The Project Gutenberg EBook of Autour de la table, by George Sand

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Title: Autour de la table

Author: George Sand

Release Date: December 17, 2004 [EBook #14372]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DE LA TABLE ***




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                      AUTOUR DE LA TABLE

                            PAR

                         GEORGE SAND

(L.-A. AURORE DUPIN)
VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT


M  L
PARIS
MICHEL LVY FRRES, DITEURS
RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPRA

LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15,
AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

1876

Droits de reproduction et de traduction rservs




                      AUTOUR DE LA TABLE



I


Quelle table? C'est chez les Montfeuilly qu'elle se trouve; c'est une
grande, une vilaine table. C'est Pierre Bonnin, le menuisier de leur
village, qui l'a faite, il y a tantt vingt ans. Il l'a faite avec un
vieux merisier de leur jardin. Elle est longue, elle est ovale, il y a
place pour beaucoup de monde. Elle a des pieds  mourir de rire; des
pieds qui ne pouvaient sortir que du cerveau de Pierre Bonnin, grand
inventeur de formes incommodes et inusites.

Enfin c'est une table qui ne paie pas de mine, mais c'est une solide,
une fidle, une honnte table, elle n'a jamais voulu tourner; elle ne
parle pas, elle n'crit pas, elle n'en pense peut-tre pas moins, mais
elle ne fait pas connatre de quel esprit elle est possde: elle cache
ses opinions.

Si c'est un tre, c'est un tre passif, une bte de somme. Elle a prt
son dos patient  tant de choses! critures folles ou ingnieuses,
dessins charmants ou caricatures cheveles, peinture  l'aquarelle ou 
la colle, maquettes de tout genre, tudes de fleurs d'aprs nature,  la
lampe, croquis de _chic_ ou souvenirs de la promenade du matin,
prparations entomologiques, cartonnage, copie de musique, prose
pistolaire de l'un, vers burlesques de l'autre, amas de laines et de
soies de toutes couleurs pour la broderie, appliques de dcors pour un
thtre de marionnettes, costumes _ad hoc_, parties d'checs ou de
piquet, que sais-je? tout ce que l'on peut faire  la campagne, en
famille,  travers la causerie, durant les longues veilles de l'automne
et de l'hiver.

La table du soir (c'est ainsi qu'on la nomme, parce que, durant le jour,
chacun vaquant  ses occupations ou courant  sa fantaisie, elle reste
seule et tranquille dans le salon) a donc, chez les Montfeuilly, un rle
assez important. Que ferait-on sans elle, bon Dieu, mme tes soirs
d't, quand l'orage emplit le ciel et que la pluie prcipite au dedans
de la maison les htes et les papillons de nuit? Alors chacun apporte
son travail ou son dlassement, et on se querelle, on se pousse, on se
serre pour que tout le monde tienne sur la grande table. On a
quelquefois parl d'en avoir plusieurs petites, mais la grand'mre,
Louise de Montfeuilly, qui est le chef actuel de la famille, a repouss
cette innovation perverse. Elle a bien fait; o serait la vie, o
seraient l'attention, l'enjouement, l'union, l'unit dans ces travaux ou
dans ces amusements parpills, la nuit, dans une vaste pice? La
grande pice runit toutes les tudes et toutes les penses, elle en est
le centre et le lien. Elle est  la fois la classe et la rcration de
la famille, l'harmonie et l'me de la maison. C'est un sanctuaire
d'intimit, c'est presque un autel domestique, et la grand'mre dit
souvent: Le jour o la table sera au grenier et moi _ la cave_, il y
aura du changement ici.

Mais le plus grand charme de la table, c'est la lecture en commun, 
tour de rle. Si peu qu'on ait de poumons, on peut bien lire chacun
quelques pages, et l'on n'exige du lecteur aucun talent: on est si
habitu au bredouillage de l'un, aux _lapsus_ de l'autre, que l'on ne
s'arrte plus  se railler ou  se quereller. Je connais peu de plaisirs
aussi doux, aussi soutenus, aussi attachants que celui d'avoir les mains
occupes d'un travail quelconque, pendant qu'une voix amie (sonore ou
voile, peu importe!) vous fait entendre simplement, sans emphase et
sans prtention, un beau et bon livre. Le feu ptille dans l'tre. Le
vent chante dans les arbres; les phalnes on la grle battent les
vitres; quelque _cri-cri_ familier vient, aux jours d'hiver, jusque sous
la table, comme pour applaudir  sa manire, et personne n'ose remuer,
dans la crainte d'craser l'hte menu et confiant du foyer. Le papier se
couvre de dessins ou de peintures; le canevas, la mousseline ou la soie
se remplissent de fleurs ou d'arabesques, et si quelque pas inusit se
fait entendre dans la salle voisine, si une main incertaine cherche 
ouvrir la porte, on tressaille, on se regarde constern, on redoute
l'arrive d'un tranger, d'une conversation quelconque venant
interrompra la lecture chrie. Mais, grce au ciel, les Montfeuilly ne
sont point gens du monde; c'est presque toujours un bon voisin, un ami
qui vient nous surprendre. Ah! c'est toi! A la bonne heure! Tu nous as
fait bien peur, nous lisions....--Oui, oui, dit-il, j'en suis, et il
prend le livre.

Vous m'avez autoris  vous rendre compte, dans la forme srieuse ou
familire qui se prsentera, de l'impression produite sur nous par ces
lectures. Elles ne sont pas tellement frquentes et tellement suivies
que je ne puisse vous parler de temps en temps de tout ce que nous
aurons lu ou _relu_; car je ne saurais, en aucune faon, m'astreindre
exclusivement  un compte rendu d'ouvrages nouveaux, et il pourra bien
m'arriver de vous parler de choses anciennes et consacres. Pour vous
faire agrer mes rflexions, il faut que je vous dise et que je vous
fasse agrer aussi l'entire libert de choix, le manque absolu de
mthode avec lesquels on procde ici. Il y a quelque chose de plus
capricieux et de plus inconstant qu'un lecteur, c'est plusieurs lecteurs
runis. Ce qui charme l'un ennuie ou fatigue souvent l'autre, et
rciproquement. On abandonne quelquefois de bons livres pour en prendre
de moins bons. C'est que beaucoup d'ouvrages, qui ont un certain charme
dans l'isolement, en manquent tout  fait, on ne sait trop pourquoi,
dans l'audition collective. Le style y est pour beaucoup, mais il y a
encore d'autres raisons que je saurai peut-tre vous dire en leur lien.
Ce prambule est dj trop long, et je me hte de remplir mon
engagement.

Toutefois, un mot encore pour en rafrachir les termes dans notre
mmoire. Il est convenu que lorsqu'on aura caus pendant un certain
temps en lieu de lire, je vous parlerai de ce qui aura fait le sujet de
la causerie, pour peu qu'elle ait eu rapport  des impressions, a des
souvenirs d'art quelconques, et qu'il en soit sorti quelque chose
d'assez prcis et d'assez bien rsum pour tre recueilli ou comment.
Ce genre de causerie surgit rarement dans la complte intimit de la
famille. Quand le nid est bien chaudement blotti sous le toit, on
discute peu, on vit; c'est--dire qu'on lit ensemble et qu'on avance
dans l'motion ou dans l'intrt sans s'interrompre pour juger. Mais
quand l't, sans vous loigner de la table, agrandit le cercle
affectueux des commensaux, les uns parlent, les autres coutent. Je suis
souvent parmi les derniers, sauf  discuter aprs coup avec moi-mme.

Ainsi je vous parlerai de tout ce qui nous aura frapps, mais non pas de
tout ce qui aurait mrit de nous frapper ou de nous occuper dans la vie
en commun, car cette vie, lorsqu'elle se passe aux champs, est pleine de
lacunes et d'imprvus. Un rayon de soleil emporte toutes choses et
toutes gens dans le domaine de la rverie et des contemplations.

_Contemplations_! Voil un mot qui me presse! car c'est la plus frache,
la plus rcente de nos lectures, et c'est un beau sujet pour entrer en
matire.

Il est rare que nous lisions des vers autour de la table. Les vers
veulent tre lus tout haut beaucoup mieux que nous ne savons lire, et
ceux-ci ont fait exception. Bien ou mal, nous tions impatients de nous
les communiquer, sauf  relire chacun pour soi aprs l'audition.

Il et fallu procder avec ordre, mais les recueils de posies sont
exposs  cette profanation d'tre ouverts au hasard, comme s'ils
avaient t faits pour servir de rafrachissements entre deux
contredanses. Les plus fervents ou les plus consciencieux commettent
cette faute tout comme les autres, et pourtant, s'il est un recueil de
vers qui mrite le nom de _livre_ et qui soit un _ouvrage_, c'est
celui-ci.

C'est hier que la grand'mre nous apporta ces deux volumes. Comme on se
les arrachait, elle m'en mit un dans les mains, en me priant de le lire
haut, l o elle l'ouvrirait avec son aiguille  tapisserie. Nous
tombmes sur la pice intitule _Villequier_, un vrai chef-d'oeuvre.

--Attendez, dit Thodore, l'an des Montfeuilly; avant que vous
commenciez, je vous avertis que je ne suis pas un side et que je ne
vais pas suivre l'auteur dans ses fantaisies avec un plaisir sans
mlange: il a de trop grandes jambes pour cela.

--C'est peut-tre aussi que vous avez le pas trop court, lui rpondit la
belle Julie, la fille enthousiaste et gnreuse du vieux voisin.

--C'est possible, rpliqua Thodore. Je ne suis pourtant pas de ceux qui
se gendarment contre l'emploi des mots. Je sais que M. Victor Hugo
impose son choix, son got, son vocabulaire, ses contrastes, sa raison
d'agir avec une _maestria_ si heureuse, qu'aprs un peu de grimace on
arrive  dire navement: Au fait, pourquoi pas? Il a raison. Tu
l'emportes, Galilen, c'est--dire tu triomphes, novateur. Pour ma part,
je n'ai jamais dfendu la vieille csure inflexible, et je trouve celle
de Victor Hugo excellente. Ses rimes me paraissent merveilleusement
belles la plupart du temps. Quant au bon ou mauvais got, qui en dcide?
Le got de chaque lecteur, c'est--dire personne. On pourra donner des
thories, des dfinitions du got, tout le monda tombera d'accord; mais
apportez des preuves, citez des exemples, tout le monde disputera.

--Alors, pourquoi disputez-vous d'avance? dit Julie.

--Je tiens, reprit Thodore,  vous dire que je reconnais ceci: que le
got d'un matre peut s'imposer et faire loi. Est-ce un droit _lgal_?
Non, c'est le droit du _plus fort_. En fait d'art, tous les autres
droits comptent peu. Qu'un autre matre arrive, aussi chti, aussi
austre, aussi retenu que celui-ci est indpendant, fougueux,
indomptable, il imposera sa manire, s'il en a la puissance, et il
n'aura ni plus tort ni plus raison en thorie. Il s'agira d'tre fort
dans la pratique. Sous ce rapport-l, je ne vois pas que personne puisse
lutter aujourd'hui contre M. Victor Hugo; mais ceux que l'on traita de
cuistres parce qu'ils dfendaient Racine et Boileau ne furent pas
cuistres pour cela. Ils furent cuistres parce qu'apparemment ils les
dfendirent faiblement et  contre-sens. Racine et Boileau avaient eu
leur droit comme M. Victor Hugo  le sien.

--Finissons-en, s'cria Julie; dites-nous votre critique afin qu'il n'en
soit plus question.

--Je vais vous la dire, bien  regret.

--Oh ciel! quel est donc le critique qui souffre d'gorger les gens?

--Moi, s'cria Thodore avec conviction. D'abord, je ne suis pas de
force  gorger une victime de cette taille; ensuite, je n'en aurais
pas le got. Je tiens pour une vrit vraie que, de toutes les joies que
l'esprit peut goter, celle de savourer les grandes oeuvres d'art est la
plus douce et la plus vive. Il est donc ennemi de soi-mme, il tue sa
propre flamme, celui qui se refuse ou se drobe  la vivifiante chaleur
de l'admiration, et il est donc trs-vrai pour moi de dire que, quand je
ne peux pas entrer entirement dans l'embrasement du gnie d'un matre,
c'est une souffrance, un chagrin, une angoisse dont je me prends 
lui....

--Quand vous devriez ne vous en prendre qu' vous-mme, rpliqua Julie.

--Soit, reprit-il; mais soyez-en juge! J'ai t souvent choqu d'un
manque de proportion entre l'imagination et la pense du pote. Enchant
qu'il nous ait dbarrasss des petits dieux gracieux ou badins qui, sous
la plume des modernes, resserraient  leur image et  leur taille les
grandes scnes de la cration et les grands aspects de la beaut, je
trouve pourtant qu'en se servant parfois de comparaisons trop
familires, il nous rapetisse encore davantage ces grandes choses. Et
ces caprices d'artiste sont d'autant plus sensibles que le sentiment du
grand dans la peinture est souvent lev chez lui  la plus haute
puissance qu'ait jamais atteinte la parole humaine. Cela me fait donc
l'effet d'une grimace comique passant tout  coup sur une face sublime.
On est tent de lui dire: Qu'est-ce que nous vous avons fait, pour que
vous vous moquiez de nous, au moment o nous vous suivions avec docilit
ou avec enthousiasme?

--Est-ce tout? dit Julie.

--Non; attendez! d'autres fois, cette malice du pote ressemble  une
mivrerie. C'est comme un Titan qui, tout  coup, se mettrait une boucle
d'oreille dans le nez. La perle en est fine, c'est vrai, mais que diable
fait-elle l?

Enfin, c'est comme un parti pris de vous blouir de merveilles, et de
vous jeter du sable par la figure, pour vous tirer brusquement du charme
ou de l'extase.

Et ce n'est pas au mot, je le rpte, que je fais rsistance. Le mot
s'lve et prend son droit, ds qu'il sert  donner de l'nergie  la
pense. C'est l'image qui se dplace d'une magnifique apparition des
choses, grandement voque, et qui fait descendre la vue sur des objets
trop petits pour la satisfaire, ou trop vulgaires pour l'intresser. Je
comprends, et je suis le pote quand, usant du procd inverse, il part
du petit pour s'lever au grand. Quand l'examen de la petite fleur
l'emporte jusqu'aux astres, ces immenses harmonies qui le pntrent si
rapidement m'emportent avec lui, parce qu'alors il me semble dans son
rle, dans sa mission, qui est, sans doute, de nous prendre o nous
sommes et de nous faire monter avec lui aux sommets de la pense.

Enfin, je trouve aussi en lui un manque de mesure et de proportion dans
l'expansion, un trop grand ddain pour l'ordonnance de la composition.
Si quelque chose doit tre svrement compos, c'est une pice de vers.
Branger a la sagesse et l'art de la composition par excellence. Chaque
ide a, en lui, son dveloppement ncessaire et modestement arrt  sa
limite rationnelle. L'ordre et la clart, ces qualits exquises,
sont-elles donc presque toujours inconciliables avec l'abondance et
l'intensit de la flamme sacre? M. Victor Hugo semble tout le premier
tre la preuve de cet accord possible. Certains chefs-d'oeuvre de lui
l'attestent. Il ne lui plat donc pas toujours de faire de _son mieux_,
et quelque dsordre qu'il ait dans la pense, il ne peut donc se
dfendre de nous en imposer le trouble et l'tonnement.

Je sais, chre et imprieuse Julie, ce que vous allez me dire: Ce pote
est un intrpide cavalier. Son _Pgase_,  lui, est un cheval terrible,
un dragon de feu: convenez donc qu'il ne peut pas toujours le gouverner.
Qu'il lui plaise ou non d'augmenter son allure ou de la modrer pour
traverser le monde de ses rves, il est parfois emport majestueusement
dans l'espace, parfois ralenti et enchan dans le vague de son rve,
comme un paladin dans quelque fort enchante. Cette lyre merveilleuse
n'obit donc pas toujours  la main, cependant merveilleusement habile,
qui la fait vibrer. Elle se met quelquefois  jouer toute seule comme la
harpe de ce matre chanteur d'Hoffmann, qui s'tait laiss possder d'un
esprit terrible; et on l'coute alors comme on coutait Henri de
Ofterdingen, c'est--dire avec stupeur, avec effroi, avec souffrance. On
se demande les uns aux autres: O va-t-il? qu'a-t-il voulu nous dire, ou
plutt que refuse-t-il de nous dire? Est-ce de l'enfer qu'aprs ces
chants sublimes lui viennent tout  coup ces rugissements mystrieux et
ces ricanements amers?

Eh bien, il s'est pass des annes pendant lesquelles le pote, livr
aux soins du monde rel, a paru quitter le dsert de la rverie pour
traverser le _dsert des hommes_, et voici que, toujours portant en
croupe son gnie familier, _ange ou dmon, qu'importe?_ il reparat 
la Wartbourg, pour remporter le pris du chant: voyons, lisez.

On le voit, c'tait ici, autour de la table, comme partout dans le
monde, un grand vnement littraire. Et c'est plus que cela pour
quiconque rflchit: c'est un vnement social et philosophique. Un
grand changement a d s'oprer chez le pote. Il a franchi des mers, il
a travers des abmes, il a d vieillir, se calmer ou se lasser, devenir
sage.

Eh bien, pas du tout, et voil le merveilleux de la chose; il est rest
_lui_, il n'a pas vieilli d'un jour, quoi qu'il dise; il est plus
fougueux, plus agit que jamais. Seulement, il a normment grandi, et,
en s'loignant toujours des routes frayes, il a laiss toute critique
sous ses pieds, parce qu'il a mont jusqu'aux cimes de son olympe
romantique. Qui pouvait l'empcher? Thodore en convient tout le
premier: personne! Si c'est une normit, une chose effroyable et
dsesprante, comment et pourquoi n'a-t-on pas su l'arrter? O sont les
potes que l'cole classique a pousss contre lui? O est son rival? Qui
a os se mesurer contre un tel champion? Qui mettra-t-on en regard de
lui dans une voie oppose? Tout ce qui crit ou pense est, aujourd'hui,
partisan de la libert absolue de conscience et d'allure dans les arts.
L'cole classique existe-t-elle encore? D'o vient qu'elle n'a trouv
personne pour la reprsenter dans un combat singulier contre ce Cid
superbe? Il a eu beau crier: _Paraisses, Navarrois_!... Personne n'a
voulu se montrer.

Ce pote nous donne donc aujourd'hui un trs-grand spectacle, qui est
d'avoir triomph de son vivant, sans avoir fait la moindre concession
aux exigences plus au moins lgitimes de ses contemporains. Il a eu
raison contre ceux qui avaient tort, et aussi contre ceux qui pouvaient
avoir raison.

--Et voyez! nous disait Julie, le coude appuy sur la _table du soir_ et
le menton dans sa main, encore ple d'enthousiasme et l'oeil brillant;
voyez si ce n'est pas heureux qu'il ait eu foi en lui-mme? On a eu beau
lui crier _casse-cou_, il n'a rien vit, rien tourn, et le voil au
sommet qu'il avait rv, vous disant son fameux _eh bien_? et vous
invitant  le suivre... si vous pouvez!

On avait lu _Villequier_, _Rponse  un acte d'accusation_ (les deux
articles), la _Rponse au marquis_, et cette trange vision baptise
d'un nom trange: _Ce que dit la bouche d'Ombre_. Nous disions tous
comme Julie, et Louise relisait tout bas Villequier. Elle posa ensuite
le livre sur la table sans rien dire, et reprit sa tapisserie; mais des
larmes coulaient furtivement sur ses fleurs, et elle laissa discuter
sans rien entendre. J'aimais assez, moi qui l'observais, cette manire
d'avoir son avis.

Thodore avait accapar les deux volumes, et il les feuilletait. Quand
il nous eut laiss dire tout ce que nous avions dans l'me, il prit la
parole  son tour.

--Julie, dit-il, je vous accorde qu'il est colossal; mais ne me soutenez
pas qu'il soit raisonnable.

--Monsieur veut de grands potes bien sages, bien peigns, bien gentils?
reprit l'ardente fille avec ironie.

--Non, rpliqua Thodore. Je sais que sans le dlire sacr il n'est pas
de pote sublime. Un grain de folie ne dplat pas chez ces exalts
loquents. Je leur passe quelques accs. Celui-ci a de si beaux clairs
de raison que je lui rends les armes  chaque instant; mais je le trouve
tout d'un coup exagr dans la sagesse, aprs l'avoir trouv excessif
dans le dsespoir. C'est une magnifique intelligence qui manque de
synthse. Vous direz tout ce que vous voudrez, cela est ainsi.

Et, sans laisser  personne le temps de lui rpondre, Thodore continua:

--Les grands potes, comme les prophtes, comme les oracles antiques
eux-mmes sur le trpied fatidique, ont toujours abouti  un grande
synthse. Or, montrez-moi celle de votre pote? Je lis une page de
rsignation vraiment cleste; au _verso_, je trouve un cri de rvolte
plus terrible que tous ceux du Satan de Milton. Je tourne encore une
page, me voici dans le doute dsespr d'Hamlet. Tournons encore, nous
sommes avec Magdeleine perdue aux pieds du divin Sauveur. Tournons
toujours: voici l'amour terrestre avec tous ses emportements, tous ses
abandons, toutes ses volupts; et plus loin, la famille avec ses
austres douceurs et ses devoirs rigides. Et plus loin, nous crions:
_J'irai_! et nous voulons monter l'chelle de Jacob aprs avoir terrass
l'esprit mystrieux. Et plus loin, nous retombons dans un touchant et
sublime aveu de la faiblesse humaine et du nant de notre intelligence.
Et plus loin, nous raillons amrement la rvolte du sceptique; et plus
loin, nous proclamons la ntre. Ici, nous attaquons amrement la
cruaut, l'insensibilit de la divinit. L, prostern devant elle, nous
bnissons l'amour divin; le tout se termine par une rhabilitation de
Blial, aprs une trange mtempsycose o, par parenthse, le supplice
des damns, murs tout chauds et pensants dans la matire inerte, n'est
pas ternel, il est vrai, mais dure si longtemps que je m'en fche, vu
que je ne trouve aucune proportion entre les fautes qui peuvent
s'accumuler dans le cours d'une vie humaine et la dure effrayante d'un
silex....

Thodore fut interrompu par des hues. Nous le trouvions archipdant
d'avoir pris au pied de la lettre d'ingnieux et potiques symboles. Il
n'tait pas en train de se repentir et acheva ainsi son rquisitoire:

--N'importe, n'importe! je soutiens mon dire: il n'a pas de synthse. Il
en a d'autant moins que, dans chaque motion  laquelle il s'abandonne,
je le crois maintenant naf et convaincu. Oui, le tratre, il est de
bonne foi puisqu'il est inspir, puisqu'il est admirable dans toutes ses
inconsquences!

Julie tait si courrouce qu'elle ne nous permit pas de rire du courroux
de Thodore.

--Vous n'tes qu'un matre d'cole! s'cria-t-elle; vous tes farci de
synthses, qu'on vous a fourres, bon gr mal gr,  la place des
entrailles. Grand Dieu! qu'avons-nous  faire de vos synthses, et quel
pote serait celui qui n'aurait jamais souffert, jamais aim, jamais
dout, jamais vcu? Faites-nous des vers, _de grce, et l'on vous
rpondra_. Mais vous ne voyez donc pas qu'il n'y a pas de grands
artistes sans tous ces contrastes dont vous vous plaignez? Raphal, que
je vous entends toujours citer comme le gnie le plus synthtique, a eu
trois manires, c'est--dire que deux fois il a tout remis en question
dans sa croyance, dans son art, dans sa vie. Et qui vous dit que, s'il
et vcu plus longtemps, il n'et pas encore trois fois labour et
boulevers le champ de sa pense? La vie des grandes intelligences n'est
pas autre chose qu'un orage sublime, et quiconque fait son lit bien
symtrique et bien uni, pour s'tendre  jamais dans une bonne position
bien correcte et bien commode, s'endort l du sommeil des morts et n'est
jamais rveill par l'inspiration. Allez, synthtique personnage, dormez
sur le triste et humide grabat de votre saine logique, et, au lieu
d'extases et de rves, vous n'aurez l que les dlices du ronflement
monotone.

--Voyons, voyons! calmez-vous, rpliqua Thodore. Je vous accorde que
votre pote doit de grandes beauts d'art  cette merveilleuse abondance
d'motions diverses. S'il n'tait pas sceptique  ses heures, nous
n'aurions pas les plus beaux cris de scepticisme que ce sicle ait jets
vers le ciel. Je regretterais bien aussi qu'il n'et pas des lans
religieux qui lvent l'me et la vivifient. Quand il est doux, je suis
charm qu'il ne soit plus en colre, parce qu'il me rend doux comme lui,
et quand il redevient passionn, je suis passionn  mon tour avec une
vivacit qui me rveille et me rajeunit. Enfin, je vous accorde que,
dans tous les modes et sur tous les tons, c'est un instrument qu'on ne
se lasse pas d'entendre; mais c'est un plaisir qui vous torture un peu,
et, quoi que vous en disiez, on a le droit de demander  un homme de
gnie de vous faire du bien, surtout quand il est arriv  la maturit
de son talent, et, qu'ayant acquis beaucoup de gloire, il doit aspirer 
prendre beaucoup d'autorit.

Je vous fais grce du reste de la discussion, qui fut trs-anime. Ce
n'est pas avec calme que l'on parle des choses hors ligne, et celui dont
la vie littraire et philosophique a t un combat contre les autres et
contre lui-mme a d semer le vent et rcolter la tempte.

Il me tardait, ce soir-l, d'tre seul et de lire l'ouvrage en entier.
Il me semblait que la lecture, sans ordre, d'un drame intellectuel de
cette nature et de cette porte conduisait  des disputes sans issue.
Julie avait raison d'admirer avec passion toutes les pierreries de cet
crin, de cette mine. Thodore avait raison aussi de vouloir que tant de
choses brillantes et prcieuses dussent tre employes  un ouvrage, 
un monument quelconque.

--Je n'exige pas, disait-il, que la synthse du pote rponde  la
mienne. Je n'accepte pas celle de Michel-Ange, mais je reconnais qu'elle
existe, qu'elle est complte, solide, magistrale.

--Oh! le malheureux! s'criait Julie, il avoue qu'il n'aime pas
Michel-Ange. Qu'il aille se coucher, vite, vite! qu'on ne le voie plus
ici!

Et l'on chanta  ce pauvre Thodore, qui est bien le plus sincre et le
plus honnte des hommes: _Buona sera, don Basilio_!

Me voici seul, aprs avoir lu les deux volumes d'un bout  l'autre; le
jour perce  travers mes rideaux, et les rossignols chantent dj. Je
vous dirai demain ma pense,  moins que quelque autre ne la formule
mieux, _autour de la table_, que je ne saurais le faire; auquel cas,
vous aurez cette formule. Je ne regrette pas de vous avoir rapport
fidlement les rvoltes de Thodore, parce que je les sens ananties par
un grand fait, la puissance de l'individualit, puissance irrsistible,
qui dtruit parfois toutes les notions gnrales prexistantes les mieux
tablies en apparence, mais tablies en raison d'un ordre de choses qui
se trouve tout  coup dpass par l'individu.

A demain donc.

6 juin 1856.




II


C'est autour de la table, en effet, que l'on reprit la causerie de la
veille, et c'est l que je me permis d'avoir l'opinion que je vais vous
soumettre.

--Il est faux, ma chre Julie, qu'une grande intelligence _doive_ se
passer de synthse, car hier vous avez pouss l'esprit de rvolte
jusqu' dire cela; mais il n'est pas vrai, mon cher Thodore, que le
pote des _Contemplations_ manque de synthse, vous le reconnatrez en
lisant son livre d'un bout  l'autre.

Mais avant de rpondre  une critique qui semblait porter sur la
nature, sur le principe mme de cette grande intelligence, je voudrais
vider avec vous les questions de dtail que vous souleviez hier soir:
d'abord le choix de certaines images qui vous semblent tantt
choquantes, tantt puriles; ensuite l'absence de composition, le
_manque de proportion_, comme vous disiez.

Sur ces deux points, je ne trouve pas  vous rpondre par un de ces
plaidoyers en rgle qui tendent  disculper  tout prix l'accus par un
systme de dngations d'une ingnieuse mauvaise foi. Je suis franc, et
je trouve ces dfauts, que vous signalez, vidents si je me place 
votre point de vue; mais j'ai beau chercher dans l'histoire des arts un
ouvrage de premier ordre qui ne pche point par quelque endroit contre
ce que les uns appellent les rgles, contre ce que les autres appellent
la saine logique, je ne les trouve pas. Le pur Racine a tous les dfauts
du milieu o il a vcu,  commencer par le ton de cour franaise qu'il
donne  ses hros antiques, ce qui fut une adorable qualit pour
les amateurs de son temps, ce qui est un hiatus de couleur
trs-rprhensible aujourd'hui  nos yeux, et ce qui ne l'empche
pourtant pas d'tre un beau gnie, selon vous, selon moi aussi.

D'o vient donc que, malgr l'cole romantique et l'immense progrs
qu'elle nous a fait faire, Racine restera debout? C'est que les qualits
srieuses et vraies survivent aux dfauts inhrents  l'poque et au
milieu o l'on vit. A mesure que les sicles suivants se dbarrassent de
ces dfauts, ils les pardonnent au pass. La premire raction est amre
et parfois injuste: il faut de la passion pour vaincre l'habitude et
implanter le progrs. Cela fait, la guerre cesse, les combattants
s'apaisent, et les vainqueurs sont les premiers  tendre la main aux
morts illustres. Cette nouvelle raction en leur faveur est quelquefois
aussi ardente que l'a t celle qui les a dpossds du rle de modles.
En deux ou trois sicles, les grands noms sont faits, dfaits ou
refaits. Ils ne sont rellement consacrs qu'aprs l'puisement des
ractions contraires; et alors, on sent pour eux une indulgence absolue,
qui n'est que justice absolue. De mme qu'il n'est pas de grand
personnage historique qui n'ait eu dans sa vie quelque erreur ou quelque
tache, il n'est pas de grand artiste qui n'ait eu son ct faible ou
dsordonn, et dont on ne puisse dire: il fut homme; ce qui n'empche
pas d'ajouter: il fut grand.

Quand vous regardez les _Noces_ de Paul Vronse, songez-vous 
critiquer les costumes, le local, les accessoires si peu appropris au
temps et au sujet? La _Diane_ de Jean Goujon ne pche-t-elle pas contre
toutes les rgles de la statuaire du Parthnon? Sa riche et trange
coiffure est-elle en rapport logique avec sa nudit? Les _Grces_ de
Germain Pilon ne sont-elles pas de pure convention, comme formes et
comme ajustement? Quels sont les habitants d'une plante suprieure  la
ntre qui ont pos pour _Mose_, pour les _Sibylles_, pour l'_Adonis_ de
Michel-Ange? Si vous jugez avec le compas et avec le raisonnement, tous
ces chefs-d'oeuvre sont inadmissibles dans votre muse. Vous y recevrez
tout au plus l'Apollon du Belvdre, un bien joli petit monsieur, mais
qui ne pse pas beaucoup auprs du _Christ vengeur_ de Michel-Ange. Il
est cependant plus lgant, plus correct. Il dut tre l'idal des dames
de son temps, alors qu'on se reprsentait le dieu des vers fris et
parfum comme Alcibiade. Il est charmant, ne vous fchez pas, et le
Christ de la chapelle Sixtine, avec ses formes athltiques et sa pose
terrifiante, n'est que sublime.

Permettez-moi de vous dire: Oui, Victor Hugo a des fantaisies Watteau
tout au beau milieu de ses fivres dantesques; oui, ses statues ont des
jambes trop longues ou des poitrines trop troites, comme celles des
divinits de Jean Goujon, ou des ttes trop grosses et des jambes trop
courtes, comme quelques-uns des personnages de Michel-Ange; oui,
l'ornement est quelquefois trop capricieux et trop prodigu chez lui,
comme chez Paul Vronse, Titien, Giorgione et tous les artistes de la
Renaissance. Et c'est pour cela qu'il est un matre que l'on peut, que
l'on doit nommer  ct de ceux-l; c'est pour cela que, n'tant pas
toujours correct et charmant, il a, lui aussi, le malheur de n'tre que
sublime.

--Allons, dit Thodore, je me laisse aller  tout ce que vous voudrez,
pourvu que vous me prouviez par quels endroits il est synthtique. Au
moins tous ceux que vous venez de me citer ont t d'accord avec
eux-mmes; mais Victor Hugo ne me semble pas tre _quelqu'un_, tant il
est multiple dans sa fantaisie. Je vous accorde qu'il a rsum par la
parole la grande peinture et la grande sculpture, qui ne semblaient pas
pouvoir y tre contenues: c'est pardieu bien pour cela que je lui
reproche de n'avoir rien  lui en fait d'ides. Le talent est immense,
mais l'me est incomplte, incertaine ou insaisissable. Voyons quelle
dfinition vous me donnerez d'un gnie si chatoyant et si drgl?

--Je vous rpondrai comme je viens de le faire, en vous donnant, jusqu'
un certain point, gain de cause, sauf  vous dire qu'on perd plus
souvent les bons procs qu'on ne les gagne, quand on plaide contre une
ide qui fait loi dans certains esprits. Je voudrais en vain vous
convaincra; si vous avez un parti pris contre les organisations  grande
extension, vous me direz toujours, et de tous, mme de Shakspeare, et
surtout de Shakspeare: Je veux qu'il se rsume, qu'il se retienne,
qu'il se prononce, qu'il se fixe... ou qu'il se taise!

--Ce serait dommage quant  celui-ci, dit avec amnit le bon Thodore;
et j'aime mieux lui passer ses excs. Mais expliquez-moi ce que vous
entendez par gnie  grande extension?

--L'extension dans tous les sens, et c'est l ce qui caractrise les
vritable matres. Quand le divin Homre, au moment de mettre en
prsence ses hros de cent coudes, s'interrompt tout  coup pour
dcrire minutieusement le bouclier charg de sujets et de figures, et
non-seulement l'objet d'art, mais encore les sept couches de cuir ou de
mtal qui en assurent la solidit, il est certain qu'il pche contre la
rgle de la composition et contre l'intrt dramatique, impitoyablement
suspendu pour faire place au got de l'artiste et  la science de
l'armurier. Si quelqu'un se permettait aujourd'hui pareille chose....

--Victor Hugo se le permet! il vous arrte sur un dtail, sur un
incident, et, aprs avoir bien pos son ide, il vous leurre de la
conclusion ou vous la fait attendre, par une vritable promenade de
propritaire dans tous les palais de sa fantaisie.

--C'est vrai! rpondit Julie. Qu'il soit donc maudit, le maladroit, et
qu'il s'en aille au panier de Thodore, avec ce bavard d'Homre, cet
insens de Dante et ce possd de Michel-Ange.

Et, comme Thodore riait de l'indignation de notre belle amie,
j'ajoutai:

--J'ai fini mon plaidoyer, car je ne vois rien de mieux que la
conclusion de Julie. A toutes vos critiques, nous rpondrons: _c'est
vrai_; et vous voil empaill, cristallis, momifi dans votre victoire
avec deux ou trois grands noms, Boileau, Voltaire, Racine, tout au plus.

--Et Raphal, s'il vous plat! et La Fontaine, et Branger, et tant
d'autres qui ont du se contenir et se coordonner!

--Oh! certes, vous tes en bonne compagnie, et vous nous rendriez jaloux
si vous en aviez le monopole: mais vous ne l'avez pas; nous rclamons.

--Vous n'en avez pas le droit; si vous admirez sincrement les miens,
vous ne pouvez pas admirer les vtres sans restriction.

--Il en est pourtant ainsi, et notre tolrance pour ce que vous appelez
nos dfauts nous rend plus heureux et plus riches que vous puisque  la
liste de votre Panthon, que nous signons des deux mains, nous pouvons
ajouter celle de tous ces pauvres qui s'appellent saint Jean, Homre,
Shakspeare, Michel-Ange, Puget, Beethoven, Byron, Mozart....

--Celui-l est  moi, je le retiens! s'cria Thodore.

--Allons donc! Est-ce qu'il est digne de votre sanctuaire? dit Julie. Et
don Juan? Vous ne voyez donc pas que c'est du romantisme?

--Je ne veux pas, rpondit Thodore, que vous m'enrgimentiez dans une
cole. Je ne suis pas si pdant que vous croyez, belle anarchiste. Je
n'ai jamais fait la guerre qu' l'tiquette place sur l'oeuvre du
romantisme, et si l'on n'et jamais trait Racine de crtin, et
Despraux de _monsieur_ Boileau, j'aurais laiss dire qu'il ne fallait
plus de lisires  la forme. Mais, sortons de ces distinctions qui
deviendraient trop subtiles et insolubles, si nous voulions ranger les
grands noms du pass, et mme ceux du prsent, en deux classes
tranches. C'est au point de vue philosophique que je veux envisager les
choses: c'est  ce point de vue que je vous avoue ma prfrence pour les
gnies  ides nettes et  volonts soutenues; c'est  ce point de vue
que je vous demande si, en fait de gnie, le premier rang appartient,
selon vous,  ceux qui ont le plus de dfauts et non  ceux qui en ont
le moins?

--Voil une question insidieuse et mal pose, dit Julie. Il faut nous
demander lequel nous prfrons, du gnie qui a le plus de qualits ou de
celui qui a le moins de dfauts. Alors nous vous rpondrons, c'est le
premier. Prenez vos balances, homme sage, et pesez la Nuit de
Michel-Ange avec la Vnus de Mdicis; vous trouverez la premire
beaucoup plus lourde d'invraisemblances et de sublimits; la seconde,
beaucoup plus lgre de toutes faons; l'une relle et jolie, qui vous
porte  la sensualit, l'autre impossible, mais idale, et qui vous
porte  l'enthousiasme.

--Est-ce donc  dire, reprit Thodore, qu'il n'est possible d'avoir de
grandes puissances qu' la condition d'avoir de grandes erreurs?

--Eh! eh! peut-tre, dit Louise, qui semblait lire le journal et ne pas
couter la conversation. L'inspiration n'est peut-tre jamais complte
si elle ne s'est permis,  ses heures, d'tre excessive; et il y a
longtemps que quelqu'un a dit; L o il n'y a pas trop, il n'y a jamais
assez. Je crois que si l'on pluchait tes idoles, mon cher Thodore, on
y trouverait plus d'incorrections et de disproportions que tu n'en veux
avouer; et si, dans ce muse que tu t'es arrang, il s'est gliss
quelqu'un d'incontest, je crains fort qu'il ne soit pas incontestable,
ou qu'il ne soit pas tout  fait digne d'y prendre place.

--Allons, dit Thodore, me voil battu, puisque la grand'mre s'en mle.
Qui croirait  tant d'enthousiasme rvolutionnaire sous ces bons et
chers cheveux blancs? Mais encore une fois laissons la question
littraire, puisque vous voil tous contre moi. Rsolvez-moi seulement
la question philosophique. Dites-moi o est la synthse par vous aperue
dans ces deux nouveaux volumes.

Somm de rpondre, je rpondis:

--Ces deux volumes sont une histoire personnelle. Vous demandez une
synthse; eh bien, l'odysse intellectuelle d'une existence de pote,
c'est, j'espre, une synthse qui se dgage et s'affirme. Faut-il y
trouver un titre plus explicite pour vous que celui de _Contemplations_;
appelons cela, si vous voulez, Journal d'une me. Toute analyse bien
faite implique une synthse prochaine, invitable. Toutes les fois que
vous me peindrez admirablement et fidlement comment une certitude vous
est apparue, j'en conclurai que cette certitude vous est dj acquise;
et, quelle qu'elle soit, je ne vous accuserai plus de n'en avoir et de
n'en vouloir aucune.

Or, cette analyse s'est faite lentement,  travers de grandes agitations
et de terribles dsespoirs; raison de plus pour qu'elle prouve. Il ne
faut point parler de ces choses-l trop  son aise. La plupart des
intellects humains est porte  une certaine docilit qui n'est pas le
fait des grands potes. Ceux qui, comme vous, s'absorbent de bonne heure
dans les tudes philosophiques vivent de bonne heure sur le fonds amass
par les autres, et se font aisment un ensemble d'ides  leur usage.
Tout adepte d'une science pose et dfinie procde du connu  l'inconnu,
et, tran sans secousse dans la voiture suspendue et arrange par ses
matres, avance avec une tranquillit sage vers les sublimes horizons.
Le vrai pote n'est pas n mtaphysicien. Ce qu'il a appris facilement,
il l'oublie de mme. Emport par ses propres ailes, il veut aller au
hasard, tout tirer de son propre fonds et dcouvrir tout sans rien
chercher. Il ne mdite gure; il rve et contemple, il s'agite et il
souffre. Instrument exquis, il ne peut vibrer que sous un souffle libre
et divin. Nulle main humaine ne peut effleurer ses cordes sans les
briser ou les faire dtonner.

Souvenez-vous que la posie ne s'enseigne pas. Vous ferez des savants,
des industriels, des rudits, des gomtres, des thologiens, des
administrateurs, des virtuoses mme; vous donnerez tout par
l'ducation, hormis la haute rvlation de l'art, hormis l'inspiration
de la vritable posie. Aucun livre, aucun professeur, aucun
enseignement, aucun conseil mme, n'a jamais pu et ne pourra jamais
faire un pote, un artiste; ne vous tonnez donc pas qu'un vrai pote
vibre et frissonne  tous les vents qui passent. Plus il est grand, plus
le tressaillement est profond et invincible.

Vous vous levez tranquille et serein, vous, mon digne et cher ami. Vous
mettez votre manteau ou votre chapeau de paille, selon le temps qu'il
fait. Vous sortez avec un livre ou avec le souvenir d'un livre pour
regarder la nature et vous-mme; et si votre propre logique s'en mle,
c'est grce  une foule de notions acquises qui vous ont fait un
temprament doux, une philosophie soutenue, une individualit arrte:
je ne dis pas arrte stupidement et  jamais, Dieu m'en garde! mais
sagement et patiemment expectante. Tel n'est pas le pote.

Il n'a dans l'arsenal de sa rverie ni parapluie, ni paratonnerre, ni
livre qui lui serve d'arbitre, ni fonds de souvenirs classiques vnrs
et redouts qui lui soit un thermomtre. Il s'en va  travers les champs
et les bois, ne commandant  aucun tre,  aucune chose, attendant, naf
et firement dsarm, que les choses et les tres lui parlent, que
l'orage le ploie, que la fleur l'enivre, que le soleil l'embrase, que
les flots de la mer l'accablent; et ce qu'il aura vu, ce qu'il aura
senti, il vous le dira au retour; mais ne lui demandez pas au dpart ce
qu'il vous rapportera de sourires ou de larmes, d'enthousiasme ou de
dsolation. Il ne s'appartient pas. Si son me est souffrante, il
remplira de deuil l'univers qui le force  chanter en mineur ou en
majeur, selon l'accord de sa lyre. S'il est heureux pour un moment, la
cration lui rvlera son ternelle beaut, son ternelle sagesse; mais
n'exigez pas que demain confirme aujourd'hui, ni qu'aujourd'hui soit la
consquence apparente d'hier.

L'me du pote est mobile; si elle renfermait Minerve tout arme, elle
ne serait plus inspire. Elle est faible et changeante  votre point de
vue: c'est--dire qu'elle est doue d'une force et d'une tnacit dont
vous ne pouvez distinguer et dfinir la source cache. Il y a en elle un
mystre qui chappe  votre analyse et que peut seule vous rvler l'me
qui possde et subit cette fatalit, tantt dlicieuse, tantt
effroyable.

--Est-ce  dire, demanda Thodore, que le pote soit un souverain
absolu, irresponsable? C'est admettre une royaut de droit divin contre
laquelle je vous avertis que je me rvolte absolument.

--Oh! vous tes libre de vous rvolter, s'cria Julie. La posie manque
absolument de mouchards et de gendarmes pour s'imposer aux
rcalcitrants; c'est ce qui fait la force de son empire.

Le droit du pote est toujours inoffensif, puisque chacun peut s'y
soustraire. L'usage bon ou mauvais de ce droit est le chtiment ou la
rcompense de celui qui l'exerce. S'il ne soufflait que fureur et
dsespoir, il rtrcirait son influence  celle des passions du moment;
mais quand il fait rayonner le beau et le vrai, il l'tend  jamais 
toutes les mes. Quand la sienne est foncirement belle et magnanime,
ses amertumes passent, Dieu les dissipe, et l'humanit toute entire
reoit le bienfait de son inspiration.

--A la bonne heure! rpondit Thodore; l'Apocalypse est une splendide
vision, mais elle se complat dans trop de chtiments qui font Dieu
vindicatif et mchant. Saint Jean en rappela et prcha l'amour, aprs eu
avoir prch la colre.

--C'est, lui dit Julie en riant, qu'il avait trouv sa synthse.
Est-elle moins belle et moins vraie, parce qu'il a prdit la chute des
toiles?

--Je crois, dis-je  mon tour, que nous arrivons  tre tous d'accord.
Thodore nous accorde que les sibylles et les prophtes sont des esprits
trs-orageux, et qu'ils n'en sont pas moins une grande famille
d'inspirs. Il me semble que Julie nous accorde aussi quelque chose:
c'est que l'inspiration est un trpied ou la vrit ne se rvle pas 
tout moment sereine et lucide, et que l'homme, quelque puissant, quelque
excit qu'il soit, est toujours cet tre _obscur_ et tortur dont le
pote lui-mme nous exprime la douleur et la misre avec des cris si
profonds et si vrais. Donc ce pome, cette vie si trouble, si
_ondoyante et diverse_, comme et dit Montaigne, est une suite de crises
fatidiques o l'effort gigantesque retombe parfois sur lui-mme en
magnifiques divagations. C'est  ce prix que la lumire est aperue dans
de meilleures jours, et c'est alors que le pote trouve de ces clarts
grandioses qui couronnent son oeuvre et qui tout  coup le mettent
d'accord avec les plus grands et les plus srieux penseurs de
l'humanit. Laissez-le donc lancer ces sinistres clairs qui s'teignent
trop vite  votre gr dans d'imposantes tnbres. Ardent et sombre par
la nature de son gnie, il a la flamme des volcans, leurs mystres
effrayants, leurs terribles explosions, leurs ftes infernales; mais
ramen  Dieu par la douleur, aprs des crpuscules d'une suave
mlancolie, il a des splendeurs de soleil. La srnit de l'esprance ne
peut habiter facilement cette me froisse. Ne lui demandez pas les
molles quitudes de l'inexprience, les faciles mansutudes de l'oubli.
C'est un archange foudroy qui parle en elle, et ses heures de
soumission sont comptes. Il est n pour la lutte, il luttera toujours;
mais sa logique ardente consistera  savoir triompher toujours des
noires penses et des amers abattements qui le torturent. L'humilit
chrtienne n'est pas son fait. Il est trop fort pour se soumettre avant
d'avoir trouv  sa soumission une raison suprieure. coutez-le
constater la fatalit des choses suprmes:

     Je sais que vous avez bien autre chose  faire
         Que de nous plaindre tous,
     Et qu'un enfant qui meurt, dsespoir de sa mre,
         Ne vous fait rien,  vous!

            *       *       *       *       *

     Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue,
     Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum,
     Que la cration est une grande roue
     Qui ne peut se mouvoir sans craser quelqu'un.

            *       *       *       *       *

     Nos destins tnbreux vont sous des lois immenses,
     Que rien ne dconcerte et que rien n'attendrit;
     Vous ne pouvez avoir de subtiles clmences
     Qui drangent le monde,  Dieu, tranquille esprit!

Voil, sons la forme de la rsignation un amer et sublime reproche que
sentent bien ceux qui ont vu la grande roue du destin craser l'objet de
leurs plus saintes amours. Mais le pote qui ose interroger Dieu et
commenter ses arrts implacables, reoit de Dieu mme une sublime
rponse au fond de son coeur, et il s'crie tout  coup:

     Dans vos cieux, au del de la sphre des nues,
     Au fond de cet azur immobile et dormant,
     Peut-tre faites-vous des choses inconnues,
     O la Couleur de l'homme entre comme lment!

--Attendez! nous dit alors Louise; nous voici arrivs, vous et moi, je
pense, aux mmes conclusions. Moi aussi, j'ai lu tout le livre dans la
journe; j'ai t si bouleverse et si pntre, que j'ai crit 
l'auteur sous le coup de mon motion.

--Quoi, mre! dirent les jeunes gens, vous avez crit  Victor Hugo que
vous ne connaissez pas? Montrez-nous votre lettre!

--Va la chercher sur la table, me dit-elle, et tu nous la liras. Je n'ai
jamais eu l'intention de la lui envoyer. Les gens clbres sont crass
de lettres indiscrtes. La mienne m'a soulage; peut-tre
rsumera-t-elle votre conversation.

Voici la lettre de Louise; elle avait pour pigraphe les vers que je
venais de citer:

     Peut-tre faites-vous des choses inconnues,
     O la douleur de l'homme entre comme lment!

Ne dites plus _peut-tre_,  pote! Cette chose inconnue, c'est un
monde meilleur, c'est un doux paradis parmi tous ces astres que votre
gnie peuple d'tres plus ou moins punis, plus on moins rachets. Oui,
parmi ces mondes innombrables, o la vie prend tous les modes et toutes
les formes de l'existence, il en est un pour nos enfants morts, pour ces
tres appels dans toute la fleur de leur innocence et de leur beaut.
C'est un monde heureux et plus lev dans la sphre de l'esprit que le
ntre. Nos larmes, qui sont des prires, et notre foi, qui est un
mrite, nous donneront le droit d'y pntrer pour les y revoir. Elles
sont le ciment du pont invisible jet sur les abmes du ciel entre cet
den et notre terre d'exil.

Vous le savez, vous l'avez dit, et vous l'avez dit comme personne au
monde ne saurait le dire: nos dsirs et nos aspirations sont, au-del de
ce monde troit qui nous retient, le vrai monde, le monde rel; nos
malheurs et nos dsastres ici-bas sont le rve qui passe; les choses
clestes que nous croyons rver sont le monde durable et assur; et le
jugement qui nous emporte vers les rgions funestes ou dlicieuses de
l'univers, c'est notre libert qui le prononce, c'est notre lan qui
imprime la direction de notre vol. Sous des figures et des symboles
divers, cette croyance est celle de tous les grands esprits de tous les
temps, des grands philosophes, des grands saints et des grands potes.
C'est celle de Byron et la vtre; et quand votre pense entrevoit cet
espoir et s'y lance, elle est une puissante autorit de plus dans la
somme de nos croyances et dans le trsor de notre foi.

Songez-y, l-bas, sur votre rocher, il ne faut pas vous teindre et
mourir comme les rois dans l'exil.

Agit de fureurs prophtiques, il faut sortir de cette tourmente et vous
oublier vous-mme, pauvre pre, homme dsol, souverain banni! Il ne
faut penser  vous que pour penser  tous; et vous, le plus souffrant de
tous, devenir le consolateur et le soutien de tous. C'est la mission du
pote, car le vrai pote est un voyant, et c'est en vous que cette
puissance exceptionnelle se manifeste le plus vivement de nos jours.

Je ne vous demande pas de nous consoler mollement ou hypocritement des
maux de ce monde. Non, votre mission n'est pas de plaire aux gostes;
elle n'est peut-tre pas non plus d'aggraver nos peines par une peinture
effroyable de la vie humaine et des fatalits de l'histoire. Le cadre de
vos tables est plus vaste, et sur la pierre de votre Sina, si vous
voulez parler  tous, c'est du Dieu bon qu'il faut leur parler.

Vous l'avez compris, vous l'avez fait. Il y a toute une rvlation dans
le livre que vous appelez _Aujourd'hui_. Quel autre que vous, dans ce
temps de petitesse intellectuelle et de scepticisme farouche, pouvait
esprer de la formuler et de la faire entendre? Ce don est plus grand,
plus srieux que ne s'en doutent la plupart de ceux qui vous lisent, et
vous inspirez beaucoup d'enthousiasmes littraires qui sont d'instinct
plus que de rflexion.

Peu importe; si l'esprit que charme ou transporte votre parole est
saisi,  son insu, par la profondeur de votre pense, il s'est lev de
beaucoup au-dessus de lui-mme, et vous avez branl en lui le petit
difice de sa froide raison au profit des croyances suprieures.

Osez donc! On sait bien que ce n'est pas le courage qui vous manque
vis--vis des vnements, mais peut-tre n'avez-vous pas encore,
vis--vis de votre idal, toute la confiance que vous lui devez. De l
peut-tre ces angoisses, ces troubles mortels  l'ide de la
destruction, ces noires imaginations, ces frissons sur le trpied sacr.
Une sorte de panthisme grandiose vous agite, la lumire vous inonde;
puis l'horreur des tnbres vous saisit.... Ah! devrait-on, adepte
impatient, vous demander d'apaiser ce dsordre sublime? Quel oracle
antique, parlant par la bouche des potes mystrieux et des prophtes
terrifis, a mieux dpeint cette fivre de l'inconnu qui vous dvore,
cette sueur froide que l'abme ctoy fait passer sur votre front, ces
transports de Titan, ces abaissements de rveur, cette audace dsespre
et ces dchirements profonds; puis ces doutes, ces vertiges, cette
attraction des tnbres, ce besoin de se reposer dans le vague de la
faiblesse humaine?

Qui a jamais rvl dans des mots aussi grands que l'ide, dans des
images aussi colossales que le chaos, une lutte de cette nature et des
tourments intrieurs de cette porte? Personne! Le mal est nouveau, il
appartient  notre gnration place entre la foi et la ngation, entre
l'esprance et le blasphme, entre la fureur sauvage et
l'attendrissement divin. Vous tes la plus imptueuse personnification
de ce mal sublime, depuis le Manfred de Byron; vous tes l'Hamlet des
temps modernes qui va s'arracher  la tombe d'Yorick et s'crier, en
laissant retomber dans la fosse muette le crne vide: L'me est
ailleurs!

Oui, oui, elle est ailleurs! Sortez-nous de vos doutes, et sortez-en
vous-mme. Le temps est venu pour vous de terrasser l'esprit sombre
contre lequel vous avez si vaillamment lutt. Arrachez-vous de ces
tombeaux; laissez dormir ces ossements. Montez sans crainte vers ces
rgions clatantes o des images clestes, souvent entrevues, vont se
montrer  vous, plus limpides et plus sereines. Cherchez votre Batrix
dans les cercles divins. Toute vision de pote emport dans l'extase est
une vrit pour qui sait lira  travers le symbole. Incompris, les
prophtes sont des insenss, et c'est ainsi que, de leur temps, le
vulgaire les juge.

La vision de Platon, contemplant les mes cramponnes  la poulie qui
les monte ou les descend dans le milieu dont le mal ou le bien de leurs
dsirs les rend avides, est une folle imagination pour qui ne veut pas
dgager l'esprit de la lettre. Ces figures naves de l'antiquit ne font
plus sourire quand on en a saisi le sens, et vos images  vous,
empreintes de toute la posie de l'art moderne, s'claircissent plus
aisment pour laisser passer la vrit.

Vous nous annoncez _Dieu_, vous nous annoncez la _fin de Satan_, dj
esquisse si magnifiquement:

     Et Jsus, se penchant sur Blial qui pleure,
     Lui dira: c'est donc toi!

            *       *       *       *       *

     Tout sera dit: Le mal expirera, les larmes
     Tariront; plus de fers, plus de deuil, plus d'alarmes;
           L'affreux gouffre inclment
     Cessera d'tre sourd et bgara: Qu'entends-je?
     Les douleurs finiront; dans toute l'ombre, un ange
           Crra: COMMENCEMENT!

Soyez pour nous ce gnie bienfaisant qui, dans la petite sphre du
temps mesur  nos destines, nous fera entendre une de ces paroles qui
ne meurent pas avec nous; et si une pense de doute, une sueur de
dfaillance traversent quelquefois votre nouvelle contemplation,
recueillez dans l'air lointain ce cri d'une voix faible, mais sincre,
qui vous dit: Marchez!

--Oui, oui! s'cria-t-on autour de la table, qu'il marche et qu'il voie!

Et Julie ajouta:

--Il a assez vu la terre et les monstres qui rampent  sa surface, la
mort, la corruption, le silence, l'effroi, le nant! Le ciel commence 
se rvler  lui, et son oeil ardent interroge les destines des astres.
Il en a encore peur, il les voit terribles, il y rve des tourments et
des frayeurs inconnus aux hommes d'ici-bas; mais qu'il ouvre les yeux
encore plus haut, il y verra des lieux de dlices, des sanctuaires de
rmunration, o l'me qui a souffert et pardonn aux hommes leurs
clameurs,  Dieu son silence, trouvera dans une lumire toujours plus
pure, le mot toujours plus transparent de son obscure et triste destine
d'aujourd'hui.

--Vous voil dans le Ciel de Jean Reynaud, dit Thodore, et vous croyez
que votre pote y montera avec lui?

--Il y montera de son ct par le chemin qui lui est ouvert, rpondit
Julie; tous ceux qui ont des ailes se rencontrent  une certaine
hauteur, et l, le pote voit clair dans la mtaphysique comme le
mtaphysicien dans la posie. Croyez bien que dj leurs rayons se
rencontrent et se pntrent,  leur insu peut tre, mais
invitablement. Quand ces lumires divines se rallument sur la terre,
elles entrent dans toutes les grandes intelligences presque
simultanment.

--Vous arrangez tout cela  votre guise, reprit Thodore. Ces inspirs
ne sont nullement d'accord entre eux; Jean Reynaud n'admet gure les
purs esprits, et Victor Hugo veut anantir la matire. Son monde futur
n'est qu'apparence et transparence, tandis que celui de Pierre Leroux
est encore plus positif que celui de Jean Reynaud; il nous interdit la
sortie de ce monde maudit, et j'avoue que son systme, aussi beau, aussi
ingnieux, aussi loquemment expos que les autres, me parat le plus
admissible.

--Dieu ne dira jamais le fin mot  aucun homme d'ici-bas, si grand que
cet homme puisse tre, dit Ernest qui venait d'entrer et qui coutait;
mais il envoie aux grands penseurs comme aux grands songeurs des rves
qui ne diffrent pas tant les uns des autres que vous voulez bien le
dire. La forme varie dans l'imagination et dans le raisonnement, mais le
fond parat reposer sur un mme foyer d'esprance, la libert
progressive pour tous les tres, commenant  avoir conscience
d'elle-mme chez l'homme terrestre, et lui permettant de hter ou de
ralentir son dveloppement  travers le temps et l'ternit;
l'immortalit pour tous; la conscience, la mmoire, la joie au rveil
des bons et des sages; le renouvellement des preuves pour les mauvais
et les fous, avec la rhabilitation pour tous aprs l'expiation. Moi,
j'y crois beaucoup. Et vous autres?

--Qui sait? dit Thodore.

--Moi, j'y crois fermement, s'cria Julie.

--Croyons-y tous, dit Louise. Pourquoi nous plairions-nous au doute,
quand nos imaginations voient le ciel ouvert, quand nos coeurs sentent
une bont et une justice divines, et quand les plus belles intelligences
de ce monde prennent leur plus magnifique essor ds qu'elles entrent
dans cette lumire?

Nous en tions l quand on ouvrit la _Presse_ pour lire l'excellent
compte rendu de M. A. Peyrat sur le livre de M. Vacquerie. Nous fmes
tous fiers d'tre arrivs au mme avis que cet crivain minent, quant 
la question littraire en gnral et au livre en particulier.

Montfeuilly, 10 juin 1856.




III


Un volume pieusement ddi  la mmoire d'une femme illustre fut l'objet
des rflexions de ces jours-ci. C'est un recueil d'articles de journaux
portant ces deux dates: 29 _juin_ 1855,--29 _juin_ 1856. La premire est
celle de la mort de Mme de Girardin; la seconde, celle de la publication
du recueil. L'ide de clbrer ce douloureux anniversaire par la
popularisation d'un loge funbre, sign des noms les plus clbres ou
les plus distingus de la littrature potique et critique, est
touchante et dlicate.

J'aime ces soins affectueux et ces tendres hommages rendus aux morts
chris. J'aime qu'on les honore et qu'on les bnisse comme s'ils taient
l pour respirer ce doux encens du souvenir et de l'affection, et que
ces anniversaires, si douloureux pour nous, soient comme un jour de fte
pour les nobles librs de la vie. Du milieu plus pur et plus heureux
qu'ils habitent dsormais, il leur plat peut-tre de jeter les yeux, ce
jour-l, sur leurs anciennes demeures et d'couter parler leurs fidles
amis.

La croyance aux ombres errantes, aux fantmes de ceux qui ne sont plus,
cache peut-tre, comme toutes les naves erreurs de l'humanit, une
rvlation sous un symbole. Il n'est pas ncessaire que ces glorieuses
mes descendent au milieu de nous. Rfugies dans un ordre de choses
suprieur au ntre, il n'est mme pas probable qu'elles soient
condamnes  revenir dans cet _ici-bas_ des douleurs humaines. Il est
bien plus simple de penser que la vision des faits de notre monde monte
vers elles lorsqu'elles l'voquent, comme celle des choses lointaines se
rvle, dit-on, par l'extase magntique,  des individus dous d'un sens
particulier. Ce sixime sens, mystrieusement aperu chez nous, et non
encore bien constat parce qu'il ne peut tre dfini, est, sans aucun
doute, un des attributs lucides des autres habitants du ciel, du moins
de ceux qui ont mrit de _monter_ dans la sphre infinie des tres.

--Voil pourquoi, nous disait Louise, je n'aime pas l'idoltrie de la
tombe. Cette terre muette, cette pierre insensible, et les matrielles
ides de destruction sauvage qu'elles voquent, me repoussent plutt
qu'elles ne m'attirent. Je veux que l'on respecte l'asile des morts; je
veux bien aussi que leurs monuments et leurs pitaphes servent
d'enseignement aux vivants, quand il s'agit de morts illustres; mais je
comprends le dsir de cette noble femme qui n'a point voulu d'ornements
sur sa tombe. Elle sentait bien que son me immortelle avait une autre
demeure  faire resplendir, et que le mausole, ce dernier lit de la
forme, ne garderait mme pas son image, cette suave beaut qui ne meurt
qu'en apparence, et dont le type, conserv au sanctuaire de la pense
divine, refleurit maintenant dans quelque jardin du ciel.

--Je suis comme vous, dit Julie, je n'aime pas que l'on s'enferme dans
les monuments funraires pour penser aux morts aims. Ils ne sont pas
l, et lorsqu'ils voquent, comme vous dites, la vision de notre monde,
je suis sre que ce n'est pas dans les cimetires qu'ils la cherchent.
Ils doivent sourire tristement de notre erreur, quand ils nous voient
concentrer l notre culte et nos larmes. C'est sur le spectacle de la
vie qu'ils arrtent surtout leurs regards, ces vivants par excellence,
devant qui nous sommes les ombres fugitives et les fantmes inachevs!
C'est dans nos maisons, dans nos travaux, dans notre activit, dans
notre oubli mme (dans notre oubli apparent!) qu'ils regardent; tristes
quand ils nous voient dcourags de la vie et briss lchement par leur
dpart, satisfaits quand ils nous voient tendres envers leur mmoire,
courageux devant nos devoirs, croyants dans l'avenir au-del de la
tombe.

--J'avoue que, moi aussi, j'ai eu quelquefois cette pense, dit
Thodore; quand je perdis ma jeune soeur, je me surprenais  me dfendre
de pleurer, dans la crainte de troubler, par ma douleur, le repos dont
elle jouissait. Je ne me rendais pas bien compte de ce sentiment qui me
faisait touffer mes sanglots comme si elle et pu les entendre; mais il
est certain que, me rappelant sa douce sensibilit et ses larmes qui
coulaient  ma moindre souffrance, je me disais vaguement en moi-mme:
Cachons-lui ce mortel chagrin qu'elle partagerait encore. C'est par de
telles impressions mystrieuses et profondes que je me laisse aller
parfois  vos croyances exaltes. Si j'essaye d'y pntrer par le
raisonnement, elles m'chappent; mais l'motion m'y ramne, et l'motion
pourrait bien tre un lment de certitude aussi solide que la raison.

--Peut-tre plus solide, mon cher Thodore, rpondit Louise. La raison
humaine est une chose courte et borne; l'motion va plus loin, monte
plus haut et voit dans l'infini. Cet lment de certitude que nous donne
le sentiment s'appelle d'un beau nom.

--Lequel?

--_Confiance_ mme dans la pratique des faits, la certitude
exprimentale absolue est souvent insaisissable, tandis que la confiance
qui est une certitude anticipe par le sentiment, fait des prodiges.

Ici Ernest nous cita une belle parole de Saint Paul: _La foi est la
ralit des choses de l'esprance; c'est l'argument de ce qui n'apparat
pas._

On me demanda,  moi qui avais connu madame de Girardin dans les
dernires annes de sa vie, ce que je pensais de ses croyances
religieuses.

--La seule fois que j'ai caus avec elle sur ce sujet, rpondis-je, ce
fut le 21 mai, cinq semaines avant sa mort, et non pas la veille, comme
le croit M. de Lamartine. J'tais depuis une heure avec elle, lorsqu'il
arriva. Il est certain que je ne l'avais jamais vue si belle et si
vivante. Je trouvais dernirement cette date et cette rflexion sur mon
journal, avec ces mots qui me serrent le coeur: _Elle est cependant
toujours souffrante._ Combien j'tais loin de prvoir que je
l'embrassais pour la dernire fois! Je partais le lendemain. Elle est
morte pour ainsi dire debout, courageuse jusqu' la dernire heure, et
dans tout le rayonnement de sa beaut physique et morale.

Il me sembla, dans cette dernire entrevue, que cette beaut de l'me et
du corps n'avait jamais t assez vante: c'est peut-tre qu'elle
n'avait jamais t aussi complte. Par un trange effet de la maladie
qui la dvorait intrieurement, sa taille, sa figure et ses mains
avaient perdu toute trace de l'effet des annes. Elle tait svelte, elle
tait ple, elle n'avait plus, pour ainsi dire, d'ge. Ce n'tait pas la
fracheur rose de la jeunesse, mais c'tait la transparente blancheur et
le regard clair et pur de l'immortalit. C'est le plus beau et le plus
durable souvenir d'elle qu'elle pt laisser dans l'me de ses amis. On
et dit qu'elle le sentait et qu'elle voult mettre son coeur et son
esprit  l'unisson de cette idalit, car jamais elle n'aborda devant
moi des sphres aussi leves, et elle y monta d'elle-mme avec cette
simplicit candide qui formait souvent en elle un puissant contraste
avec l'ardente et charmante exubrance de son esprit de saillies. Je ne
crois, me dit-elle,  aucun mystre et  aucun miracle transmis ou
expliqus par les hommes. Tout est mystre et tout est miracle dans le
seul fait de la vie et de la mort. Je ne crois pas  ma table tournante
autant qu'on se l'imagine: ce n'est qu'un instrument qui crit ce que ma
pense voque. Je me sens trs-bien avec Dieu; je ne crois ni au diable
ni  l'enfer. Et elle ajouta prcisment quelque chose comme ce que
vous disiez ici tout  l'heure: Si je n'ai pas la foi, j'ai
l'quivalent: j'ai la confiance. Tel fut son rsum. tait-il d'un
catholicisme orthodoxe? Quant  moi, sa religion me satisfit pleinement.
Je me htai d'carter l'ide de la mort qu'elle semblait voquer, et que
je ne pouvais croire si prochaine pour elle. Il y avait en elle une
srnit si aimable, un rayonnement si doux!

Vous venez de lire tous ces hommages rendus  son gnie littraire.
Aucun de nous ici n'a l'ide de les contester; donc je vous parlerai
surtout du ct de son me qu'elle montrait le moins, et que de funestes
circonstances,  moi personnelles, m'avaient mis  mme d'apprcier. Je
parle de sa sensibilit ardente et de cette tendresse de coeur que la
vie du monde couvrait d'un voile de discrtion et d'enjouement. On a dit
avec raison qu'elle avait eu le don et le charme de rester femme. Eh
bien! elle tait plus complte encore, elle tait mre dans son coeur et
dans ses entrailles, bien qu'elle et t prive des joies et des
douleurs de la maternit. Elle les connaissait, elle les sentait dans
les autres. Ses belles et saintes larmes avaient coul par torrents sur
notre dsastre  nous! Elle avait t l, soutenant, consolant,
partageant le dsespoir des autres, l'prouvant, le cherchant, voulant
en prendre sa part, aimant ce que nous avions aim, et nous montrant,
sans y songer, quelle mre elle et t elle-mme. Ce ne fut donc pas
une fantaisie, une ide littraire quelconque, cette adorable pice de
_La joie fait peur_. Elle prit cette ide-l dans ses propres
entrailles; elle eut le _droit_ de faire parler une mre, et ce fut l
l'apoge de son inspiration. Le sujet semblait scabreux pour elle.
Qu'elle l'et trait par l'esprit seulement, toute mre et pu lui dire,
comme Tell  Gessler: _Ah! tu n'as pas d'enfants_! Il n'en fut point
ainsi: elle toucha juste et profondment; elle fit pleurer jusqu'au
sanglot, jusqu' l'touffement tous les hommes et, chose plus
victorieuse en un pareil sujet, toutes les femmes.

Dj, dans _Lady Tartuffe_, elle avait peint la mre avec bonheur, avec
vrit. Elle avait cr, avec ce type, un dveloppement de talent
extraordinaire chez une autre femme de coeur et de mrite; madame Allan,
artiste ravissante d'esprit et de grce, qui, avec elle et par elle,
monta dans la rgion du drame passionn. Hlas! une mme destine, un
mme mal a emport,  six mois de distance, ces deux femmes excellentes
d'intelligence et de caractre: l'une qui avait le gnie et l'autre le
talent, toutes deux l'amour du beau et du vrai.

Dans les commencements de nos relations, madame de Girardin me faisait
un peu peur, et je me souviens de l'avoir dit  madame Allan, qui me
rpondit: J'ai t comme vous; je craignais qu'elle n'et trop
d'esprit, mais depuis j'ai reconnu qu'elle avait au moins autant de
coeur. Je rptai ce mot plus tard  madame de Girardin. Voil, me
dit-elle, l'loge le plus agrable qu'on puisse faire de moi.

--Existe-t-il un portrait ressemblant de madame de Girardin parvenue 
sa maturit? demanda Julie.

--Oui, rpondis-je, un dessin de Chasseriau, grav par Blanchard. C'est
ce que l'on pouvait _sentir_ de mieux pour rsumer les deux types de
beaut qui s'appellent Delphine Gay et madame de Girardin, la jeune
fille dans la premire fleur de son inspiration, et la femme de gnie en
possession de tout son clat. Il y eut un moment dans sa vie, ce moment
fatal dont je vous parlais tout  l'heure, o elle fut les deux types 
la fois, confondus dans une aurole de suave mlancolie. C'est  ce
moment sans doute qu'elle composa ces beaux vers de _la Nuit_.

     Alors la douleur assouvie
     Vous laisse un repos vague et doux,
     On n'appartient plus  la vie,
     L'idal s'empare de vous.

Julie nous demanda de lui relire tout ce morceau qui est un
chef-d'oeuvre. C'est comme un rsum nergique et profond des peines et
des joies de cette grande existence; c'est comme la clef d'or du
sentiment mystrieux qui dicta le beau et charmant pome de _Napoline_,
Madame de Girardin tait enthousiaste. Le monde, o elle se sentit
longtemps emprisonne, gnait ses lans, et la ncessit de vivre dans
ce monde, qui n'est parfois que convention et apparence, lui avait cr
le devoir d'tre brillante partout et avec tous. Heureuse fatalit sans
doute! car cette femme de grande inspiration et de gnreuse
spontanit devait  la socit de son temps la vivifiante et saine
chaleur de son me. Elle avait tout ce qui constitue le vritable
esprit, l'imagination toujours prte  peindre et  colorer les objets
de sa pense, le vif sentiment des choses et des tres, la bonne foi
virile, la gaiet candide. On tait souvent tent de la trouver trop
moqueuse pour les absents; mais, que ces absents fussent attaqus devant
elle, elle les dfendait avec ardeur, et il ne fallait pas la voir plus
de trois fois pour sentir qu'elle faisait  ses amis beaucoup de bien
pour trs-peu de mal. Ses vritables gaiets taient  la fois
tincelantes et douces, comme son regard, comme sa voix et comme son
talent.

Avec tant de charme et de vitalit dans l'expansion, la vie de retraite
et de concentration et t un contre-sens, une dsobissance envers
elle-mme. Elle avait une double mission puisqu'elle avait une double
puissance. Elle devait doter son poque de beaux ouvrages, et, en mme
temps, elle devait  l'lite de la socit intelligente de cette poque
l'instruction ou le redressement qui dcoulent, dans les rapports
directs de la vie, d'un esprit suprieur et d'une bouche loquente et
persuasive. Si, dans le grand nombre de personnes qu'elle s'est donn la
peine de charmer ou de convaincre, toutes n'ont pas senti la porte de
son intelligence et profit du bienfait de son commerce, du moins l'on
peut tre sr que tout ce qui tait digne de l'approcher a reu d'elle
de nouvelles forces. Les plus grands esprits l'ont trouve  leur niveau
dans ce qu'ils avaient de meilleur; les artistes ne l'ont jamais coute
sans tre plus srs d'eux-mmes dans ce qu'ils avaient de bon et de
vrai. Elle tait donc un foyer, et son rayonnement ne pouvait pas lui
appartenir exclusivement.

Comme elle se plaignait un jour  moi de n'avoir pas d'enfants, une ide
m'apparut trs-claire, et je la lui communiquai avec conviction: Vous
n'avez pas eu d'enfants, lui dis-je, parce que Dieu ne l'a pas voulu et
n'a pas d le vouloir. Ce dont vous vous affligez comme d'une disgrce
est une consquence logique de votre supriorit sur les autres femmes.
Si vous aviez t mre, les trois quarts de votre vie auraient t
perdus pour votre mission. Il vous et fallu sacrifier ou les lettres,
ou les relations dont vous tes l'me. Absorbe par la famille, vous
n'eussiez plus t que la moiti de vous-mme, c'est--dire femme du
monde ou crivain, mais point l'un et l'autre: le temps n'et pas suffi.

--Avec quelle joie j'aurais sacrifi le monde! s'criait-elle; le monde
ne m'a servi qu' me dsennuyer de ma solitude!

Je l'assurai de ce dont j'tais pntr; c'est que la Providence ne
s'occupait pas de nous en vue de notre satisfaction personnelle, mais en
vue de notre utilit pour ses vues gnrales, et qu'il fallait la
remercier de nous placer dans les conditions o nous pouvions la
seconder.

Ce que je disais  cette illustre femme, je le pense encore, ajoutai-je
en m'adressant  la grand-mre: elle devait tre ce qu'elle a t,
belle, riche, libre de soins et de fatigues trop intenses, brillante,
entoure, admire. Elle a eu des lments de scurit, de calme et de
puissance appropris  l'influence heureuse qu'elle devait exercer.

--Et pourtant, reprit Louise, elle souffrait souvent, m'as-tu dit, de
cette situation.

--Elle en souffrait jusqu'au dsespoir, parce qu'elle tait trop
complte pour ne pas dsirer la vie complte. Mais la vie complte est
impossible en ce monde, et, mme prserve de l'absorption de la
famille, le temps et la libert lui manquaient souvent. Elle se trouvait
trop sacrifie aux relations extrieures; elle nous jalousait un coin o
elle et pu se rfugier pour juger en paix les choses de la vie et sa
propre vie intrieure. Son chant de la _Nuit_ est un cri de douleur, de
fatigue et d'touffement; mais on y sent la force quand mme, car cette
belle nature se retrempait dans ses combats.

     Et l'on revient  sa nature

s'criait-elle,

     Comme  son pays bien-aim.

Elle avait effectivement non-seulement un empire stoque sur elle-mme,
mais encore, et grce au ciel, une gnreuse facilit  reprendre ses
armes vaillantes, son inspiration, son souffle de pote, sa parole
entranante et son aimable rire d'enfant. Elle a bravement vcu,
noblement lutt et lgitimement triomph. Il n'y a rien de trop dans les
loges que nous venons de lire. Que ce bouquet d'anniversaire, runi par
une main pieuse, soit donc pour elle un parfum de fte et comme un
remercment de cette belle vie qu'elle nous a consacre  tous,
peut-tre, hlas! aux dpens de la sienne en ce monde; car elle avouait,
comme madame de Stal, qu'elle dpensait trop de sa flamme intrieure et
qu'elle en tait parfois brise; mais l o elle vit maintenant, elle
recueille les fruits de tant de fleurs jetes par elle sur nos chemins,
et la nouvelle tche qu'elle accomplit dans une autre station de la
route ternelle est une rcompense, c'est--dire une carrire plus
glorieuse encore.

Montfeuilly, 5 juillet 1856.




IV


On reut le lendemain  Montfeuilly un livre dj bien connu ailleurs,
mais qui faisait partie d'un envoi en retard, l'_Oiseau_, par M.
Michelet. On se rjouit d'avoir un ouvrage sign de ce beau nom  lire
en famille, car les livres de pure science ou de pure philosophie, si
clairs et si brillants qu'ils soient, ne peuvent tre lus  haute voix
que dans une sorte de tte--tte. L o l'attention de tous ne peut se
distraire un instant sans perdre le fruit de l'audition, il ne faut
gure sortir du domaine de l'art et de la posie.

Ce livre plut surtout  la grand'mre; mais Julie, dont les instincts
sont olympiens plutt que terrestres, prit avec imptuosit la cause des
aigles et de tous ces fiers _tyrans de l'air_ dont l'auteur accuse le
rle terrible, les penchants odieux.

--Cela ne s'est jamais vu, s'cria-t-elle. Jamais on n'a song  mettre
le vautour au-dessus de l'aigle; c'est renverser toutes les notions
humaines! Quoi! parce que certains oiseaux de proie tuent avec le bec,
au lieu d'touffer avec la griffe, les voila qualifis de nobles! et
l'oiseau de Jupiter sera trait de brigand et de tourmenteur!

--C'est qu'il a, en effet, l'instinct cruel, rpondit le cur qui
n'avait pas entendu lire, mais qui s'veilla pour la discussion; celui
qui ne tue que pour se nourrir ne fait pas un plus grand crime que nous
autres, qui sommes ns mangeurs de poulets; mais celui qui s'endort avec
la victime rlant dans sa serre cruelle, jusqu' ce que l'apptit
revienne  monseigneur, celui-l est n bourreau. La souffrance de sa
proie fait le fond de sa jouissance et les dlices de sa rfection.
Voyons, Thodore, vous ne dites donc rien aujourd'hui?

--Je dis, rpliqua Thodore, que le livre en question est une agrable
fantaisie, rien de plus!

JULIE.--Cette fois (et bien  regret, je vous jure, mon excellent ami!)
je partage votre opinion.

MOI.--Pourtant, M. Michelet pense avoir fait un livre dont l'ide est
philosophique. Est-ce qu'il se serait tromp?

THODORE.--Si vous voulez que je vous dise mon avis sur la nature du
talent de M. Michelet, je vais m'en acquitter en deux mots: c'est encore
un de vos hommes de gnie incomplets et dsordonns.

LOUISE.--Ah! prends garde, mon enfant, si tu gnralises ainsi la
question, Julie va se retourner contre toi.

THODORE.--Je me moque bien de Julie!

LE CUR.--Parlez, voyons! Je suis sr d'avance que vous avez raison
contre M. Michelet.

MOI.--Monsieur l'abb, vous avez dormi tout le temps de la lecture!

L'ABB.--a ne fait rien!

LOUISE.--A la bonne heure! l'abb appartient  la classe des jugeurs qui
dcrtent par prsomption.

THODORE.--Moi, j'coute, et trs-consciencieusement, je vous assure. Je
ne me dfends donc pas, par un parti pris d'avance, de l'_entranement_,
que je reconnais tre le souverain par excellence en matire d'art et de
sentiment; mais je m'obstine  vous dire que je ne veux tre vraiment
entran que par les choses que je comprends bien, et qu' force d'tre
concise, pittoresque, originale, la forme de M. Michelet manque souvent
de la clart ncessaire. Telle phrase de lui, qui vous blouit et vous
charme par sa couleur, souffre deux ou trois interprtations
diffrentes. C'est un esprit qui garde au dedans de lui-mme la moiti
de ce qu'il allait dire. Il suppose qu'on le devine. Ce procd est
celui de plusieurs autres grands esprits qui ont horreur du
dveloppement, et dont la manire consiste  peindre  grands traits.
C'est une manire excellente quand l'ide est parfaitement nette. Elle
russit  M. Michelet dans le rcit des faits. Il est bien certain que
l l'motion gagne  la rapidit colore de l'expression; mais quand il
discute, il est obscur et procde par des rticences qui arrivent 
former de vritables lacunes dans son esprit, dans le mien par
consquent.

Nous accordmes tous  Thodore que ceci tait vrai _quelquefois_, mais
pas _toujours_.--Il faut bien, lui dit Louise, que tu reconnaisses
toi-mme que ce dfaut fait exception, et non pas rgle dans le talent
de M. Michelet; autrement, tu ne le supporterais pas une minute, tandis
que tu le gotes presque toujours.

--Oui, dit Thodore, mais pas _toujours_!

Julie n'y put tenir, et dsole d'avoir approuv Thodore un instant,
elle revint  son indignation contre ceux qui cherchent les dfauts
avant les beauts, et qui, grce  leurs habiles dcouvertes dans le
ct faible, sont  jamais privs du bonheur de voir le ct fort.

--Il en sera toujours ainsi, mes chers enfants, dit la grand'mre, et le
jour o vous trouverez un ouvrage suprieur quelconque qui ne frappera
pas par quelque ct faible ou erron le sens critique de tous les
Thodores dont la plus grande moiti du genre humain se compose, je me
demanderai si nous sommes encore sur la terre ou si nous avons pris
notre vol vers quelque plante d'un autre ordre. Ce jour-l, nous ne
serions plus ce que nous sommes; la vrit ternelle et absolue nous
serait rvle, c'en serait fait de la critique et de tout ce qui la
motive, et c'en serait bientt fait aussi de ce que nous appelons l'art
et la science. Ce qu'un homme aurait pu trouver dans une branche
quelconque des connaissances humaines, un autre homme le pourrait
trouver bientt dans une autre branche, et, en moins d'un demi-sicle,
notre espce, passant  l'tat anglique, n'aurait plus rien de ce qui
la caractrise. Il n'est pas probable qu'une pareille rvlation nous
soit donne. Je vous conseille donc d'aimer la nature humaine et son
gnie incomplet, tels qu'il a plu  Dieu de les tablir en ce monde.
Faites comme moi, si vous pouvez, et vous vous sentirez plus jeunes et
mieux portants dans vos mes; commencez par chrir vos potes et vos
artistes ds qu'ils ont saisi la notion et trouv l'expression du beau
sous quelque aspect, dans quelque forme que ce soit; et alors, pardonnez
 tous leurs dfauts. Il ne faut pas un grand effort de coeur pour cela,
ce penchant naturel est dans toutes nos affections; il est dans l'amour,
il est surtout dans l'amour maternel, qui est le plus naf, le plus
primitif de tous nos instincts. Nous autres mres, nous admirons notre
enfant bossu, pour peu qu'il ait dans les yeux un rayon de cette flamme
cleste qui divinise toute crature vivante.

--C'est fort bien, rpondit Thodore. Votre philosophie de l'art est, ma
chre mre, une espce de batitude morale.

--Ou de charit chrtienne, observa le cur.

JULIE.--Non. Je comprends la grand'mre mieux que vous: elle veut qu'on
soit d'une immense indulgence pour ceux qui voient, sentent et
manifestent le beau. Elle ne proscrit point la critique, leon
ncessaire  ceux qui ne l'ont pas encore trouv.

LOUISE.--Et mme  ceux qui, l'ayant trouv, se ngligent ou s'garent
par la faute de leur paresse ou de leur orgueil.

THODORE.--Et comment savoir si c'est la faute de leur caractre ou de
leur impuissance? tablirez-vous un tribunal pour peser les consciences?
La critique aurait fort  faire!

LOUISE.--La critique aurait fort  faire en effet, et ce ne serait pas
un mal; elle est parfois si lgre et si partiale qu'elle ne sert qu'
faire briller l'esprit de celui qui parle, sans tre d'aucune utilit 
celui dont on parle. Savez-vous ce qui fait qu'un homme est un critique
srieux, c'est--dire quelque chose de plus qu'un agrable causeur?
C'est le tact qui le fait pntrer dans l'me de l'artiste ou du pote.
Il me semble possible, sinon facile, de plonger dans cette me qui se
livre  vous dans ce qui la rsume le mieux, dans son oeuvre, dans le
rsultat de son imagination. On peut s'y tromper, je le sais. S'il y
avait de ces critiques infaillibles, il y aurait de ces ouvrages dont
nous parlions tout  l'heure, de ces chefs-d'oeuvre sur lesquels la
critique ne peut rien, et nous appartiendrions  ce monde paradisiaque
de l'intelligence dont il faut garder le rve pour une vie meilleure que
celle-ci. Mais, sans arriver  l'infaillibilit, on pourrait bien
approcher de la justice et faire respecter la critique si peu efficace
pour l'art, et si mprise aujourd'hui par les artistes, que la plupart
d'entre eux, m'a-t-on dit, sollicitent des louanges des journalistes, ce
qui est la plus grande injure qu'on puisse leur faire.

--Comment cela? dit le cur. Ne peut-on demander de l'indulgence  ces
messieurs, comme on nous demande des messes pour le repos de l'me de
N... ou de N...?

LOUISE.--Votre tat, mon cher abb, est de demander misricorde pour
les vivants et les morts, et c'est, selon nous, un grand mal que vous ne
puissiez pas dire vos messes sans les faire payer. En fait de
journalisme, on est plus fier et plus scrupuleux. Dans cette glise-l,
le prtre qui _vit de l'autel_ est dshonor. Mais il n'est point
question de cela. On m'a dit seulement que l'orgueil de certains juges
littraires tait flatt des supplications et gnuflexions qu'on leur
adresse; et moi, il me semble qu' leur place je serais mortellement
offense de ces platitudes. Je considrerais mon verdict comme une chose
sacre; et, trouvant en moi-mme la dose d'indulgence ncessaire pour ne
condamner qu' bon escient d'une manire absolue, je jetterais  la
porte quiconque viendrait me demander de faire plus que ma conscience ne
peut et ne doit. Mais ceci est une digression; revenons  notre propos.
Je me rsume en vous disant que la critique, telle que je la rve,
n'existe gure, et je ne m'en prends pas tant aux hommes qui la font
qu'au milieu o ils vivent, aux artistes auxquels ils ont affaire, et
surtout  ce travers ambitieux de l'esprit humain qui domine le public
de tous les temps, travers qui consiste  vouloir l'impossible, des
crations  la fois inspires et calmes, excitantes et mesures,
ardentes et tranquilles; des oeuvres enfin qui puissent satisfaire
entirement les enthousiastes et les flegmatiques. J'avoue que ceci me
parat la recherche de la pierre philosophale.

THODORE.--Mais cet insatiable dsir du mieux, cette soif de la
perfection en toutes choses, ce besoin d'un idal absolu, ne sont-ils
pas les conditions _sine qua non_ du progrs?

JULIE.--La grand'mre voudrait faire marcher ces deux forces de l'esprit
dans le mme chemin: soif de l'idal, amour et respect pour tout ce qui
s'en rapproche.

LOUISE.--Soit dans le pass, soit dans le prsent, oui! Quant 
l'avenir, c'est--dire au progrs, je voudrais que l'on y conduist ceux
qui le cherchent ardemment et sincrement, comme on conduit par la main
l'enfant ou le vieillard dont la marche est incertaine, avec douceur et
patience, disant  l'enfant: Espoir! tu marcheras encore mieux demain;
et au vieillard: Courage! vous marchez presque aussi bien qu'hier...
Au lieu de cela, je vois qu'en gnral on gronde durement quand l'enfant
tombe, et qu'on rit quand le vieillard trbuche. Les gens svres comme
toi, mon cher Thodore, ont bien des meurtres  se reprocher, et je ne
vois pas ce que l'art peut gagner  tous ces coups de poignard qui
blessent mortellement l'intelligence lorsqu'elle n'est pas dfendue par
une philosophie solide ou par un vaillant caractre.

--Mais suis-je donc de ces assassins, s'cria le bon Thodore tout
fch. Ne puis-je dire ici mon opinion autour de la table sans froisser
l'orgueil de ceux que je critique?

--Que cela se chuchote autour de la table ou que cela soit cri sur les
toits, c'est tout un, rpondit Julie. On sort de chez soi tout empes
dans ce prjug cruel qu'il ne faut rien passer  personne, et juger
durement surtout ceux dont la tte dpasse la foule, et on sme le
froid de la mort sur son passage. On glace l'inspiration chez ceux qui
parlent, on touffe la sympathie chez ceux qui coutent, et chacun
faisant, comme vous, la part du blme plus large que celle de l'loge,
on arriverait bien vite  avoir un sicle de critique improductive, et
un monde de jugeurs qui n'auraient plus rien  juger.

LOUISE.--Tandis que l'oeuvre de la critique devrait tre de pousser  la
production et de semer la vie avec la confiance. Ainsi, voil un grand
esprit, M. Michelet, que tu condamnes lestement parce qu'il a
quelquefois des lans vagues, des dfinitions obscures, des conclusions
brusques. Moi, si j'avais l'honneur de lui parler, je lui parlerais
sans banale complaisance de coeur et sans vaniteuse irrvrence
d'esprit.

JULIE.--Voyons, voyons, grand'mre, comment lui parleriez-vous?

LOUISE.--Je lui dirais: Tous n'avez peut-tre pas cd assez ingnument
au sentiment potique et tendre qui vous a fait crire ce livre de
l'_Oiseau_. Vous avez cru devoir rattacher votre rve inspir  une
thorie religieuse et philosophique; vous avez craint de n'avoir pas le
droit de chanter pour chanter; vous vous tes impos une sorte de
discussion. Eh bien! ces deux grandes facults d'artiste et de
philosophe qui sont en vous se sont fait ici un peu la guerre. De l
quelques contradictions dans ce beau livre. Une suave vision de la
rconciliation de l'homme avec les animaux gracieux et faibles, et un
droit accord  l'homme de proscrire et d'craser d'autres cratures
(d'autres oiseaux mme) galement faibles devant lui; un hardi
plaidoyer en faveur de l'me des btes, et une maldiction implacable
sur un grand nombre de ces btes dont l'me est peut-tre tout aussi
prcieuse devant Dieu; d'ingnieux efforts de talent et de gnie pour
lever ce voile mystrieux qui couvre le sens littral de la cration, et
de vagues tnbres tout  coup rpandues comme  dessein sur
l'impntrable secret de la Providence.

Mais ce que vous n'avez pu rsoudre, quelque autre l'et-il rsolu
mieux que vous? Non, je ne le pense pas. Il est des vrits naissantes
dans l'esprit de l'homme qui doivent rester encore longtemps  l'tat de
lueurs indcises, et qui, pour se rvler, ont besoin d'un tat social
compltement nouveau;  plus forte raison, les rves de sentiment, qui
ont besoin de l'intervention divine pour se raliser. Il est hors de
doute pour nous tous qu' l'apparition de notre race sur la terre, elle
put vivre en bonne intelligence avec une grande partie des cratures
d'un ordre infrieur qui l'avaient prcde dans le jardin de la nature,
et que sa vie physique et morale fut complte par la douceur de ses
relations avec la plupart des animaux environnants. La ncessit
d'amoindrir ou d'loigner les espces nuisibles lui apprit le meurtre,
et l'habitude de faire bon march de l'existence de ces tres qui
n'avaient pas le don de la parole pour protester amena le meurtre
inutile, le mpris de la vie animale, l'extermination brutale et cruelle
de milliers d'tres inoffensifs, dont la grce et la douceur
attendrissent encore les femmes et les potes....

Pote et femme (car vous avez t deux pour rver ce livre), vous avez
entrevu cet idal d'un paradis ramen sur la terre par le progrs de
l'homme, et marquant le bout de la chane des temps commence au paradis
de l'innocence irresponsable. Dans ce paradis futur, vous faites rentrer
les animaux inoffensifs exclus si longtemps de notre socit barbare, et
victimes de nos habitudes sanguinaires. Ce rve est bien permis; il est
bon et beau, mais il repose sur la ralisation de conditions nouvelles
dans notre existence; car de quel droit se nourrira-t-on de la chair des
animaux domestiques, le jour o l'on reconnatra les droits de la
fauvette et du rossignol?

Cette objection si simple vous est apparue d'avance au spectacle du
grand combat auquel la cration terrestre tout entire sert d'arne.
Tous avez vu la plante dvore par l'insecte, l'insecte par le petit
oiseau et le petit oiseau par l'oiseau de proie. Vous avez constat la
ncessit fatale de cette alimentation de tous les tres les uns par les
autres, et, devant cette chelle de destruction universelle, vous avez
trouv l'ingnieuse et intressante distinction de la mort et de la
douleur. Vous avez absous celui qui tue, condamn celui qui fait
souffrir; mais si vous permettez la discussion, n'y a-t-il pas quelque
chose de bien arbitraire dans la condamnation des animaux prtendus
cruels et dans le verdict d'acquittement de ceux qui ne sont que
voraces? Qui donc prononcera sur le degr de frocit que leur a dparti
la nature et qui n'est qu'un rsultat fatal de leur organisation? Cette
douce et intelligente fauvette, ce potique et divin rossignol
dtruisent des millions d'insectes et des papillons splendides,
merveilles des nuits et des jours, vivantes pierreries que l'artiste, le
savant et le pote ne peuvent se lasser d'admirer, et qui sont, en
somme, des cratures non moins innocentes que les autres.

Qui sera l'arbitre? L'homme seul,  qui le royaume de la terre a t
donn; mais pour quelle fin? voici la grande question. Est-ce pour la
modifier et l'arranger  son usage, pour les satisfactions de sa propre
vie physique et morale? Ou bien est-ce pour y tablir un systme de
justice et de compensation entre les diffrents tres qui l'y ont
prcd? Vous paraissez dire que c'est pour l'une et l'autre fin. Elles
semblent cependant inconciliables, ces deux justices souveraines, l'une
qui commande de protger la socit humaine contre les animaux
pernicieux, petits ou grands, l'autre qui regarderait comme
d'institution divine le soin de maintenir, par une sage prvoyance,
l'quilibre entre les forces rivales de la cration anime. Nous ne
voyons nullement le moyen d'associer dans ce monde la loi de douceur et
de tolrance, qui entrane le respect de toute vie, avec la ncessit
d'une terrible rpression; et notez que le jour o la terre n'aura plus
de cimes ou de dserts inaccessibles  l'homme, la rpression sera
forcment l'extermination totale d'un nombre immense de races animales.

Pour admettre l'ide de domestication de tous les tres, il faut
d'ailleurs admettre celle d'une modification si profonde des conditions
de la vie terrestre, que les instincts de frocit et de destruction
disparatraient devant un mode d'alimentation tout nouveau et
impossible  prvoir. Vous semblez tourner la difficult en permettant 
l'homme d'aider, par certaines chasses, au travail d'puration que fait
la culture (et la nature elle-mme) sur notre plante. Vous l'instituez
protecteur du faible contre le fort. Vous relguez le monde des
_monstres_ aux archives de la cration inacheve; vous supposez une re
de calme et de scurit o tout tre insociable aura disparu, puisque
vous dites  la fin du livre: _L'art de la domestication doit sortir_
_principalement de la considration de l'utilit dont_ l'homme peut
tre aux animaux; de son devoir d'initier_ TOUS LES HOTES _de ce globe
 une socit plus douce_, _pacifique et suprieure_. J'avoue que je
ne vois point la solution du terrible problme: le droit absolu de
l'homme sur toute vie infrieure  la sienne, servant de base et de
chemin  votre conclusion: _le ralliement de toute vie et la
conciliation des tres_. La cration, telle que nous la connaissons, ne
nous offre pas cette esprance,  moins de quelque cataclysme
indescriptible....

Louise s'arrta, comme entrane dans un rve.

--Eh bien! chre mre, lui dit en riant Thodore, il me semble que vous
faites justement ce que vous me reprochez: vous vous livrez  la
critique du livre que je conteste, et vous le prenez par la moelle pour
nous en montrer les os vides.

--Non pas, rpondit Louise. Je discute la donne gnrale pour y
signaler des contradictions invitables dans toute ide hardie et
nouvelle. Certains esprits chercheurs et ardents s'prennent
particulirement de ces ides-l, et il convenait  notre auteur, qui
est de cette royale et prcieuse famille, de s'y jeter avec vaillance,
au risque de se trouver aux prises avec d'inextricables difficults.
S'il est des ouvrages dont la charpente est moins forte que le
revtement, ce sont prcisment ceux qui cherchent le point d'appui
prilleux du sentiment tendre et du rve enthousiaste. Il faut admettre
et accepter la dlicatesse fragile de ces beaux difices et laisser
faire l'artiste. Notre logique intrieure nous force  un peu d'examen
pralable, car il faut veiller sur soi-mme devant les sductions du
gnie, et se dfendre d'accepter  la lettre les paradoxes potiques
dont l'auteur naf et gnreux s'enivre peut-tre; mais quant  moi, si
je vous dis, comme je les lui dirais, mes objections et mes doutes,
c'est pour me dbarrasser de ce qui gne mon adhsion, et, cette rserve
faite, je me livre au plaisir infini de l'admiration pour le dtail.

Dans ce dtail, je trouve le beau, c'est--dire de solides et touchantes
vrits, revtues d'une forme originale et charmante, souvent
magnifique; des pages de sentiment et de posie qui sont des modles et
qui vous restent dans l'esprit comme des miroirs tourns vers un monde
de prestiges divins, o notre oeil n'et su ou os se fixer. Le rude et
ardent historien des annales humaines nous montre l toute la tendresse
de ce coeur indign et gnreux qui rsout ses colres contre le fort et
le violent en larmes de piti sainte, pour tous les petits quels qu'ils
soient; et ce qui ressort pour moi de cette lecture, c'est comme une
insufflation de la force relle, c'est--dire de la bont intelligente.
Qu'exigerez-vous donc de plus d'un crivain? Communiquer sa chaleur a
l'me d'autrui, n'est-ce pas l le vrai _criterium_ de l'excellence d'un
ouvrage de cette nature? Critique et juge, mon fils Thodore, cela t'est
bien permis, pourvu que tu aimes quand mme! et si c'est grce 
l'artiste discut que tu sens ton tre retremp et meilleur, te-lui ton
chapeau, et demande-lui pardon d'avoir trouv quelques _si_ et quelques
_mais_  lui prsenter.

--J'avoue, dit Thodore, qu'une face de ce livre m'a touch et frapp
particulirement: c'est celle qui est comme un rcit de la vie prive.
La description des lieux successivement habits par le couple illustre
est faite de main de matre, et devrait servir d'idal  tous les
romanciers _dont c'est l'tat_. Il y a l tout ce qu'il faut pour nous
faire voir la physionomie complte des contres et des tres observs,
le fond et la forme. M. Michelet a la pense profonde qui creuse, l'oeil
artiste qui colore, le sentiment gnreux qui explique: il coute et
regarde en philosophe, en peintre et en musicien, en moraliste et en
homme de coeur. Il fait tout cela sans avoir l'air d'y toucher, et,
saisissant les points culminants de chaque aspect des choses, il a
souvent, dans sa concision pittoresque, une sret de pinceau et une
_maestria_ de touche qui, dans la prose franaise, n'appartiennent qu'
lui seul. Il est trs-certain qu'un court paragraphe de lui, quand il
est russi, rsume les impressions de cent voyageurs, et vous initie aux
secrets de la vie et aux scnes de la nature par le grand ct.

--A la bonne heure! reprit Louise; tu vois bien qu'on n'est pas un gnie
si _incomplet_ et si _dsordonn_ quand on peut t'arracher un pareil
loge. Pour moi, une pense, jete  travers ce livre, exprime
admirablement le livre et l'auteur lui-mme. La voici: elle est bonne 
relire et  mditer: _La vraie grandeur de l'artiste, c'est de dpasser
son objet et de faire plus qu'il ne veut, et toute autre chose, de
passer par-dessus le but, de traverser le possible et de voir encore au
del_.

Montfeuilly, 12 juillet



V


Thodore nous parla beaucoup d'un livre qu'il venait de lire et que
j'avais lu aussi. Ce n'tait pas un ouvrage  bien entendre  la
veille; mais le sujet fournissait naturellement  la conversation, car
il intresse tout le monde, et mme il n'est personne qui ne se croie
plus ou moins fond  mettre son opinion en pareille matire.

Cette matire est l'esthtique ou la philosophie du beau. Le livre en
question est de M. Adolphe Pictet, et porte pour titre: _Du beau dans la
nature, l'art et la posie; tudes esthtiques_.

Avant de faire parler Thodore, il doit m'tre permis de dire mon
opinion personnelle. L'ouvrage est, selon moi, excellent. C'est un vrai
livre, qui doit faire fonds, sinon rgle, et qui _restera_ comme un
important travail  mditer. Il n'est pas de ceux qui, dans notre temps
et dans notre pays, sont enlevs de la boutique du libraire en
vingt-quatre heures; mais il est bien certainement de ceux que les
esprits d'lite rechercheront toujours comme un des plus prcieux
documents des notions de notre poque sur la philosophie de l'art. Nous
dirons mme, en dpit de l'auteur lui-mme, qui ne veut faire
l'application du mot sacr de _beau_ qu' des oeuvres d'art de la plus
haute porte, que son oeuvre est un beau livre. L'lvation et la
chaleur du sentiment avec l'ordre et la clart des ides, une grande
raison et un noble enthousiasme, voil des qualits non-seulement rares
mais brillantes, et qui mritent d'tre places au premier rang.

Ce livre a donc la haute valeur des beaux livres en mme temps que leur
profonde utilit, qui est de soulever dans l'esprit les questions les
plus vivifiantes, et de le faire pntrer sans trop d'efforts dans une
immense tendue d'ides. Le style est limpide et pur, assez savant et
assez familier pour que tout le monde puisse en faire son profit.
D'excellentes dfinitions y rsument avec un rare bonheur les parties
dlicates de la discussion, et restent dans l'esprit comme des lumires
acquises une fois pour toutes. On y sent l'autorit d'une intelligence
remplie d'ordre et de got, fruit prcieux d'une vie  la fois artiste
et savante, srieusement investigatrice et potiquement sensitive.

Tout ceci dit avec conviction et sans complaisance, nous ferons pourtant
quelques rserves en causant avec Thodore, et nous laisserons parler,
sur le sentiment du _beau_, l'enthousiaste Julie et la sensible Louise,
bien que ni l'une ni l'autre n'ait encore lu le livre qui nous occupe.
Ceci nous conduira plus tard  examiner la thorie du _ralisme_, 
laquelle M. Pictet dit un mot en passant, et qui n'est peut-tre pas une
antithse aussi _relle_ de l'_esthtique_ que son titre semblerait
l'indiquer. Nous verrons ce qu'en penseront nos amis autour de la table.
Aujourd'hui et demain, nous sommes  la recherche pure et simple du beau
dans la nature, l'art et la posie.

Thodore, voulant donner  Louise,  Julie et  l'abb une ide du livre
de M. Pictet, essaya de le rsumer ainsi:

L'auteur commence par rechercher l'origine et la source du beau. Il les
trouve dans le procd divin, dans ce qu'il appelle les _ides_, qu'il
ne faut point confondre avec les _abstractions_, et qu'il entend  peu
prs comme Platon, en ce sens que le beau est la rvlation de l'ide
par la forme, et que la forme le constitue aussi bien que l'ide.

--Si vous voulez que je vous suive avec attention, dit Julie, vitez les
formules et parlez-moi comme  une femme.

--Et puis, dites-nous, avant tout, ajouta le cur, si votre auteur croit
en Dieu.

THODORE.--Il y croit, puisqu'il attribue, comme vous et moi, toutes
choses  une conception et  un procd divins: Si quelqu'un, dit-il,
s'avisait de demander pourquoi l'ide se revt de beaut en se rvlant
dans la forme sensible, il n'y aurait qu'une rponse  faire  cette
question, et cette rponse est: _Dieu_.

--Alors, continuez, dit l'abb.

--Et parlez familirement ou potiquement, dit Julie

THODORE.--C'est  vous de tirer le sens potique  votre usage de cette
simple dfinition, l'ide divine. Si je vous disais, avec d'autres
philosophes, que le monde des essences a prcd celui des substances,
me comprendriez-vous mieux?

JULIE.--Oui, mais je vous dirais que je n'en sais rien du tout.

THODORE.--Peu importe en ce moment. Disons, si vous voulez, que
l'essence a ncessairement revtu la substance, et que cette substance a
revtu la beaut extrieure, comme une expression de la beaut
immatrielle de l'ide.

JULIE.--Soit; je comprends tout cela  ma manire, et je dis que Dieu,
tant le foyer du sublime, a fait le beau ncessairement. Il l'a laiss
tomber sur son oeuvre comme un reflet de lui-mme.

--Bien! dit l'abb; mais ne serait-il pas ncessaire de nous dire
d'abord, mon cher Thodore, ce que vous, entendez par le beau proprement
dit?

THODORE.--Ah! voil une question que le livre ne rsout pas d'un seul
terme. Pour un esprit tendu comme celui de mon auteur, toute question a
plusieurs faces. Il tient compte des deux thories qui sont en prsence
dans l'histoire de l'esthtique: l'une, qui ne fait consister le beau
que dans l'impression que nous en recevons, et qui lui conteste ainsi
toute ralit en dehors de l'me humaine; l'autre, qui ne saisit, dans
le beau, que le principe gnral et invariable, et nglige, comme
indigne d'attention, la partie changeante du phnomne. Toutes deux,
ajoute M. Pictet, renferment  la fois de la vrit et de l'erreur. Il
ne veut point que l'on enlve au beau sa ralit, ce qui le livrerait
sans dfense aux attaques du scepticisme. Sans le beau naturel, les
facults esthtiques de l'homme seraient demeures inactives; sans le
regard admirateur de l'homme, le beau naturel serait rest sans but et
comme perdu dans cette nuit de la ralit que n'claire point la lumire
de la conscience.... Dans le phnomne intuitif du beau, c'est l'esprit
qui parle  l'esprit, c'est l'ide  l'intrieur, qui saisit l'ide 
l'extrieur, c'est l'lment divin en nous qui reconnat l'lment divin
hors de nous.

--Voil, en effet, d'excellentes dfinitions, dit le cur.

THODORE.--Elles sont de mon auteur. Je cite en abrgeant pour ne pas
fatiguer l'impatiente Julie.

JULIE.--Je ne m'impatiente plus, j'coute. Tout cela me rend compte du
phnomne, si phnomne il y a, mais ne me dfinit pas l'essence du
beau. Votre auteur semble n'en faire qu'une chose extrieure, un
vtement, pour ainsi dire. Est-ce, selon lui ou selon vous, un attribut
de la divinit, ou une pure facult de l'esprit humain?

LOUISE.--On t'a rpondu, ma chre; c'est l'un et l'autre.

JULIE.--Relativement  nous, j'admets cette explication; mais mon
imagination va plus loin et demande davantage. Dans nos petites
conceptions humaines, nous pouvons, en effet, prtendre que, sans notre
admiration, la beaut de la cration manquerait son but, parce que,
hors de nous, elle n'a pas conscience d'elle-mme; mais c'est bientt
dit, cela, et je n'en suis pas aussi persuade que Thodore. Je ne
jurerai jamais que les btes, les plantes, les pierres mme soient
prives de sentiment.

LE CUR.--Mais vous ne jureriez pas le contraire?

JULIE.--Je jurerais, du moins, que si elles sentent quelque chose, c'est
le beau rpandu comme un souffle de vie dans la nature, et si vous me
demandez ce que c'est que le beau, je vais vous rpondre sans faon: le
beau, c'est la vie de Dieu, comme le bien, c'est la vie de l'homme. Hors
du beau et du bien, il n'y a que le nant dans les cieux et le dlire
sur la terre. Donc le beau existe indpendamment de toute notion et de
toute apprciation humaines. Il est absolu, il est ternel, il est
indestructible en tant que la loi de cration et de renouvellement. Que
l'homme disparaisse de notre plante, l'herbe en poussera mieux, les
arbres se remettront en fort vierge, tous les animaux, redevenus libres
et forts, vivront en paix avec leur espce, et la guerre que les espces
se font entre elles pour vivre les unes des autres maintiendra
l'quilibre ncessaire. Cette guerre providentielle redeviendra l'tat
de paix et d'innocence irresponsable ordonn par la nature elle-mme, et
le soleil clairera le paradis des ges antrieurs  l'homme. Est-ce
donc lui, ce pauvre tre vaniteux et vantard, qui a fait le ciel et les
soleils? Et croyez-vous rellement que Dieu ait eu besoin d'un chef de
claque tel que lui pour applaudir le sublime dcor et l'immense drame de
la cration?

--Allez toujours! dit Thodore; pendant que vous tes monte, ne vous
gnez pas; mprises l'ide de Dieu en vous-mme et foulez aux pieds
l'me qu'il vous a donne, pour attribuer aux cailloux et aux ronces une
me plus pure et un sens plus net! Rvez la nature affranchie du joug de
l'homme, et les astres du ciel brillant pour les lzards et les
scarabes. Toute aberration est permise quand on prtend embrasser
l'absolu  votre manire.

--N'exagrons rien, dit Louise. Julie ne parle ainsi que par boutade. Je
vois qu'elle est vivement pntre de la ralit du beau par lui-mme,
et qu'elle s'indigne contre ceux qui ont voulu en faire une simple
convention  l'usage de l'homme. Si j'ai bien compris ce que votre
auteur conclut, c'est que le beau est l'expression la plus leve de la
vie divine, et que le sentiment du beau est l'expression la plus leve
de la vie humaine. Or, comme la vie et la pense de l'homme se
rattachent, plus qu'aucune autre en ce monde,  celle de Dieu, dont
elles manent, le beau se compose de sa propre existence et de ce qui
rpond en nous  cette existence du beau.

--Vous y tes, dit Thodore.

--Oui, vous tes sur la terre! reprit Julie avec ddain.

L'ABB.--Eh! que diantre! il le faut bien! Quand nous serons ailleurs,
nous jugerons peut-tre mieux l'oeuvre divine; mais ici-bas, on ne peut
voir qu'avec les yeux qu'on a!

JULIE.--Nous avons dans l'me des yeux plus lucides que ceux du corps.
Nous pntrons par la pense dans tous les mondes de l'univers. Nous y
supposons naturellement une hirarchie d'tres analogue  celle qui
occupe notre plante, et nous sommes conduits  penser que l'homme ou
son analogue est partout  la tte de la cration....

THODORE.--Admettez-vous cela? En ce cas, vous convenez que, dans cet
infini d'univers soumis probablement  une certaine unit de plan,
l'ide divine s'est faite pense dans un tre suprieur aux autres, et
que cet tre soit par vous qualifi d'homme ou d'ange. Il n'en est pas
moins le principal apprciateur, sinon le seul, des merveilles de la
nature qu'il habite. Donc, _ailleurs_ comme ici, le beau existe, mais 
la condition d'tre vu des yeux de l'me autant que de ceux du corps.

JULIE.--Mais, que savez-vous de l'existence de ce principal apprciateur
dans tous les mondes? Je n'admets pas du tout cette hypothse comme une
certitude, moi! Je dis que c'est une supposition qui se prsente  nous
naturellement, parce que nous vivons dans un monde d'ingalits o nous
nous sommes faits tyrans et bourreaux du reste de la cration. Il n'est
pas du tout prouv que, dans de meilleures demeures, la vie ne soit pas
manifeste par des formes toutes galement belles, quoique varies,
revtant des ides toutes galement lucides, quoique spciales, et qu'au
lieu d'une monarchie  l'usage de l'homme, il n'existe pas des
rpubliques  l'usage de tous les tres qu'elles renferment.

THODORE.--Ce sera comme vous voudrez, ma chre devineresse: le beau
n'en sera pas moins un phnomne qui n'existera qu' la condition
d'tre vu et compris, et la proposition de mon auteur ne reoit de vos
rveries qu'une nouvelle confirmation.

JULIE.--Mais pourtant toutes vos notions sur le beau et le laid tombent
 plat dans le monde de mes rveries. Ne voyez-vous pas d'ici que rien
n'est laid, que tout est beau dans l'oeuvre divine, et que cette notion
du laid dans la nature, pose comme une antithse  celle du beau, est
une pure fiction de notre pauvre cervelle? Vous me direz en vain que
sans le laid le beau n'existerait pas, et rciproquement: je tiens pour
le beau absolu comme pour le bien absolu dans l'ide divine. Le laid et
le mal n'existent pas en Dieu; nous les crons dans notre existence;
c'est l o commence notre fiction, notre convention, notre erreur,
notre blasphme; c'est l le fruit amer de notre libert sur la terre,
libert un peu funeste, puisqu'elle est incomplte, lentement
progressive, et qu'elle ne nous sert encore qu' gter,  mutiler, 
enchaner,  avilir les autres habitants de notre monde, et nous-mmes
encore plus que nos victimes!

THODORE.--Voil une dclamation trs-morose. Sur quelle herbe a donc
march notre enthousiaste? Elle s'en prend aujourd'hui  Dieu et lui
reproche d'avoir fait l'homme libre!

JULIE.--Non! il ne l'a pas fait libre, puisque partout l'homme exerce ou
subit la tyrannie du fait ou de l'ide. Dieu lui a donn l'aspiration 
la libert pour moyen, et la libert pour but; mais Dieu tient l'homme
sous le poids de mystres insondables et de problmes insolubles o il
s'agitera jusqu' je ne sais quelle transformation de son intelligence.
Et, jusque-l, faites donc des thories sur le beau et sur le bien; je
ne demande pas mieux, si c'est un moyen d'approcher de la vrit; mais
laissez-moi vous dire que toute votre science me parat bien peu de
chose, et que votre antithse du beau et du laid rpond mal  ma
religion intellectuelle. Pour me rsumer, je vous dis que, par le
sentiment ou par l'imagination, je vois, en songe, Dieu galement
satisfait de toutes ses oeuvres, puisque toutes rpondent  des ides
qui viennent de lui; je vois belles, dans l'univers et mme dans notre
petit monde, toutes les choses et toutes les cratures libres, soit que
l'homme les admire, soit qu'il les calomnie. Le laid, bien dfini,
devrait s'appeler accident, comme le mal devrait s'appeler ignorance; et
avec vos dcrets arbitraires, vous arrivez  inventer la peine de mort
et l'enfer par-dessus le march, ce qui est trs-logique et parfaitement
odieux.

L-dessus, le cur fit une semonce  Julie, et Louise eut beaucoup de
peine  rtablir la paix. Mais la discussion s'tait gare et ne put
tre reprise que le lendemain.

Montfeuilly, 15 aot 1856




VI


Si vous tes calme et tant soit peu raisonnable aujourd'hui, dit
Thodore  Julie, je reprendrai mon analyse. Il faut bien que vous
descendiez de vos nuages, et que vous m'accordiez que les mots ont un
sens exact qui rpond en nous au sens exact des choses.

--Je connais peu de ces mots-l, dit Julie. Il n'y a rien de menteur ou
de vague comme les mots.

--Encore! s'cria Thodore impatient. Il n'y a pas moyen de causer avec
elle!

--Laisse-la parler comme elle veut, dit Louise. Elle rve, mais elle
vit. Toi, tu ne divagues pas, mais tu raisonnes. Entre vous deux, nous
tcherons de penser.

--_Amen_! dit le cur.

--Voyons, continuez, reprit Julie. Comment votre auteur dfinit-il le
laid?

THODORE.--D'une manire  la fois juste et ingnieuse. Il le fait
consister dans un manque d'harmonie entre la forme d'une chose ou d'un
tre et l'ide du type qu'il exprime. En quoi, dit-il, un tre organis
nous parat-il dcidment laid? En ce qu'il ne reproduit son ide ou son
type que travesti, en quelque sorte, par une forme rebelle qui
s'mancipe d'une faon dsordonne. Un degr moindre de laideur est
celui o la forme reste en arrire de son type et ne le rvle
qu'imparfaitement. Nous disons qu'une plante est laide quand elle est
mal venue, qu'un animal est laid quand il reste chtif dans son
dveloppement. Nous les comparons alors au type de leur espce
seulement, et la forme ici pche par dfaut. Mais la laideur, au
contraire, est bien plus prononce quand la forme pche par excs,
s'carte violemment du type et entre en rvolte contre l'ide. Il en
rsulte alors ce que nous appelons une difformit, une caricature, un
monstre.... C'est le caractre que nous offrent certaines organisations
des animaux infrieurs, parce qu'elles s'cartent le plus du type
gnral de l'animalit.

--Attends, dit Louise, je ne te suis plus dans cette dfinition du type
particulier confondu avec celle de l'ide gnrale. Si toute cration
est une ide divine, Julie a raison de ne pas vouloir entendre dire que
quelque chose soit laid dans la nature. Je comprends trs-bien comme
elle, et comme l'auteur du livre dans la premire partie de sa
dfinition, que le laid soit un accident, et qu'une plante avorte, ou
un animal fortuitement hors de proportion avec les autres individus de
son espce soit qualifi de nain, de gant, de caricature et de monstre.
Je dirais presque, en ce cas, que la laideur est une dformation, une
_dnaturation_ de l'tre ou de l'objet. Mais vouloir agrandir le domaine
du laid dans la cration jusqu' y faire entrer des espces entires, et
dcrter que le poisson ou le coquillage est laid parce qu'il ne ralise
pas l'ide d'un animal aussi complet que le lion et le cheval, ceci me
parat une concession trop grande au prjug et  la convention de la
part d'un esprit aussi largement clair que ton auteur semble l'tre.

THODORE.--Il ne va pas jusque-l. Il n'admet la laideur que comme une
chose relative. Il aime la nature et comprend la grce, l'clat
extrieur, la physionomie, l'apparence modeste ou comique, le dtail
enfin qui rachte jusqu' un certain point chez certains animaux
l'infriorit du type compar  d'autres types. Voyons (ajouta Thodore
en s'adressant  moi), toi qui as lu le livre, n'est-il pas vrai que les
lois de l'esthtique n'entranent pas l'auteur au mpris des caprices
apparents du beau naturel?

--C'est vrai, rpondis-je. Il proclame que, dans l'ensemble de la
nature, c'est le beau qui domine victorieusement, et que la laideur
n'est qu'une exception, un dtail. Pourtant, si vous voulez que je dise
toute ma pense, je trouve des contradictions dans ce beau et bon livre;
et, pour me servir d'une de ses expressions, des moments de
_disharmonie_ entre la thorie et l'application. L'auteur me parat
quelquefois un peu emprisonn dans son rle de professeur d'esthtique;
il semble que son sentiment, sa conscience d'artiste et de pote se
rvoltent contre les arrts de son enseignement, et qu'aprs avoir pos
une rgle, un _critre_, comme il dit, il ait besoin de s'crier: _Et
pourtant_!... Enfin, laissez-moi tout vous dire, dussiez-vous m'accuser
de faire la cour  Julie. J'admire et j'estime sincrement la recherche
des principes du beau, et je fais le plus grand cas de celle-ci; mais,
en fait d'art, comme devant la nature, je me sens de l'cole de Hugo et
de Michelet plus que de celle de M. Pictet.

--Voyons, voyons, dit Julie, parlez: vous aimez mieux les potes que les
thoriciens?

--Eh bien, oui, j'en conviens, et je m'imagine que les artistes qui se
laissent aller  leurs impressions, et mme, si Thodore le veut, 
leurs divagations, nous en apprennent plus long que les amateurs et les
raisonneurs les plus clairs. La thorie de M. Michelet sur l'me des
oiseaux, sur les douloureuses rveries de la fauvette captive, sur les
extases potiques du rossignol, sur les modestes vertus du pivert, etc.,
prtent tant que vous voudrez  la critique des gens srieux; mais si
l'homme a besoin de quelque chose dans son ducation esthtique, ce
n'est pas tant de dmonstration que d'motion, ce n'est pas tant de
raison que d'enthousiasme, et de savoir que de sentiment. Quant  moi,
il m'est absolument indiffrent de savoir que l'Apollon du Belvdre est
le prototype du beau, parce que son angle facial dpasse 80 degrs. J'ai
vu cet Apollon tant vant, et il m'a laiss froid comme un marbre qu'il
est. C'est sans doute ma faute; mais n'est-ce pas aussi la faute de son
_archtypisme raisonn_? Aprs l'avoir bien regard, je rvai toute la
nuit suivante qu'il venait sottement me faire des reproches et me
montrer ses beaux bras et ses belles jambes acadmiques. Or, j'tais
furieux de son insistance, et je vous en demande bien pardon, 
Thodore; mais en rve on est si naf et si grossier! je m'veillai, ce
matin-l, sous le ciel de Rome, en m'criant brutalement: Va-t'en!
va-t'en dans ton muse, pdant de beaut, tu m'ennuies!

Thodore entra dans une si grande colre qu'il me traita, je crois, de
raliste. Julie et Louise rirent de sa fureur, et il me fut permis de
continuer.

--Tout  l'heure, dis-je  Thodore, quand votre indignation s'apaisera,
je reviendrai  vos prototypes classiques. Laissez-moi vous demander,
quant  prsent, pourquoi, dans une petite strophe de Hugo ou dans un
court paragraphe de Michelet sur les bestioles ou les fleurettes des
champs, j'oublie absolument si la posie me fait un conte de fes ou si
elle m'instruit dans la vraie philosophie de la nature. Ce que je sais,
c'est qu'elle me charme et m'attendrit; c'est qu'elle me fait voir beaux
et grands ces coins de paysage et ces divins petits tres qui animent le
ciel et les bois de leur vol et de leur chant; c'est qu'elle me fait
aimer passionnment l'oeuvre divine dans la moindre de ses ides; que
dis-je! c'est qu'elle m'insuffle, sans enseignement, une notion plus
tendue et peut-tre plus quitable du beau dans la nature que celle de
mon ducation positive; c'est enfin qu'en me potisant la crature,
quelle qu'elle soit, l'imagination mue m'initie  une puissance, tandis
qu'en classant la beaut des cratures par rapport  l'homme, le
raisonnement critique me la retire.

THODORE.--_Et pourtant_! comme tu disais tout  l'heure, M. Michelet
s'gare continuellement  chercher d'assez puriles ressemblances entre
ses oiseaux et le type de l'homme. En ceci, il va bien plus loin que M.
Pictet.

MOI.--Oui, c'est vrai; mais nous avons dit, autour de cette table: Des
carts tant qu'on voudra, pourvu qu'il y ait de la conviction et de
l'inspiration!

THODORE.--Vous voulez qu'un trait soit une affaire d'engouement et
d'enthousiasme drgl?

JULIE.--Nous voulons, au contraire, que les traits soient bien
raisonnables et bien froids, afin de ne pas les lire.

MOI.--Je ne vais pas aussi loin que vous. J'aime les traits bien faits,
et celui de M. Pictet est le meilleur que j'aie lu. M. Pictet est le
professeur le plus ingnieux qu'il soit possible de dsirer. Mais
est-ce par nature d'artiste sobre et difficile, est-ce par devoir de la
science qu'il traite, qu'il se dfend ou semble se dfendre de certaines
admirations? Il y a peut-tre bien un peu de l'un et de l'autre. Ainsi,
en parlant de la statuaire, il dit, selon moi, une grande hrsie qui a
d lui coter certainement: il affirme,  plusieurs reprises, que la
statuaire grecque n'a jamais t dpasse, et moi, je sens qu'elle l'a
t de cent coudes par Michel-Ange. Jamais, avant le _Mose_ et la
chapelle des Mdicis, la statuaire n'avait ralis l'ide de la vie
divine dans la vie humaine avec cette sublimit. Il y a, entre
Michel-Ange et Phidias, la diffrence qui spare l'ide chrtienne de
l'ide paenne; et, par une puissance et une universalit de gnie
incomparables, Michel-Ange a rsum les deux ides, donnant  la forme
toutes les splendeurs de la matire, et  l'ide tout l'clat du
rayonnement divin. Sur cette grande science, et sur cette large
comprhension qui font le style du monarque de la statuaire, plane
encore son individualit de penseur passionn; si bien que ses
personnages sont l'expression des choses du ciel comme celle des choses
de la terre, et encore celle de l'intelligence de Michel-Ange,  nulle
autre pareille,  nulle autre comparable dans le domaine de son art.

THODORE.--Mais o prends-tu que mon auteur n'apprcie pas Michel-Ange?

MOI.--Il ne le nomme nulle part, et  propos de statuaire, dans son
chapitre du _Sublime_, il cite un lion de Thorwaldsen. Ce lion, je ne le
connais pas et n'en dis point de mal; mais le _Mose_! N'tait-ce pas
l'occasion de dire qu'il est le prototype du sublime? J'ai peur que M.
Pictet ne le range dans les aberrations du gnie.

THODORE.--Tu lui fais l un procs de tendance.

MOI.--Alors, je m'arrte, et aprs avoir fraternis avec votre
satisfaction et votre admiration pour la partie du livre de M. Pictet
qui exprime, traduit et critique l'histoire de l'esthtique et celle de
l'art (chose bien difficile dans des bornes aussi restreintes que
colles, d'un cours contenu dans un volume, et pourtant excellemment
russie), j'arrive  sa conclusion, qui peut-tre satisfera mieux Julie
que son exposition. mane, comme un pur rayon, de l'intelligence
suprme, l'ide de l'universalit du beau, dit M. Pictet, se rvle
d'abord dans la nature; puis reflte par l'art, qui la dgage des
accidents de la matire, pour la ramener  sa puret primitive, elle
clate, sous mille formes diverses, au sein de l'humanit.

--Attendez, dit Julie, voil encore une dfinition, la dfinition de
l'art et de sa mission. C'est bien dit, mais je proteste si, par
_accidents de la matire_, M. Pictet entend, non-seulement les formes
individuelles qui ne ralisent pas le type de l'espce  laquelle l'tre
appartient, mais celles qui entrent en rvolte contre le type gnral de
beaut dfini, prconu et arrt par les esthtiques. Dans ce cas-l,
j'enverrais promener toute cette prtendue philosophie du beau, parce
qu'elle condamnerait la grenouille  tre laide de par la Vnus de Milo,
et que la grenouille est aussi jolie dans son espce que la plus grande
desse dans la sienne. Il y a dans ces rgles d'esthtique des choses
qui me paraissent dangereuses pour le progrs de l'art, et contre
lesquelles les ralistes ont le droit de rclamer: c'est qu'en partant
d'un prototype convenu pour dclarer infrieures toutes les autres ides
divines, on pousse des gnrations d'lves  faire de l'art grec 
contre-sens et sans inspiration, et  ddaigner l'tude du vrai qui sert
de base  tout sentiment du beau. On ne dira jamais rien de plus juste
que ce vieil adage (de Platon, je crois), que le beau est la splendeur
du vrai.

LOUISE.--Moi, je suis de ton avis, chre fille: la laideur est une
cration humaine, et l'antithse ncessaire qu'elle apporte dans nos
conventions est inutile au procd divin. Cette antithse a t apporte
dans notre monde par les ttonnements de la libert de l'homme. Condamn
par ses instincts d'imitation  devenir crateur  son tour, l'homme
n'arrive  la notion du beau et du bien qu'en commenant par gter
souvent l'oeuvre divine. Alors il essaye de choisir entre ce qu'il a
fait de bon et ce qu'il a fait de mauvais, et, au temps o nous sommes,
il se trompe encore  chaque instant et dans son oeuvre et dans son
jugement. Dieu, lui, n'a rien fait qui ne soit bien fait et qui ne
rentre dans l'harmonie gnrale. L'homme seul s'en carte par ignorance
et par vanit. N'a-t-il pas russi  se faire laid lui-mme? Lui, le
chef-d'oeuvre de la cration, il dtruit, il avilit, il torture par tous
les moyens son propre type. C'est lui, l'ingrat, qui a fait entrer la
laideur dans son domaine et dans sa propre famille. Ds qu'il s'est vu
affermi dans sa royaut sur le reste du monde organique, il s'est
empress de vivre en dehors des conditions naturelles. Ici trop de
paresse physique et de nourriture matrielle, de l l'obsit et toutes
ses disgrces; l, trop de fatigue et de misre, c'est--dire la
maigreur et l'tiolement. Et puis, en haut comme en bas de la belle
chelle sociale invente par lui, des excs de sentiment, d'intelligence
ou de sensualit; des dsordres de vice ou de vertu; des abus de
jouissance et des abus d'austrit qui engendrent mille maladies et
mille difformits inconnues aux animaux sauvages et aux plantes libres.
De l la laideur qui se transmet  l'enfant dans le sein de sa mre,
mme aprs des gnrations exemptes de misre ou de vice. L'homme s'en
prendra-t-il  Dieu de sa propre folie? Lui reprochera-t-il d'avoir
donn  la tortue des pieds trop courts et  l'araigne des jambes trop
longues, lui qui a russi  introduire dans son propre type des
ressemblances monstrueuses avec toutes sortes d'animaux?

Vous avez d'autant plus raison, dis-je  la grand'mre que, pour tre
logique avec son principe _qu'il y a du laid dans la cration_[1], M.
Pictet pense rehausser le prix de la beaut en disant qu'elle est une
magnificence gratuite de la nature et une superfluit gnreuse du
Crateur. Il en conclut que la laideur, chez l'homme, ne prouve rien
contre l'excellence des individus. Cela est certain; mais il aurait
peut-tre d nous dire qu'elle prouve beaucoup, qu'elle prouve tout, en
tant que solidarit contre notre race insense. Elle est un sceau,
parfois indlbile, de quelque chtiment inflig  nos pres pour l'abus
qu'ils firent sans doute de la beaut primitive dpartie  tous. Dieu,
qui est bon parce qu'il est juste, ne permet pas que l'me s'en ressente
au point d'tre enchane et rabaisse au niveau de sa forme disgracie,
mais elle souffre du poids de la laideur. L'intelligence en est
attriste, si cette laideur est inflige  un tre raisonnable et
clairvoyant. Si, au contraire, elle est le partage d'un tre vaniteux
qui s'ignore et se croit beau, elle le condamne  un profond ridicule,
et toute sa destine sociale s'en ressent. Aimons donc beaucoup,
estimons infiniment les tres humains qui supportent la laideur,
personnellement immrite, sans amertume pusillanime et sans grotesque
illusion. En gnral, ces tres-l sont si bien dous du ct de l'me
ou de l'esprit, qu'un reflet de leur beaut intrieure rachte en eux la
svrit des destines et illumine leur visage d'une expression qui
arrive  plaire et  charmer autant, quelquefois plus, que la beaut.

[Note 1: Il le dit  regret avec mille mnagements. Il dit que la
Providence cache soigneusement les carts de la nature aux regards de
l'homme; que ces carts sont des exceptions, etc.]

Mais ne nous en faisons pas accroire. Quand nous devenons laid avant
l'ge, c'est souvent par notre faute, et quand nous naissons laids,
c'est par la faute de nos ascendants. Dans tous les cas, nous portons la
peine de nos erreurs ou de celles d'autrui, car la nature n'chappe pas,
comme la socit,  la loi de solidarit. Si les maladies nous
dfigurent, si la petite vrole a labour de ses affreux stigmates tant
de beaux visages, c'est la faute de nos sciences, qui ne marchent pas
aussi vite que les flaux qui nous atteignent. La laideur est donc une
plaie sociale, un fait purement humain. Elle n'est pas dans la cration.
Tout tre qui vit dans des conditions normales de son existence est beau
dans son espce; et ce n'est que par analogie, c'est en voulant
_comparer_ ce que Dieu a simplement _distingu_, et _graduer_ ce qu'il
s'est content d'enchaner, que nous sommes arrivs  critiquer avec
plus d'orgueil que de clairvoyance la cration, l'ide divine elle-mme.

--Nous nous entendons, dit Julie. Ce qui prouve bien que la laideur est
notre ouvrage, c'est qu'un chardonneret qui vit en libert n'est pas
moins beau que tout autre chardonneret de son espce, c'est qu'aucun
reptile ne louche, c'est qu'aucun pinson n'a la voix fausse, c'est qu'il
n'y a point de gazelle bossue.

--Mais le dromadaire a des bosses! s'cria Thodore, et vous ne sauriez
dire que le rhinocros ou l'hippopotame soient d'agrables personnages!

JULIE.--Vous les trouvez affreux parce que vous avez toujours M. Apollon
dans vos verres de lunettes. Ces vieux types de la cration primitive
ont leur caractre de puissance brutale ou terrible. Ils ressemblent 
des rochers ou  des troncs de plantes gigantesques; ils ne sont pas
mesquins, j'espre, ils ralisent pleinement leur type monumental; ils
expriment les ides violentes ou paisibles des premiers efforts de la
cration organique; et j'aimerais mieux les avoir sans cesse devant les
yeux qu'un Cupidon ou un Zphire sur un candlabre de l'Empire, ou qu'un
troubadour avec sa bachelette sur une pendule de la Restauration. Les
prtendus carts de la cration divine me jettent dans la rverie ou
dans l'motion; ils me font rflchir ou trembler: mais vos objets
d'art manqus me rendraient imbcile.

--Allons, dit Louise qui coutait Julie avec une complaisance
maternelle, tout en feuilletant le livre esthtique plac sur la table;
j'aime tes instincts, mais tu aurais tort d'attribuer  M. Pictet les
gots contre lesquels tu dclames. Je vois, en lisant au hasard, des
pages superbes, et en voici une  la fin du livre qui doit clore la
discussion et te rconcilier avec lui:

L'ide du beau est ternelle, et ses manifestations s'tendent 
l'infini dans l'espace et dans le temps. Nous sommes beaucoup trop
ports, quand il s'agit des choses divines,  en restreindre la
possession  nous-mmes,  notre petite famille humaine,  notre petite
demeure terrestre. Nous oublions que nous ne sommes qu'un point dans
l'univers, qu'un instant dans l'ternit.... Qui nous dit que l'univers
ne renferme pas un nombre indfini de natures diverses, d'organismes
vivants et expressifs, ayant tous leur beaut propre, infiniment
suprieure peut-tre  ce que nous connaissons? Le nombre des arts que
nous cultivons est forcment limit par les conditions matrielles de
notre existence terrestre. Mais l o ces conditions seraient tout
autres, l o les donnes de la forme et de la matire se trouveraient
beaucoup plus riches ou plus dociles  l'action de l'intelligence, il
devrait natre autant d'arts nouveaux qu'il y aurait de combinaisons
nouvelles, et la possibilit de ces dernires n'a pas de bornes. Ainsi
chaque nature stellaire doit servir de base  un monde esthtique o
elle se reflte et s'idalise; chaque plante doit avoir sa posie,
comme elle a sans doute sa vie organique et intellectuelle.

JULIE.--Certes, cette page est belle.

THODORE.--Tout l'ouvrage est beau; mais vous ne faites grce  l'auteur
que parce qu'il consent  monter un instant votre _dada_ du monde
stellaire.

JULIE.--Mon _dada_! c'est ma religion,  moi, et l'abb ne s'en
courrouce pas trop: je lui ai prouv qu'en esprant parcourir tous ces
beaux habitacles des cieux, je ne faisais qu'tendre le domaine du
paradis.

THODORE.--Je ne nie pas votre hypothse. Je suis de ceux qui ne nient
et n'affirment rien sans rflexion; mais je trouve que tous, ici, vous
vous proccupez trop de ces aspirations locomotrices dans l'infini. Cela
vous fait oublier d'apprcier tranquillement et justement les donnes de
ce monde-ci, qu'il ne nous est pas permis de vouloir tant dpasser.

--Restez-y si bon vous semble, rpondit Julie; moi je vous rpondrai
avec Platon, avec Hugo et avec Michelet, par le cri de l'me altre de
lumire et de libert: _Des ailes_!

Montfeuilly, 16 aot 1856.




VII


Nous allions entrer dans une sorte de dispute sur la doctrine du
_ralisme_ dans l'art, lorsqu'un article de la _Presse_, sign Alexandre
Bonneau, donna ce soir-l un autre cours  nos penses. Il ne
s'agissait plus seulement d'une question de got, mais d'une question de
civilisation sociale, et l'intrt de celle-ci nous domina au point de
nous faire oublier et ajourner la premire.

C'est Julie qui nous avait interrompus en nous demandant de loi
expliquer ce que c'tait que le _columbarium_ des anciens.

--Je vais te le dire, sans tre savante, rpondit Louise. Quand on a t
 Rome, on s'habitue tellement  l'ide de ce genre de spulture, que
l'on ne peut plus admettre sans rpugnance la mthode d'ensevelissement
adopte dans le monde moderne: mthode barbare, hideuse, funeste, contre
laquelle le genre humain devrait protester avec l'auteur de l'article
excellent que tu viens de lire.

Mais, d'abord, je te recommande la lecture d'un autre article sur les
_columbarium_, par M. Laurent-Pichat. Tu y trouveras la description
extrieure de ces chambres-cimetires, ou plutt de ces chapelles
paennes qui n'ont rien d'incompatible dans la forme et mme dans
l'usage primitif chrtien avec le culte orthodoxe de nos jours. La
promenade de M. Laurent-Pichat  la vigne de Pietro est une relation
charmante et trs-exacte.

JULIE.--Qu'est-ce que la vigne de Pietro?

LOUISE.--Pietro est un factieux vigneron de la banlieue de Rome, qui
trouva dans son enclos, il y a quelques annes, un columbarium
trs-intressant, et qui sacrifia gaiement ses ceps de vigne  l'espoir
de trouver d'autres antiquits. Cet espoir s'est ralis. J'ai vu cet
intressant enclos, depuis la visite qu'y a faite M. Pichat, et Pietro
n'avait pas fini d'exhumer ses richesses. Il pensait avoir cinq ou six
de ces chapelles dans sa vigne, et ne regrettait pas son raisin,
remplac par un muse de bijoux antiques beaucoup plus fructueux. Mais,
pour ne te parler que d'un de ces curieux monuments, je te dcrirai
celui dans lequel j'ai pass une heure, et qui est rcemment dblay et
remis en ordre. Je me disais, en l'examinant, que c'est quelque chose de
bien trange de retrouver, aprs tant de sicles d'ensevelissement et
d'oubli, une collection d'objets en apparence aussi fragiles que des
urnes de terre et des cendres humaines; et, en y rflchissant, j'ai
reconnu que cette poussire qui fut des hommes, et ces vases qui furent
de la poussire, sont, grce  l'action du feu, les deux choses qui
survivent  tous les orages et  tous les cataclysmes du monde social.
Les plus antiques tmoignages de l'existence des socits perdues dans
la nuit des temps sont des dbris de terre cuite, qui ont servi de
tombeaux  des gnrations dont le nom s'est effac de la mmoire des
hommes.

Le _columbarium_ dont je te parle est une chapelle en carr long assez
profonde, et retrouve intacte depuis le fond jusqu' fleur de terre, o
commenait son toit, lequel a t remplac par un toit nouveau assez
rustique. Il ne parat pas que ce monument ait t jamais autre chose
qu'une cave; on ne trouve, au fond, aucune ouverture indiquant que l'on
soit de niveau avec l'ancien sol. Peut-tre qu'un difice plus solennel
s'levait au-dessus de celui-ci; c'est mme trs-vraisemblable. On
devait apporter les cendres dans une sorte de temple ou reposoir, et
descendre ensuite, avec crmonie, dans le caveau funraire.

Ce caveau est sombre et n'a jamais reu la lumire que d'en haut. Il
est, de la base au fate, creus de niches  plein cintre d'un  deux
pieds d'lvation. C'est l que l'on dposait les petites urnes; c'est
l qu'elles sont encore, en grande partie, avec les mmes cendres
blanchtres et les infimes petits dbris d'ossements calcins qu'elles
contenaient. L'lgance et la diversit de ces rcipients, les uns en
marbre, les autres en poterie, quelques-uns en matire plus prcieuse,
forment une charmante galerie, avec les lampes, les statuettes, les
petits bustes, les monnaies, et ces fioles lacrymatoires, dont le verre
est devenu, par reflet du temps, d'une si belle irisation, qu'il
n'existe pas de pierres prcieuses plus brillantes. Les pitaphes,
parfaitement conserves, sont au bas de chaque niche, quelquefois
accompagnes d'un petit bas-relief d'un travail exquis. Un buste de
jeune fille, de grandeur naturelle, est l'objet d'art colossal de cette
galerie: c'est un vritable chef-d'oeuvre. Par le type et par
l'arrangement des cheveux, cette tte ravissante rappelle la jeunesse de
madame Rcamier.

--Ainsi, dit Julie, _columbarium_ veut dire tout bonnement colombier; et
l'on appelait ainsi ces chapelles funraires, parce que les niches
rappellent celles que l'on fait pour les pigeons?

--Il y a encore dans ce mme caveau que j'ai examin, reprit Louise, une
tombe collective que l'on pourrait appeler une ruche. C'est un banc de
marbre blanc dans lequel on a creus des capsules pour y dposer les
cendres. Chacune est protge par un petit couvercle. C'est le mausole
des membres d'une cole de chant. Les clients, les affranchis et les
esclaves avaient leur place dans les columbaires des familles
patriciennes. Les votes taient ornes de peintures  fresque
reprsentant des fleurs, des oiseaux et des papillons. Cette riante
dcoration se retrouve aussi dans les catacombes chrtiennes. Elles sont
trs-compltes dans celles de Sainte-Calyxte, mais plus jolies et d'un
ton plus frais dans un des columbaires de Pietro, qui n'est encore qu'
demi-dblay.

JULIE.--Il me semble que, dans ces conditions-l, la spulture manque de
la solennit des cimetires.

LOUISE.--Elle manque d'horreur, voil tout; mais elle m'a sembl revtir
le vritable caractre sacr, celui qui s'attache aux souvenirs
inaltrables. La cration des cimetires est le rsultat d'un ge de
barbarie succdant aux civilisations puises. Ce n'est pas une
institution qui tienne  l'tablissement du christianisme. Si les
premiers chrtiens ne brlrent pas leurs morts, ils les embaumrent,
et, quand ils ne purent le faire, ils ne les rendirent pas  la terre
pour cela. L'ide de les conserver  l'tat de cendres leur fit chercher
dans le tuf friable des catacombes un systme de columbarium plus vaste,
mais o le cadavre tait isol de l'air respir par les vivants; car on
creusait des lits dans ce tuf, et on y murait hermtiquement les
cadavres. Ces lits mortuaires sont superposs, le long des galeries
souterraines, comme ceux des passagers dans un navire, ou comme les
rayons d'une armoire. Un sous-sol favorable  ce genre de spulture le
rendait plus expditif que tout autre dans un moment de perscution;
mais le tuf volcanique de Rome est une condition toute particulire, que
nos terrains humides ne peuvent offrir. L'effet de la terre et des
cercueils de bois sera toujours la pourriture et les miasmes
pestilentiels qu'elle rpand.

--La lgislation chrtienne, dit Thodore, ne peut jamais avoir eu en
vue de produire la mort par la mort, et je ne pense pas qu'aujourd'hui
elle s'oppost  l'incinration des cadavres, soit par le feu, soit par
des moyens chimiques que M. Alexandre Bonneau et pu nous indiquer.

JULIE.--Moi je trouve que cette opration de brler ceux qui respiraient
tout  l'heure a quelque chose d'effrayant pour la pense.

THODORE.--Il y a quelque chose de bien plus effrayant, c'est l'ide
d'enterrer des vivants, et cela arrive souvent, beaucoup plus souvent
peut-tre qu'on ne se l'imagine. On ne fouille pas un cimetire sans en
trouver la preuve, et tout le monde est d'accord sur la ncessit d'une
loi nouvelle qui remdie  l'horreur des inhumations prcipites. Nous
savons bien tous que le court dlai impos  l'enterrement n'est pas
mme observ dans les campagnes. Les paysans ont peur de leurs morts.
Aucun mdecin n'est appel  constater les dcs; on trompe les curs
sur l'heure du dernier soupir; on porte le cadavre au cimetire au bout
de douze heures, et moins si l'on peut. Souvent l'autorit l'apprend
aprs coup, mais tant pis pour ceux, qui n'taient pas bien morts. On ne
recherche pas le dlit, le crime peut-tre, car il est des retours  la
vie qui contrarieraient des intrts cupides ou des passions coupables.

Quelquefois, le vivant s'veille dans la tombe. Imaginez l'pouvante de
ce rveil, le dsespoir, la rage de cette seconde agonie! Il crie, il
frappe les parois troites de sa bire. Un passant l'entend par hasard;
mais il croit aux mes en peine; il promet une messe et s'enfuit.

Hlas! si jamais _me en peine_ mrita ce nom, c'est celle du pauvre
martyr enferm dans ce hideux instrument de torture. Il s'tait
peut-tre endormi avec calme, croyant s'endormir pour toujours; il avait
fait ses adieux  la vie,  la famille; rsign, au seuil de l'ternit,
il avait difi ses proches par sa foi ou par son repentir. Il avait
expi ou rpar ses fautes. Il tait absous par la croyance catholique;
il tait marqu par elle pour le ciel. Et le voil qui s'veille, qui
s'tonne, qui s'effraye, qui a froid, et faim, et peur de la mort sous
cette forme atroce. Le voil qui rugit, qui devient fou et furieux, qui
ronge ses mains ou dchire sa gorge avec ses ongles, pour finir par le
suicide au milieu des hurlements touffs du blasphme. Et quels
regrets, quelle douleur pour ceux qui se savent aims! O ma mre!  ma
femme!  ma soeur! si vous pouviez m'entendre! si vous me saviez l
vivant!

--Vous me donnez froid, taisez-vous! s'cria Julie. Jamais la mort ne
m'a fait peur. Cette ide est, au contraire, trs-douce en moi, pleine
de posie, d'esprance religieuse et mme d'enthousiasme. Vous me la
gtez, car j'avoue ne me sentir aucune force contre la pense d'un
rveil dans le cercueil et d'une seconde mort dans les accs d'une
insurmontable frnsie. Cela se prsente  moi comme un cauchemar
effroyable. Ah! mes amis, si je meurs prs de vous, faites-moi
embaumer!... Mais non! L'ide de cette dissection rpugne  la pudeur
d'une femme. Celle dont nous parlions dernirement, cette femme illustre
qui tait le type des distinctions exquises de l'esprit et du sentiment,
avait dfendu que l'on toucht  son corps.

--Et elle avait raison, dit Thodore. L'embaumement est accompagn de
circonstances dgotantes; et l'autopsie, qui n'est pas ncessaire  la
science ou  la lgalit, devrait tre considre comme une profanation.
Prcisment, dans les magnifiques vers que madame de Girardin a fait
dire  Cloptre, elle peignait rapidement le ct antihumain, et, pour
ainsi dire, _antivivant_ de la vieille Egypte absorbe par l'_art
monstrueux_ de la momification:

     On dirait un pays de meurtre et de remords:
     Le travail des vivants, c'est d'embaumer les morts;
     Partout dans la chaudire, un corps qui se consume;
     Partout l'cre parfum du naphte et du bitume;
     Partout l'orgueil humain follement excit,
     Luttant, dans sa misre, avec l'ternit!

--D'ailleurs, reprit Julie, la conservation de nos restes par ces
procds est quelque chose de si laid, que, pour rien au monde, je ne
voudrais prvoir que l'on me verra encore dans cinq cents ans.

LOUISE.--Et puis, la question n'est pas de consulter les gens qui ont le
moyen de s'occuper de la figure qu'ils veulent faire aprs leur vie. Si
nous tions tous riches, nous arriverions trs-facilement  ne pas
rendre nos spultures dangereuses pour les populations; mais comme les
riches sont le petit nombre, et que le grand nombre est forc de faire
de ses dpouilles une sorte de voirie et un foyer d'infection, il serait
grand temps de rformer ce fatal systme.

--C'est une rforme o il y aurait donc trois choses  dtruire, dit le
mthodique Thodore. D'abord, et avant tout, le malheur ou le crime
frquent des inhumations prcipites; deuximement, le manque de respect
aux morts; troisimement, l'effet dsastreux, constant et certain, pour
la sant publique, de la mthode actuelle. Donc, il y aurait  trouver:

1 La certitude de la cessation de la vie, problme que la mdecine n'a
pas rsolu, et qu'il serait ncessaire de suppler par une certitude de
la mort, c'est--dire par l'preuve d'un dlai srieux et par une
constatation lgale relle. Comme on n'obtiendra jamais ce dernier point
dans les campagnes, il faudrait soustraire les morts  l'aversion
superstitieuse du paysan, en les plaant dans un local d'attente,
semblable  celui qui est en usage dans d'autres contres. Ce dlai
n'offrirait pas de dangers pour la sant publique; les fonctionnaires
particuliers, pays par les communes, veilleraient aux premiers
symptmes de la putrfaction, _seul indice certain de la mort_, les
mdecins l'avouent et plusieurs le dclarent. Les crmonies du culte
conduiraient ce corps  son lit d'attente, comme elles le conduisent au
lit dfinitif de la tombe. Quelle belle crmonie  instituer que celle
de son retour parmi les vivants quand le cas se prsenterait!

2 Le systme le plus conomique, le plus dcent et le plus religieux
pour la conservation des restes humains, entasss aujourd'hui, et demain
parpills et profans, soit dans les fosses communes des grandes
villes, soit dans les cimetires de campagne, o manquent l'ordre et
l'espace, et o les enfants sentent craquer sous leurs pieds les
ossements de leur grand-pre, avec la plus cynique insouciance ou avec
le plus insultant dgot. L'incinration ou la dessication, par le feu
ou par les agents chimiques qui viendraient  le remplacer sans grandes
dpenses, est le meilleur mode, car l'urne est le meilleur tombeau; le
plus portatif, si l'on autorise les parents pauvres et les amis  ne pas
se sparer des restes sacrs (libert que je n'accorderais pourtant pas,
si j'tais lgislateur, dans une socit aussi peu religieuse que la
ntre); et le plus durable, parce qu'il est le moins volumineux, le plus
facile  prserver des outrages de la proccupation, de la brutalit des
effervescences politiques, et des empitements des spultures les unes
sur les autres, crs par la ncessit, par le manque d'espace ou de
temps.

3 Le moyen le plus efficace de prserver les vivants de la contagion de
la mort par les exhalaisons des cadavres, par l'assimilation de l'air,
des eaux et des plantes aux principes putrides de ces dissolutions. Je
me souviens d'avoir vu, au cimetire Montmartre, la forme d'un corps
humain comme trac en relief sur la terre humide. En me baissant, je vis
que ce relief tait le rsultat d'une couche paisse de petits
champignons vnneux. Le pauvre mort tait dessin l, tte, corps, bras
et jambes, et comme revenu  la surface du terrain, sous forme de
vgtation hideuse et infecte. Et pourtant c'tait un particulier ais,
il avait, pour dernire demeure, son petit carr de terre, sa barrire
peinte, sa croix sculpte, son banc de gazon, sa plate-bande de fleurs.
Il avait t probablement enterr honorablement,  la profondeur voulue,
dans un caveau ciment et dans un cercueil convenable. La putrfaction
avait perc le bois, la pierre et l'paisseur du sol. Elle avait fait
surgir, en dpit des soins donns  cette spulture, l'immonde
vgtation qu'on et pu appeler le poison vital de la mort, et qui, en
se desschant, devait se rpandre en poussire impalpable dans l'air
respir par les vivants.

JULIE.--Vous avez, ce soir, d'abominables historiettes. Dites-nous vite
votre remde, et parlons d'autre chose.

--Julie! dit Thodore d'un ton rude et triste, vous n'avez encore perdu
aucun de ceux que vous aimez. Quand ce malheur vous arrivera, vous
sentirez se joindre  vos regrets je ne sais quel effroi, quelle
angoisse physique, et vos genoux trembleront en s'appuyant sur cette
terre ou sur ce marbre, au sein desquels s'accomplira la terrible et
repoussante transformation de l'tre aim. Alors, vous comprendrez que
les restes humains ne devraient pas subir, comme ceux des animaux
inutiles, cette opration lente de la destruction par le ver de la
tombe. Vous frmirez  l'ide de ce que vous prouveriez s'il vous
fallait revoir ces traits chris ou vnrs devenus des objets
d'pouvante ou de rpulsion. Vous aurez besoin de fuir ces spulcres
barbares qui matrialisent l'ide de la mort, qui dgradent et
dfigurent l'image reste dans nos souvenirs. Alors, vous regretterez
de ne pouvoir pleurer sur une cendre purifie par le feu, sur un cadavre
dont l'annihilation subite laisserait intacte, en vous, la beaut des
formes de votre enfant, ou la majest des traits de votre mre.

--Vous avec raison! dit Julie. L'homme doit disparatre, il ne doit pas
pourrir; il ne doit devenir ni une momie ridiculement pare, objet
d'horreur grotesque, ni une couche d'immondes champignons, poison
rpandu dans l'atmosphre. Il doit devenir cendre. S'il pouvait ne rien
devenir du tout et se consumer entirement, ce serait encore mieux, car
le rle de son corps est fini au moment ou celui de son me recommence;
et, pour se pntrer de l'instinct de l'immortalit, ceux qui lui
survivent devraient ne pas mme savoir ce que la putrfaction peut faire
de la beaut de cette forme. Il faudrait l'anantir comme un vtement
que l'on a vu porter  un ami, et que l'on brle, plutt que de le voir
traner dans la boue. J'adopte donc l'ide de l'incinration, et je la
trouve religieuse, morale et civilisatrice.

--Oui, oui, dit Julie, demandons qu'on rige le _columbarium_, qui
mettra nos morts plus prs de nous, et qu'on ferme le cimetire qui nous
en spare  jamais. Dans le _columbarium_, point de corruption, point
d'animaux carnassiers attirs par l'odeur de la chair. Une poussire
inodore, inaltrable. Pas de terreur laisse aprs soi, pas de dgot
autour de la dernire demeure. Des flammes purifiantes pour linceul, une
petite urne pour spulcre, relique sacre qui peut recevoir les baisers
et les larmes maternelles tant que la mre existe. Et, dans les
fantasmagories de la nuit, que le moyen ge a rves si atroces et que
l'imagination populaire voit encore sous des couleurs si noires et si
grossires, au lieu d'une danse macabre de squelettes grimaants, des
ombres douces et potiques qui gardent l'apparence et la beaut de la
vie, de suaves ou d'imposantes apparitions qui ne viennent pas menacer
des tourments ternels le pauvre hors d'tat de payer la messe, mais
qui, prvoyants et gnreux amis au del de la mort, viennent consoler
des maux du prsent et prserver des fatalits de l'avenir.

--Sur ce, dit Julie, prions pour que le plaidoyer de M. Alexandre
Bonneau ait le retentissement qu'il mrite, et pour que la civilisation
l'emporte de nos jours sur la barbarie.

Montfeuilly, 20 octobre 1836.




VIII


--Je vous trouve, quoi que vous en disiez, bien aristocrate dans vos
lectures. Il vous faut des noms illustres, et je vois une foule
d'excellentes choses, qui n'ont pas encore la conscration d'une
clbrit retentissante, passer sur cette table sans qu'on leur fasse
l'honneur de les lire et d'en causer.

Ainsi parla Thodore. Julie lui objecta la beaut du temps.

--On se promne et on travaille dehors tant que le jour dure, lui
dit-elle, et,  force d'avaler de l'air, on est un peu gris et
somnolent quand on rentre au salon. Alors on n'a pas trop sa tte pour
essayer des auteurs nouveaux; on risque de tomber sur ce qu'il y a de
plus mdiocre et de s'endormir tout  fait sur sa chaise; au lieu que,
comme des mets de haut got rveillent l'apptit, les livres minents
qui font natre des disputes raniment les esprits assoupis. Pourtant, si
vous avez, dans toutes ces nouveauts, quelque chose de bon  nous lire,
faites, nous coutons.

THODORE.--Au train dont vous y allez, toutes les nouveauts sont
vieilles. Ainsi, voil un adorable ouvrage bien court qui n'a pas encore
obtenu un regard de vous, superbe Julie, bien qu'il soit sur le piano
depuis six mois.

JULIE.--Quoi? le _Livre du bon Dieu_, d'douard Plouvier? J'ai lu la
musique.

THODORE.--Moi, je ne la connais pas. Elle est de Darcier?

JULIE.--Oui.

THODORE.--Est-elle jolie?

JULIE.--Oui.

LOUISE.--Elle est mme charmante en plusieurs endroits. Celle de la
lune, par exemple, est tout  fait  la hauteur des paroles, et ce n'est
pas peu dire.

JULIE.--Vous les avez donc lues, vous, grand'mre? Moi, je ne lis jamais
cela. Ne chantant pas, je ne lis que les notes, et quand mme je
chanterais, je crois que je dirais les paroles sans y rien comprendre et
sans avoir conscience de ce que je prononce. Il m'a toujours sembl
que, dans l'association du chant et de la posie, cette dernire devait
tre sacrifie et par celui qui l'a faite et par ceux qui l'coutent.
Les paroles de musique ne sont jamais qu'un prtexte pour chanter, et
plus elles sont insignifiantes, mieux elles remplissent leur office.

THODORE.--C'est un tort grave. Ce prjug-l sert  conserver des
libretti stupides dans de la musique durable, comme de mauvais fruits
que l'on mettrait dans l'esprit de vin. Je vous accorde que les paroles
doivent tre trs-simples, parce que la musique tant une succession
d'ides et de sentiments par elle-mme, n'a pas besoin du dveloppement
littraire, et que ce dveloppement, recherch et orn, lui crerait une
entrave et un trouble insurmontables. Je crois que de la musique de
Beethoven sur des vers de Goethe ( moins qu'ils n'eussent t faits _ad
hoc_ et dans les conditions voulues) serait atrocement fatigante. Mais
de ce que j'avoue qu'il faut que le pote s'assouplisse et se contienne
pour porter le musicien, il n'en rsulte pas que j'abandonne, comme
vous, le texte littraire  un crtinisme de commande. Nous sommes, du
reste, en progrs sous ce rapport, et j'ai entendu, dans ces derniers
temps, des opras trs-bien crits et d'excellents ou de charmants vers
qui ne gnaient en rien la belle musique: entres autres, la _Sapho_ de
Gounod, dont Emile Augier avait fait le pome. Et si vous voulez monter
plus haut encore dans la rgion de l'art, vous reconnatrez que le _Dies
irae_ de Mozart, doit l'ampleur sublime de son style  la couleur sombre
et large du texte latin.

--D'accord, dit Julie, si vous convenez qu'il faut que les vers
lyriques soient faits d'une certaine faon, car c'est de ceux-l qu'on a
dit: _Il faut les chanter, non les lire_. Donc les vers de M. Plouvier
ne se passeraient pas de musique, et je ne suis pas si coupable de ne
pas les avoir lus.

LOUISE.--Il faut que tu t'avoues coupable. Ces vers-l peuvent tre lus
sans musique; ils sont de la musique par eux-mmes, et quand mme le
musicien ne se serait pas trouv, par un rare bonheur,  la hauteur de
leur interprtation, ces pomes n'en resteraient pas moins exquis.

--Des pomes! dit Julie; j'avais pris a pour des couplets.
Lisez-les-moi, _quelqu'un d'ici_?

Thodore lut les dix pices de vers dont ce livre-album se compose.
Louise et moi nous les savions par coeur; mais nous en fmes encore mus
comme au premier jour. Thodore ne les lut pas trs-bien; mais je les
entendais encore par le souvenir,  travers le suave organe et
l'harmonieuse prononciation d'une des plus belles et des meilleures
femmes de notre temps, madame Arnould-Plessy. Je me souvins qu'en
coutant ces doux chants rcits par cette douce muse, j'avais t
attendri jusqu'aux larmes, et qu'elle-mme essuyait ses beaux yeux 
chaque strophe. C'tait un prestige dont il et fallu peut-tre se
dfendre pour juger l'oeuvre, et je ne m'tais pas dfendu. Je fus donc
enchant de retrouver mon motion lorsque Thodore, sans art et sans
charme, nous lut ces courts chefs-d'oeuvre qu'on devrait apprendre 
tous les beaux enfants intelligents, comme un catchisme moral et
littraire.

--Eh bien, dit Thodore  Julie silencieuse, lorsqu'il ferma le livre:
c'est indigne de vos sublimes rgions?

--Non pas, rpondit-elle; cela m'y a conduit par un chemin auquel je ne
m'attendais pas; un chemin sans abmes et sans vertige; un sentier de
fleurs et de gazon o, d'abord, je me suis impatient de voir des
madones et des angelots, figures trop jolies pour n'tre pas uses en
posie, mais qui se sont trouves rajeunies tout  coup par un
symbolisme clair et pntrant. Et puis voil ces deux pices vraiment
admirables, la _Mre providence_, limpide et tendre comme un cantique
chant par un chrubin; le _Pre_, un pome biblique, une parabole
d'vangile raconte par un patriarche. Et je me trouve remonte au grand
ciel de ma croyance nouvelle,  travers les images qui plaisaient jadis
 mon enfance, mais qui, depuis longtemps, ne satisfaisaient plus mon
imagination lasse. Comment cela se fait-il? Comment ce petit vallon en
pente douce, o je croyais ne plus pouvoir repasser sans sourire,
m'a-t-il mene si haut que j'ai quitt la terre et regard encore une
fois dans le vieux paradis avec des larmes d'enthousiasme et des lans
de foi? Je n'en sais rien. Quelqu'un pourrait-il me le dire?

--C'est peut-tre, rpondit Louise, que les ides vraies sont _unes_.
Les formes allgoriques ou philosophiques dont on les revt nous
paraissent vagues ou lucides, neuves ou vieilles, selon le degr de
conviction, selon la force du sentiment de l'artiste qui les emploie. Au
fond, quand la grande et sereine notion du bon, du bien et du beau est
au sommet du temple, nous n'avons point  critiquer les figures et les
ornements de l'difice. L'auteur de ces gracieux pomes est-il un
philosophe ou un mystique? croit-il rellement aux anges et  la vierge
Marie? Ceci ne nous regarde pas. Il a dans l'me la rvlation des vrais
attributs de la divinit: l'amour infini, la misricorde sans limites
qui, chez l'tre parfait, n'est que la stricte justice. Sa foi parle le
langage de la lgende. Il a gard de ce symbolisme ce qui sera
ternellement frais pour l'imagination, ternellement chaud pour le
coeur; mais, fils du sicle, il n'est pas rest en arrire du progrs de
la rvlation et du dveloppement de la vraie doctrine; et, si vous y
regardez bien, la conclusion du _Livre du bon Dieu_ est la mme que
celle des _Contemplations_:

     ...Hlas! c'est qu'au dehors de la maison en fte,
     Le fils rebelle est l, qui, d'un oeil bloui,
     Contemple le festin, et de la voix arrte
     Chaque enfant, chaque ingrat attendu comme lui.
     Mais, dans son ombre mme,
     Le pre a reconnu
     Ce premier-n qu'il aime,
     Ce rvolt vaincu!
     Oh! dit-il, qui l'enchane
     Loin de moi, dans ce jour?
     A-t-il donc plus de haine
     Que mon coeur n'a d'amour?
     Il sait qu'un seul regret  jamais me dsarme,
     Que je souffre avec lui de son iniquit;
     Que, pour lui pardonner, je n'attends qu'une larme,
     Et que je l'attendrai toute une ternit!

Comparez cette conclusion, d'une suavit et d'une simplicit adorables,
avec le grandiose tableau de la dernire apocalypse annonce par la
_Bouche d'Ombre_ et ces vers sublimes que nous redisions l'autre jour:

     Et Jsus, se penchant sur Blial qui pleure,
     Lui dira: C'est donc toi?

Vous verrez que, chez les potes vraiment inspirs de ce temps-ci, la
rhabilitation par l'expiation est annonce, et que cette doctrine,
sortant victorieuse de la dmonstration philosophique, a trouv dans
l'art son expression loquente et sa forme vulgarisatrice. C'est la
prdiction du progrs indfini, c'est la bonne nouvelle des ges futurs,
l'accomplissement des temps, le rgne du bien vainqueur du mal par la
douceur et la piti; c'est la porte de l'enfer arrache de ses gonds, et
les condamns rendus  l'esprance, les aveugles  la lumire; c'est la
loi du sang et la peine du talion abolies par la notion du vritable
vangile; c'est en mme temps les prisons de l'inquisition rases et
semes de sel; ce sont les chanes, les carcans et les chevalets 
jamais rduite en poussire; c'est l'chafaud politique renvers, la
peine de mort abolie; c'est la rvolte de Satan apaise, le jour o
finira son inexorable et inique supplice.

Le dix-neuvime sicle a pour mission de reprendre l'oeuvre de la
Rvolution dans ses ides premires. Avant que la fivre du combat et
enivr nos pres, ce monde nouveau leur tait apparu; puis il s'effaa
dans le sang. Nos potes descendent aujourd'hui dans l'arne du progrs
pour purifier le sicle nouveau, et cette fois leur tche est  la
hauteur d'un apostolat.

THODORE.--Puisque votre thse favorite revient toujours sur le
tapis....

JULIE.--Il faut vous attendre  cela!

THODORE.--Je ne demande pas mieux, et c'est pour cela que je vous prie
de prendre connaissance de quelques pomes que vous avez l sous la
main. L'un est en italien: c'est la _Tentation_, de Giuseppe Montanelli,
un des hommes dont s'honore l'Italie patriotique et littraire.

JULIE.--Je ne sais pas assez l'italien pour tre juge d'une forme plus
ou moins belle dans la langue moderne. Je comprends mieux le Dante que
Foscolo, parce que mes premires tudes ont t classiquement tournes
de ce ct, et je suis un peu,  l'gard de cette langue, comme certains
Anglais et certains Allemands, qui comprennent Montaigne aussi bien que
nous, et nos crivains d'aujourd'hui tout de travers. Racontez-moi en
peu de mots le pome de Montanelli.

THODORE.--Raconter un pome? Dieu m'en garde! Parcourez-le. Vous savez
assez la langue pour voir que c'est trs-beau, comme sujet et comme
pense; et, quant au dnouement, vous serez servie  votre got: Satan
se repent et se convertit.

JULIE.--Satan est-il donc le hros du pome, et, comme dans Milton, le
plus intressant des personnages?

THODORE--Non; ici, c'est Jsus; c'est l'ide de douceur, de chastet,
de dvouement et de piti qui domine le pome. D'abord, on voit ce type
de vertu, divine sur la montagne avec le tentateur qui lui montre les
royaumes de la terre, et, comme dans l'vangile, le Sauveur rpond
simplement: Satan, ne me tente point; c'est inutile. Au second chant,
Satan voit passer les martyrs dans leur gloire, et, renonant  perdre
le Christianisme par la terreur des supplices, il espre que les prtres
du Christ succomberont aux sductions de l'orgueil. Au troisime chant,
nous le voyons garer l'esprit du grand Hildebrand. Il le surprend au
milieu de sa prire et lui offre l'empire du monde. Le saint zle du
pontife s'gare, et, tromp par l'esprance de soumettre tous les
esprits  la loi du Christ, il est saisi de la fivre de l'ambition du
monde temporel. Satan le quitte en s'criant: Spiritualisme superbe! te
voila enchan par le plus tenace de mes liens: l'orgueil!

De ce moment, la papaut entre dans la voie de perdition. Le Christ
pleure sur les guerres iniques dont l'Italie devient l'arne sanglante.
L'ange de la renaissance italienne appelle  lui les grands Italiens:
Dante, Ptrarque, Raphal, Michel-Ange, Colomb, Arioste, Tasse, Galile,
etc. Ils se lvent avec de sublimes aspirations et d'immenses promesses;
mais Satan vient, avec la papaut corrompue, exploiter et avilir l'art,
la science, l'idal. Dante lui-mme s'gare au sein de la tourmente, et,
dans sa douleur, il invoque le secours de Csar. Puis, apparat le pape
Borgia, au milieu d'une orgie trace rapidement de main de matre:
cardinaux, moines, abbs, dmons et courtisanes mnent la danse.
Savonarola passe avec le Christ; ils vont vers l'Allemagne, vers
Luther.... Mais je vois que je vous raconte le pome, et c'est le
dflorer. Arrivons au dnouement.

--Attendez, dit Julie, c'est donc un pome historique?

THODORE.--C'est une oeuvre philosophique et patriotique; c'est une
large esquisse symbolique de l'histoire de l'Italie papale et politique.

JULIE.--Qui rsume, ce me semble, la pense d'un travail du mme auteur,
intitul: _Le parti national italien, ces vicissitudes et ses
esprances_. J'ai lu cela dernirement dans la _Revue de Paris_. C'est
trs-bien fait et trs-intressant. M. Montanelli appartient, je crois,
 la politique rvolutionnaire librale de son pays. Il conclut, comme
Manin, par l'alliance avec la monarchie sarde pour sauver la nationalit
italienne. Est-ce la le dnouement de son pome?

THODORE.--Non: son pome finit, comme je vous l'ai dit, par
l'embrassement final du Sauveur et du dmon.

Julie partit d'un clat de rire; puis elle soupira.

--Qu'est-ce qui vous prend? lui demanda Thodore.

--Rien, dit-elle d'un ton mlancolique. Je songeais  Dante appelant
Csar au secours de l'Italie dvore par les discordes intestines. Je
vois que votre pote repousse la souverainet temporelle du pape; je
sais qu'il maudit le trne de Naples et qu'il dvoile les turpitudes des
autres tyrans de la Pninsule. Je comprends que son esprance se rallume
 l'ide d'une grande fusion d'efforts et de sympathie avec le vaillant
peuple sarde. Ma!... comme ils disent l-bas!

--Eh bien! dit Thodore, qu'ont-ils de mieux  faire, ces pauvres
Italiens qu'on a coutume d'assister en paroles?

JULIE.--Je ne sais pas, et je ne ris plus.

--Pourquoi avez-vous ri?

JULIE.--Que sais-je? Jsus, cet ternel martyr, ouvrant ses bras  celui
dont le mtier est de susciter les puissances temporelles et d'enivrer
souvent ceux qu'il place sur les trnes.... J'ai fait un rapprochement,
et j'ai ri de chagrin... ou de crainte! Mais ne parlons pas
politique.... Donc, dans le pome, Satan se convertit?

THODORE.--N'est-ce pas votre rve? La fin du rgne de Satan,
c'est--dire la vraie lumire du progrs chassant les tnbres de la
fausse science?

JULIE.--Oui; le mal considr comme un accident passager dans l'histoire
des hommes, et prenant fin par la diffusion de la lumire, qui, seule,
est une chose absolue et imprissable; c'est l l'avenir, ou bien la
race humaine disparatra de la terre sans mriter un regret.
Racontez-nous le dernier chant de Montanelli.

THODORE.--Satan est seul sur la montagne o, jadis, il essaya de tenter
le Christ. Il est seul  jamais, car les autres esprits de tnbres ont
cess de lui obir. Les vices grossiers ont disparu devant la vraie
civilisation. Satan, type de l'orgueil et de l'ambition, rsiste encore;
mais l'effroi de la solitude et l'horrible ennui de l'gosme l'ont
saisi. Pour la premire fois il se rend compte de son pouvantable
souffrance. Jsus a piti et vient  lui. J'ai vaincu tes sujets, lui
dit-il; j'ai fait la lumire dans les mes; j'ai pli les puissants de
la terre au _droit_, et le droit  la charit. Souviens-toi que tu es n
de la lumire, et reviens  la lumire. Satan, branl, s'crie: O
Nazaren!  ton tour, voudrais-tu tenter Satan? Mais il se dbat dans
sa douleur jusqu' ce qu'une larme tombe des yeux de Jsus. Cette larme
divine transforme le diable en chrubin. _Esprit d'amour, tu as vaincu:
j'aime_! s'crie Satan en prenant son vol vers les cieux. Tout cela est
dit en vers nerveux, pleins de penses, c'est--dire gros de vrits.
Mettez donc Giuseppe Montanelli parmi vos potes.

--Accord, dit Julie. Mais vous avez dit qu'il n'tait pas le seul: o
prenez-vous les autres?

THODORE.--Pour aujourd'hui, je vais vous lire, si vous voulez, la _Mort
du Diable_, de Maxime du Camp[2].

[Note 2: _Revue de Paris_, 15 juillet 1858.]

JULIE.--Nous voulons
bien: j'y ai dj jet les yeux; je suis reste en route, pensant que
c'tait un pome burlesque.

THODORE.--Vous vous tes trompe. La forme est un mlange de tristesse,
d'ironie et d'enthousiasme: c'est ce que l'on peut appeler de
l'_humour_, et vous verrez que cela mne  une conclusion philosophique
aussi forte que vous pouvez la souhaiter.

Thodore nous lut ce pome remarquable, abondant, facile, un peu trop
facile parfois, mais dont les longueurs sont rachetes par des traits
brillants et un sentiment profond. Une vive fantaisie le traverse et le
soutient: c'est l'amour inextinguible du vieux Satan pour la belle ve.
Condamn  avoir la tte crase par elle, le tentateur vient,  la fin
des temps, subir l'arrt cleste. La femme s'avance, et Satan,

     En voyant s'approcher l've du premier jour,
     Sentit une lueur, dernier rayon d'amour,
     Adieu suprme et doux, glisser sur sa paupire.
     La femme contemplait, dans la pleine lumire
     Avec un sentiment d'ineffable piti,
     Son antique ennemi, pantelant, chti,
     Et qui, vaincu, devait enfin mourir par elle;
     Des larmes de pardon brillaient sur sa prunelle;
     Une larme coula de son oeil perdu,
     Satan cria: Merci!...
     Alors chacun cria dans un immense choeur:
     Il est mort! Il est mort!...
     ...Et puis....
     On entendit un cri terrible,  tout courber:
     C'tait l'arbre du mal qui venait de tomber.

--Dans ce pome, le diable n'est pas rhabilit, dit Thodore; mais il
est absous, puisque las de vivre, il ne demandait pour pardon que d'tre
dbarrass de l'ternit. Vous voyez que votre utopie est  la mode en
posie.

--Eh bien, dit Louise, c'est l un bon et grand symptme; et, dans la
bouche de l'Italien Montanelli, ce que tu appelles notre utopie prend
beaucoup de porte. L'Italie est le pays du diable par excellence. C'est
par lui, en effet, bien plus que par Jsus, que l'glise romaine a
gouvern les esprits, c'est--dire par la personnification du mal
absolu, menaant l'homme d'une ternelle socit avec lui et d'une
torture ternelle sous ses lois. Cette cration des ges de barbarie a
fait son temps, et, en attendant qu'elle tombe sous la rise du peuple,
il est permis aux potes de la conduire au tombeau avec tous les
honneurs dus  un symbole qui a tant vcu; mais il est bien temps que
l'homme soit guid vers le bien par l'ide du beau, et que le laid
prisse en prose comme en vers.

--Ainsi, dit Thodore, vous arrivez toujours  votre conclusion que
l'homme doit devenir l'ange de cette pauvre terre? Je voudrais en tre
aussi persuad que vous.

--Si vous voulez que ce ne soit pas un rve, dit Julie, partagez-le,
vous tous qui vous en dfendez! C'est par la foi, ce rve sublime, que
tout ce  quoi l'homme aspire devient une certitude, une conqute, une
ralit.

Montfeuilly, 20 septembre 1853.




I

ESSAI
SUR LE DRAME FANTASTIQUE

GOETHE--BYRON--MICKIEWICZ


Le vrai nom qui conviendrait  ces productions tranges et audacieuses,
nes d'un sicle d'examen philosophique, et auxquelles rien dans le
pass ne peut tre compar, serait celui du _drame mtaphysique_. Parmi
plusieurs essais plus ou moins remarquables, trois se placent au premier
rang: _Faust_, que Goethe intitule _tragdie, Manfred_, que Byron nomme
_pome dramatique_, et la troisime partie des _Dziady_, que Mickiewicz
dsigne plus lgrement sous le titre d'_acte_.

Ces trois ouvrages sont, j'ose le dire, fort peu connus en France.
_Faust_ n'est bien compris que de ce qu'on appelle l'aristocratie des
intelligences; _Manfred_ n'a gure contribu, mme en Angleterre,  la
gloire de Byron, quoique ce soit peut-tre le plus magnifique lan de
son gnie. Jet comme complment dans le recueil de ses oeuvres, s'il a
t lu, il a t dclar infrieur au _Corsaire_, au _Giaour_, 
_Childe-Harold_, qui n'en sont pourtant que des reflets arrangs  la
taille de lecteurs plus vulgaires, ou des essais encore incomplets dans
la pense du pote. Quant  cet acte des _Dziady_, d'Adam Mickiewicz, je
crois pouvoir affirmer qu'il n'a pas eu cent lecteurs franais, et je
sais de belles intelligences qui n'ont pas pu ou qui n'ont pas voulu le
comprendre.

Est-ce que la France est indiffrente ou antipathique aux ides
srieuses qui ont inspir ces ouvrages? Non, sans doute. Dieu me
prserve d'accorder  l'Allemagne cette supriorit philosophique 
laquelle le moindre de nos progrs politiques donne un si clatant
dmenti, car je ne comprends rien  une sagesse qui ne rend pas sage, 
une force qui ne rend pas fort, k une libert qui ne rend pas libre;
mais je crains que la France ne soit beaucoup trop classique pour
apprcier de longtemps le fond des choses, quand la forme ne lui est pas
familire. Quand _Faust_ a paru, l'esprit acadmicien qui rgnait encore
s'est rcri sur le dsordre, sur la bizarrerie, sur le dcousu, sur
l'obscurit de ce chef-d'oeuvre, et tout cela, parce que la forme tait
une innovation, parce que le plan, libre et hardi, ne rentrait dans
aucune de nos habitudes consacres par la rgle, parce que _Faust_ ne
pouvait pas tre mis  la scne, que sais-je? parce que l'Acadmie en
tait encore  l'_Art potique_ de Boileau, qui certes n'et pas
compris, et et t trs-bien fond, de son temps,  ne pas comprendre
ce mlange de la vie mtaphysique et de la vie relle qui fait la
nouveaut et la grandeur de la forme de _Faust_.

Il ne fut peut-tre donn qu' un seul contemporain de Goethe de
comprendre l'importance et la beaut de cette forme, et ce contemporain,
ce fut le plus grand pote de l'poque, ce fut lord Byron. Aussi
n'hsita-t-il pas  s'en emparer; car, aussitt mise, toute forme
devient une proprit commune que tout pote a droit d'adapter  ses
ides; et ceci est encore la source d'une grave erreur, dans laquelle
est tombe trop souvent la critique de ces derniers temps. Elle s'est
imagin devoir crier  l'imitation ou au plagiat, quand elle a vu les
nouveaux potes essayer ce nouveau vtement que leur avait taill le
matre, et qui leur appartenait cependant aussi bien que le droit de
s'habiller  la mode appartient au premier venu, aussi bien que le droit
d'imiter la forme de Corneille ou de Racine appartient encore, sans que
personne le conteste,  ceux qui s'intitulent aujourd'hui les
conservateurs de l'art.

Et cependant on n'avait pas cri au plagiat lorsque Molire et Racine
avaient traduit littralement des pices quasi-entires d'Aristophane et
des tragiques grecs. C'est que le sicle de nos vrais classiques avait
t plus tolrant et plus naf que le ntre, et c'est pourquoi ce fut un
grand sicle.

Byron prit donc la forme du _Faust_,  son insu sans doute, par instinct
ou par rminiscence; mais, quoiqu'il ait rcus la vritable source de
son inspiration pour la reporter au _Promthe_ d'Eschyle (qui,
disons-le en passant, lui a inspir la plus faible partie de _Manfred_),
il n'en est pas moins certain que la forme appartient tout entire 
Goethe: la forme et rien de plus. Mais pour faire comprendre la
distinction que j'tablirai plus tard entre ces pomes, je dois remettre
sous les yeux des lecteurs le jugement de Goethe sur _Manfred_, et celui
de Byron sur lui-mme.

JUGEMENT DE GOETHE

TIR DU JOURNAL L'ART ET L'ANTIQUIT


La tragdie de Byron, _Manfred_, me parat un phnomne merveilleux et
m'a vivement touch. Ce pote mtaphysicien s'est appropri mon _Faust_,
et il en a tir une puissante nourriture pour son amour hypocondriaque.
Il s'est servi pour ses propres passions des motifs qui poussaient le
docteur, de telle faon qu'aucun d'eux ne parat identique, et c'est
prcisment cause de cette transformation que je ne puis assez admirer
son gnie. Le tout est si compltement renouvel, que ce serait une
tche intressante pour la critique, non-seulement de noter ces
altrations, mais leur degr de ressemblance ou de dissemblance avec
l'original. L'on ne peut nier que cette sombre vhmence et ce dsespoir
exubrant ne deviennent,  la fin, accablants pour le lecteur; mais,
malgr cette fatigue, on se sent toujours pntr d'estime et
d'admiration pour l'auteur.


FRAGMENT DE LETTRE DE LORD BYRON A SON DITEUR

Juin 1820


Je n'ai jamais lu son _Faust_, car je ne sais pas l'allemand; mais
Matthew Lewis, en 1816,  Coligny, m'en traduisit la plus grande partie
de vive voix, et j'en fus naturellement trs-frapp; mais c'est le
Steinbach, la Jungfrau et quelques autres montagnes, bien plutt que
_Faust_, qui m'ont inspir _Manfred_. La premire scne, cependant, se
trouve ressembler  celle de _Faust_.


AUTRE FRAGMENT

1817


J'aimais passionnment le _Promthe_ d'Eschyle. Lorsque j'tais enfant,
c'tait une des pices grecques que nous lmes trois fois dans une anne
 Harrow. Le _Promthe, Mde_ et _les Sept chefs devant Thbes_ sont
les seules tragdies qui m'aient jamais plu. Le _Promthe_ a toujours
t tellement prsent  ma mmoire, que je puis facilement concevoir son
influence sur tout ce que j'ai crit; mais je rcuse Marlow et sa
progniture, vous pouvez m'en croire sur parole.

Je ne comprends pas plus l'assertion de Goethe se croyant imit, que les
dngations de Byron craignant d'tre accus d'imitation. D'abord la
ressemblance des deux drames, quant  la forme, ne me parat pas aussi
frappante qu'il plat  Goethe de le dire. Cette forme n'est qu'un essai
dans _Faust_, essai magnifique, il est vrai, mais que l'on voit largi
et complt dans _Manfred_. Ce qui fait la nouveaut et l'originalit de
cette forme, c'est l'association du monde mtaphysique et du monde rel.
Ces deux mondes gravitent autour de _Faust_ et de _Manfred_ comme autour
d'un pivot. Ce sont deux milieux diffrents, et cependant troitement
unis et habilement lis, o se meuvent tantt la pense, tantt la
passion du type Faust ou du type Manfred. Pour me servir de la langue
philosophique, je pourrais dire que Faust et Manfred reprsentent le
_moi_ ou le sujet; que Marguerite, Astart et toutes les figures relles
des deux drames reprsentent l'objet de la vie, du _moi_; enfin que
Mphistophls, Nmsis, le sabbat, l'esprit de Manfred et tout le monde
fantastique qu'ils tranent aprs eux, sont le rapport du _moi_ au _non
moi_, la pense, la passion, la rflexion, le dsespoir, le remords,
toute la vie du moi, toute la vie de l'me, produite aux yeux, selon le
privilge de la posie, sons des formes allgoriques et sous des noms
consacrs par les croyances religieuses chrtiennes ou paennes, ou par
les superstitions du moyen ge. Cette reprsentation du monde intrieur,
ce grand combat de la conscience avec elle-mme, avec l'effet produit
sur elle par le monde extrieur dramatis sous des formes visibles, est
d'un effet trs-ingnieux et trs-neuf.

Oui, neuf, malgr le Promthe d'Eschyle, malgr les furies d'Oreste et
tout le monde fantastique des anciens, malgr les spectres d'Hamlet, de
Banco et de Jules Csar, malgr, enfin, le don Juan de Molire et le don
Juan de Mozart. Toute cette intervention du remords ou de la fatalit
dans l'action dramatique sous la forme de larves et de dmons a t de
tout temps du domaine de la posie, et Voltaire, le plus froid et le
plus positif des crivains dramatiques, n'a pas ddaign de reproduire 
la scne l'ombre de Ninus. Mais dans les anciens comme dans les modernes
qui les ont imites ou reproduites, ces apparitions n'ont pas le
caractre purement mtaphysique que Goethe leur a donn. Elles tiennent
 des croyances ou  des superstitions contemporaines, et si les
intelligences suprieures en ont saisi le sens allgorique, les masses
qui ont assist  leur reprsentation scnique les ont prises au
srieux. Les femmes enceintes avortaient  la reprsentation d'Oreste
tourment par les furies. Au temps de Shakespeare, l'ombre d'Hamlet
produisait plus d'effroi et d'motion qu'elle n'veillait de rflexions
philosophiques, et au temps de Molire, la statue du commandeur, malgr
le comique au milieu duquel elle se prsentait, faisait encore passer un
certain frisson dans les veines des spectateurs. Quelle qu'ait t la
pense frivole ou srieuse de tous ceux qui, avec Goethe, avaient fait
intervenir des tres surnaturels dans l'action dramatique, il est
certain qu'ils ont eu recours  cette intervention comme moyen
dramatique bien plus que comme moyen philosophique. Ils ont eu, sans
doute, en ceci, une pense de haute moralit ou de critique incisive;
mais cette pense n'tait pas la pense fondamentale de leur oeuvre,
comme il a plu  la critique moderne de le croire. Il n'en pouvait pas
tre ainsi, et le temps montrera que nos interprtations du XIXe sicle
sur les mystres des posies antrieures, comme sur les mythes
historiques, ont manqu de circonspection, et sont, en grande partie,
trs-arbitraires. Malgr l'ingnieuse explication d'Hamlet par Goethe,
je suis persuad que Shakespeare a conu son magnifique drame beaucoup
plus navement que Goethe ne put se le persuader, et que ce qui semblait
 celui-ci si subtil et si mystrieux dans le hros de Shakespeare,
avait une explication trs-claire et trs-ingnue dans les ides
superstitieuses de son temps. Autrement, comment concevoir l'immense
popularit des drames les plus profonds de Shakespeare? Il faudrait
supposer un public compos de mtaphysiciens et de philosophes,
assistant  la premire reprsentation d'_Hamlet_ ou de _Macbeth_. Or,
malgr le progrs des temps, John Bull serait encore aujourd'hui fort
scandalis des interprtations fines et potiques de Goethe; et le bon
Shakespeare, lui-mme, beaucoup plus artiste et beaucoup moins sceptique
qu'on ne le croit en Allemagne et en France, serait sans doute
merveill, s'il revenait  la vie, de lire tout ce qui s'est publi en
tte ou en marge de nos traductions depuis vingt ans.

Tout _Hamlet_, tel qu'il est analys dans _Wilhem Meister_, appartient
donc  Goethe, et non  Shakespeare, de mme que tout le _Don Juan_ de
Mozart, tel qu'il est analys dans le conte d'Hoffmann, appartient 
Hoffmann et nullement  Mozart, nullement  Molire, nullement  la
chronique espagnole, de mme encore que _Faust_ n'appartient ni  la
chronique germanique, ni  Marlow, ni  Widmann, ni  Klinger, mais 
Goethe seul. Et c'est ici le lieu de dire que _Faust_ est n de
l'_Hamlet_ de Shakespeare indirectement, vu qu'il est n directement de
l'_Hamlet_ de Goethe dans _Wilhem Meister_, heureux tmoignage du gnie
puissant et crateur de Goethe, qui, ne trouvant pas encore suffisante
la grandeur d'_Hamlet_, a su s'lever  la taille du gnie de son sicle
et lui donner un hritier tel que _Faust_!

Le drame de _Faust_ marque donc,  mes yeux, une limite entre l're du
fantastique _naf_ employ de _bonne foi_ comme ressort et effet
dramatique, et l're du fantastique profond employ philosophiquement
comme expression mtaphysique, et... dirai je religieuse? Je le dirai,
car ces grands ouvrages dont j'ai  parler appartiennent  la
philosophie, c'est--dire  la religion de l'avenir, le scepticisme de
Goethe, comme le dsespoir de Byron, comme la sublime fureur de
Mickiewicz.

Mais nous n'en sommes pas encore l. Je demande hardiment, vu mon
inaptitude  crire sur ces matires, qu'on me pardonne la longueur de
ces dveloppements sur une simple question de forme. Il ne me semble pas
que ma tache soit frivole. Il ne s'agit de rien moins que de restituer 
deux des plus grands potes qui aient jamais exist, la part
d'originalit qu'ils ont eue chacun en refaisant ce qu'il a plu  la
critique d'appeler le mme ouvrage. Je m'imagine accomplir un devoir
religieux envers Mickiewicz en suppliant la critique de bien peser ses
arrts quand de tels noms sont dans la balance.

Ainsi toute l'Europe littraire a cru Goethe sur parole lorsqu'il a
dcrt, avec une bienveillance superbe, que Byron s'tait _appropri
son Faust, et qu'il s'tait servi pour ses propres passions, des motifs
qui poussaient le docteur_. Byron lui-mme tait effray de cette
ressemblance qui frappait Goethe, lorsqu'il crivait avec une lgret
affecte: Sa premire scne, cependant, se trouve ressembler  celle de
Faust. Ainsi le peu de critiques franais qui ont daign jeter les yeux
sur la magnifique improvisation de Mickiewicz, ont dit  la hte: Ceci
est encore une contrefaon de _Faust_, comme Goethe avait dit que
_Faust_ tait l'_original_ de _Manfred_. Eh bien! soit: _Faust_ a servi
de modle dans l'art du dessin dramatique  Byron et  Mickiewicz, comme
Eschyle  Sophocle et  Euripide, comme Cimabue dans l'art de la
peinture  Raphal et  Corrge, et leurs drames rassemblent  celui de
Goethe beaucoup moins qu'une pice classique quelconque en cinq actes et
en vers ne rassemble  une autre pice classique quelconque en vers et
en cinq actes, comme _Athalie_ ressemble au _Cid_, comme _Polyeucte_
ressemble  _Bajazet_, etc. Le drame mtaphysique est une forme. Elle a
t donne; elle est retombe dans le domaine public le jour o elle a
t conue, et il ne dpendait pas plus de Goethe de s'en faire le
gardien jaloux, qu'il ne dpend de ceux qui s'en serviront aprs lui
d'ter quelque chose  la gloire de l'avoir trouve. C'est une invention
dont l'honneur revient  Goethe et qui lui a t paye par d'assez
magnifiques apothoses. Maintenant elle appartient  l'avenir, et
l'avenir lui donnera, comme Byron et Mickiewicz ont dj commenc  le
faire, les dveloppements dont elle est susceptible.

J'ai essay de prouver qu'il n'y avait ni plagiat ai servilit  modeler
son oeuvre sur une forme connue. Il me reste  prouver que le fond, la
porte et l'excution des trois drames mtaphysiques dont je m'occupe
diffrent essentiellement. Je ne reviendrai plus au point de vue de la
dfense des deux grands potes prtendus imitateurs du premier. Je
m'efforcerai de faire ressortir, quant au fond et quant  la forme, le
grand progrs philosophique et religieux que signalent ces trois pomes,
ns pourtant  des poques trs-rapproches.




FAUST


Goethe ne vit et ne put voir dans l'homme qu'une victime de la fatalit;
soit qu'il croupit dans l'ignorance, soit qu'il s'levt par la science,
l'homme lui sembla devoir tre le jouet des passions et la victime de
l'orgueil. Il ne reconnut qu'une puissance dans l'univers, l'inflexible
ralit. Goethe ferma le sicle de Voltaire avec un clat qui effaa
Voltaire lui-mme. On sent dans cette pice, dit madame de Stal on
parlant de _Faust_ et en le comparant _ plusieurs crits de Voltaire_,
une imagination d'une toute autre nature; ce n'est pas seulement le
monde moral tel qu'il est qu'on y voit ananti, main c'est l'enfer qui
est mis  sa place. Il y a une puissance de sorcellerie, une pense de
mauvais principe, un enivrement du mal, un garement de la pense, qui
fait frissonner, rire et pleurer tout  la fois. Il semble que, pour un
moment, le gouvernement de la terre soit entre les mains du dmon. Vous
tremblez, parce qu'il est impitoyable; vous riez, parce qu'il humilie
tous les amours-propres satisfaits; vous pleurez, parce que la nature
humaine, ainsi vue des profondeurs de l'enfer, inspire une piti
douloureuse.

Ce passage est beau et bien senti. Goethe, tout disciple de Voltaire
qu'il est, le laisse bien loin derrire lui dans l'art de rapetisser
Dieu et d'craser l'homme: c'est que Goethe a de plus que Voltaire la
science et le lyrisme, armes plus puissantes que l'esprit, et
auxquelles il joint encore l'esprit, dernire flche acre qu'il tourne
contre la patience de Dieu aussi bien que contre la misre de l'homme.

Certes, Goethe passe pour un grand pote, et le nier semblerait un
blasphme. Cependant, dans les ides que nous nous faisons d'un idal de
pote, Goethe serait plutt un grand artiste; car nous, nous ne
concevons pas un pote sans enthousiasme, sans croyance ou sans
passions, et la puissance de Goethe, agissant dans l'absence de ces
lments de posie, est un de ces prodiges isols qui impriment une
marche au talent plus qu'aux ides. Goethe est le vrai pre de cette
thorie, tant discute et si mal comprise de part et d'autre, de l'_art
pour l'art_. C'est un si puissant artiste que ses dfauts seuls peuvent
tre imits, et qu'en faisant,  son exemple, de l'_art pour l'art_, ses
idoltres sont arrivs  ne rien faire du tout. Cette thorie de Goethe
ne devait pas et ne pouvait pas avoir d'application puissante dans
d'autres mains que les siennes: ceci exige quelques dveloppements.

Je ne sais plus qui a dfini le pote, un compos d'artiste et de
philosophe: cette dfinition est la seule que j'entende. Du sentiment du
beau transmis  l'esprit par le tmoignage des sens, autrement dit _du
beau matriel_, et du sentiment du beau conu par les seules facults
mtaphysiques de l'me, autrement dit _du beau intellectuel_, s'engendre
la posie, expression de la vie en nous, ingnieuse ou sublime, suivant
la puissance de ces deux ordres de facults en nous. L'idal du pote
serait donc,  mes yeux, d'arriver  un magnifique quilibre des
facults artistiques et philosophiques; un tel pote a-t-il jamais
exist? Je pense qu'il est encore  natre. Faibles que nous sommes, en
ces jours de travail inachev, nous sentons toujours en nous un ordre de
facults se dvelopper aux dpens de l'autre. La socit ne nous offre
pas un milieu o nos ides et nos sentiments puissent s'asseoir et
travailler de concert. Une lutte acharne, douloureuse, funeste, divise
les lments de notre tre et nous force  n'embrasser qu'une  une les
faces de cette vie trouble, o notre idal ne peut s'panouir. Tantt,
froisss dans les aspirations de notre me et remplis d'un doute amer,
nous sentons le besoin de fuir la rflexion positive et le spectacle des
socits humaines; nous nous rejetons alors dans le soin de la nature
ternellement jeune et belle, nous nous laissons bercer dans le vague
des rveries potiques, et, nous plaant pour ainsi dire tte  tte
avec le crateur au sein de la cration, aspirant par tous nos pores ce
qu'Oberman appellerait _l'imprissable beaut des choses_, nous nous
crions avec Faust, dans la scne intitule _Forts et Cavernes_:
Sublime esprit, tu m'as donn, tu m'as donn tout, ds que je te l'ai
demand... tu m'as livr pour royaume la majestueuse nature et la force
de la sentir, d'en jouir. Non, tu ne m'as pas permis de n'avoir qu'une
admiration froide et interdite: en m'accordant de regarder dans son sein
profond, comme dans le sein d'un ami, tu as amen devant moi la longue
chane des vivants, et tu m'as instruit  reconnatre mes frres dans le
buisson, tranquille, dans l'air, dans les eaux....

Dans cette disposition nous sommes artistes; dans cette disposition
Goethe tait panthiste, ce qui n'est qu'une certaine manire
d'envisager la nature en artiste, en grand artiste, il est vrai.

Mais la solitude et la contemplation ne suffisent pas plus  nos besoins
qu'elles ne suffisent  ceux de Faust, et ce n'est pas la voix de
Mphistophls qui vient nous arracher  ces retraites, c'est la voix
mme de l'humanit qui vient nous crier comme lui: _Comment donc
aurais-tu, pauvre fils de la terre, pass ta vie sans moi_? En effet,
nous sentons que toutes nos aspirations vers la Divinit sont
impuissantes, que nous travaillons  nous lever jusqu' elle hors de la
voie qu'elle nous a assigne. Nous sentons que cette belle nature n'est
rien sans l'action de l'humanit,  qui Dieu a confi le soin de
continuer l'oeuvre de la cration. En vain notre imagination peuple ces
solitudes de rves enchants: les anges du ciel ne descendent pas 
notre voix. Notre puissance ne peut voquer ni les gnies de l'air, ni
les esprits de la terre. Nous savons trop bien que le gnie qui protge
la nature terrestre, que l'esprit qui alimente sa fcondit, que l'ange
qui forme un lien entre la beaut intelligente de la matire et la
sagesse aimante de Dieu, nous savons bien que tout cela c'est l'homme,
c'est l'tre vou ici-bas au travail persvrant, et investi de
l'intelligence active. D'ailleurs, notre vie ne se borne pas seulement 
la facult de voir et d'admirer le monde extrieur. Il faut qu'il aime,
qu'il souffre, qu'il cherche la vrit  travers le travail et
l'angoisse. C'est en vain qu'il voudrait se soustraire aux orages qui
grondent sur sa tte; l'orage clate dans son coeur, la socit ou la
famille le rclament, le lien des affections ne vent pas se rompre: il
lui faut retourner  la vie!

Et bientt recommence autour de nous le tumulte du monde; bientt les
sentiments humains s'agitent en nous plus hroques ou plus misrables
que jamais; et si, dans cet ouragan qui nous entrane, les penses de
notre cerveau et les besoins de notre coeur cherchent une foi, une
vertu, une sagesse, un idal quelconque, nos travaux d'esprit prennent
une direction nouvelle. Ce sentiment du beau matriel, dont l'art tait
pour nous l'expression nagure, s'applique dsormais, riche des formes
que l'art nous inspire,  des sujets plus tendus et plus graves. Dans
cette disposition nous sommes philosophes; nous serions vraiment potes
si nous pouvions manier assez bien l'art pour en faire l'expression de
notre vie mtaphysique aussi bien que celle de notre vie potique.

Mais cela serait un progrs que l'art n'a pu porter encore  un degr
assez minent pour vaincre les rsistances du prjug qui veut limiter
la tache de l'artiste-pote  la peinture de la vie extrieure, lui
permettant, tout au plus, d'entrer dans le coeur humain assez avant pour
y surprendre le mystre de ses passions. Goethe, le plus grand artiste
littraire qui ait jamais exist, n'a pas su ou n'a pas voulu le faire.
Dans le plus philosophique et le plus abstrait de ses ouvrages, dans
_Faust_, on le voit trop proccup de l'art pour tre compltement ou du
moins suffisamment philosophe. Dans ce pome magnifique o rien ne
manque d'ailleurs, quelque chose manque essentiellement, c'est le secret
du coeur de Faust. Quel homme est Faust? Aucun de nous ne peut le dire.
C'est l'homme en gnral, c'est la lutte entre l'austrit et les
passions, entre l'idal et l'athisme. Mais que cette lutte est faible,
et comme le frivole esprit du doute l'emporte aisment sur cet homme
mri dans l'tude et la rflexion! Comme on voit le nant de cet homme,
que Dieu pourtant appelle son serviteur, dans un prologue puril et de
mauvais got, troit portique d'un monument grandiose[3]!

[Note 3: Sauf les strophes chantes ds le dbut par les trois
archanges, qui sont d'une posie sublime.]

     Il me cherche ardemment dans l'obscurit, et je veux
     bientt le conduire  la lumire.

Si c'est de l'homme en gnral que la Divinit parle ainsi, il faut
avouer que l'esprit de malice a beau jeu contre elle, et qu'il n'a qu'
effleurer la terre de son aile pour que la terre entire tombe en sa
puissance. Si le fameux docteur Faust est l seulement en question, Dieu
et le lecteur se trompent grandement au dbut, sur la puissance
intellectuelle de ce sage que la moindre plaisanterie de Mphistophls
va dconcerter, que la moindre promesse de richesse et de luxure va
prcipiter dans l'abme. Si c'est _Goethe_ lui-mme dont la grande
figure nous apparat  travers celle du docteur, nous voici clairs, et
nous comprenons pourquoi, dans la forme et dans le fond de son oeuvre,
l'artiste est rest incomplet, obscur, embarrass ou ddaigneux de se
rvler. Nous comprenons pourquoi la chute de Faust est si prompte et le
triomphe de Mphistophls si naf. Nous pensions assister  la lutte
de l'idal divin contre la ralit cynique; nous voyons que cette lutte
ne peut se produire dans une me toute soumise par nature  la ralit
la plus froide. La o il n'y avait pas de dsirs exalts, il ne peut
arriver ni dception, ni abattement, ni transformation quelconque. Voil
pourquoi Goethe ne m'apparat pas comme l'idal d'un pote, car c'est un
pote sans idal.

Il nous faut donc chercher le secret de Faust au fond du coeur de
Goethe. Alors que le pote nous est connu, le pome nous est expliqu.
Sans cela, Faust est une nigme, il est empreint de ce dfaut capital
que l'auteur ne pouvait pas viter, celui de ne pas agir conformment 
la nature historique du personnage et au plan du pome. Il y avait
longtemps que Goethe tait intimement li avec Mphistophls lorsqu'il
imagina de raconter les prouesses de celui-ci  l'endroit du docteur
Faust, et, s'il lui fut ais de faire agir et parler le malin dmon avec
toute la supriorit de son gnie, il lui fut impossible de faire de
Faust un disciple de l'idal dtourn de sa route. Faust, entre ses
mains, est devenu un tre sans physionomie bien arrte, un caractre
flottant, tourment, insaisissable  lui-mme; il n'a pas la conscience
de sa grandeur et de sa force; il n'a pas non plus celle de son
abaissement et de sa faiblesse. Il est sans rsistance contre la
tentation; il est sans dsespoir aprs sa chute. Son unique mal, c'est
l'ennui; il est le frre an du spleentique et ddaigneux Werther.
Avant son pacte avec le diable, il s'ennuie de la sagesse et de la
rflexion:  peine s'est-il associ ce compagnon _froid et fier_, qu'il
s'ennuie encore plus de cette ternelle et monotone raillerie qui ne lui
permet de s'abandonner navement ni  ses rveries, ni  ses passions.
Avant Marguerite, il s'ennuyait de la solitude; depuis qu'il la possde,
il ne l'aime plus, ou du moins il la nglige, il l'oublie, il sent le
vide de toutes les choses humaines, et c'est Mphistophls qui vient le
rappeler  sa matresse: _Il me semble qu'au lieu de rgner dans les
forts, il serait bon que le grand homme rcompenst la pauvre fille
trompe de son amour_. A quoi Faust rpond: _Qu'est-ce que les joies du
ciel dans ses bras? Qu'elle me laisse me rchauffer contre son sein, en
sentirai-je moins sa misre? Ne suis-je pas le fugitif, l'exil_?

Puis il retourne vers elle, car il est bon, compatissant et juste; et
cette loyaut naturelle, que le dmon ne peut vaincre en lui, est encore
un trait distinctif du caractre de Goethe, qui rend le personnage de
Faust plus trange et plus inconsquent. O est le crime de Faust? Il
est impossible d'imaginer en quoi il a pu mriter l'abandon o Dieu le
laisse, et en quoi il remplit ses engagements envers le diable. Son
cerveau poursuit toujours un certain idal de gloire et de puissance
surhumaine qui n'est pas pourtant l'idal divin; il n'est ni assouvi ni
entran par les passions que lui suggre l'esprit du mal. On ne voit
pas en quoi il a tromp Marguerite. Il n'y a trace d'aucune promesse de
sa part, ni d'aucune exigence intresse de celle de la jeune fille.
S'il se laisse ravir loin d'elle par les beauts de la solitude,
quelques mots de Mphistophls, instincts de concupiscence que Faust
sait ennoblir par le remords, le ramnent auprs d'elle. Si Marguerite
lui manifeste ses naves terreurs, loin de la dtacher de ses croyances,
il tche de la rassurer en lui expliquant les siennes propres, et il
semble chrir en elle la candeur nave et la pieuse ignorance. Si,
bientt entran de nouveau loin d'elle par l'inquite curiosit, il
s'lance sur le Broken, au milieu du sabbat magique, c'est--dire au
milieu des passions dlirantes, de la dbauche et de la fausse gloire
humaine (si spirituellement chante par des girouettes et des toiles
tombes); l'horreur que lui inspirent le blasphme et l'obscnit vient
le saisir dans les bras d'une impure beaut, pour faire passer devant
ses yeux l'image fantastique de Marguerite. Ce passage du sabbat de
Faust est tincelant d'esprit et admirable de terreur.

     MPHISTOPHLS  Faust qui a quitt la jeune sorcire.--Pourquoi
     as-tu donc laiss partir la jeune fille qui chantait si
     agrablement  la danse?

     FAUST.--Ah! au milieu de ses chants, une souris ronge
     s'est lance de sa bouche.

     MPHISTOPHLS.--C'tait bien naturel. Il ne faut pas
     faire attention  a. Il suffit que la souris ne soit pas grise.
     Qui peut y attacher de l'importance,  l'heure du berger?

     FAUST.--Que vois-je?

     MPHISTOPHLS.--Quoi?

     FAUST.--Mphisto, vois-tu une fille ple et belle qui
     demeure dans l'loignement? Elle se retire languissamment
     de ce lieu, et semble marcher les fers aux pieds. Je
     crois m'apercevoir qu'elle ressemble  la bonne Marguerite.

     MPHISTOPHLS.--Laissons cela! personne ne s'en
     trouve bien. C'est une figure magique, sans vie, une
     idole. Il n'est pas bon de la rencontrer; son regard fixe
     engourdit le sang de l'homme et le change presque en
     pierre. As-tu dj entendu parler de la Mduse?

     FAUST.--Ce sont vraiment les yeux d'un mort qu'une
     main chrie n'a point ferms. C'est bien l le sein que
     Marguerite m'abandonna; c'est bien le corps si doux que
     je possdai!

     MPHISTOPHLS.--C'est de la magie, pauvre fou! car
     chacun croit y retrouver celle qu'il aime.

     FAUST.--Quelles dlices! et quelles souffrances! Je ne
     puis m'arracher  ce regard. Qu'il est singulier, cet unique
     ruban rouge qui semble parer ce beau cou... pas plus
     large que le dos d'un couteau!

     MPHISTOPHLS.--Fort bien! je le vois aussi; elle
     peut bien porter sa tte sous son bras, car Perse la lui a
     coupe. Toujours cette chimre dans l'esprit? Viens donc
     sur cette colline, etc.


Et quand Faust, revenu du sabbat, apprend le malheur o Marguerite est
tombe, il exprime sa douleur et sa colre contre le dmon en un style
digne des plus beaux lans de Shakespeare. Son me s'lance vers la
Divinit, et il fait entendre ce cri de juste reproche: Sublime esprit!
toi qui m'as jug digne de te contempler, pourquoi m'avoir accoupl  ce
compagnon d'opprobre qui se nourrit de carnage et se dlecte de
destruction? Dans son indignation vhmente, Faust, se dessinant pour
la premire fois, est anim de cette puissance de droiture et de cette
franchise grande et simple qui rachtent si admirablement dans Goethe
l'absence des facults idalistes. Il terrasse l'insolence du dmon, et
le force  le conduire auprs de Marguerite pour la sauver. Ici le rle
de l'amant ayant cess, et celui de l'homme commenant, on ne s'aperoit
plus de tout ce qui a manqu  Faust pour rpondre  l'amour de
Marguerite, on voit seulement la probit et le zle qui s'efforcent de
racheter des crimes bien involontaires, car il n'a pas dpendu de Faust
que l'amour d'une femme comblt le vide de son coeur, et Mphistophls
s'empare de lui au dnouement d'une faon bien arbitraire. D'o il faut
conclure que Goethe, grand artiste, sublime lyrique, savant ingnieux et
profond, noble et intgre caractre, mais non pas philosophe, mais non
pas idaliste, mais non pas tendre ou passionn dans un sens dlicat,
n'a pas pu ou n'a pas voulu excuter Faust tel qu'il l'avait conu.
Toute cette histoire, tout ce drame, tous ces personnages, tous ces
vnements si admirablement poss, si pleins d'intrt, de grce,
d'nergie et de pathtique, n'encadrent pas le sujet qu'ils devaient
encadrer, c'est--dire la lutte du sentiment divin contre le souffle de
l'athisme. Ce n'est pas le drame de _Faust_ tel que nous le concevrions
aujourd'hui, et tel que Goethe l'avait rv sans doute avant d'y mettre
la main: c'est l'histoire du cerveau de Goethe esquisse moiti d'aprs
nature, moiti d'aprs sa fantaisie; c'est l'histoire du sicle dernier,
c'est l'existence de Voltaire et de son cole; c'est le rsultat des
systmes de Descartes, de Leibnitz et de Spinosa, dont Goethe est le
lyrique et l'admirable vulgarisateur; et voici comment je rsumerais
_Faust_:--Le culte idoltre de la _nature difie_ (comme l'entendait le
XVIIIe sicle), troublant un cerveau puissant jusqu' le dgoter de la
condition humaine, et lui rendant impossible le sentiment des affections
et des devoirs humains.--Pour chtiment terrible  cette aberration de
la science et de la philosophie qui divinise la matire et oublie la
cause pour l'effet, le principe pour le rsultat, Goethe, pouss par un
instinct prophtique qu'il n'a pas compris lui-mme, a inflig au
disciple de Spinosa un horrible ennui, un lent dsespoir, contre lequel
chouent la raillerie voltairienne, l'orgueil scientifique et la
puissante srnit de la propre organisation de Goethe.

Une telle philosophie (si c'en est une) ne pouvait pas avoir un autre
rsultat. Aprs l'enivrement de la victoire remporte sur la
superstition du catholicisme, aprs le bien-tre que doit prouver
l'esprit humain lorsqu'il vient de se dbarrasser d'un obstacle et de
faire un grand pas dans sa vie de perfectibilit le besoin d'idal se
manifeste, et pour quiconque se refuse  reconnatre ce besoin,
l'absence d'idal devient un supplice profond, mystrieux, non avou,
non compris; une sorte de damnation fatale qu'il appellera satit,
spleen, misre humaine, mais qui s'explique facilement pour les
disciples de l'idal. Le culte de la nature, renouvel par Goethe de
J.-J. Rousseau et de l'cole du XVIIIe sicle, tendu et ennobli par le
gnie synthtique qu'il manifesta dans l'tude des sciences naturelles,
ne pouvait toutefois suffire aux besoins d'une intelligence aussi vaste
et d'un esprit aussi droit que le sien. Cette cration sublime qu'il
chanta sur les plus harmonieuses cordes de sa lyre, prive de la pense
d'amour cratrice, que Dante appelle _il primo amor_, dut bientt lasser
le dsir de son me, et se montrer  son imagination effraye, muette,
insensible, terrible, _inconsciente_, comme la fatalit qui l'avait
produite et qui prsidait  sa dure. Son gnie fit te tour de
l'univers, et, dans son vol immense, il salua toutes les splendeurs de
l'infini; mais, quand son vol l'eut ramen sur la terre, il sentit ses
ailes s'affaiblir et se paralyser; car, aux cieux comme ici-bas, il
n'avait compris et senti que matire, cl a n'tait pas la peine d'avoir
franchi de tels espaces pour ne rien dcouvrir de mieux. Il et consenti
a mourir pour en savoir davantage:

     Un char de feu plane dans l'air, et ses ailes rapides
     s'abattent prs de moi. Je me sens prt  tenter des chemins
     nouveaux dans la plaine des cieux, au travers de
     l'activit des sphres nouvelles; mais cette existence
     sublime, ces ravissements divins, comment, ver chtif,
     peux-tu les mriter? C'est en cessant d'exposer ton corps
     au doux soleil de la terre, en te hasardant  enfoncer ces
     portes devant lesquelles chacun frmit.... Ose d'un pas
     hardi aborder ce passage, au risque mme d'y rencontrer
     le nant!

Il faudrait citer d'un bout  l'autre tous ces monologues de _Faust_, o
Goethe a peint de couleurs si magnifiques la soif de la connaissance de
l'infini. Mais qu'on y cherche une seule phrase qui prouve que cette
soif de l'orgueil et de la curiosit soit chauffe par un sentiment
d'amour divin,  peine trouvera-t-on quelques mots qu'il fallait bien
mettre dans la bouche du docteur Jean Faust pour lui conserver un peu la
physionomie de la lgende et l'esprit du moyen ge, mais qui sont si mal
enchsss, si peu dans la conviction ou dans les instincts de l'auteur,
qu'ils y rpandent une obscurit et une contradiction videntes. Il faut
bien le dire: le sentiment de l'amour a manqu  Goethe; ses passions
de femme n'ont t que des dsirs excits ou satisfaits; ses amitis,
qu'une protection et un enseignement; sa thosophie symbolique, qu'une
allgorie ingnieuse voilant le culte de la matire et l'absence d'amour
divin. Une seule pense d'amour et ouvert  Faust cet abme des cieux
dont le mystre crase son ambition. Qu'il croie  la providence,  la
sagesse,  la bont,  l'amour du crateur; qu'au lieu de traduire ainsi
le texte de la Gense: _Au commencement tait la force_, il crive: _Au
commencement tait l'amour_, il ne se sentira plus seul dans l'univers
en lutte avec un esprit jaloux dont,  son tour, il jalouse la
puissance; l'amour lui rvlera dans son tre une autre facult que
celle de dominer tous les tres; cette royaut du souverain esprit qui
l'tonne et l'indigne lui semblera lgitime et paternelle; il n'aura
plus ce besoin cuisant et insens d'tre le matre de l'univers, l'gal
de Dieu; il reconnatra une puissance devant laquelle il est doux de se
prosterner ds cette vie, et dans le sein de laquelle il est dlicieux
de s'abmer en esprance lorsqu'on s'lance vers l'avenir.

Priv de cet instinct sublime, Goethe a-t-il t vraiment pote? Non,
quoique pour l'expression et pour la forme il soit le premier lyrique et
le premier artiste des deux sicles qu'il a illustrs. A-t-il t
philosophe? Non, quoiqu'il ait fait des travaux sur les sciences
naturelles qui le placent, dit-on, au rang des plus illustres
naturalistes, et qu'il ait su, le premier, exprimer dans un magnifique
langage potique les ides d'une mtaphysique assez abstraite.

La longue et riche chane des travaux de Goethe me confirme dans cette
conviction, qu'il est artiste plus que pote. Nulle part je ne le vois
enthousiasm, entran par le sentiment du beau idal dans le caractre
humain. Esclave du sujet qu'il traite, adepte impassible de la ralit,
il tracera d'une main chaste et froide les obscnits qui doivent
caractriser la plaisanterie de Mphistophls; il assujettira le gnie
de Faust aux formes troites et grossires de l'art cabalistique dont il
est ais de voir qu'il a fait _ad hoc_ une tude consciencieuse. S'il
cre l'intressante figure de Marguerite, il se gardera pourtant de nous
la montrer sous une forme trop anglique. Ce sera toujours une simple
fille de village, vaine au point de se laisser sduire par des prsents,
soumise  l'opinion au point de commettre un infanticide. Sa douleur et
son infortune nous meuvent profondment, mais nous comprenons fort bien
que Faust ne puisse avoir pour elle qu'un amour des sens. Si Goethe fait
parler le prjug implacable qu'on appelle honneur de la famille, c'est
par la bouche grossire et cruelle d'un soudard, ou par la voix amre et
mdisante d'une mchante villageoise. Qui est le coupable dans la
tragdie de Marguerite? Est-ce Faust parce qu'il l'a rendue mre? Est-ce
Marguerite parce qu'elle a tu son enfant? Est-ce son frre Valentin
parce qu'il l'a maudite et dshonore? Est-ce sa compagne Lisette parce
qu'elle l'a dcrie et trahie? Est-ce l'opinion ou les lois humaines
qu'il faut dtester pour avoir pouss Marguerite  ce crime? Est-ce la
vanit ou la lchet de cette infortune qu'il faut maudire? Est-ce
l'indiffrence du ciel qui abandonne cette faible victime 
Mphistophls, et la voix effrayante des prtres catholiques qui la
pousse au dsespoir? En vrit, Faust me parat le moins coupable de
tous, et le diable, qui sans cesse ramne Faust auprs de Marguerite,
est beaucoup moins hassable que le Dieu du prologue. Ainsi Goethe,
esclave du _vraisemblable_, c'est--dire de la vrit vulgaire, ennemi
jur d'un hrosme romanesque, comme d'une perversit absolue, n'a pu se
dcider  faire l'homme tout a fait bon, ni le diable tout  fait
mchant. Enchan au prsent, il a peint les choses telles qu'elles
sont, et non pas telles qu'elles doivent tre. Toute la moralit de ses
oeuvres a consist  ne jamais donner tout  fait raison ni tout  fait
tort  aucune des vertus ou des vices que personnifient ses acteurs. Il
vaudrait mieux dire encore que ses acteurs ne personnifient jamais
compltement ni la vertu ni le vice. Les plus grands ont des faiblesses,
les plus coupables ont des vertus. Le plus loyal de ses hros, le noble
Berlichingen, se laisse entraner  une trahison qui ternit la fin de sa
carrire, et le misrable Weislingen expire dans des remords qui
l'absolvent. Il semble que Goethe ait eu horreur d'une conclusion
morale, d'une certitude quelconque.

Aussi malheur  qui a voulu imiter Goethe! En dpouillant
systmatiquement toute espce de conviction, en dclarant la guerre dans
son propre coeur  toute sympathie, pour se soumettre  la loi troite
du _vraisemblable_ vulgaire, qui pourrait tre grand? Goethe seul a pu
le faire, Goethe, seul a pu demeurer bon, et ne jamais crire une ligne
qui dt devenir funeste  un esprit droit,  un coeur honnte. C'est que
Goethe (je veux le rpter) n'tait pas seulement un grand crivain,
c'tait un beau caractre, une noble nature, un coeur droit,
dsintress. Je ne le juge d'aprs aucune de ses biographies, je sais
le cas qu'on doit faire des biographies des vivants ou des morts de la
veille. Je n'ai pas mme encore lu les Mmoires de Goethe; je me mfie
un peu du jugement que l'homme, vieilli sans certitude, doit porter sur
lui-mme et sur les faits de sa vie passe; je ne veux juger Goethe que
sur ses crations, sur Goetz de Berlichingen, sur Faust, sur Werther,
sur le comte d'Egmont. Dans tous ces hros je vois des dfauts, des
faiblesses, des erreurs qui m'empchent de me prosterner; mais j'y vois
aussi un fonds de grandeur, de probit, de justice, qui me les fait
aimer et plaindre. Ce ne sont pas des hros de roman, mais ce sont des
hommes de bien. Je m'afflige de ne point trouver en eux ce rayon cleste
qui me transporterait avec eux dans un monde meilleur; mais je sais
qu'ils ne peuvent pas avoir t clairs de cette lumire nouvelle. Elle
n'tait pas encore sur l'horizon lorsque Goethe jetait sa vie et son
gnie dans le creuset du sicle. C'est une grande figure sereine au
milieu des ombres de la nuit, c'est une majestueuse statue place au
portique d'un temple dont le soleil n'illumine pas encore le fate, mais
o le ple clat de la lune verse une lumire gale et pure. Une autre
figure est place immdiatement au-dessus, moins grandiose et moins
parfaite; elle va pourtant l'clipser, car dj la nuit se dissipe, le
soleil monte, et le front de Byron se dore aux premiers reflets.
L'idal, un instant clips par le travail rnovateur du sicle,
rparait dgag des nuages de cette philosophie transitoire, vainqueur
de la nuit du despotisme catholique. Il vient lentement, mais ceux qui
sont placs pour le voir saluent sa venue du haut de la montagne.


MANFRED


J'ai omis,  dessein, de mentionner Schiller  propos de Goethe. Ce
continuel paralllisme entre eux, ces partialits ardentes pour l'un ou
pour l'autre, cette sorte de rivalit qu'on a voulu tablir entre deux
grands coeurs unis par l'amiti, ne sont pas de mon got. Je ne puis me
rsoudre  troubler, par une indiscrte analyse, la majest de ces mnes
illustres qui s'embrassent maintenant dans le sein de Dieu, aprs avoir,
sur la terre, oubli souvent leurs dissidences dans l'change d'une
noble sympathie. Sans doute, sous un point de vue important, je sens,
moi aussi, mon coeur se porter plus vivement vers Schiller; mais parce
que la nature de son gnie rpond plus directement aux aspirations de
mon me, oublierai-je la grandeur de Goethe et sa bont calme et
patriarcale  laquelle le jugement d'aucune vanit blesse, d'aucune
mdiocrit jalouse ne saurait m'empcher de croire? Il put tre vain, il
dut tre orgueilleux, cet homme si favoris du ciel! Il dut surtout
sembler tel  de grossiers adulateurs ou  de lches envieux; et quelle
gloire chappe  cette poussire que le char du triomphe soulve sur les
chemins? Mais Goethe aima Schiller, ce gnie si diffrent du sien. Il
l'aima tendrement, dlicatement, paternellement, il supporta les
ingalits de son humeur, il sut adoucir les orages de son me, il
comprit, apprcia et chrit les facults exquises de son coeur. O
Goethe! je vous aime pour cette amiti que vous avez sentie, et dont les
devoirs difficiles peut-tre ont t du moins une religion dans votre
vie superbe. Je ne puis vous har pour l'absence de cet idal qui eut
lev votre immense gnie au-dessus des lois rgulires maintenues dans
notre progrs humain par la sagesse divine. Cette sagesse ne l'a pas
voulu ainsi. Mais elle vous a trop donn d'ailleurs, pour que notre
impatience de l'avenir et notre soif de religion aient le droit de
disputer vos couronnes. Nous ne sommes pas encore assez initis aux
mystrieux desseins de cette Providence pour savoir ce que sera un jour
l'importance de certains travaux de pure intelligence qui nous semblent
frivoles aujourd'hui, proccups que nous sommes de besoins moraux et
religieux plus pressants. Un temps viendra, sans doute, o tous les
efforts de l'esprit humain auront leur application, leur emploi
ncessaire. Rien n'est inutile, rien ne sera perdu dans ce grand
laboratoire o l'humanit entasse lentement et avec ordre ses matriaux
divers pour le grand oeuvre d'une rgnration universelle. Dj une
apprciation plus philosophique de l'histoire nous montre qu'aucune
grande intelligence n'a t vraiment funeste au progrs de l'humanit,
mais qu'au contraire toutes ont t des instruments plus ou moins
directs que la Providence a suscits  ce progrs, mme celles qui,
relativement aux contemporains et relativement  leurs propres ides sur
le progrs, semblaient agir en un sens contraire; ce qui est applicable
aux hommes politiques du pass l'est aussi aux hommes philosophiques, et
consquemment aux potes et aux artistes. Les erreurs et les
aveuglements des grandes intelligences dans les sciences exactes n'ont
mme pas nui au progrs de la vrit scientifique. En limitant ou en
suspendant l'essor de l'esprit humain vers certains points de vue, ces
erreurs le poussaient irrsistiblement vers d'autres horizons jusque-l
ngligs, et o des dcouvertes imprvues l'attendaient.

Ainsi, laissons  la postrit le soin d'assigner  nos grands
contemporains leur vritable place. Gardons-nous d'imiter les jugements
troits et les absurdes proscriptions du catholicisme, en rejetant du
sein de notre nouveau temple les grands hommes dont les formules ne
s'accordent pas encore avec notre orthodoxie idaliste. Contemplons avec
respect ces faces augustes, qu'un nuage nous drobe encore  demi.
Gardons notre foi et prservons-nous de ce qui pourrait la dtruire; que
les brillantes sductions du gnie ne nous fascinent pas et ne nous
dtournent pas du chemin o nous devons marcher; mais que notre rigidit
de nouvelle date ne s'attaque pas insolemment  ces vastes gnies qui,
sans formules de principes, ont servi du moins  nous faire aimer,
dsirer et chercher la perfection. Une belle forme dans l'art est encore
un bienfait pour nos intelligences. Elle lve notre jugement, elle
aiguise et retrempe notre got, elle ennoblit nos habitudes et ravive
nos sentiments. Il n'appartient qu'aux organisations grossires et
lches de se laisser corrompre par les richesses matrielles; une me
noble sait en faire un usage noble. Les richesses intellectuelles
doivent-elles appauvrir l'intelligence qui s'en nourrit? Non, sans
doute, et dans ce sens Goethe nous a lgu un prcieux hritage. Quelle
qu'ait t la pense du testateur, recevons ses bienfaits avec
reconnaissance, et tchons qu'ils nous profitent.

Si cette manire de sentir et de raisonner est juste, c'est  Byron
encore plus qu' Goethe qu'il nous faut l'appliquer,  _Manfred_ encore
plus qu' _Faust_. Dans ce pome, successeur du premier, nous voyons au
premier coup d'oeil un homme encore plus malheureux, encore plus
coupable, encore plus damn que Faust. Historiquement c'est le mme
homme que Faust, car c'est Faust dlivr de l'odieuse compagnie de
Mphistophls, c'est Faust rsistant  toute l'arme infernale, c'est
Faust vainqueur des sens, vainqueur de la vaine curiosit, de la vaine
gloire et des ardentes passions. Psychologiquement, ce n'est plus le
mme homme, c'est un homme nouveau, car c'est Faust transform, Faust
ayant subi les tortures de la vie active. Faust meurtrier involontaire,
mais dsol, Faust veuf de Marguerite, veuf d'esprances et de
consolations. Ce n'est plus l'ennui et l'inquitude qui dvorent son
me, c'est le remords et le dsespoir. Il est entr dans une nouvelle
phase de sa terrible existence. Le milieu fatal qui l'enveloppait a
chang de nature; son tre a chang de nature aussi. Ce n'est plus le
railleur Mphisto qui l'aiguillonne de ses sarcasmes et l'enivre de
volupts pour le forcer  vivre sous la loi du hasard; c'est toute
l'arme des tnbres, ce sont les dews d'Ahriman, c'est le roi des
dmons en personne, qui vient avec Nmsis et les funestes destines
entamer une lutte  mort d'o Faust-Manfred sortira vainqueur, mais o
des tortures plus affreuses encore que les prcdentes assigeront son
agonie. Dans cette phase nouvelle, qu'on pourrait appeler la phase
expiatoire de Faust, le grand criminel, le maudit sublime n'a plus 
subir, il est vrai, les tourments d'une intelligence avide;
l'intelligence s'est arrte dans son vol audacieux le jour o le coeur
a t bris. Mais dans ses dchirements ce coeur qui, chez Faust,
n'avait pas vcu, puise chez Manfred une vie intense, toute de regret et
de repentir, supplice incessant, inexprimable, inou. Ce nouveau Faust
est bien plus vivant, bien plus accessible  nos sympathies, bien plus
noblement humain que le premier. Nous ne rencontrons plus chez lui les
contradictions qui, chez Faust, nous remplissaient d'tonnement et de
doute. Le mystre qui enveloppe sa vie passe ne porte plus que sur des
faits qu'il nous est inutile de sonder. Son histoire nous est inconnue,
mais son coeur nous est dvoil. Ce coeur est entr'ouvert et saignant
devant nous; il souffre, et ds lors nous le comprenons, nous le savons,
car la souffrance est notre partage  tous, et il n'est pas besoin que
nous ayons commis ou caus un crime pour savoir ce que c'est que pleurer
ternellement et souffrir sans remde.

Manfred est donc un homme bien suprieur  Faust. Il n'a pas moins que
lui le sentiment et l'enthousiasme lyrique des beauts de la cration;
mais il les sent d'une autre manire, il les divinise autrement que
Spinosa et Goethe; il ne matrialise pas la pense divine, il
spiritualise, au contraire, la cration matrielle. Lui aussi _reconnat
ses frres dans le buisson tranquille, dans l'air, dans les eaux_; mais
ce n'est pas en s'annihilant au niveau de la matire, ce n'est pas en
abjurant l'immortalit de sa pense pour fraterniser dans un dsespoir
rsign avec les lments grossiers de la vie physique. Au contraire,
Manfred,  la manire des paens pythagoriciens, prte du moins une vie
divine aux muettes beauts de la nature, ou leur attribue une
intelligence suprieure  celle de l'homme. Il voque les fes dans la
blancheur immacule des neiges et dans la vapeur irise des cataractes.
Au son de la flte des montagnes, il s'crie: _Ah! que ne suis-je l'me
invisible d'un son dlectable, une voix vivante, une jouissance
incorporelle_! C'est que l'idal qui manquait  Faust dborde dans
Manfred; c'est que le sentiment, la certitude de l'immortalit de
l'esprit le transportent sans cesse du monde vident au monde abstrait.

Je ne pense pas que personne vienne faire ici la grossire objection que
ce fantastique de _Manfred_ est un jeu d'esprit, un caprice de
l'imagination, et que Byron n'a jamais cru  la fe du Mont-Blanc, au
palais d'Ahriman,  l'vocation d'ros et d'Antros, etc. Chacun sait de
reste que dans la posie fantastique toutes ces figures sont de libres
allgories. Mais, dans le choix et l'action de ces allgories, la porte
de l'idal du pote se rvle clairement. O Faust ne rencontre que
sorciers monts sur des boucs et des escargots, que monstres rampants et
venimeux, laides et grotesques visions d'une mmoire dlirante, obsde
de la laideur des vices humains, Manfred rencontre sur la montagne de
_beaux gnies_ sur le front _calme et pur_ desquels se _reflte
l'immortalit_. C'est--dire qu'ros, le principe du bien, la pense
d'amour et d'harmonie dont l'univers est la manifestation, apparat 
Manfred  travers la beaut des choses visibles; tandis qu'Antros,
l'esprit de haine et d'oubli, c'est--dire la muette indiffrence d'une
loi physique, qui n'a pour cause et pour but que sa propre existence et
sa propre dure, apparat  Faust  travers la bizarrerie, le dsordre
et l'effroi de la vie universelle. Le fantastique de Faust est donc le
dsordre et le hasard aveugles, celui de Manfred la sagesse et la beaut
divines.

Voil pourquoi Byron, moins artiste que Goethe, c'est--dire moins
habile, moins correct, moins logique  beaucoup d'gards, me semble
beaucoup plus pote que lui, et beaucoup plus religieux que la plupart
de nos potes spiritualistes modernes.--Et mme, j'en demande humblement
pardon au grand lyrique qui a adress  Byron ces vers fameux:

     Esprit mystrieux, mortel, ange ou dmon,
     Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal gnie!...

Byron me semble beaucoup plus proccup de la science des choses divines
que M. de Lamartine lui-mme. M. de Lamartine accepte une religion toute
faite, et la chante admirablement, sans se donner la peine d'examiner
cette philosophie, beaucoup trop troite et beaucoup trop errone pour
pntrer et convaincre rellement sa haute intelligence. N  la gloire
dans une poque de raction contre l'athisme grossier, le chantre des
_Mditations_, pouss par de nobles instincts, a t une des grandes
voix qui ont prch avec fruit, avec honneur, avec puissance, le retour
au spiritualisme. _Tout tait juste alors_ pour la dfense du grand
principe; mais, aprs la premire chaleur du combat, il est impossible
que le lyrique n'ait pas jet un regard profond sur cette croyance
catholique dont il s'tait fait l'aptre. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas
abjure ouvertement,  l'exemple de ce grand homme qui, de nos jours,
donne au monde le spectacle d'une sincrit si sublime, et d'un courage
si vnrable, en disant: _Jusqu'alors je m'tais cru catholique; il
parat que je m'tais tromp_. A coup sr l'absurde et l'odieux de ces
doctrines catholiques n'ont point chapp  la sagacit et  la loyaut
de M. de Lamartine. Cependant, au lieu d'entrer dans une nouvelle phase
d'inspiration et de lumire, il a continu  accorder sa lyre sur le
mme mode. Il nous a vant en de trs-beaux vers l'excellence de ces
sacrifices humains dont Jocelyn est un exemple funeste; il a lanc plus
que jamais l'anathme sur notre grande rvolution franaise, o pourtant
il et  coup sr jou un rle, non  l'tranger, dans un honteux exil,
mais sur le banc des girondins peut-tre. La soif d'action politique qui
dvore aujourd'hui le pote sacr prouve bien qu'il n'est pas l'homme du
pass, le Jrmie de la Restauration. Aujourd'hui les nouveaux vers de
M. de Lamartine ont t, dit-on, mis  l'index par le Saint-Pre, par le
chef suprme de la religion qu'il a si vaillamment dfendue, si
gnreusement servie. Cette nouvelle sottise du Vatican branlera-t-elle
la foi du chantre des _Mditations_? Nous pensons bien que la chose est
faite depuis longtemps, car les hrsies du dernier pome de M. de
Lamartine nous montrent la rvolte irrsistible de son intelligence
contre le joug catholique; mais nous ne croyons pas que M. de Lamartine,
absorb par les soucis parlementaires, ait beaucoup de temps de reste
pour se demander dsormais s'il est philosophe ou chrtien. Il est
dput! c'est une autre affaire; ce n'est pas tout  fait le chemin de
l'idal.

Quel regret pour nous, pauvres rveurs! faudra-t-il donc conclure que
notre grand lyrique ne se soucie plus gure de la philosophie du Christ,
et que peut-tre il ne s'en est jamais tourment bien profondment? A
voir comme il entre ardemment dans les questions positives du sicle,
nous sommes bien persuad que la raison, l'esprit d'analyse et la
tranquillit d'me ne lui ont jamais manqu au point d'accepter
aveuglment le catholicisme. A-t-il donc chant tout simplement pour
chanter, comme il agit aujourd'hui tout simplement pour agir? Pote, il
lui fallait un dieu. Il accepta celui qui tait alors au pouvoir; homme
politique, il lui a fallu un parti, il a accept celui qui est au
pouvoir aujourd'hui.

A Dieu ne plaise qu'entran par des dissidences d'opinions, nous
venions  dessein analyser ici le fond des croyances de M. de Lamartine.
Quand mme ce droit appartiendrait  la critique, nous ne pourrons
jamais oublier les larmes que les _Mditations_ autrefois, et, rcemment
encore, certaines pages de _Jocelyn_ nous ont fait verser. Nous ne
dirons jamais que l'idal a tenu peu de place dans la vie intellectuelle
de M. de Lamartine, lui qui a fait vibrer si souvent dans nos mes les
cordes de l'enthousiasme, et qui ravivait en nous le sentiment de
l'idal, alors que le dchanement du matrialisme s'efforait de nous
le ravir. Nous dirons seulement, parce que nous devons le dire ici, que
M. de Lamartine s'est montr, en posie comme en politique, peu
scrupuleux sur les moyens de connatre et de saisir son idal. M. de
Lamartine est peut-tre un homme de _sentiment_ plus qu'un homme de
_connaissance_; tout lui a t bon, la royaut dvote et la royaut
bourgeoise, pourvu qu'il exert sa royaut  lui, sa seule royaut
lgitime, celle du gnie[4].

[Note 4: J'crivais ceci en 1839. Depuis M. de Lamartine s'est noblement
veng de nos doutes et de nos reproches sur sa religion et sa politique,
en crivant d'admirables vers remplis du sentiment de la vraie religion
de l'avenir et en s'asseyant sur les bancs de l'opposition  la Chambre
(_Note_ de 1845).]

Ainsi, qu'on me permette de le dire, lord Byron, cet autre roi lgitime
qui ne ddaignait pas non plus les succs littraires et les succs
parlementaires, tait beaucoup plus proccup de la science de Dieu que
M. de Lamartine ne l'a jamais t. Il n'a jamais accept l'erreur
coupable du catholicisme; il n'a rien accept  la lgre, la chose lui
paraissait trop grave pour n'tre pas discute chaudement et amrement
dans le sanctuaire de son me. Il se souciait fort peu de passer pour un
athe ou pour un sceptique, lui, le plus instinctivement religieux des
potes! Condamn, par la nature mme de ce sentiment religieux,  une
sincrit farouche, il cdait  tous les mouvements anarchiques de sa
conscience. Lorsque, lass de chercher en vain,  travers ce sicle
superstitieux d'une part et incrdule de l'autre, une formule qui
clairt sa croyance, il succombait  un dsespoir sublime, il crivait
d'une main brlante de fivre: _Mourir_! redevenir le rien que j'tais
avant de natre  la vie et  la douleur vivante!... Le silence de ce
sommeil sans rve, je l'envie trop pour le dplorer!... Les hommes
deviennent ce qu'ils ne s'avouent pas  eux-mmes, ce qu'ils n'osent se
confier les uns aux autres. Mais ces heures de dcouragement
n'attestent-elles pas la lassitude douloureuse d'une me qui s'puise 
la recherche d'une certitude d'immortalit? Dans son dialogue avec la
fe des Alpes, Manfred raconte ainsi sa vie; je cite ce passage a
dessein, pour montrer que cette vie passe de Manfred est bien celle de
Faust, mais que celui qui la raconte n'est plus Faust, car il croit 
l'immortalit de l'intelligence.

     Dans mes rveries solitaires, je descendais dans les caveaux
     de la mort, recherchant ses causes dans ses effets;
     et de ces ossements, de ces crnes desschs, de cette
     poussire amoncele, j'osais tirer de criminelles conclusions.
     Pendant des annes entires, je passai mes nuits
     dans l'tude des sciences autrefois connues, maintenant
     oublies;  force de temps et de travail, aprs de terribles
     preuves et des austrits telles qu'elles donnent  celui
     qui les pratique autorit sur l'air, et sur les esprits de
     l'air et de la terre, de l'espace et de l'infini peupl, je
     rendis mes yeux familiers avec l'ternit.... Et, avec ma
     science, s'accrut en moi la soif de connatre et la puissance
     et la joie de cette brillante intelligence, jusqu' ce
     que....

Ici, Manfred raconte l'pisode d'Astart qui a le tort de ressembler 
l'histoire de Ren et d'Amlie de M. de Chateaubriand; mais ceci s'est
fait,  coup sr,  l'insu de Byron: son gnie tait fait de telle sorte
que les rminiscences y prenaient souvent la forme de l'inspiration.
Puis Manfred reprend:

     Je me suis plong dans les profondeurs et les magnificences
     de _mon imagination_ autrefois si riche en crations;
     mais, _comme la vague qui se soulve, elle m'a rejet dans le
     gouffre sans fond de ma pense_. Je me suis plong dans le
     monde, j'ai cherch l'oubli partout, except l o il se
     trouve, et c'est ce qu'il me reste  apprendre. Mes sciences,
     ma longue tude des connaissances surnaturelles,
     tout cela n'est qu'un art mortel:--J'habite dans mon dsespoir,
     _et je vis et vis pour toujours_!

Lorsque Manfred approche de son agonie, il s'adresse au soleil, et,
admirant la nature comme Faust, il lui parle pourtant comme Faust n'et
pas su le faire:

     Astre glorieux! tu fus ador avant que ft rvl le
     mystre de ta cration! Dieu matriel! tu es le reprsentant
     de _l'inconnu_, qui t'a choisi pour son ombre!

Dans la scne du commencement, qui ressemble si peu  celle de Faust,
quoique Byron ait avou cette ressemblance, Byron proclame encore
l'immortalit de l'me, en des termes plus clairs que les prcdents:

     LES GNIES.--Que veux-tu de nous, fils des mortels?
     parle!

     MANFRED.--L'oubli... l'oubli de moi-mme.

            *       *       *       *       *

     LE GNIE.--Cela n'est point dans notre essence, dans
     notre pouvoir, mais tu peux mourir.

     MANFRED.--La mort me le donnera-t-elle?

     LE GNIE.--Nous sommes immortels et nous n'oublions
     pas. Le pass nous est prsent aussi bien que l'avenir.
     Tu as notre rponse.

     MANFRED.--Vous vous raillez de moi... esclaves, ne
     vous jouez pas de ma volont. L'me, l'esprit, l'tincelle
     de Promthe, l'clair de mon tre, enfin, est aussi brillant
     que le vtre, et... rpondez!

     LE GNIE.--Tes propres paroles contiennent notre
     rponse.

     MANFRED.--Que voulez-vous dire?

     LE GNIE.--Si, comme tu le dis, ton essence est semblable
      la ntre, nous avons rpondu en te disant que ce
     que les mortels appellent la mort n'a rien de commun
     avec nous.

     MANFRED.--C'est donc en vain que je vous ai fait
     venir de vos royaumes! Vous ne pouvez ni ne voulez me
     donner l'oubli?

Ici les esprits cherchent  sduire Manfred par l'appt de la prosprit
humaine. Ils lui offrent l'empire, la puissance, la force, et de longs
jours. Mais l'ancien Faust est lass de jouissances terrestres, et
dsormais il appelle le nant pour refuge  son immortelle douleur, le
nant dont il n'osait parler jadis  Mphistophls, tant il le
craignait, et qu'il invoque aujourd'hui avec la certitude de ne le pas
trouver!

Permettez-moi une dernire citation de Manfred. Vous connaissez tous
cette dernire scne, incomparablement suprieure  tous les dnoments
de ce genre; mais vous n'avez peut-tre pas _Faust_ et _Manfred_ sous
la main. Mon office est de vous les mettre en parallle sous les yeux.
Rappelez-vous qu' la fin de _Faust_, Mphistophls s'crie:
_Maintenant, viens  moi_! et que Faust, toujours esclave du dmon, se
laisse arracher au dernier soupir de Marguerite. Comparez cette lchet
 la force sublime de Manfred expirant, et voyez le rle que joue chez
Byron l'homme anim d'un souffle divin, en regard avec tout le rle
qu'il joue dans Goethe, aux prises avec l'esprit des tnbres,
c'est--dire avec sa propre misre prive de toute assistance cleste.


        Manfred est dans la tour. Entre l'abb de Saint-Maurice.

     L'ABB.--Mon bon seigneur, pardonne-moi cette
     seconde visite; ne sois point offens de l'importunit de
     mon zle: que ce qu'il a de coupable retombe sur moi
     seul, que ce qu'il peut avoir de salutaire dans ses effets
     descende sur ta tte,--que ne puis-je dire ton coeur!--Oh!
     si, par mes paroles ou mes prires, je parvenais 
     toucher ce coeur, je ramnerais au bercail un noble esprit
     qui s'est gar, mais qui n'est pas perdu sans retour!

     MANFRED.--Tu ne me connais pas, mes jours sont
     compts, et mes actes enregistrs! Retire-toi! ta prsence
     ici pourrait te devenir fatale. Sors!

     L'ABB.--Ton intention, sans doute, n'est pas de me
     menacer?

     MANFRED.--Non, certes; je t'avertis seulement qu'il
     y a pril pour toi  rester ici, et je voudrais t'en prserver.

     L'ABB.--Que veux-tu dire?

     MANFRED.--Regarde l. Que vois-tu?

     L'ABB.--Rien.

     MANFRED.--Regarde attentivement, te dis-je.--Maintenant,
     dis-moi ce que tu vois.

     L'ABB.--Un objet qui devrait me faire trembler.
     Pourtant, je ne le crains pas.--Je vois sortir de terre un
     spectre sombre et terrible qui ressemble  une divinit
     infernale; son visage est cach dans les plis d'un manteau
     et des nuages sinistres forment son vtement. Il se tient
     debout entre nous deux, mais je ne le crains pas.

     MANFRED.--Tu n'as aucune raison de le craindre; mais
     sa vue peut frapper de paralysie ton corps vieux et dbile;
     Je te le rpte, retire-toi.

     L'ABB.--Et moi je rponds: Jamais. Je veux livrer
     combat  ce dmon. Que fait-il ici?

     MANFRED.--Mais oui, effectivement, que fait-il ici? Je
     ne l'ai pas appel. Il est venu sans mon ordre.

     L'ABB.--Hlas! homme perdu! quels rapports peux-tu
     avoir avec de pareils htes? Je tremble pour toi. Pourquoi
     ses regards se fixent-ils sur toi et les tiens sur lui?
     Ah! le voil qui laisse voir son visage; son front porte
     encore les cicatrices qu'y laissa la foudre; dans ses yeux
     brille l'immortalit de l'enfer.--Arrire!

     MANFRED.--Parle; quelle est ta mission?

     L'ESPRIT.--Viens!

     L'ABB.--Qui es-tu, tre inconnu? Rponds! Parle!

     L'ESPRIT.--Le gnie de ce mortel.--Viens! il est temps.

     MANFRED.--Je suis prpar  tout; mais je ne reconnais
     pas le pouvoir qui m'appelle. Qui t'envoie ici?

     L'ESPRIT.--Tu le sauras plus tard. Viens! viens!

     MANFRED.--J'ai command  des tres d'une essence
     bien suprieure  la tienne; je me suis mesur avec tes
     matres. Va-t'en.

     L'ESPRIT.--Mortel, ton heure est venue. Partons, te
     dis-je.

     MANFRED.--Je savais et je sais que mon heure est
     venue, mais ce n'est pas  un tre tel que toi que je rendrai
     mon me. Arrire! Je mourrai seul, ainsi que j'ai
     vcu.

     L'ESPRIT.--En ce cas, je vais appeler mes frres.--Paraissez!
     (D'autres esprits s'lvent).

     L'ABB.--Arrire! maudits!--arrire! vous dis-je,--L
     o la piti a autorit, vous n'en avez aucune, et je vous
     somme au nom de....

     L'ESPRIT.--Vieillard! nous savons ce que nous sommes,
     nous connaissons notre mission et ton ministre; ne
     prodigue pas en pure perte tes saintes paroles, ce serait
     en vain: cet homme est condamn. Une fois encore je le
     somme de venir.--Partons! partons!

     MANFRED.--Je vous dfie tous.--Quoique je sente mon
     me prte  me quitter, je vous dfie tous; je ne partirai
     pas d'ici tant qu'il me restera un souffle pour vous exprimer
     mon mpris,--une ombre de force pour lutter contre
     vous, tout esprit que vous tes; vous ne m'arracherez
     d'ici que morceaux par morceaux.

     L'ESPRIT.--Mortel obstin  vivre! Voil donc le magicien
     qui osait s'lancer dans le monde invisible et se
     faisait presque notre gal? Se peut-il que tu sois si pris
     de la vie,--cette vie qui t'a rendu si misrable!

     MANFRED.--Dmon imposteur, tu mens! ma vie est
     arrive  sa dernire heure;--cela, je le sais, et je ne
     voudrais pas racheter de cette heure un seul moment; je
     ne combats point contre la mort, mais contre toi et les
     anges qui t'entourent; j'ai d mon pouvoir pass, non 
     un pacte avec ta bande, mais  mes connaissances suprieures,--
     mes austrits,-- mon audace,-- mes
     longues veilles,-- ma force intellectuelle et  la science
     de nos pres,--alors que la terre voyait les hommes et
     les anges marcher de compagnie, et que nous ne vous
     cdions en rien! Je m'appuie sur ma force,--je vous
     dfie,--vous dnie--et vous mprise!

     L'ESPRIT.--Mais tes crimes nombreux t'ont rendu....

     MANFRED.--Que font mes crimes  des tres tels que
     toi? Doivent-ils tre punis par d'autres crimes et par de
     plus grands coupables?--Retourne dans ton enfer! tu
     n'as aucun pouvoir sur moi, _cela_ je le sens; tu ne me
     possderas jamais, _cela_ je le sais: ce que j'ai fait est fait;
     je porte en moi un supplice auquel le tien ne peut rien
     ajouter. L'urne immortelle rcompense ou punit elle-mme
     ses penses vertueuses ou coupables; elle est tout  la fois
     l'origine et la fin du mal qui est en elle; indpendante des
     temps et des lieux, son sens intime, une fois affranchi de
     ses liens mortels, n'emprunte aucune couleur aux choses
     fugitives du monde extrieur; mois elle est absorbe dans
     la souffrance ou le bonheur que lui donne la conscience
     de ses mrites. Tu ne m'as pas tent et tu ne pouvais me
     tenter; je ne fus point ta dupe, je ne serais point ta proie;--je
     fus et je serai encore mon propre bourreau. Retirez-vous
     dmons impuissants! La main de la mort est tendue
     sur moi,--mais non la vtre! (Les dmons disparaissent).

     L'ABB.--Hlas! comme tu es ple!... tes lvres sont
     dcolores, ta poitrine se soulve... et, dans ton gosier, ta
     vois ne forme plus que des sons rauques et touffs....
     Adresse au ciel tes prires... prie... ne ft-ce que par la
     pense; mais ne meurs point ainsi.

     MANFRED.--Tout est fini, mes yeux ne te voient plus
     qu' travers un nuage; tous les objets semblent nager
     Autour de moi, et la terre osciller sous mes pas: adieu!
     donne-moi ta main.

     L'ABB.--Froide! froide!... et le coeur aussi.... Une
     seule prire!... Hlas! comment te trouves-tu?

     MANFRED.--Vieillard! il n'est pas si difficile de mourir.
     (Manfred expire).

     L'ABB.--Il est parti!... son me a pris cong de la
     terre, pour aller o? je tremble d'y penser; mais il est
     parti.

Je ne pense pas que le fantastique ait jamais t et puisse jamais tre
trait avec cette supriorit. Jamais, avec des moyens aussi simples, on
n'a produit un effet plus dramatique. Cette lente apparition de
l'Esprit, que le vieux prtre n'aperoit pas d'abord, et qu'il
contemple avec douleur mais sans effroi,  mesure qu'elle se dessine
entre Manfred et lui, est d'une gravit lugubre. Je crois qu'il n'y
avait rien de si difficile au monde que d'voquer le dmon srieusement.
Goethe, aprs avoir rendu Mphistophls tincelant d'esprit et
d'ironie, avait t oblig, pour le rendre terrible  l'imagination, de
faire jouer tous les ressorts de son invention fconde en tableaux
hideux, en cauchemars pouvantables. Aprs lui, rien dans ce genre
n'tait plus possible, et marcher sur ses traces n'et produit qu'une
parodie. Byron n'a pas couru ce danger; son gnie sombre et majestueux
mprisait les petits moyens que le gnie  mille facettes de Goethe
savait rendre si puissants; Byron n'a vu dans le diable que la
personnification du dsespoir qu'il portait en lui-mme, et pourtant,
dans l'apparition de cette divinit infernale, il a t aussi grand
artiste que Goethe. Il a mme fait preuve d'un got plus pur, en ne
donnant  aucune de ses figures fantastiques les formes effrayantes qui
sont du domaine de la peinture. Il ne les a rendues telles que par
l'ide qu'elles reprsentent, et cependant ce ne sont pas de froides
allgories, du moins on ne les accueille pas comme telles. Elles glacent
l'imagination tout aussi bien que ces sorciers qui _sment et
consacrent_ autour des gibets, lorsque Faust,  cheval, traverse avec
Mphistophls la nuit mystrieuse. Elles font d'autant plus
d'impression qu'on est moins en garde contre elles. C'est un coup de
matre que d'avoir ainsi obtenu cet effet et d'avoir su rendre
insaisissable la nuance qui spare l'allgorie philosophique de la
fantaisie potique. Le rle de l'abb de Saint-Maurice est un
chef-d'oeuvre et l'emporte de beaucoup sur celui du prtre Pierre, que
nous verrons tout  l'heure dans le drame de Mickiewicz. Dans le premier
jet de la composition de _Manfred_, Byron voulait rendre ce personnage
odieux ou ridicule. Il sentit bientt qu'il avait un meilleur parti  en
tirer, que _Manfred_ tait un ouvrage de trop haute philosophie pour
descendre  lutter contre telle ou telle forme de religion. Il se borna
 personnifier, dans l'abb de Saint-Maurice, la bont, l'humble zle,
la foi, la charit. Pas une seule dclamation de sa part; aussi, pas la
moindre amertume de celle de Manfred. Et cette bont du vieillard n'est
pas strile pour Manfred; elle l'aide  triompher des angoisses et des
terreurs de la mort, elle le ranime et lui fait retrouver le sublime
orgueil de sa puissance. _Que fait-il ici_? dit le vieillard.--_Mais
oui, effectivement_, s'crie Manfred, _que fait-il ici? Je ne l'ai pas
appel_.

Est-il rien de plus magnifique dans le sentiment et dans l'expression
que cette invincible puissance de Manfred  l'heure de sa mort,
mprisant le dsespoir qui lui dispute son dernier souffle, et
triomphant de tous les remords, de tous les doutes, de toutes les
souffrances de la vie,  l'aide de cette grande notion de la sagesse et
de la justice ternelles: _L'me immortelle rcompense ou punit
elle-mme ses penses vertueuses ou coupables_? Il y a l tout un dogme,
et un dogme de vrit. Quel incroyable aveuglement, sur la foi des
prudes et des bas-bleus puritains de l'Angleterre, a donc accrdit ce
prjug que Byron tait le pote de l'impit? Mais nous, qui, je
l'espre, sommes suffisamment dgags de l'affreuse croyance  la
damnation ternelle, la plus coupable notion qu'on puisse avoir de la
Divinit; nous, qui n'admettons pas qu' l'heure suprme un dmon,
ministre tout-puissant d'une troite et basse vengeance, et un ange,
faible appui d'une crature plus faible encore, viennent se disputer
l'me des mortels, comment avons-nous pu rpter ces niaises
accusations, qu'il faudrait renvoyer  leurs auteurs? N'est-ce pas le
plus vraiment inspir des potes, n'est-ce pas, parmi eux, le plus noble
disciple de l'idal, celui qui, au sein d'une poque gouverne par les
cagots et les royales prostitues qui leur servaient d'agents, a os
jeter ce grand cri de rvolte contre le fanatisme, en lui disant: Non,
l'esprit du mal ne contrebalance pas dans l'univers la puissance
cleste! Non, Satan n'a pas prise sur nous, Ahriman est subjugu. Le
mauvais principe doit tomber sous les pieds de l'archange, et cet
archange, c'est l'homme, clair enfin du rayon divin que Dieu a mis en
lui; car son oeuvre  lui homme inspir,  lui archange,  lui savant,
philosophe ou pote, est de dgager ce rayon des tnbres dont vous
imposteurs, vous impies, vous calomniateurs de la perfection divine,
l'avez envelopp.

Il ne faut pas oublier qu' cette poque o Byron tait traduit devant
l'inquisition protestante et catholique,  cette poque o Branger,
avec cette religion sage et nave qui lui inspirait _le Dieu des bonnes
gens_ et tant d'odes touchantes et admirables, tait cit  la barre des
tribunaux civils comme crivain impie et immoral; il ne faut pas
oublier, dis-je, que la jeunesse se pressait en foule  des cours de
philosophie et de science d'o elle ne rapportait que la croyance au
matrialisme, la certitude glaciale que l'me de l'homme n'existait pas,
parce qu'elle n'tait saisissante ni  l'analyse mtaphysique, ni  la
dissection chirurgicale; et Byron osait dire  cette gnration
d'hypocrites ou d'athes:--Non! l'me ne meurt pas; un instinct divin,
suprieur  vos analyses mtaphysiques et anatomiques, me l'a rvl. Je
sens en moi une puissance qui ne peut tomber sous l'empire de la mort.
L'ennui et la douleur ont ravag ma vie, au point que le repos est le
besoin le plus imprieux qui me soit rest de tous mes besoins
gigantesques. J'aspire au nant, tant je suis las de souffrir; mais le
nant se refuse  m'ouvrir son sein. Ma propre puissance, ternelle,
invincible, se rvolte contre les dcouragements de ma pense; elle me
poursuit, elle est mon infatigable bourreau, elle ne me souffre pas
abattu et couch sur cette terre dont j'invoque en vain le silence et
les tnbres. Elle me pousse dans des espaces inconnus, elle m'enchane
 la poursuite de mystres impntrables, elle proteste contre moi-mme
de mon immortalit, elle dfie les terreurs de la superstition; mais
elle s'approche tristement de l'heure o, dgage de ses liens, elle
entrera dans une sphre d'intelligence suprieure, o elle comprendra
les mrites ou les torts de son existence prcdente, o elle _punira ou
rcompensera elle-mme_, par la connaissance d'elle-mme et de la vrit
divine, _ses penses coupables ou vertueuses_!

O misrable vulgaire! troupeau imbcile et paresseux qui te tranes 
la suite de tous les sophismes et accueilles toutes les impostures,
combien te faut-il de temps pour reconnatre ceux qui te guident et pour
dmasquer ceux qui t'garent? L'heure n'est-elle pas venue, enfin, o tu
vas cesser de vnrer les hommes qui te mprisent, et d'outrager ceux
qui travaillent  ton mancipation? Entran malgr toi par une loi
divine, tu recueilles  ton insu les bienfaits que de grands coeurs et
de grandes intelligences ont sems sur ton chemin; mais tu ignores la
reconnaissance et le respect que tu leur dois. Condamn  tre ta propre
dupe, tu te nourris de ces bienfaits du gnie, mais en continuant de
blasphmer contre lui et de rpter,  l'instigation de tes ennemis, les
amres accusations qui portent sur la vie prive de tes librateurs. Que
savent aujourd'hui de Jean-Jacques les enfants du peuple? qu'il mettait
ses enfants  l'hpital. Ceci est une grande faute sans doute; mais la
grande rvolution franaise, qui a commenc leur mancipation,
savent-ils, les enfants du peuple, que c'est  Jean-Jacques qu'ils la
doivent? De mme pour Byron; la plbe des lettrs sait fort bien que le
pote avait dissip les biens de sa femme, qu'il tait purilement
humili de sa claudication, qu'il s'irritait immodrment des critiques
absurdes, et c'est beaucoup quand elle n'accueille pas ces accusations
de meurtre que les ennemis de Byron se plaisaient  rpandre, et que le
grand Goethe lui-mme rptait avec une certaine complaisance. En toutes
occasions, les contemporains s'emparent avidement de la dpouille des
victimes qu'ils viennent de frapper; ils examinent pice  pice ces
trophes dont ils taient jaloux et dont il leur est facile de nier
l'clat quand ils les ont trans dans la poussire. Semblable  ces
anatomistes qui disent en essuyant leur scalpel:--Nous avons cherch sur
ce cadavre le sige de l'me et nous ne l'avons pas trouv; donc cet
homme n'tait que matire,--le vulgaire dit en se partageant des
lambeaux de vtement: Ce grand homme n'tait pas d'une autre taille que
nous; il connaissait, comme nous, la vanit, la colre; il avait toutes
nos petites passions. Il n'y a pas de grand homme pour son valet de
chambre. Le vulgaire a raison, les laquais ne peuvent apprcier dans le
grand homme que ce que le grand homme a de misrable; mais les nobles
passions, les inspirations sublimes, les mystrieuses douleurs de
l'intelligence divine comprime dans l'troite et dure prison de la vie
humaine, ce sont l des nigmes pour les esprits grossiers. Rien,
d'ailleurs, ne s'oppose  la publicit de ces misres du foyer
domestique; tout y aide au contraire, et, dans le mme jour, mille voix
diffamatoires s'lvent pour les promulguer, cent mille oreilles, avides
de scandales, s'ouvrent pour les accueillir. Mais une pense neuve,
hardie, gnreuse, bien qu'mise par la voix irrfrnable de la presse,
combien lui faut-il d'annes pour se populariser? Les prjugs, les
haines, le fanatisme, toutes les mauvaises passions qui veulent
enchaner l'essor de la vrit, sont l, toujours veilles, toujours
ingnieuses  dnaturer le sens des mots, toujours impudentes dans les
interprtations de mauvaise foi, et le vulgaire, aisment sduit par cet
appel  sa conscience, se range navement du ct de l'injure et de la
calomnie.

Et cependant le vulgaire est gnralement bon. Il a des instincts de
justice; il est crdule parce qu'il est foncirement loyal. Il se tourne
avec indignation contre ceux qui l'ont tromp, quand ils viennent 
lever le masque. Il porte aux nues ce qu'il foulait aux pieds la veille.
On en conclut que le peuple est extravagant, qu'il a des caprices
inous, insenss, qu'il est sujet a des ractions inexplicables, et
qu'en consquence il faut le craindre et l'enchaner. Dernire
hypocrisie, plus odieuse que toutes les autres! On sait fort bien que la
brute elle-mme n'a point de fureurs qui ne soient motives par ses
besoins. A plus forte raison l'homme en masse n'a pas de colres qui ne
soient justifies par d'odieuses provocations. Quand le peuple brise ses
dieux, c'est que les oracles ont menti, et que l'homme simple ne veut
pas tre rcompens de sa confiance par la trahison. O mdiocrit! 
ignorance! peuple dans toutes les conditions, infriorit dans toutes
les sphres de l'intelligence! sors donc de tes langes, brise tes liens,
essaye tes forces! Le gnie n'est pas une caste dont aucun de tes
membres doive tre exclu. Il n'y a pas de loi divine ni sociale qui
t'enchane  la rudesse de tes pres. Le gnie n'est pas non plus un
privilge que Dieu confre arbitrairement  certains fronts, et qui les
autorise  s'lever ddaigneusement au-dessus de la foule. Le gnie
n'est digne d'hommages et de vnration qu'en ce sens qu'il aide au
progrs de tous les hommes, et, comme un flambeau aux mains de la
Providence, se lve pour clairer les chemins de l'avenir. Mais cette
lumire, qui marche en avant des gnrations, tout homme la porte
virtuellement dons son sein. Dj le moindre d'entre nous en sait plus
long sur les fins de l'humanit, sur la vrit en religion, en
philosophie, en politique, que les grands sages de l'antiquit. Le bon
et grand Socrate, interrogeant aujourd'hui le premier venu parmi les
enfants du peuple, serait merveill de ses rponses. Un jour viendra
donc o les jugements grossiers qui nous choquent aujourd'hui seront
victorieusement rfuts comme de vieilles erreurs par les enfants de nos
moindres proltaires. Prenons donc patience. La postrit redressera
bien des erreurs et rparera bien des injustices. A toi, Byron, prophte
dsol, pote plus dchir que Job et plus inspir que Jrmie, les
peuples de toutes les nations ouvriront le panthon des librateurs de
la pense et des amants de l'idal!




KONRAD


Konrad tant le nom du type privilgi de Mickiewicz, et en particulier
celui du hros des _Dziady_, j'intitule ainsi le fragment de Mickiewicz
dont je vais essayer de rendre compte, quoique ce fragment n'ait point
de titre, ni dans la traduction ni dans l'original, et soit seulement
dsign: _Troisime partie des Dziady_, acte Ier. C'est donc un simple
fragment que je vais mettre en regard de _Faust_ et de _Manfred_. Mais
qu'importe une lacune entre le travail publi en 1833 et celui que
l'auteur poursuit sans doute en ce moment? Qu'importe une suspension
dans le dveloppement des caractres et la marche des vnements, si ces
vnements et ces caractres sont dj poss et tracs d'une main si
ferme que nous reconnaissons au premier coup d'oeil dans le pote l'gal
de Goethe et de Byron? D'ailleurs, le drame mtaphysique n'tant pas
astreint, dans sa forme,  la marche rgulire des vnements, mais
suivant  loisir les phases de la pense qu'il dveloppe, le lecteur se
proccupe assez peu de l'accomplissement des faits, pourvu que la pense
soit suffisamment dveloppe. Les deux premiers actes de _Faust_
feraient une oeuvre complte, et l'arrive de Marguerite dans le drame
ouvre dj un drame nouveau o _Faust_ n'a gure  se dvelopper, et ne
se dveloppe gure en effet. La fin de _Faust_ reste en suspens, et
c'est Byron qui s'est charg de terminer cette grande carrire d'une
manire digne de son dbut.--Mais encore, dans _Manfred_, la premire et
la dernire scne suffiraient rigoureusement au dveloppement de l'ide.
Contentons-nous donc, quant  prsent, du fragment de Mickiewicz. Nous
verrons qu'il suffit bien pour constater la fraternit du pote avec ses
deux illustres devanciers. Je ne le prouverai point par des assertions
qu'on pourrait suspecter d'engouement, mais par des citations qui
perdront en franais tout autant que celles de _Faust_ et de _Manfred_.
Ainsi, la pense, dpouille de toute la pompe du style, mise  nu, et
passant, pour ainsi dire, sous la toise de la traduction en prose,
n'aura de mrite que par elle-mme et dans l'ordre purement
philosophique. Je dirai seulement quelques mots prliminaires sur la
forme qui sert de cadre  cette pense.

Nous avons dit que la nouveaut de cette forme cre par Goethe
consistait dans l'association du monde mtaphysique et du monde
extrieur. Chez _Faust_, le mlange est trs-habilement combin. Il y a
presque toutes les qualits d'un drame propre  la reprsentation
scnique, et on conoit qu'en donnant moins d'extension au monologue, et
en ne faisant du sabbat qu'une scne de ballet, les thtres aient pu
s'en emparer. Mais ce qui, probablement, aux yeux du plus grand nombre
des lecteurs est une qualit dans _Faust_, nous parat un dfaut, si
nous considrons la vritable nature du drame mtaphysique. Celui-l
entre beaucoup trop dans la ralit. Faust devient trop aisment un
homme pareil aux autres, et Mphistophls n'est bientt lui-mme qu'un
habile coquin, demi-escroc, demi-entremetteur, qui trouverait facilement
son type dans la nature humaine. Byron, au contraire, a port le drame
dans le monde fantastique beaucoup plus que dans le monde rel. Ce
dernier mode n'est, pour ainsi dire, qu'entrevu dans _Manfred_, et, par
une admirable logique de sentiments, il y apparat pur, paisible,
presque idal dans sa candeur. C'est bien l le regard qu'un grand et
courageux dsespoir jette en passant sur la vie tranquille des hommes
simples. Le chasseur de chamois et l'abb de Saint-Maurice caractrisent
l'innocence et la pit. Ce rle du chasseur gale en beaut et
rappelle, pour le sentiment gnral, le Guillaume Tell de Schiller; mais
ce qui rend la scne particulirement touchante, c'est la douceur et la
sagesse de Manfred, qui, loin de railler et de mpriser ce naf
montagnard, comme et fait peut-tre Faust, sympathise avec lui par la
mmoire de sa jeunesse et l'intelligence de tous les aspects de la
beaut morale. Le mme sentiment se retrouve dans la scne avec le
prtre. Manfred n'est despotique et arrogant qu'avec les personnes
infernales, c'est--dire avec ses propres passions et ses propres
penses. C'est pourquoi son orgueil est toujours lgitime et
respectable. Il triomphe de la vengeance, des furies, de la fatalit, de
la mort mme, pour s'lever, sans espoir de bonheur, il est vrai, mais
avec une force surhumaine,  la connaissance de la justice divine. L
est tout le drame, et non pas dans la tentative de suicide de Manfred,
ni dans les exhortations du prtre. Ces accessoires servent
rigoureusement  marquer le contraste entre l'existence mystrieuse de
Manfred et celle des autres hommes. Ce sont de magnifiques ornements,
ncessaires seulement comme le cadre l'est au tableau pour en reculer
l'effet et en dtacher les profondeurs sur un fond brillant.

Mais peut-tre serait-on en droit de dire que Byron a t trop loin dans
l'opposition avec _Faust_; tandis que celui-ci est trop dans la ralit,
Manfred est peut-tre trop dans le rve. La donne de Mickiewicz me
semble la meilleure. Il ne mle pas le cadre avec l'ide, comme Goethe
l'a fait dans _Faust_. Il ne dtache pas non plus le cadre de l'ide,
comme Byron dans _Manfred_. La vie relle est elle-mme un tableau
nergique, saisissant, terrible, et l'ide est au centre. Le monde
fantastique n'est pas en dehors, ni au-dessus, ni au-dessous; il est au
fond de tout, il meut tout, il est l'me de toute ralit, il habite
dans tous les faits. Chaque personnage, chaque groupe le porte en soi et
le manifeste  sa manire. L'enfer tout entier est dchan; mais
l'arme cleste est l aussi; et, tandis que les dmons triomphent dons
l'ordre matriel, ils sont vaincus dans l'ordre intellectuel. A la
puissance temporelle, les ukases du czar _Knutopotent_, les tortures,
les bras des bourreaux, l'exil, les fers, les instruments de supplice.
Aux anges, le rgne spirituel, l'me hroque, les pieux lans, la
sainte indignation, les songes prophtiques, les divines extases des
victimes. Mais ces rcompenses clestes sont arraches par le martyre,
et c'est  des scnes de martyre que le sombre pinceau de Mickiewicz
nous fait assister. Or, ces peintures sont telles, que ni Byron, ni
Goethe, ni Dante n'eussent pu les tracer. Il n'y a eu peut-tre pour
Mickiewicz lui-mme qu'un moment dans sa vie o cette inspiration
vraiment surnaturelle lui ait t donne. Du moins la perscution, la
torture et l'exil ont dvelopp en lui des puissances qui lui taient
inconnues auparavant; car rien, dans ses premires productions,
admirables dj, mais d'un ordre moins svre, ne faisait souponner
dans le pote cette corde de maldiction et de douleur que la ruine de
sa patrie a fait vibrer, tonner et gmir en mme temps. Depuis les
larmes et les imprcations des prophtes de Sion, aucune voix ne s'tait
leve avec tant de force pour chanter un sujet aussi vaste que celui de
la chute d'une nation. Mais si le lyrisme et l magnificence des chants
sacrs n'ont pu tre surpasss  aucune poque, il y a de nos jours une
face de l'esprit humain qui n'tait pas claire au temps des prophtes
hbreux, et qui jette sur la posie moderne un immense clat: c'est le
sentiment philosophique qui agrandit jusqu' l'infini l'troit horizon
du peuple de Dieu. Il n'y a plus ni juifs, ni gentils: tous les
habitants du globe sont le peuple de Dieu, et la terre est la cit
sainte qui, par la bouche du pote, invoque la justice et la clmence
des cieux.

Telle est l'immense pense du drame polonais: on y peut voir l'extension
qu'a prise le sentiment de l'idal depuis _Faust_ jusqu' _Konrad_, en
passant par _Manfred_. On pourrait appeler _Faust_ la chute, _Manfred_
l'expiation, _Konrad_ la rhabilitation; mais c'est une rhabilitation
sanglante, c'est le purgatoire, o l'ange de l'esprance se promne au
milieu des supplices, montrant le ciel et tendant la palme aux victimes;
c'est un holocauste o la moiti du genre humain est immole par l'autre
moiti, o l'innocence est en cause au tribunal du crime, o la libert
est sacrifie par le despotisme, la civilisation du monde nouveau par la
barbarie du monde ancien. Au milieu de cette agonie, les dmons rient et
triomphent, les anges prient et gmissent; Dieu se tait! Alors le pote
exhale un cri de dsespoir et de fureur; il rassemble toutes les
puissances de son coeur et de son gnie, pour arracher  Dieu la grce
de l'humanit qui va prir. Rien n'est sublime comme cet appel dsespr
de l'homme au ciel; c'est la voix de l'humanit tout entire qui invoque
l'intercession divine et proteste contre le rgne de Satan.... Mais
Konrad est, comme l'ange rebelle, tomb dans le pch d'orgueil. Le ciel
se ferme, Dieu se voile;, un simple prtre, que les anges bnissent en
l'appelant _serviteur humble, doux_, a seul le pouvoir de chasser les
dmons qui l'obsdent, et c'est  ce pieux serviteur, dont les lvres
pures n'ont jamais blasphm, que Dieu rvlera les mystres de
l'avenir.

Ici la critique serait facile, trop facile mme. On pourrait dire que
les rvlations inintelligibles du dieu rappellent un peu les nigmes
sans mot des antiques oracles, et que c'est un assez pauvre secours
accord  la foi et  la prire, que cette vision o dans un chiffre
mythique la patrie du pote se voit dlivre par une runion de
quarante-quatre villes, ou par un personnage dont le nom se compose de
quarante-quatre lettres, ou par une arme compose de quarante-quatre
phalanges, etc. Les Polonais se perdent en commentaires sur cette
prdiction. Nous n'en grossirons pas le nombre, et nous nous
abstiendrons de relever beaucoup d'autres passages bizarres et obscurs
des _Dziady_, que ne rachteraient pas, pour nous autres Franais, le
mrite de l'expression et le charme du merveilleux ressortant de
superstitions toutes locales. Un seul mot d'ailleurs doit imposer
silence  toute censure pdantesque: la Pologne est catholique, et
Mickiewicz est son pote mystique. Son idal n'a pas encore conu une
forme nouvelle. La majorit de la race slave est range sons la loi
sincre de l'vangile. Respectons une foi nave, qui ne s'est pas
dgrade, comme chez nous, par une restauration jsuitique, et que
d'ailleurs le saint-sige a rhabilite pour longtemps peut-tre en se
dtachant d'elle. Rappelons-nous le mot sublime de M. de La Mennais en
parlant de la concession infme faite par le souverain Pontife aux
puissances coalises: _Tiens-toi l prs de l'chafaud, lui a-t-on dit,
et,  mesure qu'elles passeront, maudis les victimes_! N'imitons pas le
pape; gardons-nous de railler les victimes. C'est bien assez que Nicolas
les dcime et que Capellari les anathmatise. Ne les citons pas  la
barre de notre tribunal philosophique. Avant de passer de la philosophie
chrtienne  une philosophie plus avance, la France a pass par la
glorieuse expiation d'une rvolution terrible. La Pologne subit
maintenant son expiation, non moins douloureuse, non moins respectable.
Il serait aussi lche de lui reprocher aujourd'hui son catholicisme,
qu'il l'et t alors de nous reprocher notre athisme.

Nous regrettons sans doute qu'aprs d'aussi magnifiques lans vers la
vrit, Mickiewicz soit forc, par les convictions auxquelles il est
patriotiquement fidle, de proclamer de pieux mensonges,  la manire
des sibylles. Avec une ide plus hardie de la justice ternelle et des
fins providentielles de l'humanit, il et rsolu plus clairement la
question. Il et pu prophtiser que la dfaite de la Pologne sera pour
la suite des temps un triomphe sur la Russie, et que, comme l'empire
romain a subi le triomphe intellectuel de la Grce terrasse, l'empire
russe subira le triomphe intellectuel et moral de la Pologne. Oui, sans
aucun doute, la barbarie tombera devant la civilisation, le despotisme
sous la libert. Ce ne sera peut-tre pas par la force des armes que
s'oprera la rsurrection de cette nation sacrifie aujourd'hui au
brutal instinct de la haine et de la violence, mais,  coup sr, la main
de Dieu s'tendra sur la tyrannie et tournera les esclaves contre les
oppresseurs. La Russie se fera justice elle-mme. Croit-on que dans ce
vaste empire tout ce qui mrite le nom de peuple ne nourrit pas une
profonde haine contre les bourreaux, une profonde sympathie pour les
victimes? C'est par l que la Pologne retrouvera sa nationalit, et
l'tendra des rives de la Vistule aux rives du Tanas. Il y a
certainement dans cette moiti de l'Europe une puissance formidable qui
gronde, et qui renversera l'odieux empire de la monarchie barbare. Tout
ce qui sent, tout ce qui pense, tout ce qui, en Russie, mrite le nom
d'homme, pleure des larmes de sang sur la Pologne. Comprime encore,
cette puissance clatera. Elle aura de terribles luttes  soutenir
contre la force matrielle; mais que sont les machines contre le gnie
de l'homme? Les armes du czar ne sont que des machines de guerre; qu'un
rayon d'intelligence y pntre, et ces machines obiront 
l'intelligence et fonctionneront pour elle, comme le fer et le feu pour
les besoins de l'industrie humaine.

Mais qu'importe la langue dans laquelle le gnie rend ses oracles! la
langue de Mickiewicz est le catholicisme. Soit! je ne puis croire que
pour les grandes intelligences, qui restent encore sous ce voile, il n'y
ait pas dans les formules un sens plus tendu que les mots ne le
comportent. Le catholicisme de Mickiewicz, quelque sincre qu'il soit,
se prte  l'allgorie aussi bien que le catholicisme railleur de Faust,
et le fantastique paen de Manfred. La foudre qui tombe  la fin de
l'acte sur la maison du docteur est, dit-on, un fait historique. On y
peut voirie symbole du chtiment cleste qui est suspendu sur le trne
du czar. Il y a, dans les prdictions du prtre Pierre, une lgende
profonde dans sa navet. Interrog par le snateur et ses complices
sur ce coup de foudre qui vient de frapper un des leurs, il leur raconte
que plusieurs malfaiteurs taient endormis au pied d'un mur. Le plus
sclrat d'entre eux fut veill par un ange qui lui annona que la
muraille allait s'crouler. Il s'loigna au plus vite, et, comme il vit
en effet ses compagnons crass, il se hta de remercier l'ange qui
l'avait sauv; mais celui-ci lui rpondit: Garde-toi de me remercier.
Ton chtiment est rserv pour le dernier, afin qu'il soit le plus cruel
de tous.

On voit qu'il y a loin de ce catholicisme nergique et menaant  la
rsignation apathique de Silvio Pellico. Konrad est le type le plus
oppos  ce genre de soumission extatique digne de l'Inde peut-tre,
mais  coup sr indigne de l'Europe. Sa brlante nergie dborde en
accents qui feraient plir Dieu mme, si Dieu tait ce misrable Jhovah
qui joue avec les peuples sur la terre comme un joueur d'checs avec des
rois et des pions sur un chiquier. Aussi, le silence de cette divinit
dont Konrad ne comprend pas les lois impitoyables le jette dans la
fureur et dans l'garement, remarquable protestation du pote catholique
contre le Dieu que son dogme lui propose, protestation  laquelle le
catholicisme n'a rien  rpondre, et que Mickiewicz lui-mme ne peut
rfuter aprs l'avoir lance! O grand pote! philosophe malgr vous!
vous avez bien raison de maudire ce Dieu que l'glise vous a donn! Mais
pour nous qui en concevons un plus grand et plus juste, votre blasphme
nous parat l'lan le plus religieux de votre me gnreuse! Nous
mettrons sous les yeux du lecteur une citation pour l'tendue de
laquelle nous ne lui faisons aucune excuse, certain que nous sommes de
bien mriter de lui en lui faisant connatre cet incomparable morceau de
l'_Improvisation_, prcd de la scne des prisonniers. Ces deux scnes
rsument les deux faces du gnie de Mickiewicz, le gnie du rcit
dramatique, et le gnie de la posie philosophique. La scne s'ouvre 
Wilna, dans le clotre des prtres Basiliens, transform en prison
d'tat. _Un prisonnier_ (Konrad) s'endort appuy sur la fentre. Son
ange gardien lui fait de doux reproches durant son sommeil:

     Mchant, insensible enfant! par ses vertus ici-bas, par
     ses prires dans le ciel, ta mre a longtemps prserv ton
     jeune ge de la tentation et des malheurs.... Que de fois,
      sa supplication et avec la permission de Dieu, j'ai descendu
     vers ta cellule, silencieux dans les silencieuses
     ombres de la nuit! je descendais dans un rayon et je planais
     sur sa tte. Quand la nuit te berait, moi, j'tais l,
     pench sur ton rve passionn comme un lit blanc sur
     une source trouble....

     L'ange rappelle  Konrad ses rvoltes, son oubli des
     cieux.

     Je versais alors des larmes amres, je serrais mon visage
     dans mes mains... je voulais... et je n'osais pas retourner
     vers le ciel. Ta mre tait l pour me demander:
     Quelles nouvelles me rapportes-tu de la terre, de ma cabane?
     Quel a t le rve de mon fils?

     A ce monologue de l'ange, gracieux et suave pristyle
     plac au seuil d'un abme, succdent les attaques
     des dmons. Glissons sous sa tte un noir duvet,
     disent-ils, chantons... bien doucement... ne l'effrayons
     pas!

     UN ESPRIT du ct gauche.--La nuit est triste dans ta prison....
     L, dans la ville, elle se passe joyeuse: le son des
     instruments anime les convives, la coupe pleine en main,
     les mnestrels entonnent des chansons....

     KONRAD s'veille.--Toi qui gorges tes semblables, toi
     qui passes le jour  tuer et le soir  clbrer des banquets,
     te rappelles-tu le matin un seul de tes songes?... Et quand
     tu te le rappellerais, le comprendrais-tu?... Il s'endort.

     L'ANGE.--La libert te sera rendue.... Dieu nous envoie
     te l'annoncer....

     KONRAD s'veillant.--Je serai libre... oui... j'ignore d'o
     m'en est venue la nouvelle; mais je connais la libert que
     donnent les Moscovites!... Les infmes!... ils me briseront
     les fers des mains et des pieds; mais ils me les feront
     peser sur l'me!... L'exil, voil ma libert!... Il me faudra
     errer parmi la foule trangre, ennemie, moi, chanteur!...
     et personne ne saisira rien de mes chants... rien, qu'un
     bruit vain et confus! Les infmes!... c'est la seule arme
     qu'ils ne m'aient pas arrache; mais ils me l'ont brise
     dans les mains. Vivant, je resterais mort pour ma patrie,
     et ma pense demeurerait enferme sous l'ombre de mon
     me, comme le diamant dans la pierre.

Ces fragments suffisent  montrer comment l'ide est pose. C'est bien
la lutte du dsespoir contre l'hrosme; c'est bien d'un ct la voix de
l'enfer qui essaye de vaincre en redoublant la souffrance, de l'autre,
la voix du ciel qui console et qui engage  persvrer.

     UN ESPRIT.--Homme! pourquoi ignores-tu l'tendue
     de ta puissance? Quand la pense dans ta tte, comme
     l'clair au sein des nuages, s'enflamme invisible encore,
     elle amoncle dj les brouillards et cre une pluie fertile,
     ou la foudre et la tempte.

            *       *       *       *       *

     Toi aussi, comme un nuage lev, mais vagabond, tu
     lances des flammes, sans savoir toi-mme o tu vas, sans
     savoir ce que tu fais! Hommes! il n'est pas un de vous
     qui ne puisse, isol dans les fers, par la pense et par la
     foi, faire crouler ou relever les trnes.

On voit que les anges de Mickiewicz ont un mysticisme bien large et bien
philosophique. Les diables font une opposition furieuse, et pour qui
lira en entier le petit volume des _Dziady_, traduit en franais, ces
diables paratront au premier abord emprunts  Callot ou aux lgendes
du moyen ge, beaucoup plus qu' l'allgorie potique. Mais, qu'on y
rflchisse, cet enfer est appropri au sujet et renferme une sanglante
satire. Parmi ces innombrables phalanges d'esprits pervers, dont la
posie religieuse fait l'emblme de tous les vices et de tous les maux,
il est diverses hirarchies. Le dmon moqueur de Goethe est un Franais
voltairien. Le sombre gnie de Byron est l'esprit romantique du XIXe
sicle. Le Belzbuth de Mickiewicz, c'est le despotisme brutal, c'est le
patron du czar: c'est un monstre ignoble, sanguinaire, grossier, froce
et stupide. S'il venait faire de l'esprit comme Mphistophls, il ne
serait gure compris des tyrans auxquels il souffle son abrutissement et
sa rage. S'il se montrait  eux menaant et terrible, comme le gnie de
Manfred, il ramnerait le remords et la crainte dans ces mes lches et
superstitieuses. Il les caresse au contraire et les berce de doux rves.
_N'pouvante pas mon _gibier_, dit-il  ses acolytes rangs autour du
lit d'un snateur endormi.--_Quand il dort, le brigand, son sommeil
n'est-il pas  moi_? rpond le diable subalterne.--_Si tu l'effrayes
trop pour une fois_, lui dit le matre, _il va se rappeler son rve et
nous duper.--Il est ivre et ne veut pas dormir. Coquin, nous tiendras-tu
ternellement debout_?--Alors le snateur rve, et s'imagine tre dans
la faveur du czar. Cr grand-marchal, il s'enfle, il se promne avec
orgueil dans les salons, puis tout  coup il est disgraci. On le
raille; un coquin de chambellan lui fait l'outrage d'un sourire.

     Ah! je meurs! je suis mort! Me voil dans la tombe,
     rong par les vers, par les sarcasmes.... On me fuit! Ah!
     quelle solitude! quel silence....--Quel bruit! Ah! c'est
     un calembour.--O laide mouche!... Des pigrammes, des
     railleries.... Des insectes qui m'entrent dans l'oreille.... Ah!
     mon oreille!...--Les Kameriumkiers crient comme des
     hiboux. Ah! voici les dames dont les queues de robe sifflent
     comme des serpents  sonnettes.--Quel horrible
     vacarme! Des cris... des rires.... Le snateur est en disgrce!
     en disgrce! en disgrce!

     Il tombe de son lit par terre, les diables descendent
     sur lui.

     Dtachons son me des sens, comme on dtache un chien
     hargneux du collier.

La plaisanterie de Mickiewicz est pleine de fiel et de verve. Il fait
aux courtisans des plaies plus profondes avec son vers incisif et
mordant, qu'ils n'en ont fait  leurs victimes avec les knouts. Aussi
l'arme diabolique qu'il a voque est-elle pour lui, non un jeu de
l'imagination, mais un enfer vivant, une peinture relle des turpitudes
et des atrocits du rgime moscovite. Tous les soldats de Belzbuth sont
des bourreaux, des geliers, des blasphmateurs, des cannibales. Ils ne
parlent que de tortures physiques, ils lchent le sang sur les lvres
des martyrs. On voit bien de quels hommes ils sont les matres et les
dieux! Quand ils s'adressent aux prisonniers ou aux prtres, ils
cherchent  les vaincre par le dsespoir, par la vengeance, par l'appt
des plaisirs dont leurs souffrances et leurs jenes augmentent le
besoin, par la peur surtout. Quand Pierre, prostern auprs de Konrad
vanoui, prie pour conjurer le dmon, l'un d'eux lui murmure  l'oreille
des paroles de menace... _Et sais-tu ce que deviendra la Pologne dans
deux cents ans? Et sais-tu que demain tu seras battu comme un Haman_?

Je m'arrte, car je citerais tout le pome, et, ne voulant pas retirer
au lecteur le plaisir de le lire en entier, je me bornerai aux deux
scnes que j'ai annonces, et qui sont indispensables pour lui faire
connatre le gnie de Mickiewicz.

     SCNE I

     Un corridor.--La sentinelle se tient au loin la carabine au bras.
     --Quelques jeunes prisonniers sortent de leurs cellules avec des
     chandelles.--Il est minuit.

     JACOB.--Vraiment, nous allons nous runir?

     ADOLPHE.--La sentinelle boit la goutte, le caporal est
     des ntres.

     JACOB.--Quelle heure est-il?

     ADOLPHE.--Prs de minuit.

     JACOB.--Mais si la garde nous surprend, notre pauvre
     caporal est perdu.

     ADOLPHE.--teins donc la chandelle: tu vois comme la
     lumire se rflchit sur la fentre. Ils teignent la chandelle. La
     ronde est un vrai badinage: il lui faudra frapper longtemps,
     changer le mot d'ordre, chercher les clefs.... Puis
     les corridors sont longs.... Avant d'tre surpris nous nous
     sparons, les portes se ferment, chacun se jette sur le lit
     et ronfle.

     Les autres prisonniers arrivent de leurs celulles.

     FREJEND.--Amis, allons dans la cellule de Konrad, c'est
     la plus loigne; elle est adosse au mur de l'glise: nous
     pouvons, sans tre entendus, y chanter et crier  l'aise.
     Aujourd'hui, je me sens dispos  donner un libre cours
      ma voix: en ville on se figurera que les chants partent
     de l'glise, c'est demain Nol.... Eh! camarades, j'ai quelques
     bouteilles aussi.

     JACOB.--A l'insu du caporal?

     FREJEND.--Le brave caporal aura sa part aux bouteilles;
     c'est un Polonais, un de nos anciens lgionnaires
     que le czar a transform de force en Moscovite. Le caporal
     est bon catholique, et il permet aux prisonniers de passer
     ensemble la soire les veilles des ftes.

     JACOB.--Si on l'apprend, nous le payerons cher.

     Les prisonniers entrent dans la cellule de Konrad, y font du
     feu et allument la chandelle.

     JACOB.--Mais voyez comme Jegota se fait triste: il ne
     s'tait pas dout qu'il pouvait bien avoir dit  ses foyers
     un ternel adieu.

     FREJEND.--Notre Hyacinthe a d laisser sa femme en
     couches, et il ne verse pas une larme.

     FLIX KOLAKOWSKI.--Pourquoi en verserait-il? Qu'il
     rende plutt gloire  Dieu! Si elle met au monde un fils,
     je lui prdirai son avenir.... Donne-moi ta main; j'ai quelque
     talent en chiromancie, je te dvoilerai l'avenir de ton
     fils. Il regarde dans la main. S'il est honnte sous le gouvernement
     moscovite, il fera infailliblement connaissance avec
     les juges et la kibitka.... Qui sait? peut-tre nous trouvera-t-il
     encore tous ici?--Vivent les fils! ce sont nos compagnons
     pour l'avenir.

     JEGOTA.--tes-vous ici depuis longtemps?

     FREJEND.--Comment le savoir? Nous n'avons pas de
     calendrier, personne ne nous crit: le pire est d'ignorer
     quand nous en sortirons.

     SUZIN.--Moi, j'ai sur ma fentre une paire de rideaux
     de bois, et je ne sais pas mme quand il fait nuit ou jour.

     THOMAS.--J'aimerais mieux tre sous terre, affam,
     malade, livr au supplice du knout et mme de l'inquisition,
     que de vous voir ici partager ma misre. Les brigands!...
     Ils veulent nous enfouir tous dans la mme
     tombe!...

     FREJEND.--Quoi! c'est peut-tre pour moi que tu
     pleures? Pour moi peut-tre? Je le demande, de quelle
     utilit est ma vie? Encore si nous avions la guerre; j'ai
     quelque talent pour me battre, et je pourrais larder les
     reins  quelques cosaques du Don. Mais en paix! A quoi
     bon vivrais-je une centaine d'annes?... Pour maudire les
     Moscovites, pub mourir et devenir poussire! Libre,
     j'aurai pass ma vie inaperu, comme la poudre ou le
     vin mdiocre. Aujourd'hui que le vin est bouch et la
     poudre bourre, j'ai en prison toute la valeur d'une bouteille
     ou d'une cartouche. Libre, je m'vaporerais comme
     le vin d'un broc dbouch, je brlerais sans bruit, comme
     la poudre sur un bassinet ouvert. Mais si l'on m'entrane,
     charg de fers, en Sibrie, les Lithuaniens, nos frres, se
     diront en me voyant passer: Voil ce noble sang, voil
     notre jeunesse qui s'teint! Attends, infme czar! attends,
     Moscovite! Un homme comme moi, Thomas, se ferait
     pendre pour que tu restasses un moment de plus dans le
     monde; un homme comme moi ne sert sa patrie que par
     sa mort. Je mourrais dix fois pour te faire ressusciter, toi
     ou le sombre pote Konrad, qui nous raconte l'avenir
     comme un bohmien. A Konrad. Je crois, puisque Thomas
     le dit, que tu es un grand pote; je t'aime, car tu ressembles
     aussi  la bouteille: tu verses tes chants, tu inspires
     le sentiment, l'enthousiasme!... mais nous, nous
     buvons, nous sentons..., et toi, tu dcrois, tu te dessches.
     A Thomas et  Konrad. Vous savez que je vous aime, mais on
     peut aimer sans pleurer. Allons, mes frres, plus de tristesse;
     car, si je m'attendris une fois et si je me mets a
     larmoyer, alors plus de feu, plus de th.

     Il fait le th.--Un moment de silence.

     JACOB.--Quel long silence! N'y a-t-il pas de nouvelles
     de la ville?

     TOUS.--Des nouvelles!

     ADOLPHE.--Jean est all aujourd'hui  l'interrogatoire;
     il est rest une heure en ville. Mais il est silencieux et
     triste, et,  en juger par sa mine, il n'a gure envie de
     parler.

     UN DES PRISONNIERS.--Eh bien! Jean, des nouvelles?

     JEAN SOBOLEWSKI, tristement.--Rien de bon aujourd'hui....
     On a expdi vingt kibitka pour la Sibrie.

     JEGOTA.--De qui? des ntres?

     JEAN.--D'tudiants de Samogitie.

     TOUS.--En Sibrie!

     JEAN.--Et en grande pompe; il y avait affluence de
     spectateurs. Je demandai au caporal de m'arrter un instant,
     il me l'accorda. Je me tins au loin, cach entre les
     colonnes de l'glise. On disait la messe; le peuple affluait
     de toutes parts. Soudain il s'lance  flots vers la porte,
     puis vers la prison voisine. Seul, je restai sous le portique,
     et l'glise devint si dserte que, dans le lointain, j'entrevoyais
     le prtre tenant le calice  la main, et l'enfant de
     choeur avec sa sonnette. Le peuple ceignait la prison d'un
     rempart immobile; les troupes en armes, les tambours en
     tte, se tenaient sur deux rangs comme pour une grande
     crmonie; au milieu d'elles taient les kibitka. Je lance
     un regard furtif, et j'aperois l'officier de police s'avancer
      cheval. Sa figure tait celle d'un grand homme conduisant
     un grand triomphe... oui... le triomphe du czar du
     Nord, vainqueur de jeunes enfants! Au roulement du tambour,
     on ouvre les portes de l'htel de ville... ils sortent....
     Chaque prisonnier avait prs de lui une sentinelle, la
     baonnette au fusil. Pauvres enfants!... ils avaient tous,
     comme des recrues, la tte rase, les fers aux pieds!... Le
     plus jeune, g de dix ans, se plaignait de ne pouvoir soulever
     ses chanes et montrait ses pieds nus et ensanglants.
     L'officier de police passe, demande le motif de
     ces plaintes.... L'officier de police, homme plein d'humanit,
     examine lui-mme les chanes.... Dix livres... c'est
     conforme au poids prescrit!... On entrana Jancewski: je
     l'ai reconnu!... les souffrances l'avaient fait laid, noir,
     maigre; mais que de noblesse dans ses traits! Un an
     auparavant, c'tait un smillant et gentil petit garon;
     aujourd'hui, il regardait de la kibitka comme de son rocher
     isol le grand empereur!... Tantt, d'un oeil fier, sec,
     serein, il semblait consoler ses compagnons de captivit;
     tantt il saluait le peuple avec un sourire amer, mais
     calme; il semblait vouloir lui dire: Ces fers ne me font
     pas tant de mal!... Soudain j'ai cru voir son regard tomber
     sur moi. Comme il n'apercevait pas le caporal qui me
     tenait par mon habit, il me supposa libre! il baisa sa
     main en signe d'adieu et de flicitation, et soudain tous
     les yeux se tournrent vers moi. Le caporal me tirait de
     toutes ses forces pour me faire cacher; je refusai, mais je
     me serrai contre la colonne; j'examinai la figure et les
     gestes du prisonnier. Il s'aperut que le peuple pleurait
     en regardant ses fers, et il secoua les fers de ses pieds
     comme pour montrer  la foule qu'il pouvait les porter.
     La kibitka s'lance... il arrache son chapeau de la tte, se
     dresse, lve la voix, crie trois fois: La Pologne n'est
     pas encore morte!... et il disparat derrire la foule.
     Mes yeux suivirent longtemps cette main tendue vers le
     ciel, ce chapeau noir pareil  un tendard de mort, cette
     tte violemment dpouille de sa chevelure, cette tte
     sans tache, fire, qui brillait au loin, annonant  tous
     l'innocence et l'infamie des bourreaux. Elle surgissait du
     milieu de la foule noire de tant de ttes, comme, du sein
     des flots, celle du dauphin prophte de l'orage. Cette main,
     cette tte, sont encore devant mes yeux et resteront graves
     dans ma pense. Comme une boussole, elles me marqueront
     le chemin de la vie et me guideront  la vertu....
     Si je les oublie, toi, mon Dieu! oublie-moi dans le ciel!

     LWOWICZ.--Que Dieu soit avec vous!

     CHAQUE PRISONNIER.--Et avec toi!

     JEAN SOBOLEWSKI.--Cependant les voitures dfilaient,
     on y jetait un  un des prisonniers. Je lanai un regard
     dans la foule serre du peuple et des soldats. Tous les visages
     taient ples comme des cadavres, et dans cette foule
     immense, il rgnait un tel silence que j'entendais chaque
     pas et chaque bruissement des chanes! tous sentaient
     l'horreur du supplice!... Le peuple et l'arme le sentaient,
     mais tous se taisaient, tant ils ont peur du czar.... Enfin
     le dernier prisonnier parut: il semblait rsister; le malheureux!
     il se tranait avec effort et chancelait  chaque
     pas.--On lui fait descendre lentement les degrs;  peine
     a-t-il pos le pied sur le second, qu'il roule et tombe:
     c'tait Wasilewski. Il avait reu tant de coups  l'interrogatoire,
     qu'il ne lui tait pas rest une goutte de sang sur
     le visage. Un soldat vint et le releva; il le soutint d'une
     main jusqu' la voiture, et de l'autre il essuya de secrtes
     larmes.... Wasilewski n'tait pas vanoui, affaiss, appesanti,
     mais il tait roide comme une colonne. Ses mains
     engourdies, comme si on les et dgages de la croix,
     s'tendaient au-dessus des paules des soldats. Il avait les
     yeux hagards, hves, largement ouverts!... Et le peuple
     aussi a ouvert les yeux et les lvres.... Et soudain un seul
     soupir, parti de mille poitrines, retentit autour de nous,
     un soupir creux et comme souterrain; on et dit un gmissement
     qui sortait  la fois de toutes les tombes enfouies
     sous l'glise. Le dtachement l'touffa par le roulement
     du tambour et par le commandement: Aux armes!
     marche!... On se met en mouvement, et les kibitka fendent
     la rue, rapides comme le vol d'un clair. Une seule
     paraissait vide: elle contenait pourtant un prisonnier,
     mais un prisonnier invisible!... Seulement, au-dessus de
     la paille apparaissait une main ouverte, livide, une main
     de cadavre, qui tremblotait comme un signe d'adieu.--La
     kibitka s'enfonce dans la mle....--Avant que le
     fouet ait dispers la foule, on s'arrte devant l'glise....
     Soudain j'entends la sonnette; le cadavre tait l.... Je
     jette les yeux dans l'glise dserte, je vois la main du
     prtre lever au ciel la chair et le sang du Seigneur, et je
     dis: Seigneur, toi qui, par le jugement de Pilate, as
     vers ton sang innocent pour le salut du monde, accueille
     cette jeune victime de la justice du czar; elle n'est ni
     aussi sainte ni aussi grande, mais elle est aussi innocente!
     (Long silence.)

     L'Abb Lwowicz.--Frre, ce prisonnier peut vivre encore.
     Dieu seul le sait.... Peut-tre nous le drobera-t-il
     un jour. Je prierai.... Joignez vos prires aux miennes
     pour le repos des martyrs: savons-nous le sort qui nous
     attend tous demain?

     Frejend.--Quel affreux rcit! il m'a arrach la dernire
     de mes larmes.... Je sens que ma raison s'gare....
     Flix, console-nous un peu...! O toi, si l'envie t'en prenait,
     ne ferais-tu pas rire le diable dans les enfers?

     Plusiers Prisonniers.--Oui, Flix, une chanson!...
     Versez-lui du th, du vin.

     Flix.--Vous le voulez tous: il faut que je sois gai
     quand mon coeur se brise. Eh bien, je serai gai, coutez
     ma chanson. (Il chante.)

     Peu m'importe la peine qui m'attend, les mines, la Sibrie
     ou les fers! toujours, en fidle sujet, je travaillerai
     pour le czar.

     Si je bats le mtal avec le marteau, je me dirai: Cette
     mine gristre, ce fer, servira un jour  forger une hache
     pour le czar!

     Si l'on m'envoie peupler les steppes, je prendrai en
     mariage une jeune Tartare; peut-tre de mon sang natra-t-il
     un Pahlen pour le czar.

     Si je vais dans les colonies, je cultiverai un jardin, je
     creuserai des sillons, et, chaque anne, je ne smerai que
     du lin et du chanvre.

     Avec le chanvre, on fera du fil, un fil gristre qu'on enveloppera
     d'argent: peut-tre aura-t-il l'honneur de servir
     un jour d'charpe au czar.

     Les prisonniers chantent en choeur.

     Naitra-t-il un Pahlen pour le czar?

     SUZIN.--Mais voyez: Konrad est immobile, absorb,
     comme s'il se remmorait ses pchs pour la confession.
     --Flix! il n'a rien entendu de ta chanson.--Konrad!...
     Voyez!... son visage plit... il se colore de nouveau.... Est-il
     malade?

     Flix.--Attends!... silence!... Je l'avais prvu!... Oh!
     pour nous qui connaissons Konrad, ce n'est pas un mystre.--Minuit
     est son heure! silence, Flix!... nous
     allons entendre une autre chanson!

     JOSEPH, regardant Konrad.--Frres, son me est envole...
     elle erre dans une contre lointaine.... Peut-tre lit-elle
     l'avenir dans les cieux?... Peut-tre aborde-t-elle les esprits
     familiers qui lui raconteront ce qu'ils ont appris
     dans les toiles!... Quels yeux tranges!... la flamme
     brille sous ses paupires... et ses yeux ne disent rien, ne
     demandent rien... ils n'ont pas d'me... ils brillent comme
     les foyers qu'a dlaisss une arme partie en silence et
     dans l'ombre de la nuit pour une expdition lointaine:
     avant qu'ils s'teignent, l'arme sera de retour dans ses
     quartiers.

     KONRAD chante.--Mon chant gisait moite dans le tombeau,
     mais il a senti le sang!... Le voil qui regarde de
     dessous terre, et, comme un vampire, il se dresse, avide,
     de sang!... Oui!... vengeance!... vengeance!... vengeance
     contre nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et mme malgr Dieu!...

     Et le chant dit:

     Moi, je viendrai un soir, je mordrai mes frres, mes
     compatriotes. Celui  qui je plongerai mes dfenses dans
     l'me, se dressera, comme moi, vampire... et criera: Oui,
     vengeance!... vengeance!... vengeance contre nos bourreaux,
     avec l'aide de Dieu, et mme malgr Dieu!

     Puis nous irons, nous nous abreuverons du sang de
     l'ennemi; nous hacherons son cadavre! Nous lui clouerons
     les mains et les pieds pour qu'il ne se relve pas, et qu'il
     ne reparaisse plus mme comme spectre.

     Nous suivrons son me aux enfers!... Tous, nous lui
     pserons de notre poids sur l'me jusqu' ce que l'immortalit
     s'en chappe... et tant qu'elle sentira, nous la mordrons!...
     Oui!... vengeance! vengeance! vengeance contre
     nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et mme malgr
     Dieu!

     L'ABB LWOWICZ.--Konrad, arrte, au nom de Dieu!
     c'est une chanson paenne.

     LE CAPORAL.--Quel regard affreux!... C'est une chanson
     satanique!

     KONRAD.--Je m'lve!... je m'envole!... L, au sommet
     du rocher... je plane au-dessus de la race des hommes,
     dans les rangs des prophtes!... De l, ma prunelle fend,
     comme un glaive, les sombres nuages de l'avenir; mes
     mains, comme les vents, dchirent les brouillards!... Il
     fait clair... il fait jour!... J'abaisse un regard sur la terre:
     l se droule le livre prophtique de l'avenir du monde!...
     L, sous mes pieds! vois, vois les vnements et les sicles
     futurs, pareils aux petits oiseaux que l'aigle poursuit!...
     Moi, je suis l'aigle dans les cieux!... Vois-les sur la terre
     s'lancer, courir; vois cette paisse nue se tapir dans le
     sable!...

     QUELQUES PRISONNIERS.--Que dit-il?... Quoi?... Qu'est-ce
     donc?... Vois, vois quelle pleur!

     Ils saisissent Konrad.

     Calme-toi!

     KONRAD.--Arrtez! arrtez!... arrtez! je recueillerai
     mes penses, j'achverai mon chant, j'achverai!...

     LWOWICZ.--Assez! assez!

     D'AUTRES.--Assez!

     LE CAPORAL.--Assez! que Dieu vous bnisse!... La
     sonnette, entendez-vous la sonnette? la ronde, la ronde
     est  la porte... teignez la chandelle: chacun chez soi!...

     UN DES PRISONNIERS, regardant  la fentre.--La porte est
     ouverte... les voil....--Konrad est vanoui: laissez-le
     seul dans sa cellule! (Tous s'chappent.)

     SCNE II

     KONRAD, aprs un long silence.

     Je suis seul!... Eh! que m'importe la foule? Suis-je
     pote pour la foule?... O est l'homme qui embrassera
     toute la pense de mes chants, qui saisira du regard tous
     les clairs de mon me? Malheur  qui puise pour la
     foule sa voix ou sa langue!... La langue ment  la voix, et
     la voix ment aux penses... La pense s'envole rapide de
     l'me avant d'clater en mots, et les mots submergent la
     pense et tremblent au-dessus de la pense, comme le sol
     sur un torrent englouti et invisible. Au tremblement du
     sol, la foule dcouvrira-t-elle l'abme du torrent, devinera-t-elle
     le secret de son cours?

     Le sentiment circule dans l'me, il s'allume, il s'embrase
     comme le sang dans ses prisons profondes et invisibles.
     Les hommes dcouvriront autant de sentiment dans
     mes chants qu'ils verront de sang sur mon visage.

     Mon chant, tu es une toile au del des confins du
     monde!... L'oeil terrestre qui se lance  ta poursuite peut
     tendre ses ailes... jamais il ne t'atteindra... il frappera
     seulement la voie lacte... Il devinera qu'il y a des soleils,
     mais non quel est leur nombre et leur immensit!...

     A vous, mes chants, qu'importent les yeux et les oreilles
     des hommes? Coulez dans les abmes de mon me; brillez
     sur les hauteurs de mon me, comme des torrents souterrains,
     comme des toiles sublunaires.

     Toi, Dieu! toi, nature! coutez-moi!... Voici une musique
     digue de vous, des chants dignes de vous!--Moi,
     grand matre, grand matre, j'tends les mains, je les
     tends jusqu'au ciel.... Je pose les doigts sur les toiles
     comme sur les cercles de verre d'un harmonica.

     Mon me fait tourner les toiles d'un mouvement tantt
     lent, tantt rapide; des millions de tons en dcoulent;
     c'est moi qui les ai tous tirs. Je les connais tous, je les
     assemble, je les spare, je les runis, je les tresse en arc-en-ciel,
     en accords, en strophes; je les rpands en sons et
     en rubans de flamme.

     J'ai relev les mains, je les ai dresses au-dessus des
     artes du monde, et les cercles de l'harmonie ont cess
     de vibrer. Je chante seul, j'entends mes chants, longs,
     tranants comme le souffle du vent; ils retentissent dans
     toute l'immensit du monde, ils gmissent comme la
     douleur, ils grondent comme des orages; les sicles les
     accompagnent sourdement. Chaque son retentit et tincelle
      la fois: il me frappe l'oreille, il me frappe l'oeil;
     c'est ainsi que, quand le vent souffle sur les ondes, j'entends
     son vol dans ses sifflements, je le vois dans son
     vtement de nuages.

     Ce sont des chants dignes de Dieu, de la nature!... C'est
     un chant grand, un chant crateur!... Ce chant, c'est la
     force, la puissance; ce chant, c'est l'immortalit.... Que
     pourrais-tu faire de plus grand, toi, Dieu?... Vois comme
     je tire mes penses de moi-mme; je les incarne en mots;
     elles volent, se dissminent dans les cieux, roulent, jouent
     et tincellent.... Elles sont dj loin, et je les sens encore;
     je savoure leurs charmes; je sens leurs contours dans la
     main, je devine leurs mouvements par ma pense. Je vous
     aime, mes enfants potiques!... mes penses!... mes
     toiles!... mes sentiments!... mes orages!... Au milieu
     de vous, je me tiens comme un pre au sein de sa famille;
     vous m'appartenez tous!...

     Je vous foule aux pieds, vous tous, potes, vous tous,
     sages et prophtes, idoles du monde! Revenez contempler
     les crations de vos mes!--Que vos oreilles et vos
     coeurs retentissent des justes et bruyants applaudissements
     des hommes, que vos fronts rayonnent de tout
     l'clat de votre gloire; et tous les concerts des loges,
     tous les ornements de vos couronnes, recueillis dans tant
     de sicles et de nations, ne vous procureront pas la flicit
     et la puissance que je sens aujourd'hui dans cette
     nuit solitaire, quand je chante seul au fond de mon me,
     quand je ne chante que pour moi seul.

     Oui, je suis sensible, je suis puissant et fort de raison;
     jamais je n'ai senti comme dans ces instants.--Ce jour
     est mon znith, ma puissance atteindra aujourd'hui son
     apoge. Aujourd'hui, je reconnatrai si je suis le plus
     grand de tous... ou seulement un orgueilleux. Ce jour est
     l'instant de la prdestination.--J'tends plus puissamment
     les ailes de mon me.--C'est le moment de Samson,
     quand, aveugle et dans les fers, il mditait au pied
     d'une colonne. Loin d'ici au corps de boue; esprit, je revtirai
     des ailes! Oui, je m'envolerai!... je m'envolerai de
     la sphre des plantes et des toiles, et je ne m'arrterai
     que la _o se sparent le crateur et la nature_.

     Les voila... les voil... les voila ces deux ailes... elles
     suffiront... je les tendrai du couchant  l'aurore; de la
     gauche je frapperai le pass, et de la droite l'avenir... je
     m'lverai sur les rayons du sentiment jusqu' toi!... et
     mes yeux pntreront tes sentiments,  toi qui, dit-on,
     sont dans les cieux. Me voil... me voil: tu vois quelle
     est ma puissance;--vois o s'lvent mes ailes: je suis
     homme, et l sur la terre... est rest mon corps!... C'est
     l que j'ai aim, dans ma patrie!... l que j'ai laiss mon
     coeur; mais mon amour dans le monde ne s'est pas repos
     sur un seul tre, comme l'insecte sur une rose; il ne s'est
     repos ni sur une famille, ni sur un sicle!... Moi, j'aime
     toute une nation; j'ai saisi dans mes bras toutes ses gnrations
     passes et  venir; je les ai presses ici sur le
     coeur, comme un ami, un amant, un poux, comme un
     pre. Je voudrais rendre  ma patrie la vie et le bonheur,
     je voudrais en faire l'admiration du monde. Les forces
     me manquent, et je viens ici, arm de toute la puissance
     de ma pense, de cette pense qui a ravi aux cieux la
     foudre, scrut la marche des plantes et sond les abmes
     des mers. J'ai de plus cette force que ne donnent pas les
     hommes, j'ai ce sentiment qui brle intrieurement comme
     un volcan, et qui parfois seulement fume en paroles.

     Et cette puissance, je ne l'ai puise ni  l'arbre d'den,
     dans le fruit de la connaissance du bien et du mal, ni
     dans las livres, ni dans les rcits, ni dans la solution des
     problmes, ni dans les mystres de la magie. Je suis n
     crateur. J'ai tir mes forces d'o tu as tire les tiennes,
     car toi, tu ne les as pas cherches... tu les possdes, tu ne
     crains pas de les perdre... et moi, je ne le crains pas non
     plus! Est-ce toi qui m'as donn, ou bien ai-je ravi, l o
     tu l'as ravi toi-mme, cet oeil pntrant, puissant? Dans
     mes moments de puissance, si j'lve les yeux vers les
     traces des nuages, si j'entends les oiseaux voyageurs naviguer
      perte de vue dans les airs; je n'ai qu' vouloir,
     et soudain je les retiens d'un regard comme dans un filet
     la nue fait retentir un chant d'alarme; mais, avant que
     je la livre aux vents, les vents ne l'branleront pas.--Si
     je regarde une comte de toute la puissance de mon me,
     tant que je la contemple, elle ne bouge pas de place....
     Les hommes seuls, entachs de corruption, fragiles, mais
     immortels, ne me servent pas, ne me connaissent pas....
     Ils nous ignorent tous deux, moi et toi: moi, je viens ici
     chercher un moyen infaillible, ici dans le ciel. Cette puissance
     que j'ai sur la nature, je veux l'exercer sur les
     coeurs des hommes: d'un geste je gouverne les oiseaux et
     les toiles; il faut que je gouverne ainsi mes semblables,
     non par les armes, l'arme peut parer l'arme; non par les
     chants, ils sont longs  se dvelopper; non par la science,
     elle est vite corrompue; non par les miracles, c'est trop
     clatant: je veux les gouverner par le sentiment qui est
     en moi, je veux les gouverner tous, comme toi, mystrieusement
     et pour l'ternit!--Quelle que soit ma volont,
     qu'ils la devinent et l'accomplissent, elle fera leur
     bonheur; et, s'ils la mprisent, qu'ils souffrent et
     succombent!--Que les hommes deviennent pour moi comme
     les penses et les mots dont je compose  ma volont un
     difice de chants: on dit que c'est ainsi que tu gouvernes!...
     Tu sais que je n'ai pas souill ma pense, que
     je n'ai pas dpens en vain mes paroles. Si tu me donnais
     sur les mes un pareil pouvoir, je recrerais ma nation
     comme un chant vivant, et je ferais de plus grands prodiges
     que toi, j'entonnerais le chant du bonheur!

     Donne-moi l'empire des mes. Je mprise tant cette
     construction sans vie, nomme le monde, et vante sans
     cesse, que je n'ai pas essay si mes paroles ne suffiraient
     pas pour la dtruire; mais je sens que, si je comprimais et
     faisais clater d'un coup ma volont, je pourrais teindre
     cent toiles et en faire surgir cent autres... car je suis
     immortel!... Oh! dans la sphre de la cration, il y a
     bien d'autres immortels.... Mais je n'en ai pas rencontr
     de suprieurs! Tu es le premier des tres dans les cieux!...
     Je suis venu te chercher jusqu'ici, moi le premier des
     tres vivants sur la valle terrestre.... Je ne t'ai pas encore
     rencontr. Je devine que tu es. Montre-toi et fais-moi
     sentir ta supriorit.... Moi, je veux de la puissance,
     donne-m'en ou montre-m'en le chemin. J'ai appris qu'il
     exista des prophtes qui possdaient l'empire des mes....
     Je le crois.... Mais ce qu'ils pouvaient, je le puis aussi! Je
     veux une puissance gale  la tienne; je veux gouverner les
     mes comme tu les gouvernes. (Long silence.--Aveu
     ironie.) Tu gardes le silence!... Toujours le silence! Je le
     vois, je t'ai devin, je comprends qui tu es, et comment
     tu exerces ta puissance; il a menti celui qui t'a donn le
     nom d'Amour, tu n'es que Sagesse. C'est la pense et non
     le coeur qui dvoilera tes voies aux hommes; c'est par la
     pense, non par le coeur, qu'ils dcouvriront o tu as
     dpos tes armes. Celui qui s'est plong dans les livres,
     dans les mtaux, dons les nombres, dans les cadavres, a
     seul russi  s'approprier une partie de ta puissance. Il
     reconnatra le poison, la poudre, la vapeur; il reconnatra
     tes clairs, la fume, la foudre; il reconnatra la lgalit
     et la chicane contre les savants et les ignorants. C'est aux
     penses que tu as livr le monde, tu laisses languir les
     coeurs dans une ternelle pnitence; ta m'as donn la plus
     courte vie et le sentiment le plat puissant.

          Un moment de silence,

     Qu'est mon sentiment?
            Ah! rien qu'une tincelle.
     Qu'est ma vie?
            Un instant.

     Mais ces foudres qui gronderont demain, que sont-ils
        aujourd'hui.
            Une tincelle.
     Qu'est la srie entire des sicles, que l'histoire nous
        rvle?
            Un instant.
     D'o sort chaque homme, ce petit monde?
            D'une tincelle.
     Qu'est la mort qui dissipera tous les trsors de mes
     penses?
            Un instant.
     Qu'tait-il, lui, quand il portait le monde dans son sein?
            Une tincelle.
     Et que sera l'ternit du monde quand il l'engloutira?
            Un instant.

             VOIX DES DMONS.
          Je sauterai sur ton me comme
          sur en coursier. Marche, marche!

             VOIX DES ANGES.
          Quel dlira! Dfendons-le! dfendons-la!
          couvrons-lui les tempes
          de nos ailes!

     Instant!... tincelle!... quand il se prolonge, quand elle
     s'enflamme, ils crent et dtruisent.... Courage!... courage!...
     tendons, prolongeons cet instant!... Courage!...
     courage!... tendons, enflammons cette tincelle....
     --Maintenant... bien... oui... une fois encore, je t'appelle,
     je te dvoile mon me.... Tu gardes te silence! N'ai-je pas
     combattu Satan en personne? Je te porte un dfi solennel!
     Ne me mprise pas!... Seul je me suis lev jusqu'ici.
     Pourtant je ne suis pas seul: je fraternise sur la terre
     avec un grand peuple. J'ai pour moi les armes, et les
     puissances, et les trnes; si je me fais blasphmateur, je
     te livrerai une bataille plus sanglante que Satan. Il te
     livrait un combat de tte; entre nous, ce sera un combat
     de coeur. J'ai souffert, j'ai aim, j'ai grandi entre les supplices
     et l'amour; quand tu m'eus ravi mon bonheur, j'ensanglantai dans
     mon coeur ma propre main; jamais je ne la levai contre toi!


          LES DMONS.

          Coursier, je te changerai en
          oiseau; sur tes ailes d'aigle, va,
          monte, vole.

          LES ANGES.

          L'astre tombe; quel dlire!... Il
          se perd dans les abmes.

     Mon me est incarne dans ma patrie; j'ai englouti
     dans mon corps toute l'me de ma patrie!... Moi, la
     patrie, ce n'est qu'un. Je m'appelle _Million_, car j'aime et
     je souffre pour des millions d'hommes. Je regarde ma
     patrie infortune comme un fils regarde son pre livr
     au supplice de la roue; je sens les tourments de toute une
     nation, comme la mre ressent dans son sein les souffrances
     de son enfant. Je souffre! je dlire!... Et toi, gai,
     sage, tu gouvernes toujours, tu juges toujours, et l'on dit
     que tu n'erres pas!... coute, si c'est vrai, ce que j'ai
     appris au berceau, ce que j'ai cru avec la foi de fils, si
     c'est vrai que tu aimes, si tu chrissais le monde en le
     crant, si tu as pour tes cratures un amour de pre, si
     un coeur sensible tait compris dans le nombre des animaux
     que tu renfermas dans l'arche pour les sauver du
     dluge, si ce coeur n'est pas un monstre produit par le
     hasard et qui meurt avant l'ge, si sous ton empire la
     sensibilit n'est pas une anomalie, si des millions d'infortuns,
     criant: Secours! n'attirent pas plus tes yeux
     qu'une quation difficile  rsoudre; si l'amour est de
     quelque utilit dans le monde, et s'il n'est pas de ta part
     une erreur de calcul....

          VOIX DES DMONS.

          Que l'aigle se fasse hydre! Au
          combat! marche!... La fume!...
          le feu!... les rugissements!... le
          tonnerre!...

          VOIX DES ANGES.

          Comte vagabonde, issue d'un
          brillant soleil, o est la fin de ton
          vol? Il est sans fin... sans fin....

     Tu gardes le silence!... moi, je t'ai dvoil les abmes
     de mon coeur. Je t'en conjure, donne-moi la puissance,
     une part chtive, une part de ce que sur la terre a conquis
     l'orgueil! Avec cette faible part, que je crerais de
     bonheur! Tu gardes le silence!... Tu n'accordes rien au
     coeur, accorde donc  la raison. Tu le vois, je suis le premier
     des hommes et des anges, je te connais mieux que
     les archanges, je suis digne que tu me cdes la moiti de
     ta puissance.... Rponds.... Toujours le silence!... Je ne
     mens pas, tu gardes le silence et tu te crois un bras puissant!...
     Ignores-tu que le sentiment dvorera ce que n'a
     pu briser la pense? Vois mon brasier, mon sentiment;
     je le resserre pour qu'il brle avec plus de violence; je le
     comprime dans le cercle de fer de ma volont, comme la
     charge dans un canon destructeur.

          VOIX DES DMONS.

          Flamme!... incendie!...

          VOIX DES ANGES

          Piti! Repentir!...

     Rponds... car j'insulte  ta majest; si je ne la rduis
     pas en dcombres, j'branlerai du moins toute l'immensit
     de tes domaines: je lancerai une voix jusqu'aux dernires
     limites de la cration; d'une voix qui retentira de
     gnration en gnration, je m'crierai que tu n'es pas
     le pre du monde... mais....

     VOIX DU DIABLE.--Le czar!

     Konrad s'arrte un instant, chancelle et tombe.

     ESPRITS DU CT GAUCHE

     LES PREMIERS.--Foule-le aux pieds, saisis-le.--Il est
     vanoui, il est vanoui; avant son rveil nous l'aurons
     touff.

     LES SECONDS--Il est encore haletant!

     ESPRITS DU CT DROIT

     Loin d'ici... on prie pour lui.

Telle est la forme et la pense du drame fantastique de Minkiewicz. La
forme est catholique, on le voit mais ce catholicisme est d'une
philosophie plus audacieuse et plus avance que le catholicisme
lgendaire de Faust. Konrad, dans sa soif de trouver au ciel la justice
et la bont qui se sont clipses pour lui de la terre, ne recule pas
devant le blasphme. Son nergie sauvage, tout empreinte de la posie du
Nord, s'en prend  la sagesse suprme des maux affreux qu'endure
l'espce humaine; cette sombre figure du pote dans les fers est pose
l comme un martyr, comme un Christ. Mais qu'il y a loin de sa gnreuse
et brlante fureur  la rsignation vanglique! Certes, Konrad n'est
pas le disciple du patient philosophe essnien. Konrad est bien l'homme
de son temps, il ne s'arrange pas, comme Faust, une nature panthistique
dont l'ordre et la beaut froide le consolent de l'absence de Dieu. Il
ne se dvore plus, comme Manfred, dans l'attente d'une mystrieuse
rvlation de Dieu et de son tre que la mort seule va raliser. Konrad
n'est plus l'homme du doute, il n'est plus l'homme du dsespoir: il est
l'homme de la vie. Il souffre encore comme Manfred, il souffre cent fois
plus: son esprit et sa chair sont haletants sous le fer de l'esclavage;
mais il n'hsite plus, il sent, il sait que Dieu existe. Il n'interroge
plus ni la nature, ni sa conscience, ni sa science sur l'existence d'un
tre souverainement puissant; mais il veut connatre et comprendre la
nature de cet tre; il veut savoir s'il doit le har, l'adorer on le
craindre. Sa foi est faite; il veut arranger son culte; il veut pntrer
les lments et les attributs de la Divinit. Il n'y parvient pas, lui
incomplet, lui orgueilleux de son gnie et de son patriotisme jusqu'au
dlire, lui reprsentant de la race humaine au point o elle est arrive
de son temps, c'est--dire croyante et sceptique  la fois, vaine de sa
force, irrite de sa misre, pntre du sentiment de la justice et de
la fraternit, empresse de briser ses entraves, mais ignorante encore,
moralise  peine, incapable d'accomplir en un seul fait l'oeuvre de son
salut, et demandant encore au ciel, par habitude du pass et par
impatience de l'avenir, un de ces miracles que le christianisme
attribuait  Dieu en dehors de l'humanit. Le ciel est sourd, et le
pote tombe accabl en attendant que son esprit s'claire, que son
orgueil s'abaisse, et que son intelligence s'ouvre  la vraie
connaissance des voies divines.

Pour nous rsumer, nous dirons que nous voyons dans _Faust_ le besoin de
potiser la nature _difie_ de Spinosa; dans _Manfred_, le dsir de
faire jouer  l'homme, au sein de cette nature divinise, un rle digne
de ses facults et de ses aspirations; dans _Konrad_, une tentative pour
moraliser l'oeuvre de la cration dans la pense de l'homme, en
moralisant le sort de l'homme sur la terre. Aucun de ces pomes n'a
ralis suffisamment son but. Mais combien d'oeuvres vaillantes et
douloureuses sortiront encore de la fivre potique avant que l'humanit
puisse produire le chantre de l'esprance et de la certitude!

Dcembre 1830.




III

HONOR DE BALZAC


Dire d'un homme de gnie qu'il tait essentiellement bon, c'est le plus
grand loge que je sache faire. Toute supriorit est aux prises avec
tant d'obstacles et de souffrances, que l'homme qui poursuit avec
patience et douceur la mission du talent est un grand homme, de quelque
faon qu'on veuille l'entendre. La patience et la douceur, c'est la
force: nul n'a t plus fort que Balzac.

Avant de rappeler tous ses titres  l'attention de la postrit, j'ai
hte de lui rendre cet hommage qui ne lui a pas t assez rendu par ses
contemporains. Je l'ai toujours vu sous le coup de grandes injustices,
soit littraires, soit personnelles, je ne lui ai jamais entendu dire du
mal de personne. Il a fourni sa pnible carrire avec le sourire dans
l'me. Plein de lui-mme, passionn pour son art, il tait modeste  sa
manire, sous des dehors de prsomption qui n'taient que navet
d'artiste (les grands artistes sont de grands enfants!) sous
l'apparence d'une adoration de sa personnalit, qui n'tait autre chose
que l'enthousiasme de son oeuvre.

La vie intime de Balzac a t fort mystrieuse, et, par-dessus le
march, elle a t, je crois, fort mal comprise par plusieurs de ceux
qui y ont t initis. Ce que j'en ai su, par ses propres confidences,
est d'une grande originalit et ne renferme aucune noirceur. Mais ces
rvlations, qui n'auraient aucun inconvnient pour sa mmoire,
exigeraient des dveloppements qui ne peuvent trouver place ici et qui
ne rempliraient pas le but, principalement littraire, que je me
propose. Il me suffira de dire que le souverain but de Balzac en cachant
sa vie et ses dmarches, que sa recherche de l'absolu, son grand oeuvre,
c'tait sa libert, la possession de ses heures, le charme de ses
veilles laborieuses: c'tait la cration de la COMDIE HUMAINE, en un
mot.

On a dfini Balzac durant sa vie: le plus fcond des romanciers.--Depuis
sa mort, on l'a appel le premier des romanciers. Nous ne voulons pas
faire de catgorie blessante pour d'illustres contemporains; mais nous
serons, je crois, dans le vrai en disant que ce ne serait pas l un
assez grand loge pour une puissance comme la sienne.

Ce ne sont pas des romans comme on l'avait entendu avant lui, que les
livres imprissables de ce grand critique. Il est, lui, le critique par
excellence de la vie humaine; c'est lui qui a crit, non pas pour le
seul plaisir de l'imagination, mais pour les archives de l'histoire des
moeurs, les mmoires du demi-sicle qui vient de s'couler. Il a fait,
pour cette priode historique, ce qu'un autre grand travailleur moins
complet, Alexis Monteil, avait essay de faire pour la France du pass.

Le roman a t pour Balzac le cadre et le prtexte d'un examen presque
universel des ides, des sentiments, des pratiques, des habitudes, de la
lgislation, des arts, des mtiers, des coutumes, des localits, enfin
de tout ce qui a constitu la vie de ses contemporains. Grce  lui,
nulle poque antrieure ne sera connue de l'avenir comme la ntre. Que
ne donnerions-nous pas, chercheurs d'aujourd'hui, pour que chaque
demi-sicle coul nous et t transmis tout vivant par un Balzac! Nous
faisons lire  nos enfants un fragment du pass, reconstruit  grand
renfort d'rudition, dans un ouvrage moderne: _Rome au sicle
d'Auguste_; un temps viendra o les rudits composeront des rsums
historiques de ce genre, dont les titres tourneront autour de cette
ide: la France au temps de Balzac, et qui auront une valeur bien autre,
ayant t puiss  la source mme de l'authenticit.

Les critiques des contemporains sur tel ou tel caractre prsent dans
les livres de Balzac, sur le style, sur les moyens, sur les intentions
et la manire de l'auteur, paratront alors ce qu'elles paraissent dj,
des considrations trs-secondaires. On ne demandera pas compte  cette
oeuvre immense des imperfections attaches  toute cration sortie de la
pense humaine; on aimera jusqu'aux longueurs, jusqu'aux excs de
dtails qui nous paraissent aujourd'hui des dfauts, et qui n'arriveront
peut-tre pas encore  satisfaire entirement l'intrt et la curiosit
des lecteurs de l'avenir.

Disons-le donc tous,  ces lecteurs de l'an 2000 ou 3000, qui
ressembleront encore beaucoup aux hommes d'aujourd'hui, quelques progrs
qu'ils aient pu faire,  ces esprits perfectionns qui auront encore nos
besoins, nos passions et nos rves, comme, malgr nos progrs, nous
avons les rves, les passions et les besoins des hommes qui nous ont
prcds: que tous ceux d'entre nous qui auront l'honneur d'tre appels
en tmoignage devant l'oeuvre de Balzac disent: Ceci est la vrit!
non pas la vrit philosophique absolue que Balzac n'a pas cherche et
que nous n'avons pas trouve; mais la ralit vraie de notre situation
intellectuelle, physique et morale. Cet ensemble de rcits trs-simples,
cette fabulation peu complique, cette multitude de personnages fictifs,
ces intrieurs, ces chteaux, ces mansardes, ces mille aspects de la
terre et de la cit, tout ce travail de la fantaisie, c'est grce  un
prodige de lucidit et  un effort de conscience extraordinaire, un
miroir o la fantaisie a saisi la ralit. Ne cherchez pas dans
l'histoire des faits le nom des modles qui ont pass devant cette glace
magique, elle n'a conserv que des types anonymes; mais sachez que
chacun de ces types rsumait  lui seul toute une varit de l'espce
humaine: l est le grand prodige de l'art, et Balzac, qui a tant cherch
l'absolu dans un certain ordre de dcouvertes, avait presque trouv,
dans son oeuvre mme, la solution d'un problme inconnu avant lui, la
ralit complte dans la complte fiction.

Oui messieurs de l'avenir les hommes de 1830 taient aussi mauvais,
aussi bons, aussi fous, aussi sages, aussi intelligents et aussi
stupides, aussi romanesques et aussi positifs, aussi prodigues et aussi
pres au gain que Balzac vous les montre. Ses contemporains n'ont pas
tous voulu en convenir: cela ne doit pas vous tonner; cependant ils ont
dvor ces ouvrages o ils se sentaient palpiter, ils les ont lus avec
colre ou avec ivresse.

On a dit que Balzac n'avait pas d'idal dans l'me et que son
apprciation se ressentait du despotisme de son esprit. Cela n'est point
exact. Balzac n'avait pas d'idal dtermin, pas de systme social, pas
d'absolu philosophique, mais il avait ce besoin du pote qui se cherche
un idal dans tous les sujets qu'il traite. Mobile comme le milieu qui
nous enveloppe et nous presse, il changeait quelquefois de but en route,
et l'on sent dans ses conclusions l'incertitude de son esprit. Parfois
il dcouronne brusquement une tte qui s'tait prsente dans son rcit
avec une aurole; parfois il fait clater tout aussi brusquement celle
qu'il avait laisse dans l'ombre. Il prend, quitte et reprend chaque
sujet et chaque rle. Il vous tonne, vous contrarie et vous afflige
souvent par l'inattendu des catastrophes morales o il prcipite ses
personnages. Il semble qu'il les ait pris en grippe  un moment donn;
mais c'est bien plutt parce qu'il sent peser sur lui la ralit
poignante de l'ensemble des choses humaines, soumis  cette fatalit de
son gnie qui lui commande de peindre d'aprs nature; il craint de
s'attacher trop  ses crations et de gter, comme on dit, ses enfants.
Sceptique envers l'humanit (et en cela il tait bien lui-mme la
personnification de l'poque), il frappe les anges sortis de son cerveau
du mme fouet dont il a dchir les dmons, et il leur dit, moiti
riant, moiti pleurant: Et vous aussi, vous ne valez rien, puisqu'il
faut que vous soyez hommes! Allez donc au diable avec le reste de la
squelle!

Et puis Balzac riait d'un rire de titan en vous racontant cette
excution. Si on lui en faisait reproche et qu'il dcouvrit en vous
l'_hypocrisie du beau_, comme il disait un jour devant moi, il ergotait
avec une verve et une force exubrantes pour vous prouver que le beau
n'existe pas. Mais, devant une conviction attriste, devant un reproche
du coeur, toute sa puissance diabolique s'croulait sous l'instinct naf
et bon qui tait au fond de lui-mme. Il vous serrait la main, se
taisait, rvait un instant et parlait d'autre chose.

Un jour, il revenait de Russie, et, pendant un dner o il tait plac
prs de moi, il ne tarissait pas d'admiration sur les prodiges de
l'autorit absolue. Son idal tait l, dans ce moment-l. Il raconta un
trait froce dont il avait t tmoin et fut pris d'un rire qui avait
quelque chose de convulsif. Je lui dis  l'oreille: a vous donne envie
de pleurer, n'est-ce pas? Il ne rpondit rien, cessa de rire, comme si
un ressort se ft bris en lui, fut trs-srieux tout le reste de la
soire et ne dit plus un mot sur la Russie.

Si l'on juge Balzac en dtail, pas plus lui qu'aucun des plus grands
matres du prsent et du pass ne rsiste  une svrit absolue. Mais,
quand on examine dans son ensemble l'oeuvre norme de Balzac, que l'on
soit critique, public ou artiste, il faut bien tre tous  peu prs
d'accord sur ce point, que, dans l'ordre des travaux auxquels cette
oeuvre se rattache, rien de plus complet n'est jamais sorti du cerveau
d'un crivain. Et nous aussi, comme la critique, quand nous avons lu un
 un et jour par jour ces livres extraordinaires,  mesure qu'il les
produisait, nous ne les avons pas tous aims. Il en est qui ont choqu
nos convictions, nos gots, nos sympathies. Tantt nous avons dit:
C'est trop long, et tantt: C'est trop court. Quelques-uns nous ont
sembl bizarres et nous ont fait dire en nous-mme, avec chagrin: Mais
pourquoi donc? A quoi bon? Qu'est-ce que cela?

Mais, quand Balzac, trouvant enfin le mot de sa destine, le mot de
l'nigme de son gnie, a saisi ce titre admirable et profond: _la
Comdie humaine_; quand, par des efforts de classement laborieux et
ingnieux, il a fait de toutes les parties de son oeuvre un tout logique
et profond, chacune de ces parties, mme les moins gotes par nous au
dbut, ont repris pour nous leur valeur en reprenant leur place. Chacun
de ces livres est, en effet, la page d'un grand livre, lequel serait
incomplet s'il et omis cette page importante. Le classement qu'il avait
entrepris devait tre l'oeuvre du reste de sa vie; aussi n'est-il point
parfait encore; mais, tel qu'il est, il embrasse tant d'horizons qu'il
s'en faut peu qu'on ne voie le monde entier du point o il vous place.

Il faut donc lire tout Balzac. Rien n'est indiffrent dans son oeuvre
gnrale, et l'on s'aperoit bientt que, dans cette incommensurable
haleine de sa fantaisie, il n'a rien sacrifi  la fantaisie. Chaque
ouvrage a t pour lui une tude effrayante. Et quand on pense qu'il
n'avait pas, comme Dumas, la puissance d'une mmoire merveilleuse; comme
M. de Lamartine, la facilit et l'abondance du style; comme Alphonse
Karr, la posie toute faite dans les yeux; comme dix autres dont le
paralllisme serait long et puril  tablir, une qualit dominante
gratuitement accorde par la nature; qu'au contraire il avait eu
longtemps le travail d'excution fort pnible, que la forme lui tait
constamment rebelle, que dix ans de sa vie avaient t sacrifis  des
ttonnements extrmes; qu'enfin il tait continuellement aux prises avec
des soucis matriels, et faisait des tours de force pour arriver 
pouvoir vivre  sa guise; on se demande quel ange et quel dmon ont
veill  ses cts pour lui rvler tout l'idal et tout le positif,
tout le bien et tout le mal dont il nous a lgu la peinture.

Nous ne voulons point dire, au reste, parce qui prcde, qu'aucun de ses
ouvrages n'ait une valeur intrinsque. Il a produit bon nombre de
chefs-d'oeuvre qui pourraient tre isols de l'ensemble: _Eugnie
Grandet, Csar Birotteau, Ursule Mirouet, Pierrette, les Parents
pauvres_, et beaucoup d'autres dont la popularit n'a jamais pu tre
discute srieusement.

Nous ne saurions donner de ce grand crivain une biographie plus exacte
que celles qui ont paru dj. Nous rsumerons donc en peu de mots ce qui
a t publi de plus complet,  notre connaissance, dans un ouvrage
intitul: _Honor de Balzac_; essai sur l'homme et sur l'oeuvre, par
Armand Baschet, avec notes historiques par Champfleury. C'est un
excellent travail que je recommande beaucoup aux lecteurs de Balzac qui
n'auraient pas encore pris connaissance de cette apprciation complte
et dtaille. J'y trouve bien quelques durets inutiles ou injustes pour
les contemporains, et la supposition d'intentions que Balzac et
dsavoues. On ne pouvait pas lui faire une plus grande peine qu'en lui
attribuant un sentiment de vengeance. Non, s'criait-il, si j'avais
pens  faire le portrait d'un homme, j'aurais manqu le portrait de mon
type! Je travaille plus en grand qu'on ne pense; et puis je ne suis pas
rancunier, et, quand j'cris, j'oublie tous les individus. Je cherche
l'homme. Aucun d'eux n'a l'honneur, en ce moment-l, d'tre mon ennemi.

Cette restriction faite, j'ai lu le travail de M. Armand Baschot avec un
intrt extrme, ainsi que l'appendice charmant de M. Champfleury, et je
prendrai la libert de m'en aider pour mettre en ordre les notions
parses que j'ai, et celles que je n'avais pas.

Balzac naquit  Tours, le 16 mars 1799, jour de saint Honor.
S'appelle-t-il Balzac ou de Balzac? Je crois qu'il s'appelait Balzac,
mais qu'on doit l'appeler de Balzac, puisqu'il signait ainsi. Si la
particule a quelque chose d'honorifique, ce qui n'est pas, selon moi, ce
qui tait, selon lui, il a si bien conquis le droit de se l'adjuger, que
la postrit ne s'amusera pas, je pense,  la lui contester. Il a dit
lui-mme un grand mot d'artiste et de plbien, le jour o il a rpondu
 quelqu'un qui lui disait qu'il n'avait rien de commun avec les Balzac
d'Entragues: Eh bien, tant pis pour eux! Dans l'intimit, il avait
pris un sobriquet dont il signait ses lettres, et qui, pour moi, tait
pass en habitude, il s'appelait _dom Mar_.

Il entra  sept ans au collge de Vendme, et y crivit un _Trait de la
volont_, qui fut brl par un rgent. Un de mes amis, qui tait sur les
bancs avec lui (j'ignore si c'tait  Vendme, ou, plus tard,  Paris,
o il fut mis en pension en 1813), m'a dit que c'tait un enfant
trs-absorb, assez lourd d'apparence, faisant de mauvaises tudes
classiques, et qui paraissait stupide aux professeurs, grande preuve
d'un gnie prcoce ou d'une forte individualit aux yeux mmes de la
personne qui me parlait ainsi.

Lorsque sa famille s'tablit  Paris, Balzac avait dix-huit ans. Il fit
son droit et suivit avec assiduit les cours de la Sorbonne et du
collge de France. Il passa ensuite dans l'tude d'un avou, puis dans
celle d'un notaire, et fit de la procdure pendant deux ans.

En 1819, il dclara  ses parents sa vocation littraire. Comme il
arrive toujours, elle fut combattue: Son pre alla vivre  la campagne,
prs Paris. Il vcut, lui, dans une mansarde, passant ses jours  la
bibliothque de l'Arsenal, souffrant beaucoup, mais luttant avec
persvrance. Il crivit et montra  son pre une tragdie qui fut
soumise au jugement de M. Andrieux. L'ouvrage fut condamn; l'auteur,
dclar incapable, rentra dans ses privations et dans ses durs labeurs.

De 1822  1826, Balzac crivit sous trois pseudonymes successifs
quarante volumes, qui furent misrablement pays, et que je ne jugerai
pas, ne les connaissant pas. Il parlait avec une bonhomie parfaite de
ces premires tentatives, et les critiquait avec plus d'esprit que
personne n'et pu le faire. Il disait pourtant qu'elles lui avaient
appris immensment, en ce sens qu'il y avait essay toutes les manires
dont il ne faut pas se servir.

En 1820, il organisa une imprimerie, puis une fonderie de caractres.
Ces entreprises choueront, mais elles lui apprirent tout ce qu'il nous
a appris depuis dans l'histoire de David Schard. C'est lui qui inventa
les ditions compltes en un volume. Il publia ainsi la Molire et le la
Fontaine; mais il perdit quinze mille francs dans cette opration, et
c'est pour s'acquitter qu'il fit les autres entreprises, lesquelles
l'endettrent encore plus.

En 1827, il se lia avec de Latouche. Une grande intimit s'tablit entre
le matre et l'lve. C'tait alors de Latouche qui tait le matre. Il
se versa tout entier  Balzac dans ces brillantes et intarissables
conversations o il enseignait tout ce qu'il ne faut pas faire, sans
jamais arriver  dire ce qu'il faut faire. L'lve tait dj fort sur
ce chapitre et cherchait ardemment la voie. L'cole de de Latouche tait
 la fois attrayante et rude: je l'ai dit ailleurs en racontant ce que
j'en avais souffert et recueilli pour mon compte. Un jour, Balzac, se
trouva, comme moi plus tard, mortellement brouill avec de Latouche sans
savoir pourquoi; mais ils ne se rconcilirent jamais. Le pauvre de
Latouche avait aim Balzac et l'aima encore en le hassant. Il tait
malade et chagrin; Balzac, bien portant et bien vivant, n'eut aucune
amertume contre lui. Il l'oublia. De Latouche continua  fulminer contre
lui, mais il ne l'oublia pas. Il lui et ouvert les bras si Balzac et
voulu.

En 1830, Balzac s'installa rue Cassini, et y reut dans l'intimit
plusieurs amis. C'tait, en somme, un matre plus utile que de Latouche.
Il n'enseignait rien et ne discutait sur quoi que ce soit. En proie au
dlire de la production, il ne parlait que de son travail et lisait avec
feu ses ouvrages  mesure qu'on les lui apportait en preuves. Il nous a
lu ainsi _la Peau de chagrin, l'Enfant maudit, un Message, la Femme
abandonne, l'lixir de longue vie, l'Auberge rouge_, etc. Il racontait
son roman en train, l'achevait en causant, le changeait en s'y remettant
et vous abordait le lendemain avec des cris de triomphe. Ah! j'ai
trouv bien autre chose! vous verrez! vous verrez! une ide mirobolante!
une situation! un dialogue! On n'aura jamais rien vu de pareil! C'tait
une joie, des rires, une surabondance d'entrain dont rien, ne peut
donner l'ide. Et cela aprs des nuits sans sommeil et des jours sans
repos.

En 1833, il fit un voyage en Suisse; en 1834, devenu populaire, il
acheta la _Chronique de Paris_ et fut un des premiers apprciateurs de
M. Thophile Gautier.

Il a ensuite voyag beaucoup, et sa trace a souvent disparu. Il a achet
une petite maison de campagne  Ville-d'Avray, les Jardies, et a dat de
l beaucoup de lettres crites en Russie, en Italie, ou ailleurs. Il a
habit cependant beaucoup cette retraite et y a travaill normment. Il
a pass aussi des saisons, des mois ou des semaines en province, en
Angoumois,  Issoudun, en Touraine, et chez moi, en Berry. Il a t en
Sardaigne; il a d ou voulu aller en Sicile. Il y a t peut-tre. Il a
cru ou feint de croire  des choses tranges. Il a cherch des trsors
et n'en a pas trouv d'autres que ceux qu'il portait en lui-mme: son
intelligence, son esprit d'observation, sa mobilit, sa capacit
merveilleuse, sa force, sa gaiet, sa honte, son gnie, en un mot.

Le dernier de ses voyages a eu son mariage pour but ou pour rsultat;
mais le pauvre _dom Mar_ n'a pas joui longtemps du bonheur domestique.
Une maladie de coeur, dont il m'avait souvent parl et dont il se
croyait guri, l'enleva au bout de quatre mois, le 18 aot 1850, 
Paris, dans sa maison de la rue Fortune, aujourd'hui rue Balzac. C'est
une perte immense pour les lettres, car il est mort dans toute la force
de l'ge, dans toute la splendeur du talent. Initi tard aux douceurs de
la vie domestique, le rveur solitaire avait dj vu sans doute de
nouveaux horizons s'ouvrir devant lui, lorsqu'une destruction rapide
s'empara de cette rare intelligence. Il avait peint la famille, le
mnage, l'intrieur, par cette puissance d'intuition qui lui faisait
tout reconstruire, comme Cuvier, sur un fragment observ. Mais il et
mieux peint encore, et le calme des flicits conjugales, une vie enfin
rgulire et la scurit du bien-tre eussent donn  son esprit une
gaiet moins cruelle,  ses dnoments des ralits moins dsolantes.

Il a fait naufrage au port, ce hardi et tenace navigateur. Toute sa vie,
il avait aspir  pouser une femme de qualit,  n'avoir plus de
dettes,  trouver dans son chez-soi des soins, de l'affection, une
socit intellectuelle. Il mritait d'atteindre son but, car il avait
accompli des travaux gigantesques, fourni une carrire splendide, et
n'avait abus que d'une chose: le travail. Sobre  tous autres gards,
il avait les moeurs les plus pures, ayant toujours redout le dsordre
comme la mort du talent, et chri presque toujours les femmes uniquement
par le coeur ou la tte; mme dans sa jeunesse, sa vie tait, 
l'habitude, celle d'un anachorte, et, bien qu'il ait crit beaucoup de
gravelures, bien qu'il ait pass pour expert en matires de galanteries,
fait la _Physiologie du mariage_ et les _Contes drlatiques_, il tait
bien moins rabelaisien que bndictin. Il aimait la chastet comme une
recherche et n'attaquait le sexe que par curiosit. Quand il trouvait
une curiosit gale  la sienne, il exploitait cette mine d'observations
avec un cynisme de confesseur: c'est ainsi qu'il s'exprimait sur ce
chapitre. Mais, quand il rencontrait la sant de l'esprit et du corps,
je rpte son langage, il se trouvait heureux comme un enfant de pouvoir
parler de l'amour vrai et de s'lever dans les hautes rgions du
sentiment.

Il tait un peu quintessenci, mais navement, et ce grand anatomiste de
la vie laissait voir qu'il avait tout appris, le bien et le mal, par
l'observation du fait ou la contemplation de l'ide, nullement par
l'exprience.

Attach, je ne sais pourquoi,  la cause du pass, dont il voulait se
croire solidaire, il tait si impartial par nature, que les plus beaux
personnages de ses livres se sont trouvs tre des rpublicains ou des
socialistes. Il a paru quelquefois avoir des gots de parvenu: il
n'avait au fond que des gots d'artiste. Il aimait les curiosits bien
plus que le luxe. Il rvait l'avarice et se ruinait sans cesse. Il se
vantait de savoir dpouiller les antres, et n'a jamais dpouill que
lui-mme. Il crivait et pensait le pour, tout en disant le contre en
toute chose. Il a, dans certains livres, mis son idal dans le boudoir
des duchesses; ailleurs, il l'a mis dans les moeurs de l'atelier. Il a
vu le ct riant ou grand de toutes les destines sociales, de tous les
partis, de tous les systmes. Il a raill les bonapartistes btes, il a
plaint les bonapartistes malheureux; il a respect toutes les
convictions dsintresses. Il a flatt la jeunesse ambitieuse du sicle
par des rves d'or; il l'a jete dans la poussire ou dans la boue en
lui montrant  nu le but de l'ambition, des femmes dissolues, des amis
perfides, des hontes, des remords. Il a marqu au front ces grandes
dames dont il forait les jeunes gens  s'prendre; il a abattu ces
montagnes de millions et dtruit ces temples de dlices o s'garait sa
pense, pour montrer, derrire des chimres longtemps caresses, le
travail et la probit seuls debout au milieu des ruines. Il a dit avec
amour les sductions du vice, et avec vigueur les laideurs de sa
contagion. Il a tout dit et tout vu, tout compris et tout devin:
comment et-il pu tre immoral? L'impartialit est minemment sainte
pour les bons esprits, et les gens qu'elle peut corrompre n'existent
pas. Ils taient tout corrompus d'avance, et si corrompus, qu'elle n'a
pu les gurir.

On lui a reproch d'tre sans principes, parce qu'en somme il a t,
selon moi, sans convictions absolues sur les questions de fait dans la
religion, dans l'art, dans la politique, dans l'amour mme; mais nulle
part; dans ses livres, je ne vois le mal rhabilit ou le bien pour le
lecteur. Si la vertu succombe, et si le vice triomphe, la pense du
livre n'est pas douteuse: c'est la socit qui est condamne. Quant 
ses opinions relatives aux temps qu'il a traverss, celles qu'il
affectait sont radicalement dtruites et balayes,  chaque ligne, par
la puissance de son propre souffle. Il est bien heureux qu'elles n'aient
pas tenu davantage, et que, sans y songer, il ait montr partout
l'esprit montant d'en bas et dvorant le vieux monde jusqu'au fate, par
la science, par le courage, par l'amour, par le talent, par la volont,
par toutes les flammes qui sortaient de Balzac lui-mme.

Il serait fort puril de le donner pour un crivain sans dfaut. Il et
t, en ce cas, le premier que la nature et produit, et le dernier
probablement de son espce. Il a donc, et il le savait mieux que tous
ceux qui l'ont dit, des dfauts essentiels: un style tourment et
pnible, des expressions d'un got faux, un manque sensible de
proportion dans la composition de ses oeuvres. Il ne trouvait
l'loquence et la posie que quand il ne les cherchait plus. Il
travaillait trop et gtait souvent en corrigeant; ce sont l de grands
dfauts en effet; mais, quand on les rachte par de si hautes qualits,
il faut tre, comme il le disait ingnument de lui-mme, et comme il
avait le droit de le dire, diablement fort!

Un type peut se dfinir la personnification relle d'un genre parvenu 
sa plus haute puissance.

Voil une excellente dfinition; elle est de M. Armand Baschet, le
biographe et le critique de Balzac.

Saisir vivement un type, ajoute-t-il, le prendre sur nature,
l'treindre, le reproduire avec vigueur, c'est ravir un rayon de plus 
ce merveilleux soleil de l'art.

Oui, certes, voil la grande et la vraie puissance de l'artiste.
Personne ne l'a encore possde avec l'universalit de Balzac; personne
n'a autant cr de types complets, et c'est l ce qui donne tant de
valeur et d'importance aux innombrables dtails de la vie prive, qui
lasseraient chez un autre, mais qui chez lui sont empreints de la vie
mme de ses personnages, et par l indispensables.

On a fait le relev bibliographique des cent ouvrages que Balzac a
produits dans une priode de moins de vingt annes. Faire le relev
numrique et caractriser exactement les innombrables types, tous bien
vivants et bien complets, qu'il a crs dans cet espace de temps, serait
un travail dont le tableau surprendrait la pense. A n'en supposer que
cinq par roman, nous verrions arriver un chiffre d'environ cinq cents;
or, certains romans en contiennent et en dveloppent trente.

Tous sont nouveaux dans chaque fragment de la comdie humaine, puisqu'en
reprenant les mmes personnages il les modifie et les transforme avec le
milieu o il les transplante. Cette ide de crer un monde de
personnages que l'on retrouve dans tous les actes de cette comdie en
mille tableaux est toute  Balzac; elle est neuve, hardie et d'un si
haut intrt, qu'elle vous force  tout lire et  tout retenir.

Nohant, octobre 1853.




IV

BRANGER


On a reconnu le droit incontestable des crivains qui, au point de vue
de la critique et de l'histoire contemporaine, ont jug rigoureusement
la vie et le caractre de Branger: on voudra bien reconnatre le droit
d'une conviction diffrente et me permettre, non de le dfendre avec ou
contre personne, mais de dire tout simplement mon opinion.

J'en carterai toute proccupation politique, comme trangre  mon
sujet. Vivant loin de toute notion d'actualit, j'avoue n'avoir pas bien
compris tout ce que l'on s'est dit de part et d'autre; je n'ai donc pas
le droit d'tablir un jugement sur l'opportunit de cette polmique, et
on me permettra de ne m'en occuper en aucune faon.

Je dois avouer aussi que je n'ai pas encore reu, par consquent pas
encore lu la correspondance de Branger. Je me sens d'autant plus libre
de parler de lui et de le retrouver dans mes souvenirs tel qu'il m'est
apparu, Qu' telle ou telle poque de nos relations il ait t bien ou
mal dispos envers moi, il importe trs-peu  la vrit de mon sentiment
sur lui. Il ne me devait rien. Il est venu  moi de lui-mme et de loin
en loin, toujours parfaitement aimable et intressant. Je l'ai beaucoup
cout, en rflchissant beaucoup sur son caractre, sur sa destine et
sur chacune de ses paroles. Ces paroles prcieuses, je ne les ai pas
prises en note sur un calepin, comme font certains Anglais, sance
tenante, sous les yeux de la personne clbre qu'il viennent examiner.
Si ma mmoire m'et permis de les retenir toutes, je ne me croirais pas
le droit de les rapporter sans beaucoup de choix et de respectueuse
circonspection. Mais j'en ai reu une impression gnrale que je peux et
veux communiquer. C'est un devoir de conscience  l'heure qu'il est.

Il faut que l'on me pardonne ici l'emploi disgracieux du _moi_.
D'habiles circonlocutions, toujours faciles  trouver, n'aboutiraient en
somme qu'au mme fait, qui est de soumettre  l'apprciation personnelle
de chacun de mes lecteurs une opinion toute personnelle.

Il y avait dans Branger, comme dans la plupart des grandes
individualits, deux hommes ns l'un de l'autre, mais souvent en
contradiction et en lutte l'un contre l'autre. Il y avait le pote
convaincu, attendri, passionn, croyant fortement en lui-mme et ne se
moquant que du mal. L, cette moquerie, la terrible ironie de sa muse,
tait du mpris, le cri vengeur de l'historien et du patriote.

Et puis, il y avait de l'homme du dehors, l'homme du monde, car il
tait trs homme du monde en dpit de sa vie retir. Il n'aimait pas la
foule, mais je l'ai vu dans des cercles choisis, aprs un peu de silence
et de ttonnement, prendre le premier rle et se faire couter avec une
certaine jalousie trs-lgitime.

Cet homme-l tait blouissant d'esprit, trs-mordant, cruel mme dans
son jeu, mais s'arrtant et se reprenant  propos quand il sentait vous
avoir bless dans la personne d'un absent. Il voulait faire rire et rien
de plus. Il voulait rire lui-mme; il tait gai, il avait une certaine
exubrance de vie qui ne lui permettait pas de rflchir avant de parler
ou d'crire des lettres familires. Et puis, il tait n chanteur, et
quand il avait donn son me et dpens sa force dans les hautes notes
du rossignol ou dans les grands cris de l'aigle, il avait besoin de
changer de mode et de siffler comme le merle qui est encore un trs-bon
musicien, mais qui rpand le soir, autour des villages, une chanson
moqueuse plus vaudeville que pome. Branger avait la figure
trs-rustique, mais son oeil tait d'un oiseau, tour  tour puissant et
lger.

Car son caractre extrieur tait d'une lgret excessive, et sa
bonhomie, fausse par la coquetterie de l'esprit, tait pourtant relle
au fond. La preuve, c'est qu'il se livrait  tout le monde avec fort peu
de prudence, qu'il a t toute sa vie dupe de mille gens qui l'ont
exploit, et qu'il tait charm quand, sans amertume et sans injure, on
l'appelait en face _faux bonhomme_. Il et t dsol de passer pour un
niais, et il tait pourtant extrmement naf en ceci qu'il livrait
facilement le secret de sa malice  quiconque paraissait dispos  lui
en tenir compte comme d'une grce de plus dans son babil blouissant.

Il aimait beaucoup  briller devant ses amis. Il voulait leur plaire
toujours, et il faisait une grande dpense de lui-mme pour les charmer.
Il en venait  bout. Il a captiv les esprits les plus srieux et jet
des fleurs  pleines mains sur de grandes et nobles existences austres
et tourmentes. Qu'il ait parfois donn de mauvais conseils  Lamennais,
c'est possible, c'est vrai. Mais Lamennais ne les a pas suivis, et
Branger ne l'a pas moins aim. Si l'on met en balance le peu de mal que
ses conseils ont pu lui faire avec tout le charme que son enjouement a
rpandu sur sa vie et tout le bien rel que sa douce philosophie lui a
fait, les amis de Lamennais doivent bnir l'influence que Branger a eue
sur lui.

Branger avait, disons-nous, une douce philosophie, c'est dire qu'il
n'avait pas de thorie philosophique  l'tat de religion sociale. Il
n'avait que des instincts de droiture, de tolrance et de libert. Son
coeur tait meilleur que sa langue. Il tait infiniment plus indulgent
en actions qu'en paroles. Nous savons tant de gens qu'il a aids de ses
dmarches et de sa bourse, tout en nous disant d'eux pis que pendre,
qu'il est hors de doute pour nous que la charit et le dvouement y
taient quand mme. Quant aux moqueries dont il assaisonnait toutes
choses, loges et bienfaits, il fallait tre bien simple pour en tre
dupe, et vritablement, pour qui sait ce que parler veut dire, Branger
n'tait nullement inquitant.

On l'a jug trs-perfide, et moi-mme, frapp de quelques
inconsquences dans ses jugements et dans ses actions, je l'ai cru tel
pendant un certain temps. Depuis, je l'ai vu mieux, j'ai saisi ce ct
facile et fuyant de son caractre qui venait bien d'un fond d'amertume,
mais qui l'emportait comme une vague.

Que Branger ait eu le travers de s'amuser de tout en apparence dans ses
relations avec ses amis, cela nous parat prouv par beaucoup de lettres
indites alors, qui ont pass sous nos yeux  diffrentes poques.
J'entends dire que dans l'intrt de son caractre sa correspondance
prive n'eut peut-tre pas d tre entirement publie. Nous rptons
que nous ne pouvons encore juger le fait; mais que ces lettres fussent
tenues en rserve pour des temps plus calmes, il n'en resterait pas
moins dans la mmoire de tous ceux qui ont connu Branger la certitude
qu'il affichait gracieusement un grand scepticisme, et qu'il avait une
si belle habitude de railler que ses meilleurs amis eux-mmes n'taient
pas prservs. Les aimait-il moins pour cela? Voil ce qu'il serait plus
difficile de prouver, et l'ensemble de sa conduite atteste une grande
fidlit dans ses relations. N'est-ce point sur cet ensemble de la vie
de l'homme qu'il faut le juger? Et devant des lettres, ne faut-il pas
dire quelquefois comme Hamlet: _words, words, words_! Le proverbe est
vrai: _Verba volant_! et beaucoup de lettres familires rentrent dans la
catgorie des paroles envoles. Les seuls crits qui restent et qui
prouvent rellement sont ceux o l'me de l'artiste s'est exhale dans
l'inspiration aide de la rflexion, et l Branger est vraiment un des
grands esprits dont la France doit s'honorer toujours. Il a chant la
patrie et relev son drapeau comme une protestation dans un temps o le
prtre, devenu un instrument politique, marchait sur la pense, sur la
libert, sur la dignit de la France. Il a chant le peuple et fltri le
courtisan; il a pleur sur la misre, il a rallum et tenu vivante
l'tincelle de l'honneur national; il a fait retentir le cri de la
souffrance et de l'indignation; il a dmasqu des vices honteux, il les
a flagells jusqu'au sang. L est son oeuvre, l est sa vie vritable,
l est sa gloire; tout le reste n'est rien ou peu de chose. Branger
aimable, mchant, beau diseur de malices, coquet, d'humilit un peu
feinte, ddaignant beaucoup ce qu'il ne comprenait pas, voil l'homme
extrieur qui flattait ou froissait les gens trop satisfaits
d'eux-mmes. Mais ce n'tait pas le beau, le vrai Branger de la posie,
de la France et de l'histoire: c'tait le travers de l'enfant gt par
le succs. Mais enfin ce travers jug si charmant, et, selon nous, si
regrettable, les esprits srieux ne doivent-ils pas le pardonner  qui a
vieilli sous le poids d'une si crasante et prilleuse popularit?
Songez  la difficult d'une vie si tourdissante,  l'enivrement d'une
renomme qui a fait le tour du monde, et ne demandez pas au chantre qui
a entendu les chos de l'univers rpter ses moindres notes d'tre un
esprit absolument calme et matre de lui-mme  tout heure. Ce n'est pas
sans un puissant effort que ce vieillard a pu rsister  l'ivresse de la
vanit, d'autant plus que sa nature, quoi qu'on en puisse dire, tait
porte  l'exubrance intellectuelle.

Il le savait si bien qu'il livrait en lui-mme,  toute heure, un
combat acharn  cette ivresse naturelle. Il sentait le ridicule de
l'orgueil en dlire; il le raillait chez les autres, avec pret, afin
de s'en prserver tout le premier, et il refusait tout: et la
dputation, et l'Acadmie, et la fortune, afin de ne pas perdre la tte
et de garder intacte sa figure de bonhomme honnte, modeste et
populaire. Coquetterie pure, oui, mais coquetterie de bon got, il faut
en convenir, et bien permise  un triomphateur si incontest. Il y avait
l-dessous un immense orgueil et pas si bien cach qu'on a voulu le
dire. Cet orgueil de matre sautait aux yeux de quiconque sait observer
une figure et lire dans les dtours d'une parole ou d'un sourire; mais
n'avait-il rien de respectable, cet orgueil qui a triomph, en fait, de
toutes les sductions et de toutes les ambitions? Nous en avons souri
nous-mme plus d'une fois, mais d'un sourire trs-respectueux et mme
attendri. Et pourtant Branger ne nous aimait pas d'instinct; nous le
savions de reste. Il voyait (nous dirons encore _je_) qu'il ne
_m'amusait_ pas, et il ne voyait pas que je cherchais en lui son gnie
et sa force beaucoup plus que son fameux bon sens et son esprit
frondeur.

Du bon sens  lui! C'tait bien autre chose que du bon sens qui le
guidait! C'tait une raction d'nergie extraordinaire; c'tait une
haute raison double d'une fiert transcendante et d'un respect de
lui-mme qui allait jusqu'au stocisme. Il a beaucoup voulu paratre
sage, et il a t rellement ce qu'il paraissait, c'est--dire l'homme
que n'atteignent point trop les choses puriles de ce monde. En ceci
vraiment, ce trs-grand pote a su tre un trs-grand homme, un modle
que l'on pourra proposer toujours  la jeunesse et sans la tromper.

Car il y aurait quelque subtilit  dire que la modestie est de
l'orgueil raffin. A ce compte on en pourrait trouver jusque dans
l'humilit vanglique la plus sincre. L'humanit n'est point si
parfaite qu'il faille exiger d'elle l'amour du bien sans l'amour de soi
dans le bien. Serait-ce d'ailleurs une vertu relle que le ddain de
soi-mme aprs une vie de travaux et de sacrifices? Nous ne le croyons
pas. Le chrtien le plus sanctifi ne se hait pas dans son union avec
Dieu,  moins d'une terreur maladive de l'enfer qui le fait douter de
Dieu mme.

Branger fut d'autant plus fort dans cette lutte de son orgueil contre
sa vanit qu'il ne sut jamais vivre hors de lui-mme et se reposer de sa
spcialit. Tourment par la posie, son imprieuse et infidle
matresse, il ne se consola jamais de l'impuissance dans laquelle il
tait tomb. Comprenez-vous, me disait-il un jour qu'il ne riait pas
trop, le supplice d'un homme qui prouve toujours le besoin de produire,
et qui ne produit plus rien qui le satisfasse?

Je lui proposai l'ide du tourment de quelqu'un qui domin par l'lan
irrsistible de la production, se sentirait attir sans cesse vers la
contemplation, ou vers des tudes srieuses, sans pouvoir s'y plonger et
s'y perdre. L'ineffable jouissance d'abandonner sa personnalit et de
s'oublier entirement pour regarder et comprendre la vie autour de soi
dans ses lois rgulires et vraiment divines, dans la nature explique
par science ou idalise dans des chefs-d'oeuvre d'art; enfin, l'tat
suprieur au _moi_, o le _moi_ s'absorbe et dpose le rle actif pour
savourer le beau et le vrai; n'tait-ce pas l la vritable plnitude de
l'existence et la suave rcompense du pote qui a beaucoup produit?

--Pour savourer tout cela, rpondit-il, il faut tre pote encore, et je
ne le suis plus!

tait-ce vrai? Je ne l'ai pas cru alors, mais je le croirais presque
aujourd'hui en me rappelant l'obstination avec laquelle il chercha
depuis l'aliment de la vitalit dans la critique un peu aigre de toute
vitalit autour de lui. Il s'immobilisa et se desscha dans cette sorte
de ngation systmatique. Le rire prit le dessus, et il devint tout 
coup trs-vieux.

Quand nous disons qu'il se desscha, nous ne voulons parler que de
l'artiste. L'homme resta trs-bon, trs-humain et beaucoup plus sensible
qu'il ne voulait le paratre. Il avait tellement peur de poser pour quoi
que ce soit, qu'il cachait mme sa sensibilit ou s'en moquait devant
les autres comme d'une faiblesse de vieillard.

Il lui manqua sans doute cette certaine corde intellectuelle, cette
planche de salut qui m'apparaissait, qui m'apparat encore comme le
bonheur et la rcompense du gnie fatigu: je veux parler de la facult
de s'abstraire dans le beau impersonnel. Certes, il avait senti le beau
en grand artiste, il avait mme compris la nature en grand matre.
Quelques traits descriptifs, larges et simples, jets  travers son
oeuvre, rvlent, parfois en deux vers d'une tonnante ampleur dans leur
concision, que la rverie et la contemplation ont possd pleinement, 
de certaines heures, ce vaste et pntrant esprit. Mais il sembla se
brouiller avec la nature quand il eut perdu le don de la peindre, et il
railla ceux qui la savouraient trop minutieusement selon lui. Il crut
que la vie n'tait pas l, et, sentant toujours le besoin de la vie, il
la chercha dans les courants fugitifs des vnements qui se produisent
au jour le jour. Il aima l'examen des faits passagers dont on cause, car
il voulait causer et juger sans cesse. Or, il avait perdu sa synthse,
ne la sentant plus applicable au temps prsent, et il cherchait  la
reconstruire sur chaque dtail phmre de la vie politique, littraire
ou sociale, ce qui tait une grave erreur. Il ne sut point se placer 
la distance voulue pour bien voir, et se trompa mille fois dans ses
apprciations des faits et des personnes. La lgret qui tait dans son
humour emporta donc souvent le grand srieux qui tait dans son esprit.
Il parut toujours gai, du moins jusqu'aux derniers temps o je l'ai vu;
mais cette gaiet, o le coeur ne trouvait plus son compte, m'a sembl
le faire beaucoup souffrir. Il tait devenu inquiet et questionneur. On
le sentait malheureux, dvi, roidi contre le temps qui marche et
l'humanit qui avance, n'importe par quel chemin. Il interrogeait ces
chemins avec une certaine anxit,  travers la bonne humeur de sa
rsignation personnelle. Et c'est alors surtout qu'il me parut
trs-grand; car, au sein de cette lutte contre toutes ses croyances
perdues et tous ses rves vanouis, il se cramponnait  l'honneur, au
dsintressement, et, si l'on peut ainsi parler,  l'amabilit de son
rle, avec une rare nergie.

Voil mon impression. Je n'ai pas la prtention de la dclarer plus
concluante que celle des amis intimes; mais elle est fort sincre, et je
l'ai reue trs-vivement  chaque entrevue. Je devais donc le dire dans
ces jours o chacun semble douter de tout, et o plusieurs, mme parmi
les meilleurs esprits, doutent de Branger comme il a dout des autres.
C'tait la maladie d'un grand caractre, et la ntre prpare peut-tre
la sant d'un grand sicle. Mais je crois bon de lutter pour qu'elle ne
nous tue pas tous avant que nous n'ayons salu les horizons de l'avenir.

Les jours prsents rpondent peut-tre, dans l'humanit,  ces poques
gologiques o le travail de la nature consistait  dissoudre des
formations rcentes pour en tablir de nouvelles avec leurs cendres et
leur poussire. Si c'est une loi ternelle, comprenons-la, tout en la
subissant. La critique est l'oprateur qui, en dtruisant, recompose,
car, pas plus que les grands agents de la cration, l'homme ne peut rien
anantir. Tout se transforme sous sa main comme sous celle de Dieu, dont
il est une des forces actives. Faisons donc et laissons faire comme Dieu
veut qu'il soit fait. Que le rocher s'affaisse et perde sa forme
premire, il n'en rpandra pas moins autour de lui les principes
fcondants placs dans son sein. Brisez la statue, vous ne dtruirez pas
l'impression qu'elle a produite. Oui, oui, allez! exercez votre droit!
dites au peuple rpublicain: Tu t'es grandement tromp lorsque tu as
voulu faire de celui-ci un tribun;  quoi songeais-tu quand tu lui
confias une part du gouvernement de la rpublique? Il n'aima jamais
cette forme; il ne la comprit pas; il en eut peur. Il se retira sous sa
tente pour faire de la critique sans danger et sans contradiction. Ceci
est la vrit et nul ne peut la voiler. Vous pourriez dire encore au
peuple, pour le dsabuser de certaines illusions dont il est avide: Tu
crois trop  la gloire, elle t'enivre, et tu ne connais pas assez la
psychologie du talent. Tu n'imagines pas  quel point le gnie peut
s'obscurcir, et l'homme d'action se survivre  lui-mme. Tu crois que la
spontanit ne subit pas le poids des annes et des fatigues, que le sol
fcond ne s'puise pas. Il en pourrait tre ainsi, mais il en est
rarement ainsi, car la dure de la foi et la conservation des forces
vives sont subordonnes  des influences extrieures que l'homme ne peut
pas toujours vaincre, ne ft-ce que dans l'ordre physique! L'ge ou la
maladie ne respecte pas la gloire. Et pourtant tu as cru que le
vieillard clbre, repos de son oeuvre, avait march avec toi dans
l'aspiration de la lumire sociale, et que, s'oubliant lui-mme aprs
t'avoir si bien chant, il ne vivrait plus qu'en toi et pour toi. Tu
t'es tromp. Il se croisait les bras, et il riait.

Mais vous n'aurez pas tout dit au peuple quand vous lui aurez dit ces
vrits tristes. N'oublions pas qu'il est ardent de sentiment, et qu'il
passe aisment d'un excs d'amour  un excs de dsaffection injuste. Et
ce n'est pas le peuple rpublicain seulement, c'est tout le peuple,
c'est toute la socit, c'est toute l'humanit qui est ainsi mobile et
sans frein moral. Disons donc aussi les vrits qui consolent, car elles
sont tout aussi vraies que les autres. Disons que, dans tout grand
homme, il y a l'homme terrestre et l'homme divin; que l'un des deux,
soit l'un, soit l'autre, peut dominer le plus fatigu, mais non le
dtruire, puisque rien ne se dtruit qu'en apparence. Rappelons les
grands cts des nobles existences et les bienfaits de leur action sur
les masses, et ne croyons pas aisment qu'il ne soit rien rest de bon
et de grand  celui qui a souffert quelque dfaut d'quilibre, quelque
choc fortuit dans sa grandeur et dans sa bont. Cela n'est pas possible,
cela n'est pas. Branger n'a plus senti en lui le don de servir le
peuple et de relever la patrie; mais il n'a jamais cess de les aimer,
et j'ai vu en lui la charit et l'honneur encore dbout  ct de la foi
presque morte.

Aimez-le donc toujours, vous tous qui le chantez encore, et s'il est
vrai que ses lettres vous le montrent sceptique et dcourageant autant
que dcourag, sparez l'homme des lettres profanes de l'homme des
chants sacrs. Voyez-le dans son oeuvre, dans sa pense jeune et
frache, pure par le travail et enflamme par ces grands instincts de
libert qui ont empch la France de mourir aprs l'invasion. Ne le
jugez pas sur les penses de sa vieillesse, penses parses d'ailleurs,
trs-irrflchies, incompltes probablement, puisque la conversation
pouvait et devait en combler les lacunes et en rectifier les
prcipitations; penses d'un, jour, d'une heure, d'un instant, et jetes
 l'imprvu de la vie comme la balle du grain, dj sem en bonne terre,
s'parpille  tous les vents du ciel.

Gargilesse, 8 mai 1860.




V

H. DE LATOUCHE


Je viens tard apporter mon tribut  la mmoire d'un ami qui nous a
quitts, il y a dj quelques mois. On ne s'habitue pas tout d'un coup 
ces ternelles sparations, et, dans les premiers moments, on a plus
besoin d'y songer que d'en parler.

Je ne ferai point ici la biographie de M. de Latouche. Ceux qui voudront
la joindre aux recueils biographiques des hommes remarquables de cette
poque la trouveront faite, d'une manire consciencieuse et fidle, dans
un article de M. Ernest Prigois, qui a t publi le 21 mars 1851 dans
le _Journal de l'Indre_. Ils trouveront galement dans ce travail une
excellente apprciation des sentiments politiques du pote et une rapide
mais complte analyse de ses travaux littraires. Je me bornerai  des
dtails d'intrieur qui, en partie, me sont personnels, et qui feront
comprendre la triste et religieuse lenteur de mon concours  l'loge
funbre que d'autres apprciateurs lui ont consacr avant moi.

Peu de temps aprs la rvolution de 1830, je vins  Paris avec le souci
de trouver une occupation, non pas lucrative, mais suffisante. Je
n'avais jamais travaill que pour mon plaisir; je savais, comme tout le
monde, _un peu de tout, rien en somme_. Je tenais beaucoup  trouver un
travail qui me permit de rester chez moi. Je ne savais assez d'aucune
chose pour m'en servir. Dessin, musique, botanique, langues, histoire,
j'avais effleur tout cela, et je regrettais beaucoup de n'avoir pu rien
approfondir, car, de toutes les occupations, celle qui m'avait toujours
le moins tent, c'tait d'crire pour le public. Il me semblait qu'a
moins d'un rare talent (que je ne me sentais pas), c'tait l'affaire du
ceux qui ne sont bons  rien. J'aurais donc beaucoup prfr une
spcialit. J'avais crit souvent pour mon amusement personnel. Il me
paraissait assez impertinent de prtendre  divertir ou  intresser les
autres, et rien n'tait moins dans mon caractre concentr, rveur et
avide de douceurs intimes, que cette mise en dehors de tous les
sentiments de l'me.

Joignez  cela que je savais trs-imparfaitement ma langue. Nourri de
lectures classiques, je voyais le romantisme se rpandre. Je l'avais
d'abord repouss et raill dans mon coin, dans ma solitude, dans mon for
intrieur; et puis j'y avais pris got, je m'en tais enthousiasm, et
mon got, qui n'tait pas form, flottait entre le pass et le prsent,
sans trop savoir o se prendre, et chrissait l'un et l'autre sans
connatre et sans chercher le moyen de les accorder.

C'est dans ces circonstances que, songeant  employer mes journes et 
tirer parti de ma bonne volont pour un travail quelconque, flottant
entre les peintres de fleurs sur ventails et tabatires, les portraits
 quinze francs et la littrature, je fis, entre tous ces essais, un
roman fort mauvais qui n'a jamais paru. Mes peintures sur bois
demandaient beaucoup de temps et ne faisaient pas tant d'effet que le
moindre dcalcage au vernis. On faisait pour cinq francs des portraits
plus ressemblants que les miens. J'aurais pu faire comme tant d'autres,
chercher des leons pour enseigner beaucoup de choses que je ne savais
pas. Je tournai  tout hasard du ct de la littrature, et j'allai
rsolument demander conseil  un compatriote dont la famille avait t
de tout temps intimement lie avec la mienne,  M. de Latouche, que je
ne connaissais pas encore personnellement, mais  qui je n'avais qu' me
nommer pour tre assur d'un bon accueil.

Je trouvai un homme de quarante-cinq ans, assez replet, d'une figure
ptillante d'esprit, de manires exquises et d'un langage si choisi, que
j'en fus d'abord gn comme d'une affectation du moment. Mais c'tait sa
manire ordinaire, sa faon de dire naturelle. Il n'aurait pas su dire
autrement. Sa conversation tait orne et sa diction pure comme si elle
et t prpare. L'art tait sa spontanit dans la parole.

Je l'ai dit, je ne ferai pas ici une apprciation du mrite littraire
de M. de Latouche. Li  son souvenir par la reconnaissance, habitu 
l'couter sans discussion, je serais peut-tre un juge trop partial, et
ce n'est pas vis--vis de ses propres amis qu'on peut exercer les
fonctions intgres et froides de la critique littraire. Je me bornerai
 raconter M. de Latouche tel qu'il tait dans son intimit.

Cette intimit tait bien prcieuse pour un aspirant littraire. Mais,
si je l'tais par rencontre et par situation, je ne l'tais ni par got
ni par convoitise; je me bornai donc, dans les premiers temps,  couter
la brillante causerie de mon compatriote comme une chose singulire,
intressante, mais, si trangre  mes facults, que ce ne pouvait tre
pour moi qu'un plaisir sans profit.

Peu  peu, et  mesure qu'il critiquait et condamnait _au cabinet_ mes
premires tentatives littraires, je voyais cependant venir la raison,
le got, l'art, en un mot, sous les flots de moqueries enjoues,
mordantes, divertissantes, qu'il me prodiguait dans ses entretiens.
Personne mieux que lui n'excellait  dtruire les illusions de
l'amour-propre, mais personne n'avait plus de bonhomie et de dlicatesse
pour vous conserver l'espoir et le courage. Il avait une voix douce et
pntrante, une prononciation aristocratique et distincte, un air  la
fois caressant et railleur. Son oeil crev dans son enfance ne le
dfigurait nullement et ne portait d'autre trace de l'accident qu'une
sorte de feu rouge qui s'chappait de la prunelle et qui lui donnait,
lorsqu'il tait anim, je ne sais quel clat fantastique.

M. de Latouche aimait  enseigner,  reprendre,  indiquer; mais il se
lassait vite des vaniteux, et tournait sa verve contre eux en
compliments drisoires dont rien ne saurait rendre la malice. Quand il
trouvait un coeur dispos  profiter de ses lumires, il devenait
affectueux dans la satire. Sa griffe devenait paternelle, son oeil de
feu s'attendrissait, et, aprs avoir jet au dehors le trop plein de son
esprit, il vous laissait voir enfin un coeur tendre, sensible, plein de
dvouement et de gnrosit.

Il se passa bien six mois cependant avant que j'eusse compris combien il
avait raison de dmolir mon mince talent. Je ne me dfendais jamais, ni
devant lui ni devant moi-mme; mais mon individualit littraire tait
si peu dveloppe, que je ne savais pas toujours bien ce qu'il voulait
me faire retrancher ou ajouter dans ma manire. J'tais irrsolu, bahi,
et j'coutais avec cette sorte de stupidit du paysan qui ne comprend
pas vite, mais qui finira par comprendre. Mon professeur, soit qu'il le
vt, soit qu'il le fit par bont pure, ne se rebutait pas. Il
m'indiquait des lectures  faire, et quelquefois, dans son empressement,
il me les faisait d'avance  sa faon: c'est--dire qu'il citait un
livre et se mettait  le raconter avec une abondance, une animation, une
couleur extraordinaires. Je lisais le livre aprs, et n'y retrouvais
plus rien de ce que j'avais prouv en l'coutant. Il en avait pris la
donne, et, frapp du parti qu'on en pouvait tirer, il avait improvis,
sans y songer, un chef-d'oeuvre.

Comme tous les commenants, j'tais trs-port  imiter la manire
d'autrui: quand, d'aprs son conseil, j'avais lu un ouvrage, j'crivais
quelques pages d'essai que je lui apportais. Il rdigeait dans ce
temps-l le _Figaro_, un petit journal petillant d'esprit d'opposition
et de satire. Nous tions autour de lui quatre ou cinq apprentis, entre
autres Flix Pyat et Jules Sandeau, qui, assis  de petites tables
couvertes de jolis lapis, tchions,  certaines heures de la matine, de
lui fournir ce qu'on appelle la _copie_, terme trs-impropre pour dire
du manuscrit. C'tait une trs-bonne tude, quelque frivole qu'elle dt
paratre. Il nous donnait un thme; il fallait, sance tenante, brocher
un article qui et du sens et de la couleur. Jusqu' ces _entre-filets_
de trois ou quatre lignes qui portaient l le titra collectif de
_Bigarrures_, il s'occupait de tout; il s'amusait  faire jaillir autour
de lui, sous la plume de ses apprentis, les bons mots, les calembours et
les pigrammes.

Je dois dire bien vite que, tandis que les autres jetaient l le premier
entrain de leur jeunesse, et arrivaient  l'improvisation rapide et
heureuse, j'tais, moi, d'une gaucherie et d'une ineptie dsesprantes.

Il m'et fallu rver trois jours avant de trouver une pointe, un jeu de
mots. Mon cerveau avait la lenteur berrichonne, dont Flix Pyat s'est si
vite et si vaillamment dbarrass. M. de Latouche me choisissait bien
les sujets qui prtaient un peu au racontage. S'il avait  recueillir
quelque anecdote un peu sentimentale, il me la rservait. Mais j'tais
trop  l'troit dans ce cadre d'une demi-colonne. Je ne savais ni
commencer ni finir dans ce rigide espace, et quand je _commenais 
commencer_, c'tait le moment de finir; l'espace tait rempli. Cela me
mettait au supplice; je n'apprenais pas, je n'ai jamais pu apprendre
l'art de faire court. Jamais il ne m'a t possible de faire ce qu'on
appelle un _article_ en quelques heures, et, quand on me demande, pour
ne almanach, le concours modeste de quelques lignes, on ne se douta pas
qu'on me demande quelque chose de plus pnible que de faire dix volumes.

Cet engourdissement de mon cerveau, cette pesanteur de ma rflexion, ce
besoin de dvelopper toute ma pense pour m'en rendre compte, M. de
Latouche fit gnreusement et courageusement tout son possible pour les
vaincre. Ni lui ni moi ne pmes en venir  bout. Sur dix articles que je
lui fournissais, il n'en prenait souvent pas un seul, et il a longtemps
allum son feu avec mes efforts avorts. Il ne cessait de me dire que la
facilit est le premier don de l'crivain, que les chefs-d'oeuvre sont
courts: je le sentais, je le reconnaissais, mais je n'y pouvais rien.

Il ne se dcouragea point, et, chaque jour, il me disait: Vous finirez
par faire un roman, je vous en rponds. Tchez de vous dbarrasser du
_pastiche_, mais ne croyez pas que ce soit une preuve d'impuissance. On
ne fait gure autre chose en commenant. Peu  peu vous vous trouverez
vous-mme, et vous ne saurez pas comment cela vous est venu.

En effet, pendant mon court sjour  la campagne, je fis un roman
intitul _Indiana_, qui commenait  tre l'expression d'une
individualit quelconque, et qui n'tait du moins l'imitation volontaire
de personne. M. de Latouche, qui m'avait trouv prcdemment un diteur,
et qui m'avait par l mis  mme d'en trouver un second, ne voulut pas
voir mon livre avant qu'il ft imprim. Je veux que vous essayiez votre
vol  prsent, m'avait-il dit; je craindrais de vous influencer, et,
puisque vous dites que ce livre vous est venu, il faut le lancer sans
regarder en arrire. D'ailleurs, vous lisez mal, je ne peux pas lire un
manuscrit, et je crois que je ne jugerai jamais qu'un livre imprim. Je
fis les choses avec beaucoup d'indiffrence. Mon but tait de gagner le
ncessaire et de me perdre vite dans la foule des gens qu'on oublie. Les
douze cents francs que me versa l'diteur furent une fortune pour moi.
J'esprais qu'il en aurait pour son argent, et que M. de Latouche me
pardonnerait mon livre en faveur de mon peu d'ambition. Avec deux
affaires commit celle-l dans l'anne, j'tais riche et satisfait.

Un soir que j'tais dans ma mansarde. M. de Latouche arriva. Je venais
de recevoir les premiers exemplaires de mon livre; ils taient sur la
table. Il s'empara avec vivacit d'un volume, coupa les premires pages
avec ses doigts, et commena  se moquer comme  l'ordinaire, s'criant:
Ah! pastiche! pastiche! que me veux-tu? Voil du Balzac _si a peut_!
Et, venant avec moi sur le balcon qui couronnait le toit de la maison,
il me dit et me redit toutes les spirituelles et excellentes choses
qu'il m'avait dj dites sur la ncessit d'tre soi et de ne pas imiter
les autres. Il me sembla d'abord qu'il tait injuste cette fois; et
puis,  mesure qu'il parlait, je fus de son avis. Il me dit qu'il
fallait retourner  mes aquarelles sur crans et sur tabatires, ce qui
m'amusait, certes, bien plus que le reste, mais dont je ne trouvais pas
malheureusement le dbit.

Ma position devenait dcourageante, et cependant, soit que je n'eusse
nourri aucun espoir de succs, soit que je fusse arm de l'insouciance
de la jeunesse, je ne m'affectai pas de l'arrt de mon juge, et passai
une nuit fort tranquille. A mon rveil, je reus de lui ce billet que
j'ai toujours conserv:

Oubliez mes durets d'hier soir, oubliez toutes les durets que je vous
ai dites depuis six mois. J'ai pass la nuit  vous lire.

Suivent deux lignes d'loges que l'amiti seule peut dicter, mais qu'il
y aurait mauvais got de ma part  transcrire ici. Et le billet se
termine par ce mot paternel:

Oh! mon enfant! que je suis content de vous!

C'tait le premier encouragement littraire que je recevais, et je crois
pouvoir dire que c'est le seul qui m'ait jamais fait plaisir. Il partait
du coeur: d'un coeur qui ne se livrait pas aisment, qui se dfendait
presque toujours, mais qui s'ouvrait avec une grande effusion et une
grande navet, quand une fois on en avait trouv l'entre mystrieuse.

Comment donc arriva-t-il qu'un an aprs environ, je perdais l'amiti de
M. de Latouche pour ne la retrouver qu'au bout de dix ans? C'est ce
qu'il me fut impossible de savoir. Mon dvouement et ma reconnaissance
pour lui n'avaient pas la plus lgre dfaillance  se reprocher. J'ai
ignor les motifs de cette dsaffection jusqu'en 1844, et quand ils
m'ont t dits par M. de Latouche lui-mme, je ne les ai pas mieux
connus. Seulement, l'tat maladif de son coeur et de son organisation
m'a expliqu l'importance qu'il avait donne  des motifs si nuls, que
j'aurais pu les appeler imaginaires.

Il avait quitt Paris en 1832 pour habiter sa petite maison d'Aulnay.
Deux romans publis m'ayant procur une aisance relative, j'avais pu
quitter ma mansarde un peu troite et un peu froide, pour un petit
appartement qui tait une mansarde aussi, mais que M. de Latouche avait
su rendre plus confortable. C'tait ce mme appartement, quai Malaqnais,
o il avait reu ma premire visite, et o j'avais collabor si mal  la
rdaction du Figaro. La maison appartenait  M. Hennequin, le clbre
avocat. M. de Latouche, qui cherchait  sous-louer pour se retirer  la
campagne, me cda son bail et eut du plaisir  voir un hte ami occuper
cette mansarde qui lui tait chre. Ce n'est que dans les conditions de
la mdiocrit que l'on s'attache aux humbles murs confidents de nos
rveries et de nos tudes. J'ai aim aussi cette mansarde longtemps
aprs qu'un petit accroissement d'aisance m'eut permis de la quitter
pour un gte un peu plus spacieux. Elle tait retire, silencieuse,
donnant sur des jardins et ne recevant que d'une manire trs-affaiblie
les bruits et les cris de la ville. Un grand acacia, dont la cime avait
envahi ma fentre, remplissait ma petite chambre de ses parfums au
printemps. Cet ancien ami de M. de Latouche tait devenu le mien. Plus
tard je le vis abattre, et, dans ce temps-l, l'amiti tait brise
entre M. de Latouche et moi.

Pendant l't de 1832, j'allais avec quelques amis le voir  Aulnay.
Quelquefois, j'y allais seul. Une espce de diligence me descendait 
Sceaux ou  Antony. De l, prenant,  travers les prs et les champs,
un sentier qui serpentait sous les pommiers en fleur, je gagnais  pied
l'humble demeure du pote. C'est un dlicieux paysage que cette
Valle-aux-Loups, c'est une charmante retraite que ce hameau d'Aulnay.
Artiste soign, coquet en toutes choses, M. de Latouche avait choisi
avec rflexion, avec amour ce petit coin pour y ensevelir ses
mditations. Il avait eu gard  tout,  l'isolement de la maison,
auprs de quelques ressources de bien-tre;  la qualit du terrain, o
il pourrait se livrer au jardinage, au voisinage des bois, o il
pourrait chapper aux importuns; et, jusqu'aux noms des localits et des
sites, il avait tout pris en considration. Il n'aurait pu se souffrir
en un lieu qui se ft appel Puteaux ou Chatou. Il lui plaisait d'tre
dans un endroit qui s'appelait la Valle-aux-Loups, non loin de Fontenay
aux Roses.

Sa petite maison n'tait qu'une sorte de presbytre dont il avait fait
une habitation saine et commode. Son petit jardin, tombant en pente sur
des prairies coupes de buissons, cachait sous les arbres ses murs de
clture, et se trouvait, par ses ombrages, convenablement isol des
maisons voisines. Il tait l bien seul, bien ermite, bien pote: mais
aussi bien rveur, bien mlancolique, et peu  peu il y devint bien
misanthrope.

Cette solitude, qu'il cherchait avec tant de persvrance et qu'il
choyait avec tant d'amour, devait arriver  lui tre funeste. La
retraite est certainement la plus prcieuse et la plus lgitime
rcompense d'un vie de travail. Mais il y faut l'entourage de la
famille: autrement, cette muette beaut de la nature nous tue, et le
recueillement, ce loisir ininterrompu de l'me, devient un poison lent
qui nous mine sans relche, en nous trompant par ses douceurs.

M. de Latouche avait dj, de longue date, un fonds de chagrin qui
tendait  l'amertume. Il adorait les enfants, il en avait en un, un
garon prodigieux d'intelligence et de beaut, m'a-t-on dit. Il l'avait
perdu, il ne s'en tait jamais consol, il ne s'en consola jamais. Dans
ses dernires annes, il m'crivait:

Ah! qu'on me donne un adorable enfant, et que j'emploie ma vie  lui
faire plaisir! Je ne demanderai plus rien.

En 1832, il tait dj sombre et rude par moments. Il tait peut-tre
l'homme du monde le moins fait pour la solitude.  en juger par les
nombreuses ratures qui couvraient ses manuscrits, il avait le travail
pnible, et, s'il composait avec spontanit, du moins il apportait le
fini  son oeuvre, avec de grands efforts ou aprs de nombreuses
indcisions. Sa spontanit, je l'ai dj dit, sa vritable
manifestation, son plaisir, sa vie par consquent, taient dans la
parole change, dans la remarque fugitive colore  l'instant par le
trait de l'observation juste ou de la comparaison potique; dans la
rplique mordante ou gracieuse, dans les courts rcits pleins
d'atticisme ou de charme. Il avait ces deux extrmes dans l'esprit,
l'amour des choses naves avec le got de l'arrangement de toutes
choses. Un peu de contradiction lui faisait grand bien, et tout mon tort
avec lui fut, je crois, de l'couter toujours sans songer  le
combattre. Il tait fort soulag de ses ennuis intrieurs quand il
pouvait se fcher un peu. Un jour qu'il marchandait quelques plantes au
march aux Fleurs, pour son jardin d'Aulnay, un porteur lui demanda
quarante ou cinquante francs pour les conduire dans sa charrette. La
demande tait exorbitante, j'en conviens; mais, au lien de lui tourner
le dos, M. de Latouche se plut  railler ses prtentions et  l'craser
sous une grle de lardons si comiques que le pauvre homme, tourdi de
verve, ne pouvant ni se fcher ni riposter, fut la rise de tout
l'auditoire des jardinires-fleuristes tales sur la place. Sa
raillerie tait si bien tourne, qu'elle saisissait de joie tous ces
esprits illettrs et qu'en mme temps elle-ne pouvait blesser aucune
oreille dlicate. M. de Latouche avait dpens l autant d'esprit de
saillie qu'il en et fallu pour dfrayer pendant huit jours son
factieux journal _Figaro_. Il est vrai qu'il avait cd son journal, et
que, n'ayant plus cet exutoire, il prenait celui qui lui tombait sous la
main. Ce n'tait pas le besoin de se mettre en vue; pas plus dans les
salons littraires qu'aux champs ou dans la rue, il n'aimait  se faire
remarquer. Toute sa vie a t un soin extrme de se soustraire aux
vanits puriles. Mais il avait besoin de jeter hors de lui cette
_humeur_ secrte qui manquait d'aliments. Nous ne le vmes jamais si
bien portant, si gai, si affectueux que dans la soire qui suivit cette
scne avec l'homme  la charrette.

Partag entre son besoin de sympathie immdiate et son penchant pour la
solitude, il vous invitait  venir le voir. Et puis, une heure aprs, si
sa lettre tait partie, il vous en envoyait une autre, o il venait
lui-mme pour vous dire de ne pas venir. Ne venez pas, disait-il, je
suis triste, maussade, malade. Et il restait avec vous, il s'oubliait,
il s'gayait et finissait par vous prier de retourner avec lui  Aulnay.
Ou bien, s'il vous avait seulement crit pour vous donner contre-ordre,
et qu'un hasard et retard sa lettre, il tait charm de vous voir
arriver malgr lui  l'heure dite. Il se proccupait d'abord de n'avoir
ni des oeufs assez frais, ni des fruits assez beaux pour vous faire
djeuner. Mais on courait avec lui au poulailler et au jardin du voisin,
il mettait le couvert lui-mme, il vous grondait quand vous drangiez sa
symtrie, il riait; puis on se mettait  table; il causait, on se
promenait ensuite, il causait encore, il causait jusqu' la nuit, et il
avait autant de peine  vous laisser partir qu'on en avait  le quitter.

Un soir, M. de Latoucbe vint me voir; il fut aimable et riant comme dans
ses meilleurs jours; il me dit adieu avec l'amiti accoutume, et il ne
revint plus, et je ne le revis que dix ans aprs. Il me fit dire qu'il
me hassait, qu'il ne voulait plus entendre parler de moi. Mes questions
furent vaines. Je lui ddiai le roman que j'tais en train d'crire,
croyant lui donner par l une preuve de fidle gratitude quand mme. Il
prit cela pour une injure, et prtendit que je lui lanais _la flche du
Parthe_.--Je m'affectai beaucoup de cette bizarrerie cruelle; mais,
craignant d'avoir  traverser, pour arriver  son coeur, des influences
inconnues, des mensonges, de ces choses petites qu'on n'aborde qu'en se
faisant petit soi-mme; ne comprenant pas la lgret de ses griefs et
en supposant de plus srieux qu'il m'tait impossible de pressentir, je
ne voulus l'importuner d'aucune plainte. J'eus tort peut-tre. Si
j'avais t droit  lui, peut-tre aurais-je vaincu son injustice.
Peut-tre aussi fallait-il que le temps passt sur cette crise de son
mal pour qu'il vnt enfin  comprendre que je n'en tais pas la cause.

Quoi qu'il en soit, il me revint de lui-mme en 1844. Il y avait
longtemps qu'il en avait l'envie; il l'avait toujours eue, m'a-t-il dit.
Seulement, il s'tait imagin que l'ge et la situation avaient d
beaucoup changer mon caractre, et il s'tonna de voir qu'il me
retrouvait le mme pour lui que dans le pass. Aprs quelques
hsitations, quelques mfiances, quelques coquetteries d'esprit et de
coeur en lettres et billets, il se retrouva  Vaise dans notre amiti,
et me tmoigna un actif et gnreux dvouement en plusieurs affaires,
petites choses encore par elles-mmes; mais l'affection grandit le prix
de celles-l par le soin et la volont qu'elle y porte, le retrouvai son
coeur plus ardent, meilleur, s'il est possible, qu'il ne l'avait jamais
t. Mais, hlas! quel ravage avait fait ce mal secret, insaisissable,
cette hypocondrie progressante, sur ses ides et sur son jugement! Je
l'avais connu enjou et brillant  l'habitude, chagrin et soucieux par
accs. Dsormais, c'tait le contraire. La gaiet tait l'exception,
l'effort; le chagrin tait l'habitude, le naturel. Il tait
continuellement frapp de l'ide de la mort; il disait l-dessus des
choses fort belles mais fort tristes, car il semblait prendre  tche
d'attrister sa fin par tous les genres de dsillusions. Il avait besoin
de se torturer lui-mme en accusant ses meilleurs amis d'ingratitude,
et ses prtendus ennemis d'insolence et de cruaut. Je l'avais bien
entendu parler ainsi quelquefois au quai Malaquais; je ne savais pas
alors qu'il se trompait sur les gens, ou qu'il s'exagrait les peines
invitables de la vie. Je vis bien, depuis, qu'il tait atteint de la
maladie morale de Jean-Jacques Rousseau, et je m'expliquai comment
j'avais pu le blesser mortellement sans le savoir, rien qu'en estimant
un ouvrage qui lui dplaisait, rien qu'en prononant devant lui le nom
de quelque personne dont,  mon insu, il pensait avoir  se plaindre.
Qui pouvait deviner le secret de ses fibres endolories? Il et fallu le
voir  toute heure, ne jamais le quitter d'un instant, pour savoir tous
les points irritables de ses blessures caches.

Toute cette souffrance, qui rendait son commerce difficile et sa vie
infortune, ne pouvait pas lui tre reproche, cependant, par les gens
de coeur; et, pour ma part, je n'ai pas voulu me souvenir, je n'ai
jamais voulu savoir les dtails irritants de ses dix annes d'injustice
envers moi. Il n'y avait qu'une maladie grave  constater,  dplorer,
pour l'absoudre.

Car cette me n'tait ni faible, ni lche, ni envieuse. Elle tait
navre, voil tout. Ses proccupations n'taient pas troites et
personnelles  leur point de dpart. Comme Jean-Jacques, M. de Latouche
avait dans le coeur et dans l'esprit un grand idal de loyaut,
d'affection, de dsintressement. Pour lui, comme pour tous les hommes
qui jugent et rflchissent, la vie venait  chaque instant froisser son
idal. Les plus ardents, les plus sensibles sont ceux qui souffrent le
plus de ce dsaccord incessant entre l'idal et le rel. Un mal
physique vint le saisir dans sa maturit, et, ses nerfs branls, son
quilibra dtruit, il ne vcut plus que pour souffrir par le corps et
par l'esprit. Ce courage que nous avons tous pour supporter la vie et
les hommes tels qu'ils sont, cette bienfaisante insouciance qui, par
moments, nous arrache au sentiment de nos peines, comme un temps d'oubli
et de repos ncessaires, nous les avons parce que Dieu les a mis dans
l'organisation humaine comme des lois protectrices et conservatrices de
notre tre. Mais qu'un accident apporte dans ces lois une perturbation
quelconque, la sant s'altre, et notre esprit troubl perd la mesure de
ses apprciations. Le mal extrieur n'est ni pire ni moindre
qu'auparavant. Seulement, nous en sentons davantage l'atteinte, avec
moins de force pour lui rsister. Nous ne voulons plus, parce que,
hlas! nous ne pouvons plus subir ce qu'on subit plus ou moins
facilement autour de nous. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est
qu'ayant seulement conscience de notre mal physique, nous sommes
effrays de la sinistre clairvoyance que notre esprit acquiert dans la
maladie, sans nous rendre compte que c'est l'affaissement des forces
animales qui nous te le contre-poids d'une gale clairvoyance pour le
bien.

Les misanthropes, les hypocondriaques, (c'est la mme chose) sont donc
bien  plaindre, et surtout bien  respecter, lorsque, comme celui dont
je parle, leur dsesprance a pour point de dpart l'amour du bien, du
beau, du vrai.

Il est bon, m'crivait M. de Latouche en aot 1845, que je prenne
cong du cercle humain o nous vivons; car une foule de choses me
blessent sans remde, et, sans parler de la politique que souffrent les
hritiers de 92, et de la condition du pauvre au milieu de l'gosme
public, je comprends peu les excs o tombe la littrature. Il faut
chouer dans la moderne arne, ou crire pour les consommateurs
d'motions triviales, l'amusement des piciers, les besoins de
l'arrire-boutique. Je m'arrte, car je me sens hypocondriaque et
misanthrope,  voir que toutes les dignits de la France sont bien en
pril  l'poque o nous sommes gouverns.

Et puis il revenait  un rayon de douce tendresse et de paternelle
gaiet:

Si vous tiez venu l'autre jour  Aulnay, j'aurais montr 
mademoiselle votre fille le groseillier blanc sous lequel elle se
cachait et s'abritait quand elle avait quatre ans, et je lui aurais
racont que, lui demandant son avis sur la bont des fruits de l'arbuste
qu'elle avait  peu prs dpouill, elle ne me rpondit que ceci:
Mne-moi sous un rouge.

Toutes les lettres et mme les plus courts billets de M. de Latouche
taient des chefs-d'oeuvre. Ils ne reproduisaient pas encore tout  fait
l'clat de sa conversation, mais ils en donnaient une ide. Je les ai
tous gards, et je regrette de ne pouvoir les publier. Ils seraient plus
intressants que cet article, o il m'est impossible de mettre de
l'ordre et du soin, au milieu de l'motion qui ressort pour moi du
sujet. Mais l'affection vraiment paternelle que M. de Latouche portait
 mes ouvrages tait gale celle qu'il m'accordait personnellement, et
on pourrait croire que je publie en vue de moi-mme ces louanges
continuelles dont la douceur, pour tre pure, doit rester secrte. Et
puis les accs de sa maladie l'emportaient en brlantes critiques contre
le monde entier, et ceux qui ne connatraient pas le fond de son coeur,
comme je l'ai connu, pourraient croire qu'il tait mchant par boutades.
Il ne l'tait pas. Le lendemain du jour o il avait fustig un crit ou
une action jusqu'au sang, il ne se souvenait plus que des bonnes
qualits de l'homme, des ncessits de sa situation, de tout ce qui
devait rendre indulgent; il tait prt  le croire,  le dfendre; il
l'aimait, il arrivait  la parfaite mansutude. S'il se blessait vite,
s'il boudait longtemps, il avait du moins cette inapprciable qualit
qu'il ne rsistait pas au repentir des torts qu'on avait eus envers lui.
Si j'en avais eu, je lui en aurais demand pardon, et nous n'eussions
pas t brouills seulement huit jours. C'est parce que je n'en avais
pas, que je ne pus amener ce moment d'effusion o il oubliait tout et o
il pardonnait sans arrire-pense.

Je peux citer de M. de Latouche quelques fragments bien dignes d'tre
conservs. Voici une boutade contre la critique qui ne fchera personne,
puisqu'elle ne s'adresse qu' moi:

J'ai lu avec plaisir, mon enfant, votre prface de _Werther_, mais 
condition qu'elle ne fait pas partie, dans mon esprit, du drame amoureux
de _Werther_, et que _vos considrations_ ne seront mles en rien au
naf souvenir de la saison au j'ai dcouvert ce petit livre, cette
innocente violette, entre deux buissons de nos campagnes du Berri.
_Werther_, voyez-vous, est une mdaille frappe dans l'imagination de
dix-huit ans: on ne la vaut voir change, ni pour tre claircie, ni
pour tre dore. On la porte sur son coeur avec superstition. Artistes,
critiques, esprits d'analyse, _aigles de revues_, vous tes admirables 
votre point d'observation. Mais, mls aux rveries de Werther sur la
_charrue_, aux motions de la fentre o l'orage se dploie, vous tes
des importuns disant de fort bons propos hors de pro-pos. Vous parlez
les uns des autres au sujet de Charlotte; et puis de madame de Stal, de
Voltaire, de _Faust_, de Byron, de Mahomet et de Joseph Delorme! Il ne
s'agit, dans ce livre, que du destin de ceux qui s'aiment. Allez,
profanes, allez plus loin disserter sur l'esthtique! Vous dispersez les
oiseaux, vous faites envoler les amours, vous attachez le plomb de la
douane littraire aux dentelles de la fantaisie.

Je ne veux point, en vrit (moi qui recevrais de vous une couronne),
accepter votre beau volume in-quarto, avec ses ciselures dores, avec
ses annotations prcieuses.... Ailleurs! vous servirez aux lecteurs a
venir. Pour nous, vous venez trop tard. Le _Werther_ que je garde est un
petit bouquin in-douze, format commode  mettre dans la poche, corn
aux angles, mystrieux livre jusque dans la prose boursoufle d'un
traducteur anonyme. L, dans ses vagues interprtations, je puis rver
comme dans le son des cloches. Je ne lis l'Ancien Testament que dans une
dition de 1560, o ma mre m'a appris  connatre mes lettres. Que
voulez-vous! mes premires amours taient du village. Je ne mprise
point les beauts pares de la ville; mais _reprenez votre Paris_! Votre
Paris est fort embelli, j'en conviens; mais _j'aime mieux ma mie, 
gu_!

En effet, cette lettre vaut mieux pour le sentiment et et fait plus de
plaisir  Goethe que toutes les prfaces, passes, prsentes ou futures.

Souvent, il revenait sur nos annes de sparation.

Ah! mon pauvre enfant, quand je pense que nous avons t spars
pendant des annes, des sicles! Ah! messieurs les bourgeois, laissez
aux majests l'odieuse devise: _Diviser pour rgner._ Mais je me soucie
aujourd'hui des bourgeois comme des princes, et je vous aime,  rparer
le temps que j'ai perdu en vains efforts pour vous oublier.

       *       *       *       *       *

Vous demandez quelques rimes du paysan de la Valle-aux-Loups pour
mettre dans ce journal,  ct de la prose du paysan de la Valle-Noire.
Demande-t-on au _peilleroux_[5] si l'on peut disposer de sa blouse,
quand il voudrait vous vtir de son coeur et de son me? Vous parlez de
couronne; vous tes donc jaloux de celle de Jsus-Christ! Je ne puis
vous offrir que des ronces et des pines. Prenez. Tout ce que j'ai, tout
ce que je rve est  vous.

[Note 5: Couvert de _teilles_, de _guenilles_; vieux franais encore
usit en Berri.]

       *       *       *       *       *


Vous m'oubliez, mon enfant; moi, je ne vous oublierai jamais. Mais il
faudrait avoir l'esprance de vous rendre le plus minime des bons
offices pour droger  l'habitude de ne plus se faire la barbe et de
garder ses pantoufles. Voil vingt jours que je n'ai descendu l'escalier
de ma mansarde. Croyez-vous que pour cela je vive sans vous? Vous tes
ma premire pense de la matine, celle qui m'ouvre les yeux, celle qui
dcide de notre bonne ou mauvaise humeur. Je vous dois souvent de
triompher de ma misanthropie. Ah! il y a des moments o je me laisse
persuader par vous d'tre indulgent septante-sept fois par jour! Mais
pourquoi vous porterais-je ma triste figure et mes ides mlancoliques?
Je meurs; ne le voyez-vous pas? Mais je veux vous aimer jusqu' la
fin....

...Pensez-vous  Nohant? J'esprais y voir les seigles en fleur. Mais
je ne ferai plus qu'un voyage: c'est celui du cimetire d'Aulnay....

On n'est bien que dans les bois, en prsence des arbres noirs, au pied
des sapins dont les rameaux courbs par le vent imitent le bruissement
des vagues. Je ne dirai pas que c'est l qu'il faut vivre (il ne faut
vivre nulle part); mais c'est l qu'il faut mourir....

Je me suis rfugi  Aulnay. Y pourrai-je rester? Je l'ignore: la
solitude est bien poignante. Dans tous les cas, je vous dis mon absence
et ses causes pour que vous ne rviez ni redoublement de mal physique,
ni oubli de ma part envers vous que j'aime tant!... Je cherche dans
l'tude une diversion au cauchemar de mes jours et de mes nuits....
Adieu! Mille tendresses paternelles. J'ai rv cette nuit que j'tais
en pleine mer. J'entendais, au-dessus du navire, planer sans les voir
les grues voyageuses. J'coutais ces mes en peine! Les grues ont fait
naufrage!...

Merci de votre gracieuse invitation  venir jouer avec les enfants.
Vous comprenez mon coeur; mais mon esprit, je vous l'abandonne. Il est
dsenchant et incurable. Je ne veux me rconcilier avec personne
qu'avec vous! Jamais ce ne sont des intrts personnels qui me blessent,
mais le tort que mes idoles se font  elles-mmes. Je leur en veux de se
dprcier; c'est l que ma bouderie commence, et ma rancune ne va pas
plus loin.--Je connaissais des hommes dont j'estimerai toujours le
talent et le caractre; mais pourrez-vous m'empcher de regretter que la
vanit gte tout cela? Ils sont vaniteux comme s'ils taient mdiocres!
J'ai bien le droit d'tre maussade dans ma conscience, et plus
misanthrope que jamais dans les derniers jours de ma vie.... Vous-mme,
si je reviens  vous adorer, soyez bien sr que c'est malgr moi, et
parce que vos qualits surpassent vos dfauts. Adieu; je vous aime, et
les bouleaux sont verts: voil les nouvelles du village.

On a pu voir par ces courts chantillons combien il y avait d'lvation,
de charme et de tendresse dans les panchements de M. de Latouche. Il
avait fait avec tous ses amis ce qu'il avait fait avec moi. Plus il leur
tenait de prs par l'intimit ou par le sang, plus il avait avec eux une
susceptibilit incurable. Il nous avait tous bouds pendant des sries
d'annes plus ou moins longues, et cependant nous tions tous revenus 
lui, plus attachs, peut-tre, aprs ses torts involontaires. Voici ce
que m'crivait, dans les derniers temps, Duvernet, son proche parent,
son ami dvou, qui est aussi mon ami d'enfance:

Comment assez plaindre notre-pauvre de Latouche! Lui a-t-on rellement
fait cette existence empoisonne, ou bien cherche-t-il lui-mme par
quelles tortures il prouvera son esprit? C'est un problme, mais c'est
aussi une souffrance; plaignons-le, aimons-le, car cette souffrance
rvle une exquise dlicatesse et une me tendre  l'excs.

Je rapporte ce rapide jugement, parce que les meilleures apprciations
sont celles qui partent du coeur dans l'intimit. Il n'y a pas de plus
tendre loge  faire d'un homme que de reconnatre qu'il est digne qu'on
lui pardonne tout.

M. de Latouche tait amoureux de la forme en littrature. Pour lui, la
forme avait une importance sur laquelle il ne voulait pas entendre
raison plus que sur le reste.

Vous tes trop indulgent, mon cher camarade, m'crivait-il une fois.
Vous admirez si navement un _tas_ de choses que, si je ne vous
connaissais pas, je croirais que vous vous moquez. Certes, j'estime un
bon coeur plus qu'un beau pome, et un noble caractre est plus pour moi
qu'un grand esprit. Mais, quand on ne sait pas faire de vers ni de
prose, on n'est pas forc d'en faire. Aimez ces gens-l, ne les
encouragez pas  se tromper. Allons, votre vieux ami s'en va, mon
pauvre enfant! votre grondeur, votre plucheur, votre censeur s'apprte
au grand voyage. Vous croyez que ce n'est rien de se sentir mourir?
Peut-tre que les autres meurent sans y faire attention. Il y a tant de
choses qui m'oppriment et qui semblent vous tre lgres! Vous, aussi,
vous avez des ennemis, et vous n'y pensez pas. Vous faites comme tout le
monde, vous manquez ou vous gtez le meilleur endroit de vos ouvrages,
et vous dites toujours: _C'est vrai_, quand on vous le dmontre; puis
vous voil insouciant aussitt, comme votre fille, lorsqu'elle tait ce
gros enfant qui se roulait sur les gazons d'Aulnay. Avez-vous raison?
Est-ce moi qui ai tort quand je m'indigne contre les torts des autres,
quand je m'affecte des miens propres? Peut-tre. Cependant, si l'on
pardonne facilement aux envieux et aux mchants? est-on bien capable de
sentir le prix de l'amiti forte et fidle? Si on ft si bon march de
soi-mme, est-on bien rsolu  se corriger de ses dfauts? L'art doit
tre trait aussi srieusement qu'une foi politique ou religieuse. Pour
l'artiste, c'est la seule affaire de la vie.... Ah! vous allez mdire
que vous avez des enfants, et que vous les aimez plus que vos livres....
Oui, c'est vrai. Hlas! si j'en avais!...

Il me semble voir toute l'me d'Alceste au fond de cette lettre. La
tendresse sons le blme, le coeur aimant qui s'efforce de s'endurcir et
qui parat implacable  force d'envie de pardonner, la justesse du
principe dominant l'injustice du fait. Pauvre coeur bris! il s'en
allait rellement, et comme cette agonie dura quinze ans, nous nous
flattions qu'il pouvait gurir. Nous nous imaginions parfois que cela
dpendait de lui. Nous nous trompions. C'est qu'il avait encore tant de
ressources dans l'esprit, de tels accs d'activit des organes, qui
reprenaient tout  coup leurs fonctions au moment o il se plaignait
d'tre engourdi et paralytique! Un jour, en 1846, je crois, nous allmes
le surprendre  Aulnay. Nous le trouvmes mourant en apparence. Ne
restez que cinq minutes, nous dit-il. Je ne puis ni vous voir, ni vous
entendre, ni vous parler. Cependant, au bout des cinq minutes, cette
nature mobile et impressionnable tait revenue  la vie. Il parlait, il
souriait, il racontait. Il se leva, il marcha dans le jardin, appuy
d'abord sur nos bras et puis sur sa canne, et puis tout seul. De minute
en minute, il se ranimait, il s'panouissait. Il prtendait ne pas
reconnatre nos figures quand nous tions entrs. Peut-tre tait-ce
vrai; qui peut se rendre compte de tels phnomnes quand on ne les a pas
prouvs? Quand nous le quittmes, il leva la tte et nous dit: Ah!
voil les noisettes en fleurs. Dans notre pays, cela s'appelle des
_mignons_. Je ne les verrai pas mrir. Nous regardmes les noisetiers,
les branches taient hautes, les mignons imperceptibles. Nous les
distinguions  peine. Quand il ressuscitait, sa vie tait plus
dveloppe, plus complte, plus intense que celle d'aucun de nous. Qu'il
et t condamn  quelque labeur physique, il et t sauv.

Dieu envoya un ange  ses dernires annes. Une femme d'un mrite
suprieur se dvoua saintement  la tche pnible et dlicate de soigner
et de consoler le pote mourant. Fille de ce noble Flaugergues, qui fut
savant, orateur, homme politique et philosophe thoricien, homme d'un
caractre suprieur aux vnements et aux partis[6], d'un courage, d'un
dsintressement, d'un patriotisme  toute preuve, mademoiselle Pauline
Flaugergues se fixa auprs du malade et ne le quitta plus d'un instant
jusqu' sa mort. Pote elle-mme, au moins autant que M. de Latouche,
elle adoucit ses derniers jours par les inspirations du coeur, les
entretiens de l'intelligence et les soins assidus de la pit filiale.
Laissons parler le mourant lui-mme dans une de ses dernires posies,
la plus belle peut-tre qui lui ft jamais inspire par son coeur:

[Note 6: On a de lui une excellente biographie faite par M. de Latouche, et
qui a paru dans le _Dictionnaire de la Conversation_, 121e livraison.]

          Et j'accusais le Dieu qui, depuis deux annes,
          Assombrit de mes jours les mornes destines,
          M'nerva l'apptit, m'arracha le sommeil,
          Altra, dans mes yeux, les bienfaits du soleil!
          J'avais donc mconnu, dans mon ingratitude,
          Sa visible indulgence et sa sollicitude,
          Ses soins de m'aplanir, sans regrets, ni remord,
          Les sentiers escarps qui mnent  la mort!
          D'abord,  ma faiblesse aux douleurs asservie,
          Il a rouvert l'asile o me riait la vie:
          Ce manoir au hameau, cet Aulnay, vert rduit,
          O, libre et jeune encor, mon choix m'avait conduit.
          Humble sjour, pay du denier de l'artiste!
          L, l'infirme, au retour, rva le ciel moins triste.
          Chaque arbre me connat, les murs me sont amis,
          Les passages frays; l, mes pas sont admis,
          Bien qu'aveugles et sourds, sous le verger prospre
          Que j'ai plant moi-mme,  l'ge o l'on espre.

A moi le frais salut de l'aube qui se lve, Et les derniers regards
d'un soir pur qui s'achve. L, j'ai l'eau de la source, au village en
renom, Domptant, par intervalle, une fivre sans nom. Surtout,  mes
cts, voil la soeur chrie, Trsor de charit, potique grie, La
fille du tribun, adopte en mon coeur, Par qui des maux cruels s'adoucit
la rigueur. Vivant dictame offert  ma dtresse amre! Je l'appelle
tantt mon enfant et ma mre. Prs d'un lit rsign, c'est l'envoy de
Dieu, C'est l'encens d'une fleur pour embaumer d'adieu.

A cette touchante et solennelle bndiction, mademoiselle Flaugergues,
penche au chevet du moribond, rpondait ainsi:

     Que n'a-t-elle,  son gr, pour charmer tes douleurs,
     Les vertus d'un dictame et la grce des fleurs!
     Pour adoucir un ciel que ta tristesse voile,
     Les suaves lueurs de la plus pure toile!

     Que n'a-t-elle la voix des sonores ruisseaux
     Versant  tes yeux clos la molle rverie!
     Que n'a-t-elle au rveil, caressante grie,
     Des concerts  te dire au travers des roseaux!

     Elle n'est du palmier que la liane aime,
     Qui l'embrasse, et s'lve, et fleurit avec lui;
     La source qui scintille, un moment transforme,
     Quand sur ses flots rveurs un rayon d'or a lui.

Ce que cette intelligente, courageuse et modeste femme a souffert auprs
de ce mourant si aim, nul ne le saura jamais, car jamais une plainte ne
sortira de son coeur, jamais un regard, jamais un soupir d'impatience ou
de dcouragement ne firent pressentir au malade ou  ses amis
l'normit d'une tche si rude pour un tre si frle. Mais je me trompe,
et qu'elle se dtrompe elle-mme! nous tous, qui avons connu et aim le
pote navr, nous savons combien il a fallu de patience ingnieuse, de
persvrance hroque, de dlicatesse d'esprit et de coeur  la fois,
pour endormir et calmer sans cesse les crises de ce mal physique et
moral auquel rien ne pouvait l'empcher de succomber. Qu'elle en soit
bnie, la sainte fille, la digne fille de l'honnte et intrpide
Flaugergues, la douce ermite d'Aulnay! Aucun de nous ne perdra le
souvenir de la reconnaissance qu'il lui doit. Tous les parents de M. de
Latouche ont vu avec une douce satisfaction le modeste hritage du pote
passer entre ses mains; l'humble et charmante retraite d'Aulnay ne
pouvait tre lgitimement occupe que par cette fille d'adoption qui
l'avait  jamais sanctifie. Je terminerai cet hommage par une
indiscrtion dont tout le monde me saura gr, par les derniers vers de
cette lyre pure et pntrante qui se cache sous les buissons de la
Valle-aux-Loups et qui pleure dans le silence des nuits autour de la
tombe du pote:

                MATINE DE MAI 1851

     Pourquoi renaissez-vous dans la pelouse verte,
     Douces fleurs qu'il aimait, petites fleurs des prs?
     Pourquoi parer ces murs, et ce toit qu'il dserte,
     Jasmins de Virginie, aux corymbes pourprs?

     Et vous jasmins d'Espagne, aux toiles sans nombre,
     cartez vos festons qui nous charmaient jadis!

     Qui vous demande,  vous, des parfums et de l'ombre,
     Jeunes acacias si promptement grandis?

     Pourquoi viens-tu suspendre,  frle clmatite,
     Ta blanche draperie  sa croise en deuil?
     Ne sais-tu pas qu'ici le dsespoir habite,
     Que le pote aim dort sous un froid linceul?

     L'bnier rajeuni balance, gracieuses,
     A la brise de mai, ses riches grappes d'or,
     L'oiseau remplit de chants les nuits mlodieuses,
     Comme si deux amis les admiraient encor.

     Pour qui vous parez-vous ainsi, chre retraite?
     Revtez-vous de deuil, comme moi, pour toujours:
     Vous ne le verrez plus, le docte anachorte,
     Oubliant sa langueur pour sourire aux beaux jours.

     Nous ne l'entendrons plus, cette voix adore,
     Qui, dans des vers si frais, chantait ces frais taillis,
     Qui nagure, plus grave et du ciel inspire,
     Forma de saints accords, des anges accueillis.

     Aux gots simples et purs,  ces vallons fidle,
     Par un rayon d'avril il tait rjoui;
     Ses regards piaient la premire hirondelle
     Et le premier bouton  l'aube panoui.

     Et moi, quand s'apaisait cette fivre brlante,
     Qui sur ta couche, hlas! souvent te retenait,
     Que j'aimais  guider ta marche faible et lente,
     A sentir  mon bras ton bras qui s'enchanait!

     Quoi! pour jamais absent, tendre ami que je pleure,
     En vain je crois te voir aux lieux o tu n'es pas,
     Et, pour te retrouver, c'est loin de ta demeure,
     C'est dans l'enclos des morts qu'il faut porter ses pas!

     Et le printemps revient avec son gai cortge,
     On voit les fruits germer, le feuillage frmir,
     La vigne couronner le pin qui la protge:
     Dans cet ingrat sjour, je suis seule  gmir!

     Tout chante, aime, fleurit, incessante ironie!
     Pour mes yeux qu'ont brls tant de veille et de pleurs.
     Pour ce coeur dvast, plein de ton agonie,
     Que font saigner encor tes dernires douleurs!

     Oh! viennent les frimas, l'inclmente froidure,
     Et, dans les bois fltris, les longs soupirs du nord!
     Et la neige tendant sur la molle verdure
     Son suaire glac, d'une pleur de mort!

     L'me strilise o toute joie expire
     Du retour des saisons ne comprend plus la loi.
     Mes pleurs sont plus amers  voir le ciel sourire,
     Et la valle en fleurs s'panouir sans toi!

                PAULINE.

M. de Latouche me disait souvent que je ne me connaissais pas en vers.
C'est possible; mais je crois que, pour ceux-ci, nous n'eussions pas t
en dsaccord. Il me semble que la manire de mademoiselle Flaugergues,
comme celle de notre ami, appartient  l'cole d'Andr Chnier; qu'il y
a plus de clart et de correction chez elle que chez M. de Latouche, et
qu'il y a toute la grce, toute la richesse descriptive de Chnier, avec
ce prcieux don de la tendresse d'une femme, de la douleur bien relle
d'une fille pieuse. Voyez comme elle pleure, comme elle regrette celui
auprs duquel tant de coeurs blesss disaient qu'on ne pouvait plus
vivre; et voyez comme il y a encore de belles et bonnes mes qu'on ne
connat pas, et dont on ne s'occupe pas!

Nohant, 15 juin 1831.




V

FENIMORE COOPER


On a souvent compar Cooper  Walter Scott. C'est un grand honneur dont
Cooper n'est pas indigne; mais on a prtendu que Cooper tait un habile
et heureux imitateur de ce grand matre: tel n'est pas notre sentiment.

Cooper a pu et a d tre influenc par la forme, par le procd de
Scott. Quel modle plus accompli pouvait-il se proposer? Une manire,
quand elle est bonne, tombe aussitt dans le domaine public; mais la
manire n'est qu'un vtement de l'ide, et on n'imite personne en
s'habillant  la mode du temps o l'on vit. L'originalit de la personne
n'est pas touffe sous un habit commode et bien fait; elle s'y meut, au
contraire, plus  l'aise.

Scott restera toujours en premire ligne pour avoir trouv cette forme
excellente, la seule qui convnt au genre de rcits et de peintures
qu'il se proposait de traiter. Je ne pense pas qu'il l'ait cherche un
seul instant; elle est venue d'elle-mme, comme un corps en harmonie
parfaite avec l'essence de son gnie. En rvant l'action simultane et
bien relle d'un groupe assez tendu de personnages vrais, il a d
concevoir d'emble la composition qui les met tous en lumire, et, comme
on dit en peinture,  leur plan. En leur donnant plus que des traits et
des costumes, c'est--dire en les douant chacun d'un caractre et d'un
langage logiquement appropris  son tat et  son milieu, il a d voir
l'action de chacun se drouler d'elle-mme, pour concourir, sans hte et
sans langueur,  l'action gnrale du drame. Dans cette facilit de
moyens, qui intresse toujours sans jamais surprendre, il y a la plus
grande habilet possible, celle qui ne se fait pas sentir au lecteur et
qui n'a cot aucun effort  l'auteur, tant elle a coul de source, le
flot limpide de l'excution s'lanant sur un lit bien creus d'avance
dans le sol de la pense vaste et solide.

Cooper a d reconnatre que cet art de grouper, d'loigner, de
rapprocher et de runir enfin ses incidents et ses personnages, tait
galement le seul qui convnt  la nature de ces conceptions; car s'il
n'y a pas d'imitation dans son fait, il y a, du moins, analogie et
ressemblance dans son caractre de talent avec celui de Walter Scott.
Nous constaterons tout  l'heure les modifications qui tablissent son
individualit quand mme; voyons d'abord les points de concordance.

Comme le grand Scott, le pur et naf Fenimore est homme de rflexion; en
lui, comme en son matre, se rsout le problme de l'inspiration dans la
mditation et dans l'observation. Ce sont deux grands bourgeois potes,
en ce sens qu'ils sont de chez eux avant tout. Ils n'ont pas de rvoltes
contre Dieu ou contre la socit; pas d'excentricits, pas de dlires
sacrs comme Shakspeare ou Byron. Ils n'aspirent pas si haut. Ils ont la
flamme douce et le gnie modeste. Ils se font conteurs et romanciers
sans monter au-dessus ni descendre au-dessous de leur tche. Ils la
prennent trop au srieux pour ne pas l'ennoblir. Ils sont de mme race,
ils sont presque frres, en ce sens que la base de leur puissance est
cette sagesse, cette persistance, cette apparente bonhomie qui
caractrisent les socits industrielles et les ducations positives.

Et pourtant ils sont potes; et, tout au beau milieu de leur tranquille
peinture de moeurs, ils seront emports par un idal de libert
individuelle qui sera le point lumineux de leur oeuvre, comme dans ces
tableaux d'intrieurs flamands, o tout semble vouloir exprimer la
triviale ralit de la vie, un rayon de soleil chaud vient idaliser les
plus vulgaires figures, les plus purils dtails de la scne domestique.

C'est donc, comme chez les Flamands, par la couleur que s'illuminent les
paisibles compositions des deux romanciers du Nord. Dans le dtail, rien
ne semble livr  la fantaisie. Pourtant la fantaisie, qui est l'idal
de l'artiste et son soleil intrieur, vient toujours lancer son flot de
lumire sur leurs toiles. Chez Walter Scott, c'est le bohmien rebelle
au convenu de la vie sociale, c'est le superstitieux cossais dou de
seconde vue, c'est la dame blanche des vieilles chroniques, qui viennent
branler l'imagination, troubler la vie positive, prparer le drame par
la terreur ou la tristesse, et faire une grande troue de lumire
fantastique vers les rgions du rve. Mais c'est surtout la _gipsy_
devineresse qui se dessine comme un fantme, qui se dresse comme un
monument, dans le paysage de l'cossais Scott. Elle proteste contre la
loi aveugle, contre la justice troite, contre la proprit goste.
Elle subit le malheur avec une sombre nergie, et maudit la destine
avec une sauvage loquence. Fille errante et misrable du rprouv
Satan, elle est pourtant le bon gnie de la bonne famille, et il semble
qu'entre cette socit rigide, qui la repousse, et la Providence,
qu'elle dsarme, elle ait le grand rle et montre la grande figure du
drame.

Chez Cooper, le rve se personnifie galement dans une figure plus
grande que nature; mais c'est prcisment dans cette analogie avec le
procd de Walter Scott que je suis frapp de l'individualit bien
tranche de Cooper. Cette figure de prdilection qui, dans ses romans,
s'appelle d'abord _l'Espion_, et puis le _Bravo_, et enfin _le Chasseur
des Prairies_, est la rvlation complte de la vritable pense, du
constant idal qui, sans le dominer, le pntre. L est la supriorit
de l'individu sur la socit de son temps, et peut-tre sur Scott
lui-mme en tant que pote, bien qu'en tant qu'artiste habile et
magistral Scott conserve le premier rang.

Ce type gnreux, naf et idaliste de l'aventurier des dserts, de ce
Nathaniel Bumpo, qui se rvle tour  tour sous les noms d'_claireur_,
de _Guide_, de _Chercheur de sentiers_, de _Tueur de daims_,
d'_Oeil-de-Faucon_, de _Longue-Carabine_, de _Bas-de-Cuir_, est une
cration qui lve Cooper au-dessus de lui-mme. Ds que sa pense a
rencontr cet tre en dehors du convenu, elle s'y attache et ne le
quitte plus qu' regret. Ds lors, ce que la description des solitudes
du Nouveau-Monde nous avait fait entrevoir comme un dessin bien trac,
mais assez froid, se remplit de couleur, de chaleur et de vie,  travers
les impressions du contemplateur solitaire. C'est lui qui, sans rien
dcrire, peint rellement la sublimit de la nature: c'est lui dont
l'extase tranquille nous saisit doucement et se communique  nous pour
nous montrer, comme dans un miroir magique, les scnes grandioses que
reflte son oeil ravi. Et ce n'est pas par un grand prestige de talent
que cette figure ressort du cadre avec tant de charme et de puissance:
le talent de Cooper est simple, et, comme nous disons, _bonhomme_. Ses
navets sont parfois bien prs de dpasser la mesure: sa manire ne lui
appartient pas, il l'a trouve toute faite et s'en est servi avec moins
d'ampleur et de fermet que son matre; mais c'est par le sentiment
qu'il arrive  l'galer, tellement quelquefois, qu'on n'est pas bien sr
que (de ce ct-l seulement) il ne le dpasse pas quelque peu.

Ce personnage de Nathaniel est donc bien le reflet de l'me potique de
Cooper. Dans ceux de ses romans o il ne figure pas, il y a des qualits
d'un ordre infrieur qui sont encore des qualits srieuses, mais qui
fatiguent quelquefois par leur dveloppement minutieux. Dans le
_Robinson amricain_, dans _les Lions de mer_, etc., le mouvement des
voyages et l'intrt des aventures ne s'emparent de nous que comme des
relations exactes, comme des rcits bien faits et dment circonstancis
des faits rels. La forme de ces rcits est si logique et si droite,
qu'elle exclut toute emphase descriptive, toute tentative de l'auteur
pour imposer son motion au lecteur.

Il faut pourtant reconnatre qu'en plusieurs endroits de ces rcits,
l'motion se communique, par cela mme qu'elle ne s'impose pas et ne
cherche pas  rendre la grandeur des scnes par la pompe des mots. Je ne
connais rien de mieux fait, en ce genre, que le tableau des mers
polaires, au chapitre o les deux golettes, _les Lions de mer_,
quittent l'le des phoques pour chercher une issue  travers les glaces
flottantes et les gigantesques banquises. L'impression du froid, du
doute, de l'obscurit, du pril et de la dsolation vous enveloppe. On
croit entendre le bruit sec et sinistre des glaons que la proue heurte
et repousse. Ce n'est plus un danger de roman ou de thtre, amen 
point pour faire son effet; c'est un danger prvu, annonc, mais qui,
par sa solide vraisemblance, dpasse l'attente du lecteur et lui devient
aussi pnible qu'un vnement _arriv_.

Et c'est par une grande sobrit de moyens littraires, c'est par une
grande justesse d'images et d'expressions, que le narrateur vous
impressionne ainsi. Dans _Satanstoe_ (un des meilleurs romans de Cooper,
que, par parenthse, nous n'avons pas vu faire partie de ses oeuvres
publies chez nous en un corps d'ouvrage), une autre manire de voyager
sur la glace, la course en voiture sur le fleuve, prsente une scne de
dgel subit des plus saisissantes, parce que, grce  la bonne foi et 
la nettet des dfinitions, elle est des plus intelligibles. Ces
descriptions, en forme de simples comptes rendus, sont une des grandes
qualits de Cooper. On y sent l'observateur qui, lui-mme, s'est rendu
compte de tout, des effets et des causes, des dtails et de l'ensemble.
On y est donc intress par la force du vrai. Le narrateur a le calme
d'un miroir qui rflchit les grandes crises de la nature, sans y
ajouter aucun ornement de son cru, et, je le rpte, ce parti
franchement pris, constitue parfois une grande qualit, peut-tre trop
peu estime chez nous.

Mais cette vrit de couleur, ne constitue pas encore le _beau_, qui est
la _splendeur du vrai_ et dont, comme les peuples artistes de l'autre
rive de l'Ocan, l'Amricain Cooper sent le besoin. Ennemi naturel de ce
que nous appelons le beau style, et de l'imitation byronienne dont il se
moque franchement, il lui faut pourtant une plus haute expression du
vrai que le sentiment positif de sa nation. Dans ses romans de marine,
il a peint suffisamment l'esprit aventureux des chercheurs de terres
nouvelles, leur nergie calme dans les dangers inous du voyage au long
cours, de la prise de possession, et de l'tablissement dans la solitude
effrayante des les lointaines. L, il a racont aussi les combats de
pirates, les exploits des cumeurs de mer, la vigilante audace de leurs
adversaires naturels, les gardiens de la proprit nationale; et puis
encore, la grande capacit industrielle de ces colons nomades qui, soit
au nom de leur nation, soit en vue de leur propre fortune, vont prendre
pied sur tous les rcifs de l'univers; sur les neiges comme sur les
volcans, partout vainqueurs de la vie sauvage, et de la nature
elle-mme dans ses plus redoutables sanctuaires.

C'est dj un grand ouvrage et une noble tche accomplie, que cette
personnification du gnie amricain dans les navigateurs des romans de
Cooper. Comme ils sont patients, obstins, prvoyants, industrieux,
ingnieux, pleins de ressources, d'inspiration dans le danger, de calme,
de rsignation et d'esprance dans le dsastre! Il n'est pas possible de
nier que ce ne soient l les claireurs, les messagers et les
missionnaires de la civilisation d'un grand peuple  travers le monde de
la barbarie, et l'Amrique doit  Cooper presque autant qu' Franklin et
 Washington, car si ces grands hommes ont cr la socit de l'Union,
par la science lgislative et par la gloire des armes, lui, le modeste
conteur, il en a rpandu l'clat au-del des mers par l'intrt du rcit
et la fidlit du sentiment patriotique.

Mais, encore une fois, cette vrit consciencieuse ne contenait pas
toute l'me de Cooper. Il avait, en dpit de son respect et de son amour
pour la socit  laquelle il appartenait, cette tendance  l'aspiration
isole,  la rverie potique et au sentiment de la libert naturelle
qui caractrisent les vrais artistes. Cette admirable placidit du
dsert au milieu duquel s'est implante, la socit des tats-Unis,
l'avait envahi par moments, et, malgr lui, les conqutes de
l'agriculture et du commerce sur ces domaines vierges de pas humains
avaient fait entrer dans son me une solennelle tristesse. Et puis, le
ct de grandeur de certaines tribus sauvages, la puissance des
instincts et des sentiments de la race indienne, la libert de l'homme
primitif sur le sol galement primitif et libre, c'tait l un grand
spectacle, et il fallait au pote des efforts de raisonnement social et
de volont patriotique pour ne pas maudire la victoire de l'homme blanc,
pour ne pas pleurer sur la destruction cruelle de l'homme rouge et sur
la spoliation de son domaine naturel: la fort et la prairie livres 
la cogne et  la charrue.

Un pote europen de cette poque n'et pas hsit  suspendre sa harpe
plore aux saules du rivage, pour maudire la civilisation et les
iniquits qui lui servent fatalement de moyen. Un Amricain devait
hsiter  fltrir ces iniquits, d'o naquirent la puissance et
l'individualit de sa race. Cooper s'isola dans le sentiment de sa
douleur et de sa piti, et, quelque figure de chasseur indpendant
traversant peut-tre le paysage  ce moment-l, il vit apparatre dans
sa pense le bon, le dvou, le pur, le fin et l'intrpide _Nathaniel_.
C'est  lui qu'il donna ses sentiments et qu'il attribua ses rves, son
amour enthousiaste pour les splendeurs de la solitude, ses aspirations
vers l'idal de la vie primitive, de la religion naturelle et de la
libert absolue.

Et  ce blanc, initi aux dlices du dsert, il osa donner des amis
parmi des sauvages. Le _Mohican_ est aussi un grand type, et, en faisant
de lui un alli de la race blanche et une sorte d'initi au
christianisme, Cooper a pu, sans trop choquer l'orgueil de sa nation,
plaider la cause de la race indienne. Plus vrai, et plus renseign,
d'ailleurs, que Chateaubriand qui n'avait fait qu'entrevoir et supposer,
il nous a fait pntrer dans la ralit comme dans la posie de la vie
sauvage, dans ses vertus homriques, dans son hrosme effrayant, dans
sa sublime barbarie; et, par la voix tranquille mais retentissante du
romancier, l'Amrique a laiss chapper de son sein ce cri de la
conscience: Pour tre ce que nous sommes, il nous a fallu tuer une
grande race et ravager une grande nature.

Cooper, nous parlant, lui, par la bouche de Nathaniel, ne nous a pas
laiss de doutes  cet gard, et la question est juge. A chaque
instant, le vieux philosophe s'crie:

Je ne dis rien contre votre civilisation, contre vos arts, vos
monuments, votre commerce, vos religions, vos prtres. Tout cela est
beau et bon sans doute; mais ici, dans mon dsert, j'habite un plus beau
temple que vos glises; je contemple de plus sublimes monuments que ceux
levs par l'homme; je comprends mieux la Divinit que vos prtres; je
ne damne personne, je crois que l'homme rouge et l'homme blanc sont
gaux devant Dieu. Je suis plus heureux, plus opulent, plus riche que
vous tous; j'ai moins de besoins, de soucis et de maladies. Je trouve
moins d'ennemis que de frres parmi les sauvages, et ceux qui vous
environnent de piges et de surprises ne font, qu'exercer contre vous,
qui les avez traqus et sacrifis comme un btail, de justes
reprsailles.

Si Cooper ne fait pas dire textuellement tout cela  son hros, il le
fait si bien entendre qu'il n'y a pas moyen de s'y tromper. Lui, le
chasseur, il n'est l'ennemi personnel d'aucune de ces tribus redoutes
qui menacent les tablissements des blancs dans le dsert. C'est
toujours pour dfendre ou sauver quelque ami de sa propre race qu'il se
fait de mauvaises affaires avec les Indiens. Quand il a sauv tous ceux
auxquels il se sentait ncessaire, il s'en va, par got, vieillir et
mourir chez les Pawnies. Disons, en passant, que le rcit de cette mort
du vieux trappeur est une des plus belles choses que notre sicle
littraire ait produites.

Cooper a donc entrevu et senti, au del de cette vie de ralit et
d'utilit matrielle qui fait la force de l'Amrique du Nord, quelque
chose de moins sage et de plus divin que la coutume, l'opinion et la
croyance officielle: la civilisation pntrant dans la barbarie par
d'autres moyens que les balles et l'_eau-de-feu_; la conqute par
l'esprit et non par le glaive ou l'abrutissement. Cette fatale situation
d'une puissance acquise au prix du dol, du meurtre et de la fraude, a
frapp son coeur d'un profond remords philosophique, et, malgr le calme
de son organisation et de son talent, il a exhal comme un chant de mort
sur les restes pars et mutils des grandes familles et des grandes
forts du sol envahi. C'est  cet lan d'admiration et de regret qu'il a
d l'inspiration de ses plus belles pages, et c'est par l qu'il a os
et vibr,  un moment donn, plus que Walter Scott, dont le calme
impartial s'est moins vaillamment dmenti. Scott est pourtant un noble
barde qui pleure, lui aussi, sur les grands jours de l'cosse; mais
l'hymne qu'il chante (et qu'il chante mieux, il ne faut pas le
mconnatre) a moins de porte. Il pleure une nationalit, une
puissance, une aristocratie surtout. Ce que chante et pleure Cooper,
c'est une noble race extermine; c'est une nature sublime dvaste;
c'est la nature, c'est l'homme.

Nous manquons de dtails sur la vie de Cooper. Elle n'a point eu
d'vnements, nous dit-on. Sa famille est originaire d'Angleterre; elle
migra en Amrique en 1769.

James Fenimore Cooper est n en 1789  Burlington, sur la Delawarre,
tat de New-York.  treize ans, il fut plac au collge d'Yale, 
New-Haven. A seize ans (en 1805), il entra dans la marine; mais, aprs
quelques voyages, sa sant l'obligea de renoncer  cette carrire. En
1810, il se retira  Cooper's-Town, ville fonde par son pre, et il ne
s'occupa plus que de littrature. Il fit, dans le but de rassembler des
matriaux  son usage, plusieurs voyages, et remplit  Lyon, de 1826 
1829, les fonctions de consul des tats-Unis. Il avait trente-deux ans
lorsqu'il publia son premier ouvrage. Il est mort  Cooper's-Town, en
1851.

On s'accorde  dire que son existence fut heureuse, unie et sage comme
son caractre lequel nous ne jugeons pas seulement par la forme et
l'esprit de ses romans, mais par ses impressions de voyage. Ces
impressions, rsumes en d'assez courtes lettres ou souvenirs sur Paris,
sur Rome, sur l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre, sont pour les
admirateurs de Cooper de trs-prcieux documents. On le comprend, on le
voit, on l'estime et on l'aime  travers ces rflexions sobres et
concises, o un inbranlable fonds de bon sens juge les hommes et les
choses, tandis que les instincts de l'artiste se laissent moralement
entraner aux sductions du vieux monde. Cette antithse parat animer
la vie et l'intelligence du romancier amricain sans lui crer trop ces
tourments intrieurs. Il est charm par les douceurs paresseuses, par le
luxe libral et les tolrances philosophiques de la vie florentine, sans
cesser d'estimer et de respecter les principes de simplicit et
d'austrit dmocratiques dont il porte en lui l'ineffaable cachet.
L'indpendance critique de son esprit se fait pourtant jour hardiment en
quelques endroits:

J'ai quelquefois form le dsir, dit-il en contemplant la cathdrale de
Lige, d'avoir t lev dans la religion catholique, afin d'unir la
posie de la religion  ses principes moraux. L'une est-elle
ncessairement inconciliable avec les autres? L'homme a-t-il vraiment
assez de philosophie pour concevoir la vrit dans sa puret abstraite,
et se passer du secours de l'imagination?... Pourquoi avoir rejet le
pieux symbole de la croix, les ornements du temple, les riches costumes
et les pieux concerts?...

Je crois qu'il est impossible  un Amricain, aprs avoir visit
l'Europe, de ne pas tre frapp de l'insuffisance des monuments
religieux aux tats-Unis. De pieuses spculations ont tabli parmi nous
un grand nombre d'glises, dans la distribution desquelles on a consult
principalement les convenances et le bien-tre des propritaires de
bancs; mais nous manquons de temples propres  faire sentir la
suprmatie de la Divinit....

Dans l'hmisphre europen, les toitures leves et le clocher de
l'glise forment, pour ainsi dire, le noyau de chaque village, la maison
de Dieu domine les demeures humaines, et semble tendre sur elles sa
protection. Les dmes, les flches, les dentelles des cathdrales
gothiques s'lancent au-dessus des murailles de la ville. Partout o il
y a une runion d'hommes, elle cherche un abri sous les larges ailes de
l'glise....

Les plus hautes maisons d'une ville amricaine sont invariablement ses
tavernes. Nous ne btissons de pyramides qu'en l'honneur des boissons
alcooliques. Lorsqu'il s'agit du culte, on se contente d'une coquille de
noix; mais quand il est question de manger ou de boire, la tante de
_Pari-Banou_ ne serait plus assez vaste pour nous contenir: j'aimerais
mieux de grandes glises et de petites tavernes.

Ce passage peint avec une charmante bonhomie les besoins de l'artiste,
triomphant de toute troitesse de patriotisme. Partout, dans ses voyages
en Europe, Cooper porte un vrai sentiment de comprhension du beau sous
ses divers aspects, et un touchant lan de sympathie pour les diffrents
caractres des peuples. Il est n gnreux et bienveillant, on le voit 
chaque page, sans qu'il paraisse songer  en faire montre. Il peint
toutes choses  sa manire, et cette manire amricaine est
trs-remarquable et trs-intressante, surtout applique 
l'apprciation des pays les plus opposs aux types que le voyageur avait
pu concevoir des hommes et des choses. C'est en Italie, c'est  Rome
surtout qu'il est curieux de suivre l'auteur du _Robinson_ _amricain_.
Comment cet homme si exact, si minutieux, si positif, qui sait le nombre
de clous et de chevrons ncessaires  la moindre construction, tout
aussi bien que le nom et l'usage des plus imperceptibles dtails d'un
navire, va-t-il regarder, comprendre et dfinir cette profusion
d'oeuvres d'art o la pense de l'utilit matrielle ne s'est prsente
que comme accessoire?

On m'avait prdit que je serais dsappoint  l'aspect de Saint-Pierre,
que je m'abuserais sur ses vritables dimensions. Je les vis telles
qu'elles taient, sans doute parce que j'avais travaill depuis
longtemps  me former le coup d'oeil. Dans les Alpes, je me suis souvent
tromp sur les hauteurs et les distances; mais toute erreur cesse quand
il s'agit d'un difice ou d'un vaisseau. Avant de parcourir la Suisse,
je ne connaissais rien de semblable, rien qui pt me servir de point de
comparaison. Toutefois, si je ne possdais pas de rgles certaines pour
juger la nature, je m'tais exerc  calculer exactement la grandeur des
difices, et je fus convaincu au premier aspect, que l'glise de
Saint-Pierre tait le plus colossal de tous.

Le guide me pria de faire halte pour admirer quelques-unes des sublimes
crations de Michel-Ange; mais je htai le pas. Gravissant les degrs du
temple, j'treignis dans mes bras une des colonnes engages de la
faade, non par enthousiasme sentimental, mais afin de m'assurer de son
diamtre. Cette preuve matrielle confirma mes premires impressions.
Poussant ensuite une porte latrale, je me trouvai dans le temple le
plus grandiose ou des crmonies religieuses aient jamais t
clbres. Je fis une centaine de pas dans la nef, et je m'arrtai;
ayant l'habitude de soumettre les monuments  un examen analytique,
j'avais compt mes pas  mesure que j'avanais, et il m'tait facile
d'valuer en pieds la route que j'avais faite.

En voyant le pote de la _Prairie_ prendre de si naves prcautions pour
ne pas se tromper sur la vritable dimension d'une glise (procd que,
du reste, beaucoup d'Anglais et d'Amricains emploient encore en
visitant les monuments, et qui fait toujours rire le peuple artiste de
l'Italie), n'est-on pas tent de se moquer un peu de cette prudence
caractristique qui commence par se dfendre de toute admiration, et qui
ne veut apprcier la grandeur intellectuelle des oeuvres d'art qu'aprs
avoir bien calcul en mesure leur grandeur matrielle? Il faut pourtant
s'abstenir de ce ddain pour la lenteur des impressions de certaines
races, quand on voit le grand Cooper, ce bon matre et cet excellent
peintre, en subir l'habitude, et mme la proclamer ingnument comme une
rgle de conscience. Aprs tout, ce n'est qu'un procd inverse de celui
des gens au coup d'oeil prompt pour arriver au mme rsultat, l'motion.
Un Franais artiste, ou un Italien artiste commence par chercher
l'impression gnrale. La dimension n'est pas ce qui l'occupe, c'est la
proportion. Il voit tout d'un coup par o elle brille, et les sublimes
harmonies qu'elle lui rvle ne lui font pas dsirer de se rendre compte
trop vite du plan gomtrique. Quand il en vient l, sa jouissance est 
peu prs puise, et mme, si cette jouissance a t vive, il aime mieux
l'emporter vierge de tout calcul matriel.

L'Amricain Cooper commence par o nous finissons, et quand il s'est
bien assur qu'il a devant les yeux la plus vaste glise qui existe, il
s'aperoit qu'elle est belle, il s'chauffe et s'enthousiasme.

Mais c'est encore  sa manire. Il ne cherche pas  peindre son motion
par des phrases. Quand il a bien constat que des chrubins de marbre,
qui n'ont pas l'air plus gros que de simples enfants, ont la main quatre
fois plus grosse que la sienne; que le fameux baldaquin du matre-autel
est _plus lev que la tour de la Trinit de New-York_, et que le trne
de marbre, sorte de sige potique  l'usage des papes, a de mme
l'lvation d'un clocher, il s'abandonne, se dgle et se dtend; et le
voil qui, avec sa bonhomie accoutume, dcrit en peu de mots
trs-simples, mais parfaitement sentis, son motion et celle de son
enfant, qui, par parenthse, met l, dans la couleur sobre et douce du
matre, un point lumineux trs-charmant.

En contemplant cet difice immense, _si admirablement combin dans
toutes ses parties_ (le voil frapp par la vritable grandeur de
l'oeuvre), je ne pus retenir des larmes d'admiration. Le petit douard
lui-mme fut mu, quoiqu'il et pass la moiti de sa vie  voir des
monuments. Il se serra contre moi en murmurant: _Qu'est-ce que c'est?
qu'est-ce que c'est? Est-ce une glise_?

La nuit s'avanait et l'obscurit ajoutait  l'effet de la basilique.
L'atmosphre avait quelque chose d'enivrant, car ce lieu sacr a son
atmosphre diffrente de celle du dehors. Je sortis avec la conviction
que si jamais la main de l'homme a lev un temple digne de la majest
divine, c'est incontestablement celui-ci.

Suivons encore un peu Cooper dans son voyage  travers Rome, puisque
c'est la meilleure rvlation que nous avons de son caractre et de sa
nature d'esprit. Il se moque gaiement des motions de commande et de
pompeuses descriptions.

Des descriptions peuvent-elles donner une ide du Colise? Ce n'est pas
la grce, ce n'est pas la beaut qu'il faut chercher dans ces travaux
des Romains: c'est l'immensit, la grandeur gigantesque, panthiste, que
ni peinture, ni langage, ni phrase ne peuvent reproduire.

Et puis, il ajoute, pour rsumer ses rveries:

Des circonstances, qui me sont personnelles, me font trouver plus de
charmes  l'aspect de ces ruines. Il y a quelques mois, j'errais sur les
bords du Mississipi. Je suis aujourd'hui sur ceux du Tibre. J'ai pass
d'un extrme  l'autre, du berceau d'un peuple enfant au tombeau d'un
peuple mort. J'ai vu des forts encore vierges, des cits naissantes,
des institutions nouvelles, des nations jeunes et actives, travaillant 
se constituer, ayant leur carrire de gloire ou de honte  parcourir,
tournant le dos au pass, et les yeux fixs sur l'avenir. Et me voil
entour de colonnes renverses, de temples dmolis, de palais de niveau
avec le sol, au milieu des derniers vestiges d'un peuple qui a fait son
temps et qui est enseveli. L, je sentais en mon coeur l'esprance vive
et joyeuse; ici, je sens le triste et morne souvenir.

On le voit, c'est toujours l'Amricain qui compare, ce qui ne l'empche
pas de sentir. En parlant du Panthon de Rome: Une vaste rotonde
vote, solidement construite, sans soubassement, claire par une
ouverture lgante qui permet de voir le ciel  dcouvert, offre un
ensemble si nouveau, pour ne pas dire si sublime, qu'on oublie les
impressions de l'extrieur. La conception de cet difice est une des
plus belles qui existent en architecture. Le trou circulaire du centre
laisse entrer assez le jour, et l'oeil, aprs avoir parcouru la noble
vote, sonde le vide azur de l'espace infini. La disposition matrielle
du local satisfait l'esprit, et celui de nos sens, qui atteint le plus
loin, entrane l'imagination vers la puissance et la majest suprmes.
L'espace sans limites est le meilleur prototype de l'ternit.

Cet examen de Rome fut rapide, et Cooper ne vit qu'une partie des
choses; mais tout ce qu'il a vu, il l'a apprci ou critiqu presque
toujours avec un trs-remarquable discernement. Quand on songe que
c'tait en 1838 et que, jeune encore, il n'avait certes pas reu, dans
son pays, une ducation d'artiste; qu'il avait de la fortune, de la
considration, aucun sujet de dpit byronien contre sa patrie, et ce
calme de temprament qui lui faisait compter ses pas dans la nef de
Saint-Pierre avant de rien regarder, on reconnat qu'il est dou d'une
organisation trs-complte et trs-saine; et cette sorte d'universalit
d'esprit, cette grande logique claire d'une sereine lumire, ce
contraste mme de la prudence et de l'entranement qui trouvent le moyen
d'aller ensemble, expliquent la fcondit de son talent, la puret de
ses conceptions et la puissance de cette belle cration de Nathaniel qui
rsume et le respect des civilisations progressives et l'amour de la
primitive libert.

Cooper fut assez intimement li,  Paris, avec la Fayette. Il traversa
sans crainte et sans malaise la grande crise de l'invasion du cholra;
il assista aux vnements du clotre Saint-Merry; il lut reu en visite
particulire par Louis-Philippe, et ne se fit pas d'illusions sur la
franchise du monarque citoyen. Il faut lire, dans ses lettres, dates de
Paris, 1832, le dtail piquant de cette entrevue et les conversations
intressantes de la Fayette avec Cooper sur la situation de l'poque.
Tout cela est fort bien rsum, et les quelques traits descriptifs qui
encadrent ces entrevues sont de ceux qui font trs-bien _voir_ en peu de
mots. Dans ses romans, Cooper est sujet  des longueurs; dans ses
souvenirs personnels, il est concis et touche juste, il met en saillie
les endroits et les personnes, tout en vous menant rapidement. Lorsqu'il
raconte la crmonie du lavement des pieds,  Rome, il rencontre une
figure intressante et l'esquisse largement. Chose trange, que ces
nobles oppresseurs pensant rparer toute une anne d'inflexible orgueil
par une seule soire d'humilit!... J'entrai dans la salle du bain. Je
vis six plerins sales et en haillons qui taient leurs souliers et
leurs bas. On apporta les bassins, et les nobles romains se mirent 
l'oeuvre. Mon oeil s'arrta sur un des mendiants les plus laids et les
plus dguenills, et de l s'abaissa sur le grand seigneur agenouill
devant lui. Ce dernier avait un costume ecclsiastique; sa figure tait
belle; ses yeux noirs et sombres communiquaient  tous ses traits une
expression sinistre.

Monsieur, demandai-je  mon voisin, pourriez-vous me dire le nom du
gentilhomme qui essuie les pieds de ce mendiant?

--Quel gentilhomme, monsieur? Celui qui porte le diable sur sa face?

--Prcisment.

--C'est don Miguel, ex-tyran de Portugal.

Cooper a eu et a encore une vritable foule d'imitateurs. Le succs
europen de ses romans sur l'Amrique a fait clore par centaines, sous
la mme forme, les rcits de voyages, les vnements maritimes, les
combats avec les Indiens, les tablissements de colons dans le dsert,
et l'on ne s'est mme pas gn pour tcher de reproduire la solennelle
figure de Nathaniel. Grce  toutes ces imitations, nous nous promenons
en esprit,  cette heure, dans les solitudes les plus lointaines, et
nous connaissons les moeurs des animaux les plus froces ou des hommes
les plus tranges. Mais quelque instruction et quelque amusement que
nous puissions trouver dans ces rcits, les copistes de Cooper auraient
tort de croire qu'en le continuant ils le remplacent. Nous ne regrettons
pas que, faute d'une grande et forte personnalit, on s'adonne 
l'imitation d'un bon matre. Si l'on a pour soi de l'observation, de la
mmoire, et un fonds de souvenirs de voyages intressants et de
spectacles dramatiques, on est encore lu avec curiosit, et si on ne
fait de l'art, on rpand au moins des notions instructives sous une
forme qui les popularise. Mais il suffit de lire le premier venu de ces
ouvrages, pour sentir la supriorit incomparable du modle. On est
pourtant aujourd'hui plus _habile_ que Cooper dans son propre genre; on
a pntr plus avant dans les dserts; on a vu plus de choses et on sait
mieux le mtier de conteur, devenu, en Amrique, une sorte de
concurrence. Seulement, quoi qu'on fasse, on n'est pas soi-mme, et on
n'est pas Cooper. On a plus de verve et on prcipite les incidents
dramatiques; mais, par cela mme, on n'attache pas, on ne persuade pas
autant; et ce grand fonds de vrit saine, cette puret d'me et de
forme, cette individualit tranquille d'un gnie fcond et bien portant,
on ne l'a pas, et on ne peut pas se l'inoculer.


Aot 1836.




VII

GEORGE DE GURIN


George-Maurice Gurin du Cayla naquit au chteau du Cayla, dpartement
du Tarn, vers 1810 ou 1811. Sa famille tait une des plus anciennes du
Languedoc. Il commena ses tudes  Toulouse, et les acheva au collge
Stanislas,  Paris, sortit du collge de 1829  1830, passa prs d'une
anne en Bretagne[7], revint  Paris, y dveloppa ses facults, mais par
un travail sans suite, abandonn et repris souvent. Sa vie jusqu' son
mariage, qui eut lieu en 1838, fut trs-simple, nullement littraire
dans le sens extrieur que l'on donne  ce mot. Il n'aborda jamais aucun
journal, ne publia rien, et partagea son temps entre ses lectures, ses
secrtes tudes potiques, et te monde qu'il aimait beaucoup. Il mourut
l'anne dernire, au chteau du Cayla, chez son pre, ne laissant que
des fragments, et en trs-petit nombre.

[Note 7: Chez M. de Lamennais, qui s'occupait alors de l'ducation de
plusieurs jeunes gens. George Gurin fut confi  ses soins, et
perfectionna chez lui ses tudes. M. de Lamennais a conserv de cet
lve un souvenir affectueux et bienveillant. C'tait, nous a-t-il dit,
un jeune homme timide, d'une pit douce et timore, d'une organisation
si frle qu'on l'et crue prs de se briser  chaque instant, et ne
montrant point encore les facults d'une intelligence remarquable.]

Telle est la courte notice biographique qui nous a t transmise sur un
talent ignor du lui-mme, et rvl seulement  quelques amis,
aujourd'hui dsireux de rendre hommage  sa mmoire par la publication
d'un ou deux fragments de posie, seul hritage qu'il ait laiss, comme
malgr lui,  la postrit. Aprs avoir lu ces Fragments, nous nous
sommes engag  cette publication avec ce sentiment de profonde
sympathie que chacun prouve pour le gnie moissonn dans sa fleur, et
croyant fermement accomplir un devoir envers le pote comme envers le
public. Aprs la mort  la fois pnible et dramatique d'Hgsippe
Moroau, cette notice et ces citations mritent quelque attention. S'il y
a une certaine similitude dans ces mlancoliques destines, dans ces
gloires mrites, mais non couronnes, dans ces morts prmatures et
obscures, il y a contraste dans la nature du talent, dans le caractre
de l'individu, dans les causes du dgot de la vie (car il y a spleen
chez l'un et chez l'autre), il y a surtout matire  des rflexions
diffrentes. Les ntres seront courtes et respectueuses, car la douleur
de George Gurin fut silencieuse et noblement porte jusqu' la tombe.

Devant tant d'exemples de posies et de morts _spleeniques_ que notre
sicle voit clore et inhumer, le moraliste a un triste devoir 
remplir. Le dsir inquiet des jouissances matrielles de la vie et le
besoin des vulgaires satisfactions de l vanit, devenus des causes
d'amertume, de colre et de suicide, ne sauraient tre rprims par de
trop svres arrts, et la piti sympathique qu'inspirent de telles
catastrophes doit trouver son correctif dans une critique austre et
courageuse. L'auteur du potique drame de _Chatterton_ l'a bien senti;
car il a plac auprs du martyr de l'ambition littraire un quaker
rigide dans ses moeurs et tendre dans ses sentiments, qui s'efforce de
relever tantt par la sagesse, tantt par l'amour, ce coeur amer et
bris. Mais en face d'une douleur muette, comprime, sans orgueil et
sans fiel, au spectacle d'une vie qui se consume faute d'aliments
nobles, et qui s'teint sans lche blasphme, il y a des enseignements
profonds que chacun de nous peut appliquer  soi-mme dans l'tat social
ou nous vivons aujourd'hui. Le simple bon sens humain peut alors
remonter aux causes et prononcer, entre le pote qui s'en va et la
socit qui demeure, lequel fut ingrat, oublieux, insensible.

George Gurin ne fut ni ambitieux, ni cupide, ni vain. Ses lettres
confidentielles, intimes et sublimes rvlations  son ami le plus cher,
montrent une rsignation porte jusqu' l'indiffrence en tout ce qui
touche  la gloire phmre des lettres. Il portait dans le monde
(c'est ce mme ami qui parle) une lgance parfaite, des manires
pleines de noblesse et un langage exquis, ne jetait pas d'clat, n'avait
pas de trait, mais quelque chose de doux, de fin et de charmant que je
n'ai vu qu'en lui, et dont l'effet tait irrsistible, il aimait
extrmement la conversation; et quand il rencontrait par hasard des
gens qui savaient causer, il s'animait et jouissait de ce qu'ils
disaient comme il jouissait de la musique, des parfums et de la
lumire. Il tait malade, et sa paresse  produire, sa paresse  vivre,
s'il est permis de dire ainsi, sans hter sa mort, empchrent peut-tre
l'effort intrieur qui pouvait en conjurer l'arrt. Ce n'est donc pas
directement  la socit qu'on peut imputer cette fin prmature, mais
c'est bien  elle qu'on doit reprocher hautement et fortement cette
langueur profonde, cet abattement douloureux o ses forces se
consumrent, sans qu'aucune rvlation de l'idal qu'il cherchait
ardemment vint  son secours, sans qu'aucun enseignement solide et
vivifiant pntrt de force dans sa solitude intellectuelle. Mais avant
de signaler l'horrible insensibilit, ou, pour mieux dire, la dplorable
nullit du rle maternel de cette socit  l'gard de ses plus nobles
enfants, nous peindrons davantage le caractre de celui-ci, et l'on
comprendra ds lors ce qui lui a manqu pour rchauffer dans ses veines
l'amour de la vie.

C'tait une de ces mes froisses par la ralit commune, tendrement
prises du beau et du vrai, douloureusement indignes contre leur propre
insuffisance  le dcouvrir, voues en un mot  ces mystrieuses
souffrances dont Ren, Obermann et Werther offrent sous des faces
diffrentes le rsum potique. Les quinze lettres de George Gurin que
nous avons entre les mains sont une monodie non moins touchante et non
moins belle que les plus beaux pomes psychologiques destins et livrs
 la publicit. Pour nous, elles ont un caractre plus sacr encore, car
c'est le secret d'une tristesse nave, sans draperies, sans spectateurs
et sans art; et il y a l une posie naturelle, une grandeur
instinctive, une lvation de style et d'ides, auxquelles n'arrivent
pas les oeuvres crites en vue du public et retouches sur les preuves
d'imprimerie. Nous on citerons plusieurs fragments, regrettant beaucoup
que leur caractre confidentiel ne nous permette pas de les transcrire
en entier. On n'y trouverait pas un dtail de l'intimit la plus
dlicate  rvler qui ne ft senti et prsent avec grandeur et posie.
Ce sont peut-tre ces dtails que, comme artiste, nous regrettons le
plus de passer sous silence.

       *       *       *       *       *

Je vous dirais bien des choses, du fond de l'ennui o je suis plong,
_de profundis clamarem ad te_; mais il faut que je m'interdise ces
folies. Elles n'tent rien au mal, et l'on prend la ridicule habitude de
se plaindre. Nous avons tant de ridicules que nous ne connaissons pas,
qu'il faut, du moins autant que nous le pouvons, nous garder de ceux qui
sont manifestes. Vous m'avez dit un jour qu'en sortant du collge je
devais tre exagr et en proie aux sottes manies qui ont travaill
toute cette jeunesse d'alors, mais qu'aujourd'hui, sans doute, j'tais
vrai, et ne jouais pas  l'ennui et au dgot. Ah; n'en doutez pas; si
je n'ai pas de bon sens, j'ai du moins un peu de ce got qui est le bon
sens de l'esprit, et rien,  mon jugement, n'est plus choquant, surtout
 notre ge, que ces affectations de collge. Dieu merci, je ressemble
assez peu  ce que j'tais dans ce temps-l; et si j'affectais quelque
chose, ce serait de faire oublier ma personne d'alors. J'ai le malheur
de m'ennuyer aujourd'hui comme je faisais sous la grille de Stanislas,
_voil la ressemblance_. A cette poque de mon ennui, j'en disais plus
qu'il n'y en avait, aujourd'hui j'en dis moins qu'il n'y en a, _voil la
diffrence_.

       *       *       *       *       *

Le jour est triste, et je suis comme le jour; ah[8], mon ami, que
sommes-nous; ou plutt que suis-je, pour souffrir ainsi sans relche de
toutes choses autour de moi et voir mon humeur suivre les variations de
la lumire? J'ai pens quelque temps que cette sensibilit bizarre tait
un travers de ma jeunesse qui disparatrait avec elle. Mais le progrs
des ans, en quoi j'esprais, me fait voir que j'ai un mal incurable et
qui va s'aigrissant. Los journes les plus unies, les plus paisibles,
sont encore pour moi traverses de mille accidents imperceptibles qui
n'atteignent que moi. Cela s'lve  des degrs que vous ne pourriez
croire. Aussi qu'y a-t-il de plus rompu que ma vie, et quel fil si lger
qui soit plus mobile que mon me? J'ai  peine crit quelques pages de
ce travail qui avait d'abord tant d'attraits; qui sait quand je le
terminerai? Mais j'y mettrai le dernier mot assurment; je ne veux pas
accepter le ddit cent fois offert par ce mien esprit, le plus
inconstant et le plus prompt au dgot qui fut jamais. Vaille que
vaille, vous aurez cette pice, pice en effet, et des plus pesantes.

[Note 8: Nous avons conserv scrupuleusement la ponctuation de l'original.
Une particularit digne de remarque dans un texte rempli de si
douloureuses exclamations, c'est l'absence de _points d'exclamation_. Il
nous semble que la ponctuation d'un manuscrit est comme l'allure de
l'homme, l'inflexion de la voix, le geste, la prononciation, une manire
d'tre par laquelle le caractre se rvle, et que l'observation
psychologique ne devrait point ngliger. Dans les premiers jours de
notre _invasion_ romantique, de critiques malins remarqurent l'abus des
signes apostrophiques. C'est peut-tre la crainte et l'horreur de cette
sorte d'emphase qui suggra  George Gurin le besoin de supprimer
entirement le _point admiratif_, mme dans les endroits o la rgle
grammaticale l'exige.]

...Si j'en croyais mes lueurs de bon sens, je renoncerais pour toute ma
vie  crire un seul mot de composition. Plus j'avance, plus le fantme
(l'idal) s'lve et devient insaisissable. Ce mot propre, cette
expression, la _seule_ qui convient, dont parle La Bruyre, je n'ai
jamais reconnu, au contentement de mon esprit, que je l'eusse trouv:
et, l'eusse-je attrap, reste l'arrangement et les combinaisons
infinies, et la varit, et le piquant, et le solide, et la nouveaut
dans les termes uss; l'imprvu, l'image dans le mot, et le contour, la
justesse des proportions, enfin tout, le don d'crire, le talent; et de
tout cela, je n'ai gure que la bonne volont.--Pardonnez-moi ce cours
de rhtorique. Il faut garder et couvrir ces choses. Fi donc, le
pdant.

Pour qui aura lu attentivement _le Centaure_, cette recherche
scrupuleuse et hardie dont la prtendue insuffisance est confesse ici
avec trop de modestie, est clairement rvle. Mais, au risque de passer
pour un pdant nous-mme, nous n'hsiterons pas  dire qu'il faut lire
deux et mme trois fois _le Centaure_ pour en apprcier les beauts, la
nouveaut de la forme, l'originalit non abrupte et sauvage, mais
raisonne et voulue, de la phrase, de l'image, de l'expression et du
contour. On y verra une persistance laborieuse pour resserrer dans les
termes potiques les plus levs et les plus concis une ide vaste,
profonde et mystrieuse, comme ce monde primitif  demi panoui dans sa
fracheur matinale,  demi assoupi encore dans la placenta divin. C'est
en cela que la nature de ce petit chef-d'oeuvre nous semble diffrer
essentiellement de la manire de M. Ballanche, qui,  dfaut des termes
potiques, n'hsite pas  employer les termes philosophiques modernes,
et aussi de Chnier, qui ne songe qu' reproduire l'lgance, la puret
et comme la beaut sculpturale des Grecs[9].

[Note 9: Un vieux ami de province, que j'ai consult avant de me
dterminer  publier _le Centaure_, m'a crit  ce sujet une lettre trop
remarquable pour que je ne me fasse pas un devoir de la citer en entier.
C'est un renseignement que je lui demandais, et qu'il a eu la bont de
me donner pour moi seul. Je ne crois pas lui dplaire en insrant ici
cet examen rapide, mais exact et important, des tentatives d'imitation
grecque qui ont enrichi notre littrature. Ce petit travail pourrait
servir de canevas aux critiques qui voudraient le dvelopper. Il servira
aussi d'excellente prface aux fragments de M. de Gurin, et
l'approbation d'un juge aussi rudit aurait, au besoin, plus de poids
que la mienne:

Cette bauche du _Centaure_ me frappe surtout comme exprimant le
sentiment grec grandiose, primitif, retrouv et un peu _refait_ 
distance par une sorte de rflexion potique et philosophique. Ce
sentiment-l, par rapport  la Grce, ne se retrouve dans la littrature
franaise que depuis l'cole moderne. Avant l'_Homre_ d'Andr Chnier,
les _Martyrs_ de Chateaubriand, l'_Orphe_ et l'Antigone_ de Ballanche,
quelques pages de Quinet (_Voyage en Grce_ et _Promthe_), on en
chercherait les traces et l'on n'en trouverait qu' peine dans notre
littrature classique.

1 Il n'y a eu de contact direct entre l'ancienne Gaule et la Grce que
par la colonie grecque de Marseille. Ces influences grecques dans le
midi de la Gaule n'ont pas t vaines. Il y eut tout une culture, et
dans le chapitre v de son _Histoire littraire_.

M. Ampre a trs-bien suivi cette veine grecque lgre, comme une petite
veine d'argent, dans notre littrature. Encore aujourd'hui, il y a
quelques mots grecs rests dans le provenal actuel, il y a des tours
grammaticaux qui ont pu venir de l; mais ce sont de minces dtails. Au
moyen ge, toute trace fut interrompue. A la renaissance du seizime
sicle, la langue et la littrature grecques rentrrent presque
violemment et  torrent dans la littrature franaise: il y eut comme
engorgement au confluent. L'cole de Ronsard et de Baf se fit grecque
en franais par le calque des compositions et mme la fabrique des mots;
il y eut excs. Pourtant des parties belles, dlicates ou grandes furent
senties par eux et reproduites. Henri Estienne, l'un des meilleurs
prosateurs du seizime sicle et des plus grands rudits, a fait un
petit trait de la _conformit_ de la langue franaise et de la langue
grecque: il a relev une grande quantit de locutions, de tours de
phrase, d'idiotismes communs aux deux langues, et qui semblent indiquer
bien moins une communication directe qu'une certaine ressemblance de
gnie. M. de Maistre, dans les _Soires de Saint-Ptersbourg_, est de
l'avis de Henri Estienne, et croit  la ressemblance du gnie des deux
langues. Pourtant, il faut le dire, toute cette renaissance grecque du
seizime sicle, en France, fut rudite, pdantesque, pnible; le seul
Amyot, par l'lgance facile de sa traduction de Plutarque, semble
prluder  la Fontaine et  Fnelon.

2 Avec l'cole de Malherbe et de ses successeurs classiques, la
littrature franaise se rapprocha davantage du caractre latin, quelque
chose de clair, de prcis, de concis, une langue d'affaires, du
politique, de prose; Corneille, Malherbe, Boileau, n'avaient que
trs-peu ou pas du tout le sentiment _grec_. Corneille adorait Lucain et
ce genre latin, Boileau s'attache  Juvnal. Racine sent bien plus les
Grecs; mais, en bel esprit tendre, il sent et suit surtout ceux du
second et du troisime ge, non pas Eschyle, non pas mme Sophocle, mois
plutt Euripide; ses Grecs,  lui, ont mont l'escalier de Versailles et
ont fait antichambre  l'Oeil-de-Boeuf. On voit dans la querelle des
anciens et des modernes, o Racine et Boileau dfendent Homre contre
Perrault, combien il y avait peu, de part et d'autre, de sentiment vrai
de l'antique. Mais la Fontaine, sans y songer, tait alors bien plus
Grec que tous de sentiment et de gnie; dans _Philmon et Baucis_, par
exemple, dans certains passages de la _Mort d'Adonis_ ou de _Psych_.
Surtout Fnelon l'est par le got, le dlicat, la fin, le ngligent d'un
tour simple et divin; il l'est dans son _Tlmaque_, dans ses essais de
traduction d'Homre, ses _Aventures d'Aristonos_; il l'est partout par
une sorte de subtilit facile et insinuante qui pntre et charme: c'est
comme une brise de ces belles contres qui court sur ses pages.
Massillon aussi, n  Hyres, a reu un souffle de l'antique Massilie,
et sa phrase abondante et fleurie rappelle Isocrate.

3 Au dix-huitime sicle, en France, on est moins prs du sentiment
grec que jamais. Les littrateurs ne savent plus mme le grec pour la
plupart. Quelques critiques, comme l'abb Arnaud, qui semblent se vouer
 ce genre d'rudition avec enthousiasme, donnent plutt une ide
fausse. Bernardin de Saint-Pierre, sans tant d'tude, y atteint mieux
par simple gnie; hritier en partie de Fnelon, il a, dans _Paul et
Virginie_, dans bien des pages de ses _tudes_, dans cette page (par
exemple) o il fait gmir Ariane abandonne  Naxos et console par
Bacchus, des retours de l'inspiration grecque et de cette muse heureuse;
mais c'est le doux et le dlicat plutt que le grand qu'il en retrouve
et en exprime. L'abb Barthlmy, dans le _Voyage d'Anarcharsis_ (si
agrable et si utile d'ailleurs), accrdita un sentiment grec un peu
manir et trs-parisien, qui ne remontait pas au grand et ne rendait
pas mme le simple et le pur. Heureusement, Andr Chnier tait n, et
par lui la veine grecque est retrouve.

4 Au moment o l'cole de David essaie, un peu en ttonnant et en se
guindant, de revenir  l'art grec, Andr Chnier y atteint en posie.
Dans son _Homre_, l'ide du grand et du primitif se retrouve et se
dcouvre mme pour la premire fois. Dans l'tude de la statuaire
grecque, on en resta ainsi longtemps au pur gracieux,  l'art joli et
lch des derniers ges: ce n'est que tard qu'on a dcouvert la majest
recule des marbres d'gine, les bas-reliefs de Phidias, la Vnus de
Milo.

Peu aprs Andr Chnier, et, avant qu'on et publi ses pomes, M. de
Chateaubriand, dans les _Martyrs_, retrouvait de grands traits de la
beaut grecque antique; dans son _Itinraire_, il a surtout peint
admirablement le rivage de l'Attique. Il sent  merveille le Sophocle et
le Pricls.

Un homme qui ne sentait pas moins la Grce ds la fin du dix-huitime
sicle, est M. Joubert, sur lequel M. Sainte-Beuve a donn un article
dans la _Revue des Deux-Mondes_: quelques penses de lui sont ce qu'on a
crit de mieux en fait de critique littraire des Grecs. Il aurait aim
_le Centaure_.

Vous connaissez l'_Orphe_, et je n'ai point  vous en parler; mais 
Ballanche,  Quinet (dans son _Voyage en Grce_), il manque un peu trop,
pour correctif de leur philosophie concevant et refaisant la Grce,
quelque chose de cette qualit grecque fine, simple et subtile, nglige
et lgante, railleuse et relle, de Paul-Louis Courier, ce vrai Grec,
dont la figure, la bouche surtout, fendue jusqu'aux oreilles,
ressemblait un peu  celle d'un faune.] [FIN DE LA NOTE 9.]

Nul n'admire Ballanche plus que nous. Cependant nous ne pouvons nous
dfendre de considrer comme un notable dfaut cette ressource technique
qui l'a affranchi parfois du travail de l'artiste, et qui dtruit
l'harmonie et la plastique de son stylo, d'ailleurs si beau, si large et
si color d'originalit _primitive_. La pice de vers, malheureusement
inacheve, qui est place  la suite du _Centaure_, ne me parat pas non
plus, comme il pourra sembler  quelques-uns au premier abord, une
imitation de la manire de Chnier. Ces doux essais de M. de Gurin ne
sont point des pastiches de Ballanche et de Chnier, mais bien des
dveloppements et des perfectionnements tents dans la voie suivie par
eux. Il ne semble mme pas s'tre proccup de l'un ou de l'autre, car
nulle part dans ses lettres, qui sont pleines de ses citations et de ses
lectures, il n'a plac leur nom. Sans doute il les a admirs et sentis,
mais il a d, avant tout, obir  son sentiment personnel,  son
entranement prononc, et l'on peut dire passionn, vers les secrets de
la nature. Il ne l'a point aime en pote seulement, il l'a idoltre.
Il a t panthiste  la manire de Goethe sans le savoir, et peut-tre
s'est-il assez peu souci des Grecs, peut-tre n'a-t-il vu en eux que
les dpositaires des mythes sacrs de Cyble, sans trop se demander si
leurs potes avaient le don de la chanter mieux que lui. Son ambition
n'est pas tant de la dcrire que de la comprendre, et les derniers
versets du _Centaure_ rvlent assez le tourment d'une ardente
imagination qui ne se contente pas des mots et des images, mais qui
interroge avec ferveur les mystres de la cration. Il ne lui faut rien
moins pour apaiser l'ambition de son intelligence perdue dans la sphre
des abstractions. Il ne se contenterait pas de peindre et de chanter
comme Chnier, il ne se contenterait pas d'interprter systmatiquement
comme Ballanche. Il veut savoir, il veut surprendre et saisir le sens
cach des signes divins imprims sur la face de la terre; mais il n'a
embrass que des nuages, et son me s'est brise dans cette treinte
au-dessus des forces humaines. C'est tre dj bien grand que d'avoir
entrepris comme un vrai Titan d'escalader l'Olympe et de dtrner
Jupiter. Un autre fragment de ses lettres exprimera avec grandeur et
simplicit cet amour  la fois instinctif et abstrait de la nature.

11 _avril 1838_.--Hier, accs de fivre dans les formes; aujourd'hui,
faiblesse, atonie, puisement. On vient d'ouvrir les fentres; le ciel
est pur et le soleil magnifique.

     Ah! que ne suis-je assis  l'ombre des forets!

Vous rirez de cette exclamation, puisqu'on ne voit pas encore aux
arbres les plus prcoces ces premiers boutons que Bernardin de
Saint-Pierre appelle des gouttes de verdure. Mais peut-tre qu'au sein
des forts, dans la saison o la vie remonte jusqu' l'extrmit des
rameaux, je recevrai quelque bienfait, et que j'aurai ma part dans
l'abondance de la fcondit et de la chaleur. Je reviens, comme vous
voyez,  mes anciennes imaginations sur les choses naturelles,
invincible tendance de ma pense, sorte de passion qui me donne des
enthousiasmes, des pleurs, des clats de joie, et un ternel aliment de
songerie. Et pourtant, je ne suis ni physicien, ni naturaliste, ni rien
de savant. Il y a un mot qui est le dieu de mon imagination, le tyran,
devrais-je dira, qui la fascine, l'attire, lui donne un travail sans
relche, et l'entranera je ne sais o: c'est le mot de vie. Mon amour
des choses naturelles ne va pas au dtail et aux recherches analytiques
et opinitres de la science, mais  l'universalit de ce qui est,  la
manire orientale. Si je ne craignais de sortir de ma paresse et de
passer pour fou, j'crirais des rveries  tenir en admiration toute
l'Allemagne, et la France en assoupissement.

Dans une autre lettre, il exprime l'identification de son tre avec la
nature d'une manire encore plus vive et plus matriellement
sympathique.

J'ai le coeur si plein, l'imagination si inquite, qu'il faut que je
cherche quelque consolation  tout cela en m'abandonnant avec vous. Je
dborde de larmes, moi qui souffre si singulirement des larmes des
autres. Un trouble ml de douleurs et de charmes s'est empar de toute
mon me. L'avenir plein de tnbres o je vais entrer, le prsent qui me
comble de biens et de maux, mon trange coeur, d'incroyables combats,
des panchements d'affection  entraner avec soi l'me et la vie et
tout ce que je puis tre; la beaut du jour, la puissance de l'air et du
soleil, _all_, tout ce qui peut rendre perdue une faible crature me
remplit et m'environne. Vraiment je ne sais pas en quoi j'claterais
s'il survenait en ce moment une musique comme celle de la _Pastorale_.
Dieu me ferait peut-tre la grce de laisser s'en aller de toutes parts
tout ce qui compose ma vie. Il y a pour moi tel moment o il me semble
qu'il ne faudrait que la toucher du doigt le plus lger pour que mon
existence se dissipt. La prsence du bonheur me trouble, et je souffre
infime d'un certain froid que je ressens; mais je n'ai pas fait deux pas
au dehors que l'agitation me prend, un regret infini, une ivresse de
souvenir, des rcapitulations qui exaltent tout le pass et qui sont
plus riches que la prsence mme du bonheur: enfin ce qui est,  ce
qu'il semble, une loi de ma nature, toutes choses mieux ressenties que
senties.--Demain, vous verrez chez vous quelqu'un de fort maussade, et
en proie au froid le plus cruel. Ce sera le fol de ce soir.

     Caddi come corpo inorto cade.

Adieu; la soire est admirable; que la nuit qui s'apprte vous comble de
sa beaut.

Est-il beaucoup de pages de _Werther_ qui soient suprieures  cette
lettre crite rapidement, non relue, car elle est  peine ponctue, et
jete  la poste, dont elle porte le timbre comme toutes les autres?

Je ne puis rsister au plaisir de transcrire mot  mot tout ce qu'il
m'est permis de publier.

Le ciel de ce soir est digne de la Grce. Que faisons-nous pendant ces
belles ftes de l'air et de la lumire? Je suis inquiet et ne sais trop
 quoi me dvouer; ces longs jours paisibles ne me communiquent pas le
calme. Le soleil et la puret de l'tendue me font venir toutes sortes
d'tranges penses dont mon esprit s'irrite. L'infini se dcouvre
davantage et les limites sont plus cruelles; que sais-je enfin? je ne
vous rpterai pas mes ennuis; c'est une vieille ballade dont je vous ai
berc jusqu'au sommeil.--J'ai song aujourd'hui au petit usage que nous
faisions de nos jours; je ne parle pas de l'ambition, c'est dans ce
temps chose si vulgaire, et les gens sont travaills de rves si
ridicules, qu'il faut se glorifier dans sa paresse et se faire, au
milieu de tant d'esprits clatants, une aurole d'obscurit: je veux
dire que nous vivons plus tourments par notre imagination que ne
l'tait Tantale par la fracheur de l'eau qui irritait ses lvres et le
charmant coloris des fruits qui fuyaient sa faim. J'ai tout l'air de
mettre ici la vie dans les jouissances, et je ne m'en dfendrai pas
trop, le tout bien entendu dans les intrts de notre immortel esprit et
pour son service bien compris; car disait Shridan, si la pense est
lente  venir, un verre de bon vin la stimule, et quand elle est venue,
un bon verre de vin la rcompense. Ah! oui, n'en dplaise aux
spiritualistes et partant  moi-mme, un verre de bon vin est l'me de
notre me, et vaut mieux pour le profit intrieur que toutes les
chansons dont on nous repat. Mais je parle comme un hte du Caveau,
moi qui voulais dira simplement que la vie ne vaut pas une libation....

       *       *       *       *       *

Dbrouillez tout cela si vous pouvez. Pour moi, grce  Dieu, je
commence  me soucier assez peu de ce qui peut se passer on moi, et veux
enfin me dmler de moi-mme en plantant l cette psychologie qui est un
mot disgracieux et une manie de notre sicle.

       *       *       *       *       *

Il avait pourtant la conscience de son gnie, car il dit quelque part:

       *       *       *       *       *

Je ne tirerai jamais rien de bon de ce maudit cerveau o cependant,
j'en suis sr, loge quelque chose qui n'est pas sans prix; c'est la
destine de la perle dans l'hutre au fond de l'Ocan. Combien, et de la
plus belle eau, qui ne seront jamais tires  la lumire!

Ailleurs il se raille lui-mme et sans amertume, sans dpit contre la
gloire qui ne vient pas  lui, et qu'il ne veut pas chercher.

Vous voulez donc que j'crive quelque folie sur ce fol de Benvenuto? Ce
ne sera que vision d'un bout  l'autre. Ni l'art, ni l'histoire ne s'en
trouveront bien. Je n'ai pas l'ombre d'une ide sur l'idal, et
l'histoire ne connat point de galant homme plus ignorant que moi  son
endroit. N'importe, je vous obirai. N'tes-vous pas pour moi tout le
public et la _postrit_? Mais ne me trouvez-vous pas plaisant avec ce
mot o sont renferms tous les hommes  venir qui se transmettront
fidlement de l'un  l'autre la plus complte ignorance du nom de votre
pauvre serviteur? Je veux dire que je n'aspire qu' vous,  votre
suffrage, et que je fais bon march de tout le reste, la postrit
comprise, pour tre aussi sage que le renard gascon.

Une seule fois il exprime la fantaisie de se faire imprimer dans une
_Revue_ pour battra un peu monnaie, et presque aussitt il abandonne
ce projet en disant: Mais je n'ai dans la tte que des sujets
insenss!... Hlas! rien n'est beau comme l'idal; mais aussi quoi de
plus dlicat et de plus dangereux  toucher! Ce rve si lger se change
en plomb souvente fois dont on est rudement froiss. Je finirai ma
complainte aujourd'hui par un vers de celle du Juif errant:

Hlas! mon Dieu!

       *       *       *       *       *

Il y a des mots admirables jets a et l dans ses lettres, de ceux que
les crivains de profession mettent en rserve pour les enchsser au
bout de leurs priodes comme le gros diamant au fate du diadme. Il dit
quelque part:

Quand je gote cette sorte de bien-tre dans l'irritation, je ne puis
comparer ma pense (c'est presque fou) qu' un feu du ciel qui frmit 
l'horizon entre deux mondes.

Et, vers la un de la mme lettre, il raconte que ses parentes
s'inquitent de l'altration de ses traits; cependant il leur cache le
ravage intrieur de la maladie.

Ah! disent-elles en se ravisant, c'est le retranchement de vos cheveux
qui vous rend d'une mine si austre.--Les cheveux repousseront, et il
n'y aura que plus d'ombre.

J'ai cit autant que possible, main j'ai d taire tout ce qui tient  la
vie intrieure. C'est pourtant l que se rvle le coeur du pote. Ce
coeur, je puis l'attester, quoi qu'en dise le noble rveur qui s'accuse
et se tourmente sans cesse comme  plaisir, est aussi dlicat, aussi
affectueux, aussi large que son intelligence. L'amiti est sentie et
exprime par lui de la faon la plus exquise et la plus profonde.
L'amour aussi est plac l comme une religion; mais peut-tre cet amour
de pote ne se contente-t-il absolument que dans les choses incres.
Quoi qu'il en soit, et bien qu' toute page un gmissement lui chappe,
cet homme qui, dans son culte de l'idal, voudrait n'idaliser lui-mme
et ne sait pas s'habituer  l'infirmit de sa propre nature, cet homme
est indulgent aux autres, fraternel, dvou avec une sorte de stocisme,
esclave de sa parole, simple dans ses gots, charm de la vue d'un
camlia, rsign  la maladie, heureux d'tre couch, tranquille
derrire ses rideaux, et plus prs naturellement du pays des songes.
Il n'a d'amertume que contre la mobilit de son humeur et la
susceptibilit excessive d'une organisation sans doute trop exquise pour
supporter la vie telle qu'elle est arrange en ce triste monde.
Qu'a-t-il donc manqu  cet enfant privilgi du ciel? Qu'et-il donc
fallu pour que cette sensitive, si souvent froisse et replie sur
elle-mme, s'ouvrt aux rayons d'un soleil bienfaisant? C'est
prcisment le soleil de l'intelligence, c'est la foi; c'est une
religion, une notion nette et grande de sa mission en ce monde, des
causes et des fins de l'humanit, des devoirs de l'homme par rapport a
ses semblables et des droits de ce mme homme envers la socit
universelle. C'est l ce secret terrible que le Centaure cherchait sur
les lvres de Cyble endormie, ce son mystrieux qu'il et voulu
recueillir sur la pierre magique o Apollon avait pos sa lyre. Il
sentait l'infini dans l'univers, mais il ne le sentait pas en lui-mme.
Effray de ce nant imaginaire qui a tant pos sur l'me de Byron et des
grands potes sceptiques, il et voulu se rfugier dans les demeures
profondes des antiques divinits, symboles imparfaits de la vie partout
fconde, ternelle et divine; il et voulu dissoudre son tre dans les
lments, dans les bois, dans les eaux, dans ce qu'il appelle les
_choses naturelles_; il et voulu dpouiller son tre comme un vtement
trop lourd, et remonter comme une essence subtile dans le sein du
Crateur, pour savoir ce que signifie cette vie d'un jour sur la terre
et ce silence qui rgne en de du berceau comme au del de la tombe.

Dira-t-on que ce fut l un rveur, un insens, et que cette existence
fltrie, cette mort dsole sont des faits individuels, des maladies de
l'esprit qui ne prouvent rien contre l'organisation de la socit
humaine? O donc est le tort, dira-t-on peut-tre, si les individus
agitent de telles questions dans leur sein, que la socit ne puisse les
rsoudre? En admettant l'humanit aussi continuellement progressive que
vous la rvez, n'y aura-t-il pas, dans des ges plus avancs, des
individus qui seront encore en avant de leur sicle? N'y en aura-t-il
pas tant que l'humanit subsistera, et sera-t-elle coupable chaque fois
qu'une avidit dvorante poussera quelques-uns de ses membres  troubler
son cours auguste et mesur par l'impatience de leur idal et le mpris
dos croyances reues?

Il serait facile de rpondre  de telles questions; mais les esprits qui
condamnent ainsi les idalistes impatients du temps prsent n'ont pas
mission pour juger de la socit future. Ont-ils le droit d'y jeter
seulement un regard, eux qui n'ont pas la volont de moraliser et
d'lever les intrts de la vie actuelle? eux qui n'ont ni respect, ni
sympathie, ni piti pour les tortures des mes tendres et religieuses,
veuves de toute religion et de toute charit? eux qui vivent des
bienfaits de la terre sans rechercher la source d'o ils dcoulent? eux
qui ont fait le sicle athe et qui exploitent l'athisme, regardant
natre et mourir avec une ironique tolrance les religions qui essaient
d'clore et celles qui sont  leur dclin? eux qui consacrent en thorie
le principe du dogme ternel de l'galit, de la libert et de la
fraternit, en maintenant dans le fait l'esclavage, l'ingalit, la
discorde? Qu'a-t-elle donc fait pour notre ducation morale, et que
fait-elle pour nos enfants, cette socit conserve avec tant d'amour et
de soin? Pour nous, ce furent des prtres investis de la puissance
gouvernementale qui tyrannisaient nos consciences sans permettre
l'exercice de la raison humaine. Pour nos enfants, ce sont des athes
qui, ne s'inquitant ni de la raison ni de la conscience, leur prchent
pour toute doctrine le maintien d'un ordre monstrueux, inique,
impossible. tonnez-vous donc que cette gnration produise des
intelligences qui avariant faute d'un enseignement fuit pour elles, et
des cerveaux qui se brisent dans la rechercha d'une vrit que vous
fltrissez de ridicule, que vous traitez de folie coupable et
d'inaptitude  la vie sociale? Il vous sied mal, en vrit, de dire que
ceux-l sont des fous, car vous tes insenss vous-mmes du croire  un
ordre bas sur l'absence de tout principe de justice et de vrit. Nos
enfants n'accepteront pas vos enseignements, et, si vous russissez 
les corrompre, ce ne sera pas  votre profit.

Peut-tre un jour vous diront-ils  leur tour:--Laissez-nous pleurer nos
martyrs, nous autres potes sans patrie, lyres brises, qui savons bien
la cause de leur gmissement et du ntre. Vous ne comprenez pas le mal
qui les a tus; eux-mmes ne l'ont pas compris. Pour voir clair en
soi-mme, pour s'expliquer ces langueurs, ces dcouragements, pour
trouver un nom  ces ennuis sans fin,  ces dsirs insaisissables et
sans forme connue, il faudrait avoir dj une premire initiation; et,
dans ce temps de dcadence et de transformation, les plus grandes
intelligences ne l'ont eue que bien tard et ne l'ont conquise qu'aprs
de bien rudes souffrances. Saint Augustin n'avait-il pas le spleen, lui
aussi, et savait-il, avant d'ouvrir les yeux au christianisme, quelle
lumire lui manquait pour dissiper les tnbres de son me? Si
quelques-uns d'entre nous aujourd'hui ouvrent aussi les yeux  une
lumire nouvelle, n'est-ce pas que la Providence les favorise
trangement? et ne leur faut-il pas chercher, ce grain de foi dans
l'obscurit, dans la tourmente, assaillis par le doute, l'absence de
toute sympathie, de tout exemple, de tout concours fraternel, de toute
protection dans les hautes rgions de la puissance? O sont donc les
hommes forts qui se sont levs dans un concile nouveau pour dire: Il
importe de s'enqurir enfin des secrets de la vie et de la mort, et de
dire aux petits et aux simples ce qu'ils ont  faire en ce monde. Ils
savent bien dj que Dieu n'est pas un vain mot, et qu'il ne les a pas
crs pour servir, pour mendier ou pour conqurir leur vie par le
meurtre et le pillage. Essayez de parler enfin  vos frres coeur 
coeur, conscience  conscience; vous verrez bien que des langues que
vous croyez muettes se dlieront, et que de grands enseignements
monteront d'en bas vers vous, tandis que la lumire d'en haut descendra
sur vos ttes. Essayez... mais vous ne le pouvez pas, occups que vous
tes de reprendre et de recrpir de toutes parts ces digues que le flot
envahit; l'existence matrielle de cette socit absorbe tous vos soins
et dpasse toutes vos forces. En attendant, les puissances de l'esprit
se dveloppent et se dressent de toutes parts autour de vous. Parmi ces
spectres menaants, quelques-uns s'effacent et rentrent dans la nuit,
parce que l'heure de la vie n'a pas sonn, et que le souffle imptueux
qui les animait ne pouvait lutter plus longtemps dans l'horreur de ce
chaos; mais il en est d'autres qui sauront attendre, et vous les
retrouverez debout pour vous dire: Vous avez laiss mourir nos frres,
et nous, nous ne voulons pas mourir.




LE CENTAURE.


J'ai reu la naissance dans les antres de ces montagnes. Comme le
fleuve de cette valle dont les gouttes primitives coulent de quelque
roche qui pleure dans une grotte profonde, le premier instant de ma vie
tomba dans les tnbres d'un sjour recul et sans troubler son silence.
Quand nos mres approchent de leur dlivrance, elles s'cartent vers les
cavernes, et, dans le fond des plus sauvages, au plus pais de l'ombre,
elles enfantent sans lever une plainte des fruits silencieux comme
elles-mmes. Leur lait puissant nous fait surmonter sans langueur ni
lutte douteuse les premires difficults de la vie; et cependant nous
sortons de nos cavernes plus tard que vous de vos berceaux. C'est qu'il
est rpandu parmi nous qu'il faut soustraire et envelopper les premiers
temps de l'existence, comme des jours remplis par les dieux. Mon
accroissement eut son cours presque entier dans les ombres o j'tais
n. Le fond de mon sjour se trouvait si avanc dans l'paisseur de la
montagne que j'eusse ignor le ct de l'issue, si, dtournant
quelquefois dans cette ouverture, les vents n'y eussent jet des
fracheurs et des troubles soudains. Quelquefois aussi, ma mre rentrait
environne du parfum des valles ou ruisselante des flots qu'elle
frquentait. Or, ces retours qu'elle faisait, sans m'instruire jamais
des vallons et des fleuves, mais suivie de leurs manations,
inquitaient mes esprits et je rdais tout agit dans mes ombres. Quels
sont-ils, me disais-je, ces _dehors_[10] o ma mre s'emporte, et qu'y
rgne-t-il de si puissants qui l'appelle  soi si frquemment?

[Note 10: Cette expression est trange, peu grammaticale, peut-tre;
mais je n'en vois pas de plus belle et de plus saisissante pour rendre
le sentiment mystrieux d'un monde inconnu. Un tel crivain et t
contest sans doute, mais il et fait faire de grands progrs  notre
langue, quoi qu'on et pu dire.]

Mais qu'y ressent-on de si oppos qu'elle en revienne chaque jour
diversement mue? Ma mre rentrait, tantt anime d'une joie profonde,
et tantt triste et tranante et comme blesse. La joie qu'elle
rapportait se marquait de loin dans quelques traits de sa marche et
s'pandait de ses regards. J'en prouvais des communications dans tout
mon sein; mais ses abattements me gagnaient bien davantage et
m'entranaient bien plus avant dans les conjectures o mon esprit se
portait. Dans ces moments, je m'inquitais de mes forces, j'y
reconnaissais une puissance qui ne pouvait demeurer solitaire, et, me
prenant, soit  secouer mes bras, soit  multiplier mon galop dans les
ombres spacieuses de la caverne, je m'efforais de dcouvrir dans les
coups que je frappais au vide, et par l'emportement des pas que j'y
faisais, vers quoi mes bras devaient s'tendre et mes pieds
m'emporter.... Depuis j'ai nou mes bras autour du buste des centaures,
et du corps des hros, et du tronc des chnes; mes mains ont tent les
rochers, les eaux, les plantes innombrables et les plus subtiles
impressions de l'air, car je les lve dans les nuits aveugles et calmes
pour qu'elles surprennent les souffles et en tirent des signes pour
augurer mon chemin; mes pieds, voyez,  Mlampe, comme ils sont uss! Et
cependant, tout glac que je suis dans ces extrmits de l'ge, il est
des jours o, en pleine lumire, sur les sommets, j'agite de ces courses
de ma jeunesse dans la caverne, et, pour le mme dessein, brandissant
mes bras et employant tous les restes de ma rapidit.

Ces troubles alternaient avec de longues absences de tout mouvement
inquiet. Ds lors, je ne possdais plus d'autre sentiment dans mon tre
entier que celui de la croissance et des degrs de vie qui montaient
dans mon sein. Ayant perdu l'amour de l'emportement et retir dans un
repos absolu, je gotais sans altration le bienfait des dieux qui se
rpandait en moi. Le calme et les ombres prsident au charme secret du
chtiment de la vie. Ombres qui habitez les cavernes de ces montagnes,
je dois  vos soins silencieux l'ducation cache qui m'a si fortement
nourri, et d'avoir, sous votre garde, got la vie toute pure et telle
qu'elle me venait sortant du sein des dieux! Quand je descendis de votre
asile dans la lumire du jour, je chancelai et ne la saluai pas, car
elle s'empara de moi avec violence, m'enivrant comme et fait une
liqueur soudainement verse dans mon sein, et j'prouvai que mon tre,
jusque-l si ferme et si simple, s'branlait et perdait beaucoup de
lui-mme, comme s'il et d se disperser dans les vents.

O Mlampe, qui voulez savoir la vie des centaures, par quelle volont
des dieux avez-vous t guid vers moi, le plus vieux et le plus triste
de tous? Il y a longtemps que je n'exerce plus rien dans leur vie. Je ne
quitte plus ce sommet de montagne o l'ge m'a confin. La pointe de mes
flches ne me sert plus qu' draciner les plantes tenaces; les lacs
tranquilles me connaissent encore, mais les fleuves m'ont oubli. Je
vous dirai quelques points de ma jeunesse; mais ces souvenirs, issus
d'une mmoire altre, se tranent comme les flots d'une libation avare
en tombant d'une urne endommage. Je vous ai exprim aisment les
premires annes, parce qu'elles furent calmes et parfaites; c'tait la
vie seule et simple qui m'abreuvait, cela se retient et se rcite sans
peine. Un dieu, suppli de raconter sa vie, la mettrait en deux mots, 
Mlampe!

L'usage de ma jeunesse fut rapide et rempli d'agitation, Je vivais de
mouvement et ne connaissais pas de borne  mes pas. Dans la fiert de
mes forces libres, j'errais m'tendant de toutes parts dans ces dserts.
Un jour que je suivais une valle o s'engagent peu les centaures, je
dcouvris un homme qui ctoyait le fleuve sur la rive contraire. C'tait
le premier qui s'offrit  ma vue; je le mprisai. Voil tout au plus, me
dis-je, la moiti de mon tre! Que ses pas sont courts et sa dmarche
malaise! Ses yeux semblent mesurer l'espace avec tristesse. Sans doute,
c'est un centaure renvers par les dieux et qu'ils ont rduit  se
traner ainsi.

Je me dlassais souvent de mes journes dans le lit des fleuves. Une
moiti de moi-mme cache dans les eaux, s'agitait pour le surmonter,
tandis que l'autre s'levait tranquille et que je portais mes bras
oisifs bien au-dessus des flots. Je m'oubliais ainsi au milieu des
ondes, cdant aux entranements de leur cours, qui m'emmenait au loin et
conduisait leur hte sauvage  tous les charmes des rivages. Combien de
fois, surpris par la nuit, j'ai suivi les courants sous les ombres qui
se rpandaient, dposant jusque dans le fond des valles l'influence
nocturne des dieux! Ma vie fougueuse se temprait alors au point de ne
laisser plus qu'un lger sentiment de mon existence rpandu par tout
mon tre avec une gale mesure, comme, dans les eaux o je nageais, les
lueurs de la desse qui parcourt les nuits. Mlampe, ma vieillesse
regrette les fleuves; paisibles la plupart et monotones, ils suivent
leur destine avec plus de calme que les centaures, et une sagesse plus
bienfaisante que celle des hommes. Quand je sortais de leur sein,
j'tais suivi de leurs dons, qui m'accompagnaient des jours entiers et
ne se retiraient qu'avec lenteur,  la manire des parfums.

Une inconstance sauvage et aveugle disposait de mes pas. Au milieu des
courses les plus violentes, il m'arrivait de rompre subitement mon
galop, comme si un abme se ft rencontr  mes pieds, ou bien un dieu
debout devant moi. Ces immobilits soudaines me laissaient ressentir ma
vie tout mue par les emportements o j'tais. Autrefois j'ai coup dans
les forts des rameaux qu'en courant j'levais par-dessus ma tte; la
vitesse de la course suspendait la mobilit du feuillage, qui ne rendait
plus qu'un frmissement lger; mais, au moindre repos, le vent et
l'agitation rentraient dans le rameau, qui reprenait le cours de ses
murmures. Ainsi ma vie,  l'interruption subite des carrires
imptueuses que je fournissais  travers ces valles, frmissait dans
tout mon sein. Je l'entendais courir en bouillonnant et rouler le feu
qu'elle avait pris dans l'espace ardemment franchi. Mes flancs anims
luttaient contre ses flots dont ils taient presss intrieurement, et
gotaient dans ces temptes la volupt qui n'est connue que des rivages
de la mer, de renfermer sans aucune perte une vie monte  son comble
et irrite. Cependant, la tte incline au vent qui m'apportait le
frais, je considrais la cime des montagnes devenues lointaines en
quelques instants, les arbres des rivages et les eaux des fleuves,
celles-ci portes d'un cours tranant, ceux-l attachs dans le sein de
la terre, et mobiles seulement par leurs branchages soumis au souffle de
l'air qui les font gmir. Moi seul, me disais-je, j'ai le mouvement
libre, et j'emporte  mon gr ma vie de l'un  l'autre bout de ces
valles. Je suis plus heureux que les torrents qui tombent des montagnes
pour n'y plus remonter. Le roulement de mes pas est plus beau que les
plaintes des bois et que les bruits de l'onde; c'est le retentissement
du centaure errant et qui se guide lui-mme. Ainsi, tandis que mes
flancs agits possdaient l'ivresse de la course, plus haut j'en
ressentais l'orgueil, et, dtournant la tte, je m'arrtais quelque
temps  considrer ma croupe fumante.

La jeunesse est semblable aux forts verdoyantes tourmentes par les
vents: elle agite de tous cts les riches prsents de la vie, et
toujours quelque profond murmure rgne dans son feuillage. Vivant avec
l'abandon des fleuves, respirant sans cesse Cyble, soit dans le lit des
valles, soit  la cime des montagnes, je bondissais partout comme une
vie aveugle et dchane. Mais lorsque la nuit, remplie du calme des
dieux, me trouvait sur le penchant des monts, elle me conduisait 
l'entre des cavernes, et m'y apaisait comme elle apaise les vagues de
la mer, laissant survivre en moi de lgres ondulations qui cartaient
le sommeil sans altrer mon repos. Couch sur le seuil de ma retraite,
les flancs cachs dans l'antre et la tte sous le ciel, je suivais le
spectacle des ombres. Alors la vie trangre qui m'avait pntr durant
le jour se dtachait de moi goutte  goutte, retournant au sein paisible
de Cyble, comme aprs l'onde les dbris de la pluie attache aux
feuillages font leur chute et rejoignent les eaux. On dit que les dieux
marins quittent, durant les ombres, leurs palais profonds, et,
s'asseyant sur les promontoires, tendent leurs regards sur les flots.
Ainsi je veillais ayant  mes pieds une tendue de vie semblable  la
mer assoupie. Rendu  l'existence distincte et pleine, il me paraissait
que je sortais de natre, et que des eaux profondes et qui m'avaient
conu dans leur sein venaient de me laisser sur le haut de la montagne,
comme un dauphin oubli sur les sirtes par les flots d'Amphitrite.

Mes regards couraient librement et gagnaient les points les plus
loigns. Gomme des rivages toujours humides, le cours des montagnes du
couchant demeurait empreint de lueurs mal essuyes par les ombres. L
survivaient, dans les clarts ples, des sommets nus et purs. L, je
voyais descendre tantt le dieu Pan, toujours solitaire, tantt le
choeur des divinits secrtes, ou passer quelque nymphe des montagnes
enivre par la nuit. Quelquefois les aigles du mont Olympe traversaient
le haut du Ciel et s'vanouissaient dans les constellations recules ou
sous les bois inspirs. L'esprit des dieux, venant  s'agiter, troublait
soudainement le calme des vieux chnes.

Vous poursuivez la sagesse,  Mlampe! qui est la science de la volont
des dieux, et vous errez parmi les peuples comme un mortel gar par
les destines. Il est dans ces lieux une pierre qui, ds qu'on la
touche, rend un son semblable  celui des cordes d'un instrument qui se
rompent, et les hommes racontent qu'Apollon, qui chassait son troupeau
dans ces dserts, ayant mis sa lyre sur cette pierre, y laissa cette
mlodie. O Mlampe, les dieux errants ont pos leur lyre sur les
pierres, mais aucun... aucun ne l'y a oublie. Au temps o je veillais
dans les cavernes, j'ai cru quelquefois que j'allais surprendre les
rves de Cyble endormie, et que la mre des dieux, trahie par les
songes, perdrait quelques secrets; mais je n'ai jamais reconnu que des
sons qui se dissolvaient dans le souffle de la nuit, ou des mots
inarticuls comme le bouillonnement des fleuves.

O Macare, me dit un jour le grand Chiron dont je suivais la
vieillesse, nous sommes tous deux centaures des montagnes, mais que nos
pratiques sont opposes! Vous le voyez, tous les soins de mes journes
consistent dans la recherche des plantes, et vous, vous tes semblable 
ces mortels qui ont recueilli sur les eaux ou dans les bois et port 
leurs lvres quelques fragments du chalumeau rompu par le dieu Pan. Ds
lors ces mortels, ayant respir dans ces dbris du dieu un esprit
sauvage ou peut-tre gagn quelque fureur secrte, entrent dans les
dserts, se plongent aux forts, ctoient les eaux, se mlent aux
montagnes, inquiets et ports d'un dessein inconnu. Les cavales aimes
par les vents dans la Scythie la plus lointaine, ne sont ni plus
farouches que vous, ni plus tristes le soir, quand l'Aquilon s'est
retir. Cherchez-vous les dieux,  Macare, et d'o sont issus les
hommes, les animaux et les principes du feu universel? Mais le vieil
Ocan, pre de toutes choses, retient en lui-mme ces secrets, et les
nymphes qui l'entourent dcrivent en chantant un choeur ternel devant
lui, pour couvrir ce qui pourrait s'vader de ses lvres entr'ouvertes
par le sommeil. Les mortels qui toucheront les dieux par leur vertu, ont
reu de leurs mains des lyres pour charmer les peuples, ou des semences
nouvelles pour les enrichir, mais rien de leur bouche inexorable.

Dans ma jeunesse, Apollon m'inclina vers les plantes, et m'apprit 
dpouiller dans leurs veines les sucs bienfaisants. Depuis j'ai gard
fidlement la grande demeure de ces montagnes, inquiet, mais me
dtournant sans cesse  la qute des simples, et communiquant les vertus
que je dcouvre. Voyez-vous d'ici la cime chauve du mont Oeta? Alcide
l'a dpouille pour construire son bcher. O Macare! les demi-dieux,
enfants des dieux, tendent la dpouille des lions sur les bchers, et
se consument au sommet des montagnes! les poisons de la terre infectent
le sang reu des immortels! Et nous, centaures engendrs par un mortel
audacieux dans le sein d'une vapeur semblable  une desse,
qu'attendrions-nous du secours de Jupiter, qui a foudroy le pre de
notre race? Le vautour des dieux dchire ternellement les entrailles de
l'ouvrier qui forma le premier homme. O Macare! hommes et centaures
reconnaissent pour auteurs de leur sang des soustracteurs du privilge
des immortels, et peut-tre que tout ce qui se meut hors d'eux-mmes
n'est qu'un larcin qu'on leur a fait, qu'un lger dbris de leur nature
emport au loin, comme la semence qui vole, par le souffle tout-puissant
du destin. On publie qu'ge, pre de Thse, cacha sous le poids d'une
roche, au bord de la mer, des souvenirs et des marques  quoi son fils
pt un jour reconnatre sa naissance. Les dieux jaloux ont enfoui
quelque part les tmoignages de la descendance des choses; mais au bord
de quel ocan ont-ils roul la pierre qui les couvre,  Macare!

Telle tait la sagesse o me portait le grand Chiron. Rduit  la
dernire vieillesse, le centaure nourrissait dans son esprit les plus
hauts discours. Son buste encore hardi s'affaissait  peine sur ses
flancs qu'il surmontait en marquant une lgre inclinaison, comme un
chne attrist par les vents, et la force de ses pas souffrait  peine
de la perte des annes. On et dit qu'il retenait des restes de
l'immortalit autrefois reue d'Apollon, mais qu'il avait rendue  ce
dieu.

Pour moi,  Mlampe, je dcline dans la vieillesse, calme comme le
coucher des constellations. Je garde encore assez de hardiesse pour
gagner le haut des rochers o je m'attarde soit  considrer les nuages
sauvages et inquiets, soit  voir venir de l'horizon les Ilyades
pluvieuses, les Pliades ou le grand Orion; mais je reconnais que je me
rduis et me perds rapidement comme une neige flottant sur les eaux, et
que prochainement j'irai me mler aux fleuves qui coulent dans le vaste
sein de la terre.

       *       *       *       *       *




FRAGMENT

     Non, ce n'est plus assez de la roche lointaine
     O mes jours, consums  contempler les mers,
     Ont nourri dans mon sein un amour qui m'entrane
     A suivre aveuglment l'attrait des flots amers.
     Il me faut sur le bord une grotte profonde
     Que l'orage remplit d'cume et de clameurs,
     O, quand le dieu du jour se lve sur le monde,
     L'oeil rgne et se contente au vaste soin de l'onde,
     Ou suit  l'horizon la fuite des rameurs.
     J'aime Thtis, ses bords ont des sables humbles;
     La pente qui m'attire y conduit mes pieds nus;
     Son haleine a gonfl mes songes trop timides,
     Et je vogue, en dormant,  des points inconnus.
     L'amour, qui dans la sein des roches les plus dures
     Tire de son sommeil la source des ruisseaux,
     Du dsir de la mer meut ses faibles eaux,
     La conduit vers le jour par des veines obscures,
     Et qui, prcipitant sa pente et ses murmures,
     Dans l'abme cherch termine ses travaux;
     C'est le mien. Mon destin s'incline vers la plage.
     Le secret de mon mal est au sein de Thtis.
     J'irai, je goterai les plantes du rivage,
     Et peut-tre en mon sein tombera le breuvage
     Qui change en dieux des mers les mortels engloutis.
     Non, je transporterai mon chaume des montagnes
     Sur la pente du sable, aux bords pleins de fracheur;
     L, je verrai Thtis, rpandant sa blancheur,
     A l'clat de ses pieds entraner ses compagnes;
     L, ma pense aura ses humides campagnes;
     J'aurai mme une barque et je serai pcheur.
     Ah! le dieux retirs aux antres qu'on ignore,
     Les dieux secrets, plongs dans le charme des eaux,
     Se plaisent  ravir un berger aux troupeaux,
     Mes regards aux vallons, mon souffle aux chalumeaux,
     Pour charger mon esprit du mal qui le dvore.
     J'tais berger; j'avais plus de mille brebis.
     Berger je suis encor, mes brebis sont fidles;
     Mais qu'aux champs refroidis languissent tes pis,
     Et meurent dans mon sein les soins que j'eus pour elles,
     Au cours de l'abandon je laisse errer leurs pas;
     Et je me livre aux dieux que je ne connais pas!...
     J'immolerai ce soir aux nymphes des montagnes.

            *       *       *       *       *

     Nymphes, divinits dont le pouvoir conduit
     Les racines des bois et le cours des fontaines,
     Qui nourrissent les airs de fcondes haleines,
     Et des sources que Pan entretient toujours pleines,
     Aux champs menez la vie  grands flots et sans bruit,
     Comme la nuit rpand le sommeil dans nos veines,
     Dieux des monts et des bois, dieux nomms ou cachs,
     De qui le charme vient  tous lieux solitaires;
     Et toi, dieu des bergers  ces lieux attachs,
     Pan, qui dans les forts m'entr'ouvris tes mystres,
     Vous tous, dieux de ma vie et que j'ai tant aims,
     De vos bienfaits en moi rveillez la mmoire,
     Pour m'ter ce penchant et ravir la victoire
     Aux perfides attraits dans la mer enferms.
     Comme un fruit suspendu dans l'ombre du feuillage,
     Mon destin s'est form dans l'paisseur des bois.
     J'ai grandi, recouvert d'une chaleur sauvage,
     Et le vent qui rompait le tissu de l'ombrage
     Me dcouvrit le ciel pour la premire fois.
     Les faveurs da nos dieux m'ont touch ds l'enfance;
     Mes plus jeunes regards ont aim les forts,
     Et mes plus jeunes pas ont suivi le silence
     Qui m'entranait bien loin dans l'ombre et les secrets.
     Mais le jour o, du haut d'une cime perdue,
     Je vis (ce fut pour moi comme un brillant rveil!)
     Le monde parcouru par les feux du soleil,
     Et les champs et les eaux couchs dans l'tendue,
     L'tendue enivra mon esprit et mes yeux;
     Je voulus galer mes regards  l'espace,
     Et possder sans borne, en garant ma trace,
     L'ouverture des champs avec celle des cieux.
     Aux bergers appartient l'espace et la lumire,
     En parcourant les monts ils puisent le jour;
     Ils sont chers  la nuit, qui s'ouvre tout entire
     A leurs pas inconnus, et laisse leur paupire
     Ouverte aux feux perdus dans leur profond sjour.
     Je courus aux bergers, je reconnus leurs ftes,
     Je marchai, je gotai le charme des troupeaux;
     Et sur le haut des monts comme au sein des retraites,
     Les dieux, qui m'attiraient dans leurs faveurs secrtes,
     Dans des piges divins prenaient mes sons nouveaux.
     Dans les rduits secrets que le gazon recle
     Un vers, du jour teint recueillant les dbris,
     Lorsque tout s'obscurcit, devient une tincelle,
     Et, plein des traits perdus de la flamme ternelle,
     Gote encor le soleil dans l'ombre des abris.
     Ainsi....


_Le Centaure_, qui est complet, et ce fragment de vers, qu'on pourrait
intituler _Glaucus_, sont les seuls essais que nous ayons pu recueillir.
Si les parents et les amis de M. de Gurin en retrouvaient d'autres,
nous les engageons  les runir et  les publier.




VIII

HARRIETT BEECHER STOWE

       *       *       *       *       *

LA CASE DE L'ONCLE TOM


Ce livre est dans toutes les mains, dans tous les journaux. Il aura, il
a dj des ditions dans tous les formats[11]. On le dvore, on le
couvre de larmes. Il n'est dj plus permis aux personnes qui savent
lire de ne l'avoir pas lu, et on regrette qu'il y ait tant de gens
condamns  ne le lire jamais: ilotes par la misre, esclaves par
l'ignorance, pour lesquels les lois politiques ont t impuissantes
jusqu' ce jour  rsoudre le double problme du pain de l'me et du
pain du corps.

[Note 11: En Amrique seulement, il a t tir, la premire anne (1852), 
plus de 200,000 exemplaires.]

Ce n'est donc pas, ce ne peut pas tre une rclame officieuse que de
revenir sur le livre de madame Stowe. Nous le rptons, c'est un
hommage, et jamais oeuvre gnreuse et pure n'en mrita un plus tendre
et plus spontan. Elle est loin d'ici; nous ne la connaissons pas, celle
qui a fait pntrer dans nos coeurs des motions si tristes et pourtant
si douces. Remercions-la d'autant plus! Que la voix attendrie des
femmes, que la voix gnreuse des hommes et celle dos enfants, si
adorablement glorifis dans ce livre, et celle des opprims de ce
monde-ci, traversent les mers et aillent lui dire qu'elle est estime,
qu'elle est aime!

Si le meilleur loge qu'on puisse faire de l'auteur, c'est de l'aimer;
le plus vrai qu'on puisse faire du livre, c'est d'en aimer les dfauts.
Il ne faut pas les passer sous silence, il ne faut pas en luder la
discussion, et il ne faut pas vous en inquiter, vous qu'on raille de
pleurer navement sur le sort des victimes au rcit des vnements
simples et vrais.

Ces dfauts-l n'existent que relativement  des conventions d'art qui
n'ont jamais t, qui ne seront jamais absolues. Si les juges, pris de
ce que l'on appelle la _facture_, trouvent des longueurs, des redites,
de l'inhabilet dans ce livre, regardez bien, pour vous rassurer sur
votre propre jugement, si leurs yeux sont parfaitement secs quand vous
leur en lirez un chapitre pris au hasard.

Ils vous rappelleront bientt ce snateur de l'Ohio qui soutient  sa
petite femme qu'il a fort bien fait de voter la loi de refus d'asile et
de protection aux fugitifs, et qui, tout aussitt, en prend deux dans sa
carriole et les conduit lui-mme, en pleine nuit, dans des chemins
affreux o il se met plusieurs fois dans la boue jusqu' la ceintura
pour pousser  la roue et les empcher de verse. Cet pisode charmant de
l'_Oncle Tom_ (hors'd'oeuvre si vous voulez) peint, on ne peut mieux, la
situation de la plupart des hommes placs entre l'usage, le prjug et
leur propre coeur, bien autrement naf et gnreux que leurs
institutions et leurs coutumes.

C'est l'histoire attendrissante et plaisante a la fois du grand nombre
des critiques indpendants. Que ce soit en fait de questions sociales ou
de questions littraires, ceux qui prtendent juger froidement et au
point de vue de la rgle pure sont bien souvent aux prises avec
l'motion intrieure, et parfois ils en sont vaincus sans vouloir
l'avouer. J'ai toujours t frapp et charm de l'anecdote de Voltaire,
raillant et mprisant les fables de la Fontaine, prenant le livre et
disant: Attendez, vous allez voir! la premire venue! Il en lit une:
Celle-l est passable; mais vous allez voir comme celle-ci est
stupide!

Il passe  une seconde. Il se trouve qu'elle est assez jolie. Une
troisime le dsarme encore. Enfin, las de chercher, il jette le volume
en s'criant avec un dpit ingnu: _Ce n'est qu'un ramassis de
chefs-d'oeuvre_! Les grands esprits peuvent tre bilieux et
vindicatifs, mais ds qu'ils rflchissent, il leur est impossible
d'tre injustes et insensibles.

Il en faut dire autant, proportion garde, de tous les gens d'esprit qui
font profession de juger avec l'esprit. Si leur esprit est de bon aloi,
leur coeur ne rsistera jamais  un sentiment vrai. Voil pourquoi ce
livre, mal fait suivant les rgles du roman moderne en France,
passionne tout le monde et triomphe de toutes les critiques, de toutes
les discussions qu'il soulve dans les familles.

Car il est essentiellement domestique et _familial_, ce bon livre aux
longues causeries, aux portraits soigneusement tudis. Les mres de
famille, les jeunes personnes, les enfants, les serviteurs, peuvent le
lire et le comprendre, et les hommes, mme les hommes suprieurs, ne
peuvent pas le ddaigner. Nous ne dirons pas que c'est  cause des
immenses qualits qui en rachtent les dfauts; nous disons que c'est
aussi  cause de ses prtendus dfauts.

On a longtemps lutt en France contre les prolixits d'exposition de
Walter Scott; on s'est rcri ensuite contre celles de Balzac, et, tout
bien considr, on s'est aperu que, dans la peinture des moeurs et des
caractres, il n'y avait jamais trop, quand chaque coup de pinceau tait
 sa place et concourait  l'effet gnral. Ce n'est pas que la sobrit
et la rapidit ne soient aussi des qualits minentes; mais apprenons
donc  aimer toutes les manires, quand elles sont bonnes et quand elles
portent le cachet d'une _maestria_ savante ou instinctive.

Madame Stowe est tout instinct. C'est pour cela qu'elle parat d'abord
n'avoir pas de talent.

Elle n'a pas de talent!--Qu'est-ce que le talent?--Rien, sans doute,
devant le gnie; mais a-t-elle du gnie? Je ne sais pas si elle a du
talent comme on l'entend dans le monde lettr, mais elle a du gnie
comme l'humanit sent le besoin d'en avoir: elle a le gnie du bien. Ce
n'est peut-tre pas un homme de lettres; mais savez-vous ce que c'est?
c'est une sainte: pas davantage.

Oui, une sainte! Trois fois sainte est l'me qui aime, bnt et console
ainsi les martyrs! Pur, pntrant et profond est l'esprit qui sonde
ainsi les replis de l'tre humain! Grand, gnreux et vaste est le coeur
qui embrasse de sa piti, de son amour, de son respect tout une race
couche dans le sang et la fange, sous le fouet des bourreaux, sous la
maldiction des impies.

Il faut bien qu'il en soit ainsi; il faut bien que nous valions mieux
que nous ne le savons nous-mmes; il faut bien que, malgr nous, nous
sentions que le gnie c'est le coeur, que la puissance c'est la foi, que
le talent c'est la sincrit, et que, finalement, le succs c'est la
sympathie, puisque ce livre-l nous bouleverse, nous serre la gorge,
nous navre l'esprit et nous laisse un trange sentiment de tendresse et
d'admiration pour la figure d'un pauvre ngre lacr de coups, tendu
dans la poussire, et rlant sous un hangar son dernier souffle exhal
vers Dieu.

En fait d'art, d'ailleurs, il n'y a qu'une rgle, qu'une loi, montrer et
mouvoir. O trouverons-nous des crations plus compltes, des types
plus vivants, des situations plus touchantes et mme plus originales que
dans l'_Oncle Tom_? Ces douces relations de l'esclave avec l'enfant du
matre signalent un tat de choses inconnu chez nous; la protestation du
matre lui-mme contre l'esclavage durant toute la phase de sa vie o
son me appartient  Dieu seul. La socit s'en empare ensuite, la loi
chasse Dieu, l'intrt dpose la conscience. En prenant l'ge d'homme,
l'enfant cesse d'tre nomme; il devient _matre_: Dieu meurt dans son
sein.

Quelle main exprimente a jamais trac un type plus saisissant et plus
attachant que Saint-Clair, cette nature d'lite, aimante, noble,
gnreuse, mais trop douce et trop nonchalante pour tre grande?
N'est-ce pas l'homme en gnral, l'homme avec ses qualits innes, ses
bons lans et ses dplorables imprvoyances, ce charmant matre qui
aime, qui est aim, qui pense, qui raisonne, et qui ne conclut et n'agit
jamais? Il dpense en un jour des trsors d'indulgence, de raison, de
justice et de bont; il meurt sans avoir rien sauv. Sa vie prcieuse 
tous se rsume dans un mot: aspirer et regretter. Il n'a pas su vouloir.
Hlas! est-ce qu'il n'y a pas un peu de cela chez les meilleurs et les
plus forts des hommes!

La vie et la mort d'un enfant, la vie et la mort d'un ngre, voil tout
le livre. Ce ngre et cet enfant, ce sont deux saints pour le ciel.
L'amiti qui les unit, le respect de ces deux perfections l'une pour
l'autre, c'est tout l'amour, tonte la passion du drame. Je ne sais pas
quel autre gnie que celui de la saintet mme et pu rpandre sur cette
affection et sur cette situation un charme si puissant et si soutenu.

L'enfant lisant la Bible sur les genoux de l'esclave, rvant  ses
cantiques en jouant au milieu de sa maturit exceptionnelle, le parant
de fleurs comme une poupe, puis le saluant comme une chose sacre, et
passant de la familiarit tendre  la tendre vnration; puis
dprissant d'un mal mystrieux qui n'est autre que le dchirement de
la piti dans un tre trop pur et trop divin pour accepter la _loi_;
mourant enfin dans les bras de l'esclave, en l'appelant aprs elle dans
le sein de Dieu. Tout cela est si neuf et si beau, qu'on se demande en y
pensant si le succs est  la hauteur de l'oeuvre.

Les enfants sont les vritables hros de madame Stowe. Son me, la plus
maternelle qui ft jamais, a conu tous ces petits tres dans un rayon
de la grce. Georges Shelby, le petit Harry, le cousin d'va, le marmot
regrett de la petite femme du snateur, et Topsy, la pauvre, la
diabolique et excellente Topsy, ceux qu'on voit et ceux mme qu'on ne
voit pas dans ce roman, mais dont il est dit seulement trois mots par
leurs mres dsoles, c'est un monde de petits anges blancs et noirs, o
toute femme reconnat l'objet de son amour, la source de ses joies ou de
ses larmes. En prenant une forme dans l'esprit de madame Stowe, ces
enfants, sans cesser d'tre des enfants, prennent aussi des proportions
idales, et arrivent  nous intresser plus que tous les personnages des
romans d'amour.

Les femmes y sont juges et dessines aussi de main de matre, non pas
seulement les mres, qui y sont sublimes, mais celles qui ne sont mres
ni de coeur ni de fait, et dont l'infirmit est traite avec indulgence
ou avec rigueur. A ct de la mthodique miss Ophlia, qui finit par
s'apercevoir que le devoir ne sert  rien sans l'affection, Marie
Saint-Clair est un portrait d'une vrit effrayante.

On frissonne en songeant qu'elle existe, cette lionne amricaine qui
n'est qu'une lche panthre; qu'elle est partout; que chacun de nous l'a
rencontre; qu'il la voit peut-tre non loin de lui, car il n'a manqu 
cette femme charmante que des esclaves  faire torturer pour qu'elle se
rvlt complte  travers ses vapeurs et ses maux de nerfs.

Les saints ont aussi leur griffe, c'est celle du lion. Elle respecte la
chair humaine, mais elle s'enfonce dans la conscience, et un peu
d'ardente indignation, un peu de terrible moquerie ne messied pas 
cette bonne Harriett Stowe,  cette femme si douce, si humaine, si
religieuse et si pleine de l'onction vanglique. Oui, c'est une femme
bien bonne, mais ce n'est pas ce que nous appelons drisoirement une
bonne femme: c'est un coeur fort, courageux, et qui en bnissant les
malheureux, en caressant des fidles, en attirant les faibles, secoue
les irrsolus, et ne craint pas de lier au poteau les pcheurs endurcis
pour montrer leur laideur au monde.

Elle est dans le vrai sens de la lettre sacre. Son christianisme
fervent chante le martyre, mais il ne permet pas  l'homme d'en
perptuer le droit et la coutume. Il rprouve cette trange
interprtation de l'vangile qui tolre l'iniquit des bourreaux pour se
rjouir de les voir peupler le calendrier de victimes. Elle en appelle 
Dieu mme, elle menace en son nom. Elle nous montre la loi d'un ct,
l'homme et Dieu de l'autre.

Qu'on ne dise donc pas que, puisqu'elle exhorte  tout souffrir, elle
accepte le droit de ceux qui font souffrir. Lisez cette belle page o
elle vous montre Georges, l'esclave blanc, embrassant pour la premire
fois le rivage d'une terre libre, et pressant contre son coeur la femme
et l'enfant qui sont enfin  lui! Quelle belle page que celle-l, quelle
large palpitation, quelle protestation triomphante du droit ternel et
inalinable de l'homme sur la terre: la libert!

Honneur et respect  vous, madame Stowe. Un jour ou l'autre, votre
rcompense, qui est marque aux archives du ciel, sera aussi de ce
monde.

Dcembre 1832.




IX

EUGNE FROMENTIN


I.

UN T DANS LE SAHARA


Au mois de mai 1853, un jeune peintre faisait, pour la seconde ou
troisime fois, un voyage en Afrique, et il crivait  un de ses amis:

Tu dois connatre, dans l'oeuvre de Rembrandt, une petite eau-forte, de
facture hache, imptueuse, et d'une couleur incomparable, comme toutes
tes fantaisies de ce gnie singulier, moiti nocturne, moiti rayonnant,
qui semble n'avoir connu la lumire qu' l'tat douteux de crpuscule o
 l'tat violent d'clairs. La composition est fort simple: ce sont
trois arbres hrisss, bourrus de forme et de feuillage;  gauche, une
plaine  perte de vue, un grand ciel o descend une immense nue
d'orage, et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs, qui
cheminent en hte et fuient, le dos au vent. Il y l toutes les transes
de la vie de voyage, plus un ct mystrieux et pathtique qui m'a
toujours fortement proccup; parfois mme il m'est arriv d'y voir
comme une signification qui me serait personnelle. C'est  la pluie que
j'ai d de connatre, une premire fois, le pays du perptuel t; c'est
en la fuyant perdument qu'enfin j'ai rencontr le soleil sans brume....

Je crois avoir un but bien dfini. Si je l'atteignais jamais, il
s'expliquerait de lui-mme; si je ne dois pas l'atteindre,  quoi bon te
l'exposer ici?

--Admets seulement que j'aime passionnment le bien, et qu'il y a deux
choses que je brle de revoir: le ciel sans nuage au-dessus du dsert
sans ombre.

Parti de Mdah le 22 mai, notre voyageur campa, le 24,  _Elyona_ (la
Clairire), et alla souper chez le cad, dans sa maison fortifie. Le
31, il tait  Djelta; il racontait  son ami un de ses bivouacs dans le
dsert, le plus triste sans contredit de toute la route, au bord d'un
marais vaseux, sinistre, dans des sables blanchtres, hrisss de joncs
verts  l'endroit le plus bas de la plaine, avec un horizon de quinze
lieues au nord, de neuf lieues au sud; dans l'est et dans l'ouest, une
tendue sans limite. Une compagnie nombreuse de vautours gris et de
corbeaux monstrueux occupait la source  notre arrive. Immobiles, le
dos vot, rangs sur deux lignes au bord de l'eau, je les pris, de
loin, pour des gens comme nous presss de boire. Il fallut un coup de
fusil pour disperser ces fauves et noirs plerins.--Les oiseaux partis,
nous demeurmes seuls.--tait-ce fatigue? tait-ce l'effet du lieu? Je
ne sais, mais le premier aspect d'un pays dsert m'avait plong dans un
singulier abattement. Ce n'tait pas l'impression d'un beau pays frapp
de mort et condamn par le soleil  demeurer strile; ce n'tait plus le
squelette osseux de Boghari, effrayant, bizarre mais bien construit;
c'tait une grande chose sans forme, presque sans couleur, le rien, le
vide, et comme un oubli du bon Dieu; des lignes fuyantes, des
ondulations indcises; derrire, au-del, partout, la mme couverture
d'un vert ple tendue sur la terre.--Et l-dessus, un ciel balay,
brouill, soucieux, plein de pleurs fades, d'o le soleil se retirait
sans pompe et comme avec de froids sourires. Seul, au milieu du silence
profond, un vent doux qui nous amenait lentement un orage, formait de
lgers murmures autour des joncs du marais. Je passai une heure entire,
couch prs de la source,  regarder ce pays ple, ce soleil ple; a
couter ce vent si doux et si triste. La nuit qui tombait n'augmenta ni
la solitude, ni l'abandon, ni l'inexprimable dsolation de ce lieu.

Un jour, dans cette plaine, le voyageur rencontra, dans toute la
journe, un petit garon qui conduisait des chameaux maigres. Le jour
suivant, rien. Si fait, des rouges-gorges et des alouettes. Doux
oiseaux, qui me font revoir tout ce que j'aime de mon pays; que
font-ils, je te le demande, dans le Sahara? Et pour qui donc
chantent-ils dans le voisinage des autruches et dans la morne compagnie
des bubales, des scorpions et des vipres  cornes? Qui sait? Sans eux,
il n'y aurait plus d'oiseaux peut-tre pour saluer les soleils qui se
lvent.

Le voyageur traverse un douar. Il y rencontre le pauvre derviche,
l'idiot en vnration de la tribu. Il le raconte et le dcrit  son ami
en vingt lignes. Il arrive au pays de la lumire. Il en exprime ainsi la
puissante suavit: Aujourd'hui, sous la tente,  deux heures, le soleil
a atteint le maximum de 52 degrs, et la lumire, d'une incroyable
vivacit, mais diffuse, ne me cause ni tonnement ni fatigue. Elle vous
baigne galement, comme une seconde atmosphre, en flots impalpables;
elle enveloppe et n'aveugle pas. D'ailleurs, l'clat du ciel s'adoucit
par des bleus si tendres, la couleur de ces vastes plateaux est si
tendre, l'ombre elle-mme de tout ce qui fait ombre se noie de tant de
reflets, que la vue n'prouve aucune violence, et qu'il faut presque de
la rflexion pour comprendre  quel point cette lumire est intense.

A ce point de son voyage, notre voyageur, qui n'a pas cess de monter le
plateau du Sahara, est  800 mtres au-dessus de la mer. Puis il
traverse le Bordj, c'est--dire un des sanctuaires de la vie fodale de
l'Arabe. A travers des tableaux tranges,  la fois grandioses et
misrables, il arrive, le 3 mai,  Elaghouat, une de nos conqutes,
ville  moiti morte, et de mort violente. Il y reste jusqu'en
juillet. De l, il s'enfonce encore plus dans le dsert; il va de
Tadjemond  An-Mahdy, revient  Elaghouat et repart pour Mdah,
crivant toujours  son ami ce qu'il voit, ce qu'il rencontre, ce qu'il
comprend, ce qu'il prouve. Il faudrait tout citer, car aucune page
n'est au-dessous de celles que je viens d'extraire au hasard. Tantt,
c'est la danseuse arabe  la lueur d'un feu de bivouac; tantt
l'importune hospitalit de Tadjemont ou la ddaigneuse rception
d'An-Mahdy, la ville sainte, la Rome du dsert. C'est la tribu en
dplacement, magnifique et immense tableau qui rsume l'tude attentive
et consciencieuse d'Horace Vernet, et la fougue hroque de Delacroix.
C'est le chameau qui crie douloureusement pendant qu'on le charge; c'est
le cheval qui attend son matre, clou sur place comme un cheval de
bois. Douce et vaillante bte, ds que l'homme est en selle, il n'a pas
besoin de lui faire sentir l'peron. Il secoue la tte un moment, fait
rsonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou se renverse en
arrire et se renfle en un pli superbe, puis le voil qui s'lance,
emportant son cavalier, avec ces grands mouvements de corps qu'on donne
aux statues questres des Csars victorieux.

Et puis, c'est l't terrible, l'heure de midi, o le dsert,  force
d'tre clair, devient comme une plaine obscure, perd les couleurs
fuyantes de la perspective et prend la _couleur du vide_, tandis
qu'autour de l'oasis, des bourrelets de sable, amasss par le vent, ont
pass par-dessus le mur d'enceinte: c'est le dsert qui essaye d'envahir
les jardins. Enfin, c'est le morne accablement des hommes et des choses
sous le soleil de feu; c'est la soif intolrable et continue; c'est le
rve, l'ide fixe, la fureur du verre d'eau froide introuvable; c'est le
paysage, les figures, les animaux, les attitudes, les sons, le silence,
la fatigue, l'blouissement, la rverie. C'est tout ce qui se passe,
saisi sur le fait et _montr_, je ne veux pas dire _dcrit_. Ce voyageur
ne songe qu' rendre ce qu'il voit: il ne cherche pas l'embellissement
dans les mots, il le trouve. C'est aussi la morne et splendide extase de
la nature o rien ne passe, pas mme la brise, o rien n'apparat que le
soleil, qui tout  coup, en vous enivrant de sa splendeur vous rend
aveugle.

Le but de ce voyage, on le sait. Il l'a dit: il aime passionnment le
bleu. Il veut tre peintre. Il est n pour voir, il regarde, et, en
regardant, il vit de sa pleine vie. Mais le rsultat? Rapporte-t-il des
chefs-d'oeuvre? En peinture, je n'en sais rien; on m'a dit qu'il avait
du talent; lui, je ne le connais pas, et il n'est pas de ceux qui
demandent qu'on parle d'eux. Mais ce que je sais, c'est que, sans le
savoir lui-mme, il a produit un chef-d'oeuvre littraire. Ces simples
lettres, en forme de journal, adress  son ami, et aujourd'hui publies
en petit livre modeste et tranquille, forment un ouvrage que les
crivains les plus exercs peuvent, je ne dis pas se proposer pour
modle, cette manire de dire est mauvaise, en ce qu'elle suppose que
les individualits gagneraient  se copier les unes les autres, mais
examiner et approuver comme critrium des qualits les plus essentielles
dans l'art de voir, de comprendre et d'exprimer. C'est un livre
d'observation au point de vue pittoresque, et on sent que l'auteur n'a
pas vis  autre chose. Il ne raconte pas sa vie prive. Il ne faut
chercher l ni rcits, ni anecdotes, ni aventures. Rien pour l'effet,
rien pour le succs. Il s'est satisfait lui-mme en prenant des notes
sur un de ses albums, pendant qu'il faisait sur l'autre des croquis.
tudes de dessin et de couleur, soit avec la palette, soit avec les
mots. J'ignore ce que lui a donn sa palette, mais ce que notre langue
lui a fourni de couleur et de dessin est infiniment remarquable et le
place d'emble aux premiers rangs parmi les crivains.

C'est que ce livre, qui n'a pas trois cents pages, a toutes les qualits
qui constituent un talent de premier choix. La grandeur et l'abondance
dans l'exquise sobrit, l'ardeur de l'artiste et la bonhomie enjoue et
spirituelle du Franais jeune, dans le srieux d'une conscience d'lite;
l'art d'exister pleinement dans son oeuvre, sans songer  parler de soi;
le got dans sa plus juste mesure au milieu d'une sainte richesse
d'ides et de sensations; la touche nergique et dlicate; le juste, le
vrai, maris avec le grand et le fort. Ces lettres, trs-suprieures,
selon moi,  celles de Jacquemont, sont appeles a un immense succs
parmi les artistes, et, comme la France est artiste, esprons que ce
sera un succs populaire.

Pour la partie du public qui ne veut que du drame, vrai ou faux, il est
bon de l'avertir que ce n'est point l son affaire. Mais si, dans un
jour de calme et de rflexion, il lui plat de se faire une ide large
et nette de ce dsert, thtre grandiose que sa fantaisie pourra ensuite
peupler de ses propres rves, s'il veut regarder passer, dormir ou agir
la race arabe sous tous ses aspects, il pourra, grce au travail rapide
d'une intelligence puissante  rsumer l'immensit, faire le long et
pnible voyage du Sahara en deux heures.

Mai 1857.


II.

UNE ANNE DANS LE SAHEL

JOURNAL D'UN ABSENT


Je ne sais si vous tes de mon avis, mais la plus agrable lecture qu'il
y ait, me semble tre celle des voyages. Il y a l plus d'intrt que
dans les romans, et moins de souffrance que dans l'histoire. En gnral,
tout s'arrange trop bien dans le roman, et, dans l'histoire, tout
s'arrange trop mal. Le roman nous leurre de trop d'idal; l'histoire
nous abreuve de trop de ralit.

Mais le voyage! Quels qu'en soient les fatigues, les dangers et les
misres, celui qui les raconte en est sorti. Nous sommes donc assurs
d'un heureux dnoment, lequel n'est pas une fiction, et qui, pour peu
que les aventures aient t prilleuses, garde tout le charme de
l'invraisemblance et de l'inattendu.

Le voyage de dcouverte est si intressant par lui-mme que l'on n'exige
pas du narrateur les beauts de la forme. Par exemple, les rcits que,
sous le titre de _Voyageurs anciens et modernes_, M. douard Charton a
rcemment publis n'ont point t accueillis dans un but littraire,
mais en vue de l'instruction srieuse que, sous tous les rapports, les
grands voyages apportent  chaque priode de l'histoire des hommes.
Traduits ou textuels, rdigs avec lgance ou bonhomie, ces rcits
sont tous attachants et laissent loin derrire eux, mme au point de vue
de la simple lecture, l'intrt des romans et des pomes.

Le voyage est une chose si attrayante, qu' tous les points de vue,
l'homme de talent qui raconte, soit une course lointaine, soit une
excursion dans des rgions connues de tous, est toujours suivi dans sa
narration par la pense de son lecteur comme une sorte d'oracle. Sauf 
tre contredit aprs coup par ceux qui ont la prtention plus ou moins
fonde d'avoir mieux vu, il tient les gens sous le charme. Soit que l'on
parcoure l'Italie avec Thophile Gautier, et qu' travers les diamants
de sa parole, on voie toutes choses se revtir d'un clat et d'une grce
que ne vous avait pas toujours offerts la ralit dans vos jours de
spleen et de fatigue; soit que l'on se laisse aller  rire sur les
ruines du monde grec, un peu scandalis de soi-mme, un peu chagrin
d'avoir  rejeter tant d'illusions caresses dans l'enfance, mais domin
par la gaiet franaise et l'esprit entranant d'Edmond About; soit
enfin que, tout grelottant d'une vision de froid et de dsolation, on
suive l'expdition prilleuse et srieusement scientifique dans les mers
du nord, raconte par Charles Edmond avec tant de couleur, d'_humour_ et
de sentiment potique; il est bien certain que le voyage aventureux,
contemplatif ou critique, s'empare de l'imagination et fouette l'esprit
comme un des appels les plus excitants de la vie. Aux voyages de
dcouverte et de danger, on ne demande que de l'exactitude et de la
simplicit. Aux voyages d'art, de posie ou d'tudes de moeurs, on ne
demande ni prils, ni vnements, sauf  tre enchant quand il s'en
trouva un peu, par fortune, dans le courant de la narration.

Un des voyageurs qui s'emparent de l'esprit avec le plus d'autorit et
d'attrait, c'est M. Eugne Fromentin, Dj, en 1857, nous l'avons suivi
au Sahara; cette anne, ou du moins  la fin de l'anne dernire, nous
l'avons retrouv avec joie, compltant son voyage, ou, pour mieux dire,
son sjour en Afrique, dont l'_t dans le Sahara_ n'tait qu'une partie
dtache.

Le nouveau rcit de M. Fromentin est intitul: _Une anne dans le Sahel.
Journal d'un absent_. C'est du Sahel qu'il est parti pour le Sahara;
c'est au Sahel qu'il est venu se reposer de ce terrible t, on pourrait
dire se dsaltrer, car la soif,  l'tat d'ide fixe, est le principal
flau de ces rgions formidables. C'est donc le sjour dans le nord de
l'Afrique, avant et aprs cette dure campagne vers le centre, que nous
raconte le voyageur.

C'est malgr lui que nous l'appelons ainsi, car il se dfend, avec une
rare modestie, d'tre autre chose qu'un _homme errant qui aime
passionnment le bleu_, et qui voyage pour le seul plaisir d'aller et de
rester o il lui plat, qui tantt veut essayer du _chez soi_ sur cette
terre trangre, et tantt obit  une curiosit de locomotion tout
instinctive. En un mot, c'est l'artiste qui voyage pour le seul plaisir
de vivre en voyageant. Cette modestie n'est point affecte. On sent, 
chaque page de ce beau livre, que l'auteur est un vrai pote qui a vcu
sa vie intrieure au milieu de scnes qui venaient s'y encadrer comme
dans un miroir, mais qu'il a savoures profondment pour son compte
avant de songer  les rendre. Peintre, car il est peintre, vous le
savez, il a voyag et vu en peintre. Il a fait, m'a-t-on dit, de la
bonne et belle peinture. Je ne puis vous en parler, je n'ai encore vu ni
l'homme ni ses toiles. D'autres apprcieront donc l'artiste qui peint.
Je reviens  celui qui crit, et dont la forme est une des plus belles
peintures que nous ayons jamais lues.

Dans une apprciation des plus ingnieuses et des plus justes  propos
de la peinture prcisment, cet minent crivain nous dit qu'il y a deux
hommes qu'il ne faut pas confondre: le voyageur qui peint et le peintre
qui voyage. Et il ajoute humblement: Le jour o je saurai positivement
si je suis l'un ou l'autre, je vous dirai exactement ce que je prtends
faire de ce pays.

La distinction entre le voyageur qui peint et le peintre qui voyage est
rtablie ensuite avec une clart lumineuse. Le premier est celui qui
reproduit avec amour la couleur particulire d'un pays et des hommes qui
l'habitent, beaut ou tranget, n'importe: il fait le portrait de la
nature qu'il explore; il est fidle, attentif, pris de son modle. Il
rapporte des documents vridiques; homme de plus ou moins de talent, il
rvle plus ou moins ce qu'il a vu sous le ciel des horizons nouveaux.

Le peintre qui voyage est peintre avant tout; il tait peintre avant de
voyager; il n'a pas besoin de voyager pour rester peintre. Il a son
individualit puissante qui le suit partout et qui s'approprie tout. Les
grands aspects peuvent le grandir, mais les nouveaux ne le changent pas.
Sa personnalit domine le sujet, et, sans trop s'inquiter de traduire
littralement ce qui, aprs tout, ne saurait l'tre d'une manire
absolue, il exprime  sa manire ce qui le frappe. Du premier, l'on peut
dire: _Comme il a bien vu_! de l'autre: _Comme il a fortement senti_!

Tel est, en termes vulgaires, l'abrg de cette excellente dissertation,
crite de main de matre et appuye d'exemples saisissants. Nous devions
nous y reporter justement pour caractriser le talent littraire de
l'auteur, car ce qu'il dit de la peinture s'applique parfaitement  la
littrature, et nous ne nous sommes pas longtemps demand, en le lisant,
s'il devait tre class parmi ceux qui traitent leur sujet en peintres
voyageurs ou en voyageurs peintres. On sait bien que son admiration
dominante est acquise au peintre qui voyage, que son aspiration
gnreuse est de faire avec l'Orient quelque chose qui soit individuel
et gnral tout  la fois. C'est comme qui dirait vouloir appartenir en
mme temps au monde extrieur et  soi-mme. Eh bien, nous croyons que
la question est dj rsolue pour M. Eugne Fromentin. Il a beau
craindre d'chouer dans la grande entreprise et dire: Il est possible
que, par une contradiction trop commune  beaucoup d'esprits, je sois
entran prcisment vers les curiosits que je condamne, que le
penchant soit plus fort que les ides, et l'instinct plus imprieux que
les thories. Nous pensons sincrement pouvoir le rassurer. En tant
qu'crivain, il est certainement le voyageur qui peint avec une vrit
ravissante, et le peintre qui voyage en illuminant de sa propre vie tous
les objets de son examen.

Quoi que l'on dise et que l'on pense des rgions mridionales, elles
ont gnralement pour caractres dominants la nudit, l'tendue, et je
ne sais quelle influence de grandeur dsole qui crase. Pour tre
senties  distance, elles ont besoin de passer  travers une forme  la
fois riche et simple, et c'est grce  cette forme remarquable que M.
Eugne Fromentin nous a fait comprendre l'accablante beaut du Sahara.

Le Sahel, moins rigoureux et plus riant, lui a permis de charger sa
palette de tons plus vrais et plus varis. C'est donc une nouvelle
richesse de son talent qu'il nous rvle et qui le complte. A le voir
si frapp, si rempli de la morne majest du dsert, on et pu craindre
de ne pas le retrouver assez sensible  la vgtation qui est la vie du
paysage, et  l'activit qui est la vie de l'homme. Il n'en est pas
ainsi. Il ne s'est pas impos une manire, son sujet ne l'a pas absorb.
Toujours matre de son individualit, on sent bien en lui la puissance
d'une me rveuse et contemplative, marie pour ainsi dire avec
l'ternel spectacle de la nature; mais cette nature adore, il la suit
de l'oeil et de l'me dans son ternelle mobilit et se l'approprie
merveilleusement, en mme temps qu'il s'abandonne  elle avec un parti
pris gnreux. Si vous voulez voir l'Afrique sans vous dranger,
lisez-le donc avec confiance, et vous aurez vu,  travers ses yeux,
quelque chose de grand et de rel, d'crasant et de dlicieux, de
sublime et de charmant, d'amusant mme, car les races ont toutes leur
ct comique, et le peintre, qui sait tout voir, nous trace, d'une main
lgre, les apptits nafs de gourmandise, de vanit et de coquetterie
de ses personnages. Ses tableaux sont donc complets: grandeur du climat,
brillants caprices de l'atmosphre, beaut touchante ou imposante des
lignes, grce ou singularit des accidents, effet et nature pittoresque
des habitations, des costumes, des figures, des animaux, des meubles,
et, par-dessus tout cela, dfinition magistrale des ides et des
sentiments qui dominent les tres, c'est un examen saisissant de tout ce
qui fait le caractre d'un monde et de ses habitants.

A ces tableaux varis et splendides, ajoutez, cette fois, un pisode
dramatique racont d'une manire blouissante d'art et de got: l'amour
tranquille et la mort tragique de la belle Haoa. Jamais aventura ne fut
plus chastement voile et plus solennellement dnoue. C'est l que l'on
sent combien le vrai l'emporte sur la fiction. Et pourtant, c'est
peut-tre un roman que cette histoire. Nul n'a le droit de demander 
l'auteur si Haoa a vcu, aim et pri de cette manire. Qu'importe!
vous rpondrait-il, si vous tes incertain, c'est que j'ai t vrai. Qui
se soucie de savoir quels tres rels ont pos pour les figures des
grands tableaux et des immortelles statues? Je n'ai song ni  faire une
immortelle, ni  raconter un incident de ma propre vie. J'ai fait vivre
dans ma pense une femme arabe, telle qu'elle tait dans la ralit, et
j'en ai fait une abstraction qui rsume un type gnral.

Oui, en vrit, voila ce que l'auteur aurait le droit de vous dire, tout
aussi bien qu'un romancier de profession. Ce qu'il y a de certain, c'est
que, pour la premire fois, nous nous sommes fait une ide de ces types
inconnus et mystrieux dont Eugne Delacroix nous avait montr la
figure dans l'admirable tableau des _Femmes d'Alger_. Je dis mystrieux,
parce qu'en grand matre, Eugne Delacroix avait laiss planer sur ces
tranges beauts le sentiment insaisissable qui les anime. En les
regardant, on se demande ce qu'il s'est certainement demand  lui-mme:
_A quoi pensent-elles_?

Voici Eugne Fromentin qui est entr dans le sanctuaire d'une de ces
existences caches, et qui nous rpond: Elles ne pensent pas, mais elles
font penser, comme les figures des grands matres, comme les immortelles
statues, qu'elles soient d'or, de chair ou de marbre, n'importe! elles
ne vivent pas, mais elles sont une si belle expression de la vie, que
les ddaigner serait une folie, les briser un sacrilge. Aussi le
meurtre d'Haoa vous laisse-t-il, dans ce rcit, une impression profonde
d'indignation et de regret. C'est une consternation inexplicable qui se
fait dans l'me  cette dernire page, comme si, au moment o vous
contemplez, dans une tranquille extase, la Vnus de Milo, la vote qui
l'abrite s'effondrait et l'crasait sous vos yeux.

N'oublions pas, en parlant de la partie pisodique de ce livre, l'autre
figure de femme d'Alger, la grande et magnifique Achouna avec sa petite
ngresse Jasmina, ses toilettes, ses parfums, sa dmarche solennelle et
son got pour la ptisserie. A ct de ces admirables animaux, se
dessine la figure intelligente et forte du voyageur europen Vandell,
personnage rel ou imaginaire, espce de Bas-de-Cuir savant des savanes
de feu de l'Afrique; une aussi belle cration, dans son genre, que celle
d'Haoa et de son entourage. De tous les personnages mis en scne
sobrement et heureusement par notre voyageur, on peut dire le proverbe
italien: _Se non  vero,  ben trovato_, c'est--dire  ce qu'il nous
sembla: Si ce n'est pas arriv, tant pis pour la ralit.

Cette fois, nous ne citerons rien de cette belle tude; ce serait la
dflorer. _L't au Sahara_ a eu ses lecteurs satisfaits et charms;
_l'Anne dans le Sahel_ a dj eu ses lecteurs avides; et si nous
rendons ici hommage a un talent qui n'a plus besoin de personne, c'est
tout simplement un remerciment personnel que nous avons du plaisir  lui
adresser, ainsi qu'aux autres artistes voyageurs que nous avons
mentionns plus haut, et  tous ceux qui ont reu du publie l'accueil
qu'ils mritaient. Demandons-leur  tous,  tous ceux qui savent bien
voir et bien dire, beaucoup de voyages, n'importe o. Tout le mal qu'on
voit sur la terre vient de l'ignorance; c'est un lieu commun,
c'est--dire une vrit bien acquise et bonne  se rpter pour se
consoler du mal qui tarde  disparatre de notre pauvre petite plante.
L'ignorance (autre lieu commun) vient de l'isolement. L'homme qui
cherche  rsoudre les problmes sociaux d'une manire gnrale devrait
avoir fait le tour du monde et interrog tous les types de la famille
humaine. Mais qui peut faire le tour du monde  son aise et en
conscience? Venez donc, beaux et bons livres de voyages, documents de
science, de philosophie, d'art ou de psychologie; apportez-nous ce que
chacun de vous a recueilli au profit de nous tous, vos rveries ou vos
motions, vos dcouvertes ou vos rectifications, une fleur cueillie sur
la montagne ou une larme verse sur un dsastre, un chant recueilli, le
vol d'un oiseau observ, n'importe quoi, ce ne sera jamais rien. La
mmoire de l'homme intelligent est un clair miroir qui, par un procd
magique, donne la vie aux images qui l'ont travers, et cette vie, ce
n'est pas seulement le fait de la vie, c'est son sens intime et
particulier  chaque manifestation de la vie gnrale, c'est le
_pourquoi_ de la pense applique au _comment_ de l'examen.

Mars 1859.




X

BTES ET GENS

PAR

P.-J. STAHL


Nommer Stahl, c'est rappeler une srie de ravissantes tudes, lgres
dans la forme, srieuses dans le fond. Nommer Hetzel, c'est renouveler
les regrets qu'inspire  de nombreux amis et  une foule de personnes
haut places dans les arts et dans la socit parisienne, l'loignement
d'un homme  la fois utile et charmant comme ses travaux, comme les
livres qu'il a publis et comme les pages qu'il a crites.

A quoi profite l'absence d'Hetzel? Nous ne saurions rpondre qu' la
question ainsi renverse: A quoi cette absence ne nuit-elle pas? Elle
nuit  quelque chose de plus gnral que les sympathies de l'amiti;
elle nuit  l'art, puisqu'elle creuse dans la littrature contemporaine
une lacune que personne ne pourra combler.

Hetzel n'avait pas seulement un emploi et un rle important dans la
librairie lgante, il avait une mission toute spciale qui consistait
 mettre le commerce des livres au service de la posie et du sentiment.
Sous les titres modestes d'diteur et de libraire, cet esprit gracieux,
sensible et actif poursuivait l'excution de l'oeuvre de got, et nous
avons d  a got, qui faisait de son entreprise un fait exceptionnel,
les seuls livres de luxe et de fantaisie qui, depuis vingt ans, aient
t mis  la porte et appropris  l'usage de nombreux lecteurs. Il a
cherch  initier  la posie et  l'esprit, par le dessin et la
gravure, toute une classe nouvelle de consommateurs, les bourgeois et
les enfants.

Si, jeune lui-mme, il n'a pas eu le temps (hlas! on ne le lui a pas
laiss) de produire de jeunes talents, il a du moins su rveiller les
talents qui s'endormaient, ou ranimer ceux qui se croyaient lasss de
produire. Ayant en lui seul ce qu'il faut pour produire soi-mme, il
tait tout capable, par ses ides riantes, sa sympahie aimable et son
courage dsintress, de rafrachir des imaginations attristes, que la
commande brutale ou la demande absurde de l'exploiteur achve souvent de
paralyser.

Si l'artiste avait une intention  mettre, une fantaisie  raliser, il
se chargeait d'en fournir le texte, d'en faire accepter l'originalit,
et rciproquement, il courait de l'crivain au dessinateur pour que l'un
st ou voult lever son imagination au niveau de celle de l'autre.
C'est ainsi qu'il a su marier le gnie de Balzac  celui de Meissonnier
et de Granville, celui d'Alfred de Musset  celui de Tony Johannot, et
ainsi de beaucoup d'autres. Tantt il faisait paratre une magnifique
cration dj classique comme _Werther_ ou _le Vicaire de Wakefield_,
tantt il runissait les adorables tudes satiriques de Gavarni et les
lanait dans le monde revtues de tout l'attrait et de toute la
fracheur d'un cadre digne d'elles. Enfin, il tait essentiellement
fcondant pour des puissances isoles ou fatigues qu'il savait grouper
ou renouveler, suggrant  l'une une ide pour sa forme,  l'autre une
forme pour son ide, se chargeant de trouver le traducteur pour chacune,
et se faisant traducteur lui-mme au besoin, faute de mieux, disait-il
modestement.

Ce faute de mieux nous a valu un charmant recueil de posies en prose
qui mritaient de ne pas rester  l'tat de fragments pars, et qui ont
t runies dernirement en un volume sous le vritable nom de l'auteur.
Ces pages remarquables ne sauraient tre analyses; elles sont trop
concises et trop nerveuses dans leur allure pour ne pas perdre mme 
tre fragmentes. Elles sont d'une lgret diaphane au premier abord,
mais elles vous saisissent bientt par une certaine profondeur de
sentiment et une certaine vigueur d'indignation qui ont l'air de
s'chapper involontairement comme un cri du coeur et de la conscience 
travers une chanson moqueuse ou mlancolique.

C'est quelque chose de trs-individuel que cette manire  la fois douce
et brusque de dire les choses: ce n'est pas de l'humour, c'est de la
douleur qui prend son parti, c'est un mlange de colre ironique contre
le mal et le faux, et de tendresse enthousiaste pour le bien et le vrai.
C'est du Sterne germanis par le sentiment, francis par l'esprit, et
cela a une forme recherche et nave en mme temps qui ne ressemble
qu' elle-mme. La style est rapide, l'ide est serre, et tout porte,
dans cette manire gui semble s'tre propos de dire sans dire, et de
vous faire frissonner devant le problme de la vie en ayant l'air de
vous chatouiller l'oreille avec un lien commun spirituellement tourn.
Le sentiment potique y est exquis, comme par-dessus le march. Il n'y a
ni longueurs ni dfaillances; ce livra si court trouve, d'un bout 
l'autre, le secret de vous faire approfondir les suiets qu'il a l'air
d'effleurer.

Nohant, 14 mars 1834




XI

LE
THTRE-ITALIEN DE PARIS
ET
MLLE PAULINE GARCIA[12]


Voici donc notre scne italienne-franaise atteinte dans son principe
vital par une double mesure lgislative[13]. Cette mesure a t motive
par la ncessit d'encourager exclusivement le genre national en
musique, et une profonde indiffrence pour l'art _exotique_ a prsid 
son arrt de mort en place de l'Odon.

[Note 12: Madame Viardot.]

[Note 13: Aprs l'incendie de leur thtre de la salle Favart, les artistes
italiens avaient t relgus provisoirement  l'Odon; mais le
provisoire menaait de devenir dfinitif, et de plus on venait de
supprimer leur subvention administrative.]

Si ce motif tait bien fond, nous serions les premiers  y souscrire.
Mais la haute sagesse de la chambre des dputs n'est peut-tre pas ici
sans appel. Et d'abord nous pensons que le genre italien est tout  fait
naturalis en France,  tel point qu'il n'y a plus de musique franaise,
si tant est qu'il y en ait jamais eu. Messieurs les dputs ne peuvent
pas croire sans doute que la musique change de nationalit suivant la
langue  laquelle elle est adapte. Ils ne pensent pas que Rossini soit
Franais pour avoir crit en tte de sa sublime partition _Guillaume
Tell_ au lieu de _Guglielmo Tello_, pas plus que Meyerbeer pour nous
avoir donn deux beaux opras en paroles franaises. Ils savent fort
bien que la musique qu'on chante  l'Opra-comique est tout italianise,
depuis Nicolo jusqu' Donizetti; que les plus remarquables productions
de nos compositeurs franais, _la Muette_, par exemple, ont t
inspires par le gnie italien, et que si Berlioz est chez nous le roi
de la symphonie, ce n'est ni chez Rameau ni chez Grtry, mais dans la
science de Beethoven et de Weber qu'il a puis la sienne.

_Le Devin du Village_ n'a-t-il pas t dans son temps une raction
nergique et applaudie contre la soi-disant musique franaise, qui
n'tait, suivant Rousseau et les gens de got ses contemporains, qu'une
musique infernale et diabolique? Lulli, Gluck et Mozart, que nous
invoquons aujourd'hui comme nos matres, taient-ils donc Franais? Et
parce que nous avons un peu profit  leur cole, aurons-nous
l'ingratitude de prtendre que nos intelligences musicales se soient
veilles d'elles-mmes, tandis que nos oreilles le sont  peine encore
 leurs savantes mlodies?

O donc s'est rfugie cette musique franaise que vous voulez
ressusciter et conserver comme un art national! Non pas mme chez
mademoiselle Losa Puget, et je gage que, _le Postillon de Lonjumeau_
serait fort bless si vous lui disiez qu'il ne chante pas ses couplets
dans le got italien le plus pur. Et il ferait bien; l'orgueil de
l'artiste franais, comme son vrai mrite, ne consiste-t-il pas dans
cette merveilleuse aptitude qui le porte  vaincre les obstacles que la
nature lui a crs, et  s'assimiler l'intelligence, les tudes, et
jusqu' l'innit des arts trangers? O donc est la grandeur et la
priorit de la France entre toutes les nations civilises, si ce n'est
d'avoir attir  elle et de s'tre appropri dans tous les temps les
fruits prcieux de toutes les civilisations trangres? Sa vie s'est
forme de la vie du monde entier, et le monde entier a trouv en elle
une vie que sans elle il n'et pas sentie. C'est nous qui apprenons 
nos voisins l'importance et la beaut de leurs conceptions en les
mettant en pratique sous leurs yeux blouis. En politique, n'avons-nous
pas accompli les rvolutions que l'Angleterre avait essayes? En
philosophie, n'avons-nous pas opr ces transformations d'ides que
l'Allemagne signalait immobile et comme effraye elle-mme de ce que son
cerveau enfantait  l'insu de sa conscience? Et pour ne parler que de
l'art qui est le cercle o nous devons nous renfermer ici, n'avons-nous
pas lgitimement et saintement vol l'architecture, la statuaire, la
peinture et la musique aux plus puissantes et aux plus ingnieuses
nations de la terre? Notre posie, enfin, ne l'avons-nous pas conquise
par droit divin sur tous les peuples qui viennent aujourd'hui nous
redemander humblement les leons qu'ils nous ont donnes? N'avons-nous
pas import chez nous, et ceci  l'exclusion des nations que nous avons
bien rellement dpossdes, la peinture qui ne fleurit plus que chez
nous? O est l'cole romaine aujourd'hui? Dans l'atelier de M. Ingres.
O est la couleur vnitienne? Sur la palette de Delacroix. O est
l'nergie du pinceau flamand? sur les toiles de Decamps. O est la
gravure anglaise? A Paris, dans la mansarde de Galamatta ou de Mercurj,
dont le gnie s'est naturalis franais; car les plus grands artistes
trangers l'ont dit, et ce mot est devenu proverbial: La France est la
vraie patrie des artistes. Et maintenant nous voudrions rpudier nos
matres! Mais cela n'est pas dans l'esprit de la nation, et jamais on
n'a plus profondment mconnu le caractre ardemment sympathique du
Franais, et son gnreux enthousiasme pour toute espce d'ducation,
que le jour o on a prononc dans l'assemble reprsentative de la
France, qu'il n'y aurait plus d'art tranger en France. N'envoyez donc
plus vos peintres et vos musiciens se former  Rome, anantissez donc
les trsors de vos muses, rayez donc _Guillaume Tell_ et _le Comte Ory_
du rpertoire de votre Acadmie Royale; faites plus si vous pouvez,
dtruisez toute notion d'art dans le monde lgant et chez le peuple.
Brlez tous les magasins de musique qui vivent de partitions allemandes
et italiennes; fermez le Conservatoire, qui a le mauvais got de nous
faire entendre un peu de Beethoven, de Haydn et de Mozart! de temps en
temps condamnez  mort le patriarche Cherubini, car celui-l ne se
soumettra pas volontiers  l'arrt. Confirmez la sentence qui a exil
Spontini; faites dporter Lablache, Rubini, Tamburini; dfendez 
mademoiselle Grisi de nous montrer le type le plus pur et le plus
parfait de la beaut grecque; envoyez le gnie de Pauline Garcia se
glacer en Russie, et quand vous aurez fait tout cela, tchez d'interdire
 nos gamins de Paris de chanter dans la rue le rataplan des
_Huguenots_; brisez enfin jusqu'aux orgues de Barbarie, qui jouent sous
vos fentres le choeur des chasseurs de _Robin des Bois_ ou le _Di tanti
palpiti_, aussi populaire que _la Marseillais_ et _Vive Henri IV_.

Ne dites pas,  ce propos, que la musique trangre est suffisamment
connue en France. Elle n'est encore que vulgarise, ce qui ne veut pas
du tout dire qu'elle soit comprise; et je le rpte, notre ducation
musicale, loin d'tre acheve, commence tout au plus. Aura-t-elle un
succs aussi rapide que la peinture? Je ne le pense pas. Il est de la
nature mme de la musique de suivre une marche plus lente, parce qu'elle
est le plus idal de tous les arts. Pouvons-nous mme nous flatter que
nous arriverons  surpasser les Allemands et les Italiens en composition
et en excution musicale, comme nous surpassons en peinture nos
contemporains trangers? Je n'oserais vous le promettre. Peut-tre la
nature, qui jusqu'ici leur a t plus gnreuse qu' nous sous ce
rapport, continuera-t-elle  les placer au-dessus de nous, comme des
matres chris et vnrs. Raison de plus de les retenir chez nous, car,
privs d'eux, nous n'avons plus gure de progrs  esprer. Ne dites pas
non plus que les matres criront pour notre scne, ou que nous
traduirons leurs oeuvres lyriques. Tons savez bien que Rossini ne se
ft pas arrt au milieu de sa gloire et de sa puissance sans les
dgots dont l'abreuva la lgret avec laquelle on traita son dernier
chef-d'oeuvre et le morcellement de ses reprsentations  l'Opra. Vous
savez bien que le _Don Juan_ n'a pu tre exprim  ce mme thtre d'une
manire satisfaisante, et qu'il a fallu changer l'emploi des voix pour
lesquelles il fut crit. Quand vous voulez l'entendre, c'est 
l'Opra-Italien et non  l'Opra-Franais que vous courez. Vous savez
bien que nous ne connaissons en France ni _Fidelio_, ni _Oberon_, ni
mme _Freyschtz_. Le zle et l'habilet de M. Vron ont chou  faire
entendre vritablement _Euryanthe_ sur la scne franaise. Vous savez
bien, ou du moins vous devriez savoir qu'au lieu de nous retirer l'opra
italien, il faudrait pouvoir nous doter d'un opra allemand, et vous
verrez que quelque jour vous y viendrez, entrans que vous serez par le
progrs de l'art et le mouvement des ides, vainement entravs pour
quelques annes peut-tre par votre arrt.

Mais vous faites-l prcisment ce que vous reprochez  un certain
radicalisme troit et aveugle. Vous nous privez, comme d'autant de
superfluits coteuses, des sources o la vie intellectuelle se retrempe
et se purifie. Vous nous poussez  la barbarie, vous faites des lois
somptuaires pour ce monde opulent que vous voulez vous conserver et qui
ne s'y laisse gure prendre; car il commence  voir que nous ne sommes
pas aussi ennemis de la civilisation que pourraient le faire croire les
ncessits austres d'un pass que nous ne renions pas, mais que nous ne
voulons pas ressusciter.

Quand cela vous arrange, vous revenez  l'esprit de la convention, et
vous vous empare des ides d'conomie que nous vous prsentons quand
nous demandons de sages rductions ou de gnreux sacrifices dans
l'emploi des deniers publics. Mais si vous voulez retourner contre nous
nos propres arguments, ne le faites donc pas  propos des choses qui
nous sont utiles et bonnes et qui vous le sont aussi, car nos besoins
sont les mmes, et un peu d'idal dans votre vie ne vous ferait pas de
mal. Il y a bien d'autres choses qui nous sont prjudiciables  tous et
que vous votez haut la main pour des raisons que je ne veux pas vous
dire, non pas que vous manquiez de courtoisie pour les entendre, mais
parce que vous avez trop d'esprit pour ne pas les deviner. Je suis sr
que la jeunesse franaise, qui est tout artiste, se rsignera plutt 
des privations qui porteraient sur sa vie matrielle qu' celles qui
l'atteindraient dans sa vie intellectuelle, et que les vexations de la
douane, auxquelles chacun de nous se rsigne, nous deviendront
insupportables le jour o elles prohiberont les beaux-arts  la
frontire comme les cotons et les tabacs trangers.

Si la rforme lectorale qui doit s'accomplir tait dj accomplie, si
je parlais  des dputs qui reprsentassent vritablement le peuple,
j'oserais encore leur demander des mesures protectrices pour les arts,
mme au profit, en apparence exclusif, des classes riches. Je leur
dirais que si le Thtre-Italien est dans l'tat des choses rserv aux
plaisirs du grand monde, c'est chose assez lgitime, vu qu'il est
aliment et ne peut l'tre que par la richesse des hautes classes. Le
jour o la troupe italienne sera installe dans une salle convenable et
o la subvention pourra obvier aux dpenses de premire ncessit, l'art
lyrique marchera, comme il faisait nagure, dans un progrs brillant, et
arrivera peut-tre  se passer des secours de la subvention. C'est du
moins une preuve qu'il serait impardonnable de ne pas tenter, et
l'abandon des moyens de civilisation les plus nobles et les plus exquis
est le signe le plus effrayant de la dcadence d'une socit. D'ailleurs
il serait faux de dire que la salle des Italiens est accapare par ce
qu'on appelle le grand monde. Dans la vaste enceinte d'un thtre il y a
place pour les fortunes moyennes, place aussi pour les fortunes
troites, place enfin pour ceux qui n'ont pas de fortune. Le parterre
des Italiens a toujours t compos de pauvres artistes et de jeunes
gens passionns pour la musique plus que pour toutes les autres
satisfactions de la vie. Nous sommes quelques-uns qui nous souvenons
bien d'avoir retranch souvent la bagatelle d'un dner pour aller
entendre la Malibran ou la Pasta, et qui disions bien gaiement  minuit
en retrouvant dans la mansarde un morceau de pain ddaign la veille:
_Panem et circenses_. Nous savons bien, nous autres, que si nous avons
eu dans notre vie un lan potique, un sentiment gnreux, c'est parce
qu'on ne nous a ferm ni l'glise, ni le thtre, c'est parce qu'on ne
nous a pas interdit la posie comme un luxe dangereux ou frivole, c'est
parce que qui dit Franais dit sobre comme pictte et idaliste comme
Platon.

Trouvez donc simple que le grand monde (qui ne sera ni plus ni moins
port  l'conomie et  la charit si vous lui tez ses plaisirs
honntes) alimente la splendeur d'une cole d'art o le pauvre artiste
peut aller rver et concevoir son idal. Et croyez aussi que ces classes
riches  qui vous rclamez, et de qui vous obtiendrez, peut-tre plus
tt qu'on ne pense, une libre et loyale adhsion  de meilleures
applications de la loi d'galit, ont besoin comme vous d'une vie
intellectuelle plus leve que celle qu'elles puiseraient  de mchantes
coles et  de fausses thories dans les arts comme dans toute autre
source d'ducation.

Maintenant que j'ai dit, un peu plus longuement que je ne l'avais prvu,
la haute importance du Thtre-Italien, je vous rappellerai une des
grandes pertes que vous allez faire si vous laissez prir ce thtre. La
France entire sait aujourd'hui combien serait cruel et irrparable le
dpart dfinitif de Lablache et de Rubini; mais la gloire de Pauline
Garcia est encore assez frache pour que la province, qui n'a pas eu le
temps, dans l'espace d'une saison, de venir la juger, se croie dispense
de regretter la grande artiste qu'elle ne connat pas encore. Il ne faut
pas craindre de revenir sur les loges pleins de justesse et
d'intelligence qui lui ont t donns dj dans cette _Revue_. Ceci,
d'ailleurs, doit intresser sous un autre rapport. L'apparition de
mademoiselle Garcia sera un fait clatant dans l'histoire de l'art
trait par les femmes. Le gnie de cette musicienne  la fois consomme
et inspire constate un progrs d'intelligence qui ne s'tait point
encore manifest dans le sexe fminin d'une manire aussi concluante.
Jusqu'ici on avait d accorder aux cantatrices une part de puissance
gale  celle des plus grands chanteurs. On a dit et crit souvent que
les femmes artistes pouvaient dans l'excution s'lever au niveau des
hommes, mais que, dans la conception des oeuvres d'art, elles ne
pouvaient dpasser une certaine porte de talent. On l'a dit moins haut
peut-tre depuis que les efforts de quelques-unes d'entre elles ont
montr une aptitude plus ou moins estimable pour la composition
musicale. Pour le chant, il faut placer au premier rang quelques
charmantes mlodies qu'a crites madame Malibran; pour la scne, les
partitions de mademoiselle Bertin. Mais voici une fille de dix-huit ans
qui crit de la musique vraiment belle et forte, et de qui des artistes
trs-comptents et des plus svres ont dit: Montrez-nous ces pages, et
dites-nous qu'elles sont indites de Weber ou de Schubert, nous dirons
qu'elles sont dignes d'tre signes par l'un ou l'autre de ces grands
noms, et plutt encore par le premier que par le second. C'est l, ce
nous semble, le premier titre de mademoiselle Garcia  une gloire
imprissable. Suprieure  toutes les jeunes cantatrices aujourd'hui
connues en France par la beaut de sa voix et la perfection de son
chant, elle peut mourir et ne pas s'envoler comme ces apparitions de
chanteurs et de virtuoses qui, renferms dans une grande puissance
d'excution, ne laissent aprs eux que des souvenirs et des regrets;
gloires qui s'effacent comme un beau rve en disparaissant de la scne
charges de trophes, mais condamnes  prir tout entires, et de qui
l'on peut dire ce qui est crit dans le livre divin  propos des heureux
de ce monde: Ils ont reu ds cette vie leur rcompense.

Mademoiselle Garcia est donc plus qu'une actrice, plus qu'une
cantatrice, En l'coutant, il y a plus que du plaisir et de l'motion 
se promettre; il y a l un vritable enseignement, et nous ne doutons
pas qu'avec le temps, la haute intelligence qu'elle manifeste en
chantant la musique des matres, ne soit d'une heureuse influence sur le
got et l'instruction du public et des artistes. Elle est un de ces
esprits crateurs qui ne s'embarrassent gure de la tradition et des
usages introduits par les exigences de la voix ou la fantaisie
maladroite des excutants ses devanciers. Elle entre dans l'esprit des
auteurs; elle est seule avec eux dans sa pense, et si elle adopte un
trait, si elle prononce une phrase, elle en rtablit le sens corrompu,
elle en retrouve la lettre perdue. Le public qui l'aime, mais qui n'a
pas encore en elle toute la confiance qu'elle mrite, s'tonne et
s'effraie quelquefois de ce qu'il prend pour une innovation. Le public
n'est pas assez savant pour lui contester avec certitude la libert de
ses allures. La plupart des journalistes ne le sont pas davantage, et
moi qui cris ceci, je le suis moins que le dernier d'entre eux. Mais ce
que le public, ce que les critiques, ce que moi-mme pouvons examiner
sans craindre de faire rire les vrais savants, et sans autre conseil que
celui de notre logique et de notre sentiment, c'est prcisment le
sentiment et la logique qui prsident  ce travail consciencieux auquel
mademoiselle Garcia soumet l'oeuvre qu'elle chante. Jamais elle ne
dnature l'ide, jamais elle ne substitue son esprit  l'esprit du
compositeur. Le jour o vous direz: Mozart n'et pas crit cela, ce
jour-l seulement vous serez en droit de dire que Mozart ne l'a point
crit; mais si vous retrouvez toujours et partout l'esprit et le
sentiment du matre, vous pouvez dire que si le matre ne l'a pas crit
ainsi, c'est ainsi du moins qu'il l'a senti dans le moment de
l'inspiration, et c'est ainsi qu'il l'aurait crit peut-tre la veille
ou le lendemain. Ainsi c'est bien toujours du Mozart, c'est bien
toujours du Rossini que nous entendons, lors mme que, pour satisfaire
aux exigences de la voix qui devait lui servir d'interprte, Rossini ou
Mozart ont consenti  modifier leur premier jet.

Je ne prtends pas que cette libert d'interprtation doive tre
illimite; mais plus une composition vieillit, plus il devient
ncessaire d'avoir de grandes intelligences pour interprter fidlement
les points contestables. Sans cette part d'indpendance, l'esprit du
chanteur n'aurait plus  s'exercer que dans les gestes et le costume, et
encore faudrait-il qu'il n'y apportt point son propre caprice, mais le
got et la vraisemblance. Il faudrait prononcer que le talent
d'excution exclut le talent de cration, et les artistes dramatiques en
tous genres deviendraient de pures machines, fonctionnant plus ou moins
bien, suivant une impulsion mcanique  jamais donne. Alors plus de
progrs possible, et le mot _got_ n'a plus de sens. De plus, il suffit
d'une erreur innocemment commise par un chanteur et inaperue de
l'auditoire pendant un certain temps, pour que cette erreur devienne loi
sans qu'aucun autre chanteur ait le droit de la redresser et d'en purger
l'oeuvre du matre. C'est ainsi que l'ignorance des commentateurs ou
seulement des copistes a altr pendant des sicles l'esprit de textes
bien autrement srieux que ceux des partitions musicales.

Si la simple raison, si un sentiment de l'art qui n'est point refus
mme aux gens privs d'ducation spciale peuvent servir de guide pour
juger les artistes avec quelque justice et quelque utilit, nous devons
attendre de mademoiselle Garcia plus que nous ne pouvons lui donner. Si
le public comprend l'importance d'un pareil talent, il apprendra
beaucoup de lui, et ne cherchera plus  entraver, par la mfiance ou la
timidit de ses jugements, l'essor de facults aussi rares et aussi
prcieuses. La critique ne cherchera point  l'intimider. On peut
analyser froidement le talent le plus consomm; mais on doit de grands
gards au gnie mme le plus novice. Il y a pour lui un certain respect
auquel ne se refusent pas les artistes vraiment minents. J'ai vu Rubini
essayer docilement avec Pauline Garcia, dans l'entr'acte, un trait
qu'elle lui avait soumis, et que l'admirable chanteur rptait avec un
plaisir naf et gnreux. Lablache est fier d'elle comme un pre l'est
de son enfant, et Liszt sera plus heureux de l'entendre chanter
Desdemona et Tancrde, lui dont elle est, comme pianiste, une des
meilleures lves, que de toutes les ovations que sa bonne Hongrie lui
dcerne.

Nous n'analyserons pas le talent dramatique de mademoiselle Garcia, pas
plus que l'tendue et la puissance extraordinaire de sa voix. Peu nous
importerait la qualit de timbre de cet instrument magnifique, si le
coeur et l'intelligence ne l'animaient pas; mais c'est un prodige dont
l'honneur revient  Dieu, que de voir une facult d'expression aussi
riche au service d'une intelligence aussi puissante. Cette voix part de
l'me et va  l'me. Ds les premiers sons qu'elle vous jette, on
pressent un esprit gnreux, on attend un courage indomptable, on sent
une me forte qui va se communiquer  vous. Le talent de l'actrice est
analogue. Toutes les facults dsirables et toutes les qualits innes
l'inspirent presque spontanment; mais ce talent n'a pas t soumis,
comme le chant,  de rigoureuses tudes, et il brille encore par ce qui
lui manque: heureux dfaut jusqu' prsent, qui attendrit plus qu'il ne
le fche, un public paternel aux grands artistes. Il est remarquable que
ce mme public qui se montre si scrupuleux pour les choses qu'il ne
comprend pas bien encore, se montre si dlicatement et si sagement
indulgent pour celles qu'il juge sainement au premier coup d'oeil. On a
remarqu que la jeune actrice avait parfois une certaine gaucherie
pleine de grce et de pudeur, parfois aussi une nergie pleine de
sentiment et d'irrflexion, et on lui a su bon gr de se laisser
gouverner par ses impressions sans prendre conseil que d'elle-mme, et
sans chercher trop devant son miroir l'habitude que les planches lui
donneront assez vite. On a remarqu aussi que sa taille tait
admirablement belle; dans ses gestes faciles et naturellement gracieux,
les peintres admirent la posie instinctive qui prside  ses attitudes,
mme les moins prvues par elle. Elle est toujours dans les conditions
d'un dessin correct et dans celles d'un mouvement plein d'lgance et
de vrit.

Elle ne plat pas seulement, on l'aime. Le public le prouve en ne
l'applaudissant pas avec frnsie; il faudra cependant, pour son propre
intrt, qu'il apprenne  l'applaudir avec discernement et  ne pas
rester froid devant une phrase admirablement dite, quand il bat des
mains pour une cadence effrayante de dure et de nettet. Ce sont l des
tours de force que mademoiselle Garcia excute avec une libert
surprenante, car elle peut tout ce qu'elle veut. Mais le public ne
voudra-t-il pas la dispenser quelque jour de cet horrible agrment qui
n'aboutit qu' imiter parfaitement le bruit d'une bouilloire  th, et
qui suspend le sens de la mlodie devant une niaiserie dsagrable 
l'oreille? Pauvres grands artistes, vous avez bien besoin qu'on vous
laisse corriger les sottises de la mode!

Il n'y a qu'une cadence au monde que je voudrais conserver, si tout
autre aprs Rubini pouvait la reproduire; c'est celle qu'il a introduite
dans l'air de _Don Juan: Il mio tesoro intanto_, et qui est devenue
clbre. Elle est courte, premier mrite, puis elle est nergique,
vaillante, et complte l'ide musicale au lieu de l'altrer. Enfin elle
est crite par Mozart dans l'accompagnement, et le public, entran par
l'audace et le got du chanteur, a eu le bon esprit de ne pas la
contester.

Avec Rubini, avec Lablache, avec Tamburini, avec mesdames Garcia, Grisi
et Persiani, l'opra italien va nous quitter si on perd le temps 
dlibrer froidement et lentement. On sera toujours forc par la suite
de rendre le Thtre-Italien  la capitale; mais si on tarde, ces
grands artistes seront disperss, et nous aurons des talents de second
ordre avec plus d'exigences peut-tre. Conservons donc ces gnreux
chanteurs que nous aimons, que nous connaissons, qui nous connaissent et
nous aiment aussi, et qui se prodiguent avec tant de zle. Dans aucun
thtre de Paris, on n'a jamais vu rgner la paix, l'obligeance et le
dvouement comme parmi la troupe italienne. C'est qu'ils sont tous
grands et laborieux; ils n'ont ni le droit ni la temps d'tre jaloux les
uns des autres. Rubini, malade et fatigu d'une longue suite de
reprsentations que divers accidents ont accumuls sur lui, prodigue sa
puissance avec une vaillante ardeur. Le public qui entend cette voix si
frache et ce sentiment si nergique, sans se douter que l'homme
souffre, croit-il payer avec de l'or tant de dvouement et de
conscience? Lablache,  l'cole duquel nos premiers chanteurs, nos
premiers tragiques et nos premiers comiques voudraient longtemps encore
prendre des leons, bless il y a quelques jours sur la scne pendant la
reprsentation, quitte ses bquilles et reparat sans gard pour la
dfense du mdecin. Vous avez vu nagure un fait plus remarquable
encore. Pauline Garcia, pour ne pas faire manquer la reprsentation de
_Don Juan_, avertie que madame Persiani tait malade, a tudi un rle
nouveau et improvis son costume dans l'espace de deux heures. Elle
tait mise  ravir, et elle a jou et chant Zerline comme, depuis sa
soeur, personne ne l'avait ni jou ni chant. Elle regardait  peine le
cahier pour suivre le rcitatif; elle a exprim Mozart comme Mozart
serait heureux de s'entendre exprimer, s'il pouvait un soir s'chapper
de la tombe pour y rentrer au coup de minuit. Vraiment nous aurions
grand besoin de semblables artistes dans nos thtres nationaux, et nous
avons encore besoin des artistes italiens pour former nos artistes et
nous.

Fvrier 1840.




XII

LA JOCONDE
DE LONARD DE VINCI

GRAVE PAR M. LOUIS CALAMATTA


Quelle est cette femme sans sourcils, aux mchoires dveloppes sous
leur luxuriante rondeur, aux cheveux extrmement fins ou trs-peu
fournis, au front trs-dcouvert ou trs-puissant,  l'oeil sans clat,
mais d'une limpidit surhumaine? La tradition nous dit que c'est madame
Lise (Mona Lisa), femme del signor Francesco del Giocondo. Vasari ajoute
qu'elle tait _bellissima_, et semble nous avouer qu'elle tait fort
mlancolique de caractre ou fort impatiente de ses mouvements,
puisqu'il prtend que Lonard, en faisant son portrait, tenait autour
d'elle des chanteurs, des joueurs d'instruments et des bouffons, pour la
rendre gaie et lui conserver ce divin sourire qu'aprs _quatre ans
d'efforts_ le matre parvint  saisir.

En vrit, ces divins matres du pass eussent t de grands paresseux
ou de grands maladroits s'il leur et fallu tant de temps et de peine
pour s'emparer du beau et du vrai; outre que l'ge de Mathusalem n'et
pas suffi aux longues hsitations que leur prtent, devant chacune de
leurs oeuvres, leurs nafs biographes. Est-ce pour relever, dans
l'esprit du public, la grandeur et la difficult de l'art, qu'on l'a si
longtemps nourri de pareilles lgendes? Il est fort  prsumer, au
contraire, que l'expression de la Joconde fut saisie au vol par un coup
d'oeil d'aigle, et que les chanteurs et les bouffons n'auraient pas
russi  mettre tant d'idal sur les traits du modle, tant de flamme et
de science dans le pinceau de l'artiste;  moins pourtant qu'il n'y et
l quelque voix aussi belle que les lvres de la Joconde, ou quelque
_senatore_ aussi merveilleux dans son art que Lonard dans le sien.
Pourquoi non, aprs tout? c'tait le temps des grands artistes.

Il est peu de figures aussi connues que celle de Mona Lisa del Giocondo,
et, chose trange, il est peu de physionomies moins devines. Cette
beaut clbre offre, dans son expression un tel problme, que personne
ne l'a regarde sans motion, et que personne, aprs l'avoir vue un
instant, ne l'a oublie. Le modle n'offrait-il aux regards le mme
mystre que le portrait? tait-_elle_ belle ou seulement agrable? Pour
certaines personnes qui lui trouvent un dessous de malice froide dans le
sourire, c'est une laide sduisante, comme on en connat. Pour d'autres,
c'est un idal de jeunesse, de candeur, d'intelligence et de bont. Tel
tait l'avis de Gustave Planche, qui a crit avec beaucoup de
prdilection sur Lonard de Vinci. Tel est aussi celui de M. Calamatta.
Quand je dessinais cette suave figure, crivait-il  un de ses amis,
seul, sous les votes du Muse, je me surprenais  rire avec elle. Une
autre fois, il crivait: J'ai fini la Joconde. C'est une douleur pour
moi. Il y a si longtemps que j'tais heureux et tranquille avec elle.

Donc, cette tte charmante, en dpit de la couleur verdtre et
mlancolique que le temps (et peut-tre les dangereuses inventions de
Lonard dans les matriaux de sa peinture) ont rpandue sur elle, est,
pour ceux qui s'absorbent  la contempler, une rose mystique, un sourire
du ciel.

Nous avouerons que notre impression personnelle est plutt mlancolique
que riante. Est-ce ce ton de clair de lune, cet trange paysage de flots
et de rochers glauques, dont nous ne pouvons faire abstraction? Il y a
quelque chose dans ce chef-d'oeuvre qui nous jette dans l'tonnement et
dans la rverie. Les types et les paysages de Lonard nous ont toujours
tourment. On aura beau me dire qu'il tait grand ingnieur, qu'il avait
pass sa vie  tudier les eaux au point de vue des travaux de la
canalisation,  parcourir des terrains impraticables pour y tablir des
ponts et des routes; je me rappelle aussi qu'il coutait certaines
fontaines comme une douce musique, et qu'il tait pote au moins autant
que savant. Ces sites, tourments jusqu' la purilit, qui sont l
derrire ses figures et qui se perdent dans des horizons accumuls
jusqu'aux nuages, comme s'il et plac ses modles sur la flche d'une
cathdrale, afin de leur donner pour cadre l'immensit, est-ce l'amour
du plan gographique qui les lui a inspirs, et n'y faut-il voir que la
signature de l'ingnieur inquiet d'tre oubli pour le peintre?

Dans tous les cas, ceci n'est pas gai. Peut-tre l'effet en tait-il
chatoyant, alors que la peinture tait frache, pleine de roses tendres
et de pourpres vives, comme nous la dcrivent les contemporains. Mais, 
coup sr, la composition en est austre, et l'aspect aujourd'hui en est
refroidissant. On se figure beaucoup plus les _fiords_ dchiquets de la
Norwge et son ciel d'opale faits ainsi, que le beau soleil d'Italie et
les riants paysages de l'Arno. Ce n'est mme point l le caractre des
lacs charmants de la Toscane et du Milanais. Le Trasimne est sem
d'ilots qui le divisent en perspectives infinies; mais quelle douceur de
lignes et quelle splendeur de ton sur ces lointains mous et chauds! Il
n'y a pas  dire, si la Joconde est gaie, c'est qu'elle tourne le dos 
un pays bien triste; et, malgr les routes et les ponts que l'artiste
ingnieur semble y avoir creuss et jets pour ses promenades, elle ne
me semble nullement dispose  s'y risquer.

Quant aux types de Lonard, les avis sont bien partags. Ils paraissent
le vrai beau  certains artistes;  d'autres, ils semblent la laideur
embellie par l'art. Personne ne peut leur refuser la noblesse et
l'originalit.

C'est le privilge de beaucoup de grandes choses d'tre mystrieuses, et
d'exercer sans cesse l'imagination. On commentera ternellement
l'_Hamlet_ de Shakspeare, l'_Enfer_ du Dante, le _Faust_ de Goethe, la
_Nuit_ de Michel-Ange, et,  un autre degr d'intrt et d'admiration,
la _Joconde_ de Lonard.

Elle n'tait pas du tout belle, cette Joconde. Vasari ne l'a jamais
vue. C'tait une grasse et douce personne, fine, prudente, ravissante
d'amabilit, de savoir-vivre et de distinction. Lonard en tait
passionnment amoureux. L'histoire n'en dit rien, mais qu'importe? Il ne
s'en vanta jamais, parce que la dame tait sage ou qu'elle aimait son
mari. D'autres peuvent penser qu'elle tait froide, tant il y a que le
beau Lonard y perdit ses soupirs et ses brlants regards, et qu'il fit,
en vain, durer longtemps le portrait. Il n'tait pas trs-modeste. Ce
n'tait pas la mode en ce temps-l pour les grands artistes. Il fut donc
trs-surpris d'chouer: de l son silence et celui de ses contemporains
sur cette passion inexauce. De l peut-tre, pour un homme habitu 
vaincre en amour, une estime particulire pour cette femme tranquille,
et une prdilection fidle pour l'expression de cette figure sereine qui
devint, sous sa main et dans son cerveau, le type de la beaut
surnaturelle, puisque toutes ses figures de saintet lui ressemblent.

Ceci est un roman de notre faon; mais il est tout aussi vrai que mille
lgendes bien autrement risques qui remplissent la biographie des
artistes et des hros du temps pass.

Pour nous, la Joconde est le portrait idalis d'une femme charmante, et
le grand secret de cette indfinissable expression de calme qui arrive 
effrayer, comme tout ce qui est la force immatrielle, est un sentiment
qui exista beaucoup moins en elle que dans le peintre. Il fit l ce
qu'ont fait tous les matres vritables: il donna sa propre puissance 
son oeuvre, en croyant la surprendre dans l'me de son modle.

En effet, on aura beau admirer avec Vasari le ralisme  _faire trembler
(una maniera da far tremare)_ avec lequel Lonard de Vinci a rendu les
moindres dtails de la peau, des cils, des pores, toutes les minuties,
toutes les subtilits de la nature, ce qui fait encore plus trembler
dans cette figure, c'est l'me qui luit  travers, qui semble contempler
la vtre du haut de sa srnit et lire dans vos yeux tandis que vous
interrogez vainement les siens.

L'espce d'effroi que nous avons toujours ressenti en regardant un
portrait de matre, vient de ce qu' travers ces figures, c'est le
gnie, c'est l'me du matre, que nous voyons. Cette me est dans la
toile, n'en doutez pas. Michel-Ange n'est-il pas toujours palpitant dans
le marbre du Mose? Qui donc oserait le railler et le critiquer, face 
face avec lui?

Il y a,  Florence, une tte de Mduse, de Lonard de Vinci, qui exerce
une sorte de fascination. Gustave Planche, que nous citions tout 
l'heure, a dit de cette tte: La Mduse est  la fois belle et
terrible.... Le regard immobile et le sourire menaant restent gravs
dans notre me et dfient toutes les distractions. Aucune des images qui
passent devant nos yeux ne russit  la dtrner. Et il ajoute que le
germe de la _Joconde_ est dans la _Mduse_. Seulement, c'est au point de
vue de la manire et de l'entente du sentiment qu'il trouve que _l'une
fait prsager l'autre_. Nous irons plus loin que lui; nous dirons que la
Joconde, avec sa douceur souriante, est tout aussi effrayante que la
Mduse. Au premier abord, c'est l'aimable et paisible crature que le
peintre a vue et aime. A la longue, c'est une fascination qui a pris
corps. Ce n'est plus une personne, c'est une ide et une ide fixe. Un
homme suprieur a mis l sa plus ardente et en mme temps sa plus tenace
aspiration. Il tait bien impossible qu'une si grande dpense de force
ft perdue, et elle l'et t si elle n'et produit que la
reprsentation exacte d'une jolie femme. Elle a produit une figure qui,
aprs plus de trois sicles, en dpit d'une couleur altre qui
l'touffe et la plombe, s'empare encore invinciblement des yeux et de la
pense, soit qu'elle gaye, soit qu'elle rende mlancolique, soit qu'on
s'en prenne, soit qu'on s'en dfie, soit enfin, qu'en raison de sa
propre individualit, on contemple avec ou sans sympathie l'idal
idalis d'un gnie idaliste.

Rendre avec le burin les finesses insaisissables de cette peinture
devenue elle-mme mystrieuse comme la pense du modle, sous les
sombres transparences de la couleur teinte, c'tait un problme 
rsoudre, et il nous semble que M. Calamatta l'a rsolu. Nous ne sommes
pas comptent pour parler du mrite de la gravure au point de vue du
mtier. C'est une spcialit dont nous connaissons mal les termes, et
nous craindrions de les mal employer. Ce qui nous frappe dans cette
gravure, c'est son aspect gnral qui rend fidlement le tableau sans
chercher  l'expliquer ou  le traduire. Certes, il y et eu une sorte
de sacrilge  vouloir interprter ce que, dans certaines parties,
l'oeil peut  peine saisir. L'effet en est donc sombre comme la
peinture, et, pour notre part, nous ne sommes pas de ceux qui ne se
consolent pas des outrages que les annes ou les vernis lui ont fait
subir. Nous ne hassons pas cette lumire ple et ce reflet gnral de
je ne sais quel astre argentin qui tombe sans miroitage sur l'ensemble.
C'est austre et doux  la fois; c'est  la fois limpide et voil comme
l'expression de la _Joconde_, que M. Calamatta a si consciencieusement
et si dlicatement reproduite.

Dcembre 1858.


FIN



TABLE

                                                              Pages.

   I.--AUTOUR DE LA TABLE.                                        1
  II.--ESSAI SUR LE DRAME FANTASTIQUE--Goethe,
         Byron, Mickiewicz.                                     117
 III.--HONOR DE BALZAC.                                        197
  IV.--BRANGER.                                                215
   V.--H. DE LATOUCHE.                                          229
  VI.--FENIMORE COOPER.                                         261
 VII.--GEORGE DE GURIN.                                        279
VIII.--HARRIETT BEECHER STOWE.                                  315
  IX.--EUGNE FROMENTIN.--Un t dans le Sahara.                325
                        --Une anne dans le Sahel               336
   X.--BTES ET GENS, par P.-J. Stahl.                          343
  XI.--LE THTRE ITALIEN DE PARIS ET MADEMOISELLE
         PAULINE GARCIA.                                        347
XII.--LA JOCONDE DE LONARD DE VINCI, grave par
         M. Louis Calamatta.                                    365



F. Aureau.--Imprimerie de Lagny





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