A la vue de Madeleine et de son matelas, et de Mme Remy appuye
contre la porte cochre, les bras croiss, Rose demeura toute surprise.

Que faites-vous donc l? demanda-t-elle  la portire.

Sur quoi Mme Remy, charme de se voir soutenue et admire dans
l'exercice de ses fonctions, raconta tout au long et  haute voix  la
chre Rose, les singulires prtentions de Madeleine.

Il y a des gens, dit aigrement la femme de chambre, qui ont des ides
particulires. On refuse un secours et on dmnage sans payer: c'est une
fiert trangement place!

--Qu'est-ce que vous dites? demanda brusquement Madeleine, qui avait mal
entendu, mais qui sentait que c'tait d'elle qu'on s'occupait.

[Illustration]

--Je ne vous parle pas, Madame, reprit ddaigneusement Mme Rose; je ne
vous connais pas; je parle  Mme Remy.

--Vous ferez bien de peser vos mots, dit Madeleine, dont la douceur
n'tait pas la vertu favorite; quand j'habitais au faubourg avec mon
mari, j'ai corrig plus d'une pronnelle qui avait la langue trop
longue; ne me faites pas sortir de mon caractre.

--Madame Remy, vous l'entendez, cria la camriste; je vous prends 
tmoin: cette femme me menace et m'insulte. Et dire qu'on n'a d'gards
que pour ces personnes! En ce moment Mademoiselle est l-haut, pour
secourir des gens si peu dignes de piti!

--Chez moi, votre demoiselle? Qu'y vient-elle faire? Ne vous ai-je pas
dit que je ne demande rien et que je ne veux pas qu'on entre chez moi?

--Mademoiselle est la fille du propritaire, dit gravement Mme Remy;
elle a le droit de surveiller ses locataires.

--Mademoiselle a voulu juger par elle-mme de votre politesse, reprit
Rose en ricanant; nous verrons si vous la mettrez  la porte quand elle
vous porte l'aumne que vous ne mritez pas.

[Illustration]

--C'est tout vu, cria Madeleine en laissant tomber son matelas, qu'elle
soutenait contre le mur; c'est tout vu; personne n'a le droit de
s'introduire chez moi, et si votre demoiselle vient m'espionner ou
m'outrager, riche ou non, propritaire ou non, je lui ferai danser une
danse comme elle n'en a jamais vu.

Sur quoi Madeleine se prcipita dans l'escalier.

Au secours! cria Rose; au secours! arrtez-la!

--Qu'est-ce donc? dit M. de la Guerche, qui entrait en ce moment.

--Courez, Monsieur, cria de plus belle la femme de chambre, qui essayait
de se trouver mal; courez, on assassine Mademoiselle. C'est l-haut, au
sixime tage, chez la veuve de l'insurg.

Rose allait s'vanouir, quand elle s'aperut qu'on l'avait laisse
seule pour voler au secours de Marie; Mme Remy elle-mme s'tait
courageusement enfonce dans l'escalier, un balai  la main. Rose
rflchit qu'un vanouissement solitaire n'aurait point d'intrt, et,
la curiosit l'emportant sur le danger, elle se mit  courir comme les
autres.




IV


Quoique Madeleine ft encore jeune et que la colre la pousst,
nanmoins on ne monte pas cent vingt marches tout d'une haleine et sans
rflchir. Au second tage, Madeleine songea qu'elle avait t un peu
vive; au quatrime, elle se dit que Mlle Rose n'tait qu'une sotte;
enfin, en arrivant en haut de la maison, elle sentit qu'il fallait
repousser froidement une aumne qu'on lui faisait par piti, et que
c'tait le moment d'avoir de la dignit. Elle rajusta le mouchoir
qu'elle avait sur la tte, tira les deux pointes de sa camisole, et,
marchant  petits pas, sans pouvoir calmer l'agitation de son coeur,
elle ouvrit la porte en tremblant, mais sans faire de bruit: ses lvres
taient serres; sa figure tait ple; l'orage grondait dans son me.
Tout  coup elle s'arrta, comme si une main invisible l'et cloue sur
le carreau.

Que voyait-elle? Quel spectacle inconnu l'avait ainsi ptrifie? En face
d'elle, mais lui tournant le dos, tait ma cousine Marie; sur ses genoux
elle tenait la petite fille, qu'elle avait tire de ses haillons pour
la vtir d'une chemise blanche et d'un long gilet de flanelle qui
enveloppait la malade jusqu'aux genoux. En ce moment elle lui ajustait
sur la tte un bguin d'indienne, et, avec son mouchoir brod, elle
essuyait la sueur de la fivre qui coulait sur je front de l'enfant. La
pauvre petite fille, toute mue et toute tremblante, passait ses bras
autour du cou de ma cousine; Marie embrassait l'enfant avec toute la
tendresse d'une mre.

Maintenant, ma bonne Julie, lui dit-elle, il faut te coucher.
Attends-moi, je vais te chercher de beaux draps blancs et une
bassinoire; je chaufferai ton lit, et cette vilaine fivre, nous la
chasserons.

--Mademoiselle, ne me quittez pas, murmurait l'enfant en se serrant
contre sa bienfaitrice. Je suis si bien prs de vous!

--Appelle-moi ta petite maman, disait Marie, et obis-moi comme  ta
mre; dans un instant je reviens.

[Illustration]

Elle se retourna, et, en se retournant, elle poussa un cri. Devant elle
tait Madeleine, toujours immobile; de grosses larmes lui tombaient des
yeux; elle voulait parler, ses lvres s'agitaient sans prononcer un mot.
Sa colre, soudain arrte et chasse par une motion contraire, c'tait
une secousse trop forte pour l'ouvrire; elle ne revint  elle qu'en
sanglotant.

Mademoiselle, s'cria-t-elle, laissez-moi vous embrasser; et croyez que
ce n'est pas une ingrate que vous obligez!

--Embrassez-moi, ma bonne Madeleine, dit ma cousine avec son aimable
sourire, votre baiser me portera bonheur; mais faites vite, nous ne
pouvons laisser cette enfant dans des draps qui sentent la fivre. Je
reviens dans un instant.

Madeleine, trop mue pour marcher, la suivit d'un long regard et se mit
 fondre en larmes:

Voil, s'cria-t-elle, un coeur d'or! Celle-ci nous aime et nous
comprend; elle ne nous humilie pas par sa piti.




V


Tandis que le calme rentrait au sixime tage, tout tait agit dans la
loge. M. de la Guerche, en homme de sens, avait compris que Marie ne
courait aucun danger; il avait assez rudement remerci Mme Remy et Rose
de leurs craintes et de leur empressement. Les deux femmes, entoures
des domestiques de la maison et des voisines du quartier, ne savaient
trop comment expliquer tout le bruit qu'elles avaient fait. Mme Remy,
la prudence mme, congdiait tous les curieux pour ne pas dplaire 
Monsieur. Mlle Rose poussait de gros soupirs et murmurait, assez haut
pour qu'on l'entendt, que les matres n'taient que des ingrats.

Quand les deux femmes se trouvrent enfin seules, Rose enfona ses mains
dans les deux poches de son tablier:

Eh bien, madame Remy, s'cria-t-elle, vous l'avais-je dit qu'il n'y
a de bonheur et de faveur que pour les gueux? Avez-vous entendu comme
Monsieur m'a traite quand je voulais secourir Mademoiselle?

--Oui, il vous a dit: Vous n'tes qu'une folle, allez-vous-en!

--C'est bon, c'est bon, madame Remy, les mots ne sont rien, mais le
regard, mais le ddain! Qu'est-ce que vous feriez  ma place? Je ne puis
plus rester dans la maison. On me mprise.

--Patience, ma belle enfant, dit Mme Remy; dans la vie il y a des bons
et des mauvais jours; il faut jouir des uns et oublier les autres.
Que voulez-vous? les riches sont comme tous les hommes, ils ont leurs
fantaisies; il faut tre indulgent avec eux. On n'est pas domestique
pour ne rien passer  son matre. Il faut lui pardonner quelque chose.
Qui est-ce qui est parfait?

--Vous avez raison, madame Remy; mais cependant Monsieur devrait avoir
plus de respect pour moi devant le monde, et Mademoiselle, en montant
l-haut, aurait bien d sentir qu'aprs ce qui s'est pass elle me
compromettait.

[Illustration]

--Sans doute, mademoiselle Rose, sans doute; mais, voyez-vous, la
richesse gte les hommes. Moi qui vous parle, et qui n'tais pas ne
pour tre concierge, mon pre tait un gros fermier, vous savez? eh
bien! je sens que si j'tais riche, j'aurais aussi mes fantaisies. Il me
faudrait tous les jours une oie rtie et la soupe aux choux; c'est une
faiblesse, je le sais, mais je la contenterais.

--Ah! si j'tais riche, s'cria Rose, ce n'est pas moi qui ferais comme
Mademoiselle: au lieu de m'habiller comme une soeur du pot, j'aurais des
dentelles  mon bonnet,  mon mouchoir,  mon tablier; parce que, moi,
j'ai l'me grande, et je ne sais pas m'encanailler!

--Chacun son ide, reprit la portire, c'est ce que je vous disais.
Calmez-vous! Mademoiselle vous fera quelque cadeau, suivant son
habitude; il faut l'excuser aujourd'hui; et, comme dit le proverbe:
Traite-toi comme tu voudrais que te traitt ton prochain.

Sur quoi Mme Remy, heureuse d'avoir montr sa science, ouvrit
majestueusement sa tabatire, et Rose remonta dans l'appartement, en
disant que personne dans la maison n'tait en tat de la comprendre:
elle avait des gots trop distingus pour tous ces gens-l.




VI


Un mois aprs cette scne mmorable, Marie tait devenue l'amie, presque
la soeur de Madeleine. Non seulement elle lui avait procur de l'ouvrage
en la recommandant  toutes ses connaissances, mais chaque jour elle
allait travailler auprs de la petite Julie. Souvent elle apportait avec
elle un gros livre, tout rempli d'images, et faisait une lecture que la
mre et la fille coutaient avec un gal intrt. Ce livre, c'est celui
qui parle  tous les ges,  toutes les conditions, et qui, depuis deux
mille ans, n'a rien perdu de son intrt: c'est la Bible.

Ah! Mademoiselle, disait souvent Madeleine, tout en mouillant et en
repassant ses dentelles, que Jsus-Christ tait bon, et qu'on voit bien
qu'il tait pauvre comme ceux qu'il consolait! Comme ces paroles me vont
au coeur! Comment se fait-il que je sois venue  mon ge sans qu'on
m'ait donn  lire ce livre divin?

--On le lit  l'glise tous les dimanches, Madeleine; pourquoi n'y
allez-vous pas? Vous tes chrtienne, cependant. Cette image qui est l,
cloue au mur, qui reprsente un prtre  l'autel et une femme  genoux,
cette image au bas de laquelle il est crit: _Prcieux souvenir si vous
tes fidle_, n'est-ce pas  votre premire communion qu'on vous l'a
donne?

--Vous avez raison, Mademoiselle, je suis une paenne; pardonnez-moi:
on m'a si mal leve, et j'ai tant souffert! Pour nous autres, pauvres
gens, l'glise c'est l'endroit o l'on baptise nos enfants et o l'on
nous enterre; nous n'en savons pas plus long. On y dit de belles
paroles, je le sais, j'y suis entre quelquefois; mais ces belles
paroles, on les pratique si peu que nous ne croyons gure  ceux qui
les prchent. C'est vous, Mademoiselle, qui me faites comprendre
Notre-Seigneur; vous tes bonne comme lui.

--Taisez-vous, Madeleine, ne dites rien de semblable; je ne suis qu'une
pcheresse, comme toutes les filles d've.

--Ma petite maman, disait l'enfant, qui ne pouvait plus se sparer de
Marie, lis-moi donc les belles histoires qui sont au commencement du
livre; ce sont celles-l que j'aime le mieux.

--Volontiers, dit Marie.

Et, ouvrant la Bible au hasard, elle lut ce qui suit:

Sara, ayant vu le fils d'Agar l'gyptienne, qui jouait avec son fils
Isaac, dit  Abraham:

Chassez cette esclave et son enfant, car le fils de l'esclave ne sera
pas hritier avec mon fils.

Au matin, Abraham se leva, et prenant un pain et une outre d'eau, il
les mit sur l'paule de l'esclave, lui donna l'enfant et la renvoya. Et
Agar, tant partie, errait dans la solitude de Bethsabe.

L'eau de l'outre tait puise. Agar jeta l'enfant sous un des arbres
qui taient l.

Et elle s'en alla,  la distance d'une porte d'arc, et dit: Je ne
verrai pas mourir l'enfant. Elle s'assit, et levant la voix, elle
pleura.

Et Dieu entendit la voix de l'enfant, et l'ange de Dieu appela Agar du
haut du ciel, et lui dit: Que fais-tu, Agar? Ne crains rien. Dieu a
entendu la voix de l'enfant, du lieu o il est.

Lve-toi, prends l'enfant, et tiens-lui la main; j'en ferai le chef
d'une grande nation.

Et Dieu ouvrit les yeux  Agar; elle vit un puits; elle y alla; elle
emplit l'outre et donna  boire  l'enfant.

Et elle resta avec lui, et il grandit et resta dans le dsert et devint
un chasseur.

--Montre-moi l'image, dit l'enfant  Marie; et elle regarda, avec une
admiration nave, Agar avec sa grande coiffe blanche, le petit Ismal
avec sa tunique et sa ceinture, et l'ange avec ses grands cheveux
boucls.

--Maman! maman! cria-t-elle tout  coup  Madeleine, Agar, c'est toi; je
suis le petit Ismal, et l'ange, c'est ma bonne Marie.

--Oui, oui, dit Madeleine: tu dis plus vrai que tu ne crois; l'ange qui
m'a sauve du dsespoir et qui t'a rendu la vie, c'est Mademoiselle.

--Si tu es Ismal, dit Marie en riant  la petite Julie, tu feras donc
comme lui quand tu seras grande, tu seras une chasseresse, et, comme le
fils d'Agar, tu auras un arc et des flches sur l'paule?

--Non, quand je serai grande, je sais bien ce que je ferai.

--Et que feras-tu? dit la mre.

--C'est mon secret, rpondit l'enfant en mettant un doigt sur ses
lvres, je ne le dirai qu' Marie.

--Je t'coute, mon enfant.

--Eh bien, j'irai chercher une petite fille malade, je la mettrai sur
mes genoux, je l'habillerai, je l'embrasserai, je la gurirai, et je lui
dirai: Appelle-moi ta petite maman. Et elle se jeta dans les bras de
Marie.




Voila mon histoire; elle n'est ni longue, ni curieuse, je la donne telle
qu'on me l'a conte il y a douze ans. Depuis lors tout a chang dans la
maison de la rue du Helder. Mme Remy s'est retire dans son pays, trop
vieille pour veiller plus longtemps dans sa loge, et n'ayant pas ralis
son rve d'une oie grasse tous les jours, encore bien que ma cousine lui
fasse une pension qui la mette au-dessus du besoin. Mlle Rose n'a pu
rester dans une maison o l'on frayait avec les petites gens; elle a
pous un cocher anglais, qui, dit-on, la bat quelquefois, mais qui l'a
fait entrer au service d'une duchesse; elle porte des dentelles  son
bonnet, ce qui, avec son nez pointu et sa figure sche, lui donne plus
que jamais la figure d'un oiseau. La mansarde du sixime est vide; mais
il y a,  l'entresol, une jeune blanchisseuse en dentelles qui rpond au
nom de Julie. Elle occupe deux ouvrires, et on commence  parler, dans
le quartier, du mariage possible de la jolie blanchisseuse avec un
dessinateur en broderies qui a un bon tablissement dans les environs.

Quant  ma cousine Marie, qui a trente ans maintenant, elle n'a pas
voulu se marier, au grand regret de ses parents; ils ne peuvent se
consoler d'avoir auprs d'eux une fille attentive et charmante qui leur
fait oublier les ennuis de la vieillesse. Tout entire  ses oeuvres
de charit, Marie a recul devant le mariage, se trouvant trop laide,
dit-elle gaiement, pour faire la joie d'un galant homme, et ayant trop
d'enfants  soigner chez les autres pour avoir le temps de s'occuper de
ceux que le Ciel lui donnerait. Pour l'aider dans son ministre, car
c'est un vrai ministre qu'elle exerce, elle a auprs d'elle un gardien
fidle, une espce de Cerbre qui porte au loin la terreur, c'est
Madeleine, que le temps n'a pas calme. Un pauvre vient-il demander Mlle
de la Guerche, Madeleine se fait aussi douce que le lui permet sa
nature emporte; il n'est pas de jour qu'elle ne monte seule, ou avec
Mademoiselle, dans tous les greniers du quartier, et toujours avec joie.
Mais vienne une visite mondaine, vienne un curieux, vienne surtout
quelque femme de chambre du voisinage, Madeleine montre les dents.
Elle est jalouse de sa matresse, et ne la cde qu'aux pauvres et
aux malheureux. Pour moi, cependant, elle fait une exception. Quand
j'arrive, et qu'il y a l d'autres personnes, Madeleine me sourit du
regard, tout en faisant sa grosse voix pour chasser les importuns.
Quelquefois, je me laisse prendre  sa rudesse et je veux sortir; mais
sa main me prend le bras, comme dans un tau, et elle me dit d'une voix
brusque et comme un chien qui aboie: Entrez, je sais que vous l'aimez.
Rien ne peut distraire Madeleine de sa passion pour sa matresse,
quelquefois elle en rudoie sa fille; Marie est oblige de lui reprocher
sa duret; mais on ne changera pas Madeleine; son plaisir sera de
gronder jusqu' son dernier jour. Personne ne comprend l'attachement de
ma cousine pour une femme aussi dsagrable. Cependant, quand je vois
de quels yeux Madeleine contemple sa matresse, comme elle la couve
du regard, comme elle devine tout ce que dsire Mademoiselle, je lui
pardonne jusqu' ses fureurs. On voit que toute sa vie appartient 
celle qui est venue s'asseoir au foyer dsol de la veuve et de la mre
pour y apporter ce que l'or ne donne pas, et ce qui est plus ncessaire
au pauvre que le pain mme: un peu de respect et d'amiti.




PERLINO

CONTE NAPOLITAIN

  --Mre grand, pourquoi riez-vous si fort?
  --Parce que j'ai envie de pleurer, mon enfant.
  (_Le Petit Chaperon rouge_, version bulgare.)




I

LA SIGNORA PALOMBA


Caton, ce vrai sage, a dit, je ne sais o, qu'en toute sa vie il s'tait
repenti de trois choses: la premire, c'tait d'avoir confi son secret
 une femme; la seconde, d'avoir pass un jour entier sans rien faire;
la troisime, d'tre all par mer quand il pouvait prendre un chemin
plus solide et plus sr. Les deux premiers regrets de Caton, je les
laisse  qui veut s'en charger; il n'est jamais prudent de se mettre
mal avec la plus douce moiti du genre humain, et mdire de la paresse
n'appartient pas  tout le monde; mais la troisime maxime, on devrait
l'crire en lettres d'or sur le pont de tous les navires comme un
avis aux imprudents. Faute d'y songer, je me suis souvent embarqu;
l'exprience d'autrui ne nous sert pas plus que la ntre. Mais  peine
sorti du port, la mmoire me revenait aussitt; et que de fois, en mer
comme ailleurs, n'ai-je pas senti, mais trop tard, que je n'tais pas un
Caton!

Un jour surtout, je m'en souviens encore, je rendis pleine justice 
la sagesse du vieux Romain. J'tais parti de Salerne par un soleil
admirable; mais,  peine en mer, la bourrasque nous surprit et nous
poussa vers Amalfi avec une rapidit que nous ne souhaitions gure. En
un instant je vis l'quipage plir, gesticuler, crier, jurer, pleurer,
prier, puis je ne vis plus rien. Battu du vent et de la pluie, mouill
jusqu'aux os, j'tais tendu au fond de la barque, les yeux ferms, le
coeur malade, oubliant tout  fait que je voyageais pour mon plaisir,
quand une brusque secousse me rappelant  moi-mme, je me sentis saisi
par une main vigoureuse. Au-dessus de moi, et me tirant par les paules,
tait le patron, l'air rjoui, le regard enflamm. Du courage,
Excellence, criait-il en me remettant sur pied, la barque est a terre;
nous sommes  Amalfi. Debout! un bon dner vous remettra le coeur;
l'orage est pass; ce soir nous irons  Sorrente!

  Le temps, la mer, le fou, la femme et la fortune
  Tournent comme le vent, changent comme la lune.

Je sortis du bateau plus ruisselant qu'Ulysse aprs son naufrage, et,
comme lui, trs dispos  baiser la terre qui ne bouge pas. Devant moi
taient les quatre matelots, la rame  l'paule, prts  m'escorter en
triomphe jusqu' l'auberge de la Lune, qu'on apercevait sur la hauteur.
Ses murs, blanchis  la chaux, brillaient aux feux du jour comme la
neige sur les montagnes. Je suivis mon cortge, mais non pas avec la
fiert d'un vainqueur; je montais tristement et lentement un escalier
qui n'en finissait pas, regardant les vagues qui se brisaient au rivage,
comme furieuses de nous avoir lchs. J'entrai enfin dans l'_osteria_;
il tait midi: tout dormait, la cuisine mme tait dserte; il n'y avait
pour me recevoir qu'une couve de poulets maigres qui,  mon approche,
se prirent  crier comme les oies du Capitole. Je traversai leur bande
effraye pour me rfugier sur une terrasse en arceaux, toute pleine de
soleil; l, m'emparant d'une chaise que j'enfourchai, et appuyant mes
bras et ma tte sur le dossier, je me mis, non pas  rflchir, mais 
me scher, tandis que la maison, et la ville, et la mer, et les cieux
eux-mmes, continuaient  danser autour de moi.

Je me perdais dans mes rveries, quand la patronne de l'osteria s'avana
vers moi, tranant ses pantoufles avec la noblesse d'une reine. Qui a
visit Amalfi n'oubliera jamais l'norme et majestueuse Palomba.

Que dsire Votre Excellence? me dit-elle d'une voix plus aigre que de
coutume; et faisant elle-mme la demande et la rponse: Dner? c'est
impossible: les pcheurs ne sont pas sortis par ce temps de malheur; il
n'y a pas de poisson.

--Signora, lui rpondis-je sans lever la tte, donnez-moi ce que vous
voudrez, une soupe, un macaroni, peu importe; j'ai plus besoin de soleil
que de dner.

La digne Palomba me regarda avec un tonnement ml de piti.

Pardon, Excellence, me dit-elle; au livre rouge qui sortait de votre
poche je vous prenais pour un Anglais. Depuis que ce maudit livre, qui
dit tout, a recommand le poisson d'Amalfi, il n'y a pas un milord qui
veuille dner autrement que ce papier ne le lui ordonne. Mais puisque
vous entendez la raison, nous ferons de notre mieux pour vous plaire.
Ayez seulement un peu de patience.

Et aussitt l'excellente femme, attrapant au passage deux des poulets
qui criaient autour de moi, leur coupa le cou sans que j'eusse le temps
de m'opposer  cet assassinat, dont j'tais complice; puis, s'asseyant
prs de moi, elle se mit  plumer les deux victimes avec le sang-froid
d'un grand coeur.

Signor, dit-elle au bout d'un instant, la cathdrale est ouverte, tous
les trangers vont l'admirer avant dner.

Pour toute rponse, je soupirai.

Excellence, ajouta la digne Palomba, que sans doute je gnais dans ses
prparatifs culinaires, vous n'avez pas visit la route nouvelle qui
conduit  Salerne? Il y a une vue magnifique sur la mer et les les.

--Hlas! pensai-je, c'est ce matin et en voiture qu'il fallait prendre
cette route! et je ne rpondis pas.

--Excellence, dit d'une voix trs forte la patronne, trs dcide  se
dbarrasser de moi, le march se tient aujourd'hui. Beau spectacle,
beaux costumes! Et des marchandes qui ont la langue si bien pendue; et
des oranges! on en a douze pour un carlin!

Peine perdue; je ne me serais pas lev pour la reine de Naples en
personne!

H donc! s'cria l'htesse,  qui la patience chappait; vous voil
plus endormi que Perlino quand il buvait son or potable.

--Perlino de qui? Perlino de quoi? murmurai-je en ouvrant un oeil
languissant.

--Quel Perlino? reprit Palomba. Y en a-t-il deux dans l'histoire? et
quand on ne trouverait pas ici un enfant de quatre ans qui ne connt ses
aventures, est-ce un homme aussi instruit que Votre Excellence qui peut
les ignorer?

--Faites comme si je ne savais rien, contez-moi l'histoire de Perlino,
excellente Palomba; je vous coute avec le plus vif intrt.

La bonne femme commena, avec la gravit d'une matrone romaine.
L'histoire tait belle; peut-tre la chronologie laissait-elle un peu 
dsirer; mais, dans ce rcit touchant, la sage Palomba faisait preuve
d'une si parfaite connaissance des choses et des hommes, que peu  peu
je levai la tte et, fixant les yeux sur celle qui ne me regardait plus,
j'coutai avec attention ce qui suit.




II

VIOLETTE


Si l'on en croyait nos anciens, Paestum n'aurait pas toujours t ce
qu'il est aujourd'hui. Il n'y a maintenant, disent les pcheurs, que
trois vieilles ruines o l'on ne trouve que la fivre, des buffles et
des Anglais; autrefois c'tait une grande ville, habite par un peuple
nombreux. Il y a bien longtemps de cela, comme qui dirait au sicle des
patriarches, quand tout le pays tait aux mains des paens grecs, que
d'autres nomment Sarrasins.

En ce temps-l, il y avait  Paestum un marchand bon comme le pain, doux
comme le miel, riche comme la mer. On l'appelait Cecco; il tait veuf,
et n'avait qu'une fille qu'il aimait comme son oeil droit, Violette,
c'tait le nom de cette enfant chrie, tait blanche comme du lait et
rose comme la fraise. Elle avait de longs cheveux noirs, des yeux plus
bleus que le ciel, une joue veloute comme l'aile d'un papillon, et un
grain de beaut juste au coin de la lvre. Joignez  cela l'esprit du
dmon, la grce d'une Madeleine, la taille de Vnus et des doigts de
fe. Vous comprendrez qu' la premire vue, jeunes et vieux ne pouvaient
se dfendre de l'aimer.

Quand Violette eut quinze ans, Cecco songea  la marier. C'tait pour
lui un grand souci. L'oranger, pensait-il, donne sa fleur sans savoir
qui la cueillera; un pre met au monde une fille, et, pendant de longues
annes, la soigne comme la prunelle de ses yeux pour qu'un beau jour un
inconnu lui vole son trsor, sans mme le remercier. O trouver un mari
digne de ma Violette? N'importe, elle est assez riche pour choisir qui
lui plaira; belle et fine comme elle est, elle apprivoiserait un tigre,
si elle s'en mlait.

Souvent donc le bon Cecco essayait adroitement de parler mariage  sa
fille; autant et valu jeter ses discours  la mer. Ds qu'il touchait
cette corde, Violette baissait la tte et se plaignait d'avoir la
migraine; le pauvre pre, plus troubl qu'un moine qui perd la mmoire
au milieu de son sermon, changeait aussitt de conversation, et tirait
de sa poche quelque cadeau qu'il avait toujours en rserve. C'tait une
bague, un chapelet, un d d'or; Violette l'embrassait, et le sourire
revenait comme le soleil aprs la pluie.

Un jour cependant que Cecco, plus avis, avait commenc par o il
finissait d'ordinaire, et que Violette avait dans les mains un si beau
collier qu'il lui tait difficile de s'affliger, le bonhomme revint  la
charge. O amour et joie de mon coeur, lui disait-il en la caressant,
bton de ma vieillesse, couronne de mes cheveux blancs, ne verrai-je
jamais l'heure o l'on m'appellera grand-pre? Ne sens-tu pas que je
deviens vieux? ma barbe grisonne et me dit chaque jour qu'il est temps
de te choisir un protecteur. Pourquoi ne pas faire comme toutes les
femmes? Vois-tu qu'elles en meurent? Qu'est-ce qu'un mari? C'est un
oiseau en cage, qui chante tout ce qu'on veut. Si ta pauvre mre vivait
encore, elle te dirait qu'elle n'a jamais pleur pour faire sa volont;
elle a toujours t reine et impratrice au logis. Je n'osais souffler
devant elle, pas plus que devant toi, et je ne puis me consoler de ma
libert.

--Pre, dit Violette en lui prenant le menton, tu es le matre, c'est 
toi de commander. Dispose de ma main, choisis toi-mme. Je me marierai
quand tu voudras et  qui tu voudras. Je ne te demande qu'une seule
chose.

--Quelle qu'elle soit, je te l'accorde, s'cria Cecco, charm d'une
sagesse  laquelle on ne l'avait pas habitu.

--Eh bien! mon bon pre, tout ce que je dsire, c'est que le mari  qui
tu me donneras n'ait pas l'air d'un chien.

--Voil une ide de petite fille, s'cria le marchand rayonnant de joie.
On a raison de dire que beaut et folie vont souvent de compagnie. Si tu
n'avais pas tout l'esprit de ta mre, dirais-tu de pareilles sottises?
Crois-tu qu'un homme de sens comme moi, crois-tu que le plus riche
marchand de Paestum sera assez niais pour accepter un gendre  face de
chien? Sois tranquille, je te choisirai, ou plutt tu te choisiras le
plus beau et le plus aimable des hommes. Te fallt-il un prince, je suis
assez riche pour te l'acheter.

[Illustration]

A quelques jours de l, il y eut un grand dner chez Cecco; il avait
invit la fleur de la jeunesse  vingt lieues  la ronde. Le repas tait
magnifique; on mangea beaucoup, on but davantage; chacun se mit  l'aise
et parla dans l'abondance de son coeur. Quand on eut servi le dessert,
Cecco se retira dans un coin de la salle, et prenant Violette sur ses
genoux:

Ma chre enfant, lui dit-il tout bas, regarde-moi ce joli jeune homme
aux yeux bleus, qui a une raie au milieu de la tte. Crois-tu qu'une
femme serait malheureuse avec un pareil chrubin?

--Vous n'y pensez pas, mon pre, dit Violette en riant; il a l'air d'une
levrette.

--C'est vrai, s'cria le bon Cecco, une vraie tte de levrette! O
avais-je les yeux, pour ne pas voir cela? Mais ce beau capitaine qui
a le front ras, le cou serr, les yeux  fleur de tte, la poitrine
bombe, c'est un homme celui-l, qu'en dis-tu?

--Mon pre, il ressemble  un dogue; j'aurais toujours peur qu'il me
mordt.

--Il est de fait qu'il a un faux air de dogue, rpondit Cecco en
soupirant. N'en parlons plus. Peut-tre aimeras-tu mieux un personnage
plus grave et plus mr. Si les femmes savaient choisir, elles ne
prendraient jamais un mari qui et moins de quarante ans. Jusque-l
les femmes ne trouvent que des fats qui se laissent adorer; ce n'est
vraiment qu'aprs quarante ans qu'un homme est mr pour aimer et pour
obir. Que dis-tu de ce conseiller de justice qui parle si bien et
qui s'coute en parlant? Ses cheveux grisonnent, qu'importe! avec des
cheveux gris on n'est pas plus sage qu'avec des cheveux noirs.

[Illustration]

--Pre, tu ne tiens pas ta parole. Tu vois bien qu'avec ses yeux rouges
et les boucles blanches qui lui frisent sur les oreilles, ce seigneur a
la mine d'un caniche.

De tous les convives il en fut de mme, pas un n'chappa  la langue de
Violette. Celui-ci, qui soupirait en tremblant, ressemblait  un chien
turc; celui-l, qui avait de longs cheveux noirs et des yeux caressants,
avait la figure d'un pagneul; personne ne fut pargn. On dit, en
effet, que, parmi vous autres hommes, il n'en est pas un qui n'ait l'air
d'un chien quand on lui met la main sous le nez, en lui cachant la
bouche et le menton; vous devez le savoir, vous autres signori, qui tes
tous des savants, car on dit que si vous remuez les pierres de notre
Italie, c'est pour demander  nos morts la sagesse qui,  mon avis, ne
doit pas tre une marchandise commune dans votre pays.

Violette a trop d'esprit, pensa Cecco, je n'en viendrai jamais  bout
par la raison.

Sur quoi il entra dans une colre blanche; il l'appela ingrate, tte de
bois, fille de sot, et finit en la menaant de la mettre au couvent
pour le reste de sa vie. Violette pleura; il se jeta  ses genoux, lui
demanda pardon, et lui promit de ne jamais plus lui parler de rien. Le
lendemain il se leva sans avoir dormi, embrassa sa fille, la remercia
de n'avoir pas les yeux rouges, et attendit que le vent qui tourne les
girouettes soufflt du cot de sa maison.

Cette fois, il n'avait pas tort. Avec les femmes il arrive plus de
choses en une heure qu'en dix ans avec les hommes, et ce n'est jamais
pour elles qu'il est crit: _On ne passe pas par ce chemin_.




III

NAISSANCE ET FIANAILLES DE PERLINO


[Illustration]

Un jour qu'il y avait fte aux environs, Cecco demanda  sa fille ce
qu'il pourrait lui apporter pour lui faire plaisir.

Pre, dit-elle, si tu m'aimes, achte-moi un demi-_cantaro_ de sucre de
Palerme et autant d'amandes douces; joins-y cinq ou six bouteilles d'eau
de senteur, un peu de musc et d'ambre, une quarantaine de perles, deux
saphirs; une poigne de grenats et de rubis; apporte-moi aussi vingt
cheveaux de fil d'or, dix aunes de velours vert, une pice de soie
cerise, et surtout, n'oublie pas une auge et une truelle d'argent.

Qui fut tonn de ce caprice? ce fut le marchand; mais il avait t trop
bon mari pour ne pas savoir qu'avec les femmes il est plus court d'obir
que de raisonner; il rentra le soir  la maison avec une mule toute
charge. Que n'et-il pas fait pour un sourire de son enfant?

Aussitt que Violette eut reu tous ces prsents, elle monta dans sa
chambre et se mit  faire une pte de sucre et d'amande en l'arrosant
d'eau et de jasmin. Puis, comme un potier ou un sculpteur, elle ptrit
cette pte avec sa truelle d'argent, et en moula le plus beau petit
jeune homme qu'on et jamais vu. Elle lui fit les cheveux avec des fils
d'or, les yeux avec des saphirs, les dents avec des perles, la langue et
les lvres avec des rubis. Aprs quoi elle l'habilla de velours et de
soie, et le baptisa Perlino, parce qu'il tait blanc et rose comme la
nacre de la perle.

[Illustration]

Quand elle eut fini son chef-d'oeuvre, qu'elle avait plac sur une
table, Violette battit des mains, et se mit  danser autour de Perlino;
elle lui chantait les airs les plus tendres, elle lui disait les paroles
les plus douces, elle lui envoyait des baisers  chauffer un marbre:
peine perdue, la poupe ne bougeait pas. Violette en pleurait de dpit,
quand elle se souvint  propos qu'elle avait une fe pour marraine.
Quelle marraine, surtout quand elle est fe, rejette le premier voeu
qu'on lui adresse? Et voici ma jeune fille qui pria tant et tant, que sa
marraine l'entendit de deux cents lieues et en eut piti. Elle souffla;
il n'en faut pas davantage aux fes pour faire un miracle. Tout a coup
Perlino ouvre un oeil, puis deux; il tourne la tte  droite,  gauche,
puis il ternue comme une personne naturelle; puis, tandis que Violette
riait et pleurait de plaisir, voil mon Perlino qui marche sur la table,
gravement, a petits pas, comme une douairire qui revient de l'glise ou
un bailli qui monte au tribunal.

[Illustration]

Plus joyeuse que si elle et gagn le royaume de France  la loterie,
Violette emporta Perlino dans ses bras, l'embrassa sur les deux joues,
le plaa doucement  terre, puis, prenant sa robe des deux mains, elle
se mit  danser autour de lui en chantant:

Danse, danse avec moi, Cher Perlino de mon me,

      Danse, danse avec moi,
      Si tu veux m'avoir pour femme;
      Danse, danse avec moi,
  Je serai la reine, et tu seras le roi.
  Nous sommes tous deux  la fleur de l'ge,
  Plaisir de mes yeux, entrons on mnage.

      Courir et sauter,
      Danser et chanter.
      Voil toute la vie!
  Si tu fais toujours tout ce que je veux,
  Mon petit mari, tu seras heureux
        A donner envie
          Aux dieux
          Des cieux.

      Danse, danse avec moi:
      Cher Perlino de mon me
      Danse, danse avec moi,
      Si tu veux m'avoir pour femme;
      Danse, danse avec moi,
  Je serai la reine et tu seras le roi.

Cecco, qui refusait le compte de ses marchandises, parce qu'il lui
semblait dur de ne gagner qu'un million de ducats dans l'anne, entendit
de son comptoir le bruit qu'on faisait au-dessus de sa tte. _Per
Baccho!_ s'cria-t-il, il se passe l-haut quelque chose d'trange; il
me semble qu'on se querelle.

[Illustration]

Il monta, et, poussant la porte, vit le plus joli spectacle du monde. En
face de sa fille, rouge de plaisir, tait l'Amour en personne, l'Amour
en pourpoint de velours et de soie. Les deux mains dans les mains de sa
petite matresse, Perlino, sautant des deux pieds  la fois, dansait,
dansait, comme s'il ne devait jamais s'arrter.

Aussitt que Violette aperut l'auteur de ses jours, elle lui fit une
humble rvrence, et lui prsenta son bien-aim.

[Illustration]

Mon seigneur et pre, lui dit-elle, tu m'as toujours dit que tu
dsirais me voir marie. Pour t'obir et te plaire, j'ai choisi un mari
suivant mon coeur.

--Tu as bien fait, mon enfant, rpondit Cecco, qui devina le mystre;
toutes les femmes devraient prendre exemple sur toi. J'en connais plus
d'une qui se couperait un doigt de la main, et non pas le plus petit,
pour se fabriquer un mari  son got, un petit mari tout confit de sucre
et de fleur d'oranger. Donne-leur ton secret, tu scheras bien des
larmes. Il y a deux mille ans qu'elles se plaignent et dans deux mille
ans elles se plaindront encore d'tre incomprises et sacrifies.

Sur quoi il embrassa son gendre, le fiana sur l'heure, et demanda deux
jours pour prparer la noce. Il n'en fallait pas moins pour inviter tous
les amis  la ronde et dresser un dner qui ne ft pas indigne du plus
riche marchand de Paestum.


[Illustration]




IV

L'ENLVEMENT DE PERLINO


Pour voir un mariage si nouveau, on vint de bien loin: de Salerne et de
la Cava, d'Amalfi et de Sorrente, mme d'Ischia et de Pouzzoles. Riches
ou pauvres, jeunes ou vieux, amis ou jaloux, chacun voulut connatre
Perlino. Par malheur il ne s'est jamais fait de noces sans que le diable
ne s'en mle; la marraine de Violette n'avait pas prvu ce qui devait
arriver.

Parmi les invits, on attendait une personne considrable; c'tait une
marquise des environs, qui s'appelait la dame des cus-Sonnants. Elle
tait aussi mchante et aussi vieille que Satan; elle avait la peau
jaune et ride, les yeux caves, les joues creuses, le nez crochu, le
menton pointu; mais elle tait si riche, si riche, que chacun l'adorait
au passage et se disputait l'honneur de lui baiser la main. Cecco la
salua jusqu' terre, et la fit asseoir  sa droite, heureux et fier de
prsenter sa fille et son gendre  une femme qui, ayant plus de cent
millions, lui faisait la grce de manger son dner.

[Illustration]

Tout le long du repas, la dame des cus-Sonnants ne fit que regarder
Perlino; la convoitise lui brlait le coeur. La marquise habitait
un chteau digne des fes: les pierres en taient d'or et les pavs
d'argent. Dans ce chteau il y avait une galerie o l'on avait rassembl
toutes les curiosits de la terre: une pendule qui sonnait toujours
l'heure qu'on dsirait, un lixir qui gurissait la goutte et la
migraine, un philtre qui changeait le chagrin en joie, une flche de
l'amour, l'ombre de Scipion, le coeur d'une coquette, la religion d'un
mdecin, une sirne empaille, trois cornes de licorne, la conscience
d'un courtisan, la politesse d'un enrichi, l'hippogriffe d'_Orlando_,
toutes choses qu'on n'a jamais vues et qu'on ne verra jamais autre part;
mais  ce trsor il manquait un rubis: c'tait ce chrubin de Perlino.

[Illustration]

On n'tait pas au dessert que la dame avait rsolu de s'emparer de lui.
Elle tait fort avare; mais ce qu'elle dsirait, il le lui fallait sur
l'heure et  tout prix. Elle achetait tout ce qui se vend, et mme tout
ce qui ne se vend pas; pour le reste, elle le volait, bien certaine qu'
Naples la justice n'est faite que pour les petites gens. De mdecin
ignorant, de mule rechigne et de femme mchante, _libera nos, Domine_,
dit le proverbe. Ds qu'on se fut lev de table, la dame s'approcha de
Perlino, qui, n depuis trois jours, n'avait pas encore ouvert les yeux
sur la malice du monde; elle lui conta tout ce qu'il y avait de beau et
de riche dans le chteau des cus-Sonnants:

Viens avec moi, cher petit ami, lui disait-elle, je te donnerai dans
mon palais la place que tu voudras: choisis; te plat-il d'tre page,
avec des habits d'or et de soie; chambellan, avec une clef en diamants
au milieu du dos; suisse, avec une hallebarde d'argent et un large
baudrier d'or qui te fera une poitrine plus brillante que le soleil? Dis
un mot, tout est  toi.

Le pauvre innocent tait tout bloui; mais si peu qu'il et respir
l'air natal, il tait dj Napolitain, c'est--dire le contraire d'une
bte.

Madame, rpondit-il navement, on dit que travailler c'est le mtier
des boeufs; il n'est rien de plus sain que de se reposer. Je voudrais
un tat o il n'y et rien  faire et beaucoup  gagner, comme font les
chanoines de Saint-Janvier.

--Quoi! dit la dame des cus-Sonnants,  ton ge veux-tu dj tre...?

[Illustration]

--Justement, Madame, interrompit Perlino, et plutt deux fois qu'une,
pour avoir double traitement.

--Qu'a cela ne tienne, reprit la marquise; en attendant, viens que je te
montre ma voiture, mon cocher anglais et mes six chevaux gris.

Et elle l'entrana vers le perron.

Et Violette? dit faiblement Perlino.

--Violette nous suit, rpondit la dame en tirant l'imprudent, qui se
laissait faire.

Une fois dans la cour, elle lui fit admirer ses chevaux, qui, en
piaffant, secouaient de beaux filets de soie rouge parsems de
clochettes d'or; puis elle le fit monter dans la voiture pour essayer
les coussins et se mirer dans les glaces.

Tout d'un coup elle ferme la portire: fouette, cocher; les voil partis
pour le chteau des cus-Sonnants.

Violette cependant recevait avec une grce parfaite les compliments de
l'assemble; bientt, tonne de ne plus voir son fianc, qui ne la
quittait gure plus que son ombre, elle court dans toutes les salles:
personne; elle monte sur le toit de la maison pour voir si Perlino
n'y avait pas t chercher le frais: personne. Dans le lointain on
apercevait un nuage de poussire, et un carrosse qui s'enfuyait vers les
montagnes au galop de six chevaux. Plus de doute, on enlevait Perlino.
A cette vue, Violette sentit son coeur faiblir. Aussitt, sans penser
qu'elle tait nu-tte, en coiffure de marie, en robe de dentelles, en
souliers de satin, elle sortit de la maison de son pre et se mit 
courir aprs la voiture, appelant  grands cris Perlino et lui tendant
les bras.

Vaines paroles qu'emportait le vent. L'ingrat tait tout entier aux
paroles mielleuses de sa nouvelle matresse; il jouait avec les bagues
qu'elle portait aux doigts et croyait dj que le lendemain il se
rveillerait prince et seigneur. Hlas! il y en a de plus vieux que lui
qui ne sont pas plus sages! Quand sait-on qu'au logis bont et beaut
valent mieux que richesse? C'est quand il est trop tard, et qu'on n'a
plus de dents pour ronger les fers qu'on s'est mis aux mains.

[Illustration]




V

LA NUIT ET LE JOUR


La pauvre Violette courut tout le jour; fosss, ruisseaux, halliers,
ronces, pines, rien ne l'arrtait; qui souffre pour l'amour ne sent
pas la peine. Quand vint le soir, elle se trouva dans un bois sombre,
accable de fatigue, mourant de faim, les pieds et les mains en sang.
La frayeur la prit; elle regardait autour d'elle sans remuer; il lui
semblait que du milieu de la nuit sortaient des milliers d'yeux qui la
suivaient en la menaant. Tremblante, elle se jeta au pied d'un arbre,
appelant  voix basse Perlino pour lui dire un dernier adieu.

Comme elle retenait son haleine, ayant si grand'peur qu'elle n'osait
respirer, elle entendit les arbres du voisinage qui parlaient entre eux.
C'est le privilge de l'innocence, qu'elle comprend toutes les cratures
de Dieu.

Voisin, disait un caroubier  un olivier qui n'avait plus que l'corce,
voil une jeune fille qui est bien imprudente de se coucher  terre.
Dans une heure, les loups sortiront de leur tanire; s'ils l'pargnent,
la rose et le froid du matin lui donneront une telle fivre qu'elle ne
se relvera pas. Que ne monte-t-elle dans mes branches; elle y pourrait
dormir en paix, et je lui offrirais volontiers quelques-unes de mes
gousses pour ranimer ses forces puises.

--Vous avez raison, voisin, rpondait l'olivier. L'enfant ferait mieux
encore si, avant de se coucher, elle enfonait son bras dans mon corce.
On y a cach les habits et la zampogne[1] d'un _pifferaro_. Quand on
brave la fracheur des nuits, une peau de bique n'est pas  ddaigner;
et, pour une fille qui court le monde, c'est un costume lger qu'une
robe de dentelles et des souliers de satin.

[Note 1: Espce de cornemuse.]

[Illustration]

Qui fut rassure? Ce fut Violette. Quand elle eut cherch  ttons la
veste de bure, le manteau de peau de chvre, la zampogne et le chapeau
pointu du pifferaro, elle monta bravement sur le caroubier, mangea tics
fruits sucrs, but la rose du soir, et, aprs s'tre bien enveloppe,
elle s'arrangea entre deux branches du mieux qu'elle put. L'arbre
l'entoura de ses bras paternels, des ramiers sortant de leurs nids la
couvrirent de feuilles, le vent la berait comme un enfant, et elle
s'endormit en songeant  son bien-aim.

En s'veillant le lendemain, elle eut peur. Le temps tait calme et
beau; mais, dans le silence des bois, la pauvre enfant sentait mieux la
solitude. Tout vivait, tout s'animait autour d'elle; qui songeait  la
pauvre dlaisse? Aussi se mit-elle  chanter pour appeler  son secours
tout ce qui passait auprs d'elle sans la regarder.

  O vent, qui souffles de l'aurore,
  N'as-tu pas vu mon bien-aim,
  Parmi les fleurs qu'a fait clore
  La nuit au silence embaum?
  A-t-il pleur de mon absence?
  A-t-il pri pour mon retour?
  Rends-moi la joie et l'esprance,
  Dis-moi sa peine et son amour.

  Gai papillon, lgre abeille,
  Poursuivez l'ingrat qui me fuit;
  La grenade la plus vermeille,
  Le jasmin le plus frais, c'est lui!
  Il est plus pur que la verveine,
  Son front est blanc comme le lis;
  La violette a son haleine;
  Ses yeux sont bleus comme l'iris.

  Cherche-le-moi, bonne hirondelle,
  Cherchez-le-moi, petits oiseaux,
  Parmi le thym et l'asphodle,
  Au fond des bois, au bord des eaux.
  Loin de lui je souffre et je pleure,
  Je tremble de crainte et d'moi;
  Si vous ne voulez pas que je meure,
  O chers amis, rendez-le-moi!

Le vent passa en murmurant; l'abeille partit pour chercher son butin;
l'hirondelle poursuivit les mouches jusqu'au haut des cieux; les
oiseaux, criant et chantant, s'agacrent dans la feuille; personne ne
s'inquita de Violette. Elle descendit de l'arbre en soupirant et marcha
tout droit devant elle, se fiant  son coeur pour retrouver Perlino.




VI

LES TROIS RENCONTRES


Il y avait un torrent qui tombait de la montagne; son lit tait  demi
sch; ce fut le chemin que prit Violette. Dj les lauriers-roses
sortaient du fond de l'eau leurs ttes recouvertes de fleurs; la fille
de Cecco s'enfona dans cette verdure, suivie par les papillons, qui
voltigeaient autour d'elle comme autour d'un lis qu'agite le vent. Elle
marchait plus vite qu'un banni qui rentre au logis; mais la chaleur
tait lourde; vers midi il lui fallut s'arrter.

En approchant d'une flaque d'eau pour y rafrachir ses pieds brlants,
elle aperut une abeille qui se noyait. Violette allongea son petit
pied; la bestiole y monta. Une fois  sec, l'abeille resta quelque
temps immobile comme pour reprendre haleine, puis elle secoua ses ailes
mouilles; puis, passant sur tout son corps ses pattes plus fines
qu'un fil de soie, elle se scha, se lissa et, prenant son vol, vint
bourdonner autour de celle qui lui avait sauv la vie.

Violette, lui dit-elle, tu n'as pas oblig une ingrate. Je sais o tu
vas; laisse-moi t'accompagner. Quand je serai fatigue, je me
reposerai sur ta tte. Si jamais tu as besoin de moi, dis seulement:
_Nabuchodonosor; la paix du coeur vaut mieux que l'or;_ peut-tre
pourrai-je te servir.

--Jamais, pensa Violette, je ne pourrai dire: _Nabuchodonosor_....

--Que veux-tu? demanda l'abeille.

--Rien, rien, reprit la fille de Cecco, je n'ai besoin de toi qu'auprs
de Perlino.

Elle se remit en route, le coeur plus lger; au bout d'un quart d'heure,
elle entendit un petit cri: c'tait une souris blanche qu'avait blesse
un hrisson et qui ne s'tait sauve de son ennemi que tout en sang et
 demi morte. Violette eut piti de la pauvre bte. Si presse qu'elle
ft, elle s'arrta pour lui laver ses blessures et lui donner une des
caroubes qu'elle avait gardes pour son djeuner.

[Illustration]

Violette, lui dit la souris, tu n'as pas oblig une ingrate. Je sais o
tu vas. Mets-moi dans ta poche avec le reste de tes caroubes. Si jamais
tu as besoin de moi, dis seulement: _Tricch varlacch, habits dors,
coeurs de laquais_; peut-tre pourrai-je te servir.

Violette glissa la souris dans sa poche pour qu'elle y pt grignoter
tout  l'aise, et continua de remonter le torrent. Vers la brune elle
approchait de la montagne, quand tout  coup, du haut d'un grand chne,
tomba  ses pieds un cureuil, poursuivi par un horrible chat-huant.
La fille de Cecco n'tait pas peureuse; elle frappa le hibou avec sa
zampogne et le mit en fuite; puis, elle ramassa l'cureuil, plus tourdi
que bless de sa chute;  force de soins, elle le ranima.

[Illustration]

Violette, lui dit l'cureuil, tu n'as pas oblig un ingrat; je sais o
tu vas. Mets-moi sur ton paule et cueille-moi des noisettes pour que je
ne laisse pas mes dents s'allonger. Si jamais tu as besoin de moi,
dis seulement: _Patati patata, regarde bien et tu verras_; peut-tre
pourrai-je te servir. Violette fut un peu tonne de ces trois
rencontres; elle ne comptait gure sur cette reconnaissance en
paroles; que pouvaient faire pour elle de si faibles amis? Qu'importe!
pensa-t-elle, le bien est toujours le bien. Advienne que pourra: j'ai eu
piti des malheureux.

A ce moment la lune sortit d'un nuage, et sa blanche lumire claira le
vieux chteau des cus-Sonnants.




VII

LE CHATEAU DES ECUS-SONNANTS


La vue du chteau n'tait pas faite pour rassurer. Sur le haut d'une
montagne qui n'tait qu'un amas de roches boules, on apercevait des
crneaux d'or, des tourelles d'argent, des toits de saphir et de rubis,
mais entours de grands fosss pleins d'une eau verdtre, mais dfendus
par des ponts-levis, des herses, des parapets, d'normes barreaux et des
meurtrires d'o sortait la gueule des canons, tout l'attirail de la
guerre et du meurtre. Le beau palais n'tait qu'une prison. Violette
grimpa pniblement par des sentiers tortueux, et arriva enfin, par un
passage troit, devant une grille de fer arme d'une norme serrure.
Elle appela: point de rponse; elle tira une cloche; aussitt parut une
espce de gelier, plus noir et plus laid que le chien des enfers.

Va-t-en, mendiant, cria-t-il, ou je t'assomme! La pauvret ne gte
point ici. Au chteau des cus-Sonnants on ne fait l'aumne qu' ceux
qui n'ont besoin de rien.

La pauvre Violette s'loigna tout en pleurs.

Du courage! lui dit l'cureuil, tout en cassant une noisette, joue de
la zampogne.

--Je n'en ai jamais jou, rpondit la fille de Cecco.

--Raison de plus, dit l'cureuil; tant qu'on n'a pas essay d'une chose,
on ne sait pas ce qu'on peut faire. Souffle toujours.

Violette se mit  souffler de toutes ses forces, en remuant les doigts
et en chantant dans l'instrument. Voici la zampogne qui se gonfle et qui
joue une tarentelle  faire danser les morts. A ce bruit, l'cureuil
saute  terre, la souris ne reste pas en arrire; les voil qui dansent
et sautent comme de vrais Napolitains, tandis que l'abeille tourne
autour d'eux en bourdonnant. C'tait un spectacle  payer sa place un
carlin, et sans regret.

[Illustration]

Au bruit de cette agrable musique, on vit bientt s'ouvrir les noirs
volets du chteau. La dame des cus-Sonnants avait auprs d'elle ses
filles d'honneur, qui n'taient pas fches de regarder de temps en
temps si les mouches volaient toujours de la mme faon. On a beau
n'tre pas curieuse, ce n'est pas tous les jours qu'on entend une
tarentelle joue par un ptre aussi joli que Violette.

Petit, disait l'une, viens par ici!

--Berger, criait l'autre, viens de mon ct!

Et toutes de lui envoyer des sourires, mais la porte restait ferme.

Damoiselles, dit Violette en tant son chapeau, soyez aussi bonnes que
vous tes belles: la nuit m'a surpris dans la montagne; je n'ai ni gte
ni souper. Un coin dans l'curie et un morceau de pain; mes petits
danseurs vous amuseront toute la soire.

[Illustration]

Au chteau des cus-Sonnants, la consigne est svre. On y craint
tellement les voleurs que, pass la brune, on n'ouvre  personne. Ces
demoiselles le savaient bien; mais, dans cette honnte maison, il y a
toujours de la corde de pendu. On en jeta un bout par la fentre. En
un instant Violette fut hisse dans une grande chambre avec toute sa
mnagerie. L il lui fallut pendant de longues heures, et danser,
souffler et chanter, sans qu'on lui permit d'ouvrir la bouche pour
demander o tait Perlino.

N'importe; elle tait heureuse de se sentir sous le mme toit; il lui
semblait qu' ce moment le coeur de son bien-aim devait battre comme
battait le sien. C'tait une innocente: elle croyait qu'il suffit
d'aimer pour qu'on vous aime. Dieu sait quels beaux rves elle fit cette
nuit-l!




VIII

NABUCHODONOSOR


Le lendemain, de grand matin, Violette, qu'on avait couche au grenier,
monta sur les toits et regarda autour d'elle; mais elle eut beau courir
de tous les cts, elle ne vit que des tours grilles et des jardins
dserts. Elle descendit tout en larmes, quoi que fissent ses trois amis
pour la consoler.

Dans la cour, toute pave d'argent, elle trouva les filles d'honneur
assises en rond et filant des toupes d'or et de soie.

Va-t'en, lui crirent-elles; si Madame voyait tes haillons, elle nous
chasserait. Sors d'ici, vilain joueur de zampogne et ne reviens jamais,
 moins que tu ne sois prince ou banquier.

--Sortir! dit Violette; pas encore, belles demoiselles: laissez-moi vous
servir; je serai si doux, si obissant, que vous ne regretterez jamais
de m'avoir gard prs de vous.

Pour toute rponse, la premire demoiselle se leva: c'tait une grande
fille maigre, sche, jaune, pointue; d'un geste elle montra la porte au
petit ptre et appela le gelier, qui s'avana en fronant les sourcils
et en brandissant sa hallebarde.

Je suis perdue, s'cria la pauvre fille, je ne reverrai jamais mon
Perlino!

--Violette, dit gravement l'cureuil, on prouve l'or dans la fournaise
et les amis dans l'infortune.

--Tu as raison, s'cria la fille de Cecco: _Nabuchodonosor, la paix du
coeur vaut mieux que l'or._

[Illustration]

Aussitt l'abeille s'envole, et voil qu'au milieu de la cour il entre,
je ne sais par o, un beau carrosse de cristal, avec un timon en rubis
et des roues d'meraude. L'quipage tait tir par quatre chiens noirs,
gros comme le poing, qui marchaient sur leurs oreilles. Quatre grands
scarabes, monts en jockeys, conduisaient d'une main lgre cet
attelage mignon. Au fond du carrosse, mollement couche sur des carreaux
de satin bleu, s'tendait une jeune bcasse coiffe d'un petit chapeau
rose et vtue d'une robe de taffetas si ample qu'elle dbordait sur
les deux roues. D'une patte, la dame tenait un ventail, de l'autre
un flacon ainsi qu'un mouchoir brod  ses armes et garni d'une large
dentelle. Auprs d'elle,  demi enseveli sous les flots de taffetas,
tait un hibou, l'air ennuy, l'oeil mort, la tte pele, et si vieux
que son bec croisait comme des ciseaux ouverts. C'tait de jeunes maris
qui faisaient leurs visites de noce, un mnage  la mode, tel que les
aime la dame des cus-Sonnants.

[Illustration]

A la vue de ce chef-d'oeuvre, un cri de joie et d'admiration veilla
tous les chos du palais. D'tonnement le gelier en laissa choir sa
pipe, tandis que les demoiselles couraient aprs le carrosse, qui fuyait
au galop de ses quatre pagneuls, comme s'il emportait l'empereur des
Turcs ou le diable en personne. Ce bruit trange inquita la dame des
cus-Sonnants, qui craignait toujours d'tre pille; elle accourut,
furieuse, et rsolue de mettre toutes ses filles d'honneur  la porte.
Elle payait pour tre respecte et voulait en avoir pour son argent.

Mais quand elle aperut l'quipage, quand le hibou l'eut salue d'un
signe de bec et que la bcasse eut trois fois remu son mouchoir avec
une adorable nonchalance, la colre de la dame s'vanouit en fume.

Il me faut cela! cria-t-elle. Combien le vend-on?

La voix de la marquise effraya Violette, mais l'amour de Perlino lui
donnait du coeur; elle rpondit que, si pauvre qu'elle ft, elle aimait
mieux son caprice que tout l'or du monde; elle tenait  son carrosse et
ne le vendrait pas pour le chteau des cus-Sonnants.

Sotte vanit des gueux! murmura la dame. Il n'y a vraiment que les
riches qui aient le saint respect de l'or et qui soient prts  tout
faire pour un cu. Il me faut cette voiture! dit-elle d'un ton menaant;
cote que cote, je l'aurai.

--Madame, reprit Violette fort mue, c'est vrai que je ne veux pas le
vendre, mais je serais heureuse de l'offrir en don  Votre Seigneurie,
si elle voulait m'honorer d'une faveur.

--Ce sera cher, pensa la marquise. Parle, dit-elle  Violette; que
demandes-tu?

--Madame, dit la fille de Cecco, on assure que vous avez un muse o
toutes les curiosits de la terre sont runies; montrez-le-moi; s'il y
a quelque chose de plus merveilleux que ce carrosse, mon trsor est 
vous.

Pour toute rponse, la dame des cus-Sonnants haussa les paules et mena
Violette dans une grande galerie qui n'a jamais eu sa pareille. Elle lui
fit regarder toutes ses richesses: une toile tombe du ciel, un collier
fait avec un rayon de la lune, natt et tress  trois rangs, des lis
noirs, des roses vertes, un amour ternel, du feu qui ne brlait pas,
et bien d'autres rarets; mais elle ne montra pas la seule chose qui
toucht Violette: Perlino n'tait pas l.

La marquise cherchait dans les yeux du petit ptre l'admiration et
l'tonnement; elle fut surprise de n'y voir que l'indiffrence.

Eh bien, dit-elle, toutes ces merveilles sont autre chose que tes
quatre toutous: le carrosse est  moi.

--Non, Madame, dit Violette. Tout cela est mort, et mon quipage est
vivant. Vous ne pouvez pas comparer des pierres et des cailloux  mon
hibou et  ma bcasse, personnages si vrais, si naturels, qu'il semble
qu'on vient de les quitter dans la rue. L'art n'est rien auprs de la
vie.

--N'est-ce que cela? dit la marquise; je te montrerai un petit homme
fait de sucre et de ptes d'amandes, qui chante comme un rossignol et
raisonne comme un acadmicien.

--Perlino! s'cria Violette.

--Ah! dit la dame des cus-Sonnants, mes filles d'honneur ont parl.

Elle regarda le joueur de zampogne, avec l'instinct de la peur.

Toute rflexion faite, ajouta-t-elle, sors d'ici, je ne veux plus de
tes jouets d'enfants.

--Madame, dit Violette toute tremblante, laissez-moi causer avec ce
miracle de Perlino, et prenez le carrosse.

--Non, dit la marquise; va-t-en et emporte tes btes avec toi.

--Laissez-moi seulement voir Perlino.

--Non! non! rpondit la dame.

--Seulement coucher une nuit  sa porte, reprit Violette tout en larmes.
Voyez quel bijou vous refusez, ajouta-t-elle, en mettant un genou en
terre et en prsentant la voiture  la dame des cus-Sonnants.

A cette vue, la marquise hsita, puis elle sourit; en un instant elle
avait trouv le moyen de tromper Violette et d'avoir pour rien ce
qu'elle convoitait.

March conclu, dit-elle en saisissant le carrosse; tu coucheras ce soir
 la porte de Perlino, et mme tu le verras; mais je te dfends de lui
parler.

Le soir venu, la dame des cus-Sonnants appela Perlino pour souper avec
elle. Quand elle l'eut fait bien manger et bien boire, ce qui tait ais
avec un garon d'humeur facile, elle versa d'excellent vin blanc de
Capri dans une coupe de vermeil, et tirant de sa poche une botte de
cristal, elle y prit une poudre rougetre qu'elle jeta dans le vin.

Bois cela, mon enfant, dit-elle  Perlino, et donne-moi ton got.

Perlino, qui faisait tout ce qu'on lui disait, avala la liqueur d'un
seul trait.

Pouah! s'cria-t-il, ce breuvage est abominable, c'est une odeur de
boue et de sang, c'est du poison.

--Niais! dit la marquise, c'est de l'or potable; qui en a bu une fois en
boira toujours. Prends ce second verre, tu le trouveras meilleur que le
premier.

La dame avait raison;  peine l'enfant eut-il vid la coupe, qu'il fut
pris d'une soif ardente.

Encore! disait-il, encore!

Il ne voulait plus quitter la table. Pour le dcider  se coucher,
il fallut que la marquise lui fit un grand cornet de cette poudre
merveilleuse, qu'il mit soigneusement dans sa poche, comme un remde 
tous les maux.

[Illustration]

Pauvre Perlino! c'tait bien un poison qu'il avait pris, et le plus
terrible de tous. Qui boit de l'or potable, son coeur se glace tant que
le fatal breuvage est dans l'estomac. On ne connat plus rien, on n'aime
plus rien, ni pre, ni mre, ni femme, ni enfants, ni amis, ni pays; on
ne songe plus qu'a soi; on veut boire, et on boirait tout l'or et tout
le sang de la terre sans tancher une soif que rien ne peut assouvir.

Cependant que faisait Violette? Le temps lui semblait aussi long qu'au
pauvre un jour sans pain. Aussi, ds que la nuit eut mis son masque
noir pour ouvrir le bal des toiles, Violette courut-elle  la porte de
Perlino, bien sre qu'en la voyant Perlino se jetterait dans ses bras.
Comme son coeur battait quand elle l'entendit monter! quel chagrin quand
l'ingrat passa devant elle sans mme la regarder!

La porte ferme  double tour et la clef retire, Violette se jeta sur
une natte qu'on lui avait donne par piti; l elle se mit  fondre en
larmes, se fermant la bouche avec les mains pour touffer ses sanglots.
Elle n'osait se plaindre, de crainte qu'on ne la chasst; mais, quand
vint l'heure o les toiles seules ont les yeux ouverts, elle gratta
doucement  la porte et chanta  demi-voix:

[Illustration]

  Perlino, m'entends-tu? C'est moi qui te dlivre,
                   Ouvre-moi!
    Viens vite, je t'attends: ami je ne puis vivre
                   Loin de toi.
          Ouvre-moi! mon coeur te dsire;
          Je brle, j'ai froid, je soupire;
                   Tout le jour
                   C'est d'amour,
                   Et la nuit
                   C'est d'enni.

Hlas! elle eut beau chanter, rien ne bougea dans la chambre. Perlino
ronflait comme un mari de dix ans et ne rvait qu' sa poudre d'or. Les
heures se tranrent lentement, sans apporter d'esprance. Si longue et
si douloureuse que fut la nuit, le matin fut plus triste encore. La dame
des cus-Sonnants arriva ds le point du jour.

--Te voil content, beau joueur de zampogne, lui dit-elle avec un malin
sourire, le carrosse est pay le prix que tu m'as demand.

--Puisses-tu avoir un pareil contentement tous les jours de ta vie!
murmura la pauvre Violette, j'ai pass une si mauvaise nuit que je ne
l'oublierai de sitt.


[Illustration]




IX

TRICCH VARLACCH


La fille de Cecco se retira tristement; plus d'espoir, il fallait
retourner chez son pre et oublier celui qui ne l'aimait plus. Elle
traversa la cour, suivie par les demoiselles d'honneur, qui la
raillaient de sa simplicit. Arrive prs de la grille, elle se retourna
comme si elle attendait un dernier regard; en se voyant seule, le
courage l'abandonna; elle fondit en larmes et cacha sa tte dans ses
mains.

Sors donc, misrable gueux! lui cria le gelier, en saisissant Violette
au collet et en la secouant d'importance.

--Sortir! dit Violette, jamais! _Tricch varlacch!_ cria-t-elle,
_habits dors, coeurs de laquais!_

Et voila la souris qui se jette au nez du gelier, le mord jusqu'au
sang; puis, devant la grille mme s'lve une volire grande comme un
pavillon chinois. Les barreaux en sont d'argent, les mangeoires de
diamant; au lieu de millet, il y a des perles; au lieu de colifichets,
des ducats enfils dans des rubans de toutes les couleurs. Au milieu de
cette cage magnifique, sur un bton en chelle qui tourne  tous les
vents, sautent et gazouillent des milliers d'oiseaux de toute taille et
de tous pays: colibris, perroquets, cardinaux, merles linottes, serins
et le reste; tout ce monde emplum sifflait le mme air, chacun dans son
jargon. Violette, qui entendait le langage des oiseaux comme celui des
plantes, couta ce que disaient toutes ces voix, et traduisit la chanson
aux filles d'honneur, bien tonnes de trouver une si rare prudence chez
les perroquets et les serins.

Voici ce que chantait le choeur des oiseaux:

       Fi de la libert!
      Vive la cage!
      Quand on est sage:
  On est ici bien nourri, bien trait,
          Bien rent,
  Au chaud en hiver, au frais en t;
        On paye en ramage
        L'hospitalit.
       Vive la cage!
        Fi de la libert!

Aprs ces cris joyeux, il se fit un grand silence; un vieux perroquet
rouge et vert,  l'air grave et srieux, leva la patte, et, tout en
tournant, chanta d'un ton nasillard ou plutt croassa ce qui suit:

  Le rossignol est un monsieur vtu de noir,
           Fort dplaisant  voir,
           Qui ne sort que le soir,
           Pour chanter  la lune;

             C'est un orgueilleux
             Qui vit comme un gueux
             Et se dit heureux;
           Sa voix nous importune.
           On devrait, entre nous,
           Clouer  quatre clous,
           Comme des hiboux,
                 Ces fous
  Qui n'adorent pas la fortune!

Et tous les oiseaux, ravis de cette loquence, se mirent  siffler d'une
voix perante:

           Fi de la libert!
     Vive la cage! etc., etc.

Pendant qu'on entourait la volire magique, la dame des cus-Sonnants
tait accourue; comme on le pense bien, elle ne fut pas la dernire 
convoiter cette merveille.

Petit, dit-elle au joueur de zampogne, me vends-tu cette cage au mme
prix que le carrosse?

--Volontiers, Madame, rpondit Violette, qui n'avait d'autre dsir.

--March conclu! dit la dame, il n'y a que les gueux pour se permettre
de pareilles folies.

Le soir, tout se passa comme la veille. Perlino, ivre d'or potable,
entra dans sa chambre sans mme lever les yeux; Violette se jeta sur sa
natte, plus misrable que jamais.

Elle chanta comme le premier jour; elle pleura  fendre les pierres:
peine inutile. Perlino dormait comme un roi dtrn; les sanglots de sa
matresse le beraient comme et fait le bruit de la mer et du vent.
Vers minuit, les trois amis de Violette, affligs de son chagrin,
tinrent conseil:

Il n'est pas naturel que cet enfant dorme de la sorte, disait compre
l'cureuil.

--Il faut entrer et l'veiller, disait la souris.

--Comment entrer? disait l'abeille, qui avait inutilement cherch une
fente tout le long du mur.

--C'est mon affaire, dit la souris.

Et vite, et vite, elle ronge un petit coin de la porte; ce fut assez
pour que l'abeille se glisst dans la chambre de Perlino.

Il tait l tranquillement endormi sur le dos, ronflant avec la
rgularit d'un chanoine qui fait la sieste. Ce calme irrita l'abeille,
elle piqua Perlino sur la lvre; Perlino soupira et se donna un soufflet
sur la joue, mais il ne s'veilla point.

On a endormi, l'enfant dit l'abeille, revenue auprs de Violette pour
la consoler. Il y a de la magie. Que faire?

--Attendez, dit la souris, qui n'avait pas laiss rouiller ses dents, je
vais entrer  mon tour; je l'veillerai, duss-je lui manger le coeur.

--Non, non, dit Violette, je ne veux pas qu'on fasse de mal  mon
Perlino.

La souris tait dj dans la chambre. Sauter sur le lit, s'insinuer sous
la couverture, ce fut un jeu pour la cousine des rats. Elle alla droit 
la poitrine de Perlino; mais, avant d'y faire un trou, elle couta; le
coeur ne battait pas; plus de doute! Perlino tait enchant.

Comme elle rapportait cette nouvelle, l'aurore clairait dj le ciel;
la mchante dame arriva, toujours souriante. Violette, furieuse d'avoir
t joue, et qui de colre se mangeait les mains, n'en fit pas moins
une belle rvrence  la marquise en disant tout bas:

A demain!




X

PATATI, PATATA


Cette fois, Violette descendit avec plus de courage. L'espoir lui
revenait. Comme la veille, elle trouva les filles d'honneur dans la
cour, toujours filant leurs toupes.

Allons, beau joueur de zampogne, lui crirent-elles en riant, fais-nous
encore un tour de ton mtier?

--Pour vous plaire, belles demoiselles, rpondit Violette: _Patati,
patata_, dit-elle, _regarde bien et tu verras._

A l'instant, compre l'cureuil jette  terre une de ses noisettes;
aussitt on voit paratre un thtre de marionnettes. Le rideau se tire;
la scne reprsente une audience de justice, l'audience de Rominagrobis.
Au fond, sur un trne tendu de velours rouge et tout toil de griffes
d'or, est le bailli, un gros chat  mine respectable, quoiqu'il y ait
un reste de fromage sur ses longues moustaches. Toujours recueilli en
lui-mme, les mains croises dans ses longues manches, les yeux ferms,
on dirait qu'il dort, si jamais la justice dormait dans le royaume des
chats.

De ct est un banc de bois o sont enchanes trois souris, auxquelles
par prcaution on a rogn les dents et coup les oreilles. Elles sont
souponnes, ce qui  Naples veut dire convaincues, d'avoir regard de
trop prs une couenne de vieux lard. En face des coupables est un
dais de drap noir, au front duquel on a inscrit en lettres d'or cette
sentence du grand pote et magicien Virgile:

  crase les souris et mnage les chats.

Sous le dais se tient debout le fiscal; c'est une belette au front
fuyant, aux yeux rouges,  la langue pointue; elle a la main sur son
coeur et fait une belle harangue pour demander la loi d'trangler les
souris. Sa parole coule comme l'eau d'une fontaine; c'est d'une voix si
tendre, si pntrante, que la bonne dame implore et sollicite la mort
de ces affreuses petites btes, qu'en vrit on s'indigne de leur
endurcissement. Il semble qu'elles manquent  tous leurs devoirs en
n'offrant pas elles-mmes leurs ttes criminelles pour calmer l'motion
et scher les pleurs de cette excellente belette, qui a tant de larmes
dans le gosier.

Quand le fiscal eut fini son oraison funbre, un jeune rat,  peine
sevr, se leva pour dfendre les coupables. Dj il avait assur ses
lunettes, t son bonnet et secou ses manches, quand, par respect pour
la libre dfense et dans l'intrt des accuses, le chat lui interdit la
parole. Alors, et d'une voix solennelle, matre Rominagrobis gourmanda
les accuses, les tmoins, la socit, le ciel, la terre et les rats;
puis, se couvrant, il fulmina un arrt vengeur, et condamna ces
btes criminelles  tre pendues et corches sance tenante, avec
confiscation des biens, abolition de la mmoire et condamnation en tous
les frais, la contrainte par corps limite toutefois  cinq annes; car
il faut tre humain, mme avec les sclrats.

La farce est joue, la toile se ferma.

Comme cela est vivant! s'cria la dame des cus-Sonnants. C'est la
justice des chats prise sur le fait. Ptre ou sorcier, qui que tu sois,
vends-moi ta chambre toile.

--Toujours au mme prix, Madame, rpondit Violette.

--A ce soir donc! reprit la marquise.

--A ce soir! dit Violette.

Et elle ajouta tout bas:

Puisses-tu me payer tout le mal que tu m'as fait!

Pendant qu'on donnait la comdie dans la cour, l'cureuil n'avait pas
perdu son temps. A force de trotter sur les toits, il avait fini par
dcouvrir Perlino, qui mangeait des figues dans le jardin. Du toit,
matre cureuil avait saut sur un arbre, de l'arbre sur un buisson.
Toujours dgringolant, il arriva jusqu' Perlino, qui jouait  la
_morra_[1] avec son ombre, moyen sr de toujours gagner.

[Note 1: Dans le jeu de la _morra_, chacun des joueurs ouvre un ou
plusieurs doigts; c'est ce nombre de doigts ouverts que l'adversaire
doit deviner.]

L'cureuil fit une cabriole et s'assit devant Perlino avec la gravit
d'un notaire.

[Illustration]

Ami, lui dit-il, la solitude a des charmes; mais tu n'as pas l'air de
beaucoup t'amuser en jouant tout seul; si nous faisions ensemble une
partie?

--Peuh! dit Perlino en billant, tu as les doigts trop courts, et tu
n'es qu'une bte.

--Des doigts courts ne sont pas toujours un dfaut, reprit l'cureuil;
j'en ai vu pendre plus d'un dont le crime tait d'avoir les doigts trop
longs; et si je suis une bte, seigneur Perlino, au moins suis-je une
bte veille. Cela vaut mieux que d'avoir tant d'esprit et de dormir
comme un loir. Si jamais le bonheur frappe  ma porte pendant la nuit,
au moins serai-je debout pour lui ouvrir.

--Parle clairement, dit Perlino; depuis deux jours il se passe en moi
quelque chose d'trange. J'ai la tte lourde et le coeur chagrin; je
fais de mauvais rves. D'o cela vient-il?

--Cherche! dit l'cureuil. Ne bois point, tu ne dormiras pas; ne dors
pas, tu verras bien des choses. A bon entendeur, salut!

Sur ce, l'cureuil grimpa sur une branche et disparut.

Depuis que Perlino vivait dans la retraite, la raison lui venait; rien
ne rend mchant comme de s'ennuyer  deux, rien ne rend sage comme de
s'ennuyer tout seul. Au souper, il tudia la figure et le sourire de la
dame des cus-Sonnants; il fut aussi gai convive que d'habitude; mais
chaque fois qu'on lui prsenta la coupe d'oubli, il s'approcha de la
fentre pour admirer la beaut du soir et chaque fois il jeta de l'or
potable dans le jardin. Le poison tomba, dit-on, sur des vers blancs
qui peraient la terre; c'est depuis ce temps-l que les hannetons sont
dors.




XI

LA RECONNAISSANCE


En entrant dans sa chambre, Perlino remarqua le joueur de zampogne qui
le regardait tristement; mais il ne fit point de questions; il avait
hte d'tre seul pour voir si le bonheur frapperait  sa porte et sous
quelle figure il entrerait. Son inquitude ne fut pas de longue dure.
Il n'tait pas encore au lit qu'il entendit une voix douce et plaintive;
c'tait Violette qui, dans les termes les plus tendres, lui rappelait
comment elle l'avait fait et ptri de ses propres mains, comment c'tait
 ses prires qu'il devait la vie, et pourtant il s'tait laiss sduire
et enlever, tandis qu'elle avait couru aprs lui avec une peine que Dieu
veuille pargner  tout le monde. Violette lui disait encore, avec un
accent douloureux et plus pntrant, comment, depuis deux nuits elle
veillait  sa porte; comment pour obtenir cette faveur, elle avait donn
des trsors dignes des rois sans tirer de lui un seul mot; comment cette
dernire nuit tait la fin de ses esprances et le terme de sa vie.

En coutant ces paroles qui lui peraient l'me, il semblait  Perlino
qu'on le tirait d'un rve: c'tait un nuage qu'on dchirait devant ses
yeux. Il ouvrit doucement la porte et appela Violette; elle se jeta dans
ses bras en sanglotant. Il voulait parler; elle lui ferma la bouche; on
croit toujours celui qu'on aime, et il y a des instants o l'on est si
heureux qu'on n'a besoin que de pleurer.

Partons, dit Perlino; sortons de ce donjon maudit.

--Partir n'est pas ais, seigneur Perlino, rpondit l'cureuil; la dame
des cus-Sonnants ne lche pas volontiers ce qu'elle tient; pour vous
veiller nous avons us tous nos dons; il faudrait un miracle pour vous
sauver.

--Peut-tre ai-je un moyen, dit Perlino,  qui l'esprit venait comme la
sve aux arbres du printemps.

[Illustration]

Il prit le cornet qui contenait la poudre magique et gagna l'curie,
suivi de Violette et des trois amis. L il sella le meilleur cheval,
et, marchant tout doucement, il arriva jusqu' la loge o dormait le
gelier, les clefs  la ceinture. Au bruit des pas, l'homme s'veilla et
voulut crier; il n'avait pas ouvert la bouche, que Perlino y jetait l'or
potable, au risque de l'touffer; mais, loin de se plaindre, le gelier
se mit  sourire,  rire, et retomba sur sa chaise en fermant les yeux
et en tendant les mains. Se saisir du trousseau, ouvrir la grille, la
refermer  triple tour, et jeter dans l'abme ces clefs de perdition,
pour enfermer  jamais la convoitise dans sa prison, ce fut pour Perlino
l'affaire d'un instant. Le pauvre enfant avait compt sans le trou de
la serrure; il n'en faut pas plus  la convoitise pour s'chapper de sa
retraite et envahir le coeur humain.

[Illustration]

[Illustration]

Enfin les voil en route, tous deux sur le mme cheval. Perlino en
avant, Violette en croupe. Elle avait pass son bras autour de son
bien-aim; elle le serrait bien fort pour s'assurer que le coeur lui
battait toujours. Perlino tournait sans cesse la tte pour revoir la
figure de sa chre matresse, pour retrouver ce sourire qu'il craignait
toujours d'oublier. Adieu la frayeur et la prudence! Si l'cureuil
n'avait plus d'une fois tir la bride pour empcher le cheval de butter
ou de se perdre, qui sait si les deux voyageurs ne seraient pas encore
en chemin?

Je laisse  penser la joie que ressentit le bon Cecco retrouvant sa
fille et son gendre. C'tait le plus jeune de la maison; il riait tout
le long du jour sans savoir pourquoi et voulait danser avec tout le
monde; il avait tellement perdu la tte qu'il doubla les appointements
de ses commis et fit une pension  son caissier, qui ne le servait que
depuis trente-six ans. Rien n'aveugle comme le bonheur. La noce fut
belle, mais cette fois on eut soin de trier les amis. De vingt lieues 
la ronde, il vint des abeilles qui apportrent un beau gteau de miel;
le bal finit par une tarentelle de souris et un saltarello d'cureuils
dont on parla longtemps dans Paestum. Quand le soleil chassa les
invits, Violette et Perlino dansaient encore; rien ne pouvait les
arrter. Cecco, qui tait plus sage, leur fit un beau sermon pour leur
prouver qu'il n'taient plus des enfants et qu'on ne se marie pas pour
s'amuser; ils se jetrent dans ses bras en riant. Un pre a toujours
le coeur faible: il les prit par la main et se mit  danser avec eux
jusqu'au soir.




XII

LA MORALE


Voil l'histoire de Perlino, qui en vaut bien une autre, me dit en se
levant ma grosse htesse, tout mue des aventures qu'elle venait de
conter.

--Et la dame des cus-Sonnants, m'criai-je, qu'est-elle devenue?

--Qui le sait, rpondit Palomba. Qu'elle ait pleur ou qu'elle se
soit arrache un ct de cheveux, qui s'en soucie? La fourberie finit
toujours par se prendre  son propre pige: c'est bien fait. La farine
du diable s'en va toute en son, tant pis pour qui sert le diable, tant
mieux pour les honntes gens!

--Et la morale?

--Quelle morale? dit Palomba, en me regardant d'un air surpris. Si Votre
Excellence veut de la morale, il est deux heures; il y a un Pre capucin
qui prche aux vpres et vous voyez d'ici la cathdrale.

--C'est la morale du conte que je vous demande.

--Seigneur, me dit-elle en appuyant sur les finales, la soupe est
servie, le poulet frit, le macaroni cuit. N I ni, mon histoire est
finie. On berce les enfants avec des chansons et les hommes avec des
contes: que voulez-vous de plus?

Je me mis  table, mais je n'tais pas satisfait. Tout en brchant mon
couteau sur un blanc de poulet, je dis  mon htesse:

Votre histoire est touchante, et voil un macaroni qui a un fumet
admirable; mais quand je raconterai aux enfants de mon pays les
aventures de Perlino, je ne leur servirai pas  dner en mme temps; ils
rclameront une morale.

--Eh bien, Excellence, s'il y a chez vous de ces dlicats qui n'osent
pas rire, de crainte de montrer leurs dents, qu'ils viennent goter 
mon macaroni, adressez-les  Amalfi et qu'ils demandent la Lune. Nous
leur servirons dans une assiette, plus de morale que n'en fournirait
tout Paris.

[Illustration]

A propos, ajouta-t-elle, on vous attend pour partir; le vent se lve,
les matelots craignent que Votre Seigneurie ne soit incommode comme ce
matin. On dirait que cette nouvelle vous attriste. Bon courage! Le mal
pass n'est que songe, et quoique le mal futur ait les bras longs, il ne
nous tient pas encore. Vous n'y pensiez pas tout  l'heure.

--Merci, ma bonne Palomba, vous m'avez trouv ce que cherchais. Un
moment d'oubli entre de longues peines, un peu de repos au milieu du
vent et de la mer, du travail et de l'ennui, voil ce que donnent les
contes et les rves. Bien fou qui leur en demande davantage. _Ecco la
moralit._




BLANDINE L'ESCLAVE

RCIT HISTORIQUE


De toutes les vertus qui honorent une femme, la plus belle et la plus
prcieuse, sans contredit, c'est la pit, car elle contient en soi
toutes les autres: la charit, le sacrifice, la modestie, le courage,
l'amour de la justice et de la vrit. Les femmes de France se sont
toujours distingues par leur pit; depuis la reine Bathilde et la mre
de saint Louis jusqu' Jeanne d'Arc, depuis sainte Genevive jusqu'
l'pouse de Louis XV, la reine Marie Leckzinska, on peut citer auprs du
trne, comme dans les conditions les plus obscures, une foule de femmes
devenues clbres par leur saintet, non moins que par leur courage et
par leur esprit. Mais parmi tous les noms qui sont venus jusqu' nous
et qu'entoure la vnration des sicles, il n'en est pas un qui mrite
d'tre conserv avec plus de respect que celui de la pauvre esclave
Blandine, la premire victime de la perscution paenne dans les Gaules,
la premire martyre de Lyon.

On sait que le christianisme vint du bonne heure en notre pays. Il y fut
apport par les disciples de saint Jean, venus d'Orient pour rpandre la
_bonne nouvelle_ dans les Gaules. Ds le milieu du second sicle aprs
Jsus-Christ, au temps de l'empereur Marc-Aurle, nous trouvons  Lyon
une glise dj florissante, quoique cache; cette glise a pour chef
Pontinus, vieillard de plus de quatre-vingt-dix ans, qui avait du
entendre  phse le disciple bien-aim du Seigneur. Des chrtiens venus
de la Grce et d'Asie, des Romains et des Gaulois convertis, composaient
la communaut nouvelle; rien n'y manquait, pas mme des esclaves
instruits par leur matre. C'tait l le spectacle jusqu'alors inconnu
que donnait le christianisme; pour la premire fois l'esclave tait
trait comme un homme, et non plus une brute; pour la premire fois, le
riche et le puissant respectaient dans le pauvre et l'opprim une me
immortelle, rachete par Jsus-Christ.

Les chrtiens taient odieux aux paens; leur religion, disait-on, tait
contraire aux lois de l'empire. Les paens ne se trompaient pas dans
leur jugement. Les lois de l'empire soumettaient la conscience au
prince; c'tait l'empereur, c'tait le snat qui dcidaient quels
dieux on devait adorer. Il n'est pas douteux que les chrtiens ne
reconnaissaient pas cette tyrannie; aucun d'eux ne voulait s'avilir
devant ces dieux de pierre et de bois, que des gens corrompus et pervers
prtendaient imposer  la crdulit populaire; les fidles prfraient
la mort au mensonge et au dshonneur; c'est pour cela qu'ils taient
saints et grands.

Un autre reproche que les paens faisaient aux chrtiens, une autre
cause de haine et de mpris, c'est que les chrtiens, disaient-ils,
taient insociables. On ne les voyait jamais aux ftes publiques; jamais
ils ne prenaient part  ces spectacles que les empereurs prodiguaient
au peuple pour lui faire oublier sa servitude. En ce point encore, les
paens avaient raison. Ces jeux qui faisaient la joie des Romains, ces
chasses du cirque o des btes farouches dchiraient des malheureux sans
dfense, ces combats de gladiateurs o des esclaves s'entre-tuaient pour
amuser l'oisivet romaine, tout cela faisait horreur aux chrtiens. Ils
vivaient loin de ce monde cruel et dbauch; ils se runissaient entre
eux comme des frres, communiant  la mme table, ne cherchant d'autre
plaisir que celui de s'entr'aimer et de servir Dieu d'un mme coeur.

Ce qu'il y a de plus odieux aux hommes, et surtout aux grands, c'est
qu'on ne partage ni leurs ides ni leurs amusements; on commena par
ddaigner les chrtiens; on voulut bientt les obliger de faire comme
la foule et d'adorer les caprices de l'empereur. Ils rsistrent; cette
rsistance fut un crime de lse-majest; il fallait que dans l'empire
il n'y et d'autre volont, d'autre pense que celle du souverain.
Marc-Aurle tait un grand prince, svre avec lui-mme, sobre,
courageux; il avait toutes les vertus d'un soldat et d'un philosophe,
mais il tait empereur, et  ce titre, imbu de tous les prjugs de la
puissance. La loi dfendait aux chrtiens d'exister; Mare-Aurle ne
s'inquita pas de savoir si cette loi tait injuste et cruelle; il ne
doutait pas qu'il n'et le droit d'ordonner tout ce qui lui plaisait. Il
avait autour de lui de savants conseillers qui lui prtaient chaque jour
cette maxime despotique: L'empereur tait dieu, le Romain n'tait qu'un
esclave qui devait obir et tout sacrifier, ft-ce mme sa conscience.
C'est ainsi que, malgr ses belles qualits et sa douceur, Marc-Aurle
en arriva  la perscution.

Cette perscution commena  Lyon vers l'an 177; elle commena, comme
de coutume, non par une accusation rgulire, mais par des meutes. La
populace connaissait toujours les chrtiens; c'taient ces gens svres
et tristes qu'on ne voyait ni dans les temples, ni aux jeux, ni aux
ftes; chacun pouvait les dsigner du doigt comme des impies et des
athes, car on ne les voyait jamais adorer les dieux de la patrie. On
insulta les chrtiens dans la rue; on les chassa de la place publique,
o, suivant l'usage romain, les citoyens se runissaient tous les jours,
et on leur interdit les bains publics: on les fora de se renfermer
chez eux et de se cacher comme des criminels. Si, par hasard, on les
rencontrait au dehors, la foule ameute leur jetait des pierres; on les
frappait; on pillait leurs maisons; toute injure tait sainte et toute
violence lgitime quand la victime portait le nom odieux de chrtien.

Il semble que les magistrats auraient d protger des innocents contre
de pareils outrages; car, dans un pays civilis, il n'est pas permis
d'user de violence, mme contre un criminel reconnu, mme contre un
assassin avr; mais il n'y avait pas de justice pour les chrtiens; ils
taient hors la loi. Le peuple qui les lapidait, les tranait devant le
magistrat aprs les avoir insults et demandait leur mort  grands cris.
Le proconsul, quelle que ft son opinion, ne pouvait hsiter  punir les
malheureux qu'on lui amenait; la piti et l'indulgence l'eussent rendu
suspect  l'empereur. Il fallait donc punir comme des assassins des gens
dont le seul forfait tait de ne point sacrifier  de vaines idoles.
Constater le crime n'tait pas difficile; ce crime, c'tait de s'avouer
chrtien, et jamais un fidle ne reculait devant cet aveu. D'ordinaire
il oubliait son nom, sa patrie, sa naissance, sa condition; et  toutes
les questions que lui adressait le proconsul il ne rpondait que ces
mots: _Je suis chrtien_, ou: _Je suis l'esclave du Christ_. Ces mots,
c'tait l'arrt du supplice et de la mort.

Le supplice tait affreux: c'tait la torture avec toutes ses horreurs.
Tuer un chrtien, c'tait, pour le magistrat, se reconnatre vaincu:
celui qu'il avait tu tait dsormais un martyr, un tmoin mort pour
rendre hommage  Jsus-Christ. L'exemple de son courage engendrait de
nouveaux dvouements, et il n'tait pas rare qu' la vue de la cruaut
des bourreaux, de l'injustice des magistrats et du courage des fidles,
plus d'un paen ne se dclart publiquement chrtien et ne demandt
 mourir. _Le sang des martyrs_, s'criait un Pre de l'glise, le
fougueux Tertullien, _c'est de la graine de chrtiens_. Il fallait donc
non pas tuer le prisonnier, mais lui faire souffrir de tels supplices
que la douleur le contraignit  se rtracter. C'tait la triste victoire
que poursuivait le magistrat,  force de menaces et de violences. Que
la victime, vaincue par la douleur, dit un mot, qu'elle brlt un grain
d'encens  la statue du divin empereur, elle tait libre et souvent
rcompense; mais si le chrtien prfrait la vrit  la honte, on
puisait aprs lui toutes les inventions de la rage humaine, pour
arracher  sa bouche meurtrie un soupir qu'on pt transformer en aveu.
Le fer, le feu, rien n'tait pargn par les bourreaux; tant qu'un
membre palpitait encore, tant qu'il restait autre chose qu'un cadavre,
on s'acharnait aprs le martyr; il n'y avait de salut pour lui que dans
la mort, qu'on lui faisait atteindre si lentement et qu'on lui vendait
si cher.

On conoit donc quelle fut la terreur des chrtiens de Lyon quand la
foule se mit  les poursuivre et  les livrer au magistrat. Ce n'tait
pas seulement la torture de la mort qui les effrayait, c'tait aussi la
crainte que parmi les fidles il s'en trouvt quelques-uns qui n'eussent
ni assez de courage ni assez d'nergie pour rsister aux bourreaux.
C'tait toujours la grande inquitude; la rtractation d'un chrtien,
son retour au paganisme, c'tait la vraie et la seule dfaite que
redoutassent les disciples du Christ.

Il y avait surtout une classe de chrtiens pour qui la tentation de
cder tait bien forte: c'taient les esclaves: s'ils adoraient la
statue impriale, s'ils chargeaient leurs matres, on leur offrait
d'ordinaire de l'argent et la libert. Aussi voit-on, dans ces
perscutions, qu'on commence par arrter les esclaves, paens et
chrtiens, et qu'on les prsente  la torture pour les contraindre 
dposer contre leurs patrons. C'est ce qui se fit  Lyon, et aussitt
parurent ces accusations stupides, que dans tous les temps on a imputes
aux gens que poursuit la haine publique. Les chrtiens, disaient les
esclaves, se runissent  des banquets communs; l on gorge un enfant
et on en boit le sang. C'est ce qu'on nommait les festins de Thyeste,
en souvenir de ce personnage fabuleux  qui son frre Atre, par une
vengeance abominable, fit servir la chair mme de son fils. De pareilles
calomnies sont si odieuses qu'il semble impossible de les croire. Mais
la haine ne raisonne pas.

Parmi les esclaves arrts  Lyon, il y avait une femme nomme Blandine;
c'tait une chrtienne que sa matresse avait convertie. Elle tait
de petite taille, faible et dlicate; aussi sa matresse, qui avait
vaillamment affront la torture, craignait-elle que la pauvre esclave ne
ft pas de force  combattre avec le bourreau. C'tait le souci de tous
les frres (ainsi se nommaient entr'eux les chrtiens); tous, captifs ou
non, assistaient  ce terrible spectacle, pour s'encourager les uns les
autres et s'animer  mourir pour la vrit.

On livra Blandine aux bourreaux; c'tait une esclave; on n'avait rien 
mnager avec ces cratures que ddaignait l'orgueil antique. Les Romains
avaient moins de souci d'un esclave que nous n'en avons aujourd'hui d'un
boeuf ou d'un cheval. Blandine fut mise  la torture; il semblait que du
premier coup on allait briser ses membres dlicats, ou forcer la pauvre
femme  crier grce; mais l'esprit de Jsus-Christ l'animait; elle
rsista avec un courage hroque et une force surhumaine. Depuis le
point du jour jusqu'au coucher du soleil, supplices et bourreaux se
succdrent; on s'acharna sur ce corps dchir de coups et qui n'avait
dj plus forme humaine; on le lacra avec des ongles de fer; on le
troua de toutes parts; plus d'une fois le chevalet rompit sous l'effort
des cordes qui tendaient les membres de la victime, rien ne put rduire
la noble martyre. Elle tait, dit le rcit contemporain, comme un
gnreux athlte. La douleur mme ranimait ses forces et son courage. On
et dit qu'elle oubliait ses souffrances et qu'elle trouvait le repos
et une nergie nouvelle dans ces mots, qu'elle rptait sans cesse: _Je
suis chrtienne; chez nous on ne fait rien de mal._

Quand la nuit fut venue, on la jeta ple-mle avec les autres martyrs
dans une prison obscure et sans air; on lui plaa les pieds sur un bloc
de bois, trou de place en place, si bien que la pauvre victime ne put
mme pas trouver de repos pour son corps bris; on la rservait pour
un supplice plus clatant. Elle avait brav le proconsul et vaincu la
menace des lois humaines, il lui fallait maintenant servir aux plaisirs
sanglants du peuple; c'est  l'amphithtre, un jour de fte, qu'elle
devait mourir.

Pour hter la vengeance et pour animer la rage populaire, le proconsul
ordonna des jeux extraordinaires. Il s'tait promis d'amuser la foule;
aussi chaque martyr devait-il mourir par un supplice particulier. Loin
de s'effrayer de cette terrible preuve, les frres voyaient arriver
avec joie le jour et l'heure des tourments. La dlivrance approchait.
Ces supplices divers, qui allaient les runir dans une mme mort,
c'tait, disaient-ils, comme autant de fleurs de couleurs varies qui
formaient une mme couronne d'immortalit, offrande digne de plaire au
Seigneur.

Parmi les martyrs rservs aux btes de l'amphithtre, on avait mis les
plus courageux, ceux qui, aprs avoir lass les bourreaux, sauraient
le mieux affronter la dent des lions et des lopards. Au premier rang
figuraient deux Romains, Maturus et Sanctus, avec un Grec, venu de
Pergame, Attale, que l'on appelait la colonne de pierre angulaire de
l'glise lyonnaise;  ct d'eux, meurtrie et mutile, mais, toujours
indomptable, tait la pauvre Blandine.

Maturus et Sanctus, qu'on avait torturs plusieurs fois, furent
tourments de nouveau dans l'amphithtre pour assouvir la cruaut d'une
foule insense. On les battit de verges, on les jeta aux btes, qui
les dchirrent; le peuple voulait une mort cruelle. Sur les cris de
l'assemble, on les retira de l'arne  demi morts, pour les asseoir sur
une chaise de fer qu'on fit rougir. Malgr tout on ne put rduire leur
constance; Maturus ne poussa pas un soupir. Sanctus ne pronona d'autres
paroles que celles qu'il avait rpondu le premier jour au proconsul,
et qui l'avaient soutenu au milieu des supplices: _Je suis chrtien._
Furieux de se voir vaincu par l'nergie de ces hommes sans dfense, le
peuple ordonna d'trangler les deux martyrs. Le tour de Blandine tait
venu.

On l'attacha  un poteau, les bras tendus, pour l'exposer ainsi aux
animaux froces. Sur son visage fatigu brillait comme une lueur divine;
elle mourait pleine de foi et d'esprance, car elle mourait pour
le Christ et par le mme supplice. Pour tous les frres qui la
contemplaient, c'tait une joie profonde de voir et d'admirer le courage
de leur soeur; tous se rappelaient le divin martyr du Calvaire, et tous,
bnissant le Seigneur, faisaient des voeux pour la dlivrance et la
gloire de Blandine; mais les btes, moins froces que les hommes, ne
voulurent point toucher au corps de la sainte; l'effort des bestiaires
fut impuissant pour les animer. Elles rentrrent en grondant au fond de
la cage. Au grand dplaisir des spectateurs, il fallut dtacher Blandine
et la remettre en prison; on la rservait pour une nouvelle fte de
meurtre et de sang.

Attale restait le dernier; c'tait le plus odieux, car c'tait le plus
brave. Suivant toute apparence, c'tait un missionnaire venu d'Orient,
et, aprs l'vque Pontinus, le principal aptre de l'glise de Lyon. Le
peuple demanda  grands cris qu'on fit descendre Attale dans l'arne. Il
y parut le front serein, la tte droite, soutenu par sa conscience,
prt au combat, comme un soldat du Christ. On lui fit faire le tour de
l'amphithtre, pour que la foule pt l'insulter  loisir; devant lui un
soldat portait un tableau o tait crit: _Voici Attale, le chrtien_.
Malgr les clameurs du peuple, le proconsul ne put livrer ce jour-l le
martyr au supplice; Attale tait un citoyen romain, ce n'tait pas un
esclave comme Blandine; il fallait l'ordre de l'empereur pour le mettre
 mort. Mais on avait crit  Rome; la rponse de Marc-Aurle n'tait
pas douteuse. L'empereur philosophe crivait un beau livre rempli de
nobles maximes sur la justice et l'humanit; mais un chrtien n'avait
pas de droits, ce n'tait pas un homme, c'tait l'ennemi du genre
humain.

Tandis que Blandine attendait en prison qu'une lettre du Csar lui
permit enfin de mourir, elle n'tait pas inactive. C'tait, disent ses
contemporains, c'tait comme une mre qui rassemble ses enfants et leur
donne de nouveau la vie. A force de prire et d'argent, les fidles se
faisaient ouvrir les prisons, et tous couraient auprs de Blandine pour
la saluer du nom de martyre. Mais son humilit repoussait ce titre
honorable. Ceux-l seuls sont martyrs, disait-elle, que le Christ a
appels auprs de lui; la mort qu'ils ont courageusement soufferte
est le sceau de leur gloire; nous ne sommes que de pauvres et humbles
confesseurs.

Puis elle prchait  tous la rsignation, le courage, l'union, et,
enfin, rpandant des larmes, elle suppliait les frres d'adresser leurs
prires  Dieu pour qu'elle obtnt la mort, qui devait l'affranchir.

Il ne manquait pas non plus de paens qui venaient pour sduire les
prisonniers par de belles promesses ou pour insulter  ce qu'ils
nommaient leurs vaines esprances. Blandine leur parlait avec douceur,
mais avec une foi profonde et une libert sans bornes. Les paens, mus,
sentaient bien que cette femme ne craignait plus rien des hommes, et
attendait tout de Dieu. Ils se demandaient d'o venait cette force qui
leur manquait, et comment cette dbile crature, seule et sans appui,
bravait l'injustice et la violence avec plus de fermet et d'nergie que
n'en avaient jamais montr, en face de l'ennemi, leurs Scipions et leurs
Fabius, soutenus par une arme. Il y a une sainte contagion dans le
spectacle de la grandeur morale; parmi ces paens venus par curiosit,
peut-tre y en eut-il plus d'un qui tait entr dans la prison de
Blandine en ennemi de la foi et qui en sortit dj chrtien dans le
coeur.

Enfin arriva la lettre de Marc-Aurle; elle ordonnait la mort. Pour
honorer l'empereur et rendre la vengeance plus solennelle, le proconsul
attendit un des jours o se tenait l'assemble de la province. Assis sur
son tribunal, entour de ses licteurs et de ses gardes, au milieu
des pompes thtrales, il se fit amener les chrtiens, et, aprs de
nouvelles menaces et de nouvelles prires, lut  chacun d'eux l'arrt de
mort. Les citoyens romains eurent aussitt la tte tranche; les autres,
et Blandine tait du nombre, furent renvoys aux btes; Attale aussi
fut pargn le premier jour; tout citoyen romain qu'il ft on l'avait
rserv pour l'amphithtre, afin que l'ignominie du supplice ft un
chtiment de plus pour ce que le proconsul appelait l'obstination d'un
insens, et ce que nous appelons aujourd'hui la foi d'un chrtien.

Au jour dit, le peuple emplit le vaste amphithtre, criant qu'on livrt
les chrtiens aux lions. Quand les grilles s'ouvrivent, il se lit un
profond silence, et alors parurent Attale, Blandine et un enfant de
quinze ans, nomm Ponticus. Comme ses devanciers, Attale souffrit tous
les tourments que demanda le caprice ou l'ivresse sanglante de la foule.
Lui aussi, aprs l'avoir battu de verges et livr aux btes, on le fit
asseoir sur le fauteuil de fer rougi. Au milieu du supplice, l'injure et
la calomnie le poursuivaient encore. On lui reprochait de dvorer
des enfants; il se tourna ddaigneusement vers les lches qui
l'outrageaient, et, leur montrant ses membres rduits par le feu:
Voil, leur dit-il, ce qui s'appelle dvorer des hommes. Pour nous,
loin de dvorer des enfants, nous ne faisons de mol  personne. Et,
comme on lui demandait le nom de son Dieu: Dieu, rpondit-il, n'a pas
de nom, comme nous autres mortels. Aprs cette rponse, il mourut.

On avait rserv pour la fin Ponticus et Blandine, une femme, un enfant.
On les avait forcs d'assister  tous les supplices; on esprait que
la vue de tant de souffrances effrayerait et dompterait des mes aussi
sensibles et aussi tendres; on les suppliait de jurer par les images des
dieux, car on sentait ce qu'il y avait d'odieux  craser ainsi du mme
coup la faiblesse et l'innocence. Tout fut inutile, Blandine et Ponticus
taient chrtiens. La foule entra alors en fureur et ne voulut pargner
ni l'ge ni le sexe. Ponticus fut le premier saisi; le peuple demanda
qu'on puist tous les supplices sur cet enfant. Battu de verges, livr
aux btes, il rsista  toutes les preuves. Au milieu des tourments
qui le brisaient, on entendait la voix de Blandine qui encourageait son
jeune frre  souffrir des douleurs d'un instant pour conqurir une
gloire qui ne finirait pas. Ni menaces ni coups n'arrtaient la
chrtienne; c'tait une mre qui voulait enfanter son fils  la vie
ternelle. Ponticus rsista aussi longtemps que ses forces le lui
permirent, et ce fut en souriant  Blandine qu'il rendit le dernier
soupir.

L'enfant mort et dans le sein de Dieu, on vit Blandine marcher aux btes
de l'amphithtre, non pas comme une captive qui va  la mort, mais
comme une fiance qui prend place au festin nuptial. Sur l'ordre du
peuple, on la suspendit dans un filet, et on l'exposa ainsi  un taureau
indompt. Trois fois l'animal, de sa corne furieuse, jeta en l'air la
pauvre Blandine, trois fois il la foula aux pieds, pour assouvir sa rage
sur la victime qu'on lui livrait; on n'entendit ni plaintes ni pleurs,
mais seulement quelques mots de prire, une invocation au Christ
sauveur. Enfin on la tira du filet  demi morte et on l'gorgea comme un
agneau qu'on gorge  l'autel.

Le spectacle tait fini; mais l'ivresse de la foule avait cess; le
peuple sortit en silence, sans jeter au ciel le nom de Csar. Chacun se
disait que jamais femme n'avait support de tels supplices et n'avait
montr un courage plus indompt; le proconsul, qui tremblait devant
les serviteurs de Csar, se demandait quelle tait donc cette religion
nouvelle qui affranchit la conscience, chasse toute frayeur, donne
la libert au milieu des fers, et met une esclave au-dessus mme de
l'empereur.

Blandine n'avait plus rien  craindre des hommes; c'tait elle
maintenant qui faisait trembler les ministres de Csar. Cette dpouille
sanglante, ce reste de chair et d'os, qui avaient chapp  la dent des
btes et au fer des bourreaux, voil des trsors que se disputaient
les chrtiens. Pour obtenir ces saintes reliques, un fidle offrait sa
fortune; si on la refusait, il se glissait dans l'ombre des nuits pour
ravir ce qui, pour lui, tait plus prcieux que l'or. Les magistrats
n'ignoraient pas que, si ce cadavre leur chappait, on se disputerait
chacun des cheveux de Blandine, et que chacun des possesseurs serait un
nouvel ami de la vrit, un nouvel ennemi du despotisme imprial. C'est
l qu'tait le danger pour ces bourreaux qu'effrayait la ple figure
d'une pauvre femme qu'ils avaient gorge.

Pendant six jours on exposa les restes des martyrs  toutes les injures
du temps,  tous les outrages des hommes; le septime jour, on
les brla, et les cendres furent jetes dans le Rhne. Les paens
s'imaginaient ainsi dfier Dieu et empcher la rsurrection
qu'attendaient les chrtiens; ils voulaient ravir aux fidles toute
esprance, en mme temps leur ter tout souvenir. Impuissance de la
force!

Toutes ces violences ne trahissaient que la crainte. Les sicles ont
pass; le paganisme est tomb; le nom des bourreaux a disparu sous
l'excration publique. Mais le nom de Blandine est rest. De cette douce
et courageuse victime, l'glise a fait une sainte, et tant qu'il y aura
des fidles sur la terre, le cri de Blandine restera la devise de la
socit chrtienne: _Nous nommes chrtiens, et nous ne faisons rien de
mal_; belles et saintes paroles qu'on ne saurait trop mditer.

C'est ainsi que par sa foi, son amour de la vrit, son dvouement 
Dieu, Blandine, la pauvre esclave, a mrit de vivre dans l'histoire.
Aussi longtemps qu'il y aura en France des femmes chrtiennes, elles
respecteront sa mmoire, elles admireront l'exemple de cette hrone
chrtienne, qui du sein de sa faiblesse et de ses misres, nous crie
qu'on peut toujours s'lever en faisant son devoir; que la vritable
grandeur de l'homme est dans son me, et qu'on ne doit jamais avilir
cette me, que Dieu a faite  son image et qui n'appartien qu' lui.




LA SAGESSE DES NATIONS

OU

LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN




I

LE CAPITAINE JEAN


Quand j'tais enfant (il y a bien longtemps de cela), j'habitais chez
mon grand-pre, dans une belle campagne au bord de la Seine. Je me
souviens que nous avions pour voisin un personnage singulier qu'on
appelait le capitaine Jean. C'tait, disait-on, un ancien marin qui
avait fait cinq ou six fois le tour du monde. Je le vois encore. C'tait
un gros homme court et trapu; sa figure tait jaune et ride; il avait
un nez crochu comme le bec d'un aigle, des moustaches blanches et de
grandes boucles d'oreilles d'or. Il tait toujours habill de la mme
faon: l't, tout en blanc depuis les pieds jusqu' la tte, avec un
large chapeau de paille; l'hiver, tout en bleu, avec un chapeau cir,
des souliers  boucles et des bas chins. Il habitait seul, sans autre
compagnie qu'un gros chien noir, et ne parlait  personne. Aussi le
regardait-on comme une espce de Croquemitaine. Quand je n'tais pas
sage, ma bonne ne manquait jamais de me menacer de l'horrible voisin,
menace qui me rendait aussitt obissant.

Malgr tout, je me sentais attir par le capitaine. Je n'osais le
regarder en face; il me semblait qu'il sortait une flamme de ses petits
yeux, cachs par d'pais sourcils, plus blancs que ses moustaches;
mais je le suivais en arrire, et, sans savoir comment, je me trouvais
toujours sur son chemin. C'est que le marin n'tait pas un homme
comme les autres. Tous les matins, il tait dans une prairie de mon
grand-pre, assis au bord de l'eau, pchant  la ligne avec un bonheur
qui ne se dmentait jamais. Tandis qu'il tait l, immobile et guettant
ses goujons, je poussais des soupirs d'envie, moi,  qui on dfendait
d'approcher de la rivire. Et quelle joie quand le capitaine appelait
son chien, lui mettait une allumette enflamme dans la gueule, et
bourrait tranquillement sa pipe en regardant la mine effraye de Fidle.
C'tait l un spectacle qui m'amusait plus que mon rudiment.

[Illustration]

A dix ans, on ne cache gure ce qu'on prouve; le capitaine s'aperut de
mon admiration et devina l'ambition qui me rongeait le coeur. Un jour
que, hiss sur la pointe du pied, je regardais par-dessus l'paule du
pcheur, retenant mon haleine et suivant d'un long regard la ligne qu'il
promenait sur l'eau:

Approchez, jeune homme, me dit-il d'une voix qui retentit  mon oreille
comme un coup de canon; vous tes un amateur,  ce que je vois. Si vous
tes capable de vous tenir tranquille pendant cinq minutes, prenez cette
ligne qui est  ct de moi. Voyons comment vous vous en tirerez.

Dire ce qui se passa dans mon me serait chose difficile; j'ai eu
quelque plaisir dans ma vie, mais jamais une motion aussi forte. Je
rougis; les larmes me vinrent aux yeux; et me voil assis sur l'herbe,
tenant la ligne qu'avait lance le marin, plus immobile que Fidle et ne
regardant pas son matre avec moins de reconnaissance. L'hameon jet,
le lige trembla:

Attention! jeune homme, me dit tout bas le capitaine, il y a quelque
chose. Rendez la main, ramenez  vous doucement, allongez, et maintenant
tirez lentement  vous; fatiguez-moi ce drle-l.

J'obis, et bientt j'amenai un beau barbillon, avec des moustaches
aussi blanches et presque aussi longues que celles du capitaine. O jour
glorieux, aucun succs ne t'a effac de mon souvenir! Tu es rest ma
plus grande et ma plus douce victoire!

Depuis cette heure fortune, je devins l'ami du capitaine. Le lendemain
il me tutoyait, m'ordonnait d'en faire autant et m'appelait son matelot.
Nous tions insparables; on l'aurait plutt vu sans son chien que sans
moi. Ma mre s'aperut de cette passion naissante. Comme le marin tait
un brave homme, elle tira bon parti de mon amiti. Quand ma lecture
tait manque, quand il y avait dans ma dicte une orthographe de
fantaisie, on m'interdisait la compagnie de mon bon ami. Le lendemain
(ce qui tait plus dur encore), il fallait lui expliquer la cause de mon
absence; Dieu sait de quelle faon il jurait aprs moi! Grce  cette
terreur salutaire, je fis des progrs rapides. Si je ne fais plus trop
de fautes quand j'cris, je le dois  l'excellent homme qui, en fait
d'orthographe, en savait un peu moins long que moi.

Un jour que je n'avais pas obtenu sans peine de le rejoindre, et que
j'avais encore le coeur gros des reproches que j'avais reus:

Capitaine, lui dis-je, quand donc lis-tu? quand donc cris-tu?

--Vraiment, rpondit-il, cela me serait difficile, je ne sais ni lire ni
crire.

--Tu es bien heureux! m'criai-je. Tu n'as pas de matres, toi, tu
t'amuses toujours, tu sais tout sans l'avoir appris.

--Sans l'avoir appris? reprit-il, ne le crois pas; ce que je sais me
cote cher; tu ne voudrais pas de mon savoir au prix qu'il m'a fallu le
payer.

--Comment cela, capitaine? On ne t'a jamais grond, tu as toujours fait
ce que tu as voulu.

--C'est ce qui te trompe, mon enfant, me dit-il en adoucissant sa grosse
voix et en me regardant d'un air de bont; j'ai fait ce qu'ont voulu les
autres, et j'ai eu une terrible matresse qui ne donne pas ses leons
pour rien; on la nomme l'exprience. Elle ne vaut pas ta mre, je t'en
rponds.

--C'est l'exprience qui t'a rendu savant, capitaine?

--Savant, non; mais elle m'a enseign le peu que je sais. Toi, mon
enfant, quand tu lis un livre, tu profites de l'exprience des autres;
moi, j'ai tout appris  la sueur de mon corps. Je ne lis pas, c'est
vrai, malheureusement pour moi, mais j'ai une bibliothque qui en vaut
bien une autre. Elle est l, ajouta-t-il en se frappant le front.

--Qu'est-ce qu'il y a dans ta bibliothque?

--Un peu de tout: des voyages, de l'industrie, de la mdecine, des
proverbes, des contes. Cela te fait rire? Mon petit homme, il y a
souvent plus de morale dans un conte que dans toutes les histoires
romaines. C'est la sagesse des nations qui les a invents; grands ou
petits, jeunes ou vieux, chacun peut en faire son profit.

--Si tu m'en contais un ou deux, capitaine, tu me rendrais sage comme
toi.

--Volontiers, reprit le marin; mais je le prviens que je ne suis pas un
diseur de belles paroles; je te rciterai mes contes comme on me les
a rcits; je te dirai  quelle occasion et quel profit j'en ai tir.
coute donc l'histoire de mon premier voyage.




II

PREMIER VOYAGE DU CAPITAINE JEAN


J'avais douze ans et j'tais  Marseille, ma ville natale, quand on
m'embarqua comme mousse  bord d'un brick de commerce qu'on nommait _la
Belle-milie_. Nous allions au Sngal porter de ces toiles bleues qu'on
appelle des guines; nous devions rapporter de la poudre d'or, des dents
d'lphant et des arachides. Pendant les quinze premiers jours, le
voyage n'eut rien d'intressant; je ne me souviens gure que des coups
de garcette qu'on m'administrait sans compter, pour me former le
caractre et me donner de l'esprit, disait-on.

Vers la troisime semaine, la brick approcha des ctes d'Andalousie, et,
un soir, on jeta l'ancre  quelque distance d'Almria. La nuit venue, le
second du navire prit son fusil, et s'amusa  tirer des hirondelles,
que je ne voyais pas, car le soleil tait couch depuis longtemps. Il y
avait, par hasard, des chasseurs non moins obstins qui se promenaient
le long de la plage, et tiraient de temps en temps sur leur invisible
gibier. Tout  coup on met la chaloupe  la mer, on m'y jette plus qu'on
ne m'y descend; me voil occup  recevoir et  ranger des ballots qu'on
nous passait du navire, puis on tend la voile, on se dirige vers la
terre, sans faire de bruit. Je ne comprenais pas  quoi pouvait servir
cette promenade par une nuit sans toiles; mais un mousse ne raisonne
gure, il obit sans rien dire, sinon, gare les coups de garcette!
La chaloupe aborda sur une plage dserte, loin du port d'Almria. Le
second, qui nous commandait, se mit  siffler; on lui rpondit, et
bientt j'entendis des pas d'hommes et de chevaux. On dbarqua les
ballots, on les chargea sur les chevaux, les nes, les mulets, qui se
trouvaient l fort  propos; puis, le second ayant dit aux matelots de
l'attendre jusqu'au point du jour, partit et m'ordonna de le suivre.
On me hissa sur une mule, entre deux paniers; nous voila en route pour
aller je ne sais o.

Au bout d'une heure, on aperut une petite lumire, vers laquelle on
se dirigea. Une voix cria: _Qui vive!_ on rpondit: _Les anciens_. Une
porte s'ouvre; nous entrons dans une auberge habite par des gens qui
n'avaient pas la mine de trs bons chrtiens. C'tait, je l'appris
bientt, des bohmiens et des contrebandiers. Nous faisions un commerce
dfendu, qui nous exposait aux galres. On ne m'avait pas demand mon
avis.

Le capitaine entra, avec les bohmiens, dans une salle basse dont on
ferma la porte; on me laissa seul avec une vieille femme qui prparait
le souper: c'tait la plus laide sorcire que j'aie vue de ma vie. Elle
me prit par le bras, me regarda jusqu'au blanc des yeux: je tremblais
malgr moi. Quand elle m'eut bien examin, la vieille me parla. Je
fus tout tonn d'entendre son ramage, qui ressemblait au patois de
Marseille. Elle m'attacha un torchon gras autour du corps, me fit
asseoir auprs d'elle, les jambes croises sur une natte de jonc et, me
jetant un poulet, m'ordonna de le plumer.

Un mousse doit tout savoir, sous peine d'tre battu; je me mis 
arracher les plumes de l'animal, en imitant de mon mieux la vieille,
qui, de son ct, en faisait autant que moi. De temps en temps, pour
m'encourager, elle me souriait de faon agrable, en me montrant chaque
fois trois grandes dents jaunes tout brches, seul trsor qui lui
restai dans la bouche. Les poulets plums, il fallut hacher des oignons,
plucher de l'ail, prparer le pain et la viande. Je fis de mon mieux,
autant par peur de la vieille que par amiti.

Eh bien, la mre, tes-vous contente? lui dis-je, quand tous nos
prparatifs furent achevs.

--Oui, mon fils, dit-elle; tu es un bon garon, je veux te rcompenser.
Donne-moi ta main.

Elle me prit la main, la retourna, et se mit  en suivre toutes les
lignes, comme si elle allait me dire la bonne aventure.

Assez, la mre! lui dis-je en retirant ma main, je suis chrtien, je ne
crois pas  tout cela.

--Tu as tort, mon fils, je t'en aurais dit bien long; car, si pauvre et
si vieille que je sois, je suis d'un peuple qui sait tout. Nous autres
gitanos, nous entendons des voix qui vous chappent, nous parlons avec
les animaux de la terre, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer.

[Illustration]

--Alors, lui dis-je en riant, vous savez l'histoire et les malheurs de
ce poulet que j'ai plum?

--Non, dit la vieille, je ne me suis pas soucie de l'couter, mais, si
tu veux, je te conterai l'histoire de son frre; tu y verras que tt ou
tard on est puni par o on a pch, et que jamais un ingrat n'chappe au
chtiment.

Elle me dit ces derniers mots d'une voix si sombre que je tressaillis;
puis elle commena le conte que voici.




III

HISTOIRE DE COQUERICO[1]

[Note 1: On trouve cette histoire, fort populaire en Espagne, conte
avec quelque diffrence, dans un des plus jolis romans de Fernand
Caballero, _le Gaviota, ou la Mouette_.]


Il y avait une fois une belle poule qui vivait en grande dame dans la
basse-cour d'un riche fermier; elle tait entoure d'une nombreuse
famille qui gloussait autour d'elle, et nul ne criait plus fort et ne
lui arrachait plus vite les graines du bec qu'un petit poulet difforme
et estropi. C'tait justement celui que la mre aimait le mieux; ainsi
sont faites toutes les mres: leurs prfrs sont les plus laids. Cet
avorton n'avait d'entiers qu'un oeil, une patte et une aile; on et dit
que Salomon et excut sa sentence mmorable sur Coquerico (c'tait le
nom de ce chtif individu) et qu'il l'et coup en deux du fil de sa
fameuse pe. Quand on est borgne, botteux et manchot, c'est une belle
occasion d'tre modeste; notre gueux de Castille tait plus fier que son
pre, le coq le mieux peronn, le plus lgant, le plus brave et le
plus galant qu'on ait jamais vu de Burgos  Madrid. Il se croyait un
phnix de grce et de beaut, et passait les plus belles heures du jour
 se mirer au ruisseau. Si l'un de ses frres le heurtait par hasard,
il lui cherchait pouille, l'appelait envieux ou jaloux, et risquait au
combat le seul oeil qui lui restt; si les poules gloussaient  sa vue,
il disait que c'tait pour cacher leur dpit, parce qu'il ne daignait
mme pas les regarder.

Un jour que sa vanit lui montait  la tte plus que de coutume, il dit
 sa mre:

coutez-moi, Madame ma mre: l'Espagne m'ennuie, je m'en vais  Rome;
je veux voir le Pape et les cardinaux.

--Y penses-tu, mon enfant? s'cria la pauvre poule. Qui t'a mis dans la
cervelle une telle folie? Jamais, dans notre famille, on n'est sorti
de son pays; aussi sommes-nous l'honneur de notre race: nous pouvons
montrer notre gnalogie. O trouveras-tu une basse-cour comme celle-ci,
des mriers pour t'abriter, un poulailler blanchi  la chaux, un fumier
magnifique, des vers et des grains partout, des frres qui t'aiment, et
trois chiens qui te gardent du renard? Crois-tu qu' Rome mme tu ne
regretteras pas l'abondance et la douceur d'une pareille vie?

Coquerico haussa son aile manchote en signe de ddain.

Ma mre, dit-il, vous tes une bonne femme; tout est beau  qui n'a
jamais quitt son fumier; mais j'ai dj assez d'esprit pour voir que
mes frres n'ont pas d'ide et que mes cousins sont des rustres. Mon
gnie touffe dans ce trou, je veux courir le monde et faire fortune.

--Mais, mon fils, reprit la pauvre mre poule, l'es-tu jamais regard
dans la mare? Ne sais-tu pas qu'il te manque un oeil, une patte et
une aile? Pour faire fortune, il faut des yeux de renard, des pattes
d'araigne et des ailes de vautour. Une fois hors d'ici, tu es perdu.

--Ma mre, rpondit Coquerico, quand une poule couve un canard, elle
s'effraye toujours de le voir courir  l'eau. Vous ne me connaissez pas
davantage. Ma nature,  moi, c'est de russir par mes talents et mon
esprit; il me faut un public qui soit capable de sentir les agrments de
ma personne; ma place n'est pas parmi les petites gens.

Quand la poule vit que tous les sermons taient inutiles, elle dit 
Coquerico:

Mon fils, coute au moins les derniers conseils de ta mre. Si tu vas
 Rome, vite de passer devant l'glise de Saint-Pierre; le saint,  ce
qu'on dit, n'aime pas beaucoup les coqs, surtout quand ils chantent.
Fuis aussi certains personnages qu'on nomme cuisiniers et marmitons; tu
les reconnatras  leur bonnet blanc,  leur tablier retrouss et  la
gaine qu'ils portent au ct. Ce sont des assassins patents qui nous
traquent sans piti: ils nous coupent le cou sans nous laisser le temps
de dire _miserere_! Et maintenant, mon enfant, ajouta-t-elle en levant
la patte, reois ma bndiction et que saint Jacques te protge! c'est
le patron des plerins.

Coquerico ne fit pas semblant de voir qu'il y avait une larme dans
l'oeil de sa mre; il ne s'inquita pas davantage de son pre, qui
cependant dressait sa crte au vent et semblait l'appeler; sans se
soucier de ceux qu'il laissait derrire lui, il se glissa par la porte
entr'ouverte;  peine dehors, il battit de l'aile et chanta trois fois
pour clbrer sa libert: _Coquerico! coquerico! coquerico!_

[Illustration]

Comme il courait  travers champs, moiti volant, moiti sautant, il
arriva au lit d'un ruisseau que le soleil avait mis  sec. Cependant,
au milieu du sable, on voyait encore un filet d'eau si mince que deux
feuilles tombes l'arrtaient au passage.

Quand le ruisseau aperut notre voyageur, il lui dit:

Mon ami, tu vois ma faiblesse; je n'ai mme pas la force d'emporter ces
feuilles qui me barrent le chemin encore moins de faire un dtour, car
je suis extnu. D'un coup de bec tu peux me rendre la vie. Je ne suis
pas un ingrat; si tu m'obliges, tu peux compter sur ma reconnaissance au
premier jour de pluie, quand l'eau du ciel m'aura rendu mes forces.

--Tu plaisantes! dit Coquerico. Ai-je la figure d'un balayeur de
ruisseau? Adresse-toi  gens de ton espce, ajouta-t-il; et, de sa bonne
patte, il sauta par-dessus le filet d'eau.

Tu te souviendras de moi quand tu y penseras le moins! murmura le
ruisseau, mais d'une voix si faible que l'orgueilleux ne l'entendit pas.

Un peu plus loin notre matre coq aperut le Vent tout abattu et tout
essouffl.

Cher Coquerico, lui dit-il, viens  mon aide; ici-bas on a besoin les
uns des autres.

Tu vois o m'a rduit la chaleur du jour; moi qui, en d'autres temps,
dracine les oliviers et soulve les mers, me voil tu par la canicule.
Je me suis laiss endormir par le parfum de ces roses avec lesquelles je
jouais, et me voici par terre presque vanoui. Si tu pouvais me lever
 deux pouces du sol avec ton bec, et m'venter un peu avec ton aile,
j'aurais la force de m'lever jusqu' ces nuages blancs que j'aperois
l-haut, pousss par un de mes frres, et je recevrais de ma famille
quelque secours qui me permettrait d'exister jusqu' ce que j'hrite du
premier ouragan.

[Illustration]

--Monseigneur, rpondit le maudit Coquerico, Votre Excellence s'est
amuse plus d'une fois  me jouer de mauvais tours. Il n'y a pas huit
jours encore que, se glissant en tratre derrire moi, Votre Seigneurie
s'est divertie  m'ouvrir la queue en ventail, et m'a couvert de
confusion  la face des nations. Patience donc, mon digne ami, les
railleurs ont leur tour; il leur est bon de faire pnitence et
d'apprendre  respecter certains personnages qui, par leur naissance,
leur beaut et leur esprit, devraient tre  l'abri des plaisanteries
d'un sot.

Sur quoi Coquerico, se pavanant, se mit  chanter trois fois de sa voix
la plus rauque: _Coquerico! coquerico! coquerico!_ et il passa firement
son chemin.

Dans un champ nouvellement moissonn o les laboureurs avaient amass de
mauvaises herbes frachement arraches, la fume sortait d'un morceau
d'ivraie et de glaeul. Coquerico s'approcha pour picorer, et vit une
petite flamme qui noircissait les tiges encore vertes, sans pouvoir les
allumer.

Mon bon ami, cria la flamme au nouveau venu, tu viens  point pour me
sauver la vie; faute d'aliment, je me meurs. Je ne sais o s'amuse mon
cousin le Vent, qui n'en fait jamais d'autres; apporte-moi quelques
brins de paille sche pour me ranimer. Ce n'est pas une ingrate que tu
obligeras.

--Attends-moi, pensa Coquerico, je vais te servir comme tu le mrites,
insolente qui oses t'adresser  moi! et voil le poulet qui saute sur
le tas d'herbes humides et qui le presse si fort contre terre, qu'on
n'entendit plus le craquement de la flamme et qu'il ne sortit plus
de fume. Sur quoi, matre Coquerico, suivant son habitude, se mit 
chanter trois fois: _Coquerico! coquerico! coquerico!_ puis il battit de
l'aile, comme s'il avait achev les exploits d'Amadis.

[Illustration]

Toujours courant, toujours gloussant, Coquerico finit par arriver 
Rome: c'est l que mnent tous les chemins. A peine dans la ville, il
courut droit  la grande glise de Saint-Pierre. L'admirer, il n'y
songea gure; il se plaa en face de la porte principale, et, quoiqu'au
milieu de la colonnade, il ne part pas plus gros qu'une mouche; il
se hissa sur son ergot et se mit  chanter: _Coquerico! coquerico!
coquerico!_ rien que pour faire enrager le saint et dsobir  sa mre.

Il n'avait pas fini qu'un suisse, de la garde du Saint-Pre, qui
l'entendit crier, mit la main sur l'insolent et l'emporta chez lui pour
en faire son souper.

Tiens, dit le suisse, en montrant Coquerico  sa mnagre, donne-moi
vite de l'eau bouillante pour plumer ce pnitent-l.

--Grce! grce! madame l'Eau, s'cria Coquerico. Eau si douce, si
bonne, la plus belle et la meilleure des choses du monde, par piti, ne
m'chaude pas!

--As-tu donc eu piti de moi, quand je t'ai implor, ingrat? rpondit
l'Eau, qui bouillait de colre. D'un seul coup elle l'inonda du haut
jusqu'en bas et ne lui laissa pas un brin de duvet sur le corps.

Le suisse prit alors le malheureux poulet et le mit sur le gril.

Feu, ne me brle pas! cria Coquerico. Toi qui es si brillant, frre du
soleil, cousin du diamant, pargne un misrable; contiens ton ardeur,
adoucis ta flamme et ne me rtis pas.

--As-tu eu piti de moi quand je t'implorais, ingrat? rpondit le Feu,
qui ptillait de colre; et d'un jet de flamme il fit de Coquerico un
charbon.

Quand le suisse aperut son rti dans ce triste tat, il tira le poulet
par la patte et le jeta par la fentre. Le Vent l'emporta sur un tas du
fumier.

[Illustration]

O Vent! murmura Coquerico, qui respirait encore, zphyr bienfaisant,
souffle protecteur, me voici revenu de mes vaines folies; laisse-moi
reposer sur le fumier paternel.

--Te reposer! rugit le Vent. Attends, je vais t'apprendre comme je
traite les ingrats.

Et d'un souffle il l'envoya si haut dans l'air, que Coquerico en
retombant, s'embrocha sur le haut d'un clocher.

C'est l que l'attendait saint Pierre. De sa propre main, le saint cloua
Coquerico sur le plus haut clocher de Rome. On le montre encore aux
voyageurs; si haut plac qu'il soit, chacun le mprise, parce qu'il
tourne au moindre vent; il est noir, sec, dplum, battu par la pluie;
il ne s'appelle plus Coquerico, mais girouette; c'est ainsi qu'il paye
et payera ternellement sa dsobissance  sa mre, sa vanit, son
insolence et surtout sa mchancet.




IV

LA BOHMIENNE


Quand la vieille eut achev son conte, elle porta le souper au second et
 ses amis; je l'aidai dans cette besogne, et, pour ma part, je plaai
sur la table deux grandes peaux de chvre toutes pleines de vin; aprs
quoi, je retournai  la cuisine avec la bohmienne; ce fut notre tour de
manger.

Il y avait dj quelque temps que notre repas tait achev, et je
causais amicalement avec ma vieille htesse, quand tout  coup on
entendit du bruit, des imprcations, des jurements, dans la salle du
souper. Le second sortit bientt; il avait  la main la hache qu'il
portait d'ordinaire  la ceinture; il en menaait ses compagnons de
table, qui tous tenaient leur couteau  demi cach dans la main. On se
querellait pour les comptes, car un des contrebandiers tenait un sac
plein de piastres qu'il refusait de livrer; l'intrt et l'ivresse
empchaient qu'on ne s'entendit.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on venait chercher la vieille pour
trancher la question. Elle avait sur ces hommes une grande autorit,
qu'elle devait sans doute  sa rputation de sorcire; on la mprisait,
mais on en avait peur. La bohmienne couta tous ces cris qui se
croisaient, puis elle compta sur ses doigts ballots et piastres, et
enfin donna tort au second.

Misrable! s'cria celui-ci, c'est toi qui payeras pour ce tas de
voleurs!

Il leva sa hache: je me jetai en avant pour lui arrter le bras, et
je reus un coup qui m'estropia le pouce pour le reste de mes jours.
Premire leon que me vendait l'exprience, et qui m'a donn pour
toujours l'horreur de l'ivresse.

Furieux d'avoir manqu sa victime, le second me renverse  terre d'un
coup de pied; il se jetait de nouveau sur la vieille, quand, soudain,
je le vois s'arrter, porter ses mains  son ventre, en retirer un long
couteau tout sanglant, s'crier qu'il est un homme mort, et tomber.

[Illustration]

Cette terrible scne ne dura pas le temps que je prends pour la conter.

On fit silence autour du cadavre; puis bientt les cris recommencrent,
mais cette fois on parlait une langue que je n'entendais pas, la langue
des bohmiens. Un des contrebandiers montrait le sac d'argent, un autre
me secouait par le collet, comme s'il voulait m'trangler, un troisime
me prenait par le bras et me tirait  lui; au milieu de ce vacarme, la
vieille allait de l'un  l'autre, criant plus fort que toute la bande,
portant les mains  sa tte, puis, prenant mon bras, montra mon pouce
ensanglant et presque dtach. Je commenais  comprendre. Evidemment
il y avait des contrebandiers qui pensaient  profiter de l'occasion, et
qui, pour avoir  bon march tout ce que nous apportions, proposaient de
se dbarrasser de moi et de garder l'argent. J'allais payer de ma vie la
faute de me trouver, malgr moi, en mauvaise compagnie; c'est encore une
leon qui m'a cot cher, mais qui m'a servi.

Heureusement pour moi, la vieille l'emporta. Un grand coquin, que sa
figure pendable et fait reconnatre au milieu de tous ces honntes
gens, se fit mon dfenseur; il me mit prs de lui avec la bohmienne,
et, tenant  la main la hache du second, il fit un discours que je
n'entendis pas, mais dont je ne perdis pas un mot; j'aurais pu le
traduire ainsi: Cet enfant a sauv ma mre; je le prends sous ma garde,
la premier qui y touche, je l'abats.

C'tait la seule loquence qui pouvait me sauver; un quart d'heure
aprs tout ce bruit, ma blessure tait panse avec de la poudre et de
l'eau-de-vie; on m'avait mont sur une mule; dans un des paniers tait
le paquet de piastres;  ct de moi, en travers, on avait plac
un grand sac qui pendait des deux cts. Le bohmien mon sauveur
m'accompagnait seul, un pistolet  chaque poing.

Arrivs  la plage, mon conducteur appela le capitaine, qui se trouvait
dans la chaloupe; il eut avec lui,  terre, une longue et vive
conversation. Aprs quoi il m'embrassa, me remit l'argent et me dit: Un
_roumi_[1] paye le bien par le bien, et le mal par le mal. Pas un mot de
ce que tu as vu, ou tu es mort.

[Note 1: C'est le nom que se donnent entre eux les bohmiens.]

J'entrai alors dans la chaloupe avec le capitaine, qui fit jeter dans
un coin le sac port par deux matelots. Une fois  bord, on m'envoya
coucher; j'eus grand'peine  m'endormir; mais la fatigue l'emporta sur
l'agitation; quand je m'veillai, il tait midi. Je craignis d'tre
battu; mais j'appris qu'on n'avait pas lev l'ancre: un malheur arriv
 bord en tait la cause; le second, me dit-on, tait mort subitement
d'une attaque d'apoplexie, pour avoir trop bu d'eau-de-vie; le matin
mme, on l'avait jet  la mer, cousu dans un sac, un boulet aux pieds.
Sa mort n'attristait personne; il tait fort mchant, et on profitait de
sa part dans l'expdition. Une heure aprs ces funrailles, on mettait 
la voile; nous marchions sur Malaga et Gibraltar.




V

CONTES NOIRS


Le reste du voyage se passa sans accident; une fois sr de ma
discrtion, le capitaine me prit en amiti; quand nous descendmes 
terre,  Saint-Louis du Sngal, il me garda  son service et me fit
demeurer avec lui.

Pendant le temps que je restai dans ce pays nouveau, je ne voulus rien
ngliger de ce qui pouvait m'instruire. Les ngres qui nous entouraient
de tous cts parlaient une langue que personne ne voulait se donner la
peine d'apprendre: Ce sont des sauvages, rptait mon capitaine. Aprs
cela, tout tait dit.

Pour moi, qui rdais dans la ville, je me fis bientt des amis parmi ces
pauvres ngres, si affectueux et si bons. Moiti patois, moiti signes,
nous finissions toujours par nous entendre; je causai si souvent avec
eux de choses et d'autres que j'en vins  parler leur langue, comme si
le bon Dieu m'avait fait natre avec une peau de taupe.--Qui s'embarque
sans savoir la langue du pays o il va, dit un proverbe, ne va pas
en voyage, il va  l'cole. Le proverbe avait raison, j'appris par
exprience que les ngres n'taient ni moins intelligents ni moins fins
que nous.

Parmi ceux que je voyais le plus souvent, tait un tailleur qui aimait
beaucoup  causer, et qui ne perdait jamais une occasion de me prouver,
dans sa langue, que les noirs avaient plus d'esprit que les blancs.

Sais-tu, me dit-il un jour, comment je me suis mari?

--Non, lui dis-je, je sais que tu as une femme qui est une des ouvrires
les plus habiles de Saint-Louis, mais tu ne m'as pas dit comment tu l'as
choisie.

--C'est elle qui a choisi et non pas moi, me dit-il; cela seul te prouve
combien nos femmes ont d'intelligence et de sens. coute mon rcit, il
t'intressera.


L'histoire du tailleur


Il y avait une fois un tailleur (c'tait mon futur beau-pre) qui avait
une fort belle fille  marier, tous les jeunes gens la recherchaient
 cause de sa beaut. Deux rivaux (tu en connais un) vinrent un jour
trouver la belle et lui dirent:

C'est pour toi que nous sommes ici.

--Que me voulez-vous? rpondit-elle en souriant.

--Nous t'aimons, reprirent les deux jeunes gens; chacun de nous dsire
t'pouser.

La belle tait une fille bien leve; elle appela son pre, qui couta
les deux prtendants et leur dit:

Il se fait tard, retirez-vous, et revenez demain; vous saurez alors qui
des deux aura ma fille.

Le lendemain, au point du jour, les deux jeunes gens taient de retour.

Nous voici, crirent-ils au tailleur, rappelez-vous ce que vous nous
avez promis hier.

--Attendez, rpondit-il, je vais au march acheter une pice de drap;
quand je l'aurai rapporte  la maison, vous saurez ce que j'attends de
vous.

Quand le tailleur revint du march, il appela sa fille, et, lorsqu'elle
fut venue, il dit aux jeunes gens:

Mes fils, vous tes deux, et je n'ai qu'une fille. A qui faut-il que je
la donne?  qui faut-il que je la refuse? Voyez cette pice de drap: j'y
taillerai deux vtements pareils; chacun de vous en coudra un, celui qui
le premier aura fini sera mon gendre.

Chacun des deux rivaux prit sa tche et se prpara  coudre sous les
yeux du matre. Le pre appela sa fille et lui dit:

Voici du fil, tu le prpareras pour ces deux ouvriers.

La fille obit  son pre; elle prit le fil et s'assit prs des jeunes
gens.

Mais la belle tait fine: le pre ne savait pas qui elle aimait; les
jeunes gens ne le savaient pas davantage; mais la jeune fille le savait
dj. Le tailleur sortit; la jeune fille prpara le fil, les jeunes gens
prirent leurs aiguilles et commencrent  coudre. Mais  celui qu'elle
aimait (tu m'entends) la belle donnait des aiguilles court, tandis
qu'elle donnait des aiguilles longues  celui qu'elle n'aimait pas.
Chacun cousait, cousait avec une ardeur extrme;  onze heures, l'oeuvre
tait  peine  moiti; mais  trois heures de l'aprs-midi, mon ami,
le jeune homme aux courtes aiguilles avait achev sa tche, tandis que
l'autre tait bien loin d'avoir fini.

[Illustration]

Quand le tailleur rentra, le vainqueur lui porta le vtement termin;
son rival cousait toujours.

Mes enfants, dit le pre, je n'ai voulu favoriser ni l'un ni l'autre
d'entre vous, c'est pourquoi j'ai partag cette pice de drap en deux
portions gales, et je vous ai dit: Celui qui finira le premier sera mon
gendre. Avez-vous bien compris cela?

--Pre, rpondirent les deux jeunes gens, nous avons compris ta parole
et accept l'preuve; ce qui est fait est bien fait.

Le tailleur avait raisonn ainsi: Celui qui finira le premier sera
l'ouvrier le plus habile; par consquent, ce sera lui qui soutiendra
le mieux son mnage; il n'avait pas devin que sa fille ferait des
aiguilles courtes pour celui qu'elle aimait et des aiguilles longues
pour celui dont elle ne voulait pas. C'tait l'esprit qui dcidait
l'preuve, c'tait la belle qui se choisissait elle-mme son mari.

Et maintenant, avant de conter mon histoire aux belles dames d'Europe,
demande-leur ce qu'elles auraient fait  la place de la ngresse; tu
verras si la plus fine n'est pas embarrasse.

Tandis que le tailleur me contait son mariage, sa femme tait entre et
travaillait sans rien dire, comme si ce rcit ne la concernait pas.

Les filles de votre pays ne sont pas btes, lui dis-je en riant; il me
semble qu'elles ont plus d'esprit que leurs maris.

--C'est que nous avons reu de nos mres une bonne ducation, me
rpondit-elle. On nous a toutes berces avec l'histoire de la Belette.

--Contez-moi cette histoire, je vous en prie; je l'emporterai aussi en
Europe, pour en faire le profit de ma femme, quand je me marierai.

--Volontiers, me dit-elle; cette histoire, la voici.


La Belette et son mari


Dame Belette mit au monde un fils, puis elle appela son mari et lui dit:

Cherche-moi des langes comme je les aime et apporte-les-moi.

Le mari couta les paroles de sa femme et lui dit:

Quels sont ces langes que tu aimes?

Et la Belette rpondit:

Je veux la peau d'un lphant.

Le pauvre mari resta stupfait de cette exigence et demanda  sa chre
moiti si, par hasard, elle n'aurait point perdu la tte; pour toute
rponse, la Belette lui jeta l'enfant sur les bras et partit aussitt.
Elle alla trouver le Ver-de-Terre et lui dit:

Compre, ma terre est pleine de gazon, aide-moi  la remuer.

Une fois le Ver en train de fouiller, la Belette appela la Poule:

Commre, lui dit-elle, mon gazon est rempli de vers, nous aurons besoin
de votre secours.

La poule courut aussitt, mangea le Ver et se mit  gratter le sol.

Un peu plus loin, la Belette rencontra le Chat:

Compre, lui dit-elle, il y a des Poules sur mon terrain; en mon
absence, vous devriez faire un tour de ce ct.

[Illustration]

Un instant aprs, le Chat avait mang la Poule.

Tandis que le Chat se rgalait de la sorte, la Belette dit au chien:
Patron, laisserez-vous le Chat en possession de ce domaine! Le Chien,
furieux, courut trangler le Chat, ne voulant pas qu'il y et en ce pays
d'autres matres que lui.

Le Lion passa par l, la Belette le salua avec respect: Monseigneur,
lui dit-elle, n'approchez pas de ce champ, il appartient au Chien; sur
quoi le Lion, plein de jalousie, fondit sur le Chien et le dvora.

Ce fut le tour de l'lphant: la Belette lui demande son appui contre
le Lion; l'lphant entra en protecteur sur le terrain de celle qui
l'implorait. Mais il ne connaissait pas la perfidie de la Belette, qui
avait creus un grand trou et l'avait recouvert de feuillage. L'lphant
tomba dans le pige et se tua en tombant; le Lion, qui avait peur de
l'lphant, se sauva dans la fort.

La Belette alors prit la peau de l'lphant et la porta  son mari, en
lui disant:

Je t'ai demand la peau de l'lphant; avec l'aide de Dieu, je l'ai
eue, et je te l'apporte.

Le mari de la Belette n'avait pas devin que sa femme tait plus fine
que toutes les btes de la terre; encore moins avait-il pens que la
dame tait plus fine que lui. Il le comprit alors, et voil pourquoi
nous disons aujourd'hui: Il est aussi fin que la Belette.

L'histoire est finie.

Ce ne furent pas seulement des contes que j'appris avec les ngres;
je connus bientt leur faon de faire le commerce, leurs ides, leurs
habitudes, leur morale, leurs proverbes, et je fis mon profit de leur
sagesse.

Par exemple, ces bonnes gens qui, ainsi que moi, ne savent ni lire ni
crire, ont, comme les Arabes et les Indiens, une faon de graver les
choses dans la mmoire de leurs enfants, en leur faisant deviner des
nigmes; il y en a qui valent un gros livre par renseignement qu'elles
renferment.

Ainsi, ajouta le capitaine, en me donnant une tape sur la tte, ce qui
tait son grand signe d'amiti, devine moi celle-ci:

Dis-moi ce que j'aime, ce qui m'aime et ce qui fait toujours ce qu'il me
plat.

--C'est ton chien, capitaine; tu as regard Fidle en parlant.

--Bravo! mon matelot. Continuons:

--Dis-moi ce que tu aimes un peu, ce qui t'aime beaucoup et qui fait
toujours ce qu'il te plat.

--Tu donnes ta langue au chien; c'est ta mre mon petit homme; tu
ne crois pas qu'elle fasse toujours ce que tu veux, l'exprience
t'apprendra que ce n'est jamais  elle qu'elle pense quand il s'agit de
toi.

--Dis-moi celle que ton pre aime beaucoup, qui l'aime beaucoup et lui
fait faire tout ce qu'il lui plat.

--On ne fait jamais faire  papa ce qu'il ne veut pas, capitaine;
maman le rpte tous les jours! Mais ma soeur est mal leve, elle rit
toujours quand maman dit cela.

--C'est que ta soeur a devin le mot de l'nigme, mon matelot. Ah! si
j'avais eu une fille, je l'aurais bien force  me commander son caprice
du matin au soir.

--Reste encore une nigme: Qu'est-ce qu'on aime ou qu'on n'aime pas, qui
vous aime ou qui ne vous aime pas, mais qui vous fait toujours faire ce
qu'il lui plat?

--Je ne sais pas, capitaine.

--Eh bien, me dit-il d'un air goguenard, demande-le ce soir  ton papa.

Je ne manquai pas  la recommandation du marin; je racontais  table
tout ce que j'avais appris dans la journe; les contes ngres amusrent
beaucoup ma mre; les nigmes eurent un succs complet, mais quand j'en
vins  la dernire, mon pre se mit  rire.

Ce n'est pas difficile  deviner, mon garon, je vais te le dire....

Sur quoi ma mre regarda mon pre; je ne sais pas ce qu'il lut dans son
yeux, mais il resta court.

Dis-le moi donc, papa, je veux le savoir.

--Si vous ne vous taisez pas, Monsieur, me dit ma mre, d'un ton svre,
je vous envoie au jardin sans dessert.

--Ah! dit mon pre.

Cet ah! me rendit du courage, je donnai un coup de poing sur la table:
Mais parle donc, papa!

Ma mre fit mine de se lever; mon pre la prvint; en un instant je me
trouvai dans le jardin tout en larmes, avec une grande tartine de pain
sec  la main.

Voil comment je n'ai jamais su le mot de la dernire nigme. S'il y en
a de plus habiles que moi, qu'ils le devinent, sinon qu'ils aillent au
Sngal; peut-tre la femme du tailleur leur apprendra-t-elle le secret
que ma mre ne m'a jamais dit.




VI

LE SECOND VOYAGE DU CAPITAINE JEAN


Mes causeries avec les ngres avaient fait de moi un interprte et un
courtier; le capitaine avait en mon zle une pleine confiance; malgr
mon ge, c'est moi qui traitais avec tous les marchands. La cargaison
fut bientt faite  des conditions excellentes, et  mon retour 
Marseille, j'eus, outre ma part, un beau et riche cadeau de mes
armateurs. Ma rputation commenait, et aprs quelques voyages dans la
Mditerrane, on m'offrit de partir pour l'Orient comme subrcargue d'un
brick de la plus belle taille; je n'avais pas vingt ans.

Qui m'avait valu une si belle condition? Mon travail. Partout o j'avais
abord, j'avais fait connaissance avec les matelots de tous pays, Grecs,
Levantins, Dalmates, Russes, Italiens, et je parlais un peu la langue
de tous ces gens-l. Le navire allait chercher des grains dans la mer
Noire,  l'embouchure du Danube; il fallait un homme qui baragouint
tous les patois; on m'avait trouv sous la main, et quoique je n'eusse
gure de barbe au menton, on m'avait pris.

Me voil donc en mer, et cette fois pour mon compte, faisant un commerce
loyal, et n'tant l'esclave que de mon devoir. Dieu sait si je prenais
de la peine pour dfendre l'intrt de mes armateurs! En arrivant 
Constantinople, je trouvai le moyen de placer notre cargaison d'articles
divers  des conditions avantageuses, et nous partmes pour Galatz, bien
munis de piastres d'Espagne et de lettres de change. En entrant dans
la mer Noire, notre navire portait des passagers de toute langue et de
toute nation. L'un des plus singuliers tait un Dalmate qui retournait
chez lui par le Danube. Il tait tout le jour assis  l'avant, tenant
entre ses jambes un violon qui n'avait qu'une corde, c'est ce que les
Serbes nomment la _gulza_; il grattait cette corde avec un archet et
chantait, d'un ton plaintif et dans une langue douce et sonore, les
chansons de son pays: celle-ci, par exemple, qu'il rcitait tous les
soirs  la clart des toiles, et que je n'ai pas oublie:

  Le chant du soldat

  Je suis un jeune soldat, toujours, toujours
   l'tranger.

  --Quand j'ai quitt mon bon pre, la lune
  brillait au ciel.

  --La lune brille au ciel, j'entends mon
  pre qui me pleure.

  --Quand j'ai quitt ma bonne mre, le
  soleil brillait au ciel.

  --Le soleil brille au ciel, j'entends ma
  mre qui me pleure.

  --Quand j'ai quitt mes frres chris, les
  toiles brillaient au ciel.

  --Les toiles brillent au ciel, j'entends
  mes frres qui me pleurent.

  --Quand j'ai quitt mes soeurs chries,
  les pivoines taient en fleurs.

  --Voici la pivoine qui fleurit, j'entends
  mes soeurs qui me pleurent.

  --Quand j'ai quitt ma bien-aime, les lis
  fleurissaient au jardin.

  --Voici le lis en fleur, j'entends ma bien-aime
  qui me pleure.

  Il faut que ces larmes se schent, demain
  je veux partir d'ici.

  Je suis un jeune soldat, toujours, toujours
   l'tranger.

  Le chant du fianc

  Vois cet oiseau, vois ce faucon qui s'lve
  au plus haut des cieux. Si je pouvais le prendre
  et l'enfermer dans ma chambre!

  Cher oiseau, faucon au beau plumage,
  apporte-moi quelque nouvelle.

  --Volontiers, mais je ne te dirai rien
  d'heureux. Avec un autre s'est fiance ta bien-aime.

  --Valet, selle mon alezan; moi aussi je
  veux tre l.

  Quand elle est entre dans l'glise, c'tait
  encore une simple fille; maintenant, assise
  sur ce banc magnifique, c'est une grande
  dame.

  Vois-tu la lune qui s'lve entre deux petites
  toiles? C'est ma bien-aime entre ses
  deux belles-soeurs.

  Quand elle va pour se fiancer, je l'arrte
  au passage. Chre enfant, rends-moi l'anneau
  que j'ai achet.

  --Va maintenant, va mon enfant, et point
  de reproches; oui, c'est mon pauvre coeur
  qui pleure, mais ce n'est pas de toi qu'il se
  plaint.

La mer Noire n'est pas toujours commode; j'ai travers plus d'une fois
les deux ocans, et je connais leurs temptes; mais je crains moins
leurs longues vagues qui dferlent contre le navire, que ces petits
flots presss qui roulent et fatiguent un vaisseau, et qui, tout  coup,
s'entr'ouvrent comme un abme. Depuis deux jours et deux nuits nous
tions en perdition, et personne ne pouvait tenir sur le pont, hormis
mon Dalmate, qui s'tait attach  un des bancs par la ceinture, et qui,
tout mouill qu'il tait, chantait toujours les airs de son pays.

Seigneur Dalmate, lui dis-je en un moment o le vent et la mer nous
laissaient un peu respirer, je vois que vous tes un brave, vous n'avez
pas peur du naufrage.

--Qui peut empcher sa destine? me dit-il en rclant son violon; le
plus sage est de s'y rsigner.

--Voil parler comme un Turc, lui rpondis-je; un chrtien n'est pas si
patient.

--Pourquoi ne serait-on pas chrtien et rsign  la volont divine?
reprit-il. Ce que Dieu nous promet, c'est le ciel, si nous sommes
honntes gens; il ne nous a jamais promis la sant, la richesse, le
salut en mer et autres choses passagres. Tout cela est abandonn  une
puissance secondaire qui n'a d'empire que sur la terre; ceux qui l'ont
vue la nomment le _Destin_.

--Comment! m'criai-je, ceux qui l'ont vue? Vous croyez donc que le
Destin existe?

[Illustration]

--Pourquoi non? me rpondit-il tranquillement. Si vous en doutez,
coutez cette histoire; les principaux acteurs vivent encore  Cattaro;
ce sont mes cousins, je vous les montrerai quand vous reviendrez.




VII

LE DESTIN


Il y avait une fois deux frres qui vivaient ensemble au mme mnage;
l'un faisait tout, tandis que l'autre tait un indolent qui ne
s'occupait que de boire et de manger. Les rcoltes taient toujours
magnifiques; ils avaient en abondance boeufs, chevaux, moutons, porcs,
abeilles, et le reste.

L'an, qui faisait tout, se dit un jour: Pourquoi travailler pour cet
indolent? Mieux vaut nous sparer; je travaillerai pour moi seul, et il
fera alors ce que bon lui semblera. Il dit donc  son frre:

Mon frre, il est injuste que je m'occupe de tout, tandis que tu ne
veux m'aider en rien et ne penses qu' boire et  manger; il faut nous
sparer.

L'autre essaya de le dtourner de ce projet en lui disant:

Frre, ne fais pas cela; nous sommes si bien! Tu as tout entre les
mains, aussi bien ce qui est  toi que ce qui est  moi, et tu sais que
je suis toujours content de ce que tu fais et de ce que tu ordonnes.

Mais l'an persista dans sa rsolution, si bien que le cadet dut cder,
et lui dit:

Puisqu'il en est ainsi, je ne t'en voudrai pas pour cela; fais le
partage comme il te plaira.

Le partage fait, chacun choisit son lot. L'indolent prit un bouvier pour
ses boeufs, un pasteur pour ses chevaux, un berger pour ses brebis, un
chevrier pour ses chvres, un porcher pour ses porcs, un gardien pour
ses abeilles, et leur dit  tous:

Je vous confie mon bien; que Dieu vous surveille.

Et il continua de vivre dans sa maison sans plus de souci qu'auparavant.

L'an, au contraire, se fatigua pour sa part autant qu'il avait fait
pour le bien commun: il garda lui-mme ses troupeaux, ayant l'oeil 
tout; malgr cela, il ne trouva partout que mauvais succs et dommage;
de jour en jour tout lui tournait  mal, jusqu' ce qu'enfin il devint
si pauvre qu'il n'avait mme plus une paire d'opanques[1], et qu'il
allait nu-pieds. Alors il se dit:

J'irai chez mon frre voir comment les choses vont chez lui.

[Note 1: C'est la chaussure des Serbes, qui est faite avec des lanires
de cuir.]

Son chemin le menait dans une prairie o paissait un troupeau de brebis,
et quand il s'en approcha, il vit que les brebis n'avaient point de
berger. Prs d'elles, seulement, tait assise une belle jeune fille qui
filait un fil d'or.

Aprs avoir salu la fille d'un: Dieu te protge! il lui demanda  qui
tait ce troupeau; elle lui rpondit:

A qui j'appartiens, appartiennent aussi ces brebis.

--Et qui es-tu? continua-t-il.

--Je suis la fortune de ton frre, rpondit-elle.

Alors il fut pris de colre et d'envie, et s'cria:

Et ma fortune,  moi, o est-elle?

La fille lui rpondit:

Ah! elle est bien loin de toi.

--Puis-je la trouver? demanda-t-il.

Elle lui rpondit: Tu le peux, seulement cherche-la.

Quand il eut entendu ces mots et qu'il vit que les brebis de son frre
taient si belles qu'on n'en pouvait imaginer de plus belles, il ne
voulut pas aller plus loin pour voir les autres troupeaux, mais il alla
droit  son frre. Ds que celui-ci l'aperut, il en eut piti et lui
dit en fondant en larmes:

O donc as-tu t depuis si longtemps?

En le voyant en haillons et nu-pieds, il lui donna une paire d'opanques
et quelque argent.

Aprs tre rest trois jours chez son frre, le pauvre partit pour
retourner chez lui; mais une fois  la maison, il jeta un sac sur ses
paules, y mit un morceau de pain, prit un bton  la main, et s'en alla
ainsi par le monde pour y chercher sa fortune.

[Illustration]

Ayant march quelque temps, il se trouva dans une grande fort et
rencontra une abominable vieille qui dormait sous un buisson. Il se mit
 fouiller la terre avec son bton, et, pour veiller la vieille, il lui
donna un coup dans le dos. Cependant elle ne se remua qu'avec peine, et,
n'ouvrant qu' demi ses yeux chassieux, elle lui dit:

Remercie Dieu que je me sois endormie, car, si j'avais t veille, tu
n'aurais pas eu ces opanques.

Alors il lui dit: Qui donc es-tu, toi qui m'aurais empch d'avoir ces
opanques?

La vieille lui dit: Je suis ta fortune.

En entendant ces mots, il se frappa la poitrine en s'criant:

Comment! c'est toi qui es ma fortune? Puisse Dieu t'exterminer! Qui
donc t'a donne  moi?

Et la vieille lui dit:

C'est le Destin.

--O est le Destin? demanda-t-il.

--Va et cherche-le, lui rpondit-elle en se rendormant.

Alors il partit et s'en alla chercher le Destin. Et aprs un long, bien
long voyage, il arriva enfin dans un bois, et, dans ce bois, trouva un
ermite  qui il demanda s'il ne pourrait pas avoir des nouvelles du
Destin, et l'ermite lui dit:

Va sur la montagne, tu arriveras droit  son chteau; mais, quand tu
seras prs du Destin, ne t'avise pas de lui parler; fais seulement tout
ce que tu lui verras faire jusqu' ce qu'il t'interroge.

Le voyageur remercia l'ermite et prit le chemin de la montagne. Et quand
il fut arriv dans le chteau du Destin, c'est l qu'il vit de belles
choses! C'tait un luxe royal, il y avait une foule de valets et de
servantes toujours en mouvement et qui ne faisaient rien. Pour le
Destin, il tait assis  une table servie et il soupait. Quand
l'tranger vit cela, il se mit aussi  table et mangea avec le matre du
logis. Aprs le souper, le Destin se coucha; l'autre en fit autant. Vers
minuit, voici que dans le chteau il se fait un bruit terrible, et au
milieu du bruit on entendait une voix qui criait:

Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'mes qui sont venues
au monde; donne-leur quelque chose  ton bon plaisir!

[Illustration]

Et voil le Destin qui se lve; il ouvre un coffre dor et sme dans la
chambre des ducats tout brillants, en disant:

Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!

Au point du jour, le beau chteau s'vanouit, et  sa place il y eut
une maison ordinaire, mais o rien ne manquait. Quand vint le soir, le
Destin se remit  souper, son hte en fit autant; personne ne dit mot.
Aprs souper, tous deux allrent se coucher. Vers minuit, voici que
dans le chteau recommence un bruit terrible, et au milieu du bruit on
entendait une voix qui criait:

Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'mes qui ont vu la
lumire; donne-leur quelque chose  ton bon plaisir!

Et voil le Destin qui se lve; il ouvre un coffre d'argent; mais cette
fois il n'y avait pas de ducats, ce n'tait que des monnaies d'argent
mles par-ci par-l de quelques pices d'or. Le Destin sema cet argent
sur la terre en disant:

Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!

Au point du jour, cette maison aussi avait disparu, et  sa place il
y en avait une autre plus petite. Ainsi se passa chaque nuit; chaque
matin, la maison diminuait jusqu' ce qu'enfin il n'y et plus qu'une
misrable cabane; le Destin prit une bche et se mit  fouiller la
terre; son hte en fit autant, et ils bchrent tout le jour. Quand vint
le soir, le Destin prit un morceau de pain, en cassa la moiti et la
donna  son compagnon. Ce fut tout leur souper; quand ils l'eurent
mang, ils se couchrent.

Vers minuit, voici que recommence un bruit terrible, et au milieu du
bruit on distinguait une voix qui disait:

Destin, Destin, tant et tant d'mes sont venues au monde cette nuit;
donne-leur quelque chose  ton bon plaisir!

Et voil le Destin qui se lve; il ouvre un coffre et se met  semer des
cailloux, et parmi ces cailloux quelques menues monnaies, et ce faisant
il disait:

Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!

Quand le matin reparut, la cabane s'tait change en un grand palais
comme au premier jour. Alors, pour la premire fois, le Destin parla 
son hte et lui dit:

Pourquoi es-tu venu?

Celui-ci lui conta en dtail sa misre, et comment il tait venu pour
demander au Destin lui-mme pourquoi il lui avait donn une si mauvaise
fortune. Le Destin lui rpondit:

Tu as vu comment la premire nuit j'ai sem des ducats et ce qui a
suivi. Tel je suis la nuit o nat un homme, tel cet homme sera toute
sa vie. Tu es n dans une nuit de pauvret, tu resteras pauvre toute ta
vie. Ton frre, au contraire, est venu au monde dans une heureuse nuit,
il restera heureux jusqu' la fin. Mais puisque tu as pris tant de peine
pour me chercher, je te dirai comment tu peux t'aider. Ton frre a une
fille du nom de Miliza, qui est aussi fortune que son pre. Prends-la
pour femme quand tu seras de retour au pays, et tout ce que tu
acquerras, aie soin de dire que cela est  ta femme.

L'hte remercia le Destin bien des fois, et partit. Quand il fut de
retour au pays, il alla droit chez son frre, et lui dit:

Frre, donne-moi Miliza; tu vois que sans elle je suis seul au monde!

Et le frre rpondit:

Cela me plat: Miliza est  toi.

Le nouveau mari emmena dans sa maison la fille de son frre, et il
devint trs riche, mais il disait toujours:

Tout ce que j'ai est  Miliza.

[Illustration]

Un jour, il alla aux champs pour voir ses bls, qui taient si beaux
qu'on ne pouvait rien trouver de plus beau. Voil qu'un voyageur vint 
passer sur le chemin, et lui demanda:

A qui ces bls?

Et lui, sans y penser, rpondit:

Ils sont  moi.

Mais  peine avait-il parl que voil les bls qui s'enflamment et le
champ tout en feu. Vite il court aprs le voyageur et lui crie:

Arrte, mon frre, ces bls ne m'appartiennent pas, ils sont  Miliza,
la fille de mon frre.

Le feu cessa aussitt, et ds lors notre homme fut heureux, grce 
Miliza.

       *       *       *       *       *

Seigneur Dalmate, dis-je  mon conteur, votre histoire est jolie,
quoiqu'elle sente terriblement le Turc. En mon pays, nous avons d'autres
ides; loin de nous en remettre  la fortune, nous comptons sur
nous-mmes, sur notre esprit plus encore que sur nos bras, sur notre
prudence plus que sur notre hardiesse. Aussi, dans ma patrie, paye-t-on
cher un bon conseil.

--Ainsi fait-on chez moi, me rpondit le Dalmate en rajustant son bonnet
de peau qui tombait sur les yeux; coutez ce qui est arriv l'an dernier
 un de mes voisins.




VIII

LE FERMIER PRUDENT


Il y avait prs de Raguse un fermier qui se mlait aussi de commerce. Un
jour, il partit pour la ville, emportant avec lui tout son argent, afin
de faire quelques achats. En arrivant  un carrefour, il demanda  un
vieillard qui se trouvait l quelle route il fallait prendre.

Je te le dirai si tu me donnes cent cus, rpondit l'tranger; je ne
parle pas  moins; chacun de mes avis vaut cent cus!

Diable! pensa le fermier en regardant la mine de l'tranger, qui avait
l'air d'un renard, qu'est-ce que peut tre un avis qui vaut cent cus?
Ce doit tre quelque chose de bien rare, car, en gnral, on vous
donne pour rien des conseils; il est vrai qu'ils ne valent pas
davantage.--Allons, dit-il  l'homme, parle; voila tes cent cus.

--coute donc, reprit l'tranger. Cette route qui va tout droit, c'est
la route d'aujourd'hui; celle qui fait un coude, c'est la route de
demain. J'ai encore un avis  te donner, continua-t-il; mais il faut
aussi me le payer cent cus.

Le fermier rflchit longtemps, puis il se dcida.

Puisque j'ai pay le premier conseil, je puis bien payer le second.

Et il donna encore cent cus.

coute donc, lui dit l'tranger. Quand tu seras en voyage et que tu
entreras dans une htellerie, si l'hte est vieux et si le vin est
jeune, va-t-en au plus vite, si tu ne veux pas qu'il t'arrive malheur.
Donne-moi encore cent cus, ajouta-t-il, j'ai encore quelque chose  te
dire.

Le fermier se mit  rflchir: Qu'est-ce donc que ce nouvel avis? Bah!
puisque j'en ai achet deux, je peux bien payer le troisime.

Et il donna ses derniers cent cus.

coute donc, lui dit l'tranger. Si jamais tu te mets en colre, garde
la moiti de ton courroux pour le lendemain; n'use pas toute la colre
en un jour.

[Illustration]

Le fermier reprit le chemin de sa maison, o il arriva les mains vides.

Qu'as-tu achet? lui demanda sa femme.

--Rien que trois avis, rpondit-il, qui m'ont cot chacun cent cus.

--Bien! dissipe ton argent, jette-le au vent, suivant ton habitude.

--Ma chre femme, reprit doucement le fermier, je ne regrette pas mon
argent; tu vas voir quelles sont les paroles que j'ai payes.

Et il lui conta ce qu'on lui avait dit; sur quoi la femme haussa les
paules et l'appela un fou qui ruinerait sa maison et mettrait ses
enfants sur la paille.

Quelque temps aprs, un marchand s'arrta devant la porte du fermier
avec deux voitures pleines de marchandises. Il avait perdu en route un
associ et offrit au fermier cinquante cus s'il voulait se charger
d'une des voitures et venir avec lui  la ville.

J'espre, dit  son mari la femme du fermier, que tu ne refuseras pas;
cette fois du moins tu gagneras quelque chose.

On partit; le marchand conduisait la premire voiture, le fermier menait
la seconde. Le temps tait mauvais, les chemins rompus, on n'avanait
qu' grand'peine. On arriva enfin aux deux routes, le marchand demanda
celle qu'il fallait prendre.

C'est celle de demain, dit le fermier; elle est plus longue, mais elle
est plus sre.

Le marchand voulut prendre la route d'aujourd'hui.

Quand vous me donneriez cent cus, dit le fermier, je n'irais pas par
ce chemin.

On se spara donc. Le fermier, qui avait choisi la voie la plus longue,
arriva nanmoins bien avant son compagnon, sans que sa voiture et
souffert. Le marchand n'arriva qu' la nuit; sa voiture tait tombe
dans un marais; tout le chargement tait endommag et le matre tait
bless, par-dessus le march.

Dans la premire auberge o on descendit, il y avait un vieil htelier;
une branche de sapin annonait qu'on y vendait  bon march du vin
nouveau. Le marchand voulut s'arrter l pour y passer la nuit.

Je ne le ferais pas quand vous me donneriez cent cus! s'cria le
fermier.

Et il sortit au plus vite, laissant son compagnon.

Vers le soir, quelques jeunes dsoeuvrs qui avaient trop got au
vin nouveau se querellrent  propos d'une cause futile. On tira les
couteaux; l'hte, alourdi par les annes, n'eut pas la force de sparer
ni d'apaiser les combattants. Il y eut un homme tu et, comme on
craignait la justice, on cacha le cadavre dans la voiture du marchand.

Celui-ci, qui avait bien dormi et n'avait rien entendu, se leva de grand
matin pour atteler ses chevaux. Effray de trouver un mort sur son
chariot, il voulut fuir au plus vite pour ne pas tre ml dans un
procs fcheux; mais il avait compt sans la police autrichienne; on
courut aprs lui. En attendant que la justice clairct l'affaire, on
jeta mon homme en prison et on confisqua tout son avoir.

[Illustration]

Quand le fermier apprit ce qui tait arriv  son compagnon, il voulut
au moins mettre en sret sa voiture et reprit le chemin de sa maison.
Comme il approchait de son jardin, il aperut  la brune un jeune soldat
mont sur un des plus beaux pruniers, et qui faisait tranquillement la
rcolte du bien d'autrui. Le fermier arma son fusil pour tuer le voleur;
mais il rflchit.

J'ai pay cent cus, pensa-t-il, pour apprendre qu'il ne faut pas
dpenser toute sa colre en un jour. Attendons  demain, mon voleur
reviendra.

Il prit un dtour pour entrer dans la maison par un autre ct, et,
comme il frappait  la porte, voil le jeune soldat qui vient se
prcipiter dans ses bras en s'criant:

Mon pre, j'ai profit de mon cong pour vous surprendre et vous
embrasser.

Le fermier dit alors  sa femme:

coute maintenant ce qui m'est arriv, tu verras si j'ai pay trop cher
mes trois avis.

Il lui conta toute l'histoire; et comme le pauvre marchand fut pendu,
quoi qu'il pt faire, le fermier se trouva l'hritier de cet imprudent.
Devenu riche, il rptait tous les jours qu'on ne paye jamais trop cher
un bon conseil, et, pour la premire fois, sa femme tait de son avis.




IX

LES TROIS HISTOIRES DU DALMATE


Seigneur Dalmate, lui dis-je, quand il eut fini son histoire, voil
sans doute un beau conte, mais ce n'est pas le Destin qui a fait la
fortune de ce sage fermier, c'est le calcul, la raison. Votre second
rcit dtruit le premier et fort heureusement, car il serait triste que
les paresseux fissent fortune et que les gens actifs qui sment le grain
ne rcoltassent que le vent.

--Les paresseux russissent quelquefois, me rpondit-il gravement; j'en
sais un exemple que je puis vous conter.

--Vous savez donc des contes sur toutes choses? m'criai-je.

--Contes et chansons, c'est toute la vie, me rpondit-il froidement.


La paresseuse


Il y avait une fois une mre qui avait une fille trs paresseuse et qui
n'avait de got pour aucune espce de travail. Elle la conduisit dans un
bois, auprs d'un carrefour, et se mit  la battre de toutes ses forces.
Prs de l passait par hasard un seigneur, qui demanda  la mre
pourquoi ce rude chtiment.

Mon cher seigneur, rpondit-elle, c'est que ma fille est une
travailleuse insupportable, elle nous file jusqu' la mousse qui garnit
les murs.

--Confiez-la-moi, dit le seigneur, je lui donnerai de quoi filer toute
son envie.

--Prenez-la, dit la mre, prenez-la, je n'en veux plus.

Et le seigneur l'emmne  sa maison, ravi de cette belle acquisition.

Le soir mme, il enferma la jeune fille toute seule dans une chambre o
tait un grand tonneau plein de chanvre. C'est l qu'elle se trouva dans
une grande peine.

Comment faire? Je ne veux pas filer, je ne sais pas filer!

[Illustration]

Mais vers la nuit, voici trois vieilles sorcires qui frappent  la
fentre, et la fille les fait entrer bien vite.

Si tu veux nous inviter  tes noces, lui dirent-elles, nous t'aiderons
 filer ce soir.

--Filez, Mesdames, rpondit-elle bien vite; je vous invite  mon
mariage.

Et voil les trois sorcires qui filent tout ce qu'il y avait dans le
tonneau, pendant que la paresseuse dormait tout  loisir.

Le matin, quand le seigneur entra dans la chambre, il vit tout le mur
garni de fil et la jeune fille qui dormait. Il sortit sur la pointe du
pied et dfendit que personne n'entrt dans la chambre, afin que la
fileuse pt se reposer d'un si grand travail. Cela n'empcha pas que le
jour mme il ne fit apporter un second tonneau plein de chanvre; mais
les sorcires revinrent  l'heure dite, et tout se passa comme le
premier jour.

Le seigneur fut merveill, et comme il n'y avait plus rien  filer dans
la maison, il dit  la jeune fille:

Je veux t'pouser, car tu es la reine des filandires.

La veille du mariage, la prtendue fileuse dit  son mari:

Il faut que j'invite mes tantes.

Et le seigneur rpondit qu'elles seraient les bienvenues.

Une fois entres, les trois sorcires se mirent auprs du pole; elles
taient horribles; quand le seigneur les eut vues dans toute leur
laideur, il dit  sa fiance:

Tes tantes ne sont pas belles.

Puis, s'approchant de la premire sorcire, il lui demanda pourquoi elle
avait un nez si long.

Mon cher neveu, rpondit-elle, c'est  force de filer. Quand on file
toujours et que toute la journe on branle la tte, le nez s'allonge
insensiblement.

[Illustration]

Le seigneur passa  la seconde et lui demanda pourquoi elle avait de si
grosses lvres.

Mon cher neveu, rpondit-elle, c'est  force de filer. Quand on
file toujours et que toute la journe on mouille son fil, les lvres
grossissent insensiblement.

Alors il demanda  la troisime pourquoi elle tait bossue.

Mon cher neveu, lui dit-elle, c'est  force de filer. Quand on est
assise et courbe toute la journe, le dos se plie insensiblement.

Et alors le seigneur eut grand'peur que sa femme ne devint aussi
horrible  force de filer, il jeta au feu quenouille et fuseau. Si
la paresseuse en fut fche, je le laisse  deviner  celles qui lui
ressemblent, j'en passe par leur jugement.

[Illustration]

Je vois avec plaisir, dis-je  mon conteur, qu'en Dalmatie les femmes
russissent sans peine et sans esprit.

--Pas du tout, s'cria mon insupportable conteur, il n'y a pas de pays
au monde o les femmes soient tout  la fois plus fines et plus sages.
Ne savez-vous donc pas comment la fille d'un mendiant pousa l'empereur
d'Allemagne, et, tout empereur qu'il ft, se montra plus habile et
meilleure que lui?

--Encore un conte! m'criai-je.

--Non pas un conte, reprit-il, mais une histoire; vous la trouverez dans
tous les livres qui disent la vrit.


De la demoiselle qui tait plus avise que l'empereur


[Illustration]

Il y avait une fois un pauvre homme qui vivait dans une cabane; il
n'avait avec lui qu'une fille, mais elle tait trs avise; elle allait
partout chercher des aumnes, et apprenait aussi  son pre  parler
avec sagesse et  obtenir ce qu'il lui fallait. Un jour il advint que
le pauvre homme alla vers l'empereur et le pria de lui donner quelque
chose. L'empereur, surpris de la faon dont parlait ce mendiant, lui
demanda qui il tait et qui lui avait appris  s'exprimer de la sorte.

C'est ma fille, rpondit-il.

--Et ta fille, qui donc l'a instruite? demanda l'empereur.

A quoi le pauvre homme rpondit:

C'est Dieu qui l'a instruite ainsi que notre extrme misre.

Alors l'empereur lui donna trente oeufs et lui dit:

Porte ces oeufs  ta fille et dis-lui qu'elle m'en fasse clore des
petits poulets; si elle ne les fait pas clore, mal lui en adviendra.

Le pauvre homme rentra tout en pleurant dans sa cabane et conta la chose
 sa fille. La fille reconnut de suite que les oeufs taient cuits; mais
elle dit  son pre d'aller se reposer et qu'elle aurait soin de tout.
Le pre suivit le conseil de sa fille et se mit  dormir; pour elle,
prenant une marmite, elle l'emplit d'eau et de fves et la mit sur le
feu; le lendemain quand les fves furent bouillies, elle appela son
pre, et lui dit de prendre une charrue et des boeufs et d'aller
labourer le long de la route o devait passer l'empereur.

Et, ajouta-t-elle, quand tu verras l'empereur, prends des fves,
sme-les et dis bien haut: Allons, mes boeufs, que Dieu me protge et
fasse pousser mes fves bouillies! Et si l'empereur te demande comment
il est possible de faire pousser des fves bouillies, rponds-lui: Cela
est aussi ais que de faire sortir un poulet d'un oeuf dur.

[Illustration]

Le pauvre homme fit ce que voulait sa fille; il sortit, il laboura et,
quand il vit l'empereur, il se mit  crier:

Allons, mes boeufs, que Dieu me protge et fasse pousser mes fves
bouillies!

Ds que l'empereur entendit ces mots, il s'arrta sur la route et dit:

Pauvre fou, comment est-il possible de faire pousser des fves
bouillies!

Et le pauvre homme rpondit:

Gracieux empereur, cela est aussi ais que de faire sortir un poulet
d'un oeuf dur.

L'empereur devina que c'tait la fille qui avait pouss le pre  agir
de la sorte; il dit  ses valets de prendre le pauvre homme et de
l'amener devant lui; puis il lui remit un petit paquet de chanvre et
dit:

Prends cela, tu m'en feras des voiles, des cordages, et tout ce dont on
a besoin pour un vaisseau, sinon je te ferai trancher la tte.

Le pauvre homme prit le paquet dans un grand trouble, et retourna tout
en larmes vers sa fille,  laquelle il conta ce qui s'tait pass; sa
fille lui dit d'aller dormir, en lui promettant qu'elle arrangerait
tout. Le lendemain, elle prit un petit morceau de bois, veilla son pre
et lui dit:

Prends cette allumette et porte-la  l'empereur; qu'il m'y taille un
fuseau, une navette et un mtier, aprs cela je lui ferai ce qu'il a
demand.

Le pauvre homme suivit encore une fois le conseil de sa fille; il alla
trouver l'empereur et lui rcita tout ce qu'on lui avait appris.

Quand l'empereur entendit cela, il fut tonn et chercha ce qu'il
pourrait encore faire; puis, prenant un verre  boire, il le donna au
pauvre homme en disant:

Prends ce verre, porte-le  ta fille, afin qu'elle m'puise la mer et
qu'elle en fasse un champ  labourer.

Le pauvre homme obit en pleurant et porta le verre  sa fille, en lui
redisant mot pour mot les paroles de l'empereur. Et sa fille lui dit
qu'il attendt au lendemain et qu'elle arrangerait toute chose. Le
lendemain matin, elle appela son pre, lui donna une livre d'toupes et
lui dit:

Porte ceci  l'empereur pour qu'il toupe toutes les sources et toutes
les embouchures de tous les fleuves de la terre, aprs cela je lui
desscherai la mer.

Et le pauvre homme alla tout redire  l'empereur.

Alors celui-ci vit bien que la demoiselle en savait plus que lui; il
ordonna qu'on la ft venir, et quand le pre eut amen sa fille, et que
tous deux eurent salu l'empereur, ce dernier dit:

Ma fille, devinez ce qu'on entend de plus loin?

Et la demoiselle rpondit:

Gracieux empereur, ce qu'on entend de plus loin, c'est le tonnerre et
le mensonge.

Alors l'empereur prit sa barbe dans sa main, et se tournant vers ses
conseillers:

Devinez, leur dit-il, combien vaut ma barbe?

Et quand ils l'eurent tous estime, l'un plus et l'autre moins, la
demoiselle leur soutint en face qu'aucun d'eux n'avait devin, et elle
dit:

La barbe de l'empereur vaut autant que trois pluies dans la scheresse
d't.

L'empereur fut ravi, et dit:

C'est elle qui a le mieux devin.

Et il lui demanda si elle voulait tre sa femme, ajoutant qu'il ne la
laisserait pas qu'elle n'et consenti. La demoiselle s'inclina et dit:

Gracieux empereur, que ta volont soit faite! Je te demande seulement
d'crire sur une feuille de papier, et de ta propre main, que si un jour
tu deviens mchant pour moi et que tu veuilles m'loigner de toi et me
renvoyer de ce chteau, j'aurai le droit d'emporter avec moi ce que
j'aimerai le mieux.

L'empereur y consentit, et lui en donna un crit cachet de cire rouge
et timbr du grand sceau de l'empire.

[Illustration]

Aprs quelque temps, il arriva en effet que l'empereur devint si mchant
pour sa femme qu'il lui dit:

Je ne veux plus que tu sois ma femme; quitte mon chteau et vas o tu
voudras.

Et l'impratrice rpondit:

Illustre empereur, je t'obirai; permets-moi seulement de passer encore
une nuit ici; demain je partirai.

L'empereur lui accorda cette demande, et alors l'impratrice, avant le
souper mit dans le vin de l'eau-de-vie et des herbes odorantes; puis
elle engagea l'empereur  boire en lui disant:

Bois, empereur, et sois joyeux; demain nous nous quitterons, et,
crois-moi, je serai plus gaie que le jour o je me suis marie.

L'empereur n'eut pas plutt bu ce breuvage qu'il s'endormit; alors
l'impratrice le fit mettre dans une voiture qu'on tenait prte, et elle
l'emmena dans une grotte taille dans le rocher. Quand l'empereur se
rveilla dans cette grotte et vit o il se trouvait, il s'cria:

Qui m'a conduit ici?

A quoi l'impratrice rpondit:

C'est moi qui t'ai conduit ici.

Et l'empereur dit:

Pourquoi as-tu fais cela? Ne t'ai-je pas dit que tu n'tais plus ma
femme?

Mais alors elle lui tendit le papier en disant:

Il est vrai que tu m'as dit cela, mais vois ce que tu m'as accord
par ce papier; en te quittant j'ai le droit d'emporter avec moi ce que
j'aime le mieux dans ton chteau.

Quand l'empereur entendit cela, il l'embrassa, et retourna dans son
chteau avec elle pour ne plus la quitter.

A merveille! Monsieur le conteur, lui dis-je alors; il faut retirer ce
que j'avais dit sur les dames de Dalmatie; en revanche, je vois qu'aux
bords de l'Adriatique comme au Sngal et peut-tre ailleurs, ce sont
les femmes qui sont matresses au logis. Ce n'est pas un mal. Heureuses
celles qui exercent ce doux empire! plus heureux ceux qui se laissent
gouverner!

[Illustration]

--Pas du tout, reprit mon Dalmate, toujours prt  me donner un dmenti;
chez nous, ce sont les hommes qui sont matres  la maison; nous dnons
seuls  table, et notre femme debout, derrire nous, est l pour nous
servir.

--Ceci ne prouve rien, rpondis-je; il y a plus d'un homme qui, mari ou
non, obit  qui le sert; l'esclave n'est pas toujours celui qui porte
la chane.

--S'il vous faut une preuve, s'cria mon incorrigible Dalmate, coutez
ce que mon pre m'a cont. J'ai toujours souponn que l'excellent homme
tait le hros de cette histoire.

--Seigneur! me dit-il, c'est le dernier et le meilleur; nous voici en
vue des bouches du Danube, demain nous nous quitterons pour ne plus nous
revoir ici-bas. coutez donc avec patience une dernire leon.


Le langage des animaux


Il y avait une fois un berger qui, depuis de longues annes, servait son
matre avec autant de zle que de fidlit. Un jour qu'il gardait ses
moutons, il entendit un sifflement qui venait du bois; ne sachant pas ce
que c'tait, il entra dans la fort, suivant le bruit pour en connatre
la cause. En approchant il vit que l'herbe sche et les feuilles tombes
avaient pris feu, et au milieu d'un cercle de flammes il aperut un
serpent qui sifflait. Le berger s'arrta pour voir ce que ferait
le serpent, car autour de l'animal tout tait en flammes et le feu
approchait de plus en plus.

[Illustration]

Ds que le serpent aperut le berger, il lui cria:

Au nom de Dieu, berger, sauve-moi de ce feu!

Le berger lui tendit son bton par-dessus les flammes! le serpent
s'enroula autour du bton et monta jusqu' la main du berger: de la main
il se glissa jusqu'au cou et l'entoura comme un collier. Quand le berger
vit cela, il eut peur et dit au serpent:

Malheur  moi! T'ai-je donc sauv pour ma perte?

L'animal lui rpondit:

Ne crains rien, mais reporte-moi chez mon pre, qui est le roi des
serpents.

Le berger commena  s'excuser sur ce qu'il ne pouvait laisser ses
moutons sans gardien; mais le serpent lui dit:

Ne t'inquite en rien de ton troupeau; il ne lui arrivera point de mal;
va seulement aussi vite que tu pourras.

Le berger se mit  courir dans le bois, le serpent au cou, jusqu'
ce qu'enfin il arrivt  une porte qui tait faite de couleuvres
entrelaces. Le serpent siffla, aussitt les couleuvres se sparrent,
puis il dit au berger:

Quand nous serons au chteau, mon pre t'offrira tout ce que tu peux
dsirer: argent, or, bijoux et tout ce qu'il y a de prcieux sur la
terre; n'accepte rien de tout cela: demande-lui de comprendre le langage
des animaux. Il te refusera longtemps cette faveur, mais  la fin il te
l'accordera.

Tout en parlant ils arrivrent au chteau, et le pre du serpent lui dit
en pleurant:

Au nom de Dieu, mon enfant, o tais-tu?

[Illustration]

Le serpent lui raconta comment il avait t entour par le feu et
comment le berger l'avait sauv. Le roi des serpents se tourna alors
vers le berger et lui dit:

Que veux-tu que je te donne pour avoir sauv mon enfant?

--Apprends-moi la langue des animaux, rpondit le berger; je veux
causer, comme toi, avec toute la terre.

Le roi lui dit:

Cela ne vaut rien pour toi, car si je te donnais d'entendre ce langage
et que tu en dises rien  personne, tu mourrais aussitt; demande-moi
quelque autre chose qui te serve davantage, je te la donnerai.

Mais le berger lui rpondit:

Si tu veux me payer, apprends-moi le langage des animaux, sinon adieu
et que le ciel te protge; je ne veux pas autre chose.

Et il fit mine de sortir. Alors le roi le rappela en disant:

Arrte, et viens ici, puisque tu le veux absolument; ouvre la bouche.

Le berger ouvrit la bouche, le roi des serpents y souffla, et lui dit:

Maintenant souffle  ton tour dans la mienne.

Et quand le berger eut fait ce qu'on lui ordonnait, le roi des serpents
lui souffla une seconde fois dans la bouche. Et quand ils eurent ainsi
souffl chacun par trois fois, le roi lui dit:

Maintenant tu entends la langue des animaux; que Dieu t'accompagne;
mais, si tu tiens  la vie, garde-toi de jamais trahir ce secret, car si
tu en dis un mot  personne, tu mourras  l'instant.

Le berger s'en retourna; comme il passait dans le bois, il entendit ce
que disaient les oiseaux, et le gazon, et tout ce qui est sur la terre.
En arrivant  son troupeau, il le trouva complet et en ordre; alors il
se coucha par terre pour dormir. A peine tait-il tendu que voici deux
corbeaux qui viennent se poser sur un arbre et qui se mettent  dire
dans leur langage:

Si ce berger savait qu' l'endroit o est cet agneau noir, il y a sous
la terre un caveau tout plein d'or et d'argent!

Aussitt que ce berger entendit cela, il alla trouver son matre; le
matre prit une voiture avec lui, et en creusant, ils trouvrent la
porte du caveau et ils emportrent le trsor.

Le matre tait un honnte homme; il laissa tout au berger en disant:

Mon fils, ce trsor est  toi, car c'est Dieu qui te l'a donn.

Le berger prit le trsor, btit une maison; s'tant mari, il vcut
joyeux et content; il fut bientt le plus riche non seulement de son
village, mais des environs;  dix lieues  la ronde, ou n'en et pas
trouv un second  lui comparer. Il avait des troupeaux de moutons, de
boeufs, de chevaux, et chaque troupeau avait son pasteur; il avait en
outre beaucoup de terres et de grandes richesses. Un jour, justement la
veille de Nol, il dit  sa femme:

Prpare le vin et l'eau-de-vie et tout ce qu'il faut; demain nous
irons  la ferme et nous porterons tout cela aux bergers pour qu'ils se
divertissent.

La femme suivit cet ordre et prpara tout ce qu'on lui avait command.
Le lendemain, quand ils furent  la ferme, le matre dit le soir aux
bergers:

Amis, rassemblez-vous, mangez, buvez, amusez-vous; je veillerai cette
nuit pour garder les troupeaux  votre place.

Il fit comme il avait dit, et garda les troupeaux. Quand vint minuit,
les loups se mirent  hurler et les chiens  aboyer; les loups disaient
dans leur langue:

Laissez-nous venir et faire du dommage; il y aura de la viande pour
vous.

Et les chiens rpondaient dans leur langue:

Venez, nous voulons nous rassasier une bonne fois.

Mais, parmi ces chiens, il y avait un vieux dogue qui n'avait plus que
deux crocs dans la gueule; celui-l disait aux loups:

Tant qu'il me restera mes deux crocs dans la gueule, vous ne ferez pas
de tort  mon matre.

Le pre de famille avait entendu et compris tous ces discours; quand
vint le matin, il ordonna de tuer tous les chiens et de ne laisser en
vie que le vieux dogue. Les valets tonns disaient:

Matre, c'est grand dommage.

Mais le pre de famille rpondait:

Faites ce que je dis.

Il se disposa  retourner chez lui avec sa femme, et tous deux se mirent
en route; le mari mont sur un beau cheval gris, la femme assise sur une
haquene qu'elle couvrait tout entire des longs plis de sa robe.

Pendant qu'ils marchaient, il arriva que le mari prit de l'avance et que
la femme resta en arrire. Le cheval se retourna et dit  la jument.

En avant! plus vite! pourquoi ralentir?

La haquene lui rpondit:

Oui, cela t'est facile, toi qui ne portes que le matre; mais moi, avec
ma matresse, je porte des colliers, des bracelets, des jupes et des
jupons, des clefs et des sacs  n'en plus finir. Il faudrait quatre
boeufs pour traner tout cet attirail de femme.

Le mari se retourna en riant; la femme, en ayant fait la remarque,
poussa la jument et, aprs avoir rejoint son poux, lui demanda pourquoi
il avait ri.

Mais, pour rien; une folie qui m'a pass par l'esprit.

La femme ne trouva pas la rponse bonne, elle pressa son mari de lui
dire pourquoi il avait ri. Mais il rsista et lui dit:

Laisse-moi en paix, femme; qu'est-ce que cela te fait? Bon Dieu! je ne
sais pas moi-mme pourquoi j'ai ri.

Plus il se dfendait, plus elle insistait pour connatre la cause de sa
gaiet. A la fin, il lui dit:

Sache donc que si je rvlais ce qui m'a fait rire, je mourrais 
l'instant mme.

Mais cela n'arrta pas la dame; plus que jamais elle tourmenta son mari
pour qu'il parlt.

Ils arrivrent  la maison. En descendant de cheval, le mari commanda
qu'on lui fit une bire; quand elle fut prte, il se mit devant la
maison et dit  sa femme:

Vois, je vais me mettre dans cette bire, je te dirai alors ce qui m'a
fait rire; mais aussitt que j'aurai parl, je serai un homme mort.

Et alors il se mit dans la bire, et comme il regardait une dernire
fois autour de lui, voici le vieux chien de la ferme qui s'approche de
son matre et qui pleure. Quand le pauvre homme vit cela, il appela sa
femme et lui dit:

Apporte un morceau de pain et donne le au chien.

La femme jeta un morceau de pain au chien, qui ne le regarda mme pas.
Et voici le coq de la maison qui accourt et qui pique le pain et alors
le chien lui dit:

Misrable gourmand, peux-tu manger quand tu vois que le matre va
mourir!

Et le coq lui dit:

Qu'il meure! puisqu'il est assez sot pour cela. J'ai cent femmes; je
les appelle toutes quand je trouve le moindre grain et aussitt qu'elles
arrivent, c'est moi qui le mange; s'il y en avait une qui s'avist de le
trouver mauvais, je la corrigerais avec mon bec; et lui, qui n'a qu'une
femme, n'a pas l'esprit de la mettre  la raison!

[Illustration]

Aussitt que le mari entend cela, il saute bien vite  bas de la bire,
il prend un bton et appelle sa femme dans la chambre:

Viens, je te dirai ce que tu as si grande envie de savoir.

Et alors il la raisonne  coups de bton en disant:

Voil, ma femme, voila!

C'est de cette faon qu'il lui rpondit, et jamais depuis la dame n'a
demand  son poux pourquoi il avait ri.




X

CONCLUSION


Telle fut la dernire histoire du Dalmate; ce fut aussi la dernire de
celles que, ce jour-l, me conta le capitaine. Le lendemain il y en eut
d'autres, et d'autres encore le surlendemain.

Le marin avait raison, sa bibliothque tait inpuisable; sa mmoire ne
se troublait jamais; sa parole ne s'arrtait pas; mais  toujours conter
on ennuie le lecteur; d'ailleurs, il faut garder quelque chose pour
l'anne prochaine. Peut-tre alors retrouverons-nous le capitaine et
demanderons-nous des leons  sa douce sagesse.

En attendant, chers lecteurs, je me spare de vous avec les adieux que
m'adressait chaque jour l'excellent marin: Mon ami, sois sage, obis
 ta mre, fais bien tes devoirs, afin que demain on te permette
d'entendre mes contes; le plaisir n'est bon qu'aprs la peine; celui-l
seul s'amuse qui a bien travaill. Et maintenant, ajoutait-il en me
prenant la main, je te recommande  Dieu.

Adieu donc, amis lecteurs, comme disent nos vieux livres; adieu, amies
lectrices; puisse la sagesse du capitaine Jean vous profiter assez pour
rendre chacun de vous aussi bon et aussi laborieux que son pre; aussi
doux et aussi aimable que sa mre! c'est le dernier voeu de notre vieil
ami.





TABLE DES MATIRES


MA COUSINE MARIE

PERLINO

  I.--La signora Palomba
  II.--Violette
  III.--Naissance et fianailles de Perlino
  IV.--L'enlvement de Perlino
  V.--La nuit et le jour
  VI.--Les trois rencontres
  VII.--Le chteau des cus-Sonnants
  VIII.--Nabuchodonosor
  IX.--Tricch varlacch
  X.--Patati, patata
  XI.--La reconnaissance
  XII.--La morale

BLANDINE L'ESCLAVE

LA SAGESSE DES NATIONS OU LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN

  I.--Le capitaine Jean
  II.--Premier voyage du capitaine Jean
  III.--Histoire de Coquerico
  IV.--La bohmienne
  V.--Contes noirs
  VI.--Le second voyage du capitaine Jean
  VII.--Le destin
  VIII.--Le fermier prudent
  IX.--Les trois histoires du Dalmate
  X.--Conclusion





End of Project Gutenberg's Contes et nouvelles, by Edouard Laboulaye

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