The Project Gutenberg EBook of Le petit chose, by Alphonse Daudet

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Title: Le petit chose

Author: Alphonse Daudet

Release Date: August 22, 2004 [EBook #13256]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ALPHONSE DAUDET

_Le Petit Chose_

_Histoire d'un enfant_



  C'est un de mes maux que les souvenirs
  que me donnent les lieux: j'en
  suis frappe au-del de la raison.
  MADAME DE SVIGN.

_A Paul DALLOZ._



PREMIRE PARTIE



I

LA FABRIQUE

Je suis n le 13 mai 18..., dans une ville du Languedoc, o l'on trouve,
comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de
poussire, un couvent de carmlites et deux ou trois monuments romains.
Mon pre, M. Eyssette, qui faisait  cette poque le commerce des
foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan
de laquelle il s'tait taill une habitation commode, tout ombrage de
platanes, et spare des ateliers par un vaste jardin. C'est l que je
suis venu au monde et que j'ai pass les premires, les seules bonnes
annes de ma vie. Aussi ma mmoire reconnaissante a-t-elle gard du
jardin, de la fabrique et des platanes un imprissable souvenir, et
lorsque  la ruine de mes parents il m'a fallu me sparer de ces choses,
je les ai positivement regrettes comme des tres.

Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur  la
maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisinire, m'a souvent cont
depuis comme quoi mon pre, en voyage  ce moment, reut en mme temps
la nouvelle de mon apparition dans le monde et celle de la disparition
d'un de ses clients de Marseille, qui lui emportait plus de quarante
mille francs; si bien que M. Eyssette, heureux et dsol du mme coup,
se demandait, comme l'autre, s'il devait pleurer pour la disparition du
client de Marseille, ou rire pour l'heureuse arrive du petit Daniel....
Il fallait pleurer, mon bon monsieur Eyssette, il fallait pleurer
doublement.

C'est une vrit, je fus la mauvaise toile de mes parents. Du jour
de ma naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent par vingt
endroits. D'abord nous emes donc le client de Marseille, puis deux fois
le feu dans la mme anne, puis la grve des ourdisseuses, puis notre
brouille avec l'oncle Baptiste, puis un procs trs coteux avec nos
marchands de couleurs, puis, enfin, la rvolution de 18--, qui nous
donna le coup de grce.

A partir de ce moment, la fabrique ne battit plus que d'une aile; petit
 petit, les ateliers se vidrent: chaque semaine un mtier  bas,
chaque mois une table d'impression de moins. C'tait piti de voir la
vie s'en aller de notre maison comme d'un corps malade, lentement, tous
les jours un peu. Une fois, on n'entra plus dans les salles du second.
Une autre fois, la cour du fond fut condamne. Cela dura ainsi pendant
deux ans; pendant deux ans, la fabrique agonisa. Enfin, un jour, les
ouvriers ne vinrent plus, la cloche des ateliers ne sonna pas, le puits
 roue cessa de grincer, l'eau des grands bassins, dans lesquels on
lavait les tissus, demeura immobile, et bientt, dans toute la fabrique,
il ne resta plus que M. et Mme Eyssette, la vieille Annou, mon frre
Jacques et moi; puis, l-bas, dans le fond, pour garder les ateliers, le
concierge Colombe et son fils le petit Rouget.

C'tait fini, nous tions ruins.

J'avais alors six ou sept ans. Comme j'tais trs frle et maladif,
mes parents n'avaient pas voulu m'envoyer  l'cole. Ma mre m'avait
seulement appris  lire et  crire, plus quelques mots d'espagnol et
deux ou trois airs de guitare,  l'aide desquels on m'avait fait,
dans la famille, une rputation de petit prodige. Grce  ce systme
d'ducation, je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus assister
dans tous ses dtails  l'agonie de la maison Eyssette. Ce spectacle me
laissa froid, je l'avoue; mme je trouvai  notre ruine ce ct trs
agrable que je pouvais gambader  ma guise par toute la fabrique, ce
qui, du temps des ouvriers, ne m'tait permis que le dimanche. Je disais
gravement au petit Rouget: Maintenant, la fabrique est  moi; on me l'a
donne pour jouer. Et le petit Rouget me croyait. Il croyait tout ce
que je lui disais, cet imbcile.

A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre dbcle
aussi gaiement. Tout  coup, M. Eyssette devint terrible: c'tait dans
l'habitude une nature enflamme, violente, exagre, aimant les cris,
la casse et les tonnerres; au fond, un trs excellent homme, ayant
seulement la main leste, le verbe haut et l'imprieux besoin de donner
le tremblement  tout ce qui l'entourait. La mauvaise fortune, au lieu
de l'abattre, l'exaspra. Du soir au matin, ce fut une colre formidable
qui, ne sachant  qui s'en prendre, s'attaquait  tout, au soleil, au
mistral,  Jacques,  la vieille Annou,  la Rvolution, oh! surtout
 la Rvolution!... A entendre mon pre, vous auriez jur que cette
rvolution de 18--, qui nous avait mis  mal, tait spcialement dirige
contre nous. Aussi, je vous prie de croire que les rvolutionnaires
n'taient pas en odeur de saintet dans la maison Eyssette. Dieu sait
ce que nous avons dit de ces messieurs dans ce temps-l.... Encore
aujourd'hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve!)
sent venir son accs de goutte, il s'tend pniblement sur sa chaise
longue, et nous l'entendons dire: Oh! ces rvolutionnaires!...

A l'poque dont je vous parle, M. Eyssette n'avait pas la goutte, et la
douleur de se voir ruin en avait fait un homme terrible que personne
ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze jours.
Autour de lui, chacun se taisait; on avait peur. A table, nous
demandions du pain  voix basse. On n'osait pas mme pleurer devant lui.
Aussi, ds qu'il avait tourn les talons, ce n'tait qu'un sanglot,
d'un bout de la maison  l'autre; ma mre, la vieille Annou, mon frre
Jacques et aussi mon grand frre l'abb, lorsqu'il venait nous voir,
tout le monde s'y mettait. Ma mre, cela se conoit, pleurait de voir
M. Eyssette malheureux; l'abb et la vieille Annou pleuraient de voir
pleurer Mme Eyssette; quant  Jacques, trop jeune encore pour comprendre
nos malheurs--il avait  peine deux ans de plus que moi,--il pleurait
par besoin, pour le plaisir.

Un singulier enfant que mon frre Jacques; en voil un qui avait le don
des larmes! D'aussi loin qu'il me souvienne, je le vois les yeux rouges
et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit, en classe,
 la maison, en promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait partout.
Quand on lui disait: Qu'as-tu? il rpondait en sanglotant: Je n'ai
rien. Et, le plus curieux, c'est qu'il n'avait rien. Il pleurait
comme on se mouche, plus souvent, voil tout. Quelquefois M. Eyssette,
exaspr, disait  ma mre: Cet enfant est ridicule, regardez-le...
c'est un fleuve. A quoi Mme Eyssette rpondait de sa voix douce: Que
veux-tu, mon ami? cela passera en grandissant;  son ge, j'tais comme
lui. En attendant, Jacques grandissait; il grandissait beaucoup mme,
et _cela_ ne lui passait pas. Tout au contraire, la singulire aptitude
qu'avait cet trange garon  rpandre sans raison des averses de larmes
allait chaque jour en augmentant. Aussi la dsolation de nos parents
lui fut une grande fortune.... C'est pour le coup qu'il s'en donna de
sangloter  son aise, des journes entires, sans que personne vnt lui
dire: Qu'as-tu?

En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait son joli ct.

Pour ma part, j'tais trs heureux. On ne s'occupait plus de moi.
J'en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers
dserts, o nos pas sonnaient comme dans une glise, et les grandes
cours abandonnes, que l'herbe envahissait dj. Ce jeune Rouget, fils
du concierge Colombe, tait un gros garon d'une douzaine d'annes, fort
comme un boeuf, dvou comme un chien, bte comme une oie et remarquable
surtout par une chevelure rouge,  laquelle il devait son surnom de
Rouget. Seulement, je vais vous dire: Rouget, pour moi, n'tait pas
Rouget. Il tait tour  tour mon fidle Vendredi, une tribu de sauvages,
un quipage rvolt, tout ce qu'on voulait. Moi-mme, en ce temps-l, je
ne m'appelais pas Daniel Eyssette: j'tais cet homme singulier, vtu de
peaux de btes, dont on venait de me donner les aventures, master
Cruso lui-mme. Douce folie! Le soir, aprs souper, je relisais mon
_Robinson_, je l'apprenais par coeur; le jour, je le jouais, je le
jouais avec rage, et tout ce qui m'entourait, je l'enrlais dans ma
comdie. La fabrique n'tait plus la fabrique; c'tait mon le dserte,
oh! bien dserte. Les bassins jouaient le rle d'Ocan. Le jardin
faisait une fort vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales
qui taient de la pice et qui ne le savaient pas.

Rouget, lui non plus, ne se doutait gure de l'importance de son rle.
Si on lui avait demand ce que c'tait que Robinson, on l'aurait bien
embarrass; pourtant je dois dire qu'il tenait son emploi avec la plus
grande conviction, et que, pour imiter le rugissement des sauvages, il
n'y en avait pas comme lui. O avait-il appris? Je l'ignore. Toujours
est-il que ces grands rugissements de sauvage qu'il allait chercher dans
le fond de sa gorge, en agitant sa forte crinire rouge, auraient fait
frmir les plus braves. Moi-mme, Robinson, j'en avais quelquefois le
coeur boulevers, et j'tais oblig de lui dire  voix basse: Pas si
fort, Rouget, tu me fais peur.

Malheureusement, si Rouget imitait le cri des sauvages trs bien, il
savait encore mieux dire les gros mots d'enfants de la rue et jurer le
nom de Notre-Seigneur. Tout en jouant, j'appris  faire comme lui, et un
jour, en pleine table, un formidable juron m'chappa je ne sais comment.
Consternation gnrale! Qui t'a appris cela? O l'as-tu entendu? Ce
fut un vnement. M. Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une
maison de correction; mon grand frre l'abb dit qu'avant toute chose on
devait m'envoyer  confesse, puisque j'avais l'ge de raison. On me mena
 confesse. Grande affaire! Il fallait ramasser dans tous les coins de
ma conscience un tas de vieux pchs qui tranaient l depuis sept ans.
Je ne dormis pas de deux nuits; c'est qu'il y en avait toute une panere
de ces diables de pchs; j'avais mis les plus petits dessus, mais c'est
gal, les autres se voyaient, et lorsque, agenouill dans la petite
armoire de chne, il fallut montrer tout cela au cur de Rcollets, je
crus que je mourrais de peur et de confusion...

Ce fut fini. Je ne voulus plus jouer avec Rouget; je savais maintenant,
c'est saint Paul qui l'a dit et le cur des Rcollets me le rpta, que
le dmon rde ternellement autour de nous comme un lion, _quaerens quem
devoret_. Oh! ce _quaerens quem devoret_, quelle impression il me fit!
Je savais aussi que cet intrigant de Lucifer prend tous les visages
qu'il veut pour vous tenter; et vous ne m'auriez pas t de l'ide qu'il
s'tait cach dans la peau de Rouget pour m'apprendre  jurer le nom de
Dieu. Aussi, mon premier soin, en rentrant  la fabrique, fut d'avertir
Vendredi qu'il et  rester chez lui dornavant. Infortun Vendredi!
Cet ukase lui creva le coeur, mais il s'y conforma sans une plainte.
Quelquefois je l'apercevais debout, sur la porte de la loge, du ct
des ateliers; il se tenait l tristement; et lorsqu'il voyait que je le
regardais, le malheureux poussait pour m'attendrir les plus effroyables
rugissements, en agitant sa crinire flamboyante; mais plus il
rugissait, plus je me tenais loin. Je trouvais qu'il ressemblait au
fameux lion _quaerens_. Je lui criais: Va-t'en! tu me fais horreur.

Rouget s'obstina  rugir ainsi pendant quelques jours; puis, un matin,
son pre, fatigu de ses rugissements  domicile, l'envoya rugir en
apprentissage, et je ne le revis plus.

Mon enthousiasme pour Robinson n'en fut pas un instant refroidi. Tout
juste vers ce temps-l, l'oncle Baptiste se dgota subitement de son
perroquet et me le donna. Ce perroquet remplaa Vendredi. Je l'installai
dans une belle cage au fond de ma rsidence d'hiver; et me voil,
plus Cruso que jamais, passant mes journes en tte--tte avec cet
intressant volatile et cherchant  lui faire dire: Robinson, mon
pauvre Robinson! Comprenez-vous cela? Ce perroquet, que l'oncle
Baptiste m'avait donn pour se dbarrasser de son ternel bavardage,
s'obstina  ne pas parler ds qu'il fut  moi.... Pas plus mon pauvre
Robinson qu'autre chose; jamais je n'en pus rien tirer. Malgr cela, je
l'aimais beaucoup et j'en avais le plus grand soin.

Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austre solitude,
lorsqu'un matin il m'arriva une chose vraiment extraordinaire. Ce
jour-l, j'avais quitt ma cabane de bonne heure et je faisais, arm
jusqu'aux dents, un voyage d'exploration  travers mon le.... Tout 
coup, je vis venir de mon ct un groupe de trois ou quatre personnes,
qui parlaient  voix trs haute et gesticulaient vivement. Juste Dieu!
des hommes dans mon le! Je n'eus que le temps de me jeter derrire un
bouquet de lauriers-roses, et  plat ventre, s'il vous plat.... Les
hommes passrent prs de moi sans me voir.... Je crus distinguer la voix
du concierge Colombe, ce qui me rassura un peu; mais, c'est gal, ds
qu'ils furent loin je sortis de ma cachette et je les suivis  distance
pour voir ce que tout cela deviendrait....

Ces trangers restrent longtemps dans mon ile.... Ils la visitrent
d'un bout  l'autre dans tous ses dtails. Je les vis entrer dans mes
grottes et sonder avec leurs cannes la profondeur de mes ocans. De
temps en temps ils s'arrtaient et remuaient la tte. Toute ma crainte
tait qu'ils ne vinssent  dcouvrir mes rsidences.... Que serais-je
devenu, grand Dieu! Heureusement, il n'en fut rien, et au bout d'une
demi-heure, les hommes se retirrent sans se douter seulement que l'ile
tait habite. Ds qu'ils furent partis, je courus m'enfermer dans
une de mes cabanes, et passai l le reste du jour  me demander quels
taient ces hommes et ce qu'ils taient venus faire.

J'allais le savoir bientt.

Le soir,  souper, M. Eyssette nous annona solennellement que la
fabrique tait vendue, et que, dans un mois, nous partirions tous pour
Lyon, o nous allions demeurer dsormais.

Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait. La fabrique
vendue!... Eh bien, et mon le, mes grottes, mes cabanes?

Hlas! l'le, les grottes, les cabanes, M. Eyssette avait tout vendu; il
fallait tout quitter, Dieu, que je pleurais!...

Pendant un mois, tandis qu' la maison on emballait les glaces, la
vaisselle, je me promenais triste et seul dans ma chre fabrique. Je
n'avais plus le coeur  jouer, vous pensez... oh! non... J'allais
m'asseoir dans tous les coins, et regardant les objets autour de moi, je
leur parlais comme  des personnes; je disais aux platanes: Adieu, mes
chers amis! et aux bassins: C'est fini, nous ne nous verrons plus! Il
y avait dans le fond du jardin un grand grenadier dont les belles fleurs
rouges s'panouissaient au soleil. Je lui dis en sanglotant: Donne-moi
une de tes fleurs. Il me la donna. Je la mis dans ma poitrine, en
souvenir de lui. J'tais trs malheureux.

Pourtant, au milieu de cette grande douleur, deux choses me faisaient
sourire: d'abord la pense de monter sur un navire, puis la permission
qu'on m'avait donne d'emporter mon perroquet avec moi. Je me disais que
Robinson avait quitt son le dans des conditions  peu prs semblables,
et cela me donnait du courage.

Enfin, le jour du dpart arriva. M. Eyssette tait dj  Lyon depuis
une semaine. Il avait pris les devants avec les gros meubles. Je partis
donc en compagnie de Jacques, de ma mre et de la vieille Annou. Mon
grand frre l'abb ne partait pas, mais il nous accompagna jusqu' la
diligence de Beaucaire, et aussi le concierge Colombe nous accompagna.
C'est lui qui marchait devant en poussant une norme brouette charge
de malles. Derrire venait mon frre l'abb, donnant le bras  Mme
Eyssette.

Mon pauvre abb, que je ne devais plus revoir!

La vieille Annou marchait ensuite, flanque d'un norme parapluie
bleu et de Jacques, qui tait bien content d'aller  Lyon, mais qui
sanglotait tout de mme.... Enfin,  la queue de la colonne venait
Daniel Eyssette, portant gravement la cage du perroquet et se retournant
 chaque pas du ct de sa chre fabrique.

A mesure que la caravane s'loignait, l'arbre aux grenades se haussait
tant qu'il pouvait par-dessus les murs du jardin pour la voir encore
une fois.... Les platanes agitaient leurs branches en signe d'adieu....
Daniel Eyssette, trs mu, leur envoyait des baisers  tous, furtivement
et du bout des doigts.

Je quittai mon le le 30 septembre 18....



II

LES BABAROTTES[1]

[Footnote 1: Nom donn dans le Midi  ces gros insectes noirs que
l'Acadmie appelle des blattes et les gens du Nord des cafards.]

O choses de mon enfance, quelle impression vous m'avez laisse! Il me
semble que c'est hier, ce voyage sur le Rhne. Je vois encore le bateau,
ses passagers, son quipage; j'entends le bruit des roues et le
sifflet de la machine. Le capitaine s'appelait Gnis, le matre coq
Montlimart. On n'oublie pas ces choses-l.

La traverse dura trois jours. Je passai ces trois jours sur le pont,
descendant au salon juste pour manger et dormir. Le reste du temps,
j'allais me mettre  la pointe extrme du navire, prs de l'ancre. Il y
avait l une grosse cloche qu'on sonnait en entrant dans les villes: je
m'asseyais  ct de cette cloche, parmi des tas de cordes; je posais la
cage du perroquet entre mes jambes et je regardais. Le Rhne tait si
large qu'on voyait  peine ses rives. Moi, je l'aurais voulu encore
plus large, et qu'il se ft appel: la mer! Le ciel riait, l'onde tait
verte. De grandes barques descendaient au fil de l'eau. Des mariniers,
guant le fleuve  dos de mules, passaient prs de nous en chantant.
Parfois, le bateau longeait quelque le bien touffue, couverte de joncs
et de saules. Oh! une le dserte! me disais-je dans moi-mme; et je
la dvorais des yeux....

Vers la fin du troisime jour, je crus que nous allions avoir un grain.
Le ciel s'tait assombri subitement; un brouillard pais dansait sur le
fleuve;  l'avant du navire on avait allum une grosse lanterne, et, ma
foi, en prsence de tous ces symptmes, je commenais  tre mu.... A
ce moment, quelqu'un dit prs de moi: Voil Lyon! En mme temps la
grosse cloche se mit  sonner. C'tait Lyon.

Confusment, dans le brouillard, je vis des lumires briller sur l'une
et sur l'autre rive; nous passmes sous un pont, puis sous un autre.
A chaque fois l'norme tuyau de la chemine se courbait en deux et
crachait des torrents d'une fume noire qui faisait tousser.... Sur le
bateau, c'tait un remue-mnage effroyable. Les passagers cherchaient
leurs malles; les matelots juraient en roulant des tonneaux dans
l'ombre. Il pleuvait....

Je me htai de rejoindre ma mre; Jacques et la vieille Annou qui
taient  l'autre bout du bateau, et nous voil tous les quatre, serrs
les uns contre les autres, sous le grand parapluie d'Annou, tandis
que le bateau se rangeait au long des quais et que le dbarquement
commenait.

En vrit, si M. Eyssette n'tait pas venu nous tirer de l, je crois
que nous n'en serions jamais sortis. Il arriva vers nous,  ttons,
en criant: Qui vive! qui vive! A ce qui vive! bien connu, nous
rpondmes: amis! tous les quatre  la fois avec un bonheur, un
soulagement inexprimable.... M. Eyssette nous embrassa lestement, prit
mon frre d'une main, moi de l'autre, dit aux femmes: Suivez-moi! et
en route.... Ah! c'tait un homme.

Nous avancions avec peine; il faisait nuit, le pont glissait. A chaque
pas, on se heurtait contre des caisses.... Tout  coup, du bout du
navire, une voix stridente, plore, arrive jusqu' nous: Robinson!
Robinson! disait la voix.

Ah! mon Dieu! m'criai-je; et j'essayai de dgager ma main de celle de
mon pre; lui, croyant que j'avais gliss, me serra plus fort.

La voix reprit, plus stridente encore, et plus plore: Robinson! mon
pauvre Robinson! Je fis un nouvel effort pour dgager ma main. Mon
perroquet, criai-je, mon perroquet!

--Il parle donc maintenant? dit Jacques.

S'il parlait, je crois bien; on l'entendait d'une lieue. Dans mon
trouble, je l'avais oubli; l-bas, tout au bout du navire, prs de
l'ancre, et c'est de l qu'il m'appelait, en criant de toutes ses
forces: Robinson! Robinson! mon pauvre Robinson!

Malheureusement nous tions loin; le capitaine criait: Dpchons-nous.

Nous viendrons le chercher demain, dit M. Eyssette, sur les bateaux,
rien ne s'gare. Et l-dessus, malgr mes larmes, il m'entrana.
Pcare! le lendemain on l'envoya chercher et on ne le trouva pas....
Jugez de mon dsespoir: plus de Vendredi! plus de perroquet! Robinson
n'tait plus possible. Le moyen, d'ailleurs, avec la meilleure volont
du monde, de se forger une le dserte,  un quatrime tage, dans une
maison sale et humide, rue Lanterne?

Oh! l'horrible maison! Je la verrai toute ma vie: l'escalier tait
gluant; la cour ressemblait  un puits; le concierge, un cordonnier,
avait son choppe contre la pompe.... C'tait hideux.

Le soir de notre arrive, la vieille Annou, en s'installant dans sa
cuisine, poussa un cri de dtresse:

Les babarottes! les babarottes!

Nous accourmes. Quel spectacle!... La cuisine tait pleine de ces
vilaines btes; il y en avait sur la crdence, au long des murs, dans
les tiroirs, sur la chemine, dans le buffet, partout. Sans le vouloir,
on en crasait. Pouah! Annou en avait dj tu beaucoup; mais plus elle
en tuait, plus il en venait. Elles arrivaient par le trou de l'vier, on
boucha le trou de l'vier; mais le lendemain soir elles revinrent par un
autre endroit, on ne sait d'o. Il fallut avoir un chat exprs pour
les tuer, et toutes les nuits c'tait dans la cuisine une effroyable
boucherie.

Les babarottes me firent har Lyon ds le premier soir. Le lendemain, ce
fut bien pis. Il fallait prendre des habitudes nouvelles; les heures des
repas taient changes.... Les pains n'avaient pas la mme forme que
chez nous. On les appelait des couronnes. En voil un nom!

Chez les bouchers, quand la vieille Annou demandait une _carbonade_,
l'talier lui riait au nez; il ne savait pas ce que c'tait une
carbonade, ce sauvage!... Ah! je me suis bien ennuy.

Le dimanche, pour nous gayer un peu, nous allions nous promener en
famille sur les quais du Rhne, avec des parapluies. Instinctivement
nous nous dirigions toujours vers le Midi, du ct de Perrache. Il me
semble que cela nous rapproche du pays, disait ma mre, qui languissait
encore plus que moi.... Ces promenades de famille taient lugubres. M.
Eyssette grondait, Jacques pleurait tout le temps, moi je me tenais
toujours derrire; je ne sais pas pourquoi, j'avais honte d'tre dans la
rue, sans doute parce que nous tions pauvres.

Au bout d'un mois, la vieille Annou tomba malade. Les brouillards la
tuaient; on dut la renvoyer dans le Midi. Cette pauvre fille, qui aimait
ma mre  la passion, ne pouvait pas se dcider  nous quitter. Elle
suppliait qu'on la gardt, promettant de ne pas mourir. Il fallut
l'embarquer de force. Arrive dans le Midi, elle s'y maria de dsespoir.

Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne, ce qui me parut le
comble de la misre.... La femme du concierge montait faire le gros
ouvrage; ma mre, au feu des fourneaux, calcinait ses belles mains
blanches que j'aimais tant embrasser; quant aux provisions, c'est
Jacques qui les faisait. On lui mettait un grand panier sous le bras, en
lui disant: Tu achteras a et a; et il achetait a et a trs bien,
toujours en pleurant, par exemple.

Pauvre Jacques! il n'tait pas heureux, lui non plus. M. Eyssette, de
le voir ternellement la larme  l'oeil, avait fini par le prendre
en grippe et l'abreuvait de taloches.... On entendait tout le jour:
Jacques, tu es un butor! Jacques, tu es un ne! Le fait est que,
lorsque son pre tait l, le malheureux Jacques perdait tous ses
moyens. Les efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes le rendaient
laid. M. Eyssette lui portait malheur. coutez la scne de la cruche:

Un soir, au moment de se mettre  table, on s'aperoit qu'il n'y a plus
une goutte d'eau dans la maison.

Si vous voulez, j'irai en chercher, dit ce bon enfant de Jacques.

Et le voil qui prend la cruche, une grosse cruche de grs.

M. Eyssette hausse les paules:

Si c'est Jacques qui y va, dit-il, la cruche est casse, c'est sr.

--Tu entends, Jacques,--c'est Mme Eyssette qui parle avec sa voix
tranquille,--tu entends, ne la casse pas, fais bien attention.

M. Eyssette reprend:

Oh! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de
mme.

Ici, la voix plore de Jacques:

Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse?

--Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras, rpond
M. Eyssette, et d'un ton qui n'admet pas de rplique.

Jacques ne rplique pas; il prend la cruche d'une main fivreuse et sort
brusquement avec l'air de dire:

Ah! je la casserai? Eh bien, nous allons voir.

Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne revient pas. Mme
Eyssette commence  se tourmenter:

Pourvu qu'il ne lui soit rien arriv!

--Parbleu! que veux-tu qu'il lui soit arriv? dit M. Eyssette d'un ton
bourru. Il a cass la cruche et n'ose plus rentrer.

Mais tout en disant cela--avec son air bourru, c'tait le meilleur homme
du monde--, il se lve et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que
Jacques tait devenu. Il n'a pas loin  aller; Jacques est debout sur
le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, ptrifi. En
voyant M. Eyssette, il plit, et d'une voix navrante et faible, oh! si
faible: Je l'ai casse, dit-il.... Il l'avait casse!...

Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela la scne de
la cruche.

Il y avait environ deux mois que nous tions  Lyon, lorsque nos parents
songrent  nos tudes. Mon pre aurait bien voulu nous mettre au
collge, mais c'tait trop cher. Si nous les envoyions dans une
mancanterie? dit Mme Eyssette; il parat que les enfants y sont bien.
Cette ide sourit  mon pre, et comme Saint-Nizier tait l'glise la
plus proche, on nous envoya  la mancanterie de Saint-Nizier.

C'tait trs amusant, la mancanterie! Au lieu de nous bourrer la
tte de grec et de latin comme dans les autres institutions, on nous
apprenait  servir la messe du grand et du petit ct,  chanter les
antiennes,  faire des gnuflexions,  encenser lgamment, ce qui est
trs difficile. Il y avait bien par-ci par-l, quelques heures dans le
jour consacres aux dclinaisons et  l'_Epitome_ mais ceci n'tait
qu'accessoire. Avant tout, nous tions l pour le service de l'glise.
Au moins une fois par semaine, l'abb Micou nous disait entre deux
prises et d'un air solennel: Demain, messieurs, pas de classe du matin!
Nous sommes d'enterrement.

Nous tions d'enterrement. Quel bonheur! Puis c'taient des baptmes,
des mariages, une visite de monseigneur, le viatique qu'on portait 
un malade. Oh! le viatique! comme on tait fier quand on pouvait
l'accompagner!... Sous un petit dais de velours rouge, marchait le
prtre, portant l'hostie et les saintes huiles. Deux enfants de choeur
soutenaient le dais, deux autres, l'escortaient avec de gros falots
dors. Un cinquime marchait devant, en agitant une crcelle.
D'ordinaire, c'taient mes fonctions,... Sur le passage du viatique, les
hommes se dcouvraient, les femmes se signaient. Quand on passait devant
un poste, la sentinelle criait: Aux armes! les soldats accouraient
et se mettaient en rang. Prsentez... armes! genou terre! disait
l'officier.... Les fusils sonnaient, le tambour battait aux champs.
J'agitais ma crcelle par trois fois, comme au _Sanctus_, et nous
passions. C'tait trs amusant la mancanterie.

Chacun de nous avait dans une petite armoire un fourniment complet
d'ecclsiastique: une soutane noire avec une longue queue, une aube, un
surplis  grandes manches roides d'empois, des bas de soie noire, deux
calottes, l'une en drap, l'autre en velours, des rabats bords de
petites perles blanches, tout ce qu'il fallait.

Il parat que ce costume m'allait trs bien:

Il est  croquer l-dessous, disait Mme Eyssette. Malheureusement
j'tais trs petit, et cela me dsesprait. Figurez-vous que, mme en
me haussant, je ne montais gure plus haut que les bas blancs de M.
Caduffe, notre suisse, et puis si frle! Une fois,  la messe, en
changeant les vangiles de place, le gros livre tait si lourd qu'il
m'entrana. Je tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le
pupitre fut bris, le service interrompu. C'tait un jour de Pentecte.
Quel scandale!... A part ces lgers inconvnients de ma petite taille,
j'tais trs content de mon sort, et souvent le soir, en nous couchant,
Jacques et moi, nous nous disions: En somme, c'est trs amusant la
mancanterie. Par malheur, nous n'y restmes pas longtemps. Un ami de
la famille, recteur d'universit dans le Midi, crivit un jour  mon
pre que s'il voulait une bourse d'externe au collge de Lyon pour un de
ses fils, on pourrait lui en avoir une.

Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette.

--Et Jacques? dit ma mre.

--Oh! Jacques! je le garde avec moi; il me sera trs utile. D'ailleurs,
je m'aperois qu'il a du got pour le commerce. Nous en ferons un
ngociant.

De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s'apercevoir que
Jacques avait du got pour le commerce. En ce temps-l, le pauvre garon
n'avait du got que pour les larmes, et si on l'avait consult.... Mais
on ne le consulta pas, ni moi non plus.

Ce qui me frappa d'abord,  mon arrive au collge, c'est que j'tais
le seul avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de
blouses; il n'y a que les enfants de la rue, les _gones_ comme on dit.
Moi, j'en avais une, une petite blouse, j'avais l'air d'un gone....
Quand j'entrai dans la classe; les lves ricanrent. On disait: Tiens!
il a une blouse! Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit
en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des
lvres, d'un air mprisant. Jamais il ne m'appela par mon nom; il disait
toujours: H! vous, l-bas, le petit Chose! Je lui avais dit pourtant
plus de vingt fois que je m'appelais Daniel Ey-sset-te.... A la fin, mes
camarades me surnommrent le petit Chose, et le surnom me resta....

Ce n'tait pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres
enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des
encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonns, des livres
neufs avec beaucoup de notes dans le bas; moi, mes livres taient de
vieux bouquins achets sur les quais, moisis, fans, sentant le rance;
les couvertures taient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait
des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier avec
du gros carton et de la colle forte; mais il mettait toujours trop
de colle, et cela puait. Il m'avait fait aussi un cartable avec une
infinit de poches, trs commode, mais toujours trop de colle. Le besoin
de coller et de cartonner tait devenu chez Jacques une manie comme le
besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu un tas de petits
pots de colle et, ds qu'il pouvait s'chapper du magasin un moment, il
collait, reliait, cartonnait. Le reste du temps, il portait des paquets
en ville, crivait sous la dicte, allait aux provisions--le commerce
enfin.

Quant  moi, j'avais compris que lorsqu'on est boursier, qu'on porte une
blouse, qu'on s'appelle le petit Chose, il faut travailler deux fois
plus que les autres pour tre leur gal, et ma foi! Le petit Chose se
mit  travailler de tout son courage.

Brave petit Chose! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu,
assis  sa table de travail, les jambes enveloppes d'une couverture.
Au-dehors, le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait
M. Eyssette qui dictait.

J'ai reu votre honore du 8 courant.

Et la voix pleurarde de Jacques qui reprenait:

J'ai reu votre honore du 8 courant.

De temps en temps, la porte de la chambre s'ouvrait doucement: c'tait
Mme Eyssette qui entrait. Elle s'approchait du petit Chose sur la pointe
des pieds: Chut!...

Tu travailles? lui disait-elle tout bas.

--Oui, mre.

--Tu n'as pas froid?

--Oh! non!

Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire.

Alors, Mme Eyssette s'asseyait auprs de lui, avec son tricot, et
restait l de longues heures, comptant ses mailles  voix basse, avec un
gros soupir de temps en temps.

Pauvre Mme Eyssette! Elle y pensait toujours  ce cher pays qu'elle
n'esprait plus revoir.... Hlas! pour notre malheur, pour notre malheur
 tous, elle allait le revoir bientt....



III

IL EST MORT! PRIEZ POUR LUI!

C'tait un lundi du mois de juillet.

Ce jour-l, en sortant du collge, je m'tais laiss entraner  faire
une partie de barres, et lorsque je me dcidai  rentrer  la maison, il
tait beaucoup plus tard que je n'aurais voulu. De la place des Terreaux
 la rue Lanterne, je courus sans m'arrter, mes livres  la ceinture,
ma casquette entre les dents. Toutefois, comme j'avais une peur
effroyable de mon pre, je repris haleine une minute dans l'escalier,
juste le temps d'inventer une histoire pour expliquer mon retard. Sur
quoi, je sonnai bravement.

Ce fut M. Eyssette lui-mme qui vint m'ouvrir. Comme tu viens tard! me
dit-il. Je commenais  dbiter mon mensonge en tremblant; mais le
cher homme ne me laissa pas achever et, m'attirant sur sa poitrine, il
m'embrassa longuement et silencieusement.

Moi qui m'attendais pour le moins  une verte semonce, cet accueil me
surprit. Ma premire ide fut que nous avions le cur de Saint-Nizier
 dner; je savais par exprience qu'on ne nous grondait jamais ces
jours-l. Mais en entrant dans la salle  manger, je vis tout de suite
que je m'tais tromp. Il n'y avait que deux couverts sur la table,
celui de mon pre et le mien.

Et ma mre? Et Jacques? demandai-je, tonn.

M. Eyssette me rpondit d'une voix douce qui ne lui tait pas
habituelle:

Ta mre et Jacques sont partis, Daniel; ton frre l'abb est bien
malade.

Puis, voyant que j'tais devenu tout ple, il ajouta presque gaiement
pour me rassurer:

Quand je dis bien malade, c'est une faon de parler: on nous a crit
que l'abb tait au lit; tu connais ta mre, elle a voulu partir, et je
lui ai donn Jacques pour l'accompagner. En somme, ce ne sera rien!...
Et maintenant mets-toi l et mangeons; je meurs de faim.

Je m'attablai sans rien dire, mais j'avais le coeur serr et toutes les
peines du monde  retenir mes larmes, en pensant que mon grand frre
l'abb tait bien malade. Nous dnmes tristement en face l'un de
l'autre, sans parler. M. Eyssette mangeait vite, buvait  grands coups,
puis s'arrtait subitement et songeait.... Pour moi, immobile au bout
de la table et comme frapp de stupeur, je me rappelais les belles
histoires que l'abb me contait lorsqu'il venait  la fabrique. Je le
voyais retroussant bravement sa soutane pour franchir les bassins. Je
me souvenais aussi du jour de sa premire messe, o toute la famille
assistait, comme il tait beau lorsqu'il se tournait vers nous, les bras
ouverts, disant _Dominus vobiscum_ d'une voix si douce que Mme Eyssette
en pleurait de joie!... Maintenant je me le figurais l-bas, couch,
malade (oh! bien malade; quelque chose me le disait), et ce qui
redoublait mon chagrin de le savoir ainsi, c'est une voix que
j'entendais me crier au fond du coeur: Dieu te punit, c'est ta faute!
il fallait rentrer tout droit! Il fallait ne pas mentir! Et plein de
cette effroyable pense que Dieu, pour le punir, allait faire mourir son
frre, le petit Chose se dsesprait en lui-mme, disant: Jamais, non!
jamais, je ne jouerai plus aux barres en sortant du collge.

Le repas termin, on alluma la lampe, et la veille commena. Sur la
nappe, au milieu des dbris du dessert, M. Eyssette avait pos ses gros
livres de commerce et faisait ses comptes  haute voix. Finet, le chat
des babarottes, miaulait tristement en rdant autour de la table...;
moi, j'avais ouvert la fentre et je m'y tais accoud....

Il faisait nuit, l'air tait lourd.... On entendait les gens d'en bas
rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Loyasse
battre dans le lointain.... J'tais l depuis quelques instants, pensant
 des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un
violent coup de sonnette m'arracha de ma croise brusquement. Je
regardai mon pre avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le
frisson d'angoisse et de terreur qui venait de m'envahir. Ce coup de
sonnette lui avait fait peur,  lui aussi.

On sonne! me dit-il presque  voix basse.

--Restez, pre! j'y vais. Et je m'lanai vers la porte.

Un homme tait debout sur le seuil. Je l'entrevis dans l'ombre, me
tendant quelque chose que j'hsitais  prendre.

C'est une dpche, dit-il.

--Une dpche, grand Dieu! pour quoi faire?

Je la pris en frissonnant, et dj je repoussais la porte; mais l'homme
la retint avec son pied et me dit froidement:

Il faut signer.

Il fallait signer! Je ne savais pas: c'tait la premire dpche que je
recevais.

Qui est l, Daniel? me cria M. Eyssette; sa voix tremblait.

Je rpondis:

Rien! c'est un pauvre.... Et, faisant signe  l'homme de m'attendre,
je courus  ma chambre, je trempai ma plume dans l'encre,  ttons, puis
je revins.

L'homme dit:

Signez l.

Le petit Chose signa d'une main tremblante,  la lueur des lampes de
l'escalier; ensuite il ferma la porte et rentra, tenant la dpche
cache sous sa blouse.

Oh! oui, je te tenais cache sous ma blouse, dpche de malheur! Je ne
voulais pas que M. Eyssette te vt; car d'avance je savais que tu venais
nous annoncer quelque chose de terrible, et lorsque je t'ouvris, tu ne
m'appris rien de nouveau, entends-tu, dpche! Tu ne m'appris rien que
mon coeur n'et dj devin.

C'tait un pauvre? me dit mon pre en me regardant.

Je rpondis sans rougir: C'tait un pauvre; et pour dtourner les
soupons, je repris ma place  la croise.

J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas,
serrant contre ma poitrine ce papier qui me brlait.

Par moments, j'essayais de me raisonner, de me donner du courage, je me
disais: Qu'en sais-tu? c'est peut-tre une bonne nouvelle. Peut-tre on
crit qu'il est guri.... Mais, au fond, je sentais bien que ce n'tait
pas vrai, que je me mentais  moi-mme, que la dpche ne dirait pas
qu'il tait guri.

Enfin, je me dcidai  passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois
 quoi m'en tenir. Je sortis de la salle  manger, lentement, sans
avoir l'air; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidit
fivreuse, j'allumai ma lampe! Et comme mes mains tremblaient en ouvrant
cette dpche de mort! Et de quelles larmes brlantes je l'arrosai,
lorsque je l'eus ouverte!... Je la relus vingt fois, esprant toujours
m'tre tromp; mais, pauvre de moi! j'eus beau la lire et la relire, et
la tourner dans tous les sens, je ne pus lui faire dire autre chose que
ce qu'elle avait dit d'abord, ce que je savais bien qu'elle dirait:

    Il est mort! Priez pour lui!

Combien de temps je restai l, debout, pleurant devant cette dpche
ouverte, je l'ignore. Je me souviens seulement que mes yeux me cuisaient
beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre je baignai mon visage
longuement. Puis, je rentrai dans la salle  manger, tenant dans ma
petite main crispe la dpche trois fois maudite.

Et maintenant, qu'allais-je faire? Comment m'y prendre pour annoncer
l'horrible nouvelle  mon pre, et quel ridicule enfantillage m'avait
pouss  la garder pour moi seul? Un peu plus tt, un peu plus tard,
est-ce qu'il ne l'aurait pas su? Quelle folie! Au moins, si j'tais all
droit  lui lorsque la dpche tait arrive, nous l'aurions ouverte
ensemble;  prsent, tout serait dit.

Or, tandis que je me parlais  moi-mme, je m'approchai de la table et
je vins m'asseoir  ct de M. Eyssette, juste  ct de lui. Le pauvre
homme avait ferm ses livres et, de la barbe de sa plume, s'amusait 
chatouiller le museau blanc de Finet. Cela me serrait le coeur qu'il
s'amust ainsi. Je voyais sa bonne figure que la lampe clairait  demi,
s'animer et rire par moments; et j'avais envie de lui dire: Oh! non, ne
riez pas; je vous en prie.

Alors, comme je le regardais ainsi tristement avec ma dpche  la main,
M. Eyssette leva la tte. Nos regards se rencontrrent, et je ne sais
pas ce qu'il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se dcomposa
tout  coup, qu'un grand cri jaillit de sa poitrine, qu'il me dit d'une
voix  fendre l'me: Il est mort, n'est-ce pas? que la dpche glissa
de mes doigts, que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que nous
pleurmes longuement, perdus, dans les bras l'un de l'autre, tandis
qu' nos pieds Finet jouait avec la dpche, l'horrible dpche de mort,
cause de toutes nos larmes.

coutez, je ne mens pas: voil longtemps que ces choses se sont passes,
voil longtemps qu'il dort dans la terre, mon cher abb que j'aimais
tant; eh bien, encore aujourd'hui, quand je reois une dpche, je ne
peux pas l'ouvrir sans un frisson de terreur. Il me semble que je vais
lire qu'_il est mort_, et qu'il faut _prier pour lui_!



IV

LE CAHIER ROUGE

On trouve dans les vieux missels de naves enluminures, o la Dame des
sept douleurs est reprsente ayant sur chacune de ses joues une grande
ride profonde, cicatrice divine que l'artiste a mise l pour nous dire:
Regardez comme elle a pleur!... Cette ride--la ride des larmes--, je
jure que je l'ai vue sur le visage amaigri de Mme Eyssette, lorsqu'elle
revint  Lyon, aprs avoir enterr son fils.

Pauvre mre, depuis ce jour elle ne voulut plus sourire. Ses robes
furent toujours noires, son visage toujours dsol. Dans ses vtements
comme dans son coeur, elle prit le grand deuil, et ne le quitta
jamais... Du reste, rien de chang dans la maison Eyssette; ce fut un
peu plus lugubre, voil tout. Le cur de Saint-Nizier dit quelques
messes pour le repos de l'me de l'abb. On tailla deux vtements noirs
pour les enfants dans une vieille roulire de leur pre, et la vie, la
triste vie recommena.

Il y avait dj quelque temps que notre cher abb tait mort, lorsqu'un
soir,  l'heure de nous coucher, je fus trs tonn de voir Jacques
fermer notre chambre  double tour, boucher soigneusement les rainures
de la porte, et, cela fait, venir vers moi, d'un grand air de solennit
et de mystre.

Il faut vous dire que, depuis son retour du Midi, un singulier
changement s'tait opr dans les habitudes de l'ami Jacques. D'abord,
ce que peu de personnes voudront croire, Jacques ne pleurait plus, ou
presque plus; puis, son fol amour du cartonnage lui avait  peu prs
pass. Les petits pots de colle allaient encore au feu de temps en
temps, mais ce n'tait plus avec le mme entrain; maintenant, si vous
aviez besoin d'un cartable, il fallait vous mettre  genoux pour
l'obtenir.... Ds choses incroyables! un carton  chapeaux que Mme
Eyssette avait command tait sur le chantier depuis huit jours.... A la
maison, on ne s'apercevait de rien; mais moi, je voyais bien que Jacques
avait quelque chose. Plusieurs fois, je l'avais surpris dans le magasin,
parlant seul et faisant des gestes. La nuit, il ne dormait pas; je
l'entendais marmotter entre ses dents, puis subitement sauter  bas du
lit et marcher  grands pas dans la chambre... tout cela n'tait pas
naturel et me faisait peur quand j'y songeais. Il me semblait que
Jacques allait devenir fou.

Ce soir-l, quand je le vis fermer  double tour la porte de notre
chambre, cette ide de folie me revint dans la tte et j'eus un
mouvement d'effroi: mon pauvre Jacques! lui, ne s'en aperut pas, et
prenant gravement une de mes mains dans les siennes:

Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose mais il faut me
jurer que tu n'en parleras jamais.

Je compris tout de suite que Jacques n'tait pas fou. Je rpondis sans
hsiter:

Je te le jure, Jacques.

--Eh bien, tu ne sais pas?... chut!... Je fais un pome, un grand pome.

--Un pome, Jacques! tu fais un pome, toi!

Pour toute rponse, Jacques tira de dessous sa veste un norme cahier
rouge qu'il avait cartonn lui-mme, et en tte duquel il avait crit de
sa plus belle main:

    RELIGION! RELIGION! Pome en douze chants PAR EYSSETTE (JACQUES)

C'tait si grand que j'en eus comme un vertige. Comprenez cela?...
Jacques, mon frre Jacques, un enfant de treize ans, le Jacques des
sanglots et des petits pots de colle, faisait: _Religion! Religion!_
pome en douze chants.

Et personne ne s'en doutait! et on continuait  l'envoyer chez les
marchands d'herbes avec un panier sous le bras! et son pre lui criait
plus que jamais: Jacques, tu es un ne!...

Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques)! comme je vous aurais saut au cou
de bon coeur, si j'avais os. Mais je n'osai pas... Songez donc!...
_Religion! Religion!_ pome en douze chants!... Pourtant la vrit
m'oblige  dire que ce pome en douze chants tait loin d'tre termin.
Je crois mme qu'il n'y avait encore de fait que les quatre premiers
vers du premier chant; mais vous savez, en ces sortes d'ouvrages la mise
en train est toujours ce qu'il y a de plus difficile, et comme disait
Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison: Maintenant que j'ai mes
quatre premiers vers, le reste n'est rien; ce n'est qu'une affaire de
temps[2].

Ce reste qui n'tait rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette
(Jacques) n'en put venir  bout... Que voulez-vous? les pomes ont leurs
destines; il parat que la destine de _Religion! Religion!_ pome en
douze chants, tait de ne pas tre en douze chants du tout. Le pote eut
beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre premiers vers.
C'tait fatal. A la fin, le malheureux garon, impatient, envoya son
pome au diable et congdia la Muse (on disait encore la Muse en ce
temps-l). Le jour mme, ses sanglots le reprirent et les petits pots de
colle reparurent devant le feu... Et le cahier rouge?... Oh! le cahier
rouge, il avait sa destine aussi, celui-l.

[Footnote 2: Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai
vus ce soir-l, mouls en belle ronde,  la premire page du cahier
rouge:

  _Religion! Religion!_
  Mot sublime! Mystre!
  Voix touchante et solitaire.
  Compassion! Compassion!

Ne riez pas, cela lui avait cot beaucoup de mal.]

Jacques me dit: Je te le donne, mets-y ce que tu voudras. Savez-vous
ce que j'y mis, moi?.. Mes posies, parbleu! les posies du petit Chose.
Jacques m'avait donn son mal.

Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose
est en train de cueillir des rimes, nous allons d'une enjambe franchir
quatre ou cinq annes de sa vie. J'ai hte d'arriver  un certain
printemps de 18..., dont la maison Eyssette n'a pas encore aujourd'hui
perdu le souvenir; on a comme cela des dates dans les familles.

Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne
perdra rien  ne pas le connatre. C'est toujours la mme chanson, des
larmes et de la misre! les affaires qui ne vont pas, des loyers en
retard, des cranciers qui font des scnes, les diamants de la mre
vendus, l'argenterie au mont-de-pit, les draps de lit qui ont des
trous, les pantalons qui ont des pices; des privations de toutes
sortes, des humiliations de tous les jours, l'ternel comment
ferons-nous demain? le coup de sonnette insolent des huissiers, le
concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les
protts, et puis... et puis...

Nous voil donc en 18...

Cette anne-l, le petit Chose achevait sa philosophie.

C'tait, si j'ai bonne mmoire; un jeune garon trs prtentieux, se
prenant tout  fait au srieux comme philosophe et aussi comme pote; du
reste pas plus haut qu'une botte et sans un poil de barbe au menton.

Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait  aller
en classe, M. Eyssette pre l'appela dans le magasin et, sitt qu'il le
vit entrer, lui fit de sa voix brutale:

Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au collge.

Ayant dit cela, M. Eyssette pre se mit  marcher  grands pas dans le
magasin, sans parler. Il paraissait trs mu, et le petit Chose aussi,
je vous assure... Aprs un long moment de silence, M. Eyssette pre
reprit la parole:

Mon garon, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle  t'apprendre, oh!
bien mauvaise... nous allons tre obligs de nous sparer tous, voici
pourquoi.

Ici, un grand sanglot, un sanglot dchirant retentit derrire la porte
entrebille.

Jacques, tu es un ne! cria M. Eyssette sans se retourner, puis il
continua:

Quand nous sommes venus  Lyon, il y a six ans, ruins par les
rvolutionnaires, j'esprais,  force de travail, arriver  reconstruire
notre fortune; mais le dmon s'en mle! Je n'ai russi qu' nous
enfoncer jusqu'au cou dans les dettes et dans la misre... A prsent,
c'est fini, nous sommes embourbs... Pour sortir de l, nous n'avons
qu'un parti  prendre, maintenant que vous voil grandis: vendre le peu
qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre ct.

Un nouveau sanglot de l'invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette;
mais il tait tellement mu lui-mme qu'il ne se fcha pas. Il fit
seulement signe  Daniel de fermer la porte, et, la porte ferme, il
reprit:

Voici donc ce que j'ai dcid: jusqu' nouvel ordre, ta mre va s'en
aller vivre dans le Midi, chez son frre, l'oncle Baptiste. Jacques
restera  Lyon; il a trouv un petit emploi au mont-de-pit. Moi,
j'entre commis voyageur  la Socit vinicole... Quant  toi, mon pauvre
enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie... Justement, je reois
une lettre du recteur qui te propose une place de matre d'tude; tiens,
lis!

Le petit Chose prit la lettre.

D'aprs ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n'ai pas de temps 
perdre.

--Il faudrait partir demain.

--C'est bien, je partirai...

L-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit  son pre d'une
main qui ne tremblait pas. C'tait un grand philosophe, comme vous
voyez.

A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques
timidement derrire elle... Tous deux s'approchrent du petit Chose et
l'embrassrent en silence; depuis la veille ils taient au courant de ce
qui se passait.

Qu'on s'occupe de sa malle! fit brusquement M. Eyssette, il part demain
matin par le bateau.

Mme Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout
fut dit.

On commenait  tre fait au malheur dans cette maison-l.

Le lendemain de cette journe mmorable, toute la famille accompagna le
petit Chose au bateau. Par une concidence singulire, c'tait le
mme bateau qui avait amen les Eyssettes  Lyon six ans auparavant.
Capitaine Gnis, matre coq Montlimart! Naturellement on se rappela le
parapluie d'Annou, le perroquet de Robinson, et quelques autres pisodes
du dbarquement... Ces souvenirs gayrent un peu ce triste dpart, et
amenrent l'ombre d'un sourire sur les lvres de Mme Eyssette.

Tout  coup la cloche sonna. Il fallait partir.

Le petit Chose, s'arrachant aux treintes de ses amis, franchit
bravement la passerelle.

Sois srieux, lui cria son pre.

--Ne sois pas malade, dit Mme Eyssette.

Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.

Le petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le
dire, c'tait un grand philosophe, et positivement les philosophes ne
doivent pas s'attendrir...

Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces chres cratures qu'il
laissait derrire lui, dans le brouillard. Dieu sait s'il aurait donn
volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair... Mais que
voulez-vous? La joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l'ivresse
du voyage, l'orgueil de se sentir homme--homme libre, homme fait,
voyageant seul et gagnant sa vie--, tout cela grisait le petit Chose et
l'empchait de songer, comme il aurait d, aux trois tres chris qui
sanglotaient l-bas, debout sur les quais du Rhne...

Ah! ce n'taient pas des philosophes, ces trois-l. D'un oeil anxieux et
plein de tendresse, ils suivaient la marche asthmatique du navire,
et son panache de fume n'tait pas plus gros qu'une hirondelle 
l'horizon, qu'ils criaient encore: Adieu! adieu! en faisant des
signes.

Pendant ce temps, monsieur le philosophe se promenait de long en large
sur le pont, les mains dans les poches, la tte au vent. Il sifflotait,
crachait trs loin, regardait les dames sous le nez, inspectait la
manoeuvre, marchait des paules comme un gros homme, se trouvait
charmant. Avant qu'on ft seulement  Vienne, il avait appris au matre
coq Montlimart et  ses deux marmitons qu'il tait dans l'Universit
et qu'il y gagnait fort bien sa vie... Ces messieurs lui en firent
compliment. Cela le rendit trs fier.

Une fois, en se promenant d'un bout  l'autre du navire, notre
philosophe heurta du pied,  l'avant, prs de la grosse cloche, un
paquet de cordes sur lequel,  six ans de l, Robinson Cruso tait venu
s'asseoir pendant de longues heures, son perroquet entre les jambes. Ce
paquet de cordes le fit beaucoup rire et un peu rougir.

Que je devais tre ridicule, pensait-il, de traner partout avec moi
cette grande cage peinte en bleu et ce perroquet fantastique...

Pauvre philosophe! il ne se doutait pas que pendant toute sa vie il
tait condamn  traner ainsi ridiculement cette cage peinte en bleu,
couleur d'illusion, et ce perroquet vert, couleur d'esprance.

Hlas!  l'heure o j'cris ces lignes, le malheureux garon la porte
encore, sa grande cage peinte en bleu. Seulement de jour en jour l'azur
des barreaux s'caille et le perroquet vert est aux trois quarts
dplum, pcare!

Le premier soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale, fut de
se rendre  l'Acadmie, o logeait M. le recteur.

Ce recteur, ami d'Eyssette pre, tait un grand beau vieux, alerte et
sec, n'ayant rien qui sentt le pdant, ni quoi que ce ft de semblable.
Il accueillit Eyssette fils avec une grande bienveillance. Toutefois,
quand on l'introduisit dans son cabinet, le brave homme ne put retenir
un geste de surprise.

Ah! mon Dieu! dit-il, comme il est petit!

Le fait est que le petit Chose tait ridiculement petit; et puis l'air
si jeune, si mauviette.

L'exclamation du recteur lui porta un coup terrible.

Ils ne vont pas vouloir de moi, pensa-t-il. Et tout son corps se mit 
trembler.

Heureusement, comme s'il et devin ce qui se passait dans cette pauvre
petite cervelle, le recteur reprit:

Approche ici, mon garon... Nous allons donc faire de toi un matre
d'tude... A ton ge, avec cette taille et cette figure-l, le mtier te
sera plus dur qu' un autre... Mais enfin, puisqu'il le faut, puisqu'il
faut que tu gagnes ta vie, mon cher enfant, nous arrangerons cela
pour le mieux... En commenant, on ne te mettra pas dans une grande
baraque... Je vais t'envoyer dans un collge communal,  quelques lieues
d'ici,  Sarlande, en pleine montagne... L tu feras ton apprentissage
d'homme, tu t'aguerriras au mtier, tu grandiras, tu prendras de la
barbe; puis le poil venu, nous verrons!

Tout en parlant, M. le recteur crivait au principal du collge de
Sarlande pour lui prsenter son protg. La lettre termine, il la remit
au petit Chose et l'engagea  partir le jour mme; l-dessus, il lui
donna quelques sages conseils et le congdia d'une tape amicale sur la
joue en lui promettant de ne pas le perdre de vue.

Voil mon petit Chose bien content. Quatre  quatre il dgringole
l'escalier sculaire de l'Acadmie et s'en va d'une haleine retenir sa
place pour Sarlande.

La diligence ne part que dans l'aprs-midi; encore quatre heures 
attendre! Le petit Chose en profite pour aller parader au soleil
sur l'esplanade et se montrer  ses compatriotes. Ce premier devoir
accompli, il songe  prendre quelque nourriture et se met en qute d'un
cabaret  porte de son escarcelle... Juste en face les casernes, il en
avise un propret, reluisant, avec une belle enseigne toute neuve:

Voici mon affaire, se dit-il. Et, aprs quelques minutes
d'hsitation--c'est la premire fois que le petit Chose entre dans un
restaurant--, il pousse rsolument la porte.

Le cabaret est dsert pour le moment. Des murs peints  la chaux...,
quelques tables de chne... Dans un coin de longues cannes de
compagnons,  bouts de cuivre, ornes de rubans multicolores... Au
comptoir, un gros homme qui ronfle, le nez dans un journal.

Hol! quelqu'un! dit le petit Chose, en frappant de son poing ferm
sur les tables, comme un vieux coureur de tavernes.

Le gros homme du comptoir ne se rveille pas pour si peu; mais du fond
de l'arrire-boutique, la cabaretire accourt... En voyant le nouveau
client que l'ange Hasard lui amne, elle pousse un grand cri:

Misricorde! monsieur Daniel!

--Annou! ma vieille Annou! rpond le petit Chose. Et les voil dans les
bras l'un de l'autre.

Eh! mon Dieu, oui, c'est Annou, la vieille Annou, anciennement bonne des
Eyssette, maintenant cabaretire, mre des compagnons, marie  Jean
Peyrol, ce gros qui ronfle l-bas dans le comptoir... Et comme elle est
heureuse, si vous saviez, cette brave Annou, comme elle est heureuse de
revoir M. Daniel! Comme elle l'embrasse! comme elle l'treint! comme
elle l'touffe!

Au milieu de ces effusions, l'homme du comptoir se rveille.

Il s'tonne d'abord un peu du chaleureux accueil que sa femme est en
train de faire  ce jeune inconnu; mais quand on lui apprend que ce
jeune inconnu est M. Daniel Eyssette en personne, Jean Peyrol devient
rouge de plaisir et s'empresse autour de son illustre visiteur.

Avez-vous djeun, monsieur Daniel?

--Ma foi! non, mon bon Peyrol...; c'est prcisment ce qui m'a fait
entrer ici.

Justice divine!... M. Daniel n'a pas djeun!... La vieille Annou court
 sa cuisine; Jean Peyrol se prcipite  la cave,--une fire cave, au
dire des compagnons.

En un tour de main, le couvert est mis, la table est pare, le petit
Chose n'a qu' s'asseoir et  fonctionner... A sa gauche, Annou lui
taille des mouillettes pour ses oeufs, des oeufs du matin, blancs,
crmeux, duvets... A sa droite, Jean Peyrol lui verse un vieux
Chteau-Neuf-des-Papes, qui semble une poigne de rubis jete au fond de
son verre... Le petit Chose est trs heureux, il boit comme un templier,
mange comme un hospitalier, et trouve encore moyen de raconter, entre
deux coups de dents, qu'il vient d'entrer dans l'Universit, ce qui le
met  mme de gagner honorablement sa vie. Il faut voir de quel air il
dit cela: _gagner honorablement sa vie!_--La vieille Annou s'en pme
d'admiration.

L'enthousiasme de Jean Peyrol est moins vif. Il trouve tout simple que
M. Daniel gagne sa vie, puisqu'il est en tat de la gagner. A l'ge de
M. Daniel, lui, Jean Peyrol, courait le monde depuis dj quatre ou cinq
ans, et ne cotait plus un liard  la maison, au contraire...

Bien entendu, le digne cabaretier garde ses rflexions pour lui seul.
Oser comparer Jean Peyrol  Daniel Eyssette!... Annou ne le souffrirait
pas.

En attendant, le petit Chose va son train. Il parle, il boit, il mange,
il s'anime; ses yeux brillent, sa joue s'allume. Hol! matre Peyrol,
qu'on aille chercher des verres! le petit Chose va trinquer... Jean
Peyrol apporte les verres et on trinque... d'abord  Mme Eyssette,
ensuite  M. Eyssette, puis  Jacques,  Daniel,  la vieille Annou, au
mari d'Annou,  l'Universit...  quoi encore?...

Deux heures se passent ainsi en libations et en bavardages. On cause du
pass couleur de deuil, de l'avenir couleur de rose. On se rappelle la
fabrique, Lyon, la rue Lanterne, ce pauvre abb qu'on aimait tant...

Tout  coup le petit Chose se lve pour partir...

Dj, dit tristement la vieille Annou.

Le petit Chose s'excuse; il a quelqu'un de la ville  voir avant de s'en
aller, une visite trs importante... Quel dommage! on tait si bien!...
On avait tant de choses  se raconter encore!... Enfin, puisqu'il le
faut, puisque M. Daniel a quelqu'un de la ville  voir, ses amis du
_Tour de France_ ne veulent pas le retenir plus longtemps... Bon
voyage, monsieur Daniel! Dieu vous conduise, notre cher matre! Et
jusqu'au milieu de la rue, Jean Peyrol et sa femme l'accompagnent de
leurs bndictions.

Or, savez-vous quel est ce quelqu'un de la ville que le petit Chose veut
voir avant de partir?

C'est la fabrique, cette fabrique qu'il aimait tant et qu'il a tant
pleure!... c'est le jardin, les ateliers, les grands platanes, tous
les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour... Que
voulez-vous?

Le coeur de l'homme a de ces faiblesses; il aime ce qu'il peut, mme du
bois, mme des pierres, mme une fabrique... D'ailleurs, l'histoire est
l pour vous dire que le vieux Robinson, de retour en Angleterre, reprit
la mer, et fit je ne sais combien de mille lieues pour revoir son le
dserte.

Il n'est donc pas tonnant que, pour revoir la sienne, le petit Chose
fasse quelques pas.

Dj les grands platanes, dont la tte empanache regarde par-dessus les
maisons, ont reconnu leur ancien ami qui vient vers eux  toutes jambes.
De loin ils lui font signe et se penchent les uns vers les autres, comme
pour se dire: voil Daniel Eyssette! Daniel Eyssette est de retour!

Et lui se dpche, se dpche; mais, arriv devant la fabrique, il
s'arrte stupfait.

De grandes murailles grises sans un bout de laurier-rose ou de grenadier
qui dpasse... Plus de fentres, des lucarnes; plus d'ateliers, une
chapelle. Au-dessus de la porte, une grosse croix de grs rouge avec un
peu de latin autour!...

O douleur! la fabrique n'est plus la fabrique; c'est un couvent de
carmlites, o les hommes n'entrent jamais.



V

GAGNE TA VIE

Sarlande est une petite ville des Cvennes, btie au fond d'une troite
valle que la montagne enserre de partout comme un grand mur. Quand le
soleil y donne, c'est une fournaise; quand la tramontane souffle, une
glacire...

Le soir de mon arrive, la tramontane faisait rage depuis le matin; et
quoiqu'on ft au printemps, le petit Chose, perch sur le haut de la
diligence, sentit, en entrant dans la ville, le froid le saisir jusqu'au
coeur.

Les rues taient noires et dsertes... Sur la place d'armes, quelques
personnes attendaient la voiture, en se promenant de long en large
devant le bureau mal clair.

A peine descendu de mon impriale, je me fis conduire au collge, sans
perdre une minute. J'avais hte d'entrer en fonctions.

Le collge n'tait pas loin de la place; aprs m'avoir fait traverser
deux ou trois larges rues silencieuses, l'homme qui portait ma malle
s'arrta devant une grande maison, o tout semblait mort depuis des
annes.

C'est ici, dit-il, en soulevant l'norme marteau de la porte...

Le marteau retomba lourdement, lourdement... La porte s'ouvrit
d'elle-mme... Nous entrmes.

J'attendis un moment sous le porche, dans l'ombre. L'homme posa sa malle
par terre, je le payai, et il s'en alla bien vite... Derrire lui,
l'norme porte se referma lourdement, lourdement... Bientt aprs, un
portier somnolent, tenant  la main une grosse lanterne, s'approcha de
moi.

Vous tes sans doute un nouveau? me dit-il d'un air endormi.

Il me prenait pour un lve...

Je ne suis pas un lve du tout, je viens ici comme matre d'tude;
conduisez-moi chez le principal...

Le portier parut surpris; il souleva sa casquette et m'engagea  entrer
une minute dans sa loge. Pour le quart d'heure, M. le principal tait 
l'glise avec les enfants. On me mnerait chez lui ds que la prire du
soir serait termine.

Dans la loge, on achevait de souper. Un grand beau gaillard  moustaches
blondes dgustait un verre d'eau-de-vie aux cts d'une petite femme
maigre, souffreteuse, jaune comme un coing et emmitoufle jusqu'aux
oreilles dans un chle fan.

Qu'est-ce donc, monsieur Cassagne? demanda l'homme aux moustaches.

--C'est le nouveau matre d'tude, rpondit le concierge en me
dsignant... Monsieur est si petit que je l'avais d'abord pris pour un
lve.

--Le fait est, dit l'homme aux moustaches, en me regardant par-dessus
son verre, que nous avons ici des lves plus grands et mme plus gs
que monsieur.... Veillon l'an, par exemple.

--Et Crouzat, ajouta le concierge.

--Et Soubeyrol..., fit la femme.

L-dessus, ils se mirent  parler entre eux  voix basse, le nez dans
leur vilaine eau-de-vie et me dvisageant du coin de l'oeil... Au-dehors
on entendait la tramontane qui ronflait et les voix criardes des lves
rcitant les litanies  la chapelle.

Tout  coup une cloche sonna; un grand bruit de pas se fit dans les
vestibules.

La prire est finie, me dit M. Cassagne en se levant; montons chez le
principal.

Il prit sa lanterne, et je le suivis.

Le collge me sembla immense... D'interminables corridors, de grands
porches, de larges escaliers avec des rampes de fer ouvrag..., tout
cela vieux, noir, enfum... Le portier m'apprit qu'avant 89 la maison
tait une cole de marine, et qu'elle avait compt jusqu' huit cents
lves, tous de la plus grande noblesse.

Comme il achevait de me donner ces prcieux renseignements, nous
arrivions devant le cabinet du principal... M. Cassagne poussa doucement
une double porte matelasse, et frappa deux fois contre la boiserie.

Une voix rpondit: Entrez! Nous entrmes.

C'tait un cabinet de travail trs vaste,  tapisserie verte. Tout au
fond, devant une longue table, le principal crivait  la lueur ple
d'une lampe dont l'abat-jour tait compltement baiss.

Monsieur le principal, dit le portier en me poussant devant lui, voil
le nouveau matre qui vient pour remplacer M. Serrires.

--C'est bien, fit le principal sans se dranger.

Le portier s'inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la pice,
en tortillant mon chapeau entre mes doigts.

Quand il eut fini d'crire, le principal se tourna vers moi, et je pus
examiner  mon aise sa petite face plotte et sche, claire par deux
yeux froids, sans couleur. Lui, de son ct, releva, pour mieux me voir,
l'abat-jour de la lampe et accrocha un lorgnon  son nez.

Mais c'est un enfant! s'cria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Que
veut-on que je fasse d'un enfant!

Pour le coup le petit Chose eut une peur terrible; il se voyait dj
dans la rue, sans ressources... Il eut  peine la force de balbutier
deux ou trois mots, et de remettre au principal la lettre d'introduction
qu'il avait pour lui.

Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la dplia, la
relut encore, puis il finit par me dire que, grce  la recommandation
toute particulire du recteur et  l'honorabilit de ma famille, il
consentait  me prendre chez lui, bien que ma grande jeunesse lui ft
peur. Il entama ensuite de longues dclamations sur la gravit de mes
nouveaux devoirs; mais je ne l'coutais plus. Pour moi, l'essentiel
tait qu'on ne me renvoyt pas; j'tais heureux, follement heureux.
J'aurais voulu que M. le principal et mille mains et les lui embrasser
toutes.

Un formidable bruit de ferraille m'arrta dans mes effusions. Je me
retournai vivement et me trouvai en face d'un long personnage,  favoris
rouges, qui venait d'entrer dans le cabinet sans qu'on l'et entendu:
c'tait le surveillant gnral.

Sa tte pench sur l'paule,  l'_Ecce homo_, il me regardait avec le
plus doux des sourires, en secouant un trousseau de clefs de toutes
dimensions, suspendu  son index. Le sourire m'aurait prvenu en sa
faveur, mais les clefs grinaient avec un bruit terrible--frinc! frinc!
frinc--qui me fit peur.

Monsieur Viot, dit le principal, voici le remplaant de M. Serrires
qui nous arrive.

M. Viot s'inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs, au
contraire, s'agitrent d'un air ironique et mchant comme pour dire: Ce
petit homme-l remplacer M. Serrires! allons donc! allons donc!

Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de
dire, et ajouta avec un soupir: Je sais qu'en perdant M. Serrires,
nous faisons une perte presque irrparable (ici les clefs poussrent un
vritable sanglot...); mais je suis sr que si M. Viot veut bien prendre
le nouveau matre sous sa tutelle spciale, et lui inculquer ses
prcieuses ides sur l'enseignement, l'ordre et la discipline de la
maison n'auront pas trop  souffrir du dpart de M. Serrires.

Toujours souriant et doux, M. Viot rpondit que sa bienveillance m'tait
acquise et qu'il m'aiderait volontiers de ses conseils; mais les clefs
n'taient pas bienveillantes, elles. Il fallait les entendre s'agiter et
grincer avec frnsie: Si tu bouges, petit drle, gare  toi.

Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer.
Pour ce soir encore, il faudra que vous couchiez  l'htel... Soyez ici
demain  huit heures... Allez...

Et il me congdia d'un geste digne.

M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m'accompagna jusqu' la
porte; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit
cahier.

C'est le rglement de la maison, me dit-il. Lisez et mditez...

Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs
d'une faon... frinc! frinc! frinc!

Ces messieurs avaient oubli de m'clairer... J'errai un moment parmi
les grands corridors tout noirs, ttant les murs pour essayer de
retrouver mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le
grillage d'une fentre haute et m'aidait  m'orienter. Tout  coup, dans
la nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant  ma rencontre...
Je fis encore quelques pas; la lumire grandit, s'approcha de moi, passa
 mes cts, s'loigna, disparut. Ce fut comme une vision; mais, si
rapide qu'elle et t, je pus en saisir les moindres dtails.

Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres... L'une vieille, ride,
ratatine, plie en deux, avec d'normes lunettes qui lui cachaient la
moiti du visage; l'autre, jeune, svelte, un peu grle comme tous les
fantmes, mais ayant--ce que les fantmes n'ont pas en gnral--une
paire d'yeux, trs grands et si noirs, si noirs... La vieille tenait 
la main une petite lampe de cuivre; les yeux noirs, eux, ne portaient
rien. Les deux ombres passrent prs de moi, rapides, silencieuses, sans
me voir, et depuis longtemps elles avaient disparu que j'tais encore
debout,  la mme place, sous une double impression de charme et de
terreur.

Je repris ma route  ttons, mais le coeur me battait bien fort, et
j'avais toujours devant moi, dans l'ombre, l'horrible fe aux lunettes
marchant  ct des yeux noirs...

Il s'agissait cependant de dcouvrir un gte pour la nuit; ce n'tait
pas une mince affaire. Heureusement, l'homme aux moustaches, que je
trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite
 ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit htel
point trop cher, o je serais servi comme un prince. Vous pensez si
j'acceptai de bon coeur.

Cet homme  moustaches avait l'air trs bon enfant; chemin faisant,
j'appris qu'il s'appelait Roger, qu'il tait professeur de danse,
d'quitation, d'escrime et de gymnastique au collge de Sarlande, et
qu'il avait servi longtemps dans les chasseurs d'Afrique. Ceci acheva de
me le rendre sympathique. Les enfants sont toujours ports  aimer les
soldats. Nous nous sparmes  la porte de l'htel avec force poignes
de main, et la promesse formelle de devenir une paire d'amis.

Et maintenant, lecteur, un aveu me reste  te faire.

Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide, devant
ce lit d'auberge inconnu et banal, loin de ceux qu'il aimait, son
coeur clata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant. La vie
l'pouvantait  prsent; il se sentait faible et dsarm devant elle,
et il pleurait, il pleurait... Tout  coup, au milieu de ses larmes,
l'image des siens passa devant ses yeux; il vit la maison dserte, la
famille disperse, la mre ici, le pre l-bas... Plus de toit! plus
de foyer! et alors, oubliant sa propre dtresse pour ne songer qu' la
misre commune, le petit Chose prit une grande et belle rsolution:
celle de reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer
 lui tout seul. Puis, fier d'avoir trouv ce noble but  sa vie, il
essuya ces larmes indignes d'un homme, d'un reconstructeur de foyer, et
sans perdre une minute, entama la lecture du rglement de M. Viot, pour
se mettre au courant de ses nouveaux devoirs.

Ce rglement, recopi avec amour de la propre main de M. Viot, son
auteur, tait un vritable trait, divis mthodiquement en trois
parties:

    1 Devoirs du matre d'tude envers ses suprieurs; 2 Devoirs du
    matre d'tude envers ses collgues; 3 Devoirs du matre d'tude
    envers les lves.

Tous les cas y taient prvus, depuis le carreau bris jusqu'aux deux
mains qui se lvent en mme temps  l'tude; tous les dtails de la
vie des matres y taient consigns, depuis le chiffre de leurs
appointements jusqu' la demi-bouteille de vin  laquelle ils avaient
droit  chaque repas.

Le rglement se terminait par une belle pice d'loquence, un discours
sur l'utilit du rglement lui-mme; mais, malgr son respect pour
l'oeuvre de M. Viot, le petit Chose n'eut pas la force d'aller jusqu'au
bout, et--juste au plus beau passage du discours--il s'endormit...

Cette nuit-l, je dormis mal. Mille rves fantastiques troublrent mon
sommeil... Tantt, c'tait les terribles clefs de M. Viot que je croyais
entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien la fe aux lunettes qui venait
s'asseoir  mon chevet et qui me rveillait en sursaut; d'autres fois
aussi les yeux noirs--oh! comme ils taient noirs!--s'installaient au
pied de mon lit, me regardant avec une trange obstination...

Le lendemain,  huit heures, j'arrivai au collge. M. Viot, debout sur
la porte, son trousseau de clefs  la main, surveillait l'entre des
externes. Il m'accueillit avec son plus doux sourire.

Attendez sous le porche, me dit-il, quand les lves seront rentrs, je
vous prsenterai  vos collgues.

J'attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant
jusqu' terre MM. les professeurs qui accouraient, essouffls. Un seul
de ces messieurs me rendit mon salut; c'tait un prtre, le professeur
de philosophie, un original me dit M. Viot... Je l'aimai tout de
suite, cet original-l.

La cloche sonna. Les classes se remplirent... Quatre ou cinq grands
garons de vingt-cinq  trente ans, mal vtus, figures communes,
arrivrent en gambadant et s'arrtrent interdits  l'aspect de M. Viot.

Messieurs, leur dit le surveillant gnral en me dsignant, voici M.
Daniel Eyssette, votre nouveau collgue.

Ayant dit, il fit une longue rvrence et se retira, toujours souriant,
toujours la tte sur l'paule, et toujours agitant les horribles clefs.

Mes collgues et moi nous nous regardmes un moment en silence.

Le plus grand et le plus gros d'entre eux prit le premier la parole:
c'tait M. Serrires, le fameux Serrires, que j'allais remplacer.

Parbleu! s'cria-t-il d'un ton joyeux, c'est bien le cas de dire que
les matres se suivent, mais ne se ressemblent pas.

Ceci tait une allusion  la prodigieuse diffrence de taille qui
existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier; mais
je vous assure qu' ce moment-l le petit Chose aurait volontiers vendu
son me au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus.

a ne fait rien, ajouta le gros Serrires en me tendant la main;
quoiqu'on ne soit pas bti pour passer sous la mme toise, on peut tout
de mme vider quelques flacons ensemble. Venez avec nous, collgue...,
je paie un punch d'adieu au caf Barbette; je veux que vous en soyez...,
on fera connaissance en trinquant.

Sans me laisser le temps de rpondre, il prit mon bras sous le sien et
m'entrana dehors.

Le caf Barbette, o mes nouveaux collgues me menrent, tait situ sur
la place d'armes. Les sous-officiers de la garnison le frquentaient,
et ce qui frappait en y entrant, c'tait la quantit de shakos et de
ceinturons pendus aux patres...

Ce jour-l, le dpart de Serrires et son punch d'adieu avaient attir
le ban et l'arrire-ban des habitus... Les sous-officiers auxquels
Serrires me prsenta en arrivant, m'accueillirent avec beaucoup de
cordialit. A vrai dire, pourtant, l'arrive du petit Chose ne fit pas
grande sensation, et je fus bien vite oubli, dans le coin de la
salle o je m'tais rfugi timidement... Pendant que les verres se
remplissaient, le gros Serrires vint s'asseoir  ct de moi; il avait
quitt sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur
laquelle son nom tait en lettres de porcelaine. Tous les matres
d'tude avaient, au caf Barbette, une pipe comme cela.

Eh bien, collgue, me dit le gros Serrires, vous voyez qu'il y a
encore de bons moments dans le mtier... En somme, vous tes bien tomb
en venant  Sarlande pour votre dbut. D'abord l'absinthe du caf
Barbette est excellente et puis, l-bas,  la bote, vous ne serez pas
trop mal.

La bote, c'tait le collge.

Vous allez avoir l'tude des petits, des gamins qu'on mne  la
baguette. Il faut voir comme je les ai dresss! Le principal n'est pas
mchant; les collgues sont de bons garons: il n'y a que la vieille et
le pre Viot...

--Quelle vieille? demandai-je en tressaillant.

--Oh! vous la connatrez bientt. A toute heure du jour et de la
nuit, on la rencontre rdant par le collge, avec une norme paire
de lunettes... C'est une tante du principal; et elle remplit ici les
fonctions d'conome. Ah! la coquine! si nous ne mourons pas de faim, ce
n'est pas de sa faute.

Au signalement que me donnait Serrires, j'avais reconnu la fe aux
lunettes et malgr moi je me sentais rougir. Dix fois, je fus sur le
point d'interrompre mon collgue et de lui demander: Et les yeux
noirs? Mais je n'osai pas. Parler des yeux noirs au caf Barbette!

En attendant, le punch circulait, les verres vides s'emplissaient, les
verres remplis se vidaient; c'tait des toasts, des oh! oh! des ah! ah!
des queues de billard en l'air, des bousculades, de gros rires, des
calembours, des confidences...

Peu  peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitt son
encoignure et se promenait par le caf, parlant haut, le verre  la
main.

A cette heure, les sous-officiers taient ses amis; il raconta
effrontment  l'un d'eux qu'il appartenait  une famille trs riche et
qu' la suite de quelques folies de jeune homme, on l'avait chass de la
maison paternelle; il s'tait fait matre d'tude pour vivre mais il
ne pensait pas rester au collge longtemps... Vous comprenez, avec une
famille tellement riche!...

Ah! si ceux de Lyon avaient pu l'entendre  ce moment-l.

Ce que c'est que de nous, pourtant! Quand on sut au caf Barbette que
j'tais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais
drle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garon
condamn par la misre  la pdagogie, tout le monde me regarda d'un
meilleur oeil. Les plus anciens sous-officiers ne ddaignrent pas de
m'adresser la parole; on alla mme plus loin: au moment de partir,
Roger, le matre d'armes, mon ami de la veille, se leva et porta un
toast  Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier.

Le toast  Daniel Eyssette donna le signal du dpart. Il tait dix
heures moins le quart, c'est--dire l'heure de retourner au collge.

L'homme aux clefs nous attendait sur la porte.

Monsieur Serrires, dit-il  mon gros collgue que le punch d'adieu
faisait trbucher, vous allez, pour la dernire fois, conduire vos
lves  l'tude; ds qu'ils seront entrs, M. le principal et moi nous
viendrons installer le nouveau matre.

En effet, quelques minutes aprs, le principal, M. Viot et le nouveau
matre faisaient leur entre solennelle  l'tude.

Tout le monde se leva.

Le principal me prsenta aux lves en un discours un peu long, mais
plein de dignit; puis il se retira suivi du gros Serrires que le punch
d'adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne
pronona pas de discours, mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlrent
pour lui d'une faon si terrible, frinc! frinc! frinc! si menaante, que
toutes les ttes se cachrent sous les couvercles des pupitres et que le
nouveau matre lui-mme n'tait pas rassur.

Aussitt que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures
malicieuses sortirent de derrire les pupitres; toutes les barbes
de plumes se portrent aux lvres, tous ces petits yeux brillants,
moqueurs, effars, se fixrent sur moi, tandis qu'un long chuchotement
courait de table en table.

Un peu troubl, je gravis lentement les degrs de ma chaise; j'essayai
de promener un regard froce autour de moi, puis, enflant ma voix, je
criai entre deux grands coups secs frapps sur la table:

Travaillons, messieurs, travaillons!

C'est ainsi que le petit Chose commena sa premire tude.



VI

LES PETITS

Ceux-l n'taient pas mchants; c'taient les autres. Ceux-l ne me
firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu'ils ne
sentaient pas encore le collge et qu'on lisait toute leur me dans
leurs yeux.

Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu'on punit les
oiseaux?... Quand ils ppiaient trop haut, je n'avais qu' crier:
Silence! Aussitt ma volire se taisait--au moins pour cinq minutes.

Le plus g de l'tude avait onze ans. Onze ans, je vous demande! Et le
gros Serrires qui se vantait de les mener  la baguette!...

Moi, je ne les menai pas  la baguette. J'essayai d'tre toujours bon,
voil tout.

Quelquefois, quand ils avaient t bien sages, je leur racontais une
histoire... Une histoire!... Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les
cahiers, on fermait les livres; encriers, rgles, porte-plume, on jetait
tout ple-mle au fond des pupitres; puis, les bras croiss sur la
table, on ouvrait de grands yeux et on coutait. J'avais compos  leur
intention cinq ou six petits contes fantastiques: _les Dbuts d'une
cigale_, _les Infortunes de Jean Lapin_, etc. Alors, comme aujourd'hui,
le bonhomme La Fontaine tait mon saint de prdilection dans le
calendrier littraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses
fables; seulement j'y mlais de ma propre histoire. Il y avait toujours
un pauvre grillon oblig de gagner sa vie comme le petit Chose, des
btes  bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette
(Jacques). Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m'amusait
beaucoup. Malheureusement M. Viot n'entendait pas qu'on s'amust de la
sorte.

Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait
une tourne d'inspection dans le collge, pour voir si tout s'y passait
selon le rglement... Or, un de ces jours-l, il arriva dans notre tude
juste au moment le plus pathtique de l'histoire de Jean Lapin. En
voyant entrer M. Viot toute l'tude tressauta. Les petits, effars, se
regardrent. Le narrateur s'arrta court. Jean Lapin, interdit, resta
une patte en l'air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.

Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard
d'tonnement sur les pupitres dgarnis. Il ne parlait pas, mais ses
clefs s'agitaient d'un air froce: Frinc! frinc! frinc! tas de drles,
on ne travaille donc plus ici!

J'essayai tout tremblant d'apaiser les terribles clefs.

Ces messieurs ont beaucoup travaill, ces jours-ci, balbutiai-je...
J'ai voulu les rcompenser en leur racontant une petite histoire.

M. Viot ne me rpondit pas. Il s'inclina en souriant, fit gronder ses
clefs une dernire fois et sortit.

Le soir,  la rcration de quatre heures, il vint vers moi, et me
remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du rglement ouvert 
la page 12: _Devoirs du matre envers les lves_.

Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires et je n'en
racontai plus jamais.

Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur
manquait; et cela me crevait le coeur de ne pouvoir le leur rendre. Je
les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-l! Jamais nous ne nous
quittions... Le collge tait divis en trois quartiers trs distincts:
les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son
dortoir, son tude. Mes petits taient donc  moi, bien  moi. Il me
semblait que j'avais trente-cinq enfants.

A part ceux-l, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre
par le bras aux rcrations, me donner des conseils au sujet du
rglement, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer; ses clefs
me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les
professeurs mprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de
leur toque. Quant  mes collgues, la sympathie que l'homme aux clefs
paraissait me tmoigner me les avait alins; d'ailleurs, depuis ma
prsentation aux sous-officiers, je n'tais plus retourn au caf
Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas.

Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au matre d'armes Roger
qui ne fussent pas contre moi. Le matre d'armes surtout semblait m'en
vouloir terriblement. Quand je passais  ct de lui, il frisait sa
moustache d'un air froce et roulait de gros yeux, comme s'il et voulu
sabrer un cent d'Arabes. Une fois il dit trs haut  Cassagne, en me
regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne rpondit pas;
mais je vis bien  son air qu'il ne les aimait pas non plus... De quels
espions s'agissait-il?... Cela me fit beaucoup penser.

Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti.
Le matre des moyens partageait avec moi une petite chambre, au
troisime tage, sous les combles; c'est l que je me rfugiais pendant
les heures de classe. Comme mon collgue passait tout son temps au caf
Barbette, la chambre m'appartenait; c'tait ma chambre, mon chez moi.

A peine rentr, je m'enfermais  double tour, je tranais ma malle--il
n'y avait pas de chaise dans ma chambre--devant un vieux bureau cribl
de taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'talais dessus tous mes
livres, et  l'ouvrage.

Alors on tait au printemps... Quand je levais la tte, je voyais
le ciel tout bleu et les grands arbres de la cour dj couverts de
feuilles. Au-dehors pas de bruit. De temps en temps la voix monotone
d'un lve rcitant sa leon, une exclamation de professeur en colre,
une querelle sous le feuillage entre moineaux...; puis, tout rentrait
dans le silence, le collge avait l'air de dormir.

Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne rvait pas mme, ce qui est
une adorable faon de dormir. Il travaillait, travaillait sans relche,
se bourrant de grec et de latin  se faire sauter la cervelle.

Quelquefois, au plein coeur de son aride besogne, un doigt mystrieux
frappait  la porte.

Qui est l?

--C'est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme du cahier rouge,
ouvre-moi vite, petit Chose.

Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir. Il s'agissait bien de la Muse,
ma foi!

Au diable le cahier rouge! L'important pour le quart d'heure tait
de faire beaucoup de thmes grecs, de passer licenci, d'tre nomm
professeur, et de reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour
la famille Eyssette.

Cette pense que je travaillais pour la famille me donnait un grand
courage et me rendait la vie plus douce. Ma chambre elle-mme en tait
embellie.... Oh! mansarde, chre mansarde, quelles belles heures j'ai
passes entre tes quatre murs! Comme j'y travaillais bien! Comme je m'y
sentais brave!...

Si j'avais quelques bonnes heures, j'en avais de mauvaises aussi. Deux
fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants
en promenade. Cette promenade tait un supplice pour moi.

D'habitude nous allions  la Prairie, une grande pelouse qui s'tend
comme un tapis au pied de la montagne,  une demi-lieue de la ville.
Quelques gros chtaigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en
jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient l'endroit
charmant et gai pour l'oeil.... Les trois tudes s'y rendaient
sparment; une fois l, on les runissait sous la surveillance d'un
seul matre qui tait toujours moi. Mes deux collgues allaient se faire
rgaler par des grands dans les guinguettes voisines, et comme on ne
m'invitait jamais, je restais pour garder les lves.... Un dur mtier
dans ce bel endroit!

Il aurait fait si bon s'tendre sur cette herbe verte, dans l'ombre des
chtaigniers, et se griser de serpolet, en coutant chanter la petite
source!... Au lieu de cela, il fallait surveiller, crier, punir...
J'avais tout le collge sur les bras. C'tait terrible...

Mais le plus terrible encore, ce n'tait pas de surveiller les lves 
la Prairie, c'tait de traverser la ville avec ma division, la division
des petits. Les autres divisions embotaient le pas  merveille
et sonnaient des talons comme de vieux grognards! cela sentait la
discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient rien  toutes
ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main
et jacassaient le long de la route. J'avais beau leur crier: Gardez vos
distances! Ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.

J'tais assez content de ma tte de colonne. J'y mettais les plus
grands, les plus srieux, ceux qui portaient la tunique; mais  la
queue, quel gchis! quel dsordre! Une marmaille folle, des cheveux
bouriffs, des mains sales, des culottes en lambeaux! Je n'osais pas
les regarder.

_Desinit in piscem_, me disait  ce sujet le souriant M. Viot, homme
d'esprit  ses heures. Le fait est que ma queue de colonne avait une
triste mine.

Comprenez-vous mon dsespoir de me montrer dans les rues de Sarlande en
pareil quipage, et le dimanche, surtout! Les cloches carillonnaient,
les rues taient pleines de monde. On rencontrait des pensionnats de
demoiselles qui allaient  vpres, des modistes en bonnet rose, des
lgants en pantalon gris perle. Il fallait traverser tout cela avec un
habit rp et une division ridicule. Quelle honte!...

Parmi tous ces diablotins bouriffs que je promenais deux fois par
semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire,
qui me dsesprait par sa laideur et sa mauvaise tenue.

Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c'en tait ridicule;
avec cela disgracieux, sale, mal peign, mal vtu, sentant le ruisseau,
et, pour que rien ne lui manqut, affreusement bancal.

Jamais pareil lve, s'il est permis toutefois de donner  a le nom
d'lve, ne figura sur les feuilles d'inscription de l'Universit.
C'tait  dshonorer un collge.

Pour ma part, je l'avais pris en aversion; et quand je le voyais, les
jours de promenade, se dandiner  la queue de la colonne avec la grce
d'un jeune canard, il me venait des envies furieuses de le chasser 
grands coups de botte pour l'honneur de ma division.

Bamban--nous l'avions surnomm Bamban  cause de sa dmarche plus
qu'irrgulire--, Bamban tait loin d'appartenir  une famille
aristocratique. Cela se voyait sans peine  ses manires,  ses faons
de dire et surtout aux belles relations qu'il avait dans le pays.

Tous les gamins de Sarlande taient ses amis.

Grce  lui, quand nous sortions, nous avions toujours  nos trousses
une nue de polissons qui faisaient la roue sur nos derrires,
appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient des
peaux de chtaignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s'en
amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j'adressais chaque
semaine au principal un rapport circonstanci sur l'lve Bamban et les
nombreux dsordres que sa prsence entranait.

Malheureusement mes rapports restaient sans rponse et j'tais toujours
oblig de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban, plus sale
et plus bancal que jamais.

Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fte et de grand soleil,
il m'arriva pour la promenade dans un tat de toilette tel que nous en
fmes tous pouvants. Vous n'avez jamais rien rv de semblable. Des
mains noires, des souliers sans cordon, de la boue jusque dans les
cheveux, presque plus de culotte... un monstre.

Le plus risible, c'est qu'videmment on l'avait fait trs beau, ce
jour-l, avant de me l'envoyer. Sa tte, mieux peigne qu' l'ordinaire,
tait encore roide de pommade, et le noeud de cravate avait je ne sais
quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux
avant d'arriver au collge!...

Bamban s'tait roul dans tous.

Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant
comme si de rien n'tait, j'eus un mouvement d'horreur et d'indignation.

Je lui criai: Va-t'en!

Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire. Il se croyait
trs beau, ce jour-l!

Je lui criai de nouveau: Va-t'en! va-t'en! Il me regarda d'un air
triste et soumis, son oeil suppliait; mais je fus inexorable et la
division s'branla, le laissant seul, immobile au milieu de la rue.

Je me croyais dlivr de lui pour toute la journe, lorsqu'au sortir de
la ville des rires et des chuchotements  mon arrire-garde me firent
retourner la tte.

A quatre ou cinq pas derrire nous, Bamban suivait la promenade
gravement.

Doublez le pas, dis-je aux deux premiers.

Les lves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche au bancal, et
la division se mit  filer d'un train d'enfer.

De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre,
et on riait de l'apercevoir l-bas, bien loin, gros comme le poing
trottant dans la poussire de la route, au milieu des marchands de
gteaux et de limonade.

Cet enrag-l arriva  la Prairie presque en mme temps que nous.
Seulement il tait ple de fatigue et tirait la jambe  faire piti.

J'en eus le coeur touch, et, un peu honteux de ma cruaut, je l'appelai
prs de moi doucement.

Il avait une petite blouse fane,  carreaux rouges, la blouse du petit
Chose, au collge de Lyon.

Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-mme je me
disais: Misrable, tu n'as pas honte? Mais c'est toi, le petit Chose
que tu t'amuses  martyriser ainsi. Et, plein de larmes intrieures, je
me mis  aimer de tout mon coeur ce pauvre dshrit.

Bamban s'tait assis par terre  cause de ses jambes qui lui faisaient
mal. Je m'assis prs de lui. Je lui parlai.... Je lui achetai une
orange.... J'aurais voulu lui laver les pieds.

A partir de ce jour, Bamban devint mon ami. J'appris sur son compte des
choses attendrissantes....

C'tait le fils d'un marchal-ferrant qui, entendant vanter partout les
bienfaits de l'ducation, se saignait les quatre membres, le pauvre
homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collge. Mais,
hlas! Bamban n'tait pas fait pour le collge, et il n'y profitait
gure.

Le jour de son arrive, on lui avait donn un modle de btons en lui
disant: Fais des btons! Et depuis un an, Bamban, faisait des btons.
Et quels btons, grand Dieu!... tortus, sales, boiteux, clopinants, des
btons de Bamban!...

Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait spcialement partie
d'aucune classe; en gnral, il entrait dans celle qu'il voyait ouverte.
Un jour, on le trouva en train de faire ses btons dans la classe de
philosophie.... Un drle d'lve ce Bamban!

Je le regardais quelquefois  l'tude, courb en deux sur son cahier,
suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume  pleines mains
et appuyant de toutes ses forces, comme s'il et voulu traverser la
table.... A chaque bton il reprenait de l'encre, et  la fin de chaque
ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.

Bamban travaillait de meilleur coeur maintenant que nous tions amis....

Quand il avait termin une page, il s'empressait de gravir ma chaire 
quatre pattes et posait son chef-d'oeuvre devant moi, sans parler.

Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: C'est trs
bien! C'tait hideux, mais je ne voulais pas le dcourager.

De fait, peu  peu, les btons commenaient  marcher plus droit, la
plume crachait moins, et il y avait moins d'encre sur les cahiers....
Je crois que je serais venu  bout de lui apprendre quelque chose;
malheureusement, la destine nous spara. Le matre des moyens quittait
le collge. Comme la fin de l'anne tait proche, le principal ne voulut
pas prendre un nouveau matre. On installa un rhtoricien  barbe dans
la chaire des petits, et c'est moi qui fus charg de l'tude des moyens.

Je considrai cela comme une catastrophe.

D'abord les moyens m'pouvantaient. Je les avais vus  l'oeuvre les
jours de Prairie, et la pense que j'allais vivre sans cesse avec eux me
serrait le coeur.

Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais
tant.... Comment serait pour eux le rhtoricien  barbe?... Qu'allait
devenir Bamban? J'tais rellement malheureux.

Et mes petits aussi se dsolaient de me voir partir. Le jour o je leur
fis ma dernire tude, il y eut un moment d'motion quand la cloche
sonna.... Ils voulurent tous m'embrasser. Quelques-uns mme, je vous
assure, trouvrent des choses charmantes  me dire.

Et Bamban?...

Bamban ne parla pas. Seulement, au moment o je sortais, il s'approcha
de moi, tout rouge, et me mit dans la main, avec solennit, un superbe
cahier de btons qu'il avait dessins  mon intention.

Pauvre Bamban!



VII

LE PION

Je pris donc possession de l'tude des moyens.

Je trouvai l une cinquantaine de mchants drles, montagnards joufflus
de douze  quatorze ans, fils de mtayers enrichis, que leurs parents
envoyaient au collge pour en faire de petits bourgeois,  raison de
cent vingt francs par trimestre.

Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois
cvenol auquel je n'entendais rien, ils avaient presque tous cette
laideur spciale  l'enfance qui mue, de grosses mains rouges avec des
engelures, des voix de jeunes coqs enrhums, le regard abruti, et par
l-dessus l'odeur du collge.... Ils me harent tout de suite, sans me
connatre. J'tais pour eux l'ennemi, le Pion; et du jour o je m'assis
dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre acharne, sans
trve, de tous les instants.

Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!...

Je voudrais en parler sans rancune, ces tristesses sont si loin de
nous!... Eh bien, non, je ne puis pas; et tenez!  l'heure mme o
j'cris ces lignes, je sens ma main qui tremble de fivre et d'motion.
Il me semble que j'y suis encore.

Eux ne pensent plus  moi, j'imagine. Ils ne se souviennent plus du
petit Chose, ni de ce beau lorgnon qu'il avait achet pour se donner
l'air plus grave....

Mes anciens lves sont des hommes maintenant, des hommes srieux.
Soubeyrol doit tre notaire quelque part, l-haut, dans les Cvennes;
Veillon (cadet), greffier au tribunal; Loupi, pharmacien, et Bouzanquet,
vtrinaire. Ils ont des positions, du ventre, tout ce qu'il faut.

Quelquefois, pourtant, quand ils se rencontrent au cercle ou sur la
place de l'glise, ils se rappellent le bon temps du collge, et alors
peut-tre il leur arrive de parler de moi.

Dis donc, greffier, te souviens-tu du petit Eyssette, notre pion de
Sarlande, avec ses longs cheveux et sa figure de papier mch? Quelle
bonnes farces nous lui avons faites!

C'est vrai, messieurs. Vous lui avez fait de bonnes farces, et votre
ancien pion ne les a pas encore oublies....

Ah! le malheureux pion! vous a-t-il assez fait rire! L'avez-vous fait
assez pleurer!... Oui, pleurer!... Vous l'avez fait pleurer, et c'est ce
qui rendait vos farces bien meilleures....

Que de fois,  la fin d'une journe de martyre, le pauvre diable, blotti
dans sa couchette, a mordu sa couverture pour que vous n'entendiez pas
ses sanglots!...

C'est si terrible de vivre entour de malveillance, d'avoir toujours
peur, d'tre toujours sur le qui-vive, toujours mchant, toujours arm,
c'est si terrible de punir--on fait des injustices malgr soi--si
terrible de douter, de voir partout des piges, de ne pas manger
tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, mme aux
minutes de trve: Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'ils vont me faire,
maintenant?

Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n'oubliera jamais tout
ce qu'il souffrit au collge de Sarlande, depuis le triste jour o il
entra dans l'tude des moyens.

Et pourtant--je ne veux pas mentir--j'avais gagn quelque chose 
changer d'tude: maintenant je voyais les yeux noirs.

Deux fois par jour, aux heures de rcration, je les apercevais de loin
travaillant derrire une fentre du premier tage qui donnait sur la
cour des moyens.... Ils taient l, plus noirs, plus grands que jamais,
penchs du matin jusqu'au soir sur une couture interminable; car les
yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C'tait pour
coudre, rien que pour coudre, que la vieille fe aux lunettes les avait
pris aux Enfants trouvs--car les yeux noirs ne connaissaient ni leur
pre ni leur mre--, et, d'un bout  l'autre de l'anne, ils cousaient,
cousaient sans relche, sous le regard implacable de l'horrible fe aux
lunettes, filant sa quenouille  ct d'eux.

Moi, je les regardais. Les rcrations me semblaient trop courtes.
J'aurais pass ma vie sous cette fentre bnie derrire laquelle
travaillaient les yeux noirs. Eux aussi savaient que j'tais l. De
temps en temps ils se levaient de dessus leur couture, et le regard
aidant, nous nous parlions,--sans nous parler.

Vous tes bien malheureux, monsieur Eyssette?

--Et vous aussi, pauvres yeux noirs?

--Nous, nous n'avons ni pre ni mre.

--Moi, mon pre et ma mre sont loin.

--La fe aux lunettes est terrible, si vous saviez.

--Les enfants me font bien souffrir, allez.

--Courage, monsieur Eyssette.

--Courage, beaux yeux noirs.

On ne s'en disait jamais plus long. Je craignais toujours de voir
apparatre M. Viot avec ses clefs--frinc! frinc! frinc!--, et l-haut,
derrire la fentre, les yeux noirs avaient leur M. Viot aussi. Aprs un
dialogue d'une minute, ils se baissaient bien vite et reprenaient leur
couture sous le regard froce des grandes lunettes  monture d'acier.

Chers yeux noirs! nous ne nous parlions jamais qu' de longues distances
et par des regards furtifs, et cependant je les aimais de toute mon me.

Il y avait encore l'abb Germane que j'aimais bien...

Cet abb Germane tait le professeur de philosophie. Il passait pour
un original, et dans le collge tout le monde le craignait, mme le
principal, mme M. Viot. Il parlait peu, d'une voix brve et cassante,
nous tutoyait tous, marchait  grands pas, la tte en arrire, la
soutane releve, faisant sonner--comme un dragon--les talons de ses
souliers  boucles. Il tait grand et fort. Longtemps je l'avais cru
trs beau; mais un jour, en le regardant de plus prs, je m'aperus que
cette noble face de lion avait t horriblement dfigure par la petite
vrole. Pas un coin du visage qui ne ft hach, sabr, coutur, un
Mirabeau en soutane.

L'abb vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu'il occupait 
l'extrmit de la maison, ce qu'on appelait le vieux collge. Personne
n'entrait jamais chez lui, except ses deux frres, deux mchants
vauriens qui taient dans mon tude et dont il payait l'ducation...
Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on
apercevait, l-haut, dans les btiments noirs et ruins du vieux
collge, une petite lueur ple qui veillait: c'tait la lampe de l'abb
Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l'tude de
six heures, je voyais,  travers la brume, la lampe brler encore;
l'abb Germane ne s'tait pas couch... On disait qu'il travaillait  un
grand ouvrage de philosophie.

Pour ma part, mme avant de le connatre, je me sentais une grande
sympathie pour cet trange abb. Son horrible et beau visage, tout
resplendissant d'intelligence, m'attirait. Seulement, on m'avait tant
effray par le rcit de ses bizarreries et de ses brutalits, que je
n'osais pas aller vers lui. J'y allai cependant, et pour mon bonheur.

Voici dans quelles circonstances...

Il faut vous dire qu'en ce temps-l j'tais plong jusqu'au cou dans
l'histoire de la philosophie... Un rude travail pour le petit Chose!

Or, certain jour, l'envie me vint de lire Condillac. Entre nous, le
bonhomme ne vaut mme pas la peine qu'on le lise; c'est un philosophe
pour rire, et tout son bagage philosophique tiendrait dans le chaton
d'une bague  vingt-cinq sous; mais, vous savez, quand on est jeune, on
a sur les choses et sur les hommes des ides tout de travers.

Je voulais donc lire Condillac. Il me fallait un Condillac cote que
cote. Malheureusement, la bibliothque du collge en tait absolument
dpourvue, et les libraires de Sarlande ne tenaient pas cet article-l.
Je rsolus de m'adresser  l'abb Germane. Ses frres m'avaient dit que
sa chambre contenait plus de deux mille volumes, et je ne doutais pas
de trouver chez lui le livre de mes rves. Mais ce diable d'homme
m'pouvantait, et pour me dcider  monter  son rduit ce n'tait pas
trop de tout mon amour pour M. de Condillac.

En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur... Je
frappai deux fois trs doucement.

Entrez! rpondit une voix de Titan.

Le terrible abb Germane tait assis  califourchon sur une chaise
basse, les jambes tendues, la soutane retrousse et laissant voir de
gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire.
Accoud sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio  tranches
rouges, et fumait  grand bruit une petite pipe courte et brune, de
celles qu'on appelle brle-gueule.

C'est toi! me dit-il en levant  peine les yeux de dessus son
in-folio... Bonjour! Comment vas-tu?... Qu'est-ce que tu veux?

Le tranchant de sa voix, l'aspect svre de cette chambre tapisse de
livres, la faon cavalire dont il tait assis, cette petite pipe qu'il
tenait aux dents, tout cela m'intimidait beaucoup.

Je parvins cependant  expliquer tant bien que mal l'objet de ma visite
et  demander le fameux Condillac.

Condillac! tu veux lire Condillac! me rpondit l'abb Germane en
souriant. Quelle drle d'ide!... Est-ce que tu n'aimerais pas mieux
fumer une pipe avec moi! dcroche-moi ce joli calumet qui est pendu
l-bas, contre la muraille, et allume-le...; tu verras, c'est bien
meilleur que tous les Condillac de la terre.

Je m'excusai du geste, en rougissant.

Tu ne veux pas?... A ton aise, mon garon... Ton Condillac est l-haut,
sur le troisime rayon  gauche... tu peux l'emporter; je te le prte.
Surtout ne le gte pas, ou je te coupe les oreilles.

J'atteignis le Condillac sur le troisime rayon  gauche, et je me
disposais  me retirer; mais l'abb me retint.

Tu t'occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans les
yeux... Est-ce que tu y croirais par hasard?... Des histoires, mon cher,
de pures histoires! Et dire qu'ils ont voulu faire de moi un professeur
de philosophie! Je vous demande un peu!... Enseigner quoi? zro,
nant... Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu'ils y taient,
me nommer inspecteur gnral des toiles ou contrleur des fumes de
pipe... Ah! misre de moi! Il faut faire parfois de singuliers mtiers
pour gagner sa vie... Tu en connais quelque chose, toi aussi, n'est-ce
pas?... Oh! tu n'as pas besoin de rougir. Je sais que tu n'es pas
heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude
existence.

Ici l'abb Germane s'interrompit un moment. Il paraissait trs en colre
et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d'entendre ce digne
homme s'apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout mu, et j'avais
mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes
dont ils talent remplis.

Presque aussitt l'abb reprit:

A propos! j'oubliais de te demander... Aimes-tu le Bon Dieu?... Il
faut l'aimer, vois-tu! mon cher, et avoir confiance en lui, et le prier
ferme; sans quoi tu ne t'en tireras jamais... Aux grandes souffrances
de la vie, je ne connais que trois remdes: le travail, la prire et la
pipe, la pipe de terre, trs courte, souviens-toi de cela... Quant aux
philosophes, n'y compte pas; ils ne te consoleront jamais de rien. J'ai
pass par l, tu peux m'en croire.

--Je vous crois, monsieur l'abb.

--Maintenant, va-t'en, tu me fatigues... Quand tu voudras des livres, tu
n'auras qu' venir en prendre. La clef de ma chambre est toujours sur la
porte, et les philosophes toujours sur le troisime rayon  gauche... Ne
me parle plus... Adieu!

L-dessus, il se remit  sa lecture et me laissa sortir, sans mme me
regarder.

A partir de ce jour, j'eus tous les philosophes de l'univers  ma
disposition; j'entrais chez l'abb Germane sans frapper, comme chez moi.
Le plus souvent, aux heures o je venais, l'abb faisait sa classe, et
la chambre tait vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table,
au milieu des in-folio  tranches rouges et d'innombrables papiers
couverts de pattes de mouches... Quelquefois aussi l'abb Germane tait
l. Je le trouvais lisant, crivant, marchant de long en large, 
grandes enjambes. En entrant, je disais d'une voix timide:

Bonjour, monsieur l'abb!

La plupart du temps, il ne me rpondait pas... Je prenais mon philosophe
sur le troisime rayon  gauche, et je m'en allais, sans qu'on et
seulement l'air de souponner ma prsence... Jusqu' la fin de l'anne,
nous n'changemes pas vingt paroles; mais n'importe! quelque chose en
moi-mme m'avertissait que nous tions de grands amis...

Cependant les vacances approchaient. On entendait tout le jour les
lves de la musique rptant, dans la classe de dessin, des polkas
et des airs de marche pour la distribution des prix. Ces polkas
rjouissaient tout le monde. Le soir,  la dernire tude, on voyait
sortir des pupitres une foule de petits calendriers, et chaque enfant
rayait sur le sien le jour qui venait de finir: Encore un de moins!
Les cours taient pleines de planches pour l'estrade; on battait des
fauteuils, on secouait les tapis... plus de travail, plus de discipline.
Seulement, toujours, jusqu'au bout, la haine du pion et les farces, les
terribles farces.

Enfin, le grand jour arriva. Il tait temps; je n'y pouvais plus tenir.

On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens... je la vois
encore avec sa tente bariole, ses murs couverts de draperies blanches,
ses grands arbres verts pleins de drapeaux, et l-dessous tout un
fouillis de toques, de kpis, de shakos, de casques, de bonnets 
fleurs, de claques brods, de plumes, de rubans, de pompons, de
panaches... Au fond, une longue estrade o taient installes les
autorits du collge dans des fauteuils en velours grenat... Oh! cette
estrade, comme on se sentait petit devant elle! Quel grand air de ddain
et de supriorit elle donnait  ceux qui taient dessus! Aucun de ces
messieurs n'avait plus sa physionomie habituelle.

L'abb Germane tait sur l'estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas
s'en douter. Allong dans son fauteuil, la tte renverse, il coutait
ses voisins d'une oreille distraite et semblait suivre de l'oeil, 
travers le feuillage, la fume d'une pipe imaginaire.

Aux pieds de l'estrade, la musique, trombones et ophiclides, reluisant
au soleil; les trois divisions entasses sur des bancs, avec les matres
en serre-file; puis, derrire, la cohue des parents, le professeur de
seconde offrant le bras aux dames en criant: Place! place! et enfin,
perdues au milieu de la foule, les clefs de M. Viot qui couraient d'un
bout de la cour  l'autre et qu'on entendait--frinc! frinc! frinc!--
droite,  gauche, ici, partout en mme temps.

La crmonie commena, il faisait chaud. Pas d'air sous la tente... il y
avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient  l'ombre de leurs
marabouts, et des messieurs chauves qui s'pongeaient la tte avec
des foulards ponceau. Tout tait rouge: les visages, les tapis, les
drapeaux, les fauteuils... Nous emes trois discours, qu'on applaudit
beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas. L-haut, derrire la fentre
du premier tage, les yeux noirs cousaient  leur place habituelle, et
mon me allait vers eux... Pauvres yeux noirs! mme ce jour-l, la fe
aux lunettes ne les laissait pas chmer.

Quand le dernier nom du dernier accessit de la dernire classe eut t
proclam, la musique entama une marche triomphale et tout se dbanda.
Tohu-bohu gnral. Les professeurs descendaient de l'estrade; les
lves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles. On
s'embrassait, on s'appelait: Par ici! par ici! Les soeurs des laurats
s'en allaient firement avec les couronnes de leurs frres. Les robes de
soie faisaient froufrou  travers les chaises... Immobile derrire un
arbre, le petit Chose regardait passer les belles dames, tout malingre
et tout honteux dans son habit rp.

Peu  peu la cour se dsemplit. A la grande porte, le principal et M.
Viot se tenaient debout, caressant les enfants au passage, saluant les
parents jusqu' terre.

A l'anne prochaine,  l'anne prochaine! disait le principal avec un
sourire clin... les clefs de M. Viot tintaient, pleines de caresses:
Frinc! frinc! frinc! Revenez-nous l'anne prochaine.

Les enfants se laissaient embrasser ngligemment et franchissaient
l'escalier d'un bond.

Ceux-l montaient dans de belles voitures armories, o les mres et les
soeurs rangeaient leurs grandes jupes pour faire place: clic! clac!...
en route vers le chteau!... Nous allons revoir nos parcs, nos pelouses,
l'escarpolette sous les acacias, les volires pleines d'oiseaux rares,
la pice d'eau avec ses deux cygnes, et la grande terrasse  balustres
o l'on prend des sorbets le soir.

D'autres grimpaient dans les chars  banc de famille,  ct de jolies
filles riant  belles dents sous leurs coiffes blanches. La fermire
conduisait avec sa chane d'or autour du cou... Fouette, Mathurine! On
retourne  la mtairie; on va manger des beurres, boire du vin muscat,
chasser  la pipe tout le jour et se rouler dans le foin qui sent bon!

Heureux enfants! Ils s'en allaient, ils partaient tous... Ah! si j'avais
pu partir moi aussi...



VIII

LES YEUX NOIRS

MAINTENANT le collge est dsert. Tout le monde est parti... D'un bout
des dortoirs  l'autre, des escadrons de gros rats font des charges
de cavalerie en plein jour. Les critoires se desschent au fond des
pupitres. Sur les arbres des cours, la division des moineaux est en
fte; ces messieurs ont invit tous leurs camarades de la ville, ceux de
l'vch, ceux de la sous-prfecture, et, du matin jusqu'au soir, c'est
un ppiage assourdissant.

De sa chambre, sous les combles, le petit Chose les coute en
travaillant. On l'a gard par charit, dans la maison, pendant les
vacances. Il en profite pour tudier  mort les philosophes grecs.
Seulement, la chambre est trop chaude et les plafonds trop bas. On
touffe l-dessous... Pas de volets aux fentres. Le soleil entre comme
une torche et met le feu partout. Le pltre des solives craque, se
dtache... De grosses mouches, alourdies par la chaleur, dorment colles
aux vitres... Le petit Chose lui, fait de grands efforts pour ne pas
dormir. Sa tte est lourde comme du plomb; ses paupires battent.

Travaille donc, Daniel Eyssette!... Il faut reconstruire le foyer...
Mais non! Il ne peut pas... Les lettres de son livre dansent devant ses
yeux, puis, ce livre qui tourne, puis la table, puis la chambre. Pour
chasser cet trange assoupissement, le petit Chose se lve, fait
quelques pas; arriv devant la porte, il chancelle et tombe  terre
comme une masse, foudroy par le sommeil.

Au-dehors, les moineaux piaillent; les cigales chantent  tue-tte; les
platanes, blancs de poussire, s'caillent au soleil en tirant leur
mille branches.

Le petit Chose fait un rve singulier; il lui semble qu'on frappe  la
porte de sa chambre, et qu'une voix clatante l'appelle par son nom:
Daniel, Daniel!... Cette voix, il la reconnat. C'est du mme ton
qu'elle criait autrefois: Jacques, tu es un ne!

Les coups redoublent  la porte: Daniel, mon Daniel, c'est ton pre;
ouvre vite.

Oh! l'affreux cauchemar. Le petit Chose veut rpondre, aller ouvrir. Il
se redresse sur son coude: mais sa tte est trop lourde, il retombe et
perd connaissance...

Quand le petit Chose revient  lui, il est tout tonn de se trouver
dans une couchette bien blanche, entoure de grands rideaux bleus qui
font de l'ombre tout autour... Lumire douce, chambre tranquille. Pas
d'autre bruit que le tic-tac d'une horloge et le tintement d'une cuiller
dans la porcelaine... Le petit Chose ne sait pas o il est; mais il se
trouve trs bien. Les rideaux s'entrouvrent. M. Eyssette pre, une tasse
 la main, se penche vers lui avec un bon sourire et des larmes plein
les yeux. Le petit Chose peut continuer son rve.

Est-ce vous, pre? Est-ce bien vous?

--Oui, mon Daniel; oui, mon cher enfant, c'est moi

--O suis-je donc?

--A l'infirmerie, depuis huit jours...; maintenant tu es guri, mais tu
as t bien malade...

--Mais vous, mon pre, comment tes-vous l? Embrassez-moi donc
encore!... Oh! tenez! de vous voir, il me semble que je rve toujours.

M. Eyssette pre l'embrasse:

Allons! couvre-toi, sois sage... Le mdecin ne veut pas que tu parles.

Et pour empcher l'enfant de parler, le brave homme parle tout le temps.

Figure-toi qu'il y a huit jours, la Compagnie vinicole m'envoie faire
une tourne dans les Cvennes. Tu penses si j'tais content: une
occasion de voir mon Daniel! J'arrive au collge... On t'appelle, on
te cherche... Pas de Daniel. Je me fais conduire  ta chambre: la clef
tait en dedans... Je frappe: personne. Vlan! j'enfonce ta porte
d'un coup de pied, et je te trouve l, par terre, avec une fivre de
cheval!... Ah! pauvre enfant, comme tu as t malade! Cinq jours de
dlire! Je ne t'ai pas quitt d'une minute... Tu battais la campagne
tout le temps; tu parlais toujours de reconstruire le foyer. Quel foyer?
dis!... Tu criais: Pas de clefs! tez les clefs des serrures! Tu ris?
Je te jure que je ne riais pas, moi. Dieu! quelles nuits tu m'as fait
passer!... Comprends-tu cela! M. Viot--c'est bien M. Viot, n'est-ce
pas?--qui voulait m'empcher de coucher dans le collge! Il invoquait le
rglement... Ah! bien oui, le rglement! Est-ce que je le connais, moi,
son rglement? Ce cuistre-l croyait me faire peur en me remuant ses
clefs sous le nez. Je l'ai poliment remis  sa place, va!

Le petit Chose frmit de l'audace de M. Eyssette; puis oubliant bien
vite les clefs de M. Viot: Et ma mre? demande-t-il, en tendant ses
bras comme si sa mre tait l,  porte de ses caresses.

Si tu te dcouvres, tu ne sauras rien, rpondit M. Eyssette d'un ton
fch. Voyons! couvre-toi... Ta mre va bien, elle est chez l'oncle
Baptiste.

--Et Jacques?

--Jacques? c'est un ne!... Quand je dis un ne, tu comprends, c'est une
faon de parler... Jacques est un trs brave enfant, au contraire... Ne
te dcouvre donc pas, mille diables!... Sa position est fort jolie. Il
pleure toujours, par exemple. Mais, du reste, il est trs content. Son
directeur l'a pris pour secrtaire... Il n'a rien  faire qu' crire
sous la dicte... Une situation fort agrable.

--Il sera donc toute sa vie condamn  crire sous la dicte, ce pauvre
Jacques!...

Disant cela, le petit Chose se met  rire de bon coeur, et M. Eyssette
rit de le voir rire, tout en le grondant  cause de cette maudite
couverture qui se drange toujours...

Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose
passe entre les rideaux bleus de sa couchette!... M. Eyssette ne le
quitte pas; il reste l tout le jour, assis prs du chevet, et le petit
Chose voudrait que M. Eyssette ne s'en allt jamais... Hlas! c'est
impossible. La Compagnie vinicole a besoin de son voyageur. Il faut
reprendre la tourne des Cvennes...

Aprs le dpart de son pre, l'enfant reste seul, dans l'infirmerie
silencieuse... Il passe ses journes  lire, au fond d'un grand fauteuil
roul prs de la fentre. Matin et soir, la jaune Mme Cassagne lui
apporte ses repas. Le petit Chose boit le bol de bouillon, suce
l'aileron de poulet, et dit: Merci, madame! Rien de plus. Cette femme
sent les fivres et lui dplat; il ne la regarde mme pas.

Or, un matin qu'il vient de faire son: Merci, madame! tout sec comme
 l'ordinaire, sans quitter son livre des yeux, il est bien tonn
d'entendre une voix trs douce lui dire: Comment cela va-t-il
aujourd'hui, monsieur Daniel?

Le petit Chose lve la tte, et devinez ce qu'il voit?... Les yeux
noirs, les yeux noirs en personne, immobiles et souriants devant lui!...

Les yeux noirs annoncent  leur ami que la femme jaune est malade et
qu'ils sont chargs de faire son service. Ils ajoutent en se baissant
qu'ils prouvent beaucoup de joie  voir M. Daniel rtabli; puis ils se
retirent avec une profonde rvrence, en disant qu'ils reviendront le
mme soir. Le mme soir, en effet, les yeux noirs sont revenus, et le
lendemain matin aussi, et, le lendemain soir encore. Le petit Chose est
ravi. Il bnit sa maladie, la maladie de la femme jaune, toutes les
maladies du monde; si personne n'avait t malade, il n'aurait jamais eu
de tte--tte avec les yeux noirs.

Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose
passe dans son fauteuil de convalescent, roul prs de la fentre!... Le
matin, les yeux noirs ont sous leurs grands cils un tas de paillettes
d'or que le soleil fait reluire; le soir, ils resplendissent doucement
et font, dans l'ombre autour d'eux, de la lumire d'toile... Le petit
Chose rve aux yeux noirs toutes les nuits, il n'en dort plus. Ds
l'aube, le voil sur pied pour se prparer  les recevoir: il a tant de
confidences  leur faire!... Puis, quand les yeux noirs arrivent, il ne
leur dit rien.

Les yeux noirs ont l'air trs tonns de ce silence. Ils vont et
viennent dans l'infirmerie, et trouvent mille prtextes pour rester prs
du malade, esprant toujours qu'il se dcidera  parler; mais ce damn
de petit Chose ne se dcide pas.

Quelquefois, cependant, il s'arme de tout son courage et commence ainsi
bravement: Mademoiselle!...

Aussitt les yeux noirs s'allument et le regardent en souriant. Mais
de les voir sourire ainsi, le malheureux perd la tte, et d'une voix
tremblante, il ajoute: Je vous remercie de vos bonts pour moi. Ou
bien encore: Le bouillon est excellent ce matin.

Alors les yeux noirs font une jolie petite moue qui signifie: Quoi! ce
n'est que cela! Et ils s'en vont en soupirant.

Quand ils sont partis, le petit Chose se dsespre: Oh! ds demain, ds
demain sans faute, je leur parlerai.

Et puis le lendemain c'est encore  recommencer.

Enfin, de guerre lasse et sentant bien qu'il n'aura jamais le courage
de dire ce qu'il pense aux yeux noirs, le petit Chose se dcide  leur
crire... Un soir, il demande de l'encre et du papier, pour une lettre
importante, oh! trs importante... Les yeux noirs ont sans doute devin
quelle est la lettre dont il s'agit; ils sont si malins, les yeux
noirs!... Vite, vite, ils courent chercher de l'encre et du papier, les
posent devant le malade, et s'en vont en riant, tout seuls.

Le petit Chose se met  crire; il crit toute la nuit; puis, quand le
matin est venu, il s'aperoit que cette interminable lettre ne contient
que trois mots, vous m'entendez bien; seulement ces trois mots sont les
plus loquents du monde, et il compte qu'ils produiront un trs grand
effet.

Attention, maintenant!... Les yeux noirs vont venir... Le petit Chose
est trs mu; il a prpar sa lettre d'avance et se jure de la remettre
ds qu'on arrivera... Voici comment cela va se passer. Les yeux noirs
entreront, ils poseront le bouillon et le poulet sur la table. Bonjour,
monsieur Daniel!... Alors, lui, leur dira tout de suite, trs
courageusement: Gentils yeux noirs, voici une lettre pour vous.

Mais chut!... Un pas d'oiseau dans le corridor... Les yeux noirs
approchent... Le petit Chose tient la lettre  la main. Son coeur bat;
il va mourir...

La porte s'ouvre... Horreur!...

A la place des yeux noirs, parat la vieille fe, la terrible fe aux
lunettes.

Le petit Chose n'ose pas demander d'explications; mais il est
constern... Pourquoi ne sont-ils pas revenus?... Il attend le soir avec
impatience... Hlas!... le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas,
ni le lendemain non plus, ni les jours d'aprs, ni jamais.

On a chass les yeux noirs. On les a renvoys aux Enfants trouvs, o
ils resteront enferms pendant quatre ans, jusqu' leur majorit... Les
yeux noirs volaient du sucre!...

Adieu les beaux jours de l'infirmerie! les yeux noirs s'en sont alls,
et pour comble de malheur, voil les lves qui reviennent... Eh quoi!
dj la rentre... Oh! que ces vacances ont t courtes!

Pour la premire fois depuis six semaines, le petit Chose descend dans
les cours, ple, maigre, plus petit Chose que jamais... Tout le collge
se rveille. On le lave du haut en bas. Les corridors ruissellent d'eau.
Frocement, comme toujours, les clefs de M. Viot se dmnent. Terrible
M. Viot, il a profit des vacances pour ajouter quelques articles  son
rglement et quelques clefs  son trousseau. Le petit Chose n'a qu'
bien se tenir.

Chaque jour, il arrive des lves... Clic! clac! On revoit devant la
porte les chars  bancs et les berlines de la distribution des prix...
Quelques anciens manquent  l'appel, mais des nouveaux les remplacent.
Les divisions se reforment. Cette anne comme l'an dernier, le petit
Chose aura l'tude des moyens. Le pauvre pion tremble dj. Aprs tout,
qui sait? Les enfants seront peut-tre moins mchants cette anne-ci.

Le matin de la rentre, grande musique  la chapelle. C'est la messe du
Saint-Esprit... _Veni, creator Spiritus!..._ Voici M. le principal
avec son bel habit noir et la petite palme d'argent  la boutonnire.
Derrire lui, se tient l'tat-major des professeurs en toge de
crmonie: les sciences ont l'hermine orange; les humanits, l'hermine
blanche. Le professeur de seconde, un freluquet, s'est permis des gants
de couleur tendre et une toque de fantaisie; M. Viot n'a pas l'air
content. _Veni, creator Spiritus!..._ Au fond de l'glise, ple-mle
avec les lves, le petit Chose regarde d'un oeil d'envie les toges
majestueuses et les palmes d'argent... Quand sera-t-il professeur, lui
aussi?... Quand pourra-t-il reconstruire le foyer? Hlas! avant d'en
arriver l, que de temps encore et que de peines! _Veni, creator
Spiritus!..._ Le petit Chose se sent l'me triste; l'orgue lui donne
envie de pleurer... Tout  coup, l-bas, dans un coin du choeur, il
aperoit une belle figure ravage qui lui sourit.. Ce sourire fait du
bien au petit Chose, et, de revoir l'abb Germane, le voil plein de
courage et tout ragaillardi! _Veni, creator Spiritus!..._

Deux jours aprs la messe du Saint-Esprit, nouvelles solennits. C'tait
la fte du principal... Ce jour-l--de temps immmorial--, tout le
collge clbre la Saint-Thophile sur l'herbe,  grand renfort de
viandes froides et de vins de Limoux. Cette fois, comme  l'ordinaire,
M. le principal n'pargne rien pour donner du retentissement  ce petit
festival de famille, qui satisfait les instincts gnreux de son coeur,
sans nuire cependant aux intrts de son collge. Ds l'aube, on
s'emplit tous--lves et matres--dans de grandes tapissires pavoises
aux couleurs municipales, et le convoi part au galop, tranant  sa
suite, dans deux normes fourgons, les paniers de vin mousseux et les
corbeilles de mangeaille... En tte, sur le premier char, les gros
bonnets et la musique. Ordre aux ophiclides de jouer trs fort. Les
fouets claquent, les grelots sonnent, les piles d'assiettes se heurtent
contre les gamelles de fer-blanc... Tout Sarlande en bonnet de nuit se
met aux fentres pour voir passer la fte du principal.

C'est  la Prairie que le gala doit avoir lieu. A peine arriv, on
tend des nappes sur l'herbe, et les enfants crvent de rire en voyant
messieurs les professeurs assis au frais dans les violettes comme de
simples collgiens... Les tranches de pt circulent. Les bouchons
sautent. Les yeux flambent. On parle beaucoup... Seul, au milieu de
l'animation gnrale, le petit Chose a l'air proccup. Tout  coup on
le voit rougir... M. le principal vient de se lever, un papier  la
main: Messieurs, on me remet  l'instant mme quelques vers que
m'adresse un pote anonyme. Il parait que notre Pindare ordinaire,
M. Viot, a un mule cette anne. Quoique ces vers soient un peu trop
flatteurs pour moi, je vous demande la permission de vous les lire.

--Oui, oui... lisez... lisez!...

Et de sa belle voix des distributions, M. le principal commence la
lecture...

C'est un compliment assez bien tourn, plein de rimes aimables 
l'adresse du principal et de tous ces messieurs. Une fleur pour chacun.
La fe aux lunettes elle-mme n'est pas oublie. Le pote l'appelle
l'ange du rfectoire, ce qui est charmant.

On l'applaudit longuement. Quelques voix demandent l'auteur. Le petit
Chose se lve, rouge comme un ppin de grenade, et s'incline avec
modestie. Acclamations gnrales. Le petit Chose devient le hros de la
fte. Le principal veut l'embrasser. De vieux professeurs lui serrent la
main d'un air entendu. Le rgent de seconde lui demande ses vers pour
les mettre dans le journal. Le petit Chose est trs content; tout cet
encens lui monte au cerveau avec les fumes du vin de Limoux. Seulement,
et ceci le dgrise un peu, il croit entendre l'abb Germane murmurer:
L'imbcile! et les clefs de son rival grincer frocement.

Ce premier enthousiasme apais, M. le principal frappe dans ses mains
pour rclamer le silence.

Maintenant, Viot,  votre tour! aprs la Muse badine, la Muse svre.

M. Viot tire gravement de sa poche un cahier reli, gros de promesses,
et commence sa lecture en jetant sur le petit Chose un regard de ct.

L'oeuvre de M. Viot est une idylle, une idylle toute virgilienne
en l'honneur du rglement. L'lve Mnalque et l'lve Dorilas s'y
rpondent en strophes alternes... L'lve Mnalque est d'un collge
o fleurit le rglement; l'lve Dorilas, d'un autre collge d'o le
rglement est exil... Mnalque dit les plaisirs austres d'une forte
discipline; Dorilas, les joies infcondes d'une folle libert.

A la fin, Dorilas est terrass. Il remet entre les mains de son
vainqueur le prix de la lutte, et tous deux, unissant leurs voix,
entonnent un chant d'allgresse  la gloire du rglement.

Le pome est fini... Silence de mort!... Pendant la lecture, les enfants
ont emport leurs assiettes  l'autre bout de la prairie, et mangent
leurs pts, tranquilles, loin, bien loin, de l'lve Mnalque et
Dorilas. M. Viot les regarde de sa place avec un sourire amer... Les
professeurs ont tenu bon, mais pas un n'a le courage d'applaudir...
Infortun M. Viot! C'est une vraie droute.. Le principal essaie de le
consoler: Le sujet tait aride, messieurs, mais le pote s'en est bien
tir.

Moi, je trouve cela trs beau, dit effrontment le petit Chose,  qui
son triomphe commence  faire peur.

Lchets perdues! M. Viot ne veut pas tre consol. Il s'incline sans
rpondre et garde son sourire amer... Il le garde tout le jour, et le
soir, en rentrant, au milieu des chants des lves, des couacs de la
musique et du fracas des tapissires roulant sur les pavs de la ville
endormie, le petit Chose entend dans l'ombre, prs de lui, les clefs de
son rival qui grondent d'un air mchant: Frinc! frinc! frinc! monsieur
le pote, nous vous revaudrons cela!



IX

L'AFFAIRE BOUCOYRAN

Avec la Saint-Thophile, voil les vacances enterres.

Les jours qui suivirent furent tristes; un vrai lendemain de mardi gras.
Personne ne se sentait en train, ni les matres, ni les lves. On
s'installait... Aprs deux grands mois de repos, le collge avait peine
 reprendre son va-et-vient habituel. Les rouages fonctionnaient mal,
comme ceux d'une vieille horloge, qu'on aurait depuis longtemps oubli
de remonter. Peu  peu, cependant, grce aux efforts de M. Viot, tout se
rgularisa. Chaque jour, aux mmes heures, au son de la mme cloche, on
vit de petites portes s'ouvrir dans les cours et des litanies d'enfants,
roides comme des soldats de bois, dfiler deux par deux sous les arbres;
puis la cloche sonnait encore, ding! dong!--et les mmes enfants
repassaient sous les mmes petites portes. Ding! dong! Levez-vous.
Ding! dong! Couchez-vous. Ding! dong! Instruisez-vous! Ding! dong!
Amusez-vous. Et cela pour toute l'anne.

O triomphe du rglement! Comme l'lve Mnalque aurait t heureux de
vivre, sous la frule de M. Viot, dans le collge modle de Sarlande...

Moi seul, je faisais ombre  cet adorable tableau. Mon tude ne marchait
pas. Les terribles _moyens_ m'taient revenus de leurs montagnes, plus
laids, plus pres, plus froces que jamais. De mon ct, j'tais aigri;
la maladie m'avait rendu nerveux et irritable; je ne pouvais plus rien
supporter... Trop doux l'anne prcdente, je fus trop svre cette
anne... J'esprais ainsi mater ces mchants drles, et, pour la moindre
incartade, je foudroyais toute l'tude de pensums et de retenues...

Ce systme ne me russit pas. Mes punitions,  force d'tre prodigues,
se dprcirent et tombrent aussi bas que les assignats de l'an IV...
Un jour, je me sentis dbord. Mon tude tait en pleine rvolte, et je
n'avais plus de munitions pour faire tte  l'meute. Je me vois encore
dans ma chaire, me dbattant comme un beau diable, au milieu des
cris, des pleurs, des grognements, des sifflements: A la porte!...
Cocorico!... kss!... kss!... Plus de tyrans!... C'est une injustice!...
Et les encriers pleuvaient, et les papiers mchs s'pataient sur mon
pupitre, et tous ces petits monstres--sous prtexte de rclamations--se
pendaient par grappes  ma chaire, avec des hurlements de macaques.

Quelquefois, en dsespoir de cause, j'appelais M. Viot  mon secours.
Pensez quelle humiliation! Depuis la Saint-Thophile, l'homme aux clefs
me tenait rigueur et je le sentais heureux de ma dtresse. Quand il
entrait dans l'tude brusquement, ses clefs  la main, c'tait comme une
pierre dans un tang de grenouilles: en un clin d'oeil tout le monde se
retrouvait  sa place, le nez sur les livres. On aurait entendu voler
une mouche. M. Viot se promenait un moment de long en large, agitant son
trousseau de ferraille, au milieu du grand silence; puis il me regardait
ironiquement et se retirait sans rien dire.

J'tais trs malheureux. Les matres, mes collgues, se moquaient de
moi. Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil;
il y avait sans doute du M. Viot l-dessous... Pour m'achever, survint
Boucoyran.

Oh! cette affaire Boucoyran! Je suis sr qu'elle est reste dans
les annales du collge et que les Sarlandais en parlent encore
aujourd'hui... Moi aussi, je veux en parler de cette terrible affaire.
Il est temps que le public sache la vrit...

Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front,
et l'allure d'un valet de ferme: tel tait le marquis de Boucoyran,
terreur de la cour des moyens et seul chantillon de la noblesse
cvenole au collge de Sarlande. Le principal tenait beaucoup  cet
lve, en considration du vernis aristocratique que sa prsence donnait
 l'tablissement. Dans le collge, on ne l'appelait que le marquis.
Tout le monde le craignait; moi-mme je subissais l'influence gnrale
et je ne lui parlais qu'avec des mnagements.

Pendant quelque temps, nous vcmes en assez bons termes.

M. le marquis avait bien par-ci par-l certaines faons impertinentes de
me regarder ou de me rpondre qui rappelaient par trop l'Ancien Rgime,
mais j'affectais de n'y point prendre garde, sentant que j'avais affaire
 forte partie.

Un jour cependant, ce faquin de marquis se permit de rpliquer, en
pleine tude, avec une insolence telle que je perdis toute patience.

Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon sang-froid,
prenez vos livres et sortez sur-le-champ.

C'tait un acte d'autorit inou pour ce drle. Il en resta stupfait et
me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux.

Je compris que je m'engageais dans une mchante affaire, mais j'tais
trop avanc pour reculer.

Sortez, monsieur de Boucoyran!... commandai-je de nouveau.

Les lves attendaient, anxieux... Pour la premire fois, j'avais du
silence.

A ma seconde injonction, le marquis, revenu de sa surprise, me rpondit,
il fallait voir de quel air: Je ne sortirai pas!

Il y eut parmi toute l'tude, un murmure d'admiration. Je me levai dans
ma chaire, indign.

Vous ne sortirez pas, monsieur?... C'est ce que nous allons voir.

Et je descendis...

Dieu m'est tmoin qu' ce moment-l toute ide de violence tait bien
loin de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermet
de mon attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit 
ricaner d'une faon si mprisante, que j'eus le geste de le prendre au
collet pour le faire sortir de son banc.

Le misrable tenait cache sous sa tunique une norme rgle en fer. A
peine eus-je lev la main, qu'il m'assena sur le bras un coup terrible.
La douleur m'arracha un cri.

Toute l'tude battit des mains.

Bravo, marquis!

Pour le coup, je perdis la tte. D'un bond, je fus sur la table, d'un
autre sur le marquis; et alors, le prenant  la gorge, je fis si bien,
des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l'arrachai de sa place
et qu'il s'en alla rouler hors de l'tude jusqu'au milieu de la cour...
Ce fut l'affaire d'une seconde; je ne me serais jamais cru tant de
vigueur.

Les lves taient consterns. On ne criait plus: Bravo, marquis!
On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis  la raison par ce
gringalet de pion! Quelle aventure!... Je venais de gagner en autorit
ce que le marquis venait de perdre en prestige.

Quand je remontai dans ma chaire, ple encore et tremblant d'motion,
tous les visages se penchrent vivement sur les pupitres. L'tude tait
mate. Mais le principal, M. Viot, qu'allaient-ils penser de cette
affaire? Comment! j'avais os lever la main sur un lve! sur le marquis
de Boucoyran! sur le noble du collge! Je voulais donc me faire chasser!

Ces rflexions, qui me venaient un peu tard, me troublrent dans mon
triomphe. J'eus peur,  mon tour. Je me disais: C'est sr, le marquis
est all se plaindre. Et, d'une minute  l'autre, je m'attendais  voir
entrer le principal. Je tremblai jusqu' la fin de l'tude; pourtant,
personne ne vint.

A la rcration, je fus trs tonn de voir Boucoyran rire et jouer avec
les autres. Cela me rassura un peu; et, comme toute la journe se passa
sans encombres, je m'imaginai que mon drle se tiendrait coi et que j'en
serai quitte pour la peur.

Par malheur, le jeudi suivant tait jour de sortie, M. le marquis ne
rentra pas au dortoir. J'eus comme un pressentiment et je ne dormis pas
de toute la nuit.

Le lendemain,  la premire tude, les lves chuchotaient en regardant
la place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l'air, je mourais
d'inquitude.

Vers les sept heures, la porte s'ouvrit d'un coup sec. Tous les enfants
se levrent.

J'tais perdu...

Le principal entra le premier, puis M. Viot derrire lui, puis enfin
un grand vieux, boutonn jusqu'au menton dans une longue redingote et
cravat d'un col de crin haut de quatre doigts. Celui-l, je ne le
connaissais pas, mais je compris tout de suite que c'tait M. de
Boucoyran le pre. Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre
ses dents.

Je n'eus pas mme le courage de descendre de ma chaire pour faire
honneur  ces messieurs; eux non plus, en entrant, ne me salurent pas.
Ils prirent position tous les trois au milieu de l'tude et, jusqu'
leur sortie, ne regardrent pas une seule fois de mon ct.

Ce fut le principal qui ouvrit le feu.

Messieurs, dit-il en s'adressant aux lves, nous venons ici remplir
une mission pnible, trs pnible. Un de vos matres s'est rendu
coupable d'une faute si grave, qu'il est de notre devoir de lui infliger
un blme public.

L-dessus le voil parti  m'infliger un blme qui dura au moins un
grand quart d'heure. Tous les faits dnaturs: le marquis tait le
meilleur lve du collge; je l'avais brutalis sans raison, sans
excuse. Enfin j'avais manqu  tous mes devoirs.

Que rpondre  ces accusations?

De temps en temps, j'essayais de me dfendre. Pardon, monsieur le
principal!... Mais le principal ne m'coutait pas, et il m'infligea son
blme jusqu'au bout.

Aprs lui, M. de Boucoyran, le pre, prit la parole et de quelle
faon!... Un vritable rquisitoire. Malheureux pre! On lui avait
presque assassin son enfant. Sur ce pauvre petit tre sans dfense, on
s'tait ru comme... comme... comment dirait-il?... comme un buffle,
comme un buffle sauvage. L'enfant gardait le lit depuis deux jours.
Depuis deux jours, sa mre en larmes, le veillait...

Ah! s'il avait eu affaire  un homme, c'est lui, M. de Boucoyran le
pre, qui se serait charg de venger son enfant! Mais On n'tait qu'un
galopin dont il avait piti. Seulement qu'On se le tnt pour dit: si
jamais On touchait encore  un cheveu de son fils, On se ferait couper
les deux oreilles tout net...

Pendant ce beau discours, les lves riaient sous cape, et les clefs de
M. Viot frtillaient de plaisir. Debout, dans sa chaire, ple de
rage, le pauvre On coutait toutes ces injures, dvorait toutes ces
humiliations et se gardait bien de rpondre. Si On avait rpondu, On
aurait t chass du collge; et alors o aller?

Enfin, au bout d'une heure, quand ils furent  sec d'loquence, ces
trois messieurs se retirrent. Derrire eux, il se fit dans l'tude un
grand brouhaha. J'essayai, mais vainement, d'obtenir un peu de silence;
les enfants me riaient au nez. L'affaire Boucoyran avait achev de tuer
mon autorit.

Oh! ce fut une terrible affaire!

Toute la ville s'en mut... Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les
cafs,  la musique, on ne parlait pas d'autre chose. Les gens bien
informs donnaient des dtails  faire dresser les cheveux. Il parait
que ce matre d'tude tait un monstre, un ogre. Il avait tortur
l'enfant avec des raffinements inous de cruaut. En parlant de lui, on
ne disait plus que le bourreau.

Quand le jeune Boucoyran s'ennuya de rester au lit, ses parents
l'installrent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur
salon, et pendant huit jours, ce fut  travers ce salon une procession
interminable. L'intressante victime tait l'objet de toutes les
attentions.

Vingt fois de suite, on lui faisait raconter son histoire, et 
chaque fois, le misrable inventait quelque nouveau dtail. Les mres
frmissaient; les vieilles demoiselles l'appelaient pauvre ange!
et lui glissaient des bonbons. Le journal de l'opposition profita de
l'aventure et fulmina contre le collge un article terrible au profit
d'un tablissement religieux des environs....

Le principal tait furieux; et, s'il ne me renvoya pas, je ne le dus
qu' la protection du recteur.... Hlas! il et mieux valu pour moi tre
renvoy tout de suite. Ma vie dans le collge tait devenue impossible.
Les enfants ne m'coutaient plus; au moindre mot, ils me menaaient de
faire comme Boucoyran, d'aller se plaindre  leur pre. Je finis par ne
plus m'occuper d'eux.

Au milieu de tout cela, j'avais une ide fixe: me venger des Boucoyran.
Je revoyais toujours la figure impertinente du vieux marquis, et mes
oreilles taient restes rouges de la menace qui leur avait t faite.
D'ailleurs euss-je voulu oublier ces affronts, je n'aurais pas pu y
parvenir; deux fois par semaine, les jours de promenade, quand les
divisions passaient devant le caf de l'vch, j'tais sr de trouver
M. de Boucoyran, le pre, plant devant la porte, au milieu d'un groupe
d'officiers de la garnison, tous nu-tte et leurs queues de billard 
la main. Ils nous regardaient venir de loin avec des rires goguenards;
puis, quand la division tait  porte de la voix, le marquis criait
trs fort, en me toisant d'un air de provocation: Bonjour, Boucoyran!

Bonjour, mon pre! glapissait l'affreux enfant du milieu des rangs. Et
les officiers, les lves, les garons du caf, tout le monde riait....

Le Bonjour, Boucoyran! tait devenu un supplice pour moi, et pas moyen
de m'y soustraire. Pour aller  la Prairie, il fallait absolument passer
devant le caf de l'vch, et pas une fois mon perscuteur ne manquait
au rendez-vous.

J'avais par moments des envies folles d'aller  lui et de le provoquer;
mais deux raisons me retenaient: d'abord toujours la peur d'tre chass,
puis la rapire du marquis, une grande diablesse de colichemarde qui
avait fait tant de victimes lorsqu'il tait dans les gardes du corps.

Pourtant, un jour, pouss  bout, j'allai trouver Roger, le matre
d'armes et, de but en blanc, je lui dclarai ma rsolution de me mesurer
avec le marquis. Roger,  qui je n'avais pas parl depuis longtemps,
m'couta d'abord avec une certaine rserve; mais, quand j'eus fini, il
eut un mouvement d'effusion et me serra chaleureusement les deux mains.

Bravo! monsieur Daniel! Je le savais bien, moi, qu'avec cet air-l
vous ne pouviez pas tre un mouchard. Aussi, pourquoi diable tiez-vous
toujours fourr avec votre M. Viot? Enfin, on vous retrouve; tout est
oubli. Votre main! Vous tes un noble coeur! Maintenant,  votre
affaire! Vous avez t insult? Bon! Vous voulez en tirer rparation?
Trs bien! Vous ne savez pas le premier mot des armes? Bon! bon! trs
bien! trs bien! Vous voulez que je vous empche d'tre embroch par ce
vieux dindon? Parfait! Venez  la salle, et, dans six mois, c'est vous
qui l'embrocherez.

D'entendre cet excellent Roger pouser ma querelle avec tant d'ardeur,
j'tais rouge de plaisir. Nous convnmes des leons: trois heures par
semaine; nous convnmes aussi du prix qui serait un prix exceptionnel
(exceptionnel en effet! j'appris plus tard qu'on me faisait payer deux
fois plus cher que les autres). Quand toutes ces conventions furent
rgles, Roger passa familirement son bras sous le mien.

Monsieur Daniel, me dit-il, il est trop tard pour prendre aujourd'hui
notre premire leon; mais nous pouvons toujours aller conclure notre
march au caf Barbette. Allons! voyons, pas d'enfantillage! est-ce
qu'il vous fait peur, par hasard, le caf Barbette?... Venez donc,
sacrebleu! tirez-vous un peu de ce saladier de cuistres. Vous trouverez
l-bas des amis, de bons garons, triple nom! de nobles coeurs, et vous
quitterez vite avec eux ces manires de femmelette qui vous font tort.

Hlas! je me laissai tenter. Nous allmes au caf Barbette. Il tait
toujours le mme, plein de cris, de fume, de pantalons garance; les
mmes shakos, les mmes ceinturons pendaient aux mmes patres.

Les amis de Roger me reurent  bras ouverts. Il avait bien raison,
c'taient tous de nobles coeurs! Quand ils connurent mon histoire avec
le marquis et la rsolution que j'avais prise, ils vinrent, l'un aprs
l'autre, me serrer la main: Bravo, jeune homme, trs bien.

Moi aussi j'tais un noble coeur. Je fis venir un punch, on but  mon
triomphe, et il fut dcid entre nobles coeurs que je tuerais le marquis
de Boucoyran  la fin de l'anne scolaire.



X

LES MAUVAIS JOURS

L'hiver tait venu, un hiver sec, terrible et noir, comme il en fait
dans ces pays de montagnes. Avec leurs grands arbres sans feuilles et
leur sol gel plus dur que la pierre, les cours du collge taient
tristes  voir. On se levait avant le jour, aux lumires; il faisait
froid; de la glace dans les lavabos.... Les lves n'en finissaient
plus; la cloche tait oblige de les appeler plusieurs fois. Plus vite,
messieurs! criaient les matres en marchant de long en large pour se
rchauffer.... On formait les rangs en silence, tant bien que mal, et
on descendait  travers le grand escalier  peine clair et les longs
corridors o soufflaient les bises mortelles de l'hiver.

Un mauvais hiver pour le petit Chose!

Je ne travaillais plus. A l'tude, la chaleur malsaine du pole me
faisait dormir. Pendant les classes, trouvant ma mansarde trop froide,
je courais m'enfermer au caf Barbette et n'en sortais qu'au dernier
moment. C'tait l maintenant que Roger me donnait ses leons; la
rigueur du temps nous avait chasss de la salle d'armes et nous nous
escrimions au milieu du caf avec les queues de billard, en buvant du
punch. Les sous-officiers jugeaient les coups; tous ces nobles coeurs
m'avaient dcidment admis dans leur intimit et m'enseignaient chaque
jour une nouvelle botte infaillible pour tuer ce pauvre marquis de
Boucoyran. Ils m'apprenaient aussi comment on dulcore une absinthe, et
quand ces messieurs jouaient au billard, c'tait moi qui marquais les
points....

Un mauvais hiver pour le petit Chose!

Un matin de ce triste hiver, comme j'entrais au caf Barbette--j'entends
encore le fracas du billard et le ronflement du gros pole en faence--,
Roger vint  moi prcipitamment: Deux mots, monsieur Daniel! et
m'emmena dans la salle du fond, d'un air tout  fait mystrieux.

Il s'agissait d'une confidence amoureuse.... Vous pensez si j'tais
fier de recevoir les confidences d'un homme de cette taille. Cela me
grandissait toujours un peu.

Voici l'histoire. Ce sacripant de matre d'armes avait rencontr par
la ville, en un certain endroit qu'il ne pouvait pas nommer, certaine
personne dont il s'tait follement pris. Cette personne occupait 
Sarlande une situation tellement leve,--hum! hum! vous m'entendez
bien!--tellement extraordinaire, que le matre d'armes en tait encore
 se demander comment il avait os lever les yeux si haut. Et pourtant,
malgr la situation de la personne--situation tellement leve,
tellement, etc.--, il ne dsesprait pas de s'en faire aimer, et mme
il croyait le moment venu de lancer quelques dclarations pistolaires.
Malheureusement les matres d'armes ne sont pas trs adroits aux
exercices de la plume. Passe encore s'il ne s'agissait que d'une
grisette; mais avec une personne dans une situation tellement, etc., ce
n'tait pas du style de cantine qu'il fallait, et mme un bon pote ne
serait pas de trop.

Je vois ce que c'est, dit le petit Chose d'un air entendu; vous avez
besoin qu'on vous trousse quelques poulets galants pour envoyer  la
personne, et vous avez song  moi.

--Prcisment, rpondit le matre d'armes.

--Eh bien, je suis votre homme, et nous commencerons quand vous voudrez;
seulement, pour que nos lettres n'aient pas l'air d'tre empruntes au
_Parfait secrtaire_, il faudra me donner quelques renseignements sur la
personne....

Le matre d'armes regarda autour de lui d'un air mfiant, puis tout bas
il me dit, en me fourrant ses moustaches dans l'oreille:

"C'est une blonde de Paris. Elle sent bon comme une fleur et s'appelle
Ccilia."

Il ne put pas m'en confier davantage,  cause de la situation de
la personne, situation tellement, etc.--mais ces renseignements me
suffisaient, et le soir mme--, pendant l'tude--, j'crivis ma premire
lettre  la blonde Ccilia.

Cette singulire correspondance entre le petit Chose et cette
mystrieuse personne dura prs d'un mois. Pendant un mois, j'crivis
en moyenne deux lettres de passion par jour. De ces lettres, les unes
taient tendres et vaporeuses comme le Lamartine d'Elvire, les autres
enflammes et rugissantes comme le Mirabeau de Sophie. Il y en avait
qui commenaient par ces mots: _O Ccilia, quelquefois, sur un rocher
sauvage..._ et qui finissaient par ceux-ci: _On dit qu'on en meurt...
essayons!_ Puis, de temps en temps, la Muse s'en mlait:

  Oh! ta lvre, ta lvre ardente!
  Donne-la-moi! donne-la-moi!

Aujourd'hui, j'en parle en riant; mais  l'poque, le petit Chose ne
riait pas, je vous le jure, et tout cela se faisait trs srieusement.
Quand j'avais termin une lettre, je la donnais  Roger pour qu'il la
recopit de sa belle criture de sous-officier; lui, de son ct, quand
il recevait des rponses (car elle rpondait, la malheureuse!), il me
les apportait bien vite, et je basais mes oprations l-dessus.

Le jeu me plaisait en somme; peut-tre mme me plaisait-il un peu trop.
Cette blonde invisible, parfume comme un lilas blanc, ne me sortait
plus de l'esprit. Par moments, je me figurais que j'crivais pour
mon propre compte; je remplissais mes lettres de confidences toutes
personnelles, de maldictions contre la destine, contre ces tres vils
et mchants au milieu desquels j'tais oblig de vivre: O Ccilia, si
tu savais comme j'ai besoin de ton amour!

Parfois aussi, quand le grand Roger venait me dire en frisant sa
moustache: a mord! a mord!... continuez! j'avais de secrets
mouvements de dpit, et je pensais en moi-mme: Comment peut-elle
croire que c'est ce gros rjoui, ce Fanfan la Tulipe, qui lui crit ces
chefs-d'oeuvre de passion et de mlancolie?

Elle le croyait pourtant; elle le croyait si bien qu'un jour, le matre
d'armes, triomphant, m'apporta cette rponse qu'il venait de recevoir:
A neuf heures, ce soir, derrire la sous-prfecture!

Est-ce  l'loquence de mes lettres ou  la longueur de ses moustaches
que Roger dut son succs? Je vous laisse, mesdames, le soin de dcider.
Toujours est-il que cette nuit-l, dans son dortoir mlancolique, le
petit Chose eut un sommeil trs agit. Il rva qu'il tait grand, qu'il
avait des moustaches, et que des dames de Paris--occupant des situations
tout  fait extraordinaires--lui donnaient des rendez-vous derrire les
sous-prfectures....

Le plus comique, c'est que le lendemain, il me fallut crire une lettre
d'actions de grces et remercier Ccilia de tout le bonheur qu'elle
m'avait donn: Ange qui as consenti  passer une nuit sur la terre....

Cette lettre, je l'avoue, le petit Chose l'crivit avec la rage dans le
coeur. Heureusement la correspondance s'arrta l, et pendant quelque
temps, je n'entendis plus parler de Ccilia ni de sa haute situation.



XI

MON BON AMI LE MATRE D'ARMES

Ce jour-l, le 18 fvrier, comme il tait tomb beaucoup de neige
pendant la nuit, les enfants n'avaient pas pu jouer dans les cours.
Aussitt l'tude du matin finie, on les avait caserns tous ple-mle
dans _la salle_, pour y prendre leur rcration  l'abri du mauvais
temps en attendant l'heure des classes.

C'tait moi qui les surveillais.

Ce qu'on appelait _la salle_ tait l'ancien gymnase du collge de
la Marine. Imaginez quatre grands murs nus avec de petites fentres
grilles;  et l des crampons  moiti arrachs, la trace encore
visible des chelles, et, se balanant  la matresse poutre du plafond,
un norme anneau en fer au bout d'une corde.

Les enfants avaient l'air de s'amuser beaucoup en regardant la neige qui
remplissait les rues et les hommes arms de pelles qui l'emportaient
dans des tombereaux.

Mais tout ce tapage, je ne l'entendais pas.

Seul, dans un coin, les larmes aux yeux, je lisais une lettre, et les
enfants auraient  cet instant dmoli le gymnase de fond en comble, que
je ne m'en fusse pas aperu. C'tait une lettre de Jacques que je
venais de recevoir; elle portait le timbre de Paris,--mon Dieu! oui, de
Paris,--et voici ce qu'elle disait:

Cher Daniel,

Ma lettre va bien te surprendre. Tu ne te doutais pas, hein? que je
fusse  Paris depuis quinze jours. J'ai quitt Lyon sans rien dire 
personne, un coup de tte....--Que veux-tu? je m'ennuyais trop dans
cette horrible ville, surtout depuis ton dpart.

Je suis arriv ici avec trente francs et cinq ou six lettres de M. le
cur de Saint-Nizier. Heureusement la Providence m'a protg tout de
suite, et m'a fait rencontrer un vieux marquis chez lequel je suis entr
comme secrtaire. Nous mettons en ordre ses mmoires, je n'ai qu'
crire sous sa dicte, et je gagne  cela cent francs par mois. Ce n'est
pas brillant, comme tu vois; mais, tout compte fait, j'espre pouvoir
envoyer de temps en temps quelque chose  la maison sur mes conomies.

Ah! mon cher Daniel, la jolie ville que ce Paris! Ici--du moins--, il
ne fait pas toujours du brouillard; il pleut bien quelquefois, mais
c'est une petite pluie gaie, mle de soleil, et comme je n'en ai jamais
vu ailleurs. Aussi je suis tout chang, si tu savais! Je ne pleure plus
du tout, c'est incroyable.

J'en tais l de la lettre, quand tout  coup, sous les fentres,
retentit le bruit sourd d'une voiture roulant dans la neige. La voiture
s'arrta devant la porte du collge, et j'entendis les enfants crier 
tue-tte: Le sous-prfet! le sous-prfet!

Une visite de M. le sous-prfet prsageait videmment quelque chose
d'extraordinaire. Il venait  peine au collge de Sarlande une ou deux
fois chaque anne, et c'tait alors comme un vnement. Mais, pour le
quart d'heure, ce qui m'intressait avant tout, ce qui me tenait  coeur
plus que le sous-prfet de Sarlande et plus que Sarlande tout entier,
c'tait la lettre de mon frre Jacques. Aussi, tandis que les lves,
mis en gaiet, se culbutaient devant les fentres pour voir M. le
sous-prfet descendre de voiture, je retournai dans mon coin et je me
remis  lire.

Tu sauras, mon bon Daniel, que notre pre est en Bretagne, o il fait
le commerce du cidre pour le compte d'une compagnie. En apprenant que
j'tais le secrtaire du marquis, il a voulu que je place quelques
tonneaux de cidre chez lui. Par malheur, le marquis ne boit que du vin,
et du vin d'Espagne, encore! J'ai crit cela au pre; sais-tu ce qu'il
m'a rpondu: Jacques, tu es un ne! comme toujours. Mais c'est gal,
mon cher Daniel, je crois qu'au fond il m'aime beaucoup.

Quant  maman, tu sais qu'elle est seule maintenant. Tu devrais bien
lui crire, elle se plaint de ton silence.

J'avais oubli de te dire une chose qui, certainement, te fera le plus
grand plaisir: j'ai ma chambre au Quartier latin... au Quartier latin!
pense un peu!... Une vraie chambre de pote, comme dans les romans, avec
une petite fentre et des toits  perte de vue. Le lit n'est pas large,
mais nous y tiendrons deux au besoin; et puis, il y a dans un coin une
table de travail o on serait trs bien pour faire des vers.

Je suis sr que si tu voyais cela, tu voudrais venir me trouver au plus
vite; moi aussi je te voudrais prs de moi, et je ne te dis pas que
quelque jour je ne te ferai pas signe de venir.

En attendant, aime-moi toujours bien et ne travaille pas trop dans ton
collge, de peur de tomber malade.

Je t'embrasse. Ton frre

JACQUES.

Ce brave Jacques! quel mal dlicieux il venait de me faire avec sa
lettre! je riais et je pleurais en mme temps. Toute ma vie de ces
derniers mois, le punch, le billard, le caf Barbette, me faisaient
l'effet d'un mauvais rve, et je pensais: Allons! c'est fini.
Maintenant je vais travailler, je vais tre courageux comme Jacques.

A ce moment, la cloche sonna. Mes lves se mirent en rang, ils
causaient beaucoup du sous-prfet et se montraient, en passant, sa
voiture stationnant devant la porte. Je les remis entre les mains des
professeurs; puis, une fois dbarrass d'eux, je m'lanai en courant
dans l'escalier. Il me tardait tant d'tre seul dans ma chambre avec la
lettre de mon frre Jacques!

Monsieur Daniel, on vous attend chez le principal.

Chez le principal?... Que pouvait avoir  me dire le principal?...
Le portier me regardait avec un drle d'air. Tout  coup, l'ide du
sous-prfet me revint.

Est-ce que M. le sous-prfet est l-haut? demandai-je.

Et le coeur palpitant d'espoir je me mis  gravir les degrs de
l'escalier quatre  quatre.

Il y a des jours o l'on est comme fou. En apprenant que le sous-prfet
m'attendait, savez-vous ce que j'imaginai? Je m'imaginai qu'il avait
remarqu ma bonne mine  la distribution, et qu'il venait au collge
tout exprs pour m'offrir d'tre son secrtaire. Cela me paraissait
la chose la plus naturelle du monde. La lettre de Jacques avec ses
histoires de vieux marquis m'avait troubl la cervelle,  coup sr.

Quoi qu'il en soit,  mesure que je montais l'escalier, ma certitude
devenait plus grande: secrtaire du sous-prfet; je ne me sentais pas de
joie....

En tournant le corridor, je rencontrai Roger. Il tait trs ple; il
me regarda comme s'il voulait me parler; mais je ne m'arrtai pas: le
sous-prfet n'avait pas le temps d'attendre.

Quand j'arrivai devant le cabinet du principal, le coeur me battait bien
fort, je vous jure. Secrtaire de M. le sous-prfet! Il fallut m'arrter
un instant pour reprendre haleine; je rajustai ma cravate, je donnai
avec mes doigts un petit tour  mes cheveux et je tournai le bouton de
la porte doucement.

Si j'avais su ce qui m'attendait!

M. le sous-prfet tait debout, appuy ngligemment au marbre de la
chemine et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe
de chambre, se tenait prs de lui humblement, son bonnet de velours  la
main et M. Viot, appel en hte, se dissimulait dans un coin.

Ds que j'entrai, le sous-prfet prit la parole.

C'est donc monsieur, dit-il en me dsignant, qui s'amuse  sduire nos
femmes de chambre?

Il avait prononc cette phrase d'une voix claire, ironique et sans
cesser de sourire. Je crus d'abord qu'il voulait plaisanter et je ne
rpondis rien, mais le sous-prfet ne plaisantait pas; aprs un moment
de silence, il reprit en souriant toujours:

N'est-ce pas  monsieur Daniel Eyssette que j'ai l'honneur de parler, 
monsieur Daniel Eyssette qui a sduit la femme de chambre de ma femme?

Je ne savais de quoi il s'agissait; mais en entendant ce mot de femme de
chambre, qu'on me jetait ainsi  la figure pour la seconde fois, je me
sentis rouge de honte, et ce fut avec une vritable indignation que je
m'criai:

Une femme de chambre, moi!... Je n'ai jamais sduit de femme de
chambre.

A cette rponse, je vis un clair de mpris jaillir des lunettes du
principal, et j'entendis les clefs murmurer dans leur coin: Quelle
effronterie!

Le sous-prfet, lui, ne cessait pas de sourire; il prit sur la tablette
de la chemine un petit paquet de papiers que je n'avais pas aperus
d'abord, puis se tournant vers moi et les agitant ngligemment:

Monsieur, dit-il, voici des tmoignages fort graves qui vous accusent.
Ce sont des lettres qu'on a surprises chez la demoiselle en question.
Elles ne sont pas signes, il est vrai, et, d'un autre ct, la femme de
chambre n'a voulu nommer personne. Seulement, dans ces lettres il est
souvent parl du collge, et, malheureusement pour vous, M. Viot a
reconnu votre criture et votre style....

Ici les clefs grincrent frocement et le sous-prfet, souriant
toujours, ajouta:

Tout le monde n'est pas pote au collge de Sarlande.

A ces mots, une ide fugitive me traversa l'esprit: je voulus voir de
prs ces papiers. Je m'lanai; le principal eut peur d'un scandale et
fit un geste pour me retenir. Mais le sous-prfet me tendit le dossier
tranquillement.

Regardez! me dit-il.

Misricorde! ma correspondance avec Ccilia.

....Elles y taient toutes, toutes! Depuis celle qui commenait: _O
Ccilia, quelquefois sur un rocher sauvage...._ jusqu'au cantique
d'actions de grces: _Ange qui as consenti  passer une nuit sur
la terre...._ Et dire que toutes ces belles fleurs de rhtorique
amoureuse, je les avais effeuilles sous les pas d'une femme de
chambre!... dire que cette personne, d'une situation tellement leve,
tellement, etc..., dcrottait tous les matins les socques de la
sous-prfte...! On peut se figurer ma rage, ma confusion.

Eh bien, qu'en dites-vous, seigneur don Juan? ricana le sous-prfet,
aprs un moment de silence. Est-ce que ces lettres sont de vous, oui ou
non?

Au lieu de rpondre, je baissai la tte. Un mot pouvait me disculper;
mais ce mot, je ne le prononai pas. J'tais prt  tout souffrir plutt
que de dnoncer Roger.... Car remarquez bien qu'au milieu de cette
catastrophe, le petit Chose n'avait pas un seul instant souponn la
loyaut de son ami. En reconnaissant les lettres, il s'tait dit tout de
suite: Roger aura eu la paresse de les recopier; il a mieux aim faire
une partie de billard de plus et envoyer les miennes. Quel innocent, ce
petit Chose!

Quand le sous-prfet vit que je ne voulais pas rpondre, il remit les
lettres dans sa poche et, se tournant vers le principal et son acolyte:

Maintenant, messieurs, vous savez ce qui vous reste  faire.

Sur quoi les clefs de M. Viot frtillrent d'un air lugubre, et le
principal rpondit en s'inclinant jusqu' terre, que M. Eyssette avait
mrit d'tre chass sur l'heure; mais qu'afin d'viter tout scandale,
on le garderait au collge encore huit jours. Juste le temps de faire
venir un nouveau matre.

A ce terrible mot chass, tout mon courage m'abandonna. Je saluai
sans rien dire et je sortis prcipitamment. A peine dehors, mes larmes
clatrent.... Je courus d'un trait jusqu' ma chambre, en touffant mes
sanglots dans mon mouchoir....

Roger m'attendait; il avait l'air fort inquiet et se promenait  grands
pas, de long en large.

En me voyant entrer, il vint vers moi:

Monsieur Daniel!... me dit-il, et son oeil m'interrogeait. Je me
laissai tomber sur une chaise sans rpondre.

Des pleurs, des enfantillages! reprit le matre d'armes d'un ton
brutal, tout cela ne prouve rien. Voyons... vite!... Que s'est-il
pass?

Alors je lui racontai dans tous ses dtails toute l'horrible scne du
cabinet.

A mesure que je parlais, je voyais la physionomie de Roger s'claircir;
il ne me regardait plus du mme air rogue, et  la fin, quand il eut
appris comment, pour ne pas le trahir, je m'tais laiss chasser du
collge, il me tendit ses deux mains ouvertes et me dit simplement:

Daniel, vous tes un noble coeur.

A ce moment, nous entendmes dans la rue le roulement d'une voiture;
c'tait le sous-prfet qui s'en allait.

Vous tes un noble coeur, reprit mon bon ami le matre d'armes en me
serrant les poignets  les briser, vous tes un noble coeur, je ne
vous dis que a.... Mais vous devez comprendre que je ne permettrai 
personne de se sacrifier pour moi.

Tout en parlant, il s'tait rapproch de la porte:

Ne pleurez pas, monsieur Daniel, je vais aller trouver le principal, et
je vous jure bien que ce n'est pas vous qui serez chass.

Il fit encore un pas pour sortir; puis, revenant vers moi comme s'il
oubliait quelque chose:

Seulement, me dit-il  voix basse, coutez bien ceci avant que je m'en
aille... Le grand Roger n'est pas seul au monde; il a quelque part
une mre infirme dans un coin... Une mre!... pauvre sainte femme!...
Promettez-moi de lui crire quand tout sera fini.

C'tait dit gravement, tranquillement, d'un ton qui m'effraya.

Mais que voulez-vous faire? m'criai-je.

Roger ne rpondit rien; seulement il entrouvrit sa veste et me laissa
voir dans sa poche la crosse luisante d'un pistolet.

Je m'lanai vers lui, tout mu:

Vous tuer, malheureux? vous voulez vous tuer?

Et lui, trs froidement:

Mon cher, quand j'tais au service, je m'tais promis que si jamais,
par un coup de ma mauvaise tte, je venais  me faire dgrader, je
ne survivrais pas  mon dshonneur. Le moment est venu de me tenir
parole... Dans cinq minutes je serai chass du collge, c'est--dire
dgrad; une heure aprs, bonsoir! j'avale ma dernire prune.

En entendant cela, je me plantai rsolument devant la porte.

Eh bien, non! Roger, vous ne sortirez pas... J'aime mieux perdre ma
place que d'tre cause de votre mort.

--Laissez-moi faire mon devoir, me dit-il d'un air farouche, et, malgr
mes efforts, il parvint  entrouvrir la porte.

Alors, j'eus l'ide de lui parler de sa mre, de cette pauvre mre qu'il
avait quelque part, dans un coin. Je lui prouvai qu'il devait vivre pour
elle, que moi j'tais  mme de trouver facilement une autre place, que
d'ailleurs, dans tous les cas, nous avions encore huit jours devant
nous, et que c'tait bien le moins qu'on attendt jusqu'au dernier
moment avant de prendre un parti si terrible... Cette dernire rflexion
parut le toucher. Il consentit  retarder de quelques heures sa visite
au principal et ce qui devait s'ensuivre.

Sur ces entrefaites, la cloche sonna; nous nous embrassmes, et je
descendis  l'cole.

Ce que c'est que de nous! J'tais entr dans ma chambre dsespr, j'en
sortis presque joyeux.... Le petit Chose tait si fier d'avoir sauv la
vie  son bon ami le matre d'armes.

Pourtant, il faut bien le dire, une fois assis dans ma chaire et le
premier mouvement de l'enthousiasme pass, je me mis  faire des
rflexions. Roger consentait  vivre, c'tait bien; mais moi-mme,
qu'allais-je devenir aprs que mon beau dvouement m'aurait mis  la
porte du collge!

La situation n'tait pas gaie, je voyais dj le foyer singulirement
compromis, ma mre en larmes, et M. Eyssette bien en colre.
Heureusement je pensai  Jacques; quelle bonne ide sa lettre avait eue
d'arriver prcisment le matin! C'tait bien simple, aprs tout,
ne m'crivait-il pas que dans son lit il y avait place pour deux?
D'ailleurs,  Paris, on trouve toujours de quoi vivre...

Ici, une pense horrible m'arrta: pour partir, il fallait de l'argent;
celui du chemin de fer d'abord, puis cinquante-huit francs que je devais
au portier, puis dix francs qu'un grand m'avait prts, puis des sommes
normes inscrites  mon nom sur le livre de compte du caf Barbette. Le
moyen de se procurer tout cet argent?

Bah! me dis-je en y songeant, je me trouve bien naf de m'inquiter
pour si peu; Roger n'est-il pas l? Roger est riche, il donne des leons
en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelque cent francs 
moi qui viens de lui sauver la vie.

Mes affaires ainsi rgles, j'oubliai toutes les catastrophes de la
journe pour ne songer qu' mon grand voyage de Paris. J'tais trs
joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit  l'tude
pour savourer mon dsespoir, eut l'air fort du en voyant ma mine
rjouie. A dner, je mangeai vite et bien; dans la cour, je pardonnai
les arrts des lves. Enfin l'heure de la classe sonna.

Le plus pressant tait de voir Roger; d'un bond, je fus  sa chambre;
personne  sa chambre. Bon! me dis-je en moi-mme, il sera all
faire un tour au caf Barbette, et cela ne m'tonna pas dans des
circonstances aussi dramatiques.

Au caf Barbette, personne encore: Roger, me dit-on, tait all  la
Prairie avec les sous-officiers. Que diable pouvaient-ils faire l-bas
par un temps pareil? Je commenais  tre fort inquiet; aussi, sans
vouloir accepter une partie de billard qu'on m'offrait, je relevai
le bas de mon pantalon et je m'lanai dans la neige, du ct de la
Prairie,  la recherche de mon bon ami le matre d'armes.



XII

L'ANNEAU DE FER

Des portes de Sarlande  la Prairie il y a bien une bonne demi-lieue;
mais, du train dont j'allais, je dus ce jour-l faire le trajet en moins
d'un quart d'heure. Je tremblais pour Roger. J'avais peur que le pauvre
garon n'et, malgr sa promesse, tout racont au principal pendant
l'tude; je croyais voir encore luire la crosse de son pistolet. Cette
pense lugubre me donnait des ailes.

Pourtant, de distance en distance, j'apercevais sur la neige la trace de
pas nombreux allant vers la Prairie, et de songer que le matre d'armes
n'tait pas seul, cela me rassurait un peu.

Alors, ralentissant ma course, je pensais  Paris,  Jacques,  mon
dpart.... Mais au bout d'un instant, mes terreurs recommenaient.

Roger va se tuer videmment. Que serait-il venu chercher, sans cela,
dans cet endroit dsert, loin de la ville? S'il amne avec lui ses amis
du caf Barbette, c'est pour leur faire ses adieux, pour boire le coup
de l'trier, comme ils disent.... Oh! ces militaires!... Et me voil
courant de nouveau  perdre haleine.

Heureusement j'approchais de la Prairie dont j'apercevais dj les
grands arbres chargs de neige. Pauvre ami, me disais-je, pourvu que
j'arrive  temps!

La trace des pas me conduisit ainsi jusqu' la guinguette d'Espron.

Cette guinguette tait un endroit louche et de mauvais renom, o les
dbauchs de Sarlande faisaient leurs parties fines. J'y tais venu plus
d'une fois en compagnie des nobles coeurs, mais jamais je ne lui avais
trouv une physionomie aussi sinistre que ce jour-l. Jaune et sale, au
milieu de la blancheur immacule de la plaine, elle se drobait, avec sa
porte basse, ses murs dcrpis et ses fentres aux vitres mal laves,
derrire un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l'air honteuse
du vilain mtier qu'elle faisait.

Comme j'approchais, j'entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de
verres choqus.

Grand Dieu! me dis-je en frmissant, c'est le coup de l'trier. Et je
m'arrtai pour reprendre haleine.

Je me trouvais alors sur le derrire de la guinguette; je poussai une
porte  claire-voie, et j'entrai dans le jardin. Quel jardin! Une
grande haie dpouille, des massifs de lilas sans feuilles, des tas
de balayures sur la neige, et des tonnelles toutes blanches qui
ressemblaient  des huttes d'esquimaux. Cela tait d'un triste  faire
pleurer.

Le tapage venait de la salle du rez-de-chausse, et la ripaillage devait
chauffer  ce moment, car, malgr le froid, on avait ouvert toutes
grandes les deux fentres.

Je posais dj le pied sur la premire marche du perron, lorsque
j'entendis quelque chose qui m'arrta net et me glaa: c'tait mon nom
prononc au milieu de grands clats de rires. Roger parlait de moi, et,
chose singulire, chaque fois que le nom de Daniel Eyssette revenait,
les autres riaient  se tordre.

Pouss par une curiosit douloureuse, sentant bien que j'allais
apprendre quelque chose d'extraordinaire, je me rejetai en arrire et,
sans tre entendu de personne, grce  la neige qui assourdissait comme
un tapis le bruit de mes pas, je me glissai dans une des tonnelles, qui
se trouvait fort  propos juste au-dessous des fentres.

Je la reverrai toute ma vie, cette tonnelle; je reverrai toute ma vie la
verdure morte qui la tapissait, son sol boueux et sale, sa petite table
peinte en vert et ses bancs de bois tout ruisselants d'eau.... A travers
la neige dont elle tait charge, le jour passait  peine; la neige
fondait lentement et tombait sur ma tte goutte  goutte.

C'est l, c'est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau,
que j'ai appris combien les hommes peuvent tre mchants et lches;
c'est l que j'ai appris  douter,  mpriser,  har.... O vous qui me
lisez, Dieu vous garde d'entrer jamais dans cette tonnelle!... Debout,
retenant mon souffle, rouge de colre et de honte, j'coutais ce qui se
disait chez Espron.

Mon bon ami le matre d'armes avait toujours la parole.... Il racontait
l'aventure de Ccilia, la correspondance amoureuse, la visite de M. le
sous-prfet au collge, tout cela avec des enjolivements et des gestes
qui devaient tre bien comiques,  en juger par les transports de
l'auditoire.

Vous comprenez, mes petits amours, disait-il de sa voix goguenarde,
qu'on n'a pas jou pour rien la comdie pendant trois ans sur le thtre
des zouaves. Vrai comme je vous parle! j'ai cru un moment la partie
perdue, et je me suis dit que je ne viendrais plus boire avec vous le
bon vin du pre Espron.... Le petit Eyssette n'avait rien dit, c'est
vrai; mais il tait temps de parler encore; et, entre nous, je crois
qu'il voulait seulement me laisser l'honneur de me dnoncer moi-mme.
Alors je me suis dit: Ayons l'oeil, Roger, et en avant la grande
scne!

L-dessus, mon bon ami le matre d'armes se mit  jouer ce qu'il
appelait la grande scne, c'est--dire ce qui s'tait pass le matin
dans ma chambre entre lui et moi. Ah! le misrable! il n'oublia rien....
Il criait: _Ma mre! ma pauvre mre!_ avec des intonations de thtre.
Puis il imitait ma voix: Non, Roger! non! vous ne sortirez pas!... La
grande scne tait rellement d'un haut comique, et tout l'auditoire
se roulait. Moi, je sentais de grosses larmes ruisseler le long de mes
joues, j'avais le frisson, les oreilles me tintaient, je devinais toute
l'odieuse comdie du matin, je comprenais vaguement que Roger avait
fait exprs d'envoyer mes lettres pour se mettre  l'abri de toute
msaventure, que depuis vingt ans sa mre, sa pauvre mre, tait morte,
et que j'avais pris l'tui de sa pipe pour une crosse de pistolet.

Et la belle Ccilia? dit un noble coeur.

--Ccilia n'a pas parl, elle a fait ses malles, c'est une bonne fille.

--Et le petit Daniel que va-t-il devenir?

--Bah! rpondit Roger.

Ici, un geste qui fit rire tout le monde.

Cet clat de rire me mit hors de moi. J'eus envie de sortir de la
tonnelle et d'apparatre soudainement au milieu d'eux comme un spectre.
Mais je me contins: j'avais dj t assez ridicule.

Le rti arrivait, les verres se choqurent:

A Roger! A Roger! criait-on.

Je n'y tins plus, je souffrais trop. Sans m'inquiter si quelqu'un
pouvait me voir, je m'lanai  travers le jardin. D'un bond je franchis
la porte  claire-voie et je me mis  courir devant moi comme un fou.

La nuit tombait, silencieuse; et cet immense champ de neige prenait
dans la demi-obscurit du crpuscule je ne sais quel aspect de profonde
mlancolie.

Je courus ainsi quelque temps comme un cabri bless; et si les coeurs
qui se brisent et qui saignent taient autre chose que des faons de
parler,  l'usage des potes, je vous jure qu'on aurait pu trouver
derrire moi, sur la plaine blanche, une longue trace de sang.

Je me sentais perdu. O trouver de l'argent? Comment m'en aller? Comment
rejoindre mon frre Jacques? Dnoncer Roger ne m'aurait mme servi de
rien.... Il pouvait nier, maintenant que Ccilia tait partie.

Enfin, accabl, puis de fatigue et de douleur, je me laissai tomber
dans la neige au pied d'un chtaignier. Je serais rest l jusqu'au
lendemain peut-tre, pleurant et n'ayant pas la force de penser, quand
tout  coup, bien loin, du ct de Sarlande, j'entendis une cloche
sonner. C'tait la cloche du collge. J'avais tout oubli; cette cloche
me rappela  la vie: il me fallait rentrer et surveiller la rcration
des lves dans la _salle_.... En pensant  la _salle_, une ide subite
me vint. Sur-le-champ mes larmes s'arrtrent; je me sentis plus fort,
plus calme. Je me levai, et, de ce pas dlibr de l'homme qui vient de
prendre une irrvocable dcision, je repris le chemin de Sarlande.

Si vous voulez savoir quelle irrvocable dcision vient de prendre le
petit Chose, suivez-le jusqu' Sarlande,  travers cette grande plaine
blanche; suivez-le dans les rues sombres et boueuses de la ville;
suivez-le sous le porche du collge; suivez-le dans la _salle_ pendant
la rcration, et remarquez avec quelle singulire persistance il
regarde le gros anneau de fer qui se balance au milieu; la rcration
finie, suivez-le encore jusqu' l'tude, montez avec lui dans sa chaire,
et lisez par-dessus son paule cette lettre douloureuse qu'il est en
train d'crire au milieu du vacarme et des enfants ameuts:

  _Monsieur Jacques Eyssette,_
  _rue Bonaparte,  Paris._

Pardonne-moi, mon bien-aim Jacques, la douleur que je viens te causer.
Toi qui ne pleurais plus, je vais te faire pleurer encore une fois; ce
sera la dernire par exemple.... Quand tu recevras cette lettre, ton
pauvre Daniel sera mort....

Ici, le vacarme de l'tude redouble; le petit Chose s'interrompt et
distribue quelques punitions de droite et de gauche, mais gravement,
sans colre. Puis il continue:

Vois-tu! Jacques, j'tais trop malheureux. Je ne pouvais pas faire
autrement que de me tuer. Mon avenir est perdu: on m'a chass du
collge:--c'est pour une histoire de femme, des choses trop longues  te
raconter; puis, j'ai fait des dettes, je ne sais plus travailler, j'ai
honte, je m'ennuie, j'ai le dgot, la vie me fait peur.... J'aime mieux
m'en aller....

Le petit Chose est oblig de s'interrompre encore: Cinq cents vers 
l'lve Soubeyrol! Fouque et Loupi en retenue dimanche! Ceci fait, il
achve sa lettre:

Adieu, Jacques! J'en aurais encore long  te dire, mais je sens que je
vais pleurer, et les lves me regardent. Dis  maman que j'ai gliss
du haut d'un rocher, en promenade, ou bien que je me suis noy, en
patinant. Enfin, invente une histoire, mais que la pauvre femme ignore
toujours la vrit!... Embrasse-la bien pour moi, cette chre mre;
embrasse aussi notre pre, et tche de leur reconstruire vite un beau
foyer.... Adieu! je t'aime. Souviens-toi de Daniel.

Cette lettre termine, le petit Chose en commence tout de suite une
autre ainsi conue:

Monsieur l'abb, je vous prie de faire parvenir  mon frre Jacques
la lettre que je laisse pour lui. En mme temps, vous couperez de mes
cheveux, et vous en ferez un petit paquet pour ma mre.

Je vous demande pardon du mal que je vous donne. Je me suis tu parce
que j'tais trop malheureux ici. Vous seul, monsieur l'abb, vous tes
toujours montr trs bon pour moi. Je vous en remercie.

DANIEL EYSSETTE.

Aprs quoi, le petit Chose met cette lettre et celle de Jacques sous une
mme grande enveloppe, avec cette suscription: La personne qui trouvera
la premire mon cadavre, est prie de remettre ce pli entre les mains
de l'abb Germane. Puis, toutes ses affaires termines, il attend
tranquillement la fin de l'tude.

L'tude est finie. On soupe, on fait la prire, on monte au dortoir.

Les lves se couchent; le petit Chose se promne de long en large,
attendant qu'ils soient endormis. Voici maintenant M. Viot qui fait sa
ronde; on entend le cliquetis mystrieux de ses clefs et le bruit sourd
de ses chaussons sur le parquet. Bonsoir, monsieur Viot! murmure le
petit Chose.--Bonsoir, monsieur! rpond  voix basse le surveillant;
puis il s'loigne, ses pas se perdent dans le corridor.

Le petit Chose est seul. Il ouvre la porte doucement et s'arrte un
instant sur le palier pour voir si les lves ne se rveillent pas; mais
tout est tranquille dans le dortoir.

Alors il descend, il se glisse  petits pas dans l'ombre des murs.
La tramontane souffle tristement par-dessous les portes. Au bas de
l'escalier, en passant devant le pristyle, il aperoit la cour blanche
de neige, entre ses quatre grands corps de logis tout sombres.

L-haut, prs des toits, veille une lumire: c'est l'abb Germane qui
travaille  son grand ouvrage. Du fond de son coeur le petit Chose
envoie un dernier adieu, bien sincre  ce bon abb; puis il entre dans
la _salle_....

Le vieux gymnase de l'cole de marine est plein d'une ombre froide et
sinistre. Par les grillages d'une fentre un peu de lune descend et
vient donner en plein sur le gros anneau de fer--oh! cet anneau, le
petit Chose ne fait qu'y penser depuis des heures--, sur le gros anneau
de fer qui reluit comme de l'argent.... Dans un coin de la _salle_, un
vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous
l'anneau, et monte dessus; il ne s'est pas tromp, c'est juste  la
hauteur qu'il faut. Alors il dtache sa cravate, une longue cravate en
soie violette qu'il porte chiffonne autour de son cou, comme un ruban.
Il attache la cravate  l'anneau et fait un noeud coulant.... Une heure
sonne. Allons! il faut mourir.... Avec des mains qui tremblent, le petit
Chose ouvre le noeud coulant. Une sorte de fivre le transporte. Adieu,
Jacques! Adieu Mme Eyssette!...

Tout  coup un poignet de fer s'abat sur lui. Il se sent saisi par le
milieu du corps et plant debout sur ses pieds, au bas de l'escabeau. En
mme temps une voix rude et narquoise, qu'il connat bien, lui dit: En
voil une ide, de faire du trapze  cette heure!

Le petit Chose se retourne, stupfait.

C'est l'abb Germane, l'abb Germane sans sa soutane, en culotte courte,
avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit
tristement,  demi claire par la lune.... Une seule main lui a suffi
pour mettre le suicid par terre; de l'autre main il tient encore sa
carafe qu'il vient de remplir  la fontaine de la cour.

De voir la tte effare et les yeux pleins de larmes du petit Chose,
l'abb Germane a cess de sourire, et il rpte, mais cette fois d'une
voix douce et presque attendrie:

Quelle drle d'ide, mon cher Daniel, de faire du trapze  cette
heure!

Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.

Je ne fais pas du trapze, monsieur l'abb, je veux mourir.

--Comment!... mourir?... Tu as donc bien du chagrin?

--Oh!... rpond le petit Chose avec de grosses larmes brlantes qui
roulent sur ses joues.

--Daniel, tu vas venir avec moi, dit l'abb.

Le petit Daniel fait signe que non et montre l'anneau de fer avec la
cravate.... L'abb Germane le prend par la main: Voyons! monte dans ma
chambre; si tu veux te tuer, eh bien, tu te tueras l-haut: il y a du
feu, il fait bon.

Mais le petit Chose rsiste: Laissez-moi mourir, monsieur l'abb. Vous
n'avez pas le droit de m'empcher de mourir.

Un clair de colre passe dans les yeux du prtre: Ah! c'est comme
cela! dit-il. Et prenant brusquement le petit Chose par la ceinture,
il l'emporta sous son bras comme un paquet, malgr sa rsistance et ses
supplications....

....Nous voici maintenant chez l'abb Germane: un grand feu brille dans
la chemine; prs du feu, il y a une table avec une lampe allume, des
pipes et des tas de papier chargs de pattes de mouche.

Le petit Chose est assis au coin de la chemine. Il est trs agit, il
parle beaucoup, il raconte sa vie, ses malheurs et pourquoi il a voulu
en finir. L'abb l'coute en souriant; puis, quand l'enfant a bien
parl, bien pleur, bien dgonfl son pauvre coeur malade, le brave
homme lui prend les mains et lui dit trs tranquillement:

Tout cela n'est rien, mon garon, et tu aurais t joliment bte de te
mettre  mort pour si peu. Ton histoire est fort simple: on t'a chass
du collge--ce qui, par parenthse, est un grand bonheur pour toi...--,
eh bien, il faut partir, partir tout de suite, sans attendre tes huit
jours.... Tu n'es pas une cuisinire, ventrebleu!... Ton voyage, tes
dettes, ne t'en inquite pas! je m'en charge.... L'argent que tu voulais
emprunter  ce coquin, c'est moi qui te le prterai. Nous rglerons tout
cela demain.... A prsent, plus un mot! j'ai besoin de travailler, et tu
as besoin de dormir.... Seulement je ne veux pas que tu retournes dans
ton affreux dortoir: tu aurais froid, tu aurais peur; tu vas te coucher
dans mon lit, de beaux draps blancs de ce matin!... Moi, j'crirai toute
la nuit: et si le sommeil me prend, je m'tendrai sur le canap....
Bonsoir! ne me parle plus.

Le petit Chose se couche, il ne rsiste pas.... Tout ce qui lui arrive
lui fait l'effet d'un rve. Que d'vnements dans une journe! Avoir t
si prs de la mort, et se retrouver au fond d'un bon lit, dans cette
chambre tranquille et tide!... Comme le petit Chose est bien!... De
temps en temps, en ouvrant les yeux, il voit sous la clart douce de
l'abat-jour le bon abb Germane qui, tout en fumant, fait courir sa
plume,  petit bruit, du haut en bas des feuilles blanches....

....Je fus rveill le lendemain matin par l'abb qui me frappait sur
l'paule. J'avais tout oubli en dormant.... Cela fit beaucoup rire mon
sauveur.

Allons! mon garon, me dit-il, la cloche sonne, dpche-toi; personne
ne se sera aperu de rien, va prendre tes lves comme  l'ordinaire;
pendant la rcration du djeuner je t'attendrai ici pour causer.

La mmoire me revint tout d'un coup. Je voulais le remercier; mais
positivement le bon abb me mit  la porte.

Si l'tude me parut longue, je n'ai pas besoin de vous le dire.... Les
lves n'taient pas encore dans la cour, que dj je frappais chez
l'abb Germane. Je le retrouvai devant son bureau, les tiroirs grands
ouverts, occup  compter les pices d'or, qu'il alignait soigneusement
par petits tas.

Au bruit que je fis en entrant, il retourna la tte, puis se remit  son
travail, sans rien me dire; quand il eut fini, il referma ses tiroirs,
et me faisant signe de la main avec un bon sourire:

Tout ceci est pour toi, me dit-il. J'ai fait ton compte. Voici pour le
voyage, voici pour le portier, voici pour le caf Barbette, voici pour
l'lve qui t'a prt dix francs.... J'avais mis cet argent de ct pour
faire un remplaant  Cadet; mais Cadet ne tire au sort que dans six
ans, et d'ici l nous nous serons revus.

Je voulus parler, mais ce diable d'homme ne m'en laissa pas le temps: A
prsent, mon garon, fais-moi tes adieux... voil ma classe qui sonne,
et quand j'en sortirai je ne veux plus te retrouver ici. L'air de cette
Bastille ne te vaut rien.... File vite  Paris, travaille bien, prie le
Bon Dieu, fume des pipes, et tche d'tre un homme.--Tu m'entends, tche
d'tre un homme. Car vois-tu! mon petit Daniel, tu n'es encore qu'un
enfant, et mme j'ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie.

L-dessus, il m'ouvrit les bras avec un sourire divin; mais, moi, je me
jetai  ses genoux en sanglotant. Il me releva et m'embrassa sur les
deux joues.

La cloche sonnait le dernier coup.

Bon! voil que je suis en retard, dit-il en rassemblant  la hte ses
livres et ses cahiers. Comme il allait sortir, il se retourna encore
vers moi.

J'ai bien un frre  Paris, moi aussi, un brave homme de prtre, que
tu pourrais aller voir... Mais, bah!  moiti fou comme tu l'es, tu
n'aurais qu' oublier son adresse... Et sans en dire davantage, il se
mit  descendre l'escalier  grands pas. Sa soutane flottait derrire
lui; de la main droite il tenait sa calotte, et, sous le bras gauche, il
portait un gros paquet de papiers et de bouquins... Bon abb Germane!
Avant de m'en aller, je jetai un dernier regard autour de sa chambre; je
contemplai une dernire fois la grande bibliothque, la petite table, le
feu  demi teint, le fauteuil o j'avais tant pleur, le lit o j'avais
dormi si bien; et, songeant  cette existence mystrieuse dans laquelle
je devinais tant de courage, de bont cache, de dvouement et de
rsignation, je ne pus m'empcher de rougir de mes lchets, et je me
fis le serment de me rappeler toujours l'abb Germane.

En attendant, le temps passait... J'avais ma malle  faire, mes dettes 
payer, ma place  retenir  la diligence...

Au moment de sortir, j'aperus sur un coin de la chemine plusieurs
vieilles pipes toutes noires. Je pris la plus vieille, la plus noire,
la plus courte, et je la mis dans ma poche comme une relique; puis je
descendis.

En bas, la porte du vieux gymnase tait encore entrouverte. Je ne pus
m'empcher d'y jeter un regard en passant, et ce que je vis me fit
frissonner.

Je vis la grande salle sombre et froide, l'anneau de fer qui reluisait,
et ma cravate violette avec son noeud coulant, qui se balanait dans le
courant d'air au-dessus de l'escabeau renvers.



XIII

LES CLEFS DE M. VIOT

Comme je sortais du collge  grandes enjambes, encore tout mu de
l'horrible spectacle que je venais de voir, la loge du portier s'ouvrit
brusquement, et j'entendis qu'on m'appelait:

Monsieur Eyssette! monsieur Eyssette!

C'taient le matre du caf Barbette et son digne ami M. Cassagne, l'air
effar, presque insolents.

Le cafetier parla le premier.

Est-ce vrai que vous partez, monsieur Eyssette?

--Oui, monsieur Barbette, rpondis-je tranquillement, je pars
aujourd'hui mme.

M. Barbette fit un bond, M. Cassagne en fit un autre; mais le bond de M.
Barbette fut bien plus fort que celui de M. Cassagne, parce que je lui
devais beaucoup d'argent.

Comment! aujourd'hui mme!

--Aujourd'hui mme, et je cours de ce pas retenir ma place  la
diligence.

Je crus qu'ils allaient me sauter  la gorge.

Et mon argent? dit M. Barbette.

--Et le mien? hurla M. Cassagne.

Sans rpondre, j'entrai dans la loge, et tirant gravement,  pleines
mains, les belles pices d'or de l'abb Germane, je me mis  leur
compter sur le bout de la table ce que je leur devais  tous les deux.

Ce fut un coup de thtre! Les deux figures renfrognes se dridrent,
comme par magie... Quand ils eurent empoch leur argent, un peu honteux
des craintes qu'ils m'avaient montres, et tout joyeux d'tre pays,
ils s'panchrent en compliments de condolance et en protestations
d'amiti:

Vraiment, monsieur Eyssette, vous nous quittez?... Oh! quel dommage!
Quelle perte pour la maison!

Et puis des oh! des ah! des hlas! des soupirs, des poignes de main,
des larmes touffes...

La veille encore, j'aurais pu me laisser prendre  ces dehors d'amiti;
mais maintenant j'tais ferr  glace sur les questions de sentiment.

Le quart d'heure pass sous la tonnelle m'avait appris  connatre les
hommes--du moins je le croyais ainsi--, et plus ces affreux gargotiers
se montraient affables, plus ils m'inspiraient de dgot. Aussi, coupant
court  leurs effusions ridicules, je sortis du collge et m'en allai
bien vite retenir ma place  la bienheureuse diligence qui devait
m'emporter loin de tous ces monstres.

En revenant du bureau des messageries, je passai devant le caf
Barbette, mais je n'entrai pas; l'endroit me faisait horreur. Seulement,
pouss par je ne sais quelle curiosit malsaine, je regardai  travers
les vitres... Le caf tait plein de monde; c'tait jour de poule au
billard. On voyait parmi la fume des pipes flamboyer les pompons des
shakos et les ceinturons qui reluisaient pendus aux patres. Les nobles
coeurs taient au complet, il ne manquait que le matre d'armes.

Je regardai un moment ces grosses faces rouges que les glaces
multipliaient, l'absinthe dansant dans les verres, les carafons
d'eau-de-vie tout brchs sur le bord; et de penser que j'avais vcu
dans ce cloaque je me sentis rougir... Je revis le petit Chose roulant
autour du billard, marquant les points, payant le punch, humili,
mpris, se dpravant de jour en jour, et mchonnant sans cesse entre
ses dents un tuyau de pipe ou un refrain de caserne... Cette vision
m'pouvanta encore plus que celle que j'avais eue dans la salle du
gymnase en voyant flotter la petite cravate violette. Je m'enfuis...

Or, comme je m'acheminais vers le collge, suivi d'un homme de la
diligence pour emporter ma malle, je vis venir sur la place le matre
d'armes, smillant, une badine  la main, le feutre sur l'oreille,
mirant sa moustache fine dans ses belles bottes vernies... De loin je le
regardais avec admiration en me disant: Quel dommage qu'un si bel homme
porte une si vilaine me!... Lui, de son ct, m'avait aperu et venait
vers moi avec un bon sourire bien loyal et deux grands bras ouverts...
Oh! la tonnelle!

Je vous cherchais, me dit-il... Qu'est-ce que j'apprends? Vous...

Il s'arrta net. Mon regard lui cloua ses phrases menteuses sur les
lvres. Et dans ce regard qui le fixait d'aplomb, en face, le misrable
dut lire bien des choses, car je le vis tout  coup plir, balbutier,
perdre contenance; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant: il reprit
aussitt son air flambant, planta dans mes yeux deux yeux froids et
brillants comme l'acier, et, fourrant ses mains au fond de ses poches
d'un air rsolu, il s'loigna en murmurant que ceux qui ne seraient pas
contents n'auraient qu' venir le lui dire...

Bandit, va!

Quand je rentrai au collge, les lves taient en classe. Nous montmes
dans ma mansarde. L'homme chargea la malle sur ses paules et descendit.
Moi, je restai encore quelques instants dans cette chambre glaciale,
regardant les murs nus et salis, le pupitre noir tout dchiquet, et,
par la fentre troite, les platanes des cours qui montraient leurs
ttes couvertes de neige... En moi-mme, je disais adieu  tout ce
monde.

A ce moment, j'entendis une voix de tonnerre qui grondait dans les
classes: c'tait la voix de l'abb Germane. Elle me rchauffa le coeur
et fit venir au bord des cils quelques bonnes larmes.

Aprs quoi, je descendis lentement, regardant attentif autour de moi,
comme pour emporter dans mes yeux l'image, toute l'image, de ces lieux
que je ne devais plus jamais revoir. C'est ainsi que je traversai les
longs corridors  hautes fentres grillages o les yeux noirs m'taient
apparus pour la premire fois. Dieu vous protge, mes chers yeux
noirs!... Je passai aussi devant le cabinet du principal, avec sa double
porte mystrieuse; puis,  quelques pas plus loin, devant le cabinet de
M. Viot... L, je m'arrtai subitement... O joie,  dlices! les clefs,
les terribles clefs pendaient  la serrure, et le vent les faisait
doucement frtiller. Je les regardai un moment, ces clefs formidables,
je les regardai avec une sorte de terreur religieuse; puis, tout  coup,
une ide de vengeance me vint. Tratreusement, d'une main sacrilge, je
retirai le trousseau de la serrure, et, le cachant sous ma redingote je
descendis l'escalier quatre  quatre.

Il y avait au bout de la cour des moyens un puits trs profond. J'y
courus d'une haleine... A cette heure la cour tait dserte; la fe
aux lunettes n'avait pas encore relev son rideau. Tout favorisait mon
crime. Alors, tirant les clefs de dessous mon habit, ces misrables
clefs qui m'avaient tant fait souffrir, je les jetai dans le puits de
toutes mes forces... Frinc! frinc! frinc! Je les entendis dgringoler,
rebondir contre les parois et tomber lourdement dans l'eau qui se
referma sur elles; ce forfait commis, je m'loignai souriant.

Sous le porche, en sortant du collge, la dernire personne que je
rencontrai fut M. Viot, mais un M. Viot sans ses clefs, hagard, effar,
courant de droite et de gauche. Quand il passa prs de moi, il me
regarda un moment avec angoisse. Le malheureux avait envie de me
demander si je ne _les_ avais pas vues. Mais il n'osa pas... A ce
moment, le portier lui criait du haut de l'escalier en se penchant:
Monsieur Viot, je ne les trouve pas! J'entendis l'homme aux clefs
faire tout bas: Oh! mon Dieu!--Et il partit comme un fou  la
dcouverte.

J'aurais t heureux de jouir plus longtemps de ce spectacle, mais le
clairon de la diligence sonnait sur la place d'Armes, et je ne voulais
pas qu'on partt sans moi.

Et maintenant, adieu pour toujours, grand collge enfum, fait de vieux
fer et de pierres noires; adieu, vilains enfants! adieu, rglement
froce! Le petit Chose s'envole et ne reviendra plus. Et vous, marquis
de Boucoyran, estimez-vous heureux: On s'en va, sans vous allonger ce
fameux coup d'pe, si longtemps mdit avec les nobles coeurs du caf
Barbette...

Fouette, cocher! Sonne, trompette! Bonne vieille diligence, fais feu
de tes quatre roues, emporte le petit Chose au galop de tes trois
chevaux... Emporte-le bien vite dans sa ville natale, pour qu'il
embrasse sa mre chez l'oncle Baptiste, et qu'ensuite il mette le cap
sur Paris et rejoigne au plus vite Eyssette (Jacques) dans sa chambre du
Quartier latin!...



XIV

L'ONCLE BAPTISTE

Un singulier type d'homme que cet oncle Baptiste, le frre de Mme
Eyssette! Ni bon ni mchant, mari de bonne heure  un grand gendarme
de femme avare et maigre qui lui faisait peur, ce vieil enfant n'avait
qu'une passion au monde: la passion du coloriage. Depuis quelque
quarante ans, il vivait entour de godets, de pinceaux, de couleurs, et
passait son temps  colorier des images de journaux illustrs. La maison
tait pleine de vieilles _Illustrations!_ de vieux _Charivaris!_ de
vieux _Magasins pittoresques!_ de cartes gographiques! tout cela
fortement enlumin. Mme dans ses jours de disette, quand la tante lui
refusait de l'argent pour acheter des journaux  images, il arrivait 
mon oncle de colorier des livres. Ceci est historique: j'ai tenu dans
mes mains une grammaire espagnole que mon oncle avait mis en couleurs
d'un bout  l'autre, les adjectifs en bleu, les substantifs en rose,
etc.

C'est entre ce vieux maniaque et sa froce moiti que Mme Eyssette tait
oblige de vivre depuis six mois. La malheureuse femme passait toutes
ses journes dans la chambre de son frre, assise  ct de lui et
s'ingniait  tre utile. Elle essuyait les pinceaux, mettait de l'eau
dans les godets... Le plus triste, c'est que, depuis notre ruine,
l'oncle Baptiste avait un profond mpris pour M. Eyssette, et que du
matin au soir, la pauvre mre tait condamne  entendre dire: Eyssette
n'est pas srieux! Eyssette n'est pas srieux! Ah! le vieil imbcile!
il fallait voir de quel air sentencieux et convaincu il disait cela en
coloriant sa grammaire espagnole! Depuis, j'en ai souvent rencontr dans
la vie, de ces hommes soi-disant trs graves, qui passaient leur temps
 colorier des grammaires espagnoles et trouvaient que les autres
n'taient pas srieux.

Tous ces dtails sur l'oncle Baptiste et l'existence lugubre que Mme
Eyssette menait chez lui, je ne les connus que plus tard; pourtant, ds
mon arrive dans la maison, je compris que, quoi qu'elle en dit, ma mre
ne devait pas tre heureuse... Quand j'entrai, on venait de se mettre 
table pour le dner. Mme Eyssette bondit de joie en me voyant, et,
comme vous pensez, elle embrassa son petit Chose de toutes ses forces.
Cependant la pauvre mre avait l'air gne; elle parlait peu,--toujours
sa petite voix douce et tremblante, les yeux dans son assiette. Elle
faisait peine  voir avec sa robe trique et toute noire.

L'accueil de mon oncle et de ma tante fut trs froid. Ma tante me
demanda d'un air effray si j'avais dn. Je me htai de rpondre que
oui... La tante respira; elle avait trembl un instant pour son dner.
Joli, le dner! des pois chiches et de la morue.

L'oncle Baptiste, lui, me demanda si nous tions en vacances... Je
rpondis que je quittais l'Universit, et que j'allais  Paris rejoindre
mon frre Jacques, qui m'avait trouv une bonne place. J'inventai ce
mensonge pour rassurer la pauvre Mme Eyssette sur mon avenir et puis
aussi pour avoir l'air srieux aux yeux de mon oncle.

En apprenant que le petit Chose avait une bonne place, la tante Baptiste
ouvrit de grands yeux.

Daniel, dit-elle, il faudra faire venir ta mre  Paris... La pauvre
chre femme s'ennuie loin de ses enfants; et puis, tu comprends! c'est
une charge pour nous, et ton oncle ne peut pas toujours tre _la vache 
lait_ de la famille.

--Le fait est, dit l'oncle Baptiste, la bouche pleine, que je suis _la
vache  lait_... Cette expression de _vache  lait_ l'avait ravi, et il
la rpta plusieurs fois avec la mme gravit...

Le dner fut long, comme entre vieilles gens. Ma mre mangeait peu,
m'adressait quelques paroles et me regardait  la drobe; ma tante la
surveillait.

Vois ta soeur! disait-elle  son mari, la joie de retrouver Daniel lui
coupe l'apptit. Hier elle a pris deux fois du pain, aujourd'hui une
fois seulement.

Ah! chre Mme Eyssette, comme j'aurais voulu vous emporter ce soir-l,
comme j'aurais voulu vous arracher  cette impitoyable _vache  lait_
et  son pouse; mais, hlas! je m'en allais au hasard moi-mme, ayant
juste de quoi payer ma route, et je pensais bien que la chambre de
Jacques n'tait pas assez grande pour nous tenir tous les trois. Encore
si j'avais pu vous parler, vous embrasser  mon aise; mais non! On ne
nous laissa pas seuls une minute... Rappelez-vous: tout de suite aprs
dner, l'oncle se remit  sa grammaire espagnole, la tante essuyait son
argenterie, et tous deux ils nous piaient du coin de l'oeil... L'heure
du dpart arriva, sans que nous eussions rien pu nous dire.

Aussi le petit Chose avait le coeur bien gros, quand il sortit de chez
l'oncle Baptiste; et en s'en allant, tout seul, dans l'ombre de la
grande avenue qui mne au chemin de fer, il se jura deux ou trois fois
trs solennellement de se conduire dsormais comme un homme et de ne
plus songer qu' reconstruire le foyer.



DEUXIME PARTIE



I

MES CAOUTCHOUCS

Quand je vivrais aussi longtemps que mon oncle Baptiste, lequel doit
tre  cette heure aussi vieux qu'un vieux baobab de l'Afrique centrale,
jamais je n'oublierai mon premier voyage  Paris en wagon de troisime
classe.

C'tait dans les derniers jours de fvrier; il faisait encore trs
froid. Au-dehors, un ciel gris, le vent, le grsil, les collines
chauves, des prairies inondes, de longues ranges de vignes mortes;
au-dedans des matelots ivres qui chantaient, de gros paysans qui
dormaient la bouche ouverte comme des poissons morts, de petites
vieilles avec leurs cabas, des enfants, des puces, des nourrices, tout
l'attirail du wagon des pauvres avec son odeur de pipe, d'eau-de-vie, de
saucisse  l'ail et de paille moisie. Je crois y tre encore.

En partant, je m'tais install dans un coin, prs de la fentre, pour
voir le ciel; mais,  deux lieues de chez nous, un infirmier militaire
me prit ma place, sous prtexte d'tre en face de sa femme, et voil le
petit Chose, trop timide pour oser se plaindre, condamn  faire deux
cents lieues entre ce gros vilain homme qui sentait la graine de lin et
un grand tambour-major de Champenoise qui, tout le temps, ronfla sur son
paule.

Le voyage dura deux jours. Je passai ces deux jours  la mme place,
immobile entre mes deux bourreaux, la tte fixe et les dents serres.
Comme je n'avais pas d'argent ni de provisions, je ne mangeai rien de
toute la route. Deux jours sans manger, c'est long! Il me restait bien
encore une pice de quarante sous, mais je la gardais prcieusement pour
le cas o, en arrivant  Paris, je ne trouverais pas l'ami Jacques  la
gare, et malgr la faim j'eus le courage de n'y pas toucher. Le diable
c'est qu'autour de moi on mangeait beaucoup dans le wagon. J'avais
sous mes jambes un grand coquin de panier trs lourd, d'o mon voisin
l'infirmier tirait  tout moment des charcuteries varies qu'il
partageait avec sa dame. Le voisinage de ce panier me rendit trs
malheureux, surtout le second jour. Pourtant ce n'est pas la faim dont
je souffris le plus en ce terrible voyage. J'tais parti de Sarlande
sans souliers, n'ayant aux pieds que de petits caoutchoucs fort minces,
qui me servaient l-bas pour faire ma ronde dans le dortoir. Trs joli,
le caoutchouc; mais l'hiver, en troisime classe... Dieu! que j'ai eu
froid! C'tait  en pleurer. La nuit, quand tout le monde dormait, je
prenais doucement mes pieds entre mes mains et je les tenais des heures
entires pour essayer de les rchauffer. Ah! si Mme Eyssette m'avait
vu!...

Et bien, malgr la faim qui lui tordait le ventre, malgr ce froid cruel
qui lui arrachait des larmes, le petit Chose tait bien heureux, et
pour rien au monde il n'aurait cd cette place, cette demi-place qu'il
occupait entre la Champenoise et l'infirmier. Au bout de toutes ces
souffrances, il y avait Jacques, il y avait Paris.

Dans la nuit du second jour, vers trois heures du matin, je fus rveill
en sursaut, le train venait de s'arrter: tout le wagon tait en moi.

J'entendis l'infirmier dire  sa femme:

Nous y sommes.

--O donc? demandai-je en me frottant les yeux.

--A Paris, parbleu!

Je me prcipitai vers la portire. Pas de maisons. Rien qu'une campagne
pele, quelques becs de gaz, et  et l de gros tas de charbon de
terre; puis l-bas, dans le loin, une grande lumire rouge et un
roulement confus pareil au bruit de la mer. De portire en portire, un
homme allait, avec une petite lanterne, en criant: Paris! Paris! Vos
billets! Malgr moi, je rentrai la tte par un mouvement de terreur.
C'tait Paris.

Ah! grande ville froce, comme le petit Chose avait raison d'avoir peur
de toi!

Cinq minutes aprs, nous entrions dans la gare. Jacques tait l depuis
une heure. Je l'aperus de loin avec sa longue taille un peu vote
et ses grands bras de tlgraphe qui me faisaient signe derrire le
grillage. D'un bond je fus sur lui.

Jacques! mon frre!...

--Ah! cher enfant!

Et nos deux mes s'treignirent de toute la force de nos bras.
Malheureusement les gares ne sont pas organises pour ces belles
treintes. Il y a la salle des voyageurs, la salle des bagages; mais il
n'y a pas la salle des effusions, il n'y a pas la salle des mes. On
nous bousculait, on nous marchait dessus.

Circulez! circulez! nous criaient les gens de l'octroi.

Jacques me dit tout bas: Allons-nous-en. Demain, j'enverrai chercher ta
malle. Et, bras dessus bras dessous, lgers comme nos escarcelles, nous
nous mimes en route pour le Quartier latin.

J'ai essay bien souvent, depuis, de me rappeler l'impression exacte que
me fit Paris cette nuit-l: mais les choses, comme les hommes,
prennent, la premire fois que nous les voyons, une physionomie toute
particulire, qu'ensuite nous ne leur trouvons plus. Le Paris de mon
arrive, je n'ai jamais pu me le reconstruire. C'est comme une ville
brumeuse que j'aurais traverse tout enfant, il y a des annes, et o je
ne serais plus retourn depuis lors.

Je me souviens d'un pont de bois sur une rivire toute noire, puis d'un
grand quai dsert et d'un immense jardin au long de ce quai. Nous nous
arrtmes un moment devant ce jardin. A travers les grilles qui le
bordaient, on voyait confusment des huttes, des pelouses, des flaques
d'eau, des arbres luisants de givre.

C'est le Jardin des plantes, me dit Jacques. Il y a l une quantit
considrable d'ours blancs, de singes, de boas, d'hippopotames...

En effet, cela sentait le fauve, et, par moments, un cri aigu, un rauque
rugissement, sortaient de cette ombre.

Moi, serr contre mon frre, je regardais de tous mes yeux  travers les
grilles, et mlant dans un mme sentiment de terreur ce Paris inconnu,
o j'arrivais de nuit, et ce jardin mystrieux, il me semblait que je
venais de dbarquer dans une grande caverne noire, pleine de btes
froces qui allaient se ruer sur moi. Heureusement que je n'tais pas
seul: j'avais Jacques pour me dfendre... Ah! Jacques! Jacques! Pourquoi
ne t'ai-je pas toujours eu?

Nous marchmes encore longtemps, longtemps, par des rues noires,
interminables; puis, tout  coup, Jacques s'arrta sur une petite place
o il y avait une glise.

Nous voici  Saint-Germain-des-Prs, me dit-il. Notre chambre est
l-haut.

--Comment! Jacques!... dans le clocher?...

--Dans le clocher mme... C'est trs commode pour savoir l'heure.

Jacques exagrait un peu. Il habitait, dans la maison  ct de
l'glise, une petite mansarde au cinquime ou sixime tage, et sa
fentre ouvrait sur le clocher de Saint-Germain, juste  la hauteur du
cadran.

En entrant, je poussai un cri de joie. Du feu! quel bonheur! Et tout
de suite je courus  la chemine prsenter mes pieds  la flamme, au
risque de fondre les caoutchoucs. Alors seulement, Jacques s'aperut de
l'tranget de ma chaussure. Cela le fit beaucoup rire.

Mon cher, me dit-il, il y a une foule d'hommes clbres qui sont
arrivs  Paris en sabots, et qui s'en vantent. Toi, tu pourras dire que
tu y es arriv en caoutchoucs: c'est bien plus original. En attendant,
mets ces pantoufles, et entamons le pt.

Disant cela, le bon Jacques roulait devant le feu une petite table qui
attendait dans un coin, toute servie.



II

DE LA PART DU CUR DE SAINT-NIZIER

Dieu! qu'on tait bien cette nuit-l dans la chambre de Jacques! Quels
joyeux reflets clairs la chemine envoyait sur notre nappe! Et ce vieux
vin cachet, comme il sentait les violettes! Et ce pt, quelle belle
crote en or bruni il vous avait! Ah! de ces pts-l, on n'en fait
plus maintenant; tu n'en boiras plus jamais de ces vins-l, mon pauvre
Eyssette!

De l'autre ct de la table, en face, tout en face de moi, Jacques me
versait  boire: et, chaque fois que je levais les yeux, je voyais son
regard tendre comme celui d'une mre, qui me riait doucement. Moi,
j'tais si heureux d'tre l que j'en avais positivement la fivre. Je
parlais, je parlais!

Mange donc, me disait Jacques en me remplissant mon assiette; mais je
parlais toujours et je ne mangeais pas. Alors, pour me faire taire,
il se mit  bavarder, lui aussi, et me narra longuement, sans prendre
haleine, tout ce qu'il avait fait depuis plus d'un an que nous ne nous
tions pas vus.

Quand tu fus parti, me disait-il--et les choses les plus tristes, il
les contait toujours avec son divin sourire rsign--, quand tu fus
parti, la maison devint tout  fait lugubre. Le pre ne travaillait
plus; il passait tout son temps dans le magasin  jurer contre les
rvolutionnaires et  me crier que j'tais un ne, ce qui n'avanait
pas les affaires. Des billets protests tous les matins, des descentes
d'huissiers tous les deux jours! chaque coup de sonnette nous faisait
sauter le coeur. Ah! tu t'en es all au bon moment.

Au bout d'un mois de cette terrible existence, mon pre partit pour
la Bretagne au compte de la Compagnie vinicole, et Mme Eyssette chez
l'oncle Baptiste. Je les embarquai tous les deux. Tu penses si j'en ai
vers de ces larmes. Derrire eux, tout notre pauvre mobilier fut vendu,
oui, mon cher, vendu dans la rue, sous mes yeux, devant notre porte;
et c'est bien pnible va! de voir son foyer s'en aller ainsi pice par
pice. On ne se figure pas combien elles font partie de nous-mmes,
toutes ces choses de bois ou d'toffe que nous avons dans nos maisons.
Tiens! quand on a enlev l'armoire au linge, tu sais, celle qui a sur
ses panneaux des amours roses avec des violons, j'ai eu envie de courir
aprs l'acheteur et de crier bien fort: Arrtez-le! Tu comprends a,
n'est-ce pas?

De tout notre mobilier, je ne gardai qu'une chaise, un matelas et un
balai; ce balai me fut trs utile, tu vas Voir.

J'installai ces richesses dans un coin de notre maison de la rue
Lanterne, dont le loyer tait pay encore pour deux mois, et me voil
occupant  moi tout seul ce grand appartement nu, froid, sans rideaux.
Ah! mon ami, quelle tristesse! Chaque soir, quand je revenais de mon
bureau, c'tait un nouveau chagrin et comme une surprise de me retrouver
seul entre ces quatre murailles. J'allais d'une pice  l'autre, fermant
les portes trs fort, pour faire du bruit. Quelquefois il me semblait
qu'on m'appelait au magasin, et je criais: J'y vais! Quand j'entrais
chez notre mre, je croyais toujours que j'allais la trouver tricotant
tristement dans son fauteuil, prs de la fentre...

Pour comble de malheur, les babarottes reparurent. Ces horribles
petites btes, que nous avions eu tant de peine  combattre en arrivant
 Lyon, apprirent sans doute votre dpart et tentrent une nouvelle
invasion, bien plus terrible encore que la premire. D'abord j'essayai
de rsister. Je passai mes soires dans la cuisine, ma bougie d'une
main, mon balai de l'autre,  me battre comme un lion, mais toujours en
pleurant. Malheureusement j'tais seul, et j'avais beau me multiplier,
ce n'tait plus comme au temps d'Annou. Du reste, les babarottes, elles
aussi, arrivaient en plus grand nombre. Je suis sr que toutes celles
de Lyon--et Dieu sait s'il y en a dans cette grosse ville
humide!--s'taient leves en masse pour venir assiger notre maison.
La cuisine en tait toute noire, je fus oblig de la leur abandonner.
Quelquefois je les regardais avec terreur par le trou de la serrure. Il
y en avait des milliards de mille... Tu crois peut-tre que ces maudites
btes s'en tinrent l! Ah! bien oui! tu ne connais pas ces gens du Nord.
C'est envahissant comme tout. De la cuisine, malgr portes et serrures,
elles passrent dans la salle  manger, o j'avais fait mon lit. Je me
transportai dans le magasin, puis dans le salon. Tu ris! j'aurais voulu
t'y voir.

De pice en pice, les damnes babarottes me poussrent jusqu' notre
ancienne petite chambre, au fond du corridor. L, elles me laissrent
deux  trois jours de rpit; puis un matin, en m'veillant, j'en aperus
une centaine qui grimpaient silencieusement le long de mon balai,
pendant qu'un autre corps de troupe se dirigeait en bon ordre vers mon
lit. Priv de mes armes, forc dans mes derniers redans, je n'avais plus
qu' fuir. C'est ce que je fis. J'abandonnai aux babarottes le matelas,
la chaise, le balai, et je m'en fus de cette horrible maison de la rue
Lanterne, pour n'y plus revenir.

Je passais encore quelques mois  Lyon, mais bien longs, bien noirs,
bien larmoyants. A mon bureau, on ne m'appelait plus que sainte
Madeleine. Je n'allais nulle part. Je n'avais pas un ami.. Ma seule
distraction, 'tait tes lettres... Ah! mon Daniel, quelle jolie faon
tu as de dire les choses! Je suis sr que tu pourrais crire dans les
journaux, si tu voulais. Ce n'est pas comme moi. Figure-toi qu' force
d'crire sous la dicte j'en suis arriv  tre  peu prs aussi
intelligent qu'une machine  coudre. Impossible de rien trouver par
moi-mme. M. Eyssette avait bien raison de me dire: Jacques, tu es un
ne. Aprs tout, ce n'est pas si mal d'tre un ne. Les nes sont de
braves btes, patientes, fortes, laborieuses, le coeur bon et les reins
solides... Mais revenons  mon histoire.

Dans toutes les lettres, tu me parlais de la reconstruction du foyer,
et, grce  ton loquence, j'avais comme toi pris feu pour cette grande
ide. Malheureusement, ce que je gagnais  Lyon suffisait  peine pour
me faire vivre. C'est alors que la pense me vint de m'embarquer pour
Paris. Il me semblait que l je serais plus  mme de venir en aide 
la famille, et que je trouverais tous les matriaux ncessaires  notre
fameuse reconstruction. Mon voyage fut donc dcid; seulement je pris
mes prcautions. Je ne voulais pas tomber dans les rues de Paris comme
un pierrot sans plumes. C'est bon pour toi, mon Daniel: il y a des
grces d'tat pour les jolis garons; mais moi, un grand pleurard!

J'allai donc demander quelques lettres de recommandation  notre ami
le cur de Saint-Nizier. C'est un homme trs bien pos dans le faubourg
Saint-Germain. Il me donna deux lettres, l'une pour un comte, l'autre
pour un duc. Je me mets bien, comme tu vois. De l je m'en fus trouver
un tailleur qui, sur ma bonne mine, consentit  me faire crdit d'un bel
habit noir avec ses dpendances, gilet, pantalon, _et caetera_. Je
mis mes lettres de recommandation dans mon habit, mon habit dans une
serviette, et me voil parti, avec trois louis en poche: 35 francs pour
mon voyage et 25 pour voir venir.

Le lendemain de mon arrive  Paris, ds sept heures du matin, j'tais
dans les rues, en habit noir et en gants jaunes. Pour ta gouverne, petit
Daniel, ce que je faisais l tait trs ridicule. A sept heures du
matin,  Paris, tous les habits noirs sont couchs, ou doivent l'tre.
Moi, je l'ignorais; et j'tais trs fier de promener le mien parmi ces
grandes rues, en faisant sonner mes escarpins neufs. Je croyais aussi
qu'en sortant de bonne heure j'aurais plus de chances pour rencontrer la
Fortune. Encore une erreur: la Fortune  Paris ne se lve pas matin. Me
voil donc trottant par le faubourg Saint-Germain avec mes lettres de
recommandation en poche.

J'allai d'abord chez le comte, rue de Lille; puis chez le duc, rue
Saint-Guillaume: Aux deux endroits, je trouvai les gens de service en
train de laver les cours et de faire reluire les cuivres des sonnettes.
Quand je dis  ces faquins que je venais parler  leurs matres de la
part du cur de Saint-Nizier, ils me rirent au nez en m'envoyant des
seaux d'eaux dans les jambes... Que veux-tu, mon cher? c'est ma faute,
aussi: il n'y a que les pdicures qui vont chez les gens  cette
heure-l. Je me le tins pour dit.

Tel que je te connais, toi, je suis sr qu' ma place tu n'aurais
jamais os retourner dans ces maisons et affronter les regards moqueurs
de la valetaille. Eh bien, moi, j'y retournai avec aplomb le jour mme,
dans l'aprs-midi, et, comme le matin, je demandai aux gens de service
de m'introduire auprs de leurs matres, toujours de la part du cur
de Saint-Nizier. Bien m'en prit d'avoir t brave: ces deux messieurs
taient visibles et je fus tout de suite introduit. Je trouvai deux
hommes et deux accueils bien diffrents. Le comte de la rue de Lille
me reut trs froidement. Sa longue figure maigre, srieuse jusqu' la
solennit, m'intimidait beaucoup, et je ne trouvai pas quatre mots  lui
dire. Lui de son ct me parla  peine. Il regarda la lettre du cur
de Saint-Nizier, la mit dans sa poche, me demanda de lui laisser
mon adresse, et me congdia d'un geste glacial, en me disant: Je
m'occuperai de vous; inutile que vous reveniez. Si je trouve quelque
chose, je vous crirai.

Le diable soit de l'homme! Je sortis de chez lui, transi jusqu'aux
moelles. Heureusement la rception qu'on me fit rue Saint-Guillaume
avait de quoi me rchauffer le coeur. J'y trouvai le duc le plus rjoui,
le plus panoui, le plus bedonnant, le plus avenant du monde. Et comme
il l'aimait, son cher cur de Saint-Nizier! et comme tout ce qui venait
de l serait sr d'tre bien accueilli rue Saint-Guillaume!... Ah! le
bon homme! le brave duc! Nous fmes amis tout de suite. Il m'offrit une
pince de tabac  la bergamote, me tira le bout de l'oreille, et me
renvoya avec une tape sur la joue et d'excellentes paroles:

--Je me charge de votre affaire. Avant peu, j'aurai ce qu'il vous faut.
D'ici l, venez me voir aussi souvent que vous voudrez.

Je m'en allai ravi.

Je passai deux jours sans y retourner, par discrtion. Le troisime
jour seulement, je poussai jusqu' l'htel de la rue Saint-Guillaume.
Un grand escogriffe bleu et or me demanda mon nom. Je rpondis d'un air
suffisant:

--Dites que c'est de la part du cur de Saint-Nizier.

Il revint au bout d'un moment.

--M. le duc est trs occup. Il prie monsieur de l'excuser et de
vouloir bien passer un autre jour.

Tu penses si je l'excusai, ce pauvre duc!

Le lendemain, je revins  la mme heure. Je trouvai le grand escogriffe
bleu de la veille, perch comme un ara sur le perron. Du plus loin qu'il
m'aperut, il me dit gravement:

--M. le duc est sorti.

--Ah! trs bien! rpondis-je, je reviendrai. Dites-lui, je vous prie,
que c'est la personne de la part du cur de Saint-Nizier.

Le lendemain, je revins encore; les jours suivants aussi, mais toujours
avec le mme insuccs. Une fois le duc tait au bain, une autre fois 
la messe, un jour au jeu de paume, un autre jour avec du monde.--Avec
du monde! En voil une formule. Eh bien, et moi, je ne suis donc pas du
monde?

A la fin, je me trouvais si ridicule avec mon ternel: De la part du
cur de Saint-Nizier, que je n'osais plus dire de la part de qui je
venais. Mais le grand ara bleu du perron ne me laissait jamais partir
sans me crier, avec une gravit imperturbable:

Monsieur est sans doute la personne qui vient de la part du cur de
Saint-Nizier?

Et cela faisait beaucoup rire d'autres aras bleus qui flnaient par l
dans les cours. Tas de coquins! Si j'avais pu leur allonger quelques
coups de trique de ma part  moi, et non de celle du cur de
Saint-Nizier!

Il y avait dix jours environ que j'tais  Paris, lorsqu'un soir,
en revenant l'oreille basse d'une de ces visites  la rue
Saint-Guillaume--je m'tais jur d'y aller jusqu' ce qu'on me mt 
la porte--, je trouvai chez mon portier une petite lettre. Devine de
qui?... Une lettre du comte, mon cher, du comte de la rue de Lille,
qui m'engageait  me prsenter sans retard chez son ami le marquis
d'Hacqueville. On demandait un secrtaire.... Tu penses, quelle joie! et
aussi quelle leon! Cet homme froid et sec, sur lequel je comptais si
peu, c'tait justement lui qui s'occupait de moi, tandis que l'autre, si
accueillant, me faisait faire depuis huit jours le pied de grue sur son
perron, expos, ainsi que le cur de Saint-Nizier, aux rires insolents
des aras bleus et or.... C'est l la vie, mon cher; et  Paris on
l'apprend vite.

Sans perdre une minute, je courus chez le marquis d'Hacqueville. Je
trouvai un petit vieux, frtillant, sec, tout en nerfs, alerte et gai
comme une abeille. Tu verras quel joli type. Une tte d'aristocrate,
fine et ple, des cheveux droits comme des quilles, et rien qu'un oeil,
l'autre est mort d'un coup d'pe, voil longtemps. Mais celui qui reste
est si brillant, si vivant, si parlant, si interrogeant, qu'on ne peut
pas dire que le marquis est borgne. Il a deux yeux dans le mme oeil,
voil tout.

Quand j'arrivai devant ce singulier petit vieillard, je commenai par
lui dbiter quelques banalits de circonstance; mais il m'arrta net:

--Pas de phrases! me dit-il. Je ne les aime pas. Venons aux faits,
voici. J'ai entrepris d'crire mes mmoires. Je m'y suis malheureusement
pris un peu tard, et je n'ai plus de temps  perdre, commenant  me
faire trs vieux. J'ai calcul qu'en employant tous mes instants, il me
fallait encore trois annes de travail pour terminer mon oeuvre. J'ai
soixante-dix ans, les jambes sont en droute; mais la tte n'a pas
boug. Je peux donc esprer aller encore trois ans et mener mes mmoires
 bonne fin. Seulement, je n'ai pas une minute de trop; c'est ce que mon
secrtaire n'a pas compris. Cet imbcile--un garon fort intelligent, ma
foi, dont j'tais enchant--s'est mis dans la tte d'tre amoureux et de
vouloir se marier. Jusque-l il n'y a pas de mal. Mais voil-t-il pas
que, ce matin, mon drle vient me demander deux jours de cong pour
faire ses noces. Ah! bien oui! deux jours de cong! Pas une minute.

--Mais, monsieur le marquis....

--Il n'y a pas de mais, monsieur le marquis.... Si vous vous en allez
deux jours, vous vous en irez tout  fait.

--Je m'en vais, monsieur le marquis.

--Bon voyage!

Et voil mon coquin parti.... C'est sur vous, mon cher garon, que je
compte pour le remplacer. Les conditions sont celles-ci: le secrtaire
vient chez moi le matin  huit heures; il apporte son djeuner. Je dicte
jusqu' midi. A midi le secrtaire djeune tout seul, car je ne djeune
jamais. Aprs le djeuner du secrtaire, qui doit tre trs court, on
se remet  l'ouvrage. Si je sors, le secrtaire m'accompagne; il a un
crayon et du papier. Je dicte toujours: en voiture,  la promenade, en
visite, partout! le soir, le secrtaire dne avec moi. Aprs le dner,
nous relisons ce que j'ai dict dans la journe. Je me couche  huit
heures, et le secrtaire est libre jusqu'au lendemain. Je donne cent
francs par mois et le dner. Ce n'est pas le Prou; mais dans trois ans,
les mmoires termins, il y aura un cadeau, et un cadeau royal, foi
d'Hacqueville! ce que je demande, c'est qu'on soit exact, qu'on ne se
marie pas, et qu'on sache crire trs vite sous la dicte. Savez-vous
crire sous la dicte?

--Oh! parfaitement, monsieur le marquis, rpondis-je avec une forte
envie de rire.

C'tait si comique, en effet, cet acharnement du destin  me faire
crire sous la dicte toute ma vie!...

--Eh bien, alors, mettez-vous l, reprit le marquis. Voici du papier et
de l'encre. Nous allons travailler tout de suite. J'en suis au chapitre
XXIV: _Mes dmls avec M. de Villle_. crivez....

Et le voil qui se met  me dicter d'une petite voix de cigale, en
sautillant d'un bout de la pice  l'autre.

C'est ainsi, mon Daniel, que je suis entr chez cet original, lequel
est au fond un excellent homme. Jusqu' prsent, nous sommes trs
contents l'un de l'autre; hier au soir, en apprenant ton arrive, il a
voulu me faire emporter pour toi cette bouteille de vin vieux. On nous
en sert une comme cela tous les jours  notre dner, c'est te dire si
l'on dne bien. Le matin, par exemple, j'apporte mon djeuner; et tu
rirais de me voir manger mes deux sous de fromage d'Italie dans une fine
assiette de Moustiers, sur une nappe  blason. Ce que le bonhomme en
fait, ce n'est pas par avarice, mais pour viter  son vieux cuisinier,
M. Pilois, la fatigue de me prparer mon djeuner.... En somme, la vie
que je mne n'est pas dsagrable. Les mmoires du marquis sont fort
instructifs, j'apprends sur M. Decazes et M. de Villle une foule de
choses qui ne peuvent pas manquer de me servir un jour ou l'autre. A
huit heures du soir, je suis libre. Je vais lire les journaux dans
un cabinet de lecture, ou bien encore dire bonjour  notre ami
Pierrotte.... Est-ce que tu te rappelles, l'ami Pierrotte? tu sais!
Pierrotte des Cvennes, le frre de lait de maman. Aujourd'hui Pierrotte
n'est plus Pierrotte: c'est M. Pierrotte comme les deux bras. Il a un
beau magasin de porcelaines au passage du Saumon; et comme il aimait
beaucoup Mme Eyssette, j'ai trouv sa maison ouverte  tous battants.
Pendant les soires d'hiver, c'tait une ressource.... Mais maintenant
que te voil, je ne suis plus en peine pour mes soires.... Ni toi non
plus, n'est-ce pas, frrot? Oh! Daniel, mon Daniel, que je suis content?
Comme nous allons tre heureux!...



III

MA MRE JACQUES

Jacques a fini son odysse, maintenant c'est le tour de la mienne.
Le feu qui meurt a beau nous faire signe: Allez vous coucher, mes
enfants, les bougies ont beau crier: Au lit! au lit! Nous sommes
brles jusqu'aux bobches.--On ne vous coute pas, leur dit Jacques
en riant, et notre veille continue.

Vous comprenez! ce que je raconte  mon frre l'intresse beaucoup.
C'est la vie du petit Chose au collge de Sarlande; cette triste vie que
le lecteur se rappelle sans doute. Ce sont les enfants laids et froces,
les perscutions, les haines, les humiliations, les clefs de M.
Viot toujours en colre, la petite chambre sous les combles o l'on
touffait, les trahisons, les nuits de larmes; et puis aussi--car
Jacques est si bon qu'on peut tout lui dire--, ce sont les dbauches du
caf Barbette, l'absinthe avec les caporaux, les dettes, l'abandon de
soi-mme, tout enfin, jusqu'au suicide et la terrible prdiction de
l'abb Germane: Tu seras un enfant toute ta vie.

Les coudes sur la table, la tte dans ses mains, Jacques coute jusqu'au
bout ma confession sans l'interrompre. De temps en temps, je le vois qui
frissonne et je l'entends dire: Pauvre petit! pauvre petit!

Quand j'ai fini, il se lve, me prend les mains et me dit d'une voix
douce qui tremble: L'abb Germane avait raison: vois-tu! Daniel, tu es
un enfant, un petit enfant incapable d'aller seul dans la vie, et tu
as bien fait de te rfugier prs de moi. Ds aujourd'hui tu n'es plus
seulement mon frre, tu es mon fils aussi, et puisque notre mre est
loin, c'est moi qui la remplacerai. Le veux-tu? dis, Daniel! Veux-tu que
je sois ta mre Jacques? Je ne t'ennuierai pas beaucoup, tu verras. Tout
ce que je te demande, c'est de me laisser toujours marcher  ct de toi
et de te tenir la main. Avec cela, tu peux tre tranquille et regarder
la vie en face, comme un homme: elle ne te mangera pas.

Pour toute rponse, je lui saute au cou: O ma mre Jacques, que tu es
bon!--Et me voil pleurant  chaudes larmes sans pouvoir m'arrter,
tout  fait comme l'ancien Jacques, de Lyon. Le Jacques d'aujourd'hui ne
pleure plus, lui; la citerne est  sec, comme il dit. Quoi qu'il arrive,
il ne pleurera plus jamais.

A ce moment, sept heures sonnent. Les vitres s'allument. Une lueur ple
entre dans la chambre en frissonnant.

Voil le jour, Daniel, dit Jacques. Il est temps de dormir. Couche-toi
vite... tu dois en avoir besoin.

--Et toi, Jacques?

--Oh! moi, je n'ai pas deux jours de chemin de fer dans les reins...
D'ailleurs, avant d'aller chez le marquis, il faut que je rapporte
quelques livres au cabinet de lecture et je n'ai pas de temps 
perdre... tu sais que le d'Hacqueville ne plaisante pas... Je rentrerai
ce soir  huit heures... Toi, quand tu te seras bien repos, tu sortiras
un peu. Surtout je te recommande.

Ici ma mre Jacques commence  me faire une foule de recommandations
trs importantes pour un nouveau dbarqu comme moi; par malheur,
tandis qu'il me les fait, je me suis tendu sur le lit, et sans dormir
prcisment, je n'ai dj plus les ides bien nettes. La fatigue, le
pt, les larmes... Je suis aux trois quarts assoupi... J'entends d'une
faon confuse quelqu'un qui me parle d'un restaurant tout prs d'ici,
d'argent dans mon gilet, de ponts  traverser, de boulevards 
suivre, de sergents de ville  consulter, et du clocher de
Saint-Germain-des-Prs comme point de ralliement. Dans mon demi-sommeil,
c'est surtout ce clocher de Saint-Germain qui m'impressionne. Je vois
deux, cinq, dix clochers de Saint-Germain rangs autour de mon lit comme
des poteaux indicateurs. Parmi tous ces clochers, quelqu'un va et vient
dans la chambre, tisonne le feu, ferme les rideaux des croises, puis
s'approche de moi, me pose un manteau sur les pieds, m'embrasse au front
et s'loigne doucement avec un bruit de porte...

Je dormais depuis quelques heures, et je crois que j'aurais dormi
jusqu'au retour de ma mre Jacques, quand le son d'une cloche me
rveilla subitement. C'tait la cloche de Sarlande, l'horrible cloche de
fer qui sonnait comme autrefois: Dig! dong! rveillez-vous! dig! dong!
habillez-vous! D'un bond je fus au milieu de la chambre, la bouche
ouverte pour crier comme au dortoir: Allons, messieurs! Puis, quand je
m'aperus que j'tais chez Jacques, je partis d'un grand clat de rire
et je me mis  gambader follement par la chambre. Ce que j'avais pris
pour la cloche de Sarlande, c'tait la cloche d'un atelier du voisinage
qui sonnait sec et froce comme celle de l-bas. Pourtant la cloche
du collge avait encore quelque chose de plus mchant, de plus enfer.
Heureusement elle tait  deux cents lieues; et, si fort qu'elle sonnt,
je ne risquais plus de l'entendre.

J'allai  la fentre, et je l'ouvris. Je m'attendais presque  voir
au-dessous de moi la cour des grands avec ses arbres mlancoliques et
l'homme aux clefs rasant les murs...

Au moment o j'ouvrais, midi sonnait partout. La grosse tour de
Saint-Germain tinta la premire ses douze coups de l'anglus  la suite,
presque dans mon oreille. Par la fentre ouverte, les grosses notes
lourdes tombaient chez Jacques trois par trois, se crevaient en tombant
comme des bulles sonores, et remplissaient de bruit toute la chambre. A
l'anglus de Saint-Germain, les autres anglus de Paris rpondirent sur
des timbres divers... En bas, Paris grondait, invisible... Je restai l
un moment  regarder luire dans la lumire les dmes, les flches, les
tours; puis tout  coup, le bruit de la ville montant jusqu' moi, il
me vint je ne sais quelle folle envie de plonger, de me rouler dans ce
bruit, dans cette foule, dans cette vie, dans ces passions, et je me dis
avec ivresse:

Allons voir Paris!



IV

LA DISCUSSION DU BUDGET

Ce jour-l plus d'un Parisien a d dire en rentrant chez lui, le soir,
pour se mettre  table: Quel singulier petit bonhomme j'ai rencontr
aujourd'hui! Le fait est qu'avec ses cheveux trop longs, son pantalon
trop court, ses caoutchoucs, ses bas bleus, son bouquet dpartemental et
cette solennit de dmarche particulire  tous les tres trop petits,
le petit Chose devait tre tout  fait comique.

C'tait justement une journe de la fin de l'hiver, une de ces journes
tides et lumineuses, qui,  Paris, souvent sont plus le printemps que
le printemps lui-mme. Il y avait beaucoup de monde dehors. Un peu
tourdi par le va-et-vient bruyant de la rue, j'allais devant moi,
timide, et le long des murs. On me bousculait, je disais pardon! et je
devenais tout rouge. Aussi je me gardais bien de m'arrter devant les
magasins et, pour rien au monde, je n'aurais demand ma route. Je
prenais une rue, puis une autre, toujours tout droit. On me regardait.
Cela me gnait beaucoup. Il y avait des gens qui se retournaient sur
mes talons et des yeux qui riaient en passant prs de moi; une fois
j'entendis une femme dire  une autre: Regarde donc celui-l. Cela me
fit broncher... Ce qui m'embarrassait beaucoup aussi, c'tait l'oeil
inquisiteur des sergents de ville. A tous les coins de rue, ce diable
d'oeil silencieux se braquait sur moi curieusement; et, quand j'avais
pass, je le sentais encore qui me suivait de loin et me brlait dans le
dos. Au fond, j'tais un peu inquiet.

Je marchai ainsi prs d'une heure, jusqu' un grand boulevard plant
d'arbres grles. Il y avait l tant de bruit, tant de gens, tant de
voitures, que je m'arrtai presque effray.

Comment me tirer d'ici? pensai-je en moi-mme. Comment rentrer  la
maison? Si je demande le clocher de Saint-Germain-des-Prs, on se
moquera de moi. J'aurai l'air d'une cloche gare qui revient de Rome,
le jour de Pques.

Alors, pour me donner le temps de prendre un parti, je m'arrtai devant
les affiches de thtre, de l'air affair d'un homme qui fait son
menu de spectacles pour le soir. Malheureusement les affiches, fort
intressantes d'ailleurs, ne donnaient pas le moindre renseignement sur
le clocher de Saint-Germain, et je risquais fort de rester l jusqu'au
grand coup de trompette du jugement dernier, quand soudain ma mre
Jacques parut  mes cts. Il tait aussi tonn que moi.

Comment! c'est toi, Daniel! Que fais-tu l, bon Dieu?

Je rpondis d'un petit air ngligent:

Tu vois! je me promne.

Ce bon garon de Jacques me regardait avec admiration:

C'est qu'il est dj Parisien, vraiment!

Au fond, j'tais bien heureux de l'avoir, et je m'accrochai  son bras
avec une joie d'enfant, comme  Lyon, quand M. Eyssette pre tait venu
nous chercher sur le bateau.

Quelle chance que nous nous soyons rencontrs! me dit Jacques. Mon
marquis a une extinction de voix, et comme, heureusement, on ne peut pas
dicter par gestes, il m'a donn cong jusqu' demain.... Nous allons en
profiter pour faire une grande promenade....

L-dessus, il m'entrane; et nous voil partis dans Paris, bien serrs
l'un contre l'autre et tout fiers de marcher ensemble.

Maintenant que mon frre est prs de moi, la rue ne me fait plus peur.
Je vais la tte haute, avec un aplomb de trompette aux zouaves, et gare
au premier qui rira! Pourtant une chose m'inquite. Jacques, chemin
faisant, me regarde  plusieurs reprises d'un air piteux. Je n'ose lui
demander pourquoi.

Sais-tu qu'ils sont trs gentils tes caoutchoucs? me dit-il au bout
d'un moment.

--N'est-ce pas, Jacques?

--Oui, ma foi! trs gentils... Puis, en souriant, il ajoute: C'est
gal, quand je serai riche, je t'achterai une paire de bons souliers
pour mettre dedans.

Pauvre cher Jacques! il a dit cela sans malice; mais il n'en faut pas
plus pour me dcontenancer. Voil toutes mes hontes revenues. Sur ce
grand boulevard ruisselant de clair soleil, je me sens ridicule avec mes
caoutchoucs, et quoi que Jacques puisse me dire d'aimable en faveur de
ma chaussure, je veux rentrer sur-le-champ.

Nous rentrons. On s'installe au coin du feu, et le reste de la
journe se passe gaiement  bavarder ensemble comme deux moineaux de
gouttire... Vers le soir, on frappe  notre porte. C'est un domestique
du marquis avec ma malle.

Trs bien! dit ma mre Jacques. Nous allons inspecter un peu ta
garde-robe.

Pcare! ma garde-robe!...

L'inspection commence. Il faut voir notre mine piteusement comique en
faisant ce maigre inventaire. Jacques,  genoux devant la malle, tire
les objets l'un aprs l'autre et les annonce  mesure.

Un dictionnaire... une cravate... un autre dictionnaire... Tiens! une
pipe... tu fumes donc!... Encore une pipe... Bont divine! que de
pipes! Si tu avais seulement autant de chaussettes... Et ce gros livre,
qu'est-ce que c'est?... Oh! oh!... _Cahier de punitions... Boucoyran
500 lignes... Soubeyrol, 400 lignes... Boucoyran, 500 lignes..._
_Boucoyran.... Boucoyran...._ Sapristi! tu ne le mnageais pas, le nomm
Boucoyran.... C'est gal, deux ou trois douzaines de chemises feraient
bien mieux notre affaire.

A cet endroit de l'inventaire, ma mre Jacques pousse un cri de
surprise....

Misricorde! Daniel... qu'est-ce que je vois? Des vers! ce sont des
vers.... Tu en fais donc toujours?... Cachottier, va! pourquoi ne m'en
as-tu jamais parl dans tes lettres? Tu sais bien pourtant que je
ne suis pas un profane.... J'ai fait des pomes, moi aussi, dans
le temps.... Souviens-toi de _Religion! Religion! Pome en douze
chants!_.... , monsieur le lyrique, voyons un peu tes posies!...

--Oh! non, Jacques, je t'en prie. Cela n'en vaut pas la peine.

--Tous les mmes, ces potes, dit Jacques en riant. Allons! mets-toi l,
et lis-moi tes vers; sinon je vais les lire moi-mme, et tu sais comme
je lis mal!

Cette menace me dcide; je commence ma lecture.

Ce sont des vers que j'ai faits au collge de Sarlande, sous les
chtaigniers de la Prairie, en surveillant les lves.... Bons, ou
mchants? Je ne m'en souviens gure; mais quelle motion en les
lisant!... Pensez donc! des posies qu'on n'a jamais montres 
personne.... Et puis l'auteur de _Religion! Religion!_ n'est pas un juge
ordinaire. S'il allait se moquer de moi? Pourtant,  mesure que je lis,
la musique des rimes me grise et ma voix se raffermit. Assis devant la
croise, Jacques m'coute, impassible. Derrire lui, dans l'horizon,
se couche un gros soleil rouge qui incendie nos vitres. Sur le bord du
toit, un chat maigre bille et s'tire en nous regardant; il a l'air
renfrogn d'un socitaire de la Comdie-Franaise coutant une
tragdie.... Je vois tout cela du coin de l'oeil sans interrompre ma
lecture.

Triomphe inespr! A peine j'ai fini, Jacques enthousiasm quitte sa
place et me saute au cou:

Oh! Daniel! que c'est beau! que c'est beau!

Je le regarde avec un peu de dfiance.

Vraiment, Jacques, tu trouves?...

--Magnifique, mon cher, magnifique!... Pense que tu avais toutes
ces richesses dans ta malle et que tu n'en disais rien! C'est
incroyable!...

Et voil ma mre Jacques qui marche  grands pas dans la chambre,
parlant tout seul et gesticulant. Tout  coup, il s'arrte en prenant un
air solennel:

Il n'y a plus  hsiter: Daniel, tu es pote, il faut rester pote et
chercher ta vie de ce ct-l.

--Oh! Jacques, c'est bien difficile... Les dbuts surtout. On gagne si
peu.

--Bah! je gagnerai pour deux, n'aie pas peur.

--Et le foyer, Jacques, le foyer que nous voulons reconstruire?

--Le foyer! je m'en charge. Je me sens de force  le reconstruire  moi
tout seul. Toi, tu l'illustreras, et tu penses comme nos parents seront
fiers de s'asseoir  un foyer clbre!...

J'essaie encore quelques objections; mais Jacques a rponse  tout. Du
reste, il faut le dire, je ne me dfends que faiblement. L'enthousiasme
fraternel commence  me gagner. La foi potique me pousse  vue d'oeil,
et je me sens dj par tout mon tre un prurigo lamartinien... Il y a un
point, par exemple, sur lequel Jacques et moi nous ne nous entendons
pas du tout. Jacques veut qu' trente-cinq ans j'entre  l'Acadmie
franaise. Moi, je m'y refuse nergiquement. Foin de l'Acadmie! C'est
vieux, dmod, pyramide d'Egypte en diable.

Raison de plus pour y entrer, me dit Jacques. Tu leur mettras un peu de
jeune sang dans les veines,  tous ces vieux Palais-Mazarin... Et puis
Mme Eyssette sera si heureuse, songe donc!

Que rpondre  cela? Le nom de Mme Eyssette est un argument sans
rplique. Il faut se rsigner  endosser l'habit vert. Va donc pour
l'Acadmie! Si mes collgues m'ennuient trop, je ferai comme Mrime, je
n'irai jamais aux sances.

Pendant cette discussion, la nuit est venue, les cloches de
Saint-Germain carillonnent joyeusement, comme pour clbrer l'entre
de Daniel Eyssette  l'Acadmie franaise. Allons dner! dit ma mre
Jacques; et, tout fier de se montrer avec un acadmicien, il m'emmne
dans une crmerie de la rue Saint-Benot.

C'est un petit restaurant de pauvres, avec une table d'hte au fond pour
les habitus. Nous mangeons dans la premire salle, au milieu de gens
trs rps, trs affams, qui raclent leurs assiettes silencieusement.
Ce sont presque tous des hommes de lettres, me dit Jacques  voix
basse. Dans moi-mme, je ne puis m'empcher de faire  ce sujet quelques
rflexions mlancoliques; mais je me garde bien de les communiquer 
Jacques de peur de refroidir son enthousiasme.

Le dner est trs gai. M. Daniel Eyssette (de l'Acadmie franaise)
montre beaucoup d'entrain, et encore plus d'apptit. Le repas fini, on
se hte de remonter dans le clocher; et tandis que M. l'acadmicien
fume sa pipe  califourchon sur la fentre, Jacques, assis  sa table,
s'absorbe dans un grand travail de chiffres qui parat l'inquiter
beaucoup. Il se ronge les ongles, s'agite fbrilement sur sa chaise,
compte sur ses doigts, puis, tout  coup, se lve avec un cri de
triomphe: Bravo!... j'y suis arriv.

--A quoi, Jacques?

--A tablir notre budget, mon cher. Et je te rponds que ce n'tait
pas une petite affaire. Pense! soixante francs par mois pour vivre 
deux!...

--Comment! soixante?... Je croyais que tu gagnais cent francs chez le
marquis.

--Oui! mais il y a l-dessus quarante francs par mois,  envoyer  Mme
Eyssette pour la reconstruction du foyer.... Restent donc soixante
francs. Nous avons quinze francs de chambre; comme tu vois, ce n'est pas
cher; seulement, il faut que je fasse le lit moi-mme.

--Je le ferai aussi, moi, Jacques.

--Non, non. Pour un acadmicien, ce ne serait pas convenable. Mais
revenons au budget.... Donc 15 francs de chambre, 5 francs de
charbon--seulement 5 francs, parce que je vais le chercher moi-mme aux
usines tous les mois--, restent 40 francs. Pour ta nourriture, mettons
30 francs. Tu dneras  la crmerie o nous sommes alls ce soir, c'est
15 sous sans le dessert, et tu as vu qu'on n'est pas trop mal. Il te
reste 5 sous pour ton djeuner. Est-ce assez?

--Je crois bien.

--Nous avons encore 10 francs. Je compte 7 francs de blanchissage....
Quel dommage que je n'aie pas le temps! j'irais moi-mme au bateau....
Restent 3 francs que j'emploie comme ceci: 30 sous pour mes djeuners...
dame, tu comprends! moi, je fais tous les jours un bon repas chez mon
marquis, et je n'ai pas besoin d'un djeuner aussi substantiel que
le tien. Les derniers trente sous sont les menus frais, tabac,
timbres-poste et autres dpenses imprvues. Cela nous fait juste nos
soixante francs.... Hein! Crois-tu que c'est calcul?

Et Jacques enthousiasm, se met  gambader dans la chambre; puis,
subitement, il s'arrte et prend un air constern:

Allons, bon! le budget est  refaire... J'ai oubli quelque chose.

--Quoi donc?

--Et la bougie!... Comment feras-tu, le soir, pour travailler, si tu
n'as pas de bougie? C'est une dpense indispensable, et une dpense d'au
moins cinq francs par mois.... O pourrait-on bien les dcrocher,
ces cinq francs-l?... L'argent du foyer est sacr, et sous aucun
prtexte.... Eh! parbleu, j'ai notre affaire. Voici le mois de mars qui
vient, et avec lui le printemps, la chaleur, le soleil.

--Eh bien, Jacques?

--Eh bien, Daniel, quand il fait chaud, le charbon est inutile: soit 5
francs de charbon, que nous transformons en 5 francs de bougie; et voil
le problme rsolu.... Dcidment, je suis n pour tre ministre des
Finances.... Qu'en dis-tu? Cette fois, le budget tient sur ses jambes,
et je crois que nous n'avons rien oubli.... Il y a bien encore la
question des souliers et des vtements, mais je sais ce que je vais
faire.... J'ai tous les jours ma soire libre  partir de huit heures,
je chercherai une place de teneur de livres chez quelque petit marchand.
Bien sr que l'ami Pierrotte me trouvera cela facilement.

--Ah! , Jacques, vous tes donc trs lis, toi et l'ami Pierrotte?...
Est-ce que tu y vas souvent?

--Oui, trs souvent. Le soir, on fait de la musique.

--Tiens! Pierrotte est musicien.

--Non! pas lui; sa fille.

--Sa fille!... Il a donc une fille?... H! H! Jacques.... Est-elle
jolie, Mlle Pierrotte?

--Oh! tu m'en demandes trop pour une fois, mon petit Daniel.... Un autre
jour, je te rpondrai. Maintenant, il est tard; allons nous coucher.

Et pour cacher l'embarras que lui causent mes questions, Jacques se met
 border le lit activement avec un soin de vieille fille.

C'est un lit de fer  une place, en tout pareil  celui dans lequel nous
couchions tous les deux,  Lyon, rue Lanterne.

T'en souviens-tu, Jacques! de notre petit lit de la rue Lanterne, quand
nous lisions des romans en cachette, et que M. Eyssette nous criait du
fond de son lit, avec sa plus grosse voix: teignez vite, ou je me
lve!

Jacques se souvient de cela, et aussi de bien d'autres choses.... De
souvenir en souvenir, minuit sonne  Saint-Germain qu'on ne songe pas
encore  dormir.

Allons!... bonne nuit! me dit Jacques rsolument.

Mais au bout de cinq minutes, je l'entends qui pouffe de rire sous sa
couverture.

De quoi ris-tu, Jacques?...

--Je ris de l'abb Micou, tu sais, l'abb Micou de la mancanterie....
Te le rappelles-tu?...

--Parbleu!...

Et nous voil partis  rire,  rire,  bavarder,  bavarder.... Cette
fois, c'est moi qui suis raisonnable et qui dis:

Il faut dormir.

Mais un moment aprs, je recommence de plus belle:

Et Rouget, Jacques. Est-ce que tu t'en souviens?...

L-dessus, nouveaux clats de rire et causeries  n'en plus finir....

Soudain un grand coup de poing branle la cloison de mon ct, du ct
de la ruelle. Consternation gnrale.

C'est Coucou-Blanc!... me dit Jacques tout bas dans l'oreille.

--Coucou-Blanc! Qu'est-ce que cela?

--Chut!... pas si haut.... Coucou-Blanc est notre voisine. Elle se
plaint sans doute que nous l'empchons de dormir.

--Dis donc, Jacques! quel drle de nom elle a, notre voisine!...
Coucou-Blanc! Est-ce qu'elle est jeune?...

--Tu pourras en juger toi-mme, mon cher. Un jour ou l'autre, vous vous
rencontrerez dans l'escalier. Mais en attendant, dormons vite.... sans
quoi Coucou-Blanc pourrait bien se fcher encore.

L-dessus, Jacques souffle la bougie, et M. Daniel Eyssette (de
l'Acadmie franaise) s'endort sur l'paule de son frre comme quand il
avait dix ans.



V

COUCOU-BLANC ET LA DAME DU PREMIER

Il y a, sur la place de Saint-Germain-des-Prs, dans le coin de
l'glise,  gauche et tout au bord des toits, une petite fentre qui me
serre le coeur chaque fois que je la regarde. C'est la fentre de notre
ancienne chambre; et, encore aujourd'hui, quand je passe par l, je me
figure que le Daniel d'autrefois est toujours l-haut, assis  sa table
contre la vitre, et qu'il sourit de piti en voyant dans la rue le
Daniel d'aujourd'hui triste et dj courb.

Ah! vieille horloge de Saint-Germain, que de belles heures tu m'as
sonnes quand j'habitais l-haut, avec ma mre Jacques!... Est-ce que
tu ne pourrais pas m'en sonner encore quelques-unes de ces heures de
vaillance et de jeunesse? J'tais si heureux dans ce temps-l... Je
travaillais de si bon coeur!...

Le matin, on se levait avec le jour. Jacques, tout de suite, s'occupait
du mnage. Il allait chercher de l'eau, balayait la chambre, rangeait
ma table. Moi, je n'avais le droit de toucher  rien. Si je lui disais:
Jacques, veux-tu que je t'aide? Jacques se mettait  rire: Tu n'y
songes pas, Daniel. Et la dame du premier? Avec ces deux mots gros
d'allusions, il me fermait la bouche.

Voici pourquoi.

Pendant les premiers jours de notre vie  deux, c'tait moi qui tais
charg de descendre chercher de l'eau dans la cour. A une autre heure
de la journe, je n'aurais peut-tre pas os! mais, le matin, toute la
maison dormait encore, et ma vanit ne risquait pas d'tre rencontre
dans l'escalier une cruche  la main. Je descendais, en m'veillant, 
peine vtu. A cette heure-l, la cour tait dserte. Quelquefois, un
palefrenier en casaque rouge nettoyait ses harnais prs de la pompe.
C'tait le cocher de la dame du premier, une jeune crole trs lgante
dont on s'occupait beaucoup dans la maison. La prsence de cet homme
suffisait pour me gner; quand il tait l, j'avais honte, je pompais
vite et je remontais avec ma cruche  moiti remplie. Une fois en haut,
je me trouvais trs ridicule, ce qui ne m'empchait pas d'tre aussi
gn le lendemain, si j'apercevais la casaque rouge dans la cour.... Or,
un matin que j'avais eu la chance d'viter cette formidable casaque, je
remontais allgrement et ma cruche toute pleine, lorsque,  la
hauteur du premier tage, je me trouvai face  face avec une dame qui
descendait. C'tait la dame du premier.

Droite et fire, les yeux baisss sur un livre, elle allait lentement
dans un flot d'toffes soyeuses. A premire vue, elle me parut belle,
quoique un peu ple; ce qui me resta d'elle, surtout, c'est une petite
cicatrice blanche qu'elle avait dans un coin, au-dessous de la lvre. En
passant devant moi, la dame leva les yeux. J'tais debout contre le mur,
ma cruche  la main, tout rouge et tout honteux. Pensez! tre surpris
ainsi comme un porteur d'eau, mal peign, ruisselant, le cou nu, la
chemise entrouverte... quelle humiliation! J'aurais voulu entrer dans la
muraille.... La dame me regarda un moment bien en face d'un air de
reine indulgente, avec un petit sourire, puis elle passa.... Quand je
remontai, j'tais furieux. Je racontai mon aventure  Jacques, qui se
moqua beaucoup de ma vanit; mais le lendemain, il prit la cruche sans
rien dire et descendit. Depuis lors, il descendit ainsi tous les matins;
et moi, malgr mes remords, je le laissais faire: j'avais trop peur de
rencontrer encore la dame du premier.

Le mnage fini, Jacques s'en allait chez son marquis, et je ne le
revoyais plus que dans la soire. Je passais mes journes tout seul, en
tte--tte avec la Muse ou ce que j'appelais la Muse. Du matin au soir,
la fentre restait ouverte avec ma table devant, et sur cet tabli, du
matin au soir j'enfilais des rimes. De temps en temps un pierrot venait
boire  ma gouttire; il me regardait un moment d'un air effront, puis
il allait dire aux autres ce que je faisais, et j'entendais le bruit sec
de leurs petites pattes sur les ardoises.... J'avais aussi les cloches
de Saint-Germain qui me rendaient visite plusieurs fois dans le jour.
J'aimais bien quand elles venaient me voir. Elles entraient bruyamment
par la fentre et remplissaient la chambre de musique. Tantt des
carillons joyeux et fous prcipitaient leurs doubles croches, tantt
des glas noirs, lugubres, dont les notes tombaient une  une comme des
larmes. Puis j'avais les anglus: l'anglus de midi, un archange aux
habits de soleil qui entrait chez moi tout resplendissant de lumire;
l'anglus du soir, un sraphin mlancolique qui descendait dans un rayon
de lune et faisait toute la chambre humide en y secouant ses grandes
ailes....

La Muse, les pierrots, les cloches, je ne recevais jamais d'autres
visites. Qui serait venu me voir? Personne ne me connaissait. A la
crmerie de la rue Saint-Benot, j'avais toujours soin de me mettre 
une petite table  part de tout le monde; je mangeais vite, les
yeux dans mon assiette; puis, le repas fini, je prenais mon chapeau
furtivement et je rentrais  toutes jambes. Jamais une distraction,
jamais une promenade; pas mme la musique au Luxembourg. Cette timidit
maladive que je tenais de Mme Eyssette tait encore augmente par le
dlabrement de mon costume et ces malheureux caoutchoucs qu'on n'avait
pas pu remplacer. La rue me faisait peur, me rendait honteux. Je
n'aurais jamais voulu descendre de mon clocher. Quelquefois pourtant,
par ces jolis soirs mouills des printemps parisiens, je rencontrais, en
revenant de la crmerie, des voles d'tudiants en belle humeur, et de
les voir s'en aller ainsi bras dessus bras dessous, avec leurs grands
chapeaux, leurs pipes, leurs matresses, cela me donnait des ides....
Alors je remontais bien vite mes cinq tages, j'allumais ma bougie, et
je me mettais au travail rageusement jusqu' l'arrive de Jacques.

Quand Jacques arrivait, la chambre changeait d'aspect. Elle tait toute
gaiet, bruit, mouvement. On chantait, on riait, on se demandait des
nouvelles de la journe. As-tu bien travaill? me disait Jacques, ton
pome avance-t-il? Puis il me racontait quelque nouvelle invention de
son original marquis, tirait de sa poche des friandises du dessert mises
de ct pour moi, et s'amusait  me les voir croquer  belles dents.
Aprs quoi, je retournais  l'tabli aux rimes. Jacques faisait deux
ou trois tours dans la chambre, et, quand il me croyait bien en train,
s'esquivait en me disant: Puisque tu travailles, je vais _l-bas_
passer un moment. _L-bas_, cela voulait dire chez Pierrotte; et si
vous n'avez pas dj devin pourquoi Jacques allait si souvent _l-bas_,
c'est que vous n'tes pas bien habile. Moi, je compris tout, ds le
premier jour, rien qu' le voir lisser ses cheveux devant la glace avant
de partir, et recommencer trois ou quatre fois son noeud de cravate;
mais pour ne pas le gner, je faisais semblant de ne me douter de rien,
et je me contentais de rire au-dedans de moi, en pensant des choses....

Jacques parti, en avant les rimes! A cette heure-l je n'avais plus le
moindre bruit; les pierrots, les anglus, tous mes amis taient couchs.
Complet tte--tte avec la Muse.... Vers neuf heures, j'entendais
monter dans l'escalier,--un petit escalier de bois qui faisait suite au
grand. C'tait Mlle Coucou-Blanc, notre voisine, qui rentrait. A partir
de ce moment, je ne travaillais plus. Ma cervelle migrait effrontment
chez la voisine et n'en bougeait pas.... Que pouvait-elle bien tre,
cette mystrieuse Coucou-Blanc?... Impossible d'avoir le moindre
renseignement  son endroit.... Si j'en parlais  Jacques, il prenait un
petit air en dessous pour me dire: Comment!... tu ne l'as pas encore
rencontre, notre superbe voisine? Mais, jamais il ne s'expliquait
davantage. Moi je pensais: Il ne veut pas que je la connaisse.... C'est
sans doute une grisette du Quartier latin. Et cette ide m'embrasait la
tte. Je me figurais quelque chose de frais, de jeune, de joyeux--une
grisette, quoi! Il n'y avait pas jusqu' ce nom de Coucou-Blanc qui
ne me part plein de saveur, un de ces jolis sobriquets d'amour comme
Musette ou Mimi Pinson. C'tait, dans tous les cas, une Musette bien
sage et bien range que ma voisine, une Musette de Nanterre, qui
rentrait tous les soirs  la mme heure, et toujours seule. Je savais
cela pour avoir plusieurs jours de suite,  l'heure o elle arrivait,
appliqu mon oreille  sa cloison... Invariablement, voici ce que
j'entendais: d'abord comme un bruit de bouteille qu'on dbouche et
rebouche plusieurs fois; puis au bout d'un moment, pouf! la chute d'un
corps trs lourd sur le parquet; et presque aussitt une petite voix
grle, trs aigu, une voix de grillon malade, entonnant je ne sais quel
air  trois notes, triste  faire pleurer. Sur cet air-l, il y avait
des paroles, mais je ne les distinguais pas, except cependant
les incomprhensibles syllabes que voici:--_Tolocototignan!_...
_Tolocototignan!_...--qui revenaient de temps en temps dans la chanson
comme un refrain plus accentu que le reste. Cette singulire musique
durait environ une heure; puis, sur un dernier _tolocototignan_, la voix
s'arrtait tout  coup; et je n'entendais plus qu'une respiration lente
et lourde... Tout cela m'intriguait beaucoup.

Un matin, ma mre Jacques, qui venait de chercher de l'eau, entra
vivement chez nous avec un grand air de mystre et s'approchant de moi
me dit tout bas:

Si tu veux voir notre voisine... chut!... elle est l.

D'un bond je fus sur le palier... Jacques ne m'avait pas menti...
Coucou-Blanc tait dans sa chambre, avec sa porte grande ouverte; et
je pus enfin la contempler... Oh! Dieu! Ce ne fut qu'une vision; mais
quelle vision!... Imaginez une petite mansarde compltement nue,  terre
une paillasse, sur la chemine une bouteille d'eau-de-vie, au-dessus de
la paillasse un norme et mystrieux fer  cheval pendu au mur comme un
bnitier. Maintenant, au milieu de ce chenil, figurez-vous une horrible
Ngresse avec de gros yeux de nacre, des cheveux courts, laineux et
friss comme une toison de brebis noire, et une vieille crinoline rouge,
sans rien dessus.... C'est ainsi que m'apparut pour la premire fois ma
voisine Coucou-Blanc, la Coucou-Blanc de mes rves, la soeur de Mimi
Pinson et de Bergerette.... O province romanesque, que ceci te serve de
leon!...

Eh bien, me dit Jacques en me voyant rentrer, eh bien, comment la
trouves.... Il n'acheva pas sa phrase et, devant ma mine dconfite,
partit d'un immense clat de rire. J'eus le bon esprit de faire comme
lui, et nous voil riant de toutes nos forces l'un en face de l'autre
sans pouvoir parler. A ce moment, par la porte entrebille, une grosse
tte noire se glissa dans la chambre et disparut presque aussitt en
nous criant: Blancs moquer Ngre, pas joli. Vous pensez si nous rmes
de plus belle....

Quand notre gaiet fut un peu calme, Jacques m'apprit que la Ngresse
Coucou-Blanc tait au service de la dame du premier; dans la maison, on
l'accusait d'tre un peu sorcire:  preuve, le fer  cheval, symbole du
culte Vaudoux, qui pendait au-dessus de sa paillasse. On disait aussi
que tous les soirs, quand sa matresse tait sortie. Coucou-Blanc
s'enfermait dans sa mansarde, buvait de l'eau-de-vie jusqu' tomber
ivre morte, et chantait des chansons ngres une partie de la nuit. Ceci
m'expliquait tous les bruits mystrieux qui venaient de chez ma voisine:
la bouteille dbouche, la chute sur le parquet, et l'air monotone 
trois notes. Quant au _tolocototignan_, il parat que c'est une sorte
d'onomatope, trs rpandue chez les Ngres du Cap, quelque chose comme
notre _lon, lan, la_; les Pierre Dupont en bne mettent de a dans
toutes leurs chansons.

A partir de ce jour, ai-je besoin de le dire? le voisinage de
Coucou-Blanc ne me donna plus autant de distractions. Le soir, quand
elle montait, mon coeur ne trottait plus si vite; jamais je ne me
drangeais plus pour aller coller mon oreille  la cloison....
Quelquefois pourtant, dans le silence de la nuit, les _tolocototignan_
venaient jusqu' ma table, et j'prouvais je ne sais quel vague malaise
en entendant ce triste refrain; on et dit que je pressentais le rle
qu'il allait jouer dans ma vie....

Sur ces entrefaites, ma mre Jacques trouva une place de teneur de
livres  cinquante francs par mois chez un petit marchand de fer, o il
devait se rendre tous les soirs en sortant de chez le marquis. Le pauvre
garon m'apprit cette bonne nouvelle, moiti content, moiti fch.
Comment feras-tu pour aller _l-bas_? lui dis-je tout de suite. Il me
rpondit, les yeux pleins de larmes: J'irai le dimanche. Et ds lors,
comme il l'avait dit, il n'alla plus _l-bas_ que le dimanche, mais cela
lui cotait, bien sr.

Quel tait donc ce _l-bas_ si sduisant qui tenait tant  coeur 
ma mre Jacques?... Je n'aurais pas t fch de le connatre.
Malheureusement on ne me proposait jamais de m'emmener; et moi, j'tais
trop fier pour le demander. Le moyen d'ailleurs d'aller quelque part,
avec mes caoutchoucs?... Un dimanche pourtant, au moment de partir chez
Pierrotte, Jacques me dit avec un peu d'embarras:

Est-ce que tu n'aurais pas envie de m'accompagner _l-bas_, petit
Daniel? Tu leur ferais srement un grand plaisir.

--Mais, mon cher, tu plaisantes....

--Oui, je le sais bien.... Le salon de Pierrotte n'est gure la place
d'un pote.... Ils sont l un tas de vieilles peaux de lapins....

--Oh! ce n'est pas pour cela, Jacques; c'est seulement  cause de mon
costume....

--Tiens! au fait... je n'y songeais pas, dit Jacques.

Et il partit comme enchant d'avoir une vraie raison pour ne pas
m'emmener.

A peine au bas de l'escalier, le voil qui remonte et vient vers moi
tout essouffl.

Daniel, me dit-il, si tu avais eu des souliers et une jaquette
prsentable, m'aurais-tu accompagn chez Pierrotte?

--Pourquoi pas?

--Eh bien: alors, viens... je vais t'acheter tout ce qu'il te faut, nous
irons _l-bas_.

Je le regardai, stupfait. C'est la fin du mois, j'ai de l'argent,
ajouta-t-il pour me convaincre. J'tais si content de l'ide des
nippes fraches que je ne remarquai pas l'motion de Jacques ni le ton
singulier dont il parlait. Ce n'est que plus tard que je songeai 
tout cela. Pour le moment, je lui sautai au cou, et nous partmes chez
Pierrotte, en passant par le Palais-Royal, o je m'habillai de neuf chez
un fripier.



VI

LE ROMAN DE PIERROTTE

Quand Pierrotte avait vingt ans, si on lui avait prdit qu'un jour il
succderait  M. Lalouette dans le commerce des porcelaines, qu'il
aurait deux cent mille francs chez son notaire--Pierrotte, un
notaire--et une superbe boutique  l'angle du passage du Saumon, on
l'aurait beaucoup tonn.

Pierrotte,  vingt ans, n'tait jamais sorti de son village, portait de
gros _esclots_ en sapin des Cvennes, ne savait pas un mot de franais
et gagnait cent cus par an  lever des vers  soie; solide compagnon
du reste, beau danseur de bourre, aimant rire et chanter la gloire,
mais toujours d'une manire honnte et sans faire de tort aux
cabaretiers. Comme tous les gars de son ge, Pierrotte avait une bonne
amie, qu'il allait attendre le dimanche  la sortie des vpres pour
l'emmener danser des gavottes sous les mriers. La bonne amie de
Pierrotte s'appelait Roberte, la grande Roberte. C'tait une belle
magnanarelle de dix-huit ans, orpheline comme lui, pauvre comme lui,
mais sachant trs bien lire et crire, ce qui, dans les villages
cvenols, est encore plus rare qu'une dot. Trs fier de sa Roberte,
Pierrotte comptait l'pouser ds qu'il aurait tir au sort; mais, le
jour du tirage arriv, le pauvre Cvenol--bien qu'il et tremp trois
fois sa main dans l'eau bnite avant d'aller  l'urne--amena le n 4...
Il fallait partir. Quel dsespoir!... Heureusement Mme Eyssette, qui
avait t nourrie, presque leve par la mre de Pierrotte, vint au
secours de son frre de lait et lui prta deux mille francs pour
s'acheter un homme.--On tait riche chez les Eyssette dans ce
temps-l!--L'heureux Pierrotte ne partit donc pas et put pouser sa
Roberte; mais comme ces braves gens tenaient avant tout  rendre
l'argent de Mme Eyssette et qu'en restant au pays ils n'y seraient
jamais parvenus, ils eurent le courage de s'expatrier et marchrent sur
Paris pour y chercher fortune.

Pendant un an, on n'entendit plus parler de nos montagnards; puis, un
beau matin, Mme Eyssette reut une lettre touchante, signe Pierrotte
et sa femme, qui contenait 300 francs, premiers fruits de leurs
conomies. La seconde anne, nouvelle lettre de Pierrotte et sa femme
avec un dernier envoi de 1200 francs et des rien.--Sans doute, les
affaires ne marchaient pas.--La quatrime anne, troisime lettre de
Pierrotte et sa femme avec un dernier envoi de 1200 francs et des
bndictions pour toute la famille Eyssette. Malheureusement, quand
cette lettre arriva chez nous, nous tions en pleine dbcle: on venait
de vendre la fabrique, et nous aussi nous allions nous expatrier....
Dans sa douleur, Mme Eyssette oublia de rpondre  Pierrotte et sa
femme. Depuis lors, nous n'en emes plus de nouvelles, jusqu'au jour o
Jacques, arrivant  Paris, trouva le bon Pierrotte--Pierrotte sans sa
femme, hlas!--install dans le comptoir de l'ancienne maison Lalouette.

Rien de moins potique, rien de plus touchant que l'histoire de cette
fortune. En arrivant  Paris, la femme de Pierrotte s'tait mise
bravement  faire des mnages. La premire maison fut justement la
maison Lalouette. Ces Lalouette taient de riches commerants avares et
maniaques, qui n'avaient jamais voulu prendre ni un commis ni une bonne,
parce qu'il faut tout faire par soi-mme (Monsieur, jusqu' cinquante
ans, j'ai fait mes culottes moi-mme! disait le pre Lalouette avec
fiert), et qui, sur leurs vieux jours seulement, se donnaient le luxe
flamboyant d'une femme de mnage  douze francs par mois. Dieu sait
que ces douze francs-l, l'ouvrage les valait bien! La boutique,
l'arrire-boutique, un appartement au quatrime, deux seilles d'eau pour
la cuisine  remplir tous les matins! Il fallait venir des Cvennes pour
accepter de pareilles conditions; mais bah! la Cvenole tait jeune,
alerte, rude au travail et solide des reins comme une jeune taure; en un
tour de main, elle expdiait ce gros ouvrage et, par-dessus le march,
montrait tout le temps aux deux vieillards son joli rire, qui valait
plus de douze francs  lui tout seul... A force de belle humeur et de
vaillance cette courageuse montagnarde finit par sduire ses patrons.
On s'intressa  elle; on la fit causer; puis, un beau jour,
spontanment--les coeurs les plus secs ont parfois de ces soudaines
floraisons de bont--, le vieux Lalouette offrit de prter un peu
d'argent  Pierrotte pour qu'il pt entreprendre un commerce  son ide.

Voici quelle fut l'ide de Pierrotte: il se procura un vieux bidet, une
carriole, et s'en alla d'un bout de Paris  l'autre en criant de toutes
ses forces: Dbarrassez-vous de ce qui vous gne! Notre finaud de
Cvenol ne vendait pas, il achetait... quoi?... tout... Les pots casss,
les vieux fers, les papiers, les bris de bouteilles, les meubles hors de
service qui ne valent pas la peine d'tre vendus, les vieux galons dont
les marchands ne veulent pas, tout ce qui ne vaut rien et qu'on garde
chez soi par habitude, par ngligence, parce qu'on ne sait qu'en faire,
tout ce qui gne!... Pierrotte ne faisait fi de rien, il achetait tout,
ou du moins il acceptait tout; car le plus souvent on ne lui vendait
pas, on lui donnait, on se dbarrassait. Dbarrassez-vous de ce qui
vous gne!

Dans le quartier Montmartre, le Cvenol tait trs populaire. Comme tous
les petits commerants ambulants qui veulent faire trou dans le brouhaha
de la rue, il avait adopt une mlope personnelle et bizarre, que les
mnagres connaissaient bien... C'tait d'abord  pleins poumons le
formidable: Dbarrassez-vous de ce qui vous gne! Puis, sur un
ton lent et pleurard, de longs discours tenus  sa bourrique,  son
Anastagille, comme il l'appelait. Il croyait dire Anastasie. Allons!
viens, Anastagille; allons! viens, mon enfant... Et la bonne
Anastagille suivait, la tte basse, longeant les trottoirs d'un
air mlancolique; et, de toutes les maisons on criait: Pst! Pst!
Anastagille!... La carriole se remplissait, il fallait voir! Quand elle
tait bien pleine, Anastagille et Pierrotte s'en allaient  Montmartre
dposer la cargaison chez un chiffonnier en gros, qui payait bel et bien
tous ces dbarrassez-vous de ce qui vous gne, qu'on avait eus pour
rien ou pour presque rien.

A ce mtier singulier, Pierrotte ne fit pas fortune mais il gagna
sa vie, et largement. Ds la premire anne, on rendit l'argent des
Lalouette et on envoya trois cents francs  mademoiselle,--c'est ainsi
que Pierrotte appelait Mme Eyssette du temps qu'elle tait jeune fille,
et depuis il n'avait jamais pu se dcider  la nommer autrement.--La
troisime anne, par exemple, ne fut pas heureuse. C'tait en plein
1830. Pierrotte avait beau crier: Dbarrassez-vous de ce qui vous
gne! les Parisiens, en train de se dbarrasser d'un vieux roi qui les
gnait, taient sourds aux cris de Pierrotte et laissaient le Cvenol
s'gosiller dans la rue; et, chaque soir, la petite carriole rentrait
vide. Pour comble de malheur, Anastagille mourut. C'est alors que les
vieux Lalouette, qui commenaient  ne plus pouvoir tout faire par
eux-mmes, proposrent  Pierrotte d'entrer chez eux comme garon de
magasin. Pierrotte accepta, mais il ne garda pas longtemps ces modestes
fonctions. Depuis leur arrive  Paris, sa femme lui donnait tous les
soirs des leons d'criture et de lecture; il savait dj se tirer d'une
lettre et s'exprimer en franais d'une faon comprhensible. En entrant
chez Lalouette, il redoubla d'efforts, s'en alla dans une classe
d'adultes apprendre le calcul, et fit si bien qu'au bout de quelques
mois il pouvait suppler au comptoir M. Lalouette devenu presque
aveugle, et  la vente Mme Lalouette dont les vieilles jambes
trahissaient le grand coeur. Sur ces entrefaites, Mlle Pierrotte vint
au monde et, ds lors, la fortune du Cvenol alla toujours croissant.
D'abord intress dans le commerce des Lalouette, il devint plus tard
leur associ; puis, un beau jour, le pre Lalouette, ayant compltement
perdu la vue, se retira du commerce et cda son fonds  Pierrotte,
qui le paya par annuits. Une fois seul, le Cvenol donna une telle
extension aux affaires qu'en trois ans il eut pay les Lalouette, et
se trouva, franc de toute redevance,  la tte d'une belle boutique
admirablement achalande... Juste  ce moment, comme si elle et attendu
pour mourir que son homme n'et plus besoin d'elle, la grande Roberte
tomba malade et mourut d'puisement.

Voil le roman de Pierrotte, tel que Jacques me le racontait ce soir-l
en nous en allant au passage du Saumon; et comme la route tait
longue--on avait pris le plus long pour montrer aux Parisiens ma
jaquette neuve--, je connaissais mon Cvenol  fond avant d'arriver chez
lui. Je savais que le bon Pierrotte avait deux idoles auxquelles il ne
fallait pas toucher, sa fille et M. Lalouette. Je savais aussi qu'il
tait un peu bavard et fatigant  entendre, parce qu'il parlait
lentement, cherchait ses phrases, bredouillait et ne pouvait pas dire
trois mots de suite sans y ajouter: C'est bien le cas de le dire....
Ceci tenait  une chose: le Cvenol n'avait jamais pu se faire  notre
langue. Tout ce qu'il pensait lui venant aux lvres en patois du
Languedoc, il tait oblig de mettre  mesure ce languedocien en
franais, et les C'est bien le cas de le dire.... dont il maillait
ses discours, lui donnaient le temps d'accomplir intrieurement ce
petit travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il
traduisait.... Quant  Mlle Pierrotte, tout ce que j'en pus savoir,
c'est qu'elle avait seize ans et qu'elle s'appelait Camille, rien de
plus; sur ce chapitre-l mon Jacques restait muet comme un esturgeon.

Il tait environ neuf heures quand nous fmes notre entre dans
l'ancienne maison Lalouette. On allait fermer. Boulons, volets, barres
de fer, tout un formidable appareil de clture gisait par tas sur le
trottoir, devant la porte entrebille... Le gaz tait teint et tout le
magasin dans l'ombre, except le comptoir, sur lequel posait une lampe
en porcelaine clairant des piles d'cus et une grosse face rouge qui
riait. Au fond, dans l'arrire-boutique, quelqu'un jouait de la flte.

Bonjour, Pierrotte! cria Jacques en se campant devant le comptoir....
(J'tais  ct de lui, dans la lumire de la lampe....) Bonjour,
Pierrotte!

Pierrotte, qui faisait sa caisse, leva les yeux  la voix de Jacques;
puis, en m'apercevant, il poussa un cri, joignit les mains, et resta l,
stupide, la bouche ouverte,  me regarder.

Eh bien, fit Jacques d'un air de triomphe, que vous avais-je dit?

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura le bon Pierrotte, il me semble que...
C'est bien le cas de le dire... Il me semble que je la vois.

--Les yeux surtout, reprit Jacques, regardez les yeux, Pierrotte.

--Et le menton, monsieur Jacques, le menton avec la fossette, rpondit
Pierrotte, qui pour mieux me voir avait lev l'abat-jour de la lampe.

Moi, je n'y comprenais rien. Ils taient l tous les deux  me regarder,
 cligner de l'oeil,  se faire des signes.... Tout  coup Pierrotte se
leva, sortit du comptoir et vint  moi les bras ouverts:

Avec votre permission, monsieur Daniel, il faut que je vous embrasse...
C'est bien le cas de le dire. Je vais croire embrasser mademoiselle.

Ce dernier mot m'expliqua tout. A cet ge-l, je ressemblais beaucoup 
Mme Eyssette, et pour Pierrotte, qui n'avait pas vu mademoiselle depuis
quelque vingt-cinq ans, cette ressemblance tait encore plus frappante.
Le brave homme ne pouvait pas se lasser de me serrer les mains, de
m'embrasser, de me regarder en riant avec ses gros yeux pleins de
larmes; il se mit ensuite  nous parler de notre mre, des deux mille
francs, de sa Roberte, de sa Camille, de son Anastagille, et cela avec
tant de longueurs, tant de priodes, que nous serions encore--c'est bien
le cas de le dire--debout dans le magasin,  l'couter, si Jacques ne
lui avait pas dit d'un ton d'impatience: Et votre caisse, Pierrotte!

Pierrotte s'arrta net. Il tait un peu confus d'avoir tant parl:

Vous avez raison, monsieur Jacques, je bavarde... je bavarde... et
puis la petite... c'est bien le cas de le dire... la petite me grondera
d'tre mont si tard.

--Est-ce que Camille est l-haut? demanda Jacques d'un petit air
indiffrent.

--Oui... oui, monsieur Jacques... la petite est l-haut... Elle
languit... C'est bien le cas de le dire... Elle languit joliment de
connatre M. Daniel. Montez donc la voir... je vais faire ma caisse et
je vous rejoins... c'est bien le cas de le dire.

Sans en couter davantage, Jacques me prit le bras et m'entrana
vite vers le fond, du ct o on jouait de la flte... Le magasin de
Pierrotte tait grand et bien garni. Dans l'ombre, on voyait miroiter le
ventre des carafes, les globes d'opale, l'or fauve des verres de Bohme,
les grandes coupes de cristal, les soupires rebondies, puis de droite
et de gauche, de longues piles d'assiettes qui montaient jusqu'au
plafond. Le palais de la fe Porcelaine vu de nuit. Dans
l'arrire-boutique, un bec de gaz ouvert  demi veillait encore,
laissant sortir d'un air ennuy un tout petit bout de langue... Nous ne
fmes que traverser. Il y avait l, assis sur le bord d'un canap-lit,
un grand jeune homme blond qui jouait mlancoliquement de la flte.
Jacques, en passant, dit un bonjour trs sec, auquel le jeune homme
blond rpondit par deux coups de flte trs secs aussi, ce qui doit tre
la faon de se dire bonjour entre fltes qui s'en veulent.

C'est le commis, me dit Jacques, quand nous fmes dans l'escalier... Il
nous assomme, ce grand blond,  jouer toujours de la flte... Est-ce que
tu aimes la flte, toi, Daniel?

J'eus envie de lui demander: Et la petite, l'aime-t-elle? Mais j'eus
peur de lui faire de la peine et je lui rpondis trs srieusement:
Non, Jacques, je n'aime pas la flte.

L'appartement de Pierrotte tait au quatrime tage, dans la mme maison
que le magasin. Mlle Camille, trop aristocrate pour se montrer  la
boutique, restait en haut et ne voyait son pre qu' l'heure des repas.
Oh! tu verras! me disait Jacques en montant, c'est tout  fait sur
un pied de grande maison. Camille a une dame de compagnie, Mme Veuve
Tribou, qui ne la quitte jamais.... Je ne sais pas trop d'o elle vient
cette Mme Tribou, mais Pierrotte la connat et prtend que c'est une
dame de grand mrite.... Sonne, Daniel, nous y voil! Je sonnai; une
Cvenole  grande coiffe vint nous ouvrir, sourit  Jacques comme  une
vieille connaissance, et nous introduisit dans le salon.

Quand nous entrmes, Mlle Pierrotte tait au piano. Deux vieilles dames
un peu fortes, Mme Lalouette et la veuve Tribou, dame de grand mrite,
jouaient aux cartes dans un coin. En nous voyant, tout le monde se leva.
Il y eut un moment de trouble et de brouhaha; puis, les saluts changs,
les prsentations faites, Jacques invita Camille--il disait Camille tout
court-- se remettre au piano; et la dame de grand mrite profita de
l'invitation pour continuer sa partie avec Mme Lalouette. Nous avions
pris place, Jacques et moi, chacun d'un ct de Mlle Pierrotte, qui,
tout en faisant trotter ses petits doigts sur le piano, causait et riait
avec nous. Je la regardais pendant qu'elle parlait. Elle n'tait pas
jolie. Blanche, rose, l'oreille petite, le cheveu fin, mais trop de
joues, trop de sant; avec cela, les mains rouges, et les grces un
peu froides d'une pensionnaire en vacances. C'tait bien la fille de
Pierrotte, une fleur des montagnes, grandie sous la vitrine du passage
du Saumon.

Telle fut, du moins, ma premire impression; mais, soudain, sur un mot
que je lui dis, Mlle Pierrotte, dont les yeux taient rests baisss
jusque-l, les leva lentement sur moi, et, comme par magie, la petite
bourgeoise disparut. Je ne vis plus que ses yeux, deux grands yeux noirs
blouissants, que je reconnus tout de suite....

O miracle! C'taient les mmes yeux noirs qui m'avaient lui si doucement
l-bas, dans les murs froids du vieux collge, les yeux noirs de la fe
aux lunettes, les yeux noirs enfin.... Je croyais rver. J'avais envie
de leur crier: Beaux yeux noirs; est-ce vous? Est-ce vous que je
retrouve dans un autre visage? Et si vous saviez comme c'taient bien
eux! Impossible de s'y tromper. Les mmes cils, le mme clat, le mme
feu noir et contenu. Quelle folie de penser qu'il pt y avoir deux
couples de ces yeux-l par le monde! Et d'ailleurs la preuve que
c'taient bien les yeux noirs eux-mmes, et non pas d'autres yeux noirs
ressemblant  ceux-l, c'est qu'ils m'avaient reconnu eux aussi, et
nous allions reprendre sans doute un de nos jolis dialogues muets
d'autrefois, quand j'entendis tout prs de moi, presque dans mon
oreille, de petites dents de souris qui grignotaient. A ce bruit, je
tournai la tte et j'aperus dans un fauteuil,  l'angle du piano, un
personnage auquel je n'avais pas pris garde.... C'tait un grand vieux
sec et blme, avec une tte d'oiseau, le front fuyant, le nez en pointe,
des yeux ronds et sans vie trop loin du nez, presque sur les tempes....
Sans un morceau de sucre que le bonhomme tenait  la main et qu'il
becquetait de temps en temps, ou aurait pu le croire endormi. Un peu
troubl par cette apparence, je fis  ce vieux fantme un grand salut,
qu'il ne me rendit pas.... Il ne t'a pas vu, me dit Jacques.... C'est
l'aveugle... c'est le pre Lalouette....

Il porte bien son nom.... pensai-je en moi-mme. Et pour ne plus voir
l'horrible vieux  tte d'oiseau, je me tournai bien vite du ct des
yeux noirs; mais hlas! le charme tait bris, les yeux noirs avaient
disparu. Il n'y avait plus  leur place qu'une petite bourgeoise toute
raide sur son tabouret de piano....

A ce moment, la porte du salon s'ouvrit et Pierrotte entra bruyamment.
L'homme  la flte venait derrire lui avec sa flte sous le bras.
Jacques, en le voyant, dchargea sur lui un regard foudroyant capable
d'assommer un buffle; mais il dut le manquer car le joueur de flte ne
broncha pas.

Eh bien, petite, dit le Cvenol en embrassant sa fille  pleines
joues, es-tu contente? on te l'a donc amen, ton Daniel.... Comment le
trouves-tu? Il est bien gentil, n'est-ce pas? C'est bien le cas de le
dire... tout le portrait de mademoiselle.

Et voil le bon Pierrotte qui recommence la scne du magasin, et m'amne
de force au milieu du salon, pour que tout le monde puisse voir les
yeux de mademoiselle, le nez de mademoiselle, le menton  fossette de
mademoiselle.... Cette exhibition me gnait beaucoup. Mme Lalouette et
la dame de grand mrite avaient interrompu leur partie, et, renverses
dans leur fauteuil, m'examinaient avec le plus grand sang-froid,
critiquant ou louant  haute voix tel ou tel morceau de ma personne,
absolument comme si j'tais un petit poulet de grain en vente au march
de la Valle. Entre nous, la dame de grand mrite avait l'air d'assez
bien s'y connatre, en jeunes volatiles.

Heureusement que Jacques vint mettre fin  mon supplice, en demandant 
Mlle Pierrotte de nous jouer quelque chose. C'est cela, jouons quelque
chose, dit vivement le joueur de flte, qui s'lana, la flte en
avant. Jacques cria: Non... non... pas de duo, pas de flte! Sur quoi,
le joueur de flte lui dcocha un petit regard bleu clair, empoisonn
comme une flche de Carabe; mais l'autre ne sourcilla pas et continua 
crier: Pas de flte!... En fin de compte, c'est Jacques qui l'emporta,
et Mlle Pierrotte nous joua sans la moindre flte un de ces trmolos
bien connus qu'on appelle _Rveries de Rosellen_.... Pendant qu'elle
jouait, Pierrotte pleurait d'admiration, Jacques nageait dans l'extase;
silencieux, mais la flte aux dents, le fltiste battait la mesure avec
ses paules et fltait intrieurement.

Le _Rosellen_ fini, Mlle Pierrotte se tourna vers moi: Et vous,
monsieur Daniel, me dit-elle en baissant les yeux, est-ce que nous ne
vous entendrons pas?... Vous tes pote, je le sais.

--Et bon pote, fit Jacques, cet indiscret de Jacques....

Moi pensez que cela ne me tentait gure de dire des vers, devant tous
ces Amalcites. Encore si les yeux noirs avaient t l; mais non!
depuis une heure les yeux noirs s'taient teints, et je les cherchais
vainement autour de moi.... Il faut voir aussi avec quel ton dgag je
rpondis  la jeune Pierrotte:

Excusez-moi pour ce soir, mademoiselle, je n'ai pas apport ma lyre.

--N'oubliez pas de l'apporter la prochaine fois, me dit le bon
Pierrotte, qui prit cette mtaphore au pied de la lettre. Le pauvre
homme croyait sincrement que j'avais une lyre et que j'en jouais comme
son commis jouait de la flte.... Ah! Jacques m'avait bien prvenu qu'il
m'amenait dans un drle de monde!

Vers onze heures, on servit le th. Mlle Pierrotte allait, venait dans
le salon; offrant le sucre, versant le lait, le sourire sur les lvres,
le petit doigt en l'air. C'est  ce moment de la soire que je revis
les yeux noirs. Ils apparurent tout  coup devant moi, lumineux et
sympathiques, puis s'clipsrent de nouveau avant que j'eusse pu leur
parler... Alors seulement je m'aperus d'une chose, c'est qu'il y avait
en Mlle Pierrotte deux tres trs distincts: d'abord Mlle Pierrotte,
une petite bourgeoise  bandeaux plats, bien faite pour trner dans
l'ancienne maison Lalouette; et puis, les yeux noirs, ces grands yeux
potiques qui s'ouvraient comme deux fleurs de velours et n'avaient qu'
paratre pour transfigurer cet intrieur de quincailliers burlesques.
Mlle Pierrotte, je n'en aurais pas voulu pour rien au monde; mais les
yeux noirs... oh! les yeux noirs!...

Enfin, l'heure du dpart arriva. C'est Mme Lalouette qui donna le
signal. Elle roula son mari dans un grand tartan et l'emporta sous son
bras comme une vieille momie entoure de bandelettes. Derrire eux,
Pierrotte nous garda encore longtemps sur le palier  nous faire des
discours interminables: Ah ! monsieur Daniel, maintenant que vous
connaissez la maison, j'espre qu'on vous y verra. Nous n'avons jamais
grand monde, mais du monde choisi... c'est bien le cas de le dire...
D'abord M. et Mme Lalouette, mes anciens patrons; puis Mme Tribou,
une dame du plus grand mrite, avec qui vous pourrez causer; puis mon
commis, un bon garon qui nous joue quelquefois de la flte... c'est
bien le cas de le dire... Vous ferez des duos tous les deux. Ce sera
gentil.

J'objectai timidement que j'tais fort occup, et que je ne pourrais
peut-tre pas venir aussi souvent que je le dsirerais.

Cela le fit rire:

Allons donc! occup, monsieur Daniel... On les connat vos occupations
 vous autres, dans le Quartier latin... c'est bien le cas de le dire...
on doit avoir par l quelque grisette.

--Le fait est, dit Jacques, en riant aussi, que Mlle Coucou-Blanc... ne
manque pas d'attraits.

Ce nom de Coucou-Blanc mit le comble  l'hilarit de Pierrotte.

Comment dites-vous cela, monsieur Jacques?... Coucou-Blanc? Elle
s'appelle Coucou-Blanc... H! h! h! voyez-vous ce gaillard-l...  son
ge... Il s'arrta court en s'apercevant que sa fille l'coutait; mais
nous tions au bas de l'escalier que nous entendions encore son gros
rire qui faisait trembler la rampe...

Eh bien, comment les trouves-tu? me dit Jacques, ds que nous fmes
dehors.

--Mon cher, M. Lalouette est bien laid, mais Mlle Pierrotte est
charmante.

--N'est-ce pas? me fit le pauvre amoureux avec une telle vivacit que je
ne pus m'empcher de rire.

--Allons! Jacques, tu t'es trahi, lui dis-je en lui prenant la main.

Ce soir-l, nous nous promenmes bien tard le long des quais. A nos
pieds, la rivire tranquille et noire roulait comme des perles des
milliers de petites toiles. Les amarres des gros bateaux criaient.
C'tait plaisir de marcher doucement dans l'ombre et d'entendre Jacques
me parler d'amour.... Il aimait de toute son me; mais on ne l'aimait
pas, il savait bien qu'on ne l'aimait pas.

Alors, Jacques, c'est qu'elle en aime un autre, sans doute.

--Non, Daniel, je ne crois pas qu'avant ce soir elle ait encore aim
personne.

--Avant ce soir! Jacques, que veux-tu dire?

--Dame! c'est que tout le monde t'aime, toi, Daniel... et elle pourrait
bien t'aimer aussi.

Pauvre cher Jacques! Il fallait voir de quel air triste et rsign il
disait cela. Moi, pour le rassurer je me mis  rire bruyamment, plus
bruyamment mme que je n'en avais envie.

Diable! mon cher, comme tu y vas.... Je suis donc bien irrsistible
ou Mlle Pierrotte bien inflammable.... Mais non! rassure-toi, ma mre
Jacques. Mlle Pierrotte est aussi loin de mon coeur que je le suis du
sien; ce n'est pas moi que tu as  craindre bien sr.

Je parlais sincrement en disant cela, Mlle Pierrotte n'existait pas
pour moi.... Les yeux noirs, par exemple, c'est diffrent.



VII

LA ROSE ROUGE ET LES YEUX NOIRS

Aprs cette premire visite  l'ancienne maison Lalouette, je restai
quelque temps sans retourner _l-bas_. Jacques, lui, continuait
fidlement ses plerinages du dimanche, et chaque fois il inventait
quelque nouveau noeud de cravate rempli de sduction... C'tait tout
un pome, la cravate de Jacques, un pome d'amour ardent et contenu,
quelque chose comme un slam d'Orient, un de ces bouquets de fleurs
emblmatiques que les Bach'agas offrent  leurs amoureuses et auxquels
ils savent faire exprimer toutes les nuances de la passion.

Si j'avais t femme, la cravate de Jacques avec ses mille noeuds
qu'il variait  l'infini m'aurait plus touch qu'une dclaration. Mais
voulez-vous que je vous dise! les femmes n'y entendent rien.... Tous les
dimanches, avant de partir, le pauvre amoureux ne manquait pas de me
dire: Je vais _l-bas_, Daniel... viens-tu? Et moi, je rpondais
invariablement: Non! Jacques! je travaille.... Alors il s'en allait
bien vite, et je restais seul, tout seul, pench sur l'tabli aux rimes.

C'tait de ma part un parti pris, et srieusement pris, de ne plus aller
chez Pierrotte. J'avais peur des yeux noirs. Je m'tais dit: Si tu les
revois, tu es perdu, et je tenais bon pour ne pas les revoir.... C'est
qu'ils ne me sortaient plus de la tte, ces grands dmons d'yeux noirs.
Je les retrouvais partout. J'y pensais toujours, en travaillant, en
dormant. Sur tous mes cahiers, vous auriez vu de grands yeux dessins 
la plume, avec des cils longs comme cela. C'tait une obsession.

Ah! quand ma mre Jacques, l'oeil brillant de plaisir, partait en
gambadant pour le passage du Saumon; avec un noeud de cravate indit,
Dieu sait quelles envies folles j'avais de dgringoler l'escalier
derrire lui et de lui crier: Attends-moi! Mais non! Quelque chose au
fond de moi-mme m'avertissait que ce serait mal d'aller _l-bas_, et
j'avais quand mme le courage de rester  mon tabli...: Non! merci,
Jacques! je travaille.

Cela dura quelque temps ainsi. A la longue, la Muse aidant, je
serais sans doute parvenu  chasser les yeux noirs de ma cervelle.
Malheureusement j'eus l'imprudence de les revoir encore une fois. Ce
fut fini! ma tte, mon coeur, tout y passa. Voici dans quelles
circonstances:

Depuis la confidence du bord de l'eau, ma mre Jacques ne m'avait plus
parl de ses amours; mais je voyais bien  son air que cela n'allait
pas comme il aurait voulu... Le dimanche, quand il revenait de chez
Pierrotte, il tait toujours triste. La nuit je l'entendais soupirer,
soupirer... Si je lui demandais: Qu'est-ce que tu as, Jacques? Il me
rpondait brusquement: Je n'ai rien. Mais je comprenais qu'il avait
quelque chose, rien qu'au ton dont il me disait cela. Lui, si bon,
si patient, il avait, maintenant avec moi des mouvements d'humeur.
Quelquefois il me regardait comme si nous tions fchs. Je me doutais
bien, vous pensez! qu'il y avait l-dessous quelque gros chagrin
d'amour; mais comme Jacques s'obstinait  ne pas m'en parler, je n'osais
pas en parler non plus. Pourtant, certain dimanche qu'il m'tait revenu
plus sombre qu' l'ordinaire, je voulus en avoir le coeur net.

Voyons! Jacques, qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant les mains.... Cela
ne va donc pas, _l-bas_?

--Eh bien, non!... cela ne va pas..., rpondit le pauvre garon d'un air
dcourag.

--Mais enfin, que se passe-t-il? Est-ce que Pierrotte se serait aperu
de quelque chose? Voudrait-il vous empcher de vous aimer?...

--Oh! non! Daniel, ce n'est pas Pierrotte qui nous empche... C'est elle
qui ne m'aime pas, qui ne m'aimera jamais.

--Quelle folie, Jacques! Comment peux-tu savoir qu'elle ne t'aimera
jamais... Lui as-tu dit que tu l'aimais, seulement?... Non, n'est-ce
pas?... Eh bien, alors...

--Celui qu'elle aime n'a pas parl; il n'a pas eu besoin de parler pour
tre aim...

--Vraiment, Jacques, tu crois que le joueur de flte?...

Jacques n'eut pas l'air d'entendre ma question.

Celui qu'elle aime n'a pas parl, dit-il pour la seconde fois.

Et je n'en pus savoir davantage.

Cette nuit-l, on ne dormit gure dans le clocher de Saint-Germain.

Jacques passa presque tout le temps  la fentre  regarder les toiles
en soupirant. Moi, je songeais: Si j'allais _l-bas_, voir les choses
de prs... Aprs tout, Jacques peut se tromper. Mlle Pierrotte n'a sans
doute pas compris tout ce qui tient d'amour dans les plis de cette
cravate... Puisque Jacques n'ose pas parler de sa passion, peut-tre je
ferais bien d'en parler pour lui... Oui, c'est cela: j'irai, je parlerai
 cette jeune Philistine, et nous verrons.

Le lendemain, sans avertir ma mre Jacques, je mis ce beau projet 
excution. Certes, Dieu m'est tmoin qu'en allant _l-bas_ je n'avais
aucune arrire-pense. J'y allais pour Jacques, rien que pour Jacques...
Pourtant, quand j'aperus  l'angle du passage du Saumon l'ancienne
maison Lalouette avec ses peintures vertes et le _Porcelaines et
Cristaux_ de la devanture, je sentis un lger battement du coeur qui
aurait d m'avertir... J'entrai. Le magasin tait dsert; dans le fond,
l'homme-flte prenait sa nourriture; mme en mangeant il gardait son
instrument sur la nappe prs de lui. Que Camille puisse hsiter
entre cette flte ambulante et ma mre Jacques, voil qui n'est pas
possible.., me disais-je tout en montant. Enfin, nous allons voir....

Je trouvai Pierrotte  table avec sa fille et la dame de grand mrite.
Les yeux noirs n'taient pas l fort heureusement. Quand j'entrai, il
y eut une exclamation de surprise. Enfin, le voil! s'cria le bon
Pierrotte de sa voix de tonnerre... C'est bien le cas de le dire... Il
va prendre le caf avec nous. On me fit place. La dame de grand mrite
alla me chercher une belle tasse  fleurs d'or, et je m'assis  ct de
Mlle Pierrotte.

Elle tait trs gentille ce jour-l, Mlle Pierrotte. Dans ses cheveux,
un peu au-dessus de l'oreille--ce n'est plus l qu'on les place
aujourd'hui--, elle avait mis une petite rose rouge, mais si rouge, si
rouge... Entre nous, je crois que cette petite rose rouge tait fe,
tellement elle embellissait la petite Philistine. Ah! , monsieur
Daniel, me dit Pierrotte avec un bon gros rire affectueux, c'est donc
fini, vous ne voulez donc plus venir nous voir! J'essayai de m'excuser
et de parler de mes travaux littraires. Oui, oui, je connais a, le
Quartier latin..., fit le Cvenol. Et il se mit  rire de plus belle
en regardant la dame de grand mrite qui toussotait, hem! hem! d'un air
entendu et m'envoyait des coups de pied sous la table. Pour ces braves
gens, Quartier latin, cela voulait dire orgies, violons, masques,
ptards, pots casss, nuits folles et le reste. Ah! si je leur avais
cont ma vie de cnobite dans le clocher de Saint-Germain, je les aurais
fort tonns. Mais, vous savez! quand on est jeune, on n'est pas fch
de passer pour un mauvais sujet. Devant les accusations de Pierrotte,
je prenais un petit air modeste, et je ne me dfendais que faiblement:
Mais non, mais non! je vous assure... Ce n'est pas ce que vous croyez.
Jacques aurait bien ri de me voir.

Comme nous achevions de prendre le caf, un petit air de flte se fit
entendre dans la cour. C'tait Pierrotte qu'on appelait au magasin. A
peine eut-il le dos tourn, la dame de grand mrite s'en alla  son tour
 l'office faire un cinq cents avec la cuisinire. Entre nous, je crois
que son plus grand mrite,  cette dame-l, c'tait de tripoter les
cartes fort habilement.

Quand je vis qu'on me laissait seul avec la petite rose rouge, je
pensai: Voil le moment! et j'avais dj le nom de Jacques sur les
lvres; mais Mlle Pierrotte ne me donna pas le temps de parler. A voix
basse, sans me regarder, elle me dit tout  coup: Est-ce que c'est Mlle
Coucou-Blanc qui vous empche de venir chez vos amis? D'abord je crus
qu'elle riait, mais non! elle ne riait pas. Elle paraissait mme trs
mue,  voir l'incarnat de ses joues et les battements rapides de sa
guimpe. Sans doute on avait parl de Coucou-Blanc devant elle, et elle
s'imaginait confusment des choses qui n'taient pas. J'aurais pu la
dtromper d'un mot; mais je ne sais quelle sotte vanit me retint...
Alors, voyant que je ne lui rpondais pas, Mlle Pierrotte se tourna
de mon ct et, levant ses grands cils qu'elle avait tenus baisss
jusqu'alors, elle me regarda... Je mens. Ce n'est pas elle qui me
regarda; mais les yeux noirs tout mouills de larmes et chargs de
tendres reproches. Ah! ces chers yeux noirs, dlices de mon me!

Ce ne fut qu'une apparition. Les longs cils se baissrent presque tout
de suite, les yeux noirs disparurent; et je n'eus plus  ct de moi que
Mlle Pierrotte. Vite, vite, sans attendre une nouvelle apparition, je
me mis  parler de Jacques. Je commenai par dire combien il tait bon,
loyal, brave, gnreux. Je racontai ce dvouement qui ne se lassait pas,
cette maternit toujours en veil,  rendre une vraie mre jalouse.
C'est Jacques qui me nourissait, m'habillait, me faisait ma vie, Dieu
sait au prix de quel travail, de quelles privations. Sans lui, je serais
encore l-bas, dans cette prison noire de Sarlande, o j'avais tant
souffert, tant souffert...

A cet endroit de mon discours, Mlle Pierrotte parut s'attendrir, et je
vis une grosse larme glisser le long de sa joue. Moi, bonnement, je crus
que c'tait pour Jacques et je me dis en moi-mme: Allons! voil qui va
bien. L-dessus, je redoublai d'loquence. Je parlai des mlancolies de
Jacques et de cet amour profond, mystrieux, qui lui rongeait le coeur.
Ah! trois et quatre fois heureuse la femme qui...

Ici la petite rose rouge que Mlle Pierrotte avait dans les cheveux
glissa je ne sais comment et vint tomber  mes pieds. Tout juste,  ce
moment, je cherchais un moyen dlicat de faire comprendre  la jeune
Camille qu'elle tait cette femme trois et quatre fois heureuse dont
Jacques s'tait pris. La petite rose rouge en tombant me fournit ce
moyen.--Quand je vous disais qu'elle tait fe, cette petite rose
rouge.--Je la ramassai lestement, mais je me gardai bien de la rendre.
Ce sera pour Jacques, de votre part, dis-je  Mlle Pierrotte avec mon
sourire le plus fin.--Pour Jacques, si vous voulez, rpondit Mlle
Pierrotte, en soupirant; mais au mme instant, les yeux noirs apparurent
et me regardrent tendrement de l'air de me dire: Non! pas pour
Jacques, pour toi! Et si vous aviez vu comme ils disaient bien cela,
avec quelle candeur enflamme, quelle passion pudique et irrsistible!
Pourtant j'hsitais encore, et ils furent obligs de rpter deux ou
trois fois de suite: Oui!... pour toi... pour toi. Alors je baisai la
petite rose rouge et je la mis dans ma poitrine.

Ce soir-l, quand Jacques revint, il me trouva comme  l'ordinaire
pench sur l'tabli aux rimes et je lui laissai croire que je n'tais
pas sorti de la journe. Par malheur, en me dshabillant, la petite rose
rouge que j'avais garde dans ma poitrine roula par terre au pied du
lit: toutes ces fes sont pleines de malice. Jacques la vit, la ramassa,
et la regarda longuement. Je ne sais pas qui tait le plus rouge de la
rose ou de moi.

Je la reconnais, me dit-il, c'est une fleur du rosier qui est _l-bas_
sur la fentre du salon.

Puis il ajouta en me la rendant:

Elle ne m'en a jamais donn,  moi.

Il dit cela si tristement que les larmes m'en vinrent aux yeux.

Jacques, mon ami Jacques, je te jure qu'avant ce soir...

Il m'interrompit avec douceur: Ne t'excuse pas, Daniel, je suis sr que
tu n'as rien fait pour me trahir... Je le savais, je savais que c'tait
toi qu'elle aimait. Rappelle-toi ce que je t'ai dit: celui qu'elle
aime n'a pas parl, il n'a pas eu besoin de parler pour tre aim.
L-dessus, le pauvre garon se mit  marcher de long en large dans la
chambre. Moi, je le regardais, immobile, ma rose rouge  la main.--Ce
qui arrive devait arriver, reprit-il au bout d'un moment. Il y a
longtemps que j'avais prvu tout cela. Je savais que, si elle te voyait,
elle ne voudrait jamais de moi... Voil pourquoi j'ai si longtemps tard
 t'amener l-bas. J'tais jaloux de toi par avance. Pardonne-moi, je
l'aimais tant!... Un jour, enfin, j'ai voulu tenter l'preuve, et je
t'ai laiss venir. Ce jour-l, mon cher, j'ai compris que c'tait fini.
Au bout de cinq minutes, elle t'a regard comme jamais elle n'a regard
personne. Tu t'en es bien aperu, toi aussi. Oh! ne mens pas, tu t'en es
aperu. La preuve, c'est que tu es rest, plus d'un mois sans retourner
_l-bas_; mais, pcare! cela ne m'a gure servi... Pour les mes comme
la sienne, les absents n'ont jamais tort, au contraire... Chaque fois
que j'y allais, elle ne faisait que me parler de toi, et si navement,
avec tant de confiance et d'amour... C'tait un vrai supplice.
Maintenant c'est fini... J'aime mieux a.

Jacques me parla ainsi longuement avec la mme douceur, le mme sourire
rsign. Tout ce qu'il disait me faisait peine et plaisir  la fois.
Peine, parce que je le sentais malheureux; plaisir, parce que je voyais
 travers chacune de ses paroles les yeux noirs qui me luisaient, tout
pleins de moi. Quand il eut fini, je m'approchai de lui, un peu honteux,
mais sans lcher la petite rose rouge: Jacques, est-ce que tu ne vas
plus m'aimer maintenant? Il sourit, et me serrant contre son coeur:
T'es bte, je t'aimerai bien davantage.

C'est une vrit. L'histoire de la rose rouge ne changea rien  la
tendresse de ma mre Jacques, pas mme  son humeur. Je crois qu'il
souffrit beaucoup, mais il ne le laissa jamais voir. Pas un soupir, pas
une plainte, rien.

Comme par le pass, il continua d'aller _l-bas_ le dimanche et de faire
bon visage  tous. Il n'y eut que les noeuds de cravate de supprims.
Du reste, toujours calme et fier, travaillant  se tuer, et marchant
courageusement dans la vie, les yeux fixs sur un seul but, la
reconstruction du foyer... O Jacques! ma mre Jacques!

Quant  moi, du jour o je pus aimer les yeux noirs librement, sans
remords, je me jetai  corps perdu dans ma passion... Je ne bougeais
plus de chez Pierrotte. J'y avais gagn tous les coeurs;--au prix de
quelles lchets, grand Dieu? Apporter du sucre  M. Lalouette, faire la
partie de la dame de grand mrite, rien ne me cotait...

Je m'appelais Dsir-de-plaire dans cette maison-l... En gnral,
Dsir-de-plaire venait vers le milieu de la journe. A cette heure,
Pierrotte tait au magasin, et Mlle Camille toute seule en haut, dans le
salon, avec la dame de grand mrite. Ds que j'arrivais, les yeux noirs
se montraient bien vite, et presque aussitt la dame de grand mrite
nous laissait seuls. Cette noble dame de compagnie se croyait
dbarrasse de tout service quand elle me voyait l. Vite, vite 
l'office avec la cuisinire, et en avant les cartes. Je ne m'en
plaignais pas; pensez donc! en tte--tte avec les yeux noirs.

Dieu! les bonnes heures que j'ai passes dans ce petit salon jonquille!
Presque toujours j'apportais un livre, un de mes potes favoris, et j'en
lisais des passages aux yeux noirs, qui se mouillaient de belles larmes
ou lanaient des clairs, selon les endroits. Pendant ce temps, Mlle
Pierrotte brodait prs de nous des pantoufles pour son pre ou nous
jouait ses ternelles _Rveries de Rosellen;_ mais nous la laissions
bien tranquille, je vous assure. Quelquefois cependant,  l'endroit le
plus pathtique de nos lectures, cette petite bourgeoise faisait 
haute voix une rflexion saugrenue, comme: Il faut que je fasse
venir l'accordeur... ou bien encore: J'ai deux points de trop  ma
pantoufle. Alors de dpit je fermais le livre et je ne voulais pas
aller plus loin; mais les yeux noirs avaient une certaine faon de me
regarder qui m'apaisait tout de suite, et je continuais.

Il y avait sans doute une grande imprudence  nous laisser ainsi
toujours seuls dans ce petit salon jonquille. Songez qu' nous deux--les
yeux noirs et Dsir-de-plaire--nous ne faisions pas trente-quatre ans...
Heureusement que Mlle Pierrotte ne nous quittait jamais, et c'tait une
surveillance trs sage, trs avise, trs veille, comme il en faut 
la garde des poudrires... Un jour--je me souviens--, nous tions assis,
les yeux noirs et moi, sur un canap du salon, par un tide aprs-midi
du mois de mai, la fentre entrouverte, les grands rideaux baisss et
tombant jusqu' terre. On lisait _Faust_, ce jour-l!... La lecture
finie, le livre me glissa des mains; nous restmes un moment l'un contre
l'autre, sans parler, dans le silence et le demi-jour... Elle avait sa
tte appuye sur mon paule... Par la guimpe entrebille, je voyais de
petites mdailles d'argent qui reluisaient au fond de la gorgerette...
Subitement, Mlle Pierrotte parut au milieu de nous. Il faut voir comme
elle me renvoya bien vite  l'autre bout du canap, et quel grand
sermon! Ce que vous faites l est trs mal, chers enfants, nous
dit-elle... Vous abusez de la confiance qu'on vous montre... Il
faut parler au pre de vos projets... Voyons! Daniel, quand lui
parlerez-vous? Je promis de parler  Pierrotte trs prochainement, ds
que j'aurais fini mon grand pome. Cette promesse apaisa un peu notre
surveillante; mais c'est gal! depuis ce jour, dfense fut faite aux
yeux noirs de s'asseoir sur le canap,  ct de Dsir-de-plaire.

Ah! c'tait une jeune personne trs rigide, cette demoiselle Pierrotte.
Figurez-vous que, dans les premiers temps, elle ne voulait pas permettre
aux yeux noirs de m'crire;  la fin, pourtant, elle y consentit,
 l'expresse condition, qu'on lui montrerait toutes les lettres.
Malheureusement, ces adorables lettres pleines de passion que
m'crivaient les yeux noirs, Mlle Pierrotte ne se contentait pas de les
relire; elle y glissait souvent des phrases de son cru comme ceci par
exemple:

...Ce matin, je suis toute triste. J'ai trouv une araigne dans mon
armoire. Araigne du matin, chagrin.

Ou bien encore:

On ne se met pas en mnage avec des noyaux de pche...

Et puis l'ternel refrain: Il faut parler au pre de vos projets...

A quoi je rpondais invariablement: Quand j'aurai fini mon pome!...



VIII

UNE LECTURE AU PASSAGE DU SAUMON

Enfin, je le terminai, ce fameux pome. J'en vins  bout aprs quatre
mois de travail, et je me souviens qu'arriv aux derniers vers je ne
pouvais plus crire, tellement les mains me tremblaient de fivre,
d'orgueil, de plaisir, d'impatience.

Dans le clocher de Saint-Germain, ce fut un vnement. Jacques,  cette
occasion, redevint pour un jour le Jacques d'autrefois, le Jacques du
cartonnage et des petits pots de colle. Il me relia un magnifique cahier
sur lequel il voulut recopier mon pome de sa propre main; et c'taient
 chaque vers des cris d'admiration, des trpignements d'enthousiasme...
Moi, j'avais moins de confiance dans mon oeuvre. Jacques m'aimait trop;
je me mfiais de lui. J'aurais voulu faire lire mon pome  quelqu'un
d'impartial et de sr. Le diable, c'est que je ne connaissais personne.

Pourtant,  la crmerie, les occasions ne m'avaient pas manqu de faire
des connaissances. Depuis que nous tions riches, je mangeais  table
d'hte, dans la salle du fond. Il y avait l une vingtaine de jeunes
gens, des crivains, des peintres, des architectes, ou pour mieux dire
de la graine de tout cela.--Aujourd'hui la graine a mont; quelques-uns
de ces jeunes gens sont devenus clbres, et quand je vois leurs noms
dans les journaux, cela me crve le coeur, moi qui ne suis rien.--A mon
arrive  la table, tout ce jeune monde m'accueillit  bras ouverts;
mais comme j'tais trop timide pour me mler aux discussions, on
m'oublia vite, et je fus aussi seul au milieu d'eux tous que je l'tais
 ma petite table, dans la salle commune. J'coutais; je ne parlais
pas...

Une fois par semaine, nous avions  dner avec nous un pote trs fameux
dont je ne me rappelle plus le nom, mais que ces messieurs appelaient
Baghavat, du titre d'un de ses pomes. Ces jours-l on buvait du
bordeaux  dix-huit sous; puis, le dessert venu, le grand Baghavat
rcitait un pome indien. C'tait sa spcialit, les pomes indiens.
Il en avait un intitul _Lakamana_, un autre _Daaratha_, un autre
_Kalatala_, un autre _Bhagiratha_, et puis _udra, Cunocpa,
Vivamitra_...; mais le plus beau de tous tait encore _Baghavat_. Ah!
quand le pote rcitait _Baghavat_, toute la salle du fond croulait. On
hurlait, on trpignait, on montait sur les tables. J'avais  ma droite
un petit architecte  nez rouge qui sanglotait ds le premier vers et
tout le temps s'essuyait les yeux avec ma serviette...

Moi, par entranement, je criais plus fort que tout le monde: mais, au
fond, je n'tais pas fou de Baghavat. En somme, ces pomes indiens se
ressemblaient tous. C'tait toujours un lotus, un condor, un lphant
et un buffle; quelquefois, pour changer, les lotus s'appelaient lotos;
mais,  part cette variante, toutes ces rapsodies se valaient: ni
passion, ni vrit, ni fantaisie. Des rimes sur des rimes. Une
mystification... Voil ce qu'en moi-mme je pensais du grand Baghavat;
et je l'aurais peut-tre jug avec moins de svrit si on m'avait  mon
tour demand quelques vers; mais on ne me demandait rien, et cela me
rendait impitoyable... Du reste, je n'tais pas le seul de mon avis sur
la posie hindoue. J'avais mon voisin de gauche qui n'y mordait pas non
plus... Un singulier personnage, mon voisin de gauche: huileux, rp,
luisant, avec un grand front chauve et une longue barbe o couraient
toujours quelques fils de vermicelle. C'tait le plus vieux de la table
et de beaucoup aussi le plus intelligent. Comme tous les grands esprits,
il parlait peu, ne se prodiguait pas. Chacun le respectait. On disait
de lui: Il est trs fort... c'est un penseur. Moi, de voir la grimace
ironique qui tordait sa bouche en coutant les vers du grand Baghavat,
j'avais conu de mon voisin de gauche la plus haute opinion. Je pensais:
Voil un homme de got... Si je lui disais mon pome!

Un soir--comme on se levait de table--, je fis apporter un flacon
d'eau-de-vie, et j'offris au penseur de prendre un petit verre avec
moi. Il accepta, je connaissais son vice. Tout en buvant, j'amenai la
conversation sur le grand Baghavat, et je commenai par dire beaucoup de
mal des lotus, des condors, des lphants et des buffles.

--C'tait de l'audace, les lphants sont si rancuniers!...

--Pendant que je parlais, le penseur se versait de l'eau-de-vie sans
rien dire. De temps en temps, il souriait et remuait approbativement la
tte en faisant: Oua... oua... Enhardi par ce premier succs, je lui
avouai que moi aussi j'avais compos un grand pome et que je dsirais
le lui soumettre. Oua... oua..., fit encore le penseur sans
sourciller. En voyant mon homme si bien dispos, je me dis: C'est le
moment! et je tirai mon pome de ma poche. Le penseur, sans s'mouvoir,
se versa un cinquime petit verre, me regarda tranquillement drouler
mon manuscrit; mais, au moment suprme il posa sa main de vieil ivrogne
sur ma manche: Un mot, jeune homme, avant de commencer... Quel est
votre criterium?

Je le regardai avec inquitude.

Votre criterium!... fit le terrible penseur en haussant la voix. Quel
est votre criterium?

Hlas! mon criterium!... je n'en avais pas, je n'avais jamais song  en
avoir un; et cela se voyait du reste,  mon oeil tonn,  ma rougeur, 
ma confusion.

Le penseur se leva indign: Comment! malheureux jeune homme, vous
n'avez pas de criterium!... Inutile alors de me lire votre pome... je
sais d'avance ce qu'il vaut. L-dessus, il se versa coup sur coup deux
ou trois petits verres qui restaient encore au fond de la bouteille,
prit son chapeau et sortit en roulant des yeux furibonds.

Le soir, quand je contai mon aventure  l'ami Jacques, il entra dans une
belle colre. Ton penseur est un imbcile, me dit-il... Qu'est-ce que
cela fait d'avoir un criterium?... Les bengalis en ont-ils un?... Un
criterium! qu'est-ce que c'est que a?... O a se fabrique-t-il? A-t-on
jamais vu?... Marchand de criterium, va!... Mon brave Jacques! il en
avait les larmes aux yeux, de l'affront que mon chef-d'oeuvre et moi
nous venions de subir. Ecoute, Daniel! reprit-il au bout d'un moment,
j'ai une ide... Puisque tu veux lire ton pome si tu le lisais chez
Pierrotte, un dimanche?...

--Chez Pierrotte?... Oh! Jacques!

--Pourquoi pas?... Dame! Pierrotte n'est pas un aigle, mais ce n'est pas
une taupe non plus. Il a le sens trs net, trs droit... Camille, elle,
serait un juge excellent, quoiqu'un peu prvenu... La dame de grand
mrite a beaucoup lu... Ce vieil oiseau de pre Lalouette lui-mme n'est
pas si ferm qu'il en a l'air... D'ailleurs Pierrotte connat 
Paris des personnes trs distingues qu'on pourrait inviter pour ce
soir-l?... Qu'en dis-tu? Veux-tu que je lui en parle?..

Cette ide d'aller chercher des juges au passage du Saumon ne me
souriait gure; pourtant j'avais une telle dmangeaison de lire mes
vers, qu'aprs avoir un brin rechign, j'acceptai la proposition de
Jacques. Ds le lendemain il parla  Pierrotte. Que le bon Pierrotte et
exactement compris ce dont il s'agissait, voil ce qui est fort douteux;
mais comme il voyait l une occasion d'tre agrable aux enfants de
mademoiselle, le brave homme dit oui sans hsiter, et tout de suite on
lana des invitations.

Jamais le petit salon jonquille ne s'tait trouv  pareille fte.
Pierrotte, pour me faire honneur, avait invit ce qu'il y a de mieux
dans le monde de la porcelaine. Le soir de la lecture, nous avions l,
en dehors du personnel accoutum, M. et Mme Passajon, avec leur fils
le vtrinaire, un des plus brillants lves de l'cole d'Alfort;
Ferrouillat cadet, franc-maon, beau parleur, qui venait d'avoir
un succs de tous les diables  la loge du Grand-Orient; puis les
Fougeroux, avec leurs six demoiselles ranges en tuyaux d'orgue, et
enfin Ferrouillat l'an, un membre du Caveau, l'homme de la soire.
Quand je me vis en face de cet important aropage, vous pensez si je fus
mu. Comme on leur avait dit qu'ils taient l pour juger un ouvrage de
posie, tous ces braves gens avaient cru devoir prendre des physionomies
de circonstance, froides, teintes, sans sourires. Ils parlaient entre
eux  voix basse et gravement, en remuant la tte comme des magistrats.
Pierrotte, qui n'y mettait pas tant de mystre, les regardait tous d'un
air tonn... Quand tout le monde fut arriv, on se plaa. J'tais
assis, le dos au piano; l'auditoire en demi-cercle autour de moi, 
l'exception du vieux Lalouette, qui grignotait son sucre  la place
habituelle. Aprs un moment de tumulte, le silence se fit, et d'une voix
mue je commenai mon pome...

C'tait un pome dramatique; pompeusement intitul _La Comdie
pastorale_... Dans les premiers jours de sa captivit au collge
de Sarlande, le petit Chose s'amusait  raconter  ses lves des
historiettes fantastiques, pleines de grillons, de papillons et autres
bestioles. C'est avec trois de ces petits contes, dialogus et mis en
vers, que j'avais fait _La Comdie pastorale_. Mon pome tait divis en
trois parties; mais ce soir-l, chez Pierrotte, je ne leur lus que la
premire partie. Je demande la permission de transcrire ici ce
fragment de _La Comdie pastorale_, non pas comme un morceau choisi de
littrature, mais seulement comme pices justificatives  joindre 
l'_Histoire du petit Chose_. Figurez-vous pour un moment, mes chers
lecteurs, que vous tes assis en rond dans le petit salon jonquille, et
que Daniel Eyssette tout tremblant rcite devant vous.

LES AVENTURES D'UN PAPILLON BLEU

Le thtre reprsente la campagne. Il est six heures du soir; le soleil
s'en va. Au lever du rideau, un Papillon bleu et une jeune Bte  bon
Dieu, du sexe mle, causent  cheval sur un brin de fougre. Ils se sont
rencontrs le matin, et ont pass la journe ensemble. Comme il est
tard, la Bte  bon Dieu fait mine de se retirer.

LE PAPILLON

Quoi! tu t'en vas dj?...

LA BTE A BON DIEU

Dame! il faut que je rentre; Il est tard, songez donc!

LE PAPILLON

Attends un peu, que diantre! Il n'est jamais trop tard pour retourner
chez soi... Moi d'abord, je m'ennuie  ma maison; et toi? C'est si bte
une porte, un mur, une croise, Quand au-dehors on a le soleil, la rose
Et les coquelicots, et le grand air, et tout. Si les coquelicots ne sont
pas de ton got, Il faut le dire...

LA BTE A BON DIEU

Hlas! monsieur, je les adore.

LE PAPILLON

Eh bien! alors, nigaud, ne t'en va pas encore; Reste avec moi. Tu vois!
il fait bon; l'air est doux.

LA BTE  BON DIEU

Oui, mais...

LE PAPILLON, la poussant dans l'herbe.

H! roule-toi dans l'herbe; elle est  nous.

LA BTE A BON DIEU, se dbattant.

Non! laissez-moi; parole! il faut que je m'en aille.

LE PAPILLON

Chut! Entends-tu?

LA BTE A BON DIEU, effraye.

Quoi donc?

LE PAPILLON

Cette petite caille, Qui chante en se grisant dans la vigne  ct...
Hein! la bonne chanson pour ce beau soir d't, Et comme c'est joli, de
la place o nous sommes!...

LA BTE A BON DIEU

Sans doute, mais...

LE PAPILLON

Tais-toi.

LA BTE A BON DIEU

Quoi donc?

LE PAPILLON

Voil des hommes. (Passent des hommes.)

LA BTE A BON DIEU, bas, aprs un silence.

L'homme, c'est trs mchant, n'est-ce pas?

LE PAPILLON

Trs mchant.

LA BTE A BON DIEU

J'ai toujours peur qu'un d'eux m'aplatisse en marchant; Ils ont de si
gros pieds, et moi des reins si frles... Vous, vous n'tes pas grand,
mais vous avez des ailes; C'est norme!

LE PAPILLON

Parbleu! mon cher, si ces lourdauds De paysans te font peur, grimpe-moi
sur le dos; Je suis trs fort des reins, moi! je n'ai pas des ailes
En pelure d'oignon comme les demoiselles, Et je veux te porter o tu
voudras, aussi Longtemps que tu voudras.

LA BTE A BON DIEU

Oh! non, monsieur, merci! Je n'oserai jamais...!

LE PAPILLON

C'est donc bien difficile De grimper l?

LA BTE A BON DIEU

Non, mais...

LE PAPILLON

Grimpe donc, imbcile!

LA BTE A BON DIEU

Vous me ramnerez chez moi, bien entendu; Car, sans cela...

LE PAPILLON

Sitt parti, sitt rendu.

LA BTE A BON DIEU, grimpant sur son camarade.

C'est que le soir, chez nous, nous faisons la prire. Vous comprenez?

LE PAPILLON

Sans doute... Un peu plus en arrire. L... Maintenant, silence  bord!
je lche tout.

(Prrt! Ils s'envolent; le dialogue continue en l'air.)

Mon cher, c'est merveilleux; tu n'es pas lourd du tout.

LA BTE A BON DIEU, effraye.

Ah!... monsieur...

LE PAPILLON

Eh bien! quoi?

LA BTE A BON DIEU

Je n'y vois plus... la tte Me tourne; je voudrais bien descendre...

LE PAPILLON

Es-tu bte! Si la tte te tourne, il faut fermer les yeux. Les as-tu
ferms?

LA BTE A BON DIEU, fermant les yeux

Oui...

LE PAPILLON

a va mieux?

LA BTE A BON DIEU, avec effort.

Un peu mieux.

LE PAPILLON, riant sous cape.

Dcidment on est mauvais aronaute Dans ta famille...

LA BTE A BON DIEU

Oh! oui...

LE PAPILLON

Ce n'est pas votre faute Si le guide-ballon n'est pas encore trouv.

LA BTE A BON DIEU

Oh! non...

LE PAPILLON

, monseigneur, vous tes arriv. (Il se pose sur un Muguet.)

LA BTE A BON DIEU, ouvrant les yeux.

Pardon! mais... ce n'est pas ici que je demeure.

LE PAPILLON

Je sais; mais comme il est encore de trs bonne heure Je t'ai men chez
un Muguet de mes amis. On va se rafrachir le bec;--c'est bien permis...

LA BTE A BON DIEU

Oh! je n'ai pas le temps...

LE PAPILLON

Bah! rien qu'une seconde...

LA BTE A BON DIEU

Et puis, je ne suis pas reu, moi, dans le monde...

LE PAPILLON

Viens donc! je te ferai passer pour mon btard; Tu seras bien reu,
va!...

LA BTE A BON DIEU

Puis, c'est qu'il est tard.

LE PAPILLON

Eh! non! il n'est pas tard; coute la cigale...

LA BTE A BON DIEU,  voix basse.

Puis... je... n'ai pas d'argent...

LE PAPILLON, l'entranant:

Viens! le Muguet rgale. (Ils entrent chez le Muguet.)--La toile tombe.

Au second acte, quand le rideau se lve, il fait presque nuit... On voit
les deux camarades sortir de chez le Muguet... La Bte  bon Dieu est
lgrement ivre.

LE PAPILLON, tendant le dos.

Et maintenant, en route!

LA BTE A BON DIEU, grimpant bravement.

En route!

LE PAPILLON

Eh bien! comment Trouves-tu mon Muguet?

LA BTE A BON DIEU

Mon cher, il est charmant; Il vous livre sa cave et tout sans vous
connatre...

LE PAPILLON, regardant le ciel.

Oh! oh! Phoeb qui met le nez  sa fentre; Il faut nous dpcher...

LA BTE A BON DIEU

Nous dpcher, pourquoi?

LE PAPILLON

Tu n'es donc plus press de retourner chez toi?...

LA BTE A BON DIEU

Oh! pourvu que j'arrive  temps pour la prire... D'ailleurs, ce n'est
pas loin, chez nous,... c'est l derrire.

LE PAPILLON

Si tu n'es pas press; je ne le suis pas, moi.

LA BTE A BON DIEU, avec effusion.

Quel bon enfant tu fais!... Je ne sais pas pourquoi Tout le monde
n'est pas ton ami sur la terre. On dit de toi: C'est un bohme; un
rfractaire! Un pote! un sauteur!...

LE PAPILLON

Tiens! tiens.! et qui dit a?

LA BTE A BON DIEU

Mon Dieu! le Scarabe...

LE PAPILLON

Ah! oui, ce gros poussah. Il m'appelle sauteur, parce qu'il a du ventre.

LA BTE A BON DIEU

C'est qu'il n'est pas le seul qui te dteste...

LE PAPILLON

Ah! dis.

LA BTE A BON DIEU

Ainsi, les Escargots ne sont pas tes amis, Va! ni les Scorpions, pas
mme les Fourmis.

LE PAPILLON

Vraiment?

LA BTE A BON DIEU, confidentielle.

Ne fais jamais la cour  l'Araigne; Elle te trouve affreux.

LE PAPILLON

On l'a mal renseigne.

LA BTE A BON DIEU

H! les Chenilles sont un peu de son avis...

LE PAPILLON

Je crois bien!... Mais, dis-moi! dans le monde o tu vis, Car enfin tu
n'es pas du monde des Chenilles, Suis-je aussi mal vu?...

LA BTE A BON DIEU

Dame! c'est selon les familles, La jeunesse est pour toi; les vieux, en
gnral, Trouvent que tu n'as pas assez de sens moral.

LE PAPILLON, tristement.

Je vois que je n'ai pas beaucoup de sympathies. En somme...

LA BTE A BON DIEU

Ma foi! non, mon pauvre! Les Orties T'en veulent. Le Crapaud te hait;
jusqu'au Grillon, Quand il parle de toi, qui dit: Ce p... p...
Papillon!

LE PAPILLON

Est-ce que tu me hais, toi, comme tous ces drles?

LA BTE A BON DIEU

Moi... Je t'adore; on est si bien sur tes paules! Et puis, tu me
conduis toujours chez les Muguets. C'est amusant!... Dis donc, si je te
fatiguais, Nous pourrions faire encore une petite pause Quelque part...
Tu n'es pas fatigu, je suppose?

LE PAPILLON

Je te trouve un peu lourd, ce n'est pas l'embarras.

LA BTE A BON DIEU, montrant des Muguets.

Alors, entrons ici, tu te reposeras.

LE PAPILLON

Ah! merci!... des Muguets, toujours la mme chose J'aime bien mieux 
ct...

LA BTE A BON DIEU, toute rouge.

Chez la Rose?... Oh! non, jamais...

LE PAPILLON, l'entranant.

Viens donc! on ne nous verra pas. (Ils entrent discrtement chez la
Rose.)--La toile tombe.

Au troisime acte...

Mais je ne voudrais pas, mes chers lecteurs, abuser plus longtemps de
votre patience. Les vers, par le temps qui court, n'ont pas le don de
plaire, je le sais. Aussi, j'arrte l mes citations, et je vais me
contenter de raconter sommairement le reste de mon pome.

Au troisime acte, il est nuit tout  fait... Les deux camarades sortent
ensemble de chez la Rose... Le Papillon veut ramener la Bte  bon Dieu
chez ses parents; mais celle-ci s'y refuse; elle est compltement ivre,
fait des cabrioles sur l'herbe et pousse des cris sditieux... Le
Papillon est oblig de l'emporter chez elle. On se spare sur la porte,
en se promettant de se revoir bientt... Et alors le Papillon s'en va
tout seul, dans la nuit. Il est un peu ivre, lui aussi; mais son ivresse
est triste: il se rappelle les confidences de la Bte  bon Dieu, et se
demande amrement pourquoi tant de monde le dteste, lui qui jamais n'a
fait de mal  personne... Ciel sans lune, le vent souffle, la campagne
est toute noire... Le Papillon a peur, il a froid; mais il se console en
songeant que son camarade est en sret, au fond d'une couchette bien
chaude... Cependant, on entrevoit dans l'ombre de gros oiseaux de nuit
qui traversent la scne d'un vol silencieux. L'clair brille. Des btes
mchantes embusques sous des pierres, ricanent en se montrant le
Papillon. Nous le tenons! disent-elles. Et tandis que l'infortun va
de droite et de gauche, plein d'effroi, un Chardon au passage le larde
d'un grand coup d'pe, un Scorpion l'ventre avec ses pinces, une
grosse Araigne velue lui arrache un pan de son manteau de satin bleu,
et, pour finir, une Chauve-Souris lui casse les reins d'un coup d'aile.
Le Papillon tombe, bless  mort... Tandis qu'il rle sur l'herbe, les
Orties se rjouissent, et les Crapauds disent: C'est bien fait!

A l'aube, les Fourmis, qui vont au travail avec leurs saquettes et leurs
gourdes, trouvent le cadavre au bord du chemin. Elles le regardent 
peine et s'loignent sans vouloir l'enterrer. Les Fourmis ne travaillent
pas pour rien... Heureusement une confrrie de Ncrophores vient 
passer par l. Ce sont, comme vous savez, de petites btes noires qui
ont fait voeu d'ensevelir les morts... Pieusement, elles s'attellent au
Papillon dfunt et le tranent vers le cimetire... Une foule curieuse
se presse sur leur passage, et chacun fait des rflexions  haute
voix... Les petits Grillons bruns, assis au soleil devant leurs portes,
disent gravement: Il aimait trop les fleurs!--Il courait trop la nuit!
ajoutent les Escargots, et les Scarabes  gros ventre se dandinent dans
leurs habits d'or en grommelant: Trop bohme! trop bohme! Parmi toute
cette foule, pas un mot de regret pour le pauvre mort; seulement, dans
les plaines d'alentour, les grands lis ont ferm et les cigales ne
chantent pas.

La dernire scne se passe dans le cimetire des Papillons. Aprs que
les Ncrophores ont fait leur oeuvre, un Hanneton solennel, qui a suivi
le convoi, s'approche de la fosse, et, se mettant sur le dos, commence
l'loge du dfunt. Malheureusement la mmoire lui manque; il reste l
les pattes en l'air, gesticulant pendant une heure et s'entortillant
dans ses priodes... Quand l'orateur a fini, chacun se retire, et alors
dans le cimetire dsert, on voit la Bte  bon Dieu des premires
scnes sortir de derrire une tombe. Tout en larmes, elle s'agenouille
sur la terre frache de la fosse et dit une prire touchante pour son
pauvre petit camarade qui est l.



IX

TU VENDRAS DE LA PORCELAINE

Au dernier vers de mon pome, Jacques, enthousiasm, se leva pour crier
bravo; mais il s'arrta net en voyant la mine effare de tous ces braves
gens.

En vrit, je crois que le cheval de feu de l'Apocalypse, faisant
irruption au milieu du petit salon jonquille, n'y aurait pas caus plus
de stupeur que mon papillon bleu. Les Passajon, les Fougeroux, tout
hrisss de ce qu'ils venaient d'entendre, me regardaient avec de gros
yeux ronds; les deux Ferrouillat se faisaient des signes. Personne ne
soufflait mot. Pensez comme j'tais  l'aise...

Tout  coup, au milieu du silence et de la consternation gnrale, une
voix--et quelle voix!--blanche, terne, froide, sans timbre, une voix
de fantme, sortit de derrire le piano et me fit tressaillir sur ma
chaise. C'tait la premire fois, depuis dix ans, qu'on entendait parler
l'homme  la tte d'oiseau, le vnr Lalouette: Je suis bien content
qu'on ait tu le papillon, dit le singulier vieillard en grignotant son
sucre d'un air froce; je ne les aime pas, moi, les papillons!...

Tout le monde se mit  rire, et la discussion s'engagea sur mon pome.

Le membre du Caveau trouvait l'oeuvre un peu trop longue et
m'engagea beaucoup  la rduire en une ou deux chansonnettes, genre
essentiellement franais. L'lve d'Alfort, savant naturaliste, me fit
observer que les btes  bon Dieu avaient des ailes, ce qui enlevait
toute vraisemblance  mon affabulation. Ferrouillat cadet prtendait
avoir lu tout cela quelque part. Ne les coute pas, me dit Jacques 
voix basse, c'est un chef-d'oeuvre. Pierrotte, lui, ne disait rien; il
paraissait trs occup. Peut-tre le brave homme, assis  ct de sa
fille tout le temps de la lecture, avait-il senti trembler dans ses
mains une petite main trop impressionnable ou surpris au passage
un regard noir enflamm; toujours est-il que ce jour-l Pierrotte
avait--c'est bien le cas de le dire--un air fort singulier, qu'il resta
coll tout le soir au canezou de sa demoiselle, que je ne pus dire un
seul mot aux yeux noirs, et que je me retirai de trs bonne heure, sans
vouloir entendre une chansonnette nouvelle du membre du Caveau, qui ne
me le pardonna jamais.

Deux jours aprs cette lecture mmorable, je reus de Mlle Pierrotte un
billet aussi court qu'loquent: Venez vite, mon pre sait tout. Et
plus bas, mes chers yeux noirs avaient sign: Je vous aime.

Je fus un peu troubl, je l'avoue, par cette grosse nouvelle. Depuis
deux jours, je courais les diteurs avec mon manuscrit, et je m'occupais
beaucoup moins des yeux noirs que de mon pome. Puis l'ide d'une
explication avec ce gros Cvenol de Pierrotte ne me souriait gure...
Aussi, malgr le pressant appel des yeux noirs, je restai quelque temps
sans retourner _l-bas_, me disant  moi-mme pour me rassurer sur mes
intentions: Quand j'aurai vendu mon pome. Malheureusement je ne le
vendis pas.

En ce temps-l--je ne sais pas si c'est encore la mme chose
aujourd'hui--, MM. les diteurs taient des gens trs doux, trs polis,
trs gnreux, trs accueillants; mais ils avaient un dfaut capital: on
ne les trouvait jamais chez eux. Comme certaines toiles trop menues qui
ne se rvlent qu'aux grosses lunettes de l'Observatoire, ces messieurs
n'taient pas visibles pour la foule. N'importe l'heure o vous
arriviez, on vous disait toujours de revenir... Dieu! que j'en ai couru
de ces boutiques! que j'en ai tourn de ces boutons de portes vitres!
que j'en ai fait de ces stations aux devantures des libraires,  me
dire, le coeur battant: Entrerai-je? n'entrerai-je pas? A l'intrieur,
il faisait chaud. Cela sentait le livre neuf. C'tait plein de petits
hommes chauves, trs affairs, qui vous rpondaient de derrire un
comptoir, du haut d'une chelle double. Quant  l'diteur, invisible...
Chaque soir, je revenais  la maison, triste, las, nerv. Courage! me
disait Jacques, tu seras plus heureux demain. Et, le lendemain, je me
remettais en campagne, arm de mon manuscrit! De jour en jour, je le
sentais devenir plus pesant, plus incommode. D'abord je le portais sous
mon bras, firement, comme un parapluie neuf; mais  la fin j'en
avais honte, et je le mettais dans ma poitrine, avec ma redingote
soigneusement boutonne par-dessus.

Huit jours se passrent ainsi. Le dimanche arriva. Jacques, selon sa
coutume, alla dner chez Pierrotte; mais il y alla seul. J'tais si
las de ma chasse aux toiles invisibles, que je restai couch tout le
jour... Le soir, en rentrant, il vint s'asseoir au bord de mon lit et me
gronda doucement:

Ecoute, Daniel! tu as bien tort de ne pas aller _l-bas_. Les yeux
noirs pleurent, se dsolent; ils meurent de ne pas te voir... Nous avons
parl de toi toute la soire... Ah! brigand, comme elle t'aime!

La pauvre mre Jacques avait les larmes aux yeux en disant cela.

Et Pierrotte? demandai-je timidement. Pierrotte, qu'est-ce qu'il
dit?...

--Rien... Il a seulement paru trs tonn de ne pas te voir... Il faut y
aller, mon Daniel; tu iras, n'est-ce pas?

--Ds demain, Jacques; je te le promets.

Pendant que nous causions, Coucou-Blanc, qui venait de rentrer
chez elle, entama son interminable chanson... _Tolocototignan!
tolocototignan!_... Jacques se mit  rire: Tu ne sais pas, me dit-il
 voix basse, les yeux noirs sont jaloux de notre voisine. Ils croient
qu'elle est leur rivale... J'ai eu beau dire ce qu'il en tait, on n'a
pas voulu m'entendre... Les yeux noirs jaloux de Coucou-Blanc! c'est
drle, n'est-ce pas? Je fis semblant de rire comme lui; mais, dans
moi-mme, j'tais plein de honte en songeant que c'tait bien ma faute
si les yeux noirs taient jaloux de Coucou-Blanc.

Le lendemain, dans l'aprs-midi, je m'en allai passage du Saumon.
J'aurais voulu monter tout droit au quatrime et parler aux yeux noirs
avant de voir Pierrotte; mais le Cvenol me guettait  la porte du
passage, et je ne pus l'viter. Il fallut entrer dans la boutique et
m'asseoir  ct de lui, derrire le comptoir. De temps en temps, un
petit air de flte nous arrivait discrtement de l'arrire-magasin.

Monsieur Daniel, me dit le Cvenol avec une assurance de langage et une
facilit d'locution que je ne lui avais jamais connues, ce que je veux
savoir de vous est trs simple, et je n'irai pas par quatre chemins.
C'est bien le cas de le dire... la petite vous aime d'amour... Est-ce
que vous l'aimez vraiment, vous aussi?

--De toute mon me, monsieur Pierrotte.

--Alors, tout va bien. Voici ce que j'ai  vous proposer... Vous tes
trop jeune et la petite aussi pour songer  vous marier d'ici trois ans.
C'est donc trois annes que vous avez devant vous pour vous faire une
position... Je ne sais pas si vous comptez rester toujours dans le
commerce des papillons bleus; mais je sais bien ce que je ferais 
votre place... C'est bien le cas de le dire, je planterais l mes
historiettes, j'entrerais dans l'ancienne maison Lalouette, je me
mettrais au courant du petit train-train de la porcelaine, et je
m'arrangerais pour que, dans trois ans, Pierrotte qui devient vieux, pt
trouver en moi un associ en mme temps qu'un gendre... Hein? Qu'est-ce
que vous dites de a, compre?

L-dessus, Pierrotte m'envoya un grand coup de coude et se mit  rire,
mais  rire... Bien sr, qu'il croyait me combler de joie, le pauvre
homme, en m'offrant de vendre de la porcelaine  ses cts. Je n'eus pas
le courage de me fcher, pas mme celui de rpondre; j'tais atterr...

Les assiettes, les verres peints, les globes d'albtre, tout dansait
autour de moi. Sur une tagre, en face du comptoir, des bergers et
des bergres, en biscuit de couleurs tendres, me regardaient d'un air
narquois et semblaient me dire en brandissant leurs houlettes: Tu
vendras de la porcelaine! Un peu plus loin, les magots chinois en robes
violettes remuaient leurs caboches vnrables, comme pour approuver
ce qu'avaient dit les bergers: Oui... oui... tu vendras de la
porcelaine!... Et l-bas, dans le fond, la flte ironique et sournoise
sifflotait doucement: Tu vendras de la porcelaine... tu vendras de la
porcelaine... C'tait  devenir fou.

Pierrotte crut que l'motion et la joie m'avaient coup la parole.

Nous causerons de cela ce soir, me dit-il pour me donner le loisir de
me remettre... Maintenant, montez vers la petite... C'est bien le cas de
le dire... le temps doit lui sembler long.

Je montai vers la petite, que je trouvai installe dans le salon
jonquille,  broder ses ternelles pantoufles en compagnie de la dame de
grand mrite... Que ma chre Camille me pardonne! jamais Mlle Pierrotte
ne me parut si Pierrotte que ce jour-l; jamais sa faon tranquille de
tirer l'aiguille et de compter ses points  haute voix ne me causa tant
d'irritation. Avec ses petits doigts rouges, sa joue en fleur, son air
paisible, elle ressemblait  une de ces bergres en biscuit colori qui
venaient de me crier d'une faon si impertinente: Tu vendras de la
porcelaine! Par bonheur, les yeux noirs taient l, eux aussi, un peu
voils, un peu mlancoliques, mais si navement joyeux de me revoir
que je me sentis tout mu. Cela ne dura pas longtemps. Presque sur mes
talons, Pierrotte fit son entre. Sans doute il n'avait plus autant de
confiance dans la dame de grand mrite.

A partir de ce moment, les yeux noirs disparurent et sur toute la
ligne la porcelaine triompha. Pierrotte tait trs gai, trs bavard,
insupportable: les c'est bien le cas de le dire pleuvaient plus drus
que giboule. Dner bruyant, beaucoup trop long... En sortant de table,
Pierrotte me prit  part pour me rappeler sa proposition. J'avais eu
le temps de me remettre, et je lui dis avec assez de sang-froid que la
chose demandait rflexion et que je lui rpondrais dans un mois.

Le Cvenol fut certainement trs tonn de mon peu d'empressement 
accepter ses offres, mais il eut le bon got de n'en rien laisser
paratre.

C'est entendu, me dit-il, dans un mois. Et il ne fut plus question
de rien... N'importe! le coup tait port. Pendant toute la soire, le
sinistre et fatal Tu vendras de la porcelaine retentit  mon oreille.
Je l'entendais dans le grignotement de la tte d'oiseau qui venait
d'entrer avec Mme Lalouette et s'tait install au coin du piano, je
l'entendais dans les roulades du joueur de flte, dans la _Rverie de
Rosellen_ que Mlle Pierrotte ne manqua pas de jouer; je le lisais dans
les gestes de toutes ces marionnettes bourgeoises, dans la coupe de
leurs vtements, dans le dessin de la tapisserie, dans l'allgorie de la
pendule--Vnus cueillant une rose d'o s'envole un Amour ddor--, dans
la forme des meubles, dans les moindres dtails de cet affreux salon
jonquille o les mmes gens disaient tous les soirs les mmes choses, o
le mme piano jouait tous les soirs la mme rverie, et que l'uniformit
de ses soires faisait ressembler  un tableau  musique. Le salon
jonquille, un tableau  musique!... O vous cachiez-vous donc, beaux
yeux noirs?...

Lorsque au retour de cette ennuyeuse soire, je racontai  ma mre
Jacques les propositions de Pierrotte, il en fut encore plus indign que
moi:

Daniel Eyssette, marchand de porcelaine!... Par exemple, je voudrais
bien voir cela! disait le brave garon, tout rouge de colre... C'est
comme si on proposait  Lamartine de vendre des paquets d'allumettes, ou
 Sainte-Beuve de dbiter des petits balais de crin... Vieille bte de
Pierrotte, va!... Aprs tout, il ne faut pas lui en vouloir; il ne sait
pas, ce pauvre homme. Quand il verra le succs de ton livre et les
journaux tout remplis de toi, il changera joliment de gamme.

--Sans doute, Jacques; mais pour que les journaux parlent de moi, il
faut que mon livre paraisse, et je vois bien qu'il ne paratra pas...
Pourquoi?... Mais, mon cher, parce que je ne peux pas mettre la main sur
un diteur et que ces gens-l ne sont jamais chez eux pour les potes.
Le grand Baghavat lui-mme est oblig d'imprimer ses vers  ses frais.

--Eh bien, nous ferons comme lui, dit Jacques en frappant du poing sur
la table; nous imprimerons  nos frais.

Je le regarde avec stupfaction:

A nos frais...

--Oui, mon petit,  nos frais... Tout juste, le marquis fait imprimer
en ce moment le premier volume de ses mmoires... Je vois son imprimeur
tous les jours... C'est un Alsacien qui a le nez rouge et l'air bon
enfant. Je suis sr qu'il nous fera crdit... Pardieu! nous le paierons,
 mesure que ton volume se vendra... Allons! voil qui est dit; ds
demain je vais voir mon homme.

Effectivement Jacques, le lendemain, va trouver l'imprimeur et revient
enchant: C'est fait, me dit-il d'un air de triomphe; on met ton
livre  l'impression demain. Cela nous cotera neuf cents francs, une
bagatelle. Je ferai des billets de trois cents francs, payables de trois
en trois mois. Maintenant, suis bien mon raisonnement. Nous vendons le
volume trois francs, nous tirons  mille exemplaires; c'est donc trois
mille francs que ton livre doit nous rapporter... tu m'entends bien,
trois mille francs. L-dessus, nous payons l'imprimeur, plus la remise
d'un franc par exemplaire aux libraires qui vendront l'ouvrage, plus
l'envoi aux journalistes... Il nous restera, clair comme de l'eau de
roche, un bnfice de onze cents francs. Hein? C'est joli pour un
dbut...

Si c'tait joli, je crois bien!... Plus de chasse aux toiles
invisibles, plus de stations humiliantes aux portes des librairies,
et par-dessus le march onze cents francs  mettre de ct pour la
reconstruction du foyer... Aussi quelle joie, ce jour-l, dans le
clocher de Saint-Germain! Que de projets, que de rves! Et puis les
jours suivants, que de petits bonheurs savours goutte  goutte, aller
 l'imprimerie; corriger les preuves, discuter la couleur de la
couverture, voir le papier sortir tout humide de la presse avec vos
penses imprimes dessus, courir deux fois, trois fois chez le brocheur,
et revenir enfin avec le premier exemplaire qu'on ouvre en tremblant du
bout des doigts... Dites! est-il rien de plus dlicieux au monde?

Pensez que le premier exemplaire de _La Comdie pastorale_ revenait de
droit aux yeux noirs. Je le leur portai le soir mme, accompagn de la
mre Jacques qui voulait jouir de mon triomphe. Nous fmes notre entre
dans le salon jonquille, fiers et radieux. Tout le monde tait l.

Monsieur Pierrotte, dis-je au Cvenol, permettez-moi d'offrir ma
premire oeuvre  Camille. Et je mis mon volume dans une chre petite
main qui frmissait de plaisir. Oh! si vous aviez vu le joli merci que
les yeux noirs m'envoyrent, et comme ils resplendissaient en lisant
mon nom sur la couverture. Pierrotte tait moins enthousiasm, lui. Je
l'entendis demander  Jacques combien un volume comme cela pouvait me
rapporter:

Onze cents francs, rpondit Jacques avec assurance.

L-dessus, ils se mirent  causer longuement,  voix basse, mais je ne
les coutai pas. J'tais tout  la joie de voir les yeux noirs abaisser
leurs grands cils de soie sur les pages de mon livre et les relever vers
moi avec admiration... Mon livre! les yeux noirs! deux bonheurs que je
devais  ma mre Jacques...

Ce soir-l, avant de rentrer, nous allmes rder dans les galeries de
l'Odon pour juger de l'effet que _La Comdie pastorale_ faisait 
l'talage des librairies.

Attends-moi, me dit Jacques; je vais voir combien on en a vendu.

Je l'attendis en me promenant de long en large, regardant du coin de
l'oeil certaine couverture verte  filets noirs qui s'panouissait au
milieu de la devanture. Jacques vint me rejoindre au bout d'un moment;
il tait ple d'motion.

--Mon cher, me dit-il, on en a dj vendu un. C'est de bon augure...

Je lui serrai la main silencieusement. J'tais trop mu pour parler;
mais,  part moi, je me disais: Il y a quelqu'un  Paris qui vient de
tirer trois francs de sa bourse pour acheter cette production de ton
cerveau, quelqu'un qui te lit, qui te juge... Quel est ce quelqu'un? Je
voudrais bien le connatre... Hlas! pour mon malheur, j'allais bientt
le connatre, ce terrible quelqu'un.

Le lendemain de l'apparition de mon volume, j'tais en train de
djeuner  table d'hte  ct du farouche penseur, quand Jacques, trs
essouffl, se prcipita dans la salle:

Grande nouvelle! me dit-il en m'entranant dehors; je pars ce soir, 
sept heures, avec le marquis... Nous allons  Nice voir sa soeur, qui
est mourante... Peut-tre resterons-nous longtemps... Ne t'inquite pas
de ta vie... Le marquis double mes appointements. Je pourrai t'envoyer
cent francs par mois... Eh bien, qu'as-tu? Te voil tout ple. Voyons!
Daniel, pas d'enfantillage. Rentre l-dedans, achve de djeuner et bois
une demi-bordeaux, afin de te donner du courage. Moi, je cours dire
adieu  Pierrotte, prvenir l'imprimeur, faire porter les exemplaires
aux journalistes... Je n'ai pas une minute... Rendez-vous  la maison 
cinq heures.

Je le regardai descendre la rue Saint-Benot  grandes enjambes, puis
je rentrai dans le restaurant; mais je ne pus rien manger ni boire, et
c'est le penseur qui vida la demi-bordeaux. L'ide que dans quelques
heures ma mre Jacques serait loin m'treignait le coeur. J'avais beau
songer  mon livre, aux yeux noirs, rien ne pouvait me distraire de
cette pense que Jacques allait partir et que je resterais seul, tout
seul dans Paris, matre de moi-mme et responsable de toutes mes
actions.

Il me rejoignit  l'heure dite. Quoique trs mu lui-mme, il affecta
jusqu'au dernier moment la plus grande gaiet. Jusqu'au dernier moment
aussi il me montra la gnrosit de son me et l'ardeur admirable qu'il
mettait  m'aimer. Il ne songeait qu' moi,  mon bien-tre,  ma vie.
Sous prtexte de faire sa malle, il inspectait mon linge, mes vtements:

Tes chemises sont dans ce coin, vois-tu, Daniel... tes mouchoirs 
ct, derrire les cravates.

Comme je lui disais:

Ce n'est pas ta malle que tu fais, Jacques; c'est mon armoire...

Armoire et malle, quand tout fut prt, on envoya chercher une voiture,
et nous partmes pour la gare. En route, Jacques me faisait ses
recommandations. Il y en avait de tout genre:

cris-moi souvent... Tous les articles qui paratront sur ton volume,
envoie-les-moi, surtout celui de Gustave Planche. Je ferai un cahier
cartonn et je les collerai tous dedans. Ce sera le livre d'or de la
famille Eyssette... A propos, tu sais que la blanchisseuse vient le
mardi... Surtout ne te laisse pas blouir par le succs... Il est clair
que tu vas en avoir un trs grand, et c'est fort dangereux, les
succs parisiens. Heureusement que Camille sera l pour te garder des
tentations... Sur toute chose, mon Daniel, ce que je te demande, c'est
d'aller souvent l-bas et de ne pas faire pleurer les yeux noirs.

A ce moment nous passions devant le Jardin des plantes. Jacques se mit 
rire.

Te rappelles-tu, me dit-il, que nous avons pass ici une nuit, il y
a quatre ou cinq mois?... Hein?... Quelle diffrence entre le Daniel
d'alors et celui d'aujourd'hui... Ah! tu as joliment fait du chemin en
quatre mois!...

C'est qu'il le croyait vraiment, mon brave Jacques, que j'avais fait
beaucoup de chemin; et moi aussi, pauvre niais, j'en tais convaincu.

Nous arrivmes  la gare. Le marquis s'y trouvait dj. Je vis de loin
ce drle de petit homme, avec sa tte de hrisson blanc, sautillant de
long en large dans une salle d'attente.

Vite, vite, adieu! me dit Jacques. En prenant ma tte dans ses larges
mains, il m'embrassa trois ou quatre fois de toutes ses forces, puis
courut rejoindre son bourreau.

En le voyant disparatre, j'prouvai une singulire sensation.

Je me trouvai tout  coup plus petit, plus chtif, plus timide, plus
enfant, comme si mon frre, en s'en allant, m'avait emport la moelle
de mes os, ma force, mon audace et la moiti de ma taille. La foule qui
m'entourait me faisait peur. J'tais redevenu le petit Chose...

La nuit tombait. Lentement, par le plus long chemin, par les quais les
plus dserts, le petit Chose regagna son clocher. L'ide de se retrouver
dans cette chambre vide l'attristait horriblement. Il aurait voulu
rester dehors jusqu'au matin. Pourtant il fallait rentrer.

En passant devant la loge, le portier lui cria:

Monsieur Eyssette, une lettre!...

C'tait un petit billet, lgant, parfum, satin; criture de femme
plus fine, plus fline que celle des yeux noirs... De qui cela pouvait
bien tre?... Vivement il rompit le cachet, et lut dans l'escalier  la
lueur du gaz:

  Monsieur mon voisin,

  _La Comdie pastorale_ est depuis hier sur ma table;
  mais il y manque une ddicace. Vous seriez bien aimable
  de venir la mettre ce soir, en prenant une tasse de th...
  Vous savez! c'est entre artistes.

  IRMA BOREL.

  Et plus bas:

  _La dame du premier._

La dame du premier!... Quand le petit Chose lut cette signature, un
grand frisson lui courut par tout le corps. Il la revit telle qu'elle
lui tait apparue un matin, descendant l'escalier dans un tourbillon de
velours, belle, froide, imposante, avec sa petite cicatrice blanche au
coin de la lvre. Et de songer qu'une femme pareille avait achet son
volume, son coeur bondissait d'orgueil.

Il resta l un moment, dans l'escalier, la lettre  la main, se
demandant s'il monterait chez lui ou s'il s'arrterait au premier tage;
puis, tout  coup, la recommandation de Jacques lui revint  la mmoire:
Surtout, Daniel, ne fais pas pleurer les yeux noirs. Un secret
pressentiment l'avertit que s'il allait chez la dame du premier, les
yeux noirs pleureraient, et Jacques aurait de la peine. Alors, il mit
rsolument la lettre dans sa poche, le petit Chose, et il se dit: Je
n'irai pas.



X

IRMA BOREL

C'est Coucou-Blanc qui vint lui ouvrir.--Car ai-je besoin de vous le
dire! cinq minutes aprs s'tre jur qu'il n'irait pas, ce vaniteux
petit Chose sonnait  la porte d'Irma Borel.--En le voyant, l'horrible
Ngresse grimaa un sourire d'ogre en belle humeur et lui fit un signe:
Venez! de sa grosse main luisante et noire. Aprs avoir travers deux
ou trois salons trs pompeux, ils s'arrtrent devant une petite porte
mystrieuse,  travers laquelle on entendait--aux trois quarts touffs
par l'paisseur des tentures--des cris rauques, des sanglots, des
imprcations, des rires convulsifs. La Ngresse frappa, et, sans
attendre qu'on lui et rpondu, introduisit le petit Chose.

Seule, dans un riche boudoir capitonn de soie mauve et tout ruisselant
de lumire, Irma Borel marchait  grands pas en dclamant. Un large
peignoir bleu de ciel, couvert de guipures, flottait autour d'elle
comme une nue. Une des manches du peignoir, releve jusqu' l'paule,
laissait voir un bras de neige d'une incomparable puret, brandissant,
en guise de poignard, un coupe-papier de nacre. L'autre main, noye dans
la guipure, tenait un livre ouvert...

Le petit Chose s'arrta, bloui. Jamais la dame du premier ne lui
avait paru si belle. D'abord elle tait moins ple qu' leur premire
rencontre. Frache et rose, au contraire, mais d'un rose un peu voil,
elle avait l'air, ce jour-l, d'une jolie fleur d'amandier, et la petite
cicatrice blanche du coin de la lvre en paraissait d'autant plus
blanche. Puis ses cheveux, qu'il n'avait pas pu voir la premire fois,
l'embellissaient encore, en adoucissant ce que son visage avait d'un peu
fier et de presque dur. C'taient des cheveux blonds, d'un blond
cendr, d'un blond de poudre, et il y en avait, et ils taient fins, un
brouillard d'or autour de la tte.

Quand elle vit le petit Chose, la dame coupa net  sa dclamation. Elle
jeta sur un divan derrire elle son couteau de nacre et son livre,
ramena par un geste adorable la manche de son peignoir, et vint  son
visiteur la main cavalirement tendue.

Bonjour, mon voisin! lui dit-elle avec un gentil sourire; vous
me surprenez en pleines fureurs tragiques! j'apprends le rle de
Clytemnestre... C'est empoignant, n'est-ce pas?

Elle le fit asseoir sur un divan  ct d'elle, et la conversation
s'engagea.

Vous vous occupez d'art dramatique, madame? (Il n'osa pas dire ma
voisine.)

--Oh! vous savez, une fantaisie... comme je me suis occupe de sculpture
et de musique... Pourtant, cette fois, je crois que je suis bien
mordue... Je vais dbuter au Thtre-Franais...

A ce moment, un norme oiseau  huppe jaune vint, avec un grand bruit
d'ailes, s'abattre sur la tte frise du petit Chose.

N'ayez pas peur, dit la dame en riant de son air effar, c'est mon
kakatos... une brave bte que j'ai ramene des les Marquises.

Elle prit l'oiseau, le caressa, lui dit deux ou trois mots d'espagnol
et le rapporta sur un perchoir dor  l'autre bout du salon... Le
petit Chose ouvrait de grands yeux. La Ngresse, le kakatos, le
Thtre-Franais, les les Marquises...

Quelle femme singulire! se disait-il avec admiration.

La dame revint s'asseoir  ct de lui; et la conversation continua. _La
Comdie pastorale_ en fit d'abord tous les frais. La dame l'avait lue et
relue plusieurs fois depuis la veille; elle en savait des vers par coeur
et les dclamait avec enthousiasme. Jamais la vanit du petit Chose ne
s'tait trouve  pareille fte. On voulait savoir son ge, son pays,
comment il vivait, s'il allait dans le monde, s'il tait amoureux.... A
toutes ces questions, il rpondait avec la plus grande candeur; si bien
qu'au bout d'une heure la dame du premier connaissait  fond la mre
Jacques, l'histoire de la maison Eyssette et ce pauvre foyer que les
enfants avaient jur de reconstruire. Par exemple, pas un mot de Mlle
Pierrotte. Il fut seulement parl d'une jeune personne du grand monde
qui mourait d'amour pour le petit Chose, et d'un pre barbare--pauvre
Pierrotte!--qui contrariait leur passion.

Au milieu de ces confidences, quelqu'un entra dans le salon. C'tait
un vieux sculpteur  crinire blanche, qui avait donn des leons  la
dame, au temps o elle sculptait.

Je parie, lui dit-il  demi-voix en regardant le petit Chose d'un oeil
plein de malice, je parie que c'est votre corailleur napolitain.

--Tout juste, fit-elle en riant; en se tournant vers le corailleur
qui semblait fort surpris de s'entendre dsigner ainsi: vous ne
vous souvenez pas, lui dit-elle, d'un matin o nous nous sommes
rencontrs?... Vous alliez le cou nu, la poitrine ouverte, les cheveux
en dsordre, votre cruche de grs  la main... je crus revoir un de ces
petits pcheurs de corail qu'on rencontre dans la baie de Naples.... Et
le soir, j'en parlai  mes amis; mais nous ne nous doutions gure alors
que le petit corailleur tait un grand pote, et qu'au fond de cette
cruche de grs, il y avait _La Comdie pastorale_.

Je vous demande si le petit Chose tait ravi de s'entendre traiter avec
une admiration respectueuse. Pendant qu'il s'inclinait et souriait d'un
air modeste, Coucou-Blanc introduisit un nouveau visiteur, qui n'tait
autre que le grand Baghavat, le pote indien de la table d'hte.
Baghavat, en entrant, alla droit  la dame et lui tendit un livre 
couverture verte.

Je vous rapporte vos papillons, dit-il. Quelle drle de
littrature!...

Un geste de la dame l'arrta net. Il comprit que l'auteur tait l et
regarda de son ct avec un sourire contraint. Il y eut un moment de
silence et de gne, auquel l'arrive d'un troisime personnage
vint faire une heureuse diversion. Celui-ci tait le professeur de
dclamation; un affreux petit bossu, tte blme, perruque rousse, rire
aux dents moisies. Il parat que, sans sa bosse, ce bossu-l et t le
plus grand comdien de son poque; mais son infirmit ne lui permettant
pas de monter sur les planches, il se consolait en faisant des lves et
en disant du mal de tous les comdiens du temps.

Ds qu'il parut, la dame lui cria:

Avez-vous vu l'Isralite? Comment a-t-elle march ce soir?

L'Isralite, c'tait la grande tragdienne Rachel, alors au plus beau
moment de sa gloire.

Elle va de plus en plus mal, dit le professeur en haussant les
paules... Cette fille n'a rien... C'est une grue, une vraie grue.

--Une vraie grue, ajouta l'lve; et derrire elle les deux autres
rptrent avec conviction: Une vraie grue...

Un moment aprs on demanda  la dame de rciter quelque chose.

Sans se faire prier, elle se leva, prit le coupe-papier de nacre,
retroussa la manche de son peignoir et se mit  dclamer.

Bien, ou mal? Le petit Chose et t fort empch pour le dire. bloui
par ce beau bras de neige, fascin par cette chevelure d'or qui
s'agitait frntiquement, il regardait et n'coutait pas. Quand la dame
eut fini, il applaudit plus fort que personne et dclara  son tour que
Rachel n'tait qu'une grue, une vraie grue.

Il en rva toute la nuit de ce bras de neige et de ce brouillard d'or.
Puis, le jour venu, quand il voulut s'asseoir devant l'tabli aux rimes,
le bras enchant vint encore le tirer par la manche. Alors, ne pouvant
pas rimer, ne voulant pas sortir, il se mit  crire  Jacques, et  lui
parler de la dame du premier.

Ah! mon ami, quelle femme! Elle sait tout, elle connat tout. Elle a
fait des sonates, elle a fait des tableaux. Il y a sur sa chemine une
jolie Colombine en terre cuite qui est son oeuvre. Depuis trois mois,
elle joue la tragdie, et elle la joue bien mieux que la fameuse
Rachel.--Il parat dcidment que cette Rachel n'est qu'une
grue.--Enfin, mon cher, une femme comme tu n'en as jamais rv. Elle a
tout vu, elle a t partout. Tout  coup elle vous dit: Quand j'tais
 Saint-Ptersbourg... puis, au bout d'un moment, elle vous apprend
qu'elle prfre la rade de Rio  celle de Naples. Elle a un kakatos
qu'elle a ramen des les Marquises, une Ngresse qu'elle a prise en
passant  Port-au-Prince... Mais au fait, tu la connais, sa Ngresse,
c'est notre voisine Coucou-Blanc. Malgr son air froce, cette
Coucou-Blanc est une excellente fille, tranquille, discrte, dvoue, et
ne parlant jamais que par proverbes comme le bon Sancho. Quand les gens
de la maison veulent lui tirer les vers du nez  propos de sa matresse,
si elle est marie, s'il y a un M. Borel quelque part, si elle est aussi
riche qu'on le dit, Coucou-Blanc rpond dans son patois: _Zaffai cabrite
pas zaffai mouton_ (les affaires du chevreau ne sont pas celles du
mouton); ou bien encore: _C'est souli qui connat si bas tini trou_
(c'est le soulier qui connat si les bas ont des trous). Elle en a comme
cela une centaine, et les indiscrets n'ont jamais le dernier mot avec
elle... A propos, sais-tu qui j'ai rencontr chez la dame du premier?...
Le pote hindou de la table d'hte, le grand Baghavat lui-mme. Il a
l'air d'en tre fort pris, et lui fait de beaux pomes o il la compare
tour  tour  un condor, un lotus ou un buffle; mais la dame ne fait pas
grand cas de ses hommages. D'ailleurs elle doit y tre habitue: tous
les artistes qui viennent chez elle--et je te rponds qu'il y en a des
plus fameux--en sont amoureux.

Elle est si belle, si trangement belle!... En vrit, j'aurais craint
pour mon coeur, s'il n'tait dj pris. Heureusement que les yeux noirs
sont l pour me dfendre. Chers yeux noirs! j'irai passer la soire
avec eux aujourd'hui, et nous parlerons de vous tout le temps, ma mre
Jacques.

Comme le petit Chose achevait cette lettre, on frappa doucement  la
porte. C'tait la dame du premier qui lui envoyait, par Coucou-Blanc,
une invitation pour venir, au Thtre-Franais, entendre la grue dans sa
loge. Il aurait accept de bon coeur, mais il songea qu'il n'avait pas
d'habit et fut oblig de dire non. Cela le mit de fort mchante humeur.
Jacques aurait d me faire faire un habit, se disait-il... C'est
indispensable... Quand les articles paratront, il faudra que j'aille
remercier les journalistes... Comment faire si je n'ai pas d'habit?...
Le soir, il alla au passage du Saumon; mais cette visite ne l'gaya pas.
Le Cvenol riait fort; Mlle Pierrotte tait trop brune. Les yeux noirs
avaient beau lui faire signe et lui dire doucement: Aimez-moi! dans la
langue mystique des toiles, l'ingrat ne voulait rien entendre. Aprs
dner, quand les Lalouette arrivrent, il s'installa triste et maussade
dans un coin, et tandis que le tableau  musique jouait ses petits airs,
il se figurait Irma Borel trnant dans une loge dcouverte, les bras
de neige jouant de l'ventail, le brouillard d'or scintillant sous les
lumires de la salle. Comme j'aurais honte si elle me voyait ici!
songeait-il.

Plusieurs jours se passrent sans nouveaux incidents. Irma Borel ne
donnait plus signe de vie. Entre le premier et le cinquime tage, les
relations semblaient interrompues. Toutes les nuits, le petit Chose,
assis  son tabli, entendait entrer la victoria de la dame, et, sans
qu'il y prt garde, le roulement sourd de la voiture, le Porte, s'il
vous plat du cocher, le faisaient tressaillir. Mme il ne pouvait pas
entendre sans motion la Ngresse remonter chez elle; s'il avait os, il
serait all lui demander des nouvelles de sa matresse.... Malgr tout,
cependant, les yeux noirs taient encore matres de la place. Le petit
Chose passait de longues heures auprs d'eux. Le reste du temps, il
s'enfermait chez lui pour chercher des rimes, au grand bahissement des
moineaux, qui venaient le voir de tous les toits  la ronde, car les
moineaux du pays latin sont comme la dame de grand mrite et se font de
drles d'ides sur les mansardes d'tudiants. En revanche, les cloches
de Saint-Germain--les pauvres cloches voues au Seigneur et clotres
toute leur vie comme des Carmlites--se rjouissaient de voir leur
ami le petit Chose ternellement assis devant sa table; et, pour
l'encourager, elles lui faisaient grande musique.

Sur ces entrefaites, on reut des nouvelles de Jacques. Il tait
install  Nice et donnait force dtails sur son installation.... Le
beau pays, mon Daniel, et comme cette mer qui est l sous mes fentres
t'inspirerait! Moi, je n'en jouis gure! je ne sors jamais.... Le
marquis dicte tout le jour. Diable d'homme, va! Quelquefois, entre deux
phrases, je lve la tte, je vois une petite voile rouge  l'horizon,
puis tout de suite le nez sur mon papier.... Mlle d'Hacqueville est
toujours bien malade.... Je l'entends au-dessus de nous qui tousse, qui
tousse.... Moi-mme,  peine dbarqu, j'ai attrap un gros rhume qui ne
veut pas finir....

Un peu plus loin, parlant de la dame du premier, Jacques disait:

....Si tu m'en crois, tu ne retourneras pas chez cette femme. Elle est
trop complique pour toi; et mme, faut-il te le dire? je flaire en elle
une aventurire.... Tiens! j'ai vu hier dans le port un brick hollandais
qui venait de faire un voyage autour du monde et qui rentrait avec des
mts japonais, des espars du Chili, un quipage bariol comme une
carte gographique.... Eh bien, mon cher, je trouve que ton Irma Borel
ressemble  ce navire. Bon pour un brick d'avoir beaucoup voyag, mais
pour une femme, c'est diffrent. En gnral, celles qui ont vu tant de
pays en font beaucoup voir aux autres.... Mfie-toi, Daniel, mfie-toi!
et surtout, je t'en conjure, ne fais pas pleurer les yeux noirs....

Ces derniers mots allrent droit au coeur du petit Chose. La persistance
de Jacques  veiller sur le bonheur de celle qui n'avait pas voulu
l'aimer lui parut admirable. Oh! non! Jacques, n'aie pas peur; je ne
la ferai pas pleurer, se dit-il, et tout de suite il prit la ferme
rsolution de ne plus retourner chez la dame du premier.... Fiez-vous au
petit Chose pour les fermes rsolutions.

Ce soir-l, quand la victoria roula sous le porche, il y prit 
peine garde. La chanson de la Ngresse ne lui causa pas non plus de
distraction. C'tait une nuit de septembre, orageuse et lourde.... Il
travaillait, la porte entrouverte. Tout  coup, il crut entendre craquer
l'escalier de bois qui menait  sa chambre. Bientt il distingua un
lger bruit de pas et le frlement d'une robe. Quelqu'un montait,
c'tait sr... mais qui?...

Coucou-Blanc tait rentre depuis longtemps.... Peut-tre la dame du
premier qui venait parler  la Ngresse....

A cette ide le petit Chose sentit son coeur battre avec violence; mais
il eut le courage de rester devant sa table.... Les pas approchaient
toujours. Arriv sur le palier on s'arrta.... Il y eut un moment de
silence; puis un lger coup frapp  la porte de la Ngresse, qui ne
rpondit pas.

C'est elle, se dit-il sans bouger de sa place.

Tout  coup, une lumire parfume se rpandit dans la chambre.

La porte cria, quelqu'un entrait.

Alors, sans tourner la tte, le petit Chose demanda en tremblant:

Qui est l?



XI

LE COEUR DE SUCRE

Voil deux mois que Jacques est parti, et il n'est pas encore au moment
de revenir. Mlle d'Hacqueville est morte. Le marquis, escort de son
secrtaire, promne son deuil par toute l'Italie, sans interrompre d'un
seul jour la terrible dicte de ses mmoires. Jacques, surmen, trouve 
peine le temps d'crire  son frre quelques lignes dates de Rome, de
Naples, de Pise, de Palerme. Mais, si le timbre de ces lettres varie
souvent, leur texte ne change gure.... Travailles-tu?... Comment vont
les yeux noirs?... L'article de Gustave Planche a-t-il paru?... Es-tu
retourn chez Irma Borel? A ces questions, toujours les mmes, le petit
Chose rpond invariablement qu'il travaille beaucoup, que la vente du
livre va trs bien, les yeux noirs aussi; qu'il n'a pas revu Irma Borel,
ni entendu parler de Gustave Planche.

Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela?... Une dernire lettre, crite
par le petit Chose en une nuit de fivre, et de tempte, va nous
l'apprendre.

_Monsieur Jacques Eyssette  Pise._

Dimanche soir, 10 heures.

Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois je ne fais que te mentir. Je
t'cris que je travaille, et depuis deux mois mon critoire est  sec.
Je t'cris que la vente de mon livre va bien, et depuis deux mois on
n'en a pas vendu un exemplaire. Je t'cris que je ne revois plus Irma
Borel, et depuis deux mois je ne l'ai pas quitte. Quant aux yeux noirs,
hlas!... O Jacques, Jacques, pourquoi ne t'ai-je pas cout? Pourquoi
suis-je retourn chez cette femme?

Tu avais raison, c'est une aventurire, rien de plus. D'abord, je la
croyais intelligente. Ce n'est pas vrai, tout ce qu'elle dit lui vient
de quelqu'un. Elle n'a pas de cervelle, pas d'entrailles. Elle est
fourbe, elle est cynique, elle est mchante. Dans ses accs de colre,
je l'ai vue rouer sa Ngresse de coups de cravache, la jeter par terre,
la trpigner. Avec cela, une femme forte, qui ne croit ni  Dieu ni au
diable, mais qui accepte aveuglment les prdictions des somnambules et
du marc de caf. Quant  son talent de tragdienne, elle a beau prendre
des leons d'un avorton  bosse et passer toutes ses journes chez elle
avec des boules lastiques dans la bouche, je suis sr qu'aucun
thtre n'en voudra. Dans la vie prive, par exemple, c'est une fire
comdienne.

Comment j'tais tomb dans les griffes de cette crature, moi qui aime
tant ce qui est bon et ce qui est simple, je n'en sais vraiment rien,
mon pauvre Jacques; mais ce que je puis te jurer, c'est que je lui ai
chapp et que maintenant tout est fini, fini, fini.... Si tu savais
comme j'tais lche et ce qu'elle faisait de moi!... Je lui avais
racont toute mon histoire: je lui parlais de toi, de notre mre, des
yeux noirs. C'est  mourir de honte, je te dis.... Je lui avais donn
tout mon coeur, je lui avais livr toute ma vie; mais de sa vie  elle,
jamais elle n'avait rien voulu me livrer. Je ne sais pas qui elle est,
je ne sais pas d'o elle vient. Un jour je lui ai demand si elle avait
t marie, elle s'est mise  rire. Tu sais, cette petite cicatrice
qu'elle a sur la lvre, c'est un coup de couteau qu'elle a reu l-bas
dans son pays,  Cuba. J'ai voulu savoir qui lui avait fait cela. Elle
m'a rpondu trs simplement: Un Espagnol nomm Pacheco, et pas un mot
de plus.... C'est bte, n'est-ce pas? Est-ce que je le connais moi,
ce Pacheco? Est-ce qu'elle n'aurait pas d me donner quelques
explications?... Un coup de couteau, ce n'est pas naturel, que diable!
Mais voil... les artistes qui l'entourent lui ont fait un renom de
femme trange, et elle tient  sa rputation.... Oh! ces artistes, mon
cher, je les excre. Si tu savais ces gens-l,  force de vivre avec des
statues et des peintures, ils en arrivent  croire qu'il n'y a que cela
au monde. Ils vous parlent toujours de forme, de ligne, de couleur,
d'art grec, de Parthnon, de mplats, de mastodes. Ils regardent votre
nez, votre bras, votre menton. Ils cherchent si vous avez un type, du
galbe, du _caractre_; mais de ce qui bat dans nos poitrines, de nos
passions, de nos larmes, de nos angoisses, ils s'en soucient autant que
d'une chvre morte. Moi, ces bonnes gens ont trouv que ma tte avait du
caractre mais que ma posie n'en avait pas du tout. Ils m'ont joliment
encourag, va!

Au dbut de notre liaison, cette femme avait cru mettre la main sur un
petit prodige, un grand pote de mansarde:--m'a-t-elle assomm avec sa
mansarde! Plus tard, quand son cnacle lui a prouv que je n'tais qu'un
imbcile, elle m'a gard pour le caractre de ma tte. Ce caractre, il
faut te dire, variait selon les gens. Un de ses peintres, qui me voyait
le type italien, m'a fait poser pour un pifferaro; un autre, pour un
Algrien marchand de violettes; un autre.... Est-ce que je sais? Le plus
souvent, je posais chez elle, et, pour lui plaire, je devais garder tout
le jour mes oripeaux sur les paules et figurer dans son salon,  ct
du kakatos. Nous avons pass bien des heures ainsi, moi en Turc, fumant
de longues pipes dans un coin de sa chaise longue, elle  l'autre bout
de sa chaise, dclamant avec ses boules lastiques dans la bouche, et
s'interrompant de temps  autre pour me dire: Quelle tte  caractre
vous avez, mon cher Dani-Dan! Quand j'tais en Turc, elle m'appelait
Dani-Dan; quand j'tais en Italien, Danielo; jamais Daniel.... J'aurais
du reste l'honneur de figurer sous ces deux espces  l'Exposition
prochaine de peinture: on verra sur le livret: Jeune pifferaro,  Mme
Irma Borel. Jeune fellah,  Mme Irma Borel. Et ce sera moi... quelle
honte!

Je m'arrte un moment, Jacques. Je vais ouvrir la fentre, et boire un
peu l'air de la nuit. J'touffe... je n'y vois plus.

Onze heures.

L'air me fait du bien. En laissant la fentre ouverte, je puis
continuer  t'crire. Il pleut, il fait noir, les cloches sonnent. Que
cette chambre est triste!... Chre petite chambre! Moi qui l'aimais tant
autrefois; maintenant je m'y ennuie. C'est _elle_ qui me l'a gte; elle
y est venue trop souvent. Tu comprends, elle m'avait l sous la main,
dans la maison; c'tait commode. Oh! ce n'tait plus la chambre du
travail....

Que je fusse ou non chez moi, elle entrait  toute heure et fouillait
partout. Un soir, je la trouvai furetant dans un tiroir o je renferme
ce que j'ai de plus prcieux au monde, les lettres de notre mre, les
tiennes, celles des yeux noirs; celles-ci dans une boite dore que tu
dois connatre. Au moment o j'entrai, Irma Borel tenait cette bote
et allait l'ouvrir. Je n'eus que le temps de m'lancer et de la lui
arracher des mains.

--Que faites-vous l? lui criai-je indign....

Elle prit son air le plus tragique:

--J'ai respect les lettres de votre mre; mais celles-ci
m'appartiennent, je les veux.... Rendez-moi cette bote.

--Que voulez-vous en faire?

--Lire les lettres qu'elle contient....

--Jamais, lui dis-je. Je ne connais rien de votre vie, et vous
connaissez tout de la mienne.

--Oh! Dani-Dan!--C'tait le jour du Turc.--Oh! Dani-Dan, est-il
possible que vous me reprochiez cela? Est-ce que vous n'entrez pas chez
moi quand vous voulez? Est-ce que tous ceux qui viennent chez moi ne
vous sont pas connus?

Tout en parlant, et de sa voix la plus cline, elle essayait de me
prendre la bote.

--Eh bien! lui dis-je, puisqu'il en est ainsi, je vous permets de
l'ouvrir; mais  une condition....

--Laquelle?

--Vous me direz o vous allez tous les matins de huit  dix heures.

Elle devint ple et me regarda droit dans les yeux.... Je ne lui avais
jamais parl de cela. Ce n'est pas l'envie qui me manquait pourtant.
Cette mystrieuse sortie de tous les matins m'intriguait, m'inquitait,
comme la cicatrice, comme le Pacheco et tout le train de cette existence
bizarre. J'aurais voulu savoir, mais en mme temps j'avais peur
d'apprendre. Je sentais qu'il y avait l-dessous quelque mystre
d'infamie qui m'aurait oblig  fuir.... Ce jour-l, cependant, j'osai
l'interroger, comme tu vois. Cela la surprit beaucoup. Elle hsita un
moment, puis elle me dit avec effort, d'une voix sourde:

--Donnez-moi la bote. Vous saurez tout.

Alors, je lui donnai la bote; Jacques, c'est infme, N'est-ce pas?
Elle l'ouvrit en frmissant de plaisir et se mit  lire toutes les
lettres--il y en avait une vingtaine--, lentement,  demi-voix, sans
sauter une ligne. Cette histoire d'amour, frache et pudique, paraissait
l'intresser beaucoup. Je la lui avais dj raconte, mais  ma faon,
lui donnant les yeux noirs pour une jeune fille de la plus haute
noblesse, que ses parents refusaient de marier  ce petit plbien de
Daniel Eyssette; tu reconnais bien l ma ridicule vanit.

De temps en temps, elle interrompait sa lecture pour dire: Tiens!
c'est gentil, a! ou bien encore: Oh! oh! pour une fille noble....
Puis,  mesure qu'elle les avait lues, elle les approchait de la bougie
et les regardait brler avec un rire mchant. Moi, je la laissais faire;
je voulais savoir o elle allait tous les matins de huit  dix....

Or, parmi ces lettres, il y en avait une crite sur du papier de la
maison Pierrotte, du papier  tte, avec trois petites assiettes vertes
dans le haut, et au-dessous: _Porcelaines et cristaux. Pierrotte,
successeur de Lalouette_... Pauvres yeux noirs! sans doute un jour, au
magasin, ils avaient prouv le besoin de m'crire, et le premier papier
venu leur avait sembl bon.... Tu penses, quelle dcouverte pour la
tragdienne! Jusque-l elle avait cru  mon histoire de fille noble et
de parents grands seigneurs; mais quand elle en fut  cette lettre, elle
comprit tout et partit d'un grand clat de rire:

--La voil donc, cette jeune patricienne, cette perle du noble
faubourg... elle s'appelle Pierrotte et vend de la porcelaine au passage
du Saumon.... Ah! je comprends maintenant pourquoi vous ne vouliez pas
me donner la bote. Et elle riait, elle riait....

Mon cher, je ne sais pas ce qui me prit; la honte, le dpit, la
rage.... Je n'y voyais plus. Je me jetai sur elle pour lui arracher les
lettres. Elle eut peur, fit un pas en arrire, et s'emptrant dans sa
trane, tomba avec un grand cri. Son horrible Ngresse l'entendit de la
chambre  ct et accourut aussitt, nue, noire, hideuse, dcoiffe. Je
voulais l'empcher d'entrer, mais d'un revers de sa grosse main huileuse
elle me cloua contre la muraille et se campa entre sa matresse et moi.

L'autre, pendant ce temps, s'tait releve et pleurait ou faisait
semblant. Tout en pleurant, elle continuait  fouiller dans la bote:

--Tu ne sais pas, dit-elle  sa Ngresse, tu ne sais pas pourquoi il
a voulu me battre?... Parce que j'ai dcouvert que sa demoiselle
noble n'est pas noble du tout, et qu'elle vend des assiettes dans un
passage....

--Tout a qui porte zperons, pas maquignon, dit la vieille en forme de
sentence.

--Tiens, regarde, fit la tragdienne, regarde les gages d'amour que lui
donnait sa boutiquire.... Quatre crins de son chignon et un bouquet de
violettes d'un sou... Approche ta lampe, Coucou-Blanc. La Ngresse
approcha sa lampe; les cheveux et les fleurs flambrent en ptillant. Je
laissai faire; j'tais atterr.

--Oh! oh! qu'est-ce ceci? continua la tragdienne en dpliant un papier
de soie.... Une dent?... Non! a a l'air d'tre du sucre.... Ma foi,
oui.... c'est une sucrerie allgorique... un petit coeur en sucre.

Hlas! un jour,  la foire des Prs-Saint-Gervais, les yeux noirs
avaient achet ce petit coeur de sucre et me l'avaient donn en me
disant:

--Je vous donne mon coeur.

La Ngresse le regardait d'un oeil d'envie.

--Tu le veux! Coucou, lui cria la matresse.... Eh bien, attrape....

Et elle le lui jeta dans la bouche comme  un chien.... C'est peut-tre
ridicule; mais quand j'ai entendu le sucre craquer sous la meule de la
Ngresse, j'ai frissonn des pieds  la tte. Il me semblait que c'tait
le propre coeur des yeux noirs que ce monstre aux dents noires dvorait
si joyeusement.

Tu crois peut-tre, mon pauvre Jacques, qu'aprs cela tout a t fini
entre nous? Eh bien, mon cher, si au lendemain de cette scne tu tais
entr chez Irma Borel, tu l'aurais trouve rptant le rle d'Hermione
avec son bossu, et, dans un coin, sur une natte,  ct du kakatos, tu
aurais vu un jeune Turc accroupi, avec une grande pipe qui lui faisait
trois fois le tour du corps.... Quelle tte  caractre vous avez, mon
Dani-Dan!

Mais, au moins, diras-tu, pour prix de ton infamie, tu as su ce que tu
voulais savoir, et ce qu'_elle_ devenait tous les matins, de huit  dix?
Oui, Jacques, je l'ai su, mais ce matin seulement,  la suite d'une
scne terrible,--la dernire, par exemple,--que je vais te raconter....
Mais, chut!... Quelqu'un monte.... Si c'tait elle, si elle venait me
relancer encore?... C'est qu'elle en est bien capable, mme aprs ce qui
s'est pass. Attends!... Je vais fermer la porte  double tour.... Elle
n'entrera pas, n'aie pas peur....

Il ne faut pas qu'elle entre.

Minuit.

Ce n'est pas elle; c'tait sa Ngresse. Cela m'tonnait aussi; je
n'avais pas entendu rentrer sa voiture.... Coucou-Blanc vient de se
coucher. A travers la cloison, j'entends le glouglou de la bouteille et
l'horrible refrain... _tolocototignan_.... Maintenant elle ronfle; on
dirait le balancier d'une grosse horloge.

Voici comment ont fini nos tristes amours.

Il y a trois semaines  peu prs, le bossu qui lui donne des leons lui
dclara qu'elle tait mre pour les grands succs tragiques et qu'il
voulait la faire entendre ainsi que quelques autres de ses lves.

Voil ma tragdienne ravie.... Comme on n'a pas de thtre sous la
main, on convient de changer en salle de spectacle l'atelier d'un de
ces messieurs, et d'envoyer des invitations  tous les directeurs de
thtres de Paris.... Quant  la pice de dbut, aprs avoir longtemps
discut, on se dcide pour _Athalie_.... De toutes les pices du
rpertoire, c'tait celle que les lves du bossu savaient le mieux.
On n'avait besoin pour la mettre sur pied que de quelques raccords et
rptitions d'ensemble. Va donc pour _Athalie_.... Comme Irma Borel
tait trop grande dame pour se dranger, les rptitions se firent chez
elle. Chaque jour, le bossu amenait ses lves, quatre ou cinq grandes
filles maigres, solennelles, drapes dans des cachemires franais 
treize francs cinquante, et trois ou quatre pauvres diables avec des
habits de papier noirci et des ttes de naufrags.... On rptait
tout le jour, except de huit  dix; car, malgr les apprts de la
reprsentation, les mystrieuses sorties n'avaient pas cess. Irma, le
bossu, les lves, tout le monde travaillait avec rage. Pendant deux
jours on oublia de donner  manger au kakatos. Quant au jeune Dani-Dan,
on ne s'occupait plus de lui.... En somme, tout allait bien; l'atelier
tait par, le thtre construit, les costumes prts, les invitations
faites. Voil que trois ou quatre jours avant la reprsentation,
le jeune Eliacin--une fillette de dix ans, la nice du bossu tombe
malade... Comment faire? O trouver un Eliacin, un enfant capable
d'apprendre son rle en trois jours?... Consternation gnrale. Tout 
coup, Irma Borel se tourne vers moi:

--Au fait, Dani-Dan, si vous vous en chargiez?

--Moi? Vous plaisantez... A mon ge!...

--Ne dirait-on pas que c'est un homme... Mais mon petit, vous avez
l'air d'avoir quinze ans; en scne, costum, maquill, vous en paratrez
douze... D'ailleurs, le rle est tout  fait dans le caractre de votre
tte.

Mon cher ami, j'eus beau me dbattre. Il fallut en passer par o elle
voulait, comme toujours. Je suis si lche...

La reprsentation eut lieu.... Ah! si j'avais le coeur  rire, comme je
t'amuserais avec le rcit de cette journe... On avait compt sur les
directeurs du Gymnase et du Thtre-Franais; mais il parat que ces
messieurs avaient affaire ailleurs, et nous nous contentmes d'un
directeur de la banlieue, amen au dernier moment. En somme, ce petit
spectacle de famille n'alla pas trop de travers... Irma Borel fut trs
applaudie... Moi, je trouvais que cette Athalie de Cuba tait trop
emphatique, qu'elle manquait d'expression, et parlait le franais
comme une... fauvette espagnole; mais, bah! ses amis les artistes n'y
regardaient pas de si prs. Le costume tait authentique, la cheville
fine, le cou bien attach... C'est tout ce qu'il leur fallait. Quant 
moi, le caractre de ma tte me valut aussi un trs beau succs,
moins beau pourtant que celui de Coucou-Blanc dans le rle muet de la
nourrice. Il est vrai que la tte de la Ngresse avait encore plus de
caractre que la mienne. Aussi, lorsque au cinquime acte elle parut
tenant sur son poing l'norme kakatos--son Turc, sa Ngresse, son
kakatos, la tragdienne avait voulu que nous figurions tous dans la
pice--, et roulant d'un air tonn de gros yeux blancs trs froces,
il y eut par toute la salle une formidable explosion de bravos. Quel
succs! disait Athalie rayonnante....

Jacques!... Jacques!... J'entends sa voiture qui rentre. Oh! la
misrable femme! D'o vient-elle si tard? Elle l'a donc oublie notre
horrible matine; moi qui en tremble encore!

La porte s'est referme.... Pourvu maintenant qu'elle ne monte pas!
Vois-tu, c'est terrible, le voisinage d'une femme qu'on excre!

Une heure.

La reprsentation que je viens de te raconter a eu lieu il y a trois
jours.

Pendant ces trois jours, elle a t gaie, douce, affectueuse,
charmante. Elle n'a pas une fois battu sa Ngresse. A plusieurs
reprises, elle m'a demand de tes nouvelles, si tu toussais toujours; et
pourtant, Dieu sait qu'elle ne t'aime pas... J'aurais d me douter de
quelque chose.

Ce matin, elle entre dans ma chambre, comme neuf heures sonnaient. Neuf
heures!... Jamais je ne l'avais vue  cette heure-l!... Elle s'approche
de moi et me dit en souriant:

--Il est neuf heures!

Puis tout  coup, devenant solennelle:

--Mon ami, me dit-elle, je vous ai tromp. Quand nous nous sommes
rencontrs, je n'tais pas libre. Il y avait un homme dans ma vie,
lorsque vous y tes entr; un homme  qui je dois mon luxe, mes loisirs,
tout ce que j'ai.

Je te le disais bien, Jacques, qu'il y avait quelque infamie sous ce
mystre.

--Du jour o je vous ai connu, cette liaison m'est devenue odieuse...
Si je ne vous en ai pas parl, c'est que je vous connaissais trop fier
pour consentir  me partager avec un autre. Si je ne l'ai pas brise,
c'est parce qu'il m'en cotait de renoncer  cette existence indolente
et luxueuse pour laquelle je suis ne... Aujourd'hui, je ne peux plus
vivre ainsi. Ce mensonge me pse, cette trahison de tous les jours me
rend folle.... Et si vous voulez encore de moi aprs l'aveu que je viens
de vous faire je suis prte  tout quitter et  vivre avec vous dans un
coin, o vous voudrez...

Ces derniers mots o vous voudrez furent dits  voix basse, tout prs
de moi, presque sur mes lvres, pour me griser...

J'eus pourtant le courage de lui rpondre, et mme trs schement, que
j'tais pauvre, que je ne gagnais pas ma vie, et que je ne pouvais pas
la faire nourrir par mon frre Jacques.

Sur cette rponse, elle releva la tte d'un air de triomphe:

--Eh bien, si j'avais trouv pour nous deux un moyen honorable et sr
de gagner notre vie sans nous quitter, que diriez-vous?

L-dessus, elle tira d'une de ses poches un grimoire sur papier timbr
qu'elle se mit  me lire... C'tait un engagement pour nous deux dans
un thtre de la banlieue parisienne; elle,  raison de cent francs par
mois; moi,  raison de cinquante. Tout tait prt; nous n'avions plus
qu' signer.

Je la regardai, pouvant. Je sentais qu'elle m'entranait dans un
trou, et j'eus peur un moment de n'tre pas assez fort pour rsister...
La lecture du grimoire finie, sans me laisser le temps de rpondre, elle
se mit  parler fivreusement des splendeurs de la carrire thtrale et
de la vie glorieuse que nous allions mener l-bas, libres, fiers, loin
du monde, tout  notre art et  notre amour.

Elle parla trop; c'tait une faute. J'eus le temps de me remettre,
d'invoquer ma mre Jacques dans le fond de mon coeur, et quand elle eut
fini sa tirade, je pus lui dire trs froidement:

--Je ne veux pas tre comdien...

Bien entendu elle ne lcha pas prise et recommena ses belles tirades.

Peine perdue... A tout ce qu'elle put me dire, je ne rpondis qu'une
chose:

--Je ne veux pas tre comdien...

Elle commenait  perdre patience.

--Alors, me dit-elle en plissant, vous prfrez que je retourne
l-bas, de huit  dix, et que les choses restent comme elles sont...

A cela je rpondis un peu moins froidement:

--Je ne prfre rien... Je trouve trs honorable  vous de vouloir
gagner votre vie et ne plus la devoir aux gnrosits d'un monsieur de
huit  dix... Je vous rpte seulement que je ne me sens pas la moindre
vocation thtrale, et que je ne serai pas un comdien.

A ce coup elle clata.

--Ah! tu ne veux pas tre comdien... Qu'est-ce que tu seras donc
alors?... Te croirais-tu pote, par hasard?... Il se croit pote... mais
tu n'as rien de ce qu'il faut, pauvre fou!... Je vous demande, parce que
a vous a fait imprimer un mchant livre dont personne ne veut, a se
croit pote... Mais, malheureux, ton livre est idiot, tous me le disent
bien... Depuis deux mois qu'il est en vente, on n'en a vendu qu'un
exemplaire, et c'est le mien... Toi, pote, allons donc!... Il n'y a que
ton frre pour croire  une niaiserie pareille... Encore un joli naf,
celui-l!... et qui t'crit de bonnes lettres... Il est  mourir de rire
avec son article de Gustave Planche... En attendant, il se tue pour te
faire vivre; et toi, pendant ce temps-l, tu... tu... au fait, qu'est-ce
que tu fais? Le sais-tu seulement?... Parce que ta tte a un certain
caractre, cela te suffit; tu t'habilles en Turc, et tu crois que tout
est l!... D'abord, je te prviens que depuis quelque temps le caractre
de ta tte se perd joliment... tu es laid, tu es trs laid. Tiens!
regarde-toi... je suis sre que si tu retournais vers ta donzelle
Pierrotte, elle ne voudrait plus de toi... Et pourtant, vous tes bien
faits l'un pour l'autre... Vous tes ns tous les deux pour vendre de la
porcelaine au passage du Saumon. C'est bien mieux ton affaire que d'tre
comdien...

Elle bavait, elle tranglait. Jamais tu n'as vu folie pareille. Je
la regardais sans rien dire. Quand elle eut fini, je m'approchai
d'elle--j'avais tout le corps qui me tremblait--, et je lui dis bien
tranquillement:

--Je ne veux pas tre comdien.

Disant cela, j'allai vers la porte, je l'ouvris et la lui montrai.

--M'en aller, fit-elle en ricanant... Oh! pas encore... j'en ai encore
long  vous dire.

Pour le coup, je n'y tins plus. Un paquet de sang me monta au visage.
Je pris un des chenets de la chemine et je courus sur elle... Je te
rponds qu'elle a dguerpi... Mon cher,  ce moment-l, j'ai compris
l'Espagnol Pacheco.

Derrire elle, j'ai pris mon chapeau et je suis descendu. J'ai couru
tout le jour, de droite et de gauche, comme un homme ivre... Ah! si tu
avais t l... Un moment j'ai eu l'ide d'aller chez Pierrotte, de
me jeter  ses pieds, de demander grce aux yeux noirs. Je suis all
jusqu' la porte du magasin, mais je n'ai pas os entrer... Voil deux
mois que je n'y vais plus. On m'a crit, pas de rponse. On est venu me
voir, je me suis cach. Comment pourrait-on me pardonner?... Pierrotte
tait assis sur son comptoir. Il avait l'air triste... Je suis rest un
moment  le regarder, debout contre la vitre; puis je me suis enfui en
pleurant.

La nuit venue, je suis rentr. J'ai pleur longtemps  la fentre;
aprs quoi, j'ai commenc  t'crire. Je t'crirai ainsi toute la nuit.
Il me semble que tu es l, que je cause avec toi, et cela me fait du
bien.

Quel monstre que cette femme! Comme elle tait sre de moi! Comme elle
me croyait bien son jouet, sa chose!... Comprends-tu? m'emmener jouer
la comdie dans la banlieue!... Conseille-moi, Jacques, je m'ennuie, je
souffre... Elle m'a fait bien du mal, vois-tu! je ne crois plus en moi,
je doute, j'ai peur... Que faut-il faire?... travailler?... Hlas! elle
a raison, je ne suis pas pote, mon livre ne s'est pas vendu... Et pour
payer, comment vas-tu faire?...

Toute ma vie est gte. Je n'y vois plus, je ne sais plus. Il fait
noir... Il y a des noms prdestins. Elle s'appelle Irma Borel. Borel,
chez nous, a veut dire bourreau... Irma Bourreau!... Comme ce nom lui
va bien!... Je voudrais dmnager. Cette chambre m'est odieuse... Et
puis, je suis expos  la rencontrer dans l'escalier... Par exemple,
sois tranquille, si elle remonte jamais... Mais elle ne remontera pas...
Elle m'a oubli. Les artistes sont l pour la consoler...

Ah! mon Dieu! qu'est-ce que j'entends?... Jacques, mon frre, c'est
elle. Je te dis que c'est elle. Elle vient ici; j'ai reconnu son pas...
Elle est l, tout prs... J'entends son haleine... Son oeil coll  la
serrure me regarde, me brle, me...

Cette lettre ne partit pas.



XII

TOLOCOTOTIGNAN

Me voici arriv aux pages les plus sombres de mon histoire, aux jours de
misre et de honte que Daniel Eyssette a vcus  ct de cette femme,
comdien dans la banlieue de Paris. Chose singulire! ce temps de ma
vie, accident, bruyant, tourbillonnant, m'a laiss des remords plutt
que des souvenirs.

Tout ce coin de ma mmoire est brouill, je ne vois rien, rien...

Mais, attendez!... je n'ai qu' fermer les yeux et  fredonner deux
ou trois fois ce refrain bizarre et mlancolique: _Tolocototignan!
Tolocototignan!_ tout de suite, comme par magie, mes souvenirs assoupis
vont se rveiller, les heures mortes sortiront de leurs tombeaux, et
je retrouverai le petit Chose, tel qu'il tait alors, dans une grande
maison neuve du boulevard Montparnasse, entre Irma Borel qui rptait
ses rles, et Coucou-Blanc qui chantait sans cesse:

_Tolocototignan! Tolocototignan!_

Pouah! l'horrible maison! je la vois maintenant, je la vois avec ses
mille fentres, sa rampe verte et poisseuse, ses plombs bants, ses
portes numrotes, ses longs corridors blancs qui sentaient la peinture
frache... toute neuve, et dj salie!... Il y avait cent huit chambres
l-dedans; dans chaque chambre, un mnage. Et quels mnages! Tout le
jour, c'taient des scnes; des cris, du fracas, des tueries; la nuit
des piaillements d'enfants, des pieds nus marchant sur le carreau, puis
le balancement uniforme et lourd des berceaux. De temps en temps, pour
varier, des visites de la police.

C'est l, c'est dans cet antre garni  sept tages qu'Irma Borel et le
petit Chose taient venus abriter leur amour.... Triste logis et bien
fait pour un pareil hte!... Ils l'avaient choisi parce que c'tait prs
de leur thtre; et puis, comme dans toutes les maisons neuves, ils
ne payaient pas cher. Pour quarante francs--un prix d'essuyeurs de
pltre--ils avaient deux chambres au second tage, avec un lisr de
balcon sur le boulevard, le plus bel appartement de l'htel.... Ils
rentraient tous les soirs vers minuit,  la fin du spectacle. C'tait
sinistre de revenir par ces grandes avenues dsertes, o rdaient des
blouses silencieuses, des filles en cheveux, et les longues redingotes
des patrouilles grises.

Ils marchaient vite, au milieu de la chausse. En arrivant, ils
trouvaient un peu de viande froide sur un coin de la table et la
Ngresse Coucou-Blanc, qui attendait... car Irma Borel avait gard
Coucou-Blanc. M. de Huit  Dix avait repris son cocher, ses meubles, sa
vaisselle, sa voiture. Irma Borel avait gard sa Ngresse, son kakatos,
quelques bijoux et toutes ses robes.... Celles-ci, bien entendu, ne lui
servaient plus qu' la scne, les tranes de velours et de moire n'tant
point faites pour balayer les boulevards extrieurs.... A elles seules,
les robes occupaient une des deux chambres. Elles taient l pendues
tout autour  des portemanteaux d'acier, et leurs grands plis soyeux,
leurs couleurs voyantes contrastaient trangement avec le carreau
drougi et le meuble fan. C'est dans cette chambre que couchait la
Ngresse.

Elle y avait install sa paillasse, son fer  cheval, sa bouteille
d'eau-de-vie; seulement, de peur du feu, on ne lui laissait pas de
lumire. Aussi, la nuit, quand ils rentraient, Coucou-Blanc, accroupie
sur une paillasse au clair de lune, avait l'air, parmi ces robes
mystrieuses, d'une vieille sorcire prpose par Barbe-Bleue  la garde
des sept pendues. L'autre pice, la plus petite, tait pour eux et le
kakatos. Juste la place d'un lit, de trois chaises, d'une table et du
grand perchoir  btons dors.

Si triste et si troit que ft leur logis, ils n'en sortaient jamais.
Le temps que leur laissait le thtre, ils le passaient chez eux
 apprendre leurs rles, et c'tait, je vous le jure, un terrible
charivari. D'un bout de la maison  l'autre on entendait leurs
rugissements dramatiques:

Ma fille, rendez-moi ma fille!--Par ici, Gaspard!--Son nom, son nom,
misra-a-ble! Par l-dessus, les cris dchirants du kakatos, et la
voix aigu de Coucou-Blanc qui chantonnait sans cesse:

_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._

Irma Borel tait heureuse, elle. Cette vie lui plaisait; cela l'amusait
de jouer au mnage d'artistes pauvres. Je ne regrette rien,
disait-elle souvent. Qu'aurait-elle regrett? Le jour o la misre la
fatiguerait, le jour o elle serait lasse de boire du vin au litre et
de manger ces hideuses portions  sauce brune qu'on leur montait de la
gargote, le jour o elle en aurait jusque-l de l'art dramatique de la
banlieue, ce jour-l, elle savait bien qu'elle reprendrait son existence
d'autrefois. Tout ce qu'elle avait perdu, elle n'aurait qu' lever un
doigt pour le retrouver.

C'est cette pense d'arrire-garde qui lui donnait du courage et lui
faisait dire: Je ne regrette rien. Elle ne regrettait rien, elle; mais
lui, lui?...

Ils avaient dbut tous les deux dans _Gaspardo le Pcheur_, un des
plus beaux morceaux de la ferblanterie mlodramatique. Elle y fut
trs acclame, non certes pour son talent--mauvaise voix, gestes
ridicules--mais pour ses bras de neige, pour ses robes de velours.
Le public de l-bas n'est pas habitu  ces exhibitions de chair
blouissante et de robes glorieuses  quarante francs le mtre. Dans
la salle on disait: C'est une duchesse! et les titis merveills
applaudissaient  tte fendre....

Il n'eut pas le mme succs. On le trouva trop petit; et puis il avait
peur, il avait honte. Il parlait tout bas, comme  confesse: Plus haut!
plus haut! lui criait-on. Mais sa gorge se serrait, tranglant les mots
au passage. Il fut siffl.... Que voulez-vous! Irma avait beau dire, la
vocation n'y tait pas. Aprs tout, parce qu'on est mauvais pote, ce
n'est pas une raison pour tre bon comdien.

La crole le consolait de son mieux: Ils n'ont pas compris le caractre
de ta tte...., lui disait-elle souvent. Le directeur ne s'y trompa
point, lui, sur le caractre de sa tte. Aprs deux reprsentations
orageuses, il le fit venir dans son cabinet et lui dit: Mon petit, le
drame n'est pas ton affaire. Nous nous sommes fourvoys. Essayons du
vaudeville. Je crois que dans les comiques tu marcheras trs bien. Et
ds le lendemain, on essaya du vaudeville. Il joua les jeunes premiers
comiques, les gandins ahuris auxquels on fait boire de la limonade Rog
en guise de champagne, et qui courent la scne en se tenant le ventre,
les niais  perruque rousse qui pleurent comme des veaux, heu!...
heu!... heu!... les amoureux de campagne qui roulent des yeux btes
en disant: Mam'selle, j'vous aimons ben!... heulla! ben vrai; j'vous
aimons tout plein!

Il joua les Jeannot, les trembleurs, tous ceux qui sont laids, tous ceux
qui font rire, et la vrit me force  dire qu'il ne s'en tira pas trop
mal. Le malheureux avait du succs; il faisait rire!

Expliquez cela si vous pouvez. C'est quand il tait en scne, grim,
pltr, charg d'oripeaux, que le petit Chose pensait  Jacques et aux
yeux noirs. C'est au milieu d'une grimace, au coin d'un lazzi bte,
que l'image de tous ces chers tres, qu'il avait lchement trahis, se
dressait tout  coup devant lui.

Presque tous les soirs, les titis de l'endroit pourront vous l'affirmer,
il lui arrivait de s'arrter net au beau milieu d'une tirade et de
rester debout, sans parler, la bouche ouverte,  regarder la salle....
Dans ces moments-l, son me lui chappait, sautait par-dessus la rampe,
crevait le plafond du thtre d'un coup d'aile, et s'en allait bien loin
donner un baiser  Jacques, un baiser  Mme Eyssette, demander grce aux
yeux noirs en se plaignant amrement du triste mtier qu'on lui faisait
faire.

Heulla! ben vrai! j'vous aimons tout plein!... disait tout  coup la
voix du souffleur, et alors, le malheureux petit Chose, arrach  son
rve, tomb du ciel, promenait autour de lui de grands yeux tonns o
se peignait un effarement si naturel, si comique, que toute la salle
partait d'un gros clat de rire. En argot de thtre, c'est ce qu'on
appelle un effet. Sans le vouloir, il avait trouv un effet.

La troupe dont ils faisaient partie desservait plusieurs communes.
C'tait une faon de troupe nomade, jouant tantt  Grenelle, 
Montparnasse,  Svres,  Sceaux,  Saint-Cloud. Pour aller d'un pays 
l'autre, on s'entassait dans l'omnibus du thtre--un vieil omnibus caf
au lait tran par un cheval phtisique. En route, on chantait, on jouait
aux cartes. Ceux qui ne savaient pas leurs rles se mettaient dans le
fond et repassaient les brochures. C'tait sa place  lui.

Il restait l, taciturne et triste comme sont les grands comiques,
l'oreille ferme  toutes les trivialits qui bourdonnaient  ses cts.
Si bas qu'il ft tomb, ce cabotinage roulant tait encore au-dessous de
lui. Il avait honte de se trouver en pareille compagnie. Les femmes, de
vieilles prtentions, fanes, fardes, manires, sentencieuses. Les
hommes, des tres communs, sans idal, sans orthographe, des fils de
coiffeurs ou de marchandes de _frites_, qui s'taient faits comdiens
par dsoeuvrement, par fainantise, par amour du paillon, du costume;
pour se montrer sur les planches en collant de couleur tendre et
redingotes  la Souwaroff, des lovelaces de barrire, toujours
proccups de leur tenue, dpensant leurs appointements en frisures, et
vous disant, d'un air convaincu: Aujourd'hui, j'ai bien travaill,
quand ils avaient pass cinq heures  se faire une paire de bottes Louis
XV avec deux mtres de papier verni.... En vrit, c'tait bien la peine
de railler le salon  musique de Pierrotte pour venir chouer dans cette
guimbarde.

A cause de son air maussade et de ses fierts silencieuses, ses
camarades ne l'aimaient pas. On disait: C'est un sournois. La crole,
en revanche, avait su gagner tous les coeurs. Elle trnait dans
l'omnibus comme une princesse en bonne fortune, riait  belles dents,
renversait la tte en arrire pour montrer sa fine encolure, tutoyait
tout le monde, appelait les hommes mon vieux, les femmes ma petite,
et forait les plus hargneux  dire d'elle: C'est une bonne fille. Une
bonne fille, quelle drision!...

Ainsi roulant, riant, les grosses plaisanteries faisant feu, on arrivait
au lieu de la reprsentation. Le spectacle fini, on se dshabillait d'un
tour de main, et vite on remontait en voiture pour rentrer  Paris.
Alors il faisait noir. On causait  voix basse, en se cherchant dans
l'ombre avec les genoux. De temps en temps, un rire touff... A
l'octroi du faubourg du Maine, l'omnibus s'arrtait pour remiser. Tout
le monde descendait, et l'on allait en troupe reconduire Irma Borel
jusqu' la porte du grand taudis, o Coucou-Blanc, aux trois quarts
ivre, les attendait avec sa chanson triste:

_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._

A les voir ainsi rivs l'un  l'autre, on aurait pu croire qu'ils
s'aimaient. Non! ils ne s'aimaient pas. Ils se connaissaient bien trop
pour cela. Il la savait menteuse, froide, sans entrailles. Elle le
savait faible et mou jusqu' la lchet. Elle se disait: Un beau matin,
son frre va venir et me l'enlever pour le rendre  sa porcelainire.
Lui se disait: Un de ces jours, lasse de la vie qu'elle mne, elle
s'envolera avec un monsieur de Huit--Dix, et moi, je resterai seul dans
ma fange... Cette crainte ternelle qu'ils avaient de se perdre faisait
le plus clair de leur amour. Ils ne s'aimaient pas, et pourtant taient
jaloux.

Chose singulire, n'est-ce pas? que l o il n'y a pas d'amour, il
puisse y avoir de la jalousie. Eh bien, c'est ainsi... Quand elle
parlait familirement  quelqu'un du thtre, il devenait ple. Quand il
recevait une lettre, elle se jetait dessus et la dcachetait avec des
mains tremblantes.... Le plus souvent, c'tait une lettre de Jacques.
Elle la lisait jusqu'au bout en ricanant, puis la jetait sur un meuble:
Toujours la mme chose, disait-elle avec ddain. Hlas! oui! toujours
la mme chose, c'est--dire le dvouement, la gnrosit, l'abngation.
C'est bien pour cela qu'elle dtestait tant le frre....

Le brave Jacques ne s'en doutait pas, lui. Il ne se doutait de rien. On
lui crivait que tout allait bien, que _La Comdie pastorale_ tait aux
trois quarts vendue, et qu' l'chance des billets on trouverait chez
les libraires tout l'argent qu'il faudrait pour faire face. Confiant et
bon comme toujours, il continuait d'envoyer les cent francs du mois rue
Bonaparte, o Coucou-Blanc allait les chercher.

Avec les cent francs de Jacques et les appointements du thtre, ils
avaient bien sr de quoi vivre, surtout dans ce quartier de pauvres
hres. Mais ni l'un ni l'autre ils ne savaient, comme on dit, ce que
c'est que l'argent: lui, parce qu'il n'en avait jamais eu; elle, parce
qu'elle en avait toujours eu trop. Aussi, quel gaspillage! Ds le 5 du
mois, la caisse--une petit pantoufle javanaise en paille de mas--la
caisse tait vide. Il y avait d'abord le kakatos qui,  lui seul,
cotait autant  nourrir qu'une personne de grandeur naturelle. Il y
avait ensuite le blanc, le kohl, la poudre de riz, les opiats, les
pattes de livre, tout l'attirail de la peinture dramatique. Puis les
brochures du thtre taient trop vieilles, trop fanes; madame voulait
des brochures neuves. Il lui fallait aussi des fleurs, beaucoup
de fleurs. Elle se serait passe de manger plutt que de voir ses
jardinires vides.

En deux mois, la maison fut crible de dettes. On devait  l'htel, au
restaurant, au portier du thtre. De temps en temps, un fournisseur se
lassait et venait faire du bruit le matin. Ces jours-l, en dsespoir de
tout, on courait vite chez l'imprimeur de _La Comdie pastorale_, et on
lui empruntait quelques louis de la part de Jacques. L'imprimeur, qui
avait entre les mains le second volume des fameux mmoires et savait
Jacques toujours secrtaire de M. d'Hacqueville, ouvrait sa bourse sans
mfiance. De louis en louis, on tait arriv  lui emprunter quatre
cents francs qui, joints aux neuf cents francs de _La Comdie
pastorale,_ portaient la dette de Jacques jusqu' treize cents francs.

Pauvre mre Jacques! que de dsastres l'attendaient  son retour! Daniel
disparu, les yeux noirs en larmes, pas un volume vendu et treize
cents francs  payer. Comment se tirerait-il de l?... La crole ne
s'inquitait gure, elle. Mais lui, le petit Chose, cette pense ne le
quittait pas. C'tait une obsession, une angoisse perptuelle. Il avait
beau chercher  s'tourdir, travailler comme un forat (et de quel
travail, juste Dieu!), apprendre de nouvelles bouffonneries, tudier
devant le miroir de nouvelles grimaces, toujours le miroir lui renvoyait
l'image de Jacques au lieu de la sienne; entre les lignes de son rle,
au lieu de Langlumeau, de Josias et autres personnages de vaudeville, il
ne voyait que le nom de Jacques; Jacques, Jacques, toujours Jacques!

Chaque matin, il regardait le calendrier avec terreur et, comptant les
jours qui le sparaient de la premire chance des billets, il se
disait en frissonnant: "Plus qu'un mois, plus que trois semaines!" Car
il savait bien qu'au premier billet protest tout serait dcouvert, et
que le martyre de son frre commencerait ds ce jour-l. Jusque dans
son sommeil cette ide le poursuivait. Quelquefois il se rveillait en
sursaut, le coeur serr, le visage inond de larmes, avec le souvenir
confus d'un rve terrible et singulier qu'il venait d'avoir.

Ce rve, toujours le mme, revenait presque toutes les nuits. Cela se
passait dans une chambre inconnue, o il y avait une grande armoire 
vieilles ferrures grimpantes. Jacques tait l, ple, horriblement ple,
tendu sur un canap; il venait de mourir. Camille Pierrotte tait l,
elle aussi, et, debout devant l'armoire, elle cherchait  l'ouvrir pour
prendre un linceul. Seulement, elle ne pouvait pas y parvenir; et tout
en ttonnant avec la clef autour de la serrure, on l'entendait dire
d'une voix navrante: Je ne peux pas ouvrir... J'ai trop pleur... je
n'y vois plus...

Quoiqu'il voult s'en dfendre, ce rve l'impressionnait au-del de la
raison. Ds qu'il fermait les yeux, il revoyait Jacques tendu sur le
canap, et Camille aveugle, devant l'armoire... Tous ces remords, toutes
ces terreurs, le rendaient de jour en jour plus sombre, plus irritable.
La crole, de son ct, n'tait plus endurante. D'ailleurs elle sentait
vaguement qu'il lui chappait--sans qu'elle st par o--et cela
l'exasprait. A tout moment, c'taient des scnes terribles, des cris,
des injures,  se croire dans un bateau de blanchisseuses.

Elle lui disait: Va-t'en avec ta Pierrotte, te faire donner des coeurs
de sucre.

Et lui, tout de suite: Retourne  ton Pacheco te faire fendre la
lvre.

Elle l'appelait: Bourgeois!

Il lui rpondait: Coquine!

Puis ils fondaient en larmes et se pardonnaient gnreusement pour
recommencer le lendemain.

C'est ainsi qu'ils vivaient, non! qu'ils croupissaient ensemble, rivs
au mme fer, couchs dans le mme ruisseau... C'est cette existence
fangeuse, ce sont ces heures misrables qui dfilent aujourd'hui devant
mes yeux, quand je fredonne le refrain de la Ngresse, le bizarre et
mlancolique:

_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._



XIII

L'ENLVEMENT

C'tait un soir, vers neuf heures, au thtre Montparnasse. Le petit
Chose, qui jouait dans la premire pice, venait de finir et remontait
dans sa loge. En montant, il se croisa avec Irma Borel qui allait
entrer en scne. Elle tait rayonnante, tout en velours et en guipure,
l'ventail au poing comme Climne.

Viens dans la salle, lui dit-elle en passant, je suis en train... je
serai trs belle.

Il hta le pas vers sa loge et se dshabilla bien vite. Cette loge,
qu'il partageait avec deux camarades, tait un cabinet sans fentre,
bas de plafond, clair au schiste. Deux ou trois chaises de paille
formaient l'ameublement. Le long du mur pendaient des fragments de
glace, des perruques dfrises, des guenilles  paillettes, velours
fans, dorures teintes;  terre, dans un coin, des pots de rouge sans
couvercle, des houppes  poudre de riz toutes dplumes.

Le petit Chose tait l depuis un moment, en train de se dsaffubler
quand il entendit un machiniste qui l'appelait d'en bas: Monsieur
Daniel! monsieur Daniel! Il sortit de sa loge et, pench sur le bois
humide de la rampe, demanda: Qu'y a-t-il? Puis, voyant qu'on ne
rpondait pas, il descendit, tel qu'il tait,  peine vtu, barbouill
de blanc et de rouge, avec sa grande perruque jaune qui lui tombait sur
les yeux.

Au bas de l'escalier, il se heurta contre quelqu'un. Jacques!
cria-t-il en reculant.

C'tait Jacques... Ils se regardrent un moment, sans parler. A la fin,
Jacques joignit les mains et murmura d'une voix douce, pleine de larmes:
Oh! Daniel! Ce fut assez. Le petit Chose, remu jusqu'au fond des
entrailles, regarda autour de lui comme un enfant craintif et dit tout
bas, si bas que son frre put  peine l'entendre: Emmne-moi d'ici,
Jacques.

Jacques tressaillit; et le prenant par la main, il l'entrana dehors.
Un fiacre attendait  la porte; ils y montrent. Rue des Dames, aux
Batignolles! cria la mre Jacques. C'est mon quartier! rpondit le
cocher d'une voix joyeuse, et la voiture s'branla.

... Jacques tait  Paris depuis deux jours. Il arrivait de Palerme,
o une lettre de Pierrotte--qui lui courait aprs depuis trois
mois--l'avait enfin dcouvert. Cette lettre, courte et sans phrases, lui
apprenait la disparition de Daniel.

En la lisant, Jacques devina tout. Il se dit: L'enfant fait des
btises... Il faut que j'y aille. Et sur-le-champ il demanda un cong
au marquis.

Un cong! fit le bonhomme en bondissant... Etes-vous fou?.. Et mes
mmoires?..

--Rien que huit jours, monsieur le marquis, le temps d'aller et de
revenir; il y va de la vie de mon frre.

--Je me moque pas mal de votre frre... Est-ce que vous n'tiez pas
prvenu, en entrant? Avez-vous oubli nos conventions?

--Non, monsieur le marquis, mais...

--Pas de mais qui tienne. Il en sera de vous comme des autres. Si
vous quittez votre place pour huit jours, vous n'y rentrerez jamais.
Rflchissez l-dessus, je vous prie... Et tenez! pendant que vous
faites vos rflexions, mettez-vous l. Je vais dicter.

--C'est tout rflchi, monsieur le marquis. Je m'en vais.

--Allez au diable.

Sur quoi l'intraitable vieillard prit son chapeau et se rendit au
consulat franais pour s'informer d'un nouveau secrtaire.

Jacques partit le soir mme.

En arrivant  Paris, il courut rue Bonaparte. Mon frre est l-haut?
cria-t-il au portier qui fumait sa pipe dans la cour,  califourchon sur
la fontaine. Le portier se mit  rire: Il y a beau temps qu'il court,
dit-il sournoisement.

Il voulait faire le discret, mais une pice de cent sous lui desserra
les dents. Alors il raconta que depuis longtemps le petit du cinquime
et la dame du premier avaient disparu, qu'ils se cachaient on ne sait
o, dans quelque coin de Paris mais ensemble  coup sr, car la Ngresse
Coucou-Blanc venait tous les mois voir s'il n'y avait rien pour eux. Il
ajouta que M. Daniel, en partant, avait oubli de lui donner cong,
et qu'on lui devait les loyers des quatre derniers mois sans parler
d'autres menues dettes.

C'est bien, dit Jacques, tout sera pay. Et sans perdre une minute,
sans prendre seulement le temps de secouer la poussire du voyage, il se
mit  la recherche de son enfant.

Il alla d'abord chez l'imprimeur, pensant avec raison que le dpt
gnral de _La Comdie pastorale_ tant l, Daniel devait y venir
souvent.

J'allais vous crire, lui dit l'imprimeur en le voyant entrer. Vous
savez que le premier billet choit dans quatre jours.

Jacques rpondit sans s'mouvoir: J'y ai song... Ds demain j'irai
faire ma tourne chez les libraires. Ils ont de l'argent  me remettre.
La vente a trs bien march.

L'imprimeur ouvrit dmesurment ses gros yeux bleus d'Alsace.

Comment?... La vente a bien march! Qui vous a dit cela?

Jacques plit, pressentant une catastrophe. Regardez donc dans ce
coin, continua l'Alsacien, tous ces volumes empils. C'est _La Comdie
pastorale_. Depuis cinq mois qu'elle est dans le commerce, on n'en a
vendu qu'un exemplaire. A la fin, les libraires se sont lasss et m'ont
renvoy les volumes qu'ils avaient en dpt. A l'heure qu'il est, tout
cela n'est plus bon qu' vendre au poids du papier. C'est dommage;
c'tait bien imprim.

Chaque parole de cet homme tombait sur la tte de Jacques comme un coup
de canne plombe, mais ce qui l'acheva, ce fut d'apprendre que Daniel,
en son nom, avait emprunt de l'argent  l'imprimeur.

Pas plus tard qu'hier, dit l'impitoyable Alsacien, il m'a envoy une
horrible Ngresse pour me demander deux louis; mais j'ai refus net.
D'abord parce que ce mystrieux commissionnaire  tte de ramoneur ne
m'inspirait pas confiance; et puis, vous comprenez, monsieur Eyssette,
moi, je ne suis pas riche, et cela fait dj plus de quatre cents francs
que j'avance  votre frre.

--Je le sais, rpondit firement la mre Jacques, mais soyez sans
inquitude, cet argent vous sera bientt rendu. Puis il sortit bien
vite, de peur de laisser voir son motion. Dans la rue, il fut oblig de
s'asseoir sur une borne. Les jambes lui manquaient. Son enfant en fuite,
sa place perdue, l'argent de l'imprimeur  rendre, la chambre,
le portier, l'chance du surlendemain, tout cela bourdonnait,
tourbillonnait dans sa cervelle... Tout  coup il se leva: D'abord les
dettes, se dit-il, c'est le plus press. Et malgr la lche conduite de
son frre envers les Pierrotte, il alla sans hsiter s'adresser  eux.

En entrant dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, Jacques
aperut derrire le comptoir une grosse face jaunie et bouffie que
d'abord il ne reconnaissait pas; mais au bruit que fit la porte, la
grosse face se souleva, et voyant qui venait d'entrer, poussa un
retentissant C'est bien le cas de le dire auquel on ne pouvait pas se
tromper... Pauvre Pierrotte! Le chagrin de sa fille en avait fait
un autre homme. Le Pierrotte d'autrefois, si jovial et si rubicond,
n'existait plus. Les larmes que sa petite versait depuis cinq mois
avaient rougi ses yeux, fondu ses joues. Sur ses lvres dcolores, le
rire clatant des anciens jours faisait place maintenant  un sourire
froid, silencieux, le sourire des veuves et des amantes dlaisses. Ce
n'tait plus Pierrotte, c'tait Ariane, c'tait Nina.

Du reste, dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, il n'y
avait que lui de chang, Les bergres colories, les Chinois  bedaines
violettes, souriaient toujours batement sur les hautes tagres, parmi
les verres de Bohme et les assiettes  grandes fleurs. Les soupires
rebondies, les carcels en porcelaine peinte, reluisaient toujours par
places derrire les mmes vitrines et dans l'arrire-boutique la mme
flte roucoulait toujours discrtement.

C'est moi, Pierrotte, dit la mre Jacques en affermissant sa voix, je
viens vous demander un grand service. Prtez-moi quinze cents francs.

Pierrotte, sans rpondre, ouvrit sa caisse, remua quelques cus; puis,
repoussant le tiroir, il se leva tranquillement.

Je ne les ai pas ici, monsieur Jacques. Attendez-moi, je vais les
chercher l-haut. Avant de sortir, il ajouta d'un air contraint: Je ne
vous dis pas de monter; cela lui ferait trop de peine.

Jacques soupira. Vous avez raison, Pierrotte; il vaut mieux que je ne
monte pas.

Au bout de cinq minutes, le Cvenol revint avec deux billets de mille
francs qu'il lui mit dans la main. Jacques ne voulait pas les prendre:
Je n'ai besoin que de quinze cents francs, disait-il. Mais le Cvenol
insista: Je vous en prie, monsieur Jacques, gardez tout. Je tiens  ce
chiffre de deux mille francs. C'est ce que mademoiselle m'a prt dans
le temps pour m'acheter un homme. Si vous me refusiez, c'est bien le cas
de le dire, je vous en voudrais mortellement.

Jacques n'osa pas refuser; il mit l'argent dans sa poche, et, tendant
la main au Cvenol, il lui dit trs simplement: Adieu, Pierrotte, et
merci! Pierrotte lui retint la main. Ils restrent quelques temps
ainsi, mus et silencieux, en face l'un de l'autre. Tous les deux, ils
avaient le nom de Daniel sur les lvres, mais ils n'osaient pas le
prononcer, par une mme dlicatesse... Ce pre et cette mre se
comprenaient si bien!... Jacques, le premier, se dgagea doucement. Les
larmes le gagnaient; il avait hte de sortir. Le Cvenol l'accompagna
jusque dans le passage. Arriv l, le pauvre homme ne put pas contenir
plus longtemps l'amertume dont son coeur tait plein, et il commena
d'un air de reproche: Ah! monsieur Jacques... monsieur Jacques... c'est
bien le cas de le dire!... Mais il tait trop mu pour achever sa
traduction, et ne put que rpter deux fois de suite: C'est bien le cas
de le dire... c'est bien le cas de le dire...

Oh! oui, c'tait bien le cas de le dire!...

En quittant Pierrotte, Jacques retourna chez l'imprimeur. Malgr les
protestations de l'Alsacien, il voulut lui rendre sur-le-champ les
quatre cents francs prts  Daniel. Il lui laissa en outre, pour
n'avoir plus  s'inquiter, l'argent des trois billets  choir; aprs
quoi, se sentant le coeur plus lger, il se dit: Cherchons l'enfant.
Malheureusement, l'heure tait dj trop avance pour se mettre en
chasse le jour mme; d'ailleurs la fatigue du voyage, l'motion, la
petite toux sche et continue qui le minait depuis longtemps, avaient
tellement bris la pauvre mre Jacques, qu'il dut revenir rue Bonaparte
pour prendre un peu de repos.

Ah! lorsqu'il entra dans la petite chambre et qu'aux dernires heures
d'un vieux soleil d'octobre, il revit tous ces objets qui lui parlaient
de son enfant: l'tabli aux rimes devant la fentre, son verre, son
encrier, ses pipes  court tuyau comme celles de l'abb Germane;
lorsqu'il entendit sonner les bonnes cloches de Saint-Germain un peu
enroues par le brouillard, lorsque l'anglus du soir--cet anglus
mlancolique que Daniel aimait tant--vint battre de l'aile contre les
vitres humides; ce que la mre Jacques souffrit, une mre seule pourrait
le dire...

Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre, regardant partout,
ouvrant toutes les armoires, dans l'espoir d'y trouver quelque chose qui
le mt sur la trace du fugitif. Mais hlas! les armoires taient vides.
On n'avait laiss que du vieux linge, des guenilles. Toute la chambre
sentait le dsastre et l'abandon. On n'tait parti, on s'tait enfui.
Il y avait dans un coin, par terre, un chandelier, et dans la chemine,
sous un monceau de papier brl, une bote blanche  filets d'or. Cette
bote, il la reconnut. C'tait l qu'on mettait les lettres des yeux
noirs. Maintenant, il la retrouvait dans les cendres. Quel sacrilge!

En continuant ses recherches, il dnicha dans un tiroir de l'tabli
quelques feuillets couverts d'une criture irrgulire, fivreuse,
l'criture de Daniel quand il tait inspir. C'est un pome sans
doute, se dit la mre Jacques en s'approchant de la fentre pour lire.
C'tait un pome en effet, un pome lugubre, qui commenait ainsi:

Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois, je ne fais que te mentir.
Cette lettre n'tait pas partie; mais, comme on voit, elle arrivait
quand mme  sa destination. La Providence, cette fois, avait fait le
service de la poste.

Jacques la lut d'un bout  l'autre. Quand il fut au passage o la lettre
parlait d'un engagement  Montparnasse, propos avec tant d'insistance,
refus avec tant de fermet, il fit un bond de joie:

Je sais o il est, cria-t-il; et, mettant la lettre dans sa poche, il
se coucha plus tranquille; mais, quoique bris de fatigue, il ne dormit
pas. Toujours cette maudite toux... Au premier bonjour de l'aurore, une
aurore d'automne, paresseuse et froide, il se leva lestement. Son plan
tait fait.

Il ramassa les hardes qui restaient au fond des armoires, les mit dans
sa malle, sans oublier la petite bote  filets d'or, dit un dernier
adieu  la vieille tour de Saint-Germain, et partit en laissant tout
ouvert, la porte, la fentre, les armoires, pour que rien de leur belle
vie ne restt dans ce logis que d'autres habiteraient dsormais. En bas,
il donna cong de la chambre, paya les loyers en retard; puis, sans
rpondre aux questions insidieuses du portier, il hla une voiture
qui passait et se fit conduire  l'htel Pilois, rue des Dames, aux
Batignolles.

Cet htel tait tenu par un frre du vieux Pilois, le cuisinier du
marquis. On n'y logeait qu'au trimestre, et des personnes recommandes.
Aussi, dans le quartier, la maison jouissait-elle d'une rputation toute
particulire. Habiter l'htel Pilois, c'tait un certificat de bonne
vie et de moeurs. Jacques, qui avait gagn la confiance du Vatel de la
maison d'Hacqueville, apportait de sa part un panier de vin de Marsala.

Cette recommandation fut suffisante, et quand il demanda timidement 
faire partie des locataires, on lui donna sans hsiter une belle chambre
au rez-de-chausse, avec deux croises ouvrant sur le jardin de l'htel,
j'allais dire du couvent. Ce jardin n'tait pas grand: trois ou quatre
acacias, un carr de verdure indigente--la verdure des Batignolles--, un
figuier sans figues, une vigne malade et quelques pieds de chrysanthmes
en faisaient tous les frais; mais enfin cela suffisait pour gayer la
chambre, un peu triste et humide de son naturel....

Jacques, sans perdre une minute, fit son installation, planta des clous,
serra son linge, posa un rtelier pour les pipes de Daniel, accrocha le
portrait de Mme Eyssette  la tte du lit, fit enfin de son mieux pour
chasser cet air de banalit qui empeste les garnis; puis, quand il eut
bien pris possession, il djeuna sur le pouce, et sortit aprs. En
passant, il avertit M. Pilois que ce soir-l, exceptionnellement, il
rentrerait peut-tre un peu tard, et le pria de faire prparer dans sa
chambre un gentil souper avec deux couverts et du vin vieux. Au lieu
de se rjouir de cet extra, le bon M. Pilois rougit jusqu'au bout des
oreilles, comme un vicaire de premire anne.

C'est que, dit-il d'un air embarrass, je ne sais pas.... Le rglement
de l'htel s'oppose... nous avons des ecclsiastiques qui...

Jacques sourit: Ah! trs bien, je comprends.... Ce sont les deux
couverts qui vous pouvantent.... Rassurez-vous, mon cher monsieur
Pilois, ce n'est pas une femme. Et  part lui, en descendant vers
Montparnasse, il se disait: Pourtant, si, c'est une femme, une femme
sans courage, un enfant sans raison qu'il ne faut plus jamais laisser
seul.

Dites-moi pourquoi ma mre Jacques tait si sr de me trouver 
Montparnasse. J'aurais bien pu, depuis le temps o je lui crivis la
terrible lettre qui ne partit pas, avoir quitt le thtre; j'aurais pu
n'y tre pas entr.... Eh bien, non. L'instinct maternel le guidait. Il
avait la conviction de me trouver l-bas, et de me ramener le soir mme;
seulement, il pensait avec raison: Pour l'enlever, il faut qu'il soit
seul, que cette femme ne se doute de rien. C'est ce qui l'empcha de se
rendre directement au thtre chercher des renseignements. Les coulisses
sont bavardes; un mot pouvait donner l'veil.... Il aima mieux s'en
rapporter tout bonnement aux affiches, et s'en fut vite les consulter.

Les prospectus des spectacles faubouriens se posent  la porte des
marchands de vin du quartier, derrire un grillage,  peu prs comme les
publications de mariage dans les villages de l'Alsace. Jacques, en les
lisant, poussa une exclamation de joie.

Le thtre Montparnasse donnait, ce soir-l, _Marie-Jeanne_, drame en
cinq actes, jou par Mmes Irma Borel, Dsire Levrault, Guigne, etc.

Prcd de:

_Amour et Pruneaux_, vaudeville en un acte, par MM. Daniel, Antonin et
Mlle Lontine.

Tout va bien, se dit-il. Ils ne jouent pas dans la mme pice; je suis
sr de mon coup.

Il entra dans un caf du Luxembourg pour attendre l'heure de
l'enlvement.

Le soir venu, il se rendit au thtre. Le spectacle tait dj commenc.
Il se promena environ une heure sous la galerie, devant la porte, avec
les gardes municipaux.

De temps en temps, les applaudissements de l'intrieur venaient jusqu'
lui comme un bruit de grle lointaine, et cela lui serrait le coeur
de penser que c'tait peut-tre les grimaces de son enfant qu'on
applaudissait ainsi.... Vers neuf heures, un flot de monde se prcipita
bruyamment dans la rue. Le vaudeville venait de finir; il y avait
des gens qui riaient encore. On sifflait, on s'appelait: Oh!...
Pilouitt!... Lalaitou! toutes les vocifrations de la mnagerie
parisienne.... Dame! ce n'tait pas la sortie des Italiens!

Il attendit encore un moment, perdu dans cette cohue; puis, vers la fin
de l'entracte, quand tout le monde rentrait, il se glissa dans une alle
noire et gluante  ct du thtre--l'entre des artistes--, et demanda
 parler  Mme Irma Borel.

Impossible, lui dit-on. Elle est en scne....

C'tait un sauvage pour la ruse, cette mre Jacques! De son air le plus
tranquille, il rpondit: Puisque je ne peux pas voir Mme Irma Borel,
veuillez appeler M. Daniel; il fera ma commission auprs d'elle.

Une minute aprs, la mre Jacques avait reconquis son enfant et
l'emportait bien vite  l'autre bout de Paris.



XIV

LE RVE

Regarde donc, Daniel, me dit ma mre Jacques quand nous entrmes dans
la chambre de l'htel Pilois: c'est comme la nuit de ton arrive 
Paris!

Comme cette nuit-l, en effet, un joli rveillon nous attendait sur une
nappe bien blanche: le pt sentait bon, le vin avait l'air vnrable,
la flamme claire des bougies riait au fond des verres.... Et pourtant,
et pourtant, ce n'tait plus la mme chose! Il y a des bonheurs qu'on ne
recommence pas. Le rveillon tait le mme; mais il y manquait la fleur
de nos anciens convives, les belles ardeurs de l'arrive, les projets de
travail, les rves de gloire, et cette sainte confiance qui fait rire
et qui donne faim. Pas un, hlas! pas un de ces rveillonneurs du temps
pass n'avait voulu venir chez M. Pilois. Ils taient tous rests dans
le clocher de Saint-Germain; mme, au dernier moment, l'Expansion, qui
nous avait promis d'tre de la fte, fit dire qu'elle ne viendrait pas.

Oh! non, ce n'tait plus la mme chose. Je le compris si bien qu'au lieu
de m'gayer, l'observation de Jacques me fit monter aux yeux un grand
flot de larmes. Je suis sr qu'au fond du coeur il avait bonne envie de
pleurer, lui aussi; mais il eut le courage de se contenir, et me dit en
prenant un petit air allgre: Voyons! Daniel, assez pleur! Tu ne fais
que cela depuis une heure. (Dans la voiture, pendant qu'il me parlait,
je n'avais cess de sangloter sur son paule.) En voil un drle
d'accueil! Tu me rappelles positivement les plus mauvais jours de mon
histoire, le temps des pots de colle et de: Jacques tu es un ne!
Voyons! schez vos larmes, jeune repenti, et regardez-vous dans la
glace, cela vous fera rire.

Je me regardai dans la glace; mais je ne ris pas. Je me fit honte...
J'avais ma perruque jaune colle  plat sur mon front, du rouge et du
blanc plein les joues, par l-dessus la sueur, les larmes... C'tait
hideux! D'un geste de dgot, j'arrachai ma perruque! mais au moment de
la jeter, je fis rflexion, et j'allai la pendre au beau milieu de la
muraille.

Jacques me regardait trs tonn: Pourquoi la mets-tu l, Daniel? C'est
trs vilain, ce trophe de guerrier apache... Nous avons l'air d'avoir
scalp Polichinelle.

Et moi, trs gravement: Non! Jacques, ce n'est pas un trophe. C'est
mon remords, mon remords palpable et visible, que je veux avoir toujours
devant moi.

Il y eut l'ombre d'un sourire amer sur les lvres de Jacques, mais tout
de suite, il reprit sa mine joyeuse: Bah! laissons cela tranquille;
maintenant que te voil dbarbouill et que j'ai retrouv ta chre
frimousse, mettons-nous  table, mon joli fris, je meurs de faim.

Ce n'tait pas vrai; il n'avait pas faim, ni moi non plus, grand Dieu!
J'avais beau vouloir faire bon visage au rveillon, tout ce que je
mangeais s'arrtait  ma gorge, et, malgr mes efforts pour tre calme,
j'arrosais mon pt de larmes silencieuses. Jacques, qui m'piait du
coin de l'oeil, me dit au bout d'un moment: Pourquoi pleures-tu?
Est-ce que tu regrettes d'tre ici? Est-ce que tu m'en veux de t'avoir
enlev?...

Je lui rpondis tristement: Voil une mauvaise parole, Jacques! mais je
t'ai donn le droit de tout me dire.

Nous continumes pendant quelque temps encore  manger, ou plutt 
faire semblant. A la fin, impatient de cette comdie que nous nous
jouions l'un  l'autre, Jacques repoussa son assiette et se leva.
Dcidment le rveillon ne va pas; nous ferions mieux de nous
coucher...

Il y a chez nous un proverbe qui dit: Le tourment et le sommeil ne
sont pas camarades de lit. Je m'en aperus cette nuit-l. Mon tourment
c'tait de songer  tout le bien que m'avait fait ma mre Jacques et 
tout le mal que je lui avais rendu, de comparer ma vie  la sienne, mon
gosme  son dvouement, cette me d'enfant lche  ce coeur de hros,
qui avait pris pour devise: Il n'y a qu'un bonheur au monde, le bonheur
des autres. C'tait aussi de me dire: Maintenant, ma vie est gte.
J'ai perdu la confiance de Jacques, l'amour des yeux noirs, l'estime de
moi-mme... Qu'est-ce que je vais devenir?

Cet affreux tourment-l me tint veill jusqu'au matin... Jacques non
plus ne dormit pas. Je l'entendis se virer de droite et de gauche sur
son oreiller, et tousser d'une petite toux sche qui me picotait les
yeux. Une fois, je lui demandai bien doucement: Tu tousses! Jacques.
Est-ce que tu es malade?... Il me rpondit: Ce n'est rien... Dors...
Et je compris  son air qu'il tait plus fch contre moi qu'il ne
voulait le paratre. Cette ide redoubla mon chagrin, et je me remis
 pleurer seul sous ma couverture, tant et tant que je finis par
m'endormir. Si le tourment empche le sommeil, les larmes sont un
narcotique.

Quand je me rveillai, il faisait grand jour. Jacques n'tait plus 
ct de moi. Je le croyais sorti; mais, en cartant les rideaux, je
l'aperus  l'autre bout de la chambre, couch sur un canap, et si
ple, oh! si ple... Je ne sais quelle ide terrible me traversa la
cervelle. Jacques! criai-je en m'lanant vers lui... Il dormait,
mon cri ne le rveilla pas. Chose singulire, son visage avait dans le
sommeil une expression de souffrance triste que je ne lui avais jamais
vue, et qui pourtant ne m'tait pas nouvelle. Ses traits amaigris, sa
face allonge, la pleur de ses joues, la transparence maladive de ses
mains, tout cela me faisait peine  voir, mais une peine dj ressentie.

Cependant, Jacques n'avait jamais t malade. Jamais il n'avait eu
auparavant ce demi-cercle bleutre sous les yeux, ce visage dcharn...
Dans quel monde antrieur avais-je donc eu la vision de ces choses?...
Tout  coup, le souvenir de mon rve me revint. Oui! c'est cela, voil
bien le Jacques du rve, ple, horriblement ple, tendu sur un canap,
il vient de mourir, Daniel Eyssette, et c'est vous qui l'avez tu... A
ce moment un rayon de soleil gris entre timidement par la fentre et
vient courir comme un lzard sur ce ple visage inanim... O douceur!
voil le mort qui se rveille, se frotte les yeux, et me voyant debout
devant lui, me dit avec un gai sourire:

Bonjour, Daniel! As-tu bien dormi? Moi, je toussais trop. Je me suis
mis sur ce canap pour ne pas te rveiller.

Et tandis qu'il me parle bien tranquillement, je sens mes jambes qui
tremblent encore de l'horrible vision que je viens d'avoir, et je dis
dans le secret de mon coeur:

Eternel Dieu, conservez-moi ma mre Jacques!

Malgr ce triste rveil, le matin fut assez gai. Nous smes mme
retrouver un cho des anciens bons rires, lorsque je m'aperus en
m'habillant que je possdais pour tout vtement une culotte courte en
futaine et un gilet rouge  grandes basques, dfroques thtrales que
j'avais sur moi au moment de l'enlvement.

Pardieu! mon cher, me dit Jacques, on ne pense pas  tout. Il n'y a
que les don Juan sans dlicatesse qui songent au trousseau quand ils
enlvent une belle. Du reste, n'aie pas peur. Nous allons te faire
habiller de neuf... Ce sera encore comme  ton arrive  Paris.

Il disait cela pour me faire plaisir, car il sentait bien comme moi que
ce n'tait plus la mme chose.

Allons, Daniel, continua mon brave Jacques, en voyant ma mine redevenir
songeuse, ne pensons plus au pass. Voici une vie nouvelle qui s'ouvre
devant nous, entrons-y sans remords, sans mfiance, et tchons seulement
qu'elle ne nous joue pas les mmes tours que l'ancienne... Ce que tu
comptes faire dsormais, mon frre, je ne te le demande pas, mais il me
semble que si tu veux entreprendre un nouveau pome l'endroit sera bon,
ici, pour travailler. La chambre est tranquille. Il y a des oiseaux
qui chantent dans le jardin. Tu mets l'tabli aux rimes devant la
fentre...

Je l'interrompis vivement: Non! Jacques, plus de pomes, plus de
rimes. Ce sont des fantaisies qui te cotent trop cher. Ce que je veux,
maintenant, c'est faire comme toi, travailler, gagner ma vie, et t'aider
de toutes mes forces  reconstruire le foyer.

Et lui souriant et calme: Voil de beaux projets, monsieur le papillon
bleu; mais ce n'est point cela qu'on vous demande. Il ne s'agit pas de
gagner votre vie, et si seulement vous promettiez... Mais, baste! nous
recauserons de cela plus tard... Allons acheter tes habits.

Je fus oblig, pour sortir d'endosser une de ses redingotes, qui me
tombait jusqu'aux talons et me donnait l'air d'un musicien pimontais;
il ne me manquait qu'une harpe. Quelques mois auparavant, si j'avais d
courir les rues dans un pareil accoutrement, je serais mort de honte;
mais, pour l'heure, j'avais bien d'autres hontes  fouetter, et les yeux
des femmes pouvaient rire sur mon passage, ce n'tait plus la mme chose
que du temps de mes caoutchoucs... Oh! non! ce n'tait plus la mme
chose.

A prsent que te voil chrtien, me dit la mre Jacques en sortant de
chez le fripier, je vais te ramener  l'htel Pilois: puis, j'irai voir
si le marchand de fer dont je tenais les livres avant mon dpart veut
encore me donner de l'ouvrage... L'argent de Pierrotte ne sera pas
ternel; il faut que je songe  notre pot-au-feu.

J'avais envie de lui dire: Eh bien, Jacques, va-t'en chez ton marchand
de fer. Je saurai bien rentrer seul  la maison. Mais ce qu'il en
faisait, je le compris, c'tait pour tre sr que je n'allais pas
retourner  Montparnasse. Ah! s'il avait pu lire dans mon me.

Pour le tranquilliser, je le laissai me reconduire jusqu' l'htel;
mais  peine eut-il les talons tourns que je pris mon vol dans la rue.
J'avais des courses  faire, moi aussi...

Quand je rentrai il tait tard. Dans la brume du jardin, une grande
ombre noire se promenait avec agitation. C'tait ma mre Jacques. Tu
as bien fait d'arriver, me dit-il en grelottant. J'allais partir pour
Montparnasse...

J'eus un mouvement de colre: Tu doutes trop de moi, Jacques, ce n'est
pas gnreux... Est-ce que nous serons toujours ainsi? Est-ce que tu ne
me rendras jamais ta confiance? Je te jure, sur ce que j'ai de plus cher
au monde, que je ne viens pas d'o tu crois, que cette femme est morte
pour moi, que je ne la reverrai jamais, que tu m'as reconquis tout
entier, et que ce pass terrible auquel ta tendresse m'arrache ne m'a
laiss que des remords et pas un regret... Que faut-il te dire encore
pour te convaincre? Ah! tiens, mchant! Je voudrais t'ouvrir ma
poitrine, tu verrais que je ne mens pas.

Ce qu'il me rpondit ne m'est pas rest, mais je me souviens que dans
l'ombre il secouait tristement la tte de l'air de dire: Hlas! je
voudrais bien te croire... Et cependant j'tais sincre en lui parlant
ainsi. Sans doute qu' moi seul je n'aurais jamais eu le courage de
m'arracher  cette femme, mais maintenant que la chane tait brise,
j'prouvais un soulagement inexprimable. Comme ces gens qui essaient de
se faire mourir par le charbon et qui s'en repentent au dernier moment,
lorsqu'il est trop tard et que dj l'asphyxie les trangle et les
paralyse. Tout  coup les voisins arrivent, la porte vole en clats,
l'air sauveur circule dans la chambre, et les pauvres suicids le
boivent avec dlices, heureux de vivre encore et promettant bien de ne
plus recommencer. Moi pareillement, aprs cinq mois d'asphyxie morale,
je humais  pleines narines l'air pur et fort de la vie honnte, j'en
remplissais mes poumons, et je vous jure Dieu que je n'avais pas envie
de recommencer... C'est ce que Jacques ne voulait pas croire, et tous
les serments du monde ne l'auraient pas convaincu de ma sincrit...
Pauvre garon! Je lui en avais tant fait!

Nous passmes cette premire soire chez nous, assis au coin du feu
comme en hiver, car la chambre tait humide et la brume du jardin nous
pntrait jusqu' la moelle des os. Puis, vous savez, quand on est
triste, cela semble bon de voir un peu de flamme... Jacques travaillait,
faisait des chiffres. En son absence, le marchand de fer avait voulu
tenir ses livres lui-mme et il en tait rsult un si beau griffonnage,
un tel gchis du _doit et avoir_ qu'il fallait maintenant un mois de
grand travail pour remettre les choses en tat. Comme vous pensez,
je n'aurais pas mieux demand que d'aider ma mre Jacques dans cette
opration. Mais les papillons bleus n'entendent rien  l'arithmtique;
et, aprs une heure passe sur ces gros cahiers de commerce rays de
rouge et chargs d'hiroglyphes bizarres, je fus oblig de jeter ma
plume aux chiens.

Jacques, lui, se tirait  merveille de cette aride besogne. Il donnait,
tte baisse, au plus pais des chiffres, et les grosses colonnes ne lui
faisaient pas peur. De temps en temps, au milieu de son travail, il
se tournait vers moi et me disait, un peu inquiet de ma rverie
silencieuse:

Nous sommes bien, n'est-ce pas? Tu ne t'ennuies pas, au moins?

Je ne m'ennuyais pas, mais j'tais triste de lui voir prendre tant
de peine, et je pensais, plein d'amertume: Pourquoi suis-je sur la
terre?... Je ne sais rien faire de mes bras... Je ne paie pas ma place
au soleil de la vie. Je ne suis bon qu' tourmenter le monde et faire
pleurer les yeux qui m'aiment... En me disant cela, je songeais aux
yeux noirs, et je regardais douloureusement la petite bote  filets
d'or que Jacques avait pose--peut-tre  dessein--sur le dme carr de
la pendule. Que de choses elle me rappelait, cette bote! Quels discours
loquents elle me tenait du haut de son socle de bronze! Les yeux noirs
t'avaient donn leur coeur, qu'en as-tu fait? me disait-elle... tu l'as
livr en pture aux btes... C'est Coucou-Blanc qui l'a mang.

Et moi, gardant encore un germe d'espoir au fond de l'me, j'essayais
de rappeler  la vie, de rchauffer de mon haleine tous ces anciens
bonheurs tus de ma propre main. Je songeais: C'est Coucou-Blanc qui
l'a mang!... C'est Coucou-Blanc qui l'a mang!...

...Cette longue soire mlancolique, passe devant le feu, en travail
et en rvasseries, vous reprsente assez bien la nouvelle vie que nous
allions mener dornavant. Tous les jours qui suivirent ressemblrent 
cette soire... Ce n'est pas Jacques qui rvassait, bien entendu. Il
vous restait des dix heures sur ses gros livres, enfoui jusqu'au cou
dans la chiffraille. Moi, pendant ce temps, je tisonnais et, tout en
tisonnant, je disais  la petite boite  filets d'or: Parlons un peu
des yeux noirs! veux-tu?... Car pour en parler avec Jacques, il n'y
fallait pas penser. Pour une raison ou pour une autre, il vitait avec
soin toute conversation  se sujet. Pas mme un mot sur Pierrotte.
Rien... Aussi je prenais ma revanche avec la petite bote, et nos
causeries n'en finissaient pas.

Vers le milieu du jour, quand je voyais ma mre bien en train sur ses
livres, je gagnais la porte  pas de chat et m'esquivais doucement,
en disant: A tout  l'heure, Jacques! Jamais il ne me demandait
o j'allais; mais je comprenais  son air malheureux, au ton plein
d'inquitude dont il me faisait: Tu t'en vas? qu'il n'avait pas grande
confiance en moi. L'ide de cette femme le poursuivait toujours. Il
pensait: S'il la revoit, nous sommes perdus!...

Et qui sait? Peut-tre avait-il raison. Peut-tre que si je l'avais
revue, l'ensorceleuse, j'aurais encore subi le charme qu'elle exerait
sur mon pauvre moi, avec sa crinire d'or ple et son signe blanc au
coin de la lvre... Mais, Dieu merci! je ne la revis pas. Un monsieur de
Huit--Dix quelconque lui fit sans doute oublier son Dani-Dan, et jamais
plus, jamais plus, je n'entendis parler d'elle, ni de sa Ngresse
Coucou-Blanc.

Un soir, au retour d'une de mes courses mystrieuses, j'entrai dans la
chambre avec un cri de joie: Jacques! Jacques! Une bonne nouvelle. J'ai
trouv une place... Voil dix jours que, sans t'en rien dire, je battais
le pav  cette intention... Enfin, c'est fait. J'ai une place... Ds
demain, j'entre comme surveillant gnral  l'institution Ouly, 
Montmartre, tout prs de chez nous... J'irai de sept heures du matin 
sept heures du soir... Ce sera beaucoup de temps pass loin de toi, mais
au moins je gagnerai ma vie, et je pourrai te soulager un peu.

Jacques releva sa tte de dessus ses chiffres, et me rpondit assez
froidement: Ma foi! mon cher, tu fais bien de venir  mon secours... La
maison serait trop lourde pour moi seul... Je ne sais pas ce que j'ai,
mais depuis quelque temps je me sens tout patraque. Un violent accs
de toux l'empcha de continuer. Il laissa tomber sa plume d'un air
de tristesse et vint se jeter sur le canap... De le voir allong
l-dessus, ple, horriblement ple, la terrible vision de mon rve passa
encore une fois devant mes yeux, mais ce ne fut qu'un clair... Presque
aussitt ma mre Jacques se releva et se mit  rire en voyant ma mine
gare:

Ce n'est rien, nigaud! C'est un peu de fatigue. J'ai trop travaill ces
derniers temps... Maintenant que tu as une place, j'en prendrai plus 
mon aise, et dans huit jours je serai guri.

Il disait cela si naturellement, d'une figure si riante, que mes tristes
pressentiments s'envolrent, et, d'un grand mois, je n'entendis plus
dans mon cerveau le battement de leurs ailes noires...

Le lendemain, j'entrai  l'institution Ouly.

Malgr son tiquette pompeuse, l'institution Ouly tait une petite cole
pour rire, tenue par une vieille dame  repentirs, que les enfants
appelaient bonne amie. Il y avait l-dedans une vingtaine de petits
bonshommes, mais, vous savez! des tout petits, de ceux qui viennent  la
classe avec leur goter dans un panier, et toujours un bout de chemise
qui passe.

C'taient nos lves. Mme Ouly leur apprenait des cantiques; moi, je
les initiais aux mystres de l'alphabet. J'tais en outre charg de
surveiller les rcrations, dans une cour o il y avait des poules et un
coq d'Inde dont ces messieurs avaient grand-peur.

Quelquefois aussi, quand bonne amie avait sa goutte, c'tait moi qui
balayais la classe, besogne bien peu digne d'un surveillant gnral,
et que pourtant je faisais sans dgot, tant je me sentais heureux de
pouvoir gagner ma vie... Le soir, en rentrant  l'htel Pilois, je
trouvais le dner servi et la mre Jacques qui m'attendait... Aprs
dner, quelques tours de jardin faits  grands pas, puis la veille au
coin du feu... Voil toute notre vie... De temps en temps, on recevait
une lettre de M. ou Mme Eyssette; c'taient nos grands vnements. Mme
Eyssette continuait  vivre chez l'oncle Baptiste; M. Eyssette voyageait
toujours pour la Compagnie vinicole. Les affaires n'allaient pas trop
mal. Les dettes de Lyon taient aux trois quarts payes. Dans un an
ou deux, tout serait rgl, et on pourrait songer  se remettre tous
ensemble...

Moi, j'tais d'avis, en attendant, de faire venir Mme Eyssette  l'htel
Pilois avec nous, mais Jacques ne voulait pas. Non! pas encore,
disait-il d'un air singulier, pas encore... Attendons! Et cette
rponse, toujours la mme, me brisait le coeur. Je me disais: Il se
mfie de moi... Il a peur que je fasse encore quelque folie quand Mme
Eyssette sera ici... C'est pour cela qu'il veut attendre encore... Je
me trompais... Ce n'tait pas pour cela que Jacques disait: Attendons!



XV ........

Lecteur, si tu as un esprit fort, si les rves te font sourire, si tu
n'as jamais eu le coeur mordu--mordu jusqu' crier--par le pressentiment
des choses futures, si tu es un homme positif, une de ces ttes de fer
que la ralit seule impressionne et qui ne laissent pas traner un
grain de superstition dans leurs cerveaux, si tu ne veux en aucun cas
croire au surnaturel, admettre l'inexplicable, n'achve pas de lire ces
mmoires. Ce qui me reste  dire en ces derniers chapitres est vrai
comme la vrit ternelle; mais tu ne le croiras pas.

C'tait le 4 dcembre...

Je revenais de l'institution Ouly encore plus vite que d'ordinaire. Le
matin, j'avais laiss Jacques  la maison, se plaignant d'une grande
fatigue, et je languissais d'avoir de ses nouvelles. En traversant
le jardin, je me jetai dans les jambes de M. Pilois, debout prs du
figuier, et causant  voix basse avec un gros personnage court et pattu,
qui paraissait avoir beaucoup de peine  boutonner ses gants.

Je voulais m'excuser et passer outre, mais l'htelier me retint;

Un mot, monsieur Daniel!

Puis, se tournant vers l'autre, il ajouta:

C'est le jeune homme en question. Je crois que vous feriez bien de le
prvenir...

Je m'arrtai fort intrigu. De quoi ce gros bonhomme voulait-il me
prvenir? Que ses gants taient beaucoup trop troits pour ses pattes?
Je le voyais bien, parbleu!...

Il y eut un moment de silence et de gne. M. Pilois, le nez en l'air,
regardait dans son figuier comme pour y chercher les figues qui n'y
taient pas. L'homme aux gants tirait toujours sur ses boutonnires...
A la fin, pourtant, il se dcida  parler; mais sans lcher son bouton,
n'ayez pas peur.

Monsieur, me dit-il, je suis depuis vingt ans mdecin de l'htel
Pilois, et j'ose affirmer...

Je ne le laissai pas achever sa phrase, Ce mot de mdecin m'avait tout
appris. Vous venez pour mon frre, lui demandai-je en tremblant... Il
est bien malade, n'est-ce pas?

Je ne crois pas que ce mdecin ft un mchant homme, mais,  ce
moment-l, c'taient ses gants surtout qui le proccupaient, et sans
songer qu'il parlait  l'enfant de Jacques, sans essayer d'amortir le
coup, il me rpondit brutalement: S'il est malade! je crois bien... Il
ne passera pas la nuit.

Ce fut bien assen, je vous en rponds. La maison, le jardin, M. Pilois,
le mdecin, je vis tout tourner, Je fus oblig de m'appuyer contre le
figuier, Il avait le poignet rude, le docteur de l'htel Pilois!... Du
reste, il ne s'aperut de rien et continua avec le plus grand calme,
sans cesser de boutonner ses gants: C'est un, cas foudroyant de
phtisie galopante... Il n'y a rien  faire, du moins rien de srieux,..
D'ailleurs on m'a prvenu beaucoup trop tard, comme toujours.

--Ce n'est pas ma faute, docteur--fit le bon M. Pilois qui persistait
 chercher des figues avec la plus grande attention, un moyen comme un
autre de cacher ses larmes--, ce n'est pas ma faute, Je savais depuis
longtemps qu'il tait malade, ce pauvre M. Eyssette, et je lui ai
souvent conseill de faire venir quelqu'un; mais il ne voulait jamais.
Bien sr qu'il avait peur d'effrayer son frre... C'tait si uni,
voyez-vous! ces enfants-l! Un sanglot dsespr me jaillit du fond des
entrailles:

Allons! mon garon, du courage! me dit l'homme aux gants d'un air de
bont... Qui sait? la science a prononc son dernier mot, mais la nature
pas encore... Je reviendrai demain matin.

L-dessus, il fit une pirouette et s'loigna avec un soupir de
satisfaction; il venait d'en boutonner un!

Je restai encore un moment dehors, pour essuyer mes yeux et me calmer un
peu; puis, faisant appel  tout mon courage, j'entrai dans notre chambre
d'un air dlibr.

Ce que je vis, en ouvrant la porte, me terrifia, Jacques, pour me
laisser le lit, sans doute, s'tait fait mettre un matelas sur le
canap, et c'est l que je le trouvai, ple, horriblement ple, tout 
fait semblable au _Jacques_ de mon rve.

Ma premire ide fut de me jeter sur lui, de le prendre dans mes bras
et de le porter sur son lit, n'importe o, mais de l'enlever de l, mon
Dieu, de l'enlever de l. Puis, tout de suite, je fis cette rflexion:
Tu ne pourras pas, il est trop grand! Et alors, ayant vu ma mre
Jacques tendu sans rmission  cette place o le rve avait dit qu'il
devait mourir, mon courage m'abandonna; ce masque de gaiet contrainte,
qu'on se colle au visage pour rassurer les moribonds, ne put pas tenir
sur mes joues, et je vins tomber  genoux prs du canap, en versant un
torrent de larmes.

Jacques se tourna vers moi pniblement:

C'est toi, Daniel... Tu as rencontr le mdecin, n'est-ce pas? Je lui
avais pourtant bien recommand de ne pas t'effrayer,  ce gros-l.
Mais je vois  ton air qu'il n'en a rien fait et que tu sais tout...
Donne-moi ta main, frrot... Qui diable se serait dout d'une chose
pareille? Il y a des gens qui vont  Nice pour gurir leur maladie
de poitrine; moi, je suis all en chercher une. C'est tout  fait
original... Ah! tu sais! si tu te dsoles, tu vas m'enlever tout mon
courage; je ne suis dj pas si vaillant... Ce matin, aprs ton dpart,
j'ai compris que cela se gtait. J'ai envoy chercher le cur de
Saint-Pierre; il est venu me voir et reviendra tout  l'heure m'apporter
les sacrements... Cela fera plaisir  notre mre, tu comprends! C'est
un bon homme, ce cur... Il s'appelle comme ton ami du collge de
Sarlande.

Il n'en put pas dire plus long et se renversa sur l'oreiller, en fermant
les yeux. Je crus qu'il allait mourir, et je me mis  crier bien fort:
Jacques! Jacques! mon ami!... De la main, sans parler, il me fit:
Chut! chut!  plusieurs reprises.

A ce moment, la porte s'ouvrit; M. Pilois entra dans la chambre suivi
d'un gros homme qui roula comme une boule vers le canap en criant:
Qu'est-ce que j'apprends, monsieur Jacques?... C'est bien le cas de le
dire...

--Bonjour, Pierrotte! dit Jacques en rouvrant les yeux; bonjour, mon
vieil ami! J'tais bien sr que vous viendriez au premier signe...
Laisse-le mettre l, Daniel: nous avons  causer tous les deux.

Pierrotte pencha sa grosse tte jusqu'aux lvres ples du moribond, et
ils restrent ainsi un long moment  s'entretenir  voix basse... Moi,
je regardais, immobile au milieu de la chambre. J'avais encore mes
livres sous le bras. M. Pilois me les enleva doucement, en me disant
quelque chose que je n'entendis pas; puis il alla allumer les bougies
et mettre sur la table une grande serviette blanche. En moi-mme je me
disais: Pourquoi met-il le couvert?... Est-ce que nous allons dner?...
mais je n'ai pas faim!

La nuit tombait. Dehors, dans le jardin, des personnes de l'htel se
faisaient des signes en regardant nos fentres. Jacques et Pierrotte
causaient toujours. De temps en temps, j'entendais le Cvenol dire avec
sa grosse voix pleine de larmes: Oui, monsieur Jacques... Oui, monsieur
Jacques... Mais je n'osais pas m'approcher... A la fin, pourtant,
Jacques m'appela et me fit mettre  son chevet,  ct de Pierrotte:

Daniel, mon chri, me dit-il, aprs une longue pause, je suis bien
triste d'tre oblig de te quitter; mais une chose me console: je ne
te laisse pas seul dans la vie... Il te restera Pierrotte, le bon
Pierrotte, qui te pardonne et s'engage  me remplacer prs de toi...

--Oui! oui! monsieur Jacques, je m'engage... c'est bien le cas de le
dire... je m'engage...

--Vois-tu! mon pauvre petit, continua la mre Jacques, jamais  toi seul
tu ne parviendrais  reconstruire le foyer... Ce n'est pas pour te faire
de la peine, mais tu es un mauvais reconstructeur de foyer... Seulement,
je crois qu'aid de Pierrotte, tu parviendras  raliser notre rve...
Je ne te demande pas d'essayer de devenir un homme; je pense, comme
l'abb Germane, que tu seras un enfant toute ta vie. Mais je te supplie
d'tre toujours un bon enfant, un brave enfant, et surtout... approche
un peu, que je te dise a dans l'oreille... et surtout de ne pas faire
pleurer les yeux noirs.

Ici, mon pauvre bien-aim se reposa encore un moment; puis reprit:

Quand tout sera fini, tu criras  papa et  maman, Seulement il faudra
leur apprendre la chose par morceaux... En une seule fois cela leur
ferait trop de mal... Comprends-tu, maintenant, pourquoi je n'ai pas
fait venir Mme Eyssette? je ne voulais pas qu'elle ft l. Ce sont de
trop mauvais moments pour les mres...

Il s'interrompit et regarda du ct de la porte.

Voil le Bon Dieu! dit-il en souriant. Et il nous fit signe de nous
carter.

C'tait le viatique qu'on apportait. Sur la nappe blanche, au milieu des
cierges, l'hostie et les saintes huiles prirent place; Aprs quoi, le
prtre s'approcha du lit, et la crmonie commena...

Quand ce fut fini--oh! que le temps me sembla long!--, quand ce fut
fini, Jacques m'appela doucement prs de lui:

Embrasse-moi, me dit-il; et sa voix tait si faible qu'il avait l'air
de me parler de loin... Il devait tre loin en effet, depuis tantt
douze heures que l'horrible phtisie galopante l'avait jet sur son dos
maigre et l'emportait vers la mort au triple galop!...

Alors, en m'approchant pour l'embrasser, ma main rencontra sa main, sa
chre main toute moite des sueurs de l'agonie. Je m'en emparai et je
ne la quittai plus... Nous restmes ainsi je ne sais combien de temps;
peut-tre une heure, peut-tre une ternit, je ne sais pas du tout...
Il ne me voyait plus, il ne me parlait plus. Seulement,  plusieurs
reprises, sa main remua dans la mienne comme pour me dire: Je sens que
tu es l. Soudain un long soubresaut agita son pauvre corps des pieds 
la tte. Je vis ses yeux s'ouvrir et regarder autour d'eux pour chercher
quelqu'un; et, comme je me penchais sur lui, je l'entendis dire deux
fois trs doucement: Jacques, tu es un ne... Jacques, tu es un
ne!... puis rien... Il tait mort...

...Oh! le rve!...

Il fit un grand vent cette nuit-l. Dcembre envoyait des poignes de
grsil contre les vitres. Sur la table au bout de la chambre, un christ
d'argent flambait entre deux bougies. A genoux devant le christ, un
prtre que je ne connaissais pas priait d'une voix forte, dans le bruit
du vent... Moi, je ne priais pas; je ne pleurais pas non plus... Je
n'avais qu'une ide, une ide fixe, c'tait de rchauffer la main de mon
bien-aim que je tenais troitement serre dans les miennes. Hlas! plus
le matin approchait, plus cette main devenait lourde et de glace...

Tout  coup le prtre qui rcitait du latin l-bas, devant le christ, se
leva et vint me frapper sur l'paule.

Essaie de prier, me dit-il... Cela te fera du bien.

Alors seulement, je le reconnus... C'tait mon vieil ami du collge de
Sarlande, l'abb Germane lui-mme avec sa belle figure mutile et son
air de dragon en soutane... La souffrance m'avait tellement ananti que
je ne fus pas tonn de le voir. Cela me parut tout simple... Mais voici
comment il tait l.

Le jour o le petit Chose quittait le collge, l'abb Germane lui avait
dit: J'ai bien un frre  Paris, un brave homme de prtre... mais
baste!  quoi bon te donner son adresse?... Je suis sr que tu n'irais
pas.

Voyez un peu la destine! Ce frre de l'abb tait cur de l'glise
Saint-Pierre  Montmartre, et c'est lui que la pauvre mre Jacques avait
appel  son lit de mort. Juste  ce moment, il se trouvait que l'abb
Germane tait de passage  Paris et logeait au presbytre... Le soir du
4 dcembre, son frre lui dit en entrant:

Je viens de porter l'extrme-onction  un malheureux enfant qui meurt
tout prs d'ici. Il faudra prier pour lui, l'abb!

L'abb rpondit:

J'y penserai demain, en disant ma messe. Comment s'appelle-t-il?...

--Attends... c'est un nom du Midi, assez difficile  retenir... Jacques
Eysset... Oui, c'est cela... Jacques Eyssette...

Ce nom rappela  l'abb certain petit pion de sa connaissance; et
sans perdre une minute il courut  l'htel Pilois... En rentrant, il
m'aperut debout, cramponn  la main de Jacques. Il ne voulut pas
dranger ma douleur et renvoya tout le monde en disant qu'il veillerait
avec moi; puis il s'agenouilla, et ce ne fut que fort avant dans la
nuit qu'effray de mon immobilit, il me frappa sur l'paule et se fit
connatre.

A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui se passa. La fin de
cette nuit terrible, le jour qui la suivit, le lendemain de ce jour
et beaucoup d'autres lendemains encore ne m'ont laiss que de vagues
souvenirs confus. Il y a l un grand trou dans ma mmoire. Pourtant je
me souviens,--mais comme de choses arrives il y a des sicles--, d'une
longue marche interminable dans la boue de Paris, derrire la voiture
noire. Je me vois allant, tte nue, entre Pierrotte et l'abb Germane.
Une pluie froide mle de grsil nous fouette le visage; Pierrotte a un
grand parapluie; mais il le tient si mal et la pluie tombe si dru que la
soutane de l'abb ruisselle, toute luisante!... Il pleut! il pleut! oh!
comme il pleut!

Prs de nous;  ct de la voiture, marche un long monsieur tout en
noir, qui porte une baguette d'bne. Celui-l, c'est le matre
des crmonies, une sorte de chambellan de la mort. Comme tous les
chambellans, il a le manteau de soie, l'pe, la culotte courte et le
claque... Est-ce une hallucination de mon cerveau?... Je trouve que
cet homme ressemble  M. Viot, le surveillant gnral du collge de
Sarlande. Il est long comme lui, tient comme lui sa tte penche sur
l'paule, et chaque fois qu'il me regarde, il a ce mme sourire faux et
glacial qui courait sur les lvres du terrible porte-clefs. Ce n'est pas
M. Viot, mais c'est peut-tre son ombre.

La voiture noire avance toujours, mais si lentement, si lentement...
Il me semble que nous n'arriverons jamais... Enfin, nous voici dans
un jardin triste, plein d'une boue jauntre o l'on enfonce jusqu'aux
chevilles. Nous nous arrtons au bord d'un grand trou. Des hommes en
manteaux courts apportent une grande bote trs lourde qu'il faut
descendre l-dedans. L'opration est difficile. Les cordes, toutes
raides de pluie, ne glissent pas. J'entends un des hommes qui crie: Les
pieds en avant! les pieds en avant!... En face de moi, de l'autre ct
du trou, l'ombre de M. Viot, la tte penche sur l'paule, continue  me
sourire doucement. Longue, mince, trangle dans ses habits de deuil,
elle se dtache sur le gris du ciel, comme une grande sauterelle noire,
toute mouille...

Maintenant, je suis seul avec Pierrotte... Nous descendons le faubourg
Montmartre... Pierrotte cherche une voiture, mais il n'en trouve pas. Je
marche  ct de lui, mon chapeau  la main; il me semble que je suis
toujours derrire le corbillard... Tout le long du faubourg, les gens se
retournent pour voir ce gros homme qui pleure en appelant des fiacres et
cet enfant qui va tte nue sous une pluie battante...

Nous allons, nous allons toujours. Et je suis las, et ma tte est
lourde... Enfin, voici le passage du Saumon, l'ancienne maison Lalouette
avec ses contrevents peints, ruisselants d'eau verte... Sans entrer dans
la boutique, nous montons chez Pierrotte... Au premier tage, les forces
me manquent. Je m'assieds sur une marche. Impossible d'aller plus loin;
ma tte est trop lourde... Alors Pierrotte me prend dans ses bras; et
tandis qu'il me monte chez lui aux trois quarts mort et grelottant de
fivre, j'entends le grsil qui ptille sur la vitrine du passage et
l'eau des gouttires qui tombe  grand bruit dans la cour... Il pleut!
il pleut! oh! comme il pleut!



XVI

LA FIN DU RVE

Le petit Chose est malade; le petit Chose va mourir... Devant le passage
du Saumon, une large litire de paille qu'on renouvelle tous les deux
jours fait dire aux gens de la rue: Il y a l-haut quelque vieux
richard en train de mourir... Ce n'est pas un vieux richard qui va
mourir, c'est le petit Chose... Tous les mdecins l'ont condamn. Deux
fivres typhodes en deux ans, c'est beaucoup trop pour ce cervelet
d'oiseau-mouche! Allons! vite, attelez la voiture noire! Que la grande
sauterelle prpare sa baguette d'bne et son sourire dsol! le petit
Chose est malade; le petit Chose va mourir.

Il faut voir quelle consternation dans l'ancienne maison Lalouette!
Pierrotte ne dort plus; les yeux noirs se dsesprent. La dame de grand
mrite feuillette son Raspail avec frnsie, en suppliant le bienheureux
saint Camphre de faire un nouveau miracle en faveur du cher malade... Le
salon jonquille est condamn, le piano mort, la flte encloue. Mais le
plus navrant de tout, oh! le plus navrant c'est une petite robe noire
assise dans un coin de la maison, et tricotant du matin au soir, sans
rien dire, avec de grosses larmes qui coulent.

Or, tandis que l'ancienne maison Lalouette se lamente ainsi nuit et
jour, le petit Chose est bien tranquillement couch dans un grand lit de
plumes, sans se douter des pleurs qu'il fait rpandre autour de lui.. Il
a les yeux ouverts, mais il ne voit rien; les objets ne vont pas jusqu'
son me. Il n'entend rien non plus, rien qu'un bourdonnement sourd, un
roulement confus, comme s'il avait pour oreilles deux coquilles marines:
ces grosses coquilles  lvres roses o l'on entend ronfler la mer. Il
ne parle pas, il ne pense pas: vous diriez une fleur malade... Pourvu
qu'on lui tienne une compresse d'eau frache sur la tte et un morceau
de glace dans la bouche, c'est tout ce qu'il demande. Quand la glace est
fondue, quand la compresse est dessche au feu de son crne, il pousse
un grognement: c'est toute sa conversation.

Plusieurs jours se passent ainsi,--jours sans heures, jours de chaos,
puis subitement, un beau matin, le petit Chose prouve une sensation
singulire. Il semble qu'on vient de le tirer du fond de la mer. Ses
yeux voient, ses oreilles entendent. Il respire; il reprend pied... La
machine  penser, qui dormait dans un coin du cerveau avec ses rouages
fins comme des cheveux de fe, se rveille et se met en branle; d'abord
lentement, puis un peu plus vite, puis avec une rapidit folle,--tic!
tic! tic!-- croire que tout va casser. On sent que cette jolie machine
n'est pas faite pour dormir et qu'elle veut rparer le temps perdu...
Tic! tic! tic!... Les ides se croisent, s'enchevtrent comme des fils
de soie: O suis-je, mon Dieu?... Qu'est-ce que c'est que ce grand
lit?... Et ces trois dames, l-bas, prs de la fentre, qu'est-ce
qu'elles font?... Cette petite robe noire qui me tourne le dos, est-ce
que je ne la connais pas?... On dirait que...

Et pour mieux regarder cette robe noire qu'il croit reconnatre,
pniblement le petit Chose se soulve sur son coude et se penche hors
du lit, puis tout de suite se jette en arrire, pouvant... L, devant
lui, au milieu de la chambre, il vient d'apercevoir une armoire en noyer
avec de vieilles ferrures qui grimpent sur le devant. Cette armoire, il
la reconnat; il l'a vue dj dans un rve, dans un horrible rve...
Tic! tic! tic! La machine  penser va comme le vent... Oh! maintenant
le petit Chose se rappelle. L'htel Pilois, la mort de Jacques,
l'enterrement, l'arrive chez Pierrotte dans la pluie, il revoit tout,
il se souvient de tout. Hlas! en renaissant  la vie, le malheureux
enfant vient de renatre  la douleur; et sa premire parole est un
gmissement...

A ce gmissement, les trois femmes qui travaillaient l-bas, prs de la
fentre, ont tressailli. Une d'elles, la plus jeune, se lve en criant:
De la glace! de la glace! Et vite elle court  la chemine prendre un
morceau de glace qu'elle vient prsenter au petit Chose; mais le petit
Chose n'en veut pas... Doucement il repousse la main qui cherche ses
lvres;--c'est une main bien fine pour une main de garde-malades! En
tout cas d'une voix qui tremble, il dit: Bonjour, Camille!...

Camille Pierrotte est si surprise d'entendre parler le moribond qu'elle
reste l tout interdite, le bras tendu, la main ouverte, avec son
morceau de glace claire qui tremble au bout de ses doigts roses de
froid.

Bonjour, Camille! reprend le petit Chose. Oh! je vous reconnais bien,
allez!... J'ai toute ma tte maintenant... Et vous? est-ce que vous me
voyez?... Est-ce que vous pouvez me voir?

Camille Pierrotte ouvre de grands yeux:

Si je vous vois, Daniel!... Je crois bien que je vous vois.

Alors,  l'ide que l'armoire a menti, que Camille Pierrotte n'est pas
aveugle, que le rve, l'horrible rve, ne sera pas vrai jusqu'au bout,
le petit Chose reprend courage et se hasarde  faire d'autres questions:

J'ai t bien malade, n'est-ce pas, Camille?

--Oh! oui, Daniel, bien malade...

--Est-ce que je suis couch depuis longtemps?...

--Il y aura demain trois semaines...

--Misricorde! trois semaines!... Dj trois semaines que ma pauvre mre
Jacques...

Il n'achve pas sa phrase et cache sa tte dans l'oreiller en
sanglotant.

...A ce moment, Pierrotte entre dans la chambre; il amne un nouveau
mdecin. (Pour peu que la maladie continue, toute l'Acadmie de mdecine
y passera.) Celuici est l'illustre docteur _Broum-Broum_, un gaillard
qui va vite en besogne et ne s'amuse pas  boutonner ses gants au chevet
des malades. Il s'approche du petit Chose, lui tte le pouls, lui
regarde les yeux et la langue, puis se tournant vers Pierrotte:

Qu'est-ce que vous me chantiez donc?... Mais il est guri ce
garon-l...

--Guri! fait le bon Pierrotte en joignant les mains.

--Si bien guri que vous allez me jeter tout de suite cette glace par
la fentre et donner  votre malade une aile de poulet asperge de
saint-milion... Allons! ne vous dsolez plus, ma petite demoiselle;
dans huit jours, ce jeune trompe-la-mort sera sur pied, c'est moi qui
vous en rponds... D'ici l, gardez-le bien tranquille dans son lit;
vitez-lui toute motion, toute secousse; c'est le point essentiel!...
Pour le reste, laissons faire la nature: elle s'entend  soigner mieux
que vous et moi...

Ayant ainsi parl, l'illustre docteur _Broum-Broum_ donne une
chiquenaude au jeune trompe-la-mort, un sourire  Mlle Camille, et
s'loigne lestement, escort du bon Pierrotte qui pleure de joie et
rpte tout le temps:

Ah! monsieur le docteur, c'est bien le cas de le dire... c'est bien le
cas de le dire...

Derrire eux, Camille veut faire dormir le malade; mais il refuse avec
nergie:

Ne vous en allez pas, Camille, je vous en prie... Ne me laissez pas
seul. Comment voulez-vous que je dorme avec le gros chagrin que j'ai?

--Si, Daniel, il le faut... Il faut que vous dormiez... Vous avez besoin
de repos; le mdecin l'a dit... Voyons! soyez raisonnable, fermez les
yeux et ne pensez  rien... Tantt je viendrai vous voir encore; et, si
vous avez dormi, je resterai bien longtemps.

--Je dors... je dors..., dit le petit Chose en fermant les yeux. Puis
se ravisant: Encore un mot, Camille!... Quelle est donc cette petite
robe noire que j'ai aperue ici tout  l'heure?

--Une robe noire!...

--Mais oui! vous savez bien! cette petite robe noire qui travaillait
l-bas avec vous, prs de la fentre... Maintenant, elle n'y est plus...
Mais tout  l'heure je l'ai vue, j'en suis sr...

--Oh! non! Daniel, vous vous trompez... J'ai travaill ici toute la
matine avec Mme Tribou, votre vieille amie, Mme Tribou, vous savez!
celle que vous appeliez la dame de grand mrite. Mais Mme Tribou n'est
pas en noir... elle a toujours sa mme robe verte... Non! srement, il
n'y a pas de robe noire dans la maison... Vous avez d rver cela...
Allons! Je m'en vais... Dormez bien...

L-dessus, Camille Pierrotte s'encourt vite, toute confuse et le feu aux
joues, comme si elle venait de mentir.

Le petit Chose reste seul; mais il n'en dort pas mieux. La machine
aux fins rouages fait le diable dans sa cervelle. Les fils de soie se
croisent, s'enchevtrent... Il pense  son bien-aim qui dort dans
l'herbe de Montmartre; il pense aux yeux noirs aussi,  ces belles
lumires sombres que la Providence semblait avoir allumes exprs pour
lui et qui maintenant...

Ici, la porte de la chambre s'entrouvre doucement, doucement, comme
si quelqu'un voulait entrer; mais presque aussitt on entend Camille
Pierrotte dire  voix basse:

N'y allez pas... L'motion va le tuer, s'il se rveille...

Et voil la porte qui se referme doucement, doucement, comme elle
s'tait ouverte. Par malheur, un pan de robe noire se trouve pris dans
la rainure; et ce pan de robe qui passe, de son lit le petit Chose
l'aperoit...

Du coup son coeur bondit; ses yeux s'allument, et, se dressant sur son
coude, il se met  crier bien fort: Mre! Mre! pourquoi ne venez-vous
pas m'embrasser?...

Aussitt la porte s'ouvre. La petite robe noire--qui n'y peut plus
tenir--se prcipite dans la chambre; mais au lieu d'aller vers le lit,
elle va droit  l'autre bout de la pice, les bras ouverts, en appelant:

Daniel! Daniel!

--Par ici, mre..., crie le petit Chose, qui lui tend les bras en
riant... Par ici: vous ne me voyez donc pas?...

Et alors Mme Eyssette,  demi tourne vers le lit, ttonnant dans l'air
autour d'elle avec ses mains qui tremblent, rpond d'une voix navrante:

Hlas! non! mon cher trsor, je ne te vois pas... Jamais plus je ne te
verrai... Je suis aveugle!

En entendant cela, le petit Chose pousse un grand cri et tombe  la
renverse sur son oreiller...

Certes, qu'aprs vingt ans de misres et de souffrances, deux enfants
morts, son foyer dtruit, son mari loin d'elle, la pauvre mre Eyssette
ait ses yeux divins tout brls par les larmes comme les voil, il n'y
a rien l-dedans de bien extraordinaire... Mais pour le petit Chose,
quelle concidence avec son rve! Quel dernier coup terrible la destine
lui tenait en rserve! Est-ce qu'il ne va pas en mourir de celui-l?...

Eh bien, non!... le petit Chose ne mourra pas. Il ne faut pas qu'il
meure. Derrire lui que deviendrait la pauvre mre aveugle? O
trouverait-elle des larmes pour pleurer ce troisime fils? Que
deviendrait le pre Eyssette, cette victime de l'honneur commercial,
ce Juif errant de la viniculture, qui n'a pas mme le temps de venir
embrasser son enfant malade, ni de porter une fleur  son enfant mort?
Qui reconstruirait le foyer, ce beau foyer de famille o les deux vieux
viendront un jour chauffer leurs pauvres mains glaces?... Non! non! le
petit Chose ne veut pas mourir. Il se cramponne  la vie, au contraire,
et de toutes ses forces... On lui a dit que, pour gurir plus vite, il
ne fallait pas penser, il ne pense pas; qu'il ne fallait pas parler, il
ne parle pas; qu'il ne fallait pas pleurer, il ne pleure pas... C'est
plaisir de le voir dans son lit, l'air paisible, les yeux ouverts,
jouant pour se distraire avec les glands de l'dredon. Une vraie
convalescence de chanoine...

Autour de lui, toute la maison Lalouette s'empresse silencieuse. Mme
Eyssette passe ses journes au pied du lit, avec son tricot; la chre
aveugle a tellement l'habitude des longues aiguilles qu'elle tricote
aussi bien que du temps de ses yeux. La dame de grand mrite est l,
elle aussi; puis,  tout moment on voit paratre  la porte la bonne
figure de Pierrotte. Il n'y a pas jusqu'au joueur de flte qui ne monte
prendre des nouvelles quatre ou cinq fois dans le jour. Seulement, il
faut bien le dire, celui-l ne vient pas pour le malade; c'est la dame
de grand mrite qui l'attire surtout... Depuis que Camille Pierrotte lui
a formellement dclar qu'elle ne voulait ni de lui ni de sa flte, le
fougueux instrumentiste s'est rabattu sur la veuve Tribou qui, pour tre
moins riche et moins jolie que la fille du Cvenol, n'est pas cependant
tout  fait dpourvue de charmes ni d'conomies. Avec cette romanesque
matrone, l'homme flte n'a pas perdu son temps,  la troisime sance,
il y avait dj du mariage dans l'air, et l'on parlait vaguement de
monter une herboristerie rue des Lombards, avec les conomies de la
dame. C'est pour ne pas laisser dormir ces beaux projets, que le jeune
virtuose vient si souvent prendre des nouvelles.

Et Mlle Pierrotte? On n'en parle pas! Est-ce qu'elle ne serait plus dans
la maison?... Si, toujours: seulement, depuis que le malade est hors de
danger, elle n'entre presque jamais dans sa chambre. Quand elle y vient,
c'est en passant, pour prendre l'aveugle et la mener  table; mais le
petit Chose, jamais un mot... Ah! qu'il est loin le temps de la
rose rouge, le temps o, pour dire: Je vous aime, les yeux noirs
s'ouvraient comme deux fleurs de velours! Dans son lit, le malade
soupire, en pensant  ces bonheurs envols. Il voit bien qu'on ne l'aime
plus, qu'on le fuit, qu'il fait horreur; mais c'est lui qui l'a voulu.
Il n'a pas le droit de se plaindre. Et pourtant, c'et t si bon, au
milieu de tant de deuils et de tristesses, d'avoir un peu d'amour
pour se chauffer le coeur! c'et t si bon de pleurer sur une paule
amie!... Enfin!... le mal est fait, se dit le pauvre enfant, n'y
songeons plus, et trve aux rvasseries! pour moi, il ne s'agit plus
d'tre heureux dans la vie; il s'agit de faire son devoir... Demain, je
parlerai  Pierrotte.

En effet, le lendemain,  l'heure o le Cvenol traverse la chambre 
pas de loup pour descendre au magasin, le petit Chose, qui est l depuis
l'aube  guetter derrire ses rideaux, appelle doucement.

Monsieur Pierrotte! monsieur Pierrotte!

Pierrotte s'approche du lit; et alors le malade trs mu, sans lever les
yeux:

Voici que je m'en vais sur ma gurison, mon bon monsieur Pierrotte,
et j'ai besoin de causer srieusement avec vous. Je ne veux pas vous
remercier de ce que vous faites pour ma mre et pour moi...

Vive interruption du Cvenol: Pas un mot l-dessus, monsieur Daniel!
tout ce que je fais, je devais le faire. C'tait convenu avec M.
Jacques.

--Oui! je sais, Pierrotte, je sais qu' tout ce qu'on veut vous dire sur
ce chapitre vous faites toujours la mme rponse... Aussi n'est-ce pas
de cela que je vais vous parler. Au contraire, si je vous appelle, c'est
pour vous demander un service. Votre commis va vous quitter bientt;
voulez-vous me prendre  sa place? Oh! je vous en prie, Pierrotte,
coutez-moi jusqu'au bout; ne me dites pas non, sans m'avoir cout
jusqu'au bout... Je le sais, aprs ma lche conduite, je n'ai plus le
droit de vivre au milieu de vous. Il y a dans la maison quelqu'un que ma
prsence fait souffrir, quelqu'un  qui ma vue est odieuse, et ce n'est
que justice!... Mais si je m'arrange pour qu'on ne me voie jamais, si je
m'engage  ne jamais monter ici, si je reste toujours au magasin, si je
suis de votre maison sans en tre, comme les gros chiens de basse-cour
qui n'entrent jamais dans les appartements, est-ce qu' ces
conditions-l vous ne pourriez pas m'accepter!

Pierrotte a bonne envie de prendre dans ses grosses mains la tte frise
du petit Chose et de l'embrasser bien fort; mais il se contient et
rpond, tranquillement:

Dame! coutez, monsieur Daniel, avant de rien dire, j'ai besoin de
consulter la petite... Moi, votre proposition me convient assez; mais je
ne sais pas si la petite... Du reste, nous allons voir. Elle doit tre
leve... Camille! Camille!

Camille Pierrotte, matinale comme une abeille, est en train d'arroser
son rosier rouge sur la chemine du salon. Elle arrive en peignoir du
matin, les cheveux relevs  la chinoise, frache, gaie, sentant les
fleurs.

Tiens, petite, lui dit le Cvenol, voil M. Daniel qui demande  entrer
chez nous pour remplacer le commis... Seulement, comme il pense que sa
prsence ici te serait trop pnible...

--Trop pnible! interrompit Camille Pierrotte en changeant de couleur.

Elle n'en dit pas plus long; mais les yeux noirs achevrent sa phrase.
Oui! les yeux noirs eux-mmes se montrent devant le petit Chose,
profonds comme la nuit, lumineux comme les toiles, en criant: Amour!
amour! avec tant de passion et de flamme que le pauvre malade en a le
coeur incendi.

Alors Pierrotte dit en riant sous cape:

Dame! expliquez-vous tous les deux... il y a quelque malentendu
l-dessous.

Et il s'en va tambouriner une bourre cvenole sur les vitres; puis
quand il croit que les enfants se sont suffisamment expliqus--oh! mon
Dieu! c'est  peine s'ils ont eu le temps de se dire trois paroles--, il
s'approche d'eux et les regarde:

Eh bien?

--Ah! Pierrotte, dit le petit Chose en lui tendant les mains, elle est
aussi bonne que vous... elle m'a pardonn!

A partir de ce moment, la convalescence du malade marche avec des bottes
de sept lieues... Je crois bien! les yeux noirs ne bougent plus de la
chambre. On passe les journes  faire des projets d'avenir. On parle
de mariage, de foyer  reconstruire. On parle aussi de la chre mre
Jacques, et son nom fait encore verser de belles larmes. Mais c'est
gal! il y a de l'amour dans l'ancienne maison Lalouette. Cela se sent.
Et si quelqu'un s'tonne que l'amour puisse fleurir ainsi dans le deuil
et dans les larmes, je lui dirai d'aller voir aux cimetires toutes ces
jolies fleurettes qui poussent entre les fentes des tombeaux.

D'ailleurs, n'allez pas croire que la passion fasse oublier son devoir
au petit Chose. Pour si bien qu'il soit dans son grand lit, entre Mme
Eyssette et les yeux noirs, il a hte d'tre guri, de se lever, de
descendre au magasin. Non, certes, que la porcelaine le tente beaucoup;
mais il languit de commencer cette vie de dvouement et de travail dont
la mre Jacques lui a donn l'exemple. Aprs tout, il vaut encore mieux
vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragdienne Irma,
que balayer l'institution Ouly ou se faire siffler  Montparnasse. Quant
 la Muse, on n'en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers,
mais pas les siens; et le jour o l'imprimeur, fatigu de garder
chez lui les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de _La Comdie
pastorale_, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien pote
a le courage de dire:

Il faut brler tout a.

A quoi Pierrotte, plus avis, rpond:

Brler tout a! ma foi non!... j'aime bien mieux le garder au magasin.
J'en trouverai l'emploi... C'est bien le cas de le dire... J'ai tout
juste prochainement un envoi de coquetiers  faire  Madagascar. Il
parat que dans ce pays-l, depuis qu'on a vu la femme d'un missionnaire
anglais manger des oeufs  la coque, on ne veut plus manger les oeufs
autrement... Avec votre permission, monsieur Daniel, vos livres
serviront  envelopper mes coquetiers.

Et en effet, quinze jours aprs, _La Comdie pastorale_ se met en route
pour le pays de l'illustre Rana-Volo. Puisse-t-elle y avoir plus de
succs qu' Paris!

...Et maintenant, lecteur, avant de clore cette histoire, je veux encore
une fois t'introduire dans le salon jonquille. C'est par un aprs-midi
de dimanche, un beau dimanche d'hiver--froid sec et grand soleil. Toute
la maison Lalouette rayonne. Le petit Chose est compltement guri et
vient de se lever pour la premire fois. Le matin, en l'honneur de
cet heureux vnement, on a sacrifi  Esculape quelques douzaines
d'hutres, arroses d'un joli vin blanc de Touraine. Maintenant on est
au salon, tous runis. Il fait bon; la chemine flambe. Sur les vitres
charges de givre, le soleil fait des paysages d'argent.

Devant la chemine, le petit Chose, assis sur un tabouret aux pieds de
la pauvre aveugle assoupie, cause  voix basse avec Mlle Pierrotte plus
rouge que la petite rose rouge qu'elle a dans les cheveux. Cela se
comprend, elle est si prs du feu!... De temps en temps, un grignotement
de souris,--c'est la tte d'oiseau qui becquette dans un coin; ou bien
un cri de dtresse,--c'est la dame de grand mrite qui est en train de
perdre au bsigue l'argent de l'herboristerie. Je vous prie de remarquer
l'air triomphant de Mme Lalouette qui gagne, et le sourire inquiet du
joueur de flte, qui perd.

Et M. Pierrotte?... Oh! M. Pierrotte n'est pas loin... Il est l-bas
dans l'embrasure de la fentre,  demi cach par le grand rideau
jonquille, et se livrant  une besogne silencieuse qui l'absorbe et le
fait suer. Il a devant lui, sur un guridon, des compas, des crayons,
des rgles, des querres, de l'encre de Chine, des pinceaux, et
enfin une longue pancarte de papier  dessin qu'il couvre de signes
singuliers... L'ouvrage a l'air de lui plaire. Toutes les cinq minutes,
il relve la tte, la penche un peu de cte et sourit  son barbouillage
d'un air de complaisance.

Quel est donc ce travail mystrieux?...

Attendez; nous allons le savoir... Pierrotte a fini. Il sort de sa
cachette, arrive doucement derrire Camille et le petit Chose; puis,
tout  coup, il leur tale sa grande pancarte sous les yeux en disant:
Tenez! les amoureux, que pensez-vous de ceci?

Deux exclamations lui rpondent:

Oh! papa!...

--Oh! monsieur Pierrotte!

--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce que c'est!... demande la pauvre
aveugle, rveille en sursaut.

Et Pierrotte joyeusement:

Ce que c'est, madame Eyssette?... C'est... c'est bien le cas de le
dire... C'est un projet de la nouvelle enseigne que nous mettrons sur la
boutique dans quelques mois... Allons! monsieur Daniel, lisez-nous a
tout haut, pour qu'on juge un peu de l'effet.

Dans le fond de son coeur, le petit Chose donne une dernire larme  ses
papillons bleus; et prenant la pancarte  deux mains:--Voyons!--soit
homme, petit Chose!--il lit tout haut, d'une voix ferme, cette enseigne
de boutique, o son avenir est crit en lettres grosses d'un pied:

    PORCELAINE ET CRISTAUX

    _Ancienne maison Lalouette_

    EYSSETTE ET PIERROTTE

    SUCCESSEURS

TABLE

  PREMIRE PARTIE

  I.--La fabrique.
  II.--Les babarottes.
  III.--Il est mort! Priez pour lui!
  IV.--Le cahier rouge.
  V.--Gagne ta vie.
  VI.--Les petits.
  VII.--Le pion.
  VIII.--Les yeux noirs.
  IX.--L'affaire Boucoyran.
  X.--Les mauvais jours.
  XI.--Mon bon ami le matre d'armes.
  XII.--L'anneau de fer.
  XIII.--Les clefs de M. Viot.
  XIV.--L'oncle Baptiste.

  DEUXIME PARTIE

  I.--Mes caoutchoucs.
  II.--De la part du cur de Saint-Nizier.
  III.--Ma mre Jacques.
  IV.--La discussion du budget.
  V.--Coucou-Blanc et la dame du premier.
  VI.--Le roman de Pierrotte.
  VII.--La rose rouge et les yeux noirs.
  VIII.--Une lecture au passage du Saumon.
  IX.--Tu vendras de la porcelaine.
  X.--Irma Borel.
  XI.--Le coeur de sucre.
  XII.--Tolocototignan.
  XIII.--L'enlvement.
  XIV.--Le rve.
  XV.--.....
  XVI.--La fin du rve.





End of the Project Gutenberg EBook of Le petit chose, by Alphonse Daudet

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WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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