The Project Gutenberg EBook of Le meunier d'Angibault, by George Sand

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Title: Le meunier d'Angibault

Author: George Sand

Release Date: October 29, 2004 [EBook #13892]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEUNIER D'ANGIBAULT ***




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George Sand

[Illustration]


LE MEUNIER D'ANGIBAULT




NOTICE


Ce roman est, comme tant d'autres, le resultat d'une promenade, d'une
rencontre, d'un jour de loisir, d'une heure de _far niente_. Tous ceux
qui ont ecrit, bien ou mal, des ouvrages d'imagination ou meme de
science, savent que la vision des choses intellectuelles part souvent
de celle des choses materielles. La pomme qui tombe de l'arbre fait
decouvrir a Newton une des grandes lois de l'univers. A plus forte
raison le plan d'un roman peut-il naitre de la rencontre d'un fait ou
d'un objet quelconque. Dans les oeuvres du genie scientifique, c'est
la reflexion qui tire du fait meme la raison des choses. Dans les plus
humbles fantaisies de l'art, c'est la reverie qui habille et complete
ce fait isole. La richesse ou la pauvrete de l'oeuvre n'y fait rien. Le
procede de l'esprit est le meme pour tous.

Or, il y a dans notre vallee un joli moulin qu'on appelle Angibault,
dont je ne connais pas le meunier, mais dont j'ai connu le proprietaire.
C'etait un vieux monsieur, qui, depuis sa liaison a Paris avec _M. de
Robespierre_ (il l'appelait toujours ainsi), avait laisse croitre autour
de ses ecluses tout ce qui avait voulu pousser: l'aune et la ronce,
le chene et le roseau. La riviere, abandonnee a son caprice, s'etait
creuse, dans le sable et dans l'herbe, un reseau de petits torrents
qu'aux jours d'ete, dans les eaux basses, les plantes fontinales
couvraient de leurs touffes vigoureuses. Mais le vieux monsieur est
mort; la cognee a fait sa besogne; il y avait bien des fagots a tailler,
bien des planches a scier dans cette foret vierge en miniature. Il y
reste encore quelques beaux arbres, des eaux courantes, un petit bassin
assez frais, et quelques buissons de ces ronces gigantesques qui sont
les lianes de nos climats. Mais ce coin de paradis sauvage que mes
enfants et moi avions decouvert en 1844, avec des cris de surprise et de
joie, n'est plus qu'un joli endroit comme tant d'autres.

Le chateau de _Blanchemont_ avec son paysage, sa garenne et sa ferme,
existe tel que je l'ai fidelement depeint; seulement il s'appelle
autrement, et les Bricolin sont des types fictifs. La folle qui joue
un role dans cette histoire, m'est apparue ailleurs: c'etait aussi une
folle par amour. Elle fit une si penible impression sur mes compagnons
de voyage et sur moi, que malgre vingt lieues de pays que nous
avions faites pour explorer les ruines d'une magnifique abbaye de la
renaissance, nous ne pumes y rester plus d'une heure. Cette malheureuse
avait adopte ce lieu melancolique pour sa promenade machinale,
constante, eternelle. La fievre avait brule l'herbe sous ses pieds
obstines, la fievre du desespoir!

GEORGE SAND.

Nohant, 5 septembre 1852.



A SOLANGE ***.

Mon enfant, cherchons ensemble.



PREMIERE JOURNEE.



I.

INTRODUCTION.

Une heure du matin sonnait a Saint-Thomas-d'Aquin, lorsqu'une forme
noire, petite et rapide, se glissa le long du grand mur ombrage d'un de
ces beaux jardins qu'on trouve encore a Paris sur la rive gauche de la
Seine, et qui ont tant de prix au milieu d'une capitale. La nuit etait
chaude et sereine. Les daturas en fleurs exhalaient de suaves parfums,
et se dressaient comme de grands spectres blancs sous le regard brillant
de la pleine lune. Le style du large perron de l'hotel de Blanchemont
avait encore un vieux air de splendeur, et le jardin vaste et bien
entretenu rehaussait l'opulence apparente de cette demeure silencieuse,
ou pas une lumiere ne brillait aux fenetres.

Cette circonstance d'un superbe clair de lune, donnait bien quelque
inquietude a la jeune femme en deuil qui se dirigeait, en suivant
l'allee la plus sombre, vers une petite porte situee a l'extremite du
mur. Mais elle n'y allait pas moins avec resolution, car ce n'etait pas
la premiere fois qu'elle risquait sa reputation pour un amour pur et
desormais legitime; elle etait veuve depuis un mois.

Elle profita du rempart que lui faisait un massif d'acacias pour arriver
sans bruit jusqu'a la petite porte de degagement qui donnait sur une rue
etroite et peu frequentee. Presque au meme moment, cette porte s'ouvrit,
et le personnage appele au rendez-vous entra furtivement et suivit
son amante, sans rien dire, jusqu'a une petite orangerie ou ils
s'enfermerent. Mais, par un sentiment de pudeur non raisonne, la jeune
baronne de Blanchemont, tirant de sa poche une jolie et menue boite de
cuir de Russie, fit jaillir une etincelle, alluma une bougie placee
et comme cachee d'avance dans un coin, et le jeune homme, craintif et
respectueux, l'aida naivement a eclairer l'interieur du pavillon. Il
etait si heureux de pouvoir la regarder!

La serre etait fermee de larges volets en plein bois. Un banc de jardin,
quelques caisses vides, des instruments d'horticulture, et la petite
bougie qui n'avait meme pas d'autre flambeau qu'un pot a fleurs
demi-brise, tel etait l'ameublement et l'eclairage de ce boudoir
abandonne qui avait servi de retraite voluptueuse a quelque marquise du
temps passe.

Leur descendante, la blonde Marcelle, etait aussi chastement et aussi
simplement mise que doit l'etre une veuve pudique. Ses beaux cheveux
dores tombant sur son fichu de crepe noir etaient sa seule parure. La
delicatesse de ses mains d'albatre et de son pied chausse de satin,
etaient les seuls indices revelateurs de son existence aristocratique.
On eut pu d'ailleurs la prendre pour la compagne naturelle de l'homme
qui etait a genoux aupres d'elle, pour une grisette de Paris; car il est
des grisettes qui ont au front une dignite de reine et une candeur de
sainte.

Henri Lemor etait d'une figure agreable, plutot intelligente et
distinguee que belle. Ses cheveux noirs et abondants assombrissaient sa
physionomie deja brune et fort pale. On voyait bien la que c'etait un
enfant de Paris, fort par sa volonte, delicat par son organisation. Son
habillement, propre et modeste, n'annoncait que l'humble mediocrite; sa
cravate assez mal nouee revelait une grande absence de coquetterie ou
une habitude de preoccupation; ses gants bruns suffisaient a prouver que
ce n'etait pas la, comme se seraient exprimes les laquais de l'hotel de
Blanchemont, un homme fait pour etre le mari ou l'amant de madame.

Ces deux jeunes gens, a peine plus ages l'un que l'autre, avaient passe
plus d'une fois de doux instants dans le pavillon pendant les heures
mysterieuses de la nuit; mais, depuis un mois qu'ils ne s'etaient vus,
de grandes anxietes avaient assombri le roman de leur amour. Henri Lemor
etait tremblant et comme consterne. Marcelle de Blanchemont semblait
glacee de crainte. Il se mit a genoux devant elle comme pour la
remercier de lui avoir accorde un dernier rendez-vous; mais il se releva
bientot sans lui rien dire, et son attitude etait contrainte, presque
froide.

--Enfin!... lui dit-elle avec effort en lui tendant une main qu'il
porta a ses levres par un mouvement presque convulsif, et sans que sa
physionomie s'eclairat du moindre rayon de joie.

Il ne m'aime plus, pensa-t-elle en portant ses deux mains devant ses
yeux. Et elle resta muette et glacee d'effroi.

--_Enfin?_ repeta Lemor. N'est-ce pas _deja_ que vous vouliez dire?
J'aurais du avoir la force d'attendre plus longtemps; je ne l'ai pas
eue, pardonnez-moi.

--Je ne vous comprends pas! dit la jeune veuve en laissant retomber ses
mains avec accablement.

Lemor vit ses yeux humides, et se meprit sur la cause de son emotion.

--Oh! oui, reprit-il, je suis coupable; je vois a votre douleur les
remords que je vous cause. Ces quatre semaines m'ont paru si longues,
a moi, que je n'ai pas eu le courage de me dire que c'etait trop peu!
Aussi, a peine vous avais-je ecrit, ce matin, pour vous demander la
permission de vous voir, que je m'en suis repenti. J'ai rougi de
ma lachete, je me suis reproche les scrupules que je forcais votre
conscience a etouffer; et quand j'ai recu votre reponse, si serieuse et
si bonne, j'ai compris que la pitie seule me rappelait aupres de vous.

--Oh! Henri, que vous me faites de mal en parlant ainsi! Est-ce un
jeu, est-ce un pretexte? Pourquoi avoir demande de me voir, si vous me
revenez avec si peu de bonheur et de confiance?

Le jeune homme tressaillit, et se laissant retomber aux pieds de sa
maitresse:

--J'aimerais mieux de la hauteur et des reproches, dit-il; votre bonte
me tue!

--Henri! Henri! s'ecria Marcelle, vous avez donc eu des torts envers
moi? Oh! vous avez l'air d'un criminel! Vous m'avez oubliee ou meconnue,
je le vois bien!

--Ni l'un, ni l'autre; pour mon malheur eternel, je vous respecte, je
vous adore, je crois en vous comme en Dieu, je ne puis aimer que vous
sur la terre!

--Eh bien! dit la jeune femme en jetant ses bras autour de la tete brune
du pauvre Henri, ce n'est pas un si grand malheur que de m'aimer ainsi,
puisque je vous aime de meme. Ecoutez, Henri, me voila libre, je n'ai
rien a me reprocher. J'ai si peu souhaite la mort de mon mari, que
jamais je ne m'etais permis de penser a ce que je ferais de ma liberte
si elle venait a m'etre rendue. Vous le savez, nous n'avions jamais
parle de cela, vous n'ignoriez pas que je vous aimais avec passion, et
pourtant voici la premiere fois que je vous le dis aussi hardiment!
Mais, mon ami, que vous etes pale! vos mains sont glacees, vous
paraissez tant souffrir! Vous m'effrayez!

--Non, non, parlez, parlez encore, repondit Lemor succombant sous le
poids des emotions les plus delicieuses et les plus penibles en meme
temps.

--Eh bien, continua madame de Blanchemont, je ne peux pas avoir ces
scrupules et ces agitations de la conscience que vous redoutez pour moi.
Quand on me rapporta le corps sanglant de mon mari, tue en duel pour
une autre femme, je fus frappee de consternation et d'epouvante, j'en
conviens; en vous annoncant cette terrible nouvelle, en vous disant de
rester quelque temps eloigne de moi, je crus accomplir un devoir; oh!
si c'est un crime d'avoir trouve ce temps bien long, votre obeissance
scrupuleuse m'en a assez punie! Mais depuis un mois que je vis retiree,
occupee seulement d'elever mon fils et de consoler de mon mieux les
parents de M. de Blanchemont, j'ai bien examine mon coeur, et je ne le
trouve plus si coupable. Je ne pouvais pas aimer cet homme qui ne m'a
jamais aimee, et tout ce que je pouvais faire, c'etait de respecter son
honneur. A present, Henri, je ne dois plus a sa memoire qu'un respect
exterieur pour les convenances. Je vous verrai en secret, rarement, il
le faudra bien!... jusqu'a la fin de mon deuil; et dans un an, dans deux
ans, s'il le faut....

--Eh bien! Marcelle, dans deux ans?

--Vous me demandez ce que nous serons l'un pour l'autre, Henri? Vous ne
m'aimez plus, je vous le disais bien!

Ce reproche n'emut point Henri. Il le meritait si peu! Attentif
jusqu'a l'anxiete a toutes les paroles de son amante, il la supplia de
continuer:

--Eh bien! reprit-elle en rougissant avec la pudeur d'une jeune fille,
ne voulez-vous donc pas m'epouser, Henri?

Henri laissa tomber sa tete sur les genoux de Marcelle, et resta
quelques instants comme brise par la joie et la reconnaissance; mais
il se releva brusquement, et ses traits exprimaient le plus profond
desespoir.

--N'avez-vous donc pas fait du mariage une assez triste experience?
dit-il avec une sorte de durete. Vous voulez encore vous remettre sous
le joug?

--Vous me faites peur, dit madame de Blanchemont apres un moment
d'effroi silencieux. Sentez-vous donc en vous-meme des instincts
de tyrannie, ou bien est-ce pour vous que vous craignez le joug de
l'eternelle fidelite?

--Non, non, ce n'est rien de tout cela, repondit Lemor avec abattement;
ce que je redoute, ce a quoi il m'est impossible de vous soumettre et de
me soumettre moi-meme, vous le savez; mais vous ne voulez pas, vous ne
pouvez pas le comprendre. Nous en avons tant parle cependant, alors que
nous ne pensions pas que de pareilles discussions dussent un jour nous
interesser personnellement, et devenir pour moi un arret de vie ou de
mort!

--Est-il possible, Henri, que vous soyez attache a ce point a vos
utopies? Quoi! l'amour meme ne saurait les vaincre? Ah! que vous aimez
peu, vous autres hommes! ajouta-t-elle avec un profond soupir. Quand ce
n'est pas le vice qui vous desseche l'ame, c'est la vertu, et de toutes
facons, laches ou sublimes, vous n'aimez que vous-memes.

--Ecoutez, Marcelle, si je vous avais demande, il y a un mois, de
manquer a vos principes a vous, si mon amour avait implore ce que votre
religion et vos croyances vous eussent fait regarder comme une faute
immense, irreparable....

--Vous ne me l'avez pas demande, dit Marcelle en rougissant.

--Je vous aimais trop pour vous demander de souffrir et de pleurer pour
moi. Mais si je l'eusse fait, repondez donc, Marcelle!

--La question est indiscrete et deplacee, dit-elle en faisant un effort
d'aimable coquetterie, pour eluder la reponse.

Sa grace et sa beaute firent fremir Lemor. Il la pressa contre son coeur
avec passion. Mais, s'arrachant aussitot a ce moment d'ivresse, il
s'eloigna, et reprit, d'une voix alteree, en marchant avec agitation
derriere le banc ou elle etait assise:

--Et si je vous le demandais, a present, ce sacrifice que la mort de
votre epoux rendrait, a coup sur, moins terrible... moins effrayant....

Madame de Blanchemont redevint pale et serieuse.

--Henri, repondit-elle, je serais offensee et blessee jusqu'au fond du
coeur d'une semblable pensee, lorsque je viens de vous offrir ma main et
que vous semblez la refuser.

--Je suis bien malheureux de ne pouvoir me faire comprendre, et d'etre
pris pour un miserable, quand je sens en moi l'heroisme de l'amour!...
reprit-il avec amertume. Le mot vous parait ambitieux et doit vous faire
sourire de pitie. Il est vrai pourtant, et Dieu me tiendra compte de
ma souffrance... elle est atroce, elle est au-dessus de mon courage,
peut-etre.

Et Henri fondit en larmes.

La douleur de ce jeune homme etait si profonde et si sincere, que madame
de Blanchemont en fut effrayee. Il y avait dans ces larmes brulantes
comme un refus invincible d'etre heureux, comme un adieu eternel a
toutes les illusions de l'amour et de la jeunesse.

--O mon cher Henri! s'ecria Marcelle, quel mal avez-vous donc resolu de
nous faire a tous deux? Pourquoi ce desespoir, quand vous etes le maitre
de ma vie, quand rien ne nous empeche plus d'etre l'un a l'autre devant
Dieu et devant les hommes? Est-ce donc mon fils qui est un obstacle
entre nous? ne vous sentez-vous pas l'ame assez grande pour repartir
sur lui une part de l'affection que vous avez pour moi! Craignez-vous
d'avoir a vous reprocher un jour le malheur et l'abandon de cet enfant
de mes entrailles!

--Votre fils! dit Henri en sanglotant, j'aurais une crainte plus
serieuse que celle de ne l'aimer pas. Je craindrais de l'aimer trop, et
de ne pouvoir me resigner a voir sa vie s'engager en sens inverse de la
mienne dans le courant du siecle. L'usage et l'opinion me commanderaient
de le laisser au monde, et je voudrais l'en arracher, dusse-je le
rendre malheureux, pauvre et desole avec moi.... Non, je ne pourrais
le regarder avec assez d'indifference et d'egoisme pour consentir a en
faire un homme semblable a ceux de sa classe; non! non!... cela, et
autre chose, et tout, dans votre position et dans la mienne, est un
obstacle insurmontable. De quelque cote que j'envisage un tel avenir,
je n'y vois que lutte insensee, malheur pour vous, anatheme sur moi!...
C'est impossible, Marcelle, a jamais impossible! je vous aime trop pour
accepter des sacrifices dont vous ne pouvez ni prevoir les resultats ni
mesurer l'etendue. Vous ne me connaissez pas, je le vois bien. Vous me
prenez pour un reveur indecis et faible. Je suis un reveur obstine et
incorrigible. Vous m'avez peut-etre accuse quelquefois d'affectation;
vous avez cru qu'un mot de vous me ramenerait a ce que vous croyez la
raison et la verite. Oh! je suis plus malheureux que vous ne pensez,
et je vous aime plus que vous ne pouvez le comprendre maintenant. Plus
tard... oui, plus tard, vous me remercierez au fond de vos pensees
d'avoir su etre malheureux tout seul.

--Plus tard? et pourquoi? et quand donc? que voulez-vous dire?

--Plus tard, vous dis-je, quand vous vous eveillerez de ce reve sombre
et maudit ou je vous ai entrainee, quand vous retournerez au monde et
que vous en partagerez les enivrements faciles et doux; quand vous ne
serez plus un ange, enfin, et que vous redescendrez sur la terre.

--Oui, oui, quand je serai dessechee par l'egoisme et corrompue par la
flatterie! Voila ce que vous voulez dire, voila ce que vous augurez,
de moi! Dans votre orgueil sauvage, vous ne me croyez pas capable
d'embrasser vos idees et de comprendre votre coeur. Tranchons le mot,
vous ne me trouvez pas digne de vous, Henri!

--Ce que vous dites est affreux, Madame, et cette lutte ne peut se
supporter plus longtemps. Laissez-moi fuir, car nous ne pouvons pas nous
comprendre maintenant.

--Vous me quittez ainsi?

--Non, je ne vous quitte pas; je vais, loin de votre presence, vous
contempler en moi-meme et vous adorer dans le secret de mon coeur. Je
vais souffrir eternellement, mais avec l'espoir que vous m'oublierez,
avec le remords d'avoir desire et recherche votre affection, avec la
consolation du moins de n'en avoir pas lachement abuse.

Madame de Blanchemont s'etait levee pour retenir Henri. Elle retomba
brisee sur son banc.

--Pourquoi donc avez-vous desire de me voir? lui demanda-t-elle d'un ton
froid et offense en le voyant s'eloigner.

--Oui, oui, dit-il, vous avez raison de me le reprocher. C'est une
derniere lachete de ma part; je le sentais, et je cedais au besoin
de vous voir encore une fois.... J'esperais que je vous retrouverais
changee pour moi; votre silence me l'avait fait croire; j'etais devore
de chagrin, et je croyais trouver dans votre froideur la force de me
guerir. Pourquoi suis-je venu? Pourquoi m'aimez-vous? Ne suis-je pas le
plus grossier, le plus ingrat, le plus sauvage, le plus haissable des
hommes? Mais il vaut mieux que vous me voyiez ainsi, et que vous sachiez
bien qu'il n'y a rien a regretter en moi.... Cela vaut mieux ainsi, et
j'ai bien fait de venir, n'est-ce pas?

Henri parlait avec une sorte d'egarement, ses traits graves et purs
etaient bouleverses, sa voix, ordinairement sympathique et douce avait
un timbre mat et dur qui faisait mal a entendre. Marcelle voyait bien sa
souffrance, mais la sienne propre etait si poignante qu'elle ne pouvait
rien faire et rien dire pour leur mutuel soulagement. Elle restait pale
et muette, les mains crispees l'une dans l'autre et le corps raide comme
une statue. Au moment de sortir, Henri se retourna, et la voyant ainsi,
il vint tomber a ses pieds qu'il couvrit de larmes et de baiser.--Adieu,
dit-il, la plus belle et la plus pure de toutes les femmes, la meilleure
des amies, la plus grande des amantes! Puisses-tu trouver un coeur digne
de toi, un homme qui t'aime comme je t'aime, et qui ne ne t'apporte pas
en dot le decouragement et l'horreur de la vie! Puisses-tu etre heureuse
et bienfaisante sans traverser les luttes d'une existence comme la
mienne! Enfin, s'il est encore dans le monde ou tu vis un reste de
loyaute et de charite humaine, puisses-tu le ranimer de ton souffle
divin, et trouver grace devant Dieu pour ta caste et pour ton siecle que
tu es digne de racheter a toi seule!

Ayant ainsi parle, Henri se precipita dehors, oubliant qu'il laissait
Marcelle au desespoir. Il semblait poursuivi par les furies.

Madame de Blanchemont demeura longtemps comme petrifiee. Lorsqu'elle
retourna dans son appartement, elle marcha lentement dans sa chambre
jusqu'aux premieres lueurs du matin, sans verser une larme, sans
troubler par un soupir le silence de la nuit.

Il serait temeraire d'affirmer que cette veuve de vingt-deux ans, belle,
riche et remarquee dans le monde pour sa grace, ses talents et son
esprit, ne fut pas humiliee et indignee jusqu'a un certain point de voir
refuser sa main par un homme sans naissance, sans fortune et sans aucune
renommee. La fierte offensee de celle jeune femme lui tint probablement
lieu de courage dans les premiers moments. Mais bientot la veritable
noblesse de ses sentiments lui suggera des reflexions plus serieuses,
et, pour la premiere fois, elle plongea un profond regard dans sa propre
vie et dans la vie generale des etres dont elle etait entouree. Elle se
rappela tout ce que Henri lui avait dit en d'autres temps, alors qu'il
ne pouvait etre question entre eux que d'un amour sans espoir. Elle
s'etonna de n'avoir pas assez pris au serieux ce qu'elle considerait
alors comme des idees romanesques chez ce jeune homme veritablement
austere. Elle commenca a le juger avec le calme qu'une volonte genereuse
et forte ramene au milieu des plus violentes emotions du coeur. A mesure
que les heures de la nuit s'ecoulaient et que les horloges lointaines se
les jetaient l'une a l'autre, d'une voix argentine et claire, dans le
silence de la grande ville endormie, Marcelle arrivait a celle lucidite
d'esprit que le recueillement d'une longue veille apporte a la douleur.
Elevee dans d'autres principes que ceux de Lemor, elle avait ete
pourtant predestinee en quelque sorte a partager l'amour de ce plebeien,
et a s'y refugier contre toutes les langueurs et toutes les tristesses
de la vie aristocratique. Elle etait de ces ames tendres et fortes a la
fois, qui ont besoin de se devouer, et qui ne concoivent pas d'autre
bonheur que celui qu'elles donnent. Malheureuse dans son menage, ennuyee
dans le monde, elle s'etait laissee aller avec la confiance romanesque
d'une jeune fille a ce sentiment dont elle s'etait bientot fait
une religion. Sincerement devote dans son adolescence, elle etait
necessairement devenue passionnee pour un amant qui respectait ses
scrupules et adorait sa chastete. La piete meme l'avait poussee a
s'exalter dans cet amour et a vouloir le consacrer par des liens
indissolubles aussitot qu'elle s'etait vue libre. Elle avait songe avec
joie a sacrifier courageusement les interets materiels que prise le
monde et les prejuges etroits de la naissance qui n'avaient jamais
trompe son jugement. Elle croyait faire beaucoup, la pauvre enfant, et
c'etait beaucoup en effet; car le monde l'eut blamee ou raillee. Elle
n'avait pas prevu que ce n'etait rien encore, et que la fierte du
plebeien repousserait son sacrifice presque comme un affront.

Eclairee tout a coup par l'effroi, la douleur et la resistance de Lemor,
Marcelle repassait dans son esprit consterne tout ce qu'elle avait
entrevu de la crise sociale ou s'agite le siecle. Il n'y a plus rien
d'etranger dans les hautes regions de la pensee aux femmes de notre
temps. Toutes, suivant la portee de leur intelligence, peuvent
desormais, sans affectation et sans ridicule, lire chaque jour sous
toutes les formes, journal ou roman, philosophie, politique ou poesie,
discours officiel ou conversation intime, dans le grand livre triste,
diffus, contradictoire et cependant profond et significatif de la
vie actuelle. Elle savait donc bien, comme nous tous, que ce present
engourdi et malade est aux prises avec le passe qui le retient et
l'avenir qui l'appelle. Elle voyait de grands eclairs se croiser sur sa
tete, elle pouvait pressentir une grande lutte plus ou moins eloignee.
Elle n'etait pas d'une nature pusillanime; elle n'avait pas peur et ne
fermait pas les yeux. Les regrets, les plaintes, les terreurs et les
recriminations de ses grands parents l'avaient tant lassee et tant
degoutee de la crainte! La jeunesse ne veut pas maudire le temps de sa
floraison, et ses annees charmantes lui sont cheres, quelque chargees
d'orages qu'elles soient. La tendre et courageuse Marcelle se disait
que, sous le tonnerre et la grele, on peut sourire, a l'abri du premier
buisson, avec l'etre qu'on aime. Cette lutte menacante des interets
materiels lui paraissait donc un jeu. Qu'importe d'etre ruine, exile,
emprisonne? se disait-elle, lorsque la terreur planait autour d'elle sur
les pretendus heureux du siecle. On ne deportera jamais l'amour; et puis
moi, grace au ciel, j'aime un homme de rien qui sera epargne.

Seulement elle n'avait pas encore pense qu'elle put etre atteinte
jusque dans ses affections, par cette lutte sourde et mysterieuse qui
s'accomplit en depit de toutes les contraintes officielles et de tous
les decouragements apparents. Cette lutte des sentiments et des
idees est des a present profondement engagee, et Marcelle s'y voyait
precipitee tout a coup au milieu de ses illusions comme au sortir d'un
reve. La guerre intellectuelle et morale etait declaree entre les
diverses classes, imbues de croyances et de passions contraires, et
Marcelle trouvait une sorte d'ennemi irreconciliable dans l'homme qui
l'adorait. Epouvantee d'abord de cette decouverte, elle se familiarisa
peu a peu avec cette idee, qui lui suggerait de nouveaux desseins plus
genereux et plus romanesques encore que ceux dont elle s'etait nourrie
depuis un mois, et au bout de sa longue promenade a travers ses
appartements silencieux et deserts, elle trouva le calme d'une
resolution qu'elle seule peut-etre pouvait envisager sans sourire
d'admiration ou de pitie.

Ceci se passait tout recemment, peut-etre l'annee Derniere.



II.

VOYAGE.

Marcelle, ayant epouse son cousin-germain, portait le nom de
Blanchemont, apres comme avant son mariage. La terre et le chateau de
Blanchemont formaient une partie de son patrimoine. La terre etait
importante, mais le chateau, abandonne depuis plus de cent ans a l'usage
des fermiers, n'etait meme plus habite par eux, parce qu'il menacait
ruine et qu'il eut fallu de trop grandes depenses pour le reparer.
Mademoiselle de Blanchemont, orpheline de bonne heure, elevee a Paris
dans un couvent, mariee fort jeune, et n'etant pas initiee par son
mari a la gestion de ses affaires, n'avait jamais vu ce domaine de ses
ancetres. Resolue de quitter Paris et d'aller chercher a la campagne un
genre de vie analogue aux projets qu'elle venait de former, elle voulut
commencer son pelerinage par visiter Blanchemont, afin de s'y fixer plus
tard si cette residence repondait a ses desseins. Elle n'ignorait pas
l'etat de delabrement de son castel, et c'etait une raison pour qu'elle
jetat de preference les yeux sur cette demeure. Les embarras d'affaires
que son mari lui avait laisses, et le desordre ou lui-meme paraissait
avoir laisse les siennes, lui servirent de pretexte pour entreprendre un
voyage qu'elle annonca devoir etre de quelques semaines seulement, mais
auquel, dans sa pensee secrete, elle n'assignait precisement ni but ni
terme, son but veritable, a elle, etant de quitter Paris et le genre de
vie auquel elle y etait astreinte.

Heureusement pour ses vues, elle n'avait dans sa famille aucun
personnage qui put s'imposer aisement le devoir de l'accompagner. Fille
unique, elle n'avait pas a se defendre de la protection d'une soeur ou
d'un frere aine. Les parents de son mari etaient fort ages, et, un peu
effrayes des dettes du defunt, qu'une sage administration pouvait seule
liquider, ils furent a la fois etonnes et ravis de voir une femme de
vingt-deux ans, qui jusqu'alors n'avait montre nulle aptitude et nul
gout pour les affaires, prendre la resolution de gerer les siennes
elle-meme et d'aller voir par ses yeux l'etat de ses proprietes. Il
y eut pourtant bien quelques objections pour ne pas la laisser ainsi
partir seule avec son enfant. On voulait qu'elle se fit accompagner par
son homme d'affaires. On craignait que l'enfant ne souffrit d'un
voyage entrepris par un temps tres-chaud. Marcelle objecta aux vieux
Blanchemont, ses beau-pere et belle-mere, qu'un tete a tete prolonge
avec un vieux homme de loi n'etait pas precisement un adoucissement aux
ennuis qu'elle allait s'imposer; qu'elle trouverait chez les notaires et
les avoues de province des renseignements plus directs et des conseils
mieux appropries aux localites; enfin, que ce n'etait pas une chose si
difficile que de compter avec des fermiers et de renouveler des baux.
Quant a l'enfant, l'air de Paris le rendait de plus eu plus debile. La
campagne, le mouvement et le soleil ne pouvaient que lui faire grand
bien. Puis, Marcelle, devenue tout a coup adroite pour triompher des
obstacles qu'elle avait prevus et medites durant sa veillee rapportee au
precedent chapitre, fit valoir les obligations que lui imposait le role
de tutrice de son fils. Elle ignorait encore en partie l'etat de la
succession de M. de Blanchemont; s'il s'etait fait faire des avances
considerables par ses fermiers, s'il n'avait pas donne de fortes
hypotheques sur ses terres, etc. Son devoir etait d'aller verifier
toutes ces choses, et de ne s'en remettre qu'a elle-meme, afin de savoir
sur quel pied elle devait vivre ensuite sans compromettre l'avenir
de son fils. Elle parla si sagement de ces interets, qui, au fond,
l'occupaient fort peu, qu'au bout de douze heures elle avait remporte la
victoire et amene toute la famille a approuver et a louer sa resolution.
Son amour pour Henri etait demeure si secret, qu'aucun soupcon ne vint
troubler la confiance des grands parents.

Soutenue par une activite inaccoutumee et par un espoir enthousiaste,
Marcelle ne dormit guere mieux la nuit qui suivit celle de sa derniere
entrevue avec Lemor. Elle fit les reves les plus etranges, tantot
riants, tantot penibles. Enfin, elle s'eveilla tout a fait avec l'aube,
et, jetant un regard reveur sur l'interieur de son appartement, elle fut
frappee pour la premiere fois du luxe inutile et dispendieux deploye
autour d'elle. Des tentures de satin, des meubles d'une mollesse et
d'une ampleur extremes, mille recherches ruineuses, mille babioles
brillantes, enfin tout l'attirail de dorures, de porcelaines, de bois
sculptes et de fantaisies qui encombrent aujourd'hui la demeure d'une
femme elegante. "Je voudrais bien savoir, pensa-t-elle, pourquoi nous
meprisons tant les filles entretenues. Elles se font donner ce que nous
pouvons nous donner a nous-memes. Elles sacrifient leur pudeur a la
possession de ces choses qui ne devraient avoir aucun prix aux yeux
des femmes serieuses et sages, et que nous regardons pourtant comme
indispensables. Elles ont les memes gouts que nous, et c'est pour
paraitre aussi riches et aussi heureuses que nous qu'elles s'avilissent.
Nous devrions leur donner l'exemple d'une vie simple et austere avant
de les condamner! Et si l'on voulait bien comparer nos mariages
indissolubles avec leurs unions passageres, verrait-on beaucoup plus de
desinteressement chez les jeunes filles de notre classe? Ne verrait-on
pas chez nous aussi souvent que chez les prostituees une enfant unie a
un vieillard, la beaute profanee par la laideur du vice, l'esprit soumis
a la sottise, le tout pour l'amour d'une parure de diamants, d'un
carrosse et d'une loge aux Italiens? Pauvres filles! On dit que vous
nous meprisez aussi de votre cote; vous avez bien raison!"

Cependant, le jour bleuatre et pur qui percait a travers les rideaux
faisait paraitre enchanteur le sanctuaire qu'en d'autres temps madame de
Blanchemont s'etait plu a decorer elle-meme avec un gout exquis. Elle
avait presque toujours vecu loin de son mari, et cette jolie chambre si
chaste et si fraiche, ou Henri lui-meme n'avait jamais ose penetrer, ne
lui rappelait que des souvenirs melancoliques et doux. C'etait la que,
fuyant le monde, elle avait lu et reve au parfum de ces fleurs d'une
beaute sans egale que l'on ne trouve qu'a Paris et qui font aujourd'hui
partie de la vie des femmes aisees. Elle avait rendu cette retraite
poetique autant qu'elle l'avait pu; elle l'avait ornee et embellie pour
elle-meme; elle s'y etait attachee comme a un asile mysterieux, ou les
douleurs de sa vie et les orages de son ame s'etaient toujours apaises
dans le recueillement et la priere. Elle y promena un long regard
d'affection, puis elle prononca, en elle-meme, la formule d'un eternel
adieu a tous ces muets temoins de sa vie intime... vie cachee comme
celle de la fleur qui n'aurait pas une tache a montrer au soleil, mais
qui penche sa tete sous la feuillee par amour de l'ombre et de la
fraicheur.

--Retraite de mon choix, ornements selon mon gout, je vous ai aimes,
pensa-t-elle; mais je ne puis plus vous aimer, car vous etes les
compagnons et les consecrateurs de la richesse et de l'oisivete. Vous
representez a mes yeux, desormais, tout ce qui me separe d'Henri. Je
ne pourrais donc plus vous regarder sans degout et sans amertume.
Quittons-nous avant de nous hair. Severe madone, tu cesserais de me
proteger; glaces pures et profondes, vous me feriez detester ma propre
image; beaux vases de fleurs, vous n'auriez plus pour moi ni graces ni
parfums!

Puis, avant d'ecrire a Henri, comme elle l'avait resolu, elle alla sur
la pointe du pied contempler et benir le sommeil de son fils. La vue
de ce pale enfant, dont l'intelligence precoce s'etait developpee aux
depens de sa force physique, lui causa un attendrissement passionne.
Elle lui parla dans son coeur comme s'il eut pu, dans son sommeil,
ecouter et comprendre les pensees maternelles.

--Sois tranquille, lui disait-elle, je ne _l'aime_ pas plus que toi.
N'en sois pas jaloux. S'il n'etait pas le meilleur et le plus digne
des hommes, je ne te le donnerais pas pour pere. Va, petit ange, tu es
ardemment et fidelement aime. Dors bien, nous ne nous quitterons jamais!
Marcelle, toute baignee de larmes delicieuses, rentra dans sa chambre et
ecrivit a Lemor ce peu de lignes:

"Vous avez raison, et je vous comprends. Je ne suis pas digne de vous;
mais je le deviendrai, car je le veux. Je vais partir pour un long
voyage. Ne vous inquietez pas de moi, et aimez-moi encore. Dans un an,
a pareil jour, vous recevrez une lettre de moi. Disposez votre vie de
maniere a etre libre de venir me trouver en quelque lieu que je vous
appelle. Si vous ne me jugez pas encore assez convertie, vous me
donnerez encore un an... un an, deux ans, avec l'esperance, c'est
presque le bonheur pour deux etres qui, depuis si longtemps, s'aiment
sans rien esperer."

Elle fit porter ce billet de grand matin. Mais on ne trouva point M.
Lemor. Il etait parti la veille au soir, on ne savait pour quel pays, ni
pour combien de temps. Il avait donne conge de son modeste logement. On
assurait pourtant que la lettre lui parviendrait, parce qu'un de ses
amis etait charge de venir tous les jours retirer sa correspondance pour
la lui faire passer.

Deux jours apres, madame de Blanchemont avec son fils, une femme de
chambre et un domestique, traversait en poste les deserts de la Sologne.

Arrivee a quatre-vingts lieues de Paris, la voyageuse se trouva a peu
pres au centre de la France et coucha dans la ville la plus voisine de
Blanchemont dans cette direction. Blanchemont etait, encore eloigne de
cinq a six lieues, et, dans le centre de la France, malgre toutes les
nouvelles routes ouvertes a la circulation depuis quelques annees, les
campagnes ont encore si peu de communication entre elles, qu'a
une courte distance il est difficile d'obtenir des habitants un
renseignement certain sur l'interieur des terres. Tous savent bien le
chemin de la ville ou du district forain ou leurs affaires les appellent
de temps en temps. Mais demandez dans un hameau le chemin de la ferme
qui est a une lieue de la, c'est tout au plus si on pourra vous le dire.
Il y a tant de chemins!... et tous se ressemblent. Reveilles de grand
matin pour disposer le depart de leur maitresse, les domestiques de
madame de Blanchemont ne purent donc obtenir ni du maitre de l'auberge,
ni de ses serviteurs, ni des voyageurs campagnards qui se trouvaient la
encore a moitie endormis, aucune lumiere sur la terre de Blanchemont.
Personne ne savait precisement ou elle etait situee. L'un venait de
Montlucon, l'autre connaissait Chateau-Meillant; tous avaient cent fois
traverse Ardentes et La Chatre; mais on ne connaissait de Blanchemont
que le nom.

--C'est une terre qui a du rapport, disait l'un, je connais le fermier,
mais je n'y ai jamais ete. C'est tres-loin de chez nous, c'est au moins
a quatre grandes lieues.

--Dame! disait un autre, j'ai vu les boeufs de Blanchemont a la foire
de la Berthenoux, pas plus tard que l'an dernier, et j'ai parle a M.
Bricolin, le fermier, comme je vous parle a cette heure. _Ah oui! ah
oui!_ je connais Blanchemont! mais je ne sais pas de quel cote ca se
trouve.

La servante, comme toutes les servantes d'auberge, ne savait rien des
environs. Comme toutes les servantes d'auberge, elle etait depuis peu de
temps dans l'endroit.

La femme de chambre et le domestique, habitues a suivre leur maitresse
dans de brillantes residences connues a plus de vingt lieues a la ronde,
et situees dans des contrees civilisees, commencaient a se croire au
fond du Sahara. Leurs figures s'allongeaient, et leur amour-propre
souffrait cruellement d'avoir a demander sans succes le chemin du
chateau qu'ils allaient honorer de leur presence.

--C'est donc une baraque, une taniere? disait Suzette d'un air de mepris
a Lapierre.

--C'est le palais des _Corybantes_, repondait Lapierre, qui avait cheri
dans sa jeunesse un melodrame a grand succes intitule le _Chateau de
Corisande_, et qui appliquait ce nom, en l'estropiant, a toutes les
ruines qu'il rencontrait.

Enfin, le garcon d'ecurie fut frappe d'un trait de lumiere.

--J'ai la-haut dans l'abat-foin, dit-il, un homme qui vous dira ca,
car son metier est de courir le pays de jour et de nuit. C'est le
Grand-Louis, autrement dit le grand farinier.

--Va pour le grand farinier, dit Lapierre d'un air majestueux, il parait
que sa chambre a coucher est au bout de l'echelle?

Le grand farinier descendit de son grenier en tiraillant et en faisant
craquer ses grands bras et ses grandes jambes. En voyant cette structure
athletique et cette figure decidee, Lapierre quitta son ton de grand
seigneur facetieux et l'interrogea avec politesse. Le farinier etait,
en effet, des mieux renseignes; mais, aux eclaircissements qu'il
donna, Suzette jugea necessaire de l'introduire aupres de madame de
Blanchemont, qui prenait son chocolat dans la salle avec le petit
Edouard, et qui, loin de partager la consternation de ses gens, se
rejouissait d'apprendre d'eux que Blanchemont etait un pays perdu et
quasi introuvable.

L'echantillon du terroir qui se presentait en cet instant devant
Marcelle avait cinq pieds huit pouces de haut, taille remarquable dans
un pays ou les hommes sont generalement plus petits que grands. Il etait
robuste a proportion, bien fait, degage, et d'une figure remarquable.
Les filles de son endroit l'appelaient le beau farinier, et cette
epithete etait aussi bien meritee que l'autre. Quand il essuyait du
revers de sa manche la farine qui couvrait habituellement ses joues, il
decouvrait un teint brun et anime du plus beau ton. Ses traits etaient
reguliers, largement tailles comme ses membres, ses yeux noirs et bien
fendus, ses dents eblouissantes, et ses longs cheveux chatains ondules
et crepus comme ceux d'un homme tres-fort, encadraient carrement un
front large et bien rempli, qui annoncait plus de finesse et de bon
sens que d'ideal poetique. Il etait vetu d'une blouse gros-bleu et d'un
pantalon de toile grise. Il portait peu de bas, de gros souliers ferres,
et un lourd baton de cormier termine par un noeud de la branche qui en
faisait une espece de massue.

Il entra avec une assurance qu'on eut pu prendre pour de l'effronterie,
si la douceur de ses yeux d'un bleu clair, et le sourire de sa grande
bouche vermeille n'eussent temoigne que la franchise, la bonte, et une
sorte d'insouciance philosophique, faisaient le fond de son caractere.

--Salut, Madame, dit-il en soulevant son chapeau de feutre gris a grands
bords, mais sans le detacher precisement de sa tete; car autant le vieux
paysan est obsequieux et dispose a saluer tout ce qui est mieux habille
que lui, autant celui qui date d'apres la Revolution est remarquable
par l'adherence de son couvre-chef a sa chevelure.--On me dit que vous
voulez savoir de moi la route de Blanchemont?

La voix forte et sonore du grand farinier avait fait tressaillir
Marcelle qui ne l'avait pas vu entrer. Elle se retourna vivement, un peu
surprise d'abord de son aplomb. Mais tel est le privilege de la beaute,
qu'en s'examinant mutuellement, le jeune meunier et la jeune dame
oublierent aussitot cette sorte de mefiance que la difference des rangs
inspire toujours au premier abord. Seulement Marcelle, le voyant dispose
a la familiarite, crut devoir lui rappeler, par une grande politesse,
les egards dus a son sexe...

--Je vous remercie beaucoup de votre obligeance, lui dit-elle en le
saluant, et je vous prie, Monsieur, de vouloir bien me dire s'il y a un
chemin praticable pour les voitures d'ici a la ferme de Blanchemont.

Le grand farinier, sans y etre invite, avait deja pris une chaise pour
s'asseoir; mais en s'entendant appeler _monsieur_, il comprit avec la
rare perspicacite dont il etait doue qu'il avait affaire a une personne
bienveillante et respectable par elle-meme. Il ota tout doucement son
chapeau sans se deconcerter, et appuyant ses mains sur le dossier de la
chaise, comme pour se donner une contenance:

--Il y a un chemin vicinal, pas tres-doux, dit-il, mais ou l'on ne verse
pas quand on y prend garde; le tout c'est de le suivre et de n'en pas
prendre un autre. J'expliquerai cela a votre postillon. Mais le plus sur
serait de prendre ici une patache, car les dernieres pluies d'orage ont
endommage plus que de raison la Vallee-Noire, et je ne dis pas que les
petites roues de votre voiture puissent sortir des ornieres. Ca se
pourrait, mais je n'en reponds pas.

--Je vois que vos ornieres ne plaisantent pas, et qu'il sera prudent de
suivre votre conseil. Vous etes sur qu'avec une patache je ne verserai
pas?

--Oh! n'ayez pas peur, Madame.

--Je n'ai pas peur pour moi, mais pour ce petit enfant. Voila ce qui me
rend prudente.

--Le fait est que ce serait dommage d'ecraser ce petit-la, dit le grand
farinier en s'approchant du jeune Edouard d'un air de bienveillance
sincere. Comme c'est mignon et gentil, ce petit homme!

--C'est bien delicat, n'est-ce pas? lui dit Marcelle en souriant.

--Ah dame! ca n'est pas fort, mais c'est joli comme une fille. Vous
allez donc venir dans le pays de chez nous, Monsieur?

--Tiens, ce grand-la! s'ecria Edouard en s'accrochant au farinier qui
s'etait penche vers lui. Fais-moi donc toucher le plafond!

Le meunier prit l'enfant et, l'elevant au-dessus de sa tete, le promena
le long des corniches enfumees de la salle.

--Prenez garde! dit madame de Blanchemont, un peu effrayee de l'aisance
avec laquelle l'hercule rustique maniait son enfant.

--Oh! soyez tranquille, repondit le Grand-Louis; j'aimerais mieux casser
tous les _alochons_ de mon moulin, qu'un doigt a ce _monsieur_.

Ce mot d'_alochon_ rejouit fort l'enfant, qui le repeta en riant et sans
le comprendre.

--Vous ne connaissez pas ca? dit le meunier; ce sont les petites ailes,
les morceaux de bois qui sont a cheval sur la roue et que l'eau pousse
pour la faire tourner. Je vous montrerai ca si vous passez jamais par
chez nous.

--Oui, oui, _alochon_! dit l'enfant en riant aux eclats et en se
renversant dans les bras du meunier.

--Est-il moqueur, ce petit coquin-la? dit le Grand-Louis on le replacant
sur sa chaise. Allons, Madame, je m'en vas a mes affaires. Est-ce tout
ce qu'il y a pour votre service?

--Oui, mon ami, repondit Marcelle, a qui la bienveillance faisait
oublier sa reserve.

--Oh! je ne demande pas mieux que d'etre votre ami! repondit
gaillardement le meunier avec un regard qui exprimait assez que, de la
part d'une personne moins jeune et moins belle, celle familiarite n'eut
pas ete de son gout.

--C'est bon, pensa Marcelle en rougissant et en souriant; je me tiendrai
pour avertie.

Et elle ajouta:

--Adieu, Monsieur, et au revoir sans doute, car vous etes habitant de
Blanchemont?

--Proche voisin. Je suis le meunier d'Angibault, a une lieue de votre
chateau, car m'est avis que vous etes la dame de Blanchemont?

Marcelle avait defendu a ses gens de trahir son incognito. Elle desirait
passer inapercue dans le pays; mais elle vit bien, aux manieres du
farinier, que sa qualite de proprietaire ne faisait pas tant de
sensation qu'elle l'avait craint. Un proprietaire qui ne reside pas dans
ses terres est un etranger dont on ne s'occupe point. Le fermier qui
le represente et auquel on a constamment affaire est un bien autre
personnage.

Malgre le projet qu'elle avait fait de partir de bonne heure et
d'arriver a Blanchemont avant la chaleur de midi, Marcelle fut forcee de
passer la plus grande partie de la journee dans cette auberge.

Toutes les pataches de la ville etaient en campagne a cause d'une grande
foire aux environs, et il fallut attendre le retour de la premiere
venue. Ce ne fut que vers trois heures de l'apres-midi que Suzette vint,
d'un ton lamentable, apprendre a sa maitresse qu'une espece de panier
d'osier, horrible et honteux, etait le seul vehicule qui fut encore a sa
disposition.

Au grand etonnement de sa merveilleuse soubrette, madame de Blanchemont
n'hesita pas a s'en accommoder. Elle prit quelques paquets de
premiere necessite, remit les clefs de sa caleche et de ses malles
a l'aubergiste, et partit dans la patache classique, ce respectable
temoignage de la simplicite de nos peres, qui devient chaque jour plus
rare, meme dans les chemins de la Vallee-Noire. Celle que Marcelle eut
la mauvaise chance de rencontrer etait de la plus pure fabrication
indigene, et un antiquaire l'eut contemplee avec respect. Elle etait
longue et basse comme un cercueil; aucune espece de ressort ne genait
ses allures; les roues, aussi hautes que la capote, pouvaient braver ces
fosses bourbeux qui sillonnent nos routes de traverse et que le meunier
avait bien voulu qualifier d'ornieres, sans doute par amour-propre
national; enfin, la capote elle-meme n'etait qu'un tissu d'osier
confortablement enduit, a l'interieur, de bourre et de terre gachee dont
chaque cahot un peu accentue detachait des fragments sur la tete des
voyageurs. Un petit cheval entier, maigre et ardent, trainait assez
lestement ce carrosse champetre, et le _patachon_, c'est-a-dire le
conducteur, assis de cote sur le brancard, les jambes pendantes, vu que
nos peres trouvaient plus commode d'approcher une chaise pour monter en
voiture que de s'embarrasser les jambes dans un marchepied, etait le
moins etouffe et le moins compromis de la caravane. Il existe peut-etre
encore dans notre pays deux ou trois pataches de ce genre chez de vieux
campagnards riches qui n'ont pas voulu deroger a leurs habitudes, et
qui soutiennent que les voitures suspendues donnent des _mases_[1],
c'est-a-dire des engourdissements dans les mollets.

[Note 1: _Mase_, fourmi, en berrichon.]

Cependant le voyage fut a peu pres supportable tant qu'on put suivre la
grande route. Le _patachon_ etait un gars de quinze ans, roux, camard,
effronte, ne doutant de rien, ne se genant point pour exciter son cheval
par tous les jurements de son riche dictionnaire, sans respect pour la
presence des dames, et se plaisant a epuiser l'ardeur du courageux
poney qui n'avait de sa vie goute a l'avoine, et que la vue des pres
verdoyants suffisait a mettre en belle humeur. Mais quand ce dernier se
fut enfonce dans une lande aride, il commenca a baisser la tete d'un
air plus mecontent que rebute, et a tirer son fardeau avec une sorte de
rage, sans avoir egard aux inegalites du chemin, qui imprimaient a la
voiture un mouvement de roulis tout a fait cruel.



III.

LE MENDIANT.

Ce fut bien pis lorsqu'on sortit des sables pour descendre dans les
terres grasses et fortes de la Vallee-Noire. Aux lisieres de ce plateau
sterile, madame de Blanchemont avait admire l'immense et admirable
paysage qui se deroulait sous ses pieds pour se relever jusqu'aux cieux
en plusieurs zones d'horizons boises d'un violet pale, coupe de bandes
d'or par les rayons du couchant. Il n'est guere de plus beaux sites en
France. La vegetation, vue en detail, n'y est pourtant pas d'une grande
vigueur. Aucun grand fleuve ne sillonne ces campagnes ou le soleil ne se
mire dans aucun toit d'ardoise. Point de montagnes pittoresques, rien
de frappant, rien d'extraordinaire dans cette nature paisible; mais un
developpement grandiose de terres cultivees, un morcellement infini de
champs, de prairies, de taillis et de larges chemins communaux offrant
la variete des formes et des nuances, dans une harmonie generale
de verdure sombre tirant sur le bleu; un pele-mele de clotures
plantureuses, de chaumines cachees sous les vergers, de rideaux de
peupliers, de pacages touffus dans les profondeurs; des champs plus
pales et des haies plus claires sur les plateaux faisant ressortir les
masses voisines; enfin, un accord et un ensemble remarquables sur une
etendue de cinquante lieues carrees, que du haut des chaumieres de
Labreuil ou de Corlay on embrasse d'un seul regard.

[Illustration: L'echantillon du terroir qui se presentait...]

Mais notre voyageuse eut bientot perdu de vue ce magnifique panorama.
Une fois engagee dans les versants de la Vallee-Noire, on change de
spectacle. Descendant et gravissant tour a tour des chemins encaisses de
buissons eleves, on ne cotoie point de precipices, mais ces chemins sont
des precipices eux-memes. Le soleil, en s'abaissant derriere les arbres,
leur donne une physionomie particuliere etrangement gracieuse et
sauvage. Ce sont des fuyants mysterieux sous d'epais ombrages, des
_traines_ d'un vert d'emeraude qui conduisent a des impasses ou a des
mares stagnantes, des tournants rapides qu'on ne peut plus remonter
quand on les a descendus en voiture, enfin, un enchantement continuel
pour l'imagination, avec des dangers tres-reels cour ceux qui vont, a
l'aventure, essayer, autrement qu'a pied, et tout au plus a cheval, ces
detours seduisants, capricieux et perfides.

Tant que le soleil fut sur l'horizon, l'automedon aux crins roux se
tira assez bien d'affaire. Il suivit le chemin le plus battu, et par
consequent le plus rude, mais aussi le plus sur. Il traversa deux
ou trois ruisseaux en s'attachant aux traces de roues de charrettes
empreintes sur les rives. Mais quand le soleil fut couche, la nuit
se fit vite dans ces chemins creux, et le dernier paysan auquel on
s'adressa repondit d'un air d'insouciance:

--Marchez! marchez! vous n'avez plus qu'une petite lieue, et le chemin
est toujours bon.

Or, c'etait le sixieme paysan qui, depuis environ deux heures, annoncait
qu'on n'avait plus qu'une petite lieue a faire, et ce chemin, toujours
si bon, etait tel que le cheval etait extenue, et les voyageurs au bout
de leur patience. Marcelle elle-meme commencait a craindre de verser;
car si le patachon et son bidet choisissaient en plein jour leur passage
avec beaucoup d'adresse, il etait impossible, qu'en pleine nuit, ils
pussent eviter ces fausses voies que la coupure inegale des terrains
rend aussi dangereuses que pittoresques, et qui, en s'interrompant tout
a coup, vous exposent a un saut de dix ou douze pieds a pic. Le
gamin n'avait jamais penetre aussi avant dans la Vallee-Noire; il
s'impatientait, jurait comme un possede chaque fois qu'il etait force
de retourner sur ses pas pour reprendre la voie; il se plaignait de la
soif, de la faim, se lamentait sur la fatigue de son cheval, tout en le
rouant de coups, et se donnait des airs de citadin pour vouer a tous les
diables ce pays sauvage et ses stupides habitants.

[Illustration: Nos voyageurs embarrasses s'adresserent a un mendiant.]

Plus d'une fois, voyant le chemin rapide, mais sec, Marcelle et ses gens
avaient mis pied a terre; mais on ne pouvait marcher cinq minutes
sans arriver a un de ces fonds ou le chemin se resserre et se trouve
entierement occupe par une source a fleur de terre, sans ecoulement, et
formant une mare liquide impossible a franchir a pied pour une femme
delicate. La Parisienne Suzette aimait mieux verser, disait-elle, que de
laisser sa chaussure dans ces bourbiers, et Lapierre, qui avait passe sa
vie en escarpins sur des parquets bien luisants, etait tellement gauche
et demoralise, que madame de Blanchemont n'osait plus lui laisser porter
son fils.

Le reponse ordinaire du paysan, quand on lui demande n'importe quel
chemin, c'est de vous dire: _Marchez tout droit, toujours tout droit._
C'est tout simplement une facetie, une espece de calembour qui signifie
qu'on doit marcher sur ses jambes, car il n'y a pas un seul chemin
tout droit dans la Vallee-Noire. Les nombreux ravins de l'Indre, de
la Vauvre, de la Couarde[2], du Gourdon et de cent autres moindres
ruisseaux qui changent de nom dans leur cours, et qui n'ont jamais ete
avilis sous le joug d'aucun pont ni chaussee, vous forcent a mille
detours pour chercher un endroit gueable, de sorte que vous etes souvent
oblige de tourner le dos au lieu vers lequel vous vous dirigez.

[Note 2: La _Couarde_ est ainsi nommee, parce que son cours est
partout cache sous les buissons, ou elle semble avoir peur d'etre
decouverte. C'est un ruisseau noir, etroit et profond, qui coule en
silence, et qui est, disent les paysans, plus traitre qu'il n'est gros.
La _Tarde_ est une autre riviere molle et paresseuse qui arrose aussi de
delicieuses prairies.]

Arrives a un carrefour surmonte d'une croix, endroit sinistre que
l'imagination des paysans peuple toujours de demons, de sorciers et
d'animaux fantastiques, nos voyageurs embarrasses s'adresserent a un
mendiant qui, assis sur la _pierre des morts_[3], leur criait d'une voix
monotone: "Ames charitables, ayez pitie d'un pauvre malheureux!"

[Note 3: C'est une pierre creuse; ou chaque enterrement qui
passe depose et laisse au pied de la croix une petite croix de bois
grossierement taillee.]

La grande taille voutee de cet homme tres-vieux, mais encore robuste, et
arme d'un baton enorme, avait un aspect peu rassurant, dans le cas d'une
attaque seul a seul. On ne distinguait pas bien ses traits severes, mais
il y avait, dans l'inflexion de sa voix rauque, quelque chose de plus
imperieux que suppliant. Son attitude triste et ses haillons immondes
contrastaient avec l'intention evidemment facetieuse qui lui faisait
porter un vieux bouquet et un ruban fane a son chapeau.

--Mon ami, lui dit Marcelle en lui donnant une piece d'argent,
indiquez-nous le chemin de Blanchemont, si vous le connaissez.

Au lieu de lui repondre, le mendiant continua gravement a prononcer a
haute voix un _Ave Maria_ en latin, qu'il avait entame a son intention.

--Repondez donc, lui dit Lapierre, vous marmotterez vos patenotres
apres.

Le mendiant tourna la tete vers le laquais d'un air de mepris, et
continua son oraison.

--Ne parlez pas a cet homme-la, dit le patachon, c'est un vieux gueux
qui bat la campagne et qui ne sait jamais ou il va; on le rencontre
partout, et nulle part on ne le trouve dans son bon sens.

--Le chemin de Blanchemont? dit enfin le mendiant lorsqu'il eut acheve
sa priere; vous n'y etes pas, mes enfants; il faut retourner et prendre
le premier qui descend a droite.

--En etes-vous sur? dit Marcelle.

--J'y ai passe plus de six cents fois. Si vous ne me croyez pas, faites
comme vous voudrez; ca m'est egal, a moi.

--Il parait sur de son fait, dit Marcelle a son conducteur. Ecoutons-le;
quel interet aurait-il a nous tromper?

--Bah! le plaisir de mal faire, repondit le patachon soucieux. Je me
mefie de cet homme-la.

Marcelle insista pour suivre l'avis du mendiant, et bientot la patache
s'enfonca dans une traine etroite, tortueuse et singulierement rapide.

--Je dis, moi, reprit en jurant le patachon, dont le cheval trebuchait a
chaque pas, que ce vieux sournois nous egare.

--Avancez, dit Marcelle, puisqu'il n'y a pas moyen de reculer.

Plus on avancait, plus le chemin devenait quasi impossible; mais il
etait trop etroit pour retourner la voiture: deux haies splendides
la serraient de pres. Apres avoir fait, des miracles de force et de
devouement, le petit cheval arriva au bas, sous un massif de vieux
chenes qui paraissait etre la lisiere d'un bois. Le chemin s'elargit
tout a coup, et l'on se vit en face d'une grande flaque d'eau dormante
qui ne ressemblait guere au gue d'une riviere. Le patachon s'y engagea
pourtant; mais, au beau milieu, il enfonca tellement qu'il voulut tirer
de cote; ce fut le dernier exploit de son maigre Bucephale. La patache
pencha jusqu'au moyeu, et l'animal s'abattit en brisant ses traits.
Il fallut le deteler. Lapierre se mit dans l'eau jusqu'aux genoux, en
gemissant comme un homme a l'agonie; et, quand il eut aide le patachon a
se tirer d'affaire, tous leur efforts furent vains (ils n'etaient forts
ni un ni l'autre) pour relever la voiture. Alors le patachon sauta
lestement sur sa bete, et pestant contre le sorcier de mendiant, jurant
par tous les diables de l'enfer il partit au grand trot, promettant
d'aller chercher du secours, mais d'un ton qui faisait presager qu'il se
reprocherait fort peu de laisser ses voyageurs dans le bourbier jusqu'au
jour.

La patache n'avait pas ete culbutee. Nonchalamment penchee dans le
marecage, elle etait encore fort habitable, et Marcelle s'arrangea sur
la banquette du fond avec son fils etendu sur elle pour le faire dormir
plus commodement, car il y avait longtemps qu'Edouard demandait son
souper et son lit, et quelques friandises, mises en reserve dans la
poche de Suzette, ayant apaise sa faim, il ne se fit pas prier pour
commencer son somme. Madame de Blanchemont jugeant que le petit
conducteur ne se presserait pas de revenir, dans le cas ou il trouverait
un bon gite, engagea Lapierre a aller voir aux environs s'il ne
decouvrirait pas quelqu'une de ces chaumieres si bien tapies sous la
feuillee, si bien fermees et silencieuses apres le coucher du soleil,
qu'il faut les toucher pour les voir, et les prendre d'assaut pour y
trouver l'hospitalite a cette heure indue. Le vieux Lapierre n'avait
qu'un souci: c'etait de trouver du feu pour se secher les pieds, et se
garantir d'un rhumatisme. Il ne se fit donc pas prier pour sortir du
marais, apres s'etre toutefois assure que la patache, appuyee sur le
tronc renverse d'un vieux saule, ne risquait pas d'enfoncer davantage.

La plus desolee etait Suzette qui avait grand'peur des voleurs, des
loups et des serpents, trois fleaux inconnus dans la Vallee-Noire, mais
qui ne sauraient sortir de l'esprit d'une femme de chambre en voyage.
Cependant le sang-froid enjoue de sa maitresse l'empecha de se livrer
tout haut a ses terreurs, et, s'etant _calee_ de son mieux sur la
banquette de devant, elle prit le parti de pleurer en silence.

--Eh bien! qu'avez-vous donc, Suzette? lui dit Marcelle lorsqu'elle s'en
apercut.

--Helas! Madame, repondit-elle en sanglotant, n'entendez-vous pas
chanter les grenouilles? Elles vont venir sur nous et remplir la
voiture...

--Et nous devorer, sans doute? reprit madame de Blanchemont en eclatant
de rire.

En effet, les vertes habitantes du marecage, un instant troublees par
la chute du cheval et les clameurs du phaeton, avaient repris leur
psalmodie monotone. On entendait aussi aboyer et hurler les chiens,
mais si loin, qu'il n'y avait guere lieu de compter sur une prompte
assistance. La lune ne se levait pas encore, mais les etoiles brillaient
dans l'eau stagnante du marecage qui avait repris sa limpidite. Une
brise tiede soufflait dans les grands roseaux qui s'elevaient en touffes
epaisses sur la rive.

--Allons, Suzette, dit Marcelle qui se livrait deja a une reverie
poetique, on n'est pas si mal que je l'aurais cru dans un bourbier, et
si vous le voulez bien, vous y dormirez comme dans votre lit.

--Il faut que Madame ait perdu l'esprit, pensa Suzette, pour se trouver
bien dans une pareille situation.

O ciel! Madame! s'ecria-t-elle apres un moment de silence, il me semble
que j'entends hurler un loup! Est-ce que nous ne sommes pas au milieu
d'une foret?

--La foret n'est, je crois, qu'une saulee, repondit Marcelle, et, quant
au loup qui hurle, c'est un homme qui chante. S'il se dirigeait de notre
cote, il pourrait nous aider a gagner la terre ferme.

--Et si c'etait un voleur?

--En ce cas, c'est un voleur bienveillant qui chante pour nous avertir
de prendre garde a nous. Ecoutez, Suzette, sans plaisanterie, il vient
par ici, la voix se rapproche.

En effet, une voix pleine, et d'une male harmonie, quoique rude et sans
art, planait sur les champs silencieux, accompagnee comme en mesure
par le pas lent et regulier d'un cheval; mais cette voix etait encore
eloignee et rien n'assurait que le chanteur marchat dans la direction du
marecage, qui pouvait bien n'etre qu'une impasse. Quand la chanson fut
finie, soit que le cheval marchat sur l'herbe, soit que le villageois se
fut detourne, on n'entendit plus rien.

En ce moment, Suzette, rendue a ses terreurs, vit une ombre silencieuse
qui se glissait le long du marecage, et qui, refletee dans l'eau,
paraissait gigantesque. Elle laissa echapper un cri, et l'ombre,
s'enfoncant dans le bourbier, vint droit vers la patache, quoique avec
lenteur et precaution.

--N'ayez pas peur, Suzette, dit madame de Blanchemont qui, en ce moment,
n'etait pas tres-rassuree elle-meme; c'est notre vieux mendiant de tout
a l'heure; il nous indiquera peut-etre une maison d'ou l'on pourra venir
nous porter du secours.

--Mon ami, dit-elle avec beaucoup de presence d'esprit, mon domestique,
_qui est la_, va aller aupres de vous pour que vous lui montriez le
chemin d'une habitation quelconque.

--Ton domestique, ma petite? repondit familierement le mendiant, il
n'est pas la; il est deja loin... Et d'ailleurs, il est si vieux, si
bete, si faible, qu'il ne te servirait de rien ici.

Pour le coup, Marcelle eut peur.



IV.

LE MARECAGE.

Cette reponse ressemblait a la bravade farouche d'un homme qui a de
mauvaises intentions. Marcelle saisit Edouard dans ses bras, resolue a
le defendre au prix de sa vie, s'il le fallait: et elle allait sauter
dans l'eau du cote oppose a celui par lequel s'approchait le mendiant,
lorsque la chanson rustique qui s'etait fait deja entendre reprit un
second couplet, et cette fois a une distance tres-rapprochee.

Le mendiant s'arreta.

--Nous sommes perdues, murmura Suzette, voila le reste de la bande qui
arrive.

--Nous sommes sauvees, au contraire, lui repondit Marcelle, c'est la
voix d'un brave paysan.

En effet, cette voix etait pleine de securite, et ce chant calme et
pur annoncait la paix d'une bonne conscience. Le pas du cheval se
rapprochait aussi. Evidemment le villageois descendait le chemin qui
conduisait au marecage.

Le mendiant recula jusqu'au bord et resta immobile, paraissant montrer
plus de prudence que de frayeur.

Marcelle se pencha alors en dehors de la patache pour appeler le
passant; mais il chantait trop fort pour l'entendre, et si son cheval,
effraye a l'aspect de la masse noire que la patache presentait devant
lui, ne se fut arrete en soufflant avec force, le maitre eut passe a
cote sans y faire attention.

--Que diable est-ce la? cria enfin une voix de stentor qui n'exprimait
aucune crainte, et que madame de Blanchemont reconnut aussitot pour
celle du grand farinier. Hola he! les amis! votre carrosse ne roule
guere. Etes vous tous morts la dedans, que vous ne dites rien?

Quand Suzette eut reconnu le meunier, dont la belle prestance l'avait
deja frappee agreablement le matin, malgre son peu de toilette, elle
redevint fort gracieuse. Elle exposa le cas piteux ou sa maitresse et
elle se trouvaient reduites, et le Grand-Louis, apres avoir ri sans
facon de leur mesaventure, assura que rien n'etait plus facile que de
les delivrer. Il alla d'abord se debarrasser d'un gros sac de ble
qu'il portait sur son cheval, en travers devant lui, et apercevant le
mendiant, qui ne paraissait pas songer a se cacher:

--Tiens, vous etes donc la, pere Cadoche? lui dit-il d'un ton
bienveillant. Rangez-vous que je jette mon sac!

--J'etais la pour essayer d'aider a ces pauvres enfants! repondit le
mendiant; mais il y a tant d'eau, que je n'ai pas pu avancer.

--Restez tranquille, mon vieux, et ne vous mouillez pas inutilement. A
votre age, c'est dangereux. Je tirerai bien ces femmes de la sans vous.
Et il revint chercher madame de Blanchemont, en s'enfoncant dans la vase
jusqu'au poitrail de sa bete: "Allons, Madame, dit-il gaiement, avancez
un peu sur le brancard, et asseyez vous derriere moi; il n'y a rien de
plus facile. Vous ne vous mouillerez pas seulement le bout des pieds,
car vous n'avez pas les jambes si longues que votre serviteur. Faut-il
que votre patachon soit bete pour vous avoir fourrees la dedans, quand,
a deux pas sur la gauche, il n'y a pas six pouces de fange!"

--Je suis desolee de vous faire prendre un si vilain bain de jambes, dit
Marcelle, mais mon enfant...

--Ah! le petit monsieur? C'est, juste! lui d'abord. Passez-le-moi...
c'est cela... le voila devant moi. Soyez tranquille, la selle ne le
blessera pas, mon cheval n'en use guere, ni moi non plus. Allons,
asseyez-vous derriere moi, ma petite dame, et n'ayez pas peur. La Sophie
a les reins forts et les jambes sures.

Le meunier deposa doucement la mere et l'enfant sur le gazon.

--Et moi, criait Suzette, allez-vous me laisser la dedans?

--Non pas, Mademoiselle, dit le Grand-Louis en retournant la chercher.
Donnez-moi aussi vos paquets, nous sortirons tout, soyez tranquille.

--A present, dit-il, quand il eut effectue le debarquement complet, ce
patachon de malheur viendra chercher sa carcasse de voiture quand il
voudra. Je n'ai ni traits ni cordes pour y atteler Sophie; mais je vas
vous conduire ou vous voudrez, mes petites dames.

--Sommes-nous bien loin de Blanchemont? demanda Marcelle.

--Diable, oui! votre patachon a pris un drole de chemin pour vous y
conduire! Il y a d'ici deux lieues de pays, et quand nous y arriverons
tout le monde sera couche; ce ne sera pas chose aisee que de nous faire
ouvrir. Mais si vous voulez, nous ne sommes qu'a une petite lieue de mon
moulin d'Angibault; ca n'est pas riche, mais c'est propre, et ma mere
est une bonne femme qui ne fera pas la grimace pour se relever, pour
mettre des draps blancs dans les lits, et pour tordre le cou a deux
poulets. Ca vous va-t-il? sans facon, allons, Mesdames! a la guerre
comme a la guerre, au moulin comme au moulin. Demain matin on aura
ramasse et decrotte la patache, qui ne s'enrhumera pas pour passer la
nuit au frais, et on vous conduira a Blanchemont a l'heure que vous
voudrez.

Il y avait de la cordialite et meme une sorte de delicatesse dans la
brusque invitation du meunier. Marcelle, gagnee par son bon coeur et par
la mention qu'il avait faite de sa mere, accepta avec reconnaissance.

--C'est bien, vous me faites plaisir, dit le farinier; je ne vous
connais pas, vous etes peut-etre la dame de Blanchemont, mais ca m'est
egal; quand vous seriez le diable (et on dit que le diable se fait beau
et joli quand il veut), je serais content de vous empecher de passer une
mauvaise nuit. Ah ca! je ne peux pas laisser mon sac de ble; je vas le
charger sur Sophie, le petit s'asseoira dessus, la maman derriere; ca
ne vous genera pas, au contraire, ca vous servira a vous appuyer. La
demoiselle viendra a pied avec moi, en causant avec le pere Cadoche, qui
n'est pas tres-bien mis, mais qui a beaucoup d'esprit. Mais ou a-t-il
passe, ce vieux lezard? dit-il en cherchant des yeux le mendiant qui
avait disparu. Hola he! pere Cadoche! Venez-vous coucher a la maison?...
Il ne repond pas; allons, ce n'est pas son idee pour ce soir. Marchons,
Mesdames.

--Cet homme nous a beaucoup effrayees, dit Marcelle. Vous le connaissez
donc?

--Depuis que je suis au monde. Ce n'est pas un mechant homme, et vous
avez eu tort de le craindre.

--Il me semble pourtant qu'il nous a fait des menaces, et sa maniere de
tutoyer m'a paru peu amicale.

--Il vous a tutoyees? Vieux farceur! Il n'est pas honteux, celui-la!
Mais c'est sa maniere d'etre; n'y faites pas attention. C'est un homme
sans malice, un original! c'est le pere Cadoche enfin, l'_oncle a tout
le monde_, comme on l'appelle, et qui promet sa succession a tous les
passants, quoiqu'il soit aussi gueux que son baton.

Marcelle chemina fort commodement sur la robuste et pacifique Sophie.
Le petit Edouard, qu'elle tenait bien serre devant elle, "goutait fort
cette facon d'aller," comme dit le bon La Fontaine. Il talonnait de ses
deux petits pieds l'encolure de la bete, qui ne le sentait pas et n'en
allait pas plus vite. Elle marchait comme un vrai cheval de meunier,
sans avoir besoin d'etre guidee, connaissant son chemin par coeur, et se
dirigeant dans l'obscurite, a travers l'eau et les pierres, sans
jamais se tromper ni faire un faux pas. A la requete de Marcelle, qui
craignait, pour son vieux serviteur, une nuit passee a la belle etoile,
le meunier fit retentir sa voix tonnante a plusieurs reprises, et
Lapierre, qui s'etait egare dans un taillis voisin, et tournait, depuis
une demi-heure, dans l'espace d'un arpent, vint bientot rejoindre la
petite caravane.

Au bout d'une heure de marche le bruit d'une ecluse se fit entendre,
et les premieres blancheurs de la lune eclairerent le toit couvert de
pampre du moulin, et les bords argentes de la riviere, jonches de menthe
et de saponaire.

Marcelle sauta legerement sur ce tapis parfume, apres avoir remis dans
les bras du meunier l'enfant, qui, tout joyeux et tout fier de son
voyage equestre, lui jeta ses petits bras autour du cou, en lui disant:

--Bonjour, _alochon_.

Ainsi que le Grand-Louis l'avait annonce, sa vieille mere se releva sans
humeur, et avec l'aide d'une petite servante de quatorze a quinze ans,
les lits furent bientot prets. Madame de Blanchemont avait plus besoin
de repos que de souper: elle empecha la vieille meuniere de lui servir
autre chose qu'une tasse de lait, et, brisee de fatigue, elle s'endormit
avec son enfant attache a son flanc maternel, dans un lit de plume,
appele _couette_, d'une hauteur demesuree et d'un moelleux recherche.
Ces lits, dont tout le defaut est d'etre trop chauds et trop doux,
composent, avec une paillasse rebondie, tout le coucher des habitants
aises ou miserables d'un pays ou les oies abondent, et ou les hivers
sont tres-froids.

Fatigue d'un long voyage de quatre-vingts lieues fait tres rapidement,
et surtout de la course en patache qui en avait ete pour ainsi dire le
bouquet, la belle Parisienne eut volontiers dormi la grasse matinee;
mais a peine l'aube eut-elle paru, que le chant des coqs, le _tic-tac_
du moulin, la grosse voix du meunier et tous les bruits du travail
rustique la forcerent de renoncer a un plus long repos. D'ailleurs,
Edouard qui n'etait pas fatigue le moins du monde et que l'air de la
campagne stimulait deja, commencait a gambader sur son lit. Malgre tout
le tapage du dehors, Suzette, couchee dans la meme chambre, dormait si
profondement, que Marcelle se fit conscience de la reveiller. Commencant
donc le genre de vie nouveau qu'elle avait resolu d'embrasser, elle se
leva et s'habilla sans l'aide de sa femme de chambre, fit elle-meme
avec un plaisir extreme la toilette de son fils, et sortit pour aller
souhaiter le bonjour a ses hotes. Elle ne trouva que le garcon de moulin
et la petite servante, qui lui dirent que le maitre et la maitresse
venaient d'aller au bout du pre pour s'occuper du dejeuner. Curieuse de
savoir en quoi consistaient ces preparatifs, Marcelle franchit le pont
rustique qui servait en meme temps de pelle au reservoir du moulin, et
laissant sur sa droite une belle plantation de jeunes peupliers, elle
traversa la prairie en longeant le cours de la riviere, ou plutot du
ruisseau, qui, toujours plein jusqu'aux bords et rasant l'herbe fleurie,
n'a guere en cet endroit plus de dix pieds de large. Ce mince cours
d'eau est pourtant d'une grande force, et aux abords du moulin il forme
un bassin assez considerable, immobile, profond et uni comme une glace,
ou se refletent les vieux saules et les toits moussus de l'habitation.
Marcelle contempla ce site paisible et charmant, qui parlait a son coeur
sans qu'elle sut pourquoi. Elle en avait vu de plus beaux; mais il
est des lieux qui nous disposent a je ne sais quel attendrissement
invincible, et ou il semble que la destinee nous attire pour nous y
faire accepter des joies, des tristesses ou des devoirs.



V.

LE MOULIN.

Quand Marcelle penetra dans les vastes bosquets ou elle comptait trouver
ses hotes, elle crut entrer dans une foret vierge. C'etait une suite de
terrains mines et bouleverses par les eaux, couverts de la plus epaisse
vegetation. On voyait que la petite riviere faisait la de grands
ravages a la saison des pluies. Des aunes, des hetres et des trembles
magnifiques a demi renverses, et laissant a decouvert leurs enormes
racines sur le sable humide, semblables a des serpents et a des hydres
entrelaces, se penchaient les uns sur les autres dans un orgueilleux
desordre. La riviere, divisee en nombreux filets, decoupait, suivant son
caprice, plusieurs enceintes de verdure, ou, sur un gazon couvert de
rosee, s'entre-croisaient des festons de ronces vigoureuses, et cent
varietes d'herbes sauvages hautes comme des buissons et abandonnees a la
grace incomparable de leur libre croissance. Jamais jardin anglais
ne pourrait imiter ce luxe de la nature, ces masses si heureusement
groupees, ces bassins nombreux que la riviere s'est creuses elle-meme
dans le sable et dans les fleurs, ces berceaux qui se rejoignent sur
les courants, ces accidents heureux du terrain, ces digues rompues, ces
pieux epars que la mousse devore et qui semblent avoir ete jetes la pour
completer la beaute du decor. Marcelle resta plongee dans une sorte
de ravissement, et, sans le petit Edouard qui courait comme un faon
echappe, avide d'imprimer le premier la trace de ses pieds mignons sur
les sables fraichement deposes au rivage, elle se fut oubliee longtemps.
Mais la crainte de le voir tomber dans l'eau reveilla sa sollicitude;
et, s'attachant a ses pas, courant apres lui, et s'enfoncant de plus en
plus dans ce desert enchante, elle croyait faire un de ces reves ou la
nature nous apparait si complete dans sa beaute, qu'on peut dire avoir
vu parfois, en songe, le paradis terrestre.

Enfin le meunier et sa mere se montrerent sur l'autre rive; l'un jetant
l'epervier et pechant des truites, l'autre trayant sa vache.

--Ah! ah! ma petite dame, deja levee! dit le farinier. Vous voyez, nous
nous occupons de vous. Voila la vieille mere qui se tourmente de n'avoir
rien de bon a vous servir; mais moi je dis que vous vous contenterez de
notre bon coeur. Nous ne sommes ni cuisiniers ni aubergistes, mais quand
on a bon appetit d'un cote et bonne volonte de l'autre...

--Vous me traitez cent fois trop bien, mes braves gens, repondit
Marcelle en se hasardant sur la planche qui servait de pont, avec
Edouard dans ses bras, pour aller les rejoindre; jamais je n'ai passe
une si bonne nuit, jamais je n'ai vu une aussi belle matinee que chez
vous. Les belles truites que vous prenez la, monsieur le meunier! Et
vous, la mere, le beau lait blanc et cremeux! Vous me gatez, et je ne
sais comment vous remercier.

--Nous sommes assez remercies si vous etes contente, dit la vieille en
souriant. Nous ne voyons jamais du si beau monde que vous, et nous ne
connaissons pas beaucoup les compliments; mais nous voyons bien que vous
etes une personne honnete et sans exigence. Allons, venez a la maison,
la galette sera bientot cuite, et le _petit_ doit aimer les fraises.
Nous avons un bout de jardin ou il s'amusera a les cueillir lui-meme.

--Vous etes si bons, et votre pays est si beau, que je voudrais passer
ma vie ici, dit Marcelle avec abandon.

--Vrai? dit le meunier en souriant avec bonhomie; eh! si le coeur vous
en dit... Vous voyez bien, mere, que notre pays n'est pas si laid que
vous croyez. Quand je vous dis, moi, qu'une personne riche pourrait s'y
trouver bien!

--Oui! dit la meuniere, a condition d'y batir un chateau, et encore ce
serait un chateau bien mal place.

--Est-il possible que vous vous deplaisiez ici? reprit Marcelle etonnee.

--Oh! moi, je ne m'y deplais pas, repondit la vieille. J'y ai passe ma
vie et j'y mourrai, s'il plait a Dieu. J'ai eu le temps de m'y habituer,
depuis soixante et quinze ans que j'y regne; et, d'ailleurs, on est bien
force de se contenter du pays qu'on a. Mais vous, Madame, s'il vous
fallait passer l'hiver ici, vous ne diriez pas que le pays est beau.
Quand les grandes eaux couvrent tous nos pres, et que nous ne pouvons
plus meme sortir dans notre cour, non, non, ca n'est pas joli!

--Bah! bah! les femmes s'effraient toujours, dit le Grand-Louis. Vous
savez bien que les eaux n'emporteront pas la maison, et que le moulin
est bien garanti. Et puis quand le mauvais temps vient, il faut bien le
prendre comme il est. Tout l'hiver, vous demandez l'ete, mere, et tant
que dure l'ete, vous ne songez qu'a vous inquieter de l'hiver qui
viendra. Moi, je vous dis qu'on pourrait vivre ici heureux et sans
souci.

--Et pourquoi donc ne fais-tu pas comme tu dis? reprit la mere. Es-tu
sans souci, toi? Te trouves-tu heureux d'etre meunier et d'avoir ta
maison dans l'eau si souvent? Ah! si je repetais tout ce que tu dis
quelquefois sur le malheur de ne pas etre bien loge, et de ne pouvoir
pas faire fortune!

--C'est tres-inutile de repeter toutes les betises que je dis
quelquefois, mere, vous pouvez bien vous en epargner la peine. En
parlant ainsi d'un ton de reproche, le grand meunier regardait sa mere
avec une douceur affectueuse et presque suppliante. Leur entretien ne
paraissait pas aussi banal a madame de Blanchemont qu'il peut jusqu'ici
le paraitre au lecteur. Dans la situation de son esprit, elle desirait
savoir comment cette vie rustique, la moins dure encore pour les gens
pauvres, etait sentie et appreciee par ceux-la meme qui etaient forces
de la mener. Elle ne venait pas l'examiner et l'essayer avec des idees
trop romanesques. Henri, en doutant de son aptitude a l'embrasser, lui
en avait bien fait sentir les privations et les souffrances reelles.
Mais elle pensait que ces souffrances n'etaient pas au-dessus de son
courage, et ce qui l'interessait dans l'opinion de ses hotes du moulin,
c'etait le degre de philosophie ou d'insensibilite dont les avait
pourvus la nature, compare avec celui que le sentiment poetique et
l'amour, sentiment plus religieux et plus puissant encore, pouvaient lui
donner a elle meme. Elle laissa donc paraitre un peu de curiosite des
que le Grand-Louis se fut eloigne pour porter ses truites, comme il
disait, dans la poele a frire.

--Ainsi, dit-elle a la vieille meuniere, vous ne vous trouvez pas
heureuse, et votre fils lui-meme, malgre son air de gaiete, se tourmente
quelquefois?

--Eh! Madame, quant a moi, repondit la bonne femme, je me trouverais
assez riche et assez contente de mon sort si je voyais mon fils heureux.
Defunt mon pauvre homme etait a son aise; son commerce allait bien; mais
il est mort avant d'avoir pu elever sa famille, et il m'a fallu mener
a bien et etablir de mon mieux tous mes enfants. A present la part de
chacun n'est pas grosse; le moulin est reste a mon Louis, qu'on appelle
le Grand-Louis, comme on appelait son pere le Grand-Jean, et comme on
m'appelle la Grand'Marie. Car, Dieu aidant, on pousse assez bien dans
notre famille, et tous mes enfants etaient de belle taille. Mais c'est
la le plus clair de notre bien; le reste est si peu de chose, qu'il n'y
a pas de quoi se faire de fausses esperances.

--Mais enfin, pourquoi voudriez-vous etre plus riches? Souffrez-vous de
la pauvrete? Il me semble que vous etes bien loges, que votre pain est
beau, votre sante excellente.

--Oui, oui, grace au bon Dieu, nous avons le necessaire, et bien des
gens qui valent peut-etre mieux que nous, n'ont pas tout ce qu'il leur
faudrait; mais voyez-vous, Madame, on est heureux ou malheureux, suivant
les idees qu'on se fait...

--Vous touchez la vraie question, dit Marcelle, qui remarquait dans la
physionomie et dans le langage de la meuniere de la finesse naive et un
sens juste. Puisque vous appreciez si bien les choses, d'ou vient donc
que vous vous plaignez?

--Ce n'est pas moi qui me plains, c'est mon Grand-Louis! ou, pour mieux
parler, c'est moi qui me plains parce que je le vois mecontent, et c'est
lui qui ne se plaint pas parce qu'il a du courage et craint de me faire
de la peine. Mais quand il en a trop lui-meme, ca lui echappe, le pauvre
enfant! Il ne dit qu'un mot, mais ca me fend le coeur. Il dit comme ca:
"_Jamais_, _jamais_, ma mere!" et ce mot veut dire qu'il n'espere plus
rien. Mais ensuite, comme il est naturellement porte a la gaiete (comme
defunt son pauvre cher pere), il a l'air de se faire une raison, et il
me dit toutes sortes de contes, soit qu'il veuille me consoler, soit
qu'il s'imagine que ce qu'il s'est mis dans la tete finira par arriver.

--Mais qu'a-t-il dans la tete? c'est donc de l'ambition?

--Oh! oui, c'est une grande ambition, c'est une vraie folie! ce n'est
pourtant pas l'amour de l'argent, car il n'est pas avare, tant s'en
faut! Dans son partage de famille, il a cede a ses freres et soeurs tout
ce qu'ils ont voulu, et quand il a gagne quelque peu, il est pret a le
donner au premier qui a besoin de lui. Ce n'est pas la vanite non plus,
car il porte toujours ses habits de paysan, quoiqu'il ait recu de
l'education et qu'il ait le moyen d'aller aussi bien vetu qu'un
bourgeois. Enfin, ca n'est ni la mauvaise conduite, ni le gout de la
depense, car il se contente de tout et ne va jamais courir ou il n'a pas
affaire.

--Eh bien, qu'est-ce donc? dit Marcelle, dont la douce figure et le ton
cordial attiraient insensiblement la confiance de la vieille femme.

--Eh! qu'est-ce que vous voulez que ce soit, si ce n'est pas l'amour?
dit la meuniere avec un sourire mysterieux et ce je ne sais quoi de fin
et de delicat qui, sur le chapitre du sentiment, etablit en un clin
d'oeil l'abandon et l'interet entre les femmes, malgre les differences
d'age et de rang.

--Vous avez raison, dit Marcelle en se rapprochant de la Grand'Marie,
c'est l'amour qui est le grand trouble-fete de la jeunesse! Et cette
femme qu'il aime, elle est donc plus riche que lui?

--Oh! ce n'est pas une femme! mon pauvre Louis a trop d'honneur pour en
conter a une femme mariee! C'est une fille, une jeune fille, une jolie
fille, ma foi, et une bonne fille, il faut en convenir. Mais elle
est riche, riche, et nous avons beau y penser, jamais ses parents ne
voudront la donner a un meunier.

Marcelle, frappee du rapport qui existait entre le roman du meunier et
celui de sa propre vie, eprouva une curiosite melee d'emotion.

--Si elle aime votre fils, dit-elle, cette belle et bonne fille, elle
finira par l'epouser.

--C'est ce que je me dis quelquefois; car elle l'aime, cela j'en suis
sure, Madame, quoique mon Grand-Louis ne le soit pas. C'est une fille
sage, et qui n'irait pas dire a un homme qu'elle veut l'epouser malgre
la volonte de ses parents. Et puis, elle est bien un peu rieuse, un peu
coquette; c'est de son age, cela n'a que dix-huit ans! Son petit air
malin desespere mon pauvre garcon; aussi, pour le consoler, quand je
vois qu'il ne mange pas et qu'il fait sa grosse voix avec la Sophie
(notre jument, _en parlant par respect_), je ne peux pas m'empecher de
lui dire ce que j'en pense. Et il me croit un peu, car il voit bien que
j'en sais plus long que lui sur le coeur des femmes. Moi, je vois bien
que la belle rougit quand elle le rencontre, et qu'elle le cherche des
yeux quand elle vient se promener par ici; mais j'ai tort de dire cela a
ce garcon, car je l'entretiens dans sa folie, et je ferais mieux de lui
dire qu'il n'y faut pas songer.

--Pourquoi? dit Marcelle; l'amour rend tout possible. Soyez sure, ma
bonne mere, qu'une femme qui aime est plus forte que tous les obstacles.

--Oui, je pensais cela etant jeune. Je me disais que l'amour d'une femme
est comme la riviere, qui casse tout quand elle veut passer, et qui
se moque des barrages et des empellements. J'etais plus riche que mon
pauvre Grand-Jean, moi, et pourtant je l'ai epouse. Mais il n'y avait
pas la meme difference qu'entre nous maintenant et mademoiselle...

Ici, le petit Edouard interrompit la meuniere en disant a sa mere:

--Tiens! Henri est donc ici?



VI.

UN NOM SUR UN ARBRE.

Madame de Blanchemont tressaillit et faillit laisser echapper un cri
du fond de son coeur, en cherchant des yeux ce qui avait pu motiver
l'exclamation de l'enfant.

En suivant la direction des regards et des gestes d'Edouard, Marcelle
remarqua un nom creuse au canif sur l'ecorce d'un arbre. L'enfant
commencait a savoir lire, surtout certains mots qui lui etaient
familiers, certains noms qu'on lui avait peut-etre fait epeler de
preference. Il avait parfaitement reconnu celui d'Henri inscrit sur le
tronc lisse d'un peuplier blanc, et il s'imaginait que son ami venait de
le tracer. Entrainee par l'imagination de son fils, Marcelle se persuada
avec lui, pendant quelques instants, qu'elle allait voir Henri Lemor
sortir des bosquets d'aunes et de trembles. Mais il ne lui fallut pas
beaucoup reflechir pour sourire tristement de sa facilite a se faire
illusion. Cependant, comme on ne renonce pas volontiers a une esperance,
si folle qu'elle soit, elle ne put se defendre de demander a la meuniere
quelle personne de sa famille ou de son entourage portait le nom
d'Henri.

--Aucune que je sache, repondit la mere Marie. Je ne connais point cela.
Il y a bien au bourg de Nohant une famille Henri, mais ce sont des gens
comme moi, qui ne savent ecrire ni sur le papier ni sur les arbres...
A moins que le fils qui revient de l'armee... mais bon! il y a plus de
deux ans qu'il n'est venu par ici.

--Vous ne savez donc pas qui peut avoir ecrit ce nom?

--Je ne savais pas seulement qu'il y eut la quelque chose d'ecrit. Je
n'y ai jamais fait attention. Et quand je l'aurais vu, je ne sais pas
lire. J'avais pourtant le moyen d'etre bien eduquee, mais dans mon temps
ce n'etait guere la mode. On faisait une croix sur les actes en guise de
signature, et c'etait aussi bon devant la loi.

Le meunier etait revenu avertir que le dejeuner etait pret. En voyant
l'attention de Marcelle fixee sur ce nom, lui qui savait tres-bien lire
et ecrire, mais qui n'avait rien remarque jusqu'alors, il chercha a
expliquer le fait.

--Je ne vois que l'homme de l'autre jour qui ait pu s'amuser a cela,
dit-il, car il ne vient guere de gens de la ville par ici.

--Et qu'est-ce que c'est que l'homme de l'autre jour? demanda Marcelle
en s'efforcant de prendre un air d'indifference.

--C'etait un monsieur qui ne nous a pas dit son nom, repondit la
vieille. Nous ne savons pas grand'chose, et pourtant nous savons que
la curiosite est malhonnete. Louis est comme moi la-dessus, et, au
contraire des gens de notre pays qui interrogent a tort et a travers
tous les etrangers qu'ils rencontrent, nous ne desirons jamais savoir
que ce qu'on desire que nous sachions. Ce monsieur la avait l'air de
vouloir garder son nom et ses intentions pour lui seul.

--Et cependant il faisait beaucoup de questions, ce garcon-la, observa
le Grand-Louis, et nous aurions ete en droit de lui en faire a notre
tour. Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas ose. Il n'avait pourtant pas
la mine bien mechante, et je ne suis pas tres honteux de mon naturel;
mais il avait un air tout drole et qui me faisait de la peine.

--Quel air avait-il donc? demanda Marcelle, dont la curiosite et
l'interet s'eveillaient a chaque mot du meunier.

--Je ne saurais vous dire, repondit celui-ci; je n'y faisais pas grande
attention pendant qu'il etait la, et quand il a ete parti, je me suis
mis a y penser. Vous souvenez-vous, ma mere?

--Oui, tu me disais: "Tenez, mere, en voila un qui est comme moi, il n'a
pas tout ce qu'il desire."

--Bah! bah! je ne disais pas cela, reprit le Grand-Louis, qui craignait
que sa mere ne laissat echapper son secret, et ne se doutait pas qu'il
fut deja revele. Je disais simplement: Voila un particulier qui n'a pas
l'air bien content d'etre au monde.

--Il etait donc fort triste? dit Marcelle emue.

--Il avait l'air de penser beaucoup. Il est reste au moins trois heures
tout seul, assis par terre, la ou vous etes maintenant, et il regardait
couler la riviere, comme s'il eut voulu compter toutes les gouttes
d'eau. J'ai cru qu'il etait malade, et j'ai ete, par deux fois, lui
offrir d'entrer a la maison pour se rafraichir. Quand j'approchais de
lui, il sautait comme un homme qu'on reveille, et il prenait un air
fache. Puis, tout de suite, il avait un visage tres-doux et tres-bon, et
il me remerciait. Il a fini par accepter un morceau de pain et un verrre
d'eau, pas davantage.

--C'est Henri! s'ecria le petit Edouard qui, pendu a la robe de sa mere,
ecoutait avec attention. Tu sais bien, maman, qu'Henri ne boit jamais de
vin.

Madame de Blanchemont rougit, palit, rougit encore, et d'une voix
qu'elle s'efforcait en vain d'assurer, elle demanda ce que cet etranger
etait venu faire dans le pays.

--Je n'en sais rien, repondit le farinier qui, fixant son regard
penetrant sur le beau visage emu de la jeune dame, se dit en lui-meme:

--En voila encore une qui a, comme moi, son idee dans la tete!

Et, voulant satisfaire autant que possible la curiosite de Marcelle sur
l'etranger, et la sienne propre sur les sentiments de son hotesse,
il entra complaisamment dans tous les details qu'elle attendait avec
anxiete.

L'etranger etait arrive a pied, il y avait environ quinze jours. Il
avait erre deux jours dans la Vallee-Noire, et on ne l'avait plus revu.
On ne savait pas ou il avait passe la nuit; le meunier presumait que
c'etait a la belle etoile. Il ne paraissait pas tres nanti d'argent. Il
avait pourtant offert de payer son maigre repas au moulin; mais sur le
refus du meunier, il avait remercie avec la simplicite d'un homme qui
ne rougit pas d'accepter l'hospitalite d'un homme de meme condition que
lui. Il etait vetu comme un ouvrier propre ou comme un bourgeois de
campagne, avec une blouse et un chapeau de paille. Il avait un bien
petit havre-sac sur le dos, et, de temps en temps, il le mettait sur ses
genoux, en tirait du papier et avait l'air d'ecrire comme s'il eut pris
des notes. Il avait ete a Blanchemont, a ce qu'il disait, mais personne
ne l'y avait vu. Cependant, il parlait de la ferme et du vieux chateau
comme un homme qui a tout examine. En mangeant son pain et buvant son
eau, il avait fait beaucoup de questions au meunier sur l'etendue
des terres, sur leur rapport, sur les hypotheques dont elles etaient
grevees, sur la reputation et le caractere du fermier, sur les depenses
de feu M. de Blanchemont, sur ses autres terres, etc.; enfin, on avait
fini par le prendre, au moulin, pour un homme d'affaires envoye par
quelque acheteur, pour avoir des informations et reconnaitre la qualite
du terrain.

--Car il parait que la terre de Blanchemont va etre mise en vente, si
elle ne l'est pas deja, ajouta le meunier, qui n'etait pas tout a fait
aussi degage de la fievre de curiosite particuliere aux paysans de
l'endroit, que le pretendait sa mere.

Marcelle, qu'une bien autre sollicitude agitait, entendit a peine la
reflexion qui terminait ce recit.

--Quel age pouvait avoir cet etranger? Demanda-t-elle.

--Si sa figure ne ment pas, dit la meuniere, il peut avoir l'age de
Louis, de vingt-quatre a vingt-cinq ans environ.

--Et... comment est-il de figure? Est-il brun, de moyenne taille?

--Il n'est pas grand et il n'est pas blond, dit le meunier. Il n'a pas
une vilaine figure, mais il est pale comme un homme qui ne jouit pas
d'une grosse sante.

--Ce pourrait etre Henri, pensa Marcelle, bien que ce portrait un peu
rudement esquisse, ne repondit pas assez a l'ideal qu'elle portait dans
son coeur.

--C'est un homme qui ne sera peut-etre pas tres _coulant_ en affaires,
reprit le Grand-Louis: car pour obliger M. Bricolin, le fermier de
Blanchemont, qui veut se porter acquereur, et pour degouter un peu
celui-la, je m'amusait a deprecier la propriete; mais ce garcon ne se
laissait pas endormir. La terre vaut ceci et cela, disait-il, et il
comptait le revenu, les charges, les frais sur le bout de ses doigts,
comme un quelqu'un qui s'y connait, et qui n'a pas besoin de longues
paroles, le verre en main, a la mode du pays, pour voir le fort et le
faible d'une affaire.

--Allons, je suis folle, pensa madame de Blanchemont; cet etranger est
le premier venu, quelque regisseur charge de placer des fonds dans
le pays, et son air triste, sa reverie au bord de l'eau, c'est tout
simplement le resultat de la chaleur et de la fatigue. Quant a ce nom
d'Henri, c'est un hasard qu'il le porte, si tant est que ce soit lui qui
l'ait ecrit la. Jamais Henri ne s'est occupe d'affaires; jamais il n'a
su la valeur d'aucune propriete, la source et le cours d'aucune richesse
de ce monde. Non, non, ce n'est pas lui. D'ailleurs, n'etait-il pas a
Paris, il y a quinze jours? Il y en a trois que je l'ai vu, et il ne m'a
pas dit qu'il se fut absente recemment. Que serait-il venu faire dans la
Vallee-Noire? Savait-il seulement que la terre de Blanchemont, dont je
ne me souviens pas de lui avoir jamais parle, fut situee dans cette
province?

Ayant detache, non sans quelque effort, ses regards de l'inscription
mysterieuse qui avait tant fait travailler sa pensee, elle suivit ses
hotes a la maison, et trouva un excellent dejeuner servi sur une table
massive recouverte d'une nappe bien blanche. La fromentee (le mets
favori du pays), pate compacte de ble creve dans l'eau et habille dans
le lait, le gateau de poires a la creme poivree, les truites de la
Vauvre, les poulets maigres et tendres, mis tout palpitants sur le gril,
la salade a l'huile de noix bouillante, le fromage de chevre et les
fruits un peu verts; tout cela parut exquis au petit Edouard. On avait
mis le couvert des deux domestiques et des deux hotes a la meme table
que madame de Blanchemont, et la meuniere s'etonnait beaucoup du refus
de Lapierre et de Suzette, de s'asseoir a cote de leur maitresse. Mais
Marcelle exigea qu'ils se conformassent a l'usage de la campagne, e elle
commenca gaiement cette vie d'egalite dont l'idee lui souriait.

Les manieres du meunier, etaient brusques, ouvertes, et jamais
grossieres. Celles de sa mere etaient un peu plus obsequieuses, et,
malgre les remontrances de Grand-Louis, a qui le bon sens tenait lieu de
savoir vivre, elle persecutait bien un peu ses convives pour les forcer
a manger plus que leur appetit ne le comportait; mais il y avait tant
de sincerite dans son empressement, que Marcelle ne songea point a la
trouver importune. Cette vieille avait du coeur et de l'intelligence, et
son fils tenait d'elle a tous egards. Il avait de plus qu'elle un bon
fonds d'education elementaire. Il avait suivi l'ecole primaire; il
savait lire et comprendre beaucoup plus de choses qu'il n'etait presse
de le faire voir. En causant avec lui, Marcelle trouva plus d'idees
justes, de notions saines et de gout naturel, qu'elle n'en eut attendu
la veille de la part du grand farinier a sa rencontre dans l'auberge.
Tout cela avait d'autant plus de prix que, loin d'en faire montre et
d'en tirer vanite, il affectait des manieres de paysan plus rudes que
celles dont il n'ignorait pas l'usage. On eut dit qu'il craignait
par-dessus tout de passer pour un bel esprit de village, et qu'il avait
un profond mepris pour ceux qui renient leur bonne race et leur honnete
condition, en prenant des airs ridicules. Il parlait avec assez de
purete, a l'ordinaire, sans toutefois dedaigner les locutions naives et
pittoresques du terroir. Quand il s'oubliait, c'est alors qu'il parlait
tout a fait bien et qu'on ne sentait plus du tout le meunier. Mais
bientot, comme s'il eut ete honteux de s'ecarter de sa sphere, il
revenait a ses plaisanteries sans fiel et a sa familiarite sans
insolence.

Cependant Marcelle fut un peu embarrassee, lorsque le patachon etant
revenu se mettre a sa disposition vers sept heures du matin, elle
voulut, tout en prenant conge de ses hotes, payer la depense qu'elle
avait faite chez eux. Ils refuserent a rien recevoir.

--Non, ma chere dame, non, lui dit le meunier sans emphase, mais d'un
ton ferme; nous ne sommes pas aubergistes. Nous pourrions l'etre, ce ne
serait pas au-dessous de nous. Mais, enfin, nous ne le sommes pas, et
nous ne prendrons rien.

--Comment! dit Marcelle, je vous aurai cause tout ce derangement et
toute cette depense sans que vous me permettiez de vous indemniser? car
je sais que votre mere m'a donne sa chambre, qu'elle a pris votre lit
et que vous avez couche dans le foin de votre grenier. Vous vous etes
derange de vos occupations ce matin pour pecher. Votre mere a chauffe
le four, elle a prise de la peine, et nous avons fait une certaine
consommation chez vous.

--Oh! ma mere a tres bien dormi et moi encore mieux, repondit le
Grand-Louis. Les truites de la Vauvre ne me coutent rien, c'est
aujourd'hui dimanche, et ces jours-la je peche toute la matinee. Pour un
peu de lait, de pain et de farine qui ont servi a votre dejeuner, avec
quelque mauvaise volaille, nous ne serons pas ruines. Ainsi, le service
n'est pas grand, et vous pouvez l'accepter de nous sans regret. Nous
ne vous le reprocherons pas, d'autant plus que nous ne vous reverrons
peut-etre jamais.

--J'espere que si, repondit Marcelle, car je compte rester quelques
jours au moins a Blanchemont; je veux revenir remercier votre mere
et vous d'une hospitalite si cordiale et que je suis pourtant un peu
honteuse d'accepter ainsi.

--Et pourquoi avoir honte de recevoir un petit service des honnetes
gens? Quand on est content de leur bon coeur, on est quitte envers eux.
Je sais bien que dans les grandes villes tout se paie, jusqu'a un verre
d'eau. C'est une vilaine coutume, et dans nos campagnes, on serait bien
malheureux si on ne s'obligeait pas les uns les autres. Allons, allons,
n'en parlons plus.

--Mais vous ne voulez donc pas que je revienne vous demander a dejeuner?
vous me forcez a m'abstenir de ce plaisir ou a devenir indiscrete.

--Cela c'est autre chose. Nous n'avons fait que notre devoir, en vous
donnant comme vous dites l'hospitalite; car enfin nous sommes eleves a
regarder cela comme un devoir; et, bien que la bonne coutume s'en aille
un peu, bien qu'aujourd'hui les pauvres gens, sans demander qu'on leur
paie ces petits services, acceptent presque tout ce qu'on leur donne en
partant, nous ne sommes pas d'avis, ma mere et moi, de changer les vieux
usages quand ils sont bons. S'il y avait eu aux environs une auberge
passable, je vous y aurais conduite hier soir, pensant que vous y seriez
mieux que chez nous, et voyant bien que vous aviez le moyen de payer
votre gite. Mais il n'y en a point, ni bonne, ni mauvaise, et, a moins
d'etre un homme sans coeur, je ne pouvais pas vous laisser passer la
nuit dehors. Croyez-vous que je vous aurais invitee a venir chez nous,
si j'avais eu l'intention de vous faire payer? Non, puisque, comme je
vous le dis, je ne suis pas aubergiste. Voyez, nous n'avons ni houx, ni
genet a notre porte.

--J'aurais du remarquer cela en entrant, dit Marcelle, et mettre plus de
discretion dans ma conduite ici. Mais que repondez-vous a ma question?
Vous ne voulez donc pas que je revienne?

--Cela c'est autre chose. Je vous invite a revenir tant que vous
voudrez. Vous trouvez l'endroit joli, votre petit aime nos galettes. Ca
m'encourage a vous dire que toutes les fois que vous reviendrez, vous
nous ferez plaisir.

--Et vous me forcerez comme aujourd'hui a accepter tout _gratis_?

--Puisque je vous y invite? Je me suis donc mal explique?

--Et vous ne voyez pas que, selon moi, ce serait abuser de votre bon
coeur?

--Non, je ne vois pas cela. Quand on est invite, on use de son droit en
acceptant.

--Allons, dit madame de Blanchemont, vous avez la vraie politesse, je le
comprends, et dans notre monde on ne l'a pas. Vous m'enseignez que la
discretion, celle qualite si vantee et malheureusement si necessaire
parmi nous, est devenue telle depuis que la bienveillance s'est changee
en compliments, et depuis que le savoir-vivre n'est plus l'expression de
la sincere obligeance.

--Vous parlez bien, dit le meunier dont la figure s'eclaira d'un rayon
de vive intelligence, et je suis bien aise d'avoir eu l'occasion de vous
obliger, foi d'homme!

--En ce cas, vous me permettrez de vous recevoir a mon tour quand vous
viendrez a Blanchemont?

--Ah! cela, pardon! mais je n'irai pas chez vous. J'irai chez vos
fermiers, comme j'y vas souvent, porter du ble; et je vous saluerai avec
plaisir, voila tout.

--Ah! ah! monsieur Louis, vous ne voulez pas dejeuner chez moi?

--Oui et non. Je mange souvent chez vos fermiers; mais si vous etes la,
ca sera change. Vous etes une dame noble, suffit.

--Expliquez-vous, je ne comprends pas.

--Voyons, est-ce que vous n'avez pas conserve les usages des anciens
seigneurs? N'enverriez-vous pas votre meunier manger a la cuisine avec
vos valets, et sans vous bien sur? Moi, ca ne me facherait pas de manger
avec eux, puisque je l'ai bien fait aujourd'hui chez moi; mais ca me
paraitrait drole de vous avoir fait asseoir chez moi, et de ne pouvoir
pas m'asseoir chez vous, au coin du feu, et votre chaise a cote de la
mienne. Voila, je suis un peu fier. Je ne vous blamerais pas, chacun
suit ses idees et ses usages; c'est pourquoi je n'ai pas besoin d'aller
me soumettre a ceux des autres quand je n'y suis pas force.

[Illustration: Marcelle remarqua un nom creuse au canif sur un arbre.]

Marcelle fut tres frappee du bons sens et de la sincere hardiesse du
meunier. Elle sentit qu'il lui donnait une excellente lecon, et elle se
rejouit d'avoir adopte des projets qui lui permettaient de la recevoir
sans rougir.

--Monsieur Louis, lui dit-elle, vous vous trompez sur mon compte. Ce
n'est pas ma faute, si j'appartiens a la noblesse; mais il se trouve que
par bonheur ou par hasard, je ne veux plus me conformer a ses usages.
Si vous venez chez moi, je n'oublierai pas que vous m'avez recue comme
votre egale, que vous m'avez servie comme votre prochain, et, pour vous
prouver que je ne suis pas ingrate, je mettrai, s'il le faut, votre
couvert et celui de votre mere moi-meme a ma table, comme vous avez mis
le mien a la votre.

--Vrai, vous feriez cela? dit le meunier en regardant Marcelle avec un
melange de surprise, de doute respectueux et de sympathie familiere. En
ce cas, j'irai.....ou plutot non, je n'irai pas; car je vois bien que
vous etes une honnete personne.

--Je ne comprends pas non plus a quel propos cette reflexion.

--Ah! dame! si vous ne comprenez pas... je suis un peu en peine de
m'expliquer mieux.

--Allons, Louis, je crois que tu es fou, dit la vieille Marie qui
tricotait d'un air grave en ecoutant toute cette conversation. Je ne
sais pas ou tu prends tout ce que tu dis a notre dame. Excusez, Madame,
ce garcon est un sans-souci qui a toujours dit a tout le monde, petits
et grands, tout ce qui lui passait par la tete. Il ne faut pas que cela
vous fache. Au fond, il a bon coeur, croyez-moi, et je vois bien a sa
mine qu'il se jetterait dans le feu pour vous a cette heure.

[Illustration: Mais le seul aspect de Blanchemont...]

--Dans le feu, pas sur, dit le meunier en riant; mais dans l'eau, c'est
mon element. Vous voyez bien, mere, que madame est une femme d'esprit,
et qu'on peut lui dire tout ce qu'on pense. Je le dis bien a M.
Bricolin, son fermier, qui est certainement plus a craindre qu'elle,
ici!

--Dites donc, maitre Louis, parlez! je suis tres-disposee a m'instruire.
Pourquoi, parce que je suis une honnete personne, ne viendriez-vous pas
chez moi?

--Parce que nous aurions tort de nous familiariser avec vous, et que
vous auriez tort de nous traiter en egaux. Ca vous attirerait, des
desagrements. Vos pareils vous blameraient; ils diraient que vous
oubliez votre rang, et je sais que cela passe pour tres-mal a leurs
yeux. Et puis, la bonte que vous auriez avec nous, il faudrait donc
l'avoir avec tous les autres, ou cela ferait des jaloux et nous
attirerait des ennemis. Il faut que chacun suive sa route. On dit que le
monde est grandement change depuis cinquante ans; moi je dis qu'il n'y
a rien de change que nos idees a nous autres. Nous ne voulons plus nous
soumettre, et ma mere que voila, et que j'aime pourtant bien, la brave
femme, voit autrement que moi sur bien des choses. Mais les idees des
riches et des nobles sont ce qu'elles ont toujours ete. Si vous ne les
avez pas, ces idees-la, si vous ne meprisez pas un peu les pauvres gens,
si vous leur faites autant d'honneur qu'a vos pareils, ce sera
peut-etre tant pis pour vous. J'ai vu souvent votre mari, defunt M.
de Blanchemont, que quelques-uns appelaient encore le seigneur de
Blanchemont. Il venait tous les ans au pays et restait deux ou trois
jours. Il nous tutoyait. Si c'avait ete par amitie, passe; mais c'etait
par mepris; il fallait lui parler debout et toujours chapeau bas. Moi,
cela ne m'allait guere. Un jour, il me rencontra dans le chemin et me
commanda de tenir son cheval. Je fis la sourde oreille, il m'appela
butor, je le regardai de travers; s'il n'avait pas ete si faible, si
mince, je lui aurais dit deux mots. Mais c'aurait ete lache de ma part,
et je passai mon chemin en chantant. Si cet-homme-la etait vivant et
qu'il vous entendit me parler comme vous faites, il ne pourrait pas etre
content. Tenez! rien qu'a la figure de vos domestiques, j'ai bien vu
aujourd'hui qu'ils vous trouvaient trop sans facon avec nous autres et
meme avec eux. Allons, Madame, c'est a vous de revenir vous promener
au moulin, et a nous qui vous aimons, de ne pas aller nous attabler au
chateau.

Pour le mot que vous venez de dire, je vous pardonne tout le reste, et
je me promets de vous convaincre, dit Marcelle en lui tendant la main
avec une expression de visage dont la noble chastete commandait le
respect, en meme temps que ses manieres entrainaient l'affection. Le
meunier rougit en recevant cette main delicate dans sa main enorme, et,
pour la premiere fois, il devint timide devant Marcelle, comme un enfant
audacieux et bon dont l'orgueil est tout a coup vaincu par l'emotion.

--Je vas monter sur Sophie, et vous servir de guide jusqu'a Blanchemont,
dit-il apres un instant de silence embarrasse; ce patachon de malheur
vous egarerait encore, quoiqu'il n y ait pas loin.

--Eh bien! j'accepte, dit Marcelle; direz-vous encore que je suis fiere?

--Je dirai, je dirai, s'ecria le Grand-Louis en sortant avec
precipitation, que si toutes les femmes riches etaient comme vous....

On n'entendit pas la fin de sa phrase, et sa mere se chargea de la
terminer.

--Il pense, dit-elle, que si la fille qu'il aime etait aussi peu fiere
que vous, il n'aurait pas tant de tourment.

--Et ne pourrais-je pas lui etre utile? dit Marcelle en songeant avec
plaisir qu'elle etait riche et saintement prodigue.

--Peut-etre qu'en disant du bien de lui devant la demoiselle, car vous
la connaitrez bien vite.... Mais bah! elle est trop riche!

--Nous reparlerons de cela, dit Marcelle en voyant rentrer ses
domestiques qui venaient chercher ses paquets. Je reviendrai tout
expres, bientot, demain, peut-etre.

Le patachon roux et rageur avait passe la nuit sous un arbre, n'ayant pu
decouvrir, a travers l'obscurite, une maison dans la Vallee-Noire. A la
pointe du jour, il avait apercu le moulin, et il y avait ete heberge
et restaure lui et son cheval. Dans sa mauvaise humeur, il etait fort
dispose a repondre avec insolence aux reproches qu'il s'attendait a
recevoir. Mais, d'une part, Marcelle ne lui en fit aucun, et de l'autre,
le farinier l'accabla de tant de moqueries, qu'il ne put avoir le
dernier avec lui, et remonta tout penaud sur son brancard. Le petit
Edouard supplia sa mere de le laisser aller a cheval devant le meunier
qui le prit dans ses bras avec amour, en disant tout bas a la vieille
Marie:

--Si nous en avions un comme ca pour nous rejouir a la maison? hein,
mere? Mais ca ne sera jamais!

Et la mere comprit qu'il ne voulait se marier qu'avec celle a laquelle
il ne pouvait raisonnablement pretendre.



VII.

BLANCHEMONT.

Marcelle ayant embrasse la meuniere et largement recompense en cachette
les serviteurs du moulin, remonta gaiement dans l'infernale patache.
Son premier essai d'egalite avait epanoui son ame, et la suite du
roman qu'elle voulait realiser se presentait a ses yeux sous les plus
poetiques couleurs. Mais le seul aspect de Blanchemont rembrunit
singulierement ses pensees, et son coeur se serra des qu'elle eut
franchi la porte de son domaine.

En remontant le cours de la Vauvre, et apres avoir gravi un mamelon
assez raide, on se trouve sur le _tre_ ou _terrier_, c'est-a-dire le
tertre de Blanchemont. C'est une belle pelouse ombragee de vieux
arbres, et dominant un site charmant, non pas des plus etendus de la
Vallee-Noire, mais frais, melancolique et d'un aspect assez sauvage, a
cause de la rarete des habitations dont on apercoit a peine les toits de
chaume ou de tuile brune au milieu des arbres.

Une pauvre eglise et les maisonnettes du hameau entourent ce tertre
incline vers la riviere, qui fait en cet endroit de gracieux detours. De
la un large chemin raboteux conduit au chateau situe un peu en arriere
au-dessous du tertre, au milieu des champs de ble. On rentre en plaine,
on perd de vue les beaux horizons bleus du Berri et de la Marche. Il
faut monter aux seconds etages du chateau pour les retrouver.

Ce chateau n'a jamais ete d'une grande defense: les murs n'ont pas
plus de cinq a six pieds d'epaisseur en bas, les tours elancees sont
encorbellees. Il date de la fin des guerres de la feodalite. Cependant
la petitesse des portes, la rarete des fenetres, et les nombreux debris
de murailles et de tourelles qui lui servaient d'enceinte, signalent un
temps de mefiance ou l'on se mettait encore a l'abri d'un coup de main.
C'est un caste! assez elegant, un carre long renfermant a tous les
etages une seule grande piece, avec quatre tours contenant de plus
petites chambres aux angles, et une autre tour sur la face de derriere
servant de cage a l'unique escalier. La chapelle est isolee par la
destruction des anciens communs; les fosses sont combles en partie, les
tourelles d'enceinte sont tronquees a la moitie, et l'etang qui baignait
jadis le chateau du cote du nord est devenu une jolie prairie oblongue,
avec une petite source au milieu.

Mais l'aspect encore pittoresque du vieux chateau ne frappa d'abord que
secondairement l'attention de l'heritiere de Blanchemont. Le meunier, en
l'aidant a descendre de voiture, la dirigeait vers ce qu'il appelait le
chateau neuf et les vastes dependances de la ferme, situees au pied du
manoir antique et bordant une tres-grande cour fermee d'un cote par un
mur crenele, de l'autre par une haie et un fosse plein d'eau bourbeuse.
Rien de plus triste et de plus deplaisant que cette demeure des riches
fermiers. Le chateau neuf n'est qu'une grande maison de paysan, batie,
il y a peut-etre cinquante ans, avec les debris des fortifications.
Cependant les murs solides, fraichement recrepis, et la toiture en
tuiles neuves d'un rouge criard, annoncaient de recentes reparations.
Ce rajeunissement exterieur jurait avec la vetuste des autres batiments
d'exploitation et la malproprete insigne de la cour. Ces batiments
sombres, et offrant des traces d'ancienne architecture, mais solides et
bien entretenus, formaient un developpement de granges et d'etables d'un
seul tenant qui faisait l'orgueil des fermiers et l'admiration de tous
les agriculteurs du pays. Mais cette enceinte, si utile a l'industrie
agricole, et si commode pour l'emmenagement du betail et de la recolte,
enfermait les regards et la pensee dans un espace triste, prosaique et
d'une salete repoussante. D'enormes monceaux de fumier enfonces dans
leurs fosses carrees en pierres de taille, et s'elevant encore a dix ou
douze pieds de hauteur, laissaient echapper des ruisseaux immondes qu'on
faisait ecouler a dessein en toute liberte vers les terrains inferieurs
pour rechauffer les legumes du potager. Ces provisions d'engrais,
richesse favorite du cultivateur, charment sa vue et font glorieusement
palpiter son coeur satisfait, lorsqu'un confrere vient les contempler
avec l'admiration de l'envie. Dans les petites exploitations rustiques,
ces details n'offensent pourtant ni les yeux ni l'esprit de l'artiste.
Leur desordre, l'encombrement des instruments aratoires, la verdure qui
vient tout encadrer, les cachent ou les relevent; mais sur une grande
echelle et sur un terrain vaste, rien de plus deplaisant que cet horizon
d'immondices. Des nuees de dindons, d'oies et de canards se chargent
d'empecher qu'on puisse mettre le pied avec securite sur un endroit
epargne par l'ecoulement des _fumerioux_ (les tas de fumier). Le
terrain, inegal et pele, est traverse par une voie pavee, qui en cet
instant, n'etait pas plus praticable que le reste. Les debris de la
vieille toiture du chateau neuf etant restes epars sur le sol, on
marchait litteralement sur un champ de tuiles brisees. Il y avait
pourtant pres de six mois que le travail des couvreurs etait termine;
mais ces reparations etaient a la charge du proprietaire, tandis que le
soin d'enlever le dechet et de nettoyer la cour regardait le fermier. Il
se promettait donc de le faire quand les occupations de l'ete auraient
cesse et que ses serviteurs pourraient s'en charger. D'une part, il y
avait le motif d'economiser quelques journees d'ouvrier; de l'autre,
cette profonde apathie du Berrichon, qui laisse toujours quelque chose
d'inacheve, comme si, apres un effort l'activite epuisee demandait un
repos indispensable et les delices de la negligence avant la fin de la
tache.

Marcelle compara cette grossiere et repoussante opulence agricole,
au poetique bien-etre du meunier; et elle lui aurait adresse quelque
reflexion a cet egard, si, au milieu des cris de detresse des dindons
effarouches et pourtant immobiles de terreur, du sifflement des oies
meres de famille, et des aboiements de quatre ou cinq chiens maigres au
poil jaune, elle eut pu placer une parole. Comme c'etait le dimanche,
les boeufs etaient a l'etable et les laboureurs sur le pas de la porte,
dans leurs habits de fete, c'est-a-dire en gros drap bleu de Prusse,
de la tete aux pieds. Ils regarderent entrer la patache avec beaucoup
d'etonnement, mais aucun ne se derangea pour la recevoir et pour avertir
le fermier de l'arrivee d'une visite. Il fallut que Grand-Louis servit
d'introducteur a madame de Blanchemont; il n'y fit pas beaucoup de
facons et entra sans frapper, en disant:

--Madame Bricolin, venez donc! voila madame de Blanchemont qui vient
vous voir.

Cette nouvelle imprevue causa un si vif saisissement aux trois dames
Bricolin qui venaient de rentrer de la messe, et qui etaient en train de
manger debout une legere collation, qu'elles resterent stupefaites,
se regardant comme pour se demander ce qu'il fallait dire et faire en
pareille circonstance; et elles n'avaient pas encore bouge de leur place
lorsque Marcelle entra. Le groupe qui se presenta a ses regards etait
compose de trois generations. La mere Bricolin, qui ne savait ni lire
ni ecrire, et qui etait vetue en paysanne; madame Bricolin, epouse du
fermier, un peu plus elegante que sa belle-mere, ayant a peu pres
la tenue d'une gouvernante de cure: celle-la savait signer son nom
lisiblement, et trouver les heures du lever du soleil et les phases de
la lune dans l'almanach de Liege; enfin, mademoiselle Rose Bricolin,
belle et fraiche en effet comme une rose du mois de mai, qui savait
tres-bien lire des romans, ecrire la depense de la maison et danser la
contredanse. Elle etait coiffee en cheveux, et portait une jolie robe
de mousseline couleur de rose, qui dessinait a merveille une taille
charmante, un peu trop modelee par l'exageration du corsage et des
manches collantes, a la mode du moment. Cette ravissante figure, dont
l'expression etait fine et naive a la fois, effaca chez Marcelle le
facheux effet de la mine aigre et dure de sa mere. La grand'mere, halee
et ridee comme une campagnarde eprouvee, avait une physionomie ouverte
et hardie. Ces trois femmes restaient la bouche beante; la mere Bricolin
se demandant de bonne foi si cette belle jeune dame etait la meme
qu'elle avait vue venir quelquefois au chateau trente ans auparavant,
c'est-a-dire la mere de Marcelle, qu'elle savait pourtant bien etre
morte depuis longtemps: madame Bricolin, la fermiere, s'apercevant
qu'elle avait remis trop vite, en rentrant de la messe, un tablier de
cuisine sur sa robe de merinos marron; et mademoiselle Rose pensant
rapidement qu'elle etait irreprochablement vetue et chaussee, et qu'elle
pouvait, grace au dimanche, etre surprise par une elegante Parisienne,
sans avoir a rougir de quelque occupation domestique trop vulgaire.

Madame de Blanchemont avait toujours ete, aux yeux de la famille
Bricolin, un etre problematique qui existait peut-etre, qu'on n'avait
jamais vu et qu'on ne verrait certainement jamais. On avait connu
monsieur son mari, qu'un n'aimait point parce qu'il etait hautain, qu'on
n'estimait pas parce qu'il etait depensier, et qu'on ne craignait guere
parce qu'il avait toujours besoin d'argent et qu'il s'en faisait avancer
a tout prix. Depuis sa mort, on pensait n'avoir jamais a traiter qu'avec
des hommes d'affaires, vu que le defunt avait dit maintes fois, en
produisant la complaisante signature de sa femme: Madame de Blanchemont
est un enfant qui ne s'occupera jamais de tout cela, et qui s'inquiete
fort peu d'ou lui vient l'argent, pourvu que je lui en apporte. Bien
entendu que le mari avait coutume de mettre sur le compte les gouts
dispendieux de sa femme les prodigalites qu'il faisait a ses maitresses.
On ne soupconnait donc nullement le caractere veritable de la jeune
veuve, et madame Bricolin crut faire un reve en la voyant tomber en
personne au beau milieu de la ferme de Blanchemont. Devait-elle s'en
rejouir ou s'en affliger? Cette apparition bizarre etait-elle d'un
bon ou d'un mauvais augure pour la prosperite des Bricolin? Venait-on
reclamer ou demander?

Tandis que, livree a ces soudaines perplexites, la fermiere examinait
Marcelle a peu pres comme une chevre qui se met sur la defensive a la
vue d'un chien etranger au troupeau, Rose Bricolin, subitement gagnee
par l'air affable et la mise simple de l'etrangere, avait eu le courage
de faire deux pas vers elle. La grand'mere fut la moins embarrassee des
trois. Le premier moment de surprise dissipe, et sa tete affaiblie ayant
fait un effort pour comprendre a qui elle avait affaire, elle s'approcha
de Marcelle avec une brusque franchise, et lui fit accueil a peu pres
dans les memes termes, quoique avec moins de distinction et de grace que
la meuniere d'Angibault. Les deux autres, un peu rassurees par l'air
doux et bienveillant avec lequel Marcelle leur demanda l'hospitalite
pour deux ou trois jours, ayant, disait-elle, a s'entretenir de ses
affaires avec M. Bricolin, s'empresserent bientot de lui offrir a
dejeuner.

Le refus de Marcelle fut motive sur l'excellent repas qu'elle avait pris
une heure auparavant au moulin d'Angibault, et c'est alors seulement que
les regards des trois dames Bricolin se porterent sur le Grand-Louis qui
se tenait pres de la porte, causant farine avec la servante comme
pour avoir pretexte a rester un peu. Ces trois regards furent tres
differents. Celui de la grand'mere fut amical, celui de sa belle-fille
plein de dedain, celui de Rose incertain et indefinissable comme s'il
eut ete mele de l'un et de l'autre sentiment interieur.

--Comment s'ecria madame Bricolin d'un ton dolent et railleur, lorsque
Marcelle eut raconte en peu de mots ses aventures de la nuit, vous avez
ete forcee de coucher dans ce moulin? Et nous ne le savions pas! Eh!
pourquoi cet imbecile de meunier ne vous a-t-il pas amenee ici tout de
suite? Ah! mon Dieu! quelle mauvaise nuit vous avez du passer, Madame!

--Excellente, au contraire, j'ai ete traitee comme une reine, et j'ai
mille obligations a M. Louis et a sa mere.

--Mais ca ne m'etonne pas, dit la mere Bricolin; la Grand'Marie est une
si brave femme, et elle tient sa maison si proprement! C'est mon amie
de jeunesse, a moi; nous avons garde les moutons ensemble, sauf votre
respect; nous etions deux jolies filles dans ce temps-la, a ce qu'on
disait, quoiqu'il n'y paraisse plus, n'est-ce pas, Madame? Nous n'en
savions pas plus long l'une que l'autre: filer, tricoter, faire les
fromages, et voila tout. Nous nous sommes mariees bien differemment;
elle a pris plus pauvre qu'elle, et moi j'ai epouse plus riche que moi.
C'est l'amour qui a fait ces deux mariages-la! ca se voyait dans notre
temps; a present on ne se marie que par interet, et les ecus comptent
plus que les sentiments. Ce n'en est pas mieux, n'est-ce pas, madame de
Blanchemont?

--Je suis tout a fait de votre avis, dit Marcelle.

--Eh! mon Dieu! ma mere, quels contes faites-vous la a Madame? reprit
aigrement madame Bricolin. Croyez-vous que vous l'amusez avec vos
vieilles histoires? Eh! meunier, ajouta-t-elle d'un ton imperatif, allez
donc voir si M. Bricolin est dans la garenne ou a son champ d'avoine
derriere la maison. Vous lui direz de venir saluer madame.

--M. Bricolin, repondit le meunier avec un regard clair et un air de
bravade enjouee, n'est ni a son champ d'avoine, ni a la garenne; je
l'ai apercu en passant qui buvait chopine et pinte avec M. le cure au
presbytere.

--Ah! oui! dit la mere Bricolin, il doit etre au _precipitere_. M. le
cure a grand soif et grand faim apres la grand'messe, et il aime qu'on
lui tienne compagnie. Dismoi, Louis, mon enfant, veux-tu aller le
chercher, toi qui es si complaisant?

--J'y vas tout de suite, dit le meunier qui n'avait pas bouge a
l'injonction de la fermiere.

Et il sortit en courant.

Si vous le trouvez complaisant, celui-la, grommela madame Bricolin en
regardant sa belle-mere avec humeur, vous n'etes pas difficile.

--Oh! maman, il ne faut pas dire cela, dit d'une voix douce la belle
Rose Bricolin. Grand-Louis a bien bon coeur.

--Et qu'est-ce que vous voulez en faire de son bon coeur? riposta la
Bricolin avec une irritation croissante. Qu'est-ce que vous avez donc
pour lui toutes les deux, depuis quelque temps?

--Mais, maman, c'est toi qui es injuste avec lui depuis quelque temps,
repondit Rose, qui ne paraissait pas craindre beaucoup sa mere, habituee
qu'elle etait a la protection de son aieule. Tu le rudoies toujours, et
pourtant tu sais que papa l'estime beaucoup.

--Toi, tu ferais mieux, dit la fermiere, d'aller, au lieu de raisonner,
preparer ta chambre, qui est la mieux arrangee de la maison, pour
madame, qui aura peut-etre envie de se reposer avant l'heure du diner.
Madame nous excusera si elle n'est pas tres-bien logee ici. Ce n'est
que l'annee derniere que defunt M. de Blanchemont a consenti a faire
arranger un peu le chateau neuf, qui etait quasi aussi delabre que
l'ancien, et c'est alors seulement que nous avons pu commencer a nous
meubler un peu convenablement au renouvellement de notre bail. Rien
n'est termine, les papiers ne sont pas encore colles dans toutes les
chambres, et nous attendons des commodes et des lits qui ne sont pas
encore arrives de Bourges. Nous en avons aussi qui ne sont pas encore
deballes. Nous sommes vraiment sens dessus dessous depuis que les
ouvriers ont tout bouleverse ici.

Les embarras domestiques que madame Bricolin signalait ainsi par un
discours de rigueur, etaient absolument motives comme ceux que Marcelle
avait pu remarquer a l'exterieur de la maison. L'economie, jointe
a l'apathie, faisait trainer les depenses en longueur, et reculait
indefiniment le moment de jouir du luxe qu'on voulait, qu'on pouvait, et
qu'on n'osait encore se permettre. La piece triste et enfumee ou l'on
avait ete surpris par la chatelaine etait la plus laide et la plus
malpropre du chateau neuf. C'etait a la fois une cuisine, une salle a
manger et un parloir. Les poules y avaient acces, a cause de la porte au
rez-de-chaussee constamment ouverte, le soin de les chasser etant une
des occupations incessantes de la fermiere, comme si l'etat de colere et
les actes de rigueur perpetuelle ou l'entretenaient les recidives de
la volaille eussent ete necessaires a son besoin d'agir et de chatier.
C'est la qu'on recevait les paysans avec lesquels on avait des relations
de tous les instants; et, comme leurs pieds crottes et le sans-gene de
leurs habitudes eussent inevitablement gate les parquets et les meubles,
on n'y faisait usage que de grossieres chaises de paille et de bancs
de bois poses sur les dalles nues et inutilement balayees dix fois par
jour. Les mouches, qui y tenaient cour pleniere, et le feu qui brulait
a toute heure et en toute saison dans la vaste cheminee ornee de
cremailleres de toutes dimensions, rendaient cette piece fort
desagreable en ete. Et pourtant c'est la que se tenait continuellement
la famille, et lorsqu'on fit passer Marcelle dans la piece voisine, il
lui fut aise de voir que cette espece de salon etait encore vierge,
quoiqu'il fut arrange depuis un an. Il etait decore avec le luxe
grossier des chambres d'auberge. Le parquet tout neuf n'avait pas encore
recu l'encaustique et le cirage. Les rideaux d'indienne voyante etaient
suspendus par leurs ornements de cuivre estampes d'un gout detestable.
La garniture de la cheminee repondait a l'eclat et a la laideur de ces
ornements pretendus renaissance. Un gueridon fort riche, sur lequel on
devait un jour prendre le cafe, avait tous ses bronzes dores encore
enveloppes de papier et de ficelle. Le meuble etait couvert de housses
a carreaux rouges et blancs, sous lesquelles le damas de laine etait
destine a s'user sans voir le jour; et, comme on ne connait point encore
dans ces fermes la distinction du salon avec la chambre a coucher, deux
lits d'acajou, non encore garnis de rideaux, etaient disposes en long,
les pieds en avant vers la fenetre, a droite et a gauche de la porte
d'entree. On se disait a l'oreille dans la famille que ce serait la
chambre de noces de Rose.

Marcelle trouva cette maison si deplaisante, qu'elle resolut de n'y
pas demeurer. Elle declara qu'elle ne voulait pas causer le moindre
derangement a ses hotes, et qu'elle chercherait dans le hameau quelque
maison de paysan ou elle put prendre gite, a moins qu'il n'y eut dans
le vieux chateau quelque chambre habitable. Cette derniere idee parut
causer quelque souci a madame Bricolin, et elle n'epargna rien pour en
detourner son hotesse.

--Il est bien vrai, dit-elle, qu'il y a toujours au vieux chateau ce
qu'on appelle la chambre du maitre. Lorsque M. le baron, votre defunt
mari, nous faisait l'honneur de passer par ici, comme il nous ecrivait
toujours d'avance pour nous prevenir de son arrivee, nous avions soin
de tout nettoyer, afin qu'il ne s'y trouvat pas trop mal. Mais ce
malheureux chateau est si triste, si delabre...! Les rats et les oiseaux
de nuit font la dedans un vacarme si epouvantable, et, d'ailleurs, les
toitures sont en si mauvais etat, et les murs si branlants, qu'il n'y a
vraiment pas de surete a y dormir. Je ne concois pas le gout que M. le
baron avait pour cette chambre. Il n'en voulait pas accepter chez nous,
et on aurait dit qu'il se serait cru degrade s'il eut passe une nuit ici
ailleurs que sous le toit de son vieux chateau.

--J'irai voir cette chambre, dit Marcelle, et pour peu qu'on y puisse
dormir a couvert, c'est tout ce qu'il me faut. En attendant, je vous
supplie de ne rien deranger chez vous. Je ne veux en aucune facon vous
etre a charge.

Rose exprima le desir qu'elle aurait au contraire a ceder son
appartement a madame de Blanchemont, dans des termes si aimables et avec
une physionomie si prevenante, que Marcelle lui prit doucement la main
pour la remercier, mais sans changer de resolution. L'aspect du chateau
neuf, joint a une repugnance instinctive pour madame Bricolin, lui
firent refuser obstinement l'hospitalite qu'elle avait fini par accepter
de grand coeur au moulin.

Elle se debattait encore contre les ceremonieuses importunites de la
fermiere, lorsque M. Bricolin arriva.



VIII.

LE PAYSAN PARVENU.

M. Bricolin etait un homme de cinquante ans, robuste et d'une figure
reguliere. Mais l'embonpoint avait envahi ses membres ramasses, ainsi
qu'il arrive a tous les campagnards a leur aise, qui, passant leurs
journees au grand air, a cheval la plupart du temps, et menant une vie
active mais non penible, ont juste assez de fatigue pour entretenir
l'exuberance de leur sante et la complaisance de leur appetit. Grace
a ce stimulant d'un air vif et d'un exercice continuel, ces hommes
supportent quelque temps sans malaise des exces de table journaliers,
et, quoique dans leurs occupations champetres ils soient vetus d'une
maniere peu differente des paysans, il est impossible de les confondre
avec eux, meme au premier coup d'oeil. Tandis que le paysan est toujours
maigre, bien proportionne et d'un teint basane qui a sa beaute, le
bourgeois de campagne est toujours, des l'age de quarante ans, afflige
d'un gros ventre, d'une demarche pesante et d'un coloris vineux qui
vulgarisent et enlaidissent les plus belles organisations.

Parmi ceux qui ont fait leur fortune eux-memes et qui ont commence leur
vie par la sobriete forcee du paysan, on ne trouverait guere d'exception
a cet epaississement de la forme et a cette alteration de la peau. Car
c'est une observation proverbiale que lorsque le paysan commence a se
nourrir de viande et a boire du vin a discretion, il devient incapable
de travailler, et que le retour a ses premieres habitudes lui serait
infailliblement et promptement mortel. On peut donc dire que l'argent
passe dans leur sang, qu'ils s'y attachent de corps et d'ame, et que la
vie ou la raison doit fatalement succomber chez eux a la perte de leur
fortune. Toute idee de devouement a l'humanite, toute notion religieuse,
sont presque incompatibles avec cette transformation que le bien-etre
opere dans leur etre physique et moral. Il serait fort inutile
de s'indigner contre eux. Ils ne peuvent pas etre autrement. Ils
s'engraissent pour arriver a l'apoplexie ou a l'imbecillite. Leurs
facultes pour l'acquisition et la conservation de la richesse,
tres-developpees d'abord, s'eteignent vers le milieu de leur carriere,
et, apres avoir fait fortune avec une rapidite et une habilete
remarquables, ils tombent de bonne heure dans l'apathie, le desordre et
l'incapacite. Aucune idee sociale, aucun sentiment de progres ne les
soutient. La digestion devient l'affaire de leur vie, et leur richesse
si vigoureusement acquise est, avant qu'ils l'aient consolidee, engagee
dans mille embarras et compromise par mille maladresses... sans parler
de la vanite qui les precipite dans des speculations au-dessus de leur
credit; si bien que tous ces riches sont presque toujours ruines au
moment ou ils font le plus d'envieux.

M. Bricolin n'en etait pas encore la. Il etait a cet age ou l'activite
et la volonte dans toute leur force, peuvent encore lutter contre la
double ivresse de l'orgueil et de l'intemperance. Mais il suffisait de
voir ses yeux un peu brides, son vaste abdomen, son nez luisant, et le
tremblement nerveux que l'habitude du coup du matin (c'est-a-dire les
deux bouteilles de vin blanc a jeun en guise de cafe), donnait a sa main
robuste, pour presager l'epoque prochaine ou cet homme si dispos, si
matinal, si prevoyant et si impitoyable en affaires, perdrait la sante,
la memoire, le jugement et jusqu'a la durete de son ame, pour devenir un
ivrogne epuise, un bavard tres-lourd, et un maitre facile a tromper.

Sa figure avait ete belle, quoique depourvue absolument de distinction.
Ses traits courts et fortement accentues annoncaient une energie et
une aprete peu communes. Il avait l'oeil vif, noir et dur, la bouche
sensuelle, le front etroit et bas, les cheveux crepus, la parole
breve et rapide. Il n'y avait point de faussete dans son regard, ni
d'hypocrisie dans ses manieres. Ce n'etait point un homme fourbe, et
le grand respect qu'il avait pour le tien et le mien, aux termes de la
societe actuelle, le rendait incapable de friponnerie. D'ailleurs, le
cynisme de sa cupidite l'empechait de farder ses intentions, et quand
il avait dit a son semblable: "Mon interet est contraire au tien," il
pensait lui avoir demontre qu'il agissait en vertu du droit le plus
sacre, et qu'il avait fait acte de haute loyaute en le lui annoncant.

_Demi-bourgeois, demi-manant,_ il portait le dimanche un costume mixte
entre le paysan et le _monsieur_. Son chapeau avait la forme plus basse
que celui des uns, et les bords moins larges que celui des autres. Il
avait une blouse grise a ceinture et a plis fixes sur sa taille courte,
qui lui donnait l'aspect d'une barrique cerclee. Ses guetres exhalaient
une odeur d'etable indelebile, et sa cravate de soie noire etait d'un
luisant graisseux. Ce personnage, court et brusque, fit une impression
desagreable sur Marcelle, et sa conversation prolixe, roulant toujours
sur l'argent, lui fut encore moins sympathique que les prevenances
desobligeantes de sa moitie.

Voici quel fut a peu pres le resume du bavardage de deux heures qu'elle
eut a subir de la part de maitre Bricolin. La propriete de Blanchemont
etait chargee d'hypotheques pour un grand tiers de sa valeur. Feu M. le
baron avait en outre demande des avances considerables sur les fermages,
et avec des interets enormes que M. Bricolin _avait ete force d'exiger_,
vu la difficulte de se procurer de l'argent et le taux usuraire etabli
dans le pays. Madame de Blanchemont devait se soumettre a des conditions
encore plus dures, si elle voulait continuer le systeme auquel son mari
avait ete autorise par elle; ou bien, avant de demander les revenus,
elle devait payer l'arriere, capital et interets, et interet des
interets, somme qui s'elevait a plus de cent mille francs. Quant aux
autres creanciers, ils voulaient rentrer dans leurs fonds entierement,
ou garder leur creance entiere a titre de placement. Il fallait donc
vendre la terre ou trouver promptement des capitaux; en un mot, la terre
valait huit cent mille francs, elle etait grevee de quatre cent mille
francs de dettes, sans compter celle envers M. Bricolin. Il restait
trois cent mille francs, unique fortune desormais de madame de
Blanchemont, independante de celle que son mari avait ou n'avait pas
laissee a son fils et dont elle ne connaissait pas encore la situation.

Marcelle etait loin de s'attendre a de si grands desastres, elle n'en
avait pas prevu la moitie. Les creanciers n'avaient pas encore reclame,
et, bien nantis de leurs titres, ils attendaient, M. Bricolin tout le
premier, que la veuve s'informat de sa position pour lui demander le
paiement integral ou la continuation du revenu que l'emprunt leur
assurait. Lorsqu'elle demanda a Bricolin pourquoi, depuis un mois
qu'elle etait veuve, il ne lui avait pas fait connaitre l'etat de ses
affaires, il lui repondit avec une brutale franchise qu'il n'avait pas
de raison pour se presser, que sa creance etait bonne, et que chaque
jour d'indifference de la part du proprietaire etait un jour de profit
pour le fermier, pendant lequel il cumulait les interets de son argent
sans rien aventurer. Ce raisonnement peremptoire eclaira promptement
Marcelle sur le genre de moralite de M. Bricolin.

--C'est juste, lui repondit-elle en souriant avec une ironie que le
fermier ne daigna pas comprendre. Je vois que c'est ma faute si chaque
jour que je laisse ecouler devore plus que le revenu auquel je croyais
pouvoir pretendre. Mais, dans l'interet de mon fils, je dois mettre
un terme a cette espece de debacle, et j'attends de vous, monsieur
Bricolin, un bon conseil a cet egard.

M. Bricolin, tres surpris du calme avec lequel la dame de Blanchemont
venait d'apprendre qu'elle etait a peu pres ruinee, et encore plus de la
confiance avec laquelle elle le consultait, la regarda entre les deux
yeux. Il vit dans sa physionomie une sorte de defi malicieux porte par
la plus parfaite candeur a sa cupidite.

--Je vois bien, dit-il, que vous voulez me tenter, mais je ne veux pas
m'exposer a des reproches de la part de votre famille. Cela fait tort a
un homme d'etre accuse de complaisance interessee a des prets usuraires.
Il faut, madame de Blanchemont, que je vous parle serieusement; mais ici
les murs sont trop minces, et ce que j'ai a vous dire n'a pas besoin
d'etre ebruite. Si vous voulez faire semblant de venir avec moi examiner
le vieux chateau, je vous dirai, 1 deg. ce que je vous conseillerais de
faire si j'etais votre parent; 2 deg. ce que, etant votre creancier, je
desire que vous fassiez; vous verrez s'il y a un troisieme avis a
examiner. Je ne le pense pas.

Si le vieux chateau n'eut pas ete entoure d'orties, de mares stagnantes
et fetides, et de mille decombres mutiles qui n'avaient plus aucune
autre physionomie que celle d'un desordre barbare, c'eut ete un debris
du passe assez pittoresque. Il y avait un reste de fosse avec de grands
roseaux, de superbes lierres sur toute une face du batiment, et un
eboulement ou des cerisiers sauvages avaient acquis un developpement
magnifique. Ce cote ne manquait pas de poesie. M. Bricolin montra a
Marcelle la chambre que son mari avait coutume d'habiter en passant. Il
y avait un reste d'ameublement du temps de Louis XVI, tres-malpropre
et tres-fane. Cependant cette piece etait habitable, et madame de
Blanchemont resolut d'y passer la nuit.

--Cela contrariera un peu ma femme, qui tenait a honneur de vous
recevoir dans ses meubles, dit M. Bricolin; mais je ne connais rien de
plus mal a propos que de tourmenter les personnes. Si le vieux chateau
vous plait, il ne faut pas disputer des gouts, comme on dit, et j y
ferai transporter vos effets. On mettra un lit de sangle dans ce cabinet
pour votre _fille de chambre_. En attendant, je vais vous parler
serieusement de vos affaires, madame de Blanchemont: c'est le plus
presse.

Et, tirant un fauteuil, Bricolin s'y installa et commenca ainsi:

--D'abord, permettez-moi de vous demander si vous avez par devers vous
une autre fortune que la terre de Blanchemont? je ne crois pas, si je
suis bien informe.

--Je n'ai a moi rien autre chose, repondit Marcelle avec tranquillite.

--Et pensez-vous que votre fils ait a heriter d'une grosse fortune du
chef de son pere?

--Je n'en sais rien. Si les proprietes de M. de Blanchemont sont aussi
grevees que la mienne....

--Ah! vous n'en savez rien? Vous ne vous occupez donc pas de vos
affaires? c'est drole! Mais tous les nobles sont comme cela. Moi,
je suis oblige de connaitre votre position. C'est mon metier et mon
interet. Or donc, voyant que feu M. le baron allait grand train, et ne
prevoyant pas qu'il mourrait si jeune, j'ai du m'assurer des breches
qu'il pouvait avoir faites a sa fortune, afin d'etre en garde contre des
emprunts qui auraient pu exceder un jour la valeur des terres d'ici, et
me laisser sans garantie. J'ai donc fait courir et fureter les gens
du metier, et je sais, a un sou pres, ce qui reste, _au jour
d'aujourd'hui_, a votre petit bonhomme.

--Faites-moi donc le plaisir de me l'apprendre, monsieur Bricolin.

--C'est facile, et vous pourrez le verifier. Si je me trompe de dix
mille francs, c'est tout le bout du monde. Votre mari avait environ un
million de fortune, il reste cela au soleil, sauf qu'il y a neuf cent
quatre-vingt ou quatre-vingt-dix mille francs de dettes a payer.

--Ainsi, mon fils n'a plus rien? dit Marcelle troublee de cette
revelation nouvelle.

--Comme vous dites. Avec ce que vous avez il aura encore trois cent
mille francs un jour. C'est encore joli si vous voulez rassembler et
liquider cela. En terres, ca represente six ou sept mille livres de
rente. Si vous voulez le manger, c'est encore plus joli.

--Je n'ai pas l'intention de detruire l'unique avenir de mon fils. Mon
devoir est de me degager autant que possible des embarras ou je me
trouve.

--En ce cas, ecoutez: Vos terres et les siennes rapportent deux pour
cent. Vous payez les interets de vos dettes quinze et vingt pour cent;
avec les interets cumules, vous arriverez promptement a augmenter sans
fin le capital de la dette. Comment allez-vous faire?

--Il faut vendre, n'est-ce pas?

--Comme vous voudrez. Je crois que c'est dans votre interet bien
entendu, a moins que, pourtant, comme vous avez pour longtemps la
jouissance du bien de votre fils, vous ne preferiez profiter du
desordre, et faire votre part.

--Non, monsieur Bricolin, telle n'est pas mon intention.

--Mais vous pourriez encore tirer de l'argent de cette fortune-la, et
comme le petit a encore des grands parents dont il heritera, il pourrait
n'etre pas banqueroutier a l'epoque de sa majorite.

--C'est tres-bien raisonne, dit froidement Marcelle; mais je veux agir
tout autrement. Je veux tout vendre afin que les dettes de la succession
n'excedent pas le capital; et quant a ma fortune, je veux la liquider,
afin d'avoir le moyen d'elever convenablement mon fils.

--En ce cas, vous voulez vendre Blanchemont?

--Oui, monsieur Bricolin, tout de suite.

--Tout de suite? Oh! je le crois bien; quand on est dans votre position,
et qu'on veut en sortir franchement, il n'y a pas un jour a perdre,
puisque chaque jour fait un trou a la bourse. Mais croyez-vous que ce
soit bien facile de vendre une terre de cette importance tout de suite,
soit en bloc, soit en detail? Autant vaudrait dire que du jour au
lendemain on va vous batir un chateau comme celui-ci, assez solide pour
durer cinq ou six cents ans. Sachez donc _qu'au jour d'aujourd'hui_ on
ne remue de fonds que dans l'industrie, les chemins de fer et autres
grosses affaires ou il y a cent pour cent a perdre ou a gagner. Quant
aux proprietes territoriales, c'est le diable a deloger. Dans notre
pays, tout le monde voudrait vendre, et personne ne veut acheter, tant
on est las d'enterrer dans les sillons de gros capitaux pour un mince
revenu. La terre est bonne pour quiconque y reside, en vit et y fait des
economies; c'est la vie des campagnards comme moi. Mais pour vous autres
gens des villes, c'est un revenu miserable. Ainsi donc, un bien de
cinquante, cent mille francs au plus, trouvera parmi mes pareils
des acquereurs empresses. Un bien de huit cent mille francs depasse
generalement nos moyens, et il vous faudra chercher, dans l'etude de
votre notaire a Paris un capitaliste qui ne sache que faire de ses
fonds. Pensez-vous qu'il y en ait beaucoup _au jour d'aujourd'hui_?
Quand on peut jouer a la bourse, a la roulette, aux _z'houlieres_, aux
chemins de fer, aux places et a mille autres gros jeux? Il vous faudra
donc rencontrer quelque vieux noble peureux qui aime mieux placer son
argent a deux pour cent, dans la crainte d'une revolution, que de se
lancer dans les belles speculations qui tentent tout le monde _au
jour d'aujourd'hui_. Encore faudrait-il qu'il y eut une belle maison
d'habitation ou un vieux rentier put venir finir ses jours. Mais vous
voyez votre chateau? je n'en voudrais pas pour les materiaux. La
peine de le jeter par terre ne vaudrait pas ce qu'on en retirerait de
charpente pourrie et de moellons fendus. Ainsi donc, vous pouvez bien,
en faisant afficher votre terre, la vendre en bloc un de ces matins;
mais vous pouvez bien aussi attendre dix ans; car votre notaire aura
beau dire et imprimer sur ses pancartes, comme c'est l'usage, qu'elle
rapporte trois et trois et demi; on verra mon bail, et on saura que, les
impots defalques, elle n'en rapporte pas deux.

--Voire bail a peut-etre ete conclu en raison des avances que vous aviez
faites a M. de Blanchemont? dit Marcelle en souriant.

--Comme de juste! repondit Bricolin avec aplomb, et mon bail est de
vingt ans; il y en a un d'ecoule, reste dix-neuf. Vous le savez bien,
vous l'avez signe. Apres cela, vous ne l'avez peut-etre pas lu... Dame!
c'est votre faute.

--Aussi, je ne m'en prends a personne. Donc, je ne puis pas vendre en
bloc, mais en detail?

--En detail, vous vendrez bien, vous vendrez cher, mais on ne vous
paiera pas.

--Pourquoi cela?

--Parce que vous serez forcee de vendre a beaucoup de gens dont la
plupart ne seront pas solvables, a des paysans qui, les meilleurs,
s'acquitteront sou par sou a la longue, et, les plus gueux, qui se
laisseront tenter par l'amour de posseder un peu de terre, comme ils
font tous _au jour d'aujourd'hui_, et qu'il vous faudra exproprier au
bout de dix ans, sans avoir touche de revenu. Cela vous ennuiera de les
tourmenter?

--Et je ne m'y resoudrai jamais. Ainsi, monsieur Bricolin, selon vous,
je ne puis ni vendre ni conserver?

--Si vous voulez etre raisonnable, ne pas vendre cher et palper du
comptant, vous pouvez vendre a quelqu'un que je connais.

--A qui donc?

--A moi.

--A vous, monsieur Bricolin?

--A moi, Nicolas-Etienne Bricolin.

--En effet, dit Marcelle, qui se rappela en cet instant quelques paroles
echappees au meunier d'Angibault; j'ai entendu parler de cela. Et
quelles sont vos propositions?

--Je m'arrange avec vos creanciers hypothecaires, je demembre la terre,
je vends a ceux-ci, j'achete a ceux-la, je garde ce qui est a ma
convenance et je vous paie le reste.

--Et les creanciers, vous les payez comptant aussi? Vous etes enormement
riche, monsieur Bricolin?

--Non, je les fais attendre, et, d'une maniere ou de l'autre, je vous en
debarrasse.

--Je croyais qu'ils voulaient tous etre rembourses immediatement; vous
me l'aviez dit?

--Ils seraient exigeants avec vous; ils me feront credit, a moi.

--C'est juste. Je passe pour insolvable peut-etre?

--Possible! _au jour d'aujourd'hui_, on est tres-mefiant. Voyons, madame
de Blanchemont! vous me devez cent mille francs, je vous en donne deux
cent cinquante mille, et nous sommes quittes.

--C'est-a-dire que vous voulez payer deux cent cinquante mille francs ce
qui en vaut trois cent mille?

--C'est un petit _boni_ qu'il est juste que vous m'accordiez; je paie
comptant. Vous direz que c'est mon avantage de ne pas servir d'interets
ayant l'argent. C'est votre avantage aussi de palper votre fortune, dont
vous n'aurez plus ni sou ni maille si vous tardez.

--Ainsi, vous voulez profiter des embarras de ma position pour reduire
d'un sixieme le peu qui me reste?

--C'est mon droit, et tout autre que moi exigerait davantage. Soyez sure
que je prends vos interets autant que possible. Allons, mon premier mot
sera le dernier. Vous y penserez.

--Oui, monsieur Bricolin, il me semble qu'il faut y penser.

--Diable! je le crois bien! Il faut d'abord vous assurer que je ne vous
trompe pas, et que je ne me trompe pas moi-meme sur votre situation et
sur la valeur de vos biens. Vous voila ici; vous vous renseignerez, vous
verrez tout par vous-meme, vous pourrez meme aller visiter les terres
de votre mari du cote du Blanc, et quand vous serez au courant, dans un
mois environ, vous me direz votre reponse. Seulement, vous pouvez bien
resumer mes offres en etablissant ainsi votre calcul sur une base dont
je ne crains pas la verification: vous pouvez, 1 deg. vendre ce qui vous
reste de net le double de ce que je vous en offre, mais vous n'en
toucherez pas la moitie, ou bien vous attendrez dix ans, durant lesquels
vous aurez a servir tant d'interets qu'il ne vous restera rien; 2 deg. vous
pouvez me vendre a un sixieme de perte et toucher, d'ici a trois mois,
deux cent cinquante mille francs en bon or ou en bon argent, ou en jolis
billets de banque, a votre choix. Allons, j'ai dit! maintenant revenez a
la maison dans une petite heure, vous dinerez avec nous. Il faudra faire
chez nous comme chez vous, entendez-vous, madame la baronne? Nous sommes
en affaires, et si vous ne me demandez pas d'autre _pot de vin_, ce ne
sera pas grand'-chose.

La position ou Marcelle se trouvait desormais vis-a-vis des Bricolin lui
otait tout scrupule, et necessitait d'ailleurs l'acceptation de cette
offre. Elle promit donc d'en profiter; mais elle demanda, en attendant
l'heure du repas, a rester au vieux chateau pour ecrire une lettre, et
M. Bricolin la quitta pour lui envoyer ses domestiques et ses paquets.



IX.

UN AMI IMPROVISE.

Pendant quelques instants qu'elle demeura seule, Marcelle fit rapidement
beaucoup de reflexions, et bientot elle sentit que l'amour lui donnait
une energie dont elle n'eut pas ete capable peut-etre sans cette
toute-puissante inspiration. Au premier aspect, elle avait ete un peu
effrayee de ce triste manoir, l'unique demeure qui lui restat en propre.
Mais en apprenant que cette ruine meme n'allait bientot plus lui
appartenir, elle se prit a sourire en la regardant avec une curiosite
completement desinteressee. L'ecusson seigneurial de sa famille etait
encore intact au manteau des vastes cheminees.

--Ainsi, se dit-elle, tout va etre rompu entre moi et le passe. Richesse
et noblesse s'eteignent de compagnie, _au jour d'aujourd'hui_, comme dit
ce Bricolin. O mon Dieu! que vous etes bon d'avoir fait l'amour de tous
les temps et immortel comme vous-meme!

Suzette entra, apportant le necessaire de voyage que sa maitresse avait
demande pour ecrire. Mais, en l'ouvrant, Marcelle jeta par hasard les
yeux sur sa soubrette, et lui trouva une si etrange expression en
contemplant les murailles nues du vieux castel, qu'elle ne put
s'empecher de rire. La figure de Suzette se rembrunit davantage, et sa
voix prit un diapason de revolte bien marque.--Ainsi, dit-elle, Madame
est resolue a coucher ici?

--Vous le voyez bien, repondit Marcelle, et vous avez la un cabinet pour
vous, avec une vue magnifique et beaucoup d'air.

--Je suis fort obligee a madame, mais madame peut etre assuree que je
n'y coucherai pas. J'y ai peur en plein jour; que serait-ce la nuit? on
dit qu'il y revient, et je n'ai pas de peine a le croire.

--Vous etes folle, Suzette. Je vous defendrai contre les revenants.

--Madame aura la bonte de faire coucher ici quelque servante de la
ferme, car j'aimerais mieux m'en aller tout de suite a pied de cet
affreux pays....

--Vous le prenez tragiquement, Suzette. Je ne veux vous contraindre en
rien, vous coucherez ou vous voudrez; cependant je vous ferai observer
que si vous preniez l'habitude de me refuser vos services, je me verrais
dans la necessite de me separer de vous.

--Si Madame compte rester longtemps dans ce pays-ci, et habiter cette
masure....

--Je suis forcee d'y rester un mois, et peut-etre davantage; qu'en
voulez-vous conclure?

--Que je demanderai a madame de vouloir bien me renvoyer a Paris ou dans
quelque autre terre de madame, car je fais serment que je mourrais ici
au bout de trois jours.

--Ma chere Suzette, repondit Marcelle avec beaucoup de douceur, je n'ai
plus d'autre terre, et je ne retournerai probablement jamais demeurer a
Paris. Je n'ai plus de fortune, mon enfant, et il est probable que je ne
pourrai vous garder longtemps a mon service. Puisque ce sejour vous est
odieux, il est inutile que je vous l'impose durant quelques jours. Je
vais vous payer vos gages et votre voyage. La patache qui nous a amenees
n'est pas repartie. Je vous donnerai de bonnes recommandations, et mes
parents vous aideront a vous placer.

--Mais comment madame veut-elle que je m'en aille comme cela toute
seule? Vraiment, c'etait bien la peine de m'amener si loin dans un pays
perdu!

--J'ignorais que j'etais ruinee, et je viens de l'apprendre a l'instant
meme, repondit Marcelle avec calme; ne me faites donc pas de reproches,
c'est involontairement que je vous ai cause cette contrariete.
D'ailleurs, vous ne partirez pas seule; Lapierre retournera a Paris avec
vous.

--Madame renvoie aussi Lapierre? reprit Suzette consternee.

--Je ne renvoie pas Lapierre. Je le rends a ma belle-mere, qui me
l'avait donne, et qui reprendra avec plaisir ce vieux et bon serviteur.
Allez diner, Suzette, et preparez-vous a partir.

Confondue du sang-froid et de la tranquille douceur de sa maitresse,
Suzette fondit en larmes, et, par un retour d'affection, peut-etre
irreflechi, elle la supplia de lui pardonner et de la garder aupres
d'elle.

--Non, ma chere fille, repondit Marcelle, vos gages sont desormais
au-dessus de ma position. Je vous regrette malgre vos travers, et
peut-etre me regretterez-vous aussi malgre mes defauts. Mais c'est un
sacrifice inevitable, et le moment ou nous sommes n'est pas celui de la
faiblesse.

--Et que va devenir madame? sans fortune, sans domestiques, et avec
un petit enfant sur les bras, dans un pareil desert! Ce pauvre petit
Edouard!

--Ne vous affligez pas, Suzette; vous vous placerez certainement chez
quelqu'un de ma connaissance. Nous nous reverrons. Vous reverrez
Edouard. Ne pleurez pas devant lui, je vous en supplie!

Suzette sortit; mais Marcelle n'avait pas encore mis sa plume dans
l'encre pour ecrire, que le grand farinier parut devant elle, portant
Edouard sur un bras, et un sac de nuit sur l'autre.

--Ah! lui dit Marcelle en recevant l'enfant qu'il deposa sur ses genoux,
vous etes donc toujours occupe a m'obliger, monsieur Louis? Je suis bien
aise que vous ne soyez pas encore parti. Je ne vous avais presque pas
remercie, et j'aurais eu du regret de ne pas vous dire adieu.

--Non, je ne suis pas encore parti, dit le meunier, et a dire vrai, je
ne suis pas tres-presse de m'en aller. Mais tenez, Madame, si ca vous
est egal, vous ne m'appellerez plus _monsieur_. Je ne suis pas un
monsieur, et de votre part ca me contrarie a present, cette ceremonie!
vous m'appellerez Louis tout court, ou Grand-Louis, comme tout le monde.

[Illustration: Le groupe qui se presentait se composait de trois
generations.]

--Mais je vous ferai observer que cela sera tres contraire a l'egalite,
et que d'apres vos reflexions de ce matin...

--Ce matin j'etais une bete, un cheval, et un cheval de moulin qui pis
est. J'avais des preventions... a cause de la noblesse et de votre
mari... que sais-je? Si vous m'aviez appele Louis, je crois que je vous
aurais appelee... Comment vous appelez-vous?

---Marcelle.

--J'aime assez ce nom-la, madame Marcelle! Eh bien! je vous appellerai
comme cela: ca ne me rappellera plus monsieur le baron.

--Mais si je ne vous appelle plus monsieur, vous m'appellerez donc
Marcelle tout court? dit madame de Blanchemont en riant..

--Non, non, vous etes une femme... et une femme comme il y en a peu, le
diable m'emporte!... Tenez, je ne m'en cache pas, je vous porte dans mon
coeur, surtout depuis un moment.

--Pourquoi depuis un moment, Grand-Louis? dit Marcelle qui commencait a
ecrire et qui n'ecoutait plus le meunier qu'a demi.

--C'est que pendant que vous causiez avec votre fille de chambre, tout
a l'heure, j'etais la dans l'escalier avec votre coquin d'enfant qui me
faisait mille niches pour m'empecher d'avancer, et, malgre moi, j'ai
entendu tout ce que vous disiez. Je vous en demande pardon.

--Il n'y a pas de mal a cela, dit Marcelle; ma position n'est pas un
secret, puisque je la faisais connaitre a Suzette, et, d'ailleurs, je
suis certaine qu'un secret serait bien place entre vos mains.

--Un secret de vous serait place dans mon coeur, reprit le meunier
attendri. Ah ca! vous ne saviez donc pas, avant de venir ici, que vous
etiez ruinee?

--Non, je ne le savais pas. C'est M. Bricolin qui vient de me
rapprendre. Je m'attendais a des pertes reparables, voila tout.

--Et vous n'en avez pas plus de chagrin que cela?

Marcelle, qui ecrivait, ne songea pas a repondre mais au bout d'un
instant, elle leva les yeux sur le Grand-Louis, et le vit debout devant
elle, les bras croises et la contemplant avec une sorte d'enthousiasme
naif et d'etonnement Profond.

[Illustration: M Bricolin etait un homme de cinquante ans.]

--C'est donc bien surprenant, lui dit-elle, de voir une personne qui
perd sa fortune sans perdre l'esprit. D'ailleurs, ne me reste-il pas de
quoi vivre?

--Ce qui vous reste, je le sais a peu pres. Je connais vos affaires
peut-etre mieux que vous; car le pere Bricolin, quand il a bu un coup,
aime a causer, et il m'a assez casse la tete de tout cela, alors que ca
ne m'interessait guere. Mais c'est egal, voyez-vous; une personne qui
voit sans sourciller un million d'un cote et un demi-million de l'autre,
s'en aller de devant elle... crac! en un clin d'oeil... je n'ai jamais
vu cela, et je ne le comprends pas encore!

--Vous comprendriez encore moins si je vous disais que, quant a ce qui
me concerne, cela me fait un plaisir extreme.

--Ah! mais par rapport a votre fils! dit le meunier en baissant la voix
pour que l'enfant qui jouait dans la piece voisine n'entendit pas ses
paroles.

--Au premier moment j'ai ete un peu effrayee, repondit Marcelle, et
puis, je me suis bientot consolee. Il y a longtemps que je me dis que
c'est un malheur que de naitre riche, et d'etre destine a l'oisivete, a
la haine des pauvres, a l'egoisme et a l'impunite que donne la richesse.
J'ai regrette bien souvent de n'etre pas fille et mere d'ouvrier. A
present, Louis, je serai du peuple, et les hommes comme vous ne se
mefieront plus de moi.

--Vous ne serez pas du peuple, dit le meunier; il vous reste encore une
fortune qu'un homme du peuple regarderait comme immense, quoique ce ne
soit pas grand'chose pour vous. D'ailleurs ce petit enfant a des parents
riches qui ne le laisseront pas elever comme un pauvre. Tout cela,
madame Marcelle, c'est donc des romans que vous vous faites; mais ou
diable avez-vous donc pris ces idees-la? Il faut que vous soyez une
sainte, le diable n`enleve! Ca me fait un singulier effet de vous
entendre dire des choses pareilles, quand toutes les autres personnes
riches ne songent qu'a le devenir davantage. Vous etes la premiere de
votre espece que je vois. Est-ce qu'il y a a Paris d'autres riches et
d'autres nobles qui pensent comme vous?

---Il n'y en a guere, je dois en convenir. Mais ne m'en faites pas tant
de merite, Grand-Louis. Un jour viendra ou je pourrai peut-etre vous
faire comprendre pourquoi je suis ainsi.

--Faites excuse, mais je m'en doute.

--Non.

--Si fait, et la preuve, c'est que je ne peux pas vous le dire. Ce sont
des affaires delicates, et vous me diriez que je suis trop ose de
vous questionner la-dessus. Si vous saviez pourtant, comme sur ce
chapitre-la, je suis penaud et capable de comprendre les peines des
autres! Je vous dirai mes soucis, moi! Oui, le tonnerre m'ecrase! je
vous les dirai. Il n'y aura que vous et ma mere qui saurez cela. Vous me
direz quelques bonnes paroles qui me remettront peut-etre l'esprit.

--Et si je vous disais, a mon tour, que je m'en doute?

--Vous devez vous en douter! preuve qu'il y a de l'amour et de l'argent
meles dans toutes ces affaires-la.

--Je veux que vous me fassiez vos confidences, Grand-Louis; mais voici
le vieux Lapierre qui monte. Nous nous reverrons bientot, n'est-ce pas?

--Il le faut, dit le meunier en baissant la voix, car j'ai sur vos
affaires avec le Bricolin bien des choses a vous demander. J'ai peur
que ce gaillard-la ne vous mene un peu trop durement, et qui sait!
tout paysan que je suis, je pourrais peut-etre vous rendre service.
Voulez-vous me traiter en ami?

--Certainement.

--Et vous ne ferez rien sans m'avertir?

--Je vous le promets, ami. Voici Lapierre.

--Faut-il que je m'en aille?

--Allez ici a cote, avec Edouard. J'aurai peut-etre besoin de vous
consulter, si vous avez le temps d'attendre quelques minutes de plus.

--C'est dimanche... D'ailleurs, ca serait tout autre jour...!



X.

CORRESPONDANCE.

Lapierre entra. Suzette lui avait deja tout dit. Il etait pale et
tremblant. Vieux et incapable d'un service penible, il n'etait pour
Marcelle qu'un porte-respect en voyage. Mais, sans le lui avoir jamais
exprime, il lui etait sincerement attache, et, malgre l'aversion qu'il
eprouvait deja, aussi bien que Suzette, pour la Vallee-Noire et le vieux
chateau, il refusa de quitter sa maitresse et declara qu'il la servirait
pour aussi peu de gages qu'elle jugerait a propos de lui en donner.

Marcelle, touchee de son noble devouement, lui serra affectueusement les
mains, et vainquit sa resistance en lui demontrant qu'il lui serait plus
utile en retournant a Paris qu'en restant a Blanchemont. Elle voulait
se defaire de son riche mobilier, et Lapierre etait tres-capable de
presider a cette vente, d'en recueillir le prix et de le consacrer au
paiement des petites dettes courantes que madame de Blanchemont avait pu
laisser a Paris. Probe et entendu, Lapierre fut flatte de jouer le role
d'une espece d'homme d'affaires, d'un homme de confiance, a coup sur, et
de rendre service a celle dont il se separait a regret. Les arrangements
de depart furent donc faits. Ici, Marcelle, qui pensait a tous les
details de sa position avec un sang-froid remarquable, rappela le
Grand-Louis et lui demanda s'il pensait qu'on put vendre dans le pays la
caleche qu'elle avait laissee a ***.

--Ainsi vous brulez vos vaisseaux? repondit le meunier. Tant mieux pour
nous! Vous resterez peut-etre ici, et je ne demande qu'a vous y garder.
Je vais souvent a *** pour des affaires que j'y ai, et pour voir une de
mes soeurs qui y est etablie. Je sais a peu pres tout ce qui se passe
dans ce pays-la, et je vois bien d'ailleurs que tous nos bourgeois,
depuis quelques annees, ont la rage des belles voitures et de toutes les
choses de luxe. J'en sais un qui veut en faire venir une de Paris; la
votre est toute rendue, ca lui epargnera la depense du transport, et
dans notre pays, tout en faisant de grosses folies, on regarde encore
aux petites economies. Elle m'a paru belle et bonne, cette voiture.
Combien cela vaut-il, une affaire comme ca?

--Deux mille francs.

--Voulez-vous que j'aille avec M. Lapierre jusqu'a ***? Je le mettrai en
rapport avec les acheteurs, et il touchera l'argent, car chez nous on ne
paie comptant qu'aux etrangers.

--Si ce n'etait pas abuser de votre temps et de votre obligeance, vous
feriez seul cette affaire.

--J'irai avec plaisir; mais ne parlez pas de cela a M. Bricolin, il
serait capable de vouloir l'acheter, lui, la caleche!

--Eh bien! pourquoi non?

--Ah bon! il ne manquerait plus que ca pour faire tourner la tete a...
aux personnes de sa famille! D'ailleurs, le Bricolin trouverait moyen de
vous la payer moitie de ce qu'elle vaut. Je vous dis que je m'en charge.

--En ce cas, vous me rapporterez l'argent, s'il est possible? car je
croyais avoir a en toucher ici, au lieu qu'il me faudra sans doute en
restituer.

--Eh bien, nous partirons ce soir; a cause du dimanche, ca ne me
derangera pas; et si je ne reviens pas demain soir ou apres-demain matin
avec deux mille francs, prenez-moi pour un vantard.

--Que vous etes bon, vous! dit Marcelle en songeant a la rapacite de son
riche fermier.

--Il faudra que je vous rapporte aussi vos malles, que vous avez
laissees la-bas? dit le Grand-Louis.

--Si vous voulez bien louer une charrette et me les faire envoyer...

--Non pas! a quoi bon louer un homme et un cheval? Je mettrai Sophie au
tombereau, et je parie que mademoiselle Suzette aimera mieux voyager en
plein air sur une boite de paille, avec un bon conducteur comme moi,
qu'avec cet enrage patachon dans son panier a salade. Ah ca! tout n'est
pas dit. Il vous faut une servante, celles de M. Bricolin ont trop
d'occupation pour amuser votre coquin d'enfant du matin au soir. Ah! si
j'avais le temps, moi! nous ferions une belle vie ensemble, avec ca que
j'adore les enfants et que celui-la a plus d'esprit que moi! je vas vous
preter la petite Fanchon, la servante a ma mere. Nous nous en passerons
bien pendant quelque temps. C'est une petite fille qui aura soin du
petit comme de la prunelle de ses yeux, et qui fera tout ce que vous lui
commanderez. Elle n'a qu'un defaut, c'est de dire trois fois _plait-il?_
a chaque parole qu'on lui adresse Mais que voulez-vous, elle s'imagine
que c'est une politesse, et qu'on la gronderait si elle ne faisait pas
semblant d'etre sourde.

--Vous etes ma Providence, dit Marcelle, et j'admire que, dans une
situation qui devait me susciter mille embarras, il se trouve sur mon
chemin un coeur excellent qui vienne a mon secours.

--Bah! bah! ce sont de petits services d'amitie, que vous me rendrez
d'une autre facon. Vous m'avez deja grandement servi, sans vous en
douter, depuis que vous etes ici!

--Et comment cela?...

--Ah! dame! nous causerons de cela plus tard, dit le meunier d'un air
mysterieux, et avec un sourire ou le serieux de sa passion faisait un
etrange contraste avec l'enjouement de son caractere.

Le depart du meunier et des domestiques ayant ete resolu d'un commun
accord pour le soir meme, _a la fraiche_, comme disait Grand-Louis,
Marcelle, n'ayant plus que quelques instants pour ecrire avant le diner
de la ferme, traca rapidement les deux billets suivants:

PREMIER BILLET.

  _Marcelle, baronne de Blanchemont, a la comtesse
  de Blanchemont, sa belle-mere._


"Chere maman,

"Je m'adresse a vous comme a la plus courageuse des femmes et a la
meilleure tete de la famille, pour vous annoncer et vous charger
d'annoncer au respectable comte et a nos autres chers parents, une
nouvelle qui vous affectera, j'en suis sure, plus que moi. Vous m'avez
souvent fait part de vos apprehensions, et nous avons trop cause du
sujet qui m'occupe en ce moment pour que vous ne m'entendiez pas a
demi-mot. _Il n'y a plus rien_ (mais rien) _de la fortune d'Edouard_.
De la mienne, il reste deux cent cinquante mille ou trois cent mille
francs. Je ne connais encore ma situation que par un homme qui serait
interesse a exagerer le desastre, si la chose etait possible, mais qui
a trop de bon sens pour tenter de me tromper, puisque demain,
apres-demain, je puis m'instruire par moi-meme. Je vous renvoie le bon
Lapierre, et n'ai pas besoin de vous engager a le reprendre chez vous.
Vous me l'aviez donne pour qu'il mit un peu d'ordre et d'economie dans
les depenses de la maison. Il a fait son possible; mais qu'etait-ce que
ces epargnes domestiques, lorsqu'au dehors la prodigalite etait sans
controle et sans limites? De petites raisons qu'il vous expliquera
lui-meme me forcent a brusquer son depart; voila pourquoi je vous ecris
en courant, et sans entrer dans des details que je ne possede pas
moi-meme, et qui viendront plus tard. Je tiens a ce que Lapierre vous
voie seule et vous remette ceci, afin que vous ayez quelques heures ou
quelques jours au besoin pour preparer le comte a cette revelation. Vous
l'adoucirez en lui disant mille fois tout ce que vous savez de moi,
combien je suis indifferente aux jouissances de la richesse, et combien
je suis incapable de maudire qui que ce soit et quoi que ce soit dans le
passe. Comment ne pardonnerais-je pas a celui qui a eu le malheur de ne
pas vivre assez pour tout reparer! Chere maman, que sa memoire recoive
de votre coeur et du mien une entiere et facile absolution!

"Maintenant, deux mots sur Edouard et sur moi, qui ne faisons qu'un
dans cette epreuve de la destinee. Il me restera, je l'espere, de quoi
pourvoir a tous ses besoins et a son education. Il n'est pas d'age a
s'affliger de pertes qu'il ignore et qu'il sera bon de lui laisser
ignorer autant que possible lorsqu'il sera capable de les comprendre.
N'est-il pas heureux pour lui que ce changement dans sa situation
s'opere avant qu'il ait pu se faire un besoin de vivre dans l'opulence?
Si c'est un malheur d'etre reduit au necessaire (ce n'en est pas un
a mes yeux), il ne le sentira pas, et, habitue desormais a vivre
modestement, il se croira assez riche. Puisqu'il etait destine a tomber
dans une condition mediocre, c'est donc un bienfait de la Providence de
l'y avoir fait descendre dans un age ou la lecon, loin d'etre amere, ne
peut que lui etre utile. Vous me direz que d'autres heritages lui sont
reserves. Je suis etrangere a cet avenir, et ne veux, en aucune facon,
en profiter d'avance. Je refuserais presque comme un affront les
sacrifices que sa famille voudrait s'imposer pour me procurer ce qu'on
appelle un genre de vie honorable. Dans l'apprehension de ce que je
viens d'apprendre, j'avais deja fait mon plan de conduite. Je viens de
m'y conformer, et rien au monde ne m'en fera departir. Je suis resolue
a m'etablir en province, au fond d'une campagne, ou j'habituerai les
premieres annees de mon fils a une vie laborieuse et simple, et ou il
n'aura pas le spectacle et le contact de la richesse d'autrui pour
detruire le bon effet de mes exemples et de mes lecons. Je ne perds pas
l'esperance d'aller vous le presenter quelquefois, et vous verrez avec
plaisir un enfant robuste et enjoue, au lieu de cette frele et reveuse
creature pour l'existence de laquelle nous n'avions cesse de trembler.
Je sais les droits que vous avez sur lui et le respect que je dois a vos
volontes et a vos conseils; mais j'espere que vous ne blamerez pas mon
projet, et que vous me laisserez gouverner cette enfance durant laquelle
les soins assidus d'une mere et les salutaires influences de la campagne
seront plus utiles que les lecons superficielles d'un professeur
grassement paye, des exercices de manege et des promenades en voiture
au bois de Boulogne. Quant a moi, ne vous inquietez nullement; je n'ai
aucun regret a ma vie nonchalante et a mon entourage d'oisivete. J'aime
la campagne de passion, et j'occuperai les longues heures que le monde
ne me volera plus a m'instruire pour instruire mon fils. Vous avez eu
jusqu'ici quelque confiance en moi, voici le moment d'en avoir une
entiere. J'ose y compter, sachant que vous n'avez qu'a interroger votre
ame energique et votre coeur profondement maternel pour comprendre mes
desseins et mes resolutions.

"Tout cela rencontrera bien quelque opposition dans les idees de la
famille; mais quand vous aurez prononce que j'ai raison, tous seront
de votre avis. Je remets donc notre present et notre avenir entre vos
mains, et je suis avec devouement, tendresse et respect, a vous pour la
vie.

Marcelle."

Suivait un post-scriptum relatif a Suzette, et la demande d'envoyer
l'homme d affaires de la famille au Blanc, afin qu'il put constater
la ruine de cette fortune territoriale et s'occuper activement de la
liquidation. Quant a ses affaires personnelles, Marcelle voulait et
pouvait les liquider elle-meme avec l'aide des hommes competents de la
localite.

La seconde lettre etait adressee a Henri Lemor:

"Henri, quel bonheur! quelle joie! je suis ruinee. Vous ne me
reprocherez plus ma richesse, vous ne hairez plus mes chaines dorees. Je
redeviens une femme que vous pouvez aimer sans remords, et qui n'a plus
de sacrifices a s'imposer pour vous. Mon fils n'a plus de riche heritage
a recueillir, du moins immediatement. J'ai le droit desormais de
l'elever comme vous l'entendez, d'en faire un homme, de vous confier
son education, de vous livrer son ame tout entiere. Je ne veux pas vous
tromper, nous aurons peut-etre une petite lutte a soutenir contre
la famille de son pere, dont l'aveugle tendresse et l'orgueil
aristocratique voudront le rendre au monde en l'enrichissant malgre moi.
Mais nous triompherons avec de la douceur, un peu d'adresse et beaucoup
de fermete. Je me tiendrai assez loin de leur influence pour la
paralyser, et nous entourerons d'un doux mystere le developpement de
cette jeune ame. Ce sera l'enfance de Jupiter au fond des grottes
sacrees. Et quand il sortira de cette divine retraite pour essayer sa
puissance, quand la richesse viendra le tenter, nous lui aurons fait
une ame forte contre les seductions du monde et la corruption de l'or.
Henri, je me berce des plus douces esperances, ne venez pas les detruire
avec des doutes cruels et des scrupules que j'appellerais alors
pusillanimes. Vous me devez votre appui et votre protection, maintenant
que je vais m'isoler d'une famille pleine de sollicitude et de bonte,
mais que je quitte et vais combattre par la seule raison qu'elle ne
partage pas vos principes. Ce que je vous ai ecrit, il y a deux jours,
en quittant Paris, est donc pleinement et facilement confirme par ce
billet. Je ne vous appelle pas aupres de moi maintenant, je ne le dois
pas, et la prudence, d'ailleurs, exige que je reste assez longtemps sans
vous voir, pour qu'on n'attribue pas a mes sentiments pour vous l'exil
que je m'impose. Je ne vous dis pas le lieu que j'aurai choisi pour ma
retraite, je l'ignore. Mais dans un an, Henri, cher Henri, a partir du
15 aout, vous viendrez me rejoindre ou je serai fixee alors et ou je
vous appellerai. Jusque la, si vous ne partagez pas ma confiance en
moi-meme, j'aime mieux que vous ne m'ecriviez pas.... Mais aurai-je la
force de vivre un an sans rien savoir de vous! Non, ni vous non plus!
Ecrivez donc deux mots, seulement pour dire: _J'existe et j'aime!_
Et vous adresserez pour moi a mon fidele vieux Lapierre a l'hotel de
Blanchemont. Adieu, Henri. Oh! si vous pouviez lire dans mon coeur et
voir que je vaux mieux que vous ne pensez!--Edouard se porte bien, il ne
vous oublie pas. Lui seul desormais me parlera de vous.

M. B."

Ayant cachete ces deux lettres, Marcelle qui n'avait plus d'autre vanite
au monde que la beaute angelique de son fils, rafraichit un peu la
toilette d'Edouard, et traversa la cour de la ferme. On l'attendait
pour diner, et, pour lui faire honneur, on avait mis le couvert dans le
salon, vu qu'on n'avait pas d'autre salle a manger que la cuisine, ou
l'on ne craignait pas de salir les meubles, et ou madame Bricolin
se trouvait beaucoup plus a portee des mets qu'elle confectionnait
elle-meme avec l'aide de sa belle-mere et de sa servante; Marcelle
s'apercut bientot de celle derogation aux habitudes de la famille.
Madame Bricolin, dont l'empressement etait instinctivement empreint
de la mauvaise humeur qui constitue la seule mauvaise education en ce
genre, eut soin de l'en instruire en lui demandant a tout propos pardon
de ce que le service se faisait si mal et deroutait completement ses
servantes. Marcelle demanda et exigea des lors qu'on reprit le lendemain
les habitudes de la maison, assurant avec un sourire enjoue, qu'elle
irait diner au moulin d'Angibault, si on la traitait avec ceremonie.

--Et a propos de moulin, dit madame Bricolin apres quelques phrases
de politesse mal tournees, il faut que je fasse une scene a M.
Bricolin.--Ah! le voila justement! Dis donc, monsieur Bricolin, est-ce
que tu as perdu l'esprit, d'inviter ce meunier a diner avec nous, un
jour ou madame la baronne nous fait l'honneur d'accepter notre repas?

--Ah! diable! je n'y avais pas songe, repondit naivement le fermier, ou
plutot... je pensais, quand j'ai invite Grand-Louis, que madame ne
nous ferait pas cet honneur-la. M. le baron refusait toujours, tu sais
bien... on le servait dans sa chambre, ce qui n'etait guere commode, par
parenthese.... Enfin, Thibaude, si ca deplait a madame de manger avec ce
garcon-la, tu le lui diras, toi qui n'as pas la langue dans ta poche;
moi, je ne m'en charge pas: j'ai fait la betise, ca me coute de la
reparer.

--Et ca me regarde comme de coutume! dit l'aigre madame Bricolin,
qui, etant l'ainee des filles Thibault, conservait son nom de famille
feminise, suivant l'ancien usage du pays. Allons, je vais renvoyer ton
beau Louis a sa farine.

--Ce serait me faire beaucoup de peine, et je crois que je m'en irais
moi-meme, dit madame de Blanchemont d'un ton ferme et meme un peu sec,
qui imposa a la fermiere; j'ai dejeune ce malin avec ce garcon, chez
lui, et je l'ai trouve si obligeant, si poli et si aimable, que ce
serait un vrai chagrin pour moi de diner sans lui ce soir.

--Vraiment? dit la belle Rose, qui avait ecoute Marcelle avec beaucoup
d'attention et dont les yeux animes exprimaient une surprise melee de
plaisir; mais elle les baissa et devint toute rouge en rencontrant le
regard scrutateur el menacant de sa mere.

--Il en sera comme madame voudra, dit madame Bricolin; et elle ajouta
tout bas on s'adressant a sa servante qui avait le privilege de ses
observations confidentielles quand elle etait en colere:

--Ce que c'est que d'etre un bel homme!

La Chounette (diminutif de Fanchon) sourit d'un air malicieux qui la
rendit plus laide que de coutume. Elle trouvait le meunier un fort bel
homme, en effet, et lui en voulait de ce qu'il ne lui faisait pas la
cour.

--Allons! dit M. Bricolin, le meunier dinera donc avec nous. Madame a
raison de ne pas etre fiere. C'est le moyen de trouver toujours de la
bonne volonte chez les autres. Rose, va donc appeler lo Grand-Louis
qui est par la dans la cour. Dis-lui que la soupe est sur la table. Ca
m'aurait coute de faire un affront a ce garcon. Savez-vous, madame la
baronne, que j'ai raison de tenir a ce meunier-la? C'est le seul qui ne
retienne pas double mesure et qui ne change pas le grain. Oui, c'est le
seul du pays, le diable me confonde! Ils sont tous plus voleurs les uns
que les autres. D'ailleurs, le proverbe du pays le dit; "Tout meunier,
tout voleur." Je les ai tous essayes, et je n'ai encore trouve que
celui-la qui ne fit pas de mauvais comptes et de vilains melanges. Outre
qu'il a toute sorte d'attentions pour nous. Il ne moudrait jamais mon
froment a la meule qui vient de broyer de l'orge et du seigle. Il
sait que cela gate la farine el lui ote sa blancheur. Il met de
l'amour-propre a me contenter, parce qu'il sait que je tiens a avoir du
beau pain sur ma table. C'est ma seule fantaisie, a moi! Je suis humilie
quand quelqu'un, venant chez moi, ne me dit pas: Ah! le beau pain! Il
n'y a que vous, maitre Bricolin, pour faire du pareil ble!--Tout ble
d'Espagne, mon cher, on s'en flatte!

--Il est certain qu'il est magnifique, votre pain! dit Marcelle, pour
faire valoir le meunier autant que pour satisfaire la vanite de M.
Bricolin.

--Ah! mon Dieu! que de soucis pour un oeil de plus ou de moins dans le
pain, et pour un boisseau de plus ou de moins par semaine! dit madame
Bricolin. Quand nous avons des meuniers beaucoup plus pres, et un moulin
au bas du terrier, avoir affaire a un homme qui demeure a une lieue
d'ici!

--Qu'est-ce que ca te fait? dit M. Bricolin, puisqu'il vient chercher
les sacs et qu'il les rapporte sans prendre un grain de ble de plus que
la mouture[4]? D'ailleurs, il a un beau et bon moulin, deux grandes
roues neuves, un fameux reservoir, et l'eau ne manque jamais chez lui.
C'est agreable de ne jamais attendre.

[Note 4: Ou ne paie jamais les meuniers dans la Vallee-Noire: ils
prelevent leur part de grain avec plus ou moins de fidelite sur la
mouture, et ils sont generalement plus honnetes que ne le pretend M.
Bricolin. Quand ils ont beaucoup de pratiques, ils retirent de cette
industrie beaucoup plus que leur consommation, et peuvent se livrer a un
petit commerce de grains.]

--Et puis, comme il vient de loin, dit la fermiere, vous vous croyez
toujours oblige de l'inviter a diner ou a gouter; voila une economie!

Le meunier en arrivant mit fin a celle discussion conjugale. M. Bricolin
se contentait, quand sa femme le grondait, de hausser un peu les
epaules, et de parler un peu plus vite que de coutume. Il lui pardonnait
son humeur acariatre, parce que l'activite el la parcimonie de sa
menagere lui etaient fort utiles.

--Allons, donc, Rose, s'ecria madame Bricolin a sa fille, qui rentrait
avec le Grand-Louis, nous t'attendons pour nous mettre a table. Tu
aurais bien pu faire avertir le meunier par la Chounette, au lieu d'y
courir toi-meme.

--Mon pere me l'avait commande, dit Rose.

--Et vous n'y seriez pas venue sans cela, j'en suis bien sur, dit le
meunier tout bas a lu jeune fille.

--C'est pour me remercier d'etre grondee a cause de vous que vous me
dites cela? repondit Rose sur le meme ton.

Marcelle n'entendit pas ce qu'ils se disaient, mais ces paroles furtives
echangees entre eux, la rougeur de Rose, et l'emotion du Grand-Louis
la confirmerent dans les soupcons que lui avait deja fait concevoir
l'aversion de madame Bricolin pour le pauvre farinier: la belle Rose
etait l'objet dos pensees du meunier d'Angibault.



XI.

LE DINER A LA FERME.

Desireuse de servir les interets de coeur de son nouvel ami, et n'y
voyant pas de danger pour mademoiselle Bricolin, puisque son pere et sa
grand'mere paraissaient favoriser le Grand-Louis, madame de Blanchemont
affecta de lui parler beaucoup durant le repas, et d'amener la
conversation sur les sujets ou veritablement son instruction et son
intelligence le rendaient tres-superieur a toute la famille Bricolin,
peut-etre a la charmante Rose elle-meme. En agriculture, consideree
comme science naturelle plus que comme experimentation commerciale,
en politique, consideree comme recherche du bonheur et de la justice
humaine; en religion et en morale, le Grand-Louis avait des notions
elementaires, mais justes, elevees, marquees au coin du bon sens, de la
perspicacite et de la noblesse de l'ame, qui n'avaient jamais ete mises
en lumiere a la ferme. Les Bricolin n'y avaient jamais que des sujets de
conversation grossierement vulgaires, et tout l'esprit qu'on y depensait
etait tourne en propos denigrants et peu charitables contre le prochain.
Grand-Louis, n'aimant ni les lieux communs ni les mechancetes, y parlait
peu et n'avait jamais fait remarquer sa capacite. M. Bricolin avait
decrete qu'il etait fort sot comme tous les beaux hommes, et Rose, qui
l'avait toujours trouve amoureux craintif ou mecontent, c'est-a-dire
taquin ou timide, ne pouvait l'excuser de son manque d'esprit qu'en
vantant son excellent coeur. On fut donc etonne d'abord de voir madame
de Blanchemont causer avec lui avec une sorte de preference, et quand
elle l'eut amene a oublier le trouble que lui causait la presence de
Rose et le mauvais vouloir de sa mere, on fut bien plus etonne encore
de l'entendre si bien parler. Cinq ou six fois M. Bricolin, qui, ne
se doutant nullement de son amour pour sa fille, l'ecoutait avec
bienveillance, fut emerveille, et s'ecria en frappant sur la table:

--Tu sais donc cela, toi? Ou diable as-tu peche tout cela?

--Bah! dans la riviere! repondait Grand-Louis avec gaiete.

Madame Bricolin tomba peu a peu dans un silence sombre en voyant le
succes de son ennemi; elle formait la resolution d'avertir le soir
meme M. Bricolin de la decouverte qu'elle avait faite ou cru faire des
sentiments de ce paysan pour _sa demoiselle_.

Quant a la vieille mere Bricolin, elle ne comprenait rien du tout a la
conversation; mais elle trouvait que le meunier parlait comme un livre,
parce qu'il assemblait plusieurs phrases de suite, sans hesiter et sans
se reprendre. Rose n'avait pas l'air d'ecouter, mais elle ne perdait
rien; et involontairement ses yeux s'arretaient sur le Grand-Louis. Il
y avait la un cinquieme Bricolin auquel Marcelle fit peu d'attention.
C'etait le vieux pere Bricolin, vetu en paysan comme sa femme, mangeant
bien, ne disant mot, et n'ayant pas l'air d'en penser davantage. Il
etait presque sourd, presque aveugle, et paraissait completement idiot.
Sa vieille moitie l'avait amene a table en le conduisant comme un
enfant. Elle s'occupait beaucoup de lui, remplissait son assiette et son
verre, lui otait la mie de son pain, parce que, n'ayant plus de dents,
ses gencives, durcies et insensibles, ne pouvaient broyer que les
croutes les plus dures, et ne lui adressait pas une parole, comme
si c'eut ete peine perdue. Lorsqu'il s'assit, elle lui fit entendre
cependant qu'il fallait oter son chapeau a cause de madame de
Blanchemont. Il obeit, mais ne parut pas comprendre pourquoi, et il le
remit aussitot, liberte que, d'apres l'usage du pays, M. Bricolin, son
fils, se permit egalement. Le meunier, qui n'y avait pas deroge le matin
au moulin, fourra cependant son bonnet dans sa poche sans qu'on s'en
apercut, partage entre un nouvel instinct de deference que Marcelle lui
inspirait pour les femmes, et la crainte de paraitre jouer au freluquet
pour la premiere fois de sa vie.

Cependant, tout en admirant ce qu'il appelait le beau _bagout_ du grand
farinier, M. Bricolin se trouva bientot d'un autre avis que lui sur
toutes choses. En agriculture, il pretendait qu'il n'y avait rien de
neuf a tenter, que les savants n'avaient jamais rien decouvert, qu'en
voulant innover on se ruinait toujours; que, depuis que le _monde est
monde jusqu'au jour d'aujourd'hui_, on avait toujours fait de meme, et
qu'on ne ferait jamais mieux.

--Bon! dit le meunier. Et les premiers qui ont fait ce que nous faisons
aujourd'hui, ceux qui ont attele des boeufs pour ouvrir la terre et
pour ensemencer, ils ont fait du neuf cependant, et on aurait pu les en
empecher en se persuadant qu'une terre qu'on n'avait jamais cultivee
ne deviendrait jamais fertile? C'est comme en politique; dites donc,
monsieur Bricolin, s'il y a cent ans, on vous avait dit que vous
ne paieriez plus ni dimes ni redevances; que les couvents seraient
detruits...

--Bah! bah! je ne l'aurais peut-etre pas cru, c'est vrai; mais c'est
arrive parce que ca devait arriver. Tout est pour le mieux _au jour
d'aujourd'hui_; tout le monde est libre de faire fortune, et on
n'inventera jamais mieux que ca.

--Et les pauvres, les paresseux, les faibles, les _betes_, qu'est-ce que
vous en faites?

--Je n'en fais rien, puisqu'ils ne sont bons a rien. Tant pis pour eux!

--Et si vous en etiez, monsieur Bricolin, ce qu'a Dieu ne plaise! (vous
en etes bien loin) diriez-vous: "Tant pis pour moi?" Non, non, vous
n'avez pas dit ce que vous pensiez, en repondant tant pis pour eux! vous
avez trop de coeur et de religion pour ca.

--De la religion, moi? Je m'en moque, de la religion, et toi aussi. Je
vois bien que ca essaie de revenir, mais je ne m'en inquiete guere.
Notre cure est un bon vivant, et je ne le contrarie pas. Si c'etait un
cagot, je l'enverrais joliment promener. Qu'est-ce qui croit a toutes
ces betises-la _au jour d'aujourd'hui_?

--Et votre femme, et votre mere, et votre fille, disent-elles que ce
sont des betises?

--Oh! ca leur plait, ca les amuse. Les femmes ont besoin de ca a ce
qu'il parait.

--Et nous autres paysans, nous sommes comme les femmes, nous avons
besoin de religion.

--Eh bien! vous en avez une sous la main; allez a la messe, je ne vous
en empeche pas, pourvu que vous ne me forciez pas d'y aller.

--Cela peut arriver cependant, si la religion que nous avons redevient
fanatique et persecutante comme elle l'a ete si fort et si souvent.

--Elle ne vaut donc rien? laissez-la tomber. Je m'en passe bien, moi?

--Mais puisqu'il nous en faut une absolument, a nous autres, c'est donc
une autre qu'il faudrait avoir?

--Une autre! une autre! diable! comme tu y vas! Fais-en donc une, toi!

J'en voudrais avoir une qui empechat les hommes de se hair, de se
craindre et de se nuire.

--Ca serait neuf, en effet! J'en voudrais bien une comme ca qui
empecherait mes metayers de me voler mon ble la nuit, et mes journaliers
de mettre trois heures par jour a manger leur soupe.

--Cela serait, si vous aviez une religion qui vous commandat de les
rendre aussi heureux que vous-meme.

--Grand-Louis, vous avez la vraie religion dans le coeur, dit Marcelle.

--C'est vrai, cela! dit Rose avec effusion.

M. Bricolin n'osa repliquer. Il tenait beaucoup a gagner la confiance de
madame de Blanchemont et a ne pas lui donner mauvaise opinion de lui.
Grand-Louis, qui vit le mouvement de Rose, regarda Marcelle avec un oeil
plein de feu qui semblait lui dire: Je vous remercie.

Le soleil baissait, et le diner, qui avait ete copieux, touchait a sa
fin. M. Bricolin, qui s'appesantissait sur sa chaise, grace a une large
refection et a des rasades abondantes, eut voulu se livrer a son plaisir
favori qui etait de prendre du cafe arrose d'eau-de-vie et entremele
de liqueurs, pendant deux ou trois heures de la soiree. Mais le
Grand-Louis, sur lequel il avait compte pour lui tenir tete, quitta la
table et alla se preparer au depart. Madame de Blanchemont alla recevoir
les adieux de ses domestiques et regler leurs comptes. Elle leur remit
sa lettre pour sa belle-mere, et prenant le meunier a l'ecart, elle
lui confia celle qui etait adressee a Henri, en le priant de la mettre
lui-meme a la poste.

--Soyez tranquille, dit-il, comprenant qu'il y avait la un peu de
mystere; cela ne sortira de ma main que pour tomber dans la boite, sans
que personne y ait jete les yeux, pas meme vos domestiques, n'est-ce
pas?

--Merci, mon brave Louis.

--Merci! vous me dites merci, quand c'est moi qui devrais vous dire cela
a deux genoux. Allons, vous ne savez pas ce que je vous dois! Je vas
passer par chez nous, et dans deux heures la petite Fanchon sera aupres
de vous. Elle est plus propre et plus douce que la grosse Chounette
d'ici.

Quand Louis et Lapierre furent partis, Marcelle eut un instant de
detresse morale en se trouvant seule a la merci de la famille Bricolin.
Elle se sentit fort attristee, et prenant Edouard par la main, elle
s'eloigna et gagna un petit bois qu'elle voyait de l'autre cote de la
prairie.

Il faisait encore grand jour, et le soleil, en s'abaissant derriere
le vieux chateau, projetait au loin l'ombre gigantesque de ses hautes
tours. Mais elle n'alla pas loin sans etre rejointe par Rose, qui se
sentait une grande attraction pour elle, et dont l'aimable figure etait
le seul objet agreable qui put frapper ses regards en cet instant.

--Je veux vous faire les honneurs de la garenne, dit la jeune fille;
c'est mon endroit favori, et vous l'aimerez, j'en suis sure.

--Quel qu'il soit, votre compagnie me le fera trouver agreable, repondit
Marcelle en passant familierement son bras sous celui de Rose.

L'ancien parc seigneurial de Blanchemont, abattu a l'epoque de la
revolution, etait clos desormais par un fosse profond, rempli d'eau
courante, et par de grandes haies vives, ou Rose laissa un bout
de garniture de sa robe de mousseline, avec la precipitation et
l'insouciance d'une fille dont le trousseau est au grand complet. Les
anciennes souches des vieux chenes s'etaient couvertes de rejets, et la
garenne n'etait plus qu'un epais taillis sur lequel dominaient quelques
_sujets_ epargnes par la cognee, semblables a de respectables ancetres
etendant leurs bras noueux et robustes sur une nombreuse et fraiche
posterite. De jolis sentiers montaient et descendaient par des gradins
naturels etablis sur le roc, et serpentaient sous un ombrage epais
quoique peu eleve. Ce bois etait mysterieux. On y pouvait errer
librement, appuyee au bras d'un amant. Marcelle chassa cette pensee qui
faisait battre son coeur, et tomba dans la reverie en ecoutant le chant
des rossignols, des linottes et des merles qui peuplaient le bocage
desert et tranquille.

La seule avenue que le taillis n'eut pas envahie etait situee a la
lisiere extreme du bois, et servait de chemin d'exploitation. Marcelle
en approchait avec Rose, et son enfant courait en avant. Tout d'un coup
il s'arreta et revint lentement sur ses pas, indecis, serieux et pale.

--Qu'est-ce qu'il y a? lui demanda sa mere, habituee a deviner toutes
ses impressions, en voyant qu'il etait combattu entre la crainte et la
curiosite.

--Il y a une vilaine femme la-bas, repondit Edouard.

--On peut etre vilain et bon, repondit Marcelle. Lapierre est bien bon
et il n'est pas beau.

--Oh! Lapierre n'est pas laid! dit Edouard, qui, comme tous les enfants,
admirait les objets de son affection.

--Donne-moi la main, reprit Marcelle, et allons voir cette vilaine
femme.

--Non, non, n'y allez pas, c'est inutile, dit Rose d'un air triste et
embarrasse, sans pourtant manifester aucune crainte. Je ne pensais pas
qu'_elle_ etait la.

--Je veux habituer Edouard a vaincre la peur, lui repondit Marcelle a
demi-voix.

Et Rose n'osant la retenir, elle doubla le pas. Mais lorsqu'elle fut
au milieu de l'avenue, elle s'arreta, frappee d'une sorte de terreur a
l'aspect de l'etre bizarre qui venait lentement a sa rencontre.



XII.

LES CHATEAUX EN ESPAGNE.

Sous le majestueux berceau que formaient les grands chenes le long de
l'avenue, et que le soleil sur son declin coupait de fortes ombres et de
brillants reflets, marchait a pas comptes une femme ou plutot un etre
sans nom qui paraissait plonge dans une meditation farouche. C'etait une
de ces figures egarees et abruties par le malheur, qui n'ont pas plus
d'age que de sexe. Cependant, ses traits reguliers avaient eu une
certaine noblesse qui n'etait pas completement effacee, malgre les
affreux ravages du chagrin et de la maladie, et ses longs cheveux noirs
en desordre s'echappant de dessous son bonnet blanc surmonte d'un
chapeau d'homme d'un tissu de paille brise et dechire eu mille endroits,
donnaient quelque chose de sinistre a la physionomie etroite et basanee
qu'ils ombrageaient en grande partie. On ne voyait, de cette face jaune
comme du safran et devastee par la fievre, que deux grands yeux noirs
d'une fixite effrayante, dont on rencontrait rarement le regard
preoccupe, un nez tres-droit et d'une forme assez belle quoique
tres-prononcee, et une bouche livide a demi entr'ouverte. Son
habillement, d'une malproprete repoussante, appartenait a la classe
bourgeoise; une mauvaise robe d'etoffe jaune dessinait un corps informe
ou les epaules hautes et constamment voutees avaient acquis en largeur
un developpement disproportionne avec le reste du corps qui semblait
etrique, et sur lequel flottait la robe detachee et trainante d'un cote.
Ses jambes maigres et noires etaient nues, et des savates immondes
defendaient mal ses pieds contre les cailloux et les epines auxquels du
reste ils semblaient insensibles. Elle marchait gravement, la la tete
penchee en avant, le regard attache sur la terre et les mains occupees a
rouler et a presser un mouchoir tache de sang.

Elle venait droit sur madame de Blanchemont, qui, dissimulant son effroi
pour ne pas le communiquer a Edouard, attendait avec angoisse qu'elle
prit a gauche ou a droite, pour passer aupres d'elle. Mais le spectre,
car cette creature ressemblait a une apparition sinistre, marchait
toujours, sans paraitre prendre garde a personne, et sa physionomie, qui
n'exprimait pas l'idiotisme, mais un desespoir sombre passe a l'etat
de contemplation abstraite, ne semblait recevoir aucune impression des
objets exterieurs. Cependant, lorsqu'elle arriva jusqu'a l'ombre
que Marcelle projetait a ses pieds, elle s'arreta comme si elle eut
rencontre un obstacle infranchissable, et tourna brusquement le dos pour
reprendre sa marche incessante et monotone.

--C'est, la pauvre _Bricoline_, dit Rose sans baisser la voix,
quoiqu'elle fut a portee d'etre entendue. C'est ma soeur ainee, qui est
_derangee_ (c'est-a-dire folle, en termes du pays). Elle n'a que trente
ans, quoiqu'elle ait l'air d'une vieille femme, et il y en a douze
qu'elle ne nous a pas dit un mot, ni paru entendre notre voix. Nous ne
savons pas si elle est sourde. Elle n'est pas muette, car lorsqu'elle se
croit seule, elle parle quelquefois, mais cela n'a aucun sens. Elle veut
toujours etre seule, et elle n'est pas mechante quand on ne la contrarie
pas. N'en ayez pas peur; si vous avez l'air de ne pas la voir, elle
ne vous regardera seulement pas. Il n'y a que quand nous voulons la
_rapproprier_ un peu, qu'elle se met en colere et se debat en criant
comme si nous lui faisions du mal.

--Maman, dit Edouard qui essayait de cacher son epouvante, ramene-moi a
la maison, j'ai faim.

--Comment aurais-tu faim? Tu sors de table, dit Marcelle qui n'avait
pas plus envie que son fils de contempler plus longtemps ce triste
spectacle. Tu te trompes assurement; viens dans une autre allee:
peut-etre qu'il fait encore trop de soleil dans celle-ci, et que la
chaleur te fatigue.

--Oui, oui, rentrons dans le taillis, dit Rose; ceci n'est pas gai a
voir. Il n'y a pas de risque qu'elle nous suive, et d'ailleurs, quand
elle est dans une allee, elle ne la quitte pas souvent; vous pouvez voir
que dans celle-ci, l'herbe est brulee au milieu, tant elle y a passe
et repasse, toujours au meme endroit. Pauvre soeur, quel dommage! elle
etait si belle et si bonne! Je me souviens du temps ou elle me portait
dans ses bras et s'occupait de moi comme vous vous occupez de ce bel
enfant-la. Mais depuis son malheur elle ne me connait plus et ne se
souvient pas seulement que j'existe.

--Ah! ma chere mademoiselle Rose, quel affreux malheur en effet! Et
quelle en est la cause? Est-ce un chagrin ou une maladie? Le sait-on?

--Helas! oui, on le sait bien. Mais on n'en parle pas.

--Je vous demande pardon si l'interet que je vous porte m'a entrainee a
vous faire une question indiscrete.

--Oh! pour vous, Madame, c'est bien different. Il me semble que vous
etes si bonne qu'on n'est jamais humilie devant vous. Je vous dirai
donc, entre nous, que ma pauvre soeur est devenue folle par suite d'_une
amour contrariee_. Elle aimait un jeune homme tres-bien et tres-honnete,
mais qui n'avait rien, et nos parents n'ont pas voulu consentir au
mariage. Le jeune homme s'est engage et a ete se faire tuer a Alger. La
pauvre Bricoline, qui avait toujours ete triste et silencieuse depuis
son depart, et a qui on supposait seulement de l'humeur et un chagrin
qui passerait avec le temps, apprit sa mort d'une maniere un peu
trop cruelle. Ma mere, croyant qu'en perdant toute esperance elle en
prendrait enfin son parti, lui jeta cette mauvaise nouvelle a la tete,
avec des termes assez durs et dans un moment ou une emotion pareille
pouvait etre mortelle. Ma soeur ne parut pas entendre et ne repondit
rien. On etait en train de souper, je m'en souviens comme d'hier,
quoique je fusse bien jeune. Elle laissa tomber sa fourchette et regarda
ma mere pendant plus d'un quart d'heure sans dire un mot, sans baisser
les yeux, et d'un air si singulier que ma mere eut peur et s'ecria:
Ne dirait-on pas qu'elle veut me devorer?--Vous en ferez tant, dit ma
grand'mere, qui est une femme excellente et qui aurait voulu marier
Bricoline avec son amoureux, vous lui donnerez tant de soucis que vous
la rendrez folle.

Ma grand'mere n'avait que trop bien juge. Ma soeur etait folle, et
depuis ce jour-la, elle n'a plus jamais mange avec nous. Elle ne touche
a rien de ce qu'on lui presente, et elle vit toujours seule, nous fuyant
tous, et se nourrissant de vieux restes qu'elle va ramasser elle-meme
dans le fond du bahut quand il n'y a personne dans la cuisine.
Quelquefois elle se jette sur une volaille, la tue, la dechire avec ses
doigts et la devore toute sanglante. C'est ce qu'elle vient de faire,
j'en suis sure, car elle a du sang aux mains et sur son mouchoir.
D'autres fois elle arrache, des legumes dans le jardin et les mange
crus. Enfin elle vit comme une sauvage, et fait peur a tout le monde.
Voila les suites d'_une amour contrariee_, et mes pauvres parents ne
sont que trop punis d'avoir mal juge le coeur de leur fille. Cependant
ils ne parlent jamais de ce qu'ils feraient pour elle si c'etait a
recommencer.

Marcelle crut que Rose faisait allusion a elle-meme, et, desirant savoir
a quel point elle partageait l'amour du Grand-Louis, elle encouragea sa
confiance par un ton de douceur affectueuse. Elles etaient arrivees a la
lisiere de la garenne opposee a celle ou se promenait la folle. Marcelle
se sentait plus a l'aise, et le petit Edouard avait oublie deja sa
frayeur. Il avait repris sa course folatre a portee de l'oeil de sa
mere.

--Votre mere me parait un peu rigide, en effet, dit madame de
Blanchemont a sa compagne; mais M. Bricolin a l'air d'avoir pour vous
plus d'indulgence.

--Papa fait, moins de bruit que maman, dit Rose en secouant la tete.
Il est plus gai, plus caressant; il fait plus de cadeaux, il a plus
d'attentions aimables, et enfin il aime bien ses enfants, c'est un bon
pere!... Mais, sous le rapport de la fortune et de ce qu'il appelle la
convenance, sa volonte est peut-etre plus inebranlable encore que celle
de ma mere. Je lui ai entendu dire cent fois qu'il valait mieux etre
mort que miserable et qu'il me tuerait plutot que de consentir....

--A vous marier a votre gre? dit Marcelle voyant que Rose ne trouvait
pas d'expressions pour rendre sa pensee.

--Oh! il ne dit pas comme cela, reprit Rose d'un air un peu prude. Je
n'ai jamais pense au mariage, et je ne sais pas encore si mon gre ne
serait pas le sien. Mais enfin, il a beaucoup d'ambition pour moi, et se
tourmente deja de la crainte de ne pas trouver un gendre digne de lui.
Ce qui fait que je ne serai pas mariee de si tot, et j'en suis bien
aise, car je ne desire pas quitter ma famille, malgre les petites
contrarietes que j'y eprouve de la part de maman.

Marcelle crut voir chez Rose un peu de dissimulation, et, ne voulant pas
brusquer sa confiance, elle fit l'observation que Rose avait sans doute
beaucoup d'ambition pour elle-meme.

--Oh! pas du tout! repondit Rose avec abandon. Je me trouve beaucoup
plus riche que je n'ai besoin et souci de l'etre. Mon pere a beau dire
que nous sommes cinq enfants (car j'ai deux soeurs et un frere etablis),
et que, par consequent la part de chacun ne sera deja pas ai grosse,
cela m'est bieu egal. J'ai des gouts simples, et d'ailleurs je vois
bien, par ce qui se passe chez nous, que plus on est riche, plus on est
pauvre.

--Comment cela?

--Chez nous autres cultivateurs, du moins, c'est la verite. Vous, les
nobles, vous vous faites en general honneur de votre fortune; on vous
accuse meme chez nous de la prodiguer, et, en voyant la ruine de tant
d'anciennes familles, on se dit qu'on sera plus sage, et on vise avec
soin, comment dirai-je?... avec passion, a etablir sa race dans la
richesse. On voudrait toujours doubler et tripler ce qu'on possede;
voila du moins ce que mon pere, ma mere, mes soeurs et leurs maris,
mes tantes et mes cousines, m'ont repete sur tous les tons depuis que
j'existe. Aussi, pour ne pas s'arreter dans le travail de s'enrichir, on
s'impose toutes sortes de privations. On fait de la depense devant
les autres de temps en temps, et puis, dans le secret du menage, on
tondrait, comme on dit, sur un oeuf. On craint de gater ses meubles, ses
robes, et de trop donner a ses aises. Du moins, c'est le systeme de ma
mere, et c'est un peu dur d'epargner toute sa vie et de s'interdire
toute jouissance quand on est a meme de se les donner. Et quand il faut
economiser sur le bien-etre, le salaire et l'appetit des autres, quand
il faut etre dur aux gens qui travaillent pour nous, cela devient tout a
fait triste. Quant a moi, si j'etais maitresse de me gouverner comme
je l'entends, je voudrais ne rien refuser aux autres ni a moi-meme. Je
mangerais mon revenu, et peut-etre que le fonds ne s'en porterait pas
plus mal. Car enfin on m'aimerait, on travaillerait pour moi avec zele
et avec fidelite. N'est-ce pas ce que Grand-Louis disait a diner? Il
avait raison.

--Ma chere Rose, il avait raison en theorie.

--En theorie?

--C'est-a-dire en appliquant ses idees genereuses a une societe qui
n'existe pas encore, mais qui existera un jour, certainement. Quant a
la pratique actuelle, c'est-a-dire quant a ce qui peut se realiser
aujourd'hui, vous vous feriez illusion, si vous pensiez qu'il suffirait
a quelques-uns d'etre bons, au milieu de tous les autres qui ne le sont
pas, pour etre compris, aimes et recompenses des cette vie.

--Ce que vous dites la m'etonne. Je croyais que vous penseriez comme
moi. Vous croyez donc qu'on a raison d'ecraser ceux qui travaillent a
notre profit?

--Je ne pense pas comme vous, Rose, et pourtant je suis bien loin de
penser comme vous le supposez. Je voudrais qu'on ne fit travailler
personne pour soi, mais qu'en travaillant chacun pour tous, on
travaillat pour Dieu et pour soi-meme par contre-coup.

--Et comment cela pourrait-il se faire?

--Ce serait trop long a vous expliquer, mon enfant, et je craindrais de
le faire mal. En attendant que l'avenir que je concois se realise, je
regarde comme un tres-grand malheur d'etre riche, et, pour ma part, je
suis fort soulagee de ne l'etre plus.

--C'est singulier, dit Rose; celui qui est riche peut cependant faire du
bien a ceux qui ne le sont pas, et c'est la le plus grand bonheur!

--Une seule personne bien intentionnee peut faire si peu de bien, meme
en donnant tout ce qu'elle possede, et alors elle est si tot reduite a
l'impuissance!

--Mais si chacun faisait de meme?

--Oui, si chacun! Voila ce qu'il faudrait; mais il est impossible
maintenant d'amener tous les riches a un pareil sacrifice. Vous-meme,
Rose, vous ne seriez pas disposee a le faire entierement. Vous voudriez
bien, avec votre revenu, soulager le plus de souffrances possible,
c'est-a-dire sauver quelques familles de la misere; mais ce serait
toujours a la condition de conserver votre fonds, et moi qui vous
preche, je m'attache aux derniers debris de ma fortune pour sauver ce
qu'on appelle l'_honneur_ de mon fils en lui conservant de quoi faire
face aux dettes de son pere, sans tomber lui-meme dans un denuement
absolu, d'ou resulterait le manque d'education, un travail excessif,
et probablement la mort d'un etre delicat issu d'une race d'oisifs,
heritier d'une organisation chetive, et, sous ce rapport,
tres-inferieure a celle du paysan. Vous voyez donc qu'avec nos bonnes
intentions, nous autres qui ne savons pas comment la societe pourrait
apporter remede a de telles alternatives, nous ne pouvons rien, sinon
preferer pour nous-memes la mediocrite a la richesse et le travail a
l'oisivete. C'est un pas vers la vertu, mais quel pauvre merite nous
avons la, et combien peu il apporte remede aux miseres sans nombre qui
frappent nos yeux et consistent notre coeur!

[Illustration: C'est la pauvre _Bricoline_, dit Rose.]

--Mais le remede? dit Rose stupefaite. Il n'y a donc pas de remede? Il
faudrait qu'un roi trouvat cela dans sa tete, puisqu'un roi peut tout.

--Un roi ne peut rien, ou presque rien, repondit Marcelle en souriant
de la naivete de Rose. Il faudrait qu'un peuple trouvat cela dans son
coeur.

--Tout cela me fait l'effet d'un reve, dit la bonne Rose. C'est la
premiere fois que j'entends parler de ces choses-la. Je pense bien
quelquefois toute seule, mais chez nous personne ne dit que le monde ne
va pas bien. On dit qu'il faut s'occuper de soi, parce que notre bonheur
est la seule chose dont les autres ne s'occuperont pas, et que tout le
monde est le grand ennemi de chacun; cela fait peur, n'est-ce pas?

--Et il y a la une etrange contradiction. Le monde va bien mal puisqu'il
n'est rempli que d'etres qui se detestent et se craignent entre eux!

--Mais votre idee pour sortir de la? car enfin on ne s'apercoit pas du
mal sans avoir l'idee du mieux?

--On peut avoir cette idee claire quand tout le monde l'a concue
avec vous et vous aide a la produire. Mais quand on est quelques-uns
seulement contre tous, qui vous raillent d'y songer et qui vous font un
crime d'en parler, on n'a qu'une vue trouble et incertaine. C'est ce qui
arrive, je ne dis pas aux plus grands esprits de ce temps-ci, je n'en
sais rien, je ne suis qu'une femme ignorante, mais aux coeurs les mieux
intentionnes, et voila ou nous en sommes aujourd'hui.

--Oui, _au jour d'aujourd'hui!_ comme dit mon papa, dit Rose en
souriant. Puis elle ajouta d'un air triste: Que ferai-je donc moi? que
ferai-je pour etre bonne, etant riche?

--Vous conserverez dans votre coeur, comme un tresor, ma chere Rose,
la douleur de voir souffrir, l'amour du prochain que l'Evangile vous
enseigne, et le desir ardent de vous sacrifier au salut d'autrui, le
jour ou ce sacrifice individuel deviendrait utile a tous.

--Ce jour-la viendra donc?

--N'en doutez pas.

--Vous en etes sure?

[Illustration: Une paysanne pour conduire son ane.]

--Comme de la justice et de la bonte de Dieu.

--C'est vrai, au fait Dieu ne peut pas laisser durer le mal
eternellement. C'est egal, madame la baronne; vous m'avez rempli le
cerveau d'eblouissements, et j'en ai mal a la tete: mais il me
semble pourtant que je comprends maintenant pourquoi vous perdez si
tranquillement votre fortune, et je me figure par instants, que,
moi-meme, je deviendrais _mediocre_ avec plaisir.

--Et s'il fallait devenir pauvre, souffrir, travailler?

--Dame! si cela ne servait a rien, ce serait affreux.

--Et si l'on commencait a voir pourtant que cela sert a quelque chose?
S'il fallait passer par une crise de grande detresse, par une sorte de
martyre, pour arriver a sauver l'humanite?

--Eh bien! dit Rose, qui regardait Marcelle avec etonnement, on le
supporterait avec patience.

--On s'y jetterait avec enthousiasme, s'ecria Marcelle avec un accent et
un regard qui firent tressaillir Rose, et qui l'entrainerent comme un
choc electrique, quoiqu'a sa tres-grande surprise.

Edouard commencait a ralentir ses jeux, et la lune montait a l'horizon.
Marcelle jugea qu'il etait temps de mener coucher l'enfant, et Rose la
suivit en silence, encore tout etourdie de la conversation qu'elles
venaient d'avoir ensemble; mais, retombant dans la realite de sa vie en
approchant de la ferme et en ecoutant au loin la voix retentissante de
sa mere, elle se dit en regardant marcher la jeune dame devant elle:

--Est-ce qu'elle ne serait pas _derangee_ aussi?



XIII.

ROSE.

Malgre cette apprehension, Rose sentait un attrait invincible pour
Marcelle. Elle l'aida a coucher son fils, l'entoura de mille prevenances
charmantes, et, en la quittant, elle prit sa main pour la baiser.
Marcelle, qui l'aimait deja comme un enfant bien doue de la nature, l'en
empecha en l'embrassant sur les deux joues. Rose, encouragee et ravie,
hesitait a partir.

--Je voudrais vous demander une chose, lui dit-elle enfin. Est-ce que le
Grand-Louis a vraiment assez d'esprit pour vous comprendre?

--Certainement, Rose! Mais qu'est-ce que cela vous fait? repondit
Marcelle avec un peu de malice.

--C'est que cela m'a paru bien singulier, de voir aujourd'hui que, de
nous tous, c'etait notre meunier qui avait le plus d'idees. Il n'a
pourtant pas recu une bien belle instruction, ce pauvre Louis!

--Mais il a tant de coeur et d'intelligence! dit Marcelle.

--Oh! du coeur, oui. Je le connais beaucoup, moi, ce garcon-la. J'ai ete
elevee avec lui. C'est sa soeur ainee qui m'a nourrie et j'ai passe mes
premieres annees au moulin d'Angibault... Est-ce qu'il ne vous l'a pas
dit?

--Il ne m'a pas parle de vous, mais j'ai cru voir qu'il vous etait fort
devoue.

--Il a toujours ete tres-bon pour moi, dit Rose en rougissant. La preuve
qu'il est excellent, c'est qu'il a toujours aime les enfants. Il n'avait
que sept ou huit ans quand j'etais en nourrice chez sa soeur, et ma
grand'mere dit qu'il me soignait et m'amusait comme s'il eut ete d'age a
etre mon pere. Il parait aussi que j'avais pris tant d'amitie pour lui
que je ne voulais pas le quitter, et que ma mere, qui ne le haissait pas
dans ce temps-la comme aujourd'hui, le fit venir a la maison quand je
fus sevree, pour me tenir compagnie. Il y resta deux ou trois ans, au
lieu de deux ou trois mois dont on etait convenu d'abord. Il etait si
actif et si serviable, qu'on le trouvait fort utile chez nous. Sa mere
avait alors des embarras, et ma grand'mere, qui est son amie, trouvait
fort bien qu'on la debarrassat d'un de ses enfants. Je me rappelle donc
bien le temps ou Louis, ma pauvre soeur et moi etions toujours a courir
et a jouer ensemble, dans le pre, dans la garenne, dans les greniers du
chateau. Mais quand il fut en age d'etre utile a sa mere en travaillant
a la farine, elle le rappela au moulin. Nous eumes tant de regret de
nous separer, et je m'ennuyais tellement sans lui, sa mere et sa soeur
(ma nourrice) m'etaient si attachees, qu'on me conduisait a Angibault
tous les samedis soir pour me ramener ici tous les lundis matin. Cela
dura jusqu'a l'age ou on me mit en pension a la ville, et quand j'en
sortis, il n'etait plus question de camaraderie entre un garcon comme le
meunier et une jeune fille qu'on traitait de demoiselle. Cependant nous
nous sommes toujours vus souvent, surtout depuis que mon pere, malgre la
distance, l'a pris pour son meunier et qu'il vient ici trois ou quatre
fois par semaine. De mon cote, j'ai toujours eu un grand plaisir a
revoir Angibault et la meuniere, qui est si bonne et que j'aime tant!...
Eh bien, Madame, concevez-vous que, depuis quelque temps, ma mere
s'avise de trouver cela mauvais et qu'elle m'empeche d'aller m'y
promener? Elle a pris le pauvre Grand-Louis en horreur, elle fait son
possible pour le mortifier, et elle m'a defendu de danser avec lui
dans les _assemblees_, sous pretexte qu'il est trop au-dessous de moi.
Cependant, nous autres demoiselles de campagne, comme on nous appelle,
nous dansons toujours avec les paysans qui nous invitent; et d'ailleurs
on ne peut pas dire que le meunier d'Angibault soit un paysan. Il a pour
une vingtaine de mille francs de bien et il a ete mieux eleve que bien
d'autres. A vous dire le vrai, mon cousin Honore Bricolin n'ecrit pas
l'orthographe aussi bien que lui, quoiqu'on ait depense plus d'argent
pour l'instruire, et je ne vois pas pourquoi on veut que je sois si
fiere de ma famille.

--Je n'y comprends rien non plus, dit Marcelle, qui voyait bien qu'un
peu de finesse etait necessaire avec mademoiselle Rose, et qu'elle ne
se confesserait pas avec l'ardente expansion du Grand-Louis. Est-ce que
vous ne voyez rien dans les manieres du bon meunier qui ait pu motiver
le mecontentement de votre mere?

--Oh! rien du tout. Il est cent fois plus honnete et plus convenable
que tous nos bourgeois de campagne, qui s'enivrent presque tous et sont
parfois tres-grossiers. Jamais il n'a dit a mes oreilles un mot qui
m'ait portee a baisser les yeux.

--Mais votre mere ne se serait-elle pas forge la singuliere idee qu'il
peut etre amoureux de vous?

Rose se troubla, hesita, et finit par avouer que sa mere pouvait bien
s'etre persuade cela.

--Et si votre mere avait devine juste, n'aurait-elle pas raison de vous
mettre en garde contre lui?

--Mais, c'est selon! Si cela etait et s'il m'en parlait!... Mais il ne
m'a jamais dit un mot qui ne fut de pure amitie.

--Et s'il etait tres-epris de vous sans jamais oser vous le dire?

--Alors, ou serait le mal? dit Rose avec un peu de coquetterie.

--Vous seriez tres-coupable d'entretenir sa passion sans vouloir
l'encourager serieusement, repondit Marcelle d'un ton assez severe. Ce
serait vous faire un jeu de la souffrance d'un ami, et ce n'est pas
dans votre famille, Rose, qu'on doit traiter legerement les _amours
contrariees_!

--Oh! dit Rose d'un air mutin, les hommes ne deviennent pas fous pour
ces choses-la! Cependant, ajoutat-elle naivement et en penchant la tete,
il faut avouer qu'il est quelquefois bien triste, ce pauvre Louis, et
qu'il parle comme un homme qui est au desespoir... sans que je puisse
deviner pourquoi! Cela me fait beaucoup de peine.

--Pas assez pourtant pour que vous daigniez le comprendre?

--Mais quand il m'aimerait, que pourrais-je faire pour le consoler?

--Sans doute. Il faudrait l'aimer ou l'eviter.

--Je ne peux ni l'un ni l'autre. L'aimer, c'est quasi impossible, et
l'eviter, j'ai trop d'amitie pour lui pour me resoudre a lui faire cette
peine-la. Si vous saviez quels yeux il fait quand j'ai l'air de ne pas
prendre garde a lui! Il en devient tout pale, et cela me fait mal.

--Pourquoi dites-vous donc qu'il vous serait impossible de l'aimer?

--Dame! peut-on aimer quelqu'un qu'on ne peut pas epouser?

--Mais on peut toujours epouser quelqu'un qu'on aime.

--Oh! pas toujours! Voyez ma pauvre soeur! Son exemple me fait trop de
peur pour que je veuille risquer de le suivre.

--Vous ne risquez rien, ma chere Rose, dit Marcelle avec un peu
d'amertume; quand on dispose de son amour et de sa volonte avec tant
d'aisance, on n'aime pas, et on ne court aucun danger.

--Ne dites pas cela, repondit Rose avec vivacite. Je suis aussi
capable qu'une autre d'aimer et de risquer d'etre malheureuse. Mais me
conseillerez-vous d'avoir ce courage-la?

--Dieu m'en preserve! Je voudrais vous aider seulement a constater
l'etat de votre coeur, afin que vous ne fassiez pas le malheur de Louis
par votre imprudence.

--Ce pauvre Grand-Louis!... Mais voyons, Madame, que puis-je donc faire?
Je suppose que mon pere, apres bien des coleres et des menaces, consente
a me donner a lui; que ma mere, effrayee de l'exemple de ma soeur, aime
mieux sacrifier ses repugnances que de me voir tomber malade, tout cela
n'est guere probable.... Mais enfin, pour en arriver la, voyez donc que
de disputes, que de scenes, que d'embarras!

--Vous avez peur, vous n'aimez pas, vous dis-je; vous pouvez avoir
raison, c'est pourquoi il faut eloigner le Grand-Louis.

Ce conseil, sur lequel Marcelle revenait toujours, ne paraissait
nullement du gout de Rose. L'amour du meunier flattait extremement son
amour-propre, surtout depuis que madame de Blanchemont l'avait tant
releve a ses yeux, et peut-etre aussi, a cause de la rarete du fait. Les
paysans sont peu susceptibles de passion, et dans le monde bourgeois ou
Rose vivait, la passion devenait de plus en plus inouie et inconnue, au
milieu des preoccupations de l'interet. Rose avait lu quelques romans;
elle etait fiere d'inspirer un amour disproportionne, impossible,
et dont, un jour ou l'autre, tout le pays parlerait peut-etre avec
etonnement. Enfin, le Grand-Louis etait la coqueluche de toutes les
paysannes, et il n'y avait pas assez de distance entre leur race et la
bourgeoisie de fraiche date des Bricolin, pour qu'il n'y eut pas quelque
enivrement a l'emporter sur les plus belles filles de l'endroit.

--Ne croyez pas que je sois lache, dit Rose apres un instant de
reflexion. Je sais fort bien repondre a maman quand elle accuse
injustement ce pauvre garcon, et si, une fois, je m'etais mis en tete
quelque chose, aidee de vous qui avez tant d'esprit, et que mon pere
desire tant se rendre favorable dans ce moment-ci... je pourrais bien
triompher de tout. D'abord je vous declare que je ne perdrais pas la
tete, comme ma pauvre soeur! Je suis obstinee et on m'a toujours trop
gatee pour ne pas me craindre un peu. Mais je vais vous dire ce qui me
couterait le plus.

--Voyons, Rose, j'ecoute.

--Que penserait-on de moi dans le pays, si je faisais ces esclandres-la
dans ma famille? Toutes mes amies, jalouses peut-etre de l'amour que
j'inspirerais, et qu'elles ne trouveront jamais dans leurs mariages
d'argent, me jetteraient la pierre. Tous mes cousins et pretendants,
furieux de la preference donnee a un paysan sur eux, qui se croient d'un
si grand prix, toutes les meres de famille, effrayees de l'exemple que
je donnerais a leurs filles, enfin les paysans eux-memes, jaloux de
voir un d'entre eux faire ce qu'ils appellent un gros mariage, me
poursuivraient de leur blame et de leurs moqueries. "Voila une folle,
dirait l'un; c'est dans le sang, et bientot elle mangera de la viande
crue comme sa soeur. Voila une sotte, dirait l'autre, qui prend un
paysan, pouvant epouser un homme de sa sorte! Voila une mechante fille,
dirait tout le monde, qui fait de la peine a des parents qui ne lui ont
pourtant jamais rien refuse. Oh! l'effrontee, la devergondee, qui fait
tout ce scandale pour un manant parce qu'il a cinq pieds huit pouces!
Pourquoi pas pour son valet de charrue? pourquoi pas pour l'oncle
Cadoche, qui va mendiant de porte en porte?" Enfin, cela ne finirait
pas, et je crois que ce n'est pas joli pour une jeune fille de s'exposer
a tout cela pour l'amour d'un homme.

--Ma chere Rose, dit Marcelle, vos dernieres objections ne me paraissent
pas si serieuses que les premieres, et pourtant je vois que vous
auriez beaucoup plus de repugnance a braver l'opinion publique que
la resistance de vos parents. Il faudra que nous examinions murement
ensemble, le pour et le contre, et comme vous m'avez raconte votre
histoire, je vous dois la mienne. Je veux vous la raconter, bien que
ce soit un secret, tout le secret de ma vie mais il est si pur qu'une
demoiselle peut l'entendre. Dans quelque temps, ce n'en sera plus un
pour personne, et, en attendant, je suis certaine que vous le garderez
fidelement.

--Oh! Madame, s'ecria Rose en se jetant au cou de Marcelle, que vous
etes bonne! on ne m'a jamais dit de secrets, et j'ai toujours eu envie
d'en savoir un afin de le bien garder. Jugez si le votre me sera sacre!
Il m'instruira de bien des choses que j'ignore; car il me semble qu'il
doit y avoir une morale en amour comme en toutes choses, et personne ne
m'en a jamais voulu parler, sous pretexte qu'il n'y a pas ou qu'il ne
doit pas y avoir d'amour. Il me semble pourtant bien... mais parlez,
parlez, ma chere madame Marcelle! Je me figure qu'en ayant votre
confiance, je vais avoir votre amitie.

--Pourquoi non, si je puis esperer d'etre payee de retour? dit Marcelle
en lui rendant ses caresses.

--Oh! mon Dieu! dit Rose dont les yeux se remplirent de larmes; ne le
voyez-vous pas que je vous aime? que des la premiere vue mon coeur a ete
vers vous, et qu'il est a vous tout entier, depuis seulement un jour que
je vous connais? Comment cela se fait-il? je n'en sais rien. Mais je
n'ai jamais vu personne qui me plut autant que vous. Je n'en ai vu que
dans les livres, et vous me faites l'effet d'etre, a vous seule, toutes
les belles heroines des romans que j'ai lus.

--Et puis, ma chere enfant, votre noble coeur a besoin d'aimer! Je
tacherai de n'etre pas indigne de l'occasion qui me favorise.

La petite Fanchon etait deja installee dans le cabinet voisin, et
deja elle ronflait de facon a couvrir la voix des chouettes et des
engoulevents qui commencaient a s'agiter dans les combles des vieilles
tours. Marcelle s'assit aupres de la fenetre ouverte, d'ou l'on voyait
briller les etoiles sereines dans un ciel magnifiquement pur, et prenant
la main de Rose, dans les siennes, elle parla ainsi qu'il suit:



XIV.

MARCELLE.

"Mon histoire, chere Rose, ressemble, en effet, a un roman; mais c'est
un roman si simple et si peu nouveau qu'il ressemble a tous les romans
du monde. Le voici en aussi peu de mots que possible.

"Mon fils, a l'age de deux ans, etait d'une sante si mauvaise, que je
desesperais de le sauver. Mes inquietudes, ma tristesse, les soins
continuels dont je ne voulais me remettre a personne, me fournirent une
occasion toute naturelle de me retirer du monde, ou je n'avais fait
qu'une courte apparition, et pour lequel je n'avais aucun gout. Les
medecins me conseillerent de faire vivre mon enfant a la campagne. Mon
mari avait une belle terre a vingt lieues de celle-ci, comme vous savez;
mais la vie bruyante et licencieuse qu'il y menait avec ses amis, ses
chevaux, ses chiens et ses maitresses, ne m'engageait pas a m'y retirer,
meme aux epoques ou il vivait a Paris. Le desordre de cette maison,
l'insolence des valets dont on souffrait le pillage, ne pouvant leur
payer regulierement leur salaire, un entourage de voisins de mauvais
ton, me furent si bien depeints par mon vieux Lapierre, qui y avait
passe quelque temps, que je renoncai a y tenter un etablissement. M. de
Blanchemont, ne se souciant pas que je vinsse vivre ici, a portee de
connaitre ses dereglements, me fit croire que ce lieu-ci etait affreux,
que le vieux chateau etait inhabitable, et, sous ce dernier rapport,
il ne faisait qu'exagerer un peu, vous en conviendrez. Il parla de
m'acheter une maison de campagne aux environs de Paris; mais ou eut-il
pris de l'argent pour cette acquisition, lorsqu'a mon insu il etait deja
a peu pres ruine?

"Voyant que ses promesses n'aboutissaient a rien et que mon fils
deperissait, je me hatai de louer a Montmorency (un village pres de
Paris dans une situation admirable, au voisinage des bois et des
collines les plus sainement exposes), une moitie de maison, la premiere
que je pus trouver, la seule dans, ce moment-la. Ces habitations sont
fort recherchees par les gens de Paris qui s'y etablissent, meme des
personnes riches, plus que modestement, pour quelque temps de la belle
saison. Mes parents et mes amis vinrent m'y voir assez souvent d'abord,
puis de moins en moins, comme il arrive toujours quand la personne
qu'on visite aime sa retraite et n'y attire, ni par le luxe, ni par la
coquetterie. Vers la fin de la premiere saison, il se passait souvent
quinze jours sans que je visse venir personne de Paris. Je ne m'etais
liee avec aucune des notabilites de l'endroit. Edouard se portait mieux,
j'etais calme et satisfaite; je lisais beaucoup, je me promenais dans
les bois, seule avec lui, une paysanne pour conduire son ane, un livre,
et un gros chien, gardien tres-jaloux de nos personnes. Cette vie me
plaisait extremement. M. de Blanchemont etait enchante de n'avoir pas a
s'occuper de moi. Il ne venait jamais me voir. Il envoyait de temps en
temps un domestique pour savoir des nouvelles de son fils et s'enquerir
de mes besoins d'argent qui etaient fort modestes, heureusement pour
moi: il n'eut pu les satisfaire.

--Voyez! s'ecria Rose, il nous disait ici que c'etait pour vous qu'il
mangeait ses revenus et les votres; qu'il vous fallait des chevaux, des
voitures, tandis que vous alliez peut-etre a pied dans les bois pour
economiser le loyer d'un ane!

Vous l'avez devine, chere Rose. Lorsque je demandais quelque argent a
mon mari, il me faisait de si longues et de si etranges histoires sur la
penurie de ses fermiers, sur la gelee de l'hiver, sur la grele de l'ete,
qui les avait ruines, que, pour ne plus entendre tous ces details, et,
la plupart du temps, dupe de sa genereuse commiseration pour vous, je
l'approuvais et m'abstenais de reclamer la jouissance de mes revenus.

"La vieille maison que j'habitais etait propre, mais presque pauvre,
et je n'y attirais l'attention de personne. Elle se composait de deux
etages. J'occupais le premier. Au rez-de-chaussee habitaient deux jeunes
gens, dont l'un etait malade. Un petit jardin tres-ombrage et entoure
de grands murs, ou Edouard jouait sous mes yeux avec sa bonne, lorsque
j'etais assise a ma fenetre, etait commun aux deux locataires, M. Henri
Lemor et moi.

Henri avait vingt-deux ans. Son frere n'en avait que quinze. Le pauvre
enfant etait phtisique, et son aine le soignait avec une sollicitude
admirable. Ils etaient orphelins. Henri etait une veritable mere pour le
pauvre agonisant. Il ne le quittait pas d'une heure, il lui faisait la
lecture, le promenait en le soutenant dans ses bras, le couchait et le
rhabillait comme un enfant, et, comme ce malheureux Ernest ne dormait
presque plus, Henri, pale, extenue, creuse par les veilles, semblait
presque aussi malade que lui.

"Une vieille femme excellente, proprietaire de notre maison et occupant
une partie du rez-de-chaussee, montrait beaucoup d'obligeance et de
devouement a ces malheureux jeunes gens; mais elle ne pouvait suffire
a tout, je dus m'empresser de la seconder. Je le fis avec zele et sans
m'epargner, comme vous l'eussiez fait a ma place, Rose; et meme dans les
derniers jours de l'existence d'Ernest, je ne quittai guere son chevet.
Il me temoignait une affection et une reconnaissance bien touchantes. Ne
connaissant pas et ne sentant plus la gravite de son mal, il mourut sans
s'en apercevoir, et presque en parlant. Il venait de me dire que je
l'avais gueri, lorsque sa respiration s'arreta et que sa main se glaca
dans les miennes.

La douleur d'Henri fut profonde, il en tomba malade, et, a son tour, il
fallut le soigner et le veiller. La vieille proprietaire, madame Joly,
etait au bout de ses forces. Edouard heureusement etait bien portant, et
je pouvais partager mes soins entre lui et Henri. Le devoir d'assister
et de consoler ce pauvre Henri retomba sur moi seule, et a la fin de
l'automne, j'eus la joie de l'avoir rendu a la vie.

"Vous concevez bien, Rose, qu'une amitie profonde, inalterable, s'etait
cimentee entre nous deux au milieu de toutes ces douleurs et de tous ces
dangers. Quand l'hiver et l'insistance de mes parents me forcerent de
retourner a Paris, nous nous etions fait une si douce habitude de lire,
de causer, et de nous promener ensemble dans le petit jardin, que notre
separation fut un veritable dechirement de coeur. Nous n'osames pourtant
nous promettre de nous retrouver a Montmorency l'annee suivante. Nous
etions encore timides l'un avec l'autre, et nous aurions tremble de
donner le nom d'amour a cette affection.

"Henri n'avait guere songe a s'enquerir de ma condition, ni moi de la
sienne. Nous faisions a peu pres la meme depense dans la maison. Il
m'avait demande la permission de me voir a Paris; mais quand je lui
donnai mon adresse chez ma belle-mere, a l'hotel de Blanchemont, il
parut surpris et effraye. Quand je quittai Montmorency dans le carrosse
armorie que mes parents avaient envoye pour me prendre, il eut l'air
consterne, et quand il sut que j'etais riche (je croyais l'etre et je
passais pour telle), il se regarda comme a jamais separe de moi. L'hiver
se passa sans que je le revisse, sans que j'entendisse parler de lui.

"Lemor etait pourtant lui-meme reellement plus riche que moi a cette
epoque. Son pere, mort une annee auparavant, etait un homme du peuple,
un ouvrier qu'un petit commerce et beaucoup d'habilete avaient mis
fort a l'aise. Les enfants de cet homme avaient recu une tres-bonne
education, et la mort d'Ernest laissait a Henri un revenu de huit ou dix
mille francs. Mais les idees de lucre, l'indelicatesse, l'effroyable
durete et l'egoisme profond de ce pere commercant avaient revolte de
bonne heure l'ame enthousiaste et genereuse d'Henri. Dans l'hiver qui
suivit la mort d'Ernest, il se hata de ceder, presque pour rien, son
fonds de commerce a un homme que Lemor le pere avait ruine par les
manoeuvres les plus rapaces et les plus deloyales d'une impitoyable
concurrence. Henri distribua a tous les ouvriers que son pere avait
longtemps pressures le produit de cette vente, et, se derobant, avec une
sorte d'aversion, a leur reconnaissance (car il m'a dit souvent que
ces hommes malheureux avaient ete corrompus et avilis eux-memes par
l'exemple et les procedes de leur maitre), il changea de quartier et se
mit en apprentissage pour devenir ouvrier lui-meme. L'annee precedente,
et avant que la maladie de son frere le forcat d'habiter la campagne, il
avait deja commence a etudier la mecanique.

"J'appris tous ces details par la vieille femme de Montmorency, a qui
j'allai faire une ou deux visites a la fin de l'hiver, autant, je
l'avoue, pour savoir des nouvelles d'Henri que pour lui temoigner
l'amitie dont elle etait digne a tous egards. Cette femme avait de la
veneration pour Lemor. Elle avait soigne le pauvre Ernest comme son
propre fils; elle ne parlait d'Henri que les mains jointes et les yeux
pleins de larmes. Quand je lui demandai pourquoi il ne venait pas me
voir, elle me repondit que ma richesse et ma position dans le monde ne
pouvaient permettre que des rapports naturels s'etablissent entre une
personne comme moi et un homme qui s'etait jete volontairement dans la
pauvrete. C'est a cette occasion qu'elle me raconta tout ce qu'elle
savait de lui et tout ce que je viens de vous rapporter.

"Vous devez comprendre, chere Rose, combien je fus frappee de la
conduite de ce jeune homme, qui s'etait montre a moi si simple, si
modeste et si parfaitement ignorant de sa grandeur morale. Je ne pus
penser a autre chose; dans le monde, comme dans ma chambre solitaire,
au theatre comme a l'eglise, son souvenir et son image etaient toujours
dans mon coeur et dans ma pensee. Je le comparais a tous les hommes que
je voyais, et alors il me paraissait si grand!

"Des la fin de mars je retournai a Montmorency, n'esperant point y
retrouver mon interessant voisin. J'eus un instant de veritable douleur,
lorsque, descendant au jardin avec une parente qui m'avait accompagnee
pour m'aider malgre moi a me reinstaller a la campagne, j'appris que le
rez-de-chaussee etait loue a une vieille dame. Mais ma compagne ayant
fait quelques pas loin de moi, la bonne madame Joly me dit a l'oreille
qu'elle avait fait ce petit mensonge parce que ma parente lui paraissait
curieuse et babillarde, mais que Lemor etait la, et qu'il se tenait
cache pour ne me voir que lorsque je serais seule.

"Je pensai m'evanouir de joie, et je supportai l'obligeance et les
attentions de ma pauvre cousine avec une patience dont je faillis
mourir. Enfin elle partit, et je revis Lemor, non pas seulement ce
jour-la, mais tous les jours et presque a toutes les heures de la
journee, depuis la fin de l'hiver jusqu'a l'extreme fin de l'automne
suivant. Les visites, toujours rares et assez courtes que l'on me
rendait, mes courses indispensables a Paris, nous volerent tout au plus,
en rassemblant toutes les heures, deux semaines de notre delicieuse
intimite.

"Je vous laisse a penser si cette vie fut heureuse et si l'amour
s'empara en maitre absolu de notre amitie. Mais ce dernier sentiment fut
aussi chaste sous les yeux de Dieu et de mon fils que l'avait ete une
amitie formee au lit de mort du frere d'Henri. On en jasa pourtant
peut-etre un peu chez les indigenes de Montmorency; mais la bonne
reputation de notre hotesse, sa discretion sur nos sentiments qu'elle
devinait bien, son ardeur a defendre notre conduite, la vie cachee
que nous menions, et le soin que nous eumes de ne jamais nous montrer
ensemble hors de la maison; enfin, l'absence de tout scandale,
empecherent la malveillance de s'en meler: aucun propos ne parvint
jamais aux oreilles de mon mari ni d'aucun de mes parents.

"Jamais amours ne furent plus religieusement sentis et plus salutaires
pour les deux ames qu'elles remplirent. Les idees d'Henri, fort
singulieres aux yeux du monde, mais les seules vraies, les seules
chretiennes aux miens, transporterent mon esprit dans une nouvelle
sphere. Je connus l'enthousiasme de la foi et de la vertu en meme temps
que celui de l'affection. Ces deux sentiments se liaient dans mon coeur
et ne pouvaient plus se passer l'un de l'autre. Henri adorait mon fils,
mon fils que son pere oubliait, delaissait et connaissait a peine! Aussi
Edouard avait pour Lemor la tendresse, la confiance et le respect que
son pere eut du lui inspirer.

"L'hiver nous arracha encore a notre paradis terrestre, mais cette fois
il ne nous separa point. Lemor vint me voir en secret de temps en temps,
et nous nous ecrivions presque tous les jours. Il avait une clef du
jardin de l'hotel, et quand nous ne pouvions nous y rencontrer la
nuit, une fente dans le piedestal d'une vieille statue recevait notre
correspondance.

C'est tout recemment, vous le savez, que M. de Blanchemont a perdu la
vie d'une maniere tragique et inattendue, dans un duel a mort avec un
de ses amis, pour une folle maitresse qui l'avait trahi. Un mois apres,
j'ai vu Henri, et c'est de ce moment que datent mes chagrins. Je croyais
si naturel de m'engager a lui pour la vie! Je voulais le revoir un
instant et fixer avec lui l'epoque ou les devoirs de ma position me
permettraient de lui donner ma main et ma personne comme il avait mon
coeur et mon esprit. Mais le croiriez-vous, Rose? son premier mouvement
a ete un refus plein d'effroi et de desespoir. La crainte d'etre riche,
oui, l'horreur de la richesse, l'ont emporte sur l'amour, et il s'est
comme enfui de moi avec epouvante!

"J'ai ete offensee, consternee, je n'ai pas su le convaincre, je n'ai
pas voulu le retenir. Et puis, j'ai reflechi, j'ai trouve qu'il avait
raison, qu'il etait consequent avec lui-meme, fidele a ses principes. Je
l'en ai estime, je l'en ai aime davantage, et j'ai resolu d'arranger ma
vie de maniere a ne plus le blesser, de quitter le monde entierement,
de venir me cacher bien loin de Paris au fond d'une campagne, afin de
rompre toutes mes relations avec les puissants et les riches que Lemor
considere comme des ennemis tantot feroces, tantot involontaires et
aveugles de l'humanite.

"Mais a ce projet, qui n'etait que secondaire dans ma pensee, j'en
associais un autre qui coupait le mal dans sa racine et detruisait a
jamais tous les scrupules de mon amant, de mon epoux futur. Je voulais
imiter son exemple, et dissiper ma fortune personnelle en l'appliquant
a ce qu'au couvent nous appelions les bonnes oeuvres, a ce que Lemor
appelle l'oeuvre de remuneration, a ce qui est juste envers les hommes
et agreable a Dieu dans toutes les religions et dans tous les temps.
J'etais libre de faire ce sacrifice sans nuire a ce que les riches
auraient appele le bonheur futur de mon fils, puisque je le croyais
encore destine a un heritage considerable; et, d'ailleurs, dans mes
idees a moi, en m'abstenant de jouir de ses revenus durant les longues
annees de sa minorite, en accumulant et en placant les rentes, j'aurais
travaille aussi a son bonheur. C'est-a-dire que l'elevant dans
des habitudes de sobriete et de simplicite, et lui communiquant
l'enthousiasme de ma charite, je l'aurais mis a meme un jour de
consacrer a ces memes bonnes oeuvres une fortune considerable, augmentee
par mon economie et par le devoir que je m'imposais de n'en jouir en
aucune facon pour mon propre compte, malgre les droits que la loi me
donnait a cet egard. Il me semblait que cette ame si naive et si tendre
de mon enfant repondrait a mon enthousiasme, et que j'entasserais ces
richesses terrestres pour son salut futur. Riez-en un peu, si vous
voulez, chere Rose; mais il me semble encore que je reussirai, dans des
conditions plus restreintes, a faire envisager les choses a mon Edouard
sous ce point de vue. Il n'a plus a heriter de son pere, et ce qui me
reste lui sera desormais consacre dans le meme but. Je ne me crois plus
le droit de me depouiller de ce peu d'aisance qui nous est laissee
a tous d'eux. Je me figure que rien ne m'appartient plus en propre,
puisque mon fils n'a plus rien de certain a attendre que de moi. Cette
pauvrete, dont j'aurais pu faire voeu pour moi seule, c'est un bapteme
nouveau que Dieu ne me permet peut-etre pas d'imposer a mon enfant
avant qu'il soit en age de l'accepter ou de le rejeter librement.
pouvons-nous, etant nes dans le siecle, et ayant donne la vie a des
etres destines aux jouissances et au pouvoir dans la societe, les priver
violemment et sans les consulter, de ce que la societe considere comme
de si grands avantages et des droits si sacres? Dans ce _sauve qui peut_
general ou la corruption de l'argent a lance tous les humains, si je
venais a mourir en laissant mon fils dans la misere avant le temps
necessaire pour lui enseigner l'amour du travail, a quels vices, a
quelle abjection ne risquerais-je pas d'abandonner ses bons mais faibles
instincts? On parle d'une religion de fraternite et de communaute, ou
tous les hommes seraient heureux en s'aimant, et deviendraient riches en
se depouillant. On dit que c'est un probleme que les plus grands saints
du christianisme comme les plus grands sages de l'antiquite ont ete
sur le point de resoudre. On dit encore que cette religion est prete
a descendre dans le coeur des hommes, quoique tout semble, dans la
realite, conspirer contre elle; parce que du choc immense, epouvantable,
de tous les interets egoistes, doivent naitre la necessite de tout
changer, la lassitude du mal, le besoin du vrai et l'amour du bien. Tout
cela, je le crois fermement, Rose. Mais, comme je vous le disais tout a
l'heure, j'ignore quels jours Dieu a fixes pour l'accomplissement de ses
desseins. Je ne comprends rien a la politique, je n'y vois pas d'assez
vives lueurs de mon ideal; et, refugiee dans l'arche comme l'oiseau
durant le deluge, j'attends, je prie, je souffre et j'espere, sans
m'occuper des railleries que le monde prodigue a ceux qui ne veulent pas
approuver ses injustices, et se rejouir des malheurs de leur temps.

"Mais dans cette ignorance du lendemain, dans cette tempete dechainee de
toutes les forces humaines les unes contre les autres, il faut bien que
je serre mon fils dans mes bras, et que je l'aide a surmonter le flot
qui nous porte peut-etre aux rives d'un monde meilleur des ici-bas.
Helas! chere Rose, dans un temps ou l'argent est tout, tout se vend et
s'achete. L'art, la science, toutes les lumieres, et par consequent
toutes les vertus, la religion elle-meme, sont interdites a celui qui ne
peut payer l'avantage de boire a ces sources divines. De meme qu'on paie
les sacrements a l'eglise, il faut, a prix d'argent, acquerir le droit
d'etre homme, de savoir lire, d'apprendre a penser, a connaitre le
bien du mal. Le pauvre est condamne, a moins d'etre doue d'un genie
exceptionnel, a vegeter, prive de sagesse et d'instruction. Et le
mendiant, le pauvre enfant qui apprend pour tout metier l'art de tendre
la main et d'elever une voix plaintive, dans quelles obscures et
fausses notions est forcee de se debattre son intelligence infirme et
impuissante! Il y a quelque chose d'affreux a penser que la superstition
est la seule religion accessible au paysan, que tout son culte se reduit
a des pratiques qu'il ne comprend pas, dont il ne saura jamais ni le
sens ni l'origine, et que Dieu n'est pour lui qu'une idole favorable aux
moissons et aux troupeaux de celui qui lui vote un cierge ou une image.
En venant ce matin ici, j'ai rencontre une procession arretee autour
d'une fontaine pour conjurer la secheresse. J'ai demande pourquoi on
priait la plutot qu'ailleurs. Une femme m'a repondu, en me montrant une
petite statue de platre cachee dans une niche et ornee de guirlandes
comme les dieux du paganisme[5], "c'est que cette _bonne dame_ est la
meilleure de toutes pour la pluie."

[Note 5: Les Peres de l'Eglise primitive condamnaient amerement cet
usage paien d'orner les statues des dieux. Minutius Felix s'en explique
clairement et admirablement. L'Eglise du moyen age a retabli les
pratiques de l'idolatrie, et l'Eglise d'aujourd'hui continue cette
speculation lucrative.]

"Si mon fils est indigent, il faudra donc qu'il soit idolatre, au
rebours des premiers chretiens qui embrassaient la vraie religion
avec la sainte pauvrete? Je sais bien que le pauvre a le droit de me
demander: Pourquoi ton fils plutot que le mien connaitrait-il Dieu et la
verite? Helas! je n'ai rien a lui repondre, sinon que je ne puis sauver
son fils qu'en sacrifiant le mien. Et quelle reponse inhumaine pour lui!
Oh! les temps de naufrage sont affreux! Chacun court a ce qui lui est
le plus cher et abandonne les autres. Mais encore une fois, Rose, que
pouvons-nous donc, nous autres pauvres femmes, qui ne savons que pleurer
sur tout cela?

"Ainsi, les devoirs que nous impose la famille sont en contradiction
avec ceux que nous impose l'humanite. Mais nous pouvons encore quelque
chose pour la famille, tandis que pour l'humanite, a moins d'etre
tres-riches, nous ne pouvons rien encore. Car dans ce temps-ci, ou les
grandes fortunes devorent les petites si rapidement, la mediocrite,
c'est la gene et l'impuissance.

"Voila pourquoi, continua Marcelle en essuyant une larme, je vais etre
forcee de modifier les beaux reves que j'avais faits en quittant Paris
il y a deux jours. Mais je veux faire encore de mon mieux, Rose, pour ne
pas m'entourer de petites jouissances inutiles aux depens des autres. Je
veux me reduire au necessaire, acheter une maison de paysan, vivre aussi
sobrement qu'il me sera possible sans alterer ma sante (puisque je dois
ma vie a Edouard), mettre de l'ordre dans ce petit capital pour le lui
donner un jour, apres lui en avoir indique l'usage que Dieu nous aura
revele utile et pieux dans ce temps-la; et, en attendant, consacrer la
moindre partie possible de mon humble revenu a mes besoins et a la
bonne education de mon fils, afin d'avoir toujours de quoi assister les
pauvres qui viendront frapper a ma porte. C'est la, je crois, tout ce
que je peux faire, s'il ne se forme pas bientot une association vraiment
sainte, une sorte d'eglise nouvelle, ou quelques croyants inspires
appelleront a eux leurs freres pour les faire vivre en commun sous les
lois d'une religion et d'une morale qui repondent aux nobles besoins de
l'ame et aux lois de la veritable egalite. Ne me demandez pas quelles
seraient precisement ces lois. Je n'ai pas mission de les formuler,
puisque Dieu ne m'a pas donne le genie de les decouvrir, toute mon
intelligence se borne a pouvoir les comprendre quand elles seront
revelees, et mes bons instincts me forcent a rejeter les systemes qui se
posent aujourd'hui un peu trop fierement sous des noms divers. Je
n'en vois encore aucun ou la liberte morale se trouve respectee, ou
l'atheisme et l'ambition de dominer ne se montrent par quelque
endroit. Vous avez entendu parler peut-etre des saint-simoniens et des
fourieristes. Ce sont la des systemes encore sans religion et sans
amour, des philosophies avortees, a peine ebauchees, ou l'esprit du mal
semble se cacher sous les dehors de la philanthropie. Je ne les juge pas
absolument, mais j'en suis repoussee comme par le pressentiment d'un
nouveau piege tendu a la simplicite des hommes.

"Mais il se fait tard, ma bonne Rose, et vos beaux yeux qui brillent
encore luttent pourtant contre la fatigue de m'ecouter. Je n'ai rien a
conclure pour vous de tout ceci; sinon que nous sommes toutes les
deux aimees par des hommes pauvres, et que l'une de nous aspire a
s'affranchir de l'alliance des riches, tandis que l'autre hesite et
s'effraie de leur opinion.

--Ah! Madame, dit Rose, qui avait ecoute Marcelle avec une religieuse
attention, que vous etes grande et bonne! comme vous savez aimer, et
comme je comprends bien maintenant pourquoi je vous aime! Il me semble
que votre histoire et l'explication de votre conduite m'ont fait grossir
la tete de moitie! Quelle triste et mesquine vie nous menons, au prix
de celle que vous revez! Mon Dieu, mon Dieu! je crois que je mourrai le
jour ou vous partirez d'ici!

--Sans vous, chere Rose, je serais fort pressee, je vous le confesse,
d'aller batir ma chaumiere aupres de celle de plus pauvres gens; mais
vous me ferez aimer votre ferme, et meme ce vieux chateau.... Ah!
j'entends votre mere qui vous appelle. Embrassez-moi encore et
pardonnez-moi de vous avoir dit quelques paroles dures. Je me les
reproche en voyant combien vous etes sensible et affectueuse."

Rose embrassa la jeune baronne avec effusion, et la quitta. Cedant a une
habitude d'enfant mutin, elle se donna le petit plaisir de laisser crier
sa mere tout en se rendant avec lenteur a son appel. Puis elle se le
reprocha et se mit a courir; mais elle ne put se resoudre a lui parler
avant d'etre tout a fait aupres d'elle: cette voix glapissante lui
faisait l'effet d'un ton faux apres la douce harmonie des paroles de
Marcelle.

Encore fatiguee de son voyage, madame de Blanchemont se glissa dans le
lit ou reposait son enfant, et, tirant ses rideaux de toile d'orange a
grands ramages, elle commencait a s'endormir sans songer aux revenants
indispensables du vieux chateau, lorsqu'un bruit incomprehensible la
forca de preter l'oreille et de se relever un peu emue.




DEUXIEME JOURNEE



XV.

LA RENCONTRE.

Le bruit qui troublait le sommeil de notre heroine etait celui d'un
corps quelconque passant et repassant a l'exterieur sur la porte de sa
chambre avec une obstination et une maladresse singulieres. Ce toucher
etait trop sec et trop inintelligent pour etre celui d'une main humaine
cherchant a trouver la serrure dans l'obscurite, et pourtant comme le
bruit ne ressemblait pas a celui qu'eut pu faire un rat, Marcelle ne put
s'arreter a aucune autre hypothese. Elle pensa que quelqu'un de la ferme
couchait dans le vieux chateau, peut-etre un serviteur ivre qui se
trompait d'etage, et cherchait son gite a tatons. Se rappelant alors
qu'elle n'avait pas ote la clef de sa chambre, elle se leva afin de
reparer cet oubli, aussitot que la personne se serait eloignee. Mais
le bruit continuait, et Marcelle n'osait entr'ouvrir la porte pour
effectuer son dessein, dans la crainte, en se montrant, d'etre insultee
par quelque lourdaud. Cette petite anxiete commencait a devenir fort
desagreable, lorsque la main incertaine s'impatienta, et gratta la
porte, de telle facon que Marcelle crut reconnaitre les griffes d'un
chat, et, souriant de son emotion, elle se decida a ouvrir pour
accueillir ou chasser cet habitue de son appartement. Mais a peine
eut-elle entr'ouvert, avec un reste de precaution, que la porte fut
repoussee sur elle avec violence, et que la folle s'offrit a ses regards
sur le seuil de sa chambre.

Cette visite parut a Marcelle la plus deplaisante des suppositions
qu'elle aurait pu faire, et elle hesita si elle ne repousserait pas par
la force ce personnage inquietant, malgre ce qu'on lui avait dit de la
tranquillite habituelle de sa demence. Mais le degout que lui inspirait
l'etat de malproprete de cette malheureuse, et encore plus un sentiment
de compassion, l'empecherent de s'arreter a cette idee. La folle ne
paraissait pas s'apercevoir de sa presence, et il etait probable que,
dans son gout pour la solitude, elle se retirerait aussitot que
Marcelle se ferait remarquer. Madame de Blanchemont jugea donc a propos
d'attendre, et d'observer quelle serait la fantaisie de sa facheuse
hotesse, et reculant, elle alla s'asseoir sur le bord de son lit, dont
elle ferma les rideaux derriere elle, afin qu'Edouard, s'il venait a
s'eveiller, ne vit pas la _vilaine femme_ dont il avait eu peur dans la
garenne.

La Bricoline (nous avons deja dit que chez nous toutes les ainees
de familles de paysans et de bourgeois de campagne portaient le nom
hereditaire feminise en guise de prenom) traversa la chambre avec une
certaine precipitation, et s'approcha de la fenetre qu'elle ouvrit apres
beaucoup d'efforts inutiles, la faiblesse de ses mains etiques, et la
longueur de ses ongles qu'elle ne voulait jamais laisser couper, la
rendant fort maladroite. Quand elle y fut parvenue, elle se pencha
dehors, et, d'une voix etouffee a dessein, elle appela _Paul_. C'etait
sans doute le nom de son amant, qu'elle attendait toujours, et a la mort
duquel elle ne pouvait se resoudre a croire.

Ce lamentable appel n'ayant eveille aucun echo dans le silence de la
nuit, elle s'assit sur le banc de pierre qui, dans toutes les antiques
constructions de ce genre, occupe l'embrasure profonde de la fenetre, et
resta muette, roulant toujours son mouchoir ensanglante, et paraissant
se resigner a l'attente. Au bout de dix minutes environ, elle se releva,
et appela encore, toujours a voix basse, comme si elle eut cru son
amant cache dans les broussailles du fosse, et comme si elle eut craint
d'eveiller l'attention des gens de la ferme.

Pendant plus d'une heure l'infortunee continua ainsi, tantot nommant
Paul et tantot l'attendant avec une patience et une resignation
extraordinaires. La lune eclairait en plein son visage decharne et son
corps difforme. Peut-etre y avait-il pour elle une sorte de bonheur dans
cette vaine esperance. Peut-etre se faisait-elle illusion au point
de rever toute eveillee qu'il etait la, qu'elle l'ecoutait et lui
repondait. Et puis, quand le reve s'effacait, elle le ramenait en
appelant de nouveau son mort bien aime.

Marcelle la contemplait avec un profond dechirement de coeur; elle eut
voulu surprendre tous les secrets de sa folie, dans l'esperance de
trouver quelque moyen d'adoucir une telle souffrance; mais les fous de
cette nature ne s'expliquent pas et il est impossible de deviner s'ils
sont absorbes par une pensee qui les ronge sans relache, ou si l'action
de la pensee est suspendue en eux par intervalles.

Lorsque la miserable fille quitta enfin la fenetre, elle se mit a
marcher dans la chambre avec la meme lenteur et la meme gravite qui
avaient frappe Marcelle dans l'allee de la Garenne. Elle ne paraissait
plus songer a son amant, et sa physionomie, fortement contractee,
ressemblait a celle d'un vieux alchimiste perdu dans la recherche de
l'absolu. Cette promenade reguliere dura encore assez longtemps pour
fatiguer extremement madame de Blanchemont, qui n'osait ni se coucher ni
quitter son fils pour aller eveiller la petite Fanchon. Enfin, la folle
prit son parti, et montant un etage, elle alla a une autre fenetre
recommencer a appeler Paul par intervalles et a l'attendre en se
promenant.

Marcelle songea alors qu'elle devait aller avertir les Bricolin. Sans
doute ils ignoraient que leur fille s'etait echappee de la maison et
qu'elle courait peut-etre le danger de se suicider ou de se laisser
tomber involontairement par une fenetre. Mais la petite Fanchon, qu'elle
eveilla, non sans peine, afin qu'elle se tint aupres du lit d'Edouard
pendant qu'elle irait elle-meme au chateau neuf, la detourna de ce
projet.

--Eh! non, Madame, lui dit-elle; les Bricolin ne se derangeront pas pour
cela. Ils sont habitues a voir courir cette pauvre demoiselle la nuit
comme le jour. Elle ne fait pas de mal, et il y a longtemps qu'elle
a oublie de _se perir_. On dit qu'elle ne dort jamais. Il n'est pas
etonnant que, par les temps de lune, elle soit plus eveillee encore.
Fermez bien votre porte, pour qu'elle ne vienne plus vous ennuyer. Vous
avez bien fait de ne lui rien dire; ca aurait pu la choquer et la rendre
mechante. Elle va faire son train la-haut jusqu'au jour, comme les
_caboches_ (les chouettes); mais puisque vous savez ce que c'est, a
present, ca ne vous empechera pas de dormir.

La petite Fanchon en parlait a son aise, elle qui, grace a ses quinze
ans et a son temperament paisible, eut dormi au bruit du canon, pourvu
qu'elle eut su ce que c'etait. Marcelle eut un peu de peine a suivre
son exemple, mais enfin la fatigue l'emporta, et elle s'endormit au pas
regulier et continuel de la folle, qu'elle entendait au-dessus de sa
chambre ebranler les solives tremblantes du vieux chateau.

Le lendemain, Rose apprit avec regret, mais sans surprise, l'incident de
la nuit.

---Eh! mon Dieu! dit-elle, nous l'avions pourtant bien enfermee, sachant
qu'elle a l'habitude d'errer de tous cotes, et dans le vieux chateau de
preference pendant la lune. (C'est pour cela que ma mere ne se souciait
pas de vous y loger.) Mais elle aura encore trouve moyen d'ouvrir sa
fenetre et de s'en aller par la. Elle n'est ni forte ni adroite de ses
mains, mais elle a tant de patience! Elle n'a qu'une idee, elle ne s'en
repose jamais. M. le baron, qui n'avait pas le coeur aussi humain que
vous, et qui riait des choses les moins risibles, pretendait qu'elle
cherchait... attendez si je me souviendrai de son mot!... la
quadrature... Oui, c'est cela, la quadrature du cercle; et quand il la
voyait passer: "Eh bien! nous disait-il, votre philosophe n'a pas encore
resolu son probleme?"

--Je ne me sens pas d'humeur a plaisanter sur un sujet qui navre le
coeur, repondit Marcelle, et j'ai fait des reves lugubres cette nuit.
Tenez, Rose, nous voila bonnes amies, nous le deviendrons j'espere de
plus en plus, et puisque vous m'avez offert votre chambre, je l'accepte,
a condition que vous ne la quitterez pas, et que nous la partagerons.
Un canape pour Edouard, un lit de sangle pour moi, il n'en faut pas
davantage.

--Oh! vous me comblez de joie, s'ecria Rose, en lui sautant au cou.
Cela ne me causera aucun derangement. Il y a deux lits dans toutes nos
chambres, c'est l'habitude de la campagne ou l'on est toujours pret a
recevoir quelque amie ou quelque parente, et je vais etre si heureuse de
causer avec vous tous les soirs!...

L'amitie des deux jeunes femmes fit en effet beaucoup de progres dans
cette journee. Marcelle y mettait d'autant plus d'abandon que c'etait la
seule douceur qu'elle put se promettre chez les Bricolin. Le fermier
la promena dans une partie de ses dependances, lui parlant toujours
d'argent et d'arrangements. Il dissimulait son desir d'acheter, mais
c'etait en vain, et Marcelle qui, pour en finir plus vite avec des
preoccupations si antipathiques a son esprit, etait, prete a lui faire
une partie des sacrifices qu'il exigeait, aussitot qu'elle se serait
assuree de l'exactitude de ses calculs, usa pourtant d'un peu d'adresse
avec lui pour le tenir dans l'inquietude. Rose lui avait fait entendre
qu'elle pouvait avoir, dans cette circonstance, beaucoup d'influence sur
sa destinee, et d'ailleurs, Grand-Louis lui avait fait promettre de ne
rien decider sans le consulter. Madame de Blanchemont se sentait une
pleine confiance dans cet ami improvise, et elle resolut d'attendre son
retour pour faire choix d'un conseil competent. Il connaissait tout le
monde, et il avait trop de jugement pour ne pas la mettre en bonnes
mains.

Nous avons laisse le brave meunier partant pour la ville de ***, avec
Lapierre, Suzette, et le patachon. Ils y arriverent a dix heures du
soir, et, le lendemain, des la pointe du jour, Grand-Louis ayant
embarque les deux domestiques dans la diligence de Paris, se rendit chez
le bourgeois auquel il avait intention de faire acheter la caleche. Mais
en passant devant la poste aux lettres, il se dirigea vers l'entree du
bureau pour remettre au buraliste en personne celle que Marcelle l'avait
charge d'affranchir. La premiere figure qui frappa ses regards fut celle
du jeune inconnu qui etait venu, quinze jours auparavant, errer dans
la Vallee-Noire, visiter Blanchemont, et que le hasard avait amene au
moulin d'Angibault. Ce jeune homme ne fit aucune attention a lui: debout
a l'entree du bureau, il lisait avidement et d'un air fort emu, une
lettre qu'il etait venu recevoir. Grand-Louis tenant dans ses mains
celle de madame de Blanchemont, et se rappelant que le nom d'_Henri_,
grave sur un arbre au bord de la Vauvre, avait beaucoup preoccupe cette
jeune dame, jeta un regard furtif sur l'adresse de la lettre que lisait
le jeune homme et qui se trouvait naturellement a la portee de sa vue,
l'inconnu tenant ce papier devant lui de maniere a en bien cacher le
contenu et a en montrer parfaitement l'exterieur. En un clin d'oeil
rapide et d'une curiosite bienveillante, le meunier vit le nom de M.
Henri Lemor trace de la meme main que l'adresse de la lettre dont il
etait porteur; aucun doute, ces deux lettres etaient de Marcelle, et
l'inconnu etait... le meunier n'y mit pas de facons dans sa pensee,
l'amant de la belle veuve.

Grand-Louis ne se trompait pas: le premier billet que Marcelle avait
ecrit de Paris, et qu'un ami de Lemor, charge de ce soin, lui avait fait
tenir poste restante a ***, venait d'arriver en cet instant aux mains
du jeune homme, et il etait loin de s'attendre au bonheur d'en recevoir
immediatement un second, lorsque Grand-Louis passa facetieusement ce
tresor entre ses yeux et celui qu'il etait en train de relire pour la
troisieme fois.

[Illustration: Ce garcon-la est entete comme tous les diables.]

Henri tressaillit, et se jetant avec impetuosite sur cette lettre,
il allait s'en emparer, lorsque le meunier lui dit, en la lui
retirant:--Non! non! pas si vite, mon garcon! Le buraliste nous voit
peut-etre du coin de l'oeil, et je n'ai pas envie qu'il me fasse payer
l'amende, qui n'est pas mince. Nous allons, causer un peu plus loin, car
je ne pense pas que vous ayez la patience d'attendre que cette jolie
lettre revienne de Paris, ou on l'enverrait certainement, malgre vos
reclamations et votre passe-port, puisqu'elle n'est pas adressee ici
poste restante. Suivez-moi au bout de la promenade.

Lemor le suivit, mais un scrupule etait deja venu alarmer le meunier.
Attendez, dit-il, quand ils eurent gagne un endroit convenablement
isole, vous etes bien l'individu dont le nom est sur cette lettre?

--Vous n'en doutez pas, sans doute, et vous me connaissez apparemment,
puisque vous me l'avez presentee?

--C'est egal, vous avez bien un passe-port?

--Certainement, puisque je viens de le produire a la poste pour retirer
ma correspondance.

--C'est encore egal; dussiez-vous me prendre pour un gendarme deguise,
voyons-le, dit le meunier en lui donnant la lettre. Donnant, donnant.

--Vous etes fort mefiant, dit Lemor en se hatant de lui donner ses
papiers.

--Un petit moment encore, reprit le prudent meunier. Je veux pouvoir
faire serment, si les gens de la poste m'ont vu vous donner cette
lettre, que je vous l'ai remise decachetee! Et il brisa le cachet
tres-lestement, mais sans se permettre d'ouvrir la lettre qu'il remit a
Henri tout en prenant son passe-port.

Tandis que le jeune homme lisait avidement, le meunier, qui n'etait pas
fache de satisfaire sa curiosite, prenait connaissance des titres et
qualites de son inconnu.

Henri Lemor, age de vingt-quatre ans, natif de Paris, profession
d'ouvrier mecanicien, se rendant a Toulouse, Montpellier, Nimes, Avignon
et peut-etre Toulon et Alger, pour y chercher de l'emploi et y exercer
son industrie.

[Illustration: Il lui sembla voir une forme vague.]

--Diable! se disait le meunier, ouvrier mecanicien! aime d'une baronne!
cherchant de l'ouvrage et pouvant peut-etre epouser une femme qui a
encore trois cent mille francs! Ce n'est donc que chez nous qu'on
prefere l'argent a l'amour, et que les femmes sont si fieres! Il n'y a
pas tant de distance entre la petite-fille du pere Bricolin le laboureur
et le petit-fils de mon grand-pere le meunier, qu'entre cette baronne
et ce pauvre diable! Ah! mademoiselle Rose! je voudrais bien que madame
Marcelle vous apprit le secret d'aimer! Puis, faisant lui-meme
le signalement du jeune homme sans regarder celui du passe-port,
Grand-Louis se disait en examinant Henri absorbe dans sa lecture: Taille
mediocre, visage pale... assez joli, si l'on veut, mais cette barbe
noire, c'est vilain. Tous ces ouvriers de Paris ont l'air de porter
toute leur force au menton. Et le meunier comparait avec une secrete
complaisance ses membres athletiques a l'organisation plus delicate
de Lemor. Il me semble, se disait-il, que s'il ne faut pas etre plus
remarquable que ca pour tourner la tete a une femme d'esprit... et a
une belle dame... mademoiselle Rose pourrait bien s'apercevoir que son
tres-humble serviteur n'est pas plus mal tourne qu'un autre. Apres cela,
ces Parisiens, ca vous a une certaine grace, une tournure, des yeux
noirs, je ne sais quoi qui nous fait paraitre patauds a cote d'eux. Et
puis, sans doute que celui-la a plus d'esprit qu'il n'est gros. S'il
pouvait m'en donner un peu, et m'enseigner, lui aussi, son secret pour
etre aime!



XVI.

DIPLOMATIE.

Au beau milieu de ses reflexions, maitre Louis s'apercut que le jeune
homme, dans ses preoccupations beaucoup plus vives, s'eloignait sans
songer a lui.

--Hola! mon camarade! lui dit Grand-Louis en courant apres lui; vous
voulez donc me laisser votre passeport?

--Ah! mon cher ami, je vous oubliais, et je vous en demande pardon!
repondit Lemor. Vous m'avez rendu le service de me remettre cette
lettre, et je vous dois mille remerciements.... Mais je vous reconnais
a present. Je vous ai deja vu, il n'y a pas longtemps. C'est a votre
moulin que j'ai recu l'hospitalite... Un endroit superbe... et une si
bonne mere! Vous etes un homme heureux! vous! car vous etes franc et
serviable aussi, cela se voit!

--Oui! une belle hospitalite! dit le meunier; parlons en! Apres cela,
c'est votre faute si vous n'avez voulu accepter que du pain et de
l'eau.... Ca m'avait donne un peu mauvaise opinion de vous, avec ca que
vous avez une barbe de capucin! Cependant, vous n'avez pas plus que moi
la mine d'un jesuite, et si ma figure vous revient, la votre me revient
aussi.... Quant a etre un homme heureux... je vous conseille de porter
envie aux autres, et surtout a moi! C'est donc pour vous moquer.

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Avez-vous eprouve quelque
malheur depuis que je ne vous ai vu?

--Bah! il y a longtemps que je porte un malheur qui finira Dieu sait
comment! Mais je n'ai pas plus envie d'en parler que vous de m'ecouter,
car vous avez aussi, je le vois bien, beaucoup de tic-tac dans la
cervelle. Ah ca! est-ce que vous n'allez pas me donner un mot de reponse
pour la personne qui vous a ecrit? quand ce ne serait que pour attester
que j'ai bien fait ma commission?

--Vous connaissez donc cette personne? dit Lemor tout tremblant.

--Tiens! vous n'aviez pas encore pense a me le demander. Ou sont donc
vos esprits?

L'air de bienveillance un peu goguenarde du Grand-Louis commencait, a
inquieter Lemor. Il craignait de compromettre Marcelle, et cependant la
physionomie de ce paysan n'etait pas faite pour inspirer la mefiance.
Mais Henri crut devoir affecter une sorte d'indifference.

--Je ne connais pas beaucoup moi-meme, dit-il, la dame qui m'a fait
l'honneur de m'ecrire. Comme le hasard m'avait conduit dernierement dans
le pays ou elle possede des biens, elle a pense que je pourrais lui
donner quelques renseignements....

--A d'autres, interrompit le meunier, elle ne sait pas du tout que vous
y etes venu, encore moins pourquoi vous l'avez fait, et voila ce que je
vous prie de me dire, si vous ne voulez pas que je le devine.

--C'est a quoi je repondrai un autre jour, dit Lemor avec un peu
d'impatience et de fierte ironique. Vous etes curieux, l'ami, et je ne
sais pourquoi vous voulez voir du mystere dans ma conduite.

--Il y en a, l'ami! Je vous dis qu'il y en a, puisque vous ne _lui_ avez
pas fait savoir que vous etiez venu dans la Vallee-Noire!

La persistance du meunier devenait de plus en plus embarrassante, et
Henri, craignant de tomber dans quelque piege ou de commettre quelque
imprudence, songea a se delivrer de ses investigations bizarres.

--Je ne sais ni de qui, ni de quoi vous voulez me parler, repondit-il en
haussant les epaules. Je vous renouvelle mes remerciements, et je vous
salue. Si la lettre que vous m'avez remise exige une reponse ou un recu,
je l'enverrai par la poste. Je pars dans une heure pour Toulouse, et
n'ai pas le loisir de m'arreter plus longtemps avec vous.

--Ah! vous parlez pour Toulouse, dit le meunier en doublant le pas pour
le suivre. J'aurais cru que vous alliez venir avec moi a Blanchemont.

--Pourquoi a Blanchemont?

--Parce que si vous avez a donner des conseils a la dame de Blanchemont
sur ses affaires, comme vous le pretendez, il serait plus obligeant
d'aller vous expliquer avec elle que d'ecrire deux mots a la hate. C'est
une personne qui vaut bien la peine qu'on se derange de quelques lieues
pour lui rendre service, et moi, qui ne suis qu'un meunier, j'irais au
bout du monde s'il le fallait.

Lemor, informe, presque malgre lui, du lieu que Marcelle avait choisi
momentanement pour sa retraite, ne put se decider a se separer
brusquement d'un homme qui la connaissait et qui semblait si dispose
a lui parler d'elle. L'espece de proposition et de conseil qu'on lui
adressait d'aller a Blanchemont faisait passer des eblouissements dans
cette jeune tete volontairement stoique, mais profondement bouleversee
par la passion. Agite de desirs et de resolutions contradictoires, il
laissait paraitre sur son visage toutes les perplexites qu'il croyait
renfermer dans son ame, et le penetrant meunier ne s'y trompait pas.--Si
je croyais, dit enfin Lemor, que des explications verbales fussent
necessaires... mais en verite, je ne le pense pas... _cette dame_ ne
m'indique rien de semblable....

--Oui, dit le meunier d'un ton railleur; cette dame vous croyait a
Paris, et on ne fait pas venir un homme de si loin pour quelques
paroles. Mais peut-etre que si elle vous avait su si pres, elle m'aurait
commande de vous ramener avec moi.

--Non, monsieur le meunier, vous vous trompez, dit Henri, effraye de la
penetration du Grand-Louis. Les questions qu'on me fait l'honneur de
m'adresser n'ont pas assez d'importance pour cela. Decidement, j'y
repondrai par ecrit.

Et en s'arretant a ce dernier parti, Henri sentait son coeur se briser.
Car, malgre sa soumission aux ordres de Marcelle, l'idee de la revoir
encore une fois avant de s'en eloigner pour une annee entiere, avait
fait bouillonner tout son sang energique. Mais ce maudit meunier, avec
ses commentaires, pouvait, soit par malice, soit par legerete, rendre
sa demarche compromettante pour la jeune veuve, et Lemor devait s'en
abstenir.

--Vous ferez ce qui vous plait, dit le Grand-Louis, un peu pique de sa
reserve, mais comme elle me fera sans doute quelques questions sur votre
compte, je serai force de lui dire que l'idee de venir la voir ne vous a
pas souri du tout.

--Ce qui lui fera assurement beaucoup de peine? repondit Lemor avec un
eclat de rire un peu force.

--Oui, oui! jouez au plus fin avec moi, mon camarade! reprit le meunier.
Mais vous ne riez pas de bon coeur.

--Monsieur le meunier, repliqua Lemor perdant patience, vos
insinuations, autant que je puis les comprendre, commencent a etre assez
deplacees. Je ne sais pas si vous etes aussi devoue a la personne en
question que vous le pretendez; mais il ne me semble pas que vous en
parliez avec autant de respect que moi, qui la connais a peine.

--Vous vous fachez? A la bonne heure, c'est plus franc, et cela me
taquine moins que vos moqueries. Maintenant, je sais a quoi m'en tenir
sur votre compte.

--C'en est trop, dit Lemor irrite, et cela ressemble a une provocation
personnelle. J'ignore quelles folles idees vous voulez m'attribuer, mais
je vous declare que ce jeu me fatigue et que je ne souffrirai pas plus
longtemps vos impertinences.

--Vous fachez-vous tout de bon? dit le Grand-Louis d'un ton calme. Je
suis bon pour vous repondre. Je suis beaucoup plus fort que vous; mais
sans doute vous etes compagnon de quelque Devoir, et vous connaissez, la
canne. Et d'ailleurs, vous autres Parisiens, on dit que vous savez tous
jouer du baton comme des professeurs. Nous autres, nous ne connaissons
pas la theorie, nous n'avons que la pratique. Vous etes plus adroit,
que moi, probablement; moi, je cognerai un peu plus dur que vous, ca
egalisera la partie. Allons derriere le vieux rempart si vous voulez,
ou bien au cafe du pere Robichon. Il y a une petite cour ou l'on peut
s'expliquer sans temoins, car il n'y a pas de danger qu'il appelle la
garde, il sait trop bien vivre pour cela.

--Allons, se dit Lemor, j'ai voulu etre ouvrier, et les lois de
l'honneur sont aussi rigides au baton qu'a l'epee. Je ne connais pas
l'art feroce de tuer mon semblable avec une arme plus qu'avec une autre.
Mais si cet Hercule gaulois veut se donner le plaisir de m'assommer, je
ne l'eviterai pas en lui parlant raison. Ce sera, d'ailleurs, la seule
maniere de me debarrasser de ses questions, et je ne vois pas pourquoi
je serais plus patient qu'un gentilhomme.

Le genereux et pacifique meunier n'avait aucune envie de chercher
querelle a Henri comme celui-ci le supposait, faute de comprendre
l'interet qu'il portait reellement a madame de Blanchemont et a lui, par
consequent; mais ce dernier sentiment etait mele d'une mefiance dont le
Grand-Louis eut voulu se guerir l'esprit par une sincere explication.
N'ayant pas reussi, a son tour il se croyait provoque, et en prenant le
chemin du cafe Robichon, chacun des deux adversaires se persuadait qu'il
etait force de repondre a la fantaisie belliqueuse de l'autre.

Six heures sonnaient a l'horloge d'une eglise voisine, lorsqu'ils
arriverent au cafe Robichon. C'etait une maisonnette decoree de ce titre
fastueux qu'on voit maintenant jusque sur les plus humbles cabarets des
provinces les plus arrierees. _"Cafe de la Renaissance."_ On y entrait
par une etroite allee plantee de jeunes acacias et de dahlias superbes.
La petite cour aux explications etait adossee au mur de l'eglise
gothique, revetu en cet endroit de lierre et de roses grimpantes. Des
berceaux de chevrefeuille et de clematite interceptaient le regard des
voisins et parfumaient l'air matinal. Cette cachette fleurie, deserte
encore et proprement sablee, semblait destinee a des rendez-vous d'amour
beaucoup plus qu'a des scenes tragiques.

En y introduisant Lemor, le Grand-Louis ferma la porte derriere lui,
puis s'asseyant a une petite table de bois peinte en vert:

--Ah ca! dit-il, sommes-nous venus ici pour nous allonger des coups ou
pour prendre le cafe ensemble?

--C'est comme il vous plaira, repondit Lemor. Je me battrai avec vous si
vous voulez; mais je ne prendrai pas de cafe.

--Vous etes trop fier pour ca! c'est tout simple! dit le Grand-Louis en
haussant les epaules. Quand on recoit des lettres d'une baronne!

--Vous recommencez donc? Allons, laissez-moi m'en aller, ou battons-nous
tout de suite.

--Je ne peux pas me battre avec vous, dit le meunier. Vous n'avez
qu'a me regarder, je crois, pour voir que je ne suis pas un capon,
et cependant je refuse la partie que vous m'avez proposee. Madame de
Blanchemont ne me le pardonnerait jamais, et cela perdrait toutes mes
affaires.

--Qu'a cela ne tienne! si vous pensez que madame de Blanchemont vous
blame d'etre querelleur, vous n'etes pas force de lui dire que vous
m'avez cherche noise.

--Ah! c'est donc moi qui vous ai cherche noise a present? qu'est-ce qui
a parle le premier de se battre?

--Il me semble que vous etes le seul qui en ayez parle, mais peu
importe. J'accepte la proposition.

--Mais qu'est-ce qui a insulte l'autre? Je ne vous ai rien dit que
d'honnete, et vous m'avez traite d'impertinent.

--Votre maniere d'interpreter mes paroles et mes pensees etait incivile.
Je vous ai signifie de me laisser en paix.

--Oui, c'est ca, vous m'avez ordonne de me taire! Et si je ne veux pas,
moi, voyons?

--Je vous tournerai le dos, et si vous le trouvez mauvais, nous nous
battrons.

--Ce garcon-la est entete comme tous les diables! s'ecria le Grand-Louis
en frappant de son large poing sur la petite table qui se fendit par la
moitie. Tenez, monsieur le Parisien! vous voyez bien comme j'ai la main
lourde! Votre fierte me donnerait envie de savoir si votre tete est
aussi dure que cette planche de chene; car il n'y a rien de plus
insolent au monde que de dire a un homme: "Je ne veux pas vous ecouter".
Et pourtant je ne dois pas, je ne peux faire tomber un cheveu de cette
tete de fer. Ecoutez, il faut en finir. Je vous veux pourtant du bien,
j'en veux surtout a une personne pour qui je me ferais casser bras et
jambes, et qui a, j'en suis sur, la fantaisie de s'interesser a vous.
Il faut s'expliquer; je ne vous ferai plus de questions, puisque c'est
peine perdue, mais je vous dirai tout ce que j'ai sur le coeur pour ou
contre vous, et quand j'aurai dit, si cela ne vous convient pas, nous
nous battrons; et si ce dont je vous soupconne est vrai, je n'aurai
aucun regret de vous casser la machoire. Allons, il faut bien s'entendre
avant de se mesurer, et savoir pourquoi on le fait. Nous allons prendre
le cafe, car je suis a jeun depuis hier et mon estomac crie misere. Si
vous etes trop grand seigneur pour me laisser payer l'ecot, convenons
que le moins etrille des deux s'en chargera apres l'affaire.

--Soit, dit Henri, qui, se regardant comme en etat d'hostilite avec le
meunier, ne craignait plus de s'oublier avec lui par bienveillance.

Le pere Robichon apporta le cafe lui-meme, en faisant toutes sortes
d'amities au Grand-Louis. "C'est donc un de tes amis? lui dit-il en
regardant Lemor avec la curiosite des industriels peu affaires des
petites villes. Je ne le connais pas, mais c'est egal; ce doit etre
quelque chose de bon, puisque tu me l'amenes. Voyez-vous, mon garcon,
ajouta-t-il en s'adressant a Lemor, vous avez fait la, en arrivant dans
notre pays, une bonne connaissance. Vous ne pouviez pas mieux tomber.
Le Grand-Louis est estime d'un chacun et de tout le monde. Pour moi, je
l'aime comme mon fils. Oh! c'est qu'il est sage, honnete et doux... doux
comme un agneau, malgre qu'il soit le plus _fort homme_ du pays; mais
je peux bien dire que jamais, au grand jamais, il n'a fait de scandale
nulle part, qu'il ne donnerait pas une chiquenaude a un enfant, et que
je ne l'ai jamais entendu elever la voix dans ma maison. Dieu sait
pourtant qu'il y rencontre bien des gens querelleurs, mais il met la
paix partout.

Cet eloge si singulierement place dans un moment ou le Grand-Louis
amenait un etranger au cafe Robichon pour vider une querelle avec lui,
fit sourire les deux jeunes gens.



XVII.

LE GUE DE LA VAUVRE.

Cependant le panegyrique paraissait si sincere, que Lemor, deja dispose
precedemment a une grande sympathie pour le meunier, reflechit a la
singularite de sa conduite en cette circonstance, et commenca a se dire
que cet homme devait avoir de puissants motifs pour l'interroger. Ils
prirent le cafe ensemble avec beaucoup de politesse mutuelle, et quand
le pere Robichon les eut debarrasses de sa presence, le meunier commenca
ainsi:

--_Monsieur_ (il faut bien que je vous appelle comme ca, puisque je ne
sais pas si nous sommes amis ou ennemis), vous saurez d'abord que je
suis amoureux, ne vous en deplaise, d'une fille trop riche pour moi, et
qui ne m'aime que juste ce qu'il faut pour ne pas me detester. Ainsi
je peux parler d'elle sans la compromettre; et d'ailleurs vous ne la
connaissez pas. Je n'aime pourtant pas a parler de mes amours, c'est
ennuyeux pour les autres, surtout quand ils ont ete piques de la meme
mouche, et qu'ils sont, comme on l'est en general dans cette maladie-la,
egoistes en diable, et soucieux d'eux-memes, du prochain, point.
Cependant, comme en travaillant tout seul a remuer une montagne, on
n'avance a rien, m'est avis que si on s'entr'aidait un peu par l'amitie,
on ferait au moins quelque chose. Voila pourquoi j'aurais voulu votre
confiance comme j'ai celle de la dame que vous savez bien, et pourquoi
je vous donne la mienne sans trop savoir si elle sera bien placee.

"Donc, j'aime une fille qui aura en dot trente mille francs de plus
que moi, et, par le temps qui court, c'est comme si je voulais epouser
l'imperatrice de la Chine. Je me soucie de ses trente mille francs comme
d'un fetu; meme je peux dire que je voudrais les envoyer au fin fond
de la mer, puisque c'est la ce qui nous separe. Mais jamais les
empechements n'ont fait entendre raison a l'amour, et j'ai beau etre
gueux, je suis amoureux; je n'ai que cela en tete, et si la dame que
vous savez bien ne vient pas a mon secours comme elle me l'a fait
esperer... je suis un homme perdu... je suis capable!... je ne sais pas
de quoi je suis capable!

Et en disant cela, la figure ordinairement enjouee du meunier, s'altera
si profondement, que Lemor fut frappe de la force et de la sincerite de
sa passion.

--Eh bien, lui dit-il avec cordialite, puisque vous avez la protection
d'une dame si bonne et si eclairee... on la dit telle du moins!...

--Je ne sais pas ce _qu'on dit_ d'elle, repondit Grand-Louis, impatiente
de la reserve obstinee du jeune homme; je sais ce que j'en pense, moi,
et je vous dis que cette femme-la est un ange du ciel. Tant pis pour
vous si vous ne le savez pas.

--En ce cas, dit Lemor, qui se sentait vaincu interieurement par cet
hommage si sincere rendu a Marcelle, ou voulez-vous en venir, mon cher
monsieur Grand-Louis?

--Je veux vous dire que, voyant cette femme si bonne, si respectable, et
d'un coeur si pur, disposee en ma faveur, et en train deja de me donner
de l'esperance lorsque je croyais tout perdu, je me suis attache a elle
tout d'un coup, et pour toujours. L'amitie m'est venue, comme on dit
dans les romans que l'amour vient, en un clin d'oeil; et maintenant,
je voudrais rendre, d'avance, a cette femme tout le bien qu'elle a
l'intention de me faire. Je voudrais qu'elle fut heureuse comme elle le
merite, heureuse dans ses affections, puisqu'elle n'estime que cela au
monde et meprise la fortune, heureuse de l'amour d'un homme qui l'aimat
pour elle-meme et ne s'occupat pas de supputer ce qui lui reste d'une
richesse qu'elle perd si joyeusement, ne songeant, lui, qu'a s'informer
de ce qu'elle possede ou ne possede pas... afin de savoir s'il doit la
rejoindre ou s'en aller bien loin d'elle... l'oublier sans doute, et
essayer si sa jolie figure fera quelque autre conquete plus lucrative...
car enfin...

Lemor interrompit le meunier.

--Quelle raison avez vous donc, dit-il en palissant, de craindre que
cette dame respectable ait si mal place ses affections? Quel est le
lache a qui vous supposez de si honteux calculs dans l'ame?

--Je n'en sais rien, dit le meunier qui observait attentivement
le trouble d'Henri, ne sachant encore s'il devait l'attribuer a
l'indignation d'une bonne conscience ou a la honte de se voir devine.
Tout ce que je sais, c'est qu'il est venu a mon moulin, il y a quinze
jours environ, un jeune homme dont la mine et les manieres semblaient
fort honnetes, mais qui paraissait avoir du souci, et puis qui, tout a
coup, s'est mis a parler d'argent, a faire des questions, a prendre des
notes, enfin a etablir par francs et centimes sur un bout de papier,
qu'il restait encore a la dame de Blanchemont un assez joli debris de sa
fortune.

--En verite, vous pensez que ce garcon-la etait pret a declarer son
amour au cas seulement ou le mariage lui paraitrait avantageux? Alors,
c'etait un miserable; mais pour l'avoir si bien devine, il faut etre
soi-meme...

--Achevez, Parisien! ne vous genez pas, dit le mennier dont les yeux
brillerent comme l'eclair; puisque nous sommes ici pour nous expliquer!

--Je dis, reprit Lemor non moins irrite, que pour interpreter ainsi ta
conduite d'un homme qu'on ne connait pas et dont on ne sait rien, il
faut etre soi-meme fort amoureux de la dot de sa belle.

Les yeux du meunier s'eteignirent et un nuage passa sur son front.

--Oh! dit-il d'une voix triste, je sais bien qu'on peut dire cela, et je
parie que bien des gens le diraient si je parvenais a me faire aimer!
Mais son pere n'a qu'a la desheriter, ce qui arriverait certainement si
elle m'aimait, et alors on verra si je fais sur mes doigts le compte de
ce qu'elle aura perdu!

--Meunier! dit Lemor d'un ton brusque et franc, je ne vous accuse pas,
moi. Je ne veux pas vous soupconner. Mais comment se fait-il qu'avec une
ame honnete, vous n'ayez pas suppose ce qui etait le plus vraisemblable
et le plus digne de vous?

--Ce qui pourrait expliquer les sentiments du jeune homme, ce serait sa
conduite ulterieure. S'il courait avec transport vers sa chere dame!...
je ne dis pas, mais s'il s'en va au diable, c'est different!

--Il faudrait supposer, repondit Lemor, qu'il regarde son amour comme
insense, et qu'il ne veut pas s'exposer a un refus.

--Ah! je vous y prends! s'ecria le meunier; voila les mensonges qui
recommencent! Je sais pertinemment, moi, que la dame est enchantee
d'avoir perdu sa fortune, qu'elle a meme pris courageusement son
parti de la ruine totale de son fils, et tout cela parce qu'elle aime
quelqu'un qu'on lui aurait peut-etre fait un crime d'epouser, sans
toutes ces catastrophes-la.

--Son fils est ruine? dit Henri en tressaillant; totalement ruine?
Est-ce possible! En etes-vous certain?

--Tres-certain, mon garcon! repondit le meunier d'un air narquois. La
tutrice, qui aurait pu, pendant une longue minorite, partager avec un
amant ou un mari les interets d'un gros capital, n'aura maintenant plus
que des dettes a payer, si bien que son intention, elle me le disait
hier soir, est de faire apprendre a son enfant quelque metier pour
vivre.

Henri s'etait leve. Il se promenait avec agitation dans la petite cour,
et l'expression de sa figure etait indefinissable. Grand-Louis, qui ne
le perdait pas de vue, se demanda s'il etait au comble du bonheur ou
du desappointement. Voyons, se dit-il, est-ce un homme comme _elle_
et comme moi, haissant l'argent qui contrarie les amours, ou bien un
intrigant qui s'est fait aimer d'elle a l'aide de je ne sais quel
sortilege, et dont l'ambition vise plus haut que la jouissance du petit
revenu qui lui reste?

Ayant reve quelques instants, Grand-Louis qui tenait a honneur de donner
une grande joie a Marcelle, ou de la debarrasser d'un perfide en le
demasquant, s'avisa d'un stratageme.

--Allons, mon garcon, dit-il en adoucissant sa voix, vous etes
contrarie! il n'y a pas de mal a cela. Tout lo monde n'est pas
romanesque, et si vous avez pense au solide, c'est que vous etes fait
comme tous les gens de ce temps-ci. Vous voyez donc que je ne vous ai
pas rendu un si mauvais service, en me querellant avec vous; je vous ai
appris que le douaire etait a la secheresse. Sans doute vous comptiez
sur les benefices de la tutelle du jeune heritier, car vous saviez bien
que les fameux trois cent mille francs etaient une derniere, une pure
illusion de la veuve?...

--Comment dites-vous? s'ecria Lemor en suspendant sa marche agitee.
Cette derniere ressource lui est enlevee?

--Sans doute; ne faites donc pas semblant de l'ignorer; vous avez trop
bien ete aux renseignements pour ne pas savoir que la dette envers le
fermier Bricolin est quadruple de ce qu'on la supposait, et que la dame
de Blanchemont va etre obligee de postuler pour un bureau de poste ou de
tabac, si elle veut avoir de quoi envoyer son fils a l'ecole.

--Est-il possible? repeta Lemor, stupefait et comme etourdi de cette
nouvelle. Une revolution si prompte dans sa destinee! Un coup du ciel!

--Oui, un coup de foudre! dit le meunier avec un rire amer.

--Eh! dites-moi, n'en est-elle pas affectee du tout?

--Oh! du tout. _Tant s'en faut qu'on contraire_ elle se figure que vous
ne l'en aimerez que mieux. Mais vous? Pas si bete, n'est-ce pas?

--Mon cher ami, repondit Lemor sans ecouter les paroles du Grand-Louis,
que m'avez-vous dit la? Et moi qui voulais me battre avec vous! Vous me
rendez un grand service! lorsque j'allais... Vous etes pour moi l'envoye
de la Providence.

Grand-Louis, attribuant cette effusion a la satisfaction qu'eprouvait
Lemor d'etre averti a temps de la ruine de ses cupides esperances;
detourna la tete avec degout, et resta quelques instants absorbe par une
profonde tristesse.

--Voir une femme si confiante et si desinteressee, se disait-il, abusee
par un freluquet pareil! Il faut qu'elle ait aussi peu de raison qu'il a
peu de coeur. J'aurais du penser qu'en effet elle etait fort imprudente,
puisque dans un seul jour, ou je l'ai vue pour la premiere fois de ma
vie, elle m'a laisse decouvrir tous ses secrets. Elle est capable de
livrer son bon coeur au premier venu. Oh! il faudra que je la gronde,
que je l'avertisse, que je la mette en garde contre elle-meme en toutes
choses! et, pour commencer, il faut que je la delivre de ce drole-la. On
peut dechirer un peu l'oreille de ce faquin, on peut faire a son joli
museau une egratignure qui l'empeche de se montrer de si tot devant les
belles...--Hola! monsieur le Parisien, dit-il sans se retourner et en
tachant de rendre sa voix calme et claire, vous m'avez entendu, et a
present vous savez le cas que je fais de vous. Je sais ce que je voulais
savoir vous n'etes qu'une canaille. Voila mon opinion, et je vais vous
la prouver tout de suite, si vous voulez bien le permettre.

En parlant ainsi, le meunier avait, avec assez de flegme, retrousse ses
manches, ne voulant faire usage que de ses poings; il se leva et se
retourna, surpris de la lenteur de son antagoniste a lui repondre. Mais
a sa grande surprise, il se trouva seul dans la cour. Il parcourut
l'allee aux dahlias, explora tous les coins du cafe Robichon, arpenta
toutes les rues voisines; Lemor avait disparu. Personne ne l'avait vu
sortir. Grand-Louis, indigne et presque furieux, le chercha vainement
dans toute la ville.

Apres une heure d'inutiles perquisitions, le meunier essouffle, commenca
a se lasser et a se decourager.

--C'est egal, se dit-il en s'asseyant sur une borne, il ne partira pas
une diligence ni une patache de la ville aujourd'hui, dont je n'aille
compter et regarder les voyageurs sous le nez! Ce monsieur ne s'en ira
pas sans que...mais bah! je suis fou! Ne voyage-t-il pas a pied, et un
homme qui tient a ne pas payer une dette d'honneur ne prend-il pas _le
pays par pointe_ sans tambour ni trompette?... Et puis, ajouta-t-il en se
calmant peu a peu, ma chere madame Marcelle me saurait sans doute bien
mauvais gre de rosser son galant. On ne se defait pas comme cela d'une
si forte _attache_, et la pauvre femme ne voudra peut-etre pas me croire
quand je lui dirai que son Parisien est un vrai _Marchais_[6]. Comment
vais-je m'y prendre pour la desabuser? C'est mon devoir, et pourtant
quand je songe a la peine que je vais lui faire...Chere dame du bon
Dieu! Est-il possible qu'on se trompe a ce Point!

[Note 6: Les habitants de la Marche sont, a tort ou a raison, en
si mauvaise odeur chez leurs voisins du Berri, que _Marchois_ y est
synonyme d'aigrefin.]

En devisant ainsi avec lui-meme, le meunier se rappela qu'il avait une
caleche a vendre, et alla trouver un ex-fermier enrichi, qui, apres
avoir bien examine et marchande longtemps, se decida par la crainte
que M. Bricolin ne vint a s'emparer de cet objet de luxe et de ce bon
marche. Achetez! monsieur Ravalard, disait Grand-Louis avec l'admirable
patience dont sont doues les Berrichons, lorsque, comprenant bien qu'on
est decide a s'accommoder de leur denree, ils se pretent par politesse
a feindre d'etre dupes de la pretendue incertitude du chaland. Je vous
l'ai dit deux cents fois deja, et je vas vous le repeter tant que vous
voudrez. C'est du beau et du bon, du fin et du solide. Ca sort des
premiers fabricants de Paris, c'est _rendu-conduit_ gratis. Vous me
connaissez trop pour croire que je m'en melerais s'il y avait une
attrape la-dessous. De plus, je ne vous demande pas ma commission, qu'il
vous faudrait pourtant bien payer a un autre. Voyez! c'est tout profit.

Les irresolutions de l'acheteur durerent jusqu'au soir. Le deboursement
des ecus lui dechirait l'ame. Quand Grand-Louis vit le soleil
baisser,--Allons, dit-il, je ne veux pas coucher ici, moi, je m'en
vais. Je vois bien que vous ne voulez pas de cette jolie brouette
si reluisante et si bon marche. J'y vas atteler Sophie, et je m'en
retournerai a Blanchemont fier comme Artaban. Ca sera la premiere fois
de ma vie que je roulerai carrosse; ca m'amusera, et ca m'amusera encore
plus de voir le pere et la mere Bricolin se _carrer_ la-dedans pour
aller le dimanche a La Chatre! M'est avis pourtant que vous et votre
dame, vous y auriez fait meilleure figure.

Enfin, la nuit approchant, M. Ravalard compta l'argent et lit remiser la
belle voiture sous son hangar. Grand-Louis chargea les effets de madame
de Blanchemont sur sa charrette, mit les deux mille francs dans une
ceinture de cuir et partit au grand trot de Sophie, assis sur une malle
et chantant a tue-tete, en depit des cahots et du vacarme de ses grandes
roues sur le pave.

Il marchait vite, ne courant pas le risque de se tromper de voie comme
le patachon, et il avait depasse le joli hameau de Mers que la lune
n'etait pas encore levee. La vapeur fraiche qui, dans la Vallee-Noire,
meme durant les chaudes nuits d'ete, nage sur de nombreux ruisseaux
encaisses, coupait de nappes blanches qu'on aurait prises pour des lacs,
la vaste etendue sombre qui se deployait au loin. Deja les cris des
moissonneurs et les chants des bergeres avaient cesse. Des vers luisants
semes de distance en distance dans les buissons qui bordent le chemin
furent bientot les seules rencontres que put faire le meunier.

Cependant comme il traversait une de ces landes marecageuses que forment
les meandres des rivieres dans ce pays d'ailleurs si fertile et si
meticuleusement cultive, il lui sembla voir une forme vague qui courait
dans les joncs devant lui, et qui s'arreta au bord du gue de la Vauvre
comme pour l'attendre.

Grand-Louis etait peu sujet au mal de la peur. Cependant comme il avait,
ce soir-la, a defendre une petite fortune dont il etait plus jaloux que
si elle lui eut appartenu, il se hata de rejoindre sa charrette dont il
s'etait un peu ecarte, ayant fait un bout de chemin a pied, autant pour
se desengourdir que pour soulager sa fidele Sophie. La ceinture de cuir
qui le genait avait ete deposee par lui dans un sac de ble. Quand il fut
remonte sur son char, qu'il appelait facetieusement dans le style du
pays, son equipage suspendu en _cuir de brouette_, c'est-a-dire en bois
pur et simple, il s'assura sur ses jambes, s'arma de son fouet dont la
lourde poignee faisait une arme a deux fins; et, debout, comme un soldat
a son poste, il marcha droit sur le voyageur de nuit, en chantant
gaiement un couplet de vieux opera-comique que Rose lui avait appris
dans son enfance.

  Notre meunier charge d'argent
  Revenait au village.
  Quand tout a coup v'la qu'il entend
  Un grand bruit dans l'feuillage.
  Notre meunier est homm' de coeur,
  On dit pourtant qu'il eut grand peur...
  Or, ecoutez mes chers amis,
  Si vous voulez m'en croire,
  N'allez pas, n'allez pas dans la _Vallee-Noire_.

Je crois que la chanson dit: _dans la Foret-Noire_; mais Grand-Louis,
qui se moquait de la cesure comme des voleurs et des revenants,
s'amusait a adapter les paroles a sa situation; et ce couplet naif,
jadis fort en vogue, mais qui no se chantait plus guere qu'au moulin
d'Angibault, charmait souvent les ennuis de ses courses solitaires.

Lorsqu'il fut pres de l'homme qui l'attendait de pied ferme, il jugea
que le poste etait assez bien choisi pour une attaque. Le gue etait,
sinon profond, du moins encombre de grosses pierres qui forcaient les
chevaux d'y marcher avec precaution, et de plus, pour descendre dans
l'eau, il fallait s'occuper de soutenir la bride, le _raidillon_ etant
assez rapide pour exposer l'animal a s'abattre.

--Nous verrons bien, se disait Grand-Louis avec beaucoup de prudence et
de calme.



XVIII.

HENRI.

Le voyageur s'avanca en effet a la tete du cheval, et deja Grand-Louis
qui, pendant sa chanson, avait dextrement attache une balle de plomb,
percee a cet effet, a la meche de son fouet, levait le bras pour lui
faire lacher prise, lorsqu'une voix connue lui dit amicalement:

--Maitre Louis, permettez-moi de monter sur votre voiture pour passer
l'eau.

--Oui-da, cher Parisien! repondit le meunier: enchante de vous
rencontrer. Je vous ai assez cherche ce ce matin! Montez, montez, j'ai
deux mots a vous dire.

--Et moi, j'ai plus de deux mots a vous demander, repliqua Henri Lemor
en sautant dans la charrette et en s'asseyant sur la malle a cote de
lui, avec la confiance d'un nomme qui ne s'attend a rien de facheux.

--Voila un gaillard bien ose, se dit le meunier qui, dans le premier
retour de sa rancune, avait peine a se contenir jusqu'a l'autre rive.
Savez-vous, mon camarade, dit-il en lui mettant sa lourde main sur
l'epaule, que je ne sais ce qui me retient de faire demi-tour a droite
et d'aller vous faire faire un plongeon au-dessous de l'ecluse?

--L'idee est plaisante, repondit tranquillement Lemor, et realisable
jusqu'a un certain point. Je crois pourtant, mon cher ami, que je me
defendrais fort bien, car, pour la premiere fois depuis longtemps, je
tiens ce soir a ma vie, avec acharnement.

--Minute! dit le meunier en s'arretant sur le sable apres avoir traverse
le ruisseau. Nous voici plus a l'aise pour causer. D'abord et avant
tout, faites-moi l'amitie, mon cher monsieur, de me dire ou vous allez.

--Je n'en sais trop rien, dit Lemor en riant. Je crois que je vais au
hasard devant moi. Ne fait-il pas beau pour se promener?

--Pas si beau que vous croyez, mon maitre, et vous pourriez vous en
retourner par un mauvais temps, si tel etait mon bon plaisir. Vous avez
voulu venir sur ma charrette; c'est mon fort detache, a moi, et on n'en
descend pas toujours comme on y monte.

--Treve de bons mots, Grand-Louis, repondit Lemor, et fouettez votre
cheval. Je ne puis rire, je suis trop emu...

--Vous avez peur, enfin, convenez-en.

--Oui, j'ai _grand'peur_ comme le meunier de votre chanson, et vous le
comprendrez quand je vous aurai parle...si je puis parler...je n'ai
guere ma tete a moi.

--Enfin, ou allez-vous? dit le meunier qui commencait a craindre d'avoir
mal juge Lemor, et qui, reprenant sa raison un peu ebranlee par la
colere, se demandait si un coupable viendrait ainsi se remettre entre
ses mains.

--Ou allez vous vous-meme? dit Lemor. A Angibault? bien pres de
Blanchemont!... et moi, je vais de ce cote-la, sans savoir si j'oserai
aller jusque-la. Mais vous avez entendu parler de l'aimant qui attire le
fer.

--Je ne sais pas si vous etes de fer, reprit le meunier, mais je sais
qu'il y a aussi pour moi une fameuse pierre d'aimant de ce cote-la.
Allons, mon garcon, vous voudriez donc...

--Je ne veux rien, je n'ose rien vouloir! et cependant elle est ruinee,
tout a fait ruinee! Pourquoi m'en irais-je?

--Pourquoi vouliez-vous donc aller si loin, en Afrique, au diable?

--Je la croyais encore riche; trois cent mille francs, je vous l'ai dit,
comparativement a ma position, c'etait l'opulence.

--Mais puisqu'elle vous aimait malgre cela?

--Et moi, vous jugez que j'aurais du accepter l'argent avec l'amour? Car
je ne puis plus feindre avec vous, ami. Je vois qu'on vous a confie des
choses que je ne vous aurais pas avouees, eussions-nous du en venir aux
coups. Mais j'ai reflechi, apres vous avoir quitte un peu brusquement,
sans trop savoir ce que je faisais, et me sentant le coeur si gros de
joie que je n'aurais pu me taire...Oui, j'ai reflechi a tout ce que
vous m'avez dit, j'ai vu que vous saviez tout et que j'etais insense de
craindre l'indiscretion d'un ami si devoue a...

--Marcelle! dit le meunier, un peu vain de pouvoir prononcer
familierement ce nom _chretien_, comme il le definissait dans sa pensee,
par opposition au nom nobiliaire de la dame de Blanchemont.

Ce nom fit tressaillir Lemor. C'etait la premiere fois qu'il resonnait a
ses oreilles. N'ayant jamais eu de relations avec l'entourage de madame
de Blanchemont, et n'ayant jamais confie le secret de ses amours a
personne, il ne connaissait pas dans la bouche d'autrui le son de ce nom
cheri, qu'il avait lu au bas de maint billet avec tant de veneration,
et que lui seul avait ose prononcer dans des moments de desespoir ou
d'ivresse. Il saisit le bras du meunier, partage entre le desir de le
lui faire repeter et la crainte de le profaner en le livrant aux echos
de la solitude.

--Eh bien! dit Grand-Louis, touche de son emotion, vous avez enfin
reconnu que vous ne deviez pas, que vous ne pouviez pas vous mefier
de moi? Mais moi, voulez-vous que je vous dise la verite? Je me mefie
encore un peu de vous. C'est malgre moi, mais cela me poursuit, cela me
quitte et me reprend. Voyons, ou avez-vous donc passe la journee? Je
vous ai cru cache dans une cave.

--Je l'aurais fait, je pense, s'il s'en etait trouve une a ma portee,
dit Lemor en souriant, tant j'avais besoin de cacher mon trouble et
mon enivrement. Savez-vous, ami, que je m'en allais en Afrique avec
l'intention de ne jamais revoir...celle que vous venez de nommer. Oui,
malgre le billet que vous m'avez remis, qui me commandait de revenir
dans un an, je sentais que ma conscience m'ordonnait un affreux
sacrifice. Et encore aujourd'hui j'ai en bien de l'effroi et de
l'incertitude! car si je n'ai plus a lutter contre la honte, moi,
proletaire, d'epouser une femme riche, il reste encore l'inimitie de
races, la lutte du plebeien contre les patriciens, qui vont persecuter
cette noble femme a cause d'un choix repute indigne. Mais il y aurait
peut-etre de la lachete a eviter cette crise. Ce n'est pas sa faute, a
elle, si elle est du sang des oppresseurs, et d'ailleurs, la puissance
des nobles a passe dans d'autres mains. Leurs idees n'ont plus de
force, et peut-etre que...celle qui daigne me preferer...ne sera
pas universellement blamee. Cependant, c'est affreux, n'est-ce pas,
d'entrainer la femme qu'on aime dans un combat contre sa famille, et
d'attirer sur elle le blame de tous ceux parmi lesquels elle a toujours
vecu! Par quelles autres affections remplacerai-je autour d'elle ces
affections secondaires, il est vrai, mais nombreuses, agreables, et
qu'un genereux coeur ne peut pas rompre sans regret? Car je suis isole
sur la terre, moi, le pauvre l'est toujours, et le peuple ne comprend
pas encore comment il devrait accueillir ceux qui viennent a lui de si
loin, et a travers tant d'obstacles. Helas! j'ai passe une partie du
jour sous un buisson, je ne sais ou, dans un lieu retire ou j'avais
ete au hasard, et ce n'est qu'apres plusieurs heures d'angoisses et de
meditation laborieuse que je me suis resolu a vous chercher pour vous
demander de me procurer une heure d'entretien avec elle...Je vous ai
cherche en vain, peut-etre de votre cote aussi me cherchiez-vous,
car c'est vous qui m'avez mis en tete cette idee brulante d'aller a
Blanchemont. Mais je crois que vous etes imprudent et moi insense, car
_elle_ m'a defendu de savoir meme ou elle s'est retiree, et elle a fixe,
pour les convenances de son deuil, le delai d'un an.

--Tant que cela? dit Grand-Louis un peu effraye de l'idee ingenieuse
qu'il avait cru avoir, le matin, on provoquant, chez l'amant de
Marcelle, la tentation de venir la voir. Ces histoires de convenances
dont vous me parlez la sont-elles si serieuses dans vos idees, et
faut-il, qu'apres la mort d'un mechant mari, un an s'ecoule, ni plus ni
moins, sans qu'une honnete femme voie le visage d'un honnete homme qui
songe a l'epouser? C'est donc l'usage a Paris?

--Pas plus a Paris qu'ailleurs. Le sentiment religieux qu'on porte au
mystere de la mort est sans doute partout l'arbitre intime du plus ou du
moins de temps qu'on accorde au souvenir des funerailles.

--Je sais que c'est un bon sentiment qui a etabli la coutume de porter
le deuil sur ses habits, dans ses paroles, dans toute sa conduite; mais
cela n'a-t-il pas l'inconvenient de degenerer en hypocrisie, quand le
defunt est vraiment peu regrettable, et que l'amour parle honnetement en
faveur d'un autre? Resulte-t-il de l'etat de decence ou doit vivre une
veuve que son pretendant soit force de s'expatrier, ou bien de ne jamais
passer devant sa porte, et de ne pas la regarder du coin de l'oeil quand
elle a l'air de n'y pas faire attention?

--Vous ne connaissez pas, mon brave, la mechancete de ceux qui
s'intitulent _gens du monde_, singuliere denomination, n'est-ce pas? et
juste pourtant a leurs yeux, puisque le peuple ne compte pas, puisqu'ils
s'arrogent l'empire du monde, puisqu'ils l'ont toujours eu, et qu'ils
l'ont encore pour un certain temps!

--Je n'ai pas de peine a croire, s'ecria le meunier, qu'ils sont plus
mechants que nous!... Et pourtant, ajouta-t-il tristement, nous ne
sommes pas aussi bons que nous devrions l'etre! Nous aussi, nous sommes
souvent bavards, moqueurs, et portes a condamner le faible. Oui, vous
avez raison, nous devons prendre garde de faire mal parler de cette
chere dame. Il lui faudra du temps pour se faire connaitre, cherir et
respecter comme elle le merite; il ne faudrait qu'un jour pour qu'on
l'accusat de se gouverner follement. Mon avis est donc que vous n'alliez
pus vous montrer a Blanchemont.

--Vous etes un homme de bon conseil, Grand-Louis, et j'etais sur que
vous ne me laisseriez pas faire une mauvaise chose. J'aurai le
courage d'ecouter les avis de votre raison, comme j'ai eu la folie de
m'enflammer au premier mouvement de votre bienveillance. Je vais causer
avec vous jusqu'a ce que vous soyez arrive aupres de votre moulin, et
alors je m'en retournerai a*** pour partir demain et continuer mon
voyage.

--Allons! allons! vous allez d'une extremite a l'autre, dit le meunier
qui, tout en causant avec Lemor, faisait toujours cheminer au pas la
patiente Sophie. Angibault est a une lieue de Blanchemont, et vous
pouvez bien y passer la nuit sans compromettre personne. Il ne s'y
trouve pas d'autre femme ce soir que ma vieille mere, et ca ne fera pas
jaser. Vous avez fait, de *** jusqu'ici, une jolie promenade, et je
n'aurais ni coeur ni ame si je ne vous forcais d'accepter une petite
_couchee_ avec un souper _frugal_, comme dit M. le cure, qui ne les aime
guere de cette facon-la. D'ailleurs, ne faut-il pas que vous ecriviez?
Vous trouverez chez nous tout ce qu'il faut pour cela... peut-etre pas
de joli papier a lettres, par exemple! Je suis l'adjoint de ma commune,
et je ne fais pas mes actes sur du velin; mais quand meme vous
coucheriez votre prose amoureuse sur du papier marque au timbre de la
mairie, ca n'empechera pas qu'on la lise, et plutot deux fois qu'une.
Venez, vous dis-je, je vois deja la fumee de mon souper qui monte dans
les arbres, nous allons trotter un peu, car je parie que ma vieille
mere a faim et qu'elle ne veut pas manger sans moi. Je lui ai promis de
revenir de bonne heure.

Henri mourait d'envie d'accepter l'offre du bon meunier. Il se fit un
peu prier pour la ferme; les amants sont dissimules comme les enfants.
Il avait renonce pourtant a la folie d'aller a Blanchemont, mais il
etait pousse dans cette direction comme par un charme magique, et chaque
pas de _Sophie_, qui le rapprochait de ce foyer d'attraction, remuait
son coeur, naguere brise par une lutte au-dessus de ses forces.

Lemor ceda pourtant, benissant dans son coeur l'insistance hospitaliere
du meunier.

--Mere! dit celui-ci a la Grand-Marie en sautant a bas de sa charrette,
vous ai-je manque de parole? Si l'horloge du bon Dieu n'est pas
derangee, les etoiles de la croix marquent, dix heures sur le chemin de
Saint-Jacques.[7]

[Note 7. La croix est la constellation du cygne, et le chemin de
Saint-Jacques la voie Lactee.]

--Il n'est guere plus, dit la bonne femme; c'est seulement une heure
plus tard que tu ne t'etais annonce. Mais je ne te gronde pas; je vois
que tu as fait les commissions de notre chere dame. Est-ce que tu
comptes aller porter tout cela a Blanchemont ce soir?

--Ma foi non! il est trop tard. Madame Marcelle m'a dit qu'un jour de
plus ou de moins lui importait peu. Et d'ailleurs, peut-on entrer au
chateau neuf apres dix heures? N'ont-ils pas fait reparer le mur crenele
de la cour et mettre des barres de fer a la grand'porte? Ils sont
capables de faire faire un pont-levis sur leur fosse sans eau. Le diable
me confonde! M. Bricolin se croit deja seigneur de Blanchemont, et
il aura bientot des armes sur sa cheminee. Il se fera appeler de
Bricolin... Mais dites donc, mere, je vous amene de la compagnie.
Reconnaissez-vous ce garcon-la?

--Eh! c'est le monsieur du mois dernier! dit la Grand'-Marie; celui que
nous prenions pour un homme d'affaires de la dame de Blanchemont? Mais
il parait qu'elle ne le connait pas.

--Non, non, elle ne le connait pas du tout, dit Grand-Louis, et il n'est
pas homme d'affaires; c'est un employe au cadastre pour la nouvelle
repartition de l'impot. Allons, geometre, asseyez-vous et mangez chaud.

--Dites donc, Monsieur, fit la meuniere quand le premier service,
c'est-a-dire la soupe aux raves fut depechee, est-ce vous qui avez ecrit
votre nom sur un de nos arbres au bord de la riviere?

--C'est moi, dit Henri. Je vous en demande pardon; peut-etre cette sotte
fantaisie d'ecolier a-t-elle fait mourir ce jeune saule?

--Sauf votre respect, c'est un peuplier blanc, dit le meunier. Vous etes
bien un vrai Parisien, et sans doute vous ne connaissez pas le chanvre
d'avec la pomme de terre. Mais n'importe. Nos arbres se moquent de vos
coups le canif, et ma mere vous demande cela pour causer.

--Oh! je ne vous ferais pas de reproche pour un petit arbre. Nous en
avons de reste ici, dit la meuniere; mais c'est que notre jeune dame
s'est tant tourmentee pour savoir qui avait pu mettre ce nom-la! Et son
petit qui l'a lu tout seul! oui, Monsieur, un enfant de quatre ans, qui
voit ce que je n'ai jamais pu voir dans des lettres!

--Elle est donc venue ici? dit etourdiment Lemor, qui n'avait pas bien
sa raison dans ce moment.

--Qu'est-ce que ca vous fait, puisque vous ne la connaissez pas?
repondit Grand-Louis en lui donnant un grand coup de genou pour
l'engager a feindre, surtout devant son garcon de moulin.

Lemor le remercia du regard, bien que son avertissement eut ete un peu
rude, et, craignant de divaguer, il ne desserra plus les dents que pour
manger.

Lorsque l'on se fut separe pour la _nuitee_, comme disait la
meuniere, Lemor qui devait partager la petite chambre du meunier au
rez-de-chaussee, tout en face de la porte du moulin, pria Grand-Louis de
ne pas s'enfermer encore et de le laisser promener un quart d'heure au
bord de la Vauvre.

--Pardieu, je vas vous y conduire, dit Grand-Louis que le roman de son
nouvel ami interessait beaucoup par la ressemblance qu'il avait avec le
sien propre. Je sais ou vous allez revasser, et je ne sais pas si presse
de dormir que je ne puisse faire un tour avec vous au clair de la lune:
car la voici qui se leve et qui va se mirer dans l'eau. Venez voir, mon
Parisien, comme elle est blanche et fiere dans le bassin de la Vauvre,
et vous me direz si c'est a Paris que vous avez une aussi belle lune et
une aussi belle riviere! Tenez! ajouta-t-il lorsqu'ils furent au pied de
l'arbre, voila ou _elle_ etait appuyee en lisant votre nom; elle etait
comme cela contre la barriere, et elle regardait avec des yeux.... que
je ne peux pas faire, quand je passerais deux heures a ouvrir les miens.
Ah ca, vous saviez donc qu'elle viendrait ici, que vous lui aviez laisse
la votre signature?

--Ce qu'il y a de plus etrange, c'est que je l'ignorais, et que le
hasard seul... un caprice d'enfant, m'a suggere de marquer ainsi mon
passage dans ce bel endroit ou je ne croyais pas devoir jamais revenir.
J'avais oui dire a Paris qu'_elle_ etait ruinee. Je l'esperais! j'etais
venu savoir a quoi m'en tenir, et quand j'ai appris qu'elle etait encore
trop riche pour moi, je n'ai plus songe qu'a lui dire adieu.

--Voyez! il y a un Dieu pour les amants; car sans cela vous n'y seriez,
pas revenu, en effet. C'est cela, c'est l'air de madame Marcelle en
m'interrogeant sur le jeune voyageur qui avait ecrit ce nom, qui m'a
fait deviner tout d'un coup qu'elle aimait et que son amant s'appelait
Henri. C'est ce qui m'a eclairci l'esprit pour deviner le reste, car on
ne m'a rien dit, j'ai tout devine; il faut bien que je m'en accuse et
que je m'en vante.

--Quoi! on ne vous avait rien confie, et moi j'ai tout avoue? La volonte
de Dieu soit faite! Je reconnais sa main dans tout cela, et je ne me
defends plus de la confiance absolue que vous m'inspirez.

--Je voudrais pouvoir vous en dire autant, repondit Grand-Louis en lui
prenant la main, car le diable me broie si je ne vous aime pas! Et
pourtant il y a quoique chose qui me chiffonne toujours.


[Illustration: Tenez, ajouta t-il lorsqu'ils furent au pied de l'arbre.]

--Comment pouvez-vous me soupconner encore quand je reviens dans votre
Vallee-Noire, seulement pour respirer l'air qu'elle a respire, lorsque
je sais enfin qu'elle est pauvre?

--Mais ne pourriez-vous pas avoir ete courir chez les avoues et les
notaires pendant que je vous cherchais ce matin par la ville? Et si vous
aviez appris qu'elle est encore assez riche?

--Que dites-vous, serait-il vrai? s'ecria Lemor avec un accent
douloureux. Ne jouez pas ainsi avec moi, ami! vous m'accusez de choses
si ridicules, que je ne pense pas meme a m'en justifier. Mais il y en
a une que je veux vous dire en deux mots. Si madame de Blanchemont est
encore riche, voulut-elle agreer l'amour d'un proletaire comme moi, il
faut que je la quitte pour toujours! Oh! si cela est, s'il faut que je
l'apprenne... pas encore, au nom du ciel? Laissez-moi rever le bonheur
jusqu'a demain, jusqu'a ce que je quitte ce pays pour un an ou pour
jamais!

--Alors vous etes un peu fou, l'ami, s'ecria le meunier. Et meme vous me
paraissez si exagere dans ce moment-ci, que je crains que ce ne soit une
affectation pour me tromper.

--Vous n'etes donc pas comme moi, vous! vous ne haissez donc pas la
richesse?

--Non, par Dieu! je ne la hais ni ne l'aime pour elle-meme, mais bien a
cause du mal ou du bien qu'elle peut me faire. Par exemple, je deteste
les ecus du pere Bricolin, parce qu'ils m'empechent d'epouser sa
fille.... Ah! diable! je lache des noms que j'aurais aussi bien fait de
vous laisser ignorer.... Mais je sais vos affaires, apres tout, et vous
pouvez bien savoir les miennes.... Je dis donc, que je deteste ces
ecus-la; mais j'aimerais beaucoup trente ou quarante mille francs qui me
tomberaient du ciel et qui me permettraient de pretendre a Rose.

--Je ne pense pas comme vous. Si je possedais un million, je ne voudrais
pas le garder.

--Vous le jetteriez dans la riviere plutot que de vous faire un titre
pour retablir l'egalite entre elle et vous? Vous etes encore un drole de
corps.

[Illustration: Marcelle de Blanchemont etait plus petite de taille.]

--Je crois que je le distribuerais aux pauvres, comme les communistes
chretiens des premiers temps, afin de m'en debarrasser, quoique je sache
fort bien que je ne ferais pas la une bonne oeuvre veritable; car en
abandonnant leurs biens, ces premiers disciples de l'egalite fondaient
une societe. Ils apportaient aux malheureux une legislation qui etait en
meme temps une religion. Cet argent etait le pain de l'ame en meme
temps que celui du corps. Ce partage etait une doctrine et faisait des
adeptes. Aujourd'hui, il n'y a rien de semblable. On a l'idee d'une
communaute sainte et providentielle, on n'en sait pas encore les lois.
On ne peut pas recommencer le petit monde des premiers chretiens, on
sent qu'il faudrait la doctrine; on ne l'a pas, et d'ailleurs, les
hommes ne sont pas disposes a la recevoir. L'argent qu'on distribuerait
a une poignee de miserables n'enfanterait chez eux que l'egoisme et
la paresse, si on ne cherchait a leur faire comprendre les devoirs de
l'association. Et, d'une part, je vous le repete, ami, il n'y a pas
encore assez de lumieres dans l'initiation, de l'autre, il n'y a pas
encore assez de confiance, de sympathie et d'elan chez les inities.
Voila pourquoi lorsque Marcelle....(et moi aussi j'ose la nommer puisque
vous avez nomme _Rose_) m'a propose de faire comme les apotres et de
donner aux pauvres ces richesses qui me faisaient horreur, j'ai recule
devant un sacrifice que je ne me sens pas la science et le genie
de faire fructifier reellement entre ses mains pour le progres de
l'humanite. Pour posseder la richesse et la rendre utile comme je
l'entends, il faut etre plus qu'un homme de coeur, il faut etre un homme
de genie. Je ne le suis pas, et, en songeant aux vices profonds, a
l'epouvantable egoisme qu'impose la fortune a ceux qui la possedent, je
me sens penetre d'effroi. Je remercie Dieu de m'avoir rendu pauvre, moi
aussi, qui ai failli heriter de beaucoup d'argent, et je fais le serment
de ne jamais posseder que le salaire de ma semaine!

--Ainsi, vous remerciez Dieu de vous avoir rendu sage par un pur effet
de sa bonte, et vous profitez du hasard qui vous a preserve du mal?
C'est de la vertu tres-facile, et je n'en suis pas si emerveille que
vous croyez. Je comprends maintenant pourquoi madame Marcelle etait si
contente hier d'etre ruinee. Vous lui avez mis en tete toutes ces belles
choses-la! C'est joli, mais ca ne signifie rien. Qu'est-ce que c'est que
des gens qui disent: Si j'etais riche, je serais mechant, et je suis
enchante de ne l'etre pas? C'est l'histoire de ma grand'mere qui disait:
Je n'aime pas l'anguille, et j'en suis bien contente, parce que si je
l'aimais, j'en mangerais. Voyons, pourquoi ne seriez-vous pas riche
et genereux? Eh, quand vous ne pourriez pas faire d'autre bien que de
donner du pain a ceux qui en manquent autour de vous, ce serait deja
quelque chose, et la richesse serait mieux placee dans vos mains que
dans celles des avares.... Oh! je sais bien votre affaire! J'ai compris;
je ne suis pas si bete que vous croyez, et j'ai lu de temps en temps des
journaux et des brochures qui m'ont appris un peu ce qui se passe hors
de nos campagnes, ou il est vrai de dire qu'il ne se passe rien de
nouveau. Je vois que vous etes un faiseur de nouveaux systemes, un
economiste, un savant!

--Non. C'est peut-etre un malheur; mais je connais la science des
chiffres moins que toute autre, et je ne comprends rien a l'economie
politique telle qu'on l'entend aujourd'hui. C'est un cercle vicieux ou
je ne concois pas qu'on s'amuse a tourner.

--Vous n'avez pas etudie une science sans laquelle vous ne pouvez rien
essayer de neuf? En ce cas, vous etes un paresseux.

--Non, mais un reveur.

--J'entends, vous etes ce qu'on appelle un poete.

--Je n'ai jamais fait de vers, et maintenant je suis un ouvrier. Ne me
prenez pas tant au serieux. Je suis un enfant, et un enfant amoureux.
Tout mon merite, c'est d'avoir su apprendre un metier, et je vais
l'exercer.

--C'est bien! gagnez votre vie comme je fais, moi, et ne vous tourmentez
plus de la maniere dont va le monde, puisque vous n'y pouvez rien.

--Quel raisonnement, ami! Vous verriez une barque chavirer sur cette
riviere, et il y aurait la une famille a laquelle, vous, attache a cet
arbre, je suppose, vous ne pourriez porter secours, et vous la verriez
perir avec indifference?

--Non, Monsieur, je casserais l'arbre, fut-il dix fois plus gros.
J'aurais si bonne volonte que Dieu ferait ce petit miracle pour moi.

---Et pourtant la famille humaine perit, s'ecria Lemor douloureusement,
et Dieu ne fait plus de miracles!

--Je le crois bien! personne ne croit plus en lui. Mais moi, j'y crois,
et je vous declare, puisque nous en sommes a ne nous rien cacher, que,
dans le fond de ma pensee, je n'ai jamais desespere d'epouser Rose
Bricolin. Amener son pere a accepter un gendre pauvre, c'est pourtant
un miracle plus consequent que de casser avec mes bras, sans cognee, le
gros arbre que vous voyez la. Eh bien, ce miracle se fera, je ne sais
comment: j'aurai cinquante mille francs. Je les trouverai dans la terre
en plantant mes choux, ou dans la riviere en jetant mes filets; ou bien
il me viendra une idee... n'importe sur quoi. Je decouvrirai quelque
chose, puisqu'il suffit, dit-on, d'une idee pour remuer le monde.

--Vous decouvrirez le moyen d'appliquer l'egalite a une societe qui
n'existe que par l'inegalite, n'est-ce pas? dit Henri avec un triste
sourire.

--Pourquoi pas, Monsieur? repondit le meunier avec une vivacite enjouee.
Quand j'aurai fait fortune, comme je ne veux pas etre avare et mechant,
et, comme je suis bien sur, moi, de ne jamais le devenir, pas plus que
ma grand'mere n'est venue a bout d'aimer l'anguille qu'elle ne pouvait
pas souffrir, alors il faudra que je devienne tout a coup plus savant
que vous, et que je trouve dans ma cervelle ce que vous n'avez pas
trouve dans vos livres, a savoir le secret de faire de la justice
avec ma puissance et des heureux avec ma richesse. Ca vous etonne? Et
pourtant, mon Parisien, je vous declare que j'en sais bien moins que
vous sur l'economie politique, et je n'y entends ni _a_ ni _b_. Mais
qu'est-ce que cela fait, puisque j'ai la volonte et la croyance? Lisez
l'Evangile, Monsieur. M'est avis que vous, qui en parlez si bien, vous
avez un peu oublie que les premiers apotres etaient des gens de rien, ne
sachant rien comme moi. Le bon Dieu souffla sur eux, et ils en surent
plus long que tous les maitres d'ecole et tous les cures de leur temps.

--O peuple! tu prophetises! s'ecria Lemor en serrant le meunier contre
son coeur. C'est pour toi, en effet, que Dieu fera des miracles,
c'est sur toi que soufflera l'Esprit Saint! Tu ne connais pas le
decouragement, toi; tu ne doutes de rien. Tu sens que le coeur est plus
puissant que la science, tu sens ta force, ton amour, et tu comptes sur
l'inspiration! Et voila pourquoi j'ai brule mes livres, voila pourquoi
j'ai voulu retourner au peuple, d'ou mes parents m'avaient fait sortir.
Voila pourquoi je vais chercher, parmi les pauvres et les simples de
coeur, la foi et le zele que j'ai perdus en grandissant parmi les
riches!

--J'entends! dit le meunier; vous etes un malade qui cherche la sante.

--Ah! je la trouverais si je vivais pres de vous.

--Je vous la donnerais de bon coeur si vous me promettiez de ne pas
me donner votre maladie. Et pour commencer, parlez-moi donc
raisonnablement; dites-moi que, quelle que soit la position de madame
Marcelle, vous l'epouserez si elle y consent.

--Vous reveillez mon angoisse. Vous m'avez dit qu'elle n'avait plus
rien; puis vous avez semble vous raviser et me faire entendre qu'elle
etait encore riche.

--Allons, sachez la verite, c'etait une epreuve. Les trois cent mille
francs subsistent encore, et le pere Bricolin aura beau faire, je la
conseillerai si bien qu'elle les conservera. Avec trois cent mille
francs, mon camarade, vous pourrez faire du bien, j'espere, puisque avec
cinquante mille que je n'ai pas, moi, je pretends sauver le monde!

--J'admire et j'envie votre gaiete, dit Lemor accable; mais vous m'avez
remis la mort dans l'ame. J'adore cette femme, cet ange, et je ne
peux pas etre l'epoux d'une femme riche! Le monde a sur l'honneur des
prejuges que j'ai subis malgre moi, et que je ne saurais secouer. Je ne
pourrais pas regarder comme mienne cette fortune qu'elle doit et qu'elle
veut sans doute conserver a son fils. Je ne pourrais donc songer a me
rendre utile, par ma richesse, sans manquer a ce qu'on regarde comme la
probite. Et puis j'aurais certains scrupules de condamner a l'indigence
une femme pour laquelle je sens une tendresse infinie, et un enfant dont
je respecte l'independance future. Je souffrirais de leurs privations,
je fremirais a toute heure de les voir succomber a une vie trop rude.
Helas! cet enfant, cette femme n'appartiennent pas a la meme race
que nous, Grand-Louis. Ce sont les maitres detrones de la terre qui
demanderaient a leurs anciens esclaves les soins et les recherches
auxquels ils sont habitues. Nous les verrions languir et deperir sous
notre chaume. Leurs mains trop faibles seraient brisees par le travail,
et notre amour ne les soutiendrait peut-etre pas jusqu'au bout de cette
lutte qui nous brise deja nous-memes....

--Voila encore votre maladie qui vous reprend et la foi qui vous
abandonne, dit le Grand-Louis en l'interrompant. Vous ne croyez meme
plus a l'amour; vous ne voyez pas qu'_elle_ supporterait tout pour vous,
et qu'elle se trouverait heureuse comme cela? Vous n'etes pas digne
d'etre si grandement aime, vrai!

--Ah! mon ami, qu'elle devienne pauvre, tout a fait pauvre, sans que
j'aie a me reprocher d'y avoir contribue, et vous verrez si je manque de
courage pour la soutenir!

--Eh bien! vous travaillerez pour gagner un peu d'argent, comme nous
travaillons tous? Pourquoi mepriser tant l'argent qu'elle a, et qui est
tout gagne?

--Il n'a pas ete gagne par le travail du pauvre; c'est de l'argent vole.

--Comment ca?

--C'est l'heritage des rapines feodales de ses peres. C'est le sang et
la sueur du peuple qui ont cimente leurs chateaux et engraisse leurs
terres.

--C'est vrai cela! mais l'argent ne conserve pas cette espece de
rouille. Il a le don de s'epurer ou de se salir, suivant la main qui le
touche.

--Non! dit Lemor avec feu. Il y a de l'argent souille et qui souille la
main qui le recoit!

--C'est une metaphore! dit tranquillement le meunier. C'est toujours
l'argent du pauvre, puisqu'il lui a ete extorque par le pillage, la
violence et la tyrannie. Faudra-t-il que le pauvre s'abstienne de le
reprendre, parce que la main des brigands l'a longtemps manie! Allons!
nous coucher, mon cher, vous deraisonnez; vous n'irez pas a Blanchemont.
Moins que jamais j'en suis d'avis, puisque vous n'avez que des sottises
a dire a ma chere dame; mais, par la cordieu! vous ne me quitterez pas
que vous n'ayez renonce a vos... attendez que je trouve le mot... a vos
utopies! Est-ce cela?

--Peut-etre! dit Lemor tout pensif, et entraine par son amour a subir
l'ascendant de son nouvel ami.




TROISIEME JOURNEE.



XIX.

PORTRAIT.

Nous ne savons pas s'il est bien conforme aux regles de l'art de decrire
minutieusement les traits et le costume des gens qu'on met en scene
dans un roman. Peut-etre les conteurs de notre temps (et nous tous les
premiers) ont-ils un peu abuse de la mode des portraits dans leurs
narrations. Cependant, c'est un vieil usage, et tout en esperant que les
maitres futurs, condamnant nos minuties, esquisseront leurs figures en
traits plus larges et plus nets, nous ne nous sentons pas la main assez
ferme pour ne pas suivre la route battue, et nous allons reparer l'oubli
ou nous sommes tombe jusqu'ici, en omettant le portrait d'une de nos
heroines.

Ne semble-t-il pas, en effet, que quelque chose de capital manque a
l'interet d'une histoire d'amour, tant veridique soit-elle, lorsqu'on
ignore si le personnage feminin est doue d'une beaute plus ou moins
remarquable? Il ne suffit meme pas qu'on nous dise: _elle est belle_; si
ses aventures ou l'excentricite de sa situation nous ont tant soit peu
frappes, nous voulons savoir si elle est blonde ou brune, grande ou
petite, reveuse ou animee, elegante ou simple dans ses ajustements; si
on nous dit qu'elle passe dans la rue, nous courons aux fenetres pour la
voir, et, selon l'impression que sa physionomie produit en nous, nous
sommes disposes a l'aimer ou a l'absoudre d'avoir attire sur elle
l'attention publique.

Tel etait sans doute l'avis de Rose Bricolin; car le lendemain de
la premiere nuit ou elle avait partage sa chambre avec madame de
Blanchemont, couchee encore languissamment sur son oreiller, tandis que
la jeune veuve, plus active et plus matinale, achevait deja sa toilette,
Rose l'examinait attentivement, se demandant si cette beaute parisienne
eclipserait la sienne a la fete du village, qui devait avoir lieu le
jour suivant.

Marcelle de Blanchemont etait plus petite de taille qu'elle ne le
paraissait, grace a l'elegance de ses proportions et a la distinction de
toutes ses attitudes. Elle etait tres-franchement blonde, mais non d'un
blond fade, ni meme d'un blond cendre, couleur trop vantee et qui eteint
presque toujours la physionomie, parce qu'elle est souvent l'indice
d'une organisation sans puissance. Elle etait d'un blond vif, chaud
et dore, et ses cheveux etaient une des plus grandes beautes de sa
personne. Dans son enfance elle avait eu un eclat extraordinaire, et
au couvent on l'appelait le cherubin; a dix-huit ans elle n'etait plus
qu'une fort agreable personne, mais a vingt-deux, elle etait telle
qu'elle avait inspire plus d'une passion sans s'en apercevoir. Cependant
ses traits n'etaient pas d'une grande perfection, et sa fraicheur etait
souvent fatiguee par une animation un peu febrile. On voyait autour
de ses yeux d'un bleu eclatant des teintes sombres qui annoncaient le
travail d'une ame ardente, et que l'observateur inintelligent eut
pu attribuer aux agitations d'une nature voluptueuse; mais il etait
impossible d'etre chaste soi-meme sans comprendre que cette femme vivait
par le coeur plus que par l'esprit, et par l'esprit plus que par le
sens. Son teint variable, son regard droit et franc, un leger duvet
blond aux coins de sa levre, etaient chez elle les indices certains
d'une volonte energique, d'un caractere devoue, desinteresse, courageux.
Elle plaisait au premier coup d'oeil sans eblouir, elle eblouissait
ensuite de plus en plus sans cesser de plaire, et tel qui ne l'avait pas
crue jolie au premier abord, n'en pouvait bientot detacher ses yeux ni
sa pensee.

La seconde transformation qui s'etait operee en elle etait l'ouvrage
de l'amour. Laborieuse et enjouee au couvent, elle n'avait jamais ete
reveuse ni melancolique avant de rencontrer Lemor; et meme depuis
qu'elle l'aimait, elle etait restee active et decidee jusque dans les
plus petites choses. Mais une affection profonde, en dirigeant vers un
but unique toutes les forces de sa volonte, avait accentue ses traits et
donne un charme etrange et mysterieux a toutes ses manieres. Personne
ne savait qu'elle aimait; tout le monde sentait qu'elle etait capable
d'aimer passionnement, et tous les hommes qui s'etaient approches d'elle
avaient desire de lui inspirer de l'amour ou de l'amitie. A cause de ce
puissant attrait, il y avait eu un moment dans le monde ou les femmes,
jalouses d'elle, mais ne pouvant attaquer ses moeurs, l'avaient accusee
de coquetterie. Jamais reproche ne fut moins merite. Marcelle n'avait
pas de temps a perdre au pueril et impudique amusement d'inspirer
des desirs. Elle ne pensait pas meme qu'elle put en inspirer, et,
en s'eloignant brusquement du monde, elle n'avait pas a se faire le
reproche d'y avoir marque volontairement son passage.

Rose Bricolin, incontestablement plus belle, mais moins mysterieuse a
suivre et a deviner dans ses emotions enfantines, avait entendu parler
de la jeune baronne de Blanchemont comme d'une beaute des salons de
Paris, et elle ne comprenait pas bien comment, avec une mise si simple
et des manieres si naturelles, cette blonde fatiguee pouvait s'etre fait
une telle reputation. Rose ne savait pas que, dans les societes tres
civilisees, et par consequent tres-blasees, l'animation interieure
repand un prestige sur l'exterieur de la femme, qui efface toujours la
majeste classique de la froide beaute. Cependant Rose sentait qu'elle
aimait deja Marcelle a la folie; elle ne se rendait pas encore bien
compte de l'attraction exercee par son regard ferme et vif, par le son
affectueux de sa voix, par son sourire fin et bienveillant, par les
allures decidees et genereuses de tout son etre. Elle n'est pourtant pas
si belle que je croyais! pensait-elle; d'ou vient donc que je voudrais
lui ressembler? Rose se surprit, en effet, occupee a attacher ses
cheveux comme elle, et a imiter involontairement sa demarche, sa maniere
brusque et gracieuse de tourner la tete, et jusqu'aux inflexions de sa
voix. Elle y reussit assez bien pour perdre en peu de jours un reste de
gaucherie rustique qui avait pourtant son charme; mais il est vrai de
dire que cette vivacite fut plus d'inspiration que d'emprunt, et qu'elle
sut bientot se l'approprier assez pour rehausser beaucoup en elle les
dons de la nature. Rose n'etait pas non plus depourvue de courage et
de franchise; Marcelle etait plutot destinee a developper son naturel
etouffe par les circonstances exterieures qu'a lui en suggerer un
factice et de pure imitation.



XX.

L'AMOUR ET L'ARGENT.

Tout en allant et venant par la chambre, Marcelle entendit une voix
etrange qui partait de la piece voisine et qui etait a la fois forte
comme celle d'un boeuf et enrouee comme celle d'une vieille femme. Cette
voix, qui semblait ne sortir qu'avec effort d'une poitrine caverneuse et
ne pouvoir ni s'exhaler ni se contenir, repeta a plusieurs reprises:

--Puisqu'ils m'ont tout pris!... tout pris, jusqu'a mes vetements!

Et une voix plus ferme, que l'on reconnaissait pour celle de la
grand'mere Bricolin, repondait:

--Taisez-vous donc, _notre maitre_![8] je ne vous parle pas de ca.

[Note 8: Dans nos campagnes, les femmes agees suivent encore
l'ancienne coutume de dire eu parlant de leur mari, _notre maitre_.
Celles de notre generation disent _notre homme_.]

Voyant l'etonnement de sa compagne, Rose se chargea de lui expliquer
ce dialogue.--Il y a toujours eu du malheur dans notre maison, lui
dit-elle, et meme avant ma naissance et celle de ma pauvre soeur, le
mauvais sort etait dans la famille. Vous avez bien vu mon grand-papa,
qui parait si vieux, si vieux? C'est lui que vous venez d'entendre. Il
ne parle pas souvent; mais comme il est sourd, il crie si haut que toute
la maison en resonne. Il repete presque toujours a peu pres la meme
chose: _Ils m'ont tout pris, tout pille, tout vole._ Il ne sort guere de
la, et si ma grand'mere, qui a beaucoup d'empire sur lui, ne l'avait pas
fait taire, il vous l'aurait dit hier a vous-meme en guise de bonjour.

--Et qu'est-ce que cela signifie? demanda Marcelle.

--Est-ce que vous n'avez pas entendu parler de cette histoire-la? dit
Rose. Elle a fait pourtant assez de bruit; mais il est vrai que vous
n'etes jamais venue dans ce pays, et que vous ne vous etes jamais
occupee de ce qui avait pu s'y passer. Je parie que vous ne savez pas
que, depuis plus de cinquante ans, les Bricolin sont fermiers des
Blanchemont?

--Je savais cela, et meme je sais que votre grand-pere, avant de venir
se fixer ici, a tenu a ferme une terre considerable du cote du Blanc,
appartenant a mon grand-pere.

--Eh bien, en ce cas, vous avez entendu parler de l'histoire des
chauffeurs?

--Oui, mais c'est du plus loin que je me souvienne, car c'etait deja une
vieille histoire quand je n'etais encore qu'un enfant.

--Cela s'est passe, il y a plus de quarante ans, autant que je puis
savoir moi-meme, car on ne parle pas volontiers de cela chez nous. Cela
fait trop de mal et trop de peur. Monsieur votre grand-pere avait, a
l'epoque des assignats, confie a mon grand-papa Bricolin une somme de
cinquante mille francs en or, en le priant de la cacher dans quelque
vieille muraille du chateau, pendant qu'il se tiendrait cache lui-meme
a Paris, ou il reussit a n'etre pas denonce. Vous connaissez cela mieux
que moi. Voila donc que mon grand-papa avait cet or-la cache avec le
sien dans ce vieux chateau de Beaufort, dont il etait fermier, et qui
est a plus de vingt lieues d'ici. Je n'y ai jamais ete. Votre grand-pere
ne se pressant pas de lui redemander son depot, il eut le malheur, en
voulant lui faire ecrire une lettre a cet effet, de mettre un scelerat
d'avoue dans sa confidence. La nuit suivante les chauffeurs vinrent et
soumirent mon pauvre grand-pere a mille tortures jusqu'a ce qu'il eut
dit ou etait cache l'argent. Ils emporterent tout, le sien et le votre,
et jusqu'au linge de la maison et aux bijoux de noces de ma grand'mere.
Mon pere, qui etait un enfant, avait ete garrotte et jete sur un lit. Il
vit tout et faillit en mourir de peur. Ma grand'mere etait enfermee dans
la cave. Les garcons de ferme furent battus et attaches aussi. On leur
tenait des pistolets sur la gorge pour les empecher de crier. Enfin,
quand les brigands eurent fait main-basse sur tout ce qu'ils purent
enlever, ils se retirerent sans grand mystere et demeurerent impunis, on
n'a jamais su pourquoi. Et de cette affaire-la, mon pauvre grand-papa
qui etait jeune est devenu vieux tout a coup. Il n'a jamais pu retrouver
sa tete, ses idees se sont affaiblies; il a perdu la memoire de presque
tout, excepte de cette abominable aventure, et il ne peut guere ouvrir
la bouche sans y faire allusion. Le tremblement que vous lui voyez,
il l'a toujours eu depuis cette nuit-la, et ses jambes qui ont ete
dessechees par le feu, sont restees si minces et si faibles qu'il
n'a jamais pu travailler depuis. Votre grand-pere qui etait un digne
seigneur, a ce qu'on dit, ne lui a jamais reclame son argent, et meme il
a abandonne a ma grand'mere, qui etait devenue tout a coup l'homme de
la famille; par sa bonne tete et son courage, tous les fermages echus
depuis cinq ans, et qu'il ne s'etait pas fait payer. Cela a nos
affaires, et quand mon pere a ete en age de prendre la ferme de
Blanchemont il avait deja un certain credit. Voila notre histoire;
jointe a celle de ma pauvre soeur, vous voyez qu'elle n'est pas
tres-gaie.

Ce recit fit beaucoup d'impression sur Marcelle, et l'interieur des
Bricolin lui parut encore plus sinistre que la veille. Au milieu de leur
prosperite, ces gens-la semblaient voues a quelque chose de sombre et
de tragique. Entre la folle et l'idiot, madame de Blanchemont se sentit
saisie d'une terreur instinctive et d'une tristesse profonde. Elle
s'etonna que l'insouciante et luxuriante beaute de Rose eut pu se
developper dans cette atmosphere de catastrophes et de luttes violentes,
ou l'argent avait joue un role si fatal.

Sept heures sonnaient au coucou que la mere Bricolin conservait avec
amour dans sa chambre, encombree de tous les vieux meubles rustiques mis
a la reforme dans le chateau neuf, et contigue a celle qu'occupaient
Rose et Marcelle, lorsque la petite Fanchon vint toute joyeuse annoncer
que _son maitre_ venait d'arriver.

--Elle parle du Grand-Louis, dit Rose. Qu'a-t-elle donc a nous proclamer
cela comme une grande nouvelle?

Et, malgre son petit ton dedaigneux, Rose devint vermeille comme la
mieux epanouie des fleurs dont elle portait fierement le nom.

--Mais c'est qu'il apporte tout plein d'affaires et qu'il demande a vous
parler, dit Fanchon un peu deconcertee.

--A moi? dit Rose, rougissant de plus en plus, tout en haussant les
epaules.

--Non, a madame Marcelle, dit la petite.

Marcelle se dirigeait vers la porte que la petite Fanchon tenait toute
grande ouverte, lorsqu'elle fut forcee de reculer pour laisser entrer
un garcon de la ferme charge d'une malle, puis le Grand-Louis qui en
portait lui-meme une encore plus lourde et qui la deposa sur le plancher
avec beaucoup d'aisance.

--Et toutes vos commissions sont faites! dit-il en posant aussi un sac
d'ecus sur la commode.

Puis, sans attendre les remerciements de Marcelle, il jeta les yeux sur
le lit qu'elle venait de quitter, et ou dormait Edouard, beau comme un
ange. Entraine par son amour pour les enfants, et surtout pour celui-la,
qui avait des graces irresistibles, Grand-Louis s'approcha du lit pour
le regarder de plus pres, et Edouard, en ouvrant les yeux, lui tendit
les bras, en lui donnant le nom d'_Alochon_, dont il l'avait obstinement
gratifie.

--Voyez comme il a deja bonne mine depuis qu'il est dans notre pays! dit
le meunier en prenant une du ses petites mains pour la baiser....
Mais il se fit un brusque mouvement de rideaux derriere lui, et en se
retournant, Grand-Louis vit le joli bras de Rose qui, toute honteuse et
toute irritee de cette invasion de son appartement, s'enfermait a grand
bruit dans ses courtines brodees. Grand-Louis, qui ne savait pas que
Rose eut partage sa chambre avec Marcelle, et qui ne s'attendait pas
a l'y trouver, resta stupefait, repentant, honteux, et ne pouvant
cependant detacher ses yeux de cette main blanche qui tenait assez
maladroitement les franges du rideau.

Marcelle s'apercut alors de l'inconvenance qu'elle avait laissee
commettre, et se reprocha ses habitudes aristocratiques qui l'avaient
dominee a son insu en cet instant. Accoutumee a ne pas traiter a tous
egards un porte-faix comme un homme, elle n'avait pas songe a defendre
l'appartement de Rose contre le valet de ferme et le meunier qui
apportaient ses effets. Honteuse et repentante a son tour, elle allait
avertir Grand-Louis qui semblait petrifie a sa place, de se retirer au
plus vite, lorsque madame Bricolin parut tout herissee au seuil de la
chambre et resta muette d'horreur en voyant le meunier, son mortel
ennemi, debout et trouble entre les deux lits jumeaux des jeunes dames.

Elle ne dit pas un mot et sortit brusquement, comme une personne qui
trouve un voleur dans sa maison et qui court chercher la garde. Elle
courut en effet chercher M. Bricolin qui prenait son _coup du matin_
pour la troisieme fois, c'est-a-dire son troisieme pot de vin blanc,
dans la cuisine.

--Monsieur Bricolin! fit-elle d'une voix etouffee; viens vite, vite!
m'entends-tu?

--Qu'est-ce qu'il y a? dit le fermier, qui n'aimait pas a etre derange
dans ce qu'il appelait son _rafraichissement_. Est-ce que le feu est a
la maison?

--Viens, te dis-je, viens voir ce qui se passe chez toi! repondit la
fermiere a qui la colere otait presque la parole.

--Ah! ma foi! s'il y a a se facher pour quelque chose, dit Bricolin,
habitue aux bourrasques de sa moitie, tu t'en chargeras bien sans moi.
Je suis tranquille la-dessus.

Voyant qu'il ne se derangeait pas, madame Bricolin s'approcha, et,
faisant avec effort le mouvement d'avaler car elle eprouvait une
veritable strangulation de fureur:

--Te derangeras-tu? dit-elle enfin, en s'observant assez pourtant pour
n'etre pas entendue des valets qui allaient et venaient; je te dis que
ton manant de meunier est dans la chambre de Rose, pendant que Rose est
encore au lit.

--Ah! cela, c'est _inconvenable_, tres-_inconvenable_, dit M. Bricolin
en se levant, et je m'en vas lui dire deux mots.... Mais, pas de bruit,
ma femme, entends-tu? a cause de la petite!

--Va donc, et ne fais pas de bruit toi-meme! Ah! j'espere que tu me
croiras, maintenant, et que tu vas le traiter comme un malappris et un
impudent qu'il est!

Au moment ou M. Bricolin allait sortir de la cuisine, il se trouva face
a face, avec le Grand-Louis.

--Ma foi, monsieur Bricolin, dit celui-ci avec un air de candeur
irresistible, vous voyez quelqu'un de bien etonne de la sottise qu'il
vient de faire.

Et il raconta le fait naivement.

--Tu vois bien qu'il ne l'a pas fait expres? dit Bricolin en se tournant
vers sa femme.

--Et c'est comme cela que tu prends la chose? s'ecria la fermiere
donnant un libre cours a sa fureur. Puis elle courut pousser les deux
portes, et revenant se placer entre le meunier et M. Bricolin, qui
deja offrait au coupable de se _rafraichir_ avec lui:--Non, monsieur
Bricolin, s'ecria-t-elle, je ne comprends pas ton imbecillite! Tu ne
vois pas que ce vaurien-la a avec notre fille des manieres qui ne
conviennent qu'a des gens de son espece, et que nous ne pouvons pas
supporter plus longtemps? Il faut donc que je me charge de le lui dire,
moi, et de lui signifier....

--Ne signifie rien encore, madame Bricolin, dit le fermier en elevant
la voix a son tour, et laisse-moi un peu faire mon metier de pere de
famille. Ah! si l'on t'en croyait, je sais bien qu'on attacherait son
haut de chausses avec des epingles, et que tu mettrais une paire de
bretelles a ton cotillon? Voyons, ne me casse pas la tete des le matin.
Je sais ce que j'ai a dire a ce garcon-la, et je ne veux pas qu'un autre
s'en charge. Allons, ma femme, dis a la Chounette de nous monter un
pichet de vin frais, et va-t'en voir tes poules.

Madame Bricolin voulut repliquer. Son epoux prit un gros baton de houx
qui etait toujours appuye contre sa chaise pendant qu'il buvait, et
se mit a en frapper la table en cadence a tour de bras. Ce bruit
retentissant couvrit si bien la voix de madame Bricolin qu'elle fut
forcee de sortir en jetant les portes avec fracas derriere elle.

--Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, notre maitre? dit la Chounette
accourant au bruit.

M. Bricolin prit majestueusement le pichet vide et le lui tendit en
roulant les yeux d'une facon terrible. La grosse Chounette devint plus
legere qu'un oiseau pour executer les ordres du potentat de Blanchemont.

--Mon pauvre Grand-Louis, dit le gros homme lorsqu'ils furent seuls,
avec un pot de vin entre leurs verres, il faut que tu saches que ma
femme est enragee contre toi; elle t'en veut a _mort_, et, sans moi,
elle t'aurait mis a la porte. Mais nous sommes de vieux amis, nous avons
besoin l'un de l'autre, et nous ne nous brouillerons pas comme ca. Tu
vas me dire la verite; je suis sur que ma femme se trompe. Toutes les
femmes sont sottes ou folles, que veux-tu? Voyons, peux-tu me repondre
la main sur ta conscience?

--Parlez! parlez! dit Grand-Louis d'un ton qui semblait promettre sans
examen, et en faisant un grand effort pour donner a sa figure un air
d'insouciance et de tranquillite, sentiments bien contraires a ce qu'il
eprouvait en cet instant.

--Eh bien donc! je n'y vas pas par quatre chemins, moi! dit le fermier.
Es-tu ou n'es-tu pas amoureux de ma fille?

--Voila une drole de question! repondit le meunier, payant d'audace. Que
voulez-vous qu'on y reponde? Si on dit oui, on a l'air de vous braver;
si on dit non, on a l'air de faire injure a mademoiselle Rose; car enfin
elle merite qu'on en soit amoureux, comme vous meritez qu'on vous porte
respect.

--Tu plaisantes! c'est bon signe; je vois bien que tu n'es pas amoureux.

--Attendez, attendez! reprit Grand-Louis, je n'ai pas dit cela. Je dis
au contraire, que tout le monde est force d'en etre amoureux, parce
qu'elle est belle comme le jour, parce qu'elle est tout votre portrait,
parce qu'enfin tous ceux qui la regardent, vieux ou jeunes, riches ou
pauvres, sentent quelque chose pour elle, sans trop savoir si c'est le
plaisir de l'aimer ou le chagrin de ne pas pouvoir se le permettre.

--Il a de l'esprit comme trente mille hommes! dit le fermier en se
renversant sur sa chaise avec un rire qui faisait bondir son gilet
proeminent. Le tonnerre m'ecrase si je ne voudrais pas que tu fusses
riche de cent mille ecus! Je te donnerais ma fille de preference a tout
autre!

--Je le crois bien! mais comme je ne les ai pas, vous ne me la donnerez
guere, n'est-il pas vrai?

--Non, le tonnerre de Dieu m'aplatisse! mais enfin, j'en ai du regret,
et ca te prouve mon amitie.

--Grand merci, vous etes trop bon!

--Ah! c'est que, vois-tu, ma carogne de femme s'est mis dans la tete que
tu en contais a Rose!

--Moi? dit le meunier, parlant cette fois avec l'accent de la verite,
jamais je ne lui ai dit un mot que vous n'auriez pas pu entendre.

--J'en suis bien sur. Tu as trop de raison pour ne pas voir que tu ne
peux pas penser a ma fille, et que je ne peux pas la donner a un homme
comme toi. Ce n'est pas que je te meprise, da! Je ne suis pas fier, et
je sais que tous les hommes sont egaux devant la loi. Je n'ai pas oublie
que je sors d'une famille de paysans, et que quand mon pere a commence
sa fortune, qu'il a si malheureusement perdue comme tu sais, il n'etait
pas plus gros monsieur que toi, puisqu'il etait meunier aussi! mais _au
jour d'aujourd'hui_, mon vieux, monnaie fait tout, comme dit l'autre,
et puisque j'en ai, et que tu n'en as pas, nous ne pouvons pas faire
affaire ensemble.

--C'est concluant et peremptoire, dit le meunier avec une amere gaiete.
C'est juste, raisonnable, veritable, equitable et salutaire, comme dit
la preface a M. le cure.

--Dame! ecoute donc, Grand-Louis, chacun agit de meme. Tu n'epouserais
pas, toi qui es riche pour un paysan, la petite Fanchon, la servante, si
elle se prenait d'amour pour toi?

--Non; mais si je me prenais d'amour pour elle, ce serait different.

--Veux-tu dire par la, grand farceur, que ma fille en pourrait bien
tenir pour toi?

--Moi, j'ai dit cela? quand donc?

--Je ne t'accuse pas de l'avoir dit, quoique ma femme soutienne que
tu es capable de parler legerement si on te laisse prendre tant de
familiarite chez nous.

--Ah ca! monsieur Bricolin, dit le Grand-Louis, qui commencait a perdre
patience et qui trouvait la formule de son arret assez brutale sans
qu'on y joignit l'insulte, est-ce pour _rire ou pour plaisanter_, comme
dit l'autre, que depuis cinq minutes vous me dites toutes ces choses-la?
Parlez-vous serieusement? Je ne vous ai pas demande votre fille, je ne
vois donc pas pourquoi vous vous donnez la peine de me la refuser. Je
ne suis pas homme a parler d'elle sans respect; je ne vois donc pas non
plus pourquoi vous me rapportez les mauvais propos de madame Bricolin
sur mon compte. Si c'est pour me dire de m'en aller, me voila tout pret.
Si c'est pour me retirer votre pratique, je ne m'y oppose pas; j'en ai
d'autres. Mais parlez franchement et quittons-nous en honnetes gens,
car je vous avoue que tout ceci me fait l'effet d'une mauvaise querelle
qu'on veut me chercher, comme si quelqu'un ici voulait me mettre dans
mon tort pour cacher le sien.

En parlant ainsi, le Grand-Louis s'etait leve et faisait mine de vouloir
sortir. Se brouiller avec lui n'etait ni du gout ni de l'interet de M.
Bricolin.

--Qu'est-ce que tu dis-la, grand benet? lui repondit-il d'un ton amical,
en le forcant a se rasseoir. Es-tu fou? quelle mouche te pique? Est-ce
que je t'ai parle serieusement? Est-ce que je fais attention aux
sottises de ma femme? Regle generale, une guepe qui vous bourdonne a
l'oreille, une femme qui vous taquine et vous contredit, c'est a peu
pres la meme chanson. Achevons notre pichet, et restons amis, crois-moi,
Grand-Louis. Ma pratique est bonne, et j'ai a me louer de te l'avoir
donnee. Nous pouvons nous rendre mutuellement bien des petits services,
ce serait donc fort niais de nous quereller pour rien. Je sais que tu es
un garcon d'esprit et de bon sens, et que tu ne peux pas en conter a
ma fille. D'ailleurs j'ai trop bonne opinion d'elle pour ne pas penser
qu'elle saurait bien te rembarrer si tu t'ecartais du respect...
ainsi...

--Ainsi, ainsi!... dit Grand-Louis en frappant avec son verre sur la
table dans un mouvement de colere bien marquee, toutes ces raisons-la
sont inutiles et finissent par m'ennuyer, monsieur Bricolin! Au diable
votre pratique, vos petits services, et mes interets, s'il faut que
j'entende seulement supposer que je suis capable de manquer de respect
a votre fille, et qu'elle aura un jour ou l'autre a me remettre a ma
place. Je ne suis qu'un paysan, mais je suis aussi fier que vous,
monsieur Bricolin, ne vous en deplaise; et si vous ne trouvez pas
pour moi des facons plus delicates de vous exprimer, laissez-moi vous
souhaiter le bonjour et m'en aller a mes affaires.

M. Bricolin eut beaucoup de peine a calmer le Grand-Louis qui se sentait
fort irrite, non des soupcons de la fermiere qu'il savait bien meriter
dans un certain sens, ni du style grossier de Bricolin, auquel il etait
fort habitue, mais de la cruaute avec laquelle ce dernier faisait, sans
le savoir, saigner la plaie vive de son coeur. Enfin, il s'apaisa apres
s'etre fait faire amende honorable par le fermier, qui avait ses raisons
pour se montrer fort pacifique et pour ne pas ecouter les craintes de sa
femme, du moins pour le moment.

--Ah ca! lui dit celui-ci, en l'invitant a entamer, apres le fromage, un
nouveau pichet de son _vin gris_; tu es donc en grande amitie avec notre
jeune dame?

--En grande amitie! repondit le meunier avec un reste d'humeur, et
s'abstenant de boire, malgre l'insistance de son hote: c'est une parole
aussi raisonnable que l'amour dont vous me defendez de parler a votre
fille!

--Ma foi! si le mot est _inconvenable_, ce n'est pas moi qui l'ai
invente; c'est elle-meme qui nous a dit plusieurs fois hier (ce qui
faisait bien enrager la Thibaude!) qu'elle avait beaucoup d'amitie pour
toi. Dame! tu es un beau garcon, Grand-Louis, c'est connu, et on dit que
les grandes dames.... Allons! vas-tu encore te facher?

--M'est avis que vous avez un pichet de trop dans la tete ce matin,
monsieur Bricolin! dit le meunier pale d'indignation.

Jamais le cynisme de Bricolin, dont il avait pris son parti jusqu'alors,
ne lui avait inspire autant de degout.

--Et toi, tu as, je crois, ce matin, repondit le fermier, vide la pelle
de ton moulin dans ton estomac, car tu es triste et quinteux comme un
buveur d'eau. On ne peut donc plus rire avec toi a present? Voila du
nouveau! Eh bien, parlons donc serieusement puisque tu le veux. Il est
certain que d'une maniere ou de l'autre, tu as conquis l'estime et la
confiance de la jeune dame, et qu'elle te charge de ses commissions sans
en rien dire a personne.

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

--Tiens! tu vas a *** pour elle, tu lui rapportes ses effets, son
argent!... car la Chounette t'a vu lui remettre un gros sac d'ecus! Tu
fais ses affaires enfin.

--Comme vous voudrez; je sais que je fais les miennes, et que, par la
meme occasion, je lui rapporte sa bourse et ses malles de l'auberge ou
elle les avait laissees en depot; si c'est la faire ses affaires, a la
bonne heure, je le veux bien.

--Qu'est-ce que c'est donc que ce sac? Est-ce de l'or ou de l'argent?

--Est-ce que je le sais, moi? Je n'y ai pas regarde.

--Ca ne t'aurait rien coute, et ca ne lui aurait pas fait de tort.

--Il fallait me dire que ca vous interessait. Je ne l'ai pas devine!

--Ecoute, Grand-Louis, mon garcon, sois franc! cette dame a cause avec
toi de ses affaires?

--Ou prenez-vous ca?

--Je le prends la! dit le fermier en portant l'index a son front
etroit et basane. Je sens dans l'air une odeur de confidences et de
cachotteries. La dame a l'air de se mefier de moi et de te consulter!

--Quand cela serait! repondit Grand-Louis en regardant fixement Bricolin
avec quelque intention de le braver.

--Si cela etait, Grand-Louis, je ne pense pas que tu voudrais m'etre
defavorable?

--Comment l'entendez-vous?

--Comme tu l'entends bien toi-meme. J'ai toujours eu confiance en toi,
et tu ne voudrais pas en abuser. Tu sais bien que j'ai envie de la
terre, et que je ne voudrais pas la payer trop cher?

--Je sais bien que vous ne voudriez pas la payer son prix.

--Son prix! son prix! ca depend de la position des personnes. Ce qui
serait mal vendu pour une autre, sera heureusement vendu pour _elle_,
qui a grand besoin de sortir du petrin ou son mari l'a laissee!

--Je sais cela, monsieur Bricolin, je sais vos idees la-dessus, et vos
ambitions sur le bout de mon doigt. Vous voulez enfoncer de cinquante
mille francs la dame venderesse, comme disent les gens de loi.

--Non! pas enfoncer du tout! J'ai joue cartes sur table avec elle. Je
lui ai dit ce que valait son bien. Seulement je lui ai dit que je ne
le paierais pas toute sa valeur, et dix mille millions de tonnerres
m'ecrasent si je veux et si je peux monter d'un liard.

--Vous m'avez parle autrement, il n'y a pas encore si longtemps! vous
m'avez dit que vous pouviez le payer son prix, et que s'il fallait
absolument en passer par la....

--Tu radotes! je n'ai jamais dit ca!

--Pardon, excuse! rappelez-vous donc! c'etait a la foire de Cluis, a
preuve que M. Grouard, le maire, etait la.

--Il n'en pourrait pas temoigner, il est mort!

--Mais moi, j'en pourrais lever la main!

--Tu ne le feras pas!

--Ca depend.

--Ca depend de quoi?

--Ca depend de vous.

--Comment ca?

--La conduite qu'on aura avec moi dans votre maison reglera la mienne,
monsieur Bricolin. Je suis las des malhonnetetes de votre dame et des
affronts qu'elle me fait; je sais qu'on m'en tient d'autres en reserve,
qu'il est defendu a votre fille de me parler, de danser avec moi, de
venir voir sa nourrice a mon moulin, et toutes sortes de vexations dont
je ne me plaindrais pas si je les avais meritees, mais que je trouve
insultantes, ne les meritant pas.

--Comment, c'est la tout, Grand-Louis? et un joli cadeau, un billet de
cinq cents francs, par exemple, ne te ferait pas plus de plaisir?

--Non, Monsieur! dit sechement le meunier.

--Tu es un niais, mon garcon. Cinq cents francs dans la poche d'un
honnete homme valent mieux qu'une bourree dans la poussiere. Tu tiens
donc bien a danser avec ma fille?

--J'y tiens pour mon honneur, monsieur Bricolin. J'ai toujours danse la
bourree avec elle devant tout le monde. Personne ne l'a trouve mauvais,
et si je recevais d'elle maintenant l'affront d'un refus, on croirait
aisement ce que trompette deja votre femme, a savoir que je suis un
malhonnete et un malappris. Je ne veux pas etre traite comme ca. C'est a
vous de savoir si vous voulez me facher, oui ou non.

--Danse avec Rose, mon garcon, danse! s'ecria le fermier avec une joie
melee de malice profonde, danse tant que tu voudras! s'il ne faut que
cela pour te contenter!...

--Eh bien, nous verrons! pensa le meunier, satisfait de sa vengeance.
Voila la dame de Blanchemont qui vient par ici, dit-il. Votre femme,
avec son esclandre, ne m'a pas donne le temps de lui rendre compte de
ses commissions. Si elle me parle de ses affaires, je vous dirai ses
intentions.

--Je te laisse avec elle, dit M. Bricolin en se levant. N'oublie pas que
tu peux les influencer, ses intentions! Les affaires l'ennuient, elle a
hate d'en finir. Fais-lui bien comprendre que je serai inebranlable....
Moi, je vas trouver la Thibaude pour lui faire la lecon en ce qui te
concerne.

--Double coquin! se dit le Grand-Louis, en voyant s'enfuir lourdement
le fermier; compte sur moi pour te servir de compere! Oui-da! pour m'en
avoir cru seulement capable, je veux qu'il t'en coute cinquante mille
francs, et vingt mille en plus.



XXI.

LE GARCON DE MOULIN.

--Ma chere dame dit en toute hate le meunier qui entendait Rose venir
derriere Marcelle, j'ai deux cents choses a vous dire, mais je ne peux
pas debiter tout cela en deux minutes! Ici d'ailleurs (je ne parle pas
de mademoiselle Rose), les murs ont des oreilles tres-longues, et si je
vas me promener seul avec vous, ca donnera des soupcons sur certaines
affaires.... Enfin, il faut que je vous parle, comment ferons-nous?

--Il y a un moyen bien simple, repondit madame de Blanchemont. J'irai me
promener aujourd'hui, et je trouverai bien le chemin d'Angibault.

---D'ailleurs, si mademoiselle Rose voulait vous le montrer... dit
Grand-Louis au moment ou Rose entrait, et entendait les dernieres
paroles de Marcelle.... Si tant est, ajouta-t-il, qu'elle ne soit pas
trop en colere contre moi....

--Ah! grand etourdi! vous allez me faire gronder par ma mere d'une belle
facon! repondit Rose. Elle ne m'a encore rien dit, mais avec elle ce qui
est differe n'est pas perdu.

--Non, mademoiselle Rose, non, ne craignez rien. Votre maman, cette
fois, ne dira mot, Dieu merci! Je me suis justifie, votre papa m'a
pardonne, il s'est charge d'apaiser madame Bricolin, et pourvu que vous
ne me gardiez pas rancune de ma sottise....

--Ne parlons plus de cela, dit Rose en rougissant. Je ne vous en veux
pas, Grand-Louis. Seulement vous auriez pu me crier votre justification
un peu moins haut en sortant; vous m'avez _reveillee en peur_.

--Vous dormiez donc? Je ne croyais pas.

--Allons, vous ne dormiez pas, petite rusee, dit Marcelle, puisque vous
avez ferme vos rideaux avec fureur.

--Je dormais a moitie, dit Rose en tachant de cacher son embarras sous
un air de depit.

--Ce qu'il y a de plus clair la dedans, dit le meunier avec une douleur
ingenue, c'est qu'elle m'en veut!

--Non, Louis, je te pardonne, puisque tu ne me savais pas la, dit Rose,
qui avait eu trop longtemps l'habitude de tutoyer le Grand-Louis, son
ami d'enfance, pour ne pas y retomber soit par distraction, soit a
dessein. Elle savait bien qu'un seul mot de sa bouche accompagne de ce
delicieux tu changeait en joie expansive toutes les tristesses de son
amoureux.

--Et pourtant, dit le meunier, dont les yeux brillerent de plaisir, vous
ne voulez pas venir vous promener au moulin aujourd'hui avec madame
Marcelle?

--Comment donc faire, Grand-Louis, puisque maman me l'a defendu, je ne
sais pas pourquoi?

--Votre papa vous le permettra. Je me suis plaint a lui des duretes de
madame Bricolin; il les desapprouve et m'a promis d'oter a _sa dame_ les
preventions qu'elle a contre moi... je ne sais pas pourquoi non plus.

--Ah! tant mieux! s'il en est ainsi, s'ecria Rose avec abandon. Nous
irons a cheval, n'est-ce pas, madame Marcelle? vous monterez ma petite
jument, et moi, je prendrai le bidet a papa; il est tres-doux et va
tres-vite aussi.

--Et moi, dit Edouard, je veux monter a cheval aussi.

--Cela est plus difficile, repondit Marcelle. Je n'oserai pas te prendre
en croupe, mon ami.

--Ni moi non plus, dit Rose, nos chevaux sont un peu trop vifs.

--Oh! je veux aller a Angibault, moi! s'ecria l'enfant. Maman,
emmene-moi au moulin!

--C'est trop loin pour vos petites jambes, dit le meunier; mais moi je
me charge de vous, si votre maman y consent. Nous partirons les premiers
dans ma charrette, et nous irons voir traire les vaches pour que ces
dames trouvent de la creme en arrivant.

--Vous pouvez bien le lui confier, dit Rose a Marcelle. Il est si bon
pour les enfants! j'en sais quelque chose, moi!

--Oh! vous, vous etiez si gentille! dit le meunier tout attendri, vous
auriez du rester toujours comme cela!

--Merci du compliment, Grand-Louis!

--Je ne veux pas dire que vous ne soyez plus gentille, mais que vous
auriez du rester petite. Vous m'aimiez tant dans ce temps-la! vous ne
pouviez pas me quitter; toujours pendue a mon cou!

--Il serait plaisant, dit Rose moitie troublee, moitie railleuse, que
j'eusse conserve cette habitude!

--Allons, reprit le meunier s'adressant a Marcelle, j'emmene le petit,
c'est convenu?

--Je vous le confie en toute securite, dit madame de Blanchemont en lui
mettant son fils dans les bras.

--Ah! quel bonheur! s'ecria l'enfant. _Alochon_, tu me mettras encore
au bout de tes bras pour me faire attraper des prunes noires aux arbres
tout le long du chemin!

--Oui, Monseigneur, dit le meunier en riant; a condition que vous ne
m'en ferez plus tomber sur le nez.

Grand-Louis cheminant et jouant sur sa charrette avec le bel Edouard qui
faisait battre son coeur en lui rappelant les graces, les caresses et
les malices de Rose enfant, approchait de son moulin, lorsqu'il apercut
dans la prairie Henri Lemor qui venait a sa rencontre, mais qui retourna
aussitot sur ses pas et rentra precipitamment dans la maison pour se
cacher, en reconnaissant Edouard a cote du meunier.

--Mene Sophie au pre, dit Grand-Louis a son garcon de moulin en
s'arretant a quelque distance de la porte. Et vous, ma mere, amusez-moi
cet enfant-la. Ayez-en soin comme de la prunelle de vos yeux; moi, j'ai
un mot a dire au moulin.

Il courut alors retrouver Lemor, qui s'etait enferme dans sa chambre, et
qui lui dit, en ouvrant avec precaution:

--Cet enfant me connait; j'ai du eviter ses regards.

--Et qui diable pouvait se douter que vous seriez encore la! dit le
meunier qui avait peine a revenir de sa surprise. Moi qui vous avais
fait mes adieux ce matin et qui vous croyais deja mettant a la voile
pour l'Afrique! Quel chevalier errant, ou quelle ame en peine etes-vous
donc?

--Je suis une ame en peine, en effet, mon ami. Ayez compassion de moi.
J'ai fait une lieue; je me suis assis au bord d'une fontaine, j'ai reve,
j'ai pleure, et je suis revenu: je ne peux pas m'en aller!

[Illustration: Lemor blotti dans son grenier.]

--Eh bien, c'est comme cela que je vous aime, s'ecria le meunier en lui
secouant la main avec force. Voila comme j'ai ete plus de cent fois!
Oui, plus de cent fois, j'ai quitte Blanchemont en jurant de n'y jamais
remettre les pieds, et il y avait toujours au bord du chemin quelque
fontaine ou je m'asseyais pour pleurer, et qui avait la vertu de me
faire retourner d'ou je venais. Mais ecoutez, mon garcon, il faut etre
sur vos gardes: je veux bien que vous restiez chez nous tant que vous ne
pourrez pas vous decider a vous en aller. Ce sera long, je le prevois.
Tant mieux, je vous aime; je voulais vous retenir ce matin, vous
revenez, j'en suis heureux, et je vous en remercie. Mais pour quelques
heures il faut vous eloigner. _Elles_ vont venir ici.

--Toutes les deux! s'ecria Lemor, qui comprenait Grand-Louis a demi-mot.

--Oui, toutes les deux. Je n'ai pas pu dire un mot de vous a madame de
Blanchemont. Elle vient pour que je lui parle de ses affaires d'argent,
sans savoir que j'ai a lui parler de ses affaires de coeur. Je ne veux
pas qu'elle vous sache ici avant d'etre bien sur qu'elle ne me grondera
pas de vous y avoir amene.... D'ailleurs, je ne veux pas la surprendre,
surtout devant Rose, qui ne sait sans doute rien de tout cela.
Cachez-vous donc. Elles ont demande leurs chevaux comme je partais.
Elles auront dejeune comme dejeunent les belles dames, c'est-a-dire
comme des fauvettes; leurs montures n'ont pas les epaules froides, elles
peuvent etre ici d'un moment a l'autre.

--Je pars... je m'enfuis! dit Lemor tout pale et tout tremblant: ah! mon
ami, elle va venir ici!

--J'entends bien! ca vous saigne le coeur de ne pas la voir! oui, c'est
dur, j'en conviens!... Si on pouvait compter sur vous... si vous pouviez
jurer de ne pas vous montrer, de ne bouger ni pied ni patte tout le
temps qu'elles seront par ici... je vous fourrerais bien dans un endroit
d'ou vous la verriez sans etre apercu.

--Oh! mon cher Grand-Louis, mon excellent ami, je promets, je jure!
cachez-moi, fut-ce sous la meule de votre moulin....

--Diable! il n'y ferait pas bon, la _Grand'Louise_ a les os plus durs
que vous. Je vas vous serrer plus mollement. Vous monterez dans mon
grenier a foin, et par le trou de la lucarne vous pourrez voir passer et
repasser ces dames. Je ne serai pas fache que vous voyiez Rose Bricolin;
vous me direz si vous avez connu a Paris beaucoup de duchesses plus
jolies que ca. Mais attendez que j'aille voir ce qui se passe!

[Illustration: Le mendiant toisait d'un air dedaigneux Lemor.]

Et le Grand-Louis gravit un peu la cote de Conde d'ou l'on decouvrait
les tours de Blanchemont et a peu pres tout le chemin qui y mene. Quand
il se fut assure que les deux amazones ne paraissaient pas encore, il
retourna aupres de son prisonnier.

--Ca, mon camarade, lui dit-il, voila un miroir de deux sous et un vrai
rasoir de meunier, vous allez me jeter bas cette barbe de bouc. C'est
deplace dans un moulin. C'est un nid a farine. Et puis, si par malheur
on apercevait le bout de votre museau, ce changement vous rendrait moins
facile a reconnaitre.

--Vous avez raison, dit Lemor, et je vous obeis bien vite.

--Savez-vous, reprit le meunier, que j'ai mon idee en vous faisant
mettre bas cette toison noire?

--Laquelle?

--Je viens d'y penser, et j'ai arrete ce qui suit: vous allez rester
chez moi jusqu'a ce que vous vous soyez decide a ne plus faire de peine
a ma chere dame, et a changer vos folles idees sur la fortune. Quand
meme vous n'y resteriez que peu de jours, il ne faut pas qu'on sache qui
vous etes, et votre barbe vous donne un air citadin qui attire les yeux.
J'ai dit en l'air, hier soir, a ma bonne femme de mere, que vous etiez
un arpenteur. C'est le premier mensonge qui m'est venu, et il est
absurde. J'aurais mieux fait de dire tout de suite votre etat. Au reste,
ma mere, qui ne s'etonne de rien, trouvera tout simple que du cadastre
vous ayez passe dans la mecanique. Vous allez donc etre meunier, mon
cher, ca vous va mieux. Vous vous occuperez, ou vous aurez l'air de vous
occuper au moulin; vous avez certainement des connaissances dans la
partie, et vous serez cense me conseiller pour l'etablissement d'une
nouvelle meule. Vous serez une rencontre utile que j'aurai faite a la
ville. Comme cela, votre presence chez moi n'etonnera personne. Je
suis adjoint, je reponds de vous, personne ne demandera a voir votre
passe-port. Le garde champetre est un peu curieux et bavard. Mais avec
une ou deux pintes de vin on endort sa langue. Voila mon plan. Il faut
vous y conformer ou je vous abandonne.

--Je me soumets, je serai votre garcon de moulin, je me cacherai,
pourvu que je ne parte pas sans revoir, ne fut-ce que d'ici et pour un
instant....

--Chut! j'entends des fers sur les cailloux... _tric tric_... c'est la
jument noire a mademoiselle Rose; _trac trac_... c'est le bidet gris a
M. Bricolin. Vous voila assez rase, assez lave, et je vous assure que
vous etes cent fois mieux comme ca. Courez au foin et poussez sur vous
le volet de la lucarne. Vous regarderez par la fente. Si mon garcon
y monte, faites semblant de dormir. Une sieste dans le foin est une
douceur que les gens du pays se donnent souvent, et une occupation qui
leur parait plus chretienne que celle de reflechir tout seul les bras
croises et les yeux ouverts.... Adieu! voila mademoiselle Rose. Tenez,
la premiere en avant! voyez comme ca trottine legerement et d'un air
decide!

--Belle comme un ange! dit Lemor qui n'avait regarde que Marcelle.



XXII.

AU BORD DE L'EAU.

Grand-Louis, qui avait toutes les delicatesses d'un coeur candidement
epris, avait donne, en passant, des ordres pour que le lait et les
fruits de la collation fussent servis sous une treille qui ornait le
devant de sa porte, juste en face et a tres-peu de distance du moulin,
d'ou Lemor, blotti dans son grenier, pouvait voir et meme entendre
Marcelle.

La collation rustique fut fort enjouee, grace a l'espiegle intimite
d'Edouard avec le meunier et aux charmantes coquetteries de Rose envers
celui-ci.

--Prenez garde, Rose! dit madame de Blanchemont a l'oreille de la jeune
fille, vous vous faites adorable aujourd'hui, et vous voyez bien que
vous lui tournez la tete. Il me semble que vous vous moquez beaucoup de
mes sermons, ou que vous vous engagez trop.

Rose se troubla, resta un moment reveuse, et recommenca bientot ses
vives agaceries, comme si elle eut pris interieurement son parti
d'accepter l'amour qu'elle provoquait. Il y avait toujours eu au fond
de son coeur une vive amitie pour le Grand-Louis; il n'etait donc guere
probable qu'elle se fit un jeu de le railler, si elle n'eut senti la
possibilite de faire faire, en elle-meme, un grand progres a cette
amitie fraternelle. Le meunier, sans vouloir se flatter, eprouvait
cependant une confiance instinctive, et son ame loyale lui disait que
Rose etait trop bonne et trop pure pour le torturer froidement.

Il se trouvait donc heureux de la voir si enjouee et si animee pres
de lui, et il eut grand'peine a la laisser avec sa mere la derniere a
table. Mais il avait vu Marcelle s'eloigner un peu et lui faire signe a
la derobee qu'il eut a la suivre de l'autre cote de la riviere.

--Eh bien! mon cher Grand-Louis, lui dit madame de Blanchemont, il me
semble que vous n'etes plus si triste que l'autre jour, et que j'en ai
devine la cause!

--Ah! madame Marcelle, vous savez tout, je le vois bien, et je n'ai rien
a vous apprendre. C'est vous qui pourriez m'en dire plus long que je
n'en sais; car il me semble qu'on doit avoir et qu'on a grande confiance
en vous.

--Je ne veux pas compromettre Rose, dit Marcelle en souriant. Les femmes
ne doivent pas se trahir entre elles. Cependant je crois pouvoir esperer
avec vous qu'il ne vous sera pas impossible de vous faire aimer.

--Ah! si on m'aimait!... je serais content, et je crois que je n'en
demanderais pas davantage; car le jour ou elle me le dirait, je serais
capable d'en mourir de joie.

--Mon ami, vous aimez sincerement et noblement, et c'est pour cela qu'il
ne faudrait pas trop desirer d'etre paye de retour avant de songer a
detruire les obstacles qui viennent de la famille. Je presume que c'est
la ce dont vous avez a m'entretenir, et c'est pourquoi je me suis rendue
avec empressement a votre invitation. Voyons, le temps est precieux, car
on va sans doute venir nous rejoindre.... En quoi puis-je influencer les
idees du pere, ainsi que Rose me la fait entendre?

--Rose vous a fait entendre cela! s'ecria le meunier transporte. Elle y
songe donc? Elle m'aime donc? Ah! madame Marcelle! et vous ne me disiez
pas cela tout de suite!... Eh! que m'importe le reste si elle m'aime, si
elle desire m'epouser?...

--Doucement, mon ami. Rose ne s'est pas engagee si avant. Elle a pour
vous l'affection d'une soeur, elle desirait voir revoquer la sentence
qui lui interdisait de vous parler, de venir chez vous, de vous traiter
enfin en ami, comme elle l'avait fait jusqu'a ce jour. Voila pourquoi
elle m'a priee de vous proteger aupres de ses parents et de prendre
votre parti, tout en montrant quelque fermete dans mes affaires avec
eux. Et voici ce que j'ai compris, en outre, Grand-Louis: M. Bricolin
veut ma terre a bon marche, et peut-etre que si Rose vous aimait, je
pourrais assurer son bonheur et le votre en imposant votre mariage comme
une condition de mon consentement. Si vous le croyez, ne doutez pas que
je sois tres-heureuse de faire ce leger sacrifice.

--Ce leger sacrifice! vous n'y songez pas, madame Marcelle! vous vous
croyez encore riche; vous parlez de cinquante mille francs comme
d'un rien. Vous oubliez que c'est desormais une bonne part de votre
existence. Et vous croyez que j'accepterais ce sacrifice-la? Oh!
j'aimerais mieux renoncer a Rose tout de suite.

--C'est que vous ne comprenez pas la veritable valeur de l'argent, mon
ami; ce n'est qu'un moyen de bonheur, et le bonheur qu'on peut procurer
aux autres est le plus certain et le plus pur qu'on puisse se procurer a
soi-meme.

--Vous etes bonne comme Dieu, pauvre dame! mais il y a la un bonheur
plus certain et plus pur encore pour vous-meme. C'est celui que vous
devez menager a votre fils. Et que diriez-vous un jour, grand Dieu! si,
faute des cinquante mille francs que vous auriez sacrifies pour vos
amis, votre cher Edouard etait force, a son tour, de renoncer a une
femme qu'il aimerait, et que vous ne pourriez plus lui faire obtenir?

--Mon coeur est penetre de votre bon raisonnement; mais en fait
d'interets materiels, il n'y a point, pour l'avenir, de calculs absolus.
Ma position n'est pas rigidement dessinee comme vous la faites; en
m'abstenant de vendre cher je perdrai du temps, et, vous le savez,
chaque jour d'hesitation m'entraine a ma ruine. En terminant vite, je me
libere des dettes qui me rongent, et, certes, il peut y avoir un jour
tout profit pour moi a avoir su prendre mon parti sans regret pueril
et sans parcimonie deplacee. Vous voyez donc que je ne suis pas si
genereuse, et que j'agis dans mes interets en servant ceux de votre
amour.

--En voila une pauvre tete en affaires! s'ecria le meunier avec un
sourire triste et tendre. Une sainte du paradis ne dirait pas mieux.
Mais ca n'a pas le sens commun, permettez-moi de vous le dire, ma chere
dame. Vous trouverez, d'ici a quinze jours, des acquereurs pour votre
terre, et qui seront bien contents de ne la payer que son prix.

--Mais qui ne seront pas solvables comme M. Bricolin?

--Ah! oui, voila son orgueil! c'est d'etre solvable. _Solvable!_ le
grand mot! Il croit etre le seul au monde qui puisse dire: Je suis
_solvable_, moi! C'est-a-dire, il sait bien qu'il y en a d'autres, mais
il vous eblouit avec cela. Ne l'ecoutez pas. C'est un fin matois. Faites
seulement mine de conclure avec un autre, fallut-il faire des demarches
et des contrats simules. Je ne me generais pas a votre place. A
la guerre comme a la guerre, avec les juifs comme avec les juifs!
Voulez-vous me laisser agir? Dans quinze jours, je vous jure, comme
voila de l'eau, que M. Bricolin vous donnera vos trois cent mille francs
bien comptes et un beau pot-de-vin par-dessus le marche.

--Je n'aurais jamais l'habilete de suivre vos conseils, et je trouve
beaucoup plus vite fait de rendre chacun de nous heureux a sa maniere,
vous, Rose, moi, M. Bricolin, et mon fils qui me dira un jour que j'ai
bien fait.

--Romans! romans! dit le meunier. Vous ne savez pas ce que pensera votre
fils dans quinze ans d'ici sur l'argent et sur l'amour. N'allez pas
faire cette folie; je ne m'y preterais pas, madame Marcelle... non, non,
n'y comptez pas, je suis aussi fier que qui que ce soit, et tetu comme
un mouton... du Berri qui plus est! D'ailleurs, ecoutez, ce serait en
pure perte. M. Bricolin promettrait tout et ne tiendrait rien. Il faut,
vu votre position, que votre contrat de vente soit signe avant la fin
du mois, et certes ce n'est pas d'ici a un mois que je pourrais esperer
d'epouser Rose. Il faudrait pour cela qu'elle fut folle de moi, et cela
n'est pas. Il faudrait l'exposer a un bruit, a des scandales! Je ne m'y
resoudrais jamais. Quelle rage aurait sa mere! quels etonnements et
quels denigrements de la part de ses voisins et de ses connaissances! Et
que ne dirait-on pas? Qui est-ce qui comprendrait que vous avez impose
cela a M. Bricolin par pure grandeur d'ame et par sainte amitie pour
nous! Vous ne connaissez pas la malice des hommes; et celle des femmes,
si vous saviez ce que c'est! votre bonte pour moi... non, vous ne pouvez
pas vous imaginer, et je n'oserais jamais vous dire comment M. Bricolin
tout le premier serait capable de l'interpreter.... Ou bien encore on
dirait que Rose, pauvre sainte fille! a fait un faux pas, qu'elle vous
l'a confie, et que vous vous etes devouee, pour sauver son honneur,
a doter le coupable.... Enfin, cela ne se peut pas, et voila plus de
raisons qu'il n'en faut, j'espere, pour vous en convaincre. Oh! ce
n'est pas comme cela que je veux obtenir Rose! Il faut, que cela arrive
naturellement, et sans faire crier personne contre elle. Je sais bien
qu'il faut un miracle pour que je devienne riche, ou un malheur pour
qu'elle devienne pauvre. Dieu me viendra en aide si elle m'aime... et
elle m'aimera peut-etre, n'est-ce pas?

--Mais, mon ami, je ne puis travailler a enflammer son coeur pour vous
si vous m'otez les moyens de dominer la cupidite de son pere. Je ne
l'aurais pas entrepris si je n'avais eu cette pensee; car precipiter
cette jeune et charmante fille dans une passion malheureuse serait un
crime de ma part.

--Ah! c'est la verite! dit le Grand-Louis soudainement accable, et je
vois bien que je suis un fou.... Aussi n'etait-ce ni de moi, ni de Rose
que je voulais vous parler en vous priant de venir ici, madame Marcelle;
vous vous etes trompee la-dessus dans votre excellente bonte. Je voulais
vous parler de vous seule, quand vous m'avez prevenu en me parlant de
moi-meme. Je me suis laisse aller comme un grand enfant a vous ecouter,
et puis force m'a ete de vous repondre; mais je reviens a mon but, qui
est de vous forcer a vous occuper de vos affaires. Je sais celles de M.
Bricolin; je sais ses intentions et son ardeur d'acheter vos terres, il
n'en demordra pas, et pour en avoir trois cent mille francs, il faut lui
en demander trois cent cinquante mille. Vous les auriez si vous vous
obstiniez; mais, de toutes facons, il ne faut pas qu'il paie le bien
au-dessous de sa valeur. Il en a trop d'envie, ne craignez rien.

--Je vous repete, mon ami, que je ne saurai pas soutenir cette lutte,
et que, depuis deux jours qu'elle dure, elle est deja au-dessus de mes
forces.

--Aussi, ne faut-il pas vous en meler. Vous allez remettre vos affaires
a un notaire honnete et habile. J'en connais un; j'irai lui parler ce
soir, et vous le verrez demain, sans vous deranger. C'est demain la fete
patronale de Blanchemont. Il y a grande assemblee sur le terrier devant
l'eglise. Le notaire viendra s'y promener et causer, suivant l'habitude,
avec ses clients de la campagne; vous entrerez comme par hasard dans
une maison ou il vous attendra. Vous signerez une procuration, vous
lui direz deux mots, je lui en dirai quatre, et vous n'aurez plus qu'a
renvoyer M. Bricolin batailler avec lui. S'il ne se rend pas, pendant ce
temps-la votre notaire vous aura trouve un autre acquereur. Il n'y aura
qu'un peu de prudence a garder pour que le Bricolin ne se doute pas que
je vous ai indique cet homme d'affaires au lieu du sien, qu'il vous a
sans doute propose, et que vous avez peut-etre fait la folie d'accepter!

--Non! je vous avais promis de ne rien faire sans vos conseils.

--C'est bien heureux! Allez donc demain, a deux heures sonnant, vous
promener au bord de La Vauvre, comme pour voir du bas du terrier le joli
coup d'oeil de la fete. Je serai la et je vous ferai entrer chez une
personne sure et discrete.

--Mais, mon ami, si M. Bricolin decouvre que vous me dirigez dans cette
affaire contre ses interets, il vous chassera de sa maison, et vous ne
pourrez jamais revoir Rose.

--Il sera bien fin s'il le decouvre! Mais si ce malheur arrivait...
je vous l'ai dit, madame Marcelle, Dieu me viendrait en aide par un
miracle, d'autant plus que j'aurais fait mon devoir.

--Ami loyal et courageux, je ne puis me resoudre a vous exposer ainsi.

--Et je ne vous dois pas cela quand vous vouliez vous ruiner pour moi?
Allons, pas d'enfantillage, ma chere dame, nous sommes quittes....

--Voici Rose qui vient vers nous, dit Marcelle. Il me reste a peine le
temps de vous remercier....

--Non! mademoiselle Rose tourne du cote de l'avenue avec ma mere, qui a
le mot pour la retenir un peu, car je n'ai pas fini, madame Marcelle,
j'ai bien autre chose a vous dire! Mais vous devez etre lasse de marcher
si longtemps. Puisque la cour est libre et le moulin silencieux, venez
vous asseoir sur ce banc aupres de la porte. Mademoiselle Rose nous
croit de l'autre cote et ne reviendra par ici qu'apres avoir fait le
tour du pre. Ce que j'ai a vous dire est un peu plus interessant pour
vous que vos affaires, et demande plus de secret encore.

Marcelle, etonnee de ce preambule, suivit le meunier et s'assit avec
lui sur le banc, juste au-dessous de la lucarne du grenier a foin, d'ou
Lemor pouvait la voir et l'entendre.

--Dites donc, madame Marcelle, balbutia le meunier un peu embarrasse
pour entrer en matiere, vous savez bien cette lettre que vous m'aviez
confiee?

--Eh bien, mon cher Grand-Louis! repondit madame de Blanchemont, dont le
visage calme et un peu eteint s'enflamma tout a coup, ne m'avez-vous pas
dit ce matin que vous l'aviez fait partir?

--Pardon, excuse... c'est que je ne l'ai pas mise a la poste.

--Vous l'avez oubliee?

--Oh! non, certes!

--Perdue peut-etre?

--Encore moins. J'ai fait mieux que de la jeter dans la boite, je l'ai
remise a son adresse.

--Que voulez-vous dire? Elle etait adressee a Paris!

--Oui, mais la personne a qui elle etait destinee s'etant trouvee sur
mon chemin, j'ai cru mieux faire de la lui remettre.

--Mon Dieu! vous me faites trembler, Louis! dit Marcelle redevenue pale.
Vous aurez fait quelque meprise.

--Pas si sot! Je connais bien M. Henri Lemor, peut-etre!...

--Vous le connaissez! et il est dans ce pays-ci? dit Marcelle avec une
emotion qu'elle ne cherchait pas a dissimuler.

En quatre mots Grand-Louis expliqua la maniere dont il avait reconnu
Lemor pour le voyageur qui etait deja venu a son moulin, et pour le
destinataire de la lettre a lui confiee.

--Et ou donc allait-il? et que fait-il a ***? demanda Marcelle
oppressee.

--Il allait en Afrique. Il passait! repondit le meunier qui voulait
voir venir. C'est bien le chemin par Toulouse. Il avait pris l'heure du
dejeuner de la diligence pour aller a la poste.

--Et ou est-il maintenant?

--Je ne vous dirai pas bien ou il peut etre; mais il n'est plus a ***.

--Il va en Afrique, dites-vous? Et pourquoi si loin?

--Pour aller bien loin precisement. Voila ce qu'il a repondu a ma
question.

--La reponse est plus claire que vous ne pensez! dit Marcelle, dont
l'agitation augmentait, et qui ne songeait pas meme a la rendre moins
evidente. Mon ami, vous n'etes pas si malheureux que vous croyez! Il est
des coeurs plus brises que le votre.

--Le votre, par exemple, ma pauvre chere dame?

--Oui, mon ami, le mien.

--Mais n'est-ce pas un peu de votre faute? Pourquoi ordonniez-vous a ce
pauvre jeune homme de rester un an sans entendre parler de vous?

--Comment! il vous a donc fait lire ma lettre?

--Oh! non! il est assez mefiant et cachottier, allez! Mais je l'ai tant
questionne, tant obsede, tant devine, qu'il a ete force de m'avouer que
je ne me trompais guere. Ah dame! voyez-vous, madame Marcelle, je suis
tres-curieux des secrets de ceux que j'aime, moi, parce que, tant qu'on
ne sait pas ce qu'ils pensent, on ne sait pas comment les servir. Ai-je
tort?

--Non, ami, je suis bien aise que vous ayez mes secrets comme j'ai les
votres. Mais, helas! quelle que soit ici votre bonne volonte et votre
bon coeur, vous ne pouvez rien pour moi. Repondez-moi, pourtant. Ce
jeune homme ne vous a-t-il transmis aucune reponse ni par ecrit, ni
verbalement?

--Il vous a ecrit ce matin un tas de billevesees dont je n'ai pas voulu
me charger.

--Vous m'avez rendu un mauvais service! Ainsi, je ne puis savoir ses
intentions?

--Il n'a su me dire que ceci: "Je l'aime, _mais_ j'ai du courage!"

--Il a dit: _Mais?_

--Il a peut-etre dit: _Et!_

--Ce serait si different! Rappelez-vous, Grand-Louis!

--Il a dit tantot l'un, tantot l'autre, car il l'a repete souvent.

--Ce matin, dites-vous? Vous n'avez donc quitte la ville que ce matin?

--J'ai voulu dire hier soir. Il etait tard, et nous prenons, nous
autres, le matin des minuit.

--Mon Dieu! qu'est-ce a dire? Pourquoi pas de lettre? Vous avez donc vu
celle qu'il m'ecrivait?

--Un peu! il en a dechire quatre.

--Mais que disaient ces lettres? Il etait donc bien irresolu?

--Tantot il vous disait qu'il ne pouvait jamais vous revoir, tantot
qu'il allait venir vous voir tout de suite.

--Et il a resiste a cette derniere tentation? Il a bien du courage, en
effet!

--Ah! ecoutez donc! il a ete tente plus que saint Antoine; mais, d'une
part, je l'en detournais; de l'autre, il craignait de vous desobeir?

--Et que pensez-vous d'un amant qui ne sait pas desobeir?

--Je pense qu'il aime trop, et qu'on ne lui en saura aucun gre.

--Je suis injuste, n'est-ce pas, mon cher Grand-Louis? je suis trop
emue, je ne sais ce que je dis. Mais pourquoi, vous, ami, l'avez-vous
detourne de vous suivre? Car il en a eu la pensee?

--Oh! je crois bien! Il a meme fait un bout de chemin sur ma charrette.
Mais moi, excusez! j'avais trop peur de vous mecontenter.

--Vous aimez, et vous croyez les autres si severes?

--Dame! qu'auriez-vous dit si je l'avais amene dans la Vallee-Noire? Par
exemple, dans ce moment-ci... si je vous disais que je l'ai engage a se
cacher dans mon moulin! Ah! pour le coup, vous me traiteriez comme je le
meriterais!

--Louis! dit Marcelle en se levant d'un air de resolution exaltee, il
est ici. Vous en convenez!

--Non pas, Madame; c'est vous qui me faites dire cela.

--Mon ami, reprit-elle en lui prenant la main avec effusion, dites-moi
ou il est, et je vous pardonne.

--Et si cela etait, dit le meunier un peu effraye de la spontaneite de
Marcelle, mais enthousiasme de sa franchise, vous ne craindriez donc pas
de faire jaser sur votre compte?

--Quand il me quittait volontairement et que j'avais l'esprit abattu,
je pouvais songer au monde, prevoir des dangers, me creer des devoirs
rigides, exageres peut-etre; mais quand il revient vers moi, quand il
est si pres d'ici, a quoi voulez-vous que je songe, et que voulez-vous
que je craigne?

--Il faut pourtant craindre que quelque imprudence ne rende vos projets
plus malaises a executer, dit Grand-Louis en faisant un geste pour
indiquer a Marcelle la fenetre au-dessus de sa tete.

Marcelle leva les yeux et rencontra ceux de Lemor, qui, palpitant et
penche vers elle, etait pret a sauter du haut du toit pour abreger la
distance.

Mais le meunier toussa de toute sa force, et d'un autre geste, indiquant
aux deux amants Rose qui s'approchait avec la meuniere et le petit
Edouard:

--Oui, Madame, dit-il en elevant la voix, un moulin comme ca rapporte
peu; mais si je pouvais tant seulement y etablir une grande meule que
j'ai dans la tete, il me rapporterait bien... huit cents bons francs par
an!...



XXIII.

CADOCHE.

Le regard des deux amants avait ete brulant et rapide. Un calme
souverain succeda a cette commotion. Ils s'aimaient, ils etaient surs
l'un de l'autre. Ils s'etaient tout dit, tout explique, tout persuade
mutuellement dans le choc electrique de ce regard. Lemor se jeta au fond
du grenier, et Marcelle, maitresse d'elle-meme parce qu'elle se sentait
heureuse, accueillit Rose sans trouble et sans regret. Elle se laissa
emmener dans le delicieux taillis voisin, et apres une heure de
promenade elle remonta a cheval avec sa compagne, et reprit le chemin de
Blanchemont, apres avoir dit tout bas au meunier:

--Cachez-le bien, je reviendrai.

--Non, non, pas trop tot, avait repondu Grand-Louis. J'arrangerai une
entrevue sans dangers; mais laissez-moi prendre mes mesures. Je vous
reconduirai votre fils ce soir, et je vous parlerai encore si je peux.

Quand Marcelle fut partie, Lemor sortit de sa cachette, ou la joie et
l'emotion, plus que l'odeur enivrante du foin, commencaient a lui donner
des vertiges.

--Ami, dit-il gaiement au meunier, je suis votre garcon de moulin, et
je ne pretends pas etre a votre charge sans travailler pour vous.
Donnez-moi de l'ouvrage, et vous verrez que le Parisien a d'assez bons
bras, malgre son peu d'apparence.

--Oui, repondit Grand-Louis, quand le coeur est content, les bras sont
assez souples. Vos affaires vont mieux que les miennes, mon garcon,
et quand nous causerons ce soir, ce sera a votre tour de me donner du
courage. Mais, a cette heure, vous l'avez dit, il faut s'occuper. Je ne
puis pas passer mon temps a parler d'amour, et vous pourriez devenir fou
de contentement si vous restiez oisif. Le travail est salutaire a tous,
il entretient la joie et distrait de la peine; ce qui veut peut-etre
dire qu'il est fait pour tous dans les idees du bon Dieu. Allons, vous
allez m'aider a lever ma pelle et a mettre la _Grand'Louise_ en danse.
Sa chanson a la vertu de me remettre l'esprit quand je me detraque.

--Ah! mon Dieu! cet enfant va me reconnaitre! dit Lemor en apercevant
Edouard qui s'etait echappe des bras de la meuniere, et qui montait avec
les pieds et les mains l'escalier rapide du moulin.

--Il vous a deja vu, repondit le meunier; ne vous cachez pas et ne
faites semblant de rien. Il n'est pas sur qu'il vous reconnaisse,
affuble comme vous voila.

En effet, Edouard s'arreta incertain et interdit. Depuis un mois que
Marcelle avait brusquement quitte Montmorency pour se rendre aupres de
son mari expirant, son fils n'avait pas revu Lemor, et un mois est un
siecle dans la memoire d'un si jeune enfant. Celui-la etait pourtant
exceptionnel par le developpement precoce de ses facultes; mais Lemor
sans barbe, le visage barbouille de farine, et affuble d'une blouse de
paysan, etait assez peu reconnaissable. Edouard resta comme petrifie
devant lui pendant une minute; mais ayant rencontre le regard severe et
indifferent de l'ami qui d'ordinaire courait a lui les bras ouverts, il
baissa les yeux avec une sorte d'embarras et meme de peur, sentiment
qui, chez les enfants, est presque toujours mele a l'etonnement; puis
il s'approcha du meunier et lui dit de l'air serieux et meditatif qu'il
avait souvent:

--Qu'est-ce que c'est donc que cet homme-la?

--Ca? c'est mon garcon de moulin, c'est Antoine.

--Tu en as donc deux?

--Bon! j'en ai par douzaines, des garcons! Celui-la, c'est _Alochon_ n deg.
2.

--Et Jeannie est Alochon 3?

--Comme vous dites, mon general!

--Est-il mechant, ton Antoine?

--Non, non! Mais il est un peu bete, un peu sourd, et ne joue pas avec
les enfants.

--En ce cas, je m'en vais jouer avec Jeannie, dit Edouard en s'eloignant
avec insouciance. A quatre ans, on ne sait ce que c'est que d'etre
trompe, et la parole de ceux qu'on aime est plus puissante sur l'esprit
que le temoignage des sens.

On apporta a la meule le ble que le meunier devait rendre le soir meme
en farine. C'etait celui de M. Bricolin, contenu dans deux sacs marques
chacun de deux enormes initiales.

--Voyez, dit le Grand-Louis en riant cette fois avec un peu d'amertume,
Bricolin de Blanchemont, comme qui dirait Bricolin, demeurant a
Blanchemont. Mais quand il aura achete la terre il faudra qu'il mette un
autre petit _b_ entre les deux grands. Ca voudra dire: Bricolin, baron
de Blanchemont.

--Comment, dit Lemor occupe d'une autre pensee, c'est la le ble de
Blanchemont?

--Oui, repondit le meunier qui le devinait avant qu'il eut parle, c'est
le ble qui fera la farine... dont on fera le pain... que mangeront
madame Marcelle et mademoiselle Rose. On dit que Rose est trop riche
pour epouser un homme comme moi: c'est pourtant moi qui lui fournis le
pain qu'elle mange!

--Ainsi, nous travaillons pour _elles!_ reprit Lemor.

--Oui, oui, garcon. Attention au commandement! Il ne s'agit pas de mal
fonctionner. Diable! je travaillerais pour le roi que je n'y mettrais
pas tant de coeur.

Cette circonstance toute vulgaire dans les habitudes du moulin prit une
couleur romanesque et quasi poetique dans le cerveau du jeune Parisien,
et il se mit a aider le meunier avec tant de zele et d'attention, qu'au
bout de deux heures il etait parfaitement au courant du metier. Il ne
lui fut pas difficile de s'habituer au mecanisme elementaire et presque
barbare de l'etablissement. Il comprenait les ameliorations qu'avec un
peu d'argent comptant (le fruit defendu au paysan) on eut pu apporter a
la machine rustique. Il eut bientot appris en patois les noms techniques
de chaque piece et de chaque fonction. Jeannie le voyant si actif et si
bien traite par son maitre, eut un peu d'inquietude et de jalousie. Mais
quand Grand-Louis eut pris soin de lui expliquer que le Parisien n'etait
la qu'en passant, et que sa place a lui, Jeannie, ne menacait pas d'etre
envahie, il se rassura et se decida meme, en bon Berrichon qu'il etait,
a ceder une partie de son travail pendant quelques jours a un compagnon
officieux. Il en profita pour reporter a Blanchemont Edouard qui
commencait a s'ennuyer et a s'effrayer d'etre si longtemps separe de sa
mere. La meuniere ne reussissait plus a l'amuser, et la petite Fanchon
etant venue le retrouver, Jeannie ne fut pas fache d'accompagner sa
jeune camarade jusqu'au chateau.

La tache terminee, Lemor, le front baigne de sueur et le visage anime,
se sentit plus souple de corps et plus fort de volonte qu'il ne l'avait
ete depuis longtemps. Les longues reveries qui devoraient sa jeunesse
firent place a cette sorte de bien-etre physique et moral que la
Providence a attache a l'accomplissement du travail de l'homme quand
le but en est bien senti et la fatigue mesuree a ses forces. Ami,
s'ecria-t-il, le travail est beau et saint par lui-meme; vous aviez
raison de le dire en commencant! Dieu l'impose et le benit. Il m'a
semble doux de travailler pour nourrir ma maitresse; oh! qu'il serait
plus doux encore de travailler en meme temps pour alimenter la vie d'une
famille d'egaux et de freres! Quand chacun travaillera pour tous et tous
pour chacun, que la fatigue sera legere, que la vie sera belle!

--Oui, ma profession serait, dans ce cas-la, une des plus gentilles!
dit le meunier avec un sourire de vive intelligence. Le ble est la plus
noble des plantes, le pain le plus pur des aliments. Mes fonctions
meriteraient bien quelque estime, et, les jours de fete, ou pourrait
mettre une couronne d'epis et des bleuets a la pauvre _Grand'Louise_, a
laquelle personne ne fait attention maintenant; mais que voulez-vous?
_au jour d'aujourd'hui_, comme dit M. Bricolin, je ne suis qu'un
mercenaire employe par lui, et il se dit en pensant a moi: "Un homme
_comme ca_ songerait a ma fille! Un malheureux qui broie le grain, quand
c'est moi qui seme le ble et possede la terre!" Voyez pourtant la belle
difference! Mes mains sont plus propres que les siennes qui remuent le
fumier; voila tout. Ah ca! mon garcon, l'ouvrage est fait; depechons la
soupe. Je parie que vous la trouverez meilleure que ce matin, quand meme
elle serait dix fois plus salee, et puis je m'en irai a Blanchemont
porter ces deux sacs?

--Sans moi?

--Tiens! sans doute. Vous avez donc envie de vous faire voir a la ferme?

--Personne ne m'y connait.

--C'est vrai. Mais qu'y ferez-vous?

--Rien; je vous aiderai a decharger les sacs.

--Et a quoi ca vous avancera-t-il?

--A voir peut-etre passer _quelqu'un_ dans la cour.

--Et si _quelqu'un_ n'y passe pas?

--Je verrai la maison qu'elle habite. J'entendrai peut-etre prononcer
son nom.

--M'est avis que c'est un plaisir que nous nous donnons bien sans aller
si loin.

--C'est a deux pas d'ici!

--Vous avez reponse a tout. Vous ne ferez pas d'imprudence?

--Vous croyez donc que je ne l'aime pas? Est-ce que vous en feriez a ma
place, vous?

--Peut-etre! si l'on m'aimait! Voyons! vous ne la regarderez pas comme
vous faisiez du haut de la lucarne? Savez-vous que j'ai cru que vous
mettriez le feu a mon foin avec vos yeux enflammes?

--Je ne la regarderai pas du tout.

--Et vous ne lui parlerez mie?

--Quel pretexte aurais-je pour lui parler?

--Vous n'en chercherez pas?

--Je n'entrerai pas meme dans la cour si vous me le defendez. Je
regarderai les murailles de loin.

--Ce serait le plus sage. Je vous permets de flairer, de la porte, le
vent qui passe sur le chateau; voila tout.

Les deux amis se mirent en route a la tombee du jour; Sophie, chargee
des deux sacs, marchait magistralement devant eux. Grand-Louis, qui
avait le coeur triste, parlait peu et n'exprimait ses idees noires que
par de grands coups de fouet allonges a droite et a gauche sur les
buissons charges de mures sauvages et de pales chevrefeuilles plus
parfumes que ceux qu'on cultive dans nos jardins.

Ils avaient depasse un groupe de chaumieres qu'on appelle le _Cortioux_,
lorsque Lemor, qui cotoyait le fosse du chemin, s'arreta, surpris de
voir un homme etendu tout de son long sous la haie, la tete appuyee sur
une besace tres-rebondie.

--Oh! oh! dit le meunier sans s'etonner, vous avez failli marcher sur
_mon oncle_!

La voix sonore de Grand-Louis reveilla en sursaut le dormeur. Il se
souleva brusquement, saisit a deux mains son grand baton etendu a son
flanc, et articula un jurement energique.

--Ne vous fachez pas, mon oncle! dit le meunier en riant. Ce sont des
amis qui passent, avec votre permission; car quoique les chemins soient
a vous, comme vous le dites, vous ne defendez a personne de s'en servir,
n'est-ce pas?

--Oui-da! repondit, en se levant tout a fait, cet homme d'une taille
gigantesque et d'un aspect repoussant; je suis le meilleur des
proprietaires, tu le sais, _mon petit_? Mais c'est abuser un peu de
ma bonte que de me marcher sur la figure. Quel est-il donc ce mauvais
chretien, qui ne voit pas un honnete homme etendu sur son lit? Je ne le
connais pas, moi qui connais tout le monde ici, et ailleurs!

Et en parlant ainsi, le mendiant toisait d'un air dedaigneux Lemor, qui
le considerait de son cote avec repugnance. C'etait un vieillard osseux,
couvert de haillons immondes, et dont la barbe dure, melee de noir et de
blanc, ressemblait a l'armure d'un herisson. Son chapeau, a forme haute,
tombant en lambeaux, etait surmonte, comme d'un trophee derisoire,
d'un noeud de rubans blancs et d'un bouquet de fleurs artificielles
hideusement fane.

--Rassurez-vous, mon oncle, dit le meunier, celui-la est un bon
chretien, allez!

--Et a quoi le reconnait-on? reprit l'oncle Cadoche en otant son chapeau
qu'il tendit a Henri.

--Allons, dit le meunier a Lemor, vous ne comprenez pas? mon oncle vous
demande un sou.

Lemor jeta son obole dans le chapeau de l'oncle, qui la prit aussitot et
la tourna dans ses longs doigts avec une sorte de volupte.

--C'est un gros sou! dit-il avec un ignoble sourire. Dix decimes
revolutionnaires peut-etre! Non! Dieu soit beni! c'est un Louis XV,
c'est mon roi! un roi dont j'ai vu le regne! ca me portera bonheur, et a
toi aussi, mon neveu, ajouta-t-il en appuyant sa grande main crochue sur
l'epaule de Lemor. Tu peux dire a present que tu es de ma famille, et
que je te reconnaitrai quand meme tu serais deguise des pieds a la tete.

--Allons, allons, bonsoir, mon oncle, dit Grand-Louis en joignant son
aumone a celle de Lemor. Sommes-nous amis?

--Toujours! repondit le mendiant d'une voix solennelle. Toi, tu as
toujours ete un bon parent, le meilleur de toute ma famille. Aussi,
c'est a toi, Grand-Louis, que je veux laisser tout mon bien. Il y a
longtemps que je te l'ai dit, et lu verras si je tiens parole!

--Tiens! parbleu, j'y compte bien! reprit le meunier avec gaiete. Le
bouquet en sera-t-il aussi?

--Le chapeau, oui! Mais le bouquet et le ruban seront pour ma derniere
maitresse.

--Diable! je tenais pourtant au bouquet!

--Je le crois bien! dit le mendiant qui s'etait mis a marcher derriere
les deux jeunes gens et qui les suivait d'un pas assez alerte encore
malgre son grand age. Le bouquet est ce qu'il y a de plus precieux
dans la succession. C'est beni, vois-tu! c'est de la chapelle de
Sainte-Solange.

--Comment un homme aussi devot que vous vous en donnez l'air peut-il
parler de ses maitresses? dit Henri, a qui ce personnage ridicule
n'inspirait qu'un profond degout.

--Tais-toi, mon neveu, repondit l'oncle Cadoche en le regardant de
travers; tu parles comme un sot.

--Excusez-le, c'est un enfant, dit le meunier qui s'amusait du _grand
oncle_ par habitude. Ca n'a pas encore de barbe au menton et ca se
mele de raisonner! Mais ou donc ou allez-vous si tard, mon oncle?
Comptez-vous coucher chez vous cette nuit? C'est bien loin d'ici!

--Oh non! je m'en vas de ce pas a Blanchemont pour la fete de demain.

--Ah! c'est vrai, c'est un bon jour pour vous! Vous _y cueillez_ au
moins quarante gros sous.

--Non; mais toujours de quoi faire dire une messe au bon saint de la
paroisse.

--Vous les aimez donc toujours, les messes?

--La messe et l'eau-de-vie, mon neveu, et un peu de tabac avec, c'est le
salut de l'ame et du corps.

--Je ne dis pas non, mais l'eau-de-vie ne rechauffe pas assez pour qu'on
dorme comme cela dans les fosses a votre age, mon oncle.

--On dort ou l'on se trouve, mon neveu. On est fatigue, on s'arrete; on
fait un somme sur une pierre ou sur sa besace, quand elle n'est pas trop
plate.

--M'est avis que la votre est assez ronde, ce soir.

--Oui; tu devrais, mon neveu, me la laisser mettre sur ton cheval, elle
me fatigue un peu.

--Non! Sophie est assez chargee. Mais donnez-la-moi, je vous la porterai
jusqu'a Blanchemont!

--C'est juste! Tu es jeune, tu dois servir ton oncle. Tiens, la voila.
Ta blouse est-elle propre? ajouta-t-il d'un air degoute.

--Oh! c'est de la farine! dit le meunier en prenant le sac du mendiant;
ca ne fait pas la guerre au pain. Mille tonnerres! il y en a la dedans,
des vieilles croutes!

--Des croutes? je n'en recois pas. Je voudrais bien que quelqu'un
s'avisat de m'en offrir, je saurais bien les lui jeter au nez, comme
j'ai fait une fois a la Bricolin.

--C'est donc depuis ce jour-la qu'elle a peur de vous?

--Oui! elle dit que je pourrais bien mettre le feu a ses granges, dit
le mendiant d'un air sinistre. Puis il ajouta d'un ton patelin: Pauvre
chere femme du bon Dieu! comme si j'etais mechant! A qui ai-je fait du
mal, moi?

--A personne, que je sache, repondit le meunier. Si vous en aviez fait,
vous ne seriez pas ou vous etes.

--Jamais, jamais, je n'ai fait tort a personne, reprit l'oncle Cadoche,
en elevant la main vers le ciel, puisque jamais je n'ai ete repris de
justice pour quoi que ce soit. Ai-je fait un seul jour de prison dans
ma vie? J'ai toujours servi le bon Dieu, et le bon Dieu m'a toujours
protege depuis quarante ans que je cherche ma pauvre vie.

--Quel age avez-vous donc au juste, mon oncle?

--Je ne sais pas, mon enfant, car mon acte de bapteme a ete egare dans
les temps comme tant d'autres, mais je dois avoir quatre-vingts ans
passes. J'ai environ dix ans de plus que le pere Bricolin, qui parait
cependant plus vieux que moi.

--C'est la verite, vous etes joliment conserve, et lui...mais il est
vrai qu'il a eu des accidents qui n'arrivent pas a tout le monde.

--Oui, dit le mendiant avec un profond soupir de componction. Il a eu du
malheur!...

--C'est une histoire de votre temps, cela? N'etes-vous pas de ce
pays-la?

--Oui, je suis ne natif de Ruffec, pres Beaufort, ou l'accident est
arrive.

--Et vous etiez dans le pays alors?

--Oh! je le crois bien, bonne sainte Vierge! Je n'y peux pas penser sans
trembler! Avait-on peur dans ce temps-la!

--Est-ce que vous avez peur de quelque chose, vous, qui etes toujours
tout seul a toute heure par les chemins?

--Oh! a present, mon bon fils, que veux-tu que craigne un pauvre homme
comme moi qui ne possede que les trois guenilles qui le couvrent? Mais
dans ce temps-la j'avais un peu de bien, et les brigands me l'ont fait
perdre.

--Comment! est-ce que les chauffeurs ont ete chez vous aussi?

--Oh! nenni! je n'avais pas assez pour les tenter; mais j'avais une
petite maison que je louais a des journaliers. Quand la peur des
brigands s'est repandue dans le pays, personne n'a plus voulu l'habiter.
Je n'ai pas pu la vendre; je n'avais plus de quoi la faire reparer. Elle
me tombait en ruines sur le corps. Il a fallu faire des dettes que je
n'ai pu payer. Alors, mon champ, la maison, et une jolie cheneviere que
j'avais, ont ete vendus par expropriation forcee. J'ai donc ete force de
prendre la besace; j'ai quitte le pays, et depuis ce temps-la je voyage
toujours comme les enfants du bon Dieu.

--Mais vous ne quittez guere le departement?

--Sans doute, j'y suis connu; j'y ai ma clientele et toute ma famille.

--Je vous croyais tout seul?

--Et tous mes neveux, donc!

--C'est vrai, j'oubliais; moi, par exemple, mon camarade que voila, et
tous ceux qui ne vous refusent jamais votre sou pour acheter du tabac.
Mais, dites donc, mon oncle, ces chauffeurs dont nous parlions, quels
gens etaient-ils?

--Demande-le au bon Dieu, mon pauvre enfant, lui seul peut le savoir.

--On dit qu'il y avait la dedans des gens riches et qui passaient pour
huppes?

--On dit qu'il y en a qui vivent encore, qui sont gros et gras, qui ont
de bonnes terres, de bonnes maisons, qui font figure dans le pays et qui
ne donneraient pas seulement deux liards a un pauvre. Ah! si c'etaient
des gens comme moi en les aurait tous pendus!

--C'est vrai, ca, pere Cadoche!

--J'ai encore eu du bonheur de n'etre pas accuse; car on soupconnait
tout le monde dans ce temps-la, et la justice ne courait sus qu'aux
pauvres. On en a mis en prison qui etaient blancs comme neige, et quand
on a eu la main sur les vrais coupables, il est venu des ordres d'en
haut pour les relacher.

--Et pourquoi ca?

--Parce qu'ils etaient riches, sans doute. Quand donc as-tu vu, mon
neveu, qu'on ne faisait pas grace aux riches?

--C'est encore la verite. Allons, mon oncle, nous voila tout a l'heure a
Blanchemont. Ou voulez-vous que je porte votre sac a pain?

--Rends-le-moi, mon neveu. Je vais aller coucher dans l'etable a M. le
cure: c'est un saint homme qui ne me renvoie jamais. C'est comme toi,
Grand-Louis, tu ne m'as jamais fait mauvaise mine. Aussi, tu en seras
recompense; tu seras mon heritier, je te l'ai toujours promis. Excepte
le bouquet que je veux donner a la petite Borgnotte, tu auras tout, ma
maison, mes habits, ma besace et mon cochon.

--C'est bon, c'est bon, dit le meunier; je vois bien que je serai trop
riche a la fin, et que toutes les filles voudront m'epouser.

--J'admire votre coeur, Grand-Louis, dit Lemor lorsque le mendiant eut
disparu derriere les haies des enclos, qu'il coupait en droite ligne
sans s'inquieter des clotures et sans chercher les sentiers. Vous
traitez ce mendiant comme s'il etait veritablement votre oncle.

--Pourquoi pas, puisque c'est son plaisir de faire le grand parent et de
promettre son heritage a tout le monde! Bel heritage, ma foi! Sa hutte
de terre ou il couche avec son cochon, ni plus ni moins que saint
Antoine, et sa defroque qui fait mal au coeur! Si je n'ai que cela pour
etre agree de M. Bricolin, mes affaires sont en bon train!

--Malgre le degout que sa personne inspire, vous avez pourtant pris sa
besace sur vos epaules pour le soulager. Louis, vous avez l'ame vraiment
evangelique.

--Belle merveille! Faut-il refuser un si petit service a un pauvre
diable qui mendie encore son pain a quatre-vingts ans? C'est un brave
homme, apres tout. Tout le monde s'interesse a lui parce qu'il est
honnete, quoique un peu trop cagot et libertin.

--C'est ce qu'il me semble.

--Bah! quelles vertus voulez-vous que ces gens-la puissent avoir? C'est
beaucoup quand ils n'ont que des vices et qu'ils ne commettent pas de
crimes. Est-ce qu'il ne raisonne pas avec bon sens, malgre tout?

--A la fin, j'en ai ete frappe. Mais pourquoi se croit-il l'oncle de
tout le monde? Est-ce un grain de folie?

--Oh! non, c'est un genre qu'il se donne. Beaucoup de gens de son metier
affectent quelque manie pour se rendre plaisants, attirer l'attention et
amuser les gens qui ne feraient l'aumone ni par charite ni par prudence.
C'est malheureusement l'usage chez nous que les pauvres fassent l'office
de bouffons aux portes des riches...Mais nous voici a la ferme de
Blanchemont, mon camarade. Tenez, n'entrez pas, croyez-moi. Vous pouvez
etre maitre de vous, je n'en doute pas. Mais _elle_, qui n'est pas
prevenue, pourrait faire un cri, dire un mot...Laissez-moi au moins la
prevenir.

--Mais tout le monde est encore debout dans le hameau; la presence d'un
inconnu ne sera-t-elle pas remarquee si je reste ici a vous attendre?

--Aussi, vous allez me faire l'amitie d'entrer dans la garenne; a cette
heure ci, personne ne s'y promene. Asseyez-vous bien raisonnablement
dans un coin. En repassant, je sifflerai comme si j'appelais un chien,
sauf votre respect, et vous viendrez me rejoindre.

Lemor se resigna, esperant que l'ingenieux meunier trouverait un moyen
d'amener Marcelle de ce cote. Il suivit donc lentement le sentier
couvert qui traversait la garenne, s'arretant a chaque instant pour
preter l'oreille, retenant sa respiration et revenant sur ses pas, pour
etre plus a portee d'une bienheureuse rencontre.

Il ne fut pas longtemps sans entendre des pas legers qui semblaient
effleurer le gazon, et un frolement dans le feuillage le convainquit
qu'une personne approchait. Il entra dans le fourre pour s'assurer qu'il
ne se trompait pas, et vit venir vers lui une forme vague qui etait
celle d'une femme assez petite. On croit aisement a ce qu'on desire, et
Henri, ne doutant pas que ce ne fut Marcelle, envoyee par le meunier,
se montra et marcha a la rencontre du fantome. Mais il s'arreta en
entendant une voix inconnue qui appelait avec precaution: _Paul! Paul!
Es-tu la, Paul_?

Henri voyant qu'il s'etait mepris et pensant qu'il tombait dans un
rendez-vous destine a un autre, voulut s'eloigner. Mais il fit du bruit
en marchant sur des branches seches, et la folle qui l'apercut, au
milieu de son reve d'amour, s'elanca sur ses traces avec la rapidite
d'une fleche, en criant d'une voix lamentable: Paul! Paul! me voila!
Paul! c'est moi!... ne t'en va pas! Paul! Paul! tu t'en vas toujours!


XXIV.

LA FOLLE.

Lemor ne s'inquieta pas d'abord beaucoup de l'aventure. Il pensait qu'a
la faveur de la nuit il lui serait facile d'eviter cette femme qu'il
n'avait pas distinguee assez pour soupconner son etat de demence. Il se
flattait naturellement de courir beaucoup mieux qu'elle. Mais il vit
bientot qu'il se trompait, et que ce n'etait pas trop de toute l'agilite
dont il etait capable pour se maintenir a quelque distance. Force de
traverser toute la garenne, il se trouva bientot dans l'avenue du fond,
que la Bricoline avait l'habitude de parcourir pendant des heures
entieres, et dont l'herbe avait ete rasee par ses pieds en certains
endroits. Le fugitif, que les racines a fleur de terre et les asperites
du sentier avaient un peu gene jusque-la, deploya toutes ses forces dans
l'avenue pour gagner du terrain. Mais la folle, lorsqu'elle etait sous
l'influence d'une pensee ardente, devenait legere comme une feuille
seche emportee par l'orage. Elle le suivit donc si rapidement que Lemor,
confondu de surprise, et tenant beaucoup a n'etre pas vu d'assez pres
pour etre reconnu plus tard, s'enfonca de nouveau dans le taillis et
s'efforca de se perdre dans l'ombre. Mais la folle connaissait tous les
arbres, tous les buissons, et, pour ainsi dire, toutes les branches de
la garenne. Depuis douze ans qu'elle y passait sa vie, il n'etait pas
un recoin ou son corps n'eut pris machinalement l'habitude de penetrer,
bien que l'etat de son esprit l'empechat de se livrer a aucune
observation raisonnee. En outre, l'exaltation de son delire la rendait
completement insensible a la douleur physique. Elle eut laisse aux
ronces du taillis les lambeaux de sa chair sans s'en apercevoir, et
cette disposition, pour ainsi dire cataleptique, lui donnait un avantage
non equivoque sur celui qu'elle voulait atteindre. Elle etait d'ailleurs
si menue, son corps attenue occupait si peu de volume, qu'elle se
glissait comme un lezard entre des tiges serrees, ou Lemor etait oblige
de se frayer un passage avec effort, et que plus souvent encore il lui
fallait tourner.

Se voyant plus embarrasse qu'auparavant, il regagna l'avenue, toujours
serre de pres, et se decida a franchir le fosse sans en apprecier la
largeur, a cause des buissons touffus qui le couvraient. Il prit son
elan et alla tomber sur ses genoux dans les epines. Mais il avait a
peine eu le temps de se relever, que le fantome, traversant cet obstacle
sans sauter par-dessus, et sans s'occuper des pierres ni des orties, se
trouva a ses cotes cramponne a ses vetements. En se voyant saisi par cet
etre vraiment effroyable, Lemor, dont l'imagination etait vive comme
celle d'un artiste et d'un poete, se crut sous la puissance d'un reve,
et, se debattant comme s'il eut ete aux prises avec le cauchemar, il
parvint a se degager de la folle qui poussait des cris inarticules, et a
reprendre sa course a travers champs.

[Illustration 1: En se voyant saisi par cet etre...]

Mais elle s'elanca sur ses traces, aussi agile dans les sillons herisses
d'une paille fraichement moissonnee, raide et blessante, qu'elle l'avait
ete dans le fourre du parc. Au bout du champ, Lemor franchit une
nouvelle cloture et se trouva dans un chemin couvert qui descendait
rapidement. Il n'y avait pas fait dix pas qu'il entendit derriere lui le
spectre criant toujours d'une voix etouffee: _Paul! Paul! pourquoi t'en
vas-tu_?

Cette course avait quelque chose de fantastique qui s'emparait de plus
en plus de l'imagination de Lemor. Il avait pu, en se degageant de
l'etreinte de la folle, distinguer vaguement par la nuit claire et
constellee, cette apparition bizarre, cette face cadavereuse, ces bras
etiques couverts de blessures, ces longs cheveux noirs flottants sur des
haillons ensanglantes. Il ne lui etait pas venu a l'esprit que cette
malheureuse creature fut alienee. Il se croyait poursuivi par une amante
jalouse, folle pour le moment puisqu'elle s'obstinait a le prendre pour
un autre. Il hesita s'il ne s'arreterait pas pour lui parler et la
detromper; mais comment alors expliquer sa presence dans la
garenne? Lui, inconnu, et se glissant dans l'ombre comme un voleur,
n'eveillerait-il pas, des le debut, d'etranges soupcons a la ferme, et
ne devait-il pas eviter, par-dessus tout, de marquer son apparition dans
le pays par une aventure scandaleuse ou ridicule?

Il se decida donc a courir encore, et cet exercice etrange dura pres
d'une demi-heure sans interruption. Le cerveau de Lemor s'echauffait
malgre lui, et, par instants, il se sentait devenir fou lui-meme, en
voyant l'obstination inconcevable et la rapidite surnaturelle du fantome
acharne a sa poursuite. Cela pouvait se comparer a ce qu'on raconte des
willies et des fees malfaisantes de la nuit.

Enfin Lemor trouva la Vauvre au fond du vallon, et, quoique baigne de
sueur, il allait s'y jeter a la nage, comptant que cet obstacle mis
entre lui et le spectre le delivrerait enfin, lorsqu'il entendit
derriere lui un cri horrible, dechirant, et qui fit passer un froid
subit dans tout son etre. Il se retourna et ne vit plus rien. La folle
avait disparu.

[Illustration: Les _cornemuseux_ arrivent en jouant.]

La premier mouvement de Henri fut de profiter de ce qui pouvait n'etre
qu'un moment de repit pour s'eloigner davantage et faire perdre
entierement ses traces. Mais ce cri affreux lui laissait une impression
trop penible. Etait-ce bien cette femme qui l'avait fait entendre? Le
son n'avait presque rien d'humain, et cependant quelle douleur, quel
desespoir atroce il semblait exprimer! Se serait-elle grievement blessee
en tombant? pensa Lemor; ou bien, en me perdant de vue derriere ces
saules, a-t-elle cru que je m'etais noye? Est-ce un cri d'agonie ou de
terreur? Ou bien est-ce la rage de n'avoir pu me suivre jusque dans
l'eau, ou elle peut presumer que je me suis jete?

Mais si elle-meme etait tombee dans quelque fosse, dans un precipice que
je n'aurai pas vu en courant? Si cette malencontreuse rencontre coutait
la vie a une infortunee? Non, quoi qu'il puisse en resulter, il est
impossible que je l'abandonne aux horreurs de l'agonie.

Lemor retourna sur ses pas et chercha l'inconnue sans la trouver. Le
chemin rapide qu'il avait parcouru cotoyait l'extremite de la garenne;
il y avait la de hauts buissons de cloture et point de fosse; aucune
mare, aucun puisard ou elle eut pu se noyer. Le chemin sablonneux ne
portait point, autant que Lemor put le distinguer, les traces de la
chute d'un corps. Il cherchait toujours, se perdant en conjectures,
lorsqu'il entendit siffler a plusieurs reprises, comme pour appeler un
chien. D'abord il y fit peu d'attention, tant il etait emu et preoccupe
de son aventure. Mais, enfin il se souvint que c'etait le signal convenu
avec le meunier, et, desesperant de retrouver sa _poursuiveuse_, il
repondit par un autre sifflement a l'appel du Grand-Louis.

--Vous avez le diable au corps, lui dit ce dernier a voix basse quand
ils se furent rejoints dans la garenne, d'aller vous promener si loin,
quand je vous avais recommande de ne pas bouger! Voila un quart d'heure
que je vous cherche dans ce bois, n'osant vous appeler trop fort et
perdant patience.... Mais comme vous voila fait! tout haletant et tout
dechire! Le diable m'emporte, ma blouse a passe un mauvais quart d'heure
sur vos epaules, a ce que je vois. Mais parlez donc, vous avez l'air
d'un lapin _battu de l'oiseau_, ou plutot d'un homme poursuivi par le
follet.

--Vous l'avez dit, mon ami. Ou ce que Jeannie raconte des lutins
nocturnes de la Vallee-Noire a un fond de realite inexplicable, ou j'ai
eu une hallucination. Mais il y a une heure, je crois (peut-etre un
siecle, je n'en sais rien!), que je me debats contre le diable.

--Si vous ne buviez pas obstinement de l'eau claire a tous vos repas,
repondit le meunier, je penserais que vous vous etes mis justement
dans la disposition ou il faut etre pour rencontrer la _Grand'Bete, la
levrette blanche_, ou _Georgeon, le meneur des loups_. Mais vous etes un
homme trop savant et trop raisonnable pour croire a ces histoires-la.
Il faut donc qu'il vous soit arrive quelque chose. Un chien enrage,
peut-etre?

--Pire que cela, dit Lemor en reprenant ses esprits peu a peu; une femme
enragee, mon ami! une sorciere qui courait plus vite que moi et qui a
disparu, je ne sais comment, au moment ou j'allais me jeter a l'eau pour
m'en debarrasser.

--Une femme? oh! oh! et que disait-elle?

--Elle me prenait pour un certain Paul qui lui tient fort au coeur, a ce
qu'il parait.

--Je m'en doutais, c'est cela! c'est la folle du chateau. Faut-il que je
sois etourdi de ne pas avoir prevu que vous pouviez la rencontrer ici?
Vrai, cela m'etait sorti de la tete! Nous sommes si accoutumes a la voir
trotter le soir comme une vieille belette, que nous n'y faisons plus
d'attention. Et pourtant, c'est un malheur a fendre le coeur quand on y
songe! Mais comment diable s'est-elle mise apres vous? Elle a coutume
de s'enfuir quand elle voit venir de son cote. Il faut que son mal ait
empire depuis peu; la dose etait, pourtant assez bonne comme cela,
pauvre fille!

--Quelle est donc cette infortunee creature?

--On vous contera cela plus tard. Doublons le pas, s'il vous plait! vous
avez l'air _vanne_ de fatigue.

--Je crois que je me suis brise les genoux en tombant.

--Pourtant, il y a la au bout du sentier _quelqu'un_ qui s'impatiente a
vous attendre, dit le meunier en baissant la voix encore plus.

--Oh! s'ecria Lemor, je me sens plus leger que le vent de la nuit!

Et il se mit a courir.

--Doucement! dit le meunier en le retenant. Ne courez que sur l'herbe.
Pas de bruit! Elle est la sous ce grand arbre. Ne quittez pas l'endroit.
Je vas faire la ronde tout autour en cas de surprise.

--Y a-t-il donc quelque danger pour elle a venir ici? dit Lemor effraye.

--Si je le pensais, je l'aurais bien empechee d'y venir! Ils sont
tous occupes, au chateau neuf de la fete de demain. Mais quand je ne
servirais qu'a ecarter la folle, s'il lui prend fantaisie de revenir
vous tourmenter!

Henri, tout a son bonheur, oublia tout le reste, et alla se precipiter
aux pieds de Marcelle, qui l'attendait sous un massif de chenes, dans
l'endroit le moins frequente du bois.

Aucune explication ne trouva place dans leur premiere expansion. Chastes
et retenus, comme ils l'avaient toujours ete, ils eprouvaient pourtant
une ivresse qu'aucune parole humaine n'eut pu exprimer a leur gre. Ils
etaient comme stupefaits de se revoir si tot, apres avoir cru presque a
une eternelle separation, et cependant ils ne cherchaient pas a se faire
comprendre l'un a l'autre tout ce qui s'etait passe en eux pour
les amener a retracter si vite tous leurs projets de courage et de
sacrifice. Ils devinaient bien mutuellement quelles souffrances
inacceptables et quel entrainement irresistible les avaient forces a
courir l'un vers l'autre, au moment ou ils venaient de jurer de se fuir.

--Insense! qui voulais me quitter pour toujours! disait Marcelle en
abandonnant sa belle main a Lemor.

--Cruelle! qui voulais me bannir pour un an! repondit Henri en couvrant
cette main de ses levres embrasees.

Et Marcelle comprenait bien que sa resolution d'un an de courage avait
ete plus sincere a ses propres yeux que l'exil eternel auquel Lemor
avait essaye de se condamner.

--Aussi quand ils purent se parler, effort dont ils ne furent capables
qu'apres s'etre longtemps regardes dans le silence du ravissement,
Marcelle revint-elle la premiere a ce dessein vraiment louable.

Lemor, dit-elle, ceci n'est qu'un rayon de soleil entre deux nuages. Il
faut obeir a la loi du devoir. Quand meme nous ne rencontrerions ici
aucun obstacle a la securite de nos relations, il y aurait quelque chose
de profondement irreligieux a nous reunir si vite, et nous devons nous
revoir a cette heure pour la derniere fois jusqu'a l'expiration de
mon deuil. Dites-moi que vous m'aimez et que je serai votre femme, et
j'aurai toute la force necessaire pour vous attendre.

--Ne me parlez pas de separation maintenant! dit Lemor avec impetuosite.
Oh! laissez-moi savourer cet instant qui est le plus beau de ma vie.
Laissez-moi oublier ce qui etait hier, et ce qui sera demain. Voyez
comme cette nuit est douce, comme ce ciel est beau! Comme ce lieu-ci est
tranquille et embaume! Vous etes la! c'est bien vous, Marcelle, ce
n'est pas votre ombre! Nous sommes la tous les deux! Nous nous sommes
retrouves par hasard et involontairement! Dieu l'a voulu et nous avons
ete si heureux d'obeir, _tous les deux_! vous aussi, Marcelle! autant
que moi? Est-ce possible! non, je ne reve pas, car vous etes ici, pres
de moi! avec moi! seuls! heureux! nous nous aimons tant! nous n'avons
pas pu nous quitter, nous ne le pouvons pas, nous ne le pourrons jamais!

--Et pourtant, ami....

--Je sais! je sais ce que vous voulez dire. Demain, un autre jour, vous
m'ecrirez, vous me ferez dire votre volonte. J'obeirai, vous le savez
bien! Pourquoi m'en parlez-vous ce soir? pourquoi gater ce moment qui
n'a pas eu son pareil dans toute ma vie? Laissez-moi me persuader qu'il
ne finira jamais. Marcelle, je vous vois! Oh! que je vous vois bien,
malgre la nuit! que vous etes embellie depuis trois jours... depuis ce
matin, ou vous etiez deja si belle! Oh! dites-moi que votre main ne
sortira plus jamais de la mienne! je la tiens si bien!

--Ah! vous avez raison, Lemor! Soyons heureux de nous retrouver, et ne
pensons pas maintenant qu'il faudra se quitter... demain... un autre
jour.

--Oui, un autre jour, un autre jour! s'ecria Henri.

--Faites-moi donc le plaisir du parler plus bas, dit le meunier en se
rapprochant. J'entends malgre moi tout ce que vous dites, monsieur
Henri!

Les deux amants resterent pendant pres d'une heure plonges dans une pure
extase, faisant les plus doux reves d'avenir et parlant de leur bonheur,
comme s'il devait, non pas s'interrompre, mais commencer le lendemain.
La brise secouait sur eux les parfums de la nuit, et les etoiles
sereines passaient sur leurs tetes sans qu'ils voulussent s'apercevoir
de la marche inevitable du temps, qui ne s'arrete que dans le coeur des
amants heureux.

Mais le meunier, apres avoir donne de loin plus d'un signe d'impatience,
vint les interrompre lorsque l'inclinaison des etoiles polaires lui
indiqua dix heures au cadran celeste.

--Mes amis, dit-il, impossible a moi de vous laisser la, et impossible
aussi de vous attendre un instant de plus. Je n'entends plus chanter
les bouviers dans la cour de la ferme, et les lumieres s'eteignent aux
fenetres du chateau neuf. Il n'y a plus que celle de mademoiselle Rose
qui brille; elle attend madame Marcelle pour se coucher. M. Bricolin
va venir faire sa ronde ici avec ses chiens, comme il fait toujours la
veille des jours de fete. Partons vite.

Lemor se recria: il ne faisait, disait-il, que d'arriver.

--C'est possible, dit le meunier; mais moi, savez-vous qu'il faut que
j'aille a la Chatre ce soir?

--Comment! pour mes affaires? dit Marcelle.

--S'il vous plait! Je veux voir votre notaire avant qu'il se couche,
et je ne me soucie pas d'aller lui parler demain au jour pour que M.
Bricolin ait avis que je conspire contre lui.

--Mais, Grand-Louis, dit Marcelle, je ne veux pas que, pour moi, vous
risquiez...

--Assez, assez cause, repondit le meunier. Je veux faire ce qui me
plait, moi.... Et tenez! j'entends aboyer les chiens jaunes! Rentrez
dans le pre, madame Marcelle, et nous, mon Parisien, prenons par le
chemin d'en haut, s'il vous plait. Detalons!

Les amants se separerent sans se rien dire: ils craignaient trop de se
rappeler qu'ils devaient regarder cette entrevue comme la derniere.
Marcelle n'avait pas la force de fixer un jour pour le depart de Henri,
et celui-ci, craignant qu'elle ne le fixat, se hata de s'eloigner apres
avoir dix fois baise sa main en silence.

--Eh bien! qu'avez-vous decide? lui demanda le meunier, lorsqu'ils
eurent gagne la lisiere du parc.

--Rien, mon ami, dit Lemor. Nous n'avons parle que de notre bonheur....

--Futur; mais le present?

--Il n'y a pas de present, pas d'avenir. Tout cela, c'est la meme chose
quand on s'aime.

--Voila que vous battez la campagne. J'espere pourtant que vous allez
vous tenir tranquille et ne pas trop me faire _trimer_ la nuit dans les
bois avec des transes mortelles. Allons, mon garcon, vous voila dans
votre chemin. Vous saurez bien retourner tout seul a Angibault?

--Parfaitement. Mais ne voulez-vous pas que je vous accompagne a la
ville ou vous allez?

--Non, c'est trop loin. L'un de nous deux serait a pied et retarderait
l'autre, a moins de faire a la mode du pays et de monter tous deux sur
Sophie; mais la pauvre bete a _trop d'age_, et, d'ailleurs, elle n'a pas
encore soupe. Je m'en vas la chercher a un arbre ou je l'ai attachee
la-bas apres avoir fait mine de reprendre le chemin du moulin.
Savez-vous que ca m'a donne du souci, de laisser comme ca cette pauvre
Sophie a la garde de Dieu? Je l'ai bien cachee dans les branches;
mais si quelque vagabond, comme il en vient de toutes sortes pour
l'Assemblee, s'etait avise de me la denicher! Pendant que vous
roucouliez la-bas, Sophie me trottait dans la tete!...

--Allons ensemble la chercher!

--Non pas, non pas! vous etes toujours pret a retourner du cote du
chateau, vous! je le vois bien! Allez-vous-en dire a ma mere de se
coucher sans inquietude; je rentrerai peut-etre un peu tard. M.
Tailland, le notaire, voudra me garder a souper. C'est un bon vivant,
un fin gourmand et un aimable homme. J'aurai comme ca le temps de lui
parler des affaires de Blanchemont, et Sophie mangera son picotin chez
lui sans demander de consultation.

Lemor n'insista pas pour accompagner son ami. Quelque affection et
quelque reconnaissance que le bon meunier lui inspirat, il preferait
etre seul, apres les emotions de la soiree. Il avait besoin de penser a
Marcelle sans preoccupation, et de recommencer, en se le retracant, le
doux songe qu'il venait de faire a ses pieds. Il reprit donc le chemin
d'Angibault a peu pres comme un somnambule retrouve celui de son lit.
J'ignore s'il suivit bien la route, s'il traversa la riviere sur le
pont, s'il ne fit pas le double de son etape, s'il ne s'oublia pas
maintes fois au bord des fontaines. La nuit etait pleine de volupte, et,
depuis le coq qui jetait sa fanfare aux echos des chaumieres jusqu'au
grillon qui chuchotait mysterieusement dans les herbes, tout lui
semblait repeter, en triomphe comme en secret, le nom cheri de Marcelle.

Mais en arrivant au moulin, il se sentit tellement brise de fatigue,
qu'aussitot apres avoir averti la bonne meuniere de ne pas attendre son
fils, il alla se jeter sur le petit lit que Louis lui avait fait dresser
dans sa propre chambre. La Grand'Marie ayant bien recommande a Jeannie
de ne pas trop faire attendre son maitre pour se reveiller, quand il
faudrait mettre Sophie a l'etable, alla reposer aussi. Mais la tendresse
maternelle ne dort que d'un oeil, et l'orage s'etant eleve, la bonne
femme s'eveilla en sursaut a tous les roulements de tonnerre qui
passaient sur la vallee, croyant entendre son fils frapper a la porte de
Jeannie, qui couchait dans le moulin. Quand le jour parut, elle se leva
avec precaution et alla lui recommander de ne pas faire trop de bruit,
parce que Grand-Louis, etant sans doute rentre tard, devait avoir besoin
de dormir un peu plus que de coutume. Elle fut donc fort surprise et
presque effrayee lorsque Jeannie lui repondit que son maitre n'etait pas
encore rentre.

--Pas possible! dit-elle. Il ne decouche jamais quand il ne va qu'a
Blanchemont.

--Ah! bah! notre maitresse, c'est la veille de la fete. Personne ne
dort la-bas. Les cabarets sont ouverts toute la nuit. Les _cornemuseux_
arrivent en jouant leurs plus belles marches. Ca met le coeur en danse.
On voudrait deja etre au lendemain; on ne songe pas a se coucher, on
a peur de se reveiller trop tard et de perdre un _tant si peu de la
divertissance_. Notre maitre se sera amuse, il aura fait nuit blanche.

--Le maitre ne passe pas ses nuits au cabaret, repondit la meuniere en
secouant la tete, apres avoir ouvert la porte de l'ecurie pour bien voir
si Sophie n'etait pas au ratelier. Je croyais, ajouta-t-elle, qu'il
serait rentre sans vouloir te reveiller, Jeannie. Ca lui coute; il aime
mieux se servir lui-meme que de deranger un enfant comme toi qui dors
_a pleins yeux_. Mais lui n'a pas dormi! Il a bien fatigue aussi
avant-hier, il a ete loin. Il s'est couche tard l'autre nuit, et
celle-ci, pas du tout!...

La meuniere alla faire sa toilette du dimanche avec un profond soupir.
_Scelerate_ d'amour! pensait-elle, c'est la ce qui le tourmente et le
tient sur pied le jour et la nuit. Comment tout ca finira-t-il pour lui?




QUATRIEME JOURNEE.



XXV.

SOPHIE.

La bonne meuniere etait plongee dans de tristes pensees, et, suivant
l'habitude de quelques vieillards, elle les exprimait tout haut, en
allant de son armoire a son dressoir, occupee machinalement de preparer
son corsage antique a longues basques et le tablier d'indienne a
carreaux qu'elle gardait precieusement depuis sa jeunesse, l'estimant
beaucoup parce qu'il avait coute dans ce temps-la quatre fois plus
qu'une etoffe plus belle ne coute aujourd'hui.

--Ne vous faites pas de chagrin, ma mere, dit le Grand-Louis qui
l'ecoutait du seuil de la porte ou il venait d'arriver sans qu'elle
l'apercut; tout cela finira comme ca pourra; mais votre fils tachera
toujours de vous rendre heureuse.

--Eh! mon pauvre enfant, je ne te voyais pas! dit la meuniere un peu
honteuse encore a son age d'etre surprise par son fils avec ses
longs cheveux gris deroules sur ses epaules; car les paysannes de la
Vallee-Noire mettaient, de son temps, une extreme pudeur a ne jamais
montrer leur chevelure. Mais la Grand'Marie oublia bientot ce mouvement
de pruderie surannee en voyant le desordre et la paleur du meunier.

--Jesus, mon Dieu! dit-elle en joignant les mains, comme le voila
fatigue! On dirait que tu as recu toute la pluie de cette nuit! Eh!
vraiment! tu es encore tout humide. Va donc vite te changer. Comment
donc n'as-tu pas trouve une maison pour te mettre a l'abri? Et quelle
mauvaise mine tu as ce matin! Ah! mon pauvre enfant, on dirait que tu
veux te rendre malade!

--Eh non! mere, ne vous tourmentez donc pas comme ca! dit le meunier en
s'efforcant de prendre son air de gaiete habituelle. J'ai passe la nuit
a l'abri chez des amis... des gens a qui j'avais affaire et qui m'ont
fait bien souper. Je ne me suis mouille qu'un peu tantot, parce que je
suis revenu a pied.

--A pied! et qu'as-tu donc fait de Sophie?

--Je l'ai pretee a,... _chose_... de _la-bas_....

--Qui donc, chose de la-bas?...

--Vous savez bien? Bah! Je vous dirai ca plus tard. Si vous voulez
aller a l'Assemblee, je prendrai la petite noire, et je vous menerai en
croupe.

--Tu as tort de preter Sophie, mon enfant. C'est une bete qui n'a pas
sa pareille et qui meriterait d'etre epargnee. J'aimerais mieux te voir
preter les deux autres.

--Et moi aussi. Mais que voulez-vous? ca s'est trouve comme ca.
Allons, mere, je vais m'habiller, et quand vous voudrez partir, vous
m'appellerez.

--Non, non, je vois bien que tu n'as pas _goute de dormir_ cette nuit,
et je veux que tu ailles faire un somme. Nous avons encore du temps de
reste jusqu'a l'heure de la messe. Ah! Grand-Louis, quelle mine, quelle
mine! ca ne vaut rien de courir comme ca!

--Soyez tranquille, mere, je ne me sens pas malade, et ca ne
recommencera pas souvent. Il faut bien s'etourdir un peu quelquefois.

Et le meunier, encore plus triste d'affliger sa mere dont l'inquietude
et le mecontentement ne s'exprimaient jamais qu'avec une extreme douceur
et une sage retenue, alla se jeter sur son lit avec un certain mouvement
de colere qui reveilla Lemor.

--Vous vous levez deja? lui dit ce dernier en se frottant les yeux.

--Non pas, je me couche avec votre agrement, repondit le meunier qui
remuait son lit a coups de poing.

--Ami! vous avez du chagrin, reprit Lemor, reveille tout a fait par les
signes non equivoques de la rage interieure du Grand-Louis.

--Du chagrin? oui, Monsieur, j'en conviens, peut-etre plus que ne vaut
la chose; mais enfin, ca me fait plus de peine que je ne voudrais, je ne
peux pas m'en empecher.

Et de grosses larmes roulaient dans les yeux fatigues du meunier.

--Mon ami! s'ecria Lemor en sautant a bas de son lit et en s'habillant a
la hate, il vous est arrive un malheur cette nuit, je le vois bien!
Et moi je dormais la tranquillement! Mon Dieu, que puis-je faire? ou
dois-je courir?

--Ah! ne courez pas, c'est inutile, dit Grand-Louis en haussant les
epaules, comme s'il eut rougi de sa faiblesse, j'ai assez couru cette
nuit pour rien, et me voila sur les dents... pour une betise, apres
tout! mais que voulez-vous, on s'attache aux animaux comme aux gens, et
on regrette un vieux cheval comme un vieux ami. Vous ne comprendriez pas
ca, vous autres gens de la ville; mais nous, bonnes gens de paysans,
nous vivons avec les betes, dont nous ne differons guere!

--Et vous avez perdu Sophie, je comprends.

--Perdu, oui; c'est-a-dire qu'on me l'a volee.

--Peut-etre hier dans la garenne?

--Precisement. Vous souvenez-vous que j'en avais comme un mauvais
presage dans la tete! Quand vous m'avez eu quitte, je suis retourne dans
un endroit ou je l'avais bien cachee, et d'ou la pauvre bete, patiente
comme un mouton, ne se serait certainement pas detachee.... De sa vie
elle n'a casse bride ni licou. Eh bien! Monsieur, cheval et bride, tout
avait disparu. J'ai cherche, j'ai couru, rien! Avec ca que je n'osais
pas trop la demander, surtout a la ferme; ca aurait donne a penser! On
m'aurait demande a moi-meme comment, etant parti monte sur ma bete,
je l'avais perdue en route. On aurait cru que j'etais ivre, et madame
Bricolin n'aurait pas manque de rapporter devant mademoiselle Rose que
j'avais eu quelque vilaine aventure indigne d'un homme qui ne pense
qu'a elle au monde. J'ai cru d'abord que quelqu'un avait voulu me faire
niche. Je suis entre dans toutes les maisons. Tout le bourg quasiment
etait encore sur pied. J'ai flane chez l'un, chez l'autre, sans faire
semblant de rien. Je suis entre dans toutes les ecuries, et meme dans
celle du chateau sans qu'on m'ait apercu: point de Sophie! Blanchemont
est, a cette heure, rempli de gens de toute farine, et il se sera
certainement trouve dans le nombre quelque ruse coquin qui etant venu a
pied, s'en est retourne a cheval en se disant que la fete a ete assez
bonne pour lui avant de commencer, sans qu'il soit besoin d'en voir
davantage. Allons, il n'y faut plus penser. Heureusement qu'au milieu de
tout cela, je n'ai pas trop perdu la tete. J'ai ete de mon pied leger a
la Chatre. J ai vu mon notaire; il etait un peu tard, il avait fini de
souper, et la digestion le rendait un peu lourd; mais il sera tantot a
la fete, il me l'a promis. En le quittant, j'ai encore furete partout et
battu les buissons comme un chasseur de nuit. J'ai trotte par la pluie
et le tonnerre jusqu'au jour, esperant toujours que je decouvrirais mon
larron cache quelque part. Inutile! Je ne veux pas faire _tambouriner_
mon accident, ca ferait du scandale, et si l'on en venait a une enquete,
nous serions propres, avec cette histoire de cheval cache dans la
garenne et abandonne la pendant une heure sans que je puisse expliquer
pourquoi et comment. Je l'avais mis bien loin de votre rendez-vous, afin
que s'il venait a remuer un peu, le bruit n'attirat pas l'attention de
votre cote. Pauvre Sophie! J'aurais du me fier a son bon sens. Elle
n'aurait pas bouge!

--Ainsi, c'est moi qui suis la cause de celle mesaventure! Grand-Louis,
j'en ai plus de chagrin que vous, et vous me permettrez certainement de
vous indemniser autant qu'il me sera possible.

--Taisez-vous, Monsieur; je me moque bien du peu d'argent que la vieille
bete pouvait valoir en foire! Croyez-vous que pour une centaine de
francs j'aurais tant de souci? Oh! non pas: ce que je regrette, c'est
elle, et non pas son prix, elle n'en avait pas pour moi. Elle etait si
courageuse, si intelligente, elle me connaissait si bien! Je suis sur
qu'a l'heure qu'il est elle pense a moi, et regarde de travers celui qui
la soigne. Pourvu au moins qu'il la soigne bien! Si j'en etais sur, j'en
serais quasi console. Mais il la pansera a coups de manche de fouet, et
il la nourrira avec des cosses de chataignes! Car ca doit etre quelque
filou marchois qui l'emmenera dans sa montagne paturer dans un champ de
pierres, au lieu de son joli petit pre au bord de l'eau, ou elle vivait
si bien et ou elle faisait encore la folle avec les jeunes pouliches,
tant elle s'y sentait de bonne humeur a la vue de la verdure. Et ma
mere! c'est elle qui en aura du regret! avec cela que je ne pourrai
jamais lui expliquer comment ce malheur-la m'est arrive. Je n'ai pas
encore eu le courage de le lui dire. N'en parlez donc pas jusqu'a ce
que j'aie trouve dans ma cervelle quelque histoire pour lui rendre la
nouvelle moins amere.

Il y avait dans les regrets naifs du meunier quelque chose de comique et
de touchant a la fois, et Lemor, desole d'etre la cause de son chagrin,
s'en affecta tellement lui-meme que le bon Louis s'efforca de l'en
consoler.

--Allons, allons, dit-il, c'est assez de niaiseries comme cela pour une
creature a quatre pieds. Je sais bien que ce n'est pas votre faute, et
je n'ai pas eu un instant la pensee de vous le reprocher. Que ca ne gate
pas le souvenir de votre bonheur, l'ami! c'est bien peu de chose au
prix d'une si belle soiree que vous passiez pendant ce temps-la! Et si
j'avais jamais un rendez-vous avec Rose, moi, je me soucierais bien
d'aller toute ma vie a cheval sur un manche a balai! N'allez pas parler
de cela a madame Marcelle; elle serait capable de me donner un cheval
de mille francs, et vrai, cela me ferait de la peine. Je ne veux plus
m'attacher aux betes. Il y a bien assez de souci comme ca dans la vie
avec les gens! vous, dis-je; pensez a vos amours et faites-vous beau,
mais toujours paysan, pour aller a la fete, car il faut bien que l'on
s'habitue un peu a votre figure dans le pays. Ca vaudra mieux que de
vous cacher, ce qui donnerait des soupcons tout de suite. Vous verrez
madame Marcelle; vous ne lui parlerez pas, par exemple! D'ailleurs, vous
n'aurez pas l'occasion, elle ne dansera pas: elle est en grand deuil!...
mais Rose n'y est pas, jarnigue! et je compte bien danser avec elle
jusqu'a la nuit, a present que le papa mignon y consent. Ca me fait
penser qu'il faut que je dorme une couple d'heures pour n'avoir pas
l'air d'un deterre. Ne vous chagrinez plus, dans cinq minutes vous allez
m'entendre ronfler.

Le meunier tint parole et quand, vers dix heures, on lui amena sa jument
noire, beaucoup plus belle, mais moins aimee que Sophie, quand revetu de
sa veste de drap fin des dimanches, le menton bien rase, le teint clair
et l'oeil brillant, il serra sa monture robuste dans ses grandes jambes,
la meuniere en s'asseyant derriere lui a l'aide d'une chaise et du
bras de Lemor, ressentit un mouvement d'orgueil d'etre la mere du beau
farinier.

On n'avait guere mieux dormi a la ferme qu'au moulin, et nous sommes
forces de revenir un peu sur nos pas pour mettre le lecteur au courant
des evenements qui s'y passerent la nuit qui preceda la fete.

Lemor, partage entre l'agitation penible que lui avait cause son etrange
rencontre avec la folle, et la joie enivrante de revoir Marcelle,
n'avait pas remarque, dans la garenne, que le meunier n'etait pas
beaucoup plus calme que lui. Grand-Louis avait trouve la cour de la
ferme remplie de mouvement et de tumulte. Deux pataches et trois
cabriolets, qui avaient apporte dans leurs flancs solides toute la
parente des Bricolin, reposaient inclines sur leurs bras fatigues le
long des etables et des fumiers. Toutes les pauvres voisines, avides de
gagner un mince salaire, avaient ete mises en requisition pour aider a
preparer le souper de ces hotes plus nombreux et plus affames qu'on ne
s'y attendait au chateau neuf. M. Bricolin, plus vain de montrer son
opulence que contrarie des frais qu'elle allait entrainer, etait de la
meilleure humeur. Ses filles, ses fils, ses cousines, ses neveux et ses
gendres, venaient, chacun a son tour, lui demander a l'oreille quel jour
on pendrait la cremaillere au vieux chateau restaure et rebadigeonne,
avec le chiffre des Bricolin en guise d'ecusson sur la porte.--Car
enfin tu vas etre seigneur et maitre de Blanchemont, lui disait-on pour
refrain banal, et tu administreras un peu mieux la fortune que tous ces
comtes et barons auxquels tu vas succeder, a la plus grande gloire de
l'aristocratie nouvelle, de la noblesse des bons ecus. Bricolin etait
donc ivre d'orgueil, et, tout en repondant avec un sourire malicieux
a ses chers parents: "Pas encore, pas encore! Peut-etre jamais!" il
prenait avec delices toute l'importance d'un seigneur chatelain. Il ne
regardait plus a la depense, il donnait des ordres a ses valets, a sa
mere, a sa fille et a sa femme d'une voix tonnante et en gonflant son
gros ventre jusqu'au menton. Toute la maison etait bouleversee, la mere
Bricolin plumait des poulets, a peine morts, par douzaine, et madame
Bricolin, qui avait ete d'abord d'une humeur massacrante en gouvernant
le tumulte de la cuisine, commencait a s'egayer aussi a sa maniere,
en voyant le repas copieux, les chambres preparees et ses hotes ravis
d'admiration. Ce fut a la faveur de tout ce desordre que le meunier
put facilement parler a Marcelle, et qu'elle-meme, s'excusant par une
migraine, avait pu se soustraire au souper et aller rejoindre, pendant
ce festin, Lemor au fond de la garenne.

Rose, elle-meme, tandis qu'on mettait le couvert, avait trouve plus
d'un excellent pretexte pour errer dans la cour et pour dire en passant
quelques paroles amicales au Grand-Louis, suivant sa coutume. Mais sa
mere, qui ne la perdait guere de vue, avait trouve de son cote un moyen
d'eloigner promptement le meunier. Forcee de se soumettre aux ordres de
son mari, qui lui avait imperativement enjoint de ne pas faire mauvaise
mine a ce dernier, elle avait imagine, pour assouvir sa haine et pour
faire honte a Rose de son amitie pour lui, de le ridiculiser aupres de
ses autres filles et de ses autres parentes, toutes assez malicieuses et
insolentes, les jeunes comme les vieilles. Elle leur avait rapidement
confie, a chacune en particulier, que ce bel esprit de village se
flattait de plaire a sa fille, que Rose n'en savait rien et n'y faisait
nulle attention; que M. Bricolin, n'y voulant pas croire, le traitait
avec beaucoup trop de bonte; mais qu'elle possedait de bonne source un
fait curieux: a savoir, que _le beau farinier_, la coqueluche de toutes
les filles de mauvaise vie de la campagne, s'etait maintes fois vante de
plaire a la plus riche bourgeoise qu'il lui conviendrait de courtiser, a
celle-ci tout aussi bien qu'a celle-la.... Et la-dessus, madame Bricolin
nommait les personnes presentes, et riait d'une maniere acre et
meprisante en retroussant son tablier et mettant le poing sur sa hanche.

De la partie feminine de la famille, la confidence avait promptement
passe, de bouche en bouche et d'oreille en oreille, a tous les Bricolin
de l'autre sexe, si bien que Grand-Louis, qui ne songeait qu'a s'en
aller rejoindre Lemor, se vit bientot assailli d'epigrammes si plates
qu'elles etaient incomprehensibles, et accompagne, dans sa retraite, de
rires mal etouffes et de chuchotements de la derniere impertinence. Ne
concevant rien a la gaiete qu'il excitait, il etait sorti de la ferme
inquiet, soucieux, et plein de mepris pour le gros sel de messieurs les
bourgeois de campagne rassembles a Blanchemont ce soir-la.

D'apres la recommandation de madame Bricolin, on eut soin que M.
Bricolin ne s'apercut pas de la conspiration, et on se donna parole pour
persecuter le meunier le lendemain en presence de Rose. C'etait, disait
sa mere, une necessite d'humilier ce manant sous ses yeux, afin qu'elle
apprit a ne pas trop ecouter son bon coeur, et a tenir les paysans a
distance.

Apres le souper, on fit venir les menetriers et on dansa dans la cour
par anticipation du lendemain. C'etait dans un intervalle de repos que
le meunier, inquiet et presse de se rendre a la Chatre, avait assure que
la soiree de plaisir etait close au chateau neuf, et qu'il avait force
les deux amants a se separer beaucoup plus tot qu'ils ne l'eussent
souhaite.

Lorsque Marcelle revint a la ferme, on avait recommence a se divertir,
et, se sentant le meme besoin de solitude et de reverie qui avait
emporte Lemor dans les traines de la Vallee-Noire, elle retourna dans la
garenne et s'y promena lentement jusqu'a minuit. Le son de la cornemuse,
uni a celui de la vielle, ecorche un peu les oreilles de pres; mais,
de loin, cette voix rustique qui chante parfois de si gracieux motifs
rendus plus originaux par une harmonie barbare, a un charme qui penetre
les ames simples et qui fait battre le coeur de quiconque en a ete
berce dans les beaux jours de son enfance. Cette forte vibration de
la musette, quoique rauque et nasillarde, ce grincement aigu et ce
_staccato_ nerveux de la vielle sont faits l'un pour l'autre et se
corrigent mutuellement. Marcelle les ecouta longtemps avec plaisir, et,
remarquant que l'eloignement leur donnait de plus en plus de charme,
elle se trouva a l'extremite de la garenne, perdue dans le reve d'une
vie pastorale! dont on pense bien que son amour faisait tous les frais.

Mais elle s'arreta tout a coup en rencontrant presque sous ses pieds la
folle etendue par terre, sans mouvement et comme morte. Malgre le degout
que lui inspirait la malproprete inouie de ce malheureux etre, elle se
decida, apres avoir vainement essaye de l'eveiller, a la soulever dans
ses bras et a la trainer a quelque distance. Elle l'appuya contre un
arbre, et ne se sentant pas la force de la porter plus loin, elle
se disposait a aller lui chercher du secours a la ferme, lorsque la
Bricoline commenca a sortir de sa torpeur et a soulever, avec sa main
decharnee, ses longs cheveux herisses d'herbes et de gravier qui lui
pesaient sur le visage. Marcelle l'aida a ecarter ce voile epais qui
genait sa respiration, et, pour la premiere fois, osant lui adresser la
parole, elle lui demanda si elle souffrait.

--Certainement, je souffre! repondit la folle avec une indifference
effrayante, et du ton dont elle aurait dit: j'existe encore; puis elle
ajouta d'une voix breve et imperieuse: L'as-tu vu? Il est revenu. Il ne
veut pas me parler. T'a-t-il dit pourquoi?

--Il m'a dit qu'il reviendrait, repondit Marcelle essayant de flatter sa
manie.

--Oh! il ne reviendra pas, s'ecria la folle en se levant avec
impetuosite; il ne reviendra plus! Il a peur de moi. Tout le monde a
peur de moi, parce que je suis tres riche, tres riche, si riche que l'on
m'a defendu de vivre. Mais je ne veux plus etre riche; demain je serai
pauvre. Il est temps que cela finisse. Demain tout le monde sera pauvre.
Tu seras pauvre aussi, Rose, et tu ne feras plus peur. Je punirai les
mechants qui veulent me tuer, m'enfermer, m'empoisonner....

--Mais il y a des personnes qui vous plaignent et ne vous veulent que du
bien, dit Marcelle.

--Non, il n'y en a pas, repondit la folle avec colere et en s'agitant
d'une maniere effrayante. Ils sont tous mes ennemis. Ils m'ont torturee,
ils m'ont enfonce un fer rouge dans la tete. Ils m'ont attachee aux
arbres avec des clous, ils m'ont jetee plus de deux mille fois du haut
des tours sur le pave. Ils m'ont traverse le coeur avec de grandes
aiguilles d'acier. Ils m'ont ecorchee vive; c'est pour cela que je ne
peux plus m'habiller sans souffrir des douleurs atroces. Ils voudraient
m'arracher les cheveux, parce que cela me defend un peu de leurs
coups.... Mais je me vengerai! J'ai redige une plainte! j'ai mis
cinquante-quatre ans a l'ecrire dans toutes les langues pour la faire
parvenir a tous les souverains de l'univers. Je veux qu'on me rende Paul
qu'ils ont cache dans leur cave et qu'ils font souffrir comme moi. Je
l'entends crier toutes les nuits quand on le torture.... Je connais sa
voix.... Tenez, tenez, l'entendez-vous? ajouta-t-elle d'un ton lugubre
en pretant l'oreille aux sons enjoues de la cornemuse. Vous voyez bien
qu'on lui fait souffrir mille morts! Ils veulent le devorer, mais ils
seront punis, punis! Demain je les ferai souffrir aussi, moi! Ils
souffriront tant que j'en aurai pitie moi-meme....

En parlant ainsi avec une volubilite delirante, l'infortunee s'elanca
a travers les buissons et se dirigea vers la ferme, sans qu'il fut
possible a Marcelle de suivre sa course rapide et ses bonds impetueux.



XXVI.

LA VEILLEE.

La danse etait plus obstinee que jamais a la ferme. Les domestiques
s'etaient mis de la partie, et une poussiere epaisse s'elevait sous
leurs pieds, circonstance qui n'a jamais empeche le paysan berrichon de
danser avec ivresse, non plus que les pierres, le soleil, la pluie ou la
fatigue des moissons et des fauchailles. Aucun peuple ne danse avec plus
de gravite et de passion en meme temps. A les voir avancer et reculer
a la bourree, si mollement et si regulierement que leurs quadrilles
serrees ressemblent au balancier d'une horloge, on ne devinerait guere
le plaisir que leur procure cet exercice monotone, et on soupconnerait
encore moins la difficulte de saisir ce rhythme elementaire que chaque
pas et chaque attitude du corps doivent marquer avec une precision
rigoureuse, tandis qu'une grande sobriete de mouvements et une langueur
apparente doivent, pour atteindre a la perfection, en dissimuler
entierement le travail. Mais quand on a passe quelque temps a les
examiner, on s'etonne de leur infatigable tenacite, on apprecie l'espece
de grace molle et naive qui les preserve de la lassitude, et, pour peu
qu'on observe les memes personnages dansant dix ou douze heures de suite
sans courbature, on peut croire qu'ils ont ete piques de la tarentule,
ou constater qu'ils aiment la danse avec fureur. De temps en temps la
joie interieure des jeunes gens se trahit par un cri particulier qu'ils
exhalent sans que leur physionomie perde son imperturbable serieux, et,
par moments, en frappant du pied avec force, ils bondissent comme des
taureaux pour retomber avec une souplesse nonchalante et reprendre leur
balancement flegmatique. Le caractere berrichon est tout entier dans
cette danse. Quant aux femmes, elles doivent invariablement glisser
terre a terre en rasant le sol, ce qui exige plus de legerete qu'on ne
pense, et leurs graces sont d'une chastete rigide.

Rose dansait la bourree aussi bien qu'une paysanne, ce qui n'est pas peu
dire, et son pere etait orgueilleux en la regardant. La gaiete s'etait
communiquee a tout le monde; les musiciens, largement abreuves,
n'epargnaient ni leurs bras ni leurs poumons. La demi-obscurite d'une
belle nuit faisait paraitre les danseuses plus legeres, et surtout Rose,
cette fille charmante qui semblait glisser comme une mouette blanche
sur des eaux tranquilles, et se laisser porter par la brise du soir. La
melancolie, repandue ce soir-la dans tous ses mouvements, la rendait
plus belle que de coutume.

Cependant Rose, qui etait, au fond du coeur, une vraie paysanne de la
Vallee-Noire, dans toute sa simplicite native, trouvait du plaisir
a danser, ne fut-ce que pour s'exercer a repondre le lendemain aux
nombreuses invitations que le Grand-Louis ne manquerait pas de lui
faire. Mais tout a coup le _cornemuseux_ trebucha sur le tonneau qui lui
servait de piedestal, et l'air contenu dans son instrument s'echappa
dans un ton bizarre et plaintif qui forca tous les danseurs stupefaits
a s'arreter et a se tourner vers lui. Au meme moment, la vielle,
brusquement arrachee des mains de l'autre menetrier, alla rouler sous
les pieds de Rose, et la folle sautant de l'orchestre champetre ou elle
s'etait elancee d'un bond semblable a celui d'un chat sauvage, se jeta
au milieu de la bourree en criant:--"Malheur, malheur aux assassins!
malheur aux bourreaux!"--Puis elle se precipita sur sa mere qui s'etait
avancee pour la retenir, lui appliqua ses griffes sur le cou, et l'eut
infailliblement etranglee si la vieille mere Bricolin ne l'en eut
empechee en la prenant a bras le corps. La folle ne s'etait jamais
portee a aucun acte de violence envers sa grand'mere, soit qu'elle eut
conserve pour elle, sans la reconnaitre une sorte d'amour instinctif,
soit qu'elle la reconnut seule parmi tous les autres et qu'elle eut
garde le souvenir des efforts que la bonne femme avait faits pour
favoriser son amour. Elle ne fit aucune resistance et se laissa emmener
par elle dans la maison, en poussant des cris dechirants qui jeterent la
consternation et l'epouvante dans tous les esprits.

Lorsque Marcelle, qui avait suivi mademoiselle Bricolin l'ainee, d'aussi
pres que possible, arriva dans la cour, elle trouva la fete interrompue,
tout le monde effraye, et Rose presque evanouie. Madame Bricolin
souffrait sans doute au fond de l'ame, ne fut-ce que de voir cette plaie
de son interieur exposee ainsi a tous les yeux; mais, dans son activite
a reprimer la fureur de l'alienee et a etouffer le bruit de ses cris,
il y avait quelque chose de violent et d'energique qui ressemblait a
la fermete d'un gendarme incarcerant un perturbateur, plus qu'a la
sollicitude d'une mere au desespoir. La mere Bricolin y mettait autant
de zele et plus de sensibilite. C'etait un spectacle douloureux que de
voir cette pauvre vieille avec sa voix rude et ses manieres viriles
caresser la folle et lui parler comme a un petit, enfant qu'on gourmande
et qu'on flatte tour a tour: "Allons, ma mignonne, lui disait-elle, toi
qui es si raisonnable ordinairement, tu ne voudrais pas faire de chagrin
a ta grand'mere? Il faut te mettre au lit tranquillement, ou bien je
me facherai et ne t'aimerai plus." La folle ne comprenait rien a ces
discours et ne les entendait meme pas. Cramponnee au pied de son lit,
elle poussait des hurlements epouvantables, et son imagination malade
lui persuadait qu'elle subissait en cet instant les chatiments et les
tortures dont elle avait fait le tableau fantastique a Marcelle.

Cette derniere, s'etant assuree avant tout que son enfant dormait
tranquillement sous les yeux de Fanchon, eut a s'occuper de Rose, qui
etait egaree par la peur et le chagrin. C'etait la premiere fois que
la Bricoline exhalait la haine amassee depuis douze ans dans son ame
brisee. Une fois tout au plus par semaine elle criait et pleurait quand
sa grand'mere la decidait a changer de vetements. Mais c'etaient alors
les cris d'un enfant, et maintenant c'etaient ceux d'une furie. Elle
n'avait jamais adresse la parole a personne, et elle venait, pour la
premiere fois, depuis douze ans, de proferer des menaces. Elle n'avait
jamais frappe personne, et elle venait de chercher a tuer sa mere.
Enfin, depuis douze ans, cette victime muette de la cupidite de ses
parents avait promene a l'ecart son inexprimable souffrance, et presque
tout le monde s'etait habitue a ce spectacle deplorable avec une sorte
d'indifference brutale. On n'en avait plus peur, on etait las de la
plaindre, on subissait sa presence comme un mal inevitable, et si l'on
avait des remords, on ne se les avouait peut-etre pas a soi-meme.
Mais cet epouvantable mal qui la devorait devait avoir ses phases de
recrudescence, et on arrivait a celle ou son martyre devenait dangereux
pour les autres. Il fallait bien enfin s'en occuper. M. Bricolin, assis
dehors devant la porte, ecoutait d'un air hebete les condoleances
grossieres de sa famille.

--C'est un grand malheur pour vous, lui disait-on, et vous l'avez
supporte trop longtemps sous vos yeux. C'est une patience au-dessus des
forces humaines, et il faudrait bien vous decider enfin a mettre cette
malheureuse dans une maison de fous.

--On ne la guerira pas! repondit-il en secouant la tete. J'ai essaye de
tout. C'est impossible; son mal est trop grand, il faudra qu'elle en
meure!

--C'est ce qui pourrait arriver de plus heureux pour elle. Vous voyez
bien qu'elle est trop a plaindre sur la terre. Mais enfin si on ne la
guerit pas, on vous soulagera de la peine de la soigner et de la voir.
On l'empechera de vous faire du mal. Si vous n'y faites pas attention,
elle finira par tuer quelqu'un ou se tuer elle-meme devant vous. Ce sera
affreux.

--Mais que voulez-vous? je l'ai dit cent fois a sa mere, et sa mere ne
veut pas s'en separer. Au fond, elle l'aime encore, croyez-moi, et ca se
concoit. Les meres sentent toujours quelque chose pour leurs enfants, a
ce qu'il parait.

--Mais elle sera mieux qu'ici, soyez-en sur. On les soigne tres-bien
maintenant. Il y a de beaux etablissements ou ils ne manquent de rien.
On les tient propres, on les fait travailler, on les occupe, on dit meme
qu'on les amuse, qu'on les mene a la messe et qu'on leur fait entendre
de la musique.

--En ce cas ils sont plus heureux que chez eux, dit M. Bricolin. Il
ajouta apres avoir reve un instant: Et tout cela, ca coute-t-il bien
cher?

Rose etait profondement affectee. Elle etait la seule, avec sa
grand'mere, qui ne fut pas devenue insensible a la douleur de la pauvre
Bricoline. Si elle evitait d'en parler, c'est parce qu'elle ne pouvait
le faire sans accuser ses parents de ce parricide moral commis par eux;
mais vingt fois le jour elle se surprenait a frissonner d'indignation en
entendant dans la bouche de sa mere les maximes d'egoisme et d'avarice
auxquelles on avait immole sa soeur sous ses yeux. Aussitot que sa
defaillance fut dissipee, elle voulut aider sa grand'mere a calmer la
folle; mais madame Bricolin, qui craignait que ce spectacle ne lui
fit trop d'impression, et qui avait un vague instinct que l'excessive
douleur peut devenir contagieuse, meme dans ses resultats physiques, la
renvoya avec la durete qu'elle portait jusque dans sa sollicitude la
mieux fondee. Rose fut outree de ce refus, et revint dans sa chambre, ou
elle se promena une partie de la nuit, en proie a une vive exaltation,
mais n'en voulant point parler, de crainte de s'exprimer avec trop de
force devant Marcelle, sur le compte de ses parents.

Cette nuit qui avait commence par une douce joie, fut donc extremement
penible pour madame de Blanchemont. Les cris de la folle cessaient par
intervalles, et reprenaient ensuite plus terribles, plus effrayants.
Lorsqu'ils s'arretaient, ce n'etait pas par degres et en s'affaiblissant
peu a peu, c'etait au contraire brusquement, au milieu de leur plus
grande intensite, et comme si une mort violente les eut soudainement
interrompus.

--Ne dirait-on pas qu'on la tue? s'ecriait alors Rose, pale et pouvant a
peine se soutenir en marchant dans sa chambre. Oui, cela ressemble a un
supplice!

Marcelle ne voulut pas lui dire quels atroces supplices en effet la
folle croyait subir et subissait par la pensee dans ces moments-la. Elle
lui cacha l'entretien qu'elle avait eu avec elle dans le parc. De temps
en temps elle allait voir la malade; elle la trouvait alors etendue sur
le carreau, les bras etroitement enlaces autour du pied de son lit, et
comme suffoquee par la fatigue de crier; mais les yeux ouverts, fixes,
et l'esprit evidemment toujours en travail. La grand'mere, agenouillee
aupres d'elle, essayait en vain de glisser un oreiller sous sa tete,
ou d'introduire, dans sa bouche contractee une cuilleree de potion
calmante. Madame Bricolin, assise vis-a-vis sur un fauteuil, pale et
immobile, portait, dans ses traits energiques fortement creuses, la
trace d'une douleur profonde qui ne voulait pas se confesser a Dieu
meme de son crime. La grosse Chounette, debout dans un coin, sanglotait
machinalement sans offrir ses services et sans qu'on songeat a les
reclamer. Il y avait un profond decouragement sur ces trois figures. La
folle seule, lorsqu'elle ne hurlait pas, paraissait rouler de sombres
pensees de haine dans son cerveau. On entendait ronfler dans la
chambre voisine; mais ce lourd sommeil de M. Bricolin n'etait pas sans
agitation. De temps a autre il paraissait interrompu par de mauvais
reves. Plus loin encore, le long de la cloison opposee, on entendait
tousser et geindre le pere Bricolin; etranger aux souffrances des
autres, il n'avait pas trop du peu de forces qui lui restaient pour
supporter les siennes propres.

Enfin, vers trois heures du matin, la pesanteur de l'orage parut
accabler les organes excedes de la folle. Elle s'endormit par terre, et
on parvint a la mettre au lit sans qu'elle s'en apercut. Il y avait sans
doute bien longtemps qu'elle n'avait goute un instant de sommeil, car
elle s'y ensevelit profondement, et tout le monde put se reposer, meme
Rose a qui madame de Blanchemont s'empressa de porter cette meilleure
nouvelle.

Si Marcelle n'eut trouve la l'occasion de se devouer a la pauvre Rose,
elle eut maudit la malheureuse inspiration qui l'avait poussee dans
cette maison habitee par l'avarice et le malheur. Elle se fut hatee de
chercher un autre gite que celui-la, si antipathique a la poesie, si
deplaisant dans la prosperite, si lugubre dans la disgrace. Mais quelque
nouvelle contrariete qu'elle put etre exposee a y subir encore, elle
resolut d'y rester tant qu'elle pourrait etre secourable a sa jeune
compagne. Heureusement la matinee fut calme. Tout le monde s'eveilla
fort tard, et Rose dormait encore lorsque madame de Blanchemont, a
peine eveillee elle-meme, recut de Paris, grace a la rapidite des
communications actuelles, la reponse suivante a la lettre que trois
jours auparavant elle avait ecrite a sa belle-mere.

_Lettre de la comtesse de Blanchemont a sa belle-fille, Marcelle,
baronne de Blanchemont._

"Ma fille,

"Que la Providence qui vous envoie tout ce courage daigne vous le
conserver! Il ne m'etonne pas de votre part, quoiqu'il soit grand.
Ne louez pas le mien. A mon age on n'a pas longtemps a souffrir! Au
votre... heureusement, on ne se fait pas une idee nette de la longueur
et de la difficulte de l'existence. Ma fille, vos projets sont louables,
excellents, et d'autant plus sages qu'ils sont necessaires; encore plus
necessaires que vous ne pensez. Nous aussi, ma chere Marcelle, nous
sommes ruines! et nous ne pourrons peut-etre rien laisser en heritage a
notre petit-fils bien-aime. Les dettes de mon malheureux fils surpassent
tout ce que vous en connaissez, tout ce qu'on pouvait prevoir.
Nous temporiserons avec les creanciers; mais nous acceptons la
responsabilite, et c'est en privant l'avenir d'Edouard de l'honorable
fortune a laquelle il devait aspirer apres notre deces. Elevez-le donc
avec simplicite. Apprenez-lui a se creer lui-meme des ressources par ses
talents et a maintenir son independance par la dignite avec laquelle il
saura supporter le malheur. Quand il sera en age d'homme nous ne serons
plus du monde. Qu'il respecte la memoire de vieux parents qui ont
prefere l'honneur d'un gentilhomme a ses plaisirs, et qui ne lui
auront laisse en heritage qu'un nom pur et sans reproche. Le fils d'un
banqueroutier n'aurait eu dans la vie que des jouissances condamnables;
le fils d'un pere coupable aura, du moins, quelque obligation a ceux qui
auront su mettre sa vie a l'abri du blame public.

"Demain je vous ecrirai des details, aujourd'hui je suis sous le coup de
la decouverte d'un nouvel abime. Je vous l'annonce en peu de mots. Je
sais que vous pouvez tout comprendre et tout supporter. Adieu, ma fille,
je vous admire et je vous aime."

[Illustration: Se jeta au milieu de la _bourree_ en criant malheur.]

--Edouard! dit Marcelle en couvrant de baisers son fils endormi, il
etait donc ecrit au ciel que tu aurais la gloire et peut-etre le
bonheur de ne pas succeder a la richesse et au rang de tes peres! Ainsi
perissent les grandes fortunes, ouvrage des siecles, en un seul jour!
Ainsi les anciens maitres du monde, entraines par la fatalite, plus
encore que par leurs passions, se chargent d'accomplir eux-memes les
decrets de la sagesse divine, qui travaille insensiblement a niveler les
forces de tous les hommes! Puisses-tu comprendre un jour, o mon enfant!
que cette loi providentielle t'est favorable, puisqu'elle te jette dans
le troupeau de brebis qui est a la droite du Christ, et te separe des
boucs qui sont a sa gauche. Mon Dieu, donnez-moi la force et la sagesse
necessaires pour faire de cet enfant un homme! Pour en faire un
patricien, je n'avais qu'a me croiser les bras et laisser agir la
richesse. A present j'ai besoin de lumieres et d'inspirations; mon
Dieu, mon Dieu! vous m'avez donne cette tache a remplir, vous ne
m'abandonnerez pas!

"Lemor! ecrivait-elle un instant apres, mon fils est ruine, ses parents
sont ruines. Mon fils est pauvre. Il eut ete peut-etre un riche indigne
et meprisable. Il s'agit d'en faire un pauvre courageux et noble. Cette
mission vous etait reservee par la Providence. A present, parlerez-vous
jamais de m'abandonner? Cet enfant, qui etait un obstacle entre nous,
n'est-il pas un lien cher et sacre? A moins que vous ne m'aimiez plus
dans un an, Henri, qui peut s'opposer maintenant a notre bonheur? Ayez
du courage, ami, partez. Dans un an, vous me retrouverez dans quelque
chaumiere de la Vallee-Noire, non loin du moulin d'Angibault."

Marcelle ecrivit ce peu de lignes avec exaltation. Seulement, lorsque sa
plume traca cette phrase: "_A moins que vous ne m'aimiez plus dans
un an_," un imperceptible sourire donna a ses traits une expression
ineffable. Elle joignit a ce billet celui de sa belle-mere pour
explication, et, cachetant le tout, elle le mit dans sa poche, pensant
bien qu'elle ne tarderait pas a revoir le meunier et peut-etre Lemor
lui-meme sous cet habit de paysan qui lui allait si bien.

[Illustration: Aimons-nous, s'ecria Marcelle.]

La folle dormit toute la journee. Elle avait la fievre; mais depuis
douze ans elle ne l'avait point quittee un seul jour, et cet
aneantissement, ou on ne l'avait jamais vue, faisait croire a une crise
favorable. Le medecin qu'on avait appele de la ville et qui etait
habitue a la voir, ne la trouva pas malade relativement a son etat
ordinaire. Rose, bien rassuree, et rendue aux doux instincts de la
jeunesse, s'habilla lentement avec beaucoup de coquetterie. Elle voulait
etre simple pour ne pas effaroucher son ami, en faisant devant lui
l'etalage de sa richesse; elle voulait etre jolie pour lui plaire.
Elle chercha donc les plus ingenieuses combinaisons, et reussit a etre
modeste comme une fille des champs et belle comme un ange du paradis.
Sans vouloir s'en rendre compte, au milieu de toutes ses douleurs, elle
avait un peu tremble a l'idee de perdre cette riante journee. A dix-huit
ans, on ne renonce pas sans regret a enivrer tout un jour l'homme dont
on est aimee, et cette crainte etait venue, a l'insu d'elle-meme, se
meler a la sincere et profonde douleur que sa soeur lui avait fait
eprouver. Lorsqu'elle parut a la grand'messe, il y avait longtemps que
Louis guettait son entree. Il s'etait place de maniere a ne pas la
perdre de vue un instant. Elle se trouva comme par hasard aupres de la
Grand'Marie, et il la vit avec attendrissement mettre son joli chale
sous les genoux de la meuniere, en depit du refus de la bonne femme.

Apres l'office, Rose prit adroitement le bras de sa grand'mere, qui
avait coutume de ne pas quitter la meuniere, son ancienne amie, quand
elle avait le plaisir de la rencontrer. Ce plaisir devenait chaque annee
plus rare a mesure que l'age rendait aux deux matrones la distance de
Blanchemont a Angibault plus difficile a franchir. La mere Bricolin
aimait a causer. Continuellement _rembarree_, comme elle disait, par sa
belle-fille, elle avait un flux de paroles rentrees a verser dans le
sein de la meuniere, qui, moins expansive, mais sincerement attachee a
sa compagne de jeunesse, l'ecoutait avec patience et lui repondait avec
discernement.

De cette facon, Rose esperait echapper toute la journee a la
surveillance de madame Bricolin et meme a la societe de ses autres
parents, la grand'mere aimant beaucoup mieux l'entretien des paysans ses
pareils que celui des parvenus de sa famille.

Sous les vieux arbres du terrier, en vue d'un site charmant, la foule
des jolies filles se pressait autour des menetriers places deux a deux
sur leurs treteaux a peu de distance les uns des autres, faisant assaut
de bras et de poumons, se livrant a la concurrence la plus jalouse,
jouant chacun dans son ton et selon son prix, sans aucun souci de
l'epouvantable cacophonie produite par cette reunion d'instruments
braillards qui s'evertuaient tous a la fois a qui contrarierait l'air et
la mesure de son voisin. Au milieu de ce chaos musical, chaque quadrille
restait inflexible a son poste, ne confondant jamais la musique qu'il
avait payee avec celle qui hurlait a deux pas de lui, et ne frappant
jamais du pied a faux pour marquer le rhythme, tour de force de
l'oreille et de l'habitude. Les ramees retentissaient de bruits non
moins heterogenes, ceux-ci chantant a pleine voix, ceux-la parlant de
leurs affaires avec passion; les uns trinquant de bonne amitie, les
autres menacant de se jeter les pots a la tete, le tout rehausse de deux
gendarmes indigenes circulant d'un air paterne au milieu de cette cohue,
et suffisant, par leur presence, a contenir cette population paisible
qui, des paroles, en vient rarement aux coups.

Le cercle compacte qui se formait autour des premieres bourrees
s'epaissit encore lorsque la charmante Rose ouvrit la danse avec le
grand farinier. C'etait le plus beau couple de la fete et celui dont
le pas ferme et leger electrisait tous les autres. La meuniere ne put
s'empecher de le faire remarquer a la mere Bricolin, et meme elle ajouta
que c'etait un malheur que deux jeunes gens si bons et si beaux ne
fussent pas destines l'un a l'autre.

--_Fie pour moi_ (c'est-a-dire, quant a moi), repondit sans hesiter
la vieille fermiere, je n'en ferais ni une ni deux, si j'etais la
maitresse; car je suis sure que ton garcon rendrait ma petite-fille
plus heureuse qu'elle ne le sera jamais avec un autre. Je sais bien que
Grand-Louis l'aime; ca se voit de reste, quoiqu'il ait l'esprit de n'en
rien dire. Mais que veux-tu, ma pauvre Marie? on ne pense qu'a l'argent,
chez nous. J'ai fait la betise d'abandonner tout mon bien a mon fils,
et depuis ce temps-la, on ne m'ecoute pas plus que si j'etais morte. Si
j'avais agi autrement, j'aurais aujourd'hui le droit de marier Rose a
mon gre en la dotant. Mais il ne me reste que les sentiments, et c'est
une monnaie qui ne se rend pas chez nous en bons procedes.

Malgre l'adresse que Rose sut mettre a passer d'un groupe a l'autre pour
eviter sa mere et se retrouver toujours, soit a cote, soit vis-a-vis de
son ami, madame Bricolin et sa societe reussirent a la rejoindre et a se
fixer autour d'elle. Ses cousins la firent danser jusqu'a la fatiguer,
et Grand-Louis s'eloigna prudemment, sentant qu'a la moindre querelle
sa tete s'echaufferait plus que de raison. On avait bien essaye de
l'_entreprendre_ par des plaisanteries blessantes; mais le regard clair
et hardi de ses grands yeux bleus, son calme dedaigneux et sa haute
stature avaient contenu aisement la bravoure des Bricolin. Quand il
se fut retire, on s'en donna a coeur joie, et Rose fut fort surprise
d'entendre ses soeurs, ses belles-soeurs et ses nombreuses cousines
decreter, autour d'elle, que ce grand garcon avait l'air d'un sot,
qu'il dansait ridiculement, qu'il paraissait bouffi de pretentions, et
qu'aucune d'elles ne voudrait danser avec lui pour _tout un monde_.
Rose avait de l'amour-propre. On avait trop obstinement travaille a
developper ce defaut en elle pour qu'elle ne fut pas sujette a y tomber
quelquefois. On avait tout fait pour corrompre et rabaisser cette bonne
et franche nature, et si l'on n'y avait guere reussi, c'est qu'il est
des ames incorruptibles sur lesquelles l'esprit du mal a peu de prise.
Cependant elle souffrit d'entendre denigrer si obstinement et si
amerement son amoureux. Elle en prit de l'humeur, n'osa plus se
promettre de danser encore avec lui, et, declarant qu'elle avait mal a
la tete, elle rentra a la ferme, apres avoir vainement cherche Marcelle,
dont l'influence lui eut rendu, elle le sentait bien, le courage et le
calme.



XXVII.

LA CHAUMIERE.

Marcelle avait ete attendre le meunier au bas du terrier, ainsi qu'il le
lui avait expressement recommande. Au coup de deux heures, elle le vit
entrer dans un enclos tres-ombrage et lui faire signe de le suivre.
Apres avoir traverse un de ces petits jardins de paysan, si mal tenus,
et par consequent si jolis, si touffus et si verts, elle entra, en se
glissant sous les haies, dans la cour d'une des plus pauvres chaumieres
de la Vallee-Noire. Cette cour etait longue de vingt pieds sur six,
fermee d'un cote par la maisonnette, de l'autre par le jardin, a chaque
bout par des appentis en fagots recouverts de paille, qui servaient a
rentrer quelques poules, deux brebis et une chevre, c'est-a-dire toute
la richesse de l'homme qui gagne son pain au jour le jour et qui ne
possede rien, pas meme la chetive maison qu'il habite et l'etroit enclos
qu'il cultive; c'est le veritable proletaire rustique. L'interieur de la
maison etait aussi miserable que l'entree, et Marcelle fut touchee de
voir par quelle excessive proprete le courage de la femme luttait la
contre l'horreur du denument. Le sol inegal et raboteux n'avait pas un
grain de poussiere, les deux ou trois pauvres meubles etaient clairs et
brillants comme s'ils eussent ete vernis; la petite vaisselle de terre,
dressee a la muraille et sur des planches, etait lavee et rangee avec
soin. Chez la plupart des paysans de la Vallee-Noire, la misere la plus
reelle, la plus complete, se dissimule discretement et noblement sous
ces habitudes consciencieuses d'ordre et de proprete. La pauvrete
rustique y est attendrissante et affectueuse. On vivrait de bon coeur
avec ces indigents. Ils n'inspirent pas le degout, mais l'interet et une
sorte de respect. Il faudrait si peu du superflu du riche pour faire
cesser l'amertume de leur vie, cachee sous ces apparences de calme
poetique!

Cette reflexion frappa Marcelle au coeur lorsque la _Piaulette_ vint a
sa rencontre, avec un enfant dans ses bras et trois autres pendus a son
tablier; tout cela, en habits du dimanche, etait frais et propre. Cette
Piaulette (ou Pauline), etait jeune encore, et belle, quoique fanee
par les fatigues de la maternite et l'abstinence des choses les plus
necessaires a la vie. Jamais de viande, jamais de vin, pas meme de
legumes pour une femme qui travaille et allaite! Cependant les enfants
auraient revendu de la sante a celui de Marcelle, et la mere avait le
sourire de la bonte et de la confiance sur ses levres pales et fletries.

--Entrez chez nous et asseyez-vous, Madame, dit-elle en lui offrant une
chaise de paille couverte d'une serviette de grosse toile de chanvre
bien lessivee. Le monsieur que vous attendez est deja venu, et, ne vous
trouvant pas, il a ete faire un tour a l'assemblee, mais il reviendra
tout a l'heure. Si je pouvais vous offrir quelque chose en attendant!...
Voila des prunes toutes fraichement cueillies et des noisettes. Allons,
Grand-Louis, prends donc un fruit de mon jardin, toi aussi?... Je
voudrais tant pouvoir t'offrir un verre de vin, mais nous n'en cueillons
pas, tu le sais bien, et si ce n'etait de toi, nous n'aurions pas
toujours du pain.

--Vous etes tres-pauvre? dit Marcelle, en glissant une piece d'or dans
la poche de la petite fille qui louchait avec etonnement sa robe de soie
noire; et Grand-Louis, qui n'est pas bien riche lui-meme, vient a votre
secours?

--Lui? repondit la Piaulette, c'est le meilleur coeur d'homme que le bon
Dieu ait fait! Sans lui nous serions morts de faim et de froid depuis
trois hivers; mais il nous donne du ble, du bois, il nous prete ses
chevaux pour aller en pelerinage quand nous avons des malades, il....

--En voila bien assez, Piaulette, pour me faire passer pour un saint,
dit le meunier en l'interrompant. Vraiment, c'est bien beau de ma part
de ne pas avoir abandonne un bon ouvrier comme ton mari!

--Un bon ouvrier! dit la Piaulette en secouant la tete. Pauvre cher
homme! M. Bricolin dit partout que c'est un lache parce qu'il n'est pas
fort.

--Mais il fait ce qu'il peut. Moi j'aime les gens de bonne volonte;
aussi je l'emploie toujours.

--C'est ce qui fait dire a M. Bricolin que tu ne seras jamais riche et
que tu n'as pas de bon sens d'employer des gens de petite sante.

--Eh bien, si personne ne les emploie, il faudra donc qu'ils meurent de
faim? Beau raisonnement!

--Mais vous savez, dit tristement Marcelle, la moralite que tire de la
M. Bricolin: _tant pis pour eux!_

--Mam'selle Rose est bien bonne, reprit la Piaulette. Si elle pouvait,
elle secourrait les malheureux; mais elle ne peut rien, la pauvre
demoiselle, que d'apporter en cachette un peu de pain blanc pour faire
la soupe a mon petit. Et c'est bien malgre moi; car si sa mere la
voyait! oh! la rude femme! Mais le monde est comme ca. Il y a des
mechants et des bons. Ah! voila M. Tailland qui vient. Vous n'attendrez
pas longtemps.

--Piaulette, tu sais ce que je t'ai recommande, dit le meunier en posant
le doigt sur ses levres.

--Oh! repondit-elle, j'aimerais mieux me faire couper la langue que de
dire un mot.

--C'est que, vois-tu....

--Tu n'as pas besoin de m'expliquer le pourquoi et le comment,
Grand-Louis; il suffit que tu me commandes de me taire. Allons, enfants,
dit-elle a ses trois marmots qui jouaient sur la porte; allons-nous-en
voir un peu l'assemblee.

--Cette dame a mis un louis d'or dans la poche de ta petite, lui dit
tout bas le Grand-Louis. Ce n'est pas pour payer ta discretion; elle
sait bien que tu ne la vends pas. Mais c'est qu'elle a vu que tu etais
dans le besoin. Serre-le, l'enfant le perdrait, et ne remercie pas; la
dame n'aime pas les compliments, puisqu'elle s'est cachee en te faisant,
cette charite.

M. Tailland etait un honnete homme, tres-actif pour un Berrichon, assez
capable en affaires, mais seulement un peu trop ami de ses aises. Il
aimait les bons fauteuils, les jolies petites collations, les longs
repas, le cafe bien chaud et les chemins sans cahots pour son cabriolet.
Il ne trouvait rien de tout cela a la fete de Blanchemont. Et cependant,
tout en pestant un peu contre les plaisirs de la campagne, il y restait
volontiers tout le jour pour rendre service aux uns et pour faire ses
affaires avec les autres. En un quart d'heure de conversation, il eut
bientot demontre a Marcelle la possibilite, la probabilite meme de
vendre cher. Mais quant a vendre vite et a etre payee comptant, il
n'etait pas de l'avis du meunier. Rien ne se fait vite dans notre pays,
dit-il. Cependant ce serait une folie de ne pas essayer de gagner
cinquante mille francs sur le prix offert par Bricolin. Je vais y
mettre tous mes soins. Si, dans un mois, je n'ai pas reussi, je vous
conseillerai peut-etre, vu votre position particuliere, de ceder. Mais
il y a cent a parier contre un que d'ici la Bricolin, qui grille d'etre
seigneur de Blanchemont, aura compose avec vous, si vous savez feindre
une grande aprete, qualite sauvage, mais necessaire, dont je vois
bien, Madame, que vous n'etes pas trop pourvue. Maintenant, signez la
procuration que je vous apporte, et je me sauve, parce que je ne veux
pas avoir l'air d'avoir fait concurrence, par mes menees, a mon collegue
M. Varin, que votre fermier aurait bien voulu vous faire choisir.

Grand-Louis reconduisit le notaire jusqu'a la sortie de l'enclos, et
chacun disparut de son cote. Il avait ete convenu que Marcelle sortirait
seule, la derniere, quelques instants plus tard, et qu'elle tiendrait
les _huisseries_ de la maison fermees, afin que si quelque curieux
observait leurs mouvements, on crut la maison deserte.

Ces _huis_ de la chaumiere se composaient d'une seule porte coupee en
deux transversalement, la partie superieure servant de fenetre pour
donner de l'air et du jour. Dans les anciennes constructions de nos
paysans, les croisees independantes de la porte et garnies de vitres
etaient inconnues. Celle de la Piaulette avait ete batie il y a
cinquante ans, pour des gens aises, tandis qu'aujourd'hui les plus
pauvres, pour peu qu'ils habitent une maison neuve, ont des croisees a
espagnolettes et des portes a serrure. Chez la Piaulette, la porte
a deux fins fermait en dedans et en dehors a l'aide d'un _coret_,
c'est-a-dire d'une cheville en bois que l'on plante dans un trou le la
muraille, d'ou vient le vieux mot _coriller_ et _decoriller_, pour dire
fermer et ouvrir.

Lorsque Marcelle se fut renfermee ainsi, elle se trouva dans une
obscurite profonde, et alors elle se demanda quelle pouvait etre
l'existence intellectuelle de gens qui, trop pauvres pour avoir de la
chandelle, etaient obliges, des que la nuit venait, de se coucher en
hiver, ou de se tenir le jour dans les tenebres pour se preserver du
froid. Je me disais, je me croyais ruinee, pensa-t-elle, parce que
j'etais forcee de quitter mon appartement dore, ouate et tendu de soie;
mais que de degres encore a parcourir dans l'echelle des existences
sociales avant d'en venir a cette vie du pauvre qui differe si peu de
celle des animaux! Pas de milieu entre supporter a toute heure les
intemperies du climat, ou s'ensevelir dans le neant de l'oisivete comme
le mouton dans la bergerie! A quoi s'occupe cette triste famille dans
les longues soirees de l'hiver? A parler? Et de quoi parler si ce n'est
de ses maux! Ah! Lemor a raison, je suis trop riche encore pour oser
dire a Dieu que je n'ai rien a me reprocher.

Cependant les yeux de Marcelle s'habituaient a l'obscurite. La porte,
mal jointe, laissait penetrer une lueur vague qui devenait plus claire
a chaque instant. Tout a coup Marcelle tressaillit en voyant qu'elle
n'etait pas seule dans la chaumiere, mais son second frisson ne fut pas
cause par la peur: Lemor etait a ses cotes. Il s'etait cache, a l'insu
de tous, derriere le lit en forme de corbillard, garni de rideaux
de serge. Il s'etait enhardi jusqu'a rechercher un tete-a-tete avec
Marcelle, se disant que c'etait le dernier, et qu'il faudrait partir
apres.

--_Puisque vous voila_, lui dit-elle, dissimulant, avec une tendre
coquetterie, la joie et l'emotion de sa surprise, je veux vous dire
tout haut ce que je pensais. Si nous etions reduits a habiter cette
chaumiere, votre amour resisterait-il a la souffrance du jour et a
l'inaction du soir? Pourriez-vous vivre prive de livres, ou ne pouvant
vous en servir faute d'une goutte d'huile dans la lampe, et de temps aux
heures ou le travail occuperait vos bras? Apres quelques annees
d'ennuis et de privations de tous genres, trouveriez-vous cette demeure
pittoresque dans son delabrement et la vie du pauvre poetique dans sa
simplicite?

--J'avais les memes pensees precisement, Marcelle, et je songeais a vous
demander la meme chose. M'aimeriez-vous si je vous entretenais, par mes
utopies, dans une pareille misere?

--Il me semble que oui, Lemor.

--Et pourquoi doutez-vous de moi? Ah! vous n'etes pas sincere en me
repondant oui!

--Je ne suis pas sincere? dit Marcelle en mettant ses deux mains dans
celles de Lemor. Mon ami, je veux etre digne de vous, c'est pourquoi je
me preserve de l'exaltation romanesque qui peut pousser, meme une femme
du monde, a tout affirmer, a tout promettre, sauf a ne rien tenir, et
a se dire le lendemain: "J'ai compose hier un joli roman." Moi, je
ne passe pas un jour sans adresser a ma conscience les plus severes
interrogations, et je crois etre sincere en vous repondant que je ne
puis me representer une situation, fut-ce l'horreur d'un cachot, ou je
cesserais de vous aimer a force de souffrir!

--O Marcelle! chere et grande Marcelle! Mais pourquoi donc doutez-vous
de moi?

--Parce que l'esprit de l'homme differe du notre. Il est habitue a
d'autres aliments que la tendresse et la solitude. Il lui faut de
l'activite, du travail, l'espoir d'etre utile, non-seulement a sa
famille, mais a l'humanite.

--Aussi, n'est-ce pas un devoir de se precipiter volontairement dans
cette impuissance de la misere!

--Nous vivons donc dans un temps ou les devoirs se contredisent? car on
n'a la puissance de l'esprit qu'avec les lumieres de l'instruction, et
l'instruction qu'avec la puissance de l'argent: et pourtant, tout ce
dont on jouit, tout ce qu'on acquiert, tout ce qu'on possede, est au
detriment de celui qui ne peut rien acquerir, rien posseder des biens
celestes et materiels.

--Vous me prenez par mes propres utopies, Marcelle. Helas! que vous
repondrai-je, sinon que nous vivons, en effet, dans un temps d'enorme
et inevitable inconsequence, ou les bons coeurs veulent le bien et sont
forces d'accepter le mal? On ne manque pas de raisons pour se prouver
a soi-meme, comme font tous les heureux du siecle, qu'on doit soigner,
edifier et poetiser sa propre existence pour faire de soi un instrument
actif et puissant au service de ses semblables; que se sacrifier,
s'abaisser et s'annihiler comme les premiers chretiens du desert, c'est
neutraliser une force, c'est etouffer une lumiere que Dieu avait envoyee
aux hommes pour les instruire et les sauver. Mais que d'orgueil dans ce
raisonnement, tout juste qu'il semble dans la bouche de certains
hommes eclaires et sinceres! C'est le raisonnement de l'aristocratie.
Conservons nos richesses pour faire l'aumone, disent aussi les devots
de votre caste. C'est nous, disent les princes de l'Eglise, que Dieu a
institues pour eclairer les hommes. C'est nous, disent les democrates de
la bourgeoisie, nous seuls, qui devons initier le peuple a la liberte!
Voyez pourtant quelles aumones, quelle education et quelle liberte ces
puissants ont donnees aux miserables! Non! la charite particuliere ne
peut rien, l'Eglise ne veut rien, le liberalisme moderne ne sait rien.
Je sens mon esprit defaillir et mon coeur s'eteindre dans ma poitrine
quand je songe a l'issue de ce labyrinthe ou nous voila engages, nous
autres qui cherchons la verite et a qui la societe repond par des
mensonges ou des menaces. Marcelle, Marcelle, aimons-nous, pour que
l'esprit de Dieu ne nous abandonne pas!

--Aimons-nous, s'ecria Marcelle en se jetant dans les bras de son amant;
et ne me quitte pas, ne m'abandonne pas a mon ignorance, Lemor, car
tu m'as fait sortir de l'etroit horizon catholique ou je faisais
tranquillement mon salut, mettant la decision de mon confesseur
au-dessus de celle du Christ, et me consolant de ne pouvoir etre
chretienne a la lettre, lorsqu'un pretre m'avait dit: _Il est avec le
ciel des accommodements_. Tu m'as fait entrevoir une sphere plus vaste,
et aujourd'hui je n'aurais plus un instant de repos si tu m'abandonnais
sans guide dans ce pale crepuscule de la verite.

--Mais moi, je ne sais rien, repondit Lemor avec douleur. Je suis
l'enfant de mon siecle. Je ne possede pas la science de l'avenir, je ne
sais que comprendre et commenter le passe. Des torrents de lumiere ont
passe devant moi, et comme tout ce qui est jeune et pur aujourd'hui,
j'ai couru vers ces grands eclairs qui nous detrompent de l'erreur sans
nous donner la verite. Je hais le mal, j'ignore le bien. Je souffre, oh!
je souffre, Marcelle, et je ne trouve qu'en toi le beau ideal que je
voudrais voir regner sur la terre. Oh! je t'aime de tout l'amour que les
hommes repoussent du milieu d'eux, de tout le devouement que la societe
paralyse et refuse d'eclairer, de toute la tendresse que je ne puis
communiquer aux autres, de toute la charite que Dieu m'avait donnee pour
toi et pour eux, mais que toi seule comprends et ressens comme moi-meme
lorsque tous sont insensibles ou dedaigneux. Aimons-nous donc sans nous
corrompre en nous melant a ceux qui triomphent, et sans nous abaisser
avec ceux qui se soumettent. Aimons-nous comme deux passagers qui
traversent les mers pour conquerir un nouveau monde, mais qui ne savent
pas s'ils l'atteindront jamais. Aimons-nous, non pour etre heureux
dans l'_egoisme a deux_, comme on appelle l'amour, mais pour souffrir
ensemble, pour prier ensemble, pour chercher ensemble ce qu'a nous deux,
pauvres oiseaux egares dans l'orage, nous pouvons faire, jour par jour,
pour conjurer ce fleau qui disperse notre race, et pour rassembler
sous notre aile quelques fugitifs brises comme nous d'epouvante et de
tristesse!

Lemor pleurait comme un enfant en pressant Marcelle contre son
coeur. Marcelle, entrainee par une sympathie brulante et un respect
enthousiaste, tomba a genoux devant lui comme une fille devant son pere,
en lui disant:

--Sauve-moi, ne me laisse pas perir! Tu etais la, tout a l'heure, tu
m'as entendue consulter un homme d'argent sur des affaires d'argent. Je
me laisse persuader de lutter contre la pauvrete pour sauver mon fils
de l'ignorance et de l'impuissance morale; si tu me condamnes, si tu
me prouves que mon fils sera meilleur et plus grand en subissant la
pauvrete, j'aurai peut-etre l'effroyable courage de faire souffrir son
corps pour fortifier son ame!

--O Marcelle! dit Lemor en la forcant a se rasseoir et en se mettant
a son tour a genoux devant elle, tu as la force et la resolution des
grandes saintes et des fieres martyres du temps passe. Mais ou sont
les eaux du bapteme, pour que nous y portions ton enfant? l'eglise des
pauvres n'est pas edifiee, ils vivent disperses dans l'absence de toute
doctrine, suivant des inspirations diverses; ceux-ci resignes par
habitude, ceux-la idolatres par stupidite, d'autres feroces par
vengeance, d'autres encore avilis par tous les vices de l'abandon et de
l'abrutissement. Nous ne pouvons pas demander au premier mendiant qui
passe d'imposer les mains a ton fils et de le benir. Ce mendiant a trop
souffert pour aimer, c'est peut-etre un bandit! Gardons ton fils a
l'abri du mal autant que possible, enseignons-lui l'amour du bien et le
besoin de la lumiere. Cette generation la trouvera peut-etre. Ce sera
peut-etre a elle de nous instruire un jour. Garde ta richesse, comment
pourrais-je te la reprocher, quand je vois que ton coeur en est
entierement detache et que tu la regardes comme un depot dont le ciel
le demandera compte? Garde ce peu d'or qui te reste. Le bon meunier le
disait l'autre jour: Il est des mains qui purifient comme il en est qui
souillent et corrompent. Aimons-nous, aimons-nous, et comptons que Dieu
nous eclairera quand son jour sera venu. Et maintenant, adieu Marcelle,
je vois que tu desires que ce courage vienne de moi. Je l'aurai. Demain
j'aurai quitte cette douce et belle vallee ou j'ai vecu deux jours si
heureux malgre tout! Dans un an j'y reviendrai: que tu sois dans
un palais ou dans une chaumiere, je vois bien qu'il faut que je me
prosterne a ta porte et que j'y suspende mon baton de pelerin pour ne
jamais le reprendre.

Lemor s'eloigna, et, quelques moments apres, Marcelle quitta la
chaumiere a son tour. Mais quelque precaution qu'elle mit a dissimuler
sa retraite, elle se trouva face a face au bord de l'enclos avec un
enfant de mauvaise mine, qui, tapi derriere le buisson, semblait
l'attendre au passage. Il la regarda fixement d'un air effronte, puis,
comme enchante de l'avoir surprise et reconnue, il se mit a courir dans
la direction d un moulin qui est situe sur la Vauvre de l'autre cote du
chemin. Marcelle, a qui cette laide figure ne parut pas inconnue, se
rappela, apres quelque effort, que c'etait la le _Patachon_ qui l'avait
tout recemment egaree dans la Vallee-Noire et abandonnee dans un
marecage. Cette tete rousse et cet oeil vert de mauvais augure lui
causerent quelques inquietudes, bien qu'elle ne put concevoir quel
interet cet enfant pouvait avoir a surveiller ses demarches.



XXVIII.

LA FETE.

Le meunier etait retourne a la danse, esperant y retrouver Rose
debarrassee de ce qu'il appelait dedaigneusement sa _cousinaille_. Mais
Rose boudait contre ses parents, contre la danse et un peu aussi contre
elle-meme. Elle avait des remords de ne pas se sentir le courage
d'affronter les brocards de sa famille.

Son pere l'avait prise a l'ecart le matin.

--Rose, lui avait-il dit, ta mere t'a defendu de danser avec le
Grand-Louis d'Angibault, moi je te defends de lui faire cet affront.
C'est un honnete homme, incapable de te compromettre; et d'ailleurs, qui
pourrait s'aviser de faire un rapprochement entre toi et lui? Ce serait
trop _inconvenable_, et _au jour d'aujourd'hui_, on ne peut pas supposer
qu'un paysan oserait en conter a une fille de ton rang. Danse donc avec
lui; il ne faut pas humilier ses inferieurs; on a toujours besoin d'eux
un jour ou l'autre, et on doit se les attacher quand ca ne coute rien.

--Mais si maman me gronde? avait dit Rose, a la fois heureuse de cette
autorisation, et blessee du motif qui la dictait.

--Ta mere ne dira rien. Je lui ai fait la morale, avait repondu M.
Bricolin; et en effet, madame Bricolin n'avait rien dit. Elle n'eut ose
desobeir a son seigneur et maitre, qui lui permettait d'etre mechante
avec les autres, a la seule condition qu'elle flechirait devant lui.
Mais comme il n'avait pas juge a propos de l'instruire de ses vues,
comme elle ignorait l'importance qu'il attachait a se conserver
l'alliance du meunier dans l'affaire diplomatique de l'acquisition
du domaine de Blanchemont, elle avait su eluder ses ordres, et sa
condescendance ironique etait plus lacheuse pour le Grand-Louis qu'une
guerre ouverte.

Ennuye de ne pas voir Rose, et comptant sur la protection de son pere,
qu'il avait vu rentrer a la ferme, Grand-Louis s'y rendit, cherchant
quelque pretexte pour causer avec lui et apercevoir l'objet de ses
pensees. Mais il fut assez surpris de trouver dans la cour M. Bricolin
en grande conference avec le meunier de Blanchemont, celui dont le
moulin etait situe au bas du terrier, juste en face de la maison de
la Piaulette. Or, M. Bricolin etait, peu de jours auparavant,
irrevocablement brouille avec ce meunier, qui avait eu quelque temps sa
pratique, et qui, selon lui, l'avait abominablement vole sur son grain.
Ledit meunier, innocent ou coupable, regrettant fort la pratique de la
ferme, avait jure haine et vengeance a Grand-Louis. Il ne cherchait
qu'une occasion de lui nuire, et il venait de la trouver. Le
proprietaire de son moulin etait precisement M. Ravalard, a qui le
meunier d'Angibault avait vendu la caleche de Marcelle. Heureux et fier
d'essayer et de montrer son carrosse a ses vassaux, M. Ravalard, tout
en venant donner le coup d'oeil du maitre aux proprietes qu'il avait
a Blanchemont, mais n'ayant pas de domestique qui sut conduire deux
chevaux a la fois, avait requis les talents du patachon roux qui faisait
le metier de conducteur du louage, et qui se vantait de connaitre
parfaitement les chemins de la Vallee Noire. M. Ravalard etait arrive,
non sans peine, mais du moins sans accident, le matin de ce jour de
fete. Il avait mis ses chevaux a son moulin et n'avait pas fait remiser
_sa carrosse_, afin que, du haut du terrier, tout le monde put la
contempler et savoir a qui elle appartenait.

La vue de cette brillante caleche avait deja fort indispose M. Bricolin,
qui detestait M. Ravalard, son rival en richesse territoriale dans la
commune. Il etait descendu au chemin qui longe la Vauvre pour l'examiner
et la critiquer. Le meunier Grauchon, rival de Grand-Louis, etait venu
lier conversation avec M. Bricolin, sans avoir l'air de se rappeler leur
inimitie, et il n'avait pas manque de le narguer adroitement en lui
faisant comprendre que son maitre etait mieux en position que lui de
rouler carrosse. La-dessus, M. Bricolin de denigrer le carrosse, de
dire que c'etait une vieille voiture du prefet mise a la reforme, une
brouette sans solidite, et qui ne sortirait peut-etre pas de la Vallee
Noire aussi pimpante qu'elle y etait entree. Grauchon de defendre le
discernement de son bourgeois et la qualite de la marchandise; puis
de dire que cela _sortait de chez_ madame de Blanchemont et que le
Grand-Louis avait ete le commissionnaire de cette acquisition. M.
Bricolin, surpris et choque, ecouta les details de l'affaire, et sut que
le meunier d'Angibault avait decide M. Ravalard a s'emparer de cet objet
de luxe en lui disant que cela ferait enrager M. Bricolin. Le fait
n'etait malheureusement que trop vrai. M. Ravalard avait fait
conversation tout le long de son chemin avec le patachon. Celui-ci,
habile a se menager un bon _pourboire_, et voyant le bourgeois enivre de
sa nouvelle voiture, ne lui avait pas parle d'autre chose. Il n'y avait
rien de plus beau, de plus leger, de plus _aimable a conduire_ que cette
voiture-la. Ca devait avoir coute au moins quatre mille francs, et ca en
valait le double dans le pays. M. Ravalard, doucement flatte de
cette naive admiration, avait confie a son guide tous les details de
l'affaire, et ce dernier, en dejeunant au moulin de Blanchemont, en
avait bavarde avec le meunier Grauchon. Voyant la que Grand-Louis
excitait la haine et l'envie, il avait envenime les choses autant pour
le plaisir de jaser et de se faire ecouter, que par suite de la rancune
qu'il gardait au Grand-Louis pour l'avoir raille cruellement le jour de
l'aventure du bourbier.

Peu d'instants apres que M. Bricolin eut quitte Grauchon, le front
plisse et l'air rogue, ledit Grauchon vit entrer Grand-Louis et Marcelle
chez la Piaulette. Ce rendez-vous, qui sentait le mystere, le frappa, et
il se creusa la cervelle pour trouver la une nouvelle occasion de nuire
a son ennemi. Il mit le patachon en embuscade, et, au bout d'une heure,
il sut que le Grand-Louis, un inconnu qui avait l'air d'etre un nouveau
garcon de moulin engage a son service, la jeune dame de Blanchemont et
M. Tailland, le notaire, avaient ete enfermes en grande conference chez
la Piaulette; qu'ils en etaient tous sortis separement et en prenant
d'inutiles precautions pour n'etre pas remarques; enfin, qu'il se
tramait la quelque complot, une affaire d'argent, a coup sur, puisque le
notaire s'en etait mele. Grauchon n'ignorait pas que cet honnete notaire
etait la bete noire et la terreur de Bricolin. Devinant a moitie la
verite, il se hata d'aller informer complaisamment Bricolin de tous ces
details, et de lui faire compliment de la maniere dont son favori le
meunier d'Angibault servait ses interets. C'est cette delation que
Grand-Louis surprit en entrant dans la cour de la ferme.

En toute autre circonstance, notre honnete meunier eut ete droit a son
accusateur et l'eut force a s'expliquer devant lui. Mais voyant Bricolin
lui tourner le dos brusquement, et Grauchon le regarder en dessous d'un
air sournois et railleur, il se demanda avec inquietude quelle grave
question pouvait s'agiter ainsi entre deux hommes qui, la veille, ne _se
seraient pas donne un coup de bonnet derriere l'eglise_, c'est-a-dire
qui ne se seraient pas salues en se rencontrant nez a nez dans le
chemin le plus etroit du bourg. Grand-Louis ne savait pas de quoi il
s'agissait, ni meme s'il etait l'objet de cet _a parte_ affecte; mais sa
conscience lui reprochait quelque chose. Il avait voulu jouer au plus
fin avec M. Bricolin. Au lieu de le repousser avec mepris lorsque
celui-ci lui avait offert de l'argent pour servir ses interets au
detriment de ceux de Marcelle, il avait feint de transiger avec lui pour
une ou deux bourrees avec Rose; il lui avait laisse l'esperance, et,
pour se venger de l'outrage de ses offres, il l'avait trompe.

"Je meriterais bien, pensa-t-il, que ma belle mine fut eventee. Voila ce
que c'est que de _finasser_! Ma mere m'a toujours dit que c'etait une
habitude du pays qui portait malheur, et moi, je n'ai pas su m'en
preserver. Si je m'etais montre honnete homme a ce maudit fermier, comme
je le suis au fond du coeur, il m'aurait hai, mais respecte et peut-etre
craint davantage qu'il ne va le faire a present, s'il decouvre que je
lui ai dit des paroles de Marchois! Grand-Louis, mon ami, tu as fait
une sottise. Toutes les mauvaises actions sont betes; puisses-tu ne pas
boire la tienne!"

Tourmente, intimide et mecontent de lui-meme, il alla rejoindre sa mere
sur le terrier pour lui proposer de la reconduire a Angibault. Les
vepres etaient finies, et la meuniere etait deja partie avec quelques
voisines, recommandant a Jeannie de dire a son maitre de s'amuser encore
un peu, mais de ne pas rentrer trop tard.

Grand-Louis ne sut pas profiter de la permission. Livre a mille
anxietes, il erra jusqu'au coucher du soleil sans prendre gout a rien,
attendant ou que Rose reparut, ou que son pere vint lui faire connaitre
ses intentions.

C'est a l'entree de la nuit que les habitants du hameau s'amusent le
mieux un jour de fete. Les gendarmes, fatigues de n'avoir rien a faire,
commencent a reprendre leurs chevaux; les gens de la ville et des
environs grimpent dans leurs carrioles de toute espece, et s'en vont,
pour eviter les mauvais chemins, de nuit. Les petits marchands plient
bagage, et le cure va souper gaiement avec quelque confrere venu pour
regarder danser, tout en soupirant peut-etre de ne pouvoir prendre part
a ce coupable plaisir. Les indigenes restent donc seuls en possession du
terrain avec celui des menetriers qui n'a pas fait une bonne journee, et
qui s'en dedommage en la prolongeant. La, tous se connaissent, et,
une fois en train, se dedommagent d'avoir ete disperses, observes et
peut-etre railles par les etrangers; car on appelle etrangers, dans la
Vallee-Noire, tout ce qui sort du rayon d'une lieue. Alors, toute la
petite population de la localite se met en danse, meme les vieilles
parentes et amies qu'on n'eut pas ose produire au grand jour, meme la
grosse servante du cabaret, qui s'est evertuee depuis le matin a servir
ses pratiques, et qui retrousse son tablier enfume pour se tremousser
avec des graces surannees; meme le petit tailleur bossu, qui eut fait
rougir les jeunes filles en les embrassant a la _belle heure_, et qui
dit, en fendant sa bouche jusqu'aux oreilles, _qu'a la nuit tous les
chats sont gris_.

Rose, ennuyee de bouder, retrouva l'envie de se divertir lorsque tous
ses parents furent partis. Avant de retourner a la fete, elle voulut
voir la folle, qui avait dormi tout le jour sous la garde de la grosse
Chounette. Elle entra doucement dans sa chambre, et la trouva eveillee,
assise sur son lit, l'air pensif et presque calme. Pour la premiere
fois, depuis bien longtemps, Rose osa lui toucher la main et lui
demander de ses nouvelles, et, pour la premiere fois depuis douze ans,
la folle ne retira pas sa main et ne se retourna pas du cote de la
ruelle avec humeur.

--Ma chere soeur, ma bonne Bricoline, repeta Rose enhardie et joyeuse,
te sens-tu mieux?

--Je me sens bien, repondit la folle d'une voix breve. J'ai trouve en
m'eveillant ce que je cherchais _depuis cinquante-quatre ans_.

--Et que cherchais-tu, ma cherie?

--_Je cherchais la tendresse!_ repondit la Bricoline d'un ton etrange et
en posant un doigt sur ses levres d'un air mysterieux. Je l'ai cherchee
partout: dans le vieux chateau, dans le jardin, au bord du la source,
dans le chemin creux, dans la garenne surtout! Mais elle n'est pas la,
Rose, et tu la cherches en vain, toi-meme. Ils l'ont cachee dans un
grand souterrain qui est sous cette maison, et c'est sous des ruines
qu'on pourra la trouver. Cela m'est venu en dormant, car en dormant
je pense et je cherche toujours. Sois tranquille, Rose, et laisse-moi
seule! Cette nuit, pas plus tard que cette nuit, je trouverai la
tendresse et je l'en ferai part. C'est alors que nous serons riches! _Au
jour d'aujourd'hui_, comme dit ce gendarme qu'on a mis ici pour nous
garder, nous sommes si pauvres que personne ne veut de nous. Mais
demain, Rose, pas plus tard que demain, nous serons mariees toutes les
deux, moi avec Paul, qui est devenu roi d'Alger; et toi avec cet homme
qui porte des sacs de ble et qui te regarde toujours. J'en ferai mon
premier ministre, et son emploi sera de faire bruler a petit feu
ce gendarme qui dit toujours la meme chose et qui nous a fait tant
souffrir. Mais tais-toi, ne parle de cela a personne. C'est un grand
secret, et le sort de la guerre d'Afrique en depend.

Ce discours bizarre effraya beaucoup Rose, et elle n'osa parler
davantage a sa soeur, dans la crainte de l'exalter de plus en plus.
Elle ne voulut pas la quitter que le medecin, qu'on attendait a cette
heure-la, ne fut venu, et meme elle oublia son envie de danser et resta
pensive aupres du lit de la folle, la tete penchee, les deux mains
croisees sur son genou et le coeur rempli d'une tristesse profonde.
C'etait un contraste frappant que ces deux soeurs, l'une si horriblement
devastee par la souffrance, si repoussante dans son abandon d'elle-meme,
l'autre si bien paree, brillante de fraicheur et de beaute; et
cependant, il y avait de la ressemblance dans leurs traits; toutes deux
aussi couvaient, a des degres differents, dans leur sein, _une amour
contrariee_, comme on dit dans le pays; toutes deux etaient tristes et
graves. La moins abattue des deux etait la folle, qui roulait dans son
esprit egare des esperances et des projets fantastiques.

Le medecin arriva tres-exactement. Il examina la folle avec l'espece
d'apathie d'un homme qui n'a rien a esperer, rien a tenter dans un cas
depuis longtemps desespere.

--Le pouls est le meme, dit-il. Il n'y a pas de changement.

--Pardonnez-moi, docteur, lui dit Rose en l'attirant a part. Il y a du
changement depuis hier soir. Elle crie, elle dort, elle parle autrement
que de coutume. Je vous assure qu'il se fait en elle une revolution. Ce
soir, elle cherche a rassembler ses idees et a les exprimer, quoique
ce soient les idees du delire; est-ce, pire, est-ce mieux que son
abattement ordinaire? Qu'en pensez-vous?

--Je ne pense rien, repondit le medecin. On peut s'attendre a tout dans
ces sortes de maladies, et on ne peut rien prevoir. Votre famille a eu
tort de ne pas faire les sacrifices necessaires pour l'envoyer dans un
de ces etablissements ou des gens de l'art s'occupent specialement des
cas exceptionnels. Moi, je ne me suis jamais vante de la guerir, et je
pense que, meme les plus habiles, ne pourraient en repondre aujourd'hui.
Il est trop tard. Tout ce que je desire, c'est que sa manie de silence
et de solitude ne degenere pas en fureur. Evitez de la contrarier et
ne la faites pas parler, afin que sa pensee ne se fixe pas sur un meme
objet.

--Helas! dit Rose, je n'ose vous contredire, et pourtant c'est si
affreux de vivre toujours seule, en horreur a tout le monde! Lorsqu'elle
semble enfin chercher quelque sympathie, quelque pitie, faudra-t-il
opposer a ce besoin d'affection un silence glace? Savez-vous ce qu'elle
me disait tout a l'heure? Elle disait que depuis qu'elle est folle (elle
pretend qu'il y a cinquante-quatre ans), elle etait occupee a chercher
la tendresse. Pauvre fille, il est certain qu'elle ne l'a guere trouvee!

--Et disait-elle cela en termes raisonnables?

--Helas, non! elle y melait des idees effrayantes et des menaces
epouvantables.

--Vous voyez bien que ces epanchements du delire sont plus dangereux
que salutaires. Laissez-la seule, croyez-moi, et, si elle veut sortir,
empechez qu'on ne gene en rien ses habitudes. C'est la seule maniere
d'eviter que la crise d'hier soir ne revienne.

Rose obeit a regret; mais Marcelle, qui desirait se retirer dans sa
chambre pour ecrire et qui voyait sa compagne triste et preoccupee,
la conjura d'aller se distraire, et lui promit qu'au premier cri, au
premier symptome d'agitation de sa soeur, elle l'enverrait avertir par
la petite Fanchon. D'ailleurs, madame Bricolin etait occupee aussi a
la maison, et la grand'mere pressait Rose de venir encore danser une
bourree sous ses yeux avant la cloture de l'assemblee.

--Songe, lui dit-elle, que je compte maintenant les jours de fete, en me
disant chaque annee que je ne verrai peut-etre pas la suivante. Il faut
que je te voie encore danser et t'amuser aujourd'hui, autrement il m'en
roterait une idee triste, et je me figurerais que ca doit me porter
malheur.

Rose ne fit point trois pas sur le terrier sans voir Grand-Louis a ses
cotes.

--Mademoiselle Rose, lui dit-il, votre papa ne vous a-t-il rien dit
contre moi?

--Non. Il m'a, au contraire, presque commande ce matin de danser avec
toi.

--Mais... depuis ce matin?

--Je l'ai a peine vu; il ne m'a pas parle. Il parait tres-occupe de ses
affaires.

--Allons, Louis, dit la grand'mere, tu ne fais donc pas danser Rose? tu
ne vois donc pas qu'elle en a envie?

--Est-ce vrai, mam'selle Rose? dit le meunier en pronant la main de la
jeune fille; auriez-vous fantaisie de danser encore ce soir avec moi?

--Je veux bien danser, repondit-elle avec une nonchalance assez
piquante.

--Si c'est avec quelque autre que moi, dit Grand-Louis en pressant le
bras de Rose sur son coeur agite, dites, j'irai le chercher!

--Cela veut peut-etre dire que vous souhaiteriez que ce ne fut pas vous?
repondit la malicieuse fille en s'arretant.

--Vous pensez ca? s'ecria le meunier transporte d'amour. Eh bien, vous
allez voir si j'ai les jambes engourdies!

Et il l'entraina, il l'emporta presque au milieu de la danse, ou, au
bout d'un instant, oublieux l'un et l'autre de leurs inquietudes et de
leurs chagrins, ils raserent legerement le gazon, en se tenant la main
un peu plus serree que la bourree ne l'exigeait absolument.

Mais cette enivrante bourree n'etait pas finie, que M. Bricolin, qui
avait attendu ce moment pour rendre l'affront plus sanglant a la face de
tout le village, s'elanca au beau milieu des danseurs, et, d'un geste
interrompant la cornemuse, qui eut couvert sa voix:

--Ma fille! s'ecria-t-il en prenant le bras de Rose, vous etes une
honnete et respectable fille; ne dansez donc plus jamais avec des gens
que vous ne connaissez pas!

--Mademoiselle Rose danse avec moi, monsieur Bricolin! repondit
Grand-Louis fort anime.

--C'est a cause de ca que je le lui defends, comme je vous defends, a
vous, de vous permettre de l'inviter, ni de lui adresser la parole, ni
de jamais passer ma porte, ni...

La voix tonnante du fermier fut etouffee par cet exces d'eloquence, et,
la colere le faisant begayer, Grand-Louis l'arreta.

--Monsieur Bricolin, lui dit-il, vous etes le maitre de commander en
pere a votre fille, vous etes le maitre de me defendre votre maison,
mais vous n'etes pas le maitre de m'offenser en public avant de m'avoir
donne une explication en particulier.

--Je suis le maitre de faire tout ce que je veux, reprit Bricolin
exaspere, et de dire a un mauvais sujet tout ce que je pense de lui!

--A qui dites-vous ca, monsieur Bricolin? demanda Grand-Louis, dont les
yeux se remplirent d'eclairs; car bien qu'il se fut dit, des le debut
de cette scene: "Nous y voila! j'ai ce que je merite jusqu'a un certain
point," il lui etait impossible de supporter patiemment un outrage.

--Je dis cela a qui bon me semble! repondit Bricolin d'un air
majestueux, mais, au fond, intimide subitement.

--Si vous parlez a votre bonnet, peu m'importe! reprit Grand-Louis,
essayant de se moderer.

--Voyez un peu cet enrage! repliqua M. Bricolin en se renfoncant dans le
groupe de curieux qui se pressait autour de lui; ne dirait-on pas qu'il
veut m'insulter parce que je lui defends de parler a ma fille? N'en
ai-je pas le droit?

--Oui, oui! vous en avez parfaitement le droit, reprit le meunier en
s'efforcant de s'eloigner; mais non pas sans m'en dire la raison, et
j'irai vous la demander quand vous serez de sang-froid et moi aussi.

--Tu me fais des menaces, malheureux? s'ecria Bricolin alarme; et,
prenant l'assemblee a temoin: "Il me fait des menaces!" ajouta-t-il d'un
ton emphatique, et comme pour invoquer l'assistance de ses clients et de
ses serviteurs contre un homme dangereux.

--Dieu m'en garde! monsieur Bricolin, dit Grand-Louis en haussant les
epaules; vous ne m'entendez pas...

--Et je ne veux pas t'entendre. Je n'ai rien a ecouter d'un ingrat et
d'un faux ami. Oui, ajouta-t-il, voyant que ce reproche causait plus de
chagrin que de colere au meunier, je te dis que tu es un faux ami, un
Judas!

--Un Judas? non, car je ne suis pas un juif, monsieur Bricolin.

--Je n'en sais rien! reprit le fermier, qui s'enhardissait lorsque son
adversaire semblait faiblir.

--Ah! doucement, s'il vous plait, repliqua Grand-Louis d'un ton qui lui
ferma la bouche. Pas de gros mots; je respecte votre age, je respecte
votre mere, et votre fille aussi, plus que vous-meme peut-etre; mais je
ne reponds pas de moi si vous vous emportez trop en paroles. Je pourrais
repondre et faire voir que si j'ai un petit tort, vous en avez un grand.
Taisons-nous, croyez-moi, monsieur Bricolin, ca pourrait nous mener plus
loin que nous ne voulons. J'irai vous parler, et vous m'entendrez.

--Tu n'y viendras pas! Si tu y viens, je te mettrai dehors honteusement,
s'ecria M. Bricolin lorsqu'il vit le meunier, qui s'eloignait a grands
pas, hors de portee de l'entendre. Tu n'es qu'un malheureux, un
trompeur, un intrigant!

Rose qui, pale et glacee de terreur, etait restee jusque-la immobile au
bras de son pere, fut prise d'un mouvement d'energie dont elle-meme ne
se serait pas crue capable un instant auparavant.

--Mon papa, dit-elle en le tirant avec force de la foule, vous etes en
colere, et vous dites ce que vous ne pensez pas. C'est en famille qu'il
faut s'expliquer, et non pas devant tout le monde. Ce que vous faites
la est tres-desobligeant pour moi, et vous n'etes guere soigneux de me
faire respecter.

--Toi, toi? dit le fermier etonne et comme vaincu par le courage de sa
fille. Il n'y a rien contre toi dans tout cela, rien qui doive faire
parler sur ton compte. Je t'avais permis de danser avec ce malheureux,
je trouvais cela honnete et naturel, comme tout le monde doit le
trouver. Je ne savais pas que cet homme-la etait un scelerat, un
traitre, un...

--Tout ce que vous voudrez, mon pere, mais en voila bien assez, dit
Rose en lui secouant le bras avec la force d'un enfant mutine. Et elle
reussit a l'entrainer vers la ferme.



XXIX.

LES DEUX SOEURS.

Madame Bricolin ne s'attendait pas a voir revenir si tot son monde. Son
epoux l'avait consignee a la maison sans lui dire l'esclandre qu'il
meditait; il ne voulait pas qu'elle vint nuire par des criailleries a
la majeste de son role en public. Lors donc qu'elle le vit rentrer,
cramoisi de colere, essouffle, grondant sourdement, et trainant a son
bras Rose tres-animee, tres-oppressee aussi et les yeux gros de larmes
qu'elle ne pouvait retenir, tandis que la grand'mere les suivait en
trottinant et en joignant les mains d'un air consterne, elle recula de
surprise: puis, elevant sa chandelle a la hauteur de leur visage:

--Qu'est-ce qu'il y a donc? dit-elle; qu'est-ce qui vient de se passer?

--Il y a que mon fils a grandement tort, et qu'il parle sans raison,
repondit la mere Bricolin en se laissant tomber sur une chaise.

--Oui, oui, c'est le refrain de la vieille, dit le fermier, a qui la
vue de sa moitie rendit une partie de sa colere. Assez cause! Le souper
est-il pret? Allons, Rose, as-tu faim?

--Non, mon pere, dit Rose assez sechement.

--C'est donc moi qui t'ai coupe l'appetit?

--Oui, mon pere.

--C'est un reproche, ca?

--Oui, mon pere, j'en conviens.

--Ah ca! dis donc, Rose, reprit le fermier, qui avait pour sa fille
autant de condescendance que possible, mais qui, pour la premiere fois,
la voyait un peu revoltee contre lui: tu le prends sur un ton qui ne me
va guere. Sais-tu que ta mauvaise humeur me donnerait a penser? tu ne le
voudrais pas, j'espere?

--Parlez, parlez, mon pere. Dites ce que vous pensez; si vous vous
trompez, mon devoir est de me justifier.

--Je dis, ma fille, que tu aurais mauvaise grace de prendre le parti
d'un manant de meunier, a qui je romprai mon rotin sur le dos un de ces
quatre matins s'il rode autour de ma maison.

--Mon pere, repondit Rose avec feu, j'oserai vous dire, moi,
dussiez-vous me rompre votre baton sur le dos a moi-meme, que tout cela
est cruel et injuste; que je suis humiliee de servir a votre vengeance
en public, comme si j'etais responsable des torts qu'on a ou qu'on n'a
pas envers vous, qu'enfin tout cela me fait de la peine et blesse ma
grand'mere, vous le voyez bien.

[Illustration: La-dessus, M. Bricolin de denigrer le carrosse.]

--Oui, oui, ca m'afflige et ca me fache, dit la mere Bricolin avec son
ton franc et bref, qui cachait cependant une grande douceur et une
grande bonte (et c'est en cela que Rose lui ressemblait, ayant le parler
vif et l'ame tendre). Ca me _saigne l'ame_, continua la vieille, de voir
maltraiter en paroles un honnete garcon que j'aime quasiment comme un de
mes enfants, d'autant plus que je suis amie depuis plus de soixante ans
avec sa mere et avec toute sa famille... Une famille de braves gens,
oui! et a qui Grand-Louis n'est pas fait pour porter deshonneur!

--Ah! c'est donc a propos de ce joli monsieur-la que votre mere grogne,
dit madame Bricolin a son mari, et que votre fille pleure? Regardez-la,
la voila toute larmoyante! Oui-da! vous nous avez embarques dans de
jolies affaires, monsieur Bricolin, avec votre amitie pour ce grand ane!
Vous en voila recompense! Voyez si ce n'est pas une honte de voir votre
mere et votre fille prendre son parti contre vous, et en verser des
larmes comme si... comme si... Vrai Dieu! je ne veux pas en dire plus
long, j'en rougirais!

--Dites tout, ma mere, dites, s'ecria Rose tout a fait irritee.
Puisqu'on est si bien en train de m'humilier aujourd'hui, qu'on ne se
refuse donc rien! Je suis toute prete a repondre si l'on m'interroge
serieusement et sincerement sur mes sentiments pour Grand-Louis.

--Et quels sont vos sentiments, Mademoiselle? dit le fermier courrouce,
en prenant sa plus grosse voix: dites-nous ca bien vite, s'il vous
plait, puisque la langue vous demange.

--Mes sentiments sont ceux d'une soeur et d'une amie, repliqua Rose, et
personne ne m'en fera changer.

--Une soeur! la soeur d'un meunier! dit M. Bricolin en ricanant et en
contrefaisant la voix de Rose; une amie! l'amie d'un paysan! Voila un
beau langage et fort convenable pour une fille comme vous! Le tonnerre
m'ecrase si, au _jour d'aujourd'hui_, les jeunes filles ne sont pas
toutes folles. Rose, vous parlez comme on parlerait aux Petites-Maisons!

En ce moment, des cris percants retentirent dans la chambre de la folle;
madame Bricolin tressaillit, et Rose devint pale comme la mort.

[Illustration: Le chemin etait sombre et desert.]

--Ecoutez! mon pere, dit-elle en saisissant avec force le bras de M.
Bricolin; ecoutez bien, et osez donc rire encore de la folie des jeunes
filles! Plaisantez sur les maisons des fous, vous qui semblez oublier
qu'une fille de _notre rang_ peut aimer un homme sans fortune, jusqu'a
tomber dans un etat pire que la mort!

--Ainsi, elle l'avoue, elle le proclame! s'ecria madame Bricolin,
partagee entre la rage et le desespoir; elle aime ce manant, et elle
nous menace de _tourner_ comme sa soeur!

--Rose! Rose! dit M. Bricolin epouvante, taisez-vous! et vous, Thibaude,
allez-vous-en voir la Bricoline, ajouta-t-il d'un ton imperieux.

Madame Bricolin sortit. Rose restait debout, la figure bouleversee,
effrayee de ce qu'elle venait de dire a son pere.

--Ma fille, tu es malade, dit M. Bricolin tout emu. Il faut reprendre
tes sens.

--Oui, vous avez raison, mon pere, je suis malade, dit Rose fondant en
larmes et en se jetant dans les bras de son pere.

M. Bricolin avait ete effraye, mais il lui etait impossible de
s'attendrir. Il embrassa Rose comme un enfant qu'on apaise, mais non
comme une fille qu'on adore. Il etait vain de sa beaute, de son esprit,
et plus encore de la richesse qu'il voulait placer sur sa tete. Il eut
mieux aime l'avoir mise au monde laide et sotte, mais inspirant l'envie
par son argent, que parfaite et pauvre, et inspirant la pitie.

--Petite, lui dit-il, tu n'as pas le sens commun, ce soir. Va te
coucher, et que ce meunier et vos belles amities te sortent de la
cervelle. Sa soeur t'a nourrie, c'est vrai; mais elle a ete, parbleu!
bien payee. Ce garcon a ete ton camarade d'enfance, c'est encore vrai;
mais il etait notre domestique, et il ne faisait que son devoir en
t'amusant. Il me plait de le chasser au _jour d'aujourd'hui_, parce
qu'il m'a joue un vilain tour: c'est ton devoir de trouver que j'ai
raison.

--Oh! mon pere, dit Rose en pleurant toujours dans les bras du fermier,
vous revoquerez cet ordre-la. Vous lui permettrez de se justifier, car
il n'est pas coupable, c'est impossible, et vous ne me forcerez pas a
humilier mon ami d'enfance, le fils de la bonne meuniere qui m'aime
tant!

--Rose, tout ca commence a m'ennuyer particulierement, repondit Bricolin
en se debarrassant des caresses de sa fille. C'est trop bete qu'il
faille faire une affaire de famille de l'expulsion d'un pareil
_va-nu-pieds_. Allons, flanque-moi la paix, je te prie. Ecoute comme ta
pauvre soeur _braille_, et ne t'occupe pas tant d'un etranger quand le
malheur est dans notre maison.

--Oh! si vous croyez que je n'entends pas la voix de ma soeur, dit Rose
avec une expression effrayante, si vous croyez que ses cris ne disent
rien a mon ame, vous vous trompez, mon pere! je les entends bien, et je
n'y pense que trop!

Rose sortit en chancelant, mais comme elle se dirigeait vers la chambre
de sa soeur, on l'entendit rouler sur le plancher du corridor. Les deux
dames Bricolin accoururent effrayees. Rose etait evanouie et comme
morte.

On s'empressa de porter Rose dans la chambre ou Marcelle ecrivait en
l'attendant, sans se douter de l'orage ou s'agitait sa pauvre amie.
Elle l'entoura des plus tendres soins et eut seule la presence d'esprit
d'envoyer voir dans le bourg si le medecin n'etait pas reparti. Il vint,
et trouva la jeune fille dans une violente contraction nerveuse. Elle
avait les membres raidis, les dents serrees, les levres bleuatres. La
connaissance lui revint quand on eut execute quelques prescriptions;
mais son pouls passa d'une atonie effrayante a une ardente energie.
La fievre brillait dans ses grands yeux noirs, et elle parlait avec
agitation, sans trop savoir a qui. Frappee de lui entendre prononcer
plusieurs fois de suite le nom de Grand-Louis, Marcelle reussit a
eloigner ses parents alarmes et a rester seule avec elle, tandis que
le medecin se rendait aupres de mademoiselle Bricolin l'ainee, qui
commencait a presenter des symptomes de fureur comme la veille.

--Ma chere Rose, dit Marcelle en pressant sa compagne dans ses bras,
vous avez du chagrin, c'est la cause de votre mal. Apaisez-vous; demain
vous me conterez tout cela, et je ferai tout au monde pour voir cesser
vos peines. Qui sait si je ne trouverai pas quelque moyen?

--Ah! vous etes un ange, vous, repondit Rose en se jetant a son cou.
Mais vous ne pouvez rien pour moi. Tout est perdu, tout est rompu, Louis
est chasse de la maison; mon pere, qui le protegeait ce matin, le hait
et le maudit ce soir. Je suis trop malheureuse, en verite!

--Vous l'aimez donc bien? dit Marcelle etonnee.

--Si je l'aime! s'ecria Rose; puis-je ne pas l'aimer! Et quand donc en
avez-vous doute?

--Hier encore, Rose, vous n'en conveniez pas.

--C'est possible, je n'en serais peut-etre jamais convenue si on ne
l'eut pas persecute, si on ne m'eut pas poussee a bout comme on l'a
fait aujourd'hui. Imaginez-vous, dit-elle en parlant d'une maniere
precipitee, et en tenant a deux mains son front brulant, qu'ils ont
cherche a l'humilier devant moi, a l'avilir a mes yeux, parce qu'il
est pauvre et qu'il ose m'aimer! Ce matin, quand on l'accablait de
railleries, j'etais lache; j'etais en colere, et je n'osais pas le
faire paraitre. Je l'ai laisse vilipender sans songer a le defendre, je
rougissais presque de lui. Et puis je suis rentree, prise tout a coup
d'un grand mal de tete, et me demandant si j'aurais jamais la force de
braver pour lui tant d'insultes. Je me suis figure que je ne voulais
plus l'aimer, et alors il m'a semble que j'allais mourir, que cette
maison, qui m'a toujours semble belle, parce que j'y ai ete elevee et
que je m'y trouvais heureuse, devenait noire, malpropre, triste et laide
comme elle vous le parait sans doute a vous-meme. Je me suis crue dans
une prison, et ce soir, quand ma pauvre soeur me disait dans sa folie
que notre pere etait un gendarme qui nous gardait a vue pour nous faire
souffrir, il y a eu instant ou j'etais comme folle aussi, et ou je me
figurais voir tout ce que voyait ma soeur. Oh! que cela m'a fait de mal!
Et quand j'ai repris ma raison, j'ai bien senti que sans mon pauvre
Louis il n'y avait pour moi rien d'agreable, rien de supportable dans ma
vie. C'est parce que je l'aime que j'ai accepte gaiement jusqu'a ce jour
toutes mes peines, l'humeur terrible de ma mere, l'insensibilite de mon
pere, le fardeau de notre richesse, qui ne fait que des malheureux et
des jaloux autour de nous, et le spectacle des maladies affreuses qui
frappent depuis si longtemps sous mes yeux ma soeur et mon grand-pere.
Tout cela m'a paru hideux quand je me suis vue seule, n'osant plus
aimer, et forcee de subir tout cela sans la consolation d'etre cherie
par un etre beau, noble, excellent, dont l'attachement me dedommageait
de tout. Oh! c'est impossible! je l'aime, je ne veux plus essayer de
m'en guerir. Mais j'en mourrai, voyez-vous, madame Marcelle; car ils
l'ont chasse, et, j'aurai beau souffrir, ils seront impitoyables. Je ne
pourrai plus le voir; si je lui parle en secret, ils me gronderont et me
persifleront jusqu'a ce que j'aie perdu la tete... Ma pauvre tete, que
je croyais si saine, si forte, et qui me fait tant de mal qu'il me
semble qu'elle se brise... Oh! je ne me laisserai pas devenir comme ma
soeur, n'ayez pas peur de moi, ma chere madame Marcelle! Je me tuerai
plutot si je sens que son mal me gagne. Mais cela ne se gagne pas,
n'est-il pas vrai?... Pourtant, quand je l'entends crier, cela me
dechire le coeur, cela fait passer du feu et de la glace dans mon sang.
Une soeur, une pauvre soeur! c'est le meme sang que nous, et son mal se
ressent dans notre corps comme dans notre ame! Oh ciel! Madame, oh!
mon Dieu, l'entendez-vous? Tenez! ils ont beau fermer les portes, je
l'entends encore, je l'entends toujours!... Comme elle souffre, comme
elle aime, comme elle appelle! ma soeur, o ma pauvre amie, que j'ai vue
si belle, si sage, si douce, si gaie, et qui rugit a present comme une
louve!...

La pauvre Rose eclata en sanglots, et peu a peu ses larmes, longtemps
etouffees par un violent effort de sa volonte, devenaient des cris
inarticules, puis des cris percants. Sa figure s'alterait, ses yeux
egares semblaient rentrer et s'eteindre, ses mains crispees pressaient
les bras de Marcelle jusqu'a les meurtrir, et elle finit par cacher sa
figure dans son oreiller en criant d'une maniere dechirante, imitant par
un instinct fatal et irresistible les cris effroyables de sa malheureuse
soeur.

La famille, frappee de cet echo sinistre, quitta l'ainee pour la
cadette. Le medecin accourut, et, sachant ce qui s'etait passe,
n'attribua pas seulement cette violente attaque de nerfs a l'impression
produite sur l'imagination de Rose par la demence de sa soeur ainee. Il
reussit a la calmer; mais lorsqu'il se retrouva seul avec les Bricolin,
il leur parla assez severement:--Vous avez commis une longue imprudence,
leur dit-il, d'elever cette jeune fille en presence d'un aussi triste
spectacle. Il serait opportun de l'y soustraire, d'envoyer l'ainee dans
un etablissement d'alienes, et de marier la cadette pour dissiper la
melancolie qui pourrait bien s'emparer d'elle.

--Comment, monsieur Lavergne! mais certainement! dit madame Bricolin,
nous ne demandons qu'a la marier. Elle en a trouve dix fois l'occasion,
et, aujourd'hui encore, nous avions la son cousin Honore, qui est
un tres-bon parti; il aura bien un jour cent mille ecus. Si elle le
voulait, il ne demanderait pas mieux et nous aussi, mais elle ne veut
pas en entendre parler; elle refuse tous ceux que nous lui presentons!

--C'est peut-etre que vous ne lui presentez pas celui qui lui plairait,
repondit le docteur. Je n'en sais rien, et je ne me mele pas de vos
affaires; mais vous savez bien la cause du malheur de l'autre, et je
vous conseille fort de vous conduire autrement avec celle-ci.

--Oh! celle-ci, dit M. Bricolin, ce serait trop grand dommage, une si
belle fille, hein, monsieur le docteur?

--L'autre aussi etait une belle fille; vous ne vous en souvenez pas!

--Mais enfin, Monsieur, dit madame Bricolin plus irritee que penetree de
la franchise du docteur, est-ce que vous croiriez que ma fille n'aurait
pas la tete saine? Le malheur de l'autre est un accident, un chagrin
qu'elle a eu de la mort de son amant...

--Que vous ne lui aviez pas permis d'epouser!

--Monsieur, vous n'en savez rien; nous le lui aurions peut-etre permis,
si nous avions su que ca devait tourner si mal. Mais Rose, Monsieur,
c'est une fille bien organisee, bien raisonnable, et, Dieu merci, ce
n'est pas un mal hereditaire chez nous. Il n'y a jamais eu de fous, que
je sache, dans la famille des Bricolin ni dans celle des Thibaut! Moi,
j'ai toujours eu la tete froide et forte; j'ai d'autres filles qui sont
comme moi: je ne concois pas pourquoi Rose ne l'aurait pas aussi bonne
que les autres.

--Vous en penserez ce que vous voudrez, reprit le medecin; mais je
vous declare que vous jouez gros jeu si vous contrariez jamais les
inclinations de votre fille cadette. C'est un temperament nerveux des
mieux conditionnes, et assez semblable a celui de l'ainee. De plus, la
folie, si elle n'est pas hereditaire, est contagieuse....

--Oh! nous enverrons l'autre dans une maison de sante; nous nous
deciderons a cela quoi qu'il en puisse couter, dit madame Bricolin.

--Et il ne faut pas contrarier Rose, entends-tu, ma femme? dit le
fermier en se versant du vin a pleins verres pour s'etourdir sur ses
chagrins domestiques. Il y a des acteurs a la Chatre, il faudra la mener
voir la comedie. Nous lui acheterons une robe neuve, deux s'il faut.
Nous avons, sapredie, bien le moyen de ne lui rien refuser!...

M. Bricolin fut interrompu par madame de Blanchemont, qui lui demandait
un entretien particulier.



XXX.

LE CONTRAT

--Monsieur Bricolin, dit Marcelle en suivant le fermier dans une espece
de cabinet sombre et mal range ou il entassait ses papiers pele-mele
avec divers instruments aratoires et ses echantillons de semence,
etes-vous dispose a m'ecouter avec calme et douceur?

Le fermier avait beaucoup bu pour se donner de l'aplomb avant d'aller
insulter Grand-Louis sur le terrier. En revenant, il avait encore bu
pour se calmer et se rafraichir. En troisieme lieu, il avait bu pour
conjurer la tristesse repandue autour de lui et chasser les idees noires
qui le gagnaient. Son pichet de faience a fleurs bleues, en permanence
sur la table de la cuisine, lui servait ordinairement de contenance ou
de stimulant contre la premiere pesanteur de l'ivresse. Quand il se vit
seul avec la dame de Blanchemont et prive du secours de son vin blanc,
il se sentit mal a l'aise, fit machinalement le mouvement de chercher
sur sa table a ecrire un verre qui ne s'y trouvait point, et, en voulant
offrir une chaise, il en fit tomber deux. Marcelle s'apercut alors que
ses jambes, sa face rouge, sa langue et son cerveau etaient passablement
avines, et, malgre le degout que lui inspirait ce redoublement d'attrait
du personnage, elle resolut d'affronter une franche explication avec
lui, se rappelant le proverbe _in vino veritas_.

Voyant qu'il avait a peine entendu ses premieres paroles, elle revint a
l'assaut.--Monsieur Bricolin, lui dit-elle, j'ai eu le, plaisir de
vous demander si vous etiez dispose a ecouter avec bienveillance et
tranquillite une demande assez delicate que j'ai a vous faire.

--Qu'est-ce qu'il y a, Madame? repondit le fermier d'un ton peu
gracieux, mais sans energie. Il en voulait beaucoup a Marcelle, mais il
etait trop appesanti pour le lui temoigner.

--Il y a, monsieur Bricolin, reprit-elle, que vous avez chasse de votre
maison le meunier d'Angibault, et que je desirerais savoir la cause de
votre mecontentement contre lui.

Bricolin fut etourdi de cette franche maniere d'aborder la question. Il
y avait dans l'exterieur de Marcelle une sincerite hardie qui le genait
toujours, et surtout dans un moment ou il n'avait pas le libre exercice
de ses facultes. Domine comme par une volonte superieure a la sienne, il
fit le contraire de ce qu'il eut fait a jeun, il dit la verite.

--Vous la savez, Madame, repondit-il, la cause de mon mecontentement! je
n'ai pas besoin de vous la dire.

--C'est donc moi? dit madame de Blanchemont.

--Vous? non. Je ne vous accuse pas. Vous songez a vos propres interets,
c'est tout simple, comme je songe aux miens... mais je trouve que c'est
le fait d'une canaille de faire semblant d'etre mon ami, et d'aller,
pendant ce temps-la, vous donner des conseils contre moi. Ecoutez-les,
profitez-en, payez-les bien, vous n'en manquerez pas. Mais moi, je mets
a la porte l'ennemi qui me nuit aupres de vous. Voila!... Tant pis pour
ceux qui le trouvent mauvais... Je suis le maitre chez moi; car enfin,
voyez-vous, madame de Blanchemont, je vous le dis, chacun pour soi!...
Vos interets sont vos interets a vous, mes interets sont mes interets a
moi. La canaille est de la canaille... Au _jour d'aujourd'hui_, chacun
songe a soi. Je suis le maitre dans ma maison et dans ma famille, vous
avez vos interets comme j'ai les miens; pour des conseils contre moi,
vous n'en manquerez guere, je vous le dis....

Et M. Bricolin continua ainsi pendant dix minutes a se repeter
fastidieusement sans s'en apercevoir, perdant a chaque parole le
souvenir d'avoir dit deja cent fois la meme chose.

Marcelle, qui avait vu rarement de pres des gens ivres, et qui n'avait
jamais cause avec aucun, l'ecoutait avec etonnement, se demandant s'il
etait devenu tout a coup idiot, et songeant avec effroi que le sort
de Rose et de son amant dependait d'un homme dur et opiniatre a jeun,
stupide et sourd quand le vin avait apaise sa rudesse. Elle le laissa
ressasser pendant quelque temps les memes lieux communs ignobles, puis,
voyant que cela pouvait durer jusqu'a ce que le sommeil le prit sur sa
chaise, elle essaya de le degriser en touchant brusquement la corde la
plus sensible.

--Voyons, monsieur Bricolin, dit-elle en l'interrompant, vous voulez
absolument acheter Blanchemont? Et si j'acceptais le prix que vous m'en
offrez, seriez-vous encore fache?

Bricolin fit un effort pour relever ses paupieres dilatees, et pour
regarder fixement Marcelle qui, de son cote, le regardait avec,
attention et assurance. Peu a peu l'oeil du fermier s'eclaircit, sa face
lourde et gonflee parut se raffermir, et on eut dit qu'un voile tombait
de dessus ses traits. Il se leva et fit deux ou trois tours dans la
chambre, comme pour essayer ses jambes et rassembler ses idees. Il
craignait de rever. Quand il revint s'asseoir vis-a-vis de Marcelle, son
attitude etait solide et son teint presque pale.

--Pardon, madame la baronne, lui dit-il, qu'est-ce que vous m'avez fait
l'honneur de me dire?

--Je dis, reprit Marcelle, que je suis capable de vous laisser ma terre
pour deux cent cinquante mille francs, si....

--Si quoi? demanda Bricolin d'un ton bref et avec un regard de lynx.

--Si vous voulez me promettre de ne pas faire le malheur de votre fille.

--Ma fille! Qu'est-ce que ma fille a a faire dans tout cela?

--Votre fille aime le meunier d'Angibault; elle est fort malade, elle
peut en perdre la raison comme sa soeur. Entendez-vous, comprenez-vous,
monsieur Bricolin?

--J'entends, et ne comprends guere. Je vois bien que ma fille a une
espece d'amourette dans la tete. Ca peut passer d'un jour a l'autre,
comme ca est venu. Mais quel si grand interet portez-vous a ma fille?

--Que vous importe? Puisque vous ne comprenez pas qu'on puisse avoir de
l'amitie et de la compassion pour une fille charmante qui souffre, vous
comprenez du moins l'avantage d'etre proprietaire de Blanchemont?

--C'est un jeu, madame la baronne. Vous vous moquez de moi. Vous avez
parle aujourd'hui a mon plus grand ennemi, a Tailland le notaire, qui
vous aura certainement conseille de me tenir la dragee haute!

--Sans aucune animosite contre vous, il m'a donne les renseignements
necessaires sur ma position. Or, je sais que je pourrais trouver un
acquereur tres-prochainement, et vous tenir, comme vous dites, la dragee
tres-haute.

--Et c'est le meunier d'Angibault qui vous a procure ce bon
conseiller-la en cachette de moi?

--Qu'en savez-vous? Vous pourriez vous tromper. D'ailleurs, toute
explication a ce sujet est inutile; si je me contente de vos offres, que
vous importe le reste?

--Mais le reste... le reste, c'est qu'il faut que ma fille epouse un
meunier!

--Votre pere l'etait avant d'entrer comme fermier chez mes parents.

--Mais il a ramasse du bien, et, au _jour d'aujourd'hui_, je suis en
position d'avoir un gendre qui m'aidera a acheter votre terre.

--A l'acheter trois cent mille francs, et peut-etre plus?

--C'est donc une condition _sinet quoi nomme_? Vous voulez que ce
meunier epouse ma fille? Quel interet avez-vous a cela?

--Je vous l'ai dit, l'amitie, le plaisir de faire des heureux, toutes
choses qui vous paraissent bizarres; mais chacun son caractere.

--Je sais bien que defunt M. le baron votre mari aurait donne dix mille
francs d'un mauvais cheval, quarante mille francs d'une mauvaise fille,
quand ca lui passait par la tete. Ce sont des fantaisies de noble; mais
enfin ca se concoit, c'etait pour lui, ca lui procurait de l'agrement:
au lieu que faire un sacrifice purement pour le plaisir des autres, a
des gens qui ne vous tiennent en rien, que vous connaissez a peine....

--Vous me conseillez donc de ne pas le faire?

--Je vous conseille, dit vivement Bricolin effraye de sa maladresse, de
faire ce qui vous plait! On ne dispute pas des gouts et des idees; mais
enfin!...

--Mais enfin, vous vous mefiez de moi, cela est clair. Vous ne me croyez
pas sincere dans mes propositions?

--Dame, Madame! quelle garantie eu aurais-je? C'est une fantaisie de
reine qui peut vous passer d'un moment a l'autre.

--C'est pourquoi vous devriez vous hater de me prendre au mot.

"Elle a pardieu raison, se dit M. Bricolin; dans sa folie, elle a plus
de sang-froid que moi."

--Voyons, madame la baronne, dit-il, quelle garantie me donneriez-vous?

--Un engagement ecrit.

--Signe?

--A coup sur.

---Et moi, je vous promettrais de donner ma fille en mariage a votre
protege?

--Vous m'en donneriez d'abord votre parole d'honneur.

--D'honneur? et puis apres?

--Et puis tout de suite vous iriez, en presence de votre mere, de votre
femme et de moi, la donner a Rose.

--Ma parole d'honneur? Rose est donc bien amourachee?

--Enfin, consentez-vous?

--S'il ne faut que cela pour lui faire plaisir, a cette petite!...

--Il faut plus encore....

--Quoi donc?

--Il faut tenir votre parole.

La figure du fermier s'altera.

--Tenir ma parole... tenir ma parole! dit-il; vous en doutez donc?

--Pas plus que vous ne doutez de la mienne; mais, comme vous me demandez
un ecrit, je vous en demanderais un aussi.

--Un ecrit comme quoi tourne?

--Une promesse de mariage que je redigerais moi-meme, que Rose
signerait; et que vous signeriez aussi.

--Et si Rose allait me demander une dot apres tout cela?

--Elle y renoncerait par ecrit.

"Ce serait une fameuse economie, pensa le fermier, Cette diable de
dot qu'il aurait fallu fournir d'un jour a l'autre m'aurait empeche
peut-etre d'acheter Blanchemont. Ne pas doter et avoir Blanchemont pour
deux cent cinquante mille francs, c'est cent mille francs de profit.
Allons, il n'y a pas a barguigner. Avec ca que si Rose devenait folle,
il faudrait bien renoncer a trouver un gendre... et puis payer un
medecin a l'annee.... Et puis enfin, c'est trop triste; ca me ferait
trop de peine de la voir devenir laide et malpropre comme sa soeur. Ca
serait une honte pour nous d'avoir deux filles folles. Celle-la sera
drolement etablie, mais la seigneurie de Blanchemont peut replatrer
bien des choses. On critiquera d'un cote, on nous jalousera de l'autre.
Allons, soyons bon pere. L'affaire n'est pas mauvaise."

--Madame la baronne, dit-il, si nous essayions de voir comment on
pourrait tourner cet ecrit-la? C'est un drole de marche tout de meme, et
je n'en ai jamais vu de modele.

--Ni moi non plus, repondit madame de Blanchemont, et je ne sais s'il en
existe dans la legislation moderne. Mais, qu'importe? avec du bon sens
et de la loyaute, vous savez qu'on peut rediger un acte plus solide que
tous ceux des gens du metier.

--Ca se voit tous les jours. Un testament, par exemple! le papier timbre
meme n'y fait rien. Mais j'en ai ici. J'en ai toujours. On doit toujours
avoir de ca sous la main.

--Laissez-moi faire un brouillon sur papier libre, monsieur Bricolin, et
faites-en un de votre cote: nous comparerons, nous discuterons s'il y a
lieu, et nous transcrirons sur papier marque.

--Faites, faites, Madame, repondit Bricolin, qui savait a peine ecrire.
Vous avez plus d'esprit que moi, vous tournerez ca mieux que moi, et
puis nous verrons.

Pendant que Marcelle ecrivait, M. Bricolin chercha dans un coin une
cruche d'eau, et, sans etre apercu, il la posa sur une encoignure,
s'inclina et en avala une certaine quantite. "Il s'agit d'avoir sa tete,
pensait-il; il me semble bien que c'est revenu; mais de l'eau froide
dans le sang, c'est tres-bon en affaires, ca rend prudent et mefiant."

Marcelle, inspiree par son coeur, et douee d'ailleurs d'une grande
lucidite d'intelligence dans ses genereuses resolutions, redigea un
ecrit qu'un legiste eut pu regarder comme un chef-d'oeuvre de clarte,
quoiqu'il fut ecrit en bon francais, qu'il n'y eut pas un mot de l'argot
consacre, et qu'il fut empreint de la plus admirable bonne foi. Quand
Bricolin en eut ecoute la lecture, il fut frappe de la precision de cet
acte, qu'il n'eut pas dicte, mais dont il comprenait fort bien la valeur
et les consequences.

"Le diable soit des femmes! pensa-t-il. On a bien raison de dire que,
quand par hasard elles s'entendent aux affaires, elles en remontreraient
au plus malin d'entre nous. Je sais bien que, quand je consulte la
mienne, elle s'apercoit toujours de ce qui peut laisser une porte
ouverte en ma faveur ou a mon detriment. Je voudrais qu'elle fut la!
Mais elle nous retarderait par ses objections. Nous verrons bien quand
il sera question de signer. Qu'est-ce qui croirait pourtant que cette
jeune dame-la, qui est une liseuse de romans, une republicaine et un
cerveau brule, est capable de faire si sagement une folie? J'en perdrai
la tete d'etonnement. Buvons encore un verre d'eau. Pouah! que c'est
mauvais! que de bon vin il me faudra boire apres le marche pour me
refaire l'estomac!"



XXXI.

ARRIERE-PENSEE.

Ca me parait sans objection, dit M. Bricolin quand il eut ecoute
attentivement une seconde et une troisieme lecture de l'acte, tout en
suivant avec ses yeux, qui s'agrandissaient et s'eclaircissaient a
chaque ligne, le texte que Marcelle tenait entre eux deux. Il n'y a
qu'une petite chose que je trouve a redire, c'est le prix, madame
Marcelle; vrai, c'est trop cher de vingt mille francs. Je ne
reflechissais pas d'abord quel tort pouvait me faire le mariage de
ma fille avec ce meunier. On va dire que je suis ruine, puisque je
l'etablis si miserablement. Ca m'otera mon credit. Et puis, ce garcon
n'a pas de quoi acheter les presents de noce. C'est encore une depense
de huit ou dix mille francs qui retombera a ma charge. Rose ne peut pas
se passer d un joli trousseau.... Je suis sur qu'elle y tient!

--Je suis sure, moi, qu'elle n'y tient pas, dit Marcelle. Ecoutez,
monsieur Bricolin, elle pleure! l'entendez-vous?

--Je ne l'entends pas, Madame, je crois que vous vous trompez.

--Je ne me trompe pas, dit Marcelle en ouvrant la porte; elle souffre,
elle sanglote, et sa soeur crie! Comment, vous hesitez, Monsieur? Vous
trouvez le moyen de vous enrichir en lui rendant la sante, la raison, la
vie peut-etre, et, dans un moment pareil, vous songez a gagner encore
sur votre marche! Vraiment! ajouta-t-elle avec indignation, vous n'etes
pas un homme, vous n'avez pas d'entrailles! Prenez garde que je ne me
ravise, et que je ne vous abandonne aux calamites qui pesent sur votre
famille comme un chatiment de votre avarice!

De cette sortie vehemente, le fermier n'entendit clairement que la
menace de rompre le marche.

--Allons, Madame, passez-moi dix mille francs, dit-il, et c'est conclu.

--Adieu! dit Marcelle. Je vais voir Rose; faites vos reflexions, les
miennes sont faites; je ne changerai rien a mes conditions. J'ai un
fils, et je n'oublie pas qu'en songeant aux autres, je ne dois pas trop
le sacrifier.

--Rasseyez-vous donc, madame Marcelle, et laissons dormir la pauvre
Rose. Elle est si malade!

--Allez donc la voir vous-meme! dit Marcelle avec feu; vous vous
convaincrez qu'elle ne dort pas. Peut-etre que ses souffrances vous
feront souvenir que vous etes son pere.

--Je m'en souviens, repondit Bricolin effraye de la pensee que Marcelle
pourrait bien changer d'avis s'il lui donnait le temps de la reflexion.
Allons, Madame, baclons cet acte-la, afin de pouvoir en porter la
nouvelle a Rose et la guerir.

--J'espere, Monsieur, que vous lui donnerez votre consentement pur et
simple, et qu'elle ne saura jamais que je vous l'ai achete.

--Vous ne voulez pas qu'elle sache que c'est une condition entre nous?
Ca m'arrange! Alors, il est inutile qu'elle signe l'ecrit.

--Pardon, elle le signera sans le bien comprendre. Ce sera une espece de
dot que j'aurai faite a son fiance.

--Ca revient au meme. Mais, moi, ca m'est egal; Rose est assez
raisonnable pour comprendre que je ne pouvais pas la marier si betement
sans lui en faire retirer quelque avantage dans l'avenir. Mais le
paiement, madame Marcelle, vous exigez donc qu'il se fasse comptant?

--Vous m'avez dit que vous etiez en mesure.

--Sans doute, je le suis! Je viens de vendre une grosse metairie qui
etait trop loin de mes yeux, et dont j'ai touche, il y a huit jours,
le paiement integral; chose qui ne se fait guere dans notre pays;
mais c'est un grand seigneur qui m'a achete ca, et ces gens-la ont du
comptant a pleins coffres. C'est un pair de France, c'est monsieur le
duc de ***, qui voulait faire un parc sur mes terres et s'arrondir. Ca
lui convenait, j'ai vendu cher, comme de juste!

--N'importe, vous avez les fonds?

--Je les ai en portefeuille, en beaux billets de banque, dit Bricolin en
baissant la voix. Je vas vous les faire voir pour que vous n'ayez pas de
souci.

Et apres avoir ete fermer les portes au verrou, il tira de sa ceinture
un enorme portefeuille de cuir gras et luisant, ou s'amoncelait une
quantite de billets sur la banque de France. Etonne de l'air indifferent
avec lequel Marcelle les comptait:

--Oh! dit-il, ca fait fremir d'avoir tant d'argent que ca a la fois!
Heureusement qu'il n'y a plus de chauffeurs, et qu'on peut se risquer a
garder ca quelques jours sans le placer. Je porte ca tout le jour sur
moi; la nuit, je le mets sous mon oreiller, je dors dessus. Il me tarde
tant de m'en debarrasser! Si je n'avais pas fait affaire avec vous tout
de suite, j'aurais achete un coffre de fer pour le serrer, en attendant
le placement, car de confier ca a des notaires ou a des banquiers, pas
si bete! Aussi, je voudrais que nous pussions bacler notre marche ce
soir, afin de n'avoir plus a garder ce tresor.

--J'espere bien que nous allons terminer de suite, dit Marcelle.

--Mais quoi! sans consulter? et ma femme? et mon notaire?

--Votre femme est ici; quant a votre notaire, si vous l'appelez, il faut
que j'appelle aussi le mien.

--Ces diables de notaires gateront tout, croyez-moi, Madame! J'en sais
aussi long qu'eux, et vous aussi, car notre acte est bon, et si nous le
faisons enregistrer, il nous en coutera diablement.

--Passons-nous donc de cette formalite. Je vous vendrai, comme on dit,
de la main a la main.

--Un marche si important! ca fait fremir cependant! Mais ceci n'est
qu'une promesse apres tout: si nous la signions?

--C'est une promesse qui vaut acte. Je suis prete a la signer. Allez
chercher votre femme.

--"Il le faut bien, se dit Bricolin. Pourvu que ca ne prenne pas trop de
temps et que le vent ne tourne pas pendant une heure de dispute que
la Thibaude va peut-etre me chercher!" Vous allez voir Rose, madame
Marcelle? Ne lui dites rien encore.

--Je m'en garderai bien! mais vous me permettez de lui faire entrevoir
quelque esperance de votre consentement?

--Au point ou nous en sommes, ca se peut, repondit Bricolin, s'avisant
avec sagacite que la vue de Rose et de ses larmes etait le meilleur
moyen d'entretenir Marcelle dans ses genereuses intentions.

M. Bricolin trouva sa femme dans des dispositions bien differentes de
celles qu'il prevoyait. Madame Bricolin etait dure, acariatre; mais,
quoique plus avare que son mari dans les details de la vie, elle etait
peut-etre moins cupide quant a l'ensemble; plus amere dans ses paroles,
plus insensible en apparence, elle etait plus capable que lui d'un bon
mouvement dans l'occasion. D'ailleurs, elle etait femme, et le sentiment
maternel, pour etre cache sous des formes acerbes, n'en etait pas moins
vivant dans son sein.

--Monsieur Bricolin, dit-elle en venant a sa rencontre et en s'enfermant
avec lui dans la cuisine ou brulait tristement une maigre chandelle, tu
me vois dans la peine. Rose est plus malade que tu ne penses. Elle ne
fait que crier et pleurer comme si elle avait perdu la tete. Elle aime
ce meunier; c'est comme une punition de Dieu pour nos peches. Mais le
mal est fait, son coeur est pris, et elle est tout juste comme etait sa
soeur quand elle commencait a _demenager_. D'un autre cote, l'etat de
l'autre empire et menace de devenir intolerable. Le medecin, voyant
qu'elle faisait mine de briser les portes, vient d'exiger qu'on la
laissat sortir et _vaguer_ dans la garenne et le vieux chateau comme
a l'ordinaire. Il dit qu'elle est habituee a etre seule, toujours en
mouvement, et que si on la tient enfermee avec du monde autour d'elle,
elle deviendra furieuse. Mais j'en tremble, si elle allait se tuer! Elle
parait si mechante ce soir! Elle, qui ne parle jamais, nous a dit
toutes les horreurs de la vie. J'ai l'estomac qui m'en fait mal. C'est
abominable de vivre comme ca! Et quand on pense que c'est _une amour
contrariee_ qui en est la cause! Nous avons pourtant egalement bien
eleve toutes nos filles! Les autres se sont mariees comme nous avons
voulu, elles nous font honneur; elles sont riches, et elles ont l'esprit
de se trouver heureuses, quoique leurs maris ne soient pas des jolis
coeurs. Mais l'ainee et la derniere ont des tetes de fer, et puisque
nous avons eu le guignon de ne pas comprendre ce qui pouvait perdre
l'une, nous devons avoir la prudence de ne pas contrarier l'autre.
J'aimerais mieux qu'elle ne fut pas nee que d'epouser ce meunier! Mais
elle le veut, et comme j'aimerais mieux la voir morte que folle, il faut
prendre son parti la-dessus. Je te le dis donc, monsieur Bricolin, je
donne mon consentement, et il faut bien que tu donnes le tien. Je
viens de dire a Rose que si elle voulait absolument se marier avec cet
homme-la, je ne l'en empecherais pas. Ca a paru la calmer, quoiqu'elle
n'ait pas eu l'air de me comprendre ou de me croire. Il faut que tu
ailles chez elle et que tu dises de meme.

--Comme ca se trouve! s'ecria Bricolin enchante. Tiens, femme, lis-moi
ce bout d'ecrit, et dis-moi s'il n'y manque rien.

--Je tombe des nues! dit la fermiere apres avoir lu l'ecrit. Et apres
maintes exclamations, elle rassembla toutes les glaces de sa volonte
pour le relire avec toute l'attention d'un procureur.--Cet ecrit-la
est bon pour toi, dit-elle. Ca vaut un jugement. Tu n'as pas besoin de
consulter, monsieur Bricolin; tu n'as qu'a signer. C'est tout profit,
tout bonheur! Ca fait nos affaires et ca contente Rose. On a raison de
dire que quand on a bonne intention, le bon Dieu vous en recompense.
J'etais decidee a la donner pour rien a son amant, et nous en voila bien
payes! Signe, signe, mon vieux, et paie. Ca fera que l'acte aura recu
execution, et qu'il n'y aura pas a y revenir.

--Payer deja? comme ca tout d'un coup! sur un chiffon de papier qui
n'est pas seulement notarie?

--Paie! te dis-je, et fais publier les bans demain matin.

--Mais si l'on faisait entendre raison a la petite! Peut-etre qu'elle se
portera bien demain, et qu'elle consentira a en epouser un autre si on
la raisonne, et si tu sais t'y prendre avec elle. On pourrait dire alors
qu'un acte pareil de ma part est une folie, une betise qui ne peut pas
engager ma fille....

--Eh bien! alors la vente serait annulee!

--Savoir! on peut toujours plaider.

--Tu perdrais!

--Savoir encore! D'ailleurs, qu'est-ce que ca fait? La vente serait
suspendue. Un proces, on peut faire durer ca longtemps. Tu sais que
madame de Blanchemont ne peut pas attendre. Ca la forcerait bien a
transiger.

--Bah! avec ces histoires-la on fait mal parler de soi, monsieur
Bricolin. On perd son honneur et son credit. Il y a toujours profit a
agir rondement.

--Eh bien, _on verra_, Thibaude! Va toujours dire a ta fille que c'est
conclu. Peut-etre que quand elle ne se sentira plus contrariee, elle
ne se souciera plus tant de son Grand-Louis; car ca m'a l'air tout
bonnement d'une _pique_ entre elle et moi qui lui monte comme ca la
tete. Dis donc? il n'a pas mal manoeuvre dans tout ca, le meunier! Il a
su trouver le moyen de capter la protection et l'amitie de cette darne,
je ne sais comment.... Le gaillard n'est pas sot!

--Je le detesterai toute ma vie! repondit la fermiere; mais c'est egal.
Pourvu que Rose ne devienne pas comme sa soeur, je battrai froid a son
mari et je me tairai.

--Oh! son mari, son mari!... il ne l'est pas encore!

--Si fait, Bricolin, c'est une affaire finie: va signer.

--Et toi? il faut bien que tu signes aussi?

--Je suis prete.

Madame Bricolin entra deliberement chez sa fille, ou Marcelle
l'attendait, et elle signa avec son mari sur un coin de la commode.

Quand ce fut fait, Bricolin dit tout bas a sa femme, avec un regard de
triomphe farouche:

--Thibaude! la vente est bonne et la condition est nulle! Tu ne savais
pas ca, toi qui pretends tout savoir!

Rose avait toujours la fievre et des douleurs intolerables a la tete;
mais depuis que la folle etait dehors et qu'on ne l'entendait plus
crier, Rose avait les nerfs plus calmes. Quand Marcelle eut signe et
qu'elle presenta la plume a sa jeune amie, celle-ci eut bien de la peine
a comprendre ce dont il s'agissait; mais quand elle l'eut compris, elle
fondit en larmes et se jeta avec effusion dans les bras de son pere, de
sa mere et de son amie, en disant a l'oreille de celle-ci:

"Divine Marcelle, c'est un pret que j'accepte; je serai assez riche un
jour pour m'acquitter envers votre fils."

La grand'mere Bricolin fut la seule de la famille qui comprit la noble
conduite de Marcelle. Elle se jeta a ses genoux et les embrassa sans
rien dire.

--Et maintenant, dit Marcelle tout bas a la vieille, il n'est pas bien
tard, dix heures seulement! Grand-Louis pourrait bien etre encore sur
le terrier, et d'ailleurs il n'y a pas si loin d'ici a Angibault. Si on
envoyait quelqu'un le chercher? Je n'ose le proposer; mais on pourrait
le faire arriver comme par hasard, et une fois ici il faudrait bien
l'instruire de son bonheur.

--Je m'en charge! s'ecria la veille. Quand je devrais aller moi-meme au
moulin! Je retrouverais mes jambes de quinze ans pour ca!

Elle sortit elle-meme en effet dans le village, mais elle ne trouva pas
le meunier. Elle voulut lui depecher un garcon de ferme. Ils etaient
tous ivres, endormis dans leur lit ou au cabaret, incapables de se
mouvoir. La petite Fanchon etait trop poltronne pour s'en aller de nuit
par les chemins; d'ailleurs, il n'etait pas humain d'exposer cette jeune
enfant, un soir de fete, a rencontrer toutes sortes de gens. La mere
Bricolin allait, cherchant sur le terrier devenu presque desert,
quelqu'un d'assez mur et d'assez prudent pour se charger de sa
commission, lorsque l'oncle Cadoche, sortant de dessous le porche de
l'eglise, ou il venait de marmotter une derniere priere, s'offrit a ses
regards.



XXXII.

LE PATACHON.

--Vous vous promenez bien tard, madame Bricolin? dit le mendiant a
la vieille fermiere; vous avez l'air de chercher quelqu'un? Votre
petite-fille est rentree depuis longtemps. Son papa l'a joliment
contrariee aujourd'hui!...

--C'est bon, c'est bon, Cadoche, repondit la vieille, je n'ai pas
d'argent sur moi. Mais je crois qu'on t'a donne aujourd'hui chez nous.

--Je ne vous demande rien; ma journee est faite; j'ai bu trois petits
verres ce soir, et je n'en vas que plus droit. Tenez, mere Bricolin,
ce n'est pas votre mari, ni meme votre garcon le gros monsieur, qui
porteraient la boisson comme je le fais a mon age. Je vous souhaite le
bonsoir. Je m'en vas coucher a Angibault.

--A Angibault? Cadoche, mon vieux, tu vas a Angibault?

--Ca vous etonne? Ma maison est a deux grandes lieues d'ici du cote de
_Jeu-les-Bois_. Je n'ai pas besoin de me fatiguer. Je m'en vas passer la
nuit chez mon neveu le meunier; j'y suis toujours bien recu, et on ne me
met pas a la paille, comme dans les autres maisons, comme chez vous, par
exemple, qui etes pourtant assez riches encore, malgre les chauffeurs!
Chez mon neveu, il y a un lit pour moi dans le moulin, et on n'a pas
peur que j'y mette le feu... comme chez vous ou, quand on n'a pas le feu
aux pieds on l'a dans la tete.

Ces allusions a la catastrophe dont son mari avait ete victime firent
passer un frisson dans le vieux sang de la mere Bricolin; mais elle fit
un effort pour ne penser qu'a sa petite-fille et a des jours meilleurs.

--C'est donc chez le Grand-Louis que tu vas? dit-elle au vieillard.

--Sans doute; chez le meilleur de mes neveux, chez mon vrai neveu, mon
heritier futur!

--Dis donc, Cadoche, puisque tu es dans ton bon sens et que tu es si ami
du Grand-Louis, tu peux lui rendre un fameux service. Il y a une affaire
qui presse, et il faut qu'il vienne tout de suite me parler: dis-lui ca,
je l'attendrai a la porte de la grand'cour. Qu'il prenne sa jument, il
ira plus vite.

--Sa jument? il ne l'a plus; on la lui a volee.

--C'est egal, qu'il vienne, n'importe comment! l'affaire l'interesse
beaucoup.

--Et qu'est-ce que c'est que cette affaire?

--Ah! bon, il veut qu'on lui explique ca, a present! Cadoche, il y aura
une piece neuve de vingt sous pour toi, que tu pourras venir chercher
demain matin.

--A quelle heure?

--Quand tu voudras.

--J'irai a sept heures. Soyez-y, parce que je n'aime pas a attendre.

--Va donc!

--J'y vas. Je n'en ai pas pour trois quarts d'heure. Ah! c'est que j'ai
de meilleures jambes que votre mari, mere Bricolin, et pourtant j'ai dix
ans de plus.

Le mendiant partit d'un pas assez ferme en effet. Il approchait
d'Angibault, lorsqu'il se trouva dans un chemin etroit, juste devant la
caleche de M. Ravalard, conduite a grand train par le patachon roux et
mechant, qui dedaigna de lui crier gare! et poussa ses chevaux sur lui.

Il est contraire a la dignite du paysan berrichon de se deranger
jamais pour une voiture, quelque avertissement qu'il recoive, quelque
difficulte qu'il y ait a se deranger pour lui. L'oncle Cadoche etait
plus fier que qui que ce soit dans le pays. Habitue a traiter du haut de
sa grandeur, avec un serieux comique, tous ceux auxquels il tendait
une main suppliante, il affecta de ralentir son allure et de garder le
milieu du chemin, quoiqu'il sentit l'haleine ardente des chevaux sur
son epaule.--Range-toi donc, animal! cria enfin le patachon en lui
allongeant un grand coup de fouet autour du visage.

Le mendiant se retourna, et, saisissant les chevaux a la bride, il les
fit reculer si fort, qu'ils faillirent verser la voiture dans le fosse.
Alors s'engagea entre lui et le patachon furieux une lutte desesperee;
celui-ci frappant toujours de son fouet et proferant mille imprecations;
le vieux Cadoche se garantissant de ses atteintes en se baissant sous la
tete des chevaux, et les poussant toujours en leur secouant le mors avec
force, tantot les faisant reculer, tantot reculant lui-meme devant eux.
M. Ravalard avait pris d'abord des airs de grand seigneur, comme il
convient a un homme qui roule carrosse pour la premiere fois de sa vie.
Il avait jure lui-meme contre l'insolent qui osait l'arreter; mais, le
bon coeur du Berrichon l'emportant bientot sur l'orgueil du parvenu, des
qu'il vit que le vieillard bravait follement un danger reel:

--Prenez garde, dit-il au patachon en se penchant hors de sa caleche;
prenez garde de faire du mal a ce pauvre homme!

Il etait trop tard: les chevaux, exasperes d'etre fouettes d'un cote et
repousses de l'autre, avaient fait un bond furieux: ils avaient renverse
Cadoche. Grace a l'admirable instinct de ces genereux animaux, ils
franchirent son corps sans le toucher, mais les deux roues de la voiture
lui passerent sur la poitrine.

Le chemin etait sombre et desert. Il faisait trop nuit pour que M.
Ravalard put distinguer ce porteur de haillons couleur de terre, etendu
derriere sa caleche qui fuyait rapidement, le patachon lui-meme ne
pouvant maitriser ses chevaux. D'abord le bourgeois eprouva la peur de
verser; quand l'attelage se calma, le mendiant etait deja bien depasse.

--J'espere que vous ne l'avez pas renverse? dit-il a son cocher, qui
tremblait encore de peur et de colere.

--Non, non, dit le patachon convaincu ou non de ce qu'il affirmait. Il
est tombe de cote. C'est sa faute, vieille canaille! mais les chevaux
n'y ont pas touche, et il n'a pas eu de mal, car il n'a pas seulement
crie. Il en sera quitte pour la peur, et ca lui servira de lecon.

--Mais si nous retournions voir? dit M. Ravalard.

--Oh! non, non, Monsieur; pour une egratignure ces gens-la vous feraient
un proces. Il n'aurait meme rien du tout qu'il ferait semblant d'avoir
la tete cassee pour vous faire donner beaucoup d'argent. J'en ai
accroche un comme ca une fois qui a eu la patience de rester quarante
jours au lit pour se faire indemniser par mon bourgeois de quarante
jours de travail perdu. Et il n'etait pas plus malade que moi.

--Ces gens-la sont bien fins! dit M. Ravalard. Cependant, j'aimerais
mieux n'avoir jamais de caleche que d'ecraser n'importe qui. Une autre
fois, petit, il faudra s'arreter court plutot que de se disputer comme
ca; c'est dangereux.

Le patachon, qui ne se souciait pas des suites de l'affaire, fouetta
encore ses chevaux pour s'eloigner au plus vite. Il n'etait pas sans
terreur et sans remords, et il jura entre ses dents jusqu'a la fin du
voyage.

Le meunier, Lemor, la Grand'Marie et M. Tailland le notaire, sortaient
en ce moment du moulin. Lemor etait resolu a partir le lendemain; il
passait la sa derniere soiree, peu attentif a ce qui se disait autour de
lui, et contemplant, plonge dans une douce melancolie, la beaute du ciel
et le miroitement des etoiles dans la riviere. Le meunier, triste et
sombre, s'efforcait de faire politesse au notaire, qui venait de rediger
un testament a quelques pas de la, chez un metayer de la Vallee-Noire,
et qui, en repassant devant le moulin, s'y etait arrete pour allumer son
cigare et les lanternes de son cabriolet. La Grand'Marie etait en train
de lui expliquer qu'en prenant une autre direction il eviterait un long
trajet pierreux, et Grand-Louis assurait qu'en passant ce meme chemin au
pas ou a pied, en conduisant le cheval par la bride, il aurait le reste
du chemin meilleur. Le notaire, quand il s'agissait de ses aises, etait
ce qu'on, appelle dans le pays extremement _fafiot_, mot intraduisible
qui designe un homme a la fois musard et minutieux. Il venait de perdre
un quart d'heure qu'il eut pu employer chez lui a se reposer, a se faire
expliquer comme quoi il pouvait eviter un quart d'heure de fatigue
legere.

Il trouvait que mener a pied son cheval par la bride etait encore plus
fatigant que de rester dans sa carriole en supportant les cahots, mais
que des deux le meilleur ne valait rien et troublait la digestion.

--Allons, dit le meunier, en qui les tristes pensees ne pouvaient
etouffer l'obligeance et la bonte naturelles, suivez-moi en vous
promenant tout doucement, je vas vous conduire votre equipage jusque
la-haut. Quand nous aurons depasse les vignes, vous aurez tout chemin de
sable.

En remplissant avec bonhomie l'office de groom, Grand-Louis fut bientot
oblige de ranger le cabriolet presque dans le fosse pour laisser passer
la caleche de M. Ravalard qui allait grand train. M. Ravalard, preoccupe
de sa rencontre avec le mendiant, ne songea pas a repondre au bonsoir
amical du meunier.

--C'est donc parce qu'il a voiture qu'il ne me reconnait pas? dit
celui-ci a Lemor qui l'avait suivi. Argent, argent! tu fais tourner le
monde comme l'eau la roue de mon moulin. Ce damne patachon brisera tout
s'il va de ce train-la sur nos cailloux; sans doute qu'il a du vin dans
la tete et de l'argent dans le gousset. Je ne sais pas lequel grise le
mieux. Ah! Rose! Rose! ils te feront boire le poison de la vanite, et
avant peu, tu m'oublieras peut-etre aussi. Cependant elle paraissait
presque m'aimer ce soir; elle avait les yeux pleins de larmes quand
on l'a separee de moi. Je ne lui parlerai plus... elle me regrettera
peutetre... Ah! que je serais heureux si je n'etais pas si malheureux!

Le meunier fut tire de ses reflexions par un ecart du cheval qu'il
conduisait. Il se pencha en avant et vit quelque chose de pale en
travers du chemin. Le cheval refusait obstinement d'avancer, et la
traine ombragee etait si noire en cet endroit que Grand-Louis fut oblige
de mettre pied a terre pour voir s'il avait heurte un tas de pierres ou
un ivrogne.

--Oh! diable! mon oncle, dit-il en reconnaissant la grande taille et la
besace du mendiant. Hier soir, c'etait au bord du fosse, encore passe,
mais aujourd'hui c'est tout en travers des ornieres! Il parait que
vous aimez cet endroit-la; mais vous y faites mal votre lit. Allons,
reveillez-vous donc, et venez coucher au moulin, vous y serez un peu
mieux que sous les pieds des chevaux.

--Cet homme est mort! dit Henri en soulevant le mendiant dans ses bras.

--Oh! n'ayez pas peur! il a souvent passe par cette mort la; ca le
connait. Il porte pourtant bien la boisson, le compere! mais un jour
de fete on en prend plus que de raison, et il n'y a, comme on dit en
parlant du vin, si fidele ami qui ne vienne a vous trahir. Allons,
laissons-le au pied de cet arbre; nous le reprendrons en passant pour le
conduire a la maison.

[Illustration: C'etait vilain... ce patient qui hurlait.]

Lemor toucha le bras du mendiant.

--Si je ne sentais son pouls battre faiblement, dit-il, je jurerais
qu'il est mort. Quoi! ce n'est pas assez de la misere, de la vieillesse
et de l'abandon, sans qu'une passion honteuse traine ainsi ce malheureux
sous les pieds des hommes! Et c'est pourtant la un homme aussi!

--Bah! vous etes severe comme un buveur d'eau, vous! Qui est-ce qui a
dit que le pauvre a besoin de boire l'oubli de ses maux? J'ai entendu
cette parole-la quelque part; c'est une verite.

Au moment ou Lemor et le meunier allaient abandonner provisoirement
Cadoche, celui-ci fit entendre un gemissement profond.

--Eh bien! mon oncle, dit en souriant le meunier, ca ne va pas mieux?

--Je suis mort! repondit faiblement le mendiant. Ayez pitie de moi!
achevez-moi... je souffre trop.

--Ca se passera, mon oncle. Un peu d'eau et un bon lit....

--Ils m'ont ecrase, ils m'ont passe sur le corps! reprit le mendiant.

--Mais, ce n'est pas impossible! dit Lemor.

--Oh! ca se dit toujours comme ca, reprit le meunier qui avait vu trop
souvent les divagations penibles de l'ivresse pour s'inquieter beaucoup.
Voyons, pere Cadoche, vous est-il arrive malheur tout de bon?

--Oui, la voiture, la voiture... sur l'estomac, sur le ventre, sur les
bras!...

--Decrochez donc une des lanternes de ce cabriolet, et apportez-la ici,
dit le meunier a Lemor. Ca eclaire un coin, ca obscurcit l'autre; quand
il aura ca sous le nez, nous verrons bien s'il a _du mal ou du vin_.

--Non! pas de vin... pas de vin, murmurait le mendiant, on m'a
assassine, ecrase comme un pauvre chien; il faudra que j'en meure. Que
le bon Dieu et la sainte Vierge, et tous les bons chretiens aient pitie
de moi et vengent ma mort!

[Illustration: Elle s'elanca dehors portant son fils dans ses bras.]

Lemor approcha la lanterne. La face du mendiant etait livide, ses
vetements etaient trop delabres pour qu'une dechirure et une souillure
de plus ou de moins pussent servir d'indice, mais en ecartant les
haillons qui lui couvraient la poitrine, on vit sur ses cotes decharnees
des traces d'un rouge ardent; c'etaient les bandes de fer des roues qui
l'avaient sillonne. Cependant le sang n'avait pas jailli, les cotes ne
paraissaient pas brisees, et la respiration etait encore assez libre.
Il put meme raconter son accident, et il eut assez de force pour vomir
contre le riche en voiture et le vil mercenaire qui rencherissait sur
l'insolence et la cruaute du maitre, toutes les imprecations et tous les
serments de vengeance que la rage et le desespoir purent lui suggerer.

--Dieu merci! dit le meunier, vous n'en etes pas mort, mon pauvre
Cadoche, et il faut esperer que vous n'en mourrez pas. Tenez, la roue
de droite etait dans ce fosse, on en voit la trace; c'est ce qui vous
a sauve: la voiture, en y penchant, a pese sur vous aussi peu que
possible. C'est un miracle qu'elle n'ait pas verse sur l'autre flanc.

--J'y avais bien fait mon possible! dit le mendiant.

--Eh bien! votre malice vous a servi, mon oncle. Ils n'ont pas pu vous
ecraser, et nous leur revaudrons ca, non pas a ce pauvre M. Ravalard qui
en aura plus de chagrin que vous, mais a ce damne mechant enfant!

--Et _mes journees_ que je vais perdre! dit le mendiant d'un ton dolent.

--Ah! dame! vous gagniez peut-etre plus d'argent a vous promener que
nous autres a travailler. Mais on vous aidera, pere Cadoche; on fera une
quete pour vous; et je vous donnerai, moi, votre pesant de ble; ne vous
chagrinez pas. Quand on a du mal il ne faut pas se laisser achever par
la peur.

En parlant ainsi le bon meunier, avec l'aide de Lemor, placa le mendiant
dans le cabriolet, et ils le ramenerent au pas, evitant les cailloux
avec un soin extreme. M. Tailland, qui ne gravissait pas vite la
colline, de crainte de s'essouffler, s'etonna de les voir revenir, et,
quand il sut de quoi il etait question, il preta son cabriolet de bonne
grace, non sans s'inquieter pourtant un peu du retard que cet accident
lui faisait eprouver et de la fatigue qu'il aurait a remonter la cote,
quand il etait deja en haut. Il ne la redescendit pas moins, pour voir
s'il pourrait aider ses amis du moulin a secourir le pauvre Cadoche.

Quand on deposa le vieillard sur le propre lit du meunier, il tomba en
defaillance. On lui fit respirer du vinaigre.

--J'aimerais mieux l'odeur de l'eau-de-vie, dit-il, quand il commenca a
revenir, c'est plus sain.

On lui en apporta.

--J'aimerais mieux la boire que de la respirer, dit-il, c'est plus
fortifiant.

Lemor voulut s'y opposer. Apres un tel accident, cet ardent breuvage
pouvait et devait provoquer un acces de fievre terrible. Le mendiant
insista. Le meunier essaya de l'en detourner; mais le notaire, qui
avait trop etudie sa propre sante pour n'avoir pas quelques prejuges en
medecine, declara que l'eau, dans un tel moment, serait mortelle a un
nomme qui n'en avait peut-etre pas bu une goutte depuis cinquante ans;
que l'alcool, etant sa boisson ordinaire, ne pouvait lui faire que
du bien, qu'il n'avait pas d'autre mal serieux que la peur, et que
l'excitation d'un _petit-verre_ lui remettrait les sens. La meuniere
et Jeannie, qui, comme tous les paysans, croyaient aussi a la vertu
infaillible du vin et du _brandevin_ dans tous les cas, affirmerent,
comme le notaire, qu'il fallait contenter ce pauvre homme. L'avis de la
majorite l'emporta, et pendant qu'on cherchait un verre, Cadoche, qui
se sentait devore reellement par la soif qu'excitent les grandes
souffrances, porta precipitamment la bouteille a ses levres et en avala
d'un trait plus de la moitie.

--C'est trop, c'est trop! dit le meunier en l'arretant.

--Comment, mon neveu! repondit le mendiant avec la dignite d'un pere de
famille reclamant l'exercice legitime de son autorite, tu me mesures ma
part chez toi? Tu _chichottes_ sur les secours que mon etat reclame?

Ce reproche injuste vainquit la prudence du simple et bon meunier. Il
laissa la bouteille a cote du mendiant en lui disant:

--Gardez ca pour plus tard, mais a present, c'est assez.

--Tu es un bon parent et un digne neveu! dit Cadoche, qui parut tout
a coup comme ressuscite par l'eau-de-vie; et si je dois en mourir, je
prefere que ce soit chez toi, parce que tu me feras faire un enterrement
convenable. J'ai toujours aime ca, un bel enterrement! Ecoute, mon
neveu, garcons de moulin, notaire!... je vous prends tous a temoin,
j'ordonne a mon neveu et a mon heritier, Grand-Louis d'Angibault de me
faire porter en terre ni plus ni moins honorablement qu'on le fera sans
doute bientot pour le vieux Bricolin de Blanchemont, qui me survivra de
peu, malgre qu'il soit plus jeune... mais qui s'est laisse bruler les
jambes dans le temps... Ah! ah! dites donc, vous autres, faut-il etre
bete pour se laisser _rotir les quilles_ pour de l'argent qu'on a en
depot! Il est vrai qu'il y en avait du sien avec, dans le pot de fer!...

--Qu'est-ce qu'il dit donc? dit le notaire qui s'etait assis devant une
table et qui n'etait pas trop fache de voir la meuniere preparer du the
pour le malade, comptant en avaler aussi une tasse bien chaude pour se
preserver des vapeurs du soir au bord de la Vauvre. Qu'est-ce qu'il nous
chante avec ses quilles roties et son pot de fer?

--Je crois qu'il bat la campagne, repondit le meunier. Au reste, quand
il ne serait ni soul ni malade, il est assez vieux pour radoter, et
les histoires de sa jeunesse l'occupent plus que celles d'hier. C'est
l'habitude des vieillards. Comment vous sentez-vous, mon oncle?

--Je me sens bien mieux depuis cette petite goutte, quoique ton
_brandevin_ soit diablement fade! M'aurait-on fait la niche d'y mettre
de l'eau par economie? Ecoute, mon neveu, si tu me refuses quelque chose
pendant ma maladie, je te desherite!

--Ah oui, parlons de ca, _pour changer_! dit le meunier en haussant les
epaules. Vous feriez mieux d'essayer de dormir, pere Cadoche.

--Dormir, moi? Je n'en ai nulle envie, repondit le mendiant en se
redressant sur son coussin et en promenant autour de lui des yeux
etincelants. Je sens bien que je suis cuit, mais je ne veux pas mourir
sur le flanc comme un boeuf. Oui-da! je sens quelque chose de bien lourd
dans mon estomac, la, sur le coeur, comme si j'avais une pierre a la
place. Ca me demange... ca me gene. Meuniere! faites-moi donc des
compresses. Personne ne s'occupe de moi ici, comme si je n'etais pas un
oncle a succession!

--N'aurait-il pas les cotes enfoncees? dit Lemor. C'est peut-etre la ce
qui oppresse le coeur?

--Je n'y connais goutte, ni personne ici, dit le meunier; mais on
peut bien envoyer chercher le medecin, qui est sans doute encore a
Blanchemont.

---Et qui est-ce qui la paiera, la visite du medecin? dit le mendiant,
qui etait aussi avare que vaniteux de sa pretendue richesse.

--Ce sera moi, repondit Grand-Louis, a moins qu'il ne veuille agir par
humanite. Il ne sera pas dit qu'un pauvre diable crevera chez moi faute
de tous les secours qu'on donnerait a un riche. Jeannie, monte sur
Sophie, et va-t'en bien vite chercher M. Lavergne.

--Monte sur Sophie? dit Cadoche en ricanant. Tu dis cela par habitude,
mon neveu! Tu oublies qu'on t'a vole Sophie.

--On a vole Sophie? dit la meuniere en se retournant.

--Il deraisonne, repondit le meunier. Mere, n'y faites pas attention.
Dites donc, pere Cadoche, ajouta-t-il en baissant la voix et en
s'adressant au mendiant; vous savez donc ca? Est-ce que vous pourriez me
donner des nouvelles de ma bete et de mon voleur?

--Qui peut savoir pareille chose! repliqua Cadoche d'un air confit. Qui
est-ce qui decouvre les voleurs? ce n'est pas les gendarmes, ils sont
trop betes! Qui est-ce qui a jamais pu dire quelles gens ont fait bruler
les jambes, et enleve le pot de fer du pere Bricolin?

--Ah ca! dites donc, mon oncle, reprit le meunier; vous nous parlez
toujours de ces jambes-la; ca vous occupe donc beaucoup. Depuis quelque
temps, toutes les fois que je vous rencontre vous y revenez! et ce soir
il y a un pot de fer de plus dans votre histoire. Vous ne m'aviez jamais
parle de ca?

--Ne le fais donc pas causer! dit la meuniere; tu lui redoubleras sa
fievre.

Le mendiant avait la fievre en effet. Toutes les fois que ses hotes
tournaient la tete, il avalait furtivement une lampee d'eau-de-vie, et
il replacait adroitement la bouteille sous son traversin du cote de la
ruelle. A chaque instant, il paraissait plus fort, et c'etait merveille
de voir comment ce corps de fer supportait a un age si avance les suites
d'un accident qui eut brise tout autre.

--Le pot de fer! dit-il en regardant fixement Grand-Louis avec des yeux
etranges qui lui causerent une sorte d'effroi inexplicable. Le pot de
fer! c'est le plus beau de l'histoire, et je m'en vais vous le raconter.

--Racontez, racontez, pere Cadoche, ca m'interesse! dit le notaire, qui
l'examinait avec attention.



XXXIII.

LE TESTAMENT.

--Il y avait, reprit le mendiant, un pot de fer, un vieux pot de fer
bien laid, qui n'avait l'air de rien du tout; mais il ne faut pas juger
sur la mine.... Dans ce pot bien scelle, et lourd!... oh! qu'il etait
lourd!... il y avait cinquante mille francs appartenant au vieux
seigneur de Blanchemont, dont la petite-fille est maintenant a la ferme
de Bricolin. Et, de plus, le vieux pere Bricolin, qui etait un jeune
homme dans ce temps-la, il y a de ca quarante ans... juste! avait fourre
dans ce pot cinquante mille francs a lui, provenant d'une bonne affaire
qu'il avait faite sur les laines. C'etait le temps! a cause de la
fourniture des armees. Le depot du seigneur et les profits du fermier,
tout ca etait en beaux et bons louis d'or de vingt-quatre francs, a
l'effigie du bon roi Louis XVI, de ceux que nous appelons des _yeux de
crapaud_, a cause de l'ecusson qui est rond. J'ai toujours aime cette
monnaie-la, moi! On dit que ca perd au change, moi je dis que ca gagne;
vingt-trois francs onze sous valent toujours mieux qu'un mechant
napoleon de vingt francs. Tout ca etait pele-mele. Seulement comme le
fermier aimait ses louis pour eux-memes (c'est comme ca, enfants, qu'on
doit aimer son argent), il avait marque tous les siens d'une croix
pour les distinguer de ceux de son seigneur, quand il faudrait les lui
rendre. Il fit cela a l'exemple de son maitre, qui avait marque les
siens d'une simple barre, pour s'amuser, a ce qu'on dit, et voir si on
ne les lui changerait pas. La marque y etait... elle y est encore.... Il
n'en manque pas un; au contraire, il y en a d'autres avec!...

--Que diable nous chante-t-il la? dit le meunier en regardant le
notaire.

--Paix! repondit celui-ci. Laissez-le dire, il me semble que je commence
a comprendre. Si bien que... dit-il au mendiant....

--Si bien que, reprit Cadoche, il avait mis le pot de fer dans un
trou de la muraille au chateau de Beaufort, et il avait fait maconner
par-dessus. Quand les chauffeurs se furent mis apres lui.... Il ne faut
pas croire que ces gens-la fussent tous de la canaille! Il y avait des
pauvres, mais il y avait aussi des riches; je les connais tres-bien,
pardie! Il y en a qui vivent encore et qu'on salue bien bas. Il y avait
parmi nous....

--Parmi vous? s'ecria le meunier.

--Taisez-vous donc! dit le notaire en lui pressant le bras avec force.

--Je veux dire qu'il y avait parmi eux, reprit le mendiant, un avoue, un
maire, un cure, un meunier.... Il y avait peut-etre aussi un notaire....
Eh! eh! monsieur Tailland, je ne dis pas ca pour vous, vous etiez a
peine de ce monde; ni pour toi, mon neveu, tu aurais ete trop simple
pour faire un coup pareil....

--Enfin, les chauffeurs prirent l'argent? dit le notaire.

--Ils ne le prirent pas, voila ce qu'il y a eu de plus drole. Ils
faisaient griller et rissoler les pattes de ce pauvre dindon de
Bricolin, c'etait affreux, c'etait superbe a voir!

--Mais vous l'avez donc vu? dit le meunier, qui ne pouvait se contenir.

--Oh non! reprit Cadoche, je ne l'ai pas vu; mais un de mes amis,
c'est-a-dire un homme qui s'y trouvait m'a raconte tout ca.

--A la bonne heure, dit le meunier tranquillise.

--Prenez donc votre tasse de the, pere Cadoche, dit la meuniere, et ne
bavardez pas tant, ca vous fera du mal.

--Allez au diable, meuniere, avec votre eau chaude! repondit le mendiant
en repoussant la tasse, j'ai horreur de ces rincures-la. Laissez-moi
donc raconter mon histoire; il y a assez longtemps que je l'ai sur le
coeur, je veux la dire une fois tout entiere avant de mourir, et on
m'interrompt toujours!

--C'est vrai, dit le notaire, ce matin vous vouliez la dire sous la
ramee, et tout le monde a tourne le dos en disant: ah! voila l'histoire
des chauffeurs du pere Cadoche qui commence, allons-nous-en! Mais moi,
ca m'amusait et j'aurais volontiers entendu le reste. Continuez donc.

--Figurez-vous, dit Cadoche, que cet homme dont je vous parle et qui se
trouvait la... un peu malgre lui... c'etait un pauvre paysan, on l'avait
entraine; et puis quand la peur le prit, et qu'il fit mine de reculer,
on le menaca de lui faire sauter la cervelle, s'il ne remontait sur le
cheval qu'on lui avait amene et qui etait ferre a rebours comme ceux
des autres, afin qu'en se retirant, on laissat par terre une trace qui
derouterait les poursuites.... Et quand mon homme fut la, et qu'il vit
qu'il fallait faire comme les autres, il se mit a fouiller et a fureter
partout pour trouver l'argent. Il aimait mieux ca que d'aider a faire
rotir ce pauvre Bricolin, car ce n'etait pas un mechant homme que le
camarade dont je vous parle. Vrai! cette besogne-la ne lui plaisait
pas et lui faisait horreur a voir... c'etait vilain... ce patient qui
hurlait a dechirer les oreilles, cette femme evanouie, ces maudites
jambes qui se debattaient dans le feu, et que je crois toujours voir....
Il n'y a pas eu une nuit depuis que je n'en aie reve! Bricolin etait
dans ce temps-la un homme tres-fort, il se raidissait si bien qu'une
barre de fer qui etait au milieu du feu fut tordue par ses pieds....
Ah! je ne m'en suis pas mele, j'en jure devant Dieu!... Quand ils m'ont
force a lui tenir une serviette sur la bouche, la sueur me coulait du
front, froide comme du verglas....

--A vous? dit le meunier stupefait.

--A l'homme qui m'a raconte tout ca. Alors notre homme prit un bon
moment pour s'esquiver, et il se mit a chercher, chercher, du haut en
bas dans la maison, a frapper avec une pioche contre tous les murs pour
voir si ca sonnait le creux, et demolissant a droite et a gauche comme
les autres. Mais ne voila-t-il pas qu'il se glisse dans une petite
etable a porcs, sauf votre respect... et qu'il s'y trouve tout seul!
C'est depuis ce temps-la que j'ai toujours aime les cochons, et que j'en
ai eleve un tous les ans.... Il frappe, il ecoute... ca sonne encore le
creux. Il regarde autour de lui. J'etais tout seul! Il travaille son
mur, il fouille, et il trouve... devinez quoi? le pot de fer!... Nous
savions bien que c'etait la tirelire au pere Bricolin! Le serrurier qui
l'avait scelle avait bavarde dans les temps: j'eus bien vite reconnu que
c'etait la le pot aux roses! Et c'etait si lourd! C'est egal mon homme
trouva la force d'un boeuf dans ses bras et dans son coeur. Il se sauva
bel et bien avec son pot de fer et quitta le pays par pointe sans dire
bonsoir aux autres. On ne l'a jamais revu depuis dans ce pays-la. C'est
qu'il jouait gros jeu, da! les chauffeurs l'auraient assomme sans facon
s'ils l'avaient decouvert. Il marcha jour et nuit sans s'arreter, sans
boire ni manger jusqu'a ce qu'il fut dans un grand bois ou il enterra
son pot, et il dormit la je ne sais combien d'heures. J'etais si fatigue
de porter une pareille charge! Quand la faim me prit, j'etais bien
embarrasse. Je n'avais pas un sou vaillant, et je savais que dans mes
cent mille francs il n'y avait pas un louis qui ne fut marque! J'y avais
regarde, je n'avais pas pu m'en tenir! je voyais bien que cette maudite
marque ferait reconnaitre l'argent designe deja a la police. L'effacer
en grattant eut ete pire. Et puis un pauvre diable comme celui dont je
parle, qui aurait ete changer un louis d'or pour avoir un morceau de
pain chez un boulanger, ca aurait eveille les soupcons. Il n'avait qu'un
parti a prendre; il se fit mendiant. La police ne se faisait pas si bien
dans ce temps-la qu'aujourd'hui, a preuve que sans quitter le pays aucun
chauffeur ne fut puni. Le metier de mendiant est bon quand on sait le
faire.... J'y ai ramasse quelque chose sans jamais me priver de rien.
Mon homme ne fit pas la betise d'appeler un serrurier pour fermer son
pot de fer; il l'enterra tout au beau milieu d'une mechante cabane de
paille et de terre qui lui sert de maison et qu'il s'est batie lui-meme
au fond des bois. Depuis quarante ans personne ne l'a tourmente, parce
que son sort n'a fait envie a personne, et il a eu le plaisir d'etre
plus riche et plus fier que tous ceux qui le meprisaient.

--Et a quoi lui a servi son or? dit Henri.

--Il le regarde une fois par semaine, quand il retourne a sa cabane ou
il serre l'argent qu'il a recueilli de ses aumones. Il ne garde sur lui
que ce qu'il veut depenser en tabac et en brandevin. Il fait dire de
temps en temps une messe pour s'acquitter envers le bon Dieu du service
qu'il en a recu, et avec beaucoup d'ordre et de sagesse il se tire
d'affaire. Il n'est pas si fou que de sortir une seule piece de son
tresor. Ca ne donnerait plus de soupcons maintenant que l'histoire est
oubliee et les poursuites abandonnees, mais ca ferait penser qu'il
est riche et on ne lui ferait plus la charite. Voila, mes enfants,
l'histoire du pot de fer. Comment la trouvez-vous?

--Superbe! dit le notaire, et fort bonne a savoir!

Un profond silence succeda a ce recit. Les assistants se regardaient,
partages entre la surprise, l'effroi, le mepris et une sorte d'envie de
rire bizarre melee a toutes ces emotions. Cadoche, epuise par son babil,
s'etait renverse sur l'oreiller; sa face pale prenait des teintes
verdatres, sa barbe longue, raide, et encore assez noire pour assombrir
son visage terreux, achevait de le rendre effrayant. Ses yeux creux, qui
tout a l'heure lancaient des flammes pendant que l'ivresse et le delire
deliaient sa langue, semblaient rentrer dans leurs orbites et prendre
l'eclat vitreux de la mort. Sa figure accentuee, son grand nez mince et
aquilin, ses levres rentrantes, tous ses traits, qui avaient pu etre
agreables dans sa jeunesse, n'annoncaient pas un naturel feroce, mais un
melange bizarre d'avarice, de ruse, de mefiance, de sensualite, et meme
de bonhomie.

--Ah ca! dit enfin le meunier, est-ce un reve qu'il vient de faire, ou
une confession que nous venons d'entendre? Est-ce le medecin ou le cure
qu'il faut appeler?

--C'est la misericorde de Dieu! dit Lemor, qui observait plus
attentivement que tous les autres l'alteration de la face du mendiant
et la gene de sa respiration. Ou je me trompe fort, ou cet homme a peu
d'instants a vivre.

--J'ai peu d'instants a vivre? dit le mendiant en faisant un effort pour
se relever. Qu'est-ce qui a dit ca? Est-ce le medecin? Je ne crois pas
aux medecins. Qu'ils aillent tous au diable!

Il se pencha vers la ruelle, et acheva sa bouteille d'eau-de-vie: puis
se retournant, il fut pris d'une atroce douleur et laissa echapper un
cri.

--J'ai le coeur enfonce, dit-il, luttant avec energie contre son mal. Il
pourrait bien se faire que je n'en revinsse pas. Et si j'allais ne plus
pouvoir retourner a ma maison? qu'est-ce que tout ca deviendrait? Et
mon pauvre cochon, qu'est-ce qui en prendrait soin? Il est habitue a se
nourrir du pain qu'on me donne et que je lui porte toutes les semaines.
Il y a bien par la une petite voisine qui le mene aux champs. La
coquette! elle me fait les yeux doux, elle espere heriter de moi. Mais
il n'en sera rien: voila mon heritier!

Et Cadoche etendit la main vers Grand-Louis d'un air solennel.

--Il a toujours ete meilleur pour moi que tous les autres. C'est le seul
qui m'ait traite comme je le merite; qui m'ait fait coucher dans un lit,
qui m'ait donne du vin, du tabac, du brandevin et de la viande, au lieu
de leurs croutons de pain auxquels je n'ai jamais touche! J'ai toujours
pratique une vertu, moi: la reconnaissance! j'ai toujours aime le
Grand-Louis et le bon Dieu, parce qu'ils m'ont fait du bien. Or donc,
je veux faire mon testament en sa faveur, comme je le lui ai toujours
promis. Meuniere, croyez-vous que je sois assez malade pour qu'il soit
temps de tester?

--Non, non! mon pauvre homme! dit la meuniere, qui, dans sa candeur
angelique, avait pris le recit du mendiant pour une sorte de reve. Ne
testez pas; on dit que ca porte malheur et que ca fait mourir.

--Au contraire, dit M. Tailland; ca fait du bien; ca soulage. Ca ferait
revenir un mort.

--En ce cas, notaire, dit le mendiant, je veux essayer de ce remede-la.
J'aime ce que je possede, et j'ai besoin de savoir que ca passera en
bonnes mains, et non pas dans celles des petites drolesses qui me font
la cour, et qui n'auront de moi que le bouquet et le ruban de mon
chapeau pour se faire belles le dimanche. Notaire, prenez votre plume et
griffonnez-moi ca en bons termes et sans rien omettre.

"Je donne et legue a mon ami Grand-Louis d'Angibault, tout ce que je
possede, ma maison situee a Jeu-les-Bois, mon petit carre de pommes de
terre, mon cochon, mon cheval!...

--Vous avez un cheval? dit le meunier. Depuis quand donc?

--Depuis hier soir. C'est un cheval que j'ai trouve en me promenant.

--Ne serait-ce pas le mien, par hasard?

--Tu l'as dit. C'est la vieille Sophie qui ne vaut pas les fers qu'elle
use.

--Excusez, mon oncle! dit le meunier moitie content, moitie fache. Je
tiens a Sophie; elle vaut mieux que... bien des gens! Diable, vous
n'etes pas gene de m'avoir vole Sophie! Et moi qui vous aurais confie la
cle de mon moulin! Voyez-vous ce vieux hypocrite.

--Taisez-vous, mon neveu, vous parlez sottement, reprit Cadoche avec
gravite: il ferait beau voir qu'un oncle n'eut pas le droit de se servir
de la jument de son neveu! Ce qui est a vous est a moi, puisque, par mes
intentions et mon testament, ce qui est a moi est a vous.

--A la bonne heure! repondit le meunier; _leguez-moi_ Sophie, leguez,
leguez, mon oncle, j'accepte ca. Il est tout de meme heureux que vous
n'ayez pas eu le temps de la vendre.... Vieux coquin, va! murmura-t-il
entre ses dents.

--Qu'est-ce que tu dis? repliqua le mendiant.

--Rien, mon oncle, dit le meunier, qui s'apercut que le vieillard avait
une sorte de rale convulsif. Je dis que vous avez bien fait: si c'etait
votre plaisir de demander l'aumone a cheval!

--Avez-vous fini, notaire, reprit Cadoche d'une voix eteinte. Vous
ecrivez bien lentement! Je me sens assoupi. Depechez-vous donc,
paresseux de tabellion!

--C'est fait, dit le notaire. Savez-vous signer?

--Mieux que vous! repondit Cadoche. Mais je n'y vois pas. Il me faudrait
mes lunettes et une prise de tabac.

--Voila, dit la meuniere.

--C'est bien, reprit-il apres avoir savoure sa prise de tabac avec
delices. Ca me remet. Allons, je ne suis pas mort, quoique je souffre
comme un possede.

Il jeta les yeux sur le testament et dit:--Ah! vous n'avez pas oublie le
pot de fer et _son contenu_?

--Non, certes! repondit M. Tailland.

--Vous avez bien fait, repondit Cadoche d'un air profondement ironique,
quoique tout ce que que je vous ai dit la-dessus soit un conte pour me
moquer de vous!

--J'en etais bien sur, dit le meunier d'un air joyeux; si vous aviez eu
cet argent-la, vous l'auriez rendu a qui de droit. Vous avez toujours
ete un honnete homme, mon oncle... quoique vous m'ayez vole ma jument;
mais c'etait une de vos faceties: vous l'auriez ramenee! Allons, ne
signez pas celle betise-la; je n'ai pas besoin de vos nippes, et ca peut
faire plaisir a quelque pauvre: vous avez peut-etre, d'ailleurs, quelque
parent a qui je ne veux pas faire tort de vos derniers sous.

--Je n'ai pas de parents, je les ai tous enterres, Dieu merci! repondit
le mendiant; et quant aux pauvres... je les meprise! Donne-moi la plume,
ou je te maudis!...

--Allons, allons, amusez-vous! dit le meunier en lui passant la plume.

Le mendiant signa; puis repoussant le papier de devant ses yeux avec un
mouvement d'horreur:

--Otez-moi ca, otez-moi ca! dit-il, il me semble que ca me fait mourir!

--Faut-il le dechirer? dit Grand-Louis tout pret a le faire.

--Non pas, non pas, reprit le mendiant avec un dernier effort de
volonte. Mets ca dans ta poche, mon garcon, tu n'en seras peut-etre pas
fache! Ah ca! ou est-il le medecin? j'ai besoin de lui pour m'achever
plus vite, si je dois souffrir longtemps comme ca!

--Il va venir, dit la meuniere, et M. le cure avec lui; car je les ai
fait demander tous deux.

--Le cure? dit Cadoche; pour quoi faire?

--Pour vous dire un mot de consolation, mon vieux. Vous avez toujours eu
de la religion, et votre ame est aussi precieuse que celle d'un autre.
Je suis bien sure que M. le cure ne refusera pas de se deranger pour
vous porter les sacrements.

--J'en suis donc la? reprit le moribond avec un profond soupir. En ce
cas, pas de betise! et que le cure aille a tous les cinq cents diables,
quoiqu'il soit un bonhomme apres tout, passablement ivrogne; mais je ne
crois pas aux cures. J'aime le bon Dieu et non le pretre. Le bon Dieu
m'a donne l'argent, le pretre me l'aurait fait rendre. Laissez-moi
mourir en paix!... Mon neveu, tu me promets de faire perir ce patachon
de malheur sous le baton?

--Non! mais de le bien rosser.

--Assez cause, dit le mendiant en etendant sa main livide; j'aurais
voulu mourir en causant, mais je ne peux plus.... Ah! je ne suis pas si
malade qu'on croit, je vais dormir, et peut-etre que tu n'heriteras pas
de si tot, mon neveu!

Le mendiant se laissa retomber, et, au bout d'un instant, il se fit dans
sa poitrine comme un bouillonnement sonore. Il redevint rouge, puis
bleme, gemit pendant quelques minutes, ouvrit les yeux d'un air effraye
comme si la mort lui eut apparu sous une forme sensible, et tout a coup,
souriant a demi comme s'il eut repris l'espoir de vivre, il rendit
l'esprit.

La mort meme du pire des hommes a toujours en soi quelque chose de
mysterieux et de solennel qui frappe de respect et de silence les ames
religieuses. Il y eut un moment de consternation et meme de tristesse au
moulin, lorsque le mendiant Cadoche eut expire. Malgre ses vices et ses
ridicules, malgre meme cette confession etrange qu'on venait d'entendre
et a laquelle le notaire seul croyait fermement, la meuniere et son fils
avaient une sorte d'amitie pour ce vieillard a cause du bien qu'ils
s'etaient habitues a lui faire; car s'il est vrai de dire qu'on deteste
les gens en raison des torts qu'on a eus envers eux, la maxime inverse
doit etre acceptee.

La meuniere se mit a genoux aupres du lit et pria. Lemor et le meunier
prierent aussi dans leur coeur le dispensateur de toute reparation et de
toute misericorde de ne pas abandonner l'ame immortelle et divine qui
avait passe sur la terre sous la forme abjecte de ce miserable.

Le notaire seul retourna tranquillement avaler sa tasse de the, apres
avoir dit avec sang-froid: "_Ite, missa est, Dominus vobiscum._"

--Grand-Louis, dit-il ensuite en appelant dehors, il faut t'en aller
tout de suite a Jeu-les-Bois avant que la nouvelle de ce deces y arrive.
Quelque gueux de son espece pourrait aller bouleverser sa cahute et
denicher l'oeuf.

--Quel oeuf? dit le meunier. Son cochon, sa souquenille de rechange?

--Non, mais le pot de fer.

--Reverie, monsieur Tailland!

--Va toujours voir. Et d'ailleurs ta jument!

--Ah! ma vieille servante! j'oubliais, vous avez raison. Elle vaut bien
le voyage a cause de son bon coeur et de notre ancienne amitie. Nous
sommes presque du meme age, elle et moi. J'y vas; pourvu qu'il ne se
soit pas encore moque de moi la-dessus! C'etait un vieux railleur!

--Va toujours, te dis-je; pas de paresse! Je crois a ce pot de fer; j'y
crois _dur comme fer_! comme on dit chez nous.

--Mais dites donc, monsieur Tailland, est-ce que ca a quelque valeur ce
chiffon de papier que vous avez barbouille en vous amusant?

--C'est en bonne forme, je t'en reponds, et cela te rend peut-etre
proprietaire de cent mille francs.

--Moi? Mais vous oubliez que si l'histoire est vraie, il y en a une
moitie a madame de Blanchemont et l'autre aux Bricolin?

--C'est une raison de plus pour courir. Tu as accepte cela dans ton
coeur a charge de restitution. Va donc le chercher. Quand tu auras rendu
ce service-la a M. Bricolin, c'est bien le diable s'il ne te donne pas
sa fille.

--Sa fille! Est-ce que je songe a sa fille? Est-ce que sa fille peut
songer a moi; dit le meunier en rougissant.

--Bon! bon! la discretion est une vertu; mais je vous ai vus danser
ensemble tantot, et je comprends bien pourquoi le pere vous a separes si
brusquement.

--Monsieur Tailland, otez-vous tout cela de l'esprit. Je pars; s'il y a
un _magot_ pour tout de bon, qu'en ferai-je? Ne faudra-t-il pas quelque
declaration a la justice?

--A quoi bon? Les formalites de la justice ont ete inventees pour ceux
qui n'ont pas de justice dans le coeur. A quoi servirait de deshonorer
la memoire de ce vieux drole qui a reussi pendant quatre-vingts ans a
passer pour un honnete homme? Tu n'as pas besoin non plus qu'on sache
que tu n'es pas un voleur; on le sait de reste. Tu rendras l'argent, et
tout sera dit.

--Mais si ce vieux a des parents?

--Il n'en a pas, et quand il en aurait, veux-tu les faire heriter de ce
qui ne leur appartient pas?

--C'est vrai; je suis tout abruti de ce qui vient de se passer. Je vas
monter a cheval.

--Ca ne sera pas commode de rapporter ce fameux pot de fer qui est si
lourd, si lourd! Les chemins sont-ils praticables par la-bas?

--Certainement. D'ici l'on va a Transault, et puis au Lys Saint-George,
et puis a Jeu. C'est tout chemin vicinal fraichement repare.

--En ce cas, prends ma voiture, Grand-Louis, et depeche-toi.

--Eh bien, et vous?

--Je coucherai ici en t'attendant.

--Vous etes un brave homme, le diable m'emporte! Et si les lits sont
mauvais, vous qui etes un peu delicat!

--Tant pis! une nuit est bientot passee. D'ailleurs, nous ne pouvons pas
laisser ta mere en tete-a-tete avec ce mort, c'est trop triste; car
il faut que tu emmenes ton garcon de moulin. Quand on a de l'argent a
porter, on n'est pas trop de deux. Tu trouveras des pistolets charges
dans les poches de mon cabriolet. Je ne voyage jamais sans ca, moi qui
ai souvent des valeurs a transporter. Allons, en route! Dis a ta mere
de me faire encore du the. Nous causerons le plus tard possible, car ce
mort m'ennuie.

Cinq minutes apres, Lemor et le meunier etaient, par une nuit noire, en
route pour Jeu-les-Bois. Nous leur donnerons le temps d'y arriver,
et nous reviendrons voir ce qui se passe a la ferme pendant qu'ils
voyagent.



XXXIV.

DESASTRE.

La grand'mere Bricolin s'impatientait fort de ne pas voir arriver le
meunier. Elle etait loin de penser que son emissaire ne devait jamais
revenir toucher le salaire qu'elle lui avait promis, et le lecteur
comprendra facilement qu'au moment d'expirer, le mendiant eut oublie de
transmettre le message dont on l'avait charge. A la fin, fatiguee et
decouragee d'attendre, la mere Bricolin alla retrouver son vieil epoux,
apres s'etre assuree que la folle errait encore dans la garenne,
absorbee comme a l'ordinaire dans ses meditations et ne faisant plus
retentir d'aucune plainte sinistre les tranquilles echos de la vallee.
Il etait environ minuit. Quelques voix mal assurees detonnaient encore
au sortir des cabarets, et les chiens de la ferme, comme s'ils eussent
reconnu des voix amies, ne daignaient pas aboyer.

M. Bricolin, pousse par sa femme qui voulait que le sous-seing prive
passe avec Marcelle recut execution a l'instant meme, avait, non sans
souffrance et sans terreur, remis a la _dame venderesse_ le portefeuille
qui contenait deux cent cinquante mille francs. Marcelle recut avec peu
d'emotion ce venerable portefeuille. Il etait si malpropre qu'elle le
prit du bout de ses doigts; lasse de s'occuper d'une affaire ou la
cupidite d'autrui l'avait frappee de degout, elle le jeta dans un coin
du secretaire de Rose. Elle avait accepte ce paiement si prompt par la
meme raison qui avait decide l'acquereur a le faire, afin de l'engager
et d'assurer le sort de la jeune fille en empechant qu'on ne vint a se
retracter.

Elle recommanda a Fanchon, a quelque heure que Grand-Louis se
presenterait, de l'introduire dans la cuisine et de venir l'appeler
elle-meme. Puis elle se jeta tout habillee sur son lit pour se reposer
sans dormir, car Rose etait toujours tres-animee, et ne pouvait se
lasser de la benir et de lui parler de son bonheur, Cependant, le
meunier n'arrivant pas, et les emotions de la journee ayant epuise
les forces de tous, vers deux heures du matin toute la ferme dormait
profondement. Il faut pourtant excepter une personne de la famille,
c'etait la folle, dont le cerveau etait arrive a un paroxysme de fievre
intolerable.

M. et Mme Bricolin avaient longtemps cause dans la cuisine. Le fermier
n'ayant plus rien a craindre, et se sentant glace par toute l'eau qu'il
avait bue, avait repris son pichet qu'il remplissait d'heure en heure en
inclinant d'une main mal affermie une enorme cruche placee a cote, et
remplie d'un vin ecumeux d'une couleur violatre. C'etait sa mere-goutte,
le plus capiteux de sa recolte, boisson detestable, mais que le
Berrichon prefere a tous les vins du monde.

Plusieurs fois sa femme, voyant que la douceur d'etre proprietaire de
Blanchemont et les riants projets de son opulence ne pouvaient plus
raviver son oeil eteint ni degourdir sa machoire, l'avait invite a se
mettre au lit. Il avait toujours repondu: "Tout a l'heure, j'y vas, j'y
suis," mais sans quitter sa chaise. Enfin, apres avoir ete s'assurer que
Rose etait endormie ainsi que Marcelle, madame Bricolin n'en pouvant
plus, alla se coucher et s'endormit en appelant vainement son mari, qui
n'avait pas la force de bouger et qui ne l'entendait plus. Completement
ivre et aneanti comme un homme qui a fait l'effort de se degriser
soudainement, mais qui s'en est bien dedommage apres, le fermier, la
main sur son pichet et la tete inclinee sur la table, bercait de ses
ronflements energiques le sommeil accable de sa femme, couchee, la porte
ouverte, dans la piece voisine.

Une heure s'etait a peine ecoulee lorsque M. Bricolin se sentit suffoque
et pret a tomber en defaillance. Il eut beaucoup de peine a se lever. Il
lui semblait que l'air manquait a ses poumons, que ses yeux cuisants ne
pouvaient plus rien discerner, et qu'il etait frappe d'apoplexie. La
peur de la mort lui rendit la force de se trainer a tatons jusqu'a la
porte, qui donnait sur la cour; la chandelle avait fini de se consumer
dans son cercle de fer-blanc.

Ayant reussi a ouvrir et a descendre sans tomber les degres qui
formaient une sorte de perron grossier au chateau neuf, le fermier
promena autour de lui un regard hebete, sans rien comprendre a ce qu'il
voyait. Une clarte extraordinaire qui remplissait la cour le forca a
mettre la main devant son visage; car le passage des tenebres a cette
lueur ardente lui causait de nouveaux vertiges. Enfin, l'air dissipant
un peu les fumees du vin, l'espece d'asphyxie qu'il avait eprouvee fit
place a un frisson convulsif, d'abord machinal et tout physique, mais
bientot produit par une terreur inexprimable. Deux grandes gerbes de
feu, se faisant jour a travers des nuages de fumee, sortaient du toit de
la grange.

Bricolin crut faire un mauvais reve; il se frotta les yeux, il se secoua
tout le corps; toujours ces jets de flamme montaient vers le ciel et
prenaient, avec une effroyable rapidite, un developpement immense. Il
voulut crier _Au feu!_ sa langue etait paralysee et son gosier inerte.
Il essaya de retourner vers la maison dont il s'etait eloigne de
quelques pas sans savoir ou il allait. Il vit sur sa droite des torrents
de flammes sortir des etables, sur sa gauche une autre gerbe de feu
couronner les tours du vieux chateau, et devant lui... sa propre maison
illuminee a l'interieur d'une clarte fantastique, et la porte qu'il
avait laissee ouverte derriere lui vomissant des tourbillons noirs,
comme la bouche d'une forge. Tous les batiments de Blanchemont etaient
la proie d'un incendie magnifiquement dispose. Le feu avait ete mis en
plus de douze endroits differents, et ce qu'il y avait de plus sinistre
dans le premier acte de cette scene etrange, c'est qu'un silence de
mort planait sur tout cela. Bricolin, prive de force et de volonte,
contemplait dans une effroyable solitude un desastre dont personne ne
s'apercevait encore. Tous les habitants du chateau neuf et de la
ferme avaient passe du sommeil produit par la fatigue ou l'ivresse
a l'asphyxie produite par la fumee. Les craquements de l'incendie
commencaient seuls a se faire entendre et les tuiles a tomber avec un
bruit sec sur le pave. Pas un cri, pas une plainte ne repondait a ces
avertissements sinistres. Il semblait que l'incendie n'eut plus a
devorer que des batiments deserts ou des cadavres. M. Bricolin se
tordit les mains, et resta muet et immobile, comme si, accable par le
cauchemar, il eut fait de vains efforts interieurs pour se reveiller.

Enfin, un cri percant s'eleva, un seul cri de femme, et Bricolin, comme
delivre du charme qui pesait sur lui, repondit par un hurlement sauvage
a cet appel de la voix humaine. Marcelle s'etait apercue la premiere du
danger; elle s'elanca dehors, portant son fils dans ses bras. Sans voir
Bricolin ni le reste de l'incendie, elle deposa l'enfant sur un tas de
foin au milieu de la cour, et lui disant d'une voix forte: "Reste la!
n'aie pas peur," elle rentra precipitamment dans la maison, malgre la
fumee suffocante qui la remplissait, et courut au lit de Rose qui etait
restee comme paralysee, incapable de la suivre.

Alors, avec la force d'un homme, la petite et svelte blonde, exaltee par
son courage, prit sa jeune amie dans ses bras, et porta heroiquement
aupres de son fils un corps beaucoup plus lourd et plus grand que le
sien propre.

A la vue de sa fille, Bricolin, qui n'avait d'abord songe qu'a sa
recolte et a son betail, et qui avait couru du cote des granges, se
rappela qu'il avait une famille, et, degrise pour la seconde fois,
encore plus radicalement que la premiere, il vola au secours de sa mere
et de sa femme.

Heureusement le feu n'avait pris partout que par les combles, et le
rez-de-chaussee, habite par les Bricolin, etait encore intact, a
l'exception du pavillon de Rose qui, etant fort bas et au voisinage d'un
amas de fagots secs, brulait rapidement.

Madame Bricolin, reveillee en sursaut, retrouva tout a coup sa force
physique et sa presence d'esprit. Aidee de son mari et de Marcelle,
elle transporta dehors le vieux Bricolin qui, se croyant au milieu des
chauffeurs, criait de toute sa force: "Je n'ai plus rien! ne me tuez
pas! ne me brulez pas! je vous donnerai tout!"

La petite Fanchon aidait resolument la mere Bricolin, qui bientot put
aider aux autres. On reussit a reveiller les metayers et leurs valets,
dont aucun ne perit.... Mais tout cela prit un temps considerable, et,
quand on put recevoir les secours du village, quand on put organiser une
chaine, il etait trop tard: l'eau semblait ranimer l'intensite du feu en
soulevant et en faisant voler au loin des masses enflammees. Les enormes
amas de cereales et de fourrages, dont regorgeaient les batiments
d'exploitation, flambaient avec la rapidite de la pensee. Les charpentes
centenaires des vieux batiments semblaient ne demander qu'a bruler.
Presque tout le gros betail s'obstina a ne pas sortir et fut etouffe
ou brule. On ne preserva que le corps du chateau neuf, dont les tuiles
s'effondrerent et dont la charpente neuve resta decouverte, reduite en
charbon, et dressant sa carcasse noire sur les murailles encore blanches
du logis.

Les pompes arriverent, inutile et tardive ressource dans les campagnes,
instruments de secours souvent mal diriges, mal organises, et dont les
tuyaux crevent au premier effort, faute d'entretien ou de service.
Cependant les pompiers et les habitants du bourg reussirent a faire la
part du feu et a preserver l'habitation et le mobilier des Bricolin.
Mais cette part du feu fut immense, complete. Tout le pavillon
qu'habitaient Rose et Marcelle, tous les batiments d'exploitation, tout
le betail, tout le mobilier aratoire y passerent. On ne s'occupa pas du
vieux chateau, dont la toiture brula, mais dont les fortes murailles
nues se defendirent d'elles-memes. Une seule des tours, cedant a la
chaleur, se lezarda de haut en bas. Le lierre immense qui embrassait les
autres les preserva d'une derniere ruine.

Le crepuscule commencait a blanchir lorsque le meunier et Lemor
sortirent de la miserable cabane du mendiant. Lemor portait dans ses
mains le pot de fer et Grand-Louis trainait par la bride sa chere
Sophie, qui l'avait salue des son approche d'un hennissement amical.

--J'ai lu _Don Quichotte_, disait-il, et je me trouve maintenant comme
Sancho recouvrant son ane. Peu s'en faut qu'a son exemple je n'embrasse
ma vieille Sophie et que je ne lui tienne de beaux discours.

--Grand-Louis, dit Lemor, si vous pouvez resister a cette tentation,
n'avez-vous pas celle de regarder si ce pot de fer contient de l'or ou
des cailloux?

--J'ai souleve le couvercle, dit le meunier. Ca brille la dedans; mais
je suis fort presse de deguerpir avant le jour, avant que les habitants
de ce desert, s'il y en a, observent mes mouvements et me prennent pour
un voleur. Je suis tremblant d'emotion et de plaisir comme un homme
qui mene a bien les affaires d'autrui; mais j'ai pourtant aussi le
sang-froid d'un homme qui n'herite pas pour son compte. Filons, filons,
monsieur Henri. Avez-vous remis ma pioche dans la voiture? Attendez que
je donne un dernier coup d'oeil la dedans. Le trou est bien bouche, il
n'y parait plus, en route! nous nous reposerons dans quelque taillis si
nos betes refusent le service.

Le cheval du notaire ayant fait trois mortelles lieues de pays au grand
trot et souvent au galop dans les chemins montueux et penibles, se
trouva en effet tellement fatigue au retour, que nos voyageurs, arrives
a la hauteur du Lys-Saint-Georges, se virent obliges de le laisser
souffler. Sophie, qu'ils avaient attachee derriere le cabriolet et qui
n'etait pas habituee a marcher si follement, etait couverte de sueur.
Le coeur du meunier s'en emut--Il faut de l'humanite avec les betes,
dit-il, et puis, je ne veux pas que pour sa probite et sa sagacite dans
cette affaire, notre bon notaire perde un bon cheval. Quant a Sophie, il
n'y a pas de pot de fer qui tienne; cette vieille servante ne doit pas
faire l'office du pot de terre. Voila un joli pacage bien ombrage, ou
pas une bete ni un homme ne remuent. Entrons-y. Je suis bien sur qu'il
y a une sacoche d'avoine dans le coffre du cabriolet; car M. Tailland
pense a tout, et n'est pas homme a s'embarquer une seule fois sans
biscuit. Nous respirerons la un quart d'heure, et nous serons tous un
peu plus frais pour repartir. Malheureusement, en donnant la clef des
champs au cochon de mon oncle (en heritera qui voudra!) j'ai oublie de
lui voler quelques unes de ses croutes de pain, et je me sens l'estomac
si creux que je partagerais volontiers l'avoine de Sophie si je ne
craignais de lui faire tort. Il me semble que je ne commence guere bien
mon role d'heritier de l'avare. Je meurs de faim a cote de mon tresor.

En babillant ainsi suivant son habitude, le meunier debrida les chevaux
et leur servit le dejeuner, a celui du notaire dans le sac a l'avoine,
a Sophie dans son long bonnet de coton bleu qu'il lui attacha autour du
nez tres-facetieusement.

--C'est singulier comme je me sens le coeur leger a present, dit-il
en se tapissant sous les buissons et en decouvrant le pot de fer.
Savez-vous, monsieur Lemor, que mon bonheur est la dedans, si les louis
ne sont pas seulement a la surface, et si le fond n'est pas rempli de
gros sous? J'ai peur; c'est trop lourd pour n'etre que de l'or. Ah ca!
aidez-moi a compter tout ca.

Le compte fut bientot fait. Les pieces d'or en vieille monnaie etaient
roulees par sommes de mille francs dans de sales chiffons de papier. En
les ouvrant, Lemor et le meunier virent les marques que le mendiant
leur avait indiquees. La fortune du pere Bricolin portait une croix sur
chaque louis, le depot du seigneur de Blanchemont une simple barre. Au
fond, il y avait environ trois mille francs en argent, en pieces de
toute espece, et meme une poignee de gros sous, la derniere qu'eut
economisee le mendiant.

--Ce restant-la, dit le meunier en le rejetant au fond du pot de fer,
c'est la fortune de mon oncle, c'est l'heritage de votre serviteur,
c'est le denier de la veuve que ce vieux grimaud ne se faisait pas faute
de recueillir, et qui retournera a la veuve et a l'orphelin, je vous
en reponds. Qui sait si ce n'est pas aussi le produit du vol? A voir
comment mon oncle, que Dieu fasse paix a son ame! m'avait escamote
Sophie, je n'ai pas trop de confiance dans la purete de son legs. Tiens!
ca me fera plaisir de faire l'aumone! moi qui suis si souvent prive
de cette douceur-la! Je vais prendre un plaisir de prince. Savez-vous
qu'avec trois mille francs, dans ce pays-ci, on peut sauver et assurer
l'existence de trois familles?

--Mais vous ne pensez pas au reste du depot, Grand-Louis. Songez donc
qu'avec cette grosse somme, dont madame de Blanchemont n'a vraiment pas
besoin pour elle-meme, vous allez la mettre a meme aussi de faire bien
des heureux.

--Oh! je m'en rapporte a elle pour le faire rouler vite sur cette
table-la! Mais il y a, a cote, quelque chose qui me flatte! c'est ce
petit magot que M. Bricolin va recevoir de ma main avec tant de plaisir.
Ca n'aura pas un emploi tres-chretien chez lui, mais ca raccommodera
beaucoup mes affaires, qui etaient bien gatees hier au soir.

--C'est-a-dire, mon cher Louis, que vous pouvez pretendre maintenant a
la main de Rose.

--Oh! ne croyez pas cela! si les cinquante mille francs m'appartenaient,
ca pourrait s'arranger a la rigueur. Mais le Bricolin sait mieux compter
que vous! Il dira: "Voila cinq mille pistoles qui sont a moi et que
Grand-Louis me rapporte, il ne fait que son devoir. Ce qui est a moi
n'est pas a lui: donc, j'ai cinquante mille francs de plus dans ma
poche, et il reste avec son moulin Gros-Jean comme devant.

--Et il ne sera pas emerveille et touche d'une probite dont il ne serait
sans doute pas capable?

--Emerveille, oui; touche, non. Mais il se dira: "Ce garcon peut m'etre
utile." Les honnetes gens sont tres-necessaires a ceux qui ne le sont
pas, et il me pardonnera mes peches; il me rendra sa pratique, a
laquelle je tiens beaucoup, puisqu'elle me met a meme de voir Rose et
de lui parler tous les jours. Vous voyez donc que, sans me faire
d'illusions, j'ai sujet d'etre content. Hier soir, quand je dansais
avec Rose, quand elle avait l'air de m'aimer, je me sentais si fier, si
heureux! Eh bien, je retrouve mon bonheur d'hier soir sans m'inquieter
de mon lendemain. C'est beaucoup; brave oncle Cadoche, va! tu ne te
doutais pas de ce qu'il y avait pour moi de consolations dans ton pot de
fer! Tu croyais me faire riche, et tu me rends heureux!

--Mais, mon cher Louis, puisque vous rapportez a Marcelle une somme
egale a celle qu'elle voulait sacrifier pour vous, vous pouvez bien,
a present, accepter les concessions qu'elle offrait de faire a M.
Bricolin?

--Moi? Jamais. Ne parlons pas de ca. Ca me blesse. Je ne serai plus
banni de la ferme; c'est tout ce qu'il me faut. Voyez comme ce tresor
est joli! comme il brille! comme il y aurait la dedans des peines
soulagees et des inquietudes apaisees! C'est pourtant beau, l'argent,
monsieur Lemor! Convenez-en! la, dans le creux de ma main, il y a la vie
de cinq ou six pauvres enfants!...

--Ami, je n'y vois que ce qu'il y a en effet: les larmes, les cris, les
tortures du vieux Bricolin, l'avarice du mendiant, sa vie honteuse et
stupide, consumee tout entiere dans la tremblante contemplation de son
vol.

--Hein! vous avez raison, dit le meunier en rejetant avec effroi la
poignee d'or dans le pot de fer. Que de crimes, de lachetes, de soucis,
de mensonges, de peurs et de souffrances la dedans! Vous avez raison,
c'est vilain, l'argent! Nous-memes qui sommes la a le regarder et a le
compter en cachette, nous voila comme deux brigands armes de pistolets,
et craignant d'etre surpris par d'autres bandits, ou apprehendes au
collet par les gendarmes. Allons, cache-toi, maudit! s'ecria-t-il en
replacant le couvercle, et nous, partons, ami! Vive la joie, cela n'est
pas a nous!




CINQUIEME JOURNEE.



XXXV.

RUPTURE.

En approchant du vallon de la Vauvre, nos voyageurs remarquerent, du
cote de Blanchemont, une nappe immense de lourde fumee que le soleil
levant commencait a blanchir.

[Illustration: Ah ca! aidez-moi a compter tout ca.]

--Regardez donc, dit le meunier, comme il y a du brouillard sur la
Vauvre, ce matin, surtout du cote ou nous avons toujours envie de
regarder tous les deux! Ca me gene, je ne vois pas les toits pointus de
mon bon vieux petit chateau qui, de tous les cotes, quand je fais mes
courses aux environs, sert de point de mire a mes pensees!

Au bout de dix minutes, la fumee, que les vapeurs humides du matin
affaissaient sous leur poids, rampa tout a fait au bas du vallon, et
Grand-Louis, arretant brusquement le cheval du notaire, dit a son
compagnon:

--C'est singulier, monsieur Lemor, je ne sais pas si j'ai la berlue ce
matin, mais j'ai beau regarder, je ne vois pas le toit rouge du chateau
neuf au bas des tours du vieux chateau! Je suis pourtant bien sur qu'on
le voit d'ici; je m'y suis arrete plus de cent fois, et je distingue les
arbres qui sont autour. Eh mais! regardez donc! le vieux chateau est
tout change! les tourelles me paraissent aplaties. Ou diable est le
toit? Le tonnerre m'ecrase! il n'y a plus que les pignons! Attendez,
attendez! Qu'est-ce qu'il y a donc de rouge du cote de la ferme? C'est
du feu! oui, du feu! et toutes ces choses noires?... Monsieur Lemor, je
vous le disais bien, quand nous sommes arrives a Jeu-les-Bois, que le
ciel etait tout rouge, et qu'il y avait un incendie quelque part. Vous
me souteniez que c'etaient des brulis de bruyeres, je savais bien qu'il
n'y avait pas de brandes de ce cote-la. Regardez donc! je ne reve pas!
le chateau, la ferme, tout est brule!... Mais Rose! Et Rose!... Ah! mon
Dieu! Et madame Marcelle! et mon petit Edouard! et la vieille Bricolin!
mon Dieu! mon Dieu!

Et le meunier, fouettant le cheval avec fureur, prit au galop la
direction de Blanchemont, sans s'inquieter cette fois si la vieille
Sophie pouvait ou non le suivre.

A mesure qu'ils approchaient, les indices du sinistre ne devenaient que
trop certains. Bientot ils l'apprirent de la bouche des passants, et,
bien qu'on leur assurat que personne n'avait peri, tous deux, pales et
oppresses, hataient la course trop lente, a leur gre, du cheval qui les
emportait.

[Illustration: Un gendarme l'arreta en la prenant parle bras.]

Arrives au bas du terrier, comme ce pauvre animal, haletant et couvert
d'ecume, ne pouvait plus gravir le chemin qu'au pas, ils l'arreterent
devant chez la Piaulette, et sauterent du cabriolet pour courir plus
vite. En ce moment, Marcelle, sortant de la chaumiere, parut a leurs
yeux. Elle etait pale, mais calme, et ses vetements ne portaient la
trace d'aucune brulure. Occupee toute la nuit a soigner les personnes,
elle ne s'etait pas consacree inutilement a vouloir eteindre le feu. En
la voyant, Lemor faillit s'evanouir de joie; il lui prit la main sans
pouvoir lui parler.

--Mon fils est ici et Rose est chez le cure, dit Marcelle. Elle n'a
eprouve aucun accident, elle n'est presque pas malade, elle est heureuse
malgre la consternation de ses parents. Il n'y a dans tout cela que de
l'argent perdu. C'est peu de chose au prix du bonheur qui l'attend....

--Quoi donc? dit le meunier, je ne comprends pas.

--Allez la voir, ami, rien ne s'y oppose, et apprenez d'elle-meme ce que
je ne veux pas vous dire la premiere.

Grand-Louis stupefait se mit bientot a courir. Lemor entra dans la
chaumiere avec Marcelle, et tandis que la Piaulette et son mari
s'occupaient des chevaux, il courut vers le lit ou dormait Edouard. Le
dernier des Blanchemont reposait tranquillement sur le grabat du plus
pauvre paysan de ses domaines. Il ne possedait plus meme un gite, et
l'hospitalite de l'indigence etait la seule chose qu'il put reclamer en
cet instant.

--Il n'a donc pas couru de danger? s'ecria Lemor en baisant ses petites
mains, humides d'une douce chaleur.

--Ce petit etre est d'une bonne trempe, dit Marcelle, avec un certain
orgueil. Il n'a pas ete malade, il s'est eveille dans une fumee
etouffante, et il n'a pas eu peur. Il a passe la nuit avec moi a
preserver et a consoler les autres, trouvant, malgre sa faiblesse et son
ignorance du malheur, des soins, des caresses, et des paroles naivement
angeliques pour moi et pour tous ces etres sans courage qui tremblaient
et criaient autour de nous. Et moi qui craignais pour sa sante la
frayeur et l'emotion! Cette frele nature renferme une ame heroique.
Lemor! c'est un enfant beni, que Dieu avait marque en naissant pour en
faire un noble pauvre!

L'enfant s'eveilla aux caresses de Lemor, et, le reconnaissant cette
fois a son affection plus qu'a ses traits:

--Ah! Henri! lui dit-il, pourquoi donc ne voulais-tu pas me parler quand
tu _faisais Antoine?_

Marcelle commencait a expliquer avec stoicisme a son amant dans quel
nouveau desastre cet incendie precipitait le reste de sa fortune,
lorsque M. Bricolin, la figure bouleversee, les vetements en lambeaux et
les mains toutes brulees, entra dans la chaumiere.

Au sortir de sa premiere terreur, le fermier avait travaille avec une
energie et une audace desesperees a vouloir sauver ses boeufs et ses
recoltes. Il avait failli etre cent fois victime de son acharnement; il
n'avait renonce a de vaines esperances qu'en se voyant au milieu d'un
monceau de cendres. Alors, le decouragement, le desespoir et une sorte
de fureur s'etaient empares de sa pauvre tete. Il etait devenu comme
fou, et il accourait vers Marcelle d'un air egare, les idees confuses et
la parole embarrassee.

--Ah! vous voila enfin, Madame! dit-il d'une voix entrecoupee, je
vous cherche dans tout le village, et je ne sais ce que vous devenez.
Ecoutez, ecoutez, madame Marcelle!... Ce que j'ai a vous dire est
tres-important... Vous avez beau etre tranquille, tout ce malheur-la
retombe sur vous, tout ce dommage-la vous concerne!

--Je le sais, monsieur Bricolin! repondit Marcelle avec un peu
d'impatience. La vue de cet homme cupide n'etait pas consolante pour
elle en cet instant.

--Vous le savez? reprit Bricolin avec une sorte de colere, et moi aussi,
je le sais! C'est a vous de rebatir le domaine et de recomposer le
cheptel de Blanchemont.

--Et avec quoi, s'il vous plait, monsieur Bricolin?

--Avec votre argent! N'avez-vous pas de l'argent? Ne vous en ai-je pas
donne assez?

--Je ne l'ai plus, monsieur Bricolin! le portefeuille a brule.

--Vous avez laisse bruler _mon_ portefeuille? le portefeuille que je
vous avais _confie_? s'ecria Bricolin exaspere et en se frappant le
front avec ses poings. Comment avez-vous ete assez folle, _assez bete_,
pour ne pas sauver le portefeuille, puisque vous avez bien eu le temps
de sauver votre fils?

--J'ai sauve Rose aussi, monsieur Bricolin. C'est moi qui l'ai portee
dans mes bras hors de la maison. Pendant ce temps, le portefeuille a
brule; je ne le regrette pas.

--Ce n'est pas vrai, vous l'avez!

--Je vous jure devant Dieu que non. Le meuble ou il etait, tous les
meubles de cette chambre ont brule pendant qu'on sauvait les personnes.
Vous le savez bien, je vous l'ai dit, car vous m'avez interrogee
la-dessus; mais vous ne m'avez pas entendue, ou vous ne vous souvenez
pas.

--Ah! si, je m'en souviens, dit le fermier consterne, mais j'ai cru que
vous me trompiez.

--Et pourquoi vous tromperais-je? Cet argent n'etait-il pas a moi?

--A vous? Vous ne niez donc pas que je vous ai achete hier soir votre
terre, que je vous l'ai payee et qu'elle m'appartient?

--Comment la pensee vous vient-elle que je sois capable de le nier?

--Ah! pardon, pardon, Madame! je n'ai pas ma tete! dit le fermier abattu
et calme.

--Je le vois bien, dit Marcelle d'un ton de mepris auquel il ne prit pas
sarde.

--C'est egal, la reparation des batiments et le cheptel sont a votre
charge, reprit-il apres un silence pendant lequel ses idees se
confondirent de nouveau.

--De deux choses l'une, monsieur Bricolin, dit Marcelle en levant les
epaules: ou vous n'avez pas achete le domaine, et il m'appartient de
reparer le mal, ou je vous l'ai vendu et je n'ai pas a m'en occuper;
choisissez!

--C'est vrai! dit encore Bricolin tombant dans une nouvelle stupeur.
Puis il reprit bien vite: Oh! je vous l'ai bel et bien achete, paye,
vous ne pouvez pas nier ca! J'ai votre acte qui porte quittance, je ne
l'ai pas laisse bruler, moi! Ma femme l'a dans sa poche.

--En ce cas, vous etes tranquille, et moi aussi, car j'ai aussi le
double de notre acte dans ma poche.

--Mais vous devez supporter le dommage! s'ecria Bricolin avec une
sombre fureur. Je ne vous ai pas achete une terre sans batiment et sans
cheptel. Il y a la une perte de cinquante mille francs, au moins!

--Je n'en sais rien, mais le desastre a eu lieu apres la vente.

--C'est vous qui avez mis le feu!

--C'est tres-probable! dit Marcelle avec un froid mepris, et j'y ai jete
le prix de ma terre pour m'amuser!

--Pardon, pardon, je suis malade! dit le fermier; perdre tant d'argent
dans une nuit!... Mais c'est egal, madame Marcelle, vous me devez une
indemnite pour mon malheur. J'ai toujours eu du malheur avec votre
famille. Mon pere, pour un depot que lui avait fait votre grand-pere,
a ete mis a la torture par les chauffeurs, et a perdu cinquante mille
francs qui etaient a lui.

--Les suites de ce malheur sont irreparables, puisque votre pere y a
perdu la sante de l'ame et du corps. Mais ma famille est fort innocente
du crime des brigands; et quant a la perte de votre argent, elle a ete
largement compensee par mon grand-pere.

--C'est vrai, c'etait un digne maitre! Aussi, vous devez faire comme
lui, vous devez m'indemniser!

--Vous tenez tant a l'argent, et j'y tiens si peu, monsieur Bricolin,
que je vous satisferais si j'etais en mesure de le faire. Mais vous
oubliez que j'ai tout perdu, jusqu'a une miserable somme de deux mille
francs que j'avais retiree de la vente de ma voiture, jusqu'a mes
vetements et a mon linge. Mon fils ne peut pas meme dire qu'il ne
possede au monde en ce moment-ci que les habits qui le couvrent, car je
l'ai emporte nu de votre maison, et si cette femme que voici ne l'avait
pris chez elle avec une sublime charite pour le couvrir des pauvres
habits d'un de ses enfants, je serais forcee de vous demander l'aumone
d'une blouse et d'une paire de sabots pour lui. Laissez-moi donc
tranquille, je vous en supplie, j'ai la force de supporter mon malheur;
mais votre rapacite m'indigne et me fatigue.

--C'est assez, Monsieur, dit Lemor, qui ne pouvait plus se contenir.
Sortez, laissez madame en paix.

Bricolin n'entendit pas cette apostrophe. Il s'etait laisse tomber sur
une chaise, sensible au denument absolu de Marcelle, en ce qu'il lui
otait toute esperance de la ranconner.--Ainsi, s'ecria-t-il avec
desespoir, en frappant des poings sur la table, j'ai cru faire un bon
marche cette nuit, j'ai achete Blanchemont deux cent cinquante mille
francs, et voila que ce matin j'ai cinquante mille francs de perte en
batiments et en bestiaux! Ca fait, dit-il en sanglotant, que le domaine
me revient a trois cent mille francs comme vous le vouliez!

--Il ne me semble pas que ce soit ma faute, ni que j'en profite, dit
froidement Marcelle dont l'indignation tomba en voyant celle de Lemor,
et qui le retenait pour le forcer a se moderer.

--C'est donc la tout votre malheur, monsieur Bricolin? dit naivement la
Piaulette emerveillee de tout ce qu'elle entendait. Vraiment, je m'en
arrangerais bien! Cette pauvre dame a tout perdu, vous etes encore
riche, aussi riche qu'hier soir, et vous lui demandez quelque chose?
C'est drole tout de meme! Si Blanchemont ne vous revient, avec votre
malheur, qu'a trois cent mille francs, c'est encore joliment bon marche.
J'en sais bien qui en auraient donne davantage.

--Qu'est-ce que vous dites, vous? repondit Bricolin. Taisez-vous, vous
n'etes qu'une sotte et une commere.

--Merci, Monsieur, dit la Piaulette; et, se retournant avec fierte vers
Marcelle: C'est egal, Madame, dit-elle; puisque vous avez tout perdu,
vous pouvez bien rester chez moi tant que vous voudrez, et partager mon
pain noir. Je ne vous le reprocherai pas et je ne vous renverrai jamais.

--Ecoutez, Monsieur! dit Lemor, et rougissez!

--Vous, je ne sais pas qui vous etes, repondit Bricolin furieux.
Personne ne vous connait ici; vous avez l'air d'un meunier comme j'ai
l'air d'un eveque. Mais vous n'irez pas loin, mon garcon! Je vous
designerai aux gendarmes pour qu'on vous demande vos papiers, et si vous
n'en avez pas, nous verrons! Le feu a ete mis chez moi par malveillance,
c'est assez clair, tout le monde l'a constate, et le procureur du roi
est la qui verbalise. Vous etes bien avec un homme qui m'en veut,
suffit!

--Ah! c'en est trop, dit Lemor indigne, vous etes le dernier des
miserables, et si vous ne sortez d'ici, je saurai bien vous y forcer.

--Arretez! dit Marcelle en saisissant le bras de Lemor. Ayez pitie
de cet homme, il a perdu la raison! Soyez indulgent pour le malheur,
quelque lache qu'il se montre; suivez mon exemple, Lemor; ma patience
est a la hauteur de ma situation.

Bricolin n'ecoutait pas. Il tenait sa tete dans ses mains et gemissait
comme une mere qui a perdu son enfant.

--Et moi qui n'ai jamais voulu me faire assurer parce que c'etait trop
cher, criait-il d'un ton lamentable; et mes boeufs, mes pauvres boeufs,
qui etaient si beaux et si gras! Un lot de moutons qui valait deux mille
francs et que je n'ai pas voulu vendre a la foire de Saint-Christophe!

Marcelle ne put s'empecher de sourire, et sa haute raison contint
l'indignation de Lemor.

--C'est egal! dit le fermier en se levant tout a coup, votre meunier
n'aura pas ma fille!

--En ce cas vous n'aurez pas ma terre, l'acte est clair et la condition
formelle.

--Nous plaiderons!

--A la bonne heure.

--Oh! vous ne pouvez pas plaider, vous! Il faut de l'argent pour ca, et
vous n'en avez pas. Et puis il faudrait me restituer le paiement, et
comment feriez-vous? D'ailleurs, votre jolie condition est nulle; et,
quant au meunier, je vais commencer par le faire arreter et conduire
en prison; car c'est lui, j'en suis sur, qui a mis le feu chez moi par
vengeance de ce que je l'en ai chasse hier. Tout le village me servira
de temoin comme quoi il m'a fait des menaces... et le monsieur que
voila... suffit: a moi, a moi, les gendarmes! Et il s'elanca dehors en
proie a un veritable delire.



XXXVI.

LA CHAPELLE.

Inquiete pour le meunier et pour Lemor, que l'aveugle vengeance de
Bricolin pouvait entrainer dans une affaire sinon grave, du moins
desagreable, Marcelle engageait son amant a se cacher, et la Piaulette
sortait deja pour avertir Grand-Louis d'en faire autant, lorsque l'on
vit tout le monde, disperse sur le terrier et occupe a commenter le
desastre, se rassembler et se mettre a courir vers la ferme.

--Je suis sure que c'est deja fait! s'ecria la Piaulette en pleurant.
Ils auront deja mis la main sur ce pauvre Grand-Louis!

Lemor, n'ecoutant que son courage et son amitie, sortit de la chaumiere
et s'elanca vers le terrier. Marcelle, effrayee, l'y suivit, laissant
Edouard a la garde de la fille ainee de son hotesse.

En entrant dans la cour de la ferme, Marcelle et Lemor virent avec
effroi ces masses eparses de noirs decombres, le sol ruisselant d'une
eau qui ressemblait a un lac d'encre, et la foule des travailleurs
epuises, mouilles, brules, semblables a des spectres, et qui se
preparaient a une nouvelle fatigue. Le feu venait de se rallumer a une
petite chapelle isolee, situee entre la ferme et le vieux chateau.

Ce nouvel accident semblait incomprehensible, car cette construction
etait restee intacte jusque-la, et si une flammeche fut tombee dessus
pendant l'incendie, le feu n'eut pas pu couver aussi longtemps dans une
provision de pois secs qui y etait renfermee. Le feu partait cependant
de l'interieur, comme si une main implacable eut pousse l'audace jusqu'a
vouloir, sous les yeux de tous, et en plein jour, detruire jusqu'au
dernier batiment du domaine.

--Laissez bruler la chapelle, criait M. Bricolin ecumant de rage, courez
apres l'incendiaire! Il doit etre par la, il ne peut etre loin. C'est
Grand-Louis, j'en suis certain! j'ai des preuves! Cherchez dans la
garenne! Cernez la garenne!

M. Bricolin ignorait que, pendant qu'il signalait ainsi le meunier a la
vindicte publique, celui-ci, oubliant tout et ne sachant plus rien de
ce qui se passait au dehors, etait au presbytere, a genoux aupres du
fauteuil ou l'on avait depose Rose, et qu'il recevait de sa bouche
l'aveu de son amour et la revelation des engagements pris par son pere.
Dans le desordre general, le cure et meme sa servante, s'etant meles aux
travailleurs officieux, la grand'mere Bricolin etait seule restee aupres
de Rose, et les jeunes amants, plonges dans la plus pure ivresse, ne se
souvenaient plus des evenements qui s'agitaient autour d'eux.

Un cercle s'etait forme autour de la chapelle, et on dirigeait les
pompes, lorsque M. Bricolin, qui s'etait avance jusqu'a la porte
cintree, recula d'horreur et alla tomber sur un de ses garcons de ferme,
qui le soutint a grand'peine. Cette chapelle, qui avait ete jadis
attenante au vieux chateau, montrait encore aux yeux des antiquaires
d'assez jolis details de sculpture gothique. Mais la vetuste d'une telle
construction devait ceder bientot a l'intensite de la chaleur. La flamme
sortait par les fenetres, et les rosaces delicates commencaient a se
detacher avec fracas, lorsque la porte a demi ouverte fut poussee
brusquement de l'interieur. On vit alors sortir la folle, une petite
lanterne dans une main et un brandon de paille enflamme dans l'autre.
Elle se retirait lentement apres avoir mis la derniere main a son oeuvre
de destruction; elle marchait d'un air grave, les yeux fixes a terre, ne
voyant personne, et tout occupee du plaisir de sa vengeance longtemps
meditee et froidement executee.

Un gendarme trop consciencieux marcha droit a elle et l'arreta en la
prenant par le bras. La folle s'apercut alors que la foule l'entourait;
elle porta vivement son brandon enflamme a la figure du gendarme, qui,
surpris de cette defense imprevue, fut force de lacher prise. Alors la
Bricoline, retrouvant son agilite impetueuse, et prenant une expression
de haine et de fureur, s'elanca dans la chapelle, comme pour se cacher,
en proferant des imprecations confuses. On tenta de l'y suivre, personne
n'osa. Elle traversa la flamme avec la prestesse d'une salamandre, et
gravit le petit escalier en spirale qui conduisait aux combles. La, elle
se montra a une lucarne et on la vit activer le feu qui montait trop
lentement a son gre, et qui bientot l'environna de toutes parts. On fit
vainement jouer les pommes pour arroser le toit. Il avait ete recemment
repare et garni en zinc. L'eau coulait dessus et penetrait fort peu.
Le feu couvait donc a l'interieur, et l'infortunee Bricoline, brulant
lentement, devait subir des tortures atroces. Mais elle ne parut pas les
sentir, et on l'entendit chanter un air de danse qu'elle avait aime dans
sa jeunesse, qu'elle avait sans doute danse souvent avec son amant,
et qui lui revint a la memoire au moment d'expirer. Elle ne fit pas
entendre une seule plainte; sourde aux cris et aux supplications de sa
mere oui se tordait les bras et qu'on retenait de force pour l'empecher
de courir aupres d'elle, elle chanta longtemps, puis elle parut a la
fenetre une derniere fois, et, reconnaissant son pere:

--Ah! monsieur Bricolin, lui cria-t-elle, c'est un bien beau jour pour
vous que le _jour d'aujourd'hui!_

Ce fut sa derniere parole. Quand on fut maitre de l'incendie, on
retrouva ses os calcines sur le pave de la chapelle.

Cette affreuse mort acheva d'egarer l'esprit de M. Bricolin et de briser
le courage de sa femme. Ils ne songerent plus a arreter personne, et,
pendant toute la journee, Rose, la mere Bricolin et son vieux mari
furent completement oublies d'eux. Enfermes a la cure, M, et Mme
Bricolin ne voulurent voir personne, et n'en sortirent que lorsqu'ils
eurent epuise ensemble toute, l'amertume de leur peine.



XXXVII.

CONCLUSION.

Marcelle avait eu la presence d'esprit de prevoir que Rose, malade et
brisee par tant d'emotions, n'apprendrait pas sans danger la deplorable
fin de sa soeur. Elle avait suggere au meunier de la mettre bien vite
dans le cabriolet du notaire et de l'emmener a son moulin avec la
grand'mere et le vieux infirme, dont la bonne femme ne voulait pas se
separer. Marcelle, appuyee sur le bras de Lemor qui portait Edouard dans
ses bras, les suivit de pres.

Pendant quelques jours Rose eut tous les soirs d'assez vifs acces de
fievre. Ses amis ne la quittaient pas d'un instant, et, apres avoir
reussi a lui cacher le spectacle des funerailles du mendiant Cadoche,
qui fut porte en terre avec toutes les ceremonies qu'il avait exigees,
ils lui laisserent ignorer la mort de la folle jusqu'a ce qu'elle fut
en etat de supporter cette nouvelle; mais pendant bien longtemps encore
elle n'en connut pas les affreuses circonstances.

Marcelle consulta M. Tailland sur la valeur de l'acte passe avec
Bricolin.

L'avis du notaire ne fut pas favorable. Le mariage etant _d'ordre
public_, on n'en pouvait faire une clause de vente. Dans le cas de
clauses illicites, la vente subsiste et lesdites clauses sont _reputees
non ecrites_. Tels sont les termes de la loi. M. Bricolin les
connaissait avant la signature de l'acte.

Au bout de trois jours, on vit arriver au moulin le fermier pale,
abattu, maigri de moitie, ayant perdu jusqu'a l'envie de boire pour
se donner du coeur. Il paraissait incapable de se mettre en colere;
cependant, on ignorait dans quelles intentions il venait a Angibault, et
Marcelle, qui voyait Rose encore bien faible, tremblait qu'il ne vint la
reclamer avec des paroles et des manieres outrageantes. Tout le monde
etait inquiet, et on sortit en masse au-devant de lui pour l'empecher
d'entrer s'il n'annoncait pas des intentions pacifiques.

Il debuta par intimer froidement a la mere Bricolin l'ordre de lui
ramener sa fille au plus vite. Il avait loue une maison dans le bourg de
Blanchemont, et il allait commencer les travaux de reconstruction.--Mais
de ce que je suis mal loge, dit-il, ce n'est pas une raison pour que je
sois prive de la societe de ma fille et pour qu'elle refuse ses soins a
sa mere. Ce serait le fait d'un enfant denature.

En parlant ainsi, Bricolin lancait au meunier des regards farouches. On
voyait bien qu'il voulait tirer sa fille de chez lui, sans esclandre,
sauf a exhaler ensuite sa rancune et a accuser au besoin Grand-Louis de
l'avoir enlevee.

--C'est juste, c'est juste, dit la mere Bricolin, qui s'etait chargee de
repondre. Il y a longtemps que Rose demande a retourner aupres de son
pere et de sa mere; mais comme elle est encore malade, nous l'en avons
empechee. Je pense qu'aujourd'hui elle sera en etat de te suivre, et je
suis prete a l'accompagner avec mon vieux, si tu as de quoi nous loger.
Laisse seulement a madame Marcelle le temps de preparer la petite
au plaisir et a la secousse de te revoir. Moi, j'ai a te parler en
particulier, Bricolin; viens dans ma chambre.

La vieille femme le conduisit dans la chambre qu'elle partageait avec la
meuniere. Marcelle et Rose avaient ete installees dans celle du meunier.
Lemor et Grand-Louis couchaient au foin avec delices.

--Bricolin, dit la bonne femme, tu vas faire bien de la depense pour ces
batiments! Ou donc prendras-tu l'argent?

--Qu'est-ce que ca vous fait, la mere? vous n'en avez pas a me donner,
repondit Bricolin d'un ton brusque. Je suis a court, il est vrai, dans
ce moment; mais j'emprunterai. Je ne serai pas embarrasse pour trouver
du credit.

--Oui, mais avec de gros interets, comme c'est l'usage, et puis quand
il faut rendre ca, on est deja lance dans de nouvelles depenses
necessaires, inevitables. Ca gene, ca encombre, et on ne sait plus
comment en sortir.

--Eh bien! qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? puis-je serrer,
l'annee prochaine, mes recoltes dans mon sabot, et mettre mon betail a
l'abri sous un balai?

--Qu'est-ce que ca coutera donc, tout ca?

--Dieu sait!

--A peu pres?

--De quarante-cinq a cinquante mille francs, tout au moins; quinze a
dix-huit mille pour les batiments, autant pour le cheptel, et autant que
j'ai perdu de ma recolte et de mes profits de l'annee!

--Oui, ca fait cinquante mille francs environ. C'est bien mon calcul. Eh
bien! dis donc, Bricolin, si je te donnais ca, que ferais-tu pour moi?

--Vous? s'ecria Bricolin dont les yeux reprirent leur feu accoutume;
avez-vous donc des economies que vous m'aviez cachees, ou est-ce que
vous radotez?

--Je ne radote pas. J'ai la cinquante mille francs en or que je te
donnerai, si tu veux me laisser marier Rose a mon gre.

--Ah! voila! toujours le meunier! Toutes les femmes en sont folles de
cet ours-la, meme les vieilles de quatre-vingts ans.

--C'est bon, c'est bon, plaisante, mais accepte.

--Et ou est-il, cet argent?

--Je l'ai donne a garder a Grand-Louis, dit la vieille qui savait son
fils capable de le lui arracher, de force, des mains dans un moment
d'ivresse, s'il venait a le voir.

--Et pourquoi a Grand-Louis, et non pas a moi ou a ma femme? Vous voulez
donc lui en faire une donation si je ne fais pas votre volonte?

--L'argent d'autrui est en surete dans ses mains, dit la vieille, car
il a eu celui-la a mon insu, et il me l'a rapporte quand je le croyais
perdu pour toujours. Il est a mon homme, s'entend; mais puisque vous
l'avez fait interdire, et que nous nous etions, sous l'ancienne loi,
donne notre bien a fonds perdu, au dernier vivant, j'en dispose!

--Mais c'est donc un recouvrement? C'est impossible! vous vous moquez de
moi, et je suis bien bon de vous ecouter!

--Ecoute, dit la mere Bricolin, c'est une drole d'histoire.

Et elle raconta a son fils toute l'histoire de Cadoche et de sa
succession.

--Et le meunier t'a rapporte cet argent-la quand il pouvait n'en rien
dire? s'ecria le fermier stupefait. Mais c'est tres-honnete, ca, c'est
tres-_joli_ de sa part! Il faudra lui faire un cadeau.

--Il n'y a qu'un cadeau a lui faire: c'est la main de Rose, puisqu'elle
lui a deja fait le cadeau de son coeur.

--Mais je ne donnerai pas de dot! s'ecria Bricolin.

--Ca va sans dire, qui est-ce qui t'en parle?

--Faites-moi donc voir cet argent-la!

La mere Bricolin conduisit son fils aupres du meunier, qui lui montra le
pot de fer et _son contenu_.

--Et de cette maniere-la, dit le fermier ebloui et comme ressuscite par
la vue de tant d'or monnaye, madame de Blanchemont n'est pas absolument
dans la misere?

--Grace a Dieu!

--Et a toi, Grand-Louis?

--Grace a la fantaisie du pere Cadoche.

--Et toi, de quoi herites-tu?

--De trois mille francs, dont un tiers est destine a la Piaulette et le
reste a etablir deux autres familles aupres de moi. Nous travaillerons
tous ensemble et nous nous associerons pour les profits.

--C'est bete, ca!

--Non, c'est utile et juste.

--Mais pourquoi ne pas garder ces mille ecus pour les presents de noces
de... de ta femme?

--Ca sentirait l'argent vole; et quand meme ca ne serait que le produit
de l'aumone, vous, qui etes si fier, voudriez-vous que Rose eut sur
le corps des robes payees avec tous les gros sous du pays, donnes en
charite a un mendiant?

--On n'aurait pas ete oblige de dire d'ou ca provenait!... Ah ca, a
quand la noce, Grand-Louis?

--Demain, si vous voulez.

--Publions les bans demain, et remets-moi l'argent aujourd'hui, j'en ai
besoin.

--Non pas! non pas! s'ecria la vieille fermiere. Tu l'auras le jour de
la noce. Donnant, donnant, mon garcon!

La vue de l'or avait ranime M. Bricolin. Il se mit a table, trinqua avec
le meunier, embrassa sa fille, et remonta sur son bidet, entre deux
vins, pour aller mettre ses macons a l'ouvrage.

--Comme ca, se disait-il en souriant, j'ai toujours Blanchemont pour
deux cent cinquante mille francs, et meme pour deux cent mille francs,
puisque je ne dote pas ma derniere fille!

--Et nous aussi, Lemor, nous allons faire batir, dit Marcelle a son
amant lorsque Bricolin fut parti. Nous sommes riches; nous avons de quoi
elever une jolie maisonnette rustique, ou _notre_ enfant aura une bonne
education; car tu seras son precepteur, et le meunier lui apprendra son
etat. Pourquoi ne serait-on pas a la fois un ouvrier laborieux et un
homme instruit?

--Et je compte bien commencer par moi-meme, dit Lemor. Je ne suis qu'un
ignorant; je m'instruirai le soir a la veillee. Je suis garcon de
moulin; l'etat me plait et je le garde pour la journee. Quelle belle
sante cette vie va faire a notre Edouard!

--Eh bien, madame Marcelle, dit le Grand-Louis, en prenant la main de
Lemor, vous qui me disiez, la premiere fois que vous etes venue ici... (
il y a huit jours, ni plus ni moins! ) que votre bonheur serait d'avoir
une petite maison bien propre, avec du chaume dessus et des pampres
verts tout autour, dans le genre de la mienne; une vie simple et pas
trop genee comme la mienne, un fils occupe et pas trop bete, comme
moi... Et tout cela ici, sur notre riviere de Vauvre qui a l'honneur de
vous plaire, et a cote de nous qui sommes de bons voisins!

--Et tout cela en commun, dit Marcelle, car je ne l'entends pas
autrement!

--Oh! c'est impossible! Votre part, quant a present, est plus grosse que
la mienne.

--Vous calculez mal, meunier, dit Lemor; le tien et le mien entre amis
sont des enormites comme deux et deux font cinq.

--Me voila donc riche et savant! reprit le meunier, car j'ai le coeur de
Rose et vous allez me parler tous les jours! Quand je vous le disais,
monsieur Lemor, qu'il se ferait un miracle pour moi et que tout
s'arrangerait! Je ne comptais pourtant pas sur l'oncle Cadoche!

--Qu'est-ce que tu as donc a danser comme ca, _alochon_? dit Edouard.

--J'ai, mon enfant, repondit le meunier en l'elevant dans ses bras,
qu'en jetant mes filets, j'ai peche, dans le plus clair de l'eau, un
petit ange qui m'a porte bonheur, et, dans le plus trouble, un vieux
diable d'oncle que je reussirai peut-etre a faire sortir du purgatoire!




FIN DU MEUNIER D'ANGIBAULT.





End of the Project Gutenberg EBook of Le meunier d'Angibault, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEUNIER D'ANGIBAULT ***

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
