The Project Gutenberg EBook of Les trois mousquetaires, by Alexandre Dumas

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Title: Les trois mousquetaires

Author: Alexandre Dumas

Release Date: November 4, 2004 [EBook #13951]
[Date last updated: October 1, 2005]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS MOUSQUETAIRES ***




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Alexandre Dumas

LES TROIS MOUSQUETAIRES


Table des matieres

INTRODUCTION
CHAPITRE PREMIER LES TROIS PRESENTS DE M. D'ARTAGNAN PERE
CHAPITRE II L'ANTICHAMBRE DE M. DE TREVILLE
CHAPITRE III L'AUDIENCE
CHAPITRE IV L'EPAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE
MOUCHOIR D'ARAMIS
CHAPITRE V LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE
CARDINAL
CHAPITRE VI SA MAJESTE LE ROI LOUIS TREIZIEME
CHAPITRE VII L'INTERIEUR DES MOUSQUETAIRES
CHAPITRE VIII UNE INTRIGUE DE COEUR
CHAPITRE IX D'ARTAGNAN SE DESSINE
CHAPITRE X UNE SOURICIERE AU XVIIe SIECLE
CHAPITRE XI L'INTRIGUE SE NOUE
CHAPITRE XII GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM
CHAPITRE XIII MONSIEUR BONACIEUX
CHAPITRE XIV L'HOMME DE MEUNG
CHAPITRE XV GENS DE ROBE ET GENS D'EPEE
CHAPITRE XVI OU M. LE GARDE DES SCEAUX SEGUIER CHERCHA PLUS D'UNE
FOIS LA CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS
CHAPITRE XVII LE MENAGE BONACIEUX
CHAPITRE XVIII L'AMANT ET LE MARI
CHAPITRE XIX PLAN DE CAMPAGNE
CHAPITRE XX VOYAGE
CHAPITRE XXI LA COMTESSE DE WINTER
CHAPITRE XXII LE BALLET DE LA MERLAISON
CHAPITRE XXIII LE RENDEZ-VOUS
CHAPITRE XXIV LE PAVILLON
CHAPITRE XXV PORTHOS
CHAPITRE XXVI LA THESE D'ARAMIS
CHAPITRE XXVII LA FEMME D'ATHOS
CHAPITRE XXVIII RETOUR
CHAPITRE XXIX LA CHASSE A L'EQUIPEMENT
CHAPITRE XXX MILADY
CHAPITRE XXXI ANGLAIS ET FRANCAIS
CHAPITRE XXXII UN DINER DE PROCUREUR
CHAPITRE XXXIII SOUBRETTE ET MAITRESSE
CHAPITRE XXXIV OU IL EST TRAITE DE L'EQUIPEMENT D'ARAMIS ET DE
PORTHOS
CHAPITRE XXXV LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS
CHAPITRE XXXVI REVE DE VENGEANCE
CHAPITRE XXXVII LE SECRET DE MILADY
CHAPITRE XXXVIII COMMENT, SANS SE DERANGER, ATHOS TROUVA SON
EQUIPEMENT
CHAPITRE XXXIX UNE VISION
CHAPITRE XL LE CARDINAL
CHAPITRE XLI LE SIEGE DE LA ROCHELLE
CHAPITRE XLII LE VIN D'ANJOU
CHAPITRE XLIII L'AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE
CHAPITRE XLIV DE L'UTILITE DES TUYAUX DE POELE
CHAPITRE XLV SCENE CONJUGALE
CHAPITRE XLVI LE BASTION SAINT-GERVAIS
CHAPITRE XLVII LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES
CHAPITRE XLVIII AFFAIRE DE FAMILLE
CHAPITRE XLIX FATALITE
CHAPITRE L CAUSERIE D'UN FRERE AVEC SA SOEUR
CHAPITRE LI OFFICIER
CHAPITRE LII PREMIERE JOURNEE DE CAPTIVITE
CHAPITRE LIII DEUXIEME JOURNEE DE CAPTIVITE
CHAPITRE LIV TROISIEME JOURNEE DE CAPTIVITE
CHAPITRE LV QUATRIEME JOURNEE DE CAPTIVITE
CHAPITRE LVI CINQUIEME JOURNEE DE CAPTIVITE
CHAPITRE LVII UN MOYEN DE TRAGEDIE CLASSIQUE
CHAPITRE LVIII EVASION
CHAPITRE LIX CE QUI SE PASSAIT A PORTSMOUTH LE 23 AOUT 1628
CHAPITRE LX EN FRANCE
CHAPITRE LXI LE COUVENT DES CARMELITES DE BETHUNE
CHAPITRE LXII DEUX VARIETES DE DEMONS
CHAPITRE LXIII UNE GOUTTE D'EAU
CHAPITRE LXIV L'HOMME AU MANTEAU ROUGE
CHAPITRE LXV LE JUGEMENT
CHAPITRE LXVI L'EXECUTION
CHAPITRE LXVII CONCLUSION
EPILOGUE



INTRODUCTION

Il y a un an a peu pres, qu'en faisant a la Bibliotheque royale
des recherches pour mon histoire de Louis XIV, je tombai par
hasard sur les Memoires de M. d'Artagnan, imprimes -- comme la
plus grande partie des ouvrages de cette epoque, ou les auteurs
tenaient a dire la verite sans aller faire un tour plus ou moins
long a la Bastille -- a Amsterdam, chez Pierre Rouge. Le titre me
seduisit: je les emportai chez moi, avec la permission de M. le
conservateur; bien entendu, je les devorai.

Mon intention n'est pas de faire ici une analyse de ce curieux
ouvrage, et je me contenterai d'y renvoyer ceux de mes lecteurs
qui apprecient les tableaux d'epoques. Ils y trouveront des
portraits crayonnes de main de maitre; et, quoique les esquisses
soient, pour la plupart du temps, tracees sur des portes de
caserne et sur des murs de cabaret, ils n'y reconnaitront pas
moins, aussi ressemblantes que dans l'histoire de M. Anquetil, les
images de Louis XIII, d'Anne d'Autriche, de Richelieu, de Mazarin
et de la plupart des courtisans de l'epoque.

Mais, comme on le sait, ce qui frappe l'esprit capricieux du poete
n'est pas toujours ce qui impressionne la masse des lecteurs. Or,
tout en admirant, comme les autres admireront sans doute, les
details que nous avons signales, la chose qui nous preoccupa le
plus est une chose a laquelle bien certainement personne avant
nous n'avait fait la moindre attention.

D'Artagnan raconte qu'a sa premiere visite a M. de Treville, le
capitaine des mousquetaires du roi, il rencontra dans son
antichambre trois jeunes gens servant dans l'illustre corps ou il
sollicitait l'honneur d'etre recu, et ayant nom Athos, Porthos et
Aramis.

Nous l'avouons, ces trois noms etrangers nous frapperent, et il
nous vint aussitot a l'esprit qu'ils n'etaient que des pseudonymes
a l'aide desquels d'Artagnan avait deguise des noms peut-etre
illustres, si toutefois les porteurs de ces noms d'emprunt ne les
avaient pas choisis eux-memes le jour ou, par caprice, par
mecontentement ou par defaut de fortune, ils avaient endosse la
simple casaque de mousquetaire.

Des lors nous n'eumes plus de repos que nous n'eussions retrouve,
dans les ouvrages contemporains, une trace quelconque de ces noms
extraordinaires qui avaient fort eveille notre curiosite.

Le seul catalogue des livres que nous lumes pour arriver a ce but
remplirait un feuilleton tout entier, ce qui serait peut-etre fort
instructif, mais a coups sur peu amusant pour nos lecteurs. Nous
nous contenterons donc de leur dire qu'au moment ou, decourage de
tant d'investigations infructueuses, nous allions abandonner notre
recherche, nous trouvames enfin, guide par les conseils de notre
illustre et savant ami Paulin Paris, un manuscrit in-folio, cote
le n deg. 4772 ou 4773, nous ne nous le rappelons plus bien, ayant
pour titre:

"Memoires de M. le comte de La Fere, concernant quelques-uns des
evenements qui se passerent en France vers la fin du regne du roi
Louis XIII et le commencement du regne du roi Louis XIV."

On devine si notre joie fut grande, lorsqu'en feuilletant ce
manuscrit, notre dernier espoir, nous trouvames a la vingtieme
page le nom d'Athos, a la vingt-septieme le nom de Porthos, et a
la trente et unieme le nom d'Aramis.

La decouverte d'un manuscrit completement inconnu, dans une epoque
ou la science historique est poussee a un si haut degre, nous
parut presque miraculeuse. Aussi nous hatames-nous de solliciter
la permission de le faire imprimer, dans le but de nous presenter
un jour avec le bagage des autres a l'Academie des inscriptions et
belles-lettres, si nous n'arrivions, chose fort probable, a entrer
a l'Academie francaise avec notre propre bagage. Cette permission,
nous devons le dire, nous fut gracieusement accordee; ce que nous
consignons ici pour donner un dementi public aux malveillants qui
pretendent que nous vivons sous un gouvernement assez mediocrement
dispose a l'endroit des gens de lettres.

Or, c'est la premiere partie de ce precieux manuscrit que nous
offrons aujourd'hui a nos lecteurs, en lui restituant le titre qui
lui convient, prenant l'engagement, si, comme nous n'en doutons
pas, cette premiere partie obtient le succes qu'elle merite, de
publier incessamment la seconde.

En attendant, comme le parrain est un second pere, nous invitons
le lecteur a s'en prendre a nous, et non au comte de La Fere, de
son plaisir ou de son ennui.

Cela pose, passons a notre histoire.


CHAPITRE PREMIER
LES TROIS PRESENTS DE M. D'ARTAGNAN PERE

Le premier lundi du mois d'avril 1625, le bourg de Meung, ou
naquit l'auteur du Roman de la Rose, semblait etre dans une
revolution aussi entiere que si les huguenots en fussent venus
faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s'enfuir
les femmes du cote de la Grande-Rue, entendant les enfants crier
sur le seuil des portes, se hataient d'endosser la cuirasse et,
appuyant leur contenance quelque peu incertaine d'un mousquet ou
d'une pertuisane, se dirigeaient vers l'hotellerie du Franc
Meunier, devant laquelle s'empressait, en grossissant de minute en
minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosite.

En ce temps-la les paniques etaient frequentes, et peu de jours se
passaient sans qu'une ville ou l'autre enregistrat sur ses
archives quelque evenement de ce genre. Il y avait les seigneurs
qui guerroyaient entre eux; il y avait le roi qui faisait la
guerre au cardinal; il y avait l'Espagnol qui faisait la guerre au
roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secretes ou
patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les
huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre a
tout le monde. Les bourgeois s'armaient toujours contre les
voleurs, contre les loups, contre les laquais, -- souvent contre
les seigneurs et les huguenots, -- quelquefois contre le roi, --
 mais jamais contre le cardinal et l'Espagnol. Il resulta donc de
cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du mois d'avril
1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon
jaune et rouge, ni la livree du duc de Richelieu, se precipiterent
du cote de l'hotel du Franc Meunier.

Arrive la, chacun put voir et reconnaitre la cause de cette
rumeur.

Un jeune homme... -- tracons son portrait d'un seul trait de
plume: figurez-vous don Quichotte a dix-huit ans, don Quichotte
decorcele, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revetu
d'un pourpoint de laine dont la couleur bleue s'etait transformee
en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d'azur celeste.
Visage long et brun; la pommette des joues saillante, signe
d'astuce; les muscles maxillaires enormement developpes, indice
infaillible auquel on reconnait le Gascon, meme sans beret, et
notre jeune homme portait un beret orne d'une espece de plume;
l'oeil ouvert et intelligent; le nez crochu, mais finement
dessine; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme
fait, et qu'un oeil peu exerce eut pris pour un fils de fermier en
voyage, sans sa longue epee qui, pendue a un baudrier de peau,
battait les mollets de son proprietaire quand il etait a pied, et
le poil herisse de sa monture quand il etait a cheval.

Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture etait
meme si remarquable, qu'elle fut remarquee: c'etait un bidet du
Bearn, age de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins a
la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en
marchant la tete plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile
l'application de la martingale, faisait encore egalement ses huit
lieues par jour. Malheureusement les qualites de ce cheval etaient
si bien cachees sous son poil etrange et son allure incongrue, que
dans un temps ou tout le monde se connaissait en chevaux,
l'apparition du susdit bidet a Meung, ou il etait entre il y avait
un quart d'heure a peu pres par la porte de Beaugency, produisit
une sensation dont la defaveur rejaillit jusqu'a son cavalier.

Et cette sensation avait ete d'autant plus penible au jeune
d'Artagnan (ainsi s'appelait le don Quichotte de cette autre
Rossinante), qu'il ne se cachait pas le cote ridicule que lui
donnait, si bon cavalier qu'il fut, une pareille monture; aussi
avait-il fort soupire en acceptant le don que lui en avait fait
M. d'Artagnan pere. Il n'ignorait pas qu'une pareille bete valait
au moins vingt livres: il est vrai que les paroles dont le present
avait ete accompagne n'avaient pas de prix.

"Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon -- dans ce pur patois
de Bearn dont Henri IV n'avait jamais pu parvenir a se defaire --,
mon fils, ce cheval est ne dans la maison de votre pere, il y a
tantot treize ans, et y est reste depuis ce temps-la, ce qui doit
vous porter a l'aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir
tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous faites
campagne avec lui, menagez-le comme vous menageriez un vieux
serviteur. A la cour, continua M. d'Artagnan pere, si toutefois
vous avez l'honneur d'y aller, honneur auquel, du reste, votre
vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre
nom de gentilhomme, qui a ete porte dignement par vos ancetres
depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et pour les votres -- par
les votres, j'entends vos parents et vos amis --, ne supportez
jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C'est par son
courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu'un
gentilhomme fait son chemin aujourd'hui. Quiconque tremble une
seconde laisse peut-etre echapper l'appat que, pendant cette
seconde justement, la fortune lui tendait. Vous etes jeune, vous
devez etre brave par deux raisons: la premiere, c'est que vous
etes Gascon, et la seconde, c'est que vous etes mon fils. Ne
craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai
fait apprendre a manier l'epee; vous avez un jarret de fer, un
poignet d'acier; battez-vous a tout propos; battez-vous d'autant
plus que les duels sont defendus, et que, par consequent, il y a
deux fois du courage a se battre. Je n'ai, mon fils, a vous donner
que quinze ecus, mon cheval et les conseils que vous venez
d'entendre. Votre mere y ajoutera la recette d'un certain baume
qu'elle tient d'une bohemienne, et qui a une vertu miraculeuse
pour guerir toute blessure qui n'atteint pas le coeur. Faites
votre profit du tout, et vivez heureusement et longtemps. -- Je
n'ai plus qu'un mot a ajouter, et c'est un exemple que je vous
propose, non pas le mien, car je n'ai, moi, jamais paru a la cour
et n'ai fait que les guerres de religion en volontaire; je veux
parler de M. de Treville, qui etait mon voisin autrefois, et qui a
eu l'honneur de jouer tout enfant avec notre roi Louis treizieme,
que Dieu conserve! Quelquefois leurs jeux degeneraient en bataille
et dans ces batailles le roi n'etait pas toujours le plus fort.
Les coups qu'il en recut lui donnerent beaucoup d'estime et
d'amitie pour M. de Treville. Plus tard, M. de Treville se battit
contre d'autres dans son premier voyage a Paris, cinq fois; depuis
la mort du feu roi jusqu'a la majorite du jeune sans compter les
guerres et les sieges, sept fois; et depuis cette majorite
jusqu'aujourd'hui, cent fois peut-etre! -- Aussi, malgre les
edits, les ordonnances et les arrets, le voila capitaine des
mousquetaires, c'est-a-dire chef d'une legion de Cesars, dont le
roi fait un tres grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui
ne redoute pas grand-chose, comme chacun sait. De plus,
M. de Treville gagne dix mille ecus par an; c'est donc un fort
grand seigneur. -- Il a commence comme vous, allez le voir avec
cette lettre, et reglez-vous sur lui, afin de faire comme lui."

Sur quoi, M. d'Artagnan pere ceignit a son fils sa propre epee,
l'embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa
benediction.

En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mere
qui l'attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous
venons de rapporter devaient necessiter un assez frequent emploi.
Les adieux furent de ce cote plus longs et plus tendres qu'ils ne
l'avaient ete de l'autre, non pas que M. d'Artagnan n'aimat son
fils, qui etait sa seule progeniture, mais M. d'Artagnan etait un
homme, et il eut regarde comme indigne d'un homme de se laisser
aller a son emotion, tandis que Mme d'Artagnan etait femme et, de
plus, etait mere. -- Elle pleura abondamment, et, disons-le a la
louange de M. d'Artagnan fils, quelques efforts qu'il tentat pour
rester ferme comme le devait etre un futur mousquetaire, la nature
l'emporta et il versa force larmes, dont il parvint a grand-peine
a cacher la moitie.

Le meme jour le jeune homme se mit en route, muni des trois
presents paternels et qui se composaient, comme nous l'avons dit,
de quinze ecus, du cheval et de la lettre pour M. de Treville;
comme on le pense bien, les conseils avaient ete donnes par-dessus
le marche.

Avec un pareil _vade-mecum_, d'Artagnan se trouva, au moral comme
au physique, une copie exacte du heros de Cervantes, auquel nous
l'avons si heureusement compare lorsque nos devoirs d'historien
nous ont fait une necessite de tracer son portrait. Don Quichotte
prenait les moulins a vent pour des geants et les moutons pour des
armees, d'Artagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque
regard pour une provocation. Il en resulta qu'il eut toujours le
poing ferme depuis Tarbes jusqu'a Meung, et que l'un dans l'autre
il porta la main au pommeau de son epee dix fois par jour;
toutefois le poing ne descendit sur aucune machoire, et l'epee ne
sortit point de son fourreau. Ce n'est pas que la vue du
malencontreux bidet jaune n'epanouit bien des sourires sur les
visages des passants; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une
epee de taille respectable et qu'au-dessus de cette epee brillait
un oeil plutot feroce que fier, les passants reprimaient leur
hilarite, ou, si l'hilarite l'emportait sur la prudence, ils
tachaient au moins de ne rire que d'un seul cote, comme les
masques antiques. D'Artagnan demeura donc majestueux et intact
dans sa susceptibilite jusqu'a cette malheureuse ville de Meung.

Mais la, comme il descendait de cheval a la porte du Franc Meunier
sans que personne, hote, garcon ou palefrenier, fut venu prendre
l'etrier au montoir, d'Artagnan avisa a une fenetre entrouverte du
rez-de-chaussee un gentilhomme de belle taille et de haute mine,
quoique au visage legerement renfrogne, lequel causait avec deux
personnes qui paraissaient l'ecouter avec deference. D'Artagnan
crut tout naturellement, selon son habitude, etre l'objet de la
conversation et ecouta. Cette fois, d'Artagnan ne s'etait trompe
qu'a moitie: ce n'etait pas de lui qu'il etait question, mais de
son cheval. Le gentilhomme paraissait enumerer a ses auditeurs
toutes ses qualites, et comme, ainsi que je l'ai dit, les
auditeurs paraissaient avoir une grande deference pour le
narrateur, ils eclataient de rire a tout moment. Or, comme un
demi-sourire suffisait pour eveiller l'irascibilite du jeune
homme, on comprend quel effet produisit sur lui tant de bruyante
hilarite.

Cependant d'Artagnan voulut d'abord se rendre compte de la
physionomie de l'impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son
regard fier sur l'etranger et reconnut un homme de quarante a
quarante-cinq ans, aux yeux noirs et percants, au teint pale, au
nez fortement accentue, a la moustache noire et parfaitement
taillee; il etait vetu d'un pourpoint et d'un haut-de-chausses
violet avec des aiguillettes de meme couleur, sans aucun ornement
que les creves habituels par lesquels passait la chemise. Ce haut-
de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froisses
comme des habits de voyage longtemps renfermes dans un
portemanteau. D'Artagnan fit toutes ces remarques avec la rapidite
de l'observateur le plus minutieux, et sans doute par un sentiment
instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une grande
influence sur sa vie a venir.

Or, comme au moment ou d'Artagnan fixait son regard sur le
gentilhomme au pourpoint violet, le gentilhomme faisait a
l'endroit du bidet bearnais une de ses plus savantes et de ses
plus profondes demonstrations, ses deux auditeurs eclaterent de
rire, et lui-meme laissa visiblement, contre son habitude, errer,
si l'on peut parler ainsi, un pale sourire sur son visage. Cette
fois, il n'y avait plus de doute, d'Artagnan etait reellement
insulte. Aussi, plein de cette conviction, enfonca-t-il son beret
sur ses yeux, et, tachant de copier quelques-uns des airs de cour
qu'il avait surpris en Gascogne chez des seigneurs en voyage, il
s'avanca, une main sur la garde de son epee et l'autre appuyee sur
la hanche. Malheureusement, au fur et a mesure qu'il avancait, la
colere l'aveuglant de plus en plus, au lieu du discours digne et
hautain qu'il avait prepare pour formuler sa provocation, il ne
trouva plus au bout de sa langue qu'une personnalite grossiere
qu'il accompagna d'un geste furieux.

"Eh! Monsieur, s'ecria-t-il, monsieur, qui vous cachez derriere ce
volet! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous
rirons ensemble."

Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au
cavalier, comme s'il lui eut fallu un certain temps pour
comprendre que c'etait a lui que s'adressaient de si etranges
reproches; puis, lorsqu'il ne put plus conserver aucun doute, ses
sourcils se froncerent legerement, et apres une assez longue
pause, avec un accent d'ironie et d'insolence impossible a
decrire, il repondit a d'Artagnan:

"Je ne vous parle pas, monsieur.

-- Mais je vous parle, moi!" s'ecria le jeune homme exaspere de ce
melange d'insolence et de bonnes manieres, de convenances et de
dedains.

L'inconnu le regarda encore un instant avec son leger sourire, et,
se retirant de la fenetre, sortit lentement de l'hotellerie pour
venir a deux pas de d'Artagnan se planter en face du cheval. Sa
contenance tranquille et sa physionomie railleuse avaient redouble
l'hilarite de ceux avec lesquels il causait et qui, eux, etaient
restes a la fenetre.

D'Artagnan, le voyant arriver, tira son epee d'un pied hors du
fourreau.

"Ce cheval est decidement ou plutot a ete dans sa jeunesse bouton
d'or, reprit l'inconnu continuant les investigations commencees et
s'adressant a ses auditeurs de la fenetre, sans paraitre
aucunement remarquer l'exasperation de d'Artagnan, qui cependant
se redressait entre lui et eux. C'est une couleur fort connue en
botanique, mais jusqu'a present fort rare chez les chevaux.

-- Tel rit du cheval qui n'oserait pas rire du maitre! s'ecria
l'emule de Treville, furieux.

-- Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit l'inconnu, ainsi que
vous pouvez le voir vous-meme a l'air de mon visage; mais je tiens
cependant a conserver le privilege de rire quand il me plait.

-- Et moi, s'ecria d'Artagnan, je ne veux pas qu'on rie quand il
me deplait!

-- En verite, monsieur? continua l'inconnu plus calme que jamais,
eh bien, c'est parfaitement juste." Et tournant sur ses talons, il
s'appreta a rentrer dans l'hotellerie par la grande porte, sous
laquelle d'Artagnan en arrivant avait remarque un cheval tout
selle.

Mais d'Artagnan n'etait pas de caractere a lacher ainsi un homme
qui avait eu l'insolence de se moquer de lui. Il tira son epee
entierement du fourreau et se mit a sa poursuite en criant:

"Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous
frappe point par-derriere.

-- Me frapper, moi! dit l'autre en pivotant sur ses talons et en
regardant le jeune homme avec autant d'etonnement que de mepris.
Allons, allons donc, mon cher, vous etes fou!"

Puis, a demi-voix, et comme s'il se fut parle a lui-meme:

"C'est facheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majeste,
qui cherche des braves de tous cotes pour recruter ses
mousquetaires!"

Il achevait a peine, que d'Artagnan lui allongea un si furieux
coup de pointe, que, s'il n'eut fait vivement un bond en arriere,
il est probable qu'il eut plaisante pour la derniere fois.
L'inconnu vit alors que la chose passait la raillerie, tira son
epee, salua son adversaire et se mit gravement en garde. Mais au
meme moment ses deux auditeurs, accompagnes de l'hote, tomberent
sur d'Artagnan a grands coups de batons, de pelles et de
pincettes. Cela fit une diversion si rapide et si complete a
l'attaque, que l'adversaire de d'Artagnan, pendant que celui-ci se
retournait pour faire face a cette grele de coups, rengainait avec
la meme precision, et, d'acteur qu'il avait manque d'etre,
redevenait spectateur du combat, role dont il s'acquitta avec son
impassibilite ordinaire, tout en marmottant neanmoins:

"La peste soit des Gascons! Remettez-le sur son cheval orange, et
qu'il s'en aille!

-- Pas avant de t'avoir tue, lache!" criait d'Artagnan tout en
faisant face du mieux qu'il pouvait et sans reculer d'un pas a ses
trois ennemis, qui le moulaient de coups.

"Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur,
ces Gascons sont incorrigibles! Continuez donc la danse, puisqu'il
le veut absolument. Quand il sera las, il dira qu'il en a assez."

Mais l'inconnu ne savait pas encore a quel genre d'entete il avait
affaire; d'Artagnan n'etait pas homme a jamais demander merci. Le
combat continua donc quelques secondes encore; enfin d'Artagnan,
epuise, laissa echapper son epee qu'un coup de baton brisa en deux
morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa
presque en meme temps tout sanglant et presque evanoui.

C'est a ce moment que de tous cotes on accourut sur le lieu de la
scene. L'hote, craignant du scandale, emporta, avec l'aide de ses
garcons, le blesse dans la cuisine ou quelques soins lui furent
accordes.

Quant au gentilhomme, il etait revenu prendre sa place a la
fenetre et regardait avec une certaine impatience toute cette
foule, qui semblait en demeurant la lui causer une vive
contrariete.

"Eh bien, comment va cet enrage? reprit-il en se retournant au
bruit de la porte qui s'ouvrit et en s'adressant a l'hote qui
venait s'informer de sa sante.

-- Votre Excellence est saine et sauve? demanda l'hote.

-- Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hotelier, et c'est
moi qui vous demande ce qu'est devenu notre jeune homme.

-- Il va mieux, dit l'hote: il s'est evanoui tout a fait.

-- Vraiment? fit le gentilhomme.

-- Mais avant de s'evanouir il a rassemble toutes ses forces pour
vous appeler et vous defier en vous appelant.

-- Mais c'est donc le diable en personne que ce gaillard-la!
s'ecria l'inconnu.

-- Oh! non, Votre Excellence, ce n'est pas le diable, reprit
l'hote avec une grimace de mepris, car pendant son evanouissement
nous l'avons fouille, et il n'a dans son paquet qu'une chemise et
dans sa bourse que onze ecus, ce qui ne l'a pas empeche de dire en
s'evanouissant que si pareille chose etait arrivee a Paris, vous
vous en repentiriez tout de suite, tandis qu'ici vous ne vous en
repentirez que plus tard.

-- Alors, dit froidement l'inconnu, c'est quelque prince du sang
deguise.

-- Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l'hote, afin que vous
vous teniez sur vos gardes.

-- Et il n'a nomme personne dans sa colere?

-- Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait: "Nous verrons
ce que M. de Treville pensera de cette insulte faite a son
protege.

-- M. de Treville? dit l'inconnu en devenant attentif; il frappait
sur sa poche en prononcant le nom de M. de Treville?... Voyons,
mon cher hote, pendant que votre jeune homme etait evanoui, vous
n'avez pas ete, j'en suis bien sur, sans regarder aussi cette
poche-la. Qu'y avait-il?

-- Une lettre adressee a M. de Treville, capitaine des
mousquetaires.

-- En verite!

-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, Excellence."

L'hote, qui n'etait pas doue d'une grande perspicacite, ne
remarqua point l'expression que ses paroles avaient donnee a la
physionomie de l'inconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croisee
sur lequel il etait toujours reste appuye du bout du coude, et
fronca le sourcil en homme inquiet.

"Diable! murmura-t-il entre ses dents, Treville m'aurait-il envoye
ce Gascon? il est bien jeune! Mais un coup d'epee est un coup
d'epee, quel que soit l'age de celui qui le donne, et l'on se
defie moins d'un enfant que de tout autre; il suffit parfois d'un
faible obstacle pour contrarier un grand dessein."

Et l'inconnu tomba dans une reflexion qui dura quelques minutes.

"Voyons, l'hote, dit-il, est-ce que vous ne me debarrasserez pas
de ce frenetique? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant,
ajouta-t-il avec une expression froidement menacante, cependant il
me gene. Ou est-il?

-- Dans la chambre de ma femme, ou on le panse, au premier etage.

-- Ses hardes et son sac sont avec lui? il n'a pas quitte son
pourpoint?

-- Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais
puisqu'il vous gene, ce jeune fou...

-- Sans doute. Il cause dans votre hotellerie un scandale auquel
d'honnetes gens ne sauraient resister. Montez chez vous, faites
mon compte et avertissez mon laquais.

-- Quoi! Monsieur nous quitte deja?

-- Vous le savez bien, puisque je vous avais donne l'ordre de
seller mon cheval. Ne m'a-t-on point obei?

-- Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est
sous la grande porte, tout appareille pour partir.

-- C'est bien, faites ce que je vous ai dit alors."

"Ouais! se dit l'hote, aurait-il peur du petit garcon?"

Mais un coup d'oeil imperatif de l'inconnu vint l'arreter court.
Il salua humblement et sortit.

"Il ne faut pas que Milady soit apercue de ce drole, continua
l'etranger: elle ne doit pas tarder a passer: deja meme elle est
en retard. Decidement, mieux vaut que je monte a cheval et que
j'aille au-devant d'elle... Si seulement je pouvais savoir ce que
contient cette lettre adressee a Treville!"

Et l'inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.

Pendant ce temps, l'hote, qui ne doutait pas que ce ne fut la
presence du jeune garcon qui chassat l'inconnu de son hotellerie,
etait remonte chez sa femme et avait trouve d'Artagnan maitre
enfin de ses esprits. Alors, tout en lui faisant comprendre que la
police pourrait bien lui faire un mauvais parti pour avoir ete
chercher querelle a un grand seigneur -- car, a l'avis de l'hote,
l'inconnu ne pouvait etre qu'un grand seigneur --, il le
determina, malgre sa faiblesse, a se lever et a continuer son
chemin. D'Artagnan a moitie abasourdi, sans pourpoint et la tete
tout emmaillotee de linges, se leva donc et, pousse par l'hote,
commenca de descendre; mais, en arrivant a la cuisine, la premiere
chose qu'il apercut fut son provocateur qui causait tranquillement
au marchepied d'un lourd carrosse attele de deux gros chevaux
normands.

Son interlocutrice, dont la tete apparaissait encadree par la
portiere, etait une femme de vingt a vingt-deux ans. Nous avons
deja dit avec quelle rapidite d'investigation d'Artagnan
embrassait toute une physionomie; il vit donc du premier coup
d'oeil que la femme etait jeune et belle. Or cette beaute le
frappa d'autant plus qu'elle etait parfaitement etrangere aux pays
meridionaux que jusque-la d'Artagnan avait habites. C'etait une
pale et blonde personne, aux longs cheveux boucles tombant sur ses
epaules, aux grands yeux bleus languissants, aux levres rosees et
aux mains d'albatre. Elle causait tres vivement avec l'inconnu.

"Ainsi, Son Eminence m'ordonne..., disait la dame.

-- De retourner a l'instant meme en Angleterre, et de la prevenir
directement si le duc quittait Londres.

-- Et quant a mes autres instructions? demanda la belle voyageuse.

-- Elles sont renfermees dans cette boite, que vous n'ouvrirez que
de l'autre cote de la Manche.

-- Tres bien; et vous, que faites-vous?

-- Moi, je retourne a Paris.

-- Sans chatier cet insolent petit garcon?" demanda la dame.

L'inconnu allait repondre: mais, au moment ou il ouvrait la
bouche, d'Artagnan, qui avait tout entendu, s'elanca sur le seuil
de la porte.

"C'est cet insolent petit garcon qui chatie les autres, s'ecria-t-
il, et j'espere bien que cette fois-ci celui qu'il doit chatier ne
lui echappera pas comme la premiere.

-- Ne lui echappera pas? reprit l'inconnu en froncant le sourcil.

-- Non, devant une femme, vous n'oseriez pas fuir, je presume.

-- Songez, s'ecria Milady en voyant le gentilhomme porter la main
a son epee, songez que le moindre retard peut tout perdre.

-- Vous avez raison, s'ecria le gentilhomme; partez donc de votre
cote, moi, je pars du mien."

Et, saluant la dame d'un signe de tete, il s'elanca sur son
cheval, tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement
son attelage. Les deux interlocuteurs partirent donc au galop,
s'eloignant chacun par un cote oppose de la rue.

"Eh! votre depense", vocifera l'hote, dont l'affection pour son
voyageur se changeait en un profond dedain en voyant qu'il
s'eloignait sans solder ses comptes.

"Paie, maroufle", s'ecria le voyageur toujours galopant a son
laquais, lequel jeta aux pieds de l'hote deux ou trois pieces
d'argent et se mit a galoper apres son maitre.

"Ah! lache, ah! miserable, ah! faux gentilhomme!" cria d'Artagnan
s'elancant a son tour apres le laquais.

Mais le blesse etait trop faible encore pour supporter une
pareille secousse. A peine eut-il fait dix pas, que ses oreilles
tinterent, qu'un eblouissement le prit, qu'un nuage de sang passa
sur ses yeux et qu'il tomba au milieu de la rue, en criant encore:

"Lache! lache! lache!

-- Il est en effet bien lache", murmura l'hote en s'approchant de
d'Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec
le pauvre garcon, comme le heron de la fable avec son limacon du
soir.

"Oui, bien lache, murmura d'Artagnan; mais elle, bien belle!

-- Qui, elle? demanda l'hote.

-- Milady", balbutia d'Artagnan.

Et il s'evanouit une seconde fois.

"C'est egal, dit l'hote, j'en perds deux, mais il me reste celui-
la, que je suis sur de conserver au moins quelques jours. C'est
toujours onze ecus de gagnes."

On sait que onze ecus faisaient juste la somme qui restait dans la
bourse de d'Artagnan.

L'hote avait compte sur onze jours de maladie a un ecu par jour;
mais il avait compte sans son voyageur. Le lendemain, des cinq
heures du matin, d'Artagnan se leva, descendit lui-meme a la
cuisine, demanda, outre quelques autres ingredients dont la liste
n'est pas parvenue jusqu'a nous, du vin, de l'huile, du romarin,
et, la recette de sa mere a la main, se composa un baume dont il
oignit ses nombreuses blessures, renouvelant ses compresses lui-
meme et ne voulant admettre l'adjonction d'aucun medecin. Grace
sans doute a l'efficacite du baume de Boheme, et peut-etre aussi
grace a l'absence de tout docteur, d'Artagnan se trouva sur pied
des le soir meme, et a peu pres gueri le lendemain.

Mais, au moment de payer ce romarin, cette huile et ce vin, seule
depense du maitre qui avait garde une diete absolue, tandis qu'au
contraire le cheval jaune, au dire de l'hotelier du moins, avait
mange trois fois plus qu'on n'eut raisonnablement pu le supposer
pour sa taille, d'Artagnan ne trouva dans sa poche que sa petite
bourse de velours rape ainsi que les onze ecus qu'elle contenait;
mais quant a la lettre adressee a M. de Treville, elle avait
disparu.

Le jeune homme commenca par chercher cette lettre avec une grande
patience, tournant et retournant vingt fois ses poches et ses
goussets, fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et
refermant sa bourse; mais lorsqu'il eut acquis la conviction que
la lettre etait introuvable, il entra dans un troisieme acces de
rage, qui faillit lui occasionner une nouvelle consommation de vin
et d'huile aromatises: car, en voyant cette jeune mauvaise tete
s'echauffer et menacer de tout casser dans l'etablissement si l'on
ne retrouvait pas sa lettre, l'hote s'etait deja saisi d'un epieu,
sa femme d'un manche a balai, et ses garcons des memes batons qui
avaient servi la surveille.

"Ma lettre de recommandation! s'ecria d'Artagnan, ma lettre de
recommandation, sangdieu! ou je vous embroche tous comme des
ortolans!"

Malheureusement une circonstance s'opposait a ce que le jeune
homme accomplit sa menace: c'est que, comme nous l'avons dit, son
epee avait ete, dans sa premiere lutte, brisee en deux morceaux,
ce qu'il avait parfaitement oublie. Il en resulta que, lorsque
d'Artagnan voulut en effet degainer, il se trouva purement et
simplement arme d'un troncon d'epee de huit ou dix pouces a peu
pres, que l'hote avait soigneusement renfonce dans le fourreau.
Quant au reste de la lame, le chef l'avait adroitement detourne
pour s'en faire une lardoire.

Cependant cette deception n'eut probablement pas arrete notre
fougueux jeune homme, si l'hote n'avait reflechi que la
reclamation que lui adressait son voyageur etait parfaitement
juste.

"Mais, au fait, dit-il en abaissant son epieu, ou est cette
lettre?

-- Oui, ou est cette lettre? cria d'Artagnan. D'abord, je vous en
previens, cette lettre est pour M. de Treville, et il faut qu'elle
se retrouve; ou si elle ne se retrouve pas, il saura bien la faire
retrouver, lui!"

Cette menace acheva d'intimider l'hote. Apres le roi et M. le
cardinal, M. de Treville etait l'homme dont le nom peut-etre etait
le plus souvent repete par les militaires et meme par les
bourgeois. Il y avait bien le pere Joseph, c'est vrai; mais son
nom a lui n'etait jamais prononce que tout bas, tant etait grande
la terreur qu'inspirait l'Eminence grise, comme on appelait le
familier du cardinal.

Aussi, jetant son epieu loin de lui, et ordonnant a sa femme d'en
faire autant de son manche a balai et a ses valets de leurs
batons, il donna le premier l'exemple en se mettant lui-meme a la
recherche de la lettre perdue.

"Est-ce que cette lettre renfermait quelque chose de precieux?
demanda l'hote au bout d'un instant d'investigations inutiles.

-- Sandis! je le crois bien! s'ecria le Gascon qui comptait sur
cette lettre pour faire son chemin a la cour; elle contenait ma
fortune.

-- Des bons sur l'epargne? demanda l'hote inquiet.

-- Des bons sur la tresorerie particuliere de Sa Majeste",
repondit d'Artagnan, qui, comptant entrer au service du roi grace
a cette recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette
reponse quelque peu hasardee.

"Diable! fit l'hote tout a fait desespere.

-- Mais il n'importe, continua d'Artagnan avec l'aplomb national,
il n'importe, et l'argent n'est rien: -- cette lettre etait tout.
J'eusse mieux aime perdre mille pistoles que de la perdre."

Il ne risquait pas davantage a dire vingt mille, mais une certaine
pudeur juvenile le retint.

Un trait de lumiere frappa tout a coup l'esprit de l'hote qui se
donnait au diable en ne trouvant rien.

"Cette lettre n'est point perdue, s'ecria-t-il.

-- Ah! fit d'Artagnan.

-- Non; elle vous a ete prise.

-- Prise! et par qui?

-- Par le gentilhomme d'hier. Il est descendu a la cuisine, ou
etait votre pourpoint. Il y est reste seul. Je gagerais que c'est
lui qui l'a volee.

-- Vous croyez?" repondit d'Artagnan peu convaincu; car il savait
mieux que personne l'importance toute personnelle de cette lettre,
et n'y voyait rien qui put tenter la cupidite. Le fait est
qu'aucun des valets, aucun des voyageurs presents n'eut rien gagne
a posseder ce papier.

"Vous dites donc, reprit d'Artagnan, que vous soupconnez cet
impertinent gentilhomme.

-- Je vous dis que j'en suis sur, continua l'hote; lorsque je lui
ai annonce que Votre Seigneurie etait le protege de
M. de Treville, et que vous aviez meme une lettre pour cet
illustre gentilhomme, il a paru fort inquiet, m'a demande ou etait
cette lettre, et est descendu immediatement a la cuisine ou il
savait qu'etait votre pourpoint.

-- Alors c'est mon voleur, repondit d'Artagnan; je m'en plaindrai
a M. de Treville, et M. de Treville s'en plaindra au roi." Puis il
tira majestueusement deux ecus de sa poche, les donna a l'hote,
qui l'accompagna, le chapeau a la main, jusqu'a la porte, remonta
sur son cheval jaune, qui le conduisit sans autre incident jusqu'a
la porte Saint-Antoine a Paris, ou son proprietaire le vendit
trois ecus, ce qui etait fort bien paye, attendu que d'Artagnan
l'avait fort surmene pendant la derniere etape. Aussi le maquignon
auquel d'Artagnan le ceda moyennant les neuf livres susdites ne
cacha-t-il point au jeune homme qu'il n'en donnait cette somme
exorbitante qu'a cause de l'originalite de sa couleur.

D'Artagnan entra donc dans Paris a pied, portant son petit paquet
sous son bras, et marcha tant qu'il trouvat a louer une chambre
qui convint a l'exiguite de ses ressources. Cette chambre fut une
espece de mansarde, sise rue des Fossoyeurs, pres du Luxembourg.

Aussitot le denier a Dieu donne, d'Artagnan prit possession de son
logement, passa le reste de la journee a coudre a son pourpoint et
a ses chausses des passementeries que sa mere avait detachees d'un
pourpoint presque neuf de M. d'Artagnan pere, et qu'elle lui avait
donnees en cachette; puis il alla quai de la Ferraille, faire
remettre une lame a son epee; puis il revint au Louvre s'informer,
au premier mousquetaire qu'il rencontra, de la situation de
l'hotel de M. de Treville, lequel etait situe rue du Vieux-
Colombier, c'est-a-dire justement dans le voisinage de la chambre
arretee par d'Artagnan: circonstance qui lui parut d'un heureux
augure pour le succes de son voyage.

Apres quoi, content de la facon dont il s'etait conduit a Meung,
sans remords dans le passe, confiant dans le present et plein
d'esperance dans l'avenir, il se coucha et s'endormit du sommeil
du brave.

Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu'a neuf
heures du matin, heure a laquelle il se leva pour se rendre chez
ce fameux M. de Treville, le troisieme personnage du royaume
d'apres l'estimation paternelle.


CHAPITRE II
L'ANTICHAMBRE DE M. DE TREVILLE

M. de Troisvilles, comme s'appelait encore sa famille en Gascogne,
ou M. de Treville, comme il avait fini par s'appeler lui-meme a
Paris, avait reellement commence comme d'Artagnan, c'est-a-dire
sans un sou vaillant, mais avec ce fonds d'audace, d'esprit et
d'entendement qui fait que le plus pauvre gentillatre gascon
recoit souvent plus en ses esperances de l'heritage paternel que
le plus riche gentilhomme perigourdin ou berrichon ne recoit en
realite. Sa bravoure insolente, son bonheur plus insolent encore
dans un temps ou les coups pleuvaient comme grele, l'avaient hisse
au sommet de cette echelle difficile qu'on appelle la faveur de
cour, et dont il avait escalade quatre a quatre les echelons.

Il etait l'ami du roi, lequel honorait fort, comme chacun sait, la
memoire de son pere Henri IV. Le pere de M. de Treville l'avait si
fidelement servi dans ses guerres contre la Ligue, qu'a defaut
d'argent comptant -- chose qui toute la vie manqua au Bearnais,
lequel paya constamment ses dettes avec la seule chose qu'il n'eut
jamais besoin d'emprunter, c'est-a-dire avec de l'esprit --, qu'a
defaut d'argent comptant, disons-nous, il l'avait autorise, apres
la reddition de Paris, a prendre pour armes un lion d'or passant
sur gueules avec cette devise: _Fidelis et fortis_. C'etait
beaucoup pour l'honneur, mais c'etait mediocre pour le bien-etre.
Aussi, quand l'illustre compagnon du grand Henri mourut, il laissa
pour seul heritage a monsieur son fils son epee et sa devise.
Grace a ce double don et au nom sans tache qui l'accompagnait,
M. de Treville fut admis dans la maison du jeune prince, ou il
servit si bien de son epee et fut si fidele a sa devise, que
Louis XIII, une des bonnes lames du royaume, avait l'habitude de
dire que, s'il avait un ami qui se battit, il lui donnerait le
conseil de prendre pour second, lui d'abord, et Treville apres, et
peut-etre meme avant lui.

Aussi Louis XIII avait-il un attachement reel pour Treville,
attachement royal, attachement egoiste, c'est vrai, mais qui n'en
etait pas moins un attachement. C'est que, dans ces temps
malheureux, on cherchait fort a s'entourer d'hommes de la trempe
de Treville. Beaucoup pouvaient prendre pour devise l'epithete de
fort, qui faisait la seconde partie de son exergue; mais peu de
gentilshommes pouvaient reclamer l'epithete de fidele, qui en
formait la premiere. Treville etait un de ces derniers; c'etait
une de ces rares organisations, a l'intelligence obeissante comme
celle du dogue, a la valeur aveugle, a l'oeil rapide, a la main
prompte, a qui l'oeil n'avait ete donne que pour voir si le roi
etait mecontent de quelqu'un et la main que pour frapper ce
deplaisant quelqu'un, un Besme, un Maurevers, un Poltrot de Mere,
un Vitry. Enfin a Treville, il n'avait manque jusque-la que
l'occasion; mais il la guettait, et il se promettait bien de la
saisir par ses trois cheveux si jamais elle passait a la portee de
sa main. Aussi Louis XIII fit-il de Treville le capitaine de ses
mousquetaires, lesquels etaient a Louis XIII, pour le devouement
ou plutot pour le fanatisme, ce que ses ordinaires etaient a
Henri III et ce que sa garde ecossaise etait a Louis XI.

De son cote, et sous ce rapport, le cardinal n'etait pas en reste
avec le roi. Quand il avait vu la formidable elite dont Louis XIII
s'entourait, ce second ou plutot ce premier roi de France avait
voulu, lui aussi, avoir sa garde. Il eut donc ses mousquetaires
comme Louis XIII avait les siens et l'on voyait ces deux
puissances rivales trier pour leur service, dans toutes les
provinces de France et meme dans tous les Etats etrangers, les
hommes celebres pour les grands coups d'epee. Aussi Richelieu et
Louis XIII se disputaient souvent, en faisant leur partie
d'echecs, le soir, au sujet du merite de leurs serviteurs. Chacun
vantait la tenue et le courage des siens, et tout en se prononcant
tout haut contre les duels et contre les rixes, ils les excitaient
tout bas a en venir aux mains, et concevaient un veritable chagrin
ou une joie immoderee de la defaite ou de la victoire des leurs.
Ainsi, du moins, le disent les memoires d'un homme qui fut dans
quelques-unes de ces defaites et dans beaucoup de ces victoires.

Treville avait pris le cote faible de son maitre, et c'est a cette
adresse qu'il devait la longue et constante faveur d'un roi qui
n'a pas laisse la reputation d'avoir ete tres fidele a ses
amities. Il faisait parader ses mousquetaires devant le cardinal
Armand Duplessis avec un air narquois qui herissait de colere la
moustache grise de Son Eminence. Treville entendait admirablement
bien la guerre de cette epoque, ou, quand on ne vivait pas aux
depens de l'ennemi, on vivait aux depens de ses compatriotes: ses
soldats formaient une legion de diables a quatre, indisciplinee
pour tout autre que pour lui.

Debrailles, avines, ecorches, les mousquetaires du roi, ou plutot
ceux de M. de Treville, s'epandaient dans les cabarets, dans les
promenades, dans les jeux publics, criant fort et retroussant
leurs moustaches, faisant sonner leurs epees, heurtant avec
volupte les gardes de M. le cardinal quand ils les rencontraient;
puis degainant en pleine rue, avec mille plaisanteries; tues
quelquefois, mais surs en ce cas d'etre pleures et venges; tuant
souvent, et surs alors de ne pas moisir en prison, M. de Treville
etant la pour les reclamer. Aussi M. de Treville etait-il loue sur
tous les tons, chante sur toutes les gammes par ces hommes qui
l'adoraient, et qui, tout gens de sac et de corde qu'ils etaient,
tremblaient devant lui comme des ecoliers devant leur maitre,
obeissant au moindre mot, et prets a se faire tuer pour laver le
moindre reproche.

M. de Treville avait use de ce levier puissant, pour le roi
d'abord et les amis du roi, -- puis pour lui-meme et pour ses
amis. Au reste, dans aucun des memoires de ce temps, qui a laisse
tant de memoires, on ne voit que ce digne gentilhomme ait ete
accuse, meme par ses ennemis -- et il en avait autant parmi les
gens de plume que chez les gens d'epee --, nulle part on ne voit,
disons-nous, que ce digne gentilhomme ait ete accuse de se faire
payer la cooperation de ses seides. Avec un rare genie d'intrigue,
qui le rendait l'egal des plus forts intrigants, il etait reste
honnete homme. Bien plus, en depit des grandes estocades qui
dehanchent et des exercices penibles qui fatiguent, il etait
devenu un des plus galants coureurs de ruelles, un des plus fins
damerets, un des plus alambiques diseurs de Phebus de son epoque;
on parlait des bonnes fortunes de Treville comme on avait parle
vingt ans auparavant de celles de Bassompierre -- et ce n'etait
pas peu dire. Le capitaine des mousquetaires etait donc admire,
craint et aime, ce qui constitue l'apogee des fortunes humaines.

Louis XIV absorba tous les petits astres de sa cour dans son vaste
rayonnement; mais son pere, soleil _pluribus impar_, laissa sa
splendeur personnelle a chacun de ses favoris, sa valeur
individuelle a chacun de ses courtisans. Outre le lever du roi et
celui du cardinal, on comptait alors a Paris plus de deux cents
petits levers, un peu recherches. Parmi les deux cents petits
levers celui de Treville etait un des plus courus.

La cour de son hotel, situe rue du Vieux-Colombier, ressemblait a
un camp, et cela des six heures du matin en ete et des huit heures
en hiver. Cinquante a soixante mousquetaires, qui semblaient s'y
relayer pour presenter un nombre toujours imposant, s'y
promenaient sans cesse, armes en guerre et prets a tout. Le long
d'un de ses grands escaliers sur l'emplacement desquels notre
civilisation batirait une maison tout entiere, montaient et
descendaient les solliciteurs de Paris qui couraient apres une
faveur quelconque, les gentilshommes de province avides d'etre
enroles, et les laquais chamarres de toutes couleurs, qui venaient
apporter a M. de Treville les messages de leurs maitres. Dans
l'antichambre, sur de longues banquettes circulaires, reposaient
les elus, c'est-a-dire ceux qui etaient convoques. Un
bourdonnement durait la depuis le matin jusqu'au soir, tandis que
M. de Treville, dans son cabinet contigu a cette antichambre,
recevait les visites, ecoutait les plaintes, donnait ses ordres
et, comme le roi a son balcon du Louvre, n'avait qu'a se mettre a
sa fenetre pour passer la revue des hommes et des armes.

Le jour ou d'Artagnan se presenta, l'assemblee etait imposante,
surtout pour un provincial arrivant de sa province: il est vrai
que ce provincial etait Gascon, et que surtout a cette epoque les
compatriotes de d'Artagnan avaient la reputation de ne point
facilement se laisser intimider. En effet, une fois qu'on avait
franchi la porte massive, chevillee de longs clous a tete
quadrangulaire, on tombait au milieu d'une troupe de gens d'epee
qui se croisaient dans la cour, s'interpellant, se querellant et
jouant entre eux. Pour se frayer un passage au milieu de toutes
ces vagues tourbillonnantes, il eut fallu etre officier, grand
seigneur ou jolie femme.

Ce fut donc au milieu de cette cohue et de ce desordre que notre
jeune homme s'avanca, le coeur palpitant, rangeant sa longue
rapiere le long de ses jambes maigres, et tenant une main au
rebord de son feutre avec ce demi-sourire du provincial embarrasse
qui veut faire bonne contenance. Avait-il depasse un groupe, alors
il respirait plus librement, mais il comprenait qu'on se
retournait pour le regarder, et pour la premiere fois de sa vie,
d'Artagnan, qui jusqu'a ce jour avait une assez bonne opinion de
lui-meme, se trouva ridicule.

Arrive a l'escalier, ce fut pis encore: il y avait sur les
premieres marches quatre mousquetaires qui se divertissaient a
l'exercice suivant, tandis que dix ou douze de leurs camarades
attendaient sur le palier que leur tour vint de prendre place a la
partie.

Un d'eux, place sur le degre superieur, l'epee nue a la main,
empechait ou du moins s'efforcait d'empecher les trois autres de
monter.

Ces trois autres s'escrimaient contre lui de leurs epees fort
agiles. D'Artagnan prit d'abord ces fers pour des fleurets
d'escrime, il les crut boutonnes: mais il reconnut bientot a
certaines egratignures que chaque arme, au contraire, etait
affilee et aiguisee a souhait, et a chacune de ces egratignures,
non seulement les spectateurs, mais encore les acteurs riaient
comme des fous.

Celui qui occupait le degre en ce moment tenait merveilleusement
ses adversaires en respect. On faisait cercle autour d'eux: la
condition portait qu'a chaque coup le touche quitterait la partie,
en perdant son tour d'audience au profit du toucheur. En cinq
minutes trois furent effleures, l'un au poignet, l'autre au
menton, l'autre a l'oreille par le defenseur du degre, qui lui-
meme ne fut pas atteint: adresse qui lui valut, selon les
conventions arretees, trois tours de faveur.

Si difficile non pas qu'il fut, mais qu'il voulut etre a etonner,
ce passe-temps etonna notre jeune voyageur; il avait vu dans sa
province, cette terre ou s'echauffent cependant si promptement les
tetes, un peu plus de preliminaires aux duels, et la gasconnade de
ces quatre joueurs lui parut la plus forte de toutes celles qu'il
avait ouies jusqu'alors, meme en Gascogne. Il se crut transporte
dans ce fameux pays des geants ou Gulliver alla depuis et eut si
grand-peur; et cependant il n'etait pas au bout: restaient le
palier et l'antichambre.

Sur le palier on ne se battait plus, on racontait des histoires de
femmes, et dans l'antichambre des histoires de cour. Sur le
palier, d'Artagnan rougit; dans l'antichambre, il frissonna. Son
imagination eveillee et vagabonde, qui en Gascogne le rendait
redoutable aux jeunes femmes de chambre et meme quelquefois aux
jeunes maitresses, n'avait jamais reve, meme dans ces moments de
delire, la moitie de ces merveilles amoureuses et le quart de ces
prouesses galantes, rehaussees des noms les plus connus et des
details les moins voiles. Mais si son amour pour les bonnes moeurs
fut choque sur le palier, son respect pour le cardinal fut
scandalise dans l'antichambre. La, a son grand etonnement,
d'Artagnan entendait critiquer tout haut la politique qui faisait
trembler l'Europe, et la vie privee du cardinal, que tant de hauts
et puissants seigneurs avaient ete punis d'avoir tente
d'approfondir: ce grand homme, revere par M. d'Artagnan pere,
servait de risee aux mousquetaires de M. de Treville, qui
raillaient ses jambes cagneuses et son dos voute; quelques-uns
chantaient des Noels sur Mme d'Aiguillon, sa maitresse, et
Mme de Combalet, sa niece, tandis que les autres liaient des
parties contre les pages et les gardes du cardinal-duc, toutes
choses qui paraissaient a d'Artagnan de monstrueuses
impossibilites.

Cependant, quand le nom du roi intervenait parfois tout a coup a
l'improviste au milieu de tous ces quolibets cardinalesques, une
espece de baillon calfeutrait pour un moment toutes ces bouches
moqueuses; on regardait avec hesitation autour de soi, et l'on
semblait craindre l'indiscretion de la cloison du cabinet de
M. de Treville; mais bientot une allusion ramenait la conversation
sur Son Eminence, et alors les eclats reprenaient de plus belle,
et la lumiere n'etait menagee sur aucune de ses actions.

"Certes, voila des gens qui vont etre embastilles et pendus, pensa
d'Artagnan avec terreur, et moi sans aucun doute avec eux, car du
moment ou je les ai ecoutes et entendus, je serai tenu pour leur
complice. Que dirait monsieur mon pere, qui m'a si fort recommande
le respect du cardinal, s'il me savait dans la societe de pareils
paiens?"

Aussi comme on s'en doute sans que je le dise, d'Artagnan n'osait
se livrer a la conversation; seulement il regardait de tous ses
yeux, ecoutant de toutes ses oreilles, tendant avidement ses cinq
sens pour ne rien perdre, et malgre sa confiance dans les
recommandations paternelles, il se sentait porte par ses gouts et
entraine par ses instincts a louer plutot qu'a blamer les choses
inouies qui se passaient la.

Cependant, comme il etait absolument etranger a la foule des
courtisans de M. de Treville, et que c'etait la premiere fois
qu'on l'apercevait en ce lieu, on vint lui demander ce qu'il
desirait. A cette demande, d'Artagnan se nomma fort humblement,
s'appuya du titre de compatriote, et pria le valet de chambre qui
etait venu lui faire cette question de demander pour lui a
M. de Treville un moment d'audience, demande que celui-ci promit
d'un ton protecteur de transmettre en temps et lieu.

D'Artagnan, un peu revenu de sa surprise premiere, eut donc le
loisir d'etudier un peu les costumes et les physionomies.

Au centre du groupe le plus anime etait un mousquetaire de grande
taille, d'une figure hautaine et d'une bizarrerie de costume qui
attirait sur lui l'attention generale. Il ne portait pas, pour le
moment, la casaque d'uniforme, qui, au reste, n'etait pas
absolument obligatoire dans cette epoque de liberte moindre mais
d'independance plus grande, mais un justaucorps bleu de ciel, tant
soit peu fane et rape, et sur cet habit un baudrier magnifique, en
broderies d'or, et qui reluisait comme les ecailles dont l'eau se
couvre au grand soleil. Un manteau long de velours cramoisi
tombait avec grace sur ses epaules decouvrant par-devant seulement
le splendide baudrier auquel pendait une gigantesque rapiere.

Ce mousquetaire venait de descendre de garde a l'instant meme, se
plaignait d'etre enrhume et toussait de temps en temps avec
affectation. Aussi avait-il pris le manteau, a ce qu'il disait
autour de lui, et tandis qu'il parlait du haut de sa tete, en
frisant dedaigneusement sa moustache, on admirait avec
enthousiasme le baudrier brode, et d'Artagnan plus que tout autre.

"Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient; c'est
une folie, je le sais bien, mais c'est la mode. D'ailleurs, il
faut bien employer a quelque chose l'argent de sa legitime.

-- Ah! Porthos! s'ecria un des assistants, n'essaie pas de nous
faire croire que ce baudrier te vient de la generosite paternelle:
il t'aura ete donne par la dame voilee avec laquelle je t'ai
rencontre l'autre dimanche vers la porte Saint-Honore.

-- Non, sur mon honneur et foi de gentilhomme, je l'ai achete moi-
meme, et de mes propres deniers, repondit celui qu'on venait de
designer sous le nom de Porthos.

-- Oui, comme j'ai achete, moi, dit un autre mousquetaire, cette
bourse neuve, avec ce que ma maitresse avait mis dans la vieille.

-- Vrai, dit Porthos, et la preuve c'est que je l'ai paye douze
pistoles."

L'admiration redoubla, quoique le doute continuat d'exister.

"N'est-ce pas, Aramis?" dit Porthos se tournant vers un autre
mousquetaire.

Cet autre mousquetaire formait un contraste parfait avec celui qui
l'interrogeait et qui venait de le designer sous le nom d'Aramis:
c'etait un jeune homme de vingt-deux a vingt-trois ans a peine, a
la figure naive et doucereuse, a l'oeil noir et doux et aux joues
roses et veloutees comme une peche en automne; sa moustache fine
dessinait sur sa levre superieure une ligne d'une rectitude
parfaite; ses mains semblaient craindre de s'abaisser, de peur que
leurs veines ne se gonflassent, et de temps en temps il se pincait
le bout des oreilles pour les maintenir d'un incarnat tendre et
transparent. D'habitude il parlait peu et lentement, saluait
beaucoup, riait sans bruit en montrant ses dents, qu'il avait
belles et dont, comme du reste de sa personne, il semblait prendre
le plus grand soin. Il repondit par un signe de tete affirmatif a
l'interpellation de son ami.

Cette affirmation parut avoir fixe tous les doutes a l'endroit du
baudrier; on continua donc de l'admirer, mais on n'en parla plus;
et par un de ces revirements rapides de la pensee, la conversation
passa tout a coup a un autre sujet.

"Que pensez-vous de ce que raconte l'ecuyer de Chalais?" demanda
un autre mousquetaire sans interpeller directement personne, mais
s'adressant au contraire a tout le monde.

"Et que raconte-t-il? demanda Porthos d'un ton suffisant.

-- Il raconte qu'il a trouve a Bruxelles Rochefort, l'ame damnee
du cardinal, deguise en capucin; ce Rochefort maudit, grace a ce
deguisement, avait joue M. de Laigues comme un niais qu'il est.

-- Comme un vrai niais, dit Porthos; mais la chose est-elle sure?

-- Je la tiens d'Aramis, repondit le mousquetaire.

-- Vraiment?

-- Eh! vous le savez bien, Porthos, dit Aramis; je vous l'ai
racontee a vous-meme hier, n'en parlons donc plus.

-- N'en parlons plus, voila votre opinion a vous, reprit Porthos.
N'en parlons plus! peste! comme vous concluez vite. Comment! le
cardinal fait espionner un gentilhomme, fait voler sa
correspondance par un traitre, un brigand, un pendard; fait, avec
l'aide de cet espion et grace a cette correspondance, couper le
cou a Chalais, sous le stupide pretexte qu'il a voulu tuer le roi
et marier Monsieur avec la reine! Personne ne savait un mot de
cette enigme, vous nous l'apprenez hier, a la grande satisfaction
de tous, et quand nous sommes encore tout ebahis de cette
nouvelle, vous venez nous dire aujourd'hui: N'en parlons plus!

-- Parlons-en donc, voyons, puisque vous le desirez, reprit Aramis
avec patience.

-- Ce Rochefort, s'ecria Porthos, si j'etais l'ecuyer du pauvre
Chalais, passerait avec moi un vilain moment.

-- Et vous, vous passeriez un triste quart d'heure avec le duc
Rouge, reprit Aramis.

-- Ah! le duc Rouge! bravo, bravo, le duc Rouge! repondit Porthos
en battant des mains et en approuvant de la tete. Le "duc Rouge"
est charmant. Je repandrai le mot, mon cher, soyez tranquille. A-
t-il de l'esprit, cet Aramis! Quel malheur que vous n'ayez pas pu
suivre votre vocation, mon cher! quel delicieux abbe vous eussiez
fait!

-- Oh! ce n'est qu'un retard momentane, reprit Aramis; un jour, je
le serai. Vous savez bien, Porthos, que je continue d'etudier la
theologie pour cela.

-- Il le fera comme il le dit, reprit Porthos, il le fera tot ou
tard.

-- Tot, dit Aramis.

-- Il n'attend qu'une chose pour le decider tout a fait et pour
reprendre sa soutane, qui est pendue derriere son uniforme, reprit
un mousquetaire.

-- Et quelle chose attend-il? demanda un autre.

-- Il attend que la reine ait donne un heritier a la couronne de
France.

-- Ne plaisantons pas la-dessus, messieurs, dit Porthos; grace a
Dieu, la reine est encore d'age a le donner.

-- On dit que M. de Buckingham est en France, reprit Aramis avec
un rire narquois qui donnait a cette phrase, si simple en
apparence, une signification passablement scandaleuse.

-- Aramis, mon ami, pour cette fois vous avez tort, interrompit
Porthos, et votre manie d'esprit vous entraine toujours au-dela
des bornes; si M. de Treville vous entendait, vous seriez mal venu
de parler ainsi.

-- Allez-vous me faire la lecon, Porthos? s'ecria Aramis, dans
l'oeil doux duquel on vit passer comme un eclair.

-- Mon cher, soyez mousquetaire ou abbe. Soyez l'un ou l'autre,
mais pas l'un et l'autre, reprit Porthos. Tenez, Athos vous l'a
dit encore l'autre jour: vous mangez a tous les rateliers. Ah! ne
nous fachons pas, je vous prie, ce serait inutile, vous savez bien
ce qui est convenu entre vous, Athos et moi. Vous allez chez
Mme d'Aiguillon, et vous lui faites la cour; vous allez chez
Mme de Bois-Tracy, la cousine de Mme de Chevreuse, et vous passez
pour etre fort en avant dans les bonnes graces de la dame. Oh! mon
Dieu, n'avouez pas votre bonheur, on ne vous demande pas votre
secret, on connait votre discretion. Mais puisque vous possedez
cette vertu, que diable! Faites-en usage a l'endroit de
Sa Majeste. S'occupe qui voudra et comme on voudra du roi et du
cardinal; mais la reine est sacree, et si l'on en parle, que ce
soit en bien.

-- Porthos, vous etes pretentieux comme Narcisse, je vous en
previens, repondit Aramis; vous savez que je hais la morale,
excepte quand elle est faite par Athos. Quant a vous, mon cher,
vous avez un trop magnifique baudrier pour etre bien fort la-
dessus. Je serai abbe s'il me convient; en attendant, je suis
mousquetaire: en cette qualite, je dis ce qu'il me plait, et en ce
moment il me plait de vous dire que vous m'impatientez.

-- Aramis!

-- Porthos!

-- Eh! messieurs! messieurs! s'ecria-t-on autour d'eux.

-- M. de Treville attend M. d'Artagnan", interrompit le laquais en
ouvrant la porte du cabinet.

A cette annonce, pendant laquelle la porte demeurait ouverte,
chacun se tut, et au milieu du silence general le jeune Gascon
traversa l'antichambre dans une partie de sa longueur et entra
chez le capitaine des mousquetaires, se felicitant de tout son
coeur d'echapper aussi a point a la fin de cette bizarre querelle.


CHAPITRE III
L'AUDIENCE

M. de Treville etait pour le moment de fort mechante humeur;
neanmoins il salua poliment le jeune homme, qui s'inclina jusqu'a
terre, et il sourit en recevant son compliment, dont l'accent
bearnais lui rappela a la fois sa jeunesse et son pays, double
souvenir qui fait sourire l'homme a tous les ages. Mais, se
rapprochant presque aussitot de l'antichambre et faisant a
d'Artagnan un signe de la main, comme pour lui demander la
permission d'en finir avec les autres avant de commencer avec lui,
il appela trois fois, en grossissant la voix a chaque fois, de
sorte qu'il parcourut tous les tons intervallaires entre l'accent
imperatif et l'accent irrite:

"Athos! Porthos! Aramis!"

Les deux mousquetaires avec lesquels nous avons deja fait
connaissance, et qui repondaient aux deux derniers de ces trois
noms, quitterent aussitot les groupes dont ils faisaient partie et
s'avancerent vers le cabinet, dont la porte se referma derriere
eux des qu'ils en eurent franchi le seuil. Leur contenance, bien
qu'elle ne fut pas tout a fait tranquille, excita cependant par
son laisser-aller a la fois plein de dignite et de soumission,
l'admiration de d'Artagnan, qui voyait dans ces hommes des demi-
dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien arme de tous ses
foudres.

Quand les deux mousquetaires furent entres, quand la porte fut
refermee derriere eux, quand le murmure bourdonnant de
l'antichambre, auquel l'appel qui venait d'etre fait avait sans
doute donne un nouvel aliment eut recommence; quand enfin
M. de Treville eut trois ou quatre fois arpente, silencieux et le
sourcil fronce, toute la longueur de son cabinet, passant chaque
fois devant Porthos et Aramis, roides et muets comme a la parade,
il s'arreta tout a coup en face d'eux, et les couvrant des pieds a
la tete d'un regard irrite:

"Savez-vous ce que m'a dit le roi, s'ecria-t-il, et cela pas plus
tard qu'hier au soir? le savez-vous, messieurs?

-- Non, repondirent apres un instant de silence les deux
mousquetaires; non, monsieur, nous l'ignorons.

-- Mais j'espere que vous nous ferez l'honneur de nous le dire,
ajouta Aramis de son ton le plus poli et avec la plus gracieuse
reverence.

-- Il m'a dit qu'il recruterait desormais ses mousquetaires parmi
les gardes de M. le cardinal!

-- Parmi les gardes de M. le cardinal! et pourquoi cela? demanda
vivement Porthos.

-- Parce qu'il voyait bien que sa piquette avait besoin d'etre
ragaillardie par un melange de bon vin."

Les deux mousquetaires rougirent jusqu'au blanc des yeux.
D'Artagnan ne savait ou il en etait et eut voulu etre a cent pieds
sous terre.

"Oui, oui, continua M. de Treville en s'animant, oui, et
Sa Majeste avait raison, car, sur mon honneur, il est vrai que les
mousquetaires font triste figure a la cour. M. le cardinal
racontait hier au jeu du roi, avec un air de condoleance qui me
deplut fort, qu'avant-hier ces damnes mousquetaires, ces diables a
quatre -- il appuyait sur ces mots avec un accent ironique qui me
deplut encore davantage --, ces pourfendeurs, ajoutait-il en me
regardant de son oeil de chat-tigre, s'etaient attardes rue Ferou,
dans un cabaret, et qu'une ronde de ses gardes -- j'ai cru qu'il
allait me rire au nez -- avait ete forcee d'arreter les
perturbateurs. Morbleu! vous devez en savoir quelque chose!
Arreter des mousquetaires! Vous en etiez, vous autres, ne vous en
defendez pas, on vous a reconnus, et le cardinal vous a nommes.
Voila bien ma faute, oui, ma faute, puisque c'est moi qui choisis
mes hommes. Voyons, vous, Aramis, pourquoi diable m'avez-vous
demande la casaque quand vous alliez etre si bien sous la soutane?
Voyons, vous, Porthos, n'avez-vous un si beau baudrier d'or que
pour y suspendre une epee de paille? Et Athos! je ne vois pas
Athos. Ou est-il?

-- Monsieur, repondit tristement Aramis, il est malade, fort
malade.

-- Malade, fort malade, dites-vous? et de quelle maladie?

-- On craint que ce ne soit de la petite verole, monsieur,
repondit Porthos voulant meler a son tour un mot a la
conversation, et ce qui serait facheux en ce que tres certainement
cela gaterait son visage.

-- De la petite verole! Voila encore une glorieuse histoire que
vous me contez la, Porthos!... Malade de la petite verole, a son
age?... Non pas!... mais blesse sans doute, tue peut-etre... Ah!
si je le savais!... Sangdieu! messieurs les mousquetaires, je
n'entends pas que l'on hante ainsi les mauvais lieux, qu'on se
prenne de querelle dans la rue et qu'on joue de l'epee dans les
carrefours. Je ne veux pas enfin qu'on prete a rire aux gardes de
M. le cardinal, qui sont de braves gens, tranquilles, adroits, qui
ne se mettent jamais dans le cas d'etre arretes, et qui d'ailleurs
ne se laisseraient pas arreter, eux!... j'en suis sur... Ils
aimeraient mieux mourir sur la place que de faire un pas en
arriere... Se sauver, detaler, fuir, c'est bon pour les
mousquetaires du roi, cela!"

Porthos et Aramis fremissaient de rage. Ils auraient volontiers
etrangle M. de Treville, si au fond de tout cela ils n'avaient pas
senti que c'etait le grand amour qu'il leur portait qui le faisait
leur parler ainsi. Ils frappaient le tapis du pied, se mordaient
les levres jusqu'au sang et serraient de toute leur force la garde
de leur epee. Au-dehors on avait entendu appeler, comme nous
l'avons dit, Athos, Porthos et Aramis, et l'on avait devine, a
l'accent de la voix de M. de Treville, qu'il etait parfaitement en
colere. Dix tetes curieuses etaient appuyees a la tapisserie et
palissaient de fureur, car leurs oreilles collees a la porte ne
perdaient pas une syllabe de ce qui se disait, tandis que leurs
bouches repetaient au fur et a mesure les paroles insultantes du
capitaine a toute la population de l'antichambre. En un instant
depuis la porte du cabinet jusqu'a la porte de la rue, tout
l'hotel fut en ebullition.

"Ah! les mousquetaires du roi se font arreter par les gardes de
M. le cardinal", continua M. de Treville aussi furieux a
l'interieur que ses soldats, mais saccadant ses paroles et les
plongeant une a une pour ainsi dire et comme autant de coups de
stylet dans la poitrine de ses auditeurs. "Ah! six gardes de Son
Eminence arretent six mousquetaires de Sa Majeste! Morbleu! j'ai
pris mon parti. Je vais de ce pas au Louvre; je donne ma demission
de capitaine des mousquetaires du roi pour demander une
lieutenance dans les gardes du cardinal, et s'il me refuse,
morbleu! je me fais abbe."

A ces paroles, le murmure de l'exterieur devint une explosion:
partout on n'entendait que jurons et blasphemes. Les morbleu! les
sangdieu! les morts de tous les diables! se croisaient dans l'air.
D'Artagnan cherchait une tapisserie derriere laquelle se cacher,
et se sentait une envie demesuree de se fourrer sous la table.

"Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors de lui, la verite est
que nous etions six contre six, mais nous avons ete pris en
traitre, et avant que nous eussions eu le temps de tirer nos
epees, deux d'entre nous etaient tombes morts, et Athos, blesse
grievement, ne valait guere mieux. Car vous le connaissez, Athos;
eh bien, capitaine, il a essaye de se relever deux fois, et il est
retombe deux fois. Cependant nous ne nous sommes pas rendus, non!
l'on nous a entraines de force. En chemin, nous nous sommes
sauves. Quant a Athos, on l'avait cru mort, et on l'a laisse bien
tranquillement sur le champ de bataille, ne pensant pas qu'il
valut la peine d'etre emporte. Voila l'histoire. Que diable,
capitaine! on ne gagne pas toutes les batailles. Le grand Pompee a
perdu celle de Pharsale, et le roi Francois Ier, qui, a ce que
j'ai entendu dire, en valait bien un autre, a perdu cependant
celle de Pavie.

-- Et j'ai l'honneur de vous assurer que j'en ai tue un avec sa
propre epee, dit Aramis, car la mienne s'est brisee a la premiere
parade... Tue ou poignarde, monsieur, comme il vous sera agreable.

-- Je ne savais pas cela, reprit M. de Treville d'un ton un peu
radouci. M. le cardinal avait exagere, a ce que je vois.

-- Mais de grace, monsieur, continua Aramis, qui, voyant son
capitaine s'apaiser, osait hasarder une priere, de grace,
monsieur, ne dites pas qu'Athos lui-meme est blesse: il serait au
desespoir que cela parvint aux oreilles du roi, et comme la
blessure est des plus graves, attendu qu'apres avoir traverse
l'epaule elle penetre dans la poitrine, il serait a craindre..."

Au meme instant la portiere se souleva, et une tete noble et
belle, mais affreusement pale, parut sous la frange.

"Athos! s'ecrierent les deux mousquetaires.

-- Athos! repeta M. de Treville lui-meme.

-- Vous m'avez mande, monsieur, dit Athos a M. de Treville d'une
voix affaiblie mais parfaitement calme, vous m'avez demande, a ce
que m'ont dit nos camarades, et je m'empresse de me rendre a vos
ordres; voila, monsieur, que me voulez-vous?"

Et a ces mots le mousquetaire, en tenue irreprochable, sangle
comme de coutume, entra d'un pas ferme dans le cabinet.
M. de Treville, emu jusqu'au fond du coeur de cette preuve de
courage, se precipita vers lui.

"J'etais en train de dire a ces messieurs, ajouta-t-il, que je
defends a mes mousquetaires d'exposer leurs jours sans necessite,
car les braves gens sont bien chers au roi, et le roi sait que ses
mousquetaires sont les plus braves gens de la terre. Votre main,
Athos."

Et sans attendre que le nouveau venu repondit de lui-meme a cette
preuve d'affection, M. de Treville saisissait sa main droite et la
lui serrait de toutes ses forces, sans s'apercevoir qu'Athos, quel
que fut son empire sur lui-meme, laissait echapper un mouvement de
douleur et palissait encore, ce que l'on aurait pu croire
impossible.

La porte etait restee entrouverte, tant l'arrivee d'Athos, dont,
malgre le secret garde, la blessure etait connue de tous, avait
produit de sensation. Un brouhaha de satisfaction accueillit les
derniers mots du capitaine et deux ou trois tetes, entrainees par
l'enthousiasme, apparurent par les ouvertures de la tapisserie.
Sans doute, M. de Treville allait reprimer par de vives paroles
cette infraction aux lois de l'etiquette, lorsqu'il sentit tout a
coup la main d'Athos se crisper dans la sienne, et qu'en portant
les yeux sur lui il s'apercut qu'il allait s'evanouir. Au meme
instant Athos, qui avait rassemble toutes ses forces pour lutter
contre la douleur, vaincu enfin par elle, tomba sur le parquet
comme s'il fut mort.

"Un chirurgien! cria M. de Treville. Le mien, celui du roi, le
meilleur! Un chirurgien! ou, sangdieu! mon brave Athos va
trepasser."

Aux cris de M. de Treville, tout le monde se precipita dans son
cabinet sans qu'il songeat a en fermer la porte a personne, chacun
s'empressant autour du blesse. Mais tout cet empressement eut ete
inutile, si le docteur demande ne se fut trouve dans l'hotel meme;
il fendit la foule, s'approcha d'Athos toujours evanoui, et, comme
tout ce bruit et tout ce mouvement le genait fort, il demanda
comme premiere chose et comme la plus urgente que le mousquetaire
fut emporte dans une chambre voisine. Aussitot M. de Treville
ouvrit une porte et montra le chemin a Porthos et a Aramis, qui
emporterent leur camarade dans leurs bras. Derriere ce groupe
marchait le chirurgien, et derriere le chirurgien, la porte se
referma.

Alors le cabinet de M. de Treville, ce lieu ordinairement si
respecte, devint momentanement une succursale de l'antichambre.
Chacun discourait, perorait, parlait haut, jurant, sacrant,
donnant le cardinal et ses gardes a tous les diables.

Un instant apres, Porthos et Aramis rentrerent; le chirurgien et
M. de Treville seuls etaient restes pres du blesse.

Enfin M. de Treville rentra a son tour. Le blesse avait repris
connaissance; le chirurgien declarait que l'etat du mousquetaire
n'avait rien qui put inquieter ses amis, sa faiblesse ayant ete
purement et simplement occasionnee par la perte de son sang.

Puis M. de Treville fit un signe de la main, et chacun se retira,
excepte d'Artagnan, qui n'oubliait point qu'il avait audience et
qui, avec sa tenacite de Gascon, etait demeure a la meme place.

Lorsque tout le monde fut sorti et que la porte fut refermee,
M. de Treville se retourna et se trouva seul avec le jeune homme.
L'evenement qui venait d'arriver lui avait quelque peu fait perdre
le fil de ses idees. Il s'informa de ce que lui voulait l'obstine
solliciteur. D'Artagnan alors se nomma, et M. de Treville, se
rappelant d'un seul coup tous ses souvenirs du present et du
passe, se trouva au courant de sa situation.

"Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compatriote, mais
je vous avais parfaitement oublie. Que voulez-vous! un capitaine
n'est rien qu'un pere de famille charge d'une plus grande
responsabilite qu'un pere de famille ordinaire. Les soldats sont
de grands enfants; mais comme je tiens a ce que les ordres du roi,
et surtout ceux de M. le cardinal, soient executes..."

D'Artagnan ne put dissimuler un sourire. A ce sourire,
M. de Treville jugea qu'il n'avait point affaire a un sot, et
venant droit au fait, tout en changeant de conversation:

"J'ai beaucoup aime monsieur votre pere, dit-il. Que puis-je faire
pour son fils? hatez-vous, mon temps n'est pas a moi.

-- Monsieur, dit d'Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici,
je me proposais de vous demander, en souvenir de cette amitie dont
vous n'avez pas perdu memoire, une casaque de mousquetaire; mais,
apres tout ce que je vois depuis deux heures, je comprends qu'une
telle faveur serait enorme, et je tremble de ne point la meriter.

-- C'est une faveur en effet, jeune homme, repondit
M. de Treville; mais elle peut ne pas etre si fort au-dessus de
vous que vous le croyez ou que vous avez l'air de le croire.
Toutefois une decision de Sa Majeste a prevu ce cas, et je vous
annonce avec regret qu'on ne recoit personne mousquetaire avant
l'epreuve prealable de quelques campagnes, de certaines actions
d'eclat, ou d'un service de deux ans dans quelque autre regiment
moins favorise que le notre."

D'Artagnan s'inclina sans rien repondre. Il se sentait encore plus
avide d'endosser l'uniforme de mousquetaire depuis qu'il y avait
de si grandes difficultes a l'obtenir.

"Mais, continua Treville en fixant sur son compatriote un regard
si percant qu'on eut dit qu'il voulait lire jusqu'au fond de son
coeur, mais, en faveur de votre pere, mon ancien compagnon, comme
je vous l'ai dit, je veux faire quelque chose pour vous, jeune
homme. Nos cadets de Bearn ne sont ordinairement pas riches, et je
doute que les choses aient fort change de face depuis mon depart
de la province. Vous ne devez donc pas avoir de trop, pour vivre,
de l'argent que vous avez apporte avec vous."

D'Artagnan se redressa d'un air fier qui voulait dire qu'il ne
demandait l'aumone a personne.

"C'est bien, jeune homme, c'est bien, continua Treville, je
connais ces airs-la, je suis venu a Paris avec quatre ecus dans ma
poche, et je me serais battu avec quiconque m'aurait dit que je
n'etais pas en etat d'acheter le Louvre."

D'Artagnan se redressa de plus en plus; grace a la vente de son
cheval, il commencait sa carriere avec quatre ecus de plus que
M. de Treville n'avait commence la sienne.

"Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous
avez, si forte que soit cette somme; mais vous devez avoir besoin
aussi de vous perfectionner dans les exercices qui conviennent a
un gentilhomme. J'ecrirai des aujourd'hui une lettre au directeur
de l'academie royale, et des demain il vous recevra sans
retribution aucune. Ne refusez pas cette petite douceur. Nos
gentilshommes les mieux nes et les plus riches la sollicitent
quelquefois, sans pouvoir l'obtenir. Vous apprendrez le manege du
cheval, l'escrime et la danse; vous y ferez de bonnes
connaissances, et de temps en temps vous reviendrez me voir pour
me dire ou vous en etes et si je puis faire quelque chose pour
vous."

D'Artagnan, tout etranger qu'il fut encore aux facons de cour,
s'apercut de la froideur de cet accueil.

"Helas, monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de
recommandation que mon pere m'avait remise pour vous me fait
defaut aujourd'hui!

-- En effet, repondit M. de Treville, je m'etonne que vous ayez
entrepris un aussi long voyage sans ce viatique oblige, notre
seule ressource a nous autres Bearnais.

-- Je l'avais, monsieur, et, Dieu merci, en bonne forme, s'ecria
d'Artagnan; mais on me l'a perfidement derobe."

Et il raconta toute la scene de Meung, depeignit le gentilhomme
inconnu dans ses moindres details, le tout avec une chaleur, une
verite qui charmerent M. de Treville.

"Voila qui est etrange, dit ce dernier en meditant; vous aviez
donc parle de moi tout haut?

-- Oui, monsieur, sans doute j'avais commis cette imprudence; que
voulez-vous, un nom comme le votre devait me servir de bouclier en
route: jugez si je me suis mis souvent a couvert!"

La flatterie etait fort de mise alors, et M. de Treville aimait
l'encens comme un roi ou comme un cardinal. Il ne put donc
s'empecher de sourire avec une visible satisfaction, mais ce
sourire s'effaca bientot, et revenant de lui-meme a l'aventure de
Meung:

"Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme n'avait-il pas une
legere cicatrice a la tempe?

-- Oui, comme le ferait l'eraflure d'une balle.

-- N'etait-ce pas un homme de belle mine?

-- Oui.

-- De haute taille?

-- Oui.

-- Pale de teint et brun de poil?

-- Oui, oui, c'est cela. Comment se fait-il, monsieur, que vous
connaissiez cet homme? Ah! si jamais je le retrouve, et je le
retrouverai, je vous le jure, fut-ce en enfer...

-- Il attendait une femme? continua Treville.

-- Il est du moins parti apres avoir cause un instant avec celle
qu'il attendait.

-- Vous ne savez pas quel etait le sujet de leur conversation?

-- Il lui remettait une boite, lui disait que cette boite
contenait ses instructions, et lui recommandait de ne l'ouvrir
qu'a Londres.

-- Cette femme etait anglaise?

-- Il l'appelait Milady.

-- C'est lui! murmura Treville, c'est lui! je le croyais encore a
Bruxelles!

-- Oh! monsieur, si vous savez quel est cet homme, s'ecria
d'Artagnan, indiquez-moi qui il est et d'ou il est, puis je vous
tiens quitte de tout, meme de votre promesse de me faire entrer
dans les mousquetaires; car avant toute chose je veux me venger.

-- Gardez-vous-en bien, jeune homme, s'ecria Treville; si vous le
voyez venir, au contraire, d'un cote de la rue, passez de l'autre!
Ne vous heurtez pas a un pareil rocher: il vous briserait comme un
verre.

-- Cela n'empeche pas, dit d'Artagnan, que si jamais je le
retrouve...

-- En attendant, reprit Treville, ne le cherchez pas, si j'ai un
conseil a vous donner."

Tout a coup Treville s'arreta, frappe d'un soupcon subit. Cette
grande haine que manifestait si hautement le jeune voyageur pour
cet homme, qui, chose assez peu vraisemblable, lui avait derobe la
lettre de son pere, cette haine ne cachait-elle pas quelque
perfidie? ce jeune homme n'etait-il pas envoye par Son Eminence?
ne venait-il pas pour lui tendre quelque piege? ce pretendu
d'Artagnan n'etait-il pas un emissaire du cardinal qu'on cherchait
a introduire dans sa maison, et qu'on avait place pres de lui pour
surprendre sa confiance et pour le perdre plus tard, comme cela
s'etait mille fois pratique? Il regarda d'Artagnan plus fixement
encore cette seconde fois que la premiere. Il fut mediocrement
rassure par l'aspect de cette physionomie petillante d'esprit
astucieux et d'humilite affectee.

"Je sais bien qu'il est Gascon, pensa-t-il; mais il peut l'etre
aussi bien pour le cardinal que pour moi. Voyons, eprouvons-le."

"Mon ami, lui dit-il lentement, je veux, comme au fils de mon
ancien ami, car je tiens pour vraie l'histoire de cette lettre
perdue, je veux, dis-je, pour reparer la froideur que vous avez
d'abord remarquee dans mon accueil, vous decouvrir les secrets de
notre politique. Le roi et le cardinal sont les meilleurs amis;
leurs apparents demeles ne sont que pour tromper les sots. Je ne
pretends pas qu'un compatriote, un joli cavalier, un brave garcon,
fait pour avancer, soit la dupe de toutes ces feintises et donne
comme un niais dans le panneau, a la suite de tant d'autres qui
s'y sont perdus. Songez bien que je suis devoue a ces deux maitres
tout-puissants, et que jamais mes demarches serieuses n'auront
d'autre but que le service du roi et celui de M. le cardinal, un
des plus illustres genies que la France ait produits. Maintenant,
jeune homme, reglez-vous la-dessus, et si vous avez, soit de
famille, soit par relations, soit d'instinct meme, quelqu'une de
ces inimities contre le cardinal telles que nous les voyons
eclater chez les gentilshommes, dites-moi adieu, et quittons-nous.
Je vous aiderai en mille circonstances, mais sans vous attacher a
ma personne. J'espere que ma franchise, en tout cas, vous fera mon
ami; car vous etes jusqu'a present le seul jeune homme a qui j'aie
parle comme je le fais."

Treville se disait a part lui:

"Si le cardinal m'a depeche ce jeune renard, il n'aura certes pas
manque, lui qui sait a quel point je l'execre, de dire a son
espion que le meilleur moyen de me faire la cour est de me dire
pis que pendre de lui; aussi, malgre mes protestations, le ruse
compere va-t-il me repondre bien certainement qu'il a l'Eminence
en horreur."

Il en fut tout autrement que s'y attendait Treville; d'Artagnan
repondit avec la plus grande simplicite:

"Monsieur, j'arrive a Paris avec des intentions toutes semblables.
Mon pere m'a recommande de ne souffrir rien du roi, de M. le
cardinal et de vous, qu'il tient pour les trois premiers de
France."

D'Artagnan ajoutait M. de Treville aux deux autres, comme on peut
s'en apercevoir, mais il pensait que cette adjonction ne devait
rien gater.

"J'ai donc la plus grande veneration pour M. le cardinal,
continua-t-il, et le plus profond respect pour ses actes. Tant
mieux pour moi, monsieur, si vous me parlez, comme vous le dites,
avec franchise; car alors vous me ferez l'honneur d'estimer cette
ressemblance de gout; mais si vous avez eu quelque defiance, bien
naturelle d'ailleurs, je sens que je me perds en disant la verite;
mais, tant pis, vous ne laisserez pas que de m'estimer, et c'est a
quoi je tiens plus qu'a toute chose au monde."

M. de Treville fut surpris au dernier point. Tant de penetration,
tant de franchise enfin, lui causait de l'admiration, mais ne
levait pas entierement ses doutes: plus ce jeune homme etait
superieur aux autres jeunes gens, plus il etait a redouter s'il se
trompait. Neanmoins il serra la main a d'Artagnan, et lui dit:

"Vous etes un honnete garcon, mais dans ce moment je ne puis faire
que ce que je vous ai offert tout a l'heure. Mon hotel vous sera
toujours ouvert. Plus tard, pouvant me demander a toute heure et
par consequent saisir toutes les occasions, vous obtiendrez
probablement ce que vous desirez obtenir.

-- C'est-a-dire, monsieur, reprit d'Artagnan, que vous attendez
que je m'en sois rendu digne. Eh bien, soyez tranquille, ajouta-t-
il avec la familiarite du Gascon, vous n'attendrez pas longtemps."

Et il salua pour se retirer, comme si desormais le reste le
regardait.

"Mais attendez donc, dit M. de Treville en l'arretant, je vous ai
promis une lettre pour le directeur de l'academie. Etes-vous trop
fier pour l'accepter, mon jeune gentilhomme?

-- Non, monsieur, dit d'Artagnan; je vous reponds qu'il n'en sera
pas de celle-ci comme de l'autre. Je la garderai si bien qu'elle
arrivera, je vous le jure, a son adresse, et malheur a celui qui
tenterait de me l'enlever!"

M. de Treville sourit a cette fanfaronnade, et, laissant son jeune
compatriote dans l'embrasure de la fenetre ou ils se trouvaient et
ou ils avaient cause ensemble, il alla s'asseoir a une table et se
mit a ecrire la lettre de recommandation promise. Pendant ce
temps, d'Artagnan, qui n'avait rien de mieux a faire, se mit a
battre une marche contre les carreaux, regardant les mousquetaires
qui s'en allaient les uns apres les autres, et les suivant du
regard jusqu'a ce qu'ils eussent disparu au tournant de la rue.

M. de Treville, apres avoir ecrit la lettre, la cacheta et, se
levant, s'approcha du jeune homme pour la lui donner; mais au
moment meme ou d'Artagnan etendait la main pour la recevoir,
M. de Treville fut bien etonne de voir son protege faire un
soubresaut, rougir de colere et s'elancer hors du cabinet en
criant:

"Ah! sangdieu! il ne m'echappera pas, cette fois.

-- Et qui cela? demanda M. de Treville.

-- Lui, mon voleur! repondit d'Artagnan. Ah! traitre!"

Et il disparut.

"Diable de fou! murmura M. de Treville. A moins toutefois, ajouta-
t-il, que ce ne soit une maniere adroite de s'esquiver, en voyant
qu'il a manque son coup."


CHAPITRE IV
L'EPAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D'ARAMIS

D'Artagnan, furieux, avait traverse l'antichambre en trois bonds
et s'elancait sur l'escalier, dont il comptait descendre les
degres quatre a quatre, lorsque, emporte par sa course, il alla
donner tete baissee dans un mousquetaire qui sortait de chez
M. de Treville par une porte de degagement, et, le heurtant du
front a l'epaule, lui fit pousser un cri ou plutot un hurlement.

"Excusez-moi, dit d'Artagnan, essayant de reprendre sa course,
excusez-moi, mais je suis presse."

A peine avait-il descendu le premier escalier, qu'un poignet de
fer le saisit par son echarpe et l'arreta.

"Vous etes presse! s'ecria le mousquetaire, pale comme un linceul;
sous ce pretexte, vous me heurtez, vous dites: "Excusez-moi", et
vous croyez que cela suffit? Pas tout a fait, mon jeune homme.
Croyez-vous, parce que vous avez entendu M. de Treville nous
parler un peu cavalierement aujourd'hui, que l'on peut nous
traiter comme il nous parle? Detrompez-vous, compagnon, vous
n'etes pas M. de Treville, vous.

-- Ma foi, repliqua d'Artagnan, qui reconnut Athos, lequel, apres
le pansement opere par le docteur, regagnait son appartement, ma
foi, je ne l'ai pas fait expres, j'ai dit: "Excusez-moi." Il me
semble donc que c'est assez. Je vous repete cependant, et cette
fois c'est trop peut-etre, parole d'honneur! je suis presse, tres
presse. Lachez-moi donc, je vous prie, et laissez-moi aller ou
j'ai affaire.

-- Monsieur, dit Athos en le lachant, vous n'etes pas poli. On
voit que vous venez de loin."

D'Artagnan avait deja enjambe trois ou quatre degres, mais a la
remarque d'Athos il s'arreta court.

"Morbleu, monsieur! dit-il, de si loin que je vienne, ce n'est pas
vous qui me donnerez une lecon de belles manieres, je vous
previens.

-- Peut-etre, dit Athos.

-- Ah! si je n'etais pas si presse, s'ecria d'Artagnan, et si je
ne courais pas apres quelqu'un...

-- Monsieur l'homme presse, vous me trouverez sans courir, moi,
entendez-vous?

-- Et ou cela, s'il vous plait?

-- Pres des Carmes-Deschaux.

-- A quelle heure?

-- Vers midi.

-- Vers midi, c'est bien, j'y serai.

-- Tachez de ne pas me faire attendre, car a midi un quart je vous
previens que c'est moi qui courrai apres vous et vous couperai les
oreilles a la course.

-- Bon! lui cria d'Artagnan; on y sera a midi moins dix minutes."

Et il se mit a courir comme si le diable l'emportait, esperant
retrouver encore son inconnu, que son pas tranquille ne devait pas
avoir conduit bien loin.

Mais, a la porte de la rue, causait Porthos avec un soldat aux
gardes. Entre les deux causeurs, il y avait juste l'espace d'un
homme. D'Artagnan crut que cet espace lui suffirait, et il
s'elanca pour passer comme une fleche entre eux deux. Mais
d'Artagnan avait compte sans le vent. Comme il allait passer, le
vent s'engouffra dans le long manteau de Porthos, et d'Artagnan
vint donner droit dans le manteau. Sans doute, Porthos avait des
raisons de ne pas abandonner cette partie essentielle de son
vetement car, au lieu de laisser aller le pan qu'il tenait, il
tira a lui, de sorte que d'Artagnan s'enroula dans le velours par
un mouvement de rotation qu'explique la resistance de l'obstine
Porthos.

D'Artagnan, entendant jurer le mousquetaire, voulut sortir de
dessous le manteau qui l'aveuglait, et chercha son chemin dans le
pli. Il redoutait surtout d'avoir porte atteinte a la fraicheur du
magnifique baudrier que nous connaissons; mais, en ouvrant
timidement les yeux, il se trouva le nez colle entre les deux
epaules de Porthos c'est-a-dire precisement sur le baudrier.

Helas! comme la plupart des choses de ce monde qui n'ont pour
elles que l'apparence, le baudrier etait d'or par-devant et de
simple buffle par-derriere. Porthos, en vrai glorieux qu'il etait,
ne pouvant avoir un baudrier d'or tout entier, en avait au moins
la moitie: on comprenait des lors la necessite du rhume et
l'urgence du manteau.

"Vertubleu! cria Porthos faisant tous ses efforts pour se
debarrasser de d'Artagnan qui lui grouillait dans le dos, vous
etes donc enrage de vous jeter comme cela sur les gens!

-- Excusez-moi, dit d'Artagnan reparaissant sous l'epaule du
geant, mais je suis tres presse, je cours apres quelqu'un, et...

-- Est-ce que vous oubliez vos yeux quand vous courez, par hasard?
demanda Porthos.

-- Non, repondit d'Artagnan pique, non, et grace a mes yeux je
vois meme ce que ne voient pas les autres."

Porthos comprit ou ne comprit pas, toujours est-il que, se
laissant aller a sa colere:

"Monsieur, dit-il, vous vous ferez etriller, je vous en previens,
si vous vous frottez ainsi aux mousquetaires.

-- Etriller, monsieur! dit d'Artagnan, le mot est dur.

-- C'est celui qui convient a un homme habitue a regarder en face
ses ennemis.

-- Ah! pardieu! je sais bien que vous ne tournez pas le dos aux
votres, vous."

Et le jeune homme, enchante de son espieglerie, s'eloigna en riant
a gorge deployee.

Porthos ecuma de rage et fit un mouvement pour se precipiter sur
d'Artagnan.

"Plus tard, plus tard, lui cria celui-ci, quand vous n'aurez plus
votre manteau.

-- A une heure donc, derriere le Luxembourg.

-- Tres bien, a une heure", repondit d'Artagnan en tournant
l'angle de la rue.

Mais ni dans la rue qu'il venait de parcourir, ni dans celle qu'il
embrassait maintenant du regard, il ne vit personne. Si doucement
qu'eut marche l'inconnu, il avait gagne du chemin; peut-etre aussi
etait-il entre dans quelque maison. D'Artagnan s'informa de lui a
tous ceux qu'il rencontra, descendit jusqu'au bac, remonta par la
rue de Seine et la Croix-Rouge; mais rien, absolument rien.
Cependant cette course lui fut profitable en ce sens qu'a mesure
que la sueur inondait son front, son coeur se refroidissait.

Il se mit alors a reflechir sur les evenements qui venaient de se
passer; ils etaient nombreux et nefastes: il etait onze heures du
matin a peine, et deja la matinee lui avait apporte la disgrace de
M. de Treville, qui ne pouvait manquer de trouver un peu cavaliere
la facon dont d'Artagnan l'avait quitte.

En outre, il avait ramasse deux bons duels avec deux hommes
capables de tuer chacun trois d'Artagnan, avec deux mousquetaires
enfin, c'est-a-dire avec deux de ces etres qu'il estimait si fort
qu'il les mettait, dans sa pensee et dans son coeur, au-dessus de
tous les autres hommes.

La conjecture etait triste. Sur d'etre tue par Athos, on comprend
que le jeune homme ne s'inquietait pas beaucoup de Porthos.
Pourtant, comme l'esperance est la derniere chose qui s'eteint
dans le coeur de l'homme, il en arriva a esperer qu'il pourrait
survivre, avec des blessures terribles, bien entendu, a ces deux
duels, et, en cas de survivance, il se fit pour l'avenir les
reprimandes suivantes:

"Quel ecervele je fais, et quel butor je suis! Ce brave et
malheureux Athos etait blesse juste a l'epaule contre laquelle je
m'en vais, moi, donner de la tete comme un belier. La seule chose
qui m'etonne, c'est qu'il ne m'ait pas tue roide; il en avait le
droit, et la douleur que je lui ai causee a du etre atroce. Quant
a Porthos! Oh! quant a Porthos, ma foi, c'est plus drole."

Et malgre lui le jeune homme se mit a rire, tout en regardant
neanmoins si ce rire isole, et sans cause aux yeux de ceux qui le
voyaient rire, n'allait pas blesser quelque passant.

"Quant a Porthos, c'est plus drole; mais je n'en suis pas moins un
miserable etourdi. Se jette-t-on ainsi sur les gens sans dire
gare! non! et va-t-on leur regarder sous le manteau pour y voir ce
qui n'y est pas! Il m'eut pardonne bien certainement; il m'eut
pardonne si je n'eusse pas ete lui parler de ce maudit baudrier, a
mots couverts, c'est vrai; oui, couverts joliment! Ah! maudit
Gascon que je suis, je ferais de l'esprit dans la poele a frire.
Allons, d'Artagnan mon ami, continua-t-il, se parlant a lui-meme
avec toute l'amenite qu'il croyait se devoir, si tu en rechappes,
ce qui n'est pas probable, il s'agit d'etre a l'avenir d'une
politesse parfaite. Desormais il faut qu'on t'admire, qu'on te
cite comme modele. Etre prevenant et poli, ce n'est pas etre
lache. Regardez plutot Aramis: Aramis, c'est la douceur, c'est la
grace en personne. Eh bien, personne s'est-il jamais avise de dire
qu'Aramis etait un lache? Non, bien certainement, et desormais je
veux en tout point me modeler sur lui. Ah! justement le voici."

D'Artagnan, tout en marchant et en monologuant, etait arrive a
quelques pas de l'hotel d'Aiguillon, et devant cet hotel il avait
apercu Aramis causant gaiement avec trois gentilshommes des gardes
du roi. De son cote, Aramis apercut d'Artagnan; mais comme il
n'oubliait point que c'etait devant ce jeune homme que
M. de Treville s'etait si fort emporte le matin, et qu'un temoin
des reproches que les mousquetaires avaient recus ne lui etait
d'aucune facon agreable, il fit semblant de ne pas le voir.
D'Artagnan, tout entier au contraire a ses plans de conciliation
et de courtoisie, s'approcha des quatre jeunes gens en leur
faisant un grand salut accompagne du plus gracieux sourire. Aramis
inclina legerement la tete, mais ne sourit point. Tous quatre, au
reste, interrompirent a l'instant meme leur conversation.

D'Artagnan n'etait pas assez niais pour ne point s'apercevoir
qu'il etait de trop; mais il n'etait pas encore assez rompu aux
facons du beau monde pour se tirer galamment d'une situation
fausse comme l'est, en general, celle d'un homme qui est venu se
meler a des gens qu'il connait a peine et a une conversation qui
ne le regarde pas. Il cherchait donc en lui-meme un moyen de faire
sa retraite le moins gauchement possible, lorsqu'il remarqua
qu'Aramis avait laisse tomber son mouchoir et, par megarde sans
doute, avait mis le pied dessus; le moment lui parut arrive de
reparer son inconvenance: il se baissa, et de l'air le plus
gracieux qu'il put trouver, il tira le mouchoir de dessous le pied
du mousquetaire, quelques efforts que celui-ci fit pour le
retenir, et lui dit en le lui remettant:

"Je crois, monsieur que voici un mouchoir que vous seriez fache de
perdre."

Le mouchoir etait en effet richement brode et portait une couronne
et des armes a l'un de ses coins. Aramis rougit excessivement et
arracha plutot qu'il ne prit le mouchoir des mains du Gascon.

"Ah! Ah! s'ecria un des gardes, diras-tu encore, discret Aramis,
que tu es mal avec Mme de Bois-Tracy, quand cette gracieuse dame a
l'obligeance de te preter ses mouchoirs?"

Aramis lanca a d'Artagnan un de ces regards qui font comprendre a
un homme qu'il vient de s'acquerir un ennemi mortel; puis,
reprenant son air doucereux:

"Vous vous trompez, messieurs, dit-il, ce mouchoir n'est pas a
moi, et je ne sais pourquoi monsieur a eu la fantaisie de me le
remettre plutot qu'a l'un de vous, et la preuve de ce que je dis,
c'est que voici le mien dans ma poche."

A ces mots, il tira son propre mouchoir, mouchoir fort elegant
aussi, et de fine batiste, quoique la batiste fut chere a cette
epoque, mais mouchoir sans broderie, sans armes et orne d'un seul
chiffre, celui de son proprietaire.

Cette fois, d'Artagnan ne souffla pas mot, il avait reconnu sa
bevue; mais les amis d'Aramis ne se laisserent pas convaincre par
ses denegations, et l'un d'eux, s'adressant au jeune mousquetaire
avec un serieux affecte:

"Si cela etait, dit-il, ainsi que tu le pretends, je serais force,
mon cher Aramis, de te le redemander; car, comme tu le sais, Bois-
Tracy est de mes intimes, et je ne veux pas qu'on fasse trophee
des effets de sa femme.

-- Tu demandes cela mal, repondit Aramis, et tout en reconnaissant
la justesse de ta reclamation quant au fond, je refuserais a cause
de la forme.

-- Le fait est, hasarda timidement d'Artagnan, que je n'ai pas vu
sortir le mouchoir de la poche de M. Aramis. Il avait le pied
dessus, voila tout, et j'ai pense que, puisqu'il avait le pied
dessus, le mouchoir etait a lui.

-- Et vous vous etes trompe, mon cher monsieur", repondit
froidement Aramis, peu sensible a la reparation.

Puis, se retournant vers celui des gardes qui s'etait declare
l'ami de Bois-Tracy:

"D'ailleurs, continua-t-il, je reflechis, mon cher intime de Bois-
Tracy, que je suis son ami non moins tendre que tu peux l'etre
toi-meme; de sorte qu'a la rigueur ce mouchoir peut aussi bien
etre sorti de ta poche que de la mienne.

-- Non, sur mon honneur! s'ecria le garde de Sa Majeste.

-- Tu vas jurer sur ton honneur et moi sur ma parole et alors il y
aura evidemment un de nous deux qui mentira. Tiens, faisons mieux,
Montaran, prenons-en chacun la moitie.

-- Du mouchoir?

-- Oui.

-- Parfaitement, s'ecrierent les deux autres gardes, le jugement
du roi Salomon. Decidement, Aramis, tu es plein de sagesse."

Les jeunes gens eclaterent de rire, et comme on le pense bien,
l'affaire n'eut pas d'autre suite. Au bout d'un instant, la
conversation cessa, et les trois gardes et le mousquetaire, apres
s'etre cordialement serre la main, tirerent, les trois gardes de
leur cote et Aramis du sien.

"Voila le moment de faire ma paix avec ce galant homme", se dit a
part lui d'Artagnan, qui s'etait tenu un peu a l'ecart pendant
toute la derniere partie de cette conversation. Et, sur ce bon
sentiment, se rapprochant d'Aramis, qui s'eloignait sans faire
autrement attention a lui:

"Monsieur, lui dit-il, vous m'excuserez, je l'espere.

-- Ah! monsieur, interrompit Aramis, permettez-moi de vous faire
observer que vous n'avez point agi en cette circonstance comme un
galant homme le devait faire.

-- Quoi, monsieur! s'ecria d'Artagnan, vous supposez...

-- Je suppose, monsieur, que vous n'etes pas un sot, et que vous
savez bien, quoique arrivant de Gascogne, qu'on ne marche pas sans
cause sur les mouchoirs de poche. Que diable! Paris n'est point
pave en batiste.

-- Monsieur, vous avez tort de chercher a m'humilier, dit
d'Artagnan, chez qui le naturel querelleur commencait a parler
plus haut que les resolutions pacifiques. Je suis de Gascogne,
c'est vrai, et puisque vous le savez, je n'aurai pas besoin de
vous dire que les Gascons sont peu endurants; de sorte que,
lorsqu'ils se sont excuses une fois, fut-ce d'une sottise, ils
sont convaincus qu'ils ont deja fait moitie plus qu'ils ne
devaient faire.

-- Monsieur, ce que je vous en dis, repondit Aramis, n'est point
pour vous chercher une querelle. Dieu merci! je ne suis pas un
spadassin, et n'etant mousquetaire que par interim, je ne me bats
que lorsque j'y suis force, et toujours avec une grande
repugnance; mais cette fois l'affaire est grave, car voici une
dame compromise par vous.

-- Par nous, c'est-a-dire, s'ecria d'Artagnan.

-- Pourquoi avez-vous eu la maladresse de me rendre le mouchoir?

-- Pourquoi avez-vous eu celle de le laisser tomber?

-- J'ai dit et je repete, monsieur, que ce mouchoir n'est point
sorti de ma poche.

-- Eh bien, vous en avez menti deux fois, monsieur, car je l'en ai
vu sortir, moi!

-- Ah! vous le prenez sur ce ton, monsieur le Gascon! eh bien, je
vous apprendrai a vivre.

-- Et moi je vous renverrai a votre messe, monsieur l'abbe!
Degainez, s'il vous plait, et a l'instant meme.

-- Non pas, s'il vous plait, mon bel ami; non, pas ici, du moins.
Ne voyez-vous pas que nous sommes en face de l'hotel d'Aiguillon,
lequel est plein de creatures du cardinal? Qui me dit que ce n'est
pas Son Eminence qui vous a charge de lui procurer ma tete? Or j'y
tiens ridiculement, a ma tete, attendu qu'elle me semble aller
assez correctement a mes epaules. Je veux donc vous tuer, soyez
tranquille, mais vous tuer tout doucement, dans un endroit clos et
couvert, la ou vous ne puissiez vous vanter de votre mort a
personne.

-- Je le veux bien, mais ne vous y fiez pas, et emportez votre
mouchoir, qu'il vous appartienne ou non; peut-etre aurez-vous
l'occasion de vous en servir.

-- Monsieur est Gascon? demanda Aramis.

-- Oui. Monsieur ne remet pas un rendez-vous par prudence?

-- La prudence, monsieur, est une vertu assez inutile aux
mousquetaires, je le sais, mais indispensable aux gens d'Eglise,
et comme je ne suis mousquetaire que provisoirement, je tiens a
rester prudent. A deux heures, j'aurai l'honneur de vous attendre
a l'hotel de M. de Treville. La je vous indiquerai les bons
endroits."

Les deux jeunes gens se saluerent, puis Aramis s'eloigna en
remontant la rue qui remontait au Luxembourg, tandis que
d'Artagnan, voyant que l'heure s'avancait, prenait le chemin des
Carmes-Deschaux, tout en disant a part soi:

"Decidement, je n'en puis pas revenir; mais au moins, si je suis
tue, je serai tue par un mousquetaire."


CHAPITRE V
LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL

D'Artagnan ne connaissait personne a Paris. Il alla donc au
rendez-vous d'Athos sans amener de second, resolu de se contenter
de ceux qu'aurait choisis son adversaire. D'ailleurs son intention
etait formelle de faire au brave mousquetaire toutes les excuses
convenables, mais sans faiblesse, craignant qu'il ne resultat de
ce duel ce qui resulte toujours de facheux, dans une affaire de ce
genre, quand un homme jeune et vigoureux se bat contre un
adversaire blesse et affaibli: vaincu, il double le triomphe de
son antagoniste; vainqueur, il est accuse de forfaiture et de
facile audace.

Au reste, ou nous avons mal expose le caractere de notre chercheur
d'aventures, ou notre lecteur a deja du remarquer que d'Artagnan
n'etait point un homme ordinaire. Aussi, tout en se repetant a
lui-meme que sa mort etait inevitable, il ne se resigna point a
mourir tout doucettement, comme un autre moins courageux et moins
modere que lui eut fait a sa place. Il reflechit aux differents
caracteres de ceux avec lesquels il allait se battre, et commenca
a voir plus clair dans sa situation. Il esperait, grace aux
excuses loyales qu'il lui reservait, se faire un ami d'Athos, dont
l'air grand seigneur et la mine austere lui agreaient fort. Il se
flattait de faire peur a Porthos avec l'aventure du baudrier,
qu'il pouvait, s'il n'etait pas tue sur le coup, raconter a tout
le monde, recit qui, pousse adroitement a l'effet, devait couvrir
Porthos de ridicule; enfin, quant au sournois Aramis, il n'en
avait pas tres grand-peur, et en supposant qu'il arrivat jusqu'a
lui, il se chargeait de l'expedier bel et bien, ou du moins en le
frappant au visage, comme Cesar avait recommande de faire aux
soldats de Pompee, d'endommager a tout jamais cette beaute dont il
etait si fier.

Ensuite il y avait chez d'Artagnan ce fonds inebranlable de
resolution qu'avaient depose dans son coeur les conseils de son
pere, conseils dont la substance etait: "Ne rien souffrir de
personne que du roi, du cardinal et de M. de Treville." Il vola
donc plutot qu'il ne marcha vers le couvent des Carmes Dechausses,
ou plutot Deschaux, comme on disait a cette epoque, sorte de
batiment sans fenetres, borde de pres arides, succursale du Pre-
aux-Clercs, et qui servait d'ordinaire aux rencontres des gens qui
n'avaient pas de temps a perdre.

Lorsque d'Artagnan arriva en vue du petit terrain vague qui
s'etendait au pied de ce monastere, Athos attendait depuis cinq
minutes seulement, et midi sonnait. Il etait donc ponctuel comme
la Samaritaine, et le plus rigoureux casuiste a l'egard des duels
n'avait rien a dire.

Athos, qui souffrait toujours cruellement de sa blessure,
quoiqu'elle eut ete pansee a neuf par le chirurgien de
M. de Treville, s'etait assis sur une borne et attendait son
adversaire avec cette contenance paisible et cet air digne qui ne
l'abandonnaient jamais. A l'aspect de d'Artagnan, il se leva et
fit poliment quelques pas au-devant de lui. Celui-ci, de son cote,
n'aborda son adversaire que le chapeau a la main et sa plume
trainant jusqu'a terre.

"Monsieur, dit Athos, j'ai fait prevenir deux de mes amis qui me
serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore
arrives. Je m'etonne qu'ils tardent: ce n'est pas leur habitude.

-- Je n'ai pas de seconds, moi, monsieur, dit d'Artagnan, car
arrive d'hier seulement a Paris, je n'y connais encore personne
que M. de Treville, auquel j'ai ete recommande par mon pere qui a
l'honneur d'etre quelque peu de ses amis."

Athos reflechit un instant.

"Vous ne connaissez que M. de Treville? demanda-t-il.

-- Oui, monsieur, je ne connais que lui.

-- Ah ca, mais..., continua Athos parlant moitie a lui-meme,
moitie a d'Artagnan, ah... ca, mais si je vous tue, j'aurai l'air
d'un mangeur d'enfants, moi!

-- Pas trop, monsieur, repondit d'Artagnan avec un salut qui ne
manquait pas de dignite; pas trop, puisque vous me faites
l'honneur de tirer l'epee contre moi avec une blessure dont vous
devez etre fort incommode.

-- Tres incommode, sur ma parole, et vous m'avez fait un mal du
diable, je dois le dire; mais je prendrai la main gauche, c'est
mon habitude en pareille circonstance. Ne croyez donc pas que je
vous fasse une grace, je tire proprement des deux mains; et il y
aura meme desavantage pour vous: un gaucher est tres genant pour
les gens qui ne sont pas prevenus. Je regrette de ne pas vous
avoir fait part plus tot de cette circonstance.

-- Vous etes vraiment, monsieur, dit d'Artagnan en s'inclinant de
nouveau, d'une courtoisie dont je vous suis on ne peut plus
reconnaissant.

-- Vous me rendez confus, repondit Athos avec son air de
gentilhomme; causons donc d'autre chose, je vous prie, a moins que
cela ne vous soit desagreable. Ah! sangbleu! que vous m'avez fait
mal! l'epaule me brule.

-- Si vous vouliez permettre..., dit d'Artagnan avec timidite.

-- Quoi, monsieur?

-- J'ai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui me
vient de ma mere, et dont j'ai fait l'epreuve sur moi-meme.

-- Eh bien?

-- Eh bien, je suis sur qu'en moins de trois jours ce baume vous
guerirait, et au bout de trois jours, quand vous seriez gueri: eh
bien, monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d'etre
votre homme."

D'Artagnan dit ces mots avec une simplicite qui faisait honneur a
sa courtoisie, sans porter aucunement atteinte a son courage.

"Pardieu, monsieur, dit Athos, voici une proposition qui me plait,
non pas que je l'accepte, mais elle sent son gentilhomme d'une
lieue. C'est ainsi que parlaient et faisaient ces preux du temps
de Charlemagne, sur lesquels tout cavalier doit chercher a se
modeler. Malheureusement, nous ne sommes plus au temps du grand
empereur. Nous sommes au temps de M. le cardinal, et d'ici a trois
jours on saurait, si bien garde que soit le secret, on saurait,
dis-je, que nous devons nous battre, et l'on s'opposerait a notre
combat. Ah ca, mais! ces flaneurs ne viendront donc pas?

-- Si vous etes presse, monsieur, dit d'Artagnan a Athos avec la
meme simplicite qu'un instant auparavant il lui avait propose de
remettre le duel a trois jours, si vous etes presse et qu'il vous
plaise de m'expedier tout de suite, ne vous genez pas, je vous en
prie.

-- Voila encore un mot qui me plait, dit Athos en faisant un
gracieux signe de tete a d'Artagnan, il n'est point d'un homme
sans cervelle, et il est a coup sur d'un homme de coeur. Monsieur,
j'aime les hommes de votre trempe, et je vois que si nous ne nous
tuons pas l'un l'autre, j'aurai plus tard un vrai plaisir dans
votre conversation. Attendons ces messieurs, je vous prie, j'ai
tout le temps, et cela sera plus correct. Ah! en voici un, je
crois."

En effet, au bout de la rue de Vaugirard commencait a apparaitre
le gigantesque Porthos.

"Quoi! s'ecria d'Artagnan, votre premier temoin est M. Porthos?

-- Oui, cela vous contrarie-t-il?

-- Non, aucunement.

-- Et voici le second."

D'Artagnan se retourna du cote indique par Athos, et reconnut
Aramis.

"Quoi! s'ecria-t-il d'un accent plus etonne que la premiere fois,
votre second temoin est M. Aramis?

-- Sans doute, ne savez-vous pas qu'on ne nous voit jamais l'un
sans l'autre, et qu'on nous appelle, dans les mousquetaires et
dans les gardes, a la cour et a la ville, Athos, Porthos et Aramis
ou les trois inseparables? Apres cela, comme vous arrivez de Dax
ou de Pau...

-- De Tarbes, dit d'Artagnan.

--... Il vous est permis d'ignorer ce detail, dit Athos.

-- Ma foi, dit d'Artagnan, vous etes bien nommes, messieurs, et
mon aventure, si elle fait quelque bruit, prouvera du moins que
votre union n'est point fondee sur les contrastes."

Pendant ce temps, Porthos s'etait rapproche, avait salue de la
main Athos; puis, se retournant vers d'Artagnan, il etait reste
tout etonne.

Disons, en passant, qu'il avait change de baudrier et quitte son
manteau.

"Ah! ah! fit-il, qu'est-ce que cela?

-- C'est avec monsieur que je me bats, dit Athos en montrant de la
main d'Artagnan, et en le saluant du meme geste.

-- C'est avec lui que je me bats aussi, dit Porthos.

-- Mais a une heure seulement, repondit d'Artagnan.

-- Et moi aussi, c'est avec monsieur que je me bats, dit Aramis en
arrivant a son tour sur le terrain.

-- Mais a deux heures seulement, fit d'Artagnan avec le meme
calme.

-- Mais a propos de quoi te bats-tu, toi, Athos? demanda Aramis.

-- Ma foi, je ne sais pas trop, il m'a fait mal a l'epaule; et
toi, Porthos?

-- Ma foi, je me bats parce que je me bats", repondit Porthos en
rougissant.

Athos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les
levres du Gascon.

"Nous avons eu une discussion sur la toilette, dit le jeune homme.

-- Et toi, Aramis? demanda Athos.

-- Moi, je me bats pour cause de theologie", repondit Aramis tout
en faisant signe a d'Artagnan qu'il le priait de tenir secrete la
cause de son duel.

Athos vit passer un second sourire sur les levres de d'Artagnan.

"Vraiment, dit Athos.

-- Oui, un point de saint Augustin sur lequel nous ne sommes pas
d'accord, dit le Gascon.

-- Decidement c'est un homme d'esprit, murmura Athos.

-- Et maintenant que vous etes rassembles, messieurs, dit
d'Artagnan, permettez-moi de vous faire mes excuses."

A ce mot d'excuses, un nuage passa sur le front d'Athos, un
sourire hautain glissa sur les levres de Porthos, et un signe
negatif fut la reponse d'Aramis.

"Vous ne me comprenez pas, messieurs, dit d'Artagnan en relevant
sa tete, sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil qui
en dorait les lignes fines et hardies: je vous demande excuse dans
le cas ou je ne pourrais vous payer ma dette a tous trois, car
M. Athos a le droit de me tuer le premier, ce qui ote beaucoup de
sa valeur a votre creance, monsieur Porthos, et ce qui rend la
votre a peu pres nulle, monsieur Aramis. Et maintenant, messieurs,
je vous le repete, excusez-moi, mais de cela seulement, et en
garde!"

A ces mots, du geste le plus cavalier qui se puisse voir,
d'Artagnan tira son epee.

Le sang etait monte a la tete de d'Artagnan, et dans ce moment il
eut tire son epee contre tous les mousquetaires du royaume, comme
il venait de faire contre Athos, Porthos et Aramis.

Il etait midi et un quart. Le soleil etait a son zenith et
l'emplacement choisi pour etre le theatre du duel se trouvait
expose a toute son ardeur.

"Il fait tres chaud, dit Athos en tirant son epee a son tour, et
cependant je ne saurais oter mon pourpoint; car, tout a l'heure
encore, j'ai senti que ma blessure saignait, et je craindrais de
gener monsieur en lui montrant du sang qu'il ne m'aurait pas tire
lui-meme.

-- C'est vrai, monsieur, dit d'Artagnan, et tire par un autre ou
par moi, je vous assure que je verrai toujours avec bien du regret
le sang d'un aussi brave gentilhomme; je me battrai donc en
pourpoint comme vous.

-- Voyons, voyons, dit Porthos, assez de compliments comme cela,
et songez que nous attendons notre tour.

-- Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez a dire de
pareilles incongruites, interrompit Aramis. Quant a moi, je trouve
les choses que ces messieurs se disent fort bien dites et tout a
fait dignes de deux gentilshommes.

-- Quand vous voudrez, monsieur, dit Athos en se mettant en garde.

-- J'attendais vos ordres", dit d'Artagnan en croisant le fer.

Mais les deux rapieres avaient a peine resonne en se touchant,
qu'une escouade des gardes de Son Eminence, commandee par
M. de Jussac, se montra a l'angle du couvent.

"Les gardes du cardinal! s'ecrierent a la fois Porthos et Aramis.
L'epee au fourreau, messieurs! l'epee au fourreau!

Mais il etait trop tard. Les deux combattants avaient ete vus dans
une pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions.

"Hola! cria Jussac en s'avancant vers eux et en faisant signe a
ses hommes d'en faire autant, hola! mousquetaires, on se bat donc
ici? Et les edits, qu'en faisons-nous?

-- Vous etes bien genereux, messieurs les gardes, dit Athos plein
de rancune, car Jussac etait l'un des agresseurs de l'avant-
veille. Si nous vous voyions battre, je vous reponds, moi, que
nous nous garderions bien de vous en empecher. Laissez-nous donc
faire, et vous allez avoir du plaisir sans prendre aucune peine.

-- Messieurs, dit Jussac, c'est avec grand regret que je vous
declare que la chose est impossible. Notre devoir avant tout.
Rengainez donc, s'il vous plait, et nous suivez.

-- Monsieur, dit Aramis parodiant Jussac, ce serait avec un grand
plaisir que nous obeirions a votre gracieuse invitation, si cela
dependait de nous; mais malheureusement la chose est impossible:
M. de Treville nous l'a defendu. Passez donc votre chemin, c'est
ce que vous avez de mieux a faire."

Cette raillerie exaspera Jussac.

"Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous desobeissez.

-- Ils sont cinq, dit Athos a demi-voix, et nous ne sommes que
trois; nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici,
car je le declare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine."

Alors Porthos et Aramis se rapprocherent a l'instant les uns des
autres, pendant que Jussac alignait ses soldats.

Ce seul moment suffit a d'Artagnan pour prendre son parti: c'etait
la un de ces evenements qui decident de la vie d'un homme, c'etait
un choix a faire entre le roi et le cardinal; ce choix fait, il
allait y perseverer. Se battre, c'est-a-dire desobeir a la loi,
c'est-a-dire risquer sa tete, c'est-a-dire se faire d'un seul coup
l'ennemi d'un ministre plus puissant que le roi lui-meme: voila ce
qu'entrevit le jeune homme, et, disons-le a sa louange, il
n'hesita point une seconde. Se tournant donc vers Athos et ses
amis:

"Messieurs, dit-il, je reprendrai, s'il vous plait, quelque chose
a vos paroles. Vous avez dit que vous n'etiez que trois, mais il
me semble, a moi, que nous sommes quatre.

-- Mais vous n'etes pas des notres, dit Porthos.

-- C'est vrai, repondit d'Artagnan; je n'ai pas l'habit, mais j'ai
l'ame. Mon coeur est mousquetaire, je le sens bien, monsieur, et
cela m'entraine.

-- Ecartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute a ses
gestes et a l'expression de son visage avait devine le dessein de
d'Artagnan. Vous pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez
votre peau; allez vite."

D'Artagnan ne bougea point.

"Decidement vous etes un joli garcon, dit Athos en serrant la main
du jeune homme.

-- Allons! allons! prenons un parti, reprit Jussac.

-- Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose.

-- Monsieur est plein de generosite", dit Athos.

Mais tous trois pensaient a la jeunesse de d'Artagnan et
redoutaient son inexperience.

"Nous ne serons que trois, dont un blesse, plus un enfant, reprit
Athos, et l'on n'en dira pas moins que nous etions quatre hommes.

-- Oui, mais reculer! dit Porthos.

-- C'est difficile", reprit Athos.

D'Artagnan comprit leur irresolution.

"Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il, et je vous jure sur
l'honneur que je ne veux pas m'en aller d'ici si nous sommes
vaincus.

-- Comment vous appelle-t-on, mon brave? dit Athos.

-- D'Artagnan, monsieur.

-- Eh bien, Athos, Porthos, Aramis et d'Artagnan, en avant! cria
Athos.

-- Eh bien, voyons, messieurs, vous decidez-vous a vous decider?
cria pour la troisieme fois Jussac.

-- C'est fait, messieurs, dit Athos.

-- Et quel parti prenez-vous? demanda Jussac.

Nous allons avoir l'honneur de vous charger, repondit Aramis en
levant son chapeau d'une main et tirant son epee de l'autre.

-- Ah! vous resistez! s'ecria Jussac.

-- Sangdieu! cela vous etonne?"

Et les neuf combattants se precipiterent les uns sur les autres
avec une furie qui n'excluait pas une certaine methode.

Athos prit un certain Cahusac, favori du cardinal; Porthos eut
Biscarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires.

Quant a d'Artagnan, il se trouva lance contre Jussac lui-meme.

Le coeur du jeune Gascon battait a lui briser la poitrine, non pas
de peur, Dieu merci! il n'en avait pas l'ombre, mais d'emulation;
il se battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour
de son adversaire, changeant vingt fois ses gardes et son terrain.
Jussac etait, comme on le disait alors, friand de la lame, et
avait fort pratique; cependant il avait toutes les peines du monde
a se defendre contre un adversaire qui, agile et bondissant,
s'ecartait a tout moment des regles recues, attaquant de tous
cotes a la fois, et tout cela en parant en homme qui a le plus
grand respect pour son epiderme.

Enfin cette lutte finit par faire perdre patience a Jussac.
Furieux d'etre tenu en echec par celui qu'il avait regarde comme
un enfant, il s'echauffa et commenca a faire des fautes.
D'Artagnan, qui, a defaut de la pratique, avait une profonde
theorie, redoubla d'agilite. Jussac, voulant en finir, porta un
coup terrible a son adversaire en se fendant a fond; mais celui-ci
para prime, et tandis que Jussac se relevait, se glissant comme un
serpent sous son fer, il lui passa son epee au travers du corps.
Jussac tomba comme une masse.

D'Artagnan jeta alors un coup d'oeil inquiet et rapide sur le
champ de bataille.

Aramis avait deja tue un de ses adversaires; mais l'autre le
pressait vivement. Cependant Aramis etait en bonne situation et
pouvait encore se defendre.

Biscarat et Porthos venaient de faire coup fourre: Porthos avait
recu un coup d'epee au travers du bras, et Biscarat au travers de
la cuisse. Mais comme ni l'une ni l'autre des deux blessures
n'etait grave, ils ne s'en escrimaient qu'avec plus d'acharnement.

Athos, blesse de nouveau par Cahusac, palissait a vue d'oeil, mais
il ne reculait pas d'une semelle: il avait seulement change son
epee de main, et se battait de la main gauche.

D'Artagnan, selon les lois du duel de cette epoque, pouvait
secourir quelqu'un; pendant qu'il cherchait du regard celui de ses
compagnons qui avait besoin de son aide, il surprit un coup d'oeil
d'Athos. Ce coup d'oeil etait d'une eloquence sublime. Athos
serait mort plutot que d'appeler au secours; mais il pouvait
regarder, et du regard demander un appui. D'Artagnan le devina,
fit un bond terrible et tomba sur le flanc de Cahusac en criant:

"A moi, monsieur le garde, je vous tue!"

Cahusac se retourna; il etait temps. Athos, que son extreme
courage soutenait seul, tomba sur un genou.

"Sangdieu! criait-il a d'Artagnan, ne le tuez pas, jeune homme, je
vous en prie; j'ai une vieille affaire a terminer avec lui, quand
je serai gueri et bien portant. Desarmez-le seulement, liez-lui
l'epee. C'est cela. Bien! tres bien!"

Cette exclamation etait arrachee a Athos par l'epee de Cahusac qui
sautait a vingt pas de lui. D'Artagnan et Cahusac s'elancerent
ensemble, l'un pour la ressaisir, l'autre pour s'en emparer; mais
d'Artagnan, plus leste, arriva le premier et mit le pied dessus.

Cahusac courut a celui des gardes qu'avait tue Aramis, s'empara de
sa rapiere, et voulut revenir a d'Artagnan; mais sur son chemin il
rencontra Athos, qui, pendant cette pause d'un instant que lui
avait procuree d'Artagnan, avait repris haleine, et qui, de
crainte que d'Artagnan ne lui tuat son ennemi, voulait recommencer
le combat.

D'Artagnan comprit que ce serait desobliger Athos que de ne pas le
laisser faire. En effet, quelques secondes apres, Cahusac tomba la
gorge traversee d'un coup d'epee.

Au meme instant, Aramis appuyait son epee contre la poitrine de
son adversaire renverse, et le forcait a demander merci.

Restaient Porthos et Biscarat. Porthos faisait mille
fanfaronnades, demandant a Biscarat quelle heure il pouvait bien
etre, et lui faisait ses compliments sur la compagnie que venait
d'obtenir son frere dans le regiment de Navarre; mais tout en
raillant, il ne gagnait rien. Biscarat etait un de ces hommes de
fer qui ne tombent que morts.

Cependant il fallait en finir. Le guet pouvait arriver et prendre
tous les combattants, blesses ou non, royalistes ou cardinalistes.
Athos, Aramis et d'Artagnan entourerent Biscarat et le sommerent
de se rendre. Quoique seul contre tous, et avec un coup d'epee qui
lui traversait la cuisse, Biscarat voulait tenir; mais Jussac, qui
s'etait eleve sur son coude, lui cria de se rendre. Biscarat etait
un Gascon comme d'Artagnan; il fit la sourde oreille et se
contenta de rire, et entre deux parades, trouvant le temps de
designer, du bout de son epee, une place a terre:

"Ici, dit-il, parodiant un verset de la Bible, ici mourra
Biscarat, seul de ceux qui sont avec lui.

-- Mais ils sont quatre contre toi; finis-en, je te l'ordonne.

-- Ah! si tu l'ordonnes, c'est autre chose, dit Biscarat, comme tu
es mon brigadier, je dois obeir."

Et, faisant un bond en arriere, il cassa son epee sur son genou
pour ne pas la rendre, en jeta les morceaux pardessus le mur du
couvent et se croisa les bras en sifflant un air cardinaliste.

La bravoure est toujours respectee, meme dans un ennemi. Les
mousquetaires saluerent Biscarat de leurs epees et les remirent au
fourreau. D'Artagnan en fit autant, puis, aide de Biscarat, le
seul qui fut reste debout, il porta sous le porche du couvent
Jussac, Cahusac et celui des adversaires d'Aramis qui n'etait que
blesse. Le quatrieme, comme nous l'avons dit, etait mort. Puis ils
sonnerent la cloche, et, emportant quatre epees sur cinq, ils
s'acheminerent ivres de joie vers l'hotel de M. de Treville. On
les voyait entrelaces, tenant toute la largeur de la rue, et
accostant chaque mousquetaire qu'ils rencontraient, si bien qu'a
la fin ce fut une marche triomphale. Le coeur de d'Artagnan
nageait dans l'ivresse, il marchait entre Athos et Porthos en les
etreignant tendrement.

"Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il a ses nouveaux amis
en franchissant la porte de l'hotel de M. de Treville, au moins me
voila recu apprenti, n'est-ce pas?"


CHAPITRE VI
SA MAJESTE LE ROI LOUIS TREIZIEME

L'affaire fit grand bruit. M. de Treville gronda beaucoup tout
haut contre ses mousquetaires, et les felicita tout bas; mais
comme il n'y avait pas de temps a perdre pour prevenir le roi,
M. de Treville s'empressa de se rendre au Louvre. Il etait deja
trop tard, le roi etait enferme avec le cardinal, et l'on dit a
M. de Treville que le roi travaillait et ne pouvait recevoir en ce
moment. Le soir, M. de Treville vint au jeu du roi. Le roi
gagnait, et comme Sa Majeste etait fort avare, elle etait
d'excellente humeur; aussi, du plus loin que le roi apercut
Treville:

"Venez ici, monsieur le capitaine, dit-il, venez que je vous
gronde; savez-vous que Son Eminence est venue me faire des
plaintes sur vos mousquetaires, et cela avec une telle emotion,
que ce soir Son Eminence en est malade? Ah ca, mais ce sont des
diables a quatre, des gens a pendre, que vos mousquetaires!

-- Non, Sire, repondit Treville, qui vit du premier coup d'oeil
comment la chose allait tourner; non, tout au contraire, ce sont
de bonnes creatures, douces comme des agneaux, et qui n'ont qu'un
desir, je m'en ferais garant: c'est que leur epee ne sorte du
fourreau que pour le service de Votre Majeste. Mais, que voulez-
vous, les gardes de M. le cardinal sont sans cesse a leur chercher
querelle, et, pour l'honneur meme du corps, les pauvres jeunes
gens sont obliges de se defendre.

-- Ecoutez M. de Treville! dit le roi, ecoutez-le! ne dirait-on
pas qu'il parle d'une communaute religieuse! En verite, mon cher
capitaine, j'ai envie de vous oter votre brevet et de le donner a
Mlle de Chemerault, a laquelle j'ai promis une abbaye. Mais ne
pensez pas que je vous croirai ainsi sur parole. On m'appelle
Louis le Juste, monsieur de Treville, et tout a l'heure, tout a
l'heure nous verrons.

-- Ah! c'est parce que je me fie a cette justice, Sire, que
j'attendrai patiemment et tranquillement le bon plaisir de
Votre Majeste.

-- Attendez donc, monsieur, attendez donc, dit le roi, je ne vous
ferai pas longtemps attendre."

En effet, la chance tournait, et comme le roi commencait a perdre
ce qu'il avait gagne, il n'etait pas fache de trouver un pretexte
pour faire -- qu'on nous passe cette expression de joueur, dont,
nous l'avouons, nous ne connaissons pas l'origine --, pour faire
charlemagne. Le roi se leva donc au bout d'un instant, et mettant
dans sa poche l'argent qui etait devant lui et dont la majeure
partie venait de son gain:

"La Vieuville, dit-il, prenez ma place, il faut que je parle a
M. de Treville pour affaire d'importance. Ah!... j'avais quatre-
vingts louis devant moi; mettez la meme somme, afin que ceux qui
ont perdu n'aient point a se plaindre. La justice avant tout."

Puis, se retournant vers M. de Treville et marchant avec lui vers
l'embrasure d'une fenetre:

"Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous dites que ce sont les
gardes de l'Eminentissime qui ont ete chercher querelle a vos
mousquetaires?

-- Oui, Sire, comme toujours.

-- Et comment la chose est-elle venue, voyons? car, vous le savez,
mon cher capitaine, il faut qu'un juge ecoute les deux parties.

-- Ah! mon Dieu! de la facon la plus simple et la plus naturelle.
Trois de mes meilleurs soldats, que Votre Majeste connait de nom
et dont elle a plus d'une fois apprecie le devouement, et qui ont,
je puis l'affirmer au roi, son service fort a coeur; -- trois de
mes meilleurs soldats, dis-je, MM. Athos, Porthos et Aramis,
avaient fait une partie de plaisir avec un jeune cadet de Gascogne
que je leur avais recommande le matin meme. La partie allait avoir
lieu a Saint-Germain, je crois, et ils s'etaient donne rendez-vous
aux Carmes-Deschaux, lorsqu'elle fut troublee par M. de Jussac et
MM. Cahusac, Biscarat, et deux autres gardes qui ne venaient
certes pas la en si nombreuse compagnie sans mauvaise intention
contre les edits.

-- Ah! ah! vous m'y faites penser, dit le roi: sans doute, ils
venaient pour se battre eux-memes.

-- Je ne les accuse pas, Sire, mais je laisse Votre Majeste
apprecier ce que peuvent aller faire cinq hommes armes dans un
lieu aussi desert que le sont les environs du couvent des Carmes.

-- Oui, vous avez raison, Treville, vous avez raison.

-- Alors, quand ils ont vu mes mousquetaires, ils ont change
d'idee et ils ont oublie leur haine particuliere pour la haine de
corps; car Votre Majeste n'ignore pas que les mousquetaires, qui
sont au roi et rien qu'au roi, sont les ennemis naturels des
gardes, qui sont a M. le cardinal.

-- Oui, Treville, oui, dit le roi melancoliquement, et c'est bien
triste, croyez-moi, de voir ainsi deux partis en France, deux
tetes a la royaute; mais tout cela finira, Treville, tout cela
finira. Vous dites donc que les gardes ont cherche querelle aux
mousquetaires?

-- Je dis qu'il est probable que les choses se sont passees ainsi,
mais je n'en jure pas, Sire. Vous savez combien la verite est
difficile a connaitre, et a moins d'etre doue de cet instinct
admirable qui a fait nommer Louis XIII le Juste...

-- Et vous avez raison, Treville; mais ils n'etaient pas seuls,
vos mousquetaires, il y avait avec eux un enfant?

-- Oui, Sire, et un homme blesse, de sorte que trois mousquetaires
du roi, dont un blesse, et un enfant, non seulement ont tenu tete
a cinq des plus terribles gardes de M. le cardinal, mais encore en
ont porte quatre a terre.

-- Mais c'est une victoire, cela! s'ecria le roi tout rayonnant;
une victoire complete!

-- Oui, Sire, aussi complete que celle du pont de Ce.

-- Quatre hommes, dont un blesse, et un enfant, dites-vous?

-- Un jeune homme a peine; lequel s'est meme si parfaitement
conduit en cette occasion, que je prendrai la liberte de le
recommander a Votre Majeste.

-- Comment s'appelle-t-il?

-- D'Artagnan, Sire. C'est le fils d'un de mes plus anciens amis;
le fils d'un homme qui a fait avec le roi votre pere, de glorieuse
memoire, la guerre de partisan.

-- Et vous dites qu'il s'est bien conduit, ce jeune homme?
Racontez-moi cela, Treville; vous savez que j'aime les recits de
guerre et de combat."

Et le roi Louis XIII releva fierement sa moustache en se posant
sur la hanche.

"Sire, reprit Treville, comme je vous l'ai dit M. d'Artagnan est
presque un enfant, et comme il n'a pas l'honneur d'etre
mousquetaire, il etait en habit bourgeois; les gardes de M. le
cardinal, reconnaissant sa grande jeunesse et, de plus, qu'il
etait etranger au corps, l'inviterent donc a se retirer avant
qu'ils attaquassent.

-- Alors, vous voyez bien, Treville, interrompit le roi, que ce
sont eux qui ont attaque.

-- C'est juste, Sire: ainsi, plus de doute; ils le sommerent donc
de se retirer; mais il repondit qu'il etait mousquetaire de coeur
et tout a Sa Majeste, qu'ainsi donc il resterait avec messieurs
les mousquetaires.

-- Brave jeune homme! murmura le roi.

-- En effet, il demeura avec eux; et Votre Majeste a la un si
ferme champion, que ce fut lui qui donna a Jussac ce terrible coup
d'epee qui met si fort en colere M. le cardinal.

-- C'est lui qui a blesse Jussac? s'ecria le roi; lui, un enfant!
Ceci, Treville, c'est impossible.

-- C'est comme j'ai l'honneur de le dire a Votre Majeste.

-- Jussac, une des premieres lames du royaume!

-- Eh bien, Sire! il a trouve son maitre.

-- Je veux voir ce jeune homme, Treville, je veux le voir, et si
l'on peut faire quelque chose, eh bien, nous nous en occuperons.

-- Quand Votre Majeste daignera-t-elle le recevoir?

-- Demain a midi, Treville.

-- L'amenerai-je seul?

-- Non, amenez-les-moi tous les quatre ensemble. Je veux les
remercier tous a la fois; les hommes devoues sont rares, Treville,
et il faut recompenser le devouement.

-- A midi, Sire, nous serons au Louvre.

-- Ah! par le petit escalier, Treville, par le petit escalier. Il
est inutile que le cardinal sache...

-- Oui, Sire.

-- Vous comprenez, Treville, un edit est toujours un edit; il est
defendu de se battre, au bout du compte.

-- Mais cette rencontre, Sire, sort tout a fait des conditions
ordinaires d'un duel: c'est une rixe, et la preuve, c'est qu'ils
etaient cinq gardes du cardinal contre mes trois mousquetaires et
M. d'Artagnan.

-- C'est juste, dit le roi; mais n'importe, Treville, venez
toujours par le petit escalier."

Treville sourit. Mais comme c'etait deja beaucoup pour lui d'avoir
obtenu de cet enfant qu'il se revoltat contre son maitre, il salua
respectueusement le roi, et avec son agrement prit conge de lui.

Des le soir meme, les trois mousquetaires furent prevenus de
l'honneur qui leur etait accorde. Comme ils connaissaient depuis
longtemps le roi, ils n'en furent pas trop echauffes: mais
d'Artagnan, avec son imagination gasconne, y vit sa fortune a
venir, et passa la nuit a faire des reves d'or. Aussi, des huit
heures du matin, etait-il chez Athos.

D'Artagnan trouva le mousquetaire tout habille et pret a sortir.
Comme on n'avait rendez-vous chez le roi qu'a midi, il avait forme
le projet, avec Porthos et Aramis, d'aller faire une partie de
paume dans un tripot situe tout pres des ecuries du Luxembourg.
Athos invita d'Artagnan a les suivre, et malgre son ignorance de
ce jeu, auquel il n'avait jamais joue, celui-ci accepta, ne
sachant que faire de son temps, depuis neuf heures du matin qu'il
etait a peine jusqu'a midi.

Les deux mousquetaires etaient deja arrives et pelotaient
ensemble. Athos, qui etait tres fort a tous les exercices du
corps, passa avec d'Artagnan du cote oppose, et leur fit defi.
Mais au premier mouvement qu'il essaya, quoiqu'il jouat de la main
gauche, il comprit que sa blessure etait encore trop recente pour
lui permettre un pareil exercice. D'Artagnan resta donc seul, et
comme il declara qu'il etait trop maladroit pour soutenir une
partie en regle, on continua seulement a s'envoyer des balles sans
compter le jeu. Mais une de ces balles, lancee par le poignet
herculeen de Porthos, passa si pres du visage de d'Artagnan, qu'il
pensa que si, au lieu de passer a cote, elle eut donne dedans, son
audience etait probablement perdue, attendu qu'il lui eut ete de
toute impossibilite de se presenter chez le roi. Or, comme
de cette audience, dans son imagination gasconne, dependait tout
son avenir, il salua poliment Porthos et Aramis, declarant qu'il
ne reprendrait la partie que lorsqu'il serait en etat de leur
tenir tete, et il s'en revint prendre place pres de la corde et
dans la galerie.

Malheureusement pour d'Artagnan, parmi les spectateurs se trouvait
un garde de Son Eminence, lequel, tout echauffe encore de la
defaite de ses compagnons, arrivee la veille seulement, s'etait
promis de saisir la premiere occasion de la venger. Il crut donc
que cette occasion etait venue, et s'adressant a son voisin:

"Il n'est pas etonnant, dit-il, que ce jeune homme ait eu peur
d'une balle, c'est sans doute un apprenti mousquetaire."

D'Artagnan se retourna comme si un serpent l'eut mordu, et regarda
fixement le garde qui venait de tenir cet insolent propos.

"Pardieu! reprit celui-ci en frisant insolemment, sa moustache,
regardez-moi tant que vous voudrez, mon petit monsieur, j'ai dit
ce que j'ai dit.

-- Et comme ce que vous avez dit est trop clair pour que vos
paroles aient besoin d'explication, repondit d'Artagnan a voix
basse, je vous prierai de me suivre.

-- Et quand cela? demanda le garde avec le meme air railleur.

-- Tout de suite, s'il vous plait.

-- Et vous savez qui je suis, sans doute?

--Moi, je l'ignore completement, et je ne m'en inquiete guere.

-- Et vous avez tort, car, si vous saviez mon nom, peut-etre
seriez-vous moins presse.

-- Comment vous appelez-vous?

-- Bernajoux, pour vous servir.

-- Eh bien, monsieur Bernajoux, dit tranquillement d'Artagnan, je
vais vous attendre sur la porte.

-- Allez, monsieur, je vous suis.

-- Ne vous pressez pas trop, monsieur, qu'on ne s'apercoive pas
que nous sortons ensemble; vous comprenez que pour ce que nous
allons faire, trop de monde nous generait.

-- C'est bien", repondit le garde, etonne que son nom n'eut pas
produit plus d'effet sur le jeune homme.

En effet, le nom de Bernajoux etait connu de tout le monde, de
d'Artagnan seul excepte, peut-etre; car c'etait un de ceux qui
figuraient le plus souvent dans les rixes journalieres que tous
les edits du roi et du cardinal n'avaient pu reprimer.

Porthos et Aramis etaient si occupes de leur partie, et Athos les
regardait avec tant d'attention, qu'ils ne virent pas meme sortir
leur jeune compagnon, lequel, ainsi qu'il l'avait dit au garde de
Son Eminence, s'arreta sur la porte; un instant apres, celui-ci
descendit a son tour. Comme d'Artagnan n'avait pas de temps a
perdre, vu l'audience du roi qui etait fixee a midi, il jeta les
yeux autour de lui, et voyant que la rue etait deserte:

"Ma foi, dit-il a son adversaire, il est bien heureux pour vous,
quoique vous vous appeliez Bernajoux, de n'avoir affaire qu'a un
apprenti mousquetaire; cependant, soyez tranquille, je ferai de
mon mieux. En garde!

-- Mais, dit celui que d'Artagnan provoquait ainsi, il me semble
que le lieu est assez mal choisi, et que nous serions mieux
derriere l'abbaye de Saint-Germain ou dans le Pre-aux-Clercs.

-- Ce que vous dites est plein de sens, repondit d'Artagnan;
malheureusement j'ai peu de temps a moi, ayant un rendez-vous a
midi juste. En garde donc, monsieur, en garde!"

Bernajoux n'etait pas homme a se faire repeter deux fois un pareil
compliment. Au meme instant son epee brilla a sa main, et il
fondit sur son adversaire que, grace a sa grande jeunesse, il
esperait intimider.

Mais d'Artagnan avait fait la veille son apprentissage, et tout
frais emoulu de sa victoire, tout gonfle de sa future faveur, il
etait resolu a ne pas reculer d'un pas: aussi les deux fers se
trouverent-ils engages jusqu'a la garde, et comme d'Artagnan
tenait ferme a sa place, ce fut son adversaire qui fit un pas de
retraite. Mais d'Artagnan saisit le moment ou, dans ce mouvement,
le fer de Bernajoux deviait de la ligne, il degagea, se fendit et
toucha son adversaire a l'epaule. Aussitot d'Artagnan, a son tour,
fit un pas de retraite et releva son epee; mais Bernajoux lui cria
que ce n'etait rien, et se fendant aveuglement sur lui, il
s'enferra de lui-meme. Cependant, comme il ne tombait pas, comme
il ne se declarait pas vaincu, mais que seulement il rompait du
cote de l'hotel de M. de La Tremouille au service duquel il avait
un parent, d'Artagnan, ignorant lui-meme la gravite de la derniere
blessure que son adversaire avait recue, le pressait vivement, et
sans doute allait l'achever d'un troisieme coup, lorsque la rumeur
qui s'elevait de la rue s'etant etendue jusqu'au jeu de paume,
deux des amis du garde, qui l'avaient entendu echanger quelques
paroles avec d'Artagnan et qui l'avaient vu sortir a la suite de
ces paroles, se precipiterent l'epee a la main hors du tripot et
tomberent sur le vainqueur. Mais aussitot Athos, Porthos et Aramis
parurent a leur tour et au moment ou les deux gardes attaquaient
leur jeune camarade, les forcerent a se retourner. En ce moment
Bernajoux tomba; et comme les gardes etaient seulement deux contre
quatre, ils se mirent a crier: "A nous, l'hotel de La Tremouille!"
A ces cris, tout ce qui etait dans l'hotel sortit, se ruant sur
les quatre compagnons, qui de leur cote se mirent a crier: "A
nous, mousquetaires!"

Ce cri etait ordinairement entendu; car on savait les
mousquetaires ennemis de Son Eminence, et on les aimait pour la
haine qu'ils portaient au cardinal. Aussi les gardes des autres
compagnies que celles appartenant au duc Rouge, comme l'avait
appele Aramis, prenaient-ils en general parti dans ces sortes de
querelles pour les mousquetaires du roi. De trois gardes de la
compagnie de M. des Essarts qui passaient, deux vinrent donc en
aide aux quatre compagnons, tandis que l'autre courait a l'hotel
de M. de Treville, criant: "A nous, mousquetaires, a nous!" Comme
d'habitude, l'hotel de M. de Treville etait plein de soldats de
cette arme, qui accoururent au secours de leurs camarades; la
melee devint generale, mais la force etait aux mousquetaires: les
gardes du cardinal et les gens de M. de La Tremouille se
retirerent dans l'hotel, dont ils fermerent les portes assez a
temps pour empecher que leurs ennemis n'y fissent irruption en
meme temps qu'eux. Quant au blesse, il y avait ete tout d'abord
transporte et, comme nous l'avons dit, en fort mauvais etat.

L'agitation etait a son comble parmi les mousquetaires et leurs
allies, et l'on deliberait deja si, pour punir l'insolence
qu'avaient eue les domestiques de M. de La Tremouille de faire une
sortie sur les mousquetaires du roi, on ne mettrait pas le feu a
son hotel. La proposition en avait ete faite et accueillie avec
enthousiasme, lorsque heureusement onze heures sonnerent;
d'Artagnan et ses compagnons se souvinrent de leur audience, et
comme ils eussent regrette que l'on fit un si beau coup sans eux,
ils parvinrent a calmer les tetes. On se contenta donc de jeter
quelques paves dans les portes, mais les portes resisterent: alors
on se lassa; d'ailleurs ceux qui devaient etre regardes comme les
chefs de l'entreprise avaient depuis un instant quitte le groupe
et s'acheminaient vers l'hotel de M. de Treville, qui les
attendait, deja au courant de cette algarade.

"Vite, au Louvre, dit-il, au Louvre sans perdre un instant, et
tachons de voir le roi avant qu'il soit prevenu par le cardinal;
nous lui raconterons la chose comme une suite de l'affaire d'hier,
et les deux passeront ensemble."

M. de Treville, accompagne des quatre jeunes gens, s'achemina donc
vers le Louvre; mais, au grand etonnement du capitaine des
mousquetaires, on lui annonca que le roi etait alle courre le cerf
dans la foret de Saint-Germain. M. de Treville se fit repeter deux
fois cette nouvelle, et a chaque fois ses compagnons virent son
visage se rembrunir.

"Est-ce que Sa Majeste, demanda-t-il, avait des hier le projet de
faire cette chasse?

-- Non, Votre Excellence, repondit le valet de chambre, c'est le
grand veneur qui est venu lui annoncer ce matin qu'on avait
detourne cette nuit un cerf a son intention. Il a d'abord repondu
qu'il n'irait pas, puis il n'a pas su resister au plaisir que lui
promettait cette chasse, et apres le diner il est parti.

-- Et le roi a-t-il vu le cardinal? demanda M. de Treville.

-- Selon toute probabilite, repondit le valet de chambre, car j'ai
vu ce matin les chevaux au carrosse de Son Eminence, j'ai demande
ou elle allait, et l'on m'a repondu: "A Saint-Germain."

-- Nous sommes prevenus, dit M. de Treville, messieurs, je verrai
le roi ce soir; mais quant a vous, je ne vous conseille pas de
vous y hasarder."

L'avis etait trop raisonnable et surtout venait d'un homme qui
connaissait trop bien le roi, pour que les quatre jeunes gens
essayassent de le combattre. M. de Treville les invita donc a
rentrer chacun chez eux et a attendre de ses nouvelles.

En entrant a son hotel, M. de Treville songea qu'il fallait
prendre date en portant plainte le premier. Il envoya un de ses
domestiques chez M. de La Tremouille avec une lettre dans laquelle
il le priait de mettre hors de chez lui le garde de M. le
cardinal, et de reprimander ses gens de l'audace qu'ils avaient
eue de faire leur sortie contre les mousquetaires. Mais
M. de La Tremouille, deja prevenu par son ecuyer dont, comme on le
sait, Bernajoux etait le parent, lui fit repondre que ce n'etait
ni a M. de Treville, ni a ses mousquetaires de se plaindre, mais
bien au contraire a lui dont les mousquetaires avaient charge les
gens et voulu bruler l'hotel. Or, comme le debat entre ces deux
seigneurs eut pu durer longtemps, chacun devant naturellement
s'enteter dans son opinion, M. de Treville avisa un expedient qui
avait pour but de tout terminer: c'etait d'aller trouver lui-meme
M. de La Tremouille.

Il se rendit donc aussitot a son hotel et se fit annoncer.

Les deux seigneurs se saluerent poliment, car, s'il n'y avait pas
amitie entre eux, il y avait du moins estime. Tous deux etaient
gens de coeur et d'honneur; et comme M. de La Tremouille,
protestant, et voyant rarement le roi, n'etait d'aucun parti, il
n'apportait en general dans ses relations sociales aucune
prevention. Cette fois, neanmoins, son accueil quoique poli fut
plus froid que d'habitude.

"Monsieur, dit M. de Treville, nous croyons avoir a nous plaindre
chacun l'un de l'autre, et je suis venu moi-meme pour que nous
tirions de compagnie cette affaire au clair.

-- Volontiers, repondit M. de La Tremouille; mais je vous previens
que je suis bien renseigne, et tout le tort est a vos
mousquetaires.

-- Vous etes un homme trop juste et trop raisonnable, monsieur,
dit M. de Treville, pour ne pas accepter la proposition que je
vais faire.

-- Faites, monsieur, j'ecoute.

-- Comment se trouve M. Bernajoux, le parent de votre ecuyer?

-- Mais, monsieur, fort mal. Outre le coup d'epee qu'il a recu
dans le bras, et qui n'est pas autrement dangereux, il en a encore
ramasse un autre qui lui a traverse le poumon, de sorte que le
medecin en dit de pauvres choses.

-- Mais le blesse a-t-il conserve sa connaissance?

-- Parfaitement.

-- Parle-t-il?

-- Avec difficulte, mais il parle.

-- Eh bien, monsieur! rendons-nous pres de lui; adjurons-le, au
nom du Dieu devant lequel il va etre appele peut-etre, de dire la
verite. Je le prends pour juge dans sa propre cause, monsieur, et
ce qu'il dira je le croirai."

M. de La Tremouille reflechit un instant, puis, comme il etait
difficile de faire une proposition plus raisonnable, il accepta.

Tous deux descendirent dans la chambre ou etait le blesse. Celui-
ci, en voyant entrer ces deux nobles seigneurs qui venaient lui
faire visite, essaya de se relever sur son lit, mais il etait trop
faible, et, epuise par l'effort qu'il avait fait, il retomba
presque sans connaissance.

M. de La Tremouille s'approcha de lui et lui fit respirer des sels
qui le rappelerent a la vie. Alors M. de Treville, ne voulant pas
qu'on put l'accuser d'avoir influence le malade, invita
M. de La Tremouille a l'interroger lui-meme.

Ce qu'avait prevu M. de Treville arriva. Place entre la vie et la
mort comme l'etait Bernajoux, il n'eut pas meme l'idee de taire un
instant la verite, et il raconta aux deux seigneurs les choses
exactement, telles qu'elles s'etaient passees.

C'etait tout ce que voulait M. de Treville; il souhaita a
Bernajoux une prompte convalescence, prit conge de
M. de La Tremouille, rentra a son hotel et fit aussitot prevenir
les quatre amis qu'il les attendait a diner.

M. de Treville recevait fort bonne compagnie, toute
anticardinaliste d'ailleurs. On comprend donc que la conversation
roula pendant tout le diner sur les deux echecs que venaient
d'eprouver les gardes de Son Eminence. Or, comme d'Artagnan avait
ete le heros de ces deux journees, ce fut sur lui que tomberent
toutes les felicitations, qu'Athos, Porthos et Aramis lui
abandonnerent non seulement en bons camarades, mais en hommes qui
avaient eu assez souvent leur tour pour qu'ils lui laissassent le
sien.

Vers six heures, M. de Treville annonca qu'il etait tenu d'aller
au Louvre; mais comme l'heure de l'audience accordee par
Sa Majeste etait passee, au lieu de reclamer l'entree par le petit
escalier, il se placa avec les quatre jeunes gens dans
l'antichambre. Le roi n'etait pas encore revenu de la chasse. Nos
jeunes gens attendaient depuis une demi-heure a peine, meles a la
foule des courtisans, lorsque toutes les portes s'ouvrirent et
qu'on annonca Sa Majeste.

A cette annonce, d'Artagnan se sentit fremir jusqu'a la moelle des
os. L'instant qui allait suivre devait, selon toute probabilite,
decider du reste de sa vie. Aussi ses yeux se fixerent-ils avec
angoisse sur la porte par laquelle devait entrer le roi.

Louis XIII parut, marchant le premier; il etait en costume de
chasse, encore tout poudreux, ayant de grandes bottes et tenant un
fouet a la main. Au premier coup d'oeil, d'Artagnan jugea que
l'esprit du roi etait a l'orage.

Cette disposition, toute visible qu'elle etait chez Sa Majeste,
n'empecha pas les courtisans de se ranger sur son passage: dans
les antichambres royales, mieux vaut encore etre vu d'un oeil
irrite que de n'etre pas vu du tout. Les trois mousquetaires
n'hesiterent donc pas, et firent un pas en avant, tandis que
d'Artagnan au contraire restait cache derriere eux; mais quoique
le roi connut personnellement Athos, Porthos et Aramis, il passa
devant eux sans les regarder, sans leur parler et comme s'il ne
les avait jamais vus. Quant a M. de Treville, lorsque les yeux du
roi s'arreterent un instant sur lui, il soutint ce regard avec
tant de fermete, que ce fut le roi qui detourna la vue; apres
quoi, tout en grommelant, Sa Majeste rentra dans son appartement.

"Les affaires vont mal, dit Athos en souriant, et nous ne serons
pas encore fait chevaliers de l'ordre cette fois-ci.

-- Attendez ici dix minutes, dit M. de Treville; et si au bout de
dix minutes vous ne me voyez pas sortir, retournez a mon hotel:
car il sera inutile que vous m'attendiez plus longtemps."

Les quatre jeunes gens attendirent dix minutes, un quart d'heure,
vingt minutes; et voyant que M. de Treville ne reparaissait point,
ils sortirent fort inquiets de ce qui allait arriver.

M. de Treville etait entre hardiment dans le cabinet du roi, et
avait trouve Sa Majeste de tres mechante humeur, assise sur un
fauteuil et battant ses bottes du manche de son fouet, ce qui ne
l'avait pas empeche de lui demander avec le plus grand flegme des
nouvelles de sa sante.

"Mauvaise, monsieur, mauvaise, repondit le roi, je m'ennuie."

C'etait en effet la pire maladie de Louis XIII, qui souvent
prenait un de ses courtisans, l'attirait a une fenetre et lui
disait: "Monsieur un tel, ennuyons-nous ensemble."

"Comment! Votre Majeste s'ennuie! dit M. de Treville. N'a-t-elle
donc pas pris aujourd'hui le plaisir de la chasse?

-- Beau plaisir, monsieur! Tout degenere, sur mon ame, et je ne
sais si c'est le gibier qui n'a plus de voie ou les chiens qui
n'ont plus de nez. Nous lancons un cerf dix cors, nous le courons
six heures, et quand il est pret a tenir, quand Saint-Simon met
deja le cor a sa bouche pour sonner l'hallali, crac! toute la
meute prend le change et s'emporte sur un daguet. Vous verrez que
je serai oblige de renoncer a la chasse a courre comme j'ai
renonce a la chasse au vol. Ah! je suis un roi bien malheureux,
monsieur de Treville! je n'avais plus qu'un gerfaut, et il est
mort avant-hier.

-- En effet, Sire, je comprends votre desespoir, et le malheur est
grand; mais il vous reste encore, ce me semble, bon nombre de
faucons, d'eperviers et de tiercelets.

-- Et pas un homme pour les instruire, les fauconniers s'en vont,
il n'y a plus que moi qui connaisse l'art de la venerie. Apres moi
tout sera dit, et l'on chassera avec des traquenards, des pieges,
des trappes. Si j'avais le temps encore de former des eleves! mais
oui, M. le cardinal est la qui ne me laisse pas un instant de
repos, qui me parle de l'Espagne, qui me parle de l'Autriche, qui
me parle de l'Angleterre! Ah! a propos de M. le cardinal, monsieur
de Treville, je suis mecontent de vous."

M. de Treville attendait le roi a cette chute. Il connaissait le
roi de longue main; il avait compris que toutes ses plaintes
n'etaient qu'une preface, une espece d'excitation pour
s'encourager lui-meme, et que c'etait ou il etait arrive enfin
qu'il en voulait venir.

"Et en quoi ai-je ete assez malheureux pour deplaire a
Votre Majeste? demanda M. de Treville en feignant le plus profond
etonnement.

-- Est-ce ainsi que vous faites votre charge, monsieur? continua
le roi sans repondre directement a la question de M. de Treville;
est-ce pour cela que je vous ai nomme capitaine de mes
mousquetaires, que ceux-ci assassinent un homme, emeuvent tout un
quartier et veulent bruler Paris sans que vous en disiez un mot?
Mais, au reste, continua le roi, sans doute que je me hate de vous
accuser, sans doute que les perturbateurs sont en prison et que
vous venez m'annoncer que justice est faite.

-- Sire, repondit tranquillement M. de Treville, je viens vous la
demander au contraire.

-- Et contre qui? s'ecria le roi.

-- Contre les calomniateurs, dit M. de Treville.

-- Ah! voila qui est nouveau, reprit le roi. N'allez-vous pas dire
que vos trois mousquetaires damnes, Athos, Porthos et Aramis et
votre cadet de Bearn, ne se sont pas jetes comme des furieux sur
le pauvre Bernajoux, et ne l'ont pas maltraite de telle facon
qu'il est probable qu'il est en train de trepasser a cette heure!
N'allez-vous pas dire qu'ensuite ils n'ont pas fait le siege de
l'hotel du duc de La Tremouille, et qu'ils n'ont point voulu le
bruler! ce qui n'aurait peut-etre pas ete un tres grand malheur en
temps de guerre, vu que c'est un nid de huguenots, mais ce qui, en
temps de paix, est un facheux exemple. Dites, n'allez-vous pas
nier tout cela?

-- Et qui vous a fait ce beau recit, Sire? demanda tranquillement
M. de Treville.

-- Qui m'a fait ce beau recit, monsieur! et qui voulez-vous que ce
soit, si ce n'est celui qui veille quand je dors, qui travaille
quand je m'amuse, qui mene tout au-dedans et au-dehors du royaume,
en France comme en Europe?

-- Sa Majeste veut parler de Dieu, sans doute, dit M. de Treville,
car je ne connais que Dieu qui soit si fort au-dessus de
Sa Majeste.

-- Non monsieur; je veux parler du soutien de l'Etat, de mon seul
serviteur, de mon seul ami, de M. le cardinal.

-- Son Eminence n'est pas Sa Saintete, Sire.

-- Qu'entendez-vous par la, monsieur?

-- Qu'il n'y a que le pape qui soit infaillible, et que cette
infaillibilite ne s'etend pas aux cardinaux.

-- Vous voulez dire qu'il me trompe, vous voulez dire qu'il me
trahit. Vous l'accusez alors. Voyons, dites, avouez franchement
que vous l'accusez.

-- Non, Sire; mais je dis qu'il se trompe lui-meme, je dis qu'il a
ete mal renseigne; je dis qu'il a eu hate d'accuser les
mousquetaires de Votre Majeste, pour lesquels il est injuste, et
qu'il n'a pas ete puiser ses renseignements aux bonnes sources.

-- L'accusation vient de M. de La Tremouille, du duc lui-meme. Que
repondrez-vous a cela?

-- Je pourrais repondre, Sire, qu'il est trop interesse dans la
question pour etre un temoin bien impartial; mais loin de la,
Sire, je connais le duc pour un loyal gentilhomme, et je m'en
rapporterai a lui, mais a une condition, Sire.

-- Laquelle?

-- C'est que Votre Majeste le fera venir, l'interrogera, mais
elle-meme, en tete-a-tete, sans temoins, et que je reverrai
Votre Majeste aussitot qu'elle aura recu le duc.

-- Oui-da! fit le roi, et vous vous en rapporterez a ce que dira
M. de La Tremouille?

-- Oui, Sire.

-- Vous accepterez son jugement?

-- Sans doute.

-- Et vous vous soumettrez aux reparations qu'il exigera?

-- Parfaitement.

-- La Chesnaye! fit le roi. La Chesnaye!"

Le valet de chambre de confiance de Louis XIII, qui se tenait
toujours a la porte, entra.

"La Chesnaye, dit le roi, qu'on aille a l'instant meme me querir
M. de La Tremouille; je veux lui parler ce soir.

-- Votre Majeste me donne sa parole qu'elle ne verra personne
entre M. de La Tremouille et moi?

-- Personne, foi de gentilhomme.

-- A demain, Sire, alors.

-- A demain, monsieur.

-- A quelle heure, s'il plait a Votre Majeste?

-- A l'heure que vous voudrez.

-- Mais, en venant par trop matin, je crains de reveiller votre
Majeste.

-- Me reveiller? Est-ce que je dors? Je ne dors plus, monsieur; je
reve quelquefois, voila tout. Venez donc d'aussi bon matin que
vous voudrez, a sept heures; mais gare a vous, si vos
mousquetaires sont coupables!

-- Si mes mousquetaires sont coupables, Sire, les coupables seront
remis aux mains de Votre Majeste, qui ordonnera d'eux selon son
bon plaisir. Votre Majeste exige-t-elle quelque chose de plus?
qu'elle parle, je suis pret a lui obeir.

-- Non, monsieur, non, et ce n'est pas sans raison qu'on m'a
appele Louis le Juste. A demain donc, monsieur, a demain.

-- Dieu garde jusque-la Votre Majeste!"

Si peu que dormit le roi, M. de Treville dormit plus mal encore;
il avait fait prevenir des le soir meme ses trois mousquetaires et
leur compagnon de se trouver chez lui a six heures et demie du
matin. Il les emmena avec lui sans rien leur affirmer, sans leur
rien promettre, et ne leur cachant pas que leur faveur et meme la
sienne tenaient a un coup de des.

Arrive au bas du petit escalier, il les fit attendre. Si le roi
etait toujours irrite contre eux, ils s'eloigneraient sans etre
vus; si le roi consentait a les recevoir, on n'aurait qu'a les
faire appeler.

En arrivant dans l'antichambre particuliere du roi, M. de Treville
trouva La Chesnaye, qui lui apprit qu'on n'avait pas rencontre le
duc de La Tremouille la veille au soir a son hotel, qu'il etait
rentre trop tard pour se presenter au Louvre, qu'il venait
seulement d'arriver, et qu'il etait a cette heure chez le roi.

Cette circonstance plut beaucoup a M. de Treville, qui, de cette
facon, fut certain qu'aucune suggestion etrangere ne se glisserait
entre la deposition de M. de La Tremouille et lui.

En effet, dix minutes s'etaient a peine ecoulees, que la porte du
cabinet s'ouvrit et que M. de Treville en vit sortir le duc de
La Tremouille, lequel vint a lui et lui dit:

"Monsieur de Treville, Sa Majeste vient de m'envoyer querir pour
savoir comment les choses s'etaient passees hier matin a mon
hotel. Je lui ai dit la verite, c'est-a-dire que la faute etait a
mes gens, et que j'etais pret a vous en faire mes excuses. Puisque
je vous rencontre, veuillez les recevoir, et me tenir toujours
pour un de vos amis.

-- Monsieur le duc, dit M. de Treville, j'etais si plein de
confiance dans votre loyaute, que je n'avais pas voulu pres de
Sa Majeste d'autre defenseur que vous-meme. Je vois que je ne
m'etais pas abuse, et je vous remercie de ce qu'il y a encore en
France un homme de qui on puisse dire sans se tromper ce que j'ai
dit de vous.

-- C'est bien, c'est bien! dit le roi qui avait ecoute tous ces
compliments entre les deux portes; seulement, dites-lui, Treville,
puisqu'il se pretend un de vos amis, que moi aussi je voudrais
etre des siens, mais qu'il me neglige; qu'il y a tantot trois ans
que je ne l'ai vu, et que je ne le vois que quand je l'envoie
chercher. Dites-lui tout cela de ma part, car ce sont de ces
choses qu'un roi ne peut dire lui-meme.

-- Merci, Sire, merci, dit le duc; mais que Votre Majeste croie
bien que ce ne sont pas ceux, je ne dis point cela pour
M. de Treville, que ce ne sont point ceux qu'elle voit a toute
heure du jour qui lui sont le plus devoues.

-- Ah! vous avez entendu ce que j'ai dit; tant mieux, duc, tant
mieux, dit le roi en s'avancant jusque sur la porte. Ah! c'est
vous, Treville! ou sont vos mousquetaires? Je vous avais dit
avant-hier de me les amener, pourquoi ne l'avez-vous pas fait?

-- Ils sont en bas, Sire, et avec votre conge La Chesnaye va leur
dire de monter.

-- Oui, oui, qu'ils viennent tout de suite; il va etre huit
heures, et a neuf heures j'attends une visite. Allez, monsieur le
duc, et revenez surtout. Entrez, Treville."

Le duc salua et sortit. Au moment ou il ouvrait la porte, les
trois mousquetaires et d'Artagnan, conduits par La Chesnaye,
apparaissaient au haut de l'escalier.

"Venez, mes braves, dit le roi, venez; j'ai a vous gronder."

Les mousquetaires s'approcherent en s'inclinant; d'Artagnan les
suivait par-derriere.

"Comment diable! continua le roi; a vous quatre, sept gardes de
Son Eminence mis hors de combat en deux jours! C'est trop,
messieurs, c'est trop. A ce compte-la, Son Eminence serait forcee
de renouveler sa compagnie dans trois semaines, et moi de faire
appliquer les edits dans toute leur rigueur. Un par hasard, je ne
dis pas; mais sept en deux jours, je le repete, c'est trop, c'est
beaucoup trop.

-- Aussi, Sire, Votre Majeste voit qu'ils viennent tout contrits
et tout repentants lui faire leurs excuses.

-- Tout contrits et tout repentants! Hum! fit le roi, je ne me fie
point a leurs faces hypocrites; il y a surtout la-bas une figure
de Gascon. Venez ici, monsieur."

D'Artagnan, qui comprit que c'etait a lui que le compliment
s'adressait, s'approcha en prenant son air le plus desespere.

"Eh bien, que me disiez-vous donc que c'etait un jeune homme?
c'est un enfant, monsieur de Treville, un veritable enfant! Et
c'est celui-la qui a donne ce rude coup d'epee a Jussac?

-- Et ces deux beaux coups d'epee a Bernajoux.

-- Veritablement!

-- Sans compter, dit Athos, que s'il ne m'avait pas tire des mains
de Biscarat, je n'aurais tres certainement pas l'honneur de faire
en ce moment-ci ma tres humble reverence a Votre Majeste.

-- Mais c'est donc un veritable demon que ce Bearnais, ventre-
saint-gris! monsieur de Treville comme eut dit le roi mon pere. A
ce metier-la, on doit trouer force pourpoints et briser force
epees. Or les Gascons sont toujours pauvres, n'est-ce pas?

-- Sire, je dois dire qu'on n'a pas encore trouve des mines d'or
dans leurs montagnes, quoique le Seigneur dut bien ce miracle en
recompense de la maniere dont ils ont soutenu les pretentions du
roi votre pere.

-- Ce qui veut dire que ce sont les Gascons qui m'ont fait roi
moi-meme, n'est-ce pas, Treville, puisque je suis le fils de mon
pere? Eh bien, a la bonne heure, je ne dis pas non. La Chesnaye,
allez voir si, en fouillant dans toutes mes poches, vous trouverez
quarante pistoles; et si vous les trouvez, apportez-les-moi. Et
maintenant, voyons, jeune homme, la main sur la conscience,
comment cela s'est-il passe?"

D'Artagnan raconta l'aventure de la veille dans tous ses details:
comment, n'ayant pas pu dormir de la joie qu'il eprouvait a voir
Sa Majeste, il etait arrive chez ses amis trois heures avant
l'heure de l'audience; comment ils etaient alles ensemble au
tripot, et comment, sur la crainte qu'il avait manifestee de
recevoir une balle au visage, il avait ete raille par Bernajoux,
lequel avait failli payer cette raillerie de la perte de la vie,
et M. de La Tremouille, qui n'y etait pour rien, de la perte de
son hotel.

"C'est bien cela, murmurait le roi; oui, c'est ainsi que le duc
m'a raconte la chose. Pauvre cardinal! sept hommes en deux jours,
et de ses plus chers; mais c'est assez comme cela, messieurs,
entendez-vous! c'est assez: vous avez pris votre revanche de la
rue Ferou, et au-dela; vous devez etre satisfaits.

-- Si Votre Majeste l'est, dit Treville, nous le sommes.

-- Oui, je le suis, ajouta le roi en prenant une poignee d'or de
la main de La Chesnaye, et la mettant dans celle de d'Artagnan.
Voici, dit-il, une preuve de ma satisfaction."

A cette epoque, les idees de fierte qui sont de mise de nos jours
n'etaient point encore de mode. Un gentilhomme recevait de la main
a la main de l'argent du roi, et n'en etait pas le moins du monde
humilie. D'Artagnan mit donc les quarante pistoles dans sa poche
sans faire aucune facon, et en remerciant tout au contraire
grandement Sa Majeste.

"La, dit le roi en regardant sa pendule, la, et maintenant qu'il
est huit heures et demie, retirez-vous; car, je vous l'ai dit,
j'attends quelqu'un a neuf heures. Merci de votre devouement,
messieurs. J'y puis compter, n'est-ce pas?

-- Oh! Sire, s'ecrierent d'une meme voix les quatre compagnons,
nous nous ferions couper en morceaux pour Votre Majeste.

-- Bien, bien; mais restez entiers: cela vaut mieux, et vous me
serez plus utiles. Treville, ajouta le roi a demi-voix pendant que
les autres se retiraient, comme vous n'avez pas de place dans les
mousquetaires et que d'ailleurs pour entrer dans ce corps nous
avons decide qu'il fallait faire un noviciat, placez ce jeune
homme dans la compagnie des gardes de M. des Essarts, votre beau-
frere. Ah! pardieu! Treville, je me rejouis de la grimace que va
faire le cardinal: il sera furieux, mais cela m'est egal; je suis
dans mon droit."

Et le roi salua de la main Treville, qui sortit et s'en vint
rejoindre ses mousquetaires, qu'il trouva partageant avec
d'Artagnan les quarante pistoles.

Et le cardinal, comme l'avait dit Sa Majeste, fut effectivement
furieux, si furieux que pendant huit jours il abandonna le jeu du
roi, ce qui n'empechait pas le roi de lui faire la plus charmante
mine du monde, et toutes les fois qu'il le rencontrait de lui
demander de sa voix la plus caressante:

"Eh bien, monsieur le cardinal, comment vont ce pauvre Bernajoux
et ce pauvre Jussac, qui sont a vous?"


CHAPITRE VII
L'INTERIEUR DES MOUSQUETAIRES

Lorsque d'Artagnan fut hors du Louvre, et qu'il consulta ses amis
sur l'emploi qu'il devait faire de sa part des quarante pistoles,
Athos lui conseilla de commander un bon repas a la Pomme de Pin,
Porthos de prendre un laquais, et Aramis de se faire une maitresse
convenable.

Le repas fut execute le jour meme, et le laquais y servit a table.
Le repas avait ete commande par Athos, et le laquais fourni par
Porthos. C'etait un Picard que le glorieux mousquetaire avait
embauche le jour meme et a cette occasion sur le pont de la
Tournelle, pendant qu'il faisait des ronds en crachant dans l'eau.

Porthos avait pretendu que cette occupation etait la preuve d'une
organisation reflechie et contemplative, et il l'avait emmene sans
autre recommandation. La grande mine de ce gentilhomme, pour le
compte duquel il se crut engage, avait seduit Planchet -- c'etait
le nom du Picard --; il y eut chez lui un leger desappointement
lorsqu'il vit que la place etait deja prise par un confrere nomme
Mousqueton, et lorsque Porthos lui eut signifie que son etat de
maison, quoi que grand, ne comportait pas deux domestiques, et
qu'il lui fallait entrer au service de d'Artagnan. Cependant,
lorsqu'il assista au diner que donnait son maitre et qu'il vit
celui-ci tirer en payant une poignee d'or de sa poche, il crut sa
fortune faite et remercia le Ciel d'etre tombe en la possession
d'un pareil Cresus; il persevera dans cette opinion jusqu'apres le
festin, des reliefs duquel il repara de longues abstinences. Mais
en faisant, le soir, le lit de son maitre, les chimeres de
Planchet s'evanouirent. Le lit etait le seul de l'appartement, qui
se composait d'une antichambre et d'une chambre a coucher.
Planchet coucha dans l'antichambre sur une couverture tiree du lit
de d'Artagnan, et dont d'Artagnan se passa depuis.

Athos, de son cote, avait un valet qu'il avait dresse a son
service d'une facon toute particuliere, et que l'on appelait
Grimaud. Il etait fort silencieux, ce digne seigneur. Nous parlons
d'Athos, bien entendu. Depuis cinq ou six ans qu'il vivait dans la
plus profonde intimite avec ses compagnons Porthos et Aramis,
ceux-ci se rappelaient l'avoir vu sourire souvent, mais jamais ils
ne l'avaient entendu rire. Ses paroles etaient breves et
expressives, disant toujours ce qu'elles voulaient dire, rien de
plus: pas d'enjolivements, pas de broderies, pas d'arabesques. Sa
conversation etait un fait sans aucun episode.

Quoique Athos eut a peine trente ans et fut d'une grande beaute de
corps et d'esprit, personne ne lui connaissait de maitresse.
Jamais il ne parlait de femmes. Seulement il n'empechait pas qu'on
en parlat devant lui, quoiqu'il fut facile de voir que ce genre de
conversation, auquel il ne se melait que par des mots amers et des
apercus misanthropiques, lui etait parfaitement desagreable. Sa
reserve, sa sauvagerie et son mutisme en faisaient presque un
vieillard; il avait donc, pour ne point deroger a ses habitudes,
habitue Grimaud a lui obeir sur un simple geste ou sur un simple
mouvement des levres. Il ne lui parlait que dans des circonstances
supremes.

Quelquefois Grimaud, qui craignait son maitre comme le feu, tout
en ayant pour sa personne un grand attachement et pour son genie
une grande veneration, croyait avoir parfaitement compris ce qu'il
desirait, s'elancait pour executer l'ordre recu, et faisait
precisement le contraire. Alors Athos haussait les epaules et,
sans se mettre en colere, rossait Grimaud. Ces jours-la, il
parlait un peu.

Porthos, comme on a pu le voir, avait un caractere tout oppose a
celui d'Athos: non seulement il parlait beaucoup, mais il parlait
haut; peu lui importait au reste, il faut lui rendre cette
justice, qu'on l'ecoutat ou non; il parlait pour le plaisir de
parler et pour le plaisir de s'entendre; il parlait de toutes
choses excepte de sciences, excipant a cet endroit de la haine
inveteree que depuis son enfance il portait, disait-il, aux
savants. Il avait moins grand air qu'Athos, et le sentiment de son
inferiorite a ce sujet l'avait, dans le commencement de leur
liaison, rendu souvent injuste pour ce gentilhomme, qu'il s'etait
alors efforce de depasser par ses splendides toilettes. Mais, avec
sa simple casaque de mousquetaire et rien que par la facon dont il
rejetait la tete en arriere et avancait le pied, Athos prenait a
l'instant meme la place qui lui etait due et releguait le fastueux
Porthos au second rang. Porthos s'en consolait en remplissant
l'antichambre de M. de Treville et les corps de garde du Louvre du
bruit de ses bonnes fortunes, dont Athos ne parlait jamais, et
pour le moment, apres avoir passe de la noblesse de robe a la
noblesse d'epee, de la robine a la baronne, il n'etait question de
rien de moins pour Porthos que d'une princesse etrangere qui lui
voulait un bien enorme.

Un vieux proverbe dit: "Tel maitre, tel valet." Passons donc du
valet d'Athos au valet de Porthos, de Grimaud a Mousqueton.

Mousqueton etait un Normand dont son maitre avait change le nom
pacifique de Boniface en celui infiniment plus sonore et plus
belliqueux de Mousqueton. Il etait entre au service de Porthos a
la condition qu'il serait habille et loge seulement, mais d'une
facon magnifique; il ne reclamait que deux heures par jour pour
les consacrer a une industrie qui devait suffire a pourvoir a ses
autres besoins. Porthos avait accepte le marche; la chose lui
allait a merveille. Il faisait tailler a Mousqueton des pourpoints
dans ses vieux habits et dans ses manteaux de rechange, et, grace
a un tailleur fort intelligent qui lui remettait ses hardes a neuf
en les retournant, et dont la femme etait soupconnee de vouloir
faire descendre Porthos de ses habitudes aristocratiques,
Mousqueton faisait a la suite de son maitre fort bonne figure.

Quant a Aramis, dont nous croyons avoir suffisamment expose le
caractere, caractere du reste que, comme celui de ses compagnons,
nous pourrons suivre dans son developpement, son laquais
s'appelait Bazin. Grace a l'esperance qu'avait son maitre d'entrer
un jour dans les ordres, il etait toujours vetu de noir, comme
doit l'etre le serviteur d'un homme d'Eglise. C'etait un Berrichon
de trente-cinq a quarante ans, doux, paisible, grassouillet,
occupant a lire de pieux ouvrages les loisirs que lui laissait son
maitre, faisant a la rigueur pour deux un diner de peu de plats,
mais excellent. Au reste, muet, aveugle, sourd et d'une fidelite a
toute epreuve.

Maintenant que nous connaissons, superficiellement du moins, les
maitres et les valets, passons aux demeures occupees par chacun
d'eux.

Athos habitait rue Ferou, a deux pas du Luxembourg; son
appartement se composait de deux petites chambres, fort proprement
meublees, dans une maison garnie dont l'hotesse encore jeune et
veritablement encore belle lui faisait inutilement les doux yeux.
Quelques fragments d'une grande splendeur passee eclataient ca et
la aux murailles de ce modeste logement: c'etait une epee, par
exemple, richement damasquinee, qui remontait pour la facon a
l'epoque de Francois Ier, et dont la poignee seule, incrustee de
pierres precieuses, pouvait valoir deux cents pistoles, et que
cependant, dans ses moments de plus grande detresse, Athos n'avait
jamais consenti a engager ni a vendre. Cette epee avait longtemps
fait l'ambition de Porthos. Porthos aurait donne dix annees de sa
vie pour posseder cette epee.

Un jour qu'il avait rendez-vous avec une duchesse, il essaya meme
de l'emprunter a Athos. Athos, sans rien dire, vida ses poches,
ramassa tous ses bijoux: bourses, aiguillettes et chaines d'or, il
offrit tout a Porthos; mais quant a l'epee, lui dit-il, elle etait
scellee a sa place et ne devait la quitter que lorsque son maitre
quitterait lui-meme son logement. Outre son epee, il y avait
encore un portrait representant un seigneur du temps de Henri III
vetu avec la plus grande elegance, et qui portait l'ordre du
Saint-Esprit, et ce portrait avait avec Athos certaines
ressemblances de lignes, certaines similitudes de famille, qui
indiquaient que ce grand seigneur, chevalier des ordres du roi,
etait son ancetre.

Enfin, un coffre de magnifique orfevrerie, aux memes armes que
l'epee et le portrait, faisait un milieu de cheminee qui jurait
effroyablement avec le reste de la garniture. Athos portait
toujours la clef de ce coffre sur lui. Mais un jour il l'avait
ouvert devant Porthos, et Porthos avait pu s'assurer que ce coffre
ne contenait que des lettres et des papiers: des lettres d'amour
et des papiers de famille, sans doute.

Porthos habitait un appartement tres vaste et d'une tres
somptueuse apparence, rue du Vieux-Colombier. Chaque fois qu'il
passait avec quelque ami devant ses fenetres, a l'une desquelles
Mousqueton se tenait toujours en grande livree, Porthos levait la
tete et la main, et disait: Voila ma demeure! Mais jamais on ne le
trouvait chez lui, jamais il n'invitait personne a y monter, et
nul ne pouvait se faire une idee de ce que cette somptueuse
apparence renfermait de richesses reelles.

Quant a Aramis, il habitait un petit logement compose d'un
boudoir, d'une salle a manger et d'une chambre a coucher, laquelle
chambre, situee comme le reste de l'appartement au rez-de-
chaussee, donnait sur un petit jardin frais, vert, ombreux et
impenetrable aux yeux du voisinage.

Quant a d'Artagnan, nous savons comment il etait loge, et nous
avons deja fait connaissance avec son laquais, maitre Planchet.

D'Artagnan, qui etait fort curieux de sa nature, comme sont les
gens, du reste, qui ont le genie de l'intrigue, fit tous ses
efforts pour savoir ce qu'etaient au juste Athos, Porthos et
Aramis; car, sous ces noms de guerre, chacun des jeunes gens
cachait son nom de gentilhomme, Athos surtout, qui sentait son
grand seigneur d'une lieue. Il s'adressa donc a Porthos pour avoir
des renseignements sur Athos et Aramis, et a Aramis pour connaitre
Porthos.

Malheureusement, Porthos lui-meme ne savait de la vie de son
silencieux camarade que ce qui en avait transpire. On disait qu'il
avait eu de grands malheurs dans ses affaires amoureuses, et
qu'une affreuse trahison avait empoisonne a jamais la vie de ce
galant homme. Quelle etait cette trahison? Tout le monde
l'ignorait.

Quant a Porthos, excepte son veritable nom, que M. de Treville
savait seul, ainsi que celui de ses deux camarades, sa vie etait
facile a connaitre. Vaniteux et indiscret, on voyait a travers lui
comme a travers un cristal. La seule chose qui eut pu egarer
l'investigateur eut ete que l'on eut cru tout le bien qu'il disait
de lui.

Quant a Aramis, tout en ayant l'air de n'avoir aucun secret,
c'etait un garcon tout confit de mysteres, repondant peu aux
questions qu'on lui faisait sur les autres, et eludant celles que
l'on faisait sur lui-meme. Un jour, d'Artagnan, apres l'avoir
longtemps interroge sur Porthos et en avoir appris ce bruit qui
courait de la bonne fortune du mousquetaire avec une princesse,
voulut savoir aussi a quoi s'en tenir sur les aventures amoureuses
de son interlocuteur.

"Et vous, mon cher compagnon, lui dit-il, vous qui parlez des
baronnes, des comtesses et des princesses des autres?

-- Pardon, interrompit Aramis, j'ai parle parce que Porthos en
parle lui-meme, parce qu'il a crie toutes ces belles choses devant
moi. Mais croyez bien, mon cher monsieur d'Artagnan, que si je les
tenais d'une autre source ou qu'il me les eut confiees, il n'y
aurait pas eu de confesseur plus discret que moi.

-- Je n'en doute pas, reprit d'Artagnan; mais enfin, il me semble
que vous-meme vous etes assez familier avec les armoiries, temoin
certain mouchoir brode auquel je dois l'honneur de votre
connaissance."

Aramis, cette fois, ne se facha point, mais il prit son air le
plus modeste et repondit affectueusement:

"Mon cher, n'oubliez pas que je veux etre Eglise, et que je fuis
toutes les occasions mondaines. Ce mouchoir que vous avez vu ne
m'avait point ete confie, mais il avait ete oublie chez moi par un
de mes amis. J'ai du le recueillir pour ne pas les compromettre,
lui et la dame qu'il aime. Quant a moi, je n'ai point et ne veux
point avoir de maitresse, suivant en cela l'exemple tres judicieux
d'Athos, qui n'en a pas plus que moi.

-- Mais, que diable! vous n'etes pas abbe, puisque vous etes
mousquetaire.

-- Mousquetaire par interim, mon cher, comme dit le cardinal,
mousquetaire contre mon gre, mais homme Eglise dans le coeur,
croyez-moi. Athos et Porthos m'ont fourre la-dedans pour
m'occuper: j'ai eu, au moment d'etre ordonne, une petite
difficulte avec... Mais cela ne vous interesse guere, et je vous
prends un temps precieux.

-- Point du tout, cela m'interesse fort, s'ecria d'Artagnan, et je
n'ai pour le moment absolument rien a faire.

-- Oui, mais moi j'ai mon breviaire a dire, repondit Aramis, puis
quelques vers a composer que m'a demandes Mme d'Aiguillon; ensuite
je dois passer rue Saint-Honore afin d'acheter du rouge pour
Mme de Chevreuse. Vous voyez, mon cher ami, que si rien ne vous
presse, je suis tres presse, moi."

Et Aramis tendit affectueusement la main a son compagnon, et prit
conge de lui.

D'Artagnan ne put, quelque peine qu'il se donnat, en savoir
davantage sur ses trois nouveaux amis. Il prit donc son parti de
croire dans le present tout ce qu'on disait de leur passe,
esperant des revelations plus sures et plus etendues de l'avenir.
En attendant, il considera Athos comme un Achille, Porthos comme
un Ajax, et Aramis comme un Joseph.

Au reste, la vie des quatre jeunes gens etait joyeuse: Athos
jouait, et toujours malheureusement. Cependant il n'empruntait
jamais un sou a ses amis, quoique sa bourse fut sans cesse a leur
service, et lorsqu'il avait joue sur parole, il faisait toujours
reveiller son creancier a six heures du matin pour lui payer sa
dette de la veille.

Porthos avait des fougues: ces jours-la, s'il gagnait, on le
voyait insolent et splendide; s'il perdait, il disparaissait
completement pendant quelques jours, apres lesquels il
reparaissait le visage bleme et la mine allongee, mais avec de
l'argent dans ses poches.

Quant a Aramis, il ne jouait jamais. C'etait bien le plus mauvais
mousquetaire et le plus mechant convive qui se put voir... Il
avait toujours besoin de travailler. Quelquefois au milieu d'un
diner, quand chacun, dans l'entrainement du vin et dans la chaleur
de la conversation, croyait que l'on en avait encore pour deux ou
trois heures a rester a table, Aramis regardait sa montre, se
levait avec un gracieux sourire et prenait conge de la societe,
pour aller, disait-il, consulter un casuiste avec lequel il avait
rendez-vous. D'autres fois, il retournait a son logis pour ecrire
une these, et priait ses amis de ne pas le distraire.

Cependant Athos souriait de ce charmant sourire melancolique, si
bien seant a sa noble figure, et Porthos buvait en jurant
qu'Aramis ne serait jamais qu'un cure de village.

Planchet, le valet de d'Artagnan, supporta noblement la bonne
fortune; il recevait trente sous par jour, et pendant un mois il
revenait au logis gai comme pinson et affable envers son maitre.
Quand le vent de l'adversite commenca a souffler sur le menage de
la rue des Fossoyeurs, c'est-a-dire quand les quarante pistoles du
roi Louis XIII furent mangees ou a peu pres, il commenca des
plaintes qu'Athos trouva nauseabondes, Porthos indecentes, et
Aramis ridicules. Athos conseilla donc a d'Artagnan de congedier
le drole, Porthos voulait qu'on le batonnat auparavant, et Aramis
pretendit qu'un maitre ne devait entendre que les compliments
qu'on fait de lui.

"Cela vous est bien aise a dire, reprit d'Artagnan: a vous, Athos,
qui vivez muet avec Grimaud, qui lui defendez de parler, et qui,
par consequent, n'avez jamais de mauvaises paroles avec lui; a
vous, Porthos, qui menez un train magnifique et qui etes un dieu
pour votre valet Mousqueton; a vous enfin, Aramis, qui, toujours
distrait par vos etudes theologiques, inspirez un profond respect
a votre serviteur Bazin, homme doux et religieux; mais moi qui
suis sans consistance et sans ressources, moi qui ne suis pas
mousquetaire ni meme garde, moi, que ferai-je pour inspirer de
l'affection, de la terreur ou du respect a Planchet?

-- La chose est grave, repondirent les trois amis, c'est une
affaire d'interieur; il en est des valets comme des femmes, il
faut les mettre tout de suite sur le pied ou l'on desire qu'ils
restent. Reflechissez donc."

D'Artagnan reflechit et se resolut a rouer Planchet par provision,
ce qui fut execute avec la conscience que d'Artagnan mettait en
toutes choses; puis, apres l'avoir bien rosse, il lui defendit de
quitter son service sans sa permission. "Car, ajouta-t-il,
l'avenir ne peut me faire faute; j'attends inevitablement des
temps meilleurs. Ta fortune est donc faite si tu restes pres de
moi, et je suis trop bon maitre pour te faire manquer ta fortune
en t'accordant le conge que tu me demandes."

Cette maniere d'agir donna beaucoup de respect aux mousquetaires
pour la politique de d'Artagnan. Planchet fut egalement saisi
d'admiration et ne parla plus de s'en aller.

La vie des quatre jeunes gens etait devenue commune; d'Artagnan,
qui n'avait aucune habitude, puisqu'il arrivait de sa province et
tombait au milieu d'un monde tout nouveau pour lui, prit aussitot
les habitudes de ses amis.

On se levait vers huit heures en hiver, vers six heures en ete, et
l'on allait prendre le mot d'ordre et l'air des affaires chez
M. de Treville. D'Artagnan, bien qu'il ne fut pas mousquetaire, en
faisait le service avec une ponctualite touchante: il etait
toujours de garde, parce qu'il tenait toujours compagnie a celui
de ses trois amis qui montait la sienne. On le connaissait a
l'hotel des mousquetaires, et chacun le tenait pour un bon
camarade; M. de Treville, qui l'avait apprecie du premier coup
d'oeil, et qui lui portait une veritable affection, ne cessait de
le recommander au roi.

De leur cote, les trois mousquetaires aimaient fort leur jeune
camarade. L'amitie qui unissait ces quatre hommes, et le besoin de
se voir trois ou quatre fois par jour, soit pour duel, soit pour
affaires, soit pour plaisir, les faisaient sans cesse courir l'un
apres l'autre comme des ombres; et l'on rencontrait toujours les
inseparables se cherchant du Luxembourg a la place Saint-Sulpice,
ou de la rue du Vieux-Colombier au Luxembourg.

En attendant, les promesses de M. de Treville allaient leur train.
Un beau jour, le roi commanda a M. le chevalier des Essarts de
prendre d'Artagnan comme cadet dans sa compagnie des gardes.
D'Artagnan endossa en soupirant cet habit, qu'il eut voulu, au
prix de dix annees de son existence, troquer contre la casaque de
mousquetaire. Mais M. de Treville promit cette faveur apres un
noviciat de deux ans, noviciat qui pouvait etre abrege au reste,
si l'occasion se presentait pour d'Artagnan de rendre quelque
service au roi ou de faire quelque action d'eclat. D'Artagnan se
retira sur cette promesse et, des le lendemain, commenca son
service.

Alors ce fut le tour d'Athos, de Porthos et d'Aramis de monter la
garde avec d'Artagnan quand il etait de garde. La compagnie de
M. le chevalier des Essarts prit ainsi quatre hommes au lieu d'un,
le jour ou elle prit d'Artagnan.


CHAPITRE VIII
UNE INTRIGUE DE COEUR

Cependant les quarante pistoles du roi Louis XIII, ainsi que
toutes les choses de ce monde, apres avoir eu un commencement
avaient eu une fin, et depuis cette fin nos quatre compagnons
etaient tombes dans la gene. D'abord Athos avait soutenu pendant
quelque temps l'association de ses propres deniers. Porthos lui
avait succede, et, grace a une de ces disparitions auxquelles on
etait habitue, il avait pendant pres de quinze jours encore
subvenu aux besoins de tout le monde; enfin etait arrive le tour
d'Aramis, qui s'etait execute de bonne grace, et qui etait
parvenu, disait-il, en vendant ses livres de theologie, a se
procurer quelques pistoles.

On eut alors, comme d'habitude, recours a M. de Treville, qui fit
quelques avances sur la solde; mais ces avances ne pouvaient
conduire bien loin trois mousquetaires qui avaient deja force
comptes arrieres, et un garde qui n'en avait pas encore.

Enfin, quand on vit qu'on allait manquer tout a fait, on rassembla
par un dernier effort huit ou dix pistoles que Porthos joua.
Malheureusement, il etait dans une mauvaise veine: il perdit tout,
plus vingt-cinq pistoles sur parole.

Alors la gene devint de la detresse, on vit les affames suivis de
leurs laquais courir les quais et les corps de garde, ramassant
chez leurs amis du dehors tous les diners qu'ils purent trouver;
car, suivant l'avis d'Aramis, on devait dans la prosperite semer
des repas a droite et a gauche pour en recolter quelques-uns dans
la disgrace.

Athos fut invite quatre fois et mena chaque fois ses amis avec
leurs laquais. Porthos eut six occasions et en fit egalement jouir
ses camarades; Aramis en eut huit. C'etait un homme, comme on a
deja pu s'en apercevoir, qui faisait peu de bruit et beaucoup de
besogne.

Quant a d'Artagnan, qui ne connaissait encore personne dans la
capitale, il ne trouva qu'un dejeuner de chocolat chez un pretre
de son pays, et un diner chez un cornette des gardes. Il mena son
armee chez le pretre, auquel on devora sa provision de deux mois,
et chez le cornette, qui fit des merveilles; mais, comme le disait
Planchet, on ne mange toujours qu'une fois, meme quand on mange
beaucoup.

D'Artagnan se trouva donc assez humilie de n'avoir eu qu'un repas
et demi, car le dejeuner chez le pretre ne pouvait compter que
pour un demi-repas, a offrir a ses compagnons en echange des
festins que s'etaient procures Athos, Porthos et Aramis. Il se
croyait a charge a la societe, oubliant dans sa bonne foi toute
juvenile qu'il avait nourri cette societe pendant un mois, et son
esprit preoccupe se mit a travailler activement. Il reflechit que
cette coalition de quatre hommes jeunes, braves, entreprenants et
actifs devait avoir un autre but que des promenades dehanchees,
des lecons d'escrime et des lazzi plus ou moins spirituels.

En effet, quatre hommes comme eux, quatre hommes devoues les uns
aux autres depuis la bourse jusqu'a la vie, quatre hommes se
soutenant toujours, ne reculant jamais, executant isolement ou
ensemble les resolutions prises en commun; quatre bras menacant
les quatre points cardinaux ou se tournant vers un seul point,
devaient inevitablement, soit souterrainement, soit au jour, soit
par la mine, soit par la tranchee, soit par la ruse, soit par la
force, s'ouvrir un chemin vers le but qu'ils voulaient atteindre,
si bien defendu ou si eloigne qu'il fut. La seule chose qui
etonnat d'Artagnan, c'est que ses compagnons n'eussent point songe
a cela.

Il y songeait, lui, et serieusement meme, se creusant la cervelle
pour trouver une direction a cette force unique quatre fois
multipliee avec laquelle il ne doutait pas que, comme avec le
levier que cherchait Archimede, on ne parvint a soulever le monde,
-- lorsque l'on frappa doucement a la porte. D'Artagnan reveilla
Planchet et lui ordonna d'aller ouvrir.

Que de cette phrase: d'Artagnan reveilla Planchet, le lecteur
n'aille pas augurer qu'il faisait nuit ou que le jour n'etait
point encore venu. Non! quatre heures venaient de sonner.
Planchet, deux heures auparavant, etait venu demander a diner a
son maitre, lequel lui avait repondu par le proverbe: "Qui dort
dine." Et Planchet dinait en dormant.

Un homme fut introduit, de mine assez simple et qui avait l'air
d'un bourgeois.

Planchet, pour son dessert, eut bien voulu entendre la
conversation; mais le bourgeois declara a d'Artagnan que ce qu'il
avait a lui dire etant important et confidentiel, il desirait
demeurer en tete-a-tete avec lui.

D'Artagnan congedia Planchet et fit asseoir son visiteur.

Il y eut un moment de silence pendant lequel les deux hommes se
regarderent comme pour faire une connaissance prealable, apres
quoi d'Artagnan s'inclina en signe qu'il ecoutait.

"J'ai entendu parler de M. d'Artagnan comme d'un jeune homme fort
brave, dit le bourgeois, et cette reputation dont il jouit a juste
titre m'a decide a lui confier un secret.

-- Parlez, monsieur, parlez", dit d'Artagnan, qui d'instinct
flaira quelque chose d'avantageux.

Le bourgeois fit une nouvelle pause et continua:

"J'ai ma femme qui est lingere chez la reine, monsieur, et qui ne
manque ni de sagesse, ni de beaute. On me l'a fait epouser voila
bientot trois ans, quoiqu'elle n'eut qu'un petit avoir, parce que
M. de La Porte, le portemanteau de la reine, est son parrain et la
protege...

-- Eh bien, monsieur? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien, reprit le bourgeois, eh bien, monsieur, ma femme a ete
enlevee hier matin, comme elle sortait de sa chambre de travail.

-- Et par qui votre femme a-t-elle ete enlevee?

-- Je n'en sais rien surement, monsieur, mais je soupconne
quelqu'un.

-- Et quelle est cette personne que vous soupconnez?

-- Un homme qui la poursuivait depuis longtemps.

-- Diable!

-- Mais voulez-vous que je vous dise, monsieur, continua le
bourgeois, je suis convaincu, moi, qu'il y a moins d'amour que de
politique dans tout cela.

-- Moins d'amour que de politique, reprit d'Artagnan d'un air fort
reflechi, et que soupconnez-vous?

-- Je ne sais pas si je devrais vous dire ce que je soupconne...

-- Monsieur, je vous ferai observer que je ne vous demande
absolument rien, moi. C'est vous qui etes venu. C'est vous qui
m'avez dit que vous aviez un secret a me confier. Faites donc a
votre guise, il est encore temps de vous retirer.

-- Non, monsieur, non; vous m'avez l'air d'un honnete jeune homme,
et j'aurai confiance en vous. Je crois donc que ce n'est pas a
cause de ses amours que ma femme a ete arretee, mais a cause de
celles d'une plus grande dame qu'elle.

-- Ah! ah! serait-ce a cause des amours de Mme de Bois-Tracy? fit
d'Artagnan, qui voulut avoir l'air, vis-a-vis de son bourgeois,
d'etre au courant des affaires de la cour.

-- Plus haut, monsieur, plus haut.

-- De Mme d'Aiguillon?

-- Plus haut encore.

-- De Mme de Chevreuse?

-- Plus haut, beaucoup plus haut!

-- De la... d'Artagnan s'arreta.

-- Oui, monsieur, repondit si bas, qu'a peine si on put
l'entendre, le bourgeois epouvante.

-- Et avec qui?

-- Avec qui cela peut-il etre, si ce n'est avec le duc de...

-- Le duc de...

-- Oui, monsieur! repondit le bourgeois, en donnant a sa voix une
intonation plus sourde encore.

-- Mais comment savez-vous tout cela, vous?

-- Ah! comment je le sais?

-- Oui, comment le savez-vous? Pas de demi-confidence, ou... vous
comprenez.

-- Je le sais par ma femme, monsieur, par ma femme elle-meme.

-- Qui le sait, elle, par qui?

-- Par M. de La Porte. Ne vous ai-je pas dit qu'elle etait la
filleule de M. de La Porte, l'homme de confiance de la reine? Eh
bien, M. de La Porte l'avait mise pres de Sa Majeste pour que
notre pauvre reine au moins eut quelqu'un a qui se fier,
abandonnee comme elle l'est par le roi, espionnee comme elle l'est
par le cardinal, trahie comme elle l'est par tous.

-- Ah! ah! voila qui se dessine, dit d'Artagnan.

-- Or ma femme est venue il y a quatre jours, monsieur; une de ses
conditions etait qu'elle devait me venir voir deux fois la
semaine; car, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, ma
femme m'aime beaucoup; ma femme est donc venue, et m'a confie que
la reine, en ce moment-ci, avait de grandes craintes.

-- Vraiment?

-- Oui, M. le cardinal, a ce qu'il parait, la poursuit et la
persecute plus que jamais. Il ne peut pas lui pardonner l'histoire
de la sarabande. Vous savez l'histoire de la sarabande?

-- Pardieu, si je la sais! repondit d'Artagnan, qui ne savait rien
du tout, mais qui voulait avoir l'air d'etre au courant.

-- De sorte que, maintenant, ce n'est plus de la haine, c'est de
la vengeance.

-- Vraiment?

-- Et la reine croit...

-- Eh bien, que croit la reine?

-- Elle croit qu'on a ecrit a M. le duc de Buckingham en son nom.

-- Au nom de la reine?

-- Oui, pour le faire venir a Paris, et une fois venu a Paris,
pour l'attirer dans quelque piege.

-- Diable! mais votre femme, mon cher monsieur, qu'a-t-elle a
faire dans tout cela?

-- On connait son devouement pour la reine, et l'on veut ou
l'eloigner de sa maitresse, ou l'intimider pour avoir les secrets
de Sa Majeste, ou la seduire pour se servir d'elle comme d'un
espion.

-- C'est probable, dit d'Artagnan; mais l'homme qui l'a enlevee,
le connaissez-vous?

-- Je vous ai dit que je croyais le connaitre.

-- Son nom?

-- Je ne le sais pas; ce que je sais seulement, c'est que c'est
une creature du cardinal, son ame damnee.

-- Mais vous l'avez vu?

-- Oui, ma femme me l'a montre un jour.

-- A-t-il un signalement auquel on puisse le reconnaitre?

-- Oh! certainement, c'est un seigneur de haute mine, poil noir,
teint basane, oeil percant, dents blanches et une cicatrice a la
tempe.

-- Une cicatrice a la tempe! s'ecria d'Artagnan, et avec cela
dents blanches, oeil percant, teint basane, poil noir, et haute
mine; c'est mon homme de Meung!

-- C'est votre homme, dites-vous?

-- Oui, oui; mais cela ne fait rien a la chose. Non, je me trompe,
cela la simplifie beaucoup, au contraire: si votre homme est le
mien, je ferai d'un coup deux vengeances, voila tout; mais ou
rejoindre cet homme?

-- Je n'en sais rien.

-- Vous n'avez aucun renseignement sur sa demeure?

-- Aucun; un jour que je reconduisais ma femme au Louvre, il en
sortait comme elle allait y entrer, et elle me l'a fait voir.

-- Diable! diable! murmura d'Artagnan, tout ceci est bien vague;
par qui avez-vous su l'enlevement de votre femme?

-- Par M. de La Porte.

-- Vous a-t-il donne quelque detail?

-- Il n'en avait aucun.

-- Et vous n'avez rien appris d'un autre cote?

-- Si fait, j'ai recu...

-- Quoi?

-- Mais je ne sais pas si je ne commets pas une grande imprudence?

-- Vous revenez encore la-dessus; cependant je vous ferai observer
que, cette fois, il est un peu tard pour reculer.

-- Aussi je ne recule pas, mordieu! s'ecria le bourgeois en jurant
pour se monter la tete. D'ailleurs, foi de Bonacieux...

-- Vous vous appelez Bonacieux? interrompit d'Artagnan.

-- Oui, c'est mon nom.

-- Vous disiez donc: foi de Bonacieux! pardon si je vous ai
interrompu; mais il me semblait que ce nom ne m'etait pas inconnu.

-- C'est possible, monsieur. Je suis votre proprietaire.

-- Ah! ah! fit d'Artagnan en se soulevant a demi et en saluant,
vous etes mon proprietaire?

-- Oui, monsieur, oui. Et comme depuis trois mois que vous etes
chez moi, et que distrait sans doute par vos grandes occupations
vous avez oublie de me payer mon loyer; comme, dis-je, je ne vous
ai pas tourmente un seul instant, j'ai pense que vous auriez egard
a ma delicatesse.

-- Comment donc! mon cher monsieur Bonacieux, reprit d'Artagnan,
croyez que je suis plein de reconnaissance pour un pareil procede,
et que, comme je vous l'ai dit, si je puis vous etre bon a quelque
chose...

-- Je vous crois, monsieur, je vous crois, et comme j'allais vous
le dire, foi de Bonacieux, j'ai confiance en vous.

-- Achevez donc ce que vous avez commence a me dire."

Le bourgeois tira un papier de sa poche, et le presenta a
d'Artagnan.

"Une lettre! fit le jeune homme.

-- Que j'ai recue ce matin."

D'Artagnan l'ouvrit, et comme le jour commencait a baisser, il
s'approcha de la fenetre. Le bourgeois le suivit.

"Ne cherchez pas votre femme, lut d'Artagnan, elle vous sera
rendue quand on n'aura plus besoin d'elle. Si vous faites une
seule demarche pour la retrouver, vous etes perdu."

"Voila qui est positif, continua d'Artagnan; mais apres tout, ce
n'est qu'une menace.

-- Oui, mais cette menace m'epouvante; moi, monsieur, je ne suis
pas homme d'epee du tout, et j'ai peur de la Bastille.

-- Hum! fit d'Artagnan; mais c'est que je ne me soucie pas plus de
la Bastille que vous, moi. S'il ne s'agissait que d'un coup
d'epee, passe encore.

-- Cependant, monsieur, j'avais bien compte sur vous dans cette
occasion.

-- Oui?

-- Vous voyant sans cesse entoure de mousquetaires a l'air fort
superbe, et reconnaissant que ces mousquetaires etaient ceux de
M. de Treville, et par consequent des ennemis du cardinal, j'avais
pense que vous et vos amis, tout en rendant justice a notre pauvre
reine, seriez enchantes de jouer un mauvais tour a Son Eminence.

-- Sans doute.

-- Et puis j'avais pense que, me devant trois mois de loyer dont
je ne vous ai jamais parle...

-- Oui, oui, vous m'avez deja donne cette raison, et je la trouve
excellente.

-- Comptant de plus, tant que vous me ferez l'honneur de rester
chez moi, ne jamais vous parler de votre loyer a venir...

-- Tres bien.

-- Et ajoutez a cela, si besoin est, comptant vous offrir une
cinquantaine de pistoles si, contre toute probabilite, vous vous
trouviez gene en ce moment.

-- A merveille; mais vous etes donc riche, mon cher monsieur
Bonacieux?

-- Je suis a mon aise, monsieur, c'est le mot; j'ai amasse quelque
chose comme deux ou trois mille ecus de rente dans le commerce de
la mercerie, et surtout en placant quelques fonds sur le dernier
voyage du celebre navigateur Jean Mocquet; de sorte que, vous
comprenez, monsieur... Ah! mais... s'ecria le bourgeois.

-- Quoi? demanda d'Artagnan.

-- Que vois-je la?

-- Ou?

-- Dans la rue, en face de vos fenetres, dans l'embrasure de cette
porte: un homme enveloppe dans un manteau.

-- C'est lui! s'ecrierent a la fois d'Artagnan et le bourgeois,
chacun d'eux en meme temps ayant reconnu son homme.

-- Ah! cette fois-ci, s'ecria d'Artagnan en sautant sur son epee,
cette fois-ci, il ne m'echappera pas."

Et tirant son epee du fourreau, il se precipita hors de
l'appartement.

Sur l'escalier, il rencontra Athos et Porthos qui le venaient
voir. Ils s'ecarterent, d'Artagnan passa entre eux comme un trait.

"Ah ca, ou cours-tu ainsi? lui crierent a la fois les deux
mousquetaires.

-- L'homme de Meung!" repondit d'Artagnan, et il disparut.

D'Artagnan avait plus d'une fois raconte a ses amis son aventure
avec l'inconnu, ainsi que l'apparition de la belle voyageuse a
laquelle cet homme avait paru confier une si importante missive.

L'avis d'Athos avait ete que d'Artagnan avait perdu sa lettre dans
la bagarre. Un gentilhomme, selon lui -- et, au portrait que
d'Artagnan avait fait de l'inconnu, ce ne pouvait etre qu'un
gentilhomme --, un gentilhomme devait etre incapable de cette
bassesse, de voler une lettre.

Porthos n'avait vu dans tout cela qu'un rendez-vous amoureux donne
par une dame a un cavalier ou par un cavalier a une dame, et
qu'etait venu troubler la presence de d'Artagnan et de son cheval
jaune.

Aramis avait dit que ces sortes de choses etant mysterieuses,
mieux valait ne les point approfondir.

Ils comprirent donc, sur les quelques mots echappes a d'Artagnan,
de quelle affaire il etait question, et comme ils penserent
qu'apres avoir rejoint son homme ou l'avoir perdu de vue,
d'Artagnan finirait toujours par remonter chez lui, ils
continuerent leur chemin.

Lorsqu'ils entrerent dans la chambre de d'Artagnan, la chambre
etait vide: le proprietaire, craignant les suites de la rencontre
qui allait sans doute avoir lieu entre le jeune homme et
l'inconnu, avait, par suite de l'exposition qu'il avait faite lui-
meme de son caractere, juge qu'il etait prudent de decamper.


CHAPITRE IX
D'ARTAGNAN SE DESSINE

Comme l'avaient prevu Athos et Porthos, au bout d'une demi-heure
d'Artagnan rentra. Cette fois encore il avait manque son homme,
qui avait disparu comme par enchantement. D'Artagnan avait couru,
l'epee a la main, toutes les rues environnantes, mais il n'avait
rien trouve qui ressemblat a celui qu'il cherchait, puis enfin il
en etait revenu a la chose par laquelle il aurait du commencer
peut-etre, et qui etait de frapper a la porte contre laquelle
l'inconnu etait appuye; mais c'etait inutilement qu'il avait dix
ou douze fois de suite fait resonner le marteau, personne n'avait
repondu, et des voisins qui, attires par le bruit, etaient
accourus sur le seuil de leur porte ou avaient mis le nez a leurs
fenetres, lui avaient assure que cette maison, dont au reste
toutes les ouvertures etaient closes, etait depuis six mois
completement inhabitee.

Pendant que d'Artagnan courait les rues et frappait aux portes,
Aramis avait rejoint ses deux compagnons, de sorte qu'en revenant
chez lui, d'Artagnan trouva la reunion au grand complet.

"Eh bien? dirent ensemble les trois mousquetaires en voyant entrer
d'Artagnan, la sueur sur le front et la figure bouleversee par la
colere.

-- Eh bien, s'ecria celui-ci en jetant son epee sur le lit, il
faut que cet homme soit le diable en personne; il a disparu comme
un fantome, comme une ombre, comme un spectre.

-- Croyez-vous aux apparitions? demanda Athos a Porthos.

-- Moi, je ne crois que ce que j'ai vu, et comme je n'ai jamais vu
d'apparitions, je n'y crois pas.

-- La Bible, dit Aramis, nous fait une loi d'y croire: l'ombre de
Samuel apparut a Sauel, et c'est un article de foi que je serais
fache de voir mettre en doute, Porthos.

-- Dans tous les cas, homme ou diable, corps ou ombre, illusion ou
realite, cet homme est ne pour ma damnation, car sa fuite nous
fait manquer une affaire superbe, messieurs, une affaire dans
laquelle il y avait cent pistoles et peut-etre plus a gagner.

-- Comment cela?" dirent a la fois Porthos et Aramis.

Quant a Athos, fidele a son systeme de mutisme, il se contenta
d'interroger d'Artagnan du regard.

"Planchet, dit d'Artagnan a son domestique, qui passait en ce
moment la tete par la porte entrebaillee pour tacher de surprendre
quelques bribes de la conversation, descendez chez mon
proprietaire, M. Bonacieux, et dites-lui de nous envoyer une demi-
douzaine de bouteilles de vin de Beaugency: c'est celui que je
prefere.

-- Ah ca, mais vous avez donc credit ouvert chez votre
proprietaire? demanda Porthos.

-- Oui, repondit d'Artagnan, a compter d'aujourd'hui, et soyez
tranquilles, si son vin est mauvais, nous lui en enverrons querir
d'autre.

-- Il faut user et non abuser, dit sentencieusement Aramis.

-- J'ai toujours dit que d'Artagnan etait la forte tete de nous
quatre, fit Athos, qui, apres avoir emis cette opinion a laquelle
d'Artagnan repondit par un salut, retomba aussitot dans son
silence accoutume.

-- Mais enfin, voyons, qu'y a-t-il? demanda Porthos.

-- Oui, dit Aramis, confiez-nous cela, mon cher ami, a moins que
l'honneur de quelque dame ne se trouve interesse a cette
confidence, a ce quel cas vous feriez mieux de la garder pour
vous.

-- Soyez tranquilles, repondit d'Artagnan, l'honneur de personne
n'aura a se plaindre de ce que j'ai a vous dire."

Et alors il raconta mot a mot a ses amis ce qui venait de se
passer entre lui et son hote, et comment l'homme qui avait enleve
la femme du digne proprietaire etait le meme avec lequel il avait
eu maille a partir a l'hotellerie du Franc Meunier.

"Votre affaire n'est pas mauvaise, dit Athos apres avoir goute le
vin en connaisseur et indique d'un signe de tete qu'il le trouvait
bon, et l'on pourra tirer de ce brave homme cinquante a soixante
pistoles. Maintenant, reste a savoir si cinquante a soixante
pistoles valent la peine de risquer quatre tetes.

-- Mais faites attention, s'ecria d'Artagnan qu'il y a une femme
dans cette affaire, une femme enlevee, une femme qu'on menace sans
doute, qu'on torture peut-etre, et tout cela parce qu'elle est
fidele a sa maitresse!

-- Prenez garde, d'Artagnan, prenez garde, dit Aramis, vous vous
echauffez un peu trop, a mon avis, sur le sort de Mme Bonacieux.
La femme a ete creee pour notre perte, et c'est d'elle que nous
viennent toutes nos miseres."

Athos, a cette sentence d'Aramis, fronca le sourcil et se mordit
les levres.

"Ce n'est point de Mme Bonacieux que je m'inquiete, s'ecria
d'Artagnan, mais de la reine, que le roi abandonne, que le
cardinal persecute, et qui voit tomber, les unes apres les autres,
les tetes de tous ses amis.

-- Pourquoi aime-t-elle ce que nous detestons le plus au monde,
les Espagnols et les Anglais?

-- L'Espagne est sa patrie, repondit d'Artagnan, et il est tout
simple qu'elle aime les Espagnols, qui sont enfants de la meme
terre qu'elle. Quant au second reproche que vous lui faites, j'ai
entendu dire qu'elle aimait non pas les Anglais, mais un Anglais.

-- Eh! ma foi, dit Athos, il faut avouer que cet Anglais etait
bien digne d'etre aime. Je n'ai jamais vu un plus grand air que le
sien.

-- Sans compter qu'il s'habille comme personne, dit Porthos.
J'etais au Louvre le jour ou il a seme ses perles, et pardieu!
j'en ai ramasse deux que j'ai bien vendues dix pistoles piece. Et
toi, Aramis, le connais-tu?

-- Aussi bien que vous, messieurs, car j'etais de ceux qui l'ont
arrete dans le jardin d'Amiens, ou m'avait introduit
M. de Putange, l'ecuyer de la reine. J'etais au seminaire a cette
epoque, et l'aventure me parut cruelle pour le roi.

-- Ce qui ne m'empecherait pas, dit d'Artagnan, si je savais ou
est le duc de Buckingham, de le prendre par la main et de le
conduire pres de la reine, ne fut-ce que pour faire engager M. le
cardinal; car notre veritable, notre seul, notre eternel ennemi,
messieurs, c'est le cardinal, et si nous pouvions trouver moyen de
lui jouer quelque tour bien cruel, j'avoue que j'y engagerais
volontiers ma tete.

-- Et, reprit Athos, le mercier vous a dit, d'Artagnan, que la
reine pensait qu'on avait fait venir Buckingham sur un faux avis?

-- Elle en a peur.

-- Attendez donc, dit Aramis.

-- Quoi? demanda Porthos.

-- Allez toujours, je cherche a me rappeler des circonstances.

-- Et maintenant je suis convaincu, dit d'Artagnan, que
l'enlevement de cette femme de la reine se rattache aux evenements
dont nous parlons, et peut-etre a la presence de M. de Buckingham
a Paris.

-- Le Gascon est plein d'idees, dit Porthos avec admiration.

-- J'aime beaucoup l'entendre parler, dit Athos, son patois
m'amuse.

-- Messieurs, reprit Aramis, ecoutez ceci.

-- Ecoutons Aramis, dirent les trois amis.

-- Hier je me trouvais chez un savant docteur en theologie que je
consulte quelquefois pour mes etudes..."

Athos sourit.

"Il habite un quartier desert, continua Aramis: ses gouts, sa
profession l'exigent. Or, au moment ou je sortais de chez lui..."

Ici Aramis s'arreta.

"Eh bien? demanderent ses auditeurs, au moment ou vous sortiez de
chez lui?"

Aramis parut faire un effort sur lui-meme, comme un homme qui, en
plein courant de mensonge, se voit arreter par quelque obstacle
imprevu; mais les yeux de ses trois compagnons etaient fixes sur
lui, leurs oreilles attendaient beantes, il n'y avait pas moyen de
reculer.

"Ce docteur a une niece, continua Aramis.

-- Ah! il a une niece! interrompit Porthos.

-- Dame fort respectable", dit Aramis.

Les trois amis se mirent a rire.

"Ah! si vous riez ou si vous doutez, reprit Aramis, vous ne saurez
rien.

-- Nous sommes croyants comme des mahometistes et muets comme des
catafalques, dit Athos.

-- Je continue donc, reprit Aramis. Cette niece vient quelquefois
voir son oncle; or elle s'y trouvait hier en meme temps que moi,
par hasard, et je dus m'offrir pour la conduire a son carrosse.

-- Ah! elle a un carrosse, la niece du docteur? interrompit
Porthos, dont un des defauts etait une grande incontinence de
langue; belle connaissance, mon ami.

-- Porthos, reprit Aramis, je vous ai deja fait observer plus
d'une fois que vous etes fort indiscret, et que cela vous nuit
pres des femmes.

-- Messieurs, messieurs, s'ecria d'Artagnan, qui entrevoyait le
fond de l'aventure, la chose est serieuse; tachons donc de ne pas
plaisanter si nous pouvons. Allez, Aramis, allez.

-- Tout a coup, un homme grand, brun, aux manieres de
gentilhomme..., tenez, dans le genre du votre, d'Artagnan.

-- Le meme peut-etre, dit celui-ci.

-- C'est possible, continua Aramis,... s'approcha de moi,
accompagne de cinq ou six hommes qui le suivaient a dix pas en
arriere, et du ton le plus poli: "Monsieur le duc, me dit-il, et
vous, madame", continua-t-il en s'adressant a la dame que j'avais
sous le bras...

-- A la niece du docteur?

-- Silence donc, Porthos! dit Athos, vous etes insupportable.

-- Veuillez monter dans ce carrosse, et cela sans essayer la
moindre resistance, sans faire le moindre bruit."

-- Il vous avait pris pour Buckingham! s'ecria d'Artagnan.

-- Je le crois, repondit Aramis.

-- Mais cette dame? demanda Porthos.

-- Il l'avait prise pour la reine! dit d'Artagnan.

-- Justement, repondit Aramis.

-- Le Gascon est le diable! s'ecria Athos, rien ne lui echappe.

-- Le fait est, dit Porthos, qu'Aramis est de la taille et a
quelque chose de la tournure du beau duc; mais cependant, il me
semble que l'habit de mousquetaire...

-- J'avais un manteau enorme, dit Aramis.

-- Au mois de juillet, diable! fit Porthos, est-ce que le docteur
craint que tu ne sois reconnu?

-- Je comprends encore, dit Athos, que l'espion se soit laisse
prendre par la tournure; mais le visage...

-- J'avais un grand chapeau, dit Aramis.

-- Oh! mon Dieu, s'ecria Porthos, que de precautions pour etudier
la theologie!

-- Messieurs, messieurs, dit d'Artagnan, ne perdons pas notre
temps a badiner; eparpillons-nous et cherchons la femme du
mercier, c'est la clef de l'intrigue.

-- Une femme de condition si inferieure! vous croyez, d'Artagnan?
fit Porthos en allongeant les levres avec mepris.

-- C'est la filleule de La Porte, le valet de confiance de la
reine. Ne vous l'ai-je pas dit, messieurs? Et d'ailleurs, c'est
peut-etre un calcul de Sa Majeste d'avoir ete, cette fois,
chercher ses appuis si bas. Les hautes tetes se voient de loin, et
le cardinal a bonne vue.

-- Eh bien, dit Porthos, faites d'abord prix avec le mercier, et
bon prix.

-- C'est inutile, dit d'Artagnan, car je crois que s'il ne nous
paie pas, nous serons assez payes d'un autre cote."

En ce moment, un bruit precipite de pas retentit dans l'escalier,
la porte s'ouvrit avec fracas, et le malheureux mercier s'elanca
dans la chambre ou se tenait le conseil.

"Ah! messieurs, s'ecria-t-il, sauvez-moi, au nom du Ciel, sauvez-
moi! Il y a quatre hommes qui viennent pour m'arreter; sauvez-moi,
sauvez-moi!"

Porthos et Aramis se leverent.

"Un moment, s'ecria d'Artagnan en leur faisant signe de repousser
au fourreau leurs epees a demi tirees; un moment, ce n'est pas du
courage qu'il faut ici, c'est de la prudence.

-- Cependant, s'ecria Porthos, nous ne laisserons pas...

-- Vous laisserez faire d'Artagnan, dit Athos, c'est, je le
repete, la forte tete de nous tous, et moi, pour mon compte, je
declare que je lui obeis. Fais ce que tu voudras, d'Artagnan."

En ce moment, les quatre gardes apparurent a la porte de
l'antichambre, et voyant quatre mousquetaires debout et l'epee au
cote, hesiterent a aller plus loin.

"Entrez, messieurs, entrez, cria d'Artagnan; vous etes ici chez
moi, et nous sommes tous de fideles serviteurs du roi et de M. le
cardinal.

-- Alors, messieurs, vous ne vous opposerez pas a ce que nous
executions les ordres que nous avons recus? demanda celui qui
paraissait le chef de l'escouade.

-- Au contraire, messieurs, et nous vous preterions main-forte, si
besoin etait.

-- Mais que dit-il donc? marmotta Porthos.

-- Tu es un niais, dit Athos, silence!

-- Mais vous m'avez promis..., dit tout bas le pauvre mercier.

-- Nous ne pouvons vous sauver qu'en restant libres, repondit
rapidement et tout bas d'Artagnan, et si nous faisons mine de vous
defendre, on nous arrete avec vous.

-- Il me semble, cependant...

-- Venez, messieurs, venez, dit tout haut d'Artagnan; je n'ai
aucun motif de defendre monsieur. Je l'ai vu aujourd'hui pour la
premiere fois, et encore a quelle occasion, il vous le dira lui-
meme, pour me venir reclamer le prix de mon loyer. Est-ce vrai,
monsieur Bonacieux? Repondez!

-- C'est la verite pure, s'ecria le mercier, mais monsieur ne vous
dit pas...

-- Silence sur moi, silence sur mes amis, silence sur la reine
surtout, ou vous perdriez tout le monde sans vous sauver. Allez,
allez, messieurs, emmenez cet homme!"

Et d'Artagnan poussa le mercier tout etourdi aux mains des gardes,
en lui disant:

"Vous etes un maraud, mon cher; vous venez me demander de
l'argent, a moi! a un mousquetaire! En prison, messieurs, encore
une fois, emmenez-le en prison et gardez-le sous clef le plus
longtemps possible, cela me donnera du temps pour payer."

Les sbires se confondirent en remerciements et emmenerent leur
proie.

Au moment ou ils descendaient, d'Artagnan frappa sur l'epaule du
chef:

"Ne boirai-je pas a votre sante et vous a la mienne? dit-il, en
remplissant deux verres du vin de Beaugency qu'il tenait de la
liberalite de M. Bonacieux.

-- Ce sera bien de l'honneur pour moi, dit le chef des sbires, et
j'accepte avec reconnaissance.

-- Donc, a la votre, monsieur... comment vous nommez-vous?

-- Boisrenard.

-- Monsieur Boisrenard!

-- A la votre, mon gentilhomme: comment vous nommez-vous, a votre
tour, s'il vous plait?

-- D'Artagnan.

-- A la votre, monsieur d'Artagnan!

-- Et par-dessus toutes celles-la, s'ecria d'Artagnan comme
emporte par son enthousiasme, a celle du roi et du cardinal."

Le chef des sbires eut peut-etre doute de la sincerite de
d'Artagnan, si le vin eut ete mauvais; mais le vin etait bon, il
fut convaincu.

"Mais quelle diable de vilenie avez-vous donc faite la? dit
Porthos lorsque l'alguazil en chef eut rejoint ses compagnons, et
que les quatre amis se retrouverent seuls. Fi donc! quatre
mousquetaires laisser arreter au milieu d'eux un malheureux qui
crie a l'aide! Un gentilhomme trinquer avec un recors!

-- Porthos, dit Aramis, Athos t'a deja prevenu que tu etais un
niais, et je me range de son avis. D'Artagnan, tu es un grand
homme, et quand tu seras a la place de M. de Treville, je te
demande ta protection pour me faire avoir une abbaye.

-- Ah ca, je m'y perds, dit Porthos, vous approuvez ce que
d'Artagnan vient de faire?

-- Je le crois parbleu bien, dit Athos; non seulement j'approuve
ce qu'il vient de faire, mais encore je l'en felicite.

-- Et maintenant, messieurs, dit d'Artagnan sans se donner la
peine d'expliquer sa conduite a Porthos, tous pour un, un pour
tous, c'est notre devise, n'est-ce pas?

-- Cependant... dit Porthos.

-- Etends la main et jure!" s'ecrierent a la fois Athos et Aramis.

Vaincu par l'exemple, maugreant tout bas, Porthos etendit la main,
et les quatre amis repeterent d'une seule voix la formule dictee
par d'Artagnan:

"Tous pour un, un pour tous."

"C'est bien, que chacun se retire maintenant chez soi, dit
d'Artagnan comme s'il n'avait fait autre chose que de commander
toute sa vie, et attention, car a partir de ce moment, nous voila
aux prises avec le cardinal."


CHAPITRE X
UNE SOURICIERE AU XVIIe SIECLE

L'invention de la souriciere ne date pas de nos jours; des que les
societes, en se formant, eurent invente une police quelconque,
cette police, a son tour, inventa les souricieres.

Comme peut-etre nos lecteurs ne sont pas familiarises encore avec
l'argot de la rue de Jerusalem, et que c'est, depuis que nous
ecrivons -- et il y a quelque quinze ans de cela --, la premiere
fois que nous employons ce mot applique a cette chose, expliquons-
leur ce que c'est qu'une souriciere.

Quand, dans une maison quelle qu'elle soit, on a arrete un
individu soupconne d'un crime quelconque, on tient secrete
l'arrestation; on place quatre ou cinq hommes en embuscade dans la
premiere piece, on ouvre la porte a tous ceux qui frappent, on la
referme sur eux et on les arrete; de cette facon, au bout de deux
ou trois jours, on tient a peu pres tous les familiers de
l'etablissement.

Voila ce que c'est qu'une souriciere.

On fit donc une souriciere de l'appartement de maitre Bonacieux,
et quiconque y apparut fut pris et interroge par les gens de M. le
cardinal. Il va sans dire que, comme une allee particuliere
conduisait au premier etage qu'habitait d'Artagnan, ceux qui
venaient chez lui etaient exemptes de toutes visites.

D'ailleurs les trois mousquetaires y venaient seuls; ils s'etaient
mis en quete chacun de son cote, et n'avaient rien trouve, rien
decouvert. Athos avait ete meme jusqu'a questionner
M. de Treville, chose qui, vu le mutisme habituel du digne
mousquetaire, avait fort etonne son capitaine. Mais M. de Treville
ne savait rien, sinon que, la derniere fois qu'il avait vu le
cardinal, le roi et la reine, le cardinal avait l'air fort
soucieux, que le roi etait inquiet, et que les yeux rouges de la
reine indiquaient qu'elle avait veille ou pleure. Mais cette
derniere circonstance l'avait peu frappe, la reine, depuis son
mariage, veillant et pleurant beaucoup.

M. de Treville recommanda en tout cas a Athos le service du roi et
surtout celui de la reine, le priant de faire la meme
recommandation a ses camarades.

Quant a d'Artagnan, il ne bougeait pas de chez lui. Il avait
converti sa chambre en observatoire. Des fenetres il voyait
arriver ceux qui venaient se faire prendre; puis, comme il avait
ote les carreaux du plancher, qu'il avait creuse le parquet et
qu'un simple plafond le separait de la chambre au-dessous, ou se
faisaient les interrogatoires, il entendait tout ce qui se passait
entre les inquisiteurs et les accuses.

Les interrogatoires, precedes d'une perquisition minutieuse operee
sur la personne arretee, etaient presque toujours ainsi concus:

"Mme Bonacieux vous a-t-elle remis quelque chose pour son mari ou
pour quelque autre personne?

-- M. Bonacieux vous a-t-il remis quelque chose pour sa femme ou
pour quelque autre personne?

-- L'un et l'autre vous ont-ils fait quelque confidence de vive
voix?"

"S'ils savaient quelque chose, ils ne questionneraient pas ainsi,
se dit a lui-meme d'Artagnan. Maintenant, que cherchent-ils a
savoir? Si le duc de Buckingham ne se trouve point a Paris et s'il
n'a pas eu ou s'il ne doit point avoir quelque entrevue avec la
reine."

D'Artagnan s'arreta a cette idee, qui, d'apres tout ce qu'il avait
entendu, ne manquait pas de probabilite.

En attendant, la souriciere etait en permanence, et la vigilance
de d'Artagnan aussi.

Le soir du lendemain de l'arrestation du pauvre Bonacieux, comme
Athos venait de quitter d'Artagnan pour se rendre chez
M. de Treville, comme neuf heures venaient de sonner, et comme
Planchet, qui n'avait pas encore fait le lit, commencait sa
besogne, on entendit frapper a la porte de la rue; aussitot cette
porte s'ouvrit et se referma: quelqu'un venait de se prendre a la
souriciere.

D'Artagnan s'elanca vers l'endroit decarrele, se coucha ventre a
terre et ecouta.

Des cris retentirent bientot, puis des gemissements qu'on
cherchait a etouffer. D'interrogatoire, il n'en etait pas
question.

"Diable! se dit d'Artagnan, il me semble que c'est une femme: on
la fouille, elle resiste, -- on la violente, -- les miserables!"

Et d'Artagnan, malgre sa prudence, se tenait a quatre pour ne pas
se meler a la scene qui se passait au-dessous de lui.

"Mais je vous dis que je suis la maitresse de la maison,
messieurs; je vous dis que je suis Mme Bonacieux, je vous dis que
j'appartiens a la reine!" s'ecriait la malheureuse femme.

"Mme Bonacieux! murmura d'Artagnan; serais-je assez heureux pour
avoir trouve ce que tout le monde cherche?"

"C'est justement vous que nous attendions", reprirent les
interrogateurs.

La voix devint de plus en plus etouffee: un mouvement tumultueux
fit retentir les boiseries. La victime resistait autant qu'une
femme peut resister a quatre hommes.

"Pardon, messieurs, par...", murmura la voix, qui ne fit plus
entendre que des sons inarticules.

"Ils la baillonnent, ils vont l'entrainer, s'ecria d'Artagnan en
se redressant comme par un ressort. Mon epee; bon, elle est a mon
cote. Planchet!

-- Monsieur?

-- Cours chercher Athos, Porthos et Aramis. L'un des trois sera
surement chez lui, peut-etre tous les trois seront-ils rentres.
Qu'ils prennent des armes, qu'ils viennent, qu'ils accourent. Ah!
je me souviens, Athos est chez M. de Treville.

-- Mais ou allez-vous, monsieur, ou allez-vous?

-- Je descends par la fenetre, s'ecria d'Artagnan, afin d'etre
plus tot arrive; toi, remets les carreaux, balaie le plancher,
sors par la porte et cours ou je te dis.

-- Oh! monsieur, monsieur, vous allez vous tuer, s'ecria Planchet.

-- Tais-toi, imbecile", dit d'Artagnan. Et s'accrochant de la main
au rebord de sa fenetre, il se laissa tomber du premier etage, qui
heureusement n'etait pas eleve, sans se faire une ecorchure.

Puis il alla aussitot frapper a la porte en murmurant:

"Je vais me faire prendre a mon tour dans la souriciere, et
malheur aux chats qui se frotteront a pareille souris."

A peine le marteau eut-il resonne sous la main du jeune homme, que
le tumulte cessa, que des pas s'approcherent, que la porte
s'ouvrit, et que d'Artagnan, l'epee nue, s'elanca dans
l'appartement de maitre Bonacieux, dont la porte, sans doute mue
par un ressort, se referma d'elle-meme sur lui.

Alors ceux qui habitaient encore la malheureuse maison de
Bonacieux et les voisins les plus proches entendirent de grands
cris, des trepignements, un cliquetis d'epees et un bruit prolonge
de meubles. Puis, un moment apres, ceux qui, surpris par ce bruit,
s'etaient mis aux fenetres pour en connaitre la cause, purent voir
la porte se rouvrir et quatre hommes vetus de noir non pas en
sortir, mais s'envoler comme des corbeaux effarouches, laissant
par terre et aux angles des tables des plumes de leurs ailes,
c'est-a-dire des loques de leurs habits et des bribes de leurs
manteaux.

D'Artagnan etait vainqueur sans beaucoup de peine, il faut le
dire, car un seul des alguazils etait arme, encore se defendit-il
pour la forme. Il est vrai que les trois autres avaient essaye
d'assommer le jeune homme avec les chaises, les tabourets et les
poteries; mais deux ou trois egratignures faites par la flamberge
du Gascon les avaient epouvantes. Dix minutes avaient suffi a leur
defaite et d'Artagnan etait reste maitre du champ de bataille.

Les voisins, qui avaient ouvert leurs fenetres avec le sang-froid
particulier aux habitants de Paris dans ces temps d'emeutes et de
rixes perpetuelles, les refermerent des qu'ils eurent vu s'enfuir
les quatre hommes noirs: leur instinct leur disait que, pour le
moment, tout etait fini.

D'ailleurs il se faisait tard, et alors comme aujourd'hui on se
couchait de bonne heure dans le quartier du Luxembourg.

D'Artagnan, reste seul avec Mme Bonacieux, se retourna vers elle:
la pauvre femme etait renversee sur un fauteuil et a demi
evanouie. D'Artagnan l'examina d'un coup d'oeil rapide.

C'etait une charmante femme de vingt-cinq a vingt-six ans, brune
avec des yeux bleus, ayant un nez legerement retrousse, des dents
admirables, un teint marbre de rose et d'opale. La cependant
s'arretaient les signes qui pouvaient la faire confondre avec une
grande dame. Les mains etaient blanches, mais sans finesse: les
pieds n'annoncaient pas la femme de qualite. Heureusement
d'Artagnan n'en etait pas encore a se preoccuper de ces details.

Tandis que d'Artagnan examinait Mme Bonacieux, et en etait aux
pieds, comme nous l'avons dit, il vit a terre un fin mouchoir de
batiste, qu'il ramassa selon son habitude, et au coin duquel il
reconnut le meme chiffre qu'il avait vu au mouchoir qui avait
failli lui faire couper la gorge avec Aramis.

Depuis ce temps, d'Artagnan se mefiait des mouchoirs armories; il
remit donc sans rien dire celui qu'il avait ramasse dans la poche
de Mme Bonacieux. En ce moment, Mme Bonacieux reprenait ses sens.
Elle ouvrit les yeux, regarda avec terreur autour d'elle, vit que
l'appartement etait vide, et qu'elle etait seule avec son
liberateur. Elle lui tendit aussitot les mains en souriant.
Mme Bonacieux avait le plus charmant sourire du monde.

"Ah! monsieur! dit-elle, c'est vous qui m'avez sauvee; permettez-
moi que je vous remercie.

-- Madame, dit d'Artagnan, je n'ai fait que ce que tout
gentilhomme eut fait a ma place, vous ne me devez donc aucun
remerciement.

-- Si fait, monsieur, si fait, et j'espere vous prouver que vous
n'avez pas rendu service a une ingrate. Mais que me voulaient donc
ces hommes, que j'ai pris d'abord pour des voleurs, et pourquoi
M. Bonacieux n'est-il point ici?

-- Madame, ces hommes etaient bien autrement dangereux que ne
pourraient etre des voleurs, car ce sont des agents de M. le
cardinal, et quant a votre mari, M. Bonacieux, il n'est point ici
parce qu'hier on est venu le prendre pour le conduire a la
Bastille.

-- Mon mari a la Bastille! s'ecria Mme Bonacieux, oh! mon Dieu!
qu'a-t-il donc fait? pauvre cher homme! lui, l'innocence meme!"

Et quelque chose comme un sourire percait sur la figure encore
tout effrayee de la jeune femme.

"Ce qu'il a fait, madame? dit d'Artagnan. Je crois que son seul
crime est d'avoir a la fois le bonheur et le malheur d'etre votre
mari.

-- Mais, monsieur, vous savez donc...

-- Je sais que vous avez ete enlevee, madame.

-- Et par qui? Le savez-vous? Oh! si vous le savez, dites-le-moi.

-- Par un homme de quarante a quarante-cinq ans, aux cheveux
noirs, au teint basane, avec une cicatrice a la tempe gauche.

-- C'est cela, c'est cela; mais son nom?

-- Ah! son nom? c'est ce que j'ignore.

-- Et mon mari savait-il que j'avais ete enlevee?

-- Il en avait ete prevenu par une lettre que lui avait ecrite le
ravisseur lui-meme.

-- Et soupconne-t-il, demanda Mme Bonacieux avec embarras, la
cause de cet evenement?

-- Il l'attribuait, je crois, a une cause politique.

-- J'en ai doute d'abord, et maintenant je le pense comme lui.
Ainsi donc, ce cher M. Bonacieux ne m'a pas soupconnee un seul
instant...?

-- Ah! loin de la, madame, il etait trop fier de votre sagesse et
surtout de votre amour."

Un second sourire presque imperceptible effleura les levres rosees
de la belle jeune femme.

"Mais, continua d'Artagnan, comment vous etes-vous enfuie?

-- J'ai profite d'un moment ou l'on m'a laissee seule, et comme je
savais depuis ce matin a quoi m'en tenir sur mon enlevement, a
l'aide de mes draps je suis descendue par la fenetre; alors, comme
je croyais mon mari ici, je suis accourue.

-- Pour vous mettre sous sa protection?

-- Oh! non, pauvre cher homme, je savais bien qu'il etait
incapable de me defendre; mais comme il pouvait nous servir a
autre chose, je voulais le prevenir.

-- De quoi?

-- Oh! ceci n'est pas mon secret, je ne puis donc pas vous le
dire.

-- D'ailleurs, dit d'Artagnan (pardon, madame, si, tout garde que
je suis, je vous rappelle a la prudence), d'ailleurs je crois que
nous ne sommes pas ici en lieu opportun pour faire des
confidences. Les hommes que j'ai mis en fuite vont revenir avec
main-forte; s'ils nous retrouvent ici nous sommes perdus. J'ai
bien fait prevenir trois de mes amis, mais qui sait si on les aura
trouves chez eux!

-- Oui, oui, vous avez raison, s'ecria Mme Bonacieux effrayee;
fuyons, sauvons-nous."

A ces mots, elle passa son bras sous celui de d'Artagnan et
l'entraina vivement.

"Mais ou fuir? dit d'Artagnan, ou nous sauver?

-- Eloignons-nous d'abord de cette maison, puis apres nous
verrons."

Et la jeune femme et le jeune homme, sans se donner la peine de
refermer la porte, descendirent rapidement la rue des Fossoyeurs,
s'engagerent dans la rue des Fosses-Monsieur-le-Prince et ne
s'arreterent qu'a la place Saint-Sulpice.

"Et maintenant, qu'allons-nous faire, demanda d'Artagnan, et ou
voulez-vous que je vous conduise?

-- Je suis fort embarrassee de vous repondre, je vous l'avoue, dit
Mme Bonacieux; mon intention etait de faire prevenir M. de La
Porte par mon mari, afin que M. de La Porte put nous dire
precisement ce qui s'etait passe au Louvre depuis trois jours, et
s'il n'y avait pas danger pour moi de m'y presenter.

-- Mais moi, dit d'Artagnan, je puis aller prevenir M. de La
Porte.

-- Sans doute; seulement il n'y a qu'un malheur: c'est qu'on
connait M. Bonacieux au Louvre et qu'on le laisserait passer, lui,
tandis qu'on ne vous connait pas, vous, et que l'on vous fermera
la porte.

-- Ah! bah, dit d'Artagnan, vous avez bien a quelque guichet du
Louvre un concierge qui vous est devoue, et qui grace a un mot
d'ordre..."

Mme Bonacieux regarda fixement le jeune homme.

"Et si je vous donnais ce mot d'ordre, dit-elle, l'oublieriez-vous
aussitot que vous vous en seriez servi?

-- Parole d'honneur, foi de gentilhomme! dit d'Artagnan avec un
accent a la verite duquel il n'y avait pas a se tromper.

-- Tenez, je vous crois; vous avez l'air d'un brave jeune homme,
d'ailleurs votre fortune est peut-etre au bout de votre
devouement.

-- Je ferai sans promesse et de conscience tout ce que je pourrai
pour servir le roi et etre agreable a la reine, dit d'Artagnan;
disposez donc de moi comme d'un ami.

-- Mais moi, ou me mettrez-vous pendant ce temps-la?

-- N'avez-vous pas une personne chez laquelle M. de La Porte
puisse revenir vous prendre?

-- Non, je ne veux me fier a personne.

-- Attendez, dit d'Artagnan; nous sommes a la porte d'Athos. Oui,
c'est cela.

-- Qu'est-ce qu'Athos?

-- Un de mes amis.

-- Mais s'il est chez lui et qu'il me voie?

-- Il n'y est pas, et j'emporterai la clef apres vous avoir fait
entrer dans son appartement.

-- Mais s'il revient?

-- Il ne reviendra pas; d'ailleurs on lui dirait que j'ai amene
une femme, et que cette femme est chez lui.

-- Mais cela me compromettra tres fort, savez-vous!

-- Que vous importe! on ne vous connait pas; d'ailleurs nous
sommes dans une situation a passer par-dessus quelques
convenances!

-- Allons donc chez votre ami. Ou demeure-t-il?

-- Rue Ferou, a deux pas d'ici.

-- Allons."

Et tous deux reprirent leur course. Comme l'avait prevu
d'Artagnan, Athos n'etait pas chez lui: il prit la clef, qu'on
avait l'habitude de lui donner comme a un ami de la maison, monta
l'escalier et introduisit Mme Bonacieux dans le petit appartement
dont nous avons deja fait la description.

"Vous etes chez vous, dit-il; attendez, fermez la porte en dedans
et n'ouvrez a personne, a moins que vous n'entendiez frapper trois
coups ainsi: tenez; et il frappa trois fois: deux coups rapproches
l'un de l'autre et assez forts, un coup plus distant et plus
leger.

-- C'est bien, dit Mme Bonacieux; maintenant, a mon tour de vous
donner mes instructions.

-- J'ecoute.

-- Presentez-vous au guichet du Louvre, du cote de la rue de
l'Echelle, et demandez Germain.

-- C'est bien. Apres?

-- Il vous demandera ce que vous voulez, et alors vous lui
repondrez par ces deux mots: Tours et Bruxelles. Aussitot il se
mettra a vos ordres.

-- Et que lui ordonnerai-je?

-- D'aller chercher M. de La Porte, le valet de chambre de la
reine.

-- Et quand il l'aura ete chercher et que M. de La Porte sera
venu?

-- Vous me l'enverrez.

-- C'est bien, mais ou et comment vous reverrai-je?

-- Y tenez-vous beaucoup a me revoir?

-- Certainement.

-- Eh bien, reposez-vous sur moi de ce soin, et soyez tranquille.

-- Je compte sur votre parole.

-- Comptez-y."

D'Artagnan salua Mme Bonacieux en lui lancant le coup d'oeil le
plus amoureux qu'il lui fut possible de concentrer sur sa
charmante petite personne, et tandis qu'il descendait l'escalier,
il entendit la porte se fermer derriere lui a double tour. En deux
bonds il fut au Louvre: comme il entrait au guichet de Echelle,
dix heures sonnaient. Tous les evenements que nous venons de
raconter s'etaient succede en une demi-heure.

Tout s'executa comme l'avait annonce Mme Bonacieux. Au mot d'ordre
convenu, Germain s'inclina; dix minutes apres, La Porte etait dans
la loge; en deux mots, d'Artagnan le mit au fait et lui indiqua ou
etait Mme Bonacieux. La Porte s'assura par deux fois de
l'exactitude de l'adresse, et partit en courant. Cependant, a
peine eut-il fait dix pas, qu'il revint.

"Jeune homme, dit-il a d'Artagnan, un conseil.

-- Lequel?

-- Vous pourriez etre inquiete pour ce qui vient de se passer.

-- Vous croyez?

-- Oui. Avez-vous quelque ami dont la pendule retarde?

-- Eh bien?

-- Allez le voir pour qu'il puisse temoigner que vous etiez chez
lui a neuf heures et demie. En justice, cela s'appelle un alibi."

D'Artagnan trouva le conseil prudent; il prit ses jambes a son
cou, il arriva chez M. de Treville, mais, au lieu de passer au
salon avec tout le monde, il demanda a entrer dans son cabinet.
Comme d'Artagnan etait un des habitues de l'hotel, on ne fit
aucune difficulte d'acceder a sa demande; et l'on alla prevenir
M. de Treville que son jeune compatriote, ayant quelque chose
d'important a lui dire, sollicitait une audience particuliere.
Cinq minutes apres, M. de Treville demandait a d'Artagnan ce qu'il
pouvait faire pour son service et ce qui lui valait sa visite a
une heure si avancee.

"Pardon, monsieur! dit d'Artagnan, qui avait profite du moment ou
il etait reste seul pour retarder l'horloge de trois quarts
d'heure; j'ai pense que, comme il n'etait que neuf heures vingt-
cinq minutes, il etait encore temps de me presenter chez vous.

-- Neuf heures vingt-cinq minutes! s'ecria M. de Treville en
regardant sa pendule; mais c'est impossible!

-- Voyez plutot, monsieur, dit d'Artagnan, voila qui fait foi.

-- C'est juste, dit M. de Treville, j'aurais cru qu'il etait plus
tard. Mais voyons, que me voulez-vous?"

Alors d'Artagnan fit a M. de Treville une longue histoire sur la
reine. Il lui exposa les craintes qu'il avait concues a l'egard de
Sa Majeste; il lui raconta ce qu'il avait entendu dire des projets
du cardinal a l'endroit de Buckingham, et tout cela avec une
tranquillite et un aplomb dont M. de Treville fut d'autant mieux
la dupe, que lui-meme, comme nous l'avons dit, avait remarque
quelque chose de nouveau entre le cardinal, le roi et la reine.

A dix heures sonnant, d'Artagnan quitta M. de Treville, qui le
remercia de ses renseignements, lui recommanda d'avoir toujours a
coeur le service du roi et de la reine, et qui rentra dans le
salon. Mais, au bas de l'escalier, d'Artagnan se souvint qu'il
avait oublie sa canne: en consequence, il remonta precipitamment,
rentra dans le cabinet, d'un tour de doigt remit la pendule a son
heure, pour qu'on ne put pas s'apercevoir, le lendemain, qu'elle
avait ete derangee, et sur desormais qu'il y avait un temoin pour
prouver son alibi, il descendit l'escalier et se trouva bientot
dans la rue.


CHAPITRE XI
L'INTRIGUE SE NOUE

Sa visite faite a M. de Treville, d'Artagnan prit, tout pensif, le
plus long pour rentrer chez lui.

A quoi pensait d'Artagnan, qu'il s'ecartait ainsi de sa route,
regardant les etoiles du ciel, et tantot soupirant tantot
souriant?

Il pensait a Mme Bonacieux. Pour un apprenti mousquetaire, la
jeune femme etait presque une idealite amoureuse. Jolie,
mysterieuse, initiee a presque tous les secrets de cour, qui
refletaient tant de charmante gravite sur ses traits gracieux,
elle etait soupconnee de n'etre pas insensible, ce qui est un
attrait irresistible pour les amants novices; de plus, d'Artagnan
l'avait delivree des mains de ces demons qui voulaient la fouiller
et la maltraiter, et cet important service avait etabli entre elle
et lui un de ces sentiments de reconnaissance qui prennent si
facilement un plus tendre caractere.

D'Artagnan se voyait deja, tant les reves marchent vite sur les
ailes de l'imagination, accoste par un messager de la jeune femme
qui lui remettait quelque billet de rendez-vous, une chaine d'or
ou un diamant. Nous avons dit que les jeunes cavaliers recevaient
sans honte de leur roi; ajoutons qu'en ce temps de facile morale,
ils n'avaient pas plus de vergogne a l'endroit de leurs
maitresses, et que celles-ci leur laissaient presque toujours de
precieux et durables souvenirs, comme si elles eussent essaye de
conquerir la fragilite de leurs sentiments par la solidite de
leurs dons.

On faisait alors son chemin par les femmes, sans en rougir. Celles
qui n'etaient que belles donnaient leur beaute, et de la vient
sans doute le proverbe, que la plus belle fille du monde ne peut
donner que ce qu'elle a. Celles qui etaient riches donnaient en
outre une partie de leur argent, et l'on pourrait citer bon nombre
de heros de cette galante epoque qui n'eussent gagne ni leurs
eperons d'abord, ni leurs batailles ensuite, sans la bourse plus
ou moins garnie que leur maitresse attachait a l'arcon de leur
selle.

D'Artagnan ne possedait rien; l'hesitation du provincial, vernis
leger, fleur ephemere, duvet de la peche, s'etait evaporee au vent
des conseils peu orthodoxes que les trois mousquetaires donnaient
a leur ami. D'Artagnan, suivant l'etrange coutume du temps, se
regardait a Paris comme en campagne, et cela ni plus ni moins que
dans les Flandres: l'Espagnol la-bas, la femme ici. C'etait
partout un ennemi a combattre, des contributions a frapper.

Mais, disons-le, pour le moment d'Artagnan etait mu d'un sentiment
plus noble et plus desinteresse. Le mercier lui avait dit qu'il
etait riche; le jeune homme avait pu deviner qu'avec un niais
comme l'etait M. Bonacieux, ce devait etre la femme qui tenait la
clef de la bourse. Mais tout cela n'avait influe en rien sur le
sentiment produit par la vue de Mme Bonacieux, et l'interet etait
reste a peu pres etranger a ce commencement d'amour qui en avait
ete la suite. Nous disons: a peu pres, car l'idee qu'une jeune
femme, belle, gracieuse, spirituelle, est riche en meme temps,
n'ote rien a ce commencement d'amour, et tout au contraire le
corrobore.

Il y a dans l'aisance une foule de soins et de caprices
aristocratiques qui vont bien a la beaute. Un bas fin et blanc,
une robe de soie, une guimpe de dentelle, un joli soulier au pied,
un frais ruban sur la tete, ne font point jolie une femme laide,
mais font belle une femme jolie, sans compter les mains qui
gagnent a tout cela; les mains, chez les femmes surtout, ont
besoin de rester oisives pour rester belles.

Puis d'Artagnan, comme le sait bien le lecteur, auquel nous
n'avons pas cache l'etat de sa fortune, d'Artagnan n'etait pas un
millionnaire; il esperait bien le devenir un jour, mais le temps
qu'il se fixait lui-meme pour cet heureux changement etait assez
eloigne. En attendant, quel desespoir que de voir une femme qu'on
aime desirer ces mille riens dont les femmes composent leur
bonheur, et de ne pouvoir lui donner ces mille riens! Au moins,
quand la femme est riche et que l'amant ne l'est pas, ce qu'il ne
peut lui offrir elle se l'offre elle-meme; et quoique ce soit
ordinairement avec l'argent du mari qu'elle se passe cette
jouissance, il est rare que ce soit a lui qu'en revienne la
reconnaissance.

Puis d'Artagnan, dispose a etre l'amant le plus tendre, etait en
attendant un ami tres devoue. Au milieu de ses projets amoureux
sur la femme du mercier, il n'oubliait pas les siens. La jolie
Mme Bonacieux etait femme a promener dans la plaine Saint-Denis ou
dans la foire Saint-Germain en compagnie d'Athos, de Porthos et
d'Aramis, auxquels d'Artagnan serait fier de montrer une telle
conquete. Puis, quand on a marche longtemps, la faim arrive;
d'Artagnan depuis quelque temps avait remarque cela. On ferait de
ces petits diners charmants ou l'on touche d'un cote la main d'un
ami, et de l'autre le pied d'une maitresse. Enfin, dans les
moments pressants, dans les positions extremes, d'Artagnan serait
le sauveur de ses amis.

Et M. Bonacieux, que d'Artagnan avait pousse dans les mains des
sbires en le reniant bien haut et a qui il avait promis tout bas
de le sauver? Nous devons avouer a nos lecteurs que d'Artagnan n'y
songeait en aucune facon, ou que, s'il y songeait, c'etait pour se
dire qu'il etait bien ou il etait, quelque part qu'il fut. L'amour
est la plus egoiste de toutes les passions.

Cependant, que nos lecteurs se rassurent: si d'Artagnan oublie son
hote ou fait semblant de l'oublier, sous pretexte qu'il ne sait
pas ou on l'a conduit, nous ne l'oublions pas, nous, et nous
savons ou il est. Mais pour le moment faisons comme le Gascon
amoureux. Quant au digne mercier, nous reviendrons a lui plus
tard.

D'Artagnan, tout en reflechissant a ses futures amours, tout en
parlant a la nuit, tout en souriant aux etoiles, remontait la rue
du Cherche-Midi ou Chasse-Midi, ainsi qu'on l'appelait alors.
Comme il se trouvait dans le quartier d'Aramis, l'idee lui etait
venue d'aller faire une visite a son ami, pour lui donner quelques
explications sur les motifs qui lui avaient fait envoyer Planchet
avec invitation de se rendre immediatement a la souriciere. Or, si
Aramis s'etait trouve chez lui lorsque Planchet y etait venu, il
avait sans aucun doute couru rue des Fossoyeurs, et n'y trouvant
personne que ses deux autres compagnons peut-etre, ils n'avaient
du savoir, ni les uns ni les autres, ce que cela voulait dire. Ce
derangement meritait donc une explication, voila ce que disait
tout haut d'Artagnan.

Puis, tout bas, il pensait que c'etait pour lui une occasion de
parler de la jolie petite Mme Bonacieux, dont son esprit, sinon
son coeur, etait deja tout plein. Ce n'est pas a propos d'un
premier amour qu'il faut demander de la discretion. Ce premier
amour est accompagne d'une si grande joie, qu'il faut que cette
joie deborde, sans cela elle vous etoufferait.

Paris depuis deux heures etait sombre et commencait a se faire
desert. Onze heures sonnaient a toutes les horloges du faubourg
Saint-Germain, il faisait un temps doux. D'Artagnan suivait une
ruelle situee sur l'emplacement ou passe aujourd'hui la rue
d'Assas, respirant les emanations embaumees qui venaient avec le
vent de la rue de Vaugirard et qu'envoyaient les jardins
rafraichis par la rosee du soir et par la brise de la nuit. Au
loin resonnaient, assourdis cependant par de bons volets, les
chants des buveurs dans quelques cabarets perdus dans la plaine.
Arrive au bout de la ruelle, d'Artagnan tourna a gauche. La maison
qu'habitait Aramis se trouvait situee entre la rue Cassette et la
rue Servandoni.

D'Artagnan venait de depasser la rue Cassette et reconnaissait
deja la porte de la maison de son ami, enfouie sous un massif de
sycomores et de clematites qui formaient un vaste bourrelet au-
dessus d'elle lorsqu'il apercut quelque chose comme une ombre qui
sortait de la rue Servandoni. Ce quelque chose etait enveloppe
d'un manteau, et d'Artagnan crut d'abord que c'etait un homme;
mais, a la petitesse de la taille, a l'incertitude de la demarche,
a l'embarras du pas, il reconnut bientot une femme. De plus, cette
femme, comme si elle n'eut pas ete bien sure de la maison qu'elle
cherchait, levait les yeux pour se reconnaitre, s'arretait,
retournait en arriere, puis revenait encore. D'Artagnan fut
intrigue.

"Si j'allais lui offrir mes services! pensa-t-il. A son allure, on
voit qu'elle est jeune; peut-etre jolie. Oh! oui. Mais une femme
qui court les rues a cette heure ne sort guere que pour aller
rejoindre son amant. Peste! si j'allais troubler les rendez-vous,
ce serait une mauvaise porte pour entrer en relations."

Cependant, la jeune femme s'avancait toujours, comptant les
maisons et les fenetres. Ce n'etait, au reste, chose ni longue, ni
difficile. Il n'y avait que trois hotels dans cette partie de la
rue, et deux fenetres ayant vue sur cette rue; l'une etait celle
d'un pavillon parallele a celui qu'occupait Aramis, l'autre etait
celle d'Aramis lui-meme.

"Pardieu! se dit d'Artagnan, auquel la niece du theologien
revenait a l'esprit; pardieu! il serait drole que cette colombe
attardee cherchat la maison de notre ami. Mais sur mon ame, cela y
ressemble fort. Ah! mon cher Aramis, pour cette fois, j'en veux
avoir le coeur net."

Et d'Artagnan, se faisant le plus mince qu'il put, s'abrita dans
le cote le plus obscur de la rue, pres d'un banc de pierre situe
au fond d'une niche.

La jeune femme continua de s'avancer, car outre la legerete de son
allure, qui l'avait trahie, elle venait de faire entendre une
petite toux qui denoncait une voix des plus fraiches. D'Artagnan
pensa que cette toux etait un signal.

Cependant, soit qu'on eut repondu a cette toux par un signe
equivalent qui avait fixe les irresolutions de la nocturne
chercheuse, soit que sans secours etranger elle eut reconnu
qu'elle etait arrivee au bout de sa course, elle s'approcha
resolument du volet d'Aramis et frappa a trois intervalles egaux
avec son doigt recourbe.

"C'est bien chez Aramis, murmura d'Artagnan. Ah! monsieur
l'hypocrite! je vous y prends a faire de la theologie!"

Les trois coups etaient a peine frappes, que la croisee interieure
s'ouvrit et qu'une lumiere parut a travers les vitres du volet.

"Ah! ah! fit l'ecouteur non pas aux portes, mais aux fenetres, ah!
la visite etait attendue. Allons, le volet va s'ouvrir et la dame
entrera par escalade. Tres bien!"

Mais, au grand etonnement de d'Artagnan, le volet resta ferme. De
plus, la lumiere qui avait flamboye un instant, disparut, et tout
rentra dans l'obscurite.

D'Artagnan pensa que cela ne pouvait durer ainsi, et continua de
regarder de tous ses yeux et d'ecouter de toutes ses oreilles.

Il avait raison: au bout de quelques secondes, deux coups secs
retentirent dans l'interieur.

La jeune femme de la rue repondit par un seul coup, et le volet
s'entrouvrit.

On juge si d'Artagnan regardait et ecoutait avec avidite.

Malheureusement, la lumiere avait ete transportee dans un autre
appartement. Mais les yeux du jeune homme s'etaient habitues a la
nuit. D'ailleurs les yeux des Gascons ont, a ce qu'on assure,
comme ceux des chats, la propriete de voir pendant la nuit.

D'Artagnan vit donc que la jeune femme tirait de sa poche un objet
blanc qu'elle deploya vivement et qui prit la forme d'un mouchoir.
Cet objet deploye, elle en fit remarquer le coin a son
interlocuteur.

Cela rappela a d'Artagnan ce mouchoir qu'il avait trouve aux pieds
de Mme Bonacieux, lequel lui avait rappele celui qu'il avait
trouve aux pieds d'Aramis.

"Que diable pouvait donc signifier ce mouchoir?"

Place ou il etait, d'Artagnan ne pouvait voir le visage d'Aramis,
nous disons d'Aramis, parce que le jeune homme ne faisait aucun
doute que ce fut son ami qui dialoguat de l'interieur avec la dame
de l'exterieur; la curiosite l'emporta donc sur la prudence, et,
profitant de la preoccupation dans laquelle la vue du mouchoir
paraissait plonger les deux personnages que nous avons mis en
scene, il sortit de sa cachette, et prompt comme l'eclair, mais
etouffant le bruit de ses pas, il alla se coller a un angle de la
muraille, d'ou son oeil pouvait parfaitement plonger dans
l'interieur de l'appartement d'Aramis.

Arrive la, d'Artagnan pensa jeter un cri de surprise: ce n'etait
pas Aramis qui causait avec la nocturne visiteuse, c'etait une
femme. Seulement, d'Artagnan y voyait assez pour reconnaitre la
forme de ses vetements, mais pas assez pour distinguer ses traits.

Au meme instant, la femme de l'appartement tira un second mouchoir
de sa poche, et l'echangea avec celui qu'on venait de lui montrer.
Puis, quelques mots furent prononces entre les deux femmes. Enfin
le volet se referma; la femme qui se trouvait a l'exterieur de la
fenetre se retourna, et vint passer a quatre pas de d'Artagnan en
abaissant la coiffe de sa mante; mais la precaution avait ete
prise trop tard, d'Artagnan avait deja reconnu Mme Bonacieux.

Mme Bonacieux! Le soupcon que c'etait elle lui avait deja traverse
l'esprit quand elle avait tire le mouchoir de sa poche; mais
quelle probabilite que Mme Bonacieux qui avait envoye chercher
M. de La Porte pour se faire reconduire par lui au Louvre, courut
les rues de Paris seule a onze heures et demie du soir, au risque
de se faire enlever une seconde fois?

Il fallait donc que ce fut pour une affaire bien importante; et
quelle est l'affaire importante d'une femme de vingt-cinq ans?
L'amour.

Mais etait-ce pour son compte ou pour le compte d'une autre
personne qu'elle s'exposait a de semblables hasards? Voila ce que
se demandait a lui-meme le jeune homme, que le demon de la
jalousie mordait au coeur ni plus ni moins qu'un amant en titre.

Il y avait, au reste, un moyen bien simple de s'assurer ou allait
Mme Bonacieux: c'etait de la suivre. Ce moyen etait si simple, que
d'Artagnan l'employa tout naturellement et d'instinct.

Mais, a la vue du jeune homme qui se detachait de la muraille
comme une statue de sa niche, et au bruit des pas qu'elle entendit
retentir derriere elle, Mme Bonacieux jeta un petit cri et
s'enfuit.

D'Artagnan courut apres elle. Ce n'etait pas une chose difficile
pour lui que de rejoindre une femme embarrassee dans son manteau.
Il la rejoignit donc au tiers de la rue dans laquelle elle s'etait
engagee. La malheureuse etait epuisee, non pas de fatigue, mais de
terreur, et quand d'Artagnan lui posa la main sur l'epaule, elle
tomba sur un genou en criant d'une voix etranglee:

"Tuez-moi si vous voulez, mais vous ne saurez rien."

D'Artagnan la releva en lui passant le bras autour de la taille;
mais comme il sentait a son poids qu'elle etait sur le point de se
trouver mal, il s'empressa de la rassurer par des protestations de
devouement. Ces protestations n'etaient rien pour Mme Bonacieux;
car de pareilles protestations peuvent se faire avec les plus
mauvaises intentions du monde; mais la voix etait tout. La jeune
femme crut reconnaitre le son de cette voix: elle rouvrit les
yeux, jeta un regard sur l'homme qui lui avait fait si grand-peur,
et, reconnaissant d'Artagnan, elle poussa un cri de joie.

"Oh! c'est vous, c'est vous! dit-elle; merci, mon Dieu!

-- Oui, c'est moi, dit d'Artagnan, moi que Dieu a envoye pour
veiller sur vous.

-- Etait-ce dans cette intention que vous me suiviez?" demanda
avec un sourire plein de coquetterie la jeune femme, dont le
caractere un peu railleur reprenait le dessus, et chez laquelle
toute crainte avait disparu du moment ou elle avait reconnu un ami
dans celui qu'elle avait pris pour un ennemi.

"Non, dit d'Artagnan, non, je l'avoue; c'est le hasard qui m'a mis
sur votre route; j'ai vu une femme frapper a la fenetre d'un de
mes amis...

-- D'un de vos amis? interrompit Mme Bonacieux.

-- Sans doute; Aramis est de mes meilleurs amis.

-- Aramis! qu'est-ce que cela?

-- Allons donc! allez-vous me dire que vous ne connaissez pas
Aramis?

-- C'est la premiere fois que j'entends prononcer ce nom.

-- C'est donc la premiere fois que vous venez a cette maison?

-- Sans doute.

-- Et vous ne saviez pas qu'elle fut habitee par un jeune homme?

-- Non.

-- Par un mousquetaire?

-- Nullement.

-- Ce n'est donc pas lui que vous veniez chercher?

-- Pas le moins du monde. D'ailleurs, vous l'avez bien vu, la
personne a qui j'ai parle est une femme.

-- C'est vrai; mais cette femme est des amies d'Aramis.

-- Je n'en sais rien.

-- Puisqu'elle loge chez lui.

-- Cela ne me regarde pas.

-- Mais qui est-elle?

-- Oh! cela n'est point mon secret.

-- Chere madame Bonacieux, vous etes charmante; mais en meme temps
vous etes la femme la plus mysterieuse...

-- Est-ce que je perds a cela?

-- Non; vous etes, au contraire, adorable. Alors, donnez-moi le
bras.

-- Bien volontiers. Et maintenant?

-- Maintenant, conduisez-moi.

-- Ou cela?

-- Ou je vais.

-- Mais ou allez-vous?

-- Vous le verrez, puisque vous me laisserez a la porte.

-- Faudra-t-il vous attendre?

-- Ce sera inutile.

-- Vous reviendrez donc seule? Peut-etre oui, peut-etre non.

-- Mais la personne qui vous accompagnera ensuite sera-t-elle un
homme, sera-t-elle une femme?

-- Je n'en sais rien encore.

-- Je le saurai bien, moi!

-- Comment cela?

-- Je vous attendrai pour vous voir sortir.

-- En ce cas, adieu!

-- Comment cela?

-- Je n'ai pas besoin de vous.

-- Mais vous aviez reclame...

-- L'aide d'un gentilhomme, et non la surveillance d'un espion.

-- Le mot est un peu dur!

-- Comment appelle-t-on ceux qui suivent les gens malgre eux?

-- Des indiscrets.

-- Le mot est trop doux.

-- Allons, madame, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous
voulez.

-- Pourquoi vous etre prive du merite de le faire tout de suite?

-- N'y en a-t-il donc aucun a se repentir?

-- Et vous repentez-vous reellement?

-- Je n'en sais rien moi-meme. Mais ce que je sais, c'est que je
vous promets de faire tout ce que vous voudrez si vous me laissez
vous accompagner jusqu'ou vous allez.

-- Et vous me quitterez apres?

-- Oui.

-- Sans m'epier a ma sortie?

-- Non.

-- Parole d'honneur?

-- Foi de gentilhomme!

-- Prenez mon bras et marchons alors."

D'Artagnan offrit son bras a Mme Bonacieux, qui s'y suspendit,
moitie rieuse, moitie tremblante, et tous deux gagnerent le haut
de la rue de La Harpe. Arrivee la, la jeune femme parut hesiter,
comme elle avait deja fait dans la rue de Vaugirard. Cependant, a
de certains signes, elle sembla reconnaitre une porte; et
s'approchant de cette porte:

"Et maintenant, monsieur, dit-elle, c'est ici que j'ai affaire;
mille fois merci de votre honorable compagnie, qui m'a sauvee de
tous les dangers auxquels, seule, j'eusse ete exposee. Mais le
moment est venu de tenir votre parole: je suis arrivee a ma
destination.

-- Et vous n'aurez plus rien a craindre en revenant?

-- Je n'aurai a craindre que les voleurs.

-- N'est-ce donc rien?

-- Que pourraient-ils me prendre? je n'ai pas un denier sur moi.

-- Vous oubliez ce beau mouchoir brode, armorie.

-- Lequel?

-- Celui que j'ai trouve a vos pieds et que j'ai remis dans votre
poche.

-- Taisez-vous, taisez-vous, malheureux! s'ecria la jeune femme,
voulez-vous me perdre?

-- Vous voyez bien qu'il y a encore du danger pour vous, puisqu'un
seul mot vous fait trembler, et que vous avouez que, si on
entendait ce mot, vous seriez perdue. Ah! tenez, madame, s'ecria
d'Artagnan en lui saisissant la main et la couvrant d'un ardent
regard, tenez! soyez plus genereuse, confiez-vous a moi; n'avez-
vous donc pas lu dans mes yeux qu'il n'y a que devouement et
sympathie dans mon coeur?

-- Si fait, repondit Mme Bonacieux; aussi demandez-moi mes
secrets, et je vous les dirai; mais ceux des autres, c'est autre
chose.

-- C'est bien, dit d'Artagnan, je les decouvrirai; puisque ces
secrets peuvent avoir une influence sur votre vie, il faut que ces
secrets deviennent les miens.

-- Gardez-vous-en bien, s'ecria la jeune femme avec un serieux qui
fit frissonner d'Artagnan malgre lui. Oh! ne vous melez en rien de
ce qui me regarde, ne cherchez point a m'aider dans ce que
j'accomplis; et cela, je vous le demande au nom de l'interet que
je vous inspire, au nom du service que vous m'avez rendu! et que
je n'oublierai de ma vie. Croyez bien plutot a ce que je vous dis.
Ne vous occupez plus de moi, je n'existe plus pour vous, que ce
soit comme si vous ne m'aviez jamais vue.

-- Aramis doit-il en faire autant que moi, madame? dit d'Artagnan
pique.

-- Voila deux ou trois fois que vous avez prononce ce nom,
monsieur, et cependant je vous ai dit que je ne le connaissais
pas.

-- Vous ne connaissez pas l'homme au volet duquel vous avez ete
frapper. Allons donc, madame! vous me croyez par trop credule,
aussi!

-- Avouez que c'est pour me faire parler que vous inventez cette
histoire, et que vous creez ce personnage.

-- Je n'invente rien, madame, je ne cree rien, je dis l'exacte
verite.

-- Et vous dites qu'un de vos amis demeure dans cette maison?

-- Je le dis et je le repete pour la troisieme fois, cette maison
est celle qu'habite mon ami, et cet ami est Aramis.

-- Tout cela s'eclaircira plus tard, murmura la jeune femme:
maintenant, monsieur, taisez-vous.

-- Si vous pouviez voir mon coeur tout a decouvert, dit
d'Artagnan, vous y liriez tant de curiosite, que vous auriez pitie
de moi, et tant d'amour, que vous satisferiez a l'instant meme ma
curiosite. On n'a rien a craindre de ceux qui vous aiment.

-- Vous parlez bien vite d'amour, monsieur! dit la jeune femme en
secouant la tete.

-- C'est que l'amour m'est venu vite et pour la premiere fois, et
que je n'ai pas vingt ans."

La jeune femme le regarda a la derobee.

"Ecoutez, je suis deja sur la trace, dit d'Artagnan. Il y a trois
mois, j'ai manque avoir un duel avec Aramis pour un mouchoir
pareil a celui que vous avez montre a cette femme qui etait chez
lui, pour un mouchoir marque de la meme maniere, j'en suis sur.

-- Monsieur, dit la jeune femme, vous me fatiguez fort, je vous le
jure, avec ces questions.

-- Mais vous, si prudente, madame, songez-y, si vous etiez arretee
avec ce mouchoir, et que ce mouchoir fut saisi, ne seriez-vous pas
compromise?

-- Pourquoi cela, les initiales ne sont-elles pas les miennes:
C.B., Constance Bonacieux?

-- Ou Camille de Bois-Tracy.

-- Silence, monsieur, encore une fois silence! Ah! puisque les
dangers que je cours pour moi-meme ne vous arretent pas, songez a
ceux que vous pouvez courir, vous!

-- Moi?

-- Oui, vous. Il y a danger de la prison, il y a danger de la vie
a me connaitre.

-- Alors, je ne vous quitte plus.

-- Monsieur, dit la jeune femme suppliant et joignant les mains,
monsieur, au nom du Ciel, au nom de l'honneur d'un militaire, au
nom de la courtoisie d'un gentilhomme, eloignez-vous; tenez, voila
minuit qui sonne, c'est l'heure ou l'on m'attend.

-- Madame, dit le jeune homme en s'inclinant, je ne sais rien
refuser a qui me demande ainsi; soyez contente, je m'eloigne.

-- Mais vous ne me suivrez pas, vous ne m'epierez pas?

-- Je rentre chez moi a l'instant.

-- Ah! je le savais bien, que vous etiez un brave jeune homme!"
s'ecria Mme Bonacieux en lui tendant une main et en posant l'autre
sur le marteau d'une petite porte presque perdue dans la muraille.

-- D'Artagnan saisit la main qu'on lui tendait et la baisa
ardemment.

"Ah! j'aimerais mieux ne vous avoir jamais vue, s'ecria d'Artagnan
avec cette brutalite naive que les femmes preferent souvent aux
affeteries de la politesse, parce qu'elle decouvre le fond de la
pensee et qu'elle prouve que le sentiment l'emporte sur la raison.

-- Eh bien, reprit Mme Bonacieux d'une voix presque caressante, et
en serrant la main de d'Artagnan qui n'avait pas abandonne la
sienne; eh bien, je n'en dirai pas autant que vous: ce qui est
perdu pour aujourd'hui n'est pas perdu pour l'avenir. Qui sait, si
lorsque je serai deliee un jour, je ne satisferai pas votre
curiosite?

-- Et faites-vous la meme promesse a mon amour? s'ecria d'Artagnan
au comble de la joie.

-- Oh! de ce cote, je ne veux point m'engager, cela dependra des
sentiments que vous saurez m'inspirer.

-- Ainsi, aujourd'hui, madame...

-- Aujourd'hui, monsieur, je n'en suis encore qu'a la
reconnaissance.

-- Ah! vous etes trop charmante, dit d'Artagnan avec tristesse, et
vous abusez de mon amour.

-- Non, j'use de votre generosite, voila tout. Mais croyez-le
bien, avec certaines gens tout se retrouve.

-- Oh! vous me rendez le plus heureux des hommes. N'oubliez pas
cette soiree, n'oubliez pas cette promesse.

-- Soyez tranquille, en temps et lieu je me souviendrai de tout.
Eh bien, partez donc, partez, au nom du Ciel! On m'attendait a
minuit juste, et je suis en retard.

-- De cinq minutes.

-- Oui; mais dans certaines circonstances, cinq minutes sont cinq
siecles.

-- Quand on aime.

-- Eh bien, qui vous dit que je n'ai pas affaire a un amoureux?

-- C'est un homme qui vous attend? s'ecria d'Artagnan, un homme!

-- Allons, voila la discussion qui va recommencer, fit
Mme Bonacieux avec un demi-sourire qui n'etait pas exempt d'une
certaine teinte d'impatience.

-- Non, non, je m'en vais, je pars; je crois en vous, je veux
avoir tout le merite de mon devouement, ce devouement dut-il etre
une stupidite. Adieu, madame, adieu!"

Et comme s'il ne se fut senti la force de se detacher de la main
qu'il tenait que par une secousse, il s'eloigna tout courant,
tandis que Mme Bonacieux frappait, comme au volet, trois coups
lents et reguliers; puis, arrive a l'angle de la rue, il se
retourna: la porte s'etait ouverte et refermee, la jolie merciere
avait disparu.

D'Artagnan continua son chemin, il avait donne sa parole de ne pas
epier Mme Bonacieux, et sa vie eut-elle dependu de l'endroit ou
elle allait se rendre, ou de la personne qui devait l'accompagner,
d'Artagnan serait rentre chez lui, puisqu'il avait dit qu'il y
rentrait. Cinq minutes apres, il etait dans la rue des Fossoyeurs.

"Pauvre Athos, disait-il, il ne saura pas ce que cela veut dire.
Il se sera endormi en m'attendant, ou il sera retourne chez lui,
et en rentrant il aura appris qu'une femme y etait venue. Une
femme chez Athos! Apres tout, continua d'Artagnan, il y en avait
bien une chez Aramis. Tout cela est fort etrange, et je serais
bien curieux de savoir comment cela finira.

-- Mal, monsieur, mal", repondit une voix que le jeune homme
reconnut pour celle de Planchet; car tout en monologuant tout
haut, a la maniere des gens tres preoccupes, il s'etait engage
dans l'allee au fond de laquelle etait l'escalier qui conduisait a
sa chambre.

"Comment, mal? que veux-tu dire, imbecile? demanda d'Artagnan,
qu'est-il donc arrive?

-- Toutes sortes de malheurs.

-- Lesquels?

-- D'abord M. Athos est arrete.

-- Arrete! Athos! arrete! pourquoi?

-- On l'a trouve chez vous; on l'a pris pour vous.

-- Et par qui a-t-il ete arrete?

-- Par la garde qu'ont ete chercher les hommes noirs que vous avez
mis en fuite.

-- Pourquoi ne s'est-il pas nomme? pourquoi n'a-t-il pas dit qu'il
etait etranger a cette affaire?

-- Il s'en est bien garde, monsieur; il s'est au contraire
approche de moi et m'a dit: "C'est ton maitre qui a besoin de sa
liberte en ce moment, et non pas moi, puisqu'il sait tout et que
je ne sais rien. On le croira arrete, et cela lui donnera du
temps; dans trois jours je dirai qui je suis, et il faudra bien
qu'on me fasse sortir."

-- Bravo, Athos! noble coeur, murmura d'Artagnan, je le reconnais
bien la! Et qu'ont fait les sbires?

-- Quatre l'ont emmene je ne sais ou, a la Bastille ou au For-
l'Eveque; deux sont restes avec les hommes noirs, qui ont fouille
partout et qui ont pris tous les papiers. Enfin les deux derniers,
pendant cette expedition, montaient la garde a la porte; puis,
quand tout a ete fini, ils sont partis, laissant la maison vide et
tout ouvert.

-- Et Porthos et Aramis?

-- Je ne les avais pas trouves, ils ne sont pas venus.

-- Mais ils peuvent venir d'un moment a l'autre, car tu leur as
fait dire que je les attendais?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien, ne bouge pas d'ici; s'ils viennent, previens-les de ce
qui m'est arrive, qu'ils m'attendent au cabaret de la Pomme de
Pin; ici il y aurait danger, la maison peut etre espionnee. Je
cours chez M. de Treville pour lui annoncer tout cela, et je les y
rejoins.

-- C'est bien, monsieur, dit Planchet.

-- Mais tu resteras, tu n'auras pas peur! dit d'Artagnan en
revenant sur ses pas pour recommander le courage a son laquais.

-- Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous ne me connaissez
pas encore; je suis brave quand je m'y mets, allez; c'est le tout
de m'y mettre; d'ailleurs je suis Picard.

-- Alors, c'est convenu, dit d'Artagnan, tu te fais tuer plutot
que de quitter ton poste.

-- Oui, monsieur, et il n'y a rien que je ne fasse pour prouver a
monsieur que je lui suis attache."

"Bon, dit en lui-meme d'Artagnan, il parait que la methode que
j'ai employee a l'egard de ce garcon est decidement la bonne: j'en
userai dans l'occasion."

Et de toute la vitesse de ses jambes, deja quelque peu fatiguees
cependant par les courses de la journee, d'Artagnan se dirigea
vers la rue du Colombier.

M. de Treville n'etait point a son hotel; sa compagnie etait de
garde au Louvre; il etait au Louvre avec sa compagnie.

Il fallait arriver jusqu'a M. de Treville; il etait important
qu'il fut prevenu de ce qui se passait. D'Artagnan resolut
d'essayer d'entrer au Louvre. Son costume de garde dans la
compagnie de M. des Essarts lui devait etre un passeport.

Il descendit donc la rue des Petits-Augustins, et remonta le quai
pour prendre le Pont-Neuf. Il avait eu un instant l'idee de passer
le bac; mais en arrivant au bord de l'eau, il avait machinalement
introduit sa main dans sa poche et s'etait apercu qu'il n'avait
pas de quoi payer le passeur.

Comme il arrivait a la hauteur de la rue Guenegaud, il vit
deboucher de la rue Dauphine un groupe compose de deux personnes
et dont l'allure le frappa.

Les deux personnes qui composaient le groupe etaient: l'un, un
homme; l'autre, une femme.

La femme avait la tournure de Mme Bonacieux, et l'homme
ressemblait a s'y meprendre a Aramis.

En outre, la femme avait cette mante noire que d'Artagnan voyait
encore se dessiner sur le volet de la rue de Vaugirard et sur la
porte de la rue de La Harpe.

De plus, l'homme portait l'uniforme des mousquetaires.

Le capuchon de la femme etait rabattu, l'homme tenait son mouchoir
sur son visage; tous deux, cette double precaution l'indiquait,
tous deux avaient donc interet a n'etre point reconnus.

Ils prirent le pont: c'etait le chemin de d'Artagnan, puisque
d'Artagnan se rendait au Louvre; d'Artagnan les suivit.

D'Artagnan n'avait pas fait vingt pas, qu'il fut convaincu que
cette femme, c'etait Mme Bonacieux, et que cet homme, c'etait
Aramis.

Il sentit a l'instant meme tous les soupcons de la jalousie qui
s'agitaient dans son coeur.

Il etait doublement trahi et par son ami et par celle qu'il aimait
deja comme une maitresse. Mme Bonacieux lui avait jure ses grands
dieux qu'elle ne connaissait pas Aramis, et un quart d'heure apres
qu'elle lui avait fait ce serment, il la retrouvait au bras
d'Aramis.

D'Artagnan ne reflechit pas seulement qu'il connaissait la jolie
merciere depuis trois heures seulement, qu'elle ne lui devait rien
qu'un peu de reconnaissance pour l'avoir delivree des hommes noirs
qui voulaient l'enlever, et qu'elle ne lui avait rien promis. Il
se regarda comme un amant outrage, trahi, bafoue; le sang et la
colere lui monterent au visage, il resolut de tout eclaircir.

La jeune femme et le jeune homme s'etaient apercus qu'ils etaient
suivis, et ils avaient double le pas. D'Artagnan prit sa course,
les depassa, puis revint sur eux au moment ou ils se trouvaient
devant la Samaritaine, eclairee par un reverbere qui projetait sa
lueur sur toute cette partie du pont.

D'Artagnan s'arreta devant eux, et ils s'arreterent devant lui.

"Que voulez-vous, monsieur? demanda le mousquetaire en reculant
d'un pas et avec un accent etranger qui prouvait a d'Artagnan
qu'il s'etait trompe dans une partie de ses conjectures.

-- Ce n'est pas Aramis! s'ecria-t-il.

-- Non, monsieur, ce n'est point Aramis, et a votre exclamation je
vois que vous m'avez pris pour un autre, et je vous pardonne.

-- Vous me pardonnez! s'ecria d'Artagnan.

-- Oui, repondit l'inconnu. Laissez-moi donc passer, puisque ce
n'est pas a moi que vous avez affaire.

-- Vous avez raison, monsieur, dit d'Artagnan, ce n'est pas a vous
que j'ai affaire, c'est a madame.

-- A madame! vous ne la connaissez pas, dit l'etranger.

-- Vous vous trompez, monsieur, je la connais.

-- Ah! fit Mme Bonacieux d'un ton de reproche, ah monsieur!
j'avais votre parole de militaire et votre foi de gentilhomme;
j'esperais pouvoir compter dessus.

-- Et moi, madame, dit d'Artagnan embarrasse, vous m'aviez
promis...

-- Prenez mon bras, madame, dit l'etranger, et continuons notre
chemin."

Cependant d'Artagnan, etourdi, atterre, aneanti par tout ce qui
lui arrivait, restait debout et les bras croises devant le
mousquetaire et Mme Bonacieux.

Le mousquetaire fit deux pas en avant et ecarta d'Artagnan avec la
main.

D'Artagnan fit un bond en arriere et tira son epee.

En meme temps et avec la rapidite de l'eclair, l'inconnu tira la
sienne.

"Au nom du Ciel, Milord! s'ecria Mme Bonacieux en se jetant entre
les combattants et prenant les epees a pleines mains.

-- Milord! s'ecria d'Artagnan illumine d'une idee subite, Milord!
pardon, monsieur; mais est-ce que vous seriez...

-- Milord duc de Buckingham, dit Mme Bonacieux a demi-voix; et
maintenant vous pouvez nous perdre tous.

-- Milord, madame, pardon, cent fois pardon; mais je l'aimais,
Milord, et j'etais jaloux; vous savez ce que c'est que d'aimer,
Milord; pardonnez-moi, et dites-moi comment je puis me faire tuer
pour Votre Grace.

-- Vous etes un brave jeune homme, dit Buckingham en tendant a
d'Artagnan une main que celui-ci serra respectueusement; vous
m'offrez vos services, je les accepte; suivez-nous a vingt pas
jusqu'au Louvre; et si quelqu'un nous epie, tuez-le!"

D'Artagnan mit son epee nue sous son bras, laissa prendre a
Mme Bonacieux et au duc vingt pas d'avance et les suivit, pret a
executer a la lettre les instructions du noble et elegant ministre
de Charles Ier.

Mais heureusement le jeune seide n'eut aucune occasion de donner
au duc cette preuve de son devouement, et la jeune femme et le
beau mousquetaire rentrerent au Louvre par le guichet de l'Echelle
sans avoir ete inquietes...

Quant a d'Artagnan, il se rendit aussitot au cabaret de la Pomme
de Pin, ou il trouva Porthos et Aramis qui l'attendaient.

Mais, sans leur donner d'autre explication sur le derangement
qu'il leur avait cause, il leur dit qu'il avait termine seul
l'affaire pour laquelle il avait cru un instant avoir besoin de
leur intervention. Et maintenant, emportes que nous sommes par
notre recit, laissons nos trois amis rentrer chacun chez soi, et
suivons, dans les detours du Louvre, le duc de Buckingham et son
guide.


CHAPITRE XII
GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM

Madame Bonacieux et le duc entrerent au Louvre sans difficulte;
Mme Bonacieux etait connue pour appartenir a la reine; le duc
portait l'uniforme des mousquetaires de M. de Treville, qui, comme
nous l'avons dit, etait de garde ce soir-la. D'ailleurs Germain
etait dans les interets de la reine, et si quelque chose arrivait,
Mme Bonacieux serait accusee d'avoir introduit son amant au
Louvre, voila tout; elle prenait sur elle le crime: sa reputation
etait perdue, il est vrai, mais de quelle valeur etait dans le
monde la reputation d'une petite merciere?

Une fois entres dans l'interieur de la cour, le duc et la jeune
femme suivirent le pied de la muraille pendant l'espace d'environ
vingt-cinq pas; cet espace parcouru, Mme Bonacieux poussa une
petite porte de service, ouverte le jour, mais ordinairement
fermee la nuit; la porte ceda; tous deux entrerent et se
trouverent dans l'obscurite, mais Mme Bonacieux connaissait tous
les tours et detours de cette partie du Louvre, destinee aux gens
de la suite. Elle referma les portes derriere elle, prit le duc
par la main, fit quelques pas en tatonnant, saisit une rampe,
toucha du pied un degre, et commenca de monter un escalier: le duc
compta deux etages. Alors elle prit a droite, suivit un long
corridor, redescendit un etage, fit quelques pas encore,
introduisit une clef dans une serrure, ouvrit une porte et poussa
le duc dans un appartement eclaire seulement par une lampe de
nuit, en disant: "Restez ici, Milord duc, on va venir." Puis elle
sortit par la meme porte, qu'elle ferma a la clef, de sorte que le
duc se trouva litteralement prisonnier.

Cependant, tout isole qu'il se trouvait, il faut le dire, le duc
de Buckingham n'eprouva pas un instant de crainte; un des cotes
saillants de son caractere etait la recherche de l'aventure et
l'amour du romanesque. Brave, hardi, entreprenant, ce n'etait pas
la premiere fois qu'il risquait sa vie dans de pareilles
tentatives; il avait appris que ce pretendu message d'Anne
d'Autriche, sur la foi duquel il etait venu a Paris, etait un
piege, et au lieu de regagner l'Angleterre, il avait, abusant de
la position qu'on lui avait faite, declare a la reine qu'il ne
partirait pas sans l'avoir vue. La reine avait positivement refuse
d'abord, puis enfin elle avait craint que le duc, exaspere, ne fit
quelque folie. Deja elle etait decidee a le recevoir et a le
supplier de partir aussitot, lorsque, le soir meme de cette
decision, Mme Bonacieux, qui etait chargee d'aller chercher le duc
et de le conduire au Louvre, fut enlevee. Pendant deux jours on
ignora completement ce qu'elle etait devenue, et tout resta en
suspens. Mais une fois libre, une fois remise en rapport avec La
Porte, les choses avaient repris leur cours, et elle venait
d'accomplir la perilleuse entreprise que, sans son arrestation,
elle eut executee trois jours plus tot.

Buckingham, reste seul, s'approcha d'une glace. Cet habit de
mousquetaire lui allait a merveille.

A trente-cinq ans qu'il avait alors, il passait a juste titre pour
le plus beau gentilhomme et pour le plus elegant cavalier de
France et d'Angleterre.

Favori de deux rois, riche a millions, tout-puissant dans un
royaume qu'il bouleversait a sa fantaisie et calmait a son
caprice, Georges Villiers, duc de Buckingham, avait entrepris une
de ces existences fabuleuses qui restent dans le cours des siecles
comme un etonnement pour la posterite.

Aussi, sur de lui-meme, convaincu de sa puissance, certain que les
lois qui regissent les autres hommes ne pouvaient l'atteindre,
allait-il droit au but qu'il s'etait fixe, ce but fut-il si eleve
et si eblouissant que c'eut ete folie pour un autre que de
l'envisager seulement. C'est ainsi qu'il etait arrive a
s'approcher plusieurs fois de la belle et fiere Anne d'Autriche et
a s'en faire aimer, a force d'eblouissement.

Georges Villiers se placa donc devant une glace, comme nous
l'avons dit, rendit a sa belle chevelure blonde les ondulations
que le poids de son chapeau lui avait fait perdre, retroussa sa
moustache, et le coeur tout gonfle de joie, heureux et fier de
toucher au moment qu'il avait si longtemps desire, se sourit a
lui-meme d'orgueil et d'espoir.

En ce moment, une porte cachee dans la tapisserie s'ouvrit et une
femme apparut. Buckingham vit cette apparition dans la glace; il
jeta un cri, c'etait la reine!

Anne d'Autriche avait alors vingt-six ou vingt-sept ans, c'est-a-
dire qu'elle se trouvait dans tout l'eclat de sa beaute.

Sa demarche etait celle d'une reine ou d'une deesse; ses yeux, qui
jetaient des reflets d'emeraude, etaient parfaitement beaux, et
tout a la fois pleins de douceur et de majeste.

Sa bouche etait petite et vermeille, et quoique sa levre
inferieure, comme celle des princes de la maison d'Autriche,
avancat legerement sur l'autre, elle etait eminemment gracieuse
dans le sourire, mais aussi profondement dedaigneuse dans le
mepris.

Sa peau etait citee pour sa douceur et son veloute, sa main et ses
bras etaient d'une beaute surprenante, et tous les poetes du temps
les chantaient comme incomparables.

Enfin ses cheveux, qui, de blonds qu'ils etaient dans sa jeunesse,
etaient devenus chatains, et qu'elle portait frises tres clair et
avec beaucoup de poudre, encadraient admirablement son visage,
auquel le censeur le plus rigide n'eut pu souhaiter qu'un peu
moins de rouge, et le statuaire le plus exigeant qu'un peu plus de
finesse dans le nez.

Buckingham resta un instant ebloui; jamais Anne d'Autriche ne lui
etait apparue aussi belle, au milieu des bals, des fetes, des
carrousels, qu'elle lui apparut en ce moment, vetue d'une simple
robe de satin blanc et accompagnee de dona Estefania, la seule de
ses femmes espagnoles qui n'eut pas ete chassee par la jalousie du
roi et par les persecutions de Richelieu.

Anne d'Autriche fit deux pas en avant; Buckingham se precipita a
ses genoux, et avant que la reine eut pu l'en empecher, il baisa
le bas de sa robe.

"Duc, vous savez deja que ce n'est pas moi qui vous ai fait
ecrire.

-- Oh! oui, madame, oui, Votre Majeste, s'ecria le duc; je sais
que j'ai ete un fou, un insense de croire que la neige
s'animerait, que le marbre s'echaufferait; mais, que voulez-vous,
quand on aime, on croit facilement a l'amour; d'ailleurs je n'ai
pas tout perdu a ce voyage, puisque je vous vois.

-- Oui, repondit Anne, mais vous savez pourquoi et comment je vous
vois, Milord. Je vous vois par pitie pour vous-meme; je vous vois
parce qu'insensible a toutes mes peines, vous vous etes obstine a
rester dans une ville ou, en restant, vous courez risque de la vie
et me faites courir risque de mon honneur; je vous vois pour vous
dire que tout nous separe, les profondeurs de la mer, l'inimitie
des royaumes, la saintete des serments. Il est sacrilege de lutter
contre tant de choses, Milord. Je vous vois enfin pour vous dire
qu'il ne faut plus nous voir.

-- Parlez, madame; parlez, reine, dit Buckingham; la douceur de
votre voix couvre la durete de vos paroles. Vous parlez de
sacrilege! mais le sacrilege est dans la separation des coeurs que
Dieu avait formes l'un pour l'autre.

-- Milord, s'ecria la reine, vous oubliez que je ne vous ai jamais
dit que je vous aimais.

-- Mais vous ne m'avez jamais dit non plus que vous ne m'aimiez
point; et vraiment, me dire de semblables paroles, ce serait de la
part de Votre Majeste une trop grande ingratitude. Car, dites-moi,
ou trouvez-vous un amour pareil au mien, un amour que ni le temps,
ni l'absence, ni le desespoir ne peuvent eteindre; un amour qui se
contente d'un ruban egare, d'un regard perdu, d'une parole
echappee?

"Il y a trois ans, madame, que je vous ai vue pour la premiere
fois, et depuis trois ans je vous aime ainsi.

"Voulez-vous que je vous dise comment vous etiez vetue la premiere
fois que je vous vis? voulez-vous que je detaille chacun des
ornements de votre toilette? Tenez, je vous vois encore: vous
etiez assise sur des carreaux, a la mode d'Espagne; vous aviez une
robe de satin vert avec des broderies d'or et d'argent; des
manches pendantes et renouees sur vos beaux bras, sur ces bras
admirables, avec de gros diamants; vous aviez une fraise fermee,
un petit bonnet sur votre tete, de la couleur de votre robe, et
sur ce bonnet une plume de heron.

"Oh! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que
vous etiez alors; je les rouvre, et je vous vois telle que vous
etes maintenant, c'est-a-dire cent fois plus belle encore!

-- Quelle folie! murmura Anne d'Autriche, qui n'avait pas le
courage d'en vouloir au duc d'avoir si bien conserve son portrait
dans son coeur; quelle folie de nourrir une passion inutile avec
de pareils souvenirs!

-- Et avec quoi voulez-vous donc que je vive? je n'ai que des
souvenirs, moi. C'est mon bonheur, mon tresor, mon esperance.
Chaque fois que je vous vois, c'est un diamant de plus que je
renferme dans l'ecrin de mon coeur. Celui-ci est le quatrieme que
vous laissez tomber et que je ramasse; car en trois ans, madame,
je ne vous ai vue que quatre fois: cette premiere que je viens de
vous dire, la seconde chez Mme de Chevreuse, la troisieme dans les
jardins d'Amiens.

-- Duc, dit la reine en rougissant, ne parlez pas de cette soiree.

-- Oh! parlons-en, au contraire, madame, parlons-en: c'est la
soiree heureuse et rayonnante de ma vie. Vous rappelez-vous la
belle nuit qu'il faisait? Comme l'air etait doux et parfume, comme
le ciel etait bleu et tout emaille d'etoiles! Ah! cette fois,
madame, j'avais pu etre un instant seul avec vous; cette fois,
vous etiez prete a tout me dire, l'isolement de votre vie, les
chagrins de votre coeur. Vous etiez appuyee a mon bras, tenez, a
celui-ci. Je sentais, en inclinant ma tete a votre cote, vos beaux
cheveux effleurer mon visage, et chaque fois qu'ils l'effleuraient
je frissonnais de la tete aux pieds. Oh! reine, reine! oh! vous ne
savez pas tout ce qu'il y a de felicites du ciel, de joies du
paradis enfermees dans un moment pareil. Tenez, mes biens, ma
fortune, ma gloire, tout ce qu'il me reste de jours a vivre, pour
un pareil instant et pour une semblable nuit! car cette nuit-la,
madame, cette nuit-la vous m'aimiez, je vous le jure.

-- Milord, il est possible, oui, que l'influence du lieu, que le
charme de cette belle soiree, que la fascination de votre regard,
que ces mille circonstances enfin qui se reunissent parfois pour
perdre une femme se soient groupees autour de moi dans cette
fatale soiree; mais vous l'avez vu, Milord, la reine est venue au
secours de la femme qui faiblissait: au premier mot que vous avez
ose dire, a la premiere hardiesse a laquelle j'ai eu a repondre,
j'ai appele.

-- Oh! oui, oui, cela est vrai, et un autre amour que le mien
aurait succombe a cette epreuve; mais mon amour, a moi, en est
sorti plus ardent et plus eternel. Vous avez cru me fuir en
revenant a Paris, vous avez cru que je n'oserais quitter le tresor
sur lequel mon maitre m'avait charge de veiller. Ah! que
m'importent a moi tous les tresors du monde et tous les rois de la
terre! Huit jours apres, j'etais de retour, madame. Cette fois,
vous n'avez rien eu a me dire: j'avais risque ma faveur, ma vie,
pour vous voir une seconde, je n'ai pas meme touche votre main, et
vous m'avez pardonne en me voyant si soumis et si repentant.

-- Oui, mais la calomnie s'est emparee de toutes ces folies dans
lesquelles je n'etais pour rien, vous le savez bien, Milord. Le
roi, excite par M. le cardinal, a fait un eclat terrible:
Mme de Vernet a ete chassee, Putange exile, Mme de Chevreuse est
tombee en defaveur, et lorsque vous avez voulu revenir comme
ambassadeur en France, le roi lui-meme, souvenez-vous-en, Milord,
le roi lui-meme s'y est oppose.

-- Oui, et la France va payer d'une guerre le refus de son roi. Je
ne puis plus vous voir, madame; eh bien, je veux chaque jour que
vous entendiez parler de moi.

"Quel but pensez-vous qu'aient eu cette expedition de Re et cette
ligue avec les protestants de La Rochelle que je projette? Le
plaisir de vous voir!

"Je n'ai pas l'espoir de penetrer a main armee jusqu'a Paris, je
le sais bien: mais cette guerre pourra amener une paix, cette paix
necessitera un negociateur, ce negociateur ce sera moi. On n'osera
plus me refuser alors, et je reviendrai a Paris, et je vous
reverrai, et je serai heureux un instant. Des milliers d'hommes,
il est vrai, auront paye mon bonheur de leur vie; mais que
m'importera, a moi, pourvu que je vous revoie! Tout cela est peut-
etre bien fou, peut-etre bien insense; mais, dites-moi, quelle
femme a un amant plus amoureux? quelle reine a eu un serviteur
plus ardent?

-- Milord, Milord, vous invoquez pour votre defense des choses qui
vous accusent encore; Milord, toutes ces preuves d'amour que vous
voulez me donner sont presque des crimes.

-- Parce que vous ne m'aimez pas, madame: si vous m'aimiez, vous
verriez tout cela autrement, si vous m'aimiez, oh! mais, si vous
m'aimiez, ce serait trop de bonheur et je deviendrais fou. Ah!
Mme de Chevreuse dont vous parliez tout a l'heure,
Mme de Chevreuse a ete moins cruelle que vous; Holland l'a aimee,
et elle a repondu a son amour.

-- Mme de Chevreuse n'etait pas reine, murmura Anne d'Autriche,
vaincue malgre elle par l'expression d'un amour si profond.

-- Vous m'aimeriez donc si vous ne l'etiez pas, vous, madame,
dites, vous m'aimeriez donc? Je puis donc croire que c'est la
dignite seule de votre rang qui vous fait cruelle pour moi; je
puis donc croire que si vous eussiez ete Mme de Chevreuse, le
pauvre Buckingham aurait pu esperer? Merci de ces douces paroles,
o ma belle Majeste, cent fois merci.

-- Ah! Milord, vous avez mal entendu, mal interprete; je n'ai pas
voulu dire...

-- Silence! Silence! dit le duc, si je suis heureux d'une erreur,
n'ayez pas la cruaute de me l'enlever. Vous l'avez dit vous-meme,
on m'a attire dans un piege, j'y laisserai ma vie peut-etre, car,
tenez, c'est etrange, depuis quelque temps j'ai des pressentiments
que je vais mourir." Et le duc sourit d'un sourire triste et
charmant a la fois.

"Oh! mon Dieu! s'ecria Anne d'Autriche avec un accent d'effroi qui
prouvait quel interet plus grand qu'elle ne le voulait dire elle
prenait au duc.

-- Je ne vous dis point cela pour vous effrayer, madame, non;
c'est meme ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me
preoccupe point de pareils reves. Mais ce mot que vous venez de
dire, cette esperance que vous m'avez presque donnee, aura tout
paye, fut-ce meme ma vie.

-- Eh bien, dit Anne d'Autriche, moi aussi, duc, moi, j'ai des
pressentiments, moi aussi j'ai des reves. J'ai songe que je vous
voyais couche sanglant, frappe d'une blessure.

-- Au cote gauche, n'est-ce pas, avec un couteau? interrompit
Buckingham.

-- Oui, c'est cela, Milord, c'est cela, au cote gauche avec un
couteau. Qui a pu vous dire que j'avais fait ce reve? Je ne l'ai
confie qu'a Dieu, et encore dans mes prieres.

-- Je n'en veux pas davantage, et vous m'aimez, madame, c'est
bien.

-- Je vous aime, moi?

-- Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les memes reves qu'a moi, si
vous ne m'aimiez pas? Aurions-nous les memes pressentiments, si
nos deux existences ne se touchaient pas par le coeur? Vous
m'aimez, o reine, et vous me pleurerez?

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'ecria Anne d'Autriche, c'est plus que
je n'en puis supporter. Tenez, duc, au nom du Ciel, partez,
retirez-vous; je ne sais si je vous aime, ou si je ne vous aime
pas; mais ce que je sais, c'est que je ne serai point parjure.
Prenez donc pitie de moi, et partez. Oh! si vous etes frappe en
France, si vous mourez en France, si je pouvais supposer que votre
amour pour moi fut cause de votre mort, je ne me consolerais
jamais, j'en deviendrais folle. Partez donc, partez, je vous en
supplie.

-- Oh! que vous etes belle ainsi! Oh! que je vous aime! dit
Buckingham.

-- Partez! partez! je vous en supplie, et revenez plus tard;
revenez comme ambassadeur, revenez comme ministre, revenez entoure
de gardes qui vous defendront, de serviteurs qui veilleront sur
vous, et alors je ne craindrai plus pour vos jours, et j'aurai du
bonheur a vous revoir.

-- Oh! est-ce bien vrai ce que vous me dites?

-- Oui...

-- Eh bien, un gage de votre indulgence, un objet qui vienne de
vous et qui me rappelle que je n'ai point fait un reve; quelque
chose que vous ayez porte et que je puisse porter a mon tour, une
bague, un collier, une chaine.

-- Et partirez-vous, partirez-vous, si je vous donne ce que vous
me demandez?

-- Oui.

-- A l'instant meme?

-- Oui.

-- Vous quitterez la France, vous retournerez en Angleterre?

-- Oui, je vous le jure!

-- Attendez, alors, attendez."

Et Anne d'Autriche rentra dans son appartement et en sortit
presque aussitot, tenant a la main un petit coffret en bois de
rose a son chiffre, tout incruste d'or.

"Tenez, Milord duc, tenez, dit-elle, gardez cela en memoire de
moi."

Buckingham prit le coffret et tomba une seconde fois a genoux.

"Vous m'avez promis de partir, dit la reine.

-- Et je tiens ma parole. Votre main, votre main, madame, et je
pars."

Anne d'Autriche tendit sa main en fermant les yeux et en
s'appuyant de l'autre sur Estefania, car elle sentait que les
forces allaient lui manquer.

Buckingham appuya avec passion ses levres sur cette belle main,
puis se relevant:

"Avant six mois, dit-il, si je ne suis pas mort, je vous aurai
revue, madame, dusse-je bouleverser le monde pour cela."

Et, fidele a la promesse qu'il avait faite, il s'elanca hors de
l'appartement.

Dans le corridor, il rencontra Mme Bonacieux qui l'attendait, et
qui, avec les memes precautions et le meme bonheur, le reconduisit
hors du Louvre.


CHAPITRE XIII
MONSIEUR BONACIEUX

Il y avait dans tout cela, comme on a pu le remarquer, un
personnage dont, malgre sa position precaire, on n'avait paru
s'inquieter que fort mediocrement; ce personnage etait
M. Bonacieux, respectable martyr des intrigues politiques et
amoureuses qui s'enchevetraient si bien les unes aux autres, dans
cette epoque a la fois si chevaleresque et si galante.

Heureusement -- le lecteur se le rappelle ou ne se le rappelle
pas -- heureusement que nous avons promis de ne pas le perdre de
vue.

Les estafiers qui l'avaient arrete le conduisirent droit a la
Bastille, ou on le fit passer tout tremblant devant un peloton de
soldats qui chargeaient leurs mousquets.

De la, introduit dans une galerie demi-souterraine, il fut, de la
part de ceux qui l'avaient amene, l'objet des plus grossieres
injures et des plus farouches traitements. Les sbires voyaient
qu'ils n'avaient pas affaire a un gentilhomme, et ils le
traitaient en veritable croquant.

Au bout d'une demi-heure a peu pres, un greffier vint mettre fin a
ses tortures, mais non pas a ses inquietudes, en donnant l'ordre
de conduire M. Bonacieux dans la chambre des interrogatoires.
Ordinairement on interrogeait les prisonniers chez eux, mais avec
M. Bonacieux on n'y faisait pas tant de facons.

Deux gardes s'emparerent du mercier, lui firent traverser une
cour, le firent entrer dans un corridor ou il y avait trois
sentinelles, ouvrirent une porte et le pousserent dans une chambre
basse, ou il n'y avait pour tous meubles qu'une table, une chaise
et un commissaire. Le commissaire etait assis sur la chaise et
occupe a ecrire sur la table.

Les deux gardes conduisirent le prisonnier devant la table et, sur
un signe du commissaire, s'eloignerent hors de la portee de la
voix.

Le commissaire, qui jusque-la avait tenu sa tete baissee sur ses
papiers, la releva pour voir a qui il avait affaire. Ce
commissaire etait un homme a la mine rebarbative, au nez pointu,
aux pommettes jaunes et saillantes, aux yeux petits mais
investigateurs et vifs, a la physionomie tenant a la fois de la
fouine et du renard. Sa tete, supportee par un cou long et mobile,
sortait de sa large robe noire en se balancant avec un mouvement a
peu pres pareil a celui de la tortue tirant sa tete hors de sa
carapace.

Il commenca par demander a M. Bonacieux ses nom et prenoms, son
age, son etat et son domicile.

L'accuse repondit qu'il s'appelait Jacques-Michel Bonacieux, qu'il
etait age de cinquante et un ans, mercier retire et qu'il
demeurait rue des Fossoyeurs, n deg. 11.

Le commissaire alors, au lieu de continuer a l'interroger, lui fit
un grand discours sur le danger qu'il y a pour un bourgeois obscur
a se meler des choses publiques.

Il compliqua cet exorde d'une exposition dans laquelle il raconta
la puissance et les actes de M. le cardinal, ce ministre
incomparable, ce vainqueur des ministres passes, cet exemple des
ministres a venir: actes et puissance que nul ne contrecarrait
impunement.

Apres cette deuxieme partie de son discours, fixant son regard
d'epervier sur le pauvre Bonacieux, il l'invita a reflechir a la
gravite de sa situation.

Les reflexions du mercier etaient toutes faites: il donnait au
diable l'instant ou M. de La Porte avait eu l'idee de le marier
avec sa filleule, et l'instant surtout ou cette filleule avait ete
recue dame de la lingerie chez la reine.

Le fond du caractere de maitre Bonacieux etait un profond egoisme
mele a une avarice sordide, le tout assaisonne d'une poltronnerie
extreme. L'amour que lui avait inspire sa jeune femme, etant un
sentiment tout secondaire, ne pouvait lutter avec les sentiments
primitifs que nous venons d'enumerer.

Bonacieux reflechit, en effet, sur ce qu'on venait de lui dire.

"Mais, monsieur le commissaire, dit-il timidement, croyez bien que
je connais et que j'apprecie plus que personne le merite de
l'incomparable Eminence par laquelle nous avons l'honneur d'etre
gouvernes.

-- Vraiment? demanda le commissaire d'un air de doute; mais s'il
en etait veritablement ainsi, comment seriez-vous a la Bastille?

-- Comment j'y suis, ou plutot pourquoi j'y suis, repliqua
M. Bonacieux, voila ce qu'il m'est parfaitement impossible de vous
dire, vu que je l'ignore moi-meme; mais, a coup sur, ce n'est pas
pour avoir desoblige, sciemment du moins, M. le cardinal.

-- Il faut cependant que vous ayez commis un crime, puisque vous
etes ici accuse de haute trahison.

-- De haute trahison! s'ecria Bonacieux epouvante, de haute
trahison! et comment voulez-vous qu'un pauvre mercier qui deteste
les huguenots et qui abhorre les Espagnols soit accuse de haute
trahison? Reflechissez, monsieur, la chose est materiellement
impossible.

-- Monsieur Bonacieux, dit le commissaire en regardant l'accuse
comme si ses petits yeux avaient la faculte de lire jusqu'au plus
profond des coeurs, monsieur Bonacieux, vous avez une femme?

-- Oui, monsieur, repondit le mercier tout tremblant, sentant que
c'etait la ou les affaires allaient s'embrouiller; c'est-a-dire,
j'en avais une.

-- Comment? vous en aviez une! qu'en avez-vous fait, si vous ne
l'avez plus?

-- On me l'a enlevee, monsieur.

-- On vous l'a enlevee? dit le commissaire. Ah!"

Bonacieux sentit a ce "ah!" que l'affaire s'embrouillait de plus
en plus.

"On vous l'a enlevee! reprit le commissaire, et savez-vous quel
est l'homme qui a commis ce rapt?

-- Je crois le connaitre.

-- Quel est-il?

-- Songez que je n'affirme rien, monsieur le commissaire, et que
je soupconne seulement.

-- Qui soupconnez-vous? Voyons, repondez franchement."

M. Bonacieux etait dans la plus grande perplexite: devait-il tout
nier ou tout dire? En niant tout, on pouvait croire qu'il en
savait trop long pour avouer; en disant tout, il faisait preuve de
bonne volonte. Il se decida donc a tout dire.

"Je soupconne, dit-il, un grand brun, de haute mine, lequel a tout
a fait l'air d'un grand seigneur; il nous a suivis plusieurs fois,
a ce qu'il m'a semble, quand j'attendais ma femme devant le
guichet du Louvre pour la ramener chez moi."

Le commissaire parut eprouver quelque inquietude.

"Et son nom? dit-il.

-- Oh! quant a son nom, je n'en sais rien, mais si je le rencontre
jamais, je le reconnaitrai a l'instant meme, je vous en reponds,
fut-il entre mille personnes."

Le front du commissaire se rembrunit.

"Vous le reconnaitriez entre mille, dites-vous? continua-t-il...

-- C'est-a-dire, reprit Bonacieux, qui vit qu'il avait fait fausse
route, c'est-a-dire...

-- Vous avez repondu que vous le reconnaitriez, dit le
commissaire; c'est bien, en voici assez pour aujourd'hui; il faut,
avant que nous allions plus loin, que quelqu'un soit prevenu que
vous connaissez le ravisseur de votre femme.

-- Mais je ne vous ai pas dit que je le connaissais! s'ecria
Bonacieux au desespoir. Je vous ai dit au contraire...

-- Emmenez le prisonnier, dit le commissaire aux deux gardes.

-- Et ou faut-il le conduire? demanda le greffier.

-- Dans un cachot.

-- Dans lequel?

-- Oh! mon Dieu, dans le premier venu, pourvu qu'il ferme bien",
repondit le commissaire avec une indifference qui penetra
d'horreur le pauvre Bonacieux.

"Helas! helas! se dit-il, le malheur est sur ma tete; ma femme
aura commis quelque crime effroyable; on me croit son complice, et
l'on me punira avec elle: elle en aura parle, elle aura avoue
qu'elle m'avait tout dit; une femme, c'est si faible! Un cachot,
le premier venu! c'est cela! une nuit est bientot passee; et
demain, a la roue, a la potence! Oh! mon Dieu! mon Dieu! ayez
pitie de moi!"

Sans ecouter le moins du monde les lamentations de maitre
Bonacieux, lamentations auxquelles d'ailleurs ils devaient etre
habitues, les deux gardes prirent le prisonnier par un bras, et
l'emmenerent, tandis que le commissaire ecrivait en hate une
lettre que son greffier attendait.

Bonacieux ne ferma pas l'oeil, non pas que son cachot fut par trop
desagreable, mais parce que ses inquietudes etaient trop grandes.
Il resta toute la nuit sur son escabeau, tressaillant au moindre
bruit; et quand les premiers rayons du jour se glisserent dans sa
chambre, l'aurore lui parut avoir pris des teintes funebres.

Tout a coup, il entendit tirer les verrous, et il fit un
soubresaut terrible. Il croyait qu'on venait le chercher pour le
conduire a l'echafaud; aussi, lorsqu'il vit purement et simplement
paraitre, au lieu de l'executeur qu'il attendait, son commissaire
et son greffier de la veille, il fut tout pres de leur sauter au
cou.

"Votre affaire s'est fort compliquee depuis hier au soir, mon
brave homme, lui dit le commissaire, et je vous conseille de dire
toute la verite; car votre repentir peut seul conjurer la colere
du cardinal.

-- Mais je suis pret a tout dire, s'ecria Bonacieux, du moins tout
ce que je sais. Interrogez, je vous prie.

-- Ou est votre femme, d'abord?

-- Mais puisque je vous ai dit qu'on me l'avait enlevee.

-- Oui, mais depuis hier cinq heures de l'apres-midi, grace a
vous, elle s'est echappee.

-- Ma femme s'est echappee! s'ecria Bonacieux. Oh! la malheureuse!
monsieur, si elle s'est echappee, ce n'est pas ma faute, je vous
le jure.

-- Qu'alliez-vous donc alors faire chez M. d'Artagnan votre
voisin, avec lequel vous avez eu une longue conference dans la
journee?

-- Ah! oui, monsieur le commissaire, oui, cela est vrai, et
j'avoue que j'ai eu tort. J'ai ete chez M. d'Artagnan.

-- Quel etait le but de cette visite?

-- De le prier de m'aider a retrouver ma femme. Je croyais que
j'avais droit de la reclamer; je me trompais, a ce qu'il parait,
et je vous en demande bien pardon.

-- Et qu'a repondu M. d'Artagnan?

-- M. d'Artagnan m'a promis son aide; mais je me suis bientot
apercu qu'il me trahissait.

-- Vous en imposez a la justice! M. d'Artagnan a fait un pacte
avec vous, et en vertu de ce pacte il a mis en fuite les hommes de
police qui avaient arrete votre femme, et l'a soustraite a toutes
les recherches.

-- M. d'Artagnan a enleve ma femme! Ah ca, mais que me dites-vous
la?

-- Heureusement M. d'Artagnan est entre nos mains, et vous allez
lui etre confronte.

-- Ah! ma foi, je ne demande pas mieux, s'ecria Bonacieux; je ne
serais pas fache de voir une figure de connaissance.

-- Faites entrer M. d'Artagnan", dit le commissaire aux deux
gardes.

Les deux gardes firent entrer Athos.

"Monsieur d'Artagnan, dit le commissaire en s'adressant a Athos,
declarez ce qui s'est passe entre vous et monsieur.

-- Mais! s'ecria Bonacieux, ce n'est pas M. d'Artagnan que vous me
montrez la!

-- Comment! ce n'est pas M. d'Artagnan? s'ecria le commissaire.

-- Pas le moins du monde, repondit Bonacieux.

-- Comment se nomme monsieur? demanda le commissaire.

-- Je ne puis vous le dire, je ne le connais pas.

-- Comment! vous ne le connaissez pas?

-- Non.

-- Vous ne l'avez jamais vu?

-- Si fait; mais je ne sais comment il s'appelle.

-- Votre nom? demanda le commissaire.

-- Athos, repondit le mousquetaire.

-- Mais ce n'est pas un nom d'homme, ca, c'est un nom de montagne!
s'ecria le pauvre interrogateur qui commencait a perdre la tete.

-- C'est mon nom, dit tranquillement Athos.

-- Mais vous avez dit que vous vous nommiez d'Artagnan.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- C'est-a-dire que c'est a moi qu'on a dit: "Vous etes
M. d'Artagnan?" J'ai repondu: "Vous croyez?" Mes gardes se sont
ecries qu'ils en etaient surs. Je n'ai pas voulu les contrarier.
D'ailleurs je pouvais me tromper.

-- Monsieur, vous insultez a la majeste de la justice.

-- Aucunement, fit tranquillement Athos.

-- Vous etes M. d'Artagnan.

-- Vous voyez bien que vous me le dites encore.

-- Mais, s'ecria a son tour M. Bonacieux, je vous dis, monsieur le
commissaire, qu'il n'y a pas un instant de doute a avoir.
M. d'Artagnan est mon hote, et par consequent, quoiqu'il ne me
paie pas mes loyers, et justement meme a cause de cela, je dois le
connaitre. M. d'Artagnan est un jeune homme de dix-neuf a vingt
ans a peine, et monsieur en a trente au moins. M. d'Artagnan est
dans les gardes de M. des Essarts, et monsieur est dans la
compagnie des mousquetaires de M. de Treville: regardez
l'uniforme, monsieur le commissaire, regardez l'uniforme.

-- C'est vrai, murmura le commissaire; c'est pardieu vrai."

En ce moment la porte s'ouvrit vivement, et un messager, introduit
par un des guichetiers de la Bastille, remit une lettre au
commissaire.

"Oh! la malheureuse! s'ecria le commissaire.

-- Comment? que dites-vous? de qui parlez-vous? Ce n'est pas de ma
femme, j'espere!

-- Au contraire, c'est d'elle. Votre affaire est bonne, allez.

-- Ah ca, s'ecria le mercier exaspere, faites-moi le plaisir de me
dire, monsieur, comment mon affaire a moi peut s'empirer de ce que
fait ma femme pendant que je suis en prison!

-- Parce que ce qu'elle fait est la suite d'un plan arrete entre
vous, plan infernal!

-- Je vous jure, monsieur le commissaire, que vous etes dans la
plus profonde erreur, que je ne sais rien au monde de ce que
devait faire ma femme, que je suis entierement etranger a ce
qu'elle a fait, et que, si elle a fait des sottises, je la renie,
je la demens, je la maudis.

-- Ah ca, dit Athos au commissaire, si vous n'avez plus besoin de
moi ici, renvoyez-moi quelque part, il est tres ennuyeux, votre
monsieur Bonacieux.

-- Reconduisez les prisonniers dans leurs cachots, dit le
commissaire en designant d'un meme geste Athos et Bonacieux, et
qu'ils soient gardes plus severement que jamais.

-- Cependant, dit Athos avec son calme habituel, si c'est a
M. d'Artagnan que vous avez affaire, je ne vois pas trop en quoi
je puis le remplacer.

-- Faites ce que j'ai dit! s'ecria le commissaire, et le secret le
plus absolu! Vous entendez!"

Athos suivit ses gardes en levant les epaules, et M. Bonacieux en
poussant des lamentations a fendre le coeur d'un tigre.

On ramena le mercier dans le meme cachot ou il avait passe la
nuit, et l'on l'y laissa toute la journee. Toute la journee
Bonacieux pleura comme un veritable mercier, n'etant pas du tout
homme d'epee, il nous l'a dit lui-meme.

Le soir, vers les neuf heures, au moment ou il allait se decider a
se mettre au lit, il entendit des pas dans son corridor. Ces pas
se rapprocherent de son cachot, sa porte s'ouvrit, des gardes
parurent.

"Suivez-moi, dit un exempt qui venait a la suite des gardes.

-- Vous suivre! s'ecria Bonacieux; vous suivre a cette heure-ci!
et ou cela, mon Dieu?

-- Ou nous avons l'ordre de vous conduire.

-- Mais ce n'est pas une reponse, cela.

-- C'est cependant la seule que nous puissions vous faire.

-- Ah! mon Dieu, mon Dieu, murmura le pauvre mercier, pour cette
fois je suis perdu!"

Et il suivit machinalement et sans resistance les gardes qui
venaient le querir.

Il prit le meme corridor qu'il avait deja pris, traversa une
premiere cour, puis un second corps de logis; enfin, a la porte de
la cour d'entree, il trouva une voiture entouree de quatre gardes
a cheval. On le fit monter dans cette voiture, l'exempt se placa
pres de lui, on ferma la portiere a clef, et tous deux se
trouverent dans une prison roulante.

La voiture se mit en mouvement, lente comme un char funebre. A
travers la grille cadenassee, le prisonnier apercevait les maisons
et le pave, voila tout; mais, en veritable Parisien qu'il etait,
Bonacieux reconnaissait chaque rue aux bornes, aux enseignes, aux
reverberes. Au moment d'arriver a Saint-Paul, lieu ou l'on
executait les condamnes de la Bastille, il faillit s'evanouir et
se signa deux fois. Il avait cru que la voiture devait s'arreter
la. La voiture passa cependant.

Plus loin, une grande terreur le prit encore, ce fut en cotoyant
le cimetiere Saint-Jean ou on enterrait les criminels d'Etat. Une
seule chose le rassura un peu, c'est qu'avant de les enterrer on
leur coupait generalement la tete, et que sa tete a lui etait
encore sur ses epaules. Mais lorsqu'il vit que la voiture prenait
la route de la Greve, qu'il apercut les toits aigus de l'hotel de
ville, que la voiture s'engagea sous l'arcade, il crut que tout
etait fini pour lui, voulut se confesser a l'exempt, et, sur son
refus, poussa des cris si pitoyables que l'exempt annonca que,
s'il continuait a l'assourdir ainsi, il lui mettrait un baillon.

Cette menace rassura quelque peu Bonacieux: si l'on eut du
l'executer en Greve, ce n'etait pas la peine de le baillonner,
puisqu'on etait presque arrive au lieu de l'execution. En effet,
la voiture traversa la place fatale sans s'arreter. Il ne restait
plus a craindre que la Croix-du-Trahoir: la voiture en prit
justement le chemin.

Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'etait a la Croix-du-
Trahoir qu'on executait les criminels subalternes. Bonacieux
s'etait flatte en se croyant digne de Saint-Paul ou de la place de
Greve: c'etait a la Croix-du-Trahoir qu'allaient finir son voyage
et sa destinee! Il ne pouvait voir encore cette malheureuse croix,
mais il la sentait en quelque sorte venir au-devant de lui.
Lorsqu'il n'en fut plus qu'a une vingtaine de pas, il entendit une
rumeur, et la voiture s'arreta. C'etait plus que n'en pouvait
supporter le pauvre Bonacieux, deja ecrase par les emotions
successives qu'il avait eprouvees; il poussa un faible
gemissement, qu'on eut pu prendre pour le dernier soupir d'un
moribond, et il s'evanouit.


CHAPITRE XIV
L'HOMME DE MEUNG

Ce rassemblement etait produit non point par l'attente d'un homme
qu'on devait pendre, mais par la contemplation d'un pendu.

La voiture, arretee un instant, reprit donc sa marche, traversa la
foule, continua son chemin, enfila la rue Saint-Honore, tourna la
rue des Bons-Enfants et s'arreta devant une porte basse.

La porte s'ouvrit, deux gardes recurent dans leurs bras Bonacieux,
soutenu par l'exempt; on le poussa dans une allee, on lui fit
monter un escalier, et on le deposa dans une antichambre.

Tous ces mouvements s'etaient operes pour lui d'une facon
machinale.

Il avait marche comme on marche en reve; il avait entrevu les
objets a travers un brouillard; ses oreilles avaient percu des
sons sans les comprendre; on eut pu l'executer dans ce moment
qu'il n'eut pas fait un geste pour entreprendre sa defense, qu'il
n'eut pas pousse un cri pour implorer la pitie.

Il resta donc ainsi sur la banquette, le dos appuye au mur et les
bras pendants, a l'endroit meme ou les gardes l'avaient depose.

Cependant, comme, en regardant autour de lui, il ne voyait aucun
objet menacant, comme rien n'indiquait qu'il courut un danger
reel, comme la banquette etait convenablement rembourree, comme la
muraille etait recouverte d'un beau cuir de Cordoue, comme
de grands rideaux de damas rouge flottaient devant la fenetre,
retenus par des embrasses d'or, il comprit peu a peu que sa
frayeur etait exageree, et il commenca de remuer la tete a droite
et a gauche et de bas en haut.

A ce mouvement, auquel personne ne s'opposa, il reprit un peu de
courage et se risqua a ramener une jambe, puis l'autre; enfin, en
s'aidant de ses deux mains, il se souleva sur sa banquette et se
trouva sur ses pieds.

En ce moment, un officier de bonne mine ouvrit une portiere,
continua d'echanger encore quelques paroles avec une personne qui
se trouvait dans la piece voisine, et se retournant vers le
prisonnier:

"C'est vous qui vous nommez Bonacieux? dit-il.

-- Oui, monsieur l'officier, balbutia le mercier, plus mort que
vif, pour vous servir.

-- Entrez", dit l'officier.

Et il s'effaca pour que le mercier put passer. Celui-ci obeit sans
replique, et entra dans la chambre ou il paraissait etre attendu.

C'etait un grand cabinet, aux murailles garnies d'armes offensives
et defensives, clos et etouffe, et dans lequel il y avait deja du
feu, quoique l'on fut a peine a la fin du mois de septembre. Une
table carree, couverte de livres et de papiers sur lesquels etait
deroule un plan immense de la ville de La Rochelle, tenait le
milieu de l'appartement.

Debout devant la cheminee etait un homme de moyenne taille, a la
mine haute et fiere, aux yeux percants, au front large, a la
figure amaigrie qu'allongeait encore une royale surmontee d'une
paire de moustaches. Quoique cet homme eut trente-six a trente-
sept ans a peine, cheveux, moustache et royale s'en allaient
grisonnant. Cet homme, moins l'epee, avait toute la mine d'un
homme de guerre, et ses bottes de buffle encore legerement
couvertes de poussiere indiquaient qu'il avait monte a cheval dans
la journee.

Cet homme, c'etait Armand-Jean Duplessis, cardinal de Richelieu,
non point tel qu'on nous le represente, casse comme un vieillard,
souffrant comme un martyr, le corps brise, la voix eteinte,
enterre dans un grand fauteuil comme dans une tombe anticipee, ne
vivant plus que par la force de son genie, et ne soutenant plus la
lutte avec l'Europe que par l'eternelle application de sa pensee,
mais tel qu'il etait reellement a cette epoque, c'est-a-dire
adroit et galant cavalier, faible de corps deja, mais soutenu par
cette puissance morale qui a fait de lui un des hommes les plus
extraordinaires qui aient existe; se preparant enfin, apres avoir
soutenu le duc de Nevers dans son duche de Mantoue, apres avoir
pris Nimes, Castres et Uzes, a chasser les Anglais de l'ile de Re
et a faire le siege de La Rochelle.

A la premiere vue, rien ne denotait donc le cardinal, et il etait
impossible a ceux-la qui ne connaissaient point son visage de
deviner devant qui ils se trouvaient.

Le pauvre mercier demeura debout a la porte, tandis que les yeux
du personnage que nous venons de decrire se fixaient sur lui, et
semblaient vouloir penetrer jusqu'au fond du passe.

"C'est la ce Bonacieux? demanda-t-il apres un moment de silence.

-- Oui, Monseigneur, reprit l'officier.

-- C'est bien, donnez-moi ces papiers et laissez-nous."

L'officier prit sur la table les papiers designes, les remit a
celui qui les demandait, s'inclina jusqu'a terre, et sortit.

Bonacieux reconnut dans ces papiers ses interrogatoires de la
Bastille. De temps en temps, l'homme de la cheminee levait les
yeux de dessus les ecritures, et les plongeait comme deux
poignards jusqu'au fond du coeur du pauvre mercier.

Au bout de dix minutes de lecture et dix secondes d'examen, le
cardinal etait fixe.

"Cette tete-la n'a jamais conspire", murmura-t-il; mais n'importe,
voyons toujours.

-- Vous etes accuse de haute trahison, dit lentement le cardinal.

-- C'est ce qu'on m'a deja appris, Monseigneur, s'ecria Bonacieux,
donnant a son interrogateur le titre qu'il avait entendu
l'officier lui donner; mais je vous jure que je n'en savais rien."

Le cardinal reprima un sourire.

"Vous avez conspire avec votre femme, avec Mme de Chevreuse et
avec Milord duc de Buckingham.

-- En effet, Monseigneur, repondit le mercier, je l'ai entendue
prononcer tous ces noms-la.

-- Et a quelle occasion?

-- Elle disait que le cardinal de Richelieu avait attire le duc de
Buckingham a Paris pour le perdre et pour perdre la reine avec
lui.

-- Elle disait cela? s'ecria le cardinal avec violence.

-- Oui, Monseigneur; mais moi je lui ai dit qu'elle avait tort de
tenir de pareils propos, et que Son Eminence etait incapable...

-- Taisez-vous, vous etes un imbecile, reprit le cardinal.

-- C'est justement ce que ma femme m'a repondu, Monseigneur.

-- Savez-vous qui a enleve votre femme?

-- Non, Monseigneur.

-- Vous avez des soupcons, cependant?

-- Oui, Monseigneur; mais ces soupcons ont paru contrarier M. le
commissaire, et je ne les ai plus.

-- Votre femme s'est echappee, le saviez-vous?

-- Non, Monseigneur, je l'ai appris depuis que je suis en prison,
et toujours par l'entremise de M. le commissaire, un homme bien
aimable!"

Le cardinal reprima un second sourire.

"Alors vous ignorez ce que votre femme est devenue depuis sa
fuite?

-- Absolument, Monseigneur; mais elle a du rentrer au Louvre.

-- A une heure du matin elle n'y etait pas rentree encore.

-- Ah! mon Dieu! mais qu'est-elle devenue alors?

-- On le saura, soyez tranquille; on ne cache rien au cardinal; le
cardinal sait tout.

-- En ce cas, Monseigneur, est-ce que vous croyez que le cardinal
consentira a me dire ce qu'est devenue ma femme?

-- Peut-etre; mais il faut d'abord que vous avouiez tout ce que
vous savez relativement aux relations de votre femme avec
Mme de Chevreuse.

-- Mais, Monseigneur, je n'en sais rien; je ne l'ai jamais vue.

-- Quand vous alliez chercher votre femme au Louvre, revenait-elle
directement chez vous?

-- Presque jamais: elle avait affaire a des marchands de toile,
chez lesquels je la conduisais.

-- Et combien y en avait-il de marchands de toile?

-- Deux, Monseigneur.

-- Ou demeurent-ils?

-- Un, rue de Vaugirard; l'autre, rue de La Harpe.

-- Entriez-vous chez eux avec elle?

-- Jamais, Monseigneur; je l'attendais a la porte.

-- Et quel pretexte vous donnait-elle pour entrer ainsi toute
seule?

-- Elle ne m'en donnait pas; elle me disait d'attendre, et
j'attendais.

-- Vous tes un mari complaisant, mon cher monsieur Bonacieux!"
dit le cardinal.

"Il m'appelle son cher monsieur! dit en lui-meme le mercier.
Peste! les affaires vont bien!"

"Reconnaitriez-vous ces portes?

-- Oui.

-- Savez-vous les numeros?

-- Oui.

-- Quels sont-ils?

-- N deg. 25, dans la rue de Vaugirard; n deg. 75, dans la rue de La
Harpe.

-- C'est bien", dit le cardinal.

A ces mots, il prit une sonnette d'argent, et sonna; l'officier
rentra.

"Allez, dit-il a demi-voix, me chercher Rochefort; et qu'il vienne
a l'instant meme, s'il est rentre.

-- Le comte est la, dit l'officier, il demande instamment a parler
a Votre Eminence!"

"A Votre Eminence! murmura Bonacieux, qui savait que tel etait le
titre qu'on donnait d'ordinaire a M. le cardinal;... a Votre
Eminence!"

"Qu'il vienne alors, qu'il vienne!" dit vivement Richelieu.

L'officier s'elanca hors de l'appartement, avec cette rapidite que
mettaient d'ordinaire tous les serviteurs du cardinal a lui obeir.

"A Votre Eminence!" murmurait Bonacieux en roulant des yeux
egares.

Cinq secondes ne s'etaient pas ecoulees depuis la disparition de
l'officier, que la porte s'ouvrit et qu'un nouveau personnage
entra.

"C'est lui, s'ecria Bonacieux.

-- Qui lui? demanda le cardinal.

-- Celui qui m'a enleve ma femme."

Le cardinal sonna une seconde fois. L'officier reparut.

"Remettez cet homme aux mains de ses deux gardes, et qu'il attende
que je le rappelle devant moi.

-- Non, Monseigneur! non, ce n'est pas lui! s'ecria Bonacieux;
non, je m'etais trompe: c'est un autre qui ne lui ressemble pas du
tout! Monsieur est un honnete homme.

-- Emmenez cet imbecile!" dit le cardinal.

L'officier prit Bonacieux sous le bras, et le reconduisit dans
l'antichambre ou il trouva ses deux gardes.

Le nouveau personnage qu'on venait d'introduire suivit des yeux
avec impatience Bonacieux jusqu'a ce qu'il fut sorti, et des que
la porte se fut refermee sur lui:

"Ils se sont vus, dit-il en s'approchant vivement du cardinal.

-- Qui? demanda Son Eminence.

-- Elle et lui.

-- La reine et le duc? s'ecria Richelieu.

-- Oui.

-- Et ou cela?

-- Au Louvre.

-- Vous en etes sur?

-- Parfaitement sur.

-- Qui vous l'a dit?

-- Mme de Lannoy, qui est toute a Votre Eminence, comme vous le
savez.

-- Pourquoi ne l'a-t-elle pas dit plus tot?

-- Soit hasard, soit defiance, la reine a fait coucher
Mme de Fargis dans sa chambre, et l'a gardee toute la journee.

-- C'est bien, nous sommes battus. Tachons de prendre notre
revanche.

-- Je vous y aiderai de toute mon ame, Monseigneur, soyez
tranquille.

-- Comment cela s'est-il passe?

-- A minuit et demi, la reine etait avec ses femmes...

-- Ou cela?

-- Dans sa chambre a coucher...

-- Bien.

-- Lorsqu'on est venu lui remettre un mouchoir de la part de sa
dame de lingerie...

-- Apres?

-- Aussitot la reine a manifeste une grande emotion, et, malgre le
rouge dont elle avait le visage couvert, elle a pali.

-- Apres! apres!

-- Cependant, elle s'est levee, et d'une voix alteree: "Mesdames,
a-t-elle dit, attendez-moi dix minutes, puis je reviens." Et elle
a ouvert la porte de son alcove, puis elle est sortie.

-- Pourquoi Mme de Lannoy n'est-elle pas venue vous prevenir a
l'instant meme?

-- Rien n'etait bien certain encore; d'ailleurs, la reine avait
dit: "Mesdames, attendez-moi"; et elle n'osait desobeir a la
reine.

-- Et combien de temps la reine est-elle restee hors de la
chambre?

-- Trois quarts d'heure.

-- Aucune de ses femmes ne l'accompagnait?

-- Dona Estefania seulement.

-- Et elle est rentree ensuite?

-- Oui, mais pour prendre un petit coffret de bois de rose a son
chiffre, et sortir aussitot.

-- Et quand elle est rentree, plus tard, a-t-elle rapporte le
coffret?

-- Non.

-- Mme de Lannoy savait-elle ce qu'il y avait dans ce coffret?

-- Oui: les ferrets en diamants que Sa Majeste a donnes a la
reine.

-- Et elle est rentree sans ce coffret?

-- Oui.

-- L'opinion de Mme de Lannoy est qu'elle les a remis alors a
Buckingham?

-- Elle en est sure.

-- Comment cela?

-- Pendant la journee, Mme de Lannoy, en sa qualite de dame
d'atour de la reine, a cherche ce coffret, a paru inquiete de ne
pas le trouver et a fini par en demander des nouvelles a la reine.

-- Et alors, la reine...?

-- La reine est devenue fort rouge et a repondu qu'ayant brise la
veille un de ses ferrets, elle l'avait envoye raccommoder chez son
orfevre.

-- Il faut y passer et s'assurer si la chose est vraie ou non.

-- J'y suis passe.

-- Eh bien, l'orfevre?

-- L'orfevre n'a entendu parler de rien.

-- Bien! bien! Rochefort, tout n'est pas perdu, et peut-etre...
peut-etre tout est-il pour le mieux!

-- Le fait est que je ne doute pas que le genie de Votre
Eminence...

-- Ne repare les betises de mon agent, n'est-ce pas?

-- C'est justement ce que j'allais dire, si Votre Eminence m'avait
laisse achever ma phrase.

-- Maintenant, savez-vous ou se cachaient la duchesse de Chevreuse
et le duc de Buckingham?

-- Non, Monseigneur, mes gens n'ont pu rien me dire de positif la-
dessus.

-- Je le sais, moi.

-- Vous, Monseigneur?

-- Oui, ou du moins je m'en doute. Ils se tenaient, l'un rue de
Vaugirard, n deg. 25, et l'autre rue de La Harpe, n deg. 75.

-- Votre Eminence veut-elle que je les fasse arreter tous deux?

-- Il sera trop tard, ils seront partis.

-- N'importe, on peut s'en assurer.

-- Prenez dix hommes de mes gardes, et fouillez les deux maisons.

-- J'y vais, Monseigneur."

Et Rochefort s'elanca hors de l'appartement.

Le cardinal, reste seul, reflechit un instant et sonna une
troisieme fois.

Le meme officier reparut.

"Faites entrer le prisonnier", dit le cardinal.

Maitre Bonacieux fut introduit de nouveau, et, sur un signe du
cardinal, l'officier se retira.

"Vous m'avez trompe, dit severement le cardinal.

-- Moi, s'ecria Bonacieux, moi, tromper Votre Eminence!

-- Votre femme, en allant rue de Vaugirard et rue de La Harpe,
n'allait pas chez des marchands de toile.

-- Et ou allait-elle, juste Dieu?

-- Elle allait chez la duchesse de Chevreuse et chez le duc de
Buckingham.

-- Oui, dit Bonacieux rappelant tous ses souvenirs; oui, c'est
cela, Votre Eminence a raison. J'ai dit plusieurs fois a ma femme
qu'il etait etonnant que des marchands de toile demeurassent dans
des maisons pareilles, dans des maisons qui n'avaient pas
d'enseignes, et chaque fois ma femme s'est mise a rire. Ah!
Monseigneur, continua Bonacieux en se jetant aux pieds de
l'Eminence, ah! que vous etes bien le cardinal, le grand cardinal,
l'homme de genie que tout le monde revere."

Le cardinal, tout mediocre qu'etait le triomphe remporte sur un
etre aussi vulgaire que l'etait Bonacieux, n'en jouit pas moins un
instant; puis, presque aussitot, comme si une nouvelle pensee se
presentait a son esprit, un sourire plissa ses levres, et tendant
la main au mercier:

"Relevez-vous, mon ami, lui dit-il, vous etes un brave homme.

-- Le cardinal m'a touche la main! j'ai touche la main du grand
homme! s'ecria Bonacieux; le grand homme m'a appele son ami!

-- Oui, mon ami; oui! dit le cardinal avec ce ton paterne qu'il
savait prendre quelquefois, mais qui ne trompait que les gens qui
ne le connaissaient pas; et comme on vous a soupconne injustement,
eh bien, il vous faut une indemnite: tenez! prenez ce sac de cent
pistoles, et pardonnez-moi.

-- Que je vous pardonne, Monseigneur! dit Bonacieux hesitant a
prendre le sac, craignant sans doute que ce pretendu don ne fut
qu'une plaisanterie. Mais vous etiez bien libre de me faire
arreter, vous etes bien libre de me faire torturer, vous etes bien
libre de me faire pendre: vous etes le maitre, et je n'aurais pas
eu le plus petit mot a dire. Vous pardonner, Monseigneur! Allons
donc, vous n'y pensez pas!

-- Ah! mon cher monsieur Bonacieux! vous y mettez de la
generosite, je le vois, et je vous en remercie. Ainsi donc, vous
prenez ce sac, et vous vous en allez sans etre trop mecontent?

-- Je m'en vais enchante, Monseigneur.

-- Adieu donc, ou plutot a revoir, car j'espere que nous nous
reverrons.

-- Tant que Monseigneur voudra, et je suis bien aux ordres de Son
Eminence.

-- Ce sera souvent, soyez tranquille, car j'ai trouve un charme
extreme a votre conversation.

-- Oh! Monseigneur!

-- Au revoir, monsieur Bonacieux, au revoir.

Et le cardinal lui fit un signe de la main, auquel Bonacieux
repondit en s'inclinant jusqu'a terre; puis il sortit a reculons,
et quand il fut dans l'antichambre, le cardinal l'entendit qui,
dans son enthousiasme, criait a tue-tete: "Vive Monseigneur! vive
Son Eminence! vive le grand cardinal!" Le cardinal ecouta en
souriant cette brillante manifestation des sentiments
enthousiastes de maitre Bonacieux; puis, quand les cris de
Bonacieux se furent perdus dans l'eloignement:

"Bien, dit-il, voici desormais un homme qui se fera tuer pour
moi."

Et le cardinal se mit a examiner avec la plus grande attention la
carte de La Rochelle qui, ainsi que nous l'avons dit, etait
etendue sur son bureau, tracant avec un crayon la ligne ou devait
passer la fameuse digue qui, dix-huit mois plus tard, fermait le
port de la cite assiegee.

Comme il en etait au plus profond de ses meditations strategiques,
la porte se rouvrit, et Rochefort rentra.

"Eh bien? dit vivement le cardinal en se levant avec une
promptitude qui prouvait le degre d'importance qu'il attachait a
la commission dont il avait charge le comte.

-- Eh bien, dit celui-ci, une jeune femme de vingt-six a vingt-
huit ans et un homme de trente-cinq a quarante ans ont loge
effectivement, l'un quatre jours et l'autre cinq, dans les maisons
indiquees par Votre Eminence: mais la femme est partie cette nuit,
et l'homme ce matin.

-- C'etaient eux! s'ecria le cardinal, qui regardait a la pendule;
et maintenant, continua-t-il, il est trop tard pour faire courir
apres: la duchesse est a Tours, et le duc a Boulogne. C'est a
Londres qu'il faut les rejoindre.

-- Quels sont les ordres de Votre Eminence?

-- Pas un mot de ce qui s'est passe; que la reine reste dans une
securite parfaite; qu'elle ignore que nous savons son secret;
qu'elle croie que nous sommes a la recherche d'une conspiration
quelconque. Envoyez-moi le garde des sceaux Seguier.

-- Et cet homme, qu'en a fait Votre Eminence?

-- Quel homme? demanda le cardinal.

-- Ce Bonacieux?

-- J'en ai fait tout ce qu'on pouvait en faire. J'en ai fait
l'espion de sa femme."

Le comte de Rochefort s'inclina en homme qui reconnait la grande
superiorite du maitre, et se retira.

Reste seul, le cardinal s'assit de nouveau, ecrivit une lettre
qu'il cacheta de son sceau particulier, puis il sonna. L'officier
entra pour la quatrieme fois.

"Faites-moi venir Vitray, dit-il, et dites-lui de s'appreter pour
un voyage."

Un instant apres, l'homme qu'il avait demande etait debout devant
lui, tout botte et tout eperonne.

"Vitray, dit-il, vous allez partir tout courant pour Londres. Vous
ne vous arreterez pas un instant en route. Vous remettrez cette
lettre a Milady. Voici un bon de deux cents pistoles, passez chez
mon tresorier et faites-vous payer. Il y en a autant a toucher si
vous etes ici de retour dans six jours et si vous avez bien fait
ma commission."

Le messager, sans repondre un seul mot, s'inclina, prit la lettre,
le bon de deux cents pistoles, et sortit.

Voici ce que contenait la lettre:

"Milady,

"Trouvez-vous au premier bal ou se trouvera le duc de Buckingham.
Il aura a son pourpoint douze ferrets de diamants, approchez-vous
de lui et coupez-en deux.

"Aussitot que ces ferrets seront en votre possession, prevenez-
moi."


CHAPITRE XV
GENS DE ROBE ET GENS D'EPEE

Le lendemain du jour ou ces evenements etaient arrives, Athos
n'ayant point reparu, M. de Treville avait ete prevenu par
d'Artagnan et par Porthos de sa disparition.

Quant a Aramis, il avait demande un conge de cinq jours, et il
etait a Rouen, disait-on, pour affaires de famille.

M. de Treville etait le pere de ses soldats. Le moindre et le plus
inconnu d'entre eux, des qu'il portait l'uniforme de la compagnie,
etait aussi certain de son aide et de son appui qu'aurait pu
l'etre son frere lui-meme.

Il se rendit donc a l'instant chez le lieutenant criminel. On fit
venir l'officier qui commandait le poste de la Croix-Rouge, et les
renseignements successifs apprirent qu'Athos etait momentanement
loge au For-l'Eveque.

Athos avait passe par toutes les epreuves que nous avons vu
Bonacieux subir.

Nous avons assiste a la scene de confrontation entre les deux
captifs. Athos, qui n'avait rien dit jusque-la de peur que
d'Artagnan, inquiete a son tour, n'eut point le temps qu'il lui
fallait, Athos declara, a partir de ce moment, qu'il se nommait
Athos et non d'Artagnan.

Il ajouta qu'il ne connaissait ni monsieur, ni madame Bonacieux,
qu'il n'avait jamais parle ni a l'un, ni a l'autre; qu'il etait
venu vers les dix heures du soir pour faire visite a
M. d'Artagnan, son ami, mais que jusqu'a cette heure il etait
reste chez M. de Treville, ou il avait dine; vingt temoins,
ajouta-t-il, pouvaient attester le fait, et il nomma plusieurs
gentilshommes distingues, entre autres M. le duc de La Tremouille.

Le second commissaire fut aussi etourdi que le premier de la
declaration simple et ferme de ce mousquetaire, sur lequel il
aurait bien voulu prendre la revanche que les gens de robe aiment
tant a gagner sur les gens d'epee; mais le nom de M. de Treville
et celui de M. le duc de La Tremouille meritaient reflexion.

Athos fut aussi envoye au cardinal, mais malheureusement le
cardinal etait au Louvre chez le roi.

C'etait precisement le moment ou M. de Treville, sortant de chez
le lieutenant criminel et de chez le gouverneur du For-l'Eveque,
sans avoir pu trouver Athos, arriva chez Sa Majeste.

Comme capitaine des mousquetaires, M. de Treville avait a toute
heure ses entrees chez le roi.

On sait quelles etaient les preventions du roi contre la reine,
preventions habilement entretenues par le cardinal, qui, en fait
d'intrigues, se defiait infiniment plus des femmes que des hommes.
Une des grandes causes surtout de cette prevention etait l'amitie
d'Anne d'Autriche pour Mme de Chevreuse. Ces deux femmes
l'inquietaient plus que les guerres avec l'Espagne, les demeles
avec l'Angleterre et l'embarras des finances. A ses yeux et dans
sa conviction, Mme de Chevreuse servait la reine non seulement
dans ses intrigues politiques, mais, ce qui le tourmentait bien
plus encore, dans ses intrigues amoureuses.

Au premier mot de ce qu'avait dit M. le cardinal, que
Mme de Chevreuse, exilee a Tours et qu'on croyait dans cette
ville, etait venue a Paris et, pendant cinq jours qu'elle y etait
restee, avait depiste la police, le roi etait entre dans une
furieuse colere. Capricieux et infidele, le roi voulait etre
appele Louis le Juste et Louis le Chaste. La posterite comprendra
difficilement ce caractere, que l'histoire n'explique que par des
faits et jamais par des raisonnements.

Mais lorsque le cardinal ajouta que non seulement Mme de Chevreuse
etait venue a Paris, mais encore que la reine avait renoue avec
elle a l'aide d'une de ces correspondances mysterieuses qu'a cette
epoque on nommait une cabale; lorsqu'il affirma que lui, le
cardinal, allait demeler les fils les plus obscurs de cette
intrigue, quand, au moment d'arreter sur le fait, en flagrant
delit, nanti de toutes les preuves, l'emissaire de la reine pres
de l'exilee, un mousquetaire avait ose interrompre violemment le
cours de la justice en tombant, l'epee a la main, sur d'honnetes
gens de loi charges d'examiner avec impartialite toute l'affaire
pour la mettre sous les yeux du roi, -- Louis XIII ne se contint
plus, il fit un pas vers l'appartement de la reine avec cette pale
et muette indignation qui, lorsqu'elle eclatait, conduisait ce
prince jusqu'a la plus froide cruaute.

Et cependant, dans tout cela, le cardinal n'avait pas encore dit
un mot du duc de Buckingham.

Ce fut alors que M. de Treville entra, froid, poli et dans une
tenue irreprochable.

Averti de ce qui venait de se passer par la presence du cardinal
et par l'alteration de la figure du roi, M. de Treville se sentit
fort comme Samson devant les Philistins.

Louis XIII mettait deja la main sur le bouton de la porte; au
bruit que fit M. de Treville en entrant, il se retourna.

"Vous arrivez bien, monsieur, dit le roi, qui, lorsque ses
passions etaient montees a un certain point, ne savait pas
dissimuler, et j'en apprends de belles sur le compte de vos
mousquetaires.

-- Et moi, dit froidement M. de Treville, j'en ai de belles a
apprendre a Votre Majeste sur ses gens de robe.

-- Plait-il? dit le roi avec hauteur.

-- J'ai l'honneur d'apprendre a Votre Majeste, continua
M. de Treville du meme ton, qu'un parti de procureurs, de
commissaires et de gens de police, gens fort estimables mais fort
acharnes, a ce qu'il parait, contre l'uniforme, s'est permis
d'arreter dans une maison, d'emmener en pleine rue et de jeter au
For-l'Eveque, tout cela sur un ordre que l'on a refuse de me
representer, un de mes mousquetaires, ou plutot des votres, Sire,
d'une conduite irreprochable, d'une reputation presque illustre,
et que Votre Majeste connait favorablement, M. Athos.

-- Athos, dit le roi machinalement; oui, au fait, je connais ce
nom.

-- Que Votre Majeste se le rappelle, dit M. de Treville; M. Athos
est ce mousquetaire qui, dans le facheux duel que vous savez, a eu
le malheur de blesser grievement M. de Cahusac. -- a propos,
Monseigneur, continua Treville en s'adressant au cardinal,
M. de Cahusac est tout a fait retabli, n'est-ce pas?

-- Merci! dit le cardinal en se pincant les levres de colere.

-- M. Athos etait donc alle rendre visite a l'un de ses amis alors
absent, continua M. de Treville, a un jeune Bearnais, cadet aux
gardes de Sa Majeste, compagnie des Essarts; mais a peine venait-
il de s'installer chez son ami et de prendre un livre en
l'attendant, qu'une nuee de recors et de soldats meles ensemble
vint faire le siege de la maison, enfonca plusieurs portes..."

Le cardinal fit au roi un signe qui signifiait: "C'est pour
l'affaire dont je vous ai parle."

"Nous savons tout cela, repliqua le roi, car tout cela s'est fait
pour notre service.

-- Alors, dit Treville, c'est aussi pour le service de
Votre Majeste qu'on a saisi un de mes mousquetaires innocent,
qu'on l'a place entre deux gardes comme un malfaiteur, et qu'on a
promene au milieu d'une populace insolente ce galant homme, qui a
verse dix fois son sang pour le service de Votre Majeste et qui
est pret a le repandre encore.

-- Bah! dit le roi ebranle, les choses se sont passees ainsi?

-- M. de Treville ne dit pas, reprit le cardinal avec le plus
grand flegme, que ce mousquetaire innocent, que ce galant homme
venait, une heure auparavant, de frapper a coups d'epee quatre
commissaires instructeurs delegues par moi afin d'instruire une
affaire de la plus haute importance.

-- Je defie Votre Eminence de le prouver, s'ecria M. de Treville
avec sa franchise toute gasconne et sa rudesse toute militaire,
car, une heure auparavant M. Athos, qui, je le confierai a
Votre Majeste, est un homme de la plus haute qualite, me faisait
l'honneur, apres avoir dine chez moi, de causer dans le salon de
mon hotel avec M. le duc de La Tremouille et M. le comte de
Chalus, qui s'y trouvaient."

Le roi regarda le cardinal.

"Un proces-verbal fait foi, dit le cardinal repondant tout haut a
l'interrogation muette de Sa Majeste, et les gens maltraites ont
dresse le suivant, que j'ai l'honneur de presenter a
Votre Majeste.

-- Proces-verbal de gens de robe vaut-il la parole d'honneur,
repondit fierement Treville, d'homme d'epee?

-- Allons, allons, Treville, taisez-vous, dit le roi.

-- Si Son Eminence a quelque soupcon contre un de mes
mousquetaires, dit Treville, la justice de M. le cardinal est
assez connue pour que je demande moi-meme une enquete.

-- Dans la maison ou cette descente de justice a ete faite,
continua le cardinal impassible, loge, je crois, un Bearnais ami
du mousquetaire.

-- Votre Eminence veut parler de M. d'Artagnan?

-- Je veux parler d'un jeune homme que vous protegez, Monsieur de
Treville.

-- Oui, Votre Eminence, c'est cela meme.

-- Ne soupconnez-vous pas ce jeune homme d'avoir donne de mauvais
conseils...

-- A M. Athos, a un homme qui a le double de son age? interrompit
M. de Treville; non, Monseigneur. D'ailleurs, M. d'Artagnan a
passe la soiree chez moi.

-- Ah ca, dit le cardinal, tout le monde a donc passe la soiree
chez vous?

-- Son Eminence douterait-elle de ma parole? dit Treville, le
rouge de la colere au front.

-- Non, Dieu m'en garde! dit le cardinal; mais, seulement, a
quelle heure etait-il chez vous?

-- Oh! cela je puis le dire sciemment a Votre Eminence, car, comme
il entrait, je remarquai qu'il etait neuf heures et demie a la
pendule, quoique j'eusse cru qu'il etait plus tard.

-- Et a quelle heure est-il sorti de votre hotel?

-- A dix heures et demie: une heure apres l'evenement.

-- Mais, enfin, repondit le cardinal, qui ne soupconnait pas un
instant la loyaute de Treville, et qui sentait que la victoire lui
echappait, mais, enfin, Athos a ete pris dans cette maison de la
rue des Fossoyeurs.

-- Est-il defendu a un ami de visiter un ami? a un mousquetaire de
ma compagnie de fraterniser avec un garde de la compagnie de
M. des Essarts?

-- Oui, quand la maison ou il fraternise avec cet ami est
suspecte.

-- C'est que cette maison est suspecte, Treville, dit le roi;
peut-etre ne le saviez-vous pas?

-- En effet, Sire, je l'ignorais. En tout cas, elle peut etre
suspecte partout; mais je nie qu'elle le soit dans la partie
qu'habite M. d'Artagnan; car je puis vous affirmer, Sire, que, si
j'en crois ce qu'il a dit, il n'existe pas un plus devoue
serviteur de Sa Majeste, un admirateur plus profond de M. le
cardinal.

-- N'est-ce pas ce d'Artagnan qui a blesse un jour Jussac dans
cette malheureuse rencontre qui a eu lieu pres du couvent des
Carmes-Dechausses? demanda le roi en regardant le cardinal, qui
rougit de depit.

-- Et le lendemain, Bernajoux. Oui Sire, oui, c'est bien cela, et
Votre Majeste a bonne memoire.

-- Allons, que resolvons-nous? dit le roi.

-- Cela regarde Votre Majeste plus que moi, dit le cardinal.
J'affirmerais la culpabilite.

-- Et moi je la nie, dit Treville. Mais Sa Majeste a des juges, et
ses juges decideront.

-- C'est cela, dit le roi, renvoyons la cause devant les juges:
c'est leur affaire de juger, et ils jugeront.

-- Seulement, reprit Treville, il est bien triste qu'en ce temps
malheureux ou nous sommes, la vie la plus pure, la vertu la plus
incontestable n'exemptent pas un homme de l'infamie et de la
persecution. Aussi l'armee sera-t-elle peu contente, je puis en
repondre, d'etre en butte a des traitements rigoureux a propos
d'affaires de police."

Le mot etait imprudent; mais M. de Treville l'avait lance avec
connaissance de cause. Il voulait une explosion, parce qu'en cela
la mine fait du feu, et que le feu eclaire.

"Affaires de police! s'ecria le roi, relevant les paroles de
M. de Treville: affaires de police! et qu'en savez-vous, monsieur?
Melez-vous de vos mousquetaires, et ne me rompez pas la tete. Il
semble, a vous entendre, que, si par malheur on arrete un
mousquetaire, la France est en danger. Eh! que de bruit pour un
mousquetaire! j'en ferai arreter dix, ventrebleu! cent, meme;
toute la compagnie! et je ne veux pas que l'on souffle mot.

-- Du moment ou ils sont suspects a Votre Majeste, dit Treville,
les mousquetaires sont coupables; aussi, me voyez-vous, Sire, pret
a vous rendre mon epee; car apres avoir accuse mes soldats, M. le
cardinal, je n'en doute pas, finira par m'accuser moi-meme; ainsi
mieux vaut que je me constitue prisonnier avec M. Athos, qui est
arrete deja, et M. d'Artagnan, qu'on va arreter sans doute.

-- Tete gasconne, en finirez-vous? dit le roi.

-- Sire, repondit Treville sans baisser le moindrement la voix,
ordonnez qu'on me rende mon mousquetaire, ou qu'il soit juge.

-- On le jugera, dit le cardinal.

-- Eh bien, tant mieux; car, dans ce cas, je demanderai a
Sa Majeste la permission de plaider pour lui."

Le roi craignit un eclat.

"Si Son Eminence, dit-il, n'avait pas personnellement des
motifs..."

Le cardinal vit venir le roi, et alla au-devant de lui:

"Pardon, dit-il, mais du moment ou Votre Majeste voit en moi un
juge prevenu, je me retire.

-- Voyons, dit le roi, me jurez-vous, par mon pere, que M. Athos
etait chez vous pendant l'evenement, et qu'il n'y a point pris
part?

-- Par votre glorieux pere et par vous-meme, qui etes ce que
j'aime et ce que je venere le plus au monde, je le jure!

-- Veuillez reflechir, Sire, dit le cardinal. Si nous relachons
ainsi le prisonnier, on ne pourra plus connaitre la verite.

-- M. Athos sera toujours la, reprit M. de Treville, pret a
repondre quand il plaira aux gens de robe de l'interroger. Il ne
desertera pas, monsieur le cardinal; soyez tranquille, je reponds
de lui, moi.

-- Au fait, il ne desertera pas, dit le roi; on le retrouvera
toujours, comme dit M. de Treville. D'ailleurs, ajouta-t-il en
baissant la voix et en regardant d'un air suppliant Son Eminence,
donnons-leur de la securite: cela est politique."

Cette politique de Louis XIII fit sourire Richelieu.

"Ordonnez, Sire, dit-il, vous avez le droit de grace.

-- Le droit de grace ne s'applique qu'aux coupables, dit Treville,
qui voulait avoir le dernier mot, et mon mousquetaire est
innocent. Ce n'est donc pas grace que vous allez faire, Sire,
c'est justice.

-- Et il est au For-l'Eveque? dit le roi.

-- Oui, Sire, et au secret, dans un cachot, comme le dernier des
criminels.

-- Diable! diable! murmura le roi, que faut-il faire?

-- Signer l'ordre de mise en liberte, et tout sera dit, reprit le
cardinal; je crois, comme Votre Majeste, que la garantie de
M. de Treville est plus que suffisante."

Treville s'inclina respectueusement avec une joie qui n'etait pas
sans melange de crainte; il eut prefere une resistance opiniatre
du cardinal a cette soudaine facilite.

Le roi signa l'ordre d'elargissement, et Treville l'emporta sans
retard.

Au moment ou il allait sortir, le cardinal lui fit un sourire
amical, et dit au roi:

"Une bonne harmonie regne entre les chefs et les soldats, dans vos
mousquetaires, Sire; voila qui est bien profitable au service et
bien honorable pour tous."

"Il me jouera quelque mauvais tour incessamment, se disait
Treville; on n'a jamais le dernier mot avec un pareil homme. Mais
hatons-nous, car le roi peut changer d'avis tout a l'heure; et au
bout du compte, il est plus difficile de remettre a la Bastille ou
au For-l'Eveque un homme qui en est sorti, que d'y garder un
prisonnier qu'on y tient."

M. de Treville fit triomphalement son entree au For-l'Eveque, ou
il delivra le mousquetaire, que sa paisible indifference n'avait
pas abandonne.

Puis, la premiere fois qu'il revit d'Artagnan:

"Vous l'echappez belle, lui dit-il; voila votre coup d'epee a
Jussac paye. Reste bien encore celui de Bernajoux, mais il ne
faudrait pas trop vous y fier."

Au reste, M. de Treville avait raison de se defier du cardinal et
de penser que tout n'etait pas fini, car a peine le capitaine des
mousquetaires eut-il ferme la porte derriere lui, que Son Eminence
dit au roi:

"Maintenant que nous ne sommes plus que nous deux, nous allons
causer serieusement, s'il plait a Votre Majeste. Sire,
M. de Buckingham etait a Paris depuis cinq jours et n'en est parti
que ce matin."


CHAPITRE XVI
OU M. LE GARDE DES SCEAUX SEGUIER CHERCHA PLUS D'UNE FOIS LA
CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS

Il est impossible de se faire une idee de l'impression que ces
quelques mots produisirent sur Louis XIII. Il rougit et palit
successivement; et le cardinal vit tout d'abord qu'il venait de
conquerir d'un seul coup tout le terrain qu'il avait perdu.

"M. de Buckingham a Paris! s'ecria-t-il, et qu'y vient-il faire?

-- Sans doute conspirer avec nos ennemis les huguenots et les
Espagnols.

-- Non, pardieu, non! conspirer contre mon honneur avec
Mme de Chevreuse, Mme de Longueville et les Conde!

-- Oh! Sire, quelle idee! La reine est trop sage, et surtout aime
trop Votre Majeste.

-- La femme est faible, monsieur le cardinal, dit le roi; et quant
a m'aimer beaucoup, j'ai mon opinion faite sur cet amour.

-- Je n'en maintiens pas moins, dit le cardinal, que le duc de
Buckingham est venu a Paris pour un projet tout politique.

-- Et moi je suis sur qu'il est venu pour autre chose, monsieur le
cardinal; mais si la reine est coupable, qu'elle tremble!

-- Au fait, dit le cardinal, quelque repugnance que j'aie a
arreter mon esprit sur une pareille trahison, Votre Majeste m'y
fait penser: Mme de Lannoy, que, d'apres l'ordre de Votre Majeste,
j'ai interrogee plusieurs fois, m'a dit ce matin que la nuit avant
celle-ci Sa Majeste avait veille fort tard, que ce matin elle
avait beaucoup pleure et que toute la journee elle avait ecrit.

-- C'est cela, dit le roi; a lui sans doute, Cardinal, il me faut
les papiers de la reine.

-- Mais comment les prendre, Sire? Il me semble que ce n'est ni
moi, ni Votre Majeste qui pouvons nous charger d'une pareille
mission.

-- Comment s'y est-on pris pour la marechale d'Ancre? s'ecria le
roi au plus haut degre de la colere; on a fouille ses armoires, et
enfin on l'a fouillee elle-meme.

-- La marechale d'Ancre n'etait que la marechale d'Ancre, une
aventuriere florentine, Sire, voila tout; tandis que l'auguste
epouse de Votre Majeste est Anne d'Autriche, reine de France,
c'est-a-dire une des plus grandes princesses du monde.

-- Elle n'en est que plus coupable, monsieur le duc! Plus elle a
oublie la haute position ou elle etait placee, plus elle est bas
descendue. Il y a longtemps d'ailleurs que je suis decide a en
finir avec toutes ces petites intrigues de politique et d'amour.
Elle a aussi pres d'elle un certain La Porte...

-- Que je crois la cheville ouvriere de tout cela, je l'avoue, dit
le cardinal.

-- Vous pensez donc, comme moi, qu'elle me trompe? dit le roi.

-- Je crois, et je le repete a Votre Majeste, que la reine
conspire contre la puissance de son roi, mais je n'ai point dit
contre son honneur.

-- Et moi je vous dis contre tous deux; moi je vous dis que la
reine ne m'aime pas; je vous dis qu'elle en aime un autre; je vous
dis qu'elle aime cet infame duc de Buckingham! Pourquoi ne l'avez-
vous pas fait arreter pendant qu'il etait a Paris?

-- Arreter le duc! arreter le premier ministre du roi Charles Ier!
Y pensez-vous, Sire? Quel eclat! et si alors les soupcons de
Votre Majeste, ce dont je continue a douter, avaient quelque
consistance, quel eclat terrible! quel scandale desesperant!

-- Mais puisqu'il s'exposait comme un vagabond et un larronneur,
il fallait..."

Louis XIII s'arreta lui-meme, effraye de ce qu'il allait dire,
tandis que Richelieu, allongeant le cou, attendait inutilement la
parole qui etait restee sur les levres du roi.

"Il fallait?

-- Rien, dit le roi, rien. Mais, pendant tout le temps qu'il a ete
a Paris, vous ne l'avez pas perdu de vue?

-- Non, Sire.

-- Ou logeait-il?

-- Rue de La Harpe, n deg. 75.

-- Ou est-ce, cela?

-- Du cote du Luxembourg.

-- Et vous etes sur que la reine et lui ne se sont pas vus?

-- Je crois la reine trop attachee a ses devoirs, Sire.

-- Mais ils ont correspondu, c'est a lui que la reine a ecrit
toute la journee; monsieur le duc, il me faut ces lettres!

-- Sire, cependant...

-- Monsieur le duc, a quelque prix que ce soit, je les veux.

-- Je ferai pourtant observer a Votre Majeste...

-- Me trahissez-vous donc aussi, monsieur le cardinal, pour vous
opposer toujours ainsi a mes volontes? etes-vous aussi d'accord
avec l'Espagnol et avec l'Anglais, avec Mme de Chevreuse et avec
la reine?

-- Sire, repondit en soupirant le cardinal, je croyais etre a
l'abri d'un pareil soupcon.

-- Monsieur le cardinal, vous m'avez entendu; je veux ces lettres.

-- Il n'y aurait qu'un moyen.

-- Lequel?

-- Ce serait de charger de cette mission M. le garde des sceaux
Seguier. La chose rentre completement dans les devoirs de sa
charge.

-- Qu'on l'envoie chercher a l'instant meme!

-- Il doit etre chez moi, Sire; je l'avais fait prier de passer,
et lorsque je suis venu au Louvre, j'ai laisse l'ordre, s'il se
presentait, de le faire attendre.

-- Qu'on aille le chercher a l'instant meme!

-- Les ordres de Votre Majeste seront executes; mais...

-- Mais quoi?

-- Mais la reine se refusera peut-etre a obeir.

-- A mes ordres?

-- Oui, si elle ignore que ces ordres viennent du roi.

-- Eh bien, pour qu'elle n'en doute pas, je vais la prevenir moi-
meme.

-- Votre Majeste n'oubliera pas que j'ai fait tout ce que j'ai pu
pour prevenir une rupture.

-- Oui, duc, je sais que vous etes fort indulgent pour la reine,
trop indulgent peut-etre; et nous aurons, je vous en previens, a
parler plus tard de cela.

-- Quand il plaira a Votre Majeste; mais je serai toujours heureux
et fier, Sire, de me sacrifier a la bonne harmonie que je desire
voir regner entre vous et la reine de France.

-- Bien, cardinal, bien; mais en attendant envoyez chercher M. le
garde des sceaux; moi, j'entre chez la reine.

Et Louis XIII, ouvrant la porte de communication, s'engagea dans
le corridor qui conduisait de chez lui chez Anne d'Autriche.

La reine etait au milieu de ses femmes, Mme de Guitaut,
Mme de Sable, Mme de Montbazon et Mme de Guemenee. Dans un coin
etait cette cameriste espagnole dona Estefania, qui l'avait suivie
de Madrid. Mme de Guemenee faisait la lecture, et tout le monde
ecoutait avec attention la lectrice, a l'exception de la reine,
qui, au contraire, avait provoque cette lecture afin de pouvoir,
tout en feignant d'ecouter, suivre le fil de ses propres pensees.

Ces pensees, toutes dorees qu'elles etaient par un dernier reflet
d'amour, n'en etaient pas moins tristes. Anne d'Autriche, privee
de la confiance de son mari, poursuivie par la haine du cardinal,
qui ne pouvait lui pardonner d'avoir repousse un sentiment plus
doux, ayant sous les yeux l'exemple de la reine mere, que cette
haine avait tourmentee toute sa vie -- quoique Marie de Medicis,
s'il faut en croire les memoires du temps, eut commence par
accorder au cardinal le sentiment qu'Anne d'Autriche finit
toujours par lui refuser --, Anne d'Autriche avait vu tomber
autour d'elle ses serviteurs les plus devoues, ses confidents les
plus intimes, ses favoris les plus chers. Comme ces malheureux
doues d'un don funeste, elle portait malheur a tout ce qu'elle
touchait, son amitie etait un signe fatal qui appelait la
persecution. Mme de Chevreuse et Mme de Vernel etaient exilees;
enfin La Porte ne cachait pas a sa maitresse qu'il s'attendait a
etre arrete d'un instant a l'autre.

C'est au moment ou elle etait plongee au plus profond et au plus
sombre de ces reflexions, que la porte de la chambre s'ouvrit et
que le roi entra.

La lectrice se tut a l'instant meme, toutes les dames se leverent,
et il se fit un profond silence.

Quant au roi, il ne fit aucune demonstration de politesse;
seulement, s'arretant devant la reine:

"Madame, dit-il d'une voix alteree, vous allez recevoir la visite
de M. le chancelier, qui vous communiquera certaines affaires dont
je l'ai charge."

La malheureuse reine, qu'on menacait sans cesse de divorce, d'exil
et de jugement meme, palit sous son rouge et ne put s'empecher de
dire:

"Mais pourquoi cette visite, Sire? Que me dira M. le chancelier
que Votre Majeste ne puisse me dire elle-meme?"

Le roi tourna sur ses talons sans repondre, et presque au meme
instant le capitaine des gardes, M. de Guitaut, annonca la visite
de M. le chancelier.

Lorsque le chancelier parut, le roi etait deja sorti par une autre
porte.

Le chancelier entra demi-souriant, demi-rougissant. Comme nous le
retrouverons probablement dans le cours de cette histoire, il n'y
a pas de mal a ce que nos lecteurs fassent des a present
connaissance avec lui.

Ce chancelier etait un plaisant homme. Ce fut Des Roches le Masle,
chanoine a Notre-Dame, et qui avait ete autrefois valet de chambre
du cardinal, qui le proposa a Son Eminence comme un homme tout
devoue. Le cardinal s'y fia et s'en trouva bien.

On racontait de lui certaines histoires, entre autres celle-ci:

Apres une jeunesse orageuse, il s'etait retire dans un couvent
pour y expier au moins pendant quelque temps les folies de
l'adolescence.

Mais, en entrant dans ce saint lieu, le pauvre penitent n'avait pu
refermer si vite la porte, que les passions qu'il fuyait n'y
entrassent avec lui. Il en etait obsede sans relache, et le
superieur, auquel il avait confie cette disgrace, voulant autant
qu'il etait en lui l'en garantir, lui avait recommande pour
conjurer le demon tentateur de recourir a la corde de la cloche et
de sonner a toute volee. Au bruit denonciateur, les moines
seraient prevenus que la tentation assiegeait un frere, et toute
la communaute se mettrait en prieres.

Le conseil parut bon au futur chancelier. Il conjura l'esprit
malin a grand renfort de prieres faites par les moines; mais le
diable ne se laisse pas deposseder facilement d'une place ou il a
mis garnison; a mesure qu'on redoublait les exorcismes, il
redoublait les tentations, de sorte que jour et nuit la cloche
sonnait a toute volee, annoncant l'extreme desir de mortification
qu'eprouvait le penitent.

Les moines n'avaient plus un instant de repos. Le jour, ils ne
faisaient que monter et descendre les escaliers qui conduisaient a
la chapelle; la nuit, outre complies et matines, ils etaient
encore obliges de sauter vingt fois a bas de leurs lits et de se
prosterner sur le carreau de leurs cellules.

On ignore si ce fut le diable qui lacha prise ou les moines qui se
lasserent; mais, au bout de trois mois, le penitent reparut dans
le monde avec la reputation du plus terrible possede qui eut
jamais existe.

En sortant du couvent, il entra dans la magistrature, devint
president a mortier a la place de son oncle, embrassa le parti du
cardinal, ce qui ne prouvait pas peu de sagacite; devint
chancelier, servit Son Eminence avec zele dans sa haine contre la
reine mere et sa vengeance contre Anne d'Autriche; stimula les
juges dans l'affaire de Chalais, encouragea les essais de
M. de Laffemas, grand gibecier de France; puis enfin, investi de
toute la confiance du cardinal, confiance qu'il avait si bien
gagnee, il en vint a recevoir la singuliere commission pour
l'execution de laquelle il se presentait chez la reine.

La reine etait encore debout quand il entra, mais a peine l'eut-
elle apercu, qu'elle se rassit sur son fauteuil et fit signe a ses
femmes de se rasseoir sur leurs coussins et leurs tabourets, et,
d'un ton de supreme hauteur:

"Que desirez-vous, monsieur, demanda Anne d'Autriche, et dans quel
but vous presentez-vous ici?

-- Pour y faire au nom du roi, madame, et sauf tout le respect que
j'ai l'honneur de devoir a Votre Majeste, une perquisition exacte
dans vos papiers.

-- Comment, monsieur! une perquisition dans mes papiers... a moi!
mais voila une chose indigne!

-- Veuillez me le pardonner, madame, mais, dans cette
circonstance, je ne suis que l'instrument dont le roi se sert.
Sa Majeste ne sort-elle pas d'ici, et ne vous a-t-elle pas invitee
elle-meme a vous preparer a cette visite?

-- Fouillez donc, monsieur; je suis une criminelle, a ce qu'il
parait: Estefania, donnez les clefs de mes tables et de mes
secretaires."

Le chancelier fit pour la forme une visite dans les meubles, mais
il savait bien que ce n'etait pas dans un meuble que la reine
avait du serrer la lettre importante qu'elle avait ecrite dans la
journee.

Quand le chancelier eut rouvert et referme vingt fois les tiroirs
du secretaire, il fallut bien, quelque hesitation qu'il eprouvat,
il fallut bien, dis-je, en venir a la conclusion de l'affaire,
c'est-a-dire a fouiller la reine elle-meme. Le chancelier s'avanca
donc vers Anne d'Autriche, et d'un ton tres perplexe et d'un air
fort embarrasse:

"Et maintenant, dit-il, il me reste a faire la perquisition
principale.

-- Laquelle? demanda la reine, qui ne comprenait pas ou plutot qui
ne voulait pas comprendre.

-- Sa Majeste est certaine qu'une lettre a ete ecrite par vous
dans la journee; elle sait qu'elle n'a pas encore ete envoyee a
son adresse. Cette lettre ne se trouve ni dans votre table, ni
dans votre secretaire, et cependant cette lettre est quelque part.

-- Oserez-vous porter la main sur votre reine? dit Anne d'Autriche
en se dressant de toute sa hauteur et en fixant sur le chancelier
ses yeux, dont l'expression etait devenue presque menacante.

-- Je suis un fidele sujet du roi, madame; et tout ce que
Sa Majeste ordonnera, je le ferai.

-- Eh bien, c'est vrai, dit Anne d'Autriche, et les espions de
M. le cardinal l'ont bien servi. J'ai ecrit aujourd'hui une
lettre, cette lettre n'est point partie. La lettre est la."

Et la reine ramena sa belle main a son corsage.

"Alors donnez-moi cette lettre, madame, dit le chancelier.

-- Je ne la donnerai qu'au roi, monsieur, dit Anne.

-- Si le roi eut voulu que cette lettre lui fut remise, madame, il
vous l'eut demandee lui-meme. Mais, je vous le repete, c'est moi
qu'il a charge de vous la reclamer, et si vous ne la rendiez
pas...

-- Eh bien?

-- C'est encore moi qu'il a charge de vous la prendre.

-- Comment, que voulez-vous dire?

-- Que mes ordres vont loin, madame, et que je suis autorise a
chercher le papier suspect sur la personne meme de Votre Majeste.

-- Quelle horreur! s'ecria la reine.

-- Veuillez donc, madame, agir plus facilement.

-- Cette conduite est d'une violence infame; savez-vous cela,
monsieur?

-- Le roi commande, madame, excusez-moi.

-- Je ne le souffrirai pas; non, non, plutot mourir!" s'ecria la
reine, chez laquelle se revoltait le sang imperieux de l'Espagnole
et de l'Autrichienne.

Le chancelier fit une profonde reverence, puis avec l'intention
bien patente de ne pas reculer d'une semelle dans
l'accomplissement de la commission dont il s'etait charge, et
comme eut pu le faire un valet de bourreau dans la chambre de la
question, il s'approcha d'Anne d'Autriche des yeux de laquelle on
vit a l'instant meme jaillir des pleurs de rage.

La reine etait, comme nous l'avons dit, d'une grande beaute.

La commission pouvait donc passer pour delicate, et le roi en
etait arrive, a force de jalousie contre Buckingham, a n'etre plus
jaloux de personne.

Sans doute le chancelier Seguier chercha des yeux a ce moment le
cordon de la fameuse cloche; mais, ne le trouvant pas, il en prit
son parti et tendit la main vers l'endroit ou la reine avait avoue
que se trouvait le papier.

Anne d'Autriche fit un pas en arriere, si pale qu'on eut dit
qu'elle allait mourir; et, s'appuyant de la main gauche, pour ne
pas tomber, a une table qui se trouvait derriere elle, elle tira
de la droite un papier de sa poitrine et le tendit au garde des
sceaux.

"Tenez, monsieur, la voila, cette lettre, s'ecria la reine d'une
voix entrecoupee et fremissante, prenez-la, et me delivrez de
votre odieuse presence."

Le chancelier, qui de son cote tremblait d'une emotion facile a
concevoir, prit la lettre, salua jusqu'a terre et se retira.

A peine la porte se fut-elle refermee sur lui, que la reine tomba
a demi evanouie dans les bras de ses femmes.

Le chancelier alla porter la lettre au roi sans en avoir lu un
seul mot. Le roi la prit d'une main tremblante, chercha l'adresse,
qui manquait, devint tres pale, l'ouvrit lentement, puis, voyant
par les premiers mots qu'elle etait adressee au roi d'Espagne, il
lut tres rapidement.

C'etait tout un plan d'attaque contre le cardinal. La reine
invitait son frere et l'empereur d'Autriche a faire semblant,
blesses qu'ils etaient par la politique de Richelieu, dont
l'eternelle preoccupation fut l'abaissement de la maison
d'Autriche, de declarer la guerre a la France et d'imposer comme
condition de la paix le renvoi du cardinal: mais d'amour, il n'y
en avait pas un seul mot dans toute cette lettre.

Le roi, tout joyeux, s'informa si le cardinal etait encore au
Louvre. On lui dit que Son Eminence attendait, dans le cabinet de
travail, les ordres de Sa Majeste.

Le roi se rendit aussitot pres de lui.

"Tenez, duc, lui dit-il, vous aviez raison, et c'est moi qui avais
tort; toute l'intrigue est politique, et il n'etait aucunement
question d'amour dans cette lettre, que voici. En echange, il y
est fort question de vous."

Le cardinal prit la lettre et la lut avec la plus grande
attention; puis, lorsqu'il fut arrive au bout, il la relut une
seconde fois.

"Eh bien, Votre Majeste, dit-il, vous voyez jusqu'ou vont mes
ennemis: on vous menace de deux guerres, si vous ne me renvoyez
pas. A votre place, en verite, Sire, je cederais a de si
puissantes instances, et ce serait de mon cote avec un veritable
bonheur que je me retirerais des affaires.

-- Que dites-vous la, duc?

-- Je dis, Sire, que ma sante se perd dans ces luttes excessives
et dans ces travaux eternels. Je dis que, selon toute probabilite,
je ne pourrai pas soutenir les fatigues du siege de La Rochelle,
et que mieux vaut que vous nommiez la ou M. de Conde, ou
M. de Bassompierre, ou enfin quelque vaillant homme dont c'est
l'etat de mener la guerre, et non pas moi qui suis homme d'Eglise
et qu'on detourne sans cesse de ma vocation pour m'appliquer a des
choses auxquelles je n'ai aucune aptitude. Vous en serez plus
heureux a l'interieur, Sire, et je ne doute pas que vous n'en
soyez plus grand a l'etranger.

-- Monsieur le duc, dit le roi, je comprends, soyez tranquille;
tous ceux qui sont nommes dans cette lettre seront punis comme ils
le meritent, et la reine elle-meme.

-- Que dites-vous la, Sire? Dieu me garde que, pour moi, la reine
eprouve la moindre contrariete! elle m'a toujours cru son ennemi,
Sire, quoique Votre Majeste puisse attester que j'ai toujours pris
chaudement son parti, meme contre vous. Oh! si elle trahissait
Votre Majeste a l'endroit de son honneur, ce serait autre chose,
et je serais le premier a dire: "Pas de grace, Sire, pas de grace
pour la coupable!" Heureusement il n'en est rien, et Votre Majeste
vient d'en acquerir une nouvelle preuve.

-- C'est vrai, monsieur le cardinal, dit le roi, et vous aviez
raison, comme toujours; mais la reine n'en merite pas moins toute
ma colere.

-- C'est vous, Sire, qui avez encouru la sienne; et veritablement,
quand elle bouderait serieusement Votre Majeste, je le
comprendrais; Votre Majeste l'a traitee avec une severite!...

-- C'est ainsi que je traiterai toujours mes ennemis et les
votres, duc, si haut places qu'ils soient et quelque peril que je
coure a agir severement avec eux.

-- La reine est mon ennemie, mais n'est pas la votre, Sire; au
contraire, elle est epouse devouee, soumise et irreprochable;
laissez-moi donc, Sire, interceder pour elle pres de
Votre Majeste.

-- Qu'elle s'humilie alors, et qu'elle revienne a moi la premiere!

-- Au contraire, Sire, donnez l'exemple; vous avez eu le premier
tort, puisque c'est vous qui avez soupconne la reine.

-- Moi, revenir le premier? dit le roi; jamais!

-- Sire, je vous en supplie.

-- D'ailleurs, comment reviendrais-je le premier?

-- En faisant une chose que vous sauriez lui etre agreable.

-- Laquelle?

-- Donnez un bal; vous savez combien la reine aime la danse; je
vous reponds que sa rancune ne tiendra point a une pareille
attention.

-- Monsieur le cardinal, vous savez que je n'aime pas tous les
plaisirs mondains.

-- La reine ne vous en sera que plus reconnaissante, puisqu'elle
sait votre antipathie pour ce plaisir; d'ailleurs ce sera une
occasion pour elle de mettre ces beaux ferrets de diamants que
vous lui avez donnes l'autre jour a sa fete, et dont elle n'a pas
encore eu le temps de se parer.

-- Nous verrons, monsieur le cardinal, nous verrons, dit le roi,
qui, dans sa joie de trouver la reine coupable d'un crime dont il
se souciait peu, et innocente d'une faute qu'il redoutait fort,
etait tout pret a se raccommoder avec elle; nous verrons, mais,
sur mon honneur, vous etes trop indulgent.

-- Sire, dit le cardinal, laissez la severite aux ministres,
l'indulgence est la vertu royale; usez-en, et vous verrez que vous
vous en trouverez bien."

Sur quoi le cardinal, entendant la pendule sonner onze heures,
s'inclina profondement, demandant conge au roi pour se retirer, et
le suppliant de se raccommoder avec la reine.

Anne d'Autriche, qui, a la suite de la saisie de sa lettre,
s'attendait a quelque reproche, fut fort etonnee de voir le
lendemain le roi faire pres d'elle des tentatives de
rapprochement. Son premier mouvement fut repulsif, son orgueil de
femme et sa dignite de reine avaient ete tous deux si cruellement
offenses, qu'elle ne pouvait revenir ainsi du premier coup; mais,
vaincue par le conseil de ses femmes, elle eut enfin l'air de
commencer a oublier. Le roi profita de ce premier moment de retour
pour lui dire qu'incessamment il comptait donner une fete.

C'etait une chose si rare qu'une fete pour la pauvre Anne
d'Autriche, qu'a cette annonce, ainsi que l'avait pense le
cardinal, la derniere trace de ses ressentiments disparut sinon
dans son coeur, du moins sur son visage. Elle demanda quel jour
cette fete devait avoir lieu, mais le roi repondit qu'il fallait
qu'il s'entendit sur ce point avec le cardinal.

En effet, chaque jour le roi demandait au cardinal a quelle epoque
cette fete aurait lieu, et chaque jour le cardinal, sous un
pretexte quelconque, differait de la fixer.

Dix jours s'ecoulerent ainsi.

Le huitieme jour apres la scene que nous avons racontee, le
cardinal recut une lettre, au timbre de Londres, qui contenait
seulement ces quelques lignes:

"Je les ai; mais je ne puis quitter Londres, attendu que je manque
d'argent; envoyez-moi cinq cents pistoles, et quatre ou cinq jours
apres les avoir recues, je serai a Paris."

Le jour meme ou le cardinal avait recu cette lettre, le roi lui
adressa sa question habituelle.

Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas:

"Elle arrivera, dit-elle, quatre ou cinq jours apres avoir recu
l'argent; il faut quatre ou cinq jours a l'argent pour aller,
quatre ou cinq jours a elle pour revenir, cela fait dix jours;
maintenant faisons la part des vents contraires, des mauvais
hasards, des faiblesses de femme, et mettons cela a douze jours.

-- Eh bien, monsieur le duc, dit le roi, vous avez calcule?

-- Oui, Sire: nous sommes aujourd'hui le 20 septembre; les
echevins de la ville donnent une fete le 3 octobre. Cela
s'arrangera a merveille, car vous n'aurez pas l'air de faire un
retour vers la reine."

Puis le cardinal ajouta:

"A propos, Sire, n'oubliez pas de dire a Sa Majeste, la veille de
cette fete, que vous desirez voir comment lui vont ses ferrets de
diamants."


CHAPITRE XVII
LE MENAGE BONACIEUX

C'etait la seconde fois que le cardinal revenait sur ce point des
ferrets de diamants avec le roi. Louis XIII fut donc frappe de
cette insistance, et pensa que cette recommandation cachait un
mystere.

Plus d'une fois le roi avait ete humilie que le cardinal, dont la
police, sans avoir atteint encore la perfection de la police
moderne, etait excellente, fut mieux instruit que lui-meme de ce
qui se passait dans son propre menage. Il espera donc, dans une
conversation avec Anne d'Autriche, tirer quelque lumiere de cette
conversation et revenir ensuite pres de Son Eminence avec quelque
secret que le cardinal sut ou ne sut pas, ce qui, dans l'un ou
l'autre cas, le rehaussait infiniment aux yeux de son ministre.

Il alla donc trouver la reine, et, selon son habitude, l'aborda
avec de nouvelles menaces contre ceux qui l'entouraient. Anne
d'Autriche baissa la tete, laissa s'ecouler le torrent sans
repondre et esperant qu'il finirait par s'arreter; mais ce n'etait
pas cela que voulait Louis XIII; Louis XIII voulait une discussion
de laquelle jaillit une lumiere quelconque, convaincu qu'il etait
que le cardinal avait quelque arriere-pensee et lui machinait une
surprise terrible comme en savait faire Son Eminence. Il arriva a
ce but par sa persistance a accuser.

"Mais, s'ecria Anne d'Autriche, lassee de ces vagues attaques;
mais, Sire, vous ne me dites pas tout ce que vous avez dans le
coeur. Qu'ai-je donc fait? Voyons, quel crime ai-je donc commis? Il
est impossible que Votre Majeste fasse tout ce bruit pour une
lettre ecrite a mon frere."

Le roi, attaque a son tour d'une maniere si directe, ne sut que
repondre; il pensa que c'etait la le moment de placer la
recommandation qu'il ne devait faire que la veille de la fete.

"Madame, dit-il avec majeste, il y aura incessamment bal a l'hotel
de ville; j'entends que, pour faire honneur a nos braves echevins,
vous y paraissiez en habit de ceremonie, et surtout paree des
ferrets de diamants que je vous ai donnes pour votre fete. Voici
ma reponse."

La reponse etait terrible. Anne d'Autriche crut que Louis XIII
savait tout, et que le cardinal avait obtenu de lui cette longue
dissimulation de sept ou huit jours, qui etait au reste dans son
caractere. Elle devint excessivement pale, appuya sur une console
sa main d'une admirable beaute, et qui semblait alors une main de
cire, et regardant le roi avec des yeux epouvantes, elle ne
repondit pas une seule syllabe.

"Vous entendez, madame, dit le roi, qui jouissait de cet embarras
dans toute son etendue, mais sans en deviner la cause, vous
entendez?

-- Oui, Sire, j'entends, balbutia la reine.

-- Vous paraitrez a ce bal?

-- Oui.

-- Avec vos ferrets?

-- Oui."

La paleur de la reine augmenta encore, s'il etait possible; le roi
s'en apercut, et en jouit avec cette froide cruaute qui etait un
des mauvais cotes de son caractere.

"Alors, c'est convenu, dit le roi, et voila tout ce que j'avais a
vous dire.

-- Mais quel jour ce bal aura-t-il lieu?" demanda Anne d'Autriche.

Louis XIII sentit instinctivement qu'il ne devait pas repondre a
cette question, la reine l'ayant faite d'une voix presque
mourante.

"Mais tres incessamment, madame, dit-il; mais je ne me rappelle
plus precisement la date du jour, je la demanderai au cardinal.

-- C'est donc le cardinal qui vous a annonce cette fete? s'ecria
la reine.

-- Oui, madame, repondit le roi etonne; mais pourquoi cela?

-- C'est lui, qui vous a dit de m'inviter a y paraitre avec ces
ferrets?

-- C'est-a-dire, madame...

-- C'est lui, Sire, c'est lui!

-- Eh bien qu'importe que ce soit lui ou moi? y a-t-il un crime a
cette invitation?

-- Non, Sire.

-- Alors vous paraitrez?

-- Oui, Sire.

-- C'est bien, dit le roi en se retirant, c'est bien, j'y compte."

La reine fit une reverence, moins par etiquette que parce que ses
genoux se derobaient sous elle.

Le roi partit enchante.

"Je suis perdue, murmura la reine, perdue, car le cardinal sait
tout, et c'est lui qui pousse le roi, qui ne sait rien encore,
mais qui saura tout bientot. Je suis perdue! Mon Dieu! mon Dieu!
mon Dieu!"

Elle s'agenouilla sur un coussin et pria, la tete enfoncee entre
ses bras palpitants.

En effet, la position etait terrible. Buckingham etait retourne a
Londres, Mme de Chevreuse etait a Tours. Plus surveillee que
jamais, la reine sentait sourdement qu'une de ses femmes la
trahissait, sans savoir dire laquelle. La Porte ne pouvait pas
quitter le Louvre. Elle n'avait pas une ame au monde a qui se
fier.

Aussi, en presence du malheur qui la menacait et de l'abandon qui
etait le sien, eclata-t-elle en sanglots.

"Ne puis-je donc etre bonne a rien a Votre Majeste?" dit tout a
coup une voix pleine de douceur et de pitie.

La reine se retourna vivement, car il n'y avait pas a se tromper a
l'expression de cette voix: c'etait une amie qui parlait ainsi.

En effet, a l'une des portes qui donnaient dans l'appartement de
la reine apparut la jolie Mme Bonacieux; elle etait occupee a
ranger les robes et le linge dans un cabinet, lorsque le roi etait
entre; elle n'avait pas pu sortir, et avait tout entendu.

La reine poussa un cri percant en se voyant surprise, car dans son
trouble elle ne reconnut pas d'abord la jeune femme qui lui avait
ete donnee par La Porte.

"Oh! ne craignez rien, madame, dit la jeune femme en joignant les
mains et en pleurant elle-meme des angoisses de la reine; je suis
a Votre Majeste corps et ame, et si loin que je sois d'elle, si
inferieure que soit ma position, je crois que j'ai trouve un moyen
de tirer Votre Majeste de peine.

-- Vous! o Ciel! vous! s'ecria la reine; mais voyons regardez-moi
en face. Je suis trahie de tous cotes, puis-je me fier a vous?

-- Oh! madame! s'ecria la jeune femme en tombant a genoux: sur mon
ame, je suis prete a mourir pour Votre Majeste!"

Ce cri etait sorti du plus profond du coeur, et, comme le premier,
il n'y avait pas a se tromper.

"Oui, continua Mme Bonacieux, oui, il y a des traitres ici; mais,
par le saint nom de la Vierge, je vous jure que personne n'est
plus devoue que moi a Votre Majeste. Ces ferrets que le roi
redemande, vous les avez donnes au duc de Buckingham, n'est-ce
pas? Ces ferrets etaient enfermes dans une petite boite en bois de
rose qu'il tenait sous son bras? Est-ce que je me trompe? Est-ce
que ce n'est pas cela?

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine dont les dents
claquaient d'effroi.

-- Eh bien, ces ferrets, continua Mme Bonacieux, il faut les
ravoir.

-- Oui, sans doute, il le faut, s'ecria la reine; mais comment
faire, comment y arriver?

-- Il faut envoyer quelqu'un au duc.

-- Mais qui?... qui?... a qui me fier?

-- Ayez confiance en moi, madame; faites-moi cet honneur, ma
reine, et je trouverai le messager, moi!

-- Mais il faudra ecrire!

-- Oh! oui. C'est indispensable. Deux mots de la main de
Votre Majeste et votre cachet particulier.

-- Mais ces deux mots, c'est ma condamnation. C'est le divorce,
l'exil!

-- Oui, s'ils tombent entre des mains infames! Mais je reponds que
ces deux mots seront remis a leur adresse.

-- Oh! mon Dieu! il faut donc que je remette ma vie, mon honneur,
ma reputation entre vos mains!

-- Oui! oui, madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi!

-- Mais comment? dites-le-moi au moins.

-- Mon mari a ete remis en liberte il y a deux ou trois jours; je
n'ai pas encore eu le temps de le revoir. C'est un brave et
honnete homme qui n'a ni haine, ni amour pour personne. Il fera ce
que je voudrai: il partira sur un ordre de moi, sans savoir ce
qu'il porte, et il remettra la lettre de Votre Majeste, sans meme
savoir qu'elle est de Votre Majeste, a l'adresse qu'elle
indiquera."

La reine prit les deux mains de la jeune femme avec un elan
passionne, la regarda comme pour lire au fond de son coeur, et ne
voyant que sincerite dans ses beaux yeux, elle l'embrassa
tendrement.

"Fais cela, s'ecria-t-elle, et tu m'auras sauve la vie, tu m'auras
sauve l'honneur!

-- Oh! n'exagerez pas le service que j'ai le bonheur de vous
rendre; je n'ai rien a sauver a Votre Majeste, qui est seulement
victime de perfides complots.

-- C'est vrai, c'est vrai, mon enfant, dit la reine, et tu as
raison.

-- Donnez-moi donc cette lettre, madame, le temps presse."

La reine courut a une petite table sur laquelle se trouvaient
encre, papier et plumes: elle ecrivit deux lignes, cacheta la
lettre de son cachet et la remit a Mme Bonacieux.

"Et maintenant, dit la reine, nous oublions une chose necessaire.

-- Laquelle?

-- L'argent."

Mme Bonacieux rougit.

"Oui, c'est vrai, dit-elle, et j'avouerai a Votre Majeste que mon
mari...

-- Ton mari n'en a pas, c'est cela que tu veux dire.

-- Si fait, il en a, mais il est fort avare, c'est la son defaut.
Cependant, que Votre Majeste ne s'inquiete pas, nous trouverons
moyen...

-- C'est que je n'en ai pas non plus, dit la reine (ceux qui
liront les Memoires de Mme de Motteville ne s'etonneront pas de
cette reponse); mais, attends."

Anne d'Autriche courut a son ecrin.

"Tiens, dit-elle, voici une bague d'un grand prix a ce qu'on
assure; elle vient de mon frere le roi d'Espagne, elle est a moi
et j'en puis disposer. Prends cette bague et fais-en de l'argent,
et que ton mari parte.

-- Dans une heure vous serez obeie.

-- Tu vois l'adresse, ajouta la reine, parlant si bas qu'a peine
pouvait-on entendre ce qu'elle disait: a Milord duc de Buckingham,
a Londres.

-- La lettre sera remise a lui-meme.

-- Genereuse enfant!" s'ecria Anne d'Autriche.

Mme Bonacieux baisa les mains de la reine, cacha le papier dans
son corsage et disparut avec la legerete d'un oiseau.

Dix minutes apres, elle etait chez elle; comme elle l'avait dit a
la reine, elle n'avait pas revu son mari depuis sa mise en
liberte; elle ignorait donc le changement qui s'etait fait en lui
a l'endroit du cardinal, changement qu'avaient opere la flatterie
et l'argent de Son Eminence et qu'avaient corrobore, depuis, deux
ou trois visites du comte de Rochefort, devenu le meilleur ami de
Bonacieux, auquel il avait fait croire sans beaucoup de peine
qu'aucun sentiment coupable n'avait amene l'enlevement de sa
femme, mais que c'etait seulement une precaution politique.

Elle trouva M. Bonacieux seul: le pauvre homme remettait a grand-
peine de l'ordre dans la maison, dont il avait trouve les meubles
a peu pres brises et les armoires a peu pres vides, la justice
n'etant pas une des trois choses que le roi Salomon indique comme
ne laissant point de traces de leur passage. Quant a la servante,
elle s'etait enfuie lors de l'arrestation de son maitre. La
terreur avait gagne la pauvre fille au point qu'elle n'avait cesse
de marcher de Paris jusqu'en Bourgogne, son pays natal.

Le digne mercier avait, aussitot sa rentree dans sa maison, fait
part a sa femme de son heureux retour, et sa femme lui avait
repondu pour le feliciter et pour lui dire que le premier moment
qu'elle pourrait derober a ses devoirs serait consacre tout entier
a lui rendre visite.

Ce premier moment s'etait fait attendre cinq jours, ce qui, dans
toute autre circonstance, eut paru un peu bien long a maitre
Bonacieux; mais il avait, dans la visite qu'il avait faite au
cardinal et dans les visites que lui faisait Rochefort, ample
sujet a reflexion, et, comme on sait, rien ne fait passer le temps
comme de reflechir.

D'autant plus que les reflexions de Bonacieux etaient toutes
couleur de rose. Rochefort l'appelait son ami, son cher Bonacieux,
et ne cessait de lui dire que le cardinal faisait le plus grand
cas de lui. Le mercier se voyait deja sur le chemin des honneurs
et de la fortune.

De son cote, Mme Bonacieux avait reflechi, mais, il faut le dire,
a tout autre chose que l'ambition; malgre elle, ses pensees
avaient eu pour mobile constant ce beau jeune homme si brave et
qui paraissait si amoureux. Mariee a dix-huit ans a M. Bonacieux,
ayant toujours vecu au milieu des amis de son mari, peu
susceptibles d'inspirer un sentiment quelconque a une jeune femme
dont le coeur etait plus eleve que sa position, Mme Bonacieux
etait restee insensible aux seductions vulgaires; mais, a cette
epoque surtout, le titre de gentilhomme avait une grande influence
sur la bourgeoisie, et d'Artagnan etait gentilhomme; de plus, il
portait l'uniforme des gardes, qui, apres l'uniforme des
mousquetaires, etait le plus apprecie des dames. Il etait, nous le
repetons, beau, jeune, aventureux; il parlait d'amour en homme qui
aime et qui a soif d'etre aime; il y en avait la plus qu'il n'en
fallait pour tourner une tete de vingt-trois ans, et Mme Bonacieux
en etait arrivee juste a cet age heureux de la vie.

Les deux epoux, quoiqu'ils ne se fussent pas vus depuis plus de
huit jours, et que pendant cette semaine de graves evenements
eussent passe entre eux, s'aborderent donc avec une certaine
preoccupation; neanmoins, M. Bonacieux manifesta une joie reelle
et s'avanca vers sa femme a bras ouverts.

Mme Bonacieux lui presenta le front.

"Causons un peu, dit-elle.

-- Comment? dit Bonacieux etonne.

-- Oui, sans doute, j'ai une chose de la plus haute importance a
vous dire.

-- Au fait, et moi aussi, j'ai quelques questions assez serieuses
a vous adresser. Expliquez-moi un peu votre enlevement, je vous
prie.

-- Il ne s'agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux.

-- Et de quoi s'agit-il donc? de ma captivite?

-- Je l'ai apprise le jour meme; mais comme vous n'etiez coupable
d'aucun crime, comme vous n'etiez complice d'aucune intrigue,
comme vous ne saviez rien enfin qui put vous compromettre, ni
vous, ni personne, je n'ai attache a cet evenement que
l'importance qu'il meritait.

-- Vous en parlez bien a votre aise, madame! reprit Bonacieux
blesse du peu d'interet que lui temoignait sa femme; savez-vous
que j'ai ete plonge un jour et une nuit dans un cachot de la
Bastille?

-- Un jour et une nuit sont bientot passes; laissons donc votre
captivite, et revenons a ce qui m'amene pres de vous.

-- Comment? ce qui vous amene pres de moi! N'est-ce donc pas le
desir de revoir un mari dont vous etes separee depuis huit jours?
demanda le mercier pique au vif.

-- C'est cela d'abord, et autre chose ensuite.

-- Parlez!

-- Une chose du plus haut interet et de laquelle depend notre
fortune a venir peut-etre.

-- Notre fortune a fort change de face depuis que je vous ai vue,
madame Bonacieux, et je ne serais pas etonne que d'ici a quelques
mois elle ne fit envie a beaucoup de gens.

-- Oui, surtout si vous voulez suivre les instructions que je vais
vous donner.

-- A moi?

-- Oui, a vous. Il y a une bonne et sainte action a faire,
monsieur, et beaucoup d'argent a gagner en meme temps."

Mme Bonacieux savait qu'en parlant d'argent a son mari, elle le
prenait par son faible.

Mais un homme, fut-ce un mercier, lorsqu'il a cause dix minutes
avec le cardinal de Richelieu, n'est plus le meme homme.

"Beaucoup d'argent a gagner! dit Bonacieux en allongeant les
levres.

-- Oui, beaucoup.

-- Combien, a peu pres?

-- Mille pistoles peut-etre.

-- Ce que vous avez a me demander est donc bien grave?

-- Oui.

-- Que faut-il faire?

-- Vous partirez sur-le-champ, je vous remettrai un papier dont
vous ne vous dessaisirez sous aucun pretexte, et que vous
remettrez en main propre.

-- Et pour ou partirai-je?

-- Pour Londres.

-- Moi, pour Londres! Allons donc, vous raillez, je n'ai pas
affaire a Londres.

-- Mais d'autres ont besoin que vous y alliez.

-- Quels sont ces autres? Je vous avertis, je ne fais plus rien en
aveugle, et je veux savoir non seulement a quoi je m'expose, mais
encore pour qui je m'expose.

-- Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous
attend: la recompense depassera vos desirs, voila tout ce que je
puis vous promettre.

-- Des intrigues encore, toujours des intrigues! merci, je m'en
defie maintenant, et M. le cardinal m'a eclaire la-dessus.

-- Le cardinal! s'ecria Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal?

-- Il m'a fait appeler, repondit fierement le mercier.

-- Et vous vous etes rendu a son invitation, imprudent que vous
etes.

-- Je dois dire que je n'avais pas le choix de m'y rendre ou de ne
pas m'y rendre, car j'etais entre deux gardes. Il est vrai encore
de dire que, comme alors je ne connaissais pas Son Eminence, si
j'avais pu me dispenser de cette visite, j'en eusse ete fort
enchante.

-- Il vous a donc maltraite? il vous a donc fait des menaces?

-- Il m'a tendu la main et m'a appele son ami, -- son ami!
entendez-vous, madame? -- je suis l'ami du grand cardinal!

-- Du grand cardinal!

-- Lui contesteriez-vous ce titre, par hasard, madame?

-- Je ne lui conteste rien, mais je vous dis que la faveur d'un
ministre est ephemere, et qu'il faut etre fou pour s'attacher a un
ministre; il est des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne reposent
pas sur le caprice d'un homme ou l'issue d'un evenement; c'est a
ces pouvoirs qu'il faut se rallier.

-- J'en suis fache, madame, mais je ne connais pas d'autre pouvoir
que celui du grand homme que j'ai l'honneur de servir.

-- Vous servez le cardinal?

-- Oui, madame, et comme son serviteur je ne permettrai pas que
vous vous livriez a des complots contre la surete de l'Etat, et
que vous serviez, vous, les intrigues d'une femme qui n'est pas
francaise et qui a le coeur espagnol. Heureusement, le grand
cardinal est la, son regard vigilant surveille et penetre jusqu'au
fond du coeur."

Bonacieux repetait mot pour mot une phrase qu'il avait entendu
dire au comte de Rochefort; mais la pauvre femme, qui avait compte
sur son mari et qui, dans cet espoir, avait repondu de lui a la
reine, n'en fremit pas moins, et du danger dans lequel elle avait
failli se jeter, et de l'impuissance dans laquelle elle se
trouvait. Cependant connaissant la faiblesse et surtout la
cupidite de son mari elle ne desesperait pas de l'amener a ses
fins.

"Ah! vous etes cardinaliste, monsieur, s'ecria-t-elle ah! vous
servez le parti de ceux qui maltraitent votre femme et qui
insultent votre reine!

-- Les interets particuliers ne sont rien devant les interets de
tous. Je suis pour ceux qui sauvent l'Etat", dit avec emphase
Bonacieux.

C'etait une autre phrase du comte de Rochefort, qu'il avait
retenue et qu'il trouvait l'occasion de placer.

"Et savez-vous ce que c'est que Etat dont vous parlez? dit
Mme Bonacieux en haussant les epaules. Contentez-vous d'etre un
bourgeois sans finesse aucune, et tournez-vous du cote qui vous
offre le plus d'avantages.

-- Eh! eh! dit Bonacieux en frappant sur un sac a la panse
arrondie et qui rendit un son argentin; que dites-vous de ceci,
madame la precheuse?

-- D'ou vient cet argent?

-- Vous ne devinez pas?

-- Du cardinal?

-- De lui et de mon ami le comte de Rochefort.

-- Le comte de Rochefort! mais c'est lui qui m'a enlevee!

-- Cela se peut, madame.

-- Et vous recevez de l'argent de cet homme?

-- Ne m'avez-vous pas dit que cet enlevement etait tout politique?

-- Oui; mais cet enlevement avait pour but de me faire trahir ma
maitresse, de m'arracher par des tortures des aveux qui pussent
compromettre l'honneur et peut-etre la vie de mon auguste
maitresse.

-- Madame, reprit Bonacieux, votre auguste maitresse est une
perfide Espagnole, et ce que le cardinal fait est bien fait.

-- Monsieur, dit la jeune femme, je vous savais lache, avare et
imbecile, mais je ne vous savais pas infame!

-- Madame, dit Bonacieux, qui n'avait jamais vu sa femme en
colere, et qui reculait devant le courroux conjugal; madame, que
dites-vous donc?

-- Je dis que vous etes un miserable! continua Mme Bonacieux, qui
vit qu'elle reprenait quelque influence sur son mari. Ah! vous
faites de la politique, vous! et de la politique cardinaliste
encore! Ah! vous vous vendez, corps et ame, au demon pour de
l'argent.

-- Non, mais au cardinal.

-- C'est la meme chose! s'ecria la jeune femme. Qui dit Richelieu,
dit Satan.

-- Taisez-vous, madame, taisez-vous, on pourrait vous entendre!

-- Oui, vous avez raison, et je serais honteuse pour vous de votre
lachete.

-- Mais qu'exigez-vous donc de moi? voyons!

-- Je vous l'ai dit: que vous partiez a l'instant meme, monsieur,
que vous accomplissiez loyalement la commission dont je daigne
vous charger, et a cette condition j'oublie tout, je pardonne, et
il y a plus-elle lui tendit la main -- je vous rends mon amitie."

Bonacieux etait poltron et avare; mais il aimait sa femme: il fut
attendri. Un homme de cinquante ans ne tient pas longtemps rancune
a une femme de vingt-trois. Mme Bonacieux vit qu'il hesitait:

"Allons, etes-vous decide? dit-elle.

-- Mais, ma chere amie, reflechissez donc un peu a ce que vous
exigez de moi; Londres est loin de Paris, fort loin, et peut-etre
la commission dont vous me chargez n'est-elle pas sans dangers.

-- Qu'importe, si vous les evitez!

-- Tenez, madame Bonacieux, dit le mercier, tenez, decidement, je
refuse: les intrigues me font peur. J'ai vu la Bastille, moi.
Brrrrou! c'est affreux, la Bastille! Rien que d'y penser, j'en ai
la chair de poule. On m'a menace de la torture. Savez-vous ce que
c'est que la torture? Des coins de bois qu'on vous enfonce entre
les jambes jusqu'a ce que les os eclatent! Non, decidement, je
n'irai pas. Et morbleu! que n'y allez-vous vous-meme? car, en
verite, je crois que je me suis trompe sur votre compte jusqu'a
present: je crois que vous etes un homme, et des plus enrages
encore!

-- Et vous, vous etes une femme, une miserable femme, stupide et
abrutie. Ah! vous avez peur! Eh bien, si vous ne partez pas a
l'instant meme, je vous fais arreter par l'ordre de la reine, et
je vous fais mettre a cette Bastille que vous craignez tant."

Bonacieux tomba dans une reflexion profonde, il pesa murement les
deux coleres dans son cerveau, celle du cardinal et celle de la
reine: celle du cardinal l'emporta enormement.

"Faites-moi arreter de la part de la reine, dit-il, et moi je me
reclamerai de Son Eminence."

Pour le coup, Mme Bonacieux vit qu'elle avait ete trop loin, et
elle fut epouvantee de s'etre si fort avancee. Elle contempla un
instant avec effroi cette figure stupide, d'une resolution
invincible, comme celle des sots qui ont peur.

"Eh bien, soit! dit-elle. Peut-etre, au bout du compte, avez-vous
raison: un homme en sait plus long que les femmes en politique, et
vous surtout, monsieur Bonacieux, qui avez cause avec le cardinal.
Et cependant, il est bien dur, ajouta-t-elle, que mon mari, un
homme sur l'affection duquel je croyais pouvoir compter, me traite
aussi disgracieusement et ne satisfasse point a ma fantaisie.

-- C'est que vos fantaisies peuvent mener trop loin, reprit
Bonacieux triomphant, et je m'en defie.

-- J'y renoncerai donc, dit la jeune femme en soupirant; c'est
bien, n'en parlons plus.

-- Si, au moins, vous me disiez quelle chose je vais faire a
Londres, reprit Bonacieux, qui se rappelait un peu tard que
Rochefort lui avait recommande d'essayer de surprendre les secrets
de sa femme.

-- Il est inutile que vous le sachiez, dit la jeune femme, qu'une
defiance instinctive repoussait maintenant en arriere: il
s'agissait d'une bagatelle comme en desirent les femmes, d'une
emplette sur laquelle il y avait beaucoup a gagner."

Mais plus la jeune femme se defendait, plus au contraire Bonacieux
pensa que le secret qu'elle refusait de lui confier etait
important. Il resolut donc de courir a l'instant meme chez le
comte de Rochefort, et de lui dire que la reine cherchait un
messager pour l'envoyer a Londres.

"Pardon, si je vous quitte, ma chere madame Bonacieux, dit-il;
mais, ne sachant pas que vous me viendriez voir, j'avais pris
rendez-vous avec un de mes amis, je reviens a l'instant meme, et
si vous voulez m'attendre seulement une demi-minute, aussitot que
j'en aurai fini avec cet ami, je reviens vous prendre, et, comme
il commence a se faire tard, je vous reconduis au Louvre.

-- Merci, monsieur, repondit Mme Bonacieux: vous n'etes point
assez brave pour m'etre d'une utilite quelconque, et je m'en
retournerai bien au Louvre toute seule.

-- Comme il vous plaira, madame Bonacieux, reprit l'ex-mercier.
Vous reverrai-je bientot?

-- Sans doute; la semaine prochaine, je l'espere, mon service me
laissera quelque liberte, et j'en profiterai pour revenir mettre
de l'ordre dans nos affaires, qui doivent etre quelque peu
derangees.

-- C'est bien; je vous attendrai. Vous ne m'en voulez pas?

-- Moi! pas le moins du monde.

-- A bientot, alors?

-- A bientot."

Bonacieux baisa la main de sa femme, et s'eloigna rapidement.

"Allons, dit Mme Bonacieux, lorsque son mari eut referme la porte
de la rue, et qu'elle se trouva seule, il ne manquait plus a cet
imbecile que d'etre cardinaliste! Et moi qui avais repondu a la
reine, moi qui avais promis a ma pauvre maitresse... Ah! mon Dieu,
mon Dieu! elle va me prendre pour quelqu'une de ces miserables
dont fourmille le palais, et qu'on a placees pres d'elle pour
l'espionner! Ah! monsieur Bonacieux! je ne vous ai jamais beaucoup
aime; maintenant, c'est bien pis: je vous hais! et, sur ma parole,
vous me le paierez!"

Au moment ou elle disait ces mots, un coup frappe au plafond lui
fit lever la tete, et une voix, qui parvint a elle a travers le
plancher, lui cria:

"Chere madame Bonacieux, ouvrez-moi la petite porte de l'allee, et
je vais descendre pres de vous."


CHAPITRE XVIII
L'AMANT ET LE MARI

"Ah! madame, dit d'Artagnan en entrant par la porte que lui
ouvrait la jeune femme, permettez-moi de vous le dire, vous avez
la un triste mari.

-- Vous avez donc entendu notre conversation? demanda vivement
Mme Bonacieux en regardant d'Artagnan avec inquietude.

-- Tout entiere.

-- Mais comment cela? mon Dieu!

-- Par un procede a moi connu, et par lequel j'ai entendu aussi la
conversation plus animee que vous avez eue avec les sbires du
cardinal.

-- Et qu'avez-vous compris dans ce que nous disions?

-- Mille choses: d'abord, que votre mari est un niais et un sot,
heureusement; puis, que vous etiez embarrassee, ce dont j'ai ete
fort aise, et que cela me donne une occasion de me mettre a votre
service, et Dieu sait si je suis pret a me jeter dans le feu pour
vous; enfin que la reine a besoin qu'un homme brave, intelligent
et devoue fasse pour elle un voyage a Londres. J'ai au moins deux
des trois qualites qu'il vous faut, et me voila."

Mme Bonacieux ne repondit pas, mais son coeur battait de joie, et
une secrete esperance brilla a ses yeux.

"Et quelle garantie me donnerez-vous, demanda-t-elle, si je
consens a vous confier cette mission?

-- Mon amour pour vous. Voyons, dites, ordonnez: que faut-il
faire?

-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura la jeune femme, dois-je vous
confier un pareil secret, monsieur? Vous etes presque un enfant!

-- Allons, je vois qu'il vous faut quelqu'un qui vous reponde de
moi.

-- J'avoue que cela me rassurerait fort.

-- Connaissez-vous Athos?

-- Non.

-- Porthos?

-- Non.

-- Aramis?

-- Non. Quels sont ces messieurs?

-- Des mousquetaires du roi. Connaissez-vous M. de Treville, leur
capitaine?

-- Oh! oui, celui-la, je le connais, non pas personnellement, mais
pour en avoir entendu plus d'une fois parler a la reine comme d'un
brave et loyal gentilhomme.

-- Vous ne craignez pas que lui vous trahisse pour le cardinal,
n'est-ce pas?

-- Oh! non, certainement.

-- Eh bien, revelez-lui votre secret, et demandez-lui, si
important, si precieux, si terrible qu'il soit, si vous pouvez me
le confier.

-- Mais ce secret ne m'appartient pas, et je ne puis le reveler
ainsi.

-- Vous l'alliez bien confier a M. Bonacieux, dit d'Artagnan avec
depit.

-- Comme on confie une lettre au creux d'un arbre, a l'aile d'un
pigeon, au collier d'un chien.

-- Et cependant, moi, vous voyez bien que je vous aime.

-- Vous le dites.

-- Je suis un galant homme!

-- Je le crois.

-- Je suis brave!

-- Oh! cela, j'en suis sure.

-- Alors, mettez-moi donc a l'epreuve."

Mme Bonacieux regarda le jeune homme, retenue par une derniere
hesitation. Mais il y avait une telle ardeur dans ses yeux, une
telle persuasion dans sa voix, qu'elle se sentit entrainee a se
fier a lui. D'ailleurs elle se trouvait dans une de ces
circonstances ou il faut risquer le tout pour le tout. La reine
etait aussi bien perdue par une trop grande retenue que par une
trop grande confiance. Puis, avouons-le, le sentiment involontaire
qu'elle eprouvait pour ce jeune protecteur la decida a parler.

"Ecoutez, lui dit-elle, je me rends a vos protestations et je cede
a vos assurances. Mais je vous jure devant Dieu qui nous entend,
que si vous me trahissez et que mes ennemis me pardonnent, je me
tuerai en vous accusant de ma mort.

-- Et moi, je vous jure devant Dieu, madame, dit d'Artagnan, que
si je suis pris en accomplissant les ordres que vous me donnez, je
mourrai avant de rien faire ou dire qui compromette quelqu'un."

Alors la jeune femme lui confia le terrible secret dont le hasard
lui avait deja revele une partie en face de la Samaritaine. Ce fut
leur mutuelle declaration d'amour.

D'Artagnan rayonnait de joie et d'orgueil. Ce secret qu'il
possedait, cette femme qu'il aimait, la confiance et l'amour,
faisaient de lui un geant.

"Je pars, dit-il, je pars sur-le-champ.

-- Comment! vous partez! s'ecria Mme Bonacieux, et votre regiment,
votre capitaine?

-- Sur mon ame, vous m'aviez fait oublier tout cela, chere
Constance! oui, vous avez raison, il me faut un conge.

-- Encore un obstacle, murmura Mme Bonacieux avec douleur.

-- Oh! celui-la, s'ecria d'Artagnan apres un moment de reflexion,
je le surmonterai, soyez tranquille.

-- Comment cela?

-- J'irai trouver ce soir meme M. de Treville, que je chargerai de
demander pour moi cette faveur a son beau-frere, M. des Essarts.

-- Maintenant, autre chose.

-- Quoi? demanda d'Artagnan, voyant que Mme Bonacieux hesitait a
continuer.

-- Vous n'avez peut-etre pas d'argent?

-- Peut-etre est de trop, dit d'Artagnan en souriant.

-- Alors, reprit Mme Bonacieux en ouvrant une armoire et en tirant
de cette armoire le sac qu'une demi-heure auparavant caressait si
amoureusement son mari, prenez ce sac.

-- Celui du cardinal! s'ecria en eclatant de rire d'Artagnan qui,
comme on s'en souvient, grace a ses carreaux enleves, n'avait pas
perdu une syllabe de la conversation du mercier et de sa femme.

-- Celui du cardinal, repondit Mme Bonacieux; vous voyez qu'il se
presente sous un aspect assez respectable.

-- Pardieu! s'ecria d'Artagnan, ce sera une chose doublement
divertissante que de sauver la reine avec l'argent de Son
Eminence!

-- Vous etes un aimable et charmant jeune homme, dit
Mme Bonacieux. Croyez que Sa Majeste ne sera point ingrate.

-- Oh! je suis deja grandement recompense! s'ecria d'Artagnan. Je
vous aime, vous me permettez de vous le dire; c'est deja plus de
bonheur que je n'en osais esperer.

-- Silence! dit Mme Bonacieux en tressaillant.

-- Quoi?

-- On parle dans la rue.

-- C'est la voix...

-- De mon mari. Oui, je l'ai reconnue!"

D'Artagnan courut a la porte et poussa le verrou.

"Il n'entrera pas que je ne sois parti, dit-il, et quand je serai
parti, vous lui ouvrirez.

-- Mais je devrais etre partie aussi, moi. Et la disparition de
cet argent, comment la justifier si je suis la?

-- Vous avez raison, il faut sortir.

-- Sortir, comment? On nous verra si nous sortons.

-- Alors il faut monter chez moi.

-- Ah! s'ecria Mme Bonacieux, vous me dites cela d'un ton qui me
fait peur."

Mme Bonacieux prononca ces paroles avec une larme dans les yeux.
D'Artagnan vit cette larme, et, trouble, attendri, il se jeta a
ses genoux.

"Chez moi, dit-il, vous serez en surete comme dans un temple, je
vous en donne ma parole de gentilhomme.

-- Partons, dit-elle, je me fie a vous, mon ami."

D'Artagnan rouvrit avec precaution le verrou, et tous deux, legers
comme des ombres, se glisserent par la porte interieure dans
l'allee, monterent sans bruit l'escalier et rentrerent dans la
chambre de d'Artagnan.

Une fois chez lui, pour plus de surete, le jeune homme barricada
la porte; ils s'approcherent tous deux de la fenetre, et par une
fente du volet ils virent M. Bonacieux qui causait avec un homme
en manteau.

A la vue de l'homme en manteau, d'Artagnan bondit, et, tirant son
epee a demi, s'elanca vers la porte.

C'etait l'homme de Meung.

"Qu'allez-vous faire? s'ecria Mme Bonacieux; vous nous perdez.

-- Mais j'ai jure de tuer cet homme! dit d'Artagnan.

-- Votre vie est vouee en ce moment et ne vous appartient pas. Au
nom de la reine, je vous defends de vous jeter dans aucun peril
etranger a celui du voyage.

-- Et en votre nom, n'ordonnez-vous rien?

-- En mon nom, dit Mme Bonacieux avec une vive emotion; en mon
nom, je vous en prie. Mais ecoutons, il me semble qu'ils parlent
de moi."

D'Artagnan se rapprocha de la fenetre et preta l'oreille.

M. Bonacieux avait rouvert sa porte, et voyant l'appartement vide,
il etait revenu a l'homme au manteau qu'un instant il avait laisse
seul.

"Elle est partie, dit-il, elle sera retournee au Louvre.

-- Vous etes sur, repondit l'etranger, qu'elle ne s'est pas doutee
dans quelles intentions vous etes sorti?

-- Non, repondit Bonacieux avec suffisance; c'est une femme trop
superficielle.

-- Le cadet aux gardes est-il chez lui?

-- Je ne le crois pas; comme vous le voyez, son volet est ferme,
et l'on ne voit aucune lumiere briller a travers les fentes.

-- C'est egal, il faudrait s'en assurer.

-- Comment cela?

-- En allant frapper a sa porte.

-- Je demanderai a son valet.

-- Allez."

Bonacieux rentra chez lui, passa par la meme porte qui venait de
donner passage aux deux fugitifs, monta jusqu'au palier de
d'Artagnan et frappa.

Personne ne repondit. Porthos, pour faire plus grande figure,
avait emprunte ce soir-la Planchet. Quant a d'Artagnan, il n'avait
garde de donner signe d'existence.

Au moment ou le doigt de Bonacieux resonna sur la porte, les deux
jeunes gens sentirent bondir leurs coeurs.

"Il n'y a personne chez lui, dit Bonacieux.

-- N'importe, rentrons toujours chez vous, nous serons plus en
surete que sur le seuil d'une porte.

-- Ah! mon Dieu! murmura Mme Bonacieux, nous n'allons plus rien
entendre.

-- Au contraire, dit d'Artagnan, nous n'entendrons que mieux."

D'Artagnan enleva les trois ou quatre carreaux qui faisaient de sa
chambre une autre oreille de Denys, etendit un tapis a terre, se
mit a genoux, et fit signe a Mme Bonacieux de se pencher, comme il
le faisait vers l'ouverture.

"Vous etes sur qu'il n'y a personne? dit l'inconnu.

-- J'en reponds, dit Bonacieux.

-- Et vous pensez que votre femme?...

-- Est retournee au Louvre.

-- Sans parler a aucune personne qu'a vous?

-- J'en suis sur.

-- C'est un point important, comprenez-vous?

-- Ainsi, la nouvelle que je vous ai apportee a donc une
valeur...?

-- Tres grande, mon cher Bonacieux, je ne vous le cache pas.

-- Alors le cardinal sera content de moi?

-- Je n'en doute pas.

-- Le grand cardinal!

-- Vous etes sur que, dans sa conversation avec vous, votre femme
n'a pas prononce de noms propres?

-- Je ne crois pas.

-- Elle n'a nomme ni Mme de Chevreuse, ni M. de Buckingham, ni
Mme de Vernet?

-- Non, elle m'a dit seulement qu'elle voulait m'envoyer a Londres
pour servir les interets d'une personne illustre."

"Le traitre! murmura Mme Bonacieux.

-- Silence!" dit d'Artagnan en lui prenant une main qu'elle lui
abandonna sans y penser.

"N'importe, continua l'homme au manteau, vous etes un niais de
n'avoir pas feint d'accepter la commission, vous auriez la lettre
a present; Etat qu'on menace etait sauve, et vous...

-- Et moi?

-- Eh bien, vous! le cardinal vous donnait des lettres de
noblesse...

-- Il vous l'a dit?

-- Oui, je sais qu'il voulait vous faire cette surprise.

-- Soyez tranquille, reprit Bonacieux; ma femme m'adore, et il est
encore temps."

"Le niais! murmura Mme Bonacieux.

-- Silence!" dit d'Artagnan en lui serrant plus fortement la main.

"Comment est-il encore temps? reprit l'homme au manteau.

-- Je retourne au Louvre, je demande Mme Bonacieux, je dis que
j'ai reflechi, je renoue l'affaire, j'obtiens la lettre, et je
cours chez le cardinal.

-- Eh bien, allez vite; je reviendrai bientot savoir le resultat
de votre demarche."

L'inconnu sortit.

"L'infame! dit Mme Bonacieux en adressant encore cette epithete a
son mari.

-- Silence!" repeta d'Artagnan en lui serrant la main plus
fortement encore.

Un hurlement terrible interrompit alors les reflexions de
d'Artagnan et de Mme Bonacieux. C'etait son mari, qui s'etait
apercu de la disparition de son sac et qui criait au voleur.

"Oh! mon Dieu! s'ecria Mme Bonacieux, il va ameuter tout le
quartier."

Bonacieux cria longtemps; mais comme de pareils cris, attendu leur
frequence, n'attiraient personne dans la rue des Fossoyeurs, et
que d'ailleurs la maison du mercier etait depuis quelque temps
assez mal famee, voyant que personne ne venait, il sortit en
continuant de crier, et l'on entendit sa voix qui s'eloignait dans
la direction de la rue du Bac.

"Et maintenant qu'il est parti, a votre tour de vous eloigner, dit
Mme Bonacieux; du courage, mais surtout de la prudence, et songez
que vous vous devez a la reine.

-- A elle et a vous! s'ecria d'Artagnan. Soyez tranquille, belle
Constance, je reviendrai digne de sa reconnaissance; mais
reviendrai-je aussi digne de votre amour?"

La jeune femme ne repondit que par la vive rougeur qui colora ses
joues. Quelques instants apres, d'Artagnan sortit a son tour,
enveloppe, lui aussi, d'un grand manteau que retroussait
cavalierement le fourreau d'une longue epee.

Mme Bonacieux le suivit des yeux avec ce long regard d'amour dont
la femme accompagne l'homme qu'elle se sent aimer; mais lorsqu'il
eut disparu a l'angle de la rue, elle tomba a genoux, et joignant
les mains:

"O mon Dieu! s'ecria-t-elle, protegez la reine, protegez-moi!"


CHAPITRE XIX
PLAN DE CAMPAGNE

D'Artagnan se rendit droit chez M. de Treville. Il avait reflechi
que, dans quelques minutes, le cardinal serait averti par ce damne
inconnu, qui paraissait etre son agent, et il pensait avec raison
qu'il n'y avait pas un instant a perdre.

Le coeur du jeune homme debordait de joie. Une occasion ou il y
avait a la fois gloire a acquerir et argent a gagner se presentait
a lui, et, comme premier encouragement, venait de le rapprocher
d'une femme qu'il adorait. Ce hasard faisait donc presque du
premier coup, pour lui, plus qu'il n'eut ose demander a la
Providence.

M. de Treville etait dans son salon avec sa cour habituelle de
gentilshommes. D'Artagnan, que l'on connaissait comme un familier
de la maison, alla droit a son cabinet et le fit prevenir qu'il
l'attendait pour chose d'importance.

D'Artagnan etait la depuis cinq minutes a peine, lorsque
M. de Treville entra. Au premier coup d'oeil et a la joie qui se
peignait sur son visage, le digne capitaine comprit qu'il se
passait effectivement quelque chose de nouveau.

Tout le long de la route, d'Artagnan s'etait demande s'il se
confierait a M. de Treville, ou si seulement il lui demanderait de
lui accorder carte blanche pour une affaire secrete. Mais
M. de Treville avait toujours ete si parfait pour lui, il etait si
fort devoue au roi et a la reine, il haissait si cordialement le
cardinal, que le jeune homme resolut de tout lui dire.

"Vous m'avez fait demander, mon jeune ami? dit M. de Treville.

-- Oui, monsieur, dit d'Artagnan, et vous me pardonnerez, je
l'espere, de vous avoir derange, quand vous saurez de quelle chose
importante il est question.

-- Dites alors, je vous ecoute.

-- Il ne s'agit de rien de moins, dit d'Artagnan, en baissant la
voix, que de l'honneur et peut-etre de la vie de la reine.

-- Que dites-vous la? demanda M. de Treville en regardant tout
autour de lui s'ils etaient bien seuls, et en ramenant son regard
interrogateur sur d'Artagnan.

-- Je dis, monsieur, que le hasard m'a rendu maitre d'un secret...

-- Que vous garderez, j'espere, jeune homme, sur votre vie.

-- Mais que je dois vous confier, a vous, Monsieur, car vous seul
pouvez m'aider dans la mission que je viens de recevoir de
Sa Majeste.

-- Ce secret est-il a vous?

-- Non, monsieur, c'est celui de la reine.

-- Etes-vous autorise par Sa Majeste a me le confier?

-- Non, monsieur, car au contraire le plus profond mystere m'est
recommande.

-- Et pourquoi donc allez-vous le trahir vis-a-vis de moi?

-- Parce que, je vous le dis, sans vous je ne puis rien, et que
j'ai peur que vous ne me refusiez la grace que je viens vous
demander, si vous ne savez pas dans quel but je vous la demande.

-- Gardez votre secret, jeune homme, et dites-moi ce que vous
desirez.

-- Je desire que vous obteniez pour moi, de M. des Essarts, un
conge de quinze jours.

-- Quand cela?

-- Cette nuit meme.

-- Vous quittez Paris?

-- Je vais en mission.

-- Pouvez-vous me dire ou?

-- A Londres.

-- Quelqu'un a-t-il interet a ce que vous n'arriviez pas a votre
but?

-- Le cardinal, je le crois, donnerait tout au monde pour
m'empecher de reussir.

-- Et vous partez seul?

-- Je pars seul.

-- En ce cas, vous ne passerez pas Bondy; c'est moi qui vous le
dis, foi de Treville.

-- Comment cela?

-- On vous fera assassiner.

-- Je serai mort en faisant mon devoir.

-- Mais votre mission ne sera pas remplie.

-- C'est vrai, dit d'Artagnan.

-- Croyez-moi, continua Treville, dans les entreprises de ce
genre, il faut etre quatre pour arriver un.

-- Ah! vous avez raison, Monsieur, dit d'Artagnan; mais vous
connaissez Athos, Porthos et Aramis, et vous savez si je puis
disposer d'eux.

-- Sans leur confier le secret que je n'ai pas voulu savoir?

-- Nous nous sommes jure, une fois pour toutes, confiance aveugle
et devouement a toute epreuve; d'ailleurs vous pouvez leur dire
que vous avez toute confiance en moi, et ils ne seront pas plus
incredules que vous.

-- Je puis leur envoyer a chacun un conge de quinze jours, voila
tout: a Athos, que sa blessure fait toujours souffrir, pour aller
aux eaux de Forges! a Porthos et a Aramis, pour suivre leur ami,
qu'ils ne veulent pas abandonner dans une si douloureuse position.
L'envoi de leur conge sera la preuve que j'autorise leur voyage.

-- Merci, monsieur, et vous etes cent fois bon.

-- Allez donc les trouver a l'instant meme, et que tout s'execute
cette nuit. Ah! et d'abord ecrivez-moi votre requete a M. des
Essarts. Peut-etre aviez-vous un espion a vos trousses, et votre
visite, qui dans ce cas est deja connue du cardinal, sera
legitimee ainsi."

D'Artagnan formula cette demande, et M. de Treville, en la
recevant de ses mains, assura qu'avant deux heures du matin les
quatre conges seraient au domicile respectif des voyageurs.

"Ayez la bonte d'envoyer le mien chez Athos, dit d'Artagnan. Je
craindrais, en rentrant chez moi, d'y faire quelque mauvaise
rencontre.

-- Soyez tranquille. Adieu et bon voyage! A propos!" dit
M. de Treville en le rappelant.

D'Artagnan revint sur ses pas.

"Avez-vous de l'argent?"

D'Artagnan fit sonner le sac qu'il avait dans sa poche.

"Assez? demanda M. de Treville.

-- Trois cents pistoles.

-- C'est bien, on va au bout du monde avec cela; allez donc."

D'Artagnan salua M. de Treville, qui lui tendit la main;
d'Artagnan la lui serra avec un respect mele de reconnaissance.
Depuis qu'il etait arrive a Paris, il n'avait eu qu'a se louer de
cet excellent homme, qu'il avait toujours trouve digne, loyal et
grand.

Sa premiere visite fut pour Aramis; il n'etait pas revenu chez son
ami depuis la fameuse soiree ou il avait suivi Mme Bonacieux. Il y
a plus: a peine avait-il vu le jeune mousquetaire, et a chaque
fois qu'il l'avait revu, il avait cru remarquer une profonde
tristesse empreinte sur son visage.

Ce soir encore, Aramis veillait sombre et reveur; d'Artagnan lui
fit quelques questions sur cette melancolie profonde; Aramis
s'excusa sur un commentaire du dix-huitieme chapitre de saint
Augustin qu'il etait force d'ecrire en latin pour la semaine
suivante, et qui le preoccupait beaucoup.

Comme les deux amis causaient depuis quelques instants, un
serviteur de M. de Treville entra porteur d'un paquet cachete.

"Qu'est-ce la? demanda Aramis.

-- Le conge que monsieur a demande, repondit le laquais.

-- Moi, je n'ai pas demande de conge.

-- Taisez-vous et prenez, dit d'Artagnan. Et vous, mon ami, voici
une demi-pistole pour votre peine; vous direz a M. de Treville que
M. Aramis le remercie bien sincerement. Allez."

Le laquais salua jusqu'a terre et sortit.

"Que signifie cela? demanda Aramis.

-- Prenez ce qu'il vous faut pour un voyage de quinze jours, et
suivez-moi.

-- Mais je ne puis quitter Paris en ce moment, sans savoir..."

Aramis s'arreta.

"Ce qu'elle est devenue, n'est-ce pas? continua d'Artagnan.

-- Qui? reprit Aramis.

-- La femme qui etait ici, la femme au mouchoir brode.

-- Qui vous a dit qu'il y avait une femme ici? repliqua Aramis en
devenant pale comme la mort.

-- Je l'ai vue.

-- Et vous savez qui elle est?

-- Je crois m'en douter, du moins.

-- Ecoutez, dit Aramis, puisque vous savez tant de choses, savez-
vous ce qu'est devenue cette femme?

-- Je presume qu'elle est retournee a Tours.

-- A Tours? oui, c'est bien cela, vous la connaissez. Mais comment
est-elle retournee a Tours sans me rien dire?

-- Parce qu'elle a craint d'etre arretee.

-- Comment ne m'a-t-elle pas ecrit?

-- Parce qu'elle craint de vous compromettre.

-- D'Artagnan, vous me rendez la vie! s'ecria Aramis. Je me
croyais meprise, trahi. J'etais si heureux de la revoir! Je ne
pouvais croire qu'elle risquat sa liberte pour moi, et cependant
pour quelle cause serait-elle revenue a Paris?

-- Pour la cause qui aujourd'hui nous fait aller en Angleterre.

-- Et quelle est cette cause? demanda Aramis.

-- Vous le saurez un jour, Aramis; mais, pour le moment,
j'imiterai la retenue de la niece du docteur."

Aramis sourit, car il se rappelait le conte qu'il avait fait
certain soir a ses amis.

"Eh bien, donc, puisqu'elle a quitte Paris et que vous en etes
sur, d'Artagnan, rien ne m'y arrete plus, et je suis pret a vous
suivre. Vous dites que nous allons?...

-- Chez Athos, pour le moment, et si vous voulez venir, je vous
invite meme a vous hater, car nous avons deja perdu beaucoup de
temps. A propos, prevenez Bazin.

-- Bazin vient avec nous? demanda Aramis.

-- Peut-etre. En tout cas, il est bon qu'il nous suive pour le
moment chez Athos."

Aramis appela Bazin, et apres lui avoir ordonne de le venir
joindre chez Athos:

"Partons donc", dit-il en prenant son manteau, son epee et ses
trois pistolets, et en ouvrant inutilement trois ou quatre tiroirs
pour voir s'il n'y trouverait pas quelque pistole egaree. Puis,
quand il se fut bien assure que cette recherche etait superflue,
il suivit d'Artagnan en se demandant comment il se faisait que le
jeune cadet aux gardes sut aussi bien que lui quelle etait la
femme a laquelle il avait donne l'hospitalite, et sut mieux que
lui ce qu'elle etait devenue.

Seulement, en sortant, Aramis posa sa main sur le bras de
d'Artagnan, et le regardant fixement:

"Vous n'avez parle de cette femme a personne? dit-il.

-- A personne au monde.

-- Pas meme a Athos et a Porthos?

-- Je ne leur en ai pas souffle le moindre mot.

-- A la bonne heure."

Et, tranquille sur ce point important, Aramis continua son chemin
avec d'Artagnan, et tous deux arriverent bien tot chez Athos.

Ils le trouverent tenant son conge d'une main et la lettre de
M. de Treville de l'autre.

"Pouvez-vous m'expliquer ce que signifient ce conge et cette
lettre que je viens de recevoir?" dit Athos etonne.

"Mon cher Athos, je veux bien, puisque votre sante l'exige
absolument, que vous vous reposiez quinze jours. Allez donc
prendre les eaux de Forges ou telles autres qui vous conviendront,
et retablissez-vous promptement.

"Votre affectionne

"Treville"

"Eh bien, ce conge et cette lettre signifient qu'il faut me
suivre, Athos.

-- Aux eaux de Forges?

-- La ou ailleurs.

-- Pour le service du roi?

-- Du roi ou de la reine: ne sommes-nous pas serviteurs de Leurs
Majestes?"

En ce moment, Porthos entra.

"Pardieu, dit-il, voici une chose etrange: depuis quand, dans les
mousquetaires, accorde-t-on aux gens des conges sans qu'ils les
demandent?

-- Depuis, dit d'Artagnan, qu'ils ont des amis qui les demandent
pour eux.

-- Ah! ah! dit Porthos, il parait qu'il y a du nouveau ici?

-- Oui, nous partons, dit Aramis.

-- Pour quel pays? demanda Porthos.

-- Ma foi, je n'en sais trop rien, dit Athos; demande cela a
d'Artagnan.

-- Pour Londres, messieurs, dit d'Artagnan.

-- Pour Londres! s'ecria Porthos; et qu'allons-nous faire a
Londres?

-- Voila ce que je ne puis vous dire, messieurs, et il faut vous
fier a moi.

-- Mais pour aller a Londres, ajouta Porthos, il faut de l'argent,
et je n'en ai pas.

-- Ni moi, dit Aramis.

-- Ni moi, dit Athos.

-- J'en ai, moi, reprit d'Artagnan en tirant son tresor de sa
poche et en le posant sur la table. Il y a dans ce sac trois cents
pistoles; prenons-en chacun soixante-quinze; c'est autant qu'il en
faut pour aller a Londres et pour en revenir. D'ailleurs, soyez
tranquilles, nous n'y arriverons pas tous, a Londres.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que, selon toute probabilite, il y en aura quelques-uns
d'entre nous qui resteront en route.

-- Mais est-ce donc une campagne que nous entreprenons?

-- Et des plus dangereuses, je vous en avertis.

-- Ah ca, mais, puisque nous risquons de nous faire tuer, dit
Porthos, je voudrais bien savoir pourquoi, au moins?

-- Tu en seras bien plus avance! dit Athos.

-- Cependant, dit Aramis, je suis de l'avis de Porthos.

-- Le roi a-t-il l'habitude de vous rendre des comptes? Non; il
vous dit tout bonnement: "Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans
les Flandres; allez vous battre", et vous y allez. Pourquoi? vous
ne vous en inquietez meme pas.

-- D'Artagnan a raison, dit Athos, voila nos trois conges qui
viennent de M. de Treville, et voila trois cents pistoles qui
viennent je ne sais d'ou. Allons nous faire tuer ou l'on nous dit
d'aller. La vie vaut-elle la peine de faire autant de questions?
D'Artagnan, je suis pret a te suivre.

-- Et moi aussi, dit Porthos.

-- Et moi aussi, dit Aramis. Aussi bien, je ne suis pas fache de
quitter Paris. J'ai besoin de distractions.

-- Eh bien, vous en aurez, des distractions, messieurs, soyez
tranquilles, dit d'Artagnan.

-- Et maintenant, quand partons-nous? dit Athos.

-- Tout de suite, repondit d'Artagnan, il n'y a pas une minute a
perdre.

-- Hola! Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin! crierent les quatre
jeunes gens appelant leurs laquais, graissez nos bottes et ramenez
les chevaux de l'hotel."

En effet, chaque mousquetaire laissait a l'hotel general comme a
une caserne son cheval et celui de son laquais.

Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin partirent en toute hate.

"Maintenant, dressons le plan de campagne, dit Porthos. Ou allons-
nous d'abord?

-- A Calais, dit d'Artagnan; c'est la ligne la plus directe pour
arriver a Londres.

-- Eh bien, dit Porthos, voici mon avis.

-- Parle.

-- Quatre hommes voyageant ensemble seraient suspects: d'Artagnan
nous donnera a chacun ses instructions, je partirai en avant par
la route de Boulogne pour eclairer le chemin; Athos partira deux
heures apres par celle d'Amiens; Aramis nous suivra par celle de
Noyon; quant a d'Artagnan, il partira par celle qu'il voudra, avec
les habits de Planchet, tandis que Planchet nous suivra en
d'Artagnan et avec l'uniforme des gardes.

-- Messieurs, dit Athos, mon avis est qu'il ne convient pas de
mettre en rien des laquais dans une pareille affaire: un secret
peut par hasard etre trahi par des gentilshommes, mais il est
presque toujours vendu par des laquais.

-- Le plan de Porthos me semble impraticable, dit d'Artagnan, en
ce que j'ignore moi-meme quelles instructions je puis vous donner.
Je suis porteur d'une lettre, voila tout. Je n'ai pas et ne puis
faire trois copies de cette lettre, puisqu'elle est scellee; il
faut donc, a mon avis, voyager de compagnie. Cette lettre est la,
dans cette poche. Et il montra la poche ou etait la lettre. Si je
suis tue, l'un de vous la prendra et vous continuerez la route;
s'il est tue, ce sera le tour d'un autre, et ainsi de suite;
pourvu qu'un seul arrive, c'est tout ce qu'il faut.

-- Bravo, d'Artagnan! ton avis est le mien, dit Athos. Il faut
etre consequent, d'ailleurs: je vais prendre les eaux, vous
m'accompagnerez; au lieu des eaux de Forges, je vais prendre les
eaux de mer; je suis libre. On veut nous arreter, je montre la
lettre de M. de Treville, et vous montrez vos conges; on nous
attaque, nous nous defendons; on nous juge, nous soutenons
mordicus que nous n'avions d'autre intention que de nous tremper
un certain nombre de fois dans la mer; on aurait trop bon marche
de quatre hommes isoles, tandis que quatre hommes reunis font une
troupe. Nous armerons les quatre laquais de pistolets et de
mousquetons; si l'on envoie une armee contre nous, nous livrerons
bataille, et le survivant, comme l'a dit d'Artagnan, portera la
lettre.

-- Bien dit, s'ecria Aramis; tu ne parles pas souvent, Athos, mais
quand tu parles, c'est comme saint Jean Bouche d'or. J'adopte le
plan d'Athos. Et toi, Porthos?

-- Moi aussi, dit Porthos, s'il convient a d'Artagnan. D'Artagnan,
porteur de la lettre, est naturellement le chef de l'entreprise;
qu'il decide, et nous executerons.

-- Eh bien, dit d'Artagnan, je decide que nous adoptions le plan
d'Athos et que nous partions dans une demi-heure.

-- Adopte!" reprirent en choeur les trois mousquetaires.

Et chacun, allongeant la main vers le sac, prit soixante-quinze
pistoles et fit ses preparatifs pour partir a l'heure convenue.


CHAPITRE XX
VOYAGE

A deux heures du matin, nos quatre aventuriers sortirent de Paris
par la barriere Saint-Denis; tant qu'il fit nuit, ils resterent
muets; malgre eux, ils subissaient l'influence de l'obscurite et
voyaient des embuches partout.

Aux premiers rayons du jour, leurs langues se delierent; avec le
soleil, la gaiete revint: c'etait comme a la veille d'un combat,
le coeur battait, les yeux riaient; on sentait que la vie qu'on
allait peut-etre quitter etait, au bout du compte, une bonne
chose.

L'aspect de la caravane, au reste, etait des plus formidables: les
chevaux noirs des mousquetaires, leur tournure martiale, cette
habitude de l'escadron qui fait marcher regulierement ces nobles
compagnons du soldat, eussent trahi le plus strict incognito.

Les valets suivaient, armes jusqu'aux dents.

Tout alla bien jusqu'a Chantilly, ou l'on arriva vers les huit
heures du matin. Il fallait dejeuner. On descendit devant une
auberge que recommandait une enseigne representant saint Martin
donnant la moitie de son manteau a un pauvre. On enjoignit aux
laquais de ne pas desseller les chevaux et de se tenir prets a
repartir immediatement.

On entra dans la salle commune, et l'on se mit a table. Un
gentilhomme, qui venait d'arriver par la route de Dammartin, etait
assis a cette meme table et dejeunait. Il entama la conversation
sur la pluie et le beau temps; les voyageurs repondirent: il but a
leur sante; les voyageurs lui rendirent sa politesse.

Mais au moment ou Mousqueton venait annoncer que les chevaux
etaient prets et ou l'on se levait de table l'etranger proposa a
Porthos la sante du cardinal. Porthos repondit qu'il ne demandait
pas mieux, si l'etranger a son tour voulait boire a la sante du
roi. L'etranger s'ecria qu'il ne connaissait d'autre roi que Son
Eminence. Porthos l'appela ivrogne; l'etranger tira son epee.

"Vous avez fait une sottise, dit Athos; n'importe, il n'y a plus a
reculer maintenant: tuez cet homme et venez nous rejoindre le plus
vite que vous pourrez."

Et tous trois remonterent a cheval et repartirent a toute bride,
tandis que Porthos promettait a son adversaire de le perforer de
tous les coups connus dans l'escrime.

"Et d'un! dit Athos au bout de cinq cents pas.

-- Mais pourquoi cet homme s'est-il attaque a Porthos plutot qu'a
tout autre? demanda Aramis.

-- Parce que, Porthos parlant plus haut que nous tous il l'a pris
pour le chef, dit d'Artagnan.

-- J'ai toujours dit que ce cadet de Gascogne etait un puits de
sagesse", murmura Athos.

Et les voyageurs continuerent leur route.

A Beauvais, on s'arreta deux heures, tant pour faire souffler les
chevaux que pour attendre Porthos. Au bout de deux heures, comme
Porthos n'arrivait pas, ni aucune nouvelle de lui, on se remit en
chemin.

A une lieue de Beauvais, a un endroit ou le chemin se trouvait
resserre entre deux talus, on rencontra huit ou dix hommes qui,
profitant de ce que la route etait depavee en cet endroit, avaient
l'air d'y travailler en y creusant des trous et en pratiquant des
ornieres boueuses.

Aramis, craignant de salir ses bottes dans ce mortier artificiel,
les apostropha durement. Athos voulut le retenir, il etait trop
tard. Les ouvriers se mirent a railler les voyageurs, et firent
perdre par leur insolence la tete meme au froid Athos qui poussa
son cheval contre l'un d'eux.

Alors chacun de ces hommes recula jusqu'au fosse et y prit un
mousquet cache; il en resulta que nos sept voyageurs furent
litteralement passes par les armes. Aramis recut une balle qui lui
traversa l'epaule, et Mousqueton une autre balle qui se logea dans
les parties charnues qui prolongent le bas des reins. Cependant
Mousqueton seul tomba de cheval, non pas qu'il fut grievement
blesse, mais, comme il ne pouvait voir sa blessure, sans doute il
crut etre plus dangereusement blesse qu'il ne l'etait.

"C'est une embuscade, dit d'Artagnan, ne brulons pas une amorce,
et en route."

Aramis, tout blesse qu'il etait, saisit la criniere de son cheval,
qui l'emporta avec les autres. Celui de Mousqueton les avait
rejoints, et galopait tout seul a son rang.

"Cela nous fera un cheval de rechange, dit Athos.

-- J'aimerais mieux un chapeau, dit d'Artagnan, le mien a ete
emporte par une balle. C'est bien heureux, ma foi, que la lettre
que je porte n'ait pas ete dedans.

-- Ah ca, mais ils vont tuer le pauvre Porthos quand il passera,
dit Aramis.

-- Si Porthos etait sur ses jambes, il nous aurait rejoints
maintenant, dit Athos. M'est avis que, sur le terrain, l'ivrogne
se sera degrise."

Et l'on galopa encore pendant deux heures, quoique les chevaux
fussent si fatigues, qu'il etait a craindre qu'ils ne refusassent
bientot le service.

Les voyageurs avaient pris la traverse, esperant de cette facon
etre moins inquietes, mais, a Creve-coeur, Aramis declara qu'il ne
pouvait aller plus loin. En effet, il avait fallu tout le courage
qu'il cachait sous sa forme elegante et sous ses facons polies
pour arriver jusque-la. A tout moment il palissait, et l'on etait
oblige de le soutenir sur son cheval; on le descendit a la porte
d'un cabaret, on lui laissa Bazin qui, au reste, dans une
escarmouche, etait plus embarrassant qu'utile, et l'on repartit
dans l'esperance d'aller coucher a Amiens.

"Morbleu! dit Athos, quand ils se retrouverent en route, reduits a
deux maitres et a Grimaud et Planchet, morbleu! je ne serai plus
leur dupe, et je vous reponds qu'ils ne me feront pas ouvrir la
bouche ni tirer l'epee d'ici a Calais. J'en jure...

-- Ne jurons pas, dit d'Artagnan, galopons, si toutefois nos
chevaux y consentent."

Et les voyageurs enfoncerent leurs eperons dans le ventre de leurs
chevaux, qui, vigoureusement stimules, retrouverent des forces. On
arriva a Amiens a minuit, et l'on descendit a l'auberge du Lis
d'Or.

L'hotelier avait l'air du plus honnete homme de la terre, il recut
les voyageurs son bougeoir d'une main et son bonnet de coton de
l'autre; il voulut loger les deux voyageurs chacun dans une
charmante chambre, malheureusement chacune de ces chambres etait a
l'extremite de l'hotel. D'Artagnan et Athos refuserent; l'hote
repondit qu'il n'y en avait cependant pas d'autres dignes de Leurs
Excellences; mais les voyageurs declarerent qu'ils coucheraient
dans la chambre commune, chacun sur un matelas qu'on leur
jetterait a terre. L'hote insista, les voyageurs tinrent bon; il
fallut faire ce qu'ils voulurent.

Ils venaient de disposer leur lit et de barricader leur porte en
dedans, lorsqu'on frappa au volet de la cour; ils demanderent qui
etait la, reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent.

En effet, c'etaient Planchet et Grimaud.

"Grimaud suffira pour garder les chevaux, dit Planchet; si ces
messieurs veulent, je coucherai en travers de leur porte; de cette
facon-la, ils seront surs qu'on n'arrivera pas jusqu'a eux.

-- Et sur quoi coucheras-tu? dit d'Artagnan.

-- Voici mon lit", repondit Planchet.

Et il montra une botte de paille.

"Viens donc, dit d'Artagnan, tu as raison: la figure de l'hote ne
me convient pas, elle est trop gracieuse.

-- Ni a moi non plus", dit Athos.

Planchet monta par la fenetre, s'installa en travers de la porte,
tandis que Grimaud allait s'enfermer dans l'ecurie, repondant qu'a
cinq heures du matin lui et les quatre chevaux seraient prets.

La nuit fut assez tranquille, on essaya bien vers les deux heures
du matin d'ouvrir la porte, mais comme Planchet se reveilla en
sursaut et cria: Qui va la? on repondit qu'on se trompait, et on
s'eloigna.

A quatre heures du matin, on entendit un grand bruit dans les
ecuries. Grimaud avait voulu reveiller les garcons d'ecurie, et
les garcons d'ecurie le battaient. Quand on ouvrit la fenetre, on
vit le pauvre garcon sans connaissance, la tete fendue d'un coup
de manche a fourche.

Planchet descendit dans la cour et voulut seller les chevaux; les
chevaux etaient fourbus. Celui de Mousqueton seul, qui avait
voyage sans maitre pendant cinq ou six heures la veille, aurait pu
continuer la route; mais, par une erreur inconcevable, le
chirurgien veterinaire qu'on avait envoye chercher, a ce qu'il
parait, pour saigner le cheval de l'hote, avait saigne celui de
Mousqueton.

Cela commencait a devenir inquietant: tous ces accidents
successifs etaient peut-etre le resultat du hasard, mais ils
pouvaient tout aussi bien etre le fruit d'un complot. Athos et
d'Artagnan sortirent, tandis que Planchet allait s'informer s'il
n'y avait pas trois chevaux a vendre dans les environs. A la porte
etaient deux chevaux tout equipes, frais et vigoureux. Cela
faisait bien l'affaire. Il demanda ou etaient les maitres; on lui
dit que les maitres avaient passe la nuit dans l'auberge et
reglaient leur compte a cette heure avec le maitre.

Athos descendit pour payer la depense, tandis que d'Artagnan et
Planchet se tenaient sur la porte de la rue; l'hotelier etait dans
une chambre basse et reculee, on pria Athos d'y passer.

Athos entra sans defiance et tira deux pistoles pour payer: l'hote
etait seul et assis devant son bureau, dont un des tiroirs etait
entrouvert. Il prit l'argent que lui presenta Athos, le tourna et
le retourna dans ses mains, et tout a coup, s'ecriant que la piece
etait fausse, il declara qu'il allait le faire arreter, lui et son
compagnon, comme faux-monnayeurs.

"Drole! dit Athos, en marchant sur lui, je vais te couper les
oreilles!"

Au meme moment, quatre hommes armes jusqu'aux dents entrerent par
les portes laterales et se jeterent sur Athos.

"Je suis pris, cria Athos de toutes les forces de ses poumons; au
large, d'Artagnan! pique, pique!" et il lacha deux coups de
pistolet.

D'Artagnan et Planchet ne se le firent pas repeter a deux fois,
ils detacherent les deux chevaux qui attendaient a la porte,
sauterent dessus, leur enfoncerent leurs eperons dans le ventre et
partirent au triple galop.

"Sais-tu ce qu'est devenu Athos? demanda d'Artagnan a Planchet en
courant.

-- Ah! monsieur, dit Planchet, j'en ai vu tomber deux a ses deux
coups, et il m'a semble, a travers la porte vitree, qu'il
ferraillait avec les autres.

-- Brave Athos! murmura d'Artagnan. Et quand on pense qu'il faut
l'abandonner! Au reste, autant nous attend peut-etre a deux pas
d'ici. En avant, Planchet, en avant! tu es un brave homme.

-- Je vous l'ai dit, monsieur, repondit Planchet, les Picards, ca
se reconnait a l'user; d'ailleurs je suis ici dans mon pays, ca
m'excite."

Et tous deux, piquant de plus belle, arriverent a Saint-Omer d'une
seule traite. A Saint-Omer, ils firent souffler les chevaux la
bride passee a leurs bras, de peur d'accident, et mangerent un
morceau sur le pouce tout debout dans la rue; apres quoi ils
repartirent.

A cent pas des portes de Calais, le cheval de d'Artagnan
s'abattit, et il n'y eut pas moyen de le faire se relever: le sang
lui sortait par le nez et par les yeux, restait celui de Planchet,
mais celui-la s'etait arrete, et il n'y eut plus moyen de le faire
repartir.

Heureusement, comme nous l'avons dit, ils etaient a cent pas de la
ville; ils laisserent les deux montures sur le grand chemin et
coururent au port. Planchet fit remarquer a son maitre un
gentilhomme qui arrivait avec son valet et qui ne les precedait
que d'une cinquantaine de pas.

Ils s'approcherent vivement de ce gentilhomme, qui paraissait fort
affaire. Il avait ses bottes couvertes de poussiere, et
s'informait s'il ne pourrait point passer a l'instant meme en
Angleterre.

"Rien ne serait plus facile, repondit le patron d'un batiment pret
a mettre a la voile; mais, ce matin, est arrive l'ordre de ne
laisser partir personne sans une permission expresse de M. le
cardinal.

-- J'ai cette permission, dit le gentilhomme en tirant un papier
de sa poche; la voici.

-- Faites-la viser par le gouverneur du port, dit le patron, et
donnez-moi la preference.

-- Ou trouverai-je le gouverneur?

-- A sa campagne.

-- Et cette campagne est situee?

A un quart de lieue de la ville; tenez, vous la voyez d'ici, au
pied de cette petite Eminence, ce toit en ardoises.

-- Tres bien!" dit le gentilhomme.

Et, suivi de son laquais, il prit le chemin de la maison de
campagne du gouverneur.

D'Artagnan et Planchet suivirent le gentilhomme a cinq cents pas
de distance.

Une fois hors de la ville, d'Artagnan pressa le pas et rejoignit
le gentilhomme comme il entrait dans un petit bois.

"Monsieur, lui dit d'Artagnan, vous me paraissez fort presse?

-- On ne peut plus presse, monsieur.

-- J'en suis desespere, dit d'Artagnan, car, comme je suis tres
presse aussi, je voulais vous prier de me rendre un service.

-- Lequel?

-- De me laisser passer le premier.

-- Impossible, dit le gentilhomme, j'ai fait soixante lieues en
quarante-quatre heures, et il faut que demain a midi je sois a
Londres.

-- J'ai fait le meme chemin en quarante heures, et il faut que
demain a dix heures du matin je sois a Londres.

-- Desespere, monsieur; mais je suis arrive le premier et je ne
passerai pas le second.

-- Desespere, monsieur; mais je suis arrive le second et je
passerai le premier.

-- Service du roi! dit le gentilhomme.

-- Service de moi! dit d'Artagnan.

-- Mais c'est une mauvaise querelle que vous me cherchez la, ce me
semble.

-- Parbleu! que voulez-vous que ce soit?

-- Que desirez-vous?

-- Vous voulez le savoir?

-- Certainement.

-- Eh bien, je veux l'ordre dont vous etes porteur, attendu que je
n'en ai pas, moi, et qu'il m'en faut un.

-- Vous plaisantez, je presume.

-- Je ne plaisante jamais.

-- Laissez-moi passer!

-- Vous ne passerez pas.

-- Mon brave jeune homme, je vais vous casser la tete. Hola,
Lubin! mes pistolets.

-- Planchet, dit d'Artagnan, charge-toi du valet, je me charge du
maitre."

Planchet, enhardi par le premier exploit, sauta sur Lubin, et
comme il etait fort et vigoureux, il le renversa les reins contre
terre et lui mit le genou sur la poitrine.

"Faites votre affaire, monsieur, dit Planchet; moi, j'ai fait la
mienne."

Voyant cela, le gentilhomme tira son epee et fondit sur
d'Artagnan; mais il avait affaire a forte partie.

En trois secondes d'Artagnan lui fournit trois coups d'epee en
disant a chaque coup:

"Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis."

Au troisieme coup, le gentilhomme tomba comme une masse.

D'Artagnan le crut mort, ou tout au moins evanoui, et s'approcha
pour lui prendre l'ordre; mais au moment ou il etendait le bras
afin de le fouiller, le blesse qui n'avait pas lache son epee, lui
porta un coup de pointe dans la poitrine en disant:

"Un pour vous.

-- Et un pour moi! au dernier les bons!" s'ecria d'Artagnan
furieux, en le clouant par terre d'un quatrieme coup d'epee dans
le ventre.

Cette fois, le gentilhomme ferma les yeux et s'evanouit.

D'Artagnan fouilla dans la poche ou il l'avait vu remettre l'ordre
de passage, et le prit. Il etait au nom du comte de Wardes.

Puis, jetant un dernier coup d'oeil sur le beau jeune homme, qui
avait vingt-cinq ans a peine et qu'il laissait la, gisant, prive
de sentiment et peut-etre mort, il poussa un soupir sur cette
etrange destinee qui porte les hommes a se detruire les uns les
autres pour les interets de gens qui leur sont etrangers et qui
souvent ne savent pas meme qu'ils existent.

Mais il fut bientot tire de ces reflexions par Lubin, qui poussait
des hurlements et criait de toutes ses forces au secours.

Planchet lui appliqua la main sur la gorge et serra de toutes ses
forces.

"Monsieur, dit-il, tant que je le tiendrai ainsi, il ne criera
pas, j'en suis bien sur; mais aussitot que je le lacherai, il va
se remettre a crier. Je le reconnais pour un Normand et les
Normands sont entetes."

En effet, tout comprime qu'il etait, Lubin essayait encore de
filer des sons.

"Attends!" dit d'Artagnan.

Et prenant son mouchoir, il le baillonna.

"Maintenant, dit Planchet, lions-le a un arbre."

La chose fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes
pres de son domestique; et comme la nuit commencait a tomber et
que le garrotte et le blesse etaient tous deux a quelques pas dans
le bois, il etait evident qu'ils devaient rester jusqu'au
lendemain.

"Et maintenant, dit d'Artagnan, chez le gouverneur!

-- Mais vous etes blesse, ce me semble? dit Planchet.

-- Ce n'est rien, occupons-nous du plus presse; puis nous
reviendrons a ma blessure, qui, au reste, ne me parait pas tres
dangereuse."

Et tous deux s'acheminerent a grands pas vers la campagne du digne
fonctionnaire.

On annonca M. le comte de Wardes.

D'Artagnan fut introduit.

"Vous avez un ordre signe du cardinal? dit le gouverneur.

-- Oui, monsieur, repondit d'Artagnan, le voici.

-- Ah! ah! il est en regle et bien recommande, dit le gouverneur.

-- C'est tout simple, repondit d'Artagnan, je suis de ses plus
fideles.

-- Il parait que Son Eminence veut empecher quelqu'un de parvenir
en Angleterre.

-- Oui, un certain d'Artagnan, un gentilhomme bearnais qui est
parti de Paris avec trois de ses amis dans l'intention de gagner
Londres.

-- Le connaissez-vous personnellement? demanda le gouverneur.

-- Qui cela?

-- Ce d'Artagnan?

-- A merveille.

-- Donnez-moi son signalement alors.

-- Rien de plus facile."

Et d'Artagnan donna trait pour trait le signalement du comte
de Wardes.

"Est-il accompagne? demanda le gouverneur.

-- Oui, d'un valet nomme Lubin.

-- On veillera sur eux, et si on leur met la main dessus, Son
Eminence peut etre tranquille, ils seront reconduits a Paris sous
bonne escorte.

-- Et ce faisant, monsieur le gouverneur, dit d'Artagnan, vous
aurez bien merite du cardinal.

-- Vous le reverrez a votre retour, monsieur le comte?

-- Sans aucun doute.

-- Dites-lui, je vous prie, que je suis bien son serviteur.

-- Je n'y manquerai pas."

Et joyeux de cette assurance, le gouverneur visa le laissez-passer
et le remit a d'Artagnan.

D'Artagnan ne perdit pas son temps en compliments inutiles, il
salua le gouverneur, le remercia et partit.

Une fois dehors, lui et Planchet prirent leur course, et faisant
un long detour, ils eviterent le bois et rentrerent par une autre
porte.

Le batiment etait toujours pret a partir, le patron attendait sur
le port.

"Eh bien? dit-il en apercevant d'Artagnan.

-- Voici ma passe visee, dit celui-ci.

-- Et cet autre gentilhomme?

-- Il ne partira pas aujourd'hui, dit d'Artagnan, mais soyez
tranquille, je paierai le passage pour nous deux.

-- En ce cas, partons, dit le patron.

-- Partons!" repeta d'Artagnan.

Et il sauta avec Planchet dans le canot; cinq minutes apres, ils
etaient a bord.

Il etait temps: a une demi-lieue en mer, d'Artagnan vit briller
une lumiere et entendit une detonation.

C'etait le coup de canon qui annoncait la fermeture du port.

Il etait temps de s'occuper de sa blessure; heureusement, comme
l'avait pense d'Artagnan, elle n'etait pas des plus dangereuses:
la pointe de l'epee avait rencontre une cote et avait glisse le
long de l'os; de plus, la chemise s'etait collee aussitot a la
plaie, et a peine avait-elle repandu quelques gouttes de sang.

D'Artagnan etait brise de fatigue: on lui etendit un matelas sur
le pont, il se jeta dessus et s'endormit.

Le lendemain, au point du jour, il se trouva a trois ou quatre
lieues seulement des cotes d'Angleterre; la brise avait ete faible
toute la nuit, et l'on avait peu marche.

A dix heures, le batiment jetait l'ancre dans le port de Douvres.

A dix heures et demie, d'Artagnan mettait le pied sur la terre
d'Angleterre, en s'ecriant:

"Enfin, m'y voila!"

Mais ce n'etait pas tout: il fallait gagner Londres. En
Angleterre, la poste etait assez bien servie. D'Artagnan et
Planchet prirent chacun un bidet, un postillon courut devant eux;
en quatre heures ils arriverent aux portes de la capitale.

D'Artagnan ne connaissait pas Londres, d'Artagnan ne savait pas un
mot d'anglais; mais il ecrivit le nom de Buckingham sur un papier,
et chacun lui indiqua l'hotel du duc.

Le duc etait a la chasse a Windsor, avec le roi.

D'Artagnan demanda le valet de chambre de confiance du duc, qui,
l'ayant accompagne dans tous ses voyages, parlait parfaitement
francais; il lui dit qu'il arrivait de Paris pour affaire de vie
et de mort, et qu'il fallait qu'il parlat a son maitre a l'instant
meme.

La confiance avec laquelle parlait d'Artagnan convainquit Patrice;
c'etait le nom de ce ministre du ministre. Il fit seller deux
chevaux et se chargea de conduire le jeune garde. Quant a
Planchet, on l'avait descendu de sa monture, raide comme un jonc:
le pauvre garcon etait au bout de ses forces; d'Artagnan semblait
de fer.

On arriva au chateau; la on se renseigna: le roi et Buckingham
chassaient a l'oiseau dans des marais situes a deux ou trois
lieues de la.

En vingt minutes on fut au lieu indique. Bientot Patrice entendit
la voix de son maitre, qui appelait son faucon.

"Qui faut-il que j'annonce a Milord duc? demanda Patrice.

-- Le jeune homme qui, un soir, lui a cherche une querelle sur le
Pont-Neuf, en face de la Samaritaine.

-- Singuliere recommandation!

-- Vous verrez qu'elle en vaut bien une autre."

Patrice mit son cheval au galop, atteignit le duc et lui annonca
dans les termes que nous avons dits qu'un messager l'attendait.

Buckingham reconnut d'Artagnan a l'instant meme, et se doutant que
quelque chose se passait en France dont on lui faisait parvenir la
nouvelle, il ne prit que le temps de demander ou etait celui qui
la lui apportait; et ayant reconnu de loin l'uniforme des gardes,
il mit son cheval au galop et vint droit a d'Artagnan. Patrice,
par discretion, se tint a l'ecart.

"Il n'est point arrive malheur a la reine? s'ecria Buckingham,
repandant toute sa pensee et tout son amour dans cette
interrogation.

-- Je ne crois pas; cependant je crois qu'elle court quelque grand
peril dont Votre Grace seule peut la tirer.

-- Moi? s'ecria Buckingham. Eh quoi! je serais assez heureux pour
lui etre bon a quelque chose! Parlez! parlez!

-- Prenez cette lettre, dit d'Artagnan.

-- Cette lettre! de qui vient cette lettre?

-- De Sa Majeste, a ce que je pense.

-- De Sa Majeste!" dit Buckingham, palissant si fort que
d'Artagnan crut qu'il allait se trouver mal.

Et il brisa le cachet.

"Quelle est cette dechirure? dit-il en montrant a d'Artagnan un
endroit ou elle etait percee a jour.

-- Ah! ah! dit d'Artagnan, je n'avais pas vu cela; c'est l'epee du
comte de Wardes qui aura fait ce beau coup en me trouant la
poitrine.

-- Vous etes blesse? demanda Buckingham en rompant le cachet.

-- Oh! rien! dit d'Artagnan, une egratignure.

-- Juste Ciel! qu'ai-je lu! s'ecria le duc. Patrice, reste ici, ou
plutot rejoins le roi partout ou il sera, et dis a Sa Majeste que
je la supplie bien humblement de m'excuser, mais qu'une affaire de
la plus haute importance me rappelle a Londres. Venez, monsieur,
venez."

Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitale.


CHAPITRE XXI
LA COMTESSE DE WINTER

Tout le long de la route, le duc se fit mettre au courant par
d'Artagnan non pas de tout ce qui s'etait passe, mais de ce que
d'Artagnan savait. En rapprochant ce qu'il avait entendu sortir de
la bouche du jeune homme de ses souvenirs a lui, il put donc se
faire une idee assez exacte d'une position de la gravite de
laquelle, au reste, la lettre de la reine, si courte et si peu
explicite qu'elle fut, lui donnait la mesure. Mais ce qui
l'etonnait surtout, c'est que le cardinal, interesse comme il
l'etait a ce que le jeune homme ne mit pas le pied en Angleterre,
ne fut point parvenu a l'arreter en route. Ce fut alors, et sur la
manifestation de cet etonnement, que d'Artagnan lui raconta les
precautions prises, et comment, grace au devouement de ses trois
amis qu'il avait eparpilles tout sanglants sur la route, il etait
arrive a en etre quitte pour le coup d'epee qui avait traverse le
billet de la reine, et qu'il avait rendu a M. de Wardes en si
terrible monnaie. Tout en ecoutant ce recit, fait avec la plus
grande simplicite, le duc regardait de temps en temps le jeune
homme d'un air etonne, comme s'il n'eut pas pu comprendre que tant
de prudence, de courage et de devouement s'alliat avec un visage
qui n'indiquait pas encore vingt ans.

Les chevaux allaient comme le vent, et en quelques minutes ils
furent aux portes de Londres. D'Artagnan avait cru qu'en arrivant
dans la ville le duc allait ralentir l'allure du sien, mais il
n'en fut pas ainsi: il continua sa route a fond de train,
s'inquietant peu de renverser ceux qui etaient sur son chemin. En
effet, en traversant la Cite deux ou trois accidents de ce genre
arriverent; mais Buckingham ne detourna pas meme la tete pour
regarder ce qu'etaient devenus ceux qu'il avait culbutes.
D'Artagnan le suivait au milieu de cris qui ressemblaient fort a
des maledictions.

En entrant dans la cour de l'hotel, Buckingham sauta a bas de son
cheval, et, sans s'inquieter de ce qu'il deviendrait, il lui jeta
la bride sur le cou et s'elanca vers le perron. D'Artagnan en fit
autant, avec un peu plus d'inquietude, cependant, pour ces nobles
animaux dont il avait pu apprecier le merite; mais il eut la
consolation de voir que trois ou quatre valets s'etaient deja
elances des cuisines et des ecuries, et s'emparaient aussitot de
leurs montures.

Le duc marchait si rapidement, que d'Artagnan avait peine a le
suivre. Il traversa successivement plusieurs salons d'une elegance
dont les plus grands seigneurs de France n'avaient pas meme
l'idee, et il parvint enfin dans une chambre a coucher qui etait a
la fois un miracle de gout et de richesse. Dans l'alcove de cette
chambre etait une porte, prise dans la tapisserie, que le duc
ouvrit avec une petite clef d'or qu'il portait suspendue a son cou
par une chaine du meme metal. Par discretion, d'Artagnan etait
reste en arriere; mais au moment ou Buckingham franchissait le
seuil de cette porte, il se retourna, et voyant l'hesitation du
jeune homme:

"Venez, lui dit-il, et si vous avez le bonheur d'etre admis en la
presence de Sa Majeste, dites-lui ce que vous avez vu."

Encourage par cette invitation, d'Artagnan suivit le duc, qui
referma la porte derriere lui.

Tous deux se trouverent alors dans une petite chapelle toute
tapissee de soie de Perse et brochee d'or, ardemment eclairee par
un grand nombre de bougies. Au-dessus d'une espece d'autel, et au-
dessous d'un dais de velours bleu surmonte de plumes blanches et
rouges, etait un portrait de grandeur naturelle representant Anne
d'Autriche, si parfaitement ressemblant, que d'Artagnan poussa un
cri de surprise: on eut cru que la reine allait parler.

Sur l'autel, et au-dessous du portrait, etait le coffret qui
renfermait les ferrets de diamants.

Le duc s'approcha de l'autel, s'agenouilla comme eut pu faire un
pretre devant le Christ; puis il ouvrit le coffret.

"Tenez, lui dit-il en tirant du coffre un gros noeud de ruban bleu
tout etincelant de diamants; tenez, voici ces precieux ferrets
avec lesquels j'avais fait le serment d'etre enterre. La reine me
les avait donnes, la reine me les reprend: sa volonte, comme celle
de Dieu, soit faite en toutes choses."

Puis il se mit a baiser les uns apres les autres ces ferrets dont
il fallait se separer. Tout a coup, il poussa un cri terrible.

"Qu'y a-t-il? demanda d'Artagnan avec inquietude, et que vous
arrive-t-il, Milord?

-- Il y a que tout est perdu, s'ecria Buckingham en devenant pale
comme un trepasse; deux de ces ferrets manquent, il n'y en a plus
que dix.

-- Milord les a-t-il perdus, ou croit-il qu'on les lui ait voles?

-- On me les a voles, reprit le duc, et c'est le cardinal qui a
fait le coup. Tenez, voyez, les rubans qui les soutenaient ont ete
coupes avec des ciseaux.

-- Si Milord pouvait se douter qui a commis le vol... Peut-etre la
personne les a-t-elle encore entre les mains.

-- Attendez, attendez! s'ecria le duc. La seule fois que j'ai mis
ces ferrets, c'etait au bal du roi, il y a huit jours, a Windsor.
La comtesse de Winter, avec laquelle j'etais brouille, s'est
rapprochee de moi a ce bal. Ce raccommodement, c'etait une
vengeance de femme jalouse. Depuis ce jour, je ne l'ai pas revue.
Cette femme est un agent du cardinal.

-- Mais il en a donc dans le monde entier! s'ecria d'Artagnan.

-- Oh! oui, oui, dit Buckingham en serrant les dents de colere;
oui, c'est un terrible lutteur. Mais cependant, quand doit avoir
lieu ce bal?

-- Lundi prochain.

-- Lundi prochain! cinq jours encore, c'est plus de temps qu'il ne
nous en faut. Patrice! s'ecria le duc en ouvrant la porte de la
chapelle, Patrice!"

Son valet de chambre de confiance parut.

"Mon joaillier et mon secretaire!"

Le valet de chambre sortit avec une promptitude et un mutisme qui
prouvaient l'habitude qu'il avait contractee d'obeir aveuglement
et sans replique.

Mais, quoique ce fut le joaillier qui eut ete appele le premier,
ce fut le secretaire qui parut d'abord. C'etait tout simple, il
habitait l'hotel. Il trouva Buckingham assis devant une table dans
sa chambre a coucher, et ecrivant quelques ordres de sa propre
main.

"Monsieur Jackson, lui dit-il, vous allez vous rendre de ce pas
chez le lord-chancelier, et lui dire que je le charge de
l'execution de ces ordres. Je desire qu'ils soient promulgues a
l'instant meme.

-- Mais, Monseigneur, si le lord-chancelier m'interroge sur les
motifs qui ont pu porter Votre Grace a une mesure si
extraordinaire, que repondrai-je?

-- Que tel a ete mon bon plaisir, et que je n'ai de compte a
rendre a personne de ma volonte.

-- Sera-ce la reponse qu'il devra transmettre a Sa Majeste, reprit
en souriant le secretaire, si par hasard Sa Majeste avait la
curiosite de savoir pourquoi aucun vaisseau ne peut sortir des
ports de la Grande-Bretagne?

-- Vous avez raison, monsieur, repondit Buckingham; il dirait en
ce cas au roi que j'ai decide la guerre, et que cette mesure est
mon premier acte d'hostilite contre la France."

Le secretaire s'inclina et sortit.

"Nous voila tranquilles de ce cote, dit Buckingham en se
retournant vers d'Artagnan. Si les ferrets ne sont point deja
partis pour la France, ils n'y arriveront qu'apres vous.

-- Comment cela?

-- Je viens de mettre un embargo sur tous les batiments qui se
trouvent a cette heure dans les ports de Sa Majeste, et, a moins
de permission particuliere, pas un seul n'osera lever l'ancre."

D'Artagnan regarda avec stupefaction cet homme qui mettait le
pouvoir illimite dont il etait revetu par la confiance d'un roi au
service de ses amours. Buckingham vit, a l'expression du visage du
jeune homme, ce qui se passait dans sa pensee, et il sourit.

"Oui, dit-il, oui, c'est qu'Anne d'Autriche est ma veritable
reine; sur un mot d'elle, je trahirais mon pays, je trahirais mon
roi, je trahirais mon Dieu. Elle m'a demande de ne point envoyer
aux protestants de La Rochelle le secours que je leur avais
promis, et je l'ai fait. Je manquais a ma parole, mais qu'importe!
j'obeissais a son desir; n'ai-je point ete grandement paye de mon
obeissance, dites? car c'est a cette obeissance que je dois son
portrait."

D'Artagnan admira a quels fils fragiles et inconnus sont parfois
suspendues les destinees d'un peuple et la vie des hommes.

Il en etait au plus profond de ses reflexions, lorsque l'orfevre
entra: c'etait un Irlandais des plus habiles dans son art, et qui
avouait lui-meme qu'il gagnait cent mille livres par an avec le
duc de Buckingham.

"Monsieur O'Reilly, lui dit le duc en le conduisant dans la
chapelle, voyez ces ferrets de diamants, et dites-moi ce qu'ils
valent la piece."

L'orfevre jeta un seul coup d'oeil sur la facon elegante dont ils
etaient montes, calcula l'un dans l'autre la valeur des diamants,
et sans hesitation aucune:

"Quinze cents pistoles la piece, Milord, repondit-il.

-- Combien faudrait-il de jours pour faire deux ferrets comme
ceux-la? Vous voyez qu'il en manque deux.

-- Huit jours, Milord.

-- Je les paierai trois mille pistoles la piece, il me les faut
apres-demain.

-- Milord les aura.

-- Vous etes un homme precieux, monsieur O'Reilly, mais ce n'est
pas le tout: ces ferrets ne peuvent etre confies a personne, il
faut qu'ils soient faits dans ce palais.

-- Impossible, Milord, il n'y a que moi qui puisse les executer
pour qu'on ne voie pas la difference entre les nouveaux et les
anciens.

-- Aussi, mon cher monsieur O'Reilly, vous etes mon prisonnier, et
vous voudriez sortir a cette heure de mon palais que vous ne le
pourriez pas; prenez-en donc votre parti. Nommez-moi ceux de vos
garcons dont vous aurez besoin, et designez-moi les ustensiles
qu'ils doivent apporter."

L'orfevre connaissait le duc, il savait que toute observation
etait inutile, il en prit donc a l'instant meme son parti.

"Il me sera permis de prevenir ma femme? demanda-t-il.

-- Oh! il vous sera meme permis de la voir, mon cher monsieur
O'Reilly: votre captivite sera douce, soyez tranquille; et comme
tout derangement vaut un dedommagement, voici, en dehors du prix
des deux ferrets, un bon de mille pistoles pour vous faire oublier
l'ennui que je vous cause."

D'Artagnan ne revenait pas de la surprise que lui causait ce
ministre, qui remuait a pleines mains les hommes et les millions.

Quant a l'orfevre, il ecrivit a sa femme en lui envoyant le bon de
mille pistoles, et en la chargeant de lui retourner en echange son
plus habile apprenti, un assortiment de diamants dont il lui
donnait le poids et le titre, et une liste des outils qui lui
etaient necessaires.

Buckingham conduisit l'orfevre dans la chambre qui lui etait
destinee, et qui, au bout d'une demi-heure, fut transformee en
atelier. Puis il mit une sentinelle a chaque porte, avec defense
de laisser entrer qui que ce fut, a l'exception de son valet de
chambre Patrice. Il est inutile d'ajouter qu'il etait absolument
defendu a l'orfevre O'Reilly et a son aide de sortir sous quelque
pretexte que ce fut. Ce point regle, le duc revint a d'Artagnan.

"Maintenant, mon jeune ami, dit-il, l'Angleterre est a nous deux;
que voulez-vous, que desirez-vous?

-- Un lit, repondit d'Artagnan; c'est, pour le moment, je l'avoue,
la chose dont j'ai le plus besoin."

Buckingham donna a d'Artagnan une chambre qui touchait a la
sienne. Il voulait garder le jeune homme sous sa main, non pas
qu'il se defiat de lui, mais pour avoir quelqu'un a qui parler
constamment de la reine.

Une heure apres fut promulguee dans Londres l'ordonnance de ne
laisser sortir des ports aucun batiment charge pour la France, pas
meme le paquebot des lettres. Aux yeux de tous, c'etait une
declaration de guerre entre les deux royaumes.

Le surlendemain, a onze heures, les deux ferrets en diamants
etaient acheves, mais si exactement imites, mais si parfaitement
pareils, que Buckingham ne put reconnaitre les nouveaux des
anciens, et que les plus exerces en pareille matiere y auraient
ete trompes comme lui.

Aussitot il fit appeler d'Artagnan.

"Tenez, lui dit-il, voici les ferrets de diamants que vous etes
venu chercher, et soyez mon temoin que tout ce que la puissance
humaine pouvait faire, je l'ai fait.

-- Soyez tranquille, Milord: je dirai ce que j'ai vu; mais Votre
Grace me remet les ferrets sans la boite?

-- La boite vous embarrasserait. D'ailleurs la boite m'est
d'autant plus precieuse, qu'elle me reste seule. Vous direz que je
la garde.

-- Je ferai votre commission mot a mot, Milord.

-- Et maintenant, reprit Buckingham en regardant fixement le jeune
homme, comment m'acquitterai-je jamais envers vous?"

D'Artagnan rougit jusqu'au blanc des yeux. Il vit que le duc
cherchait un moyen de lui faire accepter quelque chose, et cette
idee que le sang de ses compagnons et le sien lui allait etre paye
par de l'or anglais lui repugnait etrangement.

"Entendons-nous, Milord, repondit d'Artagnan, et pesons bien les
faits d'avance, afin qu'il n'y ait point de meprise. Je suis au
service du roi et de la reine de France, et fais partie de la
compagnie des gardes de M. des Essarts, lequel, ainsi que son
beau-frere M. de Treville, est tout particulierement attache a
Leurs Majestes. J'ai donc tout fait pour la reine et rien pour
Votre Grace. Il y a plus, c'est que peut-etre n'eusse-je rien fait
de tout cela, s'il ne se fut agi d'etre agreable a quelqu'un qui
est ma dame a moi, comme la reine est la votre.

-- Oui, dit le duc en souriant, et je crois meme connaitre cette
autre personne, c'est...

-- Milord, je ne l'ai point nommee, interrompit vivement le jeune
homme.

-- C'est juste, dit le duc; c'est donc a cette personne que je
dois etre reconnaissant de votre devouement.

-- Vous l'avez dit, Milord, car justement a cette heure qu'il est
question de guerre, je vous avoue que je ne vois dans votre Grace
qu'un Anglais, et par consequent qu'un ennemi que je serais encore
plus enchante de rencontrer sur le champ de bataille que dans le
parc de Windsor ou dans les corridors du Louvre; ce qui, au reste,
ne m'empechera pas d'executer de point en point ma mission et de
me faire tuer, si besoin est, pour l'accomplir; mais, je le repete
a Votre Grace, sans qu'elle ait personnellement pour cela plus a
me remercier de ce que je fais pour moi dans cette seconde
entrevue, que de ce que j'ai deja fait pour elle dans la premiere.

-- Nous disons, nous: "Fier comme un Ecossais", murmura
Buckingham.

-- Et nous disons, nous: "Fier comme un Gascon", repondit
d'Artagnan. Les Gascons sont les Ecossais de la France."

D'Artagnan salua le duc et s'appreta a partir.

"Eh bien, vous vous en allez comme cela? Par ou? Comment?

-- C'est vrai.

-- Dieu me damne! les Francais ne doutent de rien!

-- J'avais oublie que l'Angleterre etait une ile, et que vous en
etiez le roi.

-- Allez au port, demandez le brick le _Sund_, remettez cette
lettre au capitaine; il vous conduira a un petit port ou certes on
ne vous attend pas, et ou n'abordent ordinairement que des
batiments pecheurs.

-- Ce port s'appelle?

-- Saint-Valery; mais, attendez donc: arrive la, vous entrerez
dans une mauvaise auberge sans nom et sans enseigne, un veritable
bouge a matelots; il n'y a pas a vous tromper, il n'y en a qu'une.

-- Apres?

-- Vous demanderez l'hote, et vous lui direz: _Forward_.

-- Ce qui veut dire?

-- En avant: c'est le mot d'ordre. Il vous donnera un cheval tout
selle et vous indiquera le chemin que vous devez suivre; vous
trouverez ainsi quatre relais sur votre route. Si vous voulez, a
chacun d'eux, donner votre adresse a Paris, les quatre chevaux
vous y suivront; vous en connaissez deja deux, et vous m'avez paru
les apprecier en amateur: ce sont ceux que nous montions;
rapportez-vous en a moi, les autres ne leur sont point inferieurs.
Ces quatre chevaux sont equipes pour la campagne. Si fier que vous
soyez, vous ne refuserez pas d'en accepter un et de faire accepter
les trois autres a vos compagnons: c'est pour nous faire la
guerre, d'ailleurs. La fin excuse les moyens, comme vous dites,
vous autres Francais, n'est-ce pas?

-- Oui, Milord, j'accepte, dit d'Artagnan; et s'il plait a Dieu,
nous ferons bon usage de vos presents.

-- Maintenant, votre main, jeune homme; peut-etre nous
rencontrerons-nous bientot sur le champ de bataille; mais, en
attendant, nous nous quitterons bons amis, je l'espere.

-- Oui, Milord, mais avec l'esperance de devenir ennemis bientot.

-- Soyez tranquille, je vous le promets.

-- Je compte sur votre parole, Milord."

D'Artagnan salua le duc et s'avanca vivement vers le port.

En face la Tour de Londres, il trouva le batiment designe, remit
sa lettre au capitaine, qui la fit viser par le gouverneur du
port, et appareilla aussitot.

Cinquante batiments etaient en partance et attendaient.

En passant bord a bord de l'un d'eux, d'Artagnan crut reconnaitre
la femme de Meung, la meme que le gentilhomme inconnu avait
appelee "Milady", et que lui, d'Artagnan, avait trouvee si belle;
mais grace au courant du fleuve et au bon vent qui soufflait, son
navire allait si vite qu'au bout d'un instant on fut hors de vue.

Le lendemain, vers neuf heures du matin, on aborda a Saint-Valery.

D'Artagnan se dirigea a l'instant meme vers l'auberge indiquee, et
la reconnut aux cris qui s'en echappaient: on parlait de guerre
entre l'Angleterre et la France comme de chose prochaine et
indubitable, et les matelots joyeux faisaient bombance.

D'Artagnan fendit la foule, s'avanca vers l'hote, et prononca le
mot _Forward_. A l'instant meme, l'hote lui fit signe de le
suivre, sortit avec lui par une porte qui donnait dans la cour, le
conduisit a l'ecurie ou l'attendait un cheval tout selle, et lui
demanda s'il avait besoin de quelque autre chose.

"J'ai besoin de connaitre la route que je dois suivre, dit
d'Artagnan.

-- Allez d'ici a Blangy, et de Blangy a Neufchatel. A Neufchatel,
entrez a l'auberge de la Herse d'Or, donnez le mot d'ordre a
l'hotelier, et vous trouverez comme ici un cheval tout selle.

-- Dois-je quelque chose? demanda d'Artagnan.

-- Tout est paye, dit l'hote, et largement. Allez donc, et que
Dieu vous conduise!

-- Amen!" repondit le jeune homme en partant au galop.

Quatre heures apres, il etait a Neufchatel.

Il suivit strictement les instructions recues; a Neufchatel, comme
a Saint-Valery, il trouva une monture toute sellee et qui
l'attendait; il voulut transporter les pistolets de la selle qu'il
venait de quitter a la selle qu'il allait prendre: les fontes
etaient garnies de pistolets pareils.

"Votre adresse a Paris?

-- Hotel des Gardes, compagnie des Essarts.

-- Bien, repondit celui-ci.

-- Quelle route faut-il prendre? demanda a son tour d'Artagnan.

-- Celle de Rouen; mais vous laisserez la ville a votre droite. Au
petit village d'Ecouis, vous vous arreterez, il n'y a qu'une
auberge, l'Ecu de France. Ne la jugez pas d'apres son apparence;
elle aura dans ses ecuries un cheval qui vaudra celui-ci.

-- Meme mot d'ordre?

-- Exactement.

-- Adieu, maitre!

-- Bon voyage, gentilhomme! avez-vous besoin de quelque chose?"

D'Artagnan fit signe de la tete que non, et repartit a fond de
train. A Ecouis, la meme scene se repeta: il trouva un hote aussi
prevenant, un cheval frais et repose; il laissa son adresse comme
il l'avait fait, et repartit du meme train pour Pontoise. A
Pontoise, il changea une derniere fois de monture, et a neuf
heures il entrait au grand galop dans la cour de l'hotel de
M. de Treville.

Il avait fait pres de soixante lieues en douze heures.

M. de Treville le recut comme s'il l'avait vu le matin meme;
seulement, en lui serrant la main un peu plus vivement que de
coutume, il lui annonca que la compagnie de M. des Essarts etait
de garde au Louvre et qu'il pouvait se rendre a son poste.


CHAPITRE XXII
LE BALLET DE LA MERLAISON

Le lendemain, il n'etait bruit dans tout Paris que du bal que
MM. les echevins de la ville donnaient au roi et a la reine, et
dans lequel Leurs Majestes devaient danser le fameux ballet de la
Merlaison, qui etait le ballet favori du roi.

Depuis huit jours on preparait, en effet, toutes choses a l'Hotel
de Ville pour cette solennelle soiree. Le menuisier de la ville
avait dresse des echafauds sur lesquels devaient se tenir les
dames invitees; l'epicier de la ville avait garni les salles de
deux cents flambeaux de cire blanche, ce qui etait un luxe inoui
pour cette epoque; enfin vingt violons avaient ete prevenus, et le
prix qu'on leur accordait avait ete fixe au double du prix
ordinaire, attendu, dit ce rapport, qu'ils devaient sonner toute
la nuit.

A dix heures du matin, le sieur de La Coste, enseigne des gardes
du roi, suivi de deux exempts et de plusieurs archers du corps,
vint demander au greffier de la ville, nomme Clement, toutes les
clefs des portes, des chambres et bureaux de l'Hotel. Ces clefs
lui furent remises a l'instant meme; chacune d'elles portait un
billet qui devait servir a la faire reconnaitre, et a partir de ce
moment le sieur de La Coste fut charge de la garde de toutes les
portes et de toutes les avenues.

A onze heures vint a son tour Duhallier, capitaine des gardes,
amenant avec lui cinquante archers qui se repartirent aussitot
dans l'Hotel de Ville, aux portes qui leur avaient ete assignees.

A trois heures arriverent deux compagnies des gardes, l'une
francaise l'autre suisse. La compagnie des gardes francaises etait
composee moitie des hommes de M. Duhallier, moitie des hommes de
M. des Essarts.

A six heures du soir les invites commencerent a entrer. A mesure
qu'ils entraient, ils etaient places dans la grande salle, sur les
echafauds prepares.

A neuf heures arriva Mme la Premiere presidente. Comme c'etait,
apres la reine, la personne la plus considerable de la fete, elle
fut recue par messieurs de la ville et placee dans la loge en face
de celle que devait occuper la reine.

A dix heures on dressa la collation des confitures pour le roi,
dans la petite salle du cote de l'eglise Saint-Jean, et cela en
face du buffet d'argent de la ville, qui etait garde par quatre
archers.

A minuit on entendit de grands cris et de nombreuses acclamations:
c'etait le roi qui s'avancait a travers les rues qui conduisent du
Louvre a l'Hotel de Ville, et qui etaient toutes illuminees avec
des lanternes de couleur.

Aussitot MM. les echevins, vetus de leurs robes de drap et
precedes de six sergents tenant chacun un flambeau a la main,
allerent au-devant du roi, qu'ils rencontrerent sur les degres, ou
le prevot des marchands lui fit compliment sur sa bienvenue,
compliment auquel Sa Majeste repondit en s'excusant d'etre venue
si tard, mais en rejetant la faute sur M. le cardinal, lequel
l'avait retenue jusqu'a onze heures pour parler des affaires de
l'Etat.

Sa Majeste, en habit de ceremonie, etait accompagnee de S.A.R.
Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc de
Longueville, du duc d'Elbeuf, du comte d'Harcourt, du comte de La
Roche-Guyon, de M. de Liancourt, de M. de Baradas, du comte de
Cramail et du chevalier de Souveray.

Chacun remarqua que le roi avait l'air triste et preoccupe.

Un cabinet avait ete prepare pour le roi, et un autre pour
Monsieur. Dans chacun de ces cabinets etaient deposes des habits
de masques. Autant avait ete fait pour la reine et pour Mme la
presidente. Les seigneurs et les dames de la suite de Leurs
Majestes devaient s'habiller deux par deux dans des chambres
preparees a cet effet.

Avant d'entrer dans le cabinet, le roi recommanda qu'on le vint
prevenir aussitot que paraitrait le cardinal.

Une demi-heure apres l'entree du roi, de nouvelles acclamations
retentirent: celles-la annoncaient l'arrivee de la reine: les
echevins firent ainsi qu'ils avaient fait deja et, precedes des
sergents, ils s'avancerent au devant de leur illustre convive.

La reine entra dans la salle: on remarqua que, comme le roi, elle
avait l'air triste et surtout fatigue.

Au moment ou elle entrait, le rideau d'une petite tribune qui
jusque-la etait reste ferme s'ouvrit, et l'on vit apparaitre la
tete pale du cardinal vetu en cavalier espagnol. Ses yeux se
fixerent sur ceux de la reine, et un sourire de joie terrible
passa sur ses levres: la reine n'avait pas ses ferrets de
diamants.

La reine resta quelque temps a recevoir les compliments de
messieurs de la ville et a repondre aux saluts des dames.

Tout a coup, le roi apparut avec le cardinal a l'une des portes de
la salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi etait tres
pale.

Le roi fendit la foule et, sans masque, les rubans de son
pourpoint a peine noues, il s'approcha de la reine, et d'une voix
alteree:

"Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s'il vous plait, n'avez-vous
point vos ferrets de diamants, quand vous savez qu'il m'eut ete
agreable de les voir?"

La reine etendit son regard autour d'elle, et vit derriere le roi
le cardinal qui souriait d'un sourire diabolique.

"Sire, repondit la reine d'une voix alteree, parce qu'au milieu de
cette grande foule j'ai craint qu'il ne leur arrivat malheur.

-- Et vous avez eu tort, madame! Si je vous ai fait ce cadeau,
c'etait pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu
tort."

Et la voix du roi etait tremblante de colere; chacun regardait et
ecoutait avec etonnement, ne comprenant rien a ce qui se passait.

"Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher au Louvre, ou
ils sont, et ainsi les desirs de Votre Majeste seront accomplis.

-- Faites, madame, faites, et cela au plus tot: car dans une heure
le ballet va commencer."

La reine salua en signe de soumission et suivit les dames qui
devaient la conduire a son cabinet.

De son cote, le roi regagna le sien.

Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion.

Tout le monde avait pu remarquer qu'il s'etait passe quelque chose
entre le roi et la reine; mais tous deux avaient parle si bas,
que, chacun par respect s'etant eloigne de quelques pas, personne
n'avait rien entendu. Les violons sonnaient de toutes leurs
forces, mais on ne les ecoutait pas.

Le roi sortit le premier de son cabinet; il etait en costume de
chasse des plus elegants, et Monsieur et les autres seigneurs
etaient habilles comme lui. C'etait le costume que le roi portait
le mieux, et vetu ainsi il semblait veritablement le premier
gentilhomme de son royaume.

Le cardinal s'approcha du roi et lui remit une boite. Le roi
l'ouvrit et y trouva deux ferrets de diamants.

"Que veut dire cela? demanda-t-il au cardinal.

-- Rien, repondit celui-ci; seulement si la reine a les ferrets,
ce dont je doute, comptez-les, Sire, et si vous n'en trouvez que
dix, demandez a Sa Majeste qui peut lui avoir derobe les deux
ferrets que voici."

Le roi regarda le cardinal comme pour l'interroger; mais il n'eut
le temps de lui adresser aucune question: un cri d'admiration
sortit de toutes les bouches. Si le roi semblait le premier
gentilhomme de son royaume, la reine etait a coup sur la plus
belle femme de France.

Il est vrai que sa toilette de chasseresse lui allait a merveille;
elle avait un chapeau de feutre avec des plumes bleues, un surtout
en velours gris perle rattache avec des agrafes de diamants, et
une jupe de satin bleu toute brodee d'argent. Sur son epaule
gauche etincelaient les ferrets soutenus par un noeud de meme
couleur que les plumes et la jupe.

Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colere; cependant,
distants comme ils l'etaient de la reine, ils ne pouvaient compter
les ferrets; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en
avait-elle douze?

En ce moment, les violons sonnerent le signal du ballet. Le roi
s'avanca vers Mme la presidente, avec laquelle il devait danser,
et S.A.R. Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet
commenca.

Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu'il passait
pres d'elle, il devorait du regard ces ferrets, dont il ne pouvait
savoir le compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal.

Le ballet dura une heure; il avait seize entrees.

Le ballet finit au milieu des applaudissements de toute la salle,
chacun reconduisit sa dame a sa place; mais le roi profita du
privilege qu'il avait de laisser la sienne ou il se trouvait, pour
s'avancer vivement vers la reine.

"Je vous remercie, madame, lui dit-il, de la deference que vous
avez montree pour mes desirs, mais je crois qu'il vous manque deux
ferrets, et je vous les rapporte."

A ces mots, il tendit a la reine les deux ferrets que lui avait
remis le cardinal.

"Comment, Sire! s'ecria la jeune reine jouant la surprise, vous
m'en donnez encore deux autres; mais alors cela m'en fera donc
quatorze?"

En effet, le roi compta, et les douze ferrets se trouverent sur
l'epaule de Sa Majeste.

Le roi appela le cardinal:

"Eh bien, que signifie cela, monsieur le cardinal? demanda le roi
d'un ton severe.

-- Cela signifie, Sire, repondit le cardinal, que je desirais
faire accepter ces deux ferrets a Sa Majeste, et que n'osant les
lui offrir moi-meme, j'ai adopte ce moyen.

-- Et j'en suis d'autant plus reconnaissante a Votre Eminence,
repondit Anne d'Autriche avec un sourire qui prouvait qu'elle
n'etait pas dupe de cette ingenieuse galanterie, que je suis
certaine que ces deux ferrets vous coutent aussi cher a eux seuls
que les douze autres ont coute a Sa Majeste."

Puis, ayant salue le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin
de la chambre ou elle s'etait habillee et ou elle devait se
devetir.

L'attention que nous avons ete obliges de donner pendant le
commencement de ce chapitre aux personnages illustres que nous y
avons introduits nous a ecartes un instant de celui a qui Anne
d'Autriche devait le triomphe inoui qu'elle venait de remporter
sur le cardinal, et qui, confondu, ignore, perdu dans la foule
entassee a l'une des portes, regardait de la cette scene
comprehensible seulement pour quatre personnes: le roi, la reine,
Son Eminence et lui.

La reine venait de regagner sa chambre, et d'Artagnan s'appretait
a se retirer, lorsqu'il sentit qu'on lui touchait legerement
l'epaule; il se retourna, et vit une jeune femme qui lui faisait
signe de la suivre. Cette jeune femme avait le visage couvert d'un
loup de velours noir, mais malgre cette precaution, qui, au reste,
etait bien plutot prise pour les autres que pour lui, il reconnut
a l'instant meme son guide ordinaire, la legere et spirituelle
Mme Bonacieux.

La veille ils s'etaient vus a peine chez le suisse Germain, ou
d'Artagnan l'avait fait demander. La hate qu'avait la jeune femme
de porter a la reine cette excellente nouvelle de l'heureux retour
de son messager fit que les deux amants echangerent a peine
quelques paroles. D'Artagnan suivit donc Mme Bonacieux, mu par un
double sentiment, l'amour et la curiosite. Pendant toute la route,
et a mesure que les corridors devenaient plus deserts, d'Artagnan
voulait arreter la jeune femme, la saisir, la contempler, ne fut-
ce qu'un instant; mais, vive comme un oiseau, elle glissait
toujours entre ses mains, et lorsqu'il voulait parler, son doigt
ramene sur sa bouche avec un petit geste imperatif plein de charme
lui rappelait qu'il etait sous l'empire d'une puissance a laquelle
il devait aveuglement obeir, et qui lui interdisait jusqu'a la
plus legere plainte; enfin, apres une minute ou deux de tours et
de detours, Mme Bonacieux ouvrit une porte et introduisit le jeune
homme dans un cabinet tout a fait obscur. La elle lui fit un
nouveau signe de mutisme, et ouvrant une seconde porte cachee par
une tapisserie dont les ouvertures repandirent tout a coup une
vive lumiere, elle disparut.

D'Artagnan demeura un instant immobile et se demandant ou il
etait, mais bientot un rayon de lumiere qui penetrait par cette
chambre, l'air chaud et parfume qui arrivait jusqu'a lui, la
conversation de deux ou trois femmes, au langage a la fois
respectueux et elegant, le mot de Majeste plusieurs fois repete,
lui indiquerent clairement qu'il etait dans un cabinet attenant a
la chambre de la reine.

Le jeune homme se tint dans l'ombre et attendit.

La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait fort etonner
les personnes qui l'entouraient, et qui avaient au contraire
l'habitude de la voir presque toujours soucieuse. La reine
rejetait ce sentiment joyeux sur la beaute de la fete, sur le
plaisir que lui avait fait eprouver le ballet, et comme il n'est
pas permis de contredire une reine, qu'elle sourie ou qu'elle
pleure, chacun rencherissait sur la galanterie de MM. les echevins
de la ville de Paris.

Quoique d'Artagnan ne connut point la reine, il distingua sa voix
des autres voix, d'abord a un leger accent etranger, puis a ce
sentiment de domination naturellement empreint dans toutes les
paroles souveraines. Il l'entendait s'approcher et s'eloigner de
cette porte ouverte, et deux ou trois fois il vit meme l'ombre
d'un corps intercepter la lumiere.

Enfin, tout a coup une main et un bras adorables de forme et de
blancheur passerent a travers la tapisserie; d'Artagnan comprit
que c'etait sa recompense: il se jeta a genoux, saisit cette main
et appuya respectueusement ses levres; puis cette main se retira
laissant dans les siennes un objet qu'il reconnut pour etre une
bague; aussitot la porte se referma, et d'Artagnan se retrouva
dans la plus complete obscurite.

D'Artagnan mit la bague a son doigt et attendit de nouveau; il
etait evident que tout n'etait pas fini encore.

Apres la recompense de son devouement venait la recompense de son
amour. D'ailleurs, le ballet etait danse, mais la soiree etait a
peine commencee: on soupait a trois heures, et l'horloge Saint-
Jean, depuis quelque temps deja, avait sonne deux heures trois
quarts.

En effet, peu a peu le bruit des voix diminua dans la chambre
voisine; puis on l'entendit s'eloigner; puis la porte du cabinet
ou etait d'Artagnan se rouvrit, et Mme Bonacieux s'y elanca.

"Vous, enfin! s'ecria d'Artagnan.

-- Silence! dit la jeune femme en appuyant sa main sur les levres
du jeune homme: silence! et allez-vous-en par ou vous etes venu.

-- Mais ou et quand vous reverrai-je? s'ecria d'Artagnan.

-- Un billet que vous trouverez en rentrant vous le dira. Partez,
partez!"

Et a ces mots elle ouvrit la porte du corridor et poussa
d'Artagnan hors du cabinet.

D'Artagnan obeit comme un enfant, sans resistance et sans
objection aucune, ce qui prouve qu'il etait bien reellement
amoureux.


CHAPITRE XXIII
LE RENDEZ-VOUS

D'Artagnan revint chez lui tout courant, et quoiqu'il fut plus de
trois heures du matin, et qu'il eut les plus mechants quartiers de
Paris a traverser, il ne fit aucune mauvaise rencontre. On sait
qu'il y a un dieu pour les ivrognes et les amoureux.

Il trouva la porte de son allee entrouverte, monta son escalier,
et frappa doucement et d'une facon convenue entre lui et son
laquais. Planchet, qu'il avait renvoye deux heures auparavant de
l'Hotel de Ville en lui recommandant de l'attendre, vint lui
ouvrir la porte.

"Quelqu'un a-t-il apporte une lettre pour moi? demanda vivement
d'Artagnan.

-- Personne n'a apporte de lettre, monsieur, repondit Planchet;
mais il y en a une qui est venue toute seule.

-- Que veux-tu dire, imbecile?

-- Je veux dire qu'en rentrant, quoique j'eusse la clef de votre
appartement dans ma poche et que cette clef ne m'eut point quitte,
j'ai trouve une lettre sur le tapis vert de la table, dans votre
chambre a coucher.

-- Et ou est cette lettre?

-- Je l'ai laissee ou elle etait, monsieur. Il n'est pas naturel
que les lettres entrent ainsi chez les gens. Si la fenetre etait
ouverte encore, ou seulement entrebaillee je ne dis pas; mais non,
tout etait hermetiquement ferme. Monsieur, prenez garde, car il y
a tres certainement quelque magie la-dessous."

Pendant ce temps, le jeune homme s'elancait dans la chambre et
ouvrait la lettre; elle etait de Mme Bonacieux, et concue en ces
termes:

"On a de vifs remerciements a vous faire et a vous transmettre.
Trouvez-vous ce soir vers dix heures a Saint-Cloud, en face du
pavillon qui s'eleve a l'angle de la maison de M. d'Estrees.

"C. B."

En lisant cette lettre, d'Artagnan sentait son coeur se dilater et
s'etreindre de ce doux spasme qui torture et caresse le coeur des
amants.

C'etait le premier billet qu'il recevait, c'etait le premier
rendez-vous qui lui etait accorde. Son coeur, gonfle par l'ivresse
de la joie, se sentait pret a defaillir sur le seuil de ce paradis
terrestre qu'on appelait l'amour.

"Eh bien! monsieur, dit Planchet, qui avait vu son maitre rougir
et palir successivement; eh bien! n'est-ce pas que j'avais devine
juste et que c'est quelque mechante affaire?

-- Tu te trompes, Planchet, repondit d'Artagnan, et la preuve,
c'est que voici un ecu pour que tu boives a ma sante.

-- Je remercie monsieur de l'ecu qu'il me donne, et je lui promets
de suivre exactement ses instructions; mais il n'en est pas moins
vrai que les lettres qui entrent ainsi dans les maisons fermees...

-- Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel.

-- Alors, monsieur est content? demanda Planchet.

-- Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes!

-- Et je puis profiter du bonheur de monsieur pour aller me
coucher?

-- Oui, va.

-- Que toutes les benedictions du Ciel tombent sur monsieur, mais
il n'en est pas moins vrai que cette lettre..."

Et Planchet se retira en secouant la tete avec un air de doute que
n'etait point parvenu a effacer entierement la liberalite de
d'Artagnan.

Reste seul, d'Artagnan lut et relut son billet, puis il baisa et
rebaisa vingt fois ces lignes tracees par la main de sa belle
maitresse. Enfin il se coucha, s'endormit et fit des reves d'or.

A sept heures du matin, il se leva et appela Planchet, qui, au
second appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoye des
inquietudes de la veille.

"Planchet, lui dit d'Artagnan, je sors pour toute la journee peut-
etre; tu es donc libre jusqu'a sept heures du soir; mais, a sept
heures du soir, tiens-toi pret avec deux chevaux.

-- Allons! dit Planchet, il parait que nous allons encore nous
faire traverser la peau en plusieurs endroits.

-- Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets.

-- Eh bien, que disais-je? s'ecria Planchet. La, j'en etais sur,
maudite lettre!

-- Mais rassure-toi donc, imbecile, il s'agit tout simplement
d'une partie de plaisir.

-- Oui! comme les voyages d'agrement de l'autre jour, ou il
pleuvait des balles et ou il poussait des chausse-trapes.

-- Au reste, si vous avez peur, monsieur Planchet, reprit
d'Artagnan, j'irai sans vous; j'aime mieux voyager seul que
d'avoir un compagnon qui tremble.

-- Monsieur me fait injure, dit Planchet; il me semblait cependant
qu'il m'avait vu a l'oeuvre.

-- Oui, mais j'ai cru que tu avais use tout ton courage d'une
seule fois.

-- Monsieur verra que dans l'occasion il m'en reste encore;
seulement je prie monsieur de ne pas trop le prodiguer, s'il veut
qu'il m'en reste longtemps.

-- Crois-tu en avoir encore une certaine somme a depenser ce soir?

-- Je l'espere.

-- Eh bien, je compte sur toi.

-- A l'heure dite, je serai pret; seulement je croyais que
monsieur n'avait qu'un cheval a l'ecurie des gardes.

-- Peut-etre n'y en a-t-il qu'un encore dans ce moment-ci, mais ce
soir il y en aura quatre.

-- Il parait que notre voyage etait un voyage de remonte?

-- Justement", dit d'Artagnan.

Et ayant fait a Planchet un dernier geste de recommandation, il
sortit.

M. Bonacieux etait sur sa porte. L'intention de d'Artagnan etait
de passer outre, sans parler au digne mercier; mais celui-ci fit
un salut si doux et si benin, que force fut a son locataire non
seulement de le lui rendre, mais encore de lier conversation avec
lui.

Comment d'ailleurs ne pas avoir un peu de condescendance pour un
mari dont la femme vous a donne un rendez-vous le soir meme a
Saint-Cloud, en face du pavillon de M. d'Estrees! D'Artagnan
s'approcha de l'air le plus aimable qu'il put prendre.

La conversation tomba tout naturellement sur l'incarceration du
pauvre homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d'Artagnan eut
entendu sa conversation avec l'inconnu de Meung, raconta a son
jeune locataire les persecutions de ce monstre de M. de Laffemas,
qu'il ne cessa de qualifier pendant tout son recit du titre de
bourreau du cardinal et s'etendit longuement sur la Bastille, les
verrous, les guichets, les soupiraux, les grilles et les
instruments de torture.

D'Artagnan l'ecouta avec une complaisance exemplaire puis,
lorsqu'il eut fini:

"Et Mme Bonacieux, dit-il enfin, savez-vous qui l'avait enlevee?
car je n'oublie pas que c'est a cette circonstance facheuse que je
dois le bonheur d'avoir fait votre connaissance.

-- Ah! dit M. Bonacieux, ils se sont bien gardes de me le dire, et
ma femme de son cote m'a jure ses grands dieux qu'elle ne le
savait pas. Mais vous-meme, continua M. Bonacieux d'un ton de
bonhomie parfaite, qu'etes-vous devenu tous ces jours passes? je
ne vous ai vu, ni vous ni vos amis, et ce n'est pas sur le pave de
Paris, je pense, que vous avez ramasse toute la poussiere que
Planchet epoussetait hier sur vos bottes.

-- Vous avez raison, mon cher monsieur Bonacieux, mes amis et moi
nous avons fait un petit voyage.

-- Loin d'ici?

-- Oh! mon Dieu non, a une quarantaine de lieues seulement; nous
avons ete conduire M. Athos aux eaux de Forges, ou mes amis sont
restes.

-- Et vous etes revenu, vous, n'est-ce pas? reprit M. Bonacieux en
donnant a sa physionomie son air le plus malin. Un beau garcon
comme vous n'obtient pas de longs conges de sa maitresse, et nous
etions impatiemment attendu a Paris, n'est-ce pas?

-- Ma foi, dit en riant le jeune homme, je vous l'avoue, d'autant
mieux, mon cher monsieur Bonacieux, que je vois qu'on ne peut rien
vous cacher. Oui, j'etais attendu, et bien impatiemment, je vous
en reponds."

Un leger nuage passa sur le front de Bonacieux, mais si leger, que
d'Artagnan ne s'en apercut pas.

"Et nous allons etre recompense de notre diligence? continua le
mercier avec une legere alteration dans la voix, alteration que
d'Artagnan ne remarqua pas plus qu'il n'avait fait du nuage
momentane qui, un instant auparavant, avait assombri la figure du
digne homme.

-- Ah! faites donc le bon apotre! dit en riant d'Artagnan.

-- Non, ce que je vous en dis, reprit Bonacieux, c'est seulement
pour savoir si nous rentrons tard.

-- Pourquoi cette question, mon cher hote? demanda d'Artagnan;
est-ce que vous comptez m'attendre?

-- Non, c'est que depuis mon arrestation et le vol qui a ete
commis chez moi, je m'effraie chaque fois que j'entends ouvrir une
porte, et surtout la nuit. Dame, que voulez-vous! je ne suis point
homme d'epee, moi!

-- Eh bien, ne vous effrayez pas si je rentre a une heure, a deux
ou trois heures du matin; si je ne rentre pas du tout, ne vous
effrayez pas encore."

Cette fois, Bonacieux devint si pale, que d'Artagnan ne put faire
autrement que de s'en apercevoir, et lui demanda ce qu'il avait.

"Rien, repondit Bonacieux, rien. Depuis mes malheurs seulement, je
suis sujet a des faiblesses qui me prennent tout a coup, et je
viens de me sentir passer un frisson. Ne faites pas attention a
cela, vous qui n'avez a vous occuper que d'etre heureux.

-- Alors j'ai de l'occupation, car je le suis.

-- Pas encore, attendez donc, vous avez dit: a ce soir.

-- Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci! et peut-etre l'attendez-
vous avec autant d'impatience que moi. Peut-etre, ce soir,
Mme Bonacieux visitera-t-elle le domicile conjugal.

-- Mme Bonacieux n'est pas libre ce soir, repondit gravement le
mari; elle est retenue au Louvre par son service.

-- Tant pis pour vous, mon cher hote, tant pis; quand je suis
heureux, moi, je voudrais que tout le monde le fut; mais il parait
que ce n'est pas possible."

Et le jeune homme s'eloigna en riant aux eclats de la plaisanterie
que lui seul, pensait-il, pouvait comprendre.

"Amusez-vous bien!" repondit Bonacieux d'un air sepulcral.

Mais d'Artagnan etait deja trop loin pour l'entendre, et l'eut-il
entendu, dans la disposition d'esprit ou il etait, il ne l'eut
certes pas remarque.

Il se dirigea vers l'hotel de M. de Treville; sa visite de la
veille avait ete, on se le rappelle, tres courte et tres peu
explicative.

Il trouva M. de Treville dans la joie de son ame. Le roi et la
reine avaient ete charmants pour lui au bal. Il est vrai que le
cardinal avait ete parfaitement maussade.

A une heure du matin, il s'etait retire sous pretexte qu'il etait
indispose. Quant a Leurs Majestes, elles n'etaient rentrees au
Louvre qu'a six heures du matin.

"Maintenant, dit M. de Treville en baissant la voix et en
interrogeant du regard tous les angles de l'appartement pour voir
s'ils etaient bien seuls, maintenant parlons de vous, mon jeune
ami, car il est evident que votre heureux retour est pour quelque
chose dans la joie du roi, dans le triomphe de la reine et dans
l'humiliation de Son Eminence. Il s'agit de bien vous tenir.

-- Qu'ai-je a craindre, repondit d'Artagnan, tant que j'aurai le
bonheur de jouir de la faveur de Leurs Majestes?

-- Tout, croyez-moi. Le cardinal n'est point homme a oublier une
mystification tant qu'il n'aura pas regle ses comptes avec le
mystificateur, et le mystificateur m'a bien l'air d'etre certain
Gascon de ma connaissance.

-- Croyez-vous que le cardinal soit aussi avance que vous et sache
que c'est moi qui ai ete a Londres?

-- Diable! vous avez ete a Londres. Est-ce de Londres que vous
avez rapporte ce beau diamant qui brille a votre doigt? Prenez
garde, mon cher d'Artagnan, ce n'est pas une bonne chose que le
present d'un ennemi; n'y a-t-il pas la-dessus certain vers
latin... Attendez donc...

-- Oui, sans doute, reprit d'Artagnan, qui n'avait jamais pu se
fourrer la premiere regle du rudiment dans la tete, et qui, par
ignorance, avait fait le desespoir de son precepteur; oui, sans
doute, il doit y en avoir un.

-- Il y en a un certainement, dit M. de Treville, qui avait une
teinte de lettres, et M. de Benserade me le citait l'autre jour...
Attendez donc... Ah! m'y voici:

_... timeo Danaos et donana ferentes_

"Ce qui veut dire: "Defiez-vous de l'ennemi qui vous fait des
presents."

-- Ce diamant ne vient pas d'un ennemi, monsieur, reprit
d'Artagnan, il vient de la reine.

-- De la reine! oh! oh! dit M. de Treville. Effectivement, c'est
un veritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un denier.
Par qui la reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau?

-- Elle me l'a remis elle-meme.

-- Ou cela?

-- Dans le cabinet attenant a la chambre ou elle a change de
toilette.

-- Comment?

-- En me donnant sa main a baiser.

-- Vous avez baise la main de la reine! s'ecria M. de Treville en
regardant d'Artagnan.

-- Sa Majeste m'a fait l'honneur de m'accorder cette grace!

-- Et cela en presence de temoins? Imprudente, trois fois
imprudente!

-- Non, monsieur, rassurez-vous, personne ne l'a vue", reprit
d'Artagnan. Et il raconta a M. de Treville comment les choses
s'etaient passees.

"Oh! les femmes, les femmes! s'ecria le vieux soldat, je les
reconnais bien a leur imagination romanesque; tout ce qui sent le
mysterieux les charme; ainsi vous avez vu le bras, voila tout;
vous rencontreriez la reine, que vous ne la reconnaitriez pas;
elle vous rencontrerait, qu'elle ne saurait pas qui vous etes.

-- Non, mais grace a ce diamant..., reprit le jeune homme.

-- Ecoutez, dit M. de Treville, voulez-vous que je vous donne un
conseil, un bon conseil, un conseil d'ami?

-- Vous me ferez honneur, monsieur, dit d'Artagnan.

-- Eh bien, allez chez le premier orfevre venu et vendez-lui ce
diamant pour le prix qu'il vous en donnera; si juif qu'il soit,
vous en trouverez toujours bien huit cents pistoles. Les pistoles
n'ont pas de nom, jeune homme, et cette bague en a un terrible, ce
qui peut trahir celui qui la porte.

-- Vendre cette bague! une bague qui vient de ma souveraine!
jamais, dit d'Artagnan.

-- Alors tournez-en le chaton en dedans, pauvre fou, car on sait
qu'un cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans
l'ecrin de sa mere.

-- Vous croyez donc que j'ai quelque chose a craindre? demanda
d'Artagnan.

-- C'est-a-dire, jeune homme, que celui qui s'endort sur une mine
dont la meche est allumee doit se regarder comme en surete en
comparaison de vous.

-- Diable! dit d'Artagnan, que le ton d'assurance de
M. de Treville commencait a inquieter: diable, que faut-il faire?

-- Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le
cardinal a la memoire tenace et la main longue; croyez-moi, il
vous jouera quelque tour.

-- Mais lequel?

-- Eh! le sais-je, moi! est-ce qu'il n'a pas a son service toutes
les ruses du demon? Le moins qui puisse vous arriver est qu'on
vous arrete.

-- Comment! on oserait arreter un homme au service de Sa Majeste?

-- Pardieu! on s'est bien gene pour Athos! En tout cas, jeune
homme, croyez-en un homme qui est depuis trente ans a la cour: ne
vous endormez pas dans votre securite, ou vous etes perdu. Bien au
contraire, et c'est moi qui vous le dis, voyez des ennemis
partout. Si l'on vous cherche querelle, evitez-la, fut-ce un
enfant de dix ans qui vous la cherche; si l'on vous attaque de
nuit ou de jour, battez en retraite et sans honte; si vous
traversez un pont, tatez les planches, de peur qu'une planche ne
vous manque sous le pied; si vous passez devant une maison qu'on
batit, regardez en l'air de peur qu'une pierre ne vous tombe sur
la tete; si vous rentrez tard, faites-vous suivre par votre
laquais, et que votre laquais soit arme, si toutefois vous etes
sur de votre laquais. Defiez-vous de tout le monde, de votre ami,
de votre frere, de votre maitresse, de votre maitresse surtout."

D'Artagnan rougit.

"De ma maitresse, repeta-t-il machinalement; et pourquoi plutot
d'elle que d'un autre?

-- C'est que la maitresse est un des moyens favoris du cardinal,
il n'en a pas de plus expeditif: une femme vous vend pour dix
pistoles, temoin Dalila. Vous savez les Ecritures, hein?"

D'Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donne Mme Bonacieux
pour le soir meme; mais nous devons dire, a la louange de notre
heros, que la mauvaise opinion que M. de Treville avait des femmes
en general ne lui inspira pas le moindre petit soupcon contre sa
jolie hotesse.

"Mais, a propos, reprit M. de Treville, que sont devenus vos trois
compagnons?

-- J'allais vous demander si vous n'en aviez pas appris quelques
nouvelles.

-- Aucune, monsieur.

-- Eh bien, je les ai laisses sur ma route: Porthos a Chantilly,
avec un duel sur les bras; Aramis a Crevecoeur, avec une balle
dans l'epaule; et Athos a Amiens, avec une accusation de faux-
monnayeur sur le corps.

-- Voyez-vous! dit M. de Treville; et comment vous etes-vous
echappe, vous?

-- Par miracle, monsieur, je dois le dire, avec un coup d'epee
dans la poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le
revers de la route de Calais, comme un papillon a une tapisserie.

-- Voyez-vous encore! de Wardes, un homme au cardinal, un cousin
de Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une idee.

-- Dites, monsieur.

-- A votre place, je ferais une chose.

-- Laquelle?

-- Tandis que Son Eminence me ferait chercher a Paris, je
reprendrais, moi, sans tambour ni trompette, la route de Picardie,
et je m'en irais savoir des nouvelles de mes trois compagnons. Que
diable! ils meritent bien cette petite attention de votre part.

-- Le conseil est bon, monsieur, et demain je partirai.

-- Demain! et pourquoi pas ce soir?

-- Ce soir, monsieur, je suis retenu a Paris par une affaire
indispensable.

-- Ah! jeune homme! jeune homme! quelque amourette? Prenez garde,
je vous le repete: c'est la femme qui nous a perdus, tous tant que
nous sommes. Croyez-moi, partez ce soir.

-- Impossible! monsieur.

-- Vous avez donc donne votre parole?

-- Oui, monsieur.

-- Alors c'est autre chose; mais promettez-moi que si vous n'etes
pas tue cette nuit, vous partirez demain.

-- Je vous le promets.

-- Avez-vous besoin d'argent?

-- J'ai encore cinquante pistoles. C'est autant qu'il m'en faut,
je le pense.

-- Mais vos compagnons?

-- Je pense qu'ils ne doivent pas en manquer. Nous sommes sortis
de Paris chacun avec soixante-quinze pistoles dans nos poches.

-- Vous reverrai-je avant votre depart?

-- Non, pas que je pense, monsieur, a moins qu'il n'y ait du
nouveau.

-- Allons, bon voyage!

-- Merci, monsieur."

Et d'Artagnan prit conge de M. de Treville, touche plus que jamais
de sa sollicitude toute paternelle pour ses mousquetaires.

Il passa successivement chez Athos, chez Porthos et chez Aramis.
Aucun d'eux n'etait rentre. Leurs laquais aussi etaient absents,
et l'on n'avait des nouvelles ni des uns, ni des autres.

Il se serait bien informe d'eux a leurs maitresses, mais il ne
connaissait ni celle de Porthos, ni celle d'Aramis; quant a Athos,
il n'en avait pas.

En passant devant l'hotel des Gardes, il jeta un coup d'oeil dans
l'ecurie: trois chevaux etaient deja rentres sur quatre. Planchet,
tout ebahi, etait en train de les etriller, et avait deja fini
avec deux d'entre eux.

"Ah! monsieur, dit Planchet en apercevant d'Artagnan, que je suis
aise de vous voir!

-- Et pourquoi cela, Planchet? demanda le jeune homme.

-- Auriez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hote?

-- Moi? pas le moins du monde.

-- Oh! que vous faites bien, monsieur.

-- Mais d'ou vient cette question?

-- De ce que, tandis que vous causiez avec lui, je vous observais
sans vous ecouter; monsieur, sa figure a change deux ou trois fois
de couleur.

-- Bah!

-- Monsieur n'a pas remarque cela, preoccupe qu'il etait de la
lettre qu'il venait de recevoir; mais moi, au contraire, que
l'etrange facon dont cette lettre etait parvenue a la maison avait
mis sur mes gardes, je n'ai pas perdu un mouvement de sa
physionomie.

-- Et tu l'as trouvee...?

-- Traitreuse, monsieur.

-- Vraiment!

-- De plus, aussitot que monsieur l'a eu quitte et qu'il a disparu
au coin de la rue, M. Bonacieux a pris son chapeau, a ferme sa
porte et s'est mis a courir par la rue opposee.

-- En effet, tu as raison, Planchet tout cela me parait fort
louche, et, sois tranquille, nous ne lui paierons pas notre loyer
que la chose ne nous ait ete categoriquement expliquee.

-- Monsieur plaisante, mais monsieur verra.

-- Que veux-tu, Planchet, ce qui doit arriver est ecrit!

-- Monsieur ne renonce donc pas a sa promenade de ce soir?

-- Bien au contraire, Planchet, plus j'en voudrai a M. Bonacieux,
et plus j'irai au rendez-vous que m'a donne cette lettre qui
t'inquiete tant.

-- Alors, si c'est la resolution de monsieur...

-- Inebranlable, mon ami; ainsi donc, a neuf heures tiens-toi pret
ici, a l'hotel; je viendrai te prendre."

Planchet, voyant qu'il n'y avait plus aucun espoir de faire
renoncer son maitre a son projet, poussa un profond soupir, et se
mit a etriller le troisieme cheval.

Quant a d'Artagnan, comme c'etait au fond un garcon plein de
prudence, au lieu de rentrer chez lui, il s'en alla diner chez ce
pretre gascon qui, au moment de la detresse des quatre amis, leur
avait donne un dejeuner de chocolat.


CHAPITRE XXIV
LE PAVILLON

A neuf heures, d'Artagnan etait a l'hotel des Gardes; il trouva
Planchet sous les armes. Le quatrieme cheval etait arrive.

Planchet etait arme de son mousqueton et d'un pistolet. D'Artagnan
avait son epee et passa deux pistolets a sa ceinture, puis tous
deux enfourcherent chacun un cheval et s'eloignerent sans bruit.
Il faisait nuit close, et personne ne les vit sortir. Planchet se
mit a la suite de son maitre, et marcha par-derriere a dix pas.

D'Artagnan traversa les quais, sortit par la porte de la
Conference et suivit alors le chemin, bien plus beau alors
qu'aujourd'hui, qui mene a Saint-Cloud.

Tant qu'on fut dans la ville, Planchet garda respectueusement la
distance qu'il s'etait imposee; mais des que le chemin commenca a
devenir plus desert et plus obscurs il se rapprocha tout
doucement: si bien que, lorsqu'on entra dans le bois de Boulogne,
il se trouva tout naturellement marcher cote a cote avec son
maitre. En effet, nous ne devons pas dissimuler que l'oscillation
des grands arbres et le reflet de la lune dans les taillis sombres
lui causaient une vive inquietude. D'Artagnan s'apercut qu'il se
passait chez son laquais quelque chose d'extraordinaire.

"Eh bien, monsieur Planchet, lui demanda-t-il, qu'avons-nous donc?

-- Ne trouvez-vous pas, monsieur, que les bois sont comme les
eglises?

-- Pourquoi cela, Planchet?

-- Parce qu'on n'ose point parler haut dans ceux-ci comme dans
celles-la.

-- Pourquoi n'oses-tu parler haut, Planchet? parce que tu as peur?

-- Peur d'etre entendu, oui, monsieur.

-- Peur d'etre entendu! Notre conversation est cependant morale,
mon cher Planchet, et nul n'y trouverait a redire.

-- Ah! monsieur! reprit Planchet en revenant a son idee mere, que
ce M. Bonacieux a quelque chose de sournois dans ses sourcils et
de deplaisant dans le jeu de ses levres!

-- Qui diable te fait penser a Bonacieux?

-- Monsieur, l'on pense a ce que l'on peut et non pas a ce que
l'on veut.

-- Parce que tu es un poltron, Planchet.

-- Monsieur, ne confondons pas la prudence avec la poltronnerie;
la prudence est une vertu.

-- Et tu es vertueux, n'est-ce pas, Planchet?

-- Monsieur, n'est-ce point le canon d'un mousquet qui brille la-
bas? Si nous baissions la tete?

-- En verite, murmura d'Artagnan, a qui les recommandations de
M. de Treville revenaient en memoire; en verite, cet animal
finirait par me faire peur."

Et il mit son cheval au trot.

Planchet suivit le mouvement de son maitre, exactement comme s'il
eut ete son ombre, et se retrouva trottant pres de lui.

"Est-ce que nous allons marcher comme cela toute la nuit,
monsieur? demanda-t-il.

-- Non, Planchet, car tu es arrive, toi.

-- Comment, je suis arrive? et monsieur?

-- Moi, je vais encore a quelques pas.

-- Et monsieur me laisse seul ici?

-- Tu as peur, Planchet?

-- Non, mais je fais seulement observer a monsieur que la nuit
sera tres froide, que les fraicheurs donnent des rhumatismes, et
qu'un laquais qui a des rhumatismes est un triste serviteur,
surtout pour un maitre alerte comme monsieur.

-- Eh bien, si tu as froid, Planchet, tu entreras dans un de ces
cabarets que tu vois la-bas, et tu m'attendras demain matin a six
heures devant la porte.

-- Monsieur, j'ai bu et mange respectueusement l'ecu que vous
m'avez donne ce matin; de sorte qu'il ne me reste pas un traitre
sou dans le cas ou j'aurais froid.

-- Voici une demi-pistole. A demain."

D'Artagnan descendit de son cheval, jeta la bride au bras de
Planchet et s'eloigna rapidement en s'enveloppant dans son
manteau.

"Dieu que j'ai froid!" s'ecria Planchet des qu'il eut perdu son
maitre de vue; -- et presse qu'il etait de se rechauffer, il se
hata d'aller frapper a la porte d'une maison paree de tous les
attributs d'un cabaret de banlieue.

Cependant d'Artagnan, qui s'etait jete dans un petit chemin de
traverse, continuait sa route et atteignait Saint-Cloud; mais, au
lieu de suivre la grande rue, il tourna derriere le chateau, gagna
une espece de ruelle fort ecartee, et se trouva bientot en face du
pavillon indique. Il etait situe dans un lieu tout a fait desert.
Un grand mur, a l'angle duquel etait ce pavillon, regnait d'un
cote de cette ruelle, et de l'autre une haie defendait contre les
passants un petit jardin au fond duquel s'elevait une maigre
cabane.

Il etait arrive au rendez-vous, et comme on ne lui avait pas dit
d'annoncer sa presence par aucun signal, il attendit.

Nul bruit ne se faisait entendre, on eut dit qu'on etait a cent
lieues de la capitale. D'Artagnan s'adossa a la haie apres avoir
jete un coup d'oeil derriere lui. Par-dela cette haie, ce jardin
et cette cabane, un brouillard sombre enveloppait de ses plis
cette immensite ou dort Paris, vide, beant, immensite ou
brillaient quelques points lumineux, etoiles funebres de cet
enfer.

Mais pour d'Artagnan tous les aspects revetaient une forme
heureuse, toutes les idees avaient un sourire, toutes les tenebres
etaient diaphanes. L'heure du rendez-vous allait sonner.

En effet, au bout de quelques instants, le beffroi de Saint-Cloud
laissa lentement tomber dix coups de sa large gueule mugissante.

Il y avait quelque chose de lugubre a cette voix de bronze qui se
lamentait ainsi au milieu de la nuit.

Mais chacune de ces heures qui composaient l'heure attendue
vibrait harmonieusement au coeur du jeune homme.

Ses yeux etaient fixes sur le petit pavillon situe a l'angle de la
rue et dont toutes les fenetres etaient fermees par des volets,
excepte une seule du premier etage.

A travers cette fenetre brillait une lumiere douce qui argentait
le feuillage tremblant de deux ou trois tilleuls qui s'elevaient
formant groupe en dehors du parc. Evidemment derriere cette petite
fenetre, si gracieusement eclairee, la jolie Mme Bonacieux
l'attendait.

Berce par cette douce idee, d'Artagnan attendit de son cote une
demi-heure sans impatience aucune, les yeux fixes sur ce charmant
petit sejour dont d'Artagnan apercevait une partie de plafond aux
moulures dorees, attestant l'elegance du reste de l'appartement.

Le beffroi de Saint-Cloud sonna dix heures et demie.

Cette fois-ci, sans que d'Artagnan comprit pourquoi, un frisson
courut dans ses veines. Peut-etre aussi le froid commencait-il a
le gagner et prenait-il pour une impression morale une sensation
tout a fait physique.

Puis l'idee lui vint qu'il avait mal lu et que le rendez-vous
etait pour onze heures seulement.

Il s'approcha de la fenetre, se placa dans un rayon de lumiere,
tira sa lettre de sa poche et la relut; il ne s'etait point
trompe: le rendez-vous etait bien pour dix heures.

Il alla reprendre son poste, commencant a etre assez inquiet de ce
silence et de cette solitude.

Onze heures sonnerent.

D'Artagnan commenca a craindre veritablement qu'il ne fut arrive
quelque chose a Mme Bonacieux.

Il frappa trois coups dans ses mains, signal ordinaire des
amoureux; mais personne ne lui repondit: pas meme l'echo.

Alors il pensa avec un certain depit que peut-etre la jeune femme
s'etait endormie en l'attendant.

Il s'approcha du mur et essaya d'y monter; mais le mur etait
nouvellement crepi, et d'Artagnan se retourna inutilement les
ongles.

En ce moment il avisa les arbres, dont la lumiere continuait
d'argenter les feuilles, et comme l'un d'eux faisait saillie sur
le chemin, il pensa que du milieu de ses branches son regard
pourrait penetrer dans le pavillon.

L'arbre etait facile. D'ailleurs d'Artagnan avait vingt ans a
peine, et par consequent se souvenait de son metier d'ecolier. En
un instant il fut au milieu des branches, et par les vitres
transparentes ses yeux plongerent dans l'interieur du pavillon.

Chose etrange et qui fit frissonner d'Artagnan de la plante des
pieds a la racine des cheveux, cette douce lumiere, cette calme
lampe eclairait une scene de desordre epouvantable; une des vitres
de la fenetre etait cassee, la porte de la chambre avait ete
enfoncee et, a demi brisee pendait a ses gonds; une table qui
avait du etre couverte d'un elegant souper gisait a terre; les
flacons en eclats, les fruits ecrases jonchaient le parquet; tout
temoignait dans cette chambre d'une lutte violente et desesperee;
d'Artagnan crut meme reconnaitre au milieu de ce pele-mele etrange
des lambeaux de vetements et quelques taches sanglantes maculant
la nappe et les rideaux.

Il se hata de redescendre dans la rue avec un horrible battement
de coeur, il voulait voir s'il ne trouverait pas d'autres traces
de violence.

La petite lueur suave brillait toujours dans le calme de la nuit.
D'Artagnan s'apercut alors, chose qu'il n'avait pas remarquee
d'abord, car rien ne le poussait a cet examen, que le sol, battu
ici, troue la, presentait des traces confuses de pas d'hommes, et
de pieds de chevaux. En outre, les roues d'une voiture, qui
paraissait venir de Paris, avaient creuse dans la terre molle une
profonde empreinte qui ne depassait pas la hauteur du pavillon et
qui retournait vers Paris.

Enfin d'Artagnan, en poursuivant ses recherches, trouva pres du
mur un gant de femme dechire. Cependant ce gant, par tous les
points ou il n'avait pas touche la terre boueuse, etait d'une
fraicheur irreprochable. C'etait un de ces gants parfumes comme
les amants aiment a les arracher d'une jolie main.

A mesure que d'Artagnan poursuivait ses investigations, une sueur
plus abondante et plus glacee perlait sur son front, son coeur
etait serre par une horrible angoisse, sa respiration etait
haletante; et cependant il se disait, pour se rassurer, que ce
pavillon n'avait peut-etre rien de commun avec Mme Bonacieux; que
la jeune femme lui avait donne rendez-vous devant ce pavillon, et
non dans ce pavillon; qu'elle avait pu etre retenue a Paris par
son service, par la jalousie de son mari peut-etre.

Mais tous ces raisonnements etaient battus en breche, detruits,
renverses par ce sentiment de douleur intime, qui dans certaines
occasions, s'empare de tout notre etre et nous crie, par tout ce
qui est destine chez nous a entendre, qu'un grand malheur plane
sur nous.

Alors d'Artagnan devint presque insense: il courut sur la grande
route, prit le meme chemin qu'il avait deja fait, s'avanca
jusqu'au bac, et interrogea le passeur.

Vers les sept heures du soir, le passeur avait fait traverser la
riviere a une femme enveloppee d'une mante noire, qui paraissait
avoir le plus grand interet a ne pas etre reconnue; mais,
justement a cause des precautions qu'elle prenait, le passeur
avait prete une attention plus grande, et il avait reconnu que la
femme etait jeune et jolie.

Il y avait alors, comme aujourd'hui, une foule de jeunes et jolies
femmes qui venaient a Saint-Cloud et qui avaient interet a ne pas
etre vues, et cependant d'Artagnan ne douta point un instant que
ce ne fut Mme Bonacieux qu'avait remarquee le passeur.

D'Artagnan profita de la lampe qui brillait dans la cabane du
passeur pour relire encore une fois le billet de Mme Bonacieux et
s'assurer qu'il ne s'etait pas trompe, que le rendez-vous etait
bien a Saint-Cloud et non ailleurs, devant le pavillon de
M. d'Estrees et non dans une autre rue.

Tout concourait a prouver a d'Artagnan que ses pressentiments ne
le trompaient point et qu'un grand malheur etait arrive.

Il reprit le chemin du chateau tout courant; il lui semblait qu'en
son absence quelque chose de nouveau s'etait peut-etre passe au
pavillon et que des renseignements l'attendaient la.

La ruelle etait toujours deserte, et la meme lueur calme et douce
s'epanchait de la fenetre.

D'Artagnan songea alors a cette masure muette et aveugle mais qui
sans doute avait vu et qui peut-etre pouvait parler.

La porte de cloture etait fermee, mais il sauta par-dessus la
haie, et malgre les aboiements du chien a la chaine, il s'approcha
de la cabane.

Aux premiers coups qu'il frappa, rien ne repondit.

Un silence de mort regnait dans la cabane comme dans le pavillon;
cependant, comme cette cabane etait sa derniere ressource, il
s'obstina.

Bientot il lui sembla entendre un leger bruit interieur, bruit
craintif, et qui semblait trembler lui-meme d'etre entendu.

Alors d'Artagnan cessa de frapper et pria, avec un accent si plein
d'inquietude et de promesses, d'effroi et de cajolerie, que sa
voix etait de nature a rassurer de plus peureux. Enfin un vieux
volet vermoulu s'ouvrit, ou plutot s'entrebailla, et se referma
des que la lueur d'une miserable lampe qui brulait dans un coin
eut eclaire le baudrier, la poignee de l'epee et le pommeau des
pistolets de d'Artagnan. Cependant, si rapide qu'eut ete le
mouvement, d'Artagnan avait eu le temps d'entrevoir une tete de
vieillard.

"Au nom du Ciel! dit-il, ecoutez-moi: j'attendais quelqu'un qui ne
vient pas, je meurs d'inquietude. Serait-il arrive quelque malheur
aux environs? Parlez."

La fenetre se rouvrit lentement, et la meme figure apparut de
nouveau: seulement elle etait plus pale encore que la premiere
fois.

D'Artagnan raconta naivement son histoire, aux noms pres; il dit
comment il avait rendez-vous avec une jeune femme devant ce
pavillon, et comment, ne la voyant pas venir, il etait monte sur
le tilleul et, a la lueur de la lampe, il avait vu le desordre de
la chambre.

Le vieillard l'ecouta attentivement, tout en faisant signe que
c'etait bien cela: puis, lorsque d'Artagnan eut fini, il hocha la
tete d'un air qui n'annoncait rien de bon.

"Que voulez-vous dire? s'ecria d'Artagnan. Au nom du Ciel! voyons,
expliquez-vous.

-- Oh! monsieur, dit le vieillard, ne me demandez rien; car si je
vous disais ce que j'ai vu, bien certainement il ne m'arriverait
rien de bon.

-- Vous avez donc vu quelque chose? reprit d'Artagnan. En ce cas,
au nom du Ciel! continua-t-il en lui jetant une pistole, dites,
dites ce que vous avez vu, et je vous donne ma foi de gentilhomme
que pas une de vos paroles ne sortira de mon coeur."

Le vieillard lut tant de franchise et de douleur sur le visage de
d'Artagnan, qu'il lui fit signe d'ecouter et qu'il lui dit a voix
basse:

"Il etait neuf heures a peu pres, j'avais entendu quelque bruit
dans la rue et je desirais savoir ce que ce pouvait etre,
lorsqu'en m'approchant de ma porte je m'apercus qu'on cherchait a
entrer. Comme je suis pauvre et que je n'ai pas peur qu'on me
vole, j'allai ouvrir et je vis trois hommes a quelques pas de la.
Dans l'ombre etait un carrosse avec des chevaux atteles et des
chevaux de main. Ces chevaux de main appartenaient evidemment aux
trois hommes qui etaient vetus en cavaliers.

"-- Ah, mes bons messieurs! m'ecriai-je, que demandez-vous?

"-- Tu dois avoir une echelle? me dit celui qui paraissait le chef
de l'escorte.

"-- Oui, monsieur; celle avec laquelle je cueille mes fruits.

"-- Donne-nous la, et rentre chez toi, voila un ecu pour le
derangement que nous te causons. Souviens-toi seulement que si tu
dis un mot de ce que tu vas voir et de ce que tu vas entendre (car
tu regarderas et tu ecouteras, quelque menace que nous te
fassions, j'en suis sur), tu es perdu.

"A ces mots, il me jeta un ecu, que je ramassai, et il prit mon
echelle.

"Effectivement, apres avoir referme la porte de la haie derriere
eux, je fis semblant de rentrer a la maison; mais j'en sortis
aussitot par la porte de derriere, et, me glissant dans l'ombre,
je parvins jusqu'a cette touffe de sureau, du milieu de laquelle
je pouvais tout voir sans etre vu.

"Les trois hommes avaient fait avancer la voiture sans aucun
bruit, ils en tirerent un petit homme, gros, court, grisonnant,
mesquinement vetu de couleur sombre, lequel monta avec precaution
a l'echelle, regarda sournoisement dans l'interieur de la chambre,
redescendit a pas de loup et murmura a voix basse:

"-- C'est elle!

"Aussitot celui qui m'avait parle s'approcha de la porte du
pavillon, l'ouvrit avec une clef qu'il portait sur lui, referma la
porte et disparut, en meme temps les deux autres hommes monterent
a l'echelle. Le petit vieux demeurait a la portiere, le cocher
maintenait les chevaux de la voiture, et un laquais les chevaux de
selle.

Tout a coup de grands cris retentirent dans le pavillon, une femme
accourut a la fenetre et l'ouvrit comme pour se precipiter. Mais
aussitot qu'elle apercut les deux hommes, elle se rejeta en
arriere; les deux hommes s'elancerent apres elle dans la chambre.

Alors je ne vis plus rien; mais j'entendis le bruit des meubles
que l'on brise. La femme criait et appelait au secours. Mais
bientot ses cris furent etouffes; les trois hommes se
rapprocherent de la fenetre, emportant la femme dans leurs bras;
deux descendirent par l'echelle et la transporterent dans la
voiture, ou le petit vieux entra apres elle. Celui qui etait reste
dans le pavillon referma la croisee, sortit un instant apres par
la porte et s'assura que la femme etait bien dans la voiture: ses
deux compagnons l'attendaient deja a cheval, il sauta a son tour
en selle, le laquais reprit sa place pres du cocher; le carrosse
s'eloigna au galop escorte par les trois cavaliers, et tout fut
fini. A partir de ce moment-la, je n'ai plus rien vu, rien
entendu."

D'Artagnan, ecrase par une si terrible nouvelle, resta immobile et
muet, tandis que tous les demons de la colere et de la jalousie
hurlaient dans son coeur.

"Mais, mon gentilhomme, reprit le vieillard, sur lequel ce muet
desespoir causait certes plus d'effet que n'en eussent produit des
cris et des larmes; allons, ne vous desolez pas, ils ne vous l'ont
pas tuee, voila l'essentiel.

-- Savez-vous a peu pres, dit d'Artagnan, quel est l'homme qui
conduisait cette infernale expedition?

-- Je ne le connais pas.

-- Mais puisqu'il vous a parle, vous avez pu le voir.

-- Ah! c'est son signalement que vous me demandez?

-- Oui.

-- Un grand sec, basane, moustaches noires, oeil noir, l'air d'un
gentilhomme.

-- C'est cela, s'ecria d'Artagnan; encore lui! toujours lui! C'est
mon demon, a ce qu'il parait! Et l'autre?

-- Lequel?

-- Le petit.

-- Oh! celui-la n'est pas un seigneur, j'en reponds: d'ailleurs il
ne portait pas l'epee, et les autres le traitaient sans aucune
consideration.

-- Quelque laquais, murmura d'Artagnan. Ah! pauvre femme! pauvre
femme! qu'en ont-ils fait?

-- Vous m'avez promis le secret, dit le vieillard.

-- Et je vous renouvelle ma promesse, soyez tranquille, je suis
gentilhomme. Un gentilhomme n'a que sa parole, et je vous ai donne
la mienne."

D'Artagnan reprit, l'ame navree, le chemin du bac. Tantot il ne
pouvait croire que ce fut Mme Bonacieux, et il esperait le
lendemain la retrouver au Louvre; tantot il craignait qu'elle
n'eut eu une intrigue avec quelque autre et qu'un jaloux ne l'eut
surprise et fait enlever. Il flottait, il se desolait, il se
desesperait.

"Oh! si j'avais la mes amis! s'ecriait-il, j'aurais au moins
quelque esperance de la retrouver; mais qui sait ce qu'ils sont
devenus eux-memes!"

Il etait minuit a peu pres; il s'agissait de retrouver Planchet.
D'Artagnan se fit ouvrir successivement tous les cabarets dans
lesquels il apercut un peu de lumiere; dans aucun d'eux il ne
retrouva Planchet.

Au sixieme, il commenca de reflechir que la recherche etait un peu
hasardee. D'Artagnan n'avait donne rendez-vous a son laquais qu'a
six heures du matin, et quelque part qu'il fut, il etait dans son
droit.

D'ailleurs, il vint au jeune homme cette idee, qu'en restant aux
environs du lieu ou l'evenement s'etait passe, il obtiendrait
peut-etre quelque eclaircissement sur cette mysterieuse affaire.
Au sixieme cabaret, comme nous l'avons dit, d'Artagnan s'arreta
donc, demanda une bouteille de vin de premiere qualite, s'accouda
dans l'angle le plus obscur et se decida a attendre ainsi le jour;
mais cette fois encore son esperance fut trompee, et quoiqu'il
ecoutat de toutes ses oreilles, il n'entendit, au milieu des
jurons, des lazzi et des injures qu'echangeaient entre eux les
ouvriers, les laquais et les rouliers qui composaient l'honorable
societe dont il faisait partie, rien qui put le mettre sur la
trace de la pauvre femme enlevee. Force lui fut donc, apres avoir
avale sa bouteille par desoeuvrement et pour ne pas eveiller des
soupcons, de chercher dans son coin la posture la plus
satisfaisante possible et de s'endormir tant bien que mal.
D'Artagnan avait vingt ans, on se le rappelle, et a cet age le
sommeil a des droits imprescriptibles qu'il reclame
imperieusement, meme sur les coeurs les plus desesperes.

Vers six heures du matin, d'Artagnan se reveilla avec ce malaise
qui accompagne ordinairement le point du jour apres une mauvaise
nuit. Sa toilette n'etait pas longue a faire; il se tata pour
savoir si on n'avait pas profite de son sommeil pour le voler, et
ayant retrouve son diamant a son doigt, sa bourse dans sa poche et
ses pistolets a sa ceinture, il se leva, paya sa bouteille et
sortit pour voir s'il n'aurait pas plus de bonheur dans la
recherche de son laquais le matin que la nuit. En effet, la
premiere chose qu'il apercut a travers le brouillard humide et
grisatre fut l'honnete Planchet qui, les deux chevaux en main,
l'attendait a la porte d'un petit cabaret borgne devant lequel
d'Artagnan etait passe sans meme soupconner son existence.


CHAPITRE XXV
PORTHOS

Au lieu de rentrer chez lui directement, d'Artagnan mit pied a
terre a la porte de M. de Treville, et monta rapidement
l'escalier. Cette fois, il etait decide a lui raconter tout ce qui
venait de se passer. Sans doute il lui donnerait de bons conseils
dans toute cette affaire; puis, comme M. de Treville voyait
presque journellement la reine, il pourrait peut-etre tirer de
Sa Majeste quelque renseignement sur la pauvre femme a qui l'on
faisait sans doute payer son devouement a sa maitresse.

M. de Treville ecouta le recit du jeune homme avec une gravite qui
prouvait qu'il voyait autre chose, dans toute cette aventure,
qu'une intrigue d'amour; puis, quand d'Artagnan eut acheve:

"Hum! dit-il, tout ceci sent Son Eminence d'une lieue.

-- Mais, que faire? dit d'Artagnan.

-- Rien, absolument rien, a cette heure, que quitter Paris, comme
je vous l'ai dit, le plus tot possible. Je verrai la reine, je lui
raconterai les details de la disparition de cette pauvre femme,
qu'elle ignore sans doute; ces details la guideront de son cote,
et, a votre retour, peut-etre aurai-je quelque bonne nouvelle a
vous dire. Reposez vous en sur moi."

D'Artagnan savait que, quoique Gascon, M. de Treville n'avait pas
l'habitude de promettre, et que lorsque par hasard il promettait,
il tenait plus qu'il n'avait promis. Il le salua donc, plein de
reconnaissance pour le passe et pour l'avenir, et le digne
capitaine, qui de son cote eprouvait un vif interet pour ce jeune
homme si brave et si resolu, lui serra affectueusement la main en
lui souhaitant un bon voyage.

Decide a mettre les conseils de M. de Treville en pratique a
l'instant meme, d'Artagnan s'achemina vers la rue des Fossoyeurs,
afin de veiller a la confection de son portemanteau. En
s'approchant de sa maison, il reconnut M. Bonacieux en costume du
matin, debout sur le seuil de sa porte. Tout ce que lui avait dit,
la veille, le prudent Planchet sur le caractere sinistre de son
hote revint alors a l'esprit de d'Artagnan, qui le regarda plus
attentivement qu'il n'avait fait encore. En effet, outre cette
paleur jaunatre et maladive qui indique l'infiltration de la bile
dans le sang et qui pouvait d'ailleurs n'etre qu'accidentelle,
d'Artagnan remarqua quelque chose de sournoisement perfide dans
l'habitude des rides de sa face. Un fripon ne rit pas de la meme
facon qu'un honnete homme, un hypocrite ne pleure pas les memes
larmes qu'un homme de bonne foi. Toute faussete est un masque, et
si bien fait que soit le masque, on arrive toujours, avec un peu
d'attention, a le distinguer du visage.

Il sembla donc a d'Artagnan que M. Bonacieux portait un masque, et
meme que ce masque etait des plus desagreables a voir.

En consequence il allait, vaincu par sa repugnance pour cet homme,
passer devant lui sans lui parler, quand, ainsi que la veille,
M. Bonacieux l'interpella.

"Eh bien, jeune homme, lui dit-il, il parait que nous faisons de
grasses nuits? Sept heures du matin, peste! Il me semble que vous
retournez tant soit peu les habitudes recues, et que vous rentrez
a l'heure ou les autres sortent.

-- On ne vous fera pas le meme reproche, maitre Bonacieux, dit le
jeune homme, et vous etes le modele des gens ranges. Il est vrai
que lorsque l'on possede une jeune et jolie femme, on n'a pas
besoin de courir apres le bonheur: c'est le bonheur qui vient vous
trouver; n'est-ce pas, monsieur Bonacieux?"

Bonacieux devint pale comme la mort et grimaca un sourire.

"Ah! ah! dit Bonacieux, vous etes un plaisant compagnon. Mais ou
diable avez-vous ete courir cette nuit, mon jeune maitre? Il
parait qu'il ne faisait pas bon dans les chemins de traverse."

D'Artagnan baissa les yeux vers ses bottes toutes couvertes de
boue; mais dans ce mouvement ses regards se porterent en meme
temps sur les souliers et les bas du mercier; on eut dit qu'on les
avait trempes dans le meme bourbier; les uns et les autres etaient
macules de taches absolument pareilles.

Alors une idee subite traversa l'esprit de d'Artagnan. Ce petit
homme gros, court, grisonnant, cette espece de laquais vetu d'un
habit sombre, traite sans consideration par les gens d'epee qui
composaient l'escorte, c'etait Bonacieux lui-meme. Le mari avait
preside a l'enlevement de sa femme.

Il prit a d'Artagnan une terrible envie de sauter a la gorge du
mercier et de l'etrangler; mais, nous l'avons dit, c'etait un
garcon fort prudent, et il se contint. Cependant la revolution qui
s'etait faite sur son visage etait si visible, que Bonacieux en
fut effraye et essaya de reculer d'un pas; mais justement il se
trouvait devant le battant de la porte, qui etait fermee, et
l'obstacle qu'il rencontra le forca de se tenir a la meme place.

"Ah ca! mais vous qui plaisantez, mon brave homme, dit d'Artagnan,
il me semble que si mes bottes ont besoin d'un coup d'eponge, vos
bas et vos souliers reclament aussi un coup de brosse. Est-ce que
de votre cote vous auriez couru la pretantaine, maitre Bonacieux?
Ah! diable, ceci ne serait point pardonnable a un homme de votre
age et qui, de plus, a une jeune et jolie femme comme la votre.

-- Oh! mon Dieu, non, dit Bonacieux; mais hier j'ai ete a Saint-
Mande pour prendre des renseignements sur une servante dont je ne
puis absolument me passer, et comme les chemins etaient mauvais,
j'en ai rapporte toute cette fange, que je n'ai pas encore eu le
temps de faire disparaitre."

Le lieu que designait Bonacieux comme celui qui avait ete le but
de sa course fut une nouvelle preuve a l'appui des soupcons
qu'avait concus d'Artagnan. Bonacieux avait dit Saint-Mande, parce
que Saint-Mande est le point absolument oppose a Saint-Cloud.

Cette probabilite lui fut une premiere consolation. Si Bonacieux
savait ou etait sa femme, on pourrait toujours, en employant des
moyens extremes, forcer le mercier a desserrer les dents et a
laisser echapper son secret. Il s'agissait seulement de changer
cette probabilite en certitude.

"Pardon, mon cher monsieur Bonacieux, si j'en use avec vous sans
facon, dit d'Artagnan; mais rien n'altere comme de ne pas dormir,
j'ai donc une soif d'enrage; permettez-moi de prendre un verre
d'eau chez vous; vous le savez, cela ne se refuse pas entre
voisins."

Et sans attendre la permission de son hote, d'Artagnan entra
vivement dans la maison, et jeta un coup d'oeil rapide sur le lit.
Le lit n'etait pas defait. Bonacieux ne s'etait pas couche. Il
rentrait donc seulement il y avait une heure ou deux; il avait
accompagne sa femme jusqu'a l'endroit ou on l'avait conduite, ou
tout au moins jusqu'au premier relais.

"Merci, maitre Bonacieux, dit d'Artagnan en vidant son verre,
voila tout ce que je voulais de vous. Maintenant je rentre chez
moi, je vais faire brosser mes bottes par Planchet, et quand il
aura fini, je vous l'enverrai si vous voulez pour brosser vos
souliers."

Et il quitta le mercier tout ebahi de ce singulier adieu et se
demandant s'il ne s'etait pas enferre lui-meme.

Sur le haut de l'escalier il trouva Planchet tout effare.

"Ah! monsieur, s'ecria Planchet des qu'il eut apercu son maitre,
en voila bien d'une autre, et il me tardait bien que vous
rentrassiez.

-- Qu'y a-t-il donc? demanda d'Artagnan.

-- Oh! je vous le donne en cent, monsieur, je vous le donne en
mille de deviner la visite que j'ai recue pour vous en votre
absence.

-- Quand cela?

-- Il y a une demi-heure, tandis que vous etiez chez
M. de Treville.

-- Et qui donc est venu? Voyons, parle.

-- M. de Cavois.

-- M. de Cavois?

-- En personne.

-- Le capitaine des gardes de Son Eminence?

-- Lui-meme.

-- Il venait m'arreter?

-- Je m'en suis doute, monsieur, et cela malgre son air patelin.

-- Il avait l'air patelin, dis-tu?

-- C'est-a-dire qu'il etait tout miel, monsieur.

-- Vraiment?

-- Il venait, disait-il, de la part de Son Eminence, qui vous
voulait beaucoup de bien, vous prier de le suivre au Palais-Royal.

-- Et tu lui as repondu?

-- Que la chose etait impossible, attendu que vous etiez hors de
la maison, comme il le pouvait voir.

-- Alors qu'a-t-il dit?

-- Que vous ne manquiez pas de passer chez lui dans la journee;
puis il a ajoute tout bas: "Dis a ton maitre que Son Eminence est
parfaitement disposee pour lui, et que sa fortune depend peut-etre
de cette entrevue."

-- Le piege est assez maladroit pour le cardinal, reprit en
souriant le jeune homme.

-- Aussi, je l'ai vu, le piege, et j'ai repondu que vous seriez
desespere a votre retour.

-- Ou est-il alle? a demande M. de Cavois. A Troyes en Champagne,
ai-je repondu. Et quand est-il parti?

-- Hier soir."

-- Planchet, mon ami, interrompit d'Artagnan, tu es veritablement
un homme precieux.

-- Vous comprenez, monsieur, j'ai pense qu'il serait toujours
temps, si vous desirez voir M. de Cavois, de me dementir en disant
que vous n'etiez point parti; ce serait moi, dans ce cas, qui
aurais fait le mensonge, et comme je ne suis pas gentilhomme, moi,
je puis mentir.

-- Rassure-toi, Planchet, tu conserveras ta reputation d'homme
veridique: dans un quart d'heure nous partons.

-- C'est le conseil que j'allais donner a monsieur; et ou allons-
nous, sans etre trop curieux?

-- Pardieu! du cote oppose a celui vers lequel tu as dit que
j'etais alle. D'ailleurs, n'as-tu pas autant de hate d'avoir des
nouvelles de Grimaud, de Mousqueton et de Bazin que j'en ai, moi,
de savoir ce que sont devenus Athos, Porthos et Aramis?

-- Si fait, monsieur, dit Planchet, et je partirai quand vous
voudrez; l'air de la province vaut mieux pour nous, a ce que je
crois, en ce moment, que l'air de Paris. Ainsi donc...

-- Ainsi donc, fais notre paquet, Planchet, et partons; moi, je
m'en vais devant, les mains dans mes poches, pour qu'on ne se
doute de rien. Tu me rejoindras a l'hotel des Gardes. A propos,
Planchet, je crois que tu as raison a l'endroit de notre hote, et
que c'est decidement une affreuse canaille.

-- Ah! croyez-moi, monsieur, quand je vous dis quelque chose; je
suis physionomiste, moi, allez!"

D'Artagnan descendit le premier, comme la chose avait ete
convenue; puis, pour n'avoir rien a se reprocher, il se dirigea
une derniere fois vers la demeure de ses trois amis: on n'avait
recu aucune nouvelle d'eux, seulement une lettre toute parfumee et
d'une ecriture elegante et menue etait arrivee pour Aramis.
D'Artagnan s'en chargea. Dix minutes apres, Planchet le rejoignait
dans les ecuries de l'hotel des Gardes. D'Artagnan, pour qu'il n'y
eut pas de temps perdu, avait deja selle son cheval lui-meme.

"C'est bien, dit-il a Planchet, lorsque celui-ci eut joint le
portemanteau a l'equipement; maintenant selle les trois autres, et
partons.

-- Croyez-vous que nous irons plus vite avec chacun deux chevaux?
demanda Planchet avec son air narquois.

-- Non, monsieur le mauvais plaisant, repondit d'Artagnan, mais
avec nos quatre chevaux nous pourrons ramener nos trois amis, si
toutefois nous les retrouvons vivants.

-- Ce qui serait une grande chance, repondit Planchet, mais enfin
il ne faut pas desesperer de la misericorde de Dieu.

-- Amen", dit d'Artagnan en enfourchant son cheval.

Et tous deux sortirent de l'hotel des Gardes, s'eloignerent chacun
par un bout de la rue, l'un devant quitter Paris par la barriere
de la Villette et l'autre par la barriere de Montmartre, pour se
rejoindre au-dela de Saint-Denis, manoeuvre strategique qui, ayant
ete executee avec une egale ponctualite, fut couronnee des plus
heureux resultats. D'Artagnan et Planchet entrerent ensemble a
Pierrefitte.

Planchet etait plus courageux, il faut le dire, le jour que la
nuit.

Cependant sa prudence naturelle ne l'abandonnait pas un seul
instant; il n'avait oublie aucun des incidents du premier voyage,
et il tenait pour ennemis tous ceux qu'il rencontrait sur la
route. Il en resultait qu'il avait sans cesse le chapeau a la
main, ce qui lui valait de severes mercuriales de la part de
d'Artagnan, qui craignait que, grace a cet exces de politesse, on
ne le prit pour le valet d'un homme de peu.

Cependant, soit qu'effectivement les passants fussent touches de
l'urbanite de Planchet, soit que cette fois personne ne fut aposte
sur la route du jeune homme, nos deux voyageurs arriverent a
Chantilly sans accident aucun et descendirent a l'hotel du Grand
Saint Martin, le meme dans lequel ils s'etaient arretes lors de
leur premier voyage.

L'hote, en voyant un jeune homme suivi d'un laquais et de deux
chevaux de main, s'avanca respectueusement sur le seuil de la
porte. Or, comme il avait deja fait onze lieues, d'Artagnan jugea
a propos de s'arreter, que Porthos fut ou ne fut pas dans l'hotel.
Puis peut-etre n'etait-il pas prudent de s'informer du premier
coup de ce qu'etait devenu le mousquetaire. Il resulta de ces
reflexions que d'Artagnan, sans demander aucune nouvelle de qui
que ce fut, descendit, recommanda les chevaux a son laquais, entra
dans une petite chambre destinee a recevoir ceux qui desiraient
etre seuls, et demanda a son hote une bouteille de son meilleur
vin et un dejeuner aussi bon que possible, demande qui corrobora
encore la bonne opinion que l'aubergiste avait prise de son
voyageur a la premiere vue.

Aussi d'Artagnan fut-il servi avec une celerite miraculeuse.

Le regiment des gardes se recrutait parmi les premiers
gentilshommes du royaume, et d'Artagnan, suivi d'un laquais et
voyageant avec quatre chevaux magnifiques, ne pouvait, malgre la
simplicite de son uniforme, manquer de faire sensation. L'hote
voulut le servir lui-meme; ce que voyant, d'Artagnan fit apporter
deux verres et entama la conversation suivante:

"Ma foi, mon cher hote, dit d'Artagnan en remplissant les deux
verres, je vous ai demande de votre meilleur vin et si vous m'avez
trompe, vous allez etre puni par ou vous avez peche, attendu que,
comme je deteste boire seul, vous allez boire avec moi. Prenez
donc ce verre, et buvons. A quoi boirons-nous, voyons, pour ne
blesser aucune susceptibilite? Buvons a la prosperite de votre
etablissement!

-- Votre Seigneurie me fait honneur, dit l'hote, et je la remercie
bien sincerement de son bon souhait.

-- Mais ne vous y trompez pas, dit d'Artagnan, il y a plus
d'egoisme peut-etre que vous ne le pensez dans mon toast: il n'y a
que les etablissements qui prosperent dans lesquels on soit bien
recu; dans les hotels qui periclitent, tout va a la debandade, et
le voyageur est victime des embarras de son hote; or, moi qui
voyage beaucoup et surtout sur cette route, je voudrais voir tous
les aubergistes faire fortune.

-- En effet, dit l'hote, il me semble que ce n'est pas la premiere
fois que j'ai l'honneur de voir monsieur.

-- Bah? je suis passe dix fois peut-etre a Chantilly, et sur les
dix fois je me suis arrete au moins trois ou quatre fois chez
vous. Tenez, j'y etais encore il y a dix ou douze jours a peu
pres; je faisais la conduite a des amis, a des mousquetaires, a
telle enseigne que l'un d'eux s'est pris de dispute avec un
etranger, un inconnu, un homme qui lui a cherche je ne sais quelle
querelle.

-- Ah! oui vraiment! dit l'hote, et je me le rappelle
parfaitement. N'est-ce pas de M. Porthos que Votre Seigneurie veut
me parler?

-- C'est justement le nom de mon compagnon de voyage.

"Mon Dieu! mon cher hote, dites-moi, lui serait-il arrive malheur?

-- Mais Votre Seigneurie a du remarquer qu'il n'a pas pu continuer
sa route.

-- En effet, il nous avait promis de nous rejoindre, et nous ne
l'avons pas revu.

-- Il nous a fait l'honneur de rester ici.

-- Comment! il vous a fait l'honneur de rester ici?

-- Oui, monsieur, dans cet hotel; nous sommes meme bien inquiets.

-- Et de quoi?

-- De certaines depenses qu'il a faites.

-- Eh bien, mais les depenses qu'il a faites, il les paiera.

-- Ah! monsieur, vous me mettez veritablement du baume dans le
sang! Nous avons fait de fort grandes avances, et ce matin encore
le chirurgien nous declarait que si M. Porthos ne le payait pas,
c'etait a moi qu'il s'en prendrait, attendu que c'etait moi qui
l'avais envoye chercher.

-- Mais Porthos est donc blesse?

-- Je ne saurais vous le dire, monsieur.

-- Comment, vous ne sauriez me le dire? vous devriez cependant
etre mieux informe que personne.

-- Oui, mais dans notre etat nous ne disons pas tout ce que nous
savons, monsieur, surtout quand on nous a prevenus que nos
oreilles repondraient pour notre langue.

-- Eh bien, puis-je voir Porthos?

-- Certainement, monsieur. Prenez l'escalier, montez au premier et
frappez au n deg. 1. Seulement, prevenez que c'est vous.

-- Comment! que je previenne que c'est moi?

-- Oui, car il pourrait vous arriver malheur.

-- Et quel malheur voulez-vous qu'il m'arrive?

-- M. Porthos peut vous prendre pour quelqu'un de la maison et,
dans un mouvement de colere, vous passer son epee a travers le
corps ou vous bruler la cervelle.

-- Que lui avez-vous donc fait?

-- Nous lui avons demande de l'argent.

-- Ah! diable, je comprends cela; c'est une demande que Porthos
recoit tres mal quand il n'est pas en fonds; mais je sais qu'il
devait y etre.

-- C'est ce que nous avions pense aussi, monsieur; comme la maison
est fort reguliere et que nous faisons nos comptes toutes les
semaines, au bout de huit jours nous lui avons presente notre
note; mais il parait que nous sommes tombes dans un mauvais
moment, car, au premier mot que nous avons prononce sur la chose,
il nous a envoyes a tous les diables; il est vrai qu'il avait joue
la veille.

-- Comment, il avait joue la veille! et avec qui?

-- Oh! mon Dieu, qui sait cela? avec un seigneur qui passait et
auquel il avait fait proposer une partie de lansquenet.

-- C'est cela, le malheureux aura tout perdu.

-- Jusqu'a son cheval, monsieur, car lorsque l'etranger a ete pour
partir, nous nous sommes apercus que son laquais sellait le cheval
de M. Porthos. Alors nous lui en avons fait l'observation, mais il
nous a repondu que nous nous melions de ce qui ne nous regardait
pas et que ce cheval etait a lui. Nous avons aussitot fait
prevenir M. Porthos de ce qui se passait, mais il nous a fait dire
que nous etions des faquins de douter de la parole d'un
gentilhomme, et que, puisque celui-la avait dit que le cheval
etait a lui, il fallait bien que cela fut.

-- Je le reconnais bien la, murmura d'Artagnan.

-- Alors, continua l'hote, je lui fis repondre que du moment ou
nous paraissions destines a ne pas nous entendre a l'endroit du
paiement, j'esperais qu'il aurait au moins la bonte d'accorder la
faveur de sa pratique a mon confrere le maitre de l'Aigle d'Or;
mais M. Porthos me repondit que mon hotel etant le meilleur, il
desirait y rester.

"Cette reponse etait trop flatteuse pour que j'insistasse sur son
depart. Je me bornai donc a le prier de me rendre sa chambre, qui
est la plus belle de l'hotel, et de se contenter d'un joli petit
cabinet au troisieme. Mais a ceci M. Porthos repondit que, comme
il attendait d'un moment a l'autre sa maitresse, qui etait une des
plus grandes dames de la cour, je devais comprendre que la chambre
qu'il me faisait l'honneur d'habiter chez moi etait encore bien
mediocre pour une pareille personne.

"Cependant, tout en reconnaissant la verite de ce qu'il disait, je
crus devoir insister; mais, sans meme se donner la peine d'entrer
en discussion avec moi, il prit son pistolet, le mit sur sa table
de nuit et declara qu'au premier mot qu'on lui dirait d'un
demenagement quelconque a l'exterieur ou a l'interieur, il
brulerait la cervelle a celui qui serait assez imprudent pour se
meler d'une chose qui ne regardait que lui. Aussi, depuis ce
temps-la, monsieur, personne n'entre plus dans sa chambre, si ce
n'est son domestique.

-- Mousqueton est donc ici?

-- Oui, monsieur; cinq jours apres son depart, il est revenu de
fort mauvaise humeur de son cote; il parait que lui aussi a eu du
desagrement dans son voyage. Malheureusement, il est plus ingambe
que son maitre, ce qui fait que pour son maitre il met tout sens
dessus dessous, attendu que, comme il pense qu'on pourrait lui
refuser ce qu'il demande, il prend tout ce dont il a besoin sans
demander.

-- Le fait est, repondit d'Artagnan, que j'ai toujours remarque
dans Mousqueton un devouement et une intelligence tres superieurs.

-- Cela est possible, monsieur; mais supposez qu'il m'arrive
seulement quatre fois par an de me trouver en contact avec une
intelligence et un devouement semblables, et je suis un homme
ruine.

-- Non, car Porthos vous paiera.

-- Hum! fit l'hotelier d'un ton de doute.

-- C'est le favori d'une tres grande dame qui ne le laissera pas
dans l'embarras pour une misere comme celle qu'il vous doit.

-- Si j'ose dire ce que je crois la-dessus...

-- Ce que vous croyez?

-- Je dirai plus: ce que je sais.

-- Ce que vous savez?

-- Et meme ce dont je suis sur.

-- Et de quoi etes-vous sur, voyons?

-- Je dirai que je connais cette grande dame.

-- Vous?

-- Oui, moi.

-- Et comment la connaissez-vous?

-- Oh! monsieur, si je croyais pouvoir me fier a votre
discretion...

-- Parlez, et foi de gentilhomme, vous n'aurez pas a vous repentir
de votre confiance.

-- Eh bien, monsieur, vous concevez, l'inquietude fait faire bien
des choses.

-- Qu'avez-vous fait?

-- Oh! d'ailleurs, rien qui ne soit dans le droit d'un creancier.

-- Enfin?

-- M. Porthos nous a remis un billet pour cette duchesse, en nous
recommandant de le jeter a la poste. Son domestique n'etait pas
encore arrive. Comme il ne pouvait pas quitter sa chambre, il
fallait bien qu'il nous chargeat de ses commissions.

-- Ensuite?

-- Au lieu de mettre la lettre a la poste, ce qui n'est jamais
bien sur, j'ai profite de l'occasion de l'un de mes garcons qui
allait a Paris, et je lui ai ordonne de la remettre a cette
duchesse elle-meme. C'etait remplir les intentions de M. Porthos,
qui nous avait si fort recommande cette lettre, n'est-ce pas?

-- A peu pres.

-- Eh bien, monsieur, savez-vous ce que c'est que cette grande
dame?

-- Non; j'en ai entendu parler a Porthos, voila tout.

-- Savez-vous ce que c'est que cette pretendue duchesse?

-- Je vous le repete, je ne la connais pas.

-- C'est une vieille procureuse au Chatelet, monsieur, nommee
Mme Coquenard, laquelle a au moins cinquante ans, et se donne
encore des airs d'etre jalouse. Cela me paraissait aussi fort
singulier, une princesse qui demeure rue aux Ours.

-- Comment savez-vous cela?

-- Parce qu'elle s'est mise dans une grande colere en recevant la
lettre, disant que M. Porthos etait un volage, et que c'etait
encore pour quelque femme qu'il avait recu ce coup d'epee.

-- Mais il a donc recu un coup d'epee?

-- Ah! mon Dieu! qu'ai-je dit la?

-- Vous avez dit que Porthos avait recu un coup d'epee.

-- Oui; mais il m'avait si fort defendu de le dire!

-- Pourquoi cela?

-- Dame! monsieur, parce qu'il s'etait vante de perforer cet
etranger avec lequel vous l'avez laisse en dispute, et que c'est
cet etranger, au contraire, qui, malgre toutes ses rodomontades,
l'a couche sur le carreau. Or, comme M. Porthos est un homme fort
glorieux, excepte envers la duchesse, qu'il avait cru interesser
en lui faisant le recit de son aventure, il ne veut avouer a
personne que c'est un coup d'epee qu'il a recu.

-- Ainsi c'est donc un coup d'epee qui le retient dans son lit?

-- Et un maitre coup d'epee, je vous l'assure. Il faut que votre
ami ait l'ame chevillee dans le corps.

-- Vous etiez donc la?

-- Monsieur, je les avais suivis par curiosite, de sorte que j'ai
vu le combat sans que les combattants me vissent.

-- Et comment cela s'est-il passe?

-- Oh! la chose n'a pas ete longue, je vous en reponds. Ils se
sont mis en garde; l'etranger a fait une feinte et s'est fendu;
tout cela si rapidement, que lorsque M. Porthos est arrive a la
parade, il avait deja trois pouces de fer dans la poitrine. Il est
tombe en arriere. L'etranger lui a mis aussitot la pointe de son
epee a la gorge; et M. Porthos, se voyant a la merci de son
adversaire, s'est avoue vaincu. Sur quoi, l'etranger lui a demande
son nom et apprenant qu'il s'appelait M. Porthos, et non
M. d'Artagnan, lui a offert son bras, l'a ramene a l'hotel, est
monte a cheval et a disparu.

-- Ainsi c'est a M. d'Artagnan qu'en voulait cet etranger?

-- Il parait que oui.

-- Et savez-vous ce qu'il est devenu?

-- Non; je ne l'avais jamais vu jusqu'a ce moment et nous ne
l'avons pas revu depuis.

-- Tres bien; je sais ce que je voulais savoir. Maintenant, vous
dites que la chambre de Porthos est au premier, n deg. 1?

-- Oui, monsieur, la plus belle de l'auberge; une chambre que
j'aurais deja eu dix fois l'occasion de louer.

-- Bah! tranquillisez vous, dit d'Artagnan en riant; Porthos vous
paiera avec l'argent de la duchesse Coquenard.

-- Oh! monsieur, procureuse ou duchesse, si elle lachait les
cordons de sa bourse, ce ne serait rien; mais elle a positivement
repondu qu'elle etait lasse des exigences et des infidelites de
M. Porthos, et qu'elle ne lui enverrait pas un denier.

-- Et avez-vous rendu cette reponse a votre hote?

-- Nous nous en sommes bien gardes: il aurait vu de quelle maniere
nous avions fait la commission.

-- Si bien qu'il attend toujours son argent?

-- Oh! mon Dieu, oui! Hier encore, il a ecrit; mais, cette fois,
c'est son domestique qui a mis la lettre a la poste.

-- Et vous dites que la procureuse est vieille et laide.

-- Cinquante ans au moins, monsieur, et pas belle du tout, a ce
qu'a dit Pathaud.

-- En ce cas, soyez tranquille, elle se laissera attendrir;
d'ailleurs Porthos ne peut pas vous devoir grand-chose.

-- Comment, pas grand-chose! Une vingtaine de pistoles deja, sans
compter le medecin. Oh! il ne se refuse rien, allez! on voit qu'il
est habitue a bien vivre.

-- Eh bien, si sa maitresse l'abandonne, il trouvera des amis, je
vous le certifie. Ainsi, mon cher hote, n'ayez aucune inquietude,
et continuez d'avoir pour lui tous les soins qu'exige son etat.

-- Monsieur m'a promis de ne pas parler de la procureuse et de ne
pas dire un mot de la blessure.

-- C'est chose convenue; vous avez ma parole.

-- Oh! c'est qu'il me tuerait, voyez-vous!

-- N'ayez pas peur; il n'est pas si diable qu'il en a l'air.

En disant ces mots, d'Artagnan monta l'escalier, laissant son hote
un peu plus rassure a l'endroit de deux choses auxquelles il
paraissait beaucoup tenir: sa creance et sa vie.

Au haut de l'escalier, sur la porte la plus apparente du corridor
etait trace, a l'encre noire, un n deg. 1 gigantesque; d'Artagnan
frappa un coup, et, sur l'invitation de passer outre qui lui vint
de l'interieur, il entra.

Porthos etait couche, et faisait une partie de lansquenet avec
Mousqueton, pour s'entretenir la main, tandis qu'une broche
chargee de perdrix tournait devant le feu, et qu'a chaque coin
d'une grande cheminee bouillaient sur deux rechauds deux
casseroles, d'ou s'exhalait une double odeur de gibelotte et de
matelote qui rejouissait l'odorat. En outre, le haut d'un
secretaire et le marbre d'une commode etaient couverts de
bouteilles vides.

A la vue de son ami, Porthos jeta un grand cri de joie; et
Mousqueton, se levant respectueusement, lui ceda la place et s'en
alla donner un coup d'oeil aux deux casseroles, dont il paraissait
avoir l'inspection particuliere.

"Ah! pardieu! c'est vous, dit Porthos a d'Artagnan, soyez le
bienvenu, et excusez-moi si je ne vais pas au-devant de vous.
Mais, ajouta-t-il en regardant d'Artagnan avec une certaine
inquietude, vous savez ce qui m'est arrive?

-- Non.

-- L'hote ne vous a rien dit?

-- J'ai demande apres vous, et je suis monte tout droit."

-- Porthos parut respirer plus librement.

"Et que vous est-il donc arrive, mon cher Porthos? continua
d'Artagnan.

-- Il m'est arrive qu'en me fendant sur mon adversaire, a qui
j'avais deja allonge trois coups d'epee, et avec lequel je voulais
en finir d'un quatrieme, mon pied a porte sur une pierre, et je me
suis foule le genou.

-- Vraiment?

-- D'honneur! Heureusement pour le maraud, car je ne l'aurais
laisse que mort sur la place, je vous en reponds.

-- Et qu'est-il devenu?

-- Oh! je n'en sais rien; il en a eu assez, et il est parti sans
demander son reste; mais vous, mon cher d'Artagnan, que vous est-
il arrive?

-- De sorte, continua d'Artagnan, que cette foulure, mon cher
Porthos, vous retient au lit?

-- Ah! mon Dieu, oui, voila tout; du reste, dans quelques jours je
serai sur pied.

-- Pourquoi alors ne vous etes-vous pas fait transporter a Paris?
Vous devez vous ennuyer cruellement ici.

-- C'etait mon intention; mais, mon cher ami, il faut que je vous
avoue une chose.

-- Laquelle?

-- C'est que, comme je m'ennuyais cruellement, ainsi que vous le
dites, et que j'avais dans ma poche les soixante-quinze pistoles
que vous m'aviez distribuees j'ai, pour me distraire, fait monter
pres de moi un gentilhomme qui etait de passage, et auquel j'ai
propose de faire une partie de des. Il a accepte, et, ma foi, mes
soixante-quinze pistoles sont passees de ma poche dans la sienne,
sans compter mon cheval, qu'il a encore emporte par dessus le
marche. Mais vous, mon cher d'Artagnan?

-- Que voulez-vous, mon cher Porthos, on ne peut pas etre
privilegie de toutes facons, dit d'Artagnan; vous savez le
proverbe: "Malheureux au jeu, heureux en amour." Vous etes trop
heureux en amour pour que le jeu ne se venge pas; mais que vous
importent, a vous, les revers de la fortune! n'avez-vous pas,
heureux coquin que vous etes, n'avez-vous pas votre duchesse, qui
ne peut manquer de vous venir en aide?

-- Eh bien, voyez, mon cher d'Artagnan, comme je joue de guignon,
repondit Porthos de l'air le plus degage du monde! je lui ai ecrit
de m'envoyer quelque cinquante louis dont j'avais absolument
besoin, vu la position ou je me trouvais...

-- Eh bien?

-- Eh bien, il faut qu'elle soit dans ses terres, car elle ne m a
pas repondu.

-- Vraiment?

-- Non. Aussi je lui ai adresse hier une seconde epitre plus
pressante encore que la premiere; mais vous voila, mon tres cher,
parlons de vous. Je commencais, je vous l'avoue, a etre dans une
certaine inquietude sur votre compte.

-- Mais votre hote se conduit bien envers vous, a ce qu'il parait,
mon cher Porthos, dit d'Artagnan, montrant au malade les
casseroles pleines et les bouteilles vides.

-- Couci-couci! repondit Porthos. Il y a deja trois ou quatre
jours que l'impertinent m'a monte son compte, et que je les ai mis
a la porte, son compte et lui; de sorte que je suis ici comme une
facon de vainqueur, comme une maniere de conquerant. Aussi, vous
le voyez, craignant toujours d'etre force dans la position, je
suis arme jusqu'aux dents.

-- Cependant, dit en riant d'Artagnan, il me semble que de temps
en temps vous faites des sorties."

Et il montrait du doigt les bouteilles et les casseroles.

"Non, pas moi, malheureusement! dit Porthos. Cette miserable
foulure me retient au lit, mais Mousqueton bat la campagne, et il
rapporte des vivres. Mousqueton, mon ami, continua Porthos, vous
voyez qu'il nous arrive du renfort, il nous faudra un supplement
de victuailles.

-- Mousqueton, dit d'Artagnan, il faudra que vous me rendiez un
service.

-- Lequel, monsieur?

-- C'est de donner votre recette a Planchet; je pourrais me
trouver assiege a mon tour, et je ne serais pas fache qu'il me fit
jouir des memes avantages dont vous gratifiez votre maitre.

-- Eh! mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton d'un air modeste, rien
de plus facile. Il s'agit d'etre adroit, voila tout. J'ai ete
eleve a la campagne, et mon pere, dans ses moments perdus, etait
quelque peu braconnier.

-- Et le reste du temps, que faisait-il?

-- Monsieur, il pratiquait une industrie que j'ai toujours trouvee
assez heureuse.

-- Laquelle?

-- Comme c'etait au temps des guerres des catholiques et des
huguenots, et qu'il voyait les catholiques exterminer les
huguenots, et les huguenots exterminer les catholiques, le tout au
nom de la religion, il s'etait fait une croyance mixte, ce qui lui
permettait d'etre tantot catholique, tantot huguenot. Or il se
promenait habituellement, son escopette sur l'epaule, derriere les
haies qui bordent les chemins, et quand il voyait venir un
catholique seul, la religion protestante l'emportait aussitot dans
son esprit. Il abaissait son escopette dans la direction du
voyageur; puis, lorsqu'il etait a dix pas de lui, il entamait un
dialogue qui finissait presque toujours par l'abandon que le
voyageur faisait de sa bourse pour sauver sa vie. Il va sans dire
que lorsqu'il voyait venir un huguenot, il se sentait pris d'un
zele catholique si ardent, qu'il ne comprenait pas comment, un
quart d'heure auparavant, il avait pu avoir des doutes sur la
superiorite de notre sainte religion. Car, moi, monsieur, je suis
catholique, mon pere, fidele a ses principes, ayant fait mon frere
aine huguenot.

-- Et comment a fini ce digne homme? demanda d'Artagnan.

-- Oh! de la facon la plus malheureuse, monsieur. Un jour, il
s'etait trouve pris dans un chemin creux entre un huguenot et un
catholique a qui il avait deja eu affaire, et qui le reconnurent
tous deux; de sorte qu'ils se reunirent contre lui et le pendirent
a un arbre; puis ils vinrent se vanter de la belle equipee qu'ils
avaient faite dans le cabaret du premier village, ou nous etions a
boire, mon frere et moi.

-- Et que fites-vous? dit d'Artagnan.

-- Nous les laissames dire, reprit Mousqueton. Puis comme, en
sortant de ce cabaret, ils prenaient chacun une route opposee, mon
frere alla s'embusquer sur le chemin du catholique, et moi sur
celui du protestant. Deux heures apres, tout etait fini, nous leur
avions fait a chacun son affaire, tout en admirant la prevoyance
de notre pauvre pere qui avait pris la precaution de nous elever
chacun dans une religion differente.

-- En effet, comme vous le dites, Mousqueton, votre pere me parait
avoir ete un gaillard fort intelligent. Et vous dites donc que,
dans ses moments perdus, le brave homme etait braconnier?

-- Oui, monsieur, et c'est lui qui m'a appris a nouer un collet et
a placer une ligne de fond. Il en resulte que lorsque j'ai vu que
notre gredin d'hote nous nourrissait d'un tas de grosses viandes
bonnes pour des manants, et qui n'allaient point a deux estomacs
aussi debilites que les notres, je me suis remis quelque peu a mon
ancien metier. Tout en me promenant dans le bois de M. le Prince,
j'ai tendu des collets dans les passees; tout en me couchant au
bord des pieces d'eau de Son Altesse, j'ai glisse des lignes dans
les etangs. De sorte que maintenant, grace a Dieu, nous ne
manquons pas, comme monsieur peut s'en assurer, de perdrix et de
lapins, de carpes et d'anguilles, tous aliments legers et sains,
convenables pour des malades.

-- Mais le vin, dit d'Artagnan, qui fournit le vin? c'est votre
hote?

-- C'est-a-dire, oui et non.

-- Comment, oui et non?

-- Il le fournit, il est vrai, mais il ignore qu'il a cet honneur.

-- Expliquez-vous, Mousqueton, votre conversation est pleine de
choses instructives.

-- Voici, monsieur. Le hasard a fait que j'ai rencontre dans mes
peregrinations un Espagnol qui avait vu beaucoup de pays, et entre
autres le Nouveau Monde.

-- Quel rapport le Nouveau Monde peut-il avoir avec les bouteilles
qui sont sur ce secretaire et sur cette commode?

-- Patience, monsieur, chaque chose viendra a son tour.

-- C'est juste, Mousqueton; je m'en rapporte a vous, et j'ecoute.

-- Cet Espagnol avait a son service un laquais qui l'avait
accompagne dans son voyage au Mexique. Ce laquais etait mon
compatriote, de sorte que nous nous liames d'autant plus
rapidement qu'il y avait entre nous de grands rapports de
caractere. Nous aimions tous deux la chasse par-dessus tout, de
sorte qu'il me racontait comment, dans les plaines de pampas, les
naturels du pays chassent le tigre et les taureaux avec de simples
noeuds coulants qu'ils jettent au cou de ces terribles animaux.
D'abord, je ne voulais pas croire qu'on put en arriver a ce degre
d'adresse, de jeter a vingt ou trente pas l'extremite d'une corde
ou l'on veut; mais devant la preuve il fallait bien reconnaitre la
verite du recit. Mon ami placait une bouteille a trente pas, et a
chaque coup il lui prenait le goulot dans un noeud coulant. Je me
livrai a cet exercice, et comme la nature m'a doue de quelques
facultes, aujourd'hui je jette le lasso aussi bien qu'aucun homme
du monde. Eh bien, comprenez-vous? Notre hote a une cave tres bien
garnie, mais dont la clef ne le quitte pas; seulement, cette cave
a un soupirail. Or, par ce soupirail, je jette le lasso; et comme
je sais maintenant ou est le bon coin, j'y puise. Voici, monsieur,
comment le Nouveau Monde se trouve etre en rapport avec les
bouteilles qui sont sur cette commode et sur ce secretaire.
Maintenant, voulez-vous gouter notre vin, et, sans prevention,
vous nous direz ce que vous en pensez.

-- Merci, mon ami, merci; malheureusement, je viens de dejeuner.

-- Eh bien, dit Porthos, mets la table, Mousqueton, et tandis que
nous dejeunerons, nous, d'Artagnan nous racontera ce qu'il est
devenu lui-meme, depuis dix jours qu'il nous a quittes.

-- Volontiers", dit d'Artagnan.

Tandis que Porthos et Mousqueton dejeunaient avec des appetits de
convalescents et cette cordialite de freres qui rapproche les
hommes dans le malheur, d'Artagnan raconta comment Aramis blesse
avait ete force de s'arreter a Crevecoeur, comment il avait laisse
Athos se debattre a Amiens entre les mains de quatre hommes qui
l'accusaient d'etre un faux-monnayeur, et comment, lui,
d'Artagnan, avait ete force de passer sur le ventre du comte
de Wardes pour arriver jusqu'en Angleterre.

Mais la s'arreta la confidence de d'Artagnan; il annonca seulement
qu'a son retour de la Grande-Bretagne il avait ramene quatre
chevaux magnifiques, dont un pour lui et un autre pour chacun de
ses compagnons, puis il termina en annoncant a Porthos que celui
qui lui etait destine etait deja installe dans l'ecurie de
l'hotel.

En ce moment Planchet entra; il prevenait son maitre que les
chevaux etaient suffisamment reposes, et qu'il serait possible
d'aller coucher a Clermont.

Comme d'Artagnan tait a peu pres rassure sur Porthos, et qu'il lui
tardait d'avoir des nouvelles de ses deux autres amis, il tendit la
main au malade, et le prevint qu'il allait se mettre en route pour
continuer ses recherches. Au reste, comme il comptait revenir par la
meme route, si, dans sept a huit jours, Porthos etait encore a l'hotel
du Grand Saint Martin, il le reprendrait en passant.

Porthos repondit que, selon toute probabilit, sa foulure ne lui
permettrait pas de s'eloigner d'ici la. D'ailleurs il fallait qu'il
restat a Chantilly pour attendre une reponse de sa duchesse.

D'Artagnan lui souhaita cette reponse prompte et bonne; et apres avoir
recommande de nouveau Porthos a Mousqueton, et paye sa depense a
l'hote, il se remit en route avec Planchet, deja debarrasse d'un de ses
chevaux de main.


CHAPITRE XXVI
LA THESE D'ARAMIS

D'Artagnan n'avait rien dit a Porthos de sa blessure ni de sa
procureuse. C'etait un garcon fort sage que notre Bearnais, si
jeune qu'il fut. En consequence, il avait fait semblant de croire
tout ce que lui avait raconte le glorieux mousquetaire, convaincu
qu'il n'y a pas d'amitie qui tienne a un secret surpris, surtout
quand ce secret interesse l'orgueil; puis on a toujours une
certaine superiorite morale sur ceux dont on sait la vie.

Or d'Artagnan, dans ses projets d'intrigue a venir, et decide
qu'il etait a faire de ses trois compagnons les instruments de sa
fortune, d'Artagnan n'etait pas fache de reunir d'avance dans sa
main les fils invisibles a l'aide desquels il comptait les mener.

Cependant, tout le long de la route, une profonde tristesse lui
serrait le coeur: il pensait a cette jeune et jolie Mme Bonacieux
qui devait lui donner le prix de son devouement; mais, hatons-nous
de le dire, cette tristesse venait moins chez le jeune homme du
regret de son bonheur perdu que de la crainte qu'il eprouvait
qu'il n'arrivat malheur a cette pauvre femme. Pour lui, il n'y
avait pas de doute, elle etait victime d'une vengeance du cardinal
et comme on le sait, les vengeances de Son Eminence etaient
terribles. Comment avait-il trouve grace devant les yeux du
ministre, c'est ce qu'il ignorait lui-meme et sans doute ce que
lui eut revele M. de Cavois, si le capitaine des gardes l'eut
trouve chez lui.

Rien ne fait marcher le temps et n'abrege la route comme une
pensee qui absorbe en elle-meme toutes les facultes de
l'organisation de celui qui pense. L'existence exterieure
ressemble alors a un sommeil dont cette pensee est le reve. Par
son influence, le temps n'a plus de mesure, l'espace n'a plus de
distance. On part d'un lieu, et l'on arrive a un autre, voila
tout. De l'intervalle parcouru, rien ne reste present a votre
souvenir qu'un brouillard vague dans lequel s'effacent mille
images confuses d'arbres, de montagnes et de paysages. Ce fut en
proie a cette hallucination que d'Artagnan franchit, a l'allure
que voulut prendre son cheval, les six ou huit lieues qui separent
Chantilly de Crevecoeur, sans qu'en arrivant dans ce village il se
souvint d'aucune des choses qu'il avait rencontrees sur sa route.

La seulement la memoire lui revint, il secoua la tete apercut le
cabaret ou il avait laisse Aramis, et, mettant son cheval au trot,
il s'arreta a la porte.

Cette fois ce ne fut pas un hote, mais une hotesse qui le recut;
d'Artagnan etait physionomiste, il enveloppa d'un coup d'oeil la
grosse figure rejouie de la maitresse du lieu, et comprit qu'il
n'avait pas besoin de dissimuler avec elle et qu'il n'avait rien a
craindre de la part d'une si joyeuse physionomie.

"Ma bonne dame, lui demanda d'Artagnan, pourriez-vous me dire ce
qu'est devenu un de mes amis, que nous avons ete forces de laisser
ici il y a une douzaine de jours?

-- Un beau jeune homme de vingt-trois a vingt-quatre ans, doux,
aimable, bien fait?

-- De plus, blesse a l'epaule.

-- C'est cela!

-- Justement.

-- Eh bien, monsieur, il est toujours ici.

-- Ah! pardieu, ma chere dame, dit d'Artagnan en mettant pied a
terre et en jetant la bride de son cheval au bras de Planchet,
vous me rendez la vie; ou est-il, ce cher Aramis, que je
l'embrasse? car, je l'avoue, j'ai hate de le revoir.

-- Pardon, monsieur, mais je doute qu'il puisse vous recevoir en
ce moment.

-- Pourquoi cela? est-ce qu'il est avec une femme?

-- Jesus! que dites-vous la! le pauvre garcon! Non, monsieur, il
n'est pas avec une femme.

-- Et avec qui est-il donc?

-- Avec le cure de Montdidier et le superieur des jesuites
d'Amiens.

-- Mon Dieu! s'ecria d'Artagnan, le pauvre garcon irait-il plus
mal?

-- Non, monsieur, au contraire; mais, a la suite de sa maladie, la
grace l'a touche et il s'est decide a entrer dans les ordres.

-- C'est juste, dit d'Artagnan, j'avais oublie qu'il n'etait
mousquetaire que par interim.

-- Monsieur insiste-t-il toujours pour le voir?

-- Plus que jamais.

-- Eh bien, monsieur n'a qu'a prendre l'escalier a droite dans la
cour, au second, n deg. 5."

D'Artagnan s'elanca dans la direction indiquee et trouva un de ces
escaliers exterieurs comme nous en voyons encore aujourd'hui dans
les cours des anciennes auberges. Mais on n'arrivait pas ainsi
chez le futur abbe; les defiles de la chambre d'Aramis etaient
gardes ni plus ni moins que les jardins d'Aramis; Bazin
stationnait dans le corridor et lui barra le passage avec d'autant
plus d'intrepidite qu'apres bien des annees d'epreuve, Bazin se
voyait enfin pres d'arriver au resultat qu'il avait eternellement
ambitionne.

En effet, le reve du pauvre Bazin avait toujours ete de servir un
homme d'Eglise, et il attendait avec impatience le moment sans
cesse entrevu dans l'avenir ou Aramis jetterait enfin la casaque
aux orties pour prendre la soutane. La promesse renouvelee chaque
jour par le jeune homme que le moment ne pouvait tarder l'avait
seule retenu au service d'un mousquetaire, service dans lequel,
disait-il, il ne pouvait manquer de perdre son ame.

Bazin etait donc au comble de la joie. Selon toute probabilite,
cette fois son maitre ne se dedirait pas. La reunion de la douleur
physique a la douleur morale avait produit l'effet si longtemps
desire: Aramis, souffrant a la fois du corps et de l'ame, avait
enfin arrete sur la religion ses yeux et sa pensee, et il avait
regarde comme un avertissement du Ciel le double accident qui lui
etait arrive, c'est-a-dire la disparition subite de sa maitresse
et sa blessure a l'epaule.

On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition ou il se
trouvait, etre plus desagreable a Bazin que l'arrivee de
d'Artagnan, laquelle pouvait rejeter son maitre dans le tourbillon
des idees mondaines qui l'avaient si longtemps entraine. Il
resolut donc de defendre bravement la porte; et comme, trahi par
la maitresse de l'auberge, il ne pouvait dire qu'Aramis etait
absent, il essaya de prouver au nouvel arrivant que ce serait le
comble de l'indiscretion que de deranger son maitre dans la pieuse
conference qu'il avait entamee depuis le matin, et qui, au dire de
Bazin, ne pouvait etre terminee avant le soir.

Mais d'Artagnan ne tint aucun compte de l'eloquent discours de
maitre Bazin, et comme il ne se souciait pas d'entamer une
polemique avec le valet de son ami, il l'ecarta tout simplement
d'une main, et de l'autre il tourna le bouton de la porte n deg. 5.

La porte s'ouvrit, et d'Artagnan penetra dans la chambre.

Aramis, en surtout noir, le chef accommode d'une espece de
coiffure ronde et plate qui ne ressemblait pas mal a une calotte,
etait assis devant une table oblongue couverte de rouleaux de
papier et d'enormes in-folio; a sa droite etait assis le superieur
des jesuites, et a sa gauche le cure de Montdidier. Les rideaux
etaient a demi clos et ne laissaient penetrer qu'un jour
mysterieux, menage pour une beate reverie. Tous les objets
mondains qui peuvent frapper l'oeil quand on entre dans la chambre
d'un jeune homme, et surtout lorsque ce jeune homme est
mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement; et, de peur
sans doute que leur vue ne ramenat son maitre aux idees de ce
monde, Bazin avait fait main basse sur l'epee, les pistolets, le
chapeau a plume, les broderies et les dentelles de tout genre et
de toute espece.

Mais, en leur lieu et place, d'Artagnan crut apercevoir dans un
coin obscur comme une forme de discipline suspendue par un clou a
la muraille.

Au bruit que fit d'Artagnan en ouvrant la porte, Aramis leva la
tete et reconnut son ami. Mais, au grand etonnement du jeune
homme, sa vue ne parut pas produire une grande impression sur le
mousquetaire, tant son esprit etait detache des choses de la
terre.

"Bonjour, cher d'Artagnan, dit Aramis; croyez que je suis heureux
de vous voir.

-- Et moi aussi, dit d'Artagnan, quoique je ne sois pas encore
bien sur que ce soit a Aramis que je parle.

-- A lui-meme, mon ami, a lui-meme; mais qui a pu vous faire
douter?

-- J'avais peur de me tromper de chambre, et j'ai cru d'abord
entrer dans l'appartement de quelque homme Eglise; puis une autre
erreur m'a pris en vous trouvant en compagnie de ces messieurs:
c'est que vous ne fussiez gravement malade."

Les deux hommes noirs lancerent sur d'Artagnan, dont ils
comprirent l'intention, un regard presque menacant; mais
d'Artagnan ne s'en inquieta pas.

"Je vous trouble peut-etre, mon cher Aramis, continua d'Artagnan;
car, d'apres ce que je vois, je suis porte a croire que vous vous
confessez a ces messieurs."

Aramis rougit imperceptiblement.

"Vous, me troubler? oh! bien au contraire, cher ami, je vous le
jure; et comme preuve de ce que je dis, permettez-moi de me
rejouir en vous voyant sain et sauf.

-- Ah! il y vient enfin! pensa d'Artagnan, ce n'est pas
malheureux.

-- Car, monsieur, qui est mon ami, vient d'echapper a un rude
danger, continua Aramis avec onction, en montrant de la main
d'Artagnan aux deux ecclesiastiques.

-- Louez Dieu, monsieur, repondirent ceux-ci en s'inclinant a
l'unisson.

-- Je n'y ai pas manque, mes reverends, repondit le jeune homme en
leur rendant leur salut a son tour.

-- Vous arrivez a propos, cher d'Artagnan, dit Aramis, et vous
allez, en prenant part a la discussion, l'eclairer de vos
lumieres. M. le principal d'Amiens, M. le cure de Montdidier et
moi, nous argumentons sur certaines questions theologiques dont
l'interet nous captive depuis longtemps; je serais charme d'avoir
votre avis.

-- L'avis d'un homme d'epee est bien denue de poids, repondit
d'Artagnan, qui commencait a s'inquieter de la tournure que
prenaient les choses, et vous pouvez vous en tenir, croyez-moi, a
la science de ces messieurs."

Les deux hommes noirs saluerent a leur tour.

"Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera precieux;
voici de quoi il s'agit: M. le principal croit que ma these doit
etre surtout dogmatique et didactique.

-- Votre these! vous faites donc une these?

-- Sans doute, repondit le jesuite; pour l'examen qui precede
l'ordination, une these est de rigueur.

-- L'ordination! s'ecria d'Artagnan, qui ne pouvait croire a ce
que lui avaient dit successivement l'hotesse et
Bazin,... l'ordination!"

Et il promenait ses yeux stupefaits sur les trois personnages
qu'il avait devant lui.

"Or", continua Aramis en prenant sur son fauteuil la meme pose
gracieuse que s'il eut ete dans une ruelle et en examinant avec
complaisance sa main blanche et potelee comme une main de femme,
qu'il tenait en l'air pour en faire descendre le sang: "or, comme
vous l'avez entendu, d'Artagnan, M. le principal voudrait que ma
these fut dogmatique, tandis que je voudrais, moi, qu'elle fut
ideale. C'est donc pourquoi M. le principal me proposait ce sujet
qui n'a point encore ete traite, dans lequel je reconnais qu'il y
a matiere a de magnifiques developpements.

_"Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria
est."_

D'Artagnan, dont nous connaissons l'erudition, ne sourcilla pas
plus a cette citation qu'a celle que lui avait faite
M. de Treville a propos des presents qu'il pretendait que
d'Artagnan avait recus de M. de Buckingham.

"Ce qui veut dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilite:
les deux mains sont indispensables aux pretres des ordres
inferieurs, quand ils donnent la benediction.

-- Admirable sujet! s'ecria le jesuite.

-- Admirable et dogmatique!" repeta le cure qui, de la force de
d'Artagnan a peu pres sur le latin, surveillait soigneusement le
jesuite pour emboiter le pas avec lui et repeter ses paroles comme
un echo.

Quant a d'Artagnan, il demeura parfaitement indifferent a
l'enthousiasme des deux hommes noirs.

"Oui, admirable! _prorsus admirabile_! continua Aramis, mais qui
exige une etude approfondie des Peres et des Ecritures. Or j'ai
avoue a ces savants ecclesiastiques, et cela en toute humilite,
que les veilles des corps de garde et le service du roi m'avaient
fait un peu negliger l'etude. Je me trouverai donc plus a mon
aise, _facilius natans_, dans un sujet de mon choix, qui serait a
ces rudes questions theologiques ce que la morale est a la
metaphysique en philosophie."

D'Artagnan s'ennuyait profondement, le cure aussi.

"Voyez quel exorde! s'ecria le jesuite.

-- _Exordium_, repeta le cure pour dire quelque chose.

-- _Quemadmodum minter coelorum immensitatem._"

Aramis jeta un coup d'oeil de cote sur d'Artagnan, et il vit que
son ami baillait a se demonter la machoire.

"Parlons francais, mon pere, dit-il au jesuite, M. d'Artagnan
goutera plus vivement nos paroles.

-- Oui, je suis fatigue de la route, dit d'Artagnan, et tout ce
latin m'echappe.

-- D'accord, dit le jesuite un peu depite, tandis que le cure,
transporte d'aise, tournait sur d'Artagnan un regard plein de
reconnaissance; eh bien, voyez le parti qu'on tirerait de cette
glose.

-- Moise, serviteur de Dieu... il n'est que serviteur, entendez-
vous bien! Moise benit avec les mains; il se fait tenir les deux
bras, tandis que les Hebreux battent leurs ennemis; donc il benit
avec les deux mains. D'ailleurs, que dit l'Evangile: _imponite
manus_, et non pas _manum_. Imposez les mains, et non pas la main.

-- Imposez les mains, repeta le cure en faisant un geste. -- A
saint Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs,
continua le jesuite: _Ponite digitos_. Presentez les doigts; y
etes-vous maintenant?

-- Certes, repondit Aramis en se delectant, mais la chose est
subtile.

-- Les doigts! reprit le jesuite; saint Pierre benit avec les
doigts. Le pape benit donc aussi avec les doigts. Et avec combien
de doigts benit-il? Avec trois doigts, un pour le Pere, un pour le
Fils, et un pour le Saint-Esprit."

Tout le monde se signa; d'Artagnan crut devoir imiter cet exemple.

"Le pape est successeur de saint Pierre et represente les trois
pouvoirs divins; le reste, _ordines inferiores_ de la hierarchie
ecclesiastique, benit par le nom des saints archanges et des
anges. Les plus humbles clercs, tels que nos diacres et
sacristains, benissent avec les goupillons, qui simulent un nombre
indefini de doigts benissants. Voila le sujet simplifie,
_argumentum omni denudatum ornamento_. Je ferais avec cela,
continua le jesuite, deux volumes de la taille de celui-ci."

Et, dans son enthousiasme, il frappait sur le saint Chrysostome
in-folio qui faisait plier la table sous son poids.

D'Artagnan fremit.

"Certes, dit Aramis, je rends justice aux beautes de cette these,
mais en meme temps je la reconnais ecrasante pour moi. J'avais
choisi ce texte; dites-moi, cher d'Artagnan, s'il n'est point de
votre gout: _Non inutile est desiderium in oblatione_, ou mieux
encore: un peu de regret ne messied pas dans une offrande au
Seigneur.

-- Halte-la! s'ecria le jesuite, car cette these frise l'heresie;
il y a une proposition presque semblable dans l'Augustinus de
l'heresiarque Jansenius, dont tot ou tard le livre sera brule par
les mains du bourreau. Prenez garde! mon jeune ami; vous penchez
vers les fausses doctrines, mon jeune ami; vous vous perdrez!

-- Vous vous perdrez, dit le cure en secouant douloureusement la
tete.

-- Vous touchez a ce fameux point du libre arbitre, qui est un
ecueil mortel. Vous abordez de front les insinuations des
pelagiens et des demi-pelagiens.

-- Mais, mon reverend..., reprit Aramis quelque peu abasourdi de
la grele d'arguments qui lui tombait sur la tete.

-- Comment prouverez-vous, continua le jesuite sans lui donner le
temps de parler, que l'on doit regretter le monde lorsqu'on
s'offre a Dieu? ecoutez ce dilemme: Dieu est Dieu, et le monde est
le diable. Regretter le monde, c'est regretter le diable: voila ma
conclusion.

-- C'est la mienne aussi, dit le cure.

-- Mais de grace!... dit Aramis.

-- _Desideras diabolum_, infortune! s'ecria le jesuite.

-- Il regrette le diable! Ah! mon jeune ami, reprit le cure en
gemissant, ne regrettez pas le diable, c'est moi qui vous en
supplie."

D'Artagnan tournait a l'idiotisme; il lui semblait etre dans une
maison de fous, et qu'il allait devenir fou comme ceux qu'il
voyait. Seulement il etait force de se taire, ne comprenant point
la langue qui se parlait devant lui.

"Mais ecoutez-moi donc, reprit Aramis avec une politesse sous
laquelle commencait a percer un peu d'impatience, je ne dis pas
que je regrette; non, je ne prononcerai jamais cette phrase qui ne
serait pas orthodoxe..."

Le jesuite leva les bras au ciel, et le cure en fit autant.

"Non, mais convenez au moins qu'on a mauvaise grace de n'offrir au
Seigneur que ce dont on est parfaitement degoute. Ai-je raison,
d'Artagnan?

-- Je le crois pardieu bien!" s'ecria celui-ci.

Le cure et le jesuite firent un bond sur leur chaise.

"Voici mon point de depart, c'est un syllogisme: le monde ne
manque pas d'attraits, je quitte le monde, donc je fais un
sacrifice; or l'Ecriture dit positivement: Faites un sacrifice au
Seigneur.

-- Cela est vrai, dirent les antagonistes.

-- Et puis, continua Aramis en se pincant l'oreille pour la rendre
rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et
puis j'ai fait certain rondeau la-dessus que je communiquai a
M. Voiture l'an passe, et duquel ce grand homme m'a fait mille
compliments.

-- Un rondeau! fit dedaigneusement le jesuite.

-- Un rondeau! dit machinalement le cure.

-- Dites, dites, s'ecria d'Artagnan, cela nous changera quelque
peu.

-- Non, car il est religieux, repondit Aramis, et c'est de la
theologie en vers.

-- Diable! fit d'Artagnan.

-- Le voici, dit Aramis d'un petit air modeste qui n'etait pas
exempt d'une certaine teinte d'hypocrisie:

_Vous qui pleurez un passe plein de charmes,_
_Et qui trainez des jours infortunes,_
_Tous vos malheurs se verront termines,_
_Quand a Dieu seul vous offrirez vos larmes,_
_Vous qui pleurez._

D'Artagnan et le cure parurent flattes. Le jesuite persista dans
son opinion.

"Gardez-vous du gout profane dans le style theologique. Que dit en
effet saint Augustin? _Severus sit clericorum sermo_.

-- Oui, que le sermon soit clair! dit le cure.

-- Or, se hata d'interrompre le jesuite en voyant que son acolyte
se fourvoyait, or votre these plaira aux dames, voila tout; elle
aura le succes d'une plaidoirie de maitre Patru.

-- Plaise a Dieu! s'ecria Aramis transporte.

-- Vous le voyez, s'ecria le jesuite, le monde parle encore en
vous a haute voix, _altissima voce_. Vous suivez le monde, mon
jeune ami, et je tremble que la grace ne soit point efficace.

-- Rassurez-vous, mon reverend, je reponds de moi.

-- Presomption mondaine!

-- Je me connais, mon pere, ma resolution est irrevocable.

-- Alors vous vous obstinez a poursuivre cette these?

-- Je me sens appele a traiter celle-la, et non pas une autre; je
vais donc la continuer, et demain j'espere que vous serez
satisfait des corrections que j'y aurai faites d'apres vos avis.

-- Travaillez lentement, dit le cure, nous vous laissons dans des
dispositions excellentes.

-- Oui, le terrain est tout ensemence, dit le jesuite, et nous
n'avons pas a craindre qu'une partie du grain soit tombee sur la
pierre, l'autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel
aient mange le reste, _aves coeli coznederunt illam_.

-- Que la peste t'etouffe avec ton latin! dit d'Artagnan, qui se
sentait au bout de ses forces.

-- Adieu, mon fils, dit le cure, a demain.

-- A demain, jeune temeraire, dit le jesuite; vous promettez
d'etre une des lumieres de l'Eglise; veuille le Ciel que cette
lumiere ne soit pas un feu devorant."

D'Artagnan, qui pendant une heure s'etait ronge les ongles
d'impatience, commencait a attaquer la chair.

Les deux hommes noirs se leverent, saluerent Aramis et d'Artagnan,
et s'avancerent vers la porte. Bazin, qui s'etait tenu debout et
qui avait ecoute toute cette controverse avec une pieuse
jubilation, s'elanca vers eux, prit le breviaire du cure, le
missel du jesuite, et marcha respectueusement devant eux pour leur
frayer le chemin.

Aramis les conduisit jusqu'au bas de l'escalier et remonta
aussitot pres de d'Artagnan qui revait encore.

Restes seuls, les deux amis garderent d'abord un silence
embarrasse; cependant il fallait que l'un des deux le rompit le
premier, et comme d'Artagnan paraissait decide a laisser cet
honneur a son ami:

"Vous le voyez, dit Aramis, vous me trouvez revenu a mes idees
fondamentales.

-- Oui, la grace efficace vous a touche, comme disait ce monsieur
tout a l'heure.

-- Oh! ces plans de retraite sont formes depuis longtemps; et vous
m'en avez deja oui parler, n'est-ce pas, mon ami?

-- Sans doute, mais je vous avoue que j'ai cru que vous
plaisantiez.

-- Avec ces sortes de choses! Oh! d'Artagnan!

-- Dame! on plaisante bien avec la mort.

-- Et l'on a tort, d'Artagnan: car la mort, c'est la porte qui
conduit a la perdition ou au salut.

-- D'accord; mais, s'il vous plait, ne theologisons pas, Aramis;
vous devez en avoir assez pour le reste de la journee: quant a
moi, j'ai a peu pres oublie le peu de latin que je n'ai jamais su;
puis, je vous l'avouerai, je n'ai rien mange depuis ce matin dix
heures, et j'ai une faim de tous les diables.

-- Nous dinerons tout a l'heure, cher ami; seulement, vous vous
rappellerez que c'est aujourd'hui vendredi; or, dans un pareil
jour, je ne puis ni voir, ni manger de la chair. Si vous voulez
vous contenter de mon diner, il se compose de tetragones cuits et
de fruits.

-- Qu'entendez-vous par tetragones? demanda d'Artagnan avec
inquietude.

-- J'entends des epinards, reprit Aramis, mais pour vous
j'ajouterai des oeufs, et c'est une grave infraction a la regle,
car les oeufs sont viande, puisqu'ils engendrent le poulet.

-- Ce festin n'est pas succulent, mais n'importe; pour rester avec
vous, je le subirai.

-- Je vous suis reconnaissant du sacrifice, dit Aramis; mais s'il
ne profite pas a votre corps, il profitera, soyez-en certain, a
votre ame.

-- Ainsi, decidement, Aramis, vous entrez en religion. Que vont
dire nos amis, que va dire M. de Treville? Ils vous traiteront de
deserteur, je vous en previens.

-- Je n'entre pas en religion, j'y rentre. C'est Eglise que
j'avais desertee pour le monde, car vous savez que je me suis fait
violence pour prendre la casaque de mousquetaire.

-- Moi, je n'en sais rien.

-- Vous ignorez comment j'ai quitte le seminaire?

-- Tout a fait.

-- Voici mon histoire; d'ailleurs les Ecritures disent:
"Confessez-vous les uns aux autres", et je me confesse a vous,
d'Artagnan.

-- Et moi, je vous donne l'absolution d'avance, vous voyez que je
suis bon homme.

-- Ne plaisantez pas avec les choses saintes, mon ami.

-- Alors, dites, je vous ecoute.

-- J'etais donc au seminaire depuis l'age de neuf ans, j'en avais
vingt dans trois jours, j'allais etre abbe, et tout etait dit. Un
soir que je me rendais, selon mon habitude, dans une maison que je
frequentais avec plaisir -- on est jeune que voulez-vous! on est
faible -- un officier qui me voyait d'un oeil jaloux lire les vies
des saints a la maitresse de la maison, entra tout a coup et sans
etre annonce. Justement, ce soir-la, j'avais traduit un episode de
Judith, et je venais de communiquer mes vers a la dame qui me
faisait toutes sortes de compliments, et, penchee sur mon epaule,
les relisait avec moi. La pose, qui etait quelque peu abandonnee,
je l'avoue, blessa cet officier; il ne dit rien, mais lorsque je
sortis, il sortit derriere moi, et me rejoignant:

"-- Monsieur l'abbe, dit-il, aimez-vous les coups de canne?

"-- Je ne puis le dire, monsieur, repondis-je, personne n'ayant
jamais ose m'en donner.

"-- Eh bien, ecoutez-moi, monsieur l'abbe, si vous retournez dans
la maison ou je vous ai rencontre ce soir, j'oserai, moi."

"Je crois que j'eus peur, je devins fort pale, je sentis les
jambes qui me manquaient, je cherchai une reponse que je ne
trouvai pas, je me tus.

"L'officier attendait cette reponse, et voyant qu'elle tardait, il
se mit a rire, me tourna le dos et rentra dans la maison. Je
rentrai au seminaire.

"Je suis bon gentilhomme et j'ai le sang vif, comme vous avez pu
le remarquer, mon cher d'Artagnan; l'insulte etait terrible, et,
tout inconnue qu'elle etait restee au monde, je la sentais vivre
et remuer au fond de mon coeur. Je declarai a mes superieurs que
je ne me sentais pas suffisamment prepare pour l'ordination, et,
sur ma demande, on remit la ceremonie a un an.

"J'allai trouver le meilleur maitre d'armes de Paris, je fis
condition avec lui pour prendre une lecon d'escrime chaque jour,
et chaque jour, pendant une annee, je pris cette lecon. Puis, le
jour anniversaire de celui ou j'avais ete insulte, j'accrochai ma
soutane a un clou, je pris un costume complet de cavalier, et je
me rendis a un bal que donnait une dame de mes amies, et ou je
savais que devait se trouver mon homme. C'etait rue des Francs-
Bourgeois, tout pres de la Force.

"En effet, mon officier y etait; je m'approchai de lui, comme il
chantait un lai d'amour en regardant tendrement une femme, et je
l'interrompis au beau milieu du second couplet.

"-- Monsieur, lui dis-je, vous deplait-il toujours que je retourne
dans certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez-vous encore
des coups de carme, s'il me prend fantaisie de vous desobeir?"

"L'officier me regarda avec etonnement, puis il dit:

"-- Que me voulez-vous, monsieur? Je ne vous connais pas.

"-- Je suis, repondis-je, le petit abbe qui lit les vies des
saints et qui traduit Judith en vers.

"-- Ah! ah! je me rappelle, dit l'officier en goguenardant; que me
voulez-vous?

"-- Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir faire un tour
de promenade avec moi.

"-- Demain matin, si vous le voulez bien, et ce sera avec le plus
grand plaisir.

"-- Non, pas demain matin, s'il vous plait, tout de suite.

"-- Si vous l'exigez absolument...

"-- Mais oui, je l'exige.

"-- Alors, sortons. Mesdames, dit l'officier, ne vous derangez
pas. Le temps de tuer monsieur seulement, et je reviens vous
achever le dernier couplet."

"Nous sortimes.

"Je le menai rue Payenne, juste a l'endroit ou un an auparavant,
heure pour heure, il m'avait fait le compliment que je vous ai
rapporte. Il faisait un clair de lune superbe. Nous mimes l'epee a
la main, et a la premiere passe, je le tuai roide.

-- Diable! fit d'Artagnan.

-- Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas revenir leur
chanteur, et qu'on le trouva rue Payenne avec un grand coup d'epee
au travers du corps, on pensa que c'etait moi qui l'avait
accommode ainsi, et la chose fit scandale. Je fus donc pour
quelque temps force de renoncer a la soutane. Athos, dont je fis
la connaissance a cette epoque, et Porthos, qui m'avait, en dehors
de mes lecons d'escrime, appris quelques bottes gaillardes, me
deciderent a demander une casaque de mousquetaire. Le roi avait
fort aime mon pere, tue au siege d'Arras, et l'on m'accorda cette
casaque. Vous comprenez donc qu'aujourd'hui le moment est venu
pour moi de rentrer dans le sein de Eglise

-- Et pourquoi aujourd'hui plutot qu'hier et que demain? Que vous
est-il donc arrive aujourd'hui, qui vous donne de si mechantes
idees?

-- Cette blessure, mon cher d'Artagnan, m'a ete un avertissement
du Ciel.

-- Cette blessure? bah! elle est a peu pres guerie, et je suis sur
qu'aujourd'hui ce n'est pas celle-la qui vous fait le plus
souffrir.

-- Et laquelle? demanda Aramis en rougissant.

-- Vous en avez une au coeur, Aramis, une plus vive et plus
sanglante, une blessure faite par une femme."

L'oeil d'Aramis etincela malgre lui.

"Ah! dit-il en dissimulant son emotion sous une feinte negligence,
ne parlez pas de ces choses-la; moi, penser a ces choses-la! avoir
des chagrins d'amour? _Vanitas vanitatum_! Me serais-je donc, a
votre avis, retourne la cervelle, et pour qui? pour quelque
grisette, pour quelque fille de chambre, a qui j'aurais fait la
cour dans une garnison, fi!

-- Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos
visees plus haut.

-- Plus haut? et que suis-je pour avoir tant d'ambition? un pauvre
mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui hait les servitudes et
se trouve grandement deplace dans le monde!

-- Aramis, Aramis! s'ecria d'Artagnan en regardant son ami avec un
air de doute.

-- Poussiere, je rentre dans la poussiere. La vie est pleine
d'humiliations et de douleurs, continua-t-il en s'assombrissant;
tous les fils qui la rattachent au bonheur se rompent tour a tour
dans la main de l'homme, surtout les fils d'or. O mon cher
d'Artagnan! reprit Aramis en donnant a sa voix une legere teinte
d'amertume, croyez-moi, cachez bien vos plaies quand vous en
aurez. Le silence est la derniere joie des malheureux; gardez-vous
de mettre qui que ce soit sur la trace de vos douleurs, les
curieux pompent nos larmes comme les mouches font du sang d'un
daim blesse.

-- Helas, mon cher Aramis, dit d'Artagnan en poussant a son tour
un profond soupir, c'est mon histoire a moi-meme que vous faites
la.

-- Comment?

-- Oui, une femme que j'aimais, que j'adorais, vient de m'etre
enlevee de force. Je ne sais pas ou elle est, ou on l'a conduite;
elle est peut-etre prisonniere, elle est peut-etre morte.

-- Mais vous avez au moins la consolation de vous dire qu'elle ne
vous a pas quitte volontairement; que si vous n'avez point de ses
nouvelles, c'est que toute communication avec vous lui est
interdite, tandis que...

-- Tandis que...

-- Rien, reprit Aramis, rien.

-- Ainsi, vous renoncez a jamais au monde, c'est un parti pris,
une resolution arretee?

-- A tout jamais. Vous etes mon ami aujourd'hui demain vous ne
serez plus pour moi qu'une ombre; ou plutot meme, vous n'existerez
plus. Quant au monde, c'est un sepulcre et pas autre chose.

-- Diable! c'est fort triste ce que vous me dites la.

-- Que voulez-vous! ma vocation m'attire, elle m'enleve.

D'Artagnan sourit et ne repondit point. Aramis continua:

"Et cependant, tandis que je tiens encore a la terre j'eusse voulu
vous parler de vous, de nos amis.

-- Et moi, dit d'Artagnan, j'eusse voulu vous parler de vous-meme,
mais je vous vois si detache de tout; les amours, vous en faites
fi; les amis sont des ombres, le monde est un sepulcre.

-- Helas! vous le verrez par vous-meme, dit Aramis avec un soupir.

-- N'en parlons donc plus, dit d'Artagnan, et brulons cette lettre
qui, sans doute, vous annoncait quelque nouvelle infidelite de
votre grisette ou de votre fille de chambre.

-- Quelle lettre? s'ecria vivement Aramis.

-- Une lettre qui etait venue chez vous en votre absence et qu'on
m'a remise pour vous.

-- Mais de qui cette lettre?

-- Ah! de quelque suivante eploree, de quelque grisette au
desespoir; la fille de chambre de Mme de Chevreuse peut-etre, qui
aura ete obligee de retourner a Tours avec sa maitresse, et qui,
pour se faire pimpante, aura pris du papier parfume et aura
cachete sa lettre avec une couronne de duchesse.

-- Que dites-vous la?

-- Tiens, je l'aurai perdue! dit sournoisement le jeune homme en
faisant semblant de chercher. Heureusement que le monde est un
sepulcre, que les hommes et par consequent les femmes sont des
ombres, que l'amour est un sentiment dont vous faites fi!

-- Ah! d'Artagnan, d'Artagnan! s'ecria Aramis, tu me fais mourir!

-- Enfin, la voici!" dit d'Artagnan.

Et il tira la lettre de sa poche.

Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plutot la devora,
son visage rayonnait.

"Il parait que la suivante a un beau style, dit nonchalamment le
messager.

-- Merci, d'Artagnan! s'ecria Aramis presque en delire. Elle a ete
forcee de retourner a Tours; elle ne m'est pas infidele, elle
m'aime toujours. Viens, mon ami, viens que je t'embrasse, le
bonheur m'etouffe!"

Et les deux amis se mirent a danser autour du venerable saint
Chrysostome, pietinant bravement les feuillets de la these qui
avaient roule sur le parquet.

En ce moment, Bazin entrait avec les epinards et l'omelette.

"Fuis, malheureux! s'ecria Aramis en lui jetant sa calotte au
visage; retourne d'ou tu viens, remporte ces horribles legumes et
cet affreux entremets! demande un lievre pique, un chapon gras, un
gigot a l'ail et quatre bouteilles de vieux bourgogne."

Bazin, qui regardait son maitre et qui ne comprenait rien a ce
changement, laissa melancoliquement glisser l'omelette dans les
epinards, et les epinards sur le parquet.

"Voila le moment de consacrer votre existence au Roi des Rois, dit
d'Artagnan, si vous tenez a lui faire une politesse: _Non inutile
desiderium in oblatione_.

-- Allez-vous-en au diable avec votre latin! Mon cher d'Artagnan,
buvons, morbleu, buvons frais, buvons beaucoup, et racontez-moi un
peu ce qu'on fait la-bas."


CHAPITRE XXVII
LA FEMME D'ATHOS

"Il reste maintenant a savoir des nouvelles d'Athos, dit
d'Artagnan au fringant Aramis, quand il l'eut mis au courant de ce
qui s'etait passe dans la capitale depuis leur depart, et qu'un
excellent diner leur eut fait oublier a l'un sa these, a l'autre
sa fatigue.

-- Croyez-vous donc qu'il lui soit arrive malheur? demanda Aramis.
Athos est si froid, si brave et manie si habilement son epee.

-- Oui, sans doute, et personne ne reconnait mieux que moi le
courage et l'adresse d'Athos, mais j'aime mieux sur mon epee le
choc des lances que celui des batons, je crains qu'Athos n'ait ete
etrille par de la valetaille, les valets sont gens qui frappent
fort et ne finissent pas tot. Voila pourquoi, je vous l'avoue, je
voudrais repartir le plus tot possible.

-- Je tacherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me
sente guere en etat de monter a cheval. Hier, j'essayai de la
discipline que vous voyez sur ce mur et la douleur m'empecha de
continuer ce pieux exercice.

-- C'est qu'aussi, mon cher ami, on n'a jamais vu essayer de
guerir un coup d'escopette avec des coups de martinet; mais vous
etiez malade, et la maladie rend la tete faible, ce qui fait que
je vous excuse.

-- Et quand partez-vous?

-- Demain, au point du jour; reposez-vous de votre mieux cette
nuit, et demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble.

-- A demain donc, dit Aramis; car tout de fer que vous etes, vous
devez avoir besoin de repos."

Le lendemain, lorsque d'Artagnan entra chez Aramis, il le trouva a
sa fenetre.

"Que regardez-vous donc la? demanda d'Artagnan.

-- Ma foi! J'admire ces trois magnifiques chevaux que les garcons
d'ecurie tiennent en bride; c'est un plaisir de prince que de
voyager sur de pareilles montures.

-- Eh bien, mon cher Aramis, vous vous donnerez ce plaisir-la, car
l'un de ces chevaux est a vous.

-- Ah! bah, et lequel?

-- Celui des trois que vous voudrez: je n'ai pas de preference.

-- Et le riche caparacon qui le couvre est a moi aussi?

-- Sans doute.

-- Vous voulez rire, d'Artagnan.

-- Je ne ris plus depuis que vous parlez francais.

-- C'est pour moi, ces fontes dorees, cette housse de velours,
cette selle chevillee d'argent?

-- A vous-meme, comme le cheval qui piaffe est a moi, comme cet
autre cheval qui caracole est a Athos.

-- Peste! ce sont trois betes superbes.

-- Je suis flatte qu'elles soient de votre gout.

-- C'est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-la?

-- A coup sur, ce n'est point le cardinal, mais ne vous inquietez
pas d'ou ils viennent, et songez seulement qu'un des trois est
votre propriete.

-- Je prends celui que tient le valet roux.

-- A merveille!

-- Vive Dieu! s'ecria Aramis, voila qui me fait passer le reste de
ma douleur; je monterais la-dessus avec trente balles dans le
corps. Ah! sur mon ame, les beaux etriers! Hola! Bazin, venez ca,
et a l'instant meme."

Bazin apparut, morne et languissant, sur le seuil de la porte.

"Fourbissez mon epee, redressez mon feutre, brossez mon manteau,
et chargez mes pistolets! dit Aramis.

-- Cette derniere recommandation est inutile, interrompit
d'Artagnan: il y a des pistolets charges dans vos fontes."

Bazin soupira.

"Allons, maitre Bazin, tranquillisez-vous, dit d'Artagnan; on
gagne le royaume des cieux dans toutes les conditions.

-- Monsieur etait deja si bon theologien! dit Bazin presque
larmoyant; il fut devenu eveque et peut-etre cardinal.

-- Eh bien, mon pauvre Bazin, voyons, reflechis un peu; a quoi
sert d'etre homme d'Eglise, je te prie? on n'evite pas pour cela
d'aller faire la guerre; tu vois bien que le cardinal va faire la
premiere campagne avec le pot en tete et la pertuisane au poing;
et M. de Nogaret de La Valette, qu'en dis-tu? il est cardinal
aussi, demande a son laquais combien de fois il lui a fait de la
charpie.

-- Helas! soupira Bazin, je le sais, monsieur, tout est bouleverse
dans le monde aujourd'hui."

Pendant ce temps, les deux jeunes gens et le pauvre laquais
etaient descendus.

"Tiens-moi l'etrier, Bazin", dit Aramis.

Et Aramis s'elanca en selle avec sa grace et sa legerete
ordinaire; mais apres quelques voltes et quelques courbettes du
noble animal, son cavalier ressentit des douleurs tellement
insupportables, qu'il palit et chancela. D'Artagnan qui, dans la
prevision de cet accident, ne l'avait pas perdu des yeux, s'elanca
vers lui, le retint dans ses bras et le conduisit a sa chambre.

"C'est bien, mon cher Aramis, soignez-vous, dit-il, j'irai seul a
la recherche d'Athos.

-- Vous etes un homme d'airain, lui dit Aramis.

-- Non, j'ai du bonheur, voila tout, mais comment allez-vous vivre
en m'attendant? plus de these, plus de glose sur les doigts et les
benedictions, hein?"

Aramis sourit.

"Je ferai des vers, dit-il.

-- Oui, des vers parfumes a l'odeur du billet de la suivante de
Mme de Chevreuse. Enseignez donc la prosodie a Bazin, cela le
consolera. Quant au cheval, montez-le tous les jours un peu, et
cela vous habituera aux manoeuvres.

-- Oh! pour cela, soyez tranquille, dit Aramis, vous me
retrouverez pret a vous suivre."

Ils se dirent adieu et, dix minutes apres, d'Artagnan, apres avoir
recommande son ami a Bazin et a l'hotesse, trottait dans la
direction d'Amiens.

Comment allait-il retrouver Athos, et meme le retrouverait-il?

La position dans laquelle il l'avait laisse etait critique; il
pouvait bien avoir succombe. Cette idee, en assombrissant son
front, lui arracha quelques soupirs et lui fit formuler tout bas
quelques serments de vengeance. De tous ses amis, Athos etait le
plus age, et partant le moins rapproche en apparence de ses gouts
et de ses sympathies.

Cependant il avait pour ce gentilhomme une preference marquee.
L'air noble et distingue d'Athos, ces eclairs de grandeur qui
jaillissaient de temps en temps de l'ombre ou il se tenait
volontairement enferme, cette inalterable egalite d'humeur qui en
faisait le plus facile compagnon de la terre, cette gaiete forcee
et mordante, cette bravoure qu'on eut appelee aveugle si elle
n'eut ete le resultat du plus rare sang-froid, tant de qualites
attiraient plus que l'estime, plus que l'amitie de d'Artagnan,
elles attiraient son admiration.

En effet, considere meme aupres de M. de Treville, l'elegant et
noble courtisan, Athos, dans ses jours de belle humeur, pouvait
soutenir avantageusement la comparaison; il etait de taille
moyenne, mais cette taille etait si admirablement prise et si bien
proportionnee, que, plus d'une fois, dans ses luttes avec Porthos,
il avait fait plier le geant dont la force physique etait devenue
proverbiale parmi les mousquetaires; sa tete, aux yeux percants,
au nez droit, au menton dessine comme celui de Brutus, avait un
caractere indefinissable de grandeur et de grace; ses mains, dont
il ne prenait aucun soin, faisaient le desespoir d'Aramis, qui
cultivait les siennes a grand renfort de pate d'amandes et d'huile
parfumee; le son de sa voix etait penetrant et melodieux tout a la
fois, et puis, ce qu'il y avait d'indefinissable dans Athos, qui
se faisait toujours obscur et petit, c'etait cette science
delicate du monde et des usages de la plus brillante societe,
cette habitude de bonne maison qui percait comme a son insu dans
ses moindres actions.

S'agissait-il d'un repas, Athos l'ordonnait mieux qu'aucun homme
du monde, placant chaque convive a la place et au rang que lui
avaient faits ses ancetres ou qu'il s'etait faits lui-meme.
S'agissait-il de science heraldique, Athos connaissait toutes les
familles nobles du royaume, leur genealogie, leurs alliances,
leurs armes et l'origine de leurs armes. L'etiquette n'avait pas
de minuties qui lui fussent etrangeres, il savait quels etaient
les droits des grands proprietaires, il connaissait a fond la
venerie et la fauconnerie, et un jour il avait, en causant de ce
grand art, etonne le roi Louis XIII lui-meme, qui cependant y
etait passe maitre.

Comme tous les grands seigneurs de cette epoque, il montait a
cheval et faisait des armes dans la perfection. Il y a plus: son
education avait ete si peu negligee, meme sous le rapport des
etudes scolastiques, si rares a cette epoque chez les
gentilshommes, qu'il souriait aux bribes de latin que detachait
Aramis, et qu'avait l'air de comprendre Porthos; deux ou trois
fois meme, au grand etonnement de ses amis, il lui etait arrive,
lorsque Aramis laissait echapper quelque erreur de rudiment, de
remettre un verbe a son temps et un nom a son cas. En outre, sa
probite etait inattaquable, dans ce siecle ou les hommes de guerre
transigeaient si facilement avec leur religion et leur conscience,
les amants avec la delicatesse rigoureuse de nos jours, et les
pauvres avec le septieme commandement de Dieu. C'etait donc un
homme fort extraordinaire qu'Athos.

Et cependant, on voyait cette nature si distinguee, cette creature
si belle, cette essence si fine, tourner insensiblement vers la
vie materielle, comme les vieillards tournent vers l'imbecillite
physique et morale. Athos, dans ses heures de privation, et ces
heures etaient frequentes, s'eteignait dans toute sa partie
lumineuse, et son cote brillant disparaissait comme dans une
profonde nuit.

Alors, le demi-dieu evanoui, il restait a peine un homme. La tete
basse, l'oeil terne, la parole lourde et penible, Athos regardait
pendant de longues heures soit sa bouteille et son verre, soit
Grimaud, qui, habitue a lui obeir par signes, lisait dans le
regard atone de son maitre jusqu'a son moindre desir, qu'il
satisfaisait aussitot. La reunion des quatre amis avait-elle lieu
dans un de ces moments-la, un mot, echappe avec un violent effort,
etait tout le contingent qu'Athos fournissait a la conversation.
En echange, Athos a lui seul buvait comme quatre, et cela sans
qu'il y parut autrement que par un froncement de sourcil plus
indique et par une tristesse plus profonde.

D'Artagnan, dont nous connaissons l'esprit investigateur et
penetrant, n'avait, quelque interet qu'il eut a satisfaire sa
curiosite sur ce sujet, pu encore assigner aucune cause a ce
marasme, ni en noter les occurrences. Jamais Athos ne recevait de
lettres, jamais Athos ne faisait aucune demarche qui ne fut connue
de tous ses amis.

On ne pouvait dire que ce fut le vin qui lui donnat cette
tristesse, car au contraire il ne buvait que pour combattre cette
tristesse, que ce remede, comme nous l'avons dit, rendait plus
sombre encore. On ne pouvait attribuer cet exces d'humeur noire au
jeu, car, au contraire de Porthos, qui accompagnait de ses chants
ou de ses jurons toutes les variations de la chance, Athos,
lorsqu'il avait gagne, demeurait aussi impassible que lorsqu'il
avait perdu. On l'avait vu, au cercle des mousquetaires, gagner un
soir trois mille pistoles, les perdre jusqu'au ceinturon brode
d'or des jours de gala; regagner tout cela, plus cent louis, sans
que son beau sourcil noir eut hausse ou baisse d'une demi-ligne,
sans que ses mains eussent perdu leur nuance nacree, sans que sa
conversation, qui etait agreable ce soir-la, eut cesse d'etre
calme et agreable.

Ce n'etait pas non plus, comme chez nos voisins les Anglais, une
influence atmospherique qui assombrissait son visage, car cette
tristesse devenait plus intense en general vers les beaux jours de
l'annee; juin et juillet etaient les mois terribles d'Athos.

Pour le present, il n'avait pas de chagrin, il haussait les
epaules quand on lui parlait de l'avenir; son secret etait donc
dans le passe, comme on l'avait dit vaguement a d'Artagnan.

Cette teinte mysterieuse repandue sur toute sa personne rendait
encore plus interessant l'homme dont jamais les yeux ni la bouche,
dans l'ivresse la plus complete, n'avaient rien revele, quelle que
fut l'adresse des questions dirigees contre lui.

"Eh bien, pensait d'Artagnan, le pauvre Athos est peut-etre mort a
cette heure, et mort par ma faute, car c'est moi qui l'ai entraine
dans cette affaire, dont il ignorait l'origine, dont il ignorera
le resultat et dont il ne devait tirer aucun profit.

-- Sans compter, monsieur, repondait Planchet, que nous lui devons
probablement la vie. Vous rappelez-vous comme il a crie: "Au
large, d'Artagnan! je suis pris." Et apres avoir decharge ses deux
pistolets, quel bruit terrible il faisait avec son epee! On eut
dit vingt hommes, ou plutot vingt diables enrages!"

Et ces mots redoublaient l'ardeur de d'Artagnan, qui excitait son
cheval, lequel n'ayant pas besoin d'etre excite emportait son
cavalier au galop.

Vers onze heures du matin, on apercut Amiens; a onze heures et
demie, on etait a la porte de l'auberge maudite.

D'Artagnan avait souvent medite contre l'hote perfide une de ces
bonnes vengeances qui consolent, rien qu'en esperance. Il entra
donc dans l'hotellerie, le feutre sur les yeux, la main gauche sur
le pommeau de l'epee et faisant siffler sa cravache de la main
droite.

"Me reconnaissez-vous? dit-il a l'hote, qui s'avancait pour le
saluer.

-- Je n'ai pas cet honneur, Monseigneur, repondit celui-ci les
yeux encore eblouis du brillant equipage avec lequel d'Artagnan se
presentait.

-- Ah! vous ne me connaissez pas!

-- Non, Monseigneur.

-- Eh bien, deux mots vont vous rendre la memoire. Qu'avez-vous
fait de ce gentilhomme a qui vous eutes l'audace, voici quinze
jours passes a peu pres, d'intenter une accusation de fausse
monnaie?"

L'hote palit, car d'Artagnan avait pris l'attitude la plus
menacante, et Planchet se modelait sur son maitre.

"Ah! Monseigneur, ne m'en parlez pas, s'ecria l'hote de son ton de
voix le plus larmoyant; ah! Seigneur, combien j'ai paye cette
faute! Ah! malheureux que je suis!

-- Ce gentilhomme, vous dis-je, qu'est-il devenu?

-- Daignez m'ecouter, Monseigneur, et soyez clement. Voyons,
asseyez-vous, par grace!"

D'Artagnan, muet de colere et d'inquietude, s'assit, menacant
comme un juge. Planchet s'adossa fierement a son fauteuil.

"Voici l'histoire, Monseigneur, reprit l'hote tout tremblant, car
je vous reconnais a cette heure; c'est vous qui etes parti quand
j'eus ce malheureux demele avec ce gentilhomme dont vous parlez.

-- Oui, c'est moi; ainsi vous voyez bien que vous n'avez pas de
grace a attendre si vous ne dites pas toute la verite.

-- Aussi veuillez m'ecouter, et vous la saurez tout entiere.

-- J'ecoute.

-- J'avais ete prevenu par les autorites qu'un faux-monnayeur
celebre arriverait a mon auberge avec plusieurs de ses compagnons,
tous deguises sous le costume de gardes ou de mousquetaires. Vos
chevaux, vos laquais, votre figure, Messeigneurs, tout m'avait ete
depeint.

-- Apres, apres? dit d'Artagnan, qui reconnut bien vite d'ou
venait le signalement si exactement donne.

-- Je pris donc, d'apres les ordres de l'autorite, qui m'envoya un
renfort de six hommes, telles mesures que je crus urgentes afin de
m'assurer de la personne des pretendus faux-monnayeurs.

-- Encore! dit d'Artagnan, a qui ce mot de faux-monnayeur
echauffait terriblement les oreilles.

-- Pardonnez-moi, Monseigneur, de dire de telles choses, mais
elles sont justement mon excuse. L'autorite m'avait fait peur, et
vous savez qu'un aubergiste doit menager l'autorite.

-- Mais encore une fois, ce gentilhomme, ou est-il? qu'est-il
devenu? Est-il mort? est-il vivant?

-- Patience, Monseigneur, nous y voici. Il arriva donc ce que vous
savez, et dont votre depart precipite, ajouta l'hote avec une
finesse qui n'echappa point a d'Artagnan, semblait autoriser
l'issue. Ce gentilhomme votre ami se defendit en desespere. Son
valet, qui, par un malheur imprevu, avait cherche querelle aux
gens de l'autorite, deguises en garcons d'ecurie...

-- Ah! miserable! s'ecria d'Artagnan, vous etiez tous d'accord, et
je ne sais a quoi tient que je ne vous extermine tous!

-- Helas! non, Monseigneur, nous n'etions pas tous d'accord, et
vous l'allez bien voir. Monsieur votre ami (pardon de ne point
l'appeler par le nom honorable qu'il porte sans doute, mais nous
ignorons ce nom), monsieur votre ami, apres avoir mis hors de
combat deux hommes de ses deux coups de pistolet, battit en
retraite en se defendant avec son epee dont il estropia encore un
de mes hommes, et d'un coup du plat de laquelle il m'etourdit.

-- Mais, bourreau, finiras-tu? dit d'Artagnan. Athos, que devient
Athos?

-- En battant en retraite, comme j'ai dit a Monseigneur, il trouva
derriere lui l'escalier de la cave, et comme la porte etait
ouverte, il tira la clef a lui et se barricada en dedans. Comme on
etait sur de le retrouver la, on le laissa libre.

-- Oui, dit d'Artagnan, on ne tenait pas tout a fait a le tuer, on
ne cherchait qu'a l'emprisonner.

-- Juste Dieu! a l'emprisonner, Monseigneur? il s'emprisonna bien
lui-meme, je vous le jure. D'abord il avait fait de rude besogne,
un homme etait tue sur le coup et deux autres etaient blesses
grievement. Le mort et les deux blesses furent emportes par leurs
camarades, et jamais je n'ai plus entendu parler ni des uns, ni
des autres. Moi-meme, quand je repris mes sens, j'allai trouver
M. le gouverneur, auquel je racontai tout ce qui s'etait passe, et
auquel je demandai ce que je devais faire du prisonnier. Mais
M. le gouverneur eut l'air de tomber des nues; il me dit qu'il
ignorait completement ce que je voulais dire, que les ordres qui
m'etaient parvenus n'emanaient pas de lui et que si j'avais le
malheur de dire a qui que ce fut qu'il etait pour quelque chose
dans toute cette echauffouree, il me ferait pendre. Il parait que
je m'etais trompe, monsieur, que j'avais arrete l'un pour l'autre,
et que celui qu'on devait arreter etait sauve.

-- Mais Athos? s'ecria d'Artagnan, dont l'impatience se doublait
de l'abandon ou l'autorite laissait la chose; Athos, qu'est-il
devenu?

-- Comme j'avais hate de reparer mes torts envers le prisonnier,
reprit l'aubergiste, je m'acheminai vers la cave afin de lui
rendre sa liberte. Ah! monsieur, ce n'etait plus un homme, c'etait
un diable. A cette proposition de liberte, il declara que c'etait
un piege qu'on lui tendait et qu'avant de sortir il entendait
imposer ses conditions. Je lui dis bien humblement, car je ne me
dissimulais pas la mauvaise position ou je m'etais mis en portant
la main sur un mousquetaire de Sa Majeste, je lui dis que j'etais
pret a me soumettre a ses conditions.

"-- D'abord, dit-il, je veux qu'on me rende mon valet tout arme."

"On s'empressa d'obeir a cet ordre; car vous comprenez bien,
monsieur, que nous etions disposes a faire tout ce que voudrait
votre ami. M. Grimaud (il a dit ce nom, celui-la, quoiqu'il ne
parle pas beaucoup), M. Grimaud fut donc descendu a la cave, tout
blesse qu'il etait; alors, son maitre l'ayant recu, rebarricada la
porte et nous ordonna de rester dans notre boutique.

-- Mais enfin, s'ecria d'Artagnan, ou est-il? ou est Athos?

-- Dans la cave, monsieur.

-- Comment, malheureux, vous le retenez dans la cave depuis ce
temps-la?

-- Bonte divine! Non, monsieur. Nous, le retenir dans la cave!
vous ne savez donc pas ce qu'il y fait, dans la cave! Ah! si vous
pouviez l'en faire sortir, monsieur, je vous en serais
reconnaissant toute ma vie, vous adorerais comme mon patron.

-- Alors il est la, je le retrouverai la?

-- Sans doute, monsieur, il s'est obstine a y rester. Tous les
jours, on lui passe par le soupirail du pain au bout d'une
fourche, et de la viande quand il en demande; mais, helas! ce
n'est pas de pain et de viande qu'il fait la plus grande
consommation. Une fois, j'ai essaye de descendre avec deux de mes
garcons, mais il est entre dans une terrible fureur. J'ai entendu
le bruit de ses pistolets qu'il armait et de son mousqueton
qu'armait son domestique. Puis, comme nous leur demandions quelles
etaient leurs intentions, le maitre a repondu qu'ils avaient
quarante coups a tirer lui et son laquais, et qu'ils les
tireraient jusqu'au dernier plutot que de permettre qu'un seul de
nous mit le pied dans la cave. Alors, monsieur, j'ai ete me
plaindre au gouverneur, lequel m'a repondu que je n'avais que ce
que je meritais, et que cela m'apprendrait a insulter les
honorables seigneurs qui prenaient gite chez moi.

-- De sorte que, depuis ce temps?... reprit d'Artagnan ne pouvant
s'empecher de rire de la figure piteuse de son hote.

-- De sorte que, depuis ce temps, monsieur, continua celui-ci,
nous menons la vie la plus triste qui se puisse voir; car,
monsieur, il faut que vous sachiez que toutes nos provisions sont
dans la cave; il y a notre vin en bouteilles et notre vin en
piece, la biere, l'huile et les epices, le lard et les saucissons;
et comme il nous est defendu d'y descendre, nous sommes forces de
refuser le boire et le manger aux voyageurs qui nous arrivent, de
sorte que tous les jours notre hotellerie se perd. Encore une
semaine avec votre ami dans ma cave, et nous sommes ruines.

-- Et ce sera justice, drole. Ne voyait-on pas bien, a notre mine,
que nous etions gens de qualite et non faussaires, dites?

-- Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit l'hote. Mais tenez,
tenez, le voila qui s'emporte.

-- Sans doute qu'on l'aura trouble, dit d'Artagnan.

-- Mais il faut bien qu'on le trouble, s'ecria l'hote; il vient de
nous arriver deux gentilshommes anglais.

-- Eh bien?

-- Eh bien, les Anglais aiment le bon vin, comme vous savez,
monsieur; ceux-ci ont demande du meilleur. Ma femme alors aura
sollicite de M. Athos la permission d'entrer pour satisfaire ces
messieurs; et il aura refuse comme de coutume. Ah! bonte divine!
voila le sabbat qui redouble!"

D'Artagnan, en effet, entendit mener un grand bruit du cote de la
cave; il se leva et, precede de l'hote qui se tordait les mains,
et suivi de Planchet qui tenait son mousqueton tout arme, il
s'approcha du lieu de la scene.

Les deux gentilshommes etaient exasperes, ils avaient fait une
longue course et mouraient de faim et de soif.

"Mais c'est une tyrannie, s'ecriaient-ils en tres bon francais,
quoique avec un accent etranger, que ce maitre fou ne veuille pas
laisser a ces bonnes gens l'usage de leur vin. Ca, nous allons
enfoncer la porte, et s'il est trop enrage, eh bien! nous le
tuerons.

-- Tout beau, messieurs! dit d'Artagnan en tirant ses pistolets de
sa ceinture; vous ne tuerez personne, s'il vous plait.

-- Bon, bon, disait derriere la porte la voix calme d'Athos, qu'on
les laisse un peu entrer, ces mangeurs de petits enfants, et nous
allons voir."

Tout braves qu'ils paraissaient etre, les deux gentilshommes
anglais se regarderent en hesitant; on eut dit qu'il y avait dans
cette cave un de ces ogres fameliques, gigantesques heros des
legendes populaires, et dont nul ne force impunement la caverne.

Il y eut un moment de silence; mais enfin les deux Anglais eurent
honte de reculer, et le plus hargneux des deux descendit les cinq
ou six marches dont se composait l'escalier et donna dans la porte
un coup de pied a fendre une muraille.

"Planchet, dit d'Artagnan en armant ses pistolets, je me charge de
celui qui est en haut, charge-toi de celui qui est en bas. Ah!
messieurs! vous voulez de la bataille! eh bien! on va vous en
donner!

-- Mon Dieu, s'ecria la voix creuse d'Athos, j'entends d'Artagnan,
ce me semble.

-- En effet, dit d'Artagnan en haussant la voix a son tour, c'est
moi-meme, mon ami.

-- Ah! bon! alors, dit Athos, nous allons les travailler, ces
enfonceurs de portes."

Les gentilshommes avaient mis l'epee a la main, mais ils se
trouvaient pris entre deux feux; ils hesiterent un instant encore;
mais, comme la premiere fois, l'orgueil l'emporta, et un second
coup de pied fit craquer la porte dans toute sa hauteur.

"Range-toi, d'Artagnan, range-toi, cria Athos, range-toi, je vais
tirer.

-- Messieurs, dit d'Artagnan, que la reflexion n'abandonnait
jamais, messieurs, songez-y! De la patience, Athos. Vous vous
engagez la dans une mauvaise affaire, et vous allez etre cribles.
Voici mon valet et moi qui vous lacherons trois coups de feu,
autant vous arriveront de la cave; puis nous aurons encore nos
epees, dont, je vous assure, mon ami et moi nous jouons
passablement. Laissez-moi faire vos affaires et les miennes. Tout
a l'heure vous aurez a boire, je vous en donne ma parole.

-- S'il en reste", grogna la voix railleuse d'Athos.

L'hotelier sentit une sueur froide couler le long de son echine.

"Comment, s'il en reste! murmura-t-il.

-- Que diable! il en restera, reprit d'Artagnan; soyez donc
tranquille, a eux deux ils n'auront pas bu toute la cave.
Messieurs, remettez vos epees au fourreau.

-- Eh bien, vous, remettez vos pistolets a votre ceinture.

-- Volontiers."

Et d'Artagnan donna l'exemple. Puis, se retournant vers Planchet,
il lui fit signe de desarmer son mousqueton.

Les Anglais, convaincus, remirent en grommelant leurs epees au
fourreau. On leur raconta l'histoire de l'emprisonnement d'Athos.
Et comme ils etaient bons gentilshommes, ils donnerent tort a
l'hotelier.

"Maintenant, messieurs, dit d'Artagnan, remontez chez vous, et,
dans dix minutes, je vous reponds qu'on vous y portera tout ce que
vous pourrez desirer."

Les Anglais saluerent et sortirent.

"Maintenant que je suis seul, mon cher Athos, dit d'Artagnan,
ouvrez-moi la porte, je vous en prie.

-- A l'instant meme", dit Athos.

Alors on entendit un grand bruit de fagots entrechoques et de
poutres gemissantes: c'etaient les contrescarpes et les bastions
d'Athos, que l'assiege demolissait lui-meme.

Un instant apres, la porte s'ebranla, et l'on vit paraitre la tete
pale d'Athos qui, d'un coup d'oeil rapide, explorait les environs.

D'Artagnan se jeta a son cou et l'embrassa tendrement puis il
voulut l'entrainer hors de ce sejour humide, alors il s'apercut
qu'Athos chancelait.

"Vous etes blesse? lui dit-il.

-- Moi! pas le moins du monde; je suis ivre mort, voila tout, et
jamais homme n'a mieux fait ce qu'il fallait pour cela. Vive Dieu!
mon hote, il faut que j'en aie bu au moins pour ma part cent
cinquante bouteilles.

-- Misericorde! s'ecria l'hote, si le valet en a bu la moitie du
maitre seulement, je suis ruine.

-- Grimaud est un laquais de bonne maison, qui ne se serait pas
permis le meme ordinaire que moi; il a bu a la piece seulement;
tenez, je crois qu'il a oublie de remettre le fosset. Entendez-
vous? cela coule."

D'Artagnan partit d'un eclat de rire qui changea le frisson de
l'hote en fievre chaude.

En meme temps, Grimaud parut a son tour derriere son maitre, le
mousqueton sur l'epaule, la tete tremblante, comme ces satyres
ivres des tableaux de Rubens. Il etait arrose par-devant et par-
derriere d'une liqueur grasse que l'hote reconnut pour etre sa
meilleure huile d'olive.

Le cortege traversa la grande salle et alla s'installer dans la
meilleure chambre de l'auberge, que d'Artagnan occupa d'autorite.

Pendant ce temps, l'hote et sa femme se precipiterent avec des
lampes dans la cave, qui leur avait ete si longtemps interdite et
ou un affreux spectacle les attendait.

Au-dela des fortifications auxquelles Athos avait fait breche pour
sortir et qui se composaient de fagots, de planches et de
futailles vides entassees selon toutes les regles de l'art
strategique, on voyait ca et la, nageant dans les mares d'huile et
de vin, les ossements de tous les jambons manges, tandis qu'un
amas de bouteilles cassees jonchait tout l'angle gauche de la cave
et qu'un tonneau, dont le robinet etait reste ouvert, perdait par
cette ouverture les dernieres gouttes de son sang. L'image de la
devastation et de la mort, comme dit le poete de l'Antiquite,
regnait la comme sur un champ de bataille.

Sur cinquante saucissons, pendus aux solives, dix restaient a
peine.

Alors les hurlements de l'hote et de l'hotesse percerent la voute
de la cave, d'Artagnan lui-meme en fut emu. Athos ne tourna pas
meme la tete.

Mais a la douleur succeda la rage. L'hote s'arma d'une broche et,
dans son desespoir, s'elanca dans la chambre ou les deux amis
s'etaient retires.

"Du vin! dit Athos en apercevant l'hote.

-- Du vin! s'ecria l'hote stupefait, du vin! mais vous m'en avez
bu pour plus de cent pistoles; mais je suis un homme ruine, perdu,
aneanti!

-- Bah! dit Athos, nous sommes constamment restes sur notre soif.

-- Si vous vous etiez contentes de boire, encore; mais vous avez
casse toutes les bouteilles.

-- Vous m'avez pousse sur un tas qui a degringole. C'est votre
faute.

-- Toute mon huile est perdue!

-- L'huile est un baume souverain pour les blessures, et il
fallait bien que ce pauvre Grimaud pansat celles que vous lui avez
faites.

-- Tous mes saucissons ronges!

-- Il y a enormement de rats dans cette cave.

-- Vous allez me payer tout cela, cria l'hote exaspere.

-- Triple drole!" dit Athos en se soulevant. Mais il retomba
aussitot; il venait de donner la mesure de ses forces. D'Artagnan
vint a son secours en levant sa cravache.

L'hote recula d'un pas et se mit a fondre en larmes.

"Cela vous apprendra, dit d'Artagnan, a traiter d'une facon plus
courtoise les hotes que Dieu vous envoie.

-- Dieu..., dites le diable!

-- Mon cher ami, dit d'Artagnan, si vous nous rompez encore les
oreilles, nous allons nous renfermer tous les quatre dans votre
cave, et nous verrons si veritablement le degat est aussi grand
que vous le dites.

-- Eh bien, oui, messieurs, dit l'hote, j'ai tort, je l'avoue;
mais a tout peche misericorde; vous etes des seigneurs et je suis
un pauvre aubergiste, vous aurez pitie de moi.

-- Ah! si tu parles comme cela, dit Athos, tu vas me fendre le
coeur, et les larmes vont couler de mes yeux comme le vin coulait
de tes futailles. On n'est pas si diable qu'on en a l'air. Voyons,
viens ici et causons."

L'hote s'approcha avec inquietude.

"Viens, te dis-je, et n'aie pas peur, continua Athos. Au moment ou
j'allais te payer, j'avais pose ma bourse sur la table.

-- Oui, Monseigneur.

-- Cette bourse contenait soixante pistoles, ou est-elle?

-- Deposee au greffe, Monseigneur: on avait dit que c'etait de la
fausse monnaie.

-- Eh bien, fais-toi rendre ma bourse, et garde les soixante
pistoles.

-- Mais Monseigneur sait bien que le greffe ne lache pas ce qu'il
tient. Si c'etait de la fausse monnaie, il y aurait encore de
l'espoir; mais malheureusement ce sont de bonnes pieces.

-- Arrange-toi avec lui, mon brave homme, cela ne me regarde pas,
d'autant plus qu'il ne me reste pas une livre.

-- Voyons, dit d'Artagnan, l'ancien cheval d'Athos, ou est-il?

-- A l'ecurie.

-- Combien vaut-il?

-- Cinquante pistoles tout au plus.

-- Il en vaut quatre-vingts; prends-le, et que tout soit dit.

-- Comment! tu vends mon cheval, dit Athos, tu vends mon Bajazet?
et sur quoi ferai-je la campagne? sur Grimaud?

-- Je t'en amene un autre, dit d'Artagnan.

-- Un autre?

-- Et magnifique! s'ecria l'hote.

-- Alors, s'il y en a un autre plus beau et plus jeune, prends le
vieux, et a boire!

-- Duquel? demanda l'hote tout a fait rasserene.

-- De celui qui est au fond, pres des lattes; il en reste encore
vingt-cinq bouteilles, toutes les autres ont ete cassees dans ma
chute. Montez-en six.

-- Mais c'est un foudre que cet homme! dit l'hote a part lui; s'il
reste seulement quinze jours ici, et qu'il paie ce qu'il boira, je
retablirai mes affaires.

-- Et n'oublie pas, continua d'Artagnan, de monter quatre
bouteilles du pareil aux deux seigneurs anglais.

-- Maintenant, dit Athos, en attendant qu'on nous apporte du vin,
conte-moi, d'Artagnan, ce que sont devenus les autres; voyons."

D'Artagnan lui raconta comment il avait trouve Porthos dans son
lit avec une foulure, et Aramis a une table entre les deux
theologiens. Comme il achevait, l'hote rentra avec les bouteilles
demandees et un jambon qui, heureusement pour lui, etait reste
hors de la cave.

"C'est bien, dit Athos en remplissant son verre et celui de
d'Artagnan, voila pour Porthos et pour Aramis; mais vous, mon ami,
qu'avez-vous et que vous est-il arrive personnellement? Je vous
trouve un air sinistre.

-- Helas! dit d'Artagnan, c'est que je suis le plus malheureux de
nous tous, moi!

-- Toi malheureux, d'Artagnan! dit Athos. Voyons, comment es-tu
malheureux? Dis-moi cela.

-- Plus tard, dit d'Artagnan.

-- Plus tard! et pourquoi plus tard? parce que tu crois que je
suis ivre, d'Artagnan? Retiens bien ceci: je n'ai jamais les idees
plus nettes que dans le vin. Parle donc, je suis tout oreilles."

D'Artagnan raconta son aventure avec Mme Bonacieux.

Athos l'ecouta sans sourciller; puis, lorsqu'il eut fini:

"Miseres que tout cela, dit Athos, miseres!"

C'etait le mot d'Athos.

"Vous dites toujours miseres! mon cher Athos, dit d'Artagnan; cela
vous sied bien mal, a vous qui n'avez jamais aime."

L'oeil mort d'Athos s'enflamma soudain, mais ce ne fut qu'un
eclair, il redevint terne et vague comme auparavant.

"C'est vrai, dit-il tranquillement, je n'ai jamais aime, moi.

-- Vous voyez bien alors, coeur de pierre, dit d'Artagnan, que
vous avez tort d'etre dur pour nous autres coeurs tendres.

-- Coeurs tendres, coeurs perces, dit Athos.

-- Que dites-vous?

-- Je dis que l'amour est une loterie ou celui qui gagne, gagne la
mort! Vous etes bien heureux d'avoir perdu, croyez-moi, mon cher
d'Artagnan. Et si j'ai un conseil a vous donner, c'est de perdre
toujours.

-- Elle avait l'air de si bien m'aimer!

-- Elle en avait l'air.

-- Oh! elle m'aimait.

-- Enfant! il n'y a pas un homme qui n'ait cru comme vous que sa
maitresse l'aimait, et il n'y a pas un homme qui n'ait ete trompe
par sa maitresse.

-- Excepte vous, Athos, qui n'en avez jamais eu.

-- C'est vrai, dit Athos apres un moment de silence, je n'en ai
jamais eu, moi. Buvons!

-- Mais alors, philosophe que vous etes, dit d'Artagnan,
instruisez-moi, soutenez-moi; j'ai besoin de savoir et d'etre
console.

-- Console de quoi?

-- De mon malheur.

-- Votre malheur fait rire, dit Athos en haussant les epaules; je
serais curieux de savoir ce que vous diriez si je vous racontais
une histoire d'amour.

-- Arrivee a vous?

-- Ou a un de mes amis, qu'importe!

-- Dites, Athos, dites.

-- Buvons, nous ferons mieux.

-- Buvez et racontez.

-- Au fait, cela se peut, dit Athos en vidant et remplissant son
verre, les deux choses vont a merveille ensemble.

-- J'ecoute", dit d'Artagnan.

Athos se recueillit, et, a mesure qu'il se recueillait, d'Artagnan
le voyait palir; il en etait a cette periode de l'ivresse ou les
buveurs vulgaires tombent et dorment. Lui, il revait tout haut
sans dormir. Ce somnambulisme de l'ivresse avait quelque chose
d'effrayant.

"Vous le voulez absolument? demanda-t-il.

-- Je vous en prie, dit d'Artagnan.

-- Qu'il soit fait donc comme vous le desirez. Un de mes amis, un
de mes amis, entendez-vous bien! pas moi, dit Athos en
s'interrompant avec un sourire sombre; un des comtes de ma
province, c'est-a-dire du Berry, noble comme un Dandolo ou un
Montmorency, devint amoureux a vingt-cinq ans d'une jeune fille de
seize, belle comme les amours. A travers la naivete de son age
percait un esprit ardent, un esprit non pas de femme, mais de
poete; elle ne plaisait pas, elle enivrait; elle vivait dans un
petit bourg, pres de son frere qui etait cure. Tous deux etaient
arrives dans le pays: ils venaient on ne savait d'ou; mais en la
voyant si belle et en voyant son frere si pieux, on ne songeait
pas a leur demander d'ou ils venaient. Du reste, on les disait de
bonne extraction. Mon ami, qui etait le seigneur du pays, aurait
pu la seduire ou la prendre de force, a son gre, il etait le
maitre; qui serait venu a l'aide de deux etrangers, de deux
inconnus? Malheureusement il etait honnete homme, il l'epousa. Le
sot, le niais, l'imbecile!

-- Mais pourquoi cela, puisqu'il l'aimait? demanda d'Artagnan.

-- Attendez donc, dit Athos. Il l'emmena dans son chateau, et en
fit la premiere dame de sa province; et il faut lui rendre
justice, elle tenait parfaitement son rang.

-- Eh bien? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien, un jour qu'elle etait a la chasse avec son mari,
continua Athos a voix basse et en parlant fort vite, elle tomba de
cheval et s'evanouit; le comte s'elanca a son secours, et comme
elle etouffait dans ses habits, il les fendit avec son poignard et
lui decouvrit l'epaule. Devinez ce qu'elle avait sur l'epaule,
d'Artagnan? dit Athos avec un grand eclat de rire.

-- Puis-je le savoir? demanda d'Artagnan.

-- Une fleur de lis, dit Athos. Elle etait marquee!"

Et Athos vida d'un seul trait le verre qu'il tenait a la main.

"Horreur! s'ecria d'Artagnan, que me dites-vous la?

-- La verite. Mon cher, l'ange etait un demon. La pauvre fille
avait vole.

-- Et que fit le comte?

-- Le comte etait un grand seigneur, il avait sur ses terres droit
de justice basse et haute: il acheva de dechirer les habits de la
comtesse, il lui lia les mains derriere le dos et la pendit a un
arbre.

-- Ciel! Athos! un meurtre! s'ecria d'Artagnan.

-- Oui, un meurtre, pas davantage, dit Athos pale comme la mort.
Mais on me laisse manquer de vin, ce me semble."

Et Athos saisit au goulot la derniere bouteille qui restait,
l'approcha de sa bouche et la vida d'un seul trait, comme il eut
fait d'un verre ordinaire.

Puis il laissa tomber sa tete sur ses deux mains; d'Artagnan
demeura devant lui, saisi d'epouvante.

"Cela m'a gueri des femmes belles, poetiques et amoureuses, dit
Athos en se relevant et sans songer a continuer l'apologue du
comte. Dieu vous en accorde autant! Buvons!

-- Ainsi elle est morte? balbutia d'Artagnan.

-- Parbleu! dit Athos. Mais tendez votre verre. Du jambon, drole,
cria Athos, nous ne pouvons plus boire!

-- Et son frere? ajouta timidement d'Artagnan.

-- Son frere? reprit Athos.

-- Oui, le pretre?

-- Ah! je m'en informai pour le faire pendre a son tour; mais il
avait pris les devants, il avait quitte sa cure depuis la veille.

-- A-t-on su au moins ce que c'etait que ce miserable?

-- C'etait sans doute le premier amant et le complice de la belle,
un digne homme qui avait fait semblant d'etre cure peut-etre pour
marier sa maitresse et lui assurer un sort. Il aura ete ecartele,
je l'espere.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit d'Artagnan, tout etourdi de cette
horrible aventure.

-- Mangez donc de ce jambon, d'Artagnan, il est exquis, dit Athos
en coupant une tranche qu'il mit sur l'assiette du jeune homme.
Quel malheur qu'il n'y en ait pas eu seulement quatre comme celui-
la dans la cave! j'aurais bu cinquante bouteilles de plus."

D'Artagnan ne pouvait plus supporter cette conversation, qui l'eut
rendu fou; il laissa tomber sa tete sur ses deux mains et fit
semblant de s'endormir.

"Les jeunes gens ne savent plus boire, dit Athos en le regardant
en pitie, et pourtant celui-la est des meilleurs!..."


CHAPITRE XXVIII
RETOUR

D'Artagnan etait reste etourdi de la terrible confidence d'Athos;
cependant bien des choses lui paraissaient encore obscures dans
cette demi-revelation; d'abord elle avait ete faite par un homme
tout a fait ivre a un homme qui l'etait a moitie, et cependant,
malgre ce vague que fait monter au cerveau la fumee de deux ou
trois bouteilles de bourgogne, d'Artagnan, en se reveillant le
lendemain matin, avait chaque parole d'Athos aussi presente a son
esprit que si, a mesure qu'elles etaient tombees de sa bouche,
elles s'etaient imprimees dans son esprit. Tout ce doute ne lui
donna qu'un plus vif desir d'arriver a une certitude, et il passa
chez son ami avec l'intention bien arretee de renouer sa
conversation de la veille mais il trouva Athos de sens tout a fait
rassis, c'est-a-dire le plus fin et le plus impenetrable des
hommes.

Au reste, le mousquetaire, apres avoir echange avec lui une
poignee de main, alla le premier au-devant de sa pensee.

"J'etais bien ivre hier, mon cher d'Artagnan, dit-il, j'ai senti
cela ce matin a ma langue, qui etait encore fort epaisse, et a mon
pouls qui etait encore fort agite; je parie que j'ai dit mille
extravagances."

Et, en disant ces mots, il regarda son ami avec une fixite qui
l'embarrassa.

"Mais non pas, repliqua d'Artagnan, et, si je me le rappelle bien,
vous n'avez rien dit que de fort ordinaire.

-- Ah! vous m'etonnez! Je croyais vous avoir raconte une histoire
des plus lamentables."

Et il regardait le jeune homme comme s'il eut voulu lire au plus
profond de son coeur.

"Ma foi! dit d'Artagnan, il parait que j'etais encore plus ivre
que vous, puisque je ne me souviens de rien."

Athos ne se paya point de cette parole, et il reprit:

"Vous n'etes pas sans avoir remarque, mon cher ami, que chacun a
son genre d'ivresse, triste ou gaie, moi j'ai l'ivresse triste,
et, quand une fois je suis gris, ma maniere est de raconter toutes
les histoires lugubres que ma sotte nourrice m'a inculquees dans
le cerveau. C'est mon defaut; defaut capital, j'en conviens; mais,
a cela pres, je suis bon buveur."

Athos disait cela d'une facon si naturelle, que d'Artagnan fut
ebranle dans sa conviction.

"Oh! c'est donc cela, en effet, reprit le jeune homme en essayant
de ressaisir la verite, c'est donc cela que je me souviens, comme,
au reste, on se souvient d'un reve, que nous avons parle de
pendus.

-- Ah! vous voyez bien, dit Athos en palissant et cependant en
essayant de rire, j'en etais sur, les pendus sont mon cauchemar, a
moi.

-- Oui, oui, reprit d'Artagnan, et voila la memoire qui me
revient; oui, il s'agissait... attendez donc... il s'agissait
d'une femme.

-- Voyez, repondit Athos en devenant presque livide, c'est ma
grande histoire de la femme blonde, et quand je raconte celle-la,
c'est que je suis ivre mort.

-- Oui, c'est cela, dit d'Artagnan, l'histoire de la femme blonde,
grande et belle, aux yeux bleus.

-- Oui, et pendue.

-- Par son mari, qui etait un seigneur de votre connaissance,
continua d'Artagnan en regardant fixement Athos.

-- Eh bien, voyez cependant comme on compromettrait un homme quand
on ne sait plus ce que l'on dit, reprit Athos en haussant les
epaules, comme s'il se fut pris lui-meme en pitie. Decidement, je
ne veux plus me griser, d'Artagnan, c'est une trop mauvaise
habitude."

D'Artagnan garda le silence.

Puis Athos, changeant tout a coup de conversation:

"A propos, dit-il, je vous remercie du cheval que vous m'avez
amene.

-- Est-il de votre gout? demanda d'Artagnan.

-- Oui, mais ce n'etait pas un cheval de fatigue.

-- Vous vous trompez; j'ai fait avec lui dix lieues en moins d'une
heure et demie, et il n'y paraissait pas plus que s'il eut fait le
tour de la place Saint-Sulpice.

-- Ah ca, vous allez me donner des regrets.

-- Des regrets?

-- Oui, je m'en suis defait.

-- Comment cela?

-- Voici le fait: ce matin, je me suis reveille a six heures, vous
dormiez comme un sourd, et je ne savais que faire; j'etais encore
tout hebete de notre debauche d'hier; je descendis dans la grande
salle, et j'avisai un de nos Anglais qui marchandait un cheval a
un maquignon, le sien etant mort hier d'un coup de sang. Je
m'approchai de lui, et comme je vis qu'il offrait cent pistoles
d'un alezan brule: "Par Dieu, lui dis-je, mon gentilhomme, moi
aussi j'ai un cheval a vendre.

"-- Et tres beau meme, dit-il, je l'ai vu hier, le valet de votre
ami le tenait en main.

"-- Trouvez-vous qu'il vaille cent pistoles?

"-- Oui, et voulez-vous me le donner pour ce prix-la?

"-- Non, mais je vous le joue.

"-- Vous me le jouez?

"-- Oui.

"-- A quoi?

"-- Aux des."

"Ce qui fut dit fut fait; et j'ai perdu le cheval. Ah! mais par
exemple, continua Athos, j'ai regagne le caparacon."

D'Artagnan fit une mine assez maussade.

"Cela vous contrarie? dit Athos.

-- Mais oui, je vous l'avoue, reprit d'Artagnan; ce cheval devait
servir a nous faire reconnaitre un jour de bataille; c'etait un
gage, un souvenir. Athos, vous avez eu tort.

-- Eh! mon cher ami, mettez-vous a ma place, reprit le
mousquetaire; je m'ennuyais a perir, moi, et puis, d'honneur, je
n'aime pas les chevaux anglais. Voyons, s'il ne s'agit que d'etre
reconnu par quelqu'un, eh bien, la selle suffira; elle est assez
remarquable. Quant au cheval, nous trouverons quelque excuse pour
motiver sa disparition. Que diable! un cheval est mortel; mettons
que le mien a eu la morve ou le farcin."

D'Artagnan ne se deridait pas.

"Cela me contrarie, continua Athos, que vous paraissiez tant tenir
a ces animaux, car je ne suis pas au bout de mon histoire.

-- Qu'avez-vous donc fait encore?

-- Apres avoir perdu mon cheval, neuf contre dix, voyez le coup,
l'idee me vint de jouer le votre.

-- Oui, mais vous vous en tintes, j'espere, a l'idee?

-- Non pas, je la mis a execution a l'instant meme.

-- Ah! par exemple! s'ecria d'Artagnan inquiet.

-- Je jouai, et je perdis.

-- Mon cheval?

-- Votre cheval; sept contre huit; faute d'un point..., vous
connaissez le proverbe.

-- Athos, vous n'etes pas dans votre bon sens, je vous jure!

-- Mon cher, c'etait hier, quand je vous contais mes sottes
histoires, qu'il fallait me dire cela, et non pas ce matin. Je le
perdis donc avec tous les equipages et harnais possibles.

-- Mais c'est affreux!

-- Attendez donc, vous n'y etes point, je ferais un joueur
excellent, si je ne m'entetais pas; mais je m'entete, c'est comme
quand je bois; je m'entetai donc...

-- Mais que putes-vous jouer, il ne vous restait plus rien?

-- Si fait, si fait, mon ami; il nous restait ce diamant qui
brille a votre doigt, et que j'avais remarque hier.

-- Ce diamant! s'ecria d'Artagnan, en portant vivement la main a
sa bague.

-- Et comme je suis connaisseur, en ayant eu quelques-uns pour mon
propre compte, je l'avais estime mille pistoles.

-- J'espere, dit serieusement d'Artagnan a demi mort de frayeur,
que vous n'avez aucunement fait mention de mon diamant?

-- Au contraire, cher ami; vous comprenez, ce diamant devenait
notre seule ressource; avec lui, je pouvais regagner nos harnais
et nos chevaux, et, de plus, l'argent pour faire la route.

-- Athos, vous me faites fremir! s'ecria d'Artagnan.

-- Je parlai donc de votre diamant a mon partenaire, lequel
l'avait aussi remarque. Que diable aussi, mon cher, vous portez a
votre doigt une etoile du ciel, et vous ne voulez pas qu'on y
fasse attention! Impossible!

-- Achevez, mon cher; achevez! dit d'Artagnan, car, d'honneur!
avec votre sang-froid, vous me faites mourir!

-- Nous divisames donc ce diamant en dix parties de cent pistoles
chacune.

-- Ah! vous voulez rire et m'eprouver? dit d'Artagnan que la
colere commencait a prendre aux cheveux comme Minerve prend
Achille, dans l'Iliade.

-- Non, je ne plaisante pas, mordieu! j'aurais bien voulu vous y
voir, vous! il y avait quinze jours que je n'avais envisage face
humaine et que j'etais la a m'abrutir en m'abouchant avec des
bouteilles.

-- Ce n'est point une raison pour jouer mon diamant, cela?
repondit d'Artagnan en serrant sa main avec une crispation
nerveuse.

-- Ecoutez donc la fin; dix parties de cent pistoles chacune en
dix coups sans revanche. En treize coups je perdis tout. En treize
coups! Le nombre 13 m'a toujours ete fatal, c'etait le 13 du mois
de juillet que...

-- Ventrebleu! s'ecria d'Artagnan en se levant de table,
l'histoire du jour lui faisant oublier celle de la veille.

-- Patience, dit Athos, j'avais un plan. L'Anglais etait un
original, je l'avais vu le matin causer avec Grimaud, et Grimaud
m'avait averti qu'il lui avait fait des propositions pour entrer a
son service. Je lui joue Grimaud, le silencieux Grimaud, divise en
dix portions.

-- Ah! pour le coup! dit d'Artagnan eclatant de rire malgre lui.

-- Grimaud lui-meme, entendez-vous cela! et avec les dix parts de
Grimaud, qui ne vaut pas en tout un ducaton, je regagne le
diamant. Dites maintenant que la persistance n'est pas une vertu.

-- Ma foi, c'est tres drole! s'ecria d'Artagnan console et se
tenant les cotes de rire.

-- Vous comprenez que, me sentant en veine, je me remis aussitot a
jouer sur le diamant.

-- Ah! diable, dit d'Artagnan assombri de nouveau.

-- J'ai regagne vos harnais, puis votre cheval, puis mes harnais,
puis mon cheval, puis reperdu. Bref, j'ai rattrape votre harnais,
puis le mien. Voila ou nous en sommes. C'est un coup superbe;
aussi je m'en suis tenu la."

D'Artagnan respira comme si on lui eut enleve l'hotellerie de
dessus la poitrine.

"Enfin, le diamant me reste? dit-il timidement.

-- Intact! cher ami; plus les harnais de votre Bucephale et du
mien.

-- Mais que ferons-nous de nos harnais sans chevaux?

-- J'ai une idee sur eux.

-- Athos, vous me faites fremir.

-- Ecoutez, vous n'avez pas joue depuis longtemps, vous,
d'Artagnan?

-- Et je n'ai point l'envie de jouer.

-- Ne jurons de rien. Vous n'avez pas joue depuis longtemps,
disais-je, vous devez donc avoir la main bonne.

-- Eh bien, apres?

-- Eh bien, l'Anglais et son compagnon sont encore la. J'ai
remarque qu'ils regrettaient beaucoup les harnais. Vous, vous
paraissez tenir a votre cheval. A votre place, je jouerais vos
harnais contre votre cheval.

-- Mais il ne voudra pas un seul harnais.

-- Jouez les deux, pardieu! je ne suis point un egoiste comme
vous, moi.

-- Vous feriez cela? dit d'Artagnan indecis, tant la confiance
d'Athos commencait a le gagner a son insu.

-- Parole d'honneur, en un seul coup.

-- Mais c'est qu'ayant perdu les chevaux, je tenais enormement a
conserver les harnais.

-- Jouez votre diamant, alors.

-- Oh! ceci, c'est autre chose; jamais, jamais.

-- Diable! dit Athos, je vous proposerais bien de jouer Planchet;
mais comme cela a deja ete fait, l'Anglais ne voudrait peut-etre
plus.

-- Decidement, mon cher Athos, dit d'Artagnan, j'aime mieux ne
rien risquer.

-- C'est dommage, dit froidement Athos, l'Anglais est cousu de
pistoles. Eh! mon Dieu, essayez un coup, un coup est bientot joue.

-- Et si je perds?

-- Vous gagnerez.

-- Mais si je perds?

-- Eh bien, vous donnerez les harnais.

-- Va pour un coup", dit d'Artagnan.

Athos se mit en quete de l'Anglais et le trouva dans l'ecurie, ou
il examinait les harnais d'un oeil de convoitise. L'occasion etait
bonne. Il fit ses conditions: les deux harnais contre un cheval ou
cent pistoles, a choisir. L'Anglais calcula vite: les deux harnais
valaient trois cents pistoles a eux deux; il topa.

D'Artagnan jeta les des en tremblant et amena le nombre trois; sa
paleur effraya Athos, qui se contenta de dire:

"Voila un triste coup, compagnon; vous aurez les chevaux tout
harnaches, monsieur."

L'Anglais, triomphant, ne se donna meme la peine de rouler les
des, il les jeta sur la table sans regarder, tant il etait sur de
la victoire; d'Artagnan s'etait detourne pour cacher sa mauvaise
humeur.

"Tiens, tiens, tiens, dit Athos avec sa voix tranquille, ce coup
de des est extraordinaire, et je ne l'ai vu que quatre fois dans
ma vie: deux as!"

L'Anglais regarda et fut saisi d'etonnement, d'Artagnan regarda et
fut saisi de plaisir.

"Oui, continua Athos, quatre fois seulement: une fois chez
M. de Crequy; une autre fois chez moi, a la campagne, dans mon
chateau de... quand j'avais un chateau; une troisieme fois chez
M. de Treville, ou il nous surprit tous; enfin une quatrieme fois
au cabaret, ou il echut a moi et ou je perdis sur lui cent louis
et un souper.

-- Alors, monsieur reprend son cheval, dit l'Anglais.

-- Certes, dit d'Artagnan.

-- Alors il n'y a pas de revanche?

-- Nos conditions disaient: pas de revanche, vous vous le
rappelez?

-- C'est vrai; le cheval va etre rendu a votre valet, monsieur.

-- Un moment, dit Athos; avec votre permission, monsieur, je
demande a dire un mot a mon ami.

-- Dites."

Athos tira d'Artagnan a part.

"Eh bien, lui dit d'Artagnan, que me veux-tu encore, tentateur, tu
veux que je joue, n'est-ce pas?

-- Non, je veux que vous reflechissiez.

-- A quoi?

-- Vous allez reprendre le cheval, n'est-ce pas?

-- Sans doute.

-- Vous avez tort, je prendrais les cent pistoles; vous savez que
vous avez joue les harnais contre le cheval ou cent pistoles, a
votre choix.

-- Oui.

-- Je prendrais les cent pistoles.

-- Eh bien, moi, je prends le cheval.

-- Et vous avez tort, je vous le repete; que ferons-nous d'un
cheval pour nous deux, je ne puis pas monter en croupe nous
aurions l'air des deux fils Aymon qui ont perdu leurs freres; vous
ne pouvez pas m'humilier en chevauchant pres de moi, en
chevauchant sur ce magnifique destrier. Moi, sans balancer un seul
instant, je prendrais les cent pistoles, nous avons besoin
d'argent pour revenir a Paris.

-- Je tiens a ce cheval, Athos.

-- Et vous avez tort, mon ami; un cheval prend un ecart, un cheval
bute et se couronne, un cheval mange dans un ratelier ou a mange
un cheval morveux: voila un cheval ou plutot cent pistoles
perdues; il faut que le maitre nourrisse son cheval, tandis qu'au
contraire cent pistoles nourrissent leur maitre.

-- Mais comment reviendrons-nous?

-- Sur les chevaux de nos laquais, pardieu! on verra toujours bien
a l'air de nos figures que nous sommes gens de condition.

-- La belle mine que nous aurons sur des bidets, tandis qu'Aramis
et Porthos caracoleront sur leurs chevaux!

-- Aramis! Porthos! s'ecria Athos, et il se mit a rire.

-- Quoi? demanda d'Artagnan, qui ne comprenait rien a l'hilarite
de son ami.

-- Bien, bien, continuons, dit Athos.

-- Ainsi, votre avis...?

-- Est de prendre les cent pistoles, d'Artagnan; avec les cent
pistoles nous allons festiner jusqu'a la fin du mois; nous avons
essuye des fatigues, voyez-vous, et il sera bon de nous reposer un
peu.

-- Me reposer! oh! non, Athos, aussitot a Paris je me mets a la
recherche de cette pauvre femme.

-- Eh bien, croyez-vous que votre cheval vous sera aussi utile
pour cela que de bons louis d'or? Prenez les cent pistoles, mon
ami, prenez les cent pistoles."

D'Artagnan n'avait besoin que d'une raison pour se rendre. Celle-
la lui parut excellente. D'ailleurs, en resistant plus longtemps,
il craignait de paraitre egoiste aux yeux d'Athos; il acquiesca
donc et choisit les cent pistoles, que l'Anglais lui compta sur-
le-champ.

Puis l'on ne songea plus qu'a partir. La paix signee avec
l'aubergiste, outre le vieux cheval d'Athos, couta six pistoles;
d'Artagnan et Athos prirent les chevaux de Planchet et de Grimaud,
les deux valets se mirent en route a pied, portant les selles sur
leurs tetes.

Si mal montes que fussent les deux amis, ils prirent bientot les
devants sur leurs valets et arriverent a Crevecoeur. De loin ils
apercurent Aramis melancoliquement appuye sur sa fenetre et
regardant, comme ma soeur Anne, poudroyer l'horizon.

"Hola, eh! Aramis! que diable faites-vous donc la? crierent les
deux amis.

-- Ah! c'est vous, d'Artagnan, c'est vous Athos, dit le jeune
homme; je songeais avec quelle rapidite s'en vont les biens de ce
monde, et mon cheval anglais, qui s'eloignait et qui vient de
disparaitre au milieu d'un tourbillon de poussiere, m'etait une
vivante image de la fragilite des choses de la terre. La vie elle-
meme peut se resoudre en trois mots: Erat, est, fuit.

-- Cela veut dire au fond? demanda d'Artagnan, qui commencait a se
douter de la verite.

-- Cela veut dire que je viens de faire un marche de dupe:
soixante louis, un cheval qui, a la maniere dont il file, peut
faire au trot cinq lieues a l'heure."

D'Artagnan et Athos eclaterent de rire.

"Mon cher d'Artagnan, dit Aramis, ne m'en veuillez pas trop, je
vous prie: necessite n'a pas de loi; d'ailleurs je suis le premier
puni, puisque cet infame maquignon m'a vole cinquante louis au
moins. Ah! vous etes bons menagers, vous autres! vous venez sur
les chevaux de vos laquais et vous faites mener vos chevaux de
luxe en main, doucement et a petites journees."

Au meme instant un fourgon, qui depuis quelques instants pointait
sur la route d'Amiens, s'arreta, et l'on vit sortir Grimaud et
Planchet leurs selles sur la tete. Le fourgon retournait a vide
vers Paris, et les deux laquais s'etaient engages, moyennant leur
transport, a desalterer le voiturier tout le long de la route.

"Qu'est-ce que cela? dit Aramis en voyant ce qui se passait; rien
que les selles?

-- Comprenez-vous maintenant? dit Athos.

-- Mes amis, c'est exactement comme moi. J'ai conserve le harnais,
par instinct. Hola, Bazin! portez mon harnais neuf aupres de celui
de ces messieurs.

-- Et qu'avez-vous fait de vos cures? demanda d'Artagnan.

-- Mon cher, je les ai invites a diner le lendemain, dit Aramis:
il y a ici du vin exquis, cela soit dit en passant; je les ai
grises de mon mieux; alors le cure m'a defendu de quitter la
casaque, et le jesuite m'a prie de le faire recevoir mousquetaire.

-- Sans these! cria d'Artagnan, sans these! je demande la
suppression de la these, moi!

-- Depuis lors, continua Aramis, je vis agreablement. J'ai
commence un poeme en vers d'une syllabe; c'est assez difficile,
mais le merite en toutes choses est dans la difficulte. La matiere
est galante, je vous lirai le premier chant, il a quatre cents
vers et dure une minute.

-- Ma foi, mon cher Aramis, dit d'Artagnan, qui detestait presque
autant les vers que le latin, ajoutez au merite de la difficulte
celui de la brievete, et vous etes sur au moins que votre poeme
aura deux merites.

-- Puis, continua Aramis, il respire des passions honnetes, vous
verrez. Ah ca, mes amis, nous retournons donc a Paris? Bravo, je
suis pret; nous allons donc revoir ce bon Porthos, tant mieux.
Vous ne croyez pas qu'il me manquait, ce grand niais-la? Ce n'est
pas lui qui aurait vendu son cheval, fut-ce contre un royaume. Je
voudrais deja le voir sur sa bete et sur sa selle. Il aura, j'en
suis sur, l'air du grand mogol."

On fit une halte d'une heure pour faire souffler les chevaux;
Aramis solda son compte, placa Bazin dans le fourgon avec ses
camarades, et l'on se mit en route pour aller retrouver Porthos.

On le trouva debout, moins pale que ne l'avait vu d'Artagnan a sa
premiere visite, et assis a une table ou, quoiqu'il fut seul,
figurait un diner de quatre personnes; ce diner se composait de
viandes galamment troussees, de vins choisis et de fruits
superbes.

"Ah! pardieu! dit-il en se levant, vous arrivez a merveille,
messieurs, j'en etais justement au potage, et vous allez diner
avec moi.

-- Oh! oh! fit d'Artagnan, ce n'est pas Mousqueton qui a pris au
lasso de pareilles bouteilles, puis voila un fricandeau pique et
un filet de boeuf...

-- Je me refais, dit Porthos, je me refais, rien n'affaiblit comme
ces diables de foulures; avez-vous eu des foulures, Athos?

-- Jamais; seulement je me rappelle que dans notre echauffouree de
la rue Ferou je recus un coup d'epee qui, au bout de quinze ou
dix-huit jours, m'avait produit exactement le meme effet.

-- Mais ce diner n'etait pas pour vous seul, mon cher Porthos? dit
Aramis.

-- Non, dit Porthos; j'attendais quelques gentilshommes du
voisinage qui viennent de me faire dire qu'ils ne viendraient pas;
vous les remplacerez et je ne perdrai pas au change. Hola,
Mousqueton! des sieges, et que l'on double les bouteilles!

-- Savez-vous ce que nous mangeons ici? dit Athos au bout de dix
minutes.

-- Pardieu! repondit d'Artagnan, moi je mange du veau pique aux
cardons et a la moelle.

-- Et moi des filets d'agneau, dit Porthos.

-- Et moi un blanc de volaille, dit Aramis.

-- Vous vous trompez tous, messieurs, repondit Athos, vous mangez
du cheval.

-- Allons donc! dit d'Artagnan.

-- Du cheval!" fit Aramis avec une grimace de degout.

Porthos seul ne repondit pas.

"Oui, du cheval; n'est-ce pas, Porthos, que nous mangeons du
cheval? Peut-etre meme les caparacons avec!

-- Non, messieurs, j'ai garde le harnais, dit Porthos.

-- Ma foi, nous nous valons tous, dit Aramis: on dirait que nous
nous sommes donne le mot.

-- Que voulez-vous, dit Porthos, ce cheval faisait honte a mes
visiteurs, et je n'ai pas voulu les humilier!

-- Puis, votre duchesse est toujours aux eaux, n'est-ce pas?
reprit d'Artagnan.

-- Toujours, repondit Porthos. Or, ma foi, le gouverneur de la
province, un des gentilshommes que j'attendais aujourd'hui a
diner, m'a paru le desirer si fort que je le lui ai donne.

-- Donne! s'ecria d'Artagnan.

-- Oh! mon Dieu! oui, donne! c'est le mot, dit Porthos; car il
valait certainement cent cinquante louis, et le ladre n'a voulu me
le payer que quatre-vingts.

-- Sans la selle? dit Aramis.

-- Oui, sans la selle.

-- Vous remarquerez, messieurs, dit Athos, que c'est encore
Porthos qui a fait le meilleur marche de nous tous."

Ce fut alors un hourra de rires dont le pauvre Porthos fut tout
saisi; mais on lui expliqua bientot la raison de cette hilarite,
qu'il partagea bruyamment selon sa coutume.

"De sorte que nous sommes tous en fonds? dit d'Artagnan.

-- Mais pas pour mon compte, dit Athos; j'ai trouve le vin
d'Espagne d'Aramis si bon, que j'en ai fait charger une
soixantaine de bouteilles dans le fourgon des laquais: ce qui m'a
fort desargente.

-- Et moi, dit Aramis, imaginez donc que j'avais donne jusqu'a mon
dernier sou a l'eglise de Montdidier et aux jesuites d'Amiens; que
j'avais pris en outre des engagements qu'il m'a fallu tenir, des
messes commandees pour moi et pour vous, messieurs, que l'on dira,
messieurs, et dont je ne doute pas que nous ne nous trouvions a
merveille.

-- Et moi, dit Porthos, ma foulure, croyez-vous qu'elle ne m'a
rien coute? sans compter la blessure de Mousqueton, pour laquelle
j'ai ete oblige de faire venir le chirurgien deux fois par jour,
lequel m'a fait payer ses visites double sous pretexte que cet
imbecile de Mousqueton avait ete se faire donner une balle dans un
endroit qu'on ne montre ordinairement qu'aux apothicaires; aussi
je lui ai bien recommande de ne plus se faire blesser la.

-- Allons, allons, dit Athos, en echangeant un sourire avec
d'Artagnan et Aramis, je vois que vous vous etes conduit
grandement a l'egard du pauvre garcon: c'est d'un bon maitre.

-- Bref, continua Porthos, ma depense payee, il me restera bien
une trentaine d'ecus.

-- Et a moi une dizaine de pistoles, dit Aramis.

-- Allons, allons, dit Athos, il parait que nous sommes les Cresus
de la societe. Combien vous reste-t-il sur vos cent pistoles,
d'Artagnan?

-- Sur mes cent pistoles? D'abord, je vous en ai donne cinquante.

-- Vous croyez?

-- Pardieu! -- Ah! c'est vrai, je me rappelle.

-- Puis, j'en ai paye six a l'hote.

-- Quel animal que cet hote! pourquoi lui avez-vous donne six
pistoles?

-- C'est vous qui m'avez dit de les lui donner.

-- C'est vrai que je suis trop bon. Bref, en reliquat?

-- Vingt-cinq pistoles, dit d'Artagnan.

-- Et moi, dit Athos en tirant quelque menue monnaie de sa poche,
moi...

-- Vous, rien.

-- Ma foi, ou si peu de chose, que ce n'est pas la peine de
rapporter a la masse.

-- Maintenant, calculons combien nous possedons en tout: Porthos?

-- Trente ecus.

-- Aramis?

-- Dix pistoles.

-- Et vous, d'Artagnan?

-- Vingt-cinq.

-- Cela fait en tout? dit Athos.

-- Quatre cent soixante-quinze livres! dit d'Artagnan, qui
comptait comme Archimede.

-- Arrives a Paris, nous en aurons bien encore quatre cents, dit
Porthos, plus les harnais.

-- Mais nos chevaux d'escadron? dit Aramis.

-- Eh bien, des quatre chevaux des laquais nous en ferons deux de
maitre que nous tirerons au sort; avec les quatre cents livres, on
en fera un demi pour un des demontes, puis nous donnerons les
grattures de nos poches a d'Artagnan, qui a la main bonne, et qui
ira les jouer dans le premier tripot venu, voila.

-- Dinons donc, dit Porthos, cela refroidit."

Les quatre amis, plus tranquilles desormais sur leur avenir,
firent honneur au repas, dont les restes furent abandonnes a
MM. Mousqueton, Bazin, Planchet et Grimaud.

En arrivant a Paris, d'Artagnan trouva une lettre de
M. de Treville qui le prevenait que, sur sa demande, le roi venait
de lui accorder la faveur d'entrer dans les mousquetaires.

Comme c'etait tout ce que d'Artagnan ambitionnait au monde, a part
bien entendu le desir de retrouver Mme Bonacieux, il courut tout
joyeux chez ses camarades, qu'il venait de quitter il y avait une
demi-heure, et qu'il trouva fort tristes et fort preoccupes. Ils
etaient reunis en conseil chez Athos: ce qui indiquait toujours
des circonstances d'une certaine gravite.

M. de Treville venait de les faire prevenir que l'intention bien
arretee de Sa Majeste etant d'ouvrir la campagne le 1ermai, ils
eussent a preparer incontinent leurs equipages.

Les quatre philosophes se regarderent tout ebahis: M. de Treville
ne plaisantait pas sous le rapport de la discipline.

"Et a combien estimez-vous ces equipages? dit d'Artagnan.

-- Oh! il n'y a pas a dire, reprit Aramis, nous venons de faire
nos comptes avec une lesinerie de Spartiates, et il nous faut a
chacun quinze cents livres.

-- Quatre fois quinze font soixante, soit six mille livres, dit
Athos.

-- Moi, dit d'Artagnan, il me semble qu'avec mille livres chacun,
il est vrai que je ne parle pas en Spartiate, mais en
procureur..."

Ce mot de procureur reveilla Porthos.

"Tiens, j'ai une idee! dit-il.

-- C'est deja quelque chose: moi, je n'en ai pas meme l'ombre, fit
froidement Athos, mais quant a d'Artagnan, messieurs, le bonheur
d'etre desormais des notres l'a rendu fou; mille livres! je
declare que pour moi seul il m'en faut deux mille.

-- Quatre fois deux font huit, dit alors Aramis: c'est donc huit
mille livres qu'il nous faut pour nos equipages, sur lesquels
equipages, il est vrai, nous avons deja les selles.

-- Plus, dit Athos, en attendant que d'Artagnan qui allait
remercier M. de Treville eut ferme la porte, plus ce beau diamant
qui brille au doigt de notre ami. Que diable! d'Artagnan est trop
bon camarade pour laisser des freres dans l'embarras, quand il
porte a son medius la rancon d'un roi."


CHAPITRE XXIX
LA CHASSE A L'EQUIPEMENT

Le plus preoccupe des quatre amis etait bien certainement
d'Artagnan, quoique d'Artagnan, en sa qualite de garde, fut bien
plus facile a equiper que messieurs les mousquetaires, qui etaient
des seigneurs; mais notre cadet de Gascogne etait, comme on a pu
le voir, d'un caractere prevoyant et presque avare, et avec cela
(expliquez les contraires) glorieux presque a rendre des points a
Porthos. A cette preoccupation de sa vanite, d'Artagnan joignait
en ce moment une inquietude moins egoiste. Quelques informations
qu'il eut pu prendre sur Mme Bonacieux, il ne lui en etait venu
aucune nouvelle. M. de Treville en avait parle a la reine; la
reine ignorait ou etait la jeune merciere et avait promis de la
faire chercher.

Mais cette promesse etait bien vague et ne rassurait guere
d'Artagnan.

Athos ne sortait pas de sa chambre; il etait resolu a ne pas
risquer une enjambee pour s'equiper.

"Il nous reste quinze jours, disait-il a ses amis; eh bien, si au
bout de ces quinze jours je n'ai rien trouve, ou plutot si rien
n'est venu me trouver, comme je suis trop bon catholique pour me
casser la tete d'un coup de pistolet, je chercherai une bonne
querelle a quatre gardes de Son Eminence ou a huit Anglais, et je
me battrai jusqu'a ce qu'il y en ait un qui me tue, ce qui, sur la
quantite, ne peut manquer de m'arriver. On dira alors que je suis
mort pour le roi, de sorte que j'aurai fait mon service sans avoir
eu besoin de m'equiper."

Porthos continuait a se promener, les mains derriere le dos, en
hochant la tete de haut en bas et disant:

"Je poursuivrai mon idee."

Aramis, soucieux et mal frise, ne disait rien.

On peut voir par ces details desastreux que la desolation regnait
dans la communaute.

Les laquais, de leur cote, comme les coursiers d'Hippolyte,
partageaient la triste peine de leurs maitres. Mousqueton faisait
des provisions de croutes; Bazin, qui avait toujours donne dans la
devotion, ne quittait plus les eglises; Planchet regardait voler
les mouches; et Grimaud, que la detresse generale ne pouvait
determiner a rompre le silence impose par son maitre, poussait des
soupirs a attendrir des pierres.

Les trois amis -- car, ainsi que nous l'avons dit, Athos avait
jure de ne pas faire un pas pour s'equiper -- les trois amis
sortaient donc de grand matin et rentraient fort tard. Ils
erraient par les rues, regardant sur chaque pave pour savoir si
les personnes qui y etaient passees avant eux n'y avaient pas
laisse quelque bourse. On eut dit qu'ils suivaient des pistes,
tant ils etaient attentifs partout ou ils allaient. Quand ils se
rencontraient, ils avaient des regards desoles qui voulaient dire:
As-tu trouve quelque chose?

Cependant, comme Porthos avait trouve le premier son idee, et
comme il l'avait poursuivie avec persistance, il fut le premier a
agir. C'etait un homme d'execution que ce digne Porthos.
D'Artagnan l'apercut un jour qu'il s'acheminait vers l'eglise
Saint-Leu, et le suivit instinctivement: il entra au lieu saint
apres avoir releve sa moustache et allonge sa royale, ce qui
annoncait toujours de sa part les intentions les plus
conquerantes. Comme d'Artagnan prenait quelques precautions pour
se dissimuler, Porthos crut n'avoir pas ete vu. D'Artagnan entra
derriere lui. Porthos alla s'adosser au cote d'un pilier;
d'Artagnan, toujours inapercu, s'appuya de l'autre.

Justement il y avait un sermon, ce qui faisait que l'eglise etait
fort peuplee. Porthos profita de la circonstance pour lorgner les
femmes: grace aux bons soins de Mousqueton l'exterieur etait loin
d'annoncer la detresse de l'interieur; son feutre etait bien un
peu rape, sa plume etait bien un peu deteinte, ses broderies
etaient bien un peu ternies, ses dentelles etaient bien eraillees;
mais dans la demi-teinte toutes ces bagatelles disparaissaient, et
Porthos etait toujours le beau Porthos.

D'Artagnan remarqua, sur le banc le plus rapproche du pilier ou
Porthos et lui etaient adosses, une espece de beaute mure, un peu
jaune, un peu seche, mais raide et hautaine sous ses coiffes
noires. Les yeux de Porthos s'abaissaient furtivement sur cette
dame, puis papillonnaient au loin dans la nef.

De son cote, la dame, qui de temps en temps rougissait, lancait
avec la rapidite de l'eclair un coup d'oeil sur le volage Porthos,
et aussitot les yeux de Porthos de papillonner avec fureur. Il
etait clair que c'etait un manege qui piquait au vif la dame aux
coiffes noires, car elle se mordait les levres jusqu'au sang, se
grattait le bout du nez, et se demenait desesperement sur son
siege.

Ce que voyant, Porthos retroussa de nouveau sa moustache, allongea
une seconde fois sa royale, et se mit a faire des signaux a une
belle dame qui etait pres du choeur, et qui non seulement etait
une belle dame, mais encore une grande dame sans doute, car elle
avait derriere elle un negrillon qui avait apporte le coussin sur
lequel elle etait agenouillee, et une suivante qui tenait le sac
armorie dans lequel on renfermait le livre ou elle lisait sa
messe.

La dame aux coiffes noires suivit a travers tous ses detours le
regard de Porthos, et reconnut qu'il s'arretait sur la dame au
coussin de velours, au negrillon et a la suivante.

Pendant ce temps, Porthos jouait serre: c'etait des clignements
d'yeux, des doigts poses sur les levres, de petits sourires
assassins qui reellement assassinaient la belle dedaignee.

Aussi poussa-t-elle, en forme de mea culpa et en se frappant la
poitrine, un hum! tellement vigoureux que tout le monde, meme la
dame au coussin rouge, se retourna de son cote; Porthos tint bon:
pourtant il avait bien compris, mais il fit le sourd.

La dame au coussin rouge fit un grand effet, car elle etait fort
belle, sur la dame aux coiffes noires, qui vit en elle une rivale
veritablement a craindre; un grand effet sur Porthos, qui la
trouva plus jolie que la dame aux coiffes noires; un grand effet
sur d'Artagnan, qui reconnut la dame de Meung, de Calais et de
Douvres, que son persecuteur, l'homme a la cicatrice, avait saluee
du nom de Milady.

D'Artagnan, sans perdre de vue la dame au coussin rouge, continua
de suivre le manege de Porthos, qui l'amusait fort; il crut
deviner que la dame aux coiffes noires etait la procureuse de la
rue aux Ours, d'autant mieux que l'eglise Saint-Leu n'etait pas
tres eloignee de ladite rue.

Il devina alors par induction que Porthos cherchait a prendre sa
revanche de sa defaite de Chantilly, alors que la procureuse
s'etait montree si recalcitrante a l'endroit de la bourse.

Mais, au milieu de tout cela, d'Artagnan remarqua aussi que pas
une figure ne correspondait aux galanteries de Porthos. Ce
n'etaient que chimeres et illusions; mais pour un amour reel, pour
une jalousie veritable, y a-t-il d'autre realite que les illusions
et les chimeres?

Le sermon finit: la procureuse s'avanca vers le benitier; Porthos
l'y devanca, et, au lieu d'un doigt, y mit toute la main. La
procureuse sourit, croyant que c'etait pour elle que Porthos se
mettait en frais: mais elle fut promptement et cruellement
detrompee: lorsqu'elle ne fut plus qu'a trois pas de lui, il
detourna la tete, fixant invariablement les yeux sur la dame au
coussin rouge, qui s'etait levee et qui s'approchait suivie de son
negrillon et de sa fille de chambre.

Lorsque la dame au coussin rouge fut pres de Porthos, Porthos tira
sa main toute ruisselante du benitier; la belle devote toucha de
sa main effilee la grosse main de Porthos, fit en souriant le
signe de la croix et sortit de l'eglise.

C'en fut trop pour la procureuse: elle ne douta plus que cette
dame et Porthos fussent en galanterie. Si elle eut ete une grande
dame, elle se serait evanouie, mais comme elle n'etait qu'une
procureuse, elle se contenta de dire au mousquetaire avec une
fureur concentree:

"Eh! monsieur Porthos, vous ne m'en offrez pas a moi, d'eau
benite?"

Porthos fit, au son de cette voix, un soubresaut comme ferait un
homme qui se reveillerait apres un somme de cent ans.

"Ma... madame! s'ecria-t-il, est-ce bien vous? Comment se porte
votre mari, ce cher monsieur Coquenard? Est-il toujours aussi
ladre qu'il etait? Ou avais-je donc les yeux, que je ne vous ai
pas meme apercue pendant les deux heures qu'a dure ce sermon?

-- J'etais a deux pas de vous, monsieur, repondit la procureuse;
mais vous ne m'avez pas apercue parce que vous n'aviez d'yeux que
pour la belle dame a qui vous venez de donner de l'eau benite."

Porthos feignit d'etre embarrasse.

"Ah! dit-il, vous avez remarque...

-- Il eut fallu etre aveugle pour ne pas le voir.

-- Oui, dit negligemment Porthos, c'est une duchesse de mes amies
avec laquelle j'ai grand-peine a me rencontrer a cause de la
jalousie de son mari, et qui m'avait fait prevenir qu'elle
viendrait aujourd'hui, rien que pour me voir, dans cette chetive
eglise, au fond de ce quartier perdu.

-- Monsieur Porthos, dit la procureuse, auriez-vous la bonte de
m'offrir le bras pendant cinq minutes, je causerais volontiers
avec vous?

-- Comment donc, madame", dit Porthos en se clignant de l'oeil a
lui-meme comme un joueur qui rit de la dupe qu'il va faire.

Dans ce moment, d'Artagnan passait poursuivant Milady; il jeta un
regard de cote sur Porthos, et vit ce coup d'oeil triomphant.

"Eh! eh! se dit-il a lui meme en raisonnant dans le sens de la
morale etrangement facile de cette epoque galante, en voici un qui
pourrait bien etre equipe pour le terme voulu."

Porthos, cedant a la pression du bras de sa procureuse comme une
barque cede au gouvernail, arriva au cloitre Saint-Magloire,
passage peu frequente, enferme d'un tourniquet a ses deux bouts.
On n'y voyait, le jour, que mendiants qui mangeaient ou enfants
qui jouaient.

"Ah! monsieur Porthos! s'ecria la procureuse, quand elle se fut
assuree qu'aucune personne etrangere a la population habituelle de
la localite ne pouvait les voir ni les entendre; ah! monsieur
Porthos! vous etes un grand vainqueur, a ce qu'il parait!

-- Moi, madame! dit Porthos en se rengorgeant, et pourquoi cela?

-- Et les signes de tantot, et l'eau benite? Mais c'est une
princesse pour le moins, que cette dame avec son negrillon et sa
fille de chambre!

-- Vous vous trompez; mon Dieu, non, repondit Porthos, c'est tout
bonnement une duchesse.

-- Et ce coureur qui attendait a la porte, et ce carrosse avec un
cocher a grande livree qui attendait sur son siege?"

Porthos n'avait vu ni le coureur, ni le carrosse; mais, de son
regard de femme jalouse, Mme Coquenard avait tout vu.

Porthos regretta de n'avoir pas, du premier coup, fait la dame au
coussin rouge princesse.

"Ah! vous etes l'enfant cheri des belles, monsieur Porthos! reprit
en soupirant la procureuse.

-- Mais, repondit Porthos, vous comprenez qu'avec un physique
comme celui dont la nature m'a doue, je ne manque pas de bonnes
fortunes.

-- Mon Dieu! comme les hommes oublient vite! s'ecria la procureuse
en levant les yeux au ciel.

-- Moins vite encore que les femmes, ce me semble, repondit
Porthos; car enfin, moi, madame, je puis dire que j'ai ete votre
victime, lorsque blesse, mourant, je me suis vu abandonne des
chirurgiens; moi, le rejeton d'une famille illustre, qui m'etais
fie a votre amitie, j'ai manque mourir de mes blessures d'abord,
et de faim ensuite dans une mauvaise auberge de Chantilly, et cela
sans que vous ayez daigne repondre une seule fois aux lettres
brulantes que je vous ai ecrites.

-- Mais, monsieur Porthos..., murmura la procureuse, qui sentait
qu'a en juger par la conduite des plus grandes dames de ce temps-
la, elle etait dans son tort.

-- Moi qui avais sacrifie pour vous la comtesse de Penaflor...

-- Je le sais bien.

-- La baronne de...

-- Monsieur Porthos, ne m'accablez pas.

-- La duchesse de...

-- Monsieur Porthos, soyez genereux!

-- Vous avez raison, madame, et je n'acheverai pas.

-- Mais c'est mon mari qui ne veut pas entendre parler de preter.

-- Madame Coquenard, dit Porthos, rappelez-vous la premiere lettre
que vous m'avez ecrite et que je conserve gravee dans ma memoire."

La procureuse poussa un gemissement.

"Mais c'est qu'aussi, dit-elle, la somme que vous demandiez a
emprunter etait un peu bien forte.

-- Madame Coquenard, je vous donnais la preference. Je n'ai eu
qu'a ecrire a la duchesse de... Je ne veux pas dire son nom, car
je ne sais pas ce que c'est que de compromettre une femme; mais ce
que je sais, c'est que je n'ai eu qu'a lui ecrire pour qu'elle
m'en envoyat quinze cents."

La procureuse versa une larme.

"Monsieur Porthos, dit-elle, je vous jure que vous m'avez
grandement punie, et que si dans l'avenir vous vous retrouviez en
pareille passe, vous n'auriez qu'a vous adresser a moi.

-- Fi donc, madame! dit Porthos comme revolte, ne parlons pas
argent, s'il vous plait, c'est humiliant.

-- Ainsi, vous ne m'aimez plus!" dit lentement et tristement la
procureuse.

Porthos garda un majestueux silence.

"C'est ainsi que vous me repondez? Helas! je comprends.

-- Songez a l'offense que vous m'avez faite, madame: elle est
restee la, dit Porthos, en posant la main a son coeur et en l'y
appuyant avec force.

-- Je la reparerai; voyons, mon cher Porthos!

-- D'ailleurs, que vous demandais-je, moi? reprit Porthos avec un
mouvement d'epaules plein de bonhomie; un pret, pas autre chose.
Apres tout, je ne suis pas un homme deraisonnable. Je sais que
vous n'etes pas riche, madame Coquenard, et que votre mari est
oblige de sangsurer les pauvres plaideurs pour en tirer quelques
pauvres ecus. Oh! si vous etiez comtesse, marquise ou duchesse, ce
serait autre chose, et vous seriez impardonnable."

La procureuse fut piquee.

"Apprenez, monsieur Porthos, dit-elle, que mon coffre-fort, tout
coffre-fort de procureuse qu'il est, est peut-etre mieux garni que
celui de toutes vos mijaurees ruinees.

-- Double offense que vous m'avez faite alors, dit Porthos en
degageant le bras de la procureuse de dessous le sien; car si vous
etes riche, madame Coquenard, alors votre refus n'a plus d'excuse.

-- Quand je dis riche, reprit la procureuse, qui vit qu'elle
s'etait laisse entrainer trop loin, il ne faut pas prendre le mot
au pied de la lettre. Je ne suis pas precisement riche, je suis a
mon aise.

-- Tenez, madame, dit Porthos, ne parlons plus de tout cela, je
vous en prie. Vous m'avez meconnu; toute sympathie est eteinte
entre nous.

-- Ingrat que vous etes!

-- Ah! je vous conseille de vous plaindre! dit Porthos.

-- Allez donc avec votre belle duchesse! je ne vous retiens plus.

-- Eh! elle n'est deja point si decharnee, que je crois!

-- Voyons, monsieur Porthos, encore une fois, c'est la derniere:
m'aimez-vous encore?

-- Helas! madame, dit Porthos du ton le plus melancolique qu'il
put prendre, quand nous allons entrer en campagne, dans une
campagne ou mes pressentiments me disent que je serai tue...

-- Oh! ne dites pas de pareilles choses! s'ecria la procureuse en
eclatant en sanglots.

-- Quelque chose me le dit, continua Porthos en melancolisant de
plus en plus.

-- Dites plutot que vous avez un nouvel amour.

-- Non pas, je vous parle franc. Nul objet nouveau ne me touche,
et meme je sens la, au fond de mon coeur, quelque chose qui parle
pour vous. Mais, dans quinze jours, comme vous le savez ou comme
vous ne le savez pas, cette fatale campagne s'ouvre; je vais etre
affreusement preoccupe de mon equipement. Puis je vais faire un
voyage dans ma famille, au fond de la Bretagne, pour realiser la
somme necessaire a mon depart."

Porthos remarqua un dernier combat entre l'amour et l'avarice.

"Et comme, continua-t-il, la duchesse que vous venez de voir a
l'eglise a ses terres pres des miennes, nous ferons le voyage
ensemble. Les voyages, vous le savez, paraissent beaucoup moins
longs quand on les fait a deux.

-- Vous n'avez donc point d'amis a Paris, monsieur Porthos? dit la
procureuse.

-- J'ai cru en avoir, dit Porthos en prenant son air melancolique,
mais j'ai bien vu que je me trompais.

-- Vous en avez, monsieur Porthos, vous en avez, reprit la
procureuse dans un transport qui la surprit elle-meme; revenez
demain a la maison. Vous etes le fils de ma tante, mon cousin par
consequent; vous venez de Noyon en Picardie, vous avez plusieurs
proces a Paris, et pas de procureur. Retiendrez-vous bien tout
cela?

-- Parfaitement, madame.

-- Venez a l'heure du diner.

-- Fort bien.

-- Et tenez ferme devant mon mari, qui est retors, malgre ses
soixante-seize ans.

-- Soixante-seize ans! peste! le bel age! reprit Porthos.

-- Le grand age, vous voulez dire, monsieur Porthos. Aussi le
pauvre cher homme peut me laisser veuve d'un moment a l'autre,
continua la procureuse en jetant un regard significatif a Porthos.
Heureusement que, par contrat de mariage, nous nous sommes tout
passe au dernier vivant.

-- Tout? dit Porthos.

-- Tout.

-- Vous etes femme de precaution, je le vois, ma chere madame
Coquenard, dit Porthos en serrant tendrement la main de la
procureuse.

-- Nous sommes donc reconcilies, cher monsieur Porthos? dit-elle
en minaudant.

-- Pour la vie, repliqua Porthos sur le meme air.

-- Au revoir donc, mon traitre.

-- Au revoir, mon oublieuse.

-- A demain, mon ange!

-- A demain, flamme de ma vie!"


CHAPITRE XXX
MILADY

D'Artagnan avait suivi Milady sans etre apercu par elle: il la vit
monter dans son carrosse, et il l'entendit donner a son cocher
l'ordre d'aller a Saint-Germain.

Il etait inutile d'essayer de suivre a pied une voiture emportee
au trot de deux vigoureux chevaux. D'Artagnan revint donc rue
Ferou.

Dans la rue de Seine, il rencontra Planchet, qui etait arrete
devant la boutique d'un patissier, et qui semblait en extase
devant une brioche de la forme la plus appetissante.

Il lui donna l'ordre d'aller seller deux chevaux dans les ecuries
de M. de Treville, un pour lui d'Artagnan, l'autre pour lui
Planchet, et de venir le joindre chez Athos, -- M. de Treville,
une fois pour toutes, ayant mis ses ecuries au service de
d'Artagnan.

Planchet s'achemina vers la rue du Colombier, et d'Artagnan vers
la rue Ferou. Athos etait chez lui, vidant tristement une des
bouteilles de ce fameux vin d'Espagne qu'il avait rapporte de son
voyage en Picardie. Il fit signe a Grimaud d'apporter un verre
pour d'Artagnan, et Grimaud obeit comme d'habitude.

D'Artagnan raconta alors a Athos tout ce qui s'etait passe a
l'eglise entre Porthos et la procureuse, et comment leur camarade
etait probablement, a cette heure, en voie de s'equiper.

"Quant a moi, repondit Athos a tout ce recit, je suis bien
tranquille, ce ne seront pas les femmes qui feront les frais de
mon harnais.

-- Et cependant, beau, poli, grand seigneur comme vous l'etes, mon
cher Athos, il n'y aurait ni princesses, ni reines a l'abri de vos
traits amoureux.

-- Que ce d'Artagnan est jeune!" dit Athos en haussant les
epaules.

Et il fit signe a Grimaud d'apporter une seconde bouteille.

En ce moment, Planchet passa modestement la tete par la porte
entrebaillee, et annonca a son maitre que les deux chevaux etaient
la.

"Quels chevaux? demanda Athos.

-- Deux que M. de Treville me prete pour la promenade, et avec
lesquels je vais aller faire un tour a Saint-Germain.

-- Et qu'allez-vous faire a Saint-Germain?" demanda encore Athos.

Alors d'Artagnan lui raconta la rencontre qu'il avait faite dans
l'eglise, et comment il avait retrouve cette femme qui, avec le
seigneur au manteau noir et a la cicatrice pres de la tempe, etait
sa preoccupation eternelle.

"C'est-a-dire que vous etes amoureux de celle-la, comme vous
l'etiez de Mme Bonacieux, dit Athos en haussant dedaigneusement
les epaules, comme s'il eut pris en pitie la faiblesse humaine.

-- Moi, point du tout! s'ecria d'Artagnan. Je suis seulement
curieux d'eclaircir le mystere auquel elle se rattache. Je ne sais
pourquoi, je me figure que cette femme, tout inconnue qu'elle
m'est et tout inconnu que je lui suis, a une action sur ma vie.

-- Au fait, vous avez raison, dit Athos, je ne connais pas une
femme qui vaille la peine qu'on la cherche quand elle est perdue.
Mme Bonacieux est perdue, tant pis pour elle! qu'elle se retrouve!

-- Non, Athos, non, vous vous trompez, dit d'Artagnan; j'aime ma
pauvre Constance plus que jamais, et si je savais le lieu ou elle
est, fut-elle au bout du monde, je partirais pour la tirer des
mains de ses ennemis; mais je l'ignore, toutes mes recherches ont
ete inutiles. Que voulez-vous, il faut bien se distraire.

-- Distrayez-vous donc avec Milady, mon cher d'Artagnan; je le
souhaite de tout mon coeur, si cela peut vous amuser.

-- Ecoutez, Athos, dit d'Artagnan, au lieu de vous tenir enferme
ici comme si vous etiez aux arrets, montez a cheval et venez vous
promener avec moi a Saint-Germain.

-- Mon cher, repliqua Athos, je monte mes chevaux quand j'en ai,
sinon je vais a pied.

-- Eh bien, moi, repondit d'Artagnan en souriant de la
misanthropie d'Athos, qui dans un autre l'eut certainement blesse,
moi, je suis moins fier que vous, je monte ce que je trouve.
Ainsi, au revoir, mon cher Athos.

-- Au revoir", dit le mousquetaire en faisant signe a Grimaud de
deboucher la bouteille qu'il venait d'apporter.

D'Artagnan et Planchet se mirent en selle et prirent le chemin de
Saint-Germain.

Tout le long de la route, ce qu'Athos avait dit au jeune homme
de Mme Bonacieux lui revenait a l'esprit. Quoique d'Artagnan ne
fut pas d'un caractere fort sentimental, la jolie merciere avait
fait une impression reelle sur son coeur: comme il le disait, il
etait pret a aller au bout du monde pour la chercher. Mais le
monde a bien des bouts, par cela meme qu'il est rond; de sorte
qu'il ne savait de quel cote se tourner.

En attendant, il allait tacher de savoir ce que c'etait que
Milady. Milady avait parle a l'homme au manteau noir, donc elle le
connaissait. Or, dans l'esprit de d'Artagnan, c'etait l'homme au
manteau noir qui avait enleve Mme Bonacieux une seconde fois,
comme il l'avait enlevee une premiere. D'Artagnan ne mentait donc
qu'a moitie, ce qui est bien peu mentir, quand il disait qu'en se
mettant a la recherche de Milady, il se mettait en meme temps a la
recherche de Constance.

Tout en songeant ainsi et en donnant de temps en temps un coup
d'eperon a son cheval, d'Artagnan avait fait la route et etait
arrive a Saint-Germain. Il venait de longer le pavillon ou, dix
ans plus tard, devait naitre Louis XIV. Il traversait une rue fort
deserte, regardant a droite et a gauche s'il ne reconnaitrait pas
quelque vestige de sa belle Anglaise, lorsque au rez-de-chaussee
d'une jolie maison qui, selon l'usage du temps, n'avait aucune
fenetre sur la rue, il vit apparaitre une figure de connaissance.
Cette figure se promenait sur une sorte de terrasse garnie de
fleurs. Planchet la reconnut le premier. "Eh! monsieur dit-il
s'adressant a d'Artagnan, ne vous remettez-vous pas ce visage qui
baye aux corneilles?

-- Non, dit d'Artagnan; et cependant je suis certain que ce n'est
point la premiere fois que je le vois, ce visage.

-- Je le crois pardieu bien, dit Planchet: c'est ce pauvre Lubin,
le laquais du comte de Wardes, celui que vous avez si bien
accommode il y a un mois, a Calais, sur la route de la maison de
campagne du gouverneur.

-- Ah! oui bien, dit d'Artagnan, et je le reconnais a cette heure.
Crois-tu qu'il te reconnaisse, toi?

-- Ma foi, monsieur, il etait si fort trouble que je doute qu'il
ait garde de moi une memoire bien nette.

-- Eh bien, va donc causer avec ce garcon, dit d'Artagnan, et
informe-toi dans la conversation si son maitre est mort."

Planchet descendit de cheval, marcha droit a Lubin, qui en effet
ne le reconnut pas, et les deux laquais se mirent a causer dans la
meilleure intelligence du monde, tandis que d'Artagnan poussait
les deux chevaux dans une ruelle et, faisant le tour d'une maison,
s'en revenait assister a la conference derriere une haie de
coudriers.

Au bout d'un instant d'observation derriere la haie, il entendit
le bruit d'une voiture, et il vit s'arreter en face de lui le
carrosse de Milady. Il n'y avait pas a s'y tromper. Milady etait
dedans. D'Artagnan se coucha sur le cou de son cheval, afin de
tout voir sans etre vu.

Milady sortit sa charmante tete blonde par la portiere, et donna
des ordres a sa femme de chambre.

Cette derniere, jolie fille de vingt a vingt-deux ans, alerte et
vive, veritable soubrette de grande dame, sauta en bas du
marchepied, sur lequel elle etait assise selon l'usage du temps,
et se dirigea vers la terrasse ou d'Artagnan avait apercu Lubin.

D'Artagnan suivit la soubrette des yeux, et la vit s'acheminer
vers la terrasse. Mais, par hasard, un ordre de l'interieur avait
appele Lubin, de sorte que Planchet etait reste seul, regardant de
tous cotes par quel chemin avait disparu d'Artagnan.

La femme de chambre s'approcha de Planchet, qu'elle prit pour
Lubin, et lui tendant un petit billet:

"Pour votre maitre, dit-elle.

-- Pour mon maitre? reprit Planchet etonne.

-- Oui, et tres presse. Prenez donc vite."

La-dessus elle s'enfuit vers le carrosse, retourne a l'avance du
cote par lequel il etait venu; elle s'elanca sur le marchepied, et
le carrosse repartit.

Planchet tourna et retourna le billet, puis, accoutume a
l'obeissance passive, il sauta a bas de la terrasse, enfila la
ruelle et rencontra au bout de vingt pas d'Artagnan qui, ayant
tout vu, allait au-devant de lui.

"Pour vous, monsieur, dit Planchet, presentant le billet au jeune
homme.

-- Pour moi? dit d'Artagnan; en es-tu bien sur?

-- Pardieu! si j'en suis sur; la soubrette a dit: "Pour ton
maitre." Je n'ai d'autre maitre que vous; ainsi... Un joli brin de
fille, ma foi, que cette soubrette!"

D'Artagnan ouvrit la lettre, et lut ces mots:

"Une personne qui s'interesse a vous plus qu'elle ne peut le dire
voudrait savoir quel jour vous serez en etat de vous promener dans
la foret. Demain, a l'hotel du Champ du Drap d'Or, un laquais noir
et rouge attendra votre reponse."

"Oh! oh! se dit d'Artagnan, voila qui est un peu vif. Il parait
que Milady et moi nous sommes en peine de la sante de la meme
personne. Eh bien, Planchet, comment se porte ce bon M. de Wardes?
il n'est donc pas mort?

-- Non, monsieur, il va aussi bien qu'on peut aller avec quatre
coups d'epee dans le corps, car vous lui en avez, sans reproche,
allonge quatre, a ce cher gentilhomme, et il est encore bien
faible, ayant perdu presque tout son sang. Comme je l'avais dit a
monsieur, Lubin ne m'a pas reconnu, et m'a raconte d'un bout a
l'autre notre aventure.

-- Fort bien, Planchet, tu es le roi des laquais; maintenant,
remonte a cheval et rattrapons le carrosse."

Ce ne fut pas long; au bout de cinq minutes on apercut le carrosse
arrete sur le revers de la route, un cavalier richement vetu se
tenait a la portiere.

La conversation entre Milady et le cavalier etait tellement
animee, que d'Artagnan s'arreta de l'autre cote du carrosse sans
que personne autre que la jolie soubrette s'apercut de sa
presence.

La conversation avait lieu en anglais, langue que d'Artagnan ne
comprenait pas; mais, a l'accent, le jeune homme crut deviner que
la belle Anglaise etait fort en colere; elle termina par un geste
qui ne lui laissa point de doute sur la nature de cette
conversation: c'etait un coup d'eventail applique de telle force,
que le petit meuble feminin vola en mille morceaux.

Le cavalier poussa un eclat de rire qui parut exasperer Milady.

D'Artagnan pensa que c'etait le moment d'intervenir; il s'approcha
de l'autre portiere, et se decouvrant respectueusement:

"Madame, dit-il, me permettez-vous de vous offrir mes services? Il
me semble que ce cavalier vous a mise en colere. Dites un mot,
madame, et je me charge de le punir de son manque de courtoisie."

Aux premieres paroles, Milady s'etait retournee, regardant le
jeune homme avec etonnement, et lorsqu'il eut fini:

"Monsieur, dit-elle en tres bon francais, ce serait de grand coeur
que je me mettrais sous votre protection si la personne qui me
querelle n'etait point mon frere.

-- Ah! excusez-moi, alors, dit d'Artagnan, vous comprenez que
j'ignorais cela, madame.

-- De quoi donc se mele cet etourneau, s'ecria en s'abaissant a la
hauteur de la portiere le cavalier que Milady avait designe comme
son parent, et pourquoi ne passe-t-il pas son chemin?

-- Etourneau vous-meme, dit d'Artagnan en se baissant a son tour
sur le cou de son cheval, et en repondant de son cote par la
portiere; je ne passe pas mon chemin parce qu'il me plait de
m'arreter ici."

Le cavalier adressa quelques mots en anglais a sa soeur.

"Je vous parle francais, moi, dit d'Artagnan; faites-moi donc, je
vous prie, le plaisir de me repondre dans la meme langue. Vous
etes le frere de madame, soit, mais vous n'etes pas le mien,
heureusement."

On eut pu croire que Milady, craintive comme l'est ordinairement
une femme, allait s'interposer dans ce commencement de
provocation, afin d'empecher que la querelle n'allat plus loin;
mais, tout au contraire, elle se rejeta au fond de son carrosse,
et cria froidement au cocher:

"Touche a l'hotel!"

La jolie soubrette jeta un regard d'inquietude sur d'Artagnan,
dont la bonne mine paraissait avoir produit son effet sur elle.

Le carrosse partit et laissa les deux hommes en face l'un de
l'autre, aucun obstacle materiel ne les separant plus.

Le cavalier fit un mouvement pour suivre la voiture; mais
d'Artagnan, dont la colere deja bouillante s'etait encore
augmentee en reconnaissant en lui l'Anglais qui, a Amiens, lui
avait gagne son cheval et avait failli gagner a Athos son diamant,
sauta a la bride et l'arreta.

"Eh! Monsieur, dit-il, vous me semblez encore plus etourneau que
moi, car vous me faites l'effet d'oublier qu'il y a entre nous une
petite querelle engagee.

-- Ah! ah! dit l'Anglais, c'est vous, mon maitre. Il faut donc
toujours que vous jouiez un jeu ou un autre?

-- Oui, et cela me rappelle que j'ai une revanche a prendre. Nous
verrons, mon cher monsieur, si vous maniez aussi adroitement la
rapiere que le cornet.

-- Vous voyez bien que je n'ai pas d'epee, dit l'Anglais; voulez-
vous faire le brave contre un homme sans armes?

-- J'espere bien que vous en avez chez vous, repondit d'Artagnan.
En tout cas, j'en ai deux, et si vous le voulez, je vous en
jouerai une.

-- Inutile, dit l'Anglais, je suis muni suffisamment de ces sortes
d'ustensiles.

-- Eh bien, mon digne gentilhomme, reprit d'Artagnan choisissez la
plus longue et venez me la montrer ce soir.

-- Ou cela, s'il vous plait?

-- Derriere le Luxembourg, c'est un charmant quartier pour les
promenades dans le genre de celle que je vous propose.

-- C'est bien, on y sera.

-- Votre heure?

-- Six heures.

-- A propos, vous avez aussi probablement un ou deux amis?

-- Mais j'en ai trois qui seront fort honores de jouer la meme
partie que moi.

-- Trois? a merveille! comme cela se rencontre! dit d'Artagnan,
c'est juste mon compte.

-- Maintenant, qui etes-vous? demanda l'Anglais.

-- Je suis M. d'Artagnan, gentilhomme gascon, servant aux gardes,
compagnie de M. des Essarts. Et vous?

-- Moi, je suis Lord de Winter, baron de Sheffield.

-- Eh bien, je suis votre serviteur, monsieur le baron, dit
d'Artagnan, quoique vous ayez des noms bien difficiles a retenir."

Et piquant son cheval, il le mit au galop, et reprit le chemin de
Paris.

Comme il avait l'habitude de le faire en pareille occasion,
d'Artagnan descendit droit chez Athos.

Il trouva Athos couche sur un grand canape, ou il attendait, comme
il l'avait dit, que son equipement le vint trouver.

Il raconta a Athos tout ce qui venait de se passer, moins la
lettre de M. de Wardes.

Athos fut enchante lorsqu'il sut qu'il allait se battre contre un
Anglais. Nous avons dit que c'etait son reve.

On envoya chercher a l'instant meme Porthos et Aramis par les
laquais, et on les mit au courant de la situation.

Porthos tira son epee hors du fourreau et se mit a espadonner
contre le mur en se reculant de temps en temps et en faisant des
plies comme un danseur. Aramis, qui travaillait toujours a son
poeme, s'enferma dans le cabinet d'Athos et pria qu'on ne le
derangeat plus qu'au moment de degainer.

Athos demanda par signe a Grimaud une bouteille.

Quant a d'Artagnan, il arrangea en lui-meme un petit plan dont
nous verrons plus tard l'execution, et qui lui promettait quelque
gracieuse aventure, comme on pouvait le voir aux sourires qui, de
temps en temps, passaient sur son visage dont ils eclairaient la
reverie.


CHAPITRE XXXI
ANGLAIS ET FRANCAIS

L'heure venue, on se rendit avec les quatre laquais, derriere le
Luxembourg, dans un enclos abandonne aux chevres. Athos donna une
piece de monnaie au chevrier pour qu'il s'ecartat. Les laquais
furent charges de faire sentinelle.

Bientot une troupe silencieuse s'approcha du meme enclos, y
penetra et joignit les mousquetaires; puis, selon les habitudes
d'outre-mer, les presentations eurent lieu.

Les Anglais etaient tous gens de la plus haute qualite, les noms
bizarres de leurs adversaires furent donc pour eux un sujet non
seulement de surprise, mais encore d'inquietude.

"Mais, avec tout cela, dit Lord de Winter quand les trois amis
eurent ete nommes, nous ne savons pas qui vous etes, et nous ne
nous battrons pas avec des noms pareils; ce sont des noms de
bergers, cela.

-- Aussi, comme vous le supposez bien, Milord, ce sont de faux
noms, dit Athos.

-- Ce qui ne nous donne qu'un plus grand desir de connaitre les
noms veritables, repondit l'Anglais.

-- Vous avez bien joue contre nous sans les connaitre, dit Athos,
a telles enseignes que vous nous avez gagne nos deux chevaux?

-- C'est vrai, mais nous ne risquions que nos pistoles; cette fois
nous risquons notre sang: on joue avec tout le monde, on ne se bat
qu'avec ses egaux.

-- C'est juste", dit Athos. Et il prit a l'ecart celui des quatre
Anglais avec lequel il devait se battre, et lui dit son nom tout
bas.

Porthos et Aramis en firent autant de leur cote.

"Cela vous suffit-il, dit Athos a son adversaire, et me trouvez-
vous assez grand seigneur pour me faire la grace de croiser l'epee
avec moi?

-- Oui, monsieur, dit l'Anglais en s'inclinant.

-- Eh bien, maintenant, voulez-vous que je vous dise une chose?
reprit froidement Athos.

-- Laquelle? demanda l'Anglais.

-- C'est que vous auriez aussi bien fait de ne pas exiger que je
me fisse connaitre.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'on me croit mort, que j'ai des raisons pour desirer
qu'on ne sache pas que je vis, et que je vais etre oblige de vous
tuer, pour que mon secret ne coure pas les champs."

L'Anglais regarda Athos, croyant que celui-ci plaisantait; mais
Athos ne plaisantait pas le moins du monde.

"Messieurs, dit-il en s'adressant a la fois a ses compagnons et a
leurs adversaires, y sommes-nous?

-- Oui, repondirent tout d'une voix Anglais et Francais.

-- Alors, en garde", dit Athos.

Et aussitot huit epees brillerent aux rayons du soleil couchant,
et le combat commenca avec un acharnement bien naturel entre gens
deux fois ennemis.

Athos s'escrimait avec autant de calme et de methode que s'il eut
ete dans une salle d'armes.

Porthos, corrige sans doute de sa trop grande confiance par son
aventure de Chantilly, jouait un jeu plein de finesse et de
prudence.

Aramis, qui avait le troisieme chant de son poeme a finir, se
depechait en homme tres presse.

Athos, le premier, tua son adversaire: il ne lui avait porte qu'un
coup, mais, comme il l'en avait prevenu, le coup avait ete mortel.
L'epee lui traversa le coeur.

Porthos, le second, etendit le sien sur l'herbe: il lui avait
perce la cuisse. Alors, comme l'Anglais, sans faire plus longue
resistance, lui avait rendu son epee, Porthos le prit dans ses
bras et le porta dans son carrosse.

Aramis poussa le sien si vigoureusement, qu'apres avoir rompu une
cinquantaine de pas, il finit par prendre la fuite a toutes jambes
et disparut aux huees des laquais.

Quant a d'Artagnan, il avait joue purement et simplement un jeu
defensif; puis, lorsqu'il avait vu son adversaire bien fatigue, il
lui avait, d'une vigoureuse flanconade, fait sauter son epee. Le
baron, se voyant desarme, fit deux ou trois pas en arriere; mais,
dans ce mouvement, son pied glissa, et il tomba a la renverse.

D'Artagnan fut sur lui d'un seul bond, et lui portant l'epee a la
gorge:

"Je pourrais vous tuer, monsieur, dit-il a l'Anglais, et vous etes
bien entre mes mains, mais je vous donne la vie pour l'amour de
votre soeur."

D'Artagnan etait au comble de la joie; il venait de realiser le
plan qu'il avait arrete d'avance, et dont le developpement avait
fait eclore sur son visage les sourires dont nous avons parle.

L'Anglais, enchante d'avoir affaire a un gentilhomme d'aussi bonne
composition, serra d'Artagnan entre ses bras, fit mille caresses
aux trois mousquetaires, et, comme l'adversaire de Porthos etait
deja installe dans la voiture et que celui d'Aramis avait pis la
poudre d'escampette, on ne songea plus qu'au defunt.

Comme Porthos et Aramis le deshabillaient dans l'esperance que sa
blessure n'etait pas mortelle, une grosse bourse s'echappa de sa
ceinture. D'Artagnan la ramassa et la tendit a Lord de Winter.

"Et que diable voulez-vous que je fasse de cela? dit l'Anglais.

-- Vous la rendrez a sa famille, dit d'Artagnan.

-- Sa famille se soucie bien de cette misere: elle herite de
quinze mille louis de rente: gardez cette bourse pour vos
laquais."

D'Artagnan mit la bourse dans sa poche.

"Et maintenant. mon jeune ami, car vous me permettrez, je
l'espere, de vous donner ce nom, dit Lord de Winter, des ce soir,
si vous le voulez bien, je vous presenterai a ma soeur, Lady
Clarick; car je veux qu'elle vous prenne a son tour dans ses
bonnes graces, et, comme elle n'est point tout a fait mal en cour,
peut-etre dans l'avenir un mot dit par elle ne vous serait-il
point inutile."

D'Artagnan rougit de plaisir, et s'inclina en signe d'assentiment.

Pendant ce temps, Athos s'etait approche de d'Artagnan.

"Que voulez-vous faire de cette bourse? lui dit-il tout bas a
l'oreille.

-- Mais je comptais vous la remettre, mon cher Athos.

-- A moi? et pourquoi cela?

-- Dame, vous l'avez tue: ce sont les depouilles opimes.

-- Moi, heritier d'un ennemi! dit Athos, pour qui donc me prenez-
vous?

-- C'est l'habitude a la guerre, dit d'Artagnan; pourquoi ne
serait-ce pas l'habitude dans un duel?

-- Meme sur le champ de bataille, dit Athos, je n'ai jamais fait
cela."

Porthos leva les epaules. Aramis, d'un mouvement de levres,
approuva Athos.

"Alors, dit d'Artagnan, donnons cet argent aux laquais, comme Lord
de Winter nous a dit de le faire.

-- Oui, dit Athos, donnons cette bourse, non a nos laquais, mais
aux laquais anglais."

Athos prit la bourse, et la jeta dans la main du cocher:

"Pour vous et vos camarades."

Cette grandeur de manieres dans un homme entierement denue frappa
Porthos lui-meme, et cette generosite francaise, redite par Lord
de Winter et son ami, eut partout un grand succes, excepte aupres
de MM. Grimaud, Mousqueton, Planchet et Bazin.

Lord de Winter, en quittant d'Artagnan, lui donna l'adresse de sa
soeur; elle demeurait place Royale, qui etait alors le quartier a
la mode, au n deg. 6. D'ailleurs, il s'engageait a le venir prendre
pour le presenter. D'Artagnan lui donna rendez-vous a huit heures,
chez Athos.

Cette presentation a Milady occupait fort la tete de notre Gascon.
Il se rappelait de quelle facon etrange cette femme avait ete
melee jusque-la dans sa destinee. Selon sa conviction, c'etait
quelque creature du cardinal, et cependant il se sentait
invinciblement entraine vers elle, par un de ces sentiments dont
on ne se rend pas compte. Sa seule crainte etait que Milady ne
reconnut en lui l'homme de Meung et de Douvres. Alors, elle
saurait qu'il etait des amis de M. de Treville, et par consequent
qu'il appartenait corps et ame au roi, ce qui, des lors, lui
ferait perdre une partie de ses avantages, puisque, connu de
Milady comme il la connaissait, il jouerait avec elle a jeu egal.
Quant a ce commencement d'intrigue entre elle et le comte
de Wardes, notre presomptueux ne s'en preoccupait que
mediocrement, bien que le marquis fut jeune, beau, riche et fort
avant dans la faveur du cardinal. Ce n'est pas pour rien que l'on
a vingt ans, et surtout que l'on est ne a Tarbes.

D'Artagnan commenca par aller faire chez lui une toilette
flamboyante; puis, il s'en revint chez Athos, et, selon son
habitude, lui raconta tout. Athos ecouta ses projets; puis il
secoua la tete, et lui recommanda la prudence avec une sorte
d'amertume.

"Quoi! lui dit-il, vous venez de perdre une femme que vous disiez
bonne, charmante, parfaite, et voila que vous courez deja apres
une autre!"

D'Artagnan sentit la verite de ce reproche.

"J'aimais Mme Bonacieux avec le coeur, tandis que j'aime Milady
avec la tete, dit-il; en me faisant conduire chez elle, je cherche
surtout a m'eclairer sur le role qu'elle joue a la cour.

-- Le role qu'elle joue, pardieu! il n'est pas difficile a deviner
d'apres tout ce que vous m'avez dit. C'est quelque emissaire du
cardinal: une femme qui vous attirera dans un piege, ou vous
laisserez votre tete tout bonnement.

-- Diable! mon cher Athos, vous voyez les choses bien en noir, ce
me semble.

-- Mon cher, je me defie des femmes; que voulez-vous! je suis paye
pour cela, et surtout des femmes blondes. Milady est blonde,
m'avez-vous dit?

-- Elle a les cheveux du plus beau blond qui se puisse voir.

-- Ah! mon pauvre d'Artagnan, fit Athos.

-- Ecoutez, je veux m'eclairer; puis, quand je saurai ce que je
desire savoir, je m'eloignerai.

-- Eclairez-vous", dit flegmatiquement Athos.

Lord de Winter arriva a l'heure dite, mais Athos, prevenu a temps,
passa dans la seconde piece. Il trouva donc d'Artagnan seul, et,
comme il etait pres de huit heures, il emmena le jeune homme.

Un elegant carrosse attendait en bas, et comme il etait attele de
deux excellents chevaux, en un instant on fut place Royale.

Milady Clarick recut gracieusement d'Artagnan. Son hotel etait
d'une somptuosite remarquable; et, bien que la plupart des
Anglais, chasses par la guerre, quittassent la France, ou fussent
sur le point de la quitter, Milady venait de faire faire chez elle
de nouvelles depenses: ce qui prouvait que la mesure generale qui
renvoyait les Anglais ne la regardait pas.

"Vous voyez, dit Lord de Winter en presentant d'Artagnan a sa
soeur, un jeune gentilhomme qui a tenu ma vie entre ses mains, et
qui n'a point voulu abuser de ses avantages, quoique nous fussions
deux fois ennemis, puisque c'est moi qui l'ai insulte, et que je
suis anglais. Remerciez-le donc, madame, si vous avez quelque
amitie pour moi."

Milady fronca legerement le sourcil; un nuage a peine visible
passa sur son front, et un sourire tellement etrange apparut sur
ses levres, que le jeune homme, qui vit cette triple nuance, en
eut comme un frisson.

Le frere ne vit rien; il s'etait retourne pour jouer avec le singe
favori de Milady, qui l'avait tire par son pourpoint.

"Soyez le bienvenu, monsieur, dit Milady d'une voix dont la
douceur singuliere contrastait avec les symptomes de mauvaise
humeur que venait de remarquer d'Artagnan, vous avez acquis
aujourd'hui des droits eternels a ma reconnaissance."

L'Anglais alors se retourna et raconta le combat sans omettre un
detail. Milady l'ecouta avec la plus grande attention; cependant
on voyait facilement, quelque effort qu'elle fit pour cacher ses
impressions, que ce recit ne lui etait point agreable. Le sang lui
montait a la tete, et son petit pied s'agitait impatiemment sous
sa robe.

Lord de Winter ne s'apercut de rien. Puis, lorsqu'il eut fini, il
s'approcha d'une table ou etaient servis sur un plateau une
bouteille de vin d'Espagne et des verres. Il emplit deux verres et
d'un signe invita d'Artagnan a boire.

D'Artagnan savait que c'etait fort desobliger un Anglais que de
refuser de toaster avec lui. Il s'approcha donc de la table, et
prit le second verre. Cependant il n'avait point perdu de vue
Milady, et dans la glace il s'apercut du changement qui venait de
s'operer sur son visage. Maintenant qu'elle croyait n'etre plus
regardee, un sentiment qui ressemblait a de la ferocite animait sa
physionomie. Elle mordait son mouchoir a belles dents.

Cette jolie petite soubrette, que d'Artagnan avait deja remarquee,
entra alors; elle dit en anglais quelques mots a Lord de Winter,
qui demanda aussitot a d'Artagnan la permission de se retirer,
s'excusant sur l'urgence de l'affaire qui l'appelait, et chargeant
sa soeur d'obtenir son pardon.

D'Artagnan echangea une poignee de main avec Lord de Winter et
revint pres de Milady. Le visage de cette femme, avec une mobilite
surprenante, avait repris son expression gracieuse, seulement
quelques petites taches rouges disseminees sur son mouchoir
indiquaient qu'elle s'etait mordu les levres jusqu'au sang.

Ses levres etaient magnifiques, on eut dit du corail.

La conversation prit une tournure enjouee. Milady paraissait
s'etre entierement remise. Elle raconta que Lord de Winter n'etait
que son beau-frere et non son frere: elle avait epouse un cadet de
famille qui l'avait laissee veuve avec un enfant. Cet enfant etait
le seul heritier de Lord de Winter, si Lord de Winter ne se
mariait point. Tout cela laissait voir a d'Artagnan un voile qui
enveloppait quelque chose, mais il ne distinguait pas encore sous
ce voile.

Au reste, au bout d'une demi-heure de conversation, d'Artagnan
etait convaincu que Milady etait sa compatriote: elle parlait le
francais avec une purete et une elegance qui ne laissaient aucun
doute a cet egard.

D'Artagnan se repandit en propos galants et en protestations de
devouement. A toutes les fadaises qui echapperent a notre Gascon,
Milady sourit avec bienveillance. L'heure de se retirer arriva.
D'Artagnan prit conge de Milady et sortit du salon le plus heureux
des hommes.

Sur l'escalier il rencontra la jolie soubrette, laquelle le frola
doucement en passant, et, tout en rougissant jusqu'aux yeux, lui
demanda pardon de l'avoir touche, d'une voix si douce, que le
pardon lui fut accorde a l'instant meme.

D'Artagnan revint le lendemain et fut recu encore mieux que la
veille. Lord de Winter n'y etait point, et ce fut Milady qui lui
fit cette fois tous les honneurs de la soiree. Elle parut prendre
un grand interet a lui, lui demanda d'ou il etait, quels etaient
ses amis, et s'il n'avait pas pense quelquefois a s'attacher au
service de M. le cardinal.

D'Artagnan, qui, comme on le sait, etait fort prudent pour un
garcon de vingt ans, se souvint alors de ses soupcons sur Milady;
il lui fit un grand eloge de Son Eminence, lui dit qu'il n'eut
point manque d'entrer dans les gardes du cardinal au lieu d'entrer
dans les gardes du roi, s'il eut connu par exemple M. de Cavois au
lieu de connaitre M. de Treville.

Milady changea de conversation sans affectation aucune, et demanda
a d'Artagnan de la facon la plus negligee du monde s'il n'avait
jamais ete en Angleterre.

D'Artagnan repondit qu'il y avait ete envoye par M. de Treville
pour traiter d'une remonte de chevaux et qu'il en avait meme
ramene quatre comme echantillon.

Milady, dans le cours de la conversation, se pinca deux ou trois
fois les levres: elle avait affaire a un Gascon qui jouait serre.

A la meme heure que la veille d'Artagnan se retira. Dans le
corridor il rencontra encore la jolie Ketty; c'etait le nom de la
soubrette. Celle-ci le regarda avec une expression de mysterieuse
bienveillance a laquelle il n'y avait point a se tromper. Mais
d'Artagnan etait si preoccupe de la maitresse, qu'il ne remarquait
absolument que ce qui venait d'elle.

D'Artagnan revint chez Milady le lendemain et le surlendemain, et
chaque fois Milady lui fit un accueil plus gracieux.

Chaque fois aussi, soit dans l'antichambre, soit dans le corridor,
soit sur l'escalier, il rencontrait la jolie soubrette.

Mais, comme nous l'avons dit, d'Artagnan ne faisait aucune
attention a cette persistance de la pauvre Ketty.


CHAPITRE XXXII
UN DINER DE PROCUREUR

Cependant le duel dans lequel Porthos avait joue un role si
brillant ne lui avait pas fait oublier le diner auquel l'avait
invite la femme du procureur. Le lendemain, vers une heure, il se
fit donner le dernier coup de brosse par Mousqueton, et s'achemina
vers la rue aux Ours, du pas d'un homme qui est en double bonne
fortune.

Son coeur battait, mais ce n'etait pas, comme celui de d'Artagnan,
d'un jeune et impatient amour. Non, un interet plus materiel lui
fouettait le sang, il allait enfin franchir ce seuil mysterieux,
gravir cet escalier inconnu qu'avaient monte, un a un, les vieux
ecus de maitre Coquenard.

Il allait voir en realite certain bahut dont vingt fois il avait
vu l'image dans ses reves; bahut de forme longue et profonde,
cadenasse, verrouille, scelle au sol; bahut dont il avait si
souvent entendu parler, et que les mains un peu seches, il est
vrai, mais non pas sans elegance de la procureuse, allaient ouvrir
a ses regards admirateurs.

Et puis lui, l'homme errant sur la terre, l'homme sans fortune,
l'homme sans famille, le soldat habitue aux auberges, aux
cabarets, aux tavernes, aux posadas, le gourmet force pour la
plupart du temps de s'en tenir aux lippees de rencontre, il allait
tater des repas de menage, savourer un interieur confortable, et
se laisser faire a ces petits soins, qui, plus on est dur, plus
ils plaisent, comme disent les vieux soudards.

Venir en qualite de cousin s'asseoir tous les jours a une bonne
table, derider le front jaune et plisse du vieux procureur, plumer
quelque peu les jeunes clercs en leur apprenant la bassette, le
passe-dix et le lansquenet dans leurs plus fines pratiques, et en
leur gagnant par maniere d'honoraires, pour la lecon qu'il leur
donnerait en une heure, leurs economies d'un mois, tout cela
souriait enormement a Porthos.

Le mousquetaire se retracait bien, de-ci, de-la, les mauvais
propos qui couraient des ce temps-la sur les procureurs et qui
leur ont survecu: la lesine, la rognure, les jours de jeune, mais
comme, apres tout, sauf quelques acces d'economie que Porthos
avait toujours trouves fort intempestifs, il avait vu la
procureuse assez liberale, pour une procureuse, bien entendu, il
espera rencontrer une maison montee sur un pied flatteur.

Cependant, a la porte, le mousquetaire eut quelques doutes,
l'abord n'etait point fait pour engager les gens: allee puante et
noire, escalier mal eclaire par des barreaux au travers desquels
filtrait le jour gris d'une cour voisine; au premier une porte
basse et ferree d'enorme clous comme la porte principale du Grand-
Chatelet.

Porthos heurta du doigt; un grand clerc pale et enfoui sous une
foret de cheveux vierges vint ouvrir et salua de l'air d'un homme
force de respecter a la fois dans un autre la haute taille qui
indique la force, l'habit militaire qui indique l'etat, et la mine
vermeille qui indique l'habitude de bien vivre.

Autre clerc plus petit derriere le premier, autre clerc plus grand
derriere le second, saute-ruisseau de douze ans derriere le
troisieme.

En tout, trois clercs et demi; ce qui, pour le temps, annoncait
une etude des plus achalandees.

Quoique le mousquetaire ne dut arriver qu'a une heure, depuis midi
la procureuse avait l'oeil au guet et comptait sur le coeur et
peut-etre aussi sur l'estomac de son adorateur pour lui faire
devancer l'heure.

Mme Coquenard arriva donc par la porte de l'appartement, presque
en meme temps que son convive arrivait par la porte de l'escalier,
et l'apparition de la digne dame le tira d'un grand embarras. Les
clercs avaient l'oeil curieux, et lui, ne sachant trop que dire a
cette gamme ascendante et descendante, demeurait la langue muette.

"C'est mon cousin, s'ecria la procureuse; entrez donc, entrez
donc, monsieur Porthos."

Le nom de Porthos fit son effet sur les clercs, qui se mirent a
rire; mais Porthos se retourna, et tous les visages rentrerent
dans leur gravite.

On arriva dans le cabinet du procureur apres avoir traverse
l'antichambre ou etaient les clercs, et l'etude ou ils auraient du
etre: cette derniere chambre etait une sorte de salle noire et
meublee de paperasses. En sortant de l'etude on laissa la cuisine
a droite, et l'on entra dans la salle de reception.

Toutes ces pieces qui se commandaient n'inspirerent point a
Porthos de bonnes idees. Les paroles devaient s'entendre de loin
par toutes ces portes ouvertes; puis, en passant, il avait jete un
regard rapide et investigateur sur la cuisine, et il s'avouait a
lui-meme, a la honte de la procureuse et a son grand regret, a
lui, qu'il n'y avait pas vu ce feu, cette animation, ce mouvement
qui, au moment d'un bon repas, regnent ordinairement dans ce
sanctuaire de la gourmandise.

Le procureur avait sans doute ete prevenu de cette visite, car il
ne temoigna aucune surprise a la vue de Porthos, qui s'avanca
jusqu'a lui d'un air assez degage et le salua courtoisement.

"Nous sommes cousins, a ce qu'il parait, monsieur Porthos?" dit le
procureur en se soulevant a la force des bras sur son fauteuil de
canne.

Le vieillard, enveloppe dans un grand pourpoint noir ou se perdait
son corps fluet, etait vert et sec; ses petits yeux gris
brillaient comme des escarboucles, et semblaient, avec sa bouche
grimacante, la seule partie de son visage ou la vie fut demeuree.
Malheureusement les jambes commencaient a refuser le service a
toute cette machine osseuse; depuis cinq ou six mois que cet
affaiblissement s'etait fait sentir, le digne procureur etait a
peu pres devenu l'esclave de sa femme.

Le cousin fut accepte avec resignation, voila tout. Maitre
Coquenard ingambe eut decline toute parente avec M. Porthos.

"Oui, monsieur, nous sommes cousins, dit sans se deconcerter
Porthos, qui, d'ailleurs, n'avait jamais compte etre recu par le
mari avec enthousiasme.

-- Par les femmes, je crois?" dit malicieusement le procureur.

Porthos ne sentit point cette raillerie et la prit pour une
naivete dont il rit dans sa grosse moustache. Mme Coquenard, qui
savait que le procureur naif etait une variete for rare dans
l'espece, sourit un peu et rougit beaucoup.

Maitre Coquenard avait, des l'arrivee de Porthos, jete les yeux
avec inquietude sur une grande armoire placee en face de son
bureau de chene. Porthos comprit que cette armoire, quoiqu'elle ne
repondit point par la forme a celle qu'il avait vue dans ses
songes, devait etre le bienheureux bahut, et il s'applaudit de ce
que la realite avait six pieds de plus en hauteur que le reve.

Maitre Coquenard ne poussa pas plus loin ses investigations
genealogiques, mais en ramenant son regard inquiet de l'armoire
sur Porthos, il se contenta de dire:

"Monsieur notre cousin, avant son depart pour la campagne, nous
fera bien la grace de diner une fois avec nous, n'est-ce pas,
madame Coquenard!"

Cette fois, Porthos recut le coup en plein estomac et le sentit;
il parait que de son cote Mme Coquenard non plus n'y fut pas
insensible, car elle ajouta:

"Mon cousin ne reviendra pas s'il trouve que nous le traitons mal;
mais, dans le cas contraire, il a trop peu de temps a passer a
Paris, et par consequent a nous voir, pour que nous ne lui
demandions pas presque tous les instants dont il peut disposer
jusqu'a son depart.

-- Oh! mes jambes, mes pauvres jambes! ou etes-vous?" murmura
Coquenard. Et il essaya de sourire.

Ce secours qui etait arrive a Porthos au moment ou il etait
attaque dans ses esperances gastronomiques inspira au mousquetaire
beaucoup de reconnaissance pour sa procureuse.

Bientot l'heure du diner arriva. On passa dans la salle a manger,
grande piece noire qui etait situee en face de la cuisine.

Les clercs, qui, a ce qu'il parait, avaient senti dans la maison
des parfums inaccoutumes, etaient d'une exactitude militaire, et
tenaient en main leurs tabourets, tout prets qu'ils etaient a
s'asseoir. On les voyait d'avance remuer les machoires avec des
dispositions effrayantes.

"Tudieu! pensa Porthos en jetant un regard sur les trois affames,
car le saute-ruisseau n'etait pas, comme on le pense bien, admis
aux honneurs de la table magistrale; tudieu! a la place de mon
cousin, je ne garderais pas de pareils gourmands. On dirait des
naufrages qui n'ont pas mange depuis six semaines."

Maitre Coquenard entra, pousse sur son fauteuil a roulettes par
Mme Coquenard, a qui Porthos, a son tour, vint en aide pour rouler
son mari jusqu'a la table.

A peine entre, il remua le nez et les machoires a l'exemple de ses
clercs.

"Oh! oh! dit-il, voici un potage qui est engageant!"

"Que diable sentent-ils donc d'extraordinaire dans ce potage?" dit
Porthos a l'aspect d'un bouillon pale, abondant, mais parfaitement
aveugle, et sur lequel quelques croutes nageaient rares comme les
iles d'un archipel.

Mme Coquenard sourit, et, sur un signe d'elle, tout le monde
s'assit avec empressement.

Maitre Coquenard fut le premier servi, puis Porthos; ensuite
Mme Coquenard emplit son assiette, et distribua les croutes sans
bouillon aux clercs impatients.

En ce moment la porte de la salle a manger s'ouvrit d'elle-meme en
criant, et Porthos, a travers les battants entrebailles, apercut
le petit clerc, qui, ne pouvant prendre part au festin, mangeait
son pain a la double odeur de la cuisine et de la salle a manger.

Apres le potage la servante apporta une poule bouillie;
magnificence qui fit dilater les paupieres des convives, de telle
facon qu'elles semblaient pretes a se fendre.

"On voit que vous aimez votre famille, madame Coquenard, dit le
procureur avec un sourire presque tragique; voila certes une
galanterie que vous faites a votre cousin."

La pauvre poule etait maigre et revetue d'une de ces grosses peaux
herissees que les os ne percent jamais malgre leurs efforts; il
fallait qu'on l'eut cherchee bien longtemps avant de la trouver
sur le perchoir ou elle s'etait retiree pour mourir de vieillesse.

"Diable! pensa Porthos, voila qui est fort triste; je respecte la
vieillesse, mais j'en fais peu de cas bouillie ou rotie."

Et il regarda a la ronde pour voir si son opinion etait partagee;
mais tout au contraire de lui, il ne vit que des yeux flamboyants,
qui devoraient d'avance cette sublime poule, objet de ses mepris.

Mme Coquenard tira le plat a elle, detacha adroitement les deux
grandes pattes noires, qu'elle placa sur l'assiette de son mari;
trancha le cou, qu'elle mit avec la tete a part pour elle-meme;
leva l'aile pour Porthos, et remit a la servante, qui venait de
l'apporter, l'animal qui s'en retourna presque intact, et qui
avait disparu avant que le mousquetaire eut eu le temps d'examiner
les variations que le desappointement amene sur les visages, selon
les caracteres et les temperaments de ceux qui l'eprouvent.

Au lieu de poulet, un plat de feves fit son entree, plat enorme,
dans lequel quelques os de mouton, qu'on eut pu, au premier abord,
croire accompagnes de viande, faisaient semblant de se montrer.

Mais les clercs ne furent pas dupes de cette supercherie, et les
mines lugubres devinrent des visages resignes.

Mme Coquenard distribua ce mets aux jeunes gens avec la moderation
d'une bonne menagere.

Le tour du vin etait venu. Maitre Coquenard versa d'une bouteille
de gres fort exigue le tiers d'un verre a chacun des jeunes gens,
s'en versa a lui-meme dans des proportions a peu pres egales, et
la bouteille passa aussitot du cote de Porthos et de
Mme Coquenard.

Les jeunes gens remplissaient d'eau ce tiers de vin, puis,
lorsqu'ils avaient bu la moitie du verre, ils le remplissaient
encore, et ils faisaient toujours ainsi; ce qui les amenait a la
fin du repas a avaler une boisson qui de la couleur du rubis etait
passee a celle de la topaze brulee.

Porthos mangea timidement son aile de poule, et fremit lorsqu'il
sentit sous la table le genou de la procureuse qui venait trouver
le sien. Il but aussi un demi-verre de ce vin fort menage, et
qu'il reconnut pour cet horrible cru de Montreuil, la terreur des
palais exerces.

Maitre Coquenard le regarda engloutir ce vin pur et soupira.

"Mangerez-vous bien de ces feves, mon cousin Porthos?" dit
Mme Coquenard de ce ton qui veut dire: croyez-moi, n'en mangez
pas.

"Du diable si j'en goute!" murmura tout bas Porthos...

Puis tout haut:

"Merci, ma cousine, dit-il, je n'ai plus faim."

Il se fit un silence: Porthos ne savait quelle contenance tenir.
Le procureur repeta plusieurs fois:

"Ah! madame Coquenard! je vous en fais mon compliment, votre diner
etait un veritable festin; Dieu! ai-je mange!"

Maitre Coquenard avait mange son potage, les pattes noires de la
poule et le seul os de mouton ou il y eut un peu de viande.

Porthos crut qu'on le mystifiait, et commenca a relever sa
moustache et a froncer le sourcil; mais le genou de Mme Coquenard
vint tout doucement lui conseiller la patience.

Ce silence et cette interruption de service, qui etaient restes
inintelligibles pour Porthos, avaient au contraire une
signification terrible pour les clercs: sur un regard du
procureur, accompagne d'un sourire de Mme Coquenard, ils se
leverent lentement de table, plierent leurs serviettes plus
lentement encore, puis ils saluerent et partirent.

"Allez, jeunes gens, allez faire la digestion en travaillant", dit
gravement le procureur.

Les clercs partis, Mme Coquenard se leva et tira d'un buffet un
morceau de fromage, des confitures de coings et un gateau qu'elle
avait fait elle-meme avec des amandes et du miel.

Maitre Coquenard fronca le sourcil, parce qu'il voyait trop de
mets; Porthos se pinca les levres, parce qu'il voyait qu'il n'y
avait pas de quoi diner.

Il regarda si le plat de feves etait encore la, le plat de feves
avait disparu.

"Festin decidement, s'ecria maitre Coquenard en s'agitant sur sa
chaise, veritable festin, _epulae epularum_; Lucullus dine chez
Lucullus."

Porthos regarda la bouteille qui etait pres de lui, et il espera
qu'avec du vin, du pain et du fromage il dinerait; mais le vin
manquait, la bouteille etait vide; M. et Mme Coquenard n'eurent
point l'air de s'en apercevoir.

"C'est bien, se dit Porthos a lui-meme, me voila prevenu."

Il passa la langue sur une petite cuilleree de confitures, et
s'englua les dents dans la pate collante de Mme Coquenard.

"Maintenant, se dit-il, le sacrifice est consomme. Ah! si je
n'avais pas l'espoir de regarder avec Mme Coquenard dans l'armoire
de son mari!"

Maitre Coquenard, apres les delices d'un pareil repas, qu'il
appelait un exces, eprouva le besoin de faire sa sieste. Porthos
esperait que la chose aurait lieu seance tenante et dans la
localite meme; mais le procureur maudit ne voulut entendre a rien:
il fallut le conduire dans sa chambre et il cria tant qu'il ne fut
pas devant son armoire, sur le rebord de laquelle, pour plus de
precaution encore, il posa ses pieds.

La procureuse emmena Porthos dans une chambre voisine et l'on
commenca de poser les bases de la reconciliation.

"Vous pourrez venir diner trois fois la semaine, dit
Mme Coquenard.

-- Merci, dit Porthos, je n'aime pas a abuser; d'ailleurs, il faut
que je songe a mon equipement.

-- C'est vrai, dit la procureuse en gemissant... c'est ce
malheureux equipement.

-- Helas! oui, dit Porthos, c'est lui.

-- Mais de quoi donc se compose l'equipement de votre corps,
monsieur Porthos?

-- Oh! de bien des choses, dit Porthos; les mousquetaires, comme
vous savez, sont soldats d'elite, et il leur faut beaucoup
d'objets inutiles aux gardes ou aux Suisses.

-- Mais encore, detaillez-le-moi.

-- Mais cela peut aller a...", dit Porthos, qui aimait mieux
discuter le total que le menu.

La procureuse attendait fremissante.

"A combien? dit-elle, j'espere bien que cela ne passe point..."

Elle s'arreta, la parole lui manquait.

"Oh! non, dit Porthos, cela ne passe point deux mille cinq cents
livres; je crois meme qu'en y mettant de l'economie, avec deux
mille livres je m'en tirerai.

-- Bon Dieu, deux mille livres! s'ecria-t-elle, mais c'est une
fortune."

Porthos fit une grimace des plus significatives, Mme Coquenard la
comprit.

"Je demandais le detail, dit-elle, parce qu'ayant beaucoup de
parents et de pratiques dans le commerce, j'etais presque sure
d'obtenir les choses a cent pour cent au-dessous du prix ou vous
les payeriez vous-meme.

-- Ah! ah! fit Porthos, si c'est cela que vous avez voulu dire!

-- Oui, cher monsieur Porthos! ainsi ne vous faut-il pas d'abord
un cheval?

-- Oui, un cheval.

-- Eh bien, justement j'ai votre affaire.

-- Ah! dit Porthos rayonnant, voila donc qui va bien quant a mon
cheval; ensuite il me faut le harnachement complet, qui se compose
d'objets qu'un mousquetaire seul peut acheter, et qui ne montera
pas, d'ailleurs, a plus de trois cents livres.

-- Trois cents livres: alors mettons trois cents livres" dit la
procureuse avec un soupir.

Porthos sourit: on se souvient qu'il avait la selle qui lui venait
de Buckingham, c'etait donc trois cents livres qu'il comptait
mettre sournoisement dans sa poche.

"Puis, continua-t-il, il y a le cheval de mon laquais et ma
valise; quant aux armes, il est inutile que vous vous en
preoccupiez, je les ai.

-- Un cheval pour votre laquais? reprit en hesitant la procureuse;
mais c'est bien grand seigneur, mon ami.

-- Eh! madame! dit fierement Porthos, est-ce que je suis un
croquant, par hasard?

-- Non; je vous disais seulement qu'un joli mulet avait
quelquefois aussi bon air qu'un cheval, et qu'il me semble qu'en
vous procurant un joli mulet pour Mousqueton...

-- Va pour un joli mulet, dit Porthos; vous avez raison, j'ai vu
de tres grands seigneurs espagnols dont toute la suite etait a
mulets. Mais alors, vous comprenez, madame Coquenard, un mulet
avec des panaches et des grelots?

-- Soyez tranquille, dit la procureuse.

-- Reste la valise, reprit Porthos.

-- Oh! que cela ne vous inquiete point, s'ecria Mme Coquenard: mon
mari a cinq ou six valises, vous choisirez la meilleure; il y en a
une surtout qu'il affectionnait dans ses voyages, et qui est
grande a tenir un monde.

-- Elle est donc vide, votre valise? demanda naivement Porthos.

-- Assurement qu'elle est vide, repondit naivement de son cote la
procureuse.

-- Ah! mais la valise dont j'ai besoin est une valise bien garnie,
ma chere."

Mme Coquenard poussa de nouveaux soupirs. Moliere n'avait pas
encore ecrit sa scene de l'Avare. Mme Coquenard a donc le pas sur
Harpagon.

Enfin le reste de l'equipement fut successivement debattu de la
meme maniere; et le resultat de la scene fut que la procureuse
demanderait a son mari un pret de huit cents livres en argent, et
fournirait le cheval et le mulet qui auraient l'honneur de porter
a la gloire Porthos et Mousqueton.

Ces conditions arretees, et les interets stipules ainsi que
l'epoque du remboursement, Porthos prit conge de Mme Coquenard.
Celle-ci voulait bien le retenir en lui faisant les yeux doux;
mais Porthos pretexta les exigences du service, et il fallut que
la procureuse cedat le pas au roi.

Le mousquetaire rentra chez lui avec une faim de fort mauvaise
humeur.


CHAPITRE XXXIII
SOUBRETTE ET MAITRESSE

Cependant, comme nous l'avons dit, malgre les cris de sa
conscience et les sages conseils d'Athos, d'Artagnan devenait
d'heure en heure plus amoureux de Milady; aussi ne manquait-il pas
tous les jours d'aller lui faire une cour a laquelle l'aventureux
Gascon etait convaincu qu'elle ne pouvait, tot ou tard, manquer de
repondre.

Un soir qu'il arrivait le nez au vent, leger comme un homme qui
attend une pluie d'or, il rencontra la soubrette sous la porte
cochere; mais cette fois la jolie Ketty ne se contenta point de
lui sourire en passant, elle lui prit doucement la main.

"Bon! fit d'Artagnan, elle est chargee de quelque message pour moi
de la part de sa maitresse; elle va m'assigner quelque rendez-vous
qu'on n'aura pas ose me donner de vive voix."

Et il regarda la belle enfant de l'air le plus vainqueur qu'il put
prendre.

"Je voudrais bien vous dire deux mots, monsieur le chevalier...,
balbutia la soubrette.

-- Parle, mon enfant, parle, dit d'Artagnan, j'ecoute.

-- Ici, impossible: ce que j'ai a vous dire est trop long et
surtout trop secret.

-- Eh bien, mais comment faire alors?

-- Si monsieur le chevalier voulait me suivre, dit timidement
Ketty.

-- Ou tu voudras, ma belle enfant.

-- Alors, venez."

Et Ketty, qui n'avait point lache la main de d'Artagnan,
l'entraina par un petit escalier sombre et tournant, et, apres lui
avoir fait monter une quinzaine de marches, ouvrit une porte.

"Entrez, monsieur le chevalier, dit-elle, ici nous serons seuls et
nous pourrons causer.

-- Et quelle est donc cette chambre, ma belle enfant? demanda
d'Artagnan.

-- C'est la mienne, monsieur le chevalier; elle communique avec
celle de ma maitresse par cette porte. Mais soyez tranquille, elle
ne pourra entendre ce que nous dirons, jamais elle ne se couche
qu'a minuit."

D'Artagnan jeta un coup d'oeil autour de lui. La petite chambre
etait charmante de gout et de proprete; mais, malgre lui, ses yeux
se fixerent sur cette porte que Ketty lui avait dit conduire a la
chambre de Milady.

Ketty devina ce qui se passait dans l'ame du jeune homme et poussa
un soupir.

"Vous aimez donc bien ma maitresse, monsieur le chevalier, dit-
elle.

-- Oh! plus que je ne puis dire! j'en suis fou!"

Ketty poussa un second soupir.

"Helas! monsieur, dit-elle, c'est bien dommage!

-- Et que diable vois-tu donc la de si facheux? demanda
d'Artagnan.

-- C'est que, monsieur, reprit Ketty, ma maitresse ne vous aime
pas du tout.

-- Hein! fit d'Artagnan, t'aurait-elle chargee de me le dire?

-- Oh! non pas, monsieur! mais c'est moi qui, par interet pour
vous, ai pris la resolution de vous en prevenir.

-- Merci, ma bonne Ketty, mais de l'intention seulement, car la
confidence, tu en conviendras, n'est point agreable.

-- C'est-a-dire que vous ne croyez point a ce que je vous ai dit,
n'est-ce pas?

-- On a toujours peine a croire de pareilles choses, ma belle
enfant, ne fut-ce que par amour-propre.

-- Donc vous ne me croyez pas?

-- J'avoue que jusqu'a ce que tu daignes me donner quelques
preuves de ce que tu avances...

-- Que dites-vous de celle-ci?"

Et Ketty tira de sa poitrine un petit billet.

"Pour moi? dit d'Artagnan en s'emparant vivement de la lettre.

-- Non, pour un autre.

-- Pour un autre?

-- Oui.

-- Son nom, son nom! s'ecria d'Artagnan.

-- Voyez l'adresse.

-- M. le comte de Wardes."

Le souvenir de la scene de Saint-Germain se presenta aussitot a
l'esprit du presomptueux Gascon; par un mouvement rapide comme la
pensee, il dechira l'enveloppe malgre le cri que poussa Ketty en
voyant ce qu'il allait faire, ou plutot ce qu'il faisait.

"Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, dit-elle, que faites-vous?

-- Moi, rien!" dit d'Artagnan, et il lut:

"Vous n'avez pas repondu a mon premier billet; etes-vous donc
souffrant, ou bien auriez-vous oublie quels yeux vous me fites au
bal de Mme de Guise? Voici l'occasion, comte! ne la laissez pas
echapper."

D'Artagnan palit; il etait blesse dans son amour-propre, il se
crut blesse dans son amour.

"Pauvre cher monsieur d'Artagnan! dit Ketty d'une voix pleine de
compassion et en serrant de nouveau la main du jeune homme.

-- Tu me plains, bonne petite! dit d'Artagnan.

-- Oh! oui, de tout mon coeur! car je sais ce que c'est que
l'amour, moi!

-- Tu sais ce que c'est que l'amour? dit d'Artagnan la regardant
pour la premiere fois avec une certaine attention.

-- Helas! oui.

-- Eh bien, au lieu de me plaindre, alors, tu ferais bien mieux de
m'aider a me venger de ta maitresse.

-- Et quelle sorte de vengeance voudriez-vous en tirer? Je
voudrais triompher d'elle, supplanter mon rival.

-- Je ne vous aiderai jamais a cela, monsieur le chevalier! dit
vivement Ketty.

-- Et pourquoi cela? demanda d'Artagnan.

-- Pour deux raisons.

-- Lesquelles?

-- La premiere, c'est que jamais ma maitresse ne vous a aime.

-- Qu'en sais-tu?

-- Vous l'avez blessee au coeur.

-- Moi! en quoi puis-je l'avoir blessee, moi qui, depuis que je la
connais, vis a ses pieds comme un esclave! parle, je t'en prie.

-- Je n'avouerais jamais cela qu'a l'homme... qui lirait jusqu'au
fond de mon ame!"

D'Artagnan regarda Ketty pour la seconde fois. La jeune fille
etait d'une fraicheur et d'une beaute que bien des duchesses
eussent achetees de leur couronne.

"Ketty, dit-il, je lirai jusqu'au fond de ton ame quand tu
voudras; qu'a cela ne tienne, ma chere enfant."

Et il lui donna un baiser sous lequel la pauvre enfant devint
rouge comme une cerise.

"Oh! non, s'ecria Ketty, vous ne m'aimez pas! C'est ma maitresse
que vous aimez, vous me l'avez dit tout a l'heure.

-- Et cela t'empeche-t-il de me faire connaitre la seconde raison?

-- La seconde raison, monsieur le chevalier, reprit Ketty enhardie
par le baiser d'abord et ensuite par l'expression des yeux du
jeune homme, c'est qu'en amour chacun pour soi."

Alors seulement d'Artagnan se rappela les coups d'oeil
languissants de Ketty, ses rencontres dans l'antichambre, sur
l'escalier, dans le corridor, ses frolements de main chaque fois
qu'elle le rencontrait, et ses soupirs etouffes; mais, absorbe par
le desir de plaire a la grande dame, il avait dedaigne la
soubrette: qui chasse l'aigle ne s'inquiete pas du passereau.

Mais cette fois notre Gascon vit d'un seul coup d'oeil tout le
parti qu'on pouvait tirer de cet amour que Ketty venait d'avouer
d'une facon si naive ou si effrontee: interception des lettres
adressees au comte de Wardes, intelligences dans la place, entree
a toute heure dans la chambre de Ketty, contigue a celle de sa
maitresse. Le perfide, comme on le voit, sacrifiait deja en idee
la pauvre fille pour obtenir Milady de gre ou de force.

"Eh bien, dit-il a la jeune fille, veux-tu, ma chere Ketty, que je
te donne une preuve de cet amour dont tu doutes?

-- De quel amour? demanda la jeune fille.

-- De celui que je suis tout pret a ressentir pour toi.

-- Et quelle est cette preuve?

-- Veux-tu que ce soir je passe avec toi le temps que je passe
ordinairement avec ta maitresse?

-- Oh! oui, dit Ketty en battant des mains, bien volontiers.

-- Eh bien, ma chere enfant, dit d'Artagnan en s'etablissant dans
un fauteuil, viens ca que je te dise que tu es la plus jolie
soubrette que j'aie jamais vue!"

Et il le lui dit tant et si bien, que la pauvre enfant, qui ne
demandait pas mieux que de le croire, le crut... Cependant, au
grand etonnement de d'Artagnan, la jolie Ketty se defendait avec
une certaine resolution.

Le temps passe vite, lorsqu'il se passe en attaques et en
defenses.

Minuit sonna, et l'on entendit presque en meme temps retentir la
sonnette dans la chambre de Milady.

"Grand Dieu! s'ecria Ketty, voici ma maitresse qui m'appelle!
Partez, partez vite!"

D'Artagnan se leva, prit son chapeau comme s'il avait l'intention
d'obeir; puis, ouvrant vivement la porte d'une grande armoire au
lieu d'ouvrir celle de l'escalier, il se blottit dedans au milieu
des robes et des peignoirs de Milady.

"Que faites-vous donc?" s'ecria Ketty.

D'Artagnan, qui d'avance avait pris la clef, s'enferma dans son
armoire sans repondre.

"Eh bien, cria Milady d'une voix aigre, dormez-vous donc que vous
ne venez pas quand je sonne?"

Et d'Artagnan entendit qu'on ouvrit violemment la porte de
communication.

"Me voici, Milady, me voici", s'ecria Ketty en s'elancant a la
rencontre de sa maitresse.

Toutes deux rentrerent dans la chambre a coucher et comme la porte
de communication resta ouverte, d'Artagnan put entendre quelque
temps encore Milady gronder sa suivante, puis enfin elle s'apaisa,
et la conversation tomba sur lui tandis que Ketty accommodait sa
maitresse.

"Eh bien, dit Milady, je n'ai pas vu notre Gascon ce soir?

-- Comment, madame, dit Ketty, il n'est pas venu! Serait-il volage
avant d'etre heureux?

-- Oh non! il faut qu'il ait ete empeche par M. de Treville ou par
M. des Essarts. Je m'y connais, Ketty, et je le tiens, celui-la.

-- Qu'en fera madame?

-- Ce que j'en ferai!... Sois tranquille, Ketty, il y a entre cet
homme et moi une chose qu'il ignore... il a manque me faire perdre
mon credit pres de Son Eminence... Oh! je me vengerai!

-- Je croyais que madame l'aimait?

-- Moi, l'aimer! je le deteste! Un niais, qui tient la vie de Lord
de Winter entre ses mains et qui ne le tue pas, et qui me fait
perdre trois cent mille livres de rente!

-- C'est vrai, dit Ketty, votre fils etait le seul heritier de son
oncle, et jusqu'a sa majorite vous auriez eu la jouissance de sa
fortune."

D'Artagnan frissonna jusqu'a la moelle des os en entendant cette
suave creature lui reprocher, avec cette voix stridente qu'elle
avait tant de peine a cacher dans la conversation, de n'avoir pas
tue un homme qu'il l'avait vue combler d'amitie.

"Aussi, continua Milady, je me serais deja vengee sur lui-meme,
si, je ne sais pourquoi, le cardinal ne m'avait recommande de le
menager.

-- Oh! oui, mais madame n'a point menage cette petite femme qu'il
aimait.

-- Oh! la merciere de la rue des Fossoyeurs: est-ce qu'il n'a pas
deja oublie qu'elle existait? La belle vengeance, ma foi!"

Une sueur froide coulait sur le front de d'Artagnan: c'etait donc
un monstre que cette femme.

Il se remit a ecouter, mais malheureusement la toilette etait
finie.

"C'est bien, dit Milady, rentrez chez vous et demain tachez enfin
d'avoir une reponse a cette lettre que je vous ai donnee.

-- Pour M. de Wardes? dit Ketty.

-- Sans doute, pour M. de Wardes.

-- En voila un, dit Ketty, qui m'a bien l'air d'etre tout le
contraire de ce pauvre M. d'Artagnan.

-- Sortez, mademoiselle, dit Milady, je n'aime pas les
commentaires."

D'Artagnan entendit la porte qui se refermait, puis le bruit de
deux verrous que mettait Milady afin de s'enfermer chez elle; de
son cote, mais le plus doucement qu'elle put, Ketty donna a la
serrure un tour de clef; d'Artagnan alors poussa la porte de
l'armoire.

"O mon Dieu! dit tout bas Ketty, qu'avez-vous? et comme vous etes
pale!

-- L'abominable creature! murmura d'Artagnan.

-- Silence! silence! sortez, dit Ketty; il n'y a qu'une cloison
entre ma chambre et celle de Milady, on entend de l'une tout ce
qui se dit dans l'autre!

-- C'est justement pour cela que je ne sortirai pas, dit
d'Artagnan.

-- Comment? fit Ketty en rougissant.

-- Ou du moins que je sortirai... plus tard."

Et il attira Ketty a lui; il n'y avait plus moyen de resister, la
resistance fait tant de bruit! aussi Ketty ceda.

C'etait un mouvement de vengeance contre Milady. D'Artagnan trouva
qu'on avait raison de dire que la vengeance est le plaisir des
dieux. Aussi, avec un peu de coeur, se serait-il contente de cette
nouvelle conquete; mais d'Artagnan n'avait que de l'ambition et de
l'orgueil.

Cependant, il faut le dire a sa louange, le premier emploi qu'il
avait fait de son influence sur Ketty avait ete d'essayer de
savoir d'elle ce qu'etait devenue Mme Bonacieux, mais la pauvre
fille jura sur le crucifix a d'Artagnan qu'elle l'ignorait
completement, sa maitresse ne laissant jamais penetrer que la
moitie de ses secrets; seulement, elle croyait pouvoir repondre
qu'elle n'etait pas morte.

Quant a la cause qui avait manque faire perdre a Milady son credit
pres du cardinal, Ketty n'en savait pas davantage; mais cette
fois, d'Artagnan etait plus avance qu'elle: comme il avait apercu
Milady sur un batiment consigne au moment ou lui-meme quittait
l'Angleterre, il se douta qu'il etait question cette fois des
ferrets de diamants.

Mais ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est que la
haine veritable, la haine profonde, la haine inveteree de Milady
lui venait de ce qu'il n'avait pas tue son beau-frere.

D'Artagnan retourna le lendemain chez Milady. Elle etait de fort
mechante humeur, d'Artagnan se douta que c'etait le defaut de
reponse de M. de Wardes qui l'agacait ainsi. Ketty entra; mais
Milady la recut fort durement. Un coup d'oeil qu'elle lanca a
d'Artagnan voulait dire: Vous voyez ce que je souffre pour vous.

Cependant vers la fin de la soiree, la belle lionne s'adoucit,
elle ecouta en souriant les doux propos de d'Artagnan, elle lui
donna meme sa main a baiser.

D'Artagnan sortit ne sachant plus que penser: mais comme c'etait
un garcon a qui on ne faisait pas facilement perdre la tete, tout
en faisant sa cour a Milady il avait bati dans son esprit un petit
plan.

Il trouva Ketty a la porte, et comme la veille il monta chez elle
pour avoir des nouvelles. Ketty avait ete fort grondee, on l'avait
accusee de negligence. Milady ne comprenait rien au silence du
comte de Wardes, et elle lui avait ordonne d'entrer chez elle a
neuf heures du matin pour y prendre une troisieme lettre.

D'Artagnan fit promettre a Ketty de lui apporter chez lui cette
lettre le lendemain matin; la pauvre fille promit tout ce que
voulut son amant: elle etait folle.

Les choses se passerent comme la veille: d'Artagnan s'enferma dans
son armoire, Milady appela, fit sa toilette, renvoya Ketty et
referma sa porte. Comme la veille d'Artagnan ne rentra chez lui
qu'a cinq heures du matin.

A onze heures, il vit arriver Ketty; elle tenait a la main un
nouveau billet de Milady. Cette fois, la pauvre enfant n'essaya
pas meme de le disputer a d'Artagnan; elle le laissa faire; elle
appartenait corps et ame a son beau soldat.

D'Artagnan ouvrit le billet et lut ce qui suit:

"Voila la troisieme fois que je vous ecris pour vous dire que je
vous aime. Prenez garde que je ne vous ecrive une quatrieme pour
vous dire que je vous deteste.

"Si vous vous repentez de la facon dont vous avez agi avec moi, la
jeune fille qui vous remettra ce billet vous dira de quelle
maniere un galant homme peut obtenir son pardon."

D'Artagnan rougit et palit plusieurs fois en lisant ce billet.

"Oh! vous l'aimez toujours! dit Ketty, qui n'avait pas detourne un
instant les yeux du visage du jeune homme.

-- Non, Ketty, tu te trompes, je ne l'aime plus; mais je veux me
venger de ses mepris.

-- Oui, je connais votre vengeance; vous me l'avez dite.

-- Que t'importe, Ketty! tu sais bien que c'est toi seule que
j'aime.

-- Comment peut-on savoir cela?

-- Par le mepris que je ferai d'elle."

Ketty soupira.

D'Artagnan prit une plume et ecrivit:

"Madame, jusqu'ici j'avais doute que ce fut bien a moi que vos
deux premiers billets eussent ete adresses, tant je me croyais
indigne d'un pareil honneur; d'ailleurs j'etais si souffrant, que
j'eusse en tout cas hesite a y repondre.

"Mais aujourd'hui il faut bien que je croie a l'exces de vos
bontes, puisque non seulement votre lettre, mais encore votre
suivante, m'affirme que j'ai le bonheur d'etre aime de vous.

"Elle n'a pas besoin de me dire de quelle maniere un galant homme
peut obtenir son pardon. J'irai donc vous demander le mien ce soir
a onze heures. Tarder d'un jour serait a mes yeux, maintenant,
vous faire une nouvelle offense.

"Celui que vous avez rendu le plus heureux des hommes.

"Comte DE WARDES."

Ce billet etait d'abord un faux, c'etait ensuite une
indelicatesse; c'etait meme, au point de vue de nos moeurs
actuelles, quelque chose comme une infamie; mais on se menageait
moins a cette epoque qu'on ne le fait aujourd'hui. D'ailleurs
d'Artagnan, par ses propres aveux, savait Milady coupable de
trahison a des chefs plus importants, et il n'avait pour elle
qu'une estime fort mince. Et cependant malgre ce peu d'estime, il
sentait qu'une passion insensee le brulait pour cette femme.
Passion ivre de mepris, mais passion ou soif, comme on voudra.

L'intention de d'Artagnan etait bien simple: par la chambre de
Ketty il arrivait a celle de sa maitresse; il profitait du premier
moment de surprise, de honte, de terreur pour triompher d'elle;
peut-etre aussi echouerait-il, mais il fallait bien donner quelque
chose au hasard. Dans huit jours la campagne s'ouvrait, et il
fallait partir; d'Artagnan n'avait pas le temps de filer le
parfait amour.

"Tiens, dit le jeune homme en remettant a Ketty le billet tout
cachete, donne cette lettre a Milady; c'est la reponse de
M. de Wardes."

La pauvre Ketty devint pale comme la mort, elle se doutait de ce
que contenait le billet.

"Ecoute, ma chere enfant, lui dit d'Artagnan, tu comprends qu'il
faut que tout cela finisse d'une facon ou de l'autre; Milady peut
decouvrir que tu as remis le premier billet a mon valet, au lieu
de le remettre au valet du comte; que c'est moi qui ai decachete
les autres qui devaient etre decachetes par M. de Wardes; alors
Milady te chasse, et, tu la connais, ce n'est pas une femme a
borner la sa vengeance.

-- Helas! dit Ketty, pour qui me suis-je exposee a tout cela?

-- Pour moi, je le sais bien, ma toute belle, dit le jeune homme,
aussi je t'en suis bien reconnaissant, je te le jure.

-- Mais enfin, que contient votre billet?

-- Milady te le dira.

-- Ah! vous ne m'aimez pas! s'ecria Ketty, et je suis bien
malheureuse!"

A ce reproche il y a une reponse a laquelle les femmes se trompent
toujours; d'Artagnan repondit de maniere que Ketty demeurat dans
la plus grande erreur.

Cependant elle pleura beaucoup avant de se decider a remettre
cette lettre a Milady, mais enfin elle se decida, c'est tout ce
que voulait d'Artagnan.

D'ailleurs il lui promit que le soir il sortirait de bonne heure
de chez sa maitresse, et qu'en sortant de chez sa maitresse il
monterait chez elle.

Cette promesse acheva de consoler la pauvre Ketty.


CHAPITRE XXXIV
OU IL EST TRAITE DE L'EQUIPEMENT D'ARAMIS ET DE PORTHOS

Depuis que les quatre amis etaient chacun a la chasse de son
equipement, il n'y avait plus entre eux de reunion arretee. On
dinait les uns sans les autres, ou l'on se trouvait, ou plutot ou
l'on pouvait. Le service, de son cote, prenait aussi sa part de ce
temps precieux, qui s'ecoulait si vite. Seulement on etait convenu
de se trouver une fois la semaine, vers une heure, au logis
d'Athos, attendu que ce dernier, selon le serment qu'il avait
fait, ne passait plus le seuil de sa porte.

C'etait le jour meme ou Ketty etait venue trouver d'Artagnan chez
lui, jour de reunion.

A peine Ketty fut-elle sortie, que d'Artagnan se dirigea vers la
rue Ferou.

Il trouva Athos et Aramis qui philosophaient. Aramis avait
quelques velleites de revenir a la soutane. Athos, selon ses
habitudes, ne le dissuadait ni ne l'encourageait. Athos etait pour
qu'on laissat a chacun son libre arbitre. Il ne donnait jamais de
conseils qu'on ne les lui demandat. Encore fallait-il les lui
demander deux fois.

"En general, on ne demande de conseils, disait-il, que pour ne les
pas suivre; ou, si on les a suivis, que pour avoir quelqu'un a qui
l'on puisse faire le reproche de les avoir donnes."

Porthos arriva un instant apres d'Artagnan. Les quatre amis se
trouvaient donc reunis.

Les quatre visages exprimaient quatre sentiments differents: celui
de Porthos la tranquillite, celui de d'Artagnan l'espoir, celui
d'Aramis l'inquietude, celui d'Athos l'insouciance.

Au bout d'un instant de conversation dans laquelle Porthos laissa
entrevoir qu'une personne haut placee avait bien voulu se charger
de le tirer d'embarras, Mousqueton entra.

Il venait prier Porthos de passer a son logis, ou, disait-il d'un
air fort piteux, sa presence etait urgente.

"Sont-ce mes equipages? demanda Porthos.

-- Oui et non, repondit Mousqueton.

-- Mais enfin que veux-tu dire?...

-- Venez, monsieur."

Porthos se leva, salua ses amis et suivit Mousqueton.

Un instant apres, Bazin apparut au seuil de la porte.

"Que me voulez-vous, mon ami? dit Aramis avec cette douceur de
langage que l'on remarquait en lui chaque fois que ses idees le
ramenaient vers l'eglise...

-- Un homme attend monsieur a la maison, repondit Bazin.

-- Un homme! quel homme?

-- Un mendiant.

-- Faites-lui l'aumone, Bazin, et dites-lui de prier pour un
pauvre pecheur.

-- Ce mendiant veut a toute force vous parler, et pretend que vous
serez bien aise de le voir.

-- N'a-t-il rien dit de particulier pour moi?

-- Si fait. "Si M. Aramis, a-t-il dit, hesite a me venir trouver,
vous lui annoncerez que j'arrive de Tours."

-- De Tours? s'ecria Aramis; messieurs, mille pardons, mais sans
doute cet homme m'apporte des nouvelles que j'attendais."

Et, se levant aussitot, il s'eloigna rapidement.

Resterent Athos et d'Artagnan.

"Je crois que ces gaillards-la ont trouve leur affaire. Qu'en
pensez-vous, d'Artagnan? dit Athos.

-- Je sais que Porthos etait en bon train, dit d'Artagnan; et
quant a Aramis, a vrai dire, je n'en ai jamais ete serieusement
inquiet: mais vous, mon cher Athos, vous qui avez si genereusement
distribue les pistoles de l'Anglais qui etaient votre bien
legitime, qu'allez-vous faire?

-- Je suis fort content d'avoir tue ce drole, mon enfant, vu que
c'est pain benit que de tuer un Anglais: mais si j'avais empoche
ses pistoles, elles me peseraient comme un remords.

-- Allons donc, mon cher Athos! vous avez vraiment des idees
inconcevables.

-- Passons, passons! Que me disait donc M. de Treville, qui me fit
l'honneur de me venir voir hier, que vous hantez ces Anglais
suspects que protege le cardinal?

-- C'est-a-dire que je rends visite a une Anglaise, celle dont je
vous ai parle.

-- Ah! oui, la femme blonde au sujet de laquelle je vous ai donne
des conseils que naturellement vous vous etes bien garde de
suivre.

-- Je vous ai donne mes raisons.

-- Oui; vous voyez la votre equipement, je crois, a ce que vous
m'avez dit.

-- Point du tout! j'ai acquis la certitude que cette femme etait
pour quelque chose dans l'enlevement de Mme Bonacieux.

-- Oui, et je comprends; pour retrouver une femme, vous faites la
cour a une autre: c'est le chemin le plus long, mais le plus
amusant.

D'Artagnan fut sur le point de tout raconter a Athos; mais un
point l'arreta: Athos etait un gentilhomme severe sur le point
d'honneur, et il y avait, dans tout ce petit plan que notre
amoureux avait arrete a l'endroit de Milady, certaines choses qui,
d'avance, il en etait sur, n'obtiendraient pas l'assentiment du
puritain; il prefera donc garder le silence, et comme Athos etait
l'homme le moins curieux de la terre, les confidences de
d'Artagnan en etaient restees la.

Nous quitterons donc les deux amis, qui n'avaient rien de bien
important a se dire, pour suivre Aramis.

A cette nouvelle, que l'homme qui voulait lui parler arrivait de
Tours, nous avons vu avec quelle rapidite le jeune homme avait
suivi ou plutot devance Bazin; il ne fit donc qu'un saut de la rue
Ferou a la rue de Vaugirard.

En entrant chez lui, il trouva effectivement un homme de petite
taille, aux yeux intelligents, mais couvert de haillons.

"C'est vous qui me demandez? dit le mousquetaire.

-- C'est-a-dire que je demande M. Aramis: est-ce vous qui vous
appelez ainsi?

-- Moi-meme: vous avez quelque chose a me remettre?

-- Oui, si vous me montrez certain mouchoir brode.

-- Le voici, dit Aramis en tirant une clef de sa poitrine, et en
ouvrant un petit coffret de bois d'ebene incruste de nacre, le
voici, tenez.

-- C'est bien, dit le mendiant, renvoyez votre laquais."

En effet, Bazin, curieux de savoir ce que le mendiant voulait a
son maitre, avait regle son pas sur le sien, et etait arrive
presque en meme temps que lui; mais cette celerite ne lui servit
pas a grand-chose; sur l'invitation du mendiant, son maitre lui
fit signe de se retirer, et force lui fut d'obeir.

Bazin parti, le mendiant jeta un regard rapide autour de lui, afin
d'etre sur que personne ne pouvait ni le voir ni l'entendre, et
ouvrant sa veste en haillons mal serree par une ceinture de cuir,
il se mit a decoudre le haut de son pourpoint, d'ou il tira une
lettre.

Aramis jeta un cri de joie a la vue du cachet, baisa l'ecriture,
et avec un respect presque religieux, il ouvrit l'epitre qui
contenait ce qui suit:

"Ami, le sort veut que nous soyons separes quelque temps encore;
mais les beaux jours de la jeunesse ne sont pas perdus sans
retour. Faites votre devoir au camp; je fais le mien autre part.
Prenez ce que le porteur vous remettra; faites la campagne en beau
et bon gentilhomme, et pensez a moi, qui baise tendrement vos yeux
noirs.

"Adieu, ou plutot au revoir!"

Le mendiant decousait toujours; il tira une a une de ses sales
habits cent cinquante doubles pistoles d'Espagne, qu'il aligna sur
la table; puis, il ouvrit la porte, salua et partit avant que le
jeune homme, stupefait, eut ose lui adresser une parole.

Aramis alors relut la lettre, et s'apercut que cette lettre avait
un post-scriptum.

"P.-S. -- Vous pouvez faire accueil au porteur, qui est comte et
grand d'Espagne."

"Reves dores! s'ecria Aramis. Oh! la belle vie! oui, nous sommes
jeunes! oui, nous aurons encore des jours heureux! Oh! a toi, mon
amour, mon sang, ma vie! tout, tout, tout, ma belle maitresse!"

Et il baisait la lettre avec passion, sans meme regarder l'or qui
etincelait sur la table.

Bazin gratta a la porte; Aramis n'avait plus de raison pour le
tenir a distance; il lui permit d'entrer.

Bazin resta stupefait a la vue de cet or, et oublia qu'il venait
annoncer d'Artagnan, qui, curieux de savoir ce que c'etait que le
mendiant, venait chez Aramis en sortant de chez Athos.

Or, comme d'Artagnan ne se genait pas avec Aramis, voyant que
Bazin oubliait de l'annoncer, il s'annonca lui-meme.

"Ah! diable, mon cher Aramis, dit d'Artagnan, si ce sont la les
pruneaux qu'on nous envoie de Tours, vous en ferez mon compliment
au jardinier qui les recolte.

-- Vous vous trompez, mon cher, dit Aramis toujours discret: c'est
mon libraire qui vient de m'envoyer le prix de ce poeme en vers
d'une syllabe que j'avais commence la-bas.

-- Ah! vraiment! dit d'Artagnan; eh bien, votre libraire est
genereux, mon cher Aramis, voila tout ce que je puis vous dire.

-- Comment, monsieur! s'ecria Bazin, un poeme se vend si cher!
c'est incroyable! Oh! monsieur! vous faites tout ce que vous
voulez, vous pouvez devenir l'egal de M. de Voiture et de
M. de Benserade. J'aime encore cela, moi. Un poete, c'est presque
un abbe. Ah! monsieur Aramis, mettez-vous donc poete, je vous en
prie.

-- Bazin, mon ami, dit Aramis, je crois que vous vous melez a la
conversation."

Bazin comprit qu'il etait dans son tort; il baissa la tete, et
sortit.

"Ah! dit d'Artagnan avec un sourire, vous vendez vos productions
au poids de l'or: vous etes bien heureux, mon ami; mais prenez
garde, vous allez perdre cette lettre qui sort de votre casaque,
et qui est sans doute aussi de votre libraire."

Aramis rougit jusqu'au blanc des yeux, renfonca sa lettre, et
reboutonna son pourpoint.

"Mon cher d'Artagnan, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien,
aller trouver nos amis; et puisque je suis riche, nous
recommencerons aujourd'hui a diner ensemble en attendant que vous
soyez riches a votre tour.

-- Ma foi! dit d'Artagnan, avec grand plaisir. Il y a longtemps
que nous n'avons fait un diner convenable; et comme j'ai pour mon
compte une expedition quelque peu hasardeuse a faire ce soir, je
ne serais pas fache, je l'avoue, de me monter un peu la tete avec
quelques bouteilles de vieux bourgogne.

-- Va pour le vieux bourgogne; je ne le deteste pas non plus", dit
Aramis, auquel la vue de l'or avait enleve comme avec la main ses
idees de retraite.

Et ayant mis trois ou quatre doubles pistoles dans sa poche pour
repondre aux besoins du moment, il enferma les autres dans le
coffre d'ebene incruste de nacre, ou etait deja le fameux mouchoir
qui lui avait servi de talisman.

Les deux amis se rendirent d'abord chez Athos, qui, fidele au
serment qu'il avait fait de ne pas sortir, se chargea de faire
apporter a diner chez lui: comme il entendait a merveille les
details gastronomiques, d'Artagnan et Aramis ne firent aucune
difficulte de lui abandonner ce soin important.

Ils se rendaient chez Porthos, lorsque, au coin de la rue du Bac,
ils rencontrerent Mousqueton, qui, d'un air piteux, chassait
devant lui un mulet et un cheval.

D'Artagnan poussa un cri de surprise, qui n'etait pas exempt d'un
melange de joie.

"Ah! mon cheval jaune! s'ecria-t-il. Aramis, regardez ce cheval!

-- Oh! l'affreux roussin! dit Aramis.

-- Eh bien, mon cher, reprit d'Artagnan, c'est le cheval sur
lequel je suis venu a Paris.

-- Comment, monsieur connait ce cheval? dit Mousqueton.

-- Il est d'une couleur originale, fit Aramis; c'est le seul que
j'aie jamais vu de ce poil-la.

-- Je le crois bien, reprit d'Artagnan, aussi je l'ai vendu trois
ecus, et il faut bien que ce soit pour le poil, car la carcasse ne
vaut certes pas dix-huit livres. Mais comment ce cheval se trouve-
t-il entre tes mains, Mousqueton?

-- Ah! dit le valet, ne m'en parlez pas, monsieur, c'est un
affreux tour du mari de notre duchesse!

-- Comment cela, Mousqueton?

-- Oui nous sommes vus d'un tres bon oeil par une femme de
qualite, la duchesse de...; mais pardon! mon maitre m'a recommande
d'etre discret: elle nous avait forces d'accepter un petit
souvenir, un magnifique genet d'Espagne et un mulet andalou, que
c'etait merveilleux a voir; le mari a appris la chose, il a
confisque au passage les deux magnifiques betes qu'on nous
envoyait, et il leur a substitue ces horribles animaux!

-- Que tu lui ramenes? dit d'Artagnan.

-- Justement! reprit Mousqueton; vous comprenez que nous ne
pouvons point accepter de pareilles montures en echange de celles
que l'on nous avait promises.

-- Non, pardieu, quoique j'eusse voulu voir Porthos sur mon
Bouton-d'Or; cela m'aurait donne une idee de ce que j'etais moi-
meme, quand je suis arrive a Paris. Mais que nous ne t'arretions
pas, Mousqueton; va faire la commission de ton maitre, va. Est-il
chez lui?

-- Oui, monsieur, dit Mousqueton, mais bien maussade, allez!"

Et il continua son chemin vers le quai des Grands-Augustins,
tandis que les deux amis allaient sonner a la porte de l'infortune
Porthos. Celui-ci les avait vus traversant la cour, et il n'avait
garde d'ouvrir. Ils sonnerent donc inutilement.

Cependant, Mousqueton continuait sa route, et, traversant le Pont-
Neuf, toujours chassant devant lui ses deux haridelles, il
atteignit la rue aux Ours. Arrive la, il attacha, selon les ordres
de son maitre, cheval et mulet au marteau de la porte du
procureur; puis, sans s'inquieter de leur sort futur, il s'en
revint trouver Porthos et lui annonca que sa commission etait
faite.

Au bout d'un certain temps, les deux malheureuses betes, qui
n'avaient pas mange depuis le matin, firent un tel bruit en
soulevant et en laissant retomber le marteau de la porte, que le
procureur ordonna a son saute-ruisseau d'aller s'informer dans le
voisinage a qui appartenaient ce cheval et ce mulet.

Mme Coquenard reconnut son present, et ne comprit rien d'abord a
cette restitution; mais bientot la visite de Porthos l'eclaira. Le
courroux qui brillait dans les yeux du mousquetaire, malgre la
contrainte qu'il s'imposait, epouvanta la sensible amante. En
effet, Mousqueton n'avait point cache a son maitre qu'il avait
rencontre d'Artagnan et Aramis, et que d'Artagnan, dans le cheval
jaune, avait reconnu le bidet bearnais sur lequel il etait venu a
Paris, et qu'il avait vendu trois ecus.

Porthos sortit apres avoir donne rendez-vous a la procureuse dans
le cloitre Saint-Magloire. Le procureur, voyant que Porthos
partait, l'invita a diner, invitation que le mousquetaire refusa
avec un air plein de majeste.

Mme Coquenard se rendit toute tremblante au cloitre Saint-
Magloire, car elle devinait les reproches qui l'y attendaient;
mais elle etait fascinee par les grandes facons de Porthos.

Tout ce qu'un homme blesse dans son amour-propre peut laisser
tomber d'imprecations et de reproches sur la tete d'une femme,
Porthos le laissa tomber sur la tete courbee de la procureuse.

"Helas! dit-elle, j'ai fait pour le mieux. Un de nos clients est
marchand de chevaux, il devait de l'argent a l'etude, et s'est
montre recalcitrant. J'ai pris ce mulet et ce cheval pour ce qu'il
nous devait; il m'avait promis deux montures royales.

-- Eh bien, madame, dit Porthos, s'il vous devait plus de cinq
ecus, votre maquignon est un voleur.

-- Il n'est pas defendu de chercher le bon marche, monsieur
Porthos, dit la procureuse cherchant a s'excuser.

-- Non, madame, mais ceux qui cherchent le bon marche doivent
permettre aux autres de chercher des amis plus genereux."

Et Porthos, tournant sur ses talons, fit un pas pour se retirer.

"Monsieur Porthos! monsieur Porthos! s'ecria la procureuse, j'ai
tort, je le reconnais, je n'aurais pas du marchander quand il
s'agissait d'equiper un cavalier comme vous!"

Porthos, sans repondre, fit un second pas de retraite.

La procureuse crut le voir dans un nuage etincelant tout entoure
de duchesses et de marquises qui lui jetaient des sacs d'or sous
les pieds.

"Arretez, au nom du Ciel! monsieur Porthos, s'ecria-t-elle,
arretez et causons.

-- Causer avec vous me porte malheur, dit Porthos.

-- Mais, dites-moi, que demandez-vous?

-- Rien, car cela revient au meme que si je vous demandais quelque
chose."

La procureuse se pendit au bras de Porthos, et, dans l'elan de sa
douleur, elle s'ecria:

"Monsieur Porthos, je suis ignorante de tout cela, moi; sais-je ce
que c'est qu'un cheval? sais-je ce que c'est que des harnais?

-- Il fallait vous en rapporter a moi, qui m'y connais, madame;
mais vous avez voulu menager, et, par consequent, preter a usure.

-- C'est un tort, monsieur Porthos, et je le reparerai sur ma
parole d'honneur.

-- Et comment cela? demanda le mousquetaire.

-- Ecoutez. Ce soir M. Coquenard va chez M. le duc de Chaulnes,
qui l'a mande. C'est pour une consultation qui durera deux heures
au moins, venez, nous serons seuls, et nous ferons nos comptes.

-- A la bonne heure! voila qui est parler, ma chere!

-- Vous me pardonnez?

-- Nous verrons", dit majestueusement Porthos.

Et tous deux se separerent en se disant: "A ce soir."

"Diable! pensa Porthos en s'eloignant, il me semble que je me
rapproche enfin du bahut de maitre Coquenard."


CHAPITRE XXXV
LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS

Ce soir, attendu si impatiemment par Porthos et par d'Artagnan,
arriva enfin.

D'Artagnan, comme d'habitude, se presenta vers les neuf heures
chez Milady. Il la trouva d'une humeur charmante; jamais elle ne
l'avait si bien recu. Notre Gascon vit du premier coup d'oeil que
son billet avait ete remis, et ce billet faisait son effet.

Ketty entra pour apporter des sorbets. Sa maitresse lui fit une
mine charmante, lui sourit de son plus gracieux sourire; mais,
helas! la pauvre fille etait si triste, qu'elle ne s'apercut meme
pas de la bienveillance de Milady.

D'Artagnan regardait l'une apres l'autre ces deux femmes, et il
etait force de s'avouer que la nature s'etait trompee en les
formant; a la grande dame elle avait donne une ame venale et vile,
a la soubrette elle avait donne le coeur d'une duchesse.

A dix heures Milady commenca a paraitre inquiete, d'Artagnan
comprit ce que cela voulait dire; elle regardait la pendule, se
levait, se rasseyait, souriait a d'Artagnan d'un air qui voulait
dire: Vous etes fort aimable sans doute, mais vous seriez charmant
si vous partiez!

D'Artagnan se leva et prit son chapeau; Milady lui donna sa main a
baiser; le jeune homme sentit qu'elle la lui serrait et comprit
que c'etait par un sentiment non pas de coquetterie, mais de
reconnaissance a cause de son depart.

"Elle l'aime diablement", murmura-t-il. Puis il sortit.

Cette fois Ketty ne l'attendait aucunement, ni dans l'antichambre,
ni dans le corridor, ni sous la grande porte. Il fallut que
d'Artagnan trouvat tout seul l'escalier et la petite chambre.

Ketty etait assise la tete cachee dans ses mains, et pleurait.

Elle entendit entrer d'Artagnan, mais elle ne releva point la
tete; le jeune homme alla a elle et lui prit les mains, alors elle
eclata en sanglots.

Comme l'avait presume d'Artagnan, Milady, en recevant la lettre,
avait, dans le delire de sa joie, tout dit a sa suivante; puis, en
recompense de la maniere dont cette fois elle avait fait la
commission, elle lui avait donne une bourse. Ketty, en rentrant
chez elle, avait jete la bourse dans un coin, ou elle etait restee
tout ouverte, degorgeant trois ou quatre pieces d'or sur le tapis.

La pauvre fille, a la voix de d'Artagnan, releva la tete.
D'Artagnan lui-meme fut effraye du bouleversement de son visage;
elle joignit les mains d'un air suppliant, mais sans oser dire une
parole.

Si peu sensible que fut le coeur de d'Artagnan, il se sentit
attendri par cette douleur muette; mais il tenait trop a ses
projets et surtout a celui-ci, pour rien changer au programme
qu'il avait fait d'avance. Il ne laissa donc a Ketty aucun espoir
de le flechir, seulement il lui presenta son action comme une
simple vengeance.

Cette vengeance, au reste, devenait d'autant plus facile, que
Milady, sans doute pour cacher sa rougeur a son amant, avait
recommande a Ketty d'eteindre toutes les lumieres dans
l'appartement, et meme dans sa chambre, a elle. Avant le jour,
M. de Wardes devait sortir, toujours dans l'obscurite.

Au bout d'un instant on entendit Milady qui rentrait dans sa
chambre. D'Artagnan s'elanca aussitot dans son armoire. A peine y
etait-il blotti que la sonnette se fit entendre.

Ketty entra chez sa maitresse, et ne laissa point la porte
ouverte; mais la cloison etait si mince, que l'on entendait a peu
pres tout ce qui se disait entre les deux femmes.

Milady semblait ivre de joie, elle se faisait repeter par Ketty
les moindres details de la pretendue entrevue de la soubrette avec
de Wardes, comment il avait recu sa lettre, comment il avait
repondu, quelle etait l'expression de son visage, s'il paraissait
bien amoureux; et a toutes ces questions la pauvre Ketty, forcee
de faire bonne contenance, repondait d'une voix etouffee dont sa
maitresse ne remarquait meme pas l'accent douloureux, tant le
bonheur est egoiste.

Enfin, comme l'heure de son entretien avec le comte approchait,
Milady fit en effet tout eteindre chez elle, et ordonna a Ketty de
rentrer dans sa chambre, et d'introduire de Wardes aussitot qu'il
se presenterait.

L'attente de Ketty ne fut pas longue. A peine d'Artagnan eut-il vu
par le trou de la serrure de son armoire que tout l'appartement
etait dans l'obscurite, qu'il s'elanca de sa cachette au moment
meme ou Ketty refermait la porte de communication.

"Qu'est-ce que ce bruit? demanda Milady.

-- C'est moi, dit d'Artagnan a demi-voix; moi, le comte de Wardes.

-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura Ketty, il n'a pas meme pu
attendre l'heure qu'il avait fixee lui-meme!

-- Eh bien, dit Milady d'une voix tremblante, pourquoi n'entre-t-
il pas? Comte, comte, ajouta-t-elle, vous savez bien que je vous
attends!"

A cet appel, d'Artagnan eloigna doucement Ketty et s'elanca dans
la chambre de Milady.

Si la rage et la douleur doivent torturer une ame, c'est celle de
l'amant qui recoit sous un nom qui n'est pas le sien des
protestations d'amour qui s'adressent a son heureux rival.

D'Artagnan etait dans une situation douloureuse qu'il n'avait pas
prevue, la jalousie le mordait au coeur, et il souffrait presque
autant que la pauvre Ketty, qui pleurait en ce meme moment dans la
chambre voisine.

"Oui, comte, disait Milady de sa plus douce voix en lui serrant
tendrement la main dans les siennes; oui, je suis heureuse de
l'amour que vos regards et vos paroles m'ont exprime chaque fois
que nous nous sommes rencontres. Moi aussi, je vous aime. Oh!
demain, demain, je veux quelque gage de vous qui me prouve que
vous pensez a moi, et comme vous pourriez m'oublier, tenez."

Et elle passa une bague de son doigt a celui de d'Artagnan.

D'Artagnan se rappela avoir vu cette bague a la main de Milady:
c'etait un magnifique saphir entoure de brillants.

Le premier mouvement de d'Artagnan fut de le lui rendre, mais
Milady ajouta:

"Non, non; gardez cette bague pour l'amour de moi. Vous me rendez
d'ailleurs, en l'acceptant, ajouta-t-elle d'une voix emue, un
service bien plus grand que vous ne sauriez l'imaginer."

"Cette femme est pleine de mysteres", murmura en lui-meme
d'Artagnan.

En ce moment il se sentit pret a tout reveler. Il ouvrit la bouche
pour dire a Milady qui il etait, et dans quel but de vengeance il
etait venu, mais elle ajouta:

"Pauvre ange, que ce monstre de Gascon a failli tuer!"

Le monstre, c'etait lui.

"Oh! continua Milady, est-ce que vos blessures vous font encore
souffrir?

-- Oui, beaucoup, dit d'Artagnan, qui ne savait trop que repondre.

-- Soyez tranquille, murmura Milady, je vous vengerai, moi et
cruellement!"

"Peste! se dit d'Artagnan, le moment des confidences n'est pas
encore venu."

Il fallut quelque temps a d'Artagnan pour se remettre de ce petit
dialogue: mais toutes les idees de vengeance qu'il avait apportees
s'etaient completement evanouies. Cette femme exercait sur lui une
incroyable puissance, il la haissait et l'adorait a la fois, il
n'avait jamais cru que deux sentiments si contraires pussent
habiter dans le meme coeur, et en se reunissant, former un amour
etrange et en quelque sorte diabolique.

Cependant une heure venait de sonner; il fallut se separer;
d'Artagnan, au moment de quitter Milady, ne sentit plus qu'un vif
regret de s'eloigner, et, dans l'adieu passionne qu'ils
s'adresserent reciproquement, une nouvelle entrevue fut convenue
pour la semaine suivante. La pauvre Ketty esperait pouvoir
adresser quelques mots a d'Artagnan lorsqu'il passerait dans sa
chambre; mais Milady le reconduisit elle-meme dans l'obscurite et
ne le quitta que sur l'escalier.

Le lendemain au matin, d'Artagnan courut chez Athos. Il etait
engage dans une si singuliere aventure qu'il voulait lui demander
conseil. Il lui raconta tout: Athos fronca plusieurs fois le
sourcil.

"Votre Milady, lui dit-il, me parait une creature infame, mais
vous n'en avez pas moins eu tort de la tromper: vous voila d'une
facon ou d'une autre une ennemie terrible sur les bras."

Et tout en lui parlant, Athos regardait avec attention le saphir
entoure de diamants qui avait pris au doigt de d'Artagnan la place
de la bague de la reine, soigneusement remise dans un ecrin.

"Vous regardez cette bague? dit le Gascon tout glorieux d'etaler
aux regards de ses amis un si riche present.

-- Oui, dit Athos, elle me rappelle un bijou de famille.

-- Elle est belle, n'est-ce pas? dit d'Artagnan.

-- Magnifique! repondit Athos; je ne croyais pas qu'il existat
deux saphirs d'une si belle eau. L'avez-vous donc troquee contre
votre diamant?

-- Non, dit d'Artagnan; c'est un cadeau de ma belle Anglaise, ou
plutot de ma belle Francaise: car, quoique je ne le lui aie point
demande, je suis convaincu qu'elle est nee en France.

-- Cette bague vous vient de Milady? s'ecria Athos avec une voix
dans laquelle il etait facile de distinguer une grande emotion.

-- D'elle-meme; elle me l'a donnee cette nuit.

-- Montrez-moi donc cette bague, dit Athos.

-- La voici", repondit d'Artagnan en la tirant de son doigt.

Athos l'examina et devint tres pale, puis il l'essaya a
l'annulaire de sa main gauche; elle allait a ce doigt comme si
elle eut ete faite pour lui. Un nuage de colere et de vengeance
passa sur le front ordinairement calme du gentilhomme.

"Il est impossible que ce soit la meme, dit-il; comment cette
bague se trouverait-elle entre les mains de Milady Clarick? Et
cependant il est bien difficile qu'il y ait entre deux bijoux une
pareille ressemblance.

-- Connaissez-vous cette bague? demanda d'Artagnan.

-- J'avais cru la reconnaitre, dit Athos, mais sans doute que je
me trompais."

Et il la rendit a d'Artagnan, sans cesser cependant de la
regarder.

"Tenez, dit-il au bout d'un instant, d'Artagnan, otez cette bague
de votre doigt ou tournez-en le chaton en dedans; elle me rappelle
de si cruels souvenirs, que je n'aurais pas ma tete pour causer
avec vous. Ne veniez-vous pas me demander des conseils, ne me
disiez-vous point que vous etiez embarrasse sur ce que vous deviez
faire?... Mais attendez... rendez-moi ce saphir: celui dont je
voulais parler doit avoir une de ses faces eraillee par suite d'un
accident."

D'Artagnan tira de nouveau la bague de son doigt et la rendit a
Athos.

Athos tressaillit:

"Tenez, dit-il, voyez, n'est-ce pas etrange?"

Et il montrait a d'Artagnan cette egratignure qu'il se rappelait
devoir exister.

"Mais de qui vous venait ce saphir, Athos?

-- De ma mere, qui le tenait de sa mere a elle. Comme je vous le
dis, c'est un vieux bijou... qui ne devait jamais sortir de la
famille.

-- Et vous l'avez... vendu? demanda avec hesitation d'Artagnan.

-- Non, reprit Athos avec un singulier sourire; je l'ai donne
pendant une nuit d'amour, comme il vous a ete donne a vous."

D'Artagnan resta pensif a son tour, il lui semblait voir dans
l'ame de Milady des abimes dont les profondeurs etaient sombres et
inconnues.

Il remit la bague non pas a son doigt, mais dans sa poche.

"Ecoutez, lui dit Athos en lui prenant la main, vous savez si je
vous aime, d'Artagnan; j'aurais un fils que je ne l'aimerais pas
plus que vous. Eh bien, croyez-moi, renoncez a cette femme. Je ne
la connais pas, mais une espece d'intuition me dit que c'est une
creature perdue, et qu'il y a quelque chose de fatal en elle.

-- Et vous avez raison, dit d'Artagnan. Aussi, je m'en separe; je
vous avoue que cette femme m'effraie moi-meme.

-- Aurez-vous ce courage? dit Athos.

-- Je l'aurai, repondit d'Artagnan, et a l'instant meme.

-- Eh bien, vrai, mon enfant, vous avez raison, dit le gentilhomme
en serrant la main du Gascon avec une affection presque
paternelle; que Dieu veuille que cette femme, qui est a peine
entree dans votre vie, n'y laisse pas une trace funeste!"

Et Athos salua d'Artagnan de la tete, en homme qui veut faire
comprendre qu'il n'est pas fache de rester seul avec ses pensees.

En rentrant chez lui d'Artagnan trouva Ketty, qui l'attendait. Un
mois de fievre n'eut pas plus change la pauvre enfant qu'elle ne
l'etait pour cette nuit d'insomnie et de douleur.

Elle etait envoyee par sa maitresse au faux de Wardes. Sa
maitresse etait folle d'amour, ivre de joie: elle voulait savoir
quand le comte lui donnerait une seconde entrevue.

Et la pauvre Ketty, pale et tremblante, attendait la reponse de
d'Artagnan.

Athos avait une grande influence sur le jeune homme: les conseils
de son ami joints aux cris de son propre coeur l'avaient
determine, maintenant que son orgueil etait sauve et sa vengeance
satisfaite, a ne plus revoir Milady. Pour toute reponse il prit
donc une plume et ecrivit la lettre suivante:

"Ne comptez pas sur moi, madame, pour le prochain rendez-vous:
depuis ma convalescence j'ai tant d'occupations de ce genre qu'il
m'a fallu y mettre un certain ordre. Quand votre tour viendra,
j'aurai l'honneur de vous en faire part.

"Je vous baise les mains.

"Comte de Wardes."

Du saphir pas un mot: le Gascon voulait-il garder une arme contre
Milady? ou bien, soyons franc, ne conservait-il pas ce saphir
comme une derniere ressource pour l'equipement?

On aurait tort au reste de juger les actions d'une epoque au point
de vue d'une autre epoque. Ce qui aujourd'hui serait regarde comme
une honte pour un galant homme etait dans ce temps une chose toute
simple et toute naturelle, et les cadets des meilleures familles
se faisaient en general entretenir par leurs maitresses.

D'Artagnan passa sa lettre tout ouverte a Ketty, qui la lut
d'abord sans la comprendre et qui faillit devenir folle de joie en
la relisant une seconde fois.

Ketty ne pouvait croire a ce bonheur: d'Artagnan fut force de lui
renouveler de vive voix les assurances que la lettre lui donnait
par ecrit; et quel que fut, avec le caractere emporte de Milady,
le danger que courut la pauvre enfant a remettre ce billet a sa
maitresse, elle n'en revint pas moins place Royale de toute la
vitesse de ses jambes.

Le coeur de la meilleure femme est impitoyable pour les douleurs
d'une rivale.

Milady ouvrit la lettre avec un empressement egal a celui que
Ketty avait mis a l'apporter, mais au premier mot qu'elle lut,
elle devint livide; puis elle froissa le papier; puis elle se
retourna avec un eclair dans les yeux du cote de Ketty.

"Qu'est-ce que cette lettre? dit-elle.

-- Mais c'est la reponse a celle de madame, repondit Ketty toute
tremblante.

-- Impossible! s'ecria Milady; impossible qu'un gentilhomme ait
ecrit a une femme une pareille lettre!"

Puis tout a coup tressaillant:

"Mon Dieu! dit-elle, saurait-il..." Et elle s'arreta.

Ses dents grincaient, elle etait couleur de cendre: elle voulut
faire un pas vers la fenetre pour aller chercher de l'air; mais
elle ne put qu'etendre les bras, les jambes lui manquerent, et
elle tomba sur un fauteuil.

Ketty crut qu'elle se trouvait mal et se precipita pour ouvrir son
corsage. Mais Milady se releva vivement:

"Que me voulez-vous? dit-elle, et pourquoi portez-vous la main sur
moi?

-- J'ai pense que madame se trouvait mal et j'ai voulu lui porter
secours, repondit la suivante tout epouvantee de l'expression
terrible qu'avait prise la figure de sa maitresse.

-- Me trouver mal, moi? moi? me prenez-vous pour une femmelette?
Quand on m'insulte, je ne me trouve pas mal, je me venge,
entendez-vous!"

Et de la main elle fit signe a Ketty de sortir.


CHAPITRE XXXVI
REVE DE VENGEANCE

Le soir Milady donna l'ordre d'introduire M. d'Artagnan aussitot
qu'il viendrait, selon son habitude. Mais il ne vint pas.

Le lendemain Ketty vint voir de nouveau le jeune homme et lui
raconta tout ce qui s'etait passe la veille: d'Artagnan sourit;
cette jalouse colere de Milady, c'etait sa vengeance.

Le soir Milady fut plus impatiente encore que la veille, elle
renouvela l'ordre relatif au Gascon; mais comme la veille elle
l'attendit inutilement.

Le lendemain Ketty se presenta chez d'Artagnan, non plus joyeuse
et alerte comme les deux jours precedents, mais au contraire
triste a mourir.

D'Artagnan demanda a la pauvre fille ce qu'elle avait; mais celle-
ci, pour toute reponse, tira une lettre de sa poche et la lui
remit.

Cette lettre etait de l'ecriture de Milady: seulement cette fois
elle etait bien a l'adresse de d'Artagnan et non a celle de
M. de Wardes.

Il l'ouvrit et lut ce qui suit:

"Cher monsieur d'Artagnan, c'est mal de negliger ainsi ses amis,
surtout au moment ou l'on va les quitter pour si longtemps. Mon
beau-frere et moi nous avons attendu hier et avant-hier
inutilement. En sera-t-il de meme ce soir?

"Votre bien reconnaissante,

"Lady Clarick."

"C'est tout simple, dit d'Artagnan, et je m'attendais a cette
lettre. Mon credit hausse de la baisse du comte de Wardes.

-- Est-ce que vous irez? demanda Ketty.

-- Ecoute, ma chere enfant, dit le Gascon, qui cherchait a
s'excuser a ses propres yeux de manquer a la promesse qu'il avait
faite a Athos, tu comprends qu'il serait impolitique de ne pas se
rendre a une invitation si positive. Milady, en ne me voyant pas
revenir, ne comprendrait rien a l'interruption de mes visites,
elle pourrait se douter de quelque chose, et qui peut dire
jusqu'ou irait la vengeance d'une femme de cette trempe?

-- Oh! mon Dieu! dit Ketty, vous savez presenter les choses de
facon que vous avez toujours raison. Mais vous allez encore lui
faire la cour; et si cette fois vous alliez lui plaire sous votre
veritable nom et votre vrai visage, ce serait bien pis que la
premiere fois!"

L'instinct faisait deviner a la pauvre fille une partie de ce qui
allait arriver.

D'Artagnan la rassura du mieux qu'il put et lui promit de rester
insensible aux seductions de Milady.

Il lui fit repondre qu'il etait on ne peut plus reconnaissant de
ses bontes et qu'il se rendrait a ses ordres; mais il n'osa lui
ecrire de peur de ne pouvoir, a des yeux aussi exerces que ceux de
Milady, deguiser suffisamment son ecriture.

A neuf heures sonnant, d'Artagnan etait place Royale. Il etait
evident que les domestiques qui attendaient dans l'antichambre
etaient prevenus, car aussitot que d'Artagnan parut, avant meme
qu'il eut demande si Milady etait visible, un d'eux courut
l'annoncer.

"Faites entrer", dit Milady d'une voix breve, mais si percante que
d'Artagnan l'entendit de l'antichambre.

On l'introduisit.

"Je n'y suis pour personne, dit Milady; entendez-vous, pour
personne."

Le laquais sortit.

D'Artagnan jeta un regard curieux sur Milady: elle etait pale et
avait les yeux fatigues, soit par les larmes, soit par l'insomnie.
On avait avec intention diminue le nombre habituel des lumieres,
et cependant la jeune femme ne pouvait arriver a cacher les traces
de la fievre qui l'avait devoree depuis deux jours.

D'Artagnan s'approcha d'elle avec sa galanterie ordinaire; elle
fit alors un effort supreme pour le recevoir, mais jamais
physionomie plus bouleversee ne dementit sourire plus aimable.

Aux questions que d'Artagnan lui fit sur sa sante:

"Mauvaise, repondit-elle, tres mauvaise.

-- Mais alors, dit d'Artagnan, je suis indiscret, vous avez besoin
de repos sans doute et je vais me retirer.

-- Non pas, dit Milady; au contraire, restez, monsieur d'Artagnan,
votre aimable compagnie me distraira."

"Oh! oh! pensa d'Artagnan, elle n'a jamais ete si charmante,
defions-nous."

Milady prit l'air le plus affectueux qu'elle put prendre, et donna
tout l'eclat possible a sa conversation. En meme temps cette
fievre qui l'avait abandonnee un instant revenait rendre l'eclat a
ses yeux, le coloris a ses joues, le carmin a ses levres.
D'Artagnan retrouva la Circe qui l'avait deja enveloppe de ses
enchantements. Son amour, qu'il croyait eteint et qui n'etait
qu'assoupi, se reveilla dans son coeur. Milady souriait et
d'Artagnan sentait qu'il se damnerait pour ce sourire.

Il y eut un moment ou il sentit quelque chose comme un remords de
ce qu'il avait fait contre elle.

Peu a peu Milady devint plus communicative. Elle demanda a
d'Artagnan s'il avait une maitresse.

"Helas! dit d'Artagnan de l'air le plus sentimental qu'il put
prendre, pouvez-vous etre assez cruelle pour me faire une pareille
question, a moi qui, depuis que je vous ai vue, ne respire et ne
soupire que par vous et pour vous!"

Milady sourit d'un etrange sourire.

"Ainsi vous m'aimez? dit-elle.

-- Ai-je besoin de vous le dire, et ne vous en etes-vous point
apercue?

-- Si fait; mais, vous le savez, plus les coeurs sont fiers, plus
ils sont difficiles a prendre.

-- Oh! les difficultes ne m'effraient pas, dit d'Artagnan; il n'y
a que les impossibilites qui m'epouvantent.

-- Rien n'est impossible, dit Milady, a un veritable amour.

-- Rien, madame?

-- Rien", reprit Milady.

"Diable! reprit d'Artagnan a part lui, la note est changee.
Deviendrait-elle amoureuse de moi, par hasard, la capricieuse, et
serait-elle disposee a me donner a moi-meme quelque autre saphir
pareil a celui qu'elle m'a donne me prenant pour de Wardes?"

D'Artagnan rapprocha vivement son siege de celui de Milady.

"Voyons, dit-elle, que feriez-vous bien pour prouver cet amour
dont vous parlez?

-- Tout ce qu'on exigerait de moi. Qu'on ordonne, et je suis pret.

-- A tout?

-- A tout! s'ecria d'Artagnan qui savait d'avance qu'il n'avait
pas grand-chose a risquer en s'engageant ainsi.

-- Eh bien, causons un peu, dit a son tour Milady en rapprochant
son fauteuil de la chaise de d'Artagnan.

-- Je vous ecoute, madame", dit celui-ci.

Milady resta un instant soucieuse et comme indecise puis
paraissant prendre une resolution:

"J'ai un ennemi, dit-elle.

-- Vous, madame! s'ecria d'Artagnan jouant la surprise, est-ce
possible, mon Dieu? belle et bonne comme vous l'etes!

-- Un ennemi mortel.

-- En verite?

-- Un ennemi qui m'a insultee si cruellement que c'est entre lui
et moi une guerre a mort. Puis-je compter sur vous comme
auxiliaire?"

D'Artagnan comprit sur-le-champ ou la vindicative creature en
voulait venir.

"Vous le pouvez, madame, dit-il avec emphase, mon bras et ma vie
vous appartiennent comme mon amour.

Alors, dit Milady, puisque vous etes aussi genereux qu'amoureux...

Elle s'arreta.

"Eh bien? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien, reprit Milady apres un moment de silence, cessez des
aujourd'hui de parler d'impossibilites.

-- Ne m'accablez pas de mon bonheur", s'ecria d'Artagnan en se
precipitant a genoux et en couvrant de baisers les mains qu'on lui
abandonnait.

-- Venge-moi de cet infame de Wardes, murmura Milady entre ses
dents, et je saurai bien me debarrasser de toi ensuite, double
sot, lame d'epee vivante!

-- Tombe volontairement entre mes bras apres m'avoir raille si
effrontement, hypocrite et dangereuse femme, pensait d'Artagnan de
son cote, et ensuite je rirai de toi avec celui que tu veux tuer
par ma main."

D'Artagnan releva la tete.

"Je suis pret, dit-il.

-- Vous m'avez donc comprise, cher monsieur d'Artagnan! dit
Milady.

-- Je devinerais un de vos regards.

-- Ainsi vous emploieriez pour moi votre bras, qui s'est deja
acquis tant de renommee?

A l'instant meme.

Mais moi, dit Milady, comment paierai-je un pareil service; je
connais les amoureux, ce sont des gens qui ne font rien pour rien?

-- Vous savez la seule reponse que je desire, dit d'Artagnan, la
seule qui soit digne de vous et de moi!"

Et il l'attira doucement vers lui.

Elle resista a peine.

"Interesse! dit-elle en souriant.

-- Ah! s'ecria d'Artagnan veritablement emporte par la passion que
cette femme avait le don d'allumer dans son coeur, ah! c'est que
mon bonheur me parait invraisemblable, et qu'ayant toujours peur
de le voir s'envoler comme un reve, j'ai hate d'en faire une
realite.

-- Eh bien, meritez donc ce pretendu bonheur.

-- Je suis a vos ordres, dit d'Artagnan.

-- Bien sur? fit Milady avec un dernier doute.

-- Nommez-moi l'infame qui a pu faire pleurer vos beaux yeux.

-- Qui vous dit que j'ai pleure? dit-elle.

-- Il me semblait...

-- Les femmes comme moi ne pleurent pas, dit Milady.

-- Tant mieux! Voyons, dites-moi comment il s'appelle.

-- Songez que son nom c'est tout mon secret.

-- Il faut cependant que je sache son nom.

-- Oui, il le faut; voyez si j'ai confiance en vous!

-- Vous me comblez de joie. Comment s'appelle-t-il?

-- Vous le connaissez.

-- Vraiment?

-- Oui.

-- Ce n'est pas un de mes amis? reprit d'Artagnan en jouant
l'hesitation pour faire croire a son ignorance.

-- Si c'etait un de vos amis, vous hesiteriez donc?" s'ecria
Milady. Et un eclair de menace passa dans ses yeux.

"Non, fut-ce mon frere!" s'ecria d'Artagnan comme emporte par
l'enthousiasme.

Notre Gascon s'avancait sans risque; car il savait ou il allait.

"J'aime votre devouement, dit Milady.

-- Helas! n'aimez-vous que cela en moi? demanda d'Artagnan.

-- Je vous aime aussi, vous", dit-elle en lui prenant la main.

Et l'ardente pression fit frissonner d'Artagnan, comme si, par le
toucher, cette fievre qui brulait Milady le gagnait lui-meme.

"Vous m'aimez, vous! s'ecria-t-il. Oh! si cela etait, ce serait a
en perdre la raison."

Et il l'enveloppa de ses deux bras. Elle n'essaya point d'ecarter
ses levres de son baiser, seulement elle ne le lui rendit pas.

Ses levres etaient froides: il sembla a d'Artagnan qu'il venait
d'embrasser une statue.

Il n'en etait pas moins ivre de joie, electrise d'amour, il
croyait presque a la tendresse de Milady; il croyait presque au
crime de de Wardes. Si de Wardes eut ete en ce moment sous sa
main, il l'eut tue.

Milady saisit l'occasion.

"Il s'appelle..., dit-elle a son tour.

-- De Wardes, je le sais, s'ecria d'Artagnan.

-- Et comment le savez-vous?" demanda Milady en lui saisissant les
deux mains et en essayant de lire par ses yeux jusqu'au fond de
son ame.

D'Artagnan sentit qu'il s'etait laisse emporter, et qu'il avait
fait une faute.

"Dites, dites, mais dites donc! repetait Milady, comment le savez-
vous?

-- Comment je le sais? dit d'Artagnan.

-- Oui.

-- Je le sais, parce que, hier, de Wardes, dans un salon ou
j'etais, a montre une bague qu'il a dit tenir de vous.

-- Le miserable!" s'ecria Milady.

L'epithete, comme on le comprend bien, retentit jusqu'au fond du
coeur de d'Artagnan.

"Eh bien? continua-t-elle.

-- Eh bien, je vous vengerai de ce miserable, reprit d'Artagnan en
se donnant des airs de don Japhet d'Armenie.

-- Merci, mon brave ami! s'ecria Milady; et quand serai-je vengee?

-- Demain, tout de suite, quand vous voudrez."

Milady allait s'ecrier: "Tout de suite"; mais elle reflechit
qu'une pareille precipitation serait peu gracieuse pour
d'Artagnan.

D'ailleurs, elle avait mille precautions a prendre, mille conseils
a donner a son defenseur, pour qu'il evitat les explications
devant temoins avec le comte. Tout cela se trouva prevu par un mot
de d'Artagnan.

"Demain, dit-il, vous serez vengee ou je serai mort.

-- Non! dit-elle, vous me vengerez; mais vous ne mourrez pas.
C'est un lache.

-- Avec les femmes peut-etre, mais pas avec les hommes. J'en sais
quelque chose, moi.

-- Mais il me semble que dans votre lutte avec lui, vous n'avez
pas eu a vous plaindre de la fortune.

-- La fortune est une courtisane: favorable hier, elle peut me
trahir demain.

-- Ce qui veut dire que vous hesitez maintenant.

-- Non, je n'hesite pas, Dieu m'en garde; mais serait-il juste de
me laisser aller a une mort possible sans m'avoir donne au moins
un peu plus que de l'espoir?"

Milady repondit par un coup d'oeil qui voulait dire:

"N'est-ce que cela? parlez donc."

Puis, accompagnant le coup d'oeil de paroles explicatives.

"C'est trop juste, dit-elle tendrement.

-- Oh! vous etes un ange, dit le jeune homme.

-- Ainsi, tout est convenu? dit-elle.

-- Sauf ce que je vous demande, chere ame!

-- Mais, lorsque je vous dis que vous pouvez vous fier a ma
tendresse?

-- Je n'ai pas de lendemain pour attendre.

-- Silence; j'entends mon frere: il est inutile qu'il vous trouve
ici."

Elle sonna; Ketty parut.

"Sortez par cette porte, dit-elle en poussant une petit porte
derobee, et revenez a onze heures; nous acheverons cet entretien:
Ketty vous introduira chez moi."

La pauvre enfant pensa tomber a la renverse en entendant ces
paroles.

"Eh bien, que faites-vous, mademoiselle, a demeurer immobile comme
une statue? Allons, reconduisez le chevalier; et ce soir, a onze
heures, vous avez entendu!"

"Il parait que ses rendez-vous sont a onze heures, pensa
d'Artagnan: c'est une habitude prise."

Milady lui tendit une main qu'il baisa tendrement.

"Voyons, dit-il en se retirant et en repondant a peine aux
reproches de Ketty, voyons, ne soyons pas un sot; decidement cette
femme est une grande scelerate: prenons garde."


CHAPITRE XXXVII
LE SECRET DE MILADY

D'Artagnan etait sorti de l'hotel au lieu de monter tout de suite
chez Ketty, malgre les instances que lui avait faites la jeune
fille, et cela pour deux raisons: la premiere parce que de cette
facon il evitait les reproches, les recriminations, les prieres;
la seconde, parce qu'il n'etait pas fache de lire un peu dans sa
pensee, et, s'il etait possible, dans celle de cette femme.

Tout ce qu'il y avait de plus clair la-dedans, c'est que
d'Artagnan aimait Milady comme un fou et qu'elle ne l'aimait pas
le moins du monde. Un instant d'Artagnan comprit que ce qu'il
aurait de mieux a faire serait de rentrer chez lui et d'ecrire a
Milady une longue lettre dans laquelle il lui avouerait que lui et
de Wardes etaient jusqu'a present absolument le meme, que par
consequent il ne pouvait s'engager, sous peine de suicide, a tuer
de Wardes. Mais lui aussi etait eperonne d'un feroce desir de
vengeance; il voulait posseder a son tour cette femme sous son
propre nom; et comme cette vengeance lui paraissait avoir une
certaine douceur, il ne voulait point y renoncer.

Il fit cinq ou six fois le tour de la place Royale, se retournant
de dix pas en dix pas pour regarder la lumiere de l'appartement de
Milady, qu'on apercevait a travers les jalousies; il etait evident
que cette fois la jeune femme etait moins pressee que la premiere
de rentrer dans sa chambre.

Enfin la lumiere disparut.

Avec cette lueur s'eteignit la derniere irresolution dans le coeur
de d'Artagnan; il se rappela les details de la premiere nuit, et,
le coeur bondissant, la tete en feu, il rentra dans l'hotel et se
precipita dans la chambre de Ketty.

La jeune fille, pale comme la mort, tremblant de tous ses membres,
voulut arreter son amant; mais Milady, l'oreille au guet, avait
entendu le bruit qu'avait fait d'Artagnan: elle ouvrit la porte.

"Venez", dit-elle.

Tout cela etait d'une si incroyable imprudence, d'une si
monstrueuse effronterie, qu'a peine si d'Artagnan pouvait croire a
ce qu'il voyait et a ce qu'il entendait. Il croyait etre entraine
dans quelqu'une de ces intrigues fantastiques comme on en
accomplit en reve.

Il ne s'elanca pas moins vers Milady, cedant a cette attraction
que l'aimant exerce sur le fer. La porte se referma derriere eux.

Ketty s'elanca a son tour contre la porte.

La jalousie, la fureur, l'orgueil offense, toutes les passions
enfin qui se disputent le coeur d'une femme amoureuse la
poussaient a une revelation; mais elle etait perdue si elle
avouait avoir donne les mains a une pareille machination; et, par-
dessus tout, d'Artagnan etait perdu pour elle. Cette derniere
pensee d'amour lui conseilla encore ce dernier sacrifice.

D'Artagnan, de son cote, etait arrive au comble de tous ses voeux:
ce n'etait plus un rival qu'on aimait en lui, c'etait lui-meme
qu'on avait l'air d'aimer. Une voix secrete lui disait bien au
fond du coeur qu'il n'etait qu'un instrument de vengeance que l'on
caressait en attendant qu'il donnat la mort, mais l'orgueil, mais
l'amour-propre, mais la folie faisaient taire cette voix,
etouffaient ce murmure. Puis notre Gascon, avec la dose de
confiance que nous lui connaissons, se comparait a de Wardes et se
demandait pourquoi, au bout du compte, on ne l'aimerait pas, lui
aussi, pour lui-meme.

Il s'abandonna donc tout entier aux sensations du moment. Milady
ne fut plus pour lui cette femme aux intentions fatales qui
l'avait un instant epouvante, ce fut une maitresse ardente et
passionnee s'abandonnant tout entiere a un amour qu'elle semblait
eprouver elle-meme. Deux heures a peu pres s'ecoulerent ainsi.

Cependant les transports des deux amants se calmerent; Milady, qui
n'avait point les memes motifs que d'Artagnan pour oublier, revint
la premiere a la realite et demanda au jeune homme si les mesures
qui devaient amener le lendemain entre lui et de Wardes une
rencontre etaient bien arretees d'avance dans son esprit.

Mais d'Artagnan, dont les idees avaient pris un tout autre cours,
s'oublia comme un sot et repondit galamment qu'il etait bien tard
pour s'occuper de duels a coups d'epee.

Cette froideur pour les seuls interets qui l'occupassent effraya
Milady, dont les questions devinrent plus pressantes.

Alors d'Artagnan, qui n'avait jamais serieusement pense a ce duel
impossible, voulut detourner la conversation, mais il n'etait plus
de force.

Milady le contint dans les limites qu'elle avait tracees d'avance
avec son esprit irresistible et sa volonte de fer.

D'Artagnan se crut fort spirituel en conseillant a Milady de
renoncer, en pardonnant a de Wardes, aux projets furieux qu'elle
avait formes.

Mais aux premiers mots qu'il dit, la jeune femme tressaillit et
s'eloigna.

"Auriez-vous peur, cher d'Artagnan? dit-elle d'une voix aigue et
railleuse qui resonna etrangement dans l'obscurite.

-- Vous ne le pensez pas, chere ame! repondit d'Artagnan; mais
enfin, si ce pauvre comte de Wardes etait moins coupable que vous
ne le pensez?

-- En tout cas dit gravement Milady, il m'a trompee, et du moment
ou il m'a trompee il a merite la mort.

-- Il mourra donc, puisque vous le condamnez!" dit d'Artagnan d'un
ton si ferme, qu'il parut a Milady l'expression d'un devouement a
toute epreuve.

Aussitot elle se rapprocha de lui.

Nous ne pourrions dire le temps que dura la nuit pour Milady; mais
d'Artagnan croyait etre pres d'elle depuis deux heures a peine
lorsque le jour parut aux fentes des jalousies et bientot envahit
la chambre de sa lueur blafarde.

Alors Milady, voyant que d'Artagnan allait la quitter, lui rappela
la promesse qu'il lui avait faite de la venger de de Wardes.

"Je suis tout pret, dit d'Artagnan, mais auparavant je voudrais
etre certain d'une chose.

-- De laquelle? demanda Milady.

-- C'est que vous m'aimez.

-- Je vous en ai donne la preuve, ce me semble.

-- Oui, aussi je suis a vous corps et ame.

-- Merci, mon brave amant! mais de meme que je vous ai prouve mon
amour, vous me prouverez le votre a votre tour, n'est-ce pas?

-- Certainement. Mais si vous m'aimez comme vous me le dites,
reprit d'Artagnan, ne craignez-vous pas un peu pour moi?

-- Que puis-je craindre?

-- Mais enfin, que je sois blesse dangereusement, tue meme.

-- Impossible, dit Milady, vous etes un homme si vaillant et une
si fine epee.

-- Vous ne prefereriez donc point, reprit d'Artagnan, un moyen qui
vous vengerait de meme tout en rendant inutile le combat."

Milady regarda son amant en silence: cette lueur blafarde des
premiers rayons du jour donnait a ses yeux clairs une expression
etrangement funeste.

"Vraiment, dit-elle, je crois que voila que vous hesitez
maintenant.

-- Non, je n'hesite pas; mais c'est que ce pauvre comte de Wardes
me fait vraiment peine depuis que vous ne l'aimez plus, et il me
semble qu'un homme doit etre si cruellement puni par la perte
seule de votre amour, qu'il n'a pas besoin d'autre chatiment:

-- Qui vous dit que je l'aie aime? demanda Milady.

-- Au moins puis-je croire maintenant sans trop de fatuite que
vous en aimez un autre, dit le jeune homme d'un ton caressant, et
je vous le repete, je m'interesse au comte.

-- Vous? demanda Milady.

-- Oui moi.

-- Et pourquoi vous?

-- Parce que seul je sais...

-- Quoi?

-- Qu'il est loin d'etre ou plutot d'avoir ete aussi coupable
envers vous qu'il le parait.

-- En verite! dit Milady d'un air inquiet; expliquez-vous, car je
ne sais vraiment ce que vous voulez dire."

Et elle regardait d'Artagnan, qui la tenait embrassee avec des
yeux qui semblaient s'enflammer peu a peu.

"Oui, je suis galant homme, moi! dit d'Artagnan decide a en finir;
et depuis que votre amour est a moi, que je suis bien sur de le
posseder, car je le possede, n'est-ce pas?...

-- Tout entier, continuez.

-- Eh bien, je me sens comme transporte, un aveu me pese.

-- Un aveu?

-- Si j'eusse doute de votre amour je ne l'eusse pas fait; mais
vous m'aimez, ma belle maitresse? n'est-ce pas, vous m'aimez?

-- Sans doute.

-- Alors si par exces d'amour je me suis rendu coupable envers
vous, vous me pardonnerez?

-- Peut-etre!"

D'Artagnan essaya, avec le plus doux sourire qu'il put prendre, de
rapprocher ses levres des levres de Milady, mais celle-ci
l'ecarta.

"Cet aveu, dit-elle en palissant, quel est cet aveu?

-- Vous aviez donne rendez-vous a de Wardes, jeudi dernier, dans
cette meme chambre, n'est-ce pas?

-- Moi, non! cela n'est pas, dit Milady d'un ton de voix si ferme
et d'un visage si impassible, que si d'Artagnan n'eut pas eu une
certitude si parfaite, il eut doute.

-- Ne mentez pas, mon bel ange, dit d'Artagnan en souriant, ce
serait inutile.

-- Comment cela? parlez donc! vous me faites mourir!

-- Oh! rassurez-vous, vous n'etes point coupable envers moi, et je
vous ai deja pardonne!

-- Apres, apres?

-- De Wardes ne peut se glorifier de rien.

-- Pourquoi? Vous m'avez dit vous-meme que cette bague...

-- Cette bague, mon amour, c'est moi qui l'ai. Le comte de Wardes
de jeudi et le d'Artagnan d'aujourd'hui sont la meme personne."

L'imprudent s'attendait a une surprise melee de pudeur, a un petit
orage qui se resoudrait en larmes; mais il se trompait
etrangement, et son erreur ne fut pas longue.

Pale et terrible, Milady se redressa, et, repoussant d'Artagnan
d'un violent coup dans la poitrine, elle s'elanca hors du lit.

Il faisait alors presque grand jour.

D'Artagnan la retint par son peignoir de fine toile des Indes pour
implorer son pardon; mais elle, d'un mouvement puissant et resolu,
elle essaya de fuir. Alors la batiste se dechira en laissant a nu
les epaules et sur l'une de ces belles epaules rondes et blanches,
d'Artagnan avec un saisissement inexprimable, reconnut la fleur de
lis, cette marque indelebile qu'imprime la main infamante du
bourreau.

"Grand Dieu!" s'ecria d'Artagnan en lachant le peignoir.

Et il demeura muet, immobile et glace sur le lit.

Mais Milady se sentait denoncee par l'effroi meme de d'Artagnan.
Sans doute il avait tout vu: le jeune homme maintenant savait son
secret, secret terrible, que tout le monde ignorait, excepte lui.

Elle se retourna, non plus comme une femme furieuse mais comme une
panthere blessee.

"Ah! miserable, dit-elle, tu m'as lachement trahie, et de plus tu
as mon secret! Tu mourras!"

Et elle courut a un coffret de marqueterie pose sur la toilette,
l'ouvrit d'une main fievreuse et tremblante, en tira un petit
poignard a manche d'or, a la lame aigue et mince et revint d'un
bond sur d'Artagnan a demi nu.

Quoique le jeune homme fut brave, on le sait, il fut epouvante de
cette figure bouleversee, de ces pupilles dilatees horriblement,
de ces joues pales et de ces levres sanglantes; il recula jusqu'a
la ruelle, comme il eut fait a l'approche d'un serpent qui eut
rampe vers lui, et son epee se rencontrant sous sa main souillee
de sueur, il la tira du fourreau.

Mais sans s'inquieter de l'epee, Milady essaya de remonter sur le
lit pour le frapper, et elle ne s'arreta que lorsqu'elle sentit la
pointe aigue sur sa gorge.

Alors elle essaya de saisir cette epee avec les mains mais
d'Artagnan l'ecarta toujours de ses etreintes et, la lui
presentant tantot aux yeux, tantot a la poitrine, il se laissa
glisser a bas du lit, cherchant pour faire retraite la porte qui
conduisait chez Ketty.

Milady, pendant ce temps, se ruait sur lui avec d'horribles
transports, rugissant d'une facon formidable.

Cependant cela ressemblait a un duel, aussi d'Artagnan se
remettait petit a petit.

"Bien, belle dame, bien! disait-il, mais, de par Dieu, calmez-
vous, ou je vous dessine une seconde fleur de lis sur l'autre
epaule.

-- Infame! infame!" hurlait Milady.

Mais d'Artagnan, cherchant toujours la porte, se tenait sur la
defensive.

Au bruit qu'ils faisaient, elle renversant les meubles pour aller
a lui, lui s'abritant derriere les meubles pour se garantir
d'elle, Ketty ouvrit la porte. D'Artagnan, qui avait sans cesse
manoeuvre pour se rapprocher de cette porte, n'en etait plus qu'a
trois pas. D'un seul elan il s'elanca de la chambre de Milady dans
celle de la suivante, et, rapide comme l'eclair, il referma la
porte, contre laquelle il s'appuya de tout son poids tandis que
Ketty poussait les verrous.

Alors Milady essaya de renverser l'arc-boutant qui l'enfermait
dans sa chambre, avec des forces bien au-dessus de celles d'une
femme; puis, lorsqu'elle sentit que c'etait chose impossible, elle
cribla la porte de coups de poignard, dont quelques-uns
traverserent l'epaisseur du bois.

Chaque coup etait accompagne d'une imprecation terrible.

"Vite, vite, Ketty, dit d'Artagnan a demi-voix lorsque les verrous
furent mis, fais-moi sortir de l'hotel, ou si nous lui laissons le
temps de se retourner, elle me fera tuer par les laquais.

-- Mais vous ne pouvez pas sortir ainsi, dit Ketty, vous etes tout
nu.

-- C'est vrai, dit d'Artagnan, qui s'apercut alors seulement du
costume dans lequel il se trouvait, c'est vrai; habille-moi comme
tu pourras, mais hatons-nous; comprends-tu, il y va de la vie et
de la mort!"

Ketty ne comprenait que trop; en un tour de main elle l'affubla
d'une robe a fleurs, d'une large coiffe et d'un mantelet; elle lui
donna des pantoufles, dans lesquelles il passa ses pieds nus, puis
elle l'entraina par les degres. Il etait temps, Milady avait deja
sonne et reveille tout l'hotel. Le portier tira le cordon a la
voix de Ketty au moment meme ou Milady, a demi nue de son cote,
criait par la fenetre:

"N'ouvrez pas!"


CHAPITRE XXXVIII
COMMENT, SANS SE DERANGER, ATHOS TROUVA SON EQUIPEMENT

Le jeune homme s'enfuit tandis qu'elle le menacait encore d'un
geste impuissant. Au moment ou elle le perdit de vue, Milady tomba
evanouie dans sa chambre.

D'Artagnan etait tellement bouleverse, que, sans s'inquieter de ce
que deviendrait Ketty, il traversa la moitie de Paris tout en
courant, et ne s'arreta que devant la porte d'Athos. L'egarement
de son esprit, la terreur qui l'eperonnait, les cris de quelques
patrouilles qui se mirent a sa poursuite, et les huees de quelques
passants qui, malgre l'heure peu avancee, se rendaient a leurs
affaires, ne firent que precipiter sa course.

Il traversa la cour, monta les deux etages d'Athos et frappa a la
porte a tout rompre.

Grimaud vint ouvrir les yeux bouffis de sommeil. D'Artagnan
s'elanca avec tant de force dans l'antichambre qu'il faillit le
culbuter en entrant.

Malgre le mutisme habituel du pauvre garcon, cette fois la parole
lui revint.

"He, la, la! s'ecria-t-il, que voulez-vous, coureuse? que
demandez-vous, drolesse?"

D'Artagnan releva ses coiffes et degagea ses mains de dessous son
mantelet; a la vue de ses moustaches et de son epee nue, le pauvre
diable s'apercut qu'il avait affaire a un homme.

Il crut alors que c'etait quelque assassin.

"Au secours! a l'aide! au secours! s'ecria-t-il.

-- Tais-toi, malheureux! dit le jeune homme, je suis d'Artagnan,
ne me reconnais-tu pas? Ou est ton maitre?

-- Vous, monsieur d'Artagnan! s'ecria Grimaud epouvante.
Impossible.

-- Grimaud, dit Athos sortant de son appartement en robe de
chambre, je crois que vous vous permettez de parler.

-- Ah! monsieur! c'est que...

-- Silence."

Grimaud se contenta de montrer du doigt d'Artagnan a son maitre.

Athos reconnut son camarade, et, tout flegmatique qu'il etait, il
partit d'un eclat de rire que motivait bien la mascarade etrange
qu'il avait sous les yeux: coiffes de travers, jupes tombantes sur
les souliers; manches retroussees et moustaches raides d'emotion.

"Ne riez pas, mon ami, s'ecria d'Artagnan; de par le Ciel ne riez
pas, car, sur mon ame, je vous le dis, il n'y a point de quoi
rire."

Et il prononca ces mots d'un air si solennel et avec une epouvante
si vraie qu'Athos lui prit aussitot les mains en s'ecriant:

"Seriez-vous blesse, mon ami? vous etes bien pale!

-- Non, mais il vient de m'arriver un terrible evenement. Etes-
vous seul, Athos?

-- Pardieu! qui voulez-vous donc qui soit chez moi a cette heure?

-- Bien, bien."

Et d'Artagnan se precipita dans la chambre d'Athos.

"He, parlez! dit celui-ci en refermant la porte et en poussant les
verrous pour n'etre pas deranges. Le roi est-il mort? avez-vous
tue M. le cardinal? vous etes tout renverse; voyons, voyons,
dites, car je meurs veritablement d'inquietude.

-- Athos, dit d'Artagnan se debarrassant de ses vetements de femme
et apparaissant en chemise, preparez-vous a entendre une histoire
incroyable, inouie.

-- Prenez d'abord cette robe de chambre", dit le mousquetaire a
son ami.

D'Artagnan passa la robe de chambre, prenant une manche pour une
autre tant il etait encore emu.

"Eh bien? dit Athos.

-- Eh bien, repondit d'Artagnan en se courbant vers l'oreille
d'Athos et en baissant la voix, Milady est marquee d'une fleur de
lis a l'epaule.

-- Ah! cria le mousquetaire comme s'il eut recu une balle dans le
coeur.

-- Voyons, dit d'Artagnan, etes-vous sur que l'autre soit bien
morte?

-- L'autre? dit Athos d'une voix si sourde, qu'a peine si
d'Artagnan l'entendit.

-- Oui, celle dont vous m'avez parle un jour a Amiens."

Athos poussa un gemissement et laissa tomber sa tete dans ses
mains.

"Celle-ci, continua d'Artagnan, est une femme de vingt-six a
vingt-huit ans.

-- Blonde, dit Athos, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Des yeux clairs, d'une clarte etrange, avec des cils et
sourcils noirs?

-- Oui.

-- Grande, bien faite? Il lui manque une dent pres de l'oeillere
gauche.

-- Oui.

-- La fleur de lis est petite, rousse de couleur et comme effacee
par les couches de pate qu'on y applique.

-- Oui.

-- Cependant vous dites qu'elle est anglaise!

-- On l'appelle Milady, mais elle peut etre francaise. Malgre
cela, Lord de Winter n'est que son beau-frere.

-- Je veux la voir, d'Artagnan.

-- Prenez garde, Athos, prenez garde; vous avez voulu la tuer,
elle est femme a vous rendre la pareille et a ne pas vous manquer.

-- Elle n'osera rien dire, car ce serait se denoncer elle-meme.

-- Elle est capable de tout! L'avez-vous jamais vue furieuse?

-- Non, dit Athos.

-- Une tigresse, une panthere! Ah! mon cher Athos! j'ai bien peur
d'avoir attire sur nous deux une vengeance terrible!"

D'Artagnan raconta tout alors: la colere insensee de Milady et ses
menaces de mort.

"Vous avez raison, et, sur mon ame, je donnerais ma vie pour un
cheveu, dit Athos. Heureusement, c'est apres-demain que nous
quittons Paris; nous allons, selon toute probabilite, a La
Rochelle, et une fois partis...

-- Elle vous suivra jusqu'au bout du monde, Athos, si elle vous
reconnait; laissez donc sa haine s'exercer sur moi seul.

-- Ah! mon cher! que m'importe qu'elle me tue! dit Athos; est-ce
que par hasard vous croyez que je tiens a la vie?

-- Il y a quelque horrible mystere sous tout cela, Athos! cette
femme est l'espion du cardinal, j'en suis sur!

-- En ce cas, prenez garde a vous. Si le cardinal ne vous a pas
dans une haute admiration pour l'affaire de Londres, il vous a en
grande haine; mais comme, au bout du compte, il ne peut rien vous
reprocher ostensiblement, et qu'il faut que haine se satisfasse,
surtout quand c'est une haine de cardinal, prenez garde a vous! Si
vous sortez, ne sortez pas seul; si vous mangez, prenez vos
precautions: mefiez-vous de tout enfin, meme de votre ombre.

-- Heureusement, dit d'Artagnan, qu'il s'agit seulement d'aller
jusqu'a apres-demain soir sans encombre, car une fois a l'armee
nous n'aurons plus, je l'espere, que des hommes a craindre.

-- En attendant, dit Athos, je renonce a mes projets de reclusion,
et je vais partout avec vous: il faut que vous retourniez rue des
Fossoyeurs, je vous accompagne.

-- Mais si pres que ce soit d'ici, reprit d'Artagnan, je ne puis y
retourner comme cela.

-- C'est juste", dit Athos. Et il tira la sonnette.

Grimaud entra.

Athos lui fit signe d'aller chez d'Artagnan, et d'en rapporter des
habits.

Grimaud repondit par un autre signe qu'il comprenait parfaitement
et partit.

"Ah ca! mais voila qui ne nous avance pas pour l'equipement cher
ami, dit Athos; car, si je ne m'abuse, vous avez laisse toute
votre defroque chez Milady, qui n'aura sans doute pas l'attention
de vous la retourner. Heureusement que vous avez le saphir.

-- Le saphir est a vous, mon cher Athos! ne m'avez-vous pas dit
que c'etait une bague de famille?

-- Oui, mon pere l'acheta deux mille ecus, a ce qu'il me dit
autrefois; il faisait partie des cadeaux de noces qu'il fit a ma
mere; et il est magnifique. Ma mere me le donna, et moi, fou que
j'etais, plutot que de garder cette bague comme une relique
sainte, je la donnai a mon tour a cette miserable.

-- Alors, mon cher, reprenez cette bague, a laquelle je comprends
que vous devez tenir.

-- Moi, reprendre cette bague, apres qu'elle a passe par les mains
de l'infame! jamais: cette bague est souillee, d'Artagnan.

-- Vendez-la donc.

-- Vendre un diamant qui vient de ma mere! je vous avoue que je
regarderais cela comme une profanation.

-- Alors engagez-la, on vous pretera bien dessus un millier
d'ecus. Avec cette somme vous serez au-dessus de vos affaires,
puis, au premier argent qui vous rentrera, vous la degagerez, et
vous la reprendrez lavee de ses anciennes taches, car elle aura
passe par les mains des usuriers."

Athos sourit.

"Vous etes un charmant compagnon, dit-il, mon cher d'Artagnan;
vous relevez par votre eternelle gaiete les pauvres esprits dans
l'affliction. Eh bien, oui, engageons cette bague, mais a une
condition!

-- Laquelle?

-- C'est qu'il y aura cinq cents ecus pour vous et cinq cents ecus
pour moi.

-- Y songez-vous, Athos? je n'ai pas besoin du quart de cette
somme, moi qui suis dans les gardes, et en vendant ma selle je me
la procurerai. Que me faut-il? Un cheval pour Planchet, voila
tout. Puis vous oubliez que j'ai une bague aussi.

-- A laquelle vous tenez encore plus, ce me semble, que je ne
tiens, moi, a la mienne; du moins j'ai cru m'en apercevoir.

-- Oui, car dans une circonstance extreme elle peut nous tirer non
seulement de quelque grand embarras mais encore de quelque grand
danger; c'est non seulement un diamant precieux, mais c'est encore
un talisman enchante.

Je ne vous comprends pas, mais je crois a ce que vous me dites.
Revenons donc a ma bague, ou plutot a la votre, vous toucherez la
moitie de la somme qu'on nous donnera sur elle ou je la jette dans
la Seine, et je doute que, comme a Polycrate, quelque poisson soit
assez complaisant pour nous la rapporter.

-- Eh bien, donc, j'accepte!" dit d'Artagnan.

En ce moment Grimaud rentra accompagne de Planchet; celui-ci,
inquiet de son maitre et curieux de savoir ce qui lui etait
arrive, avait profite de la circonstance et apportait les habits
lui-meme.

D'Artagnan s'habilla, Athos en fit autant: puis quand tous deux
furent prets a sortir, ce dernier fit a Grimaud le signe d'un
homme qui met en joue; celui-ci decrocha aussitot son mousqueton
et s'appreta a accompagner son maitre.

Athos et d'Artagnan suivis de leurs valets arriverent sans
incident a la rue des Fossoyeurs. Bonacieux etait sur la porte, il
regarda d'Artagnan d'un air goguenard.

"Eh, mon cher locataire! dit-il, hatez-vous donc, vous avez une
belle jeune fille qui vous attend chez vous, et les femmes, vous
le savez, n'aiment pas qu'on les fasse attendre!

-- C'est Ketty!" s'ecria d'Artagnan.

Et il s'elanca dans l'allee.

Effectivement, sur le carre conduisant a sa chambre, et tapie
contre sa porte, il trouva la pauvre enfant toute tremblante. Des
qu'elle l'apercut:

"Vous m'avez promis votre protection, vous m'avez promis de me
sauver de sa colere, dit-elle; souvenez-vous que c'est vous qui
m'avez perdue!

-- Oui, sans doute, dit d'Artagnan, sois tranquille, Ketty. Mais
qu'est-il arrive apres mon depart?

-- Le sais-je? dit Ketty. Aux cris qu'elle a pousses les laquais
sont accourus elle etait folle de colere; tout ce qu'il existe
d'imprecations elle les a vomies contre vous. Alors j'ai pense
qu'elle se rappellerait que c'etait par ma chambre que vous aviez
penetre dans la sienne, et qu'alors elle songerait que j'etais
votre complice; j'ai pris le peu d'argent que j'avais, mes hardes
les plus precieuses, et je me suis sauvee.

-- Pauvre enfant! Mais que vais-je faire de toi? Je pars apres-
demain.

-- Tout ce que vous voudrez, Monsieur le chevalier, faites-moi
quitter Paris, faites-moi quitter la France.

-- Je ne puis cependant pas t'emmener avec moi au siege de La
Rochelle, dit d'Artagnan.

-- Non; mais vous pouvez me placer en province, chez quelque dame
de votre connaissance: dans votre pays, par exemple.

-- Ah! ma chere amie! dans mon pays les dames n'ont point de
femmes de chambre. Mais, attends, j'ai ton affaire. Planchet, va
me chercher Aramis: qu'il vienne tout de suite. Nous avons quelque
chose de tres important a lui dire.

-- Je comprends, dit Athos; mais pourquoi pas Porthos? Il me
semble que sa marquise...

-- La marquise de Porthos se fait habiller par les clercs de son
mari, dit d'Artagnan en riant. D'ailleurs Ketty ne voudrait pas
demeurer rue aux Ours, n'est-ce pas, Ketty?

-- Je demeurerai ou l'on voudra, dit Ketty, pourvu que je sois
bien cachee et que l'on ne sache pas ou je suis.

-- Maintenant, Ketty, que nous allons nous separer, et par
consequent que tu n'es plus jalouse de moi...

-- Monsieur le chevalier, de loin ou de pres, dit Ketty, je vous
aimerai toujours."

"Ou diable la constance va-t-elle se nicher?" murmura Athos.

"Moi aussi, dit d'Artagnan, moi aussi, je t'aimerai toujours, sois
tranquille. Mais voyons, reponds-moi. Maintenant j'attache une
grande importance a la question que je te fais: n'aurais-tu jamais
entendu parler d'une jeune dame qu'on aurait enlevee pendant une
nuit.

-- Attendez donc... Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, est-ce
que vous aimez encore cette femme?

-- Non, c'est un de mes amis qui l'aime. Tiens, c'est Athos que
voila.

-- Moi! s'ecria Athos avec un accent pareil a celui d'un homme qui
s'apercoit qu'il va marcher sur une couleuvre.

-- Sans doute, vous! fit d'Artagnan en serrant la main d'Athos.
Vous savez bien l'interet que nous prenons tous a cette pauvre
petite Mme Bonacieux. D'ailleurs Ketty ne dira rien: n'est-ce pas,
Ketty? Tu comprends, mon enfant, continua d'Artagnan, c'est la
femme de cet affreux magot que tu as vu sur le pas de la porte en
entrant ici.

-- Oh! mon Dieu! s'ecria Ketty, vous me rappelez ma peur; pourvu
qu'il ne m'ait pas reconnue!

-- Comment, reconnue! tu as donc deja vu cet homme?

-- Il est venu deux fois chez Milady.

-- C'est cela. Vers quelle epoque?

-- Mais il y a quinze ou dix-huit jours a peu pres.

-- Justement.

-- Et hier soir il est revenu.

-- Hier soir.

-- Oui, un instant avant que vous vinssiez vous-meme.

-- Mon cher Athos, nous sommes enveloppes dans un reseau
d'espions! Et tu crois qu'il t'a reconnue, Ketty?

-- J'ai baisse ma coiffe en l'apercevant, mais peut-etre etait-il
trop tard.

-- Descendez, Athos, vous dont il se mefie moins que de moi, et
voyez s'il est toujours sur sa porte."

Athos descendit et remonta bientot.

"Il est parti, dit-il, et la maison est fermee.

-- Il est alle faire son rapport, et dire que tous les pigeons
sont en ce moment au colombier.

-- Eh bien, mais, envolons-nous, dit Athos, et ne laissons ici que
Planchet pour nous rapporter les nouvelles.

-- Un instant! Et Aramis que nous avons envoye chercher!

-- C'est juste, dit Athos, attendons Aramis.

En ce moment Aramis entra.

On lui exposa l'affaire, et on lui dit comment il etait urgent que
parmi toutes ses hautes connaissances il trouvat une place a
Ketty.

Aramis reflechit un instant, et dit en rougissant:

"Cela vous rendra-t-il bien reellement service, d'Artagnan.

-- Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.

-- Eh bien, Mme de Bois-Tracy m'a demande, pour une de ses amies
qui habite la province, je crois, une femme de chambre sure; et si
vous pouvez, mon cher d'Artagnan, me repondre de mademoiselle...

-- Oh! monsieur, s'ecria Ketty, je serai toute devouee, soyez-en
certain, a la personne qui me donnera les moyens de quitter Paris.

-- Alors, dit Aramis, cela va pour le mieux."

Il se mit a une table et ecrivit un petit mot qu'il cacheta avec
une bague, et donna le billet a Ketty.

"Maintenant, mon enfant, dit d'Artagnan, tu sais qu'il ne fait pas
meilleur ici pour nous que pour toi. Ainsi separons-nous. Nous
nous retrouverons dans des jours meilleurs.

-- Et dans quelque temps que nous nous retrouvions et dans quelque
lieu que ce soit, dit Ketty, vous me retrouverez vous aimant
encore comme je vous aime aujourd'hui."

"Serment de joueur", dit Athos pendant que d'Artagnan allait
reconduire Ketty sur l'escalier.

Un instant apres, les trois jeunes gens se separerent en prenant
rendez-vous a quatre heures chez Athos et en laissant Planchet
pour garder la maison.

Aramis rentra chez lui, et Athos et d'Artagnan s'inquieterent du
placement du saphir.

Comme l'avait prevu notre Gascon, on trouva facilement trois cents
pistoles sur la bague. De plus, le juif annonca que si on voulait
la lui vendre, comme elle lui ferait un pendant magnifique pour
des boucles d'oreilles, il en donnerait jusqu'a cinq cents
pistoles.

Athos et d'Artagnan, avec l'activite de deux soldats et la science
de deux connaisseurs, mirent trois heures a peine a acheter tout
l'equipement du mousquetaire. D'ailleurs Athos etait de bonne
composition et grand seigneur jusqu'au bout des ongles. Chaque
fois qu'une chose lui convenait, il payait le prix demande sans
essayer meme d'en rabattre. D'Artagnan voulait bien la-dessus
faire ses observations, mais Athos lui posait la main sur l'epaule
en souriant, et d'Artagnan comprenait que c'etait bon pour lui,
petit gentilhomme gascon, de marchander, mais non pour un homme
qui avait les airs d'un prince.

Le mousquetaire trouva un superbe cheval andalou, noir comme du
jais, aux narines de feu, aux jambes fines et elegantes, qui
prenait six ans. Il l'examina et le trouva sans defaut. On le lui
fit mille livres.

Peut-etre l'eut-il eu pour moins; mais tandis que d'Artagnan
discutait sur le prix avec le maquignon, Athos comptait les cent
pistoles sur la table.

Grimaud eut un cheval picard, trapu et fort, qui couta trois cents
livres.

Mais la selle de ce dernier cheval et les armes de Grimaud
achetees, il ne restait plus un sou des cent cinquante pistoles
d'Athos. D'Artagnan offrit a son ami de mordre une bouchee dans la
part qui lui revenait, quitte a lui rendre plus tard ce qu'il lui
aurait emprunte.

Mais Athos, pour toute reponse, se contenta de hausser les
epaules.

"Combien le juif donnait-il du saphir pour l'avoir en toute
propriete? demanda Athos.

-- Cinq cents pistoles.

-- C'est-a-dire, deux cents pistoles de plus; cent pistoles pour
vous, cent pistoles pour moi. Mais c'est une veritable fortune,
cela, mon ami, retournez chez le juif.

-- Comment, vous voulez...

-- Cette bague, decidement, me rappellerait de trop tristes
souvenirs; puis nous n'aurons jamais trois cents pistoles a lui
rendre, de sorte que nous perdrions deux mille livres a ce marche.
Allez lui dire que la bague est a lui, d'Artagnan, et revenez avec
les deux cents pistoles.

-- Reflechissez, Athos.

-- L'argent comptant est cher par le temps qui court, et il faut
savoir faire des sacrifices. Allez, d'Artagnan, allez; Grimaud
vous accompagnera avec son mousqueton."

Une demi-heure apres, d'Artagnan revint avec les deux mille livres
et sans qu'il lui fut arrive aucun accident.

Ce fut ainsi qu'Athos trouva dans son menage des ressources
auxquelles il ne s'attendait pas.


CHAPITRE XXXIX
UNE VISION

A quatre heures, les quatre amis etaient donc reunis chez Athos.
Leurs preoccupations sur l'equipement avaient tout a fait disparu,
et chaque visage ne conservait plus l'expression que de ses
propres et secretes inquietudes; car derriere tout bonheur present
est cachee une crainte a venir.

Tout a coup Planchet entra apportant deux lettres a l'adresse de
d'Artagnan.

L'une etait un petit billet gentiment plie en long avec un joli
cachet de cire verte sur lequel etait empreinte une colombe
rapportant un rameau vert.

L'autre etait une grande epitre carree et resplendissante des
armes terribles de Son Eminence le cardinal-duc.

A la vue de la petite lettre, le coeur de d'Artagnan bondit, car
il avait cru reconnaitre l'ecriture; et quoiqu'il n'eut vu cette
ecriture qu'une fois, la memoire en etait restee au plus profond
de son coeur.

Il prit donc la petite epitre et la decacheta vivement.

"Promenez-vous, lui disait-on, mercredi prochain, de six heures a
sept heures du soir, sur la route de Chaillot, et regardez avec
soin dans les carrosses qui passeront, mais si vous tenez a votre
vie et a celle des gens qui vous aiment, ne dites pas un mot, ne
faites pas un mouvement qui puisse faire croire que vous avez
reconnu celle qui s'expose a tout pour vous apercevoir un
instant."

Pas de signature.

"C'est un piege, dit Athos, n'y allez pas, d'Artagnan.

-- Cependant, dit d'Artagnan, il me semble bien reconnaitre
l'ecriture.

-- Elle est peut-etre contrefaite, reprit Athos; a six ou sept
heures, dans ce temps-ci, la route de Chaillot est tout a fait
deserte: autant que vous alliez vous promener dans la foret de
Bondy.

-- Mais si nous y allions tous! dit d'Artagnan; que diable! on ne
nous devorera point tous les quatre; plus, quatre laquais; plus,
les chevaux; plus, les armes.

-- Puis ce sera une occasion de montrer nos equipages, dit
Porthos.

-- Mais si c'est une femme qui ecrit, dit Aramis, et que cette
femme desire ne pas etre vue, songez que vous la compromettez,
d'Artagnan: ce qui est mal de la part d'un gentilhomme.

-- Nous resterons en arriere, dit Porthos, et lui seul s'avancera.

-- Oui, mais un coup de pistolet est bientot tire d'un carrosse
qui marche au galop.

-- Bah! dit d'Artagnan, on me manquera. Nous rejoindrons alors le
carrosse, et nous exterminerons ceux qui se trouvent dedans. Ce
sera toujours autant d'ennemis de moins.

-- Il a raison, dit Porthos; bataille; il faut bien essayer nos
armes d'ailleurs.

-- Bah! donnons-nous ce plaisir, dit Aramis de son air doux et
nonchalant.

-- Comme vous voudrez, dit Athos.

-- Messieurs, dit d'Artagnan, il est quatre heures et demie, et
nous avons le temps a peine d'etre a six heures sur la route de
Chaillot.

-- Puis, si nous sortions trop tard, dit Porthos, on ne nous
verrait pas, ce qui serait dommage. Allons donc nous appreter,
messieurs.

-- Mais cette seconde lettre, dit Athos, vous l'oubliez; il me
semble que le cachet indique cependant qu'elle merite bien d'etre
ouverte: quant a moi, je vous declare, mon cher d'Artagnan, que je
m'en soucie bien plus que du petit brimborion que vous venez tout
doucement de glisser sur votre coeur."

D'Artagnan rougit.

"Eh bien, dit le jeune homme, voyons, messieurs, ce que me veut
Son Eminence."

Et d'Artagnan decacheta la lettre et lut:

"M. d'Artagnan, garde du roi, compagnie des Essarts, est attendu
au Palais-Cardinal ce soir a huit heures.

"La Houdiniere,

"Capitaine des gardes."

"Diable! dit Athos, voici un rendez-vous bien autrement inquietant
que l'autre.

-- J'irai au second en sortant du premier, dit d'Artagnan: l'un
est pour sept heures, l'autre pour huit; il y aura temps pour
tout.

-- Hum! je n'irais pas, dit Aramis: un galant chevalier ne peut
manquer a un rendez-vous donne par une dame; mais un gentilhomme
prudent peut s'excuser de ne pas se rendre chez Son Eminence,
surtout lorsqu'il a quelque raison de croire que ce n'est pas pour
y recevoir des compliments.

-- Je suis de l'avis d'Aramis, dit Porthos.

-- Messieurs, repondit d'Artagnan, j'ai deja recu par M. de Cavois
pareille invitation de Son Eminence, je l'ai negligee, et le
lendemain il m'est arrive un grand malheur! Constance a disparu;
quelque chose qui puisse advenir, j'irai.

-- Si c'est un parti pris, dit Athos, faites.

-- Mais la Bastille? dit Aramis.

-- Bah! vous m'en tirerez, reprit d'Artagnan.

-- Sans doute, reprirent Aramis et Porthos avec un aplomb
admirable et comme si c'etait la chose la plus simple, sans doute
nous vous en tirerons; mais, en attendant, comme nous devons
partir apres-demain, vous feriez mieux de ne pas risquer cette
Bastille.

-- Faisons mieux, dit Athos, ne le quittons pas de la soiree,
attendons-le chacun a une porte du palais avec trois mousquetaires
derriere nous; si nous voyons sortir quelque voiture a portiere
fermee et a demi suspecte, nous tomberons dessus. Il y a longtemps
que nous n'avons eu maille a partir avec les gardes de M. le
cardinal, et M. de Treville doit nous croire morts.

-- Decidement, Athos, dit Aramis, vous etiez fait pour etre
general d'armee; que dites-vous du plan, messieurs?

-- Admirable! repeterent en choeur les jeunes gens.

-- Eh bien, dit Porthos, je cours a l'hotel, je previens nos
camarades de se tenir prets pour huit heures, le rendez-vous sera
sur la place du Palais-Cardinal; vous, pendant ce temps, faites
seller les chevaux par les laquais.

-- Mais moi, je n'ai pas de cheval, dit d'Artagnan; mais je vais
en faire prendre un chez M. de Treville.

-- C'est inutile, dit Aramis, vous prendrez un des miens.

-- Combien en avez-vous donc? demanda d'Artagnan.

-- Trois, repondit en souriant Aramis.

-- Mon cher! dit Athos, vous etes certainement le poete le mieux
monte de France et de Navarre.

-- Ecoutez, mon cher Aramis, vous ne saurez que faire de trois
chevaux, n'est-ce pas? je ne comprends pas meme que vous ayez
achete trois chevaux.

-- Aussi, je n'en ai achete que deux, dit Aramis.

-- Le troisieme vous est donc tombe du ciel?

-- Non, le troisieme m'a ete amene ce matin meme par un domestique
sans livree qui n'a pas voulu me dire a qui il appartenait et qui
m'a affirme avoir recu l'ordre de son maitre...

-- Ou de sa maitresse, interrompit d'Artagnan.

-- La chose n'y fait rien, dit Aramis en rougissant... et qui m'a
affirme, dis-je, avoir recu l'ordre de sa maitresse de mettre ce
cheval dans mon ecurie sans me dire de quelle part il venait.

-- Il n'y a qu'aux poetes que ces choses-la arrivent, reprit
gravement Athos.

-- Eh bien, en ce cas, faisons mieux, dit d'Artagnan; lequel des
deux chevaux monterez-vous: celui que vous avez achete, ou celui
qu'on vous a donne?

-- Celui que l'on m'a donne sans contredit; vous comprenez,
d'Artagnan, que je ne puis faire cette injure...

-- Au donateur inconnu, reprit d'Artagnan.

-- Ou a la donatrice mysterieuse, dit Athos.

-- Celui que vous avez achete vous devient donc inutile?

-- A peu pres.

-- Et vous l'avez choisi vous-meme?

-- Et avec le plus grand soin; la surete du cavalier, vous le
savez, depend presque toujours de son cheval!

-- Eh bien, cedez-le-moi pour le prix qu'il vous a coute!

-- J'allais vous l'offrir, mon cher d'Artagnan, en vous donnant
tout le temps qui vous sera necessaire pour me rendre cette
bagatelle.

-- Et combien vous coute-t-il?

-- Huit cents livres.

-- Voici quarante doubles pistoles, mon cher ami, dit d'Artagnan
en tirant la somme de sa poche; je sais que c'est la monnaie avec
laquelle on vous paie vos poemes.

-- Vous etes donc en fonds? dit Aramis.

-- Riche, richissime, mon cher!"

Et d'Artagnan fit sonner dans sa poche le reste de ses pistoles.

"Envoyez votre selle a l'Hotel des Mousquetaires, et l'on vous
amenera votre cheval ici avec les notres.

-- Tres bien; mais il est bientot cinq heures, hatons-nous."

Un quart d'heure apres, Porthos apparut a un bout de la rue Ferou
sur un genet magnifique; Mousqueton le suivait sur un cheval
d'Auvergne, petit, mais solide. Porthos resplendissait de joie et
d'orgueil.

En meme temps Aramis apparut a l'autre bout de la rue monte sur un
superbe coursier anglais; Bazin le suivait sur un cheval rouan,
tenant en laisse un vigoureux mecklembourgeois: c'etait la monture
de d'Artagnan.

Les deux mousquetaires se rencontrerent a la porte: Athos et
d'Artagnan les regardaient par la fenetre.

"Diable! dit Aramis, vous avez la un superbe cheval, mon cher
Porthos.

-- Oui, repondit Porthos; c'est celui qu'on devait m'envoyer tout
d'abord: une mauvaise plaisanterie du mari lui a substitue
l'autre; mais le mari a ete puni depuis et j'ai obtenu toute
satisfaction."

Planchet et Grimaud parurent alors a leur tour, tenant en main les
montures de leurs maitres; d'Artagnan et Athos descendirent, se
mirent en selle pres de leurs compagnons, et tous quatre se mirent
en marche: Athos sur le cheval qu'il devait a sa femme, Aramis sur
le cheval qu'il devait a sa maitresse, Porthos sur le cheval qu'il
devait a sa procureuse, et d'Artagnan sur le cheval qu'il devait a
sa bonne fortune, la meilleure maitresse qui soit.

Les valets suivirent.

Comme l'avait pense Porthos, la cavalcade fit bon effet; et si
Mme Coquenard s'etait trouvee sur le chemin de Porthos et eut pu
voir quel grand air il avait sur son beau genet d'Espagne, elle
n'aurait pas regrette la saignee qu'elle avait faite au coffre-
fort de son mari.

Pres du Louvre les quatre amis rencontrerent M. de Treville qui
revenait de Saint-Germain; il les arreta pour leur faire
compliment sur leur equipage, ce qui en un instant amena autour
d'eux quelques centaines de badauds.

D'Artagnan profita de la circonstance pour parler a M. de Treville
de la lettre au grand cachet rouge et aux armes ducales; il est
bien entendu que de l'autre il n'en souffla point mot.

M. de Treville approuva la resolution qu'il avait prise, et
l'assura que, si le lendemain il n'avait pas reparu, il saurait
bien le retrouver, lui, partout ou il serait.

En ce moment, l'horloge de la Samaritaine sonna six heures; les
quatre amis s'excuserent sur un rendez-vous, et prirent conge de
M. de Treville.

Un temps de galop les conduisit sur la route de Chaillot; le jour
commencait a baisser, les voitures passaient et repassaient;
d'Artagnan, garde a quelques pas par ses amis, plongeait ses
regards jusqu'au fond des carrosses, et n'y apercevait aucune
figure de connaissance.

Enfin, apres, un quart d'heure d'attente et comme le crepuscule
tombait tout a fait, une voiture apparut, arrivant au grand galop
par la route de Sevres; un pressentiment dit d'avance a d'Artagnan
que cette voiture renfermait la personne qui lui avait donne
rendez-vous: le jeune homme fut tout etonne lui-meme de sentir son
coeur battre si violemment. Presque aussitot une tete de femme
sortit par la portiere, deux doigts sur la bouche, comme pour
recommander le silence, ou comme pour envoyer un baiser;
d'Artagnan poussa un leger cri de joie, cette femme, ou plutot
cette apparition, car la voiture etait passee avec la rapidite
d'une vision, etait Mme Bonacieux.

Par un mouvement involontaire, et malgre la recommandation faite,
d'Artagnan lanca son cheval au galop et en quelques bonds
rejoignit la voiture; mais la glace de la portiere etait
hermetiquement fermee: la vision avait disparu.

D'Artagnan se rappela alors cette recommandation: "Si vous tenez a
votre vie et a celle des personnes qui vous aiment, demeurez
immobile et comme si vous n'aviez rien vu."

Il s'arreta donc, tremblant non pour lui, mais pour la pauvre
femme qui evidemment s'etait exposee a un grand peril en lui
donnant ce rendez-vous.

La voiture continua sa route toujours marchant a fond de train,
s'enfonca dans Paris et disparut.

D'Artagnan etait reste interdit a la meme place et ne sachant que
penser. Si c'etait Mme Bonacieux et si elle revenait a Paris,
pourquoi ce rendez-vous fugitif, pourquoi ce simple echange d'un
coup d'oeil, pourquoi ce baiser perdu? Si d'un autre cote ce
n'etait pas elle, ce qui etait encore bien possible, car le peu de
jour qui restait rendait une erreur facile, si ce n'etait pas
elle, ne serait-ce pas le commencement d'un coup de main monte
contre lui avec l'appat de cette femme pour laquelle on
connaissait son amour?

Les trois compagnons se rapprocherent de lui. Tous trois avaient
parfaitement vu une tete de femme apparaitre a la portiere, mais
aucun d'eux, excepte Athos, ne connaissait Mme Bonacieux. L'avis
d'Athos, au reste, fut que c'etait bien elle; mais moins preoccupe
que d'Artagnan de ce joli visage, il avait cru voir une seconde
tete, une tete d'homme au fond de la voiture.

"S'il en est ainsi, dit d'Artagnan, ils la transportent sans doute
d'une prison dans une autre. Mais que veulent-ils donc faire de
cette pauvre creature, et comment la rejoindrai-je jamais?

-- Ami, dit gravement Athos, rappelez-vous que les morts sont les
seuls qu'on ne soit pas expose a rencontrer sur la terre. Vous en
savez quelque chose ainsi que moi, n'est-ce pas? Or, si votre
maitresse n'est pas morte, si c'est elle que nous venons de voir,
vous la retrouverez un jour ou l'autre. Et peut-etre, mon Dieu,
ajouta-t-il avec un accent misanthropique qui lui etait propre,
peut etre plus tot que vous ne voudrez."

Sept heures et demie sonnerent, la voiture etait en retard d'une
vingtaine de minutes sur le rendez-vous donne. Les amis de
d'Artagnan lui rappelerent qu'il avait une visite a faire, tout en
lui faisant observer qu'il etait encore temps de s'en dedire.

Mais d'Artagnan etait a la fois entete et curieux. Il avait mis
dans sa tete qu'il irait au Palais-Cardinal, et qu'il saurait ce
que voulait lui dire Son Eminence. Rien ne put le faire changer de
resolution.

On arriva rue Saint-Honore, et place du Palais-Cardinal on trouva
les douze mousquetaires convoques qui se promenaient en attendant
leurs camarades. La seulement, on leur expliqua ce dont il etait
question.

D'Artagnan etait fort connu dans l'honorable corps des
mousquetaires du roi, ou l'on savait qu'il prendrait un jour sa
place; on le regardait donc d'avance comme un camarade. Il resulta
de ces antecedents que chacun accepta de grand coeur la mission
pour laquelle il etait convie; d'ailleurs il s'agissait, selon
toute probabilite, de jouer un mauvais tour a M. le cardinal et a
ses gens, et pour de pareilles expeditions, ces dignes
gentilshommes etaient toujours prets.

Athos les partagea donc en trois groupes, prit le commandement de
l'un, donna le second a Aramis et le troisieme a Porthos, puis
chaque groupe alla s'embusquer en face d'une sortie.

D'Artagnan, de son cote, entra bravement par la porte principale.

Quoiqu'il se sentit vigoureusement appuye, le jeune homme n'etait
pas sans inquietude en montant pas a pas le grand escalier. Sa
conduite avec Milady ressemblait tant soit peu a une trahison, et
il se doutait des relations politiques qui existaient entre cette
femme et le cardinal; de plus, de Wardes, qu'il avait si mal
accommode, etait des fideles de Son Eminence, et d'Artagnan savait
que si Son Eminence etait terrible a ses ennemis, elle etait fort
attachee a ses amis.

"Si de Wardes a raconte toute notre affaire au cardinal, ce qui
n'est pas douteux, et s'il m'a reconnu, ce qui est probable, je
dois me regarder a peu pres comme un homme condamne, disait
d'Artagnan en secouant la tete. Mais pourquoi a-t-il attendu
jusqu'aujourd'hui? C'est tout simple, Milady aura porte plainte
contre moi avec cette hypocrite douleur qui la rend si
interessante, et ce dernier crime aura fait deborder le vase.

"Heureusement, ajouta-t-il, mes bons amis sont en bas, et ils ne
me laisseront pas emmener sans me defendre. Cependant la compagnie
des mousquetaires de M. de Treville ne peut pas faire a elle seule
la guerre au cardinal, qui dispose des forces de toute la France,
et devant lequel la reine est sans pouvoir et le roi sans volonte.
D'Artagnan, mon ami, tu es brave, tu as d'excellentes qualites,
mais les femmes te perdront!"

Il en etait a cette triste conclusion lorsqu'il entra dans
l'antichambre. Il remit sa lettre a l'huissier de service qui le
fit passer dans la salle d'attente et s'enfonca dans l'interieur
du palais.

Dans cette salle d'attente etaient cinq ou six gardes de M. le
cardinal, qui, reconnaissant d'Artagnan et sachant que c'etait lui
qui avait blesse Jussac, le regarderent en souriant d'un singulier
sourire.

Ce sourire parut a d'Artagnan d'un mauvais augure; seulement,
comme notre Gascon n'etait pas facile a intimider, ou que plutot,
grace a un grand orgueil naturel aux gens de son pays, il ne
laissait pas voir facilement ce qui se passait dans son ame, quand
ce qui s'y passait ressemblait a de la crainte, il se campa
fierement devant MM. les gardes et attendit la main sur la hanche,
dans une attitude qui ne manquait pas de majeste.

L'huissier rentra et fit signe a d'Artagnan de le suivre. Il
sembla au jeune homme que les gardes, en le regardant s'eloigner,
chuchotaient entre eux.

Il suivit un corridor, traversa un grand salon, entra dans une
bibliotheque, et se trouva en face d'un homme assis devant un
bureau et qui ecrivait.

L'huissier l'introduisit et se retira sans dire une parole.
D'Artagnan crut d'abord qu'il avait affaire a quelque juge
examinant son dossier, mais il s'apercut que l'homme de bureau
ecrivait ou plutot corrigeait des lignes d'inegales longueurs, en
scandant des mots sur ses doigts; il vit qu'il etait en face d'un
poete. Au bout d'un instant, le poete ferma son manuscrit sur la
couverture duquel etait ecrit: _Mirame_, tragedie en cinq actes,
et leva la tete.

D'Artagnan reconnut le cardinal.


CHAPITRE XL
LE CARDINAL

Le cardinal appuya son coude sur son manuscrit, sa joue sur sa
main, et regarda un instant le jeune homme. Nul n'avait l'oeil
plus profondement scrutateur que le cardinal de Richelieu, et
d'Artagnan sentit ce regard courir par ses veines comme une
fievre.

Cependant il fit bonne contenance, tenant son feutre a la main, et
attendant le bon plaisir de Son Eminence, sans trop d'orgueil,
mais aussi sans trop d'humilite.

"Monsieur, lui dit le cardinal, etes-vous un d'Artagnan du Bearn?

-- Oui, Monseigneur, repondit le jeune homme.

-- Il y a plusieurs branches de d'Artagnan a Tarbes et dans les
environs, dit le cardinal, a laquelle appartenez-vous?

-- Je suis le fils de celui qui a fait les guerres de religion
avec le grand roi Henri, pere de Sa Gracieuse Majeste.

-- C'est bien cela. C'est vous qui etes parti, il y a sept a huit
mois a peu pres, de votre pays, pour venir chercher fortune dans
la capitale?

-- Oui, Monseigneur.

-- Vous etes venu par Meung, ou il vous est arrive quelque chose,
je ne sais plus trop quoi, mais enfin quelque chose.

Monseigneur, dit d'Artagnan, voici ce qui m'est arrive...

-- Inutile, inutile, reprit le cardinal avec un sourire qui
indiquait qu'il connaissait l'histoire aussi bien que celui qui
voulait la lui raconter; vous etiez recommande a M. de Treville,
n'est-ce pas?

-- Oui, Monseigneur; mais justement, dans cette malheureuse
affaire de Meung...

-- La lettre avait ete perdue, reprit l'Eminence; oui, je sais
cela; mais M. de Treville est un habile physionomiste qui connait
les hommes a la premiere vue, et il vous a place dans la compagnie
de son beau-frere, M. des Essarts, en vous laissant esperer qu'un
jour ou l'autre vous entreriez dans les mousquetaires.

-- Monseigneur est parfaitement renseigne, dit d'Artagnan.

Depuis ce temps-la, il vous est arrive bien des choses: vous vous
etes promene derriere les Chartreux, un jour qu'il eut mieux valu
que vous fussiez ailleurs; puis, vous avez fait avec vos amis un
voyage aux eaux de Forges; eux se sont arretes en route; mais
vous, vous avez continue votre chemin. C'est tout simple, vous
aviez des affaires en Angleterre.

-- Monseigneur, dit d'Artagnan tout interdit, j'allais.

-- A la chasse, a Windsor, ou ailleurs, cela ne regarde personne.
Je sais cela, moi, parce que mon etat est de tout savoir. A votre
retour, vous avez ete recu par une auguste personne, et je vois
avec plaisir que vous avez conserve le souvenir qu'elle vous a
donne."

-- D'Artagnan porta la main au diamant qu'il tenait de la reine,
et en tourna vivement le chaton en dedans; mais il etait trop
tard.

"Le lendemain de ce jour vous avez recu la visite de Cavois,
reprit le cardinal; il allait vous prier de passer au palais;
cette visite vous ne la lui avez pas rendue, et vous avez eu tort.

-- Monseigneur, je craignais d'avoir encouru la disgrace de Votre
Eminence.

-- Eh! pourquoi cela, monsieur? pour avoir suivi les ordres de vos
superieurs avec plus d'intelligence et de courage que ne l'eut
fait un autre, encourir ma disgrace quand vous meritiez des
eloges! Ce sont les gens qui n'obeissent pas que je punis, et non
pas ceux qui, comme vous, obeissent... trop bien... Et, la preuve,
rappelez-vous la date du jour ou je vous avais fait dire de me
venir voir, et cherchez dans votre memoire ce qui est arrive le
soir meme."

C'etait le soir meme qu'avait eu lieu l'enlevement de
Mme Bonacieux. D'Artagnan frissonna; et il se rappela qu'une demi-
heure auparavant la pauvre femme etait passee pres de lui, sans
doute encore emportee par la meme puissance qui l'avait fait
disparaitre.

"Enfin, continua le cardinal, comme je n'entendais pas parler de
vous depuis quelque temps, j'ai voulu savoir ce que vous faisiez.
D'ailleurs, vous me devez bien quelque remerciement: vous avez
remarque vous-meme combien vous avez ete menage dans toutes les
circonstances.

D'Artagnan s'inclina avec respect.

"Cela, continua le cardinal, partait non seulement d'un sentiment
d'equite naturelle, mais encore d'un plan que je m'etais trace a
votre egard.

D'Artagnan etait de plus en plus etonne.

"Je voulais vous exposer ce plan le jour ou vous recutes ma
premiere invitation; mais vous n'etes pas venu. Heureusement, rien
n'est perdu pour ce retard, et aujourd'hui vous allez l'entendre.
Asseyez-vous la, devant moi, monsieur d'Artagnan: vous etes assez
bon gentilhomme pour ne pas ecouter debout."

Et le cardinal indiqua du doigt une chaise au jeune homme, qui
etait si etonne de ce qui se passait, que, pour obeir, il attendit
un second signe de son interlocuteur.

"Vous etes brave, monsieur d'Artagnan, continua l'Eminence; vous
etes prudent, ce qui vaut mieux. J'aime les hommes de tete et de
coeur, moi; ne vous effrayez pas, dit-il en souriant, par les
hommes de coeur, j'entends les hommes de courage; mais, tout jeune
que vous etes, et a peine entrant dans le monde, vous avez des
ennemis puissants: si vous n'y prenez garde, ils vous perdront!

-- Helas! Monseigneur, repondit le jeune homme, ils le feront bien
facilement, sans doute; car ils sont forts et bien appuyes, tandis
que moi je suis seul!

-- Oui, c'est vrai; mais, tout seul que vous etes, vous avez deja
fait beaucoup, et vous ferez encore plus, je n'en doute pas.
Cependant, vous avez, je le crois, besoin d'etre guide dans
l'aventureuse carriere que vous avez entreprise; car, si je ne me
trompe, vous etes venu a Paris avec l'ambitieuse idee de faire
fortune.

-- Je suis dans l'age des folles esperances, Monseigneur, dit
d'Artagnan.

-- Il n'y a de folles esperances que pour les sots, monsieur, et
vous etes homme d'esprit. Voyons, que diriez-vous d'une enseigne
dans mes gardes, et d'une compagnie apres la campagne?

-- Ah! Monseigneur!

-- Vous acceptez, n'est-ce pas?

-- Monseigneur, reprit d'Artagnan d'un air embarrasse.

-- Comment, vous refusez? s'ecria le cardinal avec etonnement.

-- Je suis dans les gardes de Sa Majeste, Monseigneur, et je n'ai
point de raisons d'etre mecontent.

-- Mais il me semble, dit l'Eminence, que mes gardes, a moi, sont
aussi les gardes de Sa Majeste, et que, pourvu qu'on serve dans un
corps francais, on sert le roi.

-- Monseigneur, Votre Eminence a mal compris mes paroles.

-- Vous voulez un pretexte, n'est-ce pas? Je comprends. Eh bien,
ce pretexte, vous l'avez. L'avancement, la campagne qui s'ouvre,
l'occasion que je vous offre, voila pour le monde; pour vous, le
besoin de protections sures; car il est bon que vous sachiez,
monsieur d'Artagnan, que j'ai recu des plaintes graves contre
vous, vous ne consacrez pas exclusivement vos jours et vos nuits
au service du roi."

D'Artagnan rougit.

"Au reste, continua le cardinal en posant la main sur une liasse
de papiers, j'ai la tout un dossier qui vous concerne; mais avant
de le lire, j'ai voulu causer avec vous. Je vous sais homme
de resolution et vos services bien diriges, au lieu de vous mener
a mal pourraient vous rapporter beaucoup. Allons, reflechissez, et
decidez-vous.

-- Votre bonte me confond, Monseigneur, repondit d'Artagnan, et je
reconnais dans Votre Eminence une grandeur d'ame qui me fait petit
comme un ver de terre; mais enfin, puisque Monseigneur me permet
de lui parler franchement..."

D'Artagnan s'arreta.

"Oui, parlez.

-- Eh bien, je dirai a Votre Eminence que tous mes amis sont aux
mousquetaires et aux gardes du roi, et que mes ennemis, par une
fatalite inconcevable, sont a Votre Eminence; je serais donc mal
venu ici et mal regarde la-bas, si j'acceptais ce que m'offre
Monseigneur.

-- Auriez-vous deja cette orgueilleuse idee que je ne vous offre
pas ce que vous valez, monsieur? dit le cardinal avec un sourire
de dedain.

-- Monseigneur, Votre Eminence est cent fois trop bonne pour moi,
et au contraire je pense n'avoir point encore fait assez pour etre
digne de ses bontes. Le siege de La Rochelle va s'ouvrir,
Monseigneur; je servirai sous les yeux de Votre Eminence, et si
j'ai le bonheur de me conduire a ce siege de telle facon que je
merite d'attirer ses regards, eh bien, apres j'aurai au moins
derriere moi quelque action d'eclat pour justifier la protection
dont elle voudra bien m'honorer. Toute chose doit se faire a son
temps, Monseigneur; peut-etre plus tard aurai-je le droit de me
donner, a cette heure j'aurais l'air de me vendre.

-- C'est-a-dire que vous refusez de me servir, monsieur, dit le
cardinal avec un ton de depit dans lequel percait cependant une
sorte d'estime; demeurez donc libre et gardez vos haines et vos
sympathies.

-- Monseigneur...

Bien, bien, dit le cardinal, je ne vous en veux pas, mais vous
comprenez, on a assez de defendre ses amis et de les recompenser,
on ne doit rien a ses ennemis, et cependant je vous donnerai un
conseil: tenez-vous bien, monsieur d'Artagnan, car, du moment que
j'aurai retire ma main de dessus vous, je n'acheterai pas votre
vie pour une obole.

-- J'y tacherai, Monseigneur, repondit le Gascon avec une noble
assurance.

-- Songez plus tard, et a un certain moment, s'il vous arrive
malheur, dit Richelieu avec intention, que c'est moi qui ai ete
vous chercher, et que j'ai fait ce que j'ai pu pour que ce malheur
ne vous arrivat pas.

-- J'aurai, quoi qu'il arrive, dit d'Artagnan en mettant la main
sur sa poitrine et en s'inclinant, une eternelle reconnaissance a
Votre Eminence de ce qu'elle fait pour moi en ce moment.

-- Eh bien donc! comme vous l'avez dit, monsieur d'Artagnan, nous
nous reverrons apres la campagne; je vous suivrai des yeux; car je
serai la-bas, reprit le cardinal en montrant du doigt a d'Artagnan
une magnifique armure qu'il devait endosser, et a notre retour, eh
bien, nous compterons!

-- Ah! Monseigneur, s'ecria d'Artagnan, epargnez-moi le poids de
votre disgrace; restez neutre, Monseigneur, si vous trouvez que
j'agis en galant homme.

-- Jeune homme, dit Richelieu, si je puis vous dire encore une
fois ce que je vous ai dit aujourd'hui, je vous promets de vous le
dire."

Cette derniere parole de Richelieu exprimait un doute terrible;
elle consterna d'Artagnan plus que n'eut fait une menace, car
c'etait un avertissement. Le cardinal cherchait donc a le
preserver de quelque malheur qui le menacait. Il ouvrit la bouche
pour repondre, mais d'un geste hautain, le cardinal le congedia.

D'Artagnan sortit; mais a la porte le coeur fut pret a lui
manquer, et peu s'en fallut qu'il ne rentrat. Cependant la figure
grave et severe d'Athos lui apparut: s'il faisait avec le cardinal
le pacte que celui-ci lui proposait, Athos ne lui donnerait plus
la main, Athos le renierait.

Ce fut cette crainte qui le retint, tant est puissante l'influence
d'un caractere vraiment grand sur tout ce qui l'entoure.

D'Artagnan descendit par le meme escalier qu'il etait entre, et
trouva devant la porte Athos et les quatre mousquetaires qui
attendaient son retour et qui commencaient a s'inquieter. D'un mot
d'Artagnan les rassura, et Planchet courut prevenir les autres
postes qu'il etait inutile de monter une plus longue garde,
attendu que son maitre etait sorti sain et sauf du Palais-
Cardinal.

Rentres chez Athos, Aramis et Porthos s'informerent des causes de
cet etrange rendez-vous; mais d'Artagnan se contenta de leur dire
que M. de Richelieu l'avait fait venir pour lui proposer d'entrer
dans ses gardes avec le grade d'enseigne, et qu'il avait refuse.

"Et vous avez eu raison", s'ecrierent d'une seule voix Porthos et
Aramis.

Athos tomba dans une profonde reverie et ne repondit rien. Mais
lorsqu'il fut seul avec d'Artagnan:

"Vous avez fait ce que vous deviez faire, d'Artagnan, dit Athos,
mais peut-etre avez-vous eu tort."

D'Artagnan poussa un soupir; car cette voix repondait a une voix
secrete de son ame, qui lui disait que de grands malheurs
l'attendaient.

La journee du lendemain se passa en preparatifs de depart;
d'Artagnan alla faire ses adieux a M. de Treville. A cette heure
on croyait encore que la separation des gardes et des
mousquetaires serait momentanee, le roi tenant son parlement le
jour meme et devant partir le lendemain. M. de Treville se
contenta donc de demander a d'Artagnan s'il avait besoin de lui,
mais d'Artagnan repondit fierement qu'il avait tout ce qu'il lui
fallait.

La nuit reunit tous les camarades de la compagnie des gardes de
M. des Essarts et de la compagnie des mousquetaires de
M. de Treville, qui avaient fait amitie ensemble. On se quittait
pour se revoir quand il plairait a Dieu et s'il plaisait a Dieu.
La nuit fut donc des plus bruyantes, comme on peut le penser, car,
en pareil cas, on ne peut combattre l'extreme preoccupation que
par l'extreme insouciance.

Le lendemain, au premier son des trompettes, les amis se
quitterent: les mousquetaires coururent a l'hotel de
M. de Treville, les gardes a celui de M. des Essarts. Chacun des
capitaines conduisit aussitot sa compagnie au Louvre, ou le roi
passait sa revue.

Le roi etait triste et paraissait malade, ce qui lui otait un peu
de sa haute mine. En effet, la veille, la fievre l'avait pris au
milieu du parlement et tandis qu'il tenait son lit de justice. Il
n'en etait pas moins decide a partir le soir meme; et, malgre les
observations qu'on lui avait faites, il avait voulu passer sa
revue, esperant, par le premier coup de vigueur, vaincre la
maladie qui commencait a s'emparer de lui.

La revue passee, les gardes se mirent seuls en marche, les
mousquetaires ne devant partir qu'avec le roi, ce qui permit a
Porthos d'aller faire, dans son superbe equipage, un tour dans la
rue aux Ours.

La procureuse le vit passer dans son uniforme neuf et sur son beau
cheval. Elle aimait trop Porthos pour le laisser partir ainsi;
elle lui fit signe de descendre et de venir aupres d'elle. Porthos
etait magnifique; ses eperons resonnaient, sa cuirasse brillait,
son epee lui battait fierement les jambes. Cette fois les clercs
n'eurent aucune envie de rire, tant Porthos avait l'air d'un
coupeur d'oreilles.

Le mousquetaire fut introduit pres de M. Coquenard, dont le petit
oeil gris brilla de colere en voyant son cousin tout flambant
neuf. Cependant une chose le consola interieurement; c'est qu'on
disait partout que la campagne serait rude: il esperait tout
doucement, au fond du coeur, que Porthos y serait tue.

Porthos presenta ses compliments a maitre Coquenard et lui fit ses
adieux; maitre Coquenard lui souhaita toutes sortes de
prosperites. Quant a Mme Coquenard, elle ne pouvait retenir ses
larmes; mais on ne tira aucune mauvaise consequence de sa douleur,
on la savait fort attachee a ses parents, pour lesquels elle avait
toujours eu de cruelles disputes avec son mari.

Mais les veritables adieux se firent dans la chambre de
Mme Coquenard: ils furent dechirants.

Tant que la procureuse put suivre des yeux son amant, elle agita
un mouchoir en se penchant hors de la fenetre, a croire qu'elle
voulait se precipiter. Porthos recut toutes ces marques de
tendresse en homme habitue a de pareilles demonstrations.
Seulement, en tournant le coin de la rue, il souleva son feutre et
l'agita en signe d'adieu.

De son cote, Aramis ecrivait une longue lettre. A qui? Personne
n'en savait rien. Dans la chambre voisine, Ketty, qui devait
partir le soir meme pour Tours, attendait cette lettre
mysterieuse.

Athos buvait a petits coups la derniere bouteille de son vin
d'Espagne.

Pendant ce temps, d'Artagnan defilait avec sa compagnie.

En arrivant au faubourg Saint-Antoine, il se retourna pour
regarder gaiement la Bastille; mais, comme c'etait la Bastille
seulement qu'il regardait, il ne vit point Milady, qui, montee sur
un cheval isabelle, le designait du doigt a deux hommes de
mauvaise mine qui s'approcherent aussitot des rangs pour le
reconnaitre. Sur une interrogation qu'ils firent du regard, Milady
repondit par un signe que c'etait bien lui. Puis, certaine qu'il
ne pouvait plus y avoir de meprise dans l'execution de ses ordres,
elle piqua son cheval et disparut.

Les deux hommes suivirent alors la compagnie, et, a la sortie du
faubourg Saint-Antoine, monterent sur des chevaux tout prepares
qu'un domestique sans livree tenait en les attendant.


CHAPITRE XLI
LE SIEGE DE LA ROCHELLE

Le siege de La Rochelle fut un des grands evenements politiques du
regne de Louis XIII, et une des grandes entreprises militaires du
cardinal. Il est donc interessant, et meme necessaire, que nous en
disions quelques mots; plusieurs details de ce siege se liant
d'ailleurs d'une maniere trop importante a l'histoire que nous
avons entrepris de raconter, pour que nous les passions sous
silence.

Les vues politiques du cardinal, lorsqu'il entreprit ce siege,
etaient considerables. Exposons-les d'abord, puis nous passerons
aux vues particulieres qui n'eurent peut-etre pas sur Son Eminence
moins d'influence que les premieres.

Des villes importantes donnees par Henri IV aux huguenots comme
places de surete, il ne restait plus que La Rochelle. Il
s'agissait donc de detruire ce dernier boulevard du calvinisme,
levain dangereux, auquel se venaient incessamment meler des
ferments de revolte civile ou de guerre etrangere.

Espagnols, Anglais, Italiens mecontents, aventuriers de toute
nation, soldats de fortune de toute secte accouraient au premier
appel sous les drapeaux des protestants et s'organisaient comme
une vaste association dont les branches divergeaient a loisir sur
tous les points de l'Europe.

La Rochelle, qui avait pris une nouvelle importance de la ruine
des autres villes calvinistes, etait donc le foyer des dissensions
et des ambitions. Il y avait plus, son port etait la derniere
porte ouverte aux Anglais dans le royaume de France; et en la
fermant a l'Angleterre, notre eternelle ennemie, le cardinal
achevait l'oeuvre de Jeanne d'Arc et du duc de Guise.

Aussi Bassompierre, qui etait a la fois protestant et catholique,
protestant de conviction et catholique comme commandeur du Saint-
Esprit; Bassompierre, qui etait allemand de naissance et francais
de coeur; Bassompierre, enfin, qui avait un commandement
particulier au siege de La Rochelle, disait-il, en chargeant a la
tete de plusieurs autres seigneurs protestants comme lui:

"Vous verrez, messieurs, que nous serons assez betes pour prendre
La Rochelle!"

Et Bassompierre avait raison: la canonnade de l'ile de Re lui
presageait les dragonnades des Cevennes; la prise de La Rochelle
etait la preface de la revocation de l'edit de Nantes.

Mais nous l'avons dit, a cote de ces vues du ministre niveleur et
simplificateur, et qui appartiennent a l'histoire, le chroniqueur
est bien force de reconnaitre les petites visees de l'homme
amoureux et du rival jaloux.

Richelieu, comme chacun sait, avait ete amoureux de la reine; cet
amour avait-il chez lui un simple but politique ou etait-ce tout
naturellement une de ces profondes passions comme en inspira Anne
d'Autriche a ceux qui l'entouraient, c'est ce que nous ne saurions
dire; mais en tout cas on a vu, par les developpements anterieurs
de cette histoire, que Buckingham l'avait emporte sur lui, et que,
dans deux ou trois circonstances et particulierement dans celles
des ferrets, il l'avait, grace au devouement des trois
mousquetaires et au courage de d'Artagnan, cruellement mystifie.

Il s'agissait donc pour Richelieu, non seulement de debarrasser la
France d'un ennemi, mais de se venger d'un rival; au reste, la
vengeance devait etre grande et eclatante, et digne en tout d'un
homme qui tient dans sa main, pour epee de combat, les forces de
tout un royaume.

Richelieu savait qu'en combattant l'Angleterre il combattait
Buckingham, qu'en triomphant de l'Angleterre il triomphait de
Buckingham, enfin qu'en humiliant l'Angleterre aux yeux de
l'Europe il humiliait Buckingham aux yeux de la reine.

De son cote Buckingham, tout en mettant en avant l'honneur de
l'Angleterre, etait mu par des interets absolument semblables a
ceux du cardinal; Buckingham aussi poursuivait une vengeance
particuliere: sous aucun pretexte, Buckingham n'avait pu rentrer
en France comme ambassadeur, il voulait y rentrer comme
conquerant.

Il en resulte que le veritable enjeu de cette partie, que les deux
plus puissants royaumes jouaient pour le bon plaisir de deux
hommes amoureux, etait un simple regard d'Anne d'Autriche.

Le premier avantage avait ete au duc de Buckingham: arrive
inopinement en vue de l'ile de Re avec quatre-vingt-dix vaisseaux
et vingt mille hommes a peu pres, il avait surpris le comte de
Toiras, qui commandait pour le roi dans l'ile; il avait, apres un
combat sanglant, opere son debarquement.

Relatons en passant que dans ce combat avait peri le baron de
Chantal; le baron de Chantal laissait orpheline une petite fille
de dix-huit mois.

Cette petite fille fut depuis Mme de Sevigne.

Le comte de Toiras se retira dans la citadelle Saint-Martin avec
la garnison, et jeta une centaine d'hommes dans un petit fort
qu'on appelait le fort de La Pree.

Cet evenement avait hate les resolutions du cardinal; et en
attendant que le roi et lui pussent aller prendre le commandement
du siege de La Rochelle, qui etait resolu, il avait fait partir
Monsieur pour diriger les premieres operations, et avait fait
filer vers le theatre de la guerre toutes les troupes dont il
avait pu disposer.

C'etait de ce detachement envoye en avant-garde que faisait partie
notre ami d'Artagnan.

Le roi, comme nous l'avons dit, devait suivre, aussitot son lit de
justice tenu, mais en se levant de ce lit de justice, le 28 juin,
il s'etait senti pris par la fievre; il n'en avait pas moins voulu
partir, mais, son etat empirant, il avait ete force de s'arreter a
Villeroi.

Or, ou s'arretait le roi s'arretaient les mousquetaires; il en
resultait que d'Artagnan, qui etait purement et simplement dans
les gardes, se trouvait separe, momentanement du moins, de ses
bons amis Athos, Porthos et Aramis; cette separation, qui n'etait
pour lui qu'une contrariete, fut certes devenue une inquietude
serieuse s'il eut pu deviner de quels dangers inconnus il etait
entoure.

Il n'en arriva pas moins sans accident au camp etabli devant La
Rochelle, vers le 10 du mois de septembre de l'annee 1627.

Tout etait dans le meme etat: le duc de Buckingham et ses Anglais,
maitres de l'ile de Re, continuaient d'assieger mais sans succes,
la citadelle de Saint-Martin et le fort de La Pree, et les
hostilites avec La Rochelle etaient commencees depuis deux ou
trois jours a propos d'un fort que le duc d'Angouleme venait de
faire construire pres de la ville.

Les gardes, sous le commandement de M. des Essarts, avaient leur
logement aux Minimes.

Mais nous le savons, d'Artagnan, preoccupe de l'ambition de passer
aux mousquetaires, avait rarement fait amitie avec ses camarades;
il se trouvait donc isole et livre a ses propres reflexions.

Ses reflexions n'etaient pas riantes: depuis un an qu'il etait
arrive a Paris, il s'etait mele aux affaires publiques; ses
affaires privees n'avaient pas fait grand chemin comme amour et
comme fortune.

Comme amour, la seule femme qu'il eut aimee etait Mme Bonacieux,
et Mme Bonacieux avait disparu sans qu'il put decouvrir encore ce
qu'elle etait devenue.

Comme fortunes il s'etait fait, lui chetif, ennemi du cardinal,
c'est-a-dire d'un homme devant lequel tremblaient les plus grands
du royaume, a commencer par le roi.

Cet homme pouvait l'ecraser, et cependant il ne l'avait pas fait:
pour un esprit aussi perspicace que l'etait d'Artagnan, cette
indulgence etait un jour par lequel il voyait dans un meilleur
avenir.

Puis, il s'etait fait encore un autre ennemi moins a craindre,
pensait-il, mais que cependant il sentait instinctivement n'etre
pas a mepriser: cet ennemi, c'etait Milady.

En echange de tout cela il avait acquis la protection et la
bienveillance de la reine, mais la bienveillance de la reine
etait, par le temps qui courait, une cause de plus de persecution;
et sa protection, on le sait, protegeait fort mal: temoins Chalais
et Mme Bonacieux.

Ce qu'il avait donc gagne de plus clair dans tout cela c'etait le
diamant de cinq ou six mille livres qu'il portait au doigt; et
encore ce diamant, en supposant que d'Artagnan dans ses projets
d'ambition, voulut le garder pour s'en faire un jour un signe de
reconnaissance pres de la reine n'avait en attendant, puisqu'il ne
pouvait s'en defaire, pas plus de valeur que les cailloux qu'il
foulait a ses pieds.

Nous disons "que les cailloux qu'il foulait a ses pieds", car
d'Artagnan faisait ces reflexions en se promenant solitairement
sur un joli petit chemin qui conduisait du camp au village
d'Angoutin; or ces reflexions l'avaient conduit plus loin qu'il ne
croyait, et le jour commencait a baisser, lorsqu'au dernier rayon
du soleil couchant il lui sembla voir briller derriere une haie le
canon d'un mousquet.

D'Artagnan avait l'oeil vif et l'esprit prompt, il comprit que le
mousquet n'etait pas venu la tout seul et que celui qui le portait
ne s'etait pas cache derriere une haie dans des intentions
amicales. Il resolut donc de gagner au large, lorsque de l'autre
cote de la route, derriere un rocher, il apercut l'extremite d'un
second mousquet.

C'etait evidemment une embuscade.

Le jeune homme jeta un coup d'oeil sur le premier mousquet et vit
avec une certaine inquietude qu'il s'abaissait dans sa direction,
mais aussitot qu'il vit l'orifice du canon immobile il se jeta
ventre a terre. En meme temps le coup partit, il entendit le
sifflement d'une balle qui passait au-dessus de sa tete.

Il n'y avait pas de temps a perdre, d'Artagnan se redressa d'un
bond, et au meme moment la balle de l'autre mousquet fit voler les
cailloux a l'endroit meme du chemin ou il s'etait jete la face
contre terre.

D'Artagnan n'etait pas un de ces hommes inutilement braves qui
cherchent une mort ridicule pour qu'on dise d'eux qu'ils n'ont pas
recule d'un pas, d'ailleurs il ne s'agissait plus de courage ici,
d'Artagnan etait tombe dans un guet-apens.

"S'il y a un troisieme coup, se dit-il, je suis un homme perdu!"

Et aussitot prenant ses jambes a son cou, il s'enfuit dans la
direction du camp, avec la vitesse des gens de son pays si
renommes pour leur agilite; mais, quelle que fut la rapidite de sa
course, le premier qui avait tire, ayant eu le temps de recharger
son arme, lui tira un second coup si bien ajuste, cette fois, que
la balle traversa son feutre et le fit voler a dix pas de lui.

Cependant, comme d'Artagnan n'avait pas d'autre chapeau, il
ramassa le sien tout en courant, arriva fort essouffle et fort
pale, dans son logis, s'assit sans rien dire a personne et se mit
a reflechir.

Cet evenement pouvait avoir trois causes:

La premiere et la plus naturelle pouvait etre une embuscade des
Rochelois, qui n'eussent pas ete faches de tuer un des gardes de
Sa Majeste, d'abord parce que c'etait un ennemi de moins, et que
cet ennemi pouvait avoir une bourse bien garnie dans sa poche.

D'Artagnan prit son chapeau, examina le trou de la balle, et
secoua la tete. La balle n'etait pas une balle de mousquet,
c'etait une balle d'arquebuse; la justesse du coup lui avait deja
donne l'idee qu'il avait ete tire par une arme particuliere: ce
n'etait donc pas une embuscade militaire, puisque la balle n'etait
pas de calibre.

Ce pouvait etre un bon souvenir de M. le cardinal. On se rappelle
qu'au moment meme ou il avait, grace a ce bienheureux rayon de
soleil, apercu le canon du fusil, il s'etonnait de la longanimite
de Son Eminence a son egard.

Mais d'Artagnan secoua la tete. Pour les gens vers lesquels elle
n'avait qu'a etendre la main, Son Eminence recourait rarement a de
pareils moyens.

Ce pouvait etre une vengeance de Milady.

Ceci, c'etait plus probable.

Il chercha inutilement a se rappeler ou les traits ou le costume
des assassins; il s'etait eloigne d'eux si rapidement, qu'il
n'avait eu le loisir de rien remarquer.

"Ah! mes pauvres amis, murmura d'Artagnan, ou etes-vous? et que
vous me faites faute!"

D'Artagnan passa une fort mauvaise nuit. Trois ou quatre fois il
se reveilla en sursaut, se figurant qu'un homme s'approchait de
son lit pour le poignarder. Cependant le jour parut sans que
l'obscurite eut amene aucun incident.

Mais d'Artagnan se douta bien que ce qui etait differe n'etait pas
perdu.

D'Artagnan resta toute la journee dans son logis; il se donna pour
excuse, vis-a-vis de lui-meme, que le temps etait mauvais.

Le surlendemain, a neuf heures, on battit aux champs. Le duc
d'Orleans visitait les postes. Les gardes coururent aux armes,
d'Artagnan prit son rang au milieu de ses camarades.

Monsieur passa sur le front de bataille; puis tous les officiers
superieurs s'approcherent de lui pour lui faire leur cour, M. des
Essarts, le capitaine des gardes, comme les autres.

Au bout d'un instant il parut a d'Artagnan que M. des Essarts lui
faisait signe de s'approcher de lui: il attendit un nouveau geste
de son superieur, craignant de se tromper, mais ce geste s'etant
renouvele, il quitta les rangs et s'avanca pour prendre l'ordre.

"Monsieur va demander des hommes de bonne volonte pour une mission
dangereuse, mais qui fera honneur a ceux qui l'auront accomplie,
et je vous ai fait signe afin que vous vous tinssiez pret.

-- Merci, mon capitaine!" repondit d'Artagnan, qui ne demandait
pas mieux que de se distinguer sous les yeux du lieutenant
general.

En effet, les Rochelois avaient fait une sortie pendant la nuit et
avaient repris un bastion dont l'armee royaliste s'etait emparee
deux jours auparavant; il s'agissait de pousser une reconnaissance
perdue pour voir comment l'armee gardait ce bastion.

Effectivement, au bout de quelques instants, Monsieur eleva la
voix et dit:

"Il me faudrait, pour cette mission, trois ou quatre volontaires
conduits par un homme sur.

-- Quant a l'homme sur, je l'ai sous la main, Monseigneur, dit
M. des Essarts en montrant d'Artagnan; et quant aux quatre ou cinq
volontaires, Monseigneur n'a qu'a faire connaitre ses intentions,
et les hommes ne lui manqueront pas.

-- Quatre hommes de bonne volonte pour venir se faire tuer avec
moi!" dit d'Artagnan en levant son epee.

Deux de ses camarades aux gardes s'elancerent aussitot, et deux
soldats s'etant joints a eux, il se trouva que le nombre demande
etait suffisant; d'Artagnan refusa donc tous les autres, ne
voulant pas faire de passe-droit a ceux qui avaient la priorite.

On ignorait si, apres la prise du bastion, les Rochelois l'avaient
evacue ou s'ils y avaient laisse garnison; il fallait donc
examiner le lieu indique d'assez pres pour verifier la chose.

D'Artagnan partit avec ses quatre compagnons et suivit la
tranchee: les deux gardes marchaient au meme rang que lui et les
soldats venaient par-derriere.

Ils arriverent ainsi, en se couvrant de revetements, jusqu'a une
centaine de pas du bastion! La, d'Artagnan, en se retournant,
s'apercut que les deux soldats avaient disparu.

Il crut qu'ayant eu peur ils etaient restes en arriere et continua
d'avancer.

Au detour de la contrescarpe, ils se trouverent a soixante pas a
peu pres du bastion.

On ne voyait personne, et le bastion semblait abandonne.

Les trois enfants perdus deliberaient s'ils iraient plus avant,
lorsque tout a coup une ceinture de fumee ceignit le geant de
pierre, et une douzaine de balles vinrent siffler autour de
d'Artagnan et de ses deux compagnons.

Ils savaient ce qu'ils voulaient savoir: le bastion etait garde.
Une plus longue station dans cet endroit dangereux eut donc ete
une imprudence inutile; d'Artagnan et les deux gardes tournerent
le dos et commencerent une retraite qui ressemblait a une fuite.

En arrivant a l'angle de la tranchee qui allait leur servir de
rempart, un des gardes tomba: une balle lui avait traverse la
poitrine. L'autre, qui etait sain et sauf, continua sa course vers
le camp.

D'Artagnan ne voulut pas abandonner ainsi son compagnon, et
s'inclina vers lui pour le relever et l'aider a rejoindre les
lignes; mais en ce moment deux coups de fusil partirent: une balle
cassa la tete du garde deja blesse, et l'autre vint s'aplatir sur
le roc apres avoir passe a deux pouces de d'Artagnan.

Le jeune homme se retourna vivement, car cette attaque ne pouvait
venir du bastion, qui etait masque par l'angle de la tranchee.
L'idee des deux soldats qui l'avaient abandonne lui revint a
l'esprit et lui rappela ses assassins de la surveille; il resolut
donc cette fois de savoir a quoi s'en tenir, et tomba sur le corps
de son camarade comme s'il etait mort.

Il vit aussitot deux tetes qui s'elevaient au-dessus d'un ouvrage
abandonne qui etait a trente pas de la: c'etaient celles de nos
deux soldats. D'Artagnan ne s'etait pas trompe: ces deux hommes ne
l'avaient suivi que pour l'assassiner, esperant que la mort du
jeune homme serait mise sur le compte de l'ennemi.

Seulement, comme il pouvait n'etre que blesse et denoncer leur
crime, ils s'approcherent pour l'achever; heureusement, trompes
par la ruse de d'Artagnan, ils negligerent de recharger leurs
fusils.

Lorsqu'ils furent a dix pas de lui, d'Artagnan, qui en tombant
avait eu grand soin de ne pas lacher son epee, se releva tout a
coup et d'un bond se trouva pres d'eux.

Les assassins comprirent que s'ils s'enfuyaient du cote du camp
sans avoir tue leur homme, ils seraient accuses par lui; aussi
leur premiere idee fut-elle de passer a l'ennemi. L'un d'eux prit
son fusil par le canon, et s'en servit comme d'une massue: il en
porta un coup terrible a d'Artagnan, qui l'evita en se jetant de
cote, mais par ce mouvement il livra passage au bandit, qui
s'elanca aussitot vers le bastion. Comme les Rochelois qui le
gardaient ignoraient dans quelle intention cet homme venait a eux,
ils firent feu sur lui et il tomba frappe d'une balle qui lui
brisa l'epaule.

Pendant ce temps, d'Artagnan s'etait jete sur le second soldat,
l'attaquant avec son epee; la lutte ne fut pas longue, ce
miserable n'avait pour se defendre que son arquebuse dechargee;
l'epee du garde glissa contre le canon de l'arme devenue inutile
et alla traverser la cuisse de l'assassin, qui tomba. D'Artagnan
lui mit aussitot la pointe du fer sur la gorge.

"Oh! ne me tuez pas! s'ecria le bandit; grace, grace, mon
officier! et je vous dirai tout.

-- Ton secret vaut-il la peine que je te garde la vie au moins?
demanda le jeune homme en retenant son bras.

-- Oui; si vous estimez que l'existence soit quelque chose quand
on a vingt-deux ans comme vous et qu'on peut arriver a tout, etant
beau et brave comme vous l'etes.

-- Miserable! dit d'Artagnan, voyons, parle vite, qui t'a charge
de m'assassiner?

-- Une femme que je ne connais pas, mais qu'on appelle Milady.

-- Mais si tu ne connais pas cette femme, comment sais-tu son nom?

-- Mon camarade la connaissait et l'appelait ainsi, c'est a lui
qu'elle a eu affaire et non pas a moi; il a meme dans sa poche une
lettre de cette personne qui doit avoir pour vous une grande
importance, a ce que je lui ai entendu dire.

-- Mais comment te trouves-tu de moitie dans ce guet-apens?

-- Il m'a propose de faire le coup a nous deux et j'ai accepte.

-- Et combien vous a-t-elle donne pour cette belle expedition?

-- Cent louis.

-- Eh bien, a la bonne heure, dit le jeune homme en riant, elle
estime que je vaux quelque chose; cent louis! c'est une somme pour
deux miserables comme vous: aussi je comprends que tu aies
accepte, et je te fais grace, mais a une condition!

-- Laquelle? demanda le soldat inquiet en voyant que tout n'etait
pas fini.

-- C'est que tu vas aller me chercher la lettre que ton camarade a
dans sa poche.

-- Mais, s'ecria le bandit, c'est une autre maniere de me tuer;
comment voulez-vous que j'aille chercher cette lettre sous le feu
du bastion?

-- Il faut pourtant que tu te decides a l'aller chercher, ou je te
jure que tu vas mourir de ma main.

-- Grace, monsieur, pitie! au nom de cette jeune dame que vous
aimez, que vous croyez morte peut-etre, et qui ne l'est pas!
s'ecria le bandit en se mettant a genoux et s'appuyant sur sa
main, car il commencait a perdre ses forces avec son sang.

-- Et d'ou sais-tu qu'il y a une jeune femme que j'aime, et que
j'ai cru cette femme morte? demanda d'Artagnan.

-- Par cette lettre que mon camarade a dans sa poche.

-- Tu vois bien alors qu'il faut que j'aie cette lettre, dit
d'Artagnan; ainsi donc plus de retard, plus d'hesitation, ou
quelle que soit ma repugnance a tremper une seconde fois mon epee
dans le sang d'un miserable comme toi, je le jure par ma foi
d'honnete homme..."

Et a ces mots d'Artagnan fit un geste si menacant, que le blesse
se releva.

"Arretez! arretez! s'ecria-t-il reprenant courage a force de
terreur, j'irai... j'irai!..."

D'Artagnan prit l'arquebuse du soldat, le fit passer devant lui et
le poussa vers son compagnon en lui piquant les reins de la pointe
de son epee.

C'etait une chose affreuse que de voir ce malheureux, laissant sur
le chemin qu'il parcourait une longue trace de sang, pale de sa
mort prochaine, essayant de se trainer sans etre vu jusqu'au corps
de son complice qui gisait a vingt pas de la!

La terreur etait tellement peinte sur son visage couvert d'une
froide sueur, que d'Artagnan en eut pitie; et que, le regardant
avec mepris:

"Eh bien, lui dit-il, je vais te montrer la difference qu'il y a
entre un homme de coeur et un lache comme toi; reste, j'irai."

Et d'un pas agile, l'oeil au guet, observant les mouvements de
l'ennemi, s'aidant de tous les accidents de terrain, d'Artagnan
parvint jusqu'au second soldat.

Il y avait deux moyens d'arriver a son but: le fouiller sur la
place, ou l'emporter en se faisant un bouclier de son corps, et le
fouiller dans la tranchee.

D'Artagnan prefera le second moyen et chargea l'assassin sur ses
epaules au moment meme ou l'ennemi faisait feu.

Une legere secousse, le bruit mat de trois balles qui trouaient
les chairs, un dernier cri, un fremissement d'agonie prouverent a
d'Artagnan que celui qui avait voulu l'assassiner venait de lui
sauver la vie.

D'Artagnan regagna la tranchee et jeta le cadavre aupres du blesse
aussi pale qu'un mort.

Aussitot il commenca l'inventaire: un portefeuille de cuir, une
bourse ou se trouvait evidemment une partie de la somme que le
bandit avait recue, un cornet et des des formaient l'heritage du
mort.

Il laissa le cornet et les des ou ils etaient tombes, jeta la
bourse au blesse et ouvrit avidement le portefeuille.

Au milieu de quelques papiers sans importance, il trouva la lettre
suivante: c'etait celle qu'il etait alle chercher au risque de sa
vie:

"Puisque vous avez perdu la trace de cette femme et qu'elle est
maintenant en surete dans ce couvent ou vous n'auriez jamais du la
laisser arriver, tachez au moins de ne pas manquer l'homme; sinon,
vous savez que j'ai la main longue et que vous payeriez cher les
cent louis que vous avez a moi."

Pas de signature. Neanmoins il etait evident que la lettre venait
de Milady. En consequence, il la garda comme piece a conviction,
et, en surete derriere l'angle de la tranchee, il se mit a
interroger le blesse. Celui-ci confessa qu'il s'etait charge avec
son camarade, le meme qui venait d'etre tue, d'enlever une jeune
femme qui devait sortir de Paris par la barriere de La Villette,
mais que, s'etant arretes a boire dans un cabaret, ils avaient
manque la voiture de dix minutes.

"Mais qu'eussiez-vous fait de cette femme? demanda d'Artagnan avec
angoisse.

-- Nous devions la remettre dans un hotel de la place Royale, dit
le blesse.

-- Oui! oui! murmura d'Artagnan, c'est bien cela, chez Milady
elle-meme."

Alors le jeune homme comprit en fremissant quelle terrible soif de
vengeance poussait cette femme a le perdre, ainsi que ceux qui
l'aimaient, et combien elle en savait sur les affaires de la cour,
puisqu'elle avait tout decouvert. Sans doute elle devait ces
renseignements au cardinal.

Mais, au milieu de tout cela, il comprit, avec un sentiment de
joie bien reel, que la reine avait fini par decouvrir la prison ou
la pauvre Mme Bonacieux expiait son devouement, et qu'elle l'avait
tiree de cette prison. Alors la lettre qu'il avait recue de la
jeune femme et son passage sur la route de Chaillot, passage
pareil a une apparition, lui furent expliques.

Des lors, ainsi qu'Athos l'avait predit, il etait possible de
retrouver Mme Bonacieux, et un couvent n'etait pas imprenable.

Cette idee acheva de lui remettre la clemence au coeur. Il se
retourna vers le blesse qui suivait avec anxiete toutes les
expressions diverses de son visage, et lui tendant le bras:

"Allons, lui dit-il, je ne veux pas t'abandonner ainsi. Appuie-toi
sur moi et retournons au camp.

-- Oui, dit le blesse, qui avait peine a croire a tant de
magnanimite, mais n'est-ce point pour me faire pendre?

-- Tu as ma parole, dit-il, et pour la seconde fois je te donne la
vie."

Le blesse se laissa glisser a genoux et baisa de nouveau les pieds
de son sauveur; mais d'Artagnan, qui n'avait plus aucun motif de
rester si pres de l'ennemi, abregea lui-meme les temoignages de sa
reconnaissance.

Le garde qui etait revenu a la premiere decharge des Rochelois
avait annonce la mort de ses quatre compagnons. On fut donc a la
fois fort etonne et fort joyeux dans le regiment, quand on vit
reparaitre le jeune homme sain et sauf.

D'Artagnan expliqua le coup d'epee de son compagnon par une sortie
qu'il improvisa. Il raconta la mort de l'autre soldat et les
perils qu'ils avaient courus. Ce recit fut pour lui l'occasion
d'un veritable triomphe. Toute l'armee parla de cette expedition
pendant un jour, et Monsieur lui en fit faire ses compliments.

Au reste, comme toute belle action porte avec elle sa recompense,
la belle action de d'Artagnan eut pour resultat de lui rendre la
tranquillite qu'il avait perdue. En effet, d'Artagnan croyait
pouvoir etre tranquille, puisque, de ses deux ennemis, l'un etait
tue et l'autre devoue a ses interets.

Cette tranquillite prouvait une chose, c'est que d'Artagnan ne
connaissait pas encore Milady.


CHAPITRE XLII
LE VIN D'ANJOU

Apres des nouvelles presque desesperees du roi, le bruit de sa
convalescence commencait a se repandre dans le camp; et comme il
avait grande hate d'arriver en personne au siege, on disait
qu'aussitot qu'il pourrait remonter a cheval, il se remettrait en
route.

Pendant ce temps, Monsieur, qui savait que, d'un jour a l'autre,
il allait etre remplace dans son commandement, soit par le duc
d'Angouleme, soit par Bassompierre ou par Schomberg, qui se
disputaient le commandement, faisait peu de choses, perdait ses
journees en tatonnements, et n'osait risquer quelque grande
entreprise pour chasser les Anglais de l'ile de Re, ou ils
assiegeaient toujours la citadelle Saint-Martin et le fort de La
Pree, tandis que, de leur cote, les Francais assiegeaient La
Rochelle.

D'Artagnan, comme nous l'avons dit, etait redevenu plus
tranquille, comme il arrive toujours apres un danger passe, et
quand le danger semble evanoui; il ne lui restait qu'une
inquietude, c'etait de n'apprendre aucune nouvelle de ses amis.

Mais, un matin du commencement du mois de novembre, tout lui fut
explique par cette lettre, datee de Villeroi:

"Monsieur d'Artagnan,

"MM. Athos, Porthos et Aramis, apres avoir fait une bonne partie
chez moi, et s'etre egayes beaucoup, ont mene si grand bruit, que
le prevot du chateau, homme tres rigide, les a consignes pour
quelques jours; mais j'accomplis les ordres qu'ils m'ont donnes,
de vous envoyer douze bouteilles de mon vin d'Anjou, dont ils ont
fait grand cas: ils veulent que vous buviez a leur sante avec leur
vin favori.

"Je l'ai fait, et suis, monsieur, avec un grand respect,

"Votre serviteur tres humble et tres obeissant,

"Godeau,

"Hotelier de messieurs les mousquetaires."

"A la bonne heure! s'ecria d'Artagnan, ils pensent a moi dans
leurs plaisirs comme je pensais a eux dans mon ennui; bien
certainement que je boirai a leur sante et de grand coeur; mais je
n'y boirai pas seul."

Et d'Artagnan courut chez deux gardes, avec lesquels il avait fait
plus amitie qu'avec les autres, afin de les inviter a boire avec
lui le delicieux petit vin d'Anjou qui venait d'arriver de
Villeroi. L'un des deux gardes etait invite pour le soir meme, et
l'autre invite pour le lendemain; la reunion fut donc fixee au
surlendemain.

D'Artagnan, en rentrant, envoya les douze bouteilles de vin a la
buvette des gardes, en recommandant qu'on les lui gardat avec
soin; puis, le jour de la solennite, comme le diner etait fixe
pour l'heure de midi, d'Artagnan envoya, des neuf heures, Planchet
pour tout preparer.

Planchet, tout fier d'etre eleve a la dignite de maitre d'hotel,
songea a tout appreter en homme intelligent; a cet effet il
s'adjoignit le valet d'un des convives de son maitre, nomme
Fourreau, et ce faux soldat qui avait voulu tuer d'Artagnan, et
qui, n'appartenant a aucun corps, etait entre a son service ou
plutot a celui de Planchet, depuis que d'Artagnan lui avait sauve
la vie.

L'heure du festin venue, les deux convives arriverent, prirent
place et les mets s'alignerent sur la table. Planchet servait la
serviette au bras, Fourreau debouchait les bouteilles, et
Brisemont, c'etait le nom du convalescent, transvasait dans des
carafons de verre le vin qui paraissait avoir depose par effet des
secousses de la route. De ce vin, la premiere bouteille etait un
peu trouble vers la fin, Brisemont versa cette lie dans un verre,
et d'Artagnan lui permit de la boire; car le pauvre diable n'avait
pas encore beaucoup de forces.

Les convives, apres avoir mange le potage, allaient porter le
premier verre a leurs levres, lorsque tout a coup le canon
retentit au fort Louis et au fort Neuf; aussitot les gardes,
croyant qu'il s'agissait de quelque attaque imprevue, soit des
assieges, soit des Anglais, sauterent sur leurs epees; d'Artagnan,
non moins leste, fit comme eux, et tous trois sortirent en
courant, afin de se rendre a leurs postes.

Mais a peine furent-ils hors de la buvette, qu'ils se trouverent
fixes sur la cause de ce grand bruit; les cris de Vive le roi!
Vive M. le cardinal! retentissaient de tous cotes, et les tambours
battaient dans toutes les directions.

En effet, le roi, impatient comme on l'avait dit, venait de
doubler deux etapes, et arrivait a l'instant meme avec toute sa
maison et un renfort de dix mille hommes de troupe; ses
mousquetaires le precedaient et le suivaient. D'Artagnan, place en
haie avec sa compagnie, salua d'un geste expressif ses amis, qui
lui repondirent des yeux, et M. de Treville, qui le reconnut tout
d'abord.

La ceremonie de reception achevee, les quatre amis furent bientot
dans les bras l'un de l'autre.

"Pardieu! s'ecria d'Artagnan, il n'est pas possible de mieux
arriver, et les viandes n'auront pas encore eu le temps de
refroidir! n'est-ce pas, messieurs? ajouta le jeune homme en se
tournant vers les deux gardes, qu'il presenta a ses amis.

-- Ah! ah! il parait que nous banquetions, dit Porthos.

-- J'espere, dit Aramis, qu'il n'y a pas de femmes a votre diner!

-- Est-ce qu'il y a du vin potable dans votre bicoque? demanda
Athos.

-- Mais, pardieu! il y a le votre, cher ami, repondit d'Artagnan.

-- Notre vin? fit Athos etonne.

-- Oui, celui que vous m'avez envoye.

-- Nous vous avons envoye du vin?

-- Mais vous savez bien, de ce petit vin des coteaux d'Anjou?

-- Oui, je sais bien de quel vin vous voulez parler.

-- Le vin que vous preferez.

-- Sans doute, quand je n'ai ni champagne ni chambertin.

-- Eh bien, a defaut de champagne et de chambertin, vous vous
contenterez de celui-la.

-- Nous avons donc fait venir du vin d'Anjou, gourmet que nous
sommes? dit Porthos.

-- Mais non, c'est le vin qu'on m'a envoye de votre part.

-- De notre part? firent les trois mousquetaires.

-- Est-ce vous, Aramis, dit Athos, qui avez envoye du vin?

-- Non, et vous, Porthos?

-- Non, et vous, Athos?

-- Non.

-- Si ce n'est pas vous, dit d'Artagnan, c'est votre hotelier.

-- Notre hotelier?

-- Eh oui! votre hotelier, Godeau, hotelier des mousquetaires.

-- Ma foi, qu'il vienne d'ou il voudra, n'importe, dit Porthos,
goutons-le, et, s'il est bon, buvons-le.

-- Non pas, dit Athos, ne buvons pas le vin qui a une source
inconnue.

-- Vous avez raison, Athos, dit d'Artagnan. Personne de vous n'a
charge l'hotelier Godeau de m'envoyer du vin?

-- Non! et cependant il vous en a envoye de notre part?

-- Voici la lettre!" dit d'Artagnan.

Et il presenta le billet a ses camarades.

"Ce n'est pas son ecriture! s'ecria Athos, je la connais, c'est
moi qui, avant de partir, ai regle les comptes de la communaute.

-- Fausse lettre, dit Porthos; nous n'avons pas ete consignes.

-- D'Artagnan, demanda Aramis d'un ton de reproche, comment avez-
vous pu croire que nous avions fait du bruit?..."

D'Artagnan palit, et un tremblement convulsif secoua tous ses
membres.

"Tu m'effraies, dit Athos, qui ne le tutoyait que dans les grandes
occasions, qu'est-il donc arrive?

-- Courons, courons, mes amis! s'ecria d'Artagnan, un horrible
soupcon me traverse l'esprit! serait-ce encore une vengeance de
cette femme?"

Ce fut Athos qui palit a son tour.

D'Artagnan s'elanca vers la buvette, les trois mousquetaires et
les deux gardes l'y suivirent.

Le premier objet qui frappa la vue de d'Artagnan en entrant dans
la salle a manger, fut Brisemont etendu par terre et se roulant
dans d'atroces convulsions.

Planchet et Fourreau, pales comme des morts, essayaient de lui
porter secours; mais il etait evident que tout secours etait
inutile: tous les traits du moribond etaient crispes par l'agonie.

"Ah! s'ecria-t-il en apercevant d'Artagnan, ah! c'est affreux,
vous avez l'air de me faire grace et vous m'empoisonnez!

-- Moi! s'ecria d'Artagnan, moi, malheureux! moi! que dis-tu donc
la?

-- Je dis que c'est vous qui m'avez donne ce vin, je dis que c'est
vous qui m'avez dit de le boire, je dis que vous avez voulu vous
venger de moi, je dis que c'est affreux!

-- N'en croyez rien, Brisemont, dit d'Artagnan, n'en croyez rien;
je vous jure, je vous proteste...

-- Oh! mais Dieu est la! Dieu vous punira! Mon Dieu! qu'il souffre
un jour ce que je souffre!

-- Sur l'evangile, s'ecria d'Artagnan en se precipitant vers le
moribond, je vous jure que j'ignorais que ce vin fut empoisonne et
que j'allais en boire comme vous.

-- Je ne vous crois pas", dit le soldat.

Et il expira dans un redoublement de tortures.

"Affreux! affreux! murmurait Athos, tandis que Porthos brisait les
bouteilles et qu'Aramis donnait des ordres un peu tardifs pour
qu'on allat chercher un confesseur.

-- O mes amis! dit d'Artagnan, vous venez encore une fois de me
sauver la vie, non seulement a moi, mais a ces messieurs.
Messieurs, continua-t-il en s'adressant aux gardes, je vous
demanderai le silence sur toute cette aventure; de grands
personnages pourraient avoir trempe dans ce que vous avez vu, et
le mal de tout cela retomberait sur nous.

-- Ah! monsieur! balbutiait Planchet plus mort que vif; ah!
monsieur! que je l'ai echappe belle!

-- Comment, drole, s'ecria d'Artagnan, tu allais donc boire mon
vin?

-- A la sante du roi, monsieur, j'allais en boire un pauvre verre,
si Fourreau ne m'avait pas dit qu'on m'appelait.

-- Helas! dit Fourreau, dont les dents claquaient de terreur, je
voulais l'eloigner pour boire tout seul!

-- Messieurs, dit d'Artagnan en s'adressant aux gardes, vous
comprenez qu'un pareil festin ne pourrait etre que fort triste
apres ce qui vient de se passer; ainsi recevez toutes mes excuses
et remettez la partie a un autre jour, je vous prie."

Les deux gardes accepterent courtoisement les excuses de
d'Artagnan, et, comprenant que les quatre amis desiraient demeurer
seuls, ils se retirerent.

Lorsque le jeune garde et les trois mousquetaires furent sans
temoins, ils se regarderent d'un air qui voulait dire que chacun
comprenait la gravite de la situation.

"D'abord, dit Athos, sortons de cette chambre; c'est une mauvaise
compagnie qu'un mort, mort de mort violente.

-- Planchet, dit d'Artagnan, je vous recommande le cadavre de ce
pauvre diable. Qu'il soit enterre en terre sainte. Il avait commis
un crime, c'est vrai, mais il s'en etait repenti."

Et les quatre amis sortirent de la chambre, laissant a Planchet et
a Fourreau le soin de rendre les honneurs mortuaires a Brisemont.

L'hote leur donna une autre chambre dans laquelle il leur servit
des oeufs a la coque et de l'eau, qu'Athos alla puiser lui-meme a
la fontaine. En quelques paroles Porthos et Aramis furent mis au
courant de la situation.

"Eh bien, dit d'Artagnan a Athos, vous le voyez, cher ami, c'est
une guerre a mort."

Athos secoua la tete.

"Oui, oui, dit-il, je le vois bien; mais croyez-vous que ce soit
elle?

-- J'en suis sur.

-- Cependant je vous avoue que je doute encore.

-- Mais cette fleur de lis sur l'epaule?

-- C'est une Anglaise qui aura commis quelque mefait en France, et
qu'on aura fletrie a la suite de son crime.

-- Athos, c'est votre femme, vous dis-je, repetait d'Artagnan, ne
vous rappelez-vous donc pas comme les deux signalements se
ressemblent?

-- J'aurais cependant cru que l'autre etait morte, je l'avais si
bien pendue."

Ce fut d'Artagnan qui secoua la tete a son tour.

"Mais enfin, que faire? dit le jeune homme.

-- Le fait est qu'on ne peut rester ainsi avec une epee
eternellement suspendue au-dessus de sa tete, dit Athos, et qu'il
faut sortir de cette situation.

-- Mais comment?

-- Ecoutez, tachez de la rejoindre et d'avoir une explication avec
elle; dites-lui: La paix ou la guerre! ma parole de gentilhomme
de ne jamais rien dire de vous, de ne jamais rien faire contre
vous; de votre cote serment solennel de rester neutre a mon egard:
sinon, je vais trouver le chancelier, je vais trouver le roi, je
vais trouver le bourreau, j'ameute la cour contre vous, je vous
denonce comme fletrie, je vous fais mettre en jugement, et si l'on
vous absout, eh bien, je vous tue, foi de gentilhomme! au coin de
quelque borne, comme je tuerais un chien enrage.

-- J'aime assez ce moyen, dit d'Artagnan, mais comment la joindre?

-- Le temps, cher ami, le temps amene l'occasion, l'occasion c'est
la martingale de l'homme: plus on a engage, plus l'on gagne quand
on sait attendre.

-- Oui, mais attendre entoure d'assassins et d'empoisonneurs...

-- Bah! dit Athos, Dieu nous a gardes jusqu'a present, Dieu nous
gardera encore.

-- Oui, nous; nous d'ailleurs, nous sommes des hommes, et, a tout
prendre, c'est notre etat de risquer notre vie: mais elle! ajouta-
t-il a demi-voix.

-- Qui elle? demanda Athos.

-- Constance.

-- Mme Bonacieux! ah! c'est juste, fit Athos; pauvre ami!
j'oubliais que vous etiez amoureux.

-- Eh bien, mais, dit Aramis, n'avez-vous pas vu par la lettre
meme que vous avez trouvee sur le miserable mort qu'elle etait
dans un couvent? On est tres bien dans un couvent, et aussitot le
siege de La Rochelle termine, je vous promets que pour mon
compte...

-- Bon! dit Athos, bon! oui, mon cher Aramis! nous savons que vos
voeux tendent a la religion.

-- Je ne suis mousquetaire que par interim, dit humblement Aramis.

-- Il parait qu'il y a longtemps qu'il n'a recu des nouvelles de
sa maitresse, dit tout bas Athos; mais ne faites pas attention,
nous connaissons cela.

-- Eh bien, dit Porthos, il me semble qu'il y aurait un moyen bien
simple.

-- Lequel? demanda d'Artagnan.

-- Elle est dans un couvent, dites-vous? reprit Porthos.

-- Oui.

-- Eh bien, aussitot le siege fini, nous l'enlevons de ce couvent.

-- Mais encore faut-il savoir dans quel couvent elle est.

-- C'est juste, dit Porthos.

-- Mais, j'y pense, dit Athos, ne pretendez-vous pas, cher
d'Artagnan, que c'est la reine qui a fait choix de ce couvent pour
elle?

-- Oui, je le crois du moins.

-- Eh bien, mais Porthos nous aidera la-dedans.

-- Et comment cela, s'il vous plait?

-- Mais par votre marquise, votre duchesse, votre princesse; elle
doit avoir le bras long.

-- Chut! dit Porthos en mettant un doigt sur ses levres, je la
crois cardinaliste et elle ne doit rien savoir.

-- Alors, dit Aramis, je me charge, moi, d'en avoir des nouvelles.

-- Vous, Aramis, s'ecrierent les trois amis, vous, et comment
cela?

-- Par l'aumonier de la reine, avec lequel je suis fort lie...",
dit Aramis en rougissant.

Et sur cette assurance, les quatre amis, qui avaient acheve leur
modeste repas, se separerent avec promesse de se revoir le soir
meme: d'Artagnan retourna aux Minimes, et les trois mousquetaires
rejoignirent le quartier du roi, ou ils avaient a faire preparer
leur logis.


CHAPITRE XLIII
L'AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE

A peine arrive au camp, le roi, qui avait si grande hate de se
trouver en face de l'ennemi, et qui, a meilleur droit que le
cardinal, partageait sa haine contre Buckingham, voulut faire
toutes les dispositions, d'abord pour chasser les Anglais de l'ile
de Re, ensuite pour presser le siege de La Rochelle; mais, malgre
lui, il fut retarde par les dissensions qui eclaterent entre
MM. de Bassompierre et Schomberg, contre le duc d'Angouleme.

MM. de Bassompierre et Schomberg etaient marechaux de France, et
reclamaient leur droit de commander l'armee sous les ordres du
roi; mais le cardinal, qui craignait que Bassompierre, huguenot au
fond du coeur, ne pressat faiblement les Anglais et les Rochelois,
ses freres en religion, poussait au contraire le duc d'Angouleme,
que le roi, a son instigation, avait nomme lieutenant general. Il
en resulta que, sous peine de voir MM. de Bassompierre et
Schomberg deserter l'armee, on fut oblige de faire a chacun un
commandement particulier: Bassompierre prit ses quartiers au nord
de la ville, depuis La Leu jusqu'a Dompierre; le duc d'Angouleme a
l'est, depuis Dompierre jusqu'a Perigny; et M. de Schomberg au
midi, depuis Perigny jusqu'a Angoutin.

Le logis de Monsieur etait a Dompierre.

Le logis du roi etait tantot a Etre, tantot a La Jarrie.

Enfin le logis du cardinal etait sur les dunes, au pont de La
Pierre, dans une simple maison sans aucun retranchement.

De cette facon, Monsieur surveillait Bassompierre; le roi, le duc
d'Angouleme, et le cardinal, M. de Schomberg.

Aussitot cette organisation etablie, on s'etait occupe de chasser
les Anglais de l'ile.

La conjoncture etait favorable: les Anglais, qui ont, avant toute
chose, besoin de bons vivres pour etre de bons soldats, ne
mangeant que des viandes salees et de mauvais biscuits, avaient
force malades dans leur camp; de plus, la mer, fort mauvaise a
cette epoque de l'annee sur toutes les cotes de l'ocean, mettait
tous les jours quelque petit batiment a mal; et la plage, depuis
la pointe de l'Aiguillon jusqu'a la tranchee, etait litteralement,
a chaque maree, couverte des debris de pinasses, de roberges et de
felouques; il en resultait que, meme les gens du roi se tinssent-
ils dans leur camp, il etait evident qu'un jour ou l'autre
Buckingham, qui ne demeurait dans l'ile de Re que par entetement,
serait oblige de lever le siege.

Mais, comme M. de Toiras fit dire que tout se preparait dans le
camp ennemi pour un nouvel assaut, le roi jugea qu'il fallait en
finir et donna les ordres necessaires pour une affaire decisive.

Notre intention n'etant pas de faire un journal de siege, mais au
contraire de n'en rapporter que les evenements qui ont trait a
l'histoire que nous racontons, nous nous contenterons de dire en
deux mots que l'entreprise reussit au grand etonnement du roi et a
la grande gloire de M. le cardinal. Les Anglais, repousses pied a
pied, battus dans toutes les rencontres, ecrases au passage de
l'ile de Loix, furent obliges de se rembarquer, laissant sur le
champ de bataille deux mille hommes parmi lesquels cinq colonels,
trois lieutenant-colonels, deux cent cinquante capitaines et vingt
gentilshommes de qualite, quatre pieces de canon et soixante
drapeaux qui furent apportes a Paris par Claude de Saint-Simon, et
suspendus en grande pompe aux voutes de Notre-Dame.

Des Te Deum furent chantes au camp, et de la se repandirent par
toute la France.

Le cardinal resta donc maitre de poursuivre le siege sans avoir,
du moins momentanement, rien a craindre de la part des Anglais.

Mais, comme nous venons de le dire, le repos n'etait que
momentane.

Un envoye du duc de Buckingham, nomme Montaigu, avait ete pris, et
l'on avait acquis la preuve d'une ligue entre l'Empire, l'Espagne,
l'Angleterre et la Lorraine.

Cette ligue etait dirigee contre la France.

De plus, dans le logis de Buckingham, qu'il avait ete force
d'abandonner plus precipitamment qu'il ne l'avait cru, on avait
trouve des papiers qui confirmaient cette ligue, et qui, a ce
qu'assure M. le cardinal dans ses memoires, compromettaient fort
Mme de Chevreuse, et par consequent la reine.

C'etait sur le cardinal que pesait toute la responsabilite, car on
n'est pas ministre absolu sans etre responsable; aussi toutes les
ressources de son vaste genie etaient-elles tendues nuit et jour,
et occupees a ecouter le moindre bruit qui s'elevait dans un des
grands royaumes de l'Europe.

Le cardinal connaissait l'activite et surtout la haine de
Buckingham; si la ligue qui menacait la France triomphait, toute
son influence etait perdue: la politique espagnole et la politique
autrichienne avaient leurs representants dans le cabinet du
Louvre, ou elles n'avaient encore que des partisans; lui
Richelieu, le ministre francais, le ministre national par
excellence, etait perdu. Le roi, qui, tout en lui obeissant comme
un enfant, le haissait comme un enfant hait son maitre,
l'abandonnait aux vengeances reunies de Monsieur et de la reine;
il etait donc perdu, et peut-etre la France avec lui. Il fallait
parer a tout cela.

Aussi vit-on les courriers, devenus a chaque instant plus
nombreux, se succeder nuit et jour dans cette petite maison du
pont de La Pierre, ou le cardinal avait etabli sa residence.

C'etaient des moines qui portaient si mal le froc, qu'il etait
facile de reconnaitre qu'ils appartenaient surtout a l'eglise
militante; des femmes un peu genees dans leurs costumes de pages,
et dont les larges trousses ne pouvaient entierement dissimuler
les formes arrondies; enfin des paysans aux mains noircies, mais a
la jambe fine, et qui sentaient l'homme de qualite a une lieue a
la ronde.

Puis encore d'autres visites moins agreables, car deux ou trois
fois le bruit se repandit que le cardinal avait failli etre
assassine.

Il est vrai que les ennemis de Son Eminence disaient que c'etait
elle-meme qui mettait en campagne les assassins maladroits, afin
d'avoir le cas echeant le droit d'user de represailles; mais il ne
faut croire ni a ce que disent les ministres, ni a ce que disent
leurs ennemis.

Ce qui n'empechait pas, au reste, le cardinal, a qui ses plus
acharnes detracteurs n'ont jamais conteste la bravoure
personnelle, de faire force courses nocturnes tantot pour
communiquer au duc d'Angouleme des ordres importants, tantot pour
aller se concerter avec le roi, tantot pour aller conferer avec
quelque messager qu'il ne voulait pas qu'on laissat entrer chez
lui.

De leur cote les mousquetaires qui n'avaient pas grand-chose a
faire au siege n'etaient pas tenus severement et menaient joyeuse
vie. Cela leur etait d'autant plus facile, a nos trois compagnons
surtout, qu'etant des amis de M. de Treville, ils obtenaient
facilement de lui de s'attarder et de rester apres la fermeture du
camp avec des permissions particulieres.

Or, un soir que d'Artagnan, qui etait de tranchee, n'avait pu les
accompagner, Athos, Porthos et Aramis, montes sur leurs chevaux de
bataille, enveloppes de manteaux de guerre, une main sur la crosse
de leurs pistolets, revenaient tous trois d'une buvette qu'Athos
avait decouverte deux jours auparavant sur la route de La Jarrie,
et qu'on appelait le Colombier-Rouge, suivant le chemin qui
conduisait au camp, tout en se tenant sur leurs gardes, comme nous
l'avons dit, de peur d'embuscade, lorsqu'a un quart de lieue a peu
pres du village de Boisnar ils crurent entendre le pas d'une
cavalcade qui venait a eux; aussitot tous trois s'arreterent,
serres l'un contre l'autre, et attendirent, tenant le milieu de la
route: au bout d'un instant, et comme la lune sortait justement
d'un nuage, ils virent apparaitre au detour d'un chemin deux
cavaliers qui, en les apercevant, s'arreterent a leur tour,
paraissant deliberer s'ils devaient continuer leur route ou
retourner en arriere. Cette hesitation donna quelques soupcons aux
trois amis, et Athos, faisant quelques pas en avant, cria de sa
voix ferme:

"Qui vive?

-- Qui vive vous-meme? repondit un de ces deux cavaliers.

-- Ce n'est pas repondre, cela! dit Athos. Qui vive? Repondez, ou
nous chargeons.

-- Prenez garde a ce que vous allez faire, messieurs! dit alors
une voix vibrante qui paraissait avoir l'habitude du commandement.

-- C'est quelque officier superieur qui fait sa ronde de nuit, dit
Athos, que voulez-vous faire, messieurs?

-- Qui etes-vous? dit la meme voix du meme ton de commandement;
repondez a votre tour, ou vous pourriez vous mal trouver de votre
desobeissance.

-- Mousquetaires du roi, dit Athos, de plus en plus convaincu que
celui qui les interrogeait en avait le droit.

-- Quelle compagnie?

-- Compagnie de Treville.

-- Avancez a l'ordre, et venez me rendre compte de ce que vous
faites ici, a cette heure."

Les trois compagnons s'avancerent, l'oreille un peu basse, car
tous trois maintenant etaient convaincus qu'ils avaient affaire a
plus fort qu'eux; on laissa, au reste, a Athos le soin de porter
la parole.

Un des deux cavaliers, celui qui avait pris la parole en second
lieu, etait a dix pas en avant de son compagnon; Athos fit signe a
Porthos et a Aramis de rester de leur cote en arriere, et s'avanca
seul.

"Pardon, mon officier! dit Athos; mais nous ignorions a qui nous
avions affaire, et vous pouvez voir que nous faisions bonne garde.

-- Votre nom? dit l'officier, qui se couvrait une partie du visage
avec son manteau.

-- Mais vous-meme, monsieur, dit Athos qui commencait a se
revolter contre cette inquisition; donnez-moi, je vous prie, la
preuve que vous avez le droit de m'interroger.

-- Votre nom? reprit une seconde fois le cavalier en laissant
tomber son manteau de maniere a avoir le visage decouvert.

-- Monsieur le cardinal! s'ecria le mousquetaire stupefait.

-- Votre nom? reprit pour la troisieme fois Son Eminence.

-- Athos", dit le mousquetaire.

Le cardinal fit un signe a l'ecuyer, qui se rapprocha.

"Ces trois mousquetaires nous suivront, dit-il a voix basse, je ne
veux pas qu'on sache que je suis sorti du camp, et, en nous
suivant, nous serons surs qu'ils ne le diront a personne.

-- Nous sommes gentilshommes, Monseigneur, dit Athos; demandez-
nous donc notre parole et ne vous inquietez de rien. Dieu merci,
nous savons garder un secret."

Le cardinal fixa ses yeux percants sur ce hardi interlocuteur.

"Vous avez l'oreille fine, monsieur Athos, dit le cardinal; mais
maintenant, ecoutez ceci: ce n'est point par defiance que je vous
prie de me suivre, c'est pour ma surete: sans doute vos deux
compagnons sont MM. Porthos et Aramis?

-- Oui, Votre Eminence, dit Athos, tandis que les deux
mousquetaires restes en arriere s'approchaient, le chapeau a la
main.

-- Je vous connais, messieurs, dit le cardinal, je vous connais:
je sais que vous n'etes pas tout a fait de mes amis, et j'en suis
fache, mais je sais que vous etes de braves et loyaux
gentilshommes, et qu'on peut se fier a vous. Monsieur Athos,
faites-moi donc l'honneur de m'accompagner, vous et vos deux amis,
et alors j'aurai une escorte a faire envie a Sa Majeste, si nous
la rencontrons."

Les trois mousquetaires s'inclinerent jusque sur le cou de leurs
chevaux.

"Eh bien, sur mon honneur, dit Athos, Votre Eminence a raison de
nous emmener avec elle: nous avons rencontre sur la route des
visages affreux, et nous avons meme eu avec quatre de ces visages
une querelle au Colombier-Rouge.

-- Une querelle, et pourquoi, messieurs? dit le cardinal, je
n'aime pas les querelleurs, vous le savez!

-- C'est justement pour cela que j'ai l'honneur de prevenir Votre
Eminence de ce qui vient d'arriver; car elle pourrait l'apprendre
par d'autres que par nous, et, sur un faux rapport, croire que
nous sommes en faute.

-- Et quels ont ete les resultats de cette querelle? demanda le
cardinal en froncant le sourcil.

-- Mais mon ami Aramis, que voici, a recu un petit coup d'epee
dans le bras, ce qui ne l'empechera pas, comme Votre Eminence peut
le voir, de monter a l'assaut demain, si Votre Eminence ordonne
l'escalade.

-- Mais vous n'etes pas hommes a vous laisser donner des coups
d'epee ainsi, dit le cardinal: voyons, soyez francs, messieurs,
vous en avez bien rendu quelques-uns; confessez-vous, vous savez
que j'ai le droit de donner l'absolution.

-- Moi, Monseigneur, dit Athos, je n'ai pas meme mis l'epee a la
main, mais j'ai pris celui a qui j'avais affaire a bras-le-corps
et je l'ai jete par la fenetre; il parait qu'en tombant, continua
Athos avec quelque hesitation, il s'est casse la cuisse.

-- Ah! ah! fit le cardinal; et vous, monsieur Porthos?

-- Moi, Monseigneur, sachant que le duel est defendu, j'ai saisi
un banc, et j'en ai donne a l'un de ces brigands un coup qui, je
crois, lui a brise l'epaule.

-- Bien, dit le cardinal; et vous, monsieur Aramis?

-- Moi, Monseigneur, comme je suis d'un naturel tres doux et que,
d'ailleurs, ce que Monseigneur ne sait peut-etre pas, je suis sur
le point de rentrer dans les ordres, je voulais separer mes
camarades, quand un de ces miserables m'a donne traitreusement un
coup d'epee a travers le bras gauche: alors la patience m'a
manque, j'ai tire mon epee a mon tour, et comme il revenait a la
charge, je crois avoir senti qu'en se jetant sur moi il se l'etait
passee au travers du corps: je sais bien qu'il est tombe
seulement, et il m'a semble qu'on l'emportait avec ses deux
compagnons.

-- Diable, messieurs! dit le cardinal, trois hommes hors de combat
pour une dispute de cabaret, vous n'y allez pas de main morte; et
a propos de quoi etait venue la querelle?

-- Ces miserables etaient ivres, dit Athos, et sachant qu'il y
avait une femme qui etait arrivee le soir dans le cabaret, ils
voulaient forcer la porte.

-- Forcer la porte! dit le cardinal, et pour quoi faire?

-- Pour lui faire violence sans doute, dit Athos; j'ai eu
l'honneur de dire a Votre Eminence que ces miserables etaient
ivres.

-- Et cette femme etait jeune et jolie? demanda le cardinal avec
une certaine inquietude.

-- Nous ne l'avons pas vue, Monseigneur, dit Athos.

-- Vous ne l'avez pas vue; ah! tres bien, reprit vivement le
cardinal; vous avez bien fait de defendre l'honneur d'une femme,
et, comme c'est a l'auberge du Colombier-Rouge que je vais moi-
meme, je saurai si vous m'avez dit la verite.

-- Monseigneur, dit fierement Athos, nous sommes gentilshommes, et
pour sauver notre tete, nous ne ferions pas un mensonge.

-- Aussi je ne doute pas de ce que vous me dites, monsieur Athos,
je n'en doute pas un seul instant; mais, ajouta-t-il pour changer
la conversation, cette dame etait donc seule?

-- Cette dame avait un cavalier enferme avec elle, dit Athos;
mais, comme malgre le bruit ce cavalier ne s'est pas montre, il
est a presumer que c'est un lache.

-- Ne jugez pas temerairement, dit l'evangile", repliqua le
cardinal.

Athos s'inclina.

"Et maintenant, messieurs, c'est bien, continua Son Eminence, je
sais ce que je voulais savoir; suivez-moi."

Les trois mousquetaires passerent derriere le cardinal, qui
s'enveloppa de nouveau le visage de son manteau et remit son
cheval en marche, se tenant a huit ou dix pas en avant de ses
quatre compagnons.

On arriva bientot a l'auberge silencieuse et solitaire; sans doute
l'hote savait quel illustre visiteur il attendait, et en
consequence il avait renvoye les importuns.

Dix pas avant d'arriver a la porte, le cardinal fit signe a son
ecuyer et aux trois mousquetaires de faire halte, un cheval tout
selle etait attache au contrevent, le cardinal frappa trois coups
et de certaine facon.

Un homme enveloppe d'un manteau sortit aussitot et echangea
quelques rapides paroles avec le cardinal; apres quoi il remonta a
cheval et repartit dans la direction de Surgeres, qui etait aussi
celle de Paris.

"Avancez, messieurs, dit le cardinal.

-- Vous m'avez dit la verite, mes gentilshommes, dit-il en
s'adressant aux trois mousquetaires, il ne tiendra pas a moi que
notre rencontre de ce soir ne vous soit avantageuse; en attendant,
suivez-moi."

Le cardinal mit pied a terre, les trois mousquetaires en firent
autant; le cardinal jeta la bride de son cheval aux mains de son
ecuyer, les trois mousquetaires attacherent les brides des leurs
aux contrevents.

L'hote se tenait sur le seuil de la porte; pour lui, le cardinal
n'etait qu'un officier venant visiter une dame.

"Avez-vous quelque chambre au rez-de-chaussee ou ces messieurs
puissent m'attendre pres d'un bon feu?" dit le cardinal.

L'hote ouvrit la porte d'une grande salle, dans laquelle justement
on venait de remplacer un mauvais poele par une grande et
excellente cheminee.

"J'ai celle-ci, repondit-il.

-- C'est bien, dit le cardinal; entrez la, messieurs, et veuillez
m'attendre; je ne serai pas plus d'une demi-heure."

Et tandis que les trois mousquetaires entraient dans la chambre du
rez-de-chaussee, le cardinal, sans demander plus amples
renseignements, monta l'escalier en homme qui n'a pas besoin qu'on
lui indique son chemin.


CHAPITRE XLIV
DE L'UTILITE DES TUYAUX DE POELE

Il etait evident que, sans s'en douter, et mus seulement par leur
caractere chevaleresque et aventureux, nos trois amis venaient de
rendre service a quelqu'un que le cardinal honorait de sa
protection particuliere.

Maintenant quel etait ce quelqu'un? C'est la question que se
firent d'abord les trois mousquetaires; puis, voyant qu'aucune des
reponses que pouvait leur faire leur intelligence n'etait
satisfaisante, Porthos appela l'hote et demanda des des.

Porthos et Aramis se placerent a une table et se mirent a jouer.
Athos se promena en reflechissant.

En reflechissant et en se promenant, Athos passait et repassait
devant le tuyau du poele rompu par la moitie et dont l'autre
extremite donnait dans la chambre superieure, et a chaque fois
qu'il passait et repassait, il entendait un murmure de paroles qui
finit par fixer son attention. Athos s'approcha, et il distingua
quelques mots qui lui parurent sans doute meriter un si grand
interet qu'il fit signe a ses compagnons de se taire, restant lui-
meme courbe l'oreille tendue a la hauteur de l'orifice inferieur.

"Ecoutez, Milady, disait le cardinal, l'affaire est importante:
asseyez-vous la et causons.

-- Milady! murmura Athos.

-- J'ecoute Votre Eminence avec la plus grande attention, repondit
une voix de femme qui fit tressaillir le mousquetaire.

-- Un petit batiment avec equipage anglais, dont le capitaine est
a moi, vous attend a l'embouchure de la Charente, au fort de La
Pointe; il mettra a la voile demain matin.

-- Il faut alors que je m'y rende cette nuit?

-- A l'instant meme, c'est-a-dire lorsque vous aurez recu mes
instructions. Deux hommes que vous trouverez a la porte en sortant
vous serviront d'escorte; vous me laisserez sortir le premier,
puis une demi-heure apres moi, vous sortirez a votre tour.

-- Oui, Monseigneur. Maintenant revenons a la mission dont vous
voulez bien me charger; et comme je tiens a continuer de meriter
la confiance de Votre Eminence, daignez me l'exposer en termes
clairs et precis, afin que je ne commette aucune erreur."

Il y eut un instant de profond silence entre les deux
interlocuteurs; il etait evident que le cardinal mesurait d'avance
les termes dans lesquels il allait parler, et que Milady
recueillait toutes ses facultes intellectuelles pour comprendre
les choses qu'il allait dire et les graver dans sa memoire quand
elles seraient dites.

Athos profita de ce moment pour dire a ses deux compagnons de
fermer la porte en dedans et pour leur faire signe de venir
ecouter avec lui.

Les deux mousquetaires, qui aimaient leurs aises, apporterent une
chaise pour chacun d'eux, et une chaise pour Athos. Tous trois
s'assirent alors, leurs tetes rapprochees et l'oreille au guet.

"Vous allez partir pour Londres, continua le cardinal. Arrivee a
Londres, vous irez trouver Buckingham.

-- Je ferai observer a Son Eminence, dit Milady, que depuis
l'affaire des ferrets de diamants, pour laquelle le duc m'a
toujours soupconnee, Sa Grace se defie de moi.

-- Aussi cette fois-ci, dit le cardinal, ne s'agit-il plus de
capter sa confiance, mais de se presenter franchement et
loyalement a lui comme negociatrice.

-- Franchement et loyalement, repeta Milady avec une indicible
expression de duplicite.

-- Oui, franchement et loyalement, reprit le cardinal du meme ton;
toute cette negociation doit etre faite a decouvert.

-- Je suivrai a la lettre les instructions de Son Eminence, et
j'attends qu'elle me les donne.

-- Vous irez trouver Buckingham de ma part, et vous lui direz que
je sais tous les preparatifs qu'il fait mais que je ne m'en
inquiete guere, attendu qu'au premier mouvement qu'il risquera, je
perds la reine.

-- Croira-t-il que Votre Eminence est en mesure d'accomplir la
menace qu'elle lui fait?

-- Oui, car j'ai des preuves.

-- Il faut que je puisse presenter ces preuves a son appreciation.

-- Sans doute, et vous lui direz que je publie le rapport de Bois-
Robert et du marquis de Beautru sur l'entrevue que le duc a eu
chez Mme la connetable avec la reine, le soir que Mme la
connetable a donne une fete masquee; vous lui direz, afin qu'il ne
doute de rien, qu'il y est venu sous le costume du grand mogol que
devait porter le chevalier de Guise, et qu'il a achete a ce
dernier moyennant la somme de trois mille pistoles.

-- Bien, Monseigneur.

-- Tous les details de son entree au Louvre et de sa sortie
pendant la nuit ou il s'est introduit au palais sous le costume
d'un diseur de bonne aventure italien me sont connus; vous lui
direz, pour qu'il ne doute pas encore de l'authenticite de mes
renseignements, qu'il avait sous son manteau une grande robe
blanche semee de larmes noires, de tetes de mort et d'os en
sautoir: car, en cas de surprise, il devait se faire passer pour
le fantome de la Dame blanche qui, comme chacun le sait, revient
au Louvre chaque fois que quelque grand evenement va s'accomplir.

-- Est-ce tout, Monseigneur?

-- Dites-lui que je sais encore tous les details de l'aventure
d'Amiens, que j'en ferai faire un petit roman, spirituellement
tourne, avec un plan du jardin et les portraits des principaux
acteurs de cette scene nocturne.

-- Je lui dirai cela.

-- Dites-lui encore que je tiens Montaigu, que Montaigu est a la
Bastille, qu'on n'a surpris aucune lettre sur lui, c'est vrai,
mais que la torture peut lui faire dire ce qu'il sait, et meme...
ce qu'il ne sait pas.

-- A merveille.

-- Enfin ajoutez que Sa Grace, dans la precipitation qu'elle a
mise a quitter l'ile de Re, oublia dans son logis certaine lettre
de Mme de Chevreuse qui compromet singulierement la reine, en ce
qu'elle prouve non seulement que Sa Majeste peut aimer les ennemis
du roi, mais encore qu'elle conspire avec ceux de la France. Vous
avez bien retenu tout ce que je vous ai dit, n'est-ce pas?

-- Votre Eminence va en juger: le bal de Mme la connetable; la
nuit du Louvre; la soiree d'Amiens; l'arrestation de Montaigu; la
lettre de Mme de Chevreuse.

-- C'est cela, dit le cardinal, c'est cela: vous avez une bien
heureuse memoire, Milady.

-- Mais, reprit celle a qui le cardinal venait d'adresser ce
compliment flatteur, si malgre toutes ces raisons le duc ne se
rend pas et continue de menacer la France?

-- Le duc est amoureux comme un fou, ou plutot comme un niais,
reprit Richelieu avec une profonde amertume; comme les anciens
paladins, il n'a entrepris cette guerre que pour obtenir un regard
de sa belle. S'il sait que cette guerre peut couter l'honneur et
peut-etre la liberte a la dame de ses pensees, comme il dit, je
vous reponds qu'il y regardera a deux fois.

-- Et cependant, dit Milady avec une persistance qui prouvait
qu'elle voulait voir clair jusqu'au bout, dans la mission dont
elle allait etre chargee, cependant s'il persiste?

-- S'il persiste, dit le cardinal..., ce n'est pas probable.

-- C'est possible, dit Milady.

-- S'il persiste..." Son Eminence fit une pause et reprit"S'il
persiste, eh bien, j'espererai dans un de ces evenements qui
changent la face des Etats.

-- Si Son Eminence voulait me citer dans l'histoire quelques-uns
de ces evenements, dit Milady, peut-etre partagerais-je sa
confiance dans l'avenir.

-- Eh bien, tenez! par exemple, dit Richelieu, lorsqu'en 1610,
pour une cause a peu pres pareille a celle qui fait mouvoir le
duc, le roi Henri IV, de glorieuse memoire, allait a la fois
envahir les Flandres et l'Italie pour frapper a la fois l'Autriche
des deux cotes, eh bien, n'est-il pas arrive un evenement qui a
sauve l'Autriche? Pourquoi le roi de France n'aurait-il pas la
meme chance que l'empereur?

-- Votre Eminence veut parler du coup de couteau de la rue de la
Ferronnerie?

-- Justement, dit le cardinal.

-- Votre Eminence ne craint-elle pas que le supplice de Ravaillac
epouvante ceux qui auraient un instant l'idee de l'imiter?

-- Il y aura en tout temps et dans tous les pays, surtout si ces
pays sont divises de religion, des fanatiques qui ne demanderont
pas mieux que de se faire martyrs. Et tenez, justement il me
revient a cette heure que les puritains sont furieux contre le duc
de Buckingham et que leurs predicateurs le designent comme
l'Antechrist.

-- Eh bien? fit Milady.

-- Eh bien, continua le cardinal d'un air indifferent, il ne
s'agirait, pour le moment, par exemple, que de trouver une femme,
belle, jeune, adroite, qui eut a se venger elle-meme du duc. Une
pareille femme peut se rencontrer: le duc est homme a bonnes
fortunes, et, s'il a seme bien des amours par ses promesses de
constance eternelle, il a du semer bien des haines aussi par ses
eternelles infidelites.

-- Sans doute, dit froidement Milady, une pareille femme peut se
rencontrer.

-- Eh bien, une pareille femme, qui mettrait le couteau de Jacques
Clement ou de Ravaillac aux mains d'un fanatique, sauverait la
France.

-- Oui, mais elle serait complice d'un assassinat.

-- A-t-on jamais connu les complices de Ravaillac ou de Jacques
Clement?

-- Non, car peut-etre etaient-ils places trop haut pour qu'on osat
les aller chercher la ou ils etaient: on ne brulerait pas le
Palais de Justice pour tout le monde, Monseigneur.

-- Vous croyez donc que l'incendie du Palais de Justice a une
cause autre que celle du hasard? demanda Richelieu du ton dont il
eut fait une question sans aucune importance.

-- Moi, Monseigneur, repondit Milady, je ne crois rien, je cite un
fait, voila tout, seulement, je dis que si je m'appelais
Mlle de Monpensier ou la reine Marie de Medicis, je prendrais
moins de precautions que j'en prends, m'appelant tout simplement
Lady Clarick.

-- C'est juste, dit Richelieu, et que voudriez-vous donc?

-- Je voudrais un ordre qui ratifiat d'avance tout ce que je
croirai devoir faire pour le plus grand bien de la France.

-- Mais il faudrait d'abord trouver la femme que j'ai dit, et qui
aurait a se venger du duc.

-- Elle est trouvee, dit Milady.

-- Puis il faudrait trouver ce miserable fanatique qui servira
d'instrument a la justice de Dieu.

-- On le trouvera.

-- Eh bien, dit le duc, alors il sera temps de reclamer l'ordre
que vous demandiez tout a l'heure.

-- Votre Eminence a raison, dit Milady, et c'est moi qui ai eu
tort de voir dans la mission dont elle m'honore autre chose que ce
qui est reellement, c'est-a-dire d'annoncer a Sa Grace, de la part
de Son Eminence, que vous connaissez les differents deguisements a
l'aide desquels il est parvenu a se rapprocher de la reine pendant
la fete donnee par Mme la connetable; que vous avez les preuves de
l'entrevue accordee au Louvre par la reine a certain astrologue
italien qui n'est autre que le duc de Buckingham; que vous avez
commande un petit roman, des plus spirituels, sur l'aventure
d'Amiens, avec plan du jardin ou cette aventure s'est passee et
portraits des acteurs qui y ont figure; que Montaigu est a la
Bastille, et que la torture peut lui faire dire des choses dont il
se souvient et meme des choses qu'il aurait oubliees; enfin, que
vous possedez certaine lettre de Mme de Chevreuse, trouvee dans le
logis de Sa Grace, qui compromet singulierement, non seulement
celle qui l'a ecrite, mais encore celle au nom de qui elle a ete
ecrite. Puis, s'il persiste malgre tout cela, comme c'est a ce que
je viens de dire que se borne ma mission, je n'aurai plus qu'a
prier Dieu de faire un miracle pour sauver la France. C'est bien
cela, n'est-ce pas, Monseigneur, et je n'ai pas autre chose a
faire?

-- C'est bien cela, reprit sechement le cardinal.

-- Et maintenant, dit Milady sans paraitre remarquer le changement
de ton du duc a son egard, maintenant que j'ai recu les
instructions de Votre Eminence a propos de ses ennemis,
Monseigneur me permettra-t-il de lui dire deux mots des miens?

-- Vous avez donc des ennemis? demanda Richelieu.

-- Oui, Monseigneur; des ennemis contre lesquels vous me devez
tout votre appui, car je me les suis faits en servant Votre
Eminence.

-- Et lesquels? repliqua le duc.

-- D'abord une petite intrigante du nom de Bonacieux.

-- Elle est dans la prison de Mantes.

-- C'est-a-dire qu'elle y etait, reprit Milady, mais la reine a
surpris un ordre du roi, a l'aide duquel elle l'a fait transporter
dans un couvent.

-- Dans un couvent? dit le duc.

-- Oui, dans un couvent.

-- Et dans lequel?

-- Je l'ignore, le secret a ete bien garde...

-- Je le saurai, moi!

-- Et Votre Eminence me dira dans quel couvent est cette femme?

-- Je n'y vois pas d'inconvenient, dit le cardinal.

-- Bien; maintenant j'ai un autre ennemi bien autrement a craindre
pour moi que cette petite Mme Bonacieux.

-- Et lequel?

-- Son amant.

-- Comment s'appelle-t-il?

-- Oh! Votre Eminence le connait bien, s'ecria Milady emportee par
la colere, c'est notre mauvais genie a tous deux; c'est celui qui,
dans une rencontre avec les gardes de Votre Eminence, a decide la
victoire en faveur des mousquetaires du roi; c'est celui qui a
donne trois coups d'epee a de Wardes, votre emissaire, et qui a
fait echouer l'affaire des ferrets; c'est celui enfin qui, sachant
que c'etait moi qui lui avais enleve Mme Bonacieux, a jure ma
mort.

-- Ah! ah! dit le cardinal, je sais de qui vous voulez parler.

-- Je veux parler de ce miserable d'Artagnan.

-- C'est un hardi compagnon, dit le cardinal.

-- Et c'est justement parce que c'est un hardi compagnon qu'il
n'en est que plus a craindre.

-- Il faudrait, dit le duc, avoir une preuve de ses intelligences
avec Buckingham.

-- Une preuve, s'ecria Milady, j'en aurai dix.

-- Eh bien, alors! c'est la chose la plus simple du monde, ayez-
moi cette preuve et je l'envoie a la Bastille.

-- Bien, Monseigneur! mais ensuite?

-- Quand on est a la Bastille, il n'y a pas d'ensuite, dit le
cardinal d'une voix sourde. Ah! pardieu, continua-t-il, s'il
m'etait aussi facile de me debarrasser de mon ennemi qu'il m'est
facile de me debarrasser des votres, et si c'etait contre de
pareilles gens que vous me demandiez l'impunite!...

-- Monseigneur, reprit Milady, troc pour troc, existence pour
existence, homme pour homme; donnez-moi celui-la, je vous donne
l'autre.

-- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit le cardinal, et
ne veux meme pas le savoir, mais j'ai le desir de vous etre
agreable et ne vois aucun inconvenient a vous donner ce que vous
demandez a l'egard d'une si infime creature; d'autant plus, comme
vous me le dites, que ce petit d'Artagnan est un libertin, un
duelliste, un traitre.

-- Un infame, Monseigneur, un infame!

-- Donnez-moi donc du papier, une plume et de l'encre, dit le
cardinal.

-- En voici, Monseigneur."

Il se fit un instant de silence qui prouvait que le cardinal etait
occupe a chercher les termes dans lesquels devait etre ecrit le
billet, ou meme a l'ecrire. Athos, qui n'avait pas perdu un mot de
la conversation, prit ses deux compagnons chacun par une main et
les conduisit a l'autre bout de la chambre.

"Eh bien, dit Porthos, que veux-tu, et pourquoi ne nous laisses-tu
pas ecouter la fin de la conversation?

-- Chut! dit Athos parlant a voix basse, nous en avons entendu
tout ce qu'il est necessaire que nous entendions; d'ailleurs je ne
vous empeche pas d'ecouter le reste, mais il faut que je sorte.

-- Il faut que tu sortes! dit Porthos; mais si le cardinal te
demande, que repondrons-nous?

-- Vous n'attendrez pas qu'il me demande, vous lui direz les
premiers que je suis parti en eclaireur parce que certaines
paroles de notre hote m'ont donne a penser que le chemin n'etait
pas sur; j'en toucherai d'abord deux mots a l'ecuyer du cardinal;
le reste me regarde, ne vous en inquietez pas.

-- Soyez prudent, Athos! dit Aramis.

-- Soyez tranquille, repondit Athos, vous le savez, j'ai du sang-
froid."

Porthos et Aramis allerent reprendre leur place pres du tuyau de
poele.

Quant a Athos, il sortit sans aucun mystere, alla prendre son
cheval attache avec ceux de ses deux amis aux tourniquets des
contrevents, convainquit en quatre mots l'ecuyer de la necessite
d'une avant-garde pour le retour, visita avec affectation l'amorce
de ses pistolets, mit l'epee aux dents et suivit, en enfant perdu,
la route qui conduisait au camp.


CHAPITRE XLV
SCENE CONJUGALE

Comme l'avait prevu Athos, le cardinal ne tarda point a descendre;
il ouvrit la porte de la chambre ou etaient entres les
mousquetaires, et trouva Porthos faisant une partie de des
acharnee avec Aramis. D'un coup d'oeil rapide, il fouilla tous les
coins de la salle, et vit qu'un de ses hommes lui manquait.

"Qu'est devenu M. Athos? demanda-t-il.

-- Monseigneur, repondit Porthos, il est parti en eclaireur sur
quelques propos de notre hote, qui lui ont fait croire que la
route n'etait pas sure.

-- Et vous, qu'avez-vous fait, monsieur Porthos?

-- J'ai gagne cinq pistoles a Aramis.

-- Et maintenant, vous pouvez revenir avec moi?

-- Nous sommes aux ordres de Votre Eminence.

-- A cheval donc, messieurs, car il se fait tard."

L'ecuyer etait a la porte, et tenait en bride le cheval du
cardinal. Un peu plus loin, un groupe de deux hommes et de trois
chevaux apparaissait dans l'ombre; ces deux hommes etaient ceux
qui devaient conduire Milady au fort de La Pointe, et veiller a
son embarquement.

L'ecuyer confirma au cardinal ce que les deux mousquetaires lui
avaient deja dit a propos d'Athos. Le cardinal fit un geste
approbateur, et reprit la route, s'entourant au retour des memes
precautions qu'il avait prises au depart.

Laissons-le suivre le chemin du camp, protege par l'ecuyer et les
deux mousquetaires, et revenons a Athos.

Pendant une centaine de pas, il avait marche de la meme allure;
mais, une fois hors de vue, il avait lance son cheval a droite,
avait fait un detour, et etait revenu a une vingtaine de pas, dans
le taillis, guetter le passage de la petite troupe; ayant reconnu
les chapeaux bordes de ses compagnons et la frange doree du
manteau de M. le cardinal, il attendit que les cavaliers eussent
tourne l'angle de la route, et, les ayant perdus de vue, il revint
au galop a l'auberge, qu'on lui ouvrit sans difficulte.

L'hote le reconnut.

"Mon officier, dit Athos, a oublie de faire a la dame du premier
une recommandation importante, il m'envoie pour reparer son oubli.

-- Montez, dit l'hote, elle est encore dans sa chambre."

Athos profita de la permission, monta l'escalier de son pas le
plus leger, arriva sur le carre, et, a travers la porte
entrouverte, il vit Milady qui attachait son chapeau.

Il entra dans la chambre, et referma la porte derriere lui.

Au bruit qu'il fit en repoussant le verrou, Milady se retourna.

Athos etait debout devant la porte, enveloppe dans son manteau,
son chapeau rabattu sur ses yeux.

En voyant cette figure muette et immobile comme une statue, Milady
eut peur.

"Qui etes-vous? et que demandez-vous?" s'ecria-t-elle. "Allons,
c'est bien elle!" murmura Athos.

Et, laissant tomber son manteau, et relevant son feutre, il
s'avanca vers Milady.

"Me reconnaissez-vous, madame?" dit-il.

Milady fit un pas en avant, puis recula comme a la vue d'un
serpent.

"Allons, dit Athos, c'est bien, je vois que vous me reconnaissez.

-- Le comte de La Fere! murmura Milady en palissant et en reculant
jusqu'a ce que la muraille l'empechat d'aller plus loin.

-- Oui, Milady, repondit Athos, le comte de La Fere en personne,
qui revient tout expres de l'autre monde pour avoir le plaisir de
vous voir. Asseyons-nous donc, et causons, comme dit Monseigneur
le cardinal."

Milady, dominee par une terreur inexprimable, s'assit sans
proferer une seule parole.

"Vous etes donc un demon envoye sur la terre? dit Athos. Votre
puissance est grande, je le sais; mais vous savez aussi qu'avec
l'aide de Dieu les hommes ont souvent vaincu les demons les plus
terribles. Vous vous etes deja trouvee sur mon chemin, je croyais
vous avoir terrassee, madame; mais, ou je me trompai, ou l'enfer
vous a ressuscitee."

Milady, a ces paroles qui lui rappelaient des souvenirs
effroyables, baissa la tete avec un gemissement sourd.

"Oui, l'enfer vous a ressuscitee, reprit Athos, l'enfer vous a
faite riche, l'enfer vous a donne un autre nom l'enfer vous a
presque refait meme un autre visage; mais il n'a efface ni les
souillures de votre ame, ni la fletrissure de votre corps."

Milady se leva comme mue par un ressort, et ses yeux lancerent des
eclairs. Athos resta assis.

"Vous me croyiez mort, n'est-ce pas, comme je vous croyais morte?
et ce nom d'Athos avait cache le comte de La Fere, comme le nom de
Milady Clarick avait cache Anne de Breuil! N'etait-ce pas ainsi
que vous vous appeliez quand votre honore frere nous a maries?
Notre position est vraiment etrange, poursuivit Athos en riant;
nous n'avons vecu jusqu'a present l'un et l'autre que parce que
nous nous croyions morts, et qu'un souvenir gene moins qu'une
creature, quoique ce soit chose devorante parfois qu'un souvenir!

-- Mais enfin, dit Milady d'une voix sourde, qui vous ramene vers
moi? et que me voulez-vous?

-- Je veux vous dire que, tout en restant invisible a vos yeux, je
ne vous ai pas perdue de vue, moi!

-- Vous savez ce que j'ai fait?

-- Je puis vous raconter jour par jour vos actions, depuis votre
entree au service du cardinal jusqu'a ce soir."

Un sourire d'incredulite passa sur les levres pales de Milady.

"Ecoutez: c'est vous qui avez coupe les deux ferrets de diamants
sur l'epaule du duc de Buckingham; c'est vous qui avez fait
enlever Mme Bonacieux; c'est vous qui, amoureuse de de Wardes, et
croyant passer la nuit avec lui, avez ouvert votre porte a
M. d'Artagnan; c'est vous qui, croyant que de Wardes vous avait
trompee, avez voulu le faire tuer par son rival; c'est vous qui,
lorsque ce rival eut decouvert votre infame secret, avez voulu le
faire tuer a son tour par deux assassins que vous avez envoyes a
sa poursuite; c'est vous qui, voyant que les balles avaient manque
leur coup, avez envoye du vin empoisonne avec une fausse lettre,
pour faire croire a votre victime que ce vin venait de ses amis;
c'est vous, enfin, qui venez la, dans cette chambre, assise sur
cette chaise ou je suis, de prendre avec le cardinal de Richelieu
l'engagement de faire assassiner le duc de Buckingham, en echange
de la promesse qu'il vous a faite de vous laisser assassiner
d'Artagnan."

Milady etait livide.

"Mais vous etes donc Satan? dit-elle.

-- Peut-etre, dit Athos; mais, en tout cas, ecoutez bien ceci:
Assassinez ou faites assassiner le duc de Buckingham, peu
m'importe! je ne le connais pas: d'ailleurs c'est un Anglais; mais
ne touchez pas du bout du doigt a un seul cheveu de d'Artagnan,
qui est un fidele ami que j'aime et que je defends, ou, je vous le
jure par la tete de mon pere, le crime que vous aurez commis sera
le dernier.

-- M. d'Artagnan m'a cruellement offensee, dit Milady d'une voix
sourde, M. d'Artagnan mourra.

-- En verite, cela est-il possible qu'on vous offense, madame? dit
en riant Athos; il vous a offensee, et il mourra?

-- Il mourra, reprit Milady; elle d'abord, lui ensuite."

Athos fut saisi comme d'un vertige: la vue de cette creature, qui
n'avait rien d'une femme, lui rappelait des souvenirs terribles;
il pensa qu'un jour, dans une situation moins dangereuse que celle
ou il se trouvait, il avait deja voulu la sacrifier a son honneur;
son desir de meurtre lui revint brulant et l'envahit comme une
fievre ardente: il se leva a son tour, porta la main a sa
ceinture, en tira un pistolet et l'arma.

Milady, pale comme un cadavre, voulut crier, mais sa langue glacee
ne put proferer qu'un son rauque qui n'avait rien de la parole
humaine et qui semblait le rale d'une bete fauve; collee contre la
sombre tapisserie, elle apparaissait, les cheveux epars, comme
l'image effrayante de la terreur.

Athos leva lentement son pistolet, etendit le bras de maniere que
l'arme touchat presque le front de Milady puis, d'une voix
d'autant plus terrible qu'elle avait le calme supreme d'une
inflexible resolution:

"Madame, dit-il, vous allez a l'instant meme me remettre le papier
que vous a signe le cardinal, ou, sur mon ame, je vous fais sauter
la cervelle."

Avec un autre homme Milady aurait pu conserver quelque doute, mais
elle connaissait Athos; cependant elle resta immobile.

"Vous avez une seconde pour vous decider", dit-il.

Milady vit a la contraction de son visage que le coup allait
partir; elle porta vivement la main a sa poitrine, en tira un
papier et le tendit a Athos.

"Tenez, dit-elle, et soyez maudit!"

Athos prit le papier, repassa le pistolet a sa ceinture,
s'approcha de la lampe pour s'assurer que c'etait bien celui-la,
le deplia et lut:

"C'est par mon ordre et pour le bien de l'Etat que le porteur du
present a fait ce qu'il a fait.

3 decembre 1627.

"Richelieu"

"Et maintenant, dit Athos en reprenant son manteau et en replacant
son feutre sur sa tete, maintenant que je t'ai arrache les dents,
vipere, mords si tu peux."

Et il sortit de la chambre sans meme regarder en arriere.

A la porte il trouva les deux hommes et le cheval qu'ils tenaient
en main.

"Messieurs, dit-il, l'ordre de Monseigneur, vous le savez, est de
conduire cette femme, sans perdre de temps, au fort de La Pointe
et de ne la quitter que lorsqu'elle sera a bord."

Comme ces paroles s'accordaient effectivement avec l'ordre qu'ils
avaient recu, ils inclinerent la tete en signe d'assentiment.

Quant a Athos, il se mit legerement en selle et partit au galop;
seulement, au lieu de suivre la route, il prit a travers champs,
piquant avec vigueur son cheval et de temps en temps s'arretant
pour ecouter.

Dans une de ces haltes, il entendit sur la route le pas de
plusieurs chevaux. Il ne douta point que ce ne fut le cardinal et
son escorte. Aussitot il fit une nouvelle pointe en avant,
bouchonna son cheval avec de la bruyere et des feuilles d'arbres,
et vint se mettre en travers de la route a deux cents pas du camp
a peu pres.

"Qui vive? cria-t-il de loin quand il apercut les cavaliers.

-- C'est notre brave mousquetaire, je crois, dit le cardinal.

-- Oui, Monseigneur, repondit Athos. C'est lui-meme.

-- Monsieur Athos, dit Richelieu, recevez tous mes remerciements
pour la bonne garde que vous nous avez faite; messieurs, nous
voici arrives: prenez la porte a gauche, le mot d'ordre est Roi et
Re."

En disant ces mots, le cardinal salua de la tete les trois amis,
et prit a droite suivi de son ecuyer; car, cette nuit-la, lui-meme
couchait au camp.

"Eh bien! dirent ensemble Porthos et Aramis lorsque le cardinal
fut hors de la portee de la voix, eh bien il a signe le papier
qu'elle demandait.

-- Je le sais, dit tranquillement Athos, puisque le voici."

Et les trois amis n'echangerent plus une seule parole jusqu'a leur
quartier, excepte pour donner le mot d'ordre aux sentinelles.

Seulement, on envoya Mousqueton dire a Planchet que son maitre
etait prie, en relevant de tranchee, de se rendre a l'instant meme
au logis des mousquetaires.

D'un autre cote, comme l'avait prevu Athos, Milady, en retrouvant
a la porte les hommes qui l'attendaient, ne fit aucune difficulte
de les suivre; elle avait bien eu l'envie un instant de se faire
reconduire devant le cardinal et de lui tout raconter, mais une
revelation de sa part amenait une revelation de la part d'Athos:
elle dirait bien qu'Athos l'avait pendue, mais Athos dirait
qu'elle etait marquee; elle pensa qu'il valait donc encore mieux
garder le silence, partir discretement, accomplir avec son
habilete ordinaire la mission difficile dont elle s'etait chargee,
puis, toutes les choses accomplies a la satisfaction du cardinal,
venir lui reclamer sa vengeance.

En consequence, apres avoir voyage toute la nuit, a sept heures du
matin elle etait au fort de La Pointe, a huit heures elle etait
embarquee, et a neuf heures le batiment, qui, avec des lettres de
marque du cardinal, etait cense etre en partance pour Bayonne,
levait l'ancre et faisait voile pour l'Angleterre.


CHAPITRE XLVI
LE BASTION SAINT-GERVAIS

En arrivant chez ses trois amis, d'Artagnan les trouva reunis dans
la meme chambre: Athos reflechissait, Porthos frisait sa
moustache, Aramis disait ses prieres dans un charmant petit livre
d'heures relie en velours bleu.

"Pardieu, messieurs! dit-il, j'espere que ce que vous avez a me
dire en vaut la peine, sans cela je vous previens que je ne vous
pardonnerai pas de m'avoir fait venir, au lieu de me laisser
reposer apres une nuit passee a prendre et a demanteler un
bastion. Ah! que n'etiez-vous la, messieurs! il y a fait chaud!

-- Nous etions ailleurs, ou il ne faisait pas froid non plus!
repondit Porthos tout en faisant prendre a sa moustache un pli qui
lui etait particulier.

-- Chut! dit Athos.

-- Oh! oh! fit d'Artagnan comprenant le leger froncement de
sourcils du mousquetaire, il parait qu'il y a du nouveau ici.

-- Aramis, dit Athos, vous avez ete dejeuner avant-hier a
l'auberge du Parpaillot, je crois?

-- Oui.

-- Comment est-on la?

-- Mais, j'y ai fort mal mange pour mon compte, avant-hier etait
un jour maigre, et ils n'avaient que du gras.

-- Comment! dit Athos, dans un port de mer ils n'ont pas de
poisson?

-- Ils disent, reprit Aramis en se remettant a sa pieuse lecture,
que la digue que fait batir M. le cardinal le chasse en pleine
mer.

-- Mais, ce n'est pas cela que je vous demandais, Aramis, reprit
Athos; je vous demandais si vous aviez ete bien libre, et si
personne ne vous avait derange?

-- Mais il me semble que nous n'avons pas eu trop d'importuns;
oui, au fait, pour ce que vous voulez dire, Athos, nous serons
assez bien au Parpaillot.

-- Allons donc au Parpaillot, dit Athos, car ici les murailles
sont comme des feuilles de papier."

D'Artagnan, qui etait habitue aux manieres de faire de son ami, et
qui reconnaissait tout de suite a une parole, a un geste, a un
signe de lui, que les circonstances etaient graves, prit le bras
d'Athos et sortit avec lui sans rien dire; Porthos suivit en
devisant avec Aramis.

En route, on rencontra Grimaud, Athos lui fit signe de suivre;
Grimaud, selon son habitude, obeit en silence; le pauvre garcon
avait a peu pres fini par desapprendre de parler.

On arriva a la buvette du Parpaillot: il etait sept heures du
matin, le jour commencait a paraitre; les trois amis commanderent
a dejeuner, et entrerent dans une salle ou au dire de l'hote, ils
ne devaient pas etre deranges.

Malheureusement l'heure etait mal choisie pour un conciliabule; on
venait de battre la diane, chacun secouait le sommeil de la nuit,
et, pour chasser l'air humide du matin, venait boire la goutte a
la buvette: dragons, Suisses, gardes, mousquetaires, chevau-legers
se succedaient avec une rapidite qui devait tres bien faire les
affaires de l'hote, mais qui remplissait fort mal les vues des
quatre amis. Aussi repondaient-ils d'une maniere fort maussade aux
saluts, aux toasts et aux _lazzi_ de leurs compagnons.

"Allons! dit Athos, nous allons nous faire quelque bonne querelle,
et nous n'avons pas besoin de cela en ce moment. D'Artagnan,
racontez-nous votre nuit; nous vous raconterons la notre apres.

-- En effet, dit un chevau-leger qui se dandinait en tenant a la
main un verre d'eau-de-vie qu'il degustait lentement; en effet,
vous etiez de tranchee cette nuit, messieurs les gardes, et il me
semble que vous avez eu maille a partir avec les Rochelois?"

D'Artagnan regarda Athos pour savoir s'il devait repondre a cet
intrus qui se melait a la conversation.

"Eh bien, dit Athos, n'entends-tu pas M. de Busigny qui te fait
l'honneur de t'adresser la parole? Raconte ce qui s'est passe
cette nuit, puisque ces messieurs desirent le savoir.

-- N'avre-bous bas bris un pastion? demanda un Suisse qui buvait
du rhum dans un verre a biere.

-- Oui, monsieur, repondit d'Artagnan en s'inclinant, nous avons
eu cet honneur, nous avons meme, comme vous avez pu l'entendre,
introduit sous un des angles un baril de poudre qui, en eclatant,
a fait une fort jolie breche; sans compter que, comme le bastion
n'etait pas d'hier, tout le reste de la batisse s'en est trouve
fort ebranle.

-- Et quel bastion est-ce? demanda un dragon qui tenait enfilee a
son sabre une oie qu'il apportait pour qu'on la fit cuire.

-- Le bastion Saint-Gervais, repondit d'Artagnan, derriere lequel
les Rochelois inquietaient nos travailleurs.

-- Et l'affaire a ete chaude?

-- Mais, oui; nous y avons perdu cinq hommes, et les Rochelois
huit ou dix.

-- Balzampleu! fit le Suisse, qui, malgre l'admirable collection
de jurons que possede la langue allemande, avait pris l'habitude
de jurer en francais.

-- Mais il est probable, dit le chevau-leger, qu'ils vont, ce
matin, envoyer des pionniers pour remettre le bastion en etat.

-- Oui, c'est probable, dit d'Artagnan.

-- Messieurs, dit Athos, un pari!

-- Ah! woui! un bari! dit le Suisse.

-- Lequel? demanda le chevau-leger.

-- Attendez, dit le dragon en posant son sabre comme une broche
sur les deux grands chenets de fer qui soutenaient le feu de la
cheminee, j'en suis. Hotelier de malheur! une lechefrite tout de
suite, que je ne perde pas une goutte de la graisse de cette
estimable volaille.

-- Il avre raison, dit le Suisse, la graisse t'oie, il est tres
ponne avec des gonfitures.

-- La! dit le dragon. Maintenant, voyons le pari! Nous ecoutons,
monsieur Athos!

-- Oui, le pari! dit le chevau-leger.

-- Eh bien, monsieur de Busigny, je parie avec vous, dit Athos,
que mes trois compagnons, MM. Porthos, Aramis, d'Artagnan et moi,
nous allons dejeuner dans le bastion Saint-Gervais et que nous y
tenons une heure, montre a la main, quelque chose que l'ennemi
fasse pour nous deloger."

Porthos et Aramis se regarderent, ils commencaient a comprendre.

"Mais, dit d'Artagnan en se penchant a l'oreille d'Athos, tu vas
nous faire tuer sans misericorde.

-- Nous sommes bien plus tues, repondit Athos, si nous n'y allons
pas.

-- Ah! ma foi! messieurs, dit Porthos en se renversant sur sa
chaise et frisant sa moustache, voici un beau pari, j'espere.

-- Aussi je l'accepte, dit M. de Busigny; maintenant il s'agit de
fixer l'enjeu.

-- Mais vous etes quatre, messieurs, dit Athos, nous sommes
quatre; un diner a discretion pour huit, cela vous va-t-il?

-- A merveille, reprit M. de Busigny.

-- Parfaitement, dit le dragon.

-- Ca me fa", dit le Suisse.

Le quatrieme auditeur, qui, dans toute cette conversation, avait
joue un role muet, fit un signe de la tete en signe qu'il
acquiescait a la proposition.

"Le dejeuner de ces messieurs est pret, dit l'hote.

-- Eh bien, apportez-le", dit Athos.

L'hote obeit. Athos appela Grimaud, lui montra un grand panier qui
gisait dans un coin et fit le geste d'envelopper dans les
serviettes les viandes apportees.

Grimaud comprit a l'instant meme qu'il s'agissait d'un dejeuner
sur l'herbe, prit le panier, empaqueta les viandes, y joignit les
bouteilles et prit le panier a son bras.

"Mais ou allez-vous manger mon dejeuner? dit l'hote.

-- Que vous importe, dit Athos, pourvu qu'on vous le paie?"

Et il jeta majestueusement deux pistoles sur la table.

"Faut-il vous rendre, mon officier? dit l'hote.

-- Non; ajoute seulement deux bouteilles de vin de Champagne et la
difference sera pour les serviettes."

L'hote ne faisait pas une aussi bonne affaire qu'il l'avait cru
d'abord, mais il se rattrapa en glissant aux quatre convives deux
bouteilles de vin d'Anjou au lieu de deux bouteilles de vin de
Champagne.

"Monsieur de Busigny, dit Athos, voulez-vous bien regler votre
montre sur la mienne, ou me permettre de regler la mienne sur la
votre?

-- A merveille, monsieur! dit le chevau-leger en tirant de son
gousset une fort belle montre entouree de diamants; sept heures et
demie, dit-il.

-- Sept heures trente-cinq minutes, dit Athos; nous saurons que
j'avance de cinq minutes sur vous, monsieur."

Et, saluant les assistants ebahis, les quatre jeunes gens prirent
le chemin du bastion Saint-Gervais, suivis de Grimaud, qui portait
le panier, ignorant ou il allait, mais, dans l'obeissance passive
dont il avait pris l'habitude avec Athos, ne songeait pas meme a
le demander.

Tant qu'ils furent dans l'enceinte du camp, les quatre amis
n'echangerent pas une parole; d'ailleurs ils etaient suivis par
les curieux, qui, connaissant le pari engage, voulaient savoir
comment ils s'en tireraient.

Mais une fois qu'ils eurent franchi la ligne de circonvallation et
qu'ils se trouverent en plein air, d'Artagnan, qui ignorait
completement ce dont il s'agissait, crut qu'il etait temps de
demander une explication.

"Et maintenant, mon cher Athos, dit-il, faites-moi l'amitie de
m'apprendre ou nous allons?

-- Vous le voyez bien, dit Athos, nous allons au bastion.

-- Mais qu'y allons-nous faire?

-- Vous le savez bien, nous y allons dejeuner.

-- Mais pourquoi n'avons-nous pas dejeune au Parpaillat?

Parce que nous avons des choses fort importantes a nous dire, et
qu'il etait impossible de causer cinq minutes dans cette auberge
avec tous ces importuns qui vont, qui viennent, qui saluent, qui
accostent; ici, du moins, continua Athos en montrant le bastion,
on ne viendra pas nous deranger.

-- Il me semble, dit d'Artagnan avec cette prudence qui s'alliait
si bien et si naturellement chez lui a une excessive bravoure, il
me semble que nous aurions pu trouver quelque endroit ecarte dans
les dunes, au bord de la mer.

-- Ou l'on nous aurait vus conferer tous les quatre ensemble, de
sorte qu'au bout d'un quart d'heure le cardinal eut ete prevenu
par ses espions que nous tenions conseil.

Oui, dit Aramis, Athos a raison: _Animadvertuntur in desertis_.

Un desert n'aurait pas ete mal, dit Porthos, mais il s'agissait de
le trouver.

-- Il n'y a pas de desert ou un oiseau ne puisse passer au-dessus
de la tete, ou un poisson ne puisse sauter au-dessus de l'eau, ou
un lapin ne puisse partir de son gite, et je crois qu'oiseau,
poisson, lapin, tout s'est fait espion du cardinal. Mieux vaut
donc poursuivre notre entreprise, devant laquelle d'ailleurs nous
ne pouvons plus reculer sans honte; nous avons fait un pari, un
pari qui ne pouvait etre prevu, et dont je defie qui que ce soit
de deviner la veritable cause: nous allons, pour le gagner, tenir
une heure dans le bastion. Ou nous serons attaques, ou nous ne le
serons pas. Si nous ne le sommes pas, nous aurons tout le temps de
causer et personne ne nous entendra, car je reponds que les murs
de ce bastion n'ont pas d'oreilles; si nous le sommes, nous
causerons de nos affaires tout de meme, et de plus, tout en nous
defendant, nous nous couvrons de gloire. Vous voyez bien que tout
est benefice.

-- Oui, dit d'Artagnan, mais nous attraperons indubitablement une
balle.

-- Eh! mon cher, dit Athos, vous savez bien que les balles les
plus a craindre ne sont pas celles de l'ennemi.

-- Mais il me semble que pour une pareille expedition, nous
aurions du au moins emporter nos mousquets.

-- Vous etes un niais, ami Porthos; pourquoi nous charger d'un
fardeau inutile?

-- Je ne trouve pas inutile en face de l'ennemi un bon mousquet de
calibre, douze cartouches et une poire a poudre.

-- Oh! bien, dit Athos, n'avez-vous pas entendu ce qu'a dit
d'Artagnan?

-- Qu'a dit d'Artagnan? demanda Porthos.

-- D'Artagnan a dit que dans l'attaque de cette nuit il y avait eu
huit ou dix Francais de tues et autant de Rochelois.

-- Apres?

-- On n'a pas eu le temps de les depouiller, n'est-ce pas? attendu
qu'on avait autre chose pour le moment de plus presse a faire.

-- Eh bien?

-- Eh bien, nous allons trouver leurs mousquets, leurs poires a
poudre et leurs cartouches, et au lieu de quatre mousquetons et de
douze balles, nous allons avoir une quinzaine de fusils et une
centaine de coups a tirer.

-- O Athos! dit Aramis, tu es veritablement un grand homme!"

Porthos inclina la tete en signe d'adhesion.

D'Artagnan seul ne paraissait pas convaincu.

Sans doute Grimaud partageait les doutes du jeune homme; car,
voyant que l'on continuait de marcher vers le bastion, chose dont
il avait doute jusqu'alors, il tira son maitre par le pan de son
habit.

"Ou allons-nous?" demanda-t-il par geste.

Athos lui montra le bastion.

"Mais, dit toujours dans le meme dialecte le silencieux Grimaud,
nous y laisserons notre peau."

Athos leva les yeux et le doigt vers le ciel.

Grimaud posa son panier a terre et s'assit en secouant la tete.

Athos prit a sa ceinture un pistolet, regarda s'il etait bien
amorce, l'arma et approcha le canon de l'oreille de Grimaud.

Grimaud se retrouva sur ses jambes comme par un ressort.

Athos alors lui fit signe de prendre le panier et de marcher
devant.

Grimaud obeit.

Tout ce qu'avait gagne le pauvre garcon a cette pantomime d'un
instant, c'est qu'il etait passe de l'arriere-garde a l'avant-
garde.

Arrives au bastion, les quatre amis se retournerent.

Plus de trois cents soldats de toutes armes etaient assembles a la
porte du camp, et dans un groupe separe on pouvait distinguer
M. de Busigny, le dragon, le Suisse et le quatrieme parieur.

Athos ota son chapeau, le mit au bout de son epee et l'agita en
l'air.

Tous les spectateurs lui rendirent son salut, accompagnant cette
politesse d'un grand hourra qui arriva jusqu'a eux.

Apres quoi, ils disparurent tous quatre dans le bastion, ou les
avait deja precedes Grimaud.


CHAPITRE XLVII
LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES

Comme l'avait prevu Athos, le bastion n'etait occupe que par une
douzaine de morts tant Francais que Rochelois.

"Messieurs, dit Athos, qui avait pris le commandement de
l'expedition, tandis que Grimaud va mettre la table, commencons
par recueillir les fusils et les cartouches; nous pouvons
d'ailleurs causer tout en accomplissant cette besogne. Ces
messieurs, ajouta-t-il en montrant les morts, ne nous ecoutent
pas.

-- Mais nous pourrions toujours les jeter dans le fosse, dit
Porthos, apres toutefois nous etre assures qu'ils n'ont rien dans
leurs poches.

-- Oui, dit Aramis, c'est l'affaire de Grimaud.

-- Ah! bien alors, dit d'Artagnan, que Grimaud les fouille et les
jette par-dessus les murailles.

-- Gardons-nous-en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir.

-- Ces morts peuvent nous servir? dit Porthos. Ah ca, vous devenez
fou, cher ami.

-- Ne jugez pas temerairement, disent l'evangile et M. le
cardinal, repondit Athos; combien de fusils, messieurs?

-- Douze, repondit Aramis.

-- Combien de coups a tirer?

-- Une centaine.

-- C'est tout autant qu'il nous en faut; chargeons les armes."

Les quatre mousquetaires se mirent a la besogne. Comme ils
achevaient de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le
dejeuner etait servi.

Athos repondit, toujours par geste, que c'etait bien, et indiqua a
Grimaud une espece de poivriere ou celui-ci comprit qu'il se
devait tenir en sentinelle. Seulement, pour adoucir l'ennui de la
faction, Athos lui permit d'emporter un pain, deux cotelettes et
une bouteille de vin.

"Et maintenant, a table", dit Athos.

Les quatre amis s'assirent a terre, les jambes croisees, comme les
Turcs ou comme les tailleurs.

"Ah! maintenant, dit d'Artagnan, que tu n'as plus la crainte
d'etre entendu, j'espere que tu vas nous faire part de ton secret,
Athos.

-- J'espere que je vous procure a la fois de l'agrement et de la
gloire, messieurs, dit Athos. Je vous ai fait faire une promenade
charmante; voici un dejeuner des plus succulents, et cinq cents
personnes la-bas, comme vous pouvez les voir a travers les
meurtrieres, qui nous prennent pour des fous ou pour des heros,
deux classes d'imbeciles qui se ressemblent assez.

-- Mais ce secret? demanda d'Artagnan.

-- Le secret, dit Athos, c'est que j'ai vu Milady hier soir."

D'Artagnan portait son verre a ses levres; mais a ce nom de
Milady, la main lui trembla si fort, qu'il le posa a terre pour ne
pas en repandre le contenu.

"Tu as vu ta fem...

-- Chut donc! interrompit Athos: vous oubliez, mon cher, que ces
messieurs ne sont pas inities comme vous dans le secret de mes
affaires de menage; j'ai vu Milady.

-- Et ou cela? demanda d'Artagnan.

-- A deux lieues d'ici a peu pres, a l'auberge du Colombier-Rouge.

-- En ce cas je suis perdu, dit d'Artagnan.

-- Non, pas tout a fait encore, reprit Athos; car, a cette heure,
elle doit avoir quitte les cotes de France."

D'Artagnan respira.

"Mais au bout du compte, demanda Porthos, qu'est-ce donc que cette
Milady?

-- Une femme charmante, dit Athos en degustant un verre de vin
mousseux. Canaille d'hotelier! s'ecria-t-il, qui nous donne du vin
d'Anjou pour du vin de Champagne, et qui croit que nous nous y
laisserons prendre! Oui, continua-t-il, une femme charmante qui a
eu des bontes pour notre ami d'Artagnan, qui lui a fait je ne sais
quelle noirceur dont elle a essaye de se venger, il y a un mois en
voulant le faire tuer a coups de mousquet, il y a huit jours en
essayant de l'empoisonner, et hier en demandant sa tete au
cardinal.

-- Comment! en demandant ma tete au cardinal? s'ecria d'Artagnan,
pale de terreur.

-- Ca, dit Porthos, c'est vrai comme l'evangile; je l'ai entendu
de mes deux oreilles.

-- Moi aussi, dit Aramis.

-- Alors, dit d'Artagnan en laissant tomber son bras avec
decouragement, il est inutile de lutter plus longtemps; autant que
je me brule la cervelle et que tout soit fini!

-- C'est la derniere sottise qu'il faut faire, dit Athos, attendu
que c'est la seule a laquelle il n'y ait pas de remede.

-- Mais je n'en rechapperai jamais, dit d'Artagnan, avec des
ennemis pareils. D'abord mon inconnu de Meung; ensuite de Wardes,
a qui j'ai donne trois coups d'epee; puis Milady, dont j'ai
surpris le secret; enfin, le cardinal, dont j'ai fait echouer la
vengeance.

-- Eh bien, dit Athos, tout cela ne fait que quatre, et nous
sommes quatre, un contre un. Pardieu! si nous en croyons les
signes que nous fait Grimaud, nous allons avoir affaire a un bien
plus grand nombre de gens. Qu'y a-t-il, Grimaud? Considerant la
gravite de la circonstance, je vous permets de parler, mon ami,
mais soyez laconique je vous prie. Que voyez-vous?

-- Une troupe.

-- De combien de personnes?

-- De vingt hommes.

-- Quels hommes?

-- Seize pionniers, quatre soldats.

-- A combien de pas sont-ils?

-- A cinq cents pas;

-- Bon, nous avons encore le temps d'achever cette volaille et de
boire un verre de vin a ta sante, d'Artagnan!

-- A ta sante! repeterent Porthos et Aramis.

-- Eh bien donc, a ma sante! quoique je ne croie pas que vos
souhaits me servent a grand-chose.

-- Bah! dit Athos, Dieu est grand, comme disent les sectateurs de
Mahomet, et l'avenir est dans ses mains."

Puis, avalant le contenu de son verre, qu'il posa pres de lui,
Athos se leva nonchalamment, prit le premier fusil venu et
s'approcha d'une meurtriere.

Porthos, Aramis et d'Artagnan en firent autant. Quant a Grimaud,
il recut l'ordre de se placer derriere les quatre amis afin de
recharger les armes.

Au bout d'un instant on vit paraitre la troupe; elle suivait une
espece de boyau de tranchee qui etablissait une communication
entre le bastion et la ville.

"Pardieu! dit Athos, c'est bien la peine de nous deranger pour une
vingtaine de droles armes de pioches, de hoyaux et de pelles!
Grimaud n'aurait eu qu'a leur faire signe de s'en aller, et je
suis convaincu qu'ils nous eussent laisses tranquilles.

-- J'en doute, observa d'Artagnan, car ils avancent fort
resolument de ce cote. D'ailleurs, il y a avec les travailleurs
quatre soldats et un brigadier armes de mousquets.

-- C'est qu'ils ne nous ont pas vus, reprit Athos.

-- Ma foi! dit Aramis, j'avoue que j'ai repugnance a tirer sur ces
pauvres diables de bourgeois.

-- Mauvais pretre, repondit Porthos, qui a pitie des heretiques!

-- En verite, dit Athos, Aramis a raison, je vais les prevenir.

-- Que diable faites-vous donc? s'ecria d'Artagnan, vous allez
vous faire fusiller, mon cher."

Mais Athos ne tint aucun compte de l'avis, et, montant sur la
breche, son fusil d'une main et son chapeau de l'autre:

"Messieurs, dit-il en s'adressant aux soldats et aux travailleurs,
qui, etonnes de son apparition, s'arretaient a cinquante pas
environ du bastion, et en les saluant courtoisement, messieurs,
nous sommes, quelques amis et moi, en train de dejeuner dans ce
bastion. Or, vous savez que rien n'est desagreable comme d'etre
derange quand on dejeune; nous vous prions donc, si vous avez
absolument affaire ici, d'attendre que nous ayons fini notre
repas, ou de repasser plus tard, a moins qu'il ne vous prenne la
salutaire envie de quitter le parti de la rebellion et de venir
boire avec nous a la sante du roi de France.

-- Prends garde, Athos! s'ecria d'Artagnan; ne vois-tu pas qu'ils
te mettent en joue?

-- Si fait, si fait, dit Athos, mais ce sont des bourgeois qui
tirent fort mal, et qui n'ont garde de me toucher."

En effet, au meme instant quatre coups de fusil partirent, et les
balles vinrent s'aplatir autour d'Athos, mais sans qu'une seule le
touchat.

Quatre coups de fusil leur repondirent presque en meme temps, mais
ils etaient mieux diriges que ceux des agresseurs, trois soldats
tomberent tues raide, et un des travailleurs fut blesse.

"Grimaud, un autre mousquet!" dit Athos toujours sur la breche.

Grimaud obeit aussitot. De leur cote, les trois amis avaient
charge leurs armes; une seconde decharge suivit la premiere: le
brigadier et deux pionniers tomberent morts, le reste de la troupe
prit la fuite.

"Allons, messieurs, une sortie", dit Athos.

Et les quatre amis, s'elancant hors du fort, parvinrent jusqu'au
champ de bataille, ramasserent les quatre mousquets des soldats et
la demi-pique du brigadier; et, convaincus que les fuyards ne
s'arreteraient qu'a la ville, reprirent le chemin du bastion,
rapportant les trophees de leur victoire.

"Rechargez les armes, Grimaud, dit Athos, et nous, messieurs,
reprenons notre dejeuner et continuons notre conversation. Ou en
etions-nous?

-- Je me le rappelle, dit d'Artagnan, qui se preoccupait fort de
l'itineraire que devait suivre Milady.

-- Elle va en Angleterre, repondit Athos.

-- Et dans quel but?

-- Dans le but d'assassiner ou de faire assassiner Buckingham."

D'Artagnan poussa une exclamation de surprise et d'indignation.

"Mais c'est infame! s'ecria-t-il.

-- Oh! quant a cela, dit Athos, je vous prie de croire que je m'en
inquiete fort peu. Maintenant que vous avez fini, Grimaud,
continua Athos, prenez la demi-pique de notre brigadier, attachez-
y une serviette et plantez-la au haut de notre bastion, afin que
ces rebelles de Rochelois voient qu'ils ont affaire a de braves et
loyaux soldats du roi."

Grimaud obeit sans repondre. Un instant apres le drapeau blanc
flottait au-dessus de la tete des quatre amis; un tonnerre
d'applaudissements salua son apparition; la moitie du camp etait
aux barrieres.

"Comment! reprit d'Artagnan, tu t'inquietes fort peu qu'elle tue
ou qu'elle fasse tuer Buckingham? Mais le duc est notre ami.

-- Le duc est Anglais, le duc combat contre nous; qu'elle fasse du
duc ce qu'elle voudra, je m'en soucie comme d'une bouteille vide."

Et Athos envoya a quinze pas de lui une bouteille qu'il tenait, et
dont il venait de transvaser jusqu'a la derniere goutte dans son
verre.

"Un instant, dit d'Artagnan, je n'abandonne pas Buckingham ainsi;
il nous avait donne de fort beaux chevaux.

-- Et surtout de fort belles selles, ajouta Porthos, qui, a ce
moment meme, portait a son manteau le galon de la sienne.

-- Puis, observa Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort du
pecheur.

-- Amen, dit Athos, et nous reviendrons la-dessus plus tard, si
tel est votre plaisir; mais ce qui, pour le moment, me preoccupait
le plus, et je suis sur que tu me comprendras, d'Artagnan, c'etait
de reprendre a cette femme une espece de blanc-seing qu'elle avait
extorque au cardinal, et a l'aide duquel elle devait impunement se
debarrasser de toi et peut-etre de nous.

-- Mais c'est donc un demon que cette creature? dit Porthos en
tendant son assiette a Aramis, qui decoupait une volaille.

-- Et ce blanc-seing, dit d'Artagnan, ce blanc-seing est-il reste
entre ses mains?

-- Non, il est passe dans les miennes; je ne dirai pas que ce fut
sans peine, par exemple, car je mentirais.

-- Mon cher Athos, dit d'Artagnan, je ne compte plus les fois que
je vous dois la vie.

-- Alors c'etait donc pour venir pres d'elle que vous nous avez
quittes? demanda Aramis.

-- Justement. Et tu as cette lettre du cardinal? dit d'Artagnan.

-- La voici", dit Athos.

Et il tira le precieux papier de la poche de sa casaque.

D'Artagnan le deplia d'une main dont il n'essayait pas meme de
dissimuler le tremblement et lut:

"C'est par mon ordre et pour le bien de l'Etat que le porteur du
present a fait ce qu'il a fait.

"5 decembre 1627

"Richelieu"

"En effet, dit Aramis, c'est une absolution dans toutes les
regles.

-- Il faut dechirer ce papier, s'ecria d'Artagnan, qui semblait
lire sa sentence de mort.

-- Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver
precieusement, et je ne donnerais pas ce papier quand on le
couvrirait de pieces d'or.

-- Et que va-t-elle faire maintenant? demanda le jeune homme.

-- Mais, dit negligemment Athos, elle va probablement ecrire au
cardinal qu'un damne mousquetaire, nomme Athos, lui a arrache son
sauf-conduit; elle lui donnera dans la meme lettre le conseil de
se debarrasser, en meme temps que de lui, de ses deux amis,
Porthos et Aramis; le cardinal se rappellera que ce sont les memes
hommes qu'il rencontre toujours sur son chemin; alors, un beau
matin il fera arreter d'Artagnan, et, pour qu'il ne s'ennuie pas
tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie a la Bastille.

-- Ah ca, mais, dit Porthos, il me semble que vous faites la de
tristes plaisanteries, mon cher.

-- Je ne plaisante pas, repondit Athos.

-- Savez-vous, dit Porthos, que tordre le cou a cette damnee
Milady serait un peche moins grand que de le tordre a ces pauvres
diables de huguenots, qui n'ont jamais commis d'autres crimes que
de chanter en francais des psaumes que nous chantons en latin?

-- Qu'en dit l'abbe? demanda tranquillement Athos.

-- Je dis que je suis de l'avis de Porthos, repondit Aramis.

-- Et moi donc! fit d'Artagnan.

-- Heureusement qu'elle est loin, observa Porthos; car j'avoue
qu'elle me generait fort ici.

-- Elle me gene en Angleterre aussi bien qu'en France, dit Athos.

-- Elle me gene partout, continua d'Artagnan.

-- Mais puisque vous la teniez, dit Porthos, que ne l'avez-vous
noyee, etranglee, pendue? il n'y a que les morts qui ne reviennent
pas.

-- Vous croyez cela, Porthos? repondit le mousquetaire avec un
sombre sourire que d'Artagnan comprit seul.

-- J'ai une idee, dit d'Artagnan.

-- Voyons, dirent les mousquetaires.

-- Aux armes!" cria Grimaud.

Les jeunes gens se leverent vivement et coururent aux fusils.

Cette fois, une petite troupe s'avancait composee de vingt ou
vingt-cinq hommes; mais ce n'etaient plus des travailleurs,
c'etaient des soldats de la garnison.

"Si nous retournions au camp? dit Porthos, il me semble que la
partie n'est pas egale.

-- Impossible pour trois raisons, repondit Athos: la premiere,
c'est que nous n'avons pas fini de dejeuner; la seconde, c'est que
nous avons encore des choses d'importance a dire; la troisieme,
c'est qu'il s'en manque encore de dix minutes que l'heure ne soit
ecoulee.

-- Voyons, dit Aramis, il faut cependant arreter un plan de
bataille.

-- Il est bien simple, repondit Athos: aussitot que l'ennemi est a
portee de mousquet, nous faisons feu; s'il continue d'avancer,
nous faisons feu encore, nous faisons feu tant que nous avons des
fusils charges; si ce qui reste de la troupe veut encore monter a
l'assaut, nous laissons les assiegeants descendre jusque dans le
fosse, et alors nous leur poussons sur la tete ce pan de mur qui
ne tient plus que par un miracle d'equilibre.

-- Bravo! s'ecria Porthos; decidement, Athos, vous etiez ne pour
etre general, et le cardinal, qui se croit un grand homme
de guerre, est bien peu de chose aupres de vous.

-- Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie; visez
bien chacun votre homme.

-- Je tiens le mien, dit d'Artagnan.

-- Et moi le mien dit Porthos.

-- Et moi idem, dit Aramis.

-- Alors feu!" dit Athos.

Les quatre coups de fusil ne firent qu'une detonation, et quatre
hommes tomberent.

Aussitot le tambour battit, et la petite troupe s'avanca au pas de
charge.

Alors les coups de fusil se succederent sans regularite, mais
toujours envoyes avec la meme justesse. Cependant, comme s'ils
eussent connu la faiblesse numerique des amis, les Rochelois
continuaient d'avancer au pas de course.

Sur trois autres coups de fusil, deux hommes tomberent; mais
cependant la marche de ceux qui restaient debout ne se
ralentissait pas.

Arrives au bas du bastion, les ennemis etaient encore douze ou
quinze; une derniere decharge les accueillit, mais ne les arreta
point: ils sauterent dans le fosse et s'appreterent a escalader la
breche.

"Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d'un coup: a la
muraille! a la muraille!"

Et les quatre amis, secondes par Grimaud, se mirent a pousser avec
le canon de leurs fusils un enorme pan de mur, qui s'inclina comme
si le vent le poussait, et, se detachant de sa base, tomba avec un
bruit horrible dans le fosse: puis on entendit un grand cri, un
nuage de poussiere monta vers le ciel, et tout fut dit.

"Les aurions-nous ecrases depuis le premier jusqu'au dernier?
demanda Athos.

-- Ma foi, cela m'en a l'air, dit d'Artagnan.

-- Non, dit Porthos, en voila deux ou trois qui se sauvent tout
eclopes."

En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et
de sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville:
c'etait tout ce qui restait de la petite troupe.

Athos regarda a sa montre.

"Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et
maintenant le pari est gagne, mais il faut etre beaux joueurs:
d'ailleurs d'Artagnan ne nous a pas dit son idee."

Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s'asseoir
devant les restes du dejeuner.

"Mon idee? dit d'Artagnan.

-- Oui, vous disiez que vous aviez une idee, repliqua Athos.

-- Ah! j'y suis, reprit d'Artagnan: je passe en Angleterre une
seconde fois, je vais trouver M. de Buckingham et je l'avertis du
complot trame contre sa vie.

-- Vous ne ferez pas cela, d'Artagnan, dit froidement Athos.

-- Et pourquoi cela? ne l'ai-je pas fait deja?

-- Oui, mais a cette epoque nous n'etions pas en guerre; a cette
epoque, M. de Buckingham etait un allie et non un ennemi: ce que
vous voulez faire serait taxe de trahison."

D'Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.

"Mais, dit Porthos, il me semble que j'ai une idee a mon tour.

-- Silence pour l'idee de M. Porthos! dit Aramis.

-- Je demande un conge a M. de Treville, sous un pretexte
quelconque que vous trouverez: je ne suis pas fort sur les
pretextes, moi. Milady ne me connait pas, je m'approche d'elle
sans qu'elle me redoute, et lorsque je trouve ma belle, je
l'etrangle.

-- Eh bien, dit Athos, je ne suis pas tres eloigne d'adopter
l'idee de Porthos.

-- Fi donc! dit Aramis, tuer une femme! Non, tenez, moi, j'ai la
veritable idee.

-- Voyons votre idee, Aramis! demanda Athos, qui avait beaucoup de
deference pour le jeune mousquetaire.

-- Il faut prevenir la reine.

-- Ah! ma foi, oui, s'ecrierent ensemble Porthos et d'Artagnan; je
crois que nous touchons au moyen.

-- Prevenir la reine! dit Athos, et comment cela? Avons-nous des
relations a la cour? Pouvons-nous envoyer quelqu'un a Paris sans
qu'on le sache au camp? D'ici a Paris il y a cent quarante lieues;
notre lettre ne sera pas a Angers que nous serons au cachot, nous.

-- Quant a ce qui est de faire remettre surement une lettre a
Sa Majeste, proposa Aramis en rougissant, moi, je m'en charge; je
connais a Tours une personne adroite..."

Aramis s'arreta en voyant sourire Athos.

"Eh bien, vous n'adoptez pas ce moyen, Athos? dit d'Artagnan.

-- Je ne le repousse pas tout a fait, dit Athos, mais je voulais
seulement faire observer a Aramis qu'il ne peut quitter le camp;
que tout autre qu'un de nous n'est pas sur; que, deux heures apres
que le messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils,
tous les bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par coeur,
et qu'on arretera vous et votre adroite personne.

-- Sans compter, objecta Porthos, que la reine sauvera
M. de Buckingham, mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.

-- Messieurs, dit d'Artagnan, ce qu'objecte Porthos est plein de
sens.

-- Ah! ah! que se passe-t-il donc dans la ville? dit Athos.

-- On bat la generale."

Les quatre amis ecouterent, et le bruit du tambour parvint
effectivement jusqu'a eux.

"Vous allez voir qu'ils vont nous envoyer un regiment tout entier,
dit Athos.

-- Vous ne comptez pas tenir contre un regiment tout entier? dit
Porthos.

-- Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train; et je
tiendrais devant une armee, si nous avions seulement eu la
precaution de prendre une douzaine de bouteilles en plus.

-- Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d'Artagnan.

-- Laissez-le se rapprocher, dit Athos; il y a pour un quart
d'heure de chemin d'ici a la ville, et par consequent de la ville
ici. C'est plus de temps qu'il ne nous en faut pour arreter notre
plan; si nous nous en allons d'ici, nous ne retrouverons jamais un
endroit aussi convenable. Et tenez, justement, messieurs, voila la
vraie idee qui me vient.

-- Dites alors.

-- Permettez que je donne a Grimaud quelques ordres
indispensables."

Athos fit signe a son valet d'approcher.

"Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le
bastion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser
contre la muraille vous leur mettrez leur chapeau sur la tete et
leur fusil a la main.

-- O grand homme! s'ecria d'Artagnan, je te comprends.

-- Vous comprenez? dit Porthos.

-- Et toi, comprends-tu, Grimaud?" demanda Aramis.

Grimaud fit signe que oui.

"C'est tout ce qu'il faut, dit Athos, revenons a mon idee.

-- Je voudrais pourtant bien comprendre, observa Porthos.

-- C'est inutile.

-- Oui, oui, l'idee d'Athos, dirent en meme temps d'Artagnan et
Aramis.

-- Cette Milady, cette femme, cette creature, ce demon, a un beau-
frere, a ce que vous m'avez dit, je crois, d'Artagnan.

-- Oui, je le connais beaucoup meme, et je crois aussi qu'il n'a
pas une grande sympathie pour sa belle-soeur.

-- Il n'y a pas de mal a cela, repondit Athos, et il la
detesterait que cela n'en vaudrait que mieux.

-- En ce cas nous sommes servis a souhait.

-- Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait
Grimaud.

-- Silence, Porthos! dit Aramis.

-- Comment se nomme ce beau-frere?

-- Lord de Winter.

-- Ou est-il maintenant?

-- Il est retourne a Londres au premier bruit de guerre.

-- Eh bien, voila justement l'homme qu'il nous faut, dit Athos,
c'est celui qu'il nous convient de prevenir; nous lui ferons
savoir que sa belle-soeur est sur le point d'assassiner quelqu'un,
et nous le prierons de ne pas la perdre de vue. Il y a bien a
Londres, je l'espere, quelque etablissement dans le genre des
Madelonnettes ou des Filles repenties; il y fait mettre sa belle-
soeur, et nous sommes tranquilles.

-- Oui, dit d'Artagnan, jusqu'a ce qu'elle en sorte.

-- Ah! ma foi, reprit Athos, vous en demandez trop, d'Artagnan, je
vous ai donne tout ce que j'avais et je vous previens que c'est le
fond de mon sac.

-- Moi, je trouve que c'est ce qu'il y a de mieux, dit Aramis;
nous prevenons a la fois la reine et Lord de Winter.

-- Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre a Tours et la
lettre a Londres?

-- Je reponds de Bazin, dit Aramis.

-- Et moi de Planchet, continua d'Artagnan.

-- En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons nous absenter du
camp, nos laquais peuvent le quitter.

-- Sans doute, dit Aramis, et des aujourd'hui nous ecrivons les
lettres, nous leur donnons de l'argent, et ils partent.

-- Nous leur donnons de l'argent? reprit Athos, vous en avez donc,
de l'argent?"

Les quatre amis se regarderent, et un nuage passa sur les fronts
qui s'etaient un instant eclaircis.

"Alerte! cria d'Artagnan, je vois des points noirs et des points
rouges qui s'agitent la-bas; que disiez-vous donc d'un regiment,
Athos? c'est une veritable armee.

-- Ma foi, oui, dit Athos, les voila. Voyez-vous les sournois qui
venaient sans tambours ni trompettes. Ah! ah! tu as fini,
Grimaud?"

Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu'il
avait places dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au
port d'armes, les autres ayant l'air de mettre en joue, les autres
l'epee a la main.

"Bravo! reprit Athos, voila qui fait honneur a ton imagination.

-- C'est egal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.

-- Decampons d'abord, interrompit d'Artagnan, tu comprendras
apres.

-- Un instant, messieurs, un instant! donnons le temps a Grimaud
de desservir.

-- Ah! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui
grandissent fort visiblement et je suis de l'avis de d'Artagnan;
je crois que nous n'avons pas de temps a perdre pour regagner
notre camp.

-- Ma foi, dit Athos, je n'ai plus rien contre la retraite: nous
avions parie pour une heure, nous sommes restes une heure et
demie; il n'y a rien a dire; partons, messieurs, partons."

Grimaud avait deja pris les devants avec le panier et la desserte.

Les quatre amis sortirent derriere lui et firent une dizaine de
pas.

"Eh! s'ecria Athos, que diable faisons-nous, messieurs?

-- Avez-vous oublie quelque chose? demanda Aramis.

-- Et le drapeau, morbleu! Il ne faut pas laisser un drapeau aux
mains de l'ennemi, meme quand ce drapeau ne serait qu'une
serviette."

Et Athos s'elanca dans le bastion, monta sur la plate-forme, et
enleva le drapeau; seulement comme les Rochelois etaient arrives a
portee de mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui,
comme par plaisir, allait s'exposer aux coups.

Mais on eut dit qu'Athos avait un charme attache a sa personne,
les balles passerent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le
toucha.

Athos agita son etendard en tournant le dos aux gens de la ville
et en saluant ceux du camp. Des deux cotes de grands cris
retentirent, d'un cote des cris de colere, de l'autre des cris
d'enthousiasme.

Une seconde decharge suivit la premiere, et trois balles, en la
trouant, firent reellement de la serviette un drapeau. On entendit
les clameurs de tout le camp qui criait:

-- Descendez, descendez!"

Athos descendit; ses camarades, qui l'attendaient avec anxiete, le
virent paraitre avec joie.

-- Allons, Athos, allons, dit d'Artagnan, allongeons, allongeons;
maintenant que nous avons tout trouve, excepte l'argent, il serait
stupide d'etre tues."

Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque
observation que pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant
toute observation inutile, reglerent leur pas sur le sien.

Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient
tous deux hors d'atteinte.

Au bout d'un instant on entendit le bruit d'une fusillade enragee.

"Qu'est-ce que cela? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? je
n'entends pas siffler les balles et je ne vois personne.

-- Ils tirent sur nos morts, repondit Athos.

-- Mais nos morts ne repondront pas.

-- Justement; alors ils croiront a une embuscade, ils
delibereront; ils enverront un parlementaire, et quand ils
s'apercevront de la plaisanterie, nous serons hors de la portee
des balles. Voila pourquoi il est inutile de gagner une pleuresie
en nous pressant.

-- Oh! je comprends, s'ecria Porthos emerveille.

-- C'est bien heureux!" dit Athos en haussant les epaules.

De leur cote, les Francais, en voyant revenir les quatre amis au
pas, poussaient des cris d'enthousiasme.

Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre, et cette fois les
balles vinrent s'aplatir sur les cailloux autour des quatre amis
et siffler lugubrement a leurs oreilles. Les Rochelois venaient
enfin de s'emparer du bastion.

"Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien en avons-nous
tue? douze?

-- Ou quinze.

-- Combien en avons-nous ecrase?

-- Huit ou dix.

-- Et en echange de tout cela pas une egratignure? Ah! si fait!
Qu'avez-vous donc la a la main, d'Artagnan? du sang, ce me semble?

-- Ce n'est rien, dit d'Artagnan.

-- Une balle perdue?

-- Pas meme.

-- Qu'est-ce donc alors?"

Nous l'avons dit, Athos aimait d'Artagnan comme son enfant, et ce
caractere sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme
des sollicitudes de pere.

"Une ecorchure, reprit d'Artagnan; mes doigts ont ete pris entre
deux pierres, celle du mur et celle de ma bague; alors la peau
s'est ouverte.

-- Voila ce que c'est que d'avoir des diamants, mon maitre, dit
dedaigneusement Athos.

-- Ah ca, mais, s'ecria Porthos, il y a un diamant en effet, et
pourquoi diable alors, puisqu'il y a un diamant, nous plaignons-
nous de ne pas avoir d'argent?

-- Tiens, au fait! dit Aramis.

-- A la bonne heure, Porthos; cette fois-ci voila une idee.

-- Sans doute, dit Porthos, en se rengorgeant sur le compliment
d'Athos, puisqu'il y a un diamant, vendons-le.

-- Mais, dit d'Artagnan, c'est le diamant de la reine.

-- Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham
son amant, rien de plus juste; la reine nous sauvant, nous ses
amis, rien de plus moral: vendons le diamant. Qu'en pense monsieur
l'abbe? Je ne demande pas l'avis de Porthos, il est donne.

-- Mais je pense, dit Aramis en rougissant, que sa bague ne venant
pas d'une maitresse, et par consequent n'etant pas un gage
d'amour, d'Artagnan peut la vendre.

-- Mon cher, vous parlez comme la theologie en personne. Ainsi
votre avis est?...

-- De vendre le diamant, repondit Aramis.

-- Eh bien, dit gaiement d'Artagnan, vendons le diamant et n'en
parlons plus."

La fusillade continuait, mais les amis etaient hors de portee, et
les Rochelois ne tiraient plus que pour l'acquit de leur
conscience.

"Ma foi, dit Athos, il etait temps que cette idee vint a Porthos;
nous voici au camp. Ainsi, messieurs, pas un mot de plus sur cette
affaire. On nous observe, on vient a notre rencontre, nous allons
etre portes en triomphe."

En effet, comme nous l'avons dit, tout le camp etait en emoi; plus
de deux mille personnes avaient assiste, comme a un spectacle, a
l'heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on etait
bien loin de soupconner le veritable motif. On n'entendait que le
cri de: Vivent les gardes! Vivent les mousquetaires! M. de Busigny
etait venu le premier serrer la main a Athos et reconnaitre que le
pari etait perdu. Le dragon et le Suisse l'avaient suivi, tous les
camarades avaient suivi le dragon et le Suisse. C'etaient des
felicitations, des poignees de main, des embrassades a n'en plus
finir, des rires inextinguibles a l'endroit des Rochelois; enfin,
un tumulte si grand, que M. Le cardinal crut qu'il y avait emeute
et envoya La Houdiniere, son capitaine des gardes, s'informer de
ce qui se passait.

La chose fut racontee au messager avec toute l'efflorescence de
l'enthousiasme.

"Eh bien? demanda le cardinal en voyant La Houdiniere.

-- Eh bien, Monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois mousquetaires
et un garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d'aller
dejeuner au bastion Saint-Gervais, et qui, tout en dejeunant, ont
tenu la deux heures contre l'ennemi, et ont tue je ne sais combien
de Rochelois.

-- Vous etes-vous informe du nom de ces trois mousquetaires?

-- Oui, Monseigneur.

-- Comment les appelle-t-on?

-- Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis.

-- Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et le garde?

-- M. d'Artagnan.

-- Toujours mon jeune drole! Decidement il faut que ces quatre
hommes soient a moi."

Le soir meme, le cardinal parla a M. de Treville de l'exploit du
matin, qui faisait la conversation de tout le camp.
M. de Treville, qui tenait le recit de l'aventure de la bouche
meme de ceux qui en etaient les heros, la raconta dans tous ses
details a Son Eminence, sans oublier l'episode de la serviette.

"C'est bien, monsieur de Treville, dit le cardinal, faites-moi
tenir cette serviette, je vous prie. J'y ferai broder trois fleurs
de lis d'or, et je la donnerai pour guidon a votre compagnie.

-- Monseigneur, dit M. de Treville, il y aura injustice pour les
gardes: M. d'Artagnan n'est pas a moi, mais a M. des Essarts.

-- Eh bien, prenez-le, dit le cardinal; il n'est pas juste que,
puisque ces quatre braves militaires s'aiment tant, ils ne servent
pas dans la meme compagnie."

Le meme soir, M. de Treville annonca cette bonne nouvelle aux
trois mousquetaires et a d'Artagnan, en les invitant tous les
quatre a dejeuner le lendemain.

D'Artagnan ne se possedait pas de joie. On le sait, le reve de
toute sa vie avait ete d'etre mousquetaire.

Les trois amis etaient fort joyeux.

"Ma foi! dit d'Artagnan a Athos, tu as eu une triomphante idee,
et, comme tu l'as dit, nous y avons acquis de la gloire, et nous
avons pu lier une conversation de la plus haute importance.

-- Que nous pourrons reprendre maintenant, sans que personne nous
soupconne; car, avec l'aide de Dieu, nous allons passer desormais
pour des cardinalistes."

Le meme soir, d'Artagnan alla presenter ses hommages a M. des
Essarts, et lui faire part de l'avancement qu'il avait obtenu.

M. des Essarts, qui aimait beaucoup d'Artagnan, lui fit alors ses
offres de service: ce changement de corps amenant des depenses
d'equipement.

D'Artagnan refusa; mais, trouvant l'occasion bonne, il le pria de
faire estimer le diamant qu'il lui remit, et dont il desirait
faire de l'argent.

Le lendemain a huit heures du matin, le valet de M. des Essarts
entra chez d'Artagnan, et lui remit un sac d'or contenant sept
mille livres.

C'etait le prix du diamant de la reine.


CHAPITRE XLVIII
AFFAIRE DE FAMILLE

Athos avait trouve le mot: affaire de famille. Une affaire de
famille n'etait point soumise a l'investigation du cardinal; une
affaire de famille ne regardait personne; on pouvait s'occuper
devant tout le monde d'une affaire de famille.

Ainsi, Athos avait trouve le mot: affaire de famille.

Aramis avait trouve l'idee: les laquais.

Porthos avait trouve le moyen: le diamant.

D'Artagnan seul n'avait rien trouve, lui ordinairement le plus
inventif des quatre; mais il faut dire aussi que le nom seul de
Milady le paralysait.

Ah! si; nous nous trompons: il avait trouve un acheteur pour le
diamant.

Le dejeuner chez M. de Treville fut d'une gaiete charmante.
D'Artagnan avait deja son uniforme; comme il etait a peu pres de
la meme taille qu'Aramis, et qu'Aramis, largement paye, comme on
se le rappelle, par le libraire qui lui avait achete son poeme,
avait fait tout en double, il avait cede a son ami un equipement
complet.

D'Artagnan eut ete au comble de ses voeux, s'il n'eut point vu
pointer Milady, comme un nuage sombre a l'horizon.

Apres dejeuner, on convint qu'on se reunirait le soir au logis
d'Athos, et que la on terminerait l'affaire.

D'Artagnan passa la journee a montrer son habit de mousquetaire
dans toutes les rues du camp.

Le soir, a l'heure dite, les quatre amis se reunirent: il ne
restait plus que trois choses a decider:

Ce qu'on ecrirait au frere de Milady;

Ce qu'on ecrirait a la personne adroite de Tours;

Et quels seraient les laquais qui porteraient les lettres.

Chacun offrait le sien: Athos parlait de la discretion de Grimaud,
qui ne parlait que lorsque son maitre lui decousait la bouche;
Porthos vantait la force de Mousqueton, qui etait de taille a
rosser quatre hommes de complexion ordinaire; Aramis, confiant
dans l'adresse de Bazin, faisait un eloge pompeux de son candidat;
enfin, d'Artagnan avait foi entiere dans la bravoure de Planchet,
et rappelait de quelle facon il s'etait conduit dans l'affaire
epineuse de Boulogne.

Ces quatre vertus disputerent longtemps le prix, et donnerent lieu
a de magnifiques discours, que nous ne rapporterons pas ici, de
peur qu'ils ne fassent longueur.

"Malheureusement, dit Athos, il faudrait que celui qu'on enverra
possedat en lui seul les quatre qualites reunies.

-- Mais ou rencontrer un pareil laquais?

-- Introuvable! dit Athos; je le sais bien: prenez donc Grimaud.

-- Prenez Mousqueton.

-- Prenez Bazin.

-- Prenez Planchet; Planchet est brave et adroit: c'est deja deux
qualites sur quatre.

-- Messieurs, dit Aramis, le principal n'est pas de savoir lequel
de nos quatre laquais est le plus discret, le plus fort, le plus
adroit ou le plus brave; le principal est de savoir lequel aime le
plus l'argent.

-- Ce que dit Aramis est plein de sens, reprit Athos; il faut
speculer sur les defauts des gens et non sur leurs vertus:
Monsieur l'abbe, vous etes un grand moraliste!

-- Sans doute, repliqua Aramis; car non seulement nous avons
besoin d'etre bien servis pour reussir, mais encore pour ne pas
echouer; car, en cas d'echec, il y va de la tete, non pas pour les
laquais...

-- Plus bas, Aramis! dit Athos.

-- C'est juste, non pas pour les laquais, reprit Aramis, mais pour
le maitre, et meme pour les maitres! Nos valets nous sont-ils
assez devoues pour risquer leur vie pour nous? Non.

-- Ma foi, dit d'Artagnan, je repondrais presque de Planchet, moi.

-- Eh bien, mon cher ami, ajoutez a son devouement naturel une
bonne somme qui lui donne quelque aisance, et alors, au lieu d'en
repondre une fois, repondez-en deux.

-- Eh! bon Dieu! vous serez trompes tout de meme, dit Athos, qui
etait optimiste quand il s'agissait des choses, et pessimiste
quand il s'agissait des hommes. Ils promettront tout pour avoir de
l'argent, et en chemin la peur les empechera d'agir. Une fois
pris, on les serrera; serres, ils avoueront. Que diable! nous ne
sommes pas des enfants! Pour aller en Angleterre (Athos baissa la
voix), il faut traverser toute la France, semee d'espions et de
creatures du cardinal; il faut une passe pour s'embarquer; il faut
savoir l'anglais pour demander son chemin a Londres. Tenez, je
vois la chose bien difficile.

-- Mais point du tout, dit d'Artagnan, qui tenait fort a ce que la
chose s'accomplit; je la vois facile, au contraire, moi. Il va
sans dire, parbleu! que si l'on ecrit a Lord de Winter des choses
par-dessus les maisons, des horreurs du cardinal...

-- Plus bas! dit Athos.

-- Des intrigues et des secrets Etat, continua d'Artagnan en se
conformant a la recommandation, il va sans dire que nous serons
tous roues vifs; mais, pour Dieu, n'oubliez pas, comme vous l'avez
dit vous-meme, Athos, que nous lui ecrivons pour affaire de
famille; que nous lui ecrivons a cette seule fin qu'il mette
Milady, des son arrivee a Londres, hors d'etat de nous nuire. Je
lui ecrirai donc une lettre a peu pres en ces termes:

-- Voyons, dit Aramis, en prenant par avance un visage de
critique.

--"Monsieur et cher ami..."

-- Ah! oui; cher ami, a un Anglais, interrompit Athos; bien
commence! bravo, d'Artagnan! Rien qu'avec ce mot-la vous serez
ecartele, au lieu d'etre roue vif.

-- Eh bien, soit; je dirai donc, monsieur, tout court.

-- Vous pouvez meme dire, Milord, reprit Athos, qui tenait fort
aux convenances.

--"Milord, vous souvient-il du petit enclos aux chevres du
Luxembourg?"

-- Bon! le Luxembourg a present! On croira que c'est une allusion
a la reine mere! Voila qui est ingenieux, dit Athos.

-- Eh bien, nous mettrons tout simplement: "Milord, vous souvient-
il de certain petit enclos ou l'on vous sauva la vie?"

-- Mon cher d'Artagnan, dit Athos, vous ne serez jamais qu'un fort
mauvais redacteur: "Ou l'on vous sauva la vie!" Fi donc! ce n'est
pas digne. On ne rappelle pas ces services-la a un galant homme.
Bienfait reproche, offense faite.

-- Ah! mon cher, dit d'Artagnan, vous etes insupportable, et s'il
faut ecrire sous votre censure, ma foi, j'y renonce.

-- Et vous faites bien. Maniez le mousquet et l'epee, mon cher,
vous vous tirez galamment des deux exercices; mais passez la plume
a M. l'abbe, cela le regarde.

-- Ah! oui, au fait, dit Porthos, passez la plume a Aramis, qui
ecrit des theses en latin, lui.

-- Eh bien, soit dit d'Artagnan, redigez-nous cette note, Aramis;
mais, de par notre Saint-Pere le pape! tenez-vous serre, car je
vous epluche a mon tour, je vous en previens.

-- Je ne demande pas mieux, dit Aramis avec cette naive confiance
que tout poete a en lui-meme; mais qu'on me mette au courant: j'ai
bien oui dire, de-ci de-la, que cette belle-soeur etait une
coquine, j'en ai meme acquis la preuve en ecoutant sa conversation
avec le cardinal.

-- Plus bas donc, sacrebleu! dit Athos.

-- Mais, continua Aramis, le detail m'echappe.

-- Et a moi aussi", dit Porthos.

D'Artagnan et Athos se regarderent quelque temps en silence. Enfin
Athos, apres s'etre recueilli, et en devenant plus pale encore
qu'il n'etait de coutume, fit un signe d'adhesion, d'Artagnan
comprit qu'il pouvait parler.

"Eh bien, voici ce qu'il y a a dire, reprit d'Artagnan: Milord,
votre belle-soeur est une scelerate, qui a voulu vous faire tuer
pour heriter de vous. Mais elle ne pouvait epouser votre frere,
etant deja mariee en France, et ayant ete..."

D'Artagnan s'arreta comme s'il cherchait le mot, en regardant
Athos.

"Chassee par son mari, dit Athos.

-- Parce qu'elle avait ete marquee, continua d'Artagnan.

-- Bah! s'ecria Porthos, impossible! elle a voulu faire tuer son
beau-frere?

-- Oui.

-- Elle etait mariee? demanda Aramis.

-- Oui.

-- Et son mari s'est apercu qu'elle avait une fleur de lis sur
l'epaule? s'ecria Porthos.

-- Oui."

Ces trois oui avaient ete dits par Athos, chacun avec une
intonation plus sombre.

"Et qui l'a vue, cette fleur de lis? demanda Aramis.

-- D'Artagnan et moi, ou plutot, pour observer l'ordre
chronologique, moi et d'Artagnan, repondit Athos.

-- Et le mari de cette affreuse creature vit encore? dit Aramis.

-- Il vit encore.

-- Vous en etes sur?

-- J'en suis sur."

Il y eut un instant de froid silence, pendant lequel chacun se
sentit impressionne selon sa nature.

"Cette fois, reprit Athos, interrompant le premier le silence,
d'Artagnan nous a donne un excellent programme, et c'est cela
qu'il faut ecrire d'abord.

-- Diable! vous avez raison, Athos, reprit Aramis, et la redaction
est epineuse. M. le chancelier lui-meme serait embarrasse pour
rediger une epitre de cette force, et cependant M. le chancelier
redige tres agreablement un proces-verbal. N'importe! taisez-vous,
j'ecris."

Aramis en effet prit la plume, reflechit quelques instants, se mit
a ecrire huit ou dix lignes d'une charmante petite ecriture de
femme, puis, d'une voix douce et lente, comme si chaque mot eut
ete scrupuleusement pese, il lut ce qui suit:

"Milord,

"La personne qui vous ecrit ces quelques lignes a eu l'honneur de
croiser l'epee avec vous dans un petit enclos de la rue d'Enfer.
Comme vous avez bien voulu, depuis, vous dire plusieurs fois l'ami
de cette personne, elle vous doit de reconnaitre cette amitie par
un bon avis. Deux fois vous avez failli etre victime d'une proche
parente que vous croyez votre heritiere, parce que vous ignorez
qu'avant de contracter mariage en Angleterre, elle etait deja
mariee en France. Mais, la troisieme fois, qui est celle-ci, vous
pouvez y succomber. Votre parente est partie de La Rochelle pour
l'Angleterre pendant la nuit. Surveillez son arrivee car elle a de
grands et terribles projets. Si vous tenez absolument a savoir ce
dont elle est capable, lisez son passe sur son epaule gauche."

"Eh bien, voila qui est a merveille, dit Athos, et vous avez une
plume de secretaire Etat, mon cher Aramis. Lord de Winter fera
bonne garde maintenant, si toutefois l'avis lui arrive; et tombat-
il aux mains de Son Eminence elle-meme, nous ne saurions etre
compromis. Mais comme le valet qui partira pourrait nous faire
accroire qu'il a ete a Londres et s'arreter a Chatelleraut, ne lui
donnons avec la lettre que la moitie de la somme en lui promettant
l'autre moitie en echange de la reponse. Avez-vous le diamant?
continua Athos.

"J'ai mieux que cela, j'ai la somme."

Et d'Artagnan jeta le sac sur la table: au son de l'or, Aramis
leva les yeux. Porthos tressaillit; quant a Athos, il resta
impassible.

"Combien dans ce petit sac? dit-il.

-- Sept mille livres en louis de douze francs.

-- Sept mille livres! s'ecria Porthos, ce mauvais petit diamant
valait sept mille livres?

-- Il parait, dit Athos, puisque les voila; je ne presume pas que
notre ami d'Artagnan y ait mis du sien.

-- Mais, messieurs, dans tout cela, dit d'Artagnan, nous ne
pensons pas a la reine. Soignons un peu la sante de son cher
Buckingham. C'est le moins que nous lui devions.

-- C'est juste, dit Athos, mais ceci regarde Aramis.

-- Eh bien, repondit celui-ci en rougissant, que faut-il que je
fasse?

-- Mais, repliqua Athos, c'est tout simple: rediger une seconde
lettre pour cette adroite personne qui habite Tours."

Aramis reprit la plume, se mit a reflechir de nouveau, et ecrivit
les lignes suivantes, qu'il soumit a l'instant meme a
l'approbation de ses amis:

"Ma chere cousine..."

"Ah! dit Athos, cette personne adroite est votre parente!

-- Cousine germaine, dit Aramis.

-- Va donc pour cousine!"

Aramis continua:

"Ma chere cousine, Son Eminence le cardinal, que Dieu conserve
pour le bonheur de la France et la confusion des ennemis du
royaume, est sur le point d'en finir avec les rebelles heretiques
de La Rochelle: il est probable que le secours de la Hotte
anglaise n'arrivera pas meme en vue de la place; j'oserai meme
dire que je suis certain que M. de Buckingham sera empeche de
partir par quelque grand evenement. Son Eminence est le plus
illustre politique des temps passes, du temps present et
probablement des temps a venir. Il eteindrait le soleil si le
soleil le genait. Donnez ces heureuses nouvelles a votre soeur, ma
chere cousine. J'ai reve que cet Anglais maudit etait mort. Je ne
puis me rappeler si c'etait par le fer ou par le poison; seulement
ce dont je suis sur, c'est que j'ai reve qu'il etait mort, et,
vous le savez, mes reves ne me trompent jamais. Assurez-vous donc
de me voir revenir bientot."

"A merveille! s'ecria Athos, vous etes le roi des poetes; mon cher
Aramis, vous parlez comme l'Apocalypse et vous etes vrai comme
l'evangile. Il ne vous reste maintenant que l'adresse a mettre sur
cette lettre.

-- C'est bien facile", dit Aramis.

Il plia coquettement la lettre, la reprit et ecrivit:

"A Mademoiselle Marie Michon, lingere a Tours.

Les trois amis se regarderent en riant: ils etaient pris.

"Maintenant, dit Aramis, vous comprenez, messieurs, que Bazin seul
peut porter cette lettre a Tours; ma cousine ne connait que Bazin
et n'a confiance qu'en lui: tout autre ferait echouer l'affaire.
D'ailleurs Bazin est ambitieux et savant; Bazin a lu l'histoire,
messieurs, il sait que Sixte Quint est devenu pape apres avoir
garde les pourceaux; eh bien, comme il compte se mettre d'eglise
en meme temps que moi, il ne desespere pas a son tour de devenir
pape ou tout au moins cardinal: vous comprenez qu'un homme qui a
de pareilles visees ne se laissera pas prendre, ou, s'il est pris,
subira le martyre plutot que de parler.

-- Bien, bien, dit d'Artagnan, je vous passe de grand coeur Bazin;
mais passez-moi Planchet: Milady l'a fait jeter a la porte,
certain jour, avec force coups de baton; or Planchet a bonne
memoire, et, je vous en reponds, s'il peut supposer une vengeance
possible, il se fera plutot echiner que d'y renoncer. Si vos
affaires de Tours sont vos affaires, Aramis, celles de Londres
sont les miennes. Je prie donc qu'on choisisse Planchet, lequel
d'ailleurs a deja ete a Londres avec moi et sait dire tres
correctement: London, _sir, if you please_ et _my master_ lord
d'Artagnan; avec cela soyez tranquilles, il fera son chemin en
allant et en revenant.

-- En ce cas, dit Athos, il faut que Planchet recoive sept cents
livres pour aller et sept cents livres pour revenir, et Bazin,
trois cents livres pour aller et trois cents livres pour revenir;
cela reduira la somme a cinq mille livres; nous prendrons mille
livres chacun pour les employer comme bon nous semblera, et nous
laisserons un fond de mille livres que gardera l'abbe pour les cas
extraordinaires ou les besoins communs. Cela vous va-t-il?

-- Mon cher Athos, dit Aramis, vous parlez comme Nestor, qui
etait, comme chacun sait, le plus sage des Grecs.

-- Eh bien, c'est dit, reprit Athos, Planchet et Bazin partiront;
a tout prendre, je ne suis pas fache de conserver Grimaud: il est
accoutume a mes facons et j'y tiens; la journee d'hier a deja du
l'ebranler, ce voyage le perdrait."

On fit venir Planchet, et on lui donna des instructions; il avait
ete prevenu deja par d'Artagnan, qui, du premier coup, lui avait
annonce la gloire, ensuite l'argent, puis le danger.

"Je porterai la lettre dans le parement de mon habit, dit
Planchet, et je l'avalerai si l'on me prend.

-- Mais alors tu ne pourras pas faire la commission, dit
d'Artagnan.

-- Vous m'en donnerez ce soir une copie que je saurai par coeur
demain."

D'Artagnan regarda ses amis comme pour leur dire:

"Eh bien, que vous avais-je promis?"

"Maintenant, continua-t-il en s'adressant a Planchet, tu as huit
jours pour arriver pres de Lord de Winter, tu as huit autres jours
pour revenir ici, en tout seize jours; si le seizieme jour de ton
depart, a huit heures du soir, tu n'es pas arrive, pas d'argent,
fut-il huit heures cinq minutes.

Alors, monsieur, dit Planchet, achetez-moi une montre.

Prends celle-ci, dit Athos, en lui donnant la sienne avec une
insouciante generosite, et sois brave garcon. Songe que, si tu
parles, si tu bavardes, si tu flanes, tu fais couper le cou a ton
maitre, qui a si grande confiance dans ta fidelite qu'il nous a
repondu de toi. Mais songe aussi que s'il arrive, par ta faute,
malheur a d'Artagnan, je te retrouverai partout, et ce sera pour
t'ouvrir le ventre.

-- Oh! monsieur! dit Planchet, humilie du soupcon et surtout
effraye de l'air calme du mousquetaire.

-- Et moi, dit Porthos en roulant ses gros yeux, songe que je
t'ecorche vif.

-- Ah! monsieur!

-- Et moi, continua Aramis de sa voix douce et melodieuse, songe
que je te brule a petit feu comme un sauvage.

-- Ah! monsieur!"

Et Planchet se mit a pleurer; nous n'oserions dire si ce fut de
terreur, a cause des menaces qui lui etaient faites, ou
d'attendrissement de voir quatre amis si etroitement unis.

D'Artagnan lui prit la main, et l'embrassa.

"Vois-tu, Planchet, lui dit-il, ces messieurs te disent tout cela
par tendresse pour moi, mais au fond ils t'aiment.

-- Ah! monsieur! dit Planchet, ou je reussirai, ou l'on me coupera
en quatre; me coupat-on en quatre, soyez convaincu qu'il n'y a pas
un morceau qui parlera."

Il fut decide que Planchet partirait le lendemain a huit heures du
matin, afin, comme il l'avait dit, qu'il put, pendant la nuit,
apprendre la lettre par coeur. Il gagna juste douze heures a cet
arrangement; il devait etre revenu le seizieme jour, a huit heures
du soir.

Le matin, au moment ou il allait monter a cheval, d'Artagnan, qui
se sentait au fond du coeur un faible pour le duc, prit Planchet a
part.

"Ecoute, lui dit-il, quand tu auras remis la lettre a Lord de
Winter et qu'il l'aura lue, tu lui diras encore: "Veillez sur Sa
Grace Lord Buckingham, car on veut l'assassiner." Mais ceci,
Planchet, vois-tu, c'est si grave et si important, que je n'ai pas
meme voulu avouer a mes amis que je te confierais ce secret, et
que pour une commission de capitaine je ne voudrais pas te
l'ecrire.

-- Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous verrez si l'on
peut compter sur moi.

Et monte sur un excellent cheval, qu'il devait quitter a vingt
lieues de la pour prendre la poste, Planchet partit au galop, le
coeur un peu serre par la triple promesse que lui avaient faite
les mousquetaires, mais du reste dans les meilleures dispositions
du monde.

Bazin partit le lendemain matin pour Tours, et eut huit jours pour
faire sa commission.

Les quatre amis, pendant toute la duree de ces deux absences,
avaient, comme on le comprend bien, plus que jamais l'oeil au
guet, le nez au vent et l'oreille aux ecoutes. Leurs journees se
passaient a essayer de surprendre ce qu'on disait, a guetter les
allures du cardinal et a flairer les courriers qui arrivaient.
Plus d'une fois un tremblement insurmontable les prit, lorsqu'on
les appela pour quelque service inattendu. Ils avaient d'ailleurs
a se garder pour leur propre surete; Milady etait un fantome qui,
lorsqu'il etait apparu une fois aux gens, ne les laissait pas
dormir tranquillement.

Le matin du huitieme jour, Bazin, frais comme toujours et souriant
selon son habitude, entra dans le cabaret de Parpaillot, comme les
quatre amis etaient en train de dejeuner, en disant, selon la
convention arretee:

"Monsieur Aramis, voici la reponse de votre cousine."

Les quatre amis echangerent un coup d'oeil joyeux: la moitie de la
besogne etait faite; il est vrai que c'etait la plus courte et la
plus facile.

Aramis prit, en rougissant malgre lui, la lettre, qui etait d'une
ecriture grossiere et sans orthographe.

"Bon Dieu! s'ecria-t-il en riant, decidement j'en desespere;
jamais cette pauvre Michon n'ecrira comme M. de Voiture.

-- Qu'est-ce que cela feut dire, cette baufre Migeon? demanda le
Suisse, qui etait en train de causer avec les quatre amis quand la
lettre etait arrivee.

-- Oh! mon Dieu! moins que rien, dit Aramis, une petite lingere
charmante que j'aimais fort et a qui j'ai demande quelques lignes
de sa main en maniere de souvenir.

-- Dutieu! dit le Suisse; zi zella il etre auzi grante tame que
son l'egridure, fous l'etre en ponne fordune, mon gamarate!

Aramis lut la lettre et la passa a Athos.

"Voyez donc ce qu'elle m'ecrit, Athos", dit-il.

Athos jeta un coup d'oeil sur l'epitre, et, pour faire evanouir
tous les soupcons qui auraient pu naitre, lut tout haut:

"Mon cousin, ma soeur et moi devinons tres bien les reves, et nous
en avons meme une peur affreuse; mais du votre, on pourra dire, je
l'espere, tout songe est mensonge. Adieu! portez-vous bien, et
faites que de temps en temps nous entendions parler de vous.

"Agle Michon.

"Et de quel reve parle-t-elle? demanda le dragon, qui s'etait
approche pendant la lecture.

-- Foui, te quel refe? dit le Suisse.

-- Eh! pardieu! dit Aramis, c'est tout simple, d'un reve que j'ai
fait et que je lui ai raconte.

-- Oh! foui, par Tieu! c'etre tout simple de ragonter son refe;
mais moi je ne refe jamais.

-- Vous etes fort heureux, dit Athos en se levant, et je voudrais
bien pouvoir en dire autant que vous!

-- Chamais! reprit le Suisse, enchante qu'un homme comme Athos lui
enviat quelque chose, chamais! chamais!"

D'Artagnan, voyant qu'Athos se levait, en fit autant, prit son
bras, et sortit.

Porthos et Aramis resterent pour faire face aux quolibets du
dragon et du Suisse.

Quant a Bazin, il s'alla coucher sur une botte de paille; et comme
il avait plus d'imagination que le Suisse, il reva que M. Aramis,
devenu pape, le coiffait d'un chapeau de cardinal.

Mais, comme nous l'avons dit, Bazin n'avait, par son heureux
retour, enleve qu'une partie de l'inquietude qui aiguillonnait les
quatre amis. Les jours de l'attente sont longs, et d'Artagnan
surtout aurait parie que les jours avaient maintenant quarante-
huit heures. Il oubliait les lenteurs obligees de la navigation,
il s'exagerait la puissance de Milady. Il pretait a cette femme,
qui lui apparaissait pareille a un demon, des auxiliaires
surnaturels comme elle; il s'imaginait, au moindre bruit, qu'on
venait l'arreter, et qu'on ramenait Planchet pour le confronter
avec lui et ses amis. Il y a plus: sa confiance autrefois si
grande dans le digne Picard, diminuait de jour en jour. Cette
inquietude etait si grande, qu'elle gagnait Porthos et Aramis. Il
n'y avait qu'Athos qui demeurat impassible, comme si aucun danger
ne s'agitait autour de lui, et qu'il respirat son atmosphere
quotidienne.

Le seizieme jour surtout, ces signes d'agitation etaient si
visibles chez d'Artagnan et ses deux amis, qu'ils ne pouvaient
rester en place, et qu'ils erraient comme des ombres sur le chemin
par lequel devait revenir Planchet.

"Vraiment, leur disait Athos, vous n'etes pas des hommes, mais des
enfants, pour qu'une femme vous fasse si grand-peur! Et de quoi
s'agit-il, apres tout? D'etre emprisonnes! Eh bien, mais on nous
tirera de prison: on en a bien retire Mme Bonacieux. D'etre
decapites? Mais tous les jours, dans la tranchee, nous allons
joyeusement nous exposer a pis que cela, car un boulet peut nous
casser la jambe, et je suis convaincu qu'un chirurgien nous fait
plus souffrir en nous coupant la cuisse qu'un bourreau en nous
coupant la tete. Demeurez donc tranquilles; dans deux heures, dans
quatre, dans six heures, au plus tard, Planchet sera ici: il a
promis d'y etre, et moi j'ai tres grande foi aux promesses de
Planchet, qui m'a l'air d'un fort brave garcon.

-- Mais s'il n'arrive pas? dit d'Artagnan.

-- Eh bien, s'il n'arrive pas, c'est qu'il aura ete retarde, voila
tout. Il peut etre tombe de cheval, il peut avoir fait une
cabriole par-dessus le pont, il peut avoir couru si vite qu'il en
ait attrape une fluxion de poitrine. Eh! messieurs! faisons donc
la part des evenements. La vie est un chapelet de petites miseres
que le philosophe egrene en riant. Soyez philosophes comme moi,
messieurs, mettez-vous a table et buvons; rien ne fait paraitre
l'avenir couleur de rose comme de le regarder a travers un verre
de chambertin.

-- C'est fort bien, repondit d'Artagnan; mais je suis las d'avoir
a craindre, en buvant frais, que le vin ne sorte de la cave de
Milady.

-- Vous etes bien difficile, dit Athos, une si belle femme!

-- Une femme de marque!" dit Porthos avec son gros rire.

Athos tressaillit, passa la main sur son front pour en essuyer la
sueur, et se leva a son tour avec un mouvement nerveux qu'il ne
put reprimer.

Le jour s'ecoula cependant, et le soir vint plus lentement, mais
enfin il vint; les buvettes s'emplirent de chalands; Athos, qui
avait empoche sa part du diamant, ne quittait plus le Parpaillot.
Il avait trouve dans M. de Busigny, qui, au reste, leur avait
donne un diner magnifique, un _partner_ digne de lui. Ils jouaient
donc ensemble, comme d'habitude, quand sept heures sonnerent: on
entendit passer les patrouilles qui allaient doubler les postes; a
sept heures et demie la retraite sonna.

"Nous sommes perdus, dit d'Artagnan a l'oreille d'Athos.

-- Vous voulez dire que nous avons perdu, dit tranquillement Athos
en tirant quatre pistoles de sa poche et en les jetant sur la
table. Allons, messieurs, continua-t-il, on bat la retraite,
allons nous coucher."

Et Athos sortit du Parpaillot suivi de d'Artagnan. Aramis venait
derriere donnant le bras a Porthos. Aramis machonnait des vers, et
Porthos s'arrachait de temps en temps quelques poils de moustache
en signe de desespoir.

Mais voila que tout a coup, dans l'obscurite, une ombre se
dessine, dont la forme est familiere a d'Artagnan, et qu'une voix
bien connue lui dit:

"Monsieur, je vous apporte votre manteau, car il fait frais ce
soir.

-- Planchet! s'ecria d'Artagnan, ivre de joie.

-- Planchet! repeterent Porthos et Aramis.

-- Eh bien, oui, Planchet, dit Athos, qu'y a-t-il d'etonnant a
cela? Il avait promis d'etre de retour a huit heures, et voila les
huit heures qui sonnent. Bravo! Planchet, vous etes un garcon de
parole, et si jamais vous quittez votre maitre, je vous garde une
place a mon service.

-- Oh! non, jamais, dit Planchet, jamais je ne quitterai
M. d'Artagnan."

En meme temps d'Artagnan sentit que Planchet lui glissait un
billet dans la main.

D'Artagnan avait grande envie d'embrasser Planchet au retour comme
il l'avait embrasse au depart; mais il eut peur que cette marque
d'effusion, donnee a son laquais en pleine rue, ne parut
extraordinaire a quelque passant, et il se contint.

"J'ai le billet, dit-il a Athos et a ses amis.

-- C'est bien, dit Athos, entrons chez nous, et nous le lirons.

Le billet brulait la main de d'Artagnan: il voulait hater le pas;
mais Athos lui prit le bras et le passa sous le sien, et force fut
au jeune homme de regler sa course sur celle de son ami.

Enfin on entra dans la tente, on alluma une lampe, et tandis que
Planchet se tenait sur la porte pour que les quatre amis ne
fussent pas surpris, d'Artagnan, d'une main tremblante, brisa le
cachet et ouvrit la lettre tant attendue.

Elle contenait une demi-ligne, d'une ecriture toute britannique et
d'une concision toute spartiate:

"_Thank you, be easy._"

Ce qui voulait dire:

"Merci, soyez tranquille."

Athos prit la lettre des mains de d'Artagnan, l'approcha de la
lampe, y mit le feu, et ne la lacha point qu'elle ne fut reduite
en cendres.

Puis appelant Planchet:

"Maintenant, mon garcon, lui dit-il, tu peux reclamer tes sept
cents livres, mais tu ne risquais pas grand-chose avec un billet
comme celui-la.

-- Ce n'est pas faute que j'aie invente bien des moyens de le
serrer, dit Planchet.

-- Eh bien, dit d'Artagnan, conte-nous cela.

-- Dame! c'est bien long, monsieur.

-- Tu as raison, Planchet, dit Athos; d'ailleurs la retraite est
battue, et nous serions remarques en gardant de la lumiere plus
longtemps que les autres.

-- Soit, dit d'Artagnan, couchons-nous. Dors bien, Planchet!

-- Ma foi, monsieur! ce sera la premiere fois depuis seize jours.

-- Et moi aussi! dit d'Artagnan.

-- Et moi aussi! repeta Porthos.

-- Et moi aussi! repeta Aramis.

-- Eh bien, voulez-vous que je vous avoue la verite? et moi
aussi!" dit Athos.


CHAPITRE XLIX
FATALITE

Cependant Milady, ivre de colere, rugissant sur le pont du
batiment comme une lionne qu'on embarque, avait ete tentee de se
jeter a la mer pour regagner la cote, car elle ne pouvait se faire
a l'idee qu'elle avait ete insultee par d'Artagnan, menacee par
Athos, et qu'elle quittait la France sans se venger d'eux.
Bientot, cette idee etait devenue pour elle tellement
insupportable, qu'au risque de ce qui pouvait arriver de terrible
pour elle-meme, elle avait supplie le capitaine de la jeter sur la
cote; mais le capitaine, presse d'echapper a sa fausse position,
place entre les croiseurs francais et anglais, comme la chauve-
souris entre les rats et les oiseaux, avait grande hate de
regagner l'Angleterre, et refusa obstinement d'obeir a ce qu'il
prenait pour un caprice de femme, promettant a sa passagere, qui
au reste lui etait particulierement recommandee par le cardinal,
de la jeter, si la mer et les Francais le permettaient, dans un
des ports de la Bretagne, soit a Lorient, soit a Brest; mais en
attendant, le vent etait contraire, la mer mauvaise, on louvoyait
et l'on courait des bordees. Neuf jours apres la sortie de la
Charente, Milady, toute pale de ses chagrins et de sa rage, voyait
apparaitre seulement les cotes bleuatres du Finistere.

Elle calcula que pour traverser ce coin de la France et revenir
pres du cardinal il lui fallait au moins trois jours; ajoutez un
jour pour le debarquement et cela faisait quatre; ajoutez ces
quatre jours aux neuf autres, c'etait treize jours de perdus,
treize jours pendant lesquels tant d'evenements importants se
pouvaient passer a Londres. Elle songea que sans aucun doute le
cardinal serait furieux de son retour, et que par consequent il
serait plus dispose a ecouter les plaintes qu'on porterait contre
elle que les accusations qu'elle porterait contre les autres. Elle
laissa donc passer Lorient et Brest sans insister pres du
capitaine, qui, de son cote, se garda bien de lui donner l'eveil.
Milady continua donc sa route, et le jour meme ou Planchet
s'embarquait de Portsmouth pour la France, la messagere de son
Eminence entrait triomphante dans le port.

Toute la ville etait agitee d'un mouvement extraordinaire: --
 quatre grands vaisseaux recemment acheves venaient d'etre lances
a la mer; -- debout sur la jetee, chamarre d'or, eblouissant,
selon son habitude de diamants et de pierreries, le feutre orne
d'une plume blanche qui retombait sur son epaule, on voyait
Buckingham entoure d'un etat-major presque aussi brillant que lui.

C'etait une de ces belles et rares journees d'hiver ou
l'Angleterre se souvient qu'il y a un soleil. L'astre pali, mais
cependant splendide encore, se couchait a l'horizon, empourprant a
la fois le ciel et la mer de bandes de feu et jetant sur les tours
et les vieilles maisons de la ville un dernier rayon d'or qui
faisait etinceler les vitres comme le reflet d'un incendie.
Milady, en respirant cet air de l'Ocean plus vif et plus
balsamique a l'approche de la terre, en contemplant toute la
puissance de ces preparatifs qu'elle etait chargee de detruire,
toute la puissance de cette armee qu'elle devait combattre a elle
seule -- elle femme -- avec quelques sacs d'or, se compara
mentalement a Judith, la terrible Juive, lorsqu'elle penetra dans
le camp des Assyriens et qu'elle vit la masse enorme de chars, de
chevaux, d'hommes et d'armes qu'un geste de sa main devait
dissiper comme un nuage de fumee.

On entra dans la rade; mais comme on s'appretait a y jeter
l'ancre, un petit cutter formidablement arme s'approcha du
batiment marchand, se donnant comme garde-cote, et fit mettre a la
mer son canot, qui se dirigea vers l'echelle. Ce canot renfermait
un officier, un contremaitre et huit rameurs; l'officier seul
monta a bord, ou il fut recu avec toute la deference qu'inspire
l'uniforme.

L'officier s'entretint quelques instants avec le patron, lui fit
lire un papier dont il etait porteur, et, sur l'ordre du capitaine
marchand, tout l'equipage du batiment, matelots et passagers, fut
appele sur le pont.

Lorsque cette espece d'appel fut fait, l'officier s'enquit tout
haut du point de depart du brik, de sa route, de ses
atterrissements, et a toutes les questions le capitaine satisfit
sans hesitation et sans difficulte. Alors l'officier commenca de
passer la revue de toutes les personnes les unes apres les autres,
et, s'arretant a Milady, la considera avec un grand soin, mais
sans lui adresser une seule parole.

Puis il revint au capitaine, lui dit encore quelques mots; et,
comme si c'eut ete a lui desormais que le batiment dut obeir, il
commanda une manoeuvre que l'equipage executa aussitot. Alors le
batiment se remit en route, toujours escorte du petit cutter, qui
voguait bord a bord avec lui, menacant son flanc de la bouche de
ses six canons tandis que la barque suivait dans le sillage du
navire, faible point pres de l'enorme masse.

Pendant l'examen que l'officier avait fait de Milady, Milady,
comme on le pense bien, l'avait de son cote devore du regard.
Mais, quelque habitude que cette femme aux yeux de flamme eut de
lire dans le coeur de ceux dont elle avait besoin de deviner les
secrets, elle trouva cette fois un visage d'une impassibilite
telle qu'aucune decouverte ne suivit son investigation. L'officier
qui s'etait arrete devant elle et qui l'avait silencieusement
etudiee avec tant de soin pouvait etre age de vingt-cinq a vingt-
six ans, etait blanc de visage avec des yeux bleu clair un peu
enfonces; sa bouche, fine et bien dessinee, demeurait immobile
dans ses lignes correctes; son menton, vigoureusement accuse,
denotait cette force de volonte qui, dans le type vulgaire
britannique, n'est ordinairement que de l'entetement; un front un
peu fuyant, comme il convient aux poetes, aux enthousiastes et aux
soldats, etait a peine ombrage d'une chevelure courte et
clairsemee, qui, comme la barbe qui couvrait le bas de son visage,
etait d'une belle couleur chatain fonce.

Lorsqu'on entra dans le port, il faisait deja nuit. La brume
epaississait encore l'obscurite et formait autour des fanaux et
des lanternes des jetees un cercle pareil a celui qui entoure la
lune quand le temps menace de devenir pluvieux. L'air qu'on
respirait etait triste, humide et froid.

Milady, cette femme si forte, se sentait frissonner malgre elle.

L'officier se fit indiquer les paquets de Milady, fit porter son
bagage dans le canot; et lorsque cette operation fut faite, il
l'invita a y descendre elle-meme en lui tendant sa main.

Milady regarda cet homme et hesita.

"Qui etes-vous, monsieur, demanda-t-elle, qui avez la bonte de
vous occuper si particulierement de moi?

-- Vous devez le voir, madame, a mon uniforme; je suis officier de
la marine anglaise, repondit le jeune homme.

-- Mais enfin, est-ce l'habitude que les officiers de la marine
anglaise se mettent aux ordres de leurs compatriotes lorsqu'ils
abordent dans un port de la Grande-Bretagne, et poussent la
galanterie jusqu'a les conduire a terre?

-- Oui, Milady, c'est l'habitude, non point par galanterie, mais
par prudence, qu'en temps de guerre les etrangers soient conduits
a une hotellerie designee, afin que jusqu'a parfaite information
sur eux ils restent sous la surveillance du gouvernement."

Ces mots furent prononces avec la politesse la plus exacte et le
calme le plus parfait. Cependant ils n'eurent point le don de
convaincre Milady.

"Mais je ne suis pas etrangere, monsieur, dit-elle avec l'accent
le plus pur qui ait jamais retenti de Portsmouth a Manchester, je
me nomme Lady Clarick, et cette mesure...

-- Cette mesure est generale, Milady, et vous tenteriez
inutilement de vous y soustraire.

-- Je vous suivrai donc, monsieur."

Et acceptant la main de l'officier, elle commenca de descendre
l'echelle au bas de laquelle l'attendait le canot. L'officier la
suivit; un grand manteau etait etendu a la poupe, l'officier la
fit asseoir sur le manteau et s'assit pres d'elle.

"Nagez", dit-il aux matelots.

Les huit rames retomberent dans la mer, ne formant qu'un seul
bruit, ne frappant qu'un seul coup, et le canot sembla voler sur
la surface de l'eau.

Au bout de cinq minutes on touchait a terre.

L'officier sauta sur le quai et offrit la main a Milady.

Une voiture attendait.

"Cette voiture est-elle pour nous? demanda Milady.

-- Oui, madame, repondit l'officier.

-- L'hotellerie est donc bien loin?

-- A l'autre bout de la ville.

-- Allons", dit Milady.

Et elle monta resolument dans la voiture.

L'officier veilla a ce que les paquets fussent soigneusement
attaches derriere la caisse, et cette operation terminee, prit sa
place pres de Milady et referma la portiere.

Aussitot, sans qu'aucun ordre fut donne et sans qu'on eut besoin
de lui indiquer sa destination, le cocher partit au galop et
s'enfonca dans les rues de la ville.

Une reception si etrange devait etre pour Milady une ample matiere
a reflexion; aussi, voyant que le jeune officier ne paraissait
nullement dispose a lier conversation, elle s'accouda dans un
angle de la voiture et passa les unes apres les autres en revue
toutes les suppositions qui se presentaient a son esprit.

Cependant, au bout d'un quart d'heure, etonnee de la longueur du
chemin, elle se pencha vers la portiere pour voir ou on la
conduisait. On n'apercevait plus de maisons; des arbres
apparaissaient dans les tenebres comme de grands fantomes noirs
courant les uns apres les autres.

Milady frissonna.

"Mais nous ne sommes plus dans la ville, monsieur", dit-elle.

Le jeune officier garda le silence.

"Je n'irai pas plus loin, si vous ne me dites pas ou vous me
conduisez; je vous en previens, monsieur!"

Cette menace n'obtint aucune reponse.

"Oh! c'est trop fort! s'ecria Milady, au secours! au secours!"

Pas une voix ne repondit a la sienne, la voiture continua de
rouler avec rapidite; l'officier semblait une statue.

Milady regarda l'officier avec une de ces expressions terribles,
particulieres a son visage et qui manquaient si rarement leur
effet; la colere faisait etinceler ses yeux dans l'ombre.

Le jeune homme resta impassible.

Milady voulut ouvrir la portiere et se precipiter.

"Prenez garde, madame, dit froidement le jeune homme, vous vous
tuerez en sautant."

Milady se rassit ecumante; l'officier se pencha, la regarda a son
tour et parut surpris de voir cette figure, si belle naguere,
bouleversee par la rage et devenue presque hideuse. L'astucieuse
creature comprit qu'elle se perdait en laissant voir ainsi dans
son ame; elle rasserena ses traits, et d'une voix gemissante:

"Au nom du Ciel, monsieur! dites-moi si c'est a vous, si c'est a
votre gouvernement, si c'est a un ennemi que je dois attribuer la
violence que l'on me fait?

-- On ne vous fait aucune violence, madame, et ce qui vous arrive
est le resultat d'une mesure toute simple que nous sommes forces
de prendre avec tous ceux qui debarquent en Angleterre.

-- Alors vous ne me connaissez pas, monsieur?

-- C'est la premiere fois que j'ai l'honneur de vous voir.

-- Et, sur votre honneur, vous n'avez aucun sujet de haine contre
moi?

-- Aucun, je vous le jure."

II y avait tant de serenite, de sang-froid, de douceur meme dans
la voix du jeune homme, que Milady fut rassuree.

Enfin, apres une heure de marche a peu pres, la voiture s'arreta
devant une grille de fer qui fermait un chemin creux conduisant a
un chateau severe de forme, massif et isole. Alors, comme les
roues tournaient sur un sable fin, Milady entendit un vaste
mugissement, qu'elle reconnut pour le bruit de la mer qui vient se
briser sur une cote escarpee.

La voiture passa sous deux voutes, et enfin s'arreta dans une cour
sombre et carree; presque aussitot la portiere de la voiture
s'ouvrit, le jeune homme sauta legerement a terre et presenta sa
main a Milady, qui s'appuya dessus, et descendit a son tour avec
assez de calme.

"Toujours est-il, dit Milady en regardant autour d'elle et en
ramenant ses yeux sur le jeune officier avec le plus gracieux
sourire, que je suis prisonniere; mais ce ne sera pas pour
longtemps, j'en suis sure, ajouta-t-elle, ma conscience et votre
politesse, monsieur, m'en sont garants."

Si flatteur que fut le compliment, l'officier ne repondit rien;
mais, tirant de sa ceinture un petit sifflet d'argent pareil a
celui dont se servent les contremaitres sur les batiments de
guerre, il siffla trois fois, sur trois modulations differentes:
alors plusieurs hommes parurent, detelerent les chevaux fumants et
emmenerent la voiture sous une remise.

Puis l'officier, toujours avec la meme politesse calme, invita sa
prisonniere a entrer dans la maison. Celle-ci, toujours avec son
meme visage souriant, lui prit le bras, et entra avec lui sous une
porte basse et cintree qui, par une voute eclairee seulement au
fond, conduisait a un escalier de pierre tournant autour d'une
arete de pierre; puis on s'arreta devant une porte massive qui,
apres l'introduction dans la serrure d'une clef que le jeune homme
portait sur lui, roula lourdement sur ses gonds et donna ouverture
a la chambre destinee a Milady.

D'un seul regard, la prisonniere embrassa l'appartement dans ses
moindres details.

C'etait une chambre dont l'ameublement etait a la fois bien propre
pour une prison et bien severe pour une habitation d'homme libre;
cependant, des barreaux aux fenetres et des verrous exterieurs a
la porte decidaient le proces en faveur de la prison.

Un instant toute la force d'ame de cette creature, trempee
cependant aux sources les plus vigoureuses, l'abandonna; elle
tomba sur un fauteuil, croisant les bras, baissant la tete, et
s'attendant a chaque instant a voir entrer un juge pour
l'interroger.

Mais personne n'entra, que deux ou trois soldats de marine qui
apporterent les malles et les caisses, les deposerent dans un coin
et se retirerent sans rien dire.

L'officier presidait a tous ces details avec le meme calme que
Milady lui avait constamment vu, ne prononcant pas une parole lui-
meme, et se faisant obeir d'un geste de sa main ou d'un coup de
son sifflet.

On eut dit qu'entre cet homme et ses inferieurs la langue parlee
n'existait pas ou devenait inutile.

Enfin Milady n'y put tenir plus longtemps, elle rompit le silence:

"Au nom du Ciel, monsieur! s'ecria-t-elle, que veut dire tout ce
qui se passe? Fixez mes irresolutions; j'ai du courage pour tout
danger que je prevois, pour tout malheur que je comprends. Ou
suis-je et que suis-je ici? suis-je libre, pourquoi ces barreaux
et ces portes? suis-je prisonniere, quel crime ai-je commis?

-- Vous etes ici dans l'appartement qui vous est destine, madame.
J'ai recu l'ordre d'aller vous prendre en mer et de vous conduire
en ce chateau: cet ordre, je l'ai accompli, je crois, avec toute
la rigidite d'un soldat, mais aussi avec toute la courtoisie d'un
gentilhomme. La se termine, du moins jusqu'a present, la charge
que j'avais a remplir pres de vous, le reste regarde une autre
personne.

-- Et cette autre personne, quelle est-elle? demanda Milady; ne
pouvez-vous me dire son nom?..."

En ce moment on entendit par les escaliers un grand bruit
d'eperons; quelques voix passerent et s'eteignirent, et le bruit
d'un pas isole se rapprocha de la porte.

"Cette personne, la voici, madame", dit l'officier en demasquant
le passage, et en se rangeant dans l'attitude du respect et de la
soumission.

En meme temps, la porte s'ouvrit; un homme parut sur le seuil.

Il etait sans chapeau, portait l'epee au cote, et froissait un
mouchoir entre ses doigts.

Milady crut reconnaitre cette ombre dans l'ombre, elle s'appuya
d'une main sur le bras de son fauteuil, et avanca la tete comme
pour aller au-devant d'une certitude.

Alors l'etranger s'avanca lentement; et, a mesure qu'il s'avancait
en entrant dans le cercle de lumiere projete par la lampe, Milady
se reculait involontairement.

Puis, lorsqu'elle n'eut plus aucun doute:

"Eh quoi! mon frere! s'ecria-t-elle au comble de la stupeur, c'est
vous vous?

-- Oui, belle dame! repondit Lord de Winter en faisant un salut
moitie courtois, moitie ironique, moi-meme.

-- Mais alors, ce chateau?

-- Est a moi.

-- Cette chambre?

-- C'est la votre.

-- Je suis donc votre prisonniere?

-- A peu pres.

-- Mais c'est un affreux abus de la force!

-- Pas de grands mots; asseyons-nous, et causons tranquillement,
comme il convient de faire entre un frere et une soeur."

Puis, se retournant vers la porte, et voyant que le jeune officier
attendait ses derniers ordres:

"C'est bien, dit-il, je vous remercie; maintenant, laissez-nous,
monsieur Felton."


CHAPITRE L
CAUSERIE D'UN FRERE AVEC SA SOEUR

Pendant le temps que Lord de Winter mit a fermer la porte, a
pousser un volet et a approcher un siege du fauteuil de sa belle-
soeur, Milady, reveuse, plongea son regard dans les profondeurs de
la possibilite, et decouvrit toute la trame qu'elle n'avait pas
meme pu entrevoir, tant qu'elle ignorait en quelles mains elle
etait tombee. Elle connaissait son beau-frere pour un bon
gentilhomme, franc-chasseur, joueur intrepide, entreprenant pres
des femmes, mais d'une force inferieure a la sienne a l'endroit de
l'intrigue. Comment avait-il pu decouvrir son arrivee? la faire
saisir? Pourquoi la retenait-il?

Athos lui avait bien dit quelques mots qui prouvaient que la
conversation qu'elle avait eue avec le cardinal etait tombee dans
des oreilles etrangeres; mais elle ne pouvait admettre qu'il eut
pu creuser une contre-mine si prompte et si hardie.

Elle craignit bien plutot que ses precedentes operations en
Angleterre n'eussent ete decouvertes. Buckingham pouvait avoir
devine que c'etait elle qui avait coupe les deux ferrets, et se
venger de cette petite trahison; mais Buckingham etait incapable
de se porter a aucun exces contre une femme, surtout si cette
femme etait censee avoir agi par un sentiment de jalousie.

Cette supposition lui parut la plus probable; il lui sembla qu'on
voulait se venger du passe, et non aller au-devant de l'avenir.
Toutefois, et en tout cas, elle s'applaudit d'etre tombee entre
les mains de son beau-frere, dont elle comptait avoir bon marche,
plutot qu'entre celles d'un ennemi direct et intelligent.

"Oui, causons, mon frere, dit-elle avec une espece d'enjouement,
decidee qu'elle etait a tirer de la conversation, malgre toute la
dissimulation que pourrait y apporter Lord de Winter, les
eclaircissements dont elle avait besoin pour regler sa conduite a
venir.

-- Vous vous etes donc decidee a revenir en Angleterre, dit Lord
de Winter, malgre la resolution que vous m'aviez si souvent
manifestee a Paris de ne jamais remettre les pieds sur le
territoire de la Grande-Bretagne?"

Milady repondit a une question par une autre question.

"Avant tout, dit-elle, apprenez-moi donc comment vous m'avez fait
guetter assez severement pour etre d'avance prevenu non seulement
de mon arrivee, mais encore du jour, de l'heure et du port ou
j'arrivais."

Lord de Winter adopta la meme tactique que Milady, pensant que,
puisque sa belle-soeur l'employait, ce devait etre la bonne.

"Mais, dites-moi vous-meme, ma chere soeur, reprit-il, ce que vous
venez faire en Angleterre.

-- Mais je viens vous voir, reprit Milady, sans savoir combien
elle aggravait, par cette reponse, les soupcons qu'avait fait
naitre dans l'esprit de son beau-frere la lettre de d'Artagnan, et
voulant seulement capter la bienveillance de son auditeur par un
mensonge.

-- Ah! me voir? dit sournoisement Lord de Winter.

-- Sans doute, vous voir. Qu'y a-t-il d'etonnant a cela?

-- Et vous n'avez pas, en venant en Angleterre, d'autre but que de
me voir?

-- Non.

-- Ainsi, c'est pour moi seul que vous vous etes donne la peine de
traverser la Manche?

-- Pour vous seul.

-- Peste! quelle tendresse, ma soeur!

-- Mais ne suis-je pas votre plus proche parente? demanda Milady
du ton de la plus touchante naivete.

-- Et meme ma seule heritiere, n'est-ce pas?" dit a son tour Lord
de Winter, en fixant ses yeux sur ceux de Milady.

Quelque puissance qu'elle eut sur elle-meme, Milady ne put
s'empecher de tressaillir, et comme, en prononcant les dernieres
paroles qu'il avait dites, Lord de Winter avait pose la main sur
le bras de sa soeur, ce tressaillement ne lui echappa point.

En effet, le coup etait direct et profond. La premiere idee qui
vint a l'esprit de Milady fut qu'elle avait ete trahie par Ketty,
et que celle-ci avait raconte au baron cette aversion interessee
dont elle avait imprudemment laisse echapper des marques devant sa
suivante; elle se rappela aussi la sortie furieuse et imprudente
qu'elle avait faite contre d'Artagnan, lorsqu'il avait sauve la
vie de son beau-frere.

"Je ne comprends pas, Milord, dit-elle pour gagner du temps et
faire parler son adversaire. Que voulez-vous dire? et y a-t-il
quelque sens inconnu cache sous vos paroles?

-- Oh! mon Dieu, non, dit Lord de Winter avec une apparente
bonhomie; vous avez le desir de me voir, et vous venez en
Angleterre. J'apprends ce desir, ou plutot je me doute que vous
l'eprouvez, et afin de vous epargner tous les ennuis d'une arrivee
nocturne dans un port, toutes les fatigues d'un debarquement,
j'envoie un de mes officiers au-devant de vous; je mets une
voiture a ses ordres, et il vous amene ici dans ce chateau, dont
je suis gouverneur, ou je viens tous les jours, et ou, pour que
notre double desir de nous voir soit satisfait, je vous fais
preparer une chambre. Qu'y a-t-il dans tout ce que je dis la de
plus etonnant que dans ce que vous m'avez dit?

-- Non, ce que je trouve d'etonnant, c'est que vous ayez ete
prevenu de mon arrivee.

-- C'est cependant la chose la plus simple, ma chere soeur:
n'avez-vous pas vu que le capitaine de votre petit batiment avait,
en entrant dans la rade, envoye en avant et afin d'obtenir son
entree dans le port, un petit canot porteur de son livre de loch
et de son registre d'equipage? Je suis commandant du port, on m'a
apporte ce livre, j'y ai reconnu votre nom. Mon coeur m'a dit ce
que vient de me confier votre bouche, c'est-a-dire dans quel but
vous vous exposiez aux dangers d'une mer si perilleuse ou tout au
moins si fatigante en ce moment, et j'ai envoye mon cutter au-
devant de vous. Vous savez le reste."

Milady comprit que Lord de Winter mentait et n'en fut que plus
effrayee.

"Mon frere, continua-t-elle, n'est-ce pas Milord Buckingham que je
vis sur la jetee, le soir, en arrivant?

-- Lui-meme. Ah! je comprends que sa vue vous ait frappee, reprit
Lord de Winter: vous venez d'un pays ou l'on doit beaucoup
s'occuper de lui, et je sais que ses armements contre la France
preoccupent fort votre ami le cardinal.

-- Mon ami le cardinal! s'ecria Milady, voyant que, sur ce point
comme sur l'autre, Lord de Winter paraissait instruit de tout.

-- N'est-il donc point votre ami? reprit negligemment le baron;
ah! pardon, je le croyais; mais nous reviendrons a Milord duc plus
tard, ne nous ecartons point du tour sentimental que la
conversation avait pris: vous veniez, disiez-vous, pour me voir?

-- Oui.

-- Eh bien, je vous ai repondu que vous seriez servie a souhait et
que nous nous verrions tous les jours.

-- Dois-je donc demeurer eternellement ici? demanda Milady avec un
certain effroi.

-- Vous trouveriez-vous mal logee, ma soeur? demandez ce qui vous
manque, et je m'empresserai de vous le faire donner.

-- Mais je n'ai ni mes femmes ni mes gens...

-- Vous aurez tout cela, madame; dites-moi sur quel pied votre
premier mari avait monte votre maison; quoique je ne sois que
votre beau-frere, je vous la monterai sur un pied pareil.

-- Mon premier mari! s'ecria Milady en regardant Lord de Winter
avec des yeux effares.

-- Oui, votre mari francais; je ne parle pas de mon frere. Au
reste, si vous l'avez oublie, comme il vit encore, je pourrais lui
ecrire et il me ferait passer des renseignements a ce sujet."

Une sueur froide perla sur le front de Milady.

"Vous raillez, dit-elle d'une voix sourde.

-- En ai-je l'air? demanda le baron en se relevant et en faisant
un pas en arriere.

-- Ou plutot vous m'insultez, continua-t-elle en pressant de ses
mains crispees les deux bras du fauteuil et en se soulevant sur
ses poignets.

-- Vous insulter, moi! dit Lord de Winter avec mepris; en verite,
madame, croyez-vous que ce soit possible?

-- En verite, monsieur, dit Milady, vous etes ou ivre ou insense;
sortez et envoyez-moi une femme.

-- Des femmes sont bien indiscretes, ma soeur! ne pourrais-je pas
vous servir de suivante? de cette facon tous nos secrets
resteraient en famille.

-- Insolent! s'ecria Milady, et, comme mue par un ressort, elle
bondit sur le baron, qui l'attendait avec impassibilite, mais une
main cependant sur la garde de son epee.

-- Eh! eh! dit-il, je sais que vous avez l'habitude d'assassiner
les gens, mais je me defendrai, moi, je vous en previens, fut-ce
contre vous.

-- Oh! vous avez raison, dit Milady, et vous me faites l'effet
d'etre assez lache pour porter la main sur une femme.

-- Peut-etre que oui, d'ailleurs j'aurais mon excuse: ma main ne
serait pas la premiere main d'homme qui se serait posee sur vous,
j'imagine."

Et le baron indiqua d'un geste lent et accusateur l'epaule gauche
de Milady, qu'il toucha presque du doigt.

Milady poussa un rugissement sourd, et se recula jusque dans
l'angle de la chambre, comme une panthere qui veut s'acculer pour
s'elancer.

"Oh! rugissez tant que vous voudrez, s'ecria Lord de Winter, mais
n'essayez pas de mordre, car, je vous en previens, la chose
tournerait a votre prejudice: il n'y a pas ici de procureurs qui
reglent d'avance les successions, il n'y a pas de chevalier errant
qui vienne me chercher querelle pour la belle dame que je retiens
prisonniere; mais je tiens tout prets des juges qui disposeront
d'une femme assez ehontee pour venir se glisser, bigame, dans le
lit de Lord de Winter, mon frere aine, et ces juges, je vous en
previens, vous enverront a un bourreau qui vous fera les deux
epaules pareilles."

Les yeux de Milady lancaient de tels eclairs, que quoiqu'il fut
homme et arme devant une femme desarmee il sentit le froid de la
peur se glisser jusqu'au fond de son ame; il n'en continua pas
moins, mais avec une fureur croissante:

"Oui, je comprends, apres avoir herite de mon frere, il vous eut
ete doux d'heriter de moi; mais, sachez-le d'avance, vous pouvez
me tuer ou me faire tuer, mes precautions sont prises, pas un
penny de ce que je possede ne passera dans vos mains. N'etes-vous
pas deja assez riche, vous qui possedez pres d'un million, et ne
pouviez-vous vous arreter dans votre route fatale, si vous ne
faisiez le mal que pour la jouissance infinie et supreme de le
faire? Oh! tenez, je vous le dis, si la memoire de mon frere ne
m'etait sacree, vous iriez pourrir dans un cachot d'Etat ou
rassasier a Tyburn la curiosite des matelots; je me tairai, mais
vous, supportez tranquillement votre captivite; dans quinze ou
vingt jours je pars pour La Rochelle avec l'armee; mais la veille
de mon depart, un vaisseau viendra vous prendre, que je verrai
partir et qui vous conduira dans nos colonies du Sud; et, soyez
tranquille, je vous adjoindrai un compagnon qui vous brulera la
cervelle a la premiere tentative que vous risquerez pour revenir
en Angleterre ou sur le continent."

Milady ecoutait avec une attention qui dilatait ses yeux
enflammes.

"Oui, mais a cette heure, continua Lord de Winter, vous demeurerez
dans ce chateau: les murailles en sont epaisses, les portes en
sont fortes, les barreaux en sont solides; d'ailleurs votre
fenetre donne a pic sur la mer: les hommes de mon equipage, qui me
sont devoues a la vie et a la mort, montent la garde autour de cet
appartement, et surveillent tous les passages qui conduisent a la
cour; puis arrivee a la cour, il vous resterait encore trois
grilles a traverser. La consigne est precise: un pas, un geste, un
mot qui simule une evasion, et l'on fait feu sur vous; si l'on
vous tue, la justice anglaise m'aura, je l'espere, quelque
obligation de lui avoir epargne de la besogne. Ah! vos traits
reprennent leur calme, votre visage retrouve son assurance: Quinze
jours, vingt jours dites-vous, bah! d'ici la, j'ai l'esprit
inventif, il me viendra quelque idee; j'ai l'esprit infernal, et
je trouverai quelque victime. D'ici a quinze jours, vous dites-
vous, je serai hors d'ici. Ah! ah! essayez!"

Milady se voyant devinee s'enfonca les ongles dans la chair pour
dompter tout mouvement qui eut pu donner a sa physionomie une
signification quelconque, autre que celle de l'angoisse.

Lord de Winter continua:

"L'officier qui commande seul ici en mon absence, vous l'avez vu,
donc vous le connaissez deja, sait, comme vous voyez, observer une
consigne, car vous n'etes pas, je vous connais, venue de
Portsmouth ici sans avoir essaye de le faire parler. Qu'en dites-
vous? une statue de marbre eut-elle ete plus impassible et plus
muette? Vous avez deja essaye le pouvoir de vos seductions sur
bien des hommes, et malheureusement vous avez toujours reussi;
mais essayez sur celui-la, pardieu! si vous en venez a bout, je
vous declare le demon lui-meme."

Il alla vers la porte et l'ouvrit brusquement.

"Qu'on appelle M. Felton, dit-il. Attendez encore un instant, et
je vais vous recommander a lui."

Il se fit entre ces deux personnages un silence etrange, pendant
lequel on entendit le bruit d'un pas lent et regulier qui se
rapprochait; bientot, dans l'ombre du corridor, on vit se dessiner
une forme humaine, et le jeune lieutenant avec lequel nous avons
deja fait connaissance s'arreta sur le seuil, attendant les ordres
du baron.

"Entrez, mon cher John, dit Lord de Winter, entrez et fermez la
porte."

Le jeune officier entra.

"Maintenant, dit le baron, regardez cette femme: elle est jeune,
elle est belle, elle a toutes les seductions de la terre, eh bien,
c'est un monstre qui, a vingt-cinq ans, s'est rendu coupable
d'autant de crimes que vous pouvez en lire en un an dans les
archives de nos tribunaux; sa voix previent en sa faveur, sa
beaute sert d'appat aux victimes, son corps meme paye ce qu'elle a
promis, c'est une justice a lui rendre; elle essayera de vous
seduire, peut-etre meme essayera-t-elle de vous tuer. Je vous ai
tire de la misere, Felton, je vous ai fait nommer lieutenant, je
vous ai sauve la vie une fois, vous savez a quelle occasion; je
suis pour vous non seulement un protecteur, mais un ami; non
seulement un bienfaiteur, mais un pere; cette femme est revenue en
Angleterre afin de conspirer contre ma vie; je tiens ce serpent
entre mes mains; eh bien, je vous fais appeler et vous dis: Ami
Felton, John, mon enfant, garde-moi et surtout garde-toi de cette
femme; jure sur ton salut de la conserver pour le chatiment
qu'elle a merite. John Felton, je me fie a ta parole; John Felton,
je crois a ta loyaute.

-- Milord, dit le jeune officier en chargeant son regard pur de
toute la haine qu'il put trouver dans son coeur, Milord, je vous
jure qu'il sera fait comme vous desirez."

Milady recut ce regard en victime resignee: il etait impossible de
voir une expression plus soumise et plus douce que celle qui
regnait alors sur son beau visage. A peine si Lord de Winter lui-
meme reconnut la tigresse qu'un instant auparavant il s'appretait
a combattre.

"Elle ne sortira jamais de cette chambre, entendez-vous, John,
continua le baron; elle ne correspondra avec personne, elle ne
parlera qu'a vous, si toutefois vous voulez bien lui faire
l'honneur de lui adresser la parole.

-- Il suffit, Milord, j'ai jure.

-- Et maintenant, madame, tachez de faire la paix avec Dieu, car
vous etes jugee par les hommes."

Milady laissa tomber sa tete comme si elle se fut sentie ecrasee
par ce jugement. Lord de Winter sortit en faisant un geste a
Felton, qui sortit derriere lui et ferma la porte.

Un instant apres on entendait dans le corridor le pas pesant d'un
soldat de marine qui faisait sentinelle, sa hache a la ceinture et
son mousquet a la main.

Milady demeura pendant quelques minutes dans la meme position, car
elle songea qu'on l'examinait peut-etre par la serrure; puis
lentement elle releva sa tete, qui avait repris une expression
formidable de menace et de defi, courut ecouter a la porte,
regarda par la fenetre, et revenant s'enterrer dans un vaste
fauteuil, elle songea.


CHAPITRE LI
OFFICIER

Cependant le cardinal attendait des nouvelles d'Angleterre, mais
aucune nouvelle n'arrivait, si ce n'est facheuse et menacante.

Si bien que La Rochelle fut investie, si certain que put paraitre
le succes, grace aux precautions prises et surtout a la digue qui
ne laissait plus penetrer aucune barque dans la ville assiegee,
cependant le blocus pouvait durer longtemps encore; et c'etait un
grand affront pour les armes du roi et une grande gene pour M. le
cardinal, qui n'avait plus, il est vrai, a brouiller Louis XIII
avec Anne d'Autriche, la chose etait faite, mais a raccommoder
M. de Bassompierre, qui etait brouille avec le duc d'Angouleme.

Quant a Monsieur, qui avait commence le siege, il laissait au
cardinal le soin de l'achever.

La ville, malgre l'incroyable perseverance de son maire, avait
tente une espece de mutinerie pour se rendre; le maire avait fait
pendre les emeutiers. Cette execution calma les plus mauvaises
tetes, qui se deciderent alors a se laisser mourir de faim. Cette
mort leur paraissait toujours plus lente et moins sure que le
trepas par strangulation.

De leur cote, de temps en temps, les assiegeants prenaient des
messagers que les Rochelois envoyaient a Buckingham ou des espions
que Buckingham envoyait aux Rochelois. Dans l'un et l'autre cas le
proces etait vite fait. M. le cardinal disait ce seul mot: Pendu!
On invitait le roi a venir voir la pendaison. Le roi venait
languissamment, se mettait en bonne place pour voir l'operation
dans tous ses details: cela le distrayait toujours un peu et lui
faisait prendre le siege en patience, mais cela ne l'empechait pas
de s'ennuyer fort, de parler a tout moment de retourner a Paris;
de sorte que si les messagers et les espions eussent fait defaut,
Son Eminence, malgre toute son imagination, se fut trouvee fort
embarrassee.

Neanmoins le temps passait, les Rochelois ne se rendaient pas: le
dernier espion que l'on avait pris etait porteur d'une lettre.
Cette lettre disait bien a Buckingham que la ville etait a toute
extremite; mais, au lieu d'ajouter: "Si votre secours n'arrive pas
avant quinze jours, nous nous rendrons", elle ajoutait tout
simplement: "Si votre secours n'arrive pas avant quinze jours,
nous serons tous morts de faim quand il arrivera."

Les Rochelois n'avaient donc espoir qu'en Buckingham. Buckingham
etait leur Messie. Il etait evident que si un jour ils apprenaient
d'une maniere certaine qu'il ne fallait plus compter sur
Buckingham, avec l'espoir leur courage tomberait.

Le cardinal attendait donc avec grande impatience des nouvelles
d'Angleterre qui devaient annoncer que Buckingham ne viendrait
pas.

La question d'emporter la ville de vive force, debattue souvent
dans le conseil du roi, avait toujours ete ecartee; d'abord La
Rochelle semblait imprenable, puis le cardinal, quoi qu'il eut
dit, savait bien que l'horreur du sang repandu en cette rencontre,
ou Francais devaient combattre contre Francais, etait un mouvement
retrograde de soixante ans imprime a la politique, et le cardinal
etait, a cette epoque, ce qu'on appelle aujourd'hui un homme
de progres. En effet, le sac de La Rochelle, l'assassinat de trois
ou quatre mille huguenots qui se fussent fait tuer ressemblaient
trop, en 1628, au massacre de la Saint-Barthelemy, en 1572; et
puis, par-dessus tout cela, ce moyen extreme, auquel le roi, bon
catholique, ne repugnait aucunement, venait toujours echouer
contre cet argument des generaux assiegeants: La Rochelle est
imprenable autrement que par la famine.

Le cardinal ne pouvait ecarter de son esprit la crainte ou le
jetait sa terrible emissaire, car il avait compris, lui aussi, les
proportions etranges de cette femme, tantot serpent, tantot lion.
L'avait-elle trahi? etait-elle morte? Il la connaissait assez, en
tout cas, pour savoir qu'en agissant pour lui ou contre lui, amie
ou ennemie, elle ne demeurait pas immobile sans de grands
empechements. C'etait ce qu'il ne pouvait savoir.

Au reste, il comptait, et avec raison, sur Milady: il avait devine
dans le passe de cette femme de ces choses terribles que son
manteau rouge pouvait seul couvrir; et il sentait que, pour une
cause ou pour une autre, cette femme lui etait acquise, ne pouvant
trouver qu'en lui un appui superieur au danger qui la menacait.

Il resolut donc de faire la guerre tout seul et de n'attendre tout
succes etranger que comme on attend une chance heureuse. Il
continua de faire elever la fameuse digue qui devait affamer La
Rochelle; en attendant, il jeta les yeux sur cette malheureuse
ville, qui renfermait tant de misere profonde et tant d'heroiques
vertus, et, se rappelant le mot de Louis XI, son predecesseur
politique, comme lui-meme etait le predecesseur de Robespierre, il
murmura cette maxime du compere de Tristan: "Diviser pour regner."

Henri IV, assiegeant Paris, faisait jeter par-dessus les murailles
du pain et des vivres; le cardinal fit jeter des petits billets
par lesquels il representait aux Rochelois combien la conduite de
leurs chefs etait injuste, egoiste et barbare; ces chefs avaient
du ble en abondance, et ne le partageaient pas; ils adoptaient
cette maxime, car eux aussi avaient des maximes, que peu importait
que les femmes, les enfants et les vieillards mourussent, pourvu
que les hommes qui devaient defendre leurs murailles restassent
forts et bien portants. Jusque-la, soit devouement, soit
impuissance de reagir contre elle, cette maxime, sans etre
generalement adoptee, etait cependant passee de la theorie a la
pratique; mais les billets vinrent y porter atteinte. Les billets
rappelaient aux hommes que ces enfants, ces femmes, ces vieillards
qu'on laissait mourir etaient leurs fils, leurs epouses et leurs
peres; qu'il serait plus juste que chacun fut reduit a la misere
commune, afin qu'une meme position fit prendre des resolutions
unanimes.

Ces billets firent tout l'effet qu'en pouvait attendre celui qui
les avait ecrits, en ce qu'ils determinerent un grand nombre
d'habitants a ouvrir des negociations particulieres avec l'armee
royale.

Mais au moment ou le cardinal voyait deja fructifier son moyen et
s'applaudissait de l'avoir mis en usage, un habitant de La
Rochelle, qui avait pu passer a travers les lignes royales, Dieu
sait comment, tant etait grande la surveillance de Bassompierre,
de Schomberg et du duc d'Angouleme, surveilles eux-memes par le
cardinal, un habitant de La Rochelle, disons-nous, entra dans la
ville, venant de Portsmouth et disant qu'il avait vu une flotte
magnifique prete a mettre a la voile avant huit jours. De plus,
Buckingham annoncait au maire qu'enfin la grande ligue contre la
France allait se declarer, et que le royaume allait etre envahi a
la fois par les armees anglaises, imperiales et espagnoles. Cette
lettre fut lue publiquement sur toutes les places, on en afficha
des copies aux angles des rues, et ceux-la memes qui avaient
commence d'ouvrir des negociations les interrompirent, resolus
d'attendre ce secours si pompeusement annonce.

Cette circonstance inattendue rendit a Richelieu ses inquietudes
premieres, et le forca malgre lui a tourner de nouveau les yeux de
l'autre cote de la mer.

Pendant ce temps, exempte des inquietudes de son seul et veritable
chef, l'armee royale menait joyeuse vie; les vivres ne manquaient
pas au camp, ni l'argent non plus; tous les corps rivalisaient
d'audace et de gaiete. Prendre des espions et les pendre, faire
des expeditions hasardeuses sur la digue ou sur la mer, imaginer
des folies, les executer froidement, tel etait le passe-temps qui
faisait trouver courts a l'armee ces jours si longs, non seulement
pour les Rochelois, ronges par la famine et l'anxiete, mais encore
pour le cardinal qui les bloquait si vivement.

Quelquefois, quand le cardinal, toujours chevauchant comme le
dernier gendarme de l'armee, promenait son regard pensif sur ces
ouvrages, si lents au gre de son desir, qu'elevaient sous son
ordre les ingenieurs qu'il faisait venir de tous les coins du
royaume de France, s'il rencontrait un mousquetaire de la
compagnie de Treville, il s'approchait de lui, le regardait d'une
facon singuliere, et ne le reconnaissant pas pour un de nos quatre
compagnons, il laissait aller ailleurs son regard profond et sa
vaste pensee.

Un jour ou, ronge d'un mortel ennui, sans esperance dans les
negociations avec la ville, sans nouvelles d'Angleterre, le
cardinal etait sorti sans autre but que de sortir, accompagne
seulement de Cahusac et de La Houdiniere, longeant les greves et
melant l'immensite de ses reves a l'immensite de l'ocean, il
arriva au petit pas de son cheval sur une colline du haut de
laquelle il apercut derriere une haie, couches sur le sable et
prenant au passage un de ces rayons de soleil si rares a cette
epoque de l'annee, sept hommes entoures de bouteilles vides.
Quatre de ces hommes etaient nos mousquetaires s'appretant a
ecouter la lecture d'une lettre que l'un d'eux venait de recevoir.
Cette lettre etait si importante, qu'elle avait fait abandonner
sur un tambour des cartes et des des.

Les trois autres s'occupaient a decoiffer une enorme dame-jeanne
de vin de Collioure; c'etaient les laquais de ces messieurs.

Le cardinal, comme nous l'avons dit, etait de sombre humeur, et
rien, quand il etait dans cette situation d'esprit, ne redoublait
sa maussaderie comme la gaiete des autres. D'ailleurs, il avait
une preoccupation etrange, c'etait de croire toujours que les
causes memes de sa tristesse excitaient la gaiete des etrangers.
Faisant signe a La Houdiniere et a Cahusac de s'arreter, il
descendit de cheval et s'approcha de ces rieurs suspects, esperant
qu'a l'aide du sable qui assourdissait ses pas, et de la haie qui
voilait sa marche, il pourrait entendre quelques mots de cette
conversation qui lui paraissait si interessante; a dix pas de la
haie seulement il reconnut le babil gascon de d'Artagnan, et comme
il savait deja que ces hommes etaient des mousquetaires, il ne
douta pas que les trois autres ne fussent ceux qu'on appelait les
inseparables, c'est-a-dire Athos, Porthos et Aramis.

On juge si son desir d'entendre la conversation s'augmenta de
cette decouverte; ses yeux prirent une expression etrange, et d'un
pas de chat-tigre il s'avanca vers la haie; mais il n'avait pu
saisir encore que des syllabes vagues et sans aucun sens positif,
lorsqu'un cri sonore et bref le fit tressaillir et attira
l'attention des mousquetaires.

"Officier! cria Grimaud.

-- Vous parlez, je crois, drole", dit Athos se soulevant sur un
coude et fascinant Grimaud de son regard flamboyant.

Aussi Grimaud n'ajouta-t-il point une parole, se contentant de
tendre le doigt indicateur dans la direction de la haie et
denoncant par ce geste le cardinal et son escorte.

D'un seul bond les quatre mousquetaires furent sur pied et
saluerent avec respect.

Le cardinal semblait furieux.

"Il parait qu'on se fait garder chez messieurs les mousquetaires!
dit-il. Est-ce que l'Anglais vient par terre, ou serait-ce que les
mousquetaires se regardent comme des officiers superieurs?

-- Monseigneur, repondit Athos, car au milieu de l'effroi general
lui seul avait conserve ce calme et ce sang-froid de grand
seigneur qui ne le quittaient jamais, Monseigneur, les
mousquetaires, lorsqu'ils ne sont pas de service, ou que leur
service est fini, boivent et jouent aux des, et ils sont des
officiers tres superieurs pour leurs laquais.

-- Des laquais! grommela le cardinal, des laquais qui ont la
consigne d'avertir leurs maitres quand passe quelqu'un, ce ne sont
point des laquais, ce sont des sentinelles.

-- Son Eminence voit bien cependant que si nous n'avions point
pris cette precaution, nous etions exposes a la laisser passer
sans lui presenter nos respects et lui offrir nos remerciements
pour la grace qu'elle nous a faite de nous reunir. D'Artagnan,
continua Athos, vous qui tout a l'heure demandiez cette occasion
d'exprimer votre reconnaissance a Monseigneur, la voici venue,
profitez-en.

Ces mots furent prononces avec ce flegme imperturbable qui
distinguait Athos dans les heures du danger, et cette excessive
politesse qui faisait de lui dans certains moments un roi plus
majestueux que les rois de naissance.

D'Artagnan s'approcha et balbutia quelques paroles de
remerciements, qui bientot expirerent sous le regard assombri du
cardinal.

"N'importe, messieurs, continua le cardinal sans paraitre le moins
du monde detourne de son intention premiere par l'incident
qu'Athos avait souleve; n'importe, messieurs, je n'aime pas que de
simples soldats, parce qu'ils ont l'avantage de servir dans un
corps privilegie, fassent ainsi les grands seigneurs, et la
discipline est la meme pour eux que pour tout le monde."

Athos laissa le cardinal achever parfaitement sa phrase et,
s'inclinant en signe d'assentiment, il reprit a son tour:

"La discipline, Monseigneur, n'a en aucune facon, je l'espere, ete
oubliee par nous. Nous ne sommes pas de service, et nous avons cru
que, n'etant pas de service, nous pouvions disposer de notre temps
comme bon nous semblait. Si nous sommes assez heureux pour que Son
Eminence ait quelque ordre particulier a nous donner, nous sommes
prets a lui obeir. Monseigneur voit, continua Athos en froncant le
sourcil, car cette espece d'interrogatoire commencait a
l'impatienter, que, pour etre prets a la moindre alerte, nous
sommes sortis avec nos armes."

Et il montra du doigt au cardinal les quatre mousquets en faisceau
pres du tambour sur lequel etaient les cartes et les des.

"Que Votre Eminence veuille croire, ajouta d'Artagnan, que nous
nous serions portes au-devant d'elle si nous eussions pu supposer
que c'etait elle qui venait vers nous en si petite compagnie."

Le cardinal se mordait les moustaches et un peu les levres.

"Savez-vous de quoi vous avez l'air, toujours ensemble, comme vous
voila, armes comme vous etes, et gardes par vos laquais? dit le
cardinal, vous avez l'air de quatre conspirateurs.

-- Oh! quant a ceci, Monseigneur, c'est vrai, dit Athos, et nous
conspirons, comme Votre Eminence a pu le voir l'autre matin,
seulement c'est contre les Rochelois.

-- Eh! messieurs les politiques, reprit le cardinal en froncant le
sourcil a son tour, on trouverait peut-etre dans vos cervelles le
secret de bien des choses qui sont ignorees, si on pouvait y lire
comme vous lisiez dans cette lettre que vous avez cachee quand
vous m'avez vu venir."

Le rouge monta a la figure d'Athos, il fit un pas vers Son
Eminence.

"On dirait que vous nous soupconnez reellement, Monseigneur, et
que nous subissons un veritable interrogatoire; s'il en est ainsi,
que Votre Eminence daigne s'expliquer, et nous saurons du moins a
quoi nous en tenir.

-- Et quand cela serait un interrogatoire, reprit le cardinal,
d'autres que vous en ont subi, monsieur Athos, et y ont repondu.

-- Aussi, Monseigneur, ai-je dit a Votre Eminence qu'elle n'avait
qu'a questionner, et que nous etions prets a repondre.

-- Quelle etait cette lettre que vous alliez lire, monsieur
Aramis, et que vous avez cachee?

-- Une lettre de femme, Monseigneur.

-- Oh! je concois, dit le cardinal, il faut etre discret pour ces
sortes de lettres; mais cependant on peut les montrer a un
confesseur, et, vous le savez, j'ai recu les ordres.

-- Monseigneur, dit Athos avec un calme d'autant plus terrible
qu'il jouait sa tete en faisant cette reponse, la lettre est d'une
femme, mais elle n'est signee ni Marion de Lorme, ni
Mme d'Aiguillon."

Le cardinal devint pale comme la mort, un eclair fauve sortit de
ses yeux; il se retourna comme pour donner un ordre a Cahusac et a
La Houdiniere. Athos vit le mouvement; il fit un pas vers les
mousquetons, sur lesquels les trois amis avaient les yeux fixes en
hommes mal disposes a se laisser arreter. Le cardinal etait, lui,
troisieme; les mousquetaires, y compris les laquais, etaient sept:
il jugea que la partie serait d'autant moins egale, qu'Athos et
ses compagnons conspiraient reellement; et, par un de ces retours
rapides qu'il tenait toujours a sa disposition, toute sa colere se
fondit dans un sourire.

"Allons, allons! dit-il, vous etes de braves jeunes gens, fiers au
soleil, fideles dans l'obscurite; il n'y a pas de mal a veiller
sur soi quand on veille si bien sur les autres; messieurs, je n'ai
point oublie la nuit ou vous m'avez servi d'escorte pour aller au
Colombier-Rouge; s'il y avait quelque danger a craindre sur la
route que je vais suivre, je vous prierais de m'accompagner; mais,
comme il n'y en a pas, restez ou vous etes, achevez vos
bouteilles, votre partie et votre lettre. Adieu, messieurs."

Et, remontant sur son cheval, que Cahusac lui avait amene, il les
salua de la main et s'eloigna.

Les quatre jeunes gens, debout et immobiles, le suivirent des yeux
sans dire un seul mot jusqu'a ce qu'il eut disparu.

Puis ils se regarderent.

Tous avaient la figure consternee, car malgre l'adieu amical de
Son Eminence, ils comprenaient que le cardinal s'en allait la rage
dans le coeur.

Athos seul souriait d'un sourire puissant et dedaigneux. Quand le
cardinal fut hors de la portee de la voix et de la vue:

"Ce Grimaud a crie bien tard!" dit Porthos, qui avait grande envie
de faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu'un.

Grimaud allait repondre pour s'excuser. Athos leva le doigt et
Grimaud se tut.

"Auriez-vous rendu la lettre, Aramis? dit d'Artagnan.

-- Moi, dit Aramis de sa voix la plus flutee, j'etais decide: s'il
avait exige que la lettre lui fut remise, je lui presentais la
lettre d'une main, et de l'autre je lui passais mon epee au
travers du corps.

-- Je m'y attendais bien, dit Athos; voila pourquoi je me suis
jete entre vous et lui. En verite, cet homme est bien imprudent de
parler ainsi a d'autres hommes; on dirait qu'il n'a jamais eu
affaire qu'a des femmes et a des enfants.

-- Mon cher Athos, dit d'Artagnan, je vous admire, mais cependant
nous etions dans notre tort, apres tout.

-- Comment, dans notre tort! reprit Athos. A qui donc cet air que
nous respirons? a qui cet ocean sur lequel s'etendent nos regards?
a qui ce sable sur lequel nous etions couches? a qui cette lettre
de votre maitresse? Est-ce au cardinal? Sur mon honneur, cet homme
se figure que le monde lui appartient: vous etiez la, balbutiant,
stupefait, aneanti; on eut dit que la Bastille se dressait devant
vous et que la gigantesque Meduse vous changeait en pierre. Est-ce
que c'est conspirer, voyons, que d'etre amoureux? Vous etes
amoureux d'une femme que le cardinal a fait enfermer, vous voulez
la tirer des mains du cardinal; c'est une partie que vous jouez
avec Son Eminence: cette lettre c'est votre jeu; pourquoi
montreriez-vous votre jeu a votre adversaire? cela ne se fait pas.
Qu'il le devine, a la bonne heure! nous devinons bien le sien,
nous!

-- Au fait, dit d'Artagnan, c'est plein de sens, ce que vous dites
la, Athos.

-- En ce cas, qu'il ne soit plus question de ce qui vient de se
passer, et qu'Aramis reprenne la lettre de sa cousine ou M. le
cardinal l'a interrompue."

Aramis tira la lettre de sa poche, les trois amis se rapprocherent
de lui, et les trois laquais se grouperent de nouveau aupres de la
dame-jeanne.

"Vous n'aviez lu qu'une ligne ou deux, dit d'Artagnan, reprenez
donc la lettre a partir du commencement.

"Volontiers", dit Aramis.

"Mon cher cousin, je crois bien que je me deciderai a partir pour
Stenay, ou ma soeur a fait entrer notre petite servante dans le
couvent des Carmelites; cette pauvre enfant s'est resignee, elle
sait qu'elle ne peut vivre autre part sans que le salut de son ame
soit en danger. Cependant, si les affaires de notre famille
s'arrangent comme nous le desirons, je crois qu'elle courra le
risque de se damner, et qu'elle reviendra pres de ceux qu'elle
regrette, d'autant plus qu'elle sait qu'on pense toujours a elle.
En attendant, elle n'est pas trop malheureuse: tout ce qu'elle
desire c'est une lettre de son pretendu. Je sais bien que ces
sortes de denrees passent difficilement par les grilles; mais,
apres tout, comme je vous en ai donne des preuves, mon cher
cousin, je ne suis pas trop maladroite et je me chargerai de cette
commission. Ma soeur vous remercie de votre bon et eternel
souvenir. Elle a eu un instant de grande inquietude; mais enfin
elle est quelque peu rassuree maintenant, ayant envoye son commis
la-bas afin qu'il ne s'y passe rien d'imprevu.

"Adieu, mon cher cousin, donnez-nous de vos nouvelles le plus
souvent que vous pourrez, c'est-a-dire toutes les fois que vous
croirez pouvoir le faire surement. Je vous embrasse.

"Marie Michon."

"Oh! que ne vous dois-je pas, Aramis? s'ecria d'Artagnan. Chere
Constance! j'ai donc enfin de ses nouvelles; elle vit, elle est en
surete dans un couvent, elle est a Stenay! Ou prenez-vous Stenay,
Athos?

-- Mais a quelques lieues des frontieres; une fois le siege leve,
nous pourrons aller faire un tour de ce cote.

-- Et ce ne sera pas long, il faut l'esperer, dit Porthos, car on
a, ce matin, pendu un espion, lequel a declare que les Rochelois
en etaient aux cuirs de leurs souliers. En supposant qu'apres
avoir mange le cuir ils mangent la semelle, je ne vois pas trop ce
qui leur restera apres, a moins de se manger les uns les autres.

-- Pauvres sots! dit Athos en vidant un verre d'excellent vin de
Bordeaux, qui, sans avoir a cette epoque la reputation qu'il a
aujourd'hui, ne la meritait pas moins; pauvres sots! comme si la
religion catholique n'etait pas la plus avantageuse et la plus
agreable des religions! C'est egal, reprit-il apres avoir fait
claquer sa langue contre son palais, ce sont de braves gens. Mais
que diable faites-vous donc, Aramis? continua Athos; vous serrez
cette lettre dans votre poche?

-- Oui, dit d'Artagnan, Athos a raison, il faut la bruler; encore,
qui sait si M. le cardinal n'a pas un secret pour interroger les
cendres?

-- Il doit en avoir un, dit Athos.

-- Mais que voulez-vous faire de cette lettre? demanda Porthos.

-- Venez ici, Grimaud", dit Athos.

Grimaud se leva et obeit.

"Pour vous punir d'avoir parle sans permission, mon ami, vous
allez manger ce morceau de papier, puis, pour vous recompenser du
service que vous nous aurez rendu, vous boirez ensuite ce verre de
vin; voici la lettre d'abord, machez avec energie."

Grimaud sourit, et, les yeux fixes sur le verre qu'Athos venait de
remplir bord a bord, il broya le papier et l'avala.

"Bravo, maitre Grimaud! dit Athos, et maintenant prenez ceci;
bien, je vous dispense de dire merci."

Grimaud avala silencieusement le verre de vin de Bordeaux, mais
ses yeux leves au ciel parlaient, pendant tout le temps que dura
cette douce occupation, un langage qui, pour etre muet, n'en etait
pas moins expressif.

"Et maintenant, dit Athos, a moins que M. le cardinal n'ait
l'ingenieuse idee de faire ouvrir le ventre a Grimaud, je crois
que nous pouvons etre a peu pres tranquilles."

Pendant ce temps, Son Eminence continuait sa promenade
melancolique en murmurant entre ses moustaches:

"Decidement, il faut que ces quatre hommes soient a moi."


CHAPITRE LII
PREMIERE JOURNEE DE CAPTIVITE

Revenons a Milady, qu'un regard jete sur les cotes de France nous
a fait perdre de vue un instant.

Nous la retrouverons dans la position desesperee ou nous l'avons
laissee, se creusant un abime de sombres reflexions, sombre enfer
a la porte duquel elle a presque laisse l'esperance: car pour la
premiere fois elle doute, pour la premiere fois elle craint.

Dans deux occasions sa fortune lui a manque, dans deux occasions
elle s'est vue decouverte et trahie, et dans ces deux occasions,
c'est contre le genie fatal envoye sans doute par le Seigneur pour
la combattre qu'elle a echoue: d'Artagnan l'a vaincue, elle, cette
invincible puissance du mal.

Il l'a abusee dans son amour, humiliee dans son orgueil, trompee
dans son ambition, et maintenant voila qu'il la perd dans sa
fortune, qu'il l'atteint dans sa liberte, qu'il la menace meme
dans sa vie. Bien plus, il a leve un coin de son masque, cette
egide dont elle se couvre et qui la rend si forte.

D'Artagnan a detourne de Buckingham, qu'elle hait, comme elle hait
tout ce qu'elle a aime, la tempete dont le menacait Richelieu dans
la personne de la reine. D'Artagnan s'est fait passer pour
de Wardes, pour lequel elle avait une de ces fantaisies de
tigresse, indomptables comme en ont les femmes de ce caractere.
D'Artagnan connait ce terrible secret qu'elle a jure que nul ne
connaitrait sans mourir. Enfin, au moment ou elle vient d'obtenir
un blanc-seing a l'aide duquel elle va se venger de son ennemi, le
blanc-seing lui est arrache des mains, et c'est d'Artagnan qui la
tient prisonniere et qui va l'envoyer dans quelque immonde Botany-
Bay, dans quelque Tyburn infame de l'ocean Indien.

Car tout cela lui vient de d'Artagnan sans doute; de qui
viendraient tant de hontes amassees sur sa tete, sinon de lui? Lui
seul a pu transmettre a Lord de Winter tous ces affreux secrets,
qu'il a decouverts les uns apres les autres par une sorte de
fatalite. Il connait son beau-frere, il lui aura ecrit.

Que de haine elle distille! La, immobile, et les yeux ardents et
fixes dans son appartement desert, comme les eclats de ses
rugissements sourds, qui parfois s'echappent avec sa respiration
du fond de sa poitrine, accompagnent bien le bruit de la houle qui
monte, gronde, mugit et vient se briser, comme un desespoir
eternel et impuissant, contre les rochers sur lesquels est bati ce
chateau sombre et orgueilleux! Comme, a la lueur des eclairs que
sa colere orageuse fait briller dans son esprit, elle concoit
contre Mme Bonacieux, contre Buckingham, et surtout contre
d'Artagnan, de magnifiques projets de vengeance, perdus dans les
lointains de l'avenir!

Oui, mais pour se venger il faut etre libre, et pour etre libre,
quand on est prisonnier, il faut percer un mur, desceller des
barreaux, trouer un plancher; toutes entreprises que peut mener a
bout un homme patient et fort mais devant lesquelles doivent
echouer les irritations febriles d'une femme. D'ailleurs, pour
faire tout cela il faut avoir le temps, des mois, des annees, et
elle... elle a dix ou douze jours, a ce que lui a dit Lord de
Winter, son fraternel et terrible geolier.

Et cependant, si elle etait un homme, elle tenterait tout cela, et
peut-etre reussirait-elle: pourquoi donc le Ciel s'est-il ainsi
trompe, en mettant cette ame virile dans ce corps frele et
delicat!

Aussi les premiers moments de la captivite ont ete terribles:
quelques convulsions de rage qu'elle n'a pu vaincre ont paye sa
dette de faiblesse feminine a la nature. Mais peu a peu elle a
surmonte les eclats de sa folle colere, les fremissements nerveux
qui ont agite son corps ont disparu, et maintenant elle s'est
repliee sur elle-meme comme un serpent fatigue qui se repose.

"Allons, allons; j'etais folle de m'emporter ainsi, dit-elle en
plongeant dans la glace, qui reflete dans ses yeux son regard
brulant, par lequel elle semble s'interroger elle-meme. Pas de
violence, la violence est une preuve de faiblesse. D'abord je n'ai
jamais reussi par ce moyen: peut-etre, si j'usais de ma force
contre des femmes, aurais-je chance de les trouver plus faibles
encore que moi, et par consequent de les vaincre; mais c'est
contre des hommes que je lutte, et je ne suis qu'une femme pour
eux. Luttons en femme, ma force est dans ma faiblesse."

Alors, comme pour se rendre compte a elle-meme des changements
qu'elle pouvait imposer a sa physionomie si expressive et si
mobile, elle lui fit prendre a la fois toutes les expressions,
depuis celle de la colere qui crispait ses traits, jusqu'a celle
du plus doux, du plus affectueux et du plus seduisant sourire.
Puis ses cheveux prirent successivement sous ses mains savantes
les ondulations qu'elle crut pouvoir aider aux charmes de son
visage. Enfin elle murmura, satisfaite d'elle-meme:

"Allons, rien n'est perdu. Je suis toujours belle"

Il etait huit heures du soir a peu pres. Milady apercut un lit;
elle pensa qu'un repos de quelques heures rafraichirait non
seulement sa tete et ses idees, mais encore son teint. Cependant,
avant de se coucher, une idee meilleure lui vint. Elle avait
entendu parler de souper. Deja elle etait depuis une heure dans
cette chambre, on ne pouvait tarder a lui apporter son repas. La
prisonniere ne voulut pas perdre de temps, et elle resolut de
faire, des cette meme soiree, quelque tentative pour sonder le
terrain, en etudiant le caractere des gens auxquels sa garde etait
confiee.

Une lumiere apparut sous la porte; cette lumiere annoncait le
retour de ses geoliers. Milady, qui s'etait levee, se rejeta
vivement sur son fauteuil, la tete renversee en arriere, ses beaux
cheveux denoues et epars, sa gorge demi-nue sous ses dentelles
froissees, une main sur son coeur et l'autre pendante.

On ouvrit les verrous, la porte grinca sur ses gonds, des pas
retentirent dans la chambre et s'approcherent.

"Posez la cette table", dit une voix que la prisonniere reconnut
pour celle de Felton.

L'ordre fut execute.

"Vous apporterez des flambeaux et ferez relever la sentinelle",
continua Felton.

Ce double ordre que donna aux memes individus le jeune lieutenant
prouva a Milady que ses serviteurs etaient les memes hommes que
ses gardiens, c'est-a-dire des soldats.

Les ordres de Felton etaient, au reste, executes avec une
silencieuse rapidite qui donnait une bonne idee de l'etat
florissant dans lequel il maintenait la discipline.

Enfin, Felton, qui n'avait pas encore regarde Milady, se retourna
vers elle.

"Ah! ah! dit-il, elle dort, c'est bien: a son reveil elle
soupera."

Et il fit quelques pas pour sortir.

"Mais, mon lieutenant, dit un soldat moins stoique que son chef,
et qui s'etait approche de Milady, cette femme ne dort pas.

-- Comment, elle ne dort pas? dit Felton, que fait-elle donc,
alors?

-- Elle est evanouie; son visage est tres pale, et j'ai beau
ecouter, je n'entends pas sa respiration.

-- Vous avez raison, dit Felton apres avoir regarde Milady de la
place ou il se trouvait, sans faire un pas vers elle, allez
prevenir Lord de Winter que sa prisonniere est evanouie, car je ne
sais que faire, le cas n'ayant pas ete prevu."

Le soldat sortit pour obeir aux ordres de son officier; Felton
s'assit sur un fauteuil qui se trouvait par hasard pres de la
porte et attendit sans dire une parole, sans faire un geste.
Milady possedait ce grand art, tant etudie par les femmes, de voir
a travers ses longs cils sans avoir l'air d'ouvrir les paupieres:
elle apercut Felton qui lui tournait le dos, elle continua de le
regarder pendant dix minutes a peu pres, et pendant ces dix
minutes, l'impassible gardien ne se retourna pas une seule fois.

Elle songea alors que Lord de Winter allait venir et rendre, par
sa presence, une nouvelle force a son geolier: sa premiere epreuve
etait perdue, elle en prit son parti en femme qui compte sur ses
ressources; en consequence elle leva la tete, ouvrit les yeux et
soupira faiblement.

A ce soupir, Felton se retourna enfin.

"Ah! vous voici reveillee, madame! dit-il, je n'ai donc plus
affaire ici! Si vous avez besoin de quelque chose, vous
appellerez.

-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! que j'ai souffert!" murmura Milady avec
cette voix harmonieuse qui, pareille a celle des enchanteresses
antiques, charmait tous ceux qu'elle voulait perdre.

Et elle prit en se redressant sur son fauteuil une position plus
gracieuse et plus abandonnee encore que celle qu'elle avait
lorsqu'elle etait couchee.

Felton se leva.

"Vous serez servie ainsi trois fois par jour, madame, dit-il: le
matin a neuf heures, dans la journee a une heure, et le soir a
huit heures. Si cela ne vous convient pas, vous pouvez indiquer
vos heures au lieu de celles que je vous propose, et, sur ce
point, on se conformera a vos desirs.

-- Mais vais-je donc rester toujours seule dans cette grande et
triste chambre? demanda Milady.

-- Une femme des environs a ete prevenue, elle sera demain au
chateau, et viendra toutes les fois que vous desirerez sa
presence.

-- Je vous rends grace, monsieur", repondit humblement la
prisonniere.

Felton fit un leger salut et se dirigea vers la porte. Au moment
ou il allait en franchir le seuil, Lord de Winter parut dans le
corridor, suivi du soldat qui etait alle lui porter la nouvelle de
l'evanouissement de Milady. Il tenait a la main un flacon de sels.
"Eh bien! qu'est-ce? et que se passe-t-il donc ici? dit-il d'une
voix railleuse en voyant sa prisonniere debout et Felton pret a
sortir. Cette morte est-elle donc deja ressuscitee? Pardieu,
Felton, mon enfant, tu n'as donc pas vu qu'on te prenait pour un
novice et qu'on te jouait le premier acte d'une comedie dont nous
aurons sans doute le plaisir de suivre tous les developpements?

-- Je l'ai bien pense, Milord, dit Felton; mais, enfin, comme la
prisonniere est femme, apres tout, j'ai voulu avoir les egards que
tout homme bien ne doit a une femme, sinon pour elle, du moins
pour lui-meme."

Milady frissonna par tout son corps. Ces paroles de Felton
passaient comme une glace par toutes ses veines.

"Ainsi, reprit de Winter en riant, ces beaux cheveux savamment
etales, cette peau blanche et ce langoureux regard ne t'ont pas
encore seduit, coeur de pierre?

-- Non, Milord, repondit l'impassible jeune homme, et croyez-moi
bien, il faut plus que des maneges et des coquetteries de femme
pour me corrompre.

-- En ce cas, mon brave lieutenant, laissons Milady chercher autre
chose et allons souper; ah! sois tranquille, elle a l'imagination
feconde et le second acte de la comedie ne tardera pas a suivre le
premier."

Et a ces mots Lord de Winter passa son bras sous celui de Felton
et l'emmena en riant.

"Oh! je trouverai bien ce qu'il te faut, murmura Milady entre ses
dents; sois tranquille, pauvre moine manque, pauvre soldat
converti qui t'es taille ton uniforme dans un froc."

"A propos, reprit de Winter en s'arretant sur le seuil de la
porte, il ne faut pas, Milady, que cet echec vous ote l'appetit.
Tatez de ce poulet et de ces poissons que je n'ai pas fait
empoisonner, sur l'honneur. Je m'accommode assez de mon cuisinier,
et comme il ne doit pas heriter de moi, j'ai en lui pleine et
entiere confiance. Faites comme moi. Adieu, chere soeur! a votre
prochain evanouissement."

C'etait tout ce que pouvait supporter Milady: ses mains se
crisperent sur son fauteuil, ses dents grincerent sourdement, ses
yeux suivirent le mouvement de la porte qui se fermait derriere
Lord de Winter et Felton; et, lorsqu'elle se vit seule, une
nouvelle crise de desespoir la prit; elle jeta les yeux sur la
table, vit briller un couteau, s'elanca et le saisit; mais son
desappointement fut cruel: la lame en etait ronde et d'argent
flexible.

Un eclat de rire retentit derriere la porte mal fermee, et la
porte se rouvrit.

"Ah! ah! s'ecria Lord de Winter; ah! ah! vois-tu bien, mon brave
Felton, vois-tu ce que je t'avais dit: ce couteau, c'etait pour
toi; mon enfant, elle t'aurait tue; vois-tu, c'est un de ses
travers, de se debarrasser ainsi, d'une facon ou de l'autre, des
gens qui la genent. Si je t'eusse ecoute, le couteau eut ete
pointu et d'acier: alors plus de Felton, elle t'aurait egorge et,
apres toi, tout le monde. Vois donc, John, comme elle sait bien
tenir son couteau."

En effet, Milady tenait encore l'arme offensive dans sa main
crispee, mais ces derniers mots, cette supreme insulte,
detendirent ses mains, ses forces et jusqu'a sa volonte.

Le couteau tomba par terre.

"Vous avez raison, Milord, dit Felton avec un accent de profond
degout qui retentit jusqu'au fond du coeur de Milady, vous avez
raison et c'est moi qui avais tort."

Et tous deux sortirent de nouveau.

Mais cette fois, Milady preta une oreille plus attentive que la
premiere fois, et elle entendit leurs pas s'eloigner et s'eteindre
dans le fond du corridor.

"Je suis perdue, murmura-t-elle, me voila au pouvoir de gens sur
lesquels je n'aurai pas plus de prise que sur des statues de
bronze ou de granit; ils me savent par coeur et sont cuirasses
contre toutes mes armes.

"Il est cependant impossible que cela finisse comme ils l'ont
decide."

En effet, comme l'indiquait cette derniere reflexion, ce retour
instinctif a l'esperance, dans cette ame profonde la crainte et
les sentiments faibles ne surnageaient pas longtemps. Milady se
mit a table, mangea de plusieurs mets, but un peu de vin
d'Espagne, et sentit revenir toute sa resolution.

Avant de se coucher elle avait deja commente, analyse, retourne
sur toutes leurs faces, examine sous tous les points, les paroles,
les pas, les gestes, les signes et jusqu'au silence de ses
geoliers, et de cette etude profonde, habile et savante, il etait
resulte que Felton etait, a tout prendre, le plus vulnerable de
ses deux persecuteurs.

Un mot surtout revenait a l'esprit de la prisonniere:

"Si je t'eusse ecoute", avait dit Lord de Winter a Felton.

Donc Felton avait parle en sa faveur, puisque Lord de Winter
n'avait pas voulu ecouter Felton.

"Faible ou forte, repetait Milady, cet homme a donc une lueur de
pitie dans son ame; de cette lueur je ferai un incendie qui le
devorera.

"Quant a l'autre, il me connait, il me craint et sait ce qu'il a a
attendre de moi si jamais je m'echappe de ses mains, il est donc
inutile de rien tenter sur lui. Mais Felton, c'est autre chose;
c'est un jeune homme naif, pur et qui semble vertueux; celui-la,
il y a moyen de le perdre."

Et Milady se coucha et s'endormit le sourire sur les levres;
quelqu'un qui l'eut vue dormant eut dit une jeune fille revant a
la couronne de fleurs qu'elle devait mettre sur son front a la
prochaine fete.


CHAPITRE LIII
DEUXIEME JOURNEE DE CAPTIVITE

Milady revait qu'elle tenait enfin d'Artagnan, qu'elle assistait a
son supplice, et c'etait la vue de son sang odieux, coulant sous
la hache du bourreau, qui dessinait ce charmant sourire sur les
levres.

Elle dormait comme dort un prisonnier berce par sa premiere
esperance.

Le lendemain, lorsqu'on entra dans sa chambre, elle etait encore
au lit. Felton etait dans le corridor: il amenait la femme dont il
avait parle la veille, et qui venait d'arriver; cette femme entra
et s'approcha du lit de Milady en lui offrant ses services.

Milady etait habituellement pale; son teint pouvait donc tromper
une personne qui la voyait pour la premiere fois.

"J'ai la fievre, dit-elle; je n'ai pas dormi un seul instant
pendant toute cette longue nuit, je souffre horriblement: serez-
vous plus humaine qu'on ne l'a ete hier avec moi? Tout ce que je
demande, au reste, c'est la permission de rester couchee.

-- Voulez-vous qu'on appelle un medecin?" dit la femme.

Felton ecoutait ce dialogue sans dire une parole.

Milady reflechissait que plus on l'entourerait de monde, plus elle
aurait de monde a apitoyer, et plus la surveillance de Lord de
Winter redoublerait; d'ailleurs le medecin pourrait declarer que
la maladie etait feinte, et Milady apres avoir perdu la premiere
partie ne voulait pas perdre la seconde.

"Aller chercher un medecin, dit-elle, a quoi bon? ces messieurs
ont declare hier que mon mal etait une comedie, il en serait sans
doute de meme aujourd'hui; car depuis hier soir, on a eu le temps
de prevenir le docteur.

-- Alors, dit Felton impatiente, dites vous-meme, madame, quel
traitement vous voulez suivre.

-- Eh! le sais-je, moi? mon Dieu! je sens que je souffre, voila
tout, que l'on me donne ce que l'on voudra, peu m'importe.

-- Allez chercher Lord de Winter, dit Felton fatigue de ces
plaintes eternelles.

-- Oh! non, non! s'ecria Milady, non, monsieur, ne l'appelez pas,
je vous en conjure, je suis bien, je n'ai besoin de rien, ne
l'appelez pas."

Elle mit une vehemence si prodigieuse, une eloquence si
entrainante dans cette exclamation, que Felton, entraine, fit
quelques pas dans la chambre.

"Il est emu", pensa Milady.

"Cependant, madame, dit Felton, si vous souffrez reellement, on
enverra chercher un medecin, et si vous nous trompez, eh bien, ce
sera tant pis pour vous, mais du moins, de notre cote, nous
n'aurons rien a nous reprocher."

Milady ne repondit point; mais renversant sa belle tete sur son
oreiller, elle fondit en larmes et eclata en sanglots.

Felton la regarda un instant avec son impassibilite ordinaire;
puis voyant que la crise menacait de se prolonger, il sortit; la
femme le suivit. Lord de Winter ne parut pas.

"Je crois que je commence a voir clair", murmura Milady avec une
joie sauvage, en s'ensevelissant sous les draps pour cacher a tous
ceux qui pourraient l'epier cet elan de satisfaction interieure.

Deux heures s'ecoulerent.

"Maintenant il est temps que la maladie cesse, dit-elle: levons-
nous et obtenons quelque succes des aujourd'hui; je n'ai que dix
jours, et ce soir il y en aura deux d'ecoules.

En entrant, le matin, dans la chambre de Milady, on lui avait
apporte son dejeuner; or elle avait pense qu'on ne tarderait pas a
venir enlever la table, et qu'en ce moment elle reverrait Felton.

Milady ne se trompait pas. Felton reparut, et, sans faire
attention si Milady avait ou non touche au repas, fit un signe
pour qu'on emportat hors de la chambre la table, que l'on
apportait ordinairement toute servie.

Felton resta le dernier, il tenait un livre a la main.

Milady, couchee dans un fauteuil pres de la cheminee, belle, pale
et resignee, ressemblait a une vierge sainte attendant le martyre.

Felton s'approcha d'elle et dit:

"Lord de Winter, qui est catholique comme vous, madame, a pense
que la privation des rites et des ceremonies de votre religion
peut vous etre penible: il consent donc a ce que vous lisiez
chaque jour l'ordinaire de votre messe, et voici un livre qui en
contient le rituel."

A l'air dont Felton deposa ce livre sur la petite table pres de
laquelle etait Milady, au ton dont il prononca ces deux mots,
votre messe, au sourire dedaigneux dont il les accompagna, Milady
leva la tete et regarda plus attentivement l'officier.

Alors, a cette coiffure severe, a ce costume d'une simplicite
exageree, a ce front poli comme le marbre, mais dur et
impenetrable comme lui, elle reconnut un de ces sombres puritains
qu'elle avait rencontres si souvent tant a la cour du roi Jacques
qu'a celle du roi de France, ou, malgre le souvenir de la Saint-
Barthelemy, ils venaient parfois chercher un refuge.

Elle eut donc une de ces inspirations subites comme les gens de
genie seuls en recoivent dans les grandes crises, dans les moments
supremes qui doivent decider de leur fortune ou de leur vie.

Ces deux mots, votre messe, et un simple coup d'oeil jete sur
Felton, lui avaient en effet revele toute l'importance de la
reponse qu'elle allait faire.

Mais avec cette rapidite d'intelligence qui lui etait
particuliere, cette reponse toute formulee se presenta sur ses
levres:

"Moi! dit-elle avec un accent de dedain monte a l'unisson de celui
qu'elle avait remarque dans la voix du jeune officier, moi,
monsieur, ma messe! Lord de Winter, le catholique corrompu, sait
bien que je ne suis pas de sa religion, et c'est un piege qu'il
veut me tendre!

-- Et de quelle religion etes-vous donc, madame? demanda Felton
avec un etonnement que, malgre son empire sur lui-meme, il ne put
cacher entierement.

-- Je le dirai, s'ecria Milady avec une exaltation feinte, le jour
ou j'aurai assez souffert pour ma foi."

Le regard de Felton decouvrit a Milady toute l'etendue de l'espace
qu'elle venait de s'ouvrir par cette seule parole.

Cependant le jeune officier demeura muet et immobile, son regard
seul avait parle.

"Je suis aux mains de mes ennemis, continua-t-elle avec ce ton
d'enthousiasme qu'elle savait familier aux puritains; eh bien, que
mon Dieu me sauve ou que je perisse pour mon Dieu! voila la
reponse que je vous prie de faire a Lord de Winter. Et quant a ce
livre, ajouta-t-elle en montrant le rituel du bout du doigt, mais
sans le toucher, comme si elle eut du etre souillee par cet
attouchement, vous pouvez le remporter et vous en servir pour
vous-meme, car sans doute vous etes doublement complice de Lord de
Winter, complice dans sa persecution, complice dans son heresie."

Felton ne repondit rien, prit le livre avec le meme sentiment de
repugnance qu'il avait deja manifeste et se retira pensif. Lord de
Winter vint vers les cinq heures du soir; Milady avait eu le temps
pendant toute la journee de se tracer son plan de conduite; elle
le recut en femme qui a deja repris tous ses avantages.

"Il parait, dit le baron en s'asseyant dans un fauteuil en face de
celui qu'occupait Milady et en etendant nonchalamment ses pieds
sur le foyer, il parait que nous avons fait une petite apostasie!

-- Que voulez-vous dire, monsieur?

-- Je veux dire que depuis la derniere fois que nous nous sommes
vus, nous avons change de religion; auriez-vous epouse un
troisieme mari protestant, par hasard?

-- Expliquez-vous, Milord, reprit la prisonniere avec majeste, car
je vous declare que j'entends vos paroles, mais que je ne les
comprends pas.

-- Alors, c'est que vous n'avez pas de religion du tout; j'aime
mieux cela, reprit en ricanant Lord de Winter.

-- Il est certain que cela est plus selon vos principes, reprit
froidement Milady.

-- Oh! je vous avoue que cela m'est parfaitement egal.

-- Oh! vous n'avoueriez pas cette indifference religieuse, Milord,
que vos debauches et vos crimes en feraient foi.

-- Hein! vous parlez de debauches, madame Messaline, vous parlez
de crimes, Lady Macbeth! Ou j'ai mal entendu, ou vous etes,
pardieu, bien impudente.

-- Vous parlez ainsi parce que vous savez qu'on nous ecoute,
monsieur, repondit froidement Milady, et que vous voulez
interesser vos geoliers et vos bourreaux contre moi.

-- Mes geoliers! mes bourreaux! Ouais, madame, vous le prenez sur
un ton poetique, et la comedie d'hier tourne ce soir a la
tragedie. Au reste, dans huit jours vous serez ou vous devez etre
et ma tache sera achevee.

-- Tache infame! tache impie! reprit Milady avec l'exaltation de
la victime qui provoque son juge.

-- Je crois, ma parole d'honneur, dit de Winter en se levant, que
la drolesse devient folle. Allons, allons, calmez-vous, madame la
puritaine, ou je vous fais mettre au cachot. Pardieu! c'est mon
vin d'Espagne qui vous monte a la tete, n'est-ce pas? mais, soyez
tranquille, cette ivresse-la n'est pas dangereuse et n'aura pas de
suites."

Et Lord de Winter se retira en jurant, ce qui a cette epoque etait
une habitude toute cavaliere.

Felton etait en effet derriere la porte et n'avait pas perdu un
mot de toute cette scene.

Milady avait devine juste.

"Oui, va! va! dit-elle a son frere, les suites approchent, au
contraire, mais tu ne les verras, imbecile, que lorsqu'il ne sera
plus temps de les eviter."

Le silence se retablit, deux heures s'ecoulerent; on apporta le
souper, et l'on trouva Milady occupee a faire tout haut ses
prieres, prieres qu'elle avait apprises d'un vieux serviteur de
son second mari, puritain des plus austeres. Elle semblait en
extase et ne parut pas meme faire attention a ce qui se passait
autour d'elle. Felton fit signe qu'on ne la derangeat point, et
lorsque tout fut en etat il sortit sans bruit avec les soldats.

Milady savait qu'elle pouvait etre epiee, elle continua donc ses
prieres jusqu'a la fin, et il lui sembla que le soldat qui etait
de sentinelle a sa porte ne marchait plus du meme pas et
paraissait ecouter.

Pour le moment, elle n'en voulait pas davantage, elle se releva,
se mit a table, mangea peu et ne but que de l'eau.

Une heure apres on vint enlever la table, mais Milady remarqua que
cette fois Felton n'accompagnait point les soldats.

Il craignait donc de la voir trop souvent.

Elle se retourna vers le mur pour sourire, car il y avait dans ce
sourire une telle expression de triomphe que ce seul sourire l'eut
denoncee.

Elle laissa encore s'ecouler une demi-heure, et comme en ce moment
tout faisait silence dans le vieux chateau, comme on n'entendait
que l'eternel murmure de la houle, cette respiration immense de
l'ocean, de sa voix pure, harmonieuse et vibrante, elle commenca
le premier couplet de ce psaume alors en entiere faveur pres des
puritains:

_Seigneur, si tu nous abandonnes,_
_C'est pour voir si nous sommes forts;_
_Mais ensuite c'est toi qui donnes_
_De ta celeste main la palme a nos efforts._

Ces vers n'etaient pas excellents, il s'en fallait meme de
beaucoup; mais, comme on le sait, les protestants ne se piquaient
pas de poesie.

Tout en chantant, Milady ecoutait: le soldat de garde a sa porte
s'etait arrete comme s'il eut ete change en pierre. Milady put
donc juger de l'effet qu'elle avait produit.

Alors elle continua son chant avec une ferveur et un sentiment
inexprimables; il lui sembla que les sons se repandaient au loin
sous les voutes et allaient comme un charme magique adoucir le
coeur de ses geoliers. Cependant il parait que le soldat en
sentinelle, zele catholique sans doute, secoua le charme, car a
travers la porte:

"Taisez-vous donc madame, dit-il, votre chanson est triste comme
un _De profondis_, et si, outre l'agrement d'etre en garnison ici,
il faut encore y entendre de pareilles choses, ce sera a n'y point
tenir.

-- Silence! dit alors une voix grave, que Milady reconnut pour
celle de Felton; de quoi vous melez-vous, drole? Vous a-t-on
ordonne d'empecher cette femme de chanter? Non. On vous a dit de
la garder, de tirer sur elle si elle essayait de fuir. Gardez-la;
si elle fuit, tuez-la, mais ne changez rien a la consigne."

Une expression de joie indicible illumina le visage de Milady,
mais cette expression fut fugitive comme le reflet d'un eclair,
et, sans paraitre avoir entendu le dialogue dont elle n'avait pas
perdu un mot, elle reprit en donnant a sa voix tout le charme,
toute l'etendue et toute la seduction que le demon y avait mis:

_Pour tant de pleurs et de misere,_
_Pour mon exil et pour mes fers,_
_J'ai ma jeunesse, ma priere,_
_Et Dieu, qui comptera les maux que j'ai soufferts._

Cette voix, d'une etendue inouie et d'une passion sublime, donnait
a la poesie rude et inculte de ces psaumes une magie et une
expression que les puritains les plus exaltes trouvaient rarement
dans les chants de leurs freres et qu'ils etaient forces d'orner
de toutes les ressources de leur imagination: Felton crut entendre
chanter l'ange qui consolait les trois Hebreux dans la fournaise.

_Milady continua:_
_Mais le jour de la delivrance_
_Viendra pour nous, Dieu juste et fort;_
_Et s'il trompe notre esperance,_
_Il nous reste toujours le martyre et la mort._

Ce couplet, dans lequel la terrible enchanteresse s'efforca de
mettre toute son ame, acheva de porter le desordre dans le coeur
du jeune officier: il ouvrit brusquement la porte, et Milady le
vit apparaitre pale comme toujours, mais les yeux ardents et
presque egares.

"Pourquoi chantez-vous ainsi, dit-il, et avec une pareille voix?

-- Pardon, monsieur, dit Milady avec douceur, j'oubliais que mes
chants ne sont pas de mise dans cette maison. Je vous ai sans
doute offense dans vos croyances; mais c'etait sans le vouloir, je
vous jure; pardonnez-moi donc une faute qui est peut-etre grande,
mais qui certainement est involontaire."

Milady etait si belle dans ce moment, l'extase religieuse dans
laquelle elle semblait plongee donnait une telle expression a sa
physionomie, que Felton, ebloui, crut voir l'ange que tout a
l'heure il croyait seulement entendre.

"Oui, oui, repondit-il, oui: vous troublez, vous agitez les gens
qui habitent ce chateau."

Et le pauvre insense ne s'apercevait pas lui-meme de l'incoherence
de ses discours, tandis que Milady plongeait son oeil de lynx au
plus profond de son coeur.

"Je me tairai, dit Milady en baissant les yeux avec toute la
douceur qu'elle put donner a sa voix, avec toute la resignation
qu'elle put imprimer a son maintien.

-- Non, non, madame, dit Felton; seulement, chantez moins haut, la
nuit surtout."

Et a ces mots, Felton, sentant qu'il ne pourrait pas conserver
longtemps sa severite a l'egard de la prisonniere, s'elanca hors
de son appartement.

"Vous avez bien fait, lieutenant, dit le soldat; ces chants
bouleversent l'ame; cependant on finit par s'y accoutumer: sa voix
est si belle!"


CHAPITRE LIV
TROISIEME JOURNEE DE CAPTIVITE

Felton etait venu; mais il y avait encore un pas a faire: il
fallait le retenir, ou plutot il fallait qu'il restat tout seul;
et Milady ne voyait encore qu'obscurement le moyen qui devait la
conduire a ce resultat.

Il fallait plus encore: il fallait le faire parler, afin de lui
parler aussi: car, Milady le savait bien, sa plus grande seduction
etait dans sa voix, qui parcourait si habilement toute la gamme
des tons, depuis la parole humaine jusqu'au langage celeste.

Et cependant, malgre toute cette seduction, Milady pouvait
echouer, car Felton etait prevenu, et cela contre le moindre
hasard. Des lors, elle surveilla toutes ses actions, toutes ses
paroles, jusqu'au plus simple regard de ses yeux, jusqu'a son
geste, jusqu'a sa respiration, qu'on pouvait interpreter comme un
soupir. Enfin, elle etudia tout comme fait un habile comedien a
qui l'on vient de donner un role nouveau dans un emploi qu'il n'a
pas l'habitude de tenir.

Vis-a-vis de Lord de Winter sa conduite etait plus facile; aussi
avait-elle ete arretee des la veille. Rester muette et digne en sa
presence, de temps en temps l'irriter par un dedain affecte, par
un mot meprisant, le pousser a des menaces et a des violences qui
faisaient un contraste avec sa resignation a elle, tel etait son
projet. Felton verrait: peut-etre ne dirait-il rien; mais il
verrait.

Le matin, Felton vint comme d'habitude; mais Milady le laissa
presider a tous les apprets du dejeuner sans lui adresser la
parole. Aussi, au moment ou il allait se retirer, eut-elle une
lueur d'espoir; car elle crut que c'etait lui qui allait parler;
mais ses levres remuerent sans qu'aucun son sortit de sa bouche,
et, faisant un effort sur lui-meme, il renferma dans son coeur les
paroles qui allaient s'echapper de ses levres, et sortit.

Vers midi, Lord de Winter entra.

Il faisait une assez belle journee d'hiver, et un rayon de ce pale
soleil d'Angleterre qui eclaire, mais qui n'echauffe pas, passait
a travers les barreaux de la prison.

Milady regardait par la fenetre, et fit semblant de ne pas
entendre la porte qui s'ouvrait.

"Ah! ah! dit Lord de Winter, apres avoir fait de la comedie, apres
avoir fait de la tragedie, voila que nous faisons de la
melancolie."

La prisonniere ne repondit pas.

"Oui, oui, continua Lord de Winter, je comprends; vous voudriez
bien etre en liberte sur ce rivage; vous voudriez bien, sur un bon
navire, fendre les flots de cette mer verte comme de l'emeraude;
vous voudriez bien, soit sur terre, soit sur l'ocean, me dresser
une de ces bonnes petites embuscades comme vous savez si bien les
combiner. Patience! patience! Dans quatre jours, le rivage vous
sera permis, la mer vous sera ouverte, plus ouverte que vous ne le
voudrez, car dans quatre jours l'Angleterre sera debarrassee de
vous."

Milady joignit les mains, et levant ses beaux yeux vers le ciel:

"Seigneur! Seigneur! dit-elle avec une angelique suavite de geste
et d'intonation, pardonnez a cet homme, comme je lui pardonne moi-
meme.

-- Oui, prie, maudite, s'ecria le baron, ta priere est d'autant
plus genereuse que tu es, je te le jure, au pouvoir d'un homme qui
ne pardonnera pas."

Et il sortit.

Au moment ou il sortait, un regard percant glissa par la porte
entrebaillee, et elle apercut Felton qui se rangeait rapidement
pour n'etre pas vu d'elle.

Alors elle se jeta a genoux et se mit a prier.

"Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, vous savez pour quelle sainte cause
je souffre, donnez-moi donc la force de souffrir."

La porte s'ouvrit doucement; la belle suppliante fit semblant de
n'avoir pas entendu, et d'une voix pleine de larmes, elle
continua:

"Dieu vengeur! Dieu de bonte! laisserez-vous s'accomplir les
affreux projets de cet homme!"

Alors, seulement, elle feignit d'entendre le bruit des pas de
Felton et, se relevant rapide comme la pensee, elle rougit comme
si elle eut ete honteuse d'avoir ete surprise a genoux.

"Je n'aime point a deranger ceux qui prient, madame, dit gravement
Felton; ne vous derangez donc pas pour moi, je vous en conjure.

-- Comment savez-vous que je priais, monsieur? dit Milady d'une
voix suffoquee par les sanglots; vous vous trompiez, monsieur, je
ne priais pas.

-- Pensez-vous donc, madame, repondit Felton de sa meme voix
grave, quoique avec un accent plus doux, que je me croie le droit
d'empecher une creature de se prosterner devant son Createur? A
Dieu ne plaise! D'ailleurs le repentir sied bien aux coupables;
quelque crime qu'il ait commis, un coupable m'est sacre aux pieds
de Dieu.

-- Coupable, moi! dit Milady avec un sourire qui eut desarme
l'ange du jugement dernier. Coupable! mon Dieu, tu sais si je le
suis! Dites que je suis condamnee, monsieur, a la bonne heure;
mais vous le savez, Dieu qui aime les martyrs, permet que l'on
condamne quelquefois les innocents.

-- Fussiez-vous condamnee, fussiez-vous martyre, repondit Felton,
raison de plus pour prier, et moi-meme je vous aiderai de mes
prieres.

-- Oh! vous etes un juste, vous, s'ecria Milady en se precipitant
a ses pieds; tenez, je n'y puis tenir plus longtemps, car je
crains de manquer de force au moment ou il me faudra soutenir la
lutte et confesser ma foi, ecoutez donc la supplication d'une
femme au desespoir. On vous abuse, monsieur, mais il n'est pas
question de cela, je ne vous demande qu'une grace, et, si vous me
l'accordez, je vous benirai dans ce monde et dans l'autre.

-- Parlez au maitre, madame, dit Felton; je ne suis heureusement
charge, moi, ni de pardonner ni de punir, et c'est a plus haut que
moi que Dieu a remis cette responsabilite.

-- A vous, non, a vous seul. Ecoutez-moi, plutot que de contribuer
a ma perte, plutot que de contribuer a mon ignominie.

-- Si vous avez merite cette honte, madame, si vous avez encouru
cette ignominie, il faut la subir en l'offrant a Dieu.

-- Que dites-vous? Oh! vous ne me comprenez pas! Quand je parle
d'ignominie, vous croyez que je parle d'un chatiment quelconque,
de la prison ou de la mort! Plut au Ciel! que m'importent, a moi,
la mort ou la prison!

-- C'est moi qui ne vous comprends plus, madame.

-- Ou qui faites semblant de ne plus me comprendre, monsieur,
repondit la prisonniere avec un sourire de doute.

-- Non, madame, sur l'honneur d'un soldat, sur la foi d'un
chretien!

-- Comment! vous ignorez les desseins de Lord de Winter sur moi.

-- Je les ignore.

-- Impossible, vous son confident!

-- Je ne mens jamais, madame.

-- Oh! il se cache trop peu cependant pour qu'on ne les devine
pas.

-- Je ne cherche a rien deviner, madame; j'attends qu'on me
confie, et a part ce qu'il m'a dit devant vous, Lord de Winter ne
m'a rien confie.

-- Mais, s'ecria Milady avec un incroyable accent de verite, vous
n'etes donc pas son complice, vous ne savez donc pas qu'il me
destine a une honte que tous les chatiments de la terre ne
sauraient egaler en horreur?

-- Vous vous trompez, madame, dit Felton en rougissant, Lord de
Winter n'est pas capable d'un tel crime."

"Bon, dit Milady en elle-meme, sans savoir ce que c'est, il
appelle cela un crime!"

Puis tout haut:

"L'ami de l'infame est capable de tout.

-- Qui appelez-vous l'infame? demanda Felton.

-- Y a-t-il donc en Angleterre deux hommes a qui un semblable nom
puisse convenir?

-- Vous voulez parler de Georges Villiers? dit Felton, dont les
regards s'enflammerent.

-- Que les paiens, les gentils et les infideles appellent duc de
Buckingham, reprit Milady; je n'aurais pas cru qu'il y aurait eu
un Anglais dans toute l'Angleterre qui eut eu besoin d'une si
longue explication pour reconnaitre celui dont je voulais parler!

-- La main du Seigneur est etendue sur lui, dit Felton, il
n'echappera pas au chatiment qu'il merite."

Felton ne faisait qu'exprimer a l'egard du duc le sentiment
d'execration que tous les Anglais avaient voue a celui que les
catholiques eux-memes appelaient l'exacteur, le concussionnaire,
le debauche, et que les puritains appelaient tout simplement
Satan.

"Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'ecria Milady, quand je vous supplie
d'envoyer a cet homme le chatiment qui lui est du, vous savez que
ce n'est pas ma propre vengeance que je poursuis, mais la
delivrance de tout un peuple que j'implore.

-- Le connaissez-vous donc?" demanda Felton.

"Enfin, il m'interroge", se dit en elle-meme Milady au comble de
la joie d'en etre arrivee si vite a un si grand resultat.

"Oh! si je le connais! oh, oui! pour mon malheur, pour mon malheur
eternel."

Et Milady se tordit les bras comme arrivee au paroxysme de la
douleur. Felton sentit sans doute en lui-meme que sa force
l'abandonnait, et il fit quelques pas vers la porte; la
prisonniere, qui ne le perdait pas de vue, bondit a sa poursuite
et l'arreta.

"Monsieur! s'ecria-t-elle, soyez bon, soyez clement, ecoutez ma
priere: ce couteau que la fatale prudence du baron m'a enleve,
parce qu'il sait l'usage que j'en veux faire; oh! ecoutez-moi
jusqu'au bout! ce couteau, rendez-le moi une minute seulement, par
grace, par pitie! J'embrasse vos genoux; voyez, vous fermerez la
porte, ce n'est pas a vous que j'en veux: Dieu! vous en vouloir, a
vous, le seul etre juste, bon et compatissant que j'aie rencontre!
a vous, mon sauveur peut-etre! une minute, ce couteau, une minute,
une seule, et je vous le rends par le guichet de la porte; rien
qu'une minute, monsieur Felton, et vous m'aurez sauve l'honneur!

-- Vous tuer! s'ecria Felton avec terreur, oubliant de retirer ses
mains des mains de la prisonniere; vous tuer!

-- J'ai dit, monsieur, murmura Milady en baissant la voix et en se
laissant tomber affaissee sur le parquet, j'ai dit mon secret! il
sait tout! mon Dieu, je suis perdue!"

Felton demeurait debout, immobile et indecis.

"Il doute encore, pensa Milady, je n'ai pas ete assez vraie."

On entendit marcher dans le corridor; Milady reconnut le pas de
Lord de Winter. Felton le reconnut aussi et s'avanca vers la
porte.

Milady s'elanca.

"Oh! pas un mot, dit-elle d'une voix concentree, pas un mot de
tout ce que je vous ai dit a cet homme, ou je suis perdue, et
c'est vous, vous..."

Puis, comme les pas se rapprochaient, elle se tut de peur qu'on
n'entendit sa voix, appuyant avec un geste de terreur infinie sa
belle main sur la bouche de Felton. Felton repoussa doucement
Milady, qui alla tomber sur une chaise longue.

Lord de Winter passa devant la porte sans s'arreter, et l'on
entendit le bruit des pas qui s'eloignaient.

Felton, pale comme la mort, resta quelques instants l'oreille
tendue et ecoutant, puis quand le bruit se fut eteint tout a fait,
il respira comme un homme qui sort d'un songe, et s'elanca hors de
l'appartement.

"Ah! dit Milady en ecoutant a son tour le bruit des pas de Felton,
qui s'eloignaient dans la direction opposee a ceux de Lord de
Winter, enfin tu es donc a moi!"

Puis son front se rembrunit.

"S'il parle au baron, dit-elle, je suis perdue, car le baron, qui
sait bien que je ne me tuerai pas, me mettra devant lui un couteau
entre les mains, et il verra bien que tout ce grand desespoir
n'etait qu'un jeu."

Elle alla se placer devant sa glace et se regarda; jamais elle
n'avait ete si belle.

"Oh! oui! dit-elle en souriant, mais il ne lui parlera pas."

Le soir, Lord de Winter accompagna le souper.

-- Monsieur, lui dit Milady, votre presence est-elle un accessoire
oblige de ma captivite, et ne pourriez-vous pas m'epargner ce
surcroit de tortures que me causent vos visites?

-- Comment donc, chere soeur! dit de Winter, ne m'avez-vous pas
sentimentalement annonce, de cette jolie bouche si cruelle pour
moi aujourd'hui, que vous veniez en Angleterre a cette seule fin
de me voir tout a votre aise, jouissance dont, me disiez-vous,
vous ressentiez si vivement la privation, que vous avez tout
risque pour cela, mal de mer, tempete, captivite! eh bien, me
voila, soyez satisfaite; d'ailleurs, cette fois ma visite a un
motif."

Milady frissonna, elle crut que Felton avait parle; jamais de sa
vie, peut-etre, cette femme, qui avait eprouve tant d'emotions
puissantes et opposees, n'avait senti battre son coeur si
violemment.

Elle etait assise; Lord de Winter prit un fauteuil, le tira a son
cote et s'assit aupres d'elle, puis prenant dans sa poche un
papier qu'il deploya lentement:

"Tenez, lui dit-il, je voulais vous montrer cette espece de
passeport que j'ai redige moi-meme et qui vous servira desormais
de numero d'ordre dans la vie que je consens a vous laisser."

Puis ramenant ses yeux de Milady sur le papier, il lut:

"Ordre de conduire a..." Le nom est en blanc, interrompit de
Winter: si vous avez quelque preference, vous me l'indiquerez; et
pour peu que ce soit a un millier de lieues de Londres, il sera
fait droit a votre requete. Je reprends donc: "Ordre de conduire
a... la nommee Charlotte Backson, fletrie par la justice du
royaume de France, mais liberee apres chatiment; elle demeurera
dans cette residence, sans jamais s'en ecarter de plus de trois
lieues. En cas de tentative d'evasion, la peine de mort lui sera
appliquee. Elle touchera cinq shillings par jour pour son logement
et sa nourriture."

"Cet ordre ne me concerne pas, repondit froidement Milady,
puisqu'un autre nom que le mien y est porte.

-- Un nom! Est-ce que vous en avez un?

-- J'ai celui de votre frere.

-- Vous vous trompez, mon frere n'est que votre second mari, et le
premier vit encore. Dites-moi son nom et je le mettrai en place du
nom de Charlotte Backson. Non?... vous ne voulez pas?... vous
gardez le silence? C'est bien! vous serez ecrouee sous le nom de
Charlotte Backson."

Milady demeura silencieuse; seulement, cette fois ce n'etait plus
par affectation, mais par terreur: elle crut l'ordre pret a etre
execute: elle pensa que Lord de Winter avait avance son depart;
elle crut qu'elle etait condamnee a partir le soir meme. Tout dans
son esprit fut donc perdu pendant un instant, quand tout a coup
elle s'apercut que l'ordre n'etait revetu d'aucune signature.

La joie qu'elle ressentit de cette decouverte fut si grande,
qu'elle ne put la cacher.

"Oui, oui, dit Lord de Winter, qui s'apercut de ce qui se passait
en elle, oui, vous cherchez la signature, et vous vous dites: tout
n'est pas perdu, puisque cet acte n'est pas signe; on me le montre
pour m'effrayer, voila tout. Vous vous trompez: demain cet ordre
sera envoye a Lord Buckingham; apres-demain il reviendra signe de
sa main et revetu de son sceau, et vingt-quatre heures apres,
c'est moi qui vous en reponds, il recevra son commencement
d'execution. Adieu, madame, voila tout ce que j'avais a vous dire.

-- Et moi je vous repondrai, monsieur, que cet abus de pouvoir,
que cet exil sous un nom suppose sont une infamie.

-- Aimez-vous mieux etre pendue sous votre vrai nom, Milady? Vous
le savez, les lois anglaises sont inexorables sur l'abus que l'on
fait du mariage; expliquez-vous franchement: quoique mon nom ou
plutot le nom de mon frere se trouve mele dans tout cela, je
risquerai le scandale d'un proces public pour etre sur que du coup
je serai debarrasse de vous."

Milady ne repondit pas, mais devint pale comme un cadavre.

"Oh! je vois que vous aimez mieux la peregrination. A merveille,
madame, et il y a un vieux proverbe qui dit que les voyages
forment la jeunesse. Ma foi! vous n'avez pas tort, apres tout, et
la vie est bonne. C'est pour cela que je ne me soucie pas que vous
me l'otiez. Reste donc a regler l'affaire des cinq shillings; je
me montre un peu parcimonieux, n'est-ce pas? cela tient a ce que
je ne me soucie pas que vous corrompiez vos gardiens. D'ailleurs
il vous restera toujours vos charmes pour les seduire. Usez-en si
votre echec avec Felton ne vous a pas degoutee des tentatives de
ce genre."

"Felton n'a point parle, se dit Milady a elle-meme, rien n'est
perdu alors."

"Et maintenant, madame, a vous revoir. Demain je viendrai vous
annoncer le depart de mon messager."

Lord de Winter se leva, salua ironiquement Milady et sortit.

Milady respira: elle avait encore quatre jours devant elle; quatre
jours lui suffiraient pour achever de seduire Felton.

Une idee terrible lui vint alors, c'est que Lord de Winter
enverrait peut-etre Felton lui-meme pour faire signer l'ordre a
Buckingham; de cette facon Felton lui echappait, et pour que la
prisonniere reussit il fallait la magie d'une seduction continue.

Cependant, comme nous l'avons dit, une chose la rassurait: Felton
n'avait pas parle.

Elle ne voulut point paraitre emue par les menaces de Lord de
Winter, elle se mit a table et mangea.

Puis, comme elle avait fait la veille, elle se mit a genoux, et
repeta tout haut ses prieres. Comme la veille, le soldat cessa de
marcher et s'arreta pour l'ecouter.

Bientot elle entendit des pas plus legers que ceux de la
sentinelle qui venaient du fond du corridor et qui s'arretaient
devant sa porte.

"C'est lui", dit-elle.

Et elle commenca le meme chant religieux qui la veille avait si
violemment exalte Felton.

Mais, quoique sa voix douce, pleine et sonore eut vibre plus
harmonieuse et plus dechirante que jamais, la porte resta close.
Il parut bien a Milady, dans un des regards furtifs qu'elle
lancait sur le petit guichet, apercevoir a travers le grillage
serre les yeux ardents du jeune homme mais, que ce fut une realite
ou une vision, cette fois il eut sur lui-meme la puissance de ne
pas entrer.

Seulement, quelques instants apres qu'elle eut fini son chant
religieux, Milady crut entendre un profond soupir; puis les memes
pas qu'elle avait entendus s'approcher s'eloignerent lentement et
comme a regret.


CHAPITRE LV
QUATRIEME JOURNEE DE CAPTIVITE

Le lendemain, lorsque Felton entra chez Milady, il la trouva
debout, montee sur un fauteuil, tenant entre ses mains une corde
tissee a l'aide de quelques mouchoirs de batiste dechires en
lanieres tressees les unes avec les autres et attachees bout a
bout; au bruit que fit Felton en ouvrant la porte, Milady sauta
legerement a bas de son fauteuil, et essaya de cacher derriere
elle cette corde improvisee, qu'elle tenait a la main.

Le jeune homme etait plus pale encore que d'habitude, et ses yeux
rougis par l'insomnie indiquaient qu'il avait passe une nuit
fievreuse.

Cependant son front etait arme d'une serenite plus austere que
jamais.

Il s'avanca lentement vers Milady, qui s'etait assise, et prenant
un bout de la tresse meurtriere que par megarde ou a dessein peut-
etre elle avait laissee passer:

"Qu'est-ce que cela, madame? demanda-t-il froidement.

-- Cela, rien, dit Milady en souriant avec cette expression
douloureuse qu'elle savait si bien donner a son sourire, l'ennui
est l'ennemi mortel des prisonniers, je m'ennuyais et je me suis
amusee a tresser cette corde."

Felton porta les yeux vers le point du mur de l'appartement devant
lequel il avait trouve Milady debout sur le fauteuil ou elle etait
assise maintenant, et au-dessus de sa tete il apercut un crampon
dore, scelle dans le mur, et qui servait a accrocher soit des
hardes, soit des armes.

Il tressaillit, et la prisonniere vit ce tressaillement; car,
quoiqu'elle eut les yeux baisses, rien ne lui echappait.

"Et que faisiez-vous, debout sur ce fauteuil? demanda-t-il.

-- Que vous importe? repondit Milady.

-- Mais, reprit Felton, je desire le savoir.

-- Ne m'interrogez pas, dit la prisonniere, vous savez bien qu'a
nous autres, veritables chretiens, il nous est defendu de mentir.

-- Eh bien, dit Felton, je vais vous le dire, ce que vous faisiez,
ou plutot ce que vous alliez faire, vous alliez achever l'oeuvre
fatale que vous nourrissez dans votre esprit: songez-y, madame, si
notre Dieu defend le mensonge, il defend bien plus severement
encore le suicide.

-- Quand Dieu voit une de ses creatures persecutee injustement,
placee entre le suicide et le deshonneur, croyez-moi, monsieur,
repondit Milady d'un ton de profonde conviction, Dieu lui pardonne
le suicide: car, alors, le suicide c'est le martyre.

-- Vous en dites trop ou trop peu; parlez, madame, au nom du Ciel,
expliquez-vous.

-- Que je vous raconte mes malheurs, pour que vous les traitiez de
fables; que je vous dise mes projets, pour que vous alliez les
denoncer a mon persecuteur: non, monsieur; d'ailleurs, que vous
importe la vie ou la mort d'une malheureuse condamnee? vous ne
repondez que de mon corps, n'est-ce pas? et pourvu que vous
representiez un cadavre, qu'il soit reconnu pour le mien, on ne
vous en demandera pas davantage, et peut-etre, meme, aurez-vous
double recompense.

-- Moi, madame, moi! s'ecria Felton, supposer que j'accepterais
jamais le prix de votre vie; oh! vous ne pensez pas ce que vous
dites.

-- Laissez-moi faire, Felton, laissez-moi faire, dit Milady en
s'exaltant, tout soldat doit etre ambitieux, n'est-ce pas? vous
etes lieutenant, eh bien, vous suivrez mon convoi avec le grade de
capitaine.

-- Mais que vous ai-je donc fait, dit Felton ebranle, pour que
vous me chargiez d'une pareille responsabilite devant les hommes
et devant Dieu? Dans quelques jours vous allez etre loin d'ici,
madame, votre vie ne sera plus sous ma garde, et, ajouta-t-il avec
un soupir, alors vous en ferez ce que vous voudrez.

-- Ainsi, s'ecria Milady comme si elle ne pouvait resister a une
sainte indignation, vous, un homme pieux, vous que l'on appelle un
juste, vous ne demandez qu'une chose: c'est de n'etre point
inculpe, inquiete pour ma mort!

-- Je dois veiller sur votre vie, madame, et j'y veillerai.

-- Mais comprenez-vous la mission que vous remplissez? cruelle
deja si j'etais coupable, quel nom lui donnerez-vous, quel nom le
Seigneur lui donnera-t-il, si je suis innocente?

-- Je suis soldat, madame, et j'accomplis les ordres que j'ai
recus.

-- Croyez-vous qu'au jour du jugement dernier Dieu separera les
bourreaux aveugles des juges iniques? vous ne voulez pas que je
tue mon corps, et vous vous faites l'agent de celui qui veut tuer
mon ame!

-- Mais, je vous le repete, reprit Felton ebranle, aucun danger ne
vous menace, et je reponds de Lord de Winter comme de moi-meme.

-- Insense! s'ecria Milady, pauvre insense, qui ose repondre d'un
autre homme quand les plus sages, quand les plus grands selon Dieu
hesitent a repondre d'eux-memes, et qui se range du parti le plus
fort et le plus heureux, pour accabler la plus faible et la plus
malheureuse!

-- Impossible, madame, impossible, murmura Felton, qui sentait au
fond du coeur la justesse de cet argument: prisonniere, vous ne
recouvrerez pas par moi la liberte, vivante, vous ne perdrez pas
par moi la vie.

-- Oui, s'ecria Milady, mais je perdrai ce qui m'est bien plus
cher que la vie, je perdrai l'honneur, Felton; et c'est vous, vous
que je ferai responsable devant Dieu et devant les hommes de ma
honte et de mon infamie."

Cette fois Felton, tout impassible qu'il etait ou qu'il faisait
semblant d'etre, ne put resister a l'influence secrete qui s'etait
deja emparee de lui: voir cette femme si belle, blanche comme la
plus candide vision, la voir tour a tour eploree et menacante,
subir a la fois l'ascendant de la douleur et de la beaute, c'etait
trop pour un visionnaire, c'etait trop pour un cerveau mine par
les reves ardents de la foi extatique, c'etait trop pour un coeur
corrode a la fois par l'amour du Ciel qui brule, par la haine des
hommes qui devore.

Milady vit le trouble, elle sentait par intuition la flamme des
passions opposees qui brulaient avec le sang dans les veines du
jeune fanatique; et, pareille a un general habile qui, voyant
l'ennemi pret a reculer, marche sur lui en poussant un cri de
victoire, elle se leva, belle comme une pretresse antique,
inspiree comme une vierge chretienne et, le bras etendu, le col
decouvert, les cheveux epars retenant d'une main sa robe
pudiquement ramenee sur sa poitrine, le regard illumine de ce feu
qui avait deja porte le desordre dans les sens du jeune puritain,
elle marcha vers lui, s'ecriant sur un air vehement, de sa voix si
douce, a laquelle, dans l'occasion, elle donnait un accent
terrible:

Livre a Baal sa victime.
Jette aux lions le martyr:
Dieu te fera repentir!...
Je crie a lui de l'abime.
Felton s'arreta sous cette etrange apostrophe, et comme petrifie.

"Qui etes-vous, qui etes-vous? s'ecria-t-il en joignant les mains;
etes-vous une envoyee de Dieu, etes-vous un ministre des enfers,
etes-vous ange ou demon, vous appelez-vous Eloa ou Astarte?

-- Ne m'as-tu pas reconnue, Felton? Je ne suis ni un ange, ni un
demon, je suis une fille de la terre, je suis une soeur de ta
croyance, voila tout.

-- Oui! oui! dit Felton, je doutais encore, mais maintenant je
crois.

-- Tu crois, et cependant tu es le complice de cet enfant de
Belial qu'on appelle Lord de Winter! Tu crois, et cependant tu me
laisses aux mains de mes ennemis, de l'ennemi de l'Angleterre, de
l'ennemi de Dieu? Tu crois, et cependant tu me livres a celui qui
remplit et souille le monde de ses heresies et de ses debauches, a
cet infame Sardanapale que les aveugles nomment le duc de
Buckingham et que les croyants appellent l'Antechrist.

-- Moi, vous livrer a Buckingham! moi! que dites-vous la?

-- Ils ont des yeux, s'ecria Milady, et ils ne verront pas; ils
ont des oreilles, et ils n'entendront point.

-- Oui, oui, dit Felton en passant ses mains sur son front couvert
de sueur, comme pour en arracher son dernier doute; oui, je
reconnais la voix qui me parle dans mes reves; oui, je reconnais
les traits de l'ange qui m'apparait chaque nuit, criant a mon ame
qui ne peut dormir: "Frappe, sauve l'Angleterre, sauve-toi, car tu
mourras sans avoir desarme Dieu!" Parlez, parlez! s'ecria Felton,
je puis vous comprendre a present."

Un eclair de joie terrible, mais rapide comme la pensee, jaillit
des yeux de Milady.

Si fugitive qu'eut ete cette lueur homicide, Felton la vit et
tressaillit comme si cette lueur eut eclaire les abimes du coeur
de cette femme.

Felton se rappela tout a coup les avertissements de Lord de
Winter, les seductions de Milady, ses premieres tentatives lors de
son arrivee; il recula d'un pas et baissa la tete, mais sans
cesser de la regarder: comme si, fascine par cette etrange
creature, ses yeux ne pouvaient se detacher de ses yeux.

Milady n'etait point femme a se meprendre au sens de cette
hesitation. Sous ses emotions apparentes, son sang-froid glace ne
l'abandonnait point. Avant que Felton lui eut repondu et qu'elle
fut forcee de reprendre cette conversation si difficile a soutenir
sur le meme accent d'exaltation, elle laissa retomber ses mains,
et, comme si la faiblesse de la femme reprenait le dessus sur
l'enthousiasme de l'inspiree:

"Mais, non, dit-elle, ce n'est pas a moi d'etre la Judith qui
delivrera Bethulie de cet Holopherne. Le glaive de l'eternel est
trop lourd pour mon bras. Laissez-moi donc fuir le deshonneur par
la mort, laissez-moi me refugier dans le martyre. Je ne vous
demande ni la liberte, comme ferait une coupable, ni la vengeance,
comme ferait une paienne. Laissez-moi mourir, voila tout. Je vous
supplie, je vous implore a genoux; laissez-moi mourir, et mon
dernier soupir sera une benediction pour mon sauveur."

A cette voix douce et suppliante, a ce regard timide et abattu,
Felton se rapprocha. Peu a peu l'enchanteresse avait revetu cette
parure magique qu'elle reprenait et quittait a volonte, c'est-a-
dire la beaute, la douceur, les larmes et surtout l'irresistible
attrait de la volupte mystique, la plus devorante des voluptes.

"Helas! dit Felton, je ne puis qu'une chose, vous plaindre si vous
me prouvez que vous etes une victime! Mais Lord de Winter a de
cruels griefs contre vous. Vous etes chretienne, vous etes ma
soeur en religion; je me sens entraine vers vous, moi qui n'ai
aime que mon bienfaiteur, moi qui n'ai trouve dans la vie que des
traitres et des impies. Mais vous, madame, vous si belle en
realite, vous si pure en apparence, pour que Lord de Winter vous
poursuive ainsi, vous avez donc commis des iniquites?

-- Ils ont des yeux, repeta Milady avec un accent d'indicible
douleur, et ils ne verront pas; ils ont des oreilles, et ils
n'entendront point.

-- Mais, alors, s'ecria le jeune officier, parlez, parlez donc!

-- Vous confier ma honte! s'ecria Milady avec le rouge de la
pudeur au visage, car souvent le crime de l'un est la honte de
l'autre; vous confier ma honte, a vous homme, moi femme! Oh!
continua-t-elle en ramenant pudiquement sa main sur ses beaux
yeux, oh! jamais, jamais je ne pourrai!

-- A moi, a un frere!" s'ecria Felton.

Milady le regarda longtemps avec une expression que le jeune
officier prit pour du doute, et qui cependant n'etait que de
l'observation et surtout la volonte de fasciner.

Felton, a son tour suppliant, joignit les mains.

"Eh bien, dit Milady, je me fie a mon frere, j'oserai!"

En ce moment, on entendit le pas de Lord de Winter; mais, cette
fois le terrible beau-frere de Milady ne se contenta point, comme
il avait fait la veille, de passer devant la porte et de
s'eloigner, il s'arreta, echangea deux mots avec la sentinelle,
puis la porte s'ouvrit et il parut.

Pendant ces deux mots echanges, Felton s'etait recule vivement, et
lorsque Lord de Winter entra, il etait a quelques pas de la
prisonniere.

Le baron entra lentement, et porta son regard scrutateur de la
prisonniere au jeune officier:

"Voila bien longtemps, John, dit-il, que vous etes ici; cette
femme vous a-t-elle raconte ses crimes? alors je comprends la
duree de l'entretien."

Felton tressaillit, et Milady sentit qu'elle etait perdue si elle
ne venait au secours du puritain decontenance.

"Ah! vous craignez que votre prisonniere ne vous echappe! dit-
elle, eh bien, demandez a votre digne geolier quelle grace, a
l'instant meme, je sollicitais de lui.

-- Vous demandiez une grace? dit le baron soupconneux.

-- Oui, Milord, reprit le jeune homme confus.

-- Et quelle grace, voyons? demanda Lord de Winter.

-- Un couteau qu'elle me rendra par le guichet, une minute apres
l'avoir recu, repondit Felton.

-- Il y a donc quelqu'un de cache ici que cette gracieuse personne
veuille egorger? reprit Lord de Winter de sa voix railleuse et
meprisante.

-- Il y a moi, repondit Milady.

-- Je vous ai donne le choix entre l'Amerique et Tyburn, reprit
Lord de Winter, choisissez Tyburn, Milady: la corde est, croyez-
moi, encore plus sure que le couteau."

Felton palit et fit un pas en avant, en songeant qu'au moment ou
il etait entre, Milady tenait une corde.

"Vous avez raison, dit celle-ci, et j'y avais deja pense; puis
elle ajouta d'une voix sourde: j'y penserai encore."

Felton sentit courir un frisson jusque dans la moelle de ses os;
probablement Lord de Winter apercut ce mouvement.

"Mefie-toi, John, dit-il, John, mon ami, je me suis repose sur
toi, prends garde! Je t'ai prevenu! D'ailleurs, aie bon courage,
mon enfant, dans trois jours nous serons delivres de cette
creature, et ou je l'envoie, elle ne nuira plus a personne.

-- Vous l'entendez!" s'ecria Milady avec eclat, de facon que le
baron crut qu'elle s'adressait au Ciel et que Felton comprit que
c'etait a lui.

Felton baissa la tete et reva.

Le baron prit l'officier par le bras en tournant la tete sur son
epaule, afin de ne pas perdre Milady de vue jusqu'a ce qu'il fut
sorti.

"Allons, allons, dit la prisonniere lorsque la porte se fut
refermee, je ne suis pas encore si avancee que je le croyais.
Winter a change sa sottise ordinaire en une prudence inconnue; ce
que c'est que le desir de la vengeance, et comme ce desir forme
l'homme! Quant a Felton, il hesite. Ah! ce n'est pas un homme
comme ce d'Artagnan maudit. Un puritain n'adore que les vierges,
et il les adore en joignant les mains. Un mousquetaire aime les
femmes, et il les aime en joignant les bras."

Cependant Milady attendit avec impatience, car elle se doutait
bien que la journee ne se passerait pas sans qu'elle revit Felton.
Enfin, une heure apres la scene que nous venons de raconter, elle
entendit que l'on parlait bas a la porte, puis bientot la porte
s'ouvrit, et elle reconnut Felton.

Le jeune homme s'avanca rapidement dans la chambre en laissant la
porte ouverte derriere lui et en faisant signe a Milady de se
taire; il avait le visage bouleverse.

"Que me voulez-vous? dit-elle.

-- Ecoutez, repondit Felton a voix basse, je viens d'eloigner la
sentinelle pour pouvoir rester ici sans qu'on sache que je suis
venu, pour vous parler sans qu'on puisse entendre ce que je vous
dis. Le baron vient de me raconter une histoire effroyable."

Milady prit son sourire de victime resignee, et secoua la tete.

"Ou vous etes un demon, continua Felton, ou le baron, mon
bienfaiteur, mon pere, est un monstre. Je vous connais depuis
quatre jours, je l'aime depuis dix ans, lui; je puis donc hesiter
entre vous deux: ne vous effrayez pas de ce que je vous dis, j'ai
besoin d'etre convaincu. Cette nuit, apres minuit, je viendrai
vous voir, vous me convaincrez.

-- Non, Felton, non, mon frere, dit-elle, le sacrifice est trop
grand, et je sens qu'il vous coute. Non, je suis perdue, ne vous
perdez pas avec moi. Ma mort sera bien plus eloquente que ma vie,
et le silence du cadavre vous convaincra bien mieux que les
paroles de la prisonniere.

-- Taisez-vous, madame, s'ecria Felton, et ne me parlez pas ainsi;
je suis venu pour que vous me promettiez sur l'honneur, pour que
vous me juriez sur ce que vous avez de plus sacre, que vous
n'attenterez pas a votre vie.

-- Je ne veux pas promettre, dit Milady, car personne plus que moi
n'a le respect du serment, et, si je promettais, il me faudrait
tenir.

-- Eh bien, dit Felton, engagez-vous seulement jusqu'au moment ou
vous m'aurez revu. Si, lorsque vous m'aurez revu, vous persistez
encore, eh bien, alors, vous serez libre, et moi-meme je vous
donnerai l'arme que vous m'avez demandee.

-- Eh bien, dit Milady, pour vous j'attendrai.

-- Jurez-le.

-- Je le jure par notre Dieu. Etes-vous content?

-- Bien, dit Felton, a cette nuit!"

Et il s'elanca hors de l'appartement, referma la porte, et
attendit en dehors, la demi-pique du soldat a la main, comme s'il
eut monte la garde a sa place.

Le soldat revenu, Felton lui rendit son arme.

Alors, a travers le guichet dont elle s'etait rapprochee, Milady
vit le jeune homme se signer avec une ferveur delirante et s'en
aller par le corridor avec un transport de joie.

Quant a elle, elle revint a sa place, un sourire de sauvage mepris
sur les levres, et elle repeta en blasphemant ce nom terrible de
Dieu, par lequel elle avait jure sans jamais avoir appris a le
connaitre.

"Mon Dieu! dit-elle, fanatique insense! mon Dieu! c'est moi, moi
et celui qui m'aidera a me venger."


CHAPITRE LVI
CINQUIEME JOURNEE DE CAPTIVITE

Cependant Milady en etait arrivee a un demi-triomphe, et le succes
obtenu doublait ses forces.

Il n'etait pas difficile de vaincre, ainsi qu'elle l'avait fait
jusque-la, des hommes prompts a se laisser seduire, et que
l'education galante de la cour entrainait vite dans le piege;
Milady etait assez belle pour ne pas trouver de resistance de la
part de la chair, et elle etait assez adroite pour l'emporter sur
tous les obstacles de l'esprit.

Mais, cette fois, elle avait a lutter contre une nature sauvage,
concentree, insensible a force d'austerite; la religion et la
penitence avaient fait de Felton un homme inaccessible aux
seductions ordinaires. Il roulait dans cette tete exaltee des
plans tellement vastes, des projets tellement tumultueux, qu'il
n'y restait plus de place pour aucun amour, de caprice ou de
matiere, ce sentiment qui se nourrit de loisir et grandit par la
corruption. Milady avait donc fait breche, avec sa fausse vertu,
dans l'opinion d'un homme prevenu horriblement contre elle, et par
sa beaute, dans le coeur et les sens d'un homme chaste et pur.
Enfin, elle s'etait donne la mesure de ses moyens, inconnus
d'elle-meme jusqu'alors, par cette experience faite sur le sujet
le plus rebelle que la nature et la religion pussent soumettre a
son etude.

Bien des fois neanmoins pendant la soiree elle avait desespere du
sort et d'elle-meme; elle n'invoquait pas Dieu, nous le savons,
mais elle avait foi dans le genie du mal, cette immense
souverainete qui regne dans tous les details de la vie humaine, et
a laquelle, comme dans la fable arabe, un grain de grenade suffit
pour reconstruire un monde perdu.

Milady, bien preparee a recevoir Felton, put dresser ses batteries
pour le lendemain. Elle savait qu'il ne lui restait plus que deux
jours, qu'une fois l'ordre signe par Buckingham (et Buckingham le
signerait d'autant plus facilement, que cet ordre portait un faux
nom, et qu'il ne pourrait reconnaitre la femme dont il etait
question), une fois cet ordre signe, disons-nous, le baron la
faisait embarquer sur-le-champ, et elle savait aussi que les
femmes condamnees a la deportation usent d'armes bien moins
puissantes dans leurs seductions que les pretendues femmes
vertueuses dont le soleil du monde eclaire la beaute, dont la voix
de la mode vante l'esprit et qu'un reflet d'aristocratie dore de
ses lueurs enchantees. Etre une femme condamnee a une peine
miserable et infamante n'est pas un empechement a etre belle, mais
c'est un obstacle a jamais redevenir puissante. Comme tous les
gens d'un merite reel, Milady connaissait le milieu qui convenait
a sa nature, a ses moyens. La pauvrete lui repugnait, l'abjection
la diminuait des deux tiers de sa grandeur. Milady n'etait reine
que parmi les reines; il fallait a sa domination le plaisir de
l'orgueil satisfait. Commander aux etres inferieurs etait plutot
une humiliation qu'un plaisir pour elle.

Certes, elle fut revenue de son exil, elle n'en doutait pas un
seul instant; mais combien de temps cet exil pouvait-il durer?
Pour une nature agissante et ambitieuse comme celle de Milady, les
jours qu'on n'occupe point a monter sont des jours nefastes; qu'on
trouve donc le mot dont on doive nommer les jours qu'on emploie a
descendre! Perdre un an, deux ans, trois ans, c'est-a-dire une
eternite; revenir quand d'Artagnan, heureux et triomphant, aurait,
lui et ses amis, recu de la reine la recompense qui leur etait
bien acquise pour les services qu'ils lui avaient rendus,
c'etaient la de ces idees devorantes qu'une femme comme Milady ne
pouvait supporter. Au reste, l'orage qui grondait en elle doublait
sa force, et elle eut fait eclater les murs de sa prison, si son
corps eut pu prendre un seul instant les proportions de son
esprit.

Puis ce qui l'aiguillonnait encore au milieu de tout cela, c'etait
le souvenir du cardinal. Que devait penser, que devait dire de son
silence le cardinal defiant, inquiet, soupconneux, le cardinal,
non seulement son seul appui, son seul soutien, son seul
protecteur dans le present, mais encore le principal instrument de
sa fortune et de sa vengeance a venir? Elle le connaissait, elle
savait qu'a son retour, apres un voyage inutile, elle aurait beau
arguer de la prison, elle aurait beau exalter les souffrances
subies, le cardinal repondrait avec ce calme railleur du sceptique
puissant a la fois par la force et par le genie: "Il ne fallait
pas vous laisser prendre!"

Alors Milady reunissait toute son energie, murmurant au fond de sa
pensee le nom de Felton, la seule lueur de jour qui penetrat
jusqu'a elle au fond de l'enfer ou elle etait tombee; et comme un
serpent qui roule et deroule ses anneaux pour se rendre compte a
lui-meme de sa force, elle enveloppait d'avance Felton dans les
mille replis de son inventive imagination.

Cependant le temps s'ecoulait, les heures les unes apres les
autres semblaient reveiller la cloche en passant, et chaque coup
du battant d'airain retentissait sur le coeur de la prisonniere. A
neuf heures, Lord de Winter fit sa visite accoutumee, regarda la
fenetre et les barreaux, sonda le parquet et les murs, visita la
cheminee et les portes, sans que, pendant cette longue et
minutieuse visite, ni lui ni Milady prononcassent une seule
parole.

Sans doute que tous deux comprenaient que la situation etait
devenue trop grave pour perdre le temps en mots inutiles et en
colere sans effet.

"Allons, allons, dit le baron en la quittant, vous ne vous
sauverez pas encore cette nuit!"

A dix heures, Felton vint placer une sentinelle; Milady reconnut
son pas. Elle le devinait maintenant comme une maitresse devine
celui de l'amant de son coeur, et cependant Milady detestait et
meprisait a la fois ce faible fanatique.

Ce n'etait point l'heure convenue, Felton n'entra point.

Deux heures apres et comme minuit sonnait, la sentinelle fut
relevee.

Cette fois c'etait l'heure: aussi, a partir de ce moment, Milady
attendit-elle avec impatience.

La nouvelle sentinelle commenca a se promener dans le corridor.

Au bout de dix minutes Felton vint.

Milady preta l'oreille.

"Ecoutez, dit le jeune homme a la sentinelle, sous aucun pretexte
ne t'eloigne de cette porte, car tu sais que la nuit derniere un
soldat a ete puni par Milord pour avoir quitte son poste un
instant, et cependant c'est moi qui, pendant sa courte absence,
avais veille a sa place.

-- Oui, je le sais, dit le soldat.

-- Je te recommande donc la plus exacte surveillance. Moi, ajouta-
t-il, je vais rentrer pour visiter une seconde fois la chambre de
cette femme, qui a, j'en ai peur, de sinistres projets sur elle-
meme et que j'ai recu l'ordre de surveiller."

"Bon, murmura Milady, voila l'austere puritain qui ment!"

Quant au soldat, il se contenta de sourire.

"Peste! mon lieutenant, dit-il, vous n'etes pas malheureux d'etre
charge de commissions pareilles, surtout si Milord vous a autorise
a regarder jusque dans son lit."

Felton rougit; dans toute autre circonstance il eut reprimande le
soldat qui se permettait une pareille plaisanterie; mais sa
conscience murmurait trop haut pour que sa bouche osat parler.

"Si j'appelle, dit-il, viens; de meme que si l'on vient, appelle-
moi.

-- Oui, mon lieutenant", dit le soldat.

Felton entra chez Milady. Milady se leva.

"Vous voila? dit-elle.

-- Je vous avais promis de venir, dit Felton, et je suis venu.

-- Vous m'avez promis autre chose encore.

-- Quoi donc? mon Dieu! dit le jeune homme, qui malgre son empire
sur lui-meme, sentait ses genoux trembler et la sueur poindre sur
son front.

-- Vous avez promis de m'apporter un couteau, et de me le laisser
apres notre entretien.

-- Ne parlez pas de cela, madame, dit Felton, il n'y a pas de
situation, si terrible qu'elle soit, qui autorise une creature de
Dieu a se donner la mort. J'ai reflechi que jamais je ne devais me
rendre coupable d'un pareil peche.

-- Ah! vous avez reflechi! dit la prisonniere en s'asseyant sur
son fauteuil avec un sourire de dedain; et moi aussi j'ai
reflechi.

-- A quoi?

-- Que je n'avais rien a dire a un homme qui ne tenait pas sa
parole.

-- O mon Dieu! murmura Felton.

-- Vous pouvez vous retirer, dit Milady, je ne parlerai pas.

-- Voila le couteau! dit Felton tirant de sa poche l'arme que,
selon sa promesse, il avait apportee, mais qu'il hesitait a
remettre a sa prisonniere.

-- Voyons-le, dit Milady.

-- Pour quoi faire?

-- Sur l'honneur, je vous le rends a l'instant meme; vous le
poserez sur cette table; et vous resterez entre lui et moi.

Felton tendit l'arme a Milady, qui en examina attentivement la
trempe, et qui en essaya la pointe sur le bout de son doigt.

"Bien, dit-elle en rendant le couteau au jeune officier, celui-ci
est en bel et bon acier; vous etes un fidele ami, Felton."

Felton reprit l'arme et la posa sur la table comme il venait
d'etre convenu avec sa prisonniere.

Milady le suivit des yeux et fit un geste de satisfaction.

"Maintenant, dit-elle, ecoutez-moi."

La recommandation etait inutile: le jeune officier se tenait
debout devant elle, attendant ses paroles pour les devorer.

"Felton, dit Milady avec une solennite pleine de melancolie,
Felton, si votre soeur, la fille de votre pere, vous disait:
"Jeune encore, assez belle par malheur, on m'a fait tomber dans un
piege, j'ai resiste; on a multiplie autour de moi les embuches,
les violences, j'ai resiste; on a blaspheme la religion que je
sers, le Dieu que j'adore, parce que j'appelais a mon secours ce
Dieu et cette religion, j'ai resiste; alors on m'a prodigue les
outrages, et comme on ne pouvait perdre mon ame, on a voulu a tout
jamais fletrir mon corps; enfin..."

Milady s'arreta, et un sourire amer passa sur ses levres.

"Enfin, dit Felton, enfin qu'a-t-on fait?

-- Enfin, un soir, on resolut de paralyser cette resistance qu'on
ne pouvait vaincre: un soir, on mela a mon eau un narcotique
puissant; a peine eus-je acheve mon repas, que je me sentis tomber
peu a peu dans une torpeur inconnue. Quoique je fusse sans
defiance, une crainte vague me saisit et j'essayai de lutter
contre le sommeil; je me levai, je voulus courir a la fenetre,
appeler au secours, mais mes jambes refuserent de me porter; il me
semblait que le plafond s'abaissait sur ma tete et m'ecrasait de
son poids; je tendis les bras, j'essayai de parler, je ne pus que
pousser des sons inarticules; un engourdissement irresistible
s'emparait de moi, je me retins a un fauteuil, sentant que
j'allais tomber, mais bientot cet appui fut insuffisant pour mes
bras debiles, je tombai sur un genou, puis sur les deux; je voulus
crier, ma langue etait glacee; Dieu ne me vit ni ne m'entendit
sans doute, et je glissai sur le parquet, en proie a un sommeil
qui ressemblait a la mort.

"De tout ce qui se passa dans ce sommeil et du temps qui s'ecoula
pendant sa duree, je n'eus aucun souvenir; la seule chose que je
me rappelle, c'est que je me reveillai couchee dans une chambre
ronde, dont l'ameublement etait somptueux, et dans laquelle le
jour ne penetrait que par une ouverture au plafond. Du reste,
aucune porte ne semblait y donner entree: on eut dit une
magnifique prison.

"Je fus longtemps a pouvoir me rendre compte du lieu ou je me
trouvais et de tous les details que je rapporte, mon esprit
semblait lutter inutilement pour secouer les pesantes tenebres de
ce sommeil auquel je ne pouvais m'arracher; j'avais des
perceptions vagues d'un espace parcouru, du roulement d'une
voiture, d'un reve horrible dans lequel mes forces se seraient
epuisees; mais tout cela etait si sombre et si indistinct dans ma
pensee, que ces evenements semblaient appartenir a une autre vie
que la mienne et cependant melee a la mienne par une fantastique
dualite.

"Quelque temps, l'etat dans lequel je me trouvais me sembla si
etrange, que je crus que je faisais un reve. Je me levai
chancelante, mes habits etaient pres de moi, sur une chaise: je ne
me rappelai ni m'etre devetue, ni m'etre couchee. Alors peu a peu
la realite se presenta a moi pleine de pudiques terreurs: je
n'etais plus dans la maison que j'habitais; autant que j'en
pouvais juger par la lumiere du soleil, le jour etait deja aux
deux tiers ecoule! c'etait la veille au soir que je m'etais
endormie; mon sommeil avait donc deja dure pres de vingt-quatre
heures. Que s'etait-il passe pendant ce long sommeil?

"Je m'habillai aussi rapidement qu'il me fut possible. Tous mes
mouvements lents et engourdis attestaient que l'influence du
narcotique n'etait point encore entierement dissipee. Au reste,
cette chambre etait meublee pour recevoir une femme; et la
coquette la plus achevee n'eut pas eu un souhait a former, qu'en
promenant son regard autour de l'appartement elle n'eut vu son
souhait accompli.

"Certes, je n'etais pas la premiere captive qui s'etait vue
enfermee dans cette splendide prison; mais, vous le comprenez,
Felton, plus la prison etait belle, plus je m'epouvantais.

"Oui, c'etait une prison, car j'essayai vainement d'en sortir. Je
sondai tous les murs afin de decouvrir une porte, partout les murs
rendirent un son plein et mat.

"Je fis peut-etre vingt fois le tour de cette chambre, cherchant
une issue quelconque; il n'y en avait pas: je tombai ecrasee de
fatigue et de terreur sur un fauteuil.

"Pendant ce temps, la nuit venait rapidement, et avec la nuit mes
terreurs augmentaient: je ne savais si je devais rester ou j'etais
assise; il me semblait que j'etais entouree de dangers inconnus,
dans lesquels j'allais tomber a chaque pas. Quoique je n'eusse
rien mange depuis la veille, mes craintes m'empechaient de
ressentir la faim.

"Aucun bruit du dehors, qui me permit de mesurer le temps, ne
venait jusqu'a moi; je presumai seulement qu'il pouvait etre sept
ou huit heures du soir; car nous etions au mois d'octobre, et il
faisait nuit entiere.

"Tout a coup, le cri d'une porte qui tourne sur ses gonds me fit
tressaillir; un globe de feu apparut au-dessus de l'ouverture
vitree du plafond, jetant une vive lumiere dans ma chambre, et je
m'apercus avec terreur qu'un homme etait debout a quelques pas de
moi.

"Une table a deux couverts, supportant un souper tout prepare,
s'etait dressee comme par magie au milieu de l'appartement.

"Cet homme etait celui qui me poursuivait depuis un an, qui avait
jure mon deshonneur, et qui, aux premiers mots qui sortirent de sa
bouche, me fit comprendre qu'il l'avait accompli la nuit
precedente.

-- L'infame! murmura Felton.

-- Oh! oui, l'infame! s'ecria Milady, voyant l'interet que le
jeune officier, dont l'ame semblait suspendue a ses levres,
prenait a cet etrange recit; oh! oui, l'infame! il avait cru qu'il
lui suffisait d'avoir triomphe de moi dans mon sommeil, pour que
tout fut dit; il venait, esperant que j'accepterais ma honte,
puisque ma honte etait consommee; il venait m'offrir sa fortune en
echange de mon amour.

"Tout ce que le coeur d'une femme peut contenir de superbe mepris
et de paroles dedaigneuses, je le versai sur cet homme; sans
doute, il etait habitue a de pareils reproches; car il m'ecouta
calme, souriant, et les bras croises sur la poitrine; puis,
lorsqu'il crut que j'avais tout dit, il s'avanca vers moi; je
bondis vers la table, je saisis un couteau, je l'appuyai sur ma
poitrine.

"Faites un pas de plus, lui dis-je, et outre mon deshonneur, vous
aurez encore ma mort a vous reprocher."

"Sans doute, il y avait dans mon regard, dans ma voix, dans toute
ma personne, cette verite de geste, de pose et d'accent, qui porte
la conviction dans les ames les plus perverses, car il s'arreta.

"Votre mort! me dit-il; oh! non, vous etes une trop charmante
maitresse pour que je consente a vous perdre ainsi, apres avoir eu
le bonheur de vous posseder une seule fois seulement. Adieu, ma
toute belle! j'attendrai, pour revenir vous faire ma visite, que
vous soyez dans de meilleures dispositions."

"A ces mots, il donna un coup de sifflet; le globe de flamme qui
eclairait ma chambre remonta et disparut; je me retrouvai dans
l'obscurite. Le meme bruit d'une porte qui s'ouvre et se referme
se reproduisit un instant apres, le globe flamboyant descendit de
nouveau, et je me retrouvai seule.

"Ce moment fut affreux; si j'avais encore quelques doutes sur mon
malheur, ces doutes s'etaient evanouis dans une desesperante
realite: j'etais au pouvoir d'un homme que non seulement je
detestais, mais que je meprisais; d'un homme capable de tout, et
qui m'avait deja donne une preuve fatale de ce qu'il pouvait oser.

-- Mais quel etait donc cet homme? demanda Felton.

-- Je passai la nuit sur une chaise, tressaillant au moindre
bruit, car a minuit a peu pres, la lampe s'etait eteinte, et je
m'etais retrouvee dans l'obscurite. Mais la nuit se passa sans
nouvelle tentative de mon persecuteur; le jour vint: la table
avait disparu; seulement, j'avais encore le couteau a la main.

"Ce couteau c'etait tout mon espoir.

"J'etais ecrasee de fatigue; l'insomnie brulait mes yeux; je
n'avais pas ose dormir un seul instant: le jour me rassura,
j'allai me jeter sur mon lit sans quitter le couteau liberateur
que je cachai sous mon oreiller.

"Quand je me reveillai, une nouvelle table etait servie.

"Cette fois, malgre mes terreurs, en depit de mes angoisses, une
faim devorante se faisait sentir; il y avait quarante-huit heures
que je n'avais pris aucune nourriture: je mangeai du pain et
quelques fruits; puis, me rappelant le narcotique mele a l'eau que
j'avais bue, je ne touchai point a celle qui etait sur la table,
et j'allai remplir mon verre a une fontaine de marbre scellee dans
le mur, au-dessus de ma toilette.

"Cependant, malgre cette precaution, je ne demeurai pas moins
quelque temps encore dans une affreuse angoisse; mais mes
craintes, cette fois, n'etaient pas fondees: je passai la journee
sans rien eprouver qui ressemblat a ce que je redoutais.

"J'avais eu la precaution de vider a demi la carafe, pour qu'on ne
s'apercut point de ma defiance.

"Le soir vint, et avec lui l'obscurite; cependant, si profonde
qu'elle fut, mes yeux commencaient a s'y habituer; je vis, au
milieu des tenebres, la table s'enfoncer dans le plancher; un
quart d'heure apres, elle reparut portant mon souper; un instant
apres, grace a la meme lampe, ma chambre s'eclaira de nouveau.

"J'etais resolue a ne manger que des objets auxquels il etait
impossible de meler aucun somnifere: deux oeufs et quelques fruits
composerent mon repas; puis, j'allai puiser un verre d'eau a ma
fontaine protectrice, et je le bus.

"Aux premieres gorgees, il me sembla qu'elle n'avait plus le meme
gout que le matin: un soupcon rapide me prit, je m'arretai; mais
j'en avais deja avale un demi-verre.

"Je jetai le reste avec horreur, et j'attendis, la sueur de
l'epouvante au front.

"Sans doute quelque invisible temoin m'avait vue prendre de l'eau
a cette fontaine, et avait profite de ma confiance meme pour mieux
assurer ma perte si froidement resolue, si cruellement poursuivie.

"Une demi-heure ne s'etait pas ecoulee, que les memes symptomes se
produisirent; seulement, comme cette fois je n'avais bu qu'un
demi-verre d'eau, je luttai plus longtemps, et, au lieu de
m'endormir tout a fait, je tombai dans un etat de somnolence qui
me laissait le sentiment de ce qui se passait autour de moi, tout
en m'otant la force ou de me defendre ou de fuir.

"Je me trainai vers mon lit, pour y chercher la seule defense qui
me restat, mon couteau sauveur; mais je ne pus arriver jusqu'au
chevet: je tombai a genoux, les mains cramponnees a l'une des
colonnes du pied; alors, je compris que j'etais perdue."

Felton palit affreusement, et un frisson convulsif courut par tout
son corps.

"Et ce qu'il y avait de plus affreux, continua Milady, la voix
alteree comme si elle eut encore eprouve la meme angoisse qu'en ce
moment terrible, c'est que, cette fois, j'avais la conscience du
danger qui me menacait; c'est que mon ame, je puis le dire,
veillait dans mon corps endormi; c'est que je voyais, c'est que
j'entendais: il est vrai que tout cela etait comme dans un reve;
mais ce n'en etait que plus effrayant.

"Je vis la lampe qui remontait et qui peu a peu me laissait dans
l'obscurite; puis j'entendis le cri si bien connu de cette porte,
quoique cette porte ne se fut ouverte que deux fois.

"Je sentis instinctivement qu'on s'approchait de moi: on dit que
le malheureux perdu dans les deserts de l'Amerique sent ainsi
l'approche du serpent.

"Je voulais faire un effort, je tentai de crier; par une
incroyable energie de volonte je me relevai meme, mais pour
retomber aussitot... et retomber dans les bras de mon persecuteur.

-- Dites-moi donc quel etait cet homme?" s'ecria le jeune
officier.

Milady vit d'un seul regard tout ce qu'elle inspirait de
souffrance a Felton, en pesant sur chaque detail de son recit;
mais elle ne voulait lui faire grace d'aucune torture. Plus
profondement elle lui briserait le coeur, plus surement il la
vengerait. Elle continua donc comme si elle n'eut point entendu
son exclamation, ou comme si elle eut pense que le moment n'etait
pas encore venu d'y repondre.

"Seulement, cette fois, ce n'etait plus a une espece de cadavre
inerte, sans aucun sentiment, que l'infame avait affaire. Je vous
l'ai dit: sans pouvoir parvenir a retrouver l'exercice complet de
mes facultes, il me restait le sentiment de mon danger: je luttai
donc de toutes mes forces et sans doute j'opposai, tout affaiblie
que j'etais, une longue resistance, car je l'entendis s'ecrier:

""Ces miserables puritaines! je savais bien qu'elles lassaient
leurs bourreaux, mais je les croyais moins fortes contre leurs
seducteurs.""

"Helas! cette resistance desesperee ne pouvait durer longtemps, je
sentis mes forces qui s'epuisaient, et cette fois ce ne fut pas de
mon sommeil que le lache profita, ce fut de mon evanouissement."

Felton ecoutait sans faire entendre autre chose qu'une espece de
rugissement sourd; seulement la sueur ruisselait sur son front de
marbre, et sa main cachee sous son habit dechirait sa poitrine.

"Mon premier mouvement, en revenant a moi, fui de chercher sous
mon oreiller ce couteau que je n'avais pu atteindre; s'il n'avait
point servi a la defense, il pouvait au moins servir a
l'expiation.

"Mais en prenant ce couteau, Felton, une idee terrible me vint.
J'ai jure de tout vous dire et je vous dirai tout; je vous ai
promis la verite, je la dirai, dut-elle me perdre.

-- L'idee vous vint de vous venger de cet homme, n'est-ce pas?
s'ecria Felton.

-- Eh bien, oui! dit Milady: cette idee n'etait pas d'une
chretienne, je le sais; sans doute cet eternel ennemi de notre
ame, ce lion rugissant sans cesse autour de nous la soufflait a
mon esprit. Enfin, que vous dirai-je, Felton? continua Milady du
ton d'une femme qui s'accuse d'un crime, cette idee me vint et ne
me quitta plus sans doute. C'est de cette pensee homicide que je
porte aujourd'hui la punition.

-- Continuez, continuez, dit Felton, j'ai hate de vous voir
arriver a la vengeance.

-- Oh! je resolus qu'elle aurait lieu le plus tot possible, je ne
doutais pas qu'il ne revint la nuit suivante. Dans le jour je
n'avais rien a craindre.

"Aussi, quand vint l'heure du dejeuner, je n'hesitai pas a manger
et a boire: j'etais resolue a faire semblant de souper, mais a ne
rien prendre: je devais donc par la nourriture du matin combattre
le jeune du soir.

"Seulement je cachai un verre d'eau soustraite a mon dejeuner, la
soif ayant ete ce qui m'avait le plus fait souffrir quand j'etais
demeuree quarante-huit heures sans boire ni manger.

"La journee s'ecoula sans avoir d'autre influence sur moi que de
m'affermir dans la resolution prise: seulement j'eus soin que mon
visage ne trahit en rien la pensee de mon coeur, car je ne doutais
pas que je ne fusse observee; plusieurs fois meme je sentis un
sourire sur mes levres. Felton, je n'ose pas vous dire a quelle
idee je souriais, vous me prendriez en horreur...

-- Continuez, continuez, dit Felton, vous voyez bien que j'ecoute
et que j'ai hate d'arriver.

-- Le soir vint, les evenements ordinaires s'accomplirent; pendant
l'obscurite, comme d'habitude, mon souper fut servi, puis la lampe
s'alluma, et je me mis a table.

"Je mangeai quelques fruits seulement: je fis semblant de me
verser de l'eau de la carafe, mais je ne bus que celle que j'avais
conservee dans mon verre, la substitution, au reste, fut faite
assez adroitement pour que mes espions, si j'en avais, ne
concussent aucun soupcon.

"Apres le souper, je donnai les memes marques d'engourdissement
que la veille; mais cette fois, comme si je succombais a la
fatigue ou comme si je me familiarisais avec le danger, je me
trainai vers mon lit, et je fis semblant de m'endormir.

"Cette fois, j'avais retrouve mon couteau sous l'oreiller, et tout
en feignant de dormir, ma main serrait convulsivement la poignee.

"Deux heures s'ecoulerent sans qu'il se passat rien de nouveau:
cette fois, o mon Dieu! qui m'eut dit cela la veille? je
commencais a craindre qu'il ne vint pas.

"Enfin, je vis la lampe s'elever doucement et disparaitre dans les
profondeurs du plafond; ma chambre s'emplit de tenebres, mais je
fis un effort pour percer du regard l'obscurite.

"Dix minutes a peu pres se passerent. Je n'entendais d'autre bruit
que celui du battement de mon coeur.

"J'implorais le Ciel pour qu'il vint.

"Enfin j'entendis le bruit si connu de la porte qui s'ouvrait et
se refermait; j'entendis, malgre l'epaisseur du tapis, un pas qui
faisait crier le parquet; je vis, malgre l'obscurite, une ombre
qui approchait de mon lit.

-- Hatez-vous, hatez-vous! dit Felton, ne voyez-vous pas que
chacune de vos paroles me brule comme du plomb fondu!

-- Alors, continua Milady, alors je reunis toutes mes forces, je
me rappelai que le moment de la vengeance ou plutot de la justice
avait sonne; je me regardai comme une autre Judith; je me ramassai
sur moi-meme, mon couteau a la main, et quand je le vis pres de
moi, etendant les bras pour chercher sa victime, alors, avec le
dernier cri de la douleur et du desespoir, je le frappai au milieu
de la poitrine.

"Le miserable! il avait tout prevu: sa poitrine etait couverte
d'une cotte de mailles; le couteau s'emoussa.

"Ah! ah! s'ecria-t-il en me saisissant le bras et en m'arrachant
l'arme qui m'avait si mal servie, vous en voulez a ma vie, ma
belle puritaine! mais c'est plus que de la haine, cela, c'est de
l'ingratitude! Allons, allons, calmez-vous, ma belle enfant!
j'avais cru que vous etiez adoucie. Je ne suis pas de ces tyrans
qui gardent les femmes de force: vous ne m'aimez pas, j'en doutais
avec ma fatuite ordinaire; maintenant j'en suis convaincu. Demain,
vous serez libre."

"Je n'avais qu'un desir, c'etait qu'il me tuat.

"Prenez garde! lui dis-je, car ma liberte c'est votre deshonneur.
Oui, car, a peine sortie d'ici, je dirai tout, je dirai la
violence dont vous avez use envers moi, je dirai ma captivite. Je
denoncerai ce palais d'infamie; vous etes bien haut place, Milord,
mais tremblez! Au-dessus de vous il y a le roi, au-dessus du roi
il y a Dieu."

"Si maitre qu'il parut de lui, mon persecuteur laissa echapper un
mouvement de colere. Je ne pouvais voir l'expression de son
visage, mais j'avais senti fremir son bras sur lequel etait posee
ma main.

"-- Alors, vous ne sortirez pas d'ici, dit-il.

"-- Bien, bien! m'ecriai-je, alors le lieu de mon supplice sera
aussi celui de mon tombeau. Bien! je mourrai ici et vous verrez si
un fantome qui accuse n'est pas plus terrible encore qu'un vivant
qui menace!

"-- On ne vous laissera aucune arme.

"-- Il y en a une que le desespoir a mise a la portee de toute
creature qui a le courage de s'en servir. Je me laisserai mourir
de faim.

"-- Voyons, dit le miserable, la paix ne vaut-elle pas mieux
qu'une pareille guerre? Je vous rends la liberte a l'instant meme,
je vous proclame une vertu, je vous surnomme la Lucrece de
l'Angleterre.

"-- Et moi je dis que vous en etes le Sextus, moi je vous denonce
aux hommes comme je vous ai deja denonce a Dieu; et s'il faut que,
comme Lucrece, je signe mon accusation de mon sang, je la
signerai.

"-- Ah! ah! dit mon ennemi d'un ton railleur, alors c'est autre
chose. Ma foi, au bout du compte, vous etes bien ici, rien ne vous
manquera, et si vous vous laissez mourir de faim ce sera de votre
faute."

"A ces mots, il se retira, j'entendis s'ouvrir et se refermer la
porte, et je restai abimee, moins encore, je l'avoue, dans ma
douleur, que dans la honte de ne m'etre pas vengee.

"Il me tint parole. Toute la journee, toute la nuit du lendemain
s'ecoulerent sans que je le revisse. Mais moi aussi je lui tins
parole, et je ne mangeai ni ne bus; j'etais, comme je le lui avais
dit, resolue a me laisser mourir de faim.

"Je passai le jour et la nuit en priere, car j'esperais que Dieu
me pardonnerait mon suicide.

"La seconde nuit la porte s'ouvrit; j'etais couchee a terre sur le
parquet, les forces commencaient a m'abandonner.

"Au bruit je me relevai sur une main.

"Eh bien, me dit une voix qui vibrait d'une facon trop terrible a
mon oreille pour que je ne la reconnusse pas, eh bien! sommes-nous
un peu adoucie et paierons nous notre liberte d'une seule promesse
de silence?

"Tenez, moi, je suis bon prince, ajouta-t-il, et, quoique je
n'aime pas les puritains, je leur rends justice, ainsi qu'aux
puritaines, quand elles sont jolies. Allons, faites-moi un petit
serment sur la croix, je ne vous en demande pas davantage.

"-- Sur la croix! m'ecriai-je en me relevant, car a cette voix
abhorree j'avais retrouve toutes mes forces; sur la croix! je jure
que nulle promesse, nulle menace, nulle torture ne me fermera la
bouche; sur la croix! je jure de vous denoncer partout comme un
meurtrier, comme un larron d'honneur, comme un lache; sur la
croix! je jure, si jamais je parviens a sortir d'ici, de demander
vengeance contre vous au genre humain entier.

"-- Prenez garde! dit la voix avec un accent de menace que je
n'avais pas encore entendu, j'ai un moyen supreme, que je
n'emploierai qu'a la derniere extremite, de vous fermer la bouche
ou du moins d'empecher qu'on ne croie a un seul mot de ce que vous
direz."

"Je rassemblai toutes mes forces pour repondre par un eclat de
rire.

"Il vit que c'etait entre nous desormais une guerre eternelle, une
guerre a mort.

"Ecoutez, dit-il, je vous donne encore le reste de cette nuit et
la journee de demain; reflechissez: promettez de vous taire, la
richesse, la consideration, les honneurs memes vous entoureront;
menacez de parler, et je vous condamne a l'infamie.

"-- Vous! m'ecriai-je, vous!

"-- A l'infamie eternelle, ineffacable!

"-- Vous!" repetai-je. Oh! je vous le dis, Felton, je le croyais
insense!

"Oui, moi! reprit-il.

"-- Ah! laissez-moi, lui dis-je, sortez, si vous ne voulez pas
qu'a vos yeux je me brise la tete contre la muraille!

"-- C'est bien, reprit-il, vous le voulez, a demain soir!

"-- A demain soir, repondis-je en me laissant tomber et en mordant
le tapis de rage..."

Felton s'appuyait sur un meuble, et Milady voyait avec une joie de
demon que la force lui manquerait peut-etre avant la fin du recit.


CHAPITRE LVII
UN MOYEN DE TRAGEDIE CLASSIQUE

Apres un moment de silence employe par Milady a observer le jeune
homme qui l'ecoutait, elle continua son recit:

"Il y avait pres de trois jours que je n'avais ni bu ni mange, je
souffrais des tortures atroces: parfois il me passait comme des
nuages qui me serraient le front, qui me voilaient les yeux:
c'etait le delire.

"Le soir vint; j'etais si faible, qu'a chaque instant je
m'evanouissais et a chaque fois que je m'evanouissais je
remerciais Dieu, car je croyais que j'allais mourir.

"Au milieu de l'un de ces evanouissements, j'entendis la porte
s'ouvrir; la terreur me rappela a moi.

"Mon persecuteur entra suivi d'un homme masque, il etait masque
lui-meme; mais je reconnus son pas, je reconnus cet air imposant
que l'enfer a donne a sa personne pour le malheur de l'humanite.

"Eh bien, me dit-il, etes-vous decidee a me faire le serment que
je vous ai demande?

"Vous l'avez dit, les puritains n'ont qu'une parole: la mienne,
vous l'avez entendue, c'est de vous poursuivre sur la terre au
tribunal des hommes, dans le ciel au tribunal de Dieu!

"Ainsi, vous persistez?

"Je le jure devant ce Dieu qui m'entend: je prendrai le monde
entier a temoin de votre crime, et cela jusqu'a ce que j'aie
trouve un vengeur.

"Vous etes une prostituee, dit-il d'une voix tonnante, et vous
subirez le supplice des prostituees! Fletrie aux yeux du monde que
vous invoquerez, tachez de prouver a ce monde que vous n'etes ni
coupable ni folle!"

"Puis s'adressant a l'homme qui l'accompagnait:

"Bourreau, dit-il, fais ton devoir."

-- Oh! son nom, son nom! s'ecria Felton; son nom, dites-le-moi!

-- Alors, malgre mes cris, malgre ma resistance, car je commencais
a comprendre qu'il s'agissait pour moi de quelque chose de pire
que la mort, le bourreau me saisit, me renversa sur le parquet, me
meurtrit de ses etreintes, et suffoquee par les sanglots, presque
sans connaissance invoquant Dieu, qui ne m'ecoutait pas, je
poussai tout a coup un effroyable cri de douleur et de honte; un
fer brulant, un fer rouge, le fer du bourreau, s'etait imprime sur
mon epaule."

Felton poussa un rugissement.

"Tenez, dit Milady, en se levant alors avec une majeste de reine,
-- tenez, Felton, voyez comment on a invente un nouveau martyre
pour la jeune fille pure et cependant victime de la brutalite d'un
scelerat. Apprenez a connaitre le coeur des hommes, et desormais
faites-vous moins facilement l'instrument de leurs injustes
vengeances."

Milady d'un geste rapide ouvrit sa robe, dechira la batiste qui
couvrait son sein, et, rouge d'une feinte colere et d'une honte
jouee, montra au jeune homme l'empreinte ineffacable qui
deshonorait cette epaule si belle.

"Mais, s'ecria Felton, c'est une fleur de lis que je vois la!

-- Et voila justement ou est l'infamie, repondit Milady. La
fletrissure d'Angleterre!... il fallait prouver quel tribunal me
l'avait imposee, et j'aurais fait un appel public a tous les
tribunaux du royaume; mais la fletrissure de France... oh! par
elle, j'etais bien reellement fletrie."

C'en etait trop pour Felton.

Pale, immobile, ecrase par cette revelation effroyable, ebloui par
la beaute surhumaine de cette femme qui se devoilait a lui avec
une impudeur qu'il trouva sublime, il finit par tomber a genoux
devant elle comme faisaient les premiers chretiens devant ces
pures et saintes martyres que la persecution des empereurs livrait
dans le cirque a la sanguinaire lubricite des populaces. La
fletrissure disparut, la beaute seule resta.

"Pardon, pardon! s'ecria Felton, oh! pardon!"

Milady lut dans ses yeux: Amour, amour.

"Pardon de quoi? demanda-t-elle.

-- Pardon de m'etre joint a vos persecuteurs."

Milady lui tendit la main.

"Si belle, si jeune!" s'ecria Felton en couvrant cette main de
baisers.

Milady laissa tomber sur lui un de ces regards qui d'un esclave
font un roi.

Felton etait puritain: il quitta la main de cette femme pour
baiser ses pieds.

Il ne l'aimait deja plus, il l'adorait.

Quand cette crise fut passee, quand Milady parut avoir recouvre
son sang-froid, qu'elle n'avait jamais perdu; lorsque Felton eut
vu se refermer sous le voile de la chastete ces tresors d'amour
qu'on ne lui cachait si bien que pour les lui faire desirer plus
ardemment:

"Ah! maintenant, dit-il, je n'ai plus qu'une chose a vous
demander, c'est le nom de votre veritable bourreau; car pour moi
il n'y en a qu'un; l'autre etait l'instrument, voila tout.

-- Eh quoi, frere! s'ecria Milady, il faut encore que je te le
nomme, et tu ne l'as pas devine?

-- Quoi! reprit Felton, lui!... encore lui!... toujours lui!...
Quoi! le vrai coupable...

-- Le vrai coupable, dit Milady, c'est le ravageur de
l'Angleterre, le persecuteur des vrais croyants, le lache
ravisseur de l'honneur de tant de femmes, celui qui pour un
caprice de son coeur corrompu va faire verser tant de sang a deux
royaumes, qui protege les protestants aujourd'hui et qui les
trahira demain...

-- Buckingham! c'est donc Buckingham!" s'ecria Felton exaspere.

Milady cacha son visage dans ses mains, comme si elle n'eut pu
supporter la honte que lui rappelait ce nom.

"Buckingham, le bourreau de cette angelique creature! s'ecria
Felton. Et tu ne l'as pas foudroye, mon Dieu! et tu l'as laisse
noble, honore, puissant pour notre perte a tous!

-- Dieu abandonne qui s'abandonne lui-meme, dit Milady.

-- Mais il veut donc attirer sur sa tete le chatiment reserve aux
maudits! continua Felton avec une exaltation croissante, il veut
donc que la vengeance humaine previenne la justice celeste!

-- Les hommes le craignent et l'epargnent.

-- Oh! moi, dit Felton, je ne le crains pas et je ne l'epargnerai
pas!..."

Milady sentit son ame baignee d'une joie infernale.

"Mais comment Lord de Winter, mon protecteur, mon pere, demanda
Felton, se trouve-t-il mele a tout cela?

-- Ecoutez, Felton, reprit Milady, car a cote des hommes laches et
meprisables, il est encore des natures grandes et genereuses.
J'avais un fiance, un homme que j'aimais et qui m'aimait; un coeur
comme le votre, Felton, un homme comme vous. Je vins a lui et je
lui racontai tout, il me connaissait, celui-la, et ne douta point
un instant. C'etait un grand seigneur, c'etait un homme en tout
point l'egal de Buckingham. Il ne dit rien, il ceignit seulement
son epee, s'enveloppa de son manteau et se rendit a Buckingham
Palace.

-- Oui, oui, dit Felton, je comprends; quoique avec de pareils
hommes ce ne soit pas l'epee qu'il faille employer, mais le
poignard.

-- Buckingham etait parti depuis la veille, envoye comme
ambassadeur en Espagne, ou il allait demander la main de l'infante
pour le roi Charles Ier, qui n'etait alors que prince de Galles.
Mon fiance revint.

"Ecoutez, me dit-il, cet homme est parti, et pour le moment, par
consequent, il echappe a ma vengeance; mais en attendant soyons
unis, comme nous devions l'etre, puis rapportez-vous-en a Lord de
Winter pour soutenir son honneur et celui de sa femme."

-- Lord de Winter! s'ecria Felton.

-- Oui, dit Milady, Lord de Winter, et maintenant vous devez tout
comprendre, n'est-ce pas? Buckingham resta plus d'un an absent.
Huit jours avant son arrivee, Lord de Winter mourut subitement, me
laissant sa seule heritiere. D'ou venait le coup? Dieu, qui sait
tout, le sait sans doute, moi je n'accuse personne...

-- Oh! quel abime, quel abime! s'ecria Felton.

-- Lord de Winter etait mort sans rien dire a son frere. Le secret
terrible devait etre cache a tous, jusqu'a ce qu'il eclatat comme
la foudre sur la tete du coupable. Votre protecteur avait vu avec
peine ce mariage de son frere aine avec une jeune fille sans
fortune. Je sentis que je ne pouvais attendre d'un homme trompe
dans ses esperances d'heritage aucun appui. Je passai en France
resolue a y demeurer pendant tout le reste de ma vie. Mais toute
ma fortune est en Angleterre; les communications fermees par la
guerre, tout me manqua: force fut alors d'y revenir; il y a six
jours j'abordais a Portsmouth.

-- Eh bien? dit Felton.

-- Eh bien, Buckingham apprit sans doute mon retour, il en parla a
Lord de Winter, deja prevenu contre moi, et lui dit que sa belle-
soeur etait une prostituee, une femme fletrie. La voix pure et
noble de mon mari n'etait plus la pour me defendre. Lord de Winter
crut tout ce qu'on lui dit, avec d'autant plus de facilite qu'il
avait interet a le croire. Il me fit arreter, me conduisit ici, me
remit sous votre garde. Vous savez le reste: apres-demain il me
bannit, il me deporte; apres-demain il me relegue parmi les
infames. Oh! la trame est bien ourdie, allez! le complot est
habile et mon honneur n'y survivra pas. Vous voyez bien qu'il faut
que je meure, Felton; Felton, donnez-moi ce couteau!"

Et a ces mots, comme si toutes ses forces etaient epuisees, Milady
se laissa aller debile et languissante entre les bras du jeune
officier, qui, ivre d'amour, de colere et de voluptes inconnues,
la recut avec transport, la serra contre son coeur, tout
frissonnant a l'haleine de cette bouche si belle, tout eperdu au
contact de ce sein si palpitant.

"Non, non, dit-il; non, tu vivras honoree et pure, tu vivras pour
triompher de tes ennemis."

Milady le repoussa lentement de la main en l'attirant du regard;
mais Felton, a son tour, s'empara d'elle, l'implorant comme une
Divinite.

"Oh! la mort, la mort! dit-elle en voilant sa voix et ses
paupieres, oh! la mort plutot que la honte; Felton, mon frere, mon
ami, je t'en conjure!

-- Non, s'ecria Felton, non, tu vivras, et tu seras vengee!

-- Felton, je porte malheur a tout ce qui m'entoure! Felton,
abandonne-moi! Felton, laisse-moi mourir!

-- Eh bien, nous mourrons donc ensemble!" s'ecria-t-il en appuyant
ses levres sur celles de la prisonniere.

Plusieurs coups retentirent a la porte; cette fois, Milady le
repoussa reellement.

"Ecoutez, dit-elle, on nous a entendus, on vient! c'en est fait,
nous sommes perdus!

-- Non, dit Felton, c'est la sentinelle qui me previent seulement
qu'une ronde arrive.

-- Alors, courez a la porte et ouvrez vous-meme."

Felton obeit; cette femme etait deja toute sa pensee, toute son
ame.

Il se trouva en face d'un sergent commandant une patrouille de
surveillance.

"Eh bien, qu'y a-t-il? demanda le jeune lieutenant.

-- Vous m'aviez dit d'ouvrir la porte si j'entendais crier au
secours, dit le soldat, mais vous aviez oublie de me laisser la
clef; je vous ai entendu crier sans comprendre ce que vous disiez,
j'ai voulu ouvrir la porte, elle etait fermee en dedans, alors
j'ai appele le sergent.

-- Et me voila", dit le sergent.

Felton, egare, presque fou, demeurait sans voix.

Milady comprit que c'etait a elle de s'emparer de la situation,
elle courut a la table et prit le couteau qu'y avait depose
Felton:

"Et de quel droit voulez-vous m'empecher de mourir? dit-elle.

-- Grand Dieu!" s'ecria Felton en voyant le couteau luire a sa
main.

En ce moment, un eclat de rire ironique retentit dans le corridor.

Le baron, attire par le bruit, en robe de chambre, son epee sous
le bras, se tenait debout sur le seuil de la porte.

"Ah! ah! dit-il, nous voici au dernier acte de la tragedie; vous
le voyez, Felton, le drame a suivi toutes les phases que j'avais
indiquees; mais soyez tranquille, le sang ne coulera pas."

Milady comprit qu'elle etait perdue si elle ne donnait pas a
Felton une preuve immediate et terrible de son courage.

"Vous vous trompez, Milord, le sang coulera, et puisse ce sang
retomber sur ceux qui le font couler!"

Felton jeta un cri et se precipita vers elle; il etait trop tard:
Milady s'etait frappee. Mais le couteau avait rencontre,
heureusement, nous devrions dire adroitement, le busc de fer qui,
a cette epoque, defendait comme une cuirasse la poitrine des
femmes; il avait glisse en dechirant la robe, et avait penetre de
biais entre la chair et les cotes.

La robe de Milady n'en fut pas moins tachee de sang en une
seconde.

Milady etait tombee a la renverse et semblait evanouie.

Felton arracha le couteau.

"Voyez, Milord, dit-il d'un air sombre, voici une femme qui etait
sous ma garde et qui s'est tuee!

-- Soyez tranquille, Felton, dit Lord de Winter, elle n'est pas
morte, les demons ne meurent pas si facilement, soyez tranquille
et allez m'attendre chez moi.

-- Mais, Milord...

-- Allez, je vous l'ordonne."

A cette injonction de son superieur, Felton obeit; mais, en
sortant, il mit le couteau dans sa poitrine.

Quant a Lord de Winter, il se contenta d'appeler la femme qui
servait Milady et, lorsqu'elle fut venue, lui recommandant la
prisonniere toujours evanouie, il la laissa seule avec elle.

Cependant, comme a tout prendre, malgre ses soupcons, la blessure
pouvait etre grave, il envoya, a l'instant meme, un homme a cheval
chercher un medecin.


CHAPITRE LVIII
EVASION

Comme l'avait pense Lord de Winter, la blessure de Milady n'etait
pas dangereuse; aussi des qu'elle se trouva seule avec la femme
que le baron avait fait appeler et qui se hatait de la
deshabiller, rouvrit-elle les yeux.

Cependant, il fallait jouer la faiblesse et la douleur; ce
n'etaient pas choses difficiles pour une comedienne comme Milady;
aussi la pauvre femme fut-elle si completement dupe de sa
prisonniere, que, malgre ses instances, elle s'obstina a la
veiller toute la nuit.

Mais la presence de cette femme n'empechait pas Milady de songer.

Il n'y avait plus de doute, Felton etait convaincu, Felton etait a
elle: un ange apparut-il au jeune homme pour accuser Milady, il le
prendrait certainement, dans la disposition d'esprit ou il se
trouvait, pour un envoye du demon.

Milady souriait a cette pensee, car Felton, c'etait desormais sa
seule esperance, son seul moyen de salut.

Mais Lord de Winter pouvait l'avoir soupconne, mais Felton
maintenant pouvait etre surveille lui-meme.

Vers les quatre heures du matin, le medecin arriva; mais depuis le
temps ou Milady s'etait frappee, la blessure s'etait deja
refermee: le medecin ne put donc en mesurer ni la direction, ni la
profondeur; il reconnut seulement au pouls de la malade que le cas
n'etait point grave.

Le matin, Milady, sous pretexte qu'elle n'avait pas dormi de la
nuit et qu'elle avait besoin de repos, renvoya la femme qui
veillait pres d'elle.

Elle avait une esperance, c'est que Felton arriverait a l'heure du
dejeuner, mais Felton ne vint pas.

Ses craintes s'etaient-elles realisees? Felton, soupconne par le
baron, allait-il lui manquer au moment decisif? Elle n'avait plus
qu'un jour: Lord de Winter lui avait annonce son embarquement pour
le 23 et l'on etait arrive au matin du 22.

Neanmoins, elle attendit encore assez patiemment jusqu'a l'heure
du diner.

Quoiqu'elle n'eut pas mange le matin, le diner fut apporte a
l'heure habituelle; Milady s'apercut alors avec effroi que
l'uniforme des soldats qui la gardaient etait change.

Alors elle se hasarda a demander ce qu'etait devenu Felton. On lui
repondit que Felton etait monte a cheval il y avait une heure, et
etait parti.

Elle s'informa si le baron etait toujours au chateau; le soldat
repondit que oui, et qu'il avait ordre de le prevenir si la
prisonniere desirait lui parler.

Milady repondit qu'elle etait trop faible pour le moment, et que
son seul desir etait de demeurer seule.

Le soldat sortit, laissant le diner servi.

Felton etait ecarte, les soldats de marine etaient changes, on se
defiait donc de Felton.

C'etait le dernier coup porte a la prisonniere.

Restee seule, elle se leva; ce lit ou elle se tenait par prudence
et pour qu'on la crut gravement blessee, la brulait comme un
brasier ardent. Elle jeta un coup d'oeil sur la porte: le baron
avait fait clouer une planche sur le guichet; il craignait sans
doute que, par cette ouverture, elle ne parvint encore, par
quelque moyen diabolique, a seduire les gardes.

Milady sourit de joie; elle pouvait donc se livrer a ses
transports sans etre observee: elle parcourait la chambre avec
l'exaltation d'une folle furieuse ou d'une tigresse enfermee dans
une cage de fer. Certes, si le couteau lui fut reste, elle eut
songe, non plus a se tuer elle-meme, mais, cette fois, a tuer le
baron.

A six heures, Lord de Winter entra; il etait arme jusqu'aux dents.
Cet homme, dans lequel, jusque-la, Milady n'avait vu qu'un
gentleman assez niais, etait devenu un admirable geolier: il
semblait tout prevoir, tout deviner, tout prevenir.

Un seul regard jete sur Milady lui apprit ce qui se passait dans
son ame.

"Soit, dit-il, mais vous ne me tuerez point encore aujourd'hui;
vous n'avez plus d'armes, et d'ailleurs je suis sur mes gardes.
Vous aviez commence a pervertir mon pauvre Felton: il subissait
deja votre infernale influence, mais je veux le sauver, il ne vous
verra plus, tout est fini. Rassemblez vos hardes, demain vous
partirez. J'avais fixe l'embarquement au 24, mais j'ai pense que
plus la chose serait rapprochee, plus elle serait sure. Demain a
midi j'aurai l'ordre de votre exil, signe Buckingham. Si vous
dites un seul mot a qui que ce soit avant d'etre sur le navire,
mon sergent vous fera sauter la cervelle, et il en a l'ordre; si,
sur le navire, vous dites un mot a qui que ce soit avant que le
capitaine vous le permette, le capitaine vous fait jeter a la mer,
c'est convenu. Au revoir, voila ce que pour aujourd'hui j'avais a
vous dire. Demain je vous reverrai pour vous faire mes adieux!"

Et sur ces paroles le baron sortit.

Milady avait ecoute toute cette menacante tirade le sourire du
dedain sur les levres, mais la rage dans le coeur.

On servit le souper; Milady sentit qu'elle avait besoin de forces,
elle ne savait pas ce qui pouvait se passer pendant cette nuit qui
s'approchait menacante, car de gros nuages roulaient au ciel, et
des eclairs lointains annoncaient un orage.

L'orage eclata vers les dix heures du soir: Milady sentait une
consolation a voir la nature partager le desordre de son coeur; la
foudre grondait dans l'air comme la colere dans sa pensee, il lui
semblait que la rafale, en passant, echevelait son front comme les
arbres dont elle courbait les branches et enlevait les feuilles;
elle hurlait comme l'ouragan, et sa voix se perdait dans la grande
voix de la nature, qui, elle aussi, semblait gemir et se
desesperer.

Tout a coup elle entendit frapper a une vitre, et, a la lueur d'un
eclair, elle vit le visage d'un homme apparaitre derriere les
barreaux.

Elle courut a la fenetre et l'ouvrit.

"Felton! s'ecria-t-elle, je suis sauvee!

-- Oui, dit Felton! mais silence, silence! il me faut le temps de
scier vos barreaux. Prenez garde seulement qu'ils ne vous voient
par le guichet.

-- Oh! c'est une preuve que le Seigneur est pour nous, Felton,
reprit Milady, ils ont ferme le guichet avec une planche.

-- C'est bien, Dieu les a rendus insenses! dit Felton.

-- Mais que faut-il que je fasse? demanda Milady.

-- Rien, rien; refermez la fenetre seulement. Couchez-vous, ou, du
moins, mettez-vous dans votre lit tout habillee; quand j'aurai
fini, je frapperai aux carreaux. Mais pourrez-vous me suivre?

-- Oh! oui.

-- Votre blessure?

-- Me fait souffrir, mais ne m'empeche pas de marcher.

-- Tenez-vous donc prete au premier signal."

Milady referma la fenetre, eteignit la lampe, et alla, comme le
lui avait recommande Felton, se blottir dans son lit. Au milieu
des plaintes de l'orage, elle entendait le grincement de la lime
contre les barreaux, et, a la lueur de chaque eclair, elle
apercevait l'ombre de Felton derriere les vitres.

Elle passa une heure sans respirer, haletante, la sueur sur le
front, et le coeur serre par une epouvantable angoisse a chaque
mouvement qu'elle entendait dans le corridor.

Il y a des heures qui durent une annee.

Au bout d'une heure, Felton frappa de nouveau.

Milady bondit hors de son lit et alla ouvrir. Deux barreaux de
moins formaient une ouverture a passer un homme.

"Etes-vous prete? demanda Felton.

-- Oui. Faut-il que j'emporte quelque chose?

-- De l'or, si vous en avez.

-- Oui, heureusement on m'a laisse ce que j'en avais.

-- Tant mieux, car j'ai use tout le mien pour freter une barque.

-- Prenez", dit Milady en mettant aux mains de Felton un sac plein
d'or.

Felton prit le sac et le jeta au pied du mur.

"Maintenant, dit-il, voulez-vous venir?

-- Me voici."

Milady monta sur un fauteuil et passa tout le haut de son corps
par la fenetre: elle vit le jeune officier suspendu au-dessus de
l'abime par une echelle de corde.

Pour la premiere fois, un mouvement de terreur lui rappela qu'elle
etait femme.

Le vide l'epouvantait.

"Je m'en etais doute, dit Felton.

-- Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Milady, je descendrai les
yeux fermes.

-- Avez-vous confiance en moi? dit Felton.

-- Vous le demandez?

-- Rapprochez vos deux mains; croisez-les, c'est bien."

Felton lui lia les deux poignets avec son mouchoir, puis par-
dessus le mouchoir, avec une corde.

"Que faites-vous? demanda Milady avec surprise.

-- Passez vos bras autour de mon cou et ne craignez rien.

-- Mais je vous ferai perdre l'equilibre, et nous nous briserons
tous les deux.

-- Soyez tranquille, je suis marin."

Il n'y avait pas une seconde a perdre; Milady passa ses deux bras
autour du cou de Felton et se laissa glisser hors de la fenetre.

Felton se mit a descendre les echelons lentement et un a un.
Malgre la pesanteur des deux corps, le souffle de l'ouragan les
balancait dans l'air.

Tout a coup Felton s'arreta.

"Qu'y a-t-il? demanda Milady.

-- Silence, dit Felton, j'entends des pas.

-- Nous sommes decouverts!"

Il se fit un silence de quelques instants.

"Non, dit Felton, ce n'est rien.

-- Mais enfin quel est ce bruit?

-- Celui de la patrouille qui va passer sur le chemin de ronde.

-- Ou est le chemin de ronde?

-- Juste au-dessous de nous.

-- Elle va nous decouvrir.

-- Non, s'il ne fait pas d'eclairs.

-- Elle heurtera le bas de l'echelle.

-- Heureusement elle est trop courte de six pieds.

-- Les voila, mon Dieu!

-- Silence!"

Tous deux resterent suspendus, immobiles et sans souffle, a vingt
pieds du sol; pendant ce temps les soldats passaient au-dessous
riant et causant.

Il y eut pour les fugitifs un moment terrible.

La patrouille passa; on entendit le bruit des pas qui s'eloignait,
et le murmure des voix qui allait s'affaiblissant.

"Maintenant, dit Felton, nous sommes sauves."

Milady poussa un soupir et s'evanouit.

Felton continua de descendre. Parvenu au bas de l'echelle, et
lorsqu'il ne sentit plus d'appui pour ses pieds, il se cramponna
avec ses mains; enfin, arrive au dernier echelon il se laissa
pendre a la force des poignets et toucha la terre. Il se baissa,
ramassa le sac d'or et le prit entre ses dents.

Puis il souleva Milady dans ses bras, et s'eloigna vivement du
cote oppose a celui qu'avait pris la patrouille. Bientot il quitta
le chemin de ronde, descendit a travers les rochers, et, arrive au
bord de la mer, fit entendre un coup de sifflet.

Un signal pareil lui repondit, et, cinq minutes apres, il vit
apparaitre une barque montee par quatre hommes.

La barque s'approcha aussi pres qu'elle put du rivage, mais il n'y
avait pas assez de fond pour qu'elle put toucher le bord; Felton
se mit a l'eau jusqu'a la ceinture, ne voulant confier a personne
son precieux fardeau.

Heureusement la tempete commencait a se calmer, et cependant la
mer etait encore violente; la petite barque bondissait sur les
vagues comme une coquille de noix.

"Au sloop, dit Felton, et nagez vivement."

Les quatre hommes se mirent a la rame; mais la mer etait trop
grosse pour que les avirons eussent grande prise dessus.

Toutefois on s'eloignait du chateau; c'etait le principal. La nuit
etait profondement tenebreuse, et il etait deja presque impossible
de distinguer le rivage de la barque, a plus forte raison n'eut-on
pas pu distinguer la barque du rivage.

Un point noir se balancait sur la mer.

C'etait le sloop.

Pendant que la barque s'avancait de son cote de toute la force de
ses quatre rameurs, Felton deliait la corde, puis le mouchoir qui
liait les mains de Milady.

Puis, lorsque ses mains furent deliees, il prit de l'eau de la mer
et la lui jeta au visage.

Milady poussa un soupir et ouvrit les yeux.

"Ou suis-je? dit-elle.

-- Sauvee, repondit le jeune officier.

-- Oh! sauvee! sauvee! s'ecria-t-elle. Oui, voici le ciel, voici
la mer! Cet air que je respire, c'est celui de la liberte. Ah!...
merci, Felton, merci!"

Le jeune homme la pressa contre son coeur.

"Mais qu'ai-je donc aux mains? demanda Milady; il me semble qu'on
m'a brise les poignets dans un etau."

En effet, Milady souleva ses bras: elle avait les poignets
meurtris.

"Helas! dit Felton en regardant ces belles mains et en secouant
doucement la tete.

-- Oh! ce n'est rien, ce n'est rien! s'ecria Milady: maintenant je
me rappelle!"

Milady chercha des yeux autour d'elle.

"Il est la", dit Felton en poussant du pied le sac d'or.

On s'approchait du sloop. Le marin de quart hela la barque, la
barque repondit.

"Quel est ce batiment? demanda Milady.

-- Celui que j'ai frete pour vous.

-- Ou va-t-il me conduire?

-- Ou vous voudrez, pourvu que, moi, vous me jetiez a Portsmouth.

-- Qu'allez-vous faire a Portsmouth? demanda Milady.

-- Accomplir les ordres de Lord de Winter, dit Felton avec un
sombre sourire.

-- Quels ordres? demanda Milady.

-- Vous ne comprenez donc pas? dit Felton.

-- Non; expliquez-vous, je vous en prie.

-- Comme il se defiait de moi, il a voulu vous garder lui-meme, et
m'a envoye a sa place faire signer a Buckingham l'ordre de votre
deportation.

-- Mais s'il se defiait de vous, comment vous a-t-il confie cet
ordre?

-- Etais-je cense savoir ce que je portais?

-- C'est juste. Et vous allez a Portsmouth?

-- Je n'ai pas de temps a perdre: c'est demain le 23, et
Buckingham part demain avec la flotte.

-- Il part demain, pour ou part-il?

-- Pour La Rochelle.

-- Il ne faut pas qu'il parte! s'ecria Milady, oubliant sa
presence d'esprit accoutumee.

-- Soyez tranquille, repondit Felton, il ne partira pas."

Milady tressaillit de joie; elle venait de lire au plus profond du
coeur du jeune homme: la mort de Buckingham y etait ecrite en
toutes lettres.

"Felton..., dit-elle, vous etes grand comme Judas Macchabee! Si
vous mourez, je meurs avec vous: voila tout ce que je puis vous
dire.

-- Silence! dit Felton, nous sommes arrives."

En effet, on touchait au sloop.

Felton monta le premier a l'echelle et donna la main a Milady,
tandis que les matelots la soutenaient, car la mer etait encore
fort agitee.

Un instant apres ils etaient sur le pont.

"Capitaine, dit Felton, voici la personne dont je vous ai parle,
et qu'il faut conduire saine et sauve en France.

-- Moyennant mille pistoles, dit le capitaine.

-- Je vous en ai donne cinq cents.

-- C'est juste, dit le capitaine.

-- Et voila les cinq cents autres, reprit Milady, en portant la
main au sac d'or.

-- Non, dit le capitaine, je n'ai qu'une parole, et je l'ai donnee
a ce jeune homme; les cinq cents autres pistoles ne me sont dues
qu'en arrivant a Boulogne.

-- Et nous y arriverons?

-- Sains et saufs, dit le capitaine, aussi vrai que je m'appelle
Jack Buttler.

-- Eh bien, dit Milady, si vous tenez votre parole, ce n'est pas
cinq cents, mais mille pistoles que je vous donnerai.

-- Hurrah pour vous alors, ma belle dame, cria le capitaine, et
puisse Dieu m'envoyer souvent des pratiques comme Votre
Seigneurie!

-- En attendant, dit Felton, conduisez-nous dans la petite baie de
Chichester, en avant de Portsmouth; vous savez qu'il est convenu
que vous nous conduirez la."

Le capitaine repondit en commandant la manoeuvre necessaire, et
vers les sept heures du matin le petit batiment jetait l'ancre
dans la baie designee.

Pendant cette traversee, Felton avait tout raconte a Milady:
comment, au lieu d'aller a Londres, il avait frete le petit
batiment, comment il etait revenu, comment il avait escalade la
muraille en placant dans les interstices des pierres, a mesure
qu'il montait, des crampons, pour assurer ses pieds, et comment
enfin, arrive aux barreaux, il avait attache l'echelle, Milady
savait le reste.

De son cote, Milady essaya d'encourager Felton dans son projet,
mais aux premiers mots qui sortirent de sa bouche, elle vit bien
que le jeune fanatique avait plutot besoin d'etre modere que
d'etre affermi.

Il fut convenu que Milady attendrait Felton jusqu'a dix heures; si
a dix heures il n'etait pas de retour, elle partirait.

Alors, en supposant qu'il fut libre, il la rejoindrait en France,
au couvent des Carmelites de Bethune.


CHAPITRE LIX
CE QUI SE PASSAIT A PORTSMOUTH LE 23 AOUT 1628

Felton prit conge de Milady comme un frere qui va faire une simple
promenade prend conge de sa soeur en lui baisant la main.

Toute sa personne paraissait dans son etat de calme ordinaire:
seulement une lueur inaccoutumee brillait dans ses yeux, pareille
a un reflet de fievre; son front etait plus pale encore que de
coutume; ses dents etaient serrees, et sa parole avait un accent
bref et saccade qui indiquait que quelque chose de sombre
s'agitait en lui.

Tant qu'il resta sur la barque qui le conduisait a terre, il
demeura le visage tourne du cote de Milady, qui, debout sur le
pont, le suivait des yeux. Tous deux etaient assez rassures sur la
crainte d'etre poursuivis: on n'entrait jamais dans la chambre de
Milady avant neuf heures; et il fallait trois heures pour venir du
chateau a Londres.

Felton mit pied a terre, gravit la petite crete qui conduisait au
haut de la falaise, salua Milady une derniere fois, et prit sa
course vers la ville.

Au bout de cent pas, comme le terrain allait en descendant, il ne
pouvait plus voir que le mat du sloop.

Il courut aussitot dans la direction de Portsmouth, dont il voyait
en face de lui, a un demi-mille a peu pres, se dessiner dans la
brume du matin les tours et les maisons.

Au-dela de Portsmouth, la mer etait couverte de vaisseaux dont on
voyait les mats, pareils a une foret de peupliers depouilles par
l'hiver, se balancer sous le souffle du vent.

Felton, dans sa marche rapide, repassait ce que dix annees de
meditations ascetiques et un long sejour au milieu des puritains
lui avaient fourni d'accusations vraies ou fausses contre le
favori de Jacques VI et de Charles Ier.

Lorsqu'il comparait les crimes publics de ce ministre, crimes
eclatants, crimes europeens, si on pouvait le dire, avec les
crimes prives et inconnus dont l'avait charge Milady, Felton
trouvait que le plus coupable des deux hommes que renfermait
Buckingham etait celui dont le public ne connaissait pas la vie.
C'est que son amour si etrange, si nouveau, si ardent, lui faisait
voir les accusations infames et imaginaires de Lady de Winter,
comme on voit au travers d'un verre grossissant, a l'etat de
monstres effroyables, des atomes imperceptibles en realite aupres
d'une fourmi.

La rapidite de sa course allumait encore son sang: l'idee qu'il
laissait derriere lui, exposee a une vengeance effroyable, la
femme qu'il aimait ou plutot qu'il adorait comme une sainte,
I'emotion passee, sa fatigue presente, tout exaltait encore son
ame au-dessus des sentiments humains.

Il entra a Portsmouth vers les huit heures du matin; toute la
population etait sur pied; le tambour battait dans les rues et sur
le port; les troupes d'embarquement descendaient vers la mer.

Felton arriva au palais de l'Amiraute, couvert de poussiere et
ruisselant de sueur; son visage, ordinairement si pale, etait
pourpre de chaleur et de colere. La sentinelle voulut le
repousser; mais Felton appela le chef du poste, et tirant de sa
poche la lettre dont il etait porteur:

"Message presse de la part de Lord de Winter", dit-il.

Au nom de Lord de Winter, qu'on savait l'un des plus intimes de Sa
Grace, le chef de poste donna l'ordre de laisser passer Felton,
qui, du reste, portait lui-meme l'uniforme d'officier de marine.

Felton s'elanca dans le palais.

Au moment ou il entrait dans le vestibule un homme entrait aussi,
poudreux, hors d'haleine, laissant a la porte un cheval de poste
qui en arrivant tomba sur les deux genoux.

Felton et lui s'adresserent en meme temps a Patrick, le valet de
chambre de confiance du duc. Felton nomma le baron de Winter,
l'inconnu ne voulut nommer personne, et pretendit que c'etait au
duc seul qu'il pouvait se faire connaitre. Tous deux insistaient
pour passer l'un avant l'autre.

Patrick, qui savait que Lord de Winter etait en affaires de
service et en relations d'amitie avec le duc, donna la preference
a celui qui venait en son nom. L'autre fut force d'attendre, et il
fut facile de voir combien il maudissait ce retard.

Le valet de chambre fit traverser a Felton une grande salle dans
laquelle attendaient les deputes de La Rochelle conduits par le
prince de Soubise, et l'introduisit dans un cabinet ou Buckingham,
sortant du bain, achevait sa toilette, a laquelle, cette fois
comme toujours, il accordait une attention extraordinaire.

"Le lieutenant Felton, dit Patrick, de la part de Lord de Winter.

-- De la part de Lord de Winter! repeta Buckingham, faites
entrer."

Felton entra. En ce moment Buckingham jetait sur un canape une
riche robe de chambre brochee d'or, pour endosser un pourpoint de
velours bleu tout brode de perles.

"Pourquoi le baron n'est-il pas venu lui-meme? demanda Buckingham,
je l'attendais ce matin.

-- Il m'a charge de dire a Votre Grace, repondit Felton, qu'il
regrettait fort de ne pas avoir cet honneur, mais qu'il en etait
empeche par la garde qu'il est oblige de faire au chateau.

-- Oui, oui, dit Buckingham, je sais cela, il a une prisonniere.

-- C'est justement de cette prisonniere que je voulais parler a
Votre Grace, reprit Felton.

-- Eh bien, parlez.

-- Ce que j'ai a vous dire ne peut etre entendu que de vous,
Milord.

-- Laissez-nous, Patrick, dit Buckingham, mais tenez-vous a portee
de la sonnette; je vous appellerai tout a l'heure."

Patrick sortit.

"Nous sommes seuls, monsieur, dit Buckingham, parlez.

-- Milord, dit Felton, le baron de Winter vous a ecrit l'autre
jour pour vous prier de signer un ordre d'embarquement relatif a
une jeune femme nommee Charlotte Backson.

-- Oui, monsieur, et je lui ai repondu de m'apporter ou de
m'envoyer cet ordre et que je le signerais.

-- Le voici, Milord.

-- Donnez", dit le duc.

Et, le prenant des mains de Felton, il jeta sur le papier un coup
d'oeil rapide. Alors, s'apercevant que c'etait bien celui qui lui
etait annonce, il le posa sur la table, prit une plume et
s'appreta a signer.

"Pardon, Milord, dit Felton arretant le duc, mais Votre Grace
sait-elle que le nom de Charlotte Backson n'est pas le veritable
nom de cette jeune femme?

-- Oui, monsieur, je le sais, repondit le duc en trempant la plume
dans l'encrier.

-- Alors, Votre Grace connait son veritable nom? demanda Felton
d'une voix breve.

-- Je le connais."

Le duc approcha la plume du papier.

"Et, connaissant ce veritable nom, reprit Felton, Monseigneur
signera tout de meme?

-- Sans doute, dit Buckingham, et plutot deux fois qu'une.

-- Je ne puis croire, continua Felton d'une voix qui devenait de
plus en plus breve et saccadee, que Sa Grace sache qu'il s'agit de
Lady de Winter...

-- Je le sais parfaitement, quoique je sois etonne que vous le
sachiez, vous!

-- Et Votre Grace signera cet ordre sans remords?"

Buckingham regarda le jeune homme avec hauteur.

"Ah ca, monsieur, savez-vous bien, lui dit-il, que vous me faites
la d'etranges questions, et que je suis bien simple d'y repondre?

-- Repondez-y, Monseigneur, dit Felton, la situation est plus
grave que vous ne le croyez peut-etre."

Buckingham pensa que le jeune homme, venant de la part de Lord de
Winter, parlait sans doute en son nom et se radoucit.

"Sans remords aucun, dit-il, et le baron sait comme moi que Milady
de Winter est une grande coupable, et que c'est presque lui faire
grace que de borner sa peine a l'extradition."

Le duc posa sa plume sur le papier.

"Vous ne signerez pas cet ordre, Milord! dit Felton en faisant un
pas vers le duc.

-- Je ne signerai pas cet ordre, dit Buckingham, et pourquoi?

-- Parce que vous descendrez en vous-meme, et que vous rendrez
justice a Milady.

-- On lui rendra justice en l'envoyant a Tyburn, dit Buckingham;
Milady est une infame.

-- Monseigneur, Milady est un ange, vous le savez bien, et je vous
demande sa liberte.

-- Ah ca, dit Buckingham, etes-vous fou de me parler ainsi?

-- Milord, excusez-moi! je parle comme je puis; je me contiens.
Cependant, Milord, songez a ce que vous allez faire, et craignez
d'outrepasser la mesure!

-- Plait-il?... Dieu me pardonne! s'ecria Buckingham, mais je
crois qu'il me menace!

-- Non, Milord, je prie encore, et je vous dis: une goutte d'eau
suffit pour faire deborder le vase plein, une faute legere peut
attirer le chatiment sur la tete epargnee malgre tant de crimes.

-- Monsieur Felton, dit Buckingham, vous allez sortir d'ici et
vous rendre aux arrets sur-le-champ.

-- Vous allez m'ecouter jusqu'au bout, Milord. Vous avez seduit
cette jeune fille, vous l'avez outragee, souillee; reparez vos
crimes envers elle, laissez-la partir librement, et je n'exigerai
pas autre chose de vous.

-- Vous n'exigerez pas? dit Buckingham regardant Felton avec
etonnement et appuyant sur chacune des syllabes des trois mots
qu'il venait de prononcer.

-- Milord, continua Felton s'exaltant a mesure qu'il parlait,
Milord, prenez garde, toute l'Angleterre est lasse de vos
iniquites; Milord, vous avez abuse de la puissance royale que vous
avez presque usurpee; Milord, vous etes en horreur aux hommes et a
Dieu; Dieu vous punira plus tard, mais, moi, je vous punirai
aujourd'hui.

-- Ah! ceci est trop fort!" cria Buckingham en faisant un pas vers
la porte.

Felton lui barra le passage.

"Je vous le demande humblement, dit-il, signez l'ordre de mise en
liberte de Lady de Winter; songez que c'est la femme que vous avez
deshonoree.

-- Retirez-vous, monsieur, dit Buckingham, ou j'appelle et vous
fais mettre aux fers.

-- Vous n'appellerez pas, dit Felton en se jetant entre le duc et
la sonnette placee sur un gueridon incruste d'argent; prenez
garde, Milord, vous voila entre les mains de Dieu.

-- Dans les mains du diable, vous voulez dire, s'ecria Buckingham
en elevant la voix pour attirer du monde, sans cependant appeler
directement.

-- Signez, Milord, signez la liberte de Lady de Winter, dit Felton
en poussant un papier vers le duc.

-- De force! vous moquez-vous? hola, Patrick!

-- Signez, Milord!

-- Jamais!

-- Jamais!

-- A moi", cria le duc, et en meme temps il sauta sur son epee.

Mais Felton ne lui donna pas le temps de la tirer: il tenait tout
ouvert et cache dans son pourpoint le couteau dont s'etait frappee
Milady; d'un bond il fut sur le duc.

En ce moment Patrick entrait dans la salle en criant:

"Milord, une lettre de France!

-- De France!" s'ecria Buckingham, oubliant tout en pensant de qui
lui venait cette lettre.

Felton profita du moment et lui enfonca dans le flanc le couteau
jusqu'au manche.

"Ah! traitre! cria Buckingham, tu m'as tue...

-- Au meurtre!" hurla Patrick.

Felton jeta les yeux autour de lui pour fuir, et, voyant la porte
libre, s'elanca dans la chambre voisine, qui etait celle ou
attendaient, comme nous l'avons dit, les deputes de La Rochelle,
la traversa tout en courant et se precipita vers l'escalier; mais,
sur la premiere marche, il rencontra Lord de Winter, qui, le
voyant pale, egare, livide, tache de sang a la main et a la
figure, lui sauta au cou en s'ecriant:

"Je le savais, je l'avais devine et j'arrive trop tard d'une
minute! oh! malheureux que je suis!"

Felton ne fit aucune resistance; Lord de Winter le remit aux mains
des gardes, qui le conduisirent, en attendant de nouveaux ordres,
sur une petite terrasse dominant la mer, et il s'elanca dans le
cabinet de Buckingham.

Au cri pousse par le duc, a l'appel de Patrick, l'homme que Felton
avait rencontre dans l'antichambre se precipita dans le cabinet.

Il trouva le duc couche sur un sofa, serrant sa blessure dans sa
main crispee.

"La Porte, dit le duc d'une voix mourante, La Porte, viens-tu de
sa part?

-- Oui, Monseigneur, repondit le fidele serviteur d'Anne
d'Autriche, mais trop tard peut-etre.

-- Silence, La Porte! on pourrait vous entendre; Patrick, ne
laissez entrer personne: oh! je ne saurai pas ce qu'elle me fait
dire! mon Dieu, je me meurs!"

Et le duc s'evanouit.

Cependant, Lord de Winter, les deputes, les chefs de l'expedition,
les officiers de la maison de Buckingham, avaient fait irruption
dans sa chambre; partout des cris de desespoir retentissaient. La
nouvelle qui emplissait le palais de plaintes et de gemissements
en deborda bientot partout et se repandit par la ville.

Un coup de canon annonca qu'il venait de se passer quelque chose
de nouveau et d'inattendu.

Lord de Winter s'arrachait les cheveux.

"Trop tard d'une minute! s'ecriait-il, trop tard d'une minute! oh!
mon Dieu, mon Dieu, quel malheur!"

En effet, on etait venu lui dire a sept heures du matin qu'une
echelle de corde flottait a une des fenetres du chateau; il avait
couru aussitot a la chambre de Milady, avait trouve la chambre
vide et la fenetre ouverte, les barreaux scies, il s'etait rappele
la recommandation verbale que lui avait fait transmettre
d'Artagnan par son messager, il avait tremble pour le duc, et,
courant a l'ecurie, sans prendre le temps de faire seller son
cheval, avait saute sur le premier venu, etait accouru ventre a
terre, et sautant a bas dans la cour, avait monte precipitamment
l'escalier, et, sur le premier degre, avait, comme nous l'avons
dit, rencontre Felton.

Cependant le duc n'etait pas mort: il revint a lui, rouvrit les
yeux, et l'espoir rentra dans tous les coeurs.

"Messieurs, dit-il, laissez-moi seul avec Patrick et La Porte.

"Ah! c'est vous, de Winter! vous m'avez envoye ce matin un
singulier fou, voyez l'etat dans lequel il m'a mis!

-- Oh! Milord! s'ecria le baron, je ne m'en consolerai jamais.

-- Et tu aurais tort, mon cher de Winter, dit Buckingham en lui
tendant la main, je ne connais pas d'homme qui merite d'etre
regrette pendant toute la vie d'un autre homme; mais laisse-nous,
je t'en prie."

Le baron sortit en sanglotant.

Il ne resta dans le cabinet que le duc blesse, La Porte et
Patrick.

On cherchait un medecin, qu'on ne pouvait trouver.

"Vous vivrez, Milord, vous vivrez, repetait, a genoux devant le
sofa du duc, le messager d'Anne d'Autriche.

-- Que m'ecrivait-elle? dit faiblement Buckingham tout ruisselant
de sang et domptant, pour parler de celle qu'il aimait, d'atroces
douleurs, que m'ecrivait-elle? Lis-moi sa lettre.

-- Oh! Milord! fit La Porte.

-- Obeis, La Porte; ne vois-tu pas que je n'ai pas de temps a
perdre?"

La Porte rompit le cachet et placa le parchemin sous les yeux du
duc; mais Buckingham essaya vainement de distinguer l'ecriture.

"Lis donc, dit-il, lis donc, je n'y vois plus; lis donc! car
bientot peut-etre je n'entendrai plus, et je mourrai sans savoir
ce qu'elle m'a ecrit."

La Porte ne fit plus de difficulte, et lut:

"Milord,

"Par ce que j'ai, depuis que je vous connais, souffert par vous et
pour vous, je vous conjure, si vous avez souci de mon repos,
d'interrompre les grands armements que vous faites contre la
France et de cesser une guerre dont on dit tout haut que la
religion est la cause visible, et tout bas que votre amour pour
moi est la cause cachee. Cette guerre peut non seulement amener
pour la France et pour l'Angleterre de grandes catastrophes, mais
encore pour vous, Milord, des malheurs dont je ne me consolerais
pas.

"Veillez sur votre vie, que l'on menace et qui me sera chere du
moment ou je ne serai pas obligee de voir en vous un ennemi.

"Votre affectionnee,

"Anne."

Buckingham rappela tous les restes de sa vie pour ecouter cette
lecture; puis, lorsqu'elle fut finie, comme s'il eut trouve dans
cette lettre un amer desappointement:

"N'avez-vous donc pas autre chose a me dire de vive voix, La
Porte? demanda-t-il.

-- Si fait, Monseigneur: la reine m'avait charge de vous dire de
veiller sur vous, car elle avait eu avis qu'on voulait vous
assassiner.

-- Et c'est tout, c'est tout? reprit Buckingham avec impatience.

-- Elle m'avait encore charge de vous dire qu'elle vous aimait
toujours.

-- Ah! fit Buckingham, Dieu soit loue! ma mort ne sera donc pas
pour elle la mort d'un etranger!..."

La Porte fondit en larmes.

"Patrick, dit le duc, apportez-moi le coffret ou etaient les
ferrets de diamants."

Patrick apporta l'objet demande, que La Porte reconnut pour avoir
appartenu a la reine.

"Maintenant le sachet de satin blanc, ou son chiffre est brode en
perles."

Patrick obeit encore.

"Tenez, La Porte, dit Buckingham, voici les seuls gages que
j'eusse a elle, ce coffret d'argent, et ces deux lettres. Vous les
rendrez a Sa Majeste; et pour dernier souvenir... (il chercha
autour de lui quelque objet precieux)... vous y joindrez..."

Il chercha encore; mais ses regards obscurcis par la mort ne
rencontrerent que le couteau tombe des mains de Felton, et fumant
encore du sang vermeil etendu sur la lame.

"Et vous y joindrez ce couteau", dit le duc en serrant la main de
La Porte.

Il put encore mettre le sachet au fond du coffret d'argent, y
laissa tomber le couteau en faisant signe a La Porte qu'il ne
pouvait plus parler; puis, dans une derniere convulsion, que cette
fois il n'avait plus la force de combattre, il glissa du sofa sur
le parquet.

Patrick poussa un grand cri.

Buckingham voulut sourire une derniere fois; mais la mort arreta
sa pensee, qui resta gravee sur son front comme un dernier baiser
d'amour.

En ce moment le medecin du duc arriva tout effare; il etait deja a
bord du vaisseau amiral, on avait ete oblige d'aller le chercher
la.

Il s'approcha du duc, prit sa main, la garda un instant dans la
sienne, et la laissa retomber.

"Tout est inutile, dit-il, il est mort.

-- Mort, mort!" s'ecria Patrick.

A ce cri toute la foule rentra dans la salle, et partout ce ne fut
que consternation et que tumulte.

Aussitot que Lord de Winter vit Buckingham expire, il courut a
Felton, que les soldats gardaient toujours sur la terrasse du
palais.

"Miserable! dit-il au jeune homme qui, depuis la mort de
Buckingham, avait retrouve ce calme et ce sang-froid qui ne
devaient plus l'abandonner; miserable! qu'as-tu fait?

-- Je me suis venge, dit-il.

-- Toi! dit le baron; dis que tu as servi d'instrument a cette
femme maudite; mais je te le jure, ce crime sera son dernier
crime.

-- Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit tranquillement
Felton, et j'ignore de qui vous voulez parler, Milord; j'ai tue
M. de Buckingham parce qu'il a refuse deux fois a vous-meme de me
nommer capitaine: je l'ai puni de son injustice, voila tout."

De Winter, stupefait, regardait les gens qui liaient Felton, et ne
savait que penser d'une pareille insensibilite.

Une seule chose jetait cependant un nuage sur le front pur de
Felton. A chaque bruit qu'il entendait, le naif puritain croyait
reconnaitre les pas et la voix de Milady venant se jeter dans ses
bras pour s'accuser et se perdre avec lui.

Tout a coup il tressaillit, son regard se fixa sur un point de la
mer, que de la terrasse ou il se trouvait on dominait tout
entiere; avec ce regard d'aigle du marin, il avait reconnu, la ou
un autre n'aurait vu qu'un goeland se balancant sur les flots, la
voile du sloop qui se dirigeait vers les cotes de France.

Il palit, porta la main a son coeur, qui se brisait, et comprit
toute la trahison.

"Une derniere grace, Milord! dit-il au baron.

-- Laquelle? demanda celui-ci.

-- Quelle heure est-il?"

Le baron tira sa montre.

"Neuf heures moins dix minutes", dit-il.

Milady avait avance son depart d'une heure et demie des qu'elle
avait entendu le coup de canon qui annoncait le fatal evenement,
elle avait donne l'ordre de lever l'ancre.

La barque voguait sous un ciel bleu a une grande distance de la
cote.

"Dieu l'a voulu", dit Felton avec la resignation du fanatique,
mais cependant sans pouvoir detacher les yeux de cet esquif a bord
duquel il croyait sans doute distinguer le blanc fantome de celle
a qui sa vie allait etre sacrifiee.

De Winter suivit son regard, interrogea sa souffrance et devina
tout.

"Sois puni seul d'abord, miserable, dit Lord de Winter a Felton,
qui se laissait entrainer les yeux tournes vers la mer; mais je te
jure, sur la memoire de mon frere que j'aimais tant, que ta
complice n'est pas sauvee."

Felton baissa la tete sans prononcer une syllabe.

Quant a de Winter, il descendit rapidement l'escalier et se rendit
au port.


CHAPITRE LX
EN FRANCE

La premiere crainte du roi d'Angleterre, Charles Ier, en apprenant
cette mort, fut qu'une si terrible nouvelle ne decourageat les
Rochelois; il essaya, dit Richelieu dans ses Memoires, de la leur
cacher le plus longtemps possible, faisant fermer les ports par
tout son royaume, et prenant soigneusement garde qu'aucun vaisseau
ne sortit jusqu'a ce que l'armee que Buckingham appretait fut
partie, se chargeant, a defaut de Buckingham, de surveiller lui-
meme le depart.

Il poussa meme la severite de cet ordre jusqu'a retenir en
Angleterre l'ambassadeur de Danemark, qui avait pris conge, et
l'ambassadeur ordinaire de Hollande, qui devait ramener dans le
port de Flessingue les navires des Indes que Charles Ier avait
fait restituer aux Provinces-Unies.

Mais comme il ne songea a donner cet ordre que cinq heures apres
l'evenement, c'est-a-dire a deux heures de l'apres-midi, deux
navires etaient deja sortis du port: l'un emmenant, comme nous le
savons, Milady, laquelle, se doutant deja de l'evenement, fut
encore confirmee dans cette croyance en voyant le pavillon noir se
deployer au mat du vaisseau amiral.

Quant au second batiment, nous dirons plus tard qui il portait et
comment il partit.

Pendant ce temps, du reste, rien de nouveau au camp de La
Rochelle; seulement le roi, qui s'ennuyait fort, comme toujours,
mais peut-etre encore un peu plus au camp qu'ailleurs, resolut
d'aller incognito passer les fetes de Saint-Louis a Saint-Germain,
et demanda au cardinal de lui faire preparer une escorte de vingt
mousquetaires seulement. Le cardinal, que l'ennui du roi gagnait
quelquefois, accorda avec grand plaisir ce conge a son royal
lieutenant, lequel promit d'etre de retour vers le 15 septembre.

M. de Treville, prevenu par Son Eminence, fit son portemanteau, et
comme, sans en savoir la cause, il savait le vif desir et meme
l'imperieux besoin que ses amis avaient de revenir a Paris, il va
sans dire qu'il les designa pour faire partie de l'escorte.

Les quatre jeunes gens surent la nouvelle un quart d'heure apres
M. de Treville, car ils furent les premiers a qui il la
communiqua. Ce fut alors que d'Artagnan apprecia la faveur que lui
avait accordee le cardinal en le faisant enfin passer aux
mousquetaires; sans cette circonstance, il etait force de rester
au camp tandis que ses compagnons partaient.

On verra plus tard que cette impatience de remonter vers Paris
avait pour cause le danger que devait courir Mme Bonacieux en se
rencontrant au couvent de Bethune avec Milady, son ennemie
mortelle. Aussi, comme nous l'avons dit, Aramis avait ecrit
immediatement a Marie Michon, cette lingere de Tours qui avait de
si belles connaissances, pour qu'elle obtint que la reine donnat
l'autorisation a Mme Bonacieux de sortir du couvent et de se
retirer soit en Lorraine, soit en Belgique. La reponse ne s'etait
pas fait attendre, et, huit ou dix jours apres, Aramis avait recu
cette lettre:

"Mon cher cousin,

"Voici l'autorisation de ma soeur a retirer notre petite servante
du couvent de Bethune, dont vous pensez que l'air est mauvais pour
elle. Ma soeur vous envoie cette autorisation avec grand plaisir,
car elle aime fort cette petite fille, a laquelle elle se reserve
d'etre utile plus tard.

"Je vous embrasse.

"Marie Michon."

A cette lettre etait jointe une autorisation ainsi concue:

"La superieure du couvent de Bethune remettra aux mains de la
personne qui lui remettra ce billet la novice qui etait entree
dans son couvent sous ma recommandation et sous mon patronage.

"Au Louvre, le 10 aout 1628.

"Anne."

On comprend combien ces relations de parente entre Aramis et une
lingere qui appelait la reine sa soeur avaient egaye la verve des
jeunes gens; mais Aramis, apres avoir rougi deux ou trois fois
jusqu'au blanc des yeux aux grosses plaisanteries de Porthos,
avait prie ses amis de ne plus revenir sur ce sujet, declarant que
s'il lui en etait dit encore un seul mot, il n'emploierait plus sa
cousine comme intermediaire dans ces sortes d'affaires.

Il ne fut donc plus question de Marie Michon entre les quatre
mousquetaires, qui d'ailleurs avaient ce qu'ils voulaient: l'ordre
de tirer Mme Bonacieux du couvent des carmelites de Bethune. Il
est vrai que cet ordre ne leur servirait pas a grand-chose tant
qu'ils seraient au camp de La Rochelle, c'est-a-dire a l'autre
bout de la France; aussi d'Artagnan allait-il demander un conge a
M. de Treville, en lui confiant tout bonnement l'importance de son
depart, lorsque cette nouvelle lui fut transmise, ainsi qu'a ses
trois compagnons, que le roi allait partir pour Paris avec une
escorte de vingt mousquetaires, et qu'ils faisaient partie de
l'escorte.

La joie fut grande. On envoya les valets devant avec les bagages,
et l'on partit le 16 au matin.

Le cardinal reconduisit Sa Majeste de Surgeres a Mauze, et la, le
roi et son ministre prirent conge l'un de l'autre avec de grandes
demonstrations d'amitie.

Cependant le roi, qui cherchait de la distraction, tout en
cheminant le plus vite qu'il lui etait possible, car il desirait
etre arrive a Paris pour le 23, s'arretait de temps en temps pour
voler la pie, passe-temps dont le gout lui avait autrefois ete
inspire par de Luynes, et pour lequel il avait toujours conserve
une grande predilection. Sur les vingt mousquetaires, seize,
lorsque la chose arrivait, se rejouissaient fort de ce bon temps;
mais quatre maugreaient de leur mieux. D'Artagnan surtout avait
des bourdonnements perpetuels dans les oreilles, ce que Porthos
expliquait ainsi:

"Une tres grande dame m'a appris que cela veut dire que l'on parle
de vous quelque part."

Enfin l'escorte traversa Paris le 23, dans la nuit; le roi
remercia M. de Treville, et lui permit de distribuer des conges
pour quatre jours, a la condition que pas un des favorises ne
paraitrait dans un lieu public, sous peine de la Bastille.

Les quatre premiers conges accordes, comme on le pense bien,
furent a nos quatre amis. Il y a plus, Athos obtint de
M. de Treville six jours au lieu de quatre et fit mettre dans ces
six jours deux nuits de plus, car ils partirent le 24, a cinq
heures du soir, et par complaisance encore, M. de Treville
postdata le conge du 25 au matin.

"Eh, mon Dieu, disait d'Artagnan, qui, comme on le sait, ne
doutait jamais de rien, il me semble que nous faisons bien de
l'embarras pour une chose bien simple: en deux jours, et en
crevant deux ou trois chevaux (peu m'importe: j'ai de l'argent),
je suis a Bethune, je remets la lettre de la reine a la
superieure, et je ramene le cher tresor que je vais chercher, non
pas en Lorraine, non pas en Belgique, mais a Paris, ou il sera
mieux cache, surtout tant que M. le cardinal sera a La Rochelle.
Puis, une fois de retour de la campagne, eh bien, moitie par la
protection de sa cousine, moitie en faveur de ce que nous avons
fait personnellement pour elle, nous obtiendrons de la reine ce
que nous voudrons. Restez donc ici, ne vous epuisez pas de fatigue
inutilement; moi et Planchet, c'est tout ce qu'il faut pour une
expedition aussi simple."

A ceci Athos repondit tranquillement:

"Nous aussi, nous avons de l'argent; car je n'ai pas encore bu
tout a fait le reste du diamant, et Porthos et Aramis ne l'ont pas
tout a fait mange. Nous creverons donc aussi bien quatre chevaux
qu'un. Mais songez, d'Artagnan, ajouta-t-il d'une voix si sombre
que son accent donna le frisson au jeune homme, songez que Bethune
est une ville ou le cardinal a donne rendez-vous a une femme qui,
partout ou elle va, mene le malheur apres elle. Si vous n'aviez
affaire qu'a quatre hommes, d'Artagnan, je vous laisserais aller
seul; vous avez affaire a cette femme, allons-y quatre, et plaise
a Dieu qu'avec nos quatre valets nous soyons en nombre suffisant!

-- Vous m'epouvantez, Athos, s'ecria d'Artagnan; que craignez-vous
donc, mon Dieu?

-- Tout!" repondit Athos.

D'Artagnan examina les visages de ses compagnons, qui, comme celui
d'Athos, portaient l'empreinte d'une inquietude profonde, et l'on
continua la route au plus grand pas des chevaux, mais sans ajouter
une seule parole.

Le 25 au soir, comme ils entraient a Arras, et comme d'Artagnan
venait de mettre pied a terre a l'auberge de la Herse d'Or pour
boire un verre de vin, un cavalier sortit de la cour de la poste,
ou il venait de relayer, prenant au grand galop, et avec un cheval
frais, le chemin de Paris. Au moment ou il passait de la grande
porte dans la rue, le vent entrouvrit le manteau dont il etait
enveloppe, quoiqu'on fut au mois d'aout, et enleva son chapeau,
que le voyageur retint de sa main, au moment ou il avait deja
quitte sa tete, et l'enfonca vivement sur ses yeux.

D'Artagnan, qui avait les yeux fixes sur cet homme, devint fort
pale et laissa tomber son verre.

"Qu'avez-vous, monsieur? dit Planchet... Oh! la, accourez,
messieurs, voila mon maitre qui se trouve mal!"

Les trois amis accoururent et trouverent d'Artagnan qui, au lieu
de se trouver mal, courait a son cheval. Ils l'arreterent sur le
seuil de la porte.

"Eh bien, ou diable vas-tu donc ainsi? lui cria Athos.

-- C'est lui! s'ecria d'Artagnan, pale de colere et la sueur sur
le front, c'est lui! laissez-moi le rejoindre!

-- Mais qui, lui? demanda Athos.

-- Lui, cet homme!

-- Quel homme?

-- Cet homme maudit, mon mauvais genie, que j'ai toujours vu
lorsque j'etais menace de quelque malheur: celui qui accompagnait
l'horrible femme lorsque je la rencontrai pour la premiere fois,
celui que je cherchais quand j'ai provoque Athos, celui que j'ai
vu le matin du jour ou Mme Bonacieux a ete enlevee! l'homme
de Meung enfin! je l'ai vu, c'est lui! Je l'ai reconnu quand le
vent a entrouvert son manteau.

-- Diable! dit Athos reveur.

-- En selle, messieurs, en selle; poursuivons-le, et nous le
rattraperons.

-- Mon cher, dit Aramis, songez qu'il va du cote oppose a celui ou
nous allons; qu'il a un cheval frais et que nos chevaux sont
fatigues; que par consequent nous creverons nos chevaux sans meme
avoir la chance de le rejoindre. Laissons l'homme, d'Artagnan,
sauvons la femme.

-- Eh! monsieur! s'ecria un garcon d'ecurie courant apres
l'inconnu, eh! monsieur, voila un papier qui s'est echappe de
votre chapeau! Eh! monsieur! eh!

-- Mon ami, dit d'Artagnan, une demi-pistole pour ce papier!

-- Ma foi, monsieur, avec grand plaisir! le voici!

Le garcon d'ecurie, enchante de la bonne journee qu'il avait
faite, rentra dans la cour de l'hotel: d'Artagnan deplia le
papier.

"Eh bien? demanderent ses amis en l'entourant.

-- Rien qu'un mot! dit d'Artagnan.

-- Oui, dit Aramis, mais ce nom est un nom de ville ou de village.

--"Armentieres", lut Porthos. Armentieres, je ne connais pas cela!

-- Et ce nom de ville ou de village est ecrit de sa main! s'ecria
Athos.

-- Allons, allons, gardons soigneusement ce papier, dit
d'Artagnan, peut-etre n'ai-je pas perdu ma derniere pistole. A
cheval, mes amis, a cheval!"

Et les quatre compagnons s'elancerent au galop sur la route de
Bethune.


CHAPITRE LXI
LE COUVENT DES CARMELITES DE BETHUNE

Les grands criminels portent avec eux une espece de predestination
qui leur fait surmonter tous les obstacles, qui les fait echapper
a tous les dangers, jusqu'au moment que la Providence, lassee, a
marque pour l'ecueil de leur fortune impie.

Il en etait ainsi de Milady: elle passa au travers des croiseurs
des deux nations, et arriva a Boulogne sans aucun accident.

En debarquant a Portsmouth, Milady etait une Anglaise que les
persecutions de la France chassaient de La Rochelle; debarquee a
Boulogne, apres deux jours de traversee, elle se fit passer pour
une Francaise que les Anglais inquietaient a Portsmouth, dans la
haine qu'ils avaient concue contre la France.

Milady avait d'ailleurs le plus efficace des passeports: sa
beaute, sa grande mine et la generosite avec laquelle elle
repandait les pistoles. Affranchie des formalites d'usage par le
sourire affable et les manieres galantes d'un vieux gouverneur du
port, qui lui baisa la main, elle ne resta a Boulogne que le temps
de mettre a la poste une lettre ainsi concue:

"A Son Eminence Monseigneur le cardinal de Richelieu, en son camp
devant La Rochelle.

"Monseigneur, que Votre Eminence se rassure, Sa Grace le duc de
Buckingham ne partira point pour la France.

"Boulogne, 25 au soir.

"Milady de ***

"P. -S. -- Selon les desirs de Votre Eminence, je me rends au
couvent des carmelites de Bethune ou j'attendrai ses ordres."

Effectivement, le meme soir, Milady se mit en route; la nuit la
prit: elle s'arreta et coucha dans une auberge; puis, le
lendemain, a cinq heures du matin, elle partit, et trois heures
apres, elle entra a Bethune.

Elle se fit indiquer le couvent des carmelites et y entra
aussitot.

La superieure vint au-devant d'elle; Milady lui montra l'ordre du
cardinal, l'abbesse lui fit donner une chambre et servir a
dejeuner.

Tout le passe s'etait deja efface aux yeux de cette femme, et, le
regard fixe vers l'avenir, elle ne voyait que la haute fortune que
lui reservait le cardinal, qu'elle avait si heureusement servi,
sans que son nom fut mele en rien a toute cette sanglante affaire.
Les passions toujours nouvelles qui la consumaient donnaient a sa
vie l'apparence de ces nuages qui volent dans le ciel, refletant
tantot l'azur, tantot le feu, tantot le noir opaque de la tempete,
et qui ne laissent d'autres traces sur la terre que la devastation
et la mort.

Apres le dejeuner, l'abbesse vint lui faire sa visite; il y a peu
de distraction au cloitre, et la bonne superieure avait hate de
faire connaissance avec sa nouvelle pensionnaire.

Milady voulait plaire a l'abbesse; or, c'etait chose facile a
cette femme si reellement superieure; elle essaya d'etre aimable:
elle fut charmante et seduisit la bonne superieure par sa
conversation si variee et par les graces repandues dans toute sa
personne.

L'abbesse, qui etait une fille de noblesse, aimait surtout les
histoires de cour, qui parviennent si rarement jusqu'aux
extremites du royaume et qui, surtout, ont tant de peine a
franchir les murs des couvents, au seuil desquels viennent expirer
les bruits du monde.

Milady, au contraire, etait fort au courant de toutes les
intrigues aristocratiques, au milieu desquelles, depuis cinq ou
six ans, elle avait constamment vecu, elle se mit donc a
entretenir la bonne abbesse des pratiques mondaines de la cour de
France, melees aux devotions outrees du roi, elle lui fit la
chronique scandaleuse des seigneurs et des dames de la cour, que
l'abbesse connaissait parfaitement de nom, toucha legerement les
amours de la reine et de Buckingham, parlant beaucoup pour qu'on
parlat un peu.

Mais l'abbesse se contenta d'ecouter et de sourire, le tout sans
repondre. Cependant, comme Milady vit que ce genre de recit
l'amusait fort, elle continua; seulement, elle fit tomber la
conversation sur le cardinal.

Mais elle etait fort embarrassee; elle ignorait si l'abbesse etait
royaliste ou cardinaliste: elle se tint dans un milieu prudent;
mais l'abbesse, de son cote, se tint dans une reserve plus
prudente encore, se contentant de faire une profonde inclination
de tete toutes les fois que la voyageuse prononcait le nom de Son
Eminence.

Milady commenca a croire qu'elle s'ennuierait fort dans le
couvent; elle resolut donc de risquer quelque chose pour savoir de
suite a quoi s'en tenir. Voulant voir jusqu'ou irait la discretion
de cette bonne abbesse, elle se mit a dire un mal, tres dissimule
d'abord, puis tres circonstancie du cardinal, racontant les amours
du ministre avec Mme d'Aiguillon, avec Marion de Lorme et avec
quelques autres femmes galantes.

L'abbesse ecouta plus attentivement, s'anima peu a peu et sourit.

"Bon, dit Milady, elle prend gout a mon discours; si elle est
cardinaliste, elle n'y met pas de fanatisme au moins."

Alors elle passa aux persecutions exercees par le cardinal sur ses
ennemis. L'abbesse se contenta de se signer, sans approuver ni
desapprouver.

Cela confirma Milady dans son opinion que la religieuse etait
plutot royaliste que cardinaliste. Milady continua, rencherissant
de plus en plus.

"Je suis fort ignorante de toutes ces matieres-la, dit enfin
l'abbesse, mais tout eloignees que nous sommes de la cour, tout en
dehors des interets du monde ou nous nous trouvons placees, nous
avons des exemples fort tristes de ce que vous nous racontez la;
et l'une de nos pensionnaires a bien souffert des vengeances et
des persecutions de M. le cardinal.

-- Une de vos pensionnaires, dit Milady; oh! mon Dieu! pauvre
femme, je la plains alors.

-- Et vous avez raison, car elle est bien a plaindre: prison,
menaces, mauvais traitements, elle a tout souffert. Mais, apres
tout, reprit l'abbesse, M. le cardinal avait peut-etre des motifs
plausibles pour agir ainsi, et quoiqu'elle ait l'air d'un ange, il
ne faut pas toujours juger les gens sur la mine."

"Bon! dit Milady a elle-meme, qui sait! je vais peut-etre
decouvrir quelque chose ici, je suis en veine."

Et elle s'appliqua a donner a son visage une expression de candeur
parfaite.

"Helas! dit Milady, je le sais; on dit cela, qu'il ne faut pas
croire aux physionomies; mais a quoi croira-t-on cependant, si ce
n'est au plus bel ouvrage du Seigneur? Quant a moi, je serai
trompee toute ma vie peut-etre; mais je me fierai toujours a une
personne dont le visage m'inspirera de la sympathie.

-- Vous seriez donc tentee de croire, dit l'abbesse, que cette
jeune femme est innocente?

-- M. le cardinal ne punit pas que les crimes, dit-elle; il y a
certaines vertus qu'il poursuit plus severement que certains
forfaits.

-- Permettez-moi, madame, de vous exprimer ma surprise, dit
l'abbesse.

-- Et sur quoi? demanda Milady avec naivete.

-- Mais sur le langage que vous tenez.

-- Que trouvez-vous d'etonnant a ce langage? demanda en souriant
Milady.

-- Vous etes l'amie du cardinal, puisqu'il vous envoie ici, et
cependant...

-- Et cependant j'en dis du mal, reprit Milady, achevant la pensee
de la superieure.

-- Au moins n'en dites-vous pas de bien.

-- C'est que je ne suis pas son amie, dit-elle en soupirant, mais
sa victime.

-- Mais cependant cette lettre par laquelle il vous recommande a
moi?...

-- Est un ordre a moi de me tenir dans une espece de prison dont
il me fera tirer par quelques-uns de ses satellites.

-- Mais pourquoi n'avez-vous pas fui?

-- Ou irais-je? croyez-vous qu'il y ait un endroit de la terre ou
ne puisse atteindre le cardinal, s'il veut se donner la peine de
tendre la main? Si j'etais un homme, a la rigueur cela serait
possible encore; mais une femme, que voulez-vous que fasse une
femme? Cette jeune pensionnaire que vous avez ici a-t-elle essaye
de fuir, elle?

-- Non, c'est vrai; mais elle, c'est autre chose, je la crois
retenue en France par quelque amour.

-- Alors, dit Milady avec un soupir, si elle aime, elle n'est pas
tout a fait malheureuse.

-- Ainsi, dit l'abbesse en regardant Milady avec un interet
croissant, c'est encore une pauvre persecutee que je vois?

-- Helas, oui, dit Milady.

L'abbesse regarda un instant Milady avec inquietude, comme si une
nouvelle pensee surgissait dans son esprit.

"Vous n'etes pas ennemie de notre sainte foi? dit-elle en
balbutiant.

-- Moi, s'ecria Milady, moi, protestante! Oh! non, j'atteste le
Dieu qui nous entend que je suis au contraire fervente catholique.

-- Alors, madame, dit l'abbesse en souriant, rassurez-vous; la
maison ou vous etes ne sera pas une prison bien dure, et nous
ferons tout ce qu'il faudra pour vous faire cherir la captivite.
Il y a plus, vous trouverez ici cette jeune femme persecutee sans
doute par suite de quelque intrigue de cour. Elle est aimable,
gracieuse.

-- Comment la nommez-vous?

-- Elle m'a ete recommandee par quelqu'un de tres haut place, sous
le nom de Ketty. Je n'ai pas cherche a savoir son autre nom.

-- Ketty! s'ecria Milady; quoi! vous etes sure?...

-- Qu'elle se fait appeler ainsi? Oui, madame, la connaitriez-
vous?"

Milady sourit a elle-meme et a l'idee qui lui etait venue que
cette jeune femme pouvait etre son ancienne cameriere. Il se
melait au souvenir de cette jeune fille un souvenir de colere, et
un desir de vengeance avait bouleverse les traits de Milady, qui
reprirent au reste presque aussitot l'expression calme et
bienveillante que cette femme aux cent visages leur avait
momentanement fait perdre.

"Et quand pourrai-je voir cette jeune dame, pour laquelle je me
sens deja une si grande sympathie? demanda Milady.

-- Mais, ce soir, dit l'abbesse, dans la journee meme. Mais vous
voyagez depuis quatre jours, m'avez-vous dit vous-meme; ce matin
vous vous etes levee a cinq heures, vous devez avoir besoin de
repos. Couchez-vous et dormez, a l'heure du diner nous vous
reveillerons."

Quoique Milady eut tres bien pu se passer de sommeil, soutenue
qu'elle etait par toutes les excitations qu'une aventure nouvelle
faisait eprouver a son coeur avide d'intrigues, elle n'en accepta
pas moins l'offre de la superieure: depuis douze ou quinze jours
elle avait passe par tant d'emotions diverses que, si son corps de
fer pouvait encore soutenir la fatigue, son ame avait besoin de
repos.

Elle prit donc conge de l'abbesse et se coucha, doucement bercee
par les idees de vengeance auxquelles l'avait tout naturellement
ramenee le nom de Ketty. Elle se rappelait cette promesse presque
illimitee que lui avait faite le cardinal, si elle reussissait
dans son entreprise. Elle avait reussi, elle pourrait donc se
venger de d'Artagnan.

Une seule chose epouvantait Milady, c'etait le souvenir de son
mari! le comte de La Fere, qu'elle avait cru mort ou du moins
expatrie, et qu'elle retrouvait dans Athos, le meilleur ami de
d'Artagnan.

Mais aussi, s'il etait l'ami de d'Artagnan, il avait du lui preter
assistance dans toutes les menees a l'aide desquelles la reine
avait dejoue les projets de Son Eminence; s'il etait l'ami de
d'Artagnan, il etait l'ennemi du cardinal; et sans doute elle
parviendrait a l'envelopper dans la vengeance aux replis de
laquelle elle comptait etouffer le jeune mousquetaire.

Toutes ces esperances etaient de douces pensees pour Milady;
aussi, bercee par elles, s'endormit-elle bientot.

Elle fut reveillee par une voix douce qui retentit au pied de son
lit. Elle ouvrit les yeux, et vit l'abbesse accompagnee d'une
jeune femme aux cheveux blonds, au teint delicat, qui fixait sur
elle un regard plein d'une bienveillante curiosite.

La figure de cette jeune femme lui etait completement inconnue;
toutes deux s'examinerent avec une scrupuleuse attention, tout en
echangeant les compliments d'usage: toutes deux etaient fort
belles, mais de beautes tout a fait differentes. Cependant Milady
sourit en reconnaissant qu'elle l'emportait de beaucoup sur la
jeune femme en grand air et en facons aristocratiques. Il est vrai
que l'habit de novice que portait la jeune femme n'etait pas tres
avantageux pour soutenir une lutte de ce genre.

L'abbesse les presenta l'une a l'autre; puis, lorsque cette
formalite fut remplie, comme ses devoirs l'appelaient a l'eglise,
elle laissa les deux jeunes femmes seules.

La novice, voyant Milady couchee, voulait suivre la superieure,
mais Milady la retint.

"Comment, madame, lui dit-elle, a peine vous ai-je apercue et vous
voulez deja me priver de votre presence, sur laquelle je comptais
cependant un peu, je vous l'avoue, pour le temps que j'ai a passer
ici?

-- Non, madame, repondit la novice, seulement je craignais d'avoir
mal choisi mon temps: vous dormiez, vous etes fatiguee.

-- Eh bien, dit Milady, que peuvent demander les gens qui dorment?
un bon reveil. Ce reveil, vous me l'avez donne; laissez-moi en
jouir tout a mon aise."

Et lui prenant la main, elle l'attira sur un fauteuil qui etait
pres de son lit.

La novice s'assit.

"Mon Dieu! dit-elle, que je suis malheureuse! voila six mois que
je suis ici, sans l'ombre d'une distraction, vous arrivez, votre
presence allait etre pour moi une compagnie charmante, et voila
que, selon toute probabilite, d'un moment a l'autre je vais
quitter le couvent!

-- Comment! dit Milady, vous sortez bientot?

-- Du moins je l'espere, dit la novice avec une expression de joie
qu'elle ne cherchait pas le moins du monde a deguiser.

-- Je crois avoir appris que vous aviez souffert de la part du
cardinal, continua Milady; c'eut ete un motif de plus de sympathie
entre nous.

-- Ce que m'a dit notre bonne mere est donc la verite, que vous
etiez aussi une victime de ce mechant cardinal?

-- Chut! dit Milady, meme ici ne parlons pas ainsi de lui; tous
mes malheurs viennent d'avoir dit a peu pres ce que vous venez de
dire, devant une femme que je croyais mon amie et qui m'a trahie.
Et vous etes aussi, vous, la victime d'une trahison?

-- Non, dit la novice, mais de mon devouement a une femme que
j'aimais, pour qui j'eusse donne ma vie, pour qui je la donnerais
encore.

-- Et qui vous a abandonnee, c'est cela!

-- J'ai ete assez injuste pour le croire, mais depuis deux ou
trois jours j'ai acquis la preuve du contraire, et j'en remercie
Dieu; il m'aurait coute de croire qu'elle m'avait oubliee. Mais
vous, madame, continua la novice, il me semble que vous etes
libre, et que si vous vouliez fuir, il ne tiendrait qu'a vous.

-- Ou voulez-vous que j'aille, sans amis, sans argent, dans une
partie de la France que je ne connais pas, ou je ne suis jamais
venue?...

-- Oh! s'ecria la novice, quant a des amis, vous en aurez partout
ou vous vous montrerez, vous paraissez si bonne et vous etes si
belle!

-- Cela n'empeche pas, reprit Milady en adoucissant son sourire de
maniere a lui donner une expression angelique, que je suis seule
et persecutee.

-- Ecoutez, dit la novice, il faut avoir bon espoir dans le Ciel,
voyez-vous; il vient toujours un moment ou le bien que l'on a fait
plaide votre cause devant Dieu, et, tenez, peut-etre est-ce un
bonheur pour vous, tout humble et sans pouvoir que je suis, que
vous m'ayez rencontree: car, si je sors d'ici, eh bien, j'aurai
quelques amis puissants, qui, apres s'etre mis en campagne pour
moi, pourront aussi se mettre en campagne pour vous.

-- Oh! quand j'ai dit que j'etais seule, dit Milady, esperant
faire parler la novice en parlant d'elle-meme, ce n'est pas faute
d'avoir aussi quelques connaissances haut placees; mais ces
connaissances tremblent elles-memes devant le cardinal: la reine
elle-meme n'ose pas soutenir contre le terrible ministre; j'ai la
preuve que Sa Majeste, malgre son excellent coeur, a plus d'une
fois ete obligee d'abandonner a la colere de Son Eminence les
personnes qui l'avaient servie.

-- Croyez-moi, madame, la reine peut avoir l'air d'avoir abandonne
ces personnes-la; mais il ne faut pas en croire l'apparence: plus
elles sont persecutees, plus elle pense a elles, et souvent, au
moment ou elles y pensent le moins, elles ont la preuve d'un bon
souvenir.

-- Helas! dit Milady, je le crois: la reine est si bonne.

-- Oh! vous la connaissez donc, cette belle et noble reine, que
vous parlez d'elle ainsi! s'ecria la novice avec enthousiasme.

-- C'est-a-dire, reprit Milady, poussee dans ses retranchements,
qu'elle, personnellement, je n'ai pas l'honneur de la connaitre;
mais je connais bon nombre de ses amis les plus intimes: je
connais M. de Putange; j'ai connu en Angleterre M. Dujart; je
connais M. de Treville.

-- M. de Treville! s'ecria la novice, vous connaissez
M. de Treville?

-- Oui, parfaitement, beaucoup meme.

-- Le capitaine des mousquetaires du roi?

-- Le capitaine des mousquetaires du roi.

-- Oh! mais vous allez voir, s'ecria la novice, que tout a l'heure
nous allons etre des connaissances achevees, presque des amies; si
vous connaissez M. de Treville, vous avez du aller chez lui?

-- Souvent! dit Milady, qui, entree dans cette voie, et
s'apercevant que le mensonge reussissait, voulait le pousser
jusqu'au bout.

-- Chez lui, vous avez du voir quelques-uns de ses mousquetaires?

-- Tous ceux qu'il recoit habituellement! repondit Milady, pour
laquelle cette conversation commencait a prendre un interet reel.

-- Nommez-moi quelques-uns de ceux que vous connaissez, et vous
verrez qu'ils seront de mes amis.

-- Mais, dit Milady embarrassee, je connais M. de Louvigny,
M. de Courtivron, M. de Ferussac."

La novice la laissa dire; puis, voyant qu'elle s'arretait:

"Vous ne connaissez pas, dit-elle, un gentilhomme nomme Athos?"

Milady devint aussi pale que les draps dans lesquels elle etait
couchee, et, si maitresse qu'elle fut d'elle-meme, ne put
s'empecher de pousser un cri en saisissant la main de son
interlocutrice et en la devorant du regard.

"Quoi! qu'avez-vous? Oh! mon Dieu! demanda cette pauvre femme, ai-
je donc dit quelque chose qui vous ait blessee?

-- Non, mais ce nom m'a frappee, parce que, moi aussi j'ai connu
ce gentilhomme, et qu'il me parait etrange de trouver quelqu'un
qui le connaisse beaucoup.

-- Oh! oui! beaucoup! beaucoup! non seulement lui, mais encore ses
amis: MM. Porthos et Aramis!

-- En verite! eux aussi je les connais! s'ecria Milady, qui sentit
le froid penetrer jusqu'a son coeur.

-- Eh bien, si vous les connaissez, vous devez savoir qu'ils sont
bons et francs compagnons; que ne vous adressez-vous a eux, si
vous avez besoin d'appui?

-- C'est-a-dire, balbutia Milady, je ne suis liee reellement avec
aucun d'eux; je les connais pour en avoir beaucoup entendu parler
par un de leurs amis, M. d'Artagnan.

-- Vous connaissez M. d'Artagnan!" s'ecria la novice a son tour,
en saisissant la main de Milady et en la devorant des yeux.

Puis, remarquant l'etrange expression du regard de Milady:

"Pardon, madame, dit-elle, vous le connaissez, a quel titre?

-- Mais, reprit Milady embarrassee, mais a titre d'ami.

-- Vous me trompez, madame, dit la novice; vous avez ete sa
maitresse.

-- C'est vous qui l'avez ete, madame, s'ecria Milady a son tour.

-- Moi! dit la novice.

-- Oui, vous; je vous connais maintenant: vous etes madame
Bonacieux."

La jeune femme se recula, pleine de surprise et de terreur.

"Oh! ne niez pas! repondez, reprit Milady.

-- Eh bien, oui, madame! je l'aime, dit la novice; sommes-nous
rivales?"

La figure de Milady s'illumina d'un feu tellement sauvage que,
dans toute autre circonstance, Mme Bonacieux se fut enfuie
d'epouvante; mais elle etait toute a sa jalousie.

"Voyons, dites, madame, reprit Mme Bonacieux avec une energie dont
on l'eut crue incapable, avez-vous ete ou etes-vous sa maitresse?

-- Oh! non! s'ecria Milady avec un accent qui n'admettait pas le
doute sur sa verite, jamais! jamais!

-- Je vous crois, dit Mme Bonacieux; mais pourquoi donc alors vous
etes-vous ecriee ainsi?

-- Comment, vous ne comprenez pas! dit Milady, qui etait deja
remise de son trouble, et qui avait retrouve toute sa presence
d'esprit.

-- Comment voulez-vous que je comprenne? je ne sais rien.

-- Vous ne comprenez pas que M. d'Artagnan etant mon ami, il
m'avait prise pour confidente?

-- Vraiment!

-- Vous ne comprenez pas que je sais tout, votre enlevement de la
petite maison de Saint-Germain, son desespoir, celui de ses amis,
leurs recherches inutiles depuis ce moment! Et comment ne voulez-
vous pas que je m'en etonne, quand, sans m'en douter, je me trouve
en face de vous, de vous dont nous avons parle si souvent
ensemble, de vous qu'il aime de toute la force de son ame, de vous
qu'il m'avait fait aimer avant que je vous eusse vue? Ah! chere
Constance, je vous trouve donc, je vous vois donc enfin!"

Et Milady tendit ses bras a Mme Bonacieux, qui, convaincue par ce
qu'elle venait de lui dire, ne vit plus dans cette femme, qu'un
instant auparavant elle avait crue sa rivale, qu'une amie sincere
et devouee.

"Oh! pardonnez-moi! pardonnez-moi! s'ecria-t-elle en se laissant
aller sur son epaule, je l'aime tant!"

Ces deux femmes se tinrent un instant embrassees. Certes, si les
forces de Milady eussent ete a la hauteur de sa haine,
Mme Bonacieux ne fut sortie que morte de cet embrassement. Mais,
ne pouvant pas l'etouffer, elle lui sourit.

"O chere belle! chere bonne petite! dit Milady, que je suis
heureuse de vous voir! Laissez-moi vous regarder. Et, en disant
ces mots, elle la devorait effectivement du regard. Oui, c'est
bien vous. Ah! d'apres ce qu'il m'a dit, je vous reconnais a cette
heure, je vous reconnais parfaitement."

La pauvre jeune femme ne pouvait se douter de ce qui se passait
d'affreusement cruel derriere le rempart de ce front pur, derriere
ces yeux si brillants ou elle ne lisait que de l'interet et de la
compassion.

"Alors vous savez ce que j'ai souffert, dit Mme Bonacieux,
puisqu'il vous a dit ce qu'il souffrait; mais souffrir pour lui,
c'est du bonheur."

Milady reprit machinalement:

"Oui, c'est du bonheur."

Elle pensait a autre chose.

"Et puis, continua Mme Bonacieux, mon supplice touche a son terme;
demain, ce soir peut-etre, je le reverrai, et alors le passe
n'existera plus.

-- Ce soir? demain? s'ecria Milady tiree de sa reverie par ces
paroles, que voulez-vous dire? attendez-vous quelque nouvelle de
lui?

-- Je l'attends lui-meme.

-- Lui-meme; d'Artagnan, ici!

-- Lui-meme.

-- Mais, c'est impossible! il est au siege de La Rochelle avec le
cardinal; il ne reviendra a Paris qu'apres la prise de la ville.

-- Vous le croyez ainsi, mais est-ce qu'il y a quelque chose
d'impossible a mon d'Artagnan, le noble et loyal gentilhomme!

-- Oh! je ne puis vous croire!

-- Eh bien, lisez donc!" dit, dans l'exces de son orgueil et de sa
joie, la malheureuse jeune femme en presentant une lettre a
Milady.

"L'ecriture de Mme de Chevreuse! se dit en elle-meme Milady. Ah!
j'etais bien sure qu'ils avaient des intelligences de ce cote-la!"

Et elle lut avidement ces quelques lignes:

"Ma chere enfant, tenez-vous prete; notre ami vous verra bientot,
et il ne vous verra que pour vous arracher de la prison ou votre
surete exigeait que vous fussiez cachee: preparez-vous donc au
depart et ne desesperez jamais de nous.

"Notre charmant Gascon vient de se montrer brave et fidele comme
toujours, dites-lui qu'on lui est bien reconnaissant quelque part
de l'avis qu'il a donne."

"Oui, oui, dit Milady, oui, la lettre est precise. Savez-vous quel
est cet avis?

-- Non. Je me doute seulement qu'il aura prevenu la reine de
quelque nouvelle machination du cardinal.

-- Oui, c'est cela sans doute!" dit Milady en rendant la lettre a
Mme Bonacieux et en laissant retomber sa tete pensive sur sa
poitrine.

En ce moment on entendit le galop d'un cheval.

"Oh! s'ecria Mme Bonacieux en s'elancant a la fenetre, serait-ce
deja lui?"

Milady etait restee dans son lit, petrifiee par la surprise; tant
de choses inattendues lui arrivaient tout a coup, que pour la
premiere fois la tete lui manquait.

"Lui! lui! murmura-t-elle, serait-ce lui?"

Et elle demeurait dans son lit les yeux fixes.

"Helas, non! dit Mme Bonacieux, c'est un homme que je ne connais
pas, et qui cependant a l'air de venir ici; oui, il ralentit sa
course, il s'arrete a la porte, il sonne.

Milady sauta hors de son lit.

"Vous etes bien sure que ce n'est pas lui? dit-elle.

-- Oh! oui, bien sure!

-- Vous avez peut-etre mal vu.

-- Oh! je verrais la plume de son feutre, le bout de son manteau,
que je le reconnaitrais, lui!

Milady s'habillait toujours.

"N'importe! cet homme vient ici, dites-vous?

-- Oui, il est entre.

-- C'est ou pour vous ou pour moi.

-- Oh! mon Dieu, comme vous semblez agitee!

-- Oui, je l'avoue, je n'ai pas votre confiance, je crains tout du
cardinal.

-- Chut! dit Mme Bonacieux, on vient!"

Effectivement, la porte s'ouvrit, et la superieure entra.

"Est-ce vous qui arrivez de Boulogne? demanda-t-elle a Milady.

-- Oui, c'est moi, repondit celle-ci, et, tachant de ressaisir son
sang-froid, qui me demande?

-- Un homme qui ne veut pas dire son nom, mais qui vient de la
part du cardinal.

-- Et qui veut me parler? demanda Milady.

-- Qui veut parler a une dame arrivant de Boulogne.

-- Alors faites entrer, madame, je vous prie.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Mme Bonacieux, serait-ce quelque
mauvaise nouvelle?

-- J'en ai peur.

-- Je vous laisse avec cet etranger, mais aussitot son depart, si
vous le permettez, je reviendrai.

-- Comment donc! je vous en prie."

La superieure et Mme Bonacieux sortirent.

Milady resta seule, les yeux fixes sur la porte; un instant apres
on entendit le bruit d'eperons qui retentissaient sur les
escaliers, puis les pas se rapprocherent, puis la porte s'ouvrit,
et un homme parut.

Milady jeta un cri de joie: cet homme c'etait le comte de
Rochefort, l'ame damnee de Son Eminence.


CHAPITRE LXII
DEUX VARIETES DE DEMONS

"Ah! s'ecrierent ensemble Rochefort et Milady, c'est vous!

-- Oui, c'est moi.

-- Et vous arrivez...? demanda Milady.

-- De La Rochelle, et vous?

-- D'Angleterre.

-- Buckingham?

-- Mort ou blesse dangereusement; comme je partais sans avoir rien
pu obtenir de lui, un fanatique venait de l'assassiner.

-- Ah! fit Rochefort avec un sourire, voila un hasard bien
heureux! et qui satisfera Son Eminence! L'avez-vous prevenue?

-- Je lui ai ecrit de Boulogne. Mais comment etes-vous ici?

-- Son Eminence, inquiete, m'a envoye a votre recherche.

-- Je suis arrivee d'hier seulement.

-- Et qu'avez-vous fait depuis hier?

-- Je n'ai pas perdu mon temps.

-- Oh! je m'en doute bien!

-- Savez-vous qui j'ai rencontre ici?

-- Non.

-- Devinez.

-- Comment voulez-vous?...

-- Cette jeune femme que la reine a tiree de prison.

-- La maitresse du petit d'Artagnan?

-- Oui, Mme Bonacieux, dont le cardinal ignorait la retraite.

-- Eh bien, dit Rochefort, voila encore un hasard qui peut aller
de pair avec l'autre, M. le cardinal est en verite un homme
privilegie.

-- Comprenez-vous mon etonnement, continua Milady, quand je me
suis trouvee face a face avec cette femme?

-- Vous connait-elle?

-- Non.

-- Alors elle vous regarde comme une etrangere?"

Milady sourit.

"Je suis sa meilleure amie!

-- Sur mon honneur, dit Rochefort, il n'y a que vous, ma chere
comtesse, pour faire de ces miracles-la.

-- Et bien m'en a pris, chevalier, dit Milady, car savez-vous ce
qui se passe?

-- Non.

-- On va la venir chercher demain ou apres-demain avec un ordre de
la reine.

-- Vraiment? et qui cela?

-- D'Artagnan et ses amis.

-- En verite ils en feront tant, que nous serons obliges de les
envoyer a la Bastille.

-- Pourquoi n'est-ce point deja fait?

-- Que voulez-vous! parce que M. le cardinal a pour ces hommes une
faiblesse que je ne comprends pas.

-- Vraiment?

-- Oui.

-- Eh bien, dites-lui ceci, Rochefort: dites-lui que notre
conversation a l'auberge du Colombier-Rouge a ete entendue par ces
quatre hommes; dites-lui qu'apres son depart l'un d'eux est monte
et m'a arrache par violence le sauf-conduit qu'il m'avait donne;
dites-lui qu'ils avaient fait prevenir Lord de Winter de mon
passage en Angleterre; que, cette fois encore, ils ont failli
faire echouer ma mission, comme ils ont fait echouer celle des
ferrets; dites-lui que parmi ces quatre hommes, deux seulement
sont a craindre, d'Artagnan et Athos; dites-lui que le troisieme,
Aramis, est l'amant de Mme de Chevreuse: il faut laisser vivre
celui-la, on sait son secret, il peut etre utile; quant au
quatrieme, Porthos, c'est un sot, un fat et un niais, qu'il ne
s'en occupe meme pas.

-- Mais ces quatre hommes doivent etre a cette heure au siege de
La Rochelle.

-- Je le croyais comme vous; mais une lettre que Mme Bonacieux a
recue de Mme de Chevreuse, et qu'elle a eu l'imprudence de me
communiquer, me porte a croire que ces quatre hommes au contraire
sont en campagne pour la venir enlever.

-- Diable! comment faire?

-- Que vous a dit le cardinal a mon egard?

-- De prendre vos depeches ecrites ou verbales, de revenir en
poste, et, quand il saura ce que vous avez fait, il avisera a ce
que vous devez faire.

-- Je dois donc rester ici? demanda Milady.

-- Ici ou dans les environs.

-- Vous ne pouvez m'emmener avec vous?

-- Non, l'ordre est formel: aux environs du camp, vous pourriez
etre reconnue, et votre presence, vous le comprenez,
compromettrait Son Eminence, surtout apres ce qui vient de se
passer la-bas. Seulement, dites-moi d'avance ou vous attendrez des
nouvelles du cardinal, que je sache toujours ou vous retrouver.

-- Ecoutez, il est probable que je ne pourrai rester ici.

-- Pourquoi?

-- Vous oubliez que mes ennemis peuvent arriver d'un moment a
l'autre.

-- C'est vrai; mais alors cette petite femme va echapper a Son
Eminence?

-- Bah! dit Milady avec un sourire qui n'appartenait qu'a elle,
vous oubliez que je suis sa meilleure amie.

-- Ah! c'est vrai! je puis donc dire au cardinal, a l'endroit de
cette femme...

-- Qu'il soit tranquille.

-- Voila tout?

-- Il saura ce que cela veut dire.

-- Il le devinera. Maintenant, voyons, que dois-je faire?

-- Repartir a l'instant meme; il me semble que les nouvelles que
vous reportez valent bien la peine que l'on fasse diligence.

-- Ma chaise s'est cassee en entrant a Lillers.

-- A merveille!

-- Comment, a merveille?

-- Oui, j'ai besoin de votre chaise, moi, dit la comtesse.

-- Et comment partirai-je, alors?

-- A franc etrier.

-- Vous en parlez bien a votre aise, cent quatre-vingts lieues.

-- Qu'est-ce que cela?

-- On les fera. Apres?

-- Apres: en passant a Lillers, vous me renvoyez la chaise avec
ordre a votre domestique de se mettre a ma disposition.

-- Bien.

-- Vous avez sans doute sur vous quelque ordre du cardinal?

-- J'ai mon plein pouvoir.

-- Vous le montrez a l'abbesse, et vous dites qu'on viendra me
chercher, soit aujourd'hui, soit demain, et que j'aurai a suivre
la personne qui se presentera en votre nom.

-- Tres bien!

-- N'oubliez pas de me traiter durement en parlant de moi a
l'abbesse.

-- A quoi bon?

-- Je suis une victime du cardinal. Il faut bien que j'inspire de
la confiance a cette pauvre petite Mme Bonacieux.

-- C'est juste. Maintenant voulez-vous me faire un rapport de tout
ce qui est arrive?

-- Mais je vous ai raconte les evenements, vous avez bonne
memoire, repetez les choses comme je vous les ai dites, un papier
se perd.

-- Vous avez raison; seulement que je sache ou vous retrouver, que
je n'aille pas courir inutilement dans les environs.

-- C'est juste, attendez.

-- Voulez-vous une carte?

-- Oh! je connais ce pays a merveille.

-- Vous? quand donc y etes-vous venue?

-- J'y ai ete elevee.

-- Vraiment?

-- C'est bon a quelque chose, vous le voyez, que d'avoir ete
elevee quelque part.

-- Vous m'attendrez donc...?

-- Laissez-moi reflechir un instant; eh! tenez, a Armentieres.

-- Qu'est-ce que cela, Armentieres?

-- Une petite ville sur la Lys! je n'aurai qu'a traverser la
riviere et je suis en pays etranger.

-- A merveille! mais il est bien entendu que vous ne traverserez
la riviere qu'en cas de danger.

-- C'est bien entendu.

-- Et, dans ce cas, comment saurai-je ou vous etes?

-- Vous n'avez pas besoin de votre laquais?

-- Non.

-- C'est un homme sur?

-- A l'epreuve.

-- Donnez-le-moi; personne ne le connait, je le laisse a l'endroit
que je quitte, et il vous conduit ou je suis.

-- Et vous dites que vous m'attendez a Argentieres?

-- A Armentieres, repondit Milady.

-- Ecrivez-moi ce nom-la sur un morceau de papier, de peur que je
l'oublie; ce n'est pas compromettant, un nom de ville, n'est-ce
pas?

-- Eh, qui sait? N'importe, dit Milady en ecrivant le nom sur une
demi-feuille de papier, je me compromets.

-- Bien! dit Rochefort en prenant des mains de Milady le papier,
qu'il plia et qu'il enfonca dans la coiffe de son feutre;
d'ailleurs, soyez tranquille, je vais faire comme les enfants, et,
dans le cas ou je perdrais ce papier, repeter le nom tout le long
de la route. Maintenant est-ce tout?

-- Je le crois.

-- Cherchons bien: Buckingham mort ou grievement blesse; votre
entretien avec le cardinal entendu des quatre mousquetaires; Lord
de Winter prevenu de votre arrivee a Portsmouth; d'Artagnan et
Athos a la Bastille; Aramis l'amant de Mme de Chevreuse; Porthos
un fat; Mme Bonacieux retrouvee; vous envoyer la chaise le plus
tot possible; mettre mon laquais a votre disposition; faire de
vous une victime du cardinal, pour que l'abbesse ne prenne aucun
soupcon; Armentieres sur les bords de la Lys. Est-ce cela?

-- En verite, mon cher chevalier, vous etes un miracle de memoire.
A propos, ajoutez une chose...

-- Laquelle?

-- J'ai vu de tres jolis bois qui doivent toucher au jardin du
couvent, dites qu'il m'est permis de me promener dans ces bois;
qui sait? j'aurai peut-etre besoin de sortir par une porte de
derriere.

-- Vous pensez a tout.

-- Et vous, vous oubliez une chose...

-- Laquelle?

-- C'est de me demander si j'ai besoin d'argent.

-- C'est juste, combien voulez-vous?

-- Tout ce que vous aurez d'or.

-- J'ai cinq cents pistoles a peu pres.

-- J'en ai autant: avec mille pistoles on fait face a tout; videz
vos poches.

-- Voila, comtesse.

-- Bien, mon cher comte! et vous partez...?

-- Dans une heure; le temps de manger un morceau, pendant lequel
j'enverrai chercher un cheval de poste.

-- A merveille! Adieu, chevalier!

-- Adieu, comtesse!

-- Recommandez-moi au cardinal, dit Milady.

-- Recommandez-moi a Satan", repliqua Rochefort.

Milady et Rochefort echangerent un sourire et se separerent.

Une heure apres, Rochefort partit au grand galop de son cheval;
cinq heures apres il passait a Arras.

Nos lecteurs savent deja comment il avait ete reconnu par
d'Artagnan, et comment cette reconnaissance, en inspirant des
craintes aux quatre mousquetaires, avait donne une nouvelle
activite a leur voyage.


CHAPITRE LXIII
UNE GOUTTE D'EAU

A peine Rochefort fut-il sorti, que Mme Bonacieux rentra. Elle
trouva Milady le visage riant.

"Eh bien, dit la jeune femme, ce que vous craigniez est donc
arrive; ce soir ou demain le cardinal vous envoie prendre?

-- Qui vous a dit cela, mon enfant? demanda Milady.

-- Je l'ai entendu de la bouche meme du messager.

-- Venez vous asseoir ici pres de moi, dit Milady.

-- Me voici.

-- Attendez que je m'assure si personne ne nous ecoute.

-- Pourquoi toutes ces precautions?

-- Vous allez le savoir."

Milady se leva et alla a la porte, l'ouvrit, regarda dans le
corridor, et revint se rasseoir pres de Mme Bonacieux.

"Alors, dit-elle, il a bien joue son role.

-- Qui cela?

-- Celui qui s'est presente a l'abbesse comme l'envoye du
cardinal.

-- C'etait donc un role qu'il jouait?

-- Oui, mon enfant.

-- Cet homme n'est donc pas...

-- Cet homme, dit Milady en baissant la voix, c'est mon frere.

-- Votre frere! s'ecria Mme Bonacieux.

-- Eh bien, il n'y a que vous qui sachiez ce secret, mon enfant;
si vous le confiez a qui que ce soit au monde, je serai perdue, et
vous aussi peut-etre.

-- Oh! mon Dieu!

-- Ecoutez, voici ce qui se passe: mon frere, qui venait a mon
secours pour m'enlever ici de force, s'il le fallait, a rencontre
l'emissaire du cardinal qui venait me chercher; il l'a suivi.
Arrive a un endroit du chemin solitaire et ecarte, il a mis l'epee
a la main en sommant le messager de lui remettre les papiers dont
il etait porteur; le messager a voulu se defendre, mon frere l'a
tue.

-- Oh! fit Mme Bonacieux en frissonnant.

-- C'etait le seul moyen, songez-y. Alors mon frere a resolu de
substituer la ruse a la force: il a pris les papiers, il s'est
presente ici comme l'emissaire du cardinal lui-meme, et dans une
heure ou deux, une voiture doit venir me prendre de la part de Son
Eminence.

-- Je comprends; cette voiture, c'est votre frere qui vous
l'envoie.

-- Justement; mais ce n'est pas tout: cette lettre que vous avez
recue, et que vous croyez de Mme Chevreuse...

-- Eh bien?

-- Elle est fausse.

-- Comment cela?

-- Oui, fausse: c'est un piege pour que vous ne fassiez pas de
resistance quand on viendra vous chercher.

-- Mais c'est d'Artagnan qui viendra.

-- Detrompez-vous, d'Artagnan et ses amis sont retenus au siege de
La Rochelle.

-- Comment savez-vous cela?

-- Mon frere a rencontre des emissaires du cardinal en habits de
mousquetaires. On vous aurait appelee a la porte, vous auriez cru
avoir affaire a des amis, on vous enlevait et on vous ramenait a
Paris.

-- Oh! mon Dieu! ma tete se perd au milieu de ce chaos
d'iniquites. Je sens que si cela durait, continua Mme Bonacieux en
portant ses mains a son front, je deviendrais folle!

-- Attendez...

-- Quoi?

-- J'entends le pas d'un cheval, c'est celui de mon frere qui
repart; je veux lui dire un dernier adieu, venez."

Milady ouvrit la fenetre et fit signe a Mme Bonacieux de l'y
rejoindre. La jeune femme y alla.

Rochefort passait au galop.

"Adieu, frere", s'ecria Milady.

Le chevalier leva la tete, vit les deux jeunes femmes, et, tout
courant, fit a Milady un signe amical de la main.

"Ce bon Georges!" dit-elle en refermant la fenetre avec une
expression de visage pleine d'affection et de melancolie.

Et elle revint s'asseoir a sa place, comme si elle eut ete plongee
dans des reflexions toutes personnelles.

"Chere dame! dit Mme Bonacieux, pardon de vous interrompre! mais
que me conseillez-vous de faire? mon Dieu! Vous avez plus
d'experience que moi, parlez, je vous ecoute.

-- D'abord, dit Milady, il se peut que je me trompe et que
d'Artagnan et ses amis viennent veritablement a votre secours.

-- Oh! c'eut ete trop beau! s'ecria Mme Bonacieux, et tant de
bonheur n'est pas fait pour moi!

-- Alors, vous comprenez; ce serait tout simplement une question
de temps, une espece de course a qui arrivera le premier. Si ce
sont vos amis qui l'emportent en rapidite, vous etes sauvee; si ce
sont les satellites du cardinal, vous etes perdue.

-- Oh! oui, oui, perdue sans misericorde! Que faire donc? que
faire?

-- Il y aurait un moyen bien simple, bien naturel...

-- Lequel, dites?

-- Ce serait d'attendre, cachee dans les environs, et de s'assurer
ainsi quels sont les hommes qui viendront vous demander.

-- Mais ou attendre?

-- Oh! ceci n'est point une question: moi-meme je m'arrete et je
me cache a quelques lieues d'ici en attendant que mon frere vienne
me rejoindre; eh bien, je vous emmene avec moi, nous nous cachons
et nous attendons ensemble.

-- Mais on ne me laissera pas partir, je suis ici presque
prisonniere.

-- Comme on croit que je pars sur un ordre du cardinal, on ne vous
croira pas tres pressee de me suivre.

-- Eh bien?

-- Eh bien, la voiture est a la porte, vous me dites adieu, vous
montez sur le marchepied pour me serrer dans vos bras une derniere
fois; le domestique de mon frere qui vient me prendre est prevenu,
il fait un signe au postillon, et nous partons au galop.

-- Mais d'Artagnan, d'Artagnan, s'il vient?

-- Ne le saurons-nous pas?

-- Comment?

-- Rien de plus facile. Nous renvoyons a Bethune ce domestique de
mon frere, a qui, je vous l'ai dit, nous pouvons nous fier; il
prend un deguisement et se loge en face du couvent: si ce sont les
emissaires du cardinal qui viennent, il ne bouge pas; si c'est
M. d'Artagnan et ses amis, il les amene ou nous sommes.

-- Il les connait donc?

-- Sans doute, n'a-t-il pas vu M. d'Artagnan chez moi!

-- Oh! oui, oui, vous avez raison; ainsi, tout va bien, tout est
pour le mieux; mais ne nous eloignons pas d'ici.

-- A sept ou huit lieues tout au plus, nous nous tenons sur la
frontiere par exemple, et a la premiere alerte, nous sortons de
France.

-- Et d'ici la, que faire?

-- Attendre.

-- Mais s'ils arrivent?

-- La voiture de mon frere arrivera avant eux.

-- Si je suis loin de vous quand on viendra vous prendre; a diner
ou a souper, par exemple?

-- Faites une chose.

-- Laquelle?

-- Dites a votre bonne superieure que, pour nous quitter le moins
possible, vous lui demanderez la permission de partager mon repas.

-- Le permettra-t-elle?

-- Quel inconvenient y a-t-il a cela?

-- Oh! tres bien, de cette facon nous ne nous quitterons pas un
instant!

-- Eh bien, descendez chez elle pour lui faire votre demande! je
me sens la tete lourde, je vais faire un tour au jardin.

-- Allez, et ou vous retrouverai-je?

-- Ici dans une heure.

-- Ici dans une heure; oh! vous etes bonne et je vous remercie.

-- Comment ne m'interesserais-je pas a vous? Quand vous ne seriez
pas belle et charmante, n'etes-vous pas l'amie d'un de mes
meilleurs amis!

-- Cher d'Artagnan, oh! comme il vous remerciera!

-- Je l'espere bien. Allons! tout est convenu, descendons.

-- Vous allez au jardin?

-- Oui.

-- Suivez ce corridor, un petit escalier vous y conduit.

-- A merveille! merci."

Et les deux femmes se quitterent en echangeant un charmant
sourire.

Milady avait dit la verite, elle avait la tete lourde; car ses
projets mal classes s'y heurtaient comme dans un chaos. Elle avait
besoin d'etre seule pour mettre un peu d'ordre dans ses pensees.
Elle voyait vaguement dans l'avenir; mais il lui fallait un peu de
silence et de quietude pour donner a toutes ses idees, encore
confuses, une forme distincte, un plan arrete.

Ce qu'il y avait de plus presse, c'etait d'enlever Mme Bonacieux,
de la mettre en lieu de surete, et la, le cas echeant, de s'en
faire un otage. Milady commencait a redouter l'issue de ce duel
terrible, ou ses ennemis mettaient autant de perseverance qu'elle
mettait, elle, d'acharnement.

D'ailleurs elle sentait, comme on sent venir un orage, que cette
issue etait proche et ne pouvait manquer d'etre terrible.

Le principal pour elle, comme nous l'avons dit, etait donc de
tenir Mme Bonacieux entre ses mains. Mme Bonacieux, c'etait la vie
de d'Artagnan; c'etait plus que sa vie, c'etait celle de la femme
qu'il aimait; c'etait, en cas de mauvaise fortune, un moyen de
traiter et d'obtenir surement de bonnes conditions.

Or, ce point etait arrete: Mme Bonacieux, sans defiance, la
suivait; une fois cachee avec elle a Armentieres, il etait facile
de lui faire croire que d'Artagnan n'etait pas venu a Bethune.
Dans quinze jours au plus, Rochefort serait de retour; pendant ces
quinze jours, d'ailleurs, elle aviserait a ce qu'elle aurait a
faire pour se venger des quatre amis. Elle ne s'ennuierait pas,
Dieu merci, car elle aurait le plus doux passe-temps que les
evenements pussent accorder a une femme de son caractere: une
bonne vengeance a perfectionner.

Tout en revant, elle jetait les yeux autour d'elle et classait
dans sa tete la topographie du jardin. Milady etait comme un bon
general, qui prevoit tout ensemble la victoire et la defaite, et
qui est tout pres, selon les chances de la bataille, a marcher en
avant ou a battre en retraite.

Au bout d'une heure, elle entendit une douce voix qui l'appelait;
c'etait celle de Mme Bonacieux. La bonne abbesse avait
naturellement consenti a tout, et, pour commencer, elles allaient
souper ensemble.

En arrivant dans la cour, elles entendirent le bruit d'une voiture
qui s'arretait a la porte.

"Entendez-vous? dit-elle.

-- Oui, le roulement d'une voiture.

-- C'est celle que mon frere nous envoie.

-- Oh! mon Dieu!

-- Voyons, du courage!"

On sonna a la porte du couvent, Milady ne s'etait pas trompee.

"Montez dans votre chambre, dit-elle a Mme Bonacieux, vous avez
bien quelques bijoux que vous desirez emporter.

-- J'ai ses lettres, dit-elle.

-- Eh bien, allez les chercher et venez me rejoindre chez moi,
nous souperons a la hate, peut-etre voyagerons-nous une partie de
la nuit, il faut prendre des forces.

-- Grand Dieu! dit Mme Bonacieux en mettant la main sur sa
poitrine, le coeur m'etouffe, je ne puis marcher.

-- Du courage, allons, du courage! pensez que dans un quart
d'heure vous etes sauvee, et songez que ce que vous allez faire,
c'est pour lui que vous le faites.

-- Oh! oui, tout pour lui. Vous m'avez rendu mon courage par un
seul mot; allez, je vous rejoins."

Milady monta vivement chez elle, elle y trouva le laquais de
Rochefort, et lui donna ses instructions.

Il devait attendre a la porte; si par hasard les mousquetaires
paraissaient, la voiture partait au galop, faisait le tour du
couvent, et allait attendre Milady a un petit village qui etait
situe de l'autre cote du bois. Dans ce cas, Milady traversait le
jardin et gagnait le village a pied; nous l'avons dit deja, Milady
connaissait a merveille cette partie de la France.

Si les mousquetaires ne paraissaient pas, les choses allaient
comme il etait convenu: Mme Bonacieux montait dans la voiture sous
pretexte de lui dire adieu et Milady enlevait Mme Bonacieux.

Mme Bonacieux entra, et pour lui oter tout soupcon si elle en
avait, Milady repeta devant elle au laquais toute la derniere
partie de ses instructions.

Milady fit quelques questions sur la voiture: c'etait une chaise
attelee de trois chevaux, conduite par un postillon; le laquais de
Rochefort devait la preceder en courrier.

C'etait a tort que Milady craignait que Mme Bonacieux n'eut des
soupcons: la pauvre jeune femme etait trop pure pour soupconner
dans une autre femme une telle perfidie; d'ailleurs le nom de la
comtesse de Winter, qu'elle avait entendu prononcer par l'abbesse,
lui etait parfaitement inconnu, et elle ignorait meme qu'une femme
eut eu une part si grande et si fatale aux malheurs de sa vie.

"Vous le voyez, dit Milady, lorsque le laquais fut sorti, tout est
pret. L'abbesse ne se doute de rien et croit qu'on me vient
chercher de la part du cardinal. Cet homme va donner les derniers
ordres; prenez la moindre chose, buvez un doigt de vin et partons.

-- Oui, dit machinalement Mme Bonacieux, oui, partons."

Milady lui fit signe de s'asseoir devant elle, lui versa un petit
verre de vin d'Espagne et lui servit un blanc de poulet.

"Voyez, lui dit-elle, si tout ne nous seconde pas: voici la nuit
qui vient; au point du jour nous serons arrivees dans notre
retraite, et nul ne pourra se douter ou nous sommes. Voyons, du
courage, prenez quelque chose."

Mme Bonacieux mangea machinalement quelques bouchees et trempa ses
levres dans son verre.

"Allons donc, allons donc, dit Milady portant le sien a ses
levres, faites comme moi."

Mais au moment ou elle l'approchait de sa bouche, sa main resta
suspendue: elle venait d'entendre sur la route comme le roulement
lointain d'un galop qui allait s'approchant; puis, presque en meme
temps, il lui sembla entendre des hennissements de chevaux.

Ce bruit la tira de sa joie comme un bruit d'orage reveille au
milieu d'un beau reve; elle palit et courut a la fenetre, tandis
que Mme Bonacieux, se levant toute tremblante, s'appuyait sur sa
chaise pour ne point tomber.

On ne voyait rien encore, seulement on entendait le galop qui
allait toujours se rapprochant.

"Oh! mon Dieu, dit Mme Bonacieux, qu'est-ce que ce bruit?

-- Celui de nos amis ou de nos ennemis, dit Milady avec son sang-
froid terrible; restez ou vous etes, je vais vous le dire."

Mme Bonacieux demeura debout, muette, immobile et pale comme une
statue.

Le bruit devenait plus fort, les chevaux ne devaient pas etre a
plus de cent cinquante pas; si on ne les apercevait point encore,
c'est que la route faisait un coude. Toutefois, le bruit devenait
si distinct qu'on eut pu compter les chevaux par le bruit saccade
de leurs fers.

Milady regardait de toute la puissance de son attention; il
faisait juste assez clair pour qu'elle put reconnaitre ceux qui
venaient.

Tout a coup, au detour du chemin, elle vit reluire des chapeaux
galonnes et flotter des plumes; elle compta deux, puis cinq puis
huit cavaliers; l'un d'eux precedait tous les autres de deux
longueurs de cheval.

Milady poussa un rugissement etouffe. Dans celui qui tenait la
tete elle reconnut d'Artagnan.

"Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'ecria Mme Bonacieux, qu'y a-t-il donc?

-- C'est l'uniforme des gardes de M. le cardinal; pas un instant a
perdre! s'ecria Milady. Fuyons, fuyons!

-- Oui, oui, fuyons", repeta Mme Bonacieux, mais sans pouvoir
faire un pas, clouee qu'elle etait a sa place par la terreur.

On entendit les cavaliers qui passaient sous la fenetre.

"Venez donc! mais venez donc! s'ecriait Milady en essayant de
trainer la jeune femme par le bras. Grace au jardin, nous pouvons
fuir encore, j'ai la clef, mais hatons-nous, dans cinq minutes il
serait trop tard."

Mme Bonacieux essaya de marcher, fit deux pas et tomba sur ses
genoux.

Milady essaya de la soulever et de l'emporter, mais elle ne put en
venir a bout.

En ce moment on entendit le roulement de la voiture, qui a la vue
des mousquetaires partait au galop. Puis, trois ou quatre coups de
feu retentirent.

"Une derniere fois, voulez-vous venir? s'ecria Milady.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! vous voyez bien que les forces me
manquent; vous voyez bien que je ne puis marcher: fuyez seule.

-- Fuir seule! vous laisser ici! non, non, jamais", s'ecria
Milady.

Tout a coup, un eclair livide jaillit de ses yeux; d'un bond,
eperdue, elle courut a la table, versa dans le verre de
Mme Bonacieux le contenu d'un chaton de bague qu'elle ouvrit avec
une promptitude singuliere.

C'etait un grain rougeatre qui se fondit aussitot.

Puis, prenant le verre d'une main ferme:

"Buvez, dit-elle, ce vin vous donnera des forces, buvez."

Et elle approcha le verre des levres de la jeune femme qui but
machinalement.

"Ah! ce n'est pas ainsi que je voulais me venger, dit Milady en
reposant avec un sourire infernal le verre sur la table, mais, ma
foi! on fait ce qu'on peut."

Et elle s'elanca hors de l'appartement.

Mme Bonacieux la regarda fuir, sans pouvoir la suivre; elle etait
comme ces gens qui revent qu'on les poursuit et qui essayent
vainement de marcher.

Quelques minutes se passerent, un bruit affreux retentissait a la
porte; a chaque instant Mme Bonacieux s'attendait a voir
reparaitre Milady, qui ne reparaissait pas.

Plusieurs fois, de terreur sans doute, la sueur monta froide a son
front brulant.

Enfin elle entendit le grincement des grilles qu'on ouvrait, le
bruit des bottes et des eperons retentit par les escaliers; il se
faisait un grand murmure de voix qui allaient se rapprochant, et
au milieu desquelles il lui semblait entendre prononcer son nom.

Tout a coup elle jeta un grand cri de joie et s'elanca vers la
porte, elle avait reconnu la voix de d'Artagnan.

"D'Artagnan! d'Artagnan! s'ecria-t-elle, est-ce vous? Par ici, par
ici.

-- Constance! Constance! repondit le jeune homme, ou etes-vous?
mon Dieu!"

Au meme moment, la porte de la cellule ceda au choc plutot qu'elle
ne s'ouvrit; plusieurs hommes se precipiterent dans la chambre;
Mme Bonacieux etait tombee dans un fauteuil sans pouvoir faire un
mouvement.

D'Artagnan jeta un pistolet encore fumant qu'il tenait a la main,
et tomba a genoux devant sa maitresse, Athos repassa le sien a sa
ceinture; Porthos et Aramis, qui tenaient leurs epees nues, les
remirent au fourreau.

"Oh! d'Artagnan! mon bien-aime d'Artagnan! tu viens donc enfin, tu
ne m'avais pas trompee, c'est bien toi!

-- Oui, oui, Constance! reunis!

-- Oh!elle avait beau dire que tu ne viendrais pas, j'esperais
sourdement; je n'ai pas voulu fuir; oh! comme j'ai bien fait,
comme je suis heureuse!"

A ce mot, elle, Athos, qui s'etait assis tranquillement, se leva
tout a coup.

"Elle! qui, elle? demanda d'Artagnan.

-- Mais ma compagne; celle qui, par amitie pour moi, voulait me
soustraire a mes persecuteurs; celle qui, vous prenant pour des
gardes du cardinal, vient de s'enfuir.

-- Votre compagne, s'ecria d'Artagnan, devenant plus pale que le
voile blanc de sa maitresse, de quelle compagne voulez-vous donc
parler?

-- De celle dont la voiture etait a la porte, d'une femme qui se
dit votre amie, d'Artagnan; d'une femme a qui vous avez tout
raconte.

-- Son nom, son nom! s'ecria d'Artagnan; mon Dieu! ne savez-vous
donc pas son nom?

-- Si fait, on l'a prononce devant moi, attendez... mais c'est
etrange... oh! mon Dieu! ma tete se trouble, je n'y vois plus.

-- A moi, mes amis, a moi! ses mains sont glacees, s'ecria
d'Artagnan, elle se trouve mal; grand Dieu! elle perd
connaissance!"

Tandis que Porthos appelait au secours de toute la puissance de sa
voix, Aramis courut a la table pour prendre un verre d'eau; mais
il s'arreta en voyant l'horrible alteration du visage d'Athos,
qui, debout devant la table, les cheveux herisses, les yeux glaces
de stupeur, regardait l'un des verres et semblait en proie au
doute le plus horrible.

"Oh! disait Athos, oh! non, c'est impossible! Dieu ne permettrait
pas un pareil crime.

-- De l'eau, de l'eau, criait d'Artagnan, de l'eau!

"Pauvre femme, pauvre femme!" murmurait Athos d'une voix brisee.

Mme Bonacieux rouvrit les yeux sous les baisers de d'Artagnan.

"Elle revient a elle! s'ecria le jeune homme. Oh! mon Dieu, mon
Dieu! je te remercie!

-- Madame, dit Athos, madame, au nom du Ciel! a qui ce verre vide?

-- A moi, monsieur..., repondit la jeune femme d'une voix
mourante.

-- Mais qui vous a verse ce vin qui etait dans ce verre?

-- Elle.

-- Mais, qui donc, elle?

-- Ah! je me souviens, dit Mme Bonacieux, la comtesse de
Winter..."

Les quatre amis pousserent un seul et meme cri, mais celui d'Athos
domina tous les autres.

En ce moment, le visage de Mme Bonacieux devint livide, une
douleur sourde la terrassa, elle tomba haletante dans les bras de
Porthos et d'Aramis.

D'Artagnan saisit les mains d'Athos avec une angoisse difficile a
decrire.

"Et quoi! dit-il, tu crois..."

Sa voix s'eteignit dans un sanglot.

"Je crois tout, dit Athos en se mordant les levres jusqu'au sang.

-- D'Artagnan, d'Artagnan! s'ecria Mme Bonacieux, ou es-tu? ne me
quitte pas, tu vois bien que je vais mourir."

D'Artagnan lacha les mains d'Athos, qu'il tenait encore entre ses
mains crispees, et courut a elle.

Son visage si beau etait tout bouleverse, ses yeux vitreux
n'avaient deja plus de regard, un tremblement convulsif agitait
son corps, la sueur coulait sur son front.

"Au nom du Ciel! courez appeler; Porthos, Aramis demandez du
secours!

-- Inutile, dit Athos, inutile, au poison qu'elle verse il n'y a
pas de contrepoison.

-- Oui, oui, du secours, du secours! murmura Mme Bonacieux; du
secours!"

Puis, rassemblant toutes ses forces, elle prit la tete du jeune
homme entre ses deux mains, le regarda un instant comme si toute
son ame etait passee dans son regard, et, avec un cri sanglotant,
elle appuya ses levres sur les siennes.

"Constance! Constance!" s'ecria d'Artagnan.

Un soupir s'echappa de la bouche de Mme Bonacieux, effleurant
celle de d'Artagnan; ce soupir, c'etait cette ame si chaste et si
aimante qui remontait au ciel.

D'Artagnan ne serrait plus qu'un cadavre entre ses bras.

Le jeune homme poussa un cri et tomba pres de sa maitresse, aussi
pale et aussi glace qu'elle.

Porthos pleura, Aramis montra le poing au ciel, Athos fit le signe
de la croix.

En ce moment un homme parut sur la porte, presque aussi pale que
ceux qui etaient dans la chambre, et regarda tout autour de lui,
vit Mme Bonacieux morte et d'Artagnan evanoui.

Il apparaissait juste a cet instant de stupeur qui suit les
grandes catastrophes.

"Je ne m'etais pas trompe, dit-il, voila M. d'Artagnan, et vous
etes ses trois amis, MM. Athos, Porthos et Aramis."

Ceux dont les noms venaient d'etre prononces regardaient
l'etranger avec etonnement, il leur semblait a tous trois le
reconnaitre.

"Messieurs, reprit le nouveau venu, vous etes comme moi a la
recherche d'une femme qui, ajouta-t-il avec un sourire terrible, a
du passer par ici, car j'y vois un cadavre!"

Les trois amis resterent muets; seulement la voix comme le visage
leur rappelait un homme qu'ils avaient deja vu; cependant, ils ne
pouvaient se souvenir dans quelles circonstances.

"Messieurs, continua l'etranger, puisque vous ne voulez pas
reconnaitre un homme qui probablement vous doit la vie deux fois,
il faut bien que je me nomme; je suis Lord de Winter, le beau-
frere de cette femme."

Les trois amis jeterent un cri de surprise.

Athos se leva et lui tendit la main.

"Soyez le bienvenu, Milord, dit-il, vous etes des notres.

-- Je suis parti cinq heures apres elle de Portsmouth, dit Lord de
Winter, je suis arrive trois heures apres elle a Boulogne, je l'ai
manquee de vingt minutes a Saint-Omer; enfin, a Lillers, j'ai
perdu sa trace. J'allais au hasard, m'informant a tout le monde,
quand je vous ai vus passer au galop; j'ai reconnu M. d'Artagnan.
Je vous ai appeles, vous ne m'avez pas repondu; j'ai voulu vous
suivre, mais mon cheval etait trop fatigue pour aller du meme
train que les votres. Et cependant il parait que malgre la
diligence que vous avez faite, vous etes encore arrives trop tard!

-- Vous voyez, dit Athos en montrant a Lord de Winter
Mme Bonacieux morte et d'Artagnan que Porthos et Aramis essayaient
de rappeler a la vie.

-- Sont-ils donc morts tous deux? demanda froidement Lord de
Winter.

-- Non, heureusement, repondit Athos, M. d'Artagnan n'est
qu'evanoui.

-- Ah! tant mieux!" dit Lord de Winter.

En effet, en ce moment d'Artagnan rouvrit les yeux.

Il s'arracha des bras de Porthos et d'Aramis et se jeta comme un
insense sur le corps de sa maitresse.

Athos se leva, marcha vers son ami d'un pas lent et solennel,
l'embrassa tendrement, et, comme il eclatait en sanglots, il lui
dit de sa voix si noble et si persuasive:

"Ami, sois homme: les femmes pleurent les morts, les hommes les
vengent!

-- Oh! oui, dit d'Artagnan, oui! si c'est pour la venger, je suis
pret a te suivre!"

Athos profita de ce moment de force que l'espoir de la vengeance
rendait a son malheureux ami pour faire signe a Porthos et a
Aramis d'aller chercher la superieure.

Les deux amis la rencontrerent dans le corridor, encore toute
troublee et tout eperdue de tant d'evenements; elle appela
quelques religieuses, qui, contre toutes les habitudes
monastiques, se trouverent en presence de cinq hommes.

"Madame, dit Athos en passant le bras de d'Artagnan sous le sien,
nous abandonnons a vos soins pieux le corps de cette malheureuse
femme. Ce fut un ange sur la terre avant d'etre un ange au ciel.
Traitez-la comme une de vos soeurs; nous reviendrons un jour prier
sur sa tombe."

D'Artagnan cacha sa figure dans la poitrine d'Athos et eclata en
sanglots.

"Pleure, dit Athos, pleure, coeur plein d'amour, de jeunesse et de
vie! Helas! je voudrais bien pouvoir pleurer comme toi!"

Et il entraina son ami, affectueux comme un pere, consolant comme
un pretre, grand comme l'homme qui a beaucoup souffert.

Tous cinq, suivis de leurs valets, tenant leurs chevaux par la
bride, s'avancerent vers la ville de Bethune, dont on apercevait
le faubourg, et ils s'arreterent devant la premiere auberge qu'ils
rencontrerent.

"Mais, dit d'Artagnan, ne poursuivons-nous pas cette femme?

-- Plus tard, dit Athos, j'ai des mesures a prendre.

-- Elle nous echappera, reprit le jeune homme, elle nous
echappera, Athos, et ce sera ta faute.

-- Je reponds d'elle", dit Athos.

D'Artagnan avait une telle confiance dans la parole de son ami,
qu'il baissa la tete et entra dans l'auberge sans rien repondre.

Porthos et Aramis se regardaient, ne comprenant rien a l'assurance
d'Athos.

Lord de Winter croyait qu'il parlait ainsi pour engourdir la
douleur de d'Artagnan.

"Maintenant, messieurs, dit Athos lorsqu'il se fut assure qu'il y
avait cinq chambres de libres dans l'hotel, retirons-nous chacun
chez soi; d'Artagnan a besoin d'etre seul pour pleurer et vous
pour dormir. Je me charge de tout, soyez tranquilles.

-- Il me semble cependant, dit Lord de Winter, que s'il y a
quelque mesure a prendre contre la comtesse, cela me regarde:
c'est ma belle-soeur.

-- Et moi, dit Athos, c'est ma femme.

D'Artagnan tressaillit, car il comprit qu'Athos etait sur de sa
vengeance, puisqu'il revelait un pareil secret; Porthos et Aramis
se regarderent en palissant. Lord de Winter pensa qu'Athos etait
fou.

"Retirez-vous donc, dit Athos, et laissez-moi faire. Vous voyez
bien qu'en ma qualite de mari cela me regarde. Seulement,
d'Artagnan, si vous ne l'avez pas perdu, remettez-moi ce papier
qui s'est echappe du chapeau de cet homme et sur lequel est ecrit
le nom de la ville...

-- Ah! dit d'Artagnan, je comprends, ce nom ecrit de sa main...

-- Tu vois bien, dit Athos, qu'il y a un Dieu dans le ciel!"


CHAPITRE LXIV
L'HOMME AU MANTEAU ROUGE

Le desespoir d'Athos avait fait place a une douleur concentree,
qui rendait plus lucides encore les brillantes facultes d'esprit
de cet homme.

Tout entier a une seule pensee, celle de la promesse qu'il avait
faite et de la responsabilite qu'il avait prise, il se retira le
dernier dans sa chambre, pria l'hote de lui procurer une carte de
la province, se courba dessus, interrogea les lignes tracees,
reconnut que quatre chemins differents se rendaient de Bethune a
Armentieres, et fit appeler les valets.

Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin se presenterent et recurent
les ordres clairs, ponctuels et graves d'Athos.

Ils devaient partir au point du jour, le lendemain, et se rendre a
Armentieres, chacun par une route differente. Planchet, le plus
intelligent des quatre, devait suivre celle par laquelle avait
disparu la voiture sur laquelle les quatre amis avaient tire, et
qui etait accompagnee, on se le rappelle, du domestique de
Rochefort.

Athos mit les valets en campagne d'abord, parce que, depuis que
ces hommes etaient a son service et a celui de ses amis, il avait
reconnu en chacun d'eux des qualites differentes et essentielles.

Puis, des valets qui interrogent inspirent aux passants moins de
defiance que leurs maitres, et trouvent plus de sympathie chez
ceux auxquels ils s'adressent.

Enfin, Milady connaissait les maitres, tandis qu'elle ne
connaissait pas les valets; au contraire, les valets connaissaient
parfaitement Milady.

Tous quatre devaient se trouver reunis le lendemain a onze heures
a l'endroit indique; s'ils avaient decouvert la retraite de
Milady, trois resteraient a la garder, le quatrieme reviendrait a
Bethune pour prevenir Athos et servir de guide aux quatre amis.

Ces dispositions prises, les valets se retirerent a leur tour.

Athos alors se leva de sa chaise, ceignit son epee, s'enveloppa
dans son manteau et sortit de l'hotel; il etait dix heures a peu
pres. A dix heures du soir, on le sait, en province les rues sont
peu frequentees. Athos cependant cherchait visiblement quelqu'un a
qui il put adresser une question. Enfin il rencontra un passant
attarde, s'approcha de lui, lui dit quelques paroles; l'homme
auquel il s'adressait recula avec terreur, cependant il repondit
aux paroles du mousquetaire par une indication. Athos offrit a cet
homme une demi-pistole pour l'accompagner, mais l'homme refusa.

Athos s'enfonca dans la rue que l'indicateur avait designee du
doigt; mais, arrive a un carrefour, il s'arreta de nouveau,
visiblement embarrasse. Cependant, comme, plus qu'aucun autre
lieu, le carrefour lui offrait la chance de rencontrer quelqu'un,
il s'y arreta. En effet, au bout d'un instant, un veilleur de nuit
passa. Athos lui repeta la meme question qu'il avait deja faite a
la premiere personne qu'il avait rencontree, le veilleur de nuit
laissa apercevoir la meme terreur, refusa a son tour d'accompagner
Athos, et lui montra de la main le chemin qu'il devait suivre.

Athos marcha dans la direction indiquee et atteignit le faubourg
situe a l'extremite de la ville opposee a celle par laquelle lui
et ses compagnons etaient entres. La il parut de nouveau inquiet
et embarrasse, et s'arreta pour la troisieme fois.

Heureusement un mendiant passa, qui s'approcha d'Athos pour lui
demander l'aumone. Athos lui proposa un ecu pour l'accompagner ou
il allait. Le mendiant hesita un instant, mais a la vue de la
piece d'argent qui brillait dans l'obscurite, il se decida et
marcha devant Athos.

Arrive a l'angle d'une rue, il lui montra de loin une petite
maison isolee, solitaire, triste; Athos s'en approcha, tandis que
le mendiant, qui avait recu son salaire, s'en eloignait a toutes
jambes.

Athos en fit le tour, avant de distinguer la porte au milieu de la
couleur rougeatre dont cette maison etait peinte; aucune lumiere
ne paraissait a travers les gercures des contrevents, aucun bruit
ne pouvait faire supposer qu'elle fut habitee, elle etait sombre
et muette comme un tombeau.

Trois fois Athos frappa sans qu'on lui repondit. Au troisieme coup
cependant des pas interieurs se rapprocherent; enfin la porte
s'entrebailla, et un homme de haute taille, au teint pale, aux
cheveux et a la barbe noire, parut.

Athos et lui echangerent quelques mots a voix basse, puis l'homme
a la haute taille fit signe au mousquetaire qu'il pouvait entrer.
Athos profita a l'instant meme de la permission, et la porte se
referma derriere lui.

L'homme qu'Athos etait venu chercher si loin et qu'il avait trouve
avec tant de peine, le fit entrer dans son laboratoire, ou il
etait occupe a retenir avec des fils de fer les os cliquetants
d'un squelette. Tout le corps etait deja rajuste: la tete seule
etait posee sur une table.

Tout le reste de l'ameublement indiquait que celui chez lequel on
se trouvait s'occupait de sciences naturelles: il y avait des
bocaux pleins de serpents, etiquetes selon les especes; des
lezards desseches reluisaient comme des emeraudes taillees dans de
grands cadres de bois noir; enfin, des bottes d'herbes sauvages,
odoriferantes et sans doute douees de vertus inconnues au vulgaire
des hommes, etaient attachees au plafond et descendaient dans les
angles de l'appartement.

Du reste, pas de famille, pas de serviteurs; l'homme a la haute
taille habitait seul cette maison.

Athos jeta un coup d'oeil froid et indifferent sur tous les objets
que nous venons de decrire, et, sur l'invitation de celui qu'il
venait chercher, il s'assit pres de lui.

Alors il lui expliqua la cause de sa visite et le service qu'il
reclamait de lui; mais a peine eut-il expose sa demande, que
l'inconnu, qui etait reste debout devant le mousquetaire, recula
de terreur et refusa. Alors Athos tira de sa poche un petit papier
sur lequel etaient ecrites deux lignes accompagnees d'une
signature et d'un sceau, et le presenta a celui qui donnait trop
prematurement ces signes de repugnance. L'homme a la grande taille
eut a peine lu ces deux lignes, vu la signature et reconnu le
sceau, qu'il s'inclina en signe qu'il n'avait plus aucune
objection a faire, et qu'il etait pret a obeir.

Athos n'en demanda pas davantage; il se leva, salua, sortit,
reprit en s'en allant le chemin qu'il avait suivi pour venir,
rentra dans l'hotel et s'enferma chez lui.

Au point du jour, d'Artagnan entra dans sa chambre et demanda ce
qu'il fallait faire.

"Attendre", repondit Athos.

Quelques instants apres, la superieure du couvent fit prevenir les
mousquetaires que l'enterrement de la victime de Milady aurait
lieu a midi. Quant a l'empoisonneuse, on n'en avait pas eu de
nouvelles; seulement elle avait du fuir par le jardin, sur le
sable duquel on avait reconnu la trace de ses pas et dont on avait
retrouve la porte fermee; quant a la cle, elle avait disparu.

A l'heure indiquee, Lord de Winter et les quatre amis se rendirent
au couvent: les cloches sonnaient a toute volee, la chapelle etait
ouverte, la grille du choeur etait fermee. Au milieu du choeur, le
corps de la victime, revetue de ses habits de novice, etait
expose. De chaque cote du choeur et derriere des grilles s'ouvrant
sur le couvent etait toute la communaute des carmelites, qui
ecoutait de la le service divin et melait son chant au chant des
pretres, sans voir les profanes et sans etre vue d'eux.

A la porte de la chapelle, d'Artagnan sentit son courage qui
fuyait de nouveau; il se retourna pour chercher Athos, mais Athos
avait disparu.

Fidele a sa mission de vengeance, Athos s'etait fait conduire au
jardin; et la, sur le sable, suivant les pas legers de cette femme
qui avait laisse une trace sanglante partout ou elle avait passe,
il s'avanca jusqu'a la porte qui donnait sur le bois, se la fit
ouvrir, et s'enfonca dans la foret.

Alors tous ses doutes se confirmerent: le chemin par lequel la
voiture avait disparu contournait la foret. Athos suivit le chemin
quelque temps les yeux fixes sur le sol; de legeres taches de
sang, qui provenaient d'une blessure faite ou a l'homme qui
accompagnait la voiture en courrier, ou a l'un des chevaux,
piquetaient le chemin. Au bout de trois quarts de lieue a peu
pres, a cinquante pas de Festubert, une tache de sang plus large
apparaissait; le sol etait pietine par les chevaux. Entre la foret
et cet endroit denonciateur, un peu en arriere de la terre
ecorchee, on retrouvait la meme trace de petits pas que dans le
jardin; la voiture s'etait arretee.

En cet endroit, Milady etait sortie du bois et etait montee dans
la voiture.

Satisfait de cette decouverte qui confirmait tous ses soupcons,
Athos revint a l'hotel et trouva Planchet qui l'attendait avec
impatience.

Tout etait comme l'avait prevu Athos.

Planchet avait suivi la route, avait comme Athos remarque les
taches de sang, comme Athos il avait reconnu l'endroit ou les
chevaux s'etaient arretes; mais il avait pousse plus loin
qu'Athos, de sorte qu'au village de Festubert, en buvant dans une
auberge, il avait, sans avoir eu besoin de questionner, appris que
la veille, a huit heures et demie du soir, un homme blesse, qui
accompagnait une dame qui voyageait dans une chaise de poste,
avait ete oblige de s'arreter, ne pouvant aller plus loin.
L'accident avait ete mis sur le compte de voleurs qui auraient
arrete la chaise dans le bois. L'homme etait reste dans le
village, la femme avait relaye et continue son chemin.

Planchet se mit en quete du postillon qui avait conduit la chaise,
et le retrouva. Il avait conduit la dame jusqu'a Fromelles, et de
Fromelles elle etait partie pour Armentieres. Planchet prit la
traverse, et a sept heures du matin il etait a Armentieres.

Il n'y avait qu'un seul hotel, celui de la Poste. Planchet alla
s'y presenter comme un laquais sans place qui cherchait une
condition. Il n'avait pas cause dix minutes avec les gens de
l'auberge, qu'il savait qu'une femme seule etait arrivee a onze
heures du soir, avait pris une chambre, avait fait venir le maitre
d'hotel et lui avait dit qu'elle desirerait demeurer quelque temps
dans les environs.

Planchet n'avait pas besoin d'en savoir davantage. Il courut au
rendez-vous, trouva les trois laquais exacts a leur poste, les
placa en sentinelles a toutes les issues de l'hotel, et vint
trouver Athos, qui achevait de recevoir les renseignements de
Planchet, lorsque ses amis rentrerent.

Tous les visages etaient sombres et crispes, meme le doux visage
d'Aramis.

"Que faut-il faire? demanda d'Artagnan.

-- Attendre", repondit Athos.

Chacun se retira chez soi.

A huit heures du soir, Athos donna l'ordre de seller les chevaux,
et fit prevenir Lord de Winter et ses amis qu'ils eussent a se
preparer pour l'expedition.

En un instant tous cinq furent prets. Chacun visita ses armes et
les mit en etat. Athos descendit le premier et trouva d'Artagnan
deja a cheval et s'impatientant.

"Patience, dit Athos, il nous manque encore quelqu'un."

Les quatre cavaliers regarderent autour d'eux avec etonnement, car
ils cherchaient inutilement dans leur esprit quel etait ce
quelqu'un qui pouvait leur manquer.

En ce moment Planchet amena le cheval d'Athos, le mousquetaire
sauta legerement en selle.

"Attendez-moi, dit-il, je reviens."

Et il partit au galop.

Un quart d'heure apres, il revint effectivement accompagne d'un
homme masque et enveloppe d'un grand manteau rouge.

Lord de Winter et les trois mousquetaires s'interrogerent du
regard. Nul d'entre eux ne put renseigner les autres, car tous
ignoraient ce qu'etait cet homme. Cependant ils penserent que cela
devait etre ainsi, puisque la chose se faisait par l'ordre
d'Athos.

A neuf heures, guidee par Planchet, la petite cavalcade se mit en
route, prenant le chemin qu'avait suivi la voiture.

C'etait un triste aspect que celui de ces six hommes courant en
silence, plonges chacun dans sa pensee, mornes comme le desespoir,
sombres comme le chatiment.


CHAPITRE LXV
LE JUGEMENT

C'etait une nuit orageuse et sombre, de gros nuages couraient au
ciel, voilant la clarte des etoiles; la lune ne devait se lever
qu'a minuit.

Parfois, a la lueur d'un eclair qui brillait a l'horizon, on
apercevait la route qui se deroulait blanche et solitaire; puis,
l'eclair eteint, tout rentrait dans l'obscurite.

A chaque instant, Athos invitait d'Artagnan, toujours a la tete de
la petite troupe, a reprendre son rang qu'au bout d'un instant il
abandonnait de nouveau; il n'avait qu'une pensee, c'etait d'aller
en avant, et il allait.

On traversa en silence le village de Festubert, ou etait reste le
domestique blesse, puis on longea le bois de Richebourg; arrives a
Herlies, Planchet, qui dirigeait toujours la colonne, prit a
gauche.

Plusieurs fois, Lord de Winter, soit Porthos, soit Aramis, avaient
essaye d'adresser la parole a l'homme au manteau rouge; mais a
chaque interrogation qui lui avait ete faite, il s'etait incline
sans repondre. Les voyageurs avaient alors compris qu'il y avait
quelque raison pour que l'inconnu gardat le silence, et ils
avaient cesse de lui adresser la parole.

D'ailleurs, l'orage grossissait, les eclairs se succedaient
rapidement, le tonnerre commencait a gronder, et le vent,
precurseur de l'ouragan, sifflait dans la plaine, agitant les
plumes des cavaliers.

La cavalcade prit le grand trot.

Un peu au-dela de Fromelles, l'orage eclata; on deploya les
manteaux; il restait encore trois lieues a faire: on les fit sous
des torrents de pluie.

D'Artagnan avait ote son feutre et n'avait pas mis son manteau; il
trouvait plaisir a laisser ruisseler l'eau sur son front brulant
et sur son corps agite de frissons fievreux.

Au moment ou la petite troupe avait depasse Goskal et allait
arriver a la poste, un homme, abrite sous un arbre, se detacha du
tronc avec lequel il etait reste confondu dans l'obscurite, et
s'avanca jusqu'au milieu de la route, mettant son doigt sur ses
levres.

Athos reconnut Grimaud.

"Qu'y a-t-il donc? s'ecria d'Artagnan, aurait-elle quitte
Armentieres?"

Grimaud fit de sa tete un signe affirmatif. D'Artagnan grinca des
dents.

"Silence, d'Artagnan! dit Athos, c'est moi qui me suis charge de
tout, c'est donc a moi d'interroger Grimaud.

-- Ou est-elle?" demanda Athos.

Grimaud etendit la main dans la direction de la Lys.

"Loin d'ici?" demanda Athos.

Grimaud presenta a son maitre son index plie.

"Seule?" demanda Athos.

Grimaud fit signe que oui.

"Messieurs, dit Athos, elle est seule a une demi-lieue d'ici, dans
la direction de la riviere.

-- C'est bien, dit d'Artagnan, conduis-nous, Grimaud."

Grimaud prit a travers champs, et servit de guide a la cavalcade.

Au bout de cinq cents pas a peu pres, on trouva un ruisseau, que
l'on traversa a gue.

A la lueur d'un eclair, on apercut le village d'Erquinghem.

"Est-ce la?" demanda d'Artagnan.

Grimaud secoua la tete en signe de negation.

"Silence donc!" dit Athos.

Et la troupe continua son chemin.

Un autre eclair brilla; Grimaud etendit le bras, et a la lueur
bleuatre du serpent de feu on distingua une petite maison isolee,
au bord de la riviere, a cent pas d'un bac. Une fenetre etait
eclairee.

"Nous y sommes", dit Athos.

En ce moment, un homme couche dans le fosse se leva, c'etait
Mousqueton; il montra du doigt la fenetre eclairee.

"Elle est la, dit-il.

-- Et Bazin? demanda Athos.

-- Tandis que je gardais la fenetre, il gardait la porte.

-- Bien, dit Athos, vous etes tous de fideles serviteurs." Athos
sauta a bas de son cheval, dont il remit la bride aux mains de
Grimaud, et s'avanca vers la fenetre apres avoir fait signe au
reste de la troupe de tourner du cote de la porte.

La petite maison etait entouree d'une haie vive, de deux ou trois
pieds de haut. Athos franchit la haie, parvint jusqu'a la fenetre
privee de contrevents, mais dont les demi-rideaux etaient
exactement tires.

Il monta sur le rebord de pierre, afin que son oeil put depasser
la hauteur des rideaux.

A la lueur d'une lampe, il vit une femme enveloppee d'une mante de
couleur sombre, assise sur un escabeau, pres d'un feu mourant: ses
coudes etaient poses sur une mauvaise table, et elle appuyait sa
tete dans ses deux mains blanches comme l'ivoire.

On ne pouvait distinguer son visage, mais un sourire sinistre
passa sur les levres d'Athos, il n'y avait pas a s'y tromper,
c'etait bien celle qu'il cherchait.

En ce moment un cheval hennit: Milady releva la tete, vit, colle a
la vitre, le visage pale d'Athos, et poussa un cri.

Athos comprit qu'il etait reconnu, poussa la fenetre du genou et
de la main, la fenetre ceda, les carreaux se rompirent.

Et Athos, pareil au spectre de la vengeance, sauta dans la
chambre.

Milady courut a la porte et l'ouvrit; plus pale et plus menacant
encore qu'Athos, d'Artagnan etait sur le seuil.

Milady recula en poussant un cri. D'Artagnan, croyant qu'elle
avait quelque moyen de fuir et craignant qu'elle ne leur echappat,
tira un pistolet de sa ceinture; mais Athos leva la main.

"Remets cette arme a sa place, d'Artagnan, dit-il, il importe que
cette femme soit jugee et non assassinee. Attends encore un
instant, d'Artagnan, et tu seras satisfait. Entrez, messieurs."

D'Artagnan obeit, car Athos avait la voix solennelle et le geste
puissant d'un juge envoye par le Seigneur lui-meme. Aussi,
derriere d'Artagnan, entrerent Porthos, Aramis, Lord de Winter et
l'homme au manteau rouge.

Les quatre valets gardaient la porte et la fenetre.

Milady etait tombee sur sa chaise les mains etendues, comme pour
conjurer cette terrible apparition; en apercevant son beau-frere,
elle jeta un cri terrible.

"Que demandez-vous? s'ecria Milady.

-- Nous demandons, dit Athos, Charlotte Backson, qui s'est appelee
d'abord la comtesse de La Fere, puis Lady de Winter, baronne de
Sheffield.

-- C'est moi, c'est moi! murmura-t-elle au comble de la terreur,
que me voulez-vous?

-- Nous voulons vous juger selon vos crimes, dit Athos: vous serez
libre de vous defendre, justifiez-vous si vous pouvez. Monsieur
d'Artagnan, a vous d'accuser le premier."

D'Artagnan s'avanca.

"Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j'accuse cette femme
d'avoir empoisonne Constance Bonacieux, morte hier soir."

Il se retourna vers Porthos et vers Aramis.

"Nous attestons", dirent d'un seul mouvement les deux
mousquetaires.

D'Artagnan continua.

"Devant Dieu et devant les hommes, j'accuse cette femme d'avoir
voulu m'empoisonner moi-meme, dans du vin qu'elle m'avait envoye
de Villeroi, avec une fausse lettre, comme si le vin venait de mes
amis; Dieu m'a sauve; mais un homme est mort a ma place, qui
s'appelait Brisemont.

-- Nous attestons, dirent de la meme voix Porthos et Aramis.

-- Devant Dieu et devant les hommes, j'accuse cette femme
de m'avoir pousse au meurtre du baron de Wardes; et, comme
personne n'est la pour attester la verite de cette accusation, je
l'atteste, moi.

"J'ai dit."

Et d'Artagnan passa de l'autre cote de la chambre avec Porthos et
Aramis.

"A vous, Milord!" dit Athos.

Le baron s'approcha a son tour.

"Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j'accuse cette femme
d'avoir fait assassiner le duc de Buckingham.

-- Le duc de Buckingham assassine? s'ecrierent d'un seul cri tous
les assistants.

-- Oui, dit le baron, assassine! Sur la lettre d'avis que vous
m'aviez ecrite, j'avais fait arreter cette femme, et je l'avais
donnee en garde a un loyal serviteur; elle a corrompu cet homme,
elle lui a mis le poignard dans la main, elle lui a fait tuer le
duc, et dans ce moment peut-etre Felton paie de sa tete le crime
de cette furie."

Un fremissement courut parmi les juges a la revelation de ces
crimes encore inconnus.

"Ce n'est pas tout, reprit Lord de Winter, mon frere, qui vous
avait faite son heritiere, est mort en trois heures d'une etrange
maladie qui laisse des taches livides sur tout le corps. Ma soeur,
comment votre mari est-il mort?

-- Horreur! s'ecrierent Porthos et Aramis.

-- Assassin de Buckingham, assassin de Felton, assassin de mon
frere, je demande justice contre vous, et je declare que si on ne
me la fait pas, je me la ferai."

Et Lord de Winter alla se ranger pres de d'Artagnan, laissant la
place libre a un autre accusateur.

Milady laissa tomber son front dans ses deux mains et essaya de
rappeler ses idees confondues par un vertige mortel.

"A mon tour, dit Athos, tremblant lui-meme comme le lion tremble a
l'aspect du serpent, a mon tour. J'epousai cette femme quand elle
etait jeune fille, je l'epousai malgre toute ma famille; je lui
donnai mon bien, je lui donnai mon nom; et un jour je m'apercus
que cette femme etait fletrie: cette femme etait marquee d'une
fleur de lis sur l'epaule gauche.

-- Oh! dit Milady en se levant, je defie de retrouver le tribunal
qui a prononce sur moi cette sentence infame. Je defie de
retrouver celui qui l'a executee.

-- Silence, dit une voix.

-- A ceci, c'est a moi de repondre!"

Et l'homme au manteau rouge s'approcha a son tour.

"Quel est cet homme, quel est cet homme?" s'ecria Milady suffoquee
par la terreur et dont les cheveux se denouerent et se dresserent
sur sa tete livide comme s'ils eussent ete vivants.

Tous les yeux se tournerent sur cet homme, car a tous, excepte a
Athos, il etait inconnu.

Encore Athos le regardait-il avec autant de stupefaction que les
autres, car il ignorait comment il pouvait se trouver mele en
quelque chose a l'horrible drame qui se denouait en ce moment.

Apres s'etre approche de Milady, d'un pas lent et solennel, de
maniere que la table seule le separat d'elle, l'inconnu ota son
masque.

Milady regarda quelque temps avec une terreur croissante ce visage
pale encadre de cheveux et de favoris noirs, dont la seule
expression etait une impassibilite glacee, puis tout a coup:

"Oh! non, non, dit-elle en se levant et en reculant jusqu'au mur;
non, non, c'est une apparition infernale! ce n'est pas lui! a moi!
a moi!" s'ecria-t-elle d'une voix rauque en se retournant vers la
muraille, comme si elle eut pu s'y ouvrir un passage avec ses
mains.

"Mais qui etes-vous donc? s'ecrierent tous les temoins de cette
scene.

-- Demandez-le a cette femme, dit l'homme au manteau rouge, car
vous voyez bien qu'elle m'a reconnu, elle.

-- Le bourreau de Lille, le bourreau de Lille!" s'ecria Milady en
proie a une terreur insensee et se cramponnant des mains a la
muraille pour ne pas tomber.

Tout le monde s'ecarta, et l'homme au manteau rouge resta seul
debout au milieu de la salle.

"Oh! grace! grace! pardon!" s'ecria la miserable en tombant a
genoux.

L'inconnu laissa le silence se retablir.

"Je vous le disais bien qu'elle m'avait reconnu! reprit-il. Oui,
je suis le bourreau de la ville de Lille, et voici mon histoire."

Tous les yeux etaient fixes sur cet homme dont on attendait les
paroles avec une avide anxiete.

"Cette jeune femme etait autrefois une jeune fille aussi belle
qu'elle est belle aujourd'hui. Elle etait religieuse au couvent
des benedictines de Templemar. Un jeune pretre au coeur simple et
croyant desservait l'eglise de ce couvent; elle entreprit de le
seduire et y reussit, elle eut seduit un saint.

"Leurs voeux a tous deux etaient sacres, irrevocables; leur
liaison ne pouvait durer longtemps sans les perdre tous deux. Elle
obtint de lui qu'ils quitteraient le pays; mais pour quitter le
pays, pour fuir ensemble, pour gagner une autre partie de la
France, ou ils pussent vivre tranquilles parce qu'ils seraient
inconnus, il fallait de l'argent; ni l'un ni l'autre n'en avait.
Le pretre vola les vases sacres, les vendit; mais comme ils
s'appretaient a partir ensemble, ils furent arretes tous deux.

"Huit jours apres, elle avait seduit le fils du geolier et s'etait
sauvee. Le jeune pretre fut condamne a dix ans de fers et a la
fletrissure. J'etais le bourreau de la ville de Lille, comme dit
cette femme. Je fus oblige de marquer le coupable, et le coupable,
messieurs, c'etait mon frere!

"Je jurai alors que cette femme qui l'avait perdu, qui etait plus
que sa complice, puisqu'elle l'avait pousse au crime, partagerait
au moins le chatiment. Je me doutai du lieu ou elle etait cachee,
je la poursuivis, je l'atteignis, je la garrottai et lui imprimai
la meme fletrissure que j'avais imprimee a mon frere.

"Le lendemain de mon retour a Lille, mon frere parvint a
s'echapper a son tour, on m'accusa de complicite, et l'on me
condamna a rester en prison a sa place tant qu'il ne se serait pas
constitue prisonnier. Mon pauvre frere ignorait ce jugement; il
avait rejoint cette femme, ils avaient fui ensemble dans le Berry;
et la, il avait obtenu une petite cure. Cette femme passait pour
sa soeur.

"Le seigneur de la terre sur laquelle etait situee l'eglise du
cure vit cette pretendue soeur et en devint amoureux, amoureux au
point qu'il lui proposa de l'epouser. Alors elle quitta celui
qu'elle avait perdu pour celui qu'elle devait perdre, et devint la
comtesse de La Fere..."

Tous les yeux se tournerent vers Athos, dont c'etait le veritable
nom, et qui fit signe de la tete que tout ce qu'avait dit le
bourreau etait vrai.

"Alors, reprit celui-ci, fou, desespere, decide a se debarrasser
d'une existence a laquelle elle avait tout enleve, honneur et
bonheur, mon pauvre frere revint a Lille, et apprenant l'arret qui
m'avait condamne a sa place, se constitua prisonnier et se pendit
le meme soir au soupirail de son cachot.

"Au reste, c'est une justice a leur rendre, ceux qui m'avaient
condamne me tinrent parole. A peine l'identite du cadavre fut-elle
constatee qu'on me rendit ma liberte.

"Voila le crime dont je l'accuse, voila la cause pour laquelle je
l'ai marquee.

-- Monsieur d'Artagnan, dit Athos, quelle est la peine que vous
reclamez contre cette femme?

-- La peine de mort, repondit d'Artagnan.

-- Milord de Winter, continua Athos, quelle est la peine que vous
reclamez contre cette femme?

-- La peine de mort, reprit Lord de Winter.

-- Messieurs Porthos et Aramis, reprit Athos, vous qui etes ses
juges, quelle est la peine que vous portez contre cette femme?

-- La peine de mort", repondirent d'une voix sourde les deux
mousquetaires.

Milady poussa un hurlement affreux, et fit quelques pas vers ses
juges en se trainant sur ses genoux.

Athos etendit la main vers elle.

"Anne de Breuil, comtesse de La Fere, Milady de Winter, dit-il,
vos crimes ont lasse les hommes sur la terre et Dieu dans le ciel.
Si vous savez quelque priere, dites-la, car vous etes condamnee et
vous allez mourir."

A ces paroles, qui ne lui laissaient aucun espoir, Milady se
releva de toute sa hauteur et voulut parler, mais les forces lui
manquerent; elle sentit qu'une main puissante et implacable la
saisissait par les cheveux et l'entrainait aussi irrevocablement
que la fatalite entraine l'homme: elle ne tenta donc pas meme de
faire resistance et sortit de la chaumiere.

Lord de Winter, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sortirent
derriere elle. Les valets suivirent leurs maitres et la chambre
resta solitaire avec sa fenetre brisee, sa porte ouverte et sa
lampe fumeuse qui brulait tristement sur la table.


CHAPITRE LXVI
L'EXECUTION

Il etait minuit a peu pres; la lune, echancree par sa decroissance
et ensanglantee par les dernieres traces de l'orage, se levait
derriere la petite ville d'Armentieres, qui detachait sur sa lueur
blafarde la silhouette sombre de ses maisons et le squelette de
son haut clocher decoupe a jour. En face, la Lys roulait ses eaux
pareilles a une riviere d'etain fondu; tandis que sur l'autre rive
on voyait la masse noire des arbres se profiler sur un ciel
orageux envahi par de gros nuages cuivres qui faisaient une espece
de crepuscule au milieu de la nuit. A gauche s'elevait un vieux
moulin abandonne, aux ailes immobiles, dans les ruines duquel une
chouette faisait entendre son cri aigu, periodique et monotone. Ca
et la dans la plaine, a droite et a gauche du chemin que suivait
le lugubre cortege, apparaissaient quelques arbres bas et trapus,
qui semblaient des nains difformes accroupis pour guetter les
hommes a cette heure sinistre.

De temps en temps un large eclair ouvrait l'horizon dans toute sa
largeur, serpentait au-dessus de la masse noire des arbres et
venait comme un effrayant cimeterre couper le ciel et l'eau en
deux parties. Pas un souffle de vent ne passait dans l'atmosphere
alourdie. Un silence de mort ecrasait toute la nature; le sol
etait humide et glissant de la pluie qui venait de tomber, et les
herbes ranimees jetaient leur parfum avec plus d'energie.

Deux valets trainaient Milady, qu'ils tenaient chacun par un bras;
le bourreau marchait derriere, et Lord de Winter, d'Artagnan,
Athos, Porthos et Aramis marchaient derriere le bourreau.

Planchet et Bazin venaient les derniers.

Les deux valets conduisaient Milady du cote de la riviere. Sa
bouche etait muette; mais ses yeux parlaient avec leur
inexprimable eloquence, suppliant tour a tour chacun de ceux
qu'elle regardait.

Comme elle se trouvait de quelques pas en avant, elle dit aux
valets:

"Mille pistoles a chacun de vous si vous protegez ma fuite; mais
si vous me livrez a vos maitres, j'ai ici pres des vengeurs qui
vous feront payer cher ma mort."

Grimaud hesitait. Mousqueton tremblait de tous ses membres.

Athos, qui avait entendu la voix de Milady, s'approcha vivement,
Lord de Winter en fit autant.

"Renvoyez ces valets, dit-il, elle leur a parle, ils ne sont plus
surs."

On appela Planchet et Bazin, qui prirent la place de Grimaud et de
Mousqueton.

Arrives au bord de l'eau, le bourreau s'approcha de Milady et lui
lia les pieds et les mains.

Alors elle rompit le silence pour s'ecrier:

"Vous etes des laches, vous etes des miserables assassins, vous
vous mettez a dix pour egorger une femme; prenez garde, si je ne
suis point secourue, je serai vengee.

-- Vous n'etes pas une femme, dit froidement Athos, vous
n'appartenez pas a l'espece humaine, vous etes un demon echappe de
l'enfer et que nous allons y faire rentrer.

-- Ah! messieurs les hommes vertueux! dit Milady, faites attention
que celui qui touchera un cheveu de ma tete est a son tour un
assassin.

-- Le bourreau peut tuer, sans etre pour cela un assassin, madame,
dit l'homme au manteau rouge en frappant sur sa large epee; c'est
le dernier juge, voila tout: _Nachrichter_, comme disent nos
voisins les Allemands."

Et, comme il la liait en disant ces paroles, Milady poussa deux ou
trois cris sauvages, qui firent un effet sombre et etrange en
s'envolant dans la nuit et en se perdant dans les profondeurs du
bois.

"Mais si je suis coupable, si j'ai commis les crimes dont vous
m'accusez, hurlait Milady, conduisez-moi devant un tribunal, vous
n'etes pas des juges, vous, pour me condamner.

-- Je vous avais propose Tyburn, dit Lord de Winter, pourquoi
n'avez-vous pas voulu?

-- Parce que je ne veux pas mourir! s'ecria Milady en se
debattant, parce que je suis trop jeune pour mourir!

-- La femme que vous avez empoisonnee a Bethune etait plus jeune
encore que vous, madame, et cependant elle est morte, dit
d'Artagnan.

-- J'entrerai dans un cloitre, je me ferai religieuse, dit Milady.

-- Vous etiez dans un cloitre, dit le bourreau, et vous en etes
sortie pour perdre mon frere."

Milady poussa un cri d'effroi, et tomba sur ses genoux.

Le bourreau la souleva sous les bras, et voulut l'emporter vers le
bateau.

"Oh! mon Dieu! s'ecria-t-elle, mon Dieu! allez-vous donc me
noyer!"

Ces cris avaient quelque chose de si dechirant, que d'Artagnan,
qui d'abord etait le plus acharne a la poursuite de Milady, se
laissa aller sur une souche, et pencha la tete, se bouchant les
oreilles avec les paumes de ses mains; et cependant, malgre cela,
il l'entendait encore menacer et crier.

D'Artagnan etait le plus jeune de tous ces hommes, le coeur lui
manqua.

"Oh! je ne puis voir cet affreux spectacle! je ne puis consentir a
ce que cette femme meure ainsi!"

Milady avait entendu ces quelques mots, et elle s'etait reprise a
une lueur d'esperance.

"D'Artagnan! d'Artagnan! cria-t-elle, souviens-toi que je t'ai
aime!"

Le jeune homme se leva et fit un pas vers elle.

Mais Athos, brusquement, tira son epee, se mit sur son chemin.

"Si vous faites un pas de plus, d'Artagnan, dit-il, nous
croiserons le fer ensemble.

D'Artagnan tomba a genoux et pria.

"Allons, continua Athos, bourreau, fais ton devoir.

-- Volontiers, Monseigneur, dit le bourreau, car aussi vrai que je
suis bon catholique, je crois fermement etre juste en
accomplissant ma fonction sur cette femme.

-- C'est bien."

Athos fit un pas vers Milady.

"Je vous pardonne, dit-il, le mal que vous m'avez fait; je vous
pardonne mon avenir brise, mon honneur perdu, mon amour souille et
mon salut a jamais compromis par le desespoir ou vous m'avez jete.
Mourez en paix."

Lord de Winter s'avanca a son tour.

"Je vous pardonne, dit-il, l'empoisonnement de mon frere,
I'assassinat de Sa Grace Lord Buckingham; je vous pardonne la mort
du pauvre Felton, je vous pardonne vos tentatives sur ma personne.
Mourez en paix.

-- Et moi, dit d'Artagnan, pardonnez-moi, madame, d'avoir, par une
fourberie indigne d'un gentilhomme, provoque votre colere; et, en
echange, je vous pardonne le meurtre de ma pauvre amie et vos
vengeances cruelles pour moi, je vous pardonne et je pleure sur
vous. Mourez en paix.

-- _I am lost!_ murmura en anglais Milady. _I must die._"

Alors elle se releva d'elle-meme, jeta tout autour d'elle un de
ces regards clairs qui semblaient jaillir d'un oeil de flamme.

Elle ne vit rien.

Elle ecouta et n'entendit rien.

Elle n'avait autour d'elle que des ennemis.

"Ou vais-je mourir? dit-elle.

-- Sur l'autre rive", repondit le bourreau.

Alors il la fit entrer dans la barque, et, comme il allait y
mettre le pied, Athos lui remit une somme d'argent.

"Tenez, dit-il, voici le prix de l'execution; que l'on voie bien
que nous agissons en juges.

-- C'est bien, dit le bourreau; et que maintenant, a son tour,
cette femme sache que je n'accomplis pas mon metier, mais mon
devoir."

Et il jeta l'argent dans la riviere.

Le bateau s'eloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la
coupable et l'executeur; tous les autres demeurerent sur la rive
droite, ou ils etaient tombes a genoux.

Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac, sous le
reflet d'un nuage pale qui surplombait l'eau en ce moment.

On le vit aborder sur l'autre rive; les personnages se dessinaient
en noir sur l'horizon rougeatre.

Milady, pendant le trajet, etait parvenue a detacher la corde qui
liait ses pieds: en arrivant sur le rivage, elle sauta legerement
a terre et prit la fuite.

Mais le sol etait humide; en arrivant au haut du talus, elle
glissa et tomba sur ses genoux.

Une idee superstitieuse la frappa sans doute; elle comprit que le
Ciel lui refusait son secours et resta dans l'attitude ou elle se
trouvait, la tete inclinee et les mains jointes.

Alors on vit, de l'autre rive, le bourreau lever lentement ses
deux bras, un rayon de lune se refleta sur la lame de sa large
epee, les deux bras retomberent; on entendit le sifflement du
cimeterre et le cri de la victime, puis une masse tronquee
s'affaissa sous le coup.

Alors le bourreau detacha son manteau rouge, l'etendit a terre, y
coucha le corps, y jeta la tete, le noua par les quatre coins, le
chargea sur son epaule et remonta dans le bateau.

Arrive au milieu de la Lys, il arreta la barque, et suspendant son
fardeau au-dessus de la riviere:

"Laissez passer la justice de Dieu!" cria-t-il a haute voix.

Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l'eau, qui se
referma sur lui.

Trois jours apres, les quatre mousquetaires rentraient a Paris;
ils etaient restes dans les limites de leur conge, et le meme soir
ils allerent faire leur visite accoutumee a M. de Treville.

"Eh bien, messieurs, leur demanda le brave capitaine, vous etes-
vous bien amuses dans votre excursion?

-- Prodigieusement", repondit Athos, les dents serrees.


CHAPITRE LXVII
CONCLUSION

Le 6 du mois suivant, le roi, tenant la promesse qu'il avait faite
au cardinal de quitter Paris pour revenir a La Rochelle, sortit de
sa capitale tout etourdi encore de la nouvelle qui venait de s'y
repandre que Buckingham venait d'etre assassine.

Quoique prevenue que l'homme qu'elle avait tant aime courait un
danger, la reine, lorsqu'on lui annonca cette mort, ne voulut pas
la croire; il lui arriva meme de s'ecrier imprudemment:

"C'est faux! il vient de m'ecrire."

Mais le lendemain il lui fallut bien croire a cette fatale
nouvelle; La Porte, retenu comme tout le monde en Angleterre par
les ordres du roi Charles Ier, arriva porteur du dernier et
funebre present que Buckingham envoyait a la reine.

La joie du roi avait ete tres vive; il ne se donna pas la peine de
la dissimuler et la fit meme eclater avec affectation devant la
reine. Louis XIII, comme tous les coeurs faibles, manquait de
generosite.

Mais bientot le roi redevint sombre et mal portant: son front
n'etait pas de ceux qui s'eclaircissent pour longtemps; il sentait
qu'en retournant au camp il allait reprendre son esclavage, et
cependant il y retournait.

Le cardinal etait pour lui le serpent fascinateur et il etait,
lui, l'oiseau qui voltige de branche en branche sans pouvoir lui
echapper.

Aussi le retour vers La Rochelle etait-il profondement triste. Nos
quatre amis surtout faisaient l'etonnement de leurs camarades; ils
voyageaient ensemble, cote a cote, l'oeil sombre et la tete
baissee. Athos relevait seul de temps en temps son large front; un
eclair brillait dans ses yeux, un sourire amer passait sur ses
levres, puis, pareil a ses camarades, il se laissait de nouveau
aller a ses reveries.

Aussitot l'arrivee de l'escorte dans une ville, des qu'ils avaient
conduit le roi a son logis, les quatre amis se retiraient ou chez
eux ou dans quelque cabaret ecarte, ou ils ne jouaient ni ne
buvaient; seulement ils parlaient a voix basse en regardant avec
attention si nul ne les ecoutait.

Un jour que le roi avait fait halte sur la route pour voler la
pie, et que les quatre amis, selon leur habitude, au lieu de
suivre la chasse, s'etaient arretes dans un cabaret sur la grande
route, un homme, qui venait de La Rochelle a franc etrier,
s'arreta a la porte pour boire un verre de vin, et plongea son
regard dans l'interieur de la chambre ou etaient attables les
quatre mousquetaires.

"Hola! monsieur d'Artagnan! dit-il, n'est-ce point vous que je
vois la-bas?"

D'Artagnan leva la tete et poussa un cri de joie. Cet homme qu'il
appelait son fantome, c'etait son inconnu de Meung, de la rue des
Fossoyeurs et d'Arras.

D'Artagnan tira son epee et s'elanca vers la porte.

Mais cette fois, au lieu de fuir, l'inconnu s'elanca a bas de son
cheval, et s'avanca a la rencontre de d'Artagnan.

"Ah! monsieur, dit le jeune homme, je vous rejoins donc enfin;
cette fois vous ne m'echapperez pas.

-- Ce n'est pas mon intention non plus, monsieur, car cette fois
je vous cherchais; au nom du roi, je vous arrete et dis que vous
ayez a me rendre votre epee, monsieur, et cela sans resistance; il
y va de la tete, je vous en avertis.

-- Qui etes-vous donc? demanda d'Artagnan en baissant son epee,
mais sans la rendre encore.

-- Je suis le chevalier de Rochefort, repondit l'inconnu, l'ecuyer
de M. le cardinal de Richelieu, et j'ai ordre de vous ramener a
Son Eminence.

-- Nous retournons aupres de Son Eminence, monsieur le chevalier,
dit Athos en s'avancant, et vous accepterez bien la parole de
M. d'Artagnan, qu'il va se rendre en droite ligne a La Rochelle.

-- Je dois le remettre entre les mains des gardes qui le
rameneront au camp.

-- Nous lui en servirons, monsieur, sur notre parole de
gentilshommes; mais sur notre parole de gentilshommes aussi,
ajouta Athos en froncant le sourcil, M. d'Artagnan ne nous
quittera pas."

Le chevalier de Rochefort jeta un coup d'oeil en arriere et vit
que Porthos et Aramis s'etaient places entre lui et la porte; il
comprit qu'il etait completement a la merci de ces quatre hommes.

"Messieurs, dit-il, si M. d'Artagnan veut me rendre son epee, et
joindre sa parole a la votre, je me contenterai de votre promesse
de conduire M. d'Artagnan au quartier de Mgr le cardinal.

-- Vous avez ma parole, monsieur, dit d'Artagnan, et voici mon
epee.

-- Cela me va d'autant mieux, ajouta Rochefort, qu'il faut que je
continue mon voyage.

-- Si c'est pour rejoindre Milady, dit froidement Athos, c'est
inutile, vous ne la retrouverez pas.

-- Qu'est-elle donc devenue? demanda vivement Rochefort.

-- Revenez au camp et vous le saurez."

Rochefort demeura un instant pensif, puis, comme on n'etait plus
qu'a une journee de Surgeres, jusqu'ou le cardinal devait venir
au-devant du roi, il resolut de suivre le conseil d'Athos et de
revenir avec eux.

D'ailleurs ce retour lui offrait un avantage, c'etait de
surveiller lui-meme son prisonnier.

On se remit en route.

Le lendemain, a trois heures de l'apres-midi, on arriva a
Surgeres. Le cardinal y attendait Louis XIII. Le ministre et le
roi y echangerent force caresses, se feliciterent de l'heureux
hasard qui debarrassait la France de l'ennemi acharne qui ameutait
l'Europe contre elle. Apres quoi, le cardinal, qui avait ete
prevenu par Rochefort que d'Artagnan etait arrete, et qui avait
hate de le voir, prit conge du roi en l'invitant a venir voir le
lendemain les travaux de la digue qui etaient acheves.

En revenant le soir a son quartier du pont de La Pierre, le
cardinal trouva debout, devant la porte de la maison qu'il
habitait, d'Artagnan sans epee et les trois mousquetaires armes.

Cette fois, comme il etait en force, il les regarda severement, et
fit signe de l'oeil et de la main a d'Artagnan de le suivre.

D'Artagnan obeit.

"Nous t'attendrons, d'Artagnan", dit Athos assez haut pour que le
cardinal l'entendit.

Son Eminence fronca le sourcil, s'arreta un instant, puis continua
son chemin sans prononcer une seule parole.

D'Artagnan entra derriere le cardinal, et Rochefort derriere
d'Artagnan; la porte fut gardee.

Son Eminence se rendit dans la chambre qui lui servait de cabinet,
et fit signe a Rochefort d'introduire le jeune mousquetaire.

Rochefort obeit et se retira.

D'Artagnan resta seul en face du cardinal; c'etait sa seconde
entrevue avec Richelieu, et il avoua depuis qu'il avait ete bien
convaincu que ce serait la derniere.

Richelieu resta debout, appuye contre la cheminee, une table etait
dressee entre lui et d'Artagnan.

"Monsieur, dit le cardinal, vous avez ete arrete par mes ordres.

-- On me l'a dit, Monseigneur.

-- Savez-vous pourquoi?

-- Non, Monseigneur; car la seule chose pour laquelle je pourrais
etre arrete est encore inconnue de Son Eminence."

Richelieu regarda fixement le jeune homme.

"Oh! Oh! dit-il, que veut dire cela?

-- Si Monseigneur veut m'apprendre d'abord les crimes qu'on
m'impute, je lui dirai ensuite les faits que j'ai accomplis.

-- On vous impute des crimes qui ont fait choir des tetes plus
hautes que la votre, monsieur! dit le cardinal.

-- Lesquels, Monseigneur? demanda d'Artagnan avec un calme qui
etonna le cardinal lui-meme.

-- On vous impute d'avoir correspondu avec les ennemis du royaume,
on vous impute d'avoir surpris les secrets de l'Etat, on vous
impute d'avoir essaye de faire avorter les plans de votre general.

-- Et qui m'impute cela, Monseigneur? dit d'Artagnan, qui se
doutait que l'accusation venait de Milady: une femme fletrie par
la justice du pays, une femme qui a epouse un homme en France et
un autre en Angleterre, une femme qui a empoisonne son second mari
et qui a tente de m'empoisonner moi-meme!

-- Que dites-vous donc la? Monsieur, s'ecria le cardinal etonne,
et de quelle femme parlez-vous ainsi?

-- De Milady de Winter, repondit d'Artagnan; oui, de Milady de
Winter, dont, sans doute, Votre Eminence ignorait tous les crimes
lorsqu'elle l'a honoree de sa confiance.

-- Monsieur, dit le cardinal, si Milady de Winter a commis les
crimes que vous dites, elle sera punie.

-- Elle l'est, Monseigneur.

-- Et qui l'a punie?

-- Nous.

-- Elle est en prison?

-- Elle est morte.

-- Morte! repeta le cardinal, qui ne pouvait croire a ce qu'il
entendait: morte! n'avez-vous pas dit qu'elle etait morte?

-- Trois fois elle avait essaye de me tuer, et je lui avais
pardonne, mais elle a tue la femme que j'aimais. Alors, mes amis
et moi, nous l'avons prise, jugee et condamnee."

D'Artagnan alors raconta l'empoisonnement de Mme Bonacieux dans le
couvent des Carmelites de Bethune, le jugement de la maison
isolee, l'execution sur les bords de la Lys.

Un frisson courut par tout le corps du cardinal, qui cependant ne
frissonnait pas facilement.

Mais tout a coup, comme subissant l'influence d'une pensee muette,
la physionomie du cardinal, sombre jusqu'alors, s'eclaircit peu a
peu et arriva a la plus parfaite serenite.

"Ainsi, dit-il avec une voix dont la douceur contrastait avec la
severite de ses paroles, vous vous etes constitues juges, sans
penser que ceux qui n'ont pas mission de punir et qui punissent
sont des assassins!

-- Monseigneur, je vous jure que je n'ai pas eu un instant
l'intention de defendre ma tete contre vous. Je subirai le
chatiment que Votre Eminence voudra bien m'infliger. Je ne tiens
pas assez a la vie pour craindre la mort.

-- Oui, je le sais, vous etes un homme de coeur, monsieur, dit le
cardinal avec une voix presque affectueuse; je puis donc vous dire
d'avance que vous serez juge, condamne meme.

-- Un autre pourrait repondre a Votre Eminence qu'il a sa grace
dans sa poche; moi je me contenterai de vous dire: "Ordonnez,
Monseigneur, je suis pret."

-- Votre grace? dit Richelieu surpris.

-- Oui, Monseigneur, dit d'Artagnan.

-- Et signee de qui? du roi?"

Et le cardinal prononca ces mots avec une singuliere expression de
mepris.

"Non, de Votre Eminence.

-- De moi? vous etes fou, monsieur?

-- Monseigneur reconnaitra sans doute son ecriture."

Et d'Artagnan presenta au cardinal le precieux papier qu'Athos
avait arrache a Milady, et qu'il avait donne a d'Artagnan pour lui
servir de sauvegarde.

Son Eminence prit le papier et lut d'une voix lente et en appuyant
sur chaque syllabe:

"C'est par mon ordre et pour le bien de Etat que le porteur du
present a fait ce qu'il a fait.

"Au camp devant La Rochelle, ce 5 aout 1628.

"Richelieu."

Le cardinal, apres avoir lu ces deux lignes, tomba dans une
reverie profonde, mais il ne rendit pas le papier a d'Artagnan.

"Il medite de quel genre de supplice il me fera mourir, se dit
tout bas d'Artagnan; eh bien, ma foi! il verra comment meurt un
gentilhomme."

Le jeune mousquetaire etait en excellente disposition pour
trepasser heroiquement.

Richelieu pensait toujours, roulait et deroulait le papier dans
ses mains. Enfin il leva la tete, fixa son regard d'aigle sur
cette physionomie loyale, ouverte, intelligente, lut sur ce visage
sillonne de larmes toutes les souffrances qu'il avait endurees
depuis un mois, et songea pour la troisieme ou quatrieme fois
combien cet enfant de vingt et un ans avait d'avenir, et quelles
ressources son activite, son courage et son esprit pouvaient
offrir a un bon maitre.

D'un autre cote, les crimes, la puissance, le genie infernal de
Milady l'avaient plus d'une fois epouvante. Il sentait comme une
joie secrete d'etre a jamais debarrasse de ce complice dangereux.

Il dechira lentement le papier que d'Artagnan lui avait si
genereusement remis.

"Je suis perdu", dit en lui-meme d'Artagnan.

Et il s'inclina profondement devant le cardinal en homme qui dit:
"Seigneur, que votre volonte soit faite!"

Le cardinal s'approcha de la table, et, sans s'asseoir, ecrivit
quelques lignes sur un parchemin dont les deux tiers etaient deja
remplis et y apposa son sceau.

"Ceci est ma condamnation, dit d'Artagnan; il m'epargne l'ennui de
la Bastille et les lenteurs d'un jugement. C'est encore fort
aimable a lui."

"Tenez, monsieur, dit le cardinal au jeune homme, je vous ai pris
un blanc-seing et je vous en rends un autre. Le nom manque sur ce
brevet: vous l'ecrirez vous-meme."

D'Artagnan prit le papier en hesitant et jeta les yeux dessus.

C'etait une lieutenance dans les mousquetaires.

D'Artagnan tomba aux pieds du cardinal.

"Monseigneur, dit-il, ma vie est a vous; disposez-en desormais;
mais cette faveur que vous m'accordez, je ne la merite pas: j'ai
trois amis qui sont plus meritants et plus dignes...

-- Vous etes un brave garcon, d'Artagnan, interrompit le cardinal
en lui frappant familierement sur l'epaule, charme qu'il etait
d'avoir vaincu cette nature rebelle. Faites de ce brevet ce qu'il
vous plaira. Seulement rappelez-vous que, quoique le nom soit en
blanc, c'est a vous que je le donne.

-- Je ne l'oublierai jamais, repondit d'Artagnan. Votre Eminence
peut en etre certaine."

Le cardinal se retourna et dit a haute voix:

"Rochefort!"

Le chevalier, qui sans doute etait derriere la porte entra
aussitot.

"Rochefort, dit le cardinal, vous voyez M. d'Artagnan; je le
recois au nombre de mes amis; ainsi donc que l'on s'embrasse et
que l'on soit sage si l'on tient a conserver sa tete.

Rochefort et d'Artagnan s'embrasserent du bout des levres; mais le
cardinal etait la, qui les observait de son oeil vigilant.

Ils sortirent de la chambre en meme temps.

"Nous nous retrouverons, n'est-ce pas, monsieur?

-- Quand il vous plaira, fit d'Artagnan.

-- L'occasion viendra, repondit Rochefort.

-- Hein?" fit Richelieu en ouvrant la porte.

Les deux hommes se sourirent, se serrerent la main et saluerent
Son Eminence.

"Nous commencions a nous impatienter, dit Athos.

-- Me voila, mes amis! repondit d'Artagnan, non seulement libre,
mais en faveur.

-- Vous nous conterez cela?

-- Des ce soir."

En effet, des le soir meme d'Artagnan se rendit au logis d'Athos,
qu'il trouva en train de vider sa bouteille de vin d'Espagne,
occupation qu'il accomplissait religieusement tous les soirs.

Il lui raconta ce qui s'etait passe entre le cardinal et lui, et
tirant le brevet de sa poche:

"Tenez, mon cher Athos, voila, dit-il, qui vous revient tout
naturellement."

Athos sourit de son doux et charmant sourire.

"Amis, dit-il, pour Athos c'est trop; pour le comte de La Fere,
c'est trop peu. Gardez ce brevet, il est a vous; helas, mon Dieu!
vous l'avez achete assez cher."

D'Artagnan sortit de la chambre d'Athos, et entra dans celle de
Porthos.

Il le trouva vetu d'un magnifique habit, couvert de broderies
splendides, et se mirant dans une glace.

"Ah! ah! dit Porthos, c'est vous, cher ami! comment trouvez-vous
que ce vetement me va?

-- A merveille, dit d'Artagnan, mais je viens vous proposer un
habit qui vous ira mieux encore.

-- Lequel? demanda Porthos.

-- Celui de lieutenant aux mousquetaires.

D'Artagnan raconta a Porthos son entrevue avec le cardinal, et
tirant le brevet de sa poche:

"Tenez, mon cher, dit-il, ecrivez votre nom la-dessus, et soyez
bon chef pour moi.

Porthos jeta les yeux sur le brevet, et le rendit a d'Artagnan, au
grand etonnement du jeune homme.

"Oui, dit-il, cela me flatterait beaucoup, mais je n'aurais pas
assez longtemps a jouir de cette faveur. Pendant notre expedition
de Bethune, le mari de ma duchesse est mort; de sorte que, mon
cher, le coffre du defunt me tendant les bras, j'epouse la veuve.
Tenez, j'essayais mon habit de noce; gardez la lieutenance, mon
cher, gardez."

Et il rendit le brevet a d'Artagnan.

Le jeune homme entra chez Aramis.

Il le trouva agenouille devant un prie-Dieu, le front appuye
contre son livre d'heures ouvert.

Il lui raconta son entrevue avec le cardinal, et tirant pour la
troisieme fois son brevet de sa poche:

"Vous, notre ami, notre lumiere, notre protecteur invisible, dit-
il, acceptez ce brevet; vous l'avez merite plus que personne, par
votre sagesse et vos conseils toujours suivis de si heureux
resultats.

-- Helas, cher ami! dit Aramis, nos dernieres aventures m'ont
degoute tout a fait de la vie d'homme d'epee. Cette fois, mon
parti est pris irrevocablement, apres le siege j'entre chez les
lazaristes. Gardez ce brevet, d'Artagnan, le metier des armes vous
convient, vous serez un brave et aventureux capitaine."

D'Artagnan, l'oeil humide de reconnaissance et brillant de joie,
revint a Athos, qu'il trouva toujours attable et mirant son
dernier verre de malaga a la lueur de la lampe.

"Eh bien, dit-il, eux aussi m'ont refuse.

-- C'est que personne, cher ami, n'en etait plus digne que vous."

Il prit une plume, ecrivit sur le brevet le nom de d'Artagnan, et
le lui remit.

"Je n'aurai donc plus d'amis, dit le jeune homme, helas! plus
rien, que d'amers souvenirs..."

Et il laissa tomber sa tete entre ses deux mains, tandis que deux
larmes roulaient le long de ses joues.

"Vous etes jeune, vous, repondit Athos, et vos souvenirs amers ont
le temps de se changer en doux souvenirs!"


EPILOGUE

La Rochelle, privee du secours de la flotte anglaise et de la
division promise par Buckingham, se rendit apres un siege d'un an.
Le 28 octobre 1628, on signa la capitulation.

Le roi fit son entree a Paris le 23 decembre de la meme annee. On
lui fit un triomphe comme s'il revenait de vaincre l'ennemi et non
des Francais. Il entra par le faubourg Saint-Jacques sous des arcs
de verdure.

D'Artagnan prit possession de son grade. Porthos quitta le service
et epousa, dans le courant de l'annee suivante, Mme Coquenard, le
coffre tant convoite contenait huit cent mille livres.

Mousqueton eut une livree magnifique, et de plus la satisfaction,
qu'il avait ambitionnee toute sa vie, de monter derriere un
carrosse dore.

Aramis, apres un voyage en Lorraine, disparut tout a coup et cessa
d'ecrire a ses amis. On apprit plus tard, par Mme de Chevreuse,
qui le dit a deux ou trois de ses amants, qu'il avait pris l'habit
dans un couvent de Nancy.

Bazin devint frere lai.

Athos resta mousquetaire sous les ordres de d'Artagnan jusqu'en
1633, epoque a laquelle, a la suite d'un voyage qu'il fit en
Touraine, il quitta aussi le service sous pretexte qu'il venait de
recueillir un petit heritage en Roussillon.

Grimaud suivit Athos.

D'Artagnan se battit trois fois avec Rochefort et le blessa trois
fois.

"Je vous tuerai probablement a la quatrieme, lui dit-il en lui
tendant la main pour le relever.

-- Il vaut donc mieux, pour vous et pour moi, que nous en restions
la, repondit le blesse. Corbleu! je suis plus votre ami que vous
ne pensez, car des la premiere rencontre j'aurais pu, en disant un
mot au cardinal, vous faire couper le cou."

Ils s'embrasserent cette fois, mais de bon coeur et sans arriere-
pensee.

Planchet obtint de Rochefort le grade de sergent dans les gardes.

M. Bonacieux vivait fort tranquille, ignorant parfaitement ce
qu'etait devenue sa femme et ne s'en inquietant guere. Un jour, il
eut l'imprudence de se rappeler au souvenir du cardinal; le
cardinal lui fit repondre qu'il allait pourvoir a ce qu'il ne
manquat jamais de rien desormais.

En effet, le lendemain, M. Bonacieux, etant sorti a sept heures du
soir de chez lui pour se rendre au Louvre, ne reparut plus rue des
Fossoyeurs; l'avis de ceux qui parurent les mieux informes fut
qu'il etait nourri et loge dans quelque chateau royal aux frais de
sa genereuse Eminence.

FIN





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http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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