The Project Gutenberg EBook of Le meunier d'Angibault, by George Sand

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Title: Le meunier d'Angibault

Author: George Sand

Release Date: October 29, 2004 [EBook #13892]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEUNIER D'ANGIBAULT ***




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George Sand

[Illustration]


LE MEUNIER D'ANGIBAULT




NOTICE


Ce roman est, comme tant d'autres, le rsultat d'une promenade, d'une
rencontre, d'un jour de loisir, d'une heure de _far niente_. Tous ceux
qui ont crit, bien ou mal, des ouvrages d'imagination ou mme de
science, savent que la vision des choses intellectuelles part souvent
de celle des choses matrielles. La pomme qui tombe de l'arbre fait
dcouvrir  Newton une des grandes lois de l'univers. A plus forte
raison le plan d'un roman peut-il natre de la rencontre d'un fait ou
d'un objet quelconque. Dans les oeuvres du gnie scientifique, c'est
la rflexion qui tire du fait mme la raison des choses. Dans les plus
humbles fantaisies de l'art, c'est la rverie qui habille et complte
ce fait isol. La richesse ou la pauvret de l'oeuvre n'y fait rien. Le
procd de l'esprit est le mme pour tous.

Or, il y a dans notre valle un joli moulin qu'on appelle Angibault,
dont je ne connais pas le meunier, mais dont j'ai connu le propritaire.
C'tait un vieux monsieur, qui, depuis sa liaison  Paris avec _M. de
Robespierre_ (il l'appelait toujours ainsi), avait laiss crotre autour
de ses cluses tout ce qui avait voulu pousser: l'aune et la ronce,
le chne et le roseau. La rivire, abandonne  son caprice, s'tait
creus, dans le sable et dans l'herbe, un rseau de petits torrents
qu'aux jours d't, dans les eaux basses, les plantes fontinales
couvraient de leurs touffes vigoureuses. Mais le vieux monsieur est
mort; la cogne a fait sa besogne; il y avait bien des fagots  tailler,
bien des planches  scier dans cette fort vierge en miniature. Il y
reste encore quelques beaux arbres, des eaux courantes, un petit bassin
assez frais, et quelques buissons de ces ronces gigantesques qui sont
les lianes de nos climats. Mais ce coin de paradis sauvage que mes
enfants et moi avions dcouvert en 1844, avec des cris de surprise et de
joie, n'est plus qu'un joli endroit comme tant d'autres.

Le chteau de _Blanchemont_ avec son paysage, sa garenne et sa ferme,
existe tel que je l'ai fidlement dpeint; seulement il s'appelle
autrement, et les Bricolin sont des types fictifs. La folle qui joue
un rle dans cette histoire, m'est apparue ailleurs: c'tait aussi une
folle par amour. Elle fit une si pnible impression sur mes compagnons
de voyage et sur moi, que malgr vingt lieues de pays que nous
avions faites pour explorer les ruines d'une magnifique abbaye de la
renaissance, nous ne pmes y rester plus d'une heure. Cette malheureuse
avait adopt ce lieu mlancolique pour sa promenade machinale,
constante, ternelle. La fivre avait brl l'herbe sous ses pieds
obstins, la fivre du dsespoir!

GEORGE SAND.

Nohant, 5 septembre 1852.



A SOLANGE ***.

Mon enfant, cherchons ensemble.



PREMIERE JOURNE.



I.

INTRODUCTION.

Une heure du matin sonnait  Saint-Thomas-d'Aquin, lorsqu'une forme
noire, petite et rapide, se glissa le long du grand mur ombrag d'un de
ces beaux jardins qu'on trouve encore  Paris sur la rive gauche de la
Seine, et qui ont tant de prix au milieu d'une capitale. La nuit tait
chaude et sereine. Les daturas en fleurs exhalaient de suaves parfums,
et se dressaient comme de grands spectres blancs sous le regard brillant
de la pleine lune. Le style du large perron de l'htel de Blanchemont
avait encore un vieux air de splendeur, et le jardin vaste et bien
entretenu rehaussait l'opulence apparente de cette demeure silencieuse,
o pas une lumire ne brillait aux fentres.

Cette circonstance d'un superbe clair de lune, donnait bien quelque
inquitude  la jeune femme en deuil qui se dirigeait, en suivant
l'alle la plus sombre, vers une petite porte situe  l'extrmit du
mur. Mais elle n'y allait pas moins avec rsolution, car ce n'tait pas
la premire fois qu'elle risquait sa rputation pour un amour pur et
dsormais lgitime; elle tait veuve depuis un mois.

Elle profita du rempart que lui faisait un massif d'acacias pour arriver
sans bruit jusqu' la petite porte de dgagement qui donnait sur une rue
troite et peu frquente. Presque au mme moment, cette porte s'ouvrit,
et le personnage appel au rendez-vous entra furtivement et suivit
son amante, sans rien dire, jusqu' une petite orangerie o ils
s'enfermrent. Mais, par un sentiment de pudeur non raisonn, la jeune
baronne de Blanchemont, tirant de sa poche une jolie et menue bote de
cuir de Russie, fit jaillir une tincelle, alluma une bougie place
et comme cache d'avance dans un coin, et le jeune homme, craintif et
respectueux, l'aida navement  clairer l'intrieur du pavillon. Il
tait si heureux de pouvoir la regarder!

La serre tait ferme de larges volets en plein bois. Un banc de jardin,
quelques caisses vides, des instruments d'horticulture, et la petite
bougie qui n'avait mme pas d'autre flambeau qu'un pot  fleurs
demi-bris, tel tait l'ameublement et l'clairage de ce boudoir
abandonn qui avait servi de retraite voluptueuse  quelque marquise du
temps pass.

Leur descendante, la blonde Marcelle, tait aussi chastement et aussi
simplement mise que doit l'tre une veuve pudique. Ses beaux cheveux
dors tombant sur son fichu de crpe noir taient sa seule parure. La
dlicatesse de ses mains d'albtre et de son pied chauss de satin,
taient les seuls indices rvlateurs de son existence aristocratique.
On et pu d'ailleurs la prendre pour la compagne naturelle de l'homme
qui tait  genoux auprs d'elle, pour une grisette de Paris; car il est
des grisettes qui ont au front une dignit de reine et une candeur de
sainte.

Henri Lmor tait d'une figure agrable, plutt intelligente et
distingue que belle. Ses cheveux noirs et abondants assombrissaient sa
physionomie dj brune et fort ple. On voyait bien l que c'tait un
enfant de Paris, fort par sa volont, dlicat par son organisation. Son
habillement, propre et modeste, n'annonait que l'humble mdiocrit; sa
cravate assez mal noue rvlait une grande absence de coquetterie ou
une habitude de proccupation; ses gants bruns suffisaient  prouver que
ce n'tait pas l, comme se seraient exprims les laquais de l'htel de
Blanchemont, un homme fait pour tre le mari ou l'amant de madame.

Ces deux jeunes gens,  peine plus gs l'un que l'autre, avaient pass
plus d'une fois de doux instants dans le pavillon pendant les heures
mystrieuses de la nuit; mais, depuis un mois qu'ils ne s'taient vus,
de grandes anxits avaient assombri le roman de leur amour. Henri Lmor
tait tremblant et comme constern. Marcelle de Blanchemont semblait
glace de crainte. Il se mit  genoux devant elle comme pour la
remercier de lui avoir accord un dernier rendez-vous; mais il se releva
bientt sans lui rien dire, et son attitude tait contrainte, presque
froide.

--Enfin!... lui dit-elle avec effort en lui tendant une main qu'il
porta  ses lvres par un mouvement presque convulsif, et sans que sa
physionomie s'clairt du moindre rayon de joie.

Il ne m'aime plus, pensa-t-elle en portant ses deux mains devant ses
yeux. Et elle resta muette et glace d'effroi.

--_Enfin?_ rpta Lmor. N'est-ce pas _dj_ que vous vouliez dire?
J'aurais d avoir la force d'attendre plus longtemps; je ne l'ai pas
eue, pardonnez-moi.

--Je ne vous comprends pas! dit la jeune veuve en laissant retomber ses
mains avec accablement.

Lmor vit ses yeux humides, et se mprit sur la cause de son motion.

--Oh! oui, reprit-il, je suis coupable; je vois  votre douleur les
remords que je vous cause. Ces quatre semaines m'ont paru si longues,
 moi, que je n'ai pas eu le courage de me dire que c'tait trop peu!
Aussi,  peine vous avais-je crit, ce matin, pour vous demander la
permission de vous voir, que je m'en suis repenti. J'ai rougi de
ma lchet, je me suis reproch les scrupules que je forais votre
conscience  touffer; et quand j'ai reu votre rponse, si srieuse et
si bonne, j'ai compris que la piti seule me rappelait auprs de vous.

--Oh! Henri, que vous me faites de mal en parlant ainsi! Est-ce un
jeu, est-ce un prtexte? Pourquoi avoir demand de me voir, si vous me
revenez avec si peu de bonheur et de confiance?

Le jeune homme tressaillit, et se laissant retomber aux pieds de sa
matresse:

--J'aimerais mieux de la hauteur et des reproches, dit-il; votre bont
me tue!

--Henri! Henri! s'cria Marcelle, vous avez donc eu des torts envers
moi? Oh! vous avez l'air d'un criminel! Vous m'avez oublie ou mconnue,
je le vois bien!

--Ni l'un, ni l'autre; pour mon malheur ternel, je vous respecte, je
vous adore, je crois en vous comme en Dieu, je ne puis aimer que vous
sur la terre!

--Eh bien! dit la jeune femme en jetant ses bras autour de la tte brune
du pauvre Henri, ce n'est pas un si grand malheur que de m'aimer ainsi,
puisque je vous aime de mme. coutez, Henri, me voil libre, je n'ai
rien  me reprocher. J'ai si peu souhait la mort de mon mari, que
jamais je ne m'tais permis de penser  ce que je ferais de ma libert
si elle venait  m'tre rendue. Vous le savez, nous n'avions jamais
parl de cela, vous n'ignoriez pas que je vous aimais avec passion, et
pourtant voici la premire fois que je vous le dis aussi hardiment!
Mais, mon ami, que vous tes ple! vos mains sont glaces, vous
paraissez tant souffrir! Vous m'effrayez!

--Non, non, parlez, parlez encore, rpondit Lmor succombant sous le
poids des motions les plus dlicieuses et les plus pnibles en mme
temps.

--Eh bien, continua madame de Blanchemont, je ne peux pas avoir ces
scrupules et ces agitations de la conscience que vous redoutez pour moi.
Quand on me rapporta le corps sanglant de mon mari, tu en duel pour
une autre femme, je fus frappe de consternation et d'pouvante, j'en
conviens; en vous annonant cette terrible nouvelle, en vous disant de
rester quelque temps loign de moi, je crus accomplir un devoir; oh!
si c'est un crime d'avoir trouv ce temps bien long, votre obissance
scrupuleuse m'en a assez punie! Mais depuis un mois que je vis retire,
occupe seulement d'lever mon fils et de consoler de mon mieux les
parents de M. de Blanchemont, j'ai bien examin mon coeur, et je ne le
trouve plus si coupable. Je ne pouvais pas aimer cet homme qui ne m'a
jamais aime, et tout ce que je pouvais faire, c'tait de respecter son
honneur. A prsent, Henri, je ne dois plus  sa mmoire qu'un respect
extrieur pour les convenances. Je vous verrai en secret, rarement, il
le faudra bien!... jusqu' la fin de mon deuil; et dans un an, dans deux
ans, s'il le faut....

--Eh bien! Marcelle, dans deux ans?

--Vous me demandez ce que nous serons l'un pour l'autre, Henri? Vous ne
m'aimez plus, je vous le disais bien!

Ce reproche n'mut point Henri. Il le mritait si peu! Attentif
jusqu' l'anxit  toutes les paroles de son amante, il la supplia de
continuer:

--Eh bien! reprit-elle en rougissant avec la pudeur d'une jeune fille,
ne voulez-vous donc pas m'pouser, Henri?

Henri laissa tomber sa tte sur les genoux de Marcelle, et resta
quelques instants comme bris par la joie et la reconnaissance; mais
il se releva brusquement, et ses traits exprimaient le plus profond
dsespoir.

--N'avez-vous donc pas fait du mariage une assez triste exprience?
dit-il avec une sorte de duret. Vous voulez encore vous remettre sous
le joug?

--Vous me faites peur, dit madame de Blanchemont aprs un moment
d'effroi silencieux. Sentez-vous donc en vous-mme des instincts
de tyrannie, ou bien est-ce pour vous que vous craignez le joug de
l'ternelle fidlit?

--Non, non, ce n'est rien de tout cela, rpondit Lmor avec abattement;
ce que je redoute, ce  quoi il m'est impossible de vous soumettre et de
me soumettre moi-mme, vous le savez; mais vous ne voulez pas, vous ne
pouvez pas le comprendre. Nous en avons tant parl cependant, alors que
nous ne pensions pas que de pareilles discussions dussent un jour nous
intresser personnellement, et devenir pour moi un arrt de vie ou de
mort!

--Est-il possible, Henri, que vous soyez attach  ce point  vos
utopies? Quoi! l'amour mme ne saurait les vaincre? Ah! que vous aimez
peu, vous autres hommes! ajouta-t-elle avec un profond soupir. Quand ce
n'est pas le vice qui vous dessche l'me, c'est la vertu, et de toutes
faons, lches ou sublimes, vous n'aimez que vous-mmes.

--coutez, Marcelle, si je vous avais demand, il y a un mois, de
manquer  vos principes  vous, si mon amour avait implor ce que votre
religion et vos croyances vous eussent fait regarder comme une faute
immense, irrparable....

--Vous ne me l'avez pas demand, dit Marcelle en rougissant.

--Je vous aimais trop pour vous demander de souffrir et de pleurer pour
moi. Mais si je l'eusse fait, rpondez donc, Marcelle!

--La question est indiscrte et dplace, dit-elle en faisant un effort
d'aimable coquetterie, pour luder la rponse.

Sa grce et sa beaut firent frmir Lmor. Il la pressa contre son coeur
avec passion. Mais, s'arrachant aussitt  ce moment d'ivresse, il
s'loigna, et reprit, d'une voix altre, en marchant avec agitation
derrire le banc o elle tait assise:

--Et si je vous le demandais,  prsent, ce sacrifice que la mort de
votre poux rendrait,  coup sr, moins terrible... moins effrayant....

Madame de Blanchemont redevint ple et srieuse.

--Henri, rpondit-elle, je serais offense et blesse jusqu'au fond du
coeur d'une semblable pense, lorsque je viens de vous offrir ma main et
que vous semblez la refuser.

--Je suis bien malheureux de ne pouvoir me faire comprendre, et d'tre
pris pour un misrable, quand je sens en moi l'hrosme de l'amour!...
reprit-il avec amertume. Le mot vous parait ambitieux et doit vous faire
sourire de piti. Il est vrai pourtant, et Dieu me tiendra compte de
ma souffrance... elle est atroce, elle est au-dessus de mon courage,
peut-tre.

Et Henri fondit en larmes.

La douleur de ce jeune homme tait si profonde et si sincre, que madame
de Blanchemont en fut effraye. Il y avait dans ces larmes brlantes
comme un refus invincible d'tre heureux, comme un adieu ternel 
toutes les illusions de l'amour et de la jeunesse.

--O mon cher Henri! s'cria Marcelle, quel mal avez-vous donc rsolu de
nous faire  tous deux? Pourquoi ce dsespoir, quand vous tes le matre
de ma vie, quand rien ne nous empche plus d'tre l'un  l'autre devant
Dieu et devant les hommes? Est-ce donc mon fils qui est un obstacle
entre nous? ne vous sentez-vous pas l'me assez grande pour rpartir
sur lui une part de l'affection que vous avez pour moi! Craignez-vous
d'avoir  vous reprocher un jour le malheur et l'abandon de cet enfant
de mes entrailles!

--Votre fils! dit Henri en sanglotant, j'aurais une crainte plus
srieuse que celle de ne l'aimer pas. Je craindrais de l'aimer trop, et
de ne pouvoir me rsigner  voir sa vie s'engager en sens inverse de la
mienne dans le courant du sicle. L'usage et l'opinion me commanderaient
de le laisser au monde, et je voudrais l'en arracher, duss-je le
rendre malheureux, pauvre et dsol avec moi.... Non, je ne pourrais
le regarder avec assez d'indiffrence et d'gosme pour consentir  en
faire un homme semblable  ceux de sa classe; non! non!... cela, et
autre chose, et tout, dans votre position et dans la mienne, est un
obstacle insurmontable. De quelque ct que j'envisage un tel avenir,
je n'y vois que lutte insense, malheur pour vous, anathme sur moi!...
C'est impossible, Marcelle,  jamais impossible! je vous aime trop pour
accepter des sacrifices dont vous ne pouvez ni prvoir les rsultats ni
mesurer l'tendue. Vous ne me connaissez pas, je le vois bien. Vous me
prenez pour un rveur indcis et faible. Je suis un rveur obstin et
incorrigible. Vous m'avez peut-tre accus quelquefois d'affectation;
vous avez cru qu'un mot de vous me ramnerait  ce que vous croyez la
raison et la vrit. Oh! je suis plus malheureux que vous ne pensez,
et je vous aime plus que vous ne pouvez le comprendre maintenant. Plus
tard... oui, plus tard, vous me remercierez au fond de vos penses
d'avoir su tre malheureux tout seul.

--Plus tard? et pourquoi? et quand donc? que voulez-vous dire?

--Plus tard, vous dis-je, quand vous vous veillerez de ce rve sombre
et maudit o je vous ai entrane, quand vous retournerez au monde et
que vous en partagerez les enivrements faciles et doux; quand vous ne
serez plus un ange, enfin, et que vous redescendrez sur la terre.

--Oui, oui, quand je serai dessche par l'gosme et corrompue par la
flatterie! Voil ce que vous voulez dire, voil ce que vous augurez,
de moi! Dans votre orgueil sauvage, vous ne me croyez pas capable
d'embrasser vos ides et de comprendre votre coeur. Tranchons le mot,
vous ne me trouvez pas digne de vous, Henri!

--Ce que vous dites est affreux, Madame, et cette lutte ne peut se
supporter plus longtemps. Laissez-moi fuir, car nous ne pouvons pas nous
comprendre maintenant.

--Vous me quittez ainsi?

--Non, je ne vous quitte pas; je vais, loin de votre prsence, vous
contempler en moi-mme et vous adorer dans le secret de mon coeur. Je
vais souffrir ternellement, mais avec l'espoir que vous m'oublierez,
avec le remords d'avoir dsir et recherch votre affection, avec la
consolation du moins de n'en avoir pas lchement abus.

Madame de Blanchemont s'tait leve pour retenir Henri. Elle retomba
brise sur son banc.

--Pourquoi donc avez-vous dsir de me voir? lui demanda-t-elle d'un ton
froid et offens en le voyant s'loigner.

--Oui, oui, dit-il, vous avez raison de me le reprocher. C'est une
dernire lchet de ma part; je le sentais, et je cdais au besoin
de vous voir encore une fois.... J'esprais que je vous retrouverais
change pour moi; votre silence me l'avait fait croire; j'tais dvor
de chagrin, et je croyais trouver dans votre froideur la force de me
gurir. Pourquoi suis-je venu? Pourquoi m'aimez-vous? Ne suis-je pas le
plus grossier, le plus ingrat, le plus sauvage, le plus hassable des
hommes? Mais il vaut mieux que vous me voyiez ainsi, et que vous sachiez
bien qu'il n'y a rien  regretter en moi.... Cela vaut mieux ainsi, et
j'ai bien fait de venir, n'est-ce pas?

Henri parlait avec une sorte d'garement, ses traits graves et purs
taient bouleverss, sa voix, ordinairement sympathique et douce avait
un timbre mat et dur qui faisait mal  entendre. Marcelle voyait bien sa
souffrance, mais la sienne propre tait si poignante qu'elle ne pouvait
rien faire et rien dire pour leur mutuel soulagement. Elle restait ple
et muette, les mains crispes l'une dans l'autre et le corps raide comme
une statue. Au moment de sortir, Henri se retourna, et la voyant ainsi,
il vint tomber  ses pieds qu'il couvrit de larmes et de baiser.--Adieu,
dit-il, la plus belle et la plus pure de toutes les femmes, la meilleure
des amies, la plus grande des amantes! Puisses-tu trouver un coeur digne
de toi, un homme qui t'aime comme je t'aime, et qui ne ne t'apporte pas
en dot le dcouragement et l'horreur de la vie! Puisses-tu tre heureuse
et bienfaisante sans traverser les luttes d'une existence comme la
mienne! Enfin, s'il est encore dans le monde o tu vis un reste de
loyaut et de charit humaine, puisses-tu le ranimer de ton souffle
divin, et trouver grce devant Dieu pour ta caste et pour ton sicle que
tu es digne de racheter  toi seule!

Ayant ainsi parl, Henri se prcipita dehors, oubliant qu'il laissait
Marcelle au dsespoir. Il semblait poursuivi par les furies.

Madame de Blanchemont demeura longtemps comme ptrifie. Lorsqu'elle
retourna dans son appartement, elle marcha lentement dans sa chambre
jusqu'aux premires lueurs du matin, sans verser une larme, sans
troubler par un soupir le silence de la nuit.

Il serait tmraire d'affirmer que cette veuve de vingt-deux ans, belle,
riche et remarque dans le monde pour sa grce, ses talents et son
esprit, ne fut pas humilie et indigne jusqu' un certain point de voir
refuser sa main par un homme sans naissance, sans fortune et sans aucune
renomme. La fiert offense de celle jeune femme lui tint probablement
lieu de courage dans les premiers moments. Mais bientt la vritable
noblesse de ses sentiments lui suggra des rflexions plus srieuses,
et, pour la premire fois, elle plongea un profond regard dans sa propre
vie et dans la vie gnrale des tres dont elle tait entoure. Elle se
rappela tout ce que Henri lui avait dit en d'autres temps, alors qu'il
ne pouvait tre question entre eux que d'un amour sans espoir. Elle
s'tonna de n'avoir pas assez pris au srieux ce qu'elle considrait
alors comme des ides romanesques chez ce jeune homme vritablement
austre. Elle commena  le juger avec le calme qu'une volont gnreuse
et forte ramne au milieu des plus violentes motions du coeur. A mesure
que les heures de la nuit s'coulaient et que les horloges lointaines se
les jetaient l'une  l'autre, d'une voix argentine et claire, dans le
silence de la grande ville endormie, Marcelle arrivait  celle lucidit
d'esprit que le recueillement d'une longue veille apporte  la douleur.
leve dans d'autres principes que ceux de Lmor, elle avait t
pourtant prdestine en quelque sorte  partager l'amour de ce plbien,
et  s'y rfugier contre toutes les langueurs et toutes les tristesses
de la vie aristocratique. Elle tait de ces mes tendres et fortes  la
fois, qui ont besoin de se dvouer, et qui ne conoivent pas d'autre
bonheur que celui qu'elles donnent. Malheureuse dans son mnage, ennuye
dans le monde, elle s'tait laisse aller avec la confiance romanesque
d'une jeune fille  ce sentiment dont elle s'tait bientt fait
une religion. Sincrement dvote dans son adolescence, elle tait
ncessairement devenue passionne pour un amant qui respectait ses
scrupules et adorait sa chastet. La pit mme l'avait pousse 
s'exalter dans cet amour et  vouloir le consacrer par des liens
indissolubles aussitt qu'elle s'tait vue libre. Elle avait song avec
joie  sacrifier courageusement les intrts matriels que prise le
monde et les prjugs troits de la naissance qui n'avaient jamais
tromp son jugement. Elle croyait faire beaucoup, la pauvre enfant, et
c'tait beaucoup en effet; car le monde l'et blme ou raille. Elle
n'avait pas prvu que ce n'tait rien encore, et que la fiert du
plbien repousserait son sacrifice presque comme un affront.

claire tout  coup par l'effroi, la douleur et la rsistance de Lmor,
Marcelle repassait dans son esprit constern tout ce qu'elle avait
entrevu de la crise sociale o s'agite le sicle. Il n'y a plus rien
d'tranger dans les hautes rgions de la pense aux femmes de notre
temps. Toutes, suivant la porte de leur intelligence, peuvent
dsormais, sans affectation et sans ridicule, lire chaque jour sous
toutes les formes, journal ou roman, philosophie, politique ou posie,
discours officiel ou conversation intime, dans le grand livre triste,
diffus, contradictoire et cependant profond et significatif de la
vie actuelle. Elle savait donc bien, comme nous tous, que ce prsent
engourdi et malade est aux prises avec le pass qui le retient et
l'avenir qui l'appelle. Elle voyait de grands clairs se croiser sur sa
tte, elle pouvait pressentir une grande lutte plus ou moins loigne.
Elle n'tait pas d'une nature pusillanime; elle n'avait pas peur et ne
fermait pas les yeux. Les regrets, les plaintes, les terreurs et les
rcriminations de ses grands parents l'avaient tant lasse et tant
dgote de la crainte! La jeunesse ne veut pas maudire le temps de sa
floraison, et ses annes charmantes lui sont chres, quelque charges
d'orages qu'elles soient. La tendre et courageuse Marcelle se disait
que, sous le tonnerre et la grle, on peut sourire,  l'abri du premier
buisson, avec l'tre qu'on aime. Cette lutte menaante des intrts
matriels lui paraissait donc un jeu. Qu'importe d'tre ruin, exil,
emprisonn? se disait-elle, lorsque la terreur planait autour d'elle sur
les prtendus heureux du sicle. On ne dportera jamais l'amour; et puis
moi, grce au ciel, j'aime un homme de rien qui sera pargn.

Seulement elle n'avait pas encore pens qu'elle pt tre atteinte
jusque dans ses affections, par cette lutte sourde et mystrieuse qui
s'accomplit en dpit de toutes les contraintes officielles et de tous
les dcouragements apparents. Cette lutte des sentiments et des
ides est ds  prsent profondment engage, et Marcelle s'y voyait
prcipite tout  coup au milieu de ses illusions comme au sortir d'un
rve. La guerre intellectuelle et morale tait dclare entre les
diverses classes, imbues de croyances et de passions contraires, et
Marcelle trouvait une sorte d'ennemi irrconciliable dans l'homme qui
l'adorait. pouvante d'abord de cette dcouverte, elle se familiarisa
peu  peu avec cette ide, qui lui suggrait de nouveaux desseins plus
gnreux et plus romanesques encore que ceux dont elle s'tait nourrie
depuis un mois, et au bout de sa longue promenade  travers ses
appartements silencieux et dserts, elle trouva le calme d'une
rsolution qu'elle seule peut-tre pouvait envisager sans sourire
d'admiration ou de piti.

Ceci se passait tout rcemment, peut-tre l'anne Dernire.



II.

VOYAGE.

Marcelle, ayant pous son cousin-germain, portait le nom de
Blanchemont, aprs comme avant son mariage. La terre et le chteau de
Blanchemont formaient une partie de son patrimoine. La terre tait
importante, mais le chteau, abandonn depuis plus de cent ans  l'usage
des fermiers, n'tait mme plus habit par eux, parce qu'il menaait
ruine et qu'il et fallu de trop grandes dpenses pour le rparer.
Mademoiselle de Blanchemont, orpheline de bonne heure, leve  Paris
dans un couvent, marie fort jeune, et n'tant pas initie par son
mari  la gestion de ses affaires, n'avait jamais vu ce domaine de ses
anctres. Rsolue de quitter Paris et d'aller chercher  la campagne un
genre de vie analogue aux projets qu'elle venait de former, elle voulut
commencer son plerinage par visiter Blanchemont, afin de s'y fixer plus
tard si cette rsidence rpondait  ses desseins. Elle n'ignorait pas
l'tat de dlabrement de son castel, et c'tait une raison pour qu'elle
jett de prfrence les yeux sur cette demeure. Les embarras d'affaires
que son mari lui avait laisss, et le dsordre o lui-mme paraissait
avoir laiss les siennes, lui servirent de prtexte pour entreprendre un
voyage qu'elle annona devoir tre de quelques semaines seulement, mais
auquel, dans sa pense secrte, elle n'assignait prcisment ni but ni
terme, son but vritable,  elle, tant de quitter Paris et le genre de
vie auquel elle y tait astreinte.

Heureusement pour ses vues, elle n'avait dans sa famille aucun
personnage qui pt s'imposer aisment le devoir de l'accompagner. Fille
unique, elle n'avait pas  se dfendre de la protection d'une soeur ou
d'un frre an. Les parents de son mari taient fort gs, et, un peu
effrays des dettes du dfunt, qu'une sage administration pouvait seule
liquider, ils furent  la fois tonns et ravis de voir une femme de
vingt-deux ans, qui jusqu'alors n'avait montr nulle aptitude et nul
got pour les affaires, prendre la rsolution de grer les siennes
elle-mme et d'aller voir par ses yeux l'tat de ses proprits. Il
y eut pourtant bien quelques objections pour ne pas la laisser ainsi
partir seule avec son enfant. On voulait qu'elle se ft accompagner par
son homme d'affaires. On craignait que l'enfant ne souffrit d'un
voyage entrepris par un temps trs-chaud. Marcelle objecta aux vieux
Blanchemont, ses beau-pre et belle-mre, qu'un tte  tte prolong
avec un vieux homme de loi n'tait pas prcisment un adoucissement aux
ennuis qu'elle allait s'imposer; qu'elle trouverait chez les notaires et
les avous de province des renseignements plus directs et des conseils
mieux appropris aux localits; enfin, que ce n'tait pas une chose si
difficile que de compter avec des fermiers et de renouveler des baux.
Quant  l'enfant, l'air de Paris le rendait de plus eu plus dbile. La
campagne, le mouvement et le soleil ne pouvaient que lui faire grand
bien. Puis, Marcelle, devenue tout  coup adroite pour triompher des
obstacles qu'elle avait prvus et mdits durant sa veille rapporte au
prcdent chapitre, fit valoir les obligations que lui imposait le rle
de tutrice de son fils. Elle ignorait encore en partie l'tat de la
succession de M. de Blanchemont; s'il s'tait fait faire des avances
considrables par ses fermiers, s'il n'avait pas donn de fortes
hypothques sur ses terres, etc. Son devoir tait d'aller vrifier
toutes ces choses, et de ne s'en remettre qu' elle-mme, afin de savoir
sur quel pied elle devait vivre ensuite sans compromettre l'avenir
de son fils. Elle parla si sagement de ces intrts, qui, au fond,
l'occupaient fort peu, qu'au bout de douze heures elle avait remport la
victoire et amen toute la famille  approuver et  louer sa rsolution.
Son amour pour Henri tait demeur si secret, qu'aucun soupon ne vint
troubler la confiance des grands parents.

Soutenue par une activit inaccoutume et par un espoir enthousiaste,
Marcelle ne dormit gure mieux la nuit qui suivit celle de sa dernire
entrevue avec Lmor. Elle fit les rves les plus tranges, tantt
riants, tantt pnibles. Enfin, elle s'veilla tout  fait avec l'aube,
et, jetant un regard rveur sur l'intrieur de son appartement, elle fut
frappe pour la premire fois du luxe inutile et dispendieux dploy
autour d'elle. Des tentures de satin, des meubles d'une mollesse et
d'une ampleur extrmes, mille recherches ruineuses, mille babioles
brillantes, enfin tout l'attirail de dorures, de porcelaines, de bois
sculpts et de fantaisies qui encombrent aujourd'hui la demeure d'une
femme lgante. Je voudrais bien savoir, pensa-t-elle, pourquoi nous
mprisons tant les filles entretenues. Elles se font donner ce que nous
pouvons nous donner  nous-mmes. Elles sacrifient leur pudeur  la
possession de ces choses qui ne devraient avoir aucun prix aux yeux
des femmes srieuses et sages, et que nous regardons pourtant comme
indispensables. Elles ont les mmes gots que nous, et c'est pour
paratre aussi riches et aussi heureuses que nous qu'elles s'avilissent.
Nous devrions leur donner l'exemple d'une vie simple et austre avant
de les condamner! Et si l'on voulait bien comparer nos mariages
indissolubles avec leurs unions passagres, verrait-on beaucoup plus de
dsintressement chez les jeunes filles de notre classe? Ne verrait-on
pas chez nous aussi souvent que chez les prostitues une enfant unie 
un vieillard, la beaut profane par la laideur du vice, l'esprit soumis
 la sottise, le tout pour l'amour d'une parure de diamants, d'un
carrosse et d'une loge aux Italiens? Pauvres filles! On dit que vous
nous mprisez aussi de votre ct; vous avez bien raison!

Cependant, le jour bleutre et pur qui perait  travers les rideaux
faisait paratre enchanteur le sanctuaire qu'en d'autres temps madame de
Blanchemont s'tait plu  dcorer elle-mme avec un got exquis. Elle
avait presque toujours vcu loin de son mari, et cette jolie chambre si
chaste et si frache, o Henri lui-mme n'avait jamais os pntrer, ne
lui rappelait que des souvenirs mlancoliques et doux. C'tait l que,
fuyant le monde, elle avait lu et rv au parfum de ces fleurs d'une
beaut sans gale que l'on ne trouve qu' Paris et qui font aujourd'hui
partie de la vie des femmes aises. Elle avait rendu cette retraite
potique autant qu'elle l'avait pu; elle l'avait orne et embellie pour
elle-mme; elle s'y tait attache comme  un asile mystrieux, o les
douleurs de sa vie et les orages de son me s'taient toujours apaiss
dans le recueillement et la prire. Elle y promena un long regard
d'affection, puis elle pronona, en elle-mme, la formule d'un ternel
adieu  tous ces muets tmoins de sa vie intime... vie cache comme
celle de la fleur qui n'aurait pas une tache  montrer au soleil, mais
qui penche sa tte sous la feuille par amour de l'ombre et de la
fracheur.

--Retraite de mon choix, ornements selon mon got, je vous ai aims,
pensa-t-elle; mais je ne puis plus vous aimer, car vous tes les
compagnons et les conscrateurs de la richesse et de l'oisivet. Vous
reprsentez  mes yeux, dsormais, tout ce qui me spare d'Henri. Je
ne pourrais donc plus vous regarder sans dgot et sans amertume.
Quittons-nous avant de nous har. Svre madone, tu cesserais de me
protger; glaces pures et profondes, vous me feriez dtester ma propre
image; beaux vases de fleurs, vous n'auriez plus pour moi ni grces ni
parfums!

Puis, avant d'crire  Henri, comme elle l'avait rsolu, elle alla sur
la pointe du pied contempler et bnir le sommeil de son fils. La vue
de ce ple enfant, dont l'intelligence prcoce s'tait dveloppe aux
dpens de sa force physique, lui causa un attendrissement passionn.
Elle lui parla dans son coeur comme s'il et pu, dans son sommeil,
couter et comprendre les penses maternelles.

--Sois tranquille, lui disait-elle, je ne _l'aime_ pas plus que toi.
N'en sois pas jaloux. S'il n'tait pas le meilleur et le plus digne
des hommes, je ne te le donnerais pas pour pre. Va, petit ange, tu es
ardemment et fidlement aim. Dors bien, nous ne nous quitterons jamais!
Marcelle, toute baigne de larmes dlicieuses, rentra dans sa chambre et
crivit  Lmor ce peu de lignes:

Vous avez raison, et je vous comprends. Je ne suis pas digne de vous;
mais je le deviendrai, car je le veux. Je vais partir pour un long
voyage. Ne vous inquitez pas de moi, et aimez-moi encore. Dans un an,
 pareil jour, vous recevrez une lettre de moi. Disposez votre vie de
manire  tre libre de venir me trouver en quelque lieu que je vous
appelle. Si vous ne me jugez pas encore assez convertie, vous me
donnerez encore un an... un an, deux ans, avec l'esprance, c'est
presque le bonheur pour deux tres qui, depuis si longtemps, s'aiment
sans rien esprer.

Elle fit porter ce billet de grand matin. Mais on ne trouva point M.
Lmor. Il tait parti la veille au soir, on ne savait pour quel pays, ni
pour combien de temps. Il avait donn cong de son modeste logement. On
assurait pourtant que la lettre lui parviendrait, parce qu'un de ses
amis tait charg de venir tous les jours retirer sa correspondance pour
la lui faire passer.

Deux jours aprs, madame de Blanchemont avec son fils, une femme de
chambre et un domestique, traversait en poste les dserts de la Sologne.

Arrive  quatre-vingts lieues de Paris, la voyageuse se trouva  peu
prs au centre de la France et coucha dans la ville la plus voisine de
Blanchemont dans cette direction. Blanchemont tait, encore loign de
cinq  six lieues, et, dans le centre de la France, malgr toutes les
nouvelles routes ouvertes  la circulation depuis quelques annes, les
campagnes ont encore si peu de communication entre elles, qu'
une courte distance il est difficile d'obtenir des habitants un
renseignement certain sur l'intrieur des terres. Tous savent bien le
chemin de la ville ou du district forain o leurs affaires les appellent
de temps en temps. Mais demandez dans un hameau le chemin de la ferme
qui est  une lieue de l, c'est tout au plus si on pourra vous le dire.
Il y a tant de chemins!... et tous se ressemblent. Rveills de grand
matin pour disposer le dpart de leur matresse, les domestiques de
madame de Blanchemont ne purent donc obtenir ni du matre de l'auberge,
ni de ses serviteurs, ni des voyageurs campagnards qui se trouvaient l
encore  moiti endormis, aucune lumire sur la terre de Blanchemont.
Personne ne savait prcisment o elle tait situe. L'un venait de
Montluon, l'autre connaissait Chteau-Meillant; tous avaient cent fois
travers Ardentes et La Chtre; mais on ne connaissait de Blanchemont
que le nom.

--C'est une terre qui a du rapport, disait l'un, je connais le fermier,
mais je n'y ai jamais t. C'est trs-loin de chez nous, c'est au moins
 quatre grandes lieues.

--Dame! disait un autre, j'ai vu les boeufs de Blanchemont  la foire
de la Berthenoux, pas plus tard que l'an dernier, et j'ai parl  M.
Bricolin, le fermier, comme je vous parle  cette heure. _Ah oui! ah
oui!_ je connais Blanchemont! mais je ne sais pas de quel ct a se
trouve.

La servante, comme toutes les servantes d'auberge, ne savait rien des
environs. Comme toutes les servantes d'auberge, elle tait depuis peu de
temps dans l'endroit.

La femme de chambre et le domestique, habitus  suivre leur matresse
dans de brillantes rsidences connues  plus de vingt lieues  la ronde,
et situes dans des contres civilises, commenaient  se croire au
fond du Sahara. Leurs figures s'allongeaient, et leur amour-propre
souffrait cruellement d'avoir  demander sans succs le chemin du
chteau qu'ils allaient honorer de leur prsence.

--C'est donc une baraque, une tanire? disait Suzette d'un air de mpris
 Lapierre.

--C'est le palais des _Corybantes_, rpondait Lapierre, qui avait chri
dans sa jeunesse un mlodrame  grand succs intitul le _Chteau de
Corisande_, et qui appliquait ce nom, en l'estropiant,  toutes les
ruines qu'il rencontrait.

Enfin, le garon d'curie fut frapp d'un trait de lumire.

--J'ai l-haut dans l'abat-foin, dit-il, un homme qui vous dira a,
car son mtier est de courir le pays de jour et de nuit. C'est le
Grand-Louis, autrement dit le grand farinier.

--Va pour le grand farinier, dit Lapierre d'un air majestueux, il parat
que sa chambre  coucher est au bout de l'chelle?

Le grand farinier descendit de son grenier en tiraillant et en faisant
craquer ses grands bras et ses grandes jambes. En voyant cette structure
athltique et cette figure dcide, Lapierre quitta son ton de grand
seigneur factieux et l'interrogea avec politesse. Le farinier tait,
en effet, des mieux renseigns; mais, aux claircissements qu'il
donna, Suzette jugea ncessaire de l'introduire auprs de madame de
Blanchemont, qui prenait son chocolat dans la salle avec le petit
douard, et qui, loin de partager la consternation de ses gens, se
rjouissait d'apprendre d'eux que Blanchemont tait un pays perdu et
quasi introuvable.

L'chantillon du terroir qui se prsentait en cet instant devant
Marcelle avait cinq pieds huit pouces de haut, taille remarquable dans
un pays o les hommes sont gnralement plus petits que grands. Il tait
robuste  proportion, bien fait, dgag, et d'une figure remarquable.
Les filles de son endroit l'appelaient le beau farinier, et cette
pithte tait aussi bien mrite que l'autre. Quand il essuyait du
revers de sa manche la farine qui couvrait habituellement ses joues, il
dcouvrait un teint brun et anim du plus beau ton. Ses traits taient
rguliers, largement taills comme ses membres, ses yeux noirs et bien
fendus, ses dents blouissantes, et ses longs cheveux chtains onduls
et crpus comme ceux d'un homme trs-fort, encadraient carrment un
front large et bien rempli, qui annonait plus de finesse et de bon
sens que d'idal potique. Il tait vtu d'une blouse gros-bleu et d'un
pantalon de toile grise. Il portait peu de bas, de gros souliers ferrs,
et un lourd bton de cormier termin par un noeud de la branche qui en
faisait une espce de massue.

Il entra avec une assurance qu'on et pu prendre pour de l'effronterie,
si la douceur de ses yeux d'un bleu clair, et le sourire de sa grande
bouche vermeille n'eussent tmoign que la franchise, la bont, et une
sorte d'insouciance philosophique, faisaient le fond de son caractre.

--Salut, Madame, dit-il en soulevant son chapeau de feutre gris  grands
bords, mais sans le dtacher prcisment de sa tte; car autant le vieux
paysan est obsquieux et dispos  saluer tout ce qui est mieux habill
que lui, autant celui qui date d'aprs la Rvolution est remarquable
par l'adhrence de son couvre-chef  sa chevelure.--On me dit que vous
voulez savoir de moi la route de Blanchemont?

La voix forte et sonore du grand farinier avait fait tressaillir
Marcelle qui ne l'avait pas vu entrer. Elle se retourna vivement, un peu
surprise d'abord de son aplomb. Mais tel est le privilge de la beaut,
qu'en s'examinant mutuellement, le jeune meunier et la jeune dame
oublirent aussitt cette sorte de mfiance que la diffrence des rangs
inspire toujours au premier abord. Seulement Marcelle, le voyant dispos
 la familiarit, crut devoir lui rappeler, par une grande politesse,
les gards dus  son sexe...

--Je vous remercie beaucoup de votre obligeance, lui dit-elle en le
saluant, et je vous prie, Monsieur, de vouloir bien me dire s'il y a un
chemin praticable pour les voitures d'ici  la ferme de Blanchemont.

Le grand farinier, sans y tre invit, avait dj pris une chaise pour
s'asseoir; mais en s'entendant appeler _monsieur_, il comprit avec la
rare perspicacit dont il tait dou qu'il avait affaire  une personne
bienveillante et respectable par elle-mme. Il ta tout doucement son
chapeau sans se dconcerter, et appuyant ses mains sur le dossier de la
chaise, comme pour se donner une contenance:

--Il y a un chemin vicinal, pas trs-doux, dit-il, mais o l'on ne verse
pas quand on y prend garde; le tout c'est de le suivre et de n'en pas
prendre un autre. J'expliquerai cela  votre postillon. Mais le plus sr
serait de prendre ici une patache, car les dernires pluies d'orage ont
endommag plus que de raison la Valle-Noire, et je ne dis pas que les
petites roues de votre voiture puissent sortir des ornires. a se
pourrait, mais je n'en rponds pas.

--Je vois que vos ornires ne plaisantent pas, et qu'il sera prudent de
suivre votre conseil. Vous tes sr qu'avec une patache je ne verserai
pas?

--Oh! n'ayez pas peur, Madame.

--Je n'ai pas peur pour moi, mais pour ce petit enfant. Voil ce qui me
rend prudente.

--Le fait est que ce serait dommage d'craser ce petit-l, dit le grand
farinier en s'approchant du jeune douard d'un air de bienveillance
sincre. Comme c'est mignon et gentil, ce petit homme!

--C'est bien dlicat, n'est-ce pas? lui dit Marcelle en souriant.

--Ah dame! a n'est pas fort, mais c'est joli comme une fille. Vous
allez donc venir dans le pays de chez nous, Monsieur?

--Tiens, ce grand-l! s'cria douard en s'accrochant au farinier qui
s'tait pench vers lui. Fais-moi donc toucher le plafond!

Le meunier prit l'enfant et, l'levant au-dessus de sa tte, le promena
le long des corniches enfumes de la salle.

--Prenez garde! dit madame de Blanchemont, un peu effraye de l'aisance
avec laquelle l'hercule rustique maniait son enfant.

--Oh! soyez tranquille, rpondit le Grand-Louis; j'aimerais mieux casser
tous les _alochons_ de mon moulin, qu'un doigt  ce _monsieur_.

Ce mot d'_alochon_ rjouit fort l'enfant, qui le rpta en riant et sans
le comprendre.

--Vous ne connaissez pas a? dit le meunier; ce sont les petites ailes,
les morceaux de bois qui sont  cheval sur la roue et que l'eau pousse
pour la faire tourner. Je vous montrerai a si vous passez jamais par
chez nous.

--Oui, oui, _alochon_! dit l'enfant en riant aux clats et en se
renversant dans les bras du meunier.

--Est-il moqueur, ce petit coquin-l? dit le Grand-Louis on le replaant
sur sa chaise. Allons, Madame, je m'en vas  mes affaires. Est-ce tout
ce qu'il y a pour votre service?

--Oui, mon ami, rpondit Marcelle,  qui la bienveillance faisait
oublier sa rserve.

--Oh! je ne demande pas mieux que d'tre votre ami! rpondit
gaillardement le meunier avec un regard qui exprimait assez que, de la
part d'une personne moins jeune et moins belle, celle familiarit n'et
pas t de son got.

--C'est bon, pensa Marcelle en rougissant et en souriant; je me tiendrai
pour avertie.

Et elle ajouta:

--Adieu, Monsieur, et au revoir sans doute, car vous tes habitant de
Blanchemont?

--Proche voisin. Je suis le meunier d'Angibault,  une lieue de votre
chteau, car m'est avis que vous tes la dame de Blanchemont?

Marcelle avait dfendu  ses gens de trahir son incognito. Elle dsirait
passer inaperue dans le pays; mais elle vit bien, aux manires du
farinier, que sa qualit de propritaire ne faisait pas tant de
sensation qu'elle l'avait craint. Un propritaire qui ne rside pas dans
ses terres est un tranger dont on ne s'occupe point. Le fermier qui
le reprsente et auquel on a constamment affaire est un bien autre
personnage.

Malgr le projet qu'elle avait fait de partir de bonne heure et
d'arriver  Blanchemont avant la chaleur de midi, Marcelle fut force de
passer la plus grande partie de la journe dans cette auberge.

Toutes les pataches de la ville taient en campagne  cause d'une grande
foire aux environs, et il fallut attendre le retour de la premire
venue. Ce ne fut que vers trois heures de l'aprs-midi que Suzette vint,
d'un ton lamentable, apprendre  sa matresse qu'une espce de panier
d'osier, horrible et honteux, tait le seul vhicule qui ft encore  sa
disposition.

Au grand tonnement de sa merveilleuse soubrette, madame de Blanchemont
n'hsita pas  s'en accommoder. Elle prit quelques paquets de
premire ncessit, remit les clefs de sa calche et de ses malles
 l'aubergiste, et partit dans la patache classique, ce respectable
tmoignage de la simplicit de nos pres, qui devient chaque jour plus
rare, mme dans les chemins de la Valle-Noire. Celle que Marcelle eut
la mauvaise chance de rencontrer tait de la plus pure fabrication
indigne, et un antiquaire l'et contemple avec respect. Elle tait
longue et basse comme un cercueil; aucune espce de ressort ne gnait
ses allures; les roues, aussi hautes que la capote, pouvaient braver ces
fosss bourbeux qui sillonnent nos routes de traverse et que le meunier
avait bien voulu qualifier d'ornires, sans doute par amour-propre
national; enfin, la capote elle-mme n'tait qu'un tissu d'osier
confortablement enduit,  l'intrieur, de bourre et de terre gche dont
chaque cahot un peu accentu dtachait des fragments sur la tte des
voyageurs. Un petit cheval entier, maigre et ardent, tranait assez
lestement ce carrosse champtre, et le _patachon_, c'est--dire le
conducteur, assis de ct sur le brancard, les jambes pendantes, vu que
nos pres trouvaient plus commode d'approcher une chaise pour monter en
voiture que de s'embarrasser les jambes dans un marchepied, tait le
moins touff et le moins compromis de la caravane. Il existe peut-tre
encore dans notre pays deux ou trois pataches de ce genre chez de vieux
campagnards riches qui n'ont pas voulu droger  leurs habitudes, et
qui soutiennent que les voitures suspendues donnent des _mss_[1],
c'est--dire des engourdissements dans les mollets.

[Note 1: _Ms_, fourmi, en berrichon.]

Cependant le voyage fut  peu prs supportable tant qu'on put suivre la
grande route. Le _patachon_ tait un gars de quinze ans, roux, camard,
effront, ne doutant de rien, ne se gnant point pour exciter son cheval
par tous les jurements de son riche dictionnaire, sans respect pour la
prsence des dames, et se plaisant  puiser l'ardeur du courageux
poney qui n'avait de sa vie got  l'avoine, et que la vue des prs
verdoyants suffisait  mettre en belle humeur. Mais quand ce dernier se
fut enfonc dans une lande aride, il commena  baisser la tte d'un
air plus mcontent que rebut, et  tirer son fardeau avec une sorte de
rage, sans avoir gard aux ingalits du chemin, qui imprimaient  la
voiture un mouvement de roulis tout  fait cruel.



III.

LE MENDIANT.

Ce fut bien pis lorsqu'on sortit des sables pour descendre dans les
terres grasses et fortes de la Valle-Noire. Aux lisires de ce plateau
strile, madame de Blanchemont avait admir l'immense et admirable
paysage qui se droulait sous ses pieds pour se relever jusqu'aux cieux
en plusieurs zones d'horizons boiss d'un violet ple, coup de bandes
d'or par les rayons du couchant. Il n'est gure de plus beaux sites en
France. La vgtation, vue en dtail, n'y est pourtant pas d'une grande
vigueur. Aucun grand fleuve ne sillonne ces campagnes o le soleil ne se
mire dans aucun toit d'ardoise. Point de montagnes pittoresques, rien
de frappant, rien d'extraordinaire dans cette nature paisible; mais un
dveloppement grandiose de terres cultives, un morcellement infini de
champs, de prairies, de taillis et de larges chemins communaux offrant
la varit des formes et des nuances, dans une harmonie gnrale
de verdure sombre tirant sur le bleu; un ple-mle de cltures
plantureuses, de chaumines caches sous les vergers, de rideaux de
peupliers, de pacages touffus dans les profondeurs; des champs plus
ples et des haies plus claires sur les plateaux faisant ressortir les
masses voisines; enfin, un accord et un ensemble remarquables sur une
tendue de cinquante lieues carres, que du haut des chaumires de
Labreuil ou de Corlay on embrasse d'un seul regard.

[Illustration: L'chantillon du terroir qui se prsentait...]

Mais notre voyageuse eut bientt perdu de vue ce magnifique panorama.
Une fois engage dans les versants de la Valle-Noire, on change de
spectacle. Descendant et gravissant tour  tour des chemins encaisss de
buissons levs, on ne ctoie point de prcipices, mais ces chemins sont
des prcipices eux-mmes. Le soleil, en s'abaissant derrire les arbres,
leur donne une physionomie particulire trangement gracieuse et
sauvage. Ce sont des fuyants mystrieux sous d'pais ombrages, des
_tranes_ d'un vert d'meraude qui conduisent  des impasses ou  des
mares stagnantes, des tournants rapides qu'on ne peut plus remonter
quand on les a descendus en voiture, enfin, un enchantement continuel
pour l'imagination, avec des dangers trs-rels cour ceux qui vont, 
l'aventure, essayer, autrement qu' pied, et tout au plus  cheval, ces
dtours sduisants, capricieux et perfides.

Tant que le soleil fut sur l'horizon, l'automdon aux crins roux se
tira assez bien d'affaire. Il suivit le chemin le plus battu, et par
consquent le plus rude, mais aussi le plus sr. Il traversa deux
ou trois ruisseaux en s'attachant aux traces de roues de charrettes
empreintes sur les rives. Mais quand le soleil fut couch, la nuit
se fit vite dans ces chemins creux, et le dernier paysan auquel on
s'adressa rpondit d'un air d'insouciance:

--Marchez! marchez! vous n'avez plus qu'une petite lieue, et le chemin
est toujours bon.

Or, c'tait le sixime paysan qui, depuis environ deux heures, annonait
qu'on n'avait plus qu'une petite lieue  faire, et ce chemin, toujours
si bon, tait tel que le cheval tait extnu, et les voyageurs au bout
de leur patience. Marcelle elle-mme commenait  craindre de verser;
car si le patachon et son bidet choisissaient en plein jour leur passage
avec beaucoup d'adresse, il tait impossible, qu'en pleine nuit, ils
pussent viter ces fausses voies que la coupure ingale des terrains
rend aussi dangereuses que pittoresques, et qui, en s'interrompant tout
 coup, vous exposent  un saut de dix ou douze pieds  pic. Le
gamin n'avait jamais pntr aussi avant dans la Valle-Noire; il
s'impatientait, jurait comme un possd chaque fois qu'il tait forc
de retourner sur ses pas pour reprendre la voie; il se plaignait de la
soif, de la faim, se lamentait sur la fatigue de son cheval, tout en le
rouant de coups, et se donnait des airs de citadin pour vouer  tous les
diables ce pays sauvage et ses stupides habitants.

[Illustration: Nos voyageurs embarrasss s'adressrent  un mendiant.]

Plus d'une fois, voyant le chemin rapide, mais sec, Marcelle et ses gens
avaient mis pied  terre; mais on ne pouvait marcher cinq minutes
sans arriver  un de ces fonds o le chemin se resserre et se trouve
entirement occup par une source  fleur de terre, sans coulement, et
formant une mare liquide impossible  franchir  pied pour une femme
dlicate. La Parisienne Suzette aimait mieux verser, disait-elle, que de
laisser sa chaussure dans ces bourbiers, et Lapierre, qui avait pass sa
vie en escarpins sur des parquets bien luisants, tait tellement gauche
et dmoralis, que madame de Blanchemont n'osait plus lui laisser porter
son fils.

Le rponse ordinaire d paysan, quand on lui demande n'importe quel
chemin, c'est de vous dire: _Marchez tout droit, toujours tout droit._
C'est tout simplement une factie, une espce de calembour qui signifie
qu'on doit marcher sur ses jambes, car il n'y a pas un seul chemin
tout droit dans la Valle-Noire. Les nombreux ravins de l'Indre, de
la Vauvre, de la Couarde[2], du Gourdon et de cent autres moindres
ruisseaux qui changent de nom dans leur cours, et qui n'ont jamais t
avilis sous le joug d'aucun pont ni chausse, vous forcent  mille
dtours pour chercher un endroit guable, de sorte que vous tes souvent
oblig de tourner le dos au lieu vers lequel vous vous dirigez.

[Note 2: La _Couarde_ est ainsi nomme, parce que son cours est
partout cach sous les buissons, o elle semble avoir peur d'tre
dcouverte. C'est un ruisseau noir, troit et profond, qui coule en
silence, et qui est, disent les paysans, plus tratre qu'il n'est gros.
La _Tarde_ est une autre rivire molle et paresseuse qui arrose aussi de
dlicieuses prairies.]

Arrivs  un carrefour surmont d'une croix, endroit sinistre que
l'imagination des paysans peuple toujours de dmons, de sorciers et
d'animaux fantastiques, nos voyageurs embarrasss s'adressrent  un
mendiant qui, assis sur la _pierre des morts_[3], leur criait d'une voix
monotone: Ames charitables, ayez piti d'un pauvre malheureux!

[Note 3: C'est une pierre creuse; o chaque enterrement qui
passe dpose et laisse au pied de la croix une petite croix de bois
grossirement taille.]

La grande taille vote de cet homme trs-vieux, mais encore robuste, et
arm d'un bton norme, avait un aspect peu rassurant, dans le cas d'une
attaque seul  seul. On ne distinguait pas bien ses traits svres, mais
il y avait, dans l'inflexion de sa voix rauque, quelque chose de plus
imprieux que suppliant. Son attitude triste et ses haillons immondes
contrastaient avec l'intention videmment factieuse qui lui faisait
porter un vieux bouquet et un ruban fan  son chapeau.

--Mon ami, lui dit Marcelle en lui donnant une pice d'argent,
indiquez-nous le chemin de Blanchemont, si vous le connaissez.

Au lieu de lui rpondre, le mendiant continua gravement  prononcer 
haute voix un _Ave Maria_ en latin, qu'il avait entam  son intention.

--Rpondez donc, lui dit Lapierre, vous marmotterez vos patentres
aprs.

Le mendiant tourna la tte vers le laquais d'un air de mpris, et
continua son oraison.

--Ne parlez pas  cet homme-l, dit le patachon, c'est un vieux gueux
qui bat la campagne et qui ne sait jamais o il va; on le rencontre
partout, et nulle part on ne le trouve dans son bon sens.

--Le chemin de Blanchemont? dit enfin le mendiant lorsqu'il eut achev
sa prire; vous n'y tes pas, mes enfants; il faut retourner et prendre
le premier qui descend  droite.

--En tes-vous sr? dit Marcelle.

--J'y ai pass plus de six cents fois. Si vous ne me croyez pas, faites
comme vous voudrez; a m'est gal,  moi.

--Il parat sr de son fait, dit Marcelle  son conducteur. coutons-le;
quel intrt aurait-il  nous tromper?

--Bah! le plaisir de mal faire, rpondit le patachon soucieux. Je me
mfie de cet homme-l.

Marcelle insista pour suivre l'avis du mendiant, et bientt la patache
s'enfona dans une trane troite, tortueuse et singulirement rapide.

--Je dis, moi, reprit en jurant le patachon, dont le cheval trbuchait 
chaque pas, que ce vieux sournois nous gare.

--Avancez, dit Marcelle, puisqu'il n'y a pas moyen de reculer.

Plus on avanait, plus le chemin devenait quasi impossible; mais il
tait trop troit pour retourner la voiture: deux haies splendides
la serraient de prs. Aprs avoir fait, des miracles de force et de
dvouement, le petit cheval arriva au bas, sous un massif de vieux
chnes qui paraissait tre la lisire d'un bois. Le chemin s'largit
tout  coup, et l'on se vit en face d'une grande flaque d'eau dormante
qui ne ressemblait gure au gu d'une rivire. Le patachon s'y engagea
pourtant; mais, au beau milieu, il enfona tellement qu'il voulut tirer
de ct; ce fut le dernier exploit de son maigre Bucphale. La patache
pencha jusqu'au moyeu, et l'animal s'abattit en brisant ses traits.
Il fallut le dteler. Lapierre se mit dans l'eau jusqu'aux genoux, en
gmissant comme un homme  l'agonie; et, quand il eut aid le patachon 
se tirer d'affaire, tous leur efforts furent vains (ils n'taient forts
ni un ni l'autre) pour relever la voiture. Alors le patachon sauta
lestement sur sa bte, et pestant contre le sorcier de mendiant, jurant
par tous les diables de l'enfer il partit au grand trot, promettant
d'aller chercher du secours, mais d'un ton qui faisait prsager qu'il se
reprocherait fort peu de laisser ses voyageurs dans le bourbier jusqu'au
jour.

La patache n'avait pas t culbute. Nonchalamment penche dans le
marcage, elle tait encore fort habitable, et Marcelle s'arrangea sur
la banquette du fond avec son fils tendu sur elle pour le faire dormir
plus commodment, car il y avait longtemps qu'douard demandait son
souper et son lit, et quelques friandises, mises en rserve dans la
poche de Suzette, ayant apais sa faim, il ne se fit pas prier pour
commencer son somme. Madame de Blanchemont jugeant que le petit
conducteur ne se presserait pas de revenir, dans le cas o il trouverait
un bon gte, engagea Lapierre  aller voir aux environs s'il ne
dcouvrirait pas quelqu'une de ces chaumires si bien tapies sous la
feuille, si bien fermes et silencieuses aprs le coucher du soleil,
qu'il faut les toucher pour les voir, et les prendre d'assaut pour y
trouver l'hospitalit  cette heure indue. Le vieux Lapierre n'avait
qu'un souci: c'tait de trouver du feu pour se scher les pieds, et se
garantir d'un rhumatisme. Il ne se fit donc pas prier pour sortir du
marais, aprs s'tre toutefois assur que la patache, appuye sur le
tronc renvers d'un vieux saule, ne risquait pas d'enfoncer davantage.

La plus dsole tait Suzette qui avait grand'peur des voleurs, des
loups et des serpents, trois flaux inconnus dans la Valle-Noire, mais
qui ne sauraient sortir de l'esprit d'une femme de chambre en voyage.
Cependant le sang-froid enjou de sa matresse l'empcha de se livrer
tout haut  ses terreurs, et, s'tant _cale_ de son mieux sur la
banquette de devant, elle prit le parti de pleurer en silence.

--Eh bien! qu'avez-vous donc, Suzette? lui dit Marcelle lorsqu'elle s'en
aperut.

--Hlas! Madame, rpondit-elle en sanglotant, n'entendez-vous pas
chanter les grenouilles? Elles vont venir sur nous et remplir la
voiture...

--Et nous dvorer, sans doute? reprit madame de Blanchemont en clatant
de rire.

En effet, les vertes habitantes du marcage, un instant troubles par
la chute du cheval et les clameurs du phaton, avaient repris leur
psalmodie monotone. On entendait aussi aboyer et hurler les chiens,
mais si loin, qu'il n'y avait gure lieu de compter sur une prompte
assistance. La lune ne se levait pas encore, mais les toiles brillaient
dans l'eau stagnante du marcage qui avait repris sa limpidit. Une
brise tide soufflait dans les grands roseaux qui s'levaient en touffes
paisses sur la rive.

--Allons, Suzette, dit Marcelle qui se livrait dj  une rverie
potique, on n'est pas si mal que je l'aurais cru dans un bourbier, et
si vous le voulez bien, vous y dormirez comme dans votre lit.

--Il faut que Madame ait perdu l'esprit, pensa Suzette, pour se trouver
bien dans une pareille situation.

O ciel! Madame! s'cria-t-elle aprs un moment de silence, il me semble
que j'entends hurler un loup! Est-ce que nous ne sommes pas au milieu
d'une fort?

--La fort n'est, je crois, qu'une saule, rpondit Marcelle, et, quant
au loup qui hurle, c'est un homme qui chante. S'il se dirigeait de notre
ct, il pourrait nous aider  gagner la terre ferme.

--Et si c'tait un voleur?

--En ce cas, c'est un voleur bienveillant qui chante pour nous avertir
de prendre garde  nous. coutez, Suzette, sans plaisanterie, il vient
par ici, la voix se rapproche.

En effet, une voix pleine, et d'une mle harmonie, quoique rude et sans
art, planait sur les champs silencieux, accompagne comme en mesure
par le pas lent et rgulier d'un cheval; mais cette voix tait encore
loigne et rien n'assurait que le chanteur marcht dans la direction du
marcage, qui pouvait bien n'tre qu'une impasse. Quand la chanson fut
finie, soit que le cheval marcht sur l'herbe, soit que le villageois se
fut dtourn, on n'entendit plus rien.

En ce moment, Suzette, rendue  ses terreurs, vit une ombre silencieuse
qui se glissait le long du marcage, et qui, reflte dans l'eau,
paraissait gigantesque. Elle laissa chapper un cri, et l'ombre,
s'enfonant dans le bourbier, vint droit vers la patache, quoique avec
lenteur et prcaution.

--N'ayez pas peur, Suzette, dit madame de Blanchemont qui, en ce moment,
n'tait pas trs-rassure elle-mme; c'est notre vieux mendiant de tout
 l'heure; il nous indiquera peut-tre une maison d'o l'on pourra venir
nous porter du secours.

--Mon ami, dit-elle avec beaucoup de prsence d'esprit, mon domestique,
_qui est l_, va aller auprs de vous pour que vous lui montriez le
chemin d'une habitation quelconque.

--Ton domestique, ma petite? rpondit familirement le mendiant, il
n'est pas l; il est dj loin... Et d'ailleurs, il est si vieux, si
bte, si faible, qu'il ne te servirait de rien ici.

Pour le coup, Marcelle eut peur.



IV.

LE MARCAGE.

Cette rponse ressemblait  la bravade farouche d'un homme qui a de
mauvaises intentions. Marcelle saisit douard dans ses bras, rsolue 
le dfendre au prix de sa vie, s'il le fallait: et elle allait sauter
dans l'eau du ct oppos  celui par lequel s'approchait le mendiant,
lorsque la chanson rustique qui s'tait fait dj entendre reprit un
second couplet, et cette fois  une distance trs-rapproche.

Le mendiant s'arrta.

--Nous sommes perdues, murmura Suzette, voil le reste de la bande qui
arrive.

--Nous sommes sauves, au contraire, lui rpondit Marcelle, c'est la
voix d'un brave paysan.

En effet, cette voix tait pleine de scurit, et ce chant calme et
pur annonait la paix d'une bonne conscience. Le pas du cheval se
rapprochait aussi. videmment le villageois descendait le chemin qui
conduisait au marcage.

Le mendiant recula jusqu'au bord et resta immobile, paraissant montrer
plus de prudence que de frayeur.

Marcelle se pencha alors en dehors de la patache pour appeler le
passant; mais il chantait trop fort pour l'entendre, et si son cheval,
effray  l'aspect de la masse noire que la patache prsentait devant
lui, ne se ft arrt en soufflant avec force, le matre eut pass 
ct sans y faire attention.

--Que diable est-ce l? cria enfin une voix de stentor qui n'exprimait
aucune crainte, et que madame de Blanchemont reconnut aussitt pour
celle du grand farinier. Hol h! les amis! votre carrosse ne roule
gure. tes vous tous morts l dedans, que vous ne dites rien?

Quand Suzette eut reconnu le meunier, dont la belle prestance l'avait
dj frappe agrablement le matin, malgr son peu de toilette, elle
redevint fort gracieuse. Elle exposa le cas piteux o sa matresse et
elle se trouvaient rduites, et le Grand-Louis, aprs avoir ri sans
faon de leur msaventure, assura que rien n'tait plus facile que de
les dlivrer. Il alla d'abord se dbarrasser d'un gros sac de bl
qu'il portait sur son cheval, en travers devant lui, et apercevant le
mendiant, qui ne paraissait pas songer  se cacher:

--Tiens, vous tes donc l, pre Cadoche? lui dit-il d'un ton
bienveillant. Rangez-vous que je jette mon sac!

--J'tais l pour essayer d'aider  ces pauvres enfants! rpondit le
mendiant; mais il y a tant d'eau, que je n'ai pas pu avancer.

--Restez tranquille, mon vieux, et ne vous mouillez pas inutilement. 
votre ge, c'est dangereux. Je tirerai bien ces femmes de l sans vous.
Et il revint chercher madame de Blanchemont, en s'enfonant dans la vase
jusqu'au poitrail de sa bte: Allons, Madame, dit-il gaiement, avancez
un peu sur le brancard, et asseyez vous derrire moi; il n'y a rien de
plus facile. Vous ne vous mouillerez pas seulement le bout des pieds,
car vous n'avez pas les jambes si longues que votre serviteur. Faut-il
que votre patachon soit bte pour vous avoir fourres l dedans, quand,
 deux pas sur la gauche, il n'y a pas six pouces de fange!

--Je suis dsole de vous faire prendre un si vilain bain de jambes, dit
Marcelle, mais mon enfant...

--Ah! le petit monsieur? C'est, juste! lui d'abord. Passez-le-moi...
c'est cela... le voil devant moi. Soyez tranquille, la selle ne le
blessera pas, mon cheval n'en use gure, ni moi non plus. Allons,
asseyez-vous derrire moi, ma petite dame, et n'ayez pas peur. La Sophie
a les reins forts et les jambes sres.

Le meunier dposa doucement la mre et l'enfant sur le gazon.

--Et moi, criait Suzette, allez-vous me laisser l dedans?

--Non pas, Mademoiselle, dit le Grand-Louis en retournant la chercher.
Donnez-moi aussi vos paquets, nous sortirons tout, soyez tranquille.

--A prsent, dit-il, quand il eut effectu le dbarquement complet, ce
patachon de malheur viendra chercher sa carcasse de voiture quand il
voudra. Je n'ai ni traits ni cordes pour y atteler Sophie; mais je vas
vous conduire o vous voudrez, mes petites dames.

--Sommes-nous bien loin de Blanchemont? demanda Marcelle.

--Diable, oui! votre patachon a pris un drle de chemin pour vous y
conduire! Il y a d'ici deux lieues de pays, et quand nous y arriverons
tout le monde sera couch; ce ne sera pas chose aise que de nous faire
ouvrir. Mais si vous voulez, nous ne sommes qu' une petite lieue de mon
moulin d'Angibault; a n'est pas riche, mais c'est propre, et ma mre
est une bonne femme qui ne fera pas la grimace pour se relever, pour
mettre des draps blancs dans les lits, et pour tordre le cou  deux
poulets. a vous va-t-il? sans faon, allons, Mesdames!  la guerre
comme  la guerre, au moulin comme au moulin. Demain matin on aura
ramass et dcrott la patache, qui ne s'enrhumera pas pour passer la
nuit au frais, et on vous conduira  Blanchemont  l'heure que vous
voudrez.

Il y avait de la cordialit et mme une sorte de dlicatesse dans la
brusque invitation du meunier. Marcelle, gagne par son bon coeur et par
la mention qu'il avait faite de sa mre, accepta avec reconnaissance.

--C'est bien, vous me faites plaisir, dit le farinier; je ne vous
connais pas, vous tes peut-tre la dame de Blanchemont, mais a m'est
gal; quand vous seriez le diable (et on dit que le diable se fait beau
et joli quand il veut), je serais content de vous empcher de passer une
mauvaise nuit. Ah a! je ne peux pas laisser mon sac de bl; je vas le
charger sur Sophie, le petit s'asseoira dessus, la maman derrire; a
ne vous gnera pas, au contraire, a vous servira  vous appuyer. La
demoiselle viendra  pied avec moi, en causant avec le pre Cadoche, qui
n'est pas trs-bien mis, mais qui a beaucoup d'esprit. Mais o a-t-il
pass, ce vieux lzard? dit-il en cherchant des yeux le mendiant qui
avait disparu. Hol h! pre Cadoche! Venez-vous coucher  la maison?...
Il ne rpond pas; allons, ce n'est pas son ide pour ce soir. Marchons,
Mesdames.

--Cet homme nous a beaucoup effrayes, dit Marcelle. Vous le connaissez
donc?

--Depuis que je suis au monde. Ce n'est pas un mchant homme, et vous
avez eu tort de le craindre.

--Il me semble pourtant qu'il nous a fait des menaces, et sa manire de
tutoyer m'a paru peu amicale.

--Il vous a tutoyes? Vieux farceur! Il n'est pas honteux, celui-l!
Mais c'est sa manire d'tre; n'y faites pas attention. C'est un homme
sans malice, un original! c'est le pre Cadoche enfin, l'_oncle  tout
le monde_, comme on l'appelle, et qui promet sa succession  tous les
passants, quoiqu'il soit aussi gueux que son bton.

Marcelle chemina fort commodment sur la robuste et pacifique Sophie.
Le petit douard, qu'elle tenait bien serr devant elle, gotait fort
cette faon d'aller, comme dit le bon La Fontaine. Il talonnait de ses
deux petits pieds l'encolure de la bte, qui ne le sentait pas et n'en
allait pas plus vite. Elle marchait comme un vrai cheval de meunier,
sans avoir besoin d'tre guide, connaissant son chemin par coeur, et se
dirigeant dans l'obscurit,  travers l'eau et les pierres, sans
jamais se tromper ni faire un faux pas. A la requte de Marcelle, qui
craignait, pour son vieux serviteur, une nuit passe  la belle toile,
le meunier fit retentir sa voix tonnante  plusieurs reprises, et
Lapierre, qui s'tait gar dans un taillis voisin, et tournait, depuis
une demi-heure, dans l'espace d'un arpent, vint bientt rejoindre la
petite caravane.

Au bout d'une heure de marche le bruit d'une cluse se fit entendre,
et les premires blancheurs de la lune clairrent le toit couvert de
pampre du moulin, et les bords argents de la rivire, jonchs de menthe
et de saponaire.

Marcelle sauta lgrement sur ce tapis parfum, aprs avoir remis dans
les bras du meunier l'enfant, qui, tout joyeux et tout fier de son
voyage questre, lui jeta ses petits bras autour du cou, en lui disant:

--Bonjour, _alochon_.

Ainsi que le Grand-Louis l'avait annonc, sa vieille mre se releva sans
humeur, et avec l'aide d'une petite servante de quatorze  quinze ans,
les lits furent bientt prts. Madame de Blanchemont avait plus besoin
de repos que de souper: elle empcha la vieille meunire de lui servir
autre chose qu'une tasse de lait, et, brise de fatigue, elle s'endormit
avec son enfant attach  son flanc maternel, dans un lit de plume,
appel _couette_, d'une hauteur dmesure et d'un moelleux recherch.
Ces lits, dont tout le dfaut est d'tre trop chauds et trop doux,
composent, avec une paillasse rebondie, tout le coucher des habitants
aiss ou misrables d'un pays o les oies abondent, et o les hivers
sont trs-froids.

Fatigu d'un long voyage de quatre-vingts lieues fait trs rapidement,
et surtout de la course en patache qui en avait t pour ainsi dire le
bouquet, la belle Parisienne et volontiers dormi la grasse matine;
mais  peine l'aube eut-elle paru, que le chant des coqs, le _tic-tac_
du moulin, la grosse voix du meunier et tous les bruits du travail
rustique la forcrent de renoncer  un plus long repos. D'ailleurs,
Edouard qui n'tait pas fatigu le moins du monde et que l'air de la
campagne stimulait dj, commenait  gambader sur son lit. Malgr tout
le tapage du dehors, Suzette, couche dans la mme chambre, dormait si
profondment, que Marcelle se fit conscience de la rveiller. Commenant
donc le genre de vie nouveau qu'elle avait rsolu d'embrasser, elle se
leva et s'habilla sans l'aide de sa femme de chambre, fit elle-mme
avec un plaisir extrme la toilette de son fils, et sortit pour aller
souhaiter le bonjour  ses htes. Elle ne trouva que le garon de moulin
et la petite servante, qui lui dirent que le matre et la matresse
venaient d'aller au bout du pr pour s'occuper du djeuner. Curieuse de
savoir en quoi consistaient ces prparatifs, Marcelle franchit le pont
rustique qui servait en mme temps de pelle au rservoir du moulin, et
laissant sur sa droite une belle plantation de jeunes peupliers, elle
traversa la prairie en longeant le cours de la rivire, ou plutt du
ruisseau, qui, toujours plein jusqu'aux bords et rasant l'herbe fleurie,
n'a gure en cet endroit plus de dix pieds de large. Ce mince cours
d'eau est pourtant d'une grande force, et aux abords du moulin il forme
un bassin assez considrable, immobile, profond et uni comme une glace,
o se refltent les vieux saules et les toits moussus de l'habitation.
Marcelle contempla ce site paisible et charmant, qui parlait  son coeur
sans qu'elle st pourquoi. Elle en avait vu de plus beaux; mais il
est des lieux qui nous disposent  je ne sais quel attendrissement
invincible, et o il semble que la destine nous attire pour nous y
faire accepter des joies, des tristesses ou des devoirs.



V.

LE MOULIN.

Quand Marcelle pntra dans les vastes bosquets o elle comptait trouver
ses htes, elle crut entrer dans une fort vierge. C'tait une suite de
terrains mins et bouleverss par les eaux, couverts de la plus paisse
vgtation. On voyait que la petite rivire faisait l de grands
ravages  la saison des pluies. Des aunes, des htres et des trembles
magnifiques  demi renverss, et laissant  dcouvert leurs normes
racines sur le sable humide, semblables  des serpents et  des hydres
entrelacs, se penchaient les uns sur les autres dans un orgueilleux
dsordre. La rivire, divise en nombreux filets, dcoupait, suivant son
caprice, plusieurs enceintes de verdure, o, sur un gazon couvert de
rose, s'entre-croisaient des festons de ronces vigoureuses, et cent
varits d'herbes sauvages hautes comme des buissons et abandonnes  la
grce incomparable de leur libre croissance. Jamais jardin anglais
ne pourrait imiter ce luxe de la nature, ces masses si heureusement
groupes, ces bassins nombreux que la rivire s'est creuss elle-mme
dans le sable et dans les fleurs, ces berceaux qui se rejoignent sur
les courants, ces accidents heureux du terrain, ces digues rompues, ces
pieux pars que la mousse dvore et qui semblent avoir t jets l pour
complter la beaut du dcor. Marcelle resta plonge dans une sorte
de ravissement, et, sans le petit Edouard qui courait comme un faon
chapp, avide d'imprimer le premier la trace de ses pieds mignons sur
les sables frachement dposs au rivage, elle se ft oublie longtemps.
Mais la crainte de le voir tomber dans l'eau rveilla sa sollicitude;
et, s'attachant  ses pas, courant aprs lui, et s'enfonant de plus en
plus dans ce dsert enchant, elle croyait faire un de ces rves o la
nature nous apparat si complte dans sa beaut, qu'on peut dire avoir
vu parfois, en songe, le paradis terrestre.

Enfin le meunier et sa mre se montrrent sur l'autre rive; l'un jetant
l'pervier et pchant des truites, l'autre trayant sa vache.

--Ah! ah! ma petite dame, dj leve! dit le farinier. Vous voyez, nous
nous occupons de vous. Voil la vieille mre qui se tourmente de n'avoir
rien de bon  vous servir; mais moi je dis que vous vous contenterez de
notre bon coeur. Nous ne sommes ni cuisiniers ni aubergistes, mais quand
on a bon apptit d'un ct et bonne volont de l'autre...

--Vous me traitez cent fois trop bien, mes braves gens, rpondit
Marcelle en se hasardant sur la planche qui servait de pont, avec
Edouard dans ses bras, pour aller les rejoindre; jamais je n'ai pass
une si bonne nuit, jamais je n'ai vu une aussi belle matine que chez
vous. Les belles truites que vous prenez l, monsieur le meunier! Et
vous, la mre, le beau lait blanc et crmeux! Vous me gtez, et je ne
sais comment vous remercier.

--Nous sommes assez remercis si vous tes contente, dit la vieille en
souriant. Nous ne voyons jamais du si beau monde que vous, et nous ne
connaissons pas beaucoup les compliments; mais nous voyons bien que vous
tes une personne honnte et sans exigence. Allons, venez  la maison,
la galette sera bientt cuite, et le _petit_ doit aimer les fraises.
Nous avons un bout de jardin o il s'amusera  les cueillir lui-mme.

--Vous tes si bons, et votre pays est si beau, que je voudrais passer
ma vie ici, dit Marcelle avec abandon.

--Vrai? dit le meunier en souriant avec bonhomie; eh! si le coeur vous
en dit... Vous voyez bien, mre, que notre pays n'est pas si laid que
vous croyez. Quand je vous dis, moi, qu'une personne riche pourrait s'y
trouver bien!

--Oui! dit la meunire,  condition d'y btir un chteau, et encore ce
serait un chteau bien mal plac.

--Est-il possible que vous vous dplaisiez ici? reprit Marcelle tonne.

--Oh! moi, je ne m'y dplais pas, rpondit la vieille. J'y ai pass ma
vie et j'y mourrai, s'il plat  Dieu. J'ai eu le temps de m'y habituer,
depuis soixante et quinze ans que j'y rgne; et, d'ailleurs, on est bien
forc de se contenter du pays qu'on a. Mais vous, Madame, s'il vous
fallait passer l'hiver ici, vous ne diriez pas que le pays est beau.
Quand les grandes eaux couvrent tous nos prs, et que nous ne pouvons
plus mme sortir dans notre cour, non, non, a n'est pas joli!

--Bah! bah! les femmes s'effraient toujours, dit le Grand-Louis. Vous
savez bien que les eaux n'emporteront pas la maison, et que le moulin
est bien garanti. Et puis quand le mauvais temps vient, il faut bien le
prendre comme il est. Tout l'hiver, vous demandez l't, mre, et tant
que dure l't, vous ne songez qu' vous inquiter de l'hiver qui
viendra. Moi, je vous dis qu'on pourrait vivre ici heureux et sans
souci.

--Et pourquoi donc ne fais-tu pas comme tu dis? reprit la mre. Es-tu
sans souci, toi? Te trouves-tu heureux d'tre meunier et d'avoir ta
maison dans l'eau si souvent? Ah! si je rptais tout ce que tu dis
quelquefois sur le malheur de ne pas tre bien log, et de ne pouvoir
pas faire fortune!

--C'est trs-inutile de rpter toutes les btises que je dis
quelquefois, mre, vous pouvez bien vous en pargner la peine. En
parlant ainsi d'un ton de reproche, le grand meunier regardait sa mre
avec une douceur affectueuse et presque suppliante. Leur entretien ne
paraissait pas aussi banal  madame de Blanchemont qu'il peut jusqu'ici
le paratre au lecteur. Dans la situation de son esprit, elle dsirait
savoir comment cette vie rustique, la moins dure encore pour les gens
pauvres, tait sentie et apprcie par ceux-l mme qui taient forcs
de la mener. Elle ne venait pas l'examiner et l'essayer avec des ides
trop romanesques. Henri, en doutant de son aptitude  l'embrasser, lui
en avait bien fait sentir les privations et les souffrances relles.
Mais elle pensait que ces souffrances n'taient pas au-dessus de son
courage, et ce qui l'intressait dans l'opinion de ses htes du moulin,
c'tait le degr de philosophie ou d'insensibilit dont les avait
pourvus la nature, compar avec celui que le sentiment potique et
l'amour, sentiment plus religieux et plus puissant encore, pouvaient lui
donner  elle mme. Elle laissa donc paratre un peu de curiosit ds
que le Grand-Louis se fut loign pour porter ses truites, comme il
disait, dans la pole  frire.

--Ainsi, dit-elle  la vieille meunire, vous ne vous trouvez pas
heureuse, et votre fils lui-mme, malgr son air de gaiet, se tourmente
quelquefois?

--Eh! Madame, quant  moi, rpondit la bonne femme, je me trouverais
assez riche et assez contente de mon sort si je voyais mon fils heureux.
Dfunt mon pauvre homme tait  son aise; son commerce allait bien; mais
il est mort avant d'avoir pu lever sa famille, et il m'a fallu mener
 bien et tablir de mon mieux tous mes enfants. A prsent la part de
chacun n'est pas grosse; le moulin est rest  mon Louis, qu'on appelle
le Grand-Louis, comme on appelait son pre le Grand-Jean, et comme on
m'appelle la Grand'Marie. Car, Dieu aidant, on pousse assez bien dans
notre famille, et tous mes enfants taient de belle taille. Mais c'est
l le plus clair de notre bien; le reste est si peu de chose, qu'il n'y
a pas de quoi se faire de fausses esprances.

--Mais enfin, pourquoi voudriez-vous tre plus riches? Souffrez-vous de
la pauvret? Il me semble que vous tes bien logs, que votre pain est
beau, votre sant excellente.

--Oui, oui, grce au bon Dieu, nous avons le ncessaire, et bien des
gens qui valent peut-tre mieux que nous, n'ont pas tout ce qu'il leur
faudrait; mais voyez-vous, Madame, on est heureux ou malheureux, suivant
les ides qu'on se fait...

--Vous touchez la vraie question, dit Marcelle, qui remarquait dans la
physionomie et dans le langage de la meunire de la finesse nave et un
sens juste. Puisque vous apprciez si bien les choses, d'o vient donc
que vous vous plaignez?

--Ce n'est pas moi qui me plains, c'est mon Grand-Louis! ou, pour mieux
parler, c'est moi qui me plains parce que je le vois mcontent, et c'est
lui qui ne se plaint pas parce qu'il a du courage et craint de me faire
de la peine. Mais quand il en a trop lui-mme, a lui chappe, le pauvre
enfant! Il ne dit qu'un mot, mais a me fend le coeur. Il dit comme a:
_Jamais_, _jamais_, ma mre! et ce mot veut dire qu'il n'espre plus
rien. Mais ensuite, comme il est naturellement port  la gaiet (comme
dfunt son pauvre cher pre), il a l'air de se faire une raison, et il
me dit toutes sortes de contes, soit qu'il veuille me consoler, soit
qu'il s'imagine que ce qu'il s'est mis dans la tte finira par arriver.

--Mais qu'a-t-il dans la tte? c'est donc de l'ambition?

--Oh! oui, c'est une grande ambition, c'est une vraie folie! ce n'est
pourtant pas l'amour de l'argent, car il n'est pas avare, tant s'en
faut! Dans son partage de famille, il a cd  ses frres et soeurs tout
ce qu'ils ont voulu, et quand il a gagn quelque peu, il est prt  le
donner au premier qui a besoin de lui. Ce n'est pas la vanit non plus,
car il porte toujours ses habits de paysan, quoiqu'il ait reu de
l'ducation et qu'il ait le moyen d'aller aussi bien vtu qu'un
bourgeois. Enfin, a n'est ni la mauvaise conduite, ni le got de la
dpense, car il se contente de tout et ne va jamais courir o il n'a pas
affaire.

--Eh bien, qu'est-ce donc? dit Marcelle, dont la douce figure et le ton
cordial attiraient insensiblement la confiance de la vieille femme.

--Eh! qu'est-ce que vous voulez que ce soit, si ce n'est pas l'amour?
dit la meunire avec un sourire mystrieux et ce je ne sais quoi de fin
et de dlicat qui, sur le chapitre du sentiment, tablit en un clin
d'oeil l'abandon et l'intrt entre les femmes, malgr les diffrences
d'ge et de rang.

--Vous avez raison, dit Marcelle en se rapprochant de la Grand'Marie,
c'est l'amour qui est le grand trouble-fte de la jeunesse! Et cette
femme qu'il aime, elle est donc plus riche que lui?

--Oh! ce n'est pas une femme! mon pauvre Louis a trop d'honneur pour en
conter a une femme marie! C'est une fille, une jeune fille, une jolie
fille, ma foi, et une bonne fille, il faut en convenir. Mais elle
est riche, riche, et nous avons beau y penser, jamais ses parents ne
voudront la donner  un meunier.

Marcelle, frappe du rapport qui existait entre le roman du meunier et
celui de sa propre vie, prouva une curiosit mle d'motion.

--Si elle aime votre fils, dit-elle, cette belle et bonne fille, elle
finira par l'pouser.

--C'est ce que je me dis quelquefois; car elle l'aime, cela j'en suis
sre, Madame, quoique mon Grand-Louis ne le soit pas. C'est une fille
sage, et qui n'irait pas dire  un homme qu'elle veut l'pouser malgr
la volont de ses parents. Et puis, elle est bien un peu rieuse, un peu
coquette; c'est de son ge, cela n'a que dix-huit ans! Son petit air
malin dsespre mon pauvre garon; aussi, pour le consoler, quand je
vois qu'il ne mange pas et qu'il fait sa grosse voix avec la Sophie
(notre jument, _en parlant par respect_), je ne peux pas m'empcher de
lui dire ce que j'en pense. Et il me croit un peu, car il voit bien que
j'en sais plus long que lui sur le coeur des femmes. Moi, je vois bien
que la belle rougit quand elle le rencontre, et qu'elle le cherche des
yeux quand elle vient se promener par ici; mais j'ai tort de dire cela 
ce garon, car je l'entretiens dans sa folie, et je ferais mieux de lui
dire qu'il n'y faut pas songer.

--Pourquoi? dit Marcelle; l'amour rend tout possible. Soyez sre, ma
bonne mre, qu'une femme qui aime est plus forte que tous les obstacles.

--Oui, je pensais cela tant jeune. Je me disais que l'amour d'une femme
est comme la rivire, qui casse tout quand elle veut passer, et qui
se moque des barrages et des empellements. J'tais plus riche que mon
pauvre Grand-Jean, moi, et pourtant je l'ai pous. Mais il n'y avait
pas la mme diffrence qu'entre nous maintenant et mademoiselle...

Ici, le petit Edouard interrompit la meunire en disant  sa mre:

--Tiens! Henri est donc ici?



VI.

UN NOM SUR UN ARBRE.

Madame de Blanchemont tressaillit et faillit laisser chapper un cri
du fond de son coeur, en cherchant des yeux ce qui avait pu motiver
l'exclamation de l'enfant.

En suivant la direction des regards et des gestes d'Edouard, Marcelle
remarqua un nom creus au canif sur l'corce d'un arbre. L'enfant
commenait  savoir lire, surtout certains mots qui lui taient
familiers, certains noms qu'on lui avait peut-tre fait peler de
prfrence. Il avait parfaitement reconnu celui d'Henri inscrit sur le
tronc lisse d'un peuplier blanc, et il s'imaginait que son ami venait de
le tracer. Entrane par l'imagination de son fils, Marcelle se persuada
avec lui, pendant quelques instants, qu'elle allait voir Henri Lmor
sortir des bosquets d'aunes et de trembles. Mais il ne lui fallut pas
beaucoup rflchir pour sourire tristement de sa facilit  se faire
illusion. Cependant, comme on ne renonce pas volontiers  une esprance,
si folle qu'elle soit, elle ne put se dfendre de demander  la meunire
quelle personne de sa famille ou de son entourage portait le nom
d'Henri.

--Aucune que je sache, rpondit la mre Marie. Je ne connais point cela.
Il y a bien au bourg de Nohant une famille Henri, mais ce sont des gens
comme moi, qui ne savent crire ni sur le papier ni sur les arbres...
A moins que le fils qui revient de l'arme... mais bon! il y a plus de
deux ans qu'il n'est venu par ici.

--Vous ne savez donc pas qui peut avoir crit ce nom?

--Je ne savais pas seulement qu'il y et l quelque chose d'crit. Je
n'y ai jamais fait attention. Et quand je l'aurais vu, je ne sais pas
lire. J'avais pourtant le moyen d'tre bien duque, mais dans mon temps
ce n'tait gure la mode. On faisait une croix sur les actes en guise de
signature, et c'tait aussi bon devant la loi.

Le meunier tait revenu avertir que le djeuner tait prt. En voyant
l'attention de Marcelle fixe sur ce nom, lui qui savait trs-bien lire
et crire, mais qui n'avait rien remarqu jusqu'alors, il chercha 
expliquer le fait.

--Je ne vois que l'homme de l'autre jour qui ait pu s'amuser  cela,
dit-il, car il ne vient gure de gens de la ville par ici.

--Et qu'est-ce que c'est que l'homme de l'autre jour? demanda Marcelle
en s'efforant de prendre un air d'indiffrence.

--C'tait un monsieur qui ne nous a pas dit son nom, rpondit la
vieille. Nous ne savons pas grand'chose, et pourtant nous savons que
la curiosit est malhonnte. Louis est comme moi l-dessus, et, au
contraire des gens de notre pays qui interrogent  tort et  travers
tous les trangers qu'ils rencontrent, nous ne dsirons jamais savoir
que ce qu'on dsire que nous sachions. Ce monsieur l avait l'air de
vouloir garder son nom et ses intentions pour lui seul.

--Et cependant il faisait beaucoup de questions, ce garon-l, observa
le Grand-Louis, et nous aurions t en droit de lui en faire  notre
tour. Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas os. Il n'avait pourtant pas
la mine bien mchante, et je ne suis pas trs honteux de mon naturel;
mais il avait un air tout drle et qui me faisait de la peine.

--Quel air avait-il donc? demanda Marcelle, dont la curiosit et
l'intrt s'veillaient  chaque mot du meunier.

--Je ne saurais vous dire, rpondit celui-ci; je n'y faisais pas grande
attention pendant qu'il tait l, et quand il a t parti, je me suis
mis  y penser. Vous souvenez-vous, ma mre?

--Oui, tu me disais: Tenez, mre, en voil un qui est comme moi, il n'a
pas tout ce qu'il dsire.

--Bah! bah! je ne disais pas cela, reprit le Grand-Louis, qui craignait
que sa mre ne laisst chapper son secret, et ne se doutait pas qu'il
ft dj rvl. Je disais simplement: Voil un particulier qui n'a pas
l'air bien content d'tre au monde.

--Il tait donc fort triste? dit Marcelle mue.

--Il avait l'air de penser beaucoup. Il est rest au moins trois heures
tout seul, assis par terre, l o vous tes maintenant, et il regardait
couler la rivire, comme s'il et voulu compter toutes les gouttes
d'eau. J'ai cru qu'il tait malade, et j'ai t, par deux fois, lui
offrir d'entrer  la maison pour se rafrachir. Quand j'approchais de
lui, il sautait comme un homme qu'on rveille, et il prenait un air
fch. Puis, tout de suite, il avait un visage trs-doux et trs-bon, et
il me remerciait. Il a fini par accepter un morceau de pain et un verrre
d'eau, pas davantage.

--C'est Henri! s'cria le petit Edouard qui, pendu  la robe de sa mre,
coutait avec attention. Tu sais bien, maman, qu'Henri ne boit jamais de
vin.

Madame de Blanchemont rougit, plit, rougit encore, et d'une voix
qu'elle s'efforait en vain d'assurer, elle demanda ce que cet tranger
tait venu faire dans le pays.

--Je n'en sais rien, rpondit le farinier qui, fixant son regard
pntrant sur le beau visage mu de la jeune dame, se dit en lui-mme:

--En voil encore une qui a, comme moi, son ide dans la tte!

Et, voulant satisfaire autant que possible la curiosit de Marcelle sur
l'tranger, et la sienne propre sur les sentiments de son htesse,
il entra complaisamment dans tous les dtails qu'elle attendait avec
anxit.

L'tranger tait arriv  pied, il y avait environ quinze jours. Il
avait err deux jours dans la Valle-Noire, et on ne l'avait plus revu.
On ne savait pas o il avait pass la nuit; le meunier prsumait que
c'tait  la belle toile. Il ne paraissait pas trs nanti d'argent. Il
avait pourtant offert de payer son maigre repas au moulin; mais sur le
refus du meunier, il avait remerci avec la simplicit d'un homme qui
ne rougit pas d'accepter l'hospitalit d'un homme de mme condition que
lui. Il tait vtu comme un ouvrier propre ou comme un bourgeois de
campagne, avec une blouse et un chapeau de paille. Il avait un bien
petit havre-sac sur le dos, et, de temps en temps, il le mettait sur ses
genoux, en tirait du papier et avait l'air d'crire comme s'il et pris
des notes. Il avait t  Blanchemont,  ce qu'il disait, mais personne
ne l'y avait vu. Cependant, il parlait de la ferme et du vieux chteau
comme un homme qui a tout examin. En mangeant son pain et buvant son
eau, il avait fait beaucoup de questions au meunier sur l'tendue
des terres, sur leur rapport, sur les hypothques dont elles taient
greves, sur la rputation et le caractre du fermier, sur les dpenses
de feu M. de Blanchemont, sur ses autres terres, etc.; enfin, on avait
fini par le prendre, au moulin, pour un homme d'affaires envoy par
quelque acheteur, pour avoir des informations et reconnatre la qualit
du terrain.

--Car il parat que la terre de Blanchemont va tre mise en vente, si
elle ne l'est pas dj, ajouta le meunier, qui n'tait pas tout  fait
aussi dgag de la fivre de curiosit particulire aux paysans de
l'endroit, que le prtendait sa mre.

Marcelle, qu'une bien autre sollicitude agitait, entendit  peine la
rflexion qui terminait ce rcit.

--Quel ge pouvait avoir cet tranger? Demanda-t-elle.

--Si sa figure ne ment pas, dit la meunire, il peut avoir l'ge de
Louis, de vingt-quatre  vingt-cinq ans environ.

--Et... comment est-il de figure? Est-il brun, de moyenne taille?

--Il n'est pas grand et il n'est pas blond, dit le meunier. Il n'a pas
une vilaine figure, mais il est ple comme un homme qui ne jouit pas
d'une grosse sant.

--Ce pourrait tre Henri, pensa Marcelle, bien que ce portrait un peu
rudement esquiss, ne rpondit pas assez  l'idal qu'elle portait dans
son coeur.

--C'est un homme qui ne sera peut-tre pas trs _coulant_ en affaires,
reprit le Grand-Louis: car pour obliger M. Bricolin, le fermier de
Blanchemont, qui veut se porter acqureur, et pour dgoter un peu
celui-l, je m'amusait  dprcier la proprit; mais ce garon ne se
laissait pas endormir. La terre vaut ceci et cela, disait-il, et il
comptait le revenu, les charges, les frais sur le bout de ses doigts,
comme un quelqu'un qui s'y connat, et qui n'a pas besoin de longues
paroles, le verre en main,  la mode du pays, pour voir le fort et le
faible d'une affaire.

--Allons, je suis folle, pensa madame de Blanchemont; cet tranger est
le premier venu, quelque rgisseur charg de placer des fonds dans
le pays, et son air triste, sa rverie au bord de l'eau, c'est tout
simplement le rsultat de la chaleur et de la fatigue. Quant  ce nom
d'Henri, c'est un hasard qu'il le porte, si tant est que ce soit lui qui
l'ait crit l. Jamais Henri ne s'est occup d'affaires; jamais il n'a
su la valeur d'aucune proprit, la source et le cours d'aucune richesse
de ce monde. Non, non, ce n'est pas lui. D'ailleurs, n'tait-il pas 
Paris, il y a quinze jours? Il y en a trois que je l'ai vu, et il ne m'a
pas dit qu'il se ft absent rcemment. Que serait-il venu faire dans la
Valle-Noire? Savait-il seulement que la terre de Blanchemont, dont je
ne me souviens pas de lui avoir jamais parl, ft situe dans cette
province?

Ayant dtach, non sans quelque effort, ses regards de l'inscription
mystrieuse qui avait tant fait travailler sa pense, elle suivit ses
htes  la maison, et trouva un excellent djeuner servi sur une table
massive recouverte d'une nappe bien blanche. La fromente (le mets
favori du pays), pte compacte de bl crev dans l'eau et habill dans
le lait, le gteau de poires  la crme poivre, les truites de la
Vauvre, les poulets maigres et tendres, mis tout palpitants sur le gril,
la salade  l'huile de noix bouillante, le fromage de chvre et les
fruits un peu verts; tout cela parut exquis au petit Edouard. On avait
mis le couvert des deux domestiques et des deux htes  la mme table
que madame de Blanchemont, et la meunire s'tonnait beaucoup du refus
de Lapierre et de Suzette, de s'asseoir  ct de leur matresse. Mais
Marcelle exigea qu'ils se conformassent  l'usage de la campagne, e elle
commena gaiement cette vie d'galit dont l'ide lui souriait.

Les manires du meunier, taient brusques, ouvertes, et jamais
grossires. Celles de sa mre taient un peu plus obsquieuses, et,
malgr les remontrances de Grand-Louis,  qui le bon sens tenait lieu de
savoir vivre, elle perscutait bien un peu ses convives pour les forcer
 manger plus que leur apptit ne le comportait; mais il y avait tant
de sincrit dans son empressement, que Marcelle ne songea point  la
trouver importune. Cette vieille avait du coeur et de l'intelligence, et
son fils tenait d'elle  tous gards. Il avait de plus qu'elle un bon
fonds d'ducation lmentaire. Il avait suivi l'cole primaire; il
savait lire et comprendre beaucoup plus de choses qu'il n'tait press
de le faire voir. En causant avec lui, Marcelle trouva plus d'ides
justes, de notions saines et de got naturel, qu'elle n'en et attendu
la veille de la part du grand farinier  sa rencontre dans l'auberge.
Tout cela avait d'autant plus de prix que, loin d'en faire montre et
d'en tirer vanit, il affectait des manires de paysan plus rudes que
celles dont il n'ignorait pas l'usage. On et dit qu'il craignait
par-dessus tout de passer pour un bel esprit de village, et qu'il avait
un profond mpris pour ceux qui renient leur bonne race et leur honnte
condition, en prenant des airs ridicules. Il parlait avec assez de
puret,  l'ordinaire, sans toutefois ddaigner les locutions naves et
pittoresques du terroir. Quand il s'oubliait, c'est alors qu'il parlait
tout  fait bien et qu'on ne sentait plus du tout le meunier. Mais
bientt, comme s'il et t honteux de s'carter de sa sphre, il
revenait  ses plaisanteries sans fiel et  sa familiarit sans
insolence.

Cependant Marcelle fut un peu embarrasse, lorsque le patachon tant
revenu se mettre  sa disposition vers sept heures du matin, elle
voulut, tout en prenant cong de ses htes, payer la dpense qu'elle
avait faite chez eux. Ils refusrent  rien recevoir.

--Non, ma chre dame, non, lui dit le meunier sans emphase, mais d'un
ton ferme; nous ne sommes pas aubergistes. Nous pourrions l'tre, ce ne
serait pas au-dessous de nous. Mais, enfin, nous ne le sommes pas, et
nous ne prendrons rien.

--Comment! dit Marcelle, je vous aurai caus tout ce drangement et
toute cette dpense sans que vous me permettiez de vous indemniser? car
je sais que votre mre m'a donn sa chambre, qu'elle a pris votre lit
et que vous avez couch dans le foin de votre grenier. Vous vous tes
drang de vos occupations ce matin pour pcher. Votre mre a chauff
le four, elle a prise de la peine, et nous avons fait une certaine
consommation chez vous.

--Oh! ma mre a trs bien dormi et moi encore mieux, rpondit le
Grand-Louis. Les truites de la Vauvre ne me cotent rien, c'est
aujourd'hui dimanche, et ces jours-l je pche toute la matine. Pour un
peu de lait, de pain et de farine qui ont servi  votre djeuner, avec
quelque mauvaise volaille, nous ne serons pas ruins. Ainsi, le service
n'est pas grand, et vous pouvez l'accepter de nous sans regret. Nous
ne vous le reprocherons pas, d'autant plus que nous ne vous reverrons
peut-tre jamais.

--J'espre que si, rpondit Marcelle, car je compte rester quelques
jours au moins  Blanchemont; je veux revenir remercier votre mre
et vous d'une hospitalit si cordiale et que je suis pourtant un peu
honteuse d'accepter ainsi.

--Et pourquoi avoir honte de recevoir un petit service des honntes
gens? Quand on est content de leur bon coeur, on est quitte envers eux.
Je sais bien que dans les grandes villes tout se paie, jusqu' un verre
d'eau. C'est une vilaine coutume, et dans nos campagnes, on serait bien
malheureux si on ne s'obligeait pas les uns les autres. Allons, allons,
n'en parlons plus.

--Mais vous ne voulez donc pas que je revienne vous demander  djeuner?
vous me forcez  m'abstenir de ce plaisir ou  devenir indiscrte.

--Cela c'est autre chose. Nous n'avons fait que notre devoir, en vous
donnant comme vous dites l'hospitalit; car enfin nous sommes levs 
regarder cela comme un devoir; et, bien que la bonne coutume s'en aille
un peu, bien qu'aujourd'hui les pauvres gens, sans demander qu'on leur
paie ces petits services, acceptent presque tout ce qu'on leur donne en
partant, nous ne sommes pas d'avis, ma mre et moi, de changer les vieux
usages quand ils sont bons. S'il y avait eu aux environs une auberge
passable, je vous y aurais conduite hier soir, pensant que vous y seriez
mieux que chez nous, et voyant bien que vous aviez le moyen de payer
votre gte. Mais il n'y en a point, ni bonne, ni mauvaise, et,  moins
d'tre un homme sans coeur, je ne pouvais pas vous laisser passer la
nuit dehors. Croyez-vous que je vous aurais invite  venir chez nous,
si j'avais eu l'intention de vous faire payer? Non, puisque, comme je
vous le dis, je ne suis pas aubergiste. Voyez, nous n'avons ni houx, ni
gent  notre porte.

--J'aurais d remarquer cela en entrant, dit Marcelle, et mettre plus de
discrtion dans ma conduite ici. Mais que rpondez-vous  ma question?
Vous ne voulez donc pas que je revienne?

--Cela c'est autre chose. Je vous invite  revenir tant que vous
voudrez. Vous trouvez l'endroit joli, votre petit aime nos galettes. a
m'encourage  vous dire que toutes les fois que vous reviendrez, vous
nous ferez plaisir.

--Et vous me forcerez comme aujourd'hui  accepter tout _gratis_?

--Puisque je vous y invite? Je me suis donc mal expliqu?

--Et vous ne voyez pas que, selon moi, ce serait abuser de votre bon
coeur?

--Non, je ne vois pas cela. Quand on est invit, on use de son droit en
acceptant.

--Allons, dit madame de Blanchemont, vous avez la vraie politesse, je le
comprends, et dans notre monde on ne l'a pas. Vous m'enseignez que la
discrtion, celle qualit si vante et malheureusement si ncessaire
parmi nous, est devenue telle depuis que la bienveillance s'est change
en compliments, et depuis que le savoir-vivre n'est plus l'expression de
la sincre obligeance.

--Vous parlez bien, dit le meunier dont la figure s'claira d'un rayon
de vive intelligence, et je suis bien aise d'avoir eu l'occasion de vous
obliger, foi d'homme!

--En ce cas, vous me permettrez de vous recevoir  mon tour quand vous
viendrez  Blanchemont?

--Ah! cela, pardon! mais je n'irai pas chez vous. J'irai chez vos
fermiers, comme j'y vas souvent, porter du bl; et je vous saluerai avec
plaisir, voil tout.

--Ah! ah! monsieur Louis, vous ne voulez pas djeuner chez moi?

--Oui et non. Je mange souvent chez vos fermiers; mais si vous tes l,
a sera chang. Vous tes une dame noble, suffit.

--Expliquez-vous, je ne comprends pas.

--Voyons, est-ce que vous n'avez pas conserv les usages des anciens
seigneurs? N'enverriez-vous pas votre meunier manger  la cuisine avec
vos valets, et sans vous bien sur? Moi, a ne me fcherait pas de manger
avec eux, puisque je l'ai bien fait aujourd'hui chez moi; mais a me
paratrait drle de vous avoir fait asseoir chez moi, et de ne pouvoir
pas m'asseoir chez vous, au coin du feu, et votre chaise a ct de la
mienne. Voil, je suis un peu fier. Je ne vous blmerais pas, chacun
suit ses ides et ses usages; c'est pourquoi je n'ai pas besoin d'aller
me soumettre  ceux des autres quand je n'y suis pas forc.

[Illustration: Marcelle remarqua un nom creus au canif sur un arbre.]

Marcelle fut trs frappe du bons sens et de la sincre hardiesse du
meunier. Elle sentit qu'il lui donnait une excellente leon, et elle se
rjouit d'avoir adopt des projets qui lui permettaient de la recevoir
sans rougir.

--Monsieur Louis, lui dit-elle, vous vous trompez sur mon compte. Ce
n'est pas ma faute, si j'appartiens  la noblesse; mais il se trouve que
par bonheur ou par hasard, je ne veux plus me conformer  ses usages.
Si vous venez chez moi, je n'oublierai pas que vous m'avez reue comme
votre gale, que vous m'avez servie comme votre prochain, et, pour vous
prouver que je ne suis pas ingrate, je mettrai, s'il le faut, votre
couvert et celui de votre mre moi-mme  ma table, comme vous avez mis
le mien  la vtre.

--Vrai, vous feriez cela? dit le meunier en regardant Marcelle avec un
mlange de surprise, de doute respectueux et de sympathie familire. En
ce cas, j'irai.....ou plutt non, je n'irai pas; car je vois bien que
vous tes une honnte personne.

--Je ne comprends pas non plus  quel propos cette rflexion.

--Ah! dame! si vous ne comprenez pas... je suis un peu en peine de
m'expliquer mieux.

--Allons, Louis, je crois que tu es fou, dit la vieille Marie qui
tricotait d'un air grave en coutant toute cette conversation. Je ne
sais pas o tu prends tout ce que tu dis  notre dame. Excusez, Madame,
ce garon est un sans-souci qui a toujours dit  tout le monde, petits
et grands, tout ce qui lui passait par la tte. Il ne faut pas que cela
vous fche. Au fond, il a bon coeur, croyez-moi, et je vois bien  sa
mine qu'il se jetterait dans le feu pour vous  cette heure.

[Illustration: Mais le seul aspect de Blanchemont...]

--Dans le feu, pas sr, dit le meunier en riant; mais dans l'eau, c'est
mon lment. Vous voyez bien, mre, que madame est une femme d'esprit,
et qu'on peut lui dire tout ce qu'on pense. Je le dis bien  M.
Bricolin, son fermier, qui est certainement plus  craindre qu'elle,
ici!

--Dites donc, matre Louis, parlez! je suis trs-dispose  m'instruire.
Pourquoi, parce que je suis une honnte personne, ne viendriez-vous pas
chez moi?

--Parce que nous aurions tort de nous familiariser avec vous, et que
vous auriez tort de nous traiter en gaux. a vous attirerait, des
dsagrments. Vos pareils vous blmeraient; ils diraient que vous
oubliez votre rang, et je sais que cela passe pour trs-mal  leurs
yeux. Et puis, la bont que vous auriez avec nous, il faudrait donc
l'avoir avec tous les autres, ou cela ferait des jaloux et nous
attirerait des ennemis. Il faut que chacun suive sa route. On dit que le
monde est grandement chang depuis cinquante ans; moi je dis qu'il n'y
a rien de chang que nos ides  nous autres. Nous ne voulons plus nous
soumettre, et ma mre que voil, et que j'aime pourtant bien, la brave
femme, voit autrement que moi sur bien des choses. Mais les ides ds
riches et des nobles sont ce qu'elles ont toujours t. Si vous ne les
avez pas, ces ides-l, si vous ne mprisez pas un peu les pauvres gens,
si vous leur faites autant d'honneur qu' vos pareils, ce sera
peut-tre tant pis pour vous. J'ai vu souvent votre mari, dfunt M.
de Blanchemont, que quelques-uns appelaient encore le seigneur de
Blanchemont. Il venait tous les ans au pays et restait deux ou trois
jours. Il nous tutoyait. Si c'avait t par amiti, passe; mais c'tait
par mpris; il fallait lui parler debout et toujours chapeau bas. Moi,
cela ne m'allait gure. Un jour, il me rencontra dans le chemin et me
commanda de tenir son cheval. Je fis la sourde oreille, il m'appela
butor, je le regardai de travers; s'il n'avait pas t si faible, si
mince, je lui aurais dit deux mots. Mais c'aurait t lche de ma part,
et je passai mon chemin en chantant. Si cet-homme-l tait vivant et
qu'il vous entendt me parler comme vous faites, il ne pourrait pas tre
content. Tenez! rien qu' la figure de vos domestiques, j'ai bien vu
aujourd'hui qu'ils vous trouvaient trop sans faon avec nous autres et
mme avec eux. Allons, Madame, c'est  vous de revenir vous promener
au moulin, et  nous qui vous aimons, de ne pas aller nous attabler au
chteau.

Pour le mot que vous venez de dire, je vous pardonne tout le reste, et
je me promets de vous convaincre, dit Marcelle en lui tendant la main
avec une expression de visage dont la noble chastet commandait le
respect, en mme temps que ses manires entranaient l'affection. Le
meunier rougit en recevant cette main dlicate dans sa main norme, et,
pour la premire fois, il devint timide devant Marcelle, comme un enfant
audacieux et bon dont l'orgueil est tout  coup vaincu par l'motion.

--Je vas monter sur Sophie, et vous servir de guide jusqu' Blanchemont,
dit-il aprs un instant de silence embarrass; ce patachon de malheur
vous garerait encore, quoiqu'il n y ait pas loin.

--Eh bien! j'accepte, dit Marcelle; direz-vous encore que je suis fire?

--Je dirai, je dirai, s'cria le Grand-Louis en sortant avec
prcipitation, que si toutes les femmes riches taient comme vous....

On n'entendit pas la fin de sa phrase, et sa mre se chargea de la
terminer.

--Il pense, dit-elle, que si la fille qu'il aime tait aussi peu fire
que vous, il n'aurait pas tant de tourment.

--Et ne pourrais-je pas lui tre utile? dit Marcelle en songeant avec
plaisir qu'elle tait riche et saintement prodigue.

--Peut-tre qu'en disant du bien de lui devant la demoiselle, car vous
la connatrez bien vite.... Mais bah! elle est trop riche!

--Nous reparlerons de cela, dit Marcelle en voyant rentrer ses
domestiques qui venaient chercher ses paquets. Je reviendrai tout
exprs, bientt, demain, peut-tre.

Le patachon roux et rageur avait pass la nuit sous un arbre, n'ayant pu
dcouvrir,  travers l'obscurit, une maison dans la Valle-Noire. A la
pointe du jour, il avait aperu le moulin, et il y avait t hberg
et restaur lui et son cheval. Dans sa mauvaise humeur, il tait fort
dispos  rpondre avec insolence aux reproches qu'il s'attendait 
recevoir. Mais, d'une part, Marcelle ne lui en ft aucun, et de l'autre,
le farinier l'accabla de tant de moqueries, qu'il ne put avoir le
dernier avec lui, et remonta tout penaud sur son brancard. Le petit
Edouard supplia sa mre de le laisser aller  cheval devant le meunier
qui le prit dans ses bras avec amour, en disant tout bas  la vieille
Marie:

--Si nous en avions un comme a pour nous rjouir  la maison? hein,
mre? Mais a ne sera jamais!

Et la mre comprit qu'il ne voulait se marier qu'avec celle  laquelle
il ne pouvait raisonnablement prtendre.



VII.

BLANCHEMONT.

Marcelle ayant embrass la meunire et largement rcompens en cachette
les serviteurs du moulin, remonta gaiement dans l'infernale patache.
Son premier essai d'galit avait panoui son me, et la suite du
roman qu'elle voulait raliser se prsentait  ses yeux sous les plus
potiques couleurs. Mais le seul aspect de Blanchemont rembrunit
singulirement ses penses, et son coeur se serra ds qu'elle eut
franchi la porte de son domaine.

En remontant le cours de la Vauvre, et aprs avoir gravi un mamelon
assez raide, on se trouve sur le _tr_ ou _terrier_, c'est--dire le
tertre de Blanchemont. C'est une belle pelouse ombrage de vieux
arbres, et dominant un site charmant, non pas des plus tendus de la
Valle-Noire, mais frais, mlancolique et d'un aspect assez sauvage, 
cause de la raret des habitations dont on aperoit  peine les toits de
chaume ou de tuile brune au milieu des arbres.

Une pauvre glise et les maisonnettes du hameau entourent ce tertre
inclin vers la rivire, qui fait en cet endroit de gracieux dtours. De
l un large chemin raboteux conduit au chteau situ un peu en arrire
au-dessous du tertre, au milieu des champs de bl. On rentre en plaine,
on perd de vue les beaux horizons bleus du Berri et de la Marche. Il
faut monter aux seconds tages du chteau pour les retrouver.

Ce chteau n'a jamais t d'une grande dfense: les murs n'ont pas
plus de cinq  six pieds d'paisseur en bas, les tours lances sont
encorbelles. Il date de la fin des guerres de la fodalit. Cependant
la petitesse des portes, la raret des fentres, et les nombreux dbris
de murailles et de tourelles qui lui servaient d'enceinte, signalent un
temps de mfiance o l'on se mettait encore  l'abri d'un coup de main.
C'est un caste! assez lgant, un carr long renfermant  tous les
tages une seule grande pice, avec quatre tours contenant de plus
petites chambres aux angles, et une autre tour sur la face de derrire
servant de cage  l'unique escalier. La chapelle est isole par la
destruction des anciens communs; les fosss sont combls en partie, les
tourelles d'enceinte sont tronques  la moiti, et l'tang qui baignait
jadis le chteau du ct du nord est devenu une jolie prairie oblongue,
avec une petite source au milieu.

Mais l'aspect encore pittoresque du vieux chteau ne frappa d'abord que
secondairement l'attention de l'hritire de Blanchemont. Le meunier, en
l'aidant  descendre de voiture, la dirigeait vers ce qu'il appelait le
chteau neuf et les vastes dpendances de la ferme, situes au pied du
manoir antique et bordant une trs-grande cour ferme d'un ct par un
mur crnel, de l'autre par une haie et un foss plein d'eau bourbeuse.
Rien de plus triste et de plus dplaisant que cette demeure des riches
fermiers. Le chteau neuf n'est qu'une grande maison de paysan, btie,
il y a peut-tre cinquante ans, avec les dbris des fortifications.
Cependant les murs solides, frachement recrpis, et la toiture en
tuiles neuves d'un rouge criard, annonaient de rcentes rparations.
Ce rajeunissement extrieur jurait avec la vtust des autres btiments
d'exploitation et la malpropret insigne de la cour. Ces btiments
sombres, et offrant des traces d'ancienne architecture, mais solides et
bien entretenus, formaient un dveloppement de granges et d'tables d'un
seul tenant qui faisait l'orgueil des fermiers et l'admiration de tous
les agriculteurs du pays. Mais cette enceinte, si utile  l'industrie
agricole, et si commode pour l'emmnagement du btail et de la rcolte,
enfermait les regards et la pense dans un espace triste, prosaque et
d'une salet repoussante. D'normes monceaux de fumier enfoncs dans
leurs fosses carres en pierres de taille, et s'levant encore  dix ou
douze pieds de hauteur, laissaient chapper des ruisseaux immondes qu'on
faisait couler  dessein en toute libert vers les terrains infrieurs
pour rchauffer les lgumes du potager. Ces provisions d'engrais,
richesse favorite du cultivateur, charment sa vue et font glorieusement
palpiter son coeur satisfait, lorsqu'un confrre vient les contempler
avec l'admiration de l'envie. Dans les petites exploitations rustiques,
ces dtails n'offensent pourtant ni les yeux ni l'esprit de l'artiste.
Leur dsordre, l'encombrement des instruments aratoires, la verdure qui
vient tout encadrer, les cachent ou les relvent; mais sur une grande
chelle et sur un terrain vaste, rien de plus dplaisant que cet horizon
d'immondices. Des nues de dindons, d'oies et de canards se chargent
d'empcher qu'on puisse mettre le pied avec scurit sur un endroit
pargn par l'coulement des _fumerioux_ (les tas de fumier). Le
terrain, ingal et pel, est travers par une voie pave, qui en cet
instant, n'tait pas plus praticable que le reste. Les dbris de la
vieille toiture du chteau neuf tant rests pars sur le sol, on
marchait littralement sur un champ de tuiles brises. Il y avait
pourtant prs de six mois que le travail des couvreurs tait termin;
mais ces rparations taient  la charge du propritaire, tandis que le
soin d'enlever le dchet et de nettoyer la cour regardait le fermier. Il
se promettait donc de le faire quand les occupations de l't auraient
cess et que ses serviteurs pourraient s'en charger. D'une part, il y
avait le motif d'conomiser quelques journes d'ouvrier; de l'autre,
cette profonde apathie du Berrichon, qui laisse toujours quelque chose
d'inachev, comme si, aprs un effort l'activit puise demandait un
repos indispensable et les dlices de la ngligence avant la fin de la
tche.

Marcelle compara cette grossire et repoussante opulence agricole,
au potique bien-tre du meunier; et elle lui aurait adress quelque
rflexion  cet gard, si, au milieu des cris de dtresse des dindons
effarouchs et pourtant immobiles de terreur, du sifflement des oies
mres de famille, et des aboiements de quatre ou cinq chiens maigres au
poil jaune, elle et pu placer une parole. Comme c'tait le dimanche,
les boeufs taient  l'table et les laboureurs sur le pas de la porte,
dans leurs habits de fte, c'est--dire en gros drap bleu de Prusse,
de la tte aux pieds. Ils regardrent entrer la patache avec beaucoup
d'tonnement, mais aucun ne se drangea pour la recevoir et pour avertir
le fermier de l'arrive d'une visite. Il fallut que Grand-Louis servt
d'introducteur  madame de Blanchemont; il n'y fit pas beaucoup de
faons et entra sans frapper, en disant:

--Madame Bricolin, venez donc! voil madame de Blanchemont qui vient
vous voir.

Cette nouvelle imprvue causa un si vif saisissement aux trois dames
Bricolin qui venaient de rentrer de la messe, et qui taient en train de
manger debout une lgre collation, qu'elles restrent stupfaites,
se regardant comme pour se demander ce qu'il fallait dire et faire en
pareille circonstance; et elles n'avaient pas encore boug de leur place
lorsque Marcelle entra. Le groupe qui se prsenta  ses regards tait
compos de trois gnrations. La mre Bricolin, qui ne savait ni lire
ni crire, et qui tait vtue en paysanne; madame Bricolin, pouse du
fermier, un peu plus lgante que sa belle-mre, ayant  peu prs
la tenue d'une gouvernante de cur: celle-l savait signer son nom
lisiblement, et trouver les heures du lever du soleil et les phases de
la lune dans l'almanach de Lige; enfin, mademoiselle Rose Bricolin,
belle et frache en effet comme une rose du mois de mai, qui savait
trs-bien lire des romans, crire la dpense de la maison et danser la
contredanse. Elle tait coiffe en cheveux, et portait une jolie robe
de mousseline couleur de rose, qui dessinait  merveille une taille
charmante, un peu trop modele par l'exagration du corsage et des
manches collantes,  la mode du moment. Cette ravissante figure, dont
l'expression tait fine et nave  la fois, effaa chez Marcelle le
fcheux effet de la mine aigre et dure de sa mre. La grand'mre, hle
et ride comme une campagnarde prouve, avait une physionomie ouverte
et hardie. Ces trois femmes restaient la bouche bante; la mre Bricolin
se demandant de bonne foi si cette belle jeune dame tait la mme
qu'elle avait vue venir quelquefois au chteau trente ans auparavant,
c'est--dire la mre de Marcelle, qu'elle savait pourtant bien tre
morte depuis longtemps: madame Bricolin, la fermire, s'apercevant
qu'elle avait remis trop vite, en rentrant de la messe, un tablier de
cuisine sur sa robe de mrinos marron; et mademoiselle Rose pensant
rapidement qu'elle tait irrprochablement vtue et chausse, et qu'elle
pouvait, grce au dimanche, tre surprise par une lgante Parisienne,
sans avoir  rougir de quelque occupation domestique trop vulgaire.

Madame de Blanchemont avait toujours t, aux yeux de l famille
Bricolin, un tre problmatique qui existait peut-tre, qu'on n'avait
jamais vu et qu'on ne verrait certainement jamais. On avait connu
monsieur son mari, qu'un n'aimait point parce qu'il tait hautain, qu'on
n'estimait pas parce qu'il tait dpensier, et qu'on ne craignait gure
parce qu'il avait toujours besoin d'argent et qu'il s'en faisait avancer
 tout prix. Depuis sa mort, on pensait n'avoir jamais  traiter qu'avec
des hommes d'affaires, vu que le dfunt avait dit maintes fois, en
produisant la complaisante signature de sa femme: Madame de Blanchemont
est un enfant qui ne s'occupera jamais de tout cela, et qui s'inquite
fort peu d'o lui vient l'argent, pourvu que je lui en apporte. Bien
entendu que le mari avait coutume de mettre sur le compte les gots
dispendieux de sa femme les prodigalits qu'il faisait  ses matresses.
On ne souponnait donc nullement le caractre vritable de la jeune
veuve, et madame Bricolin crut faire un rve en la voyant tomber en
personne au beau milieu de la ferme de Blanchemont. Devait-elle s'en
rjouir ou s'en affliger? Cette apparition bizarre tait-elle d'un
bon ou d'un mauvais augure pour la prosprit des Bricolin? Venait-on
rclamer ou demander?

Tandis que, livre  ces soudaines perplexits, la fermire examinait
Marcelle  peu prs comme une chvre qui se met sur la dfensive  la
vue d'un chien tranger au troupeau, Rose Bricolin, subitement gagne
par l'air affable et la mise simple de l'trangre, avait eu le courage
de faire deux pas vers elle. La grand'mre fut la moins embarrasse des
trois. Le premier moment de surprise dissip, et sa tte affaiblie ayant
fait un effort pour comprendre  qui elle avait affaire, elle s'approcha
de Marcelle avec une brusque franchise, et lui fit accueil  peu prs
dans les mmes termes, quoique avec moins de distinction et de grce que
la meunire d'Angibault. Les deux autres, un peu rassures par l'air
doux et bienveillant avec lequel Marcelle leur demanda l'hospitalit
pour deux ou trois jours, ayant, disait-elle,  s'entretenir de ses
affaires avec M. Bricolin, s'empressrent bientt de lui offrir 
djeuner.

Le refus de Marcelle fut motiv sur l'excellent repas qu'elle avait pris
une heure auparavant au moulin d'Angibault, et c'est alors seulement que
les regards des trois dames Bricolin se portrent sur le Grand-Louis qui
se tenait prs de la porte, causant farine avec la servante comme
pour avoir prtexte  rester un peu. Ces trois regards furent trs
diffrents. Celui de la grand'mre fut amical, celui de sa belle-fille
plein de ddain, celui de Rose incertain et indfinissable comme s'il
et t ml de l'un et de l'autre sentiment intrieur.

--Comment s'cria madame Bricolin d'un ton dolent et railleur, lorsque
Marcelle eut racont en peu de mots ses aventures de la nuit, vous avez
t force de coucher dans ce moulin? Et nous ne le savions pas! Eh!
pourquoi cet imbcile de meunier ne vous a-t-il pas amene ici tout de
suite? Ah! mon Dieu! quelle mauvaise nuit vous avez d passer, Madame!

--Excellente, au contraire, j'ai t traite comme une reine, et j'ai
mille obligations  M. Louis et  sa mre.

--Mais a ne m'tonne pas, dit la mre Bricolin; la Grand'Marie est une
si brave femme, et elle tient sa maison si proprement! C'est mon amie
de jeunesse,  moi; nous avons gard les moutons ensemble, sauf votre
respect; nous tions deux jolies filles dans ce temps-l,  ce qu'on
disait, quoiqu'il n'y paraisse plus, n'est-ce pas, Madame? Nous n'en
savions pas plus long l'une que l'autre: filer, tricoter, faire les
fromages, et voil tout. Nous nous sommes maries bien diffremment;
elle a pris plus pauvre qu'elle, et moi j'ai pous plus riche que moi.
C'est l'amour qui a fait ces deux mariages-l! a se voyait dans notre
temps;  prsent on ne se marie que par intrt, et les cus comptent
plus que les sentiments. Ce n'en est pas mieux, n'est-ce pas, madame de
Blanchemont?

--Je suis tout  fait de votre avis, dit Marcelle.

--Eh! mon Dieu! ma mre, quels contes faites-vous l  Madame? reprit
aigrement madame Bricolin. Croyez-vous que vous l'amusez avec vos
vieilles histoires? Eh! meunier, ajouta-t-elle d'un ton impratif, allez
donc voir si M. Bricolin est dans la garenne ou  son champ d'avoine
derrire la maison. Vous lui direz de venir saluer madame.

--M. Bricolin, rpondit le meunier avec un regard clair et un air de
bravade enjoue, n'est ni  son champ d'avoine, ni  la garenne; je
l'ai aperu en passant qui buvait chopine et pinte avec M. le cur au
presbytre.

--Ah! oui! dit la mre Bricolin, il doit tre au _prcipitre_. M. le
cur a grand soif et grand faim aprs la grand'messe, et il aime qu'on
lui tienne compagnie. Dismoi, Louis, mon enfant, veux-tu aller le
chercher, toi qui es si complaisant?

--J'y vas tout de suite, dit le meunier qui n'avait pas boug 
l'injonction de la fermire.

Et il sortit en courant.

Si vous le trouvez complaisant, celui-l, grommela madame Bricolin en
regardant sa belle-mre avec humeur, vous n'tes pas difficile.

--Oh! maman, il ne faut pas dire cela, dit d'une voix douce la belle
Rose Bricolin. Grand-Louis a bien bon coeur.

--Et qu'est-ce que vous voulez en faire de son bon coeur? riposta la
Bricolin avec une irritation croissante. Qu'est-ce que vous avez donc
pour lui toutes les deux, depuis quelque temps?

--Mais, maman, c'est toi qui es injuste avec lui depuis quelque temps,
rpondit Ros, qui ne paraissait pas craindre beaucoup sa mre, habitue
qu'elle tait  la protection de son aeule. Tu le rudoies toujours, et
pourtant tu sais que papa l'estime beaucoup.

--Toi, tu ferais mieux, dit la fermire, d'aller, au lieu de raisonner,
prparer ta chambre, qui est la mieux arrange de la maison, pour
madame, qui aura peut-tre envie de se reposer avant l'heure du dner.
Madame nous excusera si elle n'est pas trs-bien loge ici. Ce n'est
que l'anne dernire que dfunt M. de Blanchemont a consenti  faire
arranger un peu le chteau neuf, qui tait quasi aussi dlabr que
l'ancien, et c'est alors seulement que nous avons pu commencer  nous
meubler un peu convenablement au renouvellement de notre bail. Rien
n'est termin, les papiers ne sont pas encore colls dans toutes les
chambres, et nous attendons des commodes et des lits qui ne sont pas
encore arrivs de Bourges. Nous en avons aussi qui ne sont pas encore
dballs. Nous sommes vraiment sens dessus dessous depuis que les
ouvriers ont tout boulevers ici.

Les embarras domestiques que madame Bricolin signalait ainsi par un
discours de rigueur, taient absolument motivs comme ceux que Marcelle
avait pu remarquer  l'extrieur de la maison. L'conomie, jointe
 l'apathie, faisait traner les dpenses en longueur, et reculait
indfiniment le moment de jouir du luxe qu'on voulait, qu'on pouvait, et
qu'on n'osait encore se permettre. La pice triste et enfume o l'on
avait t surpris par la chtelaine tait la plus laide et la plus
malpropre du chteau neuf. C'tait a la fois une cuisine, une salle 
manger et un parloir. Les poules y avaient accs,  cause de la porte au
rez-de-chausse constamment ouverte, le soin de les chasser tant une
des occupations incessantes de la fermire, comme si l'tat de colre et
les actes de rigueur perptuelle o l'entretenaient les rcidives de
la volaille eussent t ncessaires  son besoin d'agir et de chtier.
C'est l qu'on recevait les paysans avec lesquels on avait des relations
de tous les instants; et, comme leurs pieds crotts et le sans-gne de
leurs habitudes eussent invitablement gt les parquets et les meubles,
on n'y faisait usage que de grossires chaises de paille et de bancs
de bois poss sur les dalles nues et inutilement balayes dix fois par
jour. Les mouches, qui y tenaient cour plnire, et le feu qui brlait
 toute heure et en toute saison dans la vaste chemine orne de
crmaillres de toutes dimensions, rendaient cette pice fort
dsagrable en t. Et pourtant c'est l que se tenait continuellement
la famille, et lorsqu'on fit passer Marcelle dans la pice voisine, il
lui fut ais de voir que cette espce de salon tait encore vierge,
quoiqu'il ft arrang depuis un an. Il tait dcor avec le luxe
grossier des chambres d'auberge. Le parquet tout neuf n'avait pas encore
reu l'encaustique et le cirage. Les rideaux d'indienne voyante taient
suspendus par leurs ornements de cuivre estamps d'un got dtestable.
La garniture de la chemine rpondait  l'clat et  la laideur de ces
ornements prtendus renaissance. Un guridon fort riche, sur lequel on
devait un jour prendre le caf, avait tous ses bronzes dors encore
envelopps de papier et de ficelle. Le meuble tait couvert de housses
 carreaux rouges et blancs, sous lesquelles le damas de laine tait
destin  s'user sans voir le jour; et, comme on ne connat point encore
dans ces fermes la distinction du salon avec la chambre  coucher, deux
lits d'acajou, non encore garnis de rideaux, taient disposs en long,
les pieds en avant vers la fentre,  droite et  gauche de la porte
d'entre. On se disait  l'oreille dans la famille que ce serait la
chambre de noces de Rose.

Marcelle trouva cette maison si dplaisante, qu'elle rsolut de n'y
pas demeurer. Elle dclara qu'elle ne voulait pas causer le moindre
drangement  ses htes, et qu'elle chercherait dans le hameau quelque
maison de paysan o elle pt prendre gite,  moins qu'il n'y et dans
le vieux chteau quelque chambre habitable. Cette dernire ide parut
causer quelque souci  madame Bricolin, et elle n'pargna rien pour en
dtourner son htesse.

--Il est bien vrai, dit-elle, qu'il y a toujours au vieux chteau ce
qu'on appelle la chambre du matre. Lorsque M. le baron, votre dfunt
mari, nous faisait l'honneur de passer par ici, comme il nous crivait
toujours d'avance pour nous prvenir de son arrive, nous avions soin
de tout nettoyer, afin qu'il ne s'y trouvt pas trop mal. Mais ce
malheureux chteau est si triste, si dlabr...! Les rats et les oiseaux
de nuit font l dedans un vacarme si pouvantable, et, d'ailleurs, les
toitures sont en si mauvais tat, et les murs si branlants, qu'il n'y a
vraiment pas de sret  y dormir. Je ne conois pas le got que M. le
baron avait pour cette chambre. Il n'en voulait pas accepter chez nous,
et on aurait dit qu'il se serait cru dgrad s'il et pass une nuit ici
ailleurs que sous le toit de son vieux chteau.

--J'irai voir cette chambre, dit Marcelle, et pour peu qu'on y puisse
dormir  couvert, c'est tout ce qu'il me faut. En attendant, je vous
supplie de ne rien dranger chez vous. Je ne veux en aucune faon vous
tre  charge.

Rose exprima le dsir qu'elle aurait au contraire  cder son
appartement  madame de Blanchemont, dans des termes si aimables et avec
une physionomie si prvenante, que Marcelle lui prit doucement la main
pour la remercier, mais sans changer de rsolution. L'aspect du chteau
neuf, joint  une rpugnance instinctive pour madame Bricolin, lui
firent refuser obstinment l'hospitalit qu'elle avait fini par accepter
de grand coeur au moulin.

Elle se dbattait encore contre les crmonieuses importunits de la
fermire, lorsque M. Bricolin arriva.



VIII.

LE PAYSAN PARVENU.

M. Bricolin tait un homme de cinquante ans, robuste et d'une figure
rgulire. Mais l'embonpoint avait envahi ses membres ramasss, ainsi
qu'il arrive  tous les campagnards  leur aise, qui, passant leurs
journes au grand air,  cheval la plupart du temps, et menant une vie
active mais non pnible, ont juste assez de fatigue pour entretenir
l'exubrance de leur sant et la complaisance de leur apptit. Grce
 ce stimulant d'un air vif et d'un exercice continuel, ces hommes
supportent quelque temps sans malaise des excs de table journaliers,
et, quoique dans leurs occupations champtres ils soient vtus d'une
manire peu diffrente des paysans, il est impossible de les confondre
avec eux, mme au premier coup d'oeil. Tandis que le paysan est toujours
maigre, bien proportionn et d'un teint basan qui a sa beaut, le
bourgeois de campagne est toujours, ds l'ge de quarante ans, afflig
d'un gros ventre, d'une dmarche pesante et d'un coloris vineux qui
vulgarisent et enlaidissent les plus belles organisations.

Parmi ceux qui ont fait leur fortune eux-mmes et qui ont commenc leur
vie par la sobrit force du paysan, on ne trouverait gure d'exception
 cet paississement de la forme et  cette altration de la peau. Car
c'est une observation proverbiale que lorsque le paysan commence  se
nourrir de viande et  boire du vin  discrtion, il devient incapable
de travailler, et que le retour  ses premires habitudes lui serait
infailliblement et promptement mortel. On peut donc dire que l'argent
passe dans leur sang, qu'ils s'y attachent de corps et d'me, et que la
vie ou la raison doit fatalement succomber chez eux  la perte de leur
fortune. Toute ide de dvouement  l'humanit, toute notion religieuse,
sont presque incompatibles avec cette transformation que le bien-tre
opre dans leur tre physique et moral. Il serait fort inutile
de s'indigner contre eux. Ils ne peuvent pas tre autrement. Ils
s'engraissent pour arriver  l'apoplexie ou  l'imbcillit. Leurs
facults pour l'acquisition et la conservation de la richesse,
trs-dveloppes d'abord, s'teignent vers le milieu de leur carrire,
et, aprs avoir fait fortune avec une rapidit et une habilet
remarquables, ils tombent de bonne heure dans l'apathie, le dsordre et
l'incapacit. Aucune ide sociale, aucun sentiment de progrs ne les
soutient. La digestion devient l'affaire de leur vie, et leur richesse
si vigoureusement acquise est, avant qu'ils l'aient consolide, engage
dans mille embarras et compromise par mille maladresses... sans parler
de la vanit qui les prcipite dans des spculations au-dessus de leur
crdit; si bien que tous ces riches sont presque toujours ruins au
moment o ils font le plus d'envieux.

M. Bricolin n'en tait pas encore l. Il tait  cet ge o l'activit
et la volont dans toute leur force, peuvent encore lutter contre la
double ivresse de l'orgueil et de l'intemprance. Mais il suffisait de
voir ses yeux un peu brids, son vaste abdomen, son nez luisant, et le
tremblement nerveux que l'habitude du coup du matin (c'est--dire les
deux bouteilles de vin blanc  jeun en guise de caf), donnait  sa main
robuste, pour prsager l'poque prochaine o cet homme si dispos, si
matinal, si prvoyant et si impitoyable en affaires, perdrait la sant,
la mmoire, le jugement et jusqu' la duret de son me, pour devenir un
ivrogne puis, un bavard trs-lourd, et un matre facile  tromper.

Sa figure avait t belle, quoique dpourvue absolument de distinction.
Ses traits courts et fortement accentus annonaient une nergie et
une pret peu communes. Il avait l'oeil vif, noir et dur, la bouche
sensuelle, le front troit et bas, les cheveux crpus, la parole
brve et rapide. Il n'y avait point de fausset dans son regard, ni
d'hypocrisie dans ses manires. Ce n'tait point un homme fourbe, et
le grand respect qu'il avait pour le tien et le mien, aux termes de la
socit actuelle, le rendait incapable de friponnerie. D'ailleurs, le
cynisme de sa cupidit l'empchait de farder ses intentions, et quand
il avait dit  son semblable: Mon intrt est contraire au tien, il
pensait lui avoir dmontr qu'il agissait en vertu du droit le plus
sacr, et qu'il avait fait acte de haute loyaut en le lui annonant.

_Demi-bourgeois, demi-manant,_ il portait le dimanche un costume mixte
entre le paysan et le _monsieur_. Son chapeau avait la forme plus basse
que celui des uns, et les bords moins larges que celui des autres. Il
avait une blouse grise  ceinture et  plis fixs sur sa taille courte,
qui lui donnait l'aspect d'une barrique cercle. Ses gutres exhalaient
une odeur d'table indlbile, et sa cravate de soie noire tait d'un
luisant graisseux. Ce personnage, court et brusque, fit une impression
dsagrable sur Marcelle, et sa conversation prolixe, roulant toujours
sur l'argent, lui fut encore moins sympathique que les prvenances
dsobligeantes de sa moiti.

Voici quel fut  peu prs le rsum du bavardage de deux heures qu'elle
eut  subir de la part de matre Bricolin. La proprit de Blanchemont
tait charge d'hypothques pour un grand tiers de sa valeur. Feu M. le
baron avait en outre demand des avances considrables sur les fermages,
et avec des intrts normes que M. Bricolin _avait t forc d'exiger_,
vu la difficult de se procurer de l'argent et le taux usuraire tabli
dans le pays. Madame de Blanchemont devait se soumettre  des conditions
encore plus dures, si elle voulait continuer le systme auquel son mari
avait t autoris par elle; ou bien, avant de demander les revenus,
elle devait payer l'arrir, capital et intrts, et intrt des
intrts, somme qui s'levait  plus de cent mille francs. Quant aux
autres cranciers, ils voulaient rentrer dans leurs fonds entirement,
ou garder leur crance entire  titre de placement. Il fallait donc
vendre la terre ou trouver promptement des capitaux; en un mot, la terre
valait huit cent mille francs, elle tait greve de quatre cent mille
francs de dettes, sans compter celle envers M. Bricolin. Il restait
trois cent mille francs, unique fortune dsormais de madame de
Blanchemont, indpendante de celle que son mari avait ou n'avait pas
laisse  son fils et dont elle ne connaissait pas encore la situation.

Marcelle tait loin de s'attendre  de si grands dsastres, elle n'en
avait pas prvu la moiti. Les cranciers n'avaient pas encore rclam,
et, bien nantis de leurs titres, ils attendaient, M. Bricolin tout le
premier, que la veuve s'informt de sa position pour lui demander le
paiement intgral ou la continuation du revenu que l'emprunt leur
assurait. Lorsqu'elle demanda  Bricolin pourquoi, depuis un mois
qu'elle tait veuve, il ne lui avait pas fait connatre l'tat de ses
affaires, il lui rpondit avec une brutale franchise qu'il n'avait pas
de raison pour se presser, que sa crance tait bonne, et que chaque
jour d'indiffrence de la part du propritaire tait un jour de profit
pour le fermier, pendant lequel il cumulait les intrts de son argent
sans rien aventurer. Ce raisonnement premptoire claira promptement
Marcelle sur le genre de moralit de M. Bricolin.

--C'est juste, lui rpondit-elle en souriant avec une ironie que le
fermier ne daigna pas comprendre. Je vois que c'est ma faute si chaque
jour que je laisse couler dvore plus que le revenu auquel je croyais
pouvoir prtendre. Mais, dans l'intrt de mon fils, je dois mettre
un terme  cette espce de dbcle, et j'attends de vous, monsieur
Bricolin, un bon conseil  cet gard.

M. Bricolin, trs surpris du calme avec lequel la dame de Blanchemont
venait d'apprendre qu'elle tait  peu prs ruine, et encore plus de la
confiance avec laquelle elle le consultait, la regarda entre les deux
yeux. Il vit dans sa physionomie une sorte de dfi malicieux port par
la plus parfaite candeur  sa cupidit.

--Je vois bien, dit-il, que vous voulez me tenter, mais je ne veux pas
m'exposer  des reproches de la part de votre famille. Cela fait tort 
un homme d'tre accus de complaisance intresse  des prts usuraires.
Il faut, madame de Blanchemont, que je vous parle srieusement; mais ici
les murs sont trop minces, et ce que j'ai  vous dire n'a pas besoin
d'tre bruit. Si vous voulez faire semblant de venir avec moi examiner
le vieux chteau, je vous dirai, 1 ce que je vous conseillerais de
faire si j'tais votre parent; 2 ce que, tant votre crancier, je
dsire que vous fassiez; vous verrez s'il y a un troisime avis 
examiner. Je ne le pense pas.

Si le vieux chteau n'et pas t entour d'orties, de mares stagnantes
et ftides, et de mille dcombres mutils qui n'avaient plus aucune
autre physionomie que celle d'un dsordre barbare, c'et t un dbris
du pass assez pittoresque. Il y avait un reste de foss avec de grands
roseaux, de superbes lierres sur toute une face du btiment, et un
boulement o des cerisiers sauvages avaient acquis un dveloppement
magnifique. Ce ct ne manquait pas de posie. M. Bricolin montra 
Marcelle la chambre que son mari avait coutume d'habiter en passant. Il
y avait un reste d'ameublement du temps de Louis XVI, trs-malpropre
et trs-fan. Cependant cette pice tait habitable, et madame de
Blanchemont rsolut d'y passer la nuit.

--Cela contrariera un peu ma femme, qui tenait  honneur de vous
recevoir dans ses meubles, dit M. Bricolin; mais je ne connais rien de
plus mal  propos que de tourmenter les personnes. Si le vieux chteau
vous plat, il ne faut pas disputer des gots, comme on dit, et j y
ferai transporter vos effets. On mettra un lit de sangle dans ce cabinet
pour votre _fille de chambre_. En attendant, je vais vous parler
srieusement de vos affaires, madame de Blanchemont: c'est le plus
press.

Et, tirant un fauteuil, Bricolin s'y installa et commena ainsi:

--D'abord, permettez-moi de vous demander si vous avez par devers vous
une autre fortune que la terre de Blanchemont? je ne crois pas, si je
suis bien inform.

--Je n'ai  moi rien autre chose, rpondit Marcelle avec tranquillit.

--Et pensez-vous que votre fils ait  hriter d'une grosse fortune du
chef de son pre?

--Je n'en sais rien. Si les proprits de M. de Blanchemont sont aussi
greves que la mienne....

--Ah! vous n'en savez rien? Vous ne vous occupez donc pas de vos
affaires? c'est drle! Mais tous les nobles sont comme cela. Moi,
je suis oblig de connatre votre position. C'est mon mtier et mon
intrt. Or donc, voyant que feu M. le baron allait grand train, et ne
prvoyant pas qu'il mourrait si jeune, j'ai d m'assurer des brches
qu'il pouvait avoir faites  sa fortune, afin d'tre en garde contre des
emprunts qui auraient pu excder un jour la valeur des terres d'ici, et
me laisser sans garantie. J'ai donc fait courir et fureter les gens
du mtier, et je sais,  un sou prs, ce qui reste, _au jour
d'aujourd'hui_,  votre petit bonhomme.

--Faites-moi donc le plaisir de me l'apprendre, monsieur Bricolin.

--C'est facile, et vous pourrez le vrifier. Si je me trompe de dix
mille francs, c'est tout le bout du monde. Votre mari avait environ un
million de fortune, il reste cela au soleil, sauf qu'il y a neuf cent
quatre-vingt ou quatre-vingt-dix mille francs de dettes  payer.

--Ainsi, mon fils n'a plus rien? dit Marcelle trouble de cette
rvlation nouvelle.

--Comme vous dites. Avec ce que vous avez il aura encore trois cent
mille francs un jour. C'est encore joli si vous voulez rassembler et
liquider cela. En terres, a reprsente six ou sept mille livres de
rente. Si vous voulez le manger, c'est encore plus joli.

--Je n'ai pas l'intention de dtruire l'unique avenir de mon fils. Mon
devoir est de me dgager autant que possible des embarras o je me
trouve.

--En ce cas, coutez: Vos terres et les siennes rapportent deux pour
cent. Vous payez les intrts de vos dettes quinze et vingt pour cent;
avec les intrts cumuls, vous arriverez promptement  augmenter sans
fin le capital de la dette. Comment allez-vous faire?

--Il faut vendre, n'est-ce pas?

--Comme vous voudrez. Je crois que c'est dans votre intrt bien
entendu,  moins que, pourtant, comme vous avez pour longtemps la
jouissance du bien de votre fils, vous ne prfriez profiter du
dsordre, et faire votre part.

--Non, monsieur Bricolin, telle n'est pas mon intention.

--Mais vous pourriez encore tirer de l'argent de cette fortune-l, et
comme le petit a encore des grands parents dont il hritera, il pourrait
n'tre pas banqueroutier  l'poque de sa majorit.

--C'est trs-bien raisonn, dit froidement Marcelle; mais je veux agir
tout autrement. Je veux tout vendre afin que les dettes de la succession
n'excdent pas le capital; et quant  ma fortune, je veux la liquider,
afin d'avoir le moyen d'lever convenablement mon fils.

--En ce cas, vous voulez vendre Blanchemont?

--Oui, monsieur Bricolin, tout de suite.

--Tout de suite? Oh! je le crois bien; quand on est dans votre position,
et qu'on veut en sortir franchement, il n'y a pas un jour  perdre,
puisque chaque jour fait un trou  la bourse. Mais croyez-vous que ce
soit bien facile de vendre une terre de cette importance tout de suite,
soit en bloc, soit en dtail? Autant vaudrait dire que du jour au
lendemain on va vous btir un chteau comme celui-ci, assez solide pour
durer cinq ou six cents ans. Sachez donc _qu'au jour d'aujourd'hui_ on
ne remue de fonds que dans l'industrie, les chemins de fer et autres
grosses affaires o il y a cent pour cent  perdre ou  gagner. Quant
aux proprits territoriales, c'est le diable  dloger. Dans notre
pays, tout le monde voudrait vendre, et personne ne veut acheter, tant
on est las d'enterrer dans les sillons de gros capitaux pour un mince
revenu. La terre est bonne pour quiconque y rside, en vit et y fait des
conomies; c'est la vie des campagnards comme moi. Mais pour vous autres
gens des villes, c'est un revenu misrable. Ainsi donc, un bien de
cinquante, cent mille francs au plus, trouvera parmi mes pareils
des acqureurs empresss. Un bien de huit cent mille francs dpasse
gnralement nos moyens, et il vous faudra chercher, dans l'tude de
votre notaire  Paris un capitaliste qui ne sache que faire de ses
fonds. Pensez-vous qu'il y en ait beaucoup _au jour d'aujourd'hui_?
Quand on peut jouer  la bourse,  la roulette, aux _z'houlires_, aux
chemins de fer, aux places et  mille autres gros jeux? Il vous faudra
donc rencontrer quelque vieux noble peureux qui aime mieux placer son
argent  deux pour cent, dans la crainte d'une rvolution, que de se
lancer dans les belles spculations qui tentent tout le monde _au
jour d'aujourd'hui_. Encore faudrait-il qu'il y et une belle maison
d'habitation o un vieux rentier pt venir finir ses jours. Mais vous
voyez votre chteau? je n'en voudrais pas pour les matriaux. La
peine de le jeter par terre ne vaudrait pas ce qu'on en retirerait de
charpente pourrie et de moellons fendus. Ainsi donc, vous pouvez bien,
en faisant afficher votre terre, la vendre en bloc un de ces matins;
mais vous pouvez bien aussi attendre dix ans; car votre notaire aura
beau dire et imprimer sur ses pancartes, comme c'est l'usage, qu'elle
rapporte trois et trois et demi; on verra mon bail, et on saura que, les
impts dfalqus, elle n'en rapporte pas deux.

--Voire bail a peut-tre t conclu en raison des avances que vous aviez
faites  M. de Blanchemont? dit Marcelle en souriant.

--Comme de juste! rpondit Bricolin avec aplomb, et mon bail est de
vingt ans; il y en a un d'coul, reste dix-neuf. Vous le savez bien,
vous l'avez sign. Aprs cela, vous ne l'avez peut-tre pas lu... Dame!
c'est votre faute.

--Aussi, je ne m'en prends  personne. Donc, je ne puis pas vendre en
bloc, mais en dtail?

--En dtail, vous vendrez bien, vous vendrez cher, mais on ne vous
paiera pas.

--Pourquoi cela?

--Parce que vous serez force de vendre  beaucoup de gens dont la
plupart ne seront pas solvables,  des paysans qui, les meilleurs,
s'acquitteront sou par sou  la longue, et, les plus gueux, qui se
laisseront tenter par l'amour de possder un peu de terre, comme ils
font tous _au jour d'aujourd'hui_, et qu'il vous faudra exproprier au
bout de dix ans, sans avoir touch de revenu. Cela vous ennuiera de les
tourmenter?

--Et je ne m'y rsoudrai jamais. Ainsi, monsieur Bricolin, selon vous,
je ne puis ni vendre ni conserver?

--Si vous voulez tre raisonnable, ne pas vendre cher et palper du
comptant, vous pouvez vendre  quelqu'un que je connais.

--A qui donc?

--A moi.

--A vous, monsieur Bricolin?

--A moi, Nicolas-tienne Bricolin.

--En effet, dit Marcelle, qui se rappela en cet instant quelques paroles
chappes au meunier d'Angibault; j'ai entendu parler de cela. Et
quelles sont vos propositions?

--Je m'arrange avec vos cranciers hypothcaires, je dmembre la terre,
je vends  ceux-ci, j'achte  ceux-l, je garde ce qui est  ma
convenance et je vous paie le reste.

--Et les cranciers, vous les payez comptant aussi? Vous tes normment
riche, monsieur Bricolin?

--Non, je les fais attendre, et, d'une manire ou de l'autre, je vous en
dbarrasse.

--Je croyais qu'ils voulaient tous tre rembourss immdiatement; vous
me l'aviez dit?

--Ils seraient exigeants avec vous; ils me feront crdit,  moi.

--C'est juste. Je passe pour insolvable peut-tre?

--Possible! _au jour d'aujourd'hui_, on est trs-mfiant. Voyons, madame
de Blanchemont! vous me devez cent mille francs, je vous en donne deux
cent cinquante mille, et nous sommes quittes.

--C'est--dire que vous voulez payer deux cent cinquante mille francs ce
qui en vaut trois cent mille?

--C'est un petit _boni_ qu'il est juste que vous m'accordiez; je paie
comptant. Vous direz que c'est mon avantage de ne pas servir d'intrts
ayant l'argent. C'est votre avantage aussi de palper votre fortune, dont
vous n'aurez plus ni sou ni maille si vous tardez.

--Ainsi, vous voulez profiter des embarras de ma position pour rduire
d'un sixime le peu qui me reste?

--C'est mon droit, et tout autre que moi exigerait davantage. Soyez sre
que je prends vos intrts autant que possible. Allons, mon premier mot
sera le dernier. Vous y penserez.

--Oui, monsieur Bricolin, il me semble qu'il faut y penser.

--Diable! je le crois bien! Il faut d'abord vous assurer que je ne vous
trompe pas, et que je ne me trompe pas moi-mme sur votre situation et
sur la valeur de vos biens. Vous voil ici; vous vous renseignerez, vous
verrez tout par vous-mme, vous pourrez mme aller visiter les terres
de votre mari du ct du Blanc, et quand vous serez au courant, dans un
mois environ, vous me direz votre rponse. Seulement, vous pouvez bien
rsumer mes offres en tablissant ainsi votre calcul sur une base dont
je ne crains pas la vrification: vous pouvez, 1 vendre ce qui vous
reste de net le double de ce que je vous en offre, mais vous n'en
toucherez pas la moiti, ou bien vous attendrez dix ans, durant lesquels
vous aurez  servir tant d'intrts qu'il ne vous restera rien; 2 vous
pouvez me vendre  un sixime de perte et toucher, d'ici  trois mois,
deux cent cinquante mille francs en bon or ou en bon argent, ou en jolis
billets de banque,  votre choix. Allons, j'ai dit! maintenant revenez 
la maison dans une petite heure, vous dnerez avec nous. Il faudra faire
chez nous comme chez vous, entendez-vous, madame la baronne? Nous sommes
en affaires, et si vous ne me demandez pas d'autre _pot de vin_, ce ne
sera pas grand'-chose.

La position o Marcelle se trouvait dsormais vis--vis des Bricolin lui
tait tout scrupule, et ncessitait d'ailleurs l'acceptation de cette
offre. Elle promit donc d'en profiter; mais elle demanda, en attendant
l'heure du repas,  rester au vieux chteau pour crire une lettre, et
M. Bricolin la quitta pour lui envoyer ses domestiques et ses paquets.



IX.

UN AMI IMPROVIS.

Pendant quelques instants qu'elle demeura seule, Marcelle fit rapidement
beaucoup de rflexions, et bientt elle sentit que l'amour lui donnait
une nergie dont elle n'et pas t capable peut-tre sans cette
toute-puissante inspiration. Au premier aspect, elle avait t un peu
effraye de ce triste manoir, l'unique demeure qui lui restt en propre.
Mais en apprenant que cette ruine mme n'allait bientt plus lui
appartenir, elle se prit  sourire en la regardant avec une curiosit
compltement dsintresse. L'cusson seigneurial de sa famille tait
encore intact au manteau des vastes chemines.

--Ainsi, se dit-elle, tout va tre rompu entre moi et le pass. Richesse
et noblesse s'teignent de compagnie, _au jour d'aujourd'hui_, comme dit
ce Bricolin. O mon Dieu! que vous tes bon d'avoir fait l'amour de tous
les temps et immortel comme vous-mme!

Suzette entra, apportant le ncessaire de voyage que sa matresse avait
demand pour crire. Mais, en l'ouvrant, Marcelle jeta par hasard les
yeux sur sa soubrette, et lui trouva une si trange expression en
contemplant les murailles nues du vieux castel, qu'elle ne put
s'empcher de rire. La figure de Suzette se rembrunit davantage, et sa
voix prit un diapason de rvolte bien marqu.--Ainsi, dit-elle, Madame
est rsolue  coucher ici?

--Vous le voyez bien, rpondit Marcelle, et vous avez l un cabinet pour
vous, avec une vue magnifique et beaucoup d'air.

--Je suis fort oblige  madame, mais madame peut tre assure que je
n'y coucherai pas. J'y ai peur en plein jour; que serait-ce la nuit? on
dit qu'il y revient, et je n'ai pas de peine  le croire.

--Vous tes folle, Suzette. Je vous dfendrai contre les revenants.

--Madame aura la bont de faire coucher ici quelque servante de la
ferme, car j'aimerais mieux m'en aller tout de suite  pied de cet
affreux pays....

--Vous le prenez tragiquement, Suzette. Je ne veux vous contraindre en
rien, vous coucherez o vous voudrez; cependant je vous ferai observer
que si vous preniez l'habitude de me refuser vos services, je me verrais
dans la ncessit de me sparer de vous.

--Si Madame compte rester longtemps dans ce pays-ci, et habiter cette
masure....

--Je suis force d'y rester un mois, et peut-tre davantage; qu'en
voulez-vous conclure?

--Que je demanderai  madame de vouloir bien me renvoyer a Paris ou dans
quelque autre terre de madame, car je fais serment que je mourrais ici
au bout de trois jours.

--Ma chre Suzette, rpondit Marcelle avec beaucoup de douceur, je n'ai
plus d'autre terre, et je ne retournerai probablement jamais demeurer 
Paris. Je n'ai plus de fortune, mon enfant, et il est probable que je ne
pourrai vous garder longtemps  mon service. Puisque ce sjour vous est
odieux, il est inutile que je vous l'impose durant quelques jours. Je
vais vous payer vos gages et votre voyage. La patache qui nous a amenes
n'est pas repartie. Je vous donnerai de bonnes recommandations, et mes
parents vous aideront  vous placer.

--Mais comment madame veut-elle que je m'en aille comme cela toute
seule? Vraiment, c'tait bien la peine de m'amener si loin dans un pays
perdu!

--J'ignorais que j'tais ruine, et je viens de l'apprendre  l'instant
mme, rpondit Marcelle avec calme; ne me faites donc pas de reproches,
c'est involontairement que je vous ai caus cette contrarit.
D'ailleurs, vous ne partirez pas seule; Lapierre retournera  Paris avec
vous.

--Madame renvoie aussi Lapierre? reprit Suzette consterne.

--Je ne renvoie pas Lapierre. Je le rends  ma belle-mre, qui me
l'avait donn, et qui reprendra avec plaisir ce vieux et bon serviteur.
Allez dner, Suzette, et prparez-vous  partir.

Confondue du sang-froid et de la tranquille douceur de sa matresse,
Suzette fondit en larmes, et, par un retour d'affection, peut-tre
irrflchi, elle la supplia de lui pardonner et de la garder auprs
d'elle.

--Non, ma chre fille, rpondit Marcelle, vos gages sont dsormais
au-dessus de ma position. Je vous regrette malgr vos travers, et
peut-tre me regretterez-vous aussi malgr mes dfauts. Mais c'est un
sacrifice invitable, et le moment o nous sommes n'est pas celui de la
faiblesse.

--Et que va devenir madame? sans fortune, sans domestiques, et avec
un petit enfant sur les bras, dans un pareil dsert! Ce pauvre petit
Edouard!

--Ne vous affligez pas, Suzette; vous vous placerez certainement chez
quelqu'un de ma connaissance. Nous nous reverrons. Vous reverrez
Edouard. Ne pleurez pas devant lui, je vous en supplie!

Suzette sortit; mais Marcelle n'avait pas encore mis sa plume dans
l'encre pour crire, que le grand farinier parut devant elle, portant
Edouard sur un bras, et un sac de nuit sur l'autre.

--Ah! lui dit Marcelle en recevant l'enfant qu'il dposa sur ses genoux,
vous tes donc toujours occup  m'obliger, monsieur Louis? Je suis bien
aise que vous ne soyez pas encore parti. Je ne vous avais presque pas
remerci, et j'aurais eu du regret de ne pas vous dire adieu.

--Non, je ne suis pas encore parti, dit le meunier, et  dire vrai, je
ne suis pas trs-press de m'en aller. Mais tenez, Madame, si a vous
est gal, vous ne m'appellerez plus _monsieur_. Je ne suis pas un
monsieur, et de votre part a me contrarie  prsent, cette crmonie!
vous m'appellerez Louis tout court, ou Grand-Louis, comme tout le monde.

[Illustration: Le groupe qui se prsentait se composait de trois
gnrations.]

--Mais je vous ferai observer que cela sera trs contraire  l'galit,
et que d'aprs vos rflexions de ce matin...

--Ce matin j'tais une bte, un cheval, et un cheval de moulin qui pis
est. J'avais des prventions...  cause de la noblesse et de votre
mari... que sais-je? Si vous m'aviez appel Louis, je crois que je vous
aurais appele... Comment vous appelez-vous?

---Marcelle.

--J'aime assez ce nom-l, madame Marcelle! Eh bien! je vous appellerai
comme cela: a ne me rappellera plus monsieur le baron.

--Mais si je ne vous appelle plus monsieur, vous m'appellerez donc
Marcelle tout court? dit madame de Blanchemont en riant..

--Non, non, vous tes une femme... et une femme comme il y en a peu, le
diable m'emporte!... Tenez, je ne m'en cache pas, je vous porte dans mon
coeur, surtout depuis un moment.

--Pourquoi depuis un moment, Grand-Louis? dit Marcelle qui commenait 
crire et qui n'coutait plus le meunier qu' demi.

--C'est que pendant que vous causiez avec votre fille de chambre, tout
 l'heure, j'tais l dans l'escalier avec votre coquin d'enfant qui me
faisait mille niches pour m'empcher d'avancer, et, malgr moi, j'ai
entendu tout ce que vous disiez. Je vous en demande pardon.

--Il n'y a pas de mal  cela, dit Marcelle; ma position n'est pas un
secret, puisque je la faisais connatre  Suzette, et, d'ailleurs, je
suis certaine qu'un secret serait bien plac entre vos mains.

--Un secret de vous serait plac dans mon coeur, reprit le meunier
attendri. Ah ! vous ne saviez donc pas, avant de venir ici, que vous
tiez ruine?

--Non, je ne le savais pas. C'est M. Bricolin qui vient de me
rapprendre. Je m'attendais  des pertes rparables, voila tout.

--Et vous n'en avez pas plus de chagrin que cela?

Marcelle, qui crivait, ne songea pas  rpondre mais au bout d'un
instant, elle leva les yeux sur le Grand-Louis, et le vit debout devant
elle, les bras croiss et la contemplant avec une sorte d'enthousiasme
naf et d'tonnement Profond.

[Illustration: M Bricolin tait un homme de cinquante ans.]

--C'est donc bien surprenant, lui dit-elle, de voir une personne qui
perd sa fortune sans perdre l'esprit. D'ailleurs, ne me reste-il pas de
quoi vivre?

--Ce qui vous reste, je le sais  peu prs. Je connais vos affaires
peut-tre mieux que vous; car le pre Bricolin, quand il a bu un coup,
aime  causer, et il m'a assez cass la tte de tout cela, alors que a
ne m'intressait gure. Mais c'est gal, voyez-vous; une personne qui
voit sans sourciller un million d'un ct et un demi-million de l'autre,
s'en aller de devant elle... crac! en un clin d'oeil... je n'ai jamais
vu cela, et je ne le comprends pas encore!

--Vous comprendriez encore moins si je vous disais que, quant  ce qui
me concerne, cela me fait un plaisir extrme.

--Ah! mais par rapport  votre fils! dit le meunier en baissant la voix
pour que l'enfant qui jouait dans la pice voisine n'entendt pas ses
paroles.

--Au premier moment j'ai t un peu effraye, rpondit Marcelle, et
puis, je me suis bientt console. Il y a longtemps que je me dis que
c'est un malheur que de natre riche, et d'tre destin  l'oisivet, 
la haine des pauvres,  l'gosme et  l'impunit que donne la richesse.
J'ai regrett bien souvent de n'tre pas fille et mre d'ouvrier. A
prsent, Louis, je serai du peuple, et les hommes comme vous ne se
mfieront plus de moi.

--Vous ne serez pas du peuple, dit le meunier; il vous reste encore une
fortune qu'un homme du peuple regarderait comme immense, quoique ce ne
soit pas grand'chose pour vous. D'ailleurs ce petit enfant a des parents
riches qui ne le laisseront pas lever comme un pauvre. Tout cela,
madame Marcelle, c'est donc des romans que vous vous faites; mais o
diable avez-vous donc pris ces ides-l? Il faut que vous soyez une
sainte, le diable n`enlve! a me fait un singulier effet de vous
entendre dire des choses pareilles, quand toutes les autres personnes
riches ne songent qu' le devenir davantage. Vous tes la premire de
votre espce que je vois. Est-ce qu'il y a  Paris d'autres riches et
d'autres nobles qui pensent comme vous?

---Il n'y en a gure, je dois en convenir. Mais ne m'en faites pas tant
de mrite, Grand-Louis. Un jour viendra o je pourrai peut-tre vous
faire comprendre pourquoi je suis ainsi.

--Faites excuse, mais je m'en doute.

--Non.

--Si fait, et la preuve, c'est que je ne peux pas vous le dire. Ce sont
des affaires dlicates, et vous me diriez que je suis trop os de
vous questionner l-dessus. Si vous saviez pourtant, comme sur ce
chapitre-l, je suis penaud et capable de comprendre les peines des
autres! Je vous dirai mes soucis, moi! Oui, le tonnerre m'crase! je
vous les dirai. Il n'y aura que vous et ma mre qui saurez cela. Vous me
direz quelques bonnes paroles qui me remettront peut-tre l'esprit.

--Et si je vous disais,  mon tour, que je m'en doute?

--Vous devez vous en douter! preuve qu'il y a de l'amour et de l'argent
mls dans toutes ces affaires-l.

--Je veux que vous me fassiez vos confidences, Grand-Louis; mais voici
le vieux Lapierre qui monte. Nous nous reverrons bientt, n'est-ce pas?

--Il le faut, dit le meunier en baissant la voix, car j'ai sur vos
affaires avec le Bricolin bien des choses  vous demander. J'ai peur
que ce gaillard-l ne vous mne un peu trop durement, et qui sait!
tout paysan que je suis, je pourrais peut-tre vous rendre service.
Voulez-vous me traiter en ami?

--Certainement.

--Et vous ne ferez rien sans m'avertir?

--Je vous le promets, ami. Voici Lapierre.

--Faut-il que je m'en aille?

--Allez ici  ct, avec Edouard. J'aurai peut-tre besoin de vous
consulter, si vous avez le temps d'attendre quelques minutes de plus.

--C'est dimanche... D'ailleurs, a serait tout autre jour...!



X.

CORRESPONDANCE.

Lapierre entra. Suzette lui avait dj tout dit. Il tait ple et
tremblant. Vieux et incapable d'un service pnible, il n'tait pour
Marcelle qu'un porte-respect en voyage. Mais, sans le lui avoir jamais
exprim, il lui tait sincrement attach, et, malgr l'aversion qu'il
prouvait dj, aussi bien que Suzette, pour la Valle-Noire et le vieux
chteau, il refusa de quitter sa matresse et dclara qu'il la servirait
pour aussi peu de gages qu'elle jugerait  propos de lui en donner.

Marcelle, touche de son noble dvouement, lui serra affectueusement les
mains, et vainquit sa rsistance en lui dmontrant qu'il lui serait plus
utile en retournant  Paris qu'en restant  Blanchemont. Elle voulait
se dfaire de son riche mobilier, et Lapierre tait trs-capable de
prsider  cette vente, d'en recueillir le prix et de le consacrer au
paiement des petites dettes courantes que madame de Blanchemont avait pu
laisser  Paris. Probe et entendu, Lapierre fut flatt de jouer le rle
d'une espce d'homme d'affaires, d'un homme de confiance,  coup sr, et
de rendre service  celle dont il se sparait  regret. Les arrangements
de dpart furent donc faits. Ici, Marcelle, qui pensait  tous les
dtails de sa position avec un sang-froid remarquable, rappela le
Grand-Louis et lui demanda s'il pensait qu'on put vendre dans le pays la
calche qu'elle avait laisse  ***.

--Ainsi vous brlez vos vaisseaux? rpondit le meunier. Tant mieux pour
nous! Vous resterez peut-tre ici, et je ne demande qu' vous y garder.
Je vais souvent  *** pour des affaires que j'y ai, et pour voir une de
mes soeurs qui y est tablie. Je sais  peu prs tout ce qui se passe
dans ce pays-l, et je vois bien d'ailleurs que tous nos bourgeois,
depuis quelques annes, ont la rage des belles voitures et de toutes les
choses de luxe. J'en sais un qui veut en faire venir une de Paris; la
vtre est toute rendue, a lui pargnera la dpense du transport, et
dans notre pays, tout en faisant de grosses folies, on regarde encore
aux petites conomies. Elle m'a paru belle et bonne, cette voiture.
Combien cela vaut-il, une affaire comme a?

--Deux mille francs.

--Voulez-vous que j'aille avec M. Lapierre jusqu' ***? Je le mettrai en
rapport avec les acheteurs, et il touchera l'argent, car chez nous on ne
paie comptant qu'aux trangers.

--Si ce n'tait pas abuser de votre temps et de votre obligeance, vous
feriez seul cette affaire.

--J'irai avec plaisir; mais ne parlez pas de cela  M. Bricolin, il
serait capable de vouloir l'acheter, lui, la calche!

--Eh bien! pourquoi non?

--Ah bon! il ne manquerait plus que a pour faire tourner la tte ...
aux personnes de sa famille! D'ailleurs, le Bricolin trouverait moyen de
vous la payer moiti de ce qu'elle vaut. Je vous dis que je m'en charge.

--En ce cas, vous me rapporterez l'argent, s'il est possible? car je
croyais avoir  en toucher ici, au lieu qu'il me faudra sans doute en
restituer.

--Eh bien, nous partirons ce soir;  cause du dimanche, a ne me
drangera pas; et si je ne reviens pas demain soir ou aprs-demain matin
avec deux mille francs, prenez-moi pour un vantard.

--Que vous tes bon, vous! dit Marcelle en songeant  la rapacit de son
riche fermier.

--Il faudra que je vous rapporte aussi vos malles, que vous avez
laisses l-bas? dit le Grand-Louis.

--Si vous voulez bien louer une charrette et me les faire envoyer...

--Non pas!  quoi bon louer un homme et un cheval? Je mettrai Sophie au
tombereau, et je parie que mademoiselle Suzette aimera mieux voyager en
plein air sur une boite de paille, avec un bon conducteur comme moi,
qu'avec cet enrag patachon dans son panier  salade. Ah a! tout n'est
pas dit. Il vous faut une servante, celles de M. Bricolin ont trop
d'occupation pour amuser votre coquin d'enfant du matin au soir. Ah! si
j'avais le temps, moi! nous ferions une belle vie ensemble, avec a que
j'adore les enfants et que celui-l a plus d'esprit que moi! je vas vous
prter la petite Fanchon, la servante  ma mre. Nous nous en passerons
bien pendant quelque temps. C'est une petite fille qui aura soin du
petit comme de la prunelle de ses yeux, et qui fera tout ce que vous lui
commanderez. Elle n'a qu'un dfaut, c'est de dire trois fois _plat-il?_
 chaque parole qu'on lui adresse Mais que voulez-vous, elle s'imagine
que c'est une politesse, et qu'on la gronderait si elle ne faisait pas
semblant d'tre sourde.

--Vous tes ma Providence, dit Marcelle, et j'admire que, dans une
situation qui devait me susciter mille embarras, il se trouve sur mon
chemin un coeur excellent qui vienne  mon secours.

--Bah! bah! ce sont de petits services d'amiti, que vous me rendrez
d'une autre faon. Vous m'avez dj grandement servi, sans vous en
douter, depuis que vous tes ici!

--Et comment cela?...

--Ah! dame! nous causerons de cela plus tard, dit le meunier d'un air
mystrieux, et avec un sourire o le srieux de sa passion faisait un
trange contraste avec l'enjouement de son caractre.

Le dpart du meunier et des domestiques ayant t rsolu d'un commun
accord pour le soir mme, _ la frache_, comme disait Grand-Louis,
Marcelle, n'ayant plus que quelques instants pour crire avant le dner
de la ferme, traa rapidement les deux billets suivants:

PREMIER BILLET.

  _Marcelle, baronne de Blanchemont,  la comtesse
  de Blanchemont, sa belle-mre._


Chre maman,

Je m'adresse  vous comme  la plus courageuse des femmes et  la
meilleure tte de la famille, pour vous annoncer et vous charger
d'annoncer au respectable comte et  nos autres chers parents, une
nouvelle qui vous affectera, j'en suis sre, plus que moi. Vous m'avez
souvent fait part de vos apprhensions, et nous avons trop caus du
sujet qui m'occupe en ce moment pour que vous ne m'entendiez pas 
demi-mot. _Il n'y a plus rien_ (mais rien) _de la fortune d'douard_.
De la mienne, il reste deux cent cinquante mille ou trois cent mille
francs. Je ne connais encore ma situation que par un homme qui serait
intress  exagrer le dsastre, si la chose tait possible, mais qui
a trop de bon sens pour tenter de me tromper, puisque demain,
aprs-demain, je puis m'instruire par moi-mme. Je vous renvoie le bon
Lapierre, et n'ai pas besoin de vous engager  le reprendre chez vous.
Vous me l'aviez donn pour qu'il mt un peu d'ordre et d'conomie dans
les dpenses de la maison. Il a fait son possible; mais qu'tait-ce que
ces pargnes domestiques, lorsqu'au dehors la prodigalit tait sans
contrle et sans limites? De petites raisons qu'il vous expliquera
lui-mme me forcent  brusquer son dpart; voil pourquoi je vous cris
en courant, et sans entrer dans des dtails que je ne possde pas
moi-mme, et qui viendront plus tard. Je tiens  ce que Lapierre vous
voie seule et vous remette ceci, afin que vous ayez quelques heures ou
quelques jours au besoin pour prparer le comte  cette rvlation. Vous
l'adoucirez en lui disant mille fois tout ce que vous savez de moi,
combien je suis indiffrente aux jouissances de la richesse, et combien
je suis incapable de maudire qui que ce soit et quoi que ce soit dans le
pass. Comment ne pardonnerais-je pas  celui qui a eu le malheur de ne
pas vivre assez pour tout rparer! Chre maman, que sa mmoire reoive
de votre coeur et du mien une entire et facile absolution!

Maintenant, deux mots sur douard et sur moi, qui ne faisons qu'un
dans cette preuve de la destine. Il me restera, je l'espre, de quoi
pourvoir  tous ses besoins et  son ducation. Il n'est pas d'ge 
s'affliger de pertes qu'il ignore et qu'il sera bon de lui laisser
ignorer autant que possible lorsqu'il sera capable de les comprendre.
N'est-il pas heureux pour lui que ce changement dans sa situation
s'opre avant qu'il ait pu se faire un besoin de vivre dans l'opulence?
Si c'est un malheur d'tre rduit au ncessaire (ce n'en est pas un
 mes yeux), il ne le sentira pas, et, habitu dsormais  vivre
modestement, il se croira assez riche. Puisqu'il tait destin  tomber
dans une condition mdiocre, c'est donc un bienfait de la Providence de
l'y avoir fait descendre dans un ge o la leon, loin d'tre amre, ne
peut que lui tre utile. Vous me direz que d'autres hritages lui sont
rservs. Je suis trangre  cet avenir, et ne veux, en aucune faon,
en profiter d'avance. Je refuserais presque comme un affront les
sacrifices que sa famille voudrait s'imposer pour me procurer ce qu'on
appelle un genre de vie honorable. Dans l'apprhension de ce que je
viens d'apprendre, j'avais dj fait mon plan de conduite. Je viens de
m'y conformer, et rien au monde ne m'en fera dpartir. Je suis rsolue
 m'tablir en province, au fond d'une campagne, o j'habituerai les
premires annes de mon fils  une vie laborieuse et simple, et o il
n'aura pas le spectacle et le contact de la richesse d'autrui pour
dtruire le bon effet de mes exemples et de mes leons. Je ne perds pas
l'esprance d'aller vous le prsenter quelquefois, et vous verrez avec
plaisir un enfant robuste et enjou, au lieu de cette frle et rveuse
crature pour l'existence de laquelle nous n'avions cess de trembler.
Je sais les droits que vous avez sur lui et le respect que je dois  vos
volonts et  vos conseils; mais j'espre que vous ne blmerez pas mon
projet, et que vous me laisserez gouverner cette enfance durant laquelle
les soins assidus d'une mre et les salutaires influences de la campagne
seront plus utiles que les leons superficielles d'un professeur
grassement pay, des exercices de mange et des promenades en voiture
au bois de Boulogne. Quant  moi, ne vous inquitez nullement; je n'ai
aucun regret  ma vie nonchalante et  mon entourage d'oisivet. J'aime
la campagne de passion, et j'occuperai les longues heures que le monde
ne me volera plus  m'instruire pour instruire mon fils. Vous avez eu
jusqu'ici quelque confiance en moi, voici le moment d'en avoir une
entire. J'ose y compter, sachant que vous n'avez qu' interroger votre
me nergique et votre coeur profondment maternel pour comprendre mes
desseins et mes rsolutions.

Tout cela rencontrera bien quelque opposition dans les ides de la
famille; mais quand vous aurez prononc que j'ai raison, tous seront
de votre avis. Je remets donc notre prsent et notre avenir entre vos
mains, et je suis avec dvouement, tendresse et respect,  vous pour la
vie.

Marcelle.

Suivait un post-scriptum relatif  Suzette, et la demande d'envoyer
l'homme d affaires de la famille au Blanc, afin qu'il pt constater
la ruine de cette fortune territoriale et s'occuper activement de la
liquidation. Quant  ses affaires personnelles, Marcelle voulait et
pouvait les liquider elle-mme avec l'aide des hommes comptents de la
localit.

La seconde lettre tait adresse  Henri Lmor:

Henri, quel bonheur! quelle joie! je suis ruine. Vous ne me
reprocherez plus ma richesse, vous ne harez plus mes chanes dores. Je
redeviens une femme que vous pouvez aimer sans remords, et qui n'a plus
de sacrifices  s'imposer pour vous. Mon fils n'a plus de riche hritage
 recueillir, du moins immdiatement. J'ai le droit dsormais de
l'lever comme vous l'entendez, d'en faire un homme, de vous confier
son ducation, de vous livrer son me tout entire. Je ne veux pas vous
tromper, nous aurons peut-tre une petite lutte  soutenir contre
la famille de son pre, dont l'aveugle tendresse et l'orgueil
aristocratique voudront le rendre au monde en l'enrichissant malgr moi.
Mais nous triompherons avec de la douceur, un peu d'adresse et beaucoup
de fermet. Je me tiendrai assez loin de leur influence pour la
paralyser, et nous entourerons d'un doux mystre le dveloppement de
cette jeune me. Ce sera l'enfance de Jupiter au fond des grottes
sacres. Et quand il sortira de cette divine retraite pour essayer sa
puissance, quand la richesse viendra le tenter, nous lui aurons fait
une me forte contre les sductions du monde et la corruption de l'or.
Henri, je me berce des plus douces esprances, ne venez pas les dtruire
avec des doutes cruels et des scrupules que j'appellerais alors
pusillanimes. Vous me devez votre appui et votre protection, maintenant
que je vais m'isoler d'une famille pleine de sollicitude et de bont,
mais que je quitte et vais combattre par la seule raison qu'elle ne
partage pas vos principes. Ce que je vous ai crit, il y a deux jours,
en quittant Paris, est donc pleinement et facilement confirm par ce
billet. Je ne vous appelle pas auprs de moi maintenant, je ne le dois
pas, et la prudence, d'ailleurs, exige que je reste assez longtemps sans
vous voir, pour qu'on n'attribue pas  mes sentiments pour vous l'exil
que je m'impose. Je ne vous dis pas le lieu que j'aurai choisi pour ma
retraite, je l'ignore. Mais dans un an, Henri, cher Henri,  partir du
15 aot, vous viendrez me rejoindre o je serai fixe alors et o je
vous appellerai. Jusque l, si vous ne partagez pas ma confiance en
moi-mme, j'aime mieux que vous ne m'criviez pas.... Mais aurai-je la
force de vivre un an sans rien savoir de vous! Non, ni vous non plus!
crivez donc deux mots, seulement pour dire: _J'existe et j'aime!_
Et vous adresserez pour moi  mon fidle vieux Lapierre  l'htel de
Blanchemont. Adieu, Henri. Oh! si vous pouviez lire dans mon coeur et
voir que je vaux mieux que vous ne pensez!--douard se porte bien, il ne
vous oublie pas. Lui seul dsormais me parlera de vous.

M. B.

Ayant cachet ces deux lettres, Marcelle qui n'avait plus d'autre vanit
au monde que la beaut anglique de son fils, rafrachit un peu la
toilette d'douard, et traversa la cour de la ferme. On l'attendait
pour dner, et, pour lui faire honneur, on avait mis le couvert dans le
salon, vu qu'on n'avait pas d'autre salle  manger que la cuisine, o
l'on ne craignait pas de salir les meubles, et o madame Bricolin
se trouvait beaucoup plus  porte des mets qu'elle confectionnait
elle-mme avec l'aide de sa belle-mre et de sa servante; Marcelle
s'aperut bientt de celle drogation aux habitudes de la famille.
Madame Bricolin, dont l'empressement tait instinctivement empreint
de la mauvaise humeur qui constitue la seule mauvaise ducation en ce
genre, eut soin de l'en instruire en lui demandant  tout propos pardon
de ce que le service se faisait si mal et droutait compltement ses
servantes. Marcelle demanda et exigea ds lors qu'on reprit le lendemain
les habitudes de la maison, assurant avec un sourire enjou, qu'elle
irait dner au moulin d'Angibault, si on la traitait avec crmonie.

--Et  propos de moulin, dit madame Bricolin aprs quelques phrases
de politesse mal tournes, il faut que je fasse une scne  M.
Bricolin.--Ah! le voil justement! Dis donc, monsieur Bricolin, est-ce
que tu as perdu l'esprit, d'inviter ce meunier  dner avec nous, un
jour o madame la baronne nous fait l'honneur d'accepter notre repas?

--Ah! diable! je n'y avais pas song, rpondit navement le fermier, ou
plutt... je pensais, quand j'ai invit Grand-Louis, que madame ne
nous ferait pas cet honneur-l. M. le baron refusait toujours, tu sais
bien... on le servait dans sa chambre, ce qui n'tait gure commode, par
parenthse.... Enfin, Thibaude, si a dplat  madame de manger avec ce
garon-l, tu le lui diras, toi qui n'as pas la langue dans ta poche;
moi, je ne m'en charge pas: j'ai fait la btise, a me cote de la
rparer.

--Et a me regarde comme de coutume! dit l'aigre madame Bricolin,
qui, tant l'ane des filles Thibault, conservait son nom de famille
fminis, suivant l'ancien usage du pays. Allons, je vais renvoyer ton
beau Louis  sa farine.

--Ce serait me faire beaucoup de peine, et je crois que je m'en irais
moi-mme, dit madame de Blanchemont d'un ton ferme et mme un peu sec,
qui imposa  la fermire; j'ai djeun ce malin avec ce garon, chez
lui, et je l'ai trouv si obligeant, si poli et si aimable, que ce
serait un vrai chagrin pour moi de dner sans lui ce soir.

--Vraiment? dit la belle Rose, qui avait cout Marcelle avec beaucoup
d'attention et dont les yeux anims exprimaient une surprise mle de
plaisir; mais elle les baissa et devint toute rouge en rencontrant le
regard scrutateur el menaant de sa mre.

--Il en sera comme madame voudra, dit madame Bricolin; et elle ajouta
tout bas on s'adressant  sa servante qui avait le privilge de ses
observations confidentielles quand elle tait en colre:

--Ce que c'est que d'tre un bel homme!

La Chounette (diminutif de Fanchon) sourit d'un air malicieux qui la
rendit plus laide que de coutume. Elle trouvait le meunier un fort bel
homme, en effet, et lui en voulait de ce qu'il ne lui faisait pas la
cour.

--Allons! dit M. Bricolin, le meunier dnera donc avec nous. Madame a
raison de ne pas tre fire. C'est le moyen de trouver toujours de la
bonne volont chez les autres. Rose, va donc appeler lo Grand-Louis
qui est par l dans la cour. Dis-lui que la soupe est sur la table. a
m'aurait cot de faire un affront  ce garon. Savez-vous, madame la
baronne, que j'ai raison de tenir  ce meunier-l? C'est le seul qui ne
retienne pas double mesure et qui ne change pas le grain. Oui, c'est le
seul du pays, le diable me confonde! Ils sont tous plus voleurs les uns
que les autres. D'ailleurs, le proverbe du pays le dit; Tout meunier,
tout voleur. Je les ai tous essays, et je n'ai encore trouv que
celui-l qui ne fit pas de mauvais comptes et de vilains mlanges. Outre
qu'il a toute sorte d'attentions pour nous. Il ne moudrait jamais mon
froment  la meule qui vient de broyer de l'orge et du seigle. Il
sait que cela gte la farine el lui te sa blancheur. Il met de
l'amour-propre  me contenter, parce qu'il sait que je tiens  avoir du
beau pain sur ma table. C'est ma seule fantaisie,  moi! Je suis humili
quand quelqu'un, venant chez moi, ne me dit pas: Ah! le beau pain! Il
n'y a que vous, matre Bricolin, pour faire du pareil bl!--Tout bl
d'Espagne, mon cher, on s'en flatte!

--Il est certain qu'il est magnifique, votre pain! dit Marcelle, pour
faire valoir le meunier autant que pour satisfaire la vanit de M.
Bricolin.

--Ah! mon Dieu! que de soucis pour un oeil de plus ou de moins dans le
pain, et pour un boisseau de plus ou de moins par semaine! dit madame
Bricolin. Quand nous avons des meuniers beaucoup plus prs, et un moulin
au bas du terrier, avoir affaire  un homme qui demeure  une lieue
d'ici!

--Qu'est-ce que a te fait? dit M. Bricolin, puisqu'il vient chercher
les sacs et qu'il les rapporte sans prendre un grain de bl de plus que
la mouture[4]? D'ailleurs, il a un beau et bon moulin, deux grandes
roues neuves, un fameux rservoir, et l'eau ne manque jamais chez lui.
C'est agrable de ne jamais attendre.

[Note 4: Ou ne paie jamais les meuniers dans la Valle-Noire: ils
prlvent leur part de grain avec plus ou moins de fidlit sur la
mouture, et ils sont gnralement plus honntes que ne le prtend M.
Bricolin. Quand ils ont beaucoup de pratiques, ils retirent de cette
industrie beaucoup plus que leur consommation, et peuvent se livrer  un
petit commerce de grains.]

--Et puis, comme il vient de loin, dit la fermire, vous vous croyez
toujours oblig de l'inviter  dner ou  goter; voila une conomie!

Le meunier en arrivant mit fin  celle discussion conjugale. M. Bricolin
se contentait, quand sa femme le grondait, de hausser un peu les
paules, et de parler un peu plus vite que de coutume. Il lui pardonnait
son humeur acaritre, parce que l'activit el la parcimonie de sa
mnagre lui taient fort utiles.

--Allons, donc, Rose, s'cria madame Bricolin  sa fille, qui rentrait
avec le Grand-Louis, nous t'attendons pour nous mettre  table. Tu
aurais bien pu faire avertir le meunier par la Chounette, au lieu d'y
courir toi-mme.

--Mon pre me l'avait command, dit Rose.

--Et vous n'y seriez pas venue sans cela, j'en suis bien sr, dit le
meunier tout bas  lu jeune fille.

--C'est pour me remercier d'tre gronde  cause de vous que vous me
dites cela? rpondit Rose sur le mme ton.

Marcelle n'entendit pas ce qu'ils se disaient, mais ces paroles furtives
changes entre eux, la rougeur de Rose, et l'motion du Grand-Louis
la confirmrent dans les soupons que lui avait dj fait concevoir
l'aversion de madame Bricolin pour le pauvre farinier: la belle Rose
tait l'objet dos penses du meunier d'Angibault.



XI.

LE DNER A LA FERME.

Dsireuse de servir les intrts de coeur de son nouvel ami, et n'y
voyant pas de danger pour mademoiselle Bricolin, puisque son pre et sa
grand'mre paraissaient favoriser le Grand-Louis, madame de Blanchemont
affecta de lui parler beaucoup durant le repas, et d'amener la
conversation sur les sujets o vritablement son instruction et son
intelligence le rendaient trs-suprieur  toute la famille Bricolin,
peut-tre  la charmante Rose elle-mme. En agriculture, considre
comme science naturelle plus que comme exprimentation commerciale,
en politique, considre comme recherche du bonheur et de la justice
humaine; en religion et en morale, le Grand-Louis avait des notions
lmentaires, mais justes, leves, marques au coin du bon sens, de la
perspicacit et de la noblesse de l'me, qui n'avaient jamais t mises
en lumire  la ferme. Les Bricolin n'y avaient jamais que des sujets de
conversation grossirement vulgaires, et tout l'esprit qu'on y dpensait
tait tourn en propos dnigrants et peu charitables contre le prochain.
Grand-Louis, n'aimant ni les lieux communs ni les mchancets, y parlait
peu et n'avait jamais fait remarquer sa capacit. M. Bricolin avait
dcrt qu'il tait fort sot comme tous les beaux hommes, et Rose, qui
l'avait toujours trouv amoureux craintif ou mcontent, c'est--dire
taquin ou timide, ne pouvait l'excuser de son manque d'esprit qu'en
vantant son excellent coeur. On fut donc tonn d'abord de voir madame
de Blanchemont causer avec lui avec une sorte de prfrence, et quand
elle l'eut amen  oublier le trouble que lui causait la prsence de
Rose et le mauvais vouloir de sa mre, on fut bien plus tonn encore
de l'entendre si bien parler. Cinq ou six fois M. Bricolin, qui, ne
se doutant nullement de son amour pour sa fille, l'coutait avec
bienveillance, fut merveill, et s'cria en frappant sur la table:

--Tu sais donc cela, toi? O diable as-tu pch tout cela?

--Bah! dans la rivire! rpondait Grand-Louis avec gaiet.

Madame Bricolin tomba peu  peu dans un silence sombre en voyant le
succs de son ennemi; elle formait la rsolution d'avertir le soir
mme M. Bricolin de la dcouverte qu'elle avait faite ou cru faire des
sentiments de ce paysan pour _sa demoiselle_.

Quant  la vieille mre Bricolin, elle ne comprenait rien du tout  la
conversation; mais elle trouvait que le meunier parlait comme un livre,
parce qu'il assemblait plusieurs phrases de suite, sans hsiter et sans
se reprendre. Rose n'avait pas l'air d'couter, mais elle ne perdait
rien; et involontairement ses yeux s'arrtaient sur le Grand-Louis. Il
y avait l un cinquime Bricolin auquel Marcelle fit peu d'attention.
C'tait le vieux pre Bricolin, vtu en paysan comme sa femme, mangeant
bien, ne disant mot, et n'ayant pas l'air d'en penser davantage. Il
tait presque sourd, presque aveugle, et paraissait compltement idiot.
Sa vieille moiti l'avait amen  table en le conduisant comme un
enfant. Elle s'occupait beaucoup de lui, remplissait son assiette et son
verre, lui tait la mie de son pain, parce que, n'ayant plus de dents,
ses gencives, durcies et insensibles, ne pouvaient broyer que les
crotes les plus dures, et ne lui adressait pas une parole, comme
si c'et t peine perdue. Lorsqu'il s'assit, elle lui fit entendre
cependant qu'il fallait ter son chapeau  cause de madame de
Blanchemont. Il obit, mais ne parut pas comprendre pourquoi, et il le
remit aussitt, libert que, d'aprs l'usage du pays, M. Bricolin, son
fils, se permit galement. Le meunier, qui n'y avait pas drog le matin
au moulin, fourra cependant son bonnet dans sa poche sans qu'on s'en
apert, partag entre un nouvel instinct de dfrence que Marcelle lui
inspirait pour les femmes, et la crainte de paratre jouer au freluquet
pour la premire fois de sa vie.

Cependant, tout en admirant ce qu'il appelait le beau _bagout_ du grand
farinier, M. Bricolin se trouva bientt d'un autre avis que lui sur
toutes choses. En agriculture, il prtendait qu'il n'y avait rien de
neuf  tenter, que les savants n'avaient jamais rien dcouvert, qu'en
voulant innover on se ruinait toujours; que, depuis que le _monde est
monde jusqu'au jour d'aujourd'hui_, on avait toujours fait de mme, et
qu'on ne ferait jamais mieux.

--Bon! dit le meunier. Et les premiers qui ont fait ce que nous faisons
aujourd'hui, ceux qui ont attel des boeufs pour ouvrir la terre et
pour ensemencer, ils ont fait du neuf cependant, et on aurait pu les en
empcher en se persuadant qu'une terre qu'on n'avait jamais cultive
ne deviendrait jamais fertile? C'est comme en politique; dites donc,
monsieur Bricolin, s'il y a cent ans, on vous avait dit que vous
ne paieriez plus ni dmes ni redevances; que les couvents seraient
dtruits...

--Bah! bah! je ne l'aurais peut-tre pas cru, c'est vrai; mais c'est
arriv parce que a devait arriver. Tout est pour le mieux _au jour
d'aujourd'hui_; tout le monde est libre de faire fortune, et on
n'inventera jamais mieux que a.

--Et les pauvres, les paresseux, les faibles, les _btes_, qu'est-ce que
vous en faites?

--Je n'en fais rien, puisqu'ils ne sont bons  rien. Tant pis pour eux!

--Et si vous en tiez, monsieur Bricolin, ce qu' Dieu ne plaise! (vous
en tes bien loin) diriez-vous: Tant pis pour moi? Non, non, vous
n'avez pas dit ce que vous pensiez, en rpondant tant pis pour eux! vous
avez trop de coeur et de religion pour a.

--De la religion, moi? Je m'en moque, de la religion, et toi aussi. Je
vois bien que a essaie de revenir, mais je ne m'en inquite gure.
Notre cur est un bon vivant, et je ne le contrarie pas. Si c'tait un
cagot, je l'enverrais joliment promener. Qu'est-ce qui croit  toutes
ces btises-l _au jour d'aujourd'hui_?

--Et votre femme, et votre mre, et votre fille, disent-elles que ce
sont des btises?

--Oh! a leur plat, a les amuse. Les femmes ont besoin de a  ce
qu'il parat.

--Et nous autres paysans, nous sommes comme les femmes, nous avons
besoin de religion.

--Eh bien! vous en avez une sous la main; allez  la messe, je ne vous
en empche pas, pourvu que vous ne me forciez pas d'y aller.

--Cela peut arriver cependant, si la religion que nous avons redevient
fanatique et perscutante comme elle l'a t si fort et si souvent.

--Elle ne vaut donc rien? laissez-la tomber. Je m'en passe bien, moi?

--Mais puisqu'il nous en faut une absolument,  nous autres, c'est donc
une autre qu'il faudrait avoir?

--Une autre! une autre! diable! comme tu y vas! Fais-en donc une, toi!

J'en voudrais avoir une qui empcht les hommes de se har, de se
craindre et de se nuire.

--a serait neuf, en effet! J'en voudrais bien une comme a qui
empcherait mes mtayers de me voler mon bl la nuit, et mes journaliers
de mettre trois heures par jour  manger leur soupe.

--Cela serait, si vous aviez une religion qui vous commandt de les
rendre aussi heureux que vous-mme.

--Grand-Louis, vous avez la vraie religion dans le coeur, dit Marcelle.

--C'est vrai, cela! dit Rose avec effusion.

M. Bricolin n'osa rpliquer. Il tenait beaucoup  gagner la confiance de
madame de Blanchemont et  ne pas lui donner mauvaise opinion de lui.
Grand-Louis, qui vit le mouvement de Rose, regarda Marcelle avec un oeil
plein de feu qui semblait lui dire: Je vous remercie.

Le soleil baissait, et le dner, qui avait t copieux, touchait  sa
fin. M. Bricolin, qui s'appesantissait sur sa chaise, grce  une large
rfection et  des rasades abondantes, et voulu se livrer  son plaisir
favori qui tait de prendre du caf arros d'eau-de-vie et entreml
de liqueurs, pendant deux ou trois heures de la soire. Mais le
Grand-Louis, sur lequel il avait compt pour lui tenir tte, quitta la
table et alla se prparer au dpart. Madame de Blanchemont alla recevoir
les adieux de ses domestiques et rgler leurs comptes. Elle leur remit
sa lettre pour sa belle-mre, et prenant le meunier  l'cart, elle
lui confia celle qui tait adresse  Henri, en le priant de la mettre
lui-mme  la poste.

--Soyez tranquille, dit-il, comprenant qu'il y avait l un peu de
mystre; cela ne sortira de ma main que pour tomber dans la bote, sans
que personne y ait jet les yeux, pas mme vos domestiques, n'est-ce
pas?

--Merci, mon brave Louis.

--Merci! vous me dites merci, quand c'est moi qui devrais vous dire cela
 deux genoux. Allons, vous ne savez pas ce que je vous dois! Je vas
passer par chez nous, et dans deux heures la petite Fanchon sera auprs
de vous. Elle est plus propre et plus douce que la grosse Chounette
d'ici.

Quand Louis et Lapierre furent partis, Marcelle eut un instant de
dtresse morale en se trouvant seule  la merci de la famille Bricolin.
Elle se sentit fort attriste, et prenant Edouard par la main, elle
s'loigna et gagna un petit bois qu'elle voyait de l'autre ct de la
prairie.

Il faisait encore grand jour, et le soleil, en s'abaissant derrire
le vieux chteau, projetait au loin l'ombre gigantesque de ses hautes
tours. Mais elle n'alla pas loin sans tre rejointe par Rose, qui se
sentait une grande attraction pour elle, et dont l'aimable figure tait
le seul objet agrable qui pt frapper ses regards en cet instant.

--Je veux vous faire les honneurs de la garenne, dit la jeune fille;
c'est mon endroit favori, et vous l'aimerez, j'en suis sre.

--Quel qu'il soit, votre compagnie me le fera trouver agrable, rpondit
Marcelle en passant familirement son bras sous celui de Rose.

L'ancien parc seigneurial de Blanchemont, abattu  l'poque de la
rvolution, tait clos dsormais par un foss profond, rempli d'eau
courante, et par de grandes haies vives, o Rose laissa un bout
de garniture de sa robe de mousseline, avec la prcipitation et
l'insouciance d'une fille dont le trousseau est au grand complet. Les
anciennes souches des vieux chnes s'taient couvertes de rejets, et la
garenne n'tait plus qu'un pais taillis sur lequel dominaient quelques
_sujets_ pargns par la cogne, semblables  de respectables anctres
tendant leurs bras noueux et robustes sur une nombreuse et frache
postrit. De jolis sentiers montaient et descendaient par des gradins
naturels tablis sur le roc, et serpentaient sous un ombrage pais
quoique peu lev. Ce bois tait mystrieux. On y pouvait errer
librement, appuye au bras d'un amant. Marcelle chassa cette pense qui
faisait battre son coeur, et tomba dans la rverie en coutant le chant
des rossignols, des linottes et des merles qui peuplaient le bocage
dsert et tranquille.

La seule avenue que le taillis n'et pas envahie tait situe  la
lisire extrme du bois, et servait de chemin d'exploitation. Marcelle
en approchait avec Rose, et son enfant courait en avant. Tout d'un coup
il s'arrta et revint lentement sur ses pas, indcis, srieux et ple.

--Qu'est-ce qu'il y a? lui demanda sa mre, habitue  deviner toutes
ses impressions, en voyant qu'il tait combattu entre la crainte et la
curiosit.

--Il y a une vilaine femme l-bas, rpondit douard.

--On peut tre vilain et bon, rpondit Marcelle. Lapierre est bien bon
et il n'est pas beau.

--Oh! Lapierre n'est pas laid! dit douard, qui, comme tous les enfants,
admirait les objets de son affection.

--Donne-moi la main, reprit Marcelle, et allons voir cette vilaine
femme.

--Non, non, n'y allez pas, c'est inutile, dit Rose d'un air triste et
embarrass, sans pourtant manifester aucune crainte. Je ne pensais pas
qu'_elle_ tait l.

--Je veux habituer douard  vaincre la peur, lui rpondit Marcelle 
demi-voix.

Et Rose n'osant la retenir, elle doubla le pas. Mais lorsqu'elle fut
au milieu de l'avenue, elle s'arrta, frappe d'une sorte de terreur 
l'aspect de l'tre bizarre qui venait lentement  sa rencontre.



XII.

LES CHTEAUX EN ESPAGNE.

Sous le majestueux berceau que formaient les grands chnes le long de
l'avenue, et que le soleil sur son dclin coupait de fortes ombres et de
brillants reflets, marchait  pas compts une femme ou plutt un tre
sans nom qui paraissait plong dans une mditation farouche. C'tait une
de ces figures gares et abruties par le malheur, qui n'ont pas plus
d'ge que de sexe. Cependant, ses traits rguliers avaient eu une
certaine noblesse qui n'tait pas compltement efface, malgr les
affreux ravages du chagrin et de la maladie, et ses longs cheveux noirs
en dsordre s'chappant de dessous son bonnet blanc surmont d'un
chapeau d'homme d'un tissu de paille bris et dchir eu mille endroits,
donnaient quelque chose de sinistre  la physionomie troite et basane
qu'ils ombrageaient en grande partie. On ne voyait, de cette face jaune
comme du safran et dvaste par la fivre, que deux grands yeux noirs
d'une fixit effrayante, dont on rencontrait rarement le regard
proccup, un nez trs-droit et d'une forme assez belle quoique
trs-prononce, et une bouche livide  demi entr'ouverte. Son
habillement, d'une malpropret repoussante, appartenait  la classe
bourgeoise; une mauvaise robe d'toffe jaune dessinait un corps informe
o les paules hautes et constamment votes avaient acquis en largeur
un dveloppement disproportionn avec le reste du corps qui semblait
trique, et sur lequel flottait la robe dtache et tranante d'un ct.
Ses jambes maigres et noires taient nues, et des savates immondes
dfendaient mal ses pieds contre les cailloux et les pines auxquels du
reste ils semblaient insensibles. Elle marchait gravement, la la tte
penche en avant, le regard attach sur la terre et les mains occupes 
rouler et  presser un mouchoir tach de sang.

Elle venait droit sur madame de Blanchemont, qui, dissimulant son effroi
pour ne pas le communiquer  douard, attendait avec angoisse qu'elle
prt  gauche ou  droite, pour passer auprs d'elle. Mais le spectre,
car cette crature ressemblait  une apparition sinistre, marchait
toujours, sans paratre prendre garde  personne, et sa physionomie, qui
n'exprimait pas l'idiotisme, mais un dsespoir sombre pass  l'tat
de contemplation abstraite, ne semblait recevoir aucune impression des
objets extrieurs. Cependant, lorsqu'elle arriva jusqu' l'ombre
que Marcelle projetait  ses pieds, elle s'arrta comme si elle et
rencontr un obstacle infranchissable, et tourna brusquement le dos pour
reprendre sa marche incessante et monotone.

--C'est, la pauvre _Bricoline_, dit Rose sans baisser la voix,
quoiqu'elle ft  porte d'tre entendue. C'est ma soeur ane, qui est
_drange_ (c'est--dire folle, en termes du pays). Elle n'a que trente
ans, quoiqu'elle ait l'air d'une vieille femme, et il y en a douze
qu'elle ne nous a pas dit un mot, ni paru entendre notre voix. Nous ne
savons pas si elle est sourde. Elle n'est pas muette, car lorsqu'elle se
croit seule, elle parle quelquefois, mais cela n'a aucun sens. Elle veut
toujours tre seule, et elle n'est pas mchante quand on ne la contrarie
pas. N'en ayez pas peur; si vous avez l'air de ne pas la voir, elle
ne vous regardera seulement pas. Il n'y a que quand nous voulons la
_rapproprier_ un peu, qu'elle se met en colre et se dbat en criant
comme si nous lui faisions du mal.

--Maman, dit Edouard qui essayait de cacher son pouvante, ramne-moi 
la maison, j'ai faim.

--Comment aurais-tu faim? Tu sors de table, dit Marcelle qui n'avait
pas plus envie que son fils de contempler plus longtemps ce triste
spectacle. Tu te trompes assurment; viens dans une autre alle:
peut-tre qu'il fait encore trop de soleil dans celle-ci, et que la
chaleur te fatigue.

--Oui, oui, rentrons dans le taillis, dit Rose; ceci n'est pas gai 
voir. Il n'y a pas de risque qu'elle nous suive, et d'ailleurs, quand
elle est dans une alle, elle ne la quitte pas souvent; vous pouvez voir
que dans celle-ci, l'herbe est brle au milieu, tant elle y a pass
et repass, toujours au mme endroit. Pauvre soeur, quel dommage! elle
tait si belle et si bonne! Je me souviens du temps o elle me portait
dans ses bras et s'occupait de moi comme vous vous occupez de ce bel
enfant-l. Mais depuis son malheur elle ne me connat plus et ne se
souvient pas seulement que j'existe.

--Ah! ma chre mademoiselle Rose, quel affreux malheur en effet! Et
quelle en est la cause? Est-ce un chagrin ou une maladie? Le sait-on?

--Hlas! oui, on le sait bien. Mais on n'en parle pas.

--Je vous demande pardon si l'intrt que je vous porte m'a entrane 
vous faire une question indiscrte.

--Oh! pour vous, Madame, c'est bien diffrent. Il me semble que vous
tes si bonne qu'on n'est jamais humili devant vous. Je vous dirai
donc, entre nous, que ma pauvre soeur est devenue folle par suite d'_une
amour contrarie_. Elle aimait un jeune homme trs-bien et trs-honnte,
mais qui n'avait rien, et nos parents n'ont pas voulu consentir au
mariage. Le jeune homme s'est engag et a t se faire tuer  Alger. La
pauvre Bricoline, qui avait toujours t triste et silencieuse depuis
son dpart, et  qui on supposait seulement de l'humeur et un chagrin
qui passerait avec le temps, apprit sa mort d'une manire un peu
trop cruelle. Ma mre, croyant qu'en perdant toute esprance elle en
prendrait enfin son parti, lui jeta cette mauvaise nouvelle  la tte,
avec des termes assez durs et dans un moment o une motion pareille
pouvait tre mortelle. Ma soeur ne parut pas entendre et ne rpondit
rien. On tait en train de souper, je m'en souviens comme d'hier,
quoique je fusse bien jeune. Elle laissa tomber sa fourchette et regarda
ma mre pendant plus d'un quart d'heure sans dire un mot, sans baisser
les yeux, et d'un air si singulier que ma mre eut peur et s'cria:
Ne dirait-on pas qu'elle veut me dvorer?--Vous en ferez tant, dit ma
grand'mre, qui est une femme excellente et qui aurait voulu marier
Bricoline avec son amoureux, vous lui donnerez tant de soucis que vous
la rendrez folle.

Ma grand'mre n'avait que trop bien jug. Ma soeur tait folle, et
depuis ce jour-l, elle n'a plus jamais mang avec nous. Elle ne touche
 rien de ce qu'on lui prsente, et elle vit toujours seule, nous fuyant
tous, et se nourrissant de vieux restes qu'elle va ramasser elle-mme
dans le fond du bahut quand il n'y a personne dans la cuisine.
Quelquefois elle se jette sur une volaille, la tue, la dchire avec ses
doigts et la dvore toute sanglante. C'est ce qu'elle vient de faire,
j'en suis sre, car elle a du sang aux mains et sur son mouchoir.
D'autres fois elle arrache, des lgumes dans le jardin et les mange
crus. Enfin elle vit comme une sauvage, et fait peur  tout le monde.
Voil les suites d'_une amour contrarie_, et mes pauvres parents ne
sont que trop punis d'avoir mal jug le coeur de leur fille. Cependant
ils ne parlent jamais de ce qu'ils feraient pour elle si c'tait 
recommencer.

Marcelle crut que Ros faisait allusion  elle-mme, et, dsirant savoir
 quel point elle partageait l'amour du Grand-Louis, elle encouragea sa
confiance par un ton de douceur affectueuse. Elles taient arrives a la
lisire de la garenne oppose  celle o se promenait la folle. Marcelle
se sentait plus  l'aise, et le petit Edouard avait oubli dj sa
frayeur. Il avait repris sa course foltre  porte de l'oeil de sa
mre.

--Votre mre me parat un peu rigide, en effet, dit madame de
Blanchemont  sa compagne; mais M. Bricolin a l'air d'avoir pour vous
plus d'indulgence.

--Papa fait, moins de bruit que maman, dit Ros en secouant la tte.
Il est plus gai, plus caressant; il fait plus de cadeaux, il a plus
d'attentions aimables, et enfin il aime bien ses enfants, c'est un bon
pre!... Mais, sous le rapport de la fortune et de ce qu'il appelle la
convenance, sa volont est peut-tre plus inbranlable encore que celle
de ma mre. Je lui ai entendu dire cent fois qu'il valait mieux tre
mort que misrable et qu'il me tuerait plutt que de consentir....

--A vous marier  votre gr? dit Marcelle voyant que Rose ne trouvait
pas d'expressions pour rendre sa pense.

--Oh! il ne dit pas comme cela, reprit Ros d'un air un peu prude. Je
n'ai jamais pens au mariage, et je ne sais pas encore si mon gr ne
serait pas le sien. Mais enfin, il a beaucoup d'ambition pour moi, et se
tourmente dj de la crainte de ne pas trouver un gendre digne de lui.
Ce qui fait que je ne serai pas marie de si tt, et j'en suis bien
aise, car je ne dsire pas quitter ma famille, malgr les petites
contrarits que j'y prouve de la part de maman.

Marcelle crut voir chez Rose un peu de dissimulation, et, ne voulant pas
brusquer sa confiance, elle fit l'observation que Rose avait sans doute
beaucoup d'ambition pour elle-mme.

--Oh! pas du tout! rpondit Rose avec abandon. Je me trouve beaucoup
plus riche que je n'ai besoin et souci de l'tre. Mon pre a beau dire
que nous sommes cinq enfants (car j'ai deux soeurs et un frre tablis),
et que, par consquent la part de chacun ne sera dj pas ai grosse,
cela m'est bieu gal. J'ai des gots simples, et d'ailleurs je vois
bien, par ce qui se passe chez nous, que plus on est riche, plus on est
pauvre.

--Comment cela?

--Chez nous autres cultivateurs, du moins, c'est la vrit. Vous, les
nobles, vous vous faites en gnral honneur de votre fortune; on vous
accuse mme chez nous de la prodiguer, et, en voyant la ruine de tant
d'anciennes familles, on se dit qu'on sera plus sage, et on vise avec
soin, comment dirai-je?... avec passion,  tablir sa race dans la
richesse. On voudrait toujours doubler et tripler ce qu'on possde;
voil du moins ce que mon pre, ma mre, mes soeurs et leurs maris,
mes tantes et mes cousines, m'ont rpt sur tous les tons depuis que
j'existe. Aussi, pour ne pas s'arrter dans le travail de s'enrichir, on
s'impose toutes sortes de privations. On fait de la dpense devant
les autres de temps en temps, et puis, dans le secret du mnage, on
tondrait, comme on dit, sur un oeuf. On craint de gter ses meubles, ses
robes, et de trop donner  ses aises. Du moins, c'est le systme de ma
mre, et c'est un peu dur d'pargner toute sa vie et de s'interdire
toute jouissance quand on est  mme de se les donner. Et quand il faut
conomiser sur le bien-tre, le salaire et l'apptit des autres, quand
il faut tre dur aux gens qui travaillent pour nous, cela devient tout 
fait triste. Quant  moi, si j'tais matresse de me gouverner comme
je l'entends, je voudrais ne rien refuser aux autres ni  moi-mme. Je
mangerais mon revenu, et peut-tre que le fonds ne s'en porterait pas
plus mal. Car enfin on m'aimerait, on travaillerait pour moi avec zle
et avec fidlit. N'est-ce pas ce que Grand-Louis disait  dner? Il
avait raison.

--Ma chre Rose, il avait raison en thorie.

--En thorie?

--C'est--dire en appliquant ses ides gnreuses  une socit qui
n'existe pas encore, mais qui existera un jour, certainement. Quant 
la pratique actuelle, c'est--dire quant  ce qui peut se raliser
aujourd'hui, vous vous feriez illusion, si vous pensiez qu'il suffirait
 quelques-uns d'tre bons, au milieu de tous les autres qui ne le sont
pas, pour tre compris, aims et rcompenss ds cette vie.

--Ce que vous dites l m'tonne. Je croyais que vous penseriez comme
moi. Vous croyez donc qu'on a raison d'craser ceux qui travaillent 
notre profit?

--Je ne pense pas comme vous, Rose, et pourtant je suis bien loin de
penser comme vous le supposez. Je voudrais qu'on ne fit travailler
personne pour soi, mais qu'en travaillant chacun pour tous, on
travaillt pour Dieu et pour soi-mme par contre-coup.

--Et comment cela pourrait-il se faire?

--Ce serait trop long  vous expliquer, mon enfant, et je craindrais de
le faire mal. En attendant que l'avenir que je conois se ralise, je
regarde comme un trs-grand malheur d'tre riche, et, pour ma part, je
suis fort soulage de ne l'tre plus.

--C'est singulier, dit Rose; celui qui est riche peut cependant faire du
bien  ceux qui ne le sont pas, et c'est l le plus grand bonheur!

--Une seule personne bien intentionne peut faire si peu de bien, mme
en donnant tout ce qu'elle possde, et alors elle est si tt rduite 
l'impuissance!

--Mais si chacun faisait de mme?

--Oui, si chacun! Voil ce qu'il faudrait; mais il est impossible
maintenant d'amener tous les riches  un pareil sacrifice. Vous-mme,
Rose, vous ne seriez pas dispose  le faire entirement. Vous voudriez
bien, avec votre revenu, soulager le plus de souffrances possible,
c'est--dire sauver quelques familles de la misre; mais ce serait
toujours  la condition de conserver votre fonds, et moi qui vous
prche, je m'attache aux derniers dbris de ma fortune pour sauver ce
qu'on appelle l'_honneur_ de mon fils en lui conservant de quoi faire
face aux dettes de son pre, sans tomber lui-mme dans un dnuement
absolu, d'o rsulterait le manque d'ducation, un travail excessif,
et probablement la mort d'un tre dlicat issu d'une race d'oisifs,
hritier d'une organisation chtive, et, sous ce rapport,
trs-infrieure  celle du paysan. Vous voyez donc qu'avec nos bonnes
intentions, nous autres qui ne savons pas comment la socit pourrait
apporter remde  de telles alternatives, nous ne pouvons rien, sinon
prfrer pour nous-mmes la mdiocrit  la richesse et le travail 
l'oisivet. C'est un pas vers la vertu, mais quel pauvre mrite nous
avons l, et combien peu il apporte remde aux misres sans nombre qui
frappent nos yeux et consistent notre coeur!

[Illustration: C'est la pauvre _Bricoline_, dit Rose.]

--Mais le remde? dit Rose stupfaite. Il n'y a donc pas de remde? Il
faudrait qu'un roi trouvt cela dans sa tte, puisqu'un roi peut tout.

--Un roi ne peut rien, ou presque rien, rpondit Marcelle en souriant
de la navet de Rose. Il faudrait qu'un peuple trouvt cela dans son
coeur.

--Tout cela me fait l'effet d'un rve, dit la bonne Rose. C'est la
premire fois que j'entends parler de ces choses-l. Je pense bien
quelquefois toute seule, mais chez nous personne ne dit que le monde ne
va pas bien. On dit qu'il faut s'occuper de soi, parce que notre bonheur
est la seule chose dont les autres ne s'occuperont pas, et que tout le
monde est le grand ennemi de chacun; cela fait peur, n'est-ce pas?

--Et il y a l une trange contradiction. Le monde va bien mal puisqu'il
n'est rempli que d'tres qui se dtestent et se craignent entre eux!

--Mais votre ide pour sortir de la? car enfin on ne s'aperoit pas du
mal sans avoir l'ide du mieux?

--On peut avoir cette ide claire quand tout le monde l'a conue
avec vous et vous aide  la produire. Mais quand on est quelques-uns
seulement contre tous, qui vous raillent d'y songer et qui vous font un
crime d'en parler, on n'a qu'une vue trouble et incertaine. C'est ce qui
arrive, je ne dis pas aux plus grands esprits de ce temps-ci, je n'en
sais rien, je ne suis qu'une femme ignorante, mais aux coeurs les mieux
intentionns, et voil o nous en sommes aujourd'hui.

--Oui, _au jour d'aujourd'hui!_ comme dit mon papa, dit Rose en
souriant. Puis elle ajouta d'un air triste: Que ferai-je donc moi? que
ferai-je pour tre bonne, tant riche?

--Vous conserverez dans votre coeur, comme un trsor, ma chre Rose,
la douleur de voir souffrir, l'amour du prochain que l'vangile vous
enseigne, et le dsir ardent de vous sacrifier au salut d'autrui, le
jour o ce sacrifice individuel deviendrait utile  tous.

--Ce jour-l viendra donc?

--N'en doutez pas.

--Vous en tes sre?

[Illustration: Une paysanne pour conduire son ne.]

--Comme de la justice et de la bont de Dieu.

--C'est vrai, au fait Dieu ne peut pas laisser durer le mal
ternellement. C'est gal, madame la baronne; vous m'avez rempli le
cerveau d'blouissements, et j'en ai mal  la tte: mais il me
semble pourtant que je comprends maintenant pourquoi vous perdez si
tranquillement votre fortune, et je me figure par instants, que,
moi-mme, je deviendrais _mdiocre_ avec plaisir.

--Et s'il fallait devenir pauvre, souffrir, travailler?

--Dame! si cela ne servait  rien, ce serait affreux.

--Et si l'on commenait  voir pourtant que cela sert  quelque chose?
S'il fallait passer par une crise de grande dtresse, par une sorte de
martyre, pour arriver  sauver l'humanit?

--Eh bien! dit Rose, qui regardait Marcelle avec tonnement, on le
supporterait avec patience.

--On s'y jetterait avec enthousiasme, s'cria Marcelle avec un accent et
un regard qui firent tressaillir Rose, et qui l'entranrent comme un
choc lectrique, quoiqu' sa trs-grande surprise.

Edouard commenait  ralentir ses jeux, et la lune montait  l'horizon.
Marcelle jugea qu'il tait temps de mener coucher l'enfant, et Rose la
suivit en silence, encore tout tourdie de la conversation qu'elles
venaient d'avoir ensemble; mais, retombant dans la ralit de sa vie en
approchant de la ferme et en coutant au loin la voix retentissante de
sa mre, elle se dit en regardant marcher la jeune dame devant elle:

--Est-ce qu'elle ne serait pas _drange_ aussi?



XIII.

ROSE.

Malgr cette apprhension, Rose sentait un attrait invincible pour
Marcelle. Elle l'aida  coucher son fils, l'entoura de mille prvenances
charmantes, et, en la quittant, elle prit sa main pour la baiser.
Marcelle, qui l'aimait dj comme un enfant bien dou de la nature, l'en
empcha en l'embrassant sur les deux joues. Rose, encourage et ravie,
hsitait  partir.

--Je voudrais vous demander une chose, lui dit-elle enfin. Est-ce que le
Grand-Louis a vraiment assez d'esprit pour vous comprendre?

--Certainement, Rose! Mais qu'est-ce que cela vous fait? rpondit
Marcelle avec un peu de malice.

--C'est que cela m'a paru bien singulier, de voir aujourd'hui que, de
nous tous, c'tait notre meunier qui avait le plus d'ides. Il n'a
pourtant pas reu une bien belle instruction, ce pauvre Louis!

--Mais il a tant de coeur et d'intelligence! dit Marcelle.

--Oh! du coeur, oui. Je le connais beaucoup, moi, ce garon-l. J'ai t
leve avec lui. C'est sa soeur ane qui m'a nourrie et j'ai pass mes
premires annes au moulin d'Angibault... Est-ce qu'il ne vous l'a pas
dit?

--Il ne m'a pas parl de vous, mais j'ai cru voir qu'il vous tait fort
dvou.

--Il a toujours t trs-bon pour moi, dit Rose en rougissant. La preuve
qu'il est excellent, c'est qu'il a toujours aim les enfants. Il n'avait
que sept ou huit ans quand j'tais en nourrice chez sa soeur, et ma
grand'mre dit qu'il me soignait et m'amusait comme s'il et t d'ge 
tre mon pre. Il parat aussi que j'avais pris tant d'amiti pour lui
que je ne voulais pas le quitter, et que ma mre, qui ne le hassait pas
dans ce temps-l comme aujourd'hui, le fit venir  la maison quand je
fus sevre, pour me tenir compagnie. Il y resta deux ou trois ans, au
lieu de deux ou trois mois dont on tait convenu d'abord. Il tait si
actif et si serviable, qu'on le trouvait fort utile chez nous. Sa mre
avait alors des embarras, et ma grand'mre, qui est son amie, trouvait
fort bien qu'on la dbarrasst d'un de ses enfants. Je me rappelle donc
bien le temps o Louis, ma pauvre soeur et moi tions toujours  courir
et  jouer ensemble, dans le pr, dans la garenne, dans les greniers du
chteau. Mais quand il fut en ge d'tre utile  sa mre en travaillant
 la farine, elle le rappela au moulin. Nous emes tant de regret de
nous sparer, et je m'ennuyais tellement sans lui, sa mre et sa soeur
(ma nourrice) m'taient si attaches, qu'on me conduisait  Angibault
tous les samedis soir pour me ramener ici tous les lundis matin. Cela
dura jusqu' l'ge o on me mit en pension  la ville, et quand j'en
sortis, il n'tait plus question de camaraderie entre un garon comme le
meunier et une jeune fille qu'on traitait de demoiselle. Cependant nous
nous sommes toujours vus souvent, surtout depuis que mon pre, malgr la
distance, l'a pris pour son meunier et qu'il vient ici trois ou quatre
fois par semaine. De mon ct, j'ai toujours eu un grand plaisir 
revoir Angibault et la meunire, qui est si bonne et que j'aime tant!...
Eh bien, Madame, concevez-vous que, depuis quelque temps, ma mre
s'avise de trouver cela mauvais et qu'elle m'empche d'aller m'y
promener? Elle a pris le pauvre Grand-Louis en horreur, elle fait son
possible pour le mortifier, et elle m'a dfendu de danser avec lui
dans les _assembles_, sous prtexte qu'il est trop au-dessous de moi.
Cependant, nous autres demoiselles de campagne, comme on nous appelle,
nous dansons toujours avec les paysans qui nous invitent; et d'ailleurs
on ne peut pas dire que le meunier d'Angibault soit un paysan. Il a pour
une vingtaine de mille francs de bien et il a t mieux lev que bien
d'autres. A vous dire le vrai, mon cousin Honor Bricolin n'crit pas
l'orthographe aussi bien que lui, quoiqu'on ait dpens plus d'argent
pour l'instruire, et je ne vois pas pourquoi on veut que je sois si
fire de ma famille.

--Je n'y comprends rien non plus, dit Marcelle, qui voyait bien qu'un
peu de finesse tait ncessaire avec mademoiselle Rose, et qu'elle ne
se confesserait pas avec l'ardente expansion du Grand-Louis. Est-ce que
vous ne voyez rien dans les manires du bon meunier qui ait pu motiver
le mcontentement de votre mre?

--Oh! rien du tout. Il est cent fois plus honnte et plus convenable
que tous nos bourgeois de campagne, qui s'enivrent presque tous et sont
parfois trs-grossiers. Jamais il n'a dit  mes oreilles un mot qui
m'ait porte  baisser les yeux.

--Mais votre mre ne se serait-elle pas forg la singulire ide qu'il
peut tre amoureux de vous?

Ros se troubla, hsita, et finit par avouer que sa mre pouvait bien
s'tre persuad cela.

--Et si votre mre avait devin juste, n'aurait-elle pas raison de vous
mettre en garde contre lui?

--Mais, c'est selon! Si cela tait et s'il m'en parlait!... Mais il ne
m'a jamais dit un mot qui ne ft de pure amiti.

--Et s'il tait trs-pris de vous sans jamais oser vous le dire?

--Alors, o serait le mal? dit Ros avec un peu de coquetterie.

--Vous seriez trs-coupable d'entretenir sa passion sans vouloir
l'encourager srieusement, rpondit Marcelle d'un ton assez svre. Ce
serait vous faire un jeu de la souffrance d'un ami, et ce n'est pas
dans votre famille, Rose, qu'on doit traiter lgrement les _amours
contraries_!

--Oh! dit Rose d'un air mutin, les hommes ne deviennent pas fous pour
ces choses-l! Cependant, ajoutat-elle navement et en penchant la tte,
il faut avouer qu'il est quelquefois bien triste, ce pauvre Louis, et
qu'il parle comme un homme qui est au dsespoir... sans que je puisse
deviner pourquoi! Cela me fait beaucoup de peine.

--Pas assez pourtant pour que vous daigniez le comprendre?

--Mais quand il m'aimerait, que pourrais-je faire pour le consoler?

--Sans doute. Il faudrait l'aimer ou l'viter.

--Je ne peux ni l'un ni l'autre. L'aimer, c'est quasi impossible, et
l'viter, j'ai trop d'amiti pour lui pour me rsoudre  lui faire cette
peine-l. Si vous saviez quels yeux il fait quand j'ai l'air de ne pas
prendre garde  lui! Il en devient tout ple, et cela me fait mal.

--Pourquoi dites-vous donc qu'il vous serait impossible de l'aimer?

--Dame! peut-on aimer quelqu'un qu'on ne peut pas pouser?

--Mais on peut toujours pouser quelqu'un qu'on aime.

--Oh! pas toujours! Voyez ma pauvre soeur! Son exemple me fait trop de
peur pour que je veuille risquer de le suivre.

--Vous ne risquez rien, ma chre Rose, dit Marcelle avec un peu
d'amertume; quand on dispose de son amour et de sa volont avec tant
d'aisance, on n'aime pas, et on ne court aucun danger.

--Ne dites pas cela, rpondit Rose avec vivacit. Je suis aussi
capable qu'une autre d'aimer et de risquer d'tre malheureuse. Mais me
conseillerez-vous d'avoir ce courage-l?

--Dieu m'en prserve! Je voudrais vous aider seulement  constater
l'tat de votre coeur, afin que vous ne fassiez pas le malheur de Louis
par votre imprudence.

--Ce pauvre Grand-Louis!... Mais voyons, Madame, que puis-je donc faire?
Je suppose que mon pre, aprs bien des colres et des menaces, consente
 me donner  lui; que ma mre, effraye de l'exemple de ma soeur, aime
mieux sacrifier ses rpugnances que de me voir tomber malade, tout cela
n'est gure probable.... Mais enfin, pour en arriver l, voyez donc que
de disputes, que de scnes, que d'embarras!

--Vous avez peur, vous n'aimez pas, vous dis-je; vous pouvez avoir
raison, c'est pourquoi il faut loigner le Grand-Louis.

Ce conseil, sur lequel Marcelle revenait toujours, ne paraissait
nullement du got de Rose. L'amour du meunier flattait extrmement son
amour-propre, surtout depuis que madame de Blanchemont l'avait tant
relev  ses yeux, et peut-tre aussi,  cause de la raret du fait. Les
paysans sont peu susceptibles de passion, et dans le monde bourgeois o
Rose vivait, la passion devenait de plus en plus inoue et inconnue, au
milieu des proccupations de l'intrt. Ros avait lu quelques romans;
elle tait fire d'inspirer un amour disproportionn, impossible,
et dont, un jour ou l'autre, tout le pays parlerait peut-tre avec
tonnement. Enfin, le Grand-Louis tait la coqueluche de toutes les
paysannes, et il n'y avait pas assez de distance entre leur race et la
bourgeoisie de frache date des Bricolin, pour qu'il n'y et pas quelque
enivrement  l'emporter sur les plus belles filles de l'endroit.

--Ne croyez pas que je sois lche, dit Rose aprs un instant de
rflexion. Je sais fort bien rpondre  maman quand elle accuse
injustement ce pauvre garon, et si, une fois, je m'tais mis en tte
quelque chose, aide de vous qui avez tant d'esprit, et que mon pre
dsire tant se rendre favorable dans ce moment-ci... je pourrais bien
triompher de tout. D'abord je vous dclare que je ne perdrais pas la
tte, comme ma pauvre soeur! Je suis obstine et on m'a toujours trop
gte pour ne pas me craindre un peu. Mais je vais vous dire ce qui me
coterait le plus.

--Voyons, Rose, j'coute.

--Que penserait-on de moi dans le pays, si je faisais ces esclandres-l
dans ma famille? Toutes mes amies, jalouses peut-tre de l'amour que
j'inspirerais, et qu'elles ne trouveront jamais dans leurs mariages
d'argent, me jetteraient la pierre. Tous mes cousins et prtendants,
furieux de la prfrence donne  un paysan sur eux, qui se croient d'un
si grand prix, toutes les mres de famille, effrayes de l'exemple que
je donnerais  leurs filles, enfin les paysans eux-mmes, jaloux de
voir un d'entre eux faire ce qu'ils appellent un gros mariage, me
poursuivraient de leur blme et de leurs moqueries. Voil une folle,
dirait l'un; c'est dans le sang, et bientt elle mangera de la viande
crue comme sa soeur. Voil une sotte, dirait l'autre, qui prend un
paysan, pouvant pouser un homme de sa sorte! Voil une mchante fille,
dirait tout le monde, qui fait de la peine  des parents qui ne lui ont
pourtant jamais rien refus. Oh! l'effronte, la dvergonde, qui fait
tout ce scandale pour un manant parce qu'il a cinq pieds huit pouces!
Pourquoi pas pour son valet de charrue? pourquoi pas pour l'oncle
Cadoche, qui va mendiant de porte en porte? Enfin, cela ne finirait
pas, et je crois que ce n'est pas joli pour une jeune fille de s'exposer
 tout cela pour l'amour d'un homme.

--Ma chre Rose, dit Marcelle, vos dernires objections ne me paraissent
pas si srieuses que les premires, et pourtant je vois que vous
auriez beaucoup plus de rpugnance  braver l'opinion publique que
la rsistance de vos parents. Il faudra que nous examinions mrement
ensemble, le pour et le contre, et comme vous m'avez racont votre
histoire, je vous dois la mienne. Je veux vous la raconter, bien que
ce soit un secret, tout le secret de ma vie mais il est si pur qu'une
demoiselle peut l'entendre. Dans quelque temps, ce n'en sera plus un
pour personne, et, en attendant, je suis certaine que vous le garderez
fidlement.

--Oh! Madame, s'cria Rose en se jetant au cou de Marcelle, que vous
tes bonne! on ne m'a jamais dit de secrets, et j'ai toujours eu envie
d'en savoir un afin de le bien garder. Jugez si le vtre me sera sacr!
Il m'instruira de bien des choses que j'ignore; car il me semble qu'il
doit y avoir une morale en amour comme en toutes choses, et personne ne
m'en a jamais voulu parler, sous prtexte qu'il n'y a pas ou qu'il ne
doit pas y avoir d'amour. Il me semble pourtant bien... mais parlez,
parlez, ma chre madame Marcelle! Je me figure qu'en ayant votre
confiance, je vais avoir votre amiti.

--Pourquoi non, si je puis esprer d'tre paye de retour? dit Marcelle
en lui rendant ses caresses.

--Oh! mon Dieu! dit Rose dont les yeux se remplirent de larmes; ne le
voyez-vous pas que je vous aime? que ds la premire vue mon coeur a t
vers vous, et qu'il est  vous tout entier, depuis seulement un jour que
je vous connais? Comment cela se fait-il? je n'en sais rien. Mais je
n'ai jamais vu personne qui me plt autant que vous. Je n'en ai vu que
dans les livres, et vous me faites l'effet d'tre,  vous seule, toutes
les belles hrones des romans que j'ai lus.

--Et puis, ma chre enfant, votre noble coeur a besoin d'aimer! Je
tcherai de n'tre pas indigne de l'occasion qui me favorise.

La petite Fanchon tait dj installe dans le cabinet voisin, et
dj elle ronflait de faon  couvrir la voix des chouettes et des
engoulevents qui commenaient  s'agiter dans les combles des vieilles
tours. Marcelle s'assit auprs de la fentre ouverte, d'o l'on voyait
briller les toiles sereines dans un ciel magnifiquement pur, et prenant
la main de Rose, dans les siennes, elle parla ainsi qu'il suit:



XIV.

MARCELLE.

Mon histoire, chre Rose, ressemble, en effet,  un roman; mais c'est
un roman si simple et si peu nouveau qu'il ressemble  tous les romans
du monde. Le voici en aussi peu de mots que possible.

Mon fils,  l'ge de deux ans, tait d'une sant si mauvaise, que je
dsesprais de le sauver. Mes inquitudes, ma tristesse, les soins
continuels dont je ne voulais me remettre  personne, me fournirent une
occasion toute naturelle de me retirer du monde, o je n'avais fait
qu'une courte apparition, et pour lequel je n'avais aucun got. Les
mdecins me conseillrent de faire vivre mon enfant  la campagne. Mon
mari avait une belle terre  vingt lieues de celle-ci, comme vous savez;
mais la vie bruyante et licencieuse qu'il y menait avec ses amis, ses
chevaux, ses chiens et ses matresses, ne m'engageait pas  m'y retirer,
mme aux poques o il vivait  Paris. Le dsordre de cette maison,
l'insolence des valets dont on souffrait le pillage, ne pouvant leur
payer rgulirement leur salaire, un entourage de voisins de mauvais
ton, me furent si bien dpeints par mon vieux Lapierre, qui y avait
pass quelque temps, que je renonai  y tenter un tablissement. M. de
Blanchemont, ne se souciant pas que je vinsse vivre ici,  porte de
connatre ses drglements, me fit croire que ce lieu-ci tait affreux,
que le vieux chteau tait inhabitable, et, sous ce dernier rapport,
il ne faisait qu'exagrer un peu, vous en conviendrez. Il parla de
m'acheter une maison de campagne aux environs de Paris; mais o et-il
pris de l'argent pour cette acquisition, lorsqu' mon insu il tait dj
 peu prs ruin?

Voyant que ses promesses n'aboutissaient  rien et que mon fils
dprissait, je me htai de louer  Montmorency (un village prs de
Paris dans une situation admirable, au voisinage des bois et des
collines les plus sainement exposs), une moiti de maison, la premire
que je pus trouver, la seule dans, ce moment-l. Ces habitations sont
fort recherches par les gens de Paris qui s'y tablissent, mme des
personnes riches, plus que modestement, pour quelque temps de la belle
saison. Mes parents et mes amis vinrent m'y voir assez souvent d'abord,
puis de moins en moins, comme il arrive toujours quand la personne
qu'on visite aime sa retraite et n'y attire, ni par le luxe, ni par la
coquetterie. Vers la fin de la premire saison, il se passait souvent
quinze jours sans que je visse venir personne de Paris. Je ne m'tais
lie avec aucune des notabilits de l'endroit. Edouard se portait mieux,
j'tais calme et satisfaite; je lisais beaucoup, je me promenais dans
les bois, seule avec lui, une paysanne pour conduire son ne, un livre,
et un gros chien, gardien trs-jaloux de nos personnes. Cette vie me
plaisait extrmement. M. de Blanchemont tait enchant de n'avoir pas 
s'occuper de moi. Il ne venait jamais me voir. Il envoyait de temps en
temps un domestique pour savoir des nouvelles de son fils et s'enqurir
de mes besoins d'argent qui taient fort modestes, heureusement pour
moi: il n'et pu les satisfaire.

--Voyez! s'cria Rose, il nous disait ici que c'tait pour vous qu'il
mangeait ses revenus et les vtres; qu'il vous fallait des chevaux, des
voitures, tandis que vous alliez peut-tre  pied dans les bois pour
conomiser le loyer d'un ne!

Vous l'avez devin, chre Rose. Lorsque je demandais quelque argent 
mon mari, il me faisait de si longues et de si tranges histoires sur la
pnurie de ses fermiers, sur la gele de l'hiver, sur la grle de l't,
qui les avait ruins, que, pour ne plus entendre tous ces dtails, et,
la plupart du temps, dupe de sa gnreuse commisration pour vous, je
l'approuvais et m'abstenais de rclamer la jouissance de mes revenus.

La vieille maison que j'habitais tait propre, mais presque pauvre,
et je n'y attirais l'attention de personne. Elle se composait de deux
tages. J'occupais le premier. Au rez-de-chausse habitaient deux jeunes
gens, dont l'un tait malade. Un petit jardin trs-ombrag et entour
de grands murs, o Edouard jouait sous mes yeux avec sa bonne, lorsque
j'tais assise  ma fentre, tait commun aux deux locataires, M. Henri
Lmor et moi.

Henri avait vingt-deux ans. Son frre n'en avait que quinze. Le pauvre
enfant tait phtisique, et son an le soignait avec une sollicitude
admirable. Ils taient orphelins. Henri tait une vritable mre pour le
pauvre agonisant. Il ne le quittait pas d'une heure, il lui faisait la
lecture, le promenait en le soutenant dans ses bras, le couchait et le
rhabillait comme un enfant, et, comme ce malheureux Ernest ne dormait
presque plus, Henri, ple, extnu, creus par les veilles, semblait
presque aussi malade que lui.

Une vieille femme excellente, propritaire de notre maison et occupant
une partie du rez-de-chausse, montrait beaucoup d'obligeance et de
dvouement  ces malheureux jeunes gens; mais elle ne pouvait suffire
 tout, je dus m'empresser de la seconder. Je le fis avec zle et sans
m'pargner, comme vous l'eussiez fait  ma place, Rose; et mme dans les
derniers jours de l'existence d'Ernest, je ne quittai gure son chevet.
Il me tmoignait une affection et une reconnaissance bien touchantes. Ne
connaissant pas et ne sentant plus la gravit de son mal, il mourut sans
s'en apercevoir, et presque en parlant. Il venait de me dire que je
l'avais guri, lorsque sa respiration s'arrta et que sa main se glaa
dans les miennes.

La douleur d'Henri fut profonde, il en tomba malade, et,  son tour, il
fallut le soigner et le veiller. La vieille propritaire, madame Joly,
tait au bout de ses forces. Edouard heureusement tait bien portant, et
je pouvais partager mes soins entre lui et Henri. Le devoir d'assister
et de consoler ce pauvre Henri retomba sur moi seule, et  la fin de
l'automne, j'eus la joie de l'avoir rendu  la vie.

Vous concevez bien, Ros, qu'une amiti profonde, inaltrable, s'tait
cimente entre nous deux au milieu de toutes ces douleurs et de tous ces
dangers. Quand l'hiver et l'insistance de mes parents me forcrent de
retourner  Paris, nous nous tions fait une si douce habitude de lire,
de causer, et de nous promener ensemble dans le petit jardin, que notre
sparation fut un vritable dchirement de coeur. Nous n'osmes pourtant
nous promettre de nous retrouver  Montmorency l'anne suivante. Nous
tions encore timides l'un avec l'autre, et nous aurions trembl de
donner le nom d'amour  cette affection.

Henri n'avait gure song  s'enqurir de ma condition, ni moi de la
sienne. Nous faisions  peu prs la mme dpense dans la maison. Il
m'avait demand la permission de me voir  Paris; mais quand je lui
donnai mon adresse chez ma belle-mre,  l'htel de Blanchemont, il
parut surpris et effray. Quand je quittai Montmorency dans le carrosse
armori que mes parents avaient envoy pour me prendre, il eut l'air
constern, et quand il sut que j'tais riche (je croyais l'tre et je
passais pour telle), il se regarda comme  jamais spar de moi. L'hiver
se passa sans que je le revisse, sans que j'entendisse parler de lui.

Lmor tait pourtant lui-mme rellement plus riche que moi  cette
poque. Son pre, mort une anne auparavant, tait un homme du peuple,
un ouvrier qu'un petit commerce et beaucoup d'habilet avaient mis
fort  l'aise. Les enfants de cet homme avaient reu une trs-bonne
ducation, et la mort d'Ernest laissait  Henri un revenu de huit ou dix
mille francs. Mais les ides de lucre, l'indlicatesse, l'effroyable
duret et l'gosme profond de ce pre commerant avaient rvolt de
bonne heure l'me enthousiaste et gnreuse d'Henri. Dans l'hiver qui
suivit la mort d'Ernest, il se hta de cder, presque pour rien, son
fonds de commerce  un homme que Lmor le pre avait ruin par les
manoeuvres les plus rapaces et les plus dloyales d'une impitoyable
concurrence. Henri distribua  tous les ouvriers que son pre avait
longtemps pressurs le produit de cette vente, et, se drobant, avec une
sorte d'aversion,  leur reconnaissance (car il m'a dit souvent que
ces hommes malheureux avaient t corrompus et avilis eux-mmes par
l'exemple et les procds de leur matre), il changea de quartier et se
mit en apprentissage pour devenir ouvrier lui-mme. L'anne prcdente,
et avant que la maladie de son frre le fort d'habiter la campagne, il
avait dj commenc  tudier la mcanique.

J'appris tous ces dtails par la vieille femme de Montmorency,  qui
j'allai faire une ou deux visites  la fin de l'hiver, autant, je
l'avoue, pour savoir des nouvelles d'Henri que pour lui tmoigner
l'amiti dont elle tait digne  tous gards. Cette femme avait de la
vnration pour Lmor. Elle avait soign le pauvre Ernest comme son
propre fils; elle ne parlait d'Henri que les mains jointes et les yeux
pleins de larmes. Quand je lui demandai pourquoi il ne venait pas me
voir, elle me rpondit que ma richesse et ma position dans le monde ne
pouvaient permettre que des rapports naturels s'tablissent entre une
personne comme moi et un homme qui s'tait jet volontairement dans la
pauvret. C'est  cette occasion qu'elle me raconta tout ce qu'elle
savait de lui et tout ce que je viens de vous rapporter.

Vous devez comprendre, chre Rose, combien je fus frappe de la
conduite de ce jeune homme, qui s'tait montr  moi si simple, si
modeste et si parfaitement ignorant de sa grandeur morale. Je ne pus
penser  autre chose; dans le monde, comme dans ma chambre solitaire,
au thtre comme  l'glise, son souvenir et son image taient toujours
dans mon coeur et dans ma pense. Je le comparais  tous les hommes que
je voyais, et alors il me paraissait si grand!

Ds la fin de mars je retournai  Montmorency, n'esprant point y
retrouver mon intressant voisin. J'eus un instant de vritable douleur,
lorsque, descendant au jardin avec une parente qui m'avait accompagne
pour m'aider malgr moi  me rinstaller  la campagne, j'appris que le
rez-de-chausse tait lou  une vieille dame. Mais ma compagne ayant
fait quelques pas loin de moi, la bonne madame Joly me dit  l'oreille
qu'elle avait fait ce petit mensonge parce que ma parente lui paraissait
curieuse et babillarde, mais que Lmor tait l, et qu'il se tenait
cach pour ne me voir que lorsque je serais seule.

Je pensai m'vanouir de joie, et je supportai l'obligeance et les
attentions de ma pauvre cousine avec une patience dont je faillis
mourir. Enfin elle partit, et je revis Lmor, non pas seulement ce
jour-l, mais tous les jours et presque  toutes les heures de la
journe, depuis la fin de l'hiver jusqu' l'extrme fin de l'automne
suivant. Les visites, toujours rares et assez courtes que l'on me
rendait, mes courses indispensables  Paris, nous volrent tout au plus,
en rassemblant toutes les heures, deux semaines de notre dlicieuse
intimit.

Je vous laisse  penser si cette vie fut heureuse et si l'amour
s'empara en matre absolu de notre amiti. Mais ce dernier sentiment fut
aussi chaste sous les yeux de Dieu et de mon fils que l'avait t une
amiti forme au lit de mort du frre d'Henri. On en jasa pourtant
peut-tre un peu chez les indignes de Montmorency; mais la bonne
rputation de notre htesse, sa discrtion sur nos sentiments qu'elle
devinait bien, son ardeur  dfendre notre conduite, la vie cache
que nous menions, et le soin que nous emes de ne jamais nous montrer
ensemble hors de la maison; enfin, l'absence de tout scandale,
empchrent la malveillance de s'en mler: aucun propos ne parvint
jamais aux oreilles de mon mari ni d'aucun de mes parents.

Jamais amours ne furent plus religieusement sentis et plus salutaires
pour les deux mes qu'elles remplirent. Les ides d'Henri, fort
singulires aux yeux du monde, mais les seules vraies, les seules
chrtiennes aux miens, transportrent mon esprit dans une nouvelle
sphre. Je connus l'enthousiasme de la foi et de la vertu en mme temps
que celui de l'affection. Ces deux sentiments se liaient dans mon coeur
et ne pouvaient plus se passer l'un de l'autre. Henri adorait mon fils,
mon fils que son pre oubliait, dlaissait et connaissait  peine! Aussi
douard avait pour Lmor la tendresse, la confiance et le respect que
son pre et d lui inspirer.

L'hiver nous arracha encore  notre paradis terrestre, mais cette fois
il ne nous spara point. Lmor vint me voir en secret de temps en temps,
et nous nous crivions presque tous les jours. Il avait une clef du
jardin de l'htel, et quand nous ne pouvions nous y rencontrer la
nuit, une fente dans le pidestal d'une vieille statue recevait notre
correspondance.

C'est tout rcemment, vous le savez, que M. de Blanchemont a perdu la
vie d'une manire tragique et inattendue, dans un duel  mort avec un
de ses amis, pour une folle matresse qui l'avait trahi. Un mois aprs,
j'ai vu Henri, et c'est de ce moment que datent mes chagrins. Je croyais
si naturel de m'engager  lui pour la vie! Je voulais le revoir un
instant et fixer avec lui l'poque o les devoirs de ma position me
permettraient de lui donner ma main et ma personne comme il avait mon
coeur et mon esprit. Mais le croiriez-vous, Rose? son premier mouvement
a t un refus plein d'effroi et de dsespoir. La crainte d'tre riche,
oui, l'horreur de la richesse, l'ont emport sur l'amour, et il s'est
comme enfui de moi avec pouvante!

J'ai t offense, consterne, je n'ai pas su le convaincre, je n'ai
pas voulu le retenir. Et puis, j'ai rflchi, j'ai trouv qu'il avait
raison, qu'il tait consquent avec lui-mme, fidle  ses principes. Je
l'en ai estim, je l'en ai aim davantage, et j'ai rsolu d'arranger ma
vie de manire  ne plus le blesser, de quitter le monde entirement,
de venir me cacher bien loin de Paris au fond d'une campagne, afin de
rompre toutes mes relations avec les puissants et les riches que Lmor
considre comme des ennemis tantt froces, tantt involontaires et
aveugles de l'humanit.

Mais  ce projet, qui n'tait que secondaire dans ma pense, j'en
associais un autre qui coupait le mal dans sa racine et dtruisait 
jamais tous les scrupules de mon amant, de mon poux futur. Je voulais
imiter son exemple, et dissiper ma fortune personnelle en l'appliquant
 ce qu'au couvent nous appelions les bonnes oeuvres,  ce que Lmor
appelle l'oeuvre de rmunration,  ce qui est juste envers les hommes
et agrable  Dieu dans toutes les religions et dans tous les temps.
J'tais libre de faire ce sacrifice sans nuire  ce que les riches
auraient appel le bonheur futur de mon fils, puisque je le croyais
encore destin  un hritage considrable; et, d'ailleurs, dans mes
ides  moi, en m'abstenant de jouir de ses revenus durant les longues
annes de sa minorit, en accumulant et en plaant les rentes, j'aurais
travaill aussi  son bonheur. C'est--dire que l'levant dans
des habitudes de sobrit et de simplicit, et lui communiquant
l'enthousiasme de ma charit, je l'aurais mis  mme un jour de
consacrer  ces mmes bonnes oeuvres une fortune considrable, augmente
par mon conomie et par le devoir que je m'imposais de n'en jouir en
aucune faon pour mon propre compte, malgr les droits que la loi me
donnait  cet gard. Il me semblait que cette me si nave et si tendre
de mon enfant rpondrait  mon enthousiasme, et que j'entasserais ces
richesses terrestres pour son salut futur. Riez-en un peu, si vous
voulez, chre Rose; mais il me semble encore que je russirai, dans des
conditions plus restreintes,  faire envisager les choses  mon Edouard
sous ce point de vue. Il n'a plus  hriter de son pre, et ce qui me
reste lui sera dsormais consacr dans le mme but. Je ne me crois plus
le droit de me dpouiller de ce peu d'aisance qui nous est laisse
 tous d'eux. Je me figure que rien ne m'appartient plus en propre,
puisque mon fils n'a plus rien de certain  attendre que de moi. Cette
pauvret, dont j'aurais pu faire voeu pour moi seule, c'est un baptme
nouveau que Dieu ne me permet peut-tre pas d'imposer  mon enfant
avant qu'il soit en ge de l'accepter ou de le rejeter librement.
pouvons-nous, tant ns dans le sicle, et ayant donn la vie  des
tres destins aux jouissances et au pouvoir dans la socit, les priver
violemment et sans les consulter, de ce que la socit considre comme
de si grands avantages et des droits si sacrs? Dans ce _sauve qui peut_
gnral o la corruption de l'argent a lanc tous les humains, si je
venais  mourir en laissant mon fils dans la misre avant le temps
ncessaire pour lui enseigner l'amour du travail,  quels vices, 
quelle abjection ne risquerais-je pas d'abandonner ses bons mais faibles
instincts? On parle d'une religion de fraternit et de communaut, o
tous les hommes seraient heureux en s'aimant, et deviendraient riches en
se dpouillant. On dit que c'est un problme que les plus grands saints
du christianisme comme les plus grands sages de l'antiquit ont t
sur le point de rsoudre. On dit encore que cette religion est prte
 descendre dans le coeur des hommes, quoique tout semble, dans la
ralit, conspirer contre elle; parce que du choc immense, pouvantable,
de tous les intrts gostes, doivent natre la ncessit de tout
changer, la lassitude du mal, le besoin du vrai et l'amour du bien. Tout
cela, je le crois fermement, Rose. Mais, comme je vous le disais tout 
l'heure, j'ignore quels jours Dieu a fixs pour l'accomplissement de ses
desseins. Je ne comprends rien  la politique, je n'y vois pas d'assez
vives lueurs de mon idal; et, rfugie dans l'arche comme l'oiseau
durant le dluge, j'attends, je prie, je souffre et j'espre, sans
m'occuper des railleries que le monde prodigue  ceux qui ne veulent pas
approuver ses injustices, et se rjouir des malheurs de leur temps.

Mais dans cette ignorance du lendemain, dans cette tempte dchane de
toutes les forces humaines les unes contre les autres, il faut bien que
je serre mon fils dans mes bras, et que je l'aide  surmonter le flot
qui nous porte peut-tre aux rives d'un monde meilleur ds ici-bas.
Hlas! chre Rose, dans un temps o l'argent est tout, tout se vend et
s'achte. L'art, la science, toutes les lumires, et par consquent
toutes les vertus, la religion elle-mme, sont interdites  celui qui ne
peut payer l'avantage de boire  ces sources divines. De mme qu'on paie
les sacrements  l'glise, il faut,  prix d'argent, acqurir le droit
d'tre homme, de savoir lire, d'apprendre  penser,  connatre le
bien du mal. Le pauvre est condamn,  moins d'tre dou d'un gnie
exceptionnel,  vgter, priv de sagesse et d'instruction. Et le
mendiant, le pauvre enfant qui apprend pour tout mtier l'art de tendre
la main et d'lever une voix plaintive, dans quelles obscures et
fausses notions est force de se dbattre son intelligence infirme et
impuissante! Il y a quelque chose d'affreux  penser que la superstition
est la seule religion accessible au paysan, que tout son culte se rduit
 des pratiques qu'il ne comprend pas, dont il ne saura jamais ni le
sens ni l'origine, et que Dieu n'est pour lui qu'une idole favorable aux
moissons et aux troupeaux de celui qui lui vote un cierge ou une image.
En venant ce matin ici, j'ai rencontr une procession arrte autour
d'une fontaine pour conjurer la scheresse. J'ai demand pourquoi on
priait l plutt qu'ailleurs. Une femme m'a rpondu, en me montrant une
petite statue de pltre cache dans une niche et orne de guirlandes
comme les dieux du paganisme[5], c'est que cette _bonne dame_ est la
meilleure de toutes pour la pluie.

[Note 5: Les Pres de l'glise primitive condamnaient amrement cet
usage paen d'orner les statues des dieux. Minutius Flix s'en explique
clairement et admirablement. L'glise du moyen ge a rtabli les
pratiques de l'idoltrie, et l'glise d'aujourd'hui continue cette
spculation lucrative.]

Si mon fils est indigent, il faudra donc qu'il soit idoltre, au
rebours des premiers chrtiens qui embrassaient la vraie religion
avec la sainte pauvret? Je sais bien que le pauvre a le droit de me
demander: Pourquoi ton fils plutt que le mien connatrait-il Dieu et la
vrit? Hlas! je n'ai rien  lui rpondre, sinon que je ne puis sauver
son fils qu'en sacrifiant le mien. Et quelle rponse inhumaine pour lui!
Oh! les temps de naufrage sont affreux! Chacun court  ce qui lui est
le plus cher et abandonne les autres. Mais encore une fois, Rose, que
pouvons-nous donc, nous autres pauvres femmes, qui ne savons que pleurer
sur tout cela?

Ainsi, les devoirs que nous impose la famille sont en contradiction
avec ceux que nous impose l'humanit. Mais nous pouvons encore quelque
chose pour la famille, tandis que pour l'humanit,  moins d'tre
trs-riches, nous ne pouvons rien encore. Car dans ce temps-ci, o les
grandes fortunes dvorent les petites si rapidement, la mdiocrit,
c'est la gne et l'impuissance.

Voil pourquoi, continua Marcelle en essuyant une larme, je vais tre
force de modifier les beaux rves que j'avais faits en quittant Paris
il y a deux jours. Mais je veux faire encore de mon mieux, Rose, pour ne
pas m'entourer de petites jouissances inutiles aux dpens des autres. Je
veux me rduire au ncessaire, acheter une maison de paysan, vivre aussi
sobrement qu'il me sera possible sans altrer ma sant (puisque je dois
ma vie  Edouard), mettre de l'ordre dans ce petit capital pour le lui
donner un jour, aprs lui en avoir indiqu l'usage que Dieu nous aura
rvl utile et pieux dans ce temps-l; et, en attendant, consacrer la
moindre partie possible de mon humble revenu  mes besoins et  la
bonne ducation de mon fils, afin d'avoir toujours de quoi assister les
pauvres qui viendront frapper  ma porte. C'est l, je crois, tout ce
que je peux faire, s'il ne se forme pas bientt une association vraiment
sainte, une sorte d'glise nouvelle, o quelques croyants inspirs
appelleront  eux leurs frres pour les faire vivre en commun sous les
lois d'une religion et d'une morale qui rpondent aux nobles besoins de
l'me et aux lois de la vritable galit. Ne me demandez pas quelles
seraient prcisment ces lois. Je n'ai pas mission de les formuler,
puisque Dieu ne m'a pas donn le gnie de les dcouvrir, toute mon
intelligence se borne  pouvoir les comprendre quand elles seront
rvles, et mes bons instincts me forcent  rejeter les systmes qui se
posent aujourd'hui un peu trop firement sous des noms divers. Je
n'en vois encore aucun o la libert morale se trouve respecte, o
l'athisme et l'ambition de dominer ne se montrent par quelque
endroit. Vous avez entendu parler peut-tre des saint-simoniens et des
fouriristes. Ce sont l des systmes encore sans religion et sans
amour, des philosophies avortes,  peine bauches, o l'esprit du mal
semble se cacher sous les dehors de la philanthropie. Je ne les juge pas
absolument, mais j'en suis repousse comme par le pressentiment d'un
nouveau pige tendu  la simplicit des hommes.

Mais il se fait tard, ma bonne Rose, et vos beaux yeux qui brillent
encore luttent pourtant contre la fatigue de m'couter. Je n'ai rien 
conclure pour vous de tout ceci; sinon que nous sommes toutes les
deux aimes par des hommes pauvres, et que l'une de nous aspire 
s'affranchir de l'alliance des riches, tandis que l'autre hsite et
s'effraie de leur opinion.

--Ah! Madame, dit Rose, qui avait cout Marcelle avec une religieuse
attention, que vous tes grande et bonne! comme vous savez aimer, et
comme je comprends bien maintenant pourquoi je vous aime! Il me semble
que votre histoire et l'explication de votre conduite m'ont fait grossir
la tte de moiti! Quelle triste et mesquine vie nous menons, au prix
de celle que vous rvez! Mon Dieu, mon Dieu! je crois que je mourrai le
jour o vous partirez d'ici!

--Sans vous, chre Rose, je serais fort presse, je vous le confesse,
d'aller btir ma chaumire auprs de celle de plus pauvres gens; mais
vous me ferez aimer votre ferme, et mme ce vieux chteau.... Ah!
j'entends votre mre qui vous appelle. Embrassez-moi encore et
pardonnez-moi de vous avoir dit quelques paroles dures. Je me les
reproche en voyant combien vous tes sensible et affectueuse.

Rose embrassa la jeune baronne avec effusion, et la quitta. Cdant  une
habitude d'enfant mutin, elle se donna le petit plaisir de laisser crier
sa mre tout en se rendant avec lenteur  son appel. Puis elle se le
reprocha et se mit  courir; mais elle ne put se rsoudre  lui parler
avant d'tre tout  fait auprs d'elle: cette voix glapissante lui
faisait l'effet d'un ton faux aprs la douce harmonie des paroles de
Marcelle.

Encore fatigue de son voyage, madame de Blanchemont se glissa dans le
lit o reposait son enfant, et, tirant ses rideaux de toile d'orange 
grands ramages, elle commenait  s'endormir sans songer aux revenants
indispensables du vieux chteau, lorsqu'un bruit incomprhensible la
fora de prter l'oreille et de se relever un peu mue.




DEUXIME JOURNE



XV.

LA RENCONTRE.

Le bruit qui troublait le sommeil de notre hrone tait celui d'un
corps quelconque passant et repassant  l'extrieur sur la porte de sa
chambre avec une obstination et une maladresse singulires. Ce toucher
tait trop sec et trop inintelligent pour tre celui d'une main humaine
cherchant  trouver la serrure dans l'obscurit, et pourtant comme le
bruit ne ressemblait pas  celui qu'et pu faire un rat, Marcelle ne put
s'arrter  aucune autre hypothse. Elle pensa que quelqu'un de la ferme
couchait dans le vieux chteau, peut-tre un serviteur ivre qui se
trompait d'tage, et cherchait son gte  ttons. Se rappelant alors
qu'elle n'avait pas t la clef de sa chambre, elle se leva afin de
rparer cet oubli, aussitt que la personne se serait loigne. Mais
le bruit continuait, et Marcelle n'osait entr'ouvrir la porte pour
effectuer son dessein, dans la crainte, en se montrant, d'tre insulte
par quelque lourdaud. Cette petite anxit commenait  devenir fort
dsagrable, lorsque la main incertaine s'impatienta, et gratta la
porte, de telle faon que Marcelle crut reconnatre les griffes d'un
chat, et, souriant de son motion, elle se dcida  ouvrir pour
accueillir ou chasser cet habitu de son appartement. Mais  peine
eut-elle entr'ouvert, avec un reste de prcaution, que la porte fut
repousse sur elle avec violence, et que la folle s'offrit  ses regards
sur le seuil de sa chambre.

Cette visite parut  Marcelle la plus dplaisante des suppositions
qu'elle aurait pu faire, et elle hsita si elle ne repousserait pas par
la force ce personnage inquitant, malgr ce qu'on lui avait dit de la
tranquillit habituelle de sa dmence. Mais le dgot que lui inspirait
l'tat de malpropret de cette malheureuse, et encore plus un sentiment
de compassion, l'empchrent de s'arrter  cette ide. La folle ne
paraissait pas s'apercevoir de sa prsence, et il tait probable que,
dans son got pour la solitude, elle se retirerait aussitt que
Marcelle se ferait remarquer. Madame de Blanchemont jugea donc  propos
d'attendre, et d'observer quelle serait la fantaisie de sa fcheuse
htesse, et reculant, elle alla s'asseoir sur le bord de son lit, dont
elle ferma les rideaux derrire elle, afin qu'Edouard, s'il venait 
s'veiller, ne vit pas la _vilaine femme_ dont il avait eu peur dans la
garenne.

La Bricoline (nous avons dj dit que chez nous toutes les anes
de familles de paysans et de bourgeois de campagne portaient le nom
hrditaire fminis en guise de prnom) traversa la chambre avec une
certaine prcipitation, et s'approcha de la fentre qu'elle ouvrit aprs
beaucoup d'efforts inutiles, la faiblesse de ses mains tiques, et la
longueur de ses ongles qu'elle ne voulait jamais laisser couper, la
rendant fort maladroite. Quand elle y fut parvenue, elle se pencha
dehors, et, d'une voix touffe  dessein, elle appela _Paul_. C'tait
sans doute le nom de son amant, qu'elle attendait toujours, et  la mort
duquel elle ne pouvait se rsoudre  croire.

Ce lamentable appel n'ayant veill aucun cho dans le silence de la
nuit, elle s'assit sur le banc de pierre qui, dans toutes les antiques
constructions de ce genre, occupe l'embrasure profonde de la fentre, et
resta muette, roulant toujours son mouchoir ensanglant, et paraissant
se rsigner  l'attente. Au bout de dix minutes environ, elle se releva,
et appela encore, toujours  voix basse, comme si elle et cru son
amant cach dans les broussailles du foss, et comme si elle et craint
d'veiller l'attention des gens de la ferme.

Pendant plus d'une heure l'infortune continua ainsi, tantt nommant
Paul et tantt l'attendant avec une patience et une rsignation
extraordinaires. La lune clairait en plein son visage dcharn et son
corps difforme. Peut-tre y avait-il pour elle une sorte de bonheur dans
cette vaine esprance. Peut-tre se faisait-elle illusion au point
de rver toute veille qu'il tait l, qu'elle l'coutait et lui
rpondait. Et puis, quand le rve s'effaait, elle le ramenait en
appelant de nouveau son mort bien aim.

Marcelle la contemplait avec un profond dchirement de coeur; elle et
voulu surprendre tous les secrets de sa folie, dans l'esprance de
trouver quelque moyen d'adoucir une telle souffrance; mais les fous de
cette nature ne s'expliquent pas et il est impossible de deviner s'ils
sont absorbs par une pense qui les ronge sans relche, ou si l'action
de la pense est suspendue en eux par intervalles.

Lorsque la misrable fille quitta enfin la fentre, elle se mit 
marcher dans la chambre avec la mme lenteur et la mme gravit qui
avaient frapp Marcelle dans l'alle de la Garenne. Elle ne paraissait
plus songer  son amant, et sa physionomie, fortement contracte,
ressemblait  celle d'un vieux alchimiste perdu dans la recherche de
l'absolu. Cette promenade rgulire dura encore assez longtemps pour
fatiguer extrmement madame de Blanchemont, qui n'osait ni se coucher ni
quitter son fils pour aller veiller la petite Fanchon. Enfin, la folle
prit son parti, et montant un tage, elle alla  une autre fentre
recommencer  appeler Paul par intervalles et  l'attendre en se
promenant.

Marcelle songea alors qu'elle devait aller avertir les Bricolin. Sans
doute ils ignoraient que leur fille s'tait chappe de la maison et
qu'elle courait peut-tre le danger de se suicider ou de se laisser
tomber involontairement par une fentre. Mais la petite Fanchon, qu'elle
veilla, non sans peine, afin qu'elle se tnt auprs du lit d'Edouard
pendant qu'elle irait elle-mme au chteau neuf, la dtourna de ce
projet.

--Eh! non, Madame, lui dit-elle; les Bricolin ne se drangeront pas pour
cela. Ils sont habitus  voir courir cette pauvre demoiselle la nuit
comme le jour. Elle ne fait pas de mal, et il y a longtemps qu'elle
a oubli de _se prir_. On dit qu'elle ne dort jamais. Il n'est pas
tonnant que, par les temps de lune, elle soit plus veille encore.
Fermez bien votre porte, pour qu'elle ne vienne plus vous ennuyer. Vous
avez bien fait de ne lui rien dire; a aurait pu la choquer et la rendre
mchante. Elle va faire son train l-haut jusqu'au jour, comme les
_caboches_ (les chouettes); mais puisque vous savez ce que c'est, 
prsent, a ne vous empchera pas de dormir.

La petite Fanchon en parlait  son aise, elle qui, grce  ses quinze
ans et  son temprament paisible, et dormi au bruit du canon, pourvu
qu'elle et su ce que c'tait. Marcelle eut un peu de peine  suivre
son exemple, mais enfin la fatigue l'emporta, et elle s'endormit au pas
rgulier et continuel de la folle, qu'elle entendait au-dessus de sa
chambre branler les solives tremblantes du vieux chteau.

Le lendemain, Rose apprit avec regret, mais sans surprise, l'incident de
la nuit.

---Eh! mon Dieu! dit-elle, nous l'avions pourtant bien enferme, sachant
qu'elle a l'habitude d'errer de tous cts, et dans le vieux chteau de
prfrence pendant la lune. (C'est pour cela que ma mre ne se souciait
pas de vous y loger.) Mais elle aura encore trouv moyen d'ouvrir sa
fentre et de s'en aller par l. Elle n'est ni forte ni adroite de ses
mains, mais elle a tant de patience! Elle n'a qu'une ide, elle ne s'en
repose jamais. M. le baron, qui n'avait pas le coeur aussi humain que
vous, et qui riait des choses les moins risibles, prtendait qu'elle
cherchait... attendez si je me souviendrai de son mot!... la
quadrature... Oui, c'est cela, la quadrature du cercle; et quand il la
voyait passer: Eh bien! nous disait-il, votre philosophe n'a pas encore
rsolu son problme?

--Je ne me sens pas d'humeur  plaisanter sur un sujet qui navre le
coeur, rpondit Marcelle, et j'ai fait des rves lugubres cette nuit.
Tenez, Rose, nous voil bonnes amies, nous le deviendrons j'espre de
plus en plus, et puisque vous m'avez offert votre chambre, je l'accepte,
 condition que vous ne la quitterez pas, et que nous la partagerons.
Un canap pour Edouard, un lit de sangle pour moi, il n'en faut pas
davantage.

--Oh! vous me comblez de joie, s'cria Rose, en lui sautant au cou.
Cela ne me causera aucun drangement. Il y a deux lits dans toutes nos
chambres, c'est l'habitude de la campagne o l'on est toujours prt 
recevoir quelque amie ou quelque parente, et je vais tre si heureuse de
causer avec vous tous les soirs!...

L'amiti des deux jeunes femmes fit en effet beaucoup de progrs dans
cette journe. Marcelle y mettait d'autant plus d'abandon que c'tait la
seule douceur qu'elle pt se promettre chez les Bricolin. Le fermier
la promena dans une partie de ses dpendances, lui parlant toujours
d'argent et d'arrangements. Il dissimulait son dsir d'acheter, mais
c'tait en vain, et Marcelle qui, pour en finir plus vite avec des
proccupations si antipathiques  son esprit, tait, prte  lui faire
une partie des sacrifices qu'il exigeait, aussitt qu'elle se serait
assure de l'exactitude de ses calculs, usa pourtant d'un peu d'adresse
avec lui pour le tenir dans l'inquitude. Rose lui avait fait entendre
qu'elle pouvait avoir, dans cette circonstance, beaucoup d'influence sur
sa destine, et d'ailleurs, Grand-Louis lui avait fait promettre de ne
rien dcider sans le consulter. Madame de Blanchemont se sentait une
pleine confiance dans cet ami improvis, et elle rsolut d'attendre son
retour pour faire choix d'un conseil comptent. Il connaissait tout le
monde, et il avait trop de jugement pour ne pas la mettre en bonnes
mains.

Nous avons laiss le brave meunier partant pour la ville de ***, avec
Lapierre, Suzette, et le patachon. Ils y arrivrent  dix heures du
soir, et, le lendemain, ds la pointe du jour, Grand-Louis ayant
embarqu les deux domestiques dans la diligence de Paris, se rendit chez
le bourgeois auquel il avait intention de faire acheter la calche. Mais
en passant devant la poste aux lettres, il se dirigea vers l'entre du
bureau pour remettre au buraliste en personne celle que Marcelle l'avait
charg d'affranchir. La premire figure qui frappa ses regards fut celle
du jeune inconnu qui tait venu, quinze jours auparavant, errer dans
la Valle-Noire, visiter Blanchemont, et que le hasard avait amen au
moulin d'Angibault. Ce jeune homme ne fit aucune attention  lui: debout
 l'entre du bureau, il lisait avidement et d'un air fort mu, une
lettre qu'il tait venu recevoir. Grand-Louis tenant dans ses mains
celle de madame de Blanchemont, et se rappelant que le nom d'_Henri_,
grav sur un arbre au bord de la Vauvre, avait beaucoup proccup cette
jeune dame, jeta un regard furtif sur l'adresse de la lettre que lisait
le jeune homme et qui se trouvait naturellement  la porte de sa vue,
l'inconnu tenant ce papier devant lui de manire  en bien cacher le
contenu et  en montrer parfaitement l'extrieur. En un clin d'oeil
rapide et d'une curiosit bienveillante, le meunier vit le nom de M.
Henri Lmor trac de la mme main que l'adresse de la lettre dont il
tait porteur; aucun doute, ces deux lettres taient de Marcelle, et
l'inconnu tait... le meunier n'y mit pas de faons dans sa pense,
l'amant de la belle veuve.

Grand-Louis ne se trompait pas: le premier billet que Marcelle avait
crit de Paris, et qu'un ami de Lmor, charg de ce soin, lui avait fait
tenir poste restante  ***, venait d'arriver en cet instant aux mains
du jeune homme, et il tait loin de s'attendre au bonheur d'en recevoir
immdiatement un second, lorsque Grand-Louis passa factieusement ce
trsor entre ses yeux et celui qu'il tait en train de relire pour la
troisime fois.

[Illustration: Ce garon-l est entt comme tous les diables.]

Henri tressaillit, et se jetant avec imptuosit sur cette lettre,
il allait s'en emparer, lorsque le meunier lui dit, en la lui
retirant:--Non! non! pas si vite, mon garon! Le buraliste nous voit
peut-tre du coin de l'oeil, et je n'ai pas envie qu'il me fasse payer
l'amende, qui n'est pas mince. Nous allons, causer un peu plus loin, car
je ne pense pas que vous ayez la patience d'attendre que cette jolie
lettre revienne de Paris, o on l'enverrait certainement, malgr vos
rclamations et votre passe-port, puisqu'elle n'est pas adresse ici
poste restante. Suivez-moi au bout de la promenade.

Lmor le suivit, mais un scrupule tait dj venu alarmer le meunier.
Attendez, dit-il, quand ils eurent gagn un endroit convenablement
isol, vous tes bien l'individu dont le nom est sur cette lettre?

--Vous n'en doutez pas, sans doute, et vous me connaissez apparemment,
puisque vous me l'avez prsente?

--C'est gal, vous avez bien un passe-port?

--Certainement, puisque je viens de le produire  la poste pour retirer
ma correspondance.

--C'est encore gal; dussiez-vous me prendre pour un gendarme dguis,
voyons-le, dit le meunier en lui donnant la lettre. Donnant, donnant.

--Vous tes fort mfiant, dit Lmor en se htant de lui donner ses
papiers.

--Un petit moment encore, reprit le prudent meunier. Je veux pouvoir
faire serment, si les gens de la poste m'ont vu vous donner cette
lettre, que je vous l'ai remise dcachete! Et il brisa le cachet
trs-lestement, mais sans se permettre d'ouvrir la lettre qu'il remit 
Henri tout en prenant son passe-port.

Tandis que le jeune homme lisait avidement, le meunier, qui n'tait pas
fch de satisfaire sa curiosit, prenait connaissance des titres et
qualits de son inconnu.

Henri Lmor, g de vingt-quatre ans, natif de Paris, profession
d'ouvrier mcanicien, se rendant  Toulouse, Montpellier, Nmes, Avignon
et peut-tre Toulon et Alger, pour y chercher de l'emploi et y exercer
son industrie.

[Illustration: Il lui sembla voir une forme vague.]

--Diable! se disait le meunier, ouvrier mcanicien! aim d'une baronne!
cherchant de l'ouvrage et pouvant peut-tre pouser une femme qui a
encore trois cent mille francs! Ce n'est donc que chez nous qu'on
prfre l'argent  l'amour, et que les femmes sont si fires! Il n'y a
pas tant de distance entre la petite-fille du pre Bricolin le laboureur
et le petit-fils de mon grand-pre le meunier, qu'entre cette baronne
et ce pauvre diable! Ah! mademoiselle Rose! je voudrais bien que madame
Marcelle vous apprit le secret d'aimer! Puis, faisant lui-mme
le signalement du jeune homme sans regarder celui du passe-port,
Grand-Louis se disait en examinant Henri absorb dans sa lecture: Taille
mdiocre, visage ple... assez joli, si l'on veut, mais cette barbe
noire, c'est vilain. Tous ces ouvriers de Paris ont l'air de porter
toute leur force au menton. Et le meunier comparait avec une secrte
complaisance ses membres athltiques  l'organisation plus dlicate
de Lmor. Il me semble, se disait-il, que s'il ne faut pas tre plus
remarquable que a pour tourner la tte a une femme d'esprit... et 
une belle dame... mademoiselle Rose pourrait bien s'apercevoir que son
trs-humble serviteur n'est pas plus mal tourn qu'un autre. Aprs cela,
ces Parisiens, a vous a une certaine grce, une tournure, des yeux
noirs, je ne sais quoi qui nous fait paratre patauds  cote d'eux. Et
puis, sans doute que celui-l a plus d'esprit qu'il n'est gros. S'il
pouvait m'en donner un peu, et m'enseigner, lui aussi, son secret pour
tre aim!



XVI.

DIPLOMATIE.

Au beau milieu de ses rflexions, matre Louis s'aperut que le jeune
homme, dans ses proccupations beaucoup plus vives, s'loignait sans
songer  lui.

--Hol! mon camarade! lui dit Grand-Louis en courant aprs lui; vous
voulez donc me laisser votre passeport?

--Ah! mon cher ami, je vous oubliais, et je vous en demande pardon!
rpondit Lmor. Vous m'avez rendu le service de me remettre cette
lettre, et je vous dois mille remerciements.... Mais je vous reconnais
 prsent. Je vous ai dj vu, il n'y a pas longtemps. C'est  votre
moulin que j'ai reu l'hospitalit... Un endroit superbe... et une si
bonne mre! Vous tes un homme heureux! vous! car vous tes franc et
serviable aussi, cela se voit!

--Oui! une belle hospitalit! dit le meunier; parlons en! Aprs cela,
c'est votre faute si vous n'avez voulu accepter que du pain et de
l'eau.... a m'avait donn un peu mauvaise opinion de vous, avec a que
vous avez une barbe de capucin! Cependant, vous n'avez pas plus que moi
la mine d'un jsuite, et si ma figure vous revient, la vtre me revient
aussi.... Quant  tre un homme heureux... je vous conseille de porter
envie aux autres, et surtout  moi! C'est donc pour vous moquer.

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Avez-vous prouv quelque
malheur depuis que je ne vous ai vu?

--Bah! il y a longtemps que je porte un malheur qui finira Dieu sait
comment! Mais je n'ai pas plus envie d'en parler que vous de m'couter,
car vous avez aussi, je le vois bien, beaucoup de tic-tac dans la
cervelle. Ah a! est-ce que vous n'allez pas me donner un mot de rponse
pour la personne qui vous a crit? quand ce ne serait que pour attester
que j'ai bien fait ma commission?

--Vous connaissez donc cette personne? dit Lmor tout tremblant.

--Tiens! vous n'aviez pas encore pens  me le demander. O sont donc
vos esprits?

L'air de bienveillance un peu goguenarde du Grand-Louis commenait, 
inquiter Lmor. Il craignait de compromettre Marcelle, et cependant la
physionomie de ce paysan n'tait pas faite pour inspirer la mfiance.
Mais Henri crut devoir affecter une sorte d'indiffrence.

--Je ne connais pas beaucoup moi-mme, dit-il, la dame qui m'a fait
l'honneur de m'crire. Comme le hasard m'avait conduit dernirement dans
le pays o elle possde des biens, elle a pens que je pourrais lui
donner quelques renseignements....

--A d'autres, interrompit le meunier, elle ne sait pas du tout que vous
y tes venu, encore moins pourquoi vous l'avez fait, et voil ce que je
vous prie de me dire, si vous ne voulez pas que je le devine.

--C'est  quoi je rpondrai un autre jour, dit Lmor avec un peu
d'impatience et de fiert ironique. Vous tes curieux, l'ami, et je ne
sais pourquoi vous voulez voir du mystre dans ma conduite.

--Il y en a, l'ami! Je vous dis qu'il y en a, puisque vous ne _lui_ avez
pas fait savoir que vous tiez venu dans la Valle-Noire!

La persistance du meunier devenait de plus en plus embarrassante, et
Henri, craignant de tomber dans quelque pige ou de commettre quelque
imprudence, songea  se dlivrer de ses investigations bizarres.

--Je ne sais ni de qui, ni de quoi vous voulez me parler, rpondit-il en
haussant les paules. Je vous renouvelle mes remerciements, et je vous
salue. Si la lettre que vous m'avez remise exige une rponse ou un reu,
je l'enverrai par la poste. Je pars dans une heure pour Toulouse, et
n'ai pas le loisir de m'arrter plus longtemps avec vous.

--Ah! vous parlez pour Toulouse, dit le meunier en doublant le pas pour
le suivre. J'aurais cru que vous alliez venir avec moi  Blanchemont.

--Pourquoi  Blanchemont?

--Parce que si vous avez  donner des conseils  la dame de Blanchemont
sur ses affaires, comme vous le prtendez, il serait plus obligeant
d'aller vous expliquer avec elle que d'crire deux mots  la hte. C'est
une personne qui vaut bien la peine qu'on se drange de quelques lieues
pour lui rendre service, et moi, qui ne suis qu'un meunier, j'irais au
bout du monde s'il le fallait.

Lmor, inform, presque malgr lui, du lieu que Marcelle avait choisi
momentanment pour sa retraite, ne put se dcider  se sparer
brusquement d'un homme qui la connaissait et qui semblait si dispos
 lui parler d'elle. L'espce de proposition et de conseil qu'on lui
adressait d'aller  Blanchemont faisait passer des blouissements dans
cette jeune tte volontairement stoque, mais profondment bouleverse
par la passion. Agit de dsirs et de rsolutions contradictoires, il
laissait paratre sur son visage toutes les perplexits qu'il croyait
renfermer dans son me, et le pntrant meunier ne s'y trompait pas.--Si
je croyais, dit enfin Lmor, que des explications verbales fussent
ncessaires... mais en vrit, je ne le pense pas... _cette dame_ ne
m'indique rien de semblable....

--Oui, dit le meunier d'un ton railleur; cette dame vous croyait 
Paris, et on ne fait pas venir un homme de si loin pour quelques
paroles. Mais peut-tre que si elle vous avait su si prs, elle m'aurait
command de vous ramener avec moi.

--Non, monsieur le meunier, vous vous trompez, dit Henri, effray de la
pntration du Grand-Louis. Les questions qu'on me fait l'honneur de
m'adresser n'ont pas assez d'importance pour cela. Dcidment, j'y
rpondrai par crit.

Et en s'arrtant  ce dernier parti, Henri sentait son coeur se briser.
Car, malgr sa soumission aux ordres de Marcelle, l'ide de la revoir
encore une fois avant de s'en loigner pour une anne entire, avait
fait bouillonner tout son sang nergique. Mais ce maudit meunier, avec
ses commentaires, pouvait, soit par malice, soit par lgret, rendre
sa dmarche compromettante pour la jeune veuve, et Lmor devait s'en
abstenir.

--Vous ferez ce qui vous plat, dit le Grand-Louis, un peu piqu de sa
rserve, mais comme elle me fera sans doute quelques questions sur votre
compte, je serai forc de lui dire que l'ide de venir la voir ne vous a
pas souri du tout.

--Ce qui lui fera assurment beaucoup de peine? rpondit Lmor avec un
clat de rire un peu forc.

--Oui, oui! jouez au plus fin avec moi, mon camarade! reprit le meunier.
Mais vous ne riez pas de bon coeur.

--Monsieur le meunier, rpliqua Lmor perdant patience, vos
insinuations, autant que je puis les comprendre, commencent  tre assez
dplaces. Je ne sais pas si vous tes aussi dvou  la personne en
question que vous le prtendez; mais il ne me semble pas que vous en
parliez avec autant de respect que moi, qui la connais  peine.

--Vous vous fchez? A la bonne heure, c'est plus franc, et cela me
taquine moins que vos moqueries. Maintenant, je sais  quoi m'en tenir
sur votre compte.

--C'en est trop, dit Lmor irrit, et cela ressemble  une provocation
personnelle. J'ignore quelles folles ides vous voulez m'attribuer, mais
je vous dclare que ce jeu me fatigue et que je ne souffrirai pas plus
longtemps vos impertinences.

--Vous fchez-vous tout de bon? dit le Grand-Louis d'un ton calme. Je
suis bon pour vous rpondre. Je suis beaucoup plus fort que vous; mais
sans doute vous tes compagnon de quelque Devoir, et vous connaissez, la
canne. Et d'ailleurs, vous autres Parisiens, on dit que vous savez tous
jouer du bton comme des professeurs. Nous autres, nous ne connaissons
pas la thorie, nous n'avons que la pratique. Vous tes plus adroit,
que moi, probablement; moi, je cognerai un peu plus dur que vous, a
galisera la partie. Allons derrire le vieux rempart si vous voulez,
ou bien au caf du pre Robichon. Il y a une petite cour o l'on peut
s'expliquer sans tmoins, car il n'y a pas de danger qu'il appelle la
garde, il sait trop bien vivre pour cela.

--Allons, se dit Lmor, j'ai voulu tre ouvrier, et les lois de
l'honneur sont aussi rigides au bton qu' l'pe. Je ne connais pas
l'art froce de tuer mon semblable avec une arme plus qu'avec une autre.
Mais si cet Hercule gaulois veut se donner le plaisir de m'assommer, je
ne l'viterai pas en lui parlant raison. Ce sera, d'ailleurs, la seule
manire de me dbarrasser de ses questions, et je ne vois pas pourquoi
je serais plus patient qu'un gentilhomme.

Le gnreux et pacifique meunier n'avait aucune envie de chercher
querelle  Henri comme celui-ci le supposait, faute de comprendre
l'intrt qu'il portait rellement  madame de Blanchemont et  lui, par
consquent; mais ce dernier sentiment tait ml d'une mfiance dont le
Grand-Louis et voulu se gurir l'esprit par une sincre explication.
N'ayant pas russi,  son tour il se croyait provoqu, et en prenant le
chemin du caf Robichon, chacun des deux adversaires se persuadait qu'il
tait forc de rpondre  la fantaisie belliqueuse de l'autre.

Six heures sonnaient  l'horloge d'une glise voisine, lorsqu'ils
arrivrent au caf Robichon. C'tait une maisonnette dcore de ce titre
fastueux qu'on voit maintenant jusque sur les plus humbles cabarets des
provinces les plus arrires. _Caf de la Renaissance._ On y entrait
par une troite alle plante de jeunes acacias et de dahlias superbes.
La petite cour aux explications tait adosse au mur de l'glise
gothique, revtu en cet endroit de lierre et de roses grimpantes. Des
berceaux de chvrefeuille et de clmatite interceptaient le regard des
voisins et parfumaient l'air matinal. Cette cachette fleurie, dserte
encore et proprement sable, semblait destine  des rendez-vous d'amour
beaucoup plus qu' des scnes tragiques.

En y introduisant Lmor, le Grand-Louis ferma la porte derrire lui,
puis s'asseyant  une petite table de bois peinte en vert:

--Ah a! dit-il, sommes-nous venus ici pour nous allonger des coups ou
pour prendre le caf ensemble?

--C'est comme il vous plaira, rpondit Lmor. Je me battrai avec vous si
vous voulez; mais je ne prendrai pas de caf.

--Vous tes trop fier pour a! c'est tout simple! dit le Grand-Louis en
haussant les paules. Quand on reoit des lettres d'une baronne!

--Vous recommencez donc? Allons, laissez-moi m'en aller, ou battons-nous
tout de suite.

--Je ne peux pas me battre avec vous, dit le meunier. Vous n'avez
qu' me regarder, je crois, pour voir que je ne suis pas un capon,
et cependant je refuse la partie que vous m'avez propose. Madame de
Blanchemont ne me le pardonnerait jamais, et cela perdrait toutes mes
affaires.

--Qu' cela ne tienne! si vous pensez que madame de Blanchemont vous
blme d'tre querelleur, vous n'tes pas forc de lui dire que vous
m'avez cherch noise.

--Ah! c'est donc moi qui vous ai cherch noise  prsent? qu'est-ce qui
a parl le premier de se battre?

--Il me semble que vous tes le seul qui en ayez parl, mais peu
importe. J'accepte la proposition.

--Mais qu'est-ce qui a insult l'autre? Je ne vous ai rien dit que
d'honnte, et vous m'avez trait d'impertinent.

--Votre manire d'interprter mes paroles et mes penses tait incivile.
Je vous ai signifi de me laisser en paix.

--Oui, c'est a, vous m'avez ordonn de me taire! Et si je ne veux pas,
moi, voyons?

--Je vous tournerai le dos, et si vous le trouvez mauvais, nous nous
battrons.

--Ce garon-l est entt comme tous les diables! s'cria le Grand-Louis
en frappant de son large poing sur la petite table qui se fendit par la
moiti. Tenez, monsieur le Parisien! vous voyez bien comme j'ai la main
lourde! Votre fiert me donnerait envie de savoir si votre tte est
aussi dure que cette planche de chne; car il n'y a rien de plus
insolent au monde que de dire  un homme: Je ne veux pas vous couter.
Et pourtant je ne dois pas, je ne peux faire tomber un cheveu de cette
tte de fer. coutez, il faut en finir. Je vous veux pourtant du bien,
j'en veux surtout  une personne pour qui je me ferais casser bras et
jambes, et qui a, j'en suis sr, la fantaisie de s'intresser  vous.
Il faut s'expliquer; je ne vous ferai plus de questions, puisque c'est
peine perdue, mais je vous dirai tout ce que j'ai sur le coeur pour ou
contre vous, et quand j'aurai dit, si cela ne vous convient pas, nous
nous battrons; et si ce dont je vous souponne est vrai, je n'aurai
aucun regret de vous casser la mchoire. Allons, il faut bien s'entendre
avant de se mesurer, et savoir pourquoi on le fait. Nous allons prendre
le caf, car je suis  jeun depuis hier et mon estomac crie misre. Si
vous tes trop grand seigneur pour me laisser payer l'cot, convenons
que le moins trill des deux s'en chargera aprs l'affaire.

--Soit, dit Henri, qui, se regardant comme en tat d'hostilit avec le
meunier, ne craignait plus de s'oublier avec lui par bienveillance.

Le pre Robichon apporta le caf lui-mme, en faisant toutes sortes
d'amitis au Grand-Louis. C'est donc un de tes amis? lui dit-il en
regardant Lmor avec la curiosit des industriels peu affairs des
petites villes. Je ne le connais pas, mais c'est gal; ce doit tre
quelque chose de bon, puisque tu me l'amnes. Voyez-vous, mon garon,
ajouta-t-il en s'adressant  Lmor, vous avez fait l, en arrivant dans
notre pays, une bonne connaissance. Vous ne pouviez pas mieux tomber.
Le Grand-Louis est estim d'un chacun et de tout le monde. Pour moi, je
l'aime comme mon fils. Oh! c'est qu'il est sage, honnte et doux... doux
comme un agneau, malgr qu'il soit le plus _fort homme_ du pays; mais
je peux bien dire que jamais, au grand jamais, il n'a fait de scandale
nulle part, qu'il ne donnerait pas une chiquenaude  un enfant, et que
je ne l'ai jamais entendu lever la voix dans ma maison. Dieu sait
pourtant qu'il y rencontre bien des gens querelleurs, mais il met la
paix partout.

Cet loge si singulirement plac dans un moment o le Grand-Louis
amenait un tranger au caf Robichon pour vider une querelle avec lui,
fit sourire les deux jeunes gens.



XVII.

LE GU DE LA VAUVRE.

Cependant le pangyrique paraissait si sincre, que Lmor, dj dispos
prcdemment  une grande sympathie pour le meunier, rflchit  la
singularit de sa conduite en cette circonstance, et commena  se dire
que cet homme devait avoir de puissants motifs pour l'interroger. Ils
prirent le caf ensemble avec beaucoup de politesse mutuelle, et quand
le pre Robichon les eut dbarrasss de sa prsence, le meunier commena
ainsi:

--_Monsieur_ (il faut bien que je vous appelle comme a, puisque je ne
sais pas si nous sommes amis ou ennemis), vous saurez d'abord que je
suis amoureux, ne vous en dplaise, d'une fille trop riche pour moi, et
qui ne m'aime que juste ce qu'il faut pour ne pas me dtester. Ainsi
je peux parler d'elle sans la compromettre; et d'ailleurs vous ne la
connaissez pas. Je n'aime pourtant pas  parler de mes amours, c'est
ennuyeux pour les autres, surtout quand ils ont t piqus de la mme
mouche, et qu'ils sont, comme on l'est en gnral dans cette maladie-l,
gostes en diable, et soucieux d'eux-mmes, du prochain, point.
Cependant, comme en travaillant tout seul  remuer une montagne, on
n'avance  rien, m'est avis que si on s'entr'aidait un peu par l'amiti,
on ferait au moins quelque chose. Voila pourquoi j'aurais voulu votre
confiance comme j'ai celle de la dame que vous savez bien, et pourquoi
je vous donne la mienne sans trop savoir si elle sera bien place.

Donc, j'aime une fille qui aura en dot trente mille francs de plus
que moi, et, par le temps qui court, c'est comme si je voulais pouser
l'impratrice de la Chine. Je me soucie de ses trente mille francs comme
d'un ftu; mme je peux dire que je voudrais les envoyer au fin fond
de la mer, puisque c'est l ce qui nous spare. Mais jamais les
empchements n'ont fait entendre raison  l'amour, et j'ai beau tre
gueux, je suis amoureux; je n'ai que cela en tte, et si la dame que
vous savez bien ne vient pas  mon secours comme elle me l'a fait
esprer... je suis un homme perdu... je suis capable!... je ne sais pas
de quoi je suis capable!

Et en disant cela, la figure ordinairement enjoue du meunier, s'altra
si profondment, que Lmor fut frapp de la force et de la sincrit de
sa passion.

--Eh bien, lui dit-il avec cordialit, puisque vous avez la protection
d'une dame si bonne et si claire... on la dit telle du moins!...

--Je ne sais pas ce _qu'on dit_ d'elle, rpondit Grand-Louis, impatient
de la rserve obstine du jeune homme; je sais ce que j'en pense, moi,
et je vous dis que cette femme-l est un ange du ciel. Tant pis pour
vous si vous ne le savez pas.

--En ce cas, dit Lmor, qui se sentait vaincu intrieurement par cet
hommage si sincre rendu  Marcelle, o voulez-vous en venir, mon cher
monsieur Grand-Louis?

--Je veux vous dire que, voyant cette femme si bonne, si respectable, et
d'un coeur si pur, dispose en ma faveur, et en train dj de me donner
de l'esprance lorsque je croyais tout perdu, je me suis attach  elle
tout d'un coup, et pour toujours. L'amiti m'est venue, comme on dit
dans les romans que l'amour vient, en un clin d'oeil; et maintenant,
je voudrais rendre, d'avance,  cette femme tout le bien qu'elle a
l'intention de me faire. Je voudrais qu'elle ft heureuse comme elle le
mrite, heureuse dans ses affections, puisqu'elle n'estime que cela au
monde et mprise la fortune, heureuse de l'amour d'un homme qui l'aimt
pour elle-mme et ne s'occupt pas de supputer ce qui lui reste d'une
richesse qu'elle perd si joyeusement, ne songeant, lui, qu' s'informer
de ce qu'elle possde ou ne possde pas... afin de savoir s'il doit la
rejoindre ou s'en aller bien loin d'elle... l'oublier sans doute, et
essayer si sa jolie figure fera quelque autre conqute plus lucrative...
car enfin...

Lmor interrompit le meunier.

--Quelle raison avez vous donc, dit-il en plissant, de craindre que
cette dame respectable ait si mal plac ses affections? Quel est le
lche  qui vous supposez de si honteux calculs dans l'me?

--Je n'en sais rien, dit le meunier qui observait attentivement
le trouble d'Henri, ne sachant encore s'il devait l'attribuer 
l'indignation d'une bonne conscience ou  la honte de se voir devin.
Tout ce que je sais, c'est qu'il est venu  mon moulin, il y a quinze
jours environ, un jeune homme dont la mine et les manires semblaient
fort honntes, mais qui paraissait avoir du souci, et puis qui, tout 
coup, s'est mis  parler d'argent,  faire des questions,  prendre des
notes, enfin  tablir par francs et centimes sur un bout de papier,
qu'il restait encore  la dame de Blanchemont un assez joli dbris de sa
fortune.

--En vrit, vous pensez que ce garon-l tait prt  dclarer son
amour au cas seulement o le mariage lui paratrait avantageux? Alors,
c'tait un misrable; mais pour l'avoir si bien devin, il faut tre
soi-mme...

--Achevez, Parisien! ne vous gnez pas, dit le mennier dont les yeux
brillrent comme l'clair; puisque nous sommes ici pour nous expliquer!

--Je dis, reprit Lmor non moins irrit, que pour interprter ainsi ta
conduite d'un homme qu'on ne connat pas et dont on ne sait rien, il
faut tre soi-mme fort amoureux de la dot de sa belle.

Les yeux du meunier s'teignirent et un nuage passa sur son front.

--Oh! dit-il d'une voix triste, je sais bien qu'on peut dire cela, et je
parie que bien des gens le diraient si je parvenais  me faire aimer!
Mais son pre n'a qu' la dshriter, ce qui arriverait certainement si
elle m'aimait, et alors on verra si je fais sur mes doigts le compte de
ce qu'elle aura perdu!

--Meunier! dit Lmor d'un ton brusque et franc, je ne vous accuse pas,
moi. Je ne veux pas vous souponner. Mais comment se fait-il qu'avec une
me honnte, vous n'ayez pas suppos ce qui tait le plus vraisemblable
et le plus digne de vous?

--Ce qui pourrait expliquer les sentiments du jeune homme, ce serait sa
conduite ultrieure. S'il courait avec transport vers sa chre dame!...
je ne dis pas, mais s'il s'en va au diable, c'est diffrent!

--Il faudrait supposer, rpondit Lmor, qu'il regarde son amour comme
insens, et qu'il ne veut pas s'exposer  un refus.

--Ah! je vous y prends! s'cria le meunier; voil les mensonges qui
recommencent! Je sais pertinemment, moi, que la dame est enchante
d'avoir perdu sa fortune, qu'elle a mme pris courageusement son
parti de la ruine totale de son fils, et tout cela parce qu'elle aime
quelqu'un qu'on lui aurait peut-tre fait un crime d'pouser, sans
toutes ces catastrophes-l.

--Son fils est ruin? dit Henri en tressaillant; totalement ruin?
Est-ce possible! En tes-vous certain?

--Trs-certain, mon garon! rpondit le meunier d'un air narquois. La
tutrice, qui aurait pu, pendant une longue minorit, partager avec un
amant ou un mari les intrts d'un gros capital, n'aura maintenant plus
que des dettes  payer, si bien que son intention, elle me le disait
hier soir, est de faire apprendre  son enfant quelque mtier pour
vivre.

Henri s'tait lev. Il se promenait avec agitation dans la petite cour,
et l'expression de sa figure tait indfinissable. Grand-Louis, qui ne
le perdait pas de vue, se demanda s'il tait au comble du bonheur ou
du dsappointement. Voyons, se dit-il, est-ce un homme comme _elle_
et comme moi, hassant l'argent qui contrarie les amours, ou bien un
intrigant qui s'est fait aimer d'elle  l'aide de je ne sais quel
sortilge, et dont l'ambition vise plus haut que la jouissance du petit
revenu qui lui reste?

Ayant rv quelques instants, Grand-Louis qui tenait  honneur de donner
une grande joie  Marcelle, ou de la dbarrasser d'un perfide en le
dmasquant, s'avisa d'un stratagme.

--Allons, mon garon, dit-il en adoucissant sa voix, vous tes
contrari! il n'y a pas de mal  cela. Tout lo monde n'est pas
romanesque, et si vous avez pens au solide, c'est que vous tes fait
comme tous les gens de ce temps-ci. Vous voyez donc que je ne vous ai
pas rendu un si mauvais service, en me querellant avec vous; je vous ai
appris que le douaire tait  la scheresse. Sans doute vous comptiez
sur les bnfices de la tutelle du jeune hritier, car vous saviez bien
que les fameux trois cent mille francs taient une dernire, une pure
illusion de la veuve?...

--Comment dites-vous? s'cria Lmor en suspendant sa marche agite.
Cette dernire ressource lui est enleve?

--Sans doute; ne faites donc pas semblant de l'ignorer; vous avez trop
bien t aux renseignements pour ne pas savoir que la dette envers le
fermier Bricolin est quadruple de ce qu'on la supposait, et que la dame
de Blanchemont va tre oblige de postuler pour un bureau de poste ou de
tabac, si elle veut avoir de quoi envoyer son fils  l'cole.

--Est-il possible? rpta Lmor, stupfait et comme tourdi de cette
nouvelle. Une rvolution si prompte dans sa destine! Un coup du ciel!

--Oui, un coup de foudre! dit le meunier avec un rire amer.

--Eh! dites-moi, n'en est-elle pas affecte du tout?

--Oh! du tout. _Tant s'en faut qu'on contraire_ elle se figure que vous
ne l'en aimerez que mieux. Mais vous? Pas si bte, n'est-ce pas?

--Mon cher ami, rpondit Lmor sans couter les paroles du Grand-Louis,
que m'avez-vous dit l? Et moi qui voulais me battre avec vous! Vous me
rendez un grand service! lorsque j'allais... Vous tes pour moi l'envoy
de la Providence.

Grand-Louis, attribuant cette effusion  la satisfaction qu'prouvait
Lmor d'tre averti  temps de la ruine de ses cupides esprances;
dtourna la tte avec dgot, et resta quelques instants absorb par une
profonde tristesse.

--Voir une femme si confiante et si dsintresse, se disait-il, abuse
par un freluquet pareil! Il faut qu'elle ait aussi peu de raison qu'il a
peu de coeur. J'aurais d penser qu'en effet elle tait fort imprudente,
puisque dans un seul jour, o je l'ai vue pour la premire fois de ma
vie, elle m'a laiss dcouvrir tous ses secrets. Elle est capable de
livrer son bon coeur au premier venu. Oh! il faudra que je la gronde,
que je l'avertisse, que je la mette en garde contre elle-mme en toutes
choses! et, pour commencer, il faut que je la dlivre de ce drle-l. On
peut dchirer un peu l'oreille de ce faquin, on peut faire  son joli
museau une gratignure qui l'empche de se montrer de si tt devant les
belles...--Hol! monsieur le Parisien, dit-il sans se retourner et en
tchant de rendre sa voix calme et claire, vous m'avez entendu, et 
prsent vous savez le cas que je fais de vous. Je sais ce que je voulais
savoir vous n'tes qu'une canaille. Voil mon opinion, et je vais vous
la prouver tout de suite, si vous voulez bien le permettre.

En parlant ainsi, le meunier avait, avec assez de flegme, retrouss ses
manches, ne voulant faire usage que de ses poings; il se leva et se
retourna, surpris de la lenteur de son antagoniste  lui rpondre. Mais
 sa grande surprise, il se trouva seul dans la cour. Il parcourut
l'alle aux dahlias, explora tous les coins du caf Robichon, arpenta
toutes les rues voisines; Lmor avait disparu. Personne ne l'avait vu
sortir. Grand-Louis, indign et presque furieux, le chercha vainement
dans toute la ville.

Aprs une heure d'inutiles perquisitions, le meunier essouffl, commena
 se lasser et  se dcourager.

--C'est gal, se dit-il en s'asseyant sur une borne, il ne partira pas
une diligence ni une patache de la ville aujourd'hui, dont je n'aille
compter et regarder les voyageurs sous le nez! Ce monsieur ne s'en ira
pas sans que...mais bah! je suis fou! Ne voyage-t-il pas  pied, et un
homme qui tient  ne pas payer une dette d'honneur ne prend-il pas _le
pays par pointe_ sans tambour ni trompette?... Et puis, ajouta-t-il en se
calmant peu  peu, ma chre madame Marcelle me saurait sans doute bien
mauvais gr de rosser son galant. On ne se dfait pas comme cela d'une
si forte _attache_, et la pauvre femme ne voudra peut-tre pas me croire
quand je lui dirai que son Parisien est un vrai _Marchais_[6]. Comment
vais-je m'y prendre pour la dsabuser? C'est mon devoir, et pourtant
quand je songe  la peine que je vais lui faire...Chre dame du bon
Dieu! Est-il possible qu'on se trompe  ce Point!

[Note 6: Les habitants de la Marche sont,  tort ou  raison, en
si mauvaise odeur chez leurs voisins du Berri, que _Marchois_ y est
synonyme d'aigrefin.]

En devisant ainsi avec lui-mme, le meunier se rappela qu'il avait une
calche  vendre, et alla trouver un ex-fermier enrichi, qui, aprs
avoir bien examin et marchand longtemps, se dcida par la crainte
que M. Bricolin ne vint  s'emparer de cet objet de luxe et de ce bon
march. Achetez! monsieur Ravalard, disait Grand-Louis avec l'admirable
patience dont sont dous les Berrichons, lorsque, comprenant bien qu'on
est dcid  s'accommoder de leur denre, ils se prtent par politesse
 feindre d'tre dupes de la prtendue incertitude du chaland. Je vous
l'ai dit deux cents fois dj, et je vas vous le rpter tant que vous
voudrez. C'est du beau et du bon, du fin et du solide. a sort des
premiers fabricants de Paris, c'est _rendu-conduit_ gratis. Vous me
connaissez trop pour croire que je m'en mlerais s'il y avait une
attrape l-dessous. De plus, je ne vous demande pas ma commission, qu'il
vous faudrait pourtant bien payer  un autre. Voyez! c'est tout profit.

Les irrsolutions de l'acheteur durrent jusqu'au soir. Le dboursement
des cus lui dchirait l'me. Quand Grand-Louis vit le soleil
baisser,--Allons, dit-il, je ne veux pas coucher ici, moi, je m'en
vais. Je vois bien que vous ne voulez pas de cette jolie brouette
si reluisante et si bon march. J'y vas atteler Sophie, et je m'en
retournerai  Blanchemont fier comme Artaban. a sera la premire fois
de ma vie que je roulerai carrosse; a m'amusera, et a m'amusera encore
plus de voir le pre et la mre Bricolin se _carrer_ l-dedans pour
aller le dimanche  La Chtre! M'est avis pourtant que vous et votre
dame, vous y auriez fait meilleure figure.

Enfin, la nuit approchant, M. Ravalard compta l'argent et lit remiser la
belle voiture sous son hangar. Grand-Louis chargea les effets de madame
de Blanchemont sur sa charrette, mit les deux mille francs dans une
ceinture de cuir et partit au grand trot de Sophie, assis sur une malle
et chantant  tue-tte, en dpit des cahots et du vacarme de ses grandes
roues sur le pav.

Il marchait vite, ne courant pas le risque de se tromper de voie comme
le patachon, et il avait dpass le joli hameau de Mers que la lune
n'tait pas encore leve. La vapeur frache qui, dans la Valle-Noire,
mme durant les chaudes nuits d't, nage sur de nombreux ruisseaux
encaisss, coupait de nappes blanches qu'on aurait prises pour des lacs,
la vaste tendue sombre qui se dployait au loin. Dj les cris des
moissonneurs et les chants des bergres avaient cess. Des vers luisants
sems de distance en distance dans les buissons qui bordent le chemin
furent bientt les seules rencontres que put faire le meunier.

Cependant comme il traversait une de ces landes marcageuses que forment
les mandres des rivires dans ce pays d'ailleurs si fertile et si
mticuleusement cultiv, il lui sembla voir une forme vague qui courait
dans les joncs devant lui, et qui s'arrta au bord du gu de la Vauvre
comme pour l'attendre.

Grand-Louis tait peu sujet au mal de la peur. Cependant comme il avait,
ce soir-l,  dfendre une petite fortune dont il tait plus jaloux que
si elle lui et appartenu, il se hta de rejoindre sa charrette dont il
s'tait un peu cart, ayant fait un bout de chemin  pied, autant pour
se dsengourdir que pour soulager sa fidle Sophie. La ceinture de cuir
qui le gnait avait t dpose par lui dans un sac de bl. Quand il fut
remont sur son char, qu'il appelait factieusement dans le style du
pays, son quipage suspendu en _cuir de brouette_, c'est--dire en bois
pur et simple, il s'assura sur ses jambes, s'arma de son fouet dont la
lourde poigne faisait une arme  deux fins; et, debout, comme un soldat
 son poste, il marcha droit sur le voyageur de nuit, en chantant
gaiement un couplet de vieux opra-comique que Rose lui avait appris
dans son enfance.

  Notre meunier charg d'argent
  Revenait au village.
  Quand tout  coup v'la qu'il entend
  Un grand bruit dans l'feuillage.
  Notre meunier est homm' de coeur,
  On dit pourtant qu'il eut grand peur...
  Or, coutez mes chers amis,
  Si vous voulez m'en croire,
  N'allez pas, n'allez pas dans la _Valle-Noire_.

Je crois que la chanson dit: _dans la Fort-Noire_; mais Grand-Louis,
qui se moquait de la csure comme des voleurs et des revenants,
s'amusait  adapter les paroles  sa situation; et ce couplet naf,
jadis fort en vogue, mais qui no se chantait plus gure qu'au moulin
d'Angibault, charmait souvent les ennuis de ses courses solitaires.

Lorsqu'il fut prs de l'homme qui l'attendait de pied ferme, il jugea
que le poste tait assez bien choisi pour une attaque. Le gu tait,
sinon profond, du moins encombr de grosses pierres qui foraient les
chevaux d'y marcher avec prcaution, et de plus, pour descendre dans
l'eau, il fallait s'occuper de soutenir la bride, le _raidillon_ tant
assez rapide pour exposer l'animal  s'abattre.

--Nous verrons bien, se disait Grand-Louis avec beaucoup de prudence et
de calme.



XVIII.

HENRI.

Le voyageur s'avana en effet  la tte du cheval, et dj Grand-Louis
qui, pendant sa chanson, avait dextrement attach une balle de plomb,
perce  cet effet,  la mche de son fouet, levait le bras pour lui
faire lcher prise, lorsqu'une voix connue lui dit amicalement:

--Matre Louis, permettez-moi de monter sur votre voiture pour passer
l'eau.

--Oui-da, cher Parisien! rpondit le meunier: enchant de vous
rencontrer. Je vous ai assez cherch ce ce matin! Montez, montez, j'ai
deux mots  vous dire.

--Et moi, j'ai plus de deux mots  vous demander, rpliqua Henri Lmor
en sautant dans la charrette et en s'asseyant sur la malle  ct de
lui, avec la confiance d'un nomme qui ne s'attend  rien de fcheux.

--Voil un gaillard bien os, se dit le meunier qui, dans le premier
retour de sa rancune, avait peine  se contenir jusqu' l'autre rive.
Savez-vous, mon camarade, dit-il en lui mettant sa lourde main sur
l'paule, que je ne sais ce qui me retient de faire demi-tour  droite
et d'aller vous faire faire un plongeon au-dessous de l'cluse?

--L'ide est plaisante, rpondit tranquillement Lmor, et ralisable
jusqu' un certain point. Je crois pourtant, mon cher ami, que je me
dfendrais fort bien, car, pour la premire fois depuis longtemps, je
tiens ce soir  ma vie, avec acharnement.

--Minute! dit le meunier en s'arrtant sur le sable aprs avoir travers
le ruisseau. Nous voici plus  l'aise pour causer. D'abord et avant
tout, faites-moi l'amiti, mon cher monsieur, de me dire o vous allez.

--Je n'en sais trop rien, dit Lmor en riant. Je crois que je vais au
hasard devant moi. Ne fait-il pas beau pour se promener?

--Pas si beau que vous croyez, mon matre, et vous pourriez vous en
retourner par un mauvais temps, si tel tait mon bon plaisir. Vous avez
voulu venir sur ma charrette; c'est mon fort dtach,  moi, et on n'en
descend pas toujours comme on y monte.

--Trve de bons mots, Grand-Louis, rpondit Lmor, et fouettez votre
cheval. Je ne puis rire, je suis trop mu...

--Vous avez peur, enfin, convenez-en.

--Oui, j'ai _grand'peur_ comme le meunier de votre chanson, et vous le
comprendrez quand je vous aurai parl...si je puis parler...je n'ai
gure ma tte  moi.

--Enfin, o allez-vous? dit le meunier qui commenait  craindre d'avoir
mal jug Lmor, et qui, reprenant sa raison un peu branle par la
colre, se demandait si un coupable viendrait ainsi se remettre entre
ses mains.

--O allez vous vous-mme? dit Lmor.  Angibault? bien prs de
Blanchemont!... et moi, je vais de ce ct-l, sans savoir si j'oserai
aller jusque-l. Mais vous avez entendu parler de l'aimant qui attire le
fer.

--Je ne sais pas si vous tes de fer, reprit le meunier, mais je sais
qu'il y a aussi pour moi une fameuse pierre d'aimant de ce ct-l.
Allons, mon garon, vous voudriez donc...

--Je ne veux rien, je n'ose rien vouloir! et cependant elle est ruine,
tout  fait ruine! Pourquoi m'en irais-je?

--Pourquoi vouliez-vous donc aller si loin, en Afrique, au diable?

--Je la croyais encore riche; trois cent mille francs, je vous l'ai dit,
comparativement  ma position, c'tait l'opulence.

--Mais puisqu'elle vous aimait malgr cela?

--Et moi, vous jugez que j'aurais d accepter l'argent avec l'amour? Car
je ne puis plus feindre avec vous, ami. Je vois qu'on vous a confi des
choses que je ne vous aurais pas avoues, eussions-nous d en venir aux
coups. Mais j'ai rflchi, aprs vous avoir quitt un peu brusquement,
sans trop savoir ce que je faisais, et me sentant le coeur si gros de
joie que je n'aurais pu me taire...Oui, j'ai rflchi  tout ce que
vous m'avez dit, j'ai vu que vous saviez tout et que j'tais insens de
craindre l'indiscrtion d'un ami si dvou ...

--Marcelle! dit le meunier, un peu vain de pouvoir prononcer
familirement ce nom _chrtien_, comme il le dfinissait dans sa pense,
par opposition au nom nobiliaire de la dame de Blanchemont.

Ce nom fit tressaillir Lmor. C'tait la premire fois qu'il rsonnait 
ses oreilles. N'ayant jamais eu de relations avec l'entourage de madame
de Blanchemont, et n'ayant jamais confi le secret de ses amours 
personne, il ne connaissait pas dans la bouche d'autrui le son de ce nom
chri, qu'il avait lu au bas de maint billet avec tant de vnration,
et que lui seul avait os prononcer dans des moments de dsespoir ou
d'ivresse. Il saisit le bras du meunier, partag entre le dsir de le
lui faire rpter et la crainte de le profaner en le livrant aux chos
de la solitude.

--Eh bien! dit Grand-Louis, touch de son motion, vous avez enfin
reconnu que vous ne deviez pas, que vous ne pouviez pas vous mfier
de moi? Mais moi, voulez-vous que je vous dise la vrit? Je me mfie
encore un peu de vous. C'est malgr moi, mais cela me poursuit, cela me
quitte et me reprend. Voyons, o avez-vous donc pass la journe? Je
vous ai cru cach dans une cave.

--Je l'aurais fait, je pense, s'il s'en tait trouv une  ma porte,
dit Lmor en souriant, tant j'avais besoin de cacher mon trouble et
mon enivrement. Savez-vous, ami, que je m'en allais en Afrique avec
l'intention de ne jamais revoir...celle que vous venez de nommer. Oui,
malgr le billet que vous m'avez remis, qui me commandait de revenir
dans un an, je sentais que ma conscience m'ordonnait un affreux
sacrifice. Et encore aujourd'hui j'ai en bien de l'effroi et de
l'incertitude! car si je n'ai plus  lutter contre la honte, moi,
proltaire, d'pouser une femme riche, il reste encore l'inimiti de
races, la lutte du plbien contre les patriciens, qui vont perscuter
cette noble femme  cause d'un choix rput indigne. Mais il y aurait
peut-tre de la lchet  viter cette crise. Ce n'est pas sa faute, 
elle, si elle est du sang des oppresseurs, et d'ailleurs, la puissance
des nobles a pass dans d'autres mains. Leurs ides n'ont plus de
force, et peut-tre que...celle qui daigne me prfrer...ne sera
pas universellement blme. Cependant, c'est affreux, n'est-ce pas,
d'entraner la femme qu'on aime dans un combat contre sa famille, et
d'attirer sur elle le blme de tous ceux parmi lesquels elle a toujours
vcu! Par quelles autres affections remplacerai-je autour d'elle ces
affections secondaires, il est vrai, mais nombreuses, agrables, et
qu'un gnreux coeur ne peut pas rompre sans regret? Car je suis isol
sur la terre, moi, le pauvre l'est toujours, et le peuple ne comprend
pas encore comment il devrait accueillir ceux qui viennent  lui de si
loin, et  travers tant d'obstacles. Hlas! j'ai pass une partie du
jour sous un buisson, je ne sais o, dans un lieu retir o j'avais
t au hasard, et ce n'est qu'aprs plusieurs heures d'angoisses et de
mditation laborieuse que je me suis rsolu  vous chercher pour vous
demander de me procurer une heure d'entretien avec elle...Je vous ai
cherch en vain, peut-tre de votre ct aussi me cherchiez-vous,
car c'est vous qui m'avez mis en tte cette ide brlante d'aller 
Blanchemont. Mais je crois que vous tes imprudent et moi insens, car
_elle_ m'a dfendu de savoir mme o elle s'est retire, et elle a fix,
pour les convenances de son deuil, le dlai d'un an.

--Tant que cela? dit Grand-Louis un peu effray de l'ide ingnieuse
qu'il avait cru avoir, le matin, on provoquant, chez l'amant de
Marcelle, la tentation de venir la voir. Ces histoires de convenances
dont vous me parlez l sont-elles si srieuses dans vos ides, et
faut-il, qu'aprs la mort d'un mchant mari, un an s'coule, ni plus ni
moins, sans qu'une honnte femme voie le visage d'un honnte homme qui
songe  l'pouser? C'est donc l'usage  Paris?

--Pas plus  Paris qu'ailleurs. Le sentiment religieux qu'on porte au
mystre de la mort est sans doute partout l'arbitre intime du plus ou du
moins de temps qu'on accorde au souvenir des funrailles.

--Je sais que c'est un bon sentiment qui a tabli la coutume de porter
le deuil sur ses habits, dans ses paroles, dans toute sa conduite; mais
cela n'a-t-il pas l'inconvnient de dgnrer en hypocrisie, quand le
dfunt est vraiment peu regrettable, et que l'amour parle honntement en
faveur d'un autre? Rsulte-t-il de l'tat de dcence o doit vivre une
veuve que son prtendant soit forc de s'expatrier, ou bien de ne jamais
passer devant sa porte, et de ne pas la regarder du coin de l'oeil quand
elle a l'air de n'y pas faire attention?

--Vous ne connaissez pas, mon brave, la mchancet de ceux qui
s'intitulent _gens du monde_, singulire dnomination, n'est-ce pas? et
juste pourtant  leurs yeux, puisque le peuple ne compte pas, puisqu'ils
s'arrogent l'empire du monde, puisqu'ils l'ont toujours eu, et qu'ils
l'ont encore pour un certain temps!

--Je n'ai pas de peine  croire, s'cria le meunier, qu'ils sont plus
mchants que nous!... Et pourtant, ajouta-t-il tristement, nous ne
sommes pas aussi bons que nous devrions l'tre! Nous aussi, nous sommes
souvent bavards, moqueurs, et ports  condamner le faible. Oui, vous
avez raison, nous devons prendre garde de faire mal parler de cette
chre dame. Il lui faudra du temps pour se faire connatre, chrir et
respecter comme elle le mrite; il ne faudrait qu'un jour pour qu'on
l'accust de se gouverner follement. Mon avis est donc que vous n'alliez
pus vous montrer  Blanchemont.

--Vous tes un homme de bon conseil, Grand-Louis, et j'tais sur que
vous ne me laisseriez pas faire une mauvaise chose. J'aurai le
courage d'couter les avis de votre raison, comme j'ai eu la folie de
m'enflammer au premier mouvement de votre bienveillance. Je vais causer
avec vous jusqu' ce que vous soyez arriv auprs de votre moulin, et
alors je m'en retournerai *** pour partir demain et continuer mon
voyage.

--Allons! allons! vous allez d'une extrmit  l'autre, dit le meunier
qui, tout en causant avec Lmor, faisait toujours cheminer au pas la
patiente Sophie. Angibault est  une lieue de Blanchemont, et vous
pouvez bien y passer la nuit sans compromettre personne. Il ne s'y
trouve pas d'autre femme ce soir que ma vieille mre, et a ne fera pas
jaser. Vous avez fait, de *** jusqu'ici, une jolie promenade, et je
n'aurais ni coeur ni me si je ne vous forais d'accepter une petite
_couche_ avec un souper _frugal_, comme dit M. le cur, qui ne les aime
gure de cette faon-l. D'ailleurs, ne faut-il pas que vous criviez?
Vous trouverez chez nous tout ce qu'il faut pour cela... peut-tre pas
de joli papier  lettres, par exemple! Je suis l'adjoint de ma commune,
et je ne fais pas mes actes sur du vlin; mais quand mme vous
coucheriez votre prose amoureuse sur du papier marqu au timbre de la
mairie, a n'empchera pas qu'on la lise, et plutt deux fois qu'une.
Venez, vous dis-je, je vois dj la fume de mon souper qui monte dans
les arbres, nous allons trotter un peu, car je parie que ma vieille
mre a faim et qu'elle ne veut pas manger sans moi. Je lui ai promis de
revenir de bonne heure.

Henri mourait d'envie d'accepter l'offre du bon meunier. Il se fit un
peu prier pour la ferme; les amants sont dissimuls comme les enfants.
Il avait renonc pourtant  la folie d'aller  Blanchemont, mais il
tait pouss dans cette direction comme par un charme magique, et chaque
pas de _Sophie_, qui le rapprochait de ce foyer d'attraction, remuait
son coeur, nagure bris par une lutte au-dessus de ses forces.

Lmor cda pourtant, bnissant dans son coeur l'insistance hospitalire
du meunier.

--Mre! dit celui-ci  la Grand-Marie en sautant  bas de sa charrette,
vous ai-je manqu de parole? Si l'horloge du bon Dieu n'est pas
drange, les toiles de la croix marquent, dix heures sur le chemin de
Saint-Jacques.[7]

[Note 7. La croix est la constellation du cygne, et le chemin de
Saint-Jacques la voie Lacte.]

--Il n'est gure plus, dit la bonne femme; c'est seulement une heure
plus tard que tu ne t'tais annonc. Mais je ne te gronde pas; je vois
que tu as fait les commissions de notre chre dame. Est-ce que tu
comptes aller porter tout cela  Blanchemont ce soir?

--Ma foi non! il est trop tard. Madame Marcelle m'a dit qu'un jour de
plus ou de moins lui importait peu. Et d'ailleurs, peut-on entrer au
chteau neuf aprs dix heures? N'ont-ils pas fait rparer le mur crnel
de la cour et mettre des barres de fer  la grand'porte? Ils sont
capables de faire faire un pont-levis sur leur foss sans eau. Le diable
me confonde! M. Bricolin se croit dj seigneur de Blanchemont, et
il aura bientt des armes sur sa chemine. Il se fera appeler de
Bricolin... Mais dites donc, mre, je vous amne de la compagnie.
Reconnaissez-vous ce garon-l?

--Eh! c'est le monsieur du mois dernier! dit la Grand'-Marie; celui que
nous prenions pour un homme d'affaires de la dame de Blanchemont? Mais
il parait qu'elle ne le connat pas.

--Non, non, elle ne le connat pas du tout, dit Grand-Louis, et il n'est
pas homme d'affaires; c'est un employ au cadastre pour la nouvelle
rpartition de l'impt. Allons, gomtre, asseyez-vous et mangez chaud.

--Dites donc, Monsieur, fit la meunire quand le premier service,
c'est--dire la soupe aux raves fut dpche, est-ce vous qui avez crit
votre nom sur un de nos arbres au bord de la rivire?

--C'est moi, dit Henri. Je vous en demande pardon; peut-tre cette sotte
fantaisie d'colier a-t-elle fait mourir ce jeune saule?

--Sauf votre respect, c'est un peuplier blanc, dit le meunier. Vous tes
bien un vrai Parisien, et sans doute vous ne connaissez pas le chanvre
d'avec la pomme de terre. Mais n'importe. Nos arbres se moquent de vos
coups le canif, et ma mre vous demande cela pour causer.

--Oh! je ne vous ferais pas de reproche pour un petit arbre. Nous en
avons de reste ici, dit la meunire; mais c'est que notre jeune dame
s'est tant tourmente pour savoir qui avait pu mettre ce nom-l! Et son
petit qui l'a lu tout seul! oui, Monsieur, un enfant de quatre ans, qui
voit ce que je n'ai jamais pu voir dans des lettres!

--Elle est donc venue ici? dit tourdiment Lmor, qui n'avait pas bien
sa raison dans ce moment.

--Qu'est-ce que a vous fait, puisque vous ne la connaissez pas?
rpondit Grand-Louis en lui donnant un grand coup de genou pour
l'engager  feindre, surtout devant son garon de moulin.

Lmor le remercia du regard, bien que son avertissement et t un peu
rude, et, craignant de divaguer, il ne desserra plus les dents que pour
manger.

Lorsque l'on se fut spar pour la _nuite_, comme disait la
meunire, Lmor qui devait partager la petite chambre du meunier au
rez-de-chausse, tout en face de la porte du moulin, pria Grand-Louis de
ne pas s'enfermer encore et de le laisser promener un quart d'heure au
bord de la Vauvre.

--Pardieu, je vas vous y conduire, dit Grand-Louis que le roman de son
nouvel ami intressait beaucoup par la ressemblance qu'il avait avec le
sien propre. Je sais o vous allez rvasser, et je ne sais pas si press
de dormir que je ne puisse faire un tour avec vous au clair de la lune:
car la voici qui se lve et qui va se mirer dans l'eau. Venez voir, mon
Parisien, comme elle est blanche et fire dans le bassin de la Vauvre,
et vous me direz si c'est  Paris que vous avez une aussi belle lune et
une aussi belle rivire! Tenez! ajouta-t-il lorsqu'ils furent au pied de
l'arbre, voil o _elle_ tait appuye en lisant votre nom; elle tait
comme cela contre la barrire, et elle regardait avec des yeux.... que
je ne peux pas faire, quand je passerais deux heures  ouvrir les miens.
Ah a, vous saviez donc qu'elle viendrait ici, que vous lui aviez laiss
l votre signature?

--Ce qu'il y a de plus trange, c'est que je l'ignorais, et que le
hasard seul... un caprice d'enfant, m'a suggr de marquer ainsi mon
passage dans ce bel endroit ou je ne croyais pas devoir jamais revenir.
J'avais ou dire  Paris qu'_elle_ tait ruine. Je l'esprais! j'tais
venu savoir  quoi m'en tenir, et quand j'ai appris qu'elle tait encore
trop riche pour moi, je n'ai plus song qu' lui dire adieu.

--Voyez! il y a un Dieu pour les amants; car sans cela vous n'y sriez,
pas revenu, en effet. C'est cela, c'est l'air de madame Marcelle en
m'interrogeant sur le jeune voyageur qui avait crit ce nom, qui m'a
fait deviner tout d'un coup qu'elle aimait et que son amant s'appelait
Henri. C'est ce qui m'a clairci l'esprit pour deviner le reste, car on
ne m'a rien dit, j'ai tout devin; il faut bien que je m'en accuse et
que je m'en vante.

--Quoi! on ne vous avait rien confi, et moi j'ai tout avou? La volont
de Dieu soit faite! Je reconnais sa main dans tout cela, et je ne me
dfends plus de la confiance absolue que vous m'inspirez.

--Je voudrais pouvoir vous en dire autant, rpondit Grand-Louis en lui
prenant la main, car le diable me broie si je ne vous aime pas! Et
pourtant il y a quoique chose qui me chiffonne toujours.


[Illustration: Tenez, ajouta t-il lorsqu'ils furent au pied de l'arbre.]

--Comment pouvez-vous me souponner encore quand je reviens dans votre
Valle-Noire, seulement pour respirer l'air qu'elle a respir, lorsque
je sais enfin qu'elle est pauvre?

--Mais ne pourriez-vous pas avoir t courir chez les avous et les
notaires pendant que je vous cherchais ce matin par la ville? Et si vous
aviez appris qu'elle est encore assez riche?

--Que dites-vous, serait-il vrai? s'cria Lmor avec un accent
douloureux. Ne jouez pas ainsi avec moi, ami! vous m'accusez de choses
si ridicules, que je ne pense pas mme  m'en justifier. Mais il y en
a une que je veux vous dire en deux mots. Si madame de Blanchemont est
encore riche, voult-elle agrer l'amour d'un proltaire comme moi, il
faut que je la quitt pour toujours! Oh! si cela est, s'il faut que je
l'apprenne... pas encore, au nom du ciel? Laissez-moi rver le bonheur
jusqu' demain, jusqu' ce que je quitte ce pays pour un an ou pour
jamais!

--Alors vous tes un peu fou, l'ami, s'cria le meunier. Et mme vous me
paraissez si exagr dans ce moment-ci, que je crains que ce ne soit une
affectation pour me tromper.

--Vous n'tes donc pas comme moi, vous! vous ne hassez donc pas la
richesse?

--Non, par Dieu! je ne la hais ni ne l'aime pour elle-mme, mais bien 
cause du mal ou du bien qu'elle peut me faire. Par exemple, je dteste
les cus du pre Bricolin, parce qu'ils m'empchent d'pouser sa
fille.... Ah! diable! je lche des noms que j'aurais aussi bien fait de
vous laisser ignorer.... Mais je sais vos affaires, aprs tout, et vous
pouvez bien savoir les miennes.... Je dis donc, que je dteste ces
cus-l; mais j'aimerais beaucoup trente ou quarante mille francs qui me
tomberaient du ciel et qui me permettraient de prtendre  Rose.

--Je ne pense pas comme vous. Si je possdais un million, je ne voudrais
pas le garder.

--Vous le jetteriez dans la rivire plutt que de vous faire un titre
pour rtablir l'galit entre elle et vous? Vous tes encore un drle de
corps.

[Illustration: Marcelle de Blanchemont tait plus petite de taille.]

--Je crois que je le distribuerais aux pauvres, comme les communistes
chrtiens des premiers temps, afin de m'en dbarrasser, quoique je sache
fort bien que je ne ferais pas l une bonne oeuvre vritable; car en
abandonnant leurs biens, ces premiers disciples de l'galit fondaient
une socit. Ils apportaient aux malheureux une lgislation qui tait en
mme temps une religion. Cet argent tait le pain de l'me en mme
temps que celui du corps. Ce partage tait une doctrine et faisait des
adeptes. Aujourd'hui, il n'y a rien de semblable. On a l'ide d'une
communaut sainte et providentielle, on n'en sait pas encore les lois.
On ne peut pas recommencer le petit monde des premiers chrtiens, on
sent qu'il faudrait la doctrine; on ne l'a pas, et d'ailleurs, les
hommes ne sont pas disposs  la recevoir. L'argent qu'on distribuerait
 une poigne de misrables n'enfanterait chez eux que l'gosme et
la paresse, si on ne cherchait  leur faire comprendre les devoirs de
l'association. Et, d'une part, je vous le rpte, ami, il n'y a pas
encore assez de lumires dans l'initiation, de l'autre, il n'y a pas
encore assez de confiance, de sympathie et d'lan chez les initis.
Voil pourquoi lorsque Marcelle....(et moi aussi j'ose la nommer puisque
vous avez nomme _Rose_) m'a propos de faire comme les aptres et de
donner aux pauvres ces richesses qui me faisaient horreur, j'ai recul
devant un sacrifice que je ne me sens pas la science et le gnie
de faire fructifier rellement entre ses mains pour le progrs de
l'humanit. Pour possder la richesse et la rendre utile comme je
l'entends, il faut tre plus qu'un homme de coeur, il faut tre un homme
de gnie. Je ne le suis pas, et, en songeant aux vices profonds, 
l'pouvantable gosme qu'impose la fortune  ceux qui la possdent, je
me sens pntr d'effroi. Je remercie Dieu de m'avoir rendu pauvre, moi
aussi, qui ai failli hriter de beaucoup d'argent, et je fais le serment
de ne jamais possder que le salaire de ma semaine!

--Ainsi, vous remerciez Dieu de vous avoir rendu sage par un pur effet
de sa bont, et vous profitez du hasard qui vous a prserv du mal?
C'est de la vertu trs-facile, et je n'en suis pas si merveill que
vous croyez. Je comprends maintenant pourquoi madame Marcelle tait si
contente hier d'tre ruine. Vous lui avez mis en tte toutes ces belles
choses-l! C'est joli, mais a ne signifie rien. Qu'est-ce que c'est que
des gens qui disent: Si j'tais riche, je serais mchant, et je suis
enchant de ne l'tre pas? C'est l'histoire de ma grand'mre qui disait:
Je n'aime pas l'anguille, et j'en suis bien contente, parce que si je
l'aimais, j'en mangerais. Voyons, pourquoi ne seriez-vous pas riche
et gnreux? Eh, quand vous ne pourriez pas faire d'autre bien que de
donner du pain  ceux qui en manquent autour de vous, ce serait dj
quelque chose, et la richesse serait mieux place dans vos mains que
dans celles des avares.... Oh! je sais bien votre affaire! J'ai compris;
je ne suis pas si bte que vous croyez, et j'ai lu de temps en temps des
journaux et des brochures qui m'ont appris un peu ce qui se passe hors
de nos campagnes, o il est vrai de dire qu'il ne se passe rien de
nouveau. Je vois que vous tes un faiseur de nouveaux systmes, un
conomiste, un savant!

--Non. C'est peut-tre un malheur; mais je connais la science des
chiffres moins que toute autre, et je ne comprends rien  l'conomie
politique telle qu'on l'entend aujourd'hui. C'est un cercle vicieux o
je ne conois pas qu'on s'amuse  tourner.

--Vous n'avez pas tudi une science sans laquelle vous ne pouvez rien
essayer de neuf? En ce cas, vous tes un paresseux.

--Non, mais un rveur.

--J'entends, vous tes ce qu'on appelle un pote.

--Je n'ai jamais fait de vers, et maintenant je suis un ouvrier. Ne me
prenez pas tant au srieux. Je suis un enfant, et un enfant amoureux.
Tout mon mrite, c'est d'avoir su apprendre un mtier, et je vais
l'exercer.

--C'est bien! gagnez votre vie comme je fais, moi, et ne vous tourmentez
plus de la manire dont va le monde, puisque vous n'y pouvez rien.

--Quel raisonnement, ami! Vous verriez une barque chavirer sur cette
rivire, et il y aurait l une famille  laquelle, vous, attach  cet
arbre, je suppose, vous ne pourriez porter secours, et vous la verriez
prir avec indiffrence?

--Non, Monsieur, je casserais l'arbre, ft-il dix fois plus gros.
J'aurais si bonne volont que Dieu ferait ce petit miracle pour moi.

---Et pourtant la famille humaine prit, s'cria Lmor douloureusement,
et Dieu ne fait plus de miracles!

--Je le crois bien! personne ne croit plus en lui. Mais moi, j'y crois,
et je vous dclare, puisque nous en sommes  ne nous rien cacher, que,
dans le fond de ma pense, je n'ai jamais dsespr d'pouser Rose
Bricolin. Amener son pre  accepter un gendre pauvre, c'est pourtant
un miracle plus consquent que de casser avec mes bras, sans cogne, le
gros arbre que vous voyez l. Eh bien, ce miracle se fera, je ne sais
comment: j'aurai cinquante mille francs. Je les trouverai dans la terre
en plantant mes choux, ou dans la rivire en jetant mes filets; ou bien
il me viendra une ide... n'importe sur quoi. Je dcouvrirai quelque
chose, puisqu'il suffit, dit-on, d'une ide pour remuer le monde.

--Vous dcouvrirez le moyen d'appliquer l'galit  une socit qui
n'existe que par l'ingalit, n'est-ce pas? dit Henri avec un triste
sourire.

--Pourquoi pas, Monsieur? rpondit le meunier avec une vivacit enjoue.
Quand j'aurai fait fortune, comme je ne veux pas tre avare et mchant,
et, comme je suis bien sr, moi, de ne jamais le devenir, pas plus que
ma grand'mre n'est venue  bout d'aimer l'anguille qu'elle ne pouvait
pas souffrir, alors il faudra que je devienne tout  coup plus savant
que vous, et que je trouve dans ma cervelle ce que vous n'avez pas
trouv dans vos livres,  savoir le secret de faire de la justice
avec ma puissance et des heureux avec ma richesse. a vous tonne? Et
pourtant, mon Parisien, je vous dclare que j'en sais bien moins que
vous sur l'conomie politique, et je n'y entends ni _a_ ni _b_. Mais
qu'est-ce que cela fait, puisque j'ai la volont et la croyance? Lisez
l'vangile, Monsieur. M'est avis que vous, qui en parlez si bien, vous
avez un peu oubli que les premiers aptres taient des gens de rien, ne
sachant rien comme moi. Le bon Dieu souffla sur eux, et ils en surent
plus long que tous les matres d'cole et tous les curs de leur temps.

--O peuple! tu prophtises! s'cria Lmor en serrant le meunier contre
son coeur. C'est pour toi, en effet, que Dieu fera des miracles,
c'est sur toi que soufflera l'Esprit Saint! Tu ne connais pas le
dcouragement, toi; tu ne doutes de rien. Tu sens que le coeur est plus
puissant que la science, tu sens ta force, ton amour, et tu comptes sur
l'inspiration! Et voil pourquoi j'ai brl mes livres, voil pourquoi
j'ai voulu retourner au peuple, d'o mes parents m'avaient fait sortir.
Voil pourquoi je vais chercher, parmi les pauvres et les simples de
coeur, la foi et le zle que j'ai perdus en grandissant parmi les
riches!

--J'entends! dit le meunier; vous tes un malade qui cherche la sant.

--Ah! je la trouverais si je vivais prs de vous.

--Je vous la donnerais de bon coeur si vous me promettiez de ne pas
me donner votre maladie. Et pour commencer, parlez-moi donc
raisonnablement; dites-moi que, quelle que soit la position de madame
Marcelle, vous l'pouserez si elle y consent.

--Vous rveillez mon angoisse. Vous m'avez dit qu'elle n'avait plus
rien; puis vous avez sembl vous raviser et me faire entendre qu'elle
tait encore riche.

--Allons, sachez la vrit, c'tait une preuve. Les trois cent mille
francs subsistent encore, et le pre Bricolin aura beau faire, je la
conseillerai si bien qu'elle les conservera. Avec trois cent mille
francs, mon camarade, vous pourrez faire du bien, j'espre, puisque avec
cinquante mille que je n'ai pas, moi, je prtends sauver le monde!

--J'admire et j'envie votre gaiet, dit Lmor accabl; mais vous m'avez
remis la mort dans l'me. J'adore cette femme, cet ange, et je ne
peux pas tre l'poux d'une femme riche! Le monde a sur l'honneur des
prjugs que j'ai subis malgr moi, et que je ne saurais secouer. Je ne
pourrais pas regarder comme mienne cette fortune qu'elle doit et qu'elle
veut sans doute conserver  son fils. Je ne pourrais donc songer  me
rendre utile, par ma richesse, sans manquer  ce qu'on regarde comme la
probit. Et puis j'aurais certains scrupules de condamner  l'indigence
une femme pour laquelle je sens une tendresse infinie, et un enfant dont
je respecte l'indpendance future. Je souffrirais de leurs privations,
je frmirais  toute heure de les voir succomber  une vie trop rude.
Hlas! cet enfant, cette femme n'appartiennent pas  la mme race
que nous, Grand-Louis. Ce sont les matres dtrns de la terre qui
demanderaient  leurs anciens esclaves les soins et les recherches
auxquels ils sont habitus. Nous les verrions languir et dprir sous
notre chaume. Leurs mains trop faibles seraient brises par le travail,
et notre amour ne les soutiendrait peut-tre pas jusqu'au bout de cette
lutte qui nous brise dj nous-mmes....

--Voil encore votre maladie qui vous reprend et la foi qui vous
abandonne, dit le Grand-Louis en l'interrompant. Vous ne croyez mme
plus  l'amour; vous ne voyez pas qu'_elle_ supporterait tout pour vous,
et qu'elle se trouverait heureuse comme cela? Vous n'tes pas digne
d'tre si grandement aim, vrai!

--Ah! mon ami, qu'elle devienne pauvre, tout  fait pauvre, sans que
j'aie  me reprocher d'y avoir contribu, et vous verrez si je manque de
courage pour la soutenir!

--Eh bien! vous travaillerez pour gagner un peu d'argent, comme nous
travaillons tous? Pourquoi mpriser tant l'argent qu'elle a, et qui est
tout gagn?

--Il n'a pas t gagn par le travail du pauvre; c'est de l'argent vol.

--Comment a?

--C'est l'hritage des rapines fodales de ses pres. C'est le sang et
la sueur du peuple qui ont ciment leurs chteaux et engraiss leurs
terres.

--C'est vrai cela! mais l'argent ne conserve pas cette espce de
rouille. Il a le don de s'purer ou de se salir, suivant la main qui le
touche.

--Non! dit Lmor avec feu. Il y a de l'argent souill et qui souille la
main qui le reoit!

--C'est une mtaphore! dit tranquillement le meunier. C'est toujours
l'argent du pauvre, puisqu'il lui a t extorqu par le pillage, la
violence et la tyrannie. Faudra-t-il que le pauvre s'abstienne de le
reprendre, parce que la main des brigands l'a longtemps mani! Allons!
nous coucher, mon cher, vous draisonnez; vous n'irez pas  Blanchemont.
Moins que jamais j'en suis d'avis, puisque vous n'avez que des sottises
 dire  ma chre dame; mais, par la cordieu! vous ne me quitterez pas
que vous n'ayez renonc  vos... attendez que je trouve le mot...  vos
utopies! Est-ce cela?

--Peut-tre! dit Lmor tout pensif, et entran par son amour  subir
l'ascendant de son nouvel ami.




TROISIME JOURNE.



XIX.

PORTRAIT.

Nous ne savons pas s'il est bien conforme aux rgles de l'art de dcrire
minutieusement les traits et le costume des gens qu'on met en scne
dans un roman. Peut-tre les conteurs de notre temps (et nous tous les
premiers) ont-ils un peu abus de la mode des portraits dans leurs
narrations. Cependant, c'est un vieil usage, et tout en esprant que les
matres futurs, condamnant nos minuties, esquisseront leurs figures en
traits plus larges et plus nets, nous ne nous sentons pas la main assez
ferme pour ne pas suivre la route battue, et nous allons rparer l'oubli
o nous sommes tomb jusqu'ici, en omettant le portrait d'une de nos
hrones.

Ne semble-t-il pas, en effet, que quelque chose de capital manque 
l'intrt d'une histoire d'amour, tant vridique soit-elle, lorsqu'on
ignore si le personnage fminin est dou d'une beaut plus ou moins
remarquable? Il ne suffit mme pas qu'on nous dise: _elle est belle_; si
ses aventures ou l'excentricit de sa situation nous ont tant soit peu
frapps, nous voulons savoir si elle est blonde ou brune, grande ou
petite, rveuse ou anime, lgante ou simple dans ses ajustements; si
on nous dit qu'elle passe dans la rue, nous courons aux fentres pour la
voir, et, selon l'impression que sa physionomie produit en nous, nous
sommes disposs  l'aimer ou  l'absoudre d'avoir attir sur elle
l'attention publique.

Tel tait sans doute l'avis de Rose Bricolin; car le lendemain de
la premire nuit o elle avait partag sa chambre avec madame de
Blanchemont, couche encore languissamment sur son oreiller, tandis que
la jeune veuve, plus active et plus matinale, achevait dj sa toilette,
Rose l'examinait attentivement, se demandant si cette beaut parisienne
clipserait la sienne  la fte du village, qui devait avoir lieu le
jour suivant.

Marcelle de Blanchemont tait plus petite de taille qu'elle ne le
paraissait, grce  l'lgance de ses proportions et  la distinction de
toutes ses attitudes. Elle tait trs-franchement blonde, mais non d'un
blond fade, ni mme d'un blond cendr, couleur trop vante et qui teint
presque toujours la physionomie, parce qu'elle est souvent l'indice
d'une organisation sans puissance. Elle tait d'un blond vif, chaud
et dor, et ses cheveux taient une des plus grandes beauts de sa
personne. Dans son enfance elle avait eu un clat extraordinaire, et
au couvent on l'appelait le chrubin;  dix-huit ans elle n'tait plus
qu'une fort agrable personne, mais  vingt-deux, elle tait telle
qu'elle avait inspir plus d'une passion sans s'en apercevoir. Cependant
ses traits n'taient pas d'une grande perfection, et sa fracheur tait
souvent fatigue par une animation un peu fbrile. On voyait autour
de ses yeux d'un bleu clatant des teintes sombres qui annonaient le
travail d'une me ardente, et que l'observateur inintelligent et
pu attribuer aux agitations d'une nature voluptueuse; mais il tait
impossible d'tre chaste soi-mme sans comprendre que cette femme vivait
par le coeur plus que par l'esprit, et par l'esprit plus que par le
sens. Son teint variable, son regard droit et franc, un lger duvet
blond aux coins de sa lvre, taient chez elle les indices certains
d'une volont nergique, d'un caractre dvou, dsintress, courageux.
Elle plaisait au premier coup d'oeil sans blouir, elle blouissait
ensuite de plus en plus sans cesser de plaire, et tel qui ne l'avait pas
crue jolie au premier abord, n'en pouvait bientt dtacher ses yeux ni
sa pense.

La seconde transformation qui s'tait opre en elle tait l'ouvrage
de l'amour. Laborieuse et enjoue au couvent, elle n'avait jamais t
rveuse ni mlancolique avant de rencontrer Lmor; et mme depuis
qu'elle l'aimait, elle tait reste active et dcide jusque dans les
plus petites choses. Mais une affection profonde, en dirigeant vers un
but unique toutes les forces de sa volont, avait accentu ses traits et
donn un charme trange et mystrieux  toutes ses manires. Personne
ne savait qu'elle aimait; tout le monde sentait qu'elle tait capable
d'aimer passionnment, et tous les hommes qui s'taient approchs d'elle
avaient dsir de lui inspirer de l'amour ou de l'amiti. A cause de ce
puissant attrait, il y avait eu un moment dans le monde o les femmes,
jalouses d'elle, mais ne pouvant attaquer ses moeurs, l'avaient accuse
de coquetterie. Jamais reproche ne fut moins mrit. Marcelle n'avait
pas de temps  perdre au puril et impudique amusement d'inspirer
des dsirs. Elle ne pensait pas mme qu'elle pt en inspirer, et,
en s'loignant brusquement du monde, elle n'avait pas  se faire le
reproche d'y avoir marqu volontairement son passage.

Rose Bricolin, incontestablement plus belle, mais moins mystrieuse 
suivre et  deviner dans ses motions enfantines, avait entendu parler
de la jeune baronne de Blanchemont comme d'une beaut des salons de
Paris, et elle ne comprenait pas bien comment, avec une mise si simple
et des manires si naturelles, cette blonde fatigue pouvait s'tre fait
une telle rputation. Rose ne savait pas que, dans les socits trs
civilises, et par consquent trs-blases, l'animation intrieure
rpand un prestige sur l'extrieur de la femme, qui efface toujours la
majest classique de la froide beaut. Cependant Rose sentait qu'elle
aimait dj Marcelle  la folie; elle ne se rendait pas encore bien
compte de l'attraction exerce par son regard ferme et vif, par le son
affectueux de sa voix, par son sourire fin et bienveillant, par les
allures dcides et gnreuses de tout son tre. Elle n'est pourtant pas
si belle que je croyais! pensait-elle; d'o vient donc que je voudrais
lui ressembler? Rose se surprit, en effet, occupe  attacher ses
cheveux comme elle, et  imiter involontairement sa dmarche, sa manire
brusque et gracieuse de tourner la tte, et jusqu'aux inflexions de sa
voix. Elle y russit assez bien pour perdre en peu de jours un reste de
gaucherie rustique qui avait pourtant son charme; mais il est vrai de
dire que cette vivacit fut plus d'inspiration que d'emprunt, et qu'elle
sut bientt se l'approprier assez pour rehausser beaucoup en elle les
dons de la nature. Rose n'tait pas non plus dpourvue de courage et
de franchise; Marcelle tait plutt destine  dvelopper son naturel
touff par les circonstances extrieures qu' lui en suggrer un
factice et de pure imitation.



XX.

L'AMOUR ET L'ARGENT.

Tout en allant et venant par la chambre, Marcelle entendit une voix
trange qui partait de la pice voisine et qui tait  la fois forte
comme celle d'un boeuf et enroue comme celle d'une vieille femme. Cette
voix, qui semblait ne sortir qu'avec effort d'une poitrine caverneuse et
ne pouvoir ni s'exhaler ni se contenir, rpta  plusieurs reprises:

--Puisqu'ils m'ont tout pris!... tout pris, jusqu' mes vtements!

Et une voix plus ferme, que l'on reconnaissait pour celle de la
grand'mre Bricolin, rpondait:

--Taisez-vous donc, _notre matre_![8] je ne vous parle pas de a.

[Note 8: Dans nos campagnes, les femmes ges suivent encore
l'ancienne coutume de dire eu parlant de leur mari, _notre matre_.
Celles de notre gnration disent _notre homme_.]

Voyant l'tonnement de sa compagne, Rose se chargea de lui expliquer
ce dialogue.--Il y a toujours eu du malheur dans notre maison, lui
dit-elle, et mme avant ma naissance et celle de ma pauvre soeur, le
mauvais sort tait dans la famille. Vous avez bien vu mon grand-papa,
qui parait si vieux, si vieux? C'est lui que vous venez d'entendre. Il
ne parle pas souvent; mais comme il est sourd, il crie si haut que toute
la maison en rsonne. Il rpte presque toujours  peu prs la mme
chose: _Ils m'ont tout pris, tout pill, tout vol._ Il ne sort gure de
l, et si ma grand'mre, qui a beaucoup d'empire sur lui, ne l'avait pas
fait taire, il vous l'aurait dit hier  vous-mme en guise de bonjour.

--Et qu'est-ce que cela signifie? demanda Marcelle.

--Est-ce que vous n'avez pas entendu parler de cette histoire-l? dit
Rose. Elle a fait pourtant assez de bruit; mais il est vrai que vous
n'tes jamais venue dans ce pays, et que vous ne vous tes jamais
occupe de ce qui avait pu s'y passer. Je parie que vous ne savez pas
que, depuis plus de cinquante ans, les Bricolin sont fermiers des
Blanchemont?

--Je savais cela, et mme je sais que votre grand-pre, avant de venir
se fixer ici, a tenu  ferme une terre considrable du ct du Blanc,
appartenant  mon grand-pre.

--Eh bien, en ce cas, vous avez entendu parler de l'histoire des
chauffeurs?

--Oui, mais c'est du plus loin que je me souvienne, car c'tait dj une
vieille histoire quand je n'tais encore qu'un enfant.

--Cela s'est pass, il y a plus de quarante ans, autant que je puis
savoir moi-mme, car on ne parle pas volontiers de cela chez nous. Cela
fait trop de mal et trop de peur. Monsieur votre grand-pre avait, 
l'poque des assignats, confi  mon grand-papa Bricolin une somme de
cinquante mille francs en or, en le priant de la cacher dans quelque
vieille muraille du chteau, pendant qu'il se tiendrait cach lui-mme
 Paris, o il russit  n'tre pas dnonc. Vous connaissez cela mieux
que moi. Voil donc que mon grand-papa avait cet or-l cach avec le
sien dans ce vieux chteau de Beaufort, dont il tait fermier, et qui
est  plus de vingt lieues d'ici. Je n'y ai jamais t. Votre grand-pre
ne se pressant pas de lui redemander son dpt, il eut le malheur, en
voulant lui faire crire une lettre  cet effet, de mettre un sclrat
d'avou dans sa confidence. La nuit suivante les chauffeurs vinrent et
soumirent mon pauvre grand-pre  mille tortures jusqu' ce qu'il et
dit o tait cach l'argent. Ils emportrent tout, le sien et le vtre,
et jusqu'au linge de la maison et aux bijoux de noces de ma grand'mre.
Mon pre, qui tait un enfant, avait t garrott et jet sur un lit. Il
vit tout et faillit en mourir de peur. Ma grand'mre tait enferme dans
la cave. Les garons de ferme furent battus et attachs aussi. On leur
tenait des pistolets sur la gorge pour les empcher de crier. Enfin,
quand les brigands eurent fait main-basse sur tout ce qu'ils purent
enlever, ils se retirrent sans grand mystre et demeurrent impunis, on
n'a jamais su pourquoi. Et de cette affaire-l, mon pauvre grand-papa
qui tait jeune est devenu vieux tout  coup. Il n'a jamais pu retrouver
sa tte, ses ides se sont affaiblies; il a perdu la mmoire de presque
tout, except de cette abominable aventure, et il ne peut gure ouvrir
la bouche sans y faire allusion. Le tremblement que vous lui voyez,
il l'a toujours eu depuis cette nuit-l, et ses jambes qui ont t
dessches par le feu, sont restes si minces et si faibles qu'il
n'a jamais pu travailler depuis. Votre grand-pre qui tait un digne
seigneur,  ce qu'on dit, ne lui a jamais rclam son argent, et mme il
a abandonn  ma grand'mre, qui tait devenue tout  coup l'homme de
la famille; par sa bonne tte et son courage, tous les fermages chus
depuis cinq ans, et qu'il ne s'tait pas fait payer. Cela a nos
affaires, et quand mon pre a t en ge de prendre la ferme de
Blanchemont il avait dj un certain crdit. Voil notre histoire;
jointe  celle de ma pauvre soeur, vous voyez qu'elle n'est pas
trs-gaie.

Ce rcit fit beaucoup d'impression sur Marcelle, et l'intrieur des
Bricolin lui parut encore plus sinistre que la veille. Au milieu de leur
prosprit, ces gens-l semblaient vous  quelque chose de sombre et
de tragique. Entre la folle et l'idiot, madame de Blanchemont se sentit
saisie d'une terreur instinctive et d'une tristesse profonde. Elle
s'tonna que l'insouciante et luxuriante beaut de Rose et pu se
dvelopper dans cette atmosphre de catastrophes et de luttes violentes,
o l'argent avait jou un rle si fatal.

Sept heures sonnaient au coucou que la mre Bricolin conservait avec
amour dans sa chambre, encombre de tous les vieux meubles rustiques mis
 la rforme dans le chteau neuf, et contigu  celle qu'occupaient
Rose et Marcelle, lorsque la petite Fanchon vint toute joyeuse annoncer
que _son matre_ venait d'arriver.

--Elle parle du Grand-Louis, dit Rose. Qu'a-t-elle donc  nous proclamer
cela comme une grande nouvelle?

Et, malgr son petit ton ddaigneux, Rose devint vermeille comme la
mieux panouie des fleurs dont elle portait firement le nom.

--Mais c'est qu'il apporte tout plein d'affaires et qu'il demande  vous
parler, dit Fanchon un peu dconcerte.

--A moi? dit Rose, rougissant de plus en plus, tout en haussant les
paules.

--Non,  madame Marcelle, dit la petite.

Marcelle se dirigeait vers la porte que la petite Fanchon tenait toute
grande ouverte, lorsqu'elle fut force de reculer pour laisser entrer
un garon de la ferme charg d'une malle, puis le Grand-Louis qui en
portait lui-mme une encore plus lourde et qui la dposa sur le plancher
avec beaucoup d'aisance.

--Et toutes vos commissions sont faites! dit-il en posant aussi un sac
d'cus sur la commode.

Puis, sans attendre les remerciements de Marcelle, il jeta les yeux sur
le lit qu'elle venait de quitter, et o dormait douard, beau comme un
ange. Entran par son amour pour les enfants, et surtout pour celui-l,
qui avait des grces irrsistibles, Grand-Louis s'approcha du lit pour
le regarder de plus prs, et douard, en ouvrant les yeux, lui tendit
les bras, en lui donnant le nom d'_Alochon_, dont il l'avait obstinment
gratifi.

--Voyez comme il a dj bonne mine depuis qu'il est dans notre pays! dit
le meunier en prenant une du ses petites mains pour la baiser....
Mais il se fit un brusque mouvement de rideaux derrire lui, et en se
retournant, Grand-Louis vit le joli bras de Rose qui, toute honteuse et
toute irrite de cette invasion de son appartement, s'enfermait  grand
bruit dans ses courtines brodes. Grand-Louis, qui ne savait pas que
Rose et partag sa chambre avec Marcelle, et qui ne s'attendait pas
 l'y trouver, resta stupfait, repentant, honteux, et ne pouvant
cependant dtacher ses yeux de cette main blanche qui tenait assez
maladroitement les franges du rideau.

Marcelle s'aperut alors de l'inconvenance qu'elle avait laisse
commettre, et se reprocha ses habitudes aristocratiques qui l'avaient
domine  son insu en cet instant. Accoutume  ne pas traiter  tous
gards un porte-faix comme un homme, elle n'avait pas song  dfendre
l'appartement de Rose contre le valet de ferme et le meunier qui
apportaient ses effets. Honteuse et repentante  son tour, elle allait
avertir Grand-Louis qui semblait ptrifi  sa place, de se retirer au
plus vite, lorsque madame Bricolin parut tout hrisse au seuil de la
chambre et resta muette d'horreur en voyant le meunier, son mortel
ennemi, debout et troubl entre les deux lits jumeaux des jeunes dames.

Elle ne dit pas un mot et sortit brusquement, comme une personne qui
trouve un voleur dans sa maison et qui court chercher la garde. Elle
courut en effet chercher M. Bricolin qui prenait son _coup du matin_
pour la troisime fois, c'est--dire son troisime pot de vin blanc,
dans la cuisine.

--Monsieur Bricolin! fit-elle d'une voix touffe; viens vite, vite!
m'entends-tu?

--Qu'est-ce qu'il y a? dit le fermier, qui n'aimait pas  tre drang
dans ce qu'il appelait son _rafrachissement_. Est-ce que le feu est 
la maison?

--Viens, te dis-je, viens voir ce qui se passe chez toi! rpondit la
fermire  qui la colre tait presque la parole.

--Ah! ma foi! s'il y a  se fcher pour quelque chose, dit Bricolin,
habitu aux bourrasques de sa moiti, tu t'en chargeras bien sans moi.
Je suis tranquille l-dessus.

Voyant qu'il ne se drangeait pas, madame Bricolin s'approcha, et,
faisant avec effort le mouvement d'avaler car elle prouvait une
vritable strangulation de fureur:

--Te drangeras-tu? dit-elle enfin, en s'observant assez pourtant pour
n'tre pas entendue des valets qui allaient et venaient; je te dis que
ton manant de meunier est dans la chambre de Rose, pendant que Rose est
encore au lit.

--Ah! cela, c'est _inconvenable_, trs-_inconvenable_, dit M. Bricolin
en se levant, et je m'en vas lui dire deux mots.... Mais, pas de bruit,
ma femme, entends-tu?  cause de la petite!

--Va donc, et ne fais pas de bruit toi-mme! Ah! j'espre que tu me
croiras, maintenant, et que tu vas le traiter comme un malappris et un
impudent qu'il est!

Au moment o M. Bricolin allait sortir de la cuisine, il se trouva face
 face, avec le Grand-Louis.

--Ma foi, monsieur Bricolin, dit celui-ci avec un air de candeur
irrsistible, vous voyez quelqu'un de bien tonn de la sottise qu'il
vient de faire.

Et il raconta le fait navement.

--Tu vois bien qu'il ne l'a pas fait exprs? dit Bricolin en se tournant
vers sa femme.

--Et c'est comme cela que tu prends la chose? s'cria la fermire
donnant un libre cours  sa fureur. Puis elle courut pousser les deux
portes, et revenant se placer entre le meunier et M. Bricolin, qui
dj offrait au coupable de se _rafrachir_ avec lui:--Non, monsieur
Bricolin, s'cria-t-elle, je ne comprends pas ton imbcillit! Tu ne
vois pas que ce vaurien-l a avec notre fille des manires qui ne
conviennent qu' des gens de son espce, et que nous ne pouvons pas
supporter plus longtemps? Il faut donc que je me charge de le lui dire,
moi, et de lui signifier....

--Ne signifie rien encore, madame Bricolin, dit le fermier en levant
la voix  son tour, et laisse-moi un peu faire mon mtier de pre de
famille. Ah! si l'on t'en croyait, je sais bien qu'on attacherait son
haut de chausses avec des pingles, et que tu mettrais une paire de
bretelles  ton cotillon? Voyons, ne me casse pas la tte ds le matin.
Je sais ce que j'ai  dire  ce garon-l, et je ne veux pas qu'un autre
s'en charge. Allons, ma femme, dis  la Chounette de nous monter un
pichet de vin frais, et va-t'en voir tes poules.

Madame Bricolin voulut rpliquer. Son poux prit un gros bton de houx
qui tait toujours appuy contre sa chaise pendant qu'il buvait, et
se mit  en frapper la table en cadence  tour de bras. Ce bruit
retentissant couvrit si bien la voix de madame Bricolin qu'elle fut
force de sortir en jetant les portes avec fracas derrire elle.

--Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, notre matre? dit la Chounette
accourant au bruit.

M. Bricolin prit majestueusement le pichet vide et le lui tendit en
roulant les yeux d'une faon terrible. La grosse Chounette devint plus
lgre qu'un oiseau pour excuter les ordres du potentat de Blanchemont.

--Mon pauvre Grand-Louis, dit le gros homme lorsqu'ils furent seuls,
avec un pot de vin entre leurs verres, il faut que tu saches que ma
femme est enrage contre toi; elle t'en veut  _mort_, et, sans moi,
elle t'aurait mis  la porte. Mais nous sommes de vieux amis, nous avons
besoin l'un de l'autre, et nous ne nous brouillerons pas comme a. Tu
vas me dire la vrit; je suis sr que ma femme se trompe. Toutes les
femmes sont sottes ou folles, que veux-tu? Voyons, peux-tu me rpondre
la main sur ta conscience?

--Parlez! parlez! dit Grand-Louis d'un ton qui semblait promettre sans
examen, et en faisant un grand effort pour donner  sa figure un air
d'insouciance et de tranquillit, sentiments bien contraires  ce qu'il
prouvait en cet instant.

--Eh bien donc! je n'y vas pas par quatre chemins, moi! dit le fermier.
Es-tu ou n'es-tu pas amoureux de ma fille?

--Voil une drle de question! rpondit le meunier, payant d'audace. Que
voulez-vous qu'on y rponde? Si on dit oui, on a l'air de vous braver;
si on dit non, on a l'air de faire injure  mademoiselle Rose; car enfin
elle mrite qu'on en soit amoureux, comme vous mritez qu'on vous porte
respect.

--Tu plaisantes! c'est bon signe; je vois bien que tu n'es pas amoureux.

--Attendez, attendez! reprit Grand-Louis, je n'ai pas dit cela. Je dis
au contraire, que tout le monde est forc d'en tre amoureux, parce
qu'elle est belle comme le jour, parce qu'elle est tout votre portrait,
parce qu'enfin tous ceux qui la regardent, vieux ou jeunes, riches ou
pauvres, sentent quelque chose pour elle, sans trop savoir si c'est le
plaisir de l'aimer ou le chagrin de ne pas pouvoir se le permettre.

--Il a de l'esprit comme trente mille hommes! dit le fermier en se
renversant sur sa chaise avec un rire qui faisait bondir son gilet
prominent. Le tonnerre m'crase si je ne voudrais pas que tu fusses
riche de cent mille cus! Je te donnerais ma fille de prfrence  tout
autre!

--Je le crois bien! mais comme je ne les ai pas, vous ne me la donnerez
gure, n'est-il pas vrai?

--Non, le tonnerre de Dieu m'aplatisse! mais enfin, j'en ai du regret,
et a te prouve mon amiti.

--Grand merci, vous tes trop bon!

--Ah! c'est que, vois-tu, ma carogne de femme s'est mis dans la tte que
tu en contais  Rose!

--Moi? dit le meunier, parlant cette fois avec l'accent de la vrit,
jamais je ne lui ai dit un mot que vous n'auriez pas pu entendre.

--J'en suis bien sr. Tu as trop de raison pour ne pas voir que tu ne
peux pas penser  ma fille, et que je ne peux pas la donner  un homme
comme toi. Ce n'est pas que je te mprise, da! Je ne suis pas fier, et
je sais que tous les hommes sont gaux devant la loi. Je n'ai pas oubli
que je sors d'une famille de paysans, et que quand mon pre a commenc
sa fortune, qu'il a si malheureusement perdue comme tu sais, il n'tait
pas plus gros monsieur que toi, puisqu'il tait meunier aussi! mais _au
jour d'aujourd'hui_, mon vieux, monnaie fait tout, comme dit l'autre,
et puisque j'en ai, et que tu n'en as pas, nous ne pouvons pas faire
affaire ensemble.

--C'est concluant et premptoire, dit le meunier avec une amre gaiet.
C'est juste, raisonnable, vritable, quitable et salutaire, comme dit
la prface  M. le cur.

--Dame! coute donc, Grand-Louis, chacun agit de mme. Tu n'pouserais
pas, toi qui es riche pour un paysan, la petite Fanchon, la servante, si
elle se prenait d'amour pour toi?

--Non; mais si je me prenais d'amour pour elle, ce serait diffrent.

--Veux-tu dire par l, grand farceur, que ma fille en pourrait bien
tenir pour toi?

--Moi, j'ai dit cela? quand donc?

--Je ne t'accuse pas de l'avoir dit, quoique ma femme soutienne que
tu es capable de parler lgrement si on te laisse prendre tant de
familiarit chez nous.

--Ah a! monsieur Bricolin, dit le Grand-Louis, qui commenait  perdre
patience et qui trouvait la formule de son arrt assez brutale sans
qu'on y joignt l'insulte, est-ce pour _rire ou pour plaisanter_, comme
dit l'autre, que depuis cinq minutes vous me dites toutes ces choses-l?
Parlez-vous srieusement? Je ne vous ai pas demand votre fille, je ne
vois donc pas pourquoi vous vous donnez la peine de me la refuser. Je
ne suis pas homme  parler d'elle sans respect; je ne vois donc pas non
plus pourquoi vous me rapportez les mauvais propos de madame Bricolin
sur mon compte. Si c'est pour me dire de m'en aller, me voil tout prt.
Si c'est pour me retirer votre pratique, je ne m'y oppose pas; j'en ai
d'autres. Mais parlez franchement et quittons-nous en honntes gens,
car je vous avoue que tout ceci me fait l'effet d'une mauvaise querelle
qu'on veut me chercher, comme si quelqu'un ici voulait me mettre dans
mon tort pour cacher le sien.

En parlant ainsi, le Grand-Louis s'tait lev et faisait mine de vouloir
sortir. Se brouiller avec lui n'tait ni du got ni de l'intrt de M.
Bricolin.

--Qu'est-ce que tu dis-la, grand bent? lui rpondit-il d'un ton amical,
en le forant  se rasseoir. Es-tu fou? quelle mouche te pique? Est-ce
que je t'ai parl srieusement? Est-ce que je fais attention aux
sottises de ma femme? Rgle gnrale, une gupe qui vous bourdonne 
l'oreille, une femme qui vous taquine et vous contredit, c'est  peu
prs la mme chanson. Achevons notre pichet, et restons amis, crois-moi,
Grand-Louis. Ma pratique est bonne, et j'ai  me louer de te l'avoir
donne. Nous pouvons nous rendre mutuellement bien des petits services,
ce serait donc fort niais de nous quereller pour rien. Je sais que tu es
un garon d'esprit et de bon sens, et que tu ne peux pas en conter 
ma fille. D'ailleurs j'ai trop bonne opinion d'elle pour ne pas penser
qu'elle saurait bien te rembarrer si tu t'cartais du respect...
ainsi...

--Ainsi, ainsi!... dit Grand-Louis en frappant avec son verre sur la
table dans un mouvement de colre bien marque, toutes ces raisons-l
sont inutiles et finissent par m'ennuyer, monsieur Bricolin! Au diable
votre pratique, vos petits services, et mes intrts, s'il faut que
j'entende seulement supposer que je suis capable de manquer de respect
 votre fille, et qu'elle aura un jour ou l'autre  me remettre  ma
place. Je ne suis qu'un paysan, mais je suis aussi fier que vous,
monsieur Bricolin, ne vous en dplaise; et si vous ne trouvez pas
pour moi des faons plus dlicates de vous exprimer, laissez-moi vous
souhaiter le bonjour et m'en aller  mes affaires.

M. Bricolin eut beaucoup de peine  calmer le Grand-Louis qui se sentait
fort irrit, non des soupons de la fermire qu'il savait bien mriter
dans un certain sens, ni du style grossier de Bricolin, auquel il tait
fort habitu, mais de la cruaut avec laquelle ce dernier faisait, sans
le savoir, saigner la plaie vive de son coeur. Enfin, il s'apaisa aprs
s'tre fait faire amende honorable par le fermier, qui avait ses raisons
pour se montrer fort pacifique et pour ne pas couter les craintes de sa
femme, du moins pour le moment.

--Ah a! lui dit celui-ci, en l'invitant  entamer, aprs le fromage, un
nouveau pichet de son _vin gris_; tu es donc en grande amiti avec notre
jeune dame?

--En grande amiti! rpondit le meunier avec un reste d'humeur, et
s'abstenant de boire, malgr l'insistance de son hte: c'est une parole
aussi raisonnable que l'amour dont vous me dfendez de parler  votre
fille!

--Ma foi! si le mot est _inconvenable_, ce n'est pas moi qui l'ai
invent; c'est elle-mme qui nous a dit plusieurs fois hier (ce qui
faisait bien enrager la Thibaude!) qu'elle avait beaucoup d'amiti pour
toi. Dame! tu es un beau garon, Grand-Louis, c'est connu, et on dit que
les grandes dames.... Allons! vas-tu encore te fcher?

--M'est avis que vous avez un pichet de trop dans la tte ce matin,
monsieur Bricolin! dit le meunier ple d'indignation.

Jamais le cynisme de Bricolin, dont il avait pris son parti jusqu'alors,
ne lui avait inspir autant de dgot.

--Et toi, tu as, je crois, ce matin, rpondit le fermier, vid la pelle
de ton moulin dans ton estomac, car tu es triste et quinteux comme un
buveur d'eau. On ne peut donc plus rire avec toi  prsent? Voil du
nouveau! Eh bien, parlons donc srieusement puisque tu le veux. Il est
certain que d'une manire ou de l'autre, tu as conquis l'estime et la
confiance de la jeune dame, et qu'elle te charge de ses commissions sans
en rien dire  personne.

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

--Tiens! tu vas  *** pour elle, tu lui rapportes ses effets, son
argent!... car la Chounette t'a vu lui remettre un gros sac d'cus! Tu
fais ses affaires enfin.

--Comme vous voudrez; je sais que je fais les miennes, et que, par la
mme occasion, je lui rapporte sa bourse et ses malles de l'auberge o
elle les avait laisses en dpt; si c'est l faire ses affaires,  la
bonne heure, je le veux bien.

--Qu'est-ce que c'est donc que ce sac? Est-ce de l'or ou de l'argent?

--Est-ce que je le sais, moi? Je n'y ai pas regard.

--a ne t'aurait rien cot, et a ne lui aurait pas fait de tort.

--Il fallait me dire que a vous intressait. Je ne l'ai pas devin!

--coute, Grand-Louis, mon garon, sois franc! cette dame a caus avec
toi de ses affaires?

--O prenez-vous a?

--Je le prends l! dit le fermier en portant l'index  son front
troit et basan. Je sens dans l'air une odeur de confidences et de
cachotteries. La dame a l'air de se mfier de moi et de te consulter!

--Quand cela serait! rpondit Grand-Louis en regardant fixement Bricolin
avec quelque intention de le braver.

--Si cela tait, Grand-Louis, je ne pense pas que tu voudrais m'tre
dfavorable?

--Comment l'entendez-vous?

--Comme tu l'entends bien toi-mme. J'ai toujours eu confiance en toi,
et tu ne voudrais pas en abuser. Tu sais bien que j'ai envie de la
terre, et que je ne voudrais pas la payer trop cher?

--Je sais bien que vous ne voudriez pas la payer son prix.

--Son prix! son prix! a dpend de la position des personnes. Ce qui
serait mal vendu pour une autre, sera heureusement vendu pour _elle_,
qui a grand besoin de sortir du ptrin o son mari l'a laisse!

--Je sais cela, monsieur Bricolin, je sais vos ides l-dessus, et vos
ambitions sur le bout de mon doigt. Vous voulez enfoncer de cinquante
mille francs la dame venderesse, comme disent les gens de loi.

--Non! pas enfoncer du tout! J'ai jou cartes sur table avec elle. Je
lui ai dit ce que valait son bien. Seulement je lui ai dit que je ne
le paierais pas toute sa valeur, et dix mille millions de tonnerres
m'crasent si je veux et si je peux monter d'un liard.

--Vous m'avez parl autrement, il n'y a pas encore si longtemps! vous
m'avez dit que vous pouviez le payer son prix, et que s'il fallait
absolument en passer par l....

--Tu radotes! je n'ai jamais dit a!

--Pardon, excuse! rappelez-vous donc! c'tait  la foire de Cluis, 
preuve que M. Grouard, le maire, tait l.

--Il n'en pourrait pas tmoigner, il est mort!

--Mais moi, j'en pourrais lever la main!

--Tu ne le feras pas!

--a dpend.

--a dpend de quoi?

--a dpend de vous.

--Comment a?

--La conduite qu'on aura avec moi dans votre maison rglera la mienne,
monsieur Bricolin. Je suis las des malhonntets de votre dame et des
affronts qu'elle me fait; je sais qu'on m'en tient d'autres en rserve,
qu'il est dfendu  votre fille de me parler, de danser avec moi, de
venir voir sa nourrice  mon moulin, et toutes sortes de vexations dont
je ne me plaindrais pas si je les avais mrites, mais que je trouve
insultantes, ne les mritant pas.

--Comment, c'est l tout, Grand-Louis? et un joli cadeau, un billet de
cinq cents francs, par exemple, ne te ferait pas plus de plaisir?

--Non, Monsieur! dit schement le meunier.

--Tu es un niais, mon garon. Cinq cents francs dans la poche d'un
honnte homme valent mieux qu'une bourre dans la poussire. Tu tiens
donc bien  danser avec ma fille?

--J'y tiens pour mon honneur, monsieur Bricolin. J'ai toujours dans la
bourre avec elle devant tout le monde. Personne ne l'a trouv mauvais,
et si je recevais d'elle maintenant l'affront d'un refus, on croirait
aisment ce que trompette dj votre femme,  savoir que je suis un
malhonnte et un malappris. Je ne veux pas tre trait comme a. C'est 
vous de savoir si vous voulez me fcher, oui ou non.

--Danse avec Rose, mon garon, danse! s'cria le fermier avec une joie
mle de malice profonde, danse tant que tu voudras! s'il ne faut que
cela pour te contenter!...

--Eh bien, nous verrons! pensa le meunier, satisfait de sa vengeance.
Voil la dame de Blanchemont qui vient par ici, dit-il. Votre femme,
avec son esclandre, ne m'a pas donn le temps de lui rendre compte de
ses commissions. Si elle me parle de ses affaires, je vous dirai ses
intentions.

--Je te laisse avec elle, dit M. Bricolin en se levant. N'oublie pas que
tu peux les influencer, ses intentions! Les affaires l'ennuient, elle a
hte d'en finir. Fais-lui bien comprendre que je serai inbranlable....
Moi, je vas trouver la Thibaude pour lui faire la leon en ce qui te
concerne.

--Double coquin! se dit le Grand-Louis, en voyant s'enfuir lourdement
le fermier; compte sur moi pour te servir de compre! Oui-da! pour m'en
avoir cru seulement capable, je veux qu'il t'en cote cinquante mille
francs, et vingt mille en plus.



XXI.

LE GARON DE MOULIN.

--Ma chre dame dit en toute hte le meunier qui entendait Rose venir
derrire Marcelle, j'ai deux cents choses  vous dire, mais je ne peux
pas dbiter tout cela en deux minutes! Ici d'ailleurs (je ne parle pas
de mademoiselle Rose), les murs ont des oreilles trs-longues, et si je
vas me promener seul avec vous, a donnera des soupons sur certaines
affaires.... Enfin, il faut que je vous parle, comment ferons-nous?

--Il y a un moyen bien simple, rpondit madame de Blanchemont. J'irai me
promener aujourd'hui, et je trouverai bien le chemin d'Angibault.

---D'ailleurs, si mademoiselle Rose voulait vous le montrer... dit
Grand-Louis au moment o Rose entrait, et entendait les dernires
paroles de Marcelle.... Si tant est, ajouta-t-il, qu'elle ne soit pas
trop en colre contre moi....

--Ah! grand tourdi! vous allez me faire gronder par ma mre d'une belle
faon! rpondit Rose. Elle ne m'a encore rien dit, mais avec elle ce qui
est diffr n'est pas perdu.

--Non, mademoiselle Rose, non, ne craignez rien. Votre maman, cette
fois, ne dira mot, Dieu merci! Je me suis justifi, votre papa m'a
pardonn, il s'est charg d'apaiser madame Bricolin, et pourvu que vous
ne me gardiez pas rancune de ma sottise....

--Ne parlons plus de cela, dit Rose en rougissant. Je ne vous en veux
pas, Grand-Louis. Seulement vous auriez pu me crier votre justification
un peu moins haut en sortant; vous m'avez _rveille en peur_.

--Vous dormiez donc? Je ne croyais pas.

--Allons, vous ne dormiez pas, petite ruse, dit Marcelle, puisque vous
avez ferm vos rideaux avec fureur.

--Je dormais  moiti, dit Rose en tchant de cacher son embarras sous
un air de dpit.

--Ce qu'il y a de plus clair l dedans, dit le meunier avec une douleur
ingnue, c'est qu'elle m'en veut!

--Non, Louis, je te pardonne, puisque tu ne me savais pas l, dit Rose,
qui avait eu trop longtemps l'habitude de tutoyer le Grand-Louis, son
ami d'enfance, pour ne pas y retomber soit par distraction, soit 
dessein. Elle savait bien qu'un seul mot de sa bouche accompagn de ce
dlicieux tu changeait en joie expansive toutes les tristesses de son
amoureux.

--Et pourtant, dit le meunier, dont les yeux brillrent de plaisir, vous
ne voulez pas venir vous promener au moulin aujourd'hui avec madame
Marcelle?

--Comment donc faire, Grand-Louis, puisque maman me l'a dfendu, je ne
sais pas pourquoi?

--Votre papa vous le permettra. Je me suis plaint  lui des durets de
madame Bricolin; il les dsapprouve et m'a promis d'ter  _sa dame_ les
prventions qu'elle a contre moi... je ne sais pas pourquoi non plus.

--Ah! tant mieux! s'il en est ainsi, s'cria Rose avec abandon. Nous
irons  cheval, n'est-ce pas, madame Marcelle? vous monterez ma petite
jument, et moi, je prendrai le bidet  papa; il est trs-doux et va
trs-vite aussi.

--Et moi, dit douard, je veux monter  cheval aussi.

--Cela est plus difficile, rpondit Marcelle. Je n'oserai pas te prendre
en croupe, mon ami.

--Ni moi non plus, dit Rose, nos chevaux sont un peu trop vifs.

--Oh! je veux aller  Angibault, moi! s'cria l'enfant. Maman,
emmne-moi au moulin!

--C'est trop loin pour vos petites jambes, dit le meunier; mais moi je
me charge de vous, si votre maman y consent. Nous partirons les premiers
dans ma charrette, et nous irons voir traire les vaches pour que ces
dames trouvent de la crme en arrivant.

--Vous pouvez bien le lui confier, dit Rose  Marcelle. Il est si bon
pour les enfants! j'en sais quelque chose, moi!

--Oh! vous, vous tiez si gentille! dit le meunier tout attendri, vous
auriez d rester toujours comme cela!

--Merci du compliment, Grand-Louis!

--Je ne veux pas dire que vous ne soyez plus gentille, mais que vous
auriez d rester petite. Vous m'aimiez tant dans ce temps-l! vous ne
pouviez pas me quitter; toujours pendue  mon cou!

--Il serait plaisant, dit Rose moiti trouble, moiti railleuse, que
j'eusse conserv cette habitude!

--Allons, reprit le meunier s'adressant  Marcelle, j'emmne le petit,
c'est convenu?

--Je vous le confie en toute scurit, dit madame de Blanchemont en lui
mettant son fils dans les bras.

--Ah! quel bonheur! s'cria l'enfant. _Alochon_, tu me mettras encore
au bout de tes bras pour me faire attraper des prunes noires aux arbres
tout le long du chemin!

--Oui, Monseigneur, dit le meunier en riant;  condition que vous ne
m'en ferez plus tomber sur le nez.

Grand-Louis cheminant et jouant sur sa charrette avec le bel douard qui
faisait battre son coeur en lui rappelant les grces, les caresses et
les malices de Rose enfant, approchait de son moulin, lorsqu'il aperut
dans la prairie Henri Lmor qui venait  sa rencontre, mais qui retourna
aussitt sur ses pas et rentra prcipitamment dans la maison pour se
cacher, en reconnaissant douard  ct du meunier.

--Mne Sophie au pr, dit Grand-Louis  son garon de moulin en
s'arrtant  quelque distance de la porte. Et vous, ma mre, amusez-moi
cet enfant-l. Ayez-en soin comme de la prunelle de vos yeux; moi, j'ai
un mot  dire au moulin.

Il courut alors retrouver Lmor, qui s'tait enferm dans sa chambre, et
qui lui dit, en ouvrant avec prcaution:

--Cet enfant me connat; j'ai d viter ses regards.

--Et qui diable pouvait se douter que vous seriez encore l! dit le
meunier qui avait peine  revenir de sa surprise. Moi qui vous avais
fait mes adieux ce matin et qui vous croyais dj mettant  la voile
pour l'Afrique! Quel chevalier errant, ou quelle me en peine tes-vous
donc?

--Je suis une me en peine, en effet, mon ami. Ayez compassion de moi.
J'ai fait une lieue; je me suis assis au bord d'une fontaine, j'ai rv,
j'ai pleur, et je suis revenu: je ne peux pas m'en aller!

[Illustration: Lmor blotti dans son grenier.]

--Eh bien, c'est comme cela que je vous aime, s'cria le meunier en lui
secouant la main avec force. Voil comme j'ai t plus de cent fois!
Oui, plus de cent fois, j'ai quitt Blanchemont en jurant de n'y jamais
remettre les pieds, et il y avait toujours au bord du chemin quelque
fontaine o je m'asseyais pour pleurer, et qui avait la vertu de me
faire retourner d'o je venais. Mais coutez, mon garon, il faut tre
sur vos gardes: je veux bien que vous restiez chez nous tant que vous ne
pourrez pas vous dcider  vous en aller. Ce sera long, je le prvois.
Tant mieux, je vous aime; je voulais vous retenir ce matin, vous
revenez, j'en suis heureux, et je vous en remercie. Mais pour quelques
heures il faut vous loigner. _Elles_ vont venir ici.

--Toutes les deux! s'cria Lmor, qui comprenait Grand-Louis  demi-mot.

--Oui, toutes les deux. Je n'ai pas pu dire un mot de vous  madame de
Blanchemont. Elle vient pour que je lui parle de ses affaires d'argent,
sans savoir que j'ai  lui parler de ses affaires de coeur. Je ne veux
pas qu'elle vous sache ici avant d'tre bien sr qu'elle ne me grondera
pas de vous y avoir amen.... D'ailleurs, je ne veux pas la surprendre,
surtout devant Rose, qui ne sait sans doute rien de tout cela.
Cachez-vous donc. Elles ont demand leurs chevaux comme je partais.
Elles auront djeun comme djeunent les belles dames, c'est--dire
comme des fauvettes; leurs montures n'ont pas les paules froides, elles
peuvent tre ici d'un moment  l'autre.

--Je pars... je m'enfuis! dit Lmor tout ple et tout tremblant: ah! mon
ami, elle va venir ici!

--J'entends bien! a vous saigne le coeur de ne pas la voir! oui, c'est
dur, j'en conviens!... Si on pouvait compter sur vous... si vous pouviez
jurer de ne pas vous montrer, de ne bouger ni pied ni patte tout le
temps qu'elles seront par ici... je vous fourrerais bien dans un endroit
d'o vous la verriez sans tre aperu.

--Oh! mon cher Grand-Louis, mon excellent ami, je promets, je jure!
cachez-moi, ft-ce sous la meule de votre moulin....

--Diable! il n'y ferait pas bon, la _Grand'Louise_ a les os plus durs
que vous. Je vas vous serrer plus mollement. Vous monterez dans mon
grenier  foin, et par le trou de la lucarne vous pourrez voir passer et
repasser ces dames. Je ne serai pas fch que vous voyiez Rose Bricolin;
vous me direz si vous avez connu  Paris beaucoup de duchesses plus
jolies que a. Mais attendez que j'aille voir ce qui se passe!

[Illustration: Le mendiant toisait d'un air ddaigneux Lmor.]

Et le Grand-Louis gravit un peu la cte de Cond d'o l'on dcouvrait
les tours de Blanchemont et  peu prs tout le chemin qui y mne. Quand
il se fut assur que les deux amazones ne paraissaient pas encore, il
retourna auprs de son prisonnier.

--a, mon camarade, lui dit-il, voil un miroir de deux sous et un vrai
rasoir de meunier, vous allez me jeter bas cette barbe de bouc. C'est
dplac dans un moulin. C'est un nid  farine. Et puis, si par malheur
on apercevait le bout de votre museau, ce changement vous rendrait moins
facile  reconnatre.

--Vous avez raison, dit Lmor, et je vous obis bien vite.

--Savez-vous, reprit le meunier, que j'ai mon ide en vous faisant
mettre bas cette toison noire?

--Laquelle?

--Je viens d'y penser, et j'ai arrt ce qui suit: vous allez rester
chez moi jusqu' ce que vous vous soyez dcid  ne plus faire de peine
 ma chre dame, et  changer vos folles ides sur la fortune. Quand
mme vous n'y resteriez que peu de jours, il ne faut pas qu'on sache qui
vous tes, et votre barbe vous donne un air citadin qui attire les yeux.
J'ai dit en l'air, hier soir,  ma bonne femme de mre, que vous tiez
un arpenteur. C'est le premier mensonge qui m'est venu, et il est
absurde. J'aurais mieux fait de dire tout de suite votre tat. Au reste,
ma mre, qui ne s'tonne de rien, trouvera tout simple que du cadastre
vous ayez pass dans la mcanique. Vous allez donc tre meunier, mon
cher, a vous va mieux. Vous vous occuperez, ou vous aurez l'air de vous
occuper au moulin; vous avez certainement des connaissances dans la
partie, et vous serez cens me conseiller pour l'tablissement d'une
nouvelle meule. Vous serez une rencontre utile que j'aurai faite  la
ville. Comme cela, votre prsence chez moi n'tonnera personne. Je
suis adjoint, je rponds de vous, personne ne demandera  voir votre
passe-port. Le garde champtre est un peu curieux et bavard. Mais avec
une ou deux pintes de vin on endort sa langue. Voil mon plan. Il faut
vous y conformer ou je vous abandonne.

--Je me soumets, je serai votre garon de moulin, je me cacherai,
pourvu que je ne parte pas sans revoir, ne ft-ce que d'ici et pour un
instant....

--Chut! j'entends des fers sur les cailloux... _tric tric_... c'est la
jument noire  mademoiselle Rose; _trac trac_... c'est le bidet gris 
M. Bricolin. Vous voil assez ras, assez lav, et je vous assure que
vous tes cent fois mieux comme a. Courez au foin et poussez sur vous
le volet de la lucarne. Vous regarderez par la fente. Si mon garon
y monte, faites semblant de dormir. Une sieste dans le foin est une
douceur que les gens du pays se donnent souvent, et une occupation qui
leur parat plus chrtienne que celle de rflchir tout seul les bras
croiss et les yeux ouverts.... Adieu! voil mademoiselle Rose. Tenez,
la premire en avant! voyez comme a trottine lgrement et d'un air
dcid!

--Belle comme un ange! dit Lmor qui n'avait regard que Marcelle.



XXII.

AU BORD DE L'EAU.

Grand-Louis, qui avait toutes les dlicatesses d'un coeur candidement
pris, avait donn, en passant, des ordres pour que le lait et les
fruits de la collation fussent servis sous une treille qui ornait le
devant de sa porte, juste en face et  trs-peu de distance du moulin,
d'o Lmor, blotti dans son grenier, pouvait voir et mme entendre
Marcelle.

La collation rustique fut fort enjoue, grce  l'espigle intimit
d'Edouard avec le meunier et aux charmantes coquetteries de Rose envers
celui-ci.

--Prenez garde, Rose! dit madame de Blanchemont  l'oreille de la jeune
fille, vous vous faites adorable aujourd'hui, et vous voyez bien que
vous lui tournez la tte. Il me semble que vous vous moquez beaucoup de
mes sermons, ou que vous vous engagez trop.

Rose se troubla, resta un moment rveuse, et recommena bientt ses
vives agaceries, comme si elle et pris intrieurement son parti
d'accepter l'amour qu'elle provoquait. Il y avait toujours eu au fond
de son coeur une vive amiti pour le Grand-Louis; il n'tait donc gure
probable qu'elle se fit un jeu de le railler, si elle n'et senti la
possibilit de faire faire, en elle-mme, un grand progrs  cette
amiti fraternelle. Le meunier, sans vouloir se flatter, prouvait
cependant une confiance instinctive, et son me loyale lui disait que
Rose tait trop bonne et trop pure pour le torturer froidement.

Il se trouvait donc heureux de la voir si enjoue et si anime prs
de lui, et il eut grand'peine  la laisser avec sa mre la dernire 
table. Mais il avait vu Marcelle s'loigner un peu et lui faire signe 
la drobe qu'il et  la suivre de l'autre ct de la rivire.

--Eh bien! mon cher Grand-Louis, lui dit madame de Blanchemont, il me
semble que vous n'tes plus si triste que l'autre jour, et que j'en ai
devin la cause!

--Ah! madame Marcelle, vous savez tout, je le vois bien, et je n'ai rien
 vous apprendre. C'est vous qui pourriez m'en dire plus long que je
n'en sais; car il me semble qu'on doit avoir et qu'on a grande confiance
en vous.

--Je ne veux pas compromettre Rose, dit Marcelle en souriant. Les femmes
ne doivent pas se trahir entre elles. Cependant je crois pouvoir esprer
avec vous qu'il ne vous sera pas impossible de vous faire aimer.

--Ah! si on m'aimait!... je serais content, et je crois que je n'en
demanderais pas davantage; car le jour o elle me le dirait, je serais
capable d'en mourir de joie.

--Mon ami, vous aimez sincrement et noblement, et c'est pour cela qu'il
ne faudrait pas trop dsirer d'tre pay de retour avant de songer 
dtruire les obstacles qui viennent de la famille. Je prsume que c'est
l ce dont vous avez  m'entretenir, et c'est pourquoi je me suis rendue
avec empressement  votre invitation. Voyons, le temps est prcieux, car
on va sans doute venir nous rejoindre.... En quoi puis-je influencer les
ides du pre, ainsi que Rose me la fait entendre?

--Rose vous a fait entendre cela! s'cria le meunier transport. Elle y
songe donc? Elle m'aime donc? Ah! madame Marcelle! et vous ne me disiez
pas cela tout de suite!... Eh! que m'importe le reste si elle m'aime, si
elle dsire m'pouser?...

--Doucement, mon ami. Rose ne s'est pas engage si avant. Elle a pour
vous l'affection d'une soeur, elle dsirait voir rvoquer la sentence
qui lui interdisait de vous parler, de venir chez vous, de vous traiter
enfin en ami, comme elle l'avait fait jusqu' ce jour. Voil pourquoi
elle m'a prie de vous protger auprs de ses parents et de prendre
votre parti, tout en montrant quelque fermet dans mes affaires avec
eux. Et voici ce que j'ai compris, en outre, Grand-Louis: M. Bricolin
veut ma terre  bon march, et peut-tre que si Rose vous aimait, je
pourrais assurer son bonheur et le vtre en imposant votre mariage comme
une condition de mon consentement. Si vous le croyez, ne doutez pas que
je sois trs-heureuse de faire ce lger sacrifice.

--Ce lger sacrifice! vous n'y songez pas, madame Marcelle! vous vous
croyez encore riche; vous parlez de cinquante mille francs comme
d'un rien. Vous oubliez que c'est dsormais une bonne part de votre
existence. Et vous croyez que j'accepterais ce sacrifice-l? Oh!
j'aimerais mieux renoncer  Rose tout de suite.

--C'est que vous ne comprenez pas la vritable valeur de l'argent, mon
ami; ce n'est qu'un moyen de bonheur, et le bonheur qu'on peut procurer
aux autres est le plus certain et le plus pur qu'on puisse se procurer 
soi-mme.

--Vous tes bonne comme Dieu, pauvre dame! mais il y a l un bonheur
plus certain et plus pur encore pour vous-mme. C'est celui que vous
devez mnager  votre fils. Et que diriez-vous un jour, grand Dieu! si,
faute des cinquante mille francs que vous auriez sacrifis pour vos
amis, votre cher douard tait forc,  son tour, de renoncer  une
femme qu'il aimerait, et que vous ne pourriez plus lui faire obtenir?

--Mon coeur est pntr de votre bon raisonnement; mais en fait
d'intrts matriels, il n'y a point, pour l'avenir, de calculs absolus.
Ma position n'est pas rigidement dessine comme vous la faites; en
m'abstenant de vendre cher je perdrai du temps, et, vous le savez,
chaque jour d'hsitation m'entrane  ma ruine. En terminant vite, je me
libre des dettes qui me rongent, et, certes, il peut y avoir un jour
tout profit pour moi  avoir su prendre mon parti sans regret puril
et sans parcimonie dplace. Vous voyez donc que je ne suis pas si
gnreuse, et que j'agis dans mes intrts en servant ceux de votre
amour.

--En voil une pauvre tte en affaires! s'cria le meunier avec un
sourire triste et tendre. Une sainte du paradis ne dirait pas mieux.
Mais a n'a pas le sens commun, permettez-moi de vous le dire, ma chre
dame. Vous trouverez, d'ici  quinze jours, des acqureurs pour votre
terre, et qui seront bien contents de ne la payer que son prix.

--Mais qui ne seront pas solvables comme M. Bricolin?

--Ah! oui, voil son orgueil! c'est d'tre solvable. _Solvable!_ le
grand mot! Il croit tre le seul au monde qui puisse dire: Je suis
_solvable_, moi! C'est--dire, il sait bien qu'il y en a d'autres, mais
il vous blouit avec cela. Ne l'coutez pas. C'est un fin matois. Faites
seulement mine de conclure avec un autre, fallt-il faire des dmarches
et des contrats simuls. Je ne me gnerais pas  votre place. A
la guerre comme  la guerre, avec les juifs comme avec les juifs!
Voulez-vous me laisser agir? Dans quinze jours, je vous jure, comme
voil de l'eau, que M. Bricolin vous donnera vos trois cent mille francs
bien compts et un beau pot-de-vin par-dessus le march.

--Je n'aurais jamais l'habilet de suivre vos conseils, et je trouve
beaucoup plus vite fait de rendre chacun de nous heureux  sa manire,
vous, Rose, moi, M. Bricolin, et mon fils qui me dira un jour que j'ai
bien fait.

--Romans! romans! dit le meunier. Vous ne savez pas ce que pensera votre
fils dans quinze ans d'ici sur l'argent et sur l'amour. N'allez pas
faire cette folie; je ne m'y prterais pas, madame Marcelle... non, non,
n'y comptez pas, je suis aussi fier que qui que ce soit, et ttu comme
un mouton... du Berri qui plus est! D'ailleurs, coutez, ce serait en
pure perte. M. Bricolin promettrait tout et ne tiendrait rien. Il faut,
vu votre position, que votre contrat de vente soit sign avant la fin
du mois, et certes ce n'est pas d'ici  un mois que je pourrais esprer
d'pouser Rose. Il faudrait pour cela qu'elle ft folle de moi, et cela
n'est pas. Il faudrait l'exposer  un bruit,  des scandales! Je ne m'y
rsoudrais jamais. Quelle rage aurait sa mre! quels tonnements et
quels dnigrements de la part de ses voisins et de ses connaissances! Et
que ne dirait-on pas? Qui est-ce qui comprendrait que vous avez impos
cela  M. Bricolin par pure grandeur d'me et par sainte amiti pour
nous! Vous ne connaissez pas la malice des hommes; et celle des femmes,
si vous saviez ce que c'est! votre bont pour moi... non, vous ne pouvez
pas vous imaginer, et je n'oserais jamais vous dire comment M. Bricolin
tout le premier serait capable de l'interprter.... Ou bien encore on
dirait que Rose, pauvre sainte fille! a fait un faux pas, qu'elle vous
l'a confi, et que vous vous tes dvoue, pour sauver son honneur,
 doter le coupable.... Enfin, cela ne se peut pas, et voil plus de
raisons qu'il n'en faut, j'espre, pour vous en convaincre. Oh! ce
n'est pas comme cela que je veux obtenir Rose! Il faut, que cela arrive
naturellement, et sans faire crier personne contre elle. Je sais bien
qu'il faut un miracle pour que je devienne riche, ou un malheur pour
qu'elle devienne pauvre. Dieu me viendra en aide si elle m'aime... et
elle m'aimera peut-tre, n'est-ce pas?

--Mais, mon ami, je ne puis travailler  enflammer son coeur pour vous
si vous m'tez les moyens de dominer la cupidit de son pre. Je ne
l'aurais pas entrepris si je n'avais eu cette pense; car prcipiter
cette jeune et charmante fille dans une passion malheureuse serait un
crime de ma part.

--Ah! c'est la vrit! dit le Grand-Louis soudainement accabl, et je
vois bien que je suis un fou.... Aussi n'tait-ce ni de moi, ni de Rose
que je voulais vous parler en vous priant de venir ici, madame Marcelle;
vous vous tes trompe l-dessus dans votre excellente bont. Je voulais
vous parler de vous seule, quand vous m'avez prvenu en me parlant de
moi-mme. Je me suis laiss aller comme un grand enfant  vous couter,
et puis force m'a t de vous rpondre; mais je reviens  mon but, qui
est de vous forcer  vous occuper de vos affaires. Je sais celles de M.
Bricolin; je sais ses intentions et son ardeur d'acheter vos terres, il
n'en dmordra pas, et pour en avoir trois cent mille francs, il faut lui
en demander trois cent cinquante mille. Vous les auriez si vous vous
obstiniez; mais, de toutes faons, il ne faut pas qu'il paie le bien
au-dessous de sa valeur. Il en a trop d'envie, ne craignez rien.

--Je vous rpte, mon ami, que je ne saurai pas soutenir cette lutte,
et que, depuis deux jours qu'elle dure, elle est dj au-dessus de mes
forces.

--Aussi, ne faut-il pas vous en mler. Vous allez remettre vos affaires
 un notaire honnte et habile. J'en connais un; j'irai lui parler ce
soir, et vous le verrez demain, sans vous dranger. C'est demain la fte
patronale de Blanchemont. Il y a grande assemble sur le terrier devant
l'glise. Le notaire viendra s'y promener et causer, suivant l'habitude,
avec ses clients de la campagne; vous entrerez comme par hasard dans
une maison o il vous attendra. Vous signerez une procuration, vous
lui direz deux mots, je lui en dirai quatre, et vous n'aurez plus qu'
renvoyer M. Bricolin batailler avec lui. S'il ne se rend pas, pendant ce
temps-l votre notaire vous aura trouv un autre acqureur. Il n'y aura
qu'un peu de prudence  garder pour que le Bricolin ne se doute pas que
je vous ai indiqu cet homme d'affaires au lieu du sien, qu'il vous a
sans doute propos, et que vous avez peut-tre fait la folie d'accepter!

--Non! je vous avais promis de ne rien faire sans vos conseils.

--C'est bien heureux! Allez donc demain,  deux heures sonnant, vous
promener au bord de La Vauvre, comme pour voir du bas du terrier le joli
coup d'oeil de la fte. Je serai l et je vous ferai entrer chez une
personne sre et discrte.

--Mais, mon ami, si M. Bricolin dcouvre que vous me dirigez dans cette
affaire contre ses intrts, il vous chassera de sa maison, et vous ne
pourrez jamais revoir Rose.

--Il sera bien fin s'il le dcouvre! Mais si ce malheur arrivait...
je vous l'ai dit, madame Marcelle, Dieu me viendrait en aide par un
miracle, d'autant plus que j'aurais fait mon devoir.

--Ami loyal et courageux, je ne puis me rsoudre  vous exposer ainsi.

--Et je ne vous dois pas cela quand vous vouliez vous ruiner pour moi?
Allons, pas d'enfantillage, ma chre dame, nous sommes quittes....

--Voici Rose qui vient vers nous, dit Marcelle. Il me reste  peine le
temps de vous remercier....

--Non! mademoiselle Rose tourne du ct de l'avenue avec ma mre, qui a
le mot pour la retenir un peu, car je n'ai pas fini, madame Marcelle,
j'ai bien autre chose  vous dire! Mais vous devez tre lasse de marcher
si longtemps. Puisque la cour est libre et le moulin silencieux, venez
vous asseoir sur ce banc auprs de la porte. Mademoiselle Rose nous
croit de l'autre ct et ne reviendra par ici qu'aprs avoir fait le
tour du pr. Ce que j'ai  vous dire est un peu plus intressant pour
vous que vos affaires, et demande plus de secret encore.

Marcelle, tonne de ce prambule, suivit le meunier et s'assit avec
lui sur le banc, juste au-dessous de la lucarne du grenier  foin, d'o
Lmor pouvait la voir et l'entendre.

--Dites donc, madame Marcelle, balbutia le meunier un peu embarrass
pour entrer en matire, vous savez bien cette lettre que vous m'aviez
confie?

--Eh bien, mon cher Grand-Louis! rpondit madame de Blanchemont, dont le
visage calme et un peu teint s'enflamma tout  coup, ne m'avez-vous pas
dit ce matin que vous l'aviez fait partir?

--Pardon, excuse... c'est que je ne l'ai pas mise  la poste.

--Vous l'avez oublie?

--Oh! non, certes!

--Perdue peut-tre?

--Encore moins. J'ai fait mieux que de la jeter dans la bote, je l'ai
remise  son adresse.

--Que voulez-vous dire? Elle tait adresse  Paris!

--Oui, mais la personne  qui elle tait destine s'tant trouve sur
mon chemin, j'ai cru mieux faire de la lui remettre.

--Mon Dieu! vous me faites trembler, Louis! dit Marcelle redevenue ple.
Vous aurez fait quelque mprise.

--Pas si sot! Je connais bien M. Henri Lmor, peut-tre!...

--Vous le connaissez! et il est dans ce pays-ci? dit Marcelle avec une
motion qu'elle ne cherchait pas  dissimuler.

En quatre mots Grand-Louis expliqua la manire dont il avait reconnu
Lmor pour le voyageur qui tait dj venu  son moulin, et pour le
destinataire de la lettre  lui confie.

--Et o donc allait-il? et que fait-il  ***? demanda Marcelle
oppresse.

--Il allait en Afrique. Il passait! rpondit le meunier qui voulait
voir venir. C'est bien le chemin par Toulouse. Il avait pris l'heure du
djeuner de la diligence pour aller  la poste.

--Et o est-il maintenant?

--Je ne vous dirai pas bien o il peut tre; mais il n'est plus  ***.

--Il va en Afrique, dites-vous? Et pourquoi si loin?

--Pour aller bien loin prcisment. Voil ce qu'il a rpondu  ma
question.

--La rponse est plus claire que vous ne pensez! dit Marcelle, dont
l'agitation augmentait, et qui ne songeait pas mme  la rendre moins
vidente. Mon ami, vous n'tes pas si malheureux que vous croyez! Il est
des coeurs plus briss que le vtre.

--Le vtre, par exemple, ma pauvre chre dame?

--Oui, mon ami, le mien.

--Mais n'est-ce pas un peu de votre faute? Pourquoi ordonniez-vous  ce
pauvre jeune homme de rester un an sans entendre parler de vous?

--Comment! il vous a donc fait lire ma lettre?

--Oh! non! il est assez mfiant et cachottier, allez! Mais je l'ai tant
questionn, tant obsd, tant devin, qu'il a t forc de m'avouer que
je ne me trompais gure. Ah dame! voyez-vous, madame Marcelle, je suis
trs-curieux des secrets de ceux que j'aime, moi, parce que, tant qu'on
ne sait pas ce qu'ils pensent, on ne sait pas comment les servir. Ai-je
tort?

--Non, ami, je suis bien aise que vous ayez mes secrets comme j'ai les
vtres. Mais, hlas! quelle que soit ici votre bonne volont et votre
bon coeur, vous ne pouvez rien pour moi. Rpondez-moi, pourtant. Ce
jeune homme ne vous a-t-il transmis aucune rponse ni par crit, ni
verbalement?

--Il vous a crit ce matin un tas de billeveses dont je n'ai pas voulu
me charger.

--Vous m'avez rendu un mauvais service! Ainsi, je ne puis savoir ses
intentions?

--Il n'a su me dire que ceci: Je l'aime, _mais_ j'ai du courage!

--Il a dit: _Mais?_

--Il a peut-tre dit: _Et!_

--Ce serait si diffrent! Rappelez-vous, Grand-Louis!

--Il a dit tantt l'un, tantt l'autre, car il l'a rpt souvent.

--Ce matin, dites-vous? Vous n'avez donc quitt la ville que ce matin?

--J'ai voulu dire hier soir. Il tait tard, et nous prenons, nous
autres, le matin ds minuit.

--Mon Dieu! qu'est-ce  dire? Pourquoi pas de lettre? Vous avez donc vu
celle qu'il m'crivait?

--Un peu! il en a dchir quatre.

--Mais que disaient ces lettres? Il tait donc bien irrsolu?

--Tantt il vous disait qu'il ne pouvait jamais vous revoir, tantt
qu'il allait venir vous voir tout de suite.

--Et il a rsist  cette dernire tentation? Il a bien du courage, en
effet!

--Ah! coutez donc! il a t tent plus que saint Antoine; mais, d'une
part, je l'en dtournais; de l'autre, il craignait de vous dsobir?

--Et que pensez-vous d'un amant qui ne sait pas dsobir?

--Je pense qu'il aime trop, et qu'on ne lui en saura aucun gr.

--Je suis injuste, n'est-ce pas, mon cher Grand-Louis? je suis trop
mue, je ne sais ce que je dis. Mais pourquoi, vous, ami, l'avez-vous
dtourn de vous suivre? Car il en a eu la pense?

--Oh! je crois bien! Il a mme fait un bout de chemin sur ma charrette.
Mais moi, excusez! j'avais trop peur de vous mcontenter.

--Vous aimez, et vous croyez les autres si svres?

--Dame! qu'auriez-vous dit si je l'avais amen dans la Valle-Noire? Par
exemple, dans ce moment-ci... si je vous disais que je l'ai engag  se
cacher dans mon moulin! Ah! pour le coup, vous me traiteriez comme je le
mriterais!

--Louis! dit Marcelle en se levant d'un air de rsolution exalte, il
est ici. Vous en convenez!

--Non pas, Madame; c'est vous qui me faites dire cela.

--Mon ami, reprit-elle en lui prenant la main avec effusion, dites-moi
o il est, et je vous pardonne.

--Et si cela tait, dit le meunier un peu effray de la spontanit de
Marcelle, mais enthousiasm de sa franchise, vous ne craindriez donc pas
de faire jaser sur votre compte?

--Quand il me quittait volontairement et que j'avais l'esprit abattu,
je pouvais songer au monde, prvoir des dangers, me crer des devoirs
rigides, exagrs peut-tre; mais quand il revient vers moi, quand il
est si prs d'ici,  quoi voulez-vous que je songe, et que voulez-vous
que je craigne?

--Il faut pourtant craindre que quelque imprudence ne rende vos projets
plus malaiss  excuter, dit Grand-Louis en faisant un geste pour
indiquer  Marcelle la fentre au-dessus de sa tte.

Marcelle leva les yeux et rencontra ceux de Lmor, qui, palpitant et
pench vers elle, tait prt  sauter du haut du toit pour abrger la
distance.

Mais le meunier toussa de toute sa force, et d'un autre geste, indiquant
aux deux amants Rose qui s'approchait avec la meunire et le petit
douard:

--Oui, Madame, dit-il en levant la voix, un moulin comme a rapporte
peu; mais si je pouvais tant seulement y tablir une grande meule que
j'ai dans la tte, il me rapporterait bien... huit cents bons francs par
an!...



XXIII.

CADOCHE.

Le regard des deux amants avait t brlant et rapide. Un calme
souverain succda  cette commotion. Ils s'aimaient, ils taient srs
l'un de l'autre. Ils s'taient tout dit, tout expliqu, tout persuad
mutuellement dans le choc lectrique de ce regard. Lmor se jeta au fond
du grenier, et Marcelle, matresse d'elle-mme parce qu'elle se sentait
heureuse, accueillit Rose sans trouble et sans regret. Elle se laissa
emmener dans le dlicieux taillis voisin, et aprs une heure de
promenade elle remonta  cheval avec sa compagne, et reprit le chemin de
Blanchemont, aprs avoir dit tout bas au meunier:

--Cachez-le bien, je reviendrai.

--Non, non, pas trop tt, avait rpondu Grand-Louis. J'arrangerai une
entrevue sans dangers; mais laissez-moi prendre mes mesures. Je vous
reconduirai votre fils ce soir, et je vous parlerai encore si je peux.

Quand Marcelle fut partie, Lmor sortit de sa cachette, o la joie et
l'motion, plus que l'odeur enivrante du foin, commenaient  lui donner
des vertiges.

--Ami, dit-il gaiement au meunier, je suis votre garon de moulin, et
je ne prtends pas tre  votre charge sans travailler pour vous.
Donnez-moi de l'ouvrage, et vous verrez que le Parisien a d'assez bons
bras, malgr son peu d'apparence.

--Oui, rpondit Grand-Louis, quand le coeur est content, les bras sont
assez souples. Vos affaires vont mieux que les miennes, mon garon,
et quand nous causerons ce soir, ce sera  votre tour de me donner du
courage. Mais,  cette heure, vous l'avez dit, il faut s'occuper. Je ne
puis pas passer mon temps  parler d'amour, et vous pourriez devenir fou
de contentement si vous restiez oisif. Le travail est salutaire  tous,
il entretient la joie et distrait de la peine; ce qui veut peut-tre
dire qu'il est fait pour tous dans les ides du bon Dieu. Allons, vous
allez m'aider  lever ma pelle et  mettre la _Grand'Louise_ en danse.
Sa chanson a la vertu de me remettre l'esprit quand je me dtraque.

--Ah! mon Dieu! cet enfant va me reconnatre! dit Lmor en apercevant
douard qui s'tait chapp des bras de la meunire, et qui montait avec
les pieds et les mains l'escalier rapide du moulin.

--Il vous a dj vu, rpondit le meunier; ne vous cachez pas et ne
faites semblant de rien. Il n'est pas sr qu'il vous reconnaisse,
affubl comme vous voil.

En effet, douard s'arrta incertain et interdit. Depuis un mois que
Marcelle avait brusquement quitt Montmorency pour se rendre auprs de
son mari expirant, son fils n'avait pas revu Lmor, et un mois est un
sicle dans la mmoire d'un si jeune enfant. Celui-l tait pourtant
exceptionnel par le dveloppement prcoce de ses facults; mais Lmor
sans barbe, le visage barbouill de farine, et affubl d'une blouse de
paysan, tait assez peu reconnaissable. douard resta comme ptrifi
devant lui pendant une minute; mais ayant rencontr le regard svre et
indiffrent de l'ami qui d'ordinaire courait  lui les bras ouverts, il
baissa les yeux avec une sorte d'embarras et mme de peur, sentiment
qui, chez les enfants, est presque toujours ml  l'tonnement; puis
il s'approcha du meunier et lui dit de l'air srieux et mditatif qu'il
avait souvent:

--Qu'est-ce que c'est donc que cet homme-l?

--a? c'est mon garon de moulin, c'est Antoine.

--Tu en as donc deux?

--Bon! j'en ai par douzaines, des garons! Celui-l, c'est _Alochon_ n
2.

--Et Jeannie est Alochon 3?

--Comme vous dites, mon gnral!

--Est-il mchant, ton Antoine?

--Non, non! Mais il est un peu bte, un peu sourd, et ne joue pas avec
les enfants.

--En ce cas, je m'en vais jouer avec Jeannie, dit douard en s'loignant
avec insouciance. A quatre ans, on ne sait ce que c'est que d'tre
tromp, et la parole de ceux qu'on aime est plus puissante sur l'esprit
que le tmoignage des sens.

On apporta  la meule le bl que le meunier devait rendre le soir mme
en farine. C'tait celui de M. Bricolin, contenu dans deux sacs marqus
chacun de deux normes initiales.

--Voyez, dit le Grand-Louis en riant cette fois avec un peu d'amertume,
Bricolin de Blanchemont, comme qui dirait Bricolin, demeurant 
Blanchemont. Mais quand il aura achet la terre il faudra qu'il mette un
autre petit _b_ entre les deux grands. a voudra dire: Bricolin, baron
de Blanchemont.

--Comment, dit Lmor occup d'une autre pense, c'est l le bl de
Blanchemont?

--Oui, rpondit le meunier qui le devinait avant qu'il et parl, c'est
le bl qui fera la farine... dont on fera le pain... que mangeront
madame Marcelle et mademoiselle Rose. On dit que Rose est trop riche
pour pouser un homme comme moi: c'est pourtant moi qui lui fournis le
pain qu'elle mange!

--Ainsi, nous travaillons pour _elles!_ reprit Lmor.

--Oui, oui, garon. Attention au commandement! Il ne s'agit pas de mal
fonctionner. Diable! je travaillerais pour le roi que je n'y mettrais
pas tant de coeur.

Cette circonstance toute vulgaire dans les habitudes du moulin prit une
couleur romanesque et quasi potique dans le cerveau du jeune Parisien,
et il se mit  aider le meunier avec tant de zle et d'attention, qu'au
bout de deux heures il tait parfaitement au courant du mtier. Il ne
lui fut pas difficile de s'habituer au mcanisme lmentaire et presque
barbare de l'tablissement. Il comprenait les amliorations qu'avec un
peu d'argent comptant (le fruit dfendu au paysan) on et pu apporter 
la machine rustique. Il eut bientt appris en patois les noms techniques
de chaque pice et de chaque fonction. Jeannie le voyant si actif et si
bien trait par son matre, eut un peu d'inquitude et de jalousie. Mais
quand Grand-Louis eut pris soin de lui expliquer que le Parisien n'tait
la qu'en passant, et que sa place  lui, Jeannie, ne menaait pas d'tre
envahie, il se rassura et se dcida mme, en bon Berrichon qu'il tait,
 cder une partie de son travail pendant quelques jours  un compagnon
officieux. Il en profita pour reporter  Blanchemont douard qui
commenait  s'ennuyer et  s'effrayer d'tre si longtemps spar de sa
mre. La meunire ne russissait plus  l'amuser, et la petite Fanchon
tant venue le retrouver, Jeannie ne fut pas fch d'accompagner sa
jeune camarade jusqu'au chteau.

La tche termine, Lmor, le front baign de sueur et le visage anim,
se sentit plus souple de corps et plus fort de volont qu'il ne l'avait
t depuis longtemps. Les longues rveries qui dvoraient sa jeunesse
firent place  cette sorte de bien-tre physique et moral que la
Providence a attach  l'accomplissement du travail de l'homme quand
le but en est bien senti et la fatigue mesure  ses forces. Ami,
s'cria-t-il, le travail est beau et saint par lui-mme; vous aviez
raison de le dire en commenant! Dieu l'impose et le bnit. Il m'a
sembl doux de travailler pour nourrir ma matresse; oh! qu'il serait
plus doux encore de travailler en mme temps pour alimenter la vie d'une
famille d'gaux et de frres! Quand chacun travaillera pour tous et tous
pour chacun, que la fatigue sera lgre, que la vie sera belle!

--Oui, ma profession serait, dans ce cas-l, une des plus gentilles!
dit le meunier avec un sourire de vive intelligence. Le bl est la plus
noble des plantes, le pain le plus pur des aliments. Mes fonctions
mriteraient bien quelque estime, et, les jours de fte, ou pourrait
mettre une couronne d'pis et des bleuets  la pauvre _Grand'Louise_, 
laquelle personne ne fait attention maintenant; mais que voulez-vous?
_au jour d'aujourd'hui_, comme dit M. Bricolin, je ne suis qu'un
mercenaire employ par lui, et il se dit en pensant  moi: Un homme
_comme a_ songerait  ma fille! Un malheureux qui broie le grain, quand
c'est moi qui sme le bl et possde la terre! Voyez pourtant la belle
diffrence! Mes mains sont plus propres que les siennes qui remuent le
fumier; voil tout. Ah a! mon garon, l'ouvrage est fait; dpchons la
soupe. Je parie que vous la trouverez meilleure que ce matin, quand mme
elle serait dix fois plus sale, et puis je m'en irai  Blanchemont
porter ces deux sacs?

--Sans moi?

--Tiens! sans doute. Vous avez donc envie de vous faire voir  la ferme?

--Personne ne m'y connat.

--C'est vrai. Mais qu'y ferez-vous?

--Rien; je vous aiderai  dcharger les sacs.

--Et  quoi a vous avancera-t-il?

--A voir peut-tre passer _quelqu'un_ dans la cour.

--Et si _quelqu'un_ n'y passe pas?

--Je verrai la maison qu'elle habite. J'entendrai peut-tre prononcer
son nom.

--M'est avis que c'est un plaisir que nous nous donnons bien sans aller
si loin.

--C'est  deux pas d'ici!

--Vous avez rponse  tout. Vous ne ferez pas d'imprudence?

--Vous croyez donc que je ne l'aime pas? Est-ce que vous en feriez  ma
place, vous?

--Peut-tre! si l'on m'aimait! Voyons! vous ne la regarderez pas comme
vous faisiez du haut de la lucarne? Savez-vous que j'ai cru que vous
mettriez le feu  mon foin avec vos yeux enflamms?

--Je ne la regarderai pas du tout.

--Et vous ne lui parlerez mie?

--Quel prtexte aurais-je pour lui parler?

--Vous n'en chercherez pas?

--Je n'entrerai pas mme dans la cour si vous me le dfendez. Je
regarderai les murailles de loin.

--Ce serait le plus sage. Je vous permets de flairer, de la porte, le
vent qui passe sur le chteau; voil tout.

Les deux amis se mirent en route  la tombe du jour; Sophie, charge
des deux sacs, marchait magistralement devant eux. Grand-Louis, qui
avait le coeur triste, parlait peu et n'exprimait ses ides noires que
par de grands coups de fouet allongs  droite et  gauche sur les
buissons chargs de mres sauvages et de ples chvrefeuilles plus
parfums que ceux qu'on cultive dans nos jardins.

Ils avaient dpass un groupe de chaumires qu'on appelle le _Cortioux_,
lorsque Lmor, qui ctoyait le foss du chemin, s'arrta, surpris de
voir un homme tendu tout de son long sous la haie, la tte appuye sur
une besace trs-rebondie.

--Oh! oh! dit le meunier sans s'tonner, vous avez failli marcher sur
_mon oncle_!

La voix sonore de Grand-Louis rveilla en sursaut le dormeur. Il se
souleva brusquement, saisit  deux mains son grand bton tendu  son
flanc, et articula un jurement nergique.

--Ne vous fchez pas, mon oncle! dit le meunier en riant. Ce sont des
amis qui passent, avec votre permission; car quoique les chemins soient
 vous, comme vous le dites, vous ne dfendez  personne de s'en servir,
n'est-ce pas?

--Oui-da! rpondit, en se levant tout  fait, cet homme d'une taille
gigantesque et d'un aspect repoussant; je suis le meilleur des
propritaires, tu le sais, _mon petit_? Mais c'est abuser un peu de
ma bont que de me marcher sur la figure. Quel est-il donc ce mauvais
chrtien, qui ne voit pas un honnte homme tendu sur son lit? Je ne le
connais pas, moi qui connais tout le monde ici, et ailleurs!

Et en parlant ainsi, le mendiant toisait d'un air ddaigneux Lmor, qui
le considrait de son ct avec rpugnance. C'tait un vieillard osseux,
couvert de haillons immondes, et dont la barbe dure, mle de noir et de
blanc, ressemblait  l'armure d'un hrisson. Son chapeau,  forme haute,
tombant en lambeaux, tait surmont, comme d'un trophe drisoire,
d'un noeud de rubans blancs et d'un bouquet de fleurs artificielles
hideusement fan.

--Rassurez-vous, mon oncle, dit le meunier, celui-l est un bon
chrtien, allez!

--Et  quoi le reconnat-on? reprit l'oncle Cadoche en tant son chapeau
qu'il tendit  Henri.

--Allons, dit le meunier  Lmor, vous ne comprenez pas? mon oncle vous
demande un sou.

Lmor jeta son obole dans le chapeau de l'oncle, qui la prit aussitt et
la tourna dans ses longs doigts avec une sorte de volupt.

--C'est un gros sou! dit-il avec un ignoble sourire. Dix dcimes
rvolutionnaires peut-tre! Non! Dieu soit bni! c'est un Louis XV,
c'est mon roi! un roi dont j'ai vu le rgne! a me portera bonheur, et 
toi aussi, mon neveu, ajouta-t-il en appuyant sa grande main crochue sur
l'paule de Lmor. Tu peux dire  prsent que tu es de ma famille, et
que je te reconnatrai quand mme tu serais dguis des pieds  la tte.

--Allons, allons, bonsoir, mon oncle, dit Grand-Louis en joignant son
aumne  celle de Lmor. Sommes-nous amis?

--Toujours! rpondit le mendiant d'une voix solennelle. Toi, tu as
toujours t un bon parent, le meilleur de toute ma famille. Aussi,
c'est  toi, Grand-Louis, que je veux laisser tout mon bien. Il y a
longtemps que je te l'ai dit, et lu verras si je tiens parole!

--Tiens! parbleu, j'y compte bien! reprit le meunier avec gaiet. Le
bouquet en sera-t-il aussi?

--Le chapeau, oui! Mais le bouquet et le ruban seront pour ma dernire
matresse.

--Diable! je tenais pourtant au bouquet!

--Je le crois bien! dit le mendiant qui s'tait mis  marcher derrire
les deux jeunes gens et qui les suivait d'un pas assez alerte encore
malgr son grand ge. Le bouquet est ce qu'il y a de plus prcieux
dans la succession. C'est bni, vois-tu! c'est de la chapelle de
Sainte-Solange.

--Comment un homme aussi dvot que vous vous en donnez l'air peut-il
parler de ses matresses? dit Henri,  qui ce personnage ridicule
n'inspirait qu'un profond dgot.

--Tais-toi, mon neveu, rpondit l'oncle Cadoche en le regardant de
travers; tu parles comme un sot.

--Excusez-le, c'est un enfant, dit le meunier qui s'amusait du _grand
oncle_ par habitude. a n'a pas encore de barbe au menton et a se
mle de raisonner! Mais o donc o allez-vous si tard, mon oncle?
Comptez-vous coucher chez vous cette nuit? C'est bien loin d'ici!

--Oh non! je m'en vas de ce pas  Blanchemont pour la fte de demain.

--Ah! c'est vrai, c'est un bon jour pour vous! Vous _y cueillez_ au
moins quarante gros sous.

--Non; mais toujours de quoi faire dire une messe au bon saint de la
paroisse.

--Vous les aimez donc toujours, les messes?

--La messe et l'eau-de-vie, mon neveu, et un peu de tabac avec, c'est le
salut de l'me et du corps.

--Je ne dis pas non, mais l'eau-de-vie ne rchauffe pas assez pour qu'on
dorme comme cela dans les fosss  votre ge, mon oncle.

--On dort o l'on se trouve, mon neveu. On est fatigu, on s'arrte; on
fait un somme sur une pierre ou sur sa besace, quand elle n'est pas trop
plate.

--M'est avis que la vtre est assez ronde, ce soir.

--Oui; tu devrais, mon neveu, me la laisser mettre sur ton cheval, elle
me fatigue un peu.

--Non! Sophie est assez charge. Mais donnez-la-moi, je vous la porterai
jusqu' Blanchemont!

--C'est juste! Tu es jeune, tu dois servir ton oncle. Tiens, la voil.
Ta blouse est-elle propre? ajouta-t-il d'un air dgot.

--Oh! c'est de la farine! dit le meunier en prenant le sac du mendiant;
a ne fait pas la guerre au pain. Mille tonnerres! il y en a l dedans,
des vieilles crotes!

--Des crotes? je n'en reois pas. Je voudrais bien que quelqu'un
s'avist de m'en offrir, je saurais bien les lui jeter au nez, comme
j'ai fait une fois  la Bricolin.

--C'est donc depuis ce jour-l qu'elle a peur de vous?

--Oui! elle dit que je pourrais bien mettre le feu  ses granges, dit
le mendiant d'un air sinistre. Puis il ajouta d'un ton patelin: Pauvre
chre femme du bon Dieu! comme si j'tais mchant! A qui ai-je fait du
mal, moi?

--A personne, que je sache, rpondit le meunier. Si vous en aviez fait,
vous ne seriez pas o vous tes.

--Jamais, jamais, je n'ai fait tort  personne, reprit l'oncle Cadoche,
en levant la main vers le ciel, puisque jamais je n'ai t repris de
justice pour quoi que ce soit. Ai-je fait un seul jour de prison dans
ma vie? J'ai toujours servi le bon Dieu, et le bon Dieu m'a toujours
protg depuis quarante ans que je cherche ma pauvre vie.

--Quel ge avez-vous donc au juste, mon oncle?

--Je ne sais pas, mon enfant, car mon acte de baptme a t gar dans
les temps comme tant d'autres, mais je dois avoir quatre-vingts ans
passs. J'ai environ dix ans de plus que le pre Bricolin, qui parait
cependant plus vieux que moi.

--C'est la vrit, vous tes joliment conserv, et lui...mais il est
vrai qu'il a eu des accidents qui n'arrivent pas  tout le monde.

--Oui, dit le mendiant avec un profond soupir de componction. Il a eu du
malheur!...

--C'est une histoire de votre temps, cela? N'tes-vous pas de ce
pays-l?

--Oui, je suis n natif de Ruffec, prs Beaufort, o l'accident est
arriv.

--Et vous tiez dans le pays alors?

--Oh! je le crois bien, bonne sainte Vierge! Je n'y peux pas penser sans
trembler! Avait-on peur dans ce temps-l!

--Est-ce que vous avez peur de quelque chose, vous, qui tes toujours
tout seul  toute heure par les chemins?

--Oh!  prsent, mon bon fils, que veux-tu que craigne un pauvre homme
comme moi qui ne possde que les trois guenilles qui le couvrent? Mais
dans ce temps-l j'avais un peu de bien, et les brigands me l'ont fait
perdre.

--Comment! est-ce que les chauffeurs ont t chez vous aussi?

--Oh! nenni! je n'avais pas assez pour les tenter; mais j'avais une
petite maison que je louais  des journaliers. Quand la peur des
brigands s'est rpandue dans le pays, personne n'a plus voulu l'habiter.
Je n'ai pas pu la vendre; je n'avais plus de quoi la faire rparer. Elle
me tombait en ruines sur le corps. Il a fallu faire des dettes que je
n'ai pu payer. Alors, mon champ, la maison, et une jolie chenevire que
j'avais, ont t vendus par expropriation force. J'ai donc t forc de
prendre la besace; j'ai quitt le pays, et depuis ce temps-l je voyage
toujours comme les enfants du bon Dieu.

--Mais vous ne quittez gure le dpartement?

--Sans doute, j'y suis connu; j'y ai ma clientle et toute ma famille.

--Je vous croyais tout seul?

--Et tous mes neveux, donc!

--C'est vrai, j'oubliais; moi, par exemple, mon camarade que voil, et
tous ceux qui ne vous refusent jamais votre sou pour acheter du tabac.
Mais, dites donc, mon oncle, ces chauffeurs dont nous parlions, quels
gens taient-ils?

--Demande-le au bon Dieu, mon pauvre enfant, lui seul peut le savoir.

--On dit qu'il y avait l dedans des gens riches et qui passaient pour
hupps?

--On dit qu'il y en a qui vivent encore, qui sont gros et gras, qui ont
de bonnes terres, de bonnes maisons, qui font figure dans le pays et qui
ne donneraient pas seulement deux liards  un pauvre. Ah! si c'taient
des gens comme moi en les aurait tous pendus!

--C'est vrai, a, pre Cadoche!

--J'ai encore eu du bonheur de n'tre pas accus; car on souponnait
tout le monde dans ce temps-l, et la justice ne courait sus qu'aux
pauvres. On en a mis en prison qui taient blancs comme neige, et quand
on a eu la main sur les vrais coupables, il est venu des ordres d'en
haut pour les relcher.

--Et pourquoi a?

--Parce qu'ils taient riches, sans doute. Quand donc as-tu vu, mon
neveu, qu'on ne faisait pas grce aux riches?

--C'est encore la vrit. Allons, mon oncle, nous voil tout  l'heure 
Blanchemont. O voulez-vous que je porte votre sac  pain?

--Rends-le-moi, mon neveu. Je vais aller coucher dans l'table  M. le
cur: c'est un saint homme qui ne me renvoie jamais. C'est comme toi,
Grand-Louis, tu ne m'as jamais fait mauvaise mine. Aussi, tu en seras
rcompens; tu seras mon hritier, je te l'ai toujours promis. Except
le bouquet que je veux donner  la petite Borgnotte, tu auras tout, ma
maison, mes habits, ma besace et mon cochon.

--C'est bon, c'est bon, dit le meunier; je vois bien que je serai trop
riche  la fin, et que toutes les filles voudront m'pouser.

--J'admire votre coeur, Grand-Louis, dit Lmor lorsque le mendiant eut
disparu derrire les haies des enclos, qu'il coupait en droite ligne
sans s'inquiter des cltures et sans chercher les sentiers. Vous
traitez ce mendiant comme s'il tait vritablement votre oncle.

--Pourquoi pas, puisque c'est son plaisir de faire le grand parent et de
promettre son hritage  tout le monde! Bel hritage, ma foi! Sa hutte
de terre o il couche avec son cochon, ni plus ni moins que saint
Antoine, et sa dfroque qui fait mal au coeur! Si je n'ai que cela pour
tre agr de M. Bricolin, mes affaires sont en bon train!

--Malgr le dgot que sa personne inspire, vous avez pourtant pris sa
besace sur vos paules pour le soulager. Louis, vous avez l'me vraiment
vanglique.

--Belle merveille! Faut-il refuser un si petit service  un pauvre
diable qui mendie encore son pain  quatre-vingts ans? C'est un brave
homme, aprs tout. Tout le monde s'intresse  lui parce qu'il est
honnte, quoique un peu trop cagot et libertin.

--C'est ce qu'il me semble.

--Bah! quelles vertus voulez-vous que ces gens-l puissent avoir? C'est
beaucoup quand ils n'ont que des vices et qu'ils ne commettent pas de
crimes. Est-ce qu'il ne raisonne pas avec bon sens, malgr tout?

--A la fin, j'en ai t frapp. Mais pourquoi se croit-il l'oncle de
tout le monde? Est-ce un grain de folie?

--Oh! non, c'est un genre qu'il se donne. Beaucoup de gens de son mtier
affectent quelque manie pour se rendre plaisants, attirer l'attention et
amuser les gens qui ne feraient l'aumne ni par charit ni par prudence.
C'est malheureusement l'usage chez nous que les pauvres fassent l'office
de bouffons aux portes des riches...Mais nous voici  la ferme de
Blanchemont, mon camarade. Tenez, n'entrez pas, croyez-moi. Vous pouvez
tre matre de vous, je n'en doute pas. Mais _elle_, qui n'est pas
prvenue, pourrait faire un cri, dire un mot...Laissez-moi au moins la
prvenir.

--Mais tout le monde est encore debout dans le hameau; la prsence d'un
inconnu ne sera-t-elle pas remarque si je reste ici  vous attendre?

--Aussi, vous allez me faire l'amiti d'entrer dans la garenne;  cette
heure ci, personne ne s'y promne. Asseyez-vous bien raisonnablement
dans un coin. En repassant, je sifflerai comme si j'appelais un chien,
sauf votre respect, et vous viendrez me rejoindre.

Lmor se rsigna, esprant que l'ingnieux meunier trouverait un moyen
d'amener Marcelle de ce ct. Il suivit donc lentement le sentier
couvert qui traversait la garenne, s'arrtant  chaque instant pour
prter l'oreille, retenant sa respiration et revenant sur ses pas, pour
tre plus  porte d'une bienheureuse rencontre.

Il ne fut pas longtemps sans entendre des pas lgers qui semblaient
effleurer le gazon, et un frlement dans le feuillage le convainquit
qu'une personne approchait. Il entra dans le fourr pour s'assurer qu'il
ne se trompait pas, et vit venir vers lui une forme vague qui tait
celle d'une femme assez petite. On croit aisment  ce qu'on dsire, et
Henri, ne doutant pas que ce ne ft Marcelle, envoye par le meunier,
se montra et marcha  la rencontre du fantme. Mais il s'arrta en
entendant une voix inconnue qui appelait avec prcaution: _Paul! Paul!
Es-tu l, Paul_?

Henri voyant qu'il s'tait mpris et pensant qu'il tombait dans un
rendez-vous destin  un autre, voulut s'loigner. Mais il fit du bruit
en marchant sur des branches sches, et la folle qui l'aperut, au
milieu de son rve d'amour, s'lana sur ses traces avec la rapidit
d'une flche, en criant d'une voix lamentable: Paul! Paul! me voil!
Paul! c'est moi!... ne t'en va pas! Paul! Paul! tu t'en vas toujours!


XXIV.

LA FOLLE.

Lmor ne s'inquita pas d'abord beaucoup de l'aventure. Il pensait qu'
la faveur de la nuit il lui serait facile d'viter cette femme qu'il
n'avait pas distingue assez pour souponner son tat de dmence. Il se
flattait naturellement de courir beaucoup mieux qu'elle. Mais il vit
bientt qu'il se trompait, et que ce n'tait pas trop de toute l'agilit
dont il tait capable pour se maintenir  quelque distance. Forc de
traverser toute la garenne, il se trouva bientt dans l'avenue du fond,
que la Bricoline avait l'habitude de parcourir pendant des heures
entires, et dont l'herbe avait t rase par ses pieds en certains
endroits. Le fugitif, que les racines  fleur de terre et les asprits
du sentier avaient un peu gn jusque-l, dploya toutes ses forces dans
l'avenue pour gagner du terrain. Mais la folle, lorsqu'elle tait sous
l'influence d'une pense ardente, devenait lgre comme une feuille
sche emporte par l'orage. Elle le suivit donc si rapidement que Lmor,
confondu de surprise, et tenant beaucoup  n'tre pas vu d'assez prs
pour tre reconnu plus tard, s'enfona de nouveau dans le taillis et
s'effora de se perdre dans l'ombre. Mais la folle connaissait tous les
arbres, tous les buissons, et, pour ainsi dire, toutes les branches de
la garenne. Depuis douze ans qu'elle y passait sa vie, il n'tait pas
un recoin o son corps n'et pris machinalement l'habitude de pntrer,
bien que l'tat de son esprit l'empcht de se livrer  aucune
observation raisonne. En outre, l'exaltation de son dlire la rendait
compltement insensible  la douleur physique. Elle et laiss aux
ronces du taillis les lambeaux de sa chair sans s'en apercevoir, et
cette disposition, pour ainsi dire cataleptique, lui donnait un avantage
non quivoque sur celui qu'elle voulait atteindre. Elle tait d'ailleurs
si menue, son corps attnu occupait si peu de volume, qu'elle se
glissait comme un lzard entre des tiges serres, o Lmor tait oblig
de se frayer un passage avec effort, et que plus souvent encore il lui
fallait tourner.

Se voyant plus embarrass qu'auparavant, il regagna l'avenue, toujours
serr de prs, et se dcida  franchir le foss sans en apprcier la
largeur,  cause des buissons touffus qui le couvraient. Il prit son
lan et alla tomber sur ses genoux dans les pines. Mais il avait 
peine eu le temps de se relever, que le fantme, traversant cet obstacle
sans sauter par-dessus, et sans s'occuper des pierres ni des orties, se
trouva  ses cts cramponn  ses vtements. En se voyant saisi par cet
tre vraiment effroyable, Lmor, dont l'imagination tait vive comme
celle d'un artiste et d'un pote, se crut sous la puissance d'un rve,
et, se dbattant comme s'il et t aux prises avec le cauchemar, il
parvint  se dgager de la folle qui poussait des cris inarticuls, et 
reprendre sa course  travers champs.

[Illustration 1: En se voyant saisi par cet tre...]

Mais elle s'lana sur ses traces, aussi agile dans les sillons hrisss
d'une paille frachement moissonne, raide et blessante, qu'elle l'avait
t dans le fourr du parc. Au bout du champ, Lmor franchit une
nouvelle clture et se trouva dans un chemin couvert qui descendait
rapidement. Il n'y avait pas fait dix pas qu'il entendit derrire lui le
spectre criant toujours d'une voix touffe: _Paul! Paul! pourquoi t'en
vas-tu_?

Cette course avait quelque chose de fantastique qui s'emparait de plus
en plus de l'imagination de Lmor. Il avait pu, en se dgageant de
l'treinte de la folle, distinguer vaguement par la nuit claire et
constelle, cette apparition bizarre, cette face cadavreuse, ces bras
tiques couverts de blessures, ces longs cheveux noirs flottants sur des
haillons ensanglants. Il ne lui tait pas venu  l'esprit que cette
malheureuse crature ft aline. Il se croyait poursuivi par une amante
jalouse, folle pour le moment puisqu'elle s'obstinait  le prendre pour
un autre. Il hsita s'il ne s'arrterait pas pour lui parler et la
dtromper; mais comment alors expliquer sa prsence dans la
garenne? Lui, inconnu, et se glissant dans l'ombre comme un voleur,
n'veillerait-il pas, ds le dbut, d'tranges soupons  la ferme, et
ne devait-il pas viter, par-dessus tout, de marquer son apparition dans
le pays par une aventure scandaleuse ou ridicule?

Il se dcida donc  courir encore, et cet exercice trange dura prs
d'une demi-heure sans interruption. Le cerveau de Lmor s'chauffait
malgr lui, et, par instants, il se sentait devenir fou lui-mme, en
voyant l'obstination inconcevable et la rapidit surnaturelle du fantme
acharn  sa poursuite. Cela pouvait se comparer  ce qu'on raconte des
willies et des fes malfaisantes de la nuit.

Enfin Lmor trouva la Vauvre au fond du vallon, et, quoique baign de
sueur, il allait s'y jeter  la nage, comptant que cet obstacle mis
entre lui et le spectre le dlivrerait enfin, lorsqu'il entendit
derrire lui un cri horrible, dchirant, et qui fit passer un froid
subit dans tout son tre. Il se retourna et ne vit plus rien. La folle
avait disparu.

[Illustration: Les _cornemuseux_ arrivent en jouant.]

La premier mouvement de Henri fut de profiter de ce qui pouvait n'tre
qu'un moment de rpit pour s'loigner davantage et faire perdre
entirement ses traces. Mais ce cri affreux lui laissait une impression
trop pnible. tait-ce bien cette femme qui l'avait fait entendre? Le
son n'avait presque rien d'humain, et cependant quelle douleur, quel
dsespoir atroce il semblait exprimer! Se serait-elle grivement blesse
en tombant? pensa Lmor; ou bien, en me perdant de vue derrire ces
saules, a-t-elle cru que je m'tais noy? Est-ce un cri d'agonie ou de
terreur? Ou bien est-ce la rage de n'avoir pu me suivre jusque dans
l'eau, o elle peut prsumer que je me suis jet?

Mais si elle-mme tait tombe dans quelque foss, dans un prcipice que
je n'aurai pas vu en courant? Si cette malencontreuse rencontre cotait
la vie  une infortune? Non, quoi qu'il puisse en rsulter, il est
impossible que je l'abandonne aux horreurs de l'agonie.

Lmor retourna sur ses pas et chercha l'inconnue sans la trouver. Le
chemin rapide qu'il avait parcouru ctoyait l'extrmit de la garenne;
il y avait l de hauts buissons de clture et point de foss; aucune
mare, aucun puisard o elle eut pu se noyer. Le chemin sablonneux ne
portait point, autant que Lmor put le distinguer, les traces de la
chute d'un corps. Il cherchait toujours, se perdant en conjectures,
lorsqu'il entendit siffler  plusieurs reprises, comme pour appeler un
chien. D'abord il y fit peu d'attention, tant il tait mu et proccup
de son aventure. Mais, enfin il se souvint que c'tait le signal convenu
avec le meunier, et, dsesprant de retrouver sa _poursuiveuse_, il
rpondit par un autre sifflement  l'appel du Grand-Louis.

--Vous avez le diable au corps, lui dit ce dernier  voix basse quand
ils se furent rejoints dans la garenne, d'aller vous promener si loin,
quand je vous avais recommand de ne pas bouger! Voil un quart d'heure
que je vous cherche dans ce bois, n'osant vous appeler trop fort et
perdant patience.... Mais comme vous voil fait! tout haletant et tout
dchir! Le diable m'emporte, ma blouse a pass un mauvais quart d'heure
sur vos paules,  ce que je vois. Mais parlez donc, vous avez l'air
d'un lapin _battu de l'oiseau_, ou plutt d'un homme poursuivi par le
follet.

--Vous l'avez dit, mon ami. Ou ce que Jeannie raconte des lutins
nocturnes de la Valle-Noire a un fond de ralit inexplicable, ou j'ai
eu une hallucination. Mais il y a une heure, je crois (peut-tre un
sicle, je n'en sais rien!), que je me dbats contre le diable.

--Si vous ne buviez pas obstinment de l'eau claire  tous vos repas,
rpondit le meunier, je penserais que vous vous tes mis justement
dans la disposition o il faut tre pour rencontrer la _Grand'Bte, la
levrette blanche_, ou _Georgeon, le meneur des loups_. Mais vous tes un
homme trop savant et trop raisonnable pour croire  ces histoires-l.
Il faut donc qu'il vous soit arriv quelque chose. Un chien enrag,
peut-tre?

--Pire que cela, dit Lmor en reprenant ses esprits peu  peu; une femme
enrage, mon ami! une sorcire qui courait plus vite que moi et qui a
disparu, je ne sais comment, au moment o j'allais me jeter  l'eau pour
m'en dbarrasser.

--Une femme? oh! oh! et que disait-elle?

--Elle me prenait pour un certain Paul qui lui tient fort au coeur,  ce
qu'il parat.

--Je m'en doutais, c'est cela! c'est la folle du chteau. Faut-il que je
sois tourdi de ne pas avoir prvu que vous pouviez la rencontrer ici?
Vrai, cela m'tait sorti de la tte! Nous sommes si accoutums  la voir
trotter le soir comme une vieille belette, que nous n'y faisons plus
d'attention. Et pourtant, c'est un malheur  fendre le coeur quand on y
songe! Mais comment diable s'est-elle mise aprs vous? Elle a coutume
de s'enfuir quand elle voit venir de son ct. Il faut que son mal ait
empir depuis peu; la dose tait, pourtant assez bonne comme cela,
pauvre fille!

--Quelle est donc cette infortune crature?

--On vous contera cela plus tard. Doublons le pas, s'il vous plat! vous
avez l'air _vann_ de fatigue.

--Je crois que je me suis bris les genoux en tombant.

--Pourtant, il y a l au bout du sentier _quelqu'un_ qui s'impatiente 
vous attendre, dit le meunier en baissant la voix encore plus.

--Oh! s'cria Lmor, je me sens plus lger que le vent de la nuit!

Et il se mit  courir.

--Doucement! dit le meunier en le retenant. Ne courez que sur l'herbe.
Pas de bruit! Elle est l sous ce grand arbre. Ne quittez pas l'endroit.
Je vas faire la ronde tout autour en cas de surprise.

--Y a-t-il donc quelque danger pour elle  venir ici? dit Lmor effray.

--Si je le pensais, je l'aurais bien empche d'y venir! Ils sont
tous occups, au chteau neuf de la fte de demain. Mais quand je ne
servirais qu' carter la folle, s'il lui prend fantaisie de revenir
vous tourmenter!

Henri, tout  son bonheur, oublia tout le reste, et alla se prcipiter
aux pieds de Marcelle, qui l'attendait sous un massif de chnes, dans
l'endroit le moins frquent du bois.

Aucune explication ne trouva place dans leur premire expansion. Chastes
et retenus, comme ils l'avaient toujours t, ils prouvaient pourtant
une ivresse qu'aucune parole humaine n'et pu exprimer  leur gr. Ils
taient comme stupfaits de se revoir si tt, aprs avoir cru presque 
une ternelle sparation, et cependant ils ne cherchaient pas  se faire
comprendre l'un  l'autre tout ce qui s'tait pass en eux pour
les amener  rtracter si vite tous leurs projets de courage et de
sacrifice. Ils devinaient bien mutuellement quelles souffrances
inacceptables et quel entranement irrsistible les avaient forcs 
courir l'un vers l'autre, au moment o ils venaient de jurer de se fuir.

--Insens! qui voulais me quitter pour toujours! disait Marcelle en
abandonnant sa belle main  Lmor.

--Cruelle! qui voulais me bannir pour un an! rpondit Henri en couvrant
cette main de ses lvres embrases.

Et Marcelle comprenait bien que sa rsolution d'un an de courage avait
t plus sincre  ses propres yeux que l'exil ternel auquel Lmor
avait essay de se condamner.

--Aussi quand ils purent se parler, effort dont ils ne furent capables
qu'aprs s'tre longtemps regards dans le silence du ravissement,
Marcelle revint-elle la premire  ce dessein vraiment louable.

Lmor, dit-elle, ceci n'est qu'un rayon de soleil entre deux nuages. Il
faut obir  la loi du devoir. Quand mme nous ne rencontrerions ici
aucun obstacle  la scurit de nos relations, il y aurait quelque chose
de profondment irrligieux  nous runir si vite, et nous devons nous
revoir  cette heure pour la dernire fois jusqu' l'expiration de
mon deuil. Dites-moi que vous m'aimez et que je serai votre femme, et
j'aurai toute la force ncessaire pour vous attendre.

--Ne me parlez pas de sparation maintenant! dit Lmor avec imptuosit.
Oh! laissez-moi savourer cet instant qui est le plus beau de ma vie.
Laissez-moi oublier ce qui tait hier, et ce qui sera demain. Voyez
comme cette nuit est douce, comme ce ciel est beau! Comme ce lieu-ci est
tranquille et embaum! Vous tes l! c'est bien vous, Marcelle, ce
n'est pas votre ombre! Nous sommes l tous les deux! Nous nous sommes
retrouvs par hasard et involontairement! Dieu l'a voulu et nous avons
t si heureux d'obir, _tous les deux_! vous aussi, Marcelle! autant
que moi? Est-ce possible! non, je ne rve pas, car vous tes ici, prs
de moi! avec moi! seuls! heureux! nous nous aimons tant! nous n'avons
pas pu nous quitter, nous ne le pouvons pas, nous ne le pourrons jamais!

--Et pourtant, ami....

--Je sais! je sais ce que vous voulez dire. Demain, un autre jour, vous
m'crirez, vous me ferez dire votre volont. J'obirai, vous le savez
bien! Pourquoi m'en parlez-vous ce soir? pourquoi gter ce moment qui
n'a pas eu son pareil dans toute ma vie? Laissez-moi me persuader qu'il
ne finira jamais. Marcelle, je vous vois! Oh! que je vous vois bien,
malgr la nuit! que vous tes embellie depuis trois jours... depuis ce
matin, o vous tiez dj si belle! Oh! dites-moi que votre main ne
sortira plus jamais de la mienne! je la tiens si bien!

--Ah! vous avez raison, Lmor! Soyons heureux de nous retrouver, et ne
pensons pas maintenant qu'il faudra se quitter... demain... un autre
jour.

--Oui, un autre jour, un autre jour! s'cria Henri.

--Faites-moi donc le plaisir du parler plus bas, dit le meunier en se
rapprochant. J'entends malgr moi tout ce que vous dites, monsieur
Henri!

Les deux amants restrent pendant prs d'une heure plongs dans une pure
extase, faisant les plus doux rves d'avenir et parlant de leur bonheur,
comme s'il devait, non pas s'interrompre, mais commencer le lendemain.
La brise secouait sur eux les parfums de la nuit, et les toiles
sereines passaient sur leurs ttes sans qu'ils voulussent s'apercevoir
de la marche invitable du temps, qui ne s'arrte que dans le coeur des
amants heureux.

Mais le meunier, aprs avoir donn de loin plus d'un signe d'impatience,
vint les interrompre lorsque l'inclinaison des toiles polaires lui
indiqua dix heures au cadran cleste.

--Mes amis, dit-il, impossible  moi de vous laisser l, et impossible
aussi de vous attendre un instant de plus. Je n'entends plus chanter
les bouviers dans la cour de la ferme, et les lumires s'teignent aux
fentres du chteau neuf. Il n'y a plus que celle de mademoiselle Rose
qui brille; elle attend madame Marcelle pour se coucher. M. Bricolin
va venir faire sa ronde ici avec ses chiens, comme il fait toujours la
veille des jours de fte. Partons vite.

Lmor se rcria: il ne faisait, disait-il, que d'arriver.

--C'est possible, dit le meunier; mais moi, savez-vous qu'il faut que
j'aille  la Chtre ce soir?

--Comment! pour mes affaires? dit Marcelle.

--S'il vous plat! Je veux voir votre notaire avant qu'il se couche,
et je ne me soucie pas d'aller lui parler demain au jour pour que M.
Bricolin ait avis que je conspire contre lui.

--Mais, Grand-Louis, dit Marcelle, je ne veux pas que, pour moi, vous
risquiez...

--Assez, assez caus, rpondit le meunier. Je veux faire ce qui me
plat, moi.... Et tenez! j'entends aboyer les chiens jaunes! Rentrez
dans le pr, madame Marcelle, et nous, mon Parisien, prenons par le
chemin d'en haut, s'il vous plat. Dtalons!

Les amants se sparrent sans se rien dire: ils craignaient trop de se
rappeler qu'ils devaient regarder cette entrevue comme la dernire.
Marcelle n'avait pas la force de fixer un jour pour le dpart de Henri,
et celui-ci, craignant qu'elle ne le fixt, se hta de s'loigner aprs
avoir dix fois bais sa main en silence.

--Eh bien! qu'avez-vous dcid? lui demanda le meunier, lorsqu'ils
eurent gagn la lisire du parc.

--Rien, mon ami, dit Lmor. Nous n'avons parl que de notre bonheur....

--Futur; mais le prsent?

--Il n'y a pas de prsent, pas d'avenir. Tout cela, c'est la mme chose
quand on s'aime.

--Voil que vous battez la campagne. J'espre pourtant que vous allez
vous tenir tranquille et ne pas trop me faire _trimer_ la nuit dans les
bois avec des transes mortelles. Allons, mon garon, vous voil dans
votre chemin. Vous saurez bien retourner tout seul  Angibault?

--Parfaitement. Mais ne voulez-vous pas que je vous accompagne  la
ville o vous allez?

--Non, c'est trop loin. L'un de nous deux serait  pied et retarderait
l'autre,  moins de faire  la mode du pays et de monter tous deux sur
Sophie; mais la pauvre bte a _trop d'ge_, et, d'ailleurs, elle n'a pas
encore soup. Je m'en vas la chercher  un arbre o je l'ai attache
l-bas aprs avoir fait mine de reprendre le chemin du moulin.
Savez-vous que a m'a donn du souci, de laisser comme a cette pauvre
Sophie  la garde de Dieu? Je l'ai bien cache dans les branches;
mais si quelque vagabond, comme il en vient de toutes sortes pour
l'Assemble, s'tait avis de me la dnicher! Pendant que vous
roucouliez l-bas, Sophie me trottait dans la tte!...

--Allons ensemble la chercher!

--Non pas, non pas! vous tes toujours prt  retourner du ct du
chteau, vous! je le vois bien! Allez-vous-en dire  ma mre de se
coucher sans inquitude; je rentrerai peut-tre un peu tard. M.
Tailland, le notaire, voudra me garder  souper. C'est un bon vivant,
un fin gourmand et un aimable homme. J'aurai comme a le temps de lui
parler des affaires de Blanchemont, et Sophie mangera son picotin chez
lui sans demander de consultation.

Lmor n'insista pas pour accompagner son ami. Quelque affection et
quelque reconnaissance que le bon meunier lui inspirt, il prfrait
tre seul, aprs les motions de la soire. Il avait besoin de penser 
Marcelle sans proccupation, et de recommencer, en se le retraant, le
doux songe qu'il venait de faire  ses pieds. Il reprit donc le chemin
d'Angibault  peu prs comme un somnambule retrouve celui de son lit.
J'ignore s'il suivit bien la route, s'il traversa la rivire sur le
pont, s'il ne fit pas le double de son tape, s'il ne s'oublia pas
maintes fois au bord des fontaines. La nuit tait pleine de volupt, et,
depuis le coq qui jetait sa fanfare aux chos des chaumires jusqu'au
grillon qui chuchotait mystrieusement dans les herbes, tout lui
semblait rpter, en triomphe comme en secret, le nom chri de Marcelle.

Mais en arrivant au moulin, il se sentit tellement bris de fatigue,
qu'aussitt aprs avoir averti la bonne meunire de ne pas attendre son
fils, il alla se jeter sur le petit lit que Louis lui avait fait dresser
dans sa propre chambre. La Grand'Marie ayant bien recommand a Jeannie
de ne pas trop faire attendre son matre pour se rveiller, quand il
faudrait mettre Sophie  l'table, alla reposer aussi. Mais la tendresse
maternelle ne dort que d'un oeil, et l'orage s'tant lev, la bonne
femme s'veilla en sursaut  tous les roulements de tonnerre qui
passaient sur la valle, croyant entendre son fils frapper  la porte de
Jeannie, qui couchait dans le moulin. Quand le jour parut, elle se leva
avec prcaution et alla lui recommander de ne pas faire trop de bruit,
parce que Grand-Louis, tant sans doute rentr tard, devait avoir besoin
de dormir un peu plus que de coutume. Elle fut donc fort surprise et
presque effraye lorsque Jeannie lui rpondit que son matre n'tait pas
encore rentr.

--Pas possible! dit-elle. Il ne dcouche jamais quand il ne va qu'
Blanchemont.

--Ah! bah! notre matresse, c'est la veille de la fte. Personne ne
dort l-bas. Les cabarets sont ouverts toute la nuit. Les _cornemuseux_
arrivent en jouant leurs plus belles marches. a met le coeur en danse.
On voudrait dj tre au lendemain; on ne songe pas  se coucher, on
a peur de se rveiller trop tard et de perdre un _tant si peu de la
divertissance_. Notre matre se sera amus, il aura fait nuit blanche.

--Le matre ne passe pas ses nuits au cabaret, rpondit la meunire en
secouant la tte, aprs avoir ouvert la porte de l'curie pour bien voir
si Sophie n'tait pas au rtelier. Je croyais, ajouta-t-elle, qu'il
serait rentr sans vouloir te rveiller, Jeannie. a lui cote; il aime
mieux se servir lui-mme que de dranger un enfant comme toi qui dors
_ pleins yeux_. Mais lui n'a pas dormi! Il a bien fatigu aussi
avant-hier, il a t loin. Il s'est couch tard l'autre nuit, et
celle-ci, pas du tout!...

La meunire alla faire sa toilette du dimanche avec un profond soupir.
_Sclrate_ d'amour! pensait-elle, c'est l ce qui le tourmente et le
tient sur pied le jour et la nuit. Comment tout a finira-t-il pour lui?




QUATRIME JOURNE.



XXV.

SOPHIE.

La bonne meunire tait plonge dans de tristes penses, et, suivant
l'habitude de quelques vieillards, elle les exprimait tout haut, en
allant de son armoire  son dressoir, occupe machinalement de prparer
son corsage antique  longues basques et le tablier d'indienne 
carreaux qu'elle gardait prcieusement depuis sa jeunesse, l'estimant
beaucoup parce qu'il avait cot dans ce temps-l quatre fois plus
qu'une toffe plus belle ne cote aujourd'hui.

--Ne vous faites pas de chagrin, ma mre, dit le Grand-Louis qui
l'coutait du seuil de la porte o il venait d'arriver sans qu'elle
l'apert; tout cela finira comme a pourra; mais votre fils tchera
toujours de vous rendre heureuse.

--Eh! mon pauvre enfant, je ne te voyais pas! dit la meunire un peu
honteuse encore  son ge d'tre surprise par son fils avec ses
longs cheveux gris drouls sur ses paules; car les paysannes de la
Valle-Noire mettaient, de son temps, une extrme pudeur  ne jamais
montrer leur chevelure. Mais la Grand'Marie oublia bientt ce mouvement
de pruderie suranne en voyant le dsordre et la pleur du meunier.

--Jsus, mon Dieu! dit-elle en joignant les mains, comme le voil
fatigu! On dirait que tu as reu toute la pluie de cette nuit! Eh!
vraiment! tu es encore tout humide. Va donc vite te changer. Comment
donc n'as-tu pas trouv une maison pour te mettre  l'abri? Et quelle
mauvaise mine tu as ce matin! Ah! mon pauvre enfant, on dirait que tu
veux te rendre malade!

--Eh non! mre, ne vous tourmentez donc pas comme a! dit le meunier en
s'efforant de prendre son air de gaiet habituelle. J'ai pass la nuit
 l'abri chez des amis... des gens  qui j'avais affaire et qui m'ont
fait bien souper. Je ne me suis mouill qu'un peu tantt, parce que je
suis revenu  pied.

--A pied! et qu'as-tu donc fait de Sophie?

--Je l'ai prte ,... _chose_... de _l-bas_....

--Qui donc, chose de l-bas?...

--Vous savez bien? Bah! Je vous dirai a plus tard. Si vous voulez
aller  l'Assemble, je prendrai la petite noire, et je vous mnerai en
croupe.

--Tu as tort de prter Sophie, mon enfant. C'est une bte qui n'a pas
sa pareille et qui mriterait d'tre pargne. J'aimerais mieux te voir
prter les deux autres.

--Et moi aussi. Mais que voulez-vous? a s'est trouv comme a.
Allons, mre, je vais m'habiller, et quand vous voudrez partir, vous
m'appellerez.

--Non, non, je vois bien que tu n'as pas _got de dormir_ cette nuit,
et je veux que tu ailles faire un somme. Nous avons encore du temps de
reste jusqu' l'heure de la messe. Ah! Grand-Louis, quelle mine, quelle
mine! a ne vaut rien de courir comme a!

--Soyez tranquille, mre, je ne me sens pas malade, et a ne
recommencera pas souvent. Il faut bien s'tourdir un peu quelquefois.

Et le meunier, encore plus triste d'affliger sa mre dont l'inquitude
et le mcontentement ne s'exprimaient jamais qu'avec une extrme douceur
et une sage retenue, alla se jeter sur son lit avec un certain mouvement
de colre qui rveilla Lmor.

--Vous vous levez dj? lui dit ce dernier en se frottant les yeux.

--Non pas, je me couche avec votre agrment, rpondit le meunier qui
remuait son lit  coups de poing.

--Ami! vous avez du chagrin, reprit Lmor, rveill tout  fait par les
signes non quivoques de la rage intrieure du Grand-Louis.

--Du chagrin? oui, Monsieur, j'en conviens, peut-tre plus que ne vaut
la chose; mais enfin, a me fait plus de peine que je ne voudrais, je ne
peux pas m'en empcher.

Et de grosses larmes roulaient dans les yeux fatigus du meunier.

--Mon ami! s'cria Lmor en sautant  bas de son lit et en s'habillant 
la hte, il vous est arriv un malheur cette nuit, je le vois bien!
Et moi je dormais l tranquillement! Mon Dieu, que puis-je faire? o
dois-je courir?

--Ah! ne courez pas, c'est inutile, dit Grand-Louis en haussant les
paules, comme s'il et rougi de sa faiblesse, j'ai assez couru cette
nuit pour rien, et me voil sur les dents... pour une btise, aprs
tout! mais que voulez-vous, on s'attache aux animaux comme aux gens, et
on regrette un vieux cheval comme un vieux ami. Vous ne comprendriez pas
a, vous autres gens de la ville; mais nous, bonnes gens de paysans,
nous vivons avec les btes, dont nous ne diffrons gure!

--Et vous avez perdu Sophie, je comprends.

--Perdu, oui; c'est--dire qu'on me l'a vole.

--Peut-tre hier dans la garenne?

--Prcisment. Vous souvenez-vous que j'en avais comme un mauvais
prsage dans la tte! Quand vous m'avez eu quitt, je suis retourn dans
un endroit o je l'avais bien cache, et d'o la pauvre bte, patiente
comme un mouton, ne se serait certainement pas dtache.... De sa vie
elle n'a cass bride ni licou. Eh bien! Monsieur, cheval et bride, tout
avait disparu. J'ai cherch, j'ai couru, rien! Avec a que je n'osais
pas trop la demander, surtout  la ferme; a aurait donn  penser! On
m'aurait demand  moi-mme comment, tant parti mont sur ma bte,
je l'avais perdue en route. On aurait cru que j'tais ivre, et madame
Bricolin n'aurait pas manqu de rapporter devant mademoiselle Rose que
j'avais eu quelque vilaine aventure indigne d'un homme qui ne pense
qu' elle au monde. J'ai cru d'abord que quelqu'un avait voulu me faire
niche. Je suis entr dans toutes les maisons. Tout le bourg quasiment
tait encore sur pied. J'ai fln chez l'un, chez l'autre, sans faire
semblant de rien. Je suis entr dans toutes les curies, et mme dans
celle du chteau sans qu'on m'ait aperu: point de Sophie! Blanchemont
est,  cette heure, rempli de gens de toute farine, et il se sera
certainement trouv dans le nombre quelque rus coquin qui tant venu 
pied, s'en est retourn  cheval en se disant que la fte a t assez
bonne pour lui avant de commencer, sans qu'il soit besoin d'en voir
davantage. Allons, il n'y faut plus penser. Heureusement qu'au milieu de
tout cela, je n'ai pas trop perdu la tte. J'ai t de mon pied lger 
la Chtre. J ai vu mon notaire; il tait un peu tard, il avait fini de
souper, et la digestion le rendait un peu lourd; mais il sera tantt 
la fte, il me l'a promis. En le quittant, j'ai encore furet partout et
battu les buissons comme un chasseur de nuit. J'ai trott par la pluie
et le tonnerre jusqu'au jour, esprant toujours que je dcouvrirais mon
larron cach quelque part. Inutile! Je ne veux pas faire _tambouriner_
mon accident, a ferait du scandale, et si l'on en venait  une enqute,
nous serions propres, avec cette histoire de cheval cach dans la
garenne et abandonn l pendant une heure sans que je puisse expliquer
pourquoi et comment. Je l'avais mis bien loin de votre rendez-vous, afin
que s'il venait  remuer un peu, le bruit n'attirt pas l'attention de
votre ct. Pauvre Sophie! J'aurais d me fier  son bon sens. Elle
n'aurait pas boug!

--Ainsi, c'est moi qui suis la cause de celle msaventure! Grand-Louis,
j'en ai plus de chagrin que vous, et vous me permettrez certainement de
vous indemniser autant qu'il me sera possible.

--Taisez-vous, Monsieur; je me moque bien du peu d'argent que la vieille
bte pouvait valoir en foire! Croyez-vous que pour une centaine de
francs j'aurais tant de souci? Oh! non pas: ce que je regrette, c'est
elle, et non pas son prix, elle n'en avait pas pour moi. Elle tait si
courageuse, si intelligente, elle me connaissait si bien! Je suis sr
qu' l'heure qu'il est elle pense  moi, et regarde de travers celui qui
la soigne. Pourvu au moins qu'il la soigne bien! Si j'en tais sr, j'en
serais quasi consol. Mais il la pansera  coups de manche de fouet, et
il la nourrira avec des cosses de chtaignes! Car a doit tre quelque
filou marchois qui l'emmnera dans sa montagne pturer dans un champ de
pierres, au lieu de son joli petit pr au bord de l'eau, o elle vivait
si bien et o elle faisait encore la folle avec les jeunes pouliches,
tant elle s'y sentait de bonne humeur  la vue de la verdure. Et ma
mre! c'est elle qui en aura du regret! avec cela que je ne pourrai
jamais lui expliquer comment ce malheur-l m'est arriv. Je n'ai pas
encore eu le courage de le lui dire. N'en parlez donc pas jusqu' ce
que j'aie trouv dans ma cervelle quelque histoire pour lui rendre la
nouvelle moins amre.

Il y avait dans les regrets nafs du meunier quelque chose de comique et
de touchant  la fois, et Lmor, dsol d'tre la cause de son chagrin,
s'en affecta tellement lui-mme que le bon Louis s'effora de l'en
consoler.

--Allons, allons, dit-il, c'est assez de niaiseries comme cela pour une
crature  quatre pieds. Je sais bien que ce n'est pas votre faute, et
je n'ai pas eu un instant la pense de vous le reprocher. Que a ne gte
pas le souvenir de votre bonheur, l'ami! c'est bien peu de chose au
prix d'une si belle soire que vous passiez pendant ce temps-l! Et si
j'avais jamais un rendez-vous avec Rose, moi, je me soucierais bien
d'aller toute ma vie  cheval sur un manche  balai! N'allez pas parler
de cela  madame Marcelle; elle serait capable de me donner un cheval
de mille francs, et vrai, cela me ferait de la peine. Je ne veux plus
m'attacher aux btes. Il y a bien assez de souci comme a dans la vie
avec les gens! vous, dis-je; pensez  vos amours et faites-vous beau,
mais toujours paysan, pour aller  la fte, car il faut bien que l'on
s'habitue un peu  votre figure dans le pays. a vaudra mieux que de
vous cacher, ce qui donnerait des soupons tout de suite. Vous verrez
madame Marcelle; vous ne lui parlerez pas, par exemple! D'ailleurs, vous
n'aurez pas l'occasion, elle ne dansera pas: elle est en grand deuil!...
mais Rose n'y est pas, jarnigu! et je compte bien danser avec elle
jusqu' la nuit,  prsent que le papa mignon y consent. a me fait
penser qu'il faut que je dorme une couple d'heures pour n'avoir pas
l'air d'un dterr. Ne vous chagrinez plus, dans cinq minutes vous allez
m'entendre ronfler.

Le meunier tint parole et quand, vers dix heures, on lui amena sa jument
noire, beaucoup plus belle, mais moins aime que Sophie, quand revtu de
sa veste de drap fin des dimanches, le menton bien ras, le teint clair
et l'oeil brillant, il serra sa monture robuste dans ses grandes jambes,
la meunire en s'asseyant derrire lui  l'aide d'une chaise et du
bras de Lmor, ressentit un mouvement d'orgueil d'tre la mre du beau
farinier.

On n'avait gure mieux dormi  la ferme qu'au moulin, et nous sommes
forcs de revenir un peu sur nos pas pour mettre le lecteur au courant
des vnements qui s'y passrent la nuit qui prcda la fte.

Lmor, partag entre l'agitation pnible que lui avait caus son trange
rencontre avec la folle, et la joie enivrante de revoir Marcelle,
n'avait pas remarqu, dans la garenne, que le meunier n'tait pas
beaucoup plus calme que lui. Grand-Louis avait trouv la cour de la
ferme remplie de mouvement et de tumulte. Deux pataches et trois
cabriolets, qui avaient apport dans leurs flancs solides toute la
parent des Bricolin, reposaient inclins sur leurs bras fatigus le
long des tables et des fumiers. Toutes les pauvres voisines, avides de
gagner un mince salaire, avaient t mises en rquisition pour aider 
prparer le souper de ces htes plus nombreux et plus affams qu'on ne
s'y attendait au chteau neuf. M. Bricolin, plus vain de montrer son
opulence que contrari des frais qu'elle allait entraner, tait de la
meilleure humeur. Ses filles, ses fils, ses cousines, ses neveux et ses
gendres, venaient, chacun  son tour, lui demander  l'oreille quel jour
on pendrait la crmaillre au vieux chteau restaur et rebadigeonn,
avec le chiffre des Bricolin en guise d'cusson sur la porte.--Car
enfin tu vas tre seigneur et matre de Blanchemont, lui disait-on pour
refrain banal, et tu administreras un peu mieux la fortune que tous ces
comtes et barons auxquels tu vas succder,  la plus grande gloire de
l'aristocratie nouvelle, de la noblesse des bons cus. Bricolin tait
donc ivre d'orgueil, et, tout en rpondant avec un sourire malicieux
 ses chers parents: Pas encore, pas encore! Peut-tre jamais! il
prenait avec dlices toute l'importance d'un seigneur chtelain. Il ne
regardait plus  la dpense, il donnait des ordres  ses valets,  sa
mre,  sa fille et  sa femme d'une voix tonnante et en gonflant son
gros ventre jusqu'au menton. Toute la maison tait bouleverse, la mre
Bricolin plumait des poulets,  peine morts, par douzaine, et madame
Bricolin, qui avait t d'abord d'une humeur massacrante en gouvernant
le tumulte de la cuisine, commenait  s'gayer aussi  sa manire,
en voyant le repas copieux, les chambres prpares et ses htes ravis
d'admiration. Ce fut  la faveur de tout ce dsordre que le meunier
put facilement parler  Marcelle, et qu'elle-mme, s'excusant par une
migraine, avait pu se soustraire au souper et aller rejoindre, pendant
ce festin, Lmor au fond de la garenne.

Rose, elle-mme, tandis qu'on mettait le couvert, avait trouv plus
d'un excellent prtexte pour errer dans la cour et pour dire en passant
quelques paroles amicales au Grand-Louis, suivant sa coutume. Mais sa
mre, qui ne la perdait gure de vue, avait trouv de son ct un moyen
d'loigner promptement le meunier. Force de se soumettre aux ordres de
son mari, qui lui avait imprativement enjoint de ne pas faire mauvaise
mine  ce dernier, elle avait imagin, pour assouvir sa haine et pour
faire honte  Rose de son amiti pour lui, de le ridiculiser auprs de
ses autres filles et de ses autres parentes, toutes assez malicieuses et
insolentes, les jeunes comme les vieilles. Elle leur avait rapidement
confi,  chacune en particulier, que ce bel esprit de village se
flattait de plaire  sa fille, que Rose n'en savait rien et n'y faisait
nulle attention; que M. Bricolin, n'y voulant pas croire, le traitait
avec beaucoup trop de bont; mais qu'elle possdait de bonne source un
fait curieux:  savoir, que _le beau farinier_, la coqueluche de toutes
les filles de mauvaise vie de la campagne, s'tait maintes fois vant de
plaire  la plus riche bourgeoise qu'il lui conviendrait de courtiser, 
celle-ci tout aussi bien qu' celle-l.... Et l-dessus, madame Bricolin
nommait les personnes prsentes, et riait d'une manire acre et
mprisante en retroussant son tablier et mettant le poing sur sa hanche.

De la partie fminine de la famille, la confidence avait promptement
pass, de bouche en bouche et d'oreille en oreille,  tous les Bricolin
de l'autre sexe, si bien que Grand-Louis, qui ne songeait qu' s'en
aller rejoindre Lmor, se vit bientt assailli d'pigrammes si plates
qu'elles taient incomprhensibles, et accompagn, dans sa retraite, de
rires mal touffs et de chuchotements de la dernire impertinence. Ne
concevant rien  la gaiet qu'il excitait, il tait sorti de la ferme
inquiet, soucieux, et plein de mpris pour le gros sel de messieurs les
bourgeois de campagne rassembls  Blanchemont ce soir-l.

D'aprs la recommandation de madame Bricolin, on eut soin que M.
Bricolin ne s'apert pas de la conspiration, et on se donna parole pour
perscuter le meunier le lendemain en prsence de Rose. C'tait, disait
sa mre, une ncessit d'humilier ce manant sous ses yeux, afin qu'elle
apprit  ne pas trop couter son bon coeur, et  tenir les paysans 
distance.

Aprs le souper, on fit venir les mntriers et on dansa dans la cour
par anticipation du lendemain. C'tait dans un intervalle de repos que
le meunier, inquiet et press de se rendre  la Chtre, avait assur que
la soire de plaisir tait close au chteau neuf, et qu'il avait forc
les deux amants  se sparer beaucoup plus tt qu'ils ne l'eussent
souhait.

Lorsque Marcelle revint  la ferme, on avait recommenc  se divertir,
et, se sentant le mme besoin de solitude et de rverie qui avait
emport Lmor dans les tranes de la Valle-Noire, elle retourna dans la
garenne et s'y promena lentement jusqu' minuit. Le son de la cornemuse,
uni  celui de la vielle, corche un peu les oreilles de prs; mais,
de loin, cette voix rustique qui chante parfois de si gracieux motifs
rendus plus originaux par une harmonie barbare, a un charme qui pntre
les mes simples et qui fait battre le coeur de quiconque en a t
berc dans les beaux jours de son enfance. Cette forte vibration de
la musette, quoique rauque et nasillarde, ce grincement aigu et ce
_staccato_ nerveux de la vielle sont faits l'un pour l'autre et se
corrigent mutuellement. Marcelle les couta longtemps avec plaisir, et,
remarquant que l'loignement leur donnait de plus en plus de charme,
elle se trouva  l'extrmit de la garenne, perdue dans le rve d'une
vie pastorale! dont on pense bien que son amour faisait tous les frais.

Mais elle s'arrta tout  coup en rencontrant presque sous ses pieds la
folle tendue par terre, sans mouvement et comme morte. Malgr le dgot
que lui inspirait la malpropret inoue de ce malheureux tre, elle se
dcida, aprs avoir vainement essay de l'veiller,  la soulever dans
ses bras et  la traner  quelque distance. Elle l'appuya contre un
arbre, et ne se sentant pas la force de la porter plus loin, elle
se disposait  aller lui chercher du secours  la ferme, lorsque la
Bricoline commena  sortir de sa torpeur et  soulever, avec sa main
dcharne, ses longs cheveux hrisss d'herbes et de gravier qui lui
pesaient sur le visage. Marcelle l'aida  carter ce voile pais qui
gnait sa respiration, et, pour la premire fois, osant lui adresser la
parole, elle lui demanda si elle souffrait.

--Certainement, je souffre! rpondit la folle avec une indiffrence
effrayante, et du ton dont elle aurait dit: j'existe encore; puis elle
ajouta d'une voix brve et imprieuse: L'as-tu vu? Il est revenu. Il ne
veut pas me parler. T'a-t-il dit pourquoi?

--Il m'a dit qu'il reviendrait, rpondit Marcelle essayant de flatter sa
manie.

--Oh! il ne reviendra pas, s'cria la folle en se levant avec
imptuosit; il ne reviendra plus! Il a peur de moi. Tout le monde a
peur de moi, parce que je suis trs riche, trs riche, si riche que l'on
m'a dfendu de vivre. Mais je ne veux plus tre riche; demain je serai
pauvre. Il est temps que cela finisse. Demain tout le monde sera pauvre.
Tu seras pauvre aussi, Rose, et tu ne feras plus peur. Je punirai les
mchants qui veulent me tuer, m'enfermer, m'empoisonner....

--Mais il y a des personnes qui vous plaignent et ne vous veulent que du
bien, dit Marcelle.

--Non, il n'y en a pas, rpondit la folle avec colre et en s'agitant
d'une manire effrayante. Ils sont tous mes ennemis. Ils m'ont torture,
ils m'ont enfonc un fer rouge dans la tte. Ils m'ont attache aux
arbres avec des clous, ils m'ont jete plus de deux mille fois du haut
des tours sur le pav. Ils m'ont travers le coeur avec de grandes
aiguilles d'acier. Ils m'ont corche vive; c'est pour cela que je ne
peux plus m'habiller sans souffrir des douleurs atroces. Ils voudraient
m'arracher les cheveux, parce que cela me dfend un peu de leurs
coups.... Mais je me vengerai! J'ai rdig une plainte! j'ai mis
cinquante-quatre ans  l'crire dans toutes les langues pour la faire
parvenir  tous les souverains de l'univers. Je veux qu'on me rende Paul
qu'ils ont cach dans leur cave et qu'ils font souffrir comme moi. Je
l'entends crier toutes les nuits quand on le torture.... Je connais sa
voix.... Tenez, tenez, l'entendez-vous? ajouta-t-elle d'un ton lugubre
en prtant l'oreille aux sons enjous de la cornemuse. Vous voyez bien
qu'on lui fait souffrir mille morts! Ils veulent le dvorer, mais ils
seront punis, punis! Demain je les ferai souffrir aussi, moi! Ils
souffriront tant que j'en aurai piti moi-mme....

En parlant ainsi avec une volubilit dlirante, l'infortune s'lana
 travers les buissons et se dirigea vers la ferme, sans qu'il ft
possible  Marcelle de suivre sa course rapide et ses bonds imptueux.



XXVI.

LA VEILLE.

La danse tait plus obstine que jamais  la ferme. Les domestiques
s'taient mis de la partie, et une poussire paisse s'levait sous
leurs pieds, circonstance qui n'a jamais empch le paysan berrichon de
danser avec ivresse, non plus que les pierres, le soleil, la pluie ou la
fatigue des moissons et des fauchailles. Aucun peuple ne danse avec plus
de gravit et de passion en mme temps. A les voir avancer et reculer
 la bourre, si mollement et si rgulirement que leurs quadrilles
serres ressemblent au balancier d'une horloge, on ne devinerait gure
le plaisir que leur procure cet exercice monotone, et on souponnerait
encore moins la difficult de saisir ce rhythme lmentaire que chaque
pas et chaque attitude du corps doivent marquer avec une prcision
rigoureuse, tandis qu'une grande sobrit de mouvements et une langueur
apparente doivent, pour atteindre  la perfection, en dissimuler
entirement le travail. Mais quand on a pass quelque temps  les
examiner, on s'tonne de leur infatigable tnacit, on apprcie l'espce
de grce molle et nave qui les prserve de la lassitude, et, pour peu
qu'on observe les mmes personnages dansant dix ou douze heures de suite
sans courbature, on peut croire qu'ils ont t piqus de la tarentule,
ou constater qu'ils aiment la danse avec fureur. De temps en temps la
joie intrieure des jeunes gens se trahit par un cri particulier qu'ils
exhalent sans que leur physionomie perde son imperturbable srieux, et,
par moments, en frappant du pied avec force, ils bondissent comme des
taureaux pour retomber avec une souplesse nonchalante et reprendre leur
balancement flegmatique. Le caractre berrichon est tout entier dans
cette danse. Quant aux femmes, elles doivent invariablement glisser
terre  terre en rasant le sol, ce qui exige plus de lgret qu'on ne
pense, et leurs grces sont d'une chastet rigide.

Rose dansait la bourre aussi bien qu'une paysanne, ce qui n'est pas peu
dire, et son pre tait orgueilleux en la regardant. La gaiet s'tait
communique  tout le monde; les musiciens, largement abreuvs,
n'pargnaient ni leurs bras ni leurs poumons. La demi-obscurit d'une
belle nuit faisait paratre les danseuses plus lgres, et surtout Rose,
cette fille charmante qui semblait glisser comme une mouette blanche
sur des eaux tranquilles, et se laisser porter par la brise du soir. La
mlancolie, rpandue ce soir-l dans tous ses mouvements, la rendait
plus belle que de coutume.

Cependant Rose, qui tait, au fond du coeur, une vraie paysanne de la
Valle-Noire, dans toute sa simplicit native, trouvait du plaisir
 danser, ne ft-ce que pour s'exercer  rpondre le lendemain aux
nombreuses invitations que le Grand-Louis ne manquerait pas de lui
faire. Mais tout  coup le _cornemuseux_ trbucha sur le tonneau qui lui
servait de pidestal, et l'air contenu dans son instrument s'chappa
dans un ton bizarre et plaintif qui fora tous les danseurs stupfaits
 s'arrter et  se tourner vers lui. Au mme moment, la vielle,
brusquement arrache des mains de l'autre mntrier, alla rouler sous
les pieds de Rose, et la folle sautant de l'orchestre champtre o elle
s'tait lance d'un bond semblable  celui d'un chat sauvage, se jeta
au milieu de la bourre en criant:--Malheur, malheur aux assassins!
malheur aux bourreaux!--Puis elle se prcipita sur sa mre qui s'tait
avance pour la retenir, lui appliqua ses griffes sur le cou, et l'et
infailliblement trangle si la vieille mre Bricolin ne l'en et
empche en la prenant  bras le corps. La folle ne s'tait jamais
porte  aucun acte de violence envers sa grand'mre, soit qu'elle et
conserv pour elle, sans la reconnatre une sorte d'amour instinctif,
soit qu'elle la reconnt seule parmi tous les autres et qu'elle et
gard le souvenir des efforts que la bonne femme avait faits pour
favoriser son amour. Elle ne fit aucune rsistance et se laissa emmener
par elle dans la maison, en poussant des cris dchirants qui jetrent la
consternation et l'pouvante dans tous les esprits.

Lorsque Marcelle, qui avait suivi mademoiselle Bricolin l'ane, d'aussi
prs que possible, arriva dans la cour, elle trouva la fte interrompue,
tout le monde effray, et Rose presque vanouie. Madame Bricolin
souffrait sans doute au fond de l'me, ne ft-ce que de voir cette plaie
de son intrieur expose ainsi  tous les yeux; mais, dans son activit
 rprimer la fureur de l'aline et  touffer le bruit de ses cris,
il y avait quelque chose de violent et d'nergique qui ressemblait 
la fermet d'un gendarme incarcrant un perturbateur, plus qu' la
sollicitude d'une mre au dsespoir. La mre Bricolin y mettait autant
de zle et plus de sensibilit. C'tait un spectacle douloureux que de
voir cette pauvre vieille avec sa voix rude et ses manires viriles
caresser la folle et lui parler comme  un petit, enfant qu'on gourmande
et qu'on flatte tour  tour: Allons, ma mignonne, lui disait-elle, toi
qui es si raisonnable ordinairement, tu ne voudrais pas faire de chagrin
 ta grand'mre? Il faut te mettre au lit tranquillement, ou bien je
me fcherai et ne t'aimerai plus. La folle ne comprenait rien  ces
discours et ne les entendait mme pas. Cramponne au pied de son lit,
elle poussait des hurlements pouvantables, et son imagination malade
lui persuadait qu'elle subissait en cet instant les chtiments et les
tortures dont elle avait fait le tableau fantastique  Marcelle.

Cette dernire, s'tant assure avant tout que son enfant dormait
tranquillement sous les yeux de Fanchon, eut  s'occuper de Rose, qui
tait gare par la peur et le chagrin. C'tait la premire fois que
la Bricoline exhalait la haine amasse depuis douze ans dans son me
brise. Une fois tout au plus par semaine elle criait et pleurait quand
sa grand'mre la dcidait  changer de vtements. Mais c'taient alors
les cris d'un enfant, et maintenant c'taient ceux d'une furie. Elle
n'avait jamais adress la parole  personne, et elle venait, pour la
premire fois, depuis douze ans, de profrer des menaces. Elle n'avait
jamais frapp personne, et elle venait de chercher  tuer sa mre.
Enfin, depuis douze ans, cette victime muette de la cupidit de ses
parents avait promen  l'cart son inexprimable souffrance, et presque
tout le monde s'tait habitu  ce spectacle dplorable avec une sorte
d'indiffrence brutale. On n'en avait plus peur, on tait las de la
plaindre, on subissait sa prsence comme un mal invitable, et si l'on
avait des remords, on ne se les avouait peut-tre pas  soi-mme.
Mais cet pouvantable mal qui la dvorait devait avoir ses phases de
recrudescence, et on arrivait  celle o son martyre devenait dangereux
pour les autres. Il fallait bien enfin s'en occuper. M. Bricolin, assis
dehors devant la porte, coutait d'un air hbt les condolances
grossires de sa famille.

--C'est un grand malheur pour vous, lui disait-on, et vous l'avez
support trop longtemps sous vos yeux. C'est une patience au-dessus des
forces humaines, et il faudrait bien vous dcider enfin  mettre cette
malheureuse dans une maison de fous.

--On ne la gurira pas! rpondit-il en secouant la tte. J'ai essay de
tout. C'est impossible; son mal est trop grand, il faudra qu'elle en
meure!

--C'est ce qui pourrait arriver de plus heureux pour elle. Vous voyez
bien qu'elle est trop  plaindre sur la terre. Mais enfin si on ne la
gurit pas, on vous soulagera de la peine de la soigner et de la voir.
On l'empchera de vous faire du mal. Si vous n'y faites pas attention,
elle finira par tuer quelqu'un ou se tuer elle-mme devant vous. Ce sera
affreux.

--Mais que voulez-vous? je l'ai dit cent fois  sa mre, et sa mre ne
veut pas s'en sparer. Au fond, elle l'aime encore, croyez-moi, et a se
conoit. Les mres sentent toujours quelque chose pour leurs enfants, 
ce qu'il parat.

--Mais elle sera mieux qu'ici, soyez-en sr. On les soigne trs-bien
maintenant. Il y a de beaux tablissements o ils ne manquent de rien.
On les tient propres, on les fait travailler, on les occupe, on dit mme
qu'on les amuse, qu'on les mne  la messe et qu'on leur fait entendre
de la musique.

--En ce cas ils sont plus heureux que chez eux, dit M. Bricolin. Il
ajouta aprs avoir rv un instant: Et tout cela, a cote-t-il bien
cher?

Rose tait profondment affecte. Elle tait la seule, avec sa
grand'mre, qui ne ft pas devenue insensible  la douleur de la pauvre
Bricoline. Si elle vitait d'en parler, c'est parce qu'elle ne pouvait
le faire sans accuser ses parents de ce parricide moral commis par eux;
mais vingt fois le jour elle se surprenait  frissonner d'indignation en
entendant dans la bouche de sa mre les maximes d'gosme et d'avarice
auxquelles on avait immol sa soeur sous ses yeux. Aussitt que sa
dfaillance fut dissipe, elle voulut aider sa grand'mre  calmer la
folle; mais madame Bricolin, qui craignait que ce spectacle ne lui
fit trop d'impression, et qui avait un vague instinct que l'excessive
douleur peut devenir contagieuse, mme dans ses rsultats physiques, la
renvoya avec la duret qu'elle portait jusque dans sa sollicitude la
mieux fonde. Rose fut outre de ce refus, et revint dans sa chambre, o
elle se promena une partie de la nuit, en proie  une vive exaltation,
mais n'en voulant point parler, de crainte de s'exprimer avec trop de
force devant Marcelle, sur le compte de ses parents.

Cette nuit qui avait commenc par une douce joie, fut donc extrmement
pnible pour madame de Blanchemont. Les cris de la folle cessaient par
intervalles, et reprenaient ensuite plus terribles, plus effrayants.
Lorsqu'ils s'arrtaient, ce n'tait pas par degrs et en s'affaiblissant
peu  peu, c'tait au contraire brusquement, au milieu de leur plus
grande intensit, et comme si une mort violente les et soudainement
interrompus.

--Ne dirait-on pas qu'on la tue? s'criait alors Rose, ple et pouvant 
peine se soutenir en marchant dans sa chambre. Oui, cela ressemble  un
supplice!

Marcelle ne voulut pas lui dire quels atroces supplices en effet la
folle croyait subir et subissait par la pense dans ces moments-l. Elle
lui cacha l'entretien qu'elle avait eu avec elle dans le parc. De temps
en temps elle allait voir la malade; elle la trouvait alors tendue sur
le carreau, les bras troitement enlacs autour du pied de son lit, et
comme suffoque par la fatigue de crier; mais les yeux ouverts, fixes,
et l'esprit videmment toujours en travail. La grand'mre, agenouille
auprs d'elle, essayait en vain de glisser un oreiller sous sa tte,
ou d'introduire, dans sa bouche contracte une cuillere de potion
calmante. Madame Bricolin, assise vis--vis sur un fauteuil, ple et
immobile, portait, dans ses traits nergiques fortement creuss, la
trace d'une douleur profonde qui ne voulait pas se confesser  Dieu
mme de son crime. La grosse Chounette, debout dans un coin, sanglotait
machinalement sans offrir ses services et sans qu'on songet  les
rclamer. Il y avait un profond dcouragement sur ces trois figures. La
folle seule, lorsqu'elle ne hurlait pas, paraissait rouler de sombres
penses de haine dans son cerveau. On entendait ronfler dans la
chambre voisine; mais ce lourd sommeil de M. Bricolin n'tait pas sans
agitation. De temps  autre il paraissait interrompu par de mauvais
rves. Plus loin encore, le long de la cloison oppose, on entendait
tousser et geindre le pre Bricolin; tranger aux souffrances des
autres, il n'avait pas trop du peu de forces qui lui restaient pour
supporter les siennes propres.

Enfin, vers trois heures du matin, la pesanteur de l'orage parut
accabler les organes excds de la folle. Elle s'endormit par terre, et
on parvint  la mettre au lit sans qu'elle s'en apert. Il y avait sans
doute bien longtemps qu'elle n'avait got un instant de sommeil, car
elle s'y ensevelit profondment, et tout le monde put se reposer, mme
Rose  qui madame de Blanchemont s'empressa de porter cette meilleure
nouvelle.

Si Marcelle n'et trouv l l'occasion de se dvouer  la pauvre Rose,
elle et maudit la malheureuse inspiration qui l'avait pousse dans
cette maison habite par l'avarice et le malheur. Elle se ft hte de
chercher un autre gte que celui-l, si antipathique  la posie, si
dplaisant dans la prosprit, si lugubre dans la disgrce. Mais quelque
nouvelle contrarit qu'elle pt tre expose  y subir encore, elle
rsolut d'y rester tant qu'elle pourrait tre secourable  sa jeune
compagne. Heureusement la matine fut calme. Tout le monde s'veilla
fort tard, et Rose dormait encore lorsque madame de Blanchemont, 
peine veille elle-mme, reut de Paris, grce  la rapidit des
communications actuelles, la rponse suivante  la lettre que trois
jours auparavant elle avait crite  sa belle-mre.

_Lettre de la comtesse de Blanchemont  sa belle-fille, Marcelle,
baronne de Blanchemont._

Ma fille,

Que la Providence qui vous envoie tout ce courage daigne vous le
conserver! Il ne m'tonne pas de votre part, quoiqu'il soit grand.
Ne louez pas le mien. A mon ge on n'a pas longtemps  souffrir! Au
vtre... heureusement, on ne se fait pas une ide nette de la longueur
et de la difficult de l'existence. Ma fille, vos projets sont louables,
excellents, et d'autant plus sages qu'ils sont ncessaires; encore plus
ncessaires que vous ne pensez. Nous aussi, ma chre Marcelle, nous
sommes ruins! et nous ne pourrons peut-tre rien laisser en hritage 
notre petit-fils bien-aim. Les dettes de mon malheureux fils surpassent
tout ce que vous en connaissez, tout ce qu'on pouvait prvoir.
Nous temporiserons avec les cranciers; mais nous acceptons la
responsabilit, et c'est en privant l'avenir d'douard de l'honorable
fortune  laquelle il devait aspirer aprs notre dcs. levez-le donc
avec simplicit. Apprenez-lui  se crer lui-mme des ressources par ses
talents et  maintenir son indpendance par la dignit avec laquelle il
saura supporter le malheur. Quand il sera en ge d'homme nous ne serons
plus du monde. Qu'il respecte la mmoire de vieux parents qui ont
prfr l'honneur d'un gentilhomme  ses plaisirs, et qui ne lui
auront laiss en hritage qu'un nom pur et sans reproche. Le fils d'un
banqueroutier n'aurait eu dans la vie que des jouissances condamnables;
le fils d'un pre coupable aura, du moins, quelque obligation  ceux qui
auront su mettre sa vie  l'abri du blme public.

Demain je vous crirai des dtails, aujourd'hui je suis sous le coup de
la dcouverte d'un nouvel abme. Je vous l'annonce en peu de mots. Je
sais que vous pouvez tout comprendre et tout supporter. Adieu, ma fille,
je vous admire et je vous aime.

[Illustration: Se jeta au milieu de la _bourre_ en criant malheur.]

--douard! dit Marcelle en couvrant de baisers son fils endormi, il
tait donc crit au ciel que tu aurais la gloire et peut-tre le
bonheur de ne pas succder  la richesse et au rang de tes pres! Ainsi
prissent les grandes fortunes, ouvrage des sicles, en un seul jour!
Ainsi les anciens matres du monde, entrans par la fatalit, plus
encore que par leurs passions, se chargent d'accomplir eux-mmes les
dcrets de la sagesse divine, qui travaille insensiblement  niveler les
forces de tous les hommes! Puisses-tu comprendre un jour,  mon enfant!
que cette loi providentielle t'est favorable, puisqu'elle te jette dans
le troupeau de brebis qui est  la droite du Christ, et te spare des
boucs qui sont  sa gauche. Mon Dieu, donnez-moi la force et la sagesse
ncessaires pour faire de cet enfant un homme! Pour en faire un
patricien, je n'avais qu' me croiser les bras et laisser agir la
richesse. A prsent j'ai besoin de lumires et d'inspirations; mon
Dieu, mon Dieu! vous m'avez donn cette tche  remplir, vous ne
m'abandonnerez pas!

Lmor! crivait-elle un instant aprs, mon fils est ruin, ses parents
sont ruins. Mon fils est pauvre. Il et t peut-tre un riche indigne
et mprisable. Il s'agit d'en faire un pauvre courageux et noble. Cette
mission vous tait rserve par la Providence. A prsent, parlerez-vous
jamais de m'abandonner? Cet enfant, qui tait un obstacle entre nous,
n'est-il pas un lien cher et sacr? A moins que vous ne m'aimiez plus
dans un an, Henri, qui peut s'opposer maintenant  notre bonheur? Ayez
du courage, ami, partez. Dans un an, vous me retrouverez dans quelque
chaumire de la Valle-Noire, non loin du moulin d'Angibault.

Marcelle crivit ce peu de lignes avec exaltation. Seulement, lorsque sa
plume traa cette phrase: _A moins que vous ne m'aimiez plus dans
un an_, un imperceptible sourire donna  ses traits une expression
ineffable. Elle joignit  ce billet celui de sa belle-mre pour
explication, et, cachetant le tout, elle le mit dans sa poche, pensant
bien qu'elle ne tarderait pas  revoir le meunier et peut-tre Lmor
lui-mme sous cet habit de paysan qui lui allait si bien.

[Illustration: Aimons-nous, s'cria Marcelle.]

La folle dormit toute la journe. Elle avait la fivre; mais depuis
douze ans elle ne l'avait point quitte un seul jour, et cet
anantissement, o on ne l'avait jamais vue, faisait croire  une crise
favorable. Le mdecin qu'on avait appel de la ville et qui tait
habitu  la voir, ne la trouva pas malade relativement  son tat
ordinaire. Rose, bien rassure, et rendue aux doux instincts de la
jeunesse, s'habilla lentement avec beaucoup de coquetterie. Elle voulait
tre simple pour ne pas effaroucher son ami, en faisant devant lui
l'talage de sa richesse; elle voulait tre jolie pour lui plaire.
Elle chercha donc les plus ingnieuses combinaisons, et russit  tre
modeste comme une fille des champs et belle comme un ange du paradis.
Sans vouloir s'en rendre compte, au milieu de toutes ses douleurs, elle
avait un peu trembl  l'ide de perdre cette riante journe. A dix-huit
ans, on ne renonce pas sans regret  enivrer tout un jour l'homme dont
on est aime, et cette crainte tait venue,  l'insu d'elle-mme, se
mler  la sincre et profonde douleur que sa soeur lui avait fait
prouver. Lorsqu'elle parut  la grand'messe, il y avait longtemps que
Louis guettait son entre. Il s'tait plac de manire  ne pas la
perdre de vue un instant. Elle se trouva comme par hasard auprs de la
Grand'Marie, et il la vit avec attendrissement mettre son joli chle
sous les genoux de la meunire, en dpit du refus de la bonne femme.

Aprs l'office, Rose prit adroitement le bras de sa grand'mre, qui
avait coutume de ne pas quitter la meunire, son ancienne amie, quand
elle avait le plaisir de la rencontrer. Ce plaisir devenait chaque anne
plus rare  mesure que l'ge rendait aux deux matrones la distance de
Blanchemont  Angibault plus difficile  franchir. La mre Bricolin
aimait  causer. Continuellement _rembarre_, comme elle disait, par sa
belle-fille, elle avait un flux de paroles rentres  verser dans le
sein de la meunire, qui, moins expansive, mais sincrement attache 
sa compagne de jeunesse, l'coutait avec patience et lui rpondait avec
discernement.

De cette faon, Rose esprait chapper toute la journe  la
surveillance de madame Bricolin et mme  la socit de ses autres
parents, la grand'mre aimant beaucoup mieux l'entretien des paysans ses
pareils que celui des parvenus de sa famille.

Sous les vieux arbres du terrier, en vue d'un site charmant, la foule
des jolies filles se pressait autour des mntriers placs deux  deux
sur leurs trteaux  peu de distance les uns des autres, faisant assaut
de bras et de poumons, se livrant  la concurrence la plus jalouse,
jouant chacun dans son ton et selon son prix, sans aucun souci de
l'pouvantable cacophonie produite par cette runion d'instruments
braillards qui s'vertuaient tous  la fois  qui contrarierait l'air et
la mesure de son voisin. Au milieu de ce chaos musical, chaque quadrille
restait inflexible  son poste, ne confondant jamais la musique qu'il
avait paye avec celle qui hurlait  deux pas de lui, et ne frappant
jamais du pied  faux pour marquer le rhythme, tour de force de
l'oreille et de l'habitude. Les rames retentissaient de bruits non
moins htrognes, ceux-ci chantant  pleine voix, ceux-l parlant de
leurs affaires avec passion; les uns trinquant de bonne amiti, les
autres menaant de se jeter les pots  la tte, le tout rehauss de deux
gendarmes indignes circulant d'un air paterne au milieu de cette cohue,
et suffisant, par leur prsence,  contenir cette population paisible
qui, des paroles, en vient rarement aux coups.

Le cercle compacte qui se formait autour des premires bourres
s'paissit encore lorsque la charmante Rose ouvrit la danse avec le
grand farinier. C'tait le plus beau couple de la fte et celui dont
le pas ferme et lger lectrisait tous les autres. La meunire ne put
s'empcher de le faire remarquer  la mre Bricolin, et mme elle ajouta
que c'tait un malheur que deux jeunes gens si bons et si beaux ne
fussent pas destins l'un  l'autre.

--_Fi pour moi_ (c'est--dire, quant  moi), rpondit sans hsiter
la vieille fermire, je n'en ferais ni une ni deux, si j'tais la
matresse; car je suis sre que ton garon rendrait ma petite-fille
plus heureuse qu'elle ne le sera jamais avec un autre. Je sais bien que
Grand-Louis l'aime; a se voit de reste, quoiqu'il ait l'esprit de n'en
rien dire. Mais que veux-tu, ma pauvre Marie? on ne pense qu' l'argent,
chez nous. J'ai fait la btise d'abandonner tout mon bien  mon fils,
et depuis ce temps-l, on ne m'coute pas plus que si j'tais morte. Si
j'avais agi autrement, j'aurais aujourd'hui le droit de marier Rose 
mon gr en la dotant. Mais il ne me reste que les sentiments, et c'est
une monnaie qui ne se rend pas chez nous en bons procds.

Malgr l'adresse que Rose sut mettre  passer d'un groupe  l'autre pour
viter sa mre et se retrouver toujours, soit  ct, soit vis--vis de
son ami, madame Bricolin et sa socit russirent  la rejoindre et  se
fixer autour d'elle. Ses cousins la firent danser jusqu' la fatiguer,
et Grand-Louis s'loigna prudemment, sentant qu' la moindre querelle
sa tte s'chaufferait plus que de raison. On avait bien essay de
l'_entreprendre_ par des plaisanteries blessantes; mais le regard clair
et hardi de ses grands yeux bleus, son calme ddaigneux et sa haute
stature avaient contenu aisment la bravoure des Bricolin. Quand il
se fut retir, on s'en donna  coeur joie, et Rose fut fort surprise
d'entendre ses soeurs, ses belles-soeurs et ses nombreuses cousines
dcrter, autour d'elle, que ce grand garon avait l'air d'un sot,
qu'il dansait ridiculement, qu'il paraissait bouffi de prtentions, et
qu'aucune d'elles ne voudrait danser avec lui pour _tout un monde_.
Rose avait de l'amour-propre. On avait trop obstinment travaill 
dvelopper ce dfaut en elle pour qu'elle ne ft pas sujette  y tomber
quelquefois. On avait tout fait pour corrompre et rabaisser cette bonne
et franche nature, et si l'on n'y avait gure russi, c'est qu'il est
des mes incorruptibles sur lesquelles l'esprit du mal a peu de prise.
Cependant elle souffrit d'entendre dnigrer si obstinment et si
amrement son amoureux. Elle en prit de l'humeur, n'osa plus se
promettre de danser encore avec lui, et, dclarant qu'elle avait mal 
la tte, elle rentra  la ferme, aprs avoir vainement cherch Marcelle,
dont l'influence lui et rendu, elle le sentait bien, le courage et le
calme.



XXVII.

LA CHAUMIRE.

Marcelle avait t attendre le meunier au bas du terrier, ainsi qu'il le
lui avait expressment recommand. Au coup de deux heures, elle le vit
entrer dans un enclos trs-ombrag et lui faire signe de le suivre.
Aprs avoir travers un de ces petits jardins de paysan, si mal tenus,
et par consquent si jolis, si touffus et si verts, elle entra, en se
glissant sous les haies, dans la cour d'une des plus pauvres chaumires
de la Valle-Noire. Cette cour tait longue de vingt pieds sur six,
ferme d'un ct par la maisonnette, de l'autre par le jardin,  chaque
bout par des appentis en fagots recouverts de paille, qui servaient 
rentrer quelques poules, deux brebis et une chvre, c'est--dire toute
la richesse de l'homme qui gagne son pain au jour le jour et qui ne
possde rien, pas mme la chtive maison qu'il habite et l'troit enclos
qu'il cultive; c'est le vritable proltaire rustique. L'intrieur de la
maison tait aussi misrable que l'entre, et Marcelle fut touche de
voir par quelle excessive propret le courage de la femme luttait l
contre l'horreur du dnment. Le sol ingal et raboteux n'avait pas un
grain de poussire, les deux ou trois pauvres meubles taient clairs et
brillants comme s'ils eussent t vernis; la petite vaisselle de terre,
dresse  la muraille et sur des planches, tait lave et range avec
soin. Chez la plupart des paysans de la Valle-Noire, la misre la plus
relle, la plus complte, se dissimule discrtement et noblement sous
ces habitudes consciencieuses d'ordre et de propret. La pauvret
rustique y est attendrissante et affectueuse. On vivrait de bon coeur
avec ces indigents. Ils n'inspirent pas le dgot, mais l'intrt et une
sorte de respect. Il faudrait si peu du superflu du riche pour faire
cesser l'amertume de leur vie, cache sous ces apparences de calme
potique!

Cette rflexion frappa Marcelle au coeur lorsque la _Piaulette_ vint 
sa rencontre, avec un enfant dans ses bras et trois autres pendus  son
tablier; tout cela, en habits du dimanche, tait frais et propre. Cette
Piaulette (ou Pauline), tait jeune encore, et belle, quoique fane
par les fatigues de la maternit et l'abstinence des choses les plus
ncessaires  la vie. Jamais de viande, jamais de vin, pas mme de
lgumes pour une femme qui travaille et allaite! Cependant les enfants
auraient revendu de la sant  celui de Marcelle, et la mre avait le
sourire de la bont et de la confiance sur ses lvres ples et fltries.

--Entrez chez nous et asseyez-vous, Madame, dit-elle en lui offrant une
chaise de paille couverte d'une serviette de grosse toile de chanvre
bien lessive. Le monsieur que vous attendez est dj venu, et, ne vous
trouvant pas, il a t faire un tour  l'assemble, mais il reviendra
tout  l'heure. Si je pouvais vous offrir quelque chose en attendant!...
Voil des prunes toutes frachement cueillies et des noisettes. Allons,
Grand-Louis, prends donc un fruit de mon jardin, toi aussi?... Je
voudrais tant pouvoir t'offrir un verre de vin, mais nous n'en cueillons
pas, tu le sais bien, et si ce n'tait de toi, nous n'aurions pas
toujours du pain.

--Vous tes trs-pauvre? dit Marcelle, en glissant une pice d'or dans
la poche de la petite fille qui louchait avec tonnement sa robe de soie
noire; et Grand-Louis, qui n'est pas bien riche lui-mme, vient  votre
secours?

--Lui? rpondit la Piaulette, c'est le meilleur coeur d'homme que le bon
Dieu ait fait! Sans lui nous serions morts de faim et de froid depuis
trois hivers; mais il nous donne du bl, du bois, il nous prte ses
chevaux pour aller en plerinage quand nous avons des malades, il....

--En voil bien assez, Piaulette, pour me faire passer pour un saint,
dit le meunier en l'interrompant. Vraiment, c'est bien beau de ma part
de ne pas avoir abandonn un bon ouvrier comme ton mari!

--Un bon ouvrier! dit la Piaulette en secouant la tte. Pauvre cher
homme! M. Bricolin dit partout que c'est un lche parce qu'il n'est pas
fort.

--Mais il fait ce qu'il peut. Moi j'aime les gens de bonne volont;
aussi je l'emploie toujours.

--C'est ce qui fait dire  M. Bricolin que tu ne seras jamais riche et
que tu n'as pas de bon sens d'employer des gens de petite sant.

--Eh bien, si personne ne les emploie, il faudra donc qu'ils meurent de
faim? Beau raisonnement!

--Mais vous savez, dit tristement Marcelle, la moralit que tire de l
M. Bricolin: _tant pis pour eux!_

--Mam'selle Rose est bien bonne, reprit la Piaulette. Si elle pouvait,
elle secourrait les malheureux; mais elle ne peut rien, la pauvre
demoiselle, que d'apporter en cachette un peu de pain blanc pour faire
la soupe  mon petit. Et c'est bien malgr moi; car si sa mre la
voyait! oh! la rude femme! Mais le monde est comme a. Il y a des
mchants et des bons. Ah! voil M. Tailland qui vient. Vous n'attendrez
pas longtemps.

--Piaulette, tu sais ce que je t'ai recommand, dit le meunier en posant
le doigt sur ses lvres.

--Oh! rpondit-elle, j'aimerais mieux me faire couper la langue que de
dire un mot.

--C'est que, vois-tu....

--Tu n'as pas besoin de m'expliquer le pourquoi et le comment,
Grand-Louis; il suffit que tu me commandes de me taire. Allons, enfants,
dit-elle  ses trois marmots qui jouaient sur la porte; allons-nous-en
voir un peu l'assemble.

--Cette dame a mis un louis d'or dans la poche de ta petite, lui dit
tout bas le Grand-Louis. Ce n'est pas pour payer ta discrtion; elle
sait bien que tu ne la vends pas. Mais c'est qu'elle a vu que tu tais
dans le besoin. Serre-le, l'enfant le perdrait, et ne remercie pas; la
dame n'aime pas les compliments, puisqu'elle s'est cache en te faisant,
cette charit.

M. Tailland tait un honnte homme, trs-actif pour un Berrichon, assez
capable en affaires, mais seulement un peu trop ami de ses aises. Il
aimait les bons fauteuils, les jolies petites collations, les longs
repas, le caf bien chaud et les chemins sans cahots pour son cabriolet.
Il ne trouvait rien de tout cela  la fte de Blanchemont. Et cependant,
tout en pestant un peu contre les plaisirs de la campagne, il y restait
volontiers tout le jour pour rendre service aux uns et pour faire ses
affaires avec les autres. En un quart d'heure de conversation, il eut
bientt dmontr  Marcelle la possibilit, la probabilit mme de
vendre cher. Mais quant  vendre vite et  tre paye comptant, il
n'tait pas de l'avis du meunier. Rien ne se fait vite dans notre pays,
dit-il. Cependant ce serait une folie de ne pas essayer de gagner
cinquante mille francs sur le prix offert par Bricolin. Je vais y
mettre tous mes soins. Si, dans un mois, je n'ai pas russi, je vous
conseillerai peut-tre, vu votre position particulire, de cder. Mais
il y a cent  parier contre un que d'ici l Bricolin, qui grille d'tre
seigneur de Blanchemont, aura compos avec vous, si vous savez feindre
une grande pret, qualit sauvage, mais ncessaire, dont je vois
bien, Madame, que vous n'tes pas trop pourvue. Maintenant, signez la
procuration que je vous apporte, et je me sauve, parce que je ne veux
pas avoir l'air d'avoir fait concurrence, par mes menes,  mon collgue
M. Varin, que votre fermier aurait bien voulu vous faire choisir.

Grand-Louis reconduisit le notaire jusqu' la sortie de l'enclos, et
chacun disparut de son ct. Il avait t convenu que Marcelle sortirait
seule, la dernire, quelques instants plus tard, et qu'elle tiendrait
les _huisseries_ de la maison fermes, afin que si quelque curieux
observait leurs mouvements, on crt la maison dserte.

Ces _huis_ de la chaumire se composaient d'une seule porte coupe en
deux transversalement, la partie suprieure servant de fentre pour
donner de l'air et du jour. Dans les anciennes constructions de nos
paysans, les croises indpendantes de la porte et garnies de vitres
taient inconnues. Celle de la Piaulette avait t btie il y a
cinquante ans, pour des gens aiss, tandis qu'aujourd'hui les plus
pauvres, pour peu qu'ils habitent une maison neuve, ont des croises 
espagnolettes et des portes  serrure. Chez la Piaulette, la porte
 deux fins fermait en dedans et en dehors  l'aide d'un _coret_,
c'est--dire d'une cheville en bois que l'on plante dans un trou le la
muraille, d'o vient le vieux mot _coriller_ et _dcoriller_, pour dire
fermer et ouvrir.

Lorsque Marcelle se fut renferme ainsi, elle se trouva dans une
obscurit profonde, et alors elle se demanda quelle pouvait tre
l'existence intellectuelle de gens qui, trop pauvres pour avoir de la
chandelle, taient obligs, ds que la nuit venait, de se coucher en
hiver, ou de se tenir le jour dans les tnbres pour se prserver du
froid. Je me disais, je me croyais ruine, pensa-t-elle, parce que
j'tais force de quitter mon appartement dor, ouat et tendu de soie;
mais que de degrs encore  parcourir dans l'chelle des existences
sociales avant d'en venir  cette vie du pauvre qui diffre si peu de
celle des animaux! Pas de milieu entre supporter  toute heure les
intempries du climat, ou s'ensevelir dans le nant de l'oisivet comme
le mouton dans la bergerie! A quoi s'occupe cette triste famille dans
les longues soires de l'hiver? A parler? Et de quoi parler si ce n'est
de ses maux! Ah! Lmor a raison, je suis trop riche encore pour oser
dire  Dieu que je n'ai rien  me reprocher.

Cependant les yeux de Marcelle s'habituaient  l'obscurit. La porte,
mal jointe, laissait pntrer une lueur vague qui devenait plus claire
 chaque instant. Tout  coup Marcelle tressaillit en voyant qu'elle
n'tait pas seule dans la chaumire, mais son second frisson ne fut pas
caus par la peur: Lmor tait  ses cts. Il s'tait cach,  l'insu
de tous, derrire le lit en forme de corbillard, garni de rideaux
de serge. Il s'tait enhardi jusqu' rechercher un tte--tte avec
Marcelle, se disant que c'tait le dernier, et qu'il faudrait partir
aprs.

--_Puisque vous voil_, lui dit-elle, dissimulant, avec une tendre
coquetterie, la joie et l'motion de sa surprise, je veux vous dire
tout haut ce que je pensais. Si nous tions rduits  habiter cette
chaumire, votre amour rsisterait-il  la souffrance du jour et 
l'inaction du soir? Pourriez-vous vivre priv de livres, ou ne pouvant
vous en servir faute d'une goutte d'huile dans la lampe, et de temps aux
heures o le travail occuperait vos bras? Aprs quelques annes
d'ennuis et de privations de tous genres, trouveriez-vous cette demeure
pittoresque dans son dlabrement et la vie du pauvre potique dans sa
simplicit?

--J'avais les mmes penses prcisment, Marcelle, et je songeais  vous
demander la mme chose. M'aimeriez-vous si je vous entretenais, par mes
utopies, dans une pareille misre?

--Il me semble que oui, Lmor.

--Et pourquoi doutez-vous de moi? Ah! vous n'tes pas sincre en me
rpondant oui!

--Je ne suis pas sincre? dit Marcelle en mettant ses deux mains dans
celles de Lmor. Mon ami, je veux tre digne de vous, c'est pourquoi je
me prserve de l'exaltation romanesque qui peut pousser, mme une femme
du monde,  tout affirmer,  tout promettre, sauf  ne rien tenir, et
 se dire le lendemain: J'ai compos hier un joli roman. Moi, je
ne passe pas un jour sans adresser  ma conscience les plus svres
interrogations, et je crois tre sincre en vous rpondant que je ne
puis me reprsenter une situation, ft-ce l'horreur d'un cachot, o je
cesserais de vous aimer  force de souffrir!

--O Marcelle! chre et grande Marcelle! Mais pourquoi donc doutez-vous
de moi?

--Parce que l'esprit de l'homme diffre du ntre. Il est habitu 
d'autres aliments que la tendresse et la solitude. Il lui faut de
l'activit, du travail, l'espoir d'tre utile, non-seulement  sa
famille, mais  l'humanit.

--Aussi, n'est-ce pas un devoir de se prcipiter volontairement dans
cette impuissance de la misre!

--Nous vivons donc dans un temps o les devoirs se contredisent? car on
n'a la puissance de l'esprit qu'avec les lumires de l'instruction, et
l'instruction qu'avec la puissance de l'argent: et pourtant, tout ce
dont on jouit, tout ce qu'on acquiert, tout ce qu'on possde, est au
dtriment de celui qui ne peut rien acqurir, rien possder des biens
clestes et matriels.

--Vous me prenez par mes propres utopies, Marcelle. Hlas! que vous
rpondrai-je, sinon que nous vivons, en effet, dans un temps d'norme
et invitable inconsquence, o les bons coeurs veulent le bien et sont
forcs d'accepter le mal? On ne manque pas de raisons pour se prouver
 soi-mme, comme font tous les heureux du sicle, qu'on doit soigner,
difier et potiser sa propre existence pour faire de soi un instrument
actif et puissant au service de ses semblables; que se sacrifier,
s'abaisser et s'annihiler comme les premiers chrtiens du dsert, c'est
neutraliser une force, c'est touffer une lumire que Dieu avait envoye
aux hommes pour les instruire et les sauver. Mais que d'orgueil dans ce
raisonnement, tout juste qu'il semble dans la bouche de certains
hommes clairs et sincres! C'est le raisonnement de l'aristocratie.
Conservons nos richesses pour faire l'aumne, disent aussi les dvots
de votre caste. C'est nous, disent les princes de l'glise, que Dieu a
institus pour clairer les hommes. C'est nous, disent les dmocrates de
la bourgeoisie, nous seuls, qui devons initier le peuple  la libert!
Voyez pourtant quelles aumnes, quelle ducation et quelle libert ces
puissants ont donnes aux misrables! Non! la charit particulire ne
peut rien, l'Eglise ne veut rien, le libralisme moderne ne sait rien.
Je sens mon esprit dfaillir et mon coeur s'teindre dans ma poitrine
quand je songe  l'issue de ce labyrinthe o nous voil engags, nous
autres qui cherchons la vrit et  qui la socit rpond par des
mensonges ou des menaces. Marcelle, Marcelle, aimons-nous, pour que
l'esprit de Dieu ne nous abandonne pas!

--Aimons-nous, s'cria Marcelle en se jetant dans les bras de son amant;
et ne me quitte pas, ne m'abandonne pas  mon ignorance, Lmor, car
tu m'as fait sortir de l'troit horizon catholique o je faisais
tranquillement mon salut, mettant la dcision de mon confesseur
au-dessus de celle du Christ, et me consolant de ne pouvoir tre
chrtienne  la lettre, lorsqu'un prtre m'avait dit: _Il est avec le
ciel des accommodements_. Tu m'as fait entrevoir une sphre plus vaste,
et aujourd'hui je n'aurais plus un instant de repos si tu m'abandonnais
sans guide dans ce ple crpuscule de la vrit.

--Mais moi, je ne sais rien, rpondit Lmor avec douleur. Je suis
l'enfant de mon sicle. Je ne possde pas la science de l'avenir, je ne
sais que comprendre et commenter le pass. Des torrents de lumire ont
pass devant moi, et comme tout ce qui est jeune et pur aujourd'hui,
j'ai couru vers ces grands clairs qui nous dtrompent de l'erreur sans
nous donner la vrit. Je hais le mal, j'ignore le bien. Je souffre, oh!
je souffre, Marcelle, et je ne trouve qu'en toi le beau idal que je
voudrais voir rgner sur la terre. Oh! je t'aime de tout l'amour que les
hommes repoussent du milieu d'eux, de tout le dvouement que la socit
paralyse et refuse d'clairer, de toute la tendresse que je ne puis
communiquer aux autres, de toute la charit que Dieu m'avait donne pour
toi et pour eux, mais que toi seule comprends et ressens comme moi-mme
lorsque tous sont insensibles ou ddaigneux. Aimons-nous donc sans nous
corrompre en nous mlant  ceux qui triomphent, et sans nous abaisser
avec ceux qui se soumettent. Aimons-nous comme deux passagers qui
traversent les mers pour conqurir un nouveau monde, mais qui ne savent
pas s'ils l'atteindront jamais. Aimons-nous, non pour tre heureux
dans l'_gosme  deux_, comme on appelle l'amour, mais pour souffrir
ensemble, pour prier ensemble, pour chercher ensemble ce qu' nous deux,
pauvres oiseaux gars dans l'orage, nous pouvons faire, jour par jour,
pour conjurer ce flau qui disperse notre race, et pour rassembler
sous notre aile quelques fugitifs briss comme nous d'pouvante et de
tristesse!

Lmor pleurait comme un enfant en pressant Marcelle contre son
coeur. Marcelle, entrane par une sympathie brlante et un respect
enthousiaste, tomba  genoux devant lui comme une fille devant son pre,
en lui disant:

--Sauve-moi, ne me laisse pas prir! Tu tais l, tout  l'heure, tu
m'as entendue consulter un homme d'argent sur des affaires d'argent. Je
me laisse persuader de lutter contre la pauvret pour sauver mon fils
de l'ignorance et de l'impuissance morale; si tu me condamnes, si tu
me prouves que mon fils sera meilleur et plus grand en subissant la
pauvret, j'aurai peut-tre l'effroyable courage de faire souffrir son
corps pour fortifier son me!

--O Marcelle! dit Lmor en la forant  se rasseoir et en se mettant
 son tour  genoux devant elle, tu as la force et la rsolution des
grandes saintes et des fires martyres du temps pass. Mais o sont
les eaux du baptme, pour que nous y portions ton enfant? l'glise des
pauvres n'est pas difie, ils vivent disperss dans l'absence de toute
doctrine, suivant des inspirations diverses; ceux-ci rsigns par
habitude, ceux-l idoltres par stupidit, d'autres froces par
vengeance, d'autres encore avilis par tous les vices de l'abandon et de
l'abrutissement. Nous ne pouvons pas demander au premier mendiant qui
passe d'imposer les mains  ton fils et de le bnir. Ce mendiant a trop
souffert pour aimer, c'est peut-tre un bandit! Gardons ton fils 
l'abri du mal autant que possible, enseignons-lui l'amour du bien et le
besoin de la lumire. Cette gnration la trouvera peut-tre. Ce sera
peut-tre  elle de nous instruire un jour. Garde ta richesse, comment
pourrais-je te la reprocher, quand je vois que ton coeur en est
entirement dtach et que tu la regardes comme un dpt dont le ciel
le demandera compte? Garde ce peu d'or qui te reste. Le bon meunier le
disait l'autre jour: Il est des mains qui purifient comme il en est qui
souillent et corrompent. Aimons-nous, aimons-nous, et comptons que Dieu
nous clairera quand son jour sera venu. Et maintenant, adieu Marcelle,
je vois que tu dsires que ce courage vienne de moi. Je l'aurai. Demain
j'aurai quitt cette douce et belle valle o j'ai vcu deux jours si
heureux malgr tout! Dans un an j'y reviendrai: que tu sois dans
un palais ou dans une chaumire, je vois bien qu'il faut que je me
prosterne  ta porte et que j'y suspende mon bton de plerin pour ne
jamais le reprendre.

Lmor s'loigna, et, quelques moments aprs, Marcelle quitta la
chaumire  son tour. Mais quelque prcaution qu'elle mt  dissimuler
sa retraite, elle se trouva face  face au bord de l'enclos avec un
enfant de mauvaise mine, qui, tapi derrire le buisson, semblait
l'attendre au passage. Il la regarda fixement d'un air effront, puis,
comme enchant de l'avoir surprise et reconnue, il se mit  courir dans
la direction d un moulin qui est situ sur la Vauvre de l'autre ct du
chemin. Marcelle,  qui cette laide figure ne parut pas inconnue, se
rappela, aprs quelque effort, que c'tait l le _Patachon_ qui l'avait
tout rcemment gare dans la Valle-Noire et abandonne dans un
marcage. Cette tte rousse et cet oeil vert de mauvais augure lui
causrent quelques inquitudes, bien qu'elle ne pt concevoir quel
intrt cet enfant pouvait avoir  surveiller ses dmarches.



XXVIII.

LA FTE.

Le meunier tait retourn  la danse, esprant y retrouver Rose
dbarrasse de ce qu'il appelait ddaigneusement sa _cousinaille_. Mais
Rose boudait contre ses parents, contre la danse et un peu aussi contre
elle-mme. Elle avait des remords de ne pas se sentir le courage
d'affronter les brocards de sa famille.

Son pre l'avait prise  l'cart le matin.

--Rose, lui avait-il dit, ta mre t'a dfendu de danser avec le
Grand-Louis d'Angibault, moi je te dfends de lui faire cet affront.
C'est un honnte homme, incapable de te compromettre; et d'ailleurs, qui
pourrait s'aviser de faire un rapprochement entre toi et lui? Ce serait
trop _inconvenable_, et _au jour d'aujourd'hui_, on ne peut pas supposer
qu'un paysan oserait en conter  une fille de ton rang. Danse donc avec
lui; il ne faut pas humilier ses infrieurs; on a toujours besoin d'eux
un jour ou l'autre, et on doit se les attacher quand a ne cote rien.

--Mais si maman me gronde? avait dit Rose,  la fois heureuse de cette
autorisation, et blesse du motif qui la dictait.

--Ta mre ne dira rien. Je lui ai fait la morale, avait rpondu M.
Bricolin; et en effet, madame Bricolin n'avait rien dit. Elle n'et os
dsobir  son seigneur et matre, qui lui permettait d'tre mchante
avec les autres,  la seule condition qu'elle flchirait devant lui.
Mais comme il n'avait pas jug  propos de l'instruire de ses vues,
comme elle ignorait l'importance qu'il attachait  se conserver
l'alliance du meunier dans l'affaire diplomatique de l'acquisition
du domaine de Blanchemont, elle avait su luder ses ordres, et sa
condescendance ironique tait plus lcheuse pour le Grand-Louis qu'une
guerre ouverte.

Ennuy de ne pas voir Rose, et comptant sur la protection de son pre,
qu'il avait vu rentrer  la ferme, Grand-Louis s'y rendit, cherchant
quelque prtexte pour causer avec lui et apercevoir l'objet de ses
penses. Mais il fut assez surpris de trouver dans la cour M. Bricolin
en grande confrence avec le meunier de Blanchemont, celui dont le
moulin tait situ au bas du terrier, juste en face de la maison de
la Piaulette. Or, M. Bricolin tait, peu de jours auparavant,
irrvocablement brouill avec ce meunier, qui avait eu quelque temps sa
pratique, et qui, selon lui, l'avait abominablement vol sur son grain.
Ledit meunier, innocent ou coupable, regrettant fort la pratique de la
ferme, avait jur haine et vengeance  Grand-Louis. Il ne cherchait
qu'une occasion de lui nuire, et il venait de la trouver. Le
propritaire de son moulin tait prcisment M. Ravalard,  qui le
meunier d'Angibault avait vendu la calche de Marcelle. Heureux et fier
d'essayer et de montrer son carrosse  ses vassaux, M. Ravalard, tout
en venant donner le coup d'oeil du matre aux proprits qu'il avait
 Blanchemont, mais n'ayant pas de domestique qui st conduire deux
chevaux a la fois, avait requis les talents du patachon roux qui faisait
le mtier de conducteur du louage, et qui se vantait de connatre
parfaitement les chemins de la Valle Noire. M. Ravalard tait arriv,
non sans peine, mais du moins sans accident, le matin de ce jour de
fte. Il avait mis ses chevaux  son moulin et n'avait pas fait remiser
_sa carrosse_, afin que, du haut du terrier, tout le monde pt la
contempler et savoir  qui elle appartenait.

La vue de cette brillante calche avait dj fort indispos M. Bricolin,
qui dtestait M. Ravalard, son rival en richesse territoriale dans la
commune. Il tait descendu au chemin qui longe la Vauvre pour l'examiner
et la critiquer. Le meunier Grauchon, rival de Grand-Louis, tait venu
lier conversation avec M. Bricolin, sans avoir l'air de se rappeler leur
inimiti, et il n'avait pas manqu de le narguer adroitement en lui
faisant comprendre que son matre tait mieux en position que lui de
rouler carrosse. L-dessus, M. Bricolin de dnigrer le carrosse, de
dire que c'tait une vieille voiture du prfet mise  la rforme, une
brouette sans solidit, et qui ne sortirait peut-tre pas de la Valle
Noire aussi pimpante qu'elle y tait entre. Grauchon de dfendre le
discernement de son bourgeois et la qualit de la marchandise; puis
de dire que cela _sortait de chez_ madame de Blanchemont et que le
Grand-Louis avait t le commissionnaire de cette acquisition. M.
Bricolin, surpris et choqu, couta les dtails de l'affaire, et sut que
le meunier d'Angibault avait dcid M. Ravalard  s'emparer de cet objet
de luxe en lui disant que cela ferait enrager M. Bricolin. Le fait
n'tait malheureusement que trop vrai. M. Ravalard avait fait
conversation tout le long de son chemin avec le patachon. Celui-ci,
habile  se mnager un bon _pourboire_, et voyant le bourgeois enivr de
sa nouvelle voiture, ne lui avait pas parl d'autre chose. Il n'y avait
rien de plus beau, de plus lger, de plus _aimable  conduire_ que cette
voiture-l. a devait avoir cot au moins quatre mille francs, et a en
valait le double dans le pays. M. Ravalard, doucement flatt de
cette nave admiration, avait confi  son guide tous les dtails de
l'affaire, et ce dernier, en djeunant au moulin de Blanchemont, en
avait bavard avec le meunier Grauchon. Voyant l que Grand-Louis
excitait la haine et l'envie, il avait envenim les choses autant pour
le plaisir de jaser et de se faire couter, que par suite de la rancune
qu'il gardait au Grand-Louis pour l'avoir raill cruellement le jour de
l'aventure du bourbier.

Peu d'instants aprs que M. Bricolin eut quitt Grauchon, le front
pliss et l'air rogue, ledit Grauchon vit entrer Grand-Louis et Marcelle
chez la Piaulette. Ce rendez-vous, qui sentait le mystre, le frappa, et
il se creusa la cervelle pour trouver l une nouvelle occasion de nuire
 son ennemi. Il mit le patachon en embuscade, et, au bout d'une heure,
il sut que le Grand-Louis, un inconnu qui avait l'air d'tre un nouveau
garon de moulin engag  son service, la jeune dame de Blanchemont et
M. Tailland, le notaire, avaient t enferms en grande confrence chez
la Piaulette; qu'ils en taient tous sortis sparment et en prenant
d'inutiles prcautions pour n'tre pas remarqus; enfin, qu'il se
tramait l quelque complot, une affaire d'argent,  coup sr, puisque le
notaire s'en tait ml. Grauchon n'ignorait pas que cet honnte notaire
tait la bte noire et la terreur de Bricolin. Devinant  moiti la
vrit, il se hta d'aller informer complaisamment Bricolin de tous ces
dtails, et de lui faire compliment de la manire dont son favori le
meunier d'Angibault servait ses intrts. C'est cette dlation que
Grand-Louis surprit en entrant dans la cour de la ferme.

En toute autre circonstance, notre honnte meunier et t droit  son
accusateur et l'et forc  s'expliquer devant lui. Mais voyant Bricolin
lui tourner le dos brusquement, et Grauchon le regarder en dessous d'un
air sournois et railleur, il se demanda avec inquitude quelle grave
question pouvait s'agiter ainsi entre deux hommes qui, la veille, ne _se
seraient pas donn un coup de bonnet derrire l'glise_, c'est--dire
qui ne se seraient pas salus en se rencontrant nez  nez dans le
chemin le plus troit du bourg. Grand-Louis ne savait pas de quoi il
s'agissait, ni mme s'il tait l'objet de cet _ parte_ affect; mais sa
conscience lui reprochait quelque chose. Il avait voulu jouer au plus
fin avec M. Bricolin. Au lieu de le repousser avec mpris lorsque
celui-ci lui avait offert de l'argent pour servir ses intrts au
dtriment de ceux de Marcelle, il avait feint de transiger avec lui pour
une ou deux bourres avec Rose; il lui avait laiss l'esprance, et,
pour se venger de l'outrage de ses offres, il l'avait tromp.

Je mriterais bien, pensa-t-il, que ma belle mine ft vente. Voil ce
que c'est que de _finasser_! Ma mre m'a toujours dit que c'tait une
habitude du pays qui portait malheur, et moi, je n'ai pas su m'en
prserver. Si je m'tais montr honnte homme  ce maudit fermier, comme
je le suis au fond du coeur, il m'aurait ha, mais respect et peut-tre
craint davantage qu'il ne va le faire  prsent, s'il dcouvre que je
lui ai dit des paroles de Marchois! Grand-Louis, mon ami, tu as fait
une sottise. Toutes les mauvaises actions sont btes; puisses-tu ne pas
boire la tienne!

Tourment, intimid et mcontent de lui-mme, il alla rejoindre sa mre
sur le terrier pour lui proposer de la reconduire  Angibault. Les
vpres taient finies, et la meunire tait dj partie avec quelques
voisines, recommandant  Jeannie de dire  son matre de s'amuser encore
un peu, mais de ne pas rentrer trop tard.

Grand-Louis ne sut pas profiter de la permission. Livr  mille
anxits, il erra jusqu'au coucher du soleil sans prendre got a rien,
attendant ou que Rose repart, ou que son pre vint lui faire connatre
ses intentions.

C'est  l'entre de la nuit que les habitants du hameau s'amusent le
mieux un jour de fte. Les gendarmes, fatigus de n'avoir rien  faire,
commencent  reprendre leurs chevaux; les gens de la ville et des
environs grimpent dans leurs carrioles de toute espce, et s'en vont,
pour viter les mauvais chemins, de nuit. Les petits marchands plient
bagage, et le cur va souper gaiement avec quelque confrre venu pour
regarder danser, tout en soupirant peut-tre de ne pouvoir prendre part
 ce coupable plaisir. Les indignes restent donc seuls en possession du
terrain avec celui des mntriers qui n'a pas fait une bonne journe, et
qui s'en ddommage en la prolongeant. L, tous se connaissent, et,
une fois en train, se ddommagent d'avoir t disperss, observs et
peut-tre raills par les trangers; car on appelle trangers, dans la
Valle-Noire, tout ce qui sort du rayon d'une lieue. Alors, toute la
petite population de la localit se met en danse, mme les vieilles
parentes et amies qu'on n'et pas os produire au grand jour, mme la
grosse servante du cabaret, qui s'est vertue depuis le matin  servir
ses pratiques, et qui retrousse son tablier enfum pour se trmousser
avec des grces surannes; mme le petit tailleur bossu, qui et fait
rougir les jeunes filles en les embrassant  la _belle heure_, et qui
dit, en fendant sa bouche jusqu'aux oreilles, _qu' la nuit tous les
chats sont gris_.

Rose, ennuye de bouder, retrouva l'envie de se divertir lorsque tous
ses parents furent partis. Avant de retourner  la fte, elle voulut
voir la folle, qui avait dormi tout le jour sous la garde de la grosse
Chounette. Elle entra doucement dans sa chambre, et la trouva veille,
assise sur son lit, l'air pensif et presque calme. Pour la premire
fois, depuis bien longtemps, Rose osa lui toucher la main et lui
demander de ses nouvelles, et, pour la premire fois depuis douze ans,
la folle ne retira pas sa main et ne se retourna pas du ct de la
ruelle avec humeur.

--Ma chre soeur, ma bonne Bricoline, rpta Rose enhardie et joyeuse,
te sens-tu mieux?

--Je me sens bien, rpondit la folle d'une voix brve. J'ai trouv en
m'veillant ce que je cherchais _depuis cinquante-quatre ans_.

--Et que cherchais-tu, ma chrie?

--_Je cherchais la tendresse!_ rpondit la Bricoline d'un ton trange et
en posant un doigt sur ses lvres d'un air mystrieux. Je l'ai cherche
partout: dans le vieux chteau, dans le jardin, au bord du la source,
dans le chemin creux, dans la garenne surtout! Mais elle n'est pas l,
Rose, et tu la cherches en vain, toi-mme. Ils l'ont cache dans un
grand souterrain qui est sous cette maison, et c'est sous des ruines
qu'on pourra la trouver. Cela m'est venu en dormant, car en dormant
je pense et je cherche toujours. Sois tranquille, Rose, et laisse-moi
seule! Cette nuit, pas plus tard que cette nuit, je trouverai la
tendresse et je l'en ferai part. C'est alors que nous serons riches! _Au
jour d'aujourd'hui_, comme dit ce gendarme qu'on a mis ici pour nous
garder, nous sommes si pauvres que personne ne veut de nous. Mais
demain, Rose, pas plus tard que demain, nous serons maries toutes les
deux, moi avec Paul, qui est devenu roi d'Alger; et toi avec cet homme
qui porte des sacs de bl et qui te regarde toujours. J'en ferai mon
premier ministre, et son emploi sera de faire brler  petit feu
ce gendarme qui dit toujours la mme chose et qui nous a fait tant
souffrir. Mais tais-toi, ne parle de cela  personne. C'est un grand
secret, et le sort de la guerre d'Afrique en dpend.

Ce discours bizarre effraya beaucoup Rose, et elle n'osa parler
davantage  sa soeur, dans la crainte de l'exalter de plus en plus.
Elle ne voulut pas la quitter que le mdecin, qu'on attendait  cette
heure-l, ne fut venu, et mme elle oublia son envie de danser et resta
pensive auprs du lit de la folle, la tte penche, les deux mains
croises sur son genou et le coeur rempli d'une tristesse profonde.
C'tait un contraste frappant que ces deux soeurs, l'une si horriblement
dvaste par la souffrance, si repoussante dans son abandon d'elle-mme,
l'autre si bien pare, brillante de fracheur et de beaut; et
cependant, il y avait de la ressemblance dans leurs traits; toutes deux
aussi couvaient,  des degrs diffrents, dans leur sein, _une amour
contrarie_, comme on dit dans le pays; toutes deux taient tristes et
graves. La moins abattue des deux tait la folle, qui roulait dans son
esprit gar des esprances et des projets fantastiques.

Le mdecin arriva trs-exactement. Il examina la folle avec l'espce
d'apathie d'un homme qui n'a rien  esprer, rien  tenter dans un cas
depuis longtemps dsespr.

--Le pouls est le mme, dit-il. Il n'y a pas de changement.

--Pardonnez-moi, docteur, lui dit Rose en l'attirant  part. Il y a du
changement depuis hier soir. Elle crie, elle dort, elle parle autrement
que de coutume. Je vous assure qu'il se fait en elle une rvolution. Ce
soir, elle cherche  rassembler ses ides et  les exprimer, quoique
ce soient les ides du dlire; est-ce, pire, est-ce mieux que son
abattement ordinaire? Qu'en pensez-vous?

--Je ne pense rien, rpondit le mdecin. On peut s'attendre  tout dans
ces sortes de maladies, et on ne peut rien prvoir. Votre famille a eu
tort de ne pas faire les sacrifices ncessaires pour l'envoyer dans un
de ces tablissements o des gens de l'art s'occupent spcialement des
cas exceptionnels. Moi, je ne me suis jamais vant de la gurir, et je
pense que, mme les plus habiles, ne pourraient en rpondre aujourd'hui.
Il est trop tard. Tout ce que je dsire, c'est que sa manie de silence
et de solitude ne dgnre pas en fureur. vitez de la contrarier et
ne la faites pas parler, afin que sa pense ne se fixe pas sur un mme
objet.

--Hlas! dit Rose, je n'ose vous contredire, et pourtant c'est si
affreux de vivre toujours seule, en horreur  tout le monde! Lorsqu'elle
semble enfin chercher quelque sympathie, quelque piti, faudra-t-il
opposer  ce besoin d'affection un silence glac? Savez-vous ce qu'elle
me disait tout  l'heure? Elle disait que depuis qu'elle est folle (elle
prtend qu'il y a cinquante-quatre ans), elle tait occupe  chercher
la tendresse. Pauvre fille, il est certain qu'elle ne l'a gure trouve!

--Et disait-elle cela en termes raisonnables?

--Hlas, non! elle y mlait des ides effrayantes et des menaces
pouvantables.

--Vous voyez bien que ces panchements du dlire sont plus dangereux
que salutaires. Laissez-la seule, croyez-moi, et, si elle veut sortir,
empchez qu'on ne gne en rien ses habitudes. C'est la seule manire
d'viter que la crise d'hier soir ne revienne.

Rose obit  regret; mais Marcelle, qui dsirait se retirer dans sa
chambre pour crire et qui voyait sa compagne triste et proccupe,
la conjura d'aller se distraire, et lui promit qu'au premier cri, au
premier symptme d'agitation de sa soeur, elle l'enverrait avertir par
la petite Fanchon. D'ailleurs, madame Bricolin tait occupe aussi 
la maison, et la grand'mre pressait Rose de venir encore danser une
bourre sous ses yeux avant la clture de l'assemble.

--Songe, lui dit-elle, que je compte maintenant les jours de fte, en me
disant chaque anne que je ne verrai peut-tre pas la suivante. Il faut
que je te voie encore danser et t'amuser aujourd'hui, autrement il m'en
roterait une ide triste, et je me figurerais que a doit me porter
malheur.

Rose ne fit point trois pas sur le terrier sans voir Grand-Louis  ses
cts.

--Mademoiselle Rose, lui dit-il, votre papa ne vous a-t-il rien dit
contre moi?

--Non. Il m'a, au contraire, presque command ce matin de danser avec
toi.

--Mais... depuis ce matin?

--Je l'ai  peine vu; il ne m'a pas parl. Il parat trs-occup de ses
affaires.

--Allons, Louis, dit la grand'mre, tu ne fais donc pas danser Rose? tu
ne vois donc pas qu'elle en a envie?

--Est-ce vrai, mam'selle Rose? dit le meunier en prnant la main de la
jeune fille; auriez-vous fantaisie de danser encore ce soir avec moi?

--Je veux bien danser, rpondit-elle avec une nonchalance assez
piquante.

--Si c'est avec quelque autre que moi, dit Grand-Louis en pressant le
bras de Rose sur son coeur agit, dites, j'irai le chercher!

--Cela veut peut-tre dire que vous souhaiteriez que ce ne ft pas vous?
rpondit la malicieuse fille en s'arrtant.

--Vous pensez a? s'cria le meunier transport d'amour. Eh bien, vous
allez voir si j'ai les jambes engourdies!

Et il l'entrana, il l'emporta presque au milieu de la danse, o, au
bout d'un instant, oublieux l'un et l'autre de leurs inquitudes et de
leurs chagrins, ils rasrent lgrement le gazon, en se tenant la main
un peu plus serre que la bourre ne l'exigeait absolument.

Mais cette enivrante bourre n'tait pas finie, que M. Bricolin, qui
avait attendu ce moment pour rendre l'affront plus sanglant  la face de
tout le village, s'lana au beau milieu des danseurs, et, d'un geste
interrompant la cornemuse, qui et couvert sa voix:

--Ma fille! s'cria-t-il en prenant le bras de Rose, vous tes une
honnte et respectable fille; ne dansez donc plus jamais avec des gens
que vous ne connaissez pas!

--Mademoiselle Rose danse avec moi, monsieur Bricolin! rpondit
Grand-Louis fort anim.

--C'est  cause de a que je le lui dfends, comme je vous dfends, 
vous, de vous permettre de l'inviter, ni de lui adresser la parole, ni
de jamais passer ma porte, ni...

La voix tonnante du fermier fut touffe par cet excs d'loquence, et,
la colre le faisant bgayer, Grand-Louis l'arrta.

--Monsieur Bricolin, lui dit-il, vous tes le matre de commander en
pre  votre fille, vous tes le matre de me dfendre votre maison,
mais vous n'tes pas le matre de m'offenser en public avant de m'avoir
donn une explication en particulier.

--Je suis le matre de faire tout ce que je veux, reprit Bricolin
exaspr, et de dire  un mauvais sujet tout ce que je pense de lui!

--A qui dites-vous a, monsieur Bricolin? demanda Grand-Louis, dont les
yeux se remplirent d'clairs; car bien qu'il se ft dit, ds le dbut
de cette scne: Nous y voila! j'ai ce que je mrite jusqu' un certain
point, il lui tait impossible de supporter patiemment un outrage.

--Je dis cela  qui bon me semble! rpondit Bricolin d'un air
majestueux, mais, au fond, intimid subitement.

--Si vous parlez  votre bonnet, peu m'importe! reprit Grand-Louis,
essayant de se modrer.

--Voyez un peu cet enrag! rpliqua M. Bricolin en se renfonant dans le
groupe de curieux qui se pressait autour de lui; ne dirait-on pas qu'il
veut m'insulter parce que je lui dfends de parler  ma fille? N'en
ai-je pas le droit?

--Oui, oui! vous en avez parfaitement le droit, reprit le meunier en
s'efforant de s'loigner; mais non pas sans m'en dire la raison, et
j'irai vous la demander quand vous serez de sang-froid et moi aussi.

--Tu me fais des menaces, malheureux? s'cria Bricolin alarm; et,
prenant l'assemble  tmoin: Il me fait des menaces! ajouta-t-il d'un
ton emphatique, et comme pour invoquer l'assistance de ses clients et de
ses serviteurs contre un homme dangereux.

--Dieu m'en garde! monsieur Bricolin, dit Grand-Louis en haussant les
paules; vous ne m'entendez pas...

--Et je ne veux pas t'entendre. Je n'ai rien  couter d'un ingrat et
d'un faux ami. Oui, ajouta-t-il, voyant que ce reproche causait plus de
chagrin que de colre au meunier, je te dis que tu es un faux ami, un
Judas!

--Un Judas? non, car je ne suis pas un juif, monsieur Bricolin.

--Je n'en sais rien! reprit le fermier, qui s'enhardissait lorsque son
adversaire semblait faiblir.

--Ah! doucement, s'il vous plat, rpliqua Grand-Louis d'un ton qui lui
ferma la bouche. Pas de gros mots; je respecte votre ge, je respecte
votre mre, et votre fille aussi, plus que vous-mme peut-tre; mais je
ne rponds pas de moi si vous vous emportez trop en paroles. Je pourrais
rpondre et faire voir que si j'ai un petit tort, vous en avez un grand.
Taisons-nous, croyez-moi, monsieur Bricolin, a pourrait nous mener plus
loin que nous ne voulons. J'irai vous parler, et vous m'entendrez.

--Tu n'y viendras pas! Si tu y viens, je te mettrai dehors honteusement,
s'cria M. Bricolin lorsqu'il vit le meunier, qui s'loignait  grands
pas, hors de porte de l'entendre. Tu n'es qu'un malheureux, un
trompeur, un intrigant!

Rose qui, ple et glace de terreur, tait reste jusque-l immobile au
bras de son pre, fut prise d'un mouvement d'nergie dont elle-mme ne
se serait pas crue capable un instant auparavant.

--Mon papa, dit-elle en le tirant avec force de la foule, vous tes en
colre, et vous dites ce que vous ne pensez pas. C'est en famille qu'il
faut s'expliquer, et non pas devant tout le monde. Ce que vous faites
l est trs-dsobligeant pour moi, et vous n'tes gure soigneux de me
faire respecter.

--Toi, toi? dit le fermier tonn et comme vaincu par le courage de sa
fille. Il n'y a rien contre toi dans tout cela, rien qui doive faire
parler sur ton compte. Je t'avais permis de danser avec ce malheureux,
je trouvais cela honnte et naturel, comme tout le monde doit le
trouver. Je ne savais pas que cet homme-l tait un sclrat, un
tratre, un...

--Tout ce que vous voudrez, mon pre, mais en voil bien assez, dit
Rose en lui secouant le bras avec la force d'un enfant mutin. Et elle
russit  l'entraner vers la ferme.



XXIX.

LES DEUX SOEURS.

Madame Bricolin ne s'attendait pas  voir revenir si tt son monde. Son
poux l'avait consigne  la maison sans lui dire l'esclandre qu'il
mditait; il ne voulait pas qu'elle vnt nuire par des criailleries 
la majest de son rle en public. Lors donc qu'elle le vit rentrer,
cramoisi de colre, essouffl, grondant sourdement, et tranant  son
bras Rose trs-anime, trs-oppresse aussi et les yeux gros de larmes
qu'elle ne pouvait retenir, tandis que la grand'mre les suivait en
trottinant et en joignant les mains d'un air constern, elle recula de
surprise: puis, levant sa chandelle  la hauteur de leur visage:

--Qu'est-ce qu'il y a donc? dit-elle; qu'est-ce qui vient de se passer?

--Il y a que mon fils a grandement tort, et qu'il parle sans raison,
rpondit la mre Bricolin en se laissant tomber sur une chaise.

--Oui, oui, c'est le refrain de la vieille, dit le fermier,  qui la
vue de sa moiti rendit une partie de sa colre. Assez caus! Le souper
est-il prt? Allons, Rose, as-tu faim?

--Non, mon pre, dit Rose assez schement.

--C'est donc moi qui t'ai coup l'apptit?

--Oui, mon pre.

--C'est un reproche, a?

--Oui, mon pre, j'en conviens.

--Ah a! dis donc, Rose, reprit le fermier, qui avait pour sa fille
autant de condescendance que possible, mais qui, pour la premire fois,
la voyait un peu rvolte contre lui: tu le prends sur un ton qui ne me
va gure. Sais-tu que ta mauvaise humeur me donnerait  penser? tu ne le
voudrais pas, j'espre?

--Parlez, parlez, mon pre. Dites ce que vous pensez; si vous vous
trompez, mon devoir est de me justifier.

--Je dis, ma fille, que tu aurais mauvaise grce de prendre le parti
d'un manant de meunier,  qui je romprai mon rotin sur le dos un de ces
quatre matins s'il rde autour de ma maison.

--Mon pre, rpondit Rose avec feu, j'oserai vous dire, moi,
dussiez-vous me rompre votre bton sur le dos  moi-mme, que tout cela
est cruel et injuste; que je suis humilie de servir  votre vengeance
en public, comme si j'tais responsable des torts qu'on a ou qu'on n'a
pas envers vous, qu'enfin tout cela me fait de la peine et blesse ma
grand'mre, vous le voyez bien.

[Illustration: L-dessus, M. Bricolin de dnigrer le carrosse.]

--Oui, oui, a m'afflige et a me fche, dit la mre Bricolin avec son
ton franc et bref, qui cachait cependant une grande douceur et une
grande bont (et c'est en cela que Rose lui ressemblait, ayant le parler
vif et l'me tendre). a me _saigne l'me_, continua la vieille, de voir
maltraiter en paroles un honnte garon que j'aime quasiment comme un de
mes enfants, d'autant plus que je suis amie depuis plus de soixante ans
avec sa mre et avec toute sa famille... Une famille de braves gens,
oui! et  qui Grand-Louis n'est pas fait pour porter dshonneur!

--Ah! c'est donc  propos de ce joli monsieur-l que votre mre grogne,
dit madame Bricolin  son mari, et que votre fille pleure? Regardez-la,
la voil toute larmoyante! Oui-da! vous nous avez embarqus dans de
jolies affaires, monsieur Bricolin, avec votre amiti pour ce grand ne!
Vous en voil rcompens! Voyez si ce n'est pas une honte de voir votre
mre et votre fille prendre son parti contre vous, et en verser des
larmes comme si... comme si... Vrai Dieu! je ne veux pas en dire plus
long, j'en rougirais!

--Dites tout, ma mre, dites, s'cria Rose tout  fait irrite.
Puisqu'on est si bien en train de m'humilier aujourd'hui, qu'on ne se
refuse donc rien! Je suis toute prte  rpondre si l'on m'interroge
srieusement et sincrement sur mes sentiments pour Grand-Louis.

--Et quels sont vos sentiments, Mademoiselle? dit le fermier courrouc,
en prenant sa plus grosse voix: dites-nous a bien vite, s'il vous
plat, puisque la langue vous dmange.

--Mes sentiments sont ceux d'une soeur et d'une amie, rpliqua Rose, et
personne ne m'en fera changer.

--Une soeur! la soeur d'un meunier! dit M. Bricolin en ricanant et en
contrefaisant la voix de Rose; une amie! l'amie d'un paysan! Voil un
beau langage et fort convenable pour une fille comme vous! Le tonnerre
m'crase si, au _jour d'aujourd'hui_, les jeunes filles ne sont pas
toutes folles. Rose, vous parlez comme on parlerait aux Petites-Maisons!

En ce moment, des cris perants retentirent dans la chambre de la folle;
madame Bricolin tressaillit, et Rose devint ple comme la mort.

[Illustration: Le chemin tait sombre et dsert.]

--coutez! mon pre, dit-elle en saisissant avec force le bras de M.
Bricolin; coutez bien, et osez donc rire encore de la folie des jeunes
filles! Plaisantez sur les maisons des fous, vous qui semblez oublier
qu'une fille de _notre rang_ peut aimer un homme sans fortune, jusqu'
tomber dans un tat pire que la mort!

--Ainsi, elle l'avoue, elle le proclame! s'cria madame Bricolin,
partage entre la rage et le dsespoir; elle aime ce manant, et elle
nous menace de _tourner_ comme sa soeur!

--Rose! Rose! dit M. Bricolin pouvant, taisez-vous! et vous, Thibaude,
allez-vous-en voir la Bricoline, ajouta-t-il d'un ton imprieux.

Madame Bricolin sortit. Rose restait debout, la figure bouleverse,
effraye de ce qu'elle venait de dire  son pre.

--Ma fille, tu es malade, dit M. Bricolin tout mu. Il faut reprendre
tes sens.

--Oui, vous avez raison, mon pre, je suis malade, dit Rose fondant en
larmes et en se jetant dans les bras de son pre.

M. Bricolin avait t effray, mais il lui tait impossible de
s'attendrir. Il embrassa Rose comme un enfant qu'on apaise, mais non
comme une fille qu'on adore. Il tait vain de sa beaut, de son esprit,
et plus encore de la richesse qu'il voulait placer sur sa tte. Il et
mieux aim l'avoir mise au monde laide et sotte, mais inspirant l'envie
par son argent, que parfaite et pauvre, et inspirant la piti.

--Petite, lui dit-il, tu n'as pas le sens commun, ce soir. Va te
coucher, et que ce meunier et vos belles amitis te sortent de la
cervelle. Sa soeur t'a nourrie, c'est vrai; mais elle a t, parbleu!
bien paye. Ce garon a t ton camarade d'enfance, c'est encore vrai;
mais il tait notre domestique, et il ne faisait que son devoir en
t'amusant. Il me plat de le chasser au _jour d'aujourd'hui_, parce
qu'il m'a jou un vilain tour: c'est ton devoir de trouver que j'ai
raison.

--Oh! mon pre, dit Rose en pleurant toujours dans les bras du fermier,
vous rvoquerez cet ordre-l. Vous lui permettrez de se justifier, car
il n'est pas coupable, c'est impossible, et vous ne me forcerez pas 
humilier mon ami d'enfance, le fils de la bonne meunire qui m'aime
tant!

--Rose, tout a commence  m'ennuyer particulirement, rpondit Bricolin
en se dbarrassant des caresses de sa fille. C'est trop bte qu'il
faille faire une affaire de famille de l'expulsion d'un pareil
_va-nu-pieds_. Allons, flanque-moi la paix, je te prie. coute comme ta
pauvre soeur _braille_, et ne t'occupe pas tant d'un tranger quand le
malheur est dans notre maison.

--Oh! si vous croyez que je n'entends pas la voix de ma soeur, dit Rose
avec une expression effrayante, si vous croyez que ses cris ne disent
rien  mon me, vous vous trompez, mon pre! je les entends bien, et je
n'y pense que trop!

Rose sortit en chancelant, mais comme elle se dirigeait vers la chambre
de sa soeur, on l'entendit rouler sur le plancher du corridor. Les deux
dames Bricolin accoururent effrayes. Rose tait vanouie et comme
morte.

On s'empressa de porter Rose dans la chambre o Marcelle crivait en
l'attendant, sans se douter de l'orage o s'agitait sa pauvre amie.
Elle l'entoura des plus tendres soins et eut seule la prsence d'esprit
d'envoyer voir dans le bourg si le mdecin n'tait pas reparti. Il vint,
et trouva la jeune fille dans une violente contraction nerveuse. Elle
avait les membres raidis, les dents serres, les lvres bleutres. La
connaissance lui revint quand on eut excut quelques prescriptions;
mais son pouls passa d'une atonie effrayante  une ardente nergie.
La fivre brillait dans ses grands yeux noirs, et elle parlait avec
agitation, sans trop savoir  qui. Frappe de lui entendre prononcer
plusieurs fois de suite le nom de Grand-Louis, Marcelle russit 
loigner ses parents alarms et  rester seule avec elle, tandis que
le mdecin se rendait auprs de mademoiselle Bricolin l'ane, qui
commenait  prsenter des symptmes de fureur comme la veille.

--Ma chre Rose, dit Marcelle en pressant sa compagne dans ses bras,
vous avez du chagrin, c'est la cause de votre mal. Apaisez-vous; demain
vous me conterez tout cela, et je ferai tout au monde pour voir cesser
vos peines. Qui sait si je ne trouverai pas quelque moyen?

--Ah! vous tes un ange, vous, rpondit Rose en se jetant  son cou.
Mais vous ne pouvez rien pour moi. Tout est perdu, tout est rompu, Louis
est chass de la maison; mon pre, qui le protgeait ce matin, le hait
et le maudit ce soir. Je suis trop malheureuse, en vrit!

--Vous l'aimez donc bien? dit Marcelle tonne.

--Si je l'aime! s'cria Rose; puis-je ne pas l'aimer! Et quand donc en
avez-vous dout?

--Hier encore, Rose, vous n'en conveniez pas.

--C'est possible, je n'en serais peut-tre jamais convenue si on ne
l'et pas perscut, si on ne m'et pas pousse  bout comme on l'a
fait aujourd'hui. Imaginez-vous, dit-elle en parlant d'une manire
prcipite, et en tenant  deux mains son front brlant, qu'ils ont
cherch  l'humilier devant moi,  l'avilir  mes yeux, parce qu'il
est pauvre et qu'il ose m'aimer! Ce matin, quand on l'accablait de
railleries, j'tais lche; j'tais en colre, et je n'osais pas le
faire paratre. Je l'ai laiss vilipender sans songer  le dfendre, je
rougissais presque de lui. Et puis je suis rentre, prise tout  coup
d'un grand mal de tte, et me demandant si j'aurais jamais la force de
braver pour lui tant d'insultes. Je me suis figur que je ne voulais
plus l'aimer, et alors il m'a sembl que j'allais mourir, que cette
maison, qui m'a toujours sembl belle, parce que j'y ai t leve et
que je m'y trouvais heureuse, devenait noire, malpropre, triste et laide
comme elle vous le parat sans doute  vous-mme. Je me suis crue dans
une prison, et ce soir, quand ma pauvre soeur me disait dans sa folie
que notre pre tait un gendarme qui nous gardait  vue pour nous faire
souffrir, il y a eu instant o j'tais comme folle aussi, et o je me
figurais voir tout ce que voyait ma soeur. Oh! que cela m'a fait de mal!
Et quand j'ai repris ma raison, j'ai bien senti que sans mon pauvre
Louis il n'y avait pour moi rien d'agrable, rien de supportable dans ma
vie. C'est parce que je l'aime que j'ai accept gaiement jusqu' ce jour
toutes mes peines, l'humeur terrible de ma mre, l'insensibilit de mon
pre, le fardeau de notre richesse, qui ne fait que des malheureux et
des jaloux autour de nous, et le spectacle des maladies affreuses qui
frappent depuis si longtemps sous mes yeux ma soeur et mon grand-pre.
Tout cela m'a paru hideux quand je me suis vue seule, n'osant plus
aimer, et force de subir tout cela sans la consolation d'tre chrie
par un tre beau, noble, excellent, dont l'attachement me ddommageait
de tout. Oh! c'est impossible! je l'aime, je ne veux plus essayer de
m'en gurir. Mais j'en mourrai, voyez-vous, madame Marcelle; car ils
l'ont chass, et, j'aurai beau souffrir, ils seront impitoyables. Je ne
pourrai plus le voir; si je lui parle en secret, ils me gronderont et me
persifleront jusqu' ce que j'aie perdu la tte... Ma pauvre tte, que
je croyais si saine, si forte, et qui me fait tant de mal qu'il me
semble qu'elle se brise... Oh! je ne me laisserai pas devenir comme ma
soeur, n'ayez pas peur de moi, ma chre madame Marcelle! Je me tuerai
plutt si je sens que son mal me gagne. Mais cela ne se gagne pas,
n'est-il pas vrai?... Pourtant, quand je l'entends crier, cela me
dchire le coeur, cela fait passer du feu et de la glace dans mon sang.
Une soeur, une pauvre soeur! c'est le mme sang que nous, et son mal se
ressent dans notre corps comme dans notre me! Oh ciel! Madame, oh!
mon Dieu, l'entendez-vous? Tenez! ils ont beau fermer les portes, je
l'entends encore, je l'entends toujours!... Comme elle souffre, comme
elle aime, comme elle appelle! ma soeur,  ma pauvre amie, que j'ai vue
si belle, si sage, si douce, si gaie, et qui rugit  prsent comme une
louve!...

La pauvre Rose clata en sanglots, et peu  peu ses larmes, longtemps
touffes par un violent effort de sa volont, devenaient des cris
inarticuls, puis des cris perants. Sa figure s'altrait, ses yeux
gars semblaient rentrer et s'teindre, ses mains crispes pressaient
les bras de Marcelle jusqu' les meurtrir, et elle finit par cacher sa
figure dans son oreiller en criant d'une manire dchirante, imitant par
un instinct fatal et irrsistible les cris effroyables de sa malheureuse
soeur.

La famille, frappe de cet cho sinistre, quitta l'ane pour la
cadette. Le mdecin accourut, et, sachant ce qui s'tait pass,
n'attribua pas seulement cette violente attaque de nerfs  l'impression
produite sur l'imagination de Rose par la dmence de sa soeur ane. Il
russit  la calmer; mais lorsqu'il se retrouva seul avec les Bricolin,
il leur parla assez svrement:--Vous avez commis une longue imprudence,
leur dit-il, d'lever cette jeune fille en prsence d'un aussi triste
spectacle. Il serait opportun de l'y soustraire, d'envoyer l'ane dans
un tablissement d'alins, et de marier la cadette pour dissiper la
mlancolie qui pourrait bien s'emparer d'elle.

--Comment, monsieur Lavergne! mais certainement! dit madame Bricolin,
nous ne demandons qu' la marier. Elle en a trouv dix fois l'occasion,
et, aujourd'hui encore, nous avions l son cousin Honor, qui est
un trs-bon parti; il aura bien un jour cent mille cus. Si elle le
voulait, il ne demanderait pas mieux et nous aussi, mais elle ne veut
pas en entendre parler; elle refuse tous ceux que nous lui prsentons!

--C'est peut-tre que vous ne lui prsentez pas celui qui lui plairait,
rpondit le docteur. Je n'en sais rien, et je ne me mle pas de vos
affaires; mais vous savez bien la cause du malheur de l'autre, et je
vous conseille fort de vous conduire autrement avec celle-ci.

--Oh! celle-ci, dit M. Bricolin, ce serait trop grand dommage, une si
belle fille, hein, monsieur le docteur?

--L'autre aussi tait une belle fille; vous ne vous en souvenez pas!

--Mais enfin, Monsieur, dit madame Bricolin plus irrite que pntre de
la franchise du docteur, est-ce que vous croiriez que ma fille n'aurait
pas la tte saine? Le malheur de l'autre est un accident, un chagrin
qu'elle a eu de la mort de son amant...

--Que vous ne lui aviez pas permis d'pouser!

--Monsieur, vous n'en savez rien; nous le lui aurions peut-tre permis,
si nous avions su que a devait tourner si mal. Mais Rose, Monsieur,
c'est une fille bien organise, bien raisonnable, et, Dieu merci, ce
n'est pas un mal hrditaire chez nous. Il n'y a jamais eu de fous, que
je sache, dans la famille des Bricolin ni dans celle des Thibaut! Moi,
j'ai toujours eu la tte froide et forte; j'ai d'autres filles qui sont
comme moi: je ne conois pas pourquoi Ros ne l'aurait pas aussi bonne
que les autres.

--Vous en penserez ce que vous voudrez, reprit le mdecin; mais je
vous dclare que vous jouez gros jeu si vous contrariez jamais les
inclinations de votre fille cadette. C'est un temprament nerveux des
mieux conditionns, et assez semblable  celui de l'aine. De plus, la
folie, si elle n'est pas hrditaire, est contagieuse....

--Oh! nous enverrons l'autre dans une maison de sant; nous nous
dciderons  cela quoi qu'il en puisse coter, dit madame Bricolin.

--Et il ne faut pas contrarier Rose, entends-tu, ma femme? dit le
fermier en se versant du vin  pleins verres pour s'tourdir sur ses
chagrins domestiques. Il y a des acteurs  la Chtre, il faudra la mener
voir la comdie. Nous lui achterons une robe neuve, deux s'il faut.
Nous avons, sapredi, bien le moyen de ne lui rien refuser!...

M. Bricolin fut interrompu par madame de Blanchemont, qui lui demandait
un entretien particulier.



XXX.

LE CONTRAT

--Monsieur Bricolin, dit Marcelle en suivant le fermier dans une espce
de cabinet sombre et mal rang o il entassait ses papiers ple-mle
avec divers instruments aratoires et ses chantillons de semence,
tes-vous dispos  m'couter avec calme et douceur?

Le fermier avait beaucoup bu pour se donner de l'aplomb avant d'aller
insulter Grand-Louis sur le terrier. En revenant, il avait encore bu
pour se calmer et se rafrachir. En troisime lieu, il avait bu pour
conjurer la tristesse rpandue autour de lui et chasser les ides noires
qui le gagnaient. Son pichet de faence  fleurs bleues, en permanence
sur la table de la cuisine, lui servait ordinairement de contenance ou
de stimulant contre la premire pesanteur de l'ivresse. Quand il se vit
seul avec la dame de Blanchemont et priv du secours de son vin blanc,
il se sentit mal  l'aise, fit machinalement le mouvement de chercher
sur sa table  crire un verre qui ne s'y trouvait point, et, en voulant
offrir une chaise, il en fit tomber deux. Marcelle s'aperut alors que
ses jambes, sa face rouge, sa langue et son cerveau taient passablement
avins, et, malgr le dgot que lui inspirait ce redoublement d'attrait
du personnage, elle rsolut d'affronter une franche explication avec
lui, se rappelant le proverbe _in vino veritas_.

Voyant qu'il avait  peine entendu ses premires paroles, elle revint 
l'assaut.--Monsieur Bricolin, lui dit-elle, j'ai eu le, plaisir de
vous demander si vous tiez dispos  couter avec bienveillance et
tranquillit une demande assez dlicate que j'ai  vous faire.

--Qu'est-ce qu'il y a, Madame? rpondit le fermier d'un ton peu
gracieux, mais sans nergie. Il en voulait beaucoup  Marcelle, mais il
tait trop appesanti pour le lui tmoigner.

--Il y a, monsieur Bricolin, reprit-elle, que vous avez chass de votre
maison le meunier d'Angibault, et que je dsirerais savoir la cause de
votre mcontentement contre lui.

Bricolin fut tourdi de cette franche manire d'aborder la question. Il
y avait dans l'extrieur de Marcelle une sincrit hardie qui le gnait
toujours, et surtout dans un moment o il n'avait pas le libre exercice
de ses facults. Domin comme par une volont suprieure  la sienne, il
fit le contraire de ce qu'il et fait  jeun, il dit la vrit.

--Vous la savez, Madame, rpondit-il, la cause de mon mcontentement! je
n'ai pas besoin de vous la dire.

--C'est donc moi? dit madame de Blanchemont.

--Vous? non. Je ne vous accuse pas. Vous songez  vos propres intrts,
c'est tout simple, comme je songe aux miens... mais je trouve que c'est
le fait d'une canaille de faire semblant d'tre mon ami, et d'aller,
pendant ce temps-l, vous donner des conseils contre moi. coutez-les,
profitez-en, payez-les bien, vous n'en manquerez pas. Mais moi, je mets
 la porte l'ennemi qui me nuit auprs de vous. Voil!... Tant pis pour
ceux qui le trouvent mauvais... Je suis le matre chez moi; car enfin,
voyez-vous, madame de Blanchemont, je vous le dis, chacun pour soi!...
Vos intrts sont vos intrts  vous, mes intrts sont mes intrts 
moi. La canaille est de la canaille... Au _jour d'aujourd'hui_, chacun
songe  soi. Je suis le matre dans ma maison et dans ma famille, vous
avez vos intrts comme j'ai les miens; pour des conseils contre moi,
vous n'en manquerez gure, je vous le dis....

Et M. Bricolin continua ainsi pendant dix minutes  se rpter
fastidieusement sans s'en apercevoir, perdant  chaque parole le
souvenir d'avoir dit dj cent fois la mme chose.

Marcelle, qui avait vu rarement de prs des gens ivres, et qui n'avait
jamais caus avec aucun, l'coutait avec tonnement, se demandant s'il
tait devenu tout  coup idiot, et songeant avec effroi que le sort
de Rose et de son amant dpendait d'un homme dur et opinitre  jeun,
stupide et sourd quand le vin avait apais sa rudesse. Elle le laissa
ressasser pendant quelque temps les mmes lieux communs ignobles, puis,
voyant que cela pouvait durer jusqu' ce que le sommeil le prt sur sa
chaise, elle essaya de le dgriser en touchant brusquement la corde la
plus sensible.

--Voyons, monsieur Bricolin, dit-elle en l'interrompant, vous voulez
absolument acheter Blanchemont? Et si j'acceptais le prix que vous m'en
offrez, seriez-vous encore fch?

Bricolin fit un effort pour relever ses paupires dilates, et pour
regarder fixement Marcelle qui, de son ct, le regardait avec,
attention et assurance. Peu  peu l'oeil du fermier s'claircit, sa face
lourde et gonfle parut se raffermir, et on et dit qu'un voile tombait
de dessus ses traits. Il se leva et fit deux ou trois tours dans la
chambre, comme pour essayer ses jambes et rassembler ses ides. Il
craignait de rver. Quand il revint s'asseoir vis--vis de Marcelle, son
attitude tait solide et son teint presque ple.

--Pardon, madame la baronne, lui dit-il, qu'est-ce que vous m'avez fait
l'honneur de me dire?

--Je dis, reprit Marcelle, que je suis capable de vous laisser ma terre
pour deux cent cinquante mille francs, si....

--Si quoi? demanda Bricolin d'un ton bref et avec un regard de lynx.

--Si vous voulez me promettre de ne pas faire le malheur de votre fille.

--Ma fille! Qu'est-ce que ma fille a  faire dans tout cela?

--Votre fille aime le meunier d'Angibault; elle est fort malade, elle
peut en perdre la raison comme sa soeur. Entendez-vous, comprenez-vous,
monsieur Bricolin?

--J'entends, et ne comprends gure. Je vois bien que ma fille a une
espce d'amourette dans la tte. a peut passer d'un jour  l'autre,
comme a est venu. Mais quel si grand intrt portez-vous  ma fille?

--Que vous importe? Puisque vous ne comprenez pas qu'on puisse avoir de
l'amiti et de la compassion pour une fille charmante qui souffre, vous
comprenez du moins l'avantage d'tre propritaire de Blanchemont?

--C'est un jeu, madame la baronne. Vous vous moquez de moi. Vous avez
parl aujourd'hui  mon plus grand ennemi,  Tailland le notaire, qui
vous aura certainement conseill de me tenir la drage haute!

--Sans aucune animosit contre vous, il m'a donn les renseignements
ncessaires sur ma position. Or, je sais que je pourrais trouver un
acqureur trs-prochainement, et vous tenir, comme vous dites, la drage
trs-haute.

--Et c'est le meunier d'Angibault qui vous a procur ce bon
conseiller-l en cachette de moi?

--Qu'en savez-vous? Vous pourriez vous tromper. D'ailleurs, toute
explication  ce sujet est inutile; si je me contente de vos offres, que
vous importe le reste?

--Mais le reste... le reste, c'est qu'il faut que ma fille pouse un
meunier!

--Votre pre l'tait avant d'entrer comme fermier chez mes parents.

--Mais il a ramass du bien, et, au _jour d'aujourd'hui_, je suis en
position d'avoir un gendre qui m'aidera  acheter votre terre.

--A l'acheter trois cent mille francs, et peut-tre plus?

--C'est donc une condition _sinet quoi nomme_? Vous voulez que ce
meunier pouse ma fille? Quel intrt avez-vous  cela?

--Je vous l'ai dit, l'amiti, le plaisir de faire des heureux, toutes
choses qui vous paraissent bizarres; mais chacun son caractre.

--Je sais bien que dfunt M. le baron votre mari aurait donn dix mille
francs d'un mauvais cheval, quarante mille francs d'une mauvaise fille,
quand a lui passait par la tte. Ce sont des fantaisies de noble; mais
enfin a se conoit, c'tait pour lui, a lui procurait de l'agrment:
au lieu que faire un sacrifice purement pour le plaisir des autres, 
des gens qui ne vous tiennent en rien, que vous connaissez  peine....

--Vous me conseillez donc de ne pas le faire?

--Je vous conseille, dit vivement Bricolin effray de sa maladresse, de
faire ce qui vous plat! On ne dispute pas des gots et des ides; mais
enfin!...

--Mais enfin, vous vous mfiez de moi, cela est clair. Vous ne me croyez
pas sincre dans mes propositions?

--Dame, Madame! quelle garantie eu aurais-je? C'est une fantaisie de
reine qui peut vous passer d'un moment  l'autre.

--C'est pourquoi vous devriez vous hter de me prendre au mot.

Elle a pardieu raison, se dit M. Bricolin; dans sa folie, elle a plus
de sang-froid que moi.

--Voyons, madame la baronne, dit-il, quelle garantie me donneriez-vous?

--Un engagement crit.

--Sign?

--A coup sr.

---Et moi, je vous promettrais de donner ma fille en mariage  votre
protg?

--Vous m'en donneriez d'abord votre parole d'honneur.

--D'honneur? et puis aprs?

--Et puis tout de suite vous iriez, en prsence de votre mre, de votre
femme et de moi, la donner  Rose.

--Ma parole d'honneur? Rose est donc bien amourache?

--Enfin, consentez-vous?

--S'il ne faut que cela pour lui faire plaisir,  cette petite!...

--Il faut plus encore....

--Quoi donc?

--Il faut tenir votre parole.

La figure du fermier s'altra.

--Tenir ma parole... tenir ma parole! dit-il; vous en doutez donc?

--Pas plus que vous ne doutez de la mienne; mais, comme vous me demandez
un crit, je vous en demanderais un aussi.

--Un crit comme quoi tourn?

--Une promesse de mariage que je rdigerais moi-mme, que Rose
signerait; et que vous signeriez aussi.

--Et si Rose allait me demander une dot aprs tout cela?

--Elle y renoncerait par crit.

Ce serait une fameuse conomie, pensa le fermier, Cette diable de
dot qu'il aurait fallu fournir d'un jour  l'autre m'aurait empch
peut-tre d'acheter Blanchemont. Ne pas doter et avoir Blanchemont pour
deux cent cinquante mille francs, c'est cent mille francs de profit.
Allons, il n'y a pas  barguigner. Avec a que si Rose devenait folle,
il faudrait bien renoncer  trouver un gendre... et puis payer un
mdecin  l'anne.... Et puis enfin, c'est trop triste; a me ferait
trop de peine de la voir devenir laide et malpropre comme sa soeur. a
serait une honte pour nous d'avoir deux filles folles. Celle-l sera
drlement tablie, mais la seigneurie de Blanchemont peut repltrer
bien des choses. On critiquera d'un ct, on nous jalousera de l'autre.
Allons, soyons bon pre. L'affaire n'est pas mauvaise.

--Madame la baronne, dit-il, si nous essayions de voir comment on
pourrait tourner cet crit-l? C'est un drle de march tout de mme, et
je n'en ai jamais vu de modle.

--Ni moi non plus, rpondit madame de Blanchemont, et je ne sais s'il en
existe dans la lgislation moderne. Mais, qu'importe? avec du bon sens
et de la loyaut, vous savez qu'on peut rdiger un acte plus solide que
tous ceux des gens du mtier.

--a se voit tous les jours. Un testament, par exemple! le papier timbr
mme n'y fait rien. Mais j'en ai ici. J'en ai toujours. On doit toujours
avoir de a sous la main.

--Laissez-moi faire un brouillon sur papier libre, monsieur Bricolin, et
faites-en un de votre ct: nous comparerons, nous discuterons s'il y a
lieu, et nous transcrirons sur papier marqu.

--Faites, faites, Madame, rpondit Bricolin, qui savait  peine crire.
Vous avez plus d'esprit que moi, vous tournerez a mieux que moi, et
puis nous verrons.

Pendant que Marcelle crivait, M. Bricolin chercha dans un coin une
cruche d'eau, et, sans tre aperu, il la posa sur une encoignure,
s'inclina et en avala une certaine quantit. Il s'agit d'avoir sa tte,
pensait-il; il me semble bien que c'est revenu; mais de l'eau froide
dans le sang, c'est trs-bon en affaires, a rend prudent et mfiant.

Marcelle, inspire par son coeur, et doue d'ailleurs d'une grande
lucidit d'intelligence dans ses gnreuses rsolutions, rdigea un
crit qu'un lgiste et pu regarder comme un chef-d'oeuvre de clart,
quoiqu'il ft crit en bon franais, qu'il n'y et pas un mot de l'argot
consacr, et qu'il ft empreint de la plus admirable bonne foi. Quand
Bricolin en eut cout la lecture, il fut frapp de la prcision de cet
acte, qu'il n'et pas dict, mais dont il comprenait fort bien la valeur
et les consquences.

Le diable soit des femmes! pensa-t-il. On a bien raison de dire que,
quand par hasard elles s'entendent aux affaires, elles en remontreraient
au plus malin d'entre nous. Je sais bien que, quand je consulte la
mienne, elle s'aperoit toujours de ce qui peut laisser une porte
ouverte en ma faveur ou  mon dtriment. Je voudrais qu'elle ft l!
Mais elle nous retarderait par ses objections. Nous verrons bien quand
il sera question de signer. Qu'est-ce qui croirait pourtant que cette
jeune dame-l, qui est une liseuse de romans, une rpublicaine et un
cerveau brl, est capable de faire si sagement une folie? J'en perdrai
la tte d'tonnement. Buvons encore un verre d'eau. Pouah! que c'est
mauvais! que de bon vin il me faudra boire aprs le march pour me
refaire l'estomac!



XXXI.

ARRIRE-PENSE.

a me parait sans objection, dit M. Bricolin quand il eut cout
attentivement une seconde et une troisime lecture de l'acte, tout en
suivant avec ses yeux, qui s'agrandissaient et s'claircissaient 
chaque ligne, le texte que Marcelle tenait entre eux deux. Il n'y a
qu'une petite chose que je trouve  redire, c'est le prix, madame
Marcelle; vrai, c'est trop cher de vingt mille francs. Je ne
rflchissais pas d'abord quel tort pouvait me faire le mariage de
ma fille avec ce meunier. On va dire que je suis ruin, puisque je
l'tablis si misrablement. a m'tera mon crdit. Et puis, ce garon
n'a pas de quoi acheter les prsents de noce. C'est encore une dpense
de huit ou dix mille francs qui retombera  ma charge. Rose ne peut pas
se passer d un joli trousseau.... Je suis sr qu'elle y tient!

--Je suis sre, moi, qu'elle n'y tient pas, dit Marcelle. coutez,
monsieur Bricolin, elle pleure! l'entendez-vous?

--Je ne l'entends pas, Madame, je crois que vous vous trompez.

--Je ne me trompe pas, dit Marcelle en ouvrant la porte; elle souffre,
elle sanglote, et sa soeur crie! Comment, vous hsitez, Monsieur? Vous
trouvez le moyen de vous enrichir en lui rendant la sant, la raison, la
vie peut-tre, et, dans un moment pareil, vous songez  gagner encore
sur votre march! Vraiment! ajouta-t-elle avec indignation, vous n'tes
pas un homme, vous n'avez pas d'entrailles! Prenez garde que je ne me
ravise, et que je ne vous abandonne aux calamits qui psent sur votre
famille comme un chtiment de votre avarice!

De cette sortie vhmente, le fermier n'entendit clairement que la
menace de rompre le march.

--Allons, Madame, passez-moi dix mille francs, dit-il, et c'est conclu.

--Adieu! dit Marcelle. Je vais voir Rose; faites vos rflexions, les
miennes sont faites; je ne changerai rien  mes conditions. J'ai un
fils, et je n'oublie pas qu'en songeant aux autres, je ne dois pas trop
le sacrifier.

--Rasseyez-vous donc, madame Marcelle, et laissons dormir la pauvre
Rose. Elle est si malade!

--Allez donc la voir vous-mme! dit Marcelle avec feu; vous vous
convaincrez qu'elle ne dort pas. Peut-tre que ses souffrances vous
feront souvenir que vous tes son pre.

--Je m'en souviens, rpondit Bricolin effray de la pense que Marcelle
pourrait bien changer d'avis s'il lui donnait le temps de la rflexion.
Allons, Madame, bclons cet acte-l, afin de pouvoir en porter la
nouvelle  Rose et la gurir.

--J'espre, Monsieur, que vous lui donnerez votre consentement pur et
simple, et qu'elle ne saura jamais que je vous l'ai achet.

--Vous ne voulez pas qu'elle sache que c'est une condition entre nous?
a m'arrange! Alors, il est inutile qu'elle signe l'crit.

--Pardon, elle le signera sans le bien comprendre. Ce sera une espce de
dot que j'aurai faite  son fianc.

--a revient au mme. Mais, moi, a m'est gal; Rose est assez
raisonnable pour comprendre que je ne pouvais pas la marier si btement
sans lui en faire retirer quelque avantage dans l'avenir. Mais le
paiement, madame Marcelle, vous exigez donc qu'il se fasse comptant?

--Vous m'avez dit que vous tiez en mesure.

--Sans doute, je le suis! Je viens de vendre une grosse mtairie qui
tait trop loin de mes yeux, et dont j'ai touch, il y a huit jours,
le paiement intgral; chose qui ne se fait gure dans notre pays;
mais c'est un grand seigneur qui m'a achet a, et ces gens-l ont du
comptant  pleins coffres. C'est un pair de France, c'est monsieur le
duc de ***, qui voulait faire un parc sur mes terres et s'arrondir. a
lui convenait, j'ai vendu cher, comme de juste!

--N'importe, vous avez les fonds?

--Je les ai en portefeuille, en beaux billets de banque, dit Bricolin en
baissant la voix. Je vas vous les faire voir pour que vous n'ayez pas de
souci.

Et aprs avoir t fermer les portes au verrou, il tira de sa ceinture
un norme portefeuille de cuir gras et luisant, o s'amoncelait une
quantit de billets sur la banque de France. tonn de l'air indiffrent
avec lequel Marcelle les comptait:

--Oh! dit-il, a fait frmir d'avoir tant d'argent que a  la fois!
Heureusement qu'il n'y a plus de chauffeurs, et qu'on peut se risquer 
garder a quelques jours sans le placer. Je porte a tout le jour sur
moi; la nuit, je le mets sous mon oreiller, je dors dessus. Il me tarde
tant de m'en dbarrasser! Si je n'avais pas fait affaire avec vous tout
de suite, j'aurais achet un coffre de fer pour le serrer, en attendant
le placement, car de confier a  des notaires ou  des banquiers, pas
si bte! Aussi, je voudrais que nous pussions bcler notre march ce
soir, afin de n'avoir plus  garder ce trsor.

--J'espre bien que nous allons terminer de suite, dit Marcelle.

--Mais quoi! sans consulter? et ma femme? et mon notaire?

--Votre femme est ici; quant  votre notaire, si vous l'appelez, il faut
que j'appelle aussi le mien.

--Ces diables de notaires gteront tout, croyez-moi, Madame! J'en sais
aussi long qu'eux, et vous aussi, car notre acte est bon, et si nous le
faisons enregistrer, il nous en cotera diablement.

--Passons-nous donc de cette formalit. Je vous vendrai, comme on dit,
de la main  la main.

--Un march si important! a fait frmir cependant! Mais ceci n'est
qu'une promesse aprs tout: si nous la signions?

--C'est une promesse qui vaut acte. Je suis prte  la signer. Allez
chercher votre femme.

--Il le faut bien, se dit Bricolin. Pourvu que a ne prenne pas trop de
temps et que le vent ne tourne pas pendant une heure de dispute que
la Thibaude va peut-tre me chercher! Vous allez voir Rose, madame
Marcelle? Ne lui dites rien encore.

--Je m'en garderai bien! mais vous me permettez de lui faire entrevoir
quelque esprance de votre consentement?

--Au point o nous en sommes, a se peut, rpondit Bricolin, s'avisant
avec sagacit que la vue de Rose et de ses larmes tait le meilleur
moyen d'entretenir Marcelle dans ses gnreuses intentions.

M. Bricolin trouva sa femme dans des dispositions bien diffrentes de
celles qu'il prvoyait. Madame Bricolin tait dure, acaritre; mais,
quoique plus avare que son mari dans les dtails de la vie, elle tait
peut-tre moins cupide quant  l'ensemble; plus amre dans ses paroles,
plus insensible en apparence, elle tait plus capable que lui d'un bon
mouvement dans l'occasion. D'ailleurs, elle tait femme, et le sentiment
maternel, pour tre cach sous des formes acerbes, n'en tait pas moins
vivant dans son sein.

--Monsieur Bricolin, dit-elle en venant  sa rencontre et en s'enfermant
avec lui dans la cuisine o brlait tristement une maigre chandelle, tu
me vois dans la peine. Rose est plus malade que tu ne penses. Elle ne
fait que crier et pleurer comme si elle avait perdu la tte. Elle aime
ce meunier; c'est comme une punition de Dieu pour nos pchs. Mais le
mal est fait, son coeur est pris, et elle est tout juste comme tait sa
soeur quand elle commenait  _dmnager_. D'un autre ct, l'tat de
l'autre empire et menace de devenir intolrable. Le mdecin, voyant
qu'elle faisait mine de briser les portes, vient d'exiger qu'on la
laisst sortir et _vaguer_ dans la garenne et le vieux chteau comme
 l'ordinaire. Il dit qu'elle est habitue  tre seule, toujours en
mouvement, et que si on la tient enferme avec du monde autour d'elle,
elle deviendra furieuse. Mais j'en tremble, si elle allait se tuer! Elle
parait si mchante ce soir! Elle, qui ne parle jamais, nous a dit
toutes les horreurs de la vie. J'ai l'estomac qui m'en fait mal. C'est
abominable de vivre comme a! Et quand on pense que c'est _une amour
contrarie_ qui en est la cause! Nous avons pourtant galement bien
lev toutes nos filles! Les autres se sont maries comme nous avons
voulu, elles nous font honneur; elles sont riches, et elles ont l'esprit
de se trouver heureuses, quoique leurs maris ne soient pas des jolis
coeurs. Mais l'ane et la dernire ont des ttes de fer, et puisque
nous avons eu le guignon de ne pas comprendre ce qui pouvait perdre
l'une, nous devons avoir la prudence de ne pas contrarier l'autre.
J'aimerais mieux qu'elle ne ft pas ne que d'pouser ce meunier! Mais
elle le veut, et comme j'aimerais mieux la voir morte que folle, il faut
prendre son parti l-dessus. Je te le dis donc, monsieur Bricolin, je
donne mon consentement, et il faut bien que tu donnes le tien. Je
viens de dire  Rose que si elle voulait absolument se marier avec cet
homme-l, je ne l'en empcherais pas. a a paru la calmer, quoiqu'elle
n'ait pas eu l'air de me comprendre ou de me croire. Il faut que tu
ailles chez elle et que tu dises de mme.

--Comme a se trouve! s'cria Bricolin enchant. Tiens, femme, lis-moi
ce bout d'crit, et dis-moi s'il n'y manque rien.

--Je tombe des nues! dit la fermire aprs avoir lu l'crit. Et aprs
maintes exclamations, elle rassembla toutes les glaces de sa volont
pour le relire avec toute l'attention d'un procureur.--Cet crit-l
est bon pour toi, dit-elle. a vaut un jugement. Tu n'as pas besoin de
consulter, monsieur Bricolin; tu n'as qu' signer. C'est tout profit,
tout bonheur! a fait nos affaires et a contente Rose. On a raison de
dire que quand on a bonne intention, le bon Dieu vous en rcompense.
J'tais dcide  la donner pour rien  son amant, et nous en voil bien
pays! Signe, signe, mon vieux, et paie. a fera que l'acte aura reu
excution, et qu'il n'y aura pas  y revenir.

--Payer dj? comme a tout d'un coup! sur un chiffon de papier qui
n'est pas seulement notari?

--Paie! te dis-je, et fais publier les bans demain matin.

--Mais si l'on faisait entendre raison  la petite! Peut-tre qu'elle se
portera bien demain, et qu'elle consentira  en pouser un autre si on
la raisonne, et si tu sais t'y prendre avec elle. On pourrait dire alors
qu'un acte pareil de ma part est une folie, une btise qui ne peut pas
engager ma fille....

--Eh bien! alors la vente serait annule!

--Savoir! on peut toujours plaider.

--Tu perdrais!

--Savoir encore! D'ailleurs, qu'est-ce que a fait? La vente serait
suspendue. Un procs, on peut faire durer a longtemps. Tu sais que
madame de Blanchemont ne peut pas attendre. a la forcerait bien 
transiger.

--Bah! avec ces histoires-l on fait mal parler de soi, monsieur
Bricolin. On perd son honneur et son crdit. Il y a toujours profit 
agir rondement.

--Eh bien, _on verra_, Thibaude! Va toujours dire  ta fille que c'est
conclu. Peut-tre que quand elle ne se sentira plus contrarie, elle
ne se souciera plus tant de son Grand-Louis; car a m'a l'air tout
bonnement d'une _pique_ entre elle et moi qui lui monte comme a la
tte. Dis donc? il n'a pas mal manoeuvr dans tout a, le meunier! Il a
su trouver le moyen de capter la protection et l'amiti de cette darne,
je ne sais comment.... Le gaillard n'est pas sot!

--Je le dtesterai toute ma vie! rpondit la fermire; mais c'est gal.
Pourvu que Rose ne devienne pas comme sa soeur, je battrai froid  son
mari et je me tairai.

--Oh! son mari, son mari!... il ne l'est pas encore!

--Si fait, Bricolin, c'est une affaire finie: va signer.

--Et toi? il faut bien que tu signes aussi?

--Je suis prte.

Madame Bricolin entra dlibrment chez sa fille, o Marcelle
l'attendait, et elle signa avec son mari sur un coin de la commode.

Quand ce fut fait, Bricolin dit tout bas  sa femme, avec un regard de
triomphe farouche:

--Thibaude! la vente est bonne et la condition est nulle! Tu ne savais
pas a, toi qui prtends tout savoir!

Rose avait toujours la fivre et des douleurs intolrables  la tte;
mais depuis que la folle tait dehors et qu'on ne l'entendait plus
crier, Rose avait les nerfs plus calmes. Quand Marcelle eut sign et
qu'elle prsenta la plume  sa jeune amie, celle-ci eut bien de la peine
 comprendre ce dont il s'agissait; mais quand elle l'eut compris, elle
fondit en larmes et se jeta avec effusion dans les bras de son pre, de
sa mre et de son amie, en disant  l'oreille de celle-ci:

Divine Marcelle, c'est un prt que j'accepte; je serai assez riche un
jour pour m'acquitter envers votre fils.

La grand'mre Bricolin fut la seule de la famille qui comprt la noble
conduite de Marcelle. Elle se jeta  ses genoux et les embrassa sans
rien dire.

--Et maintenant, dit Marcelle tout bas  la vieille, il n'est pas bien
tard, dix heures seulement! Grand-Louis pourrait bien tre encore sur
le terrier, et d'ailleurs il n'y a pas si loin d'ici  Angibault. Si on
envoyait quelqu'un le chercher? Je n'ose le proposer; mais on pourrait
le faire arriver comme par hasard, et une fois ici il faudrait bien
l'instruire de son bonheur.

--Je m'en charge! s'cria la veille. Quand je devrais aller moi-mme au
moulin! Je retrouverais mes jambes de quinze ans pour a!

Elle sortit elle-mme en effet dans le village, mais elle ne trouva pas
le meunier. Elle voulut lui dpcher un garon de ferme. Ils taient
tous ivres, endormis dans leur lit ou au cabaret, incapables de se
mouvoir. La petite Fanchon tait trop poltronne pour s'en aller de nuit
par les chemins; d'ailleurs, il n'tait pas humain d'exposer cette jeune
enfant, un soir de fte,  rencontrer toutes sortes de gens. La mre
Bricolin allait, cherchant sur le terrier devenu presque dsert,
quelqu'un d'assez mr et d'assez prudent pour se charger de sa
commission, lorsque l'oncle Cadoche, sortant de dessous le porche de
l'glise, o il venait de marmotter une dernire prire, s'offrit  ses
regards.



XXXII.

LE PATACHON.

--Vous vous promenez bien tard, madame Bricolin? dit le mendiant 
la vieille fermire; vous avez l'air de chercher quelqu'un? Votre
petite-fille est rentre depuis longtemps. Son papa l'a joliment
contrarie aujourd'hui!...

--C'est bon, c'est bon, Cadoche, rpondit la vieille, je n'ai pas
d'argent sur moi. Mais je crois qu'on t'a donn aujourd'hui chez nous.

--Je ne vous demande rien; ma journe est faite; j'ai bu trois petits
verres ce soir, et je n'en vas que plus droit. Tenez, mre Bricolin,
ce n'est pas votre mari, ni mme votre garon le gros monsieur, qui
porteraient la boisson comme je le fais  mon ge. Je vous souhaite le
bonsoir. Je m'en vas coucher  Angibault.

--A Angibault? Cadoche, mon vieux, tu vas  Angibault?

--a vous tonne? Ma maison est  deux grandes lieues d'ici du ct de
_Jeu-les-Bois_. Je n'ai pas besoin de me fatiguer. Je m'en vas passer la
nuit chez mon neveu le meunier; j'y suis toujours bien reu, et on ne me
met pas  la paille, comme dans les autres maisons, comme chez vous, par
exemple, qui tes pourtant assez riches encore, malgr les chauffeurs!
Chez mon neveu, il y a un lit pour moi dans le moulin, et on n'a pas
peur que j'y mette le feu... comme chez vous o, quand on n'a pas le feu
aux pieds on l'a dans la tte.

Ces allusions  la catastrophe dont son mari avait t victime firent
passer un frisson dans le vieux sang de la mre Bricolin; mais elle fit
un effort pour ne penser qu' sa petite-fille et  des jours meilleurs.

--C'est donc chez le Grand-Louis que tu vas? dit-elle au vieillard.

--Sans doute; chez le meilleur de mes neveux, chez mon vrai neveu, mon
hritier futur!

--Dis donc, Cadoche, puisque tu es dans ton bon sens et que tu es si ami
du Grand-Louis, tu peux lui rendre un fameux service. Il y a une affaire
qui presse, et il faut qu'il vienne tout de suite me parler: dis-lui a,
je l'attendrai  la porte de la grand'cour. Qu'il prenne sa jument, il
ira plus vite.

--Sa jument? il ne l'a plus; on la lui a vole.

--C'est gal, qu'il vienne, n'importe comment! l'affaire l'intresse
beaucoup.

--Et qu'est-ce que c'est que cette affaire?

--Ah! bon, il veut qu'on lui explique a,  prsent! Cadoche, il y aura
une pice neuve de vingt sous pour toi, que tu pourras venir chercher
demain matin.

--A quelle heure?

--Quand tu voudras.

--J'irai  sept heures. Soyez-y, parce que je n'aime pas  attendre.

--Va donc!

--J'y vas. Je n'en ai pas pour trois quarts d'heure. Ah! c'est que j'ai
de meilleures jambes que votre mari, mre Bricolin, et pourtant j'ai dix
ans de plus.

Le mendiant partit d'un pas assez ferme en effet. Il approchait
d'Angibault, lorsqu'il se trouva dans un chemin troit, juste devant la
calche de M. Ravalard, conduite  grand train par le patachon roux et
mchant, qui ddaigna de lui crier gare! et poussa ses chevaux sur lui.

Il est contraire  la dignit du paysan berrichon de se dranger
jamais pour une voiture, quelque avertissement qu'il reoive, quelque
difficult qu'il y ait  se dranger pour lui. L'oncle Cadoche tait
plus fier que qui que ce soit dans le pays. Habitu  traiter du haut de
sa grandeur, avec un srieux comique, tous ceux auxquels il tendait
une main suppliante, il affecta de ralentir son allure et de garder le
milieu du chemin, quoiqu'il sentit l'haleine ardente des chevaux sur
son paule.--Range-toi donc, animal! cria enfin le patachon en lui
allongeant un grand coup de fouet autour du visage.

Le mendiant se retourna, et, saisissant les chevaux  la bride, il les
fit reculer si fort, qu'ils faillirent verser la voiture dans le foss.
Alors s'engagea entre lui et le patachon furieux une lutte dsespre;
celui-ci frappant toujours de son fouet et profrant mille imprcations;
le vieux Cadoche se garantissant de ses atteintes en se baissant sous la
tte des chevaux, et les poussant toujours en leur secouant le mors avec
force, tantt les faisant reculer, tantt reculant lui-mme devant eux.
M. Ravalard avait pris d'abord des airs de grand seigneur, comme il
convient  un homme qui roule carrosse pour la premire fois de sa vie.
Il avait jur lui-mme contre l'insolent qui osait l'arrter; mais, le
bon coeur du Berrichon l'emportant bientt sur l'orgueil du parvenu, ds
qu'il vit que le vieillard bravait follement un danger rel:

--Prenez garde, dit-il au patachon en se penchant hors de sa calche;
prenez garde de faire du mal  ce pauvre homme!

Il tait trop tard: les chevaux, exasprs d'tre fouettes d'un ct et
repousss de l'autre, avaient fait un bond furieux: ils avaient renvers
Cadoche. Grce  l'admirable instinct de ces gnreux animaux, ils
franchirent son corps sans le toucher, mais les deux roues de la voiture
lui passrent sur la poitrine.

Le chemin tait sombre et dsert. Il faisait trop nuit pour que M.
Ravalard pt distinguer ce porteur de haillons couleur de terre, tendu
derrire sa calche qui fuyait rapidement, le patachon lui-mme ne
pouvant matriser ses chevaux. D'abord le bourgeois prouva la peur de
verser; quand l'attelage se calma, le mendiant tait dj bien dpass.

--J'espre que vous ne l'avez pas renvers? dit-il  son cocher, qui
tremblait encore de peur et de colre.

--Non, non, dit le patachon convaincu ou non de ce qu'il affirmait. Il
est tomb de ct. C'est sa faute, vieille canaille! mais les chevaux
n'y ont pas touch, et il n'a pas eu de mal, car il n'a pas seulement
cri. Il en sera quitte pour la peur, et a lui servira de leon.

--Mais si nous retournions voir? dit M. Ravalard.

--Oh! non, non, Monsieur; pour une gratignure ces gens-l vous feraient
un procs. Il n'aurait mme rien du tout qu'il ferait semblant d'avoir
la tte casse pour vous faire donner beaucoup d'argent. J'en ai
accroch un comme a une fois qui a eu la patience de rester quarante
jours au lit pour se faire indemniser par mon bourgeois de quarante
jours de travail perdu. Et il n'tait pas plus malade que moi.

--Ces gens-l sont bien fins! dit M. Ravalard. Cependant, j'aimerais
mieux n'avoir jamais de calche que d'craser n'importe qui. Une autre
fois, petit, il faudra s'arrter court plutt que de se disputer comme
a; c'est dangereux.

Le patachon, qui ne se souciait pas des suites de l'affaire, fouetta
encore ses chevaux pour s'loigner au plus vite. Il n'tait pas sans
terreur et sans remords, et il jura entre ses dents jusqu' la fin du
voyage.

Le meunier, Lmor, la Grand'Marie et M. Tailland le notaire, sortaient
en ce moment du moulin. Lmor tait rsolu  partir le lendemain; il
passait l sa dernire soire, peu attentif  ce qui se disait autour de
lui, et contemplant, plong dans une douce mlancolie, la beaut du ciel
et le miroitement des toiles dans la rivire. Le meunier, triste et
sombre, s'efforait de faire politesse au notaire, qui venait de rdiger
un testament  quelques pas de l, chez un mtayer de la Valle-Noire,
et qui, en repassant devant le moulin, s'y tait arrt pour allumer son
cigare et les lanternes de son cabriolet. La Grand'Marie tait en train
de lui expliquer qu'en prenant une autre direction il viterait un long
trajet pierreux, et Grand-Louis assurait qu'en passant ce mme chemin au
pas ou  pied, en conduisant le cheval par la bride, il aurait le reste
du chemin meilleur. Le notaire, quand il s'agissait de ses aises, tait
ce qu'on, appelle dans le pays extrmement _fafiot_, mot intraduisible
qui dsigne un homme  la fois musard et minutieux. Il venait de perdre
un quart d'heure qu'il et pu employer chez lui  se reposer,  se faire
expliquer comme quoi il pouvait viter un quart d'heure de fatigue
lgre.

Il trouvait que mener  pied son cheval par la bride tait encore plus
fatigant que de rester dans sa carriole en supportant les cahots, mais
que des deux le meilleur ne valait rien et troublait la digestion.

--Allons, dit le meunier, en qui les tristes penses ne pouvaient
touffer l'obligeance et la bont naturelles, suivez-moi en vous
promenant tout doucement, je vas vous conduire votre quipage jusque
l-haut. Quand nous aurons dpass les vignes, vous aurez tout chemin de
sable.

En remplissant avec bonhomie l'office de groom, Grand-Louis fut bientt
oblig de ranger le cabriolet presque dans le foss pour laisser passer
la calche de M. Ravalard qui allait grand train. M. Ravalard, proccup
de sa rencontre avec le mendiant, ne songea pas  rpondre au bonsoir
amical du meunier.

--C'est donc parce qu'il a voiture qu'il ne me reconnat pas? dit
celui-ci  Lmor qui l'avait suivi. Argent, argent! tu fais tourner le
monde comme l'eau la roue de mon moulin. Ce damn patachon brisera tout
s'il va de ce train-l sur nos cailloux; sans doute qu'il a du vin dans
la tte et de l'argent dans le gousset. Je ne sais pas lequel grise le
mieux. Ah! Ros! Ros! ils te feront boire le poison de la vanit, et
avant peu, tu m'oublieras peut-tre aussi. Cependant elle paraissait
presque m'aimer ce soir; elle avait les yeux pleins de larmes quand
on l'a spare de moi. Je ne lui parlerai plus... elle me regrettera
peuttre... Ah! que je serais heureux si je n'tais pas si malheureux!

Le meunier fut tir de ses rflexions par un cart du cheval qu'il
conduisait. Il se pencha en avant et vit quelque chose de ple en
travers du chemin. Le cheval refusait obstinment d'avancer, et la
trane ombrage tait si noire en cet endroit que Grand-Louis fut oblig
de mettre pied  terre pour voir s'il avait heurt un tas de pierres ou
un ivrogne.

--Oh! diable! mon oncle, dit-il en reconnaissant la grande taille et la
besace du mendiant. Hier soir, c'tait au bord du foss, encore passe,
mais aujourd'hui c'est tout en travers des ornires! Il parat que
vous aimez cet endroit-l; mais vous y faites mal votre lit. Allons,
rveillez-vous donc, et venez coucher au moulin, vous y serez un peu
mieux que sous les pieds des chevaux.

--Cet homme est mort! dit Henri en soulevant le mendiant dans ses bras.

--Oh! n'ayez pas peur! il a souvent pass par cette mort l; a le
connat. Il porte pourtant bien la boisson, le compre! mais un jour
de fte on en prend plus que de raison, et il n'y a, comme on dit en
parlant du vin, si fidle ami qui ne vienne  vous trahir. Allons,
laissons-le au pied de cet arbre; nous le reprendrons en passant pour le
conduire  la maison.

[Illustration: C'tait vilain... ce patient qui hurlait.]

Lmor toucha le bras du mendiant.

--Si je ne sentais son pouls battre faiblement, dit-il, je jurerais
qu'il est mort. Quoi! ce n'est pas assez de la misre, de la vieillesse
et de l'abandon, sans qu'une passion honteuse trane ainsi ce malheureux
sous les pieds des hommes! Et c'est pourtant l un homme aussi!

--Bah! vous tes svre comme un buveur d'eau, vous! Qui est-ce qui a
dit que le pauvre a besoin de boire l'oubli de ses maux? J'ai entendu
cette parole-l quelque part; c'est une vrit.

Au moment o Lmor et le meunier allaient abandonner provisoirement
Cadoche, celui-ci fit entendre un gmissement profond.

--Eh bien! mon oncle, dit en souriant le meunier, a ne va pas mieux?

--Je suis mort! rpondit faiblement le mendiant. Ayez piti de moi!
achevez-moi... je souffre trop.

--a se passera, mon oncle. Un peu d'eau et un bon lit....

--Ils m'ont cras, ils m'ont pass sur le corps! reprit le mendiant.

--Mais, ce n'est pas impossible! dit Lmor.

--Oh! a se dit toujours comme a, reprit le meunier qui avait vu trop
souvent les divagations pnibles de l'ivresse pour s'inquiter beaucoup.
Voyons, pre Cadoche, vous est-il arriv malheur tout de bon?

--Oui, la voiture, la voiture... sur l'estomac, sur le ventre, sur les
bras!...

--Dcrochez donc une des lanternes de ce cabriolet, et apportez-la ici,
dit le meunier  Lmor. a claire un coin, a obscurcit l'autre; quand
il aura a sous le nez, nous verrons bien s'il a _du mal ou du vin_.

--Non! pas de vin... pas de vin, murmurait le mendiant, on m'a
assassin, cras comme un pauvre chien; il faudra que j'en meure. Que
le bon Dieu et la sainte Vierge, et tous les bons chrtiens aient piti
de moi et vengent ma mort!

[Illustration: Elle s'lana dehors portant son fils dans ses bras.]

Lmor approcha la lanterne. La face du mendiant tait livide, ses
vtements taient trop dlabrs pour qu'une dchirure et une souillure
de plus ou de moins pussent servir d'indice, mais en cartant les
haillons qui lui couvraient la poitrine, on vit sur ses ctes dcharnes
des traces d'un rouge ardent; c'taient les bandes de fer des roues qui
l'avaient sillonn. Cependant le sang n'avait pas jailli, les ctes ne
paraissaient pas brises, et la respiration tait encore assez libre.
Il put mme raconter son accident, et il eut assez de force pour vomir
contre le riche en voiture et le vil mercenaire qui renchrissait sur
l'insolence et la cruaut du matre, toutes les imprcations et tous les
serments de vengeance que la rage et le dsespoir purent lui suggrer.

--Dieu merci! dit le meunier, vous n'en tes pas mort, mon pauvre
Cadoche, et il faut esprer que vous n'en mourrez pas. Tenez, la roue
de droite tait dans ce foss, on en voit la trace; c'est ce qui vous
a sauv: la voiture, en y penchant, a pes sur vous aussi peu que
possible. C'est un miracle qu'elle n'ait pas vers sur l'autre flanc.

--J'y avais bien fait mon possible! dit le mendiant.

--Eh bien! votre malice vous a servi, mon oncle. Ils n'ont pas pu vous
craser, et nous leur revaudrons a, non pas  ce pauvre M. Ravalard qui
en aura plus de chagrin que vous, mais  ce damn mchant enfant!

--Et _mes journes_ que je vais perdre! dit le mendiant d'un ton dolent.

--Ah! dame! vous gagniez peut-tre plus d'argent  vous promener que
nous autres  travailler. Mais on vous aidera, pre Cadoche; on fera une
qute pour vous; et je vous donnerai, moi, votre pesant de bl; ne vous
chagrinez pas. Quand on a du mal il ne faut pas se laisser achever par
la peur.

En parlant ainsi le bon meunier, avec l'aide de Lmor, plaa le mendiant
dans le cabriolet, et ils le ramenrent au pas, vitant les cailloux
avec un soin extrme. M. Tailland, qui ne gravissait pas vite la
colline, de crainte de s'essouffler, s'tonna de les voir revenir, et,
quand il sut de quoi il tait question, il prta son cabriolet de bonne
grce, non sans s'inquiter pourtant un peu du retard que cet accident
lui faisait prouver et de la fatigue qu'il aurait  remonter la cte,
quand il tait dj en haut. Il ne la redescendit pas moins, pour voir
s'il pourrait aider ses amis du moulin  secourir le pauvre Cadoche.

Quand on dposa le vieillard sur le propre lit du meunier, il tomba en
dfaillance. On lui ft respirer du vinaigre.

--J'aimerais mieux l'odeur de l'eau-de-vie, dit-il, quand il commena 
revenir, c'est plus sain.

On lui en apporta.

--J'aimerais mieux la boire que de la respirer, dit-il, c'est plus
fortifiant.

Lmor voulut s'y opposer. Aprs un tel accident, cet ardent breuvage
pouvait et devait provoquer un accs de fivre terrible. Le mendiant
insista. Le meunier essaya de l'en dtourner; mais le notaire, qui
avait trop tudi sa propre sant pour n'avoir pas quelques prjugs en
mdecine, dclara que l'eau, dans un tel moment, serait mortelle  un
nomme qui n'en avait peut-tre pas bu une goutte depuis cinquante ans;
que l'alcool, tant sa boisson ordinaire, ne pouvait lui faire que
du bien, qu'il n'avait pas d'autre mal srieux que la peur, et que
l'excitation d'un _petit-verre_ lui remettrait les sens. La meunire
et Jeannie, qui, comme tous les paysans, croyaient aussi  la vertu
infaillible du vin et du _brandevin_ dans tous les cas, affirmrent,
comme le notaire, qu'il fallait contenter ce pauvre homme. L'avis de la
majorit l'emporta, et pendant qu'on cherchait un verre, Cadoche, qui
se sentait dvor rellement par la soif qu'excitent les grandes
souffrances, porta prcipitamment la bouteille  ses lvres et en avala
d'un trait plus de la moiti.

--C'est trop, c'est trop! dit le meunier en l'arrtant.

--Comment, mon neveu! rpondit le mendiant avec la dignit d'un pre de
famille rclamant l'exercice lgitime de son autorit, tu me mesures ma
part chez toi? Tu _chichottes_ sur les secours que mon tat rclame?

Ce reproche injuste vainquit la prudence du simple et bon meunier. Il
laissa la bouteille  ct du mendiant en lui disant:

--Gardez a pour plus tard, mais  prsent, c'est assez.

--Tu es un bon parent et un digne neveu! dit Cadoche, qui parut tout
 coup comme ressuscit par l'eau-de-vie; et si je dois en mourir, je
prfre que ce soit chez toi, parce que tu me feras faire un enterrement
convenable. J'ai toujours aim a, un bel enterrement! coute, mon
neveu, garons de moulin, notaire!... je vous prends tous  tmoin,
j'ordonne  mon neveu et  mon hritier, Grand-Louis d'Angibault de me
faire porter en terre ni plus ni moins honorablement qu'on le fera sans
doute bientt pour le vieux Bricolin de Blanchemont, qui me survivra de
peu, malgr qu'il soit plus jeune... mais qui s'est laiss brler les
jambes dans le temps... Ah! ah! dites donc, vous autres, faut-il tre
bte pour se laisser _rtir les quilles_ pour de l'argent qu'on a en
dpt! Il est vrai qu'il y en avait du sien avec, dans le pot de fer!...

--Qu'est-ce qu'il dit donc? dit le notaire qui s'tait assis devant une
table et qui n'tait pas trop fch de voir la meunire prparer du th
pour le malade, comptant en avaler aussi une tasse bien chaude pour se
prserver des vapeurs du soir au bord de la Vauvre. Qu'est-ce qu'il nous
chante avec ses quilles rties et son pot de fer?

--Je crois qu'il bat la campagne, rpondit le meunier. Au reste, quand
il ne serait ni sol ni malade, il est assez vieux pour radoter, et
les histoires de sa jeunesse l'occupent plus que celles d'hier. C'est
l'habitude des vieillards. Comment vous sentez-vous, mon oncle?

--Je me sens bien mieux depuis cette petite goutte, quoique ton
_brandevin_ soit diablement fade! M'aurait-on fait la niche d'y mettre
de l'eau par conomie? coute, mon neveu, si tu me refuses quelque chose
pendant ma maladie, je te dshrite!

--Ah oui, parlons de a, _pour changer_! dit le meunier en haussant les
paules. Vous feriez mieux d'essayer de dormir, pre Cadoche.

--Dormir, moi? Je n'en ai nulle envie, rpondit le mendiant en se
redressant sur son coussin et en promenant autour de lui des yeux
tincelants. Je sens bien que je suis cuit, mais je ne veux pas mourir
sur le flanc comme un boeuf. Oui-da! je sens quelque chose de bien lourd
dans mon estomac, l, sur le coeur, comme si j'avais une pierre  la
place. a me dmange... a me gne. Meunire! faites-moi donc des
compresses. Personne ne s'occupe de moi ici, comme si je n'tais pas un
oncle  succession!

--N'aurait-il pas les ctes enfonces? dit Lmor. C'est peut-tre l ce
qui oppresse le coeur?

--Je n'y connais goutte, ni personne ici, dit le meunier; mais on
peut bien envoyer chercher le mdecin, qui est sans doute encore 
Blanchemont.

---Et qui est-ce qui la paiera, la visite du mdecin? dit le mendiant,
qui tait aussi avare que vaniteux de sa prtendue richesse.

--Ce sera moi, rpondit Grand-Louis,  moins qu'il ne veuille agir par
humanit. Il ne sera pas dit qu'un pauvre diable crvera chez moi faute
de tous les secours qu'on donnerait  un riche. Jeannie, monte sur
Sophie, et va-t'en bien vite chercher M. Lavergne.

--Monte sur Sophie? dit Cadoche en ricanant. Tu dis cela par habitude,
mon neveu! Tu oublies qu'on t'a vol Sophie.

--On a vol Sophie? dit la meunire en se retournant.

--Il draisonne, rpondit le meunier. Mre, n'y faites pas attention.
Dites donc, pre Cadoche, ajouta-t-il en baissant la voix et en
s'adressant au mendiant; vous savez donc a? Est-ce que vous pourriez me
donner des nouvelles de ma bte et de mon voleur?

--Qui peut savoir pareille chose! rpliqua Cadoche d'un air confit. Qui
est-ce qui dcouvre les voleurs? ce n'est pas les gendarmes, ils sont
trop btes! Qui est-ce qui a jamais pu dire quelles gens ont fait brler
les jambes, et enlev le pot de fer du pre Bricolin?

--Ah a! dites donc, mon oncle, reprit le meunier; vous nous parlez
toujours de ces jambes-l; a vous occupe donc beaucoup. Depuis quelque
temps, toutes les fois que je vous rencontre vous y revenez! et ce soir
il y a un pot de fer de plus dans votre histoire. Vous ne m'aviez jamais
parl de a?

--Ne le fais donc pas causer! dit la meunire; tu lui redoubleras sa
fivre.

Le mendiant avait la fivre en effet. Toutes les fois que ses htes
tournaient la tte, il avalait furtivement une lampe d'eau-de-vie, et
il replaait adroitement la bouteille sous son traversin du ct de la
ruelle. A chaque instant, il paraissait plus fort, et c'tait merveille
de voir comment ce corps de fer supportait  un ge si avanc les suites
d'un accident qui et bris tout autre.

--Le pot de fer! dit-il en regardant fixement Grand-Louis avec des yeux
tranges qui lui causrent une sorte d'effroi inexplicable. Le pot de
fer! c'est le plus beau de l'histoire, et je m'en vais vous le raconter.

--Racontez, racontez, pre Cadoche, a m'intresse! dit le notaire, qui
l'examinait avec attention.



XXXIII.

LE TESTAMENT.

--Il y avait, reprit le mendiant, un pot de fer, un vieux pot de fer
bien laid, qui n'avait l'air de rien du tout; mais il ne faut pas juger
sur la mine.... Dans ce pot bien scell, et lourd!... oh! qu'il tait
lourd!... il y avait cinquante mille francs appartenant au vieux
seigneur de Blanchemont, dont la petite-fille est maintenant  la ferme
de Bricolin. Et, de plus, le vieux pre Bricolin, qui tait un jeune
homme dans ce temps-l, il y a de a quarante ans... juste! avait fourr
dans ce pot cinquante mille francs  lui, provenant d'une bonne affaire
qu'il avait faite sur les laines. C'tait le temps!  cause de la
fourniture des armes. Le dpt du seigneur et les profits du fermier,
tout a tait en beaux et bons louis d'or de vingt-quatre francs, 
l'effigie du bon roi Louis XVI, de ceux que nous appelons des _yeux de
crapaud_,  cause de l'cusson qui est rond. J'ai toujours aim cette
monnaie-l, moi! On dit que a perd au change, moi je dis que a gagne;
vingt-trois francs onze sous valent toujours mieux qu'un mchant
napolon de vingt francs. Tout a tait ple-mle. Seulement comme le
fermier aimait ses louis pour eux-mmes (c'est comme a, enfants, qu'on
doit aimer son argent), il avait marqu tous les siens d'une croix
pour les distinguer de ceux de son seigneur, quand il faudrait les lui
rendre. Il fit cela  l'exemple de son matre, qui avait marqu les
siens d'une simple barre, pour s'amuser,  ce qu'on dit, et voir si on
ne les lui changerait pas. La marque y tait... elle y est encore.... Il
n'en manque pas un; au contraire, il y en a d'autres avec!...

--Que diable nous chante-t-il l? dit le meunier en regardant le
notaire.

--Paix! rpondit celui-ci. Laissez-le dire, il me semble que je commence
 comprendre. Si bien que... dit-il au mendiant....

--Si bien que, reprit Cadoche, il avait mis le pot de fer dans un
trou de la muraille au chteau de Beaufort, et il avait fait maonner
par-dessus. Quand les chauffeurs se furent mis aprs lui.... Il ne faut
pas croire que ces gens-l fussent tous de la canaille! Il y avait des
pauvres, mais il y avait aussi des riches; je les connais trs-bien,
pardi! Il y en a qui vivent encore et qu'on salue bien bas. Il y avait
parmi nous....

--Parmi vous? s'cria le meunier.

--Taisez-vous donc! dit le notaire en lui pressant le bras avec force.

--Je veux dire qu'il y avait parmi eux, reprit le mendiant, un avou, un
maire, un cur, un meunier.... Il y avait peut-tre aussi un notaire....
Eh! eh! monsieur Tailland, je ne dis pas a pour vous, vous tiez 
peine de ce monde; ni pour toi, mon neveu, tu aurais t trop simple
pour faire un coup pareil....

--Enfin, les chauffeurs prirent l'argent? dit le notaire.

--Ils ne le prirent pas, voil ce qu'il y a eu de plus drle. Ils
faisaient griller et rissoler les pattes de ce pauvre dindon de
Bricolin, c'tait affreux, c'tait superbe  voir!

--Mais vous l'avez donc vu? dit le meunier, qui ne pouvait se contenir.

--Oh non! reprit Cadoche, je ne l'ai pas vu; mais un de mes amis,
c'est--dire un homme qui s'y trouvait m'a racont tout a.

--A la bonne heure, dit le meunier tranquillis.

--Prenez donc votre tasse de th, pre Cadoche, dit la meunire, et ne
bavardez pas tant, a vous fera du mal.

--Allez au diable, meunire, avec votre eau chaude! rpondit le mendiant
en repoussant la tasse, j'ai horreur de ces rinures-l. Laissez-moi
donc raconter mon histoire; il y a assez longtemps que je l'ai sur le
coeur, je veux la dire une fois tout entire avant de mourir, et on
m'interrompt toujours!

--C'est vrai, dit le notaire, ce matin vous vouliez la dire sous la
rame, et tout le monde a tourn le dos en disant: ah! voil l'histoire
des chauffeurs du pre Cadoche qui commence, allons-nous-en! Mais moi,
a m'amusait et j'aurais volontiers entendu le reste. Continuez donc.

--Figurez-vous, dit Cadoche, que cet homme dont je vous parle et qui se
trouvait l... un peu malgr lui... c'tait un pauvre paysan, on l'avait
entran; et puis quand la peur le prit, et qu'il fit mine de reculer,
on le menaa de lui faire sauter la cervelle, s'il ne remontait sur le
cheval qu'on lui avait amen et qui tait ferr  rebours comme ceux
des autres, afin qu'en se retirant, on laisst par terre une trace qui
drouterait les poursuites.... Et quand mon homme fut l, et qu'il vit
qu'il fallait faire comme les autres, il se mit  fouiller et  fureter
partout pour trouver l'argent. Il aimait mieux a que d'aider  faire
rtir ce pauvre Bricolin, car ce n'tait pas un mchant homme que le
camarade dont je vous parle. Vrai! cette besogne-l ne lui plaisait
pas et lui faisait horreur  voir... c'tait vilain... ce patient qui
hurlait  dchirer les oreilles, cette femme vanouie, ces maudites
jambes qui se dbattaient dans le feu, et que je crois toujours voir....
Il n'y a pas eu une nuit depuis que je n'en aie rv! Bricolin tait
dans ce temps-l un homme trs-fort, il se raidissait si bien qu'une
barre de fer qui tait au milieu du feu fut tordue par ses pieds....
Ah! je ne m'en suis pas ml, j'en jure devant Dieu!... Quand ils m'ont
forc  lui tenir une serviette sur la bouche, la sueur me coulait du
front, froide comme du verglas....

--A vous? dit le meunier stupfait.

--A l'homme qui m'a racont tout a. Alors notre homme prit un bon
moment pour s'esquiver, et il se mit  chercher, chercher, du haut en
bas dans la maison,  frapper avec une pioche contre tous les murs pour
voir si a sonnait le creux, et dmolissant  droite et  gauche comme
les autres. Mais ne voil-t-il pas qu'il se glisse dans une petite
table  porcs, sauf votre respect... et qu'il s'y trouve tout seul!
C'est depuis ce temps-l que j'ai toujours aim les cochons, et que j'en
ai lev un tous les ans.... Il frappe, il coute... a sonne encore le
creux. Il regarde autour de lui. J'tais tout seul! Il travaille son
mur, il fouille, et il trouve... devinez quoi? le pot de fer!... Nous
savions bien que c'tait la tirelire au pre Bricolin! Le serrurier qui
l'avait scell avait bavard dans les temps: j'eus bien vite reconnu que
c'tait l le pot aux roses! Et c'tait si lourd! C'est gal mon homme
trouva la force d'un boeuf dans ses bras et dans son coeur. Il se sauva
bel et bien avec son pot de fer et quitta le pays par pointe sans dire
bonsoir aux autres. On ne l'a jamais revu depuis dans ce pays-l. C'est
qu'il jouait gros jeu, da! les chauffeurs l'auraient assomm sans faon
s'ils l'avaient dcouvert. Il marcha jour et nuit sans s'arrter, sans
boire ni manger jusqu' ce qu'il ft dans un grand bois o il enterra
son pot, et il dormit l je ne sais combien d'heures. J'tais si fatigu
de porter une pareille charge! Quand la faim me prit, j'tais bien
embarrass. Je n'avais pas un sou vaillant, et je savais que dans mes
cent mille francs il n'y avait pas un louis qui ne ft marqu! J'y avais
regard, je n'avais pas pu m'en tenir! je voyais bien que cette maudite
marque ferait reconnatre l'argent dsign dj  la police. L'effacer
en grattant et t pire. Et puis un pauvre diable comme celui dont je
parle, qui aurait t changer un louis d'or pour avoir un morceau de
pain chez un boulanger, a aurait veill les soupons. Il n'avait qu'un
parti  prendre; il se fit mendiant. La police ne se faisait pas si bien
dans ce temps-l qu'aujourd'hui,  preuve que sans quitter le pays aucun
chauffeur ne fut puni. Le mtier de mendiant est bon quand on sait le
faire.... J'y ai ramass quelque chose sans jamais me priver de rien.
Mon homme ne fit pas la btise d'appeler un serrurier pour fermer son
pot de fer; il l'enterra tout au beau milieu d'une mchante cabane de
paille et de terre qui lui sert de maison et qu'il s'est btie lui-mme
au fond des bois. Depuis quarante ans personne ne l'a tourment, parce
que son sort n'a fait envie  personne, et il a eu le plaisir d'tre
plus riche et plus fier que tous ceux qui le mprisaient.

--Et  quoi lui a servi son or? dit Henri.

--Il le regarde une fois par semaine, quand il retourne  sa cabane o
il serre l'argent qu'il a recueilli de ses aumnes. Il ne garde sur lui
que ce qu'il veut dpenser en tabac et en brandevin. Il fait dire de
temps en temps une messe pour s'acquitter envers le bon Dieu du service
qu'il en a reu, et avec beaucoup d'ordre et de sagesse il se tire
d'affaire. Il n'est pas si fou que de sortir une seule pice de son
trsor. a ne donnerait plus de soupons maintenant que l'histoire est
oublie et les poursuites abandonnes, mais a ferait penser qu'il
est riche et on ne lui ferait plus la charit. Voil, mes enfants,
l'histoire du pot de fer. Comment la trouvez-vous?

--Superbe! dit le notaire, et fort bonne  savoir!

Un profond silence succda  ce rcit. Les assistants se regardaient,
partags entre la surprise, l'effroi, le mpris et une sorte d'envie de
rire bizarre mle  toutes ces motions. Cadoche, puis par son babil,
s'tait renvers sur l'oreiller; sa face ple prenait des teintes
verdtres, sa barbe longue, raide, et encore assez noire pour assombrir
son visage terreux, achevait de le rendre effrayant. Ses yeux creux, qui
tout  l'heure lanaient des flammes pendant que l'ivresse et le dlire
dliaient sa langue, semblaient rentrer dans leurs orbites et prendre
l'clat vitreux de la mort. Sa figure accentue, son grand nez mince et
aquilin, ses lvres rentrantes, tous ses traits, qui avaient pu tre
agrables dans sa jeunesse, n'annonaient pas un naturel froce, mais un
mlange bizarre d'avarice, de ruse, de mfiance, de sensualit, et mme
de bonhomie.

--Ah a! dit enfin le meunier, est-ce un rve qu'il vient de faire, ou
une confession que nous venons d'entendre? Est-ce le mdecin ou le cur
qu'il faut appeler?

--C'est la misricorde de Dieu! dit Lmor, qui observait plus
attentivement que tous les autres l'altration de la face du mendiant
et la gne de sa respiration. Ou je me trompe fort, ou cet homme a peu
d'instants  vivre.

--J'ai peu d'instants  vivre? dit le mendiant en faisant un effort pour
se relever. Qu'est-ce qui a dit a? Est-ce le mdecin? Je ne crois pas
aux mdecins. Qu'ils aillent tous au diable!

Il se pencha vers la ruelle, et acheva sa bouteille d'eau-de-vie: puis
se retournant, il fut pris d'une atroce douleur et laissa chapper un
cri.

--J'ai le coeur enfonc, dit-il, luttant avec nergie contre son mal. Il
pourrait bien se faire que je n'en revinsse pas. Et si j'allais ne plus
pouvoir retourner  ma maison? qu'est-ce que tout a deviendrait? Et
mon pauvre cochon, qu'est-ce qui en prendrait soin? Il est habitu  se
nourrir du pain qu'on me donne et que je lui porte toutes les semaines.
Il y a bien par l une petite voisine qui le mne aux champs. La
coquette! elle me fait les yeux doux, elle espre hriter de moi. Mais
il n'en sera rien: voil mon hritier!

Et Cadoche tendit la main vers Grand-Louis d'un air solennel.

--Il a toujours t meilleur pour moi que tous les autres. C'est le seul
qui m'ait trait comme je le mrite; qui m'ait fait coucher dans un lit,
qui m'ait donn du vin, du tabac, du brandevin et de la viande, au lieu
de leurs crotons de pain auxquels je n'ai jamais touch! J'ai toujours
pratiqu une vertu, moi: la reconnaissance! j'ai toujours aim le
Grand-Louis et le bon Dieu, parce qu'ils m'ont fait du bien. Or donc,
je veux faire mon testament en sa faveur, comme je le lui ai toujours
promis. Meunire, croyez-vous que je sois assez malade pour qu'il soit
temps de tester?

--Non, non! mon pauvre homme! dit la meunire, qui, dans sa candeur
anglique, avait pris le rcit du mendiant pour une sorte de rve. Ne
testez pas; on dit que a porte malheur et que a fait mourir.

--Au contraire, dit M. Tailland; a fait du bien; a soulage. a ferait
revenir un mort.

--En ce cas, notaire, dit le mendiant, je veux essayer de ce remde-l.
J'aime ce que je possde, et j'ai besoin de savoir que a passera en
bonnes mains, et non pas dans celles des petites drlesses qui me font
la cour, et qui n'auront de moi que le bouquet et le ruban de mon
chapeau pour se faire belles le dimanche. Notaire, prenez votre plume et
griffonnez-moi a en bons termes et sans rien omettre.

Je donne et lgue  mon ami Grand-Louis d'Angibault, tout ce que je
possde, ma maison situe  Jeu-les-Bois, mon petit carr de pommes de
terre, mon cochon, mon cheval!...

--Vous avez un cheval? dit le meunier. Depuis quand donc?

--Depuis hier soir. C'est un cheval que j'ai trouv en me promenant.

--Ne serait-ce pas le mien, par hasard?

--Tu l'as dit. C'est la vieille Sophie qui ne vaut pas les fers qu'elle
use.

--Excusez, mon oncle! dit le meunier moiti content, moiti fch. Je
tiens  Sophie; elle vaut mieux que... bien des gens! Diable, vous
n'tes pas gn de m'avoir vol Sophie! Et moi qui vous aurais confi la
cl de mon moulin! Voyez-vous ce vieux hypocrite.

--Taisez-vous, mon neveu, vous parlez sottement, reprit Cadoche avec
gravit: il ferait beau voir qu'un oncle n'et pas le droit de se servir
de la jument de son neveu! Ce qui est  vous est  moi, puisque, par mes
intentions et mon testament, ce qui est  moi est  vous.

--A la bonne heure! rpondit le meunier; _lguez-moi_ Sophie, lguez,
lguez, mon oncle, j'accepte a. Il est tout de mme heureux que vous
n'ayez pas eu le temps de la vendre.... Vieux coquin, va! murmura-t-il
entre ses dents.

--Qu'est-ce que tu dis? rpliqua le mendiant.

--Rien, mon oncle, dit le meunier, qui s'aperut que le vieillard avait
une sorte de rle convulsif. Je dis que vous avez bien fait: si c'tait
votre plaisir de demander l'aumne  cheval!

--Avez-vous fini, notaire, reprit Cadoche d'une voix teinte. Vous
crivez bien lentement! Je me sens assoupi. Dpchez-vous donc,
paresseux de tabellion!

--C'est fait, dit le notaire. Savez-vous signer?

--Mieux que vous! rpondit Cadoche. Mais je n'y vois pas. Il me faudrait
mes lunettes et une prise de tabac.

--Voil, dit la meunire.

--C'est bien, reprit-il aprs avoir savour sa prise de tabac avec
dlices. a me remet. Allons, je ne suis pas mort, quoique je souffre
comme un possd.

Il jeta les yeux sur le testament et dit:--Ah! vous n'avez pas oubli le
pot de fer et _son contenu_?

--Non, certes! rpondit M. Tailland.

--Vous avez bien fait, rpondit Cadoche d'un air profondment ironique,
quoique tout ce que que je vous ai dit l-dessus soit un conte pour me
moquer de vous!

--J'en tais bien sur, dit le meunier d'un air joyeux; si vous aviez eu
cet argent-l, vous l'auriez rendu  qui de droit. Vous avez toujours
t un honnte homme, mon oncle... quoique vous m'ayez vol ma jument;
mais c'tait une de vos facties: vous l'auriez ramene! Allons, ne
signez pas celle btise-l; je n'ai pas besoin de vos nippes, et a peut
faire plaisir  quelque pauvre: vous avez peut-tre, d'ailleurs, quelque
parent  qui je ne veux pas faire tort de vos derniers sous.

--Je n'ai pas de parents, je les ai tous enterrs, Dieu merci! rpondit
le mendiant; et quant aux pauvres... je les mprise! Donne-moi la plume,
ou je te maudis!...

--Allons, allons, amusez-vous! dit le meunier en lui passant la plume.

Le mendiant signa; puis repoussant le papier de devant ses yeux avec un
mouvement d'horreur:

--Otez-moi a, tez-moi a! dit-il, il me semble que a me fait mourir!

--Faut-il le dchirer? dit Grand-Louis tout prt  le faire.

--Non pas, non pas, reprit le mendiant avec un dernier effort de
volont. Mets a dans ta poche, mon garon, tu n'en seras peut-tre pas
fch! Ah a! o est-il le mdecin? j'ai besoin de lui pour m'achever
plus vite, si je dois souffrir longtemps comme a!

--Il va venir, dit la meunire, et M. le cur avec lui; car je les ai
fait demander tous deux.

--Le cur? dit Cadoche; pour quoi faire?

--Pour vous dire un mot de consolation, mon vieux. Vous avez toujours eu
de la religion, et votre me est aussi prcieuse que celle d'un autre.
Je suis bien sre que M. le cur ne refusera pas de se dranger pour
vous porter les sacrements.

--J'en suis donc l? reprit le moribond avec un profond soupir. En ce
cas, pas de btise! et que le cur aille  tous les cinq cents diables,
quoiqu'il soit un bonhomme aprs tout, passablement ivrogne; mais je ne
crois pas aux curs. J'aime le bon Dieu et non le prtre. Le bon Dieu
m'a donn l'argent, le prtre me l'aurait fait rendre. Laissez-moi
mourir en paix!... Mon neveu, tu me promets de faire prir ce patachon
de malheur sous le bton?

--Non! mais de le bien rosser.

--Assez caus, dit le mendiant en tendant sa main livide; j'aurais
voulu mourir en causant, mais je ne peux plus.... Ah! je ne suis pas si
malade qu'on croit, je vais dormir, et peut-tre que tu n'hriteras pas
de si tt, mon neveu!

Le mendiant se laissa retomber, et, au bout d'un instant, il se fit dans
sa poitrine comme un bouillonnement sonore. Il redevint rouge, puis
blme, gmit pendant quelques minutes, ouvrit les yeux d'un air effray
comme si la mort lui et apparu sous une forme sensible, et tout  coup,
souriant  demi comme s'il et repris l'espoir de vivre, il rendit
l'esprit.

La mort mme du pire des hommes a toujours en soi quelque chose de
mystrieux et de solennel qui frappe de respect et de silence les mes
religieuses. Il y eut un moment de consternation et mme de tristesse au
moulin, lorsque le mendiant Cadoche eut expir. Malgr ses vices et ses
ridicules, malgr mme cette confession trange qu'on venait d'entendre
et  laquelle le notaire seul croyait fermement, la meunire et son fils
avaient une sorte d'amiti pour ce vieillard  cause du bien qu'ils
s'taient habitus  lui faire; car s'il est vrai de dire qu'on dteste
les gens en raison des torts qu'on a eus envers eux, la maxime inverse
doit tre accepte.

La meunire se mit  genoux auprs du lit et pria. Lmor et le meunier
prirent aussi dans leur coeur le dispensateur de toute rparation et de
toute misricorde de ne pas abandonner l'me immortelle et divine qui
avait pass sur la terre sous la forme abjecte de ce misrable.

Le notaire seul retourna tranquillement avaler sa tasse de th, aprs
avoir dit avec sang-froid: _Ite, missa est, Dominus vobiscum._

--Grand-Louis, dit-il ensuite en appelant dehors, il faut t'en aller
tout de suite  Jeu-les-Bois avant que la nouvelle de ce dcs y arrive.
Quelque gueux de son espce pourrait aller bouleverser sa cahute et
dnicher l'oeuf.

--Quel oeuf? dit le meunier. Son cochon, sa souquenille de rechange?

--Non, mais le pot de fer.

--Rverie, monsieur Tailland!

--Va toujours voir. Et d'ailleurs ta jument!

--Ah! ma vieille servante! j'oubliais, vous avez raison. Elle vaut bien
le voyage  cause de son bon coeur et de notre ancienne amiti. Nous
sommes presque du mme ge, elle et moi. J'y vas; pourvu qu'il ne se
soit pas encore moqu de moi l-dessus! C'tait un vieux railleur!

--Va toujours, te dis-je; pas de paresse! Je crois  ce pot de fer; j'y
crois _dur comme fer_! comme on dit chez nous.

--Mais dites donc, monsieur Tailland, est-ce que a a quelque valeur ce
chiffon de papier que vous avez barbouill en vous amusant?

--C'est en bonne forme, je t'en rponds, et cela te rend peut-tre
propritaire de cent mille francs.

--Moi? Mais vous oubliez que si l'histoire est vraie, il y en a une
moiti  madame de Blanchemont et l'autre aux Bricolin?

--C'est une raison de plus pour courir. Tu as accept cela dans ton
coeur  charge de restitution. Va donc le chercher. Quand tu auras rendu
ce service-l  M. Bricolin, c'est bien le diable s'il ne te donne pas
sa fille.

--Sa fille! Est-ce que je songe  sa fille? Est-ce que sa fille peut
songer  moi; dit le meunier en rougissant.

--Bon! bon! la discrtion est une vertu; mais je vous ai vus danser
ensemble tantt, et je comprends bien pourquoi le pre vous a spars si
brusquement.

--Monsieur Tailland, tez-vous tout cela de l'esprit. Je pars; s'il y a
un _magot_ pour tout de bon, qu'en ferai-je? Ne faudra-t-il pas quelque
dclaration  la justice?

--A quoi bon? Les formalits de la justice ont t inventes pour ceux
qui n'ont pas de justice dans le coeur. A quoi servirait de dshonorer
la mmoire de ce vieux drle qui a russi pendant quatre-vingts ans 
passer pour un honnte homme? Tu n'as pas besoin non plus qu'on sache
que tu n'es pas un voleur; on le sait de reste. Tu rendras l'argent, et
tout sera dit.

--Mais si ce vieux a des parents?

--Il n'en a pas, et quand il en aurait, veux-tu les faire hriter de ce
qui ne leur appartient pas?

--C'est vrai; je suis tout abruti de ce qui vient de se passer. Je vas
monter  cheval.

--a ne sera pas commode de rapporter ce fameux pot de fer qui est si
lourd, si lourd! Les chemins sont-ils praticables par l-bas?

--Certainement. D'ici l'on va  Transault, et puis au Lys Saint-George,
et puis  Jeu. C'est tout chemin vicinal frachement rpar.

--En ce cas, prends ma voiture, Grand-Louis, et dpche-toi.

--Eh bien, et vous?

--Je coucherai ici en t'attendant.

--Vous tes un brave homme, le diable m'emporte! Et si les lits sont
mauvais, vous qui tes un peu dlicat!

--Tant pis! une nuit est bientt passe. D'ailleurs, nous ne pouvons pas
laisser ta mre en tte--tte avec ce mort, c'est trop triste; car
il faut que tu emmnes ton garon de moulin. Quand on a de l'argent 
porter, on n'est pas trop de deux. Tu trouveras des pistolets chargs
dans les poches de mon cabriolet. Je ne voyage jamais sans a, moi qui
ai souvent des valeurs  transporter. Allons, en route! Dis  ta mre
de me faire encore du th. Nous causerons le plus tard possible, car ce
mort m'ennuie.

Cinq minutes aprs, Lmor et le meunier taient, par une nuit noire, en
route pour Jeu-les-Bois. Nous leur donnerons le temps d'y arriver,
et nous reviendrons voir ce qui se passe  la ferme pendant qu'ils
voyagent.



XXXIV.

DSASTRE.

La grand'mre Bricolin s'impatientait fort de ne pas voir arriver le
meunier. Elle tait loin de penser que son missaire ne devait jamais
revenir toucher le salaire qu'elle lui avait promis, et le lecteur
comprendra facilement qu'au moment d'expirer, le mendiant eut oubli de
transmettre le message dont on l'avait charg. A la fin, fatigue et
dcourage d'attendre, la mre Bricolin alla retrouver son vieil poux,
aprs s'tre assure que la folle errait encore dans la garenne,
absorbe comme  l'ordinaire dans ses mditations et ne faisant plus
retentir d'aucune plainte sinistre les tranquilles chos de la valle.
Il tait environ minuit. Quelques voix mal assures dtonnaient encore
au sortir des cabarets, et les chiens de la ferme, comme s'ils eussent
reconnu des voix amies, ne daignaient pas aboyer.

M. Bricolin, pouss par sa femme qui voulait que le sous-seing priv
pass avec Marcelle ret excution  l'instant mme, avait, non sans
souffrance et sans terreur, remis  la _dame venderesse_ le portefeuille
qui contenait deux cent cinquante mille francs. Marcelle reut avec peu
d'motion ce vnrable portefeuille. Il tait si malpropre qu'elle le
prit du bout de ses doigts; lasse de s'occuper d'une affaire o la
cupidit d'autrui l'avait frappe de dgot, elle le jeta dans un coin
du secrtaire de Rose. Elle avait accept ce paiement si prompt par la
mme raison qui avait dcid l'acqureur  le faire, afin de l'engager
et d'assurer le sort de la jeune fille en empchant qu'on ne vnt  se
rtracter.

Elle recommanda  Fanchon,  quelque heure que Grand-Louis se
prsenterait, de l'introduire dans la cuisine et de venir l'appeler
elle-mme. Puis elle se jeta tout habille sur son lit pour se reposer
sans dormir, car Rose tait toujours trs-anime, et ne pouvait se
lasser de la bnir et de lui parler de son bonheur, Cependant, le
meunier n'arrivant pas, et les motions de la journe ayant puis
les forces de tous, vers deux heures du matin toute la ferme dormait
profondment. Il faut pourtant excepter une personne de la famille,
c'tait la folle, dont le cerveau tait arriv  un paroxysme de fivre
intolrable.

M. et Mme Bricolin avaient longtemps caus dans la cuisine. Le fermier
n'ayant plus rien  craindre, et se sentant glac par toute l'eau qu'il
avait bue, avait repris son pichet qu'il remplissait d'heure en heure en
inclinant d'une main mal affermie une norme cruche place  ct, et
remplie d'un vin cumeux d'une couleur violtre. C'tait sa mre-goutte,
le plus capiteux de sa rcolte, boisson dtestable, mais que le
Berrichon prfre  tous les vins du monde.

Plusieurs fois sa femme, voyant que la douceur d'tre propritaire de
Blanchemont et les riants projets de son opulence ne pouvaient plus
raviver son oeil teint ni dgourdir sa mchoire, l'avait invit  se
mettre au lit. Il avait toujours rpondu: Tout  l'heure, j'y vas, j'y
suis, mais sans quitter sa chaise. Enfin, aprs avoir t s'assurer que
Rose tait endormie ainsi que Marcelle, madame Bricolin n'en pouvant
plus, alla se coucher et s'endormit en appelant vainement son mari, qui
n'avait pas la force de bouger et qui ne l'entendait plus. Compltement
ivre et ananti comme un homme qui a fait l'effort de se dgriser
soudainement, mais qui s'en est bien ddommag aprs, le fermier, la
main sur son pichet et la tte incline sur la table, berait de ses
ronflements nergiques le sommeil accabl de sa femme, couche, la porte
ouverte, dans la pice voisine.

Une heure s'tait  peine coule lorsque M. Bricolin se sentit suffoqu
et prt  tomber en dfaillance. Il eut beaucoup de peine  se lever. Il
lui semblait que l'air manquait  ses poumons, que ses yeux cuisants ne
pouvaient plus rien discerner, et qu'il tait frapp d'apoplexie. La
peur de la mort lui rendit la force de se traner  ttons jusqu' la
porte, qui donnait sur la cour; la chandelle avait fini de se consumer
dans son cercle de fer-blanc.

Ayant russi  ouvrir et  descendre sans tomber les degrs qui
formaient une sorte de perron grossier au chteau neuf, le fermier
promena autour de lui un regard hbt, sans rien comprendre  ce qu'il
voyait. Une clart extraordinaire qui remplissait la cour le fora 
mettre la main devant son visage; car le passage des tnbres  cette
lueur ardente lui causait de nouveaux vertiges. Enfin, l'air dissipant
un peu les fumes du vin, l'espce d'asphyxie qu'il avait prouve fit
place  un frisson convulsif, d'abord machinal et tout physique, mais
bientt produit par une terreur inexprimable. Deux grandes gerbes de
feu, se faisant jour  travers des nuages de fume, sortaient du toit de
la grange.

Bricolin crut faire un mauvais rve; il se frotta les yeux, il se secoua
tout le corps; toujours ces jets de flamme montaient vers le ciel et
prenaient, avec une effroyable rapidit, un dveloppement immense. Il
voulut crier _Au feu!_ sa langue tait paralyse et son gosier inerte.
Il essaya de retourner vers la maison dont il s'tait loign de
quelques pas sans savoir o il allait. Il vit sur sa droite des torrents
de flammes sortir des tables, sur sa gauche une autre gerbe de feu
couronner les tours du vieux chteau, et devant lui... sa propre maison
illumine  l'intrieur d'une clart fantastique, et la porte qu'il
avait laisse ouverte derrire lui vomissant des tourbillons noirs,
comme la bouche d'une forge. Tous les btiments de Blanchemont taient
la proie d'un incendie magnifiquement dispos. Le feu avait t mis en
plus de douze endroits diffrents, et ce qu'il y avait de plus sinistre
dans le premier acte de cette scne trange, c'est qu'un silence de
mort planait sur tout cela. Bricolin, priv de force et de volont,
contemplait dans une effroyable solitude un dsastre dont personne ne
s'apercevait encore. Tous les habitants du chteau neuf et de la
ferme avaient pass du sommeil produit par la fatigue ou l'ivresse
 l'asphyxie produite par la fume. Les craquements de l'incendie
commenaient seuls  se faire entendre et les tuiles  tomber avec un
bruit sec sur le pav. Pas un cri, pas une plainte ne rpondait  ces
avertissements sinistres. Il semblait que l'incendie n'et plus 
dvorer que des btiments dserts ou des cadavres. M. Bricolin se
tordit les mains, et resta muet et immobile, comme si, accabl par le
cauchemar, il et fait de vains efforts intrieurs pour se rveiller.

Enfin, un cri perant s'leva, un seul cri de femme, et Bricolin, comme
dlivr du charme qui pesait sur lui, rpondit par un hurlement sauvage
 cet appel de la voix humaine. Marcelle s'tait aperue la premire du
danger; elle s'lana dehors, portant son fils dans ses bras. Sans voir
Bricolin ni le reste de l'incendie, elle dposa l'enfant sur un tas de
foin au milieu de la cour, et lui disant d'une voix forte: Reste l!
n'aie pas peur, elle rentra prcipitamment dans la maison, malgr la
fume suffocante qui la remplissait, et courut au lit de Rose qui tait
reste comme paralyse, incapable de la suivre.

Alors, avec la force d'un homme, la petite et svelte blonde, exalte par
son courage, prit sa jeune amie dans ses bras, et porta hroquement
auprs de son fils un corps beaucoup plus lourd et plus grand que le
sien propre.

A la vue de sa fille, Bricolin, qui n'avait d'abord song qu' sa
rcolte et  son btail, et qui avait couru du ct des granges, se
rappela qu'il avait une famille, et, dgris pour la seconde fois,
encore plus radicalement que la premire, il vola au secours de sa mre
et de sa femme.

Heureusement le feu n'avait pris partout que par les combles, et le
rez-de-chausse, habit par les Bricolin, tait encore intact, 
l'exception du pavillon de Rose qui, tant fort bas et au voisinage d'un
amas de fagots secs, brlait rapidement.

Madame Bricolin, rveille en sursaut, retrouva tout  coup sa force
physique et sa prsence d'esprit. Aide de son mari et de Marcelle,
elle transporta dehors le vieux Bricolin qui, se croyant au milieu des
chauffeurs, criait de toute sa force: Je n'ai plus rien! ne me tuez
pas! ne me brlez pas! je vous donnerai tout!

La petite Fanchon aidait rsolument la mre Bricolin, qui bientt put
aider aux autres. On russit  rveiller les mtayers et leurs valets,
dont aucun ne prit.... Mais tout cela prit un temps considrable, et,
quand on put recevoir les secours du village, quand on put organiser une
chane, il tait trop tard: l'eau semblait ranimer l'intensit du feu en
soulevant et en faisant voler au loin des masses enflammes. Les normes
amas de crales et de fourrages, dont regorgeaient les btiments
d'exploitation, flambaient avec la rapidit de la pense. Les charpentes
centenaires des vieux btiments semblaient ne demander qu' brler.
Presque tout le gros btail s'obstina  ne pas sortir et fut touff
ou brl. On ne prserva que le corps du chteau neuf, dont les tuiles
s'effondrrent et dont la charpente neuve resta dcouverte, rduite en
charbon, et dressant sa carcasse noire sur les murailles encore blanches
du logis.

Les pompes arrivrent, inutile et tardive ressource dans les campagnes,
instruments de secours souvent mal dirigs, mal organiss, et dont les
tuyaux crvent au premier effort, faute d'entretien ou de service.
Cependant les pompiers et les habitants du bourg russirent  faire la
part du feu et  prserver l'habitation et le mobilier des Bricolin.
Mais cette part du feu fut immense, complte. Tout le pavillon
qu'habitaient Rose et Marcelle, tous les btiments d'exploitation, tout
le btail, tout le mobilier aratoire y passrent. On ne s'occupa pas du
vieux chteau, dont la toiture brla, mais dont les fortes murailles
nues se dfendirent d'elles-mmes. Une seule des tours, cdant  la
chaleur, se lzarda de haut en bas. Le lierre immense qui embrassait les
autres les prserva d'une dernire ruine.

Le crpuscule commenait  blanchir lorsque le meunier et Lmor
sortirent de la misrable cabane du mendiant. Lmor portait dans ses
mains le pot de fer et Grand-Louis tranait par la bride sa chre
Sophie, qui l'avait salu ds son approche d'un hennissement amical.

--J'ai lu _Don Quichotte_, disait-il, et je me trouve maintenant comme
Sancho recouvrant son ne. Peu s'en faut qu' son exemple je n'embrasse
ma vieille Sophie et que je ne lui tienne de beaux discours.

--Grand-Louis, dit Lmor, si vous pouvez rsister  cette tentation,
n'avez-vous pas celle de regarder si ce pot de fer contient de l'or ou
des cailloux?

--J'ai soulev le couvercle, dit le meunier. a brille l dedans; mais
je suis fort press de dguerpir avant le jour, avant que les habitants
de ce dsert, s'il y en a, observent mes mouvements et me prennent pour
un voleur. Je suis tremblant d'motion et de plaisir comme un homme
qui mne  bien les affaires d'autrui; mais j'ai pourtant aussi le
sang-froid d'un homme qui n'hrite pas pour son compte. Filons, filons,
monsieur Henri. Avez-vous remis ma pioche dans la voiture? Attendez que
je donne un dernier coup d'oeil l dedans. Le trou est bien bouch, il
n'y parat plus, en route! nous nous reposerons dans quelque taillis si
nos btes refusent le service.

Le cheval du notaire ayant fait trois mortelles lieues de pays au grand
trot et souvent au galop dans les chemins montueux et pnibles, se
trouva en effet tellement fatigu au retour, que nos voyageurs, arrivs
 la hauteur du Lys-Saint-Georges, se virent obligs de le laisser
souffler. Sophie, qu'ils avaient attache derrire le cabriolet et qui
n'tait pas habitue  marcher si follement, tait couverte de sueur.
Le coeur du meunier s'en mut--Il faut de l'humanit avec les btes,
dit-il, et puis, je ne veux pas que pour sa probit et sa sagacit dans
cette affaire, notre bon notaire perde un bon cheval. Quant  Sophie, il
n'y a pas de pot de fer qui tienne; cette vieille servante ne doit pas
faire l'office du pot de terre. Voil un joli pacage bien ombrag, o
pas une bte ni un homme ne remuent. Entrons-y. Je suis bien sr qu'il
y a une sacoche d'avoine dans le coffre du cabriolet; car M. Tailland
pense  tout, et n'est pas homme  s'embarquer une seule fois sans
biscuit. Nous respirerons l un quart d'heure, et nous serons tous un
peu plus frais pour repartir. Malheureusement, en donnant la clef des
champs au cochon de mon oncle (en hritera qui voudra!) j'ai oubli de
lui voler quelques unes de ses crotes de pain, et je me sens l'estomac
si creux que je partagerais volontiers l'avoine de Sophie si je ne
craignais de lui faire tort. Il me semble que je ne commence gure bien
mon rle d'hritier de l'avare. Je meurs de faim  ct de mon trsor.

En babillant ainsi suivant son habitude, le meunier dbrida les chevaux
et leur servit le djeuner,  celui du notaire dans le sac  l'avoine,
 Sophie dans son long bonnet de coton bleu qu'il lui attacha autour du
nez trs-factieusement.

--C'est singulier comme je me sens le coeur lger  prsent, dit-il
en se tapissant sous les buissons et en dcouvrant le pot de fer.
Savez-vous, monsieur Lmor, que mon bonheur est l dedans, si les louis
ne sont pas seulement  la surface, et si le fond n'est pas rempli de
gros sous? J'ai peur; c'est trop lourd pour n'tre que de l'or. Ah a!
aidez-moi  compter tout a.

Le compte fut bientt fait. Les pices d'or en vieille monnaie taient
roules par sommes de mille francs dans de sales chiffons de papier. En
les ouvrant, Lmor et le meunier virent les marques que le mendiant
leur avait indiques. La fortune du pre Bricolin portait une croix sur
chaque louis, le dpt du seigneur de Blanchemont une simple barre. Au
fond, il y avait environ trois mille francs en argent, en pices de
toute espce, et mme une poigne de gros sous, la dernire qu'eut
conomise le mendiant.

--Ce restant-l, dit le meunier en le rejetant au fond du pot de fer,
c'est la fortune de mon oncle, c'est l'hritage de votre serviteur,
c'est le denier de la veuve que ce vieux grimaud ne se faisait pas faute
de recueillir, et qui retournera  la veuve et  l'orphelin, je vous
en rponds. Qui sait si ce n'est pas aussi le produit du vol? A voir
comment mon oncle, que Dieu fasse paix  son me! m'avait escamot
Sophie, je n'ai pas trop de confiance dans la puret de son legs. Tiens!
a me fera plaisir de faire l'aumne! moi qui suis si souvent priv
de cette douceur-l! Je vais prendre un plaisir de prince. Savez-vous
qu'avec trois mille francs, dans ce pays-ci, on peut sauver et assurer
l'existence de trois familles?

--Mais vous ne pensez pas au reste du dpt, Grand-Louis. Songez donc
qu'avec cette grosse somme, dont madame de Blanchemont n'a vraiment pas
besoin pour elle-mme, vous allez la mettre  mme aussi de faire bien
des heureux.

--Oh! je m'en rapporte  elle pour le faire rouler vite sur cette
table-l! Mais il y a,  ct, quelque chose qui me flatte! c'est ce
petit magot que M. Bricolin va recevoir de ma main avec tant de plaisir.
a n'aura pas un emploi trs-chrtien chez lui, mais a raccommodera
beaucoup mes affaires, qui taient bien gtes hier au soir.

--C'est--dire, mon cher Louis, que vous pouvez prtendre maintenant 
la main de Rose.

--Oh! ne croyez pas cela! si les cinquante mille francs m'appartenaient,
a pourrait s'arranger  la rigueur. Mais le Bricolin sait mieux compter
que vous! Il dira: Voil cinq mille pistoles qui sont  moi et que
Grand-Louis me rapporte, il ne fait que son devoir. Ce qui est  moi
n'est pas  lui: donc, j'ai cinquante mille francs de plus dans ma
poche, et il reste avec son moulin Gros-Jean comme devant.

--Et il ne sera pas merveill et touch d'une probit dont il ne serait
sans doute pas capable?

--merveill, oui; touch, non. Mais il se dira: Ce garon peut m'tre
utile. Les honntes gens sont trs-ncessaires  ceux qui ne le sont
pas, et il me pardonnera mes pchs; il me rendra sa pratique, 
laquelle je tiens beaucoup, puisqu'elle me met  mme de voir Rose et
de lui parler tous les jours. Vous voyez donc que, sans me faire
d'illusions, j'ai sujet d'tre content. Hier soir, quand je dansais
avec Rose, quand elle avait l'air de m'aimer, je me sentais si fier, si
heureux! Eh bien, je retrouve mon bonheur d'hier soir sans m'inquiter
de mon lendemain. C'est beaucoup; brave oncle Cadoche, va! tu ne te
doutais pas de ce qu'il y avait pour moi de consolations dans ton pot de
fer! Tu croyais me faire riche, et tu me rends heureux!

--Mais, mon cher Louis, puisque vous rapportez  Marcelle une somme
gale  celle qu'elle voulait sacrifier pour vous, vous pouvez bien,
 prsent, accepter les concessions qu'elle offrait de faire  M.
Bricolin?

--Moi? Jamais. Ne parlons pas de a. a me blesse. Je ne serai plus
banni de la ferme; c'est tout ce qu'il me faut. Voyez comme ce trsor
est joli! comme il brille! comme il y aurait l dedans des peines
soulages et des inquitudes apaises! C'est pourtant beau, l'argent,
monsieur Lmor! Convenez-en! l, dans le creux de ma main, il y a la vie
de cinq ou six pauvres enfants!...

--Ami, je n'y vois que ce qu'il y a en effet: les larmes, les cris, les
tortures du vieux Bricolin, l'avarice du mendiant, sa vie honteuse et
stupide, consume tout entire dans la tremblante contemplation de son
vol.

--Hein! vous avez raison, dit le meunier en rejetant avec effroi la
poigne d'or dans le pot de fer. Que de crimes, de lchets, de soucis,
de mensonges, de peurs et de souffrances l dedans! Vous avez raison,
c'est vilain, l'argent! Nous-mmes qui sommes l  le regarder et  le
compter en cachette, nous voil comme deux brigands arms de pistolets,
et craignant d'tre surpris par d'autres bandits, ou apprhends au
collet par les gendarmes. Allons, cache-toi, maudit! s'cria-t-il en
replaant le couvercle, et nous, partons, ami! Vive la joie, cela n'est
pas  nous!




CINQUIME JOURNE.



XXXV.

RUPTURE.

En approchant du vallon de la Vauvre, nos voyageurs remarqurent, du
ct de Blanchemont, une nappe immense de lourde fume que le soleil
levant commenait  blanchir.

[Illustration: Ah a! aidez-moi  compter tout a.]

--Regardez donc, dit le meunier, comme il y a du brouillard sur la
Vauvre, ce matin, surtout du ct o nous avons toujours envie de
regarder tous les deux! a me gne, je ne vois pas les toits pointus de
mon bon vieux petit chteau qui, de tous les cts, quand je fais mes
courses aux environs, sert de point de mire  mes penses!

Au bout de dix minutes, la fume, que les vapeurs humides du matin
affaissaient sous leur poids, rampa tout  fait au bas du vallon, et
Grand-Louis, arrtant brusquement le cheval du notaire, dit  son
compagnon:

--C'est singulier, monsieur Lmor, je ne sais pas si j'ai la berlue ce
matin, mais j'ai beau regarder, je ne vois pas le toit rouge du chteau
neuf au bas des tours du vieux chteau! Je suis pourtant bien sr qu'on
le voit d'ici; je m'y suis arrt plus de cent fois, et je distingue les
arbres qui sont autour. Eh mais! regardez donc! le vieux chteau est
tout chang! les tourelles me paraissent aplaties. O diable est le
toit? Le tonnerre m'crase! il n'y a plus que les pignons! Attendez,
attendez! Qu'est-ce qu'il y a donc de rouge du ct de la ferme? C'est
du feu! oui, du feu! et toutes ces choses noires?... Monsieur Lmor, je
vous le disais bien, quand nous sommes arrivs  Jeu-les-Bois, que le
ciel tait tout rouge, et qu'il y avait un incendie quelque part. Vous
me souteniez que c'taient des brlis de bruyres, je savais bien qu'il
n'y avait pas de brandes de ce ct-l. Regardez donc! je ne rve pas!
le chteau, la ferme, tout est brl!... Mais Rose! Et Rose!... Ah! mon
Dieu! Et madame Marcelle! et mon petit douard! et la vieille Bricolin!
mon Dieu! mon Dieu!

Et le meunier, fouettant le cheval avec fureur, prit au galop la
direction de Blanchemont, sans s'inquiter cette fois si la vieille
Sophie pouvait ou non le suivre.

A mesure qu'ils approchaient, les indices du sinistre ne devenaient que
trop certains. Bientt ils l'apprirent de la bouche des passants, et,
bien qu'on leur assurt que personne n'avait pri, tous deux, ples et
oppresss, htaient la course trop lente,  leur gr, du cheval qui les
emportait.

[Illustration: Un gendarme l'arrta en la prenant parle bras.]

Arrivs au bas du terrier, comme ce pauvre animal, haletant et couvert
d'cume, ne pouvait plus gravir le chemin qu'au pas, ils l'arrtrent
devant chez la Piaulette, et sautrent du cabriolet pour courir plus
vite. En ce moment, Marcelle, sortant de la chaumire, parut  leurs
yeux. Elle tait ple, mais calme, et ses vtements ne portaient la
trace d'aucune brlure. Occupe toute la nuit  soigner les personnes,
elle ne s'tait pas consacre inutilement  vouloir teindre le feu. En
la voyant, Lmor faillit s'vanouir de joie; il lui prit la main sans
pouvoir lui parler.

--Mon fils est ici et Rose est chez le cur, dit Marcelle. Elle n'a
prouv aucun accident, elle n'est presque pas malade, elle est heureuse
malgr la consternation de ses parents. Il n'y a dans tout cela que de
l'argent perdu. C'est peu de chose au prix du bonheur qui l'attend....

--Quoi donc? dit le meunier, je ne comprends pas.

--Allez la voir, ami, rien ne s'y oppose, et apprenez d'elle-mme ce que
je ne veux pas vous dire la premire.

Grand-Louis stupfait se mit bientt  courir. Lmor entra dans la
chaumire avec Marcelle, et tandis que la Piaulette et son mari
s'occupaient des chevaux, il courut vers le lit o dormait douard. Le
dernier des Blanchemont reposait tranquillement sur le grabat du plus
pauvre paysan de ses domaines. Il ne possdait plus mme un gte, et
l'hospitalit de l'indigence tait la seule chose qu'il pt rclamer en
cet instant.

--Il n'a donc pas couru de danger? s'cria Lmor en baisant ses petites
mains, humides d'une douce chaleur.

--Ce petit tre est d'une bonne trempe, dit Marcelle, avec un certain
orgueil. Il n'a pas t malade, il s'est veill dans une fume
touffante, et il n'a pas eu peur. Il a pass la nuit avec moi 
prserver et  consoler les autres, trouvant, malgr sa faiblesse et son
ignorance du malheur, des soins, des caresses, et des paroles navement
angliques pour moi et pour tous ces tres sans courage qui tremblaient
et criaient autour de nous. Et moi qui craignais pour sa sant la
frayeur et l'motion! Cette frle nature renferme une me hroque.
Lmor! c'est un enfant bni, que Dieu avait marqu en naissant pour en
faire un noble pauvre!

L'enfant s'veilla aux caresses de Lmor, et, le reconnaissant cette
fois  son affection plus qu' ses traits:

--Ah! Henri! lui dit-il, pourquoi donc ne voulais-tu pas me parler quand
tu _faisais Antoine?_

Marcelle commenait  expliquer avec stocisme  son amant dans quel
nouveau dsastre cet incendie prcipitait le reste de sa fortune,
lorsque M. Bricolin, la figure bouleverse, les vtements en lambeaux et
les mains toutes brles, entra dans la chaumire.

Au sortir de sa premire terreur, le fermier avait travaill avec une
nergie et une audace dsespres  vouloir sauver ses boeufs et ses
rcoltes. Il avait failli tre cent fois victime de son acharnement; il
n'avait renonc  de vaines esprances qu'en se voyant au milieu d'un
monceau de cendres. Alors, le dcouragement, le dsespoir et une sorte
de fureur s'taient empars de sa pauvre tte. Il tait devenu comme
fou, et il accourait vers Marcelle d'un air gar, les ides confuses et
la parole embarrasse.

--Ah! vous voil enfin, Madame! dit-il d'une voix entrecoupe, je
vous cherche dans tout le village, et je ne sais ce que vous devenez.
coutez, coutez, madame Marcelle!... Ce que j'ai  vous dire est
trs-important... Vous avez beau tre tranquille, tout ce malheur-l
retombe sur vous, tout ce dommage-l vous concerne!

--Je le sais, monsieur Bricolin! rpondit Marcelle avec un peu
d'impatience. La vue de cet homme cupide n'tait pas consolante pour
elle en cet instant.

--Vous le savez? reprit Bricolin avec une sorte de colre, et moi aussi,
je le sais! C'est  vous de rebtir le domaine et de recomposer le
cheptel de Blanchemont.

--Et avec quoi, s'il vous plat, monsieur Bricolin?

--Avec votre argent! N'avez-vous pas de l'argent? Ne vous en ai-je pas
donn assez?

--Je ne l'ai plus, monsieur Bricolin! le portefeuille a brl.

--Vous avez laiss brler _mon_ portefeuille? le portefeuille que je
vous avais _confi_? s'cria Bricolin exaspr et en se frappant le
front avec ses poings. Comment avez-vous t assez folle, _assez bte_,
pour ne pas sauver le portefeuille, puisque vous avez bien eu le temps
de sauver votre fils?

--J'ai sauv Rose aussi, monsieur Bricolin. C'est moi qui l'ai porte
dans mes bras hors de la maison. Pendant ce temps, le portefeuille a
brl; je ne le regrette pas.

--Ce n'est pas vrai, vous l'avez!

--Je vous jure devant Dieu que non. Le meuble o il tait, tous les
meubles de cette chambre ont brl pendant qu'on sauvait les personnes.
Vous le savez bien, je vous l'ai dit, car vous m'avez interroge
l-dessus; mais vous ne m'avez pas entendue, ou vous ne vous souvenez
pas.

--Ah! si, je m'en souviens, dit le fermier constern, mais j'ai cru que
vous me trompiez.

--Et pourquoi vous tromperais-je? Cet argent n'tait-il pas  moi?

--A vous? Vous ne niez donc pas que je vous ai achet hier soir votre
terre, que je vous l'ai paye et qu'elle m'appartient?

--Comment la pense vous vient-elle que je sois capable de le nier?

--Ah! pardon, pardon, Madame! je n'ai pas ma tte! dit le fermier abattu
et calm.

--Je le vois bien, dit Marcelle d'un ton de mpris auquel il ne prit pas
sarde.

--C'est gal, la rparation des btiments et le cheptel sont  votre
charge, reprit-il aprs un silence pendant lequel ses ides se
confondirent de nouveau.

--De deux choses l'une, monsieur Bricolin, dit Marcelle en levant les
paules: ou vous n'avez pas achet le domaine, et il m'appartient de
rparer le mal, ou je vous l'ai vendu et je n'ai pas  m'en occuper;
choisissez!

--C'est vrai! dit encore Bricolin tombant dans une nouvelle stupeur.
Puis il reprit bien vite: Oh! je vous l'ai bel et bien achet, pay,
vous ne pouvez pas nier a! J'ai votre acte qui porte quittance, je ne
l'ai pas laiss brler, moi! Ma femme l'a dans sa poche.

--En ce cas, vous tes tranquille, et moi aussi, car j'ai aussi le
double de notre acte dans ma poche.

--Mais vous devez supporter le dommage! s'cria Bricolin avec une
sombre fureur. Je ne vous ai pas achet une terre sans btiment et sans
cheptel. Il y a l une perte de cinquante mille francs, au moins!

--Je n'en sais rien, mais le dsastre a eu lieu aprs la vente.

--C'est vous qui avez mis le feu!

--C'est trs-probable! dit Marcelle avec un froid mpris, et j'y ai jet
le prix de ma terre pour m'amuser!

--Pardon, pardon, je suis malade! dit le fermier; perdre tant d'argent
dans une nuit!... Mais c'est gal, madame Marcelle, vous me devez une
indemnit pour mon malheur. J'ai toujours eu du malheur avec votre
famille. Mon pre, pour un dpt que lui avait fait votre grand-pre,
a t mis  la torture par les chauffeurs, et a perdu cinquante mille
francs qui taient  lui.

--Les suites de ce malheur sont irrparables, puisque votre pre y a
perdu la sant de l'me et du corps. Mais ma famille est fort innocente
du crime des brigands; et quant  la perte de votre argent, elle a t
largement compense par mon grand-pre.

--C'est vrai, c'tait un digne matre! Aussi, vous devez faire comme
lui, vous devez m'indemniser!

--Vous tenez tant  l'argent, et j'y tiens si peu, monsieur Bricolin,
que je vous satisferais si j'tais en mesure de le faire. Mais vous
oubliez que j'ai tout perdu, jusqu' une misrable somme de deux mille
francs que j'avais retire de la vente de ma voiture, jusqu' mes
vtements et  mon linge. Mon fils ne peut pas mme dire qu'il ne
possde au monde en ce moment-ci que les habits qui le couvrent, car je
l'ai emport nu de votre maison, et si cette femme que voici ne l'avait
pris chez elle avec une sublime charit pour le couvrir des pauvres
habits d'un de ses enfants, je serais force de vous demander l'aumne
d'une blouse et d'une paire de sabots pour lui. Laissez-moi donc
tranquille, je vous en supplie, j'ai la force de supporter mon malheur;
mais votre rapacit m'indigne et me fatigue.

--C'est assez, Monsieur, dit Lmor, qui ne pouvait plus se contenir.
Sortez, laissez madame en paix.

Bricolin n'entendit pas cette apostrophe. Il s'tait laiss tomber sur
une chaise, sensible au dnment absolu de Marcelle, en ce qu'il lui
tait toute esprance de la ranonner.--Ainsi, s'cria-t-il avec
dsespoir, en frappant des poings sur la table, j'ai cru faire un bon
march cette nuit, j'ai achet Blanchemont deux cent cinquante mille
francs, et voil que ce matin j'ai cinquante mille francs de perte en
btiments et en bestiaux! a fait, dit-il en sanglotant, que le domaine
me revient  trois cent mille francs comme vous le vouliez!

--Il ne me semble pas que ce soit ma faute, ni que j'en profite, dit
froidement Marcelle dont l'indignation tomba en voyant celle de Lmor,
et qui le retenait pour le forcer  se modrer.

--C'est donc l tout votre malheur, monsieur Bricolin? dit navement la
Piaulette merveille de tout ce qu'elle entendait. Vraiment, je m'en
arrangerais bien! Cette pauvre dame a tout perdu, vous tes encore
riche, aussi riche qu'hier soir, et vous lui demandez quelque chose?
C'est drle tout de mme! Si Blanchemont ne vous revient, avec votre
malheur, qu' trois cent mille francs, c'est encore joliment bon march.
J'en sais bien qui en auraient donn davantage.

--Qu'est-ce que vous dites, vous? rpondit Bricolin. Taisez-vous, vous
n'tes qu'une sotte et une commre.

--Merci, Monsieur, dit la Piaulette; et, se retournant avec fiert vers
Marcelle: C'est gal, Madame, dit-elle; puisque vous avez tout perdu,
vous pouvez bien rester chez moi tant que vous voudrez, et partager mon
pain noir. Je ne vous le reprocherai pas et je ne vous renverrai jamais.

--coutez, Monsieur! dit Lmor, et rougissez!

--Vous, je ne sais pas qui vous tes, rpondit Bricolin furieux.
Personne ne vous connat ici; vous avez l'air d'un meunier comme j'ai
l'air d'un vque. Mais vous n'irez pas loin, mon garon! Je vous
dsignerai aux gendarmes pour qu'on vous demande vos papiers, et si vous
n'en avez pas, nous verrons! Le feu a t mis chez moi par malveillance,
c'est assez clair, tout le monde l'a constat, et le procureur du roi
est l qui verbalise. Vous tes bien avec un homme qui m'en veut,
suffit!

--Ah! c'en est trop, dit Lmor indign, vous tes le dernier des
misrables, et si vous ne sortez d'ici, je saurai bien vous y forcer.

--Arrtez! dit Marcelle en saisissant le bras de Lmor. Ayez piti
de cet homme, il a perdu la raison! Soyez indulgent pour le malheur,
quelque lche qu'il se montre; suivez mon exemple, Lmor; ma patience
est  la hauteur de ma situation.

Bricolin n'coutait pas. Il tenait sa tte dans ses mains et gmissait
comme une mre qui a perdu son enfant.

--Et moi qui n'ai jamais voulu me faire assurer parce que c'tait trop
cher, criait-il d'un ton lamentable; et mes boeufs, mes pauvres boeufs,
qui taient si beaux et si gras! Un lot de moutons qui valait deux mille
francs et que je n'ai pas voulu vendre  la foire de Saint-Christophe!

Marcelle ne put s'empcher de sourire, et sa haute raison contint
l'indignation de Lmor.

--C'est gal! dit le fermier en se levant tout  coup, votre meunier
n'aura pas ma fille!

--En ce cas vous n'aurez pas ma terre, l'acte est clair et la condition
formelle.

--Nous plaiderons!

--A la bonne heure.

--Oh! vous ne pouvez pas plaider, vous! Il faut de l'argent pour a, et
vous n'en avez pas. Et puis il faudrait me restituer le paiement, et
comment feriez-vous? D'ailleurs, votre jolie condition est nulle; et,
quant au meunier, je vais commencer par le faire arrter et conduire
en prison; car c'est lui, j'en suis sr, qui a mis le feu chez moi par
vengeance de ce que je l'en ai chass hier. Tout le village me servira
de tmoin comme quoi il m'a fait des menaces... et le monsieur que
voil... suffit:  moi,  moi, les gendarmes! Et il s'lana dehors en
proie  un vritable dlire.



XXXVI.

LA CHAPELLE.

Inquite pour le meunier et pour Lmor, que l'aveugle vengeance de
Bricolin pouvait entraner dans une affaire sinon grave, du moins
dsagrable, Marcelle engageait son amant  se cacher, et la Piaulette
sortait dj pour avertir Grand-Louis d'en faire autant, lorsque l'on
vit tout le monde, dispers sur le terrier et occup  commenter le
dsastre, se rassembler et se mettre  courir vers la ferme.

--Je suis sre que c'est dj fait! s'cria la Piaulette en pleurant.
Ils auront dj mis la main sur ce pauvre Grand-Louis!

Lmor, n'coutant que son courage et son amiti, sortit de la chaumire
et s'lana vers le terrier. Marcelle, effraye, l'y suivit, laissant
Edouard  la garde de la fille ane de son htesse.

En entrant dans la cour de la ferme, Marcelle et Lmor virent avec
effroi ces masses parses de noirs dcombres, le sol ruisselant d'une
eau qui ressemblait  un lac d'encre, et la foule des travailleurs
puiss, mouills, brls, semblables  des spectres, et qui se
prparaient a une nouvelle fatigue. Le feu venait de se rallumer  une
petite chapelle isole, situe entre la ferme et le vieux chteau.

Ce nouvel accident semblait incomprhensible, car cette construction
tait reste intacte jusque-l, et si une flammche ft tombe dessus
pendant l'incendie, le feu n'et pas pu couver aussi longtemps dans une
provision de pois secs qui y tait renferme. Le feu partait cependant
de l'intrieur, comme si une main implacable et pouss l'audace jusqu'
vouloir, sous les yeux de tous, et en plein jour, dtruire jusqu'au
dernier btiment du domaine.

--Laissez brler la chapelle, criait M. Bricolin cumant de rage, courez
aprs l'incendiaire! Il doit tre par l, il ne peut tre loin. C'est
Grand-Louis, j'en suis certain! j'ai des preuves! Cherchez dans la
garenne! Cernez la garenne!

M. Bricolin ignorait que, pendant qu'il signalait ainsi le meunier  la
vindicte publique, celui-ci, oubliant tout et ne sachant plus rien de
ce qui se passait au dehors, tait au presbytre,  genoux auprs du
fauteuil o l'on avait dpos Ros, et qu'il recevait de sa bouche
l'aveu de son amour et la rvlation des engagements pris par son pre.
Dans le dsordre gnral, le cur et mme sa servante, s'tant mls aux
travailleurs officieux, la grand'mre Bricolin tait seule reste auprs
de Rose, et les jeunes amants, plongs dans la plus pure ivresse, ne se
souvenaient plus des vnements qui s'agitaient autour d'eux.

Un cercle s'tait form autour de la chapelle, et on dirigeait les
pompes, lorsque M. Bricolin, qui s'tait avanc jusqu' la porte
cintre, recula d'horreur et alla tomber sur un de ses garons de ferme,
qui le soutint  grand'peine. Cette chapelle, qui avait t jadis
attenante au vieux chteau, montrait encore aux yeux des antiquaires
d'assez jolis dtails de sculpture gothique. Mais la vtust d'une telle
construction devait cder bientt  l'intensit de la chaleur. La flamme
sortait par les fentres, et les rosaces dlicates commenaient  se
dtacher avec fracas, lorsque la porte  demi ouverte fut pousse
brusquement de l'intrieur. On vit alors sortir la folle, une petite
lanterne dans une main et un brandon de paille enflamm dans l'autre.
Elle se retirait lentement aprs avoir mis la dernire main  son oeuvre
de destruction; elle marchait d'un air grave, les yeux fixs  terre, ne
voyant personne, et tout occupe du plaisir de sa vengeance longtemps
mdite et froidement excute.

Un gendarme trop consciencieux marcha droit  elle et l'arrta en la
prenant par le bras. La folle s'aperut alors que la foule l'entourait;
elle porta vivement son brandon enflamm  la figure du gendarme, qui,
surpris de cette dfense imprvue, fut forc de lcher prise. Alors la
Bricoline, retrouvant son agilit imptueuse, et prenant une expression
de haine et de fureur, s'lana dans la chapelle, comme pour se cacher,
en profrant des imprcations confuses. On tenta de l'y suivre, personne
n'osa. Elle traversa la flamme avec la prestesse d'une salamandre, et
gravit le petit escalier en spirale qui conduisait aux combles. L, elle
se montra  une lucarne et on la vit activer le feu qui montait trop
lentement  son gr, et qui bientt l'environna de toutes parts. On fit
vainement jouer les pommes pour arroser le toit. Il avait t rcemment
rpar et garni en zinc. L'eau coulait dessus et pntrait fort peu.
Le feu couvait donc  l'intrieur, et l'infortune Bricoline, brlant
lentement, devait subir des tortures atroces. Mais elle ne parut pas les
sentir, et on l'entendit chanter un air de danse qu'elle avait aim dans
sa jeunesse, qu'elle avait sans doute dans souvent avec son amant,
et qui lui revint  la mmoire au moment d'expirer. Elle ne fit pas
entendre une seule plainte; sourde aux cris et aux supplications de sa
mre oui se tordait les bras et qu'on retenait de force pour l'empcher
de courir auprs d'elle, elle chanta longtemps, puis elle parut  la
fentre une dernire fois, et, reconnaissant son pre:

--Ah! monsieur Bricolin, lui cria-t-elle, c'est un bien beau jour pour
vous que le _jour d'aujourd'hui!_

Ce fut sa dernire parole. Quand on fut matre de l'incendie, on
retrouva ses os calcins sur le pav de la chapelle.

Cette affreuse mort acheva d'garer l'esprit de M. Bricolin et de briser
le courage de sa femme. Ils ne songrent plus  arrter personne, et,
pendant toute la journe, Rose, la mre Bricolin et son vieux mari
furent compltement oublis d'eux. Enferms  la cure, M, et Mme
Bricolin ne voulurent voir personne, et n'en sortirent que lorsqu'ils
eurent puis ensemble toute, l'amertume de leur peine.



XXXVII.

CONCLUSION.

Marcelle avait eu la prsence d'esprit de prvoir que Rose, malade et
brise par tant d'motions, n'apprendrait pas sans danger la dplorable
fin de sa soeur. Elle avait suggr au meunier de la mettre bien vite
dans le cabriolet du notaire et de l'emmener  son moulin avec la
grand'mre et le vieux infirme, dont la bonne femme ne voulait pas se
sparer. Marcelle, appuye sur le bras de Lmor qui portait Edouard dans
ses bras, les suivit de prs.

Pendant quelques jours Rose eut tous les soirs d'assez vifs accs de
fivre. Ses amis ne la quittaient pas d'un instant, et, aprs avoir
russi  lui cacher le spectacle des funrailles du mendiant Cadoche,
qui fut port en terre avec toutes les crmonies qu'il avait exiges,
ils lui laissrent ignorer la mort de la folle jusqu' ce qu'elle ft
en tat de supporter cette nouvelle; mais pendant bien longtemps encore
elle n'en connut pas les affreuses circonstances.

Marcelle consulta M. Tailland sur la valeur de l'acte pass avec
Bricolin.

L'avis du notaire ne fut pas favorable. Le mariage tant _d'ordre
public_, on n'en pouvait faire une clause de vente. Dans le cas de
clauses illicites, la vente subsiste et lesdites clauses sont _rputes
non crites_. Tels sont les termes de la loi. M. Bricolin les
connaissait avant la signature de l'acte.

Au bout de trois jours, on vit arriver au moulin le fermier ple,
abattu, maigri de moiti, ayant perdu jusqu' l'envie de boire pour
se donner du coeur. Il paraissait incapable de se mettre en colre;
cependant, on ignorait dans quelles intentions il venait  Angibault, et
Marcelle, qui voyait Rose encore bien faible, tremblait qu'il ne vnt la
rclamer avec des paroles et des manires outrageantes. Tout le monde
tait inquiet, et on sortit en masse au-devant de lui pour l'empcher
d'entrer s'il n'annonait pas des intentions pacifiques.

Il dbuta par intimer froidement  la mre Bricolin l'ordre de lui
ramener sa fille au plus vite. Il avait lou une maison dans le bourg de
Blanchemont, et il allait commencer les travaux de reconstruction.--Mais
de ce que je suis mal log, dit-il, ce n'est pas une raison pour que je
sois priv de la socit de ma fille et pour qu'elle refuse ses soins 
sa mre. Ce serait le fait d'un enfant dnatur.

En parlant ainsi, Bricolin lanait au meunier des regards farouches. On
voyait bien qu'il voulait tirer sa fille de chez lui, sans esclandre,
sauf  exhaler ensuite sa rancune et  accuser au besoin Grand-Louis de
l'avoir enleve.

--C'est juste, c'est juste, dit la mre Bricolin, qui s'tait charge de
rpondre. Il y a longtemps que Rose demande  retourner auprs de son
pre et de sa mre; mais comme elle est encore malade, nous l'en avons
empche. Je pense qu'aujourd'hui elle sera en tat de te suivre, et je
suis prte  l'accompagner avec mon vieux, si tu as de quoi nous loger.
Laisse seulement  madame Marcelle le temps de prparer la petite
au plaisir et  la secousse de te revoir. Moi, j'ai  te parler en
particulier, Bricolin; viens dans ma chambre.

La vieille femme le conduisit dans la chambre qu'elle partageait avec la
meunire. Marcelle et Rose avaient t installes dans celle du meunier.
Lmor et Grand-Louis couchaient au foin avec dlices.

--Bricolin, dit la bonne femme, tu vas faire bien de la dpense pour ces
btiments! O donc prendras-tu l'argent?

--Qu'est-ce que a vous fait, la mre? vous n'en avez pas  me donner,
rpondit Bricolin d'un ton brusque. Je suis  court, il est vrai, dans
ce moment; mais j'emprunterai. Je ne serai pas embarrass pour trouver
du crdit.

--Oui, mais avec de gros intrts, comme c'est l'usage, et puis quand
il faut rendre a, on est dj lanc dans de nouvelles dpenses
ncessaires, invitables. a gne, a encombre, et on ne sait plus
comment en sortir.

--Eh bien! qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? puis-je serrer,
l'anne prochaine, mes rcoltes dans mon sabot, et mettre mon btail 
l'abri sous un balai?

--Qu'est-ce que a cotera donc, tout a?

--Dieu sait!

--A peu prs?

--De quarante-cinq  cinquante mille francs, tout au moins; quinze 
dix-huit mille pour les btiments, autant pour le cheptel, et autant que
j'ai perdu de ma rcolte et de mes profits de l'anne!

--Oui, a fait cinquante mille francs environ. C'est bien mon calcul. Eh
bien! dis donc, Bricolin, si je te donnais a, que ferais-tu pour moi?

--Vous? s'cria Bricolin dont les yeux reprirent leur feu accoutum;
avez-vous donc des conomies que vous m'aviez caches, ou est-ce que
vous radotez?

--Je ne radote pas. J'ai l cinquante mille francs en or que je te
donnerai, si tu veux me laisser marier Rose  mon gr.

--Ah! voil! toujours le meunier! Toutes les femmes en sont folles de
cet ours-l, mme les vieilles de quatre-vingts ans.

--C'est bon, c'est bon, plaisante, mais accepte.

--Et o est-il, cet argent?

--Je l'ai donn  garder  Grand-Louis, dit la vieille qui savait son
fils capable de le lui arracher, de force, des mains dans un moment
d'ivresse, s'il venait  le voir.

--Et pourquoi  Grand-Louis, et non pas  moi ou  ma femme? Vous voulez
donc lui en faire une donation si je ne fais pas votre volont?

--L'argent d'autrui est en sret dans ses mains, dit la vieille, car
il a eu celui-l  mon insu, et il me l'a rapport quand je le croyais
perdu pour toujours. Il est  mon homme, s'entend; mais puisque vous
l'avez fait interdire, et que nous nous tions, sous l'ancienne loi,
donn notre bien  fonds perdu, au dernier vivant, j'en dispose!

--Mais c'est donc un recouvrement? C'est impossible! vous vous moquez de
moi, et je suis bien bon de vous couter!

--coute, dit la mre Bricolin, c'est une drle d'histoire.

Et elle raconta  son fils toute l'histoire de Cadoche et de sa
succession.

--Et le meunier t'a rapport cet argent-l quand il pouvait n'en rien
dire? s'cria le fermier stupfait. Mais c'est trs-honnte, a, c'est
trs-_joli_ de sa part! Il faudra lui faire un cadeau.

--Il n'y a qu'un cadeau  lui faire: c'est la main de Rose, puisqu'elle
lui a dj fait le cadeau de son coeur.

--Mais je ne donnerai pas de dot! s'cria Bricolin.

--a va sans dire, qui est-ce qui t'en parle?

--Faites-moi donc voir cet argent-l!

La mre Bricolin conduisit son fils auprs du meunier, qui lui montra le
pot de fer et _son contenu_.

--Et de cette manire-l, dit le fermier bloui et comme ressuscit par
la vue de tant d'or monnay, madame de Blanchemont n'est pas absolument
dans la misre?

--Grce  Dieu!

--Et  toi, Grand-Louis?

--Grce  la fantaisie du pre Cadoche.

--Et toi, de quoi hrites-tu?

--De trois mille francs, dont un tiers est destin  la Piaulette et le
reste  tablir deux autres familles auprs de moi. Nous travaillerons
tous ensemble et nous nous associerons pour les profits.

--C'est bte, a!

--Non, c'est utile et juste.

--Mais pourquoi ne pas garder ces mille cus pour les prsents de noces
de... de ta femme?

--a sentirait l'argent vol; et quand mme a ne serait que le produit
de l'aumne, vous, qui tes si fier, voudriez-vous que Rose et sur
le corps des robes payes avec tous les gros sous du pays, donns en
charit  un mendiant?

--On n'aurait pas t oblig de dire d'o a provenait!... Ah a, 
quand la noce, Grand-Louis?

--Demain, si vous voulez.

--Publions les bans demain, et remets-moi l'argent aujourd'hui, j'en ai
besoin.

--Non pas! non pas! s'cria la vieille fermire. Tu l'auras le jour de
la noce. Donnant, donnant, mon garon!

La vue de l'or avait ranim M. Bricolin. Il se mit  table, trinqua avec
le meunier, embrassa sa fille, et remonta sur son bidet, entre deux
vins, pour aller mettre ses maons  l'ouvrage.

--Comme a, se disait-il en souriant, j'ai toujours Blanchemont pour
deux cent cinquante mille francs, et mme pour deux cent mille francs,
puisque je ne dote pas ma dernire fille!

--Et nous aussi, Lmor, nous allons faire btir, dit Marcelle  son
amant lorsque Bricolin fut parti. Nous sommes riches; nous avons de quoi
lever une jolie maisonnette rustique, o _notre_ enfant aura une bonne
ducation; car tu seras son prcepteur, et le meunier lui apprendra son
tat. Pourquoi ne serait-on pas  la fois un ouvrier laborieux et un
homme instruit?

--Et je compte bien commencer par moi-mme, dit Lmor. Je ne suis qu'un
ignorant; je m'instruirai le soir  la veille. Je suis garon de
moulin; l'tat me plat et je le garde pour la journe. Quelle belle
sant cette vie va faire  notre Edouard!

--Eh bien, madame Marcelle, dit le Grand-Louis, en prenant la main de
Lmor, vous qui me disiez, la premire fois que vous tes venue ici... (
il y a huit jours, ni plus ni moins! ) que votre bonheur serait d'avoir
une petite maison bien propre, avec du chaume dessus et des pampres
verts tout autour, dans le genre de la mienne; une vie simple et pas
trop gne comme la mienne, un fils occup et pas trop bte, comme
moi... Et tout cela ici, sur notre rivire de Vauvre qui a l'honneur de
vous plaire, et  ct de nous qui sommes de bons voisins!

--Et tout cela en commun, dit Marcelle, car je ne l'entends pas
autrement!

--Oh! c'est impossible! Votre part, quant  prsent, est plus grosse que
la mienne.

--Vous calculez mal, meunier, dit Lmor; le tien et le mien entre amis
sont des normits comme deux et deux font cinq.

--Me voil donc riche et savant! reprit le meunier, car j'ai le coeur de
Rose et vous allez me parler tous les jours! Quand je vous le disais,
monsieur Lmor, qu'il se ferait un miracle pour moi et que tout
s'arrangerait! Je ne comptais pourtant pas sur l'oncle Cadoche!

--Qu'est-ce que tu as donc  danser comme a, _alochon_? dit douard.

--J'ai, mon enfant, rpondit le meunier en l'levant dans ses bras,
qu'en jetant mes filets, j'ai pch, dans le plus clair de l'eau, un
petit ange qui m'a port bonheur, et, dans le plus trouble, un vieux
diable d'oncle que je russirai peut-tre  faire sortir du purgatoire!




FIN DU MEUNIER D'ANGIBAULT.





End of the Project Gutenberg EBook of Le meunier d'Angibault, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEUNIER D'ANGIBAULT ***

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Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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