Project Gutenberg's Nouveaux contes extraordinaires, by Bndict H. Rvoil

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Title: Nouveaux contes extraordinaires

Author: Bndict H. Rvoil

Release Date: June 2, 2004 [EBook #12488]
[Date last updated: September 20, 2004]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES EXTRAORDINAIRES ***




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BNDICT H. RVOIL

NOUVEAUX CONTES EXTRAORDINAIRES




Un tte--tte avec une Panthre.


Je remontais un jour le Mississipi au-dessus de sa jonction avec
l'Ohio, et je trouvai la navigation interrompue par les glaces. Cette
conglation inattendue me contrariait fort, mais je n'avais d'autre
parti  prendre que celui de prier mon batelier, un Canadien trs
experiment, de me conduire dans quelque village riverain pour y
attendre la dbcle.

Ce brave homme m'amena dans un petit endroit, nomm le _Tawapatee
Bottom_, o le Mississipi dcrivait une grande courbe. Les eaux taient
fort basses, le froid excessif, et de toutes parts la neige couvrait le
sol.

Le premier soin de mon Canadien fut de prserver son embarcation des
atteintes des blocs de glace. Il alla couper des troncs d'arbres dans la
fort voisine, qu'il amoncela les uns aprs les autres autour du bateau,
de faon  le prserver de la pression des glaces flottantes.

Cela fait, nous nous tablmes dans une masure, loue par un des
habitants du village pour quelques dollars, et aprs en avoir
soigneusement bouch les fissures, nous pmes y allumer un excellent feu
pour rchauffer nos membres engourdis.

Mais comme le sjour dans une cabane enfume n'avait rien de bien gai,
et que nous n'tions pas assez ours pour dormir engourdis dans cette
tanire, nous songemes  occuper nos loisirs  la chasse.

Les bois du voisinage taient remplis de gibier: les cerfs, les
opossums, les raccoons et les dindons sauvages se trouvaient  porte de
fusil et venaient rder jusque devant notre porte. Sur les glaons de la
rive voisine, oppose  celle o nous nous trouvions, s'taient abattues
des troupes de cygnes; et les coyottes affams nous donnaient le
spectacle d'un afft toujours djou par la gent empenne, aussi fine
--pour ne pas dire plus--que ses ennemis  robe poilue.

Rien n'tait plus curieux que de voir ces oiseaux, aux plumes
immacules, accroupis sur la glace, mais attentifs au moindre mouvement
de leurs insidieux ennemis. Un coyotte faisait-il mine d'approcher,
ft-ce mme  cent mtres, aussitt la trompette d'un cygne
retentissait et on voyait toute la bande aile se dresser et produire,
en courant sur la glace, un bruit qui ressemblait fort au roulement du
tonnerre. Et tout  coup ils s'envolaient d'un commun accord, laissant
sur la terre ou la glace les coyottes dsappoints et rduits  chercher
un tout autre moyen pour djeuner ou dner.

Les nuits taient excessivement froides et nous entretenions, mon
Canadien et moi, un excellent feu, car le bois ne manquait pas; vert ou
mort, peu importait, pourvu qu'il brult, et quand nous tions rentrs
le soir, rapportant de nos excursions cyngtiques force gibier, nous
n'avions qu' choisir,  notre got, du poil ou de la plume, pour
rassasier notre apptit formidable.

Le poisson figurait galement dans le menu de nos repas. En faisant des
trous dans la glace, mon batelier se procurait, avec des lignes de fond,
de trs-belles anguilles, du saumon et des _hallibuts,_, sorte de brme
de rivire qui remonte le Mississipi jusqu' sa source.

Une seule chose, indispensable pour un Europen, manquait  notre
confortable existence: c'tait du pain. Si nous avions eu de la farine,
rien n'et t plus facile que de ptrir et de faire des _fougasses_
qui eussent t les bienvenues. Mon Canadien--qui tait homme de
ressources--me laissa un matin pour se rendre  quelques milles dans
les terres o il savait trouver un boulanger. Il revint, en effet, le
lendemain, rapportant du pain frais et un demi-baril de pure _primed
flour_ qui nous servit  confectionner des pts pour varier notre
ordinaire.

Nous tions ainsi camps, depuis cinq semaines; les eaux avaient
toujours continu  baisser, et, couche sur le ct, notre embarcation
tait compltement  sec. Sur les deux rives du Mississipi, les glaons
amoncels formaient de vritables murailles.

Chaque nuit, le Canadien ne dormait que d'un oeil et allait d'heure en
heure s'assurer de l'tat des choses. Vers cinq heures du matin, certain
dimanche, il se leva tout  coup en s'criant:

--La dbcle! sir, la dbcle! Au bateau! Prenez vite votre hache pour
me donner un coup de main, ou la barque est perdue.

Nous courmes immdiatement sur la rive. En effet, la glace se brisait
de toutes parts avec un fracas pareil  celui des mitrailleuses. Les
eaux s'taient subitement leves, en gard au dbordement du Mississipi
gonfl par l'Ohio, et les deux courants d'eau se heurtaient avec fureur.

Des blocs congels se dtachaient par larges bandes, se dressaient,
retombaient avec un pouvantable fracas. Ce qui tait curieux 
constater, c'est que la temprature, la veille  9 degrs au-dessous de
zro, tait remonte  7 degrs et amenait le vent et la pluie. L'eau
jisclait  travers toutes les fissures de la glace, et quand le
jour parut, lorsqu'il nous fut possible de nous rendre compte de la
situation, le spectacle nous parut  la fois redoutable et grandiose. La
masse des eaux tait violemment agite; les glaces, brises en millions
de blocs, flottaient sur le courant liquide; et l'homme le plus hardi ne
se ft certes pas risqu sur ces morceaux ballotts par les vagues.

A grands coups de hache, les troncs d'arbres, qui avaient prserv
l'embarcation contre la conglation, se dtachrent et s'en allrent 
vau-l'eau; et bientt notre embarcation se retrouva  flot et put se
mettre en mouvement.

Tout  coup un horrible craquement nous fit tressaillir: la digue,
forme en amont par la glace, cda et le courant du Mississipi reprit
son cours ordinaire. En moins de quatre heures, la dbcle avait t
complte.

Le soir mme, nous tions en route, emports par notre embarcation que
le Canadien avait grand'peine  diriger. Nous avanmes ainsi pendant
toute la nuit, clairs par un admirable clair de lune qui nous
permettait de nous diriger  travers les mandres du fleuve dbord.

Un matin, tandis que mon batelier dormait pour prendre quelque repos,
un choc pouvantable me renversa au fond de l'embarcation qui venait de
toucher sur un _chicot_[1]. Le Canadien se releva d'un bond et vint se
placer prs de moi.

[Note 1: Un chicot est une pave forme d'un tronc d'arbre (terme
amricain).]

--Qu'est-ce? me demanda-t-il.

--Ma foi, je l'ignore! L'essentiel, c'est qu'une voie d'eau ne se
dclare pas, car nous sommes en plein fleuve et il n'y aurait pas moyen
de nous tirer d'affaire.

Le bateau tait devenu immobile: nous n'avancions plus. Il tait
enchevtr dans les racines d'un de ces arbres gants qui voyagent la
tte en bas dans le pre des eaux.

Notre matine et la plus grande partie de l'aprs-midi se passrent 
renouveler de vains efforts pour dgager notre demeure flottante. Il
tait dangereux de passer ainsi la nuit qui allait venir au milieu des
glaces flottantes. Il fallait atterrir cote que cote.

Il tait cinq heures du soir, l'obscurit se faisait et je demandai 
mon batelier quel tait son avis.

--Etes-vous bon nageur? me dit-il.

--Ma foi! je ne suis pas de premire force, mais je pourrai aller
pendant un mille,  moins que le froid ne me saisisse.

--Il n'y a pas  hsiter. Il faut nous diriger vers la rive gauche du
fleuve. Nous allons accrocher au passage une bille de bois semblable
 celle que vous voyez flotter  et l. Vous en prendrez une, moi
l'autre, et nous voyagerons vers la terre ferme. J'aperois l-bas un
village: nous irons nous y rchauffer et faire scher nos habits. Buvons
un bon verre d'eau-de-vie, et en route!

Ce qui fut dit fut fait. Ds que nous nous fmes procur une bille de
bois, nous nous affalmes dans le Mississipi, en nous recommandant 
la Providence.

La premire impulsion fut terrible: le froid me glaait jusqu' la
moelle des os; mais peu  peu, grce  la bonne gorge de _brandy_ que
j'avais avale, la chaleur animale revint, et je regardai  droite et 
gauche o avait pass mon Canadien. Il avait disparu. Je le hlai. Il ne
rpondit pas.

Mon anxit tait fort grande. Je m'aperus que ma pile de bois s'en
allait  la drive et je me mis  cheval sur ce tronc d'arbre, ce qui
n'empchait pas que j'avais de l'eau jusqu' la ceinture. Le poids de
mon corps, plac  l'extrmit de l'arbre-pave, le faisait pencher en
bas, et je me disposais  m'avancer vers le milieu lorsque je vis, d'une
faon vague, une forme mouvante  l'autre bout. Etait-ce mon batelier?
Je l'appelai, il ne me rpondit pas. Peu  peu mes yeux se firent 
l'obscurit, et je compris que j'avais une bte pour compagnon de
navigation fluviale.

Une claircie de lune me fit voir un double clat fulgurant, celui
des yeux de la bte. C'tait une panthre de trs-forte taille qui
me faisait vis--vis. Je n'osais faire le moindre mouvement, dans la
crainte d'exciter la colre de cette vermine. Quoique arm de mon
_bowie-knife_, ce grand coutelas, dont se servent tous les Amricains
trappeurs ou pionniers, je me sentais dispos  ne rien dire,  ne rien
faire tant qu'on ne m'attaquerait pas.

Nous vogumes ainsi pendant une heure interminable, sans, ni l'un ni
l'autre--la bte ou l'homme--songer  remuer. On et dit que nous
jouions  la balanoire, et ce mouvement d'oscillation n'avait rien de
trs-rcratif. Comme je savais que le regard humain a le plus grand
pouvoir sur la bte froce, mes yeux ne la quittaient point.

J'en tais  me demander comment se terminerait ce dangereux
tte--tte, lorsque je m'aperus que nous approchions d'une le envahie
par l'inondation; et l'on voyait les branches des arbres et les rochers
 la surface du Mississipi. Je pris la rsolution d'aborder ds que ce
serait possible et de laisser la panthre continuer sans moi ce voyage
aquatique.

A un moment donn, le tronc d'arbre sur lequel je me cramponnais passa
 trois mtres d'une roche plate; et je dgageai ma main et me laissai
aller  l'eau. Au mme instant, j'entendis un bruit qui ressemblait 
une chute. Jetant les yeux du ct d'o venait ce son, je dcouvris 
une porte de la main la panthre qui s'avanait vers l'endroit o je
voulais aborder.

Je crus d'abord qu'elle allait m'attaquer et je jurai de me dfendre. Il
n'en tait rien: elle aborda la premire, mais je la vis s'accroupir 
l'angle de cet lot, large  peine d'une dizaine de mtres.

Je me hissai  mon tour sur le rocher et je regardai avec prcaution
autour de moi.

Fait bizarre  consigner! Nous nous trouvions sur une des les du
Mississipi, et plusieurs mamelons de ce pic lev taient couverts
d'animaux de toute sorte qui avaient fui l'envahissement de l'eau en
gravissant peu  peu les hauteurs. Quatre daims, un dix-cors et trois
biches, un ours noir, un chat sauvage, deux raccoons, un opossum,
deux coyottes  poil argent et une fouine musque qui empestait
le voisinage: telle tait la socit au milieu de laquelle je me
trouvais. Mon tonnement fut extrme en apercevant la runion inattendue
de toutes ces cratures; mais ce qui redoubla ma stupfaction, ce fut de
voir la faon dont tout ce monde-l se comportait vis--vis les uns
des autres. Aucun ne semblait faire attention  ses voisins.

L'aube nous surprit tous dans cette position htroclite. Notre arche de
No ne manifesta pas la moindre vellit de guerre civile, d'hostilits
rciproques. Tous taient mats, comme je l'tais moi-mme: nous
souffrions de la faim particulirement, mais nous demeurions immobiles.
J'eusse volontiers dcoup un _steak_ dans le filet de l'un des cerfs;
mais pouvais-je faire une infraction  la paix gnrale et amener la
rupture du _statu quo_ de paix?

La journe se passa dans ces transes morales et physiques, et la nuit
vint: nuit terrible, car je souffrais plus qu'on ne peut se l'imaginer
des tortures de la faim.

Le lendemain, je m'aperus que les eaux baissaient et que les glaons
cessaient d'agrmenter la surface du Mississipi. A l'aide
de mon _bowie-knife_, je coupai un faisceau de cannes que je liai
solidement avec des osiers, et quand je fus convaincu que ce radeau
improvis me porterait suffisamment pour pouvoir atteindre, en nageant
avec les pieds, la rive la plus prochaine, je me laissai couler  l'eau.

Il tait temps. L'espace sur lequel les animaux et moi avions sjourn
pendant vingt-quatre heures avait augment.

La panthre, le chat sauvage, avaient retrouv leur instinct et
s'taient rus sur une biche qu'ils dvoraient  belles dents. J'avais
quitt fort  propos mon refuge.

La traverse du fleuve fut assez heureuse: j'abordai  cent mtres d'une
maison, sur le seuil de laquelle se tenait une bonne vieille femme qui
regardait jouer deux enfants confis  sa garde.

--Jsus! s'cria-t-elle, d'o venez-vous ainsi, tranger?

--De l'eau, comme vous le voyez.

--Seriez-vous le camarade du Canadien que mon fils a sauv de la mort
il y a deux jours?

--Le Canadien est sain et sauf! lui dis-je. Ah! Dieu soit lou! je le
croyais noy.


--Il a failli l'tre, mais nous l'avons frictionn  temps et ramen
 la vie. En ce moment, il est all avec mon fils et mes deux neveux 
votre recherche, tranger.

La brave femme m'expliqua en dtail comment le sauvetage de mon batelier
avait t opr. Pendant ce temps-l, je changeais de vtements et je
dvorais quelque nourriture que m'avait offerte la bonne et hospitalire
vieille.

Puis je demandai  dormir et j'allai m'tendre sur un sac rempli de
paille, devant le foyer de la chemine.

Quand je me rveillai, le Canadien et mes htes taient prs de moi.

Comme je bnis la Providence qui m'avait tir d'un aussi grand danger!




Le Garrotte.

(SCNES DE MOEURS MEXICAINES)


En 1847,  l'poque o les tats-Unis dclarrent la guerre  leurs
voisins du Mexique, je fus envoy, en qualit de reporter, 
la suite des armes amricaines, pour rendre compte de l'expdition
des gnraux Taylor et Scott, expdition combine qui devait prendre
l'ennemi des deux cts  la fois, pour mieux venir  bout des troupes
du prsident Santa-Anna.

Les chefs de notre corps avaient travers le Rio-Grande et, descendant
 travers les _cerros_, les _vueltas_ et les _canons_ du pays, taient
arrivs en vue du lac de Texicoco, prs de la lagune d'Ayalla. A notre
droite, l'_Ixtuccihualt_ (la Femme de neige) nous blouissait par
l'clat de sa rverbration, quoique le pic ft  quatre lieues de nous,
et pourtant, grce  la puret de l'atmosphre, on et dit qu'on pouvait
le toucher de la main.

Nous apercevions galement, sur la mme ligne, le _Popocatepelt_, la
plus haute cime du Mexique et le volcan le plus lgant du globe,
levant  prs de dix-huit mille pieds sa tte orgueilleuse.

Au bas de ces deux rois de la Cordillre, s'tendait la magnifique
plaine d'Amecameca, seme de vertes moissons, et  et l surgissaient,
rompant la monotonie des lignes, ces pitons extraordinaires, produits
volcaniques  la tte couronne de sapins, isols dans la plaine de
Mexico.

Devant nous s'tendait le _Penon_, la grande chausse qu'il faut
traverser pour arriver  Mexico, dont les murailles blanchissaient au
soleil, dont les dmes tincelaient  nos yeux.

Au-dessus, par-del la cit, nos regards se perdaient sur les coteaux,
o s'panouissaient San-Agostino, San-Angel et Tucubaya. Un peu plus sur
la gauche, le clocher de _Nuestra senora de la Guadelupe_ se dtachait
sur le fond noir de la montagne. Un panorama splendide, un miroitement
incroyable, une richesse de lignes inoues, et, par-dessus nos ttes,
un soleil clatant, jetant  profusion des teintes  dsesprer un
peintre... En un mot, c'tait une dbauche de couleurs qui blouissait
l'oeil et ravissait l'me. Ajoutez  cela que nous tions arrivs et que
la paix tait signe de la veille.

La nuit survint et bientt l'on n'entendit plus dans notre camp que
les pas des sentinelles qui, de temps  autre, poussaient leur cri de
ralliement: _Who's there?--Friend!--All right!_

Le lendemain de ce jour mmorable,--le 27 aot 1847,--le soleil se leva
radieux comme la veille, et l'arme se mit en marche pour faire son
entre  Mexico.

Mais, hlas! nous descendions, et nos illusions de la veille
disparaissaient les unes aprs les autres; les couleurs s'effaaient, le
mirage s'vanouissait.

Au lieu de la plaine fertile, des lacs dlicieux, chargs de _chinampas_
fleuris (les flottantes), nous traversions une plaine brle et
strile: le paysage devenait morne et triste. A chaque pas en avant, la
ferie disparaissait. Le lac lui-mme n'tait qu'un marais fangeux, aux
exhalaisons ftides, couvert de myriades de mouches empoisonnes.

Bref, l'entre de Mexico n'tait que celle d'un bouge, et rien ne nous
faisait prsager la grande ville. Les rues sales, les maisons basses, le
peuple dguenill, tout nous dsenchantait au fur et  mesure que nous
pntrions dans Mexico.

Toutefois, lorsque nous dbouchmes sur la place d'Armes, borde d'un
ct par le palais du gouvernement, de l'autre par la cathdrale, nous
devinmes une capitale.

Notre premier soin,  mon camarade de lit et  moi,--quand il nous fut
possible de sortir des rangs et de jouir de notre libert,--fut de
nous rendre  l'ancien palais d'Iturbide [1] qui fut empereur du Mexique
avant la fondation de la Rpublique, et, plus tard l'avnement de
Maximilien. Ce palais, devenu un htel-caravansrail, abrite les
voyageurs sous ses lambris dors.

[Note 1: Un des fils de l'empereur Iturbide est mort il y a deux ans
 Paris. Il avait longtemps tenu une taverne de marchand de vin 
Courbevoie, et l'on voyait dans cet tablissement le descendant des
Incas offrir  boire et  manger  ses consommateurs, sans vergogne pour
le nom qu'il portait.]

Le lendemain, Thibald (c'tait le nom de mon ami) et moi, nous avions
fait toilette et nous allions prendre les ordres de l'tat-major du
gnral Scott.

Quoique la paix ft faite, nos chefs redoutaient quelque coup de Jarnac
dans le genre des Vpres siciliennes. Les Mexicains, passaient et
passent encore avec juste raison pour une nation tratresse et de
mauvaise foi: il fallait donc prendre toutes ses prcautions pour ne
point risquer la vie des officiers et des soldats.

Ceux-ci taient consigns dans les divers campements o ils avaient
trouv l'abri et le confortable. Lorsqu'ils sortaient de ces casernes,
c'tait toujours par escouades de dix.

Quant aux officiers, dfense expresse leur tait faite de se risquer
le soir hors de la place, dans les rues de la ville, aprs le soleil
couch.

Les raisons donnes de vive voix  nos camarades, qui nous les
expliqurent au _Caf National_, c'est que deux de nos amis, dont
l'un tait le cousin du gnral Taylor, avaient t attirs dans un
rendez-vous galant, la veille au soir, une heure aprs notre arrive 
Mexico, et avaient t tratreusement assassins.

En vain, le gnral avait-il fait fouiller, de la cave au grenier, la
maison o l'on avait trouv les cadavres de nos pauvres amis, on n'avait
rien trouv de compromettant. Le logis ne contenait pas mme de meubles;
il semblait abandonn, et les voisins dclaraient, sous serment, que
depuis dix ans, la _casa Morales_, n'avait jamais t ouverte. Les
herbes poussaient drues et serres dans le jardin rempli de branches
mortes et de plantes parasites. On et dit un cimetire dvast. Seul,
un _reboso_ de soie, indice du passage d'une femme, avait t trouv sur
un banc de pierre de la _huerta_,  un mtre des cadavres du capitaine
Thirtle et du major Andrs, frapps tous deux d'un coup de poignard en
pleine poitrine.

Ce meurtre avait jet la consternation dans l'arme amricaine. Les
alguazils et le corrgidor--chef de la police--de Mexico, mands
auprs des gnraux commandants, avaient protest de leur impuissance 
modrer les passions de leurs compatriotes. Nous tions persuads qu'ils
en savaient plus long qu'ils ne voulaient l'avouer. Mais que faire
contre des gens qui certainement n'eussent pas dvoil  leurs
vainqueurs les noms de ceux qui servaient si bien leur haine contre les
envahisseurs de leur patrie?

Lorsque l'on eut rendu les derniers devoirs  nos infortuns camarades,
les ordres de nos gnraux furent strictement observs: nous passmes
trois semaines en corps, ne sortant des casernements qu'en nombre pour
visiter la ville, et toujours arms jusques aux dents. Notre vie se
tranait de l'_Hotel Iturbide_ au _caf National_ et _vice versa_,
lorsque nous ne faisions pas quelque excursion hors du centre gnral,
jusques aux _barrios_ (faubourgs) de la ville.

Une aprs-midi du mois de septembre, nous tions dix officiers tendus
dans des fauteuils  bascule  ct des tables de notre htel, devant la
faade, abrits par une _tendida_ de toile, buvant  petites gorges
des boissons glaces  la mode du pays et fumant des panatellas
exquis, lorsque nos regards furent attirs par une _tapada_ [1], assez
pittoresquement costume, qui passait et repassait devant notre _posada_
et cherchait  attirer notre attention, et particulirement la mienne.

[Note 1: On appelle ainsi une femme qui se cache le bas du visage avec
un fichu de dentelle ou un foulard  la mode turque... et mexicaine.]

A la fin, intrigu par ces volutions, je me levai et je m'avanai vers
l'inconnue.

--_Que quiere usted?_ lui dis-je en espagnol.

--Une dame de grande famille, me dit-elle, dsire vous entretenir ce
soir en particulier, et je suis charge par elle de vous remettre son
adresse.

--Il m'est impossible, rpliquai-je, de me trouver  ce rendez-vous.
Les ordres du gnral Scott sont formels.

--Bah! le segnor _cabaliero_ a peur, sans doute?

--Peur! Peur! un Franais ne tremble jamais.

--Sa Seigneurie rflchira. Ce soir,  neuf heures,  la _huerta
Morals_. Silence et discrtion!

La _huerta Morals_! Mais c'tait dans ce jardin mme que nos amis
avaient t assassins, il y avait  peine quinze jours!

Je revins sous la tente rendre compte  mes camarades de la conversation
change avec la _tapada_, et notre avis unanime fut qu'il fallait
prvenir notre gnral en chef.

Je me rendis au quartier, et je fis part au chef de l'arme amricaine
de la proposition qui m'avait t faite.

--Eh bien! _my bloody Frenchman_,--un terme d'amiti du gnral
Scott--avez-vous peur, hein!

--Peur! rpondis-je en haussant les paules, comme je l'avais fait  la
_tapada_.

--Si vous voulez nous rendre un vrai service, vous irez  la _casa
Morals_. Soyez arm de deux revolvers et ne craignez rien. A peine
serez-vous entr dans la _huerta_ que vous serez protg. Comment? Cela
me regarde. Ce soir, nous aurons retrouv les assassins de Thirtle et
d'Andrs! Malheur  eux! je ferai un exemple terrible. Rentrez chez vous
pour vous occuper de vos prparatifs. Surtout, pas un mot  vos amis.
Vous leur direz que je vous ai dfendu de sortir et que vous tes aux
arrts. Ds que la nuit sera venue, vous revtirez vos habits civils et
vous vous envelopperez dans un manteau, puis vous vous dirigerez vers le
rendez-vous donn.

--Il suffit, gnral; vos ordres seront excuts de point en point. A
la garde de Dieu!

--Et  la mienne!

Je pris cong et j'obis ponctuellement aux injonctions de ce bon
gnral, que j'aimais comme s'il et t mon pre.

Pour abrger ce rcit, je dirai qu' neuf heures prcises je frappais
discrtement  la porte de la _huerta Morals_.

Deux secondes aprs, l'huis s'entr'ouvrait et je me trouvais en prsence
de la _tapada_.

--_Muy bien, senor_, dit-elle. Silence! Suivez-moi!

Je la laissai fermer la porte au verrou, puis elle se dirigea vers une
charmille de jasmins et de gardnias en fleurs, dont les manations
embaumaient l'atmosphre.

Sous cette charmille se trouvait assise une senora admirablement belle,
qui m'adressa la parole dans un franais plus ou moins comprhensible.

Je lui rpondis avec la plus parfaite politesse, et je portai sa main 
mes lvres.

Au mme instant, je vis se dresser  quatre mtres devant moi trois
_leperos_ arms de coutelas, qui se disposaient  me faire un mauvais
parti.

Plus rapide que la pense, mes mains s'taient empares des deux
revolvers que je portais dans les poches de mon caban, et je fis feu
rsolument sur le premier des trois assassins, qui tomba sur le coup. Le
second, atteint par une balle de mon arme, lcha son couteau et pronona
un _caramba_ formidable en fuyant du ct de la _Casa Morals_.

Quant au troisime, il s'avanait vers moi et allait se ruer en avant,
lorsqu'un nouveau venu l'treignit fortement par derrire, tandis qu'il
me criait de ne pas tirer.

En effet, ce _deus ex machina_ n'tait rien autre qu'un colosse
amricain, appartenant  la maison du gnral Scott. Morse--tel tait
le nom de ce gant--tait dou d'une force surhumaine. Par les ordres
de son matre, il avait enrl deux autres camarades de l'arme connus
par leur audace et leur amour des aventures, et ils avaient t envoys
sur mes pas, avec mission de ne pas me perdre de vue, de franchir la
muraille de la _huerta_ et de se rendre compte de ce qui allait s'y
passer.

--Il faut, leur avait dit notre gnral, que vous preniez vivants le ou
les assassins que vous rencontrerez l-bas.

Ils avaient russi. J'avais chapp comme par miracle  l'attaque des
complices de la senora inconnue.

Je reviens  celle-ci.

A peine avais-je compris que le troisime meurtrier tait solidement
baillonn, que je m'tais retourn pour savoir ce qu'tait devenue la
belle Mexicaine.

Elle avait disparu. Par quel moyen? Nous ne pmes le deviner. Cette
sirne infernale, qui attirait vers un guet-apens les pauvres officiers
de notre arme, devait s'tre mnag une sortie: nous dcouvrmes, en
effet, vers un angle de la _huerta_, une sorte de tour au moyen duquel
on pouvait--en pressant un ressort--se trouver en un instant port
dans une ruelle dserte, qui aboutissait  la route de Puebla.

Les deux Mexicains et le cadavre de leur complice furent entrans au
quartier gnral, et l'on fit prvenir le corrgidor.

Celui-ci arriva en toute hte, mais on remarqua qu'il fit la grimace
lorsqu'il vit et comprit pour quelle affaire il avait t mand.

--Ces deux misrables ont t surpris en flagrant dlit de meurtre, lui
dit le gnral Scott; la loi martiale les condamne  mort. Mais avant
de les livrer au bourreau, il faut, je le veux, que vous obteniez d'eux
l'aveu de leur crime et le nom, l'adresse de leurs complices, les deux
femmes disparues.

Le corrgidor inclina la tte et procda  l'interrogatoire des deux
bandits.

Tout d'abord, les sclrats refusrent de faire le moindre aveu; mais,
pouss par le magistrat mexicain, l'un d'eux dclara qu'il allait
parler.

Il dclara qu'une conspiration, dont il n'tait que le bras, avait t
organise par les soins du prsident Santa-Anna, et que le chef connu
tait un nomm Antonio Cespds. Tous les affilis--dont le nombre
tait de deux cents au moins--avaient jur sur le Christ de se dvouer
 la sainte cause pour la dlivrance de leur pays.

--Quelle est la senora qui sert de sirne  ces rendez-vous meurtriers?
demanda le gnral Scott.

Aprs de grandes hsitations, le bandit consentit  la nommer:

--Dona Fernandina Capilla, la fille du riche _haciendero_ Capilla de
_Los Pueblos_.

--Je m'en tais dout! murmura le corrgidor  voix basse. O est-elle?

--Je l'ignore: peut-tre  la _hacienda_ de son pre.

Le gnral Scott envoya un escadron de cavalerie  la ferme du senor
Capilla, mais le logis tait abandonn de la veille: les portes en
demeuraient ouvertes, la maison restait vide.

Hieronimo Sanf, le meurtrier garrott par Morse, et son complice bless
par moi, nomm Jacomo Ora, furent condamns au supplice infme du
_garrotte_. Puis on les mit _en chapelle_ pour tre excuts le
lendemain matin.

Le _garrotte_ est tout simplement la strangulation primitive. On attache
le patient solidement ficel  un poteau plac au milieu d'une place
publique. On le fait asseoir sur un banc adoss au poteau et on lui
passe une corde autour du cou. Cette corde est entortille  une sorte
de tourniquet en bois de chne, et le bourreau vire le chanvre jusqu'
ce que le patient soit bel et bien trangl.

C'est horrible, mais c'est ainsi. La coutume du Mexique est l.

Le lendemain,  dix heures du matin, les trteaux avaient t dresss
sur la grande place de Mexico, vis--vis la cathdrale.

Les deux patients, soutenus chacun par un prtre, furent amens au pied
de l'chafaud, et le bourreau-- son corps dfendant, mais forc d'agir
par la prsence de toute l'arme amricaine range en bataille sur le
lieu du supplice--fut bien forc d'accomplir sa funbre tche.

J'assistais  cette excution, et j'avoue que le spectacle horrible
de ces faces tumfies, de ces langues pendantes, de ces contorsions
atroces, resta longtemps grav dans ma mmoire.

Mes amis Thirtle et Andrs taient vengs!




Une excution  San-Francisco.


La dcouverte des mines d'or en Californie--cette partie conquise de
l'Amrique du Nord sur les ctes du Pacifique--par les habitants des
tats-Unis avait attir sur ce point du globe une quantit d'migrants,
dont le nombre affluait tous les jours.

Les aventuriers de tous les pays, ceux qui avaient le dsir de se
procurer dans le plus bref dlai, par tous les moyens possible, la
richesse et le bien-tre, sans recourir au commerce ou  l'industrie,
tous les hommes  grandes passions, tous les rvolts de la socit
des diffrents tats du monde civilis, les gens sans aveu, avides de
trouver l'inconnu et de pouvoir pcher en eau trouble, se rurent vers
les _placeres_ ds que la nouvelle de ces gisements aurifres parvint 
leurs oreilles.

Les villes de Sacramento et de San-Francisco devinrent,  dater de ce
moment-l, le rendez-vous d'une population criminelle ou prte  le
devenir. Nulle part, sur le reste de la terre, on n'et pu rencontrer
plus de sclrats runis.

Les consquences de cet tat de choses se ralisrent dans un court
espace de temps et le plus grand dsordre rgna dans ce pays conquis.

Il ne se passait pas de jour o des vols et des assassinats ne fussent
signals: la vie tait  chaque instant expose au plus grand danger
et les autorits tablies se voyaient incapables de protger leurs
concitoyens et de punir les crimes, de quelque nature qu'ils fussent.

Peu  peu, cependant, la premire invasion de ces chercheurs d'or, sans
feu ni lien, fut suivie par la venue de gens plus respectables et plus
soumis aux rglements de la socit, qui venaient essayer de faire du
commerce. Ces nouveaux arrivs comprirent qu'il fallait se ranger du
ct de la loi, pour se dbarrasser des criminels au milieu desquels ils
se trouvaient.

Comme l'tat de choses existant ne pouvait continuer, les hommes les
plus srieux et les plus hardis se runirent pour faire respecter la
loi, et l'opinion publique se montrant en faveur de cette rsolution, il
fut dcid que le vol et le meurtre seraient dsormais punis avec autant
de svrit que dans les tats polics de l'Union amricaine.

Cette faon de procder d'une socit se faisant justice elle-mme,
au lieu et place des tribunaux constitus  cet effet, est connue aux
tats-Unis sous le nom de _loi de Lynch_, du nom d'un Amricain nomm
Lynch qui le premier, dans le pays des frontires, avait inaugur ce
genre de punition contre les ennemis des gens honntes tablis comme
pionniers dans ces parages voisins des Peaux-Rouges.

Bien souvent la justice populaire s'tait rue sur des gens compltement
innocents et reconnus comme tels aprs leur excution sommaire; mais en
Californie le cas n'tait pas le mme; on se trompait rarement et puis
les juges appartenaient  la classe honnte de la population. C'taient
eux qui taient les acteurs et ils agissaient en plein jour en donnant
toute la publicit possible  la sentence irrvocable.

En Europe, nous nous targuons de respecter la loi, et, quelque horreur
que nous prouvions en prsence d'une excution, nous laissons la
justice suivre son cours.

La raison en est que nous sommes persuads que la justice sait et saura
nous protger et nous venger au besoin.

En Californie, ce n'tait pas la mme chose. Les gens honntes de ce
pays taient convaincus que la loi n'tait pas assez puissante pour les
protger. Ils en taient donc arrivs  cette conclusion qu'il fallait
se dfendre srieusement contre tous ceux qui en voulaient  leur
proprit et  leur vie; qu'il n'y avait aucune scurit sans des
exemples frappants et qu'il fallait terrifier les criminels.

Nous avons cru devoir expliquer la situation, pour attnuer quelque peu
les horreurs de ces rcits de jugements et d'excutions sommaires de
San-Francisco et du pays de l'or.

On n'oubliera pas non plus que ces juges irrguliers ne prononaient
leur sentence qu'aprs des dbats srieux, o la procdure tait la mme
que dans les cours des autres pays civiliss: acte d'accusation fond
sur les vidences, libert de dfense de la part de l'inculp, plaidoyer
d'avocat, etc., etc., ainsi que cela se pratique d'ordinaire.

Quoi qu'il en soit, ces jugements prononcs au XIXe sicle, au milieu
d'un tat faisant partie de la grande Rpublique amricaine, offraient
un intrt des plus curieux.

Dans le rcit qui va suivre, les principaux acteurs se composaient de
deux cents citoyens de San-Francisco qui s'taient constitus en comit
de vigilance dans le but avou d'empcher tout voleur, assassin ou
incendiaire d'chapper  la punition mrite, soit par la faiblesse des
juges rguliers, soit par le peu de solidit des prisons, l'insouciance
et la corruption de la police, ou l'insuffisance des moyens de
rpression.

Le misrable qui fut reconnu coupable avait vol un coffre-fort rempli
d'argent. On l'avait dcouvert au moment o il emportait la caisse de
fer enveloppe dans un grand sac. Quand il s'tait vu suivi, il avait
saut dans une embarcation en cherchant  s'loigner  force de rames.

La personne lse s'tait aperue du larcin et, immdiatement, avait
couru  la poursuite de son dtrousseur, suivie par un grand nombre de
bateliers qui n'avaient pas tard  rejoindre l'homme qui emportait
le coffre-fort. Ce dernier, se voyant pris, avait jet la preuve de
conviction  la mer; mais tandis que quelques personnes s'emparaient du
voleur, d'autres repchaient la caisse de fer.

Ramen vers le rivage, le coupable fut remis aux mains des membres
du conseil de vigilance, qui l'entranrent dans la salle de leurs
dlibrations. Il fut jug par quatre-vingts membres prsents,  huis
clos, et, convaincu de vol, se vit condamn  tre pendu, le soir mme,
 Portsmouth-Square.

Tandis que le tribunal tait rassembl, les habitants de San-Francisco
s'taient rassembls autour de la maison qui servait de lieu du runion,
et la cloche de la remise pour la pompe d'incendie sonnait  pleine
vole, afin d'apprendre  la ville ce qui se passait au sein du comit
de vigilance.

La populace se montrant fort excite, plus excite que de coutume mme;
certains assistants reprochaient aux membres de ce tribunal, impos de
dlibrer  huis clos; mais quand on annona au public la sentence de
mort dcrte contre le criminel, un sentiment de satisfaction gnrale
clata de toutes parts. Quelques personnes, cependant, exprimaient
l'opinion que la mort tait un peu svre pour une pareille offense
envers les lois de la socit.

Ds que la sentence eut t signe, la cloche de la pompe  incendie
ne cessa de sonner le glas de mort, pour annoncer la fin prochaine du
condamn.

Le capitaine des hommes de police, nomm Benjamin May, se prsenta  la
porte de la salle d'audience et rclama le prisonnier qui, naturellement
lui fut refus. Quoiqu'il se fut fait accompagner par une escouade
de policemen, il vit bien que ni lui ni ses gens ne russiraient 
s'emparer du coupable.

Il tait une heure aprs midi, quand un nomm Samuel Bonneau se montra
sur le seuil de la salle d'audience et vint annoncer la sentence
rendue  l'unanimit contre le voleur, qui, malgr l'vidence, avait
constamment ni sa culpabilit.

Le condamn se nommait John Jenkins, et tait originaire de Londres.
Samuel Bonneau ajouta qu'on lui avait donn une heure pour se
rconcilier avec Dieu, et qu' cet effet on avait mand prs de lui un
ministre protestant du nom de James Innes.

La foule approuva par ses cris la dcision du comit de vigilance, et
ds ce moment le tumulte arriva  son comble, car chacun voulait donner
son avis et le faire prvaloir.

Nous devons ajouter que la majorit des citoyens de San-Francisco, tait
en faveur de l'excution.

Tandis que ceci se passait au-dehors, le prisonnier tait gard  vue
avec rigueur, mais avec tous les gards possibles: on lui avait mme
offert des cigares.

Le pasteur protestant tait accouru le premier,  l'appel qu'on lui
avait fait, et il exhortait le condamn  prier avec lui. Nous devons
dire, pour tre exact, que toutes les paroles du rvrend docteur Innes
taient prononces en pure perte: le malheureux  qui il s'adressait
ne lui rpondait pas. Toute son attention semblait fixe vers la porte
d'entre, car il s'attendait  se voir dlivr par les gens de la police
municipale.

Au moment o deux heures sonnaient, les portes de la salle du comit
de vigilance s'ouvrirent, et le condamn  mort fut amen devant la
populace. C'tait un homme de haute taille, d'une force herculenne,
dont le visage semblait fait pour inspirer la terreur.

Si pouvantable que ft sa situation, il paraissait de sang-froid en
fumant un cigare de l'air le plus placide du monde. Ses mains attaches
derrire son dos taient maintenues par deux hommes arms, accompagns
d'un grand nombre d'individus, de telle faon que la fuite tait
rellement impossible.

C'est ainsi qu'il parvint, en traversant la foule, jusqu'au milieu du
square public.

Une fois l, une clameur immense clata de toutes parts et des
vocifrations tranges se firent entendre; c'tait un spectacle
effrayant. La lune, obscurcie par les nuages, tait entirement cache
et l'on n'y voyait que grce  la lueur des torches.

Quelques individus s'taient hisss sur l'arbre de la libert, pour y
attacher une corde destine  la pendaison.

A ce moment-l, un cri se fit entendre.

--Ne le pendez pas  cette noble potence, disait quelqu'un.

--C'est vrai! conduisez-le vers la vieille maison, hurla un autre
assistant.

Et ce fleuve d'tres vivants entrana le condamn vers un _adobe_
(maison de pizai) en ruines, qui avait autrefois servi de douane.
On hissa une poutrelle  l'une des fentres, et quand elle eut t
solidement fixe on passa une corde solide  une poulie.

Tandis que ceci se prparait, les hommes de la police faisaient de vains
efforts pour s'emparer du condamn, mais ils se virent repousss de
toutes parts.

S'ils eussent persist dans leur projet, on les aurait reus  coups
de revolver, quoiqu'un certain nombre d'assistants ft oppos  cette
excution sommaire et se montrt dispos  favoriser les efforts de la
police.

Le prisonnier, ballot entre ceux-ci et ceux-l, se mourait de peur.
Tout  coup, il sentit un noeud coulant glisser autour de son cou, et il
fut enlev par une vingtaine de bras  10 mtres au-dessus du sol.

La secousse avait t mortelle, et, aprs quelques balancements,
quelques trmoussements nerveux, le criminel, victime de la vengeance
populaire, n'tait plus qu'un cadavre.

Tandis que ce cadavre restait ainsi suspendu au-dessus de la foule, la
terreur s'tait empare des excuteurs eux-mmes, qui se dispersrent
lentement.

Quelques-uns, les plus endurcis, restrent seuls jusqu'au lever du jour,
prs du lieu de l'excution.

A six heures, le marshall Mac-Crowski se rendit vers l'_adobe_, coupa la
corde et fit emporter le corps de feu John Jenkins, qui fut dpos  la
salle des morts.

Ainsi se passa la premire excution faite d'aprs la loi de Lynch 
San-Francisco.

Dans les circonstances particulires o se trouvait la socit
californienne,  l'poque o nous reporte le fait qui prcde, on peut,
en quelque sorte, excuser ce jugement sommaire.

Mais on ne peut que bnir les lois justes et rgulires qui rgissent
le pays o nous vivons, car on vit paisiblement en Europe, sous la
protection d'une police destine  prvenir le crime et de juges prts 
le punir avec toute la svrit ncessaire.




L'arbre anthropophage.


A mi-chemin de l'le de la Runion et de la cte orientale de l'Afrique
centrale s'tend, sur une longueur de 132 myriamtres du nord-est au
sud-ouest, avec une largeur trs variable, mais qui, dans sa plus grande
traverse, n'a pas moins de 54 myriamtres de l'est  l'ouest, la grande
le de Madagascar, nomm en langage madcasse _Hiera B_, ce qui veut
dire la grande terre.

C'est, aprs Borno et la Grande-Bretagne, la plus vaste le du monde.

Vue de la mer, cette le magnifique offre  l'oeil de celui qui arrive
par la pleine mer,  bord d'un navire, un vaste amphithtre de
montagnes superposes, formant des chelons de verdure qui varient
depuis le vert le plus vif jusqu'aux teintes azures des pics ardus qui
se confondent avec le bleu fonc du ciel.

Madagascar serait une des possessions les plus importantes que puisse
envier une grande puissance maritime, si cette le n'avait pas contre
elle le climat meurtrier de son littoral.

Il y a trois races distinctes  Madagascar, parmi les trois millions
d'habitants qui composent le chiffre de la population: les Sakataves
 l'ouest, descendus de la cte africaine et qui sont encore de vrais
ngres; les Howas au centre, grande peuplade d'origine malaise, et les
Madcasses, type modifi par de nombreuses rvolutions et de frquents
amalgames.

Les Sakataves ont la peau noire et les cheveux crpus: ils ont conserv
tous les instincts, tous les errements de la race africaine  laquelle
ils doivent leur origine, c'est--dire qu'ils sont ignorants,
superstitieux et... anthropophages.

Leurs habitations sont situes au milieu de cavernes creuses dans les
rochers calcaires de leurs montagnes, au centre desquelles se trouvent
des valles profondes,  400 pieds au-dessus du niveau de la mer.

Prs de la frontire des Sakataves se trouve un joli petit lac de 1
mille environ de diamtre, dont les eaux dormantes s'chappent au sein
d'un canal tortueux, sous le feuillage sombre de la fort impntrable.

Les Sakataves sont compltement nus; leurs relations avec les autres
tribus sont assez guerrires, et leur seule religion est celle d'un
culte abominable qu'ils rendent  un arbre difi par eux qui, comme le
_Drosera rotundifolia_--cette plante carnivore, si bien dcrite par
Darwin [1],--suinte un fluide visqueux qui l'aide  s'emparer de sa
proie et possde des qualits enivrantes, dont les naturels se rgalent
avec avidit.

[Note 1: M. Darwin, le clbre naturaliste, a dernirement attir
l'attention du public sur quelques espces de plantes carnivores, qui,
saisissant les insectes et refermant sur eux leurs ptales, sucent tout
leur sang et rejettent aprs leur cadavre dessch. Des morceaux de
viande crue disparaissent avec la mme rapidit dans la bouche de ces
arbres fantastiques.]

Qu'on se figure une immense pomme de pin de 3 mtres de haut et d'une
grosseur proportionnelle. Cette pomme de pin gante, qui est le tronc de
l'arbre, est noire et d'une duret pareille  un bloc de fer. A la cime
de ce cne, qui a prs de 50  60 centimtres de largeur, on aperoit
une dizaine de feuilles qui retombent molles et pliantes,  l'instar
de celles d'un bananier, avec cette diffrence qu'elles sont nerveuses
comme celles de l'agave et termines par des pointes d'une acuit sans
pareilles et creuss  l'intrieur.

Tout le bord de ces feuilles est arm de forts piquants; leur couleur
est vert fonc, comme qui dirait l'corce des liges ou des trones.

Si l'on se hisse sur un rocher ou sur les paules d'un insulaire
sakatave pour examiner cet arbre satanique, on aperoit un cne rond, de
couleur blanche et de forme creuse. Ce n'est point une fleur, mais bien
une sorte d'entonnoir, de suoir dans lequel est contenu un liquide
visqueux et doucetre dont les proprits sont  la fois morphiques et
intoxiennes.

Tout autour de ce rcipient se hrissent des rejetons de feuilles, 
l'tat de scions, tortills comme des serpents et remuant comme s'ils
taient anims. Leur largeur est d'environ 1m, 30, et rien n'est plus
terrifiant que de voir le frtillement de ces plantes verdoyantes, qui
produit une sorte de sifflement fait pour donner le frisson au plus
courageux.

Un arbre pareil  celui-l, transplant dans notre Jardin
d'acclimatation de Paris, ferait la fortune de cette administration.

Je reviens aux Sakataves et  leur religion superstitieuse. Il y a dix
ans, leur reine, veuve depuis huit mois et mre d'un grand et gros
garon, hritier de son pre, mit au monde un second fils qui, d'aprs
les lois de la tribu, devait succder  son pre. En Europe, c'est tout
le contraire qui se passe; mais  Madagascar, les lois hrditaires
ne suivent pas le mme cours que chez nous. Lambo--c'tait l'an
de Ramatava, la reine-mre--devait mourir ds que son frre Horra
viendrait prendre sa place.

Or, la reine adorait son fils an. Elle eut donn sa vie pour que son
bien-aim rejeton n'et pas eu de frre; mais la nature ayant suivi son
cours, Horra avait vu le jour.

Quel parti prendre? Le seul qui fut possible, quelque pnible qu'il ft:
la fuite. Lambo dit adieu  sa mre, par une nuit sombre; et celle-ci,
affole, sans courage, vit s'loigner son enfant ador, qu'elle ne
devait peut-tre plus revoir.

Lambo s'enfona dans les mandres de la montagne,  travers mille
dangers plus terribles les uns que les autres, torrents  franchir,
animaux froces  dfier; son but tait d'atteindre les confins de la
tribu des Howas et de se rendre au port de Tamatave o faisaient escale
les navires venant du monde civilis,  bord desquels il trouverait un
passage.

Aprs quatre jours de marche, Lambo parvint en vue du port. Devant lui,
au lieu de la montagne o la mer dferlait, il aperut un millier de
cases divises en deux parties: le village Malgache sur le bord de
l'Ocan, et le village Howa plac derrire le fort.

De nombreux habitants recouverts de _sambas_ et de _sim'bous_, sorte
de toges romaines fabriques avec des cotonnades du pays, circulaient
devant les cases et se dirigeaient vers un grand hangar qui tait le
palais du souverain des Howas.

Les murs de cette grande case taient forms de poteaux, relis ensemble
par les longues et fortes tiges du _ravenala_ (l'arbre du voyageur)
serres les unes contre les autres, et la toiture consistait en feuilles
du mme arbre, tresses comme de la paille.

Le roi Radama venait d'tre lu par ses sujets et donnait audience  son
peuple.

Pourquoi ne demanderais-je pas asile  mon frre? se dit Lambo.

Et il alla droit au palais du souverain des Howas, lui raconta son
histoire et le pria de le garder auprs de lui.

Non seulement le roi Radama accueillit avec bont son gal, mais encore
il lui donna un emploi suprieur  sa cour et lui fournit les moyens de
vivre sur un grand pied d  son rang.

Lambo se montra fort reconnaissant de l'accueil qui lui tait fait et,
voulant prouver cette gratitude, il se mit entirement au service de
Rosaherina.

La prsence des Europens  la cour du grand chef de Tamatave lui
fournit l'occasion de montrer son intelligence. C'est lui qui s'aboucha
pendant plusieurs mois avec M. Dupr, envoy par l'empereur Napolon
III, pour ratifier un trait de commerce et avec le capitaine Dupr, qui
appuyait la volont de la France  l'aide de la frgate _Hermione_ et
de l'aviso _le Curieux_. Il ne tint pas  Lambo de voir accepter les
propositions de la France par son souverain, et si notre alliance ne fut
point agre, c'est  l'influence de l'Angleterre que cette dconvenue
doit tre attribue.

Un matin, le roi Radama fut trouv trangl sur son lit. La reine
Rosaherina, sa femme, n'aimait point Lambo, qui dut chercher de nouveau
son salut dans la fuite.

Il s'loigna donc dans le plus bref dlai et au lieu de se recommander
au capitaine Dupr, qui l'et volontiers accueilli  son bord, il songea
 revoir sa mre et son pays.

Une pareille rsolution tait de l'imprudence; mais l'amour de la patrie
et de la famille l'emportait sur tous les raisonnements et Lambo
s'en alla  travers monts et valles dans la direction du territoire
sakatave.

Un soir,  la tombe de la nuit, quatre ans aprs son dpart, il
parvenait  deux portes de fusil du _palais_ maternel. Cach sous les
arbres touffus d'une fort voisine, il put voir Ramatava et son frre
Horra se promener devant leur habitation pour respirer l'air parfum.
Quand l'ombre fut venue, il s'avana avec les plus grandes prcautions
vers la case royale, y entra et sauta au cou de celle qui lui avait
donn le jour.

--Malheureux! s'cria la reine, mais c'est la mort que tu es venu
chercher ici!

--Soit! mais au moins je t'aurai revu, mre; je gmissais loin de toi
chez notre frre.

La pauvre mre eut beau supplier son fils de s'en aller de nouveau;
celui-ci refusa.

--Mon intention n'est pas de m'emparer du trne qui est chu  mon
frre d'aprs nos lois, mais j'entends vivre prs de lui, de toi, et
respirer l'air qu'ont hum mon pre et tous les miens.

--Mais les puissants de notre territoire, les prtres de notre dieu
rclameront l'excution de la loi, c'est--dire ta mort!

--Je leur ferai comprendre que ma mort est inutile; que c'est un
sacrifice odieux  une coutume barbare et anticivilise.

--Mais si tu ne russis pas  les convaincre?

--Je me rsignerai  mourir.

Ce qu'avait prvu la mre arriva. Quelques jours se passrent avant que
la prsence de Lambo ft connue; mais un matin il fut aperu par un
vieillard trs superstitieux et d'un fanatisme sans pareil. Celui-ci
alla le dnoncer.

Deux heures aprs, un groupe de dix guerriers s'emparait de Lambo et le
conduisait sur la place publique pour y tre jug.

--Lche et audacieux! lui dit le prtre. Lche, pour t'tre enfui afin
d'viter ta destine fatale; audacieux, pour tre revenu nous braver.

--Quel crime ai-je commis? rpliqua Lambo.

--Celui de rsister  la volont de nos dieux.

--Vos dieux n'existent pas.

--Il blasphme!

--Je raisonne et je dis la vrit.

--Tu vas mourir: ta vie appartient  _Tp-Tp_.

Ce mot signifiait le nom de l'arbre anthropophage, aux treintes duquel
Lambo allait tre fatalement livr.

En vain Ramatava implora-t-elle ses ministres pour obtenir d'eux la vie
de son enfant; ceux-ci refusrent, croyant tre agrables  leurs dieux;
et l'on vit bientt l'infortun Lambo, les mains lies par des cordes de
palmier, avancer, tout en rsistant, au milieu d'une horde de sauvages:
on l'entranait vers l'endroit du pays o s'levait le _Tp-Tp_.

Tout autour de lui, des femmes demi-nues, des Sakataves enivrs,
affols, poussaient des hurlements sinistres et chantaient des hymnes
propitiatoires.

Leurs cris, leurs danses redoublaient autour du pauvre Lambo que l'on
poussait des mains et que l'on piquait avec le fer des javelots pour le
forcer  avancer.

Quand cette foule sauvage fut arrive prs du _Tp-Tp_, les bourreaux
hissrent Lambo sur le sommet de l'arbre et le forcrent  s'asseoir sur
le cne, au milieu des scions qui s'agitaient dj autour de sa tte.

Le malheureux n'avait pas perdu son sang-froid: il voyait la mort
arriver, mais son courage rsistait aux premires treintes.

La foule lui cria: _Tick!_ ce qui voulait dire: Bois! et il prit dans sa
main un peu de ce liquide trange et sinistre, qu'il porta  ses lvres.

Un moment aprs, il se relevait d'un bond. Son visage tait transfigur:
on et dit que la folie s'tait empare de ce jeune homme si calme
d'ordinaire. A peine fut-il debout, les deux pieds dans le creux de
l'arbre, qu'il se vit enlacer par les scions du _Tp-Tp_. Sa tte,
son cou, ses bras furent serrs comme dans des taux de fer; son corps
fut de mme enlac par ces serpents vgtaux.

C'tait un nouveau Laocoon devenant la proie des boas qui vont le
dvorer.

A ce moment suprme, les grandes feuilles du _Tp-Tp_ se redressrent
lentement, comme les tentacules d'une norme pieuvre; venant  l'aide
des scions placs autour du coeur de l'arbre, elles treignaient plus
fortement la victime si odieusement sacrifie. Ces grands leviers
s'taient rejoints et s'crasaient l'un l'autre, et l'on vit bientt
suinter  leur base, par les interstices de l'horrible plante, des
coules d'un liquide visqueux; ml au sang et aux entrailles de la
victime.

A la vue de cet odieux mlange, les sauvages Sakataves se prcipitrent
sur l'arbre, l'escaladrent en hurlant, et,  l'aide de noix de cocos,
de leurs mains disposes en creux, recueillirent ce breuvage de l'enfer
qu'ils buvaient avec dlices.

Ce fut alors une pouvantable orgie, suivie de convulsions pileptiques,
et enfin d'une insensibilit absolue.

Lorsque l'arbre anthropophage eut achev son repas, quelques heures
aprs le moment o la victime lui avait t livre, il ne restait plus
du corps de Lambo que des ossements broys et des nerfs desschs.

Les grandes feuilles s'taient dtendues, les scions voltigeaient
toujours et le cne intrieur de l'arbre rejetait sa liqueur visqueuse,
cre et intoxicante.

La malheureuse mre de Lambo tait folle, mais son fils Horra rgnait
sur les Sakataves.




La prairie en feu.


Ce qui suit est un souvenir de voyage au milieu des prairies indiennes.

Nous nous trouvions, quelques amis et moi, lancs parmi les dserts du
Far-West, en compagnie d'une tribu de Sioux, et nous avions camp sur
les bords de la rivire des Pruniers (Plum's River). Un matin, mon
camarade Willie et moi nous partmes seuls pour aller tuer un cerf ou
deux pour les besoins de notre caravane.

Au lieu d'un Virginien, nous rencontrmes un ours. Willie fit feu et
blessa srieusement l'animal qui prit la fuite  travers les mandres du
dsert.

Nous nous dcidmes  poursuivre la bte, en jurant de ne revenir au
campement qu'avec matre Bruin. L'animal avait pris les devants et
nous lanmes nos montures au galop. Aprs deux heures de cette course
chevele, nous comprmes que l'ours s'tait drob, ou bien qu'il tait
tomb mort dans quelque coin. Notre limier avait cess de donner de la
voix.

C'est alors que nous songemes au retour. Seulement, dans l'ardeur de
notre poursuite, nous avions perdu souvenir de la direction suivie et
nous ne pouvions retrouver le chemin du camp.

Tandis que nous nous orientions, Willie et moi, nous apermes 
l'horizon une norme troupe de btes diverses se prcipitant en avant
avec une inquitude qui n'avait jamais t remarque auparavant par
nous dans les hardes de ces animaux. Leur allure tait celle que donne
l'pouvante, et la prsence d'un homme ne devait certainement pas avoir
cette influence sur leur course rapide.

En regardant attentivement  l'horizon, nous vmes une large bande
noirtre que nous prmes d'abord pour un nuage; mais comme l'paisseur
en augmentait toujours et que sa couleur devenait de plus en plus
sombre, nous nous arrtmes sans nous parler, afin de mieux nous rendre
compte.

--Ce n'est pas un nuage, me dit tout  coup Willie.

Les hardes effrayes des habitants du dsert se prcipitaient toujours
en avant.

Tout  coup l'ide me vint que la prairie tait en feu, et je vis un
moment aprs que je ne m'tais point tromp.

La bande noire que nous apercevions  l'horizon, tait forme de nuages
de fume de plus en plus reconnaissables, qui avaient une tendue
d'environ une lieue et se dveloppaient au fur et  mesure des progrs
de l'incendie.

Il nous fallait fuir: mais dans quelle direction? Quoi qu'il en ft, il
tait impossible de rester  l'endroit o nous nous trouvions. Un galop
incessant pouvait seul nous arracher  l'invasion des flammes et  une
mort pouvantable.

Nos montures semblaient deviner l'imminence du danger. Elles regardaient
en hennissant les colonnes de fume qui s'levaient de toutes parts et
tiraient sur la bride comme pour inviter leur matre  prendre un parti.
Aussi,  peine emes-nous lch les brides que les animaux s'lancrent
avec toute la vitesse dont ils taient capables, comme s'ils eussent
voulu devancer l'ouragan et laisser loin derrire eux le danger
imminent. Ils emportaient leurs cavaliers dans une course effrne,
prcdant toutes les btes fauves, les bisons et les chevaux mls les
uns aux autres, harde innombrable dont la plaine tait couverte aussi
loin que la vue pouvait s'tendre.

Les pauvres gars s'efforaient de modrer leurs montures; mais ils
avaient beau leur parler et caresser de la main leur fine encolure,
l'animation de ces pauvres btes augmentait  chaque pas et leurs bonds
devenaient de plus en plus imptueux.

A la fin, d'pais nuages de fume, chasss par l'ouragan et s'enroulant
les uns sur les autres en tourbillons pais et sinistres, vinrent se
ranger au-dessus de nos ttes. L'obscurit augmentait comme lorsque la
nuit couvre la terre et qu'il n'y a pas d'toiles au ciel.

Tout  coup une lueur rougetre pera les tnbres. Willie et moi, nous
nous retournmes comme d'un commun accord, et nous vmes avec horreur
les herbes prendre feu et projeter des flammes jusqu' l'extrmit de la
prairie. Nous nous crmes entours d'une ceinture de feu.

L'clat intermittent de ce foyer clairait, d'un reflet ardent et
menaant  la fois, la foule des animaux affols de terreur et fuyant 
perdre haleine.

Tout l'espace que Willie et moi nous avions laiss derrire nous
paraissait anim; une trpidation semblable au sourd grondement du
tonnerre frappait nos oreilles.

Nos braves coursiers russirent--grce  des efforts incroyables--
se tenir  distance du feu; c'est  peine si quelques-uns des htes les
plus rapides du dsert, cerfs, antilopes ou chevaux sauvages, purent
nous atteindre et se maintenir  nos cts pendant cette fuite
dsespre.

Tout en galopant, nous voyions tomber tantt un cheval, tantt une
gracieuse antilope; plus loin, un cerf ou un bison; mais les congnres
de ces animaux s'enfuyaient sans songer  autre chose qu' leur propre
conservation, et ils abandonnaient les autres  leur malheureux sort.

Jusqu'alors les forces de nos montures n'avaient pas faibli. L'effroi
et l'instinct de la conservation soutenaient leur ardeur et donnaient
 leurs jarrets une souplesse extraordinaire. Cependant au bout d'un
certain temps, Willie sentit les mouvements de sa monture devenir plus
raides: sa respiration lui parut plus haletante, son galop plus allong.
Il tait vident que les flammes se rapprochaient rapidement.

--Du courage! En avant! m'criai-je, quand je m'aperus qu'il n'tait
plus  ma droite.

Et mon camarade enfona rsolument ses perons dans les flancs de son
coursier.

Celui-ci s'enleva par un gnreux effort, et nous reprmes de conserve
la direction d'un taillis, ou du moins de quelque chose qui ressemblait
 un courant d'eau.

Mais cette ardeur ne dura pas. J'eus,  un moment donn, la douleur de
voir le cheval mont par Willie s'abattre et tomber pour ne plus se
relever.

La situation tait perplexe. Je criai  mon pauvre camarade de monter en
croupe avec moi et, quand cela fut fait, je pressai ma monture et nous
gravmes ainsi une sorte de colline qui se dressait devant nous.

O bonheur! Arrivs au sommet, nous apermes  nos pieds,  quarante
pas environ, dans le bas-fond, un marcage qui commenait sous un arbre
d'une lvation colossale.

Nous mmes aussitt pied  terre, et mon ami, pendant que je maintenais
mon cheval, s'lana sur l'arbre et dcouvrit un ruisseau qui
jaillissait entre ses racines et allait en serpentant se perdre dans le
palud.

La Providence avait guid notre course vers cet endroit afin de nous
dlivrer du danger. Le courage de Willie et le mien revinrent  la fois.

Tandis que je tranais mon cheval vers le marcage, mon camarade
d'infortune dcouvrait une anfractuosit de rocher qui pouvait nous
servir d'abri: il m'appela et je le rejoignis, tandis que ma monture se
vautrait dans une flaque d'eau bourbeuse, comme si elle et voulu se
prserver des atteintes du feu.

Cinq secondes aprs, nous tions blottis au fond de l'asile humide qui
devait nous sauver la vie.

Nous avions plong nos couvertures dans le ruisseau, et nous attendmes
avec impatience le passage de l'ouragan enflamm.

L'incendie avanait  pas de gant. Aux tnbres opaques succda la
clart la plus vive: une pluie de feu vint bientt s'abattre sur le
marcage, et l'arbre qui s'levait au-dessus de nos ttes fut branl
jusque dans ses racines. Un vacarme pouvantable se fit entendre et
l'avalanche vivante se prcipita en avant.

A droite et  gauche, nous voyions passer des bisons, des chevaux
sauvages, des cerfs, en compagnie d'antilopes, de jaguars, de panthres
qui s'lanaient les uns par-dessus les autres dans le marcage.

En quelques minutes, cet endroit fut combl, pour ainsi dire, par un
amas de btes fauves, aussi loin que nous pouvions diriger nos regards,
ce qui n'empchait pas l'invasion d'autres animaux qui suivaient les
premiers et s'efforaient de grimper sur le dos les uns des autres, pour
s'enfoncer  leur tour dans ce bourbier protecteur.

A la premire apparition de cette arme d'animaux, Willie et moi, nous
avions tir nos revolvers de notre ceinture et nous nous tenions prts 
dfendre chrement notre vie. Mais les btes fauves avaient bien autre
chose  faire que de s'occuper de nous. Toutes passrent outre, sans
mme faire attention  notre prsence.

Peu  peu le nombre des btes sauvages diminua. Les tranards hors
d'haleine avaient t rattraps par les flammes, et l'incendie les
dvorait.

Les tranes de feu avaient bien pass, courant  la suite des btes
affoles, mais le ciel tait rest embras; le vent apportait toujours
des bouffes de chaleur suffocante.

Cette torture fut, du reste, de courte dure: un air frais, glacial
presque, pntra dans l'anfractuosit qui nous servait de retraite et
nous rendit l'usage de nos sens.

Les flammes avaient disparu, et le jour brillait de nouveau. Mais,
hlas! nous tions perdus au milieu d'un ocan de dsolation.

Aussi loin que la vue pouvait s'tendre, la prairie qui, une heure
auparavant, ondulait sous le souffle de la brise, ne prsentait plus 
nos yeux qu'une surface nue et dpouille de toute vgtation. a et
l gisaient les corps calcins d'un grand nombre d'animaux, dont
quelques-uns se tordaient encore dans les dernires convulsions de
l'agonie.

A l'aspect de ce spectacle mouvant au suprme degr, mon ami et moi
nous tendmes la main, et nous pleurmes en silence.

Nous nous trouvions dans une passe trs-fcheuse. Qu'tait devenu mon
cheval? Comment pourrions-nous regagner le campement?

En allant examiner l'endroit o ma vaillante bte s'tait abattue, je
vis remuer quelque chose  peu de distance. Je m'approchai et,  ma
grande surprise, j'aperus la tte d'un cheval bai-brun qui semblait
sortir d'un bas-fond, tandis que son corps tait enfonc dans un foss
rempli de pierres. C'tait un cheval sauvage, un talon d'environ quatre
ans, dont les flancs se soulevaient pniblement et qui ne parut pas
s'apercevoir de ma prsence. Magnifique pur sang, quoique dans un piteux
tat, l'animal semblait avoir t priv de la vue par la pluie de
cendres qui avait pass au-dessus de sa tte.

Je courus immdiatement chercher dans l'anfractuosit du rocher le
harnachement de mon cheval, et je bridai et sellai l'talon sauvage, qui
se trouvait dans un tat d'puisement tel qu'il n'offrit pas la moindre
rsistance.

Willie me laissait faire: le pauvre garon semblait dsespr; il avait
retrouv le cadavre de mon cheval compltement calcin, et je lui fis
comprendre, qu' part le regret d'avoir perdu un bon serviteur, il ne
fallait pas perdre courage. Celui que la Providence nous envoyait devait
le remplacer avantageusement.

J'allai remplir d'eau mon chapeau de feutre, je ramassai une bonne gerbe
d'herbes fraches sur le bord de la fontaine, et aprs avoir arros la
tte de l'animal je lui offris  manger. Mais il refusa de goter  sa
provende.

Willie m'aida  l'amener prs du ruisseau, et nous l'attachmes
solidement au grand arbre  l'aide du lazzo que j'emportais toujours
dans mes excursions de chasse.

Avant que la nuit ft venue, j'allai aux provisions. Il n'y avait qu'
choisir autour de nous. Je dpeai un grand cerf de deux ans dont
la chair me parut tendre, et nous en fmes des grillades qui nous
semblrent d'autant meilleures que nous avions grand'-faim.

Notre souper termin, nous nous arrangemes de notre mieux pour dormir,
et nous nous fimes pour tre avertis d'un danger--en cas qu'il
survnt--sur notre pauvre chien,--que j'ai oubli,--lequel n'avait
pas quitt les sabots de notre monture et s'tait prudemment blotti au
fin fond du rocher.

Toutefois, quand le pril avait cess, il s'tait montr et tmoignait
de sa joie par des aboiements multiples.

Ds que le jour parut, nous allmes voir ce que devenait notre cheval
indompt. La bonne bte mangeait et ne parut pas trop s'effrayer de
notre prsence.

Il nous fallut deux jours de soins, de tentatives de toute sorte, pour
dompter cette monture primitive. Bref, le troisime jour, Willie prit
sur lui de complter son ducation. Il sauta en selle et je le suivis 
pied.

Pendant que nous cherchions  nous orienter pour retrouver nos amis,
nous apermes une troupe de cavaliers venant dans notre direction.

taient-ce des Indiens ennemis, ou bien nos compagnons? Nous ne pouvions
le savoir. Heureusement que notre anxit ne fut pas longue.

La plus grande inquitude avait rgn dans le camp, le soir de notre
dpart, quand on avait dcouvert que nous pouvions tre englobs par le
terrible incendie que l'on voyait  l'horizon. Une vingtaine de Sioux
taient monts  cheval; un de nos amis les avait suivis, et, aprs le
troisime jour de recherches, ils nous avaient enfin dcouverts.

Nous tions sauvs.

Notre retour au milieu de nos confrres, sur les bords de la rivire
des Pruniers, fut clbr par des cris de joie, car on n'avait pas cru
possible que nous eussions pu chapper  la mort!




Une chasse en ballon.


Les Amricains poussent l'excentricit au del de toutes les limites:
chasser du haut des wagons d'un _Railway_, attaquer les animaux sauvages
dont la force est dcuple de celle de l'homme,  l'aide de vtements
couverts extrieurement de pointes de fer,--comme qui dirait un
hrisson,--faire avaler  des camans ou alligators des morceaux de
chair contenant une cartouche explosible, qui communique  l'aide d'un
fil de laiton avec une machine lectrique mise en jeu de la hutte du
chasseur. Tout cela est d'invention yankee.

Aprs tout ces _tricks_, qu'y a-t-il d'extraordinaire que nos voisins et
allis d'outre-ocan aient invent _la chasse en ballon?_ Le tour est
bien simple. Au lieu de monter en chemin de fer, on monte dans la
nacelle d'un arostat. A dire vrai, un ballon cote plus qu'une place
par la voie ferre, mais un hardi Amricain ne s'en tient pas  de
pareilles bagatelles. Une spculation de ce genre est une fantaisie
qu'il se paie trs volontiers.

Il y a deux mois, le courrier de New-York m'a apport une lettre dont le
contenu m'et tonn, s'il ne ft pas venu de l'autre ct de l'ocan.

Voici ce qui se trouvait dans cette missive. Je copie textuellement:

Deux amateurs d'arostation, MM. Fergus et Thompson, avaient fait
construire un ballon norme, dans le but de traverser les prairies et de
se rendre sur les ctes du Pacifique. Munis de provisions de tout genre,
bien lest de toute faon, les deux amis--_Arcades ambo_--partirent
le 9 aot de Toronto (Canada),  quatre heures du soir, par un temps
superbe.

Les voil perdus dans l'espace thr; mais  la rapidit de leur
course, ils comprirent bientt que la zone atmosphrique dans laquelle
ils se trouvaient tait favorable  leur projet. Ils allaient, ils
couraient, emports par le courant, et la nuit se passa de la sorte.
Quand parut le crpuscule, ils avaient travers le lac Michigan vers
la pointe qui borde Chicago et s'avanaient triomphalement du ct de
Poria.

Vers 10 heures du matin, ils avaient franchi 400 milles et le ballon ne
paraissait pas avoir perdu rien de son volume ou de sa force.

Entre Burlington et Monti, MM. Fergus et Thompson aperurent un village
indien compos d'environ deux cents huttes, et, au moment o ils
passaient au-dessus de cette tribu de Peaux-Rouges, quelques coups
de rifle furent tirs en l'air par les guerriers qui paraissaient
stupfaits, et prenaient certainement l'arostat pour un oiseau gant ou
un monstre inconnu.

Les _squaws_ et les enfants se serraient les uns contre les autres,
manifestant la plus grande terreur.

Les deux aronautes s'taient empresss de jeter du lest, et ils
disparurent bientt  travers les nuages, car la journe tait brumeuse
et la pluie tombait au-dessous d'eux.

Vers trois heures de l'aprs-midi, les deux hardis aventuriers se
trouvaient par le travers d'un _canon_, sorte d'entonnoir form par des
montagnes, quand le vent s'leva assez furieux, de telle sorte que le
ballon tait fort agit et tourbillonnait sur lui-mme.

MM. Fergus et Thompson songrent  atterrir, mais ce n'tait pas chose
facile. Au moment o ils dcrochaient l'ancre appendue  la nacelle, de
faon  pouvoir saisir une roche qui retiendrait le colosse, quelle ne
fut pas la terreur de ces deux amis en apercevant deux ours grizzly
qui, se dressant sur leur train de derrire, faisaient entendre des
rugissements vraiment terribles. Sans prononcer une parole, sans s'tre
mme consults, les deux aventuriers sautrent sur leurs carabines et
deux dtonations se firent entendre, qui couchrent par terre le plus
gros de ces deux animaux, tandis que l'autre, qui s'tait accroch 
l'ancre, se voyait enlev par le ballon, au moment o les deux Yankees
jetaient du lest pour s'enlever.

Malgr ce poids norme, l'arostat, au lieu de s'arrter, s'en allait
toujours, entran avec la rapidit de l'clair.

L'ours grizzly prouvait une peur sans pareille; lui qui ne sait pas ce
que c'est que de quitter le plancher des vaches, qui aime peu l'eau,
ne sentait au-dessous de lui que le point d'appui des deux bras de
l'ancre, et entre ses pattes de devant que la corde qui retenait le
morceau de fer. Dans toute autre position, l'ancre tant retenue 
terre, la corde tendue, l'animal se ft ht de quitter son refuge et de
couper la corde  l'aide de ses dents; mais en ce moment,  200 mtres
du sol, ce moyen de fuir lui tait dni. Il se tenait immobile le plus
qu'il pouvait.

MM. Fergus et Thompson mirent fin  cette angoisse, en lui adressant
quatre coups de feu, au moment o le ballon se trouvait  10 mtres
au-dessus d'une montagne leve.

Le grizzly dgringola comme une pierre, et, au mme instant, le ballon
prit une force d'ascension exceptionnelle.

La nuit tait venue, une nuit noire: on ne voyait pas  quinze pas
devant soi; et le bruit de la pluie, tombant sur la soie du ballon,
nervait les deux voyageurs qui, malgr l'paisseur de leurs vtements
et leurs couvertures impermables, se sentaient glacs jusqu'aux os.

L'eau rendait l'arostat de plus en plus lourd; aussi les deux voyageurs
jetaient-ils du lest, comme le font les prodigues de leur fortune en
numraire.

Sans un moment donn, un des sacs de lest, tenu par M. Thompson,
s'chappa de ses mains; et,  une secousse trs-forte, son ami et lui
s'aperurent que le ballon remontait comme un trait  la hauteur de 1
mille.

Ils taient parvenus dans une atmosphre inonde de la lumire de la
lune. L'effet de cet astre, brillant au-dessus de la rgion des nuages,
tait d'un pittoresque sans pareil. L'ombre du ballon passait sur les
montagnes lgres, quoique charges d'eau, comme un point noir sur des
vagues de feu.

Tout  coup le calme se fit. Le ballon descendait: la pluie avait cess
et toute la nature semblait enveloppe dans un voile obscur.

Cet tat de chose dura jusqu'au matin; et quand l'aube revint nos
intrpides aronautes aperurent,  100 mtres au-dessous d'eux, un
norme troupeau de buffalos qui paissaient tranquillement l'herbe des
prairies.

Ils firent feu et virent rouler par terre deux magnifiques bisons qui se
dbattaient dans les spasmes de l'agonie.

Le ballon allait toujours avec la rapidit d'un train express.

Enfin,  l'horizon, dans la direction du sud-ouest, un point noir se
prsenta au bout de la lunette d'approche de M. Thompson.

--Hourra! s'cria-t-il, nous sommes sauvs! c'est un des forts
militaires de la Confdration amricaine. Je le vois l-bas devant
nous. En avant! L, bientt nous serons arrivs. Nous y voici. Ouvrons
la soupape et descendons lentement. Rien ne s'oppose  ce que nous
atterrissions ici. Il n'y a pas un arbre aux alentours, aucun lac.
Attention, Fergus, attention!

A mesure que le ballon avanait, sa prsence avait t signale par la
sentinelle qui veillait le long de la palissade extrieure.

Trois minutes aprs, tout le dtachement de l'arme amricaine, baraqu
dans cet endroit, sortait du fort et accourait au-devant des aronautes.

Les cris les plus dsordonns se faisaient entendre: _Hurrah! Welcome!_
etc., etc.

MM. Thompson et Fergus donnrent les indications ncessaires pour qu'on
s'empart des cordes; cela fut fait aussitt et, en moins de temps qu'il
n'en faut pour crire ces lignes, le ballon se couchait sur le ct,
tandis que la nacelle touchait le sol.

Les deux _chasseurs en ballon_ taient devant les palissades du fort
Leavenworth, sur les frontires du Nebraska.

Je laisse  penser la fte que la garnison fit  ces compatriotes qui
leur tombaient du ciel sans crier gare!

Le capitaine William Smith, qui commandait le fort, leur offrit la plus
cordiale hospitalit. Il leur promit de regonfler leur ballon avec du
gaz qu'il fabriquerait exprs pour eux, en brlant de la houille que la
garnison tirait des mines et qui servait au chauffage du fort et de ses
habitants. Ces mines prcieuses se trouvaient  peine  une lieue du
fort Leavenworth.

Le second jour aprs l'arrive des Yankees au milieu du dsert, une
tribu de Peaux-Rouges qui venait chercher sa redevance en cet endroit
et trafiquer avec les chefs du fort apporta deux magnifiques
fourrures d'ours grizzly frachement corchs. MM. Fergus et Thompson
interrogrent les Indiens au sujet de ces dpouilles. Il leur fut
rpondu que les animaux  qui elles appartenaient avaient t trouvs,
l'un perc d'une balle qui lui avait travers les poumons, l'autre
ayant trois blessures bien apparentes, mais ayant en outre les membres
fracasss, comme s'il ft tomb de trs-haut.

Il n'y avait pas  s'y mprendre, les deux ours grizzly qui avaient t
trouvs par les Peaux-Rouges taient les mmes que les chasseurs en
ballon avaient tus du haut de leur nacelle. Il tait fort difficile 
nos Yankees de faire comprendre aux Peaux-Rouges que leur butin ne leur
appartenait pas; aussi prirent-ils le parti d'acheter les deux peaux
afin d'en tre les vrais possesseurs.

Huit jours aprs, MM. Fergus et Thompson virent leur ballon se gonfler
encore devant la forteresse amricaine. Il fallut deux jours et demi
pour renflouer le ballon. Les Indiens qui assistaient  cette
opration paraissaient trs-intrigus. Mais quand ils virent l'immense
globe de soie se tenir debout oscillant sur les cordes qui le
retenaient, fixes par terre  l'aide d'normes pierres; quand ils
aperurent nos deux hardis voyageurs qui avaient fait leurs adieux 
leurs compatriotes, monter dans la nacelle et crier,  un moment donn:
Lchez tout! ils poussrent un formidable _wooop!_ et se prcipitrent
la face contre terre en manifestant une vritable terreur. Quand ils
furent revenus de cette stupfaction et qu'ils relevrent la tte, le
ballon parvenait  une hauteur immense et ressemblait  une petite boule
dans l'espace bleu.

La seconde partie du voyage de MM. Fergus et Thompson s'opra au-dessus
des montagnes rocheuses de la Sierra-Nevada, du pays des Mormons, du lac
Sal et des _placeres_ de la Californie.

Vingt-sept heures aprs leur dpart, ils atterrirent sur les rives du
Sacramento,  8 milles de San-Francisco. Leur voyage tait termin. Il
leur avait fallu soixante heures pour accomplir la premire partie et
quarante-deux pour raliser la seconde.

Les Yankees sont comme Guzman: ils ne connaissent pas d'obstacles.




Empal!


La Perse, gouverne par Mirza Mohamed Khan, tremblait sous la frule de
ce despote cruel.

Seul, son frre, Zulma Khan, avait lev l'tendard de la rvolte et
maintenait son indpendance  la tte des tribus turcomanes dans la
province loigne du Megandejan. Cet illustre rebelle, qui osait braver
le pouvoir du shah, avait,  plusieurs reprises, remport des avantages
importants sur les troupes royales, grce  la bravoure de son fils
Zohrab, le hros favori de sa race, la terreur et l'admiration de tout
l'empire d'Iran.

Mais Mirza Mohamed ne dsesprait pas de vaincre--avec du temps et de la
patience--ces ennemis redoutables. Malgr les dangers de la guerre, il
trouvait quelques instants pour se livrer aux plaisirs de la chasse et
aux ftes de son palais. Ce n'est pas qu'il prt grand plaisir  toutes
ces distractions, mais elles convenaient  son rang. Du reste, les
seules passions qui pussent l'mouvoir taient l'ambition, l'avarice et
la vengeance.

Aucun des despotes de l'Asie n'offre rellement dans l'histoire un
caractre plus bizarre que celui de Mirza Mohamed Khan. Ds son plus
jeune ge, il avait conu des plans ambitieux accomplis par lui  force
de persvrance, en joignant l'artifice  la bravoure, jusqu' ce qu'il
et dompt tous ses rivaux et saisi d'une main ferme le sceptre de la
Perse.

Mirza Mohamed, une fois sur le trne, sut affermir sa domination par le
choix habile de ses ministres et de ses gnraux. Il parvint  conserver
son ascendant sur ses soldats, non-seulement par le charme et la terreur
de la puissance souveraine, mais encore par son courage et son mpris de
la mollesse.

Despote et tyran dans son palais, il n'tait plus que le premier de ses
soldats dans le camp, mangeant le mme pain qu'eux, partageant toutes
leurs fatigues, montrant une sobrit telle qu'il n'avait jamais viol
la loi du prophte contre l'usage du vin. Le shah tait si dur envers
lui-mme qu'il avait acquis le droit d'tre svre envers les autres
jusqu' la cruaut.

A l'ge de soixante-trois ans, Mirza Mohamed Khan tait si mince de
corps que, de loin, on l'et pris pour un jeune homme de quatorze 
quinze ans. Mais son visage imberbe et rid ressemblait plutt  celui
d'une vieille qu' celui d'un vieillard.

Comprenant lui-mme combien il tait laid, il ne pouvait souffrir
qu'aucun homme le regardt en face; il forait ses plus braves gardes 
dtourner la tte ou  baisser la vue chaque fois qu'il passait auprs
d'eux.

Le supplice auquel il condamnait le plus volontiers ses ennemis tait
celui du pal, horrible holocauste qui consistait et consiste encore,
dans la Perse et dans quelques pays de l'Orient,  embrocher les
condamns comme des poulets, en ayant soin de coudre le corps sans
atteindre les parties vitales. L'infortun patient tait ensuite expos
 l'ardeur du soleil et aux piqres des mouches, car on lui enduisait le
visage de miel ou de sucre. Bien souvent il ne mourait que six  douze
heures aprs avoir t empal.

Une autre supplice favori de Mirza Mohamed tait de faire crever les
yeux  ses ennemis; tmoin les sept mille aveugles de Veruran, dont
quelques-uns sont encore, de nos jours, les monuments vivants de sa
barbarie inexorable.

Un matin, au lever de ce souverain despote, on venait de prendre ses
derniers ordres pour une grande chasse qui devait avoir lieu le jour
mme.

Prs du shah se tenait son vizir Hadji-Ibrahim, qui passe encore en
Perse pour le modle des politiques profonds et cependant humains. Cet
homme intgre se retira aprs avoir parl  son souverain d'affaires
plus importantes que la chasse dont il allait s'occuper.

A Ibrahim succda un tre difforme qui jouissait de la faveur la plus
intime de Mirza Mohamed. C'tait un bossu, nomm Gougon, qui remplissait
les fonctions de fou de la cour.

Vint ensuite le neveu du shah, jeune homme d'une beaut remarquable,
qu'on nommait Fatteh-Ali et qui tait dsign comme le successeur au
trne de Perse.

Mirza Mohamed aimait ce jeune homme autant qu'un despote aime son
hritier. D'autre part, comme il n'avait pas le coeur assez
froid pour tre tout  fait incapable d'affection, le shah chrissait
surtout sa nice, la belle Amina, soeur de Fatteh-Ali.

Il s'occupa d'abord d'elle et c'est en sa compagnie qu'il avait
l'intention d'aller se reposer lorsque la chasse serait termine.

--Fatteh-Ali, dit Mirza Mohamed  son neveu, j'ai ordonn qu'on portt
les tentes du harem prs de Fironza-Bad; c'est en cet endroit que la
chasse sera termine et que ma nice nous attendra ce soir. Partons!

Sur ces paroles le shah se mit en route avec son quipage et son
cortge. On parcourut un long espace de chemin et l'on pntra enfin
dans les gorges des montagnes de Memzaderan, dont les cimes sont les
plus leves de toute la Perse, et dont les roches noires et taillades
de toutes les formes semblent dfendre aux hommes d'approcher.

Tout  coup un cri aigu se fit entendre, qui fut rpt de diffrents
points dans l'intrieur des gorges du Memzaderan.

--_Gour Khur! Gour Khur!_ (L'ne sauvage!) Et en effet on aperut deux
ou trois de ces animaux qui paissaient tranquillement au fond d'un
ravin, sans faire en apparence aucune attention aux ennemis dont ils
taient entours.

Le chef de la chasse tait accouru, hors d'haleine, prs de son
souverain, en oubliant quelque peu l'tiquette, pour l'informer de la
dcouverte de ces quadrupdes. Il venait aussi le guider vers l'endroit
o l'on devait pousser les nes, afin de se servir contre eux des divers
relais de chiens posts dans les montagnes, sans lesquels on et espr
inutilement lasser l'nergique activit de ces animaux indomptables.

Le shah se laissa diriger sans perdre une minute.

Son grand veneur, avec une adresse patiente, parvint  tourner les nes
sauvages du ct du vent; et quand il se trouva  deux cents mtres
d'eux, il lcha deux des plus forts et des plus agiles lvriers qu'il
tenait en laisse.

A peine les nes eurent-ils entendu le bruit de la chasse qu'ils
dressrent les oreilles, la crinire qui ornait leur cou se hrissa, et,
comme pour essayer leur souplesse, ils bondirent  quelques pas plus
loin, puis s'arrtrent, partirent de nouveau, s'arrtrent encore, et
enfin firent face aux chiens et, par une espce de dfi, les laissrent
approcher  quelques pas.

A ce moment, ils s'lancrent tout  coup et disparurent avec une
inimaginable rapidit.

Ayant mis entre eux et la chasse une distance considrable, les _Gour
Khur_ semblrent dfier ceux qui les poursuivaient: on les vit s'arrter
et mme brouter l'herbe; puis ils recommencrent  fuir, toujours avec
le mme succs.

Ce fut alors qu'on put remarquer l'intrpidit bien connue des cavaliers
persans. Aucune colline, quelque escarpe qu'elle ft, aucune descente,
malgr sa rapidit, ne pouvaient les arrter. Ils poussaient leurs
chevaux par-dessus tous les obstacles et tenaient pied aux chiens avec
une incroyable assurance.

Parmi les plus avancs, on distinguait le shah lui-mme, l'oeil ardent,
brandissant d'une main son fusil gorgien et guidant de l'autre son
coursier avec une adresse sans gale et une vivacit digne d'un chef des
montagnes.

Aprs le shah venait le jeune prince, son neveu, insouciant de tout
danger, ne pensant qu' tre le premier  l'hallali et fort triste de
ne pouvoir prcder son oncle. Lui aussi avait pris son fusil entre les
mains, car les nes sauvages ayant gravi les sommets de la montagne, il
avait plus de chance de les atteindre avec une arme  feu qu'avec un
javelot.

Dj les nes avaient t chasss par deux relais sans donner encore un
signe de lassitude. Ils avaient amens les chiens au fate des pics
les plus escarps, o trois ou quatre chasseurs seulement osaient les
suivre; les autres restaient en arrire et cherchaient  tourner les
ravins et les rochers. Mais le lieu de la scne tait si bien dispos
que ce spectacle pouvait tre aperu de tous.

La chasse semblait enfin suspendue lorsqu'on vit un de ces infatigables
quadrupdes se poser sur l'extrme bord d'un rocher qui se dcoupait en
triangle sur l'azur du ciel.

En ce moment, un coup de feu retentit; l'animal n'avait pas t atteint.
Une seconde aprs clata un autre coup, et cette fois l'animal puni de
son orgueil, bondit de roc en roc et vint rouler presque aux pieds du
shah lui-mme.

Plus de cinq cents voix se firent entendre aussitt en prononant une
acclamation immense que les chos rptrent dans toutes les montagnes.

Mieux et valu que celui qui excitait l'admiration gnrale se ft
abstenu de cet exploit.

Tout  coup la voix de Mirza Mohamed arriva aux oreilles de ses sujets.

--Quel est l'audacieux qui a os tirer ainsi?

Fatteh-Ali, la tte basse, pouvant  peine retenir son arme dans ses
mains tremblantes, atterr en un mot au milieu de sa joie, avoua sa
culpabilit par son silence.

A l'instant, Mirza Mohamed ordonna  deux de ses guides de s'emparer du
jeune homme. La colre du despote clata violente, sans pareille.

--C'en est trop! Cet enfant est un aspic rchauff dans mon sein. Son
audace mrite une punition exemplaire! Si je n'crasais ce reptile dans
son oeuf, il me renverserait un matin du trne des Paddishahs.

Nul parmi les chasseurs n'osait lever la voix en faveur de l'imprudent
Fatteh-Ali; aussi le retour  Thran fut-il triste et silencieux.

A peine rentr dans le palais, Mirza Mohamed manda prs de lui Fatteh
Ali. Le shah, assis dans un coin sur des coussins moelleux, ressemblait
assez  un reptile venimeux repli sur lui-mme et prt  fondre sur sa
proie timide.

Le neveu, qui comprenait que sa vie tait en danger, se jeta aux pieds
du souverain son oncle.

Celui-ci, sans se laisser mouvoir, prit  ct de lui, sur un escabeau
de bois de santal incrust de nacre, un coffret en citronnier qu'il
ouvrit sans mot dire, et d'o il tira un vieux mouchoir tach de sang.

--Vois-tu ce _corah_! dit Mirza Mohamed  son neveu.

Le jeune Persan baissa la tte.

--Sais-tu de qui est ce sang? Non. Eh bien, c'est celui de ton pre!

L'horreur de Fatteh-Ali se manifesta par un tremblement convulsif.

--Il tait aimable et imprudent comme toi, continua le shah; il devint
ambitieux et rebelle. Je surpris ses projets et je le fis empaler. Tu as
agi comme lui, malheureux! tu voulais t'emparer de mon trne, tu mourras
comme ton pre.

--Piti! s'cria Fatteh-Ali.

--Qu'on l'emmne! hurla le despote, et que demain au point du jour mes
ordres soient excuts sur la place du palais.

On fut oblig d'emporter hors du harem l'infortun qui s'tait vanoui.
Il ne revint  lui que fort tard dans la soire, pour mieux comprendre
l'horrible situation qui lui tait faite.

Tandis que ceci se passait, la nouvelle de la condamnation de Fatteh-Ali
tait parvenue aux oreilles de sa soeur.

Amina courut se jeter aux pieds du cruel tyran, qui refusa de la
recevoir, et s'enferma au fond le plus retir de ses appartements.

Le _chiaoux_ avait t prvenu: ce bourreau de la Perse devait s'occuper
des prparatifs du supplice. Une longue et solide tige de fer, semblable
 un paratonnerre, fut apporte par ses soins sur le lieu dsign du
supplice, et il dressa une sorte de barrire tout autour de l'chafaud
pour empcher la populace de s'approcher trop prs du pal.

Ds que l'aube parut, le pauvre Fatteh-Ali, qui n'avait pu fermer les
yeux, fut extrait de la cellule qu'il avait occupe dans la prison de
Thran, et amen par une garde imposante sur le lieu o il devait tre
sacrifi.

--Grce! grce! criait-il le long de la route.

Mais plus il implorait la piti, plus ceux qui l'coutaient se
refusaient  lui montrer la moindre compassion. Ces courtisans abjects
craignaient que l'on suspectt mme leur pense, tant ils redoutaient
d'tre dsagrables au sublime shah.

Fatteh-Ali se rsigna  mourir.

--Tue-moi promptement, dit-il  l'oreille du chiaoux.

Mais celui-ci avait des ordres. Il faut, comme nous l'avons dit, quand
le bourreau persan empale un condamn  mort, qu'aucune des parties
vitales ne soit lse par l'introduction du fer dans le corps. Or, il
est de l'habilet du bourreau d'embrocher le patient par le ct du
ventre et de faire pntrer la broche pouvantable dans la poitrine,
sans qu'elle touche au coeur et aux poumons, et il faut que la broche
ressorte par le cou sur l'un des cts de l'pine dorsale. Il est peu de
chiaoux qui aient assez d'habilet pour arriver  un rsultat pareil:
celui qui remplissait ces fonctions sous le rgne du grand shah Mirza
Mohamed passait pour trs-adroit.

Nous renonons  raconter de quelle horrible faon fut accomplie
l'excution inhumaine de Fatteh-Ali.

Tout d'un coup la foule put voir l'infortun redress, la tte en l'air;
ses cris n'avaient pas cess depuis le commencement du supplice. Pour
comble de raffinement de cruaut, le visage de Fatteh-Ali fut badigeonn
de miel, et il demeura expos toute la journe, par une chaleur
torrfiante, aux incessantes piqres des mouches qui lui dvoraient les
joues, la bouche, les yeux, le nez et les oreilles.

La nuit vint, et la foule, qui avait peu  peu dsert le lieu de
l'excution, se retira dans ses maisons respectives.

Il ne resta plus, au pied de l'chafaud, qu'un soldat charg de veiller
sur le martyr, dont la voix s'teignait peu  peu, mais que la vie
n'avait pas encore abandonn.

A un moment donn, le soldat s'endormit, et l'on et pu voir merger
d'une des portes du palais une femme qui s'avana  pas lgers du ct
de l'endroit o Fatteh-Ali agonisait.

Quand elle fut prs de l'chafaud, elle se prcipita sur le moribond et
lui planta hardiment un poignard dans le coeur.

--Merci, Amina! avait murmur Fatteh-Ali au moment o celle-ci levait
le couteau.

--A mon tour! s'cria la jeune fille qui se frappa en pleine poitrine
et tomba morte sur les planches aux pieds de son frre. Le soldat
n'avait rien vu et n'avait par consquent rien pu empcher.

Mirza Mohamed le despote se repentit--trop tard, hlas!--d'avoir t
aussi cruel. Mais le misrable shah n'avait pas d'entrailles, et il
oublia vite, au milieu des plaisirs, son neveu et sa nice. L'ambition
avait atrophi le coeur de ce tyran.




Les Gauchos.

TYPES ET MOEURS DE LA RPUBLIQUE ARGENTINE


Partis avant le jour de Buenos-Ayres, nous naviguions depuis quinze 
seize heures entre les rives monotones du Parana. Seuls, jusqu'alors, de
nombreux oiseaux aquatiques, hrons, cigognes, ibis perchs les pieds
dans l'eau sur les bords du fleuve, et s'enlevant  notre approche et
quelques troupeaux de boeufs et de chevaux entrevus au loin avaient
anim le paysage. La nuit tombait, et ses ombres commenantes, estompant
les rivages maigrement boiss, augmentaient encore l'impression de
mlancolie cause par cette nature dserte et dsole, quand,  notre
droite, on signala une habitation devant laquelle quelques tres humains
taient groups.

La cabane, faite de troncs d'arbres dont les intervalles sont bouchs
avec de la terre dessche, est couverte d'un toit de roseaux. Prs
de la masure est amarr un vieux canot qui, par son air misrable,
s'harmonise parfaitement avec elle. Plus en harmonie encore sont les
habitants.

Ils sont une dizaine environ.--En considrant,  la lueur douteuse du
crpuscule, leurs longs cheveux, leurs barbes incultes, leurs yeux noirs
brillants dans l'ombre de chapeaux de feutres informes, les haillons
dont ils sont couverts, nous ne pouvons nous dfendre de mesurer avec
satisfaction la distance qui spare notre navire de la rive et de nous
fliciter d'tre en nombreuses compagnie.

Autour d'eux, quelques oiseaux de basse-cour, parmi lesquels nous
remarquons un hron priv, picorent en libert; plus loin, apparaissent
les ttes de plusieurs chevaux qui ont cess de brouter au bruit de
notre passage, et, comme leurs matres, nous suivent d'un oeil curieux.

Tels nous apparurent pour la premire fois les _gauchos_, les habitants
de ces plaines immenses et presque dsertes, qui constituent la plus
grande partie du territoire de la Rpublique argentine.

Vivant dans leurs misrables cabanes, appeles _ranchos_, auprs
desquelles nos plus pauvres masures franaises sembleraient
confortables, souvent distantes les unes des autres de plusieurs lieues,
ils ont pour profession la garde d'immenses troupeaux de btail presque
sauvage. Quelques-uns vivent en famille; d'autres,  cause du grand
nombre d'animaux confis  leur surveillance, sont obligs de s'associer
plusieurs compagnons; d'autres enfin vivent absolument seuls, n'ayant
pour socit qu'un ou deux chiens de garde et autant de chevaux.

Au point de vue moral, le _gaucho_ a beaucoup d'analogie avec son
frre le Mexicain. Moins connu que celui-ci, qui, grce  une guerre
malheureuse pour nous et aux romans du capitaine Mayne-Reid, de Gustave
Aymard et de nombreux auteurs aims de la jeunesse, a conquis chez nous
une vritable popularit, l'habitant des pampas serait cependant tout
autant digne d'inspirer l'intrt.

Vivant d'une vie presque sauvage, courageux, turbulent, sans cesse agit
par quelque mouvement insurrectionnel, cavalier intrpide, avec son
large couteau qui, pendu derrire sa ceinture, est toujours prt 
passer  sa main, il runit toutes les qualits exiges d'un hros de
romans d'aventures.

Comme l'Arabe, le _gaucho_ est avant tout cavalier. L'abondance des
chevaux en met la possession  la porte des plus pauvres, et, sans
leur secours il serait impossible  l'homme de franchir l'immensit des
pampas et de surveiller les troupeaux qui les parcourent en libert.

Aussi, avant presque qu'il sache marcher, le gaucho juche son petit sur
une selle. A l'ge o, dans nos pays, des parents hsiteraient  confier
leur progniture au dos du plus paisible bourriquet, on rencontre, dans
le _campo_, des enfants surveillant, tout seuls,  cheval, d'immenses
troupeaux de moutons, ralisant ainsi le voeu du berger de la fable
devenu roi.

Si courte que soit la course qu'il ait  faire, le _gaucho_ la franchira
 cheval. Nous en avons vu un qui avait imagin un systme fort
compliqu et fort ingnieux pour tirer de l'eau d'un puits sans quitter
sa selle. Ayant  embarquer dans un canot de petits fagots rassembls en
tas  vingt-cinq ou trente pas au plus du rivage du fleuve, un autre
se livrait  ce mange: il prenait cinq ou six fayots sous son bras,
montait  cheval, allait les jeter dans le canot, revenait au tas,
mettait pied  terre, reprenait une nouvelle charge pour la porter de
nouveau et ainsi de suite; travail qui et sembl  n'importe lequel de
nous beaucoup plus pnible que d'aller tout simplement chercher son bois
 pied.

Il n'existe cependant pas entre le _gaucho_ et sa monture l'attachement
proverbial qui lie l'Arabe  son coursier. Tout cheval lui est bon,
pourvu qu'il runisse les qualits de force et de vitesse ncessaire;
d'une brutalit extrme avec lui, il n'hsite pas  le changer contre un
autre, sitt qu'il ne peut plus lui donner ce qu'il se croit en droit
d'en attendre. Cependant--dtail caractristique--rien au monde ne
pourrait dcider un Argentin  enfourcher une jument. Un cavalier,
rencontr sur une pareille monture, serait perdu de rputation et se
verrait l'objet des hues des passants.

Les courses de chevaux sont, on le comprendra, le divertissement par
excellence des Argentins, passionns d'ailleurs pour le jeu comme les
Mexicains. De vingt lieues  la ronde on s'y donne rendez-vous; et si
la course en elle-mme, qui n'est qu'une lutte de vitesse entre deux
cavaliers seulement sur un parcours assez restreint, est loin d'offrir
l'attrait de nos courses de Longchamps ou de Chantilly, elle procure au
moins  l'observateur l'occasion de voir une runion  peu prs complte
de tous les types du pays. Tous les ges, depuis le bambin de quatre
 cinq ans, suivant gravement son pre et conduisant son cheval en
vritable cuyer, jusqu'au vieux _gaucho_  barbe blanche, qui vient
retrouver l quelque tincelle des ardeurs de sa jeunesse; tous les
rangs de la socit, depuis le pauvre _pon_ dont la chemise en loques
laisse voir la peau basane, jusqu'au riche _estanciero_  la large
ceinture constelle de pice d'or et d'argent et dont le _pancho_ de
laine de vigogne est ray des plus brillantes couleurs. Tel n'a qu'une
corde de cuir en guise de rnes, un morceau de tapis en guise de selle;
tel autre, mont sur une bte pare d'un splendide harnais recouvert de
plaques d'argent, est camp firement sur une couverture multicolore,
et le bout de sa botte, sur la tige de laquelle certains lgants font
broder leur nom, passe dans des triers d'une forme bizarre et en argent
massif.

Quelques amazones en robes roses, jaunes ou bleues, la tte couverte de
la mantille de dentelle noire, s'abritant du soleil avec un ventail,
compltent le tableau.

Sur les chevaux qui courent, des paris sont engags absolument comme sur
nos turfs; mais les fonds sont, pour plus de sret, dposs  l'avance
en mains sres.--C'est le meilleur moyen pour viter un trop grand
nombre de querelles. Nanmoins, il y en a toujours quelques-unes et rien
au monde ne pourrait donner une ide des clameurs et des gesticulations
furibondes qui accompagnent immanquablement la conclusion des
paris.--Heureux si l'on s'en tenait toujours aux gestes et aux cris!
Malheureusement il est bien rare que, le soir des courses, la boisson
s'en mlant, les _posadas_, qui regorgent de consommateurs, ne soient
pas le thtre de quelque duel au couteau.

Le couteau fait d'ailleurs partie intgrante du costume: le _gaucho_ va
quelquefois  pied, rarement il est vrai, mais il ne va jamais sans son
large couteau pass derrire sa ceinture. Cependant nombre de rglements
de police en interdisent le port, et ce n'est pas sans raison, tmoin
cette anecdote:

Quelques-uns de nos compagnons de voyage, en excursion, parcouraient au
petit galop les rues de Zarate, bourgade construite sur la rive gauche
du Parana de las Palmas, quand ils se virent tout--coup entours de
_vigilants_ (gardiens de la paix du pays) qui leur intimrent l'ordre
de mettre pied  terre et de les suivre chez le juge de paix de la
localit.--A leur bien lgitime surprise, ce magistrat leur apprit
qu'ils avaient encouru une amende de 60 piastres (12 francs).

Et comme ils se rcriaient:

--Voici, leur dit-il, pourquoi il est interdit de galoper dans les rues
de Zarate. Depuis quelque temps, il ne se passait pas de semaines, pas
de jours, pour ainsi dire, o quelques crimes ne fussent commis par les
_gauchos_. Possdant des chevaux trs-dociles et admirablement dresss,
ils les arrtaient au milieu de la rue, descendaient se placer  une
petite distance et, quand venait  passer quelqu'un ayant une chane ou
une montre de quelque prix, lui arracher ces objets, bondir  cheval et
partir  fond de train, aprs avoir le plus souvent gratifi le vol
d'un bon coup de couteau, tait pour eux l'affaire d'un instant. Voil
pourquoi, ajouta le juge, nous infligeons une amende aux cavaliers qui
galopent. De plus, si les dlinquants sont trouvs porteurs d'armes,
l'amende monte considrablement (12 ou 15,000 francs).

Il se passera bien du temps, malgr tous les arrts imaginables, avant
que le couteau disparaisse des moeurs des _gauchos_. Son maniement leur
procure tant d'agrment que d'aucuns vont jusqu' jouer entre amis, une
bouteille au premier sang, comme chez nous on la jouerait en _cinq sec_.

En parcourant ces immenses plaines dsertes o l'action de la police ne
peut point s'exercer, il est urgent d'ailleurs d'avoir sur soi de quoi
se faire respecter au besoin.--Les mauvaises rencontres sont frquentes
et il est bon de se dfier toujours du passant. Chacun ne manquera pas
de vous saluer avec une formule qui varie suivant l'heure; _buenos
dies_, avant midi; _buenas tardes_, aprs-midi; _buenas noches_, le
soleil tant couch; politesse que l'on doit rendre.--Mais si aprs il
vous demande l'heure, dites-la-lui de loin ou affirmez que vous n'avez
pas de montre; s'il vous demande du feu, posez les allumettes  terre
pour qu'il vienne les prendre quand vous vous serez loign; un coup
de couteau est si vite reu!... Voil du moins les conseils que nous
donnaient ceux des fils du pays avec lesquels nous nous trouvions en
rapport. Le directeur du tlgraphe de la ville devant laquelle tait
mouill notre navire, fort aimable jeune homme de vingt ans, prchait
par l'exemple.--Lors du carnaval, dans un bal masqu improvis, o
il se livrait  une danse des plus cheveles, revtu d'un costume
de paysan normand fort drle, il nous fit voir la crosse d'un norme
revolver pass dans la ceinture de son pantalon, et que dissimulait sa
veste, en nous disant:

--On ne sait pas ce qui peut arriver!

D'ailleurs l'tat pour ainsi dire constant d'insurrection dans lequel
vit ce pays, sans cesse en proie aux luttes de trois ou quatre
partis diffrents qui se prcipitent  tour de rle du pouvoir, est
merveilleusement propre  entretenir ce dsordre. Tandis que depuis 1874
se maintient le gouvernement du prsident actuel, s'appuyant sur deux
lments dont la runion ne semble promettre que de faibles garanties de
solidit, le parti clrical et le parti dmocratique avanc, s'agitent
sourdement le parti conservateur et unitaire nomm mitriste, du nom de
son chef le gnral Mitre, battu aux lections de 1874, et une troisime
faction rclamant l'autonomie absolue de certaines provinces et dont
le chef Lopez Jordan, qui venait de faire une leve de boucliers dans
l'Entre-Rios, tait, quelques jours avant notre arrive dans le pays,
tomb aux mains des soldats du gouvernement. La faon dont s'est opre
cette capture est caractristique et vient parfaitement  sa place ici
en qualit de trait de moeurs argentines.

Aussitt que le gouvernement eut appris  Buenos-Ayres la nouvelle
du soulvement, il promit une rcompense  celui qui parviendrait 
s'emparer du chef de l'insurrection. Or, dans les courses qu'il misait
pour recruter des adhrents, Jordan s'arrta chez un de ses amis,
alcade, c'est--dire maire d'une ville de l'Entre-Rios, et lui demanda
l'hospitalit pour une nuit, ce qui lui fut accord avec empressement.

Pendant le sommeil de son hte, l'alcade se lve, va chercher quelques
soldats, les introduit chez lui, s'empare de Lopez Jordan et l'amne
triomphalement  Buenos-Ayres.

Cette belle action a t rcompense d'une prime de 10,000 francs.
Chacun des soldats, ayant particip  la prise, reut pour sa peine 200
francs.

On comprend qu'un pareil tat de choses, qui est pour ainsi dire l'tat
normal du pays, a pour principale consquence le manque absolu de
scurit pour les personnes et les proprits, et est un obstacle
infranchissable au dveloppement commercial et industriel auquel la
Rpublique argentine a le droit de prtendre.

Je n'aurais trac qu'une silhouette bien incomplte du sauvage habitant
de la pampa si, aprs le cheval et le couteau, je n'avais parl du
_lasso_, son troisime compagnon insparable.

Tout le monde a entendu parler du lasso: c'est une corde de cuir tress
dont la longueur varie, de 20  30 mtres, se terminant  une de ses
extrmits par une boule qui permet de la fixer  la selle du cheval et
 l'autre par un anneau de fer qui forme noeud coulant.

C'est  la fois un outil et une arme entre les mains du _gaucho_ dont
l'adresse  le manier est prodigieuse.

C'est un outil quand il sert  capturer les boeufs et les chevaux
sauvages dont les troupes immenses constituent la principale richesse du
pays.

C'est encore un outil dans cet usage qu'en a vu faire un de mes amis,
capitaine au long cours, lors d'un naufrage qu'il fit dans la Plata:
attirs en grand nombre sur le rivage par l'espoir du pillage, des
_gauchos_ poussaient leurs chevaux dans l'eau et, au moyen du lasso,
s'emparaient des paves qui flottaient sur les vagues sous les yeux du
malheureux capitaine, qui ne pouvait cependant s'empcher d'admirer
l'adresse de ses voleurs.

C'est encore un outil dans ce jeu qui peint bien le caractre intrpide
de ces hardis cavaliers: les joueurs sont au nombre de deux, l'un arm
d'un lasso, demeure immobile, tandis que l'autre, prenant du champ,
passe ventre  terre devant lui. Le premier doit, au passage, saisir un
des pieds du cheval qui alors roule dans la poussire. Si le cavalier
dmont se retrouve debout  ct de sa bte, les rnes passes au bras,
il a gagn; dans le cas inverse, c'est son adversaire.--On joue ainsi
une bouteille du vin.

Le lasso devient une arme et une arme terrible dans la main de l'cumeur
de la pampa. Saisir au cou sa victime par le noeud coulant, en passant
auprs d'elle au triple galop, et la traner sur le sol jusqu' ce que,
trangle, brise, elle ne soit plus qu'un cadavre, est pour lui un jeu.

Si, prvenu par le sifflement de la corde qui se droule, le malheureux
a pu juger au danger, il a encore une ressource: le couteau. Sitt
saisi, il coupera le lasso et le cavalier n'aura plus dans sa main
qu'une corde inutile. Le couteau est la seule riposte au lasso, et c'est
pour cela qu'on ne les voit pas l'un sans l'autre.

Voici un tableau bien sombre pour clore cette srie de croquis; mais
heureusement ces moeurs sauvages et d'un autre ge sont fatalement
condamnes  disparatre. Quand ce pays, o se perdent journellement
tant et de si grandes richesses, sera devenu ce qu'il doit tre, un des
marchs de viandes du vieux monde, on ne tardera pas  voir le travail
et la moralit s'tablir l o, pour le moment, ne rgnent que la
paresse et les mauvais instincts, et ce ne sera pas un des moindres
bienfaits de l'industrie et de la science qui sont les deux grandes
sources d'o doit se rpandre la prosprit sur le genre humain.




Un combat entre ciel et terre.


Une chane immense de montagnes traverse l'Amrique mridionale dans
toute son tendue, du nord au sud, le long des ctes baignes par
le Grand-Ocan,  partir de l'isthme de Panama jusqu'au dtroit de
Magellan, sur une longueur d'environ 1,700 lieues. La largeur de cette
chane varie de 20  40 lieues et sa hauteur moyenne est de 2,400
toises.

Cette continuation de montagnes reoit diffrents noms suivant les
contres qu'elle traverse: au Chili, c'est la Cordilire royale des
Andes ou la grande Cordilire. C'est sur ces montagnes ardues que
se trouvent le plus de neiges ternelles et de volcans en activit de
service. Dans ce nombre, on cite le Chimborao, dont la hauteur est de
3,350 mtres au-dessus du niveau de la mer. C'est dans la Colombie que
sont situes les cimes les plus leves.

Le fate des Andes n'a point d'artes troites comme celui des chanes
europennes: il prsente au contraire des plateaux immenses, couverts
de villages o la culture est des plus opulentes. Les valles, plus
profondes et plus troites que celles des Alpes et des Pyrnes, offrent
aussi des scnes plus sauvages et sont d'ordinaire entrecoupes de
ruisseaux qui, avec le temps, se sont creus des lits de 20  25 pieds
de profondeur et de 1 pied  1 pied et demi de largeur.

On marche en frmissant  travers ces crevasses caches souvent sous une
paisse vgtation. Il faut suivre des sentiers pleins de trous  trois
ou quatre pieds de profondeur et traverser des torrents  la nage ou sur
des ponts forms par des cbles de roseaux jets d'une rive  l'autre;
il y a encore le hamac de cuir qui parfois vous entrane jusqu'au fond
de l'abme... lorsque la corde casse.

Les habitants du Chili sont de race espagnole. Jusqu'au rgne de
Napolon 1er, ils taient rests soumis  la mtropole peninsulaire;
mais pendant la guerre que le roi Ferdinand eut  soutenir contre les
gnraux de l'arme de l'empereur, ils pensrent avec raison que
le moment tait venu pour eux de s'affranchir et de se dclarer
indpendants.

En 1818 seulement, le gnral Saint-Martin--qui guerroyait depuis neuf
ans contre les troupes espagnoles--parvint  les battre dfinitivement
dans la plaine de Muyro, et peu de temps aprs le Chili ne comptait plus
parmi les colonies de toutes les Espagnes.

C'est depuis 1832 environ que le Chili a joui de la paix et de la
tranquillit indispensables  la prosprit d'une nation.

Les calamits causes par de longues perturbations civiles, les
dsastres produits par de terribles inondations et par des tremblements
de terre ont, jusqu' prsent, retard l'essor de la nouvelle Rpublique
du Chili; mais,  cette heure, les rouages du gouvernement marchent avec
ensemble, et l'avenir est  cette contre quatoriale qui ne demande
qu' se civiliser.

Il y a loin de notre poque  celle o le compagnon de Pizarro--don
Diego d'Almagro--parvint  soumettre ce pays  la domination espagnole
en 1580, sous le rgne de Charles-Quint. Ce grand territoire, qui est
de 21,000 lieues carres, touche, au midi,  la terre des Patagons;
 l'est, au Paraguay; au nord,  la Bolivie, et  l'ouest,  la mer
Pacifique.

Au centre des Cordilires se dresse le Chimborao, qui forme le point
culminant du globe, et qui est entour de vingt-six autres volcans en
pleine activit, couverts de neiges ternelles qui touchent aux nuages
recouverts d'une vgtation aussi vigoureuse que varie. Il n'est pas
de pays au monde o la terre soit plus fconde et o les plantes, les
arbres et les fleurs de l'Europe se propagent avec autant de rapidit.

De nombreux torrents arrosent le territoire chilien: aliments par les
neiges des Andes, ils descendent rapidement des hauteurs et courent
tous, en suivant une mme direction, de l'est  l'ouest, pour se
prcipiter dans l'ocan Pacifique.

C'est pour voyager et se rendre d'un point  un autre que les habitants
ont invent les ponts suspendus de lianes, et les bacs ariens, qui se
promnent au-dessus des prcipices et des torrents et roulent sur une
poulie, d'un cot  un autre.

Les fermiers chiliens surtout emploient ce mode de passage et ont
multipli les cordes et les lianes sur tous leurs dfrichements. Nul
n'est plus ingnieux que les colons du Chili; ils sont hardis, courageux
et laborieux  l'excs.

L'agriculture pratique par eux est, dans ses procds, d'une simplicit
primitive. Lorsque ces bons _hacienderos_--dont les domaines ne sont
gnralement limits que par des frontires vaguement tablies--veulent
livrer un champ  la culture--ils commencent par mettre le feu aux
arbres et aux bruyres qui en couvrent la surface; puis ils faonnent
des charrues avec deux branches d'arbre dont l'une fait l'office de soc,
tandis que l'autre sert de manche. Ils remuent ensuite superficiellement
le sol, y sment le grain, le hersent avec un fagot d'pines qu'ils
promnent  l'aide d'une corde, et le champ ne les revoit plus qu'au
moment de la rcolte. Ds que la moisson est mre, on coupe les pis et
on les tend sur la terre durcie. Puis on les fait fouler aux pieds par
une troupe de chevaux et de juments qu'on lance au galop et qui sont
maintenus par de grandes courroies. Lorsque le bl est dcortiqu, on
l'ensache dans des peaux de boeuf cousues en forme de sac, que l'on
transporte  la ferme, aprs avoir pay au cur--le _padre_--la dme
qui lui est due par l'usage.

L'occupation principale des fermiers chiliens est l'lve du boeuf. La
tuerie de ces animaux est une fte pour les propritaires et leurs amis,
et voici comment on procde.

Chaque fermier choisit dans son troupeau les btes qui lui semblent
bonnes  tuer et les enferme dans un enclos prs de l'table. Comme
pour une chasse, on procde au sacrifice de ces animaux. Des _gauchos_
--lanceurs de _lassos_-- cheval, tenant leurs cordages garnis de
_bolas_ en main, se hissent sur leurs selles et se rangent vis--vis
d'une escouade de gens  pied qui forment une sorte de haie pour mieux
voir.

Ds que chacun est  son poste, on lve les barreaux de l'enclos pour en
faire sortir un boeuf qui s'lance dehors avec imptuosit.

A l'aspect des _lassos_, l'animal, saisi par une peur instinctive
inspire par les _bolas_, veut fuir, mais on ne lui en donne pas le
temps. Son cou, ses cornes, ses jambes sont entours de cordes qui
les enserrent comme entre des taux. Le boeuf tombe aussitt sans se
dbattre, et on le frappe  mort avec un couteau. Cela fait, quand il ne
bouge plus, on le dgage de ses treintes et on le transporte hors de
l'arne, dans laquelle parat aussitt une autre victime. Un de ces
animaux parvient-il  s'chapper il est aussitt poursuivi par un
cavalier qui, arm d'une sorte de faux appele _luna_-- cause de sa
forme en croisant--lui coupe les deux jarrets et l'abat.

Les riches _hacienderos_ font ainsi tuer des centaines de boeufs  la
fois, et les cornes, la peau, le suif, la chair dcoupe en lanires
et sche au soleil sont une des branches les plus productives de leur
revenu.

Les _matadors_ de boeufs forment, au Chili, une confrrie qui se rend
de ferme en ferme pour procder  ces boucheries. Ils voyagent tantt
seuls, tantt en compagnie, et il leur faut souvent franchir de grandes
distances pour rejoindre l'endroit o le travail doit se faire.

Il y a dix mois, un de ces tueurs de boeufs venait d'achever son
ouvrage  la _casa_ Alfars, situe  dix lieues de Santiago, au pied
des Cordilires, et il partit un matin avant l'aube, emportant avec
lui son coutelas aigu et un pistolet d'aron qu'il avait achet 
Valparaiso, dans une de ses courses aventureuses. Revtu de son
_pancho_,--sorte de manteau en forme de chasuble,--le chef couvert de
son _sombrero_  cne pointu, il cheminait sans songer  autre chose
qu'au gain qu'il avait fait et  celui qu'il allait se prparer, quand
l'horizon se rembrunit. Les nuages s'amoncelrent au-dessus de sa tte,
et il crut prudent de chercher un refuge contre la tourmente qui ne
devait par tarder  faire rage.

Les _tornados_, au Chili et dans toutes les Cordilires, sont des
ouragans terribles qui effondrent les routes dj fort mal entretenues,
gonflent les _rios_ qui dbordent dans les campagnes ou qui, encaisss
entre deux rochers, emportent tout ce qui se trouve sur leur passage.

Domingo Senas savait parfaitement le danger qu'il y avait  tre expos
 ces tourmentes quinoxiales. Il connaissait le pays et se dirigea au
plus vite vers une sorte de _canon_  la cime duquel s'ouvrait la gueule
d'une caverne dans laquelle on parvenait avec difficult, mais qui tait
assez profonde pour mettre  l'abri celui qui y pntrait.

A peine Domingos Senas s'y fut-il gliss que le tonnerre se mit 
gronder et des torrents de pluie tombrent de toutes parts. Le boucher
chilien alla se blottir vers le fond de la grotte et rencontra sous
ses pieds un amas de brindilles de bois dont il ne connaissait pas
l'existence.

En se couchant sur la pierre, il entendit une sorte de cliquetis: et
quel ne fut pas son tonnement en touchant deux oiseaux vivants qui
cherchaient  le mordre!

A l'aide de son briquet, Domingo Senas claira la grotte, et il aperut
deux jeunes vautours, de l'norme espce _urubu_, qui cherchaient  se
dfendre contre l'invasion d'un ennemi aussi dangereux pour eux que peut
l'tre un homme.

Domingo Senas n'en fit ni une ni deux. Il tordit le cou  ces deux
oiseaux et les jeta hors du trou, au fond du _canon_.

Puis, ramenant en un seul tas, sur le bord de la grotte, tous les dbris
du nid des urubus, il alluma un grand feu pour dissiper l'humidit de la
grotte et en mme temps--comme c'est la croyance dans l'Amrique
du Sud--pour loigner les clats de tonnerre, car les Chiliens sont
persuads que la flamme n'attire point l'lectricit.

La fume sortait en grande colonne hors de la grotte, le long de la
paroi de la montagne, lorsque tout  coup deux normes oiseaux vinrent
passer et repasser devant l'orifice, cherchant  pntrer dans
l'intrieur du rocher, mais ne pouvant y parvenir en gard  la flamme
qui et brl leurs ailes.

Domingo Senas comprit que c'taient les _urubus_ qui venaient dfendre
leurs petits, mais ils n'taient pas  craindre pour lui. Couch  plat
ventre dans le fond de la grotte, il savait tre parfaitement dfendu et
protg.

Tout  coup, au milieu de l'orage qui s'tait dchan dans tout le
_canon_, il entendit des cris perants, pousss par les oiseaux de
proie. Les deux _urubus_ avaient retrouv leurs nourrissons au fond de
la valle o ils avaient roul aprs avoir t tus par Domingo Senas.

La tourmente ne fut pas de trs-longue dure: une heure aprs avoir
clat, le soleil se montrait brillant et radieux au milieu d'un ciel
azur.

Le boucher chilien se dit qu'il tait temps de se remettre en route.
On et pu le voir, quelques moments aprs cette dcision sortir de
la grotte, suivre la corniche troite et dangereuse qui ramenait sur
l'arte de la montagne, et redescendre de l'autre ct de ce pic lev,
pour suivre la route qui aboutissait  l'_hacienda_ o il comptait
arriver avant la nuit.

Il descendit avec prcaution la dclivit de la montagne, et rien ne
vit entraver sa marche jusqu'au moment o il parvint sur les bords d'un
torrent qui, gonfl par les eaux pluviales, lui barrait compltement le
passage.

--Comment le franchir? se disait  part lui Domingo Senas.

Il se souvint alors d'un bac arien qui se trouvait  un quart de lieue
plus bas, et  l'aide duquel il pourrait tre transport de l'autre ct
du cours d'eau.

Au dtour d'un sentier trac dans la fort vierge, le boucher aperut
bientt la corde tendue sur la cime d'une roche o elle tait solidement
amare et enroule autour d'un _Aurocaria_ gant, tandis que de l'autre
ct du torrent celui qui avait fabriqu ce passage arien l'avait
entortille et noue au tronc d'un cdre  l'preuve de tous les poids
qu'on aurait pu lui infliger.

Domingo Senas comprit facilement que rien ne l'empchait de risquer le
passage. Il grimpa donc sur le rocher, se glissa dans la poche suspendue
 la corde et roulant autour d'une poulie en bois. Bientt il se vit
suspendu au-dessus de l'abme, cheminant vers l'autre rive du ruisseau
dbord.

Trs-attentif  la direction de cette embarcation arienne, Domingo
Senas ne s'tait pas aperu que deux urubus planaient au-dessus de sa
tte. Ces oiseaux taient le pre et la mre des nourrissons tus par
lui dans la caverne. Avec l'instinct et le flair particuliers  ces
normes gallinacs, ils avaient compris que l'assassin de leurs jeunes
tait  leur merci, les deux mains occupes  se tenir en quilibre dans
la peau de boeuf suspendue  la corde qui lui servait de nacelle.

On et pu les voir tomber tout  coup du plus haut de l'espace, sur le
voyageur et l'attaquer  coups de bec, cherchant particulirement  lui
crever les yeux.

Le moment tait critique. Domingo Senas devina le danger et se coucha au
fond de la nacelle, se cramponnant d'une main  l'une des quatre cordes
et tirant de l'autre le pistolet d'aron et le coutelas qu'il portait 
sa ceinture.

Un des urubus s'tant jet sur lui, il parvint  lui fracasser l'aile
avec la balle de son arme  feu, juste  la jointure. L'oiseau,
dsempar, mutil, tomba comme une pierre au fond de la valle, dans les
eaux du torrent qui l'emporta au loin.

Le second _urubu_ se tint alors sur ses gardes, mais, aveugl par la
rage il eut, comme son _partner_, la folie de se jeter  son tour sur
le voyageur et reut un coup de sabre en plein corps. L'oiseau bless
s'accrocha du bec et des pattes aux rebords de la nacelle, et Domingo
Senas put l'achever et s'emparer du cadavre du volatile qu'il jeta au
fond de la peau de boeuf.

Ds qu'il fut remis de ses motions le boucher chilien songea 
rejoindre la rive et il parvint au pied du cdre sans encombre,
bnissant la Providence qui l'avait tir d'affaire et lui permettait de
continuer sa route.

Il chargea l'oiseau sur ses paules,--sans s'inquiter de la puanteur
qui se dgageait de ses plumes empestes,--pour montrer aux fermiers
chiliens, chez qui il se rendait, un des trophes de sa victoire.

Tout d'abord, ses htes se refusrent  croire  la faon romanesque
dont, au dire de Domingo, le drame arien s'tait pass; mais  quelques
jours de l le rcit du boucher chilien fut confirm par un voyageur
touriste qui, du haut d'une montagne o il se trouvait, avait t tmoin
de ce combat entre ciel et terre et avait applaudi de loin  la victoire
de Domingo Senas.




Un Vaisseau-Fantme.


L'quinoxe est une des poques les plus funestes de l'anne pour les
navires qui se trouvent en mer. Au mois de septembre dernier, le vent
rugissait avec fureur et ses rafales soulevaient des vagues normes,
qui venaient dferler avec un bruit pouvantable contre la falaise 
l'extrmit de laquelle s'levait le phare de _Pine-Light_, situ sur la
pointe sud de Terre-Neuve. Depuis une semaine, on n'avait pas aperu un
seul navire  travers la brume paisse de l'Atlantique. Le marin le plus
audacieux n'et jamais os dfier cette lutte des lments. Les pilotes
restaient dans leurs cabanes, les yeux fixs sur l'immensit: tout
mouvement avait cess sur la rive abandonne. La tempte svissait
avec tant de violence que les relations entre voisins taient mme
interrompues. La taverne aux armes de La Grande-Bretagne restait
dserte, et le _landlord_ en tait rduit  fumer son propre tabac et 
boire son gin tout seul. Si quelque tre humain se montrait de temps 
autre sur la plage, s'tait le pre ou la mre d'un marin absent, ou
bien un vieux pilote plus hardi que les autres qui cherchait  lire,
dans les nuages disperss  l'horizon, si le _tornado_ equinoxial se
prolongerait encore longtemps.

Tous se dirigeaient vers le Pine-Light, et l, abrits par les murs de
cette construction massive, ils restaient de longues heures, assis en
silence, tudiant les pronostics du ciel et cherchant  dcouvrir une
voile qui se faisait trop attendre. Une pluie sale rebondissait contre
les parois de l'difice. Les algues, les coquillages de la mer, soulevs
en spirales, voltigeaient dans l'air et retombaient lourdement sur la
rive.

Le gardien du phare, quoique plus expos aux rages de l'ouragan, n'tait
pas moins le seul qui gardt une impassibilit inbranlable.

Jack Harris, n  Pine-Light, avait t de trs-bonne heure abandonn 
ses propres forces par ses parents, trop pauvres pour songer  l'lever.
Dou d'une grande persvrance, d'une rsolution intrpide et d'une
obissance passive,--qualits principales d'un vieux marin,--Harris
avait fait son chemin, et,  cette heure qu'il avait atteint sa
cinquante-neuvime anne, il jouissait--grce  une petite somme
d'argent amasse durant ses campagnes--d'une honnte indpendance, 
laquelle contribuaient les moluments de sa place de gardien du phare.

Taciturne de son naturel, il n'exprimait gnralement ses penses que
par un regard, un signe de tte, un geste de la main. Si le ciel tait
pur, il observait le plus parfait mutisme: on et dit qu'il n'avait ni
le temps ni la volont de s'occuper des autres. Toute son attention se
portait sur la mer. Mais si l'orage grondait, Jack Harris devenait tout
autre: son visage s'panouissait, sa langue reprenait ses fonctions
habituelles et son esprit devenait dispos comme celui d'un jeune homme.
Rien ne lui plaisait plus alors que la compagnie des pilotes qui
venaient lui demander des conseils.

Pendant l'orage terrible dont je viens de parler, Harris, abandonnant
sa rverie habituelle, s'tait livr  une loquacit et  une gaiet
inaccoutumes. Jamais peut-tre il ne s'tait montr plus dispos.
Dans la soire du quatrime jour, il se trouvait assis au coin de
sa chemine, fumant sa pipe et chantonnant entre ses dents, lorsque
plusieurs coups furent frapps  sa porte. Il se leva avec empressement,
alla ouvrir et se trouva en prsence de huit marins du hameau de
Pine-Light qui venaient faire la veille avec lui. Tout en serrant
cordialement les mains de ses amis, Harris leur disait:

--_Halhoah!_ mes garons! voil un temps du diable qui ne fait pas vos
affaires. Je prvois que demain il sera encore plus mauvais et pire
aprs-demain. a va mal, _my boys!_ a va mal! Le rflecteur du phare
est noirci par la fume que le vent repousse dans l'intrieur de
l'appareil; j'ai toute la peine du monde  le maintenir brillant. Je
suis d'avis que la tempte sera terrible demain.

Chaque ami du gardien du phare prit place autour d'une table sur
laquelle Harris plaa des verres, de l'eau chaude, quelques citrons et
un flacon rempli de whisky. Lorsque les grogs furent prpars et toutes
les pipes charges et allumes, un des pilotes dit  Harris:

--Voyons, matre, expliquez-nous comment il se fait que vous soyez si
gai pendant le mauvais temps et si taciturne aussitt que le soleil
reparat et que la mer devient meilleure. Cela nous semble  tous fort
extraordinaire et trs-incomprhensible.

--Mordieu! mes camarades, vous avez tort d'tre tonns; car l'orage,
qui effraye les poules, les femmes et les enfants, ranime au contraire
le vritable matelot. Un marin qui a peur pendant la tempte, emploie
toute la force qui lui reste  se cramponner aux bordages de son navire,
et ce navire-l ne tardera pas  faire naufrage. La mer a ses secrets
terribles, ses terreurs mystrieuses. A ce propos, mes amis, je veux
vous raconter une histoire qui date de cinq ans et qui s'est passe prs
de la cte qui fait face au Canada.

--Parlez! parlez! s'crirent tous les matelots en se rapprochant du
_rocking chair_, sur lequel se balanait le vieillard.

Les verres furent remplis de nouveau, et Harris commena en ces termes:

--Il y a cinq ans de cela, je revenais de Calcutta  Qubec,  bord
d'un navire anglais de Liverpool. C'tait prcisment  l'poque de
l'anne o nous nous trouvons. Notre voyage ne fut signal par aucun
vnement remarquable, jusqu'au moment o nous emes doubl le cap de
Sable qui termine la presqu'le de la Nouvelle-Ecosse. Mais alors
les pronostics d'une affreuse tempte se manifestrent tout--coup.
L'horizon se rtrcissait de minute en minute et ressemblait,  s'y
mprendre,  un voile funbre dont les replis s'agitaient par la force
du vent. Sur nos ttes, les nuages couraient avec la rapidit de la
vapeur et ils taient sillonns par les clats du tonnerre. Autour de
nous, les mouettes, les golands, les alcyons et les _mother carey
chickens_ rasaient d'un vol effar et plein d'anxit, les flancs et les
grements du navire, prts  y chercher un refuge. Des bandes de bonites
et de marsouins montraient leurs cailles brillantes  la surface de
l'eau, sur les flancs et sur les sommets des vagues; ce qui, vous le
savez, _my boys_, est toujours le signe le plus infaillible d'un gros
temps.

Le vent soufflait sud-ouest, et c'tait avec la plus grande difficult
que nous pouvions nous maintenir dans notre route. Bientt le vent sauta
au nord, et le thermomtre tomba a 2 degrs au-dessous de zro. Le
soir, il gela trs-fort et le brouillard se mtamorphosa en blanches
cristallisations dans les cordages du navire. Deux jours aprs, nous
atteignmes les atterrages du cap Breton, et alors, louvoyant dans le
canal situ entre deux les, nous parvnmes dans le golfe de Lorma. L
un calme plat remplaa la tempte.

Nous pouvions, sans lunette, distinguer les dentelures des rochers
noirs et polis de la cte de Terre-Neuve et la cime des hautes montagnes
couvertes de neige. Enfin une brise favorable se leva et vint enfin
enfler nos voiles. Nous fmes route et tout allait pour le mieux
lorsque, vers minuit, la vigie qui faisait le quart poussa un cri auquel
matelots et mousses rpondirent  la fois. Tous, se jetant  bas de
leurs cadres, se prcipitrent sur le pont pour s'informer de la cause
de cette alerte.

Nos yeux cherchaient  percer les tnbres pour dcouvrir quelque chose
 l'horizon, lorsque...  mes amis!  ce souvenir, mon sang se fige
encore dans mes veines... nous restmes encore ptrifis par le
spectacle qui s'offrit  nos yeux.

A quatre cents brasses de nous se dessinait la coque d'un navire aux
proportions colossales, qui nous paraissait immobile et comme riv au
milieu des eaux. Il n'y avait pas un chiffon de toile au vent: nul
mouvement, nul bruit ne rvlait  bord de ce vaisseau la prsence d'un
quipage. Les mts, les vergues, les agrs, tout tait recouvert de
neige et offrait aux yeux la blancheur de l'albtre.

Notre terreur fut au comble, lorsque nous vmes cette masse gigantesque
s'approcher. Elle n'tait plus qu' une encblure de notre btiment.

--Pare  vire! pare! s'cria le capitaine de notre navire, la
voix trangle et les cheveux hrisss sur sa tte. C'est le
vaisseau-fantme.

--Vous faites erreur, capitaine, lui rpliqua le second dont les
lvres taient aussi blmes que celles d'un cadavre. Ce n'est pas le
vaisseau-fantme, car il n'y a pas une me  bord et le pont n'est pas
couvert, comme celui du _Hollandais volant_, de squelettes blanchis;
c'est plutt le _vaisseau du diable_ qui marche tout seul, m par un
pouvoir surnaturel.

Notre capitaine prit son porte-voix et hla le navire inconnu. Aucun
mouvement, aucun signe de vie ne rpondit  cet appel. Seulement le
vaisseau continuait  s'avancer sur nous. En moins de quelques minutes,
il ne fut plus qu' une encblure de notre navire. Il semblait vouloir
s'attacher  nous comme le fer  l'aimant. Une catastrophe invitable et
une mort terrible menaaient notre vie  tous. Chacun des matelots prit
en main un espar et, au moment o le vaisseau arrivait  bbord, nous
parvnmes  amortir le choc. Soudain, par un bonheur inespr, un coup
de vent rejeta notre navire  tribord, et c'est grce  ce hasard seul
que nous chappmes au pril.

--Il y a du monde l-bas! s'cria tout  coup notre capitaine. Regardez
sur la pont,  ct de l'habitacle.

Et nos yeux suivaient le vaisseau mystrieux en cherchant  pntrer
le terrible mystre, la coque demeurait toujours immobile. Point de
timonier  la roue, pas de vigie dans les haubans, pas de matelots
aux manoeuvres; mais sur le gaillard d'arrire nous apercevions
distinctement deux formes blanches, immobiles et comme appuyes sur le
bastingage. Elles taient enroules dans des manteaux blancs que le vent
faisait flotter  son gr.

Une seconde fois notre capitaine hla de toute la force de ses poumons:
cet appel fut inutile. Le vaisseau s'vanouit dans l'obscurit,
silencieusement comme il nous tait apparu.

Pendant les heures qui suivirent cette mystrieuse rencontre, nous
nous demandions  chaque instant si ce n'tait point un rve, si
nous n'avions pas t dus par une illusion de mirage. Les plus
superstitieux taient persuads que le diable tait ml  cette
fantasmagorie et que nous tions menacs de quelque catastrophe.

Tout alla bien jusqu'au soir; mais pendant la nuit le vent sauta au
nord-est et nous filions avec une rapidit de douze noeuds  l'heure,
toutes voiles dehors. Tout  coup quelque chose d'informe se dessina
devant nous, se detachant en noir au milieu de l'obscurit de la nuit.
Le timonier gouverna directement sur l'objet; tout l'quipage tait
rassembl sur le pont, les yeux fixs sur ce point de mire.

--Largue les voiles!--hurla le capitaine qui se mit lui-mme au
gouvernail;--pare  vire.

Et nous arrivmes  cinq ou six encblures de l'horrible spectre qui
paraissait devant nous, non pas blanc, comme la nuit prcdente, mais
absolument noir, de la flottaison  la cime des mts.

A la mme place, sur le gaillard d'arrire, les deux formes recouvertes
de blanches draperies, pareilles  des pleureuses, se tenaient
immobiles, laissant flotter au gr de la rafale les vtements dont elles
taient couvertes. Les vagues clapotaient contre les parois du navire.
Par un secret instinct de conservation, tous mes camarades et moi nous
sautmes de nouveau sur les espars, dont plusieurs furent briss quand
le navire fantme frla notre bord. Nous nous crmes perdus une seconde
fois; mais glissant  la surface des eaux, comme le ferait une ombre, la
coque mystrieuse se perdit aussitt dans la brume.

Le jour suivant, le vent passa subitement au sud-est et nous
contraignit  virer de bord, nous poussant au large vers les les
Madeleines. Nous passmes en vue de plusieurs embarcations de tout
tonnage occupes  la pche de la morue. Aucune d'elles n'avait vu le
vaisseau inconnu.

Pendant les deux jours et les deux nuits qui suivirent, la tempte
continuait et nous restmes en panne. Mais la troisime nuit ne se passa
pas aussi heureusement. Vers deux heures du matin, la vigie de quart
signala le vaisseau. A une porte de canon vers l'avant, le spectre
se dressait sur la cime des flots, et comme toujours on voyait sur le
gaillard d'arrire les deux formes humaines aux blanches draperies.
Cette fois seulement le navire-fantme disparut tout d'un coup, sans
nous menacer d'un choc qui et t fatal.

Nous restmes encore vingt-quatre heures ballots par la tempte
devenue plus terrible: mais vers le soir nous apermes devant nous,
calme comme une mare d'eau douce, le port de _Pine-Light_ qui semblait
nous convier  chercher un refuge dans son enceinte. Le rocher qui
forme la pointe nord de l'autre ct de la tour du phare s'levait
majestueusement  l'horizon et, devant nous le phare envoyait comme
aujourd'hui sa gerbe de rayons, dont les mouvantes clarts ricochaient
au loin sur les vagues.

Le capitaine se dcida  venir attendre  Pine Light la fin de la
tourmente. Tandis que nous approchions de la cte, l'air fut branl par
une pouvantable dtonation. Les coups se suivaient  des intervalles
gaux, avec une rapidit croissante. Et pourtant l'atmosphre tait
pure et limpide. Malgr cela, nous ne voyions rien, et il nous tait
impossible de dcouvrir d'o venait ce bruit qui ressemblait  celui
d'un combat naval.

Tout  coup la vigie s'cria:

Le vaisseau! Voyez l, devant nous!

En regardant dans la direction de son bras tendu, nous le dcouvrmes
en effet, pris entre deux rochers du ct du petit lot qui longe au
nord la cte, dans la direction du Labrador. Ses mts taient briss, et
la carne, qui se cabrait comme un cheval indompt, retombait lourdement
 chaque vague, se dsemparant de toutes parts. Les formes humaines dont
j'ai dj parl laissaient apercevoir leurs silhouettes blanches, chaque
fois que la lame parpillait son eau phosphorescente le long des parois
de l'pave.

Sur la rive du continent, tout s'agitait aussi. Le capitaine du port de
Pine-Light, suivi de la foule des habitants, se dirigeait en toute hte
vers le lieu du naufrage. La grve tait illumine par des torches
sans nombre, et bien avant que nous eussions atteint le vaisseau,
une flottille d'embarcations de toutes grandeurs couvrait la mer et
s'lanait au-dessus du ressac. Nanmoins nous fmes les premiers 
aborder l'pave dfonce, disputant aux flots les dbris de sa membrure.
Nous nous hissmes sur le pont, huit matelots et le capitaine; celui-ci
arriva le premier avec moi, mais malgr notre courage, je puis le dire,
les plus braves se sentaient glacs d'effroi en contemplant le spectacle
trange qui s'offrait  leurs yeux. Il tait fait, rellement, pour
exciter la plus profonde horreur.

Contrairement  notre attente, l'quipage du vaisseau se trouvait au
grand complet.

Mais, le croiriez-vous? cet quipage ne se composait que de cadavres.
A la base du grand mt, amarrs avec des cordes, deux hommes taient
couchs sur un tapis de Smyrne. Le plus g, envelopp de prcieuses
fourrures, tenait enlac un jeune homme dont la tte reposait sur son
coeur. A ct d'eux, une jeune femme serrait sur sa poitrine glace un
enfant de cinq  six mois.

La scne qui devait frapper nos yeux dans la cabine tait bien
autrement horrible. Tout autour de ce caveau mortuaire, sur les coussins
du divan, il y avait des cadavres dont les traits crisps laissaient
supposer qu'ils avaient perdu la vie dans des convulsions violentes.

Bientt le capitaine, revenant avec le livre du bord, nous lut un
papier qu'il avait trouv au milieu du registre maritime: il contenait
un rcit de la catastrophe qui avait chang ce navire en un vaste
tombeau.

Voici  peu prs la teneur de cette pouvantable histoire.

Le _San Christoval_ appartenait  un armateur de Lisbonne. Le capitaine
se nommait don Diego de Santas et faisait route pour Ceylan. Son fret
consistait en vin de Porto, en caisses de cinabre et en plusieurs tonnes
d'arsenic. Peu de temps avant de quitter Lisbonne, don Diego avait
pous dona Mannelita de Penaflor, jeune fille d'une grande beaut, qui
avait voulu l'accompagner  la mer. Dona Mannelita avait t promise par
ses parents  un homme d'un caractre violent et audacieux, aux manires
rudes et grossires; mais elle s'tait toujours oppose avec une
rsistance respectueuse  la volont de sa famille, dclarant qu'elle
entrerait dans un couvent plutt que d'pouser un cavalier pour lequel
son coeur n'prouvait que de la rpulsion. Don Alvar--c'tait le nom
de cet homme abhorr,--instruit de la rponse de dona Mannelita, ayant
aussi dcouvert que don Diego de Santas tait son rival, rsolut de se
venger d'une manire terrible, si les amants se mariaient jamais. En
attendant, il employa toutes sortes de menaces pour empcher cette
union. En dpit de cet obstacle, le mariage eut lieu. Mais comme les
nouveaux maris connaissaient don Alvar, ils rsolurent de quitter
Lisbonne pour mieux se drober aux atteintes de leur ennemi. Don Alvar,
instruit de ce projet, rsolut de les accompagner. Il se dguisa
avec une habilit sans gale et vint s'offrir au capitaine du _San
Christoval_, don Diego lui-mme, en qualit de cambusier: il fut
accept.

Ds ce moment, ce misrable, demeurant inconnu au jeune poux et 
sa femme, tint dans ses mains la vie de tous les deux  la fois. Il
remarqua avec soin quels mets ils mangeaient de prfrence et quels vins
ils buvaient, et, une fois ces renseignements obtenus, il basa l-dessus
ses plans de vengeance. Il ouvrit une tonne d'arsenic et mlangea aux
vins et aux aliments une quantit de ce poison plus que suffisante pour
donner la mort  tout l'quipage.

Ceci se passait le cinquime jour aprs le dpart du _San Christoval_.
Don Diego,  l'occasion du jour anniversaire de sa naissance, avait
organis une fte  laquelle il avait convi tous les passagers de son
navire. L'quipage n'avait pas non plus t oubli. Tous les matelots
buvaient  la sant de leur capitaine et de sa jeune pouse. C'tait la
mort qu'ils buvaient. Ds que don Alvar reconnut les ravages produits
par son atroce vengeance, lorsqu'il comprit que seul de tous les
passagers du navire, de tout l'quipage, il allait rester vivant au
milieu de tant de cadavres, l'effroi et le remords entrrent dans
son me, et cdant au vertige que donne  la raison le trouble de la
conscience, il se prcipita dans les flots, qui se refermrent sur lui
pour toujours.

Don Diego conserva assez de force pour crire les dtails sommaires
de cette catastrophe sur le papier trouv dans le livre du bord. Cinq
heures aprs ce fatal repas, le _San Christoval_ n'tait plus qu'un
vaste cercueil abandonn  la merci des flots.

Parmi les passagers, comme le faisait connatre la liste contenue dans
le registre du capitaine, il y avait deux soeurs de la Merci qui se
rendaient  Ceylan pour rejoindre la mission catholique de cette le.
C'taient les deux personnages aux vtements blancs, dont les formes
fantastiques nous avaient effrays. Sans nul doute, les infortunes
n'avaient pris qu'une faible quantit de vin empoisonn, et elles
avaient probablement espr, en montant sur le couronnement du navire,
prouver quelque soulagement au grand air. Etroitement serres dans les
bras l'une de l'autre, elles avaient, dans un embrassement suprme,
attendu la mort  laquelle tous les passagers avaient succomb.

D'aprs la date de cette note crite par don Diego de Santas,
l'horrible catastrophe avait d s'accomplir la veille du jour o nous
avions aperu pour la premire fois ce navire que nous prenions pour le
_vaisseau-fantme_, la terreur des matelots.

Nous nous htmes de quitter cette scne de dsolation. D'ailleurs
il nous tait impossible de sjourner plus longtemps  bord du _San
Christoval_. Les vagues se ruaient dj contre les flancs dsempars
du navire, qui ne devait pas tarder  cder  leur violence. Les deux
soeurs de la Merci furent les seules dpouilles que nous emes le temps
de transporter  bord de notre yole. Nous allmes les ensevelir dans le
petit cimetire du hameau, et c'est sous la pierre tumulaire que vous
connaissez tous que reposent leurs dpouilles mortelles. Leur me est au
ciel, mes amis. Prions pour elles.

Le lendemain du naufrage du _San Christoval_, il ne restait plus aucun
vestige de cette pave. Les vagues avaient tout bris, tout emport.

Allons, ajouta le vieux Harris en s'adressant  son auditoire, il est
tard, mes enfants. Vous ferez bien de rentrer chez vous. Adieu et bonne
nuit!




Le Pifferaro.


En l'an 1870, le ministre et la municipalit romaine venaient d'ouvrir
le carnaval en se promenant processionnellement, suivant un ancien
usage,  travers le Corso et les rues adjacentes. Les balcons des
palais, les fentres des maisons tendues de draperies aux mille couleurs
taient occups par une foule lgamment pare, tandis que la rue tait
sillonne de toutes parts de calches dcouvertes aux attelages orns
de plumets, de fleurs et de grelots retentissant. Des flots de peuples
envahissaient la chausse et les trottoirs: les voitures s'arrtaient et
la circulation sur le Corso tait devenue difficile.  et l, au
milieu des chevaux, se faufilait la foule masque; le combat  coups
de _confetti_ venait de commencer. C'tait une vraie fusillade,
trs-inoffensive du reste, entre les balcons, les voitures, les masques
et les promeneurs. Les _confetti_ sont de petits bonbons de pltre ou de
farine dont chaque promeneur est abondamment pourvu; on les jette par
poignes, par corbeilles, et bientt, sur tout le Corso, s'lve un
nuage blanc qui recouvre en tombant les habits et les costumes des
spectateurs et des acteurs. Tout ce que touchent les _confetti_ est
enfarin, mouchet, et Rome entire retentit des bruyants clats de rire
d'un peuple de meuniers.

Tout  coup, du milieu d'un groupe, un cri terrible s'leva:

--Arrtez-les! arrtez-les! Ils m'ont vol mon enfant!

Et en mme temps une femme affole de douleur se dressa sur les coussins
d'une voiture arrte sur le Corso: elle avait rejet le masque qui
cachait son visage et le domino rose qui la recouvrait, et dsignait 
la foule qui l'entourait une troupe masque qui se frayait un passage au
milieu des chevaux et des vhicules et qui disparut bientt,  la faveur
du tumulte et du mouvement.

La nouvelle s'tait rpandue comme une trane de poudre sur le Corso;
les rires et les chants cessrent comme par enchantement et l'on
n'entendit plus rien que les cris de la mre infortune qui sanglotait
et redemandait son enfant.

Cet dsespoir touchait les indiffrents mmes, et tout Rome apprit
bientt que la comtesse de Casselmonte avait vu son fils unique ravi
sous ses yeux par une bande de malfaiteurs.

La jeune comtesse appartenait  l'une des plus anciennes familles de la
capitale de l'Italie. Marie fort jeune au comte de Casselmonte, le type
le plus accompli de l'aristocratie romaine, elle tait reste veuve
aprs quelques annes de mariage et avait report sur son enfant toute
l'affection qu'elle prouvait pour celui qui n'tait plus.

La police romaine tait sur pied: elle avait visit, explor un  un
tous ces mille rduits, bouges et cloaques qui fourmillent dans la
grande ville, mais les recherches avaient t infructueuses.

Pendant deux ans, la comtesse de Casselmonte, accompagne d'un serviteur
fidle, parcourut successivement toutes les grandes villes de l'Europe,
donnant partout le signalement de Pedro et offrant sa fortune entire 
qui lui rendrait son fils bien-aim. Toutes nos gazettes et celles des
pays voisins prtrent leur publicit  cette aventure extraordinaire et
firent retentir l'Europe des cris de douleur de cette mre plore. Mais
tout fut inutile, et la malheureuse comtesse revint  Rome la mort dans
l'me. Elle n'avait plus d'enfant.

Le chagrin minait cette belle me qui s'abandonnait tout entire  sa
douleur et qui demanda  la religion les consolations que le monde tait
impuissant  lui donner. Sa vie se passait  accomplir des actes de
charit, et il n'tait pas une misre  Rome qu'elle ne soulaget, pas
un appel de malheureux qu'elle n'entendt. Aussi l'avait-on nomme la
_Madre degl' infelici_. C'est ainsi que la comtesse de Casselmonte
priait Dieu pour son fils.

Cette anne,  l'ouverture du Salon, il y avait foule dans les salles du
palais de l'Industrie o sont exposes, chaque anne, les oeuvres de
nos meilleurs artistes. Parmi les tableaux qui s'y trouvent runis, les
curieux s'arrtaient avec une prdilection marque devant une toile due
au pinceau de M. V... L..., un de nos artistes les plus aims. C'est
cette toile que reproduit notre gravure. Elle reprsente un pifferaro
aux grands yeux noirs,  la physionomie ouverte,  la mine souriante et
veille.

Les larges boucles de cheveux noirs qui s'chappent de tous cts
encadrent merveilleusement cette dlicieuse figure. On ne se lasse pas
de contempler cette tte expressive, et l'on ne sait ce qu'il faut le
plus admirer, ou de la beaut du modle ou de l'art que le peintre a
dploy dans l'interprtation du sujet. Les loges les plus mrits ont
t prodigus  M. V... L... par les critiques les plus minents de la
presse de Paris.

Parmi les nouveaux arrivants, une femme toute vtue de noir s'tait
approche du groupe de curieux et leva tristement les yeux sur le
tableau. Tout--coup elle plit, chancela et tomba vanouie sur le
parquet en poussant un cri  peine contenu.

On s'empressa autour d'elle, on lui prodigua les soins d'usage, et,
quand elle eut repris connaissance, la belle inconnue montra  tous ceux
qui se trouvaient prs d'elle, le jeune _pifferaro_ de V... L... qui
tait, disait-elle, son fils chri, son Pedro bien-aim qu'on lui avait
vol il y a huit ans sur le Corso, un jour de carnaval, et qu'elle
croyait  jamais perdu.

Une heure aprs cette scne qui avait vivement mu tous ceux qui en
avaient t tmoins, la comtesse de Casselmonte se prsentait chez le
peintre auteur du tableau et, aprs lui avoir racont son histoire en
quelques mots, lui demandait en suppliant l'adresse de son jeune modle.

Malheureusement, comme cela arrive  Paris, le petit pifferaro tait un
de ces modles de rencontre qui s'tait prsent un matin chez lui, avec
d'autres Italiens. Le sujet lui avait plu, et il avait demand au chef
de la bande de le lui amener dans son atelier, ce  quoi celui-ci avait
consenti avec quelque difficult.

Tout ce que le peintre V... L... savait, c'est que l'enfant s'appelait
Ludovico, mais il ignorait son adresse, et depuis un an on ne l'avait
plus revu dans le quartier Brda.

Avec les renseignements trs-borns que lui avait donns l'artiste, la
comtesse alla demander une audience  M. Gigot, notre prfet de police;
elle lui fut aussitt accorde. Ce magistrat mit  sa disposition un
agent trs habile, avec lequel elle entra aussitt en campagne.

Notre policier s'en alla dans le quartier Mouffetard fouiller tous ces
bouges hideux o grouille la population des _pifferari_. Dans la rue des
Boulangers, il amena un certain matin la comtesse, qui y trouva entasss
ple-mle une douzaine de _pifferari_ qui prludaient par leurs concerts
discordants aux accords abominables qu'ils exhibaient le soir dans les
brasseries et les cafs de la capitale.

Tous, rangs en cercle, le violon renvers, suivaient de l'oeil les
mouvements du matre et s'tudiaient  reproduire les airs que celui-ci
leur notait.

La comtesse n'eut pas besoin d'un long examen pour dcouvrir Pedro au
milieu de ces petits virtuoses du pav, tous sales et dguenills.

Elle alla droit  lui, le prit dans ses bras et le tint longtemps
embrass, tandis que le policier procdait  l'arrestation du misrable
logeur.


FIN




TABLE


Un tte--tte avec une Panthre.

Le Garrotte.

Une excution  San-Francisco.

L'arbre anthropophage.

La prairie en feu.

Une chasse en ballon.

Empal.

Les Gauchos.

Un combat entre ciel et terre.

Un Vaisseau-Fantme.

Le Pifferaro.


FIN DE LA TABLE.







End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes extraordinaires
by Bndict H. Rvoil

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES EXTRAORDINAIRES ***

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