The Project Gutenberg EBook of Jeanne la Fileuse, by H. Beaugrand

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Title: Jeanne la Fileuse
       pisode de l'migration Franco-Canadienne aux tats-Unis

Author: H. Beaugrand

Release Date: December 30, 2004 [EBook #14536]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Thank you to Donald Ipperciel and the Facult Saint-Jean
(University of Alberta) for making it available.





Jeanne la Fileuse

pisode de l'migration Franco-Canadienne aux tats-Unis

Par H. Beaugrand



PRFACE

DE LA DEUXIME DITION

Le gouvernement de la province de Qubec a promis de faire de
nouveaux efforts pour enrayer la marche de l'migration qui dpeuple
les campagnes du Canada franais, au profit des centres industriels
des tats de la Nouvelle-Angleterre.

Les essais d'une administration prcdente, en 1878-1879, bass sur
des informations superficielles ou errones, ont malheureusement
chou, et les dpenses faites sont restes absolument infructueuses.
Le flot d'migration a persist et plusieurs de nos plus riches
campagnes ont gravement souffert de cet exode qui est le rsultat
vident d'une fausse situation conomique.

L'minent et sympathique auteur de la _France aux Colonies_, M.
Rameau, avait dj trait cette question, en 1859, avec la haute
autorit que chacun se plat  lui reconnatre. Malheureusement le
mouvement qu'il croyait entrav par les mesures nergiques inaugures
en 1856 s'est accentu depuis quelques annes, et chacun se demande
aujourd'hui comment cela pourrait bien finir.

Les centres franco-canadiens aux tats-Unis ont augment en nombre et
en importance, et il est  peine un tat, une ville ou un village, de
la Nouvelle-Angleterre qui ne compte aujourd'hui des Canadiens
franais comme dputs, conseillers municipaux, avocats, notaires,
mdecins, marchands, etc.

Nos compatriotes sont devenus, tout en restant franais de coeur et
de sympathies, citoyens de la rpublique amricaine et leur influence
politique va grandissant chaque jour chez nos voisins, qui ont appris
 les connatre et  apprcier leurs solides qualits.

Cette question de l'migration est devenue de plus en plus complexe,
et nous avons hte de voir le gouvernement actuel  l'oeuvre, afin
d'observer les rsultats de sa politique de rapatriement.

Rien n'a t chang dans la deuxime dition de ce travail, qui
reste ce qu'il tait en 1878. La premire dition tait puise, et
l'auteur, convaincu que ce qui tait dplorable il y a dix ans, l'est
davantage aujourd'hui, a cru de son devoir de contribuer  tenir
l'opinion publique en veil, sur les dsastreuses consquences d'une
politique de laisser faire et d'indiffrence de la part de ceux qui
sont chargs de veiller au progrs et  l'avancement de la race
franaise, sur les bords du Saint-Laurent.

_Montral, septembre 1888._


PRFACE

DE LA PREMIRE DITION

Le livre que je prsente aujourd'hui au public, sous le titre de
_Jeanne la Fileuse_, est moins un roman qu'un pamphlet; moins un
travail littraire qu'une rponse aux calomnies que l'on s'est plu 
lancer dans certains cercles politiques contre les populations
franco-canadiennes des tats-Unis.

C'est pourquoi je m'empresse de dclarer que je n'ai eu qu'un but, en
le publiant: celui de rtablir la vrit, tout en dfendant l'honneur
et le bon nom de mes compatriotes migrs.

Je n'insisterai pas sur ce sujet dlicat, car chacun sait qu'il
a t de mode depuis quelques annes de crier  la misre, 
l'asservissement et  la dcadence morale de ceux qui ont t forcs
par la _famine_,  prendre la route de l'exil.

Je sais que l'on dira que je favorise l'migration et que je suis
oppos au rapatriement de nos compatriotes migrs; et c'est pourquoi
je m'empresse de protester d'avance contre cette imputation
mensongre. Je suis et j'ai toujours t en faveur du retour au pays
de mes compatriotes migrs, mais je rpte aujourd'hui ce que
j'crivais en 1874 dans les colonnes de _L'cho du Canada_:

Pour ce qui concerne la question du rapatriement, nous posons
comme principe, qu'tant donnes les facilits ncessaires, les
Canadiens-franais des tats-Unis retourneront en masse au pays
qu'ils n'ont cess de chrir et de regretter. Mais qu'on y
rflchisse  Qubec, avant d'agir; il est parfaitement faux que nous
soyons ici dans l'esclavage, et si c'est une croisade humanitaire
que l'on entreprend, l'on ferait bien d'y renoncer de suite. Les
Canadiens des tats-Unis, comme rgle gnrale, ne sont pas dans la
misre, et que ceux qui sont chargs de mettre  excution ce plan
de rapatriement, veuillent bien se rappeler ce dtail important.
S'il nous faut en juger par les rapports ridicules que nous voyons
reproduits dans les journaux canadiens, et si les lgislateurs de
Qubec y ont puis leurs informations, nous leur prdisons un fiasco
qui les tonnera d'autant plus que nous les croyons de bonne foi dans
leurs efforts.

Les vnements ont amplement prouv, depuis, que j'avais raison: le
rapatriement a t une affaire manque. On avait pris pour point
de dpart des exagrations ridicules et des rapports fantaisistes
fabriqus pour produire une commisration qui n'avait aucune raison
d'tre, et l'on a fait fausse route.

J'ai essay, dans la mesure de mes humbles capacits, de rtablir la
vrit sur ce sujet important, et comme je l'ai dit plus haut, c'est
l l'unique but de ce travail.

Ai-je russi? C'est au public intelligent  en juger.

J'ai cru devoir adopter la forme populaire du roman, afin
d'intresser la classe ouvrire qui forme aux tats-Unis la presque
totalit de mes lecteurs, mais je me suis efforc, en mme temps,
de faire une peinture fidle des moeurs et des habitudes de nos
compatriotes migrs. J'ai introduit en outre, dans mon ouvrage,
quelques statistiques qui ne sauraient manquer d'intresser ceux qui
s'occupent des questions d'migration et de rapatriement.

La premire partie, intitule: _Les campagnes du Canada_, traite
de la vie des habitants de la campagne du Canada franais. La
deuxime partie, qui a pour titre: _Les filatures de l'tranger_,
est le rcit des aventures d'une famille migre. Cette dernire
partie contient des renseignements authentiques sur la position
matrielle, politique, sociale et religieuse qu'occupent les
Canadiens de la Nouvelle Angleterre. L'intrigue est simple comme
les moeurs des personnages que j'avais  mettre en scne, et je me
suis efforc d'viter tout ce qui pouvait approcher l'exagration
et l'invraisemblance.

J'ai employ, en crivant, plusieurs expressions usites au Canada,
et que tous mes lecteurs comprendront facilement, sans qu'il soit
ncessaire d'en donner une dfinition spciale. Je me suis servi
indistinctement, par exemple, des mots: _paysan, fermier,
habitant_, en parlant des cultivateurs; me basant sur l'usage que
l'on fait de ces expressions, dans les campagnes canadiennes. J'ai
aussi crit _passager_, comme l'on dit gnralement au Canada,
pour _voyageur_ qui est l'expression usite en France; et ainsi
de suite.

Je donne ces explications afin que l'on ne soit pas trop svre  mon
gard, si j'ai quelques fois sacrifi l'lgance du langage au dsir
de me faire comprendre des classes ouvrires qui ne lisent encore que
bien peu.

Qu'on me permette, en dernier lieu, de dire un mot des difficults
que j'ai rencontres pour l'excution typographique de ce volume.
Forc de le confier  des imprimeurs amricains qui ne connaissaient
pas un mot de franais, il m'a fallu en surveiller personnellement
tous les dtails, et malgr tous mes efforts, des incorrections se
sont glisses en plusieurs endroits. crit au jour le jour, publi
en feuilleton et mis en page immdiatement, sans tre rvis, cet
ouvrage a droit  l'indulgence que l'on accorde gnralement aux
articles de journaux.

C'est ce que je demande de la bienveillance du lecteur.

_Fall River, Mass., ce 15 mars 1878._




PREMIRE PARTIE

Les campagnes du Canada



I

Lavaltrie


  Assis dans mon canot d'corce
  Prompt comme la flche ou le vent,
  Seul, je brave toute la force
  Des rapides du Saint-Laurent.

(_Le Canotier_, L'Abb Casgrain.)

[Henri-Raymond Casgrain, Le Canotier (vers 1-4), dans _Les Miettes.
Distractions potiques_, Qubec, Delisle, 1869.]

En descendant le Saint-Laurent,  dix lieues plus bas que Montral,
on voit gracieusement assis sur la rive gauche du grand fleuve, un
joli village  l'aspect incontestablement normand.

Baptis du nom de ses fondateurs, le bourg Lavaltrie fut jadis le
lieu de rsidence d'une de ces vieilles et nobles familles franaises
qui migrrent en grand nombre au Canada vers le milieu du XVIIe
sicle.

Le fleuve, spar quelques milles plus haut par l'le Saint-Sulpice,
se rejoint ici, et s'largissant tout  coup, fait de Lavaltrie une
pointe couverte de sapins centenaires qui forment un des sites les
plus pittoresques du Canada franais.

 quelques arpents du rivage, un petit lot o le gouvernement a
depuis quelques annes plac un phare, ajoute ses bords verdoyants au
tableau enchanteur qui blouit les regards de tout amateur des
beauts de la nature.

De l'autre ct du fleuve,  une lieue  peu prs, on dcouvre le
village de Contrecoeur, rendu  jamais historique par le nom et les
brillants exploits de ses fondateurs.

On voit plus bas, en suivant toujours le cours du Saint-Laurent, le
clocher lointain de Lanoraie, village aussi clbre par les luttes
continuelles que ses habitants eurent  soutenir contre les froces
Iroquois.

On tait  la mi-juin 1872.  gale distance, entre les glises de
Lavaltrie et de Lanoraie, un canot mont par six hommes refoulait
lentement le courant du fleuve. La lassitude qui se lisait
visiblement sur les traits bronzs des voyageurs, tmoignait d'une
longue route; leurs bras appesantis ne manoeuvraient qu'avec peine
les avirons qui, d'ordinaire, leur paraissaient si lgers.

 l'arrire du canot, et videmment charg de conduire l'embarcation,
un jeune homme de 20  22 ans tenait avec habilet l'aviron qui lui
servait de gouvernail.

Son vtement, moiti franais moiti indien, dnotait cependant chez
lui de certaines prtentions  l'lgance, car ses gutres brodes de
graines de verroterie multicolore dmontraient qu'une main de femme
avait pass par l. D'une figure mobile et passionne, il tait
facile de voir, dans tous ses mouvements, la supriorit de
l'intelligence et l'habitude du commandement.

Ses compagnons, vtus de vareuses en flanelle rouge ou bleue,
portaient de larges ceinturons en cuir, o brillait l'insparable
couteau du voyageur canadien.

Le jeune homme s'adressant  celui qui,  l'avant du canot, semblait
en servir de guide.

--Oh! Hervieux chante nous donc un de tes vieux refrains de chantier;
nous t'aiderons en choeur, et la route nous semblera moins longue.

--Oui, oui! une chanson, Hervieux, rptrent  l'unisson les autres
voyageurs.

L'individu  qui s'adressaient ces paroles, se redressa avec un
certain orgueil, et dposant avec soin, une vieille pipe culotte au
fond du canot, il entonna d'une voie de stentor les couplets suivants
dont ses compagnons redirent le refrain:

  Mon pre n'avait fille que moi,
    Canot d'corce qui va voler.
  Et dessus la mer il m'envoie;
    Canot d'corce qui vole, qui vole,
    Canot d'corce qui va voler.

  Et dessus la mer il m'envoie,
    Canot d'corce qui va voler.
  Le marinier qui me menait;
    Canot d'corce qui vole, qui vole,
    Canot d'corce qui va voler.

  Le marinier qui me menait,
    Canot d'corce qui va voler.
  Me dit ma belle embrassez-moi
    Canot d'corce qui vole, qui vole,
    Canot d'corce qui va voler.

  Me dit ma belle embrassez-moi,
    Canot d'corce qui va voler.
  Non, non, Monsieur, je ne saurais;
    Canot d'corce qui vole, qui vole,
    Canot d'corce qui va voler.

  Non, non, monsieur, je ne saurais,
    Canot d'corce qui va voler.
  Car si mon papa le savait;
    Canot d'corce qui vole, qui vole,
    Canot d'corce qui va voler.

  Car si mon papa le savait,
    Canot d'corce qui va voler.
  C'est bien sr qu'il me battrait
    Canot d'corce qui vole, qui vole,
    Canot d'corce qui va voler.

Les chos du rivage rptaient la sauvage mlodie de ce chant
primitif et les fermires abandonnaient pour un instant les travaux
du mnage, pour couter le chant des voyageurs. Les enfants
suspendaient leurs jeux, et les jeunes filles joignaient leurs voix
cristallines au refrain qui leur arrivait port par la brise du soir.

Le canot glissa plus vite sur la surface polie du Saint-Laurent et se
trouva bientt en face du village de Lavaltrie. Aprs avoir mis leur
embarcation en sret, les voyageurs se dirigrent vers les lumires
qui brillaient  travers les sapins, car il commenait  faire
nuit.



II

Les voyageurs


  Au fond de la fort on entend de la hache
  Les coups retentissants, sinistres, rguliers,
  Puis on entend gmir le grand pin qui s'arrache,
  Et tombe en crasant un rival  ses pieds.

(_L'Hiver_, L.-P. LeMay.)

[Lon-Pamphile LeMay, _L'Hiver_ (2e strophe), dans les _Essais
potiques_, Qubec, Desbarats, 1865.]

Vous souvient-il, lecteur, des voyageurs du bon vieux temps?

De ce temps, o nos pres et nos grands-pres partaient chaque
automne, aussi rgulirement que l'hirondelle voyageuse, pour aller
s'enfoncer dans les forts vierges de l'Outaouais et de la Gatineau.

Le type du voyageur{1} tait si bien dessin et ses excentricits
en taient si bizarres, qu'il nous semble que c'tait hier.

Chaque village, sur le littoral du Saint-Laurent, depuis Montral
jusqu' Qubec, fournissait son contingent annuel  la brigade des
gens d'en haut.

On partait vers la mi-septembre en canot d'corce; on remontait le
fleuve en chantant gaiement, les refrains sur l'aviron.  Montral,
on achetait les haches de chantier et on prenait une fte avant de
mettre la proue vers Bytown, o se trouvait alors le rendez-vous
des bons vivants:

   Bytown, c'est une jolie place,
  Mais il y a beaucoup de crasse
    Il y a des jolies filles
    Et aussi des polissons,
  Dans les chantiers nous hivernerons,
  Dans les chantiers nous hivernerons.

Le premier soin, en arrivant  la future capitale du Canada, tait
d'aller faire son engagement pour l'hiver, et de retirer une avance
de gages qui tait ordinairement sacrifie  Bacchus. Nos pres qui
ne se piquaient pas de connatre leur mythologie, disaient  Molson.
Et Dieu sait, s'ils le patronnaient, ce clbre distillateur  la
rputation minemment franco-canadienne.

On reprenait alors, le gousset vide et le coeur lger, la route des
chantiers. On y arrivait entre la mi-octobre et le premier novembre.
Le premier soin tait de choisir au milieu d'une fort d'arbres deux
ou trois fois centenaires, un lieu propice  btir une rude cabane en
planons, qui tait gnralement connue sous le nom de chantier.

Le cook--cuisinier--y installait ses marmites.

Chacun voyait  s'y tablir aussi confortablement que possible, et le
jour suivant, on entendait rsonner la hache qui abattait sans piti
les souverains de ces forts immenses.

Aprs des journes d'un travail presque surhumain et inconnu
aujourd'hui, on s'assemblait au coin de l'tre et chacun y racontait
ses aventures plus ou moins... vridiques.

La bouteille faisait sa ronde habituelle et une complainte
finissait ordinairement la soire.

On dormait sans soucis, et quelquefois en rvant  la maison
paternelle des bords du Saint-Laurent, et  celle qui attendait avec
impatience le retour du voyageur.

Le chantier tait souvent troubl, durant la nuit, par le voisinage
d'un ours que les senteurs de la cuisine avaient attir  une mort
certaine.

On se levait en se bousculant pour avoir l'honneur de lui donner le
premier coup. On ddaignait les armes  feu; la hache meurtrire du
bcheron tait suffisante pour ces hommes de fer qui ignoraient le
danger. Martin y laissait toujours sa peau, et quelque voyageur y
gagnait quelquefois un coup de griffe.

Le printemps arrivait avec la fonte des neiges et la descente des
billots.

On encageait{2} en chantant les refrains du pays on allait
bientt revoir ceux qu'on aimait et les coeurs bondissaient  la
pense du retour au foyer.

On sautait les rapides en bravant mille fois la mort, et le gousset
bien garni et les mains remplies de cadeaux achets en passant 
Montral, on tombait comme une bombe au milieu de la famille
enchante.

Les rjouissances duraient deux ou trois semaines. Venaient ensuite
les rcoltes.

On travaillait  aider les vieilles gens, et une fois les grains
en sret, on reprenait en chantant la route de la fort pour
recommencer pour une autre saison les travaux et les prils du
voyageur.

Le type est maintenant-- quelques rares exceptions prs--presque
entirement disparu. La civilisation moderne, la colonisation des
contres situes au nord de l'Outaouais, les facilits du commerce et
de la navigation, la vapeur ont tour  tour dtruit ce qui restait
encore de pittoresque et d'original dans le caractre du canotier
voyageur.

Ce cachet indlbile du coureur des bois et de l'homme de
chantier que l'on rencontrait si souvent dans nos campagnes et dans
les rues des villes de Montral et de Qubec, est pass  l'tat de
lgende.

On entend encore les vieillards raconter leurs exploits parmi les
indiens du Nord-Ouest et dans les forts vierges de l'Outaouais, mais
les enfants, maintenant, vont  l'cole, passent au collge, et
finissent gnralement par choisir l'outil de l'artisan ou l'tude
des professions librales.

La scne que nous avons raconte, au premier chapitre, tait donc, en
1872, chose  peu prs exceptionnelle. Aussi l'arrive des voyageurs
dans le joli village de Lavaltrie eut-elle pour effet de rassembler
le soir mme,  la ferme du pre Montpel, tous les amis des
alentours qui se disputaient le privilge de serrer la main du fils
unique qui revenait des chantiers aprs une absence de neuf mois.



III

Pierre


  J'aime,  terre bnie, o dorment nos aeux!
  Tes lacs d'azur au fond des bois harmonieux
    O murmure une onde limpide.
  Tes coteaux maills de hameaux clatants
  Qui se mirent au loin dans les flots transparents
    De ton fleuve large et rapide.

(L.-J.-C. Fiset.)

Au nombre des hardis soldats qui accompagnaient M. Marganne de
Lavaltrie, lors de son premier voyage au Canada, avec le rgiment
de Carignan-Salires, se trouvait l'arrire grand-pre du fermier
Jean-Louis Montpel.

Originaire de la haute Normandie et descendant de fermier de pre
en fils depuis des gnrations, Montpel avait continu, aprs
l'expiration de son service au Canada,  se livrer  la culture des
champs.

Les rives encore incultes du fleuve Saint-Laurent offraient des
avantages magnifiques  l'agriculture, et M. de Lavaltrie charm par
le site pittoresque du village qui porte encore son nom, s'tait
tabli avec ses anciens soldats au nord de la magnifique pointe de
sapins, que l'on appelle encore aujourd'hui le domaine de
Lavaltrie.{3} [_Augmentation_. Concession du 21 avril 1734, faite
par Charles, marquis de Beauharnois, Gouverneur, et Gilles Hocquart,
Intendant au sieur _Marganne de Lavaltrie_, d'une lieue et demi de
terre de front sur deux lieues et demie de profondeur, du fief de
Lavaltrie; pour tre la dite prolongation en profondeur unie et
jointe au fief de Lavaltrie, et ne faire qu'une mme seigneurie,
laquelle, par ce moyen, se trouvera tre d'une lieue et demie de
front sur quatre lieues de profondeur.--_Registre d'Intendance_,
No. 7, folio 24.]

Montpel s'tait fix prs de l'humble manoir de son officier et
avait mis en culture une des plus belles fermes des environs.

Le fermier Jean-Louis Montpel que nous venons d'introduire  nos
lecteurs, possdait encore le fief de ses pres et avait la
rputation d'tre ce qu'on appelle au Canada un habitant  son
aise.

Lors de la cession du Canada  l'Angleterre, en 1763, son grand-pre
qui tait alors lieutenant dans une compagnie de milice volontaire,
avait t fait prisonnier  Longueuil par les troupes du gnral
Amherst.

Le lieutenant Montpel avait t trait avec bont par les officiers
anglais, pendant sa courte captivit, et lors de l'invasion
amricaine, en 1776, il s'tait empress de lever une nouvelle
compagnie pour dfendre les droits de la couronne d'Angleterre, comme
il avait dfendu jadis l'autorit du roi de France.

Cette fidlit au nouveau gouvernement, de la part des Montpel,
avait caus quelque mcontentement parmi les vieillards qui
chrissaient encore la mmoire de la domination franaise. Les
jeunes gens, plus violents, avaient prononc les mots de tratre
et d'anglais, ce qui quivalait alors  une injure personnelle.
Les caractres s'aigrirent de part et d'autre et les Montpel se
rangrent, de dpit, sous la bannire des rares partisans de
l'Angleterre.

Ils avaient depuis fait cause commune avec le parti tory, et l'on
disait mme tout bas,  Lavaltrie et  Lanoraie, que le pre
Jean-Louis avait trahi les patriotes pendant la lutte glorieuse de
1837-1838.

Quoiqu'il en soit, il tait certain que Jean-Louis Montpel avait t
ce que l'on appelait alors un bureaucrate enrag, et qu'il s'tait
oppos de toutes ses forces au mouvement organis par Louis-Joseph
Papineau. Son fils unique Pierre, n en 1844, aprs avoir fait
l'apprentissage des travaux de la ferme et avoir appris les rudiments
de la grammaire franaise sur les bancs de l'cole du village, avait
t envoy au sminaire de Montral pour y complter un cours
d'tudes classiques. Le jeune homme avait fait preuve de talents
srieux et le cur du village ayant t consult sur la question de
le conduire au collge, avait rpondu:

--M. Montpel, Pierre est un brave garon, au coeur gnreux et 
l'intelligence vive. Donnez-lui les avantages d'une bonne ducation
et soyez certain qu'il fera plus tard l'orgueil de vos vieux jours.

Pierre avait donc pris la route de Montral et avait suivi pendant
deux ans les cours du sminaire. Un incident assez simple en
apparence, avait cependant bris sa carrire commence sous de si
beaux auspices.

Le jeune homme avait rencontr sur les bancs du sminaire une foule
de camarades aux mes vives et aux sentiments patriotiques, qui lui
avaient parl bien souvent, en termes chaleureux, des glorieux
efforts des patriotes de 1837. Pierre avait appris  honorer les
noms des martyrs de l'oligarchie anglaise et  maudire la mmoire de
ceux qui les avaient livrs  la vengeance implacable des tribunaux
tories. Pierre en un mot avait appris  dtester les _chouayens_
et  regretter la tutelle de la mre-patrie. Il savait fort bien que
son pre ne partageait pas ses ides  ce sujet, mais il se taisait
devant le vieillard par respect filial, et il prenait soin de ne
jamais causer politique devant les amis de la famille.

Un jour vint, cependant, o le jeune homme, dans un moment d'oubli,
laissa chapper des paroles qui blessrent les sentiments du pre
Jean-Louis. Celui-ci tout tonn lui dit:

--Ah a! mon fils! est-ce l ce que l'on t'enseigne sur les bancs du
collge de Montral? Est-ce pour t'apprendre  mpriser les
convictions politiques de ton pre, que je sacrifie ma fortune  te
faire donner une bonne ducation?

--Mon pre, rpondit Pierre, je n'aurais jamais volontairement fait
entendre ma voix pour critiquer vos ides, quelles qu'elles soient,
mais le hasard a voulu que vous apprissiez mes sentiments  cet
gard, et vous m'avez enseign  tre trop honnte homme, pour que
je m'abaisse  renier ma croyance politique. Vous paraissez vous
plaindre des sommes que vous avez dpenses pour moi. Soit, je
comprends vos hsitations. Dornavant, je gagnerai moi-mme mon pain.
Ds aujourd'hui, mon pre, je vais m'occuper  chercher une situation
qui me permettra de pourvoir moi-mme  mes besoins.

Le pre Jean-Louis avait pleur en secret de ce qu'il appelait
l'obstination de son fils, mais il tait trop orgueilleux pour faire
le premier pas vers une rconciliation mutuelle.

Quinze jours plus tard, Pierre avait fait ses prparatifs de voyage;
et aprs avoir embrass son pre et sa mre, il leur annona qu'il
avait dcid d'aller hiverner dans les chantiers avec quelques
jeunes hommes des environs.

La mre tait presque folle de chagrin; le pre lui-mme voyait avec
peine cette brusque dcision de son fils; mais l'orgueil avait encore
jou son rle dans tout cela, et Pierre partit sans que son pre lui
accordt le pardon de ce qu'il considrait comme un enttement
criminel.

Le canot s'loigna du rivage. Les voyageurs, le coeur gros donnrent
le premier coup d'aviron, et la lgre embarcation, faisant tte au
courant, se dirigea vers Montral. Quinze jours plus tard, on tait
 Bytown, maintenant Ottawa, et quelques jours encore et les hardis
bcherons attaquaient de la cogne les gants des forts du Nord.



IV

Le retour au pays


  Le Canadien, comme ses pres
  Aime  chanter,  s'gayer;
  Doux, ais, vif en manires
    Poli, galant, hospitalier.

(Sir G.-. Cartier.)

[G.-. Cartier, _ Canada, mon pays, mes amours!_, dans _La
Minerve_, 29 juin 1835.]

Six mois s'coulrent ainsi au milieu des rudes travaux de la fort.

Pierre par son intelligence et son ducation avait immdiatement
obtenu la position de foreman--chef d'quipe.

Le printemps arriva et avec lui les dgels et la descente des bois de
construction, et les voyageurs de Lavaltrie se rendirent  Qubec,
pour conduire leur cage  destination, et pour toucher leur salaire
de la saison.

Leur fidle canot d'corce de bouleau les avait suivis partout, et
quand ils eurent compt et recompt les brillantes pices d'or,
fruits lgitimes de leurs travaux, et achet des cadeaux, qui pour le
vieux pre ou la vieille mre de Lavaltrie, qui pour une charmante
soeur ou une fiance encore plus chre, nos voyageurs reprirent d'une
main gaillarde l'aviron du canotier et se dirigrent en chantant vers
le village natal.

Nos lecteurs ont dj reconnu Pierre Montpel et ses compagnons, dans
les hommes du canot qui arrivaient au pays en rptant le refrain
populaire:

  Canot d'corce qui va voler.

Il y avait fte, ce soir-l dans la spacieuse demeure du pre
Montpel. Tout le village avait appris le retour des jeunes gens et
chacun s'empressait de venir leur serrer la main.

Le pre Montpel lui-mme tait plus heureux qu'il ne voulait
l'avouer. Il avait dit  son fils en lui serrant la main:

--Pierre, je suis heureux, trs heureux de te voir de retour sain et
sauf. Ta mre et moi, nous avons souvent pri la Vierge de te prendre
sous sa sainte protection. Elle a exauc nos prires. Sois le
bienvenu, mon garon, sous le toit paternel!

Et le vieillard se dtourna pour essuyer une larme de joie. La mre
n'tait peut-tre pas plus heureuse, mais elle tait plus expansive.
Elle sauta au cou de son enfant et l'embrassant avec effusion, elle
ne put que prononcer ces mots:

--Pierre! mon enfant! mon fils!

Et la brave femme pleurait de joie en serrant son fils unique sur son
coeur.

Les voisins accourus entouraient le jeune homme et l'assigeaient de
leurs dmonstrations sympathiques.

Sur la proposition du matre d'cole qui se trouvait prsent, il fut
rsolu de rassembler sance tenante les six voyageurs dans le grand
salon de la maison du pre Montpel, et d'improviser en l'honneur de
leur arrive un bal et un souper auxquels seraient invites toutes
les fillettes des alentours.

Un hourra frntique vint appuyer la proposition du matre d'cole,
et les jeunes fermiers se sparrent pour aller porter la bonne
nouvelle dans les fermes environnantes, et ramener les jeunes filles
pour organiser la danse. Le mntrier du village, un brave homme
nomm Clophas, que les jeunes gens avaient baptis du sobriquet
expressif de Crin-crin, fut juch sur une table, et aprs avoir
accord son instrument, attaqua un cotillon qui fit bondir garons
et filles dans le tourbillon de la danse nationale.

Les voyageurs taient naturellement les lions de la soire, et les
jeunes filles lorgnaient avec timidit la mine hardie, l'oeil vif et
le teint bronz des bcherons de l'Outaouais.

On sauta, on dansa, on introduisit les jeux de socit; et il tait
minuit lorsque madame Montpel vint annoncer d'une voix rendue
tremblante par l'motion qu'elle avait ressentie:

--Enfants! le souper est servi. Approchez tous Buvez un verre et mangez
bien en l'honneur des voyageurs.

Il ne fut pas ncessaire de rpter l'invitation, et chacun
s'empressa de prendre place autour d'une table immense surcharge
de grands plats du ragot national, de beignes et de pts
traditionnels. Les invits sur la demande du pre Montpel remplirent
leurs verres et trinqurent  la sant des hros de la fte.

Le matre-d'cole fit mme un joli discours en rponse  cette sant,
et chacun fit honneur aux mets apptissants prpars par madame
Montpel, qui avait la rputation d'tre la meilleure fricoteuse
des environs.

Aprs avoir bu et mang copieusement, il est de rigueur dans les
runions sociales, dans les campagnes du Canada franais, que chacun
des convives raconte une anecdote, un rcit, une histoire.

Pierre Montpel aprs avoir remerci les convives, prit la parole
au nom de ses camarades de voyage, et raconta les dtails de leur
hivernement et de leur descente prilleuse dans les rapides de
l'Outaouais et du Saint-Laurent. Le jeune homme qui, comme nous
l'avons dit dj, possdait les avantages d'une ducation assez
soigne, fit un rcit vari, instructif et intressant.

Chacun raconta ensuite une anecdote, et ceux qui ne surent pas
remplir cette partie du programme, furent forcs, bon gr, mal gr,
de chanter un couplet.

Quand arriva le tour du matre-d'cole, les convives furent unanimes
pour lui demander de raconter la lgende du Fantme de l'avare.
Cette lgende redite cent fois et que chacun connaissait dj tait
toujours intressante dans la bouche du magister, qui tait le
conteur le plus populaire du pays.

Le brave instituteur ne se fit pas prier, et aprs avoir rajust ses
lunettes et touss pendant trois fois, il recommanda un silence
absolu et prit la parole en ces termes:



V

Le fantme de l'avare


  Pendant qu'un vent glac pleurait dans le grand orme,
  La porte s'entr'ouvrit, puis une trange forme
  S'avana lentement parmi les invits:
  Mon frre ne sait point que les cieux irrits
  Punissent le chrtien qui ne fait pas l'aumne,
  Dit le nouveau venu, relevant son front jaune.

(_Les Vengeances_, L.P. LeMay)

[Lon-Pamphile LeMay, _Les Vengeances_, chant septime (vers
1-6), Qubec, Darveau, 1875.]

Vous connaissez tous, vieillards et jeunes gens, l'histoire que je
vais vous raconter. La morale de ce rcit, cependant, ne saurait vous
tre redite trop souvent, et rappelez-vous que derrire la lgende,
il y a la leon terrible d'un Dieu vengeur qui ordonne au riche de
faire la charit.

C'tait la veille du jour de l'an de grce 1858.

Il faisait un froid sec et mordant.

La grande route qui longe la rive nord du Saint-Laurent de Montral 
Berthier tait couverte d'une paisse couche de neige, tombe avant
la Nol.

Les chemins taient lisses comme une glace de Venise. Aussi,
fallait-il voir si les fils des fermiers  l'aise des paroisses du
fleuve, se plaisaient  pousser leurs chevaux fringants, qui
passaient comme le vent au son joyeux des clochettes de leurs harnais
argents.

Je me trouvais en veille chez le pre Joseph Hervieux que vous
connaissez tous. Vous savez aussi que sa maison qui est btie en
pierre, est situe  mi-chemin entre les glises de Lavaltrie et de
Lanoraie. Il y avait fte ce soir-l chez le pre Hervieux. Aprs
avoir copieusement soup tous les membres de la famille s'taient
rassembls dans la grande salle de rception.

Il est d'usage que chaque famille canadienne donne un festin au
dernier jour de chaque anne, afin de pouvoir saluer,  minuit, avec
toutes les crmonies voulues, l'arrive de l'inconnue qui nous
apporte  tous, une part de joies et de douleurs.

Il tait dix heures du soir.

Les bambins, pousss par le sommeil, se laissaient les uns aprs les
autres rouler sur les robes de buffle qui avaient t tendues autour
de l'immense pole  fourneau de la cuisine.

Seuls, les parents et les jeunes gens voulaient tenir tte  l'heure
avance, et se souhaiter mutuellement une bonne et heureuse anne,
avant de se retirer pour la nuit.

Une fillette vive et alerte qui voyait la conversation languir, se
leva tout  coup et allant dposer un baiser respectueux sur le front
du grand-pre de la famille, vieillard presque centenaire, lui dit
d'une voix qu'elle savait irrsistible:

--Grand-pre, redis-nous, je t'en prie, l'histoire de ta rencontre avec
l'esprit de ce pauvre Jean-Pierre Beaudry--que Dieu ait piti de son
me--que tu nous racontas l'an dernier,  pareille poque. C'est une
histoire bien triste, il est vrai, mais a nous aidera  passer le
temps en attendant minuit.

--Oh! oui! grand-pre, l'histoire du jour de l'an, rptrent en choeur
les convives qui taient presque tous les descendants du vieillard.

--Mes enfants, reprit d'une voix tremblotante l'aeul aux cheveux
blancs, depuis bien longtemps, je vous rpte  la veille de chaque
jour de l'an, cette histoire de ma jeunesse. Je suis bien vieux, et
peut-tre pour la dernire fois vais-je vous la redire ici ce soir.
Soyez tout attention, et remarquez surtout le chtiment terrible que
Dieu rserve  ceux qui, en ce monde, refusent l'hospitalit au
voyageur en dtresse.

Le vieillard approcha son fauteuil du pole, et ses enfants ayant
fait cercle autour de lui, il s'exprima en ces termes:

--Il y a de cela soixante-dix ans aujourd'hui. J'avais vingt ans alors.

Sur l'ordre de mon pre, j'tais parti de grand matin pour Montral,
afin d'aller y acheter divers objets pour la famille; entre autres,
une magnifique dame-jeanne de Jamaque, qui nous tait absolument
ncessaire pour traiter dignement les amis  l'occasion du nouvel an.
 trois heures de l'aprs-midi, j'avais fini mes achats, et je me
prparais  reprendre la route de Lanoraie. Mon brelot tait assez
bien rempli, et comme je voulais tre de retour chez nous avant neuf
heures, je fouettai vivement mon cheval qui partit au grand trot. 
cinq heures et demie j'tais  la traverse du bout de l'le, et
j'avais jusqu'alors fait bonne route. Mais le ciel s'tait couvert
peu  peu et tout faisait prsager une forte borde de neige. Je
m'engageai sur la traverse, et avant que j'eusse atteint Repentigny
il neigeait  plein temps. J'ai vu de fortes temptes de neige durant
ma vie, mais je ne m'en rappelle aucune qui ft aussi terrible que
celle-l. Je ne voyais ni ciel ni terre, et  peine pouvais-je suivre
le chemin du roi devant moi; les balises n'ayant pas encore
t poses, comme l'hiver n'tait pas avanc. Je passai l'glise
Saint-Sulpice  la brunante; mais bientt, une obscurit profonde
et une poudrerie qui me fouettait la figure, m'empchrent
compltement d'avancer. Je n'tais pas bien certain de la localit
o je me trouvais, mais je croyais alors tre dans les environs de
la ferme du pre Robillard. Je ne crus pouvoir faire mieux que
d'attacher mon cheval  un pieu de la clture du chemin, et de me
diriger  l'aventure  la recherche d'une maison pour y demander
l'hospitalit en attendant que la tempte fut apaise. J'errai
pendant quelques minutes et je dsesprais de russir, quand
j'aperus, sur la gauche de la grande route, une masure  demi
ensevelie dans la neige et que je ne me rappelais pas avoir encore
vue. Je me dirigeai en me frayant avec peine un passage dans les
bancs de neige vers cette maison que je crus tout d'abord abandonne.
Je me trompais cependant; la porte en tait ferme, mais je pus
apercevoir par la fentre la lueur rougetre d'un bon feu de bois
franc qui brlait dans l'tre. Je frappai et j'entendis aussitt les
pas d'une personne qui s'avanait pour m'ouvrir. Au qui est l?
traditionnel, je rpondis en grelottant que j'avais perdu ma route,
et j'eus le plaisir immdiat d'entendre mon interlocuteur lever le
loquet. Il n'ouvrit la porte qu' moiti, pour empcher autant que
possible le froid de pntrer dans l'intrieur, et j'entrai en
secouant mes vtements qui taient couverts d'une couche paisse
de neige.

--Soyez le bienvenu, me dit l'hte de la masure en me tendant une main
qui me parut brlante, et en m'aidant  me dbarrasser de ma ceinture
flche et de mon capot d'toffe du pays.

Je lui expliquai en peu de mots la cause de ma visite, et aprs
l'avoir remerci de son accueil bienveillant, et aprs avoir accept
un verre d'eau de vie qui me rconforta, je pris place sur une chaise
boiteuse qu'il m'indiqua de la main au coin du foyer. Il sortit, en
me disant qu'il allait sur la route qurir mon cheval et ma voiture,
pour les mettre sous une remise,  l'abri de la tempte.

Je ne pus m'empcher de jeter un regard curieux sur l'ameublement
original de la pice o je me trouvais. Dans un coin, un misrable
banc-lit sur lequel tait tendue une peau de buffle, devait servir
de couche au grand vieillard aux paules votes qui m'avait ouvert
la porte. Un ancien fusil, datant probablement de la domination
franaise, tait accroch aux soliveaux en bois brut qui soutenaient
le toit en chaume de la maison. Plusieurs ttes de chevreuils, d'ours
et d'orignaux taient suspendues comme trophes de chasse aux
murailles blanchies  la chaux. Prs du foyer, une bche de chne
solitaire semblait tre le seul sige vacant que le matre de cans
et  offrir au voyageur qui, par hasard, frappait  sa porte pour
lui demander l'hospitalit.

Je me demandai quel pouvait tre l'individu qui vivait ainsi en
sauvage en pleine paroisse de Saint-Sulpice, sans que j'en eusse
jamais entendu parler? Je me torturai en vain la tte, moi qui
connaissais tout le monde, depuis Lanoraie jusqu' Montral, mais je
n'y voyais goutte. Sur ces entrefaites, mon hte rentra et vint, sans
dire mot, prendre place vis--vis de moi,  l'autre coin de l'tre.

--Grand merci de vos bons soins, lui dis-je, mais voudriez-vous bien
m'apprendre  qui je dois une hospitalit aussi franche. Moi qui
connais la paroisse de Saint-Sulpice comme mon pater, j'ignorais
jusqu'aujourd'hui qu'il y et une maison situe  l'endroit qu'occupe
la vtre, et votre figure m'est inconnue.

En disant ces mots, je le regardai en face, et j'observai pour la
premire fois les rayons tranges que produisaient les yeux de
mon hte; on aurait dit les yeux d'un chat sauvage. Je reculai
instinctivement mon sige en arrire, sous le regard pntrant du
vieillard qui me regardait en face, mais qui ne me rpondait pas.

Le silence devenait fatigant, et mon hte me fixait toujours de
ses yeux brillants comme les tisons du foyer.

Je commenais  avoir peur.

Rassemblant tout mon courage, je lui demandai de nouveau son nom.
Cette fois, ma question eut pour effet de lui faire quitter son
sige. Il s'approcha de moi  pas lents, et posant sa main osseuse
sur mon paule tremblante, il me dit d'une voix triste comme le vent
qui gmissait dans la chemine:

Jeune homme, tu n'as pas encore vingt ans, et tu demandes comment
il se fait que tu ne connaisses pas Jean-Pierre Beaudry, jadis le
richard du village. Je vais te le dire, car ta visite ce soir me
sauve des flammes du purgatoire o je brle depuis cinquante ans,
sans avoir jamais pu jusqu'aujourd'hui remplir la pnitence que
Dieu m'avait impose. Je suis celui qui jadis, par un temps comme
celui-ci, avait refus d'ouvrir sa porte  un voyageur puis par
le froid, la faim et la fatigue.

Mes cheveux se hrissaient, mes genoux s'entrechoquaient, et je
tremblais comme la feuille du peuplier pendant les fortes brises du
nord. Mais, le vieillard sans faire attention  ma frayeur,
continuait toujours d'une voix lente:

Il y a de cela cinquante ans. C'tait bien avant que l'Anglais et
jamais foul le sol de ta paroisse natale. J'tais riche, bien riche,
et je demeurais alors dans la maison o je te reois, ici, ce soir.
C'tait la veille du jour de l'an, comme aujourd'hui, et seul prs de
mon foyer, je jouissais du bien-tre d'un abri contre la tempte et
d'un bon feu qui me protgeait contre le froid qui faisait craquer
les pierres des murs de ma maison. On frappa  ma porte, mais
j'hsitais  ouvrir. Je craignais que ce ne ft quelque voleur, qui
sachant mes richesses, ne vint pour me piller, et qui sait, peut-tre
m'assassiner.

Je fis la sourde oreille et aprs quelques instants, les coups
cessrent. Je m'endormis bientt, pour ne me rveiller que le
lendemain au grand jour, au bruit infernal que faisaient deux jeunes
hommes du voisinage qui branlaient ma porte  grands coups de pied.
Je me levais  la hte pour aller les chtier de leur impudence,
quand j'aperus en ouvrant la porte, le corps inanim d'un jeune
homme qui tait mort de froid et de misre sur le seuil de ma maison.
J'avais, par amour pour mon or, laiss mourir un homme qui frappait 
ma porte, et j'tais presque un assassin. Je devins fou de douleur
et de repentir.

Aprs avoir fait chanter un service solennel pour le repos de l'me
du malheureux, je divisai ma fortune entre les pauvres des environs,
en priant Dieu d'accepter ce sacrifice en expiation du crime que
j'avais commis. Deux ans plus tard, je fus brl vif dans ma maison
et je dus aller rendre compte  mon crateur de ma conduite sur cette
terre que j'avais quitte d'une manire si tragique. Je ne fus pas
trouv digne du bonheur des lus et je fus condamn  revenir  la
veille de chaque nouveau jour de l'an, attendre ici qu'un voyageur
vint frapper  ma porte, afin que je pusse lui donner cette
hospitalit que j'avais refuse de mon vivant  l'un de mes
semblables. Pendant cinquante hivers, je suis venu, par l'ordre de
Dieu, passer ici la nuit du dernier jour de chaque anne, sans que
jamais un voyageur dans la dtresse ne vint frapper  ma porte. Vous
tes enfin venu ce soir, et Dieu m'a pardonn. Soyez  jamais bni
d'avoir t la cause de ma dlivrance des flammes du purgatoire, et
croyez que quoi qu'il vous arrive ici-bas, je prierai Dieu pour vous
l-haut.

Le revenant, car c'en tait un, parlait encore quand, succombant aux
motions terribles de frayeur et d'tonnement qui m'agitaient, je
perdis connaissance...

Je me rveillai dans mon brelot, sur le chemin du roi, vis--vis
l'glise de Lavaltrie.

La tempte s'tait apaise et j'avais sans doute, sous la direction
de mon hte de l'autre monde, repris la route de Lanoraie.

Je tremblais encore de frayeur quand j'arrivai ici  une heure du
matin, et que je racontai aux convives assembls, la terrible
aventure qui m'tait arrive.

Mon dfunt pre,--que Dieu ait piti de son me--nous fit mettre
 genoux, et nous rcitmes le rosaire, en reconnaissance de la
protection spciale dont j'avais t trouv digne, pour faire sortir
ainsi des souffrances du purgatoire une me en peine qui attendait
depuis si longtemps sa dlivrance. Depuis cette poque, jamais nous
n'avons manqu, mes enfants, de rciter  chaque anniversaire de ma
mmorable aventure, un chapelet en l'honneur de la vierge Marie, pour
le repos des mes des pauvres voyageurs qui sont exposs au froid et
 la tempte.

Quelques jours plus tard, en visitant Saint-Sulpice, j'eus l'occasion
de raconter mon histoire au cur de cette paroisse. J'appris de lui
que les registres de son glise faisaient en effet mention de la mort
tragique d'un nomm Jean-Pierre Beaudry, dont les proprits taient
alors situes o demeure maintenant le petit Pierre Sansregret.
Quelques esprits forts ont prtendu que j'avais rv sur la route.
Mais o avais-je donc appris les faits et les noms qui se
rattachaient  l'incendie de la ferme du dfunt Beaudry, dont je
n'avais jusqu'alors jamais entendu parler. M. le cur de Lanoraie, 
qui je confiai l'affaire, ne voulut rien en dire, si ce n'est que le
doigt de Dieu tait en toutes choses et que nous devions bnir son
saint nom.


Le matre d'cole avait cess de parler depuis quelques moments, et
personne n'avait os rompre le silence religieux avec lequel on avait
cout le rcit de cette trange histoire. Les jeunes filles mues et
craintives se regardaient timidement sans oser faire un mouvement,
et les hommes restaient pensifs en rflchissant  ce qu'il y avait
d'extraordinaire et de merveilleux dans cette apparition surnaturelle
du vieil avare, cinquante ans aprs son trpas.

Le pre Montpel fit enfin trve  cette position gnante en offrant
 ses htes une dernire rasade de bonne eau-de-vie de la Jamaque,
en l'honneur du retour heureux des voyageurs.

On but cependant cette dernire sant avec moins d'entrain que les
autres, car l'histoire du matre d'cole avait touch la corde
sensible dans le coeur du paysan franco-canadien: la croyance  tout
ce qui touche aux histoires surnaturelles et aux revenants.

Aprs avoir salu cordialement le matre et la matresse de cans et
s'tre redit mutuellement de sympathiques bonsoirs, garons et filles
reprirent le chemin du logis. Et en parcourant la grande route qui
longe la rive du fleuve, les fillettes serraient en tremblotant le
bras de leurs cavaliers, en entrevoyant se balancer dans l'obscurit
la tte des vieux peupliers; et en entendant le bruissement des
feuilles elles pensaient encore malgr les doux propos de leurs
amoureux,  la lgende du Fantme de l'avare.



VI

La fenaison


  La faux s'en va de droite  gauche,
  Avec un rythme cadenc;
  L'herbe,  mesure qu'on la fauche,
  Tombe et s'aligne en rang press.
  De mulots une bande folle
  Est interrompue en ses jeux;
  Oiseaux, abeilles, tout s'envole;
  La couleuvre est coupe en deux.

(Pierre Dupont.)

[Pierre Dupont, _La Chanson des foins_ (3e strophe), dans _La
Nouvelle Lyre_, 1858.]

Aprs les premiers panchements de l'amour filial et de l'amiti,
Pierre Montpel, en brave garon qu'il tait, s'tait remis au
travail pour aider aux employs de la ferme  terminer la fenaison
dj commence.

Le pre Jean-Louis se faisait vieux, et son bras ne pouvait plus
manier la faux devenue pesante. Il tenait cependant  faire acte de
prsence dans les prairies immenses qu'il consacrait  la culture
du foin. Le principal revenu de sa ferme provenait depuis quelques
annes des contrats qu'il avait obtenus  Montral, comme fournisseur
de la compagnie mtropolitaine des chars urbains (tramways).

Cette compagnie organise  Montral en 1861 avait introduit le
systme des tramways amricains, et les rues de la grande ville
taient sillonnes par les lisses des chemins de fer sur lesquelles
on tranait,  force de chevaux, les nouveaux chars-omnibus que l'on
a surnomms avec raison l'quipage du peuple.

Deux chevaux pouvaient traner facilement un omnibus contenant 50
personnes, et le succs de la nouvelle entreprise fut si marqu que
l'on multiplia les routes; ce qui naturellement demandait un plus
grand nombre de chevaux, et du fourrage en proportion. Le pre
Montpel, avec le coup d'oeil commercial du paysan normand, en
apprenant par son journal, _la Minerve_ de Montral, les dtails
de la nouvelle entreprise, avait dit  sa femme:

--Marie, je pars demain pour Montral dans le but de faire des
soumissions pour la fourniture du fourrage  cette nouvelle
compagnie. Je vois par mon journal que plus de 500 chevaux sont
maintenant au service de cette entreprise. Ces chevaux demandent du
fourrage, et comme ma ferme produit une admirable qualit de foin,
je vais aller faire mes offres de service aux directeurs de la
compagnie. Qu'en dis-tu, femme?

--Mon Dieu, Jean-Louis! tu sais que j'ai pleine confiance dans ton
habilet  conclure les marchs les plus difficiles. Va, mon homme;
mais surtout, fais bien attention  ces coquins d'anglais qui savent
toujours tirer avantage des habitants canadiens.

Et le pre Jean-Louis tait parti pour la ville et avait conclu des
arrangements tout  fait avantageux. Ce qui le dcida  consacrer la
plus grande partie de sa ferme  la culture du foin.

La fenaison,  la ferme Montpel, tait donc une affaire
d'importance, et un grand nombre de jeunes fermiers des alentours
venaient offrir leurs bras vigoureux au pre Jean-Louis, afin de
terminer avantageusement la rcolte des foins, sans risquer les
pertes occasionnes souvent par le manque de bras et les pluies
de juillet.

Tout tait donc travail et activit pendant la premire quinzaine de
juillet.

Les faucheurs, ds les premires lueurs de l'aube, prenaient la route
des champs et se mettaient au travail avec une ardeur tonnante. Les
faneuses suivaient en secouant et en parpillant dans l'air les brins
odorants de l'herbe encore humide. Un bon faucheur tait suivi de
trois faneuses, et garons et filles trouvaient moyen d'gayer leurs
rudes labeurs par des conversations joyeuses et des chants
retentissants.

Vtue d'une jupe en droguet bleu, la taille serre par un ceinturon
de cuir noir, les paules caches par le mantelet traditionnel de
la paysanne canadienne, la jambe couverte d'un bas bleu et le pied
chauss du soulier en cuir rouge, coiffe d'un large chapeau de
paille autour duquel elle a coquettement enroul un joli ruban rouge,
la faneuse canadienne est le type le plus parfait de la robuste fille
des champs.

Simple et coquette tout  la fois, elle russit naturellement 
attirer l'attention du faucheur, et la fenaison, au Canada, a souvent
produit des amours sincres et d'heureux mariages.

Quand arrive l'heure du midi et que le son de l'anglus se fait
entendre au loin sur l'humble clocher du village, faucheurs et
faneuses se rassemblent au pied d'un sapin gigantesque ou d'un chne
sculaire pour prendre part, en commun, au dner des travailleurs.

Ce repas consiste gnralement de la soupe nationale, de viande, de
lgumes et de lait. On cause en mangeant; chacun dit son mot, raconte
son anecdote, invente son histoire. On s'tend sur l'herbe et pendant
que les fillettes se racontent mutuellement leurs amourettes, les
hommes allument la pipe et lancent vers le ciel, avec un air de
contentement inexprimable, les bouffes d'une fume bleutre et
transparente.

Il est une heure de l'aprs-midi et la voix du matre fait retentir
l'expression consacre:

--Au travail! mes enfants!

Les faucheurs font rsonner l'air de leurs outils qu'ils affilent,
par un mouvement vif de la pierre qu'ils passent et repassent sur la
lame de leurs faux recourbes. Les faneuses reprennent leurs fourches
lgres et le mouvement du travail recommence.

D'immenses charrettes  ridelles et  limons transportent les foins
de la prairie et les dposent, une fois schs, dans les granges
de la ferme. Les essieux crient, les conducteurs encouragent leurs
chevaux de la voix, et la scne devient aussi vivante et aussi anime
qu'elle tait tranquille quelques instants auparavant.

Le soir, tout le personnel de la ferme se rassemble sur le bord du
grand fleuve; un musicien d'occasion fait entendre les sons plus ou
moins harmonieux du violon, et en dpit du travail et de la fatigue
du jour, les fillettes trouvent encore le temps et le courage
d'inviter les faucheurs  une danse sur l'herbe.

La fenaison termine, les foins sont chargs sur des bateaux et
transports  Montral.

Parmi les nombreux gars des paroisses environnantes qui taient venus
 Lavaltrie pour offrir leurs bras au fermier Montpel, se trouvait
Jules Girard du village de Contrecoeur.

Jules Girard et sa soeur Jeanne, gracieuse fille de 16 ans, taient
arrivs un beau matin  Lavaltrie, et avaient offert leurs services
 M. Montpel. Le fermier, qui avait besoin de bras, les mit 
l'ouvrage immdiatement, Jules comme faucheur et Jeanne parmi les
faneuses.

Le frre et la soeur paraissaient pensifs et troubls. Ils se
tenaient  l'cart des autres moissonneurs, et les chansons joyeuses
de leurs compagnons produisaient  peine un faible sourire sur leurs
figures tristes et intelligentes.

Chaque soir, aprs le travail fini, Jules et Jeanne s'empressaient de
se rendre au rivage et de s'embarquer sur un frle canot d'corce qui
les conduisait  Contrecoeur.

Comme nous l'avons dit dj, le village de Contrecoeur est situ sur
la rive sud du Saint-Laurent, en face du village de Lavaltrie. Le
fleuve en cet endroit parat avoir au moins une lieue de largeur.
Jules et Jeanne maniaient cependant avec adresse l'aviron du
canotier, et la frle embarcation semblait voler sous les efforts
runis du faucheur et de la faneuse.

Trois petits quarts d'heure les conduisaient  Contrecoeur, o, sur
le sable argent de la rive, les attendait leur pre, grand vieillard
octognaire qui les embrassait tendrement, aprs leur avoir souhait
un cordial bonsoir.

Le frre et la soeur s'empressaient autour du vieillard, et le
soutenant de chaque ct le conduisaient  une humble chaumire que
l'on apercevait  demi cache  l'ombre des ormes qui bordent la cte
du fleuve.

On soupait en famille, on causait pendant quelque temps, et aprs
avoir fait en commun la prire du soir, les braves enfants allaient
reposer sur des grabats leurs membres fatigus par les rudes travaux
de la moisson.

Le lendemain matin, longtemps avant l'aurore, Jeanne tait debout,
prparant le frugal djeuner du vieillard et mettant dans un ordre
parfait le mnage de la chaumire.

Aprs avoir bais avec respect les cheveux blancs de leur pre, tout
en prenant soin de ne pas l'veiller, Jules et Jeanne reprenaient en
silence la route du rivage et dirigeaient leur fidle canot d'corce
vers le clocher de Lavaltrie, pour reprendre la fourche et la faux,
et continuer les travaux de la moisson.



VII

Deux braves coeurs


  Wish me partaker in thy happiness
  When thou dost meet good hap; and in thy danger,
  If ever danger do environ thee,
  Commend thy grievance to my holy prayers,
  For I will be thy bead's-man, Valentine.

(Shakespeare.)

[Shakespeare, _The two Gentlemen of Verona_, acte 1, scne 1
(vers 14-18).]

Pierre Montpel qui dirigeait avec son pre les travaux de la
fenaison, avait remarqu, ds les premiers jours, la rserve polie,
les manires douces et prvenantes et le caractre mlancolique des
jeunes moissonneurs de Contrecoeur.

Il s'tait insensiblement rapproch de Jules Girard et il lui avait,
en plusieurs circonstances, adress la parole dans l'espoir d'engager
une conversation amicale.

Jules avait rpondu poliment  ses avances, mais il tait vident que
le jeune homme dsirait rester seul; et Pierre, en homme bien lev,
avait respect ce dsir tacitement exprim. Jeanne, de son ct, tout
en prenant part aux travaux de ses compagnes, mettait une certaine
rserve dans ses relations avec les faneuses. Et les jeunes filles,
avec cet instinct admirable de dlicatesse qui distingue la femme des
campagnes, se rendaient aussi  la prire loquente que l'on pouvait
lire dans la physionomie pensive de Jeanne Girard.

Le pre Jean-Louis avec qui Pierre avait eu l'occasion de causer  ce
sui et, avait rpondu:

--Ma foi, mon fils, je crois que tu as raison. Ces jeunes gens me font
l'effet de braves travailleurs et de personnes fort bien leves.
Quoique je connaisse, cependant,  peu prs tout le monde 
Contrecoeur, je ne les avais jamais rencontrs avant le commencement
de la moisson.

Et le fermier qui ne laissait jamais son esprit pratique et
calculateur errer dans les rgions du sentiment, avait chang de
conversation, et avait fait remarquer  son fils l'excellente qualit
des foins et le rendement exceptionnel de la rcolte.

Pierre, malgr des checs successifs, ne se tenait cependant pas
pour battu. Aussi prenait-il toutes les occasions de prouver  Jules
Girard et  sa soeur Jeanne, l'intrt que lui avait inspir leur
position exceptionnelle parmi les employs de la ferme.

Un jour que Jules avait t appel  remplacer le conducteur d'une
charrette, pendant quelques heures, Pierre se trouva, un peu par
hasard, appel  l'aider pour finir le chargement de la voiture avant
de se diriger vers la grange o l'on entassait les foins. Pierre crut
que l'occasion tait arrive d'exprimer  Jules Girard les sentiments
d'amiti qu'il prouvait  son gard, et pendant le trajet qui fut
assez long avant d'arriver  la grange, il entama la conversation:

--Mon cher camarade, commena Pierre, ne croyez pas que ce soit un vain
motif de curiosit qui me fasse vous parler de choses qui vous sont
personnelles. Ayant eu l'avantage moi-mme de recevoir une certaine
ducation, je me suis senti attir vers vous par un sentiment de
sympathie. Hsiterez-vous encore  accepter mes offres d'amiti et de
bonne camaraderie.

--Monsieur Pierre, rpondit Jules en souriant, il me faudrait tre
bien ingrat pour rsister  vos bonnes paroles. Croyez bien que si
jusqu'aujourd'hui j'ai paru viter la conversation, c'est que je
sentais qu'il y avait entre nous la distance qui spare toujours
le matre du serviteur. Vous tes ici le fils du fermier, et je ne
suis que le moissonneur  gages. Puisque vous voulez bien vous-mme
oublier cette diffrence, j'accepte les sentiments d'amiti que vous
m'offrez si cordialement. Voici ma main.

Pierre serra la main de son nouvel ami, et continua:

--Mon cher Jules, inutile de vous dire que dans l'humble position que
vous occupez aujourd'hui, j'ai dcouvert l'homme bien n et le
penseur intelligent. Soyons bons amis et causons souvent ensemble.
Je sens le besoin d'une amiti comme la vtre.

--Elle vous est acquise, mon cher Pierre, puisque vous voulez bien me
permettre de vous appeler ainsi.

--Enfin! ce n'est pas trop tt. Aussi m'avez-vous fait assez longtemps
attendre ces bonnes paroles.

--Croyez bien, reprit Jules, qu'il n'y avait chez moi ni arrire
pense, ni mauvaise volont. Comme vous avez paru le deviner, nous
occupons ma soeur et moi, parmi les moissonneurs, une position
exceptionnelle, et nous avons cru que le silence tait le meilleur
moyen d'arrter les suppositions. C'est ce qui me rendait taciturne,
mais vous m'avez drid.

--Je ne vous demande pas de me confier vos secrets. Loin de l. Mais si
jamais, mon cher Jules, vous avez besoin du coeur ou de la main d'un
ami, souvenez-vous que ce sera rendre un vritable service  Pierre
Montpel, que de lui demander l'appui de son bras ou de son amiti.

--Merci de vos bonnes paroles. Je m'en souviendrai  l'occasion.

La conversation en resta l pour le moment, mais les deux amis
trouvrent souvent moyen, durant le reste de la journe, d'changer
quelques phrases amicales.

Le soir, aprs le travail fini, Pierre accompagna Jules jusqu'au
rivage. Avant de monter en canot, le jeune homme s'adressant  sa
soeur lui dit:

--Petite soeur, je te prsente mon nouvel ami, M. Pierre Montpel que
tu connais dj. M. Pierre a bien voulu m'honorer de son amiti et je
ne doute pas qu'il ait pour la soeur les sentiments amicaux qu'il a
t assez bon d'offrir si cordialement au frre. M. Pierre, ma soeur
Jeanne Girard.

--Mademoiselle, je me sens doublement heureux de possder ce soir deux
amis comme vous et votre frre Jules. Esprons que nos relations nous
permettront,  l'avenir, d'entretenir les sentiments du meilleur
voisinage.

Jeanne avait salu avec aisance, mais en rougissant. Pierre lui
offrit sa main pour l'aider  monter dans le frle canot d'corce,
et quelques instants plus tard l'embarcation disparaissait dans
l'obscurit.

Pierre resta longtemps sur le rivage, les yeux rivs sur le canot qui
s'loignait dans l'ombre. La voix de sa vieille mre qui l'appelait
pour le repas du soir vint interrompre sa rverie, et il reprit la
route de la ferme en pensant  Jules et  Jeanne Girard, ses nouveaux
amis.

Le lendemain, de bonne heure, Pierre sortit sous le prtexte d'aller
veiller aux chevaux de travail, mais son oeil distrait se portait
souvent vers la surface polie du fleuve, o apparut enfin, dans la
distance, le canot de Jules Girard.

tait-ce bien Jules que Pierre attendait avec tant d'impatience? Qui
sait? Pierre n'avait encore que les sentiments d'un nouvel ami pour
le frre. Commenait-il dj  prouver un sentiment plus tendre pour
la soeur? Il ne le savait pas lui-mme, mais il se sentait heureux,
chaque fois que son oeil rencontrait le regard pensif de Jeanne la
faneuse. Son coeur battait plus vite, sa main tremblante maniait avec
moins d'adresse la faux du moissonneur.

On se rassemblait, au dner, pour manger en commun l'humble repas des
travailleurs, et ces quelques moments de causerie intime rendaient
Pierre tout joyeux et Jeanne encore plus pensive.

Chaque soir, maintenant, Pierre allait sur la grve souhaiter un
dernier bonsoir  ses amis de Contre-coeur, et bien souvent, il
oubliait en rvant au bruit caressant de la lame qui venait mourir
sur le sable du rivage, la danse sous les coudriers et les histoires
du matre d'cole.



VIII

Pierre et Jeanne


  Ils se quittaient. Dans un regard bien tendre
  Tous deux venaient d'changer un serment;
  Le Capitaine avait promis d'attendre
  Et le bateau restait complaisamment.

  Ajoute encore un mot, ma blonde belle,
  Un mot d'adieu, le dernier, le plus doux!
  Vous emportez mon coeur, rpondit-elle,
  Car ma pense est tout entire  vous!

(Benjamin Sulte.)

[Benjamin Suite, _Ballade_ (vers 1-8), dans _Les
Laurentiennes_, Montral, Sencal, 1870.]

La fenaison allait finir bientt. Les granges regorgeaient de la
plus belle rcolte de foin qu'avait encore moissonne le fermier
Jean-Louis Montpel. Aussi, le va-et-vient des nombreux employs
dnotait-il l'abondance et le contentement du matre. Les bateaux qui
devaient transporter le fourrage  Montral avaient jet l'ancre prs
du quai du village, et toute une flottille attendait le moment de
commencer les travaux de chargement.

Le dernier jour de la fenaison se trouvait un samedi. Vers les cinq
heures du soir, le fermier avait envoy chercher son fils et lui
avait dit:

--Pierre, nous finissons aujourd'hui les travaux de la moisson et je
dsire, avant de prendre cong de mes engags, les inviter tous
 un souper de famille. J'ai fait prparer, par ta mre, sous les
pommiers du verger, un repas succulent. Va, mon fils, dire  tous ces
braves gens, garons et filles, que je les attends  la maison pour
leur payer leur salaire et pour prendre part avec eux au repas du
soir.

Pierre s'loigna pour obir aux ordres de son pre. Chacun s'empressa
de terminer sa tche, et quelques instants plus tard tout le
personnel de la ferme faisait queue devant une table que le pre
Montpel avait installe sous les pommiers, et o il payait  chaque
employ,  tour de rle, la somme qui lui tait due. Les jeunes
filles d'abord, les garons ensuite. C'tait le moment heureux.
Chacun babillait et faisait part de ses projets  ses voisins. Les
jeunes filles causaient colifichets et rditaient la fable de
Perrette et du pot-au-lait. Les garons plus srieux parlaient
chasse, pche et voyages aux pays d'en haut.

Seul, Pierre qui se tenait  l'cart, semblait voir avec tristesse le
dpart de ses camarades de travail. Il rpondait avec distraction aux
agaceries des jeunes filles qui se disputaient ses sourires, et aux
paroles d'amiti des hommes qui avaient appris  estimer son
caractre franc et loyal.

Quand tout le monde fut pay, chacun prit place  table. Le fermier
occupait la place d'honneur. Pierre tait  sa droite, la fermire
 sa gauche. Le pre Montpel qui n'tait pas orateur de sa nature
savait cependant,  l'occasion, donner de sages conseils  la
jeunesse. Aussi se dcida-t-il  faire un petit discours d'adieu
 ses employs:

--Mes enfants, leur dit-il, chacun de vous possde maintenant le fruit
de son travail; laissez-moi vous recommander l'conomie et la
sagesse. Aux garons je rpterai le conseil que me donnait autrefois
mon dfunt pre--que Dieu ait piti de son me.--Jean-Louis, me
disait-il, souviens-toi que tu rcolteras dans ta vieillesse les
fruits de ta conduite de jeune homme. Sois joyeux  dix-huit ans,
srieux  vingt-cinq ans, sage  trente ans et tu seras riche 
quarante ans. J'ai suivi ses conseils, mes amis, et vous en voyez
aujourd'hui les rsultats. Aux fillettes, je redirai le refrain d'une
chanson que j'ai entendue, l'autre jour, au manoir:

  Mariez-vous, je le rpte,
  Vous ferez bien, soyez heureux;
  Mais ne vous pressez pas fillettes
  Et vous ferez encore bien mieux.

Et le vieillard se rassit au milieu des applaudissements de ses
serviteurs. Il tait fier de lui-mme. Il avait entendu le matre
d'cole citer des vers pendant ses discours, et il s'tait rattrap
avec le refrain d'une chanson.

Jules Girard se leva pour rpondre aux bons conseils du matre,
et improvisa quelques paroles chaleureuses de remerciement et de
sympathie, au nom de ses compagnons et de ses compagnes de travail.
On chanta quelques refrains nationaux, et le repas fini, aprs avoir
serr la main du matre et s'tre dit mutuellement adieu, chacun
reprit la route de son village. Les uns  pied suivaient la grande
route qui borde le fleuve, les autres en canot se dirigeaient vers
les villages voisins.

Jules Girard et sa soeur Jeanne, accompagns de Pierre Montpel,
s'taient rendus sur le rivage. Il fallait se dire adieu. Jeanne,
ple et silencieuse traait avec son aviron des figures bizarres sur
le sable de la grve. La pauvre enfant n'osait lever les yeux, de
peur de trahir le trouble qui l'agitait. Jules et Pierre changeaient
 peine quelques paroles, car ils regrettaient sincrement tous deux
que le moment de se sparer ft si tt arriv. La position devenait
embarrassante et Jules avait termin les prparatifs du dpart.
Pierre s'approcha instinctivement du jeune homme et de la jeune
fille, et les prenant tous deux par la main, il leur dit:

--Jules mon bon camarade, et vous Jeanne ma bonne amie, je crois
deviner les sentiments qui vous agitent, en consultant mon propre
coeur. Je regrette sincrement les quelques jours de bonheur et
d'intimit que nous avons passs ensemble. Me permettrez-vous,
maintenant, de continuer les relations amicales qui nous lient par
un sentiment si puissant? Dites, Jules, serez-vous toujours mon ami?
Et vous, mademoiselle, continua-t-il en baissant la voix, aurez-vous
toujours un souvenir pour celui qui donnerait volontiers sa vie pour
vous causer un moment de bonheur.

Et la voix du jeune homme tremblait d'motion. Une larme brillait
sur sa paupire. Jules le regardait tonn. Tout  coup, une ide
soudaine jaillit de son cerveau et s'adressant au fils du fermier:

--Pierre, vous aimez Jeanne?

Pierre baissa la tte sans rpondre. La jeune fille fondit en larmes.

--Mais, mon ami, poursuivit Jules, savez-vous bien ce que vous faites
l. Vous le fils du plus riche fermier de Lavaltrie; vous qui serez
plus tard l'hritier du magnifique domaine des Montpel; vous enfin
qui tes presque le matre ici, vous aimeriez ma soeur, ma pauvre
soeur, Jeanne la faneuse? Dites, Pierre, dites-moi que je me suis
tromp. Et toi, ma soeur, dis-moi aussi que tu comprends trop bien
ton devoir d'honnte fille pour avoir os porter les yeux sur le fils
du matre.

Et le jeune homme interrogeait du regard Jeanne et Pierre qui ne
rpondaient pas.

--Eh bien, oui! dit enfin Pierre d'une voix agite, je l'aime, Jules,
je l'aime. Peut-tre sans retour, mais je l'aime, Jules, et je le lui
dis ici, pour la premire fois, devant son frre et son protecteur.
Jeanne Girard je vous aime! Jules Girard je vous estime! Et me
direz-vous maintenant que ce sera la fortune de mon pre qui vous
empchera d'accepter mon amour et mon amiti? Dites!

--Calmez-vous. Pierre! de grce, calmez-vous. On pourrait nous observer
ici; on pourrait entendre vos paroles. Sparons-nous maintenant et
croyez-bien  l'estime sans bornes que j'prouve pour vous. Jeanne
et moi, nous causerons de tout cela, ce soir, avec notre vieux pre,
et si ma soeur ne s'y oppose pas, nous vous attendrons demain pour
dner, dans l'humble chaumire de Contrecoeur. Qu'en dis-tu, petite
soeur?

Jeanne tremblait comme la feuille du peuplier. La pauvre enfant avait
t si surprise par cette scne inattendue, qu'elle avait failli
s'vanouir. Elle tait maintenant un peu remise, mais elle ne sut que
balbutier quelques mots inintelligibles pour toute rponse.

--Qui ne dit mot, consent, continua Jules, et nous vous attendrons
demain, pour dner, M. Montpel.

Les amis se serrrent la main, mais Jeanne osait  peine lever les
yeux pour rpondre au bonsoir de son amant.

--Eh bien, soeur! n'as-tu pas un mot d'adieu pour M. Pierre? lui dit
Jules.

--Bonsoir, M. Pierre, balbutia-t-elle, et son oeil limpide rencontrant
le regard loyal du jeune homme, leurs coeurs pour la premire fois,
battirent  l'unisson dans un mme sentiment de bonheur inexprimable.

Le canot se dtacha du rivage et se dirigea vers Contrecoeur.

Le bruit cadenc des avirons se perdit peu  peu dans la distance,
et la lune cache jusqu'alors derrire le Mont-Saint-Hilaire, vint
argenter de ses rayons le sillon encore agit du canot qui avait
disparu dans l'ombre.



IX

Doubles projets


  Ce n'tait point la vague rverie
  Du ptre obscur qui songe  ses troupeaux,
  Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie,
  En essayant sur ses lgers pipeaux
  Un air d'amour pour la beaut chrie.
  D'un soin plus grave il semble inquit;
  Tout le trahit, ses discours, son silence;
  Et, sur ces bords trop longtemps arrt,
  Vers d'autres lieux en espoir il s'lance.

(Millevoye.)

[Charles-Hubert Millevoye, _Alfred_, chant 1er (vers 66-74),
dans les _Oeuvres de Millevoye_, Paris, Garnier, 1865.]

Pierre aimait Jeanne, et dans un moment de noble franchise il avait
os lui dclarer son amour  la face de Jules, son frre. La jeune
fille avait trembl, mais Pierre avait cru s'apercevoir que ce
n'tait ni de crainte ni de frayeur. Il osait esprer. Jules lui-mme
avait d'abord prouv un moment d'hsitation qui lui avait t
inspir par sa dlicatesse, mais revenu de sa premire surprise il
avait dit  Pierre:

Croyez  l'estime sans bornes que je ressens pour vous. Jeanne et
moi, nous causerons de tout cela avec notre vieux pre.

N'taient-ce pas l des paroles d'esprance? Jules qui aimait sa
soeur plus que lui-mme, et qui aurait donn sa vie pour chasser
l'ombre du malheur du sentier de la jeune fille, n'avait-il pas
encourag par ses paroles les sentiments de son ami?

Et Jeanne? son trouble, ses manires embarrasses, ses paroles
incohrentes, ses mots balbutis, tout ne disait-il pas  Pierre
qu'il pouvait esprer?

Le jeune homme avait t si agit par la scne inattendue de la
grve, que sa mre, en le voyant rentrer pour le souper, lui dit:

--Mais, mon Dieu! qu'as-tu donc, mon fils? Tes traits sont bouleverss
et tu me sembles agir d'une manire trange.

--Rien, ce n'est rien, bonne mre, rpliqua Pierre. Probablement la
lassitude aprs les travaux du jour, voil tout.

Cette explication parut suffire  la brave femme, mais elle ne put
s'empcher de dire  son mari, le soir mme, avant de se retirer pour
la nuit:

--Jean-Louis, j'ignore ce qu'a notre fils, ce soir, mais il parat tout
agit. Ses manires sont devenues bizarres. As-tu remarqu son
silence au milieu de la causerie gnrale, et ses regards distraits?
Je crois, mon homme, qu'il doit y avoir quelque part anguille sous
roche.

--Bah! femme, tu as rv tout cela. Notre Pierre n'est pas homme  se
laisser troubler par des enfantillages. A propos, as-tu rflchi  ce
que nous devrions faire  son gard, maintenant? Le voil homme fait,
et puisqu'il refuse de continuer ses tudes, il faudrait voir 
l'tablir quelque part.

--J'ai dj pens  tout cela, sans arriver  une conclusion
satisfaisante. Il est vident qu'il est de notre devoir de lui faire
une position. Ce mtier de bcheron ne convient ni  ses aptitudes
ni  notre dignit. Nous sommes riches, et il est humiliant de voir
notre fils unique se livrer  une occupation si peu en rapport avec
son ducation.

--Tu as raison, rpondit le fermier, et n'eussent t son enttement et
son fol orgueil,  propos de ce qu'il se plat  appeler ses
convictions politiques, il aurait termin ses tudes au sminaire de
Montral. Mais non! ce n'est plus cela. Les enfants se permettent
maintenant de faire la loi  leurs parents. Les Montpel, de pre en
fils, ont t conservateurs; et que diable! va-t-on commencer
maintenant  me faire la leon? Je voudrais bien voir cela!

Et le vieillard s'excitait en pensant  ce qu'il appelait l'audace et
l'impertinence de son fils.

--Voyons, Jean-Louis! calme-toi. Vas-tu encore recommencer les scnes
pnibles de l'anne dernire? Laisse dormir le pass pour t'occuper
de l'avenir, et voyons un peu ce qu'il nous faut faire pour empcher
Pierre de retourner dans les pays d'en haut.

Le fermier grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles,
mais il finit par s'apaiser:

--Trs bien, dit-il enfin, oublions tout cela, ce qui n'empche pas que
le garon avait tort, tu le sais toi-mme. J'ai caus l'autre jour
avec le notaire de Lanoraie,  propos de l'tablissement de Pierre.
Tu sais que le notaire est un brave homme, bien fut, qui se connat
en bonnes affaires. Il m'a parl du marchand, M. Dalcour, qui parat
vouloir se retirer des affaires. Tu connais M. Dalcour et tu sais que
son commerce est florissant. Il s'agirait d'acheter son fonds pour
notre Pierre, et de l'tablir  Lanoraie prs de la gare du chemin
de fer de Joliette. Le prix demand par M. Dalcour me parat assez
raisonnable, mais il y aurait dans cette transaction-l une
difficult  surmonter. Le ngociant a une fille  marier; jolie
fille, parat-il, qui a reu une ducation soigne au couvent des
Dames de la Congrgation  Berthier. En homme qui se connat en
affaires, il a voulu que le jour o il vendrait son magasin, il put
aussi marier sa fille  l'acqureur de son fonds. Ce qui fait, qu'en
ralit, Pierre se verrait forc d'accepter fille et magasin tout 
la fois, si nous parvenions  conclure des arrangements avec le
marchand de Lanoraie. Qu'en dis-tu?

--Hem! ce que j'en dis. Tu dois connatre assez le caractre de Pierre
pour savoir qu'il n'est pas homme  se laisser imposer une femme
comme condition dans une affaire aussi importante que celle-l. Mais
il pourrait se faire qu'aprs tout l'affection s'en mle, et il
faudrait voir  cela. Ce serait vraiment une belle occasion d'tablir
notre fils, et l'alliance de la famille Dalcour n'est pas 
ddaigner.

--Tu as raison, femme, rpondit le vieillard, mais je crois que Pierre
comprendra assez facilement le sentiment qui nous fait agir dans tout
cela, et qu'il acceptera volontiers nos conditions. J'en parlerai
moi-mme  Pierre aprs la moisson, et il faudra tcher de bcler
l'affaire.

La conversation en resta l, pour le moment, et Pierre qui rvait
tendu sur l'herbe de la cte, tait loin de se douter des projets
de ses parents.

Est-il besoin d'ajouter qu'il pensait  Jeanne,  la scne de la
grve,  la visite qu'il devait faire, le lendemain,  l'humble
chaumire de Contrecoeur?

Pierre tait un brave garon qui allait droit au but, sans crainte et
sans hsitation. Il s'tait dit un jour qu'il aimait Jeanne, mais il
avait voulu attendre quelque temps pour consulter son coeur afin de
ne pas s'engager  l'aventure dans une passion qu'il considrait
comme sacre. Son coeur lui avait rpondu par un redoublement d'amour
pour la jeune fille.

Le jour o il en tait arriv  une dcision finale  ce sujet il
avait pris la rsolution de faire part de ses sentiments  Jeanne et
 son frre Jules. Les soupirs et les atermoiements amoureux
n'entraient pas dans sa manire d'envisager l'amour. Il aimait avec
franchise et sans arrire-pense, et il lui semblait que le plus
court chemin pour arriver au bonheur tait de dclarer franchement sa
passion. Pierre, instruit  l'cole des moeurs simples et pastorales
du paysan canadien, avait conserv cette simplicit jusque sur les
bancs du collge. Son esprit pratique lui avait fait rechercher
les lectures srieuses, et la mise en scne et les exagrations
du romancier moderne, dans la narration des drames de l'amour,
n'avaient provoqu chez lui que sourires et incrdulit. Il admirait
l'imagination et les belles phrases de l'crivain, mais il avait su
faire la part de la fiction avec laquelle on traite gnralement les
passions humaines. Pierre s'tait dit que le jour o il aimerait une
femme il le lui dirait, sans dtour et sans crainte; et il avait su
tenir parole.

Si srieux et si candide que l'on soit, cependant, dans des occasions
aussi solennelles, la voix tremble toujours un peu et l'motion rend
timide. Pierre malgr sa rsolution d'en finir tout d'un coup, avait
hsit un moment; mais l'amiti de Jules avait surpris son secret et
lui avait rendu la tche plus facile. Il s'agissait maintenant de
savoir comment Jeanne rpondrait  son amour.

Le jeune homme, nous l'avons dit dj, avait dcouvert sous l'humble
apparence de la faneuse, les manires et l'ducation d'une fille bien
ne. Il sentait qu'en dpit de leur pauvret les Girard avaient d
connatre de meilleurs jours. Le pre, que Pierre ne connaissait pas
encore, devait, pensait-il, avoir l'orgueil d'une pauvret honorable,
mais probablement accidentelle. Pierre possdait l'amiti du frre,
il aspirait  l'amour de la jeune fille, mais il avait peur de ce
vieillard inconnu qui lui apparaissait comme le juge qui devait se
prononcer en dernier lieu sur son bonheur.

Le jeune homme passa et repassa dans son esprit une foule de
suppositions plus ou moins impossibles, et ce ne fut que lorsque la
voix de sa vieille mre lui rappela que minuit allait bientt sonner,
qu'il se dcida  aller chercher du repos dans sa chambre solitaire.
Ce fut en vain, cependant, qu'il essaya de fermer l'oeil; il se roula
sur sa couche jusqu'au matin, et l'aurore le trouva occup, sur la
grve,  prparer son canot d'corce.

Le jeune homme prit un soin extraordinaire en faisant la toilette de
sa lgre embarcation. L'corce de bouleau lui semblait vieillie et
craque; les coutures couvertes de gomme de sapin lui paraissaient
grossires; la courbe de la pince ne lui semblait plus lgante. Il
voulait plaire au vieillard, et tous les fermiers de la cte se
connaissent en canots d'corce. Il redoutait la critique de l'oeil
exerc du pre de Jeanne. Aprs avoir poli et repoli ses avirons et
fini ses prparatifs, Pierre reprit la route de la ferme au son de
la cloche de l'glise du village qui sonnait le premier coup de la
grand'messe.

Tous les employs taient sur pied et chacun se prparait  se rendre
au village pour assister au service divin. Aprs avoir pris part au
djeuner commun, Pierre accompagn de son pre et de sa mre, monta
dans le carrosse de la famille afin de se rendre au village que l'on
apercevait  demi-cach dans les grands sapins du domaine. La cloche
tintait le dernier appel, lorsque la famille Montpel descendit
devant le portail de l'glise.

Pierre assista d'une manire distraite  la messe du dimanche.
Le sermon du cur lui parut long et ennuyeux, tant il avait hte
de reprendre la route de la ferme pour se diriger ensuite vers
Contrecoeur. La messe termine il fallut encore attendre le bon
plaisir du fermier qui aimait  causer avec ses connaissances de la
paroisse. La causerie parut bien longue au jeune homme qui brlait
d'impatience, et qui rpondait  peine aux bonjours de ses camarades
qui venaient lui serrer la main. La mre observait du coin de l'oeil
les manires agites de son fils, et se disait tout bas qu'il devait
y avoir, quelque part, une raison pour sa conduite trange.

Le pre Jean-Louis donna enfin le signal du dpart et la voiture
roula sur le chemin sablonneux qui traverse le domaine de Lavaltrie.
Quelques instants plus tard, la famille descendait devant la maison
des Montpel et Pierre disait  la fermire:

--Bonne mre, ne m'attends pas pour dner. Je vais  Contrecoeur
visiter quelques amis et je ne reviendrai pas avant ce soir, tard
peut-tre.

Et le jeune homme avait pris d'un pas prcipit la route de la grve.

La fermire, qui le suivait du regard en hochant la tte, le vit
s'lancer dans son canot et s'loigner du rivage  grands coups
d'avirons. La lgre embarcation bondissait sur la lame, et Pierre,
le coeur lger et le poignet ferme, se sentait plus libre en
respirant l'air du grand fleuve.

La mre resta pensive sur la cte pendant quelques instants, et
lorsque son mari vint la rejoindre pour lui demander o allait
Pierre, elle lui rpondit:

--Jean-Louis, mon homme, je t'ai dit hier soir qu'il se passait quelque
chose d'extraordinaire dans l'esprit de notre Pierre. Je te le rpte
encore aujourd'hui; je ne sais ce qui agite ainsi le jeune homme,
mais ses manires trahissent des proccupations srieuses.

--Bah! laisse donc faire, femme, Pierre est un gaillard qui saura bien
tirer son pingle du jeu. Tu oublies qu'il faut que jeunesse se
passe et que l'esprit nous trotte quand on a vingt-cinq ans. Laisse
le gars  ses plaisirs et viens dner, Marie, viens!



X

L'histoire des Girard


  Quand on est vieux, quand le soir tombe
  Sur notre jour qui va finir,
  On rencontre au bord de la tombe
  La grande ombre du souvenir.
  Ce fantme qu'on nomme aussi l'exprience,
  Invisible  nos fils, m'attriste sur leur sort;
  Ignorant le pass, coeurs pleins de confiance,
  Ils vont! Dieu les conduise au port!

(Benjamin Sulte.)

[Benjamin Sulte, _L'histoire. Causerie d'un vieillard_ (vers
1-8), dans _Les laurentiennes_, Montral, Sencal, 1870.]

Si Pierre s'tait roul sur sa couche sans pouvoir fermer l'oeil, 
Lavaltrie, on avait aussi pass une nuit bien agite dans l'humble
chaumire de Contrecoeur.

Jules, aprs avoir consult sa soeur, avait racont  son vieux pre
la scne de la grve et lui avait fait part des paroles et des
sentiments de Pierre Montpel. Le vieillard avait cout
silencieusement les paroles de son fils et lui avait dit:

--Et Jeanne! que pense-t-elle de tout cela?

--Jeanne, mon pre, rpondit Jules, me parat approuver la dmarche
de M. Montpel. Mais comme nous n'avons rien voulu dire sans te
consulter, j'ai invit mon ami Pierre  venir demain prendre le dner
avec nous. Vous ferez connaissance et vous vous expliquerez vous-mme
avec lui. Je ne vous cacherai pas que je considre le fils Montpel
comme un brave garon, digne en tous points de l'amour de ma soeur;
mais quelle que soit votre dcision vous savez d'avance que vos
enfants s'y soumettront.

--Je sais, mon cher Jules, que vous tes, ta soeur et toi, de braves
enfants qui ne m'avez jamais caus un moment d'inquitude ou de
peine. Je vais rflchir  la nouvelle importante que tu viens de
m'annoncer et demain nous en reparlerons en prsence de M. Pierre
Montpel.

Et le vieillard avait termin la conversation en homme qui dsirait
en rester l, pour le moment. Jules malgr le ton amical des paroles
du vieillard avait observ une certaine rticence. Le jeune homme
s'empressa de communiquer ses impressions  la pauvre Jeanne qui
s'tait loigne pour ne pas gner la conversation.

--Eh bien, frre, que t'a rpondu papa?

--Sois tranquille, petite soeur, et surtout un peu de patience. Nous
saurons demain  quoi nous en tenir sur sa dcision. Donne  notre
pre le temps de connatre ton prtendu et tout ira bien, c'est moi
qui te le promets.

--Oui, c'est toi qui me le promets, mais ce n'est pas de toi qu'il
dpend de tenir ta promesse. Tu sais que papa a toujours dit qu'il me
faudrait un bon mari, un homme selon ses vues. Et si, par hasard, il
n'allait pas aimer M. Pierre?

--Comme toi par exemple; n'est-ce pas?

--Oh Jules! peux-tu bien te moquer ainsi?

--Je ne me moque nullement, ma chre Jeanne. Crois-moi, ne va pas te
faire de cauchemars inutiles. Dors en paix et espre. Pierre sera ici
demain, et n'oublie pas de te faire belle pour le recevoir.

La jeune fille embrassa son frre en souriant et lui rpondit:

--Dans tous les cas, bon frre, tu n'as pas moins intrt que moi  ce
que la rponse de notre pre soit favorable. Si j'y gagne un mari,
de ton ct, tu dois te fliciter d'avoir rencontr un bon ami.

--Tu as raison, Jeanne. Pierre est un brave coeur, et il n'y a que le
titre de frre qui puisse me faire oublier auprs de lui son ancien
titre d'ami. Maintenant, petite soeur, retirons-nous pour la nuit.
Notre pre nous attend pour la prire du soir et il se fait tard.

On dormit peu ou point dans la demeure des Girard, cette nuit-l.

Le vieillard songeait  l'avenir de sa fille; Jules esprait pour sa
soeur et pour son ami; et Jeanne pensait tour  tour  Pierre, 
Jules et  son pre.

Chacun fut sur pied de bonne heure, et les travaux du mnage
permirent  Jeanne de cacher son trouble et son agitation aux yeux
du vieillard. On assista en famille  la grand'messe du dimanche, et
jamais prires plus ferventes ne furent adresses au ciel que par ce
vieillard qui demandait  Dieu de le guider dans sa conduite de pre,
et cette jeune fille qui demandait  la Vierge de protger ses
amours.

La messe termine, on reprit la route de la chaumire et Jules se
rendit sur la grve pour attendre son ami et lui souhaiter la
bienvenue.

Jeanne, tout en prparant le dner frugal de la famille, jetait,  la
drobe, un coup d'oeil vers le rivage, pendant que le vieillard
parcourait les colonnes de son journal. La jeune fille trouvait le
temps bien long et se demandait tout bas ce qui pouvait retarder
ainsi l'arrive de Pierre. Elle laissa chapper une exclamation de
joie lorsqu'elle aperut au loin, sur la surface polie du fleuve, un
canot qui s'avanait vers la rive. Quelques instants plus tard, Jules
et Pierre arrivaient  la maison en se donnant le bras. Le vieillard
se leva pour aller recevoir le jeune homme, et il lui dit en lui
tendant la main:

--Monsieur Montpel soyez le bienvenu parmi nous. Mon fils m'a fait
part de son amiti pour vous, et je suis heureux de vous dire que les
amis de mon fils sont aussi les miens.

Et le pre Girard avec cette courtoisie toute franaise du Canadien
de la vieille cole, s'inclinait avec bienveillance en serrant la
main du jeune homme un peu confus. Jeanne qui observait du coin de
l'oeil les manires de son pre, fut enchante de la rception qu'il
fit  son amant, et lorsqu'elle s'avana elle-mme pour le saluer,
elle eut un sourire qui porta le courage et l'esprance dans le coeur
mu du jeune homme.

La nappe tait dj mise; le potage fumait dans la soupire  dessins
bleus, et l'odeur du rt de porcfrais engageait  se mettre  table.
Le vieillard fit les honneurs du dner avec une amabilit qui eut
pour effet de mettre chacun  son aise. Jeanne apporta pour dessert
un grand plat de fraises arroses de crme, et lorsque le repas fut
termin, le pre Girard s'adressant  Pierre lui dit d'un ton amical:

--Mon fils Jules m'a fait part, M. Montpel, de vos sentiments 
l'gard de Jeanne. Je vous connais  peine, mais comme je vous l'ai
dit tantt, les amis de mon fils sont les miens. Je vous parlerai
donc avec une plus grande libert sur un sujet qui nous intresse
mutuellement. Vous aimez Jeanne, et en brave garon que vous tes,
vous lui avez dclar votre amour devant son frre. Avant de me
prononcer sur une question aussi dlicate et aussi importante pour
le bonheur de mon enfant, permettez-moi de vous demander, monsieur,
si vous avez consult votre pre  ce sujet?

--Ma foi, M. Girard, rpondit Pierre, je vous avouerai franchement que
je n'y avais pas mme song. Je suis d'un ge o il m'a sembl qu'il
m'tait loisible d'arranger moi-mme mon avenir; surtout pour ce qui
regarde le choix d'une femme. Je vous dirai cependant, que mon pre
et moi, nous diffrons d'opinion sur plus d'un sujet, mais que nous
n'en sommes pas, pour tout cela, en plus mauvais termes.

--Trs bien, mon ami; je vous remercie de votre franchise.
Permettez-moi donc  mon tour de vous dire qu'il y a peut-tre dans
l'histoire de votre famille et de la ntre, des empchements  cette
union que vous paraissez dsirer si ardemment. Je m'empresse de vous
dire que ces obstacles ne sauraient venir de moi; tout au contraire.
Il est donc de mon devoir, avant d'aller plus loin, de vous raconter
les dtails de cette histoire; mes enfants eux-mmes n'en connaissent
rien, et c'est pourquoi je vais saisir l'occasion de les instruire
sur ce sujet. Quand vous m'aurez entendu, vous me direz, aprs mres
rflexions, si vous dsirez encore pouser ma fille. Je vous
rpondrai alors, mais pas auparavant.

Jules et Pierre se regardrent avec surprise et la pauvre Jeanne
devint ple et tremblante. Quel terrible secret pouvait-il donc y
avoir entre les deux familles, pour faire hsiter le vieillard dans
une circonstance aussi solennelle?

Le pre Girard ne parut pas observer le trouble que ses paroles avait
caus, et aprs avoir arrang son fauteuil, il commena le rcit de
l'histoire promise:

--Afin que vous puissiez bien comprendre toute la porte des faits que
je vais vous raconter, mes enfants, il va me falloir remonter un peu
loin. Ma famille habite Contrecoeur depuis plusieurs gnrations, et
les Girard ont toujours t considrs comme bons Canadiens et
honntes citoyens, de pre en fils. Comme tous les jeunes hommes
d'alors, j'ai fait dans ma jeunesse plusieurs excursions lointaines.
avec mes camarades du village. J'avais choisi la vie ardue et
aventureuse de coureur des bois.

C'tait vers l'anne 1825, si mes souvenirs ne me font pas dfaut.
Accompagn de plusieurs camarades de chasse, j'avais repris, aprs
trois mois d'une visite  la maison paternelle, le chemin du
nord-ouest, en suivant cette fois une route nouvelle pour moi. Nous
descendmes  Qubec, et aprs avoir fait ample provision de vivres
et de munitions pour le voyage, nous confimes gaiement notre canot
d'corce aux flots du Saint-Laurent. Nous fmes bientt  la rivire
Saguenay, que nous remontmes jusqu'au lac Saint-Jean. L, nous fmes
une halte de quelques jours, avant de nous engager sur la rivire
Paribouaca qu'aucun de nous n'avait encore explore. Aprs nous tre
suffisamment reposs des fatigues du voyage, nous reprmes la route
du lac Mistissimi o la rivire Rupert prend sa source, et nous
atteignmes sans accident et sans avoir rencontr de sauvages
hostiles, les montages Ouatchiche qui sparent cette partie du
Bas-Canada des territoires de la baie d'Hudson. Nous nous organismes
pour le portage fatigant qui existe entre la tte de la rivire
Paribouaca et les bords du lac Mistissimi, mais nous ne pouvions
voyager qu' petite journe.

Nous avions atteint le sommet le plus lev de ces montagnes
sauvages, et nous apercevions dans le lointain, les bords de la
rivire Rupert qui serpente dans de vastes prairies s'tendant 
perte de vue. Nous avions camp pour la nuit, et comme c'tait mon
tour de fournir le gibier ncessaire au lendemain, je pris mon fusil
et mon couteau de chasse, et me dbarrassant de tout bagage superflu,
j'entrai  l'aventure dans la fort, dans l'espoir d'y rencontrer un
chevreuil ou un orignal. Je m'avanai en chantonnant un air du pays,
et m'abandonnant  mes souvenirs je ne fis pas attention que depuis
une heure je marchais toujours sans m'occuper beaucoup du but de mon
excursion. J'entendis deux ou trois fois remuer les broussailles
autour de moi, mais je n'y fis aucune attention, pensant que ma
prsence avait probablement effray les livres et les perdrix qui
abondent dans ces parages. La nuit tait arrive quand je secouai
mes souvenirs qui taient au Canada, pour m'occuper du prsent qui
me faisait un devoir de rapporter au camp une pice de gibier
quelconque. J'armai mon fusil et je m'avanai avec prcaution,
convaincu de rencontrer bientt une victime, quand je sentis une main
pesante s'abattre, par derrire, sur mon paule. Je me retournai
vivement en portant en mme temps la main sur mon couteau de chasse.

Un Indien me regardait en face et m'adressait quelques paroles d'une
langue que je ne comprenais pas, en me faisant signe de le suivre.
J'allais rpondre  son invitation inattendue par un coup de couteau
bien appliqu, quand je remarquai que les manires d'agir de mon
interlocuteur taient plutt humbles et conciliantes, qu'hostiles. Je
lui adressai la parole en langue montagnaise qu'il part comprendre,
et aux questions que je lui fis sur sa prsence inattendue, seul,
au milieu de ces forts, il me rpondit:

--Mon frre qui me parat un chasseur canadien, sait peut-tre, que sur
les bords du lac Nquabon,  deux jours de marche d'ici, habite une
tribu d'Indiens qui vivent de chasse et de pche et qui de tous temps
ont t les amis des visages ples. Nous avons parmi nous une robe
noire qui nous a enseign  aimer le Grand Esprit des blancs et 
prier chaque soir la bonne Vierge Marie. Depuis un mois, notre pre
est malade, bien malade, et il m'a demand de venir ici, sur la route
des chasseurs canadiens qui se dirigent vers la baie d'Hudson, afin
de demander que l'un d'eux se rende avec moi, auprs de lui, pour
recevoir ses dernires instructions avant qu'il n'entreprenne le
grand voyage d'o l'on ne revient pas.

Et comme gage de la sincrit de ses paroles, l'Indien dposa  mes
pieds, ses armes qu'il avait dtaches de son ceinturon en cuir.

Je lui rpondis que je devais de toute ncessit informer mes
compagnons de voyage de sa demande, avant d'y acquiescer, et je lui
enjoignis de me suivre au camp, ce qu'il fit avec une bonne volont
qui dsarma tous les soupons que j'aurais pu entretenir sur la
franchise de ses intentions.

Mes amis furent assez surpris de me voir arriver accompagn d'un
peau-rouge, au lieu de leur apporter le gibier que je leur avais
promis. Je leur expliquai la dmarche du messager de la tribu du lac
Nquabon, et aprs avoir pris sa demande en considration, il fut
dcid que je me rendrais, accompagn de Pierre Dugas et du guide
indien, auprs du missionnaire, pour lui rendre les services dont
il pourrait avoir besoin. Nos autres compagnons au nombre de dix
continueraient le portage et attendraient notre retour  un endroit
dsign sur les bords du lac Mistissimi.

Le lendemain, de grand matin, nous nous mimes en route sous la
direction du sauvage, et deux jours aprs, nous tions au village des
Peaux-Rouges qui nous reurent amicalement, mais qui nous apprirent
que nous arrivions trop tard et que le saint prtre tait mort le
jour prcdent. Il leur avait confi certains papiers qu'il les avait
chargs de remettre au premier Canadien-franais qui paratrait digne
de confiance au chef de la tribu.

Aid de ces pauvres sauvages, dont la douleur faisait mal  voir,
nous rendmes les derniers devoirs religieux aux restes du saint
homme, en lisant sur sa fosse le service des morts qui se trouvait
dans le livre de prires que ma mre avait plac au fond de mon sac
de voyage.

Le chef me remit ensuite les papiers du missionnaire, lesquels se
trouvaient enferms dans une forte corce de bouleau et taient
adresss au suprieur des Sulpiciens,  Montral. Il me transmit de
plus, de vive voix, l'ordre du dfunt, de ne jamais les remettre 
me qui vive, si ce n'tait au suprieur lui-mme en personne, ou en
cas de grand danger pour ma vie,  un homme en qui j'aurais la plus
grande confiance.

J'acceptai l'obligation, sentant que je rendais un service
probablement trs important  celui qui tait venu sacrifier sa vie
 la conversion d'une tribu barbare du Nord-Ouest.

Qui sait ce que cachait de sacrifices et d'abngation, l'histoire de
cet homme de Dieu que la mort tait venu enlever loin de ses parents,
de ses amis et mme de toute personne qui pt recevoir les dernires
confidences de ses lvres mourantes?

Nous quittmes, le lendemain, le village indien pour rejoindre nos
camarades, et six mois plus tard, je revenais  Contrecoeur aprs
avoir fait une chasse magnifique.

Mes gages que j'avais conomiss avec soin, me permirent d'acheter un
coin de terre o je btis une maisonnette. Ma femme tait alors une
jeune fillette de 18 ans, au teint frais comme la rose. Je succombai
aux attraits d'une amiti d'enfance qui tait devenue un sentiment
plus tendre, et je la priai de partager mon sort.

Elle accepta; mais je rsolus de remplir, avant mon mariage, la
promesse que j'avais faite au chef de la tribu des sauvages du lac
Nquabon. Je me rendis  Montral, et je remis entre les mains du
suprieur de Saint-Sulpice, les documents qui m'avaient t confis
d'aprs les ordres du missionnaire expirant.

Quinze jours plus tard, il y avait noce dans la famille, et je
conduisais  l'autel celle qui fut ma compagne dvoue, et que la
mort m'a enleve  la naissance de Jeanne.

Plusieurs mois s'coulrent et je vivais heureux dans l'humble
demeure qu'gayait la prsence de ma jeune femme. J'avais  sa
demande abandonn la vie aventureuse du trappeur, pour m'occuper d'un
petit ngoce qui nous permettait de vivre dans une honnte aisance.

Un soir,  la brunante, que je fumais tranquillement ma pipe sur le
seuil de mon petit magasin, un voisin qui revenait du village
m'informa qu'il y avait une lettre pour moi, chez le matre d'cole
de Contrecoeur. Ce brave homme qui cumulait les fonctions de magister
et de matre de poste, l'avait pri de m'en informer. Il me faut vous
dire, mes enfants, qu'il y a quarante ans, le service des postes ne
se faisait pas aussi rgulirement qu'aujourd'hui. Le courrier ne
passait  Contrecoeur que deux fois par semaine, et la rception
d'une lettre faisait alors poque dans la famille d'un villageois.

Le lendemain, de bonne heure, je me rendis au fort et jugez de ma
surprise, quand en brisant l'enveloppe de la lettre en question, je
vis la signature du suprieur des Sulpiciens de Montral,  qui
j'avais remis les papiers du missionnaire du lac Nquabon. Je possde
encore cette communication dont je vais vous faire connatre le
contenu.

Et le vieillard alla retirer d'une cassette, un papier jauni qu'il
dplia avec soin et qu'il lt d'une voix attendrie:


Direction Suprieure des PP. Saint-Sulpice.

Montral, ce 20 juin 1827.

MONSIEUR,

Je reois de France, l'ordre de vous faire parvenir au nom de M. le
comte de Knardieuc, capitaine de frgate au service de Sa Majest,
une traite de vingt mille francs, payable  vue, chez Matre Larue,
notaire, rue Notre-Dame,  Montral. M. le Comte me prie en mme
temps de me faire, auprs de vous, l'interprte de sa reconnaissance
pour le service signal que vous lui avez rendu, en lui faisant
parvenir des nouvelles d'un frre, M. le vicomte de Knardieuc, qu'il
croyait mort depuis bien des annes. La dernire volont de ce pauvre
missionnaire du Nord-Ouest que vous m'avez transmise d'une manire si
fidle, n'tait autre chose qu'un testament en rgle, sur lequel
tait port un legs de dix mille francs pour celui qui dlivrerait 
Montral, entre mes mains, les documents en question. M. le Comte
vous prie d'accepter le double de cette somme, en mmoire de la peine
que vous avez prise pour lui faire connatre les circonstances de la
mort de son frre bien aim qui avait fait le sacrifice d'un grand
nom et d'une belle fortune, pour se dvouer au salut des sauvages du
Nouveau-Monde.

Permettez-moi, monsieur, de vous fliciter sur la rcompense mrite
que reoit aujourd'hui la bonne action que vous faisiez alors avec un
coeur noble et dsintress.

Croyez monsieur, etc., etc.,

A... B.

Ptre. Suprieur.


J'en croyais  peine mes propres veux et je demandai au magister de
me relire la lettre. Je repris, le coeur gros de bonheur, la route
de ma chaumire, en songeant  la joie de ma petite femme quand elle
apprendrait la bonne nouvelle.

Elle m'embrassa en pleurant; je n'avais jamais cru jusque l que le
bonheur pt faire verser des larmes.

Le village entier prit part  nos rjouissances, et tous les anciens
des paroisses sud du fleuve, de Varennes  Sorel, vous raconteront
encore aujourd'hui les dtails de la fte qui eut lieu  cette
occasion.

J'achetai une des plus belles fermes des environs, et pendant dix
ans, rien ne vint troubler la paix et le bonheur de notre humble
mnage.



XI

1837


  Que ces jours taient beaux! Phalanges hroques,
  Ces soldats ns d'hier, ces orateurs stoques,
  Comme ils le portaient haut l'tendard canadien!
  Ceux-ci, puissants tribuns, craient des patriotes;
  Ceux-l marchaient joyeux au-devant des despotes,
    Et mouraient en disant: C'est bien!

(L.H. Frchette.)

[Louis-Honor Frchette. _La voix d'un exil._ version publie
dans _Ple-mle, Fantaisies et souvenirs potiques_ (Tirage
spcial du recueil de 274 pages destin aux amis de l'auteur),
Premire partie (vers 61-66), Montral, Lovell, 1877.]

Je passerai sans transition aux vnements mmorables de la
rvolution de 1837. Je ne vous redirai pas les provocations brutales
et la morgue insolente des autorits anglaises, car vous connaissez
dj les dtails de cette lutte glorieuse du paysan canadien contre
les prtentions insenses du gouvernement britannique. Le village de
Contrecoeur, se levant  la voix du grand tribun populaire,
Louis-Joseph Papineau, s'tait prpar pour la lutte et formait avec
Saint-Denis et Saint-Charles, le centre de l'insurrection. Un brave
coeur, Amable Marion, marchand du village, s'tait mis  la tte du
mouvement et avait fait un appel pressant  tous les jeunes fermiers
des alentours. On avait organis en secret une compagnie militaire
et l'on faisait l'exercice chez moi, dans ma grange. Marion avait
t nomm capitaine des patriotes et je le secondais en qualit de
lieutenant. Nous avions appris la prsence des troupes anglaises 
Sorel et l'on s'attendait tous les jours  la prsence du colonel
Gore, soit  Saint-Denis s'il remontait le cours du Richelieu, soit 
Contrecoeur s'il suivait la rive sud du Saint-Laurent. Il s'agissait
de se rendre  Saint-Charles pour arrter Papineau et Nelson, mais
les patriotes avaient jur de dfendre au prix de leur vie, la
libert de leurs chefs. Papineau aurait dsir viter l'effusion
du sang, mais les choses en taient rendues  un point o il tait
impossible de reculer. Le docteur Nelson, au contraire excitait les
paysans  l'insurrection ouverte, et  une assemble tenue 
Saint-Charles pour discuter la situation, il avait dit:

--M. Papineau prche la modration, moi je suis d'opinion contraire;
je vous dis que le temps est arriv, et je vous conseille de mettre
de ct vos plats et vos cuillers pour en faire des balles.

Il fut donc rsolu de rsister aux mandats d'arrestation et chacun se
prpara pour la lutte. On rassembla tous les vieux fusils des
paroisses environnantes et ceux qui ne purent se procurer d'armes 
feu, s'armrent de fourches, de faux et de btons. Les patriotes de
Contrecoeur avaient tabli un courrier quotidien avec leurs camarades
de Saint-Denis et de Saint-Charles, et l'on s'attendait chaque jour 
recevoir le signal du combat. Nous redoublions d'ardeur, et nos
hommes quoique mal arms, se sentaient de force  rencontrer
l'Anglais.

Le courrier de Saint-Denis qui nous arrivait gnralement vers les
dix heures du matin, manquait  l'appel le 23 novembre. Onze heures,
midi, une heure et personne n'avait encore reu de nouvelles de
Saint-Denis ou de Saint-Charles. Quelques bcherons qui revenaient
du bois, affirmaient avoir entendu le bruit de la mousqueterie et du
canon. Je me rendis en toute hte auprs du capitaine Marion et aprs
une courte consultation, nous rsolmes de rassembler nos hommes et
d'aller faire une reconnaissance du ct de Saint-Antoine, sur la
rivire Richelieu. En moins d'une heure, nous avions runi cinquante
hommes et nous nous dirigions  travers la fort pour rejoindre nos
amis de Saint-Antoine.  mesure que nous approchions de la rive nord
du Richelieu, il nous semblait entendre, en effet, le bruit des coups
de fusils dans le lointain. Nous prmes le pas de course et quand
nous arrivmes  Saint-Antoine, tout le village tait en moi et les
paysans taient rassembls prs de l'glise, se prparant  traverser
la rivire pour porter secours aux patriotes de Saint-Denis qui
taient attaqus par les troupes du colonel Gore. Quelques braves de
Saint-Ours, attirs par la canonnade, s'taient aussi rendus 
Saint-Antoine et aprs quelques moments de consultation, il fut
rsolu de placer la petite troupe sous les ordres du capitaine Marion
et de traverser la rivire immdiatement, si c'tait possible. On
s'adressa  Franois Roberge, propritaire du bac qui faisait le
service entre Saint-Antoine et Saint-Denis, et en quelques instants
l'embarcation fut charge de vingt-cinq patriotes qui ramaient avec
ardeur vers la rive sud du Richelieu. Les autres s'emparrent des
canots qu'ils trouvrent sur la rive, et en quelques minutes cent
habitants dtermins dbarquaient  Saint-Denis et s'lanaient
au pas de course au secours des patriotes qui soutenaient la lutte
depuis le matin, de bonne heure. Roberge qui tait un brave coeur
s'tait conduit en hros pendant la traverse. Les Anglais qui
avaient observ le mouvement des patriotes de Saint-Antoine avaient
braqu un canon sur le bac que conduisait Roberge, et un boulet
emporta une planche de l'embarcation et fendit l'aviron du
traversier. Celui-ci, sans se dconcerter, dit  ses compagnons:
Couchez-vous, et il continua  ramer sans perdre un seul coup
d'aviron.

Notre arrive, dans un moment critique, avait dcid de la victoire,
et les habits rouges reprirent, tout penauds, la route de Sorel,
poursuivis par nos hommes qui leur enlevrent leur canon et quelques
prisonniers. Impossible de vous peindre la joie et l'enthousiasme que
causa ce premier succs parmi les patriotes. On flicita les
volontaires de Contrecoeur, de Saint-Antoine et de Saint-Ours de la
part dcisive qu'ils avaient prise au combat, et la nouvelle se
rpandit comme une trane de poudre des rives du Richelieu aux bords
du Saint-Laurent.

Nous reprmes la route de Contrecoeur, le soir mme, afin d'aller
porter la bonne nouvelle aux amis du village. Le capitaine Marion fut
port en triomphe, et les habitants allumrent un norme feu de joie
sur le rivage, afin d'apprendre  leurs amis de Lavaltrie, de
Lanoraie et de Saint-Sulpice le premier triomphe de l'insurrection
contre le despotisme anglais. Cette joie, hlas! fut de courte
dure. La nouvelle de la dfaite de Saint-Charles vint porter le
dcouragement parmi les habitants insurgs. Saint-Charles avait t
jusqu'alors le foyer de l'insurrection et c'est l qu'avait eu lieu
la fameuse assemble des six comts. M. Debartzch, seigneur de
l'endroit, chass de sa maison par les patriotes  cause de sa
trahison, s'tait rfugi  Montral o il avait divulgu les plans
et les intentions des chefs canadiens. Le 25 novembre, vers deux
heures de l'aprs-midi, cinq cents hommes de troupes anglaises
commandes par le colonel Wetherall, s'avancrent sur Saint-Charles
par le chemin de Chambly. Les patriotes s'taient retranchs, sous
les ordres de Gauvin, dans le manoir du seigneur Debartzch. Cette
maison btie en pierre tait situe au milieu d'un parc et ne
possdait rellement aucune valeur, comme lieu de dfense. Domine
par une colline, il tait vident qu'une pice de canon devait
suffire pour la mettre en ruine en quelques instants. Il est
malheureusement trop vrai, qu'avec toute leur valeur franaise,
nos chefs ne possdaient aucune notion de l'art militaire, et la
boucherie de Saint-Charles en fut une preuve clatante. Le colonel
Wetherall occupa la colline qui dominait le camp o les patriotes
taient retranchs, et il ouvrit le combat par une dcharge
d'artillerie. Les patriotes se battirent comme des lions, mais
la lutte tait ingale, et le nombre, la discipline et les armes
suprieures des troupes anglaises eurent bientt raison de cette
poigne de braves. Les Anglais camprent cette nuit-l dans
l'glise de Saint-Charles et clbrrent leur victoire par
une orgie. Les chefs canadiens, Brown, Gauvin, Marchessault et
Desrivires parvinrent  s'chapper et  gagner Saint-Denis
o ils apportrent la nouvelle du dsastre. Les patriotes avaient
perdu plus de quarante tus, trente blesss et trente prisonniers.
Le dcouragement s'tait empar des paysans, et la dfaite de
Saint-Charles avait dtruit l'enthousiasme cr par la victoire
de Saint-Denis. Les chefs poursuivis et traqus par la, police
anglaise s'enfuirent aux tats-Unis. Ceux qui furent arrts
montrent sur l'chafaud pour payer de leur tte le crime d'avoir
voulu rsister , l'oppression britannique. C'est alors que
commena cette chasse  l'homme qui dura pendant un an et qui eut
pour rsultat de semer la haine et la discorde dans nos campagnes
canadiennes. On mit la police sur la piste de tous ceux qui avaient
pris une part directe ou indirecte  l'insurrection; on les traqua
avec une persistance incroyable; on mit leurs ttes  prix. Ceux qui
furent arrts furent punis par la mort sur le gibet, l'exil aux
Bermudes, la prison ou la confiscation de leurs proprits.

Inutile de vous dire que le capitaine Marion de Contrecoeur fut au
nombre de ceux gui furent signals  la vengeance des autorits. Un
mandat d'arrestation fut lanc contre tous les patriotes qui avaient
pris part  la bataille de Saint-Denis ou qui s'taient dclars
ouvertement en faveur de l'insurrection arme. Je me trouvais donc
aussi au nombre de ceux qui avaient tout  craindre de la part des
tribunaux anglais. Comme la plupart de mes camarades, je me prparais
 prendre la route des tats-Unis, quand le soir avant mon dpart
je reus la visite du capitaine Marion. Je m'tonnai de le voir,
car je le croyais dj parti. Ma femme pleurait en veillant  mes
prparatifs de dpart, et j'essayais de la consoler. Le capitaine
me prit  part et me dit:

--Girard, j'ai reu aujourd'hui la visite de mon pre, qui habite
Lanoraie. Le brave homme ayant appris la part importante que nous
avons prise  l'engagement de Saint-Denis est venu m'offrir asile
dans sa propre maison. Il prtend que j'y serai en parfaite sret.
Maintenant, mon ami, j'ai voulu te consulter avant de rendre une
rponse  mon pre et j'ai voulu t'offrir de partager mon lieu de
retraite, si tu crois prudent de rester  Lanoraie. Qu'en dis-tu?

--Ma foi! capitaine, je suis  vos ordres. Aprs avoir partag avec
vous les prils du combat, je suis prt  vous tenir compagnie dans
votre retraite.

--Bien! trs bien! Il s'agit maintenant de s'loigner sans veiller
les soupons du voisinage. J'apprends que les habits rouges sont au
bout-de-l'le, chez Deschamps, et qu'ils n'attendent que le moment
propice pour faire une descente  Contrecoeur. Il faut donc nous
presser. Dis adieu  ta femme et partons.

J'embrassai ma femme aprs lui avoir donn les explications
ncessaires, et quelques instants plus tard, je me trouvais chez
le capitaine Marion, o nous attendait la voiture de son pre.

Nous prmes la route de Lanoraie, en longeant la rive sud du fleuve
jusqu' un point vis--vis l'glise du village. L, nous traversmes
le Saint-Laurent et il tait deux heures du matin lorsque notre
embarcation toucha la rive nord du fleuve, en face de la maison de M.
Marion. Aprs avoir pris un copieux repas prpar  l'avance par
madame Marion qui nous attendait, nous remontmes en voiture pour
nous diriger vers la fort o le pre de mon ami nous avait prpar
une retraite dans sa cabane  sucre, au milieu d'un magnifique bois
d'rables. Cette cabane tait assez confortable et le pre Marion
avait pris soin d'y placer des vivres pour plusieurs jours. On nous
visiterait une fois par semaine, pendant la nuit, afin de ne pas
veiller les soupons des villageois et nous devions rester ainsi
cachs jusqu' nouvel ordre. Madame Marion avait aussi pris soin de
nous faire parvenir quelques livres pour aider  tuer le temps,
et somme toute, nous n'avions pas trop  nous plaindre de notre
position. Nous tions dans notre solitude depuis un mois et l'on nous
avait tenus au courant des vnements politiques. Nous avions aussi
reu des nouvelles de Contrecoeur. Nous attendions avec impatience
que l'excitation fut apaise afin de pouvoir reprendre la route du
village, lorsqu'un jour, nous entendmes, dans la fort voisine, le
bruit cadenc de la hache d'un bcheron qui abattait un arbre. Nous
ne fmes que peu d'attention  ce fait assez ordinaire, mais le
lendemain le bruit recommena et ce n'tait plus un bcheron mais
plusieurs bcherons qui venaient probablement d'tablir un chantier
pour la coupe du bois de corde, pendant l'hiver. Nous tions 
discuter le danger d'un tel voisinage pour nous, lorsque nous fmes
drangs par la voix d'un homme qui frappait  la porte de notre
cabane en nous demandant d'ouvrir. La fume qui s'chappait de notre
retraite avait trahi notre prsence et un bcheron, pouss par la
curiosit, avait voulu savoir ce qui se passait d'trange dans la
cabane  sucre du pre Marion. Bon gr, mal gr, il nous fallut,
ouvrir et nous nous trouvmes en prsence d'un homme jeune encore qui
portait le costume d'toffe du pays des fermiers canadiens. Il nous
fut facile de voir, du premier coup d'oeil, que nous n'avions pas
affaire  un homme de peine, mais plutt au fils d'un fermier des
environs. Le jeune homme s'excusa de nous avoir ainsi drangs, mais
il avait vu la fume de la cabane et comme nous tions en dcembre et
qu'il faisait froid, il tait venu nous demander le privilge de se
rchauffer auprs de notre feu. Force nous fut donc de le recevoir
aussi cordialement que possible, et comme il ne nous posa pas de
questions indiscrtes, nous rsolmes d'attendre l'arrive du pre
Marion qui devait nous visiter le soir mme, pour lui faire part du
voisinage des bcherons et de la visite du jeune homme. Il tait
pass minuit, lorsque le pre Marion frappa  la porte de la cabane.
Nous lui racontmes en dtail, la nouvelle importante de la prsence
des trangers, et le vieillard hocha la tte d'une manire qui fit
crotre nos apprhensions.

--Ce jeune homme que vous avez vu, nous dit le pre Marion, doit tre
le fils Montpel de Lavaltrie. Son pre est propritaire de la
sucrerie voisine et il est probable qu'il a dcid de faire
chantier, cet hiver. Si mes prvisions sont correctes, il ne vous
reste qu' fuir immdiatement, car les Montpel de Lavaltrie sont
connus pour des bureaucrates enrags et vous serez dnoncs aux
autorits anglaises. Je vais m'informer de la chose et je reviendrai
demain vous avertir. En attendant, soyez prudent; ayez l'oeil ouvert
et dfiez-vous des bcherons de la fort voisine. Demain soir,  neuf
heures, je serai ici pour vous communiquer les informations que
j'aurai prises sur leur compte.

Le vieillard reprit immdiatement la route du village et nous laissa
seuls pour discuter les nouvelles importantes que nous venions
d'apprendre. La situation n'tait pas des plus rassurantes. Si nous
tions arrts, il tait  peu prs certain que nous payerions de
notre tte la part que nous avions prise  l'insurrection. Nous
attendmes avec une impatience que vous devinez sans doute, le retour
du pre Marion. Le lendemain se passa sans qu'aucun incident
remarquable vint troubler notre retraite. Nous entendions le bruit
sec des haches des bcherons, mais personne n'approcha de la cabane.
Le soir  neuf heures, comme il nous l'avait promis, le pre de mon
ami arriva  la cabane et nous annona de bien mauvaises nouvelles.
Celui que nous avions vu tait en effet le fils Montpel, et toute la
paroisse, de Berthier  Lavaltrie, savait dj qu'il y avait deux
personnes caches dans la cabane  sucre du capitaine Marion. Il
nous fallait fuir sans retard, car les autorits avaient probablement
dj appris le lieu de notre retraite et la police devait tre  nos
trousses. Le pre Marion avait tout prpar pour notre fuite: nous
devions nous rendre au rang de Saint-Henri, prendre la route  peu
prs solitaire qui conduit au Point-du-jour et de l nous diriger
vers le village de Saint-Sulpice pour tcher ensuite de gagner la
frontire des tats-Unis. Nous tions  faire nos prparatifs de
dpart, lorsque nous entendmes les aboiements du chien auquel le
pre Marion avait confi la garde de sa voiture. Quelque chose
d'trange se passait au dehors car les aboiements redoublrent.
J'entr'ouvris la porte pour dcouvrir les causes de cette alerte et
j'aperus dans la clairire, trois cavaliers qui se dirigeaient vers
nous. Je refermai prcipitamment la porte de la cabane et j'eus 
peine le temps de communiquer ma dcouverte  mon ami et  son pre,
quand nous entendmes le bruit des voix des trangers qui s'taient
arrts et qui se prparaient probablement  mettre pied--terre.
Nous avions, tous les trois, saisi la signification de l'arrive de
ces trois hommes pendant la nuit: on venait pour nous arrter. La
mme pense avait produit la mme dtermination: il fallait rsister.
Pas une parole ne fut prononce, pas un signe ne fut chang. Chacun
prit ses armes, rsolus  vendre sa vie le plus chrement possible.
Nous avions trois bons fusils de chasse chargs de chevrotines, et
s'il fallait en arriver l, nous tions prts  combattre et 
mourir. Le chien continuait  aboyer avec fureur et les cavaliers
devaient tre indcis, car quelques moments s'coulrent avant qu'ils
ne se rsolussent  frapper  la porte. L'un d'eux s'approcha enfin
et demanda  haute voix l'entre de la cabane. Je lui rpondis par
trois questions: Qui tait-il? D'o venait-il? Que voulait-il?
L'tranger rpondit en mauvais franais qu'il tait  la recherche de
deux patriotes fugitifs, Jean-Baptiste Girard et Amable Marion, et
qu'il avait le pouvoir et l'autorit de les arrter, morts ou vifs.

Nous nous consultmes un instant avant de leur rpondre et le
capitaine Marion nous proposa de sortir hardiment de la cabane et de
leur rsister, cote que cote, s'ils faisaient mine de nous arrter.
Le vieillard paraissait indcis, mais comme le temps s'coulait et
qu'il fallait prendre une rsolution immdiate, je rpondis 
l'tranger que nous allions sortir et que nous pourrions alors causer
avec lui, avec plus de facilit. Il est fort probable que le mouchard
anglais prit ces paroles comme acte de soumission, car nous
l'entendmes qui disait  ses compagnons:

--_We've got them all right, Jack._

--Attends un peu mon bonhomme, murmurai-je entre mes dents, et nous
allons voir si tu es all right. Et nous sortmes tous les trois,
arms jusqu'aux dents, au grand tonnement des Anglais qui pensaient
nous avoir pris comme dans une souricire. Il y eut un moment
d'hsitation, de part et d'autre, lorsque nous nous rencontrmes face
 face, et je fus le premier  rompre le silence.

--Que nous voulez-vous? leur dis-je en franais, et en les apostrophant
avec rudesse.

--tes-vous les nomms Marion et Girard, de Contrecoeur? me
rpondit celui qui nous avait dj parl et que je reconnaissais par
le timbre de sa voix.

--Admettant que nous soyons Marion et Girard, rpondis-je, que
prtendez-vous faire? nous arrter?

--Oui! au nom de la reine, notre gracieuse souveraine, je vous arrte,
comme tratres et rebelles au gouvernement.

--Eh bien! M. l'Anglais! veuillez dire  votre souveraine qu'il ne nous
plat pas de nous rendre comme des poltrons, et je vous donne ma
parole que si vous levez la main contre nous, vous le faites au pril
de votre vie de mouchard. Entendez-vous!

Et en disant cela, d'un commun accord, nous avions, mes camarades et
moi, arm nos fusils. L'obscurit nous empchait de voir tous les
mouvements des Anglais qui se trouvaient  quelques pas, mais il nous
fut facile de deviner les sentiments qui les agitaient. Ils avaient
compt sur une soumission complte, et ils se trouvaient en face de
trois hommes bien arms et dcids  dfendre leur libert. Une
consultation  voix basse eut lieu entre les trois trangers et nous
crmes entendre la voix et l'accent canadien de celui  qui on avait
confi la garde des chevaux. Le pre Marion nous dit  voix basse,
qu'il croyait reconnatre le fils Montpel, mais la distance et
l'obscurit nous empchaient de nous assurer de l'exactitude de cette
supposition. La conversation des trangers continuait toujours et
l'impatience nous gagnait. Je m'avanai de quelques pas, tout en
continuant de me tenir sur mes gardes, et m'adressant  nos
adversaires:

--J'ignore, Messieurs, ce que vous prtendez faire, mais si vous avez
l'intention de mettre vos ordres  excution, veuillez vous dpcher
un peu. Nous vous attendons de pied ferme. Trois contre trois, que
diable! la partie nous semble gale.

Celui qui nous avait dj adress la parole s'avana  son tour vers
nous:

--Vous connaissez sans doute, nous dit-il, la svrit du gouvernement
contre les patriotes, et je vous conseille fortement de ne pas
aggraver vos torts en luttant contre la loi. Rendez-vous paisiblement
et je vous promets d'intercder auprs des autorits, dans votre
affaire.

--Ah a! M. l'Anglais! rpondis-je en me fchant graduellement, pour
qui nous prenez-vous? Vous a-t-on accoutum  ces manires de lchet
et de couardise? Si vous voulez le combat, en avant, nous sommes
prts, sinon la route du village au plus vite, ou nous commencerons
nous-mmes la lutte. Tenez-vous-le pour dit!

Encore un moment de silence, et nos trois gaillards se dcidrent 
remonter  cheval. Nous avions l'oeil ouvert sur tous leurs
mouvements. Au moment de s'loigner, celui qui paraissait le chef de
la bande nous dit d'une voix colre:

--Prenez garde! nous reprsentons ici la loi, et vous tes sous le coup
d'une accusation de haute trahison. Tt ou tard vous aurez  rpondre
de votre rsistance devant les tribunaux.

Le capitaine Marion qui possdait un caractre violent voulait
s'lancer sur les mouchards, mais son pre l'en empcha. Il rpondit
cependant d'une voix rendue vibrante par la colre:

--Vous tes la loi et nous sommes la trahison. Eh bien! laissez-moi
vous dire, ce soir, que la loi est reprsente par la trahison d'un
Canadien-franais et la poltronnerie de deux Anglais. Vous tes trois
hommes qui reprsentez la loi et vous hsitez  remplir votre mandat.
Vous tes des lches.

Et le capitaine, n'coutant que sa colre allait s'lancer de nouveau
vers les cavaliers, quand il fut encore retenu par son pre qui se
plaa devant lui.

--Laisse-les s'loigner paisiblement, Amable, lui dit le vieillard. Tu
as dj  rpondre  une accusation de haute trahison, ne va pas te
charger d'un crime nouveau en attaquant les reprsentants de la
force. Puisqu'ils sont trop lches pour se mesurer avec nous,
laisse-les partir, mon fils.

Les trois cavaliers, pendant ce temps-l, avaient repris, au galop,
la route du village o ils' allaient probablement chercher du renfort
et il nous fallait nous sauver en toute hte pour chapper aux
nouvelles recherches de la police. Heureusement que tout tait
prpar pour notre fuite, et le galop des chevaux rsonnait au loin
sur la route que nous abandonnions,  notre tour, notre retraite pour
nous diriger vers laconcession de Saint-Sulpice, en passant par le
Point-du-jour. Le pre Marion nous conduisit chez un brave
cultivateur de ses connaissances, M. Robillard, de Saint-Sulpice, qui
nous reut avec plaisir et qui nous offrit asile dans sa maison, en
attendant l'poque o nous pourrions, sans trop de danger, tenter de
franchir la frontire amricaine. On nous relgua dans la cave de la
maison, pour plus de sret, et c'est l qu'Amable Marion contracta
les germes de la maladie, qui le conduisit au tombeau. Mon camarade
qui avait dj une fort mauvaise toux fut atteint de cette terrible
maladie, la phtisie galopante et quelques jours plus tard, il
expirait entre mes bras, victime de son dvouement  la cause de
la libert de son pays. Ses restes furent enterrs nuitamment dans
le cimetire de Lanoraie, car on craignait de me compromettre en
lui donnant des funrailles publiques. Huit jours plus tard, je
russissais  m'chapper en traversant  Verchres et en prenant
sous le travestissement d'un maquignon amricain, la route de la
frontire. Ma connaissance de la langue anglaise aidant, je russis 
me diriger sur St. Albans sans veiller les soupons de la police. Je
me trouvais hors de danger, mais mon brave ami avait succomb  la
peine. Inutile de vous redire ici les tourments et la misre de
l'exil. Je m'tais rendu  Burlington o s'taient rfugis la
plupart des patriotes fugitifs, et je suivais avec une anxit bien
facile  comprendre la marche des vnements, au Canada. Mes biens
furent saisis et confisqus au profit du gouvernement et ma femme se
trouva dans un tat voisin de la misre. Ayant russi  obtenir du
travail dans une fabrique d'bnisterie, il me fut possible, en
vivant avec une grande conomie, d'amasser la somme ncessaire pour
payer les frais de voyage de ma femme qui dsirait venir me trouver
afin de partager mon sort. Nous vcmes ainsi pendant trois ans,
 Burlington, dans une position plus ou moins difficile, car les
affaires n'allaient pas trs bien et il fallait se contenter de peu.
Quand arriva l'poque o les rfugis canadiens purent reprendre
la route du pays, j'hsitai, malgr mon ardent dsir de revoir le
Canada. Mes proprits taient passes en des mains trangres et il
me rpugnait d'aller, de nouveau, vivre sous un gouvernement qui nous
avait fait tant de mal. J'tais jeune encore, cependant, et pour
obir aux dsirs de ma femme, je me rendis  Montral d'abord, o
j'obtins du travail dans une maison de commerce, et je vins m'tablir
plus tard dans la maisonnette que j'habite encore aujourd'hui. Ma
femme, comme je vous l'ai dit dj, mourut en donnant le jour 
Jeanne, et je me consacrai entirement  l'ducation de mes enfants.
Je n'tais pas riche, mais il me fut possible, en travaillant bien
fort et en vivant de peu, de donner quelques annes de collge 
Jules et quelques mois de couvent  Jeanne. J'aurais voulu faire
plus, mais mes forces m'abandonnaient graduellement et je me faisais
vieux et infirme. Je m'tais scrupuleusement abstenu de me mler aux
luttes politiques, mais je voyais avec douleur notre beau comt de
Verchres entre les mains du parti conservateur. L'lment libral,
cependant, faisait des efforts patriotiques pour obtenir le contrle
des affaires, et un jeune notaire du village de Verchres s'tait
bravement mis sur les rangs pour faire la guerre au chef reconnu des
tories dans le Bas-Canada. Il y avait tous les dimanches, pendant la
priode lectorale, des discussions politiques, sur la place de
l'glise, entre les candidats rivaux. Je me trouvais un jour, par
hasard,  l'une de ces runions o s'taient donn rendez-vous les
orateurs des deux partis, quand je remarquai parmi ceux qui taient
inscrits pour prendre la parole, la figure du fermier Jean-Louis
Montpel, de Lavaltrie. Je ne l'avais vu qu'une fois lors des
vnements mmorables de 1837, mais je me rappelai parfaitement sa
figure. La discussion commena avec assez de calme, de part et
d'autre, mais on en vint bientt aux gros mots et je me laissai
emporter, malgr mon grand ge,  crier:  bas Montpel! quand
celui-ci s'avana sur l'estrade pour adresser l'assemble. Fidle 
ses opinions d'autrefois il tait rest conservateur et fit un appel
vhment en faveur du candidat tory. J'ignore encore ce qui me poussa
 lui rpondre, mais lorsqu'il termina sa harangue, je me trouvais
sur l'estrade et je m'avanai pour parler, aux acclamations de mes
amis du village qui criaient  tue-tte: M. Girard! M. Girard!
J'avais la tte en feu et je me laissai aller  des personnalits
regrettables. Je rappelai les antcdents de M. Montpel pendant la
lutte de l'insurrection de 1837; je l'accusai d'avoir trahi son pays
et d'avoir traqu ses frres, et terminai en comparant les tories du
prsent aux bureaucrates du pass. M. Montpel baissa la tte devant
mes accusations et ne rpondit rien, mais j'ai la conviction de
l'avoir bless profondment dans ses sentiments politiques et dans
son amour-propre. Quelques annes se sont coules depuis cet
incident regrettable, mais n'avais-je pas raison de vous dire, mes
enfants, qu'il y a dans l'histoire des familles Girard et Montpel,
une page que je voudrais pouvoir effacer aujourd'hui au prix des
quelques jours qui me restent encore  vivre. Je vous l'ai dit,
M. Pierre Montpel, qu'il ne saurait y avoir de ma part, aucun
empchement  votre union avec ma fille, mais tes-vous bien sr
qu'il puisse en tre ainsi de la part de votre pre, Jean-Louis
Montpel, le bureaucrate de 1837 et le conservateur d'aujourd'hui?



XII

Girard et Montpel


  Sous la pauvre cabane
  L'on s'aime sans dtours.
  Sur ma douce ngane,
    Vent des amours,
    Flottez toujours!
  Mais tout bonheur se fane;
  Rares sont les beaux jours.
  Sur ma douce ngane,
    Vent des amours,
    Chantez toujours!

(L.-H. Frchette.)

[Louis-Honor Frchette, _Berceuse indienne_ (vers 21-30), dans
_Ple-Mle. Fantaisies et souvenirs potiques_, Montral,
Lovell, 1877.]

Le vieillard en cessant de parler s'tait laiss tomber en arrire,
dans son fauteuil, car le long rcit qu'il venait de faire l'avait
fatigu. Les vnements qu'il venait de raconter avaient excit son
imagination et produit chez lui une motion facile  comprendre dans
des circonstances aussi importantes pour le bonheur de son enfant.

Jules et Jeanne se regardaient avec stupeur, car ils avaient ignor
jusque-l, qu'il y et dans l'histoire de leur famille une page o
tait inscrite la trahison d'un Montpel. Jules, surpris par les
rvlations de son pre ne savait que penser de cette trange
histoire, et la pauvre Jeanne sentait les sanglots qui lui montaient
 la gorge. Pierre avait baiss la tte ds les premires paroles o
le nom de son pre avait t mentionn dans le rcit du vieillard,
et le pauvre garon semblait accabl par les sentiments de honte, de
piti et de colre qui se heurtaient dans sa tte en feu.

Le vieillard, tendu dans son fauteuil, avait laiss tomber sa tte
sur sa poitrine, et ses longs cheveux blancs encadraient les traits
de sa figure douce et mlancolique.

Personne ne paraissait vouloir rompre le silence qui devenait
embarrassant, quand Pierre d'une voix mue et s'adressant au pre de
son amante:

--Monsieur Girard, le rcit que vous venez de faire m'a trop
profondment mu pour que j'essaie de vous rendre compte des
sentiments si divers que je ressens maintenant. Qu'il me suffise de
rpondre franchement  la question que vous m'avez adresse avant de
commencer votre rcit, maintenant que je sais tout. Vous m'avez dit,
que pour votre part, vous n'aviez aucune objection  opposer  mon
union avec Mademoiselle Jeanne, si, aprs avoir entendu votre
histoire, je persistais  vouloir pouser votre fille. Voici ma
rponse: Monsieur Girard, avec la connaissance parfaite de tout ce
qui se rattache  l'histoire de nos familles, j'ai l'honneur de vous
demander la main de votre fille.

--Mon Dieu! M. Montpel! rflchissez bien  ce que vous faites avant
de vous engager par une promesse solennelle. Nous sommes pauvres,
vous tes riche. J'ai tout lieu de croire que votre pre s'opposera
nergiquement  cette union, et que si elle avait lieu il en
rsulterait pour vous un tat de choses fort dsagrable, sinon une
rupture clatante avec votre famille. Vous avez vingt-cinq ans, je le
sais, mais mme  votre ge, il faut faire la part de sa famille. Je
ne voudrais pour rien au monde tre la cause, mme innocente, d'une
querelle entre vous et votre pre.

--M. Girard, rpondit Pierre avec sang-froid, comme vous venez de le
rpter vous-mme, j'ai vingt-cinq ans, ge auquel un homme peut
hardiment faire lui-mme le choix de celle qui doit porter son nom.
Quelles qu'aient t les fautes de mon pre envers vous, il ne
m'appartient pas de rveiller un pass dont je suis innocent, si
vous, qui en avez t la victime, dsirez l'oublier. J'aime
mademoiselle votre fille de toute mon me. Je sens que sans elle je
tranerais une vie malheureuse et sans but. Encore une fois je vous
demande la main de mademoiselle Jeanne.

Il y eut un moment de silence pendant lequel Pierre, Jules et Jeanne
portrent vers le vieillard qui hsitait encore, leurs regards
suppliants. La pauvre Jeanne, qui sentait que le bonheur de toute sa
vie se trouvait en jeu, laissa chapper un sanglot touff, et ne
pouvant plus retenir ses larmes, elle s'lana au cou du vieillard et
cacha sa belle tte sur le sein de son pre qui la pressa sur son
coeur.

--Eh bien! soit! dit enfin le vieillard, je consens  tout. Je n'ai
plus que quelques jours  vivre, mes enfants, et mon coeur me dit que
je ne saurais remettre le bonheur de ma fille entre de meilleures ou
de plus honntes mains. Si j'ai hsit un instant, c'est que j'ai
craint que l'inimiti du pass n'ait laiss des traces pour l'avenir,
mais je crois que maintenant tout est oubli. M. Pierre Montpel je
vous accorde la main de ma fille Jeanne.

--Merci! oh merci! rpondit le jeune homme, en serrant avec effusion
les mains du vieillard. Je jure, M. Girard, au nom de tout ce qui
m'est sacr, d'aimer et de protger Jeanne, votre fille, ma fiance.

Jules embrassa sa soeur et serra la main de son ami, et une fois la
glace brise et la question dcide, chacun donna cours  ses
sentiments. Seule, la jeune fille cachait son bonheur sous sa
timidit naturelle et sous une rserve fort facile  comprendre. Les
projets allaient bon train et Pierre, malgr le caractre opinitre
de son pre, ne doutait pas qu'il viendrait  donner son consentement
 son mariage avec Jeanne Girard. On passa le reste de l'aprs-midi 
causer en famille et quand vint le soir, Jules pensa avec discrtion
qu'il ferait probablement plaisir  son ami et  sa soeur en
s'loignant un peu, afin de permettre aux nouveaux fiancs d'pancher
le trop plein de leurs coeurs et de recommencer le dlicieux roman--si
ancien et toujours si nouveau--des premires amours.

Le vieillard fatigu par les motions de la journe s'tait retir de
bonne heure, et les deux amants avaient fait une longue promenade sur
le sable argent de la grve, que venaient lcher doucement les
vagues paresseuses du grand fleuve. Pierre et Jeanne se redirent
leurs premires impressions, leurs premires motions, leurs
premires penses d'amour. Ils rditrent ce pome dlicieux de deux
coeurs qui s'aiment et qui, pour la premire fois, se confient l'un 
l'autre. La jeune fille, penche timidement au bras de son amant
aspirait avec dlices les paroles d'affection passionne que lui
rptait Pierre. La pauvre Jeanne se laissait bercer doucement par
son bonheur et entrait sans crainte, quoique avec timidit, dans le
sentier parfois si difficile des passions humaines. Redire ici les
riens charmants, les folles sublimes que se rptent les amoureux;
raconter leurs transports d'un bonheur que rien ne trouble au dbut;
rvler leurs projets pour l'avenir, serait une tche trop difficile
 remplir. Aussi, laisserons-nous  l'imagination du lecteur et de la
lectrice, le soin de remplir, en consultant l'exprience du pass, le
vide qui pourrait exister sur ce sujet.

Il tait dix heures du soir quand Pierre prit cong de sa fiance,
et ce n'est qu'aprs lui avoir promis de revenir le mardi suivant,
que le jeune homme tourna la proue de son fidle canot vers les
grands sapins du domaine de Lavaltrie qui apparaissait au loin comme
une norme tache noire dans la nuit. Pierre fit bondir sa lgre
embarcation sous les coups habiles et presss de son aviron, et
chacun dormait  la ferme Montpel, lorsque le jeune homme sauta sur
la plage et se dirigea vers la maison paternelle pour se retirer pour
la nuit.

Jeanne avait repris, le coeur gros des motions du jour, la route
de la chaumire o l'attendait Jules. On causa pendant longtemps
des vnements qui s'taient succds depuis le commencement de
la moisson et on fit la part belle aux amours prsentes et aux
esprances de l'avenir.

Inutile d'affirmer que le sommeil de Pierre  Lavaltrie et de Jeanne
 Contrecoeur ne fut qu'une longue suite de rves chamarrs d'or,
d'amour, et de bonheur.

Laissons les deux amants se runir en songe, et revenons au rcit
plus prosaque des faits qui ne sortent pas du domaine de la ralit.
Pendant que Pierre se rendait  Contrecoeur, pour demander  M.
Girard la main de sa fille, il se passait  Lanoraie, des vnements
qui devaient tendre  compliquer la situation d'une manire fort
pineuse. Le fermier Montpel aprs avoir prsid au dner du
dimanche o tous les employs de la ferme sont admis  la table du
matre, avait propos  sa femme de se rendre au village de Lanoraie
pour assister aux vpres, et pour aller visiter ensuite son ami le
notaire, afin de causer du projet de mariage entre Pierre et la fille
du ngociant, M. Dalcour. Madame Montpel avait accept l'offre de
son mari et l'on avait pris la route du village. On avait dbattu
pendant longtemps les clauses purement financires du contrat de
mariage, sans cependant s'occuper de la question si importante de
savoir si les enfants intresss voudraient bien se soumettre sans
rplique  ces marchs de leurs parents. Le ngociant, M. Dalcour,
avait pleine confiance dans la soumission de sa fille qui tait,
disait-il, trop bien leve pour s'opposer aux projets de son pre,
quels qu'ils fussent. Le pre Montpel avec la vivacit habituelle
de son caractre en tait arriv  la mme conclusion, quoique
l'exprience du pass et d lui inspirer des craintes  ce sujet.
La mre ne semblait pas aussi satisfaite de tous ces projets bcls
d'avance sans le consentement des enfants, car elle connaissait trop
bien le caractre de son fils pour supposer qu'il se soumt sans
rplique  contracter un mariage qui ne ft pas selon ses gots.
Elle s'tait contente de faire quelques observations  son mari,
car celui-ci avait rpondu, avec brusquerie, qu'il comptait bien sur
l'obissance tacite de son fils lorsqu'il s'agissait de lui procurer
un tablissement superbe et un mariage magnifique  tous les points
de vue. Madame Montpel, pour ne pas contrarier le fermier, avait
laiss faire sans mot dire, mais ce n'tait pas sans craindre que
tous ces arrangements fussent mis  nant, si Pierre n'approuvait
pas le mariage que l'on prtendait lui imposer.

On prit le souper chez M. Dalcour o l'on fit connaissance, pour la
premire fois, avec la jeune fille  qui l'on destinait Pierre pour
poux. La demoiselle tait vraiment charmante et elle fut d'une
politesse et d'une amabilit qui lui valurent immdiatement la
sympathie de M. et Mme Montpel. Aprs le souper, on passa au salon,
et la jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano et joua
quelques morceaux  la mode. Elle chanta aussi, d'une voix douce et
modeste, quelques romances en vogue et russit compltement par ses
manires affables,  se mettre dans les bonnes grces du fermier et
de la fermire de Lavaltrie.

Les poux Montpel en retournant chez eux, ce soir-l, causrent
longuement des projets d'union qu'ils avaient en tte pour leur fils,
et la fermire depuis qu'elle avait vu la jeune fille, s'tait dit,
qu'aprs tout, il se pourrait bien faire que Pierre lui-mme ft fort
satisfait des arrangements que l'on avait faits sans le consulter.
Le jeune homme avait vingt-cinq ans, ge auquel on est gnralement
mari depuis longtemps dans les campagnes du Canada franais, et
comme il fallait penser  l'tablir convenablement sous le rapport
pcuniaire, il tait fort raisonnable de croire qu'il ne ferait pas
trop d'objection  se voir dot d'une femme en mme temps que d'une
fortune. Il tait tard quand on arriva  la ferme et il fut dcid
que le pre Montpel annoncerait  son fils, le lendemain matin, les
projets que l'on avait forms sur son compte. Si Pierre, comme on
ne paraissait pas en douter, donnait son assentiment  ces projets,
on pourrait voir immdiatement  rgler l'affaire d'une manire
dfinitive. Somme toute, le vieillard paraissait fort satisfait de ce
qu'il avait fait pour son fils, et nous l'avons dit dj, la fermire
depuis qu'elle avait vu la fille de M. Dalcour, s'tait mise
elle-mme  esprer que tout irait pour le mieux.

Lorsque Pierre, un peu plus tard, arriva de Contrecoeur o il venait
de quitter Jeanne sur la grve du Saint-Laurent, tout le monde
dormait profondment  la ferme Montpel. Le jeune homme aprs avoir
mis son embarcation en sret se glissa sans bruit jusqu' sa chambre
o il demeura appuy, pendant plus d'une heure,  sa fentre qui
donnait sur le fleuve. Son imagination cherchait  percer l'obscurit
rendue moins intense par la puret de l'atmosphre et par les toiles
qui scintillaient au firmament. On apercevait au loin le clocher de
l'glise de Contrecoeur, et plus bas, une petite tache gristre
dsignait  l'oeil de Pierre, la chaumire o reposait Jeanne, sa
fiance. Aprs avoir, pendant longtemps, tourn et retourn une foule
de plans dans sa tte, le jeune homme en arriva  la conclusion qu'il
valait mieux s'expliquer immdiatement avec son pre sur un sujet
aussi important. Il rsolut donc de faire part  ses parents, ds le
lendemain, de la dmarche qu'il avait faite auprs de M. Girard de
Contrecoeur, et de ses rsultats. Le pauvre garon tait loin de se
douter des engagements que l'on avait pris sans le consulter; aussi
s'endormit-il ce soir-l, en pensant  Jeanne et  l'avenir d'amour
et de bonheur qui lui serait accord avec la main de la jeune
fille.



XIII

Pre et fils


  La fortune a plus d'un caprice,
  J'en prouvai tous les soucis.
  Voyageur que Dieu vous bnisse,
  Et vous ramne  vos amis,
  Au Canada, notre pays!

(B. Suite.)

[Benjamin Suite, _La chanson de l'exil_ (vers 23-27), dans
_Les laurentiennes_, Montral, Sencal, 1870.]

Pierre, selon son habitude, s'tait lev de bonne heure, le lendemain
matin, pour vaquer aux travaux de la ferme. On devait commencer le
chargement des foins sur les bateaux qui les transporteraient 
Montral, et le jeune homme devait livrer les cargaisons et en exiger
les reconnaissances de la part des capitaines. Le transport du foin
de la ferme aux bateaux se faisait sur des allges et chaque
embarcation tait sous la direction d'un employ qui en vrifiait la
quantit. Pierre se rendit donc sur la grve pour commencer son
travail, aprs avoir dcid d'attendre l'heure du midi pour faire
part  son pre des vnements de la veille. Le fermier qui dirigeait
tout, se trouvait trop occup, pendant les premires heures de la
matine, pour avoir l'occasion, de son ct, de communiquer  son
fils ses projets de mariage et d'tablissement. Chacun attendait
l'occasion favorable de s'expliquer, sans se douter le moins du monde
des doubles projets que l'on avait en vue. Les travaux de chargement
commencrent avec lenteur, car il tait ncessaire d'tablir un
va-et-vient continuel entre le rivage et les bateaux pour rgulariser
le travail des hommes de ferme et des marins. Vers dix heures du
matin,  un moment o les allges se trouvaient au large, prs des
bateaux, le fermier se rencontra sur la grve, seul, avec son fils;
et comme il devait s'couler prs d'une heure avant le retour des
marins, la conversation s'engagea insensiblement et le pre Montpel
se dcida  aborder la grande question:

--Nous avons caus, ta mre et moi, commena le vieillard en
s'adressant  son fils, sur le sujet fort important de ton
tablissement prochain, et aprs avoir examin la question sous
toutes ses faces, nous en sommes arrivs  la dcision de te lancer
dans le commerce. Il s'agissait de trouver un magasin bien achaland
o tu pourrais t'tablir, et avec l'aide d'employs comptents,
continuer les affaires de ton prdcesseur. J'ai consult sur ce
sujet le notaire de Lanoraie et nous croyons avoir trouv ton
affaire. Que penses-tu de l'ide? te parat-elle favorable?

--Ma foi! mon pre! rpondit Pierre, j'allais moi-mme vous proposer
quelque chose dans ce genre-l et je vous remercie de m'avoir
devanc. J'ai pens comme vous, qu'il me fallait voir  m'tablir
quelque part et le commerce dont vous me parlez m'irait assez,
quoique j'aie bien peu d'exprience dans les affaires.

--Bah! tu es intelligent et tu possdes l'ducation ncessaire pour te
mettre vite au courant de tout ce qui regarde l'administration d'un
magasin de campagne. Tu connais sans doute M. Dalcour de Lanoraie.
Aprs avoir amass une jolie fortune, le vieux ngociant dsire se
retirer des affaires et disposer de son fonds de magasin  des
conditions fort raisonnables. J'ai pens  toi et les conditions de
vente sont arrtes, mais j'ai voulu te consulter avant de terminer
l'affaire. Le magasin de M. Dalcour est admirablement situ pour les
affaires, prs de la gare du chemin de fer de Joliette et des quais
de la compagnie du Richelieu. La clientle est assure d'avance et
avec l'aide des employs de M. Dalcour, je crois qu'il te sera facile
de continuer le succs de ton prdcesseur. Qu'en dis-tu?

--Ce que j'en dis! rpondit le jeune homme, mais je trouve l'affaire
fort belle; si belle que je vais vous communiquer  mon tour les
projets que j'avais forms et qui seront la suite naturelle de ceux
que vous venez de dvelopper. Mais comme l'affaire est srieuse et
que le temps nous manque pour en causer longuement, je vous prie mon
pre, de vouloir bien m'accorder une heure de conversation, aprs
dner, en prsence de ma mre.

--Trs bien mon fils! Je crois qu'il vaut mieux en effet, que ta mre
soit prsente, car l'affaire est assez importante pour que nous lui
donnions toute notre attention.

La conversation en finit l pour le moment, car une allge approchait
rapidement de la grve et les travaux de chargement allaient
recommencer. Le vieillard s'loigna pour surveiller les employs et
Pierre resta sur le rivage pour tenir compte des foins embarqus. Le
pre et le fils s'taient arrts assez tt pour viter l'explication
qui ne pouvait manquer d'avoir lieu lorsque Pierre soumettrait  son
pre ses projets de mariage avec Jeanne Girard. Le fermier, tout au
contraire, avait t charm de voir son fils tomber dans ses ides et
s'il n'avait pas mentionn le nom de mademoiselle Dalcour, c'tait
uniquement parce que le temps lui avait manqu pour soumettre 
Pierre les conditions de son tablissement  Lanoraie. De son ct,
Pierre croyait que son pre lui avait tout dit et il se flattait dj
d'obtenir le consentement de ses parents pour son union avec la fille
du vieux patriote de Contrecoeur.

L'heure du dner vint enfin, et quand aprs le repas, les garons de
la ferme se remirent au travail, le fermier resta seul avec sa femme
et son fils dans le but d'avoir avec celui-ci des explications
dfinitives au sujet de son tablissement  Lanoraie et de son
mariage avec mademoiselle Dalcour. Le pre Montpel se sentait
d'autant plus  son aise sur ce sujet, qu'il avait pris comme signe
d'assentiment, les paroles que Pierre avaient prononces en rponse
 ses questions. Madame Montpel avait t mise au courant de la
conversation et la pauvre mre, comme son mari en tait arrive 
considrer la question comme rgle. Aussi, quelle ne fut pas la
surprise des deux poux lorsqu'ils entendirent leur fils commencer la
conversation en homme qui a lui-mme quelque chose  proposer:

--Mes chers parents, leur dit Pierre, je m'aperois que vous avez eu
la bont de vous occuper de mon avenir en nourrissant des projets
d'tablissement en ma faveur. Je vous en remercie doublement, car
j'avais moi-mme, depuis quelques jours, song  vous faire part de
mes dsirs; ce qui me sera maintenant plus facile puisque vous avez
dcid de me venir en aide. La proposition que m'a faite mon pre de
m'tablir dans le commerce me sourit assez, mais elle ne saurait tre
que secondaire, car j'ai  vous soumettre une question beaucoup plus
importante et de laquelle dpend probablement la dcision que je
devrai prendre moi-mme.

Les deux vieillards se regardrent avec surprise, car ils ne
s'taient nullement attendus  ce prambule qui promettait des
dveloppements intressants. Pierre continua sans s'apercevoir de
l'tonnement que produisait ses paroles:

--Me voil arriv  l'ge de vingt-cinq ans et j'ai cru qu'il m'tait
permis de penser non seulement  m'tablir au point de vue purement
matriel mais encore  chercher parmi les jeunes filles de ma
connaissance une femme que j'aimerais et que je croirais digne de
porter mon nom. Cette femme je l'ai trouve, et je viens vous
demander aujourd'hui votre consentement  mon mariage avec
Mademoiselle Jeanne Girard, fille de M. J. B. Girard de Contrecoeur.

Le fermier fut tellement surpris par ces dernires paroles de son
fils, qu'il resta quelques instants sans pouvoir lui rpondre. La
fermire qui connaissait l'histoire des deux familles, avait saisi
immdiatement la gravit de la situation et la pauvre mre qui
prvoyait la scne qui allait suivre, fondit en larmes en jetant
un regard suppliant sur son mari pour le prier de rester calme. Le
vieillard aprs avoir fait des efforts visibles pour surmonter son
motion, rpondit d'une voix tremblante:

--Tu veux sans doute me parler de cette jeune fille qui a travaill 
la fenaison avec son frre?

--Oui mon pre, cette jeune fille, sous les dehors de la paysanne,
cache un coeur d'or et une intelligence peu commune. Son frre, Jules
est aussi un brave garon qui mrite une position plus leve que
celle qu'il occupe aujourd'hui. J'ai appris  les connatre et  les
estimer et aprs avoir rflchi srieusement avant de prendre une
aussi grave dcision, je viens demander votre consentement  mon
union avec mademoiselle Girard.

--Avant de te rpondre, mon fils, laisse-moi te dire que ta mre et
moi, nous avions form d'autres projets sur ton compte. Nous reposant
sur ta bonne volont et sur ton obissance  tes parents, nous avions
cru pouvoir entrer en relation avec M. Dalcour, de Lanoraie, dans
le double but d'acheter son magasin pour toi et de contracter une
alliance avec sa famille. Mais je m'aperois que nous avons agi trop
tard. Avec ta prcipitation habituelle, tu as cru devoir te choisir
une femme sans nous consulter, ta mre et moi. As-tu au moins obtenu
le consentement pralable du pre de la jeune fille?

--Oui mon pre.

--De Jean-Baptiste Girard lui-mme?

--Oui mon pre.

--Dis-nous un peu ce que t'a rpondu le vieux Girard, lorsque tu lui as
demand sa fille en mariage?

--M. Girard, avant de rpondre  ma question, m'a racont, mon pre,
une histoire se rattachant aux vnements de 1837 et  une scne
d'lection qui a eu lieu  Contrecoeur il y a quelques annes.
Inutile de vous dire que le rcit de cette histoire m'a vivement
impressionn. Je comprenais parfaitement qu'au point de vue de
l'orgueil humain, il y avait des empchements  mon mariage avec
Jeanne, mais aprs avoir consult mon coeur, je me suis demand
pourquoi, si M. Girard avait eu des torts envers vous, j'en rendrais
sa fille responsable. J'aimais et j'estimais Jeanne et j'tais
certain que la jeune fille me payait de retour. Je persistai donc
dans ma demande et M. Girard, aprs avoir hsit un instant,
m'accorda la main de sa fille. Je vous demande maintenant de vouloir
bien  votre tour oublier les discordes du pass en accordant votre
consentement  mon mariage avec Jeanne Girard.

Le vieillard qui avait d'abord russi  tre calme devant la
proposition inattendue de son fils, se laissa emporter par la
violence de son caractre et rpondit  Pierre d'une voix rendue
tremblante par la colre:

--Ah a! monsieur mon fils! je savais dj que sur les questions
politiques tu te permettais de diffrer d'opinion avec moi et j'avais
bien voulu ferm les yeux sur cette insolence de ta part pour avoir
la paix dans ma maison. Mais voil que maintenant tu t'avises d'aller
choisir une femme, sans me consulter, dans la famille d'un homme que
je dteste et qui m'a jet l'insulte  la figure dans une assemble
publique. J'ignore ce que t'a dit le pre Girard, mais sache bien que
s'il a oubli, lui, les rancunes du pass, je me souviens, moi, qu'il
y a entre nous une haine de trente-cinq ans et que jamais, de mon
consentement, un Montpel de Lavaltrie tendra la main  un Girard de
Contrecoeur.

Et le fermier, incapable de retenir sa colre, s'tait lev en
prononant ces paroles et s'tait mis  arpenter la salle comme un
homme qui veut combattre sa passion, mais qui se sent emporter par
un mouvement irrsistible. Il continua:

--Ah! les choses en sont rendues l! Aprs m'avoir dfi l'anne
dernire, tu parais dcid  continuer l'histoire et  agir par
toi-mme pour tout ce qui concerne les affaires les plus importantes
de la famille. Je t'avais plac au collge dans l'espoir de te voir
embrasser une profession librale, et par ton fol orgueil et ton
enttement, tu as bris ta carrire de ce ct-l. Oubliant mes
justes griefs, j'arrange avec ta mre des projets d'tablissement et
de mariage avec une famille honorable, et voil qu'au dernier moment
tu viens m'annoncer ton amour pour la fille d'un homme qui est dans
un tat voisin de la misre, et dont le pass est une insulte pour
mes sentiments politiques et personnels. Tu oublies le respect que tu
dois au nom de ton pre en rvant une alliance avec la famille Girard
et tu me forces, moi, vieillard  cheveux blancs,  revenir sur un
pass que j'aurais voulu relguer dans l'oubli. Eh bien! Pierre
Montpel, je te rponds que jamais! non jamais! je ne donnerai mon
consentement  ton mariage avec la fille de Jean-Baptiste Girard.
Je m'aperois qu'il est temps de mettre un frein  ton esprit
d'indpendance, car Dieu sait ce que me rserverait l'avenir si je
me prtais  tes caprices.

--Mon Dieu! Jean-Louis! calme-toi. De grce, calme-toi! reprit la
pauvre mre plore. Les engags pourraient t'entendre et rflchis
au scandale que tout cela produirait dans la paroisse.

--Du scandale! C'est bien  toi, femme,  venir me parler de scandale
quand notre fils unique que voil, se propose d'offrir la main
d'un Montpel  une Girard. Est-ce que chacun ne connat pas, de
Saint-Sulpice  Berthier, les sentiments qui existent depuis plus
d'un quart de sicle entre les deux familles. Du scandale! Oh! tu as
peur du scandale! Eh bien demande  ton fils si le scandale lui fait
peur,  lui, qui vient nous proposer de sacrifier l'honneur de la
famille  un caprice d'amoureux. L'heure des faiblesses est passe et
je reprends aujourd'hui l'autorit que me donne mon titre de pre de
famille. Nous avons fait des arrangements  Lanoraie, et ma parole
est engage. Je laisse  Pierre le temps de rflchir avant
d'accepter ou de rejeter les projets que j'ai forms pour son avenir,
mais je lui dfends de songer  son mariage avec une Girard de
Contrecoeur. Voil mon dernier mot!

Et le vieillard puis s'tait laiss tomber dans un fauteuil. Pierre
ple mais ferme, avait cout avec respect les paroles de son pre.
Il avait t d'autant plus surpris de cet accs de colre, que la
scne du matin lui avait fait croire qu'il obtiendrait sans trop
de difficult le consentement  son mariage avec Jeanne. Il hsita
d'abord avant de rpondre aux paroles du vieillard, mais aprs
quelques minutes de rflexion, pendant lesquelles on n'entendait que
les sanglots de Mme Montpel, le jeune homme se dcida  faire part 
son pre de la dcision irrvocable qu'il avait prise  propos de son
union avec Jeanne Girard:

--Je comprends jusqu' un certain point, mon pre, rpondit Pierre, et
je respecte votre dcision  mon gard. Vous ne voulez pas oublier le
pass et il m'est impossible,  moi, de faire tomber sur la tte de
celle que j'aime, la responsabilit des sentiments politiques de
son pre et de ses torts envers vous. Votre parole est engage 
Lanoraie, m'avez-vous dit; la mienne est engage  Contrecoeur. Et
il y va du bonheur de toute ma vie, vous ne sauriez trop me blmer
de m'en tenir  ma premire dcision. Quant au scandale que vous
paraissez craindre si fort, je verrai  ce que ma prsence ici
n'ajoute pas  vos craintes. Je suis jeune et je suis fort, et le
monde est assez grand pour me permettre de cacher ma femme l o
l'on ignorera les diffrences qui existent entre nos deux familles.
Les engagements que vous avez pris  Lanoraie ne sauraient donc
m'empcher de faire ce que je considre comme mon devoir d'honnte
homme. Je suis fch, trs fch d'avoir  vous dsobir sur ce
sujet, mon pre, mais comme l'anne dernire, je me vois forc de
vous exposer franchement ma position. Je ne demande rien, je n'ai
besoin de rien. Disposez de vos biens comme bon vous semblera.
Seulement, ne m'en voulez pas trop, si par malheur, des circonstances
d'une fatalit inconcevable me font dvier du sentier de l'obissance
qu'un enfant doit  ses parents. Je suis homme maintenant et je
crois qu'il est de mon devoir d'agir suivant les inspirations de ma
conscience. Je suis donc convaincu, puisque vous persistez  refuser
votre consentement  mon mariage avec Jeanne Girard, qu'il vaut
mieux, pour vous et pour moi, en arriver  une entente  ce sujet.
Comme vous, je crains le scandale pour la famille. Eh bien! il ne
tient qu' vous de l'viter. Je partirai, apparemment en bons termes
avec vous, et je vous jure que jamais le nom et la rputation des
Montpel n'auront  souffrir de ma conduite. Ce que je ferai,
je l'ignore. J'ai bon bras, bon oeil, bonne volont et avec ces
qualits-l, on va loin maintenant. Je ne demande qu'une chose: ne
soyez pas injuste envers moi en m'accusant d'orgueil et d'enttement
volontaire. Ce que je fais aujourd'hui je le fais avec conscience de
bien faire et puisqu'il nous est impossible de vivre en paix sous
le mme toit, il est de mon devoir de partir. Je partirai donc et
laissez-moi vous demander une dernire fois, mon pre, de ne pas
rendre ma fiance d'aujourd'hui, ma femme de bientt, responsable
d'un pass malheureux. La pauvre enfant n'y peut rien faire, et son
pre m'a racont avec la plus grande franchise les dtails de cette
regrettable affaire, avant de m'accorder sa main. Vous voyez que je
sais tout et c'est aprs avoir rflchi srieusement que je viens
vous dire une dernire fois que j'aime Jeanne Girard et que j'ai
l'intention d'en faire ma femme.

Pierre, en finissant de parler, s'tait approch de sa mre qui
sanglotait  l'cart et l'avait serre dans ses bras aprs avoir
dpos un baiser affectueux sur les cheveux blancs de la pauvre femme
qui aurait donn tout au monde pour viter ces scnes regrettables au
sein de sa famille. Le vieillard continuait  arpenter la salle et
il tait facile de voir que les paroles de son fils, au lieu de le
calmer, avaient eu un rsultat tout contraire. Le fermier bless tout
 la fois dans son autorit de pre de famille, dans ses convictions
politiques et dsappoint dans les projets qu'il avait conus
pour son fils, en tait arriv  un tat d'exaspration facile 
comprendre chez un homme d'un caractre aussi violent. Aussi fut-ce
d'une voix trangle par l'motion qu'il dit  son fils, en
s'arrtant soudainement devant lui et en le regardant en face:

--Pierre Montpel! tu es le premier de la famille qui ait os dsobir
aux ordres de son pre et qui ait cru devoir s'carter de la voie
trace par ses anctres. Ce sont des choses trop graves pour qu'il me
soit permis de les ignorer. Je suis le matre ici, et j'entends que
l'on m'obisse. Tu veux partir. Soit. Tu as probablement raison de
t'loigner afin que je ne sois pas tmoin de la honte de mon nom.
Tu as sans doute besoin d'argent pour dfrayer les frais de ta noce;
dis! mon fils, combien te faut-il pour acheter un trousseau digne de
la demoiselle Jeanne Girard?

--Mon pre, rpondit Pierre froidement, la colre vous rend injuste.
Je vous l'ai dit: je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Il me
reste mon salaire de six mois et lorsque je voudrai faire un cadeau
 ma fiance je saurai travailler pour le gagner.

--Mon Dieu! Jean-Louis! sois raisonnable, intervint la pauvre mre
qui redoutait le caractre violent de son mari. Et toi, mon fils,
souviens-toi que tu parles  ton pre.

--Vous avez raison, ma mre, rpondit Pierre, et si j'ai manqu de
respect  mon pre, je lui en demande humblement pardon. Au point
o en sont rendues les choses, je comprends d'ailleurs que toute
discussion devient inutile. Afin que personne ne se doute des
explications que nous avons eues, je vais me remettre au travail
jusqu' ce soir et en attendant, ma mre, je vous prie de prparer ma
malle. Je partirai probablement demain.

Et le jeune homme aprs avoir embrass tendrement sa mre se dirigea
vers la porte sans que le fermier fit un seul mouvement pour le
retenir. Quand ils furent seuls, les deux poux se regardrent
tristement et la pauvre mre ne put s'empcher de dire  son mari:

--Il ne m'appartient pas, Jean-Louis, de juger ta conduite envers
Pierre, mais je ne puis m'empcher de songer avec dcouragement 
cette dernire querelle de famille. Nous nous faisons vieux et
Pierre, aprs tout, est notre fils unique. Tu connais le caractre
fier du jeune homme et tu l'as bless trop profondment pour qu'il
revienne sur sa dcision. Demain, nous serons sans enfant.

Et la fermire fondit en larmes en songeant au dpart de son fils.
Et cette fois il y aurait pour empcher le rapprochement et la
rconciliation, l'orgueil d'un homme qui protgerait sa femme envers
et contre tous. La figure de cette jeune fille innocente que l'on
rendait responsable des fautes de son pre apparaissait  la mre
de Pierre comme la consolation qui ferait oublier  son fils les
douceurs de l'amour maternel et les rigueurs de l'autorit
paternelle. La pauvre femme entrevoyait, dans un temps rapproch, les
infirmits de la vieillesse et le besoin d'affection que ressentent
si naturellement ceux qui s'approchent tous les jours du tombeau.

Le fermier dont la colre ne s'tait pas encore apaise, ne songeait
qu' ce qu'il appelait l'insolence de Pierre, et lorsque sa femme
s'approcha de lui en lui disant d'une voix touffe par les sanglots:

--Plus d'enfant; nous n'avons plus d'enfant Mon Dieu! ayez piti de
nos vieux jours!

Le vieillard rpondit d'une voix stridente et saccade:

--En effet! femme! nous n'avons plus d'enfant. Le Montpel qui s'allie
 une Girard est indigne de porter mon nom. Marie, tu as dit vrai,
nous n'avons plus d'enfant!



XIV

Sparation


       jeunes coeurs remplis d'ivresse!
  Vous vous ouvrez gaiement aux fraches passions!
  Mille rves dors et mille illusions,
  Comme des fleurs au vent vous agitent sans cesse!...
  Mon coeur vieillit! ses jours ne seront pas nombreux!
  Il a vu son espoir comme une ombre passer!
  Il a vu ses dsirs, tour  tour, s'effacer!
  Et la cendre des ans couvre aujourd'hui ses feux!

(Longfellow, Traduction de L.P. LeMay.)

[Lon-Pamphile LeMay. _Lassitude_, traduction de Longfellow
(vers 17-24). dans les _Essais potiques_, Qubec, Desbarats,
1865.]

Pierre avait repris son travail de surveillance sur la grve et
personne ne s'tait aperu de la scne orageuse qui avait clat au
sein de la famille Montpel. Le fermier avait prtext la ncessit
d'une visite au village pour s'loigner pendant quelques heures, et
la fermire s'tait renferme dans sa chambre pour cacher sa douleur.
Le repas du soir fut pris en famille, comme  l'ordinaire, mais les
domestiques avaient remarqu les manires distraites du pre
Jean-Louis et la rserve inaccoutume de son fils. Personne,
cependant, n'eut l'air de s'apercevoir de ces dtails.

Le repas termin, Pierre embrassa tendrement sa mre aprs lui avoir
annonc son intention de s'absenter pendant quelques heures et lui
avoir recommand de ne pas s'inquiter sur son compte. Le jeune
homme, afin de ne pas veiller les soupons des employs de la ferme,
avait pris un air d'insouciance qui s'accordait mal avec les
sentiments pnibles qui l'agitaient. Aussi fut-ce avec un soupir de
soulagement qu'il se dirigea vers la grve o il s'embarqua dans son
canot d'corce pour se rendre  Contrecoeur. C'tait l maintenant,
que se concentraient sa seule consolation pour les douleurs du
prsent, et ses projets d'esprance pour l'avenir. Il avait tout
sacrifi pour l'amour de Jeanne: parents, richesses, amis. Son pre
dans un accs de ressentiment s'tait mme laiss aller  lui dire
qu'il avait foul aux pieds l'honneur de sa famille pour satisfaire
un caprice d'amoureux. Pierre se sentait bien innocent de cette
dernire accusation, mais l'habitude de l'obissance  la voix
respecte de son vieux pre lui avait rendu ces paroles bien
pnibles. Il avait rompu avec les esprances et les joies du pass
pour se lancer vaillamment dans un avenir inconnu, guid par le phare
brillant de son amour pour Jeanne Girard. Il faudrait maintenant
combattre pour deux, travailler pour deux, vivre pour deux; et Pierre
avait accept ce double devoir avec la fermet d'un caractre qui ne
savait pas reculer devant les obstacles, si pnibles qu'ils fussent 
surmonter.

Avec sa vigueur et son habilet de canotier, le jeune homme eut
bientt franchi l'espace qui le sparait de Contrecoeur, et l'toile
commenait  briller au firmament lorsqu'il toucha la grve prs de
la chaumire du pre Girard. Aprs avoir mis son embarcation en
sret, il se dirigea vers la lumire que l'on apercevait  la
fentre et il tomba  l'improviste au milieu de la famille qui ne
l'attendait pas, puisqu'il avait t convenu d'avance qu'il ne devait
venir que le lendemain soir.

Aprs les salutations d'usage, Pierre s'empressa de faire part au
vieillard du refus de son pre, et de la rsolution qu'il avait prise
 ce sujet.

--Inutile pour moi d'ajouter, M. Girard, que je m'en tiens  mes
premires dclarations, continua-t-il en s'adressant au pre de
Jeanne. Si pnible que soit ma position, j'en suis arriv  la
conclusion qu'il valait mieux prendre une dtermination finale, que
de rester indcis quand mon coeur et ma raison traaient la route que
je devais suivre. Je viens donc une dernire fois, aprs vous avoir
annonc l'opposition de mon pre, vous demander votre consentement 
mon mariage avec votre fille. Je suis jeune, fort et plein d'espoir
pour l'avenir, et puisque mon pre par un sentiment que je ne me
permettrai pas de discuter, se refuse  comprendre les raisons qui me
portent  oublier le pass, je me vois forc, bien  regret, de
passer outre et d'entrer ds aujourd'hui dans une vole nouvelle. Je
commence la vie pauvre et sans appui, mais j'aurai pour me guider et
me supporter l'amour de Jeanne, l'amiti de Jules et l'exemple de vos
cheveux blancs. Dites-moi, M. Girard, que vous approuvez ma conduite
et rptez-moi que vous consentez  mon union avec votre fille.

Le vieillard qui avait prvu le refus du fermier de Lavaltrie, fut
cependant pein d'apprendre que Pierre s'tait plac en opposition
ouverte contre la volont de ses parents. Mais son coeur noble et
droit lui faisait approuver, cependant, l'attitude digne du jeune
homme et sa rsolution de braver seul et sans secours les difficults
si nombreuses de la vie. Aprs avoir rflchi pendant quelques
instants,  ce que venait de lui communiquer Pierre, il rpondit
d'une voix calme:

--M. Montpel, la nouvelle que vous venez de me communiquer est trop
importante pour vous et pour moi, pour que je me permette de vous
donner une rponse dfinitive, ce soir. J'approuve jusqu' un certain
point votre dsintressement et le sacrifice que vous avez fait pour
l'amour de ma fille, mais ma longue exprience du pass m'a appris
qu'il ne fallait jamais agir avec trop de prcipitation dans des
circonstances aussi srieuses. Aussi, me permettrez-vous de remettre
 une poque plus loigne le mariage que vous paraissez dsirer si
ardemment. Vous tes jeune, et vous avez le temps d'attendre. Eh
bien! tout en vous donnant ma parole et mon consentement, vous me
permettrez d'imposer une preuve  votre constance. Attendez six
mois. Consultez vos intrts pcuniaires et voyez en mme temps quels
sont vos projets pour l'avenir. Vous l'avez dit vous-mme, vous tes
fort et courageux et je suis certain d'avance que Dieu bnira les
efforts d'un aussi brave garon que vous l'tes. Jeanne, en
attendant, vous sera fidle et lorsque vous reviendrez me la
redemander je vous dirai: Elle est  vous, soyez heureux!

--Merci! M. Girard, de ces bonnes paroles dont je comprends toute la
sagesse et toute la prvoyance. Aussi avais-je pens moi-mme  vous
proposer quelque chose de semblable. La saison des chantiers va
bientt commencer. Mon exprience de l'anne dernire me fait esprer
que je pourrai obtenir une position comme foreman; ce qui me
donnerait un salaire assez lev jusqu'au printemps prochain. Vous
voyez que j'avais tout prvu et que j'avais mme fait la part de
l'attente. Je partirai donc bientt pour Ottawa afin d'y conclure un
engagement aussi favorable que possible, et la saison finie, je
viendrai rclamer la main de celle qui est aujourd'hui ma fiance,
mais que vous me permettrez alors d'appeler ma femme.

--Bien! mon garon! trs bien! rpondit le vieillard visiblement mu.
Vous agissez, non seulement comme un homme de coeur, mais comme un
homme sage et prvoyant.

Jules qui avait t tmoin de cette scne, sans dire un mot s'avana
vers Pierre pour lui serrer la main et pour le fliciter de sa
courageuse rsolution. Le jeune homme avait souvent pens lui-mme 
entreprendre le voyage des chantiers, comme on dit au pays, et les
paroles qu'il venait d'entendre produisirent chez lui le dsir de se
joindre  son ami pour faire l'hivernement dans les pays d'en haut.
Pensant que le moment tait favorable pour soumettre son projet, il
dit  son pre:

--Le dpart de Pierre, mon pre, me porte naturellement  penser qu'il
me faudra moi-mme trouver du travail pour cet hiver; ce qui me
serait impossible en restant au village. Pourquoi ne partirais-je
pas avec lui? Son exprience me guidera et je vous reviendrai le
printemps prochain, le gousset rempli de belles pices d'or. Inutile
de vous dire que je ne vous quitterai qu'avec regret, mais comme la
ncessit me forcera quand mme  m'loigner du village, il me semble
que je ne saurais mieux faire que de suivre mon ami. Qu'en
dites-vous?

--Ma foi! mon fils! je crois que tu as raison. Le travail  la campagne
devient de plus en plus difficile  obtenir et malgr les regrets que
nous prouverons, ta soeur et moi, en te voyant partir, nous
comprendrons que ton absence est absolument ncessaire.

--Merci, mon pre. Et toi, petite soeur qu'en penses-tu? continua Jules
en s'adressant  Jeanne.

La pauvre enfant qui s'tait tenue  l'cart pendant la conversation,
avait appris avec une douleur facile  comprendre le dpart de
son amant. Mais sa raison lui disait que ce dpart tait devenu
invitable devant l'assentiment de son pre, et que Jules lui-mme se
verrait forc, tt ou tard,  s'loigner de la famille pour pourvoir
 ses besoins. Le vieillard tait d'un ge o tout travail lui tait
devenu impossible, et elle-mme ne pouvait que faire bien peu pour le
soutien de ses vieux jours. Ce fut donc avec assez de fermet qu'elle
rpondit:

--Tu sais, Jules, que je m'en rapporte entirement  la dcision de mon
pre. Si pnible que soit ton absence, elle est probablement
indispensable.

--Bien! petite soeur, je vois que tu es parfaitement raisonnable et
puisque l'affaire est dcide, causons maintenant de nos prparatifs
de dpart, car Pierre nous a dit qu'il avait l'intention de se
diriger bientt vers Ottawa pour arranger les dtails de son
engagement.

--Bravo! mon cher Jules, rpondit Pierre en lui tendant de nouveau
la main. Je vois que vous avez en vous l'toffe d'un voyageur,
par l'empressement que vous mettez  vous occuper des dtails de
l'hivernement. Je partirai donc demain, afin de rgler nos conditions
d'engagement, et pendant ce temps-l vous vous prparez  venir me
rejoindre dans quelques jours. Je vous attendrai  Ottawa, et nous
nous dirigerons ensuite vers les forts du Nord-Ouest.

La conversation roula pendant longtemps sur ce sujet intressant et
pnible tout  la fois, car ce n'tait que le coeur gros de regrets
que chacun voyait arriver l'heure de la sparation. Il fut dcid que
Pierre partirait le lendemain de Lavaltrie, aprs avoir dit un
dernier adieu  ses parents et que Jules resterait en arrire pour
voir  l'achat des instruments de travail et des vtements
ncessaires pour protger les bcherons contre les froids rigoureux
de l'hiver dans les chantiers. Le trajet jusqu' Ottawa serait fait
en bateau  vapeur, mais on aurait le soin d'y transporter un canot
d'corce afin de remonter les eaux de l'Ottawa et de la Gatineau.

On causa des projets d'avenir, du retour des voyageurs, du mariage de
Pierre et de Jeanne et minuit sonnait  la pendule, lorsque Pierre se
leva pour retourner  Lavaltrie. Le moment des adieux tait arriv
et malgr les efforts de Jeanne pour cacher son motion, la pauvre
enfant ne pouvait retenir ses sanglots. Le vieillard lui-mme sentait
les larmes qui coulaient sur ses joues amaigries et aprs avoir donn
ses derniers conseils  celui qu'il aimait dj comme son propre
fils, il fit signe  Jeanne de s'approcher. Prenant la main de la
jeune fille, il la plaa dans celle de Pierre et d'une voix
tremblante et solennelle:

--Mes enfants! l'heure du dpart est arrive, et je comprends qu'
votre ge, au moment mme o votre amour vous promettait de longs
jours de bonheur, il vous soit pnible de vous quitter. Mais voyez
dans cette douloureuse preuve une image bien frappante de la vie.
Fortifiez votre courage avec la conviction que presque toujours, le
soleil luit aprs la pluie. Vous tes jeunes tous deux et quelques
mois de sparation ne feront qu'ajouter  votre affection mutuelle.
Pierre Montpel, en prsence de mon fils, de celui qui, lorsque je ne
serai plus, sera le chef de la famille, je vous accorde la main de ma
fille, Jeanne Girard. Et toi, ma fille, avec la conviction sincre
que le fianc que je te donne est digne de toi, accepte comme sacr
le dpt de l'amour qu'il t'a vou et souviens-toi des sacrifices
qu'il a fait pour obtenir ta main. Mes enfants, devant Dieu qui
m'entend et qui nous protge, je vous bnis! et puisse l'avenir vous
rserver cette part de bonheur qui appartient  tous les braves
coeurs qui luttent contre l'infortune et qui ne flchissent pas
devant l'arrt fatal du malheur. Pierre, mon fils, embrassez votre
fiance, car l'heure du dpart a sonn.

Le jeune homme serra Jeanne sur son coeur dans une treinte
passionne et leur premier baiser d'amour fut aussi le baiser des
adieux. Aprs avoir serr affectueusement la main du vieillard, il
se prcipita vers le rivage pour cacher l'motion qui commenait 
le matriser et pour pargner  Jeanne la vue de sa douleur.

Jules le suivit sur la grve et aprs avoir fix le lieu et la date
de leur rendez-vous  Ottawa pour un jour de la semaine suivante et
avoir chang une dernire poigne de main, Pierre s'lana dans son
canot, et quelques instants plus tard il disparaissait dans
l'obscurit.

Jules reprit la route de la chaumire, le coeur gros des vnements
de la journe et il se joignit, en entrant,  son pre et  sa soeur
qu'il trouva agenouills et priant Dieu pour le retour heureux du
voyageur.

Le lendemain, de bonne heure, aprs avoir pris cong de ses parents
et refus les secours d'argent que lui faisait son pre, Pierre
se rendit au village o il s'embarqua sur le bateau  vapeur 
destination de Montral. Le jeune homme en quittant la maison
paternelle avait promis  sa mre de lui donner souvent de ses
nouvelles, et lorsque son pre lui avait exprim ses regrets pour
tout ce qui s'tait pass la veille, il lui avait rpondu:

--Mon pre, je pars, cette fois, parce que la voix du devoir m'appelle
au travail pour soutenir celle  qui j'ai vou mon amour et ma vie.
Quoi qu'il arrive, soyez cependant certain que jamais je n'oublierai
que le nom que je porte est celui d'une famille honnte et
respectable. Nous avons pu ne pas nous accorder sur le choix que
j'avais  faire d'une compagne, mais comme vous, je me souviendrai
que le nom de Montpel doit rester pur et sans tache. Adieu! et
puissiez-vous me pardonner un jour les moments de peine et de colre
que je vous ai causs.

Le fermier avait accept la main que son fils lui avait tendue, mais
son orgueil l'avait empch, encore une fois, d'effectuer une
rconciliation que son coeur dsirait cependant. Pierre s'tait
loign sans tourner la tte, car l'motion que lui avaient cause
les vnements si pnibles de la veille lui faisait craindre une
scne dchirante pour sa pauvre mre. Le fermier suivit pendant
longtemps des yeux la forme de son fils unique qui s'loignait de
la maison paternelle dans des circonstances si regrettables, et
lorsque le jeune homme eut disparu derrire les sapins du domaine,
le vieillard sentit son courage faiblir et s'adressant  sa femme
qui pleurait auprs de lui:

--Marie! pourquoi Dieu nous a-t-il rserv cette grande douleur pour
nos jours de vieillesse? Notre fils qui s'en va l-bas emporte avec
lui le dernier rayon de bonheur et de contentement qu'il nous ft
permis d'esprer sur la terre. Si j'ai t trop svre, que Dieu me
pardonne, femme, mais j'ai agi comme ont agi tous les Montpels avant
moi. J'ai sacrifi la paix du foyer et le repos de nos vieux jours 
l'honneur de la famille. Que Dieu soit mon juge!


Huit jours plus tard, Jules Girard, aprs avoir termin tous ses
prparatifs de voyage, avait rejoint son camarade  Ottawa et les
deux amis avaient pris ensemble la route des chantiers.

Le double dpart de Jules et de Pierre avait caus une douleur facile
 comprendre, dans la chaumire de Contrecoeur. Le vieillard qui
tenait  ne point laisser percer son abattement devant sa fille, ne
pouvait pas, cependant, cacher les traces que la douleur creusait sur
sa figure amaigrie. Jeanne, elle aussi, essayait vainement de drober
 son pre les sanglots qui soulevaient sa poitrine oppresse, et
chaque soir, lorsque venait l'heure du repos, le vieillard pouvait
entendre les gmissements de cette pauvre enfant qui n'avait connu
l'amour que pour prouver les tourments de la sparation. Le pre
Girard qui avait consenti sans hsiter au dpart de Jules n'avait
fait que se soumettre  la plus dure des ncessits, car la pauvret
tait  la porte de la chaumire. Quelques piastres seulement
restaient  sa disposition; et il valait mieux que Jules s'loignt,
car il tait impossible pour lui de se procurer du travail au
village. On avait, il est vrai, achet des provisions pour la saison
d'hiver et le pre Girard et sa fille se trouvaient  l'abri du
besoin jusqu'au printemps suivant, mais cela ne pouvait pas toujours
durer. Le dpart de Jules, en dehors des circonstances qui se
rattachaient  l'amour de Pierre et de Jeanne, avait donc t une
affaire de pure ncessit. Il fallait du pain pour vivre et le jeune
homme tait le seul membre de la famille qui ft en tat de
travailler pour en gagner. Le vieillard avait compris cette pnible
vrit lorsqu'il avait encourag son fils  suivre Pierre dans ses
voyages lointains, mais l'absence du jeune homme avait jet le
trouble et le dsespoir dans son coeur. Il avait atteint un ge o
chaque jour pouvait amener des complications srieuses pour sa sant
chancelante, et l'ide d'une mort prochaine lui venait parfois malgr
lui. Et que ferait Jeanne, alors, seule et sans appui, loigne de
son frre et de son protecteur naturel? Ces tristes rflexions
ajoutaient encore aux troubles du pre Girard et il passait de
longues heures, absorb dans sa douleur, craignant d'ajouter aux
chagrins de son enfant par le spectacle de son propre dcouragement.

La pauvre Jeanne, de son ct, n'avait pas eu le courage de rsister
aux motions violentes des derniers jours et la jeune fille abattue
par la douleur et le manque de sommeil tait tombe dans une torpeur
qui faisait mal  voir. Elle vaquait avec indiffrence aux soins du
mnage, et la chaumire ne rsonnait plus de ses chants joyeux. Ce
n'est que lorsque ses yeux rougis par les pleurs se portaient sur la
figure vnrable du vieillard, qu'elle sentait renatre en elle un
sentiment d'esprance. Elle essayait alors de surmonter sa douleur
pour l'amour de son pre  qui elle se devait tout entire, mais
le souvenir des chers absents venait malgr elle s'emparer de son
me, et les sanglots se faisaient jour  travers ses paroles de
consolation. La pauvre enfant tait tellement absorbe par ses
peines, qu'elle n'avait pas remarqu que la sant du vieillard
faiblissait visiblement depuis le dpart de son fils. Son sommeil
gnralement si paisible tait devenu agit et son apptit avait
presque compltement disparu.  peine touchait-il du bout des lvres
ses mets favoris, et il devenait plus triste tous les jours. Le pre
Girard sentait bien, qu' son ge, il y avait beaucoup  craindre de
ces symptmes, mais il n'osait rien avouer  Jeanne de peur d'ajouter
aux motions de la jeune fille.

On tait arriv au commencement de septembre et l'extrme chaleur
des derniers jours du mois d'aot avait produit, chez le vieillard,
un changement trs marqu.  peine pouvait-il se traner jusqu'au
fauteuil qu'il occupait d'habitude, sous les ormes qui ombrageaient
la porte de la chaumire. Jeanne s'tait tonne, un matin, de ne pas
voir son pre  la table du djeuner, et elle s'tait informe avec
sollicitude de la sant du vieillard. Celui-ci lui avait rpondu
avec bont qu'il ne se sentait pas trs bien, mais qu'il esprait
que quelques heures de sommeil suffiraient pour le remettre de cette
indisposition passagre. La pauvre enfant qui ignorait la gravit de
la maladie de son pre s'tait contente de lui servir une tasse de
th et de voir  ce que rien ne lui manqut pendant la journe. Vers
le soir, le malade se plaignit d'un violent mal de tte et Jeanne
observa que ses yeux taient injects de sang. Elle ne redoutait
encore rien de srieux, cependant, et elle resta au chevet du
vieillard afin de rpondre promptement  ses moindres dsirs. Le
malade se calma pendant quelque temps, mais il se plaignait de ne
pouvoir pas obtenir de sommeil. Vers dix heures du soir, la douleur
parut augmenter et le vieillard demanda  Jeanne de lui baigner les
tempes avec de l'eau froide, car il avait la tte en feu. La jeune
fille s'empressa d'obir, et elle ne put retenir un cri de frayeur
lorsqu'en se penchant sur le malade, elle s'aperut qu'une lumire
trange brillait dans ses yeux. Le dlire s'tait empar du
vieillard, et il ne paraissait pas reconnatre sa fille qu'il
regardait d'un air distrait. Jeanne se trouvait seule  la chaumire,
sans secours, et la pauvre enfant ne savait que faire dans des
circonstances aussi difficiles. Elle hsitait  quitter son pre,
et, d'un autre ct, elle comprenait que les services d'un mdecin
taient indispensables.

Que faire? Le vieillard prononait des paroles incohrentes parmi
lesquelles elle distinguait son nom et ceux de Jules et de Pierre,
mais il lui tait devenu impossible de se faire comprendre d'une
manire intelligible. La crise paraissait empirer et le malade
devenait de plus en plus difficile  contrler. La pauvre enfant
abattue par la douleur et la fatigue sentait sa tte qui tournait
sous la pression de tant de malheurs runis. Faisant enfin un effort
surhumain, elle s'lana hors de la chambre et courut en toute
hte vers la maison la plus voisine afin de demander du secours.
Heureusement que l'on veillait encore et qu'un jeune homme offrit ses
services pour aller chercher le mdecin du village qui demeurait dans
les environs. Jeanne retourna en courant auprs de son pre qu'elle
trouva assis sur son lit, gesticulant avec nergie et demandant
pourquoi son fils Jules, son cher Jules, ne rpondait pas  son
appel. Elle essaya vainement de le calmer, mais la crise allait
toujours en augmentant et le malade faisant un effort violent se
dressa sur son sant, poussa un grand cri et retomba sur sa couche,
puis, haletant et marmottant des paroles incomprhensibles.

Peu  peu ses paroles cessrent, et le vieillard laissant tomber sa
tte sur son oreiller parut prouver comme un soulagement sensible.
Sa respiration devint plus rgulire et la rougeur qui s'tait
rpandue sur sa figure disparut insensiblement. Faisant comme un
dernier effort sur lui-mme, il pronona d'une voix faible les noms
de ses chers enfants et il sembla s'endormir d'un sommeil paisible.
Jeanne priait avec ferveur au chevet du malade, lorsque le docteur
fit son apparition. La pauvre fille se prcipita au devant du mdecin
et lui dit d'une voix entrecoupe par les sanglots:

--Docteur! mon pre! Sauvez mon pre!

L'homme de science s'approcha du lit o reposait le vieillard et il
s'aperut du premier coup d'oeil qu'il arrivait trop tard. Le pre
Girard avait t frapp par cette terrible maladie assez commune au
Canada: l'apoplexie foudroyante, produite par la vieillesse et les
motions violentes. Le docteur qui tait un ami de la famille regarda
la figure paisible du mort, et jetant un regard de piti sur la
pauvre Jeanne qui attendait un mot d'espoir, de consolation:

--Mon enfant! je ne puis rien faire pour celui qui fut votre pre.
Priez Dieu pour son me, car vous tes maintenant orpheline.

Jeanne ne parut pas comprendre d'abord toute la porte de ces
terribles paroles, car elle rpta d'une voix suppliante:

--Docteur, cher docteur! Vous allez sauver mon pre, n'est-ce pas? Que
ferai-je sur terre, seule, sans parents, sans amis, sans consolation?

Le mdecin qui tait un brave homme sentit son coeur se serrer  la
vue d'une si navrante infortune. Prenant tendrement la jeune fille
par la main il la releva et lui dit d'une voix rendue tremblante par
l'motion:

--Mademoiselle, il est trop tard. Votre pre n'est plus. Prions
ensemble pour le repos de son me patriotique.

Et s'agenouillant prs du lit o reposait son vieil ami, le docteur
commena  rciter d'une voix solennelle la prire des morts.

Jeanne, sans dire un mot, avait dpos un baiser sur le front
refroidi de son pre et s'tait place auprs du docteur pour prier
avec lui. Lorsque la prire fut termine et que le mdecin se releva
pour prendre cong de la jeune fille et aller avertir les voisins,
il s'aperut que la pauvre enfant s'tait vanouie et que sa main
pressait encore la main froide et inerte du cadavre.

Soulevant dans ses bras la forme inanime de la jeune fille, il la
dposa doucement, dans la chambre voisine, sur sa couche virginale.
Quand elle revint  elle, quelques instants plus tard, elle aperut
le docteur qui sanglotait  ses cts. Elle saisit, dans un moment,
la porte du malheur terrible qui venait de la frapper et s'adressant
 celui qui paraissait compatir  sa douleur:

--Mon pre est mort, docteur? N'est-ce pas l'image d'un cauchemar
terrible qui me hante encore... Non!... Mon frre et mon fianc qui
sont si loin... si loin... Mon pauvre pre qui est mort... et je
suis aujourd'hui seule au monde... seule! mon Dieu! seule...




DEUXIME PARTIE

Les filatures de l'tranger

  Moderne Chanaan, ou nouvelle Ausonie,
  Il est sous le soleil une terre bnie,
  O, fatigu, vaincu par la vague ou l'cueil,
  Le naufrag revoit des rives parfumes,
  O coeurs endoloris, nations opprimes
    Trouvent un fraternel accueil.

  L, prenant pour guidon la bannire toile,
  Et suivant dans son vol la rpublique aile,
  Tous les peuples unis vont se donnant la main;
  L Washington jeta la semence fconde
  Qui, principe puissant, fera du Nouveau-Monde
    Le vrai berceau du genre humain.

  L, point de rois divins, point de noblesses nes;
  Par le mrite seul, les ttes couronnes
  S'inclinent,  Progrs! devant ton char gant;
  L, libre comme l'air ou le pied des gazelles,
  La fire indpendance tend ses grandes ailes
    De l'un jusqu' l'autre ocan!

(La Voix d'un Exil, L. H. Frchette.)

[Louis-Honor Frchette, _La Voix d'un exil_, version publie
dans _Ple-Mle, Fantaisies et souvenirs potiques_. (Tirage
spcial du recueil de 274 pages destin aux amis de l'auteur.)
Premire partie (vers 91-108), Montral, Lovell, 1877.]



I

L'migration canadienne aux tats-Unis


Un mouvement d'migration peut-tre sans exemple dans l'histoire
des peuples civiliss, s'est produit, depuis quelques annes, dans
les campagnes du Canada franais. Des milliers de familles ont pris
la route de l'exil, pousses comme par un pouvoir fatal vers les
ateliers industriels de la grande rpublique amricaine. Quelques
hommes d'tat ont lev la voix pour signaler ce danger nouveau pour
la prosprit du pays, mais ces appels sont rests sans chos et
l'migration a continu son oeuvre de dpeuplement. On prtend que
plus de cinq cent mille Canadiens-Franais habitent aujourd'hui les
tats-Unis; c'est--dire plus d'un tiers du nombre total des membres
de la race franco-canadienne en Amrique. Si ces chiffres sont
corrects, et il est  peine permis d'en douter, il est facile de
comprendre les effets dsastreux de ce dpart en masse de ses
habitants, sur la prosprit matrielle du pays, et sur l'influence
de la nationalit franaise dans la nouvelle confdration.

Les commencements de l'migration canadienne aux tats-Unis datent
de cent ans et plus. Lors de l'invasion du Canada, en 1775, quelques
familles canadiennes de Montral et des paroisses voisines se
rangrent du ct des Amricains, et aprs la dfaite d'Arnold et
la mort de Montgomery, migrrent dans les tats de la Nouvelle
Angleterre pour chapper  la vengeance des Anglais. On trouve encore
les traces de ces familles dans les villes de Lowell, New-Bedford,
Dartmouth, Cambridge, Taunton, etc., etc. Leurs descendants ont
gnralement oubli la langue et les coutumes de leurs anctres, et
leurs noms, plus ou moins anglifis sont aujourd'hui difficiles 
reconnatre comme provenant de souche franaise.

L'migration de ces quelques familles fut cependant une exception
que nous n'avons pas l'intention d'assimiler au mouvement gnral
d'expatriation qui a eu lieu, depuis quelque vingt ans, dans les
campagnes du Canada franais. Cinquante ans plus tard, c'est--dire
vers l'anne 1825, un mouvement d'migration se fit sentir dans les
paroisses situes sur la rive sud du Saint-Laurent, en bas de la
ville de Qubec. Ce mouvement fut produit par l'tablissement des
scieries  vapeur et par l'augmentation du commerce des bois de
construction dans l'tat du Maine. Cet tat qui ressemble en tous
points au Canada, par son climat et ses produits agricoles, tait
devenu le chantier de construction de la rpublique amricaine pour
la marine marchande qui commenait alors  prendre des proportions
tonnantes. Un grand nombre de familles canadiennes attires par
l'appt d'un gain suprieur, abandonnrent les travaux de la campagne
pour aller demander  leurs voisins du Maine, l'aisance qui leur
manquait au Canada. La plupart de ces familles s'tablirent dans
les villes et les villages de Frenchville, Fort Kent, Grande-Isle,
Grande-Rivire, etc., o leurs descendants habitent encore
aujourd'hui en conservant plus ou moins intactes la langue et les
coutumes du pays. Le voisinage des paroisses et des tablissements
canadiens a contribu pour beaucoup  conserver, chez ces braves
gens, l'amour du pays natal.

La rvolution de 1837-1838 fora aussi plusieurs familles des
paroisses littorales du Richelieu,  quitter le Canada pour
l'tranger{4}. La plupart des patriotes se rfugirent 
Burlington,  Plattsburg, Whitehall, Albany et New-York. Mais comme
cette migration tait due  des causes politiques et que le nombre
des migrants fut relativement restreint, nous allons passer outre.
L'migration dont nous voulons parler ici, c'est l'migration de la
misre et de la faim. Les autres mouvements ne furent que partiels
et insignifiants.

Quelques annes plus tard, vers 1840, le commerce des bois entre les
tats-Unis et le Canada, produisit un autre courant d'expatriation
assez considrable vers les villes littorales du Lac Champlain, dans
les tats de New-York et du Vermont. Rouse's Point, Burlington,
Plattsburg, Port Henry, Whitehall reurent tour  tour leur
contingent d'migrants canadiens-franais. Le grand nombre de ces
migrants travaillait au chargement et au dchargement des berges qui
servaient au transport des bois et des grains du Canada. Chacune de
ces villes compte encore aujourd'hui une assez forte population
d'origine franco-canadienne, quoique le commerce des bois soit loin
d'tre maintenant ce qu'il tait il y a vingt et trente ans.

Quelques-unes de ces familles qui avaient migr dans les villes
voisines de la frontire canadienne, s'avancrent peu  peu dans
l'intrieur des tats de la Nouvelle-Angleterre, et trouvrent du
travail dans les nombreuses filatures de laine, de lin et de coton
qui forment la richesse des tats de l'Est. Ce ft l l'origine de ce
grand mouvement d'migration qui a jet ple-mle, dans les usines
amricaines, les cinq cent mille canadiens-franais qui ont abandonn
le sol natal pour venir demander  l'tranger le travail et le pain
qui leur manquaient au Canada. Ce dernier mouvement date d' peu prs
vingt ans, mais c'est principalement depuis la fin de la guerre de
scession, en 1865, que l'migration a pris des proportions vraiment
alarmantes pour la prosprit matrielle de la province de Qubec.

Lorsque les fabricants amricains eurent constat les habitudes de
travail et d'conomie de l'ouvrier canadien-franais; lorsqu'ils
eurent compar son caractre doux et paisible,  l'esprit turbulent
et querelleur de l'Irlandais, ils commencrent  comprendre la valeur
de ses services, et chaque famille canadienne qui arrivait aux
tats-Unis, devenait un foyer de propagande et d'informations pour
les parents et les amis du Canada. Des personnes qui n'avaient connu
jusque-l que la misre et les privations, se trouvrent tout 
coup dans une aisance relative; le pre, la mre, les enfants
travaillaient gnralement dans une mme filature et les salaires
runis de la famille produisaient au bout de chaque mois, des sommes
qui leur semblaient de petites fortunes. On crivait au pays: qui 
un frre ou  une soeur, qui  un cousin ou une cousine, qui aux amis
du village, et le mouvement d'migration grossissait tous les jours,
sans que les ministres canadiens prissent la peine de s'informer des
causes de ce dpart en masse des populations d'origine franaise;
encore moins, se seraient-ils occups du remde  apporter  cet
tat de choses si prjudiciable aux intrts de la nationalit
franaise, au Canada. Non! on s'occupait alors d'amalgamer dans
une confdration gnrale, toutes les possessions britanniques de
l'Amrique du Nord, et pendant que les Canadiens-Franais prenaient
la route des tats-Unis pour demander du travail  l'tranger, les
hommes d'tat prenaient, eux, la route de l'Angleterre, pour vendre
au cabinet de St. James, pour des titres et des dcorations, le peu
d'influence qui restait  la nationalit franaise au Canada. On a
plac les bustes de ces hommes-l sur l'autel de la patrie; on a
inscrit leurs noms au panthon de l'histoire d'un parti politique,
mais on a oubli de leur demander compte de leur inaction coupable
pour tout ce qui touchait aux intrts agricoles et industriels de
leurs compatriotes indigents. On faisait de la politique anglaise;
on organisait tant bien que mal les provinces de la nouvelle
puissance, mais on oubliait le paysan canadien qui se voyait chass
de sa ferme par la misre et la faim. Les chercheurs de place se
casaient  droite et  gauche dans la nouvelle administration
fdrale; les politiciens de profession devenaient ministres; les
chefs taient faits barons; les valets du parti mettaient leurs
talents de mouchards au service de la douane et de la police; et
l'honnte pre de famille, prenait en soupirant le chemin de l'exil,
se demandant tout bas o allaient les impts et les deniers publics,
et  quoi servaient surtout, les hommes que l'on qualifiait  Ottawa
et  Qubec du titre de ministres de l'agriculture et du commerce.

N'tait-ce pas l'un de ces hommes, grand architecte de la
confdration et fondateur du servilisme rig en principe, qui
disait de l'migration canadienne:

--Laissez donc faire; ce n'est que la canaille qui s'en va. Les bons
nous restent et le pays ne s'en portera que mieux.

Le nom de cet homme fut inscrit sur la liste des serviteurs titrs de
l'Angleterre, et la canaille, comme il disait avec morgue, se
trouve parfois heureuse, aujourd'hui, malgr les regrets de l'exil,
de n'avoir pas  subir la honte de son pass politique.

Le flot de l'migration grossissait toujours et les villes de Fall
River, Worcester, Lowell, Lawrence, Holyoke, Haverhill, Salem, Mass.;
Woonsocket et les villages de la valle de Blackstone; Putnam,
Danielsonville, Willimantic, Conn.; Manchester, Concord, Nashua,
Suncook, N.H.; Lewiston, Biddeford, Me.; en un mot tous les centres
industriels de la Nouvelle Angleterre furent envahis par une arme
de travailleurs canadiens qui n'apportaient pour toute fortune que
l'habitude et l'amour du travail. Pendant que les ministres-chevaliers
du Canada participaient  la cure du pouvoir de la nouvelle
confdration, les capitalistes amricains rigeaient de nouvelles
filatures. La Nouvelle Angleterre tait devenue un vaste atelier o
se fabriquaient toutes les marchandises ncessaires aux besoins des
deux Amriques. Les canadiens-franais attirs par les nouvelles
merveilleuses qu'ils recevaient de leurs parents et de leurs amis,
arrivrent en masse. Ils eurent leur part de travail, furent bien
pays et bien traits, et ce n'est qu'en comparant l'tat du
commerce et de l'industrie des tats-Unis et du Canada, que l'on
arrive  comprendre aujourd'hui les raisons qui ont port ces cinq
cent mille personnes  quitter le sol natal pour venir demander asile
 l'tranger.

L'migrant franco-canadien vient donc et demeure aux tats-Unis,
parce qu'il y gagne sa vie avec plus de facilit qu'au Canada. Voil
la vrit dans toute sa simplicit. Ce n'est pas en criant famine 
la porte de celui qui a du pain sur sa table et de l'argent dans sa
bourse, qu'on le dcide  prendre la route de l'exil.

Le fermier qui abandonne la culture des champs pour venir avec sa
famille s'enfermer dans les immenses fabriques de l'Est, se trouve
tout d'abord dpays dans un monde d'nergie, de progrs industriel
et de go ahead essentiellement amricain; mais comme son
caractre paisible se forme peu  peu  cette vie d'activit, il
arrive avant longtemps  se mler au mouvement des affaires
industrielles et commerciales et  prendre pied parmi les amricains.
Ds lors, si l'homme est intelligent et industrieux, il se sent
certain d'arriver, et il arrive le plus souvent avec une facilit
tonnante. Il en existe des preuves dans tous les centres industriels
de la Nouvelle Angleterre, o grand nombre de canadiens-franais,
arrivs aux tats-Unis sans un sou de capital, occupent maintenant
des positions importantes dans le commerce; ce qui tendrait 
dmentir les assertions que l'on se plat  circuler dans une
certaine presse, que les Canadiens migrs souffrent de la faim, et
de la misre.



II

L'expatriation


Jeanne Girard, aprs avoir rendu les derniers devoirs aux
dpouilles mortelles de son vieux pre avec une tendresse toute
filiale, tait tombe dans un tat de prostration extrme produite
par les terribles motions qu'elle avait eu  endurer depuis le
dpart de son frre et de son fianc. Seule, pour veiller  tous les
dtails de l'ensevelissement et des crmonies funbres, la jeune
fille avait rassembl tout ce qui lui restait d'nergie pour remplir
dignement ce devoir sacr.

Le vieux mdecin qui avait t tmoin de la mort du pre Girard
s'tait cependant intress aux malheurs de l'orpheline, et il
s'tait fait un devoir de lui donner ses conseils et son aide dans
des circonstances aussi difficiles. Jeanne avait accept avec
reconnaissance les services de ce vieil ami de son pre, et lorsque
aprs la crmonie funbre elle avait repris en sanglotant la route
de la chaumire, le docteur lui avait dit:

--J'ignore, mademoiselle, ce que vous prtendez faire maintenant, et
quels sont vos projets pour l'avenir; mais souvenez-vous que vous
aurez toujours en moi un ami qui se fera un devoir de vous tendre la
main lorsque vous jugerez  propos de lui demander ses conseils ou sa
protection.

Et le bon docteur lui avait offert son bras pour la reconduire chez
elle, tout en lui faisant des recommandations au sujet de sa sant
qui paraissait avoir t affaiblie par les vnements douloureux des
dernires semaines. Jeanne avait remerci le brave homme avec
effusion et lui avait promis de s'adresser  lui si le besoin s'en
faisait sentir.

La pauvre enfant se trouvait seule, dsormais, dans la chaumire o
elle avait pass de si heureux moments en compagnie de son pre et de
son frre, et elle sentait la ncessit, soit d'aller vivre elle-mme
chez les trangers jusqu'au retour de Pierre et de Jules, soit de
louer la maison  quelque famille du voisinage, tout en se conservant
le privilge de l'habiter en commun avec les locataires. Il lui
rpugnait cependant d'introduire des trangers dans ce lieu qu'elle
considrait comme sacr, et d'un autre ct les sentiments
d'indpendance dans lesquels elle avait t leve lui faisaient
envisager avec crainte la vie dans une famille trangre. Il fallait,
cependant, prendre une dcision immdiate car il tait vident
qu'elle ne pouvait habiter seule cette chaumire isole dans l'tat
de faiblesse physique et d'agonie morale o elle se trouvait depuis
la mort de son pre. Elle se mit donc en frais de consulter les
ressources dont elle disposait, avant de mettre ses projets 
excution, et la pauvre fille s'aperut, aprs avoir pay les frais
de l'enterrement, qu'il ne lui restait qu'une somme de vingt dollars
pour toute fortune.

En dpit du peu d'exprience qu'elle avait des ncessits matrielles
de la vie, Jeanne comprit que cette somme de vingt dollars tait loin
d'tre suffisante pour payer ses frais de pension et d'entretien
jusqu'au printemps suivant, et qu'il lui faudrait voir  obtenir un
travail quelconque jusqu'au retour des voyageurs. Ce n'tait certes
pas l'ide du travail qui lui faisait peur, mais dans l'tat o elle
se trouvait, il lui tait doublement pnible de se voir force
d'abandonner les lieux tmoins de la mort de son pre, pour aller
dans une maison trangre o elle ne rencontrerait probablement
aucune sympathie dans sa douleur.

La pauvre fille passa ainsi quelques jours dans un tat
d'irrsolution et de souffrance morale vraiment digne de piti, et
lorsque le docteur, inquiet pour sa sant, se rendit auprs d'elle
pour savoir de ses nouvelles, il fut surpris de la pleur extrme de
sa protge. Il s'informa avec bont des dtails de sa position, mais
Jeanne tait trop fire pour lui avouer la vrit. Elle se contenta
de lui dire qu'elle ne manquait de rien et qu'il lui serait facile de
pourvoir  tous ses besoins jusqu'au retour de son frre. Le docteur
satisfait de ces explications lui avait recommand d'viter la
solitude et de rechercher des distractions  sa douleur dans la
socit des jeunes filles de son ge. Jeanne avait souri tristement
en promettant de suivre ces recommandations, car elle prvoyait qu'il
lui faudrait bientt accepter une position o il ne lui serait pas
loisible de choisir ses compagnes et son genre de vie. Le mdecin
l'avait quitte, assez tranquille sur son compte, car il avait cru
implicitement ce qu'elle lui avait dit sans se donner la peine
d'aller plus loin dans ses recherches. Cette visite, cependant, avait
eu pour effet de secouer l'espce de torpeur dans laquelle Jeanne
s'tait laiss tomber, et lorsque le docteur se fut loign, elle se
prit  rflchir sur les moyens qui se trouvaient  sa disposition
pour surmonter les obstacles qui se dressaient sur sa route. Sans
exprience du monde, ayant toujours vcu de la vie de famille et
suivi avec amour les enseignements de son vieux pre, Jeanne sentait
qu'elle allait entrer dans une sphre nouvelle et ce n'tait qu'en
tremblant qu'elle mettait le pied sur le seuil de l'existence
inconnue qui se prsentait devant elle. Son ambition se rsumait dans
l'esprance de pouvoir attendre le printemps et l'arrive de Jules et
Pierre. Elle savait, qu'alors, tout irait bien.

Le travail de la campagne, au Canada comme ailleurs, est toujours
relativement difficile  obtenir, et plus particulirement pour une
jeune fille qui ne connat pas le service et les travaux de la ferme,
pendant l'hiver. Jeanne, cependant, n'entrevoyait pas d'autre
alternative et elle en avait bravement pris son parti. Elle irait
s'offrir chez les fermiers  l'aise o l'on emploie des domestiques
et peut-tre, aprs tout, rencontrerait-elle de braves gens qui
compatiraient  ses malheurs et qui comprendraient les difficults de
sa position. Elle rsolut donc de mettre, sans plus tarder, son
projet  excution, malgr sa faiblesse physique et la rpugnance
qu'elle ressentait  se prsenter chez les trangers si tt aprs la
mort de son pre.

Aprs avoir revtu une modeste toilette de deuil qu'elle avait
confectionne elle-mme, et avoir fait des efforts pour chasser les
ides sombres qui l'obsdaient, Jeanne prit la route de la ferme la
plus voisine, bien dcide  s'adresser partout o elle croirait
pouvoir obtenir de l'emploi. Sa famille tait peu connue dans la
paroisse, car depuis son retour au pays, le pre Girard avait vcu
dans une solitude presque absolue. Chacun avait entrevu, il est vrai,
la figure vnrable du vieillard, mais on ignorait gnralement les
dtails de son histoire, et l'on s'tait  peine aperu de sa
disparition si subite. Lorsque la jeune fille se prsenta chez les
fermiers du voisinage elle fut donc reue sans exciter trop de
curiosit et on la traita avec la politesse proverbiale de
l'habitant canadien. Ses premiers efforts demeurrent infructueux
et aprs avoir en vain offert ses services  plusieurs personnes,
elle rentra, le soir, fatigue, mais non dcourage. Elle s'tait dit
qu'il lui faudrait parcourir ainsi toute la paroisse, s'il tait
ncessaire, avant d'abandonner son projet. Ses efforts du lendemain
eurent les mmes rsultats ngatifs et elle ne put s'empcher de
remarquer qu'il existait un manque absolu de travail, tandis que l'on
trouvait partout un grand nombre de personnes qui dploraient
l'oisivet dans laquelle elles se voyaient forces de vivre. On se
plaignait du rendement des dernires rcol tes et de la stagnation
des affaires et du commerce en gnral. Les foins et les crales se
vendaient  des prix ridicules et les journaux arrivaient de
Montral, remplis d'histoires de banqueroute et de crise financire.
Les fermiers se plaignaient amrement de cet tat de choses, et
parmi ceux qui s'occupaient de politique, on accusait hautement
l'administration de ngligence coupable et d'insouciance criminelle
pour ce qui touchait  la prosprit agricole, industrielle et
financire du pays. La crise durait depuis longtemps et les fermes
hypothques taient l pour prouver l'tat malsain des affaires en
gnral. Partout on racontait la mme histoire  la pauvre Jeanne qui
se trouvait tout tonne d'apprendre ces choses-l, et partout l'on
dplorait le dpart en masse d'un grand nombre de braves gens qui se
voyaient forcs de prendre la route de l'tranger pour chapper  la
misre qui les menaait au pays. Mais comme Jeanne voulait en avoir
le coeur net avant de se relcher de ses efforts pour obtenir du
travail, elle parcourut ainsi toute la paroisse sans pouvoir trouver
l'emploi qu'elle cherchait. En plusieurs endroits o elle s'tait
adresse, on lui avait parl de l'migration aux tats-Unis et des
nouvelles encourageantes que l'on recevait des centres industriels de
la Nouvelle Angleterre, mais Jeanne n'avait jamais cru qu'il lui fut
possible de quitter le village o elle avait toujours vcu et o
reposaient les cendres de son pre et sa mre.

La pauvre enfant avait presque fini sa tourne dcourageante,
lorsqu'elle frappa  la porte d'une maison de belle apparence situe
 mi-chemin entre les villages de Verchres et de Contrecoeur. Aprs
avoir reu l'invitation d'entrer, la jeune fille fut frappe du
dsordre qui paraissait rgner partout o elle portait les yeux, et
quand elle eut fait ses offres de service au matre de cans, on lui
apprit le dpart de toute la famille pour les tats de la Nouvelle
Angleterre. Le fermier qui Paraissait tre un brave homme parut
s'tonner en apprenant l'objet de la visite de Jeanne:

--Mon Dieu, mademoiselle, lui dit-il avec bont, il faut que vous soyez
bien peu au courant de l'tat des affaires dans la paroisse pour
chercher ainsi du travail  une poque aussi avance de la saison.
Les propritaires eux-mmes peuvent  peine suffire  leurs dpenses
courantes en travaillant comme des mercenaires, et il n'y a que bien
peu de fermiers,  Contrecoeur, qui puissent se payer les services
d'un engag. Je me vois forc moi-mme d'abandonner ma ferme pour
tcher d'aller gagner l-bas, avec les secours de ma famille, la
somme ncessaire pour payer les dettes qui se sont accumules sur mes
bras depuis trois ou quatre ans. Croyez-en mon exprience: si vous
vous trouvez dans la ncessit de travailler pour vivre, suivez notre
exemple et prenez la route des tats-Unis. Qu'en penses-tu femme?
continua-t-il en s'adressant  son pouse qui tait occupe 
emballer des articles de mnage dans une norme caisse.

--Ma foi, mon enfant, rpondit la fermire avec bont, je crois que ce
que mon mari vous dit l est bien la vrit. Nous en avons la preuve
par nous-mmes, puisque nous partons lundi prochain pour Fall River,
dans l'tat du Massachusetts, afin de pouvoir travailler dans les
manufactures. Je n'aimerais pas cependant  me permettre de vous
aviser sur un sujet aussi dlicat. Vous avez une famille, ici,
n'est-ce pas, qui saura mieux que nous, vous donner de bons conseils?

--Hlas! non, madame! je suis orpheline, sans parents, sans amis. Mon
pre est mort, il y a quelques jours, et mon seul frre se trouve 
hiverner dans les chantiers.

--Pauvre enfant! continua la brave femme que la figure mlancolique de
Jeanne avait intresse, pauvre enfant! Et vous esprez pouvoir
trouver du travail sur une ferme? Je crains que votre espoir ne soit
du. N'avez-vous pas quelques amis qui pourraient s'intresser 
vous?

--Non madame, je suis seule, toute seule. Je suis pauvre et il me faut
de toute ncessit trouver du travail avant longtemps.

--Eh bien, alors, pourquoi ne pas faire comme nous et aller chercher 
l'tranger le travail que vous ne pouvez pas trouver au pays?

--C'est que, madame, je n'ai pas l'exprience ncessaire et que je
n'oserais jamais partir seule pour faire un aussi long voyage.

--Je comprends, en effet, poursuivit la fermire, qu'il vous est
difficile de vous risquer, sans appui,  aller chercher du travail
dans un pays inconnu. Mais pourquoi ne partiriez-vous pas avec une
famille de votre connaissance? Il en part chaque jour de Contrecoeur
pour les tats-Unis.

--Malheureusement, madame, rpondit Jeanne, je n'en connais aucune, et
il m'en coterait bien aussi de quitter le village o j'ai toujours
vcu.

--Je comprends, mon enfant, tout ce qu'il y a de cruel  laisser le
pays natal pour aller braver l'exil dans une contre inconnue, mais
il n'y a pas  lutter contre la ncessit et la misre. Un grand
nombre de nos amis nous ont prcds l-bas et les nouvelles qui nous
arrivent sont trs favorables. On manque de bras dans les
manufactures et les ouvriers et les ouvrires sont reus et traits
avec bont. C'est du moins ce que nous crit notre fils an qui
depuis un an travaille aux tats-Unis.

Le fermier, tout en poursuivant ses travaux avait prt l'oreille aux
paroles de sa femme, et son coeur avait t touch de piti en
apprenant la position difficile de la jeune fille. Pouss par
l'intrt qu'il commenait  prouver pour ses malheurs, il lui
demanda:

--Comment vous nommez-vous, mademoiselle?

--Jeanne Girard, monsieur; pour vous servir.

--Girard!... Girard... mais seriez-vous par hasard la fille du vieux
patriote, M. Girard, mort il y a quelques jours d'une attaque
d'apoplexie?

--Prcisment, monsieur, je suis la fille de Jean-Baptiste Girard.

--Et vous vous trouvez seule, dans la misre, sans amis pour vous
consoler, sans protecteur pour veiller  vos besoins? Mais, mon
enfant, votre position est en effet fort critique, surtout si votre
frre ne revient pas avant le printemps prochain.

--Oui, monsieur! mon frre est dans les chantiers et il m'est
impossible de lui faire connatre ma position. Il ne sera de retour
que vers le commencement du mois de juin, l'anne prochaine.

--Alors, il faut de toute ncessit que quelqu'un s'intresse  vous et
quoique je sois moi-mme bien pauvre, il ne sera pas dit que j'aurai
t tmoin de la misre de la fille d'un patriote de 1837, sans lui
avoir offert de partager le sort de mes propres enfants. Mon pre,
mademoiselle, combattait  Saint-Denis avec le vtre, et je suis
fch de n'avoir pas connu plus tt votre position. Si, aprs mres
rflexions, vous dsirez nous accompagner aux tats-Unis, nous vous
considrerons, ma femme et moi, comme faisant partie de la famille.
Qu'en dites-vous?

--Merci! mille fois merci! monsieur, de votre gnreuse et cordiale
sympathie. Mais, que pensez-vous que dirait mon frre, en revenant au
village et en apprenant mon dpart?

--Votre frre? rpondit le fermier, mais il est facile de lui laisser
une lettre par laquelle vous lui expliquerez les circonstances
premptoires qui vous auront force de quitter le pays. Il pourra
vous rejoindre immdiatement, puisque le voyage de Montral  Fall
River n'est qu'une affaire de vingt-quatre heures, maintenant, par le
chemin de fer. Je ne voudrais pas cependant qu'il soit dit que je
vous ai conseille de vous loigner de Contrecoeur, s'il vous est
possible de faire autrement. Rflchissez  ce que je vous ai dit des
difficults que vous aurez  vous procurer du travail ici, et revenez
demain me faire connatre votre dcision. Il nous reste trois jours
avant la date du dpart et si vous le dsirez, vous pourrez nous
accompagner l-bas.

--Je ne sais trop comment vous remercier de tant de bont, rpondit
Jeanne mue par la franchise du fermier, mais je vais, selon votre
avis, rflchir srieusement  l'offre que vous me faites. Demain je
viendrai vous rendre ma rponse.

--Bien, mon enfant. Vous agissez comme une fille sage et prudente. En
attendant, veuillez accepter, sans crmonie, l'invitation que je
vous fais de prendre le souper avec nous, ce soir. Vous ferez
connaissance avec la famille et j'irai moi-mme vous conduire, en
voiture, aprs le repas.

La fermire se joignit  son mari pour combler Jeanne de
dmonstrations sympathiques, et la pauvre fille se sentait moins
triste depuis qu'elle avait rencontr ces braves gens. Elle leur
raconta volontiers les dtails de son histoire, et lorsque aprs le
souper, elle quitta la ferme pour retourner au village, elle avait
dj su se faire regretter par ses nouveaux amis.

Le premier devoir de Jeanne fut d'aller consulter son vieil ami, le
docteur, sur la ligne de conduite qu'elle devait adopter dans des
circonstances aussi difficiles. Elle se rendit immdiatement chez lui
et elle pria son nouveau protecteur de vouloir bien l'accompagner
afin d'expliquer au vieillard les dtails du voyage projet et les
chances que l'on avait de trouver du travail aux tats-Unis. Le
fermier s'empressa d'acquiescer  ses dsirs, et comme il connaissait
intimement le docteur, sa mission n'en tait que plus facile 
remplir.

Le vieux mdecin hocha d'abord la tte quand il apprit que sa
protge avait l'intention de quitter le village, mais lorsqu'on lui
eut expliqu l'impossibilit o elle se trouvait d'obtenir du
travail, il se dclara en faveur d'un voyage de quelques mois aux
tats-Unis; la jeune fille tant toujours libre de revenir au pays,
si la vie,  l'tranger, ne lui convenait pas. Il fut dcid, en
outre, que Jeanne dposerait entre ses mains des lettres  l'adresse
de Jules et de Pierre et qu'il les leur remettrait, le printemps
suivant, lors de leur retour des chantiers. La jeune fille enverrait
de plus son adresse au docteur aussitt qu'elle aurait russi 
trouver un emploi permanent, afin que son frre et son fianc se
trouvassent en tat de lui crire ou d'aller la rejoindre. Tous ces
dtails furent rgls, le soir mme, en prsence du fermier qui
promit au docteur de traiter la jeune fille comme son enfant, et le
dpart fut fix pour le lundi suivant. Jeanne, en attendant,
prparerait ses malles et tcherait de louer la chaumire jusqu'au
retour de son frre qui en disposerait  son gr. Le docteur
s'engageait  veiller aux intrts de la jeune fille pendant son
absence, et il lui avait offert des secours d'argent qu'elle avait
refuss, car les quelques dollars qui lui restaient taient
suffisants pour payer ses frais de voyage et ses premires dpenses.
Il fut cependant convenu, que dans le cas o Jeanne ne se plairait
pas aux tats-Unis, il lui ferait parvenir les fonds ncessaires pour
couvrir ses frais de retour.

Il tait dix heures du soir lorsqu'elle se spara du docteur et du
fermier pour prendre la route de la chaumire, et malgr les regrets
qu'elle ressentait  l'ide de quitter le village natal, la jeune
fille ne pouvait qu'tre reconnaissante du hasard heureux qui l'avait
place sous la protection d'une honnte famille. Elle commena
immdiatement ses prparatifs de voyage, et chaque objet qu'elle
touchait tait pour elle une source de souvenirs qui se rattachaient
aux jours de bonheur qu'elle avait passs sous la tendre tutelle de
son vieux pre et dans les panchements de l'amour fraternel. La
pauvre enfant ne pouvait retenir ses sanglots en songeant  ces
temps o la figure blme du malheur ne s'tait pas encore dresse,
menaante, devant elle, pour lui apprendre que l'heure de l'infortune
avait sonn. Quels changements depuis l'poque o, heureuse et
timide, elle avait entendu son fianc Pierre balbutier, sur la grve
de Lavaltrie, ses premires paroles d'amour.

Une lumire brillait encore  la fentre de la chaumire, lorsque le
docteur passa, vers les deux heures du matin, pour se rendre au
chevet d'un mourant. Le bon vieillard ne put s'empcher d'prouver un
sentiment d'motion en pensant aux preuves terribles que Jeanne
avait eu  subir depuis quelques jours, et il marmotta entre ses
dents:

--Pauvre fille... pauvre fille... si jeune, si belle, si intelligente,
et se voir force de prendre la route de l'exil pour en arriver 
obtenir le pain de chaque jour sans demander l'aumne. Ah! que
les temps sont changs! La force et l'espoir du Canada franais
s'envolent avec cette jeunesse qui prend la route de l'tranger pour
fuir la pauvret de la patrie!



III

Le voyage


Le brave habitant qui avait si cordialement offert sa protection
 Jeanne Girard, appartenait  l'une des plus anciennes familles
de Contrecoeur: les Dupuis. De pre en fils, depuis plusieurs
gnrations, les Dupuis taient propritaires des terrains qu'ils
cultivaient avec profit, et l'aisance avait toujours rgn dans la
famille jusqu' la date des troubles de 1837. Comme un bon patriote
et un homme de coeur, Michel Dupuis s'tait rang sous la bannire de
Papineau et avait pris part  la bataille de Saint-Denis, avec ses
camarades de Contrecoeur, sous les ordres du capitaine Amable Marion.
Traqu par la police anglaise, aprs la dfaite de Saint-Charles, il
fut forc de s'loigner du village et de passer la frontire pour
chapper  la condamnation des tribunaux. Ses proprits, pendant son
absence, avaient t ngliges et il avait fallu faire des emprunts
pour subvenir aux besoins de sa famille qui tait reste au Canada en
attendant de meilleurs jours. Une premire somme de quelques mille
francs avait t bientt puise et il avait fallu recourir au moyen
ruineux des hypothques et des intrts exorbitants. Madame Dupuis
qui tait une brave mre et une bonne pouse n'avait pas cependant le
talent de savoir veiller aux intrts de son mari, et l'on s'aperut
un jour que les proprits taient alines pour un montant
considrable. Heureusement que le retour du mari qui avait profit de
l'amnistie pour rentrer dans le pays vint apporter un changement dans
la gestion des affaires, car la ruine tait  la porte. Michel Dupuis
se mit  l'oeuvre pour relever sa fortune prte  s'crouler, mais en
dpit d'un travail nergique et d'une conomie rigide, il ne parvint
jamais  effacer les traces de son absence.  peine les revenus
suffisaient-ils pour nourrir et vtir sa famille aprs avoir pay
les intrts des hypothques, et cette triste position avait dur
jusqu'au jour, o,  bout de ressources, il s'tait vu forc de
vendre la moiti de ses proprits. L'autre moiti lui restait libre
de dettes, il est vrai, mais les affaires en gnral allaient trs
mal au Canada, et les produits agricoles se vendaient  des prix
ridicules. Le brave homme travailla ainsi pendant plusieurs annes,
mais la prosprit d'autrefois ne revint jamais au foyer. C'tait la
vie, au jour le jour, sans repos, sans trve. Aussi, Michel Dupuis
succomba-t-il encore jeune, sous le poids d'un travail surhumain. Son
fils an, Anselme Dupuis, qui avait recueilli l'hritage paternel,
avait aussi lutt bravement contre la misre pendant quelques annes
encore, mais les affaires paraissaient aller de mal en pis. Le jeune
homme s'tait mari de bonne heure  une brave fille qui ne lui avait
apport pour dot que ses jolis yeux et une nergie peu commune. Homme
et femme avaient mis la main aux manchons de la charrue mais les
devoirs de la maternit avaient bientt forc la jeune pouse  se
dvouer aux soins de la famille. Anselme restait donc seul pour
cultiver ses champs, car ses maigres revenus ne lui permettaient pas
de se payer les services d'un employ. La lutte fut longue, et ce ne
fut qu'aprs avoir vu sa famille s'augmenter de plusieurs enfants et
ses dpenses crotre en proportion, qu'il consentit  emprunter, de
temps en temps, les sommes ncessaires pour subvenir aux besoins les
plus pressants. Une fois lanc sur cette pente fatale, les dettes
s'accumulrent et c'tait dans l'intention de mettre un frein  ce
pnible tat de choses, que Anselme Dupuis avait rsolu d'migrer
dans un centre industriel de la Nouvelle Angleterre. Sa famille
nombreuse qui ne lui causait que des dpenses, au Canada, deviendrait
une source de revenus aux tats-Unis, et si ses esprances se
ralisaient, il pourrait avant longtemps revenir au pays avec les
fonds ncessaires pour payer ses dettes et reprendre son ancien genre
de vie dans des circonstances plus favorables. Tout avait donc t
prpar pour le dpart, et la proprit avait t loue pour un
fermage assez lev pour une priode de deux ans.

Lorsque Jeanne Girard eut annonc sa dtermination de faire le voyage
des tats-Unis en compagnie et sous la protection de la famille
Dupuis, il fut dcid que la jeune fille serait traite sur un pied
d'galit parfaite avec les autres enfants qui se trouvaient au
nombre de six: Michel, l'an, g de 17 ans qui se trouvait  Fall
River, Mass., depuis quelques mois; Marie, ge de quinze ans;
Josphine, ge de treize ans; Philomne, ge de douze ans; Arthur,
g de dix ans; et Joseph, le plus jeune, qui n'avait que huit ans.

Tous les membres de la famille taient arrivs  un ge o il leur
tait possible de prendre part aux travaux des manufactures, et tout
faisait prvoir un voyage heureux et prospre, s'il fallait en croire
les nouvelles que l'on avait reues de Fall River. La veille du
dpart fut employe  faire les adieux aux parents et aux amis du
village, et l'on se coucha tard et le coeur gros de regrets, ce
soir-l, chez la famille Dupuis. Jeanne, de son ct, avait crit
deux lettres  l'adresse de Jules et de Pierre et les avait places
entre les mains du vieux docteur qui les remettrait lui-mme aux deux
voyageurs, lors de leur retour au pays, le printemps suivant. La
jeune fille expliquait longuement  son frre et  son fianc la
suite de malheurs qui la foraient  migrer, et elle leur demandait
de vouloir bien s'empresser de la rejoindre aux tats-Unis, o ils
pourraient, sans aucun doute, trouver eux-mmes du travail.

Aprs avoir termin ses prparatifs de voyage et dit un dernier adieu
 la vieille chaumire o s'taient couls les jours heureux et
tranquilles de sa jeunesse, Jeanne se rendit chez ses nouveaux amis
o elle passa la nuit, afin d'tre prte  s'embarquer, le lendemain,
sur le bateau qui fait le service entre Chambly et Montral en
touchant  tous les villages situs sur la rive sud du Saint-Laurent.
En dpit de ses efforts pour paratre calme, la pauvre enfant ne
pouvait s'empcher de sangloter en pensant aux preuves cruelles
qu'elle avait eu  supporter depuis quelques jours, et il lui fut
impossible de fermer l'oeil jusqu'au matin. Chacun fut sur pied de
bonne heure,  la ferme, et les voitures arrivrent bientt pour
transporter les malles et les bagages au quai du bateau  vapeur o
quelques amis du village accompagnrent les voyageurs jusqu'au moment
o la cloche rglementaire donna le signal du dpart. Les hommes se
serrrent la main en silence, les femmes s'embrassrent une dernire
fois en pleurant et le bateau s'loigna du rivage. C'en tait fait:
la misre continuait son oeuvre de dpeuplement et l'on avait quitt
la vie paisible du village natal, pour aller demander  l'tranger le
travail et les moyens ncessaires pour subvenir aux besoins imprieux
de chaque jour.

Deux heures plus tard, on se trouvait  Montral o il fallait voir
 se procurer immdiatement les billets de chemin de fer pour Fall
River, car on devait partir le mme soir pour les tats-Unis. Le
premier soin de M. Dupuis fut de faire transporter ses bagages 
la gare Bonaventure et de placer sa famille dans un lieu o elle
pourrait attendre l'heure du dpart. Il se dirigea ensuite vers la
rue Saint-Jacques o se trouvent situes les agences pour la vente
des billets, et il s'informa de la route la plus avantageuse pour
se rendre  sa destination.

Le systme des communications par voies ferres entre la Province de
Qubec et les tats de la Nouvelle Angleterre a subi, depuis quelques
annes, des amliorations trop importantes au double point de vue du
commerce et de l'industrie, pour qu'il ne soit pas utile d'en dire
ici quelque chose. Tout ce qui tend  crer des facilits nouvelles
pour les relations entre les citoyens de diffrents pays, pour
l'change des ides et des richesses matrielles, pour s'entendre, se
concerter, s'clairer, rendre plus intime la communaut des intrts
internationaux, devient un sujet d'une importance suprieure pour
tous les peuples du monde. La prosprit du Canada est aujourd'hui si
intimement lie aux progrs de la civilisation aux tats-Unis que
les voies de communication pour le transport des voyageurs et des
marchandises entre les deux pays sont devenues une question d'intrt
national. C'est au moyen des chemins de fer que l'on est parvenu
 abolir en grande partie les prjugs ridicules et les haines
sculaires qui existaient entre les races franaise et anglaise
en Amrique, et c'est grce  la mme invention, si la Province de
Qubec coule aujourd'hui ses produits avec profit sur les marchs
des tats de la Nouvelle Angleterre. Sans vouloir entreprendre la
tche de faire ici l'historique de la construction des voies ferres
qui relient les deux pays, il est assez important de jeter un coup
d'oeil sur l'influence qu'ont eue les chemins de fer sur le mouvement
d'migration des populations franco-canadiennes aux tats-Unis. Il
est gnralement reconnu, au Canada, que le gouvernement s'est trop
peu occup de faciliter l'ouverture des voies de communication,
au grand dtriment des intrts agricoles et commerciaux du pays.
L'exemple de la rpublique amricaine tait l, cependant, pour
prouver que la cration des routes ferres, des chemins et des
canaux tait le levier civilisateur qui avait en moins d'un sicle
transform l'Amrique sauvage et inculte en un pays riche et
prospre. Un rseau de chemins de fer, a dit le grand conomiste
franais, Michel Chevalier, agit sur un territoire donn, comme si ce
territoire tait rduit en surface en raison du carr des distances,
c'est--dire, dix  vingt fois moins grand.

Les trois lignes de chemins de fer qui font le service des passagers
et des marchandises entre les principales villes de la Province de
Qubec et les tats de la Nouvelle Angleterre sont: le Passumpsic
Railroad Company qui porte aussi le titre populaire de Montral
& Boston Air Line, le Central Vermont Railroad; et la
compagnie canadienne du Grand Tronc. Cette dernire ligne qui a
eu pendant longtemps le monopole du transport des marchandises 
destination de Boston, se trouve maintenant hors de comptition,
depuis que les deux autres compagnies ont inaugur les services
bi-quotidiens des convois de voyageurs,  grande vitesse, entre
Montral et Boston. Quelques rares voyageurs de Qubec suivent encore
la route du Grand Tronc par voie de Island-Pond et Portland, mais le
voyage est long et fatigant et la morgue des employs anglais n'a pas
peu contribu  rendre cette ligne impopulaire parmi les populations
d'origine franaise. La ligne du Central Vermont parcourt la
distance qui spare la ville de Saint-Jean, P.Q. et de White River
Junction, en passant par les villes de St. Albans et de Montpelier,
dans l'tat du Vermont.

La troisime de ces lignes ferres, le Passumpsic Railroad dont la
mise en opration remonte  sept ou huit ans, est sans contredit la
route la plus agrable sous tous les rapports, entre Montral, Boston
et tous les centres industriels de la Nouvelle Angleterre. Cette
ligne, partant de Saint-Lambert se dirige vers Boston en touchant 
Chambly, West-Farnham, P. Q.; Newport, St. Johnsbury, Wells River,
dans l'tat du Vermont; Plymouth, Concord, Manchester, Nashua, dans
l'tat du New Hampshire, et Lowell, Massachusetts. Un embranchement
relie la ligne principale de Newport, dans le Vermont,  Sherbrooke,
petite ville florissante situe au centre de la partie du Canada
franais connue sous le nom de Cantons de l'Est. Cet embranchement
forme une route directe entre Boston, Sherbrooke, Saint-Hyacinthe,
Acton, Sorel, Arthabaska. Trois-Rivires et Qubec.

La construction du Passumpsic Railroad a eu pour effet immdiat
de faire rduire les prix des billets de voyageurs entre Boston et
Montral et de forcer les autres compagnies  adopter une ligne de
conduite plus librale envers le public qui se plaignait d'un tarif
exorbitant et de l'quipement parfois insuffisant des chemins rivaux.
Les voyageurs de langue franaise se trouvaient souvent en butte aux
brutalits des employs qui ne savaient pas les comprendre, et l'on
mettait gnralement des vhicules de rebut au service des migrs
qui n'avaient pas les moyens de se payer le luxe des places de
premire classe. Grce  la direction librale de la nouvelle ligne
et  l'esprit d'entreprise d'une administration sage et prvoyante,
tous ces abus ont cess depuis quelques annes, et il n'est que
justice de reconnatre que le Passumpsic Railroad a t la cause
premire de ces changements importants. Des agences pour la vente des
billets de voyageurs ont t tablies dans tous les centres
importants de la Province de Qubec et de la Nouvelle-Angleterre, et
les informations les plus minutieuses sont fournies gratuitement par
des employs polis,  tous ceux qui en font la demande. Les malles et
les colis de toute sorte sont enregistrs sur tout le parcours de la
ligne et expdis  destination, sans qu'il en rsulte le moindre
trouble pour le voyageur. La plupart des employs parlent et crivent
les deux langues--l'anglais et le franais--et des wagons dortoirs
et salons sont attachs  tous les convois pour l'usage de ceux qui
dsirent se payer le luxe de ces inventions nouvelles. Rien ne manque
enfin aux facilits que l'on offre maintenant au public voyageur et
ceux qui ont prtendu que l'migr canadien demeurait aux tats-Unis
faute de n'avoir pas les moyens de retourner au pays, ont fait preuve
d'une ignorance qui frise le ridicule quand l'on considre que le
trajet de Montral  Fall River--363 milles--se fait aujourd'hui,
en chemin de fer, pour la somme de dix (10) dollars.

Il est donc certain que l'esprit d'entreprise des capitalistes
amricains qui ont construit ces nouvelles lignes a t l'une
des causes principales qui ont produit le mouvement gnral
d'migration franco-canadienne vers les tats-Unis. Les diffrentes
administrations canadiennes, trop occupes d'une politique toute
d'gosme, relguaient au second plan la ncessit des chemins de fer
et des tablissements industriels, et les tats-Unis acquraient peu
 peu la premire place parmi les nations manufacturires du monde
entier. Ce n'est pas le manque de patriotisme qui pousse l'migrant
canadien vers les tats-Unis; ce n'est pas l'amour exagr des
richesses ni l'appt d'un gain norme; c'est une raison qui prime
toutes celles-l: c'est le besoin, l'inexorable besoin d'avoir chaque
jour sur la table le morceau de pain ncessaire pour nourrir sa
famille; et c'est vers le pays qui fournit du travail  l'ouvrier
que se dirige naturellement celui qui ne demande qu' travailler
pour gagner honntement un salaire raisonnable qui lui permette
de vivre sans demander l'aumne. Quelques journalistes du Canada
et des tats-Unis ont prtendu que la misre rgnait parmi les
Canadiens-Franais migrs, mais la logique des faits est l pour
prouver le ridicule de ces assertions fantaisistes. La preuve
irrfutable du contraire se trouve dans le fait que des milliers de
personnes s'en vont chaque anne grossir la population canadienne
des tats de la Nouvelle Angleterre. Des pres de familles qui ne
se trouvent qu' dix ou douze heures de distance du pays natal,
resteraient-ils  l'tranger, souffrant de la faim et de la misre,
quand la patrie est l,  quelques pas, et les communications sont
aujourd'hui si faciles? Il faudrait supposer que ces hommes soient
atteints de folie, pour en arriver  croire qu'ils demeurent aux
tats-Unis dans la misre, lorsque pour la somme de dix dollars il
est loisible  chacun d'eux de reprendre la route du pays. Non! Les
Canadiens migrent aux tats-Unis parce qu'ils y trouvent un bien
tre matriel qu'ils ne sauraient acqurir au Canada, et le flot de
l'migration s'est grossi de tous ceux qui ne voyaient qu'inaction
force et privations sans nombre devant eux, et qui sentaient le
besoin de travailler pour vivre et pour manger. Quelque pnible qu'il
soit de se voir forc d'en arriver  cette conclusion dsolante, il
est cependant prfrable de dcouvrir la plaie afin que l'on puisse y
appliquer les remdes ncessaires pour la gurir; si tant est que les
hommes d'tat canadiens portent assez d'intrt  leurs compatriotes
migrs pour s'occuper srieusement de leur position  l'tranger.

Anselme Dupuis avait donc obi  des raisons premptoires, lorsqu'il
avait dcid de se rendre  Fall River dans l'espoir d'obtenir du
travail pour lui-mme et pour sa famille. Lorsque le cur du village
lui avait reproch de cder  un mouvement de dcouragement, en
s'loignant ainsi du village natal, le fermier lui avait rpondu:

--Mon Dieu! M. le cur, vous me connaissez trop bien pour croire que je
laisserais ici tout un pass auquel je suis attach par la mmoire de
mes anctres pour aller  l'tranger servir les autres, si je pouvais
faire autrement. La misre est  la porte de ma maison et les dettes
menacent d'engloutir mon patrimoine. J'ai une famille qui grandit,
et, ma foi, si pnible que soit l'expatriation, mieux vaut encore le
pain de l'exil pour ses enfants que la douleur de les voir destins 
traner une vie de souffrances et de privations.

Le brave homme avait t forc d'emprunter la somme ncessaire pour
payer ses frais de voyage et lorsqu'il et achet et pay ses billets
de chemin de fer,  Montral, il ne lui restait pour toute fortune
qu'une balance de trente dollars qui devait suffire  couvrir les
dpenses imprvues et les frais d'installation  Fall River. M.
Dupuis qui n'avait pas l'habitude du voyage avait heureusement choisi
la ligne du Passumpsic Railroad pour se rendre  sa destination et
l'on s'tait empress de lui donner, aux bureaux de la compagnie,
toutes les informations ncessaires sur le trajet qu'il avait 
parcourir avant d'arriver  Fall River. Un employ s'tait intress
pour voir  l'expdition et  l'enregistrement des bagages et
la famille tait monte en chemin de fer,  quatre heures de
l'aprs-midi, sans avoir eu  subir aucun dlai et aucun contretemps.

Aprs avoir voyag toute la nuit dans des wagons confortables, et
avoir travers les tats du Vermont et du New-Hampshire sans avoir
t drang par les arrts ou les changements de convoi, on arriva,
vers sept heure du matin,  Lowell, dans l'tat du Massachusetts.
Une heure plus tard la famille Dupuis accompagne de Jeanne Girard
descendait  Boston dans l'immense gare que l'on a construite pour
le dpart des trains de la compagnie Boston, Lowell & Nashua
Railroad.

Les migrs ne purent s'empcher d'admirer cette gare qui est sans
contredit l'une des plus belles constructions de ce genre qui existe
aux tats-Unis. Elle est compose d'une immense cour de dpart qui
comprend deux divisions: le service des voyageurs, dit aussi de
grande vitesse, et le service des marchandises; d'un grand vestibule
ou salle des pas perdus o se trouvent les bureaux de distribution de
billets pour les voyageurs, buvettes, librairie, dbit de tabac,
restaurant, bureaux de correspondance et de tlgraphie; de salles
d'attentes pour dames et messieurs; des salles et bureaux de bagages;
et d'une cour d'arrive avec abri pour monter en voiture et salles
d'attente pour les omnibus et les tramways.

Les employs de la compagnie se trouvaient  l'arrive du train pour
veiller au transport des voyageurs et de leurs bagages  la gare du
chemin de fer qui conduit  Fall River. Des voitures commodes et
spacieuses furent places  la disposition des migrants et l'on
parcourut sans encombre et sans difficults la distance qui spare la
gare du Boston, Lowell & Nashua R. R. de celle de la ligne du
Old Colony & Newport R. R.  deux heures de l'aprs-midi du
mme jour, les voyageurs descendaient en gare  Fall River o les
attendait le fils an de la famille, Michel Dupuis. Un logement
ou tenement appartenant  l'une des principales compagnies
industrielles, The Granite Mills Manufacturing Company, avait t
retenu d'avance par les soins du jeune homme qui avait aussi obtenu
du travail pour toute la famille.

En moins de vingt-quatre heures aprs leur dpart de Montral,
Anselme Dupuis, sa femme, ses enfants et Jeanne Girard se trouvaient
installs, grce  ces mesures prvoyantes, dans un logement
confortable, avec l'assurance d'un travail permanent pour tous les
membres de la famille.

On dormit, ce soir-l, sous le toit de l'tranger et les fatigues
du voyage eurent raison de la tristesse et de l'ennui qu'prouve
toujours l'migr lorsque, pour la premire fois, il ralise ce
sentiment inexprimable de navrante mlancolie que l'on appelle le
mal du pays.



IV

Fall River, Mass.


Il a t constat, dans le chapitre prcdent, que les causes
premires de l'migration franco-canadienne aux tats-Unis se
trouvaient en grande partie dans l'indiffrence du gouvernement
canadien pour tout ce qui touche aux entreprises industrielles et
 l'amlioration des voies de communication entre les districts
agricoles et les centres commerciaux. Les tats-Unis, au contraire,
ayant compris l'importance de ces accessoires si ncessaires  la
prosprit gnrale d'un peuple, ont appliqu des sommes immenses 
la construction des voies ferres et au dveloppement des industries
nationales. Il ne serait peut-tre pas inutile, avant d'aller plus
loin, de consacrer quelques pages  l'histoire de l'tablissement des
filatures de coton  Fall River. Cette histoire prsente certainement
l'exemple le plus frappant que l'on puisse trouver, dans les annales
de l'industrie, de ce que peut accomplir l'nergie d'une poigne
d'hommes entreprenants dans l'espace de dix ans.

C'est pourquoi il est important de produire ici cette preuve
indiscutable,  l'appui de l'avanc qui a t faite plus haut, 
propos de l'influence du progrs industriel aux tats-Unis, sur le
mouvement d'migration qui a enlev un si grand nombre de citoyens
intelligents et laborieux au Canada franais.

La ville manufacturire de Fall River, Mass. est situe sur la rive
droite de la baie Mount Hope prs de l'embouchure de la Rivire
Taunton,  53 milles de Boston, 183 milles au nord-est de New-York,
14 milles  l'ouest de New-Bedford et 18 milles au nord de
Newport-sur-mer. Les premiers tablissements datent de l'anne 1656,
poque  laquelle la lgislature de Plymouth accorda  certains
colons, le droit de s'tablir sur les bords et  l'embouchure de la
rivire Taunton. La petite colonie fut dfinitivement organise en
1659 et les terrains furent lgalement acquis de la tribu indienne
des Pocassets, pour et en raison de: vingt pardessus, deux marmites,
deux casseroles, huit paires de bottes, six paires de bas, une
douzaine de pioches, douze haches, et deux mtres de drap. Les
colons prosprrent assez bien par ces temps difficiles o le
laboureur tait forc de dfendre, au prix de sa vie, contre les
indiens maraudeurs des environs, sa famille et sa proprit. Les
guerres indiennes de 1675 vinrent pendant quelques temps suspendre
les travaux de la colonie, mais la dfaite et la mort du clbre
Philippe, roi des Wampanoags et des Pocassets, prs de Fall River,
ramenrent la paix et la tranquillit sur les rives de la baie Mount
Hope. Le village encore naissant obtint un acte d'incorporation de
la lgislature de Plymouth, sous le nom de Freetown, et les premiers
tablissements industriels furent rigs en 1703 par le colonel
Church sur les bords de la rivire Quequechan,--expression indienne
qui veut dire chute de la rivire, en anglais: Fall River. Ces
tablissements, au nombre de trois, taient des moulins  moudre la
farine,  fouler les draps et  scier les bois de construction. Le 15
juillet 1776, les habitants de Freetown se dclarrent en faveur de
l'indpendance des colonies et fournirent un contingent aux armes
de Washington et de Greene. Le 25 mai 1778, les Anglais attaqurent
le village, mais ils furent repousss par une compagnie de milice
volontaire commande par le colonel Joseph Durfee. Par un acte de
la lgislature, en date du 26 fvrier 1803, le nom de Freetown
fut chang en celui de Fall River, mais il paratrait que les
lgislateurs d'alors changeaient souvent d'opinion, puisqu'en 1804
ce dernier nom de Fall River fut chang pour celui de Troy que l'on
abandonna de nouveau, en 1834, pour choisir dfinitivement celui de
Fall River que la ville porte aujourd'hui.

La premire filature de coton fut rige en 1811 par le colonel
Joseph Durfee, sur l'emplacement aujourd'hui situ  l'angle des rues
South Main et Globe. Il n'y avait encore que quelques annes que
cette industrie avait t introduite en Amrique par un anglais,
Samuel Slater, qui rigea la premire filature  Pawtucket dans
l'tat du Rhode Island, en 1790.

On comptait, en 1812, 33 filatures de coton d'une capacit de 30,663
broches dans le Rhode Island, et 20 filatures d'une capacit de
17,371 broches dans le Massachusetts. Avant 1812, les fabricants
n'entreprenaient que le filage du coton, et le tissage tait fait sur
des mtiers primitifs par les femmes des habitations environnantes.

La premire fabrique qui entreprit le filage et le tissage du coton
fut construite en 1813 et incorpore sous le nom de Troy
Manufacturing Company. Les usines de Fall River Iron Works furent
riges en 1821, et la premire imprimerie  indienne fut mise en
opration au Globe village dans la premire filature rige en 1811
par le colonel Joseph Durfee.

Le premier lan donn, Fall River qui avait atteint une population de
10,000 habitants en 1845, continua  crotre en entreprises
industrielles, en richesses et en population. En 1860, le nombre des
habitants tait de 14,000: de 17,000 en 1862; de 25,000 en 1869; de
34,000 en 1873; de 45,000 en 1875; et l'on croit gnralement que le
chiffre actuel doit dpasser 50,000 habitants. Fall River avait
acquis le titre de cit en 1854, et le premier maire de la nouvelle
communaut fut l'hon. James Buffinton qui a depuis reprsent le
premier district du Massachusetts, au congrs national, pendant 14
annes conscutives. Pendant la guerre de la scession, Fall River
a fourni 1,273 soldats et 497 marins aux armes et  la marine de
l'Union, et plusieurs de ses fils ont trouv la mort glorieuse sur
les champs de bataille.

Vers la fin de la guerre civile, un mouvement industriel s'organisa
parmi les capitalistes de Fall River, et pendant l'espace de dix ans
on quintupla les capacits productives des filatures de coton. On
peut voir par le tableau suivant, la gradation de l'accroissement des
productions industrielles:

  Annes            Nombre de broches

  1865................  265,321
  1866................  403,624
  1867................  470,360
  1868................  537,416
  1869................  540,614
  1870................  544,606
  1871................  730,183
  1872................1,094,702
  1873................1,212,694
  1874................1,258,508
  1875................1,269,048
  1876................1,274,265
  1877................1,284,701

Le premier juillet 1875 Fall River comptait 43 filatures de coton
d'une capacit de 1,269,048 broches et 29,865 mtiers. Cinq nouvelles
filatures riges depuis, augmenteront probablement ces chiffres d'un
dixime. Fall River produit maintenant prs des deux tiers des tissus
 indienne fabriqus dans les tats-Unis, comme on peut le voir par
le tableau suivant qui est officiel:

  Production totale des tats-Unis   588,000,000 yds
      "  de la Nouvelle Angleterre   481,000,000
      "  de Fall River,              343,475,000

Ces chiffres datent de 1875, et comme il a t dit plus haut, il
faudrait y ajouter  peu prs un dixime pour rendre justice aux
capacits productives de Fall River, au premier janvier 1878. Le
nombre des compagnies industrielles incorpores est de 33; les
capitaux verss sont de $15,735,000; le nombre des mtiers est de
30,577; le nombre de balles de coton fabriqu annuellement est de
139,175; les personnes employes dans les filatures sont au nombre de
15,270; et le montant des salaires mensuels des employs varie entre
$450,000 et $500,000.

La plupart de ces chiffres sont emprunts au rapport officiel de 1875
et l'accroissement merveilleux du commerce et de l'industrie de Fall
River, depuis quelques annes, font prvoir une augmentation
considrable pour l'avenir.

Fall River compte en outre: une filature de laine, un immense
tablissement pour le blanchissage des cotons crus et deux
imprimeries  indienne qui sont des merveilles de mcanisme
perfectionn et de gnie industriel, et une immense usine connue sous
le nom de Fall River Iron Works. L'valuation totale du bureau des
assesseurs pour l'anne 1875, porte  $51,401,467 la valeur des
proprits soumises aux contributions municipales et  $763, 464.37
le montant des impts perus pendant l'anne.

Les voies de communication par terre et par mer sont abondantes,
et de nombreuses lignes de chemins de fer et de bateaux  vapeur,
offrent toutes les facilits dsirables au commerce et  l'industrie.

L'accroissement rapide de Fall River pendant les cinq dernires
annes a t un sujet d'tonnement pour le monde industriel, et
spcialement pour ceux qui ont assist comme tmoins aux efforts
nergiques de ses citoyens entreprenants.

Un grand nombre de banques fournissent les facilits ncessaires pour
les transactions commerciales, et deux journaux quotidiens et cinq
journaux hebdomadaires distribuent chaque jour et chaque semaine,
parmi toutes les classes de la socit, des nouvelles du monde
entier. On a remarqu avec raison que plus de 14,000 personnes
employes dans les filatures, taient inscrites dans les livres de
caisses d'pargne; ce qui est une preuve non quivoque de l'esprit
d'conomie de la population ouvrire de Fall River.

La population de la ville, comme il a t dit plus haut, est
gnralement estime  50,000 habitants, parmi lesquels on compte
environ 6,000 Canadiens d'origine franaise. L'arrive des premires
familles canadiennes  Fall River, date de 1868 et ds l'anne
suivante, l'vque du diocse de Providence, Rhode-Island, envoyait
un prtre franais pour organiser la paroisse de Sainte-Anne des
Canadiens. Grce  l'nergie et  l'esprit de sacrifice du nouveau
pasteur, une glise fut rige immdiatement et les migrs purent
remplir leurs devoirs religieux avec la mme facilit qu'au Canada.
Le mouvement d'migration continuait toujours dans des proportions
tonnantes et trois ans plus tard, il fut jug ncessaire d'agrandir
le nouveau temple pour faire place aux fidles qui s'affluaient 
Fall River de toutes les parties du Canada. On compte actuellement
deux paroisses catholiques consacres spcialement au service des
Canadiens. L'une, la plus considrable, se compose de tous les
Canadiens habitant la ville de Fall River proprement dite, et elle
est connue sous le nom de paroisse de Sainte-Anne des Canadiens.
L'autre, de moindre importance, sous le titre de paroisse de
Notre-Dame-de-Lourdes comprend toutes les personnes professant la
religion catholique, sans distinction de nationalits, et habitant le
faubourg connu sous le nom de Flint village. Quelques protestants
d'origine franaise se sont runis pour former une congrgation et se
procurer les services d'un pasteur de leur culte, mais leur nombre
est relativement restreint.

Des coles franaises ont t fondes,  diffrentes reprises, avec
plus ou moins de succs, quoique le systme d'ducation gratuite et
obligatoire des coles publiques ait toujours t un obstacle srieux
au progrs de ces tablissements; si l'on en excepte, cependant, les
coles de filles organises par des religieuses canadiennes qui
paraissent avoir assez bien russi. Plusieurs socits nationales ont
t organises  diffrentes poques et quelques unes fonctionnent
aujourd'hui avec assez de rgularit, quoique ces associations, en
gnral, aient eu une existence assez prcaire en raison des
changements importants qui se font chaque anne dans les rangs de la
colonie franaise de Fall River. Plusieurs jeunes Canadiens, depuis
leur arrive aux tats-Unis, se sont lancs dans la voie difficile
des professions librales, et quelques uns d'entre eux ont russi 
se faire de bonnes clientles comme avocats, notaires, mdecins,
journalistes, artistes, etc. Toutes les branches de commerce se
trouvent aussi reprsentes par des ngociants canadiens qui ont
tabli des magasins pour la vente des marchandises de toutes sortes,
et quelques-uns de ces tablissements sont remarqus pour
l'exactitude du service et l'lgance et la richesse de leurs fonds
d'assortiment. Le commerce des provisions, des nouveauts et des
piceries a particulirement pris des proportions tonnantes et
quelques marchands canadiens ont russi  se faire une belle
clientle amricaine en dehors du commerce canadien dont ils ont le
monopole. Quelques autres ngociants font avec succs l'importation
des crales, des foins, du beurre et des pommes de terre du Canada,
et un Commerce actif s'est tabli depuis quelques annes entre
Montral, Qubec, Saint-Hyacinthe et Sherbrooke et tous les centres
industriels de la Nouvelle-Angleterre o les Canadiens se sont
tablis.

Sous le rapport du travail, les familles entires, comme rgle
gnrale, entrent dans les filatures de coton. Hommes, femmes et
enfants obtiennent des emplois plus ou moins lucratifs, quoiqu'il y
ait exception pour les artisans qui ont un mtier qui leur permet de
commander des salaires plus levs dans leur spcialit. Mais ces
derniers sont forcs de faire la part des temps de chmage; ce qui
fait, que mme en travaillant pour des appointements comparativement
modiques, les personnes employes dans les filatures peuvent quelques
fois gagner tout autant que les hommes de mtier. Quelques jeunes
Canadiens occupent maintenant des positions responsables comme chefs
d'ateliers et contrematres dans les manufactures, et l'ouvrier
d'origine franaise, en gnral, est recherch pour sa fidlit, son
assiduit au travail et sa sobrit. Comme classe ouvrire, les
Canadiens occupent une position que l'on pourrait comparer avec
avantage  celle de leurs compagnons de races irlandaise, anglaise et
cossaise, qui forment avec eux la presque totalit des employs des
filatures de coton,  Fall River.

L'migration canadienne ne s'tant porte vers Fall River que depuis
neuf ou dix ans, aucun Canadien n'a encore pu acqurir ce qu'on
appelle de la fortune, quoique plusieurs d'entre eux occupent des
positions qui les mettent  l'abri du besoin. Le plus grand nombre de
ces derniers ont cru devoir prendre leurs lettres de naturalisation
afin de protger leurs proprits contre les ventualits d'une mort
soudaine: ce qui rendrait leur succession assez difficile  rgler.
Une loi de l'tat du Massachusetts assigne aux enfants ns aux
tats-Unis, toutes les proprits mobilires ou immobilires qui
pourraient tre laisses sans dispositions testamentaires, au
dtriment de la veuve et des enfants ns au Canada, si le pre n'a
pas t naturalis amricain. L'influence politique que possde la
population canadienne est relativement insignifiante, quoique le
nombre des lecteurs aille en augmentant, chaque anne, dans une
proportion qui fait prvoir qu'avant longtemps, les citoyens
d'origine franco-canadienne pourront prendre la part qui leur
revient,  la gestion des affaires publiques.

Somme toute, la position matrielle sociale, religieuse et politique
de la population canadienne de Fall River, sans tre aussi brillante
qu'il serait peut-tre permis de l'esprer, est loin d'tre aussi
misrable que l'on a bien voulu l'affirmer dans les rangs d'une
certaine presse, aux tats-Unis et au Canada. On a parl de faim et
de misre, et l'on est mme all jusqu' dire que la seule raison qui
retenait les Canadiens  l'tranger, se trouvait dans le fait qu'ils
taient, en gnral, trop pauvres pour payer leurs frais de retour au
pays. Ces assertions ont t faites par des crivains qui devaient
tre pays pour mentir ou qui avaient t tromps grossirement par
des rapports fantaisistes. Quand on rpte, au Canada, que la misre
rgne aux tats-Unis parmi les migrs, on se trompe d'une manire
trange. Relativement au nombre de la population et au nombre des
migrants qui arrivent le plus souvent sans les moyens de pourvoir
 leurs premiers besoins, il n'existe pas un pays au monde o
l'indigence et la mendicit soient plus rares que dans la
Nouvelle-Angleterre. La statistique est l pour le prouver, et les
chiffres, avec leur concision mathmatique, en disent plus long que
tous les articles des journaux qui paraissent avoir pour mission de
dcrier les institutions amricaines et de calomnier le peuple qui
accorde l'hospitalit la plus franche et la plus cordiale,  tous
ceux qui dsirent marcher dans la voie honorable du travail, du
progrs et de la civilisation.



V

La filature


Les premiers soins d'Anselme Dupuis, lors de son arrive  Fall
River, furent consacrs  l'installation de sa famille et  l'achat
des meubles et des ustensiles qui lui manquaient pour monter son
mnage. Les quelques dollars qui lui restaient suffirent  ces
premires dpenses, mais il fallut s'aboucher avec les marchands de
comestibles afin de faire face aux besoins des premiers mois. Des
comptes furent ouverts chez l'picier, le boucher et le boulanger de
qui l'on obtint un crdit de trente jours, comme c'est l'habitude
chez les marchands de dtail de Fall River.

Des employs passent chaque jour dans les familles pour prendre les
commandes et les marchandises sont portes  domiciles. Ce systme de
commerce est gnral parmi les Canadiens des tats-Unis et s'explique
facilement par le fait que les migrants, en gnral, arrivent aux
tats-Unis dans un tat voisin de la pauvret. On commence par
escompter les salaires du premier mois de travail, et une fois
lances sur la pente du commerce  crdit, les familles continuent
gnralement  payer leurs fournisseurs de la mme manire. On a
cependant remarqu, depuis deux ou trois ans, que quelques personnes
avaient inaugur le systme des achats au comptant et il est  esprer
que cet exemple de quelques-uns aura pour effet d'ouvrir les yeux du
plus grand nombre sur les dsavantages du commerce  crdit.

Toute la famille Dupuis,  l'exception du pre, s'tait ressentie des
fatigues du voyage et il fut dcid que les enfants ne commenceraient
leurs travaux que le lundi de la semaine suivante, afin de leur
accorder un repos dont ils avaient besoin, et de leur permettre de
visiter la ville et de faire des connaissances. Le fils an, Michel,
obtint un cong de quelques jours afin de pouvoir guider son pre
dans ses premires dmarches et comme toutes les industries taient
alors dans un tat florissant, on n'eut aucune peine  rgler les
dtails les plus importants du mnage, en attendant que les salaires
runis de la famille eussent produit les fonds ncessaires pour faire
face aux dpenses courantes.

Jeanne, grce  la bont toute paternelle de son protecteur et aux
gards bienveillants de madame Dupuis et de ses enfants, se trouvait
dans un tat relativement confortable. Les incidents du voyage
avaient eu pour effet de la distraire un peu, et d'loigner de son
esprit malade le souvenir des terribles preuves qu'elle avait eu 
supporter. La jeune fille souffrait encore physiquement des fatigues
de la dernire quinzaine, mais elle secouait peu  peu la torpeur
dans laquelle elle s'tait laiss tomber aprs la mort de son pre.
Tout faisait esprer que la vie active de l'ouvrire lui ferait
oublier, dans une certaine mesure, ses douleurs et ses peines, et que
sa sant robuste aurait promptement raison de sa faiblesse passagre.
L'amiti expansive de ses nouvelles camarades qui la traitaient comme
une soeur, avait touch profondment la pauvre Jeanne, et son coeur
qui avait tant besoin de consolation se laissa bercer doucement par
les sentiments de cette affection douce et tranquille. Le fils an
qui tait un brave garon s'effora, de son ct, d'tre agrable
 la jeune fille, lorsque ses soeurs lui eurent racont les
circonstances qui l'avaient force  migrer. Les plus jeunes enfants
eux-mmes s'taient attachs  l'orpheline et chacun semblait
rivaliser de bont et de prvenances pour lui faire oublier qu'elle
se trouvait dans la famille  titre d'trangre et de protge.

Les quelques jours qui restaient aux migrs avant de se mettre au
travail furent employs  renouer connaissance avec quelques
familles de Contrecoeur qui les avaient prcds dans l'exil et qui
s'empressrent de donner aux nouveaux venus toutes les informations
dsirables. M. Dupuis lui-mme s'adressa au grant de la filature
Granite o son fils avait fait les arrangements prliminaires, afin
de s'assurer dans quelles conditions ses enfants commenceraient 
travailler. Il fut dcid que les deux filles les plus ges, Marie
et Josphine entreraient comme apprenties dans le dpartement du
tissage, pendant que Philomne, Arthur et Joseph assisteraient aux
cours des coles publiques pendant le terme prescrit par les lois.
Jeanne serait admise dans la salle du filage o se fabriquait la
chane des tissus sur les mtiers  travail continu (ring frame
spinning), et M. Dupuis lui-mme serait employ dans le hangar au
coton o se fait le dballage de la matire brute, avant de la
soumettre au procd du nettoyage et de l'pluchage. Michel, l'an,
travaillait depuis un an comme fileur sur les mtiers adopts
maintenant pour le filage en fin, et connus sous le nom de bancs 
filer  travail intermittent (_mule spinning_). Cette dernire
occupation demande des aptitudes spciales et les ouvriers fileurs
reoivent un salaire suprieur  celui que gagnent les autres
employs d'une filature. Michel qui tait un garon intelligent avait
eu la bonne fortune de tomber entre les mains d'un contrematre qui
s'tait intress  son avancement, et en moins de six mois le jeune
homme tait arriv  obtenir la direction d'une paire de bancs 
broches (_mules_).

Il tait vident que les premiers jours de travail ne produiraient
qu'un salaire relativement insignifiant, car il fallait d'abord
mettre les enfants au courant des devoirs de leurs occupations
respectives avant qu'ils eussent acquis l'exprience ncessaire pour
qu'on leur confit, sans contrle, la direction des machines. Mais
comme Michel gagnait dj de fort bons gages, on pourrait attendre,
sans embarras, que le temps et amen des changements favorables qui
permettraient  tous les membres de la famille de contribuer  la
prosprit commune. Madame Dupuis serait charge des soins du mnage,
et les jeunes enfants qui iraient  l'cole pourraient l'aider
jusqu' un certain point, en dehors des heures de classe, dans les
travaux intrieurs de la maison. Tout semblait arrang  souhait et
les enfants eux-mmes tmoignaient le dsir de commencer bientt les
travaux qu'on leur avait assigns.

M. Dupuis s'tait inform, aussitt aprs son arrive, des facilits
que possdaient ses compatriotes pour remplir leurs devoirs religieux
et on lui avait rpondu que, sous ce rapport, les Canadiens de Fall
River n'avaient rien  envier  leurs frres du Canada. Un vnrable
prtre appartenant  une noble famille franaise s'tait dvou au
service de la population franco-canadienne, et un joli temple ddi
au culte catholique sous le patronage de Sainte-Anne s'tait lev
comme par enchantement  l'appel de l'vque du diocse. Ce fut
cependant avec un sentiment d'agrable surprise que M. Dupuis se
trouva avec sa famille, le dimanche suivant, au milieu d'une foule de
ses compatriotes migrs comme lui, et qui taient accourus de tous
les coins de Fall River pour assister au service divin. L'glise
dcore avec got prsentait un aspect gai comme aux jours des
grandes ftes, au Canada, et les crmonies du culte rappelaient
forcment le souvenir de la patrie absente.

Aprs avoir fait un tour de promenade, pendant l'aprs-midi, sous la
direction de Michel qui leur fit visiter les points les plus
intressants de Fall River, les jeunes filles se retirrent de bonne
heure afin de se prparer au travail du lendemain. Chacun devait tre
debout  cinq heures et demie du matin, car il fallait prendre le
djeuner avant de se rendre  la filature o les travaux commenaient
 six heures et demie prcises. Accompagn de Michel qui se rendait
lui-mme au travail et qui lui servait d'interprte, M. Dupuis
conduisit les jeunes filles au bureau du surintendant qui leur
assigna leurs emplois respectifs. Jeanne, comme il l'a t dit plus
haut, devait tre employe dans le dpartement du filage rserv pour
les femmes, et Marie et Josphine dans les ateliers de tissage. M.
Dupuis trouverait en attendant mieux, du travail dans le hangar de
dballage. Chacun se mit  l'ouvrage et l'on commena, dans des
circonstances assez favorables, le premier jour de travail 
l'tranger.

L'migrant canadien qui quitte la charrue et l'air pur des campagnes
canadiennes pour le travail mcanique et l'atmosphre rarfi des
filatures de la Nouvelle-Angleterre, prouve, tout d'abord, un
sentiment bien naturel de malaise physique et de nostalgie. La cloche
rglementaire qui appelle sa famille au travail, lui fait comprendre
qu'il se trouve sous la dpendance de l'tranger et qu'une infraction
aux coutumes et rglements tablis, suffirait pour le placer dans une
position difficile au point de vue pcuniaire. Les enfants, levs
dans les campagnes dans toute la jouissance des liberts de la vie
pastorale, s'accoutument assez difficilement  cette surveillance
toujours svre de la hirarchie des directeurs, surintendants,
matres et contrematres des grands tablissements industriels. 
chaque pas, dans chaque action, on sent la main inexorable du grant
qui veille aux intrts du capitaliste. Les machines ne savent pas
attendre, et l'assiduit la plus rigoureuse est exige des ouvriers
et des ouvrires. Les heures de travail sont rgles et observes
avec un soin tout particulier. Une loi de l'tat du Massachusetts
fixe  60 heures par semaine la somme de travail que l'on peut exiger
des femmes et des enfants, ce qui, en moyenne, forme un labeur de dix
heures par jour, quoique les travaux soient rpartis de manire 
permettre la fermeture des filatures  3h de l'aprs-midi, tous les
samedis, tout en fournissant les soixante heures rglementaires. En
un mot, il faut que tous les travaux soient faits, tous les devoirs
accomplis avec la rgularit implacable de la machine  vapeur qui
donne la vie et le pouvoir  ces immenses ateliers. Il faut tre l
pour veiller  la mise en opration des mtiers; il faut tre l pour
veiller  la perfection du travail des machines; il faut tre l pour
assister, chaque soir,  la cessation du mouvement de la grande
roue, comme on appelle gnralement, chez les Canadiens, le monteur
principal d'une filature. Il est facile de comprendre que la rigueur
mcanique de tous les travaux de la filature, produise, au dbut, un
sentiment de lassitude physique et d'esclavage moral, chez les gens
qui n'ont connu jusque-l, que les occupations paisibles et le
laisser-aller assez gnral de la vie des campagnes. Les premires
semaines s'coulent dans un tat de mcontentement assez prononc,
mais quand arrive le premier jour de paye, pay day comme on dit
gnralement ici, ce mcontentement se change presque toujours pour
la satisfaction bien naturelle de pouvoir toucher rgulirement le
prix de son travail. Le paiement des ouvriers,  Fall River, se fait
rgulirement chaque mois, et quoique les sommes ainsi distribues
atteignent le montant d'un demi million de dollars, nous n'avons pas
un seul exemple  citer, o les compagnies aient failli de rencontrer
leurs obligations envers les ouvriers. Chaque famille peut ainsi
compter avec certitude sur le montant de son salaire et rgler ses
dpenses en consquence. Ici, comme ailleurs, se trouvent des gens
dont les dpenses excdent les revenus, mais ces gens-l ne sauraient
prendre pour excuses la mauvaise foi des corporations industrielles
ou l'irrgularit des paiements mensuels. Tout au contraire; il
n'existe probablement pas, en Europe ou en Amrique, une ville
manufacturire dont les tablissements industriels soient assis sur
des bases plus solides.

L'migr, aprs s'tre mis au courant des habitudes et du travail
des filatures, se fait, peu  peu,  cette vie rglemente. On se
familiarise avec les occupations quotidiennes assignes  chaque
membre de la famille; on devient habile, et les salaires sont
augments en proportion des aptitudes des ouvriers. Pendant les
heures de loisir des soires et des dimanches, on a gnralement
rencontr, parmi les 6,000 Canadiens qui habitent Fall River, des
amis ou des connaissances du pays natal. On a renou les anciennes
relations ou l'on en a form de nouvelles, et trois mois se sont 
peine couls que l'on se sent rconcili aux manires de vivre des
villes amricaines. Les enfants, avec l'insouciance et la facilit du
jeune ge trouvent facilement de nouveaux camarades et se
familiarisent avec la langue anglaise.

Chaque corporation industrielle possde un certain nombre de
logements (_tenements_) conomiques  l'usage de ses ouvriers,
et le prix du loyer est retenu chaque mois, sur les salaires de la
famille. Il est loisible aux employs d'occuper ces logements,
quoique pleine libert leur soit donne de loger o bon leur semble.
Ces habitations sont gnralement groupes autour des filatures et
possdent tout le confort dsirable. Les Canadiens de Fall River
n'ont certainement pas  se plaindre  ce sujet.

Tout enfant qui n'a pas atteint l'ge de 14 ans se voit forc par les
lois de l'tat,  suivre les cours lmentaires des coles publiques
pendant une priode de vingt semaines scolaires par an, et toute
infraction  cette loi est svrement punie par les tribunaux. Des
surveillants sont spcialement charg de voir  ce qu'aucun enfant
n'chappe  l'excution de ces rglements, et les corporations
industrielles sont responsables devant la loi aussi bien que les
parents des enfants pris en dfaut. Le systme des coles publiques,
 Fall River, est organis avec un soin et une libralit qui font
honneur aux autorits municipales. La ville de Fall River qui compte
une population d' peu prs 50,000 mes, selon les derniers
recensements, entretient cent trois coles spares pour l'ducation
gratuite et obligatoire de ses habitants. Ces coles sont divises
comme suit: cole suprieure 1; coles dites de grammaire, (_Grammar
Schools_) 19, coles intermdiaires (_Intermediate schools_) 21; coles
primaires, 53; coles mixtes 9. Le nombre des professeurs des deux sexes
employs dans ces coles est de 123 et le nombre des lves enregistrs,
 la date du 1er janvier 1877, tait de 8864. Une somme de
$100,000 a t mise  la disposition du bureau des coles pour
l'exercice 1876-77, et un montant supplmentaire de $37,966.73 a t
dpens pour la construction de nouvelles coles et l'entretien des
autres difices attribus au dpartement de l'instruction publique; ce
qui fait un total de $137,966.73, mis au service de l'instruction
gratuite et obligatoire pendant le cours de l'anne scolaire 187677.
L'instruction religieuse dans les coles ne touche en rien aux formes et
aux dogmes des croyances si divises du christianisme, aux tats-Unis.
Catholiques et protestants sont traits de la mme manire, avec la mme
libralit, et un prtre catholique romain fait partie depuis plusieurs
annes du bureau des coles publiques de Fall River. Tous les livres et
la papeterie ncessaires sont fournis gratuitement aux lves sous la
direction du surintendant, et riches et pauvres sont traits avec
l'galit la plus dmocratique, sur les bancs des coles publiques.
Rien n'est donc pargn pour donner  la jeunesse ouvrire les
avantages d'une ducation librale, et c'est l un bienfait qui se
fait ncessairement sentir parmi les Canadiens migrs. Des coles
particulires sous la direction du clerg, ont aussi t tablies dans
diffrents quartiers de la ville, et les personnes qui dsirent y
envoyer leurs enfants peuvent le faire moyennant une lgre contribution
mensuelle. On a aussi tabli, depuis quelques annes, des coles du soir
 l'usage des personnes adultes qui dsirent consacrer les longues
soires d'hiver  l'tude des rudiments de la langue et de la grammaire
anglaise. Ces coles sont particulirement utiles aux migrs qui
dsirent apprendre l'anglais. On peut voir par ce court rsum, que les
avantages de toutes sortes, ne manquent pas  Fall River,  ceux qui
dsirent s'instruire tout en vaquant  leurs occupations quotidiennes.
Certes, sans aller Jusqu' dire que la position des Canadiens aux
tats-Unis soit ce qu'elle devrait tre, sous tous les rapports, on
est forc d'avouer que si les migrs ne prosprent pas selon leurs
esprances, il serait souverainement injuste d'en accuser le peuple
amricain ou les lois qui le rgissent. L'tranger qui veut prendre sa
part du labeur ncessaire  l'avancement des progrs matriels et
intellectuels du pays, est reu aux tats-Unis comme un frre, quelle
que soit sa croyance ou sa nationalit. Les portes de toutes les
ambitions lui sont ouvertes, et ici comme ailleurs, c'est l'nergie,
l'intelligence et l'amour du travail qui obtiennent le haut du pav.
L'ignorance, la paresse et le fanatisme n'ont leur place nulle part, et
peut-tre encore moins sous le drapeau de la rpublique amricaine qu'en
aucune autre partie du monde.

On peut donc dire avec vrit que le Canadien-franais migr aux
tats n'a pas  se plaindre du peuple qui l'entoure, des capitalistes
qui lui donnent du travail, ou du gouvernement qui le protge. Comme
tout autre citoyen, l'migr est forc de faire la part des crises
industrielles et commerciales, et si les jours qu'il traverse
maintenant sont un peu sombres, il lui faut se consoler par la
certitude qu'il doit avoir, de possder sa part de soleil, lorsque
les jours de prosprit ramnent le bonheur et le contentement parmi
la classe ouvrire.



VI

Les salaires dans les filatures


La question des salaires pays pour les travaux de la filature,
depuis quelques annes, a toujours t nglige par ceux qui se sont
occups de trouver un remde contre l'migration, en encourageant
le rapatriement des Canadiens migrs. Les autorits canadiennes
fdrales et provinciales ont organis, avec la meilleure volont du
monde, des essais de colonisation dans la province de Manitoba et
dans les cantons de l'Est de la province de Qubec, mais s'il faut
en juger par les rsultats obtenus jusqu'aujourd'hui, on est forc
d'en arriver  la conclusion que le mouvement a chou compltement,
fatalement chou, quoi que puissent en dire ceux qui ont intrt 
proclamer le contraire. Le flot de l'migration se dirige toujours
vers la Nouvelle-Angleterre, et le plus grand nombre des colons qui
ont t rapatris  prix d'argent ont eux-mmes repris la route de
l'tranger. Au lieu d'un retour gnral au pays que l'on paraissait
esprer, c'est un dpart en masse que l'on est forc de constater.
Il faut donc en arriver  la conclusion que le rapatriement des
Canadiens-Franais migrs dans la Nouvelle-Angleterre a t jusqu'
prsent chose illusoire. Partant de l, et voyant chaque jour
s'augmenter le nombre des migrants qui vont aux tats-Unis chercher
du travail et du pain, il semble plus  propos d'tudier le ct
pratique de leur position matrielle, que de prcher dans le dsert
sur les rsultats dsastreux de l'migration. Le mal est l qui
fait des progrs inquitants, et il s'agit d'y apporter un remde
nergique. Un mdecin commence par tudier les signes diagnostiques
d'une maladie avant de prescrire pour sa gurison, et il devrait
en tre des maladies sociales et politiques, comme des maladies
physiques. Laissant de ct l'aspect pratique de la question du
rapatriement, on s'est born jusqu'aujourd'hui,  faire appel au
patriotisme des migrs, sans se demander si ce que l'on pouvait leur
offrir au Canada tait de nature  leur faire oublier ce qu'ils
abandonnaient aux tats-Unis. On ne paraissait pas s'inquiter de la
question des salaires, lorsque cette question forme probablement la
seule base de raisonnement sur laquelle il soit possible d'en arriver
 un moyen pratique de rapatriement.

Il est notoire, que les hommes politiques Canadiens ignorent
gnralement les dtails les plus lmentaires de la vie de leurs
compatriotes migrs, et l'on propose une loi de rapatriement sans
trop savoir si ce qu'on offre au Canada n'est pas destin  tre pris
en ridicule aux tats-Unis. Telle a t, par exemple, la dernire
loi dicte par la lgislature de Qubec, et par laquelle on a russi
 dpenser $50,000 pour ramener au pays 25 ou 30 colons, pendant
que 25,000 Canadiens-Franais quittaient leur pays natal pour aller
chercher du travail dans la Nouvelle-Angleterre. Ces $50,000
distribus avec intelligence dans les campagnes du Canada auraient
produit des rsultats plus encourageants. Si l'on eut tudi cette
question des salaires avant de s'empresser d'tablir un mode de
rapatriement que chacun tourne maintenant en ridicule, on aurait
peut-tre russi  viter l'cueil d'un premier fiasco. Et chacun
sait ce qu'il en cote gnralement pour remettre en faveur, une
mesure discrdite par l'incapacit notoire de quelques-uns et par
la prvarication des autres.

Il est indubitable que l'on prchera dans le dsert, aussi longtemps
que l'on ne parviendra pas  offrir aux Canadiens migrs, des
avantages suprieurs  ceux qu'ils possdent aux tats-Unis. Cette
vrit est indiscutable et repose sur la comparaison mathmatique
que fera toujours l'homme intelligent, avant de se lancer dans une
entreprise nouvelle. Pourra-t-il, en retournant au Canada, gagner
chaque jour, chaque semaine, ou chaque mois le mme nombre de dollars
qu'il gagne dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre?

Voil la question du rapatriement pose en deux lignes, et chacun
sait, qu'aujourd'hui, les chiffres sont en faveur des tats-Unis,
quoi qu'en disent ceux qui sont pays pour affirmer le contraire.
Ce n'est pas en trompant le peuple par des niaiseries sentimentales
que l'on parviendra  changer les rponses implacables d'un problme
d'arithmtique. On a dit aux hommes politiques du Canada: Les
Canadiens-Franais des tats-Unis sont dans la misre et ne demandent
qu'un peu d'aide pour retourner au pays natal. Les hommes d'tat ont
aval la pilule sans faire la grimace, et une loi de rapatriement fut
passe avec margement au budget pour une somme de $50,000. Le
premier devoir du gouvernement fut de nommer des agents pour veiller
 ce que les fonds fussent dbourss avec justice et discernement. Il
y a maintenant trois ans que cette loi est inscrite sur le cahier des
charges de la lgislature de Qubec, les fonds sont puiss, on se
prpare  en demander d'autres, plus de 25,000 Canadiens ont pris,
depuis cette poque, la route de l'exil, et  peine a-t-on russi 
ramener au pays 25 familles qui aient dcid de s'y tablir d'une
manire dfinitive. Voil, jusqu' prsent, les rsultats de la loi
de rapatriement.

Il n'appartient pas aux Canadiens des tats-Unis, de vouloir
enseigner aux hommes d'tat du pays, le remde  apporter pour mettre
un frein au flot d'migration qui dpeuple les campagnes du Canada
franais, mais on peut facilement les mettre au courant de la
position qu'occupent ici leurs compatriotes migrs, des salaires
qu'ils reoivent, en un mot, des avantages matriels qui les ont
engags  s'tablir dans les centres industriels. Et comme il existe,
 Qubec et  Ottawa, des ministres pays grassement pour tudier
et rsoudre les problmes politiques, ils pourront alors, avec
connaissance de cause, faire des comparaisons qui les mneront  une
intelligence raisonne de la question du rapatriement.

Une tude srieuse a t faite pour en arriver  des chiffres d'une
exactitude indiscutable, et les informations ont t fournies par
des hommes du mtier. Les directeurs-grants de trois des plus
importantes filatures de Fall River ont bien voulu prendre la peine
de dresser des listes dtailles des salaires pays dans leurs
tablissements respectifs, et aprs avoir compar leurs rapports,
on est arriv  tablir une moyenne qui peut tre prsente comme
correcte,  ceux qui s'intressent  cette question si importante de
l'migration canadienne aux tats-Unis.

On objectera peut-tre que la moyenne de Fall River ne saurait
s'appliquer aux tablissements des autres centres industriels, mais
il est facile de rpondre  cette objection par le fait que Fall
River produit plus des deux tiers de tous les tissus de coton
fabriqus en Amrique, comme on peut s'en assurer par les chiffres
prcdents. Cela dit, nous allons procder  passer en revue tous les
travaux ncessaires  la fabrique du coton, en mettant en regard de
chaque emploi, le montant du salaire pay actuellement, dans tous les
tablissements industriels de Fall River:

  Cardeurs par jour .............$1.03
  Fileurs   "   " ............... 1.44
  Bobineuses (spoolers) ..........  95
  Warpers ....................... 1.17
  Passeuses-en-lames ............ 1.00
  Empeseurs (Slashers) .......... 1.70
  Tisserands .................... 1.23
        Moyenne gnrale $1.21 3/4.

Notons d'abord que cette moyenne des salaires ne s'applique qu'aux
ouvriers, et que les agents, surintendants, matres, contrematres,
mcaniciens, menuisiers, peintres, etc., reoivent naturellement des
salaires plus levs qui porteraient la moyenne  plus de deux
dollars par jour. Cette moyenne de $1.21 3/4 doit donc tre
considre comme s'appliquant exclusivement  ceux qui n'occupent
aucune position exceptionnelle dans la filature.

Les Canadiens, en gnral, sont employs dans les dpartements du
cardage, du bobinage et du tissage. Le filage, comme rgle gnrale,
est fait par les ouvriers anglais et irlandais, quoique les
aide-fileurs se recrutent en grand nombre parmi les enfants
canadiens. Les salaires pays  ces aide-fileurs (_back boys,
doffers, tube boys_) varient de 28 cents par jour pour les plus
jeunes, jusqu' $1.00 pour les plus habiles; la moyenne est de 65
cents par jour. Le systme de filage adopt dans le plus grand nombre
de filatures  Fall River, est le systme anglais connu sous le nom
de mule spinning et les hommes seuls sont employs dans ces
ateliers, en raison de la difficult du travail. Quelques filatures
se servent cependant du mtier  travail continu, soit  broches
verticales, soit  broches horizontales--(_frame spinning_)--et
ces machines sont gnralement confies  des ouvrires qui gagnent,
en moyenne, un salaire de 90 cents par jour.

Un assez grand nombre de personnes d'origine franco-canadienne, des
femmes pour la plupart, sont employes dans les filatures o ce
systme de filage est en opration. Les ouvriers tisseurs sont
probablement ceux qui, parmi les Canadiens russissent  gagner les
salaires les plus levs. Une jeune fille peut facilement voir au
travail de six mtiers, ce qui lui rapporte en moyenne un salaire de
$1.10 par jour. Quelques bonnes ouvrires russissent  obtenir huit
mtiers, ce qui leur donne une moyenne de $1.50 par jour, et comme
il l'a t dit plus haut, la moyenne des salaires pays dans les
ateliers de tissage est de $1.23, tant pour les ouvriers que pour les
ouvrires. Il se trouve, en outre, dans les grands tablissements,
une foule d'autres travaux confis  des hommes de peine,  des
journaliers comme on dit ici. Ces travaux sont pays aux prix
ordinaires qui varient de 75 cents  $1.00 par jour.

Les salaires pays dans les filatures, lors de l'arrive de la
famille Dupuis  Fall River en octobre 1873, taient plus levs d'un
tiers au moins que les chiffres qui ont t cits plus haut. Les
tissus  indienne s'coulaient alors facilement et les bnfices des
actionnaires atteignaient parfois des taux incroyables. Fall River
jouissait d'une prosprit qui faisait prvoir un avenir glorieux,
lorsque la fameuse faillite de Jay, Cooke & Cie annona les
commencements de cette crise terrible qui a boulevers le pays depuis
cinq ans. Les valeurs de toute sorte subirent une baisse qui jeta la
panique dans les cercles financiers et les faillites se succdrent
avec une rapidit sans exemple dans l'histoire du pays. Les
industries se trouvrent paralyses par la raret des fonds en
gnral, et par les pertes srieuses que toutes les grandes maisons
eurent  subir. Fall River avec ses cinquante filatures de coton et
leur production hebdomadaire de 7,000,000 yds de tissus  indienne,
fut l'un des premiers centres industriels  prouver le contre-coup
de la crise, et une premire rduction de 10% sur les salaires des
ouvriers fut rendue ncessaire par l'tat dplorable du march et par
la dprciation dans la valeur des actions. Une deuxime et une
troisime rduction de 10% furent dclares en 1875 et 1877, tandis
que le prix des tissus subissait une baisse d'au moins 50%. En dpit
de cet tat de choses qui paratrait devoir paralyser les affaires,
on a pu voir par les chiffres publis plus haut, que l'ouvrier des
filatures gagne actuellement un salaire qui lui permet de vivre,
sinon dans le luxe et dans la richesse, au moins dans une aisance
relative.

Comme on s'y attendait dans la famille Dupuis, les salaires du
premier mois ne rapportrent qu'une somme insignifiante, car il avait
fallu que les jeunes filles se missent au courant des dtails des
travaux qu'on leur avait assigns. L'exprience d'un mois avait
suffi, cependant, pour aplanir toutes les difficults, et Marie et
Josphine dans la salle du tissage, et Jeanne comme fileuse avait
fait des progrs qui les faisaient dj ranger au nombre des bonnes
ouvrires. Michel qui travaillait dans une salle voisine, avait pris
un soin tout particulier pour aider Jeanne  surmonter les premires
difficults du filage, et le jeune homme s'tait fait un plaisir de
lui expliquer le mcanisme des bancs  broches sur lesquels se fait
le filage de la chane des tissus.

Les salaires runis du deuxime mois de travail produisirent une
somme qui permit  M. Dupuis de payer la plus grande partie des
dettes qu'il avait contractes pour ses frais d'installation, et ds
le troisime mois, il se trouva en position de dposer quelques
dollars de surplus dans une caisse d'pargnes. Jeanne payait ses
frais de pension  raison de trois dollars par semaine et comme elle
gagnait, en moyenne, plus d'un dollar par jour, la jeune fille confia
 son protecteur les sommes dont elle pouvait disposer aprs avoir
pay ses dpenses de chaque mois.

Les plus jeunes enfants: Philomne, Arthur et Joseph, aprs avoir
frquent les coles publiques selon les exigences de la loi,
obtinrent aussi du travail dans la mme filature; Philomne comme
apprentie, avec ses soeurs, dans la salle du tissage, et Arthur comme
aide-fileur avec son frre an. Les quelques mois que ces enfants
avaient consacrs  l'tude leur avaient t d'un grand service pour
les familiariser avec la langue du pays, et lorsqu'ils quittrent les
bancs de l'cole pour les travaux de la filature, ils pouvaient dj
lire couramment et parler assez facilement la langue anglaise.



VII

Le 24 juin 1874


Huit mois s'coulrent sans qu'aucun vnement important vnt
apporter des changements dans la position de la famille Dupuis. On se
trouvait aux premiers jours de juin 1874, et Jeanne attendait avec
impatience l'heure o elle recevrait des nouvelles de son frre et
de son fianc. Le jeune fille devenue habile ouvrire, avait russi
 conomiser une fort jolie somme qu'elle se faisait une joie de
prsenter  son frre comme preuve de son travail, lorsque celui-ci
viendrait la rejoindre  Fall River.

Monsieur et Madame Dupuis n'avaient jamais cess de se montrer
bienveillants pour l'orpheline, et ils en taient arrivs  la
considrer comme faisant partie de leur propre famille. Son caractre
doux et obligeant la faisait chrir de ses camarades de travail, et
toute la colonie franco-canadienne de Fall River, citait Jeanne
Girard que l'on avait surnomme Jeanne la fileuse, comme un
modle de bont, de modestie et d'assiduit au travail. La beaut
mlancolique de la jeune fille inspirait une vive sympathie  tous
ceux qui la voyaient pour la premire fois, et plusieurs jeunes
ouvriers soupiraient en silence, en pensant au bonheur qui tait
rserv  celui qui saurait se faire aimer d'elle. Son surnom de
Jeanne la fileuse lui venait de ce que le systme de filage auquel
elle travaillait avait t introduit depuis peu dans les filatures
de Fall River, et de ce qu'elle se trouvait au nombre des rares
ouvrires canadiennes qui avaient adopt ce genre de travail.

Jeanne, en dehors des regrets que lui causait encore la mort de son
pre, et de l'ennui qu'elle ressentait en pensant  Jules et  Pierre
Montpel, se trouvait donc dans une position relativement heureuse.
Sa constitution robuste avait rsist aux premires fatigues d'un
travail continu au milieu de l'atmosphre rarfi de la filature, et
sa sant tait excellente sous tous les rapports. Les loisirs que lui
avaient procurs les longues soires d'hiver avaient t mis  profit
pour faire elle-mme ses travaux de couture, et pour tudier la
langue anglaise qu'elle parlait dj avec beaucoup de facilit.
Ses manires rserves et polies et son costume toujours soign,
quoique modeste, inspiraient un certain respect, mme  ceux qui
se trouvaient en contact quotidien avec elle. Ses camarades de
nationalit amricaine s'taient toujours empresss de l'aider de
leur exprience et de leurs conseils, lorsqu'elle s'tait trouve
dans l'embarras, lors de ses premiers jours de travail; et toutes se
sentaient attires vers elle, quoiqu'il lui ft impossible, au dbut,
de parler ou de comprendre l'anglais. Les enfants de M. Dupuis
prouvaient pour elle un attachement qui se faisait sentir dans
l'empressement qu'ils mettaient  se soumettre  ses moindres dsirs,
et les deux filles les plus ges, Marie et Josphine, taient
devenues ses compagnes insparables.

Jeanne qui avait reu une ducation assez soigne, avait trouv le
temps d'organiser une classe de franais afin d'enseigner la langue
maternelle aux plus jeunes enfants qui frquentaient les coles
amricaines, et elle s'tait vue rcompense par les progrs que
firent ses lves, et la reconnaissance que lui en tmoignrent
monsieur et madame Dupuis. Le fils an qui avait pour elle les
gards d'un frre, piait ses moindres dsirs afin de pouvoir lui
tre agrable, et l'on chuchotait tout bas, parmi les fillettes
canadiennes qui ignoraient l'histoire de Jeanne, que l'amiti que lui
tmoignait Michel Dupuis pourrait bien devenir, avec le temps, un
sentiment plus tendre. Michel qui tait du mme ge que Jeanne, tait
un garon sobre, intelligent, industrieux, qui avait fait quelques
annes d'tude avant de partir pour les tats-Unis, et qui comprenait
parfaitement les circonstances exceptionnelles qui avaient forc son
pre  migrer. Son ambition tait de pouvoir contribuer, par son
travail,  ramener l'aisance dans sa famille, et sa conduite
au-dessus de tout reproche faisait la joie de ses parents.

M. Dupuis qui, comme toute sa famille, ignorait les amours de Jeanne
et de Pierre, avait remarqu lui-mme l'attachement que son fils
paraissait prouver pour sa protge, et il en avait fait part  sa
femme. Les deux poux avaient exprim l'espoir que cette amiti
finirait peut-tre plus tard par un mariage, mais comme Michel et
Jeanne taient encore trop jeunes pour former des projets d'union sur
leur compte, on en tait rest l.

Jeanne aimait et respectait Michel comme un frre, mais la pauvre
fille ne se doutait pas que l'on pt croire qu'elle pourrait
prouver pour lui un autre sentiment que celui de l'amiti la plus
sincre. Aussi, se laissait-elle aller, sans coquetterie et sans
arrire-pense,  estimer celui qu'elle considrait comme un bon
fils, un bon frre et un bon camarade. Michel, de son ct, sans
oser s'avouer  lui-mme les sentiments qui l'agitaient, se laissait
bercer par le contentement que lui procurait la prsence de Jeanne,
et le pauvre garon se trouvait trop heureux dans la jouissance du
prsent pour se laisser troubler par les problmes de l'avenir.

Immdiatement aprs son arrive  Fall River, Jeanne s'tait
empresse d'crire au vieux docteur de Contrecoeur pour lui faire
part de sa position, et pour lui faire tenir son adresse, au cas o
il aurait quelque nouvelle importante  lui communiquer. Le vieillard
s'tait fait un devoir de lui rpondre, et une correspondance
rgulire s'tait tablie entre lui et la jeune fille. Elle recevait
ainsi rgulirement des nouvelles du village natal, et elle tait
certaine que son vieil ami s'empresserait de donner tous les
renseignements demands sur son compte, lorsque Jules et Pierre
reviendraient des chantiers. L'poque o les voyageurs reprennent
la route du pays allait bientt arriver, et Jeanne s'attendait chaque
jour  recevoir la nouvelle de leur retour  Contrecoeur. M. Dupuis,
sa femme et ses enfants partageaient son impatience, et l'on se
faisait une fte, dans la famille, de souhaiter la bienvenue la plus
cordiale  Jules Girard et  son ami Pierre Montpel.

Un mouvement destin  faire poque dans l'histoire des populations
franco-canadiennes des tats-Unis, tait alors en train de
s'organiser dans le but d'aller clbrer  Montral la fte de
Saint-Jean-Baptiste, patron du Canada franais. Toute la presse
franco-canadienne du Canada et des tats-Unis avait fait un appel
nergique au patriotisme des Canadiens migrs, et la dmonstration
promettait de prendre des proportions tonnantes. M. Dupuis qui
suivait toujours avec intrt les nouvelles du pays natal, avait fait
par  sa famille de ces projets patriotiques, et son journal lui
avait apport le texte de l'invitation suivante adresse par la
socit Saint-Jean-Baptiste de Montral{5}  toutes les socits
nationales des tats-Unis:

ASSOCIATION SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRAL.

COMIT D'ORGANISATION.

Aux Prsidents et aux Membres des Socits Canadiennes des tats-Unis.

Messieurs: La socit Saint-Jean-Baptiste de Montral vient d'adopter
un vaste projet. Elle invite tous les Canadiens-Franais des
tats-Unis  venir clbrer la Saint-Jean-Baptiste  Montral le
24 juin prochain. Elle aurait recul devant les difficults d'une
pareille entreprise, si elle n'avait pas eu pour l'encourager, la
pense du bien immense qui en rsulterait pour notre nationalit, et
la conviction que notre appel aurait un cho dans tous les coeurs
canadiens.

La patrie pleure depuis longtemps, en ses jours de fte, l'absence
d'un si grand nombre de ses enfants; nous voulons lui donner la
satisfaction de les voir runis, une fois, autour d'elle pour lui
offrir l'hommage de leur respect, et lui prouver que dans l'exil
comme sur le sol canadien, ils sont rests fidles  ses glorieuses
traditions.

Avec quel lgitime sentiment d'orgueil elle constatera leur
dveloppement et leur influence, et se dira, aprs avoir voqu le
souvenir de ses luttes hroques, que ses travaux et ses souffrances
ne sont pas perdus. Cette grande dmonstration aura pour effet de
resserrer les liens qui doivent unir les enfants d'une mme patrie,
de leur apprendre  s'aimer et  se respecter davantage en se
connaissant mieux, et elle donnera un tel spectacle de force et
de vitalit que tous seront forcs d'avouer qu'il y a de belles
destines pour la race franaise en Amrique.

S'il est vrai qu'il est dans la vie des peuples des jours qui valent
des sicles, le 24 juin prochain sera l'un de ces jours pour la
population canadienne franaise{6}.

(Suivaient les signatures.)


Cet appel avait t reproduit par tous les journaux de langue
franaise des tats-Unis, et toutes les socits se prparaient  se
rendre en masse  Montral, en rponse  l'invitation de leurs
compatriotes. Les diffrentes compagnies de chemins de fer s'taient
dclares prtes  rduire le prix des billets de passage pour
l'occasion, et grce  la libralit et  l'esprit d'entreprise
du Passumpsic Railroad, les lignes rivales se virent forces
de baisser leurs tarifs en proportion. On pouvait obtenir, pour
l'occasion, des billets aller et retour, premire classe, entre Fall
River et Montral, pour sept dollars; ce qui quivalait  une moyenne
d'un cent par mille pour le voyage.

L'enthousiasme s'tait rpandu comme une trane de poudre, dans tous
les centres industriels de la Nouvelle-Angleterre, et chacun se
prparait  faire acte de patriotisme, en allant clbrer au pays
la fte nationale du Canada. La population canadienne de Fall River
avait commenc  s'organiser ds les premiers jours du mois de juin,
et trois socits avaient formul l'intention de se rendre en corps
 Montral pour prendre part  la dmonstration. Le voyage projet
faisait les frais de toutes les conversations, et chacun consultait
l'tat de ses finances pour voir si ses conomies lui permettraient
de se joindre  ceux qui, plus heureux, se trouvaient en moyen de se
payer sans hsiter, le bonheur d'une visite au pays natal. Monsieur
Dupuis qui tait membre de la Socit Saint-Jean-Baptiste, avait
d'abord dcid de se joindre  ses co-socitaires, mais aprs avoir
consult sa femme sur ce sujet, il en vint  la conclusion qu'il
serait prfrable d'envoyer Michel qui avait mrit cette faveur par
son assiduit au travail et sa conduite exemplaire. Le jeune homme
tait lui-mme membre d'une socit littraire connue sous le nom de
Cercle-Montcalm,{7} et il serait, sans aucun doute, enchant de
faire le voyage avec ses camarades. Comme M. Dupuis avait en outre
quelques chances  rencontrer sur les hypothques qui pesaient sur
ses proprits, Michel pourrait se charger de payer les argents et
d'en recevoir quittance. Jeanne, de son ct, lorsqu'elle apprit que
le jeune homme devait se rendre  Contrecoeur, lui remit une lettre
 l'adresse du docteur, tout en lui faisant verbalement quelques
recommandations pour le cas o il rencontrerait Jules, si celui-ci
tait de retour au village.

Michel, enchant de la permission que lui avait octroye son pre,
commena ses prparatifs de voyage, et le pauvre garon se trouva
surcharg de commissions et de cadeaux de toutes sortes, pour les
amis et les parents de Contrecoeur, lorsqu'arriva le moment du
dpart. Plus de six cents Canadiens de Fall River accompagns d'un
corps de musique rpondirent  l'appel de leurs frres du Canada, et
deux convois spciaux furent mis  la disposition des voyageurs, pour
les conduire  Montral, sans qu'il ft ncessaire d'oprer les
changements ordinaires des trains quotidiens.

Une foule immense s'tait rendue  la gare pour leur souhaiter un bon
voyage, et la presse amricaine ne put s'empcher de remarquer
l'empressement que mettaient les Canadiens migrs  tmoigner de
l'attachement qu'ils gardaient  la patrie absente, en prenant part 
ce plerinage patriotique.

Les ftes,  Montral, furent d'un clat sans pareil. Toute la
population franaise de la mtropole du Canada s'tait fait un devoir
de contribuer au succs de la dmonstration, en dcorant les rues
et en se rendant en foule au devant des socits nationales des
tats-Unis pour leur offrir les prmices de la bienvenue la plus
cordiale et la plus fraternelle. La procession du 24 juin, favorise
par un temps magnifique, se composait de plus de vingt mille
personnes. Soixante socits franco-canadiennes des tats-Unis
s'taient rendues  l'appel, et figuraient dans les rangs de ce
dfil sans exemple dans l'histoire de la race franaise en Amrique.
Des dputations de toutes les villes du Canada s'taient jointes aux
socits nationales de Montral, et la procession qui s'tendait sur
un parcours de trois milles, offrait un coup d'oeil magique. On
comptait cent trente et un drapeaux franais, cinquante trois
bannires, trente et un corps de musique et quinze chars allgoriques
reprsentant des sujets emprunts  l'histoire du Canada. Sur tout le
parcours de la procession, les rues taient dcores de verdures et
littralement pavoises de drapeaux, d'tendards et de bannires, et
sillonnes en tous sens de banderoles aux couleurs nationales. Des
arcs de triomphe avaient t rigs presqu' chaque pas, portant des
inscriptions de bienvenue et de fraternit patriotique. Le spectacle
tait grandiose, et toute la presse sans distinction de nationalit,
fut unanime  reconnatre l'immense succs de la dmonstration.

La procession termine, la foule s'tait prcipite dans la vaste
glise de Notre-Dame dont la nef fut bientt encombre. Beaucoup,
mme, ne purent y trouver place. Le temple avait revtu ses plus
riches ornements et jamais on n'avait vu un peuple aussi nombreux et
aussi recueilli. Une messe solennelle fut clbre, et un prdicateur
loquent pronona le sermon de circonstance. Aprs le messe, la
foule se rendit au Champ-de-Mars o des discours patriotiques furent
prononcs en prsence d'un auditoire que l'on estimait  plus de
vingt-cinq mille personnes. Il y eut, le mme soir, un banquet
splendide auquel taient invits toutes les notabilits de la
politique, de la littrature et des professions librales, et des
sants enthousiastes furent proposes  la fraternit nationale
des Canadiens-Franais du Canada et des tats-Unis. Des discours
remarquables furent prononcs de part et d'autre, et on profita de
l'occasion pour combler d'gards et de courtoisies les migrs qui
avaient entrepris le voyage de Montral pour venir payer un tribut
d'amour et de fidlit  la patrie commune.

Les dlgus des diverses socits se runirent le lendemain, en
convention, et la question de l'migration et du rapatriement fut
discute, sans cependant en arriver  une conclusion dfinitive.
Il y eut, en outre, un grand concert en plein air dans l'le de
Sainte-Hlne, et plus de quinze mille personnes assistrent  cette
belle manifestation artistique qui fit le plus grand honneur au
comit d'organisation. Les musiciens au nombre de 700 firent entendre
les airs nationaux du Canada et des tats-Unis, et un choeur de
plusieurs cents voix excuta une cantate ddie aux Canadiens
migrs, et compose pour l'occasion par un artiste de renom.

Michel Dupuis avait suivi avec un intrt facile  comprendre les
diverses phases de la dmonstration, et le jeune homme tait
enthousiasm de la rception cordiale qu'on avait accorde  ses
camarades, et des ftes magnifiques que l'on avait organises en leur
honneur. Il s'tudia  graver dans sa mmoire tous les dtails du
voyage, afin d'en faire un rcit fidle  ses parents et  ses amis
qui n'avaient pas eu le bonheur d'y assister avec lui. Comme dlgu
du Cercle Montcalm, Michel avait pris part aux travaux de la
convention, et lorsque ses devoirs officiels avaient t termins,
il s'tait empress de se rendre  Contrecoeur afin de serrer la
main  ses connaissances du village natal et de veiller aux intrts
pcuniaires de son pre. Une de ses premires visites fut pour le
docteur  qui il remit la lettre qu'il avait reue de Jeanne. En
rponse aux nombreuses questions du vieillard, Michel lui expliqua
longuement le genre de vie que menait la jeune fille  Fall River, et
lui raconta les dtails de la grande fte qui venait d'avoir lieu 
Montral. Le docteur couta avec attention le rcit du jeune homme,
et lorsque celui-ci s'informa de Jules Girard et de Pierre Montpel,
il lui annona qu'il avait reu, la veille, du matre de poste de
Contrecoeur, deux lettres, dont l'une tait adresse  Jean-Baptiste
Girard et l'autre  Jeanne Girard. Le vieillard s'tait permis
d'ouvrir la premire, comme elle devait venir de Jules, et qu'elle
annonait probablement la date fixe pour le retour des voyageurs.

Cette lettre venait en effet de Jules Girard qui ignorait encore la
mort de son pre, et le docteur la remit  Michel en lui disant d'en
prendre connaissance. Celui-ci hsita pendant un instant, craignant
de commettre une indiscrtion, mais le vieillard le rassura en lui
disant qu'elle contenait des informations qu'il lui importait de
connatre. Le jeune homme lut donc la lettre qui tait conue en ces
termes:


Chantiers de la Gatineau,

Dans la fort, ce 15 mai 1874

Bien cher pre:

Je choisis la premire occasion pour te faire parvenir cette lettre
par un camarade qui fait la descente afin d'aller porter des
dpches  Ottawa. L'hiver a t magnifique pour la coupe, mais
malheureusement la fonte des neiges est arrive trop tt et nous nous
voyons dans l'impossibilit de sortir les bois de la fort au moyen
des traneaux, ce qui nous causera un retard considrable avant de
pouvoir encager. Il va nous falloir traner les grosses pices
sur le sol, et je ne crois pas qu'il nous soit possible de faire la
descente avant la fin du mois d'aot prochain. Il ne faut donc pas
m'attendre avant les premiers jours de septembre. Pierre est mon
foreman et nous avons russi  nous engager dans des conditions
trs favorables. Pierre gagne un salaire de quarante-cinq dollars par
mois, et j'en reois trente-sept; ce qui,  la fin de la saison, nous
fera  chacun, un fort joli pcule. Pierre est un brave coeur dont
j'apprends  apprcier les qualits tous les jours, et nous pouvons
nous fliciter d'avoir trouv pour Jeanne un mari aussi vaillant et
aussi industrieux. Et toi! bon pre, comment te portes-tu? Bien, Je
l'espre. Et Jeanne, la pauvre enfant? S'est-elle console du dpart
de son fianc? Notre sant  nous a t excellente sous tous les
rapports et nous nous faisons une fte d'aller bientt vous serrer
sur nos coeurs. Pierre crit  Jeanne en mme temps que je t'cris,
et le mme courrier devra vous apporter nos deux lettres. Embrasse
bien fort ma soeur pour moi, et toi, bon pre, reois l'assurance de
mon affection sans bornes et de mon dvouement filial.

Ton fils dvou,

JULES GIRARD.


Michel avait lu et relu lentement la lettre du frre de Jeanne.  un
certain moment, il avait mme tressailli visiblement, et sa figure
s'tait couverte d'une pleur que le docteur n'avait cependant pas
remarque. Faisant un effort sur lui-mme, il russit  surmonter
cette motion passagre, et il dit au docteur:

--Jeanne va se trouver bien dsappointe, docteur, de ce retard
inattendu, car elle se faisait une joie de voir arriver son frre
sous peu de jours. Mais il faut esprer que les explications que
contient cette lettre seront suffisantes pour calmer son impatience.

--Oui, esprons-le, rpondit le vieillard; d'autant plus que j'ai  lui
faire connatre une nouvelle qui ne saurait manquer de lui tre trs
agrable. J'ignore, M. Dupuis, si la jeune fille vous a racont
l'histoire de ses amours avec Pierre Montpel et les difficults que
souleva la famille de son prtendu  propos de leur mariage projet.
Qu'il me suffise, dans tous les cas, de vous dire que Pierre
et Jeanne sont fiancs, et que leur mariage doit avoir lieu
immdiatement aprs le retour des voyageurs. Pierre Montpel qui est
un brave garon avait sacrifi ses liens de famille pour suivre les
inspirations de son coeur, et son dpart pour les chantiers,
l'automne dernier, fut l'occasion d'une querelle assez srieuse entre
lui et son pre qui est un riche habitant de Lavaltrie. Le pre
Montpel est un homme d'un caractre violent, et il s'tait laiss
emport par la colre  dire des choses cruelles et injustes. Pierre
tait parti, bien rsolu  gagner lui mme sa vie, sans s'occuper
des richesses que son pre possde et dont il est l'unique hritier.
Le temps et les circonstances pnibles de la mort de M. Girard, ont
amen des changements dans l'opposition que mettait M. Montpel au
mariage de son fils, et j'ai reu, l'autre jour, la visite de Madame
Montpel qui venait s'informer de la position de Jeanne depuis
la mort de son pre. Je lui racontai en dtail les malheurs de la
jeune fille, et je lui appris, ce qu'elle ignorait encore, les
circonstances de son dpart pour les tats-Unis. Madame Montpel
fondit en larmes en coutant mon rcit, et elle me chargea de faire
part  Jeanne, des changements qui taient survenus dans l'esprit de
son mari, depuis le dpart de Pierre pour les chantiers. Le vieillard
abattu par la douleur, consentait  ce que le mariage et lieu au
retour de Pierre, et les nouveaux poux seraient les bienvenus dans
la famille Montpel. En un mot, on dsirait oublier les ennuis du
pass pour ne plus s'occuper que du bonheur que promettait un avenir
de contentement et de rconciliation. Veuillez, M. Dupuis, porter
cette bonne nouvelle  notre chre Jeanne, et lui dire d'attendre
avec patience les quelques jours qui la sparent encore de son frre
et de son fianc. Remettez-lui en mme temps cette lettre de Pierre
Montpel, et offrez-lui mes souhaits les plus affectueux pour son
bonheur et sa prosprit.

--Soyez certain, Monsieur, rpondit Michel, que personne au monde, plus
que moi-mme, ne saurait se rjouir des bonnes nouvelles que je vais
porter  Jeanne. Nous avons appris, dans ma famille,  l'aimer et 
la considrer comme une soeur, et chacun prendra sa part de bonheur
dans les vnements qui vont lui permettre de se runir  son frre
et  son fianc.

Et Michel avait pris cong du docteur pour aller, une dernire fois,
serrer la main de ses parents et de ses amis du village avant de
reprendre la route des tats-Unis. Aprs s'tre arrt de nouveau 
Montral, pendant quelque temps, afin d'y faire l'achat de quelques
cadeaux qu'il destinait aux membres de sa famille, le jeune homme se
joignit  quelques-uns de ses camarades, pour faire avec eux le
voyage de Fall River o il tait attendu avec une impatience facile
 comprendre.



VIII

Michel Dupuis


Michel Dupuis avait appris pour la premire fois, en parcourant la
lettre que Jules Girard adressait  son pre, le fait que la main
de Jeanne n'tait pas libre et que son coeur appartenait depuis
longtemps  Pierre Montpel. Le pauvre garon ne s'tait jamais avou
 lui-mme la nature du sentiment qui l'attirait vers la jeune fille,
mais un frisson avait parcouru tout son tre et l'avait rendu faible,
lorsqu'il avait lu et relu, dans la lettre de Jules, les mots qui lui
annonaient que Jeanne en aimait un autre.

Michel, malgr son inexprience du monde avait alors compris qu'il
aimait Jeanne et qu'il l'aimait sans espoir. Sa nature tranquille et
gnreuse lui avait conseill la rsignation, mais son coeur bless
se rvoltait parfois  l'ide de la fatalit qui l'avait plac dans
une position aussi cruelle.

La lutte fut courte, cependant, et lorsqu'il arriva  Fall River, le
jeune homme avait rsolu de souffrir en silence et de cacher  sa
famille la passion qui,  son insu, s'tait gliss dans son coeur.

Il eut le courage de raconter, le sourire sur les lvres, les dtails
de la grande dmonstration du 24 juin, et de redire  Jeanne la bonne
nouvelle que lui avait confi le vieux docteur de Contrecoeur. Toute
la famille Dupuis fut tonn, comme Michel l'avait t lui-mme, en
apprenant que Jeanne les quitteraient bientt pour accepter la main
de Pierre Montpel; car la jeune fille n'avait jamais souffl mot de
son amour, mme  ses amies les plus intimes. On la complimenta sur
l'heureux dnouement de ses preuves, et Michel lui remit ensuite les
lettres que Jules et Pierre avaient adresses  Contrecoeur. Aprs
avoir pris connaissance de la lettre de son frre, Jeanne se renferma
dans sa chambre pour lire celle de son amant. Elle brisa le rude
cachet de gomme de rsine dont le jeune homme s'tait servi,  dfaut
de cire, pour fermer sa lettre, et elle en commena la lecture, toute
tremblante d'motion:


Chantiers de la Gatineau

ce 15 mai 1874.

Ma trs chre Jeanne:

Pendant que votre frre Jules crit  votre pre pour lui expliquer
les causes du retard que nous prouverons avant de nous rendre 
Contrecoeur, je me fais un devoir de m'entretenir pendant quelques
instants avec vous. Depuis huit longs mois que je vous ai quitte,
ma chre amie, je n'ai pas encore eu l'occasion de vous faire
parvenir de mes nouvelles. Jules raconte  votre pre les dtails
de l'hivernement et je vais me borner  vous parler du sujet qui
m'occupe le plus: de notre amour. Vous redirai-je, ma chre Jeanne,
les serments d'affection et de fidlit que je vous jurai la veille
de mon dpart? Vous raconterai-je les longs jours d'ennui, o mon
coeur se portait sans cesse vers vous, dans la solitude grandiose des
forts o nous vivons depuis ces huit longs mois d'absence? Non! Je
vous aime et vous le savez. Ce que je vous dirais sur ce sujet votre
coeur de femme l'aura dj devin. Chaque jour, j'ai pens  vous, ma
chre amie, comme j'aime  croire que vous avez pens  moi. Chaque
jour, j'ai fait des voeux pour votre bonheur, j'ai souhait le retour
au foyer afin d'obtenir le doux privilge de vous appeler ma femme.
Encore trois grands mois  attendre dans l'impatience et dans
l'ennui, mais je me console avec l'ide que ces trois mois de
travail me vaudront une somme de cent trente-cinq piastres que je
consacrerai, en passant  Montral,  l'achat d'un joli trousseau
pour ma fiance.  quelque chose, malheur est bon, n'est-ce pas,
chre amie? Veuillez, ma chre Jeanne, prsenter  votre vnrable
pre, l'assurance de mon affection filiale, et dites-lui de ma part
que Jules est le plus rude et plus fidle travailleur du chantier. Au
revoir, chre et tendre amie, et chrissez bien le souvenir de celui
qui ne pense qu' vous, qui n'aime que vous et qui ne vit que pour
vous. Aux premiers jours de septembre!

Votre fianc devant Dieu,

Pierre Montpel.


La jeune fille pressa la lettre de son amant sur ses lvres, et relut
avec bonheur les paroles d'amour et d'espoir que lui adressait celui
qu'elle considrait dj comme son protecteur naturel. En dpit du
dlai qu'elle se voyait force de subir avant le retour de Jules et
de Pierre, la pauvre Jeanne se trouvait bien heureuse d'apprendre
qu'aucun accident n'tait arriv aux voyageurs pendant l'hivernement.

Comme il lui devenait impossible de cacher plus longtemps les liens
qui l'unissaient  Pierre Montpel, elle se fit un devoir de raconter
 monsieur et  madame Dupuis et  leurs enfants, les dtails des
vnements qui prcdrent la mort du pre Girard et la conduite
nergique et dvoue de son fianc devant l'opposition de ses
parents. Tous furent unanimes  lui exprimer la joie qu'ils
ressentaient en apprenant l'heureuse nouvelle, et Michel lui-mme qui
s'tait tenu  l'cart pour couter le rcit de Jeanne, la flicita
vivement du bonheur que paraissait lui rserver un avenir prochain.

Le pauvre garon s'tait fait violence pour cacher son trouble. On
avait remarqu, dans la famille, sans cependant y attacher beaucoup
d'importance, que son caractre tait devenu plus triste depuis son
retour du Canada, et qu'il fuyait la compagnie de ses camarades
d'autrefois. Il recherchait constamment la solitude, et le travail de
la filature paraissait absorber toute son attention. Jeanne avait
continu  le traiter avec la plus grande familiarit, mais le jeune
homme paraissait fuir sa socit, tout en restant dans les bornes
d'une amiti bienveillante. La jeune fille qui ignorait les causes de
cette rserve, n'insista pas, croyant que Michel souffrait
probablement d'une indisposition physique qui le rendait taciturne,
et que son retour  la sant ferait disparatre tout cela.

Les mois de juillet et d'aot s'coulrent sans incident, et l'on se
trouva bientt aux premiers jours de septembre, poque  laquelle
on attendait le retour des voyageurs. Jeanne avait continu de
correspondre avec son ami le docteur, et elle avait appris avec
plaisir que le pre Jean-Louis Montpel s'tait rendu lui-mme 
Contrecoeur pour renouveler ses paroles de conciliation. Le vieillard
lorsqu'il avait appris que Jeanne se trouvait force de travailler
dans la filature, avait offert de prendre la jeune fille sous sa
protection, en attendant le retour de Pierre; mais le docteur avait
cru devoir dcliner, en l'absence de Jules Girard, qui se trouvait
maintenant le chef de la famille.

On arrivait au quinze de septembre et Jeanne commenait  prouver
une certaine impatience de ce qu'elle n'avait pas encore reu de
nouvelles du Canada. Elle s'tait rendue chaque soir au bureau de
poste, mais l'employ qui la connaissait, lui avait invariablement
rpondu la phrase sacramentelle: Nothing for you, Miss Girard. Les
quinze, seize et dix-sept de septembre se passrent ainsi, et Jeanne
devenait nerveuse  l'ide qu'un accident avait peut-tre retard le
retour de son frre et de son fianc. Heureusement que ses craintes
taient chimriques, car elle reut, le dix-huit au soir, qui se
trouvait un vendredi, la lettre si impatiemment attendue. Les
voyageurs taient  Contrecoeur depuis deux jours, et Jules s'tait
empress d'crire  sa soeur pour lui annoncer leur arrive au
village. Sa lettre date du jeudi 17 septembre, annonait en outre
qu'il partirait de Montral, avec Pierre, le samedi suivant et qu'il
arriverait  Fall River par le convoi de dimanche soir, 20 septembre.

Jeanne s'empressa d'annoncer la bonne nouvelle  la famille Dupuis,
et la pauvre enfant tait si heureuse qu'elle lut  haute voix, en
prsence de ses amis, la lettre de son frre:


Contrecoeur, ce 17 septembre 1874.

Ma chre Jeanne

C'est avec un sentiment de contentement ml d'une profonde douleur
que je t'cris pour t'annoncer notre retour au village. Tu peux
t'imaginer qu'elle a t ma surprise en apprenant la mort de notre
pre vnr, et ton dpart pour les tats-Unis avec une famille
trangre. Je restai atterr par ce double malheur, et Pierre ton
fianc prouva une douleur bien lgitime. Nous arrivions en nous
faisant une joie de vous surprendre, et lorsque nous frappmes  la
porte de la chaumire paternelle, une femme que je ne connaissais
pas vint nous ouvrir en nous demandant ce que nous voulions et qui
nous cherchions. Je lui dis qui j'tais, et la pauvre femme, sans
prambule, m'annona immdiatement la mort de notre vieux pre et
ton dpart de Contrecoeur. Je croyais rver, mais on me dit de
m'adresser chez le docteur du village qui saurait me donner tous les
renseignements voulus. Ah! chre soeur, le malheur t'a rudement
prouve depuis un an, et je me demande comment, toi, pauvre fille,
tu as pu rsister aux coups d'une exprience aussi terrible. J'ai lu
les lettres que tu avais dposes entre les mains du docteur,  mon
adresse, et je me suis trouv consol par la certitude que tu avais
bravement support ton malheur. Pierre, comme tu le sais dj, est
compltement rconcili avec son pre, et je me suis rendu moi-mme 
Lavaltrie o l'on m'a reu avec toutes les dmonstrations de la plus
franche cordialit. Madame Montpel a grande hte de te connatre et
sois certaine que tu trouveras en elle une brave et digne femme qui
s'efforcera de te faire oublier le pass. Mon premier devoir a t
de me rendre  Montral et de commander un monument pour la tombe
de notre pre, et Pierre a insist pour qu'il ft de moiti dans
les dpenses. Nous partirons de Montral samedi soir le 19, et nous
serons  Fall River dimanche le 20, par le convoi du soir. Sois assez
bonne pour te rendre  la gare afin que nous n'prouvions pas de
difficults pour te trouver, en arrivant l-bas. Si tu travailles
encore dans les filatures, tu ferais bien d'aviser tes patrons que tu
te verras force de les quitter sous peu. Pierre se joint  moi pour
t'envoyer mille baisers, et nous comptons les heures et les minutes
qui nous sparent encore de toi. Au revoir, petite soeur, et n'oublie
pas de te faire bien belle pour recevoir ton fianc. Le brave garon
mrite que nous lui soyons reconnaissants pour sa gnreuse amiti.
 dimanche prochain!

Ton frre qui t'aime,

JULES GIRARD.




IX

L'incendie du Granite Mill


Jules et Pierre, comme ils l'avaient annonc, se rendirent 
Montral et prirent le convoi du samedi soir, 19 septembre, 
destination de Boston. Le trajet se fit dans de bonnes conditions
et le lendemain dimanche,  neuf heures du matin, les voyageurs
descendirent dans la gare du Boston, Lowell & Nashua Railroad
et se firent conduire immdiatement dans une pension canadienne,
afin d'attendre le dpart du soir, pour Fall River.

Les deux amis remarqurent une certaine excitation parmi les habitus
de la pension o ils taient descendus, et l'on causait bruyamment
d'une catastrophe arrive quelque part et o il y avait eu des pertes
de vies. Sans trop faire attention  ce que l'on disait, les jeunes
gens commandrent  djeuner et se mirent en frais de mettre la main
 leur toilette; car l'on descend toujours plus ou moins chiffonn
d'un wagon de chemin de fer, aprs un voyage de nuit.

On se mit  table o quelques personnes taient en train de
causer, et Jules et Pierre prtrent machinalement l'oreille  la
conversation. Un grand jeune homme assis prs d'eux, lisait  haute
voix, dans un journal franais qu'il tenait  la main, les dtails
d'un incendie terrible qui avait dtruit toute une filature et
caus la mort d'un grand nombre d'ouvriers. Chacun risquait ses
commentaires, et les deux amis qui ne connaissaient rien de
l'affaire, demandrent  leurs voisins, ce dont il s'agissait.

--Comment! leur rpondit-on, vous ignorez qu'un feu terrible a consum
une manufacture, hier matin,  Fall River?

--Mais oui! nous n'en savons rien, rpliqua Jules, puisque nous
arrivons de Montral, ce matin mme.

--Dis donc! Henri, continua le voisin en s'adressant au grand jeune
homme qui venait de finir sa lecture, passe donc ton journal  ce
monsieur-ci qui arrive du Canada, et qui dsire connatre les dtails
du dsastre.

--Volontiers! rpondit le jeune homme, et il remit entre les mains de
Pierre un numro du journal, _L'cho du Canada_, en date de la
veille, en lui indiquant du doigt un article portant pour titre:

  FALL RIVER EN DEUIL!
  Dtails Navrants sur l'incendie du Granite Mills; 23 personnes
  brles et 36 blesses!

--Mais vois donc! Jules, dit Pierre en se levant de table, et en
s'adressant  son ami, c'est prcisment  Fall River o nous allons,
qu'a eu lieu cette catastrophe.

--Tu as raison, en effet, dit Jules en jetant un coup d'oeil sur le
journal. Allons nous asseoir  l'cart et lis-moi un peu le compte
rendu de cette terrible affaire.

Les deux amis se retirrent dans l'embrasure d'une fentre; et que
l'on juge de leur surprise et de leur douleur, lorsqu'ils eurent pris
connaissance du malheur effrayant qui venait les frapper d'une
manire cruelle et si inattendue:

(_De L'cho du Canada{8} du 19 septembre 1874._)

Le tlgraphe d'alarme annonait, ce matin  6 hrs. 45 m. que le feu
s'tait dclar dans la mule room (salle  filer) de la manufacture
Granite No. 1. En quelques moments, les pompes  incendie taient
sur les lieux; mais les secours empresss de nos braves pompiers
taient dj inutiles. L'lment destructeur s'tait empar de la
tour centrale o se trouvent les escaliers, et les employs, hommes,
femmes et enfants, de la spooling room, se trouvaient enferms au
sixime tage de l'immense btiment, sans moyens de sauvetage et
poursuivis par les flammes qui s'avanaient avec une rapidit
effrayante. L'immense salle tait remplie de fume, et tous les
malheureux se portaient en foule vers les fentres en poussant des
cris dchirants. Quelques-uns, au dsespoir, brisrent les carreaux
des fentres et se prcipitrent d'une hauteur de 80 pieds pour
rencontrer une mort horrible, en se brisant sur la terre durcie.
D'autres stupfis par leur position dsesprante, se laissrent
gagner par les flammes et furent brls vifs. Une foule compacte
contemplait l'horrible spectacle sans pouvoir porter secours. Des
mres plores se tordaient les bras et demandaient  grands cris
leurs enfants qui taient vous  une mort certaine; les pres plus
calmes, mais les yeux hagards, travaillaient, sans espoir de succs,
 aider ceux qui les appelaient d'une voix dchirante. La scne tait
horrible. De temps en temps, une jeune fille affole de terreur
apparaissait  l'une des fentres, et se prcipitait dans l'espace
pour se briser sur la terre dj teinte du sang de ses compagnes. On
apporta des matelas sur lesquels quelques pauvres enfants furent
assez heureux pour tomber sans se faire trop de mal. Les cris des
blesss, le rle des mourants, le bruit sinistre des flammes qui
continuaient leur oeuvre dvastatrice, tout faisait de cette scne un
spectacle impossible  dcrire.

Aussitt que le feu eut consomm son sacrifice, et que ses terribles
ravages se furent apaiss, on procda au dblaiement des dcombres et
on retira des cendres fumantes, les corps calcins des victimes qui
taient entasses dans la partie sud de la salle.

Chaque corps qui tait retir des ruines tait aussitt entour par
une foule anxieuse de parents et d'amis cherchant  reconnatre, qui
les traits d'un fils, qui ceux d'un frre ou d'une soeur chrie.

Au moyen de cordes, on descendit les restes calcins des morts. Ceux
qui taient reconnus taient conduits  domicile, et les autres
taient confis aux soins des officiers de police qui les dposaient
dans la chapelle de la mission de la rue Pleasant. Les victimes
taient pour la plupart des femmes et des enfants, quoique quelques
hommes aient aussi t tus en se prcipitant du haut des fentres.
Deux ou trois fileurs eurent la prsence d'esprit de se servir des
longues cordes qu'on emploie dans leur dpartement, pour se laisser
glisser jusqu' terre. Un d'entre eux, spcialement, fit des efforts
hroques pour sauver quelques enfants qui s'empressaient autour de
lui, mais l'excitation des esprits l'empcha de faire autant que son
brave coeur lui commandait; il y trouva une mort glorieuse.

Au nombre des personnes que leur dvouement avait conduites sur le
thtre de l'incendie ds les premires alarmes, nous avons remarqu
tout le clerg de la ville, et particulirement le pasteur de
l'glise canadienne-franaise, le rv. A. de Montaubricq, qui
prodiguait aux mourants les consolations de la religion. Nos mdecins
canadiens taient aussi l, plein de zle et d'activit, offrant
leurs services aux blesss.

Nous publions, ci-dessous, la liste des blesss telle qu'elle nous a
t transmise par les autorits comptentes.

Nous avons  dplorer la mort de trois enfants canadiens-franais;
cinq de nos compatriotes ont t plus ou moins grivement blesss en
sautant dans les draps tendus et sur les matelas entasss au pied du
mur.

Tus.--No Poitras, fils de M. Ulric Poitras, 134 rue Pleasant; le
malheureux enfant fut tu en se prcipitant d'une fentre.

Victorine fille de M. Beaunoyer, 10me rue, brle vive; Marie
Lasonde, brle vive; Honora Coffee; Catherine Connell; Maggie
Dillon, 19 ans; Albert Fernley; Gertrude Gray; Mary Healy, 10 ans;
Maggie Harrington, 15 ans; Mary A. Healy, 10 ans; Ellen J. Hunter;
Thomas Kearney; Bridget Murphy; James Newton; Annie Smith; James
Smith; James Turner; Michael Devine; Catherine Healy; Ellen Healy.

Blesss.--Jeanne Girard, fileuse; Dlia Poitras, fille de M. Ulric
Poitras; Marie Brodeur, 10me rue; Jean Brodeur, 10me rue; Dlia
Beaunoyer, 10me rue; Mary Borden; Mary Burns; Julia Coffe; Anna
Dalley; Thomas Gibson; Annie Healey; Ellen Hanley; Kate Harrington;
Johanna Healey; Ellen Jones; Arabella Keith (morte depuis); Edson
Keith; Bridget Lanergan; Julia Mahoney; James Mason; Isabelle
Moorhead; Nancey Millen; Annie O'Brien; Joseph Ramsbottom; Mary
Rigley; Kate Smith; Hannah Stanford; Annie Sullivan; Kate Sullivan;
Maggie Sullivan; Hannah Twomley; Bertha Wordell; Wm. Amnicombe;
William Clarke; G. K. Read; John Grenhalgh; Peter Quinn; Wm.
Brockelhurst; A. J. Biddiscombe.

Total--tus 23; blesss 36; fatalement 2; gurisons douteuses 13.

M. McCreary, surintendant du Granite Mill, dit qu'il se trouvait
au coin de la 12me rue et de la rue Bedford, lorsque levant les
yeux, il vit avec effroi la fume s'chapper des fentres de la salle
du filage, au quatrime tage. Courant en toute hte vers la porte
d'entre de l'tablissement, il teignit le gaz, et fit jouer le
tlgraphe d'alarme, puis franchissant les degrs de l'escalier
centrale il cria aux employs de sortir au plus vite.  ce moment,
M. McCreary acquit la conviction que la filature allait tre dtruite
et qu' moins d'un miracle, on ne pouvait esprer de la sauver.
Lorsqu'il atteignit le troisime tage, il fut arrt par la foule
des ouvriers qui descendaient prcipitamment, en proie  une
surexcitation fbrile. Rendu au 4me tage, premier foyer de
l'incendie, la fume remplissait la chambre situe au sommet de
l'escalier, et il lui sembla que tous les employs avaient pris la
fuite.

Le cinquime tage paraissait galement vide. Arriv au dernier
chelon de l'escalier, en face de la porte qui s'ouvrait dans la
spool room, il fut envelopp dans une fume si paisse qu'il
n'chappa qu' grand'peine  la suffocation. Aprs avoir appel dans
les tnbres sans recevoir aucune rponse, il se dirigea vers une
partie de la salle o il esprait sauver quelques enfants, mais
presque aussitt, il se sentit perdre connaissance et ce ne fut
qu'aprs les plus grands efforts qu'il parvint prs de la fentre
sud; l encore, il fit de vains appels et se voyant menac de toutes
parts par les flammes dvorantes il se dcida  redescendre. Ce ne
fut que lorsqu'il et atteint le sol de la cour que M. McCreary
reconnut son erreur, en voyant des formes humaines s'agiter quelques
instants, puis tomber lourdement sur la terre, de la hauteur du 6me
tage.

M. Louis Beaunoyer, Canadien, rapporte: Je ne travaille pas dans
la filature, mais mes deux soeurs Victorine et Dlia y taient
employes. Quand j'entendis l'alarme je courus sur les lieux et
j'aperus ma soeur Dlia  l'une des fentres du 6me tage. Je lui
criai de sauter et je fus assez heureux pour la recevoir dans mes
bras, quoique le choc m'ait renvers avec elle. Elle en fut quitte
pour quelques contusions insignifiantes. Ma plus jeune soeur
Victorine fut touffe dans la fume et brle vive.

M. Thomas Walker, tait surveillant des slasher tenders. Le
premier avertissement qu'il reut de l'incendie, fut en voyant les
enfants courir a et l en criant: au feu! Il se dirigea vers la
porte de la tour centrale, o se trouvent les escaliers, mais il fut
repouss par les flammes qui s'engouffraient avec bruit dans le
passage, alors compltement envahi. Les femmes et les enfants,
poussant des cris dchirants, l'entourrent en lui demandant de les
sauver. Il tcha de les calmer, et leur dit de se tenir tranquilles
jusqu' ce qu'il vt s'il restait quelque moyen de sauvetage. Il
avisa une corde qu'il prit avec lui, et grimpant avec peine sur
une des fentres qui se trouvent sur le toit, il parvint en se
cramponnant au paratonnerre, jusqu' l'extrmit nord de la filature.
Il amarra avec soin la corde dont il s'tait muni et revint  la
fentre d'o il tait parti afin de porter secours aux femmes et aux
enfants qu'il y avait laisss. Il n'y avait plus personne. Tous
avaient disparu dans la fume. Il appela plusieurs fois; un fileur
canadien nomm Michel Dupuis qui s'tait dvou pour essayer de
sauver la vie des pauvres ouvrires se trouvait seul, entour par les
flammes, et essayait en vain d'atteindre l'appui de la fentre du
toit. M. Walker essaya  plusieurs reprises de lui porter secours,
mais le pauvre garon disparut dans les flammes, cras par une
poutre embrase qui lui tomba sur la tte. M. Walker atteignit une
seconde fois le paratonnerre et se dirigea avec peine vers la corde
qu'il avait attache au pignon nord de la filature. Il avait une
descente de 100 pieds  faire. Il se glissa avec prcaution, et en
quelques minutes atteignit la terre ferme sans autre mal que quelques
gratignures aux mains et aux jambes. Des hourras enthousiastes
accueillirent cet acte prilleux, et des centaines de mains se
tendirent vers M. Walker, pour le fliciter d'avoir ainsi chapp 
une mort terrible.

Dlia Poitras est une jeune ouvrire canadienne qui travaillait 
l'tage suprieur et qui s'est prcipite par la fentre pour
chapper aux flammes. Par bonheur, son corps est venu tomber sur les
matelas qui avaient t dposs prs du mur, et la jeune fille ne
s'est pas fait grand mal. Son jeune frre, No, g de 12 ans, a
galement saut dans la cour, mais le malheureux enfant est mort
quelques heures aprs, des suites de ses blessures.

Le hros de l'incendie fut, sans contredit, le jeune canadien,
Michel Dupuis, dont nous avons parl plus haut. Ce jeune homme g
de 18 ans, tait le fils de M. Anselme Dupuis demeurant dans les
logements du Granite Mill. Il travaillait au cinquime tage dans
l'atelier du filage, et il russit  sauver une femme et deux enfants
avant d'tre victime lui-mme, de son sublime dvouement. Jeanne
Girard qui demeure dans sa famille et qui se trouve au nombre des
blesss, dclare que le jeune homme fit preuve d'un courage hroque
et qu'il essayait de ranimer le courage des ouvriers affols. Ce fut
lui qui conseilla  Mlle Girard de se prcipiter en bas,  un moment
o l'on avait russi  accumuler plusieurs matelas au pied du mur. La
jeune fille fut assez heureuse pour en tre quitte en se cassant le
bras gauche  deux endroits diffrents, et en se blessant lgrement
 la tte. Inutile d'ajouter que la famille Dupuis est dans le plus
profond dsespoir depuis la mort tragique de leur fils an.

Les pompiers firent noblement leur devoir en dpit de ce que peuvent
en dire certains critiques qui regardaient, les bras croiss, le feu
faire ses horribles ravages, sans penser  aller donner la main 
ceux qui risquaient leurs vies au milieu des flammes. Trois d'entre
eux furent blesss grivement en faisant leur service.

Des offres de secours arrivrent simultanment des autorits de
Boston, Taunton, Lawrence et autres villes environnantes. M.
Kendrick, surintendant du chemin de fer Old Colony, mit aussi
immdiatement un train spcial  la disposition du maire de Fall
River.

Toute la population s'accorde  dire que les moyens de sauvetage en
cas d'incendie, taient insuffisants dans le Granite Mill, comme
ils le sont encore dans beaucoup d'autres filatures. Les agents
de plusieurs filatures commencrent immdiatement  faire poser
des escaliers aux extrmits nord et sud de leurs immenses
tablissements. Esprons que l'exprience que nous avons si chrement
acquise, au prix de malheurs si poignants, ne sera pas perdue pour
ceux qui emploient annuellement des milliers d'hommes, femmes et
enfants. Nous avons pay un prix bien douloureux pour en venir 
comprendre les dangers qui les entourent continuellement; sachons
profiter de cette terrible leon.

Le bureau de direction de la compagnie des Granite Mill a donn
l'ordre qu'on veillt aux besoins des familles qui avaient souffert
par la catastrophe et annona que la compagnie se rendait responsable
des dpenses occasionnes par les soins mdicaux ou autres prodigus
aux blesss et aux mourants. Quoi qu'en disent quelques personnes qui
parlent  tort et  travers sans avoir mme pris le soin d'aller aux
informations, nous devons rendre cette justice  la compagnie,
qu'elle a fait tout en son pouvoir pour allger autant que possible
les souffrances occasionnes par l'incendie.



X

La runion


Pierre avait eu le courage de lire jusqu'au bout les dtails
navrants de cette terrible catastrophe, et Jules l'avait cout sans
prononcer une parole. Ce dernier coup du sort, au moment mme o le
bonheur semblait leur sourire, apparaissait plutt aux deux amis
comme un cauchemar hideux, que comme une effrayante ralit. Ils se
serrrent la main dans un sentiment de douleur inexprimable, et Jules
dit  Pierre d'une voix rendue tremblante par l'motion:

--Sortons d'ici, mon ami! J'touffe devant ces gens qui commencent 
nous observer. Allons dans la rue, en plein air; j'ai besoin de
respirer. Je me sens faible. Viens! Pierre, viens! Allons! je sens
qu'il me faut verser des larmes, car mon coeur est prt  se briser.

Et les deux amis s'lancrent hors de la pension, au grand tonnement
des personnes prsentes qui ne comprenaient rien  leur brusque
dpart. Comme ils ne connaissaient pas la ville, ils s'en allrent
au hasard, sans dire un mot, et quelques passants s'arrtaient pour
regarder ces deux hommes  la mine hagarde et  l'air dsespr qui
passaient ainsi sans paratre s'occuper de la route qu'ils suivaient
et des pitons qu'ils coudoyaient.

Jules et Pierre ne s'apercevaient de rien, et ils continurent leur
promenade sans but jusqu' ce que la fatigue les fort de s'arrter
dans un parc o les avait conduits le hasard. Ils se laissrent
tomber sur un banc, et Pierre qui avait russi  matriser ses
motions, rompit le silence fatigant qu'ils avaient observ
jusque-l:

--Voyons, mon cher Jules, calme-toi! et pensons  ce qui nous reste 
faire. Ta soeur n'est pas morte, heureusement, et nous pouvons
esprer que ses blessures ne sont pas mortelles. Soyons hommes, mon
ami! en face du malheur. Il y a probablement, d'ailleurs, exagration
dans le compte rendu de ce journal, et nous serons l ce soir pour la
ranimer de notre prsence.

Jules coutait ces paroles de son ami sans paratre les comprendre,
et Pierre le secoua par le bras en lui disant:

--Voyons, Jules! voyons, mon ami! il ne faut pas se laisser abattre
ainsi par le dsespoir. Avisons  ce que nous devons faire, en
attendant le dpart du convoi, ce soir,  six heures. Crois-tu qu'il
soit possible de faire parvenir une dpche tlgraphique  Fall
River, aujourd'hui? Les bureaux sont gnralement ferms le dimanche,
mais essayons toujours. Voyons, mon ami! viens avec moi  la
recherche d'un bureau de tlgraphe.


Jules se leva machinalement pour accompagner son camarade, mais le
pauvre garon avait un air distrait qui faisait mal  voir. Pierre
s'adressa  un policeman qui le dirigea vers un htel voisin o se
trouvait un bureau de tlgraphe. Malheureusement, l'employ tait
absent et le bureau tait ferm. On s'adressa inutilement ailleurs,
et il fallut attendre avec impatience et dans une incertitude
cruelle, le dpart du train de six heures pour Fall River.

Jules est revenu peu  peu de la stupeur dans laquelle la fatale
nouvelle de l'accident arriv  sa soeur l'avait plong, et les deux
amis se firent conduire  la pension dont ils avaient heureusement
retenu l'adresse. Ils firent transporter leurs malles  la gare du
chemin de fer de Fall River, et ils se rendirent eux-mmes de bonne
heure, afin d'viter toute erreur possible au moment du dpart. Six
heures arrivrent enfin, et ils montrent en wagon au milieu de la
foule des voyageurs qui causaient avec animation de l'incendie,
lequel tait devenu le sujet de toutes les conversations. Pierre
s'adressa  quelques personnes afin d'obtenir de nouvelles
informations, mais chacun lui rpta ce qu'il savait dj lui-mme.
Plusieurs lui passrent des journaux anglais o se trouvait la liste
des morts et des blesss, mais tous les rapports s'accordaient
strictement avec le compte rendu qu'il avait lu dans _L'cho du
Canada_.

Le trajet de Boston  Fall River, par les convois  grande vitesse,
se fait dans une heure et quart et le train entra en gare au moment
o l'on commenait  allumer les rverbres. Les deux amis prirent un
fiacre et se firent immdiatement conduire chez monsieur Dupuis, dans
les logements du Granite Mill. Le cocher qui tait canadien,
connaissait parfaitement la famille Dupuis, et il se fit devoir
d'annoncer aux voyageurs la mort du pauvre Michel et l'accident dont
Jeanne avait t victime.

--Et la jeune fille, demanda Pierre, vit donc encore?

--Oui monsieur! rpliqua le cocher, et l'on m'a dit que le docteur
l'avait dclare hors de danger. C'est une bien brave fille que
Jeanne Girard, et toute la population canadienne de Fall River fait
des voeux pour sa gurison.

On tait arriv, et la voiture s'arrta devant la porte d'une maison
o plusieurs personnes causaient  voix basse. Monsieur Dupuis
s'avana pour recevoir les voyageurs, car on savait qu'ils devaient
arriver ce soir-l, et on les attendait avec une impatience facile 
comprendre. Pierre et Jules n'eurent donc pas besoin de se faire
connatre au brave homme qui sanglotait en leur souhaitant la
bienvenue:

--Nous savons tout! M. Dupuis, s'empressa de dire Pierre, afin d'viter
de pnibles explications. Comment est Jeanne et comment sont vos
autres enfants?

--Jeanne repose pour la premire fois depuis hier matin et le docteur
rpond de sa vie. Mes autres enfants sont bien, je vous remercie.

On entra dans une salle o se trouvaient runis la mre et les
enfants, et ce fut au milieu des sanglots, que l'on raconta aux
voyageurs les dtails du funeste vnement qui tait venu apporter la
dsolation dans la famille. Madame Dupuis se trouvait dans un tat
pnible  voir, et les jeunes filles se groupaient autour de leur
mre et essayaient vainement de lui faire entendre quelques paroles
de consolation. On causait bas afin de ne pas troubler le sommeil de
Jeanne qui reposait dans une chambre voisine.

--La pauvre fille nous a fait promettre de l'veiller pour lui annoncer
votre arrive, dit monsieur Dupuis en s'adressant  Jules et 
Pierre, et ce n'est qu' cette condition qu'elle a voulu prendre les
mdicaments que lui prescrivait le docteur, pour la calmer. Le
docteur est l, et je vais le consulter pour savoir s'il serait
prudent de la dranger.

--Veuillez dire au docteur, rpondit Pierre, que le frre et le fianc
de la malade sont ici, et qu'ils dsirent le voir pour un instant,
avant d'aller plus loin.

On s'empressa d'obir  ce dsir, et le mdecin sortit immdiatement
en laissant la malade aux soins d'une visite qui se trouvait l. Il
rpondit aux nombreuses questions que lui firent Jules et Pierre, et
il leur donna de nouveau l'assurance que Jeanne tait hors de tout
danger. Il avait trs bien russi  rduire les os luxs, et tout
faisait prvoir une gurison prompte et satisfaisante. Il conseilla
aux jeunes gens d'attendre quelques instants avant de se prsenter
devant la pauvre fille, et Il annona qu'il la prparerait lui-mme
 recevoir la bonne nouvelle.

Le docteur se rendit auprs de Jeanne et quelques moments plus tard
il fil signe  Jules de s'approcher. Le jeune homme entra doucement
dans la chambre, et il ne put retenir une exclamation de douleur, en
voyant la figure ple et dfaite de sa soeur qu'il aimait tant. Il se
baissa pour embrasser la jeune fille qui le regardait avec un air de
joie inexprimable, et qui ne pt que murmurer ces paroles:

--Jules! mon frre! Jules!

--Oui! c'est moi, petite soeur: ton frre Jules qui t'aime toujours et
qui est bien heureux de te revoir.

--Et Pierre? o est Pierre? demanda la jeune fille en regardant partout
dans la chambre.

Le docteur fit signe  Pierre de s'avancer. Le jeune homme tremblait
comme un enfant, lorsqu'il vint s'agenouiller auprs du lit et qu'il
s'empara de la main droite de son amante pour y dposer un baiser
respectueux.

--Pierre! mon fianc! mon ami! Oh! que je suis heureuse, docteur
continua la jeune fille, d'une voix douce et lente. Je ne sens plus
de mal, car j'ai l, prs de moi, mon frre et mon fianc.

Et la jeune fille souriait en regardant tour  tour ceux qu'elle
avait attendus avec tant d'impatience et d'anxit.

Le docteur se retira en annonant  Pierre qu'il allait les laisser
seuls avec la malade pendant une heure, et en leur recommandant
d'viter avec soin tout ce qui pourrait produire chez Jeanne des
motions violentes.

--Rendez-la heureuse, car le bonheur est la meilleure mdecine du
monde, continua-t-il, mais comme tous les autres remdes, il faut
qu'il soit administr goutte  goutte; une dose trop forte pourrait
produire de mauvais effets.

Jeanne se trouvait enfin runie  son frre et  son fianc, aprs
une anne de sparation et d'preuves terribles, et la pauvre fille,
malgr le nouveau malheur qui venait de fondre sur elle, oubliait
tout dans l'ivresse de la joie qu'elle ressentait du retour des
voyageurs.

On causa du voyage, du retour au village, de la rconciliation de
Pierre avec sa famille et des projets de bonheur que l'on avait
forms pour l'avenir. Jeanne raconta l'hrosme du pauvre Michel
Dupuis qui avait sacrifi sa vie en essayant de la sauver, car la
jeune fille avoua que sans Michel qui l'avait force  se prcipiter
en bas, elle serait brle vive, tant elle se trouvait paralyse par
la frayeur. Il fut dcid que l'on reprendrait la route du Canada,
ds que la malade pourrait supporter le voyage, et qu'en attendant,
Pierre et Jules s'installeraient  tour de rle,  son chevet, pour
prendre soin d'elle et veiller  tous ses besoins.

Le docteur frappa  la porte, car l'heure de conversation tait
coule. Aprs avoir fait un dernier pansement, et s'tre assur que
le bras malade tait bien solidement cliss, le mdecin s'loigna
en prescrivant pour sa patiente, une potion qui lui permettrait de
reposer jusqu'au matin. Jules s'installa prs de sa soeur et la
pauvre fille s'endormit en murmurant les noms de ceux qu'elle aimait
tant. Pierre se retira pour la nuit, aprs avoir exprim  monsieur
et  madame Dupuis, la sympathie qu'il ressentait pour eux dans leur
affliction, et les avoir remercis des soins et de l'amour qu'ils
avaient ports  celle qui serait bientt sa femme.



XI

pilogue


La gurison de Jeanne, comme l'avait prdit le mdecin, fit des
progrs rapides, et la jeune fille fut en tat de quitter le lit au
bout de quelques jours. Pierre et Jules l'avaient entoure des soins
les plus affectueux, et sa convalescence ne fut qu'une longue suite
de jours passs dans l'intimit de son frre et de son prtendu. La
pauvre enfant dclarait que la catastrophe du Granite Mill lui
semblait un mauvais rve dont elle s'efforait de secouer le
souvenir. Un nuage de tristesse obscurcissait son front, cependant,
lorsqu'elle pensait  la mort hroque de ce pauvre Michel Dupuis.
Elle le voyait encore, ple et rsign, luttant contre les flammes
pour sauver la vie des pauvres enfants qui se pressaient autour de
lui.

Jeanne avait un pressentiment que c'tait pour veiller sur elle que
Michel avait commis la sublime folie de braver seul la fureur de
l'incendie, lorsque les pompiers eux-mmes n'avaient pas os entrer
dans le foyer ardent qui obstruait l'entre du sixime tage. Malgr
les recherches les plus minutieuses, il avait t impossible de
retrouver les restes du jeune homme, et la famille n'avait pas mme
eu la satisfaction de lui rendre les derniers devoirs de la tombe.

Pierre et Jules, de concert avec Jeanne, avaient command une pierre
commmorative de la mort du brave garon, et l'avaient fait placer
dans le cimetire catholique de Fall River, o on la voit encore
aujourd'hui. Les deux amis avaient tenu la chose secrte, et ils
invitrent un jour monsieur et madame Dupuis et leurs enfants  faire
une promenade en voiture, sous le prtexte d'aller visiter les
environs de Fall River. Le cocher avait reu l'ordre de se rendre au
cimetire et les jeunes gens conduisirent la famille  l'endroit o
s'levait une colonne en granit blanc, portant cette inscription en
lettres d'or:

           [dagger symbol]
            LA MMOIRE DE
            Michel Dupuis
         Mort hroquement le
  19 Septembre 1874,  l'ge de 18 ans
         En sacrifiant sa vie
     Au milieu des flammes, lors de
      L'incendie du Granite Mill
       Pour aider au sauvetage des
         Femmes et des enfants.
               R. I. P.

Le pauvre pre mu remercia vivement ses jeunes amis de cette preuve
de sympathie pour la mmoire de celui qu'ils n'avaient pas connu,
et madame Dupuis et ses enfants fondirent en larmes au souvenir du
cher dfunt.

Le cimetire devint dsormais un lieu de plerinage pour la famille,
et les jeunes filles se firent un pieux devoir de porter, chaque
dimanche, pendant la belle saison, des fleurs nouvelles pour orner
le monument.

L'poque arriva enfin o Jeanne put sans danger supporter le voyage
du Canada. Le pre Montpel, prvenu par son fils, s'tait rendu 
Montral avec sa femme pour souhaiter la bienvenue  celle qui serait
bientt leur fille, et Jeanne fut touche de la rception cordiale
qu'elle reut dans la famille de Pierre.

La sant de la jeune fille se rtablit promptement, et il fut dcid
que le mariage aurait lieu  l'occasion des ftes de Nol et du jour
de l'an. La crmonie se fit sans clat, par respect pour la mmoire
de M. Girard et pour le terrible malheur qui venait de frapper la
famille Dupuis. Le pre Montpel signa, au contrat, la rsignation
de tous ses biens en faveur de son fils qui prendrait la gestion
des proprits, et madame Montpel versa des larmes de joie en
contemplant le bonheur et l'harmonie qui rgnaient enfin dans sa
famille.

Jules Girard qui n'tait pas riche, s'tait inform des avantages
que le commerce offrait  Fall River, et avec l'aide de son ami, il
avait achet un fond d'picerie, qu'il exploita avec succs. Le
jeune homme qui avait continu ses relations avec la famille Dupuis,
maria plus tard la fille ane, Marie, et il occupe aujourd'hui un
rang honorable dans le commerce de sa ville d'adoption.

Anselme Dupuis, aprs trois ans de sjour  Fall River, avait russi
 amasser la somme ncessaire pour payer les hypothques qui pesaient
sur ses proprits, et il avait repris la route du village pour aller
vivre et mourir tranquille dans la maison paternelle.

Jules et Marie vont chaque anne, passer quelques semaines au
Canada, chez Pierre Montpel. Toute la famille Dupuis se rend
alors  Lavaltrie, et Jeanne raconte pour la centime fois, en
payant un tribu d'affection et de respect  la mmoire du pauvre
Michel, les vnements qui terminrent d'une manire si tragique,
l'poque o son travail dans les manufactures de coton lui avait
valu le surnom de: Jeanne la fileuse.



Footnotes

{1} Le mot VOYAGEUR est employ ici, dans un sens tout canadien.
On appelle voyageur au Canada, le bcheron de profession qui se
dirige chaque anne vers les forts du Nord et du Nord-Ouest, et le
Coureur de bois qui fait la chasse et le commerce des fourrures.

{2} L'expression ENCAGER est une locution fort en vogue parmi les
bcherons canadiens: elle est drive du mot CAGE qui signifie:
radeau, et dont on a fait ENCAGER, c--d: former des radeaux.

{3} Concession du 29 octobre 1672, faite par Jean Talon, Intendant,
au sieur de Lavaltrie, d'une lieue et demi de terre de front sur
pareille profondeur;  prendre sur le fleuve Saint-Laurent, borne
d'un ct par les terres appartenant au Sminaire de Montral et de
l'autre par celles non concdes; par devant par le dit fleuve et
par dernire par les terres non concdes, avec les deux islets
qui sont devant la dite quantit de terre et la rivire Saint-Jean
comprise. Registre d'Intendance, No. 1, folio 6.

{4} Extraits de _La France aux Colonies_ par E. RAMEAU:
L'insurrection de 1837 dtermina un grand mouvement d'migration vers
les tats-Unis, migration qui depuis longtemps commenait  s'oprer
 petit bruit, mais qui se dessina d'un manire notable  partir de
cette poque et que nous estimons en moyenne  2,500 mes par an,
d'aprs le nombre considrable de Canadiens qu'accuse le recensement
de 1850 des tats-Unis, nombre que la seule migration 1844  1850
ne saurait expliquer.--p. 325.

(_Extrait du cens_ de 1850 des tats-Unis.) Dans l'tat du Maine,
14,181 migrants ns dans l'Amrique anglaise;--Vermont,
14,470;--Massachusetts, 15,862;--New York, 47,200;--Pensylvanie,
2,500;--Louisiane, 499;--Ohio, 5,880;--Michigan, 14,008;--Illinois,
10,699;--Missouri, 1,053;--Wisconsin, 8,277;--Minnesota, 1,417;--Nous
ne citons que ces tats, parce que ce sont ceux-l qui nous paraissent
avoir pu attirer le plus grand nombre de Canadiens-franais. Tous
cependant ne le sont pas, une partie vient de la Nouvelle-cosse et
du Nouveau-Brunswick, notamment dans le Maine et le Massachusetts.
Nous n'estimons pas que dans ces deux tats il y eut plus de 12,000
Canadiens-franais. Dans l'tat de New-York il en vient de toutes les
parties de l'Amrique anglaise; nanmoins,  cause du voisinage plus
immdiat des Canadiens-franais, nous estimons leur nombre  environ
18,000. Dans la Pensylvanie, dans l'Ohio, dans le Michigan et dans le
Wisconsin, les migrants du Haut-Canada et des autres parties de
l'Amrique anglaise doivent se partager sans doute avec ceux du
Bas-Canada; nanmoins nous n'estimerons ceux-ci qu' 12,000; mais dans
le Vermont, la Louisiane et le Missouri, ces derniers doivent former la
presque totalit, et dans l'Illinois et le Minnesota, la majorit; nous
les estimons donc dans cinq tats au moins  22,000 mes, soit en tout
64,000. Mais nous sommes certainement dans cette valuation au-dessous
de la ralit, parce que nos estimations partielles sont trop basses,
et qu'il faudrait encore tenir compte des Canadiens disperss dans
les autres tats; aussi l'opinion commune est-elle au Canada que les
Franco-Canadiens taient pour plus de moiti dans les migrants de
l'Amrique anglaise aux tats-Unis.

Nous nous basons dans ces apprciations sur les donnes que nous ont
fournies 1--l'enqute faite au Canada en 1857 sur l'migration et qui
nous indique les points principaux o se portaient les Canadiens; 2--sur
l'examen de la rpartition des diverses paroisses catholiques des
tats-Unis et la recherche des points o le service religieux a lieu en
franais; 3--sur de nombreuses informations, par nous recueillies, sur
la rpartition des Canadiens-franais aux tats-Unis.

Les documents sur l'migration, M. Tach et beaucoup d'autres estiment
aujourd'hui  plus de 150,000 les Franco-Canadiens rpandus aux
tats-Unis; il est vrai que ds 1850 ils estimaient cette migration
plus haut que nous ne le faisons.--p. 327.

En relevant les paroisses catholiques des tats-Unis en 1853, nous
trouvons sur le lac Ontario et le lac ri, dans le comt de New-York,
7 paroisses o le service se fait en franais, savoir: Petite-France,
Oswego, Rochester; 2 paroisses  Buffalo, Cape-Vincent ou French-Creek
et Rosire; en Pensylvanie, 2 paroisses prs Meadville, savoir:
Saint-Hippolyte et Saint-Pierre Saint-Paul; dans l'Ohio, la rivire
Toussaint, prs Sandusky, et Saint-Walbert, prs Versailles, comt de
Shelby. En 1842 le cap Vincent se composait d'une soixantaine de
familles migres de France et d'une vingtaine de familles
allemandes.--p. 328.

En 1856, le gouvernement fit procder  une enqute sur les causes de
l'migration. Cette enqute qui provoqua plus de cent rapports dtaills
ou sommaires, assigne d'une manire fort claire et assez unanime, les
causes suivantes  l'migration: 1--Le manque de chemins et de ponts
pour communiquer des anciens tablissements avec les terres vacantes de
la couronne; 2--les concessions abusives de vastes tendues de terres
faites autrefois par faveur ou intrigue  des individus ou  des
compagnies; 3--le dfaut de manufactures qui puissent occuper une partie
de la population, rduite durant les longs hivers  une inaction force
et prjudiciable; 4--les vices d'administration qui existaient dans le
mode de vente des terres de la couronne, et dans les ventes de bois
faites au commerce sur ces mmes terres;--enfin plusieurs autres motifs
qui ne sont qu'accidentels ou locaux.--p. 187.

M. Ducharme, un des dposants de cette enqute, tablit qu'il avait
personnellement constat en 1852 la sortie de 2,165 migrants
canadiens-franais, 2,678 en 1853, 4,857 en 1854 et 5,207 en 1855,
total, prs de 15,000 personnes en quatre ans, et cela sans compter les
omissions invitables dans les observations d'un seul particulier.
D'aprs la mme personne, la moiti de ces migrants se compose de jeune
gens ou ouvriers isols, l'autre moiti de familles entires; une partie
plus ou moins forte des premiers revient au pays, mais il en revient
trs peu des seconds.

D'aprs le sens gnral de l'enqute et l'opinion communment
rpandue au Canada, les constatations ci-dessus mentionnes ne
correspondraient gure  plus de la moiti des migrations. On peut
juger par l dans quelle proportion le mal agissait sur une population
aussi peu considrable.--p. 330.

Voici l'tat statistique qui nous a t transmis sur la population
canadienne des frontires de l'tat de New-York: 1--sur le lac
Champlain, Champlain et Corbeau 800 familles canadiennes, Plattsburgh
et Keeseville 800 galement,  Morristown, Fort-Henri et Ticonderoga
1,000  1,200 mes; 2--sur la rive du Saint-Laurent et  la tte du
lac Ontario,  Ogdensburgh 500 familles, dans Wexport, Blackbrook, la
Fourchette, Lewis et Boquette; on comptait 2,700 communiants canadiens,
ce qui peut supposer 6,000 mes; enfin au cap Vincent et  Rosire, sur
le lac Ontario, il peut s'en trouver 8 ou 900. Un peu plus dans
l'intrieur des terres il se trouve encore quelques villages o l'on
compte encore un assez grand nombre de Canadiens, comme  Malone,
Chteauguay, etc. Les Canadiens, ajoute M. l'abb Mignaut, conservent 
l'tranger leur langue, leurs usages, et le prcieux trsor de la foi,
presque aussi bien qu'au foyer paternel, mille fois j'en ai t tmoin
depuis les quarante-deux ans que j'ai soin des missions qui avoisinent
le Canada.--p. 334.

Nous avons vu qu'en 1850 il y avait au moins 64,000 migrants
canadiens aux tats-Unis; depuis lors, en considrant le grand nombre
d'migrants de 1850  1855 (voir note 1, chap. XI), il n'y a rien
d'exagr  supposer, d'une part, que ce chiffre s'est lev  100,000
par 36,000 migrants canadiens nouveaux; et d'autre part, que ces
100,000 migrants, tous jeunes en gnral, doivent s'tre doubls
aujourd'hui, ci: 200,000 individus.--Les 20,000 Canadiens laisss dans
l'ouest en un laps de cent ans peuvent bien tre pris en ligne de compte
pour cinq fois leur chiffre primitif (les Canadiens rests dans leur
pays s'tant presque dcupls deux fois dans ce mme laps de temps),
ci: 100,000 individus.--Enfin les 35,000 coureurs de bois, traitants,
voyageurs, disperss ou perdus dans l'ouest avant 1760, reprsenteraient
certainement aujourd'hui, ne se fussent-ils doubls que tous les trente
ans, au moins 350,000 mes.--On voit donc que, mme en tenant un large
compte des Franco-Canadiens dj compts par nous sur les frontires,
notre calcul est extrmement modr quand nous valuons  500,000
individus la dperdition prouve par la population canadienne, chiffre
dont elle bnficierait aujourd'hui si elle n'avait pas t constamment
dcime par des migrations de toute nature.--p. 336.

{5} Ce document emprunt  un journal de l'poque, tait sign par
MM. L. O. Loranger, prsident, et Alfred LaRocque, fils, secrtaire
du comit d'organisation.

{6} Cet appel, dat du 17 mars 1874 et publi dans plusieurs journaux,
notamment dans _L'cho du Canada_ du 4 avril 1874 (vol. 1, 38) est
reproduit ici de faon incomplte puisqu'il se terminait ainsi:
Un comit compos de Rv. J.B. Primeau, de MM. A.G. Lalime, Ferd.
Gagnon et Fred. Houle, a t charg de se mettre en rapport avec
vous,  ce sujet, et de prendre toutes les mesures ncessaires pour
organiser le mouvement aux tats-Unis. Le Comit d'organisation,
MM. L. Loranger, Prsident, MM. G.-A. Drolet, J.O. Joseph, Benoit
Bastien, Dr. Lachapelle, C. Beausoleil, Andr Lapierre, Guill.
Boivin, Jos. Loranger, H.A.A. Brault, M. Maire, T. Crevier, Dr
W. Mount, A. Dansereau, Adolphe Ouimet, L. O. David, J. Perrault,
Chs Desmarteaux, L.O. Taillon, Dr. L. Desrosiers, Narcisse Valois,
P.A.A. Dorion. Pour copie conforme, Alfred LaRocque, Fils,
Secrtaire du Comit d'Organisation.

{7}  propos de cette association, consulter la chronique  la date
du 11 avril 1874.

{8} L'cho du Canada tait alors publi  Fall River sous la direction
de l'auteur. [L'article qui suit est tir en partie de L'cho du
Canada, 26 septembre 1874, vol. 2, no. 62. N.d.]







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