Project Gutenberg's Mmoires pour servir  l'Histoire de mon temps
(Tome 1), by Franois Pierre Guillaume Guizot

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Title: Mmoires pour servir  l'Histoire de mon temps (Tome 1)

Author: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: January 24, 2005 [EBook #14791]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES (TOME 1) ***




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MMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE MON TEMPS (I)
PARIS--IMPRIM CHEZ BONAVENTURE ET DECESSOIS.
55, QUAI DES AUGUSTINS.
PARIS
MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS.






                          MMOIRES
                       POUR SERVIR A
                  L'HISTOIRE DE MON TEMPS
                           PAR
                        M. GUIZOT

                      TOME PREMIER

                          1858





CHAPITRE I.

               LA FRANCE AVANT LA RESTAURATION.

Mes raisons pour publier ces _Mmoires_ de mon vivant--Mon entre dans
le monde--Mes premires relations avec M. de Chateaubriand, M. Suard,
Mme de Stal, M. de Fontanes M. Royer-Collard.--On veut me faire
nommer auditeur au Conseil d'tat imprial.--Pourquoi cela n'eut pas
lieu--J'entre dans l'Universit--J'ouvre mon cours d'histoire
moderne--Salons libraux et comit royaliste--Caractre des diverses
oppositions vers la fin de l'Empire.--Tentative de rsistance du
Corps lgislatif.--MM. Lan, Gallois, Maine-Biran, Raynouard et
Flaugergues--Je pars pour Nmes--tat et aspect de Paris et de la France
en mars 1814--La Restauration s'accomplit.--Je reviens  Paris et je
suis nomm secrtaire gnral au ministre de l'intrieur.

(1807-1814.)

J'agis autrement que n'ont fait nagure plusieurs de mes contemporains;
je publie mes Mmoires pendant que je suis encore l pour en rpondre.
Ce n'est point par lassitude du repos, ni pour rouvrir  d'anciennes
luttes une petite arne,  dfaut de la grande, maintenant ferme. J'ai
beaucoup lutt dans ma vie, et avec ardeur. L'ge et la retraite ont
rpandu, pour moi, leur paix sur le pass. C'est d'un ciel profondment
serein que je reporte aujourd'hui mes regards vers cet horizon charg de
tant d'orages. Je sonde attentivement mon me, et je n'y dcouvre aucun
sentiment qui envenime mes souvenirs. Point de fiel permet beaucoup de
franchise. C'est la personnalit qui altre ou dcrie la vrit. Voulant
parler de mon temps et de ma propre vie j'aime mieux le faire du bord
que du fond de la tombe. Pour moi-mme, j'y trouve plus de dignit, et
pour les autres j'en apporterai, dans mes jugements et dans mes paroles,
plus de scrupule. Si des plaintes s'lvent, ce que je ne me flatte
gure d'viter, on ne dira pas du moins que je n'ai pas voulu les
entendre, et que je me suis soustrait au fardeau de mes oeuvres.

D'autres raisons encore me dcident. La plupart des. Mmoires sont
publis ou trop tt ou trop tard. Trop tt, ils sont indiscrets ou
insignifiants; on dit ce qu'il conviendrait encore de taire, ou bien on
tait ce qui serait curieux et utile  dire. Trop tard, les Mmoires ont
perdu beaucoup de leur opportunit et de leur intrt; les contemporains
ne sont plus l pour mettre  profit les vrits qui s'y rvlent et
pour prendre  leurs rcits un plaisir presque personnel. Ils n'ont plus
qu'une valeur morale ou littraire, et n'excitent plus qu'une curiosit
oisive. Quoique je sache combien l'exprience s'vanouit en passant
d'une gnration  l'autre, je ne crois pas qu'il n'en reste absolument
rien, ni que la connaissance prcise des fautes des pres et des raisons
de leurs checs demeure tout  fait sans fruit pour les enfants. Je
voudrais transmettre  ceux qui viendront aprs moi, et qui auront
aussi leurs preuves, un peu de la lumire qui s'est faite, pour moi,
 travers les miennes. J'ai dfendu tour  tour la libert contre le
pouvoir absolu et l'ordre contre l'esprit rvolutionnaire; deux grandes
causes qui,  bien dire, n'en font qu'une, car c'est leur sparation qui
les perd tour  tour l'une et l'autre. Tant que la libert n'aura pas
hautement rompu avec l'esprit rvolutionnaire et l'ordre avec le pouvoir
absolu, la France sera ballotte de crise en crise et de mcompte en
mcompte. C'est ici vraiment la cause nationale. Je suis attrist, mais
point troubl de ses revers; je ne renonce ni  son service ni  son
triomphe. Dans les preuves suprmes, c'est mon naturel, et j'en
remercie Dieu comme d'une faveur, de conserver les grands dsirs,
quelque incertaines ou lointaines que soient les esprances.

Dans les temps anciens et modernes, de grands historiens, les plus
grands, Thucydide, Xnophon, Salluste, Csar, Tacite, Machiavel,
Clarendon, ont crit et quelques-uns ont eux-mmes publi l'histoire
de leur temps et des vnements auxquels ils avaient pris part Je
n'entreprends point une telle oeuvre; le jour de l'histoire n'est pas
venu pour nous, de l'histoire complte et libre, sans rticence ni sur
les faits ni sur les hommes. Mais mon histoire propre et intime, ce que
j'ai pens, senti et voulu dans mon concours aux affaires de mon pays,
ce qu'ont pens, senti et voulu avec moi les amis politiques auxquels
j'ai t associ, la vie de nos mes dans nos actions, je puis dire cela
librement, et c'est l surtout ce que j'ai  coeur de dire, pour tre,
sinon toujours approuv, du moins toujours connu et compris. A cette
condition, d'autres marqueront un jour avec justice notre place dans
l'histoire de notre temps.

Je ne suis entr qu'en 1814 dans la vie publique; je n'avais servi ni la
Rvolution ni l'Empire. tranger par mon ge  la Rvolution, je suis
rest tranger  l'Empire par mes ides. Depuis que j'ai pris quelque
part au gouvernement des hommes, j'ai appris  tre juste envers
l'empereur Napolon: gnie incomparablement actif et puissant, admirable
par son horreur du dsordre, par ses profonds instincts de gouvernement,
et par son nergique et efficace rapidit dans la reconstruction de la
charpente sociale. Mais gnie sans mesure et sans frein, qui n'acceptait
ni de Dieu, ni des hommes, aucune limite  ses dsirs ni  ses volonts,
et qui par l demeurait rvolutionnaire en combattant la rvolution;
suprieur dans l'intelligence des conditions gnrales de la socit,
mais ne comprenant qu'imparfaitement, dirai-je grossirement, les
besoins moraux de la nature humaine, et tantt leur donnant satisfaction
avec un bon sens sublime, tantt les mconnaissant et les offensant avec
un orgueil impie. Qui et pu croire que le mme homme qui avait fait le
Concordat et rouvert en France les glises enlverait le pape de Rome
et le retiendrait prisonnier  Fontainebleau? C'est trop de maltraiter
galement les philosophes et les chrtiens, la raison et la foi. Entre
les grands hommes ses pareils, Napolon a t le plus ncessaire  son
temps, car nul n'a fait si promptement ni avec tant d'clat succder
l'ordre  l'anarchie, mais aussi le plus chimrique en vue de l'avenir,
car aprs avoir possd la France et l'Europe, il a vu l'Europe le
chasser, mme de la France, et son nom demeurera plus grand que ses
oeuvres, dont les plus brillantes, ses conqutes, ont tout  coup et
entirement disparu avec lui. En rendant hommage  sa grandeur, je ne
regrette pas de ne l'avoir apprcie que tard et quand il n'tait plus;
il y avait pour moi, sous l'Empire, trop d'arrogance dans la force et
trop de ddain du droit, trop de rvolution et trop peu de libert.

Ce n'est pas que je fusse,  cette poque, trs-proccup de la
politique, ni trs-impatient que la libert m'en ouvrt l'accs. Je
vivais dans la socit de l'opposition, mais d'une opposition qui ne
ressemblait gure  celle que nous avons vue et faite pendant trente
ans. C'taient les dbris du monde philosophique et de l'aristocratie
librale du XVIIIe sicle, les derniers reprsentants de ces salons qui
avaient librement pens  tout, parl de tout, mis tout en question,
tout espr et tout promis, par mouvement et plaisir d'esprit plutt
que par aucun dessein d'intrt et d'ambition. Les mcomptes et les
dsastres de la Rvolution n'avaient point fait abjurer aux survivants
de cette brillante gnration leurs ides et leurs dsirs; ils restaient
sincrement libraux, mais sans prtentions pressantes, et avec la
rserve de gens qui ont peu russi et beaucoup souffert dans leurs
tentatives de rforme et de gouvernement. Ils tenaient  la libert de
la pense et de la parole, mais n'aspiraient point  la puissance; ils
dtestaient et critiquaient vivement le despotisme, mais sans rien faire
pour le rprimer ou le renverser. C'tait une opposition de spectateurs
clairs et indpendants qui n'avaient aucune chance ni aucune envie
d'intervenir comme acteurs.

Socit charmante, dont, aprs une longue vie de rudes combats, je me
plais  retrouver les souvenirs. M. de Talleyrand me disait un jour:
Qui n'a pas vcu dans les annes voisines de 1789 ne sait pas ce que
c'est que le plaisir de vivre. Quel puissant plaisir en effet que celui
d'un grand mouvement intellectuel et social qui, loin de suspendre et de
troubler  cette poque la vie mondaine, l'animait et l'ennoblissait
en mlant de srieuses proccupations  ses frivoles passe-temps, qui
n'imposait encore aux hommes aucune souffrance, aucun sacrifice, et leur
ouvrait pourtant les plus brillantes perspectives! Le XVIIIe sicle a
t certainement le plus tentateur et le plus sducteur des sicles, car
il a promis  la fois satisfaction  toutes les grandeurs et  toutes
les faiblesses de l'humanit; il l'a en mme temps leve et nerve,
flattant tour  tour ses plus nobles sentiments et ses plus terrestres
penchants, l'enivrant d'esprances sublimes et la berant de molles
complaisances. Aussi a-t-il fait ple-mle des utopistes et des
gostes, des fanatiques et des sceptiques, des enthousiastes et des
incrdules moqueurs, enfants trs-divers du mme temps, mais tous
charms de leur temps et d'eux-mmes, et jouissant ensemble de leur
commune ivresse  la veille du chaos. Quand j'entrai dans le monde en
1807, le chaos avait depuis longtemps clat; l'enivrement de 1789 avait
bien compltement disparu; la socit, tout occupe de se rasseoir,
ne songeait plus  s'lever en s'amusant; les spectacles de la force
avaient remplac pour elle les lans vers la libert. La scheresse, la
froideur, l'isolement des sentiments et des intrts personnels, c'est
le train et l'ennui ordinaires du monde; la France, lasse d'erreurs et
d'excs tranges, avide d'ordre et de bon sens commun, retombait dans
cette ornire. Au milieu de la raction gnrale, les fidles hritiers
des salons lettrs du XVIIIe sicle y demeuraient seuls trangers; seuls
ils conservaient deux des plus nobles et plus aimables dispositions
de leur temps, le got dsintress des plaisirs de l'esprit et cette
promptitude  la sympathie, cette curiosit bienveillante et empresse,
ce besoin de mouvement moral et de libre entretien, qui rpandent sur
les relations sociales tant de fcondit et de douceur.

J'en fis, pour mon propre compte, une heureuse preuve. Amen dans cette
socit par un incident de ma vie prive, j'y arrivais trs-jeune,
parfaitement obscur, sans autre titre qu'un peu d'esprit prsum,
quelque instruction et un got trs-vif pour les plaisirs nobles,
les lettres et la bonne compagnie. Je n'y apportais pas des ides en
harmonie avec celles que j'y trouvais; j'avais t lev  Genve, dans
des sentiments trs-libraux, mais dans des habitudes austres et des
croyances pieuses, en raction contre la philosophie du XVIIIe sicle
plutt qu'en admiration de ses oeuvres et de son influence. Depuis que
je vivais  Paris, la philosophie et la littrature allemandes taient
mon tude favorite; je lisais Kant et Klopstock, Herder et Schiller,
beaucoup plus que Condillac et Voltaire. M. Suard, l'abb Morellet, le
marquis de Boufflers, les habitus des salons de Mme d'Houdetot et de
Mme de Rumford, qui m'accueillaient avec une extrme bont, souriaient
et s'impatientaient quelquefois de mes traditions chrtiennes et de mon
enthousiasme germanique; mais au fond cette diversit de nos ides et de
nos habitudes tait pour moi, dans leur socit, une cause d'intrt et
de faveur plutt que de mauvais vouloir ou seulement d'indiffrence. Ils
me savaient aussi sincrement attach qu'eux-mmes  la libert et 
l'honneur de l'intelligence humaine, et j'avais pour eux quelque chose
de nouveau et d'indpendant qui leur inspirait de l'estime et de
l'attrait. Ils m'ont,  cette poque, constamment soutenu de leur
amiti et de leur influence, sans jamais prtendre  me gner dans nos
dissentiments. J'ai appris d'eux plus que de personne  porter dans
la pratique de la vie cette large quit et ce respect de la libert
d'autrui qui sont le devoir et le caractre de l'esprit vraiment
libral.

En toute occasion, cette gnreuse disposition se dployait. En 1809, M.
de Chateaubriand publia _les Martyrs_. Le succs en fut d'abord pnible
et trs-contest. Parmi les disciples du XVIIIe sicle et de Voltaire,
la plupart traitaient M. de Chateaubriand en ennemi, et les plus modrs
lui portaient peu de faveur. Ils ne gotaient pas ses ides, mme quand
ils ne croyaient pas devoir les combattre, et sa faon d'crire choquait
leur got dnu d'imagination et plus fin que grand. Ma disposition
tait toute contraire; j'admirais passionnment M. de Chateaubriand,
ides et langage; ce beau mlange de sentiment religieux et d'esprit
romanesque, de posie et de polmique morale, m'avait si puissamment
mu et conquis que, peu aprs mon arrive  Paris, en 1806, une de
mes premires fantaisies littraires avait t d'adresser  M. de
Chateaubriand une trs-mdiocre ptre en vers dont il s'empressa de me
remercier en prose artistement modeste et polie. Sa lettre flatta
ma jeunesse, et _les Martyrs_ redoublrent mon zle. Les voyant si
violemment attaqus, je rsolus de les dfendre dans _le Publiciste_, o
j'crivais quelquefois; et quoique fort loign d'approuver tout ce
que j'en pensais, M. Suard, qui dirigeait ce journal, se prta
complaisamment  mon dsir. J'ai connu trs-peu d'hommes d'un naturel
aussi libral et aussi doux, quoique d'un esprit minutieusement dlicat
et difficile. Il trouvait dans le talent de M. de Chateaubriand plus 
critiquer qu' louer; mais c'tait du talent, un grand talent, et  ce
titre il restait pour lui bienveillant, quoique toujours et finement
moqueur. C'tait de plus un talent plein d'indpendance, engag dans
l'opposition et en butte  la redoutable humeur du pouvoir imprial:
autres mrites auxquels M. Suard portait beaucoup d'estime. Il me laissa
donc, dans le _le Publiciste_, libre carrire, et j'y pris parti pour
_les Martyrs_ contre leurs dtracteurs.

M. de Chateaubriand en fut trs-touch et s'empressa de me le tmoigner.
Mes articles devinrent entre nous l'objet d'une correspondance
qu'aujourd'hui encore je ne relis pas sans plaisir[1]. Il m'expliquait
ses intentions et ses raisons dans la composition de son pome,
discutait avec quelque susceptibilit, et mme avec un peu d'humeur
cache sous sa reconnaissance, les critiques mles  mes loges, et
finissait par me dire: Au reste, monsieur, vous connaissez les temptes
leves contre mon ouvrage et d'o elles partent. Il y a une autre plaie
qu'on ne montre pas et qui, au fond, est la source de la colre; c'est
ce _Hirocls_ qui gorge les chrtiens au nom de la _philosophie_ et de
la _libert_. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine,
et vous hterez beaucoup cette justice en publiant vos articles,
dussiez-vous les changer et les mutiler jusqu' un certain point.
Montrez-moi mes fautes, monsieur; je les corrigerai. Je ne mprise que
les critiques aussi bas dans leur langage que dans les raisons secrtes
qui les font parler. Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la
bouche de ces saltimbanques littraires aux gages de la police, qui
dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais...

[Note 1: J'insre dans les _Pices historiques_, places  la fin de
ce volume, trois des lettres que M. de Chateaubriand m'crivit  cette
poque et  ce sujet. (_Pices historiques_, n I.)]

Je ne renonce point  l'espoir d'aller vous chercher, ni  vous recevoir
dans mon ermitage: les honntes gens doivent, surtout  prsent, se
runir pour se consoler; les ides gnreuses et les sentiments levs
deviennent tous les jours si rares qu'on est trop heureux quand on les
retrouve... Agrez de nouveau, je vous en prie, l'assurance de ma haute
considration, de mon dvouement sincre, et, si vous le permettez,
d'une amiti que nous commenons sous les auspices de la franchise et de
l'honneur.

Entre M. de Chateaubriand et moi, la franchise et l'honneur ont
persist,  coup sr,  travers nos luttes politiques; mais l'amiti n'y
a pas survcu. Lien trop beau pour ne pas tre rare, et dont il ne faut
pas prononcer si vite le nom.

Quand on a vcu sous un rgime de vraie et srieuse libert, on a
quelque envie et quelque droit de sourire en voyant ce qui, dans
d'autres temps, a pu passer pour des actes d'opposition factieuse selon
les uns, courageuse selon les autres. En aot 1807, dix-huit mois avant
la publication des _Martyrs_, je m'arrtai quelques jours en Suisse en
allant voir ma mre  Nmes, et dans le confiant empressement de
ma jeunesse, aussi curieux des grandes renommes qu'encore inconnu
moi-mme, j'crivis  madame de Stal pour lui demander l'honneur de
la voir. Elle m'invita  dner  Ouchy, prs de Lausanne, o elle se
trouvait alors. J'tais assis  ct d'elle; je venais de Paris; elle me
questionna sur ce qui s'y passait, ce qu'on y disait, ce qui occupait le
public et les salons. Je parlai d'un article de M. de Chateaubriand dans
le _Mercure_ qui faisait du bruit au moment de mon dpart. Une phrase
surtout m'avait frapp, et je la citai textuellement, car elle s'tait
grave dans ma mmoire: Lorsque, dans le silence de l'abjection,
l'on n'entend plus retentir que la chane de l'esclave et la voix du
dlateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu'il est aussi
dangereux d'encourir sa faveur que de mriter sa disgrce, l'historien
parat charg de la vengeance des peuples. C'est en vain que Nron
prospre; Tacite est dj n dans l'Empire; il crot inconnu auprs des
cendres de Germanicus, et dj l'intgre Providence a livr  un enfant
obscur la gloire du matre du monde. Mon accent tait sans doute mu et
saisissant, comme j'tais mu et saisi moi-mme; madame de Stal me
prit vivement par le bras en me disant: Je suis sre que vous
joueriez trs-bien la tragdie; restez avec nous et prenez place dans
_Andromaque_. C'tait l, chez elle, le got et l'amusement du moment.
Je me dfendis de sa bienveillante conjecture, et la conversation revint
 M. de Chateaubriand et  son article, qu'on admira beaucoup en s'en
inquitant un peu. On avait raison d'admirer, car la phrase tait
vraiment loquente, et aussi de s'inquiter, car le _Mercure_ fut
supprim prcisment  cause de cette phrase. Ainsi l'empereur Napolon,
vainqueur de l'Europe et matre absolu de la France, ne croyait pas
pouvoir souffrir qu'on dt que son historien futur natrait peut-tre
sous son rgne, et se tenait pour oblig de prendre l'honneur de Nron
sous sa garde. C'tait bien la peine d'tre un si grand homme pour avoir
de telles craintes  tmoigner et de tels clients  protger!

Les esprits levs et un peu susceptibles pour le compte de la dignit
humaine avaient bien raison de ne pas goter ce rgime, et de prvoir
qu'il ne fonderait ni le bonheur, ni la grandeur durable de la France;
mais il paraissait,  cette poque, si bien tabli dans le sentiment
gnral du pays, on tait si convaincu de sa force, on pensait si peu
 toute autre chance d'avenir, que, mme dans cette rgion haute et
troite o l'esprit d'opposition dominait, on trouvait parfaitement
simple que les jeunes gens entrassent  son service, seule carrire
publique qui leur ft ouverte. Une femme d'un esprit trs-distingu et
d'un noble coeur, qui me portait quelque amiti, madame de Rmusat se
prit du dsir de me faire nommer auditeur au Conseil d'tat; son cousin,
M. Pasquier, alors prfet de police et que je rencontrais quelquefois
chez elle, s'y employa de trs-bonne grce; et, de l'avis de mes plus
intimes amis, je ne repoussai point cette proposition, quoique, au fond
de l'me, elle me caust quelque trouble. C'tait au ministre des
affaires trangres qu'on avait le projet de me faire attacher.
M. Pasquier parla de moi au duc de Bassano, alors ministre de ce
dpartement, et au comte d'Hauterive, directeur des Archives. Le duc
de Bassano me fit appeler. Je vis aussi M. d'Hauterive, esprit fcond,
ingnieux et bienveillant pour les jeunes gens disposs aux fortes
tudes. Pour m'essayer, ils me chargrent de rdiger un mmoire sur une
question dont l'Empereur tait ou voulait paratre proccup, l'change
des prisonniers franais dtenus en Angleterre contre les prisonniers
anglais retenus en France. De nombreux documents me furent remis  ce
sujet. Je fis le mmoire, et ne doutant pas que l'Empereur ne voult
srieusement l'change, je mis soigneusement en lumire les principes
du droit des gens qui le commandaient et les concessions mutuelles qui
devaient le faire russir. Je portai mon travail au duc de Bassano. J'ai
lieu de prsumer que je m'tais mpris sur son vritable objet, et que
l'empereur Napolon, regardant les prisonniers anglais qu'il avait en
France comme plus considrables que les Franais dtenus en Angleterre,
et croyant que le nombre de ces derniers tait pour le gouvernement
anglais une charge incommode, n'avait au fond nulle intention
d'accomplir l'change. Quoi qu'il en soit, je n'entendis plus parler de
mon mmoire ni de ma nomination. Je me permets de dire que j'en eus peu
de regret.

Une autre carrire s'ouvrit bientt pour moi qui me convenait mieux, car
elle tait plus trangre au gouvernement. Mes premiers travaux, surtout
mes _Notes critiques_ sur l'_Histoire de la dcadence et de la chute de
l'Empire romain_, de Gibbon, et les _Annales de l'ducation_, recueil
priodique o j'avais abord quelques-unes des grandes questions
d'ducation publique et prive, avaient obtenu, de la part des hommes
srieux, quelque attention[2]. Avec une bienveillance toute spontane,
M. de Fontanes, alors grand matre de l'Universit, me nomma professeur
adjoint  la chaire d'histoire qu'occupait M. de Lacretelle dans la
Facult des lettres de l'acadmie de Paris; et peu aprs, avant que
j'eusse commenc mon enseignement, et comme s'il et cru n'avoir pas
assez fait pour m'attacher fortement  l'Universit, il divisa la chaire
en deux et me nomma professeur titulaire d'histoire moderne, avec
dispense d'ge, car je n'avais pas encore vingt-cinq ans. J'ouvris mon
cours au collge du Plessis, en prsence des lves de l'cole
normale et d'un public peu nombreux, mais avide d'tude, de mouvement
intellectuel, et pour qui l'histoire moderne, mme remontant  ses
plus lointaines sources, aux Barbares conqurants de l'empire romain,
semblait avoir un intrt pressant et presque Contemporain.

[Note 2: Je publie, dans les _Pices historiques_ places  la fin de ce
volume, une lettre que le comte de Lally-Tolendal m'crivit de Bruxelles
 propos des _Annales de l'ducation_, et dans laquelle le caractre
et de l'homme et du temps se montre avec un aimable abandon. (_Pices
historiques_, n II.)]

Ce n'tait point l, de la part de M. de Fontanes, simplement un acte
de bienveillance attire sur moi par quelques pages de moi qu'il avait
lues, ou quelques propos favorables qu'il avait entendus  mon sujet.
Ce lettr picurien, devenu puissant et le favori intellectuel du
plus puissant souverain de l'Europe, aimait toujours les lettres pour
elles-mmes et d'un sentiment aussi dsintress que sincre; le beau le
touchait comme aux jours de sa jeunesse et de ses potiques travaux.
Et ce qui est plus rare encore, ce courtisan raffin_ d'un despote
glorieux, cet orateur officiel qui se tenait pour satisfait quand il
avait prt  la flatterie un noble langage, honorait, quand il la
rencontrait, une indpendance plus srieuse et prenait plaisir  le lui
tmoigner. Peu aprs m'avoir nomm, il m'invita  dner  sa maison de
campagne,  Courbevoie; assis prs de lui  table, nous causmes des
tudes, des mthodes d'enseignement, des lettres classiques et modernes,
vivement, librement, comme d'anciennes connaissances et presque comme
des compagnons de travail. La conversation tomba sur les potes latins
et leurs commentateurs; je parlai avec loge de la grande dition de
Virgile par Heyne, le clbre professeur de l'Universit de Goettingue,
et du mrite de ses dissertations. M. de Fontanes attaqua brusquement
les savants allemands; selon lui, ils n'avaient rien dcouvert, rien
ajout aux anciens commentaires, et Heyne n'en savait pas plus, sur
Virgile et sur l'antiquit, que le pre La Rue. Il tait plein d'humeur
contre la littrature allemande en gnral, philosophes, potes,
historiens ou philologues, et dcid  ne pas les croire dignes de son
attention. Je les dfendis avec la confiance de ma conviction et de ma
jeunesse, et M. de Fontanes, se tournant vers son autre voisin, lui dit
en souriant: Ces protestants, on ne les fait jamais cder. Mais
loin de m'en vouloir de mon obstination, il se plaisait videmment au
contraire dans la franchise de ce petit dbat. Sa tolrance pour mon
indpendance fut mise un peu plus tard  une plus dlicate preuve.
Quand j'eus  commencer mon cours, en dcembre 1812, il me parla de mon
discours d'ouverture et m'insinua que j'y devrais mettre une ou deux
phrases  l'loge de l'Empereur; c'tait l'usage, me dit-il, surtout 
la cration d'une chaire nouvelle, et l'Empereur se faisait quelquefois
rendre compte par lui de ces sances. Je m'en dfendis; je ne voyais
 cela, lui dis-je, point de convenance gnrale; j'avais  faire
uniquement de la science devant un public d'tudiants; je ne pouvais
tre oblig d'y mler de la politique, et de la politique contre mon
opinion: Faites comme vous voudrez, me dit M. de Fontanes, avec un
mlange visible d'estime et d'embarras; si on se plaint de vous, on s'en
prendra  moi; je nous dfendrai, vous et moi, comme je pourrai[3].

[Note 3: Malgr ses imperfections, que personne ne sentira plus que moi,
on ne lira peut-tre pas sans quelque intrt ce discours, ma premire
leon d'histoire et ma premire parole publique, et qui est rest enfoui
dans les archives de la Facult des lettres, depuis le jour o il y fut
prononc, il y a quarante-cinq ans. Je le joins aux _Pices historiques_
(n III).]

Il faisait acte de clairvoyance et de bon sens autant que d'esprit
gnreux en renonant si vite et de si bonne grce  l'exigence qu'il
m'avait tmoigne. Pour le matre qu'il servait, l'opposition de la
socit o je vivais n'avait point d'importance pratique ni prochaine;
c'tait une pure opposition de pense et de conversation, sans dessein
prcis, sans passion efficace, grave pour la longue vue du philosophe,
mais indiffrente  l'action du politique, et dispose  se contenter
longtemps de l'indpendance des ides et des paroles dans l'inaction de
la vie.

En entrant dans l'Universit, je me trouvai en contact avec une autre
opposition, moins apparente, mais plus srieuse sans tre, pour le
moment, plus active. M. Royer-Collard, alors professeur d'histoire de la
philosophie et doyen de la Facult des lettres, me prit en prompte et
vive amiti. Nous ne nous connaissions pas auparavant; j'tais beaucoup
plus jeune que lui; il vivait loin du monde, n'entretenant qu'un petit
nombre de relations intimes; nous fmes nouveaux et attrayants l'un pour
l'autre. C'tait un homme, non pas de l'ancien rgime, mais de l'ancien
temps, que la Rvolution avait dvelopp sans le dominer, et qui la
jugeait avec une svre indpendance, principes, actes et personnes,
sans dserter sa cause primitive et nationale. Esprit admirablement
libre et lev avec un ferme bon sens, plus original qu'inventif, plus
profond qu'tendu, plus capable de mener loin une ide que d'en combiner
plusieurs, trop proccup de lui-mme, mais singulirement puissant sur
les autres par la gravit imprieuse de sa raison et par son habilet
 rpandre, sur des formes un peu solennelles, l'clat imprvu d'une
imagination forte excite par des impressions trs-vives. Avant d'tre
appel  enseigner la philosophie, il n'en avait pas fait une tude
spciale, ni le but principal de ses travaux, et dans nos vicissitudes
politiques de 1789  1814, il n'avait jamais jou un rle important, ni
hautement pous aucun parti. Mais il avait reu dans sa jeunesse, sous
l'influence des traditions de Port-Royal, une forte ducation classique
et chrtienne; et aprs la _Terreur_, sous le rgime du Directoire, il
tait entr dans le petit comit royaliste qui correspondait avec Louis
XVIII, non pour conspirer, mais pour clairer ce prince sur le vritable
tat du pays, et lui donner des conseils aussi bons pour la France que
pour la maison de Bourbon, si la maison de Bourbon et la France devaient
se retrouver un jour. Il tait donc dcidment spiritualiste en
philosophie et royaliste en politique; restaurer l'me dans l'homme et
le droit dans le gouvernement, telle tait, dans sa modeste vie, sa
grande pense: Vous ne pouvez pas croire, m'crivait-il en 1823, que
j'aie jamais pris le mot _Restauration_ dans le sens troit et born
d'un fait particulier; mais j'ai regard et je regarde encore ce fait
comme l'expression d'un certain systme de socit et de gouvernement,
et comme la condition, dans les circonstances de la France, de l'ordre,
de la justice et de la libert; tandis que, sans cette condition, le
dsordre, la violence, et un despotisme irrmdiable, n des choses
et non des hommes, sont la consquence ncessaire de l'esprit et des
doctrines politiques de la rvolution. Passionnment pntr de cette
ide, philosophe agressif et politique expectant, il luttait avec
succs, dans sa chaire, contre l'cole matrialiste du XVIIIe sicle, et
suivait du fond de son cabinet, avec anxit mais non sans espoir, les
chances du jeu terrible o Napolon jouait tous les jours son empire.

Par ses grands instincts, Napolon tait spiritualiste; les hommes de
son ordre ont des clairs de lumire et des lans de pense qui leur
entr'ouvrent la sphre des hautes vrits. Dans ses bons moments, le
spiritualisme renaissant sous son rgne, et sapant le matrialisme du
dernier sicle, lui tait sympathique et agrable. Mais le despote avait
de prompts retours qui l'avertissaient qu'on n'lve pas les mes sans
les affranchir, et la philosophie spiritualiste de M. Royer-Collard
l'offusquait alors autant que l'idologie sensualiste de M. de Tracy.
C'tait de plus un des traits de gnie de Napolon qu'il se souvenait
constamment de ces Bourbons si oublis, et savait bien que l taient
ses seuls concurrents au trne de France. Au plus fort de ses grandeurs,
il avait plus d'une fois exprim cette ide, et elle lui revenait plus
claire et plus pressante quand il sentait approcher le pril. A ce titre
encore, M. Royer-Collard et ses amis, dont il connaissait bien les
sentiments et les relations, lui taient profondment suspects et
importuns. Non que leur opposition, Napolon le savait bien aussi, ft
active ni puissante; les vnements ne se dcidaient pas dans ce petit
cercle; mais l taient les plus justes pressentiments de l'avenir et
les plus senss amis du gouvernement futur.

Ils n'avaient entre eux que des conversations bien vagues et  voix
bien basse quand l'Empereur vint donner lui-mme  leurs ides une
consistance et une publicit qu'ils taient loin de prtendre. Lorsqu'il
fit remettre au Snat et au Corps lgislatif, runis le 19 dcembre
1813, quelques-unes des pices de ses ngociations avec les puissances
coalises, en provoquant la manifestation de leurs sentiments  ce
sujet, s'il avait eu le sincre dessein de faire la paix, ou de
convaincre srieusement la France que, si la paix ne se faisait pas,
ce n'tait point par l'obstination de sa volont conqurante, il et
trouv,  coup sr, dans ces deux corps, quelque nervs qu'ils fussent,
un nergique et populaire appui. Je voyais souvent, et assez intimement,
trois des cinq membres de la commission du Corps lgislatif, MM.
Maine-Biran, Gallois et Raynouard, et par eux je connaissais bien les
dispositions des deux autres, MM. Lan et Flaugergues. M. Maine-Biran,
qui faisait partie, avec M. Royer-Collard et moi, d'une petite runion
philosophique o nous causions librement de toutes choses, nous tenait
au courant de ce qui se passait dans la commission et dans le Corps
lgislatif lui-mme. Quoique royaliste d'origine (il avait t dans sa
jeunesse garde du corps de Louis XVI), il tait tranger  tout parti et
 toute intrigue, consciencieux jusqu'au scrupule, timide mme quand sa
conscience ne lui commandait pas absolument le courage, peu politique
par got, et en tout cas fort loign de prendre jamais une rsolution
extrme, ni aucune initiative d'action. M. Gallois, homme du monde et
d'tude, libral modr de l'cole philosophique du XVIIIe sicle,
s'occupait plus de soigner sa bibliothque que de rechercher une
importance publique, et voulait s'acquitter dignement envers son pays
sans troubler les sereines habitudes de sa vie. Plus vif de manires
et de langage, comme Provenal et comme pote, M. Raynouard n'tait
cependant pas d'humeur aventureuse, et ses plaintes rudes disait-on,
contre les abus tyranniques de l'administration impriale, n'auraient
pas empch qu'il ne se contentt de ces satisfactions tempres qui,
dans le prsent, sauvent l'honneur et donnent l'espoir pour l'avenir. M.
Flaugergues, honnte rpublicain qui avait pris le deuil  la mort de
Louis XVI, roide d'esprit et de caractre, tait capable de rsolutions
nergiques, mais solitaires, et influait peu sur ses collgues,
quoiqu'il parlt beaucoup. M. Lan, au contraire, avait le coeur chaud
et sympathique sous des formes tristes, et l'esprit lev sans beaucoup
d'originalit ni de force; sa parole tait pntrante et saisissante
quand il tait lui-mme vivement mu; rpublicain jadis, mais rest
simplement partisan gnreux des ides et des sentiments de libert,
il fut promptement adopt comme le premier homme de la commission et
accepta sans hsiter d'tre son organe. Mais il n'avait, comme ses
collgues, point d'hostilit prmdite, ni d'engagement secret contre
l'Empereur; ils ne voulaient tous que lui porter l'expression srieuse
du voeu de la France, au dehors pour une politique sincrement
pacifique, au dedans pour le respect des droits publics et l'exercice
lgal du pouvoir. Leur rapport ne fut que l'expression modre de ces
modestes sentiments. Avec de tels hommes, anims de telles vues, il
tait ais de s'entendre; Napolon ne voulut pas mme couter. On sait
comment il fit tout  coup supprimer le rapport, ajourna le Corps
lgislatif, et avec quel emportement  la fois calcul et brutal il
traita, en les recevant le 1er janvier 1814, les dputs et leurs
commissaires: Qui tes-vous pour m'attaquer? C'est moi qui suis le
reprsentant de la nation. S'en prendre  moi, c'est s'en prendre 
elle. J'ai un titre et vous n'en avez pas... M. Lan, votre rapporteur,
est un mchant homme, qui correspond avec l'Angleterre par l'entremise
de l'avocat Desze. Je le suivrai de l'oeil. M. Raynouard est un
menteur. En faisant communiquer  la commission les pices de la
ngociation, Napolon avait interdit  son ministre des affaires
trangres, le duc de Vicence, d'y placer celle qui faisait connatre 
quelles conditions les puissances allies taient prtes  traiter,
ne voulant, lui, s'engager  aucune base de paix. Son ministre de
la police, le duc de Rovigo, se chargea de pousser jusqu'au bout
l'indiscrtion de sa colre: Vos paroles sont bien imprudentes, dit-il
aux membres de la commission, quand il y a un Bourbon  cheval. Ainsi,
dans la situation la plus extrme, sous le coup des plus clatants
avertissements de Dieu et des hommes, le despote aux abois faisait
parade de pouvoir absolu; le conqurant vaincu laissait voir que les
ngociations n'taient pour lui qu'un moyen d'attendre les retours
des chances de la guerre; et le chef branl de la dynastie nouvelle
proclamait lui-mme que l'ancienne dynastie tait l, prte  lui
succder.

Le jour tait venu o la gloire mme ne rpare plus les fautes qu'elle
couvre encore. La campagne de 1814, ce chef-d'oeuvre continu d'habilet
et d'hrosme du chef comme des soldats, n'en porta pas moins
l'empreinte de la fausse pense et de la fausse situation de l'Empereur.
Il flotta constamment entre la ncessit de couvrir Paris et sa passion
de reconqurir l'Europe, voulant sauver  la fois son trne et son
ambition, et changeant  chaque instant de tactique, selon que le pril
fatal ou la chance favorable lui semblait l'emporter. Dieu vengeait la
justice et le bon sens en condamnant le gnie qui les avait tant bravs
 succomber dans l'hsitation et le ttonnement, sous le poids de ses
inconciliables dsirs et de ses impossibles volonts.

Pendant que Napolon usait dans cette lutte suprme les restes de sa
fortune et de sa puissance, il ne lui vint d'aucun point de la France,
ni de Paris, ni des dpartements, et pas plus de l'opposition que
du public, aucune traverse, aucun obstacle. Il n'y avait point
d'enthousiasme pour sa dfense et peu de confiance dans son succs; mais
personne ne tentait rien contre lui; des conversations malveillantes,
quelques avertissements prparatoires, quelques alles et venues 
raison de l'issue qu'on entrevoyait, c'tait l tout. L'Empereur
agissait en pleine libert et avec toute la force que comportaient son
isolement et l'puisement moral et matriel du pays. On n'a jamais vu
une telle inertie publique au milieu de tant d'anxit nationale, ni
des mcontents s'abstenant  ce point de toute action, ni des agents si
empresss  dsavouer leur matre en restant si dociles  le servir.
C'tait une nation de spectateurs harasss, qui avaient perdu toute
habitude d'intervenir eux-mmes dans leur propre sort, et qui ne
savaient quel dnoment ils devaient dsirer ou craindre  ce drame
terrible dont ils taient l'enjeu.

Je me lassai de rester immobile  ma place devant ce spectacle, et ne
prvoyant pas quand ni comment il finirait, je rsolus, vers le milieu
de mars, d'aller  Nmes passer quelques semaines auprs de ma mre
que je n'avais pas vue depuis longtemps. J'ai encore devant les yeux
l'aspect de Paris, entre autres de la rue de Rivoli que l'on commenait
alors  construire, quand je la traversai le matin de mon dpart: point
d'ouvriers, point de mouvement, des matriaux entasss sans emploi, des
chafaudages dserts, des constructions abandonnes faute d'argent, de
bras et de confiance, des ruines neuves. Partout, dans la population,
un air de malaise et d'oisivet inquite, comme de gens  qui manquent
galement le travail et le repos. Pendant mon voyage, sur les routes,
dans les villes et dans les campagnes, mme apparence d'inaction et
d'agitation, mme appauvrissement visible du pays; beaucoup plus de
femmes et d'enfants que d'hommes; de jeunes conscrits tristement
en marche pour leur corps; des malades et des blesss refluant 
l'intrieur; une nation mutile et extnue. Et  ct de cette dtresse
matrielle, une grande perplexit morale, le trouble de sentiments
contraires, le dsir ardent de la paix et la haine violente de
l'tranger; des alternatives, envers Napolon, d'irritation et de
sympathie, tantt maudit comme l'auteur de tant de souffrances, tantt
clbr comme le dfenseur de la patrie et le vengeur de ses injures. Et
ce qui me frappait comme un mal bien grave, quoique je fusse loin d'en
mesurer ds lors toute la porte, c'tait la profonde ingalit de ces
sentiments divers dans les diverses classes de la population. Au sein
des classes aises et claires, le dsir de la paix, le dgot des
exigences et des aventures du despotisme imprial, la prvoyance
raisonne de sa chute et les perspectives d'un autre rgime politique
dominaient videmment. Le peuple, au contraire, ne sortait par moments
de sa lassitude que pour se livrer  ses colres patriotiques et  ses
souvenirs rvolutionnaires; le rgime imprial l'avait disciplin sans
le rformer; les apparences taient calmes, mais au fond on et pu dire
des masses populaires, comme des migrs, qu'elles n'avaient rien oubli
ni rien appris. Point d'unit morale dans le pays; point de pense ni de
passion commune, malgr l'exprience et le malheur communs. La nation
tait presque aussi aveuglment et aussi profondment divise dans sa
langueur qu'elle l'avait t nagure dans ses emportements.

J'entrevoyais ces mauvais symptmes; mais j'tais jeune et bien plus
proccup des esprances de l'avenir que de ses prils. J'appris bientt
 Nmes les vnements accomplis  Paris; M. Royer-Collard m'crivit
pour me presser de revenir; je partis sur-le-champ, et peu de jours
aprs mon arrive, je fus nomm secrtaire gnral du ministre de
l'intrieur, que le Roi venait de confier  l'abb de Montesquiou.



                            CHAPITRE II.

LA RESTAURATION.

Mes sentiments en entrant dans la vie publique.--Vraie cause et vrai
caractre de la Restauration.--Faute capitale du Snat imprial.--La
Charte s'en ressent.--Objections diverses  la Charte.--Pourquoi elles
furent vaines.--Ministre du roi Louis XVIII.--Inaptitude des principaux
ministres au gouvernement constitutionnel.--M. de Talleyrand.--L'abb
de Montesquiou.--M. de Blacas.--Louis XVIII.--Principales affaires
auxquelles j'ai pris part  cette poque.--Prsentation aux Chambres de
l'expos de la situation du royaume.--Loi sur la presse.--Ordonnance
pour la rforme de l'instruction publique.--tat du gouvernement et
du pays.--Leur inexprience commune.--Effets du rgime de
libert.--Apprciation du mcontentement public et des complots.--Mot de
Napolon sur la facilit de son retour.

(1814-1815.)

Je n'hsitai point  entrer, sous de tels auspices, dans les affaires.
Aucun engagement antrieur, aucun motif personnel ne me portaient vers
la Restauration. Je suis de ceux que l'lan de 1789 a levs et qui ne
consentiront point  descendre. Mais si je ne tiens  l'ancien rgime
par aucun intrt, je n'ai jamais ressenti contre l'ancienne France
aucune amertume. N bourgeois et protestant, je suis profondment dvou
 la libert de conscience,  l'galit devant la loi,  toutes les
grandes conqutes de notre ordre social. Mais ma confiance dans ces
conqutes est pleine et tranquille, et je ne me crois point oblig,
pour servir leur cause, de considrer la maison de Bourbon, la noblesse
franaise et le clerg catholique comme des ennemis. Il n'y a plus
maintenant que des forcens qui crient: A bas les nobles!  bas les
prtres! Pourtant bien des gens honntes et senss, et qui dsirent
ardemment que les rvolutions finissent, ont encore au fond du coeur
quelques restes des sentiments auxquels ce cri rpond. Qu'ils y
prennent garde: ces sentiments sont essentiellement rvolutionnaires et
antisociaux; l'ordre ne se rtablira point tant que les honntes gens
les laisseront passer avec une secrte complaisance. J'entends cet ordre
vrai et durable dont, pour durer elle-mme et prosprer, toute grande
socit a besoin. Les intrts et les droits conquis de nos jours ont
pris rang dans la France, dont ils font dsormais la vie et la force;
mais parce qu'elle est pleine d'lments nouveaux, la socit franaise
n'est pas nouvelle; elle ne peut pas plus renier ce qu'elle a t jadis
que renoncer  ce qu'elle est aujourd'hui; elle tablirait dans son sein
le trouble et l'abaissement continus si elle demeurait hostile  sa
propre histoire. L'histoire, c'est la nation, c'est la patrie  travers
les sicles. Pour moi, j'ai toujours port, aux faits et aux noms qui
ont tenu une grande place dans notre destine, un respect affectueux; et
tout homme nouveau que je suis, quand le roi Louis XVIII est rentr la
Charte  la main, je ne me suis point senti irrit ni humili d'avoir 
jouir de nos liberts, ou  les dfendre, sous l'ancienne race des rois
de France, et en commun avec tous les Franais, nobles ou bourgeois,
dussent leurs anciennes rivalits tre encore quelque temps une source
de mfiance et d'agitation.

Les trangers! leur souvenir a t la plaie de la Restauration et le
cauchemar de la France sous son empire. Sentiment bien lgitime en soi!
La passion jalouse de l'indpendance et de la gloire nationales double
la force des peuples dans les jours prospres et sauve leur dignit dans
les revers. S'il avait plu  Dieu de me jeter dans les rangs des soldats
de Napolon, peut-tre cette passion aurait, seule aussi, domin mon
me. Plac dans la vie civile, d'autres ides, d'autres instincts m'ont
fait chercher ailleurs que dans la prpotence par la guerre la grandeur
et la force de mon pays. J'ai aim et j'aime surtout la politique juste
et la libert sous la loi. J'en dsesprais avec l'Empire; je les
esprai de la Restauration. On m'a quelquefois reproch de ne pas
m'associer assez vivement aux impressions publiques. Partout o je
les rencontre sincres et fortes, je les respecte et j'en tiens grand
compte; mais je ne me crois point tenu d'abdiquer ma raison pour les
partager, ni de dserter, pour leur plaire, l'intrt rel et permanent
du pays. C'tait vraiment une absurde injustice de s'en prendre  la
Restauration de la prsence de ces trangers que l'ambition insense de
Napolon avait seule amens sur notre sol et que les Bourbons pouvaient
seuls en loigner par une prompte et sre paix. Les ennemis de la
Restauration se sont jets, pour la condamner ds son premier jour, dans
des contradictions tranges:  les en croire, tantt elle a t impose
 la France par les baonnettes ennemies; tantt personne, en 1814, ne
se souciait d'elle, pas plus l'Europe que la France; quelques vieilles
fidlits, quelques dfections soudaines, quelques intrigues gostes la
firent seules prvaloir. Puril aveuglement de l'esprit de parti! Plus
on prouvera qu'aucune volont gnrale, aucune grande force, intrieure
ou extrieure, n'appelait et n'a fait la Restauration, plus on mettra
en lumire sa force propre et intime et cette ncessit suprieure qui
dtermina l'vnement. Je m'tonne toujours que des esprits libres et
distingus s'emprisonnent ainsi dans les subtilits ou les crdulits de
la passion, et n'prouvent pas le besoin de regarder les choses en face
et de les voir telles qu'elles sont rellement. Dans la redoutable
crise de 1814, le rtablissement de la maison de Bourbon tait la
seule solution naturelle et srieuse, la seule qui se rattacht  des
principes indpendants des coups de la force comme des caprices de la
volont humaine. On pouvait en concevoir des alarmes pour les intrts
nouveaux de la socit franaise; mais, sous l'gide d'institutions
mutuellement acceptes, on pouvait aussi en attendre les deux biens dont
la France avait le plus pressant besoin et qui lui manquaient le plus
depuis vingt-cinq ans, la paix et la libert. Grce  ce double espoir,
non-seulement la Restauration s'accomplit sans effort; mais, en dpit
des souvenirs rvolutionnaires, elle fut promptement et facilement
accueillie de la France. Et la France eut raison, car la Restauration
lui donna en effet la paix et la libert.

Jamais on n'avait plus parl de paix en France que depuis vingt-cinq
ans; l'Assemble constituante avait proclam: Plus de conqutes; la
Convention nationale clbrait l'union des peuples; l'empereur Napolon
avait conclu, en quinze ans, plus de traits de paix qu'aucun autre roi.
Jamais la guerre n'avait si souvent clat et recommenc; jamais la paix
n'avait t un mensonge si court; les traits n'taient que des trves
pendant lesquelles on prparait de nouveaux combats.

Il en tait de la libert comme de la paix: clbre et promise d'abord
avec enthousiasme, elle avait promptement disparu devant la discorde
civile, sans qu'on cesst de la clbrer et de la promettre; puis, pour
mettre fin  la discorde, on avait mis fin aussi  la libert. Tantt
on s'tait enivr du mot sans se soucier de la ralit du fait; tantt,
pour chapper  une fatale ivresse, le fait et le mot avaient t
presque galement proscrits et oublis.

La paix et la libert relles revenaient avec la Restauration. La guerre
n'tait, pour les Bourbons, ni une ncessit, ni une passion; ils
pouvaient rgner sans recourir chaque jour  quelque nouveau dploiement
de forces,  quelque nouvel branlement de l'imagination des peuples.
Avec eux, les gouvernements trangers pouvaient croire et croyaient en
effet  la paix sincre et durable. De mme la libert que la France
recouvrait en 1814 n'tait le triomphe ni d'une cole philosophique,
ni d'un parti politique; les passions turbulentes, les enttements
thoriques, les imaginations  la fois ardentes et oisives n'y
trouvaient point la satisfaction de leurs apptits sans rgle et sans
frein; c'tait vraiment la libert sociale, c'est--dire la jouissance
pratique et lgale des droits essentiels  la vie active des citoyens
comme  la dignit morale de la nation.

Quelles seraient les garanties de la libert et par consquent de tous
les intrts que la libert devait elle-mme garantir? Par quelles
institutions s'exerceraient le contrle et l'influence du pays dans son
gouvernement? C'tait l le problme souverain que, le 6 avril 1814,
le Snat imprial tenta, sans succs, de rsoudre par son projet
de constitution, et que, le 4 juin, le roi Louis XVIII rsolut
effectivement par la Charte.

On a beaucoup et justement reproch aux snateurs de 1814 l'gosme
avec lequel, en renversant l'Empire, ils s'attriburent  eux-mmes
non-seulement l'intgrit, mais la perptuit des avantages matriels
dont l'Empire les avait fait jouir. Faute cynique en effet, et de celles
qui dcrient le plus les pouvoirs dans l'esprit des peuples, car elles
blessent  la fois les sentiments honntes et les passions envieuses. Le
Snat en commit une autre, moins palpable et plus conforme aux prjugs
du pays, mais encore plus grave  mon sens, et comme mprise politique,
et par ses consquences. Au mme moment o il proclamait le retour
de l'ancienne maison royale, il tala la prtention d'lire le Roi,
mconnaissant ainsi le droit monarchique dont il acceptait l'empire,
et pratiquant le droit rpublicain en rtablissant la monarchie.
Contradiction choquante entre les principes et les actes, purile
bravade envers le grand fait auquel on rendait hommage, et dplorable
confusion des droits comme des ides. videmment c'tait par ncessit,
non par choix, et  raison de son titre hrditaire, non comme l'lu du
jour, qu'on rappelait Louis XVIII au trne de France. Il n'y avait
de vrit, de dignit et de prudence que dans une seule conduite:
reconnatre hautement le droit monarchique dans la maison de Bourbon, et
lui demander de reconnatre hautement  son tour les droits nationaux,
tels que les proclamaient l'tat du pays et l'esprit du temps. Cet
aveu et ce respect mutuels des droits mutuels sont l'essence mme du
gouvernement libre; c'est en s'y attachant fermement qu'ailleurs la
monarchie et la libert se sont dveloppes ensemble, et c'est en y
revenant franchement que les rois et les peuples out mis fin  ces
guerres intrieures qu'on appelle des rvolutions. Au lieu de cela, le
Snat,  la fois obstin et timide, en voulant placer sous le drapeau
de l'lection rpublicaine la monarchie restaure, ne fit qu'voquer le
principe despotique en face du principe rvolutionnaire, et susciter
pour rival au droit absolu du peuple le droit absolu du Roi.

La Charte se ressentit de cette impolitique conduite; obstine et timide
 son tour, et voulant couvrir la retraite de la royaut comme la
rvolution avait voulu couvrir la sienne, elle rpondit aux prtentions
du rgime rvolutionnaire par les prtentions de l'ancien rgime, et se
prsenta comme une pure concession royale, au lieu de se proclamer ce
qu'elle tait rellement, un trait de paix aprs une longue guerre,
une srie d'articles nouveaux ajouts, d'un commun accord, au pacte
d'ancienne union entre la nation et le roi.

Ce fut l contre la Charte, ds qu'elle parut, le grief des libraux de
la Rvolution: leurs adversaires, les hommes de l'ancien rgime, lui
adressaient d'autres reproches; les plus fougueux, comme les disciples
de M. de Maistre, ne lui pardonnaient pas son existence mme; selon eux,
le pouvoir absolu, seul lgitime en soi, convenait seul  la France; les
modrs, comme M. de Villle dans l'crit qu'il publia  Toulouse contre
la dclaration de Saint-Ouen, accusaient ce plan de constitution, qui
devint la Charte, d'tre une machine d'importation anglaise, trangre 
l'histoire, aux ides, aux moeurs de la France, et qui coterait plus
 tablir, disaient-ils, que notre ancienne organisation ne coterait 
rparer.

Je ne songe pas  entrer ici, avec les aptres du pouvoir absolu, dans
une discussion de principes; en ce qui touche la France et notre temps,
l'exprience, une exprience foudroyante leur a rpondu. Le pouvoir
absolu ne peut appartenir, parmi nous, qu' la rvolution et  ses
descendants, car eux seuls peuvent, je ne sais pour combien d'annes,
rassurer les masses sur leurs intrts en leur refusant les garanties
de la libert. Pour la maison de Bourbon et ses partisans, le pouvoir
absolu est impossible; avec eux, la France a besoin d'tre libre; elle
n'accepte leur gouvernement qu'en y portant elle-mme l'oeil et la main.

Les objections des modrs taient plus spcieuses. Le gouvernement
tabli par la Charte avait, dans ses formes du moins, une physionomie un
peu trangre. Peut-tre aussi pouvait-on dire qu'il supposait dans le
pays un lment aristocratique plus fort et un esprit politique plus
exerc qu'on n'en devait prsumer en France. Une autre difficult plus
cache, mais relle, l'attendait; la Charte n'tait pas seulement le
triomphe de 1789 sur l'ancien rgime; c'tait la victoire de l'un
des partis libraux de 1789 sur ses rivaux comme sur ses ennemis, la
victoire des partisans d'une constitution analogue  la Constitution
anglaise sur les auteurs de la Constitution de 1791 et sur les
rpublicains aussi bien que sur les dfenseurs de l'ancienne monarchie.
Source fconde en hostilits d'amour-propre; base un peu troite pour un
tablissement nouveau dans un grand et vieil tat.

Mais toutes ces objections taient en 1814 de nul poids; la situation
tait imprieuse et urgente; il s'agissait de rformer l'ancienne
monarchie en la rtablissant. De tous les systmes de rforme proposs
ou tents depuis 1789, celui que la Charte fit prvaloir tait le plus
gnralement accrdit dans le public comme parmi les politiques de
profession. La controverse n'est pas de mise en de tels moments; les
rsolutions qu'adoptent les hommes d'action sont le rsum des ides
communes  la plupart des hommes de sens. La rpublique, c'tait la
rvolution; la Constitution de 1791, c'tait l'impuissance dans le
gouvernement; l'ancienne Constitution franaise, si on pouvait lui
donner ce nom, avait t trouve vaine en 1789, galement hors d'tat de
se maintenir et de se rformer; ce qu'elle avait eu jadis de grand, les
Parlements, les Ordres, les diverses institutions locales taient si
videmment impossibles  rtablir, que nul homme srieux ne songea  le
proposer. La Charte tait crite d'avance dans l'exprience et la pense
du pays; elle sortit naturellement de l'esprit de Louis XVIII revenant
d'Angleterre comme des dlibrations du Snat secouant le joug de
l'Empire; elle fut l'oeuvre de la ncessit et de la raison du temps.

Prise en elle-mme, et en dpit de ses imperfections propres comme des
objections de ses adversaires, la Charte tait une machine politique
trs-praticable; le pouvoir et la libert y trouvaient de quoi s'exercer
ou se dfendre efficacement, et les ouvriers ont bien plus manqu 
l'instrument que l'instrument aux ouvriers.

Trs-divers de caractre et trs-ingaux d'esprit et de mrite, les
trois principaux ministres de Louis XVIII  cette poque, M. de
Talleyrand, l'abb de Montesquiou et M. de Blacas, taient tous trois
presque galement impropres au gouvernement qu'ils taient chargs de
fonder.

Je ne dis que ce que je pense; mais je ne me tiens point pour oblig de
dire, sur les hommes que je rencontre en passant, tout ce que je pense.
Je ne dois rien  M. de Talleyrand; dans ma vie publique, il m'a mme
plutt desservi que second; mais quand on a beaucoup connu un homme
considrable et accept longtemps avec lui de bons rapports, on se doit
 soi-mme, sur son compte, quelque rserve. M. de Talleyrand venait
de dployer dans la crise de la Restauration une sagacit hardie et de
sang-froid, un grand art de prpondrance, et il devait bientt dployer
 Vienne, dans les affaires de la maison de Bourbon et de la France en
Europe, les mmes qualits et d'autres encore aussi peu communes et
aussi efficaces. Mais hors d'une crise ou d'un congrs, il n'tait
ni habile, ni puissant. Homme de cour et de diplomatie, non de
gouvernement, et moins de gouvernement libre que de tout autre, il
excellait  traiter par la conversation, par l'agrment et l'habile
emploi des relations sociales, avec les individus isols; mais
l'autorit du caractre, la fcondit de l'esprit, la promptitude de
rsolution, la puissance de la parole, l'intelligence sympathique des
ides gnrales et des passions publiques, tous ces grands moyens
d'action sur les hommes runis lui manquaient absolument. Il n'avait pas
davantage le got ni l'habitude du travail rgulier et soutenu, autre
condition du gouvernement intrieur. Ambitieux et indolent, flatteur et
ddaigneux, c'tait un courtisan consomm dans l'art de plaire et de
servir sans servilit, prt  tout et capable de toutes les souplesses
utiles  sa fortune en conservant toujours des airs et reprenant au
besoin des allures d'indpendance; politique sans scrupules, indiffrent
aux moyens et presque aussi au but pourvu qu'il y trouvt son succs
personnel, plus hardi que profond dans ses vues, froidement courageux
dans le pril, propre aux grandes affaires du gouvernement absolu, mais
 qui le grand air et le grand jour de la libert ne convenaient point;
il s'y sentait dpays et n'y savait pas agir. Il se hta de sortir des
Chambres et de France pour aller retrouver  Vienne sa socit et sa
sphre.

Homme de cour autant que M. de Talleyrand et d'ancien rgime bien plus
purement que lui, l'abb de Montesquiou tait plus capable de tenir sa
place dans le rgime constitutionnel. Pour le pratiquer  cette poque
d'incertitude, il tait en meilleure position. Auprs du Roi et des
royalistes, il se sentait fort; il avait t inbranlablement fidle 
sa cause,  sa classe,  ses amis,  son matre; il ne craignait pas
qu'on le taxt de rvolutionnaire, ni qu'on lui jett  la tte de
fcheux souvenirs. Par son dsintressement bien connu et la simplicit
de sa vie, il avait la confiance des honntes gens. Il tait d'un
caractre ouvert, d'un esprit agrable et abondant, prompt  la
conversation, sans se montrer difficile en interlocuteurs. Il savait
traiter avec les hommes de condition moyenne, quoiqu'un fond de hauteur
et quelquefois mme d'impertinence aristocratique pert dans ses
manires et dans ses paroles; mais les esprits fins s'en apercevaient
seuls; la plupart le trouvaient bon homme et sans prtentions.

Dans les Chambres, il parlait sinon loquemment, du moins facilement,
spirituellement, et souvent avec une verve agrable. Il aurait pu bien
servir le gouvernement constitutionnel s'il y avait cru et s'il l'avait
aim; mais il l'acceptait sans foi et sans got, comme une ncessit
qu'il fallait luder et amoindrir de son mieux en la subissant. Par
habitude, par dfrence pour son parti, ou plutt pour sa propre
coterie, il revenait sans cesse aux traditions et aux tendances de
l'ancien rgime, et il essayait d'y ramener ses auditeurs par des
habilets superficielles ou par d'assez mauvaises raisons dont il se
payait quelquefois lui-mme. Un peu en plaisantant, un peu srieusement,
il offrit un jour  M. Royer-Collard de lui faire donner par le Roi le
titre de comte: Comte? lui rpondit sur le mme ton M. Royer-Collard,
comte vous-mme. L'abb de Montesquiou sourit un peu tristement  cette
boutade de fiert bourgeoise. Il croyait l'ancien rgime vaincu; mais il
et voulu le faire rajeunir et ressusciter par la socit nouvelle. Il
s'y prenait mal en se figurant qu'on pouvait impunment choquer ses
instincts pourvu qu'on mnaget ses intrts, et qu'elle se laisserait
gagner par des caresses sans sympathie. Homme parfaitement honorable,
d'un coeur plus libral que ses ides, d'un esprit distingu, clair,
naturel avec lgance, mais lger, inconsquent, distrait, peu propre
aux luttes pres et longues, fait pour plaire, non pour dominer, hors
d'tat de conduire son parti et de se conduire lui-mme dans les voies
o sa raison lui disait de marcher.

M. de Blacas n'avait point de perplexit semblable. Non que ce ft
un homme violent, ni un partisan dcid de la raction
contre-rvolutionnaire; il tait modr par froideur d'esprit et par
crainte de compromettre le Roi, auquel il tait sincrement dvou,
plutt que par clairvoyance; mais ni sa modration ni son dvouement ne
lui donnaient aucune intelligence du vritable tat du pays, ni presque
aucun dsir de s'en proccuper. Il resta aux Tuileries ce qu'il tait
 Hartwell, un gentilhomme de province, un migr, un courtisan et un
favori, fidle, courageux, ne manquant point de dignit personnelle ni
de savoir-faire domestique, mais sans esprit politique, sans ambition
ni activit d'homme d'tat,  peu prs aussi tranger  la France qu'il
l'tait avant d'y rentrer. Il faisait obstacle au gouvernement plus
qu'il ne prtendait  gouverner lui-mme, prenait plus de part aux
querelles ou aux intrigues du palais qu'aux dlibrations du Conseil, et
nuisait bien plus aux affaires publiques en n'en tenant nul compte qu'en
s'en mlant.

Je ne crois pas qu'il et t impossible  un roi actif et ferme dans
ses desseins d'employer utilement et  la fois ces trois hommes, quelque
divers et incohrents qu'ils fussent entre eux: aucun d'eux n'aspirait 
gouverner l'tat, et, chacun dans sa sphre, ils pouvaient bien servir.
M. de Talleyrand ne demandait pas mieux que de ne traiter qu'avec
l'Europe; l'abb de Montesquiou n'avait nulle envie de dominer  la
cour; et M. de Blacas, froid, prudent et fidle, pouvait tre, contre
les prtentions et les menes des princes et des courtisans, un utile
favori. Mais Louis XVIII n'tait nullement propre  gouverner ses
ministres; il avait, comme roi, de grandes qualits ngatives ou
expectantes, peu de qualits actives et efficaces; imposant d'apparence,
judicieux, fin, mesur, il savait contenir, arrter, djouer; il tait
hors d'tat d'inspirer, de diriger, de donner l'impulsion en tenant les
rnes. Il avait peu d'ides et point de passion; la forte application
au travail ne lui convenait gure mieux que le mouvement. Il maintenait
bien son rang, son droit, son pouvoir, et se dfendait assez bien des
fautes; mais sa dignit et sa prudence une fois rassures, il laissait
aller et faire, trop peu nergique d'me et de corps pour dominer les
hommes et les faire concourir  l'accomplissement de ses volonts.

Dans mon inexprience et  mon poste secondaire dans un dpartement
spcial, j'tais loin de sentir tout le vice de cette absence d'unit et
de direction efficace dans le gouvernement. L'abb de Montesquiou m'en
parlait quelquefois avec impatience et chagrin; il tait de ceux qui ont
assez d'esprit et de probit pour ne pas se faire illusion sur leurs
propres fautes. Il avait pris grande confiance en moi: non qu'il ne se
ft fait autour de lui, et jusque dans sa coterie intime, des efforts
pour l'en empcher; mais avec une ironie librale, il rpondait  ceux
qui lui reprochaient ma qualit de protestant: Croyez-vous que je veux
le faire pape? Expansif et causeur, il me racontait ses ennuis  la
cour, son humeur contre M. de Blacas, son impuissance tantt  faire
faire ce qu'il jugeait bon, tantt  empcher ce qui devait nuire.
Il allait bien au del de ce laisser-aller de conversation; il me
chargeait, dans son dpartement, de beaucoup d'affaires trangres  mes
attributions naturelles, et m'et volontiers laiss prendre une bonne
part de son pouvoir[4]. J'intervins ainsi, durant son ministre, dans
trois circonstances importantes, les seules auxquelles je veuille
m'arrter, car je n'cris point l'histoire de ce temps; je ne retrace
que ce que j'ai moi-mme fait, vu ou pens dans le cours gnral des
vnements.

[Note 4: Je joins aux _Pices historiques_, deux lettres que l'abb de
Montesquiou m'crivit en 1815 et 1816, et qui donnent une ide de mes
rapports avec lui et du tour naturel et aimable de son esprit. (_Pices
historiques_, n IV.)]

La Charte promulgue et le gouvernement tabli, je demandai  l'abb de
Montesquiou s'il ne serait pas bon que le Roi ft mettre sous les yeux
des Chambres un expos de la situation dans laquelle,  l'intrieur, il
avait trouv la France, constatant ainsi les rsultats du rgime qui
l'avait prcd, et faisant pressentir l'esprit de celui qu'il voulait
fonder. L'ide plut au ministre; le Roi l'agra; je me mis aussitt 
l'oeuvre; l'abb de Montesquiou travailla de son ct, car il crivait
bien et y prenait plaisir; et le 12 juillet, l'Expos fut prsent aux
deux Chambres qui en remercirent le roi par des adresses. C'tait, sans
violence comme sans mnagement, le tableau des souffrances que la
guerre illimite et continue avait infliges  la France, et des plaies
matrielles et morales qu'elle laissait  gurir. trange tableau 
mettre en regard de ceux que Napolon, sous le Consulat et l'Empire
naissant, avait fait publier aussi, et qui clbraient,  bon droit
alors, l'ordre rtabli, l'administration cre, la prosprit ranime,
tous les excellents effets d'un pouvoir fort, capable et encore sens.
Les deux tableaux taient parfaitement vrais l'un et l'autre quoique
immensment contraires, et c'tait prcisment dans leur contraste
que rsidait l'clatante moralit  laquelle l'histoire du despotisme
imprial venait d'aboutir. L'abb de Montesquiou aurait d placer les
glorieuses constructions du Consulat  ct des ruines mrites de
l'Empire; loin d'y rien perdre, l'impression que son travail tait
destin  produire y aurait gagn; mais les hommes ne se dcident gure
 louer leurs ennemis, mme pour leur nuire: en ne retraant que les
dsastres de Napolon, l'Expos de l'tat du royaume en 1814 manquait de
grandeur et semblait manquer d'quit. Par o cet Expos faisait honneur
au pouvoir qui le prsentait, c'tait par le sentiment moral, l'esprit
libral et l'absence de toute charlatanerie qui s'y faisaient remarquer:
mrites dont les gens de bien et de sens taient touchs, mais qui ne
frappaient gure un public accoutum au fracas blouissant du pouvoir
qui venait de tomber.

Un autre Expos, plus spcial mais d'un intrt plus pressant, fut
prsent, peu de jours aprs, par le ministre des finances  la Chambre
des dputs: c'tait l'tat des dettes que l'Empire lguait  la
Restauration, et le plan du ministre pour faire face soit  cet
arrir, soit au service des annes 1814 et 1815. De tous les hommes
de gouvernement de mon temps, je n'en ai connu aucun qui ft plus
vritablement que le baron Louis un homme public, passionn pour
l'intrt public, ferme  carter toute autre considration et 
s'imposer  lui-mme tous les risques comme tous les efforts pour faire
russir ce que l'intrt public commandait. Et ce n'tait pas seulement
le succs de ses mesures financires qu'il poursuivait avec ardeur;
c'tait celui de la politique gnrale dont elles faisaient partie et
 laquelle il savait les subordonner. En 1830, au milieu de la
perturbation qu'avait cause la Rvolution de juillet, je vins un jour,
comme ministre de l'intrieur, demander au Conseil, o le baron Louis
sigeait aussi comme ministre des finances, de fortes allocations;
quelques-uns de nos collgues faisaient des objections  cause des
embarras du trsor: Gouvernez bien, me dit le baron Louis, vous ne
dpenserez jamais autant d'argent que je pourrai vous en donner.
Judicieuse parole, digne d'un caractre franc et rude, au service d'un
esprit ferme et consquent. Le plan de finances du baron Louis reposait
sur deux bases, l'ordre constitutionnel dans l'tat et la probit dans
le gouvernement:  ces deux conditions, il comptait sur la prosprit
publique et sur le crdit public, et ne s'effrayait ni des dettes 
payer, ni des dpenses  faire. Quelques-unes de ses assertions sur le
dernier tat des finances de l'Empire suscitrent, de la part du dernier
ministre du trsor de l'Empereur, le comte Mollien, administrateur
aussi intgre qu'habile, quelques rclamations fondes, et ses mesures
rencontrrent dans les Chambres de vives rsistances; elles avaient
pour adversaires les traditions malhonntes en matire de finances, les
passions de l'ancien rgime et les courtes vues des petits esprits. Le
baron Louis soutint la lutte avec autant de verve que de persvrance;
il avait cette bonne fortune que M. de Talleyrand et l'abb de
Montesquiou avaient t, dans l'glise, ses compagnons de jeunesse et
taient rests avec lui en relation intime. Trs-clairs tous deux en
conomie politique, ils l'appuyrent fortement dans le Conseil et dans
les Chambres. Le prince de Talleyrand se chargea mme de prsenter son
projet de loi  la Chambre des pairs, en en acceptant hautement la
responsabilit comme les principes. Ce fut de la bonne politique bien
conduite par le cabinet tout entier, et qui, malgr les rsistances
passionnes ou ignorantes, obtint justement un plein succs.

Il n'en fut pas de mme d'une autre mesure  laquelle je pris une part
plus active, le projet de loi sur la presse prsent le 5 juillet 1814 
la Chambre des dputs par l'abb de Montesquiou, et converti en loi le
21 octobre suivant, aprs avoir subi, dans l'une et l'autre Chambres, de
vifs dbats et d'importants amendements.

Dans sa pense premire et fondamentale, ce projet tait sens et
sincre; il avait pour but de consacrer lgislativement la libert de la
presse comme droit gnral et permanent du pays, et en mme temps de lui
imposer, au lendemain d'une grande rvolution et d'un long despotisme
et au dbut du gouvernement libre, quelques restrictions limites et
temporaires. Les deux personnes qui avaient pris le plus de part  la
rdaction du projet, M. Royer-Collard et moi, nous avions ce double but,
rien de moins, rien de plus. On peut se reporter  un court crit que je
publiai alors[5], peu avant la prsentation du projet; c'est l l'esprit
et le dessein qu'on y trouvera hautement Proclams.

[Note 5: _Quelques Ides sur la libert de la presse_, 52 pages
in-8. Paris, 18l4.--J'insre, dans les _Pices historiques_ places  la
fin de ce volume quelques passages de cette brochure, qui en marquent
clairement l'intention et le caractre. _(Pices historiques_, n V.)]

Que le Roi et les deux Chambres eussent le droit d'ordonner de concert,
temporairement et  raison des circonstances, de telles limitations 
l'une des liberts reconnues par la Charte, cela est vident; on ne
saurait le nier sans nier le gouvernement constitutionnel lui-mme et
ses frquentes pratiques dans les pays o il s'est dploy avec le plus
de vigueur. Des lois transitoires out plusieurs fois modifi ou suspendu
en Angleterre les principales liberts constitutionnelles, et quant  la
libert de la presse, ce fut cinq ans seulement aprs la rvolution de
1688, que, sous le rgne de Guillaume III, en 1693, elle fut affranchie
de la censure.

Je ne connais, pour les institutions libres, point de plus grand danger
que la tyrannie aveugle que prtend exercer, au nom des ides librales,
le fanatisme routinier de l'esprit de secte, ou de coterie, ou de
faction. Vous tes ami dcid du rgime constitutionnel et des garanties
politiques; vous voulez vivre et agir de concert avec le parti qui porte
leur drapeau: renoncez  votre jugement et  votre indpendance; il y
a dans le parti, sur toutes les questions et quelles que soient les
circonstances, des opinions toutes faites, des rsolutions arrtes
d'avance, qui se croyent en droit de vous gouverner absolument. Des
faits vidents sont en dsaccord avec ces opinions; il vous est interdit
de les voir: des obstacles puissants s'opposent  ces rsolutions;
vous n'en devez tenir nul compte; des mnagements sont conseills par
l'quit ou la prudence; on ne souffrira pas que vous les gardiez. Vous
tes en prsence d'un _Credo_ superstitieux et de la passion populaire;
ne discutez pas, vous ne seriez plus un libral; ne rsistez pas, vous
seriez un rvolt: obissez, marchez, n'importe  quel pas on vous
pousse et par quel chemin; si vous cessez d'tre un esclave,  l'instant
vous devenez un dserteur.

Mon bon sens et un peu de fiert naturelle rpugnaient invinciblement
 un tel joug. Je n'avais jamais imagin que le plus excellent systme
d'institutions dt tre impos tout  coup et tout entier  un pays,
sans aucun souci ni des vnements rcents et des faits actuels, ni des
dispositions d'une grande partie du pays lui-mme et de ses gouvernants
ncessaires. Je voyais non-seulement le Roi, sa famille et la plupart
des anciens royalistes, mais aussi dans la France nouvelle une foule de
bons citoyens, d'esprits clairs, probablement la majorit des hommes
de sens et de bien, trs-inquiets de l'entire libert de la presse et
des prils qu'elle pouvait faire courir  la paix publique,  l'ordre
politique,  l'ordre moral. Sans partager au mme degr leurs
inquitudes, j'tais moi-mme frapp des excs o tombait dj la
presse, de ce dluge de rcriminations, d'accusations, de suppositions,
de prdictions, d'invectives ardentes ou de sarcasmes frivoles qui
menaaient de remettre aux prises tous les partis avec toutes leurs
erreurs et tous leurs mensonges, toutes leurs alarmes et toutes leurs
haines. En prsence de tels sentiments et de tels faits, je me serais
pris pour un insens de n'y avoir aucun gard, et je n'hsitai pas 
penser qu'une limitation temporaire de la libert, pour les journaux
et les pamphlets seulement, n'tait pas un trop grand sacrifice pour
carter de tels dangers ou de telles craintes, pour donner du moins au
pays le temps de les surmonter lui-mme en s'y accoutumant.

Mais pour le succs du bon sens une franchise hardie est indispensable;
il fallait que, soit dans le projet, soit dans le dbat, le gouvernement
proclamt lui-mme d'abord le droit gnral, puis les limites comme les
motifs de la restriction partielle qu'il y proposait; il ne fallait
luder ni le principe de la libert, ni le caractre de la loi
d'exception. Il n'en fut point ainsi: ni le Roi ni ses conseillers ne
formaient, contre la libert de la presse, aucun dessein arrt; mais il
leur en cotait de la reconnatre en droit, bien plus que de la subir en
fait, et ils auraient souhait que la loi nouvelle, au lieu de donner au
principe crit dans la Charte une nouvelle sanction, le laisst dans
un tat un peu vague qui permt encore le doute et l'hsitation. On ne
marqua point, en prsentant le projet, son vrai sens ni sa juste porte.
Faible lui-mme et cdant encore plus aux faiblesses d'autrui, l'abb
de Montesquiou essaya de donner  la discussion un tour plus moral et
littraire que politique;  l'en croire, c'tait de la protection des
lettres et des sciences, du bon got et des bonnes moeurs, non de
l'exercice et de la garantie d'un droit public qu'il s'agissait. Il
fallut un amendement de la Chambre des pairs pour donner  la mesure
le caractre politique et temporaire qu'elle aurait d porter ds
l'origine, et qui seul la ramenait  ses motifs srieux comme dans ses
limites lgitimes. Le gouvernement accepta sans hsiter l'amendement;
mais son attitude avait t embarrasse; la mfiance est, de toutes
les passions, la plus crdule; elle se rpandit rapidement parmi les
libraux; ceux-l mme qui n'taient point ennemis de la Restauration
avaient, comme elle, leurs faiblesses; le got de la popularit leur
venait et ils n'avaient pas encore appris la prvoyance; ils saisirent
volontiers cette occasion de se faire avec quelque clat les dfenseurs
d'un principe constitutionnel et d'un droit public qui, en fait, ne
couraient aucun pril, mais que le pouvoir avait l'air de mconnatre ou
d'luder. Trois des cinq honorables membres qui avaient, les premiers,
tent de contenir le despotisme imprial, MM. Raynouard, Gallois et
Flaugergues, furent les adversaires dclars du projet de loi; et faute
d'avoir t, ds le premier moment, hardiment prsente sous son aspect
srieux et lgitime, la mesure causa au gouvernement plus de discrdit
qu'elle ne lui valut de scurit.

La libert de la presse, cette orageuse garantie de la civilisation
moderne, a dj t, est et sera la plus rude preuve des gouvernements
libres, et par consquent des peuples libres eux-mmes qui sont
grandement compromis dans les preuves de leur gouvernement,
puisqu'elles ont pour conclusion dernire, s'ils y succombent,
l'anarchie ou la tyrannie. Gouvernements et peuples libres n'ont qu'une
faon honorable et efficace de vivre avec la libert de la presse; c'est
de l'accepter franchement sans la traiter complaisamment. Qu'ils n'en
fassent ni un martyr, ni une idole; qu'ils lui laissent sa place sans
l'lever au-dessus de son rang. La libert de la presse n'est ni un
pouvoir dans l'tat, ni le reprsentant de la raison publique, ni le
juge suprme des pouvoirs de l'tat; c'est simplement le droit, pour
les citoyens, de dire leur avis sur les affaires de l'tat et sur
la conduite du gouvernement: droit puissant et respectable, mais
naturellement arrogant et qui a besoin, pour rester salutaire, que les
pouvoirs publics ne s'abaissent point devant lui, et qu'ils lui imposent
cette srieuse et constante responsabilit qui doit peser sur tous
les droits pour qu'ils ne deviennent pas d'abord sditieux, puis
tyranniques.

La troisime mesure considrable  laquelle je concourus  cette poque,
la rforme du systme gnral de l'instruction publique par l'ordonnance
du Roi du 17 fvrier 1815, fit beaucoup moins de bruit que la loi de la
presse, et encore moins d'effet que de bruit, car la catastrophe du 20
mars en arrta compltement l'excution qui ne fut point reprise aprs
les Cent-Jours. On eut alors de bien plus pressantes penses. C'tait ce
qu'on appellerait aujourd'hui la dcentralisation de l'Universit[6].
Dix-sept Universits, tablies dans les principales villes du royaume,
devaient tre substitues  l'Universit unique et gnrale de l'Empire.
Chacune de ces Universits locales avait son organisation spare et
complte, soit pour les divers degrs d'enseignement, soit pour les
divers tablissements d'instruction situs dans son ressort. Au-dessus
des dix-sept Universits, un Conseil royal et une grande cole
normale taient chargs, l'un de prsider  la direction gnrale de
l'instruction publique, l'autre de former comme professeurs les lves
d'lite qui se destineraient  cette carrire et que les Universits
locales devaient lui envoyer. Deux ides avaient inspir cette rforme:
la premire, le dsir de crer hors de Paris, dans les dpartements,
de grands foyers d'tude et d'activit intellectuelle; la seconde, le
dessein d'abolir le pouvoir absolu qui, dans l'Universit impriale,
disposait seul soit de l'administration des tablissements, soit du sort
des matres, et de placer les tablissements sous une autorit plus
rapproche et plus contrle, en assurant aux matres plus de fixit,
d'indpendance et de dignit dans leur situation. Ides justes, dont
l'ordonnance du 17 fvrier 1815 tait un essai timide plutt qu'une
large et puissante application. Le nombre des Universits locales y
tait trop considrable; il n'y a pas en France dix-sept foyers naturels
de hautes et compltes tudes; quatre ou cinq suffiraient et pourraient
seuls devenir grands et fconds. La rforme oublie que je rappelle ici
avait un autre tort; elle venait trop tt; c'tait le rsultat  la fois
systmatique et incomplet des mditations de quelques hommes depuis
longtemps proccups des dfauts du rgime universitaire, non pas le
fruit d'une impulsion et d'une opinion vraiment publiques. Une autre
influence y apparaissait aussi, celle du Clerg, qui commenait alors
sans bruit sa lutte contre l'Universit, et cherchait habilement sa
propre puissance dans le progrs de la libert commune. L'ordonnance du
17 fvrier 1815 ouvrit cette arne qui a t depuis si agite. L'abb de
Montesquiou s'empressa de donner au clerg une premire satisfaction,
celle de voir un de ses membres, justement honor, M. de Beausset,
ancien vque d'Alais,  la tte du Conseil royal; les libraux de
l'Universit saisirent volontiers cette occasion d'y introduire plus de
mouvement et d'indpendance; et le roi Louis XVIII se prta de bonne
grce  donner sur sa liste civile un million pour abolir immdiatement
la taxe universitaire, en attendant qu'une loi nouvelle, promise dans le
prambule de l'ordonnance, vnt complter la rforme et pourvoir, sur
les fonds de l'tat,  tous les besoins du nouveau systme.

[Note 6: Je joins aux _Pices historiques_ places  la fin de ce volume
le texte mme de cette ordonnance et le Rapport au Roi qui en explique
la pense et les motifs. (_Pices historiques_, n VI.)]

Je me fais un devoir d'exprimer ici un regret n d'une faute que
j'aurais d, pour ma part, m'appliquer plus vivement  prvenir: on
ne tint pas, dans cette rforme, assez de compte de l'avis et de
la situation de M. de Fontanes. Comme grand matre de l'Universit
impriale, il avait rendu  l'instruction publique trop et de trop
minents services pour que le titre de grand officier de la Lgion
d'honneur ft une compensation suffisante  la retraite dont le nouveau
systme faisait, pour lui, une convenance et presque une ncessit.

Mais ni la rforme de l'instruction publique, ni aucune autre rforme
n'inspiraient alors grand intrt  la France; elle tait en proie  de
bien autres proccupations. A peine entre dans son nouveau rgime,
une impression soudaine d'alarme et de mfiance l'avait saisie et
s'aggravait de jour en jour. Ce rgime, c'tait la libert avec ses
incertitudes, ses luttes et ses prils. Personne n'tait accoutum  la
libert, et elle ne contentait personne. De la Restauration, les hommes
de l'ancienne France s'taient promis la victoire; de la Charte,
la France nouvelle attendait la scurit; ni les uns ni les autres
n'obtenaient satisfaction; ils se retrouvaient au contraire en prsence,
avec leurs prtentions et leurs passions mutuelles. Triste mcompte pour
les royalistes de voir le Roi vainqueur sans l'tre eux-mmes; dure
ncessit pour les hommes de la Rvolution d'avoir  se dfendre, eux
qui dominaient depuis si longtemps. Les uns et les autres taient
tonns et irrits de cette situation, comme d'une offense  leur
dignit et d'une atteinte  leurs droits. Dans leur irritation, les
uns et les autres se livraient, en projet et en paroles,  toutes les
fantaisies,  tous les emportements de leurs dsirs ou de leurs alarmes.
Parmi les puissants et les riches de l'ancien rgime, beaucoup ne
se refusaient, envers les riches et les puissants nouveaux, ni
impertinences, ni menaces. A la cour, dans les salons de Paris, et
bien plus encore au fond des dpartements, par les journaux, par les
pamphlets, par les conversations, par les incidents journaliers de la
vie prive, les nobles et les bourgeois, les ecclsiastiques et les
laques, les migrs et les acqureurs de biens nationaux laissaient
percer ou clater leurs rivalits, leurs humeurs, leurs rves
d'esprance ou de crainte. Ce n'tait l que la consquence naturelle
et invitable de l'tat trs-nouveau que la Charte mise en pratique
inaugurait brusquement en France: pendant la Rvolution, on se battait;
sous l'Empire, on se taisait; la Restauration avait jet la libert au
sein de la paix. Dans l'inexprience et la susceptibilit gnrales, le
mouvement et le bruit de la libert, c'tait la guerre civile prs de
recommencer.

Pour suffire  une telle situation, pour maintenir  la fois la paix
et la libert, pour gurir les blessures sans supprimer les coups, nul
gouvernement n'et t trop fort ni trop habile. Louis XVIII et ses
conseillers n'y russissaient pas. Ils n'taient pas, en fait de rgime
libre, plus expriments ni plus aguerris que la France elle-mme. Par
leurs actes, ils ne donnaient  ses inquitudes aucun motif srieux; ils
avaient cru que la Charte empcherait les inquitudes de natre; ds
qu'elles se manifestaient un peu vivement, ils s'efforaient de les
calmer en abandonnant ou en attnuant les mesures qui les avaient
suscites. La fameuse ordonnance du comte Beugnot[7] sur l'observation
des dimanches et ftes n'aboutit qu' une loi inefficace, qui ne fut pas
mme applique. Les paroles blessantes du comte Ferrand, en prsentant
 la Chambre des dputs le projet de loi pour la restitution des
biens non vendus  leurs anciens propritaires[8], furent hautement
dsavoues, non-seulement par les discours, mais par les rsolutions et
la conduite du gouvernement en cette matire. Au fond, les intrts qui
se croyaient menacs ne couraient aucun vrai pril; en prsence des
alarmes de la France nouvelle, le Roi et ses principaux conseillers
taient bien plus disposs  cder qu' engager la lutte; mais, aprs
avoir fait acte de sagesse constitutionnelle, ils se croyaient quittes
de tout souci, et rentraient dans leurs habitudes et leurs gots
d'ancien rgime, voulant aussi vivre en paix avec leurs vieux et
familiers amis. C'tait un pouvoir modr, qui faisait cas de ses
serments et ne formait, contre les intrts et les droits nouveaux
du pays, point de redoutables desseins, mais sans initiative et sans
vigueur, dpays et isol dans son royaume, divis et entrav dans son
intrieur, faible avec ses ennemis, faible avec ses amis, n'aspirant
pour lui-mme qu' la scurit dans le repos, et appel  traiter chaque
jour avec un peuple remuant et hardi, qui passait soudainement des rudes
secousses de la rvolution et de la guerre aux difficiles travaux de la
libert.

[Note 7: 7 juin 1814.]

[Note 8: 13 septembre 1814.]

Sous l'influence prolonge de cette libert, un tel gouvernement, sans
passions obstines et docile au voeu public quand l'expression en
devenait claire, et pu se redresser en s'affermissant et suffire mieux
 sa tche. Mais il lui fallait du temps et le concours du pays. Le
pays mcontent et inquiet ne sut ni attendre, ni aider. De toutes les
sagesses ncessaires aux peuples libres, la plus difficile est de savoir
supporter ce qui leur dplat pour conserver les biens qu'ils possdent
et acqurir ceux qu'ils dsirent.

On a beaucoup agit la question de savoir quels complots et quels
conspirateurs avaient, le 20 mars 1815, renvers les Bourbons et ramen
Napolon. Dbat subalterne et qui n'a qu'un intrt de curiosit
historique. A coup sr, il y eut de 1814  1815, et dans l'arme et dans
la Rvolution, parmi les gnraux et parmi les conventionnels, bien des
plans et bien des menes contre la Restauration et pour un gouvernement
nouveau, l'Empire, la Rgence, le duc d'Orlans, la Rpublique. Le
marchal Davoust promettait au parti imprial son concours et Fouch
offrait  tous le sien. Mais si Napolon ft rest immobile  l'le
d'Elbe, tous ces projets de rvolution auraient probablement avort ou
chou bien des fois, comme choua celui des gnraux d'Erlon, Lallemand
et Lefvre Desnouettes,  l'entre mme du mois de mars. La fatuit des
faiseurs de conspirations est infinie, et quand l'vnement semble
leur avoir donn raison, ils s'attribuent  eux-mmes ce qui a t le
rsultat de causes bien plus grandes et bien plus complexes que leurs
machinations. Ce fut Napolon seul qui renversa en 1815 les Bourbons
en voquant, de sa personne, le dvouement fanatique de l'arme et les
instincts rvolutionnaires des masses populaires. Quelque chancelante
que ft la monarchie nagure restaure, il fallait ce grand homme et ces
grandes forces sociales pour l'abattre. Stupfaite, la France laissa,
sans rsistance comme sans confiance, l'vnement s'accomplir. Napolon
en jugea lui-mme ainsi avec un bon sens admirable: Ils m'ont laiss
arriver, dit-il au comte Mollien, comme ils les ont laiss partir.

Quatre fois en moins d'un demi-sicle, nous avons vu les rois partir et
traverser en fugitifs leur royaume. Leurs ennemis divers ont peint avec
complaisance leur inertie et leur dlaissement dans leur fuite. Basse
et imprudente satisfaction que personne de nos jours n'a droit de se
donner. La retraite de Napolon, en 1814 et en 1815, n'a pas t plus
brillante ni moins amre que celle de Louis XVIII au 20 mars, de Charles
X en 1830, et de Louis-Philippe en 1848. La dtresse a t gale pour
toutes les grandeurs. Tous les partis ont le mme besoin de modestie et
de respect mutuel. Autant que personne, je fus frapp, au 20 mars 1815,
des aveuglements, des hsitations, des impuissances, des misres de
toute sorte que cette terrible preuve fit clater. Je ne prendrais nul
plaisir et je ne vois nulle utilit  les redire; les peuples ne sont
maintenant que trop enclins  cacher leurs propres faiblesses sous
l'talage des faiblesses royales. J'aime mieux rappeler que ni la
dignit de la royaut, ni celle du pays ne manqurent,  cette triste
poque, de nobles reprsentants. Madame la duchesse d'Angoulme, 
Bordeaux, leva son courage au niveau de son malheur; et M. Lan, comme
prsident de la Chambre des dputs, protesta avec clat, le 28 mars, au
nom du droit et de la libert, contre l'vnement alors accompli, qui ne
rencontrait plus en France d'autre rsistance que ces solitaires accents
de sa voix.



                          CHAPITRE III.

LES CENT-JOURS.

Je quitte sur-le-champ le ministre de l'intrieur pour reprendre
mon cours.--Attitude inquite des classes moyennes au retour de
Napolon.--Ses motifs lgitimes.--Sentiments des peuples comme des
gouvernements trangers envers Napolon.--Rapprochement apparent et
lutte secrte de Napolon et des libraux.--Les Fdrs.--Carnot et
Fouch.--Explosion de la libert pendant les Cent-Jours, mme dans le
palais imprial.--Louis XVIII et son conseil  Gand.--Le congrs et M.
de Talleyrand  Vienne.--Je vais  Gand, de la part du comit royaliste
constitutionnel de Paris,--Mes motifs et mes sentiments pendant ce
voyage.--tat des partis  Gand.--Ma conversation avec Louis XVIII.--M.
de Blacas.--M. de Chateaubriand.--M. de Talleyrand revient de Vienne.
--Louis XVIII rentre en France.--Intrigue ourdie  Mons et djoue 
Cambrai.--Aveuglement et faiblesse de la Chambre des reprsentants.--Mon
opinion sur l'entre de Fouch dans le Conseil du Roi.

(1815.)

Le Roi parti et l'Empereur rentr  Paris, je retournai  la Facult
des lettres, dcid  rester en dehors de toute mene secrte, de toute
agitation vaine, et  reprendre mes travaux historiques et mon cours,
non sans un vif regret de la vie politique  peine ouverte pour moi et
tout  coup ferme[9]. A vrai dire, je ne la croyais pas ferme sans
retour. Non que le prodigieux succs de Napolon ne m'et rvl en lui
une puissance  laquelle, depuis que j'avais assist  sa chute, j'tais
loin de croire. Jamais la grandeur personnelle d'un homme ne s'tait
dploye avec un plus foudroyant clat; jamais acte plus audacieux et
mieux calcul dans son audace n'avait frapp l'imagination des peuples.
Et les forces extrieures ne manquaient pas  l'homme qui en trouvait
tant en lui-mme et en lui seul. L'arme lui appartenait avec un
dvouement ardent et aveugle. Dans les masses populaires, l'esprit
rvolutionnaire et l'esprit guerrier, la haine de l'ancien rgime et
l'orgueil national s'taient soulevs  son aspect et se prcipitaient
 son service. Il remontait avec un cortge passionn sur un trne
dlaiss  son approche.

[Note 9: Je me dois de rpter ici moi-mme la rectification d'une
erreur (je ne veux pas me servir d'un autre mot) commise sur mon compte
 propos des Cent-Jours et de la conduite que j'ai tenue  cette poque.
Cette rectification, insre dans le _Moniteur universel_ du 4 fvrier
1844, y est conue en ces termes:

Plusieurs journaux ont rcemment dit ou rpt que M. Guizot, ministre
des affaires trangres, qui fut secrtaire gnral du ministre de
l'intrieur en 1814 et 1815, avait conserv ces fonctions dans les
Cent-Jours, sous le ministre du gnral comte Carnot, nomm ministre
de l'intrieur par dcret du 20 mars 1815, qu'il avait sign l'acte
additionnel et qu'il avait t destitu. L'un de ces journaux a invoqu
le tmoignage du _Moniteur_.

Ces assertions sont compltement fausses.

M. Guizot, actuellement ministre des affaires trangres, avait quitt,
ds le 20 mars 1815, le ministre de l'intrieur; il fut remplac dans
ses fonctions de secrtaire gnral par un dcret imprial du 23 mars,
qui les confia  M. le baron Basset de Chteaubourg, ancien prfet
_(Bulletin des lois_, n. V, p. 34). Ce n'est point de M. Franois Guizot
qu'il est question dans la note publie par le _Moniteur_ du 14 mai
1815, p. 546, mais de M. Jean-Jacques Guizot, chef de bureau  cette
poque au ministre de l'intrieur, qui fut en effet rvoqu de ses
fonctions dans le courant du mois de mai 1815.

Malgr cette rectification officielle, fonde sur des actes officiels,
et publie en 1844 dans le _Moniteur_ mme o la confusion avait d'abord
t commise, la mme erreur a t reproduite, en 1847, dans l'_Histoire
des deux Restaurations_, de M. Vaulabelle (2e dition, t. II, p. 276),
et en 1831 dans l'_Histoire de la Restauration_, de M. de Lamartine (t.
IV, p. 15).]

Mais  ct de cette force clatante et bruyante se rvla presque au
mme instant une immense faiblesse. L'homme qui venait de traverser la
France en triomphateur, en se portant partout, de sa personne, au-devant
de tous, amis ou ennemis, rentra dans Paris de nuit, comme Louis XVIII
en tait sorti, sa voiture entoure de cavaliers et ne rencontrant sur
son passage qu'une population rare et morne. L'enthousiasme l'avait
accompagn sur sa route: il trouva au terme la froideur, le doute, les
mfiances librales, les abstentions prudentes, la France profondment
inquite et l'Europe irrvocablement ennemie.

On a souvent reproch aux classes leves, surtout aux classes moyennes,
leur indiffrence et leur gosme; elles ne consultent, dit-on, que leur
intrt personnel et sont incapables de dvouement et de sacrifice. Je
suis de ceux qui pensent que les nations, et toutes les classes au sein
des nations, et surtout les nations qui veulent tre libres, ne peuvent
vivre avec sret comme avec honneur qu' des conditions d'nergie et de
persvrance morale, en sachant faire acte de dvouement  leur cause
et opposer aux prils le courage et les sacrifices. Mais le dvouement
n'exclut pas le bon sens, ni le courage l'intelligence. Il serait trop
commode pour les ambitieux et les charlatans d'avoir toujours  leur
disposition des dvouements hardis et aveugles. C'est trop souvent
la condition des passions populaires; ignorante, irrflchie et
imprvoyante, la multitude, peuple ou arme, devient trop souvent, dans
ses gnreux instincts, l'instrument et la dupe d'gosmes bien plus
pervers et bien plus indiffrents  son sort que celui dont on accuse
les classes riches et claires. Napolon est peut-tre, de tous les
grands hommes de sa sorte, celui qui a mis le dvouement, civil et
militaire, aux plus rudes preuves; et lorsque le 21 juin 1815, envoy
par lui  la Chambre des reprsentants, son frre Lucien reprochait  la
France de ne pas le soutenir avec assez d'ardeur et de constance, M.
de La Fayette avait raison de s'crier: De quel droit accuse-t-on la
nation d'avoir manqu, envers l'empereur Napolon, de dvouement et de
persvrance? Elle l'a suivi dans les sables brlants de l'gypte et
dans les dserts glacs de la Russie, sur cinquante champs de bataille,
dans ses revers comme dans ses succs; depuis dix ans, trois millions de
Franais ont pri  son service; nous avons assez fait pour lui. Grands
et petits, nobles, bourgeois et paysans, riches et pauvres, savants et
simples, gnraux et soldats, les Franais avaient du moins assez fait
et assez souffert au service de Napolon pour avoir le droit de ne plus
le suivre aveuglment et d'examiner s'il les conduisait au salut ou  la
ruine. L'inquitude des classes moyennes, en 1815, tait une inquitude
lgitime et patriotique; ce qu'elles souhaitaient, ce qu'elles avaient
raison de souhaiter, dans l'intrt du peuple entier comme dans leur
intrt propre, c'tait la paix et la libert sous la loi; elles avaient
bien raison de douter que Napolon pt les leur assurer.

Le doute devint bien plus pressant quand on connut les rsolutions des
puissances allies runies au congrs de Vienne, leur dclaration du 13
mars et leur trait du 25. Nul homme sens ne comprend aujourd'hui qu'
moins d'avoir un parti pris d'aveuglement, on ait pu alors se faire
illusion sur la situation de l'empereur Napolon et sur les chances
de son avenir. Non-seulement les puissances, en l'appelant ennemi
et perturbateur de la paix du monde, lui dclaraient une guerre 
outrance, et s'engageaient  runir contre lui toutes leurs forces;
mais elles se disaient prtes  donner au roi de France et  la
nation franaise les secours ncessaires pour rtablir la tranquillit
publique; et elles invitaient expressment Louis XVIII  donner  leur
trait du 25 mars son adhsion. Elles posaient ainsi en principe que
l'oeuvre de pacification et de reconstruction europenne, accomplie 
Paris par le trait du 30 mai 1814 entre le roi de France et l'Europe,
n'tait point anantie par la perturbation violente qui venait
d'clater, et qu'elles la maintiendraient contre Napolon dont le
retour et le succs soudains, fruit d'un entranement militaire et
rvolutionnaire, ne pouvaient lui crer aucun droit en Europe, et
n'taient point,  leurs yeux, le voeu rel et gnral de la France.

Solennel exemple des justices implacables que, Dieu et le temps aidant,
les grandes fautes attirent sur leurs auteurs! Les partisans de Napolon
pouvaient contester l'opinion des allis sur le voeu de la France; ils
pouvaient croire que, pour l'honneur de son indpendance, elle lui
devait son appui; mais ils ne pouvaient prtendre que les nations
trangres n'eussent pas aussi leur propre indpendance  coeur, ni leur
persuader qu'avec Napolon matre de la France elles seraient en sret.
Nulles promesses, nuls traits, nuls embarras, nuls revers ne donnaient
confiance dans sa modration future; son caractre et son histoire
enlevaient tout crdit  ses paroles. Et ce n'taient pas les
gouvernements seuls, les rois et leurs conseillers qui se montraient
ainsi prvenus et alins sans retour; les peuples taient bien plus
mfiants et plus ardents contre Napolon. Il ne les avait pas seulement
accabls de guerres, de taxes, d'invasions, de dmembrements; il les
avait offenss autant qu'opprims. Les Allemands surtout lui portaient
une haine violente; ils voulaient venger la reine de Prusse de ses
insultes et la nation allemande de ses ddains. Les paroles dures et
blessantes qu'il avait souvent laiss chapper sur leur compte taient
partout rptes, rpandues, commentes, probablement avec une crdule
exagration. Aprs la campagne de Russie, l'Empereur causant un jour
avec quelques personnes des pertes de l'arme franaise dans cette
terrible preuve, l'un des assistants, le duc de Vicence, les estimait 
plus de 200,000 hommes.--Non, non, dit Napolon, vous vous trompez, ce
n'est pas tant; et aprs avoir un moment cherch dans sa mmoire:
Vous pourriez bien ne pas avoir tort; mais il y avait l beaucoup
d'Allemands. C'est au duc de Vicence lui-mme que j'ai entendu raconter
ce mprisant propos; et l'empereur Napolon s'tait complu sans doute
dans son calcul et dans sa rponse, car le 28 juin 1813,  Dresde, dans
un entretien devenu clbre, il tint le mme langage au premier ministre
de la premire des puissances allemandes,  M. de Metternich lui-mme.
Qui pourrait mesurer la profondeur des colres amasses par de tels
actes et de telles paroles dans l'me, je ne dis pas seulement des chefs
de gouvernement et d'arme, des Stein, des Gneisenau, des Blcher, des
Mffling, mais de la race allemande tout entire? Le sentiment des
peuples de l'Allemagne eut, aux rsolutions du congrs de Vienne, au
moins autant de part que la prvoyance de ses diplomates et la volont
de ses souverains.

Napolon se faisait-il lui-mme, en quittant l'le d'Elbe, quelque
illusion sur les dispositions de l'Europe  son gard? Concevait-il
quelque esprance soit de traiter avec la coalition, soit de la diviser?
On l'a beaucoup dit, et c'est possible; les plus fermes esprits ne
s'avouent gure tout le mal de leur situation. Mais une fois arriv 
Paris et instruit des actes du congrs, Napolon vit la sienne telle
qu'elle tait et l'apprcia sur-le-champ avec son grand et libre
jugement. Ses entretiens avec les hommes srieux qui l'approchaient
alors, entre autres avec M. Mole et le due de Vicence, en font foi. Il
essaya de prolonger quelque temps dans le public l'incertitude qu'il
n'avait pas; la dclaration du congrs du 13 mars ne fut publie dans
le _Moniteur_ que le 5 avril, le trait du 25 mars que le 3 mai, et
Napolon les fit accompagner de longs commentaires pour tablir que ce
ne pouvait tre l, envers lui, le dernier mot de l'Europe. Il fit
 Vienne, et par des lettres solennellement publiques, et par des
missaires secrets, quelques tentatives pour renouer avec l'empereur
Franois, son beau-pre, quelques relations, pour rappeler auprs de
lui sa femme et son fils, pour semer, entre l'empereur Alexandre et
les souverains d'Angleterre et d'Autriche, la dsunion ou du moins la
dfiance, pour regagner  sa cause le prince de Metternich et M. de
Talleyrand lui-mme. Il n'attendait probablement pas grand'chose de ces
dmarches et ne s'tonna gure de ne trouver, dans les liens et les
sentiments de famille, nul appui contre les intrts et les engagements
de la politique. Il comprit et accepta, sans colre contre personne
et probablement aussi sans retour sur lui-mme, la situation que lui
faisait en ce moment sa vie passe: c'tait celle d'un joueur effrn,
compltement ruin quoique encore debout, et qui joue seul, contre tous
ses rivaux runis, une partie dsespre, sans autre chance qu'un de ces
coups imprvus que l'habilet la plus consomme ne saurait amener, mais
que la fortune accorde quelquefois  ses favoris.

On a prtendu, quelques-uns mme de ses plus chauds admirateurs, qu'
cette poque le gnie et l'nergie de Napolon avaient baiss; on a
cherch dans son embonpoint, dans ses accs de langueur, dans ses longs
sommeils, l'explication de son insuccs. Je crois le reproche injuste
et la plainte frivole; je n'aperois, dans l'esprit et la conduite de
Napolon, durant les Cent-Jours, aucun symptme d'affaiblissement;
je lui trouve, et dans le jugement et dans l'action, ses qualits
accoutumes. Les causes de son mauvais sort sont plus hautes. Il n'tait
plus alors, comme il l'avait t longtemps, port et soutenu par le
sentiment gnral et le besoin d'ordre et de scurit d'un grand peuple;
il tentait au contraire une mauvaise oeuvre, une oeuvre inspire par ses
seules passions et ses seules ncessits personnelles, rprouve par le
sens moral et le bon sens comme par le vritable intrt de la France.
Et il tentait cette oeuvre profondment goste avec des moyens
contradictoires et dans une situation impossible. De l est venu le
revers qu'il a subi comme le mal qu'il a fait.

C'tait, pour les spectateurs intelligents, un spectacle trange et, des
deux parts, un peu ridicule, que Napolon et les chefs du parti libral
aux prises, non pour se combattre, mais pour se persuader, ou se
sduire, ou se dominer mutuellement. On n'avait pas besoin d'y regarder
de trs-prs pour s'apercevoir que ni les uns, ni les autres ne
prenaient au srieux ni le rapprochement, ni la discussion. Les uns et
les autres savaient bien que la vraie lutte n'tait pas entre eux, et
que la question dont dpendait leur sort se dciderait ailleurs que dans
leurs entretiens. Si Napolon et vaincu l'Europe,  coup sr il ne
serait pas rest longtemps le rival de M. de La Fayette et le disciple
de M. Benjamin Constant; et ds qu'il fut vaincu  Waterloo, M. de
La Fayette et ses amis se mirent  l'oeuvre pour le renverser. Par
ncessit, par calcul, les vraies ides et les vraies passions des
hommes descendent quelquefois au fond de leur coeur; mais elles
remontent promptement  la surface ds qu'elles se croient quelque
chance d'y reparatre avec succs. Le plus souvent, Napolon se
rsignait avec une souplesse, une finesse et des ressources d'esprit
infinies,  la comdie que les libraux et lui jouaient ensemble; tantt
il dfendait doucement, quoique obstinment, sa vieille politique et sa
propre pense; tantt il les abandonnait de bonne grce sans les renier,
et comme par complaisance, pour des opinions qu'il ne partageait pas.
Mais quelquefois, soit prmditation, soit impatience, il redevenait
violemment lui-mme, et le despote,  la fois fils et dompteur de la
Rvolution, reparaissait tout entier. Quand on voulut lui faire insrer
dans l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire l'abolition de la
confiscation proclame par la Charte de Louis XVIII, il se rcria
avec colre: On me pousse dans une route qui n'est pas la mienne. On
m'affaiblit, on m'enchane. La France me cherche et ne me retrouve plus.
L'opinion tait excellente; elle est excrable. La France se demande ce
qu'est devenu le vieux bras de l'Empereur, ce bras dont elle a besoin
pour dompter l'Europe. Que me parle-t-on de bont, de justice abstraite,
de lois naturelles? La premire loi, c'est la ncessit; la premire
justice, c'est le salut public...  chaque jour sa peine,  chaque
circonstance sa loi,  chacun sa nature. La mienne n'est pas d'tre un
ange. Quand la paix sera faite, nous verrons. Un autre jour, dans
ce mme travail de prparation de l'Acte additionnel,  propos de
l'institution de la pairie hrditaire, il s'abandonna  la riche
mobilit de son esprit, prenant tour  tour la question sous ses
diverses faces, et jetant  pleines mains, sans conclure, les
observations et les vues contraires: La pairie est en dsaccord avec
l'tat prsent des esprits; elle blessera l'orgueil de l'arme; elle
trompera l'attente des partisans de l'galit; elle soulvera contre
moi mille prtentions individuelles. O voulez-vous que je trouve
les lments d'aristocratie que la pairie exige?... Pourtant une
constitution sans aristocratie n'est qu'un ballon perdu dans les airs.
On dirige un vaisseau parce qu'il y a deux forces qui se balancent; le
gouvernail trouve un point d'appui. Mais un ballon est le jouet d'une
seule force; le point d'appui lui manque; le vent l'emporte et la
direction est impossible. Quand la question de principe fut dcide et
qu'il en vint  nommer sa Chambre des pairs hrditaire, il avait grande
envie d'y appeler beaucoup de noms de l'ancienne monarchie; aprs mre
rflexion, il y renona, non sans tristesse, dit Benjamin Constant, et
en s'criant: Il faudra pourtant y revenir une fois ou une autre; mais
les souvenirs sont trop rcents; ajournons cela jusqu'aprs la bataille;
je les aurai bien si je suis le plus fort. Il et bien voulu ajourner
ainsi toutes les questions, et ne rien faire avant d'tre redevenu
le plus fort; mais avec la Restauration, la libert tait rentre en
France, et il venait, lui, d'y rveiller la Rvolution; il tait en face
de ces deux puissances, contraint de les tolrer et essayant de s'en
servir, en attendant qu'il pt les vaincre.

Quand il eut adopt toutes les institutions, toutes les garanties de
libert que l'Acte additionnel empruntait  la Charte, il eut  traiter
avec un autre voeu, un autre article de foi des libraux encore plus
dplaisant pour lui. Ils demandrent que ce ft l une constitution
toute nouvelle, qui lui dfrt la couronne impriale par la volont
du peuple et aux conditions que cette volont y attacherait. C'tait
toujours la prtention de crer  nouveau, au nom de la souverainet
populaire, le gouvernement tout entier, institutions et dynastie:
arrogante et chimrique manie qui avait possd, un an auparavant, le
Snat imprial quand il rappela Louis XVIII, et qui vicie dans leur
source la plupart des thories politiques de notre temps. Napolon, en
la proclamant sans cesse, n'entendait point ainsi la souverainet du
peuple: Vous m'tez mon pass, dit-il  ses docteurs; je veux le
conserver. Que faites-vous donc de mes onze ans de rgne? J'y ai
quelques droits, je pense; l'Europe le sait. Il faut que la nouvelle
constitution se rattache  l'ancienne; elle aura la sanction de
plusieurs annes de gloire et de succs. Il avait raison: l'abdication
qu'on voulait de lui et t plus humiliante que celle de Fontainebleau,
car, si on lui rendait le trne, c'tait lui-mme et sa grande histoire
qu'on lui demandait d'abdiquer. Il fit, en s'y refusant, acte de fiert
intelligente, et par le prambule comme par le nom mme de l'Acte
additionnel, il maintint le vieil Empire en le rformant. Quand vint le
jour de la promulgation, le 1er juin, au Champ de Mai, sa fidlit aux
traditions impriales fut moins srieuse et moins digne; il voulut
paratre devant le peuple avec toutes les pompes de sa cour, entour des
princes de sa famille vtus en taffetas blanc, de ses grands dignitaires
en manteau orange, de ses chambellans, de ses pages: attachement puril
 des splendeurs de palais qui s'accordaient mal avec l'tat des
affaires et des esprits, et dont le public fut choqu en voyant dfiler,
au milieu de cet apparat magnifique; vingt mille soldats qui saluaient
l'Empereur en passant pour aller mourir.

Quelques jours auparavant, une crmonie bien diffrente avait mis en
lumire un autre des inconsquents embarras de l'Empire renaissant. En
mme temps qu'il discutait avec l'aristocratie librale sa constitution
nouvelle, Napolon s'appliquait  rallier autour de lui et 
discipliner, en la caressant, la dmocratie rvolutionnaire. La
population des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau s'agitait;
l'ide leur vint de s'organiser en fdration, comme avaient fait leurs
pres, et d'aller demander  l'Empereur des chefs et des armes. On
accueillit leur voeu; mais ils ne furent plus des _Fdrs,_ comme en
1792; on les appela des _Confdrs_, dans l'espoir, en altrant un peu
le nom, d'effacer un peu les souvenirs. Une ordonnance de police rgla
minutieusement leur marche  travers les rues, les prcautions contre
tout dsordre et les dtails de leur prsentation  l'Empereur dans
la cour des Tuileries. Ils lui remirent une adresse, longue et grave
jusqu' la froideur. Il les remercia en les appelant _soldats fdrs_,
soigneux de leur imprimer lui-mme le caractre qui lui convenait; et
le lendemain on lisait dans le _Journal de l'Empire_: L'ordre le plus
parfait a rgn depuis le dpart des Confdrs jusqu' leur retour;
mais on a entendu avec peine, dans quelques endroits, le nom de
l'Empereur ml  des chants qui rappelaient une poque trop fameuse.
Scrupule bien svre dans un semblable travail.

Je traversais, peu de jours aprs, le jardin des Tuileries; une centaine
de Fdrs, d'assez mauvaise apparence, taient runis sous les fentres
du palais, criant _vive l'Empereur!_ et le provoquant  se montrer. Il
tarda beaucoup  tenir compte de leur dsir; enfin une fentre s'ouvrit;
il parut et salua de la main; mais presque  l'instant la fentre se
referma, et je vis clairement Napolon se retirer en haussant
les paules, plein d'humeur sans doute d'avoir  se prter  des
dmonstrations dont la nature lui dplaisait et dont la force
trs-mdiocre ne le satisfaisait pas.

Il avait voulu donner au parti rvolutionnaire plus d'un gage: avant
d'en recevoir les bataillons dans la cour de son palais, il en avait
appel dans son conseil les plus anciens et plus clbres chefs. Je
doute qu'il attendt de leur part un trs-utile concours. Carnot, habile
officier, rpublicain sincre et honnte homme, autant que peut l'tre
un fanatique badaud, devait tre un mauvais ministre de l'intrieur, car
il ne possdait ni l'une ni l'autre des deux qualits essentielles dans
ce grand poste, ni la connaissance et le discernement des hommes, ni
l'art de les inspirer et de les diriger autrement que par des maximes
gnrales et d'uniformes circulaires. Napolon savait mieux que personne
comment Fouch faisait la police: pour lui-mme d'abord et pour son
propre pouvoir, puis pour le pouvoir qui l'employait, et tant qu'il
trouvait plus de sret ou d'avantage  le servir qu' le trahir. Je
n'ai vu le duc d'Otrante que deux fois et dans de courtes conversations;
nul homme ne m'a plus compltement donn l'ide d'une indiffrence
hardie, ironique, cynique, d'un sang-froid imperturbable dans un besoin
immodr de mouvement et d'importance, et d'un parti-pris de tout faire
pour russir, non dans un dessein dtermin, mais dans le dessein et
selon la chance du moment. Il avait conserv, de sa vie de proconsul
jacobin, une certaine indpendance audacieuse, et restait un rou de
rvolution, bien qu'il ft devenu aussi un rou de gouvernement et de
cour. Napolon,  coup sr, ne comptait pas sur un tel homme, et savait
bien qu'en le prenant pour ministre, il aurait  le surveiller plus qu'
s'en servir. Mais il avait besoin que, par les noms propres, le drapeau
de la Rvolution flottt clairement sur l'Empire, et il aimait mieux
subir Carnot et Fouch dans son gouvernement que les laisser en dehors,
murmurant ou conspirant avec tels ou tels de ses ennemis. Au moment de
son retour et dans les premires semaines de l'Empire ressuscit, il
retira probablement de ces deux choix l'avantage qu'il s'en tait
promis; mais quand les prils et les difficults de sa situation eurent
clat, quand il fut aux prises, au dedans avec les libraux mfiants,
au dehors avec l'Europe, Carnot et Fouch devinrent aussi pour lui des
difficults et des prils. Carnot, sans le trahir, le servait gauchement
et froidement, car, dans la plupart des circonstances et des questions,
il tait bien plutt du bord de l'opposition que de celui de l'Empereur;
et Fouch le trahissait indfiniment, causant et traitant  voix basse
de sa fin prochaine avec tous ses hritiers possibles, comme un mdecin
indiffrent au lit d'un malade dsespr.

Mme chez ses plus intimes et plus dvous serviteurs, Napolon ne
rencontrait plus, comme jadis, une foi implicite, une disposition facile
et prompte  penser et  agir comme il voulait et quand il voulait.
L'indpendance d'esprit et le sentiment de la responsabilit personnelle
avaient repris, autour de lui, leurs scrupules et leur empire. Quinze
jours aprs son arrive  Paris, il fit appeler son grand marchal, le
gnral Bertrand, et lui prsenta  contre-signer le dcret, dat de
Lyon, par lequel il ordonnait la mise en jugement et le squestre
des biens du prince de Talleyrand, du due de Raguse, de l'abb de
Montesquiou, de M. Bellard et de neuf autres personnes qui, en 1814 et
avant son abdication, avaient concouru  sa chute. Le gnral Bertrand
s'y refusa: Je suis tonn, lui dit l'Empereur, que vous me fassiez de
telles difficults; cette svrit est ncessaire au bien de l'tat.--Je
ne le crois pas, Sire.--Je le crois, moi, et c'est  moi seul qu'il
appartient d'en juger. Je ne vous ai pas fait demander votre aveu, mais
votre signature, qui n'est qu'une affaire de forme et ne peut vous
compromettre en rien.--Sire, un ministre qui contre-signe un acte du
souverain en est moralement responsable. Votre Majest a dclar par
ses proclamations qu'elle accorderait une amnistie gnrale; je les ai
contre-signes de tout mon coeur; je ne contre-signerai pas le dcret
qui les rvoque. Napolon insista et caressa en vain; Bertrand fut
invincible; le dcret parut sans contre-seing; et Napolon put se
convaincre  l'instant mme que son grand marchal n'tait pas seul 
protester; comme il traversait le salon o se tenaient ses aides de
camp, M. de La Bdoyre dit assez haut pour tre entendu: Si le rgime
des proscriptions et des squestres recommence, tout sera bientt fini.

Quand la libert clate  ce point dans l'intrieur du palais, c'est
qu'elle rgne au dehors. Aprs quelques semaines de stupeur, elle devint
en effet trangement gnrale et hardie. Non-seulement la guerre civile
renaissait dans les dpartements de l'ouest; non-seulement des actes
matriels de rsistance ou d'hostilit taient commis sur divers
points du territoire, dans des villes importantes, par des hommes
considrables; mais partout, et surtout  Paris, on pensait, on parlait
tout haut, dans les lieux publics comme dans les salons; on allait.
et venait, on manifestait des esprances, on se livrait  des menes
ennemies, comme si elles eussent t lgales ou assures du succs; les
journaux, les pamphlets, les chansons se multipliaient, s'envenimaient
de jour en jour, et circulaient  peu prs sans obstacle et sans
crainte. Les amis chauds, les serviteurs dvous de l'Empire
tmoignaient leur surprise et leur indignation; Fouch faisait 
l'Empereur des rapports pour signaler le mal et rclamer des mesures de
rpression; le _Moniteur_ publiait les rapports; les mesures taient
dcrtes; quelques arrestations, quelques poursuites avaient lieu, mais
sans vigueur ni efficacit gnrale: grands ou petits, la plupart des
agents du pouvoir n'avaient videmment ni ardeur dans leur cause, ni
confiance dans leur force. Napolon n'ignorait rien de tout cela et
laissait aller, subissant, comme une ncessit du moment, la libert de
ses ennemis, la mollesse de ses agents, et gardant sans doute dans
son coeur le sentiment qu'il avait exprim tout haut dans une autre
occasion: Je les aurai bien si je suis le plus fort.

Je doute qu'il apprcit  sa juste valeur une des causes, une cause
cache mais puissante, de sa faiblesse au lendemain d'un si prodigieux
succs. Malgr l'humeur, les inquitudes, les mfiances, les colres
qu'avait excites le gouvernement de la Restauration, ce fut bientt,
au fond des coeurs, le sentiment gnral qu'il n'y avait pas l de quoi
justifier une rvolution semblable, de tels attentats de la force arme
contre le pouvoir lgal, et de tels risques pour la patrie. L'arme
avait t entrane vers son ancien chef par un mouvement d'affection et
de dvouement gnreux encore plus que par des intrts personnels; elle
tait nationale et populaire: pourtant rien ne pouvait changer la nature
des actes ni le sens des mots; la violation des serments, la dfection
sous les armes, le passage subit d'un camp dans le camp contraire ont
toujours t condamns par l'honneur comme par le devoir, militaire
ou civil, et qualifis de trahison. Individus, peuples ou armes, les
hommes en proie  une passion violente ddaignent souvent, ou mme ne
ressentent pas du tout, au premier moment, l'impression morale qui
s'attache naturellement  leurs actes; mais elle ne tarde gure 
reparatre, et quand elle est seconde par les conseils de la prudence
ou par les coups du malheur, elle reprend bientt son empire. Ce fut le
triste destin du gouvernement des Cent-Jours, que l'autorit du sens
moral se ranget du bord des royalistes ses adversaires et que la
conscience publique, clairement ou confusment, volontiers ou 
contre-coeur, donnt raison aux jugements svres dont son origine tait
l'objet.

Nous observions attentivement, mes amis et moi, les progrs de cette
situation impriale et de ces dispositions publiques; ce fut bientt
notre conviction profonde que Napolon tomberait et que Louis XVIII
remonterait sur le trne. Et en mme temps que tel nous apparaissait
l'avenir, nous tions de plus en plus convaincus que, dans le dplorable
tat o l'entreprise des Cent-Jours avait jet la France, au dedans et
au dehors, le retour de Louis XVIII tait pour elle la meilleure chance
de retrouver au dedans un gouvernement rgulier, au dehors la paix et
son rang dans l'ordre europen. Dans la vie publique, la prudence et le
devoir veulent galement qu'on ne se fasse aucune illusion sur le mal et
qu'on accepte fermement le remde, quels qu'en soient l'amertume et le
prix. Je n'avais point pris de part active  la premire Restauration;
je m'unis sans hsiter aux efforts de mes amis pour que la seconde
s'accomplt dans les conditions les plus propres  sauver la dignit,
les liberts et le repos de la France.

Ce que nous apprenions de Gand nous inquitait beaucoup: transactions ou
institutions, tous les problmes de principe ou de circonstance qu'on se
flattait d'avoir rsolus en 1814 taient l remis en question; la lutte
tait rengage entre les royalistes constitutionnels et les absolutistes
de raction ou de cour, entre la Charte et l'ancien rgime. On
s'est souvent complu  sourire et  faire sourire en racontant les
dissensions, les rivalits, les projets, les esprances et les craintes
qui se dbattaient parmi cette poigne d'exils, autour de ce roi
impotent et impuissant. C'est l un plaisir peu intelligent et peu
digne. Qu'importe que le thtre soit grand ou petit, que les acteurs y
paraissent dans la haute ou dans la mauvaise fortune, et que les misres
de la nature humaine s'y dploient sous de brillantes ou de mesquines
formes? La grandeur est dans les questions qui s'agitent et les
destines qui se prparent. On traitait  Gand la question de savoir
comment la France serait gouverne quand ce vieux roi sans tats et sans
soldats serait appel une seconde fois  s'interposer entre elle et
l'Europe. Le problme et l'vnement en perspective taient assez grands
pour proccuper dignement les hommes srieux et les bons citoyens.

Les nouvelles de Vienne n'taient pas moins graves. Non qu'il y et au
fond, dans les desseins ou dans l'union des puissances allies, aucune
hsitation: Fouch, depuis longtemps en bons rapports avec le prince de
Metternich, lui faisait faire, il est vrai, toutes sortes d'ouvertures
que le chancelier d'Autriche ne repoussait pas absolument; toutes les
combinaisons qui pouvaient fournir un gouvernement  la France taient
admises  se faire prsenter; on parlait de tout dans les cabinets
ou dans les salons des ministres, et jusque dans les confrences du
congrs, de Napolon II et de la rgence, du duc d'Orlans, du prince
d'Orange; le ministre anglais, prenant ses prcautions avec le
Parlement, dclarait officiellement qu'il n'entendait point poursuivre
la guerre pour imposer aucun gouvernement particulier  la France, et le
cabinet autrichien adhrait  cette dclaration. Mais ce n'tait l que
des mnagements de personnes, ou des convenances de situation, ou des
moyens d'information, ou des complaisances de conversation, ou des
perspectives de cas extrmes auxquels les meneurs de la politique
europenne ne pensaient pas qu'ils fussent jamais rduits. La diplomatie
abonde en dmarches et en propos sans valeur, qu'il ne faut ni ignorer,
ni croire, et sous lesquels persistent la vraie pense, le travail rel
des chefs de gouvernement. Sans vouloir le proclamer tout haut, ni s'y
engager par des textes formels et publics, les grands gouvernements de
l'Europe, par principe, par intrt ou par honneur, regardaient  cette
poque leur cause comme lie  celle de la maison de Bourbon en France:
c'tait auprs de Louis XVIII dans l'exil que leurs reprsentants
continuaient de rsider; et auprs des gouvernements europens, grands
ou petits, c'taient toujours les agents diplomatiques de Louis XVIII
qui reprsentaient la France. A l'exemple et sous la direction de M.
de Talleyrand, tous ces agents, en 1815, restrent attachs  la cause
royale, par fidlit ou par prvoyance, et convaincus comme lui qu'en
dfinitive l serait le succs.

Mais  ct de cette intention gnrale de l'Europe en faveur de la
maison de Bourbon existait un grand danger, le danger que les souverains
et les diplomates runis  Vienne n'en vinssent  la regarder comme
incapable de gouverner la France. Ils avaient tous, depuis vingt ans,
trait et vcu avec cette France, telle que la Rvolution et l'Empire
l'avaient faite; en la craignant, ils la considraient beaucoup; plus
ils s'inquitaient de sa pente vers l'anarchie et la guerre, plus ils
jugeaient indispensable que le pouvoir y ft aux mains d'hommes senss,
habiles, prudents, capables de la bien comprendre et de s'en faire
comprendre  leur tour. Depuis longtemps, ils taient loin d'avoir, dans
les compagnons d'exil ou dans l'entourage de cour de Louis XVIII, cette
confiance, et l'exprience qu'ils venaient d'en faire redoublait leurs
apprhensions. Ils regardaient le vieux parti royaliste comme infiniment
plus propre  perdre les rois qu' gouverner les tats.

Tmoin de ces doutes inquiets des trangers sur l'avenir qu'ils
prparaient eux-mmes, M. de Talleyrand,  Vienne, avait aussi les
siens.  travers toutes les transformations de sa politique et de
sa vie, et quoique la dernire et fait de lui le reprsentant de
l'ancienne royaut, il ne voulait pas et n'a jamais voulu se sparer
de la Rvolution; il y tenait par des actes trop dcisifs, il l'avait
accepte et servie sous trop de formes diverses pour ne pas se trouver
lui-mme vaincu si elle tait vaincue; point rvolutionnaire par nature,
ni par got, c'tait dans le camp de la rvolution qu'il avait grandi
et fait sa fortune; il n'en pouvait sortir avec sret; il y a des
dfections que l'gosme habile ne se permet pas. Mais la situation
gnrale et la sienne propre ne l'en proccupaient que plus vivement:
que deviendraient la cause et les hommes de la Rvolution sous la
seconde Restauration prs de s'accomplir? Que deviendrait cette seconde
Restauration elle-mme si elle ne savait pas se gouverner et se
maintenir mieux que n'avait fait la premire? Dans la seconde comme
dans la premire, M. de Talleyrand jouait un grand rle et rendait  la
royaut d'minents services. Quel en serait, pour lui, le fruit? Ses
conseils seraient-ils couts et son influence accepte? Aurait-il
encore l'abb de Montesquiou et M. de Blacas pour rivaux? Je ne crois
pas qu'il ait hsit,  cette poque, sur la cause qu'il lui convenait
de servir; mais, sentant sa force et le besoin que la maison de Bourbon
avait de lui, il laissait clairement entrevoir son humeur du pass et
ses inquitudes pour l'avenir.

Bien informs de tous ces faits et de ces dispositions des principaux
acteurs, les royalistes constitutionnels, qui se runissaient alors
autour de M. Royer-Collard, jugrent qu'il tait de leur devoir de
faire connatre sans rserve  Louis XVIII leur pense sur l'tat des
affaires, et sur la conduite qu'il avait  tenir. Il ne s'agissait pas
seulement d'insister auprs de lui sur la ncessit de la persvrance
dans le rgime constitutionnel et dans la franche acceptation de la
socit franaise telle que les temps nouveaux l'avaient faite; il
fallait entrer dans les questions de personnes, dire au Roi que la
prsence de M. de Blacas auprs de lui nuisait essentiellement  sa
cause, solliciter l'loignement du favori, provoquer quelque acte,
quelques paroles publiques propres  caractriser nettement les
intentions du Roi prs de ressaisir le gouvernement de ses tats,
l'engager enfin,  tenir grand compte des conseils et de l'influence de
M. de Talleyrand, avec qui d'ailleurs,  cette poque, aucun des hommes
qui donnaient cet avis n'avait aucune relation personnelle et pour qui
mme la plupart d'entre eux se sentaient peu de got.

J'tais le plus jeune et le plus disponible de cette petite runion.
On m'engagea  me charger de cette mission, peu agrable en soi. Je
l'acceptai sans hsiter. Quoique j'eusse encore,  cette poque, peu
d'exprience des animosits politiques et de leurs aveugles fureurs, je
ne laissais pas d'entrevoir quel parti des ennemis pourraient un jour
tirer contre moi d'une semblable dmarche; mais j'aurais honte de
moi-mme si la crainte de la responsabilit et les apprhensions de
l'avenir pouvaient m'arrter quand les circonstances m'appellent 
faire, dans les limites du devoir et de ma propre pense, ce que
commande,  mes yeux, l'intrt de mon pays.

Je quittai Paris le 23 mai. Une seule circonstance mrite d'tre
remarque dans mon voyage, la facilit que je trouvai  l'accomplir. Non
que beaucoup de mesures de police ne fussent prescrites sur les routes
et tout le long de la frontire; mais la plupart des agents ne mettaient
nul empressement, nulle exactitude  les excuter; on rencontrait dans
les paroles, dans le silence, dans les regards, une sorte de tolrance
sous-entendue et presque de connivence tacite; et plus d'une physionomie
administrative semblait dire au voyageur inconnu: Passez vite, comme
si l'on et craint de se faire une mauvaise note ou de nuire  une
oeuvre utile en l'entravant dans le dessein qu'on lui supposait.

Arriv  Gand, j'allai voir d'abord les hommes que je connaissais et
dont les vues rpondaient aux miennes, MM. de Jaucourt, Louis, Beugnot,
de Lally-Tolendal, Mounier. Je les trouvai trs-fidles  la cause
constitutionnelle, mais tristes comme des exils et inquiets comme
des conseillers sans repos dans l'exil, car ils avaient  lutter
incessamment contre les passions et les desseins, odieux ou ridicules,
de l'esprit de raction. Les mmes faits fournissent aux partis divers
les arguments et les conclusions les plus contraires: la catastrophe qui
rattachait plus troitement les uns aux principes et  la politique de
la Charte tait, pour les autres, la condamnation de la Charte et la
dmonstration que le retour  l'ancien rgime pouvait seul sauver la
monarchie. Ce n'est pas la peine de rpter les dtails que me donnrent
mes amis sur les conseils contre-rvolutionnaires et absolutistes qui
assigeaient le Roi; c'est dans l'oisivet du malheur que les hommes
se livrent  tous leurs rves, et l'impuissance passionne engendre
la folie. Le Roi tenait bon et donnait raison  ses conseillers
constitutionnels; le _Rapport sur l'tat de la France_ que, peu de jours
avant mon arrive, lui avait prsent M. de Chateaubriand au nom de tout
le Conseil, et qui venait d'tre publi dans le _Moniteur de Gand_,
tait une loquente exposition de la politique librale qu'acceptait la
royaut. Mais le parti ainsi dsavou ne renonait point; il entourait
le Roi qu'il ne parvenait pas  dominer; il avait, dans la famille et
dans l'intimit royale, les plus fortes racines; M. le comte d'Artois en
tait le chef public et M. de Blacas le discret, mais constant alli. Il
y avait l une victoire aussi difficile que ncessaire  remporter.

Je priai le duc de Duras de demander pour moi, au Roi, une audience
particulire. Le Roi me reut le lendemain, 1er juin, et me garda plus
d'une heure. Je n'ai nul got pour l'talage minutieux et arrang de
semblables entretiens; je ne redirai, de celui-ci et de mes impressions,
que ce qui, aujourd'hui encore, vaut la peine d'tre rappel.

Deux choses en sont restes fortement empreintes dans ma mmoire,
l'impotence et la dignit du Roi: il y avait dans l'attitude et le
regard de ce vieillard immobile et comme clou sur son fauteuil
une srnit hautaine, et, au milieu de sa faiblesse une confiance
tranquille dans la force de son nom et de son droit, dont je fus frapp
et touch. Ce que j'avais  lui dire devait lui dplaire; par respect,
non par calcul, je commenai par ce qui lui tait agrable; je lui
parlai du sentiment royaliste qui, de jour en jour, clatait plus
vivement dans Paris; je lui racontai quelques anecdotes, quelques
couplets de chansons qui l'attestaient gaiement. Il s'en amusa; il se
plaisait aux rcits gais, comme il arrive aux hommes qui ne peuvent
gure se fournir eux-mmes de gaiet. Je lui dis que l'esprance de son
retour tait gnrale:--Mais ce qu'il y a de fcheux. Sire, c'est qu'en
croyant au rtablissement de la monarchie, on n'a pas confiance dans sa
dure.--Pourquoi donc? Quand le grand artisan de rvolution n'y sera
plus, la monarchie durera; il est clair que si Bonaparte retourne 
l'le d'Elbe, ce sera  recommencer; mais lui fini, les rvolutions
finiront aussi.--On ne s'en flatte gure, Sire; on craint autre chose
encore que Bonaparte, on craint la faiblesse du gouvernement royal, son
incertitude entre les anciennes et les nouvelles ides, les anciens et
les nouveaux intrts; on craint la dsunion ou du moins l'incohrence
de ses ministres. Le Roi ne me rpondait pas; j'insistai, je nommai M.
de Blacas; je dis que j'tais expressment charg, par des hommes que
le Roi connaissait bien comme d'anciens, fidles et intelligents
serviteurs, de lui reprsenter la mfiance qui s'attachait  ce nom et
le mal qui en rsultait pour lui-mme:--Je tiendrai tout ce que j'ai
promis dans la Charte; les noms n'y font rien; qu'importe  la France
quels amis je garde dans mon palais, pourvu qu'il n'en sorte nul acte
qui ne lui convienne? Parlez-moi de motifs d'inquitude plus srieux.
J'entrai dans quelques dtails; je touchai  divers traits des menes et
des menaces des partis; je parlai aussi au Roi des protestants du Midi,
de leurs alarmes, des violences mme dont, sur quelques points, ils
avaient dj t l'objet:--Ceci est trs-mauvais; je ferai ce qu'il
faudra pour l'empcher; mais je ne peux pas tout empcher; je ne peux
pas tre  la fois un roi libral et un roi absolu. Il me questionna
sur quelques faits rcents, sur quelques hommes du rgime imprial: Il
y en a deux, Sire, M*** et M***, qui, sachant que je me rendais auprs
du Roi, m'ont fait demander de lui prononcer leur nom et de l'assurer
de leurs sentiments?--Pour M***, j'y compte, et j'en suis fort aise; je
sais ce qu'il vaut. Quant  M***, il est de ceux dont je ne dois ni ne
veux entendre parler. Je m'en tins l. Je n'ignorais pas que le Roi
tait ds lors en relation avec Fouch, l'un des pires entre les
rgicides; mais je fus peu surpris que des relations secrtes et amenes
par un intrt pressant ne l'empchassent pas de maintenir tout haut et
en thse gnrale une ligne de conduite fort naturelle. Il tait,  coup
sr, loin de prvoir  quel dgot sa relation avec le due d'Otrante le
rduirait. Il me congdia avec quelques paroles banales de satisfaction
bienveillante, me laissant l'impression d'un esprit sens et libre,
dignement superficiel, fin avec les personnes et soigneux des
apparences, peu proccup et assez peu intelligent du fond des choses,
et presque galement incapable des fautes qui perdent et des succs qui
fondent l'avenir des races royales.

Je fis une visite  M. de Blacas. Il avait tmoign,  mon sujet,
quelque humeur: Que vient faire ici ce jeune homme? avait-il dit au
baron d'Eckstein, commissaire gnral de police du Roi des Pays-Bas 
Gand; il a, de je ne sais qui, je ne sais quelle mission auprs du Roi.
Il connaissait trs-bien et ma mission et mes amis. Il ne m'en reut
pas moins avec une politesse parfaite, et j'ajoute avec une honorable
franchise, me demandant ce qu'on disait de lui  Paris et pourquoi on
lui en voulait tant. Il me parla mme de ses mauvais rapports avec
l'abb de Montesquiou, se plaignant des vivacits et des boutades qui
les avaient brouills, au dtriment du service du Roi. Je lui rendis
franchise pour franchise, et son attitude, dans tout le cours de notre
entretien, fut digne avec un peu de roideur, marquant plus de surprise
que d'irritation. Je trouve, dans quelques notes crites en sortant de
chez lui, cette phrase: Je serais bien tromp si la plupart de ses
torts ne tenaient pas  la mdiocrit de son esprit.

La situation de M. de Chateaubriand  Gand tait singulire. Membre du
Conseil du Roi, il en exposait brillamment la politique dans les pices
officielles et la dfendait dans le _Moniteur de Gand_ avec le mme
clat. Il n'en avait pas moins beaucoup d'humeur contre tout le monde,
et personne ne comptait beaucoup avec lui. A mon avis, et soit alors,
soit plus tard, ni le Roi, ni les divers cabinets n'ont bien compris la
nature de M. de Chateaubriand, ni apprci assez haut son concours ou
son hostilit. Il tait, j'en conviens, un alli incommode, car il
prtendait  tout et se blessait de tout; au niveau des plus rares
esprits et des plus beaux gnies, c'tait sa chimre de se croire aussi
l'gal des plus grands matres dans l'art de gouverner, et d'avoir le
coeur plein d'amertume quand on ne le prenait pas pour le rival de
Napolon aussi bien que de Milton. Les hommes srieux ne se prtaient
pas  cette complaisance idoltre; mais ils oubliaient trop ce que
valait, comme ami ou comme ennemi, celui  qui ils la refusaient; on et
pu trouver, dans les hommages  son gnie et dans les satisfactions de
sa vanit, de quoi endormir les rves de son orgueil; et s'il n'y avait
pas moyen de le satisfaire, il fallait, en tout cas, par prudence comme
par reconnaissance, non-seulement le mnager, mais le combler. Il tait
de ceux envers qui l'ingratitude est prilleuse autant qu'injuste, car
ils la ressentent avec passion et savent se venger sans trahir. Il
vivait  Gand dans une grande intimit avec M. Bertin, et s'assurait ds
lors, sur le _Journal des Dbats,_ cet empire dont il devait faire plus
tard un si puissant usage. Malgr la bienveillance de nos premiers
rapports, j'tais dj alors assez froidement avec lui; il avait t
mcontent en 1814, et parlait mal de l'abb de Montesquiou et de ses
amis. Je n'en fus pas moins surpris et choqu, comme d'une injustice et
d'une faute, du peu de compte qu'on faisait de lui en se servant tant de
lui, et je regrettai de ne pas le voir plus souvent et sur un pied plus
amical.

C'tait au milieu de ces discussions non-seulement de principes et de
partis, mais d'amours-propres et de coteries que nous attendions, hors
de France et ne sachant que faire de notre temps comme de notre me,
l'issue de la lutte engage entre Napolon et l'Europe. Situation
profondment douloureuse, que j'acceptais pour servir la cause que je
croyais et n'ai pas cess de croire bonne, mais dont je ressentais, 
chaque heure du jour, toutes les tristesses. Je ne m'arrterai pas  les
dcrire; rien ne m'est plus antipathique que d'taler mon propre coeur,
surtout quand je sais que beaucoup de ceux qui m'entendront ne voudront
ou ne sauront ni me comprendre ni me croire. Je n'en veux point aux
hommes de leurs mprises ni de leurs invectives; c'est la condition de
la vie publique; mais je ne me tiens point pour oblig d'entrer dans de
vaines controverses sur moi-mme, et je sais attendre la justice sans la
demander. La bataille de Waterloo vint mettre un terme  notre immobile
anxit. Le Roi quitta Gand le 22 juin, press par ses plus srs amis et
par son propre jugement de ne pas perdre une minute pour aller se
placer entre la France perplexe et l'invasion trangre. J'en partis le
lendemain avec M. Mounier, et le mme soir nous rejoignmes le Roi 
Mons, o il s'tait arrt.

L clata, en prsence de nouveaux acteurs et avec des complications qui
restent encore obscures, le dnoment que j'tais venu provoquer, la
chute de M. de Blacas. Je n'ai garde de discuter les rcits trs-divers
qu'en ont donns plusieurs des intresss ou des tmoins; je reproduirai
simplement ce que j'en ai vu moi-mme, sur les lieux, comme je le
retrouve dans une lettre crite  Cambrai six jours aprs[10], pour la
personne  qui, mme dans l'absence de toute communication immdiate, je
me donnais le plaisir de tout raconter: Comme nous entrions  Mons, M.
Mounier et moi, on nous a dit que M. de Blacas tait congdi et s'en
allait ambassadeur  Naples; mais notre surprise a t grande quand nous
avons su que M. de Talleyrand, venu nagure de Vienne  Bruxelles pour
tre  porte des vnements, et arriv  Mons peu d'heures aprs le
Roi, avait en mme temps donn sa dmission, que le Roi, en la refusant,
avait froidement accueilli M. de Talleyrand lui-mme, et que celui-ci
repartait pour Bruxelles, tandis que, contre son avis, le Roi venait de
partir pour Cateau-Cambresis, quartier gnral, en ce moment, de l'arme
anglaise. Nous ne comprenions absolument rien  des incidents si
contradictoires, et notre inquitude galait notre surprise. Nous avons
couru de tous cts; nous avons vu tout le monde, ceux de nos amis qui
nous avaient devancs  Mons et les ministres trangers qui avaient
suivi le Roi, MM. de Jaucourt, Louis, Beugnot, de Chateaubriand, Pozzo
di Borgo, de Vincent; et  travers les demi-confidences, les colres
contenues, les sourires moqueurs, les regrets sincres, nous avons fini
par comprendre, ou  peu prs. La petite cour de M. le comte d'Artois,
sachant que M. de Talleyrand conseillait au Roi de ne point se presser
et que le duc de Wellington l'engageait au contraire  s'avancer
rapidement en France, n'avait rien imagin de mieux que de chasser 
la fois M. de Blacas et M. de Talleyrand, et d'enlever le Roi  ses
conseillers constitutionnels comme  son favori en le faisant partir
brusquement pour le quartier gnral de l'arme anglaise, entour des
seuls partisans de _Monsieur_ dont on esprait faire ses ministres.
L'irritation tait grande chez nos amis et le blme vif chez les
trangers; ces derniers demandaient en qui ils pourraient avoir
confiance pour la question franaise et avec qui ils en traiteraient
dans une telle crise. M. de Talleyrand revenait de Vienne avec un grand
renom d'habilet et de succs; il tait, aux yeux de l'Europe, le
reprsentant du Roi et de la France; le ministre d'Autriche venait de
lui dire  Bruxelles: J'ai ordre de vous consulter en toute occasion
et de me diriger surtout d'aprs vos conseils. Lui-mme tmoignait
hautement son humeur et repoussait vivement ceux qui l'engageaient 
rejoindre le Roi. Aprs six heures d'entretiens un peu confus, il fut
convenu que Pozzo di Borgo se rendrait au Cateau et engagerait le duc de
Wellington  faire lui-mme une dmarche pour mettre fin  cette trange
brouillerie, et que MM. de Jaucourt, Louis et Beugnot iraient en mme
temps dire au Roi que les hommes auxquels il paraissait accorder sa
confiance ayant des ides et des projets diamtralement contraires aux
leurs, ils ne pouvaient plus le servir utilement et lui demandaient la
permission de se retirer. Probablement des rflexions ou des dmarches
conformes  ces rsolutions avaient dj t faites au Cateau, car le
25 au matin, en mme temps que nous apprenions les vnements de Paris,
l'abdication de Napolon et l'envoi de commissaires aux souverains
allis, est arrive  Mons une lettre du duc de Wellington  M. de
Talleyrand lui disant, m'assure-t-on, en propres termes: Je regrette
beaucoup que vous n'ayez pas accompagn ici le Roi; c'est moi qui l'ai
vivement engag  entrer en France en mme temps que nous. Si j'avais
pu vous dire les motifs qui me dirigent dans cette circonstance, je ne
doute pas que vous n'eussiez donn au Roi le mme conseil. J'espre que
vous viendrez les entendre. M. de Talleyrand s'est dcid sur-le-champ
 partir, et nous avec lui. Nous avons rejoint le Roi ici le 26. Il
tait temps; dj une proclamation date du Cateau, et rdige, dit-on,
par M. Dambray, donnait  la rentre du Roi une couleur qui ne convient
nullement. Nous nous sommes hts d'en prparer une autre dont M.
Beugnot est le principal auteur, et qui contient les pronostics d'une
bonne politique. Le Roi l'a signe sans difficult. Elle a paru hier, 
la grande satisfaction du public de Cambrai. J'espre qu'elle produira
partout le mme effet.

[Note 10: Le 29 juin 1815.]

On pouvait en effet esprer et se croire au terme de la grande crise qui
avait boulevers la France comme de la petite crise qui venait d'agiter
les entours de la royaut. De toutes parts les choses semblaient se
prcipiter vers la mme issue. Le Roi tait en France; une politique
modre et nationale prvalait dans ses conseils et animait ses paroles;
le sentiment royaliste clatait partout sur son passage, non-seulement
dans son ancien parti, mais dans les masses; toutes les mains
s'levaient vers lui comme vers la planche de salut dans le naufrage.
Les peuples s'inquitent peu d'tre consquents; j'ai vu,  cette
poque, dans les dpartements du Nord, la mme popularit entourer le
Roi exil et l'arme vaincue. A Paris, Napolon avait abdiqu, et
malgr des alternatives peu dignes d'abattement ou d'lan fbrile, de
rsignation ou de bouillonnement, il tait videmment hors d'tat de
rengager la lutte. La Chambre des reprsentants qui, ds son dbut,
s'tait montre peu favorable au rgime imprial et ennemie des excs
rvolutionnaires, semblait surtout proccupe du dsir de traverser
un dfil prilleux en vitant toute violence et tout engagement
irrvocable. Les passions populaires grondaient quelquefois, mais se
laissaient aisment contenir, ou s'arrtaient d'elles-mmes, comme
dshabitues de l'action et de la domination. L'arme, dont les corps
errants venaient successivement se rallier autour de Paris, tait en
proie  une effervescence patriotique, et se ft prcipite, et la
France avec elle, dans l'abme, pour prouver son dvouement et venger
son injure: mais parmi ses anciens et plus illustres chefs, les uns,
comme Gouvion Saint-Cyr, Macdonald et Oudinot, s'taient refuss 
servir Napolon et soutenaient ouvertement la cause du Roi; les autres,
comme Ney, Davout, Soult, Massna, protestaient avec une rude franchise
contre des illusions funestes, donnaient leur vieux courage pour
passe-port  de tristes vrits ou  de sages conseils, et rprimaient,
aux dpens de leur renom de parti, les entranements militaires ou les
dsordres populaires; d'autres enfin, comme Drouot, avec un ascendant
que mritait leur vertu, maintenaient la discipline dans l'arme au
milieu des douleurs de la retraite sur la Loire, et dterminaient son
obissance aux ordres d'un pouvoir civil dtest. Il y avait, aprs
tant de fautes et de malheurs, et  travers toutes les diffrences de
situation et d'opinion, un concert spontan et un effort gnral pour
viter  la France les fautes irrparables et les malheurs suprmes.

Mais les sagesses tardives ne suffisent point; et mme quand elles
veulent tre prudentes, l'esprit politique manque aux nations qui ne
sont pas exerces  faire elles-mmes leurs affaires et leur destine.
Dans le dplorable tat o l'entreprise d'un gosme hroque et
chimrique avait jet la France, il n'y avait videmment qu'une conduite
 tenir: reconnatre Louis XVIII, prendre acte de ses dispositions
librales et se concerter avec lui pour traiter avec les trangers. Il
le fallait, car aux yeux de la plus vulgaire prvoyance, le retour de la
maison de Bourbon tait invitable et comme un fait accompli. C'tait
un devoir dans l'intrt de la paix et pour se donner les meilleures
chances d'attnuer les maux de l'invasion, car Louis XVIII pouvait seul
les repousser avec quelque autorit. Des chances favorables s'ouvraient,
par cette voie,  la libert, car la raison disait et l'exprience
a dmontr qu'aprs ce qui s'est pass en France depuis 1789, le
despotisme est impossible aux princes de la maison de Bourbon; une
insurmontable ncessit leur impose les transactions et les mnagements;
et s'ils tentent de pousser les choses  l'extrme, la force leur manque
pour russir. Accepter sans hsitation ni dlai la seconde Restauration
et placer soi-mme le Roi entre la France et l'Europe, c'tait donc ce
que commandaient clairement le patriotisme et le bon sens.

Non-seulement on ne le fit point, mais on fit ou on laissa faire tout
ce qu'il fallait pour que la Restauration part l'oeuvre de la force
trangre seule, et pour faire subir  la France, aprs sa dfaite
militaire, une dfaite politique et diplomatique. Ce n'est pas
d'indpendance envers l'Empire ni de bonnes intentions pour la patrie,
c'est d'intelligence et de rsolution que la Chambre des Cent-Jours a
manqu; elle ne se prta ni au despotisme imprial, ni aux violences
rvolutionnaires; elle ne fut l'instrument d'aucun des partis extrmes;
elle s'appliqua honntement  retenir la France sur le bord des abmes
o ils auraient voulu la pousser; mais elle ne sut faire que de la
politique ngative; elle louvoya timidement devant le port au lieu d'y
entrer rsolument, fermant les yeux quand elle touchait  la passe,
subissant, non par confiance, mais par faiblesse, les aveuglements
et les enttements des ennemis, anciens ou nouveaux, du Roi qui
s'approchait, et se donnant mme quelquefois, par faiblesse encore,
l'air de vouloir des combinaisons qu'au fond elle s'efforait d'luder,
tantt Napolon II, tantt le prince quelconque qu'il plairait au peuple
souverain de choisir.

Ce fut  ces hsitations,  ces ttonnements striles du seul pouvoir
public alors debout qu'un des hommes les plus tristement clbres des
plus mauvais temps de la rvolution, Fouch, dut son importance et son
succs phmres. Quand les honntes gens ne savent pas comprendre et
accomplir les desseins de la Providence, les malhonntes gens s'en
chargent; sous le coup de la ncessit et au milieu de l'impuissance
gnrale, il se rencontre toujours des esprits corrompus, sagaces et
hardis, qui dmlent ce qui doit arriver, ce qui se peut tenter, et
se font les instruments d'un triomphe qui ne leur appartient pas
naturellement, mais dont ils russissent  se donner les airs pour s'en
approprier les fruits. Le due d'Otrante fut, dans les Cent-Jours, cet
homme-l: rvolutionnaire devenu grand seigneur, et voulant se faire
sacrer, sous ce double caractre, par l'ancienne royaut franaise,
il dploya,  la poursuite de son but, tout le savoir-faire et toute
l'audace d'un rou plus prvoyant et plus sens que ses pareils.
Peut-tre aussi, car la justice doit avoir ses scrupules, mme envers
les hommes qui n'en ont point, peut-tre le dsir d'pargner  son pays
des violences et des souffrances inutiles ne fut-il pas tranger 
cette srie de trahisons et de voltes-faces imperturbables  l'aide
desquelles, trompant et jouant tour  tour Napolon, La Fayette et
Carnot, l'Empire, la Rpublique et la Convention rgicide, Fouch gagna
le temps dont il avait besoin pour s'ouvrir  lui-mme les portes du
cabinet du Roi en ouvrant au Roi celles de Paris.

Louis XVIII fit quelque rsistance; Malgr ce qu'il m'avait dit  Gand,
 propos des rgicides, je doute qu'il ait fortement rsist. Sa dignit
n'tait pas toujours soutenue par une conviction forte ou par un
sentiment nergique, et elle pouvait quelquefois cder devant
la ncessit. Il avait, pour garants de la ncessit dans cette
circonstance, les deux autorits les plus propres  influer sur sa
dcision et  couvrir son honneur, le due de Wellington et M. le comte
d'Artois: tous deux le pressaient d'accepter Fouch pour ministre;
Wellington, pour assurer au Roi un retour facile, et aussi pour
rester lui-mme, et l'Angleterre avec lui, le principal auteur de l
Restauration en mettant promptement fin  la guerre devant Paris, o
il craignait de se voir compromis dans les emportements haineux des
Prussiens; le comte d'Artois, par lgret impatiente, toujours prt 
promettre et  accorder, et engag d'avance par son plus actif affid,
M. de Vitrolles, dans les lacs que Fouch avait tendus de toutes parts
aux royalistes. Je ne crois point  la ncessit dont ils assigrent
le Roi. Fouch ne disposait point de Paris. L'arme s'en loignait.
Les fdrs y taient plus bruyants que puissants. La Chambre des
reprsentants se consolait, en discutant une constitution, de n'avoir
pas su ni os faire un gouvernement. Personne n'tait en tat ni en
humeur d'arrter longtemps le flot qui ramenait le Roi. Un peu moins
d'empressement et un peu plus de fermet d'esprit lui auraient pargn
une triste honte. Il suffisait d'attendre quelques jours en acceptant
le risque, non de rsolutions ou de violences funestes, mais de quelque
prolongation de dsordres et d'alarmes. La ncessit pse sur les
peuples comme sur les rois; celle dont Fouch s'armait pour se faire
ministre de Louis XVIII tait en grande partie factice et videmment
passagre; celle qui ramenait Louis XVIII aux Tuileries tait naturelle
et de jour en jour plus pressante. Il n'avait nul besoin de recevoir le
duc d'Otrante dans son cabinet,  Arnouville; il pouvait s'y tenir en
repos; on serait bientt venu l'y chercher. J'en pensai ainsi au moment
mme, aprs avoir pass deux jours dans Paris o j'tais rentr le 3
juillet, pendant que les manoeuvres de Fouch suivaient leur cours. Tout
ce que j'ai vu et appris depuis m'a confirm dans cette conviction.



                           CHAPITRE IV.

LA CHAMBRE DE 1815.

Chute de M. de Talleyrand et de Fouch.--Formation du cabinet du duc de
Richelieu.--Mes relations comme secrtaire gnral du ministre de la
justice, avec M. de Marbois, garde des sceaux.--Arrive et physionomie
de la Chambre des dputs.--Intentions et attitude de l'ancien
parti royaliste.--Formation et composition d'un nouveau parti
royaliste.--Lutte des classes sous le manteau des partis.--Lois
d'exception.--Loi d'amnistie.--Le centre devient le parti du
gouvernement et le ct droit l'opposition.--Questions sur les rapports
de l'tat avec l'glise.--tat du gouvernement hors des Chambres.
--Insuffisance de sa rsistance  l'esprit de raction.--Le duc de
Feltre et le gnral Bernard.--Procs du marchal Ney.--Polmique entre
M. de Vitrolles et moi.--Clture de la session.--Modifications dans le
cabinet.--M. Lan, ministre de l'intrieur.--Je quitte le ministre de
la justice et j'entre comme matre des requtes au Conseil d'tat.--Le
cabinet s'engage dans la rsistance au ct droit.--M. Decazes.
--Attitude de MM. Royer-Collard et de Serre.--Opposition de M. de
Chateaubriand.--Le pays s'lve contre la Chambre des dputs.--Travail
de M. Decazes pour en amener la dissolution.--Le Roi s'y
dcide.--Ordonnance du 5 septembre 1816.

(1815-1816.)

Trois mois ne s'taient pas encore couls, et ni Fouch, ni M. de
Talleyrand n'taient plus ministres. Ils taient tombs, non sous le
coup de quelque vnement nouveau et imprvu, mais par le vice de leur
situation personnelle et par leur inaptitude au rle qu'ils avaient
entrepris de jouer.

M. de Talleyrand avait fait  Vienne une grande chose; par le trait
d'alliance qu'il avait conclu le 3 janvier 1815 entre la France,
l'Angleterre et l'Autriche, il avait mis fin  la coalition forme
contre nous en 1813, et coup l'Europe en deux au profit de la France.
Mais l'vnement du 20 mars avait dtruit son oeuvre; la coalition
europenne s'tait reforme contre Napolon et contre la France, qui se
faisait ou se laissait faire l'instrument de Napolon. Et il n'y avait
plus aucune chance de rompre ce redoutable faisceau; un mme sentiment
d'inquitude et de mfiance  notre gard, un mme dessein de ferme et
durable union animaient les souverains et les peuples. Ils avaient rgl
en toute hte  Vienne les questions qui menaaient de les diviser; et,
dans cette intimit retrempe contre nous, l'empereur Alexandre tait
rentr particulirement irrit contre la maison de Bourbon et M. de
Talleyrand, qui avaient voulu lui enlever ses allis. La seconde
restauration d'ailleurs n'tait point, comme la premire, son oeuvre
et sa gloire personnelle; c'tait surtout  l'Angleterre et au duc
de Wellington qu'en revenait l'honneur. Par amour-propre comme par
politique, l'empereur Alexandre arrivait, le 10 juillet 1815,  Paris,
froid et plein d'humeur envers le Roi et ses conseillers.

La France et le Roi avaient pourtant un pressant besoin du bon vouloir
de l'empereur Alexandre. Ils taient en prsence des rancunes et des
ambitions passionnes de l'Allemagne. Ses diplomates dressaient la carte
de notre territoire, moins les provinces qu'ils voulaient nous enlever.
Ses gnraux minaient, pour les faire sauter, les monuments qui
rappelaient leurs dfaites au milieu de leurs victoires. Louis XVIII
rsistait dignement  ces brutalits trangres; il menaait de faire
porter son fauteuil sur le pont d'Ina, et disait tout haut au duc de
Wellington: Croyez-vous, mylord, que votre gouvernement consente  me
recevoir si je lui demande de nouveau asile? Wellington entravait
de son mieux les emportements de Blcher et lui adressait des
reprsentations pressantes, bien que trs-mesures. Mais ni la dignit
du Roi, ni l'intervention amicale de l'Angleterre ne suffisaient contre
les passions et les prtentions allemandes; l'empereur Alexandre pouvait
seul les contenir. M. de Talleyrand essaya de se le concilier par des
satisfactions personnelles; en formant son cabinet, il fit nommer le
duc de Richelieu, encore absent, ministre de la maison du Roi, et le
ministre de l'intrieur fut tenu en rserve pour Pozzo di Borgo, qui
et volontiers chang le service officiel de la Russie pour une part
dans le gouvernement de la France. M. de Talleyrand croyait aisment 
la puissance des tentations. Mais elles chourent cette fois; le duc de
Richelieu refusa, probablement de concert avec le Roi lui-mme;
Pozzo n'obtint pas, ou n'osa peut-tre pas demander  son matre
l'autorisation de redevenir Franais. Je le voyais souvent, et cet
esprit  la fois vif et profond, hardi et inquiet, sentait sa situation
douteuse, et cachait mal ses perplexits. L'empereur Alexandre persista
dans sa froide rserve, laissant M. de Talleyrand faible et embarrass
dans cette arne des ngociations, thtre ordinaire de ses succs.

La faiblesse de Fouch tait autre et tenait  d'autres causes. Non que
les souverains trangers et leurs ministres fussent plus bienveillants
pour lui que pour M. de Talleyrand; son entre dans le Conseil du Roi
avait t, pour l'Europe monarchique, un grand scandale; le duc de
Wellington seul persistait encore  le soutenir; mais personne, parmi
les trangers, ne l'attaquait et ne se croyait intress  sa chute.
C'tait au dedans que se formait contre lui l'orage. Avec une
prsomption trangement frivole, il s'tait promis de livrer la
Rvolution au Roi et le Roi  la Rvolution, se fiant sur sa prestesse
et sa hardiesse pour passer et repasser d'un camp dans l'autre, et les
dominer l'un par l'autre en les trahissant tour  tour. Les lections
qui s'accomplissaient en ce moment dans toute la France donnrent  son
esprance un clatant dmenti; il eut beau rpandre avec profusion les
circulaires et les agents, il n'y exera pas la moindre influence; les
royalistes dcids prvalurent  peu prs partout, presque sans combat.
C'est notre faiblesse et notre malheur que, dans les grandes crises, les
vaincus deviennent des morts. La Chambre de 1815 n'apparaissait encore
que dans le lointain, et dj le duc d'Otrante chancelait, comme frapp
de la foudre,  ct de M. Talleyrand branl.

Dans ce pril divers et ingal, mais pressant pour tous deux, l'attitude
et la conduite de ces deux hommes furent trs-diffrentes. M. de
Talleyrand se fit le patron de la monarchie constitutionnelle grandement
organise, comme elle l'tait en Angleterre. Des modifications conformes
aux voeux du parti libral furent, les unes immdiatement accomplies,
les autres promises dans la Charte. Les jeunes gens purent entrer dans
la Chambre des dputs. Quatorze articles relatifs  la constitution de
cette Chambre furent soumis  la rvision de la prochaine lgislature.
La pairie devint hrditaire. La censure,  laquelle taient assujettis
les ouvrages au-dessous de vingt feuilles d'impression, fut abolie. Un
grand Conseil priv associa aux dlibrations du gouvernement, dans
les grandes circonstances, les hommes considrables des divers partis.
Aucune ncessit pratique, aucune forte opinion publique n'imposait  la
royaut restaure ces importantes rformes; mais le cabinet voulait se
montrer favorable au large dveloppement des institutions libres, et
donner satisfaction au parti, je devrais peut-tre dire  la coterie des
esprits clairs et impatients.

Les proccupations et les mesures de Fouch taient plus personnelles.
Violemment menac par la raction royaliste, il essaya d'abord, de
l'apaiser en lui jetant quelque pture; il consentit  se faire
l'instrument de la proscription des hommes nagure ses agents, ses
confidents, ses complices, ses collgues, ses amis. En mme temps qu'il
crivait avec apparat des mmoires et des circulaires pour dmontrer la
ncessit de la clmence et de l'oubli, il prsentait au Conseil du Roi
une liste de cent dix noms  excepter de toute amnistie; et quand la
discussion eut rduit ce nombre  dix-huit accuss devant les conseils
de guerre et  trente-huit exils provisoires, il contre-signa sans
hsiter l'ordonnance qui les frappait. Peu de jours aprs, et sur sa
demande, une autre ordonnance rvoqua toutes les autorisations jusque-l
accordes aux journaux, leur imposa la ncessit d'une autorisation
nouvelle, et les soumit  la censure d'une commission dans laquelle
plusieurs des principaux crivains royalistes, entre autres MM. Auger et
Five, refusrent de siger sous son patronage. Peu importait au duc
d'Otrante, en 1815 comme en 1793, la justice ou l'utilit nationale de
ses actes; il tait toujours prt  se faire, n'importe  quel prix,
le praticien de la ncessit. Mais quand il vit que ses rigueurs ne le
couvraient pas, quand il sentit les vives approches du pril, il changea
de tactique; le ministre de la raction monarchique redevint le factieux
rvolutionnaire; il fit secrtement publier et rpandre des _Rapports
au Roi_ et des _Notes aux ministres trangers_, destins bien moins 
clairer les pouvoirs auxquels il les adressait qu' lui prparer 
lui-mme des allis et des armes contre le gouvernement et le parti dont
il se voyait prs d'tre rpudi. Il tait de ceux qui essayent de se
faire redouter en travaillant  nuire ds qu'ils ne sont plus admis 
servir.

Ni les rformes librales de M. de Talleyrand, ni les menaces
rvolutionnaires du duc d'Otrante ne conjurrent le pril qui les
pressait. Malgr leur rare esprit et leur longue exprience, ils
mconnaissaient l'un et l'autre la nouvelle face des temps, ne voyant
pas, ou ne voulant pas voir combien ils convenaient peu aux luttes que
les Cent-Jours devaient ranimer. L'lection d'une Chambre ardemment
royaliste les surprit comme un phnomne inattendu; ils tombrent tous
deux  son approche,  peu de jours de distance l'un de l'autre, laisss
pourtant, aprs leur chute commune, dans des situations trs-diverses.
M. de Talleyrand resta debout; le Roi et son nouveau cabinet le
comblrent des dons et des honneurs de cour; ses collgues dans sa
courte administration, MM. de Jaucourt, Pasquier, Louis, Gouvion
Saint-Cyr reurent des marques signales de l'estime royale; ils
sortaient de l'arne comme destins  y rentrer. Acceptant la petite et
lointaine mission de Dresde, Fouch s'empressa de partir et sortit de
Paris sous un dguisement qu'il ne quitta qu' la frontire, troubl par
la crainte d'tre vu dans sa patrie qu'il ne devait jamais revoir.

Le cabinet du duc de Richelieu entra aux affaires, bien venu du Roi
et mme du parti que les lections faisaient prvaloir. C'tait un
ministre vraiment nouveau et royaliste. Son chef, rentr nagure en
France, honor de l'Europe, aim de l'empereur Alexandre, tait pour le
roi Louis XVIII ce que le Roi lui-mme tait pour la France, le gage
d'une meilleure paix. Deux de ses collgues, MM. Decazes et Dubouchage,
n'avaient pris, avant la Restauration, aucune part aux affaires
publiques. Les quatre autres, MM. Barb-Marbois, de Vaublanc, Corvetto
et le due de Feltre, venaient de donner  la cause royale des preuves
de leur attachement. Leur runion inspirait au public, comme au parti
triomphant, des esprances et point de dfiance. Je connaissais beaucoup
M. de Marbois; je l'avais souvent rencontr chez madame de Rumford et
chez madame Suard; il appartenait  cette ancienne France gnreusement
librale qui avait accept et soutenu, avec une modration claire, les
principes chers  la France nouvelle. Je conservai auprs de lui, dans
des rapports de confiante amiti, le poste de secrtaire gnral du
ministre de la justice, auquel M. Pasquier, alors garde des sceaux,
m'avait fait appeler sous le cabinet de M. de Talleyrand.

Le nouveau ministre  peine install, la Chambre des dputs arriva et
s'installa  son tour, bien plus nouvelle que lui. Elle tait presque
exclusivement royaliste. A peine quelques hommes des autres partis
avaient trouv place dans ses rangs. Ils y sigeaient pniblement,
isols et mal  l'aise, comme des trangers ou des suspects; et quand
ils essayaient de se produire et d'exprimer leurs sentiments, ils
taient brusquement repousss dans l'impuissance et le silence. Le 23
octobre 1815, dans le dbat de la loi prsente par M. Decazes pour la
suspension temporaire de la libert individuelle, M. d'Argenson parla
des bruits qui couraient sur des protestants massacrs dans le Midi; un
violent tumulte s'leva pour le dmentir; il s'expliqua avec une rserve
extrme: Je n'ai point nonc de faits, dit-il, je n'ai point tabli
d'allgations; j'ai dit que j'avais t frapp par des bruits incertains
et contradictoires... C'est le vague mme de ces bruits qui rend
ncessaire un rapport du ministre sur l'tat du royaume. Non-seulement
M. d'Argenson n'obtint pas ce qu'il demandait; non-seulement il ne put
continuer  parler; il fut expressment rappel  l'ordre pour avoir
fait allusion  des faits malheureusement certains, mais qu'on voulait
touffer en touffant sa voix.

Pour la premire fois depuis vingt-cinq ans, le parti royaliste se
voyait le plus fort; tout en croyant son triomphe lgitime, il en tait
un peu surpris et enivr, et il se livrait aux joies de la puissance
avec un mlange d'arrogance aristocratique et d'ardeur novice, comme
peu accoutum  vaincre et peu sr de la force qu'il s'empressait de
dployer.

Des mobiles trs-divers jetrent la Chambre de 1815 dans la raction
violente qui est reste son caractre historique. D'abord et surtout les
passions du parti royaliste, ses bonnes et ses mauvaises passions, ses
sentiments moraux et ses ressentiments personnels, l'amour de l'ordre
et la soif de la vengeance, l'orgueil du pass et la peur de l'avenir,
l'intention de remettre en honneur le respect des choses saintes, des
anciens attachements, de la foi jure, et le plaisir d'opprimer ses
vainqueurs. A l'emportement des passions se joignait le calcul des
intrts: pour la sret du parti, pour la fortune des personnes, les
nouveaux dominateurs de la France avaient besoin de prendre partout
possession des places et du pouvoir; c'tait l le champ  exploiter, le
territoire  occuper pour recueillir les fruits de la victoire. Venait
enfin l'empire des ides, plus grand qu'on ne le croit communment, et
souvent plus puissant,  leur insu, sur les hommes que leurs passions ou
leurs intrts. Aprs tant d'annes de grands spectacles et de grands
dbats, les royalistes avaient, sur toutes les questions politiques et
sociales, des vues systmatiques  raliser, des retours historiques 
poursuivre, des besoins d'esprit  satisfaire. Ils se htaient de mettre
la main  l'oeuvre, croyant le jour enfin venu de reprendre dans leur
patrie, moralement comme matriellement, par la pense comme en fait,
l'ascendant qui leur avait depuis si longtemps chapp.

Comme il arrive dans les grandes crises des socits humaines, ces
principes divers de la raction de 1815 avaient chacun, dans les rangs
royalistes, leur reprsentant spcial et particulirement efficace. Le
parti avait son champion agresseur, son politique, et son philosophe. M.
de la Bourdonnaye marchait  la tte de ses passions, M. de Villle de
ses intrts, M. de Bonald de ses ides. Trois hommes trs-propres
 leur rle, car ils excellaient, l'un dans la polmique fougueuse,
l'autre dans la tactique prudente et patiente, le troisime dans
l'exposition spcieuse et subtile avec lvation. Et tous trois, bien
qu'aucune ancienne intimit ne les unt, mettaient avec persvrance, au
service de la cause commune, leurs talents et leurs procds si divers.

Quelle tait, au fond, cette cause? Quel but se proposaient en ralit
les chefs de ce parti qui se croyait si prs du succs? S'ils avaient
voulu parler sincrement, ils auraient t eux-mmes bien embarrasss
de rpondre. On a beaucoup dit, et beaucoup de gens ont cru, et
probablement bien des royalistes se figuraient, en 1815, qu'ils
travaillaient  abolir la Charte et  rtablir l'ancien rgime. Lieu
commun d'une crdulit purile; cri de guerre des ennemis, habiles ou
aveugles, de la Restauration. Il n'y avait, dans la Chambre de 1815, au
milieu de ses plus ardentes esprances, point de dessein si audacieux ni
si arrt. Ramen en vainqueur sur la scne, non par lui-mme, mais par
les fautes de ses adversaires et le cours des vnements europens,
l'ancien parti royaliste se promettait que les revers de la Rvolution
et de l'Empire lui vaudraient de grands avantages, surtout de grandes
satisfactions; mais ce que, pour le gouvernement de la France, il ferait
de sa victoire quand il serait dcidment en possession du pouvoir, il
ne le savait pas; ses vues taient aussi incertaines et confuses que ses
passions taient violentes; c'tait surtout la victoire qu'il voulait,
pour l'orgueilleux plaisir de la victoire mme, pour l'affermissement
dfinitif de la Restauration, pour sa propre domination, au centre de
l'tat par le gouvernement, dans chaque localit par l'administration.

Mais, dans de telles secousses sociales, les questions sont infiniment
plus grandes que ne le savent les acteurs: les Cent-Jours firent  la
France un mal bien plus grave encore que le mal du sang et des trsors
qu'ils lui cotrent; ils rallumrent la vieille querelle que l'Empire
avait touffe et que la Charte voulait teindre, la querelle de
l'ancienne France et de la France nouvelle, de l'migration et de la
rvolution. Ce ne fut pas seulement entre des partis politiques, mais
entre des classes rivales que la lutte recommena en 1815, comme elle
avait clat en 1789.

Mauvaise situation pour la fondation d'un gouvernement, surtout
d'un gouvernement libre. Il y a un certain degr de fermentation et
d'mulation, entre les citoyens et les partis, qui est la vie mme du
corps social et qui favorise son dveloppement nergique et sain. Mais
si la fermentation ne s'arrte pas aux questions de gouvernement et  la
conduite des affaires publiques, si elle s'attaque aux fondements
mmes de la socit, si au lieu de l'mulation entre les partis on a
l'hostilit entre les classes, ce n'est plus le mouvement de la sant,
c'est un mal destructeur qui entrane les dsordres les plus douloureux
et qui peut aller jusqu' la dissolution de l'tat. La domination
d'une classe sur les autres classes, qu'elle soit aristocratique ou
dmocratique, c'est la tyrannie. La lutte ardente et continue des
classes pour la domination, c'est l'tat rvolutionnaire, tantt
dclar, tantt imminent. Le monde a vu, par deux grands exemples, les
rsultats profondment divers que peut amener ce fait redoutable. La
lutte des patriciens et des plbiens tint, pendant des sicles, Rome
dans de cruelles alternatives de tyrannie et de rvolution qui n'avaient
de distraction que la guerre. Tant que les uns et les autres eurent des
vertus  dpenser dans cette lutte, la Rpublique y trouva, sinon
la paix sociale, du moins l grandeur; mais, lorsque patriciens et
plbiens se furent puiss et corrompus dans leurs dissensions sans
parvenir  l'accord dans la libert, la socit romaine ne put chapper
 la ruine qu'en tombant sons le despotisme et dans le long dclin de
l'Empire. L'Angleterre  offert  l'Europe moderne un autre spectacle.
En Angleterre aussi, les classes aristocratiques et dmocratiques ont
longtemps lutt pour le pouvoir; mais par un heureux concours de fortune
et de sagesse; elles sont parvenues  s'entendre et  s'unir pour
l'exercer en commun; et l'Angleterre a trouv dans cette entente
politique des classes diverses, dans l'harmonie de leurs droits et de
leurs influences mutuelles, la paix intrieure avec la grandeur, la
stabilit avec la libert.

J'esprais, du gouvernement institu par la Charte, un rsultat analogue
pour mon pays. On m'a quelquefois accus de vouloir modeler la France
 l'exemple de l'Angleterre: l'Angleterre, en 1815, ne me proccupait
nullement; je n'avais fait alors, de ses institutions et de son
histoire, aucune tude srieuse. La France, ses destines, sa
civilisation, ses lois, sa littrature, ses grands hommes avaient seuls
rempli ma pense; je vivais au milieu d'une socit toute franaise,
plus fortement imprgne peut-tre qu'aucune autre des gots et de
l'esprit franais. J'assistais prcisment l  ce rapprochement, 
ce mlange,  cet accord des classes et mme des partis divers qui me
paraissaient la condition de notre nouveau et libre rgime. Des hommes
de toute origine, de toute condition, de toute profession, presque de
toute opinion, des grands seigneurs, des magistrats, des avocats, des
ecclsiastiques, des lettrs, des gens du monde et des gens d'affaires,
de l'ancien rgime, de l'Assemble constituante, de la Convention, de
l'Empire, vivaient dans des rapports faciles et bienveillants, acceptant
sans effort leurs diffrences de situation ou de vues, et disposs en
apparence  s'entendre, aisment sur les affaires de leur pays. trange
contraste de nos moeurs! Quand il s'agit uniquement des relations voues
aux plaisirs de l'esprit ou du monde, il n'y a plus de classes, plus de
luttes; les situations se rapprochent, les dissidences s'effacent; nous
ne songeons tous qu' jouir en commun de nos mrites et de nos agrments
mutuels. Que les questions politiques et les intrts positifs de la
vie reviennent; qu'il s'agisse, non plus de se runir pour se plaire ou
s'amuser ensemble, mais de prendre chacun sa part dans les droits, les
affaires, les honneurs, les avantages et les charges de la condition
sociale;  l'instant, toutes les dissidences reparaissent; toutes les
prtentions, tous les enttements, toutes les susceptibilits, toutes
les luttes recommencent; et cette socit, qui avait paru si semblable
et si unie, se retrouve aussi diverse et aussi divise qu'elle l'ait
jamais t.

Cette triste incohrence de l'tat apparent et de l'tat rel de la
socit franaise se rvla tout  coup en 1815; la raction provoque
par les Cent-Jours dtruisit en un clin d'oeil le travail de
pacification sociale poursuivi en France depuis seize ans, et fit
brusquement clater toutes les passions, bonnes ou mauvaises, de
l'ancien rgime contre toutes les oeuvres, bonnes ou mauvaises, de la
rvolution.

Atteint aussi d'un autre mal, le parti qui dominait, au dbut de la
session, dans la Chambre de 1815, tomba dans une autre faute. Les
classes aristocratiques en France, bien que gnreusement dvoues, dans
les prils publics, au Roi et au pays, ont eu le malheur de ne savoir
faire cause commune ni avec la couronne, ni avec le peuple; elles ont
frond et brav tour  tour le pouvoir royal et les liberts publiques.
S'isolant dans des privilges qui satisfaisaient leur vanit sans leur
valoir une force relle dans l'tat, elles n'avaient pris, depuis trois
sicles, ni auprs du prince, ni  la tte de la nation, la place qui
semblait naturellement leur choir. Aprs tout ce qu'elles avaient perdu
et malgr tout ce qu'elles auraient d apprendre  la rvolution, elles
se retrouvrent en 1815, au moment o le pouvoir leur revenait, dans
les mmes dispositions indcises et alternatives. Dans les rapports des
grands pouvoirs de l'tat, dans les dbats publics, dans l'usage qu'elle
fit de ses propres droits, la Chambre de 1815 eut le mrite de pratiquer
nergiquement le rgime constitutionnel  peine sorti, en 1814, de
sa torpeur sous l'Empire; mais elle ne sut garder, dans cette oeuvre
nouvelle, ni quit, ni -propos, ni mesure; elle voulut dominer  la
fois le Roi et la France. Elle fut indpendante et fire, quelquefois
librale, souvent rvolutionnaire dans ses procds envers la couronne,
en mme temps qu'elle tait violente et contre-rvolutionnaire envers
le pays. C'tait trop entreprendre; il fallait choisir, et tre ou
monarchique ou populaire. La Chambre de 1815 ne fut ni l'un ni l'autre;
elle se montra fortement imbue de l'esprit de l'ancien rgime envenim
par les ides ou les exemples de l'esprit de rvolution; mais l'esprit
de gouvernement, plus ncessaire encore dans un rgime libre que sous le
pouvoir absolu, lui manqua compltement.

Aussi vit-on se former promptement contre elle, et dans son propre sein,
une opposition qui fut bientt populaire et monarchique  la fois, car
elle dfendit  la fois, contre le parti dominant, la Couronne qu'il
offensait tmrairement et le pays qu'il inquitait profondment. Et
aprs quelques grandes luttes, soutenues des deux parts avec une nergie
sincre, cette opposition, forte de l'appui de la royaut et de la
sympathie publique, conquit frquemment la majorit et devint le parti
du gouvernement.

Je ne sigeais pas alors dans la Chambre des dputs. On m'a souvent
attribu, dans le gouvernement de cette poque, une part plus grande que
celle qui m'a rellement appartenu. Je ne m'en suis jamais plaint et
je ne m'en plaindrai pas davantage aujourd'hui. J'accepte la
responsabilit, non-seulement de ce que j'ai fait, mais de ce qu'ont
fait les amis que j'ai choisis et approuvs. Le parti monarchique et
constitutionnel qui se forma en 1815 devint aussitt le mien. Je dirai
sans hsiter ce que l'exprience m'a appris de nos fautes; je m'honore
d'avoir constamment march dans ses rangs.

Ce parti se forma brusquement, spontanment, sans but prmdit, sans
combinaisons antrieures et personnelles, sous le seul empire de la
ncessit du moment, pour rsister  un mal pressant, non pour
faire prvaloir tel ou tel systme, tel ou tel ensemble d'ides, de
rsolutions et de desseins. Soutenir la Restauration en combattant la
raction, ce fut d'abord toute sa politique. Rle ingrat, mme quand il
est le plus salutaire; car on a beau combattre une raction violente,
quand on soutient en mme temps le pouvoir dont le drapeau sert de
manteau  la raction, on n'empche pas tout le mal qu'on voudrait
empcher, et on semble accepter celui qu'on ne russit pas  empcher.
C'est une de ces injustices auxquelles, dans les jours d'orage, les
honntes gens qui agissent srieusement doivent se rsigner.

Pas plus par sa composition que par ses desseins, le nouveau parti
royaliste n'avait un caractre spcial et systmatique. Il comptait
parmi ses chefs naissants, comme dans ses plus modestes rangs, des
hommes de toutes les origines, de toutes les situations, venus de tous
les points de l'horizon social et politique. M. de Serre tait un
migr, lieutenant dans l'arme de Cond; MM. Pasquier, Beugnot, Simon,
Barante, Sainte-Aulaire, des hommes considrables du rgime imprial;
MM. Royer-Collard et Camille Jordan des opposants  l'Empire. Un mme
jugement, un mme sentiment sur les vnements du jour et les chances du
lendemain, sur les droits et les intrts lgitimes du pays et du trne,
rapprochaient tout  coup ces hommes jusque-l trangers les uns
aux autres. Ils s'unissaient comme les habitants d'un mme quartier
accourent de toutes parts, et sans se connatre, sans s'tre jamais vus,
travaillent ensemble  teindre un grand incendie.

Un fait pourtant se laissait entrevoir et caractrisait dj le nouveau
parti royaliste dans la lutte qui s'engageait. Inquites l'une et
l'autre par les prtentions de l'ancien parti aristocratique, la royaut
et la bourgeoisie franaise se rapprochaient pour se prter un mutuel
appui. Louis XVIII et la France nouvelle reprenaient ensemble la
politique de leurs pres. Un peuple a beau renier son pass, il n'est
pas en son pouvoir de l'anantir ni de s'y soustraire absolument, et
bientt surviennent des situations, des ncessits qui le ramnent dans
les voies o il a march pendant des sicles.

Choisi par la Chambre elle-mme et par le Roi pour la prsider, M.
Lan, en gardant, avec une dignit  la fois naturelle et un peu
apprte, l'impartialit qui convenait  sa situation, partageait
pourtant les sentiments de la minorit modre, et la soutenait de
son influence morale, quelquefois mme de sa parole. L'lvation du
caractre, la gravit des moeurs, et, dans certains moments, l'effusion
passionne de l'me, lui donnaient une autorit que son esprit et ses
lumires n'auraient pas suffi  lui assurer.

La Chambre sigeait  peine depuis quelques jours, et dj par les
conversations, par la formation de son bureau, par les projets
d'initiative intrieure qui s'annonaient, les dputs commenaient  se
reconnatre et  se classer, avec doute encore et confusion, comme, dans
une troupe inopinment appele, les soldats se rassemblent en dsordre,
cherchant leurs armes et leur drapeau. Le gouvernement, par ses
propositions, amena bientt les partis au grand jour et  la lutte. Ce
fut, comme on pouvait s'y attendre, par des mesures de circonstance que
la session commena. Des quatre projets de loi qui portaient videmment
ce caractre, deux, la suspension de la libert individuelle et
l'tablissement des cours prvtales, taient prsents comme des lois
d'exception et purement temporaires; les deux autres, pour la rpression
des actes sditieux et pour l'amnistie, appartenaient  la lgislation
dfinitive et permanente.

On a si souvent et si tyranniquement abus, parmi nous, des mesures de
circonstance et des lois d'exception que, sur leur nom seul et leur
physionomie, elles sont restes suspectes et odieuses; sentiment bien
naturel aprs tant et de si cruelles preuves. C'est pourtant l,
surtout dans un rgime libre, le moyen le moins dangereux, comme le plus
efficace, de pourvoir  des ncessits imprieuses et passagres. Il
vaut mieux suspendre, pour un temps limit et franchement, telle ou
telle libert spciale que pervertir,  force d'aggravations et de
subtilits, la lgislation permanente pour l'adapter aux besoins du
jour. L'exprience de l'histoire confirme en ceci les pressentiments de
la raison. Dans les pays o la libert politique s'est enfin tablie,
comme en Angleterre, c'est prcisment depuis qu'elle a triomph avec
clat que la suspension temporaire de telle ou telle de ses garanties a
t, dans les circonstances graves, adopte comme moyen de gouvernement.
Dans des temps plus rudes et moins intelligents, on rendait  toujours,
sous l'empire des prils du moment et pour s'en dfendre, ces statuts
rigoureux et artificieux o toutes les tyrannies ont trouv des armes
sans avoir  les forger elles-mmes, et dont une civilisation plus
avance a eu tant de peine  se dbarrasser.

Il faut, j'en conviens, pour que les lois d'exception atteignent leur
but sans trop de danger, qu'en dehors de leurs dispositions et pendant
leur dure il reste dans le pays assez de libert gnrale et dans le
pouvoir assez de responsabilit relle pour que ces mesures soient
contenues dans leurs limites et contrles dans leur exercice. Mais en
dpit des colres et des aveuglements, des partis vaincus, il suffit
de lire les dbats des chambres de 1815 et les crits du temps pour se
convaincre qu' cette poque la libert tait loin d'avoir pri tout
entire; et l'histoire des ministres qui possdaient alors le pouvoir
dmontre invinciblement qu'ils n'avaient pas cess de porter le poids
d'une efficace responsabilit.

Des deux lois temporaires prsentes  la Chambre de 1815, la loi sur
les cours prvtales fut la moins conteste; deux hommes suprieurs,
MM. Royer-Collard et Cuvier avaient consenti  en tre, en qualit de
commissaires du Roi, les dfenseurs officiels, et, dans le dbat, M.
Cuvier prit effectivement la parole. Ce dbat fut court; deux cent
quatre-vingt-dix membres votrent pour la loi; dix seulement la
repoussrent. On peut s'en tonner. C'tait certainement, en principe,
la drogation la plus grave au droit commun, et la plus redoutable
dans la pratique, car on supprimait, devant ces cours, la plupart des
garanties qu'offrent les juridictions ordinaires. Un article de la
loi allait jusqu' retirer au Roi le droit de grce, en ordonnant
l'excution immdiate des condamns,  moins que la cour prvtale ne
leur fit grce elle-mme en les recommandant  la clmence royale. L'un
des plus chauds royalistes du ct droit, M. Hyde de Neuville, rclama
vivement, mais en vain, contre une disposition si dure et si peu
monarchique. Les deux passions les plus intraitables, la colre et la
peur, emportaient la Chambre; elle avait le trne et sa propre cause 
venger et  dfendre; elle ne croyait pas pouvoir frapper trop fort ni
trop vite, quand elle les voyait attaqus.

A cette occasion, comme  d'autres, on a maltrait la mmoire de M.
Cuvier; on l'a accus d'ambition servile et de pusillanimit. C'est bien
mal connatre la nature humaine et injurier bien lgrement un homme
de gnie. J'ai beaucoup vcu avec M. Cuvier; la fermet d'me et de
conduite n'tait pas sa qualit dominante; mais il n'tait ni servile,
ni domin, contre sa conscience, par la peur. Il aimait l'ordre, un peu
pour sa propre scurit, bien plus encore dans l'intrt de la justice,
de la civilisation, du bien-tre social, du progrs intellectuel. Il y
avait, dans sa complaisance pour le pouvoir, plus de got sincre que
d'gosme: il tait de ceux  qui l'exprience n'a pas laiss
grande confiance dans la libert, et que le souvenir de l'anarchie
rvolutionnaire rend aisment accessibles  des alarmes honntes et
dsintresses. Dans les temps de perturbation sociale, beaucoup
d'hommes de sens et de bien aiment mieux driver vers la plage que
courir le risque d'aller se briser sur les cueils o le courant les
emporte.

Dans la discussion de la loi qui suspendait pour un an les garanties de
la libert individuelle, M. Royer-Collard, en appuyant le gouvernement,
marqua l'indpendance de son caractre et la mfiance prvoyante
du moraliste envers le pouvoir mme que le politique avait  coeur
d'affermir. Il demanda que le droit arbitraire de dtention ne ft
confi qu' un petit nombre de fonctionnaires d'un ordre lev, et que
les plus levs de tous, les ministres, en demeurassent, en tout cas,
clairement responsables; mais ces amendements, qui auraient prvenu
beaucoup d'abus sans dsarmer le pouvoir, furent repousss.
L'inexprience et la prcipitation taient gnrales; le cabinet et ses
plus considrables partisans dans les Chambres se connaissaient 
peine; ni les uns, ni les autres n'avaient encore appris  se concerter
d'avance,  se mettre d'accord sur les limites comme sur le fond mme
des mesures, et  ne marcher qu'avec ensemble au combat.

L'entente cependant, l'entente active et continue du gouvernement avec
les royalistes modrs devenait chaque jour plus ncessaire, car la
divergence des partis qui commenaient  se former et la gravit de
leurs dissentiments se manifestaient plus fortement chaque jour. En
proposant la loi destine  rprimer les actes sditieux, M. de Marbois,
esprit doux et libral avec austrit, et fort peu au courant des
passions qui fermentaient autour de lui, n'avait considr ces actes que
comme des dlits, et les avait renvoys devant les tribunaux de police
correctionnelle, en n'y attachant que des peines d'emprisonnement. Mieux
instruite des dispositions d'une partie de la Chambre, la commission
charge d'examiner le projet de loi, et dont M. Pasquier fut le
rapporteur, essaya de contenir les mcontents en leur donnant une
certaine satisfaction; parmi les actes sditieux, elle distingua des
crimes et des dlits, renvoya les crimes devant les cours d'assises en
leur appliquant la peine de la dportation, et ajouta, pour les dlits,
l'amende  l'emprisonnement. C'tait encore trop peu pour les violents
du parti. Ils rclamrent la peine de mort, les travaux forcs, le
squestre des biens. Ces aggravations furent repousses, et la Chambre,
 une forte majorit, adopta le projet de loi amend par la commission.
A coup sr, bien des membres du ct droit, qui n'avaient pas os
combattre les propositions de MM. Piet et de Salaberry, se flicitrent
de les voir chouer, et votrent pour la loi. Que de fautes et de maux
s'pargneraient les hommes s'ils avaient le courage d'agir comme ils
pensent et de faire hautement ce qu'ils dsirent!

Tous ces dbats n'taient que le prlude de la grande lutte prs de
s'engager sur la plus grande des questions de circonstance dont
la Chambre et  s'occuper. C'est  regret que je me sers du mot
_question_; l'amnistie n'en tait plus une. En rentrant en France, par
sa proclamation de Cambrai, le Roi l'avait promise, et pour les rois
promettre une amnistie c'est la faire. Quel roi manquerait  la grce
qu'il aurait laiss entrevoir  un condamn? La parole royale n'est pas
moins sacre envers un peuple qu'envers un homme. Mais en annonant, le
23 juin 1815, qu'il n'excepterait de l'amnistie que les auteurs et les
instigateurs de la trame qui avait renvers le trne, le Roi avait
annonc aussi que les deux Chambres les dsigneraient  la vengeance
des lois; et lorsque un mois plus tard, le cabinet avait, sur le
rapport du duc d'Otrante, arrt les deux listes des personnes
exceptes, l'ordonnance du 24 juillet avait encore dclar que les
Chambres statueraient sur celles qui devraient ou sortir du royaume, ou
tre livres  la poursuite des tribunaux. Les Chambres taient donc
invitablement saisies. L'amnistie tait faite, et pourtant il restait
encore une question; il fallait encore une loi.

Quatre membres de la Chambre des dputs s'empressrent d'en prendre
l'initiative; trois avec une grande violence, M. de La Bourdonnaye
le plus violent des trois. Il avait de la force, de la verve, de
l'indpendance, du tact politique comme homme de parti, et une duret
franche et passionne qui devenait quelquefois loquente. Son projet
mettait, dit-on, onze cents personnes en jugement. Quoi qu'il en soit
de ce calcul, les trois propositions taient entaches de deux vices
capitaux. Elles posaient en fait que la catastrophe du 20 mars avait t
le fruit d'une grande conspiration dont il fallait punir les auteurs
comme ils auraient t punis en temps ordinaire et par le cours rgulier
des lois s'ils avaient chou. Elles attribuaient aux Chambres le droit
de dsigner, par catgories gnrales et sans limite de nombre, les
conspirateurs  punir, quoique le Roi, par son ordonnance du 24 juillet
prcdent, ne leur et rserv que le droit de dcider, parmi les
trente-huit personnes nominativement et seules exceptes, lesquelles
devraient sortir du royaume et lesquelles seraient traduites devant
les tribunaux. Il y avait ainsi  la fois, dans ces projets, un acte
d'accusation sous le nom d'amnistie, et un envahissement des pouvoirs
dj exercs comme des limites dj poses par la royaut.

Le gouvernement du Roi ne se mprit point sur la porte de semblables
rsolutions, et maintint dignement ses droits, ses actes et ses
promesses. Il se hta de couper court  l'initiative de la Chambre; le
projet de loi que prsenta le 8 dcembre 1815 le duc de Richelieu tait
une vritable amnistie, sans autre exception que celle des cinquante-six
personnes portes sur les deux listes de l'ordonnance du 24 juillet et
de la famille de l'empereur Napolon. Une seule disposition, dont  coup
sr on n'avait pas prvu les fatales consquences, se rencontrait en
outre dans le projet: l'article 5 exceptait de l'amnistie les personnes
contre lesquelles des poursuites auraient t diriges ou des jugements
seraient intervenus avant la promulgation de la loi. Dplorable rserve,
galement contraire au principe de la mesure et au but de ses auteurs.
C'est le caractre et le mrite essentiel d'une amnistie de mettre un
terme aux procs et aux chtiments, d'arrter l'action judiciaire au nom
de l'intrt politique, et de rtablir le calme dans l'esprit public
comme la scurit dans les existences en faisant cesser les spectacles
comme les prils sanglants. Le gouvernement du Roi avait dj fait, par
la premire liste de l'ordonnance du 24 juillet, une exception qui lui
donnait un lourd fardeau  porter; il avait renvoy dix-huit gnraux
devant les conseils de guerre. Dix-huit grands procs politiques aprs
l'amnistie proclame! C'et t beaucoup pour le pouvoir le plus fort.
Le cabinet du duc de Richelieu se donnait de plus, par l'article 5 du
projet de loi, la perspective et la charge d'un nombre indtermin de
procs politiques inconnus qui devaient se dbattre pendant un temps
indfini, on ne savait sur quels points du royaume, ni au milieu de
quelles circonstances. Le mal de cette imprvoyance dura, en clatant
coup sur coup, pendant plus de deux ans. Ce fut l'application prolonge
de cet article qui altra l'efficacit et presque l'honneur de
l'amnistie, et compromit le gouvernement royal dans cette raction de
1815 qui a laiss de si tristes souvenirs.

Un membre du ct droit, qui en devait tre bientt le chef et qui
n'avait pris jusque-l aucune part  ce dbat, M. de Villle pressentit
seul le danger de l'article 5, et n'hsita pas  le combattre: Cet
article, dit-il, me parat trop vague et trop tendu; l'exception 
l'amnistie, aprs une rbellion comme celle qui a eu lieu dans notre
pays, livre invitablement  la rigueur des lois tous les individus
excepts. Or, il est d'une justice rigoureuse de n'excepter en pareil
cas que les grands coupables ou les hommes les plus dangereux. N'ayant
aucune garantie que les individus atteints par l'article 5 mritent
l'exception, je vote pour que cet article soit rejet. Pour le malheur
du gouvernement, ce vote du chef de l'opposition demeura sans effet.

Indpendamment de la question mme, cette discussion eut un rsultat
grave; elle dtermina la division de la Chambre en deux grands partis,
le ct droit et le centre, l'un adversaire, l'autre alli du cabinet.
Les dissentiments qui se manifestrent  cette occasion taient trop
vifs et furent soutenus, de part et d'autre, avec trop d'clat pour
ne pas devenir la base d'une classification permanente. Le ct droit
persista  vouloir plusieurs catgories d'exceptions  l'amnistie, des
confiscations sous le nom d'indemnits pour prjudice caus  l'tat, et
le bannissement des rgicides compromis dans les Cent-Jours. Le centre
et le cabinet runis combattirent fermement ces dispositions. M.
Royer-Collard et M. de Serre, entre autres, dployrent dans ce dbat
autant d'esprit politique que de sens moral et de gravit loquente: Ce
n'est pas toujours le nombre des supplices qui sauve les empires, dit M.
Royer-Collard; l'art de gouverner les hommes est plus difficile et la
gloire s'y acquiert  un plus haut prix. Nous aurons assez puni si nous
sommes sages et habiles, jamais assez si nous ne le sommes pas. M. de
Serre s'attacha surtout  repousser les confiscations rclames  titre
d'indemnits: Les rvolutionnaires en ont fait ainsi, dit-on, ils en
feraient encore ainsi s'ils saisissaient la puissance. C'est prcisment
parce qu'ils l'ont fait que vous ne devez pas imiter leur odieux
exemple, et cela par un sens tortur d'une expression qui n'est pas
franche, par un artifice qui serait tout au plus digne du thtre...
Messieurs, notre trsor peut tre pauvre, mais qu'il soit pur! Les
catgories et les indemnits furent dfinitivement rejetes. Au dernier
moment, au milieu d'un silence  peu prs universel, le bannissement
des rgicides resta seul crit dans le projet de loi. De l'avis de ses
ministres, le Roi ne crut pas devoir, pour obir invinciblement au
testament de Louis XVI, refuser sa sanction  l'amnistie et laisser en
suspens cette question redoutable. Il y a des justices divines que les
pouvoirs humains ne doivent pas prvenir, mais qu'ils ne sauraient
repousser quand le cours des vnements les fait clater.

Aux dissentiments sur les questions de circonstance s'ajoutaient chaque
jour les dissentiments sur les questions de principe. Le gouvernement
n'en leva pas beaucoup lui-mme. Un projet de loi lectorale prsent
par le ministre de l'intrieur, M. de Vaublanc, fut le seul qui portt
ce caractre. La discussion en fut longue et anime. Les hommes
considrables des divers cts de la Chambre, MM. de Villle, de la
Bourdonnaye, de Bonald, Royer-Collard, Pasquier, de Serre, Beugnot,
Lan, s'y engagrent vivement. Mais le projet ministriel tait mal
conu, fond sur des bases incohrentes, et donnait aux lections un
caractre plus administratif que politique. Les principaux orateurs du
centre le repoussrent aussi bien qu'un contre-projet propos par la
commission, et que n'acceptait pas non plus le cabinet. Ce dernier
travail prvalut pourtant, mais trs-amend et contest jusqu'au bout.
La Chambre des dputs ne l'adopta qu' une faible majorit; la Chambre
des pairs le rejeta. Quoique les partis eussent clairement manifest
leurs instincts et leurs voeux quant au systme lectoral, les ides
taient encore obscures et flottantes. La question resta pose et
ajourne. Ce fut au sein de la Chambre mme que naquirent toutes les
autres propositions qui soulevaient des questions de principe; elles
manrent toutes du ct droit et se rapportaient toutes  un mme
objet,  la situation de l'glise dans l'tat. M. de Castelbajac proposa
que les vques et les curs fussent autoriss  recevoir et  possder
 perptuit, sans aucune ncessit de l'approbation du gouvernement,
toutes donations de biens meubles ou immeubles pour l'entretien du culte
ou des tablissements ecclsiastiques. M. de Blangy demanda que la
condition du clerg ft grandement amliore, et que les prtres
maris ne jouissent plus des pensions qu'ils avaient obtenues comme
ecclsiastiques. M. de Bonald rclama l'abolition du divorce. M..
Lachze-Murel insista pour que la tenue des registres de l'tat civil
ft rendue aux ministres de la religion. M. Murard de Saint-Romain
attaqua l'Universit et soutint que la direction de l'instruction
publique devait tre confie au clerg. C'tait vers la restauration de
la religion et de l'glise comme pouvoir social que se portait surtout
le zle des nouveaux lgislateurs.

Au premier moment, les inquitudes et l'opposition suscites par ces
propositions furent moins vives qu'on ne le prsumerait aujourd'hui.
Des dangers plus pressants proccupaient alors les adversaires du
gouvernement et le public lui-mme. Un sentiment gnral favorable  la
religion, comme principe ncessaire d'ordre, et de moralit, rgnait
dans le pays; sentiment raviv mme par la crise des Cent-Jours, par
les plaies morales qu'elle avait rvles et les prils sociaux qu'elle
avait fait entrevoir. L'glise catholique n'avait pas encore t alors
l'objet de la raction qui s'leva contre elle un peu plus tard. Le
clerg ne prenait aucune part directe  ces dbats. L'Universit avait
t, sous l'Empire, en butte aux mfiances et aux attaques des libraux.
Le mouvement en faveur des influences religieuses tonnait peu ceux-l
mme  qui il dplaisait. Mais au sein mme de la Chambre o ce
mouvement clatait, les esprits levs ne manquaient pas qui en
reconnurent sur-le-champ la porte et pressentirent les colres que
soulveraient tt ou tard, dans la socit nouvelle, quelques-unes de
ces propositions si contraires  ses principes les plus essentiels et
les plus chers. Ils s'appliqurent, avec un ferme bon sens,  faire,
dans les mesures prsentes, un triage conforme aux vrais intrts de la
socit et de l'glise elle-mme. Le divorce fut aboli. La situation des
curs, des desservants et de plusieurs tablissements ecclsiastiques
reut des amliorations notables. Le scandale des prtres maris,
recevant encore des pensions comme prtres, cessa. Mais ni la
proposition de rendre au clerg la tenue des registres de l'tat civil,
ni celle de lui abandonner l'instruction publique, n'eurent aucune
suite. L'Universit, bien dfendue et bien dirige par M. Royer-Collard,
resta debout; et quant  la facult rclame pour le clerg de recevoir,
sans aucune intervention du pouvoir civil, toutes sortes de donations,
la Chambre des pairs, sur un rapport aussi judicieux qu'lgant de
l'abb de Montesquiou, dcida que les tablissements ecclsiastiques
reconnus par la loi possderaient seuls cette facult, et que, dans
chaque cas particulier, l'autorisation du Roi y serait ncessaire. La
Chambre des dputs adopta la proposition ainsi amende; et de tout
ce mouvement qui avait menac de jeter tant de perturbation dans les
rapports de l'glise et de l'tat, il ne sortit rien qui portt une
srieuse atteinte, soit aux anciennes maximes, soit aux principes
modernes de la socit franaise.

Le cabinet prenait loyalement part  ces dbats et concourait  ces
sages rsolutions, mais avec moins de verve et d'ascendant que les chefs
des royalistes modrs dans les Chambres. Il n'y portait pas cette
grandeur de pense, ni cette puissance de parole qui placent un
gouvernement  la tte des assembles, et l'lvent dans l'esprit
des peuples, mme malgr ses fautes. Le duc de Richelieu tait
universellement honor; parmi ses collgues, tous hommes de bien et
de dvouement, plusieurs avaient de rares lumires, de l'habilet, du
courage. Mais le cabinet manquait d'unit et d'clat, conditions de la
force dans tous les rgimes, et dans le rgime libre plus que dans tout
autre.

En dehors des Chambres, le gouvernement avait  porter un fardeau
plus lourd encore que dans leur enceinte et n'y suffisait pas plus
compltement. La France tait en proie, non pas  la plus tyrannique ni
 la plus sanglante, mais  la plus vexatoire et  la plus irritante des
dominations passagres que les vicissitudes des rvolutions font peser
sur les peuples. Un parti longtemps vaincu, opprim et enfin amnisti,
le parti de l'ancien rgime se croyait tout  coup redevenu le matre
et se livrait avec emportement aux plaisirs d'un pouvoir nouveau qu'il
regardait comme son ancien droit. Dieu me garde de raviver les tristes
souvenirs de cette raction! je ne veux qu'en marquer le vrai caractre.
C'tait, dans la socit civile, dans l'administration intrieure, dans
les affaires locales, et sur presque tous les points du territoire, une
sorte d'invasion trangre, violente dans certains lieux, blessante
partout, et qui faisait redouter plus de mal encore qu'elle n'en
infligeait, car ces vainqueurs inattendus menaaient et offensaient l
mme o ils ne frappaient pas; ils semblaient vouloir se ddommager par
leur tmrit arrogante de leur impuissance  recouvrer tout ce qu'ils
avaient perdu, et ils se disaient, pour rassurer leur conscience au
milieu de leurs violences, qu'ils taient loin de rendre  leurs
adversaires tout ce qu'ils en avaient eux-mmes souffert.

trangers aux passions du parti, pntrs du mal qu'elles faisaient  la
cause royale, et blesss pour leur propre compte des embarras qu'elles
craient  leur gouvernement, le duc de Richelieu et la plupart de ses
collgues luttaient sincrement contre elles. Mme  ct des actes le
plus justement reprochs  la raction de 1815 et qui restrent le plus
impunis, on retrouve la trace des efforts du pouvoir, soit pour les
empcher, soit pour en prvenir le retour, soit du moins pour en
repousser la triste responsabilit. Ds que les violences contre les
protestants clatrent dans les dpartements du Midi, et plus de six
semaines avant que M. d'Argenson en parlt  la Chambre des dputs,
une proclamation du Roi, contre-signe par M. Pasquier, les rprouva
nergiquement et enjoignit aux magistrats de les rprimer. Aprs le
scandaleux acquittement, par la cour d'assises de Nmes, de l'assassin
du gnral Lagarde qui protgeait le libre culte des protestants, M.
Pasquier provoqua et fit prononcer par la cour de cassation l'annulation
de cet arrt, dans l'intrt de la loi, dernire protestation de la
justice mconnue. Malgr toutes sortes de lenteurs et d'entraves, les
procdures commences  Toulouse aboutirent  un arrt de la cour
prvtale de Pau qui condamna  cinq ans de rclusion deux des assassins
du gnral Ramel. Ceux du marchal Brune avaient chapp  toute
poursuite srieuse; mais M. de Serre, devenu garde des sceaux, fit
reprendre  la justice son cours, et la cour d'assises de Riom condamna
 mort par contumace l'assassin qu'on n'avait pu saisir. Rparations
bien insuffisantes et bien tardives, mais qui rvlent la rsistance
aussi bien que la faiblesse du pouvoir. Les ministres mme les plus
dociles au parti royaliste extrme s'efforaient de l'arrter en le
suivant, et se gardaient bien de lui donner tout ce qu'ils lui avaient
promis. Au moment mme o il divisait l'ancienne arme en catgories
pour en carter tous les officiers suspects  des titres et  des degrs
divers, le ministre de la guerre, le duc de Feltre, appelait  la
direction du personnel de son dpartement le gnral de Meulan, mon
beau-frre, vaillant officier entr au service comme soldat en 1797, et
qui avait gagn tous ses grades sur les champs de bataille,  force de
blessures. M. de Meulan tait royaliste, mais trs-attach  l'arme, 
ses camarades et passionnment attrist des rigueurs qui pesaient sur
eux. J'ai t tmoin de ses constants efforts pour que justice leur ft
rendue, et pour faire rester ou rentrer dans les rangs tous ceux qu'il
croyait disposs  servir honntement le Roi. L'oeuvre tait difficile.
En 1815, l'un de nos plus habiles et plus honorables officiers du gnie,
le gnral Bernard avait t mis en demi-solde et vivait comme exil 
Dle; les tats-Unis d'Amrique lui firent offrir le commandement du
gnie dans la Rpublique avec des avantages considrables; il accepta et
demanda  son ministre l'autorisation de partir. Le duc de Feltre le fit
appeler et le dtourna de son dessein, lui promettant de le replacer en
France comme il lui convenait: Vous me promettez l, lui dit Bernard,
ce que vous ne pouvez pas faire; placez-moi, et dans quinze jours je
serai tellement dnonc qu'il vous sera impossible de me soutenir,
et tellement tracass que je ne voudrai pas rester. Tant que le
gouvernement n'aura pas plus de force, il ne peut ni m'employer, ni me
protger. Je suis, dans mon coin,  la merci d'un sous-prfet, d'un
commissaire de police qui peut m'arrter, m'emprisonner, qui me mande
tous les jours et me fait attendre dans son antichambre pour tre
ensuite trs-mal reu. Laissez-moi partir pour l'Amrique. Les
tats-Unis sont les allis naturels de la France. Je suis dcid;
 moins qu'on ne me mette en prison, je pars. On lui donna son
passe-port. Le duc de Berry se plaignit au gnral Haxo du parti
qu'avait pris le gnral Bernard: A la faon dont on avait trait
Bernard, lui rpondit Haxo, je m'tonne qu'il n'ait pas pris ce parti-l
plus tt. Il n'est pas dit que je n'en fasse pas quelque jour autant.

Rien ne rvle mieux que ce petit fait la situation des ministres 
cette poque, et leur sincrit comme leur timidit dans leurs dsirs de
sagesse et d'quit.

Il et fallu un grand acte rsolument conu et accompli, dans une grande
circonstance, pour relever le pouvoir de ce renom comme de ce mal
de faiblesse, et l'affranchir du parti sous lequel il pliait en lui
rsistant. Aujourd'hui,  la distance o nous sommes de ce temps,
plus j'y pense dans la libert tranquille de mon jugement, plus je me
persuade que le procs du marchal Ney et t, pour un tel acte, une
occasion trs-propice. Il y avait certainement de graves motifs pour
laisser  la justice lgale son libre cours: la socit et la royaut
avaient besoin que le respect du droit et le sentiment de la crainte
rentrassent dans les mes; il importait que des gnrations formes dans
les vicissitudes de la rvolution et dans les triomphes de l'Empire
apprissent, par d'clatants exemples, que la force et le succs du
moment ne dcident pas de tout, qu'il y a des devoirs inviolables, qu'on
ne se joue pas impunment du sort des gouvernements ni du repos des
peuples, et qu' ce jeu terrible les plus puissants, les plus clbres
risquent leur honneur et leur vie. En politique et en morale, ces
considrations taient d'un grand poids. Mais une autre grande vrit,
politique aussi et morale, devait entrer en balance et peser fortement
sur la dcision dernire. L'empereur Napolon avait dur longtemps et
avec clat, accept et admir de la France et de l'Europe, soutenu par
le dvouement d'un grand nombre d'hommes, arme et peuple. Les ides de
droit et de devoir, les sentiments de respect et de fidlit taient
confus et en conflit dans bien des mes. Il y avait l comme deux vrais
et naturels gouvernements en prsence, et bien des esprits avaient pu,
sans perversit, se troubler dans le choix. Le roi Louis XVIII et ses
conseillers pouvaient,  leur tour, sans faiblesse, tenir compte de
cette perturbation morale. Le marchal Ney en tait la plus illustre
image. Plus son tort envers le Roi avait t grand, plus on pouvait,
sans pril, placer la clmence  ct de la justice, et dployer,
au-dessus de sa tte condamne, cette grandeur de l'esprit et du coeur
qui a aussi sa force pour fonder le pouvoir et commander la fidlit. La
violence mme de la raction royaliste, l'pret des passions de parti,
leur soif de chtiments et de vengeances auraient donn  cet acte
encore plus d'clat et plus d'effet, car elles en auraient fait
ressortir la hardiesse et la libert. J'ai entendu,  cette poque,
une femme du monde, ordinairement sense et bonne, dire  propos de
mademoiselle de Lavalette aidant sa mre  sauver son pre: Petite
sclrate! Quand de tels garements de sentiment et de langage clatent
autour des rois et de leurs conseillers, ce sont, pour eux, de clairs
avertissements qu'il faut rsister et non pas cder. Le marchal
Ney graci et banni, aprs sa condamnation, par des lettres royales
gravement motives, c'et t la royaut s'levant comme une digue
au-dessus de tous, amis ou ennemis, pour arrter le flot du sang, et
la raction de 1815 et t dompte et close, aussi bien que les
Cent-Jours.

Je n'ai pas la prtention d'avoir clairement pens alors tout ce que
je pense aujourd'hui. J'tais triste et perplexe. Les ministres du Roi
l'taient aussi. Ils ne crurent pas pouvoir ni devoir lui conseiller la
clmence. Dans cette circonstance solennelle, le pouvoir ne sut pas tre
grand, seul moyen quelquefois d'tre fort.

Contenu, mais point abattu, et irrit en mme temps que djou par ces
alternatives de concession et de rsistance, le ct droit, dcidment
devenu l'opposition, cherchait en grondant et en ttonnant quelque moyen
de sortir de sa situation  la fois puissante et vaine, quelque brche
par o il pt donner l'assaut au gouvernement, entrer dans la place et
s'y tablir. Un homme d'esprit et de courage, ambitieux, remuant, adroit
et mcontent pour son propre compte comme pour son parti, tenta une
attaque trs-hardie au fond, quoique mesure dans la forme et purement
thorique en apparence. Dans un court pamphlet intitul _Du Ministre
dans le gouvernement reprsentatif_, La France, dit M. de Vitrolles,
exprime de toute part le besoin profondment senti d'une action plus
forte dans son gouvernement. J'ai cherch les causes de ce sentiment
universel, et les raisons qui pouvaient expliquer comment les divers
ministres qui s'taient succd depuis dix-huit mois n'avaient pu
donner au gouvernement du Roi ce caractre de force et d'ensemble
dont ils sentaient eux-mmes le besoin. J'ai cru les trouver dans
l'incohrence qui existait entre la nature du gouvernement qu'on avait
adopt et l'organisation ministrielle qu'on n'avait pas cru ncessaire
de modifier en mme temps qu'on nous donnait une nouvelle division des
pouvoirs, et  ces pouvoirs une action toute nouvelle. Invoquant
alors  chaque pas les maximes et les exemples de l'Angleterre, M.
de Vitrolles tablissait que le ministre, qu'il appelait _une
institution_, devait avoir dans son sein une rigoureuse unit, avec la
majorit des chambres une intime union, et dans la conduite des affaires
une responsabilit relle qui lui assurt, auprs de la Couronne, la
mesure ncessaire d'influence et de dignit. A ces trois conditions
seulement le gouvernement pouvait tre fort. Curieux souvenir 
retrouver aujourd'hui! C'est par le plus intime confident de Monsieur
le comte d'Artois, et pour faire monter au pouvoir le parti de l'ancien
rgime que le gouvernement parlementaire a t pour la premire
fois clbr et rclam parmi nous, comme consquence ncessaire du
gouvernement reprsentatif.

Je me chargeai de repousser cette attaque[11] en la dmasquant.
J'exposai  mon tour les principes essentiels du gouvernement
reprsentatif, leur sens vrai, leur action relle, et les conditions
de leur dveloppement salutaire dans l'tat o nos rvolutions et nos
dissensions avaient jet la France. Je m'appliquai surtout  faire
reconnatre, sous cette joute savante et polie entre raisonneurs
politiques, la lutte acharne des partis et les coups fourrs que, dans
l'insuffisance de leurs armes publiques, ils essayaient de se porter. Il
y avait, je crois, dans mes ides de quoi satisfaire les gens d'esprit
qui se proccupaient du fond des choses et de l'avenir, mais point
d'efficacit pratique et prochaine. Quand les grands intrts des
peuples et les grandes passions des hommes sont en jeu, les dbats
spculatifs les plus ingnieux sont une guerre de luxe qui ne change
rien au cours des vnements.

[Note 11: Dans un crit intitul: _Du Gouvernement reprsentatif et
l'tat actuel de la France,_ publi en 1816.]

Ds que le budget eut t vot, et le jour mme o il tait promulgu,
la session fut close, et la Chambre de 1815 se retira, ayant fortement
pratiqu, pour la dfense comme pour l'attaque, les institutions
libres que la France tenait de la Charte, mais divise en deux partis
royalistes, l'un chancelant et inquiet, quoique en possession du
pouvoir, l'autre ardent et se promettant, pour la session prochaine, un
meilleur succs de ses efforts, et tous deux profondment irrits.

Malgr leurs inquitudes et leurs faiblesses, c'tait au cabinet et 
ses amis que restait l'avantage. Pour la premire fois depuis que la
France tait en proie  la rvolution, les luttes de la libert
avaient tourn au profit de la politique modre; elle avait, sinon
dfinitivement vaincu, du moins efficacement arrt ses adversaires. Le
flot de la raction grondait toujours, mais ne montait plus. Le cabinet,
bien soutenu dans les Chambres, avait la confiance du Roi, qui portait
au duc de Richelieu beaucoup d'estime, et  son jeune ministre de la
police, M. Decazes, une faveur amicale de jour en jour plus intime. Huit
jours aprs la clture de la session, le cabinet acquit dans son sein
plus d'unit et pour sa politique un interprte loquent. M. Lan
remplaa M. de Vaublanc au ministre de l'intrieur. Par une petite
compensation accorde au ct droit, M. de Marbois, qui lui dplaisait
fort, fut cart du ministre de la justice, et le chancelier, M.
Dambray, reprit les sceaux. M. de Marbois tait l'un de ces hommes
vertueux et clairs, mais peu clairvoyants et peu influents, qui
apportent au pouvoir plus de considration que de force et s'y usent
bientt sans s'y perdre. Il avait rsist  la raction avec plus de
droiture que d'nergie, et servi le Roi avec une dignit qui ne lui
donnait pourtant pas d'autorit. En octobre 1815, au moment de la plus
violente fermentation, le Roi s'tait montr press que la loi sur les
cours prvtales ft prsente. On convint au Conseil que le garde
des sceaux s'entendrait avec le ministre de la guerre pour la faire
prparer. Peu de jours aprs, le Roi la redemanda avec quelque
impatience: Sire, lui rpondit M. de Marbois, je suis honteux de dire 
Votre Majest qu'elle est dj prte. Il sortit du pouvoir dignement,
bien qu'avec quelque regret. Je quittai en mme temps le poste de
secrtaire gnral du ministre de la justice. M. de Marbois m'y avait
tmoign une confiance pleine de sympathie. Il ne me convenait pas
d'y rester avec M. Dambray,  qui, par mon origine protestante et mes
opinions, je ne convenais pas non plus. Je rentrai, comme matre des
requtes, dans le Conseil d'tat.

Les Chambres  peine parties, la conspiration de Grenoble, ourdie par
Didier, et  Paris le complot dit des patriotes de 1816, vinrent coup
sur coup mettre la modration du cabinet  l'preuve. Les informations
que lui transmirent les autorits du dpartement de l'Isre taient
pleines d'exagration et d'emportement dclamatoire. La rpression qu'il
ordonna fut rigoureuse avec prcipitation. Grenoble avait t le berceau
des Cent-Jours. On crut ncessaire de frapper fort le bonapartisme dans
le lieu mme o il avait d'abord clat. On trouvait l une occasion
naturelle de se montrer ferme envers les fauteurs de conspiration, quand
on rsistait ailleurs aux fauteurs de raction. Les modrs s'inquitent
quelquefois de leur nom, et cdent  la tentation de le faire un moment
oublier.

Le gouvernement ne cessa pourtant point d'tre modr, et le public ne
s'y trompait pas. Quoique M. Decazes, par la nature de son dpartement,
ft le ministre oblig des mesures de surveillance et de rpression, il
n'en tait pas moins et n'en passait pas moins,  juste titre, pour le
protecteur des vaincus et des suspects qui ne conspiraient pas. Par
caractre comme par habitude de magistrat, il avait  coeur la justice.
tranger  toute haine de parti, clairvoyant, courageux, d'une activit
infatigable et aussi empress dans sa bienveillance que dans son devoir,
il usait des pouvoirs que lui confraient les lois d'exception avec
mesure et quit, les employant contre l'esprit de raction et de
perscution autant que contre les complots, et s'appliquant  prvenir
ou  rparer les abus qu'en faisaient les autorits infrieures. Aussi
croissait-il dans la bonne opinion du pays en mme temps que dans la
faveur du Roi. Les peuples et les partis ont un instinct sr pour
reconnatre, dans les situations les plus complexes, qui les attaque et
qui les dfend, qui leur nuit et qui les sert. Les royalistes violents
ne tardrent pas  regarder M. Decazes comme leur principal adversaire,
et les modrs  voir en lui leur plus efficace alli.

En mme temps, et dans le silence de la tribune, les principaux
reprsentants de la politique modre dans les Chambres saisissaient
avec empressement les occasions de la soutenir devant le public, de
mettre en lumire ses maximes et de rallier autour du Roi et du rgime
constitutionnel la France encore hsitante. Je prends plaisir 
reproduire ici les paroles, probablement oublies, que prononaient
prcisment  cette poque trois hommes rests justement clbres, et
tous trois mes amis; elles montreront, je crois, avec quelque clat dans
quel esprit se formait alors le parti monarchique dvou  la socit
franaise telle que nos temps l'ont faite, et quelles ides, quels
sentiments il s'appliquait  rpandre.

Le 6 juillet 1816, M. de Serre disait en installant, comme premier
prsident, la cour royale de Colmar: La libert, ce prtexte de toutes
les ambitions sditieuses, la libert, qui n'est que le rgne des lois,
a toujours t la premire ensevelie avec les lois sous les dbris du
trne. La religion elle-mme est en pril ds que le trne et les
lois sont attaqus; car tout se tient du ciel  la terre; tout est en
harmonie entre les lois divines et les lois humaines; on ne saurait
renverser les unes et respecter les autres. Que tous nos soins tendent
donc  recueillir parmi nous,  purer,  fortifier sans cesse cet
esprit monarchique et chrtien qui inspire la force de tout sacrifier
 ses devoirs! Que nos premiers efforts tendent  faire respecter la
Charte que le Roi nous a donne! Nos lois, notre Charte peuvent tre
perfectionnes sans doute, et nous n'entendons interdire ni tous regrets
du pass, ni toute esprance pour l'avenir. Mais commenons d'abord par
nous soumettre de coeur et sans rserve  la loi existante; mettons
ce premier frein  cette mobilit impatiente qui nous entrane depuis
vingt-cinq annes; donnons-nous  nous-mmes cette premire confiance
que nous savons tenir  quelque chose. Laissons au temps le reste.

Six semaines plus tard, le 19 aot, M. Royer-Collard, en prsidant  la
distribution des prix du grand concours de l'Universit, adressait aux
jeunes gens ces paroles: Aujourd'hui que le rgne du mensonge est fini,
et que la lgitimit du pouvoir, qui est la vrit dans le gouvernement,
donne un plus libre essor  toutes les doctrines salutaires et
gnreuses, l'instruction publique voit ses destines s'lever et
s'agrandir. La religion lui redemande des coeurs purs et des esprits
dociles; l'tat, des moeurs profondment monarchiques; les sciences, la
philosophie, les lettres attendent d'elle un nouvel clat et de nouveaux
honneurs. Ce seront les bienfaits du prince  qui ses peuples doivent
dj tant de reconnaissance et d'amour. Il saura bien, lui qui a fait
fleurir la libert publique  l'ombre de son trne hrditaire, il saura
bien appuyer sur les principes tutlaires des empires un enseignement
digne des lumires du sicle, et tel que la France le rclame pour ne
pas dchoir du rang glorieux qu'elle occupe entre les nations.

Huit jours aprs enfin, dans une solennit purement littraire, un homme
absolument tranger  toute fonction publique, mais depuis plus d'un
demi-sicle ami sincre et constant de la libert, le secrtaire
perptuel de l'Acadmie franaise, M. Suard, en rendant compte 
l'Acadmie du concours dans lequel elle avait dcern le prix  M.
Villemain pour son _loge de Montesquieu_, s'exprimait en ces termes:
L'instabilit des gouvernements tient d'ordinaire  l'indcision dans
les principes qui doivent rgler l'exercice des pouvoirs. Un prince
clair par les lumires de son sicle, par celles de l'exprience et
par celles d'un esprit suprieur, vient de donner  l'autorit royale un
appui qu'aucun autre ne peut remplacer, dans cette Charte qui consacre
tous les droits du monarque en mme temps qu'elle garantit  la nation
tous ceux qui constituent la vraie et lgitime libert. Rallions-nous 
ce signe d'alliance entre le peuple et son Roi, leur union est le seul
garant assur du bonheur de l'un et de l'autre. Que la Charte soit pour
nous ce qu'tait pour les Hbreux l'arche sainte qui contenait les
tables de la loi. Si l'ombre du grand publiciste qui a rpandu la
lumire sur les principes des monarchies constitutionnelles pouvait
assister au triomphe que nous lui dcernons, elle appuyerait de son
autorit les sentiments que j'ose exprimer.

C'tait un grand fait que cet harmonieux concours d'intentions et
d'efforts entre de tels hommes, reprsentants de groupes sociaux si
importants, et groups eux-mmes autour du Roi et de ses conseillers. Il
y avait l un indice certain que, dans l'opinion modre, les esprits
levs ne manquaient pas pour comprendre les conditions de l'ordre
nouveau, ni les volonts srieuses pour le soutenir. Ce n'tait pourtant
encore que des lments pars, et comme les premiers rudiments d'un
grand parti conservateur sous un rgime libre. Il fallait du temps pour
que le parti se formt, rallit toutes ses forces naturelles et se ft
accepter du pays. Le temps serait-il donn  cette oeuvre difficile? La
question tait douteuse. On touchait  une crise redoutable; la Chambre
de 1815 tait prs de revenir, encore plus ardente et plus agressive que
dans sa prcdente session. Le parti qui y dominait avait non-seulement
ses checs  rparer et ses desseins  poursuivre, mais des injures
rcentes  venger. Il tait, depuis la clture de la session, l'objet
de vives attaques; le gouvernement combattait partout son influence; le
public lui tmoignait hautement sa mfiance et son antipathie; on le
taxait tour  tour de fanatisme et d'hypocrisie, de duret vindicative
et d'incapacit. Tantt la passion, tantt la moquerie populaire se
donnaient, contre lui, un libre cours. Dans le silence ou la rserve
des journaux censurs, les petits pamphlets, les correspondances, les
conversations rpandaient de tous cts, soit contre la Chambre en
masse, soit contre les membres les plus connus du ct droit, la
drision ou l'invective. On les craignait encore beaucoup, mais plus
assez pour se taire; on se donnait le plaisir de raconter, avec colre
ou avec gaiet, leurs violences ou leurs ridicules; on invoquait 
demi-voix la dissolution, pour le salut du Roi et de la France[12].
Ainsi tait publiquement traite cette assemble de qui l'un de ses plus
honorables membres, M. de Kergorlay, disait peu de mois auparavant: La
Chambre n'avait pas encore chuchot que dj l'autre ministre tait
tomb; qu'elle parle, et celui-ci ne tiendra pas huit jours.

[Note 12: Je retrouve, dans des notes recueillies au moment mme,
quelques traits de la guerre sarcastique qui poursuivait alors cette
Chambre; je les cite textuellement:

_Avril_ 1816. Avant de partir, la Chambre des dputs s'est organise
en chapelle. _Trsorier_, M. Laborie, sujet  caution. _Entrepreneur des
enterrements_, M. de la Bourdonnaye. _Fossoyeur_, M. Duplessis-Grndan.
_Serpent_, M. de Bouville, et en sa qualit de vice-prsident, _serpent
 sonnette. Donneur d'eau bnite_, M. de Vitrolles. _Gnral des
capucins,_ M. de Villle; il le mrite par son organe. _Grand aumnier_,
M. de Marcellus; pour celui-l, il donne une partie de son bien aux
pauvres. _Sonneur de cloches_, M. Hyde de Neuville, etc.

_Mai_ 1816. Voici la Charte que veut nous donner la majorit de la
Chambre. _Article_. Les articles fondamentaux de la Constitution,
pourront tre changs aussi souvent qu'on le voudra; cependant, vu que
la stabilit est ncessaire, on ne les changera que trois fois par
an.--_Art_. Le Roi a l'initiative des lois; premier exemple du droit
de ptition accord  tous les Franais.--_-Art._ Les lois seront
excutes autant qu'il plaira aux dputs qu'elles le soient, chacun
dans son dpartement.--_Art_. Chaque dputation aura la nomination 
toutes les places, dans son dpartement.

_Juillet_ 1816. On dit que le Roi est un peu malade. Il faudrait qu'il
le ft beaucoup pour tre oblig de garder la Chambre cinq ans.]

Le ministre avait tenu pourtant, et tenait encore; mais il tait
videmment impossible qu'il restt debout devant la Chambre revenue avec
un redoublement d'irritation. On savait le parti rsolu  livrer au
pouvoir les plus violents assauts. M. de Chateaubriand faisait imprimer
sa _Monarchie selon la Charte_; et quoique ce puissant pamphlet ne
ft pas encore publi, on connaissait l'art de l'auteur pour mler
loquemment le vrai et le faux, jeter avec clat la confusion dans les
sentiments comme dans les ides, et attirer dans ce brillant chaos le
public bloui et troubl. Ministres ni opposants ne pouvaient se faire
et ne se faisaient illusion sur la nature et les consquences de la
lutte prs de s'engager. La question des personnes n'tait que le
manteau des grandes questions sociales qui se dbattaient entre les
partis. Il s'agissait de savoir si le pouvoir passerait aux mains du
ct droit tel qu'il s'tait manifest dans la session qui venait de
finir, c'est--dire si les thories de M. de Bonald et les passions de
M. de la Bourdonnaye faiblement tempres par la prudence et l'influence
encore novices de M. de Villle, deviendraient la politique du
gouvernement du Roi.

Je ne suis point, et mme en 1815, je n'tais point de ceux qui
regardent le ct droit comme impropre au gouvernement de la France.
J'avais ds lors, au contraire, quoique avec un sentiment moins profond
et moins clair qu'aujourd'hui, l'instinct qu'il fallait le concours de
toutes les classes claires et indpendantes, anciennes et nouvelles,
pour retirer notre pays des ornires alternatives de l'anarchie et
du despotisme, et que, sans leur accord, nous ne possderions jamais
longtemps ensemble l'ordre et la libert. Peut-tre mme serais-je en
droit de ranger cet instinct au nombre des raisons un peu confuses
qui m'avaient dispos en faveur de la Restauration. La monarchie
hrditaire, devenue constitutionnelle, s'offrait  mon esprit et comme
un principe de stabilit, et comme un moyen naturel de rapprochement
entre les classes et les partis qui s'taient fait si ardemment la
guerre. Mais en 1816, si prs de la secousse rvolutionnaire des
Cent-Jours et encore sous le vent de la raction contre-rvolutionnaire
de 1815, l'avnement du ct droit au pouvoir et t bien autre chose
que la victoire d'hommes capables de gouverner sans trouble social,
quoique dans un systme impopulaire; c'et t la rvolution et la
contre-rvolution encore une fois aux prises dans un de leurs accs de
fivre chaude, et le trne comme la Charte, la paix intrieure et la
sret de la France comme ses liberts, livrs aux prils de cette
lutte, sous les yeux de l'Europe campe chez nous et en armes autour des
combattants.

Dans cette menaante situation, ce fut le mrite de M. Decazes d'oser
chercher et appliquer au mal un grand remde. De tous les ministres, il
fut le premier et quelque temps le seul qui regardt la dissolution de
la Chambre de 1815  la fois comme ncessaire et comme possible. A coup
sr, son intrt personnel eut sa part dans sa clairvoyance et dans sa
hardiesse; mais je le connais assez pour tre sr que son dvouement au
pays et au Roi contribua puissamment  le dcider comme  l'clairer, et
qu'il y eut, dans sa conduite  cette poque, autant de patriotisme que
d'ambition.

Il avait un double travail de persuasion  accomplir; d'abord sur ses
deux principaux collgues, le duc de Richelieu et M. Lan, puis sur le
Roi lui-mme. Tous deux sincrement dvous  la politique modre, M.
de Richelieu et M. Lan taient tous deux indcis, timides devant une
grande responsabilit, et plus-enclins  attendre les difficults et les
prils qu' les affronter pour les surmonter. Le duc de Richelieu
avait, dans son cercle naturel, beaucoup de royalistes violents qui
n'exeraient sur lui aucune influence, qu'il traitait mme rudement
quand leur violence paraissait devant lui, mais envers qui il lui
dplaisait de prendre l'initiative de la guerre. M. Lan, plein de
scrupules sur ses rsolutions et d'alarmes sur leurs consquences, avait
de plus un amour-propre susceptible, et n'aimait pas  faire ce qu'il
n'avait pas lui-mme invent[13]. Les hsitations du Roi taient
trs-naturelles: comment dissoudre la premire Chambre hardiment
royaliste qui se ft runie depuis vingt-cinq ans, une Chambre qu'il
avait lui-mme qualifie _d'introuvable_ et dans laquelle il comptait
tant de ses plus anciens et plus fidles amis? Quels prils pour sa
maison et pour lui-mme natraient peut-tre un jour d'un tel acte! Et
 l'instant mme, quelles humeurs, quelles colres dans sa famille et
parmi ses intimes serviteurs, et par consquent, pour lui-mme, quels
embarras! quels ennuis! Mais le roi Louis XVIII avait le coeur froid et
l'esprit libre; la colre et l'humeur de ses proches le touchaient peu
quand il tait bien dcid  ne pas s'en laisser importuner. C'tait son
orgueil et son plaisir de se sentir plus clair, plus politique que
tous les siens, et d'agir dans la pleine indpendance de sa pense comme
de sa volont. Plus d'une fois, sinon dans ses paroles, du moins
dans ses actes et dans ses airs, la Chambre avait t, envers lui,
irrvrente et presque ddaigneuse, comme eut pu l'tre une assemble
rvolutionnaire; il lui convenait,  lui, de montrer  tous qu'il ne
souffrirait pas l'esprit et les procds rvolutionnaires, pas plus chez
ses amis que chez ses ennemis. Il tenait  la Charte, comme  son
oeuvre et  sa gloire; le ct droit insultait souvent la Charte, et la
menaait quelquefois; c'tait au Roi de la dfendre. Il trouvait, en
la dfendant, l'occasion de la rtablir dans son intgrit primitive;
c'tait sans conviction et  regret qu'il avait consenti, pendant
l'administration de M. de Talleyrand,  en modifier lui-mme plusieurs
articles et  en soumettre quatorze autres  la rvision des pouvoirs
lgislatifs. Couper court  cette rvision, rentrer dans la Charte pure,
c'tait la donner une seconde fois  la France, et y trouver, pour la
France comme pour lui-mme, un nouveau gage de repos.

[Note 13: J'insre dans les _Pices historiques_ une note qu'il remit au
Roi, dans le cours du mois d'aot, sur la question de la dissolution
de la Chambre, et dans laquelle se rvlent les fluctuations et les
fantaisies, plus ingnieuses que judicieuses, de son esprit. _(Pices
historiques_, n VII.)]

Pendant plus de deux mois, M. Decazes toucha toutes ces cordes
avec beaucoup d'intelligence et d'adresse, dcid et point press,
persvrant sans obstination, changeant de thme selon la disposition
qu'il rencontrait, et amenant chaque jour  propos, devant ces esprits
incertains, les faits et les raisons propres  les persuader. Sans
mettre ses amis particuliers dans la quotidienne confidence de son
travail, il les en entretenait souvent, en leur demandant de l'y aider
par des considrations, des rflexions qu'il pt placer sous les yeux
du Roi et qui jetassent quelque varit dans ses arguments. Plusieurs
d'entre eux lui remirent des notes dans ce dessein. Je lui en donnai une
aussi, o j'insistai sur les esprances que plaaient dans le Roi ces
nombreuses classes moyennes qui ne demandaient qu' jouir avec scurit
du repos qu'elles tenaient de lui, et que lui seul pouvait dlivrer des
inquitudes o les jetait la Chambre. Divers d'origine et de forme,
mais tous anims du mme esprit et tendant au mme but, ces essais de
persuasion devenaient de jour en jour plus efficaces. Dcids enfin, le
duc de Richelieu et M. Lan s'unirent  M. Decazes pour dcider le Roi
qui avait pris son parti avant eux, mais qui voulait paratre encore
incertain, se plaisant  n'avoir pour vrai confident que son favori. On
a beaucoup dit que les trois ministres amis du ct droit, M. Dambray,
le due de Feltre et M. Dubouchage, taient rests trangers  ce travail
et l'avaient mme ignor jusqu'au dernier moment. J'ai lieu de croire
que, soit dfrence pour le Roi, soit dsir de ne pas entrer en lutte
avec le favori, ils s'taient de bonne heure rsigns  un rsultat
qu'ils prvoyaient. Quoi qu'il en soit, le mercredi 14 aot, le Roi
avait tenu son Conseil; la sance finissait; le duc de Feltre s'tait
dj lev pour partir; le Roi le fit rasseoir: Messieurs, dit-il, le
moment est venu de prendre un parti  l'gard de la Chambre des dputs;
il y a trois mois, j'tais dcid  la rappeler; c'tait encore mon avis
il y a un mois; mais tout ce que j'ai vu, tout ce que je vois tous les
jours prouve si clairement l'esprit de faction qui domine cette Chambre,
les dangers dont elle menace et la France et moi sont si vidents, que
mon opinion a compltement chang. De ce moment, vous pouvez regarder la
Chambre comme dissoute. Partez de l, messieurs; prparez l'excution de
la mesure, et en attendant gardez-en le secret le plus exact. J'y tiens
absolument. Quand Louis XVIII tait srieusement dcid et voulait tre
obi, il avait un ton de dignit et de commandement qui coupait court
aux objections. Pendant trois semaines, quoique la question proccupt
vivement les esprits, et malgr quelques retours d'hsitation du
Roi lui-mme, le secret de la rsolution fut si bien gard que le
3 septembre encore, on tait persuad  la cour que la Chambre
reviendrait. Le 5 septembre seulement,  onze heures et demie du soir,
aprs que le Roi se fut retir et couch, le duc de Richelieu alla, de
sa part, annoncer  _Monsieur_ que l'ordonnance de dissolution tait
signe et serait publie le lendemain dans le _Moniteur_. La surprise et
la colre de _Monsieur_ furent grandes; il voulait courir chez le Roi;
le duc de Richelieu le retint en lui disant que le Roi tait sans doute
dj endormi et avait formellement dfendu que personne vnt troubler
son sommeil. Les princes ses fils, accoutums, vis--vis du Roi,  une
extrme rserve, se montrrent plus disposs  approuver qu' blmer:
Le Roi a bien fait, dit le duc de Berry; je l'avais dit  ces messieurs
de la Chambre; ils ont vraiment trop abus. La cour fut consterne et
intimide en apprenant un coup auquel elle n'avait pas cru. Le parti
frapp tenta d'abord un peu de bruit; M. de Chateaubriand ajouta  sa
_Monarchie selon la Charte_ un _Post-scriptum_ habilement irrit, et
opposa mme quelques dmonstrations de rsistance, plus hautaines que
senses, aux mesures ordonnes, par suite d'une contravention aux
rglements de l'imprimerie, pour en retarder la publication[14]. Mais
bientt, mieux conseill, le parti rongea dcemment son frein, et se mit
 l'oeuvre pour rengager la lutte. Le public, je devrais dire le pays,
tmoigna hautement sa satisfaction: c'tait, pour les honntes gens
tranquilles, le sentiment de la dlivrance, et pour les esprits
politiques, celui de l'esprance. Personne n'ignorait que M. Decazes
avait t le premier et le plus efficace promoteur de la mesure; on
l'entourait, on le flicitait, on lui promettait que tous les hommes de
sens et de bien se rallieraient  lui; il rpondait avec un contentement
modeste: Il faut que ce pays soit bien malade pour que j'y sois si
important.

[Note 14: J'insre dans les _Pices historiques_ les lettres changes,
 cette occasion, entre M. de Chateaubriand, M. Decazes et M. le
chancelier Dambray, et qui caractrisent vivement l'incident et les
personnes. (Pices _historiques_, n VIII.)]



                            CHAPITRE V.

GOUVERNEMENT DU CENTRE.

Composition de la nouvelle Chambre des dputs.--Le cabinet a la
majorit.--lments de cette majorit, le centre proprement dit et
les doctrinaires.--Vrai caractre du centre.--Vrai caractre des
doctrinaires et vraie cause de leur influence.--M. de la Bourdonnaye et
M. Royer-Collard  l'ouverture de la session.--Attitude des doctrinaires
dans le dbat des lois d'exception.--Loi des lections du 5 fvrier
1817.--Part que j'ai prise  cette loi.--De la situation actuelle et du
rle politique des classes moyennes.--Le marchal Gouvion Saint-Cyr et
la loi du recrutement du 10 mars 1818.--Les lois sur la presse de 1819
et M. de Serre.--Discussion prparatoire de ces lois dans le Conseil
d'tat.--Administration gnrale du pays.--Modifications du cabinet
de 1816  1820.--Imperfections du rgime constitutionnel.--Fautes des
hommes.--Dissentiments entre le cabinet et les doctrinaires.--Le duc de
Richelieu ngocie,  Aix-la-Chapelle, la retraite complte des troupes
trangres.--Sa situation et son caractre.--Il attaque la loi des
lections.--Sa chute.--Cabinet de M. Decazes.--Sa faiblesse politique
malgr ses succs parlementaires.--Elections de 1819.--lection et
non-admission de M. Grgoire.--Assassinat du due de Berry.--Chute de M.
Decazes.--Le duc de Richelieu rentre au pouvoir.--Son alliance avec le
ct droit.--Changement de la loi des lections.--Dsorganisation du
centre et progrs du ct droit.--Seconde chute du duc de Richelieu.--M.
de Villle et le ct droit arrivent au pouvoir.

(1816-1821.)

On se rcria violemment, comme on l'a fait et comme on le fera toujours,
contre les manoeuvres du ministre dans les lections. Aigre consolation
de vaincus qui ont besoin d'expliquer leur dfaite. Les lections,  les
prendre dans leur ensemble, sont presque toujours plus vraies que ne le
croit une mfiance intresse ou badaude. La volont et le savoir-faire
du pouvoir n'y exercent qu'une influence secondaire. Ce qui fait
rellement les lections, c'est le vent qui souffle et l'impulsion que
les vnements impriment aux esprits. L'ordonnance du 5 septembre 1816
avait donn confiance aux modrs et quelque esprance aux perscuts de
1815. Ils se rallirent tous autour du cabinet, laissant de ct leurs
querelles, leurs antipathies, leurs rancunes, et uniquement proccups
de soutenir le pouvoir qui promettait aux modrs la victoire, aux
perscuts le salut.

La victoire appartint en effet au cabinet, mais une de ces victoires
difficiles qui laissent les vainqueurs encore en face d'une rude guerre.
La nouvelle Chambre contenait, au centre une majorit ministrielle, au
ct droit une forte et ardente opposition, au ct gauche un trs-petit
groupe o M. d'Argenson et M. Laffitte taient les seuls noms connus du
public.

La majorit ministrielle se formait de deux lments divers quoique
alors trs-unis, le centre proprement dit, grande arme du pouvoir,
et l'tat-major peu nombreux de cette arme, qu'on appela bientt les
doctrinaires.

Je dirai du centre de nos assembles depuis 1814 ce que je disais tout 
l'heure de M. Cuvier: on l'a mconnu et calomni, quand on a fait de la
servilit et de l'avide recherche des emplois son principal caractre.
L comme ailleurs, l'intrt personnel a tenu sa place et cherch ses
satisfactions; mais une ide gnrale et vraie tait l'me et le lien du
parti, l'ide que, de nos jours, aprs toutes nos rvolutions, c'est de
gouvernement surtout que la socit a besoin, et au gouvernement surtout
que les bons citoyens doivent leur appui. Beaucoup d'excellents et
honntes sentiments, l'esprit de famille, le got du travail rgulier,
le respect des supriorits, des lois et des traditions, les
sollicitudes prvoyantes, les habitudes religieuses, se sont groups
autour de cette ide et ont souvent inspir  ses croyants un ferme et
rare courage. Les diffamateurs de ce persvrant parti du pouvoir,
que j'appellerais volontiers le torysme bourgeois, sont de pauvres
politiques et de pauvres philosophes qui ne comprennent ni les instincts
moraux de l'me, ni les intrts essentiels de la socit.

On a beaucoup attaqu les doctrinaires. Je tiens  les expliquer, non 
les dfendre. Hommes ou partis, quand on a exerc quelque influence sur
les vnements et tenu quelque place dans l'histoire, ce qui importe,
c'est de se faire bien connatre; ce but atteint, il faut rester en paix
et se laisser juger.

Ce n'est ni l'esprit, ni le talent, ni la dignit morale, mrites
que leurs ennemis mmes ne leur ont gure contests, qui ont fait le
caractre original et la valeur politique des doctrinaires; d'autres
hommes, dans d'autres partis, possdaient aussi ces mrites, et entre
ces rivaux d'intelligence, d'loquence et de sincrit, le public
rglera les rangs. Les doctrinaires ont d  une autre cause et leur nom
et leur influence qui a t relle, malgr leur petit nombre. C'est le
grand caractre, bien chrement pay, de la rvolution franaise
d'avoir t une oeuvre de l'esprit humain, de ses conceptions et de
ses prtentions, en mme temps qu'une lutte d'intrts sociaux. La
philosophie s'tait vante qu'elle rglerait la politique, et que
les institutions, les lois, les pouvoirs publics ne seraient que les
crations et les serviteurs de la raison savante. Orgueil insens, mais
hommage clatant  ce qu'il y a de plus lev dans l'homme,  sa nature
intellectuelle et morale! Les revers et les mcomptes ne tardrent pas
 donner  la Rvolution leurs rudes leons; mais jusqu'en 1815 elle
n'avait gure rencontr, pour commentateurs de sa mauvaise fortune, que
des ennemis implacables ou des complices dsabuss, avides les uns de
vengeance, les autres de repos, et qui ne savaient opposer aux principes
rvolutionnaires, les uns qu'une raction rtrograde, les autres que le
scepticisme de la fatigue. Il n'y a eu dans la Rvolution qu'erreur et
crime, disaient les uns; l'ancien rgime avait raison contre elle;--la
Rvolution n'a pch que par excs, disaient les autres; ses principes
taient bons; mais elle les a pousss trop loin; elle a abus de
son droit. Les doctrinaires repoussrent l'une et l'autre de ces
assertions; ils se dfendirent  la fois et du retour aux maximes de
l'ancien rgime, et de l'adhsion, mme purement spculative, aux
principes rvolutionnaires. En acceptant franchement la nouvelle socit
franaise telle que toute notre histoire, et non pas seulement 1789,
l'a faite, ils entreprirent de fonder son gouvernement sur des bases
rationnelles et pourtant tout autres que les thories au nom desquelles
on avait dtruit l'ancienne socit, ou les maximes incohrentes qu'on
essayait d'voquer pour la reconstruire. Appels tour  tour  combattre
et  dfendre la Rvolution, ils se placrent, ds l'abord et hardiment,
dans l'ordre intellectuel, opposant des principes  des principes,
faisant appel non-seulement  l'exprience, mais aussi  la raison,
affirmant des droits au lieu de n'allguer que des intrts, et
demandant  la France, non pas de confesser qu'elle n'avait fait que le
mal, ni de se dclarer impuissante pour le bien, mais de sortir du
chaos o elle s'tait plonge et de relever la tte vers le ciel pour y
retrouver la lumire.

Je me hte d'en convenir; il y avait aussi, dans cette tentative, un
grand orgueil, mais un orgueil qui commenait par un acte d'humilit,
car il proclamait les erreurs d'hier en mme temps que la volont et
l'esprance de n'y pas retomber aujourd'hui. C'tait  la fois rendre
hommage  l'intelligence humaine et l'avertir des limites de sa
puissance; c'tait faire acte de respect pour le pass sans dfection
envers le prsent et sans abandon de l'avenir. C'tait entreprendre
de donner  la politique une bonne philosophie, non pour souveraine
matresse, mais pour conseillre et pour appui.

Je dirai sans hsiter, selon ce que m'a appris l'exprience, quelles
fautes se sont progressivement mles  ce gnreux dessein, et en ont
altr ou arrt le succs. Ce que j'ai  coeur en ce moment, c'est
d'en bien marquer le vrai caractre. Ce fut  ce mlange d'lvation
philosophique et de modration politique,  ce respect rationnel des
droits et des faits divers,  ces doctrines  la fois nouvelles et
conservatrices, anti-rvolutionnaires sans tre rtrogrades, et
modestes au fond quoique souvent hautaines dans leur langage, que les
doctrinaires durent leur importance comme leur nom. Malgr tant de
mcomptes de la philosophie et de la raison humaine, notre temps
conserve des gots philosophiques et raisonneurs, et les plus dtermins
praticiens politiques se donnent quelquefois les airs d'agir d'aprs des
ides gnrales, les regardant comme un bon moyen de se justifier ou de
s'accrditer. Les doctrinaires rpondaient par l  un besoin rel et
profond, quoique obscurment senti, des esprits en France; ils avaient
 coeur l'honneur intellectuel comme le bon ordre de la socit; leurs
ides se prsentaient comme propres  rgnrer en mme temps qu'
clore la Rvolution. Et ils avaient  ce double titre, tantt avec ses
partisans, tantt avec ses adversaires, des points de contact qui leur
attiraient, sinon une complte sympathie, du moins une srieuse estime:
le ct droit les tenait pour des royalistes sincres, et le ct
gauche, mme en les combattant avec aigreur, savait bien qu'ils
n'taient les dfenseurs ni de l'ancien rgime, ni du pouvoir absolu.

A l'ouverture de la session de 1816, c'tait l dj leur situation, un
peu obscure encore, mais au fond comprise et accepte du cabinet comme
des partis divers. Le duc de Richelieu, M. Lan et M. Decazes, qu'ils
eussent ou non du got pour les doctrinaires, sentaient que, soit dans
les dbats des Chambres, soit pour agir sur la pense publique, ils
avaient absolument besoin de leur concours. Le ct gauche, impuissant
par lui-mme, marchait ncessairement avec eux, quoique leurs ides
et leur langage lui inspirassent quelquefois plus de surprise que de
sympathie. Le ct droit, malgr, ses pertes dans les lections, restait
encore trs-fort et redevint promptement agressif. Le discours du Roi,
en ouvrant la session, avait t doux et un peu terne, comme s'il et
eu plus d'envie d'attnuer l'ordonnance du 5 septembre que de la faire
ressortir et triompher: Comptez, avait-il dit en finissant, sur mon
inbranlable fermet pour rprimer les attentats de la malveillance et
pour contenir les carts d'un zle trop ardent.--Ce n'est que cela?
dit M. de Chateaubriand en sortant de la sance royale; en ce cas, la
victoire est  nous; et ce jour mme, il dna chez le chancelier. M. de
la Bourdonnaye fut encore plus explicite: Voil donc, dit-il avec une
expression brutale, le Roi qui nous livre de nouveau ses ministres.
Dans la sance du lendemain, rencontrant M. Royer-Collard avec qui il
avait un grand laisser-aller de conversation: Eh bien! lui dit-il,
vous voil plus de coquins que l'anne dernire.--Et vous moins,
lui rpondit M. Royer-Collard. Le ct droit, dans ses esprances
renaissantes, savait bien, quels taient les adversaires avec qui il
aurait  lutter.

Comme dans la session prcdente, les premires rencontres eurent des
questions de circonstance pour objet. Le cabinet jugea ncessaire
de demander aux Chambres la prolongation, pour un an, des deux lois
d'exception sur la libert individuelle et les journaux. M. Decazes
rendit un compte dtaill de l'emploi qu'il avait fait jusque-l du
pouvoir arbitraire plac dans ses mains, et les propositions nouvelles
le resserraient dans des limites qui en attnuaient les prils. Le ct
droit les repoussa vivement, par le motif trs-naturel qu'il n'avait
point de confiance dans les ministres, mais sans autres arguments que
les lieux communs libraux. Les doctrinaires appuyrent les projets de
loi, mais en ajoutant  leur adhsion des commentaires qui marquaient
fortement leur indpendance, et la direction qu'ils avaient  coeur
d'imprimer au pouvoir qu'ils dfendaient: Chaque jour, dit M. de Serre,
la nature de notre constitution sera mieux comprise, ses bienfaits mieux
apprcis par la nation; les lois auxquelles vous cooprerez mettront
peu  peu nos institutions et nos moeurs en harmonie avec la monarchie
reprsentative; le gouvernement s'approchera de sa perfection, de cette
unit de principe, de plan et d'action qui est la condition de son
existence. En souffrant, en protgeant mme l'opposition lgale, il ne
tolrera pas que cette opposition trouve en lui-mme des points d'appui.
C'est parce qu'il peut, parce qu'il doit tre surveill et contredit
par les hommes placs hors de lui, qu'il doit tre ponctuellement obi,
fidlement second et servi par les hommes qui se sont faits ou veulent
rester ses agents directs. Le gouvernement aura ainsi ce degr de force
qui dispense de l'emploi des moyens extraordinaires; les moyens lgaux,
rendus  leur nergie, lui suffiront.--Il y a contre le projet de loi,
dit M. Royer-Collard, une objection forte; on peut dire au gouvernement:
Avant de demander un pouvoir extraordinaire, avez-vous fait usage de
tout celui que les lois vous confient? Avez-vous puis soit nergie?...
Je ne rpondrai pas directement  cette question; mais je dirai  ceux
qui la font: Prenez garde aussi de mettre votre gouvernement  une
preuve trop rigoureuse,  laquelle presque tous les gouvernements
succomberaient; ne lui imposez pas la perfection; considrez ses
embarras aussi bien que ses devoirs... Nous souhaitons qu'il affermisse
ses pas dans la carrire o il s'est engag, et qu'il en fasse chaque
jour de nouveaux. Nous attendons de lui l'entier dveloppement des
institutions et des transactions constitutionnelles; nous lui demandons
surtout cette unit rigoureuse de principes, de systme et de conduite
sans laquelle il n'atteindra pas entirement le but vers lequel il
marche. Mais ce qu'il a fait nous est une garantie de ce qu'il veut
faire. Nous avons la juste confiance que les pouvoirs extraordinaires
dont nous l'investissons seront exercs, non par et pour un parti, mais
pour la nation contre tous les partis. Voil notre trait; voil
les stipulations dont on a parl; elles sont publiques comme notre
confiance, et nous remercions ceux qui les ont rappeles d'avoir fait
remarquer  la France que nous lui sommes fidles, et que nous ne
ngligeons ni ses intrts, ni nos devoirs.

Avec une effusion d'esprit et de coeur plus douce, mais non moins
dcide, M. Camille Jordan tint le mme langage; les projets de loi
furent vots; le ct droit ressentit, comme des coups qui s'adressaient
 lui, les conseils donns par les doctrinaires au cabinet, et le
cabinet vit clairement qu'il avait l, pour dfenseurs ncessaires, de
fiers et exigeants allis.

Leurs exigences ne furent point vaines; le cabinet, qui n'avait ni
intentions despotiques, ni passions immodres, ne chercha point 
prolonger outre mesure le pouvoir arbitraire qui lui tait confi; aucun
effort ne fut ncessaire pour lui arracher les lois d'exception; elles
tombrent successivement et d'elles-mmes, la suspension des garanties
de la libert individuelle en 1817, les cours prvtales en 1818,
la censure des journaux en 1819; et quatre ans aprs la tempte
des Cent-Jours, le pays tait en jouissance de toutes ses liberts
constitutionnelles.

Dans le mme intervalle, d'autres questions, plus grandes et plus
obscures, furent poses et rsolues. Quand le premier bouillonnement de
la raction de 1815 se fut un peu calm, quand la France, moins trouble
du prsent, recommena  se proccuper de l'avenir, elle fut appele 
l'oeuvre la plus difficile qui puisse choir  un peuple. C'tait bien
plus qu'un gouvernement nouveau  affermir; c'tait un gouvernement
libre  mettre en vigueur. Il tait crit; il fallait qu'il vct.
Promesse bien souvent faite  la France, et jamais accomplie. Que de
fois, de 1789  1814, on avait inscrit, dans nos institutions et dans
nos lois, des liberts et des droits politiques, pour les y laisser
ensevelis et pour gouverner sans en tenir compte! Le premier entre les
gouvernements de notre poque, la Restauration a pris ses paroles au
srieux; quels que fussent ses traditions et ses penchants, ce qu'elle a
dit elle l'a fait; les liberts et les droits qu'elle a reconnus, elle
a accept leur action et leur concours. De 1814  1830, comme de 1830 
1848, la Charte a t une vrit. C'est pour l'avoir oubli un jour que
Charles X est tomb.

Quand ce travail d'organisation, ou pour mieux dire quand cet appel
efficace  la vie politique commena en 1816, la question du systme
lectoral, dj aborde, mais sans rsultat, dans la session prcdente,
se prsenta la premire. Elle tait place sous l'empire de l'art. 40 de
la Charte qui portait: Les lecteurs qui concourent  la nomination
des dputs ne peuvent avoir droit de suffrage s'ils ne payent une
contribution directe de 300 francs et s'ils ont moins de trente ans.
disposition ambigu et qui tentait plus qu'elle n'osait accomplir. Elle
contenait videmment le dsir de placer le droit de suffrage politique
hors des masses populaires et de le dposer dans les rgions leves
de la socit. Mais le lgislateur constitutionnel n'avait pas march
franchement  ce but et ne l'atteignait pas avec certitude, car si la
Charte exigeait, pour les lecteurs appels  choisir effectivement les
dputs, 300 francs de contribution directe et trente ans d'ge, elle
n'interdisait pas que ces lecteurs fussent eux-mmes choisis par de
premires assembles lectorales, c'est--dire qu'elle n'excluait pas
l'lection indirecte, ni, sous cette forme, le suffrage qu'on est
convenu d'appeler universel.

J'ai pris part  la rdaction de la loi du 5 fvrier 1817, qui fut
la solution donne alors  cette grande question. J'ai assist aux
confrences charges de la prparer. Quand elle fut prte, M. Lan, qui
devait, comme ministre de l'intrieur, la prsenter  la Chambre des
dputs, m'crivit qu'il dsirait me voir: J'ai adopt, me dit-il,
tous les principes de ce projet, la concentration du droit de suffrage,
l'lection directe, le droit gal des lecteurs, leur runion dans
un seul collge par dpartement; je crois vraiment que ce sont les
meilleurs; j'ai pourtant encore, sur quelques-unes de ces questions,
bien des perplexits d'esprit et bien peu de temps pour en sortir.
Aidez-moi  prparer l'expos des motifs. Je rpondis, comme je le
devais,  cette sincrit confiante. La loi prsente, et pendant que
mes amis la soutenaient dans la Chambre, o mon ge ne me permettait pas
encore de siger, je la dfendis, au nom du gouvernement, dans plusieurs
articles insrs au _Moniteur_. J'en ai bien connu l'intention et le
vritable esprit, et j'en parle sans embarras en prsence du suffrage
universel qui prvaut aujourd'hui. Si le systme lectoral de 1817 a
disparu dans la tempte de 1848, il a valu  la France plus de trente
annes d'un gouvernement rgulier et libre,  la fois soutenu et
contrl srieusement; et pendant tout ce temps,  travers les
dominations changeantes des partis et l'branlement d'une rvolution,
ce systme a suffi au maintien de la paix, au dveloppement de la
prosprit publique et au respect de tous les droits lgaux. Dans notre
ge d'expriences phmres et vaines, c'est presque l, pour une loi
politique, une vie longue et puissante. Il y a l du moins une oeuvre
qu'on peut avouer et qui mrite d'tre bien comprise, mme aprs ses
revers.

Une ide dominante inspira la loi du 5 fvrier 1817: mettre un terme au
rgime rvolutionnaire, mettre en vigueur le rgime constitutionnel. A
cette poque, le suffrage universel n'avait jamais t en France qu'un
instrument de destruction ou de dception: de destruction, quand il
avait rellement plac le pouvoir politique aux mains de la multitude;
de dception, quand il avait servi  annuler les droits politiques au
profit du pouvoir absolu en maintenant, par une intervention vaine de
la multitude, une fausse apparence de droit lectoral. Sortir enfin de
cette routine, tantt de violence, tantt de mensonge, placer le pouvoir
politique dans la rgion o dominent naturellement, avec indpendance et
lumires, les intrts conservateurs de l'ordre social, et assurer  ces
intrts, par l'lection directe des dputs du pays, une action franche
et forte sur son gouvernement, c'tait l ce que cherchaient les auteurs
du systme lectoral de 1817; rien de moins, rien de plus.

Dans un pays vou depuis vingt-cinq ans, en matire d'lections
politiques, soit rellement, soit en apparence, au principe de la
souverainet du nombre, si absurdement appele la souverainet du
peuple, la tentative tait nouvelle et pouvait paratre hardie. Au
dbut, elle concentrait le pouvoir politique aux mains de cent quarante
mille lecteurs. Elle ne rencontra pourtant dans le public, et mme dans
ce qu'on appelait dj le parti libral, que peu d'opposition, quelques
objections de souvenir, quelques rserves d'avenir, point d'hostilit
vritable et active. Ce fut du sein mme des classes voues aux intrts
conservateurs et de leurs dissensions intestines que vinrent l'attaque
et le danger.

Pendant la Chambre de 1815, l'ancien parti royaliste, dans ses voeux
modrs et quand il renonait  ses vellits systmatiques et
rtrogrades, s'tait promis que du moins la faveur de la royaut et
l'influence de la majorit lui donneraient le pouvoir, aussi bien dans
les localits qu'au centre de l'tat. L'ordonnance du 5 septembre 1816
lui avait enlev cette double perspective. Il demandait au nouveau
systme lectoral de la lui rendre. Il dmla sur-le-champ que la loi du
5 fvrier 1817 n'aurait point pour lui de tels effets, et il l'attaqua
aussitt avec violence, l'accusant de livrer  la classe moyenne tout le
pouvoir lectoral, par consquent tout le pouvoir politique, aux dpens
de la grande proprit et du peuple.

Plus tard, le parti populaire, qui n'y pensait pas ou n'en parlait pas
en 1817, s'est saisi  son tour de ce thme, et a plac, dans cette mme
accusation de monopole politique au profit des classes moyennes, son
principal grief, non-seulement contre la loi lectorale, mais contre
tout le systme de gouvernement dont elle tait la base et la garantie.

Je recueille mes souvenirs, je recherche mes impressions. De 1814 
1848, sous le gouvernement de la Restauration et sous le gouvernement
de Juillet, j'ai hautement soutenu et quelquefois j'ai eu l'honneur de
porter moi-mme ce drapeau des classes moyennes qui tait naturellement
le mien. Quelle tait, pour nous, sa signification? Avons-nous jamais
conu le dessein ou seulement entrevu la pense que les bourgeois
devinssent des privilgis nouveaux, et que les lois destines  rgler
l'exercice du droit de suffrage servissent  fonder la domination
des classes moyennes en enlevant, soit en droit, soit en fait, toute
influence politique, d'une part aux restes de l'ancienne aristocratie
franaise, d'autre part au peuple?

La tentative et t trangement ignorante et insense. Ce n'est ni par
des thories politiques, ni par des articles de loi que s'tablissent
les privilges et la domination d'une classe dans l'tat; ces moyens
savants et lents n'y suffisent point; il y faut la force de la conqute
ou l'ascendant de la foi. C'est aux aristocraties militaires ou
thocratiques, jamais aux influences bourgeoises qu'il appartient de
s'approprier exclusivement la socit. L'histoire de tous les temps
et de tous les peuples est l pour le prouver aux plus superficiels
observateurs.

De nos jours, l'impossibilit d'une telle domination des classes
moyennes est encore plus frappante. Deux ides sont les grands
caractres de la civilisation moderne, et lui impriment son redoutable
mouvement; je les rsume en ces termes:--Il y a des droits universels,
inhrents  la seule qualit d'homme, et que nul rgime ne peut
lgitimement refuser  nul homme;--il y a des droits individuels qui
drivent du seul mrite personnel de chaque homme, sans gard aux
circonstances extrieures de la naissance, de la fortune ou du rang, et
que tout homme qui les porte en lui-mme doit tre admis  dployer.--Le
respect lgal des droits gnraux de l'humanit et le libre
dveloppement des supriorits naturelles, de ces deux principes, bien
ou mal compris, ont dcoul, depuis prs d'un sicle, les biens et les
maux, les grandes actions et les crimes, les progrs et les garements
que tantt les rvolutions, tantt les gouvernements eux-mmes ont
fait surgir au sein des socits europennes. Lequel de ces principes
provoque, ou seulement admet, la domination exclusive des classes
moyennes? A coup sr, ni l'un ni l'autre: l'un ouvre aux supriorits
individuelles toutes les portes; l'autre veut, pour toute crature
humaine, sa place et sa part; aucune grandeur n'est inaccessible; aucune
existence n'est compte pour rien. De tels principes sont inconciliables
avec toute domination exclusive; celle des classes moyennes, comme toute
autre, serait en contradiction directe avec les tendances souveraines
des socits modernes.

Les classes moyennes n'ont jamais song  devenir, parmi nous, des
classes privilgies, et nul homme de quelque sens n'y a jamais song
pour elles. Cette folle accusation n'est qu'une machine de guerre
dresse  la faveur de la confusion des ides, tantt par l'adresse
hypocrite, tantt par l'aveugle passion des partis. Ce qui n'empche
pas qu'elle n'ait t et ne puisse devenir encore fatale  la paix
intrieure de notre socit; car les hommes sont ainsi faits que les
dangers chimriques sont pour eux les pires; on se bat contre des corps;
on perd la tte, soit de peur, soit de colre, devant des fantmes.

C'tait  des dangers rels que nous avions  faire en 1817, quand nous
discutions le rgime lectoral de la France. Nous voyions les plus
lgitimes principes et les plus ombrageux intrts de la socit
nouvelle indistinctement menacs par une raction violente. Nous
sentions en mme temps renatre et fermenter autour de nous l'esprit
rvolutionnaire s'armant, selon son usage, des passions nobles pour
couvrir la marche et prparer le triomphe des plus mauvaises. Par leurs
dispositions comme par leurs intrts, les classes moyennes taient les
plus propres  lutter  la fois contre l'un et l'autre pril; opposes
aux prtentions de l'ancien rgime, elles avaient acquis, sous
l'Empire, des ides et des habitudes de gouvernement; quoiqu'elles
n'accueillissent la Restauration qu'avec quelque mfiance, elles ne lui
taient point hostiles; car, sous l'empire de la Charte, elles n'avaient
rien  demander  des rvolutions nouvelles; la Charte tait pour elles
 la fois le Capitole et le port; elles y trouvaient et la scurit de
leurs conqutes et le triomphe de leurs esprances. Faire tourner
au profit de l'ancienne monarchie, devenue constitutionnelle, cette
situation antirvolutionnaire des classes moyennes, assurer  cette
monarchie leur adhsion et leur concours en leur assurant  elles-mmes,
dans son gouvernement, une large influence, c'tait une politique
clairement indique par l'tat des faits et des esprits; c'tait la
politique de la loi lectorale de 1817. En principe, cette loi coupait
court aux thories rvolutionnaires de la souverainet du nombre et
d'une fausse et tyrannique galit; en fait, elle mettait la socit
nouvelle  l'abri des menaces de la contre-rvolution. Nous n'avions
certes, en la prsentant, nul dessein d'tablir, entre la grande et la
moyenne proprit, aucun antagonisme: mais quand la question fut ainsi
pose, nous n'hsitmes point; nous soutnmes fermement la loi en
soutenant que l'influence, non pas exclusive mais prpondrante, des
classes moyennes tait conforme, d'une part au voeu des institutions
libres, de l'autre aux intrts de la France telle que la rvolution
l'avait faite, et de la Restauration elle-mme telle que la Charte
l'avait dfinie en la proclamant.

La loi des lections avait rempli la session de 1816. La loi du
recrutement fut la grande affaire et la grande oeuvre de la session de
1817. Le ct droit lui fut ardemment hostile; elle contrariait ses
traditions, elle inquitait ses sentiments monarchiques. Mais il avait
affaire  un ministre imperturbable dans sa conviction et sa volont,
comme dans sa physionomie. Le marchal Gouvion-Saint-Cyr tait un esprit
puissant, original et simple, qui ne combinait pas un grand nombre
d'ides, mais qui s'attachait passionnment  celles qu'il avait
lui-mme conues. Il s'tait promis de rendre  la France ce qu'elle
n'avait plus, une arme. Et une arme, c'tait pour lui une petite
nation sortie de la grande, fortement organise, forme d'officiers
et de soldats intimement unis, se connaissant et se respectant
mutuellement, ayant tous des droits comme des devoirs, et tous bien
dresss, par l'tude solide ou la longue pratique,  servir efficacement
leur patrie.

De cette notion de l'arme, telle que la concevait le marchal
Saint-Cyr, dcoulaient naturellement les principes de sa loi. Toutes
les classes de la nation taient appeles  concourir  la formation
de l'arme. Ceux qui y entraient par le dernier rang avaient droit de
monter au premier et une part assure dans le mouvement ascendant des
rangs moyens. Ceux qui aspiraient  y entrer par un chelon plus lev
taient tenus d'abord de prouver, par le concours, un mrite dj
acquis, puis d'acqurir, par de fortes tudes, l'instruction spciale
de leur tat. Le temps de service, actif ou de rserve, tait long,
et faisait vraiment de la vie militaire une carrire. Les obligations
imposes, les librations promises et les droits reconnus  tous taient
garantis par la loi.

Outre ses principes gnraux, la loi avait un rsultat immdiat que
Saint-Cyr avait fort  coeur; elle faisait rentrer,  titre de vtrans
et comme rserve, dans l'arme nouvelle, les restes de cette vieille
arme licencie qui avait hroquement port la peine des fautes de
son gnral couronn. Elle effaait ainsi, pour l'arme, la trace d'un
triste pass, en mme temps que, par une sorte de Charte spciale, elle
assurait son avenir.

Que ce fussent l, pour l'organisation militaire de la France, de
grandes ides et de gnreux sentiments, personne ne saurait le nier.
Une telle loi rpondait  la nature morale comme  la conduite politique
du marchal Gouvion-Saint-Cyr, me droite, caractre fier, d'opinions
monarchiques et de moeurs rpublicaines, et qui, dans toutes les crises
survenues depuis 1814, avait fait preuve  la fois de fidlit et
d'indpendance. Lorsqu'il vint la soutenir  la tribune, lorsque, avec
la mle gravit et la passion contenue d'un vieil homme de guerre aussi
sincrement patriote que royaliste, il rappela les services et les
souffrances de ce peuple d'anciens soldats qu'il voulait, pour quelques
annes encore, rattacher  la nouvelle arme de la France, il remua
profondment le public comme les Chambres, et ses fortes paroles ne
contriburent pas moins que le mrite des dispositions de sa loi  la
faire sur-le-champ consacrer par l'estime affectueuse du pays.

Violemment attaque en 1818, la loi de recrutement du marchal Saint-Cyr
a t plus d'une fois, depuis 1818, critique, remanie, modifie. Ses
principes essentiels ont rsist  toutes les attaques et survcu 
toutes les modifications. Elle a fait bien plus que durer par les
principes; elle a donn, par les faits,  ses adversaires un clatant
dmenti. On l'accusait de porter atteinte  la monarchie; elle a fait
l'arme la plus monarchique que la France ait jamais connue, une arme
dont ni les sductions de l'opinion populaire, ni les entranements des
crises rvolutionnaires n'ont pu,  aucune poque, ni en 1830, ni en
1848, branler la fidlit. L'esprit militaire, cet esprit d'obissance
et de respect, de discipline et de dvouement, l'une des gloires de
l'humanit et le gage ncessaire de l'honneur comme de la sret des
nations, avait t puissamment dvelopp, parmi nous, par les grandes
guerres de la Rvolution et de l'Empire. C'tait un prcieux hritage
de ces temps si rudes qui nous ont lgu tant de charges. On pouvait
craindre qu'il ne se perdt ou ne s'affaiblt beaucoup au sein des
loisirs de la paix et des dbats de la libert. Il s'est fermement
maintenu dans l'arme que la loi de 1818 nous a faite et nous refait
incessamment. L'esprit militaire ne s'est pas seulement maintenu; il
s'est pur et rgl. Par la probit de ses promesses et l'quit de
ses dispositions en matire de libration et d'avancement, la loi du
marchal Saint-Cyr a fait pntrer dans l'arme le sentiment permanent
du droit, de son propre droit lgal, et par l aussi l'attachement
instinctif  l'ordre public, garantie de tous les droits. Nous avons eu
le beau et rare spectacle d'une arme capable  la fois de se dvouer et
de se contenir, prte aux sacrifices et modeste dans ses prtentions,
ambitieuse de gloire sans tre avide de guerre, fire de ses armes et
docile au pouvoir civil. Les moeurs publiques, les ides gnrales du
temps, l'ensemble de notre civilisation sont pour beaucoup sans
doute dans ce grand rsultat; mais la loi du marchal Saint-Cyr y
a certainement sa part, et je prends plaisir  rappeler ce titre
d'honneur, parmi tant d'autres, de mon vieil et glorieux ami.

Ouverte au milieu d'une crise ministrielle, la session de 1818 eut
 traiter une autre question d'organisation politique, non-pas plus
grande, mais plus difficile encore et plus prilleuse. Le cabinet
rsolut de ne pas laisser plus longtemps la presse sous un rgime
exceptionnel et provisoire. M. de Serre, alors garde des sceaux,
prsenta le mme jour trois projets de loi qui rglaient compltement,
en cette matire, la pnalit, le mode d'instruction, et les conditions
de publication des journaux en les affranchissant de toute censure.

Je suis de ceux que la presse a beaucoup servis et beaucoup attaqus.
J'en ai fait moi-mme, dans le cours de ma vie, un grand usage. C'est en
mettant publiquement mes ides sous les yeux de mon pays que j'ai fait
mes premiers pas dans son attention et son estime. En avanant dans ma
carrire, j'ai eu constamment la presse pour allie ou pour ennemie, et
je n'ai jamais hsit  me servir de ses armes, ni craint de m'exposer 
ses coups. C'est une puissance que je respecte et que j'accepte plutt
avec got qu'avec humeur, quoique sans illusion. Quelle que soit
la forme du gouvernement, la vie politique est une lutte, et je ne
prendrais nul plaisir, je dirai plus, j'prouverais quelque honte  me
voir en face d'adversaires muets et enchans. La libert de la presse,
c'est l'expansion et l'impulsion de la vapeur dans l'ordre intellectuel,
force terrible mais vivifiante, qui porte et rpand en un clin d'oeil
les faits et les ides sur toute la face de la terre. J'ai toujours
souhait la presse libre; je la crois,  tout prendre, plus utile que
nuisible  la moralit publique, et je la regarde comme essentielle 
la bonne gestion des affaires publiques et  la scurit des intrts
privs. Mais j'ai vu trop souvent et de trop prs ses garements et ses
prils dans l'ordre politique pour ne pas demeurer convaincu qu'il
faut  cette libert une forte organisation sociale, de fortes lois
rpressives et de fortes moeurs. En 1819, nous pressentions bien, mes
amis et moi, la ncessit de ces conditions; mais il n'tait pas en
notre pouvoir de les mettre toutes promptement en vigueur, et nous
pensions que pourtant le moment tait venu de prouver la sincrit comme
la force de la monarchie restaure, en tant  la presse ses entraves
pralables et en acceptant les chances de sa libert.

La plupart des lois rendues sur la presse, en France ou ailleurs, ont
t ou des actes de rpression, lgitime ou illgitime, contre la
libert, ou des conqutes de telle ou telle garantie spciale de
la libert, successivement arraches au pouvoir  mesure que se
manifestaient la ncessit et la possibilit de les obtenir. L'histoire
lgislative de la presse en Angleterre est une srie d'alternatives et
de dispositions de ce genre.

Les lois de 1819 eurent un tout autre caractre. C'tait une lgislation
complte, conue d'ensemble et par avance, conformment  certains
principes gnraux, dfinissant  tous leurs degrs les dlits et les
peines, rglant toutes les conditions comme les formes de l'instruction,
et destine  garantir et  fonder la libert de la presse aussi
bien qu' dfendre de ses carts l'ordre et le pouvoir. Entreprise
trs-difficile en soi, comme toutes les oeuvres lgislatives faites
par prvoyance encore plus que par ncessit, et dans lesquelles le
lgislateur est inspir et gouvern par des ides plutt que command et
dirig par des faits. Un autre pril, un pril moral et cach vient s'y
ajouter: des lois ainsi prpares et soutenues deviennent un travail de
philosophe et d'artiste auquel l'auteur est tent de s'attacher avec
un sentiment d'amour-propre qui lui fait quelquefois perdre de vue les
circonstances extrieures et les convenances pratiques dont il aurait 
tenir compte. La politique veut un certain mlange d'indiffrence et de
passion, de libert d'esprit et de volont arrte, qui n'est pas ais
de concilier avec une forte adhsion  des ides gnrales et une
sincre intention de tenir la balance exacte entre les principes et les
intrts divers de la socit.

Je ne voudrais pas affirmer que, dans les lois votes en 1819 sur la
libert de la presse, nous eussions compltement vit ces cueils, ni
qu'elles fussent en parfaite harmonie avec l'tat des esprits et les
besoins de l'ordre  cette poque. Pourtant,  quarante ans bientt de
distance et en examinant aujourd'hui ces lois avec ma vieille raison,
je n'hsite pas  les regarder comme une belle oeuvre lgislative dans
laquelle les vrais principes de la matire taient bien saisis, et qui,
malgr les mutilations qu'elle ne tarda pas  subir, fit faire alors,
 la libert de la presse bien entendue, un progrs dont la trace se
reprendra un jour.

La discussion de ces lois rpondit dignement  leur conception. M. de
Serre avait une loquence singulirement leve et pratique  la fois.
Il soutenait les principes gnraux en magistrat qui les applique,
non en philosophe qui les explique. Sa parole tait profonde et point
abstraite, colore et point figure; son argumentation tait de
l'action. Il exposait, raisonnait, discutait, attaquait ou se dfendait
sans prmditation littraire, ni mme oratoire, levant la force des
raisons au niveau de la grandeur des questions, abondant sans luxe,
prcis sans scheresse, passionn sans dclamation, trouvant toujours
la plus solide rponse  ses adversaires, aussi puissant dans
l'improvisation qu'aprs la mditation, et quand il avait surmont un
peu d'hsitation et de lenteur au premier moment, marchant  son but
d'un pas ferme et press, en homme ardemment srieux qui ne recherche
nullement un succs personnel, et ne se proccupe que de faire triompher
sa cause en communiquant  ses auditeurs son sentiment avec sa
conviction.

Il eut affaire, dans ce dbat,  des adversaires autres que ceux qui
s'taient levs contre les lois des lections et du recrutement.
C'tait le ct droit qui avait attaqu ces deux lois; ce fut le ct
gauche qui attaqua les nouvelles lois de la presse. MM. Benjamin
Constant, Manuel, Chauvelin, Bignon, avec plus de malice parlementaire
que d'esprit politique, les assaillirent de critiques et d'amendements
mls  et l de compliments chargs  leur tour de restrictions.
Des lections rcentes avaient fait rentrer dans la Chambre ces chefs
libraux de la Chambre des Cent-Jours. Ils ne songrent qu' remettre
en scne leur parti depuis trois ans abattu, et  rtablir leur propre
situation d'orateurs populaires. Quelques-unes des ides qui avaient
prsid  la rdaction des trois projets de loi taient peu conformes
aux traditions philosophiques et lgislatives qui, depuis 1791, avaient
cours  ce sujet. On y reconnaissait un sincre dessein de garantir la
libert, mais aussi un soin assidu de ne point dsarmer le pouvoir.
C'tait un spectacle assez nouveau que des ministres acceptant
franchement la libert de la presse sans lui prodiguer l'encens, et
prtendant qu'ils entendaient mieux ses droits et ses intrts que ses
anciens adorateurs. Il y eut, dans l'opposition du ct gauche  cette
poque, beaucoup de routine, beaucoup de complaisance pour les prjugs
et les passions du parti, et un peu d'humeur jalouse envers un cabinet
libralement novateur. Le public tranger aux coteries politiques
s'tonnait de voir si vivement attaquer des lois qui attnuaient,
en matire de presse, les peines en vigueur, remettaient au jury le
jugement de cette classe de dlits et affranchissaient les journaux de
la censure; il tait plutt enclin  trouver ces mesures trop hardies.
Le ct droit se tenait habilement  l'cart, charm de voir les
ministres aux prises avec des adversaires renaissants qui ne tarderaient
pas  devenir leurs plus redoutables ennemis.

Ce fut dans cette discussion que je montai pour la premire fois  la
tribune. Nous avions t chargs, M. Cuvier et moi, d'y soutenir, en
qualit de commissaires du Roi, les lois proposes. Fausse et faible
situation qui dnote l'enfance du gouvernement reprsentatif. On ne
parle pas politique comme on plaide une cause ou comme on soutient une
thse. Pour agir efficacement dans une assemble dlibrante, il faut y
dlibrer soi-mme, c'est--dire en tre membre et y avoir,  l'gal
des autres, sa part de libert, de pouvoir et de responsabilit. Je
m'acquittai convenablement, je crois, mais froidement, de la mission que
j'avais reue. Je soutins, contre M. Benjamin Constant, l'application du
droit commun en cas d'infidlit dans les comptes rendus des sances des
Chambres, et contre M. Daunou les garanties exiges par le projet de loi
pour l'tablissement des journaux. La Chambre parut goter mes raisons
et me donna raison. Mais je me tins sur la rserve et ne pris que
rarement, part au dbat. Je n'ai nul got pour les situations
incompltes et les rles convenus. Quand on entre dans une arne o se
dbattent les affaires d'un pays libre, ce n'est pas pour y faire
parade d'esprit et de beau langage: il faut s'engager dans la lutte en
vritable et srieux acteur.

Comme la loi du recrutement pour le marchal Gouvion-Saint-Cyr, les lois
de la presse furent, pour M. de Serre, l'occasion d'un succs personnel
autant que politique. Ainsi, au sortir d'une violente crise de
rvolution et de guerre, en prsence de l'Europe arme et dans le court
espace de trois sessions, les trois plus grandes questions d'un rgime
libre, la formation du pouvoir lectif, celle de l'arme nationale et
l'intervention des opinions individuelles dans les affaires publiques
par la voie de la presse, furent franchement poses, discutes,
rsolues. Et leur solution, quel qu'en pt tre le jugement des partis,
tait certainement en harmonie avec les voeux de cette honnte majorit
de la France qui acceptait sincrement le Roi et la Charte et prenait
leur gouvernement au srieux.

Pendant ce mme temps, beaucoup d'autres travaux d'organisation
constitutionnelle ou de lgislation gnrale avaient t accomplis
ou prpars. En 1818, un amendement de M. Royer-Collard dtermina
l'addition au budget d'une loi annuelle des comptes des finances; et
dans le cours de l'anne suivante, deux ministres des finances, le
baron Louis et M. Roy, mirent en pratique cette garantie de la
bonne administration du revenu public. Par l'institution des petits
grands-livres de la dette nationale, le crdit de l'tat pntra et
s'tablit dans les dpartements. D'autres projets de loi, quoique
prsents aux Chambres, n'aboutirent  aucun rsultat, trois, entre
autres, sur la responsabilit des ministres, sur l'organisation de la
Chambre des Pairs en cour de justice, et sur le changement de l'anne
financire pour viter le vote provisoire de l'impt. D'autres enfin,
notamment sur la rforme de l'administration dpartementale et communale
et sur l'instruction publique, taient encore  l'tat de recherches et
de discussions prparatoires. Loin d'luder les questions importantes,
le gouvernement les tudiait laborieusement et en occupait d'avance la
pense publique, dcid  les soumettre aux Chambres ds qu'il aurait
recueilli les faits et arrt son propre avis.

Je garde encore des sances du Conseil d'tat, o ces divers projets
taient d'abord discuts, un profond souvenir. Ce Conseil n'avait alors
point de grande existence officielle, ni d'action oblige dans la
constitution de l'tat; la politique y tenait cependant plus de place et
s'y produisait avec plus de libert et d'clat qu' aucune autre poque;
toutes les nuances, je devrais dire toutes les diversits du parti
royaliste, depuis le ct droit jusqu' la lisire du ct gauche, s'y
trouvaient reprsentes; les hommes politiques les plus considrables,
les chefs de la majorit dans les Chambres y taient associs aux chefs
des services administratifs, aux anciens conseillers de l'Empire,  des
hommes plus jeunes, encore trangers aux Chambres, mais entrs avec la
Charte dans la vie publique. MM. Royer-Collard, de Serre et Camille
Jordan, y sigeaient  ct de MM. Simon, Portalis, Mol, Brenger,
Cuvier, Allent; et nous dlibrions, MM. de Barante, Mounier et moi,
en commun avec MM. de Ballainvilliers, Laporte-Lalanne et de Blaire,
fidles reprsentants de l'ancien rgime. Lorsque des projets de loi
importants taient examins dans le Conseil, les ministres ne manquaient
pas d'y assister. Le duc de Richelieu prsidait souvent les sances
gnrales. La discussion y tait parfaitement libre, sans apparat, sans
prtentions oratoires, mais srieuse, profonde, varie, dtaille,
obstine, savante  la fois et pratique. J'ai entendu l le comte
Brenger, esprit indpendant et querelleur, quasi-rpublicain sous
l'Empire, soutenir, avec une subtilit ingnieuse et forte, le suffrage
universel et les divers degrs d'lection contre l'lection directe et
le droit lectoral concentr. MM. Cuvier, Simon et Allent taient les
dfenseurs habituels des traditions et de l'influence administratives.
Nous dveloppions, mes amis et moi, les principes et les esprances de
libert fortement constitue qui nous paraissaient les consquences,
naturelles de la Charte et les conditions ncessaires du succs de la
Restauration. Les rformes dans la lgislation criminelle, l'application
du jury aux dlits de la presse, l'introduction du principe lectif dans
le rgime municipal, furent rclames dans le Conseil d'tat avant que
la proposition en ft faite dans les Chambres. Le gouvernement faisait
l, non-seulement une tude approfondie des questions, mais une
exprience prparatoire et amicale des ides, des dsirs et des
objections qu'il devait rencontrer plus tard, dans une lutte plus rude
et sur un thtre plus bruyant.

Le cabinet, tel qu'il tait compos au moment o l'ordonnance du 5
septembre 1816 fut rendue, n'et pas suffi  cette politique de plus
en plus modre, quelquefois rsolument librale, et sinon toujours
prvoyante, du moins toujours active. Mais le mme progrs qui
s'accomplissait dans les choses eut lieu aussi dans les personnes. Dans
le cours de l'anne 1817, M. Pasquier, le marchal Gouvion-Saint-Cyr et
M. Mol remplacrent M. Dambray, le due de Feltre et M. Dubouchage aux
ministres de la justice, de la guerre et de la marine. Le cabinet ne
manqua ds lors ni d'unit intrieure, ni de capacit parlementaire et
administrative. Il fit des efforts pour introduire les mmes mrites
dans les diverses branches et les divers degrs du gouvernement. Il
y russit assez bien au centre de l'tat: sans raction ni esprit
exclusif, il s'entoura d'hommes sincrement dvous  la politique
constitutionnelle, et qui, par leur caractre et leurs talents, avaient
dj obtenu l'estime publique. Il fut moins ferme et moins efficace dans
l'administration locale: quoiqu'il y ait apport des changements plus
nombreux qu'on ne le croit communment, il ne parvint pas  la mettre en
harmonie avec sa politique gnrale. Dans un grand nombre de lieux, les
procds violents, l'humeur tracassire, l'inexprience hautaine, les
prtentions blessantes, les alarmes frivoles, toutes les grandes et
petites passions de parti qui avaient envahi l'administration en
1815, continurent de peser sur le pays. Elles entretenaient dans la
population tranquille un profond sentiment de malaise, et suscitaient
quelquefois, parmi les mcontents actifs, des tentatives de conspiration
et d'insurrection d'abord amplifies avec une crdulit ridicule et
rprimes avec une rigueur sans mesure, puis discutes, contestes,
attnues et rduites presque  rien par des explications et des
rcriminations sans fin. Alors clataient tantt les erreurs, tantt les
emportements, tantt mme les coupables calculs des autorits locales,
et le cabinet apparaissait avec des airs de lgret ou de faiblesse qui
lui faisaient perdre, aux yeux des populations, le fruit comme le mrite
de cette bonne politique gnrale dont elles ressentaient peu les
effets. Les vnements de Lyon, en juin 1817, et les longs dbats dont,
 la suite de la mission rparatrice du duc de Raguse, ils devinrent
l'objet, sont un exemple dplorable du mal dont,  cette poque, la
France avait encore  souffrir, quoiqu'au sommet du gouvernement la
cause premire en et disparu.

Les choses se laissent manier plus aisment que les hommes. Ces mmes
ministres qui ne savaient pas toujours ranger  leur politique les
prfets et les maires, ou qui hsitaient  les changer quand ils les
trouvaient rcalcitrants ou incapables, se montraient prompts et
efficaces quand il s'agissait de l'administration gnrale et des
mesures sans noms propres que rclamait l'intrt public. Je trouve, en
recueillant mes souvenirs, qu'on n'a pas rendu justice, sous ce
rapport, au gouvernement de cette poque. Les tablissements religieux,
l'instruction publique, le rgime des hpitaux et des prisons,
l'administration financire et militaire, les relations du pouvoir avec
l'industrie et le commerce, tous les grands services publics ont reu,
de 1816  1820, beaucoup de salutaires rformes et accompli d'importants
progrs. Le duc de Richelieu aimait l'administration claire, le
bien-tre populaire, et tenait  honneur d'y contribuer. M. Lan se
proccupait, avec une sollicitude srieuse et scrupuleuse, du rgime des
nombreux tablissements placs dans son ministre, et s'appliquait  en
redresser les abus ou  y introduire d'utiles modifications. Le baron
Louis tait un habile et infatigable administrateur, qui savait avec
prcision  quelles conditions l'ordre peut rgner dans les finances de
l'tat, et qui employait  les bien rgler toute la prvoyance de son
esprit et toute l'nergie de sa volont. Le marchal Gouvion-Saint-Cyr
avait, sur toutes les parties de l'organisation militaire, sur la
formation et le rgime intrieur des diffrents corps, sur les coles
savantes comme sur les services matriels, des ides  la fois
systmatiques et pratiques, inspires par sa notion gnrale de
l'arme ou par sa longue exprience, et il les ralisa dans une srie
d'ordonnances et de rglements, remarquables par l'unit des vues comme
par la science des dtails. M. Decazes avait l'esprit singulirement
curieux et inventif dans la recherche des satisfactions  donner, des
amliorations  tenter, des moyens d'mulation et de conciliation 
mettre en oeuvre au profit de tous les intrts sociaux, de toutes les
classes de citoyens en rapport avec le gouvernement, et il portait
partout une action intelligente, bienveillante et empresse. Sous le
point de vue politique, l'administration laissait beaucoup  regretter
et  dsirer; mais dans sa propre sphre, elle tait claire, active,
impartiale, conome par la probit et la rgularit, amie du progrs en
mme temps que soigneuse de l'ordre, et sincrement proccupe du
dsir de faire partout prvaloir la justice distributive et l'intrt
public[15].

[Note 15: J'ai rsum dans les _Pices historiques_ les principales
mesures d'administration gnrale qu'adoptrent durant cette poque,
chacun dans son dpartement, M. Lan, M. Decazes et le marchal
Gouvion St-Cyr. Ces courts tableaux manifestent clairement l'esprit
d'amlioration et le soin intelligent des intrts publics qui animaient
le cabinet. (_Pices historiques_, n IX.)]

C'tait certainement l, dans des circonstances difficiles et tristes,
un gouvernement sens et salutaire, sous lequel le pays n'avait ni 
se lamenter du prsent, ni  dsesprer de l'avenir. Pourtant ce
gouvernement ne s'affermissait pas en durant; ses ennemis ne se
dcourageaient pas; ses amis ne sentaient pas grandir leur force et
leur scurit. La Restauration avait rendu la paix  la France, et
travaillait avec succs  lui rendre son rang en Europe. Sous ce drapeau
de la stabilit et de l'ordre, la prosprit renaissait avec la libert.
Pourtant la Restauration tait toujours en question.

A en croire ses ennemis, c'tait son mal naturel et invitable: l'ancien
rgime, l'migration, les trangers, les haines et les mfiances de la
Rvolution vouaient, disent-ils, la maison de Bourbon  cette situation
obstinment prcaire. Sans contester  ce pass fatal sa part
d'influence, je n'admets pas qu'il ait exerc sur les vnements un tel
empire, ni qu'il suffise  expliquer pourquoi, mme dans ses meilleurs
jours, la Restauration a toujours t et paru chancelante. Le mal a eu
des causes plus rapproches et plus personnelles; il y a eu, dans
le Gouvernement de cette poque, des infirmits organiques et des
accidents, des vices de la machine politique et des fautes des acteurs,
qui ont bien plus contribu que les souvenirs rvolutionnaires 
empcher son affermissement.

Le dsaccord naturel est grand entre le gouvernement reprsentatif
institu par la Charte et la monarchie administrative fonde par Louis
XIV et Napolon. L o l'administration est libre comme la politique,
quand les affaires locales se traitent et se dcident par des autorits
ou des influences locales, et n'attendent ni leur impulsion, ni leur
solution du pouvoir central qui n'y intervient qu'autant que l'exigent
absolument les affaires gnrales de l'tat, en Angleterre et aux
tats-Unis d'Amrique, en Hollande et en Belgique, par exemple, le
rgime reprsentatif se concilie sans peine avec un rgime administratif
qui n'en dpend que dans d'importantes et rares occasions. Mais quand le
pouvoir suprieur est charg  la fois de gouverner avec la libert et
d'administrer avec la centralisation, quand il a  lutter au sommet pour
les grandes affaires de l'tat, et en mme temps  rgler partout,
sous sa responsabilit, presque toutes les affaires du pays, deux
inconvnients graves ne tardent pas  clater: ou bien le pouvoir
central, absorb par le soin des affaires gnrales et de sa propre
dfense, nglige les affaires locales et les laisse tomber dans le
dsordre et la langueur; ou bien il les lie troitement aux affaires
gnrales, les fait servir  ses propres intrts, et l'administration
tout entire, depuis le hameau jusqu'au palais, n'est plus qu'un moyen
de gouvernement entre les mains des partis politiques qui se disputent
le pouvoir.

Je n'ai nul besoin d'insister aujourd'hui sur ce mal; il est devenu le
thme rebattu des adversaires du gouvernement reprsentatif et de la
libert politique. On le sentait longtemps avant le jour o ils l'ont
exploit; mais au lieu de s'en prvaloir pour mdire des institutions
libres, on s'appliquait  le gurir. Un double travail tait  faire
dans ce but; il fallait, d'une part, faire pntrer la libert
dans l'administration des affaires locales, de l'autre seconder le
dveloppement des forces locales capables d'exercer, dans leur sphre,
le pouvoir. On ne cre point d'aristocratie par les lois, pas plus aux
extrmits qu'au sommet de l'tat; mais la socit la plus dmocratique
n'est pas dnue de pouvoirs naturels, prts  se dployer si on les
y appelle. Non seulement dans les dpartements, mais dans les
arrondissements, dans les cantons, dans les communes, la proprit
foncire, l'industrie, les fonctions, les professions, les traditions
font natre des influences locales qui peuvent, si on sait les accepter
et les organiser, devenir des autorits efficaces. De 1816  1848, sous
l'une et l'autre des deux monarchies constitutionnelles, et soit de
bonne grce, soit  contre-coeur, c'est en ce sens qu'ont agi les
cabinets les plus divers; ils ont tous plus ou moins reconnu la
ncessit de dcharger l'administration centrale en renvoyant une partie
de ses attributions tantt  ses propres agents locaux, tantt  des
auxiliaires plus indpendants. Mais, comme il arrive trop souvent,
le remde n'a pas march assez vite; la mfiance, la timidit,
l'inexprience, la routine en ont ralenti le progrs; ni le pouvoir, ni
le pays n'ont su l'employer rsolument et en attendre patiemment les
rsultats; et condamne  porter  la fois le fardeau de la libert
politique et celui de la centralisation administrative, la monarchie
constitutionnelle naissante a t soumise  des difficults et  des
responsabilits contradictoires qui dpassaient la mesure d'habilet et
de force qu'on peut raisonnablement exiger d'un gouvernement.

Un autre mal, rsultat non pas incurable, mais naturel, de ses
institutions mmes, pesait aussi sur la Restauration. Le rgime
reprsentatif est, en dernire analyse, un rgime de sacrifices mutuels
et de transactions entre les intrts divers qui coexistent dans la
socit. En mme temps qu'il les met en prsence et aux prises, il leur
impose l'absolue ncessit d'arriver  un certain terme moyen,  une
certaine mesure d'entente ou de tolrance rciproque qui puisse devenir
la base des lois et du gouvernement. Mais en mme temps aussi, par la
publicit et l'ardeur de la lutte, il jette les partis dans une grande
exagration de bruit et de langage, et il compromet violemment les uns
contre les autres l'amour-propre et la dignit personnelle des hommes.
En sorte que, par une contradiction pleine d'embarras, il rend de jour
en jour plus difficile cet accord ou cette rsignation qu'au dernier
jour il rend indispensables. Grande difficult de ce systme de
gouvernement, qui ne peut tre surmonte que par une large dose de tact
et de mesure dans les acteurs politiques eux-mmes, et par un grand
empire du bon sens public qui ramne en dfinitive les partis et leurs
chefs  ces transactions, ou  cette tranquille acceptation de leurs
checs, dont l'emportement de leur rle tend constamment  les carter.

Ce rgulateur ncessaire, mais si difficile  instituer, nous manquait
essentiellement sous la Restauration; en entrant dans la carrire,
nous avons t lancs sans frein sur cette pente des dmonstrations
excessives et des proccupations exclusives, vice naturel des
partis dans le gouvernement reprsentatif. Que de circonstances
se prsentrent, de 1816  1830, o les lments divers du parti
monarchique auraient pu et d, dans leur lutte, s'arrter sur cette
pente, au point o commenait, pour tous, le danger rvolutionnaire!
Mais ni les uns ni les autres n'eurent le bon sens ou le courage de
cette prvoyante retenue; et le public, loin de la leur imposer, les
excitait de plus en plus au combat, comme  un spectacle o il prenait
plaisir  retrouver l'image dramatique de ses propres passions.

Une fcheuse, quoique invitable distribution des rles entre les partis
divers aggravait encore, de 1816  1820, ce mal de l'imprvoyance des
hommes et de l'emportement des passions publiques. Sous le rgime
reprsentatif, c'est d'ordinaire  l'un des partis nettement dessins et
fermement arrts dans leurs ides et leurs dsirs que le gouvernement
appartient: tantt les dfenseurs systmatiques du pouvoir, tantt les
amis de la libert, tantt les conservateurs, tantt les novateurs
dirigent les affaires du pays. Et entre ces partis organiss et
ambitieux, se placent les opinions non classes, les volonts non
dcides d'avance, ce choeur politique qui assiste  la conduite des
acteurs, coute leurs paroles, et les approuve ou les condamne selon
qu'ils satisfont ou qu'ils choquent son libre bon sens. C'est l, en
effet, sous des institutions libres, la pente naturelle et l'ordre vrai.
Il est bon que le gouvernement ait un drapeau public et certain, que des
principes fixes dirigent et que des amis srs soutiennent son action; il
puise dans cette situation non-seulement la force et l'esprit de suite
dont il a besoin, mais aussi cette dignit morale qui rend le pouvoir
plus facile et plus doux en le plaant plus haut dans l'estime des
peuples. Ce n'est point le hasard des vnements ni la seule ambition
des hommes, c'est l'instinct et l'intrt publics qui ont fait natre,
dans les pays libres, les grands partis politiques avous, permanents,
fidles, et leur ont dfr le pouvoir. Il fut impossible  la
Restauration de remplir, de 1816  1820, cette condition d'un
gouvernement  la fois nergique et contenu. Les deux grands partis
politiques qu'elle trouvait sur la scne, le parti de l'ancien rgime
et celui de la Rvolution, taient l'un et l'autre,  cette poque,
incapables de gouverner en maintenant la paix intrieure avec la
libert; ils avaient l'un et l'autre des ides et des passions trop
contraires  l'ordre-tabli et lgal qu'ils auraient eu  dfendre; ils
acceptaient  grand'peine et d'une faon trs-prcaire, l'un la Charte,
l'autre l'ancienne royaut. Par une ncessit absolue, le pouvoir alla
se placer dans les rangs du choeur politique; la partie flottante et
impartiale des Chambres, le centre fut appel  gouverner. Sous un
rgime de libert, le centre est le modrateur habituel et le juge
dfinitif du gouvernement; il n'est pas le prtendant naturel au
gouvernement; c'est lui qui donne, ou retire la majorit; ce n'est pas
sa mission d'avoir  la conqurir. Et il lui est bien plus, difficile
qu'aux partis fortement enrgiments de conqurir ou de garder la
majorit, car lorsque, dans une assemble politique, le centre est
charg de gouverner, il trouve devant lui, non pas des spectateurs
un peu incertains qui attendent ses actes pour le juger, mais des
adversaires passionns, rsolus d'avance  le combattre. Faible
et prilleuse situation, qui aggrave beaucoup les difficults du
gouvernement, soit qu'il s'agisse de dployer le pouvoir ou de protger
la libert.

Non-seulement c'tait l, de 1816  1820, la situation du gouvernement
du Roi; il n'y tait pas mme puissamment tabli. Mal distribus entre
les partis, les rles ne l'taient gure mieux dans l'intrieur mme
de ce flottant parti du centre, charg par ncessit de gouverner. La
plupart des chefs de la majorit taient en dehors du gouvernement.
De 1816  1819, plusieurs des hommes qui dirigeaient le centre des
Chambres, qui lui parlaient et parlaient pour lui avec puissance, qui le
dfendaient contre le ct droit et le ct gauche, qui faisaient dans
la discussion sa force et devant le public son clat, MM. Royer-Collard,
Camille Jordan, Beugnot, de Serre, ne faisaient point partie du cabinet;
deux seulement des reprsentants minents de la majorit, M. Lan et M.
Pasquier, taient ministres. Le gouvernement avait ainsi pour appui dans
les Chambres des amis indpendants qui approuvaient sa politique, mais
n'en portaient pas le fardeau et n'en acceptaient pas la responsabilit.
C'tait par leur loquence, non par leurs oeuvres actives, que les
doctrinaires avaient acquis leur influence parlementaire et leur
autorit morale; ils soutenaient leurs principes sans les appliquer;
le drapeau des ides et le drapeau des affaires n'taient pas dans les
mmes mains; devant les Chambres, les ministres paraissaient souvent les
clients des orateurs; les orateurs ne regardaient pas leur cause comme
identique et confondue avec celle des ministres; ils s'en distinguaient
en les appuyant; ils avaient leurs exigences avant de dfendre; ils
critiquaient en dfendant; ils attaquaient mme quelquefois. Plus les
questions devenaient importantes et dlicates, plus l'indpendance et
la dissidence, au sein du parti du gouvernement, se manifestaient avec
clat et danger. Dans la session de 1817, M. Pasquier, alors garde des
sceaux, prsenta  la Chambre des dputs un projet de loi qui, en
maintenant temporairement la censure des journaux, apportait d'ailleurs,
dans la lgislation de la presse, quelques modifications favorables  la
libert. M. Camille Jordan et M. Royer-Collard en rclamrent de bien
plus grandes, surtout l'application du jury au jugement des dlits de
la presse, et le projet de loi, pniblement adopt par la Chambre des
dputs, fut rejet par la Chambre des pairs o le duc de Broglie
soutint, au nom des mmes principes, les mmes amendements. En 1817
aussi, un nouveau concordat avait t ngoci et conclu  Rome par M. de
Blacas; il avait le double dfaut de blesser, par quelques-unes de ses
dispositions, les liberts de l'ancienne Eglise gallicane, tandis que,
par l'abolition du concordat de 1801, il inspirait  la nouvelle socit
franaise, pour ses liberts civiles, de vives alarmes. Peu vers dans
ces matires et presque exclusivement proccup des ngociations qui
devaient faire sortir de France les trangers, le duc de Richelieu avait
livr celle-ci  M. de Blacas qui ne savait pas mieux l'histoire et
n'apprciait pas mieux l'importance des anciennes ou des nouvelles
liberts de la France, ecclsiastiques ou civiles. Prsent  la
Chambre des dputs par M. Lan, avec les mesures ncessaires pour son
excution, ce concordat, dont les ministres eux-mmes, depuis qu'ils y
avaient bien regard, taient mcontents et inquiets, y rencontra une
dfaveur gnrale. Dans les bureaux, dans la commission charge d'en
faire  la Chambre le rapport; dans les entretiens de la salle des
confrences, toutes les objections, politiques ou historiques, de
principe ou de circonstance, que pouvait soulever le projet de loi,
taient exposes et dveloppes d'avance, de faon  faire pressentir un
long et prilleux dbat. Les doctrinaires s'associaient ouvertement 
cette opposition, et de leur part elle avait une grande action sur
les esprits, car on les savait amis sincres de la religion et de son
influence. On accusait, il est vrai, M. Royer-Collard d'tre jansniste,
et par l on essayait de le discrditer auprs des fidles de l'glise
catholique. Le reproche tait frivole. M. Royer-Collard devait, aux
traditions de sa famille et  l'ducation de sa jeunesse, des moeurs
graves, des tudes fortes et un respect affectueux pour les grandes mes
de Port-Royal, pour leur vertu et leur gnie; mais il n'avait ni leurs
doctrines religieuses, ni leurs prtentions systmatiques sur les
rapports de l'glise avec l'tat. C'tait, sur toutes ces questions, un
esprit libre et sens, tranger  toute passion,  tout enttement de
sectaire, et fort loign, soit comme catholique, soit comme philosophe,
de s'engager, avec l'glise, dans d'obscures et interminables querelles:
Je ne cherche point de chicanes  la religion, disait-il souvent;
elle a bien assez  faire de se dfendre et de nous dfendre contre
l'impit. L'opposition de M. Royer-Collard au concordat de 1817 tait
une opposition de moraliste politique qui pressentait le tort que la
discussion publique et l'adoption ou le rejet officiel de ce projet
feraient,  l'influence de l'glise comme au crdit de la Restauration
et  la paix de l'tat. Le cabinet eut la sagesse de ne pas affronter un
danger qu'il avait cr lui-mme ou laiss crer sur ses pas. On ajourna
indfiniment le rapport du projet de loi, et on ouvrit  Rome, en y
envoyant en mission spciale le comte Portalis, une ngociation nouvelle
qui aboutit, en 1819, au retrait tacite du concordat de 1817. Le duc
de Richelieu, press par ses collgues et par ses propres rflexions
tardives, se prta  ce pas rtrograde; mais il conserva, de la
rsistance des doctrinaires dans cette occasion et dans plusieurs
autres, une humeur qu'il se donnait quelquefois le plaisir de
manifester. Au mois de mars 1818, quelqu'un lui demandait un jour une
chose assez insignifiante: C'est impossible, rpondit-il aigrement; MM.
Royer-Collard, de Serre, Camille Jordan et Guizot ne le veulent pas.

Je n'avais nul droit de me plaindre que mon nom figurt dans cette
boutade. Quoique tranger  la Chambre, je m'associais hautement aux
ides et  la conduite de mes amis. J'en trouvais l'occasion comme le
moyen et dans les discussions du Conseil d'tat, et dans les salons, et
dans la presse dont tous les partis se servaient ds lors avec autant
d'clat que d'ardeur. Malgr les entraves qui, avant 1819, pesaient
encore sur les journaux et les crits priodiques, ils usaient largement
de la libert que le gouvernement n'essayait pas de leur contester, et 
laquelle les hommes politiques les plus considrables avaient eux-mmes
recours pour rpandre au loin les flammes brillantes ou le feu couvert
de leur opposition. M. de Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Villle
dans le _Conservateur_, M. Benjamin Constant dans la _Minerve_,
livraient au cabinet un assaut continu. Le cabinet multipliait pour sa
dfense les publications analogues, le _Modrateur_, le _Publiciste_, le
_Spectateur politique et littraire_. Mais pour mes amis et pour notre
cause, la dfense du cabinet ne suffisait pas ou ne convenait pas
toujours; nous emes donc aussi, de 1817  1830, nos journaux et
nos recueils priodiques, le _Courrier_, le _Globe_, les _Archives
philosophiques, politiques et littraires_, la _Revue franaise_; et
l nous discutions, selon nos principes et nos esprances, tantt les
questions gnrales, tantt les incidents de la politique active 
mesure qu'ils se prsentaient. Je pris  ces publications une
grande part. Entre nos divers adversaires et nous, la partie tait
trs-ingale; soit qu'ils vinssent du ct droit ou du ct gauche,
ils reprsentaient d'anciens partis; ils exprimaient des ides et des
sentiments depuis longtemps en circulation; ils trouvaient un public
tout fait et tout prt  les accueillir. Nous tions des nouveaux venus
dans l'arne politique, des officiers qui recrutaient une arme, des
novateurs modrs. Nous attaquions, au nom de la libert, des thories
et des passions depuis longtemps populaires, aussi en son nom. Nous
dfendions la nouvelle Socit franaise selon son droit et son intrt
vritables, mais non selon son habitude et son got. Nous avions 
conqurir notre public en mme temps qu' combattre nos ennemis. Et dans
ce difficile travail, notre situation tait un peu incertaine; nous
tions  la fois en dedans et en dehors du gouvernement, ministriels et
indpendants; nous agissions tantt de concert avec l'administration,
tantt  ct de l'opposition, et nous n'avions  notre usage ni toutes
les armes du pouvoir, ni toutes celles de la libert. Mais nous tions
pleins de foi dans nos ides, de confiance en nous-mmes, d'esprance
dans l'avenir, et nous nous engagions chaque jour plus avant dans
notre double lutte avec autant de dvouement que d'orgueil, avec plus
d'orgueil que d'ambition.

On a beaucoup dit le contraire; on a souvent reprsent les doctrinaires
comme de profonds machinateurs, avides de pouvoir, ardents et habiles 
pousser leur fortune  travers toutes les causes, et plus proccups de
leur propre domination que du sort ou des voeux du pays. Vulgaire et
inintelligente apprciation de la nature humaine et de notre histoire
contemporaine. Si nous avions t surtout des ambitieux, nous aurions pu
nous pargner bien des efforts et bien des checs; nous avons vcu dans
des temps o les plus grandes fortunes, politiques ou autres, n'taient
pas difficiles  faire pour qui n'avait pas d'autre pense; nous n'avons
voulu faire la ntre qu' certaines conditions morales et dans un autre
but que nous-mmes; nous avons eu de l'ambition, mais au service d'une
cause publique, et d'une cause qui a mis  l'preuve des revers comme
des succs la constance de ses dfenseurs.

Les plus clairvoyants des membres du cabinet de 1817, M. Decazes et M.
Pasquier surtout, esprits plus libres et moins ombrageux que le duc de
Richelieu et M. Lan, ne s'y trompaient pas; ils sentaient le besoin de
l'alliance des doctrinaires et la cultivaient avec soin; mais quand ils
s'agit de gouverner dans des temps difficiles, des allis ne suffisent
pas; il faut des associs intimes, des compagnons assidus de travail et
de pril. A ce titre, les doctrinaires, surtout M. Royer-Collard, le
premier entre eux dans les Chambres, taient redouts; on le croyait 
la fois imprieux et indcis, et plus exigeant qu'efficace. Cependant,
en novembre 1819, aprs l'lection de M. Grgoire et au milieu des
projets de rforme de la loi lectorale, M. Decazes, press par M. de
Serre, proposa  M. Royer-Collard d'entrer dans le cabinet avec un ou
deux de ses amis. M. Royer-Collard hsita d'abord, accepta un moment,
puis enfin refusa: Vous ne savez pas ce que vous feriez, dit-il un jour
 M. Decazes; ma faon de traiter les affaires ne serait pas du tout
la vtre; vous ludez les questions, vous les tournez, vous gagnez du
temps, vous les rsolvez  demi. Moi, je voudrais les aborder de front,
les attirer sur la place publique, et l les ventrer devant tout le
monde. Je vous compromettrais au lieu de vous aider. M. Royer-Gallard
avait raison et se pressentait bien lui-mme, mieux peut-tre encore
qu'il ne pensait. Il tait plus propre  conseiller et  contrler le
pouvoir qu' le manier. C'tait un grand spectateur et un grand-critique
plutt qu'un grand acteur politique. Dans le cours habituel des
affaires, il et t trop absolu, trop hautain et trop lent; dans les
jours de crise, je ne crois pas que les incertitudes de son esprit,
les troubles de sa conscience, son horreur de tout chec public et sa
crainte superbe de la responsabilit lui eussent permis de conserver
le sang-froid et la ferme rsolution dont il et eu besoin. M. Decazes
n'insista point.

Mme aujourd'hui, aprs tout ce que j'ai vu et prouv, je ne suis pas
prompt au dcouragement, ni port  croire que les succs difficiles
soient impossibles. Quelque dfectueuse que soit la constitution
intrieure des partis qui concourent aux affaires du pays, la bonne
conduite des hommes peut y porter remde; l'histoire a plus d'un exemple
d'institutions et de situations vicieuses dont l'habilet des chefs
politiques et le bon sens public ont prvenu les fcheux rsultats. Mais
quand aux vices de la situation s'ajoutent les fautes des hommes, quand
au lieu de reconnatre les prils de leur propre pente et d'y rsister,
les partis, chefs et soldats, s'y abandonnent ou mme y poussent, alors
les mauvais effets des mauvaises causes se dveloppent invitablement et
rapidement. De 1816  1820, les fautes ne manqurent dans aucun parti,
gouvernement ou opposition, centre, ct droit ou ct gauche, ministres
ou doctrinaires. Je ne fais point parade d'impartialit; malgr leurs
fautes et leurs revers, je persiste, avec une conviction chaque jour
croissante,  regarder le gouvernement que j'ai servi et le parti que
j'ai soutenu comme les meilleurs; mais qu'un repos chrement achet nous
serve du moins  reconnatre nos erreurs dans l'action, et  prparer
pour notre cause, qui ne mourra pas avec nous, un meilleur avenir.

Le centre avait, pour sa mission de gouvernement, deux avantages
considrables; il n'y ressentait point d'embarras moraux, ni d'entraves
extrieures; il y tait parfaitement franc et libre. Qualits
ncessaires dans la vie publique, et qu' cette poque ni le ct droit,
ni le ct gauche ne possdaient.

Le ct droit n'avait accept la Charte que la veille, par ncessit
et aprs l'avoir combattue. Une portion notable et bruyante du parti
persistait  la combattre. Celle qui sigeait dans les Chambres se
rangeait de jour en jour au rgime constitutionnel, les chefs en hommes
intelligents et srieux, les soldats en royalistes fidles et rsigns.
Mais ni les uns ni les autres n'inspiraient, sous ce rapport, confiance
au pays; il regardait leur adhsion  la Charte comme contrainte ou
conditionnelle, et toujours peu sincre et couvrant d'autres vues. Le
ct droit avait d'ailleurs, mme en acceptant sincrement la Charte,
des intrts de parti  satisfaire; quand il aspirait au pouvoir, ce
n'tait pas uniquement pour gouverner selon ses principes et pour fonder
solidement la monarchie; il avait, pour son propre compte, des malheurs
 rparer, des positions  reprendre. Ce n'tait pas un pur et rgulier
parti de royalistes torys; les migrs, l'ancienne cour, l'ancien clerg
y tenaient encore beaucoup de place et y poursuivaient leurs esprances
personnelles. Par sa composition et son pass, le parti tait condamn 
une multitude de rticences et d'imprudences, d'arrire-penses secrtes
et d'explosions indiscrtes qui, mme quand il marchait dans les voies
constitutionnelles, affaiblissaient  chaque pas son action et son
crdit.

La situation du ct gauche n'tait pas moins embarrasse; il
reprsentait  cette poque, non pas les intrts et les sentiments
de la France en gnral, mais les intrts et les sentiments de cette
portion de la France qui avait ardemment, indistinctement et obstinment
servi et soutenu la Rvolution, sous sa forme rpublicaine ou impriale.
Il y avait l, contre la maison de Bourbon et la Restauration, une
vieille habitude d'hostilit que les Cent-Jours avaient ravive, dont
les plus senss du parti avaient grand'peine  se dgager, que les plus
habiles russissaient mal  dguiser, et que les plus srieux tenaient 
honneur de laisser paratre comme protestation et pierre d'attente. En
novembre 1816, un homme de bien, aussi sincre dans son repentir de ses
opinions de 1789 qu'il l'avait t jadis en les professant, le vicomte
Matthieu de Montmorency se plaignait, dans un salon libral, que les
libraux n'aimassent pas la lgitimit; un des assistants se dfendait
du reproche: Oui, dit M. de Montmorency avec une franchise tourdie,
vous aimez la lgitimit comme nous aimons la Charte. Vive expression
de la fausse situation de l'un et de l'autre parti, sous le gouvernement
de la Charte et de la lgitimit.

Ct droit ou ct gauche pourtant, si les membres de l'un ou de l'autre
parti, dans les Chambres, n'avaient cout que leur propre pense
et leur vritable voeu, la plupart, j'en suis convaincu, auraient
franchement accept et soutenu la Restauration avec la Charte, la Charte
avec la Restauration. Quand ils ont eux-mmes la main  l'oeuvre et
sentent le poids de la responsabilit, les hommes voient bientt le vrai
et feraient volontiers le bien. Mais ni dans le ct droit, ni dans
le ct gauche, les plus sages n'osaient proclamer la vrit qu'ils
voyaient et la prendre pour rgle de leur conduite; ils taient, les uns
et les autres, sous le joug de leur parti extrieur, de ses passions
comme de ses intrts, de ses ignorances comme de ses passions. C'est
une des plus graves plaies de notre temps que trs-peu d'hommes
conservent assez de fermet d'esprit et de caractre pour penser
librement et agir comme ils pensent; l'indpendance intellectuelle et
morale des individus disparat sous le poids des vnements et devant la
fougue des clameurs ou des dsirs populaires. Et dans cet asservissement
gnral des penses et des actions, il n'y a plus d'esprits justes ni
d'esprits faux, plus de prvoyants ni de tmraires, plus de chefs ni de
soldats; tous cdent  la mme pression, se courbent sous le mme vent;
la faiblesse commune amne le nivellement; toute hirarchie et toute
discipline disparaissent entre les hommes; ce sont les derniers qui
mnent les premiers, car ce sont les derniers qui psent et poussent,
pousss eux-mmes par cette tyrannie du dehors dont ils sont les plus
ardents et les plus aveugles instruments.

Comme parti politique, le centre, dans les Chambres de 1816  1820,
n'tait point atteint de ce mal: sincre dans son acceptation de la
Restauration et de la Charte, aucune pression extrieure ne venait le
dmentir ni le troubler; sa pense tait franche et son action libre;
il proclamait tout haut son but et y marchait tout droit, acceptant au
dedans les chefs les plus capables de l'y conduire, et n'ayant au dehors
que des adhrents qui ne lui demandaient que d'y arriver. C'est par
l que, malgr ce qui lui manquait d'ailleurs pour gouverner
avec puissance, le centre tait alors le parti le plus propre au
gouvernement, le seul capable de maintenir l'ordre dans l'tat en
supportant la libert de ses rivaux.

Mais pour recueillir tout le fruit de ce mrite et pour attnuer en mme
temps les dfauts naturels du centre dans sa mission, il fallait qu'une
ide fixe s'y tablt, la conviction que les divers lments du parti
taient indispensables les uns aux autres, et que, pour accomplir le
dessein qu'ils poursuivaient tous avec la mme sincrit, ils devaient
se faire mutuellement les concessions et les sacrifices ncessaires pour
maintenir entre eux l'union. Quand la sagesse divine a voulu assurer
la puissance d'une relation humaine, elle a interdit le divorce; les
relations politiques ne sauraient admettre une telle inviolabilit; mais
si elles ne sont pas fortement noues, si les hommes qui les contractent
ne sont pas bien rsolus  ne les rompre qu' la dernire extrmit et
par les plus imprieux motifs, elles aboutissent bientt, non seulement
 l'impuissance, mais au dsordre, et leur rupture trop facile amne,
dans la politique, des perturbations et des difficults nouvelles.
J'ai signal les diffrences et les dissidences qui existaient, ds
l'origine, entre les deux lments essentiels du centre, les ministres
avec leurs purs adhrents d'une part, les doctrinaires de l'autre;
ds la seconde session aprs l'ordonnance du 5 septembre 1816, ces
dissidences clatrent pour devenir bientt des dissensions.

Tout en reconnaissant l'influence des doctrinaires dans les Chambres
et le besoin qu'avait d'eux le pouvoir, ni les ministres, ni les
ministriels ne mesuraient bien l'importance de ce concours et la
gravit des raisons qui en faisaient le prix. Les philosophes attachent,
aux ides gnrales qui les proccupent, trop de valeur et de confiance;
les politiques ne leur accordent ni l'attention ni l'intrt auxquels
elles ont droit. Les philosophes sont fiers et susceptibles; ils veulent
qu'on les honore et qu'on les coute, dt-on ne pas les croire, et
les politiques qui les traitent lgrement ou avec froideur payent
quelquefois bien cher leur mcontentement. C'est d'ailleurs une marque
de peu d'lvation dans l'intelligence de ne pas savoir apprcier le
rle que jouent les ides gnrales dans le gouvernement des hommes,
et de les considrer comme vaines ou mme comme ennemies, parce qu'on
reconnat qu'il ne faut pas les prendre pour guides. De nos jours
surtout, et malgr le discrdit bien mrit o tant de thories sont
tombes, la mditation philosophique sur les grandes questions et les
grands faits de l'ordre politique est une puissance avec laquelle les
pouvoirs les plus forts et les plus habiles feront sagement de compter.
Les doctrinaires taient alors les reprsentants de cette puissance, et
ils la dployaient courageusement contre l'esprit rvolutionnaire aussi
bien que pour le rgime constitutionnel. Le cabinet de 1816 ne sentit
pas toute la valeur de leur rle et ne fit pas toujours,  leurs ides,
et  leurs voeux, une assez large part. L'application du jury aux
principaux dlits de la presse n'tait pas, j'en conviens, sans quelque
pril; mais il valait mieux en accepter l'essai, et maintenir ainsi
l'union dans le parti du gouvernement, que le diviser en repoussant
absolument, sur cette question, M. Camille Jordan, M. Royer-Collard et
leurs amis.

A tous les pouvoirs, surtout  un pouvoir nouveau, il faut un peu
de grandeur, dans leurs oeuvres et sur leur drapeau. L'ordre et la
protection rgulire des intrts privs, ce pain quotidien des peuples,
ne leur suffisent pas longtemps; c'est la condition ncessaire du
gouvernement, ce n'est pas l'unique besoin de l'humanit. Elle peut
trouver les autres satisfactions dont elle a soif dans des grandeurs
trs-diverses, morales ou matrielles, justes ou injustes, solides
ou phmres; elle n'a pas tant de sagesse ni de vertu que la vraie
grandeur lui soit indispensable; mais elle veut, en tout cas,
avoir devant les yeux quelque chose de grand qui attire et occupe
l'imagination des hommes. Aprs l'Empire qui avait donn  la France
toutes les joies de la force et de la gloire nationale, le spectacle de
la pense leve et libre, se dployant avec dignit morale et quelque
clat de talent, ne manquait pas de nouveaut ni d'attrait, et valait
bien qu'on en payt le prix, ne ft-ce que dans l'intrt du succs.

Le cabinet ne savait gure mieux traiter avec les dispositions
personnelles des doctrinaires qu'avec leurs ides: c'taient des
caractres indpendants et fiers aussi bien que des esprits levs,
prompts  s'offenser quand on semblait vouloir disposer de leur opinion
et de leur conduite sans leur aveu. Rien ne cote plus au pouvoir que
d'accepter un peu largement l'indpendance, de ses amis; il croit
leur avoir tmoign beaucoup, d'gards quand il les a pris pour ses
confidents, et il se laiss aisment aller  en user avec eux comme avec
des serviteurs. M. Lan, alors ministre de l'intrieur, crivit un
matin  M. Cuvier que le Roi venait de le nommer commissaire pour
soutenir une loi qui serait prsente le lendemain  la Chambre des
dputs. Non-seulement il ne l'avait point prvenu de la mission qu'il
voulait lui confier; il ne lui disait mme pas, dans son billet,
quelle loi il le chargeait de soutenir. M. Cuvier, plus empress que
susceptible avec le pouvoir, ne se plaignit point du procd et se
contenta de sourire en le racontant. Peu de jours auparavant, le
ministre des finances, M. Corvetto, avait aussi fait nommer M. de Serre
commissaire pour la dfense du budget, sans lui avoir demand si cela
lui convenait et sans s'tre entretenu avec lui des bases au moins
du budget qu'il l'appelait  soutenir. En recevant l'avis de cette
nomination, M. de Serre se montra vivement choqu: C'est une sottise,
dit-il tout haut, ou une insolence; probablement l'une et l'autre. M.
de Serre se trompait; ce n'tait ni l'une ni l'autre: M. Corvetto tait
un homme parfaitement poli, soigneux et modeste; mais il tait de
l'cole impriale et plus accoutum  donner ses instructions  des
agents qu' se concerter avec des dputs. Par leurs moeurs comme par
leurs ides, les doctrinaires appartenaient  un rgime libre: allis
incommodes pour le pouvoir, au sortir d'une monarchie militaire et
administrative.

Je ne sais laquelle des deux entreprises est la plus difficile,
transformer les fonctionnaires d'un pouvoir absolu en conseillers d'un
gouvernement libre, ou bien organiser et discipliner en parti politique
les amis de la libert. Si les ministres ne tenaient pas toujours assez
de compte des dispositions des doctrinaires, les doctrinaires  leur
tour s'inquitaient trop peu de la situation et de la tche des
ministres. C'taient des esprits tendus, ouverts, gnreux,
trs-accessibles  la sympathie; mais trop accoutums  vivre entre eux
et  se suffire mutuellement, ils ne songeaient gure  l'effet que
produisaient, hors de leur cercle, leurs actions et leurs paroles,
et par l ils se donnaient les apparences de torts sociaux qu'ils ne
voulaient pas avoir. Dans leurs rapports avec le pouvoir, ils taient
souvent intemprants et blessants de langage, impatients outre mesure,
ne sachant ni se contenter du possible, ni attendre que le mieux ft
possible sans trop d'effort. Il leur arrivait ainsi de mconnatre les
difficults, les ncessits et les moyens praticables du gouvernement
qu'ils avaient  coeur de fonder. Au sein des Chambres, ils se
montraient trop exclusifs et trop guerroyants, plus proccups de
prouver que de faire partager leur avis, plus enclins  ddaigner
qu'attentifs  recruter, et peu dous de ce talent d'attraction et
d'assemblage si ncessaire aux chefs de parti. Ils ne savaient pas assez
 quel point le succs de la bonne politique est difficile, ni quelle
infinie varit d'efforts, de sacrifices et de soins entrent dans l'art
de gouverner.

De 1816  1818, ces vices de la situation et ces fautes des hommes
jetrent dans le gouvernement et dans son parti une fermentation
continue et des germes de discorde intrieure qui ne lui permirent pas
d'acqurir la consistance et la force dont il avait besoin. Le
mal clata  la fin de 1818, quand le duc de Richelieu revint des
confrences d'Aix-la-Chapelle, rapportant la retraite des armes
trangres, la complte vacuation du territoire et le rglement
dfinitif des charges financires que les Cent-Jours avaient attires
sur la France. A peine arriv, il vit son cabinet se dissoudre, essaya
sans succs d'en former un nouveau, et fut contraint d'abandonner un
pouvoir qu'il n'avait point recherch, qu'il gotait peu, mais qu'il
lui dplaisait de perdre ainsi par force, au milieu de son triomphe
diplomatique, et en le voyant passer dans des mains dcides  en faire
un usage contraire  celui qu'il en et fait.

Un tel chec, dans un tel moment et sur un tel homme, avait quelque
chose de singulirement injuste et inopportun. Depuis 1815, le duc
de Richelieu n'avait cess de rendre au Roi et  la France de grands
services. Il avait seul obtenu quelque adoucissement aux conditions
d'une paix trs-dure, qu'il ne s'tait rsign  signer que par un
dvouement aussi triste que sincre, sentant tout le poids du sacrifice
qu'il faisait en y attachant son glorieux nom, et ne cherchant point 
s'en faire valoir. Nul homme n'tait plus exempt d'exagration et de
charlatanisme dans la manifestation de ses sentiments. Quinze mois aprs
la conclusion de la paix, il avait dcid les puissances trangres 
oprer une rduction considrable dans leur arme d'occupation. Un an
plus tard, il avait fait limiter  une somme fixe les rclamations
indfinies des cranciers trangers de la France. Il venait enfin de
signer l'entire libration du sol national quatre ans avant le terme de
rigueur fix par les traits. Le Roi,  son retour, l'en avait remerci
par de nobles paroles: Duc de Richelieu, lui avait-il dit, j'ai assez
vcu puisque, grce  vous, j'ai vu le drapeau franais flotter sur
toutes les villes franaises. Tous les souverains de l'Europe le
traitaient avec une srieuse et confiante estime. Rare exemple d'un
homme d'tat parvenu sans grandes, actions ni talents suprieurs, par
la droiture du caractre et le dsintressement de la vie,  une
considration si gnrale et si inconteste. Quoique le duc de Richelieu
ne se ft occup que des affaires extrieures, il tait plus propre
qu'on ne l'a dit, non pas  diriger effectivement, mais  prsider le
gouvernement intrieur de la Restauration. Grand seigneur et royaliste
prouv, il n'tait, soit d'esprit, soit de coeur, ni homme de cour, ni
migr; il n'avait, contre la socit et les hommes nouveaux, point de
prvention; sans bien comprendre les institutions libres, il ne leur
portait nul mauvais vouloir et s'y soumettait sans effort; simple dans
ses moeurs, vrai et sr dans ses paroles, ami du bien public, s'il ne
lui appartenait pas d'exercer dans les Chambres une puissante influence,
il ne manquait pas d'autorit auprs ni autour du Roi; et un cabinet
constitutionnel, appuy sur le centre parlementaire, ne pouvait avoir, 
cette poque, un plus digne et plus utile prsident.

Mais,  la fin de 1818, le duc de Richelieu se crut oblig et se
montra rsolu  engager une lutte dans laquelle les considrations de
reconnaissance et de convenance que je rappelle ici taient, pour
lui, de faibles armes. En vertu de la Charte et conformment  la loi
lectorale du 5 fvrier 1817, deux cinquimes de la Chambre des dputs
avaient t renouvels depuis la formation de son cabinet. La premire
preuve, en 1817, n'avait gure donn que des rsultats satisfaisants
pour la Restauration et ses amis;  peine deux ou trois noms connus
taient venus s'ajouter au ct gauche, qui ne comptait, mme aprs ce
renfort, pas plus de vingt membres. A la seconde preuve, en 1818,
ce parti fit des recrues plus nombreuses et bien plus clatantes;
vingt-cinq membres nouveaux environ, et parmi eux MM. de La Fayette,
Benjamin Constant et Manuel, prirent place dans ses rangs. C'tait peu
encore comme nombre, c'tait beaucoup comme drapeau et comme pronostic.
Une alarme  la fois sincre et intresse clata  la cour et dans le
ct droit; on s'y disait, on s'y croyait  la veille d'une rvolution
nouvelle; mais de cette crainte mme on tirait une vive esprance;
puisque les ennemis de la maison de Bourbon rentraient dans la Chambre,
le Roi sentirait enfin la ncessit d'y rendre le pouvoir  ses amis. Le
parti n'avait pas attendu les dernires lections pour tenter un grand
effort; des _Notes secrtes_, rdiges sous les yeux de Monsieur le
comte d'Artois et par ses plus intimes confidents, avaient t adresses
aux souverains trangers pour leur signaler le mal croissant et leur
dmontrer que le changement des conseillers de la couronne tait, pour
la monarchie en France et pour la paix en Europe, l'unique moyen de
salut. Comme ses collgues, et par un sentiment patriotique bien plus
que par intrt personnel, le duc de Richelieu s'indignait de ces
invocations  l'tranger pour le gouvernement intrieur du pays; M. de
Vitrolles fut ray du Conseil priv comme auteur de la principale de ces
_Notes secrtes_. Les souverains europens faisaient peu de cas de tels
avertissements, ne croyant ni au Bon jugement, ni au dsintressement
des hommes qui les leur adressaient. Cependant, aprs les lections
de 1818, ils s'inquitrent aussi; c'tait par sagesse, non par got,
qu'ils avaient approuv et soutenu en France le rgime constitutionnel;
ils l'avaient jug ncessaire pour clore la rvolution. Si au contraire
il lui rouvrait la porte, le repos de l'Europe serait plus que jamais
compromis, car la rvolution aurait pour elle les apparences de la
lgalit. Ni en France, ni en Europe pourtant, mme parmi les plus
alarms et les plus alarmistes, personne ne songeait alors  mettre le
rgime constitutionnel en question; dans la pense de tous, il avait
acquis chez nous droit de cit. C'tait  la loi des lections qu'on
imputait tout le mal. Ce fut  Aix-la-Chapelle, au milieu des souverains
et de leurs ministres, que le duc de Richelieu apprit les nouveaux lus
qu'elle venait de rappeler sur la scne. L'empereur Alexandre lui en
tmoigna son inquitude. Le duc de Wellington conseillait  Louis XVIII
de se rapprocher des royalistes. Le duc de Richelieu revint 
Paris dcid  rformer la loi lectorale, ou  ne plus accepter la
responsabilit de ses rsultats.

Les institutions attaques n'ont point de voix pour se dfendre, et les
hommes se dchargent volontiers sur elles de leurs propres torts. Je ne
commettrai pas cette injustice. Je n'abandonnerai pas une ide juste
parce qu'elle a t compromise et pervertie dans l'application. Le
principe de la loi lectorale du 5 fvrier 1817 tait bon et reste bon,
quoiqu'il n'ait pas suffi  prvenir les maux de notre imprvoyance et
de nos passions.

Quand on veut srieusement un gouvernement libre, il faut choisir entre
le principe de la loi du 5 fvrier 1817 et le suffrage universel, entre
le droit de suffrage concentr dans les rgions leves de la socit et
le de suffrage rpandu dans les masses populaires. J'entends le droit de
suffrage direct et dcisif, seul efficace pour assurer l'action du pays
sur son gouvernement. Pourvu qu'ils satisfassent l'un et l'autre  cette
condition, les deux systmes peuvent fournir un contrle rel du pouvoir
et des garanties  la libert. Lequel est prfrable? Question d'poque,
de situation, de degr de civilisation et de forme de gouvernement. Le
suffrage universel peut s'adapter  des socits rpublicaines, petites
ou fdratives, naissantes ou trs-avances en exprience politique. Le
droit de suffrage, plac plus haut et attach  une forte prsomption
d'esprit d'ordre, d'indpendance et de lumires, convient mieux aux
grandes socits unitaires et monarchiques. Ce fut notre motif pour
en faire la base de la loi de 1817; nous redoutions les tendances
rpublicaines qui ne sont gure, parmi nous et de nos jours, que des
tendances anarchiques; nous regardions la monarchie comme naturelle
et la monarchie constitutionnelle comme ncessaire  la France; nous
voulions l'organiser sincrement et fortement, en assurant, sous ce
rgime, aux lments conservateurs de la socit franaise, telle
qu'elle est faite aujourd'hui, une influence que nous jugions aussi
conforme aux intrts de la libert qu' ceux du pouvoir.

C'est la dsunion du parti monarchique qui a vici le systme lectoral
de 1817, et lui a enlev sa force avec sa vrit. En plaant le pouvoir
politique entre les mains de la proprit, des lumires, des intrts
naturellement indpendants et conservateurs, ce systme reposait sur
la confiance que ces intrts seraient habituellement unis, et qu'ils
dfendraient en commun l'ordre et le droit contre l'esprit de licence
et de rvolution, pente fatale de notre temps. Mais, ds leurs premiers
pas, les divers lments du grand parti monarchique, anciens ou
nouveaux, aristocratiques ou bourgeois, se prcipitrent dans la
discorde, aveugles sur la faiblesse dont elle les frappait tous,
et ouvrant ainsi la porte aux esprances et au travail du parti
rvolutionnaire, leur commun ennemi. De l, et non de la loi lectorale
de 1817 et de son principe, vint le mal qu'on voulait arrter en 1818,
en brisant cette loi. J'en conviendrai expressment: lorsqu'en 1816 et
1817, nous prparions et nous dfendions la loi des lections, nous
aurions pu prvoir dans quel tat des esprits elle serait applique; la
discorde entre les lments divers du parti monarchique n'a pas t
un fait trange et inattendu; elle existait dj  cette poque; les
royalistes de l'ancienne France et les royalistes de la France nouvelle
taient dj profondment spars. J'incline  croire qu'eussions-nous
tenu, de leurs luttes futures, plus de compte, nous n'aurions pu agir
alors autrement que nous n'avons fait; nous tions en prsence d'une
imprieuse ncessit; la France nouvelle, qui se sentait attaque,
voulait tre dfendue; et si elle n'avait pas trouv des dfenseurs
parmi les royalistes, elle en et cherch dans le camp rvolutionnaire,
comme elle l'a fait trop souvent. Mais ce qui explique une faute ne la
supprime pas: notre politique en 1816 et 1817 acceptait trop facilement
les dchirements du parti monarchique, et s'inquitait trop peu des
retours possibles du parti rvolutionnaire; nous ne mesurions pas toute
l'tendue de l'un et de l'autre danger. C'est l'erreur des hommes
engags dans les liens des partis d'oublier qu'il y a bien des vrits
diverses dont ils devraient tenir grand compte, et de ne se proccuper
que de celles qu'ils ont inscrites avec clat sur leur drapeau.

En partant d'Aix-la-Chapelle, o il avait si bien russi, le duc de
Richelieu, quoique peu prsomptueux, ne doutait gure, je crois, qu'il
ne russt aussi  Paris dans son dessein de faire changer la loi
des lections. Le succs trompe les plus modestes et les empche de
pressentir les prochains revers. A son arrive, il trouva l'oeuvre bien
plus difficile qu'il ne s'y tait attendu: dans l'intrieur du cabinet,
M. Mole seul s'associait pleinement  son intention; M. Decazes et le
marchal Gouvion-Saint-Cyr se prononcrent pour le maintien de la loi;
M. Lan, tout en pensant qu'il fallait la modifier, ne voulait prendre
 cette entreprise aucune part, ayant t, disait-il, le premier 
proposer la loi et  la soutenir; M. Roy qui, peu auparavant, avait
remplac aux finances M. Corvetto, ne tenait pas beaucoup au systme
lectoral, mais dclarait qu'il ne resterait pas dans le cabinet sans M.
Decazes qu'il regardait comme ncessaire, soit dans les Chambres,
soit auprs du Roi. La discorde clatait en dehors comme au dedans du
ministre; dans les Chambres, entre les dfenseurs et les adversaires
de la loi, le centre se partageait; le ct gauche la dfendait
passionnment; le ct droit se disait prt  appuyer tout ministre
qui en proposerait la rforme, mais il se montrait en mme temps
irrconciliable avec M. Decazes, auteur de l'ordonnance du 5 septembre
1816 et de tous ses effets. Le public commenait  s'chauffer.
L'animation et la confusion allaient croissant. videmment ce n'tait
pas la seule loi des lections, c'tait toute la politique de la
Restauration et le gouvernement de la France qui taient en question..

Dans un petit crit que des historiens de ce temps, M. de Lamartine
entre autres, ont publi, le roi Louis XVIII a racont lui-mme les
incidents et les pripties de cette crise ministrielle qui aboutit,
comme on sait,  la retraite du duc de Richelieu avec quatre de ses
collgues, et  l'lvation de M. Decazes qui forma sur-le-champ un
cabinet nouveau dont il tait le chef sans le prsider, dont M. de
Serre, appel aux sceaux, devint le puissant organe dans les Chambres,
et dont le maintien de la loi des lections fut le drapeau. Deux
sentiments envelopps sous des formes simples, percent dans ce rcit
royal; d'abord, une certaine inquitude de l'auteur qu'on ne lui suppose
des torts dans son rle de Roi ou envers le duc de Richelieu, et le
besoin de s'en disculper; puis, un peu de ce plaisir secret que, dans
leurs plus graves embarras, les rois ne se refusent pas quand ils voient
tomber un ministre dont ils n'ont pas fait l'importance et qui les
servait sans possder ni rechercher leur faveur.

Si je n'avais consult que mon propre sentiment, dit le Roi en
terminant son rcit, j'aurais dsir que M. Decazes, unissant, comme il
en avait toujours eu l'intention, son sort  celui du duc de Richelieu,
sortt du ministre avec lui. C'et t un grand bonheur pour M.
Decazes que ce sentiment du Roi prvalt. Non qu'il ait manqu  aucun
devoir, ni mme  aucune convenance en survivant, dans le pouvoir, au
duc de Richelieu et en formant, sans lui, un cabinet: un dissentiment
profond, sur une question pressante, les avait spars; M. Decazes,
aprs avoir donn sa dmission, n'avait suscit aucun obstacle aux
efforts du duc de Richelieu pour trouver de nouveaux collgues; c'tait
seulement aprs l'insuccs de ces efforts, franchement dclar par le
duc lui-mme, et sur la demande formelle du Roi, qu'il s'tait charg
d'organiser un ministre. Il y avait l sans doute, pour un ami de M. de
Richelieu, la veille encore son collgue, des circonstances pnibles et
des apparences dsagrables; mais au fond, M. Decazes tait pleinement
dans son droit, et il ne pouvait gure se refuser  mettre en pratique
la politique qu'il avait soutenue dans le Conseil, puisque celle qu'il
avait combattue se reconnaissait impuissante. Mais la situation
du nouveau cabinet tait trop faible pour l'entreprise dont il se
chargeait: c'tait avec le centre profondment branl et divis qu'il
avait  lutter contre le ct droit plus irrit que jamais, et contre
le ct gauche visiblement hostile quoique, par dcence, il prtt au
pouvoir un prcaire appui. Le cabinet de M. Decazes ne conservait, comme
parti de gouvernement, que des forces trs-infrieures  celles qui
avaient entour le cabinet du duc de Richelieu, et il avait affaire 
deux armes ennemies, l'une inaccessible  toute paix,  toute trve,
l'autre se rapprochant quelquefois du ministre, mais se repliant tout
 coup et l'attaquant  son tour avec une malveillance empresse quand
elle trouvait l'occasion d'agir, embarrasse quand elle se sentait
oblige de se dissimuler.

Les doctrinaires; qui avaient, de concert avec M. Decazes, dfendu la
loi des lections, soutinrent nergiquement le nouveau cabinet, dans
lequel M. de Serre les reprsentait avec clat. Les succs ne lui
manqurent point. Par une administration bienveillante et active, par
des soins assidus pour ses partisans, par des appels frquents et
toujours accueillis  la clmence du Roi en faveur des bannis encore
excepts de l'amnistie, mme en faveur des vieux rgicides, M. Decazes
recherchait et obtenait souvent une popularit varie; le marchal
Gouvion-Saint-Cyr pacifiait les restes de la vieille arme en faisant
rentrer dans la nouvelle les plus capables de ses anciens chefs; M.
de Serre dfendait victorieusement le cabinet dans les Chambres, ses
projets de loi hardiment libraux comme sa rsistance franche aux
principes rvolutionnaires, et il conqurait dfinitivement, mme dans
l'opposition, un beau renom d'loquence forte et sincre. C'tait, dans
l'arne parlementaire, un cabinet brillant avec droiture, et, dans le
pays, un gouvernement loyalement constitutionnel. Mais il avait plus
d'clat oratoire que de force politique, et ni ses soins pour les
personnes, ni ses succs de tribune ne suffisaient  rallier le grand
parti de gouvernement que sa formation avait divis. La discorde
clatait entre les Chambres elles-mmes: la Chambre des pairs acceptait
la proposition du marquis Barthlmy, pour la rforme de la loi des
lections. En vain la Chambre des dputs, repoussait nergiquement
cette attaque; en vain le cabinet, par une nomination de soixante pairs
nouveaux, brisait au palais du Luxembourg la majorit assaillante;
ces demi-triomphes et ces violences lgales ne dcidaient rien. Les
gouvernements libres sont condamns  voir incessamment renatre les
questions que les rvolutions lguent aux socits et que le despotisme,
mme glorieux, suspend sans les rsoudre. Le ct droit voulait
passionnment ressaisir le pouvoir qui lui avait nagure chapp. Le
ct gauche dfendait  tout prix la rvolution, plus injurie qu'en
pril. Le centre disloqu et inquiet de l'avenir flottait entre les
partis ennemis, ne se sentant plus en tat de leur imposer la paix,
et prs d'aller,  droite ou  gauche, se perdre dans leurs rangs. Le
cabinet, tous les jours vainqueur dans quelque dbat et toujours soutenu
par la faveur du Roi, n'en restait pas moins faible et prcaire, ayant
l'air d'attendre qu'un vnement favorable ou contraire vnt lui donner
l'aplomb qui lui manquait ou le renverser.

De tels vnements, que les hommes appellent des accidents, ne manquent
jamais dans une telle situation. Dans l'espace de quelques mois, le
cabinet de 1819 en subit deux, l'lection de M. Grgoire et l'assassinat
de Monseigneur le duc de Berry, qui dcidrent de son sort.

Il est difficile de regarder l'lection de M. Grgoire comme un
accident; elle avait t propose et agre d'avance dans le Comit
central tabli  Paris pour s'occuper des lections, et qu'on appelait
le Comit directeur. Elle fut dcide  Grenoble, dans le collge runi
le 11 septembre 1819, par un certain nombre de suffrages du ct droit
qui se portrent, au second tour de scrutin, sur le candidat du ct
gauche, et lui donnrent, dans l'espoir des rsultats du scandale, une
majorit que par lui-mme il n'avait pas. Pour s'excuser du scandale,
quand il eut clat, quelques apologistes prtendirent que M. Grgoire
n'tait pas vraiment rgicide, puisque, s'il avait approuv, par ses
lettres  la Convention, la condamnation de Louis XVI, sa voix du moins
n'avait pas compt dans le scrutin fatal. Puis, quand l'admission du
dput fut mise en question dans la Chambre, le ct gauche, pour se
dbarrasser de lui en ludant le vrai motif du rejet, s'offrit
avec empressement  voter l'annulation de l'lection pour cause
d'irrgularit. Quand la violence imprvoyante ne leur a pas russi, les
hommes se rfugient volontiers dans la subtilit pusillanime. C'tait
bien en qualit de conventionnel rgicide et avec une prmditation
rflchie, non par un accident local et soudain, que M. Grgoire avait
t lu. Aucune lection ne fut plus prpare et plus accomplie par les
passions de parti. Sincre dans les garements pervers de son esprit, et
fidle  ses principes, quoique oublieux et faible quand il avait 
les appliquer, hautement chrtien et prchant la tolrance sous la
Convention de qui il acceptait pourtant la plus sanglante perscution
contre les prtres qui ne voulaient pas subir le joug de la nouvelle
glise, rpublicain et opposant sous l'Empire tout en consentant 
devenir snateur et comte, ce vieillard aussi inconsquent qu'obstin
fut l'instrument d'un grand acte d'hostilit contre la Restauration,
pour devenir aussitt, dans son parti, l'occasion d'un grand acte de
faiblesse. Triste fin d'une triste carrire!

L'assassinat de M. le duc de Berry mritait bien mieux le nom
d'accident. Le procs dmontra jusqu' l'vidence que Louvel n'avait
point de complices, et qu'il avait t seul  mditer le crime comme 
l'accomplir. Mais il fut vident aussi que la haine pour les Bourbons
avait envahi l'me et arm le bras de l'assassin. Les passions
rvolutionnaires sont un feu qui s'allume et s'alimente de trs-loin;
les orateurs du ct droit trouvaient crance dans un grand nombre
d'esprits quand ils disaient que c'tait l un accident comme c'est un
accident pour un temprament malade de prendre la peste quand elle est
dans l'air, et pour un magasin  poudre de sauter quand on bat souvent
le briquet  ct.

Contre ces deux terribles coups, M. Decazes essaya de se dfendre. Aprs
l'lection de M. Grgoire, il entreprit de faire lui-mme ce qu' la fin
de l'anne prcdente il avait refus de faire avec le duc de Richelieu.
Il rsolut le changement de la loi des lections. Ce changement devait
prendre place dans une grande rforme constitutionnelle mdite par M.
de Serre, librale sur certains points, monarchique sur d'autres, et
qui se promettait d'affermir la royaut en dveloppant le gouvernement
reprsentatif. M. Decazes fit un sincre effort pour dterminer le duc
de Richelieu, qui voyageait alors en Hollande,  venir reprendre la
prsidence du Conseil, et  poursuivre, de concert avec lui, devant les
Chambres, ce hardi dessein. Le Roi lui-mme insista auprs du duc de
Richelieu qui s'y refusa absolument, par dgot des affaires et mfiance
de lui-mme plutt que par aucun reste de ressentiment ou d'humeur. De
leur ct, trois des membres du cabinet de 1819, le gnral Dessoles,
le marchal Gouvion-Saint-Cyr et le baron Louis dclarrent qu'ils ne
s'associeraient  aucune attaque contre la loi des lections. M. Decazes
se dcida  se passer d'eux comme du duc de Richelieu, et  former un
nouveau cabinet dont il devint le prsident, et dans lequel M. Pasquier,
le gnral Latour-Maubourg et M. Roy vinrent remplacer les ministres
sortants. Le 29 novembre 1819, le Roi ouvrit la session. Deux mois
couls, le nouveau systme lectoral n'avait pas encore t prsent
 la Chambre. Trois jours aprs l'assassinat de M. le duc de Berry, M.
Decazes l'y porta tout  coup, avec deux projets de loi pour suspendre
la libert individuelle et rtablir la censure des journaux. Quatre
jours aprs, il tomba, et le duc de Richelieu, mis seul en prsence du
Roi et du pril, se dcida  rentrer au pouvoir. M. Decazes et mieux
fait d'accepter sa premire dfaite et de se retirer sur-le-champ aprs
l'lection de M. Grgoire, en engageant le Roi  reprendre le duc de
Richelieu pour ministre. Il n'et pas eu  abattre de sa propre main le
drapeau politique qu'il avait lev, et  porter le fardeau d'un grand
malheur.

La chute du cabinet de 1819 amena une nouvelle crise et un nouveau
progrs du mal qui dsorganisait le grand parti de gouvernement dont la
session de 1815 et l'ordonnance du 5 septembre 1816 avaient dtermin
la formation. Aux divisions successives du centre vint s'ajouter la
division parmi les doctrinaires eux-mmes. M. de Serre, entr dans le
cabinet avec M. Decazes pour dfendre la loi des lections, se dcida,
malade et absent,  y rester avec M. de Richelieu pour la dtruire, sans
aucune des compensations, relles ou apparentes, que ses grands projets
de rforme constitutionnelle y devaient joindre. Je tentai vainement de
l'en dtourner[16]. Dans la Chambre des dputs, M. Royer-Collard et
M. Camille Jordan attaqurent le nouveau systme lectoral; le duc de
Broglie et M. de Barante y proposrent, dans la Chambre des pairs, de
graves amendements. Tous les liens politiques qui s'taient forms
depuis cinq ans semblaient dissous; chacun suivait son opinion
personnelle ou retournait  son ancienne pente. Il n'y avait plus, dans
l'arne parlementaire, que trouble et lutte confuse; aux deux extrmits
apparaissaient deux fantmes, la Rvolution et la Contre-Rvolution; se
menaant l'un l'autre et  la fois impatients et inquiets d'en venir aux
mains.

[Note 16: J'insre dans les _Pices historiques_ la lettre que je lui
crivis dans ce but, le 12 avril 1820,  Nice, o il s'tait rendu vers
la fin du mois de janvier, pour se reposer d'une crise de la maladie de
poitrine  laquelle il a fini par succomber. Je suis frapp aujourd'hui,
comme le seront sans doute les lecteurs qui y feront quelque attention,
du mlange de vrit et d'erreur, de prvoyance et d'imprvoyance que
contient cette lettre,  laquelle les vnements postrieurs ont donn
tour  tour raison et tort. (_Pices historiques_, n X.)]

Si on veut se donner le spectacle des exagrations parlementaires et des
bullitions populaires pousses jusqu' leur extrme limite, et retenues
pourtant dans cette limite par le pouvoir lgal et le bon sens public
qui suffisent encore pour arrter le pays au bord de l'abme, quoique
trop faibles pour lui en fermer le chemin, il faut lire la discussion du
nouveau projet de loi lectorale prsent le 17 avril 1820  la Chambre
des dputs par le second cabinet du duc de Richelieu, et dbattu
pendant vingt-six jours dans cette Chambre, au bruit des attroupements
du dehors, tourdiment agressifs et rudement rprims. A en croire les
orateurs du ct gauche, la France et ses liberts, la Rvolution et ses
conqutes, l'honneur du prsent et la scurit de l'avenir, tout tait
perdu si le projet ministriel tait adopt. Le ct droit,  son tour,
regardait ce projet comme  peine suffisant pour sauver momentanment la
monarchie, et se dclarait bien rsolu  repousser tout amendement qui
en attnuerait les effets. De part et d'autre, les prtentions comme les
alarmes se montraient intraitables. Attirs et chauffs par ce bruit
lgal, des tudiants, de jeunes libraux sincres, d'anciens meutiers
de profession, des opposants et des oisifs de toute sorte engageaient
tous les jours, contre les agents de la police et les soldats, des
luttes quelquefois sanglantes dont les rcits venaient redoubler la
violence des dbats intrieurs. Au milieu de ce grand trouble, ce fut
le mrite du cabinet de 1820 de maintenir la libert des dlibrations
lgislatives, en rprimant les mouvements populaires, et de jouer en
mme temps son rle, dans ces orageuses dlibrations, avec persvrance
et mesure. M. Pasquier, alors ministre des affaires trangres, fut dans
cette occasion, avec une tranquillit, une abondance et une prsence
d'esprit rares, le principal champion parlementaire du cabinet; et
M. Mounier, directeur gnral de la police, fit preuve, contre les
dsordres des rues, d'une fermet aussi prudente qu'active. L'accusation
tant de fois porte contre tant de ministres, contre M. Casimir Prier
en 1831 comme contre le duc de Richelieu en 1820, de susciter les
meutes pour avoir  les rprimer, ne mrite pas qu'un homme de sens
s'arrte  en parler. Au bout d'un mois, tous ces dbats, toutes ces
scnes du dedans et du dehors aboutirent  l'adoption, non pas du projet
de loi prsent par le cabinet, mais d'un amendement qui, sans dtruire
en principe la loi du 5 fvrier 1817, la faussait assez, au profit du
ct droit, pour qu'il crt devoir s'en contenter. La plus grande
partie du centre et les membres les plus modrs du ct gauche s'y
rsignrent, dans l'intrt de la paix publique. L'extrme gauche et
l'extrme droite, M. Manuel et M. de la Bourdonnaye, protestrent. Le
nouveau systme lectoral tait videmment destin  faire passer, de la
gauche  la droite, la majorit et le pouvoir; mais ni les liberts de
la France, ni les conqutes de la Rvolution ne devaient y prir.

La question une fois vide, le cabinet avait  payer au ct droit ses
dettes: dettes de faveur envers les allis qui l'avaient soutenu, dettes
de rigueur envers les adversaires qui l'avaient combattu. En dpit des
anciennes amitis, les doctrinaires figuraient ncessairement dans cette
dernire catgorie. J'aurais pu, si j'avais voulu, y rester tranger;
n'appartenant ni  l'une ni  l'autre Chambre, en dehors de toute action
oblige, j'aurais pu me renfermer dans mon rle de conseiller d'tat, la
rserve et le silence, aprs avoir donn au gouvernement mon avis; mais
en entrant dans la vie publique, je m'tais promis de la prendre au
srieux, c'est--dire de manifester toujours hautement ce que je pensais
et de ne jamais me sparer de mes amis. M. de Serre me comprit, avec
raison, dans la mesure qui les limina du Conseil d'tat: le 17 juin
1820, il nous crivit,  MM. Royer-Collard, Camille Jordan, Barante
et moi, que nous avions cess d'en faire partie. Les meilleurs hommes
prennent bien aisment les moeurs et les allures du pouvoir absolu:
M. de Serre ne manquait assurment ni de dignit personnelle, ni de
dvouement  ses convictions; il s'tonna que j'eusse, dans cette
circonstance, obi aux miennes sans autre ncessit, et il me le
tmoigna, en m'annonant ma rvocation, avec une rudesse nave:
L'hostilit violente, me dit-il, dans laquelle, sans l'ombre d'un
prtexte, vous vous tes plac dans ces derniers temps contre le
gouvernement du Roi a rendu cette mesure invitable. Je me contentai
de lui rpondre: J'attendais votre lettre; j'avais d la prvoir et
je l'avais prvue quand j'ai manifest hautement ma dsapprobation des
actes et des discours du ministre. Je me flicite de n'avoir rien 
changer dans ma conduite. Demain comme hier, je n'appartiendrai qu'
moi-mme, et je m'appartiendrai tout entier[17].

[Note 17: J'insre en entier dans les _Pices historiques_ la
correspondance change,  cette occasion, entre M. de Serre, M.
Pasquier et moi. (_Pices historiques_, n XI.)]

Le pas dcisif tait fait; le pouvoir avait chang de route comme
d'amis. Aprs l'avoir plac sur sa pente nouvelle, le duc de Richelieu
et ses collgues firent, pendant deux ans, de sincres efforts pour l'y
arrter. Ils essayrent de tous les moyens, soit de complaisance, soit
de rsistance; ils accordrent, tantt au ct droit, tantt aux
dbris du centre, quelquefois mme au ct gauche, des satisfactions
quelquefois de principes, plus souvent de personnes. M. de Chateaubriand
fut envoy comme ministre du Roi  Berlin, pendant que le gnral
Clauzel tait dclar compris dans l'amnistie. M. de Villle et
M. Corbire entrrent dans le cabinet, l'un comme ministre sans
portefeuille, l'autre comme prsident du Conseil royal de l'instruction
publique; ils en sortirent au bout de six mois, sous des prtextes
frivoles, mais prvoyant la chute prochaine du cabinet, et ne voulant
pas s'y trouver au moment o il tomberait. Ils ne s'taient pas tromps;
les lections de 1821 achevrent de dcimer le bataillon flottant qui
tentait encore de tenir bon autour du pouvoir chancelant. Le duc de
Richelieu, qui n'tait rentr aux affaires qu'aprs avoir reu, de M. le
comte d'Artois en personne, la promesse d'un appui durable, se plaignit
hautement, avec sa rudesse de grand seigneur honnte homme, qu'on ne
lui tnt pas la parole de gentilhomme qu'on lui avait donne. Vaines
plaintes comme vains efforts: le cabinet gagnait  grand'peine du temps;
le ct droit seul gagnait chaque jour du terrain. Enfin le 15 dcembre
1821, la dernire ombre du gouvernement du centre s'vanouit avec le
second ministre du duc de Richelieu. Le ct droit et M. de Villle
saisirent le pouvoir: C'est la contre-rvolution qui arrive, s'criait
le ct gauche, dans un lan confus de satisfaction et d'alarme. M. de
Villle en pensait autrement: un peu avant la crise dcisive, aprs
avoir, en qualit de vice-prsident, dirig quelques jours les
dlibrations de la Chambre des dputs, il crivait  l'un de ses amis:
Vous ne sauriez croire comme mes quatre jours de prsidence ont russi.
J'en reois des compliments de tous cts; mais particulirement, je
l'avoue  ma honte, du ct gauche, que je n'ai pas cependant mnag.
Ils s'attendaient sans doute  tre mangs tout vifs par un _ultra_. Ils
ne tarissent pas d'loges. Enfin ceux  qui je ne parle jamais viennent
m'aborder maintenant pour me faire mille compliments. Je crois qu'il y a
l un peu de malice de leur part contre M. Ravez. Quoi qu'il en soit,
si on nommait un prsident maintenant, j'aurais la presque totalit
des voix de la Chambre..... Quant  moi, il ne me cote rien d'tre
impartial; je ne vois que la russite des affaires dont je suis charg,
et n'y mets pas la moindre passion contre les individus. Je suis n pour
la fin des rvolutions.



                              CHAPITRE VI.

GOUVERNEMENT DU COT DROIT.

Situation de M. de Villle en arrivant au pouvoir.--Il est aux
prises avec le ct gauche et les conspirations.--Caractre des
conspirations.--Apprciation de leurs motifs.--Leurs liens avec
quelques-uns des chefs de l'opposition parlementaire.--M. de La
Fayette.--M. Manuel.--M. d'Argenson.--Leur attitude dans la Chambre des
dputs.--Insuccs des conspirations et ses causes.--M. de Villle aux
prises avec ses rivaux au dedans et  ct du cabinet.--Le duc Matthieu
de Montmorency.--M. de Chateaubriand ambassadeur  Londres.--Congrs
de Vrone.--M. de Chateaubriand devient ministre des affaires
trangres.--Guerre d'Espagne.--Apprciation de ses motifs et de ses
effets.--Rupture entre M. de Villle et M. de Chateaubriand.--Chute
de M. de Chateaubriand.--M. de Villle aux prises avec une opposition
sortie du ct droit.--Le _Journal des Dbats_ et MM. Bertin.--M. de
Villle tombe sous le joug de la majorit parlementaire.--Attitude
et influence du parti ultra-catholique.--Apprciation de sa
conduite.--Attaques dont il est l'objet.--M. de Montlosier.--M.
Branger.--Faiblesse de M. de Villle.--Son dclin.--Ses adversaires
 la cour.--Revue et licenciement de la garde nationale de Paris.
--Trouble de Charles X.--Dissolution de la Chambre des dputs.--Les
lections sont contraires  M. de Villle.--Il se retire.--Mot de Madame
la Dauphine  Charles X.

(1822-1827.)

Je change ici de situation et de point de vue. Ce n'est plus du dedans
et comme acteur, c'est du dehors et comme spectateur que j'ai observ le
gouvernement du ct droit et que j'en puis parler. Spectateur opposant,
 qui le temps a apport sa lumire et enseign l'quit.

En dcembre 1821, M. de Villle arriva au pouvoir par le grand et
naturel chemin. Il y arriva au nom des qualits qu'il avait dployes et
de l'importance qu'il avait acquise dans les Chambres, et  la tte de
son parti qu'il y fit entrer avec lui. Il atteignait ainsi, aprs
cinq ans de lutte, le but qu'avait prmaturment marqu en 1815 M. de
Vitrolles; c'tait le chef de la majorit parlementaire qui devenait
le chef du gouvernement. Les vnements ont des malices imprvues; la
Charte portait au pouvoir l'homme qui l'avait, le premier, combattue
avant sa promulgation.

Parmi les hommes de notre temps, c'est un trait distinctif de M. de
Villle d'tre arriv au gouvernement comme homme de parti et d'tre
rest homme de parti dans le gouvernement, tout en travaillant  faire
prvaloir, parmi les siens, l'esprit de gouvernement sur l'esprit de
parti. Ce modrateur du ct droit lui a toujours t fidle. Bien
souvent tranger aux ides, aux passions, aux desseins de son parti, il
les combattait, mais sous main et sans les dsavouer, dcid  ne jamais
se sparer de ses amis, mme quand il ne russissait pas  les diriger.
Par un juste instinct pratique, il avait promptement compris la
ncessit de la ferme adhsion du chef  son arme pour assurer celle
de l'arme  son chef. Il a pay cher cette persvrance, car elle l'a
justement condamn  porter le poids de fautes que, plus libre, il n'et
probablement pas commises mais c'est  ce prix qu'il a gard pendant
six ans le pouvoir en prservant, pendant six ans, son parti des fautes
extrmes qui, aprs lui, devaient amener sa ruine. Comme ministre de la
royaut constitutionnelle, M. de Villle a donn, parmi nous, l'un des
premiers exemples de cette fixit des liens politiques qui, malgr de
graves inconvnients et de belles exceptions, est essentielle aux grands
et salutaires effets du gouvernement reprsentatif.

Au moment o se forma son cabinet, M. de Villle trouva le pays et
le gouvernement engags dans une situation violente. Ce n'tait plus
seulement des orages de Chambre et des tumultes de rue; les socits
secrtes, les complots, les insurrections, un effort passionn pour le
renversement de l'ordre tabli, fermentaient et clataient partout, dans
les dpartements de l'Est, de l'Ouest, du Midi,  Bfort,  Colmar, 
Toulon,  Saumur,  Nantes,  La Rochelle;  Paris mme et sous les yeux
des ministres, dans l'arme comme dans les professions civiles, dans
la garde royale comme dans les rgiments de ligne. En moins de trois
annes, huit conspirations srieuses attaqurent et mirent en question
la Restauration.

Aujourd'hui,  plus de trente ans de distance, aprs tant et de bien
plus grands vnements; quand un honnte homme sens se demande quels
motifs suscitaient des colres si ardentes et des entreprises, si
tmraires, il n'en trouve point de suffisants ni de lgitimes. Ni les
actes du pouvoir, ni les probabilits de l'avenir ne blessaient ou ne
menaaient assez les droits et les intrts du pays pour autoriser
un tel travail de renversement. Le systme lectoral avait t
artificieusement chang; le pouvoir avait pass aux mains d'un parti
irritant et suspect; mais les grandes institutions taient debout; les
liberts publiques, bien que combattues, se dployaient avec vigueur;
l'ordre lgal n'avait reu aucune grave atteinte; le pays prosprait et
grandissait rgulirement. Inquite, la socit nouvelle n'tait point
dsarme; elle tait en mesure et d'attendre et de se dfendre. Il y
avait de justes motifs pour une opposition publique et vive, point de
justes causes de conspiration ni de rvolution.

Les peuples qui aspirent  tre libres courent un grand danger, le
danger de se tromper en fait de tyrannie. Ils donnent aisment ce nom 
tout rgime qui leur dplat ou les inquite, ou qui ne leur accorde
pas tout ce qu'ils dsirent. Frivoles humeurs qui ne demeurent point
impunies. Il faut que le pouvoir ait inflig au pays bien des violations
de droit, des iniquits et des souffrances bien amres et bien
prolonges pour que les rvolutions soient fondes en raison et
russissent malgr leurs propres fautes. Quand de telles causes manquent
aux tentatives rvolutionnaires, ou bien elles chouent misrablement,
ou bien elles amnent promptement les ractions qui les chtient.

Mais, de 1820  1823, les conspirateurs ne songeaient seulement pas  se
demander si leurs entreprises taient lgitimes; ils ne concevaient  ce
sujet aucun doute. Des passions bien diverses et pourtant simultanes,
de vieilles haines et de jeunes esprances, les alarmes du pass et
les sductions de l'avenir dominaient leur me comme leur conduite.
C'taient de vieilles haines et de vieilles alarmes que celles qui
s'attachaient aux mots d'migration, rgime fodal, ancien rgime,
aristocratie, contre-rvolution; mais ces alarmes et ces haines taient,
dans bien des coeurs, aussi sincres et aussi chaudes que si elles se
fussent adresses  de vivants et puissants ennemis. Contre ces fantmes
que la folie de l'extrme droite faisait apparatre sans pouvoir les
faire renatre, toute guerre semblait permise, urgente, patriotique; on
croyait servir et sauver la libert en rallumant contre la Restauration
tous les feux de la Rvolution. On se flattait en mme temps de
prparer une rvolution nouvelle qui mettrait fin, non-seulement 
la Restauration, mais  la monarchie, et ferait triompher, par
l'tablissement de la Rpublique, les droits et les intrts populaires.
Pour la plupart de ces jeunes enthousiastes ns de familles engages
dans la vieille cause de la Rvolution, les rves de l'avenir
s'unissaient aux traditions du foyer domestique; en soutenant les luttes
de leurs pres, ils poursuivaient leurs propres utopies.

Aux conspirateurs par haine rvolutionnaire ou par esprance
rpublicaine d'autres venaient se joindre, conduits par des vues plus
prcises, mais non moins passionnes. Je l'ai dit ailleurs en parlant de
Washington: C'est le privilge, souvent corrupteur, des grands hommes
d'inspirer l'affection et le dvouement sans les ressentir. Nul homme
n'a, plus que l'empereur Napolon, joui de ce privilge: il mourait, 
ce moment mme, sur le rocher de Sainte-Hlne; il ne pouvait plus rien
pour ses partisans; il n'en trouvait pas moins, dans le peuple comme
dans l'arme, des coeurs et des bras prts  tout faire et  tout
risquer pour son nom. Gnreux aveuglement dont je ne sais s'il faut
s'attrister ou s'enorgueillir pour l'humanit.

Toutes ces passions, toutes ces alliances seraient peut-tre demeures
obscures et vaines, si elles n'avaient trouv dans les hautes rgions
politiques, au sein des grands corps de l'tat, des interprtes et des
chefs. Les masses populaires ne se suffisent point  elles-mmes; il
faut que leurs dsirs et leurs desseins se personnifient dans des
figures grandes et visibles qui marchent devant elles en acceptant la
responsabilit du but et du chemin. Les conspirateurs de 1820  1823 le
savaient bien; aussi sur les points les plus divers,  Bfort comme
 Saumur, et  chaque nouvelle entreprise, ils dclaraient qu'ils
n'agiraient pas si des personnages politiques, des dputs en renom ne
s'engageaient avec eux. Personne n'ignore aujourd'hui que le patronage
qu'ils demandaient ne leur manqua point.

Dans la Chambre des dputs, l'opposition au gouvernement du ct droit
se formait,  cette poque, de trois groupes unis pour lui rsister,
mais trs-diffrents dans leurs vues et leurs moyens de rsistance. Je
ne nomme que les hommes considrables et qui ont eux-mmes clairement
marqu leur situation. M. de La Fayette, M. d'Argenson et M. Manuel
acceptaient et dirigeaient les conspirations. Sans les ignorer,
le gnral Foy, M. Benjamin Constant, M. Casimir Prier, les
dsapprouvaient et ne s'y associaient pas. M. Royer-Collard et ses amis
y taient absolument trangers, et ne les connaissaient pas plus qu'ils
n'y prenaient part.

Je ne puis penser  M. de La Fayette sans un sentiment d'affectueuse
tristesse. Je n'ai point connu de caractre plus gnreux, plus
bienveillant pour tous, plus ami de la justice envers tous, plus prt
 tout risquer pour sa foi et pour sa cause. Sa bienveillance, un peu
banale envers les personnes, n'en tait pas moins, pour l'humanit
en gnral, vraie et profonde. Son courage et son dnouement taient
faciles, empresss, srieux sous des apparences quelquefois lgres, et
d'aussi bon aloi que de bonne grce. Il a eu, dans sa vie, une constance
de sentiments et d'ides et des jours de rsolution vigoureuse qui
feraient honneur aux plus fermes amis de l'ordre et de la rsistance. En
1791, il a fait tirer, au Champ-de-Mars, sur l'meute pare du nom de
peuple; en 1792, il est venu, en personne, demander, au nom de son
arme, la rpression des Jacobins; il est rest  part et debout sous
l'Empire. Mais il manquait de jugement politique, de discernement
dans l'apprciation des circonstances et des hommes, et il avait un
laisser-aller sur sa propre pente, une imprvoyance des rsultats
probables de ses actions, un besoin permanent et indistinct de faveur
populaire qui le faisaient driver bien au del de ses vues, et le
livraient  des influences d'un ordre, trs-infrieur, souvent mme
contraire  sa nature morale comme  sa situation. Au premier moment, en
1814, il s'tait montr assez bien dispos pour la Restauration; mais
les tendances du pouvoir, la persvrance des rancunes royalistes et sa
propre soif de popularit le jetrent bientt dans l'opposition. A la
fin des Cent-Jours, son opposition  la maison de Bourbon devint une
hostilit dclare et active; rpublicain dans l'me sans pouvoir
ni oser proclamer la Rpublique, il repoussa aussi obstinment que
vainement le retour de la royaut; et, devant la Chambre de 1815, irrit
sans tre pouvant, il s'engagea, pour n'en plus sortir tant que dura
la Restauration, dans les rangs extrmes de ses ennemis. Il tait, de
1820  1823, non pas le chef rel, mais l'instrument et l'ornement de
toutes les socits secrtes, de tous les complots, de tous les projets
de renversement, mme de ceux dont il et,  coup sr, s'ils avaient
russi, dsavou et combattu les rsultats.

Personne ne ressemblait moins que M. Manuel  M. de La Fayette; autant
l'un tait ouvert, imprvoyant et tmraire dans son hostilit, autant
l'autre tait contenu, calcul et prudent jusque dans sa violence,
quoique au fond ferme et hardi. M. de La Fayette tait, je ne dirai
pas un grand seigneur, ce mot ne lui va pas, mais un grand gentilhomme
libral et populaire, point rvolutionnaire par nature, mais qui
pouvait, par entranement et aveuglement, tre pouss et pousser
lui-mme  des rvolutions rptes; M. Manuel tait le fils docile et
le dfenseur habile de la rvolution accomplie depuis 1789; capable de
devenir,  son service, un homme de gouvernement, de gouvernement libre
si l'intrt de la rvolution l'et permis, de gouvernement absolu si le
pouvoir absolu et t ncessaire pour faire dominer la rvolution, mais
dcid en tout cas  la soutenir  tout prix. Esprit peu lev et peu
fcond, il ne portait, dans la vie et les dbats parlementaires, ni
grandes vues politiques, ni beaux et sympathiques mouvements de l'me;
mais il tait puissant par l'aplomb de son attitude et la fermet lucide
de son langage. Point avocat, quoiqu'un peu provincial dans la forme, il
parlait comme il agissait, en homme de parti froidement rsolu, immobile
dans la vieille arne rvolutionnaire et ne consentant jamais  en
sortir, soit pour admettre des transactions, soit pour entrer dans des
voies nouvelles. La Restauration,  vrai dire, tait pour lui l'ancien
rgime et la contre-rvolution; aprs lui avoir fait, dans les Chambres,
toute l'opposition qu'admettait ce thtre, il encourageait au dehors
tous les complots, tous les efforts de renversement, moins prompt que M.
de La Fayette  se lancer  leur tte, moins confiant dans leur succs,
mais dcid  entretenir par l, contre la Restauration, la haine et
la guerre, en attendant qu'une chance favorable se prsentt pour lui
porter des coups dcisifs.

M. d'Argenson avait, dans le parti, moins d'importance que ses deux
collgues, quoique peut-tre le plus passionn des trois. C'tait un
rveur sincre et mlancolique, convaincu que tous les maux des socits
humaines proviennent des lois humaines, et ardent  poursuivre toute
sorte de rformes, quoiqu'il portt peu de confiance aux rformateurs.
Par sa situation sociale, parla gnrosit de ses sentiments, le srieux
de ses convictions, l'attrait d'un caractre affectueux bien que
taciturne, et les agrments d'un esprit fin, lgant, et qui tirait de
sa mauvaise philosophie des vues hardies, il tenait, dans les projets et
les dlibrations pralables de l'opposition conspiratrice, une assez
grande place; mais il tait peu propre  l'action et prompt  se
dcourager, quoique toujours prt  se rengager. Un fanatisme utopiste,
mais qui espre peu, n'est pas un bon temprament de conspirateur.

On sait quelle fut l'issue de toutes ces conspirations aussi vaines que
tragiques. Partout suivies pas  pas par l'autorit, quelquefois mme
fomentes par l'ardeur intresse d'indignes agents, elles amenrent,
dans l'espace de deux annes, sur les divers points de la France,
dix-neuf condamnations  mort dont onze furent excutes. Quand on se
reporte  ces tristes scnes, l'esprit s'tonne et le coeur se serre au
spectacle du contraste qui clate entre les sentiments et les actions,
les efforts et les rsultats; des entreprises  la fois si srieuses et
si tourdies, tant de sincrit patriotique et de lgret morale,
tant de dvouements passionns et de calculs indiffrents; et le mme
aveuglement, la mme persvrance avec la mme impuissance dans les
vieillards et dans les jeunes gens, dans les chefs et dans les soldats!
Le 1er janvier 1822, M. de La Fayette arrivait  Bfort pour se mettre 
la tte de l'insurrection alsacienne; il trouve le complot dcouvert et
plusieurs des meneurs arrts; mais il en trouve aussi d'autres, MM. Ary
Scheffer, Joubert, Carrel, Guinard, qui ne s'inquitent que d'aller  sa
rencontre, de le prvenir et de le sauver en l'emmenant en toute hte
par des voies dtournes, lui et son fils qui l'accompagnait. Neuf mois
aprs, le 21 septembre de la mme anne, quatre jeunes sous-officiers,
Bories, Raoulx, Goubin et Pommier, condamns  mort pour le complot de
La Rochelle, taient sur le point de subir leur arrt; M. de La Fayette
et le comit suprieur des _carbonari_ avaient tent vainement de les
faire vader. Les quatre sergents se savaient perdus et pouvaient se
croire abandonns. Un magistrat bienveillant les presse de sauver
leur vie par quelques mots sur les premiers auteurs de leur fatale
entreprise. Tous quatre rpondent: Nous n'avons rien  rvler, et ils
meurent invinciblement silencieux. De tels dvouements mritaient des
chefs plus prvoyants et des ennemis plus gnreux.

En prsence de tels faits et au milieu des dbats ardents qu'ils
suscitaient dans la Chambre, la situation des dputs conspirateurs
tait mauvaise; ils n'avouaient pas leurs oeuvres et ne soutenaient pas
leurs amis. La violence de leurs attaques contre le ministre, et de
leurs allusions contre la Restauration tait une pauvre compensation 
cette faiblesse. Les socits secrtes et les complots vont mal  un
rgime de libert; il y a peu de sens et peu de dignit  conspirer et
 discuter  la fois. En vain les dputs qui ne conspiraient pas
essayaient de couvrir leurs collgues compromis et embarrasss; en vain
le gnral Foy, M. Casimir Prier, M. Benjamin Constant, M. Laffitte, en
se rcriant avec passion contre les accusations dont leur parti tait
l'objet et qui ne portaient pas sur eux, s'efforaient de jeter le
manteau de leur innocence personnelle sur les conspirateurs vritables
qui sigeaient  ct d'eux; cette tactique, plus bruyante que fire, ne
trompait ni le gouvernement ni le public, et les dputs conspirateurs
perdaient plus de considration qu'ils ne gagnaient de scurit  tre
ainsi, dans leurs propres rangs, dfendus et dsavous, M. de La Fayette
s'impatienta un jour de cette situation peu franche et peu digne. Dans
l sance du 1er aot 1822,  propos de la discussion du budget, M.
Benjamin Constant s'tait plaint d'une phrase de l'acte d'accusation
dress par le procureur gnral de Poitiers contre le complot du gnral
Berton, et dans lequel les noms de cinq dputs taient cits sans
qu'ils fussent poursuivis. M. Laffitte demanda  la Chambre d'ordonner
une enqute sur des faits qui taient, dit-il, pour ce qui me regarde,
un mensonge infme. M. Casimir Prier et le gnral Foy appuyrent
l'enqute. Le cabinet et le ct droit la repoussaient, tout en
dfendant le procureur gnral et ses assertions. La Chambre semblait
perplexe. M. de La Fayette demanda la parole, et avec une rare bonne
grce de fiert ironique: Quelle que soit, dit-il, mon indiffrence
habituelle pour les inculpations et les haines de parti, je crois devoir
ajouter quelques mots  ce qu'ont dit mes honorables amis. Pendant le
cours d'une carrire dvoue tout entire  la cause de la libert,
j'ai constamment mrit d'tre en butte  la malveillance de tous
les adversaires de cette cause, sous quelque forme, despotique,
aristocratique ou anarchique, qu'ils aient voulu la combattre ou la
dnaturer. Je ne me plains donc point, quoique j'eusse le droit de
trouver un peu leste le mot _prouv_ dont M. le procureur du roi s'est
servi  mon occasion; mais je m'unis  mes amis pour demander, autant
qu'il est en nous, la plus grande publicit au sein de cette Chambre, en
face de la nation. C'est l que nous pourrons, mes accusateurs et moi,
dans quelque rang qu'ils soient placs, nous dire sans compliment ce
que, depuis trente-trois annes; nous avons eu mutuellement  nous
reprocher.

La bravade tait aussi transparente que fire. M. de Villle en sentit
la porte qui allait jusqu'au Roi lui-mme, et relevant aussitt le
gant avec une modration qui  son tour ne manquait pas de hauteur:
L'orateur auquel je succde, dit-il, vient de placer la question l o
elle est en ralit lorsqu'il a dit, en parlant de la Chambre, _autant
qu'il est en nous_. Oui, il est d'une grande importance que l'on sache,
sur la question qui a t agite, ce qui est vrai, ce qui est faux; mais
prend-on le vritable moyen pour le savoir en demandant une enqute? Ce
n'est pas mon opinion; si ce l'tait, je n'hsiterais pas  voter pour
l'enqute. Le vritable moyen  prendre me parat tre de laisser  la
justice son cours ordinaire, qu'il ne dpend de personne d'arrter....
Que des membres de cette Chambre aient t compromis dans cet acte
d'accusation; ne trouvent-ils pas leur justification dans le fait mme
qu'ils n'ont pas t demands  la Chambre pour tre mis au nombre des
accuss? Car, messieurs, c'est une supposition trop contradictoire que
de dire d'une part:--Vous avez fait mettre nos noms dans le rquisitoire
pour nous accuser;--et de l'autre:--le ministre actuel n'a pas os nous
mettre en accusation. Vous n'tes pas en accusation puisque vous n'avez
pas t demands  cette Chambre, et vous n'avez pas t demands parce
qu'il ne rsultait pas de la procdure la ncessit, le devoir, pour le
ministre, de venir vous rclamer  la Chambre. Je le dclare  la face
de la France, nous ne vous accusons pas parce qu'il n'y avait pas, dans
la procdure, le devoir, la ncessit, pour nous, de vous accuser. Et
nous eussions d'autant mieux rempli ce devoir que sans doute vous ne
nous croyez pas assez trangers  la connaissance du coeur humain pour
supposer que nous ne sachions pas qu'il y avait moins de danger  vous
mettre en accusation qu' suivre purement, simplement et noblement la
ligne trace dans la voie ordinaire de la justice.

En sortant de cette sance,  coup sr, M. de Villle tait content, et
avec raison, de sa situation et de lui-mme: il avait fait acte en mme
temps de fermet et de mesure; en se renfermant dans les voies de la
justice ordinaire, en cartant toute ide de poursuite  outrance, il
avait montr le bras du pouvoir contenu, mais prt  se dployer si
la ncessit s'en faisait sentir. Il avait ainsi un peu brav, en les
rassurant un peu, les patrons des conspirateurs, et donn satisfaction
 son propre parti sans chauffer ses passions. Le tacticien de Chambre
agit et parla ce jour-l en homme de gouvernement.

Il tait,  cette poque, dans la premire et la meilleure phase de son
pouvoir; il dfendait la monarchie et l'ordre contre les conspirations
et les insurrections; il avait  repousser, dans la Chambre des dputs,
les attaques ardentes du ct gauche, et dans la Chambre des pairs le
mauvais vouloir modr, mais vigilant, des amis du duc de Richelieu. Le
pril et la lutte retenaient autour de lui tout son parti. Devant une
telle situation, les rivalits et les intrigues de Chambre et de cour
hsitaient  se produire; les exigences se contenaient; la fidlit et
la discipline taient videmment ncessaires; les compagnons n'osaient
ni assaillir leur chef de leurs impatiences, ni le dserter.

Mais, dans le cours de l'anne 1822, les conspirations furent vaincues;
les prils de la monarchie s'loignrent; les luttes parlementaires,
quoique toujours trs-vives, n'taient plus des questions de vie ou de
mort; la domination du ct droit, dans le pays comme dans les Chambres,
paraissait tablie. Alors commencrent, pour M. de Villle, d'autres
difficults et d'autres prils: il n'avait plus ses adversaires
menaants pour contenir ses amis; les dissidences, les exigences, les
inimitis, les intrigues clatrent autour de lui. Ce fut sur les
questions de politique extrieure et dans le sein mme de son cabinet
qu'il en ressentit les premires atteintes.

Je ne veux pas qualifier svrement les rvolutions qui, de 1820  1822,
agitrent l'Europe mridionale. Il est dur de dire  des peuples mal
gouverns qu'ils ne sont ni assez sages, ni assez forts pour se donner
eux-mmes un bon gouvernement. De nos jours surtout, o les dsirs
en fait de bon gouvernement sont immenses et o personne ne veut se
reconnatre trop faible pour accomplir ce qu'il dsire, la franche
vrit,  ce sujet, blesse beaucoup d'amis sincres du droit et de
l'humanit. L'exprience a pourtant prodigu ses dmonstrations. Des
trois rvolutions qui clatrent en 1820, celles de Naples et de Turin
s'vanouirent en quelques mois, sans coup frir, devant la seule
apparition des troupes autrichiennes. La rvolution d'Espagne resta
seule debout, sans russir mais sans renoncer, suivant son cours  pas
incertains quoique violents, hors d'tat de fonder un gouvernement
rgulier et de supprimer les rsistances qu'elle rencontrait, mais assez
forte pour supporter, sans y prir, l'anarchie et la guerre civile.
L'Espagne en proie  de tels mouvements tait pour la France un voisin
incommode et qui pouvait devenir dangereux. Les conspirateurs vaincus
en France se rfugiaient en Espagne et ourdissaient de l de nouveaux
complots. A leur tour, les contre-rvolutionnaires espagnols trouvaient
en France un asile, et prparaient, de l'un  l'autre revers des
Pyrnes, leurs prises d'armes. Un cordon sanitaire, tabli sur notre
frontire pour prserver la France de la fivre jaune qui avait clat
en Catalogne, devint bientt un corps d'arme d'observation. Le mauvais
vouloir dcid et systmatique de l'Europe concourait avec les mfiances
de la France. Le prince de Metternich redoutait un nouvel accs de
contagion rvolutionnaire d'Espagne en Italie. L'empereur Alexandre se
croyait charg de maintenir la scurit de tous les trnes et la paix du
monde. L'Angleterre, sans se soucier beaucoup du succs de la rvolution
espagnole, avait fortement  coeur que l'Espagne restt parfaitement
indpendante et que l'influence franaise n'y pt prvaloir. Le
gouvernement franais tait l en prsence d'une question non-seulement
dlicate et grave en elle-mme, mais charge de complications plus
graves encore et qui pouvaient le mettre en dsaccord avec tels ou tels
de ses allis, peut-tre avec tous.

M. de Villle, en entrant au pouvoir, n'avait, sur les affaires
trangres, point d'ides bien prcises, point de parti pris, seulement
l'esprit libre et des instincts senss. Pendant sa courte association au
cabinet du duc de Richelieu, il en avait vu de prs la politique envers
l'Espagne et l'Italie; politique de paix, de non-intervention et de bons
conseils aux rois comme aux libraux, aux libraux comme aux rois, peu
efficace dans son travail de transaction mais s'y rsignant,
applique surtout  tenir la France en dehors des rvolutions et des
contre-rvolutions, et  prvenir toute conflagration europenne. Au
fond, M. de Villle approuvait cette politique et n'et pas mieux
demand que de la continuer; il tait plus proccup du dedans que du
dehors et plus jaloux de la prosprit publique que de l'influence
diplomatique. Mais pour faire prvaloir son sentiment, il avait 
lutter contre les passions de son parti; et dans cette lutte ses deux
principaux collaborateurs, M. de Montmorency, comme ministre des
affaires trangres, et M. de Chateaubriand, comme ambassadeur 
Londres, lui apportaient plus d'embarras que d'appui.

Lorsqu'en formant son cabinet il avait propos au Roi de donner  M. de
Montmorency le portefeuille des affaires trangres: Prenez garde, lui
dit Louis XVIII; c'est un bien petit esprit, doucement passionn et,
entt; il vous trahira sans le vouloir, par faiblesse; quand il sera
avec vous, il vous, dira qu'il est de votre avis, et il le croira en
vous le disant; mais loin de vous, il agira selon son penchant, non dans
votre sens, et au lieu d'tre servi, vous serez contrari et compromis.
M. de Villle insista; il croyait avoir besoin, dans le ct droit, du
nom et de l'influence de M, de Montmorency. Il eut peu aprs l'occasion
de se convaincre que le Roi l'avait bien jug. M. de Serre ayant refus
de rester dans le nouveau-cabinet, M. de Villle, pour l'loigner en
le rcompensant, demanda au Roi pour lui l'ambassade de Naples; M. de
Montmorency, qui la voulait pour son cousin, le duc de Laval, alla
jusqu' dire qu'il donnerait sa dmission si on la lui refusait. Le
Roi et M. de Villle tinrent bon; M. de Serre alla  Naples, et M. de
Montmorency resta ministre, non sans humeur contre la prpondrance d'un
collgue si peu complaisant.

M. de Chateaubriand, en acceptant l'ambassade de Londres, avait dlivr
M. de Villle de beaucoup de petites susceptibilits et d'embarras
quotidiens; mais il ne se plut pas longtemps et ne pouvait gure se
plaire dans sa nouvelle mission; il avait besoin de rgner dans une
coterie, et d'y vivre sans gne en mme temps qu'ador. Il ne fit pas
dans la socit anglaise tout l'effet qu'il s'tait promis; il lui
fallait trop de succs et des succs trop divers; on l'y prenait pour un
grand crivain plutt que pour un grand politique; on le trouvait plus
roide que grave, et trop proccup de lui-mme; on tait curieux de
lui, mais sans l'admirer selon son got; il n'tait pas constamment le
premier objet de l'attention, et ne jouissait l ni du laisser-aller, ni
de l'enthousiasme idoltre auxquels il avait t ailleurs accoutum. Il
prit Londres, la cour et les salons anglais en ennui et en humeur; il
en a dpos lui-mme l'expression dans ses Mmoires: Toute renomme,
dit-il, vient vite au bord de la Tamise et s'en va de mme;--je me
serais chauff mal  propos pour obtenir quelques renseignements de la
cour de Londres; en vain vous parlez; on ne vous coute pas.--Quelle
vie que celle d'une journe de Londres! J'aurais prfr, cent fois les
galres.

L'occasion se prsenta bientt, pour lui, d'aller chercher ailleurs
plus de mouvement et de popularit mondaine. La rvolution et la guerre
civile s'aggravaient de jour en jour en Espagne; les meutes, les
meurtres, les combats sanglants entre la garde royale, la troupe de
ligne et la milice se multipliaient dans les rues de Madrid; la sret
de Ferdinand VII paraissait menace, et sa libert tait rellement
compromise. M. de Metternich, dont la considration et l'influence
avaient beaucoup grandi en Europe depuis qu'il avait si justement
pressenti la faiblesse et si rapidement touff l'explosion des
rvolutions italiennes, reportait sur les affaires de la Pninsule
espagnole toute sa sollicitude, et pressait les souverains et leurs
ministres d'en dlibrer en commun. Ds qu'il fut convenu qu'un congrs
se runirait dans ce but  Vrone, M. de Chateaubriand fit de vives
dmarches, directes et indirectes, pour y tre envoy. M. de Montmorency
ne s'en souciait point, craignant d'tre contrari et clips par un tel
collgue. Le roi Louis XVIII, qui n'avait confiance ni dans la capacit
de M. de Montmorency, ni dans le jugement de M. de Chateaubriand,
voulait que M. de Villle allt lui-mme  Vrone pour y soutenir sa
politique prudente et expectante. M. de Villle s'en dfendit. Ce
serait, dit-il au Roi, un trop amer affront pour son ministre des
affaires trangres et pour son ambassadeur  Londres naturellement
appels  cette mission; il valait mieux les y envoyer l'un et l'autre
pour qu'ils se contrlassent l'un l'autre, et en leur donnant des
instructions prcises qui rglassent d'avance leur attitude et leur
langage. Le Roi accepta cet avis; les instructions rdiges de la main
de M. de Villle furent lues, discutes et acceptes aux Tuileries,
dans une runion solennelle du cabinet. M. de Chateaubriand sut avec
certitude qu' M. de Villle seul il devait l'accomplissement de son
dsir, et huit jours aprs le dpart de M. de Montmorency, le Roi, pour
assurer, la prpondrance de M. de Villle en la manifestant avec clat,
le fit prsident du Conseil.

Les instructions taient en effet prcises: elles prescrivaient aux
plnipotentiaires franais de ne point se faire, devant le congrs,
les rapporteurs des affaires d'Espagne, de ne prendre, quant 
l'intervention, aucune initiative, aucun engagement, et de rserver, en
tout cas, l'indpendance de rsolution et d'action de la France. Mais
les dispositions de M. de Montmorency s'accordaient mal avec ses
instructions, et il avait  traiter avec des souverains et des ministres
qui voulaient rprimer la rvolution espagnole par la main de la France,
d'abord pour accomplir cette oeuvre sans s'en charger eux-mmes,
et aussi pour compromettre la France avec l'Angleterre videmment
trs-oppose  l'intervention franaise. Le prince de Metternich, vers
dans l'art de suggrer aux autres ses propres vues et de les pousser
vers son but en ayant l'air de se prter au leur, s'empara aisment de
M. de Montmorency, et l'amena  prendre, envers les autres Puissances,
prcisment l'initiative et les-engagements qu'il avait ordre d'viter.
M. de Chateaubriand, qui n'avait dans la ngociation officielle qu'un
rle secondaire, se tint d'abord un peu  l'cart: Je n'aime pas
beaucoup la position gnrale o il s'est plac ici, crivait M.
de Montmorency  madame Rcamier[18]; on le trouve singulirement
renfrogn; de la roideur et de la sauvagerie qui mettent les autres mal
 leur aise avec lui. Je ne ngligerai rien pour qu' mon dpart surtout
il s'tablisse, entre ses collgues et lui, de plus faciles rapports.
M. de Montmorency n'avait pas besoin de prendre grand'peine pour assurer
ce rsultat. Quand il fut parti, M. de Chateaubriand prit, au congrs,
des allures plus libres et plus actives. L'empereur Alexandre, sensible
au renom de l'auteur du _Gnie du Christianisme_ et  ses hommages
envers l'auteur de la Sainte-Alliance, lui rendit caresses pour
caresses, flatteries pour flatteries, et le confirma dans ses intentions
de guerre  la rvolution espagnole en lui donnant lieu de compter, pour
cette politique et pour lui-mme, sur tout son appui. Pourtant, dans sa
correspondance avec M. de Villle, M. de Chateaubriand gardait encore
beaucoup de rserve: Nous laissions, dit-il, du doute sur notre
dtermination; nous ne voulions pas nous rendre impossible; nous
redoutions qu'en nous dcouvrant trop, le prsident du conseil ne voult
pas nous couter.

[Note 18: Les 17 octobre et 22 novembre 1822.]

Je prsume que M. de Villle ne se mprenait pas sur la prtendue
incertitude dans laquelle M. de Chteau Chteaubriant essayait de
s'envelopper. Je penche aussi  croire que lui-mme,  cette poque,
regardait la guerre avec l'Espagne comme  peu prs invitable. Mais
il n'en voulait pas moins faire tout ce qui serait en son pouvoir pour
l'viter; ne ft-ce que pour conserver, auprs des esprits modrs et
des intrts qui la redoutaient, l'attitude et le renom de partisan
de la paix. Les hommes senss rpugnent  rpondre des fautes qu'ils
consentent  commettre. Quand il sut que M. de Montmorency avait promis
 Vrone que son gouvernement ferait  Madrid, de concert avec les trois
Puissances du Nord, des dmarches qui entranaient infailliblement la
guerre, M. de Villle soumit au Roi, dans son Conseil, ces engagements
prmaturs, en dclarant que, pour lui, il ne pensait pas que la France
dt tenir la mme conduite que l'Autriche, la Prusse et la Russie, ni
rappeler sur-le-champ, comme elles voulaient le faire, son ministre
de Madrid, en renonant  toute nouvelle dmarche de conciliation. Il
avait, dit-on, en tenant ce langage, sa dmission prpare et visible
sur son porte-feuille. Les grands appuis ne lui manquaient pas. Le duc
de Wellington, venu nagure  Paris, s'tait entretenu avec lui, et
aussi avec le Roi, des dangers d'une intervention arme en Espagne, et
offrait un plan de mdiation concerte entre la France et l'Angleterre
pour dterminer les Espagnols  apporter dans leur constitution
les modifications que le cabinet franais indiquait lui-mme comme
suffisantes pour maintenir la paix. Louis XVIII avait confiance dans
le jugement et le bon vouloir du due de Wellington; il mit fin  la
dlibration du Conseil en disant: Louis XIV a dtruit les Pyrnes,
je ne les laisserai pas relever; il a plac ma maison sur le trne
d'Espagne, je ne la laisserai pas tomber. Les autres souverains n'ont
pas les mmes devoirs que moi  remplir; mon ambassadeur ne doit quitter
Madrid que le jour o cent mille Franais marcheront pour le remplacer.
La question ainsi rsolue contre les promesses qu'il avait faites 
Vrone, M. de Montmorency,  qui, peu de jours auparavant et sur la
proposition de M. de Villle, le Roi avait confr le titre de duc,
donna sur-le-champ sa dmission; le _Moniteur_, en l'annonant, publia
une dpche que M. de Villle, charg par intrim du portefeuille des
affaires trangres, adressait au comte de Lagarde, ministre du Roi 
Madrid, pour lui prescrire une attitude et un langage qui semblaient
encore admettre quelques chances de conciliation, et trois jours plus
tard, M. de Chateaubriand, aprs quelques airs d'hsitation convenable,
remplaa M. de Montmorency comme ministre des affaires trangres.

Trois semaines  peine coules, le gouvernement espagnol, domin et par
un sentiment plus noble qu'clair de la dignit nationale, et par les
emportements populaires, et par ses propres passions, s'tait refus 
toute modification constitutionnelle. Les ministres des trois Puissances
du Nord avaient quitt Madrid. Le comte de Lagarde y tait rest. Sur
le refus des Espagnols, M. de Chateaubriand l'en rappela le 18 janvier
1823, en le chargeant encore, par une dpche confidentielle, de leur
faire entrevoir quelques ouvertures conciliantes dont il informa en mme
temps le cabinet de Londres. Elles demeurrent aussi vaines que les
prcdentes. On n'avait,  Madrid, point de confiance dans la sincrit
du cabinet de Paris; et de son ct, le cabinet de Londres n'en avait
pas assez dans la sagesse ni dans la puissance de celui de Madrid pour
s'engager srieusement envers lui en le dterminant, par tout le poids
de son influence, aux concessions, d'ailleurs raisonnables, que la
France lui demandait. Les choses en taient venues  ce point o les
meilleurs politiques, sans foi dans la vertu de leur propre sagesse,
n'osent plus entreprendre d'agir avec efficacit. Le 28 janvier 1823, M.
de Villle s'tait dcid  la guerre, et le Roi l'annonait dans son
discours, en ouvrant la session des Chambres. Pourtant, huit jours
aprs, M. de Chateaubriand dclarait de nouveau  sir Charles Stuart,
ambassadeur d'Angleterre  Paris, que, loin de songer  rtablir en
Espagne le pouvoir absolu, la France tait encore prte  considrer les
modifications constitutionnelles qu'elle avait indiques au gouvernement
espagnol, comme lui donnant des raisons suffisantes pour suspendre ses
armements et renouer les relations entre les deux pays sur l'ancien
pied. Au moment d'engager la guerre, M. de Chateaubriand, qui la
voulait, et M. de Villle, qui ne la voulait pas, tenaient galement
l'un et l'autre  en dcliner la responsabilit.

Je n'ai rien  dire de la guerre mme et des vnements qui en
marqurent le cours. En droit, elle tait inique, car elle n'tait
pas ncessaire. La rvolution espagnole, malgr ses excs, ne faisait
courir,  la France ni  la Restauration, aucun danger srieux. Les
difficults qu'elle suscitait entre les deux gouvernement auraient pu
aisment tre surmontes sans rompre la paix. La rvolution de Paris en
fvrier 1848 a caus  l'Europe de bien plus graves et bien plus justes
alarmes que la rvolution d'Espagne en 1823 n'en pouvait causer  la
France. Pourtant l'Europe, avec grande raison, a respect envers nous ce
principe tutlaire de l'indpendance intrieure des nations auquel une
ncessit absolue et pressante peut seule donner le droit de porter
atteinte. Je ne pense pas non plus qu'en 1823 le trne et la vie de
Ferdinand VII fussent rellement en pril. Tout ce qui s'est pass
depuis lors en Espagne autorise  dire que le rgicide n'y a point de
complices et la rpublique peu de partisans. Les grands et lgitimes
motifs politiques manquaient donc  cette guerre. En fait, et malgr son
succs, elle ne valut ni  l'Espagne ni  la France aucun bon rsultat:
elle rendit l'Espagne au despotisme incapable et incurable de Ferdinand
VII sans y mettre fin aux rvolutions, et substitua les frocits de
la populace absolutiste  celles de la populace anarchiste. Au lieu
d'assurer au del des Pyrnes l'influence de la France, elle la
compromit et l'annula  tel point que, vers la fin de 1823, il, fallut
recourir  l'influence de la Russie et faire envoyer M. Pozzo di Borgo
 Madrid pour faire agrer  Ferdinand VII des conseillers un peu plus
modrs. Les Puissances du nord et l'Angleterre eurent seules crdit en
Espagne, les unes auprs du Roi et des absolutistes, l'autre auprs des
libraux. La France victorieuse y tait politiquement vaincue. Aux yeux
des juges clairvoyants, les effets gnraux et permanents de cette
guerre ne valurent pas mieux que ses causes.

Comme expdient d'une politique inquite, comme coup de main de dynastie
et de parti, la guerre d'Espagne russit pleinement. Les prdictions
sinistres de ses adversaires furent dmenties et les esprances de ses
fauteurs dpasses. Mises en mme temps  l'preuve, la fidlit de
l'arme et l'impuissance des conspirateurs rfugis au dehors clatrent
 la fois. L'expdition fut facile, quoique non sans gloire. Le duc
d'Angoulme s'y fit honneur. La prosprit et la tranquillit de la
France n'en reurent aucune atteinte. La maison de Bourbon fit un acte
de rsolution et de force dont les Puissances qui l'y poussaient avaient
dout, et que l'Angleterre, qui l'en dtournait, subit patiemment,
quoique avec humeur. A ne considrer les choses que sous ce point de
vue, M. de Chateaubriand avait raison quand il crivait, de Vrone, 
M. de Villle: C'est  vous, mon cher ami,  voir si vous ne devez pas
saisir une occasion, peut-tre unique, de replacer la France au rang des
Puissances militaires, et de rhabiliter la cocarde blanche dans
une guerre courte, presque sans danger, vers laquelle l'opinion des
royalistes et de l'arme vous pousse aujourd'hui fortement; et M. de
Villle se trompait en lui rpondant: Dieu veuille, pour mon pays et
pour l'Europe, qu'on ne persiste pas dans une intervention qui, je le
dclare  l'avance, avec une entire conviction, compromettra le salut
de la France elle-mme.

Aprs un tel vnement, auquel ils avaient pris des parts si ingales,
la situation relative de ces deux hommes se trouvait sensiblement
change. Il n'y parut gure pendant quelque temps. M. de Chateaubriand
essayait de triompher avec modestie, et de Villle, peu accessible aux
tristesses d'amour-propre, prenait l'issue de la guerre comme un succs
gnral pour le cabinet, et se prparait  en profiter sans rechercher
 qui en revenait le principal honneur. Homme de pouvoir, il l'exerait
sans faste et sans bruit, habile  ne pas trop froisser ses adversaires
ou ses rivaux, qui se sentaient Conduits  accepter sa prpondrance
comme une ncessit plutt qu'humilis de la subir comme une dfaite. La
dissolution de la Chambre des dputs devint son ide fixe et son but
prochain. L'opposition librale y tait trop forte pour qu'il pt se
flatter d'y faire russir les grandes mesures dont il avait besoin pour
contenter son parti. La guerre d'Espagne y avait amen des dbats de
plus en plus ardents, qui avaient amen  leur tour des violences de
majorit et des colres de minorit jusque-l sans exemple. Aprs
l'expulsion de M. Manuel, le 3 mars 1823, et la rsolution de la plupart
des membres du ct gauche sortis avec lui de la salle quand les
gendarmes vinrent l'en arracher, il tait difficile d'esprer que la
Chambre reprt rgulirement sa place et sa part dans le gouvernement.
Le 24 dcembre 1823, elle fut en effet dissoute, et M. de Villle,
laissant l les dissentiments sur la guerre d'Espagne, ne se proccupa
plus que d'assurer le succs des lections et l'arrive d'une Chambre
nouvelle  laquelle il pt demander avec confiance ce que lui demandait
 lui-mme le ct droit, et ce qui devait, dans sa pense,  la cour
comme au sein du parti, affermir pour longtemps son pouvoir.

M. de Chateaubriand n'avait rien de semblable  mditer et  faire:
tranger au gouvernement intrieur du pays et au maniement quotidien
des Chambres, il jouissait du succs de _sa_ guerre d'Espagne, comme il
l'appelait, avec un orgueil oisif, prt  devenir inquiet et amer. Il
manquait prcisment des qualits qui distinguaient M. de Villle, et
il avait celles, ou du moins l'instinct et le got de celles que M. de
Villle ne possdait pas. Entr tard dans la vie publique et jusque-l
inconnu, esprit peu cultiv et peu distrait des affaires par la varit
et l'entranement des ides, M. de Villle n'a jamais eu qu'un but,
arriver au pouvoir en servant bien son parti, et le pouvoir une fois
atteint, il n'a plus pens qu' le bien tenir en l'exerant sensment.
Lanc au loin dans le monde presque au sortir de l'enfance, M. de
Chateaubriand a parcouru toutes les ides, tent toutes les carrires,
aspir  toutes les gloires, puis les unes, touch aux autres; rien ne
lui a suffi: Mon dfaut capital, a-t-il dit lui-mme, c'est l'ennui, le
dgot de tout, le doute perptuel. trange disposition dans un homme
vou  restaurer la religion et la monarchie! Aussi la vie de M. de
Chateaubriand a-t-elle t un contraste et un combat perptuel entre ses
entreprises et ses penchants, sa situation et sa nature. Ambitieux comme
un chef de parti et indpendant comme un enfant perdu; pris de toutes
les grandes choses et susceptible, jusqu' la souffrance, pour les plus
petites; insouciant sans mesure dans les intrts communs de la vie,
mais passionnment proccup, sur la scne du monde, de sa personne
comme de sa gloire, et plus froiss des moindres checs que satisfait
des triomphes les plus clatants. Dans la vie publique, plus jaloux de
succs que de pouvoir, capable dans une grande, circonstance, comme il
venait de le prouver, de concevoir et de mettre hardiment  flot un
grand dessein, mais incapable de pratiquer avec nergie et patience,
dans le gouvernement, une politique bien lie et fortement suivie. Il
avait une sympathique intelligence des impressions morales de son pays
et de son temps, plus habile pourtant et plus appliqu  leur complaire
pour avoir leur faveur qu' les diriger vers de srieuses et durables
satisfactions. Grand et noble esprit qui, soit dans les lettres, soit
dans la politique, connaissait et savait toucher les cordes leves de
l'me humaine, mais plus propre  frapper et  charmer les imaginations
qu' gouverner les hommes, et avide sans mesure de louange et de bruit
pour satisfaire son orgueil, d'motion et de nouveaut pour chapper 
son ennui. Au moment o il venait de triompher pour elle en Espagne, la
maison de Bourbon lui fit subir elle-mme des mcomptes qu'il ressentit
avec une amertume dont il s'est plu  perptuer le souvenir: Dans
notre ardeur, dit-il, aprs la dpche tlgraphique qui annonait la
dlivrance du roi d'Espagne, nous autres ministres nous courmes au
chteau. L, j'eus un pressentiment de ma chute; je reus sur la tte un
seau d'eau froide qui me fit rentrer dans l'humilit de mes habitudes.
Le Roi et Monsieur ne nous aperurent point. Madame la duchesse
d'Angoulme, perdue du triomphe de son mari, ne distinguait personne...
Le dimanche, je retournai, avant le Conseil, faire ma cour  la famille
royale; l'auguste princesse dit  chacun de mes collgues un mot
obligeant; elle ne m'adressa pas une parole. Je ne mritais pas sans
doute un tel honneur. Le silence de l'orpheline du Temple ne peut jamais
tre ingrat. Un souverain plus reconnaissant se chargea de consoler M.
de Chateaubriand de cette ingratitude royale; l'empereur Alexandre, avec
qui il tait rest en correspondance intime, voulut lui tmoigner avec
clat sa satisfaction, et lui envoya,  lui et  M. de Montmorency, son
grand cordon de Saint-Andr.

M. de Villle ne fut point insensible  cette marque publique de
dfaveur impriale pour sa politique et pour sa personne, et le roi
Louis XVIII s'en montra encore plus bless: Pozzo et La Ferronnays,
dit-il  M. de Villle, viennent de me faire donner, par l'empereur
Alexandre, un soufflet sur votre joue; mais je vais lui donner chasse et
le payer en monnaie de meilleur aloi; je vous nomme, mon cher Villle,
chevalier de mes ordres; ils valent mieux que les siens. Et M. de
Villle reut du Roi l'ordre du Saint-Esprit.

En vain un peu plus tard, et sur la prire mutuelle des deux rivaux,
l'empereur Alexandre donna le grand cordon de Saint-Andr  M. de
Villle, et le roi Louis XVIII le Saint-Esprit  M. de Chateaubriand;
les faveurs ainsi arraches n'effacent pas les premiers mcomptes.

A ces blessures de cour vinrent bientt se joindre des motifs de rupture
plus srieux. La dissolution de la Chambre avait russi fort au del de
l'attente du cabinet. Les lections n'avaient ramen, du ct gauche ou
du centre gauche, que dix-sept opposants. Bien plus exclusivement que
celle de 1815, la Chambre nouvelle appartenait au ct droit. Le jour
tait venu de donner au parti les satisfactions qu'il rclamait. Le
cabinet prsenta sur-le-champ deux projets de loi qui paraissaient,
pour les mesures le plus ardemment dsires, de clairs prparatifs
et d'efficaces garanties. Par l'un, le renouvellement intgral de
la Chambre des dputs, tous les sept ans, tait substitu au
renouvellement partiel et annuel; c'tait donner  la nouvelle Chambre
un gage de puissance comme de dure. Par le second projet, une grande
mesure financire, la conversion des rentes 5 pour 100 en rentes 3 pour
100, c'est- dire le remboursement aux rentiers du capital au pair ou
la rduction de l'intrt, annonait une grande mesure politique,
l'indemnit aux migrs, et en prparait l'excution. Les deux projets
avaient t discuts et adopts en Conseil. Au renouvellement septennal
de la Chambre des dputs, M. de Chateaubriand avait demand qu'on
ajoutt l'abaissement de l'ge exig pour tre lu; il ne l'avait pas
obtenu, mais il n'en avait pas moins approuv le projet de loi. Quant 
la conversion des rentes, les amis de M. de Villle affirment que M. de
Chateaubriand s'y tait montr trs-favorable, et press mme que, par
un trait conclu avec des banquiers, M. de Villle s'assurt les moyens
d'accomplir cette opration, prface de celle qui devait fermer la plus
douloureuse plaie de la Rvolution. Mais la discussion des Chambres
altra bientt profondment la prcaire harmonie du cabinet. L'a
conversion des rentes fut vivement repousse, non-seulement par les
nombreux intrts qui s'en trouvaient lss, mais par le sentiment
public inquiet d'une mesure nouvelle, complique et mal comprise. Dans
l'une et l'autre Chambres, la plupart des amis de M. de Chateaubriand
combattirent le projet de loi; on rpandait qu'il y tait lui-mme
contraire; on lui prtait d'amers propos sur l'imprudence d'une mesure
 laquelle personne ne songeait, qu'aucune ncessit publique ne
provoquait, et qui n'tait qu'une invention de banquiers adopte par un
ministre des finances qui s'en promettait de la gloire et courait grand
risque d'y trouver sa perte: J'ai bien vu, lui faisait-on dire, des
gens qui se cassaient la tte contre un mur; mais des gens qui btissent
eux-mmes un mur pour se casser la tte contre, je n'avais jamais
vu cela. M. de Villle recueillait ces bruits et en tmoignait sa
surprise; ses partisans en recherchaient la cause; on parlait de
jalousie, d'ambition, d'intrigues trames pour renverser le prsident du
Conseil et s'lever  sa place. Quand le projet de loi eut t adopt
par la Chambre des dputs, on attendit avec mfiance la discussion de
la Chambre des pairs et l'attitude qu'y prendrait M. de Chateaubriand.
Il garda un silence absolu, ne prta au projet de loi aucun appui, et
quand la Chambre l'eut rejet, s'approchant de M. de Villle: Si vous
vous retirez, lui dit-il, nous sommes prts  vous suivre. Il ajoute,
en racontant lui-mme son offre: M. de Villle, pour toute rponse,
nous honora d'un regard que nous voyons encore. Ce regard ne nous fit
aucune impression.

On sait comment, ds le surlendemain de cette sance, M. de
Chateaubriand fut destitu. De qui vint la brutalit de la destitution?
Il est difficile de le dterminer. M. de Chateaubriand s'en prit  M. de
Villle et  lui seul: Le jour de la Pentecte, 6 juin 1824, dit-il, 
six heures et demie, je me rendis au chteau. Je voulus d'abord faire ma
cour  Monsieur. Le premier salon du pavillon Marsan tait  peu
prs vide; quelques personnes entrrent successivement et semblaient
embarrasses. Un aide de camp de Monsieur me dit:--Monsieur le vicomte,
je n'esprais pas vous rencontrer ici; n'avez-vous rien reu?--Je lui
rpondis: Non, que pouvais-je recevoir?--Il rpliqua:--J'ai peur que vous
ne le sachiez bientt.--L dessus, comme on ne m'introduisit point chez
Monsieur, j'allai our la musique  la chapelle. J'tais tout occup
des beaux motets de la fte, lorsqu'un huissier vint me dire qu'on me
demandait. C'tait Hyacinthe Pilorge, mon secrtaire; il me remit
une lettre et une ordonnance en me disant:--Monsieur, n'est plus
ministre.--M. le duc de Rauzan, directeur des affaires politiques, avait
ouvert, le paquet en mon absence et n'avait os me l'apporter. J'y
trouvai ce billet de M. de Villle:--Monsieur le vicomte, j'obis aux
ordres du Roi en transmettant de suite  Votre Excellence une ordonnance
que Sa Majest vient de rendre: Le sieur comte de Villle, Prsident de
notre Conseil des ministres, est charg par intrim du portefeuille des
affaires trangres, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.

Les amis de M. de Villle affirment que ce fut le Roi lui-mme qui, dans
sa colre, voulut ajouter la rudesse de la forme  la rigueur de la
mesure: Deux jours aprs le vote, disent-ils, au moment o M.
de Villle entrait dans le cabinet du Roi, Louis XVIII lui
dit:--Chateaubriand nous a trahis comme un...., je ne veux pas le voir
ici aprs la messe; rdigez l'ordonnance de renvoi, et qu'on la lui
remette  temps; je ne veux pas le voir.--Toutes les observations furent
inutiles; le Roi tint  ce que l'ordonnance ft crite sur son propre
bureau et immdiatement expdie. M. de Chateaubriand ne fut pas trouv
chez lui, et sa rvocation ne put lui tre remise qu'aux Tuileries, dans
les appartements de Monsieur.

Quel qu'ait t le premier auteur du procd, c'est  M. de Villle
qu'appartient la faute. S'il ne la voulait pas, il avait,  coup sr,
auprs du Roi, assez de crdit pour l'empcher. Contre sa coutume,
il eut, dans cette occasion, plus d'humeur que de sang-froid et de
prvoyance. Il y a des allis ncessaires, quoique trs-incommodes, et
M. de Chateaubriand, malgr ses prtentions et ses boutades, tait moins
dangereux comme rival que comme ennemi.

Quoique sans clientle dans les Chambres et sans empire comme orateur,
il n'en devint pas moins tout  coup un chef d'opposition brillant et
puissant, car l'opposition tait dans son gnie naturel aussi bien
que dans sa passion du moment. Il excellait  dmler les instincts
nationaux mcontents, et  les irriter de plus en plus contre le pouvoir
en fournissant avec profusion  leur mcontentement de beaux motifs,
vrais ou spcieux, toujours prsents avec clat. Il avait aussi l'art,
tantt d'abaisser et de dcrier ses ennemis par une insulte poignante
et polie incessamment renouvele, tantt de rallier  lui d'anciens
adversaires destins  le redevenir un jour, mais momentanment attirs
et domins par le plaisir et par le profit des coups qu'il portait 
leur ennemi commun. Grce  MM. Bertin, il trouva sur-le-champ, dans le
_Journal des Dbats_, un thtre lev d'o partaient tous les matins
ses attaques. Aussi clairs et aussi influents dans la politique que
dans les lettres, ces deux frres avaient le rare mrite de savoir
grouper autour d'eux, par un gnreux et sympathique patronage, une
lite d'hommes de talent, et de soutenir avec une fidlit intelligente
leurs ides et leurs amis. M. Bertin de Veaux, le plus politique des
deux, faisait grand cas de M. de Villle et vivait avec lui dans une
familire intimit: Villle, me disait-il un jour, est vraiment n
pour les affaires; il en a la passion dsintresse aussi bien que la
capacit; ce n'est pas de briller, c'est de gouverner qu'il se soucie;
il serait ministre des finances dans la cave de son htel aussi
volontiers que dans les salons du premier tage. Il en cotait au
journaliste minent de se brouiller avec l'habile ministre; il alla
trouver M. de Villle et lui demanda, pour le maintien de la paix,
de faire donner  M. de Chateaubriand l'ambassade de Rome: Je ne me
hasarderais pas  en faire la proposition au Roi, lui rpondit M. de
Villle.--En ce cas, dit M. Bertin, souvenez-vous que les _Dbats_ ont
dj renvers les ministres Decazes et Richelieu; ils sauront bien
aussi renverser le ministre Villle.--Vous avez renvers les premiers
en faisant du royalisme, reprit M. de Villle; pour renverser le mien,
il vous faudra faire de la rvolution.

Il n'y avait, pour M. de Villle, rien de rassurant dans cette
perspective, et l'vnement le prouva bien; mais, treize ans aprs, M.
Bertin de Veaux se souvenait de l'avertissement. Lorsque, en 1837, dans
des circonstances dont je parlerai  leur jour, je me sparai de M.
Mol, il me dit avec franchise: J'ai pour vous,  coup sr, bien autant
d'amiti que j'en ai jamais eu pour Chateaubriand; mais je ne vous
suivrai pas dans l'opposition; je ne recommencerai pas  saper le
gouvernement que je veux fonder. C'est assez d'une fois.

A la cour comme dans la Chambre, M. de Villle triomphait; il avait
non-seulement vaincu, mais cart ses concurrents comme ses ennemis,
M. de Montmorency et M. de Chateaubriand comme M. de La Fayette et
M. Manuel. Parmi les hommes dont la voix, l'opinion ou seulement la
prsence pouvaient l'entraver ou l'inquiter, la mort tait venue et
vint encore  son aide; M. Camille Jordan, le duc de Richelieu, M. de
Serre taient morts; le gnral Foy et l'empereur Alexandre ne tardrent
pas  mourir. Il y a des moments o la mort semble se plaire, comme
Tarquin,  abattre les grands pis. M. de Villle restait seul matre.
Ce fut prcisment alors que commencrent ses graves embarras de
situation, ses faiblesses de conduite et ses premiers pas vers la
dcadence.

Au lieu d'avoir  se dfendre contre une forte opposition du ct
gauche, redoute et combattue par le ct droit comme par le cabinet, il
se vit en prsence d'une opposition sortie du ct droit lui-mme,
et dirige dans la Chambre des dputs par M. de La Bourdonnaye, son
compagnon pendant la session de 1815, dans la Chambre des pairs et au
dehors par M. de Chateaubriand, nagure son collgue dans le Conseil.
Tant qu'il avait eu M. de Chateaubriand pour alli, M. de Villle
n'avait rencontr pour adversaires, dans l'intrieur de son parti, que
les royalistes de l'extrme droite, M. de La Bourdonnaye, M. Delalot et
quelques autres que vieil esprit contre-rvolutionnaire, des passions
intraitables ou des ambitions mcontentes, ou des habitudes de frondeuse
indpendance maintenaient dans un tat d'irritation contre un pouvoir
modr sans ascendant et habile sans grandeur. Mais quand M. de
Chateaubriand et le _Journal des Dbats_ se furent jets dans l'arne,
on vit se former autour d'eux une arme d'opposants de toute origine et
de toute couleur, royalistes et libraux, ancien rgime et jeune France,
presse aristocratique et presse populaire. Les faibles dbris du
ct gauche battu dans les rcentes lections, les dix-sept anciens
opposants, libraux ou doctrinaires, reprirent haleine quand ils se
virent de tels allis; et sans confondre leurs rangs, en gardant les
uns et les autres leur drapeau et leurs armes, ils se soutinrent
mutuellement et unirent, contre M. de Villle, leurs coups. M. de
Chateaubriand a pris plaisir  consigner dans ses Mmoires les
tmoignages d'admiration et de sympathie que lui prodigurent alors M.
Benjamin Constant, le gnral Sbastiani, M. Etienne et d'autres chefs
du parti libral. Dans les luttes parlementaires, le ct gauche n'avait
 apporter, aux opposants du ct droit, qu'un bien petit nombre de
suffrages; mais il leur apportait des talents clatants, le concours de
ses journaux, son influence dans le pays; et ple-mle  couvert sous
le manteau, les uns du royalisme, les autres de la popularit de leurs
allis, ils poursuivaient tous leur guerre contre leur commun ennemi.

En prsence d'une telle opposition, M. de Villle tomba dans un pril
bien plus grand que celui des luttes qu'il avait  soutenir contre elle;
il fut livr sans dfense ni refuge  l'influence et aux volonts de
ses propres amis. Il ne pouvait plus les inquiter de la force du ct
gauche, ni chercher et trouver quelquefois, dans la portion flottante de
la Chambre, un point d'appui contre leurs exigences; il n'y avait plus
dans la Chambre ni ct gauche redoutable, ni portion flottante; la
majorit, une grande majorit tait ministrielle et dcide  soutenir
le cabinet; mais elle n'avait pas vraiment peur de l'opposition qui
l'attaquait; elle prfrait M. de Villle  M. de La Bourdonnaye et  M.
de Chateaubriand, le croyant plus capable de bien faire les affaires du
parti; mais si M. de Villle ne servait pas la majorit  son gr,
si elle cessait de s'entendre avec lui, elle avait, contre lui, la
ressource de MM. de Chateaubriand et de La Bourdonnaye. M. de Villle
n'avait point de ressource contre sa majorit; il tait ministre  la
merci de ses partisans.

Il en avait de trs-divers et qui lui prtaient leur appui  des
conditions trs-ingales. S'il n'et eu affaire qu' ceux que
j'appellerai les politiques et les laques du parti, il et pu russir 
les contenter et  gouverner de concert avec eux. Malgr leurs prjugs,
la plupart des gentilshommes de province et des bourgeois royalistes
n'taient ni bien ardents, ni bien exigeants; ils avaient, au fond, les
moeurs de la France nouvelle, trouvaient naturellement ou reprenaient
sans effort leur place dans ses rangs, et s'accommodaient du rgime
constitutionnel depuis qu'ils n'y taient plus des vaincus. L'indemnit
aux migrs, quelques garanties d'influence locale et la distribution
des fonctions publiques auraient suffi longtemps  M. de Villle pour
s'assurer leur concours. Mais une autre portion de son arme, nombreuse,
influente et ncessaire, le parti religieux tait bien plus difficile 
satisfaire et  gouverner.

Je ne veux me servir aujourd'hui d'aucun des mots qui furent alors des
armes de guerre et sont devenus presque des injures; je ne parlerai ni
du _parti prtre_, ni de _la congrgation_, ni mme _des jsuites_; je
me reprocherais d'envenimer, par l'amertume des souvenirs et du langage,
le mal, si grave en soi, dont la France et la Restauration eurent alors,
l'une tant  craindre, l'autre tant  souffrir.

Ce mal, qui s'tait laiss entrevoir sous la premire Restauration et
pendant la session de 1815, et qui dure encore aujourd'hui, malgr tant
d'orages et de flots de lumire, c'est la guerre dclare, par une
portion considrable de l'glise catholique de France,  la socit
franaise actuelle,  ses principes,  son organisation politique et
civile,  ses origines et  ses tendances. Ce fut sous le ministre de
M. de Villle, et surtout quand il se trouva seul en face de son parti,
que ce mal clata.

Jamais guerre semblable ne fut plus inintelligente et plus inopportune.
Elle arrta le cours de la raction qui avait commenc sous le Consulat
en faveur des croyances et des sentiments religieux. Je n'ai garde
d'exagrer la valeur de cette raction; je porte  la foi et  la pit
relles trop de respect pour les confondre avec les retours superficiels
de l'opinion et de l'me humaine. Cependant le mouvement qui ramenait la
France vers le christianisme tait sincre et plus srieux qu'il n'en
avait l'air; c'tait  la fois un besoin public et un got intellectuel;
la socit, lasse d'branlements et de changements, cherchait des points
fixes o elle pt se rattacher et se reposer; les esprits, dgots de
l'atmosphre terrestre et matrielle, aspiraient  remonter vers des
horizons plus hauts et plus purs; les penchants de la mode morale
concouraient avec les instincts de l'intrt social. Livr  son cours
naturel et soutenu par l'influence d'un clerg uniquement proccup de
rtablir la foi et la vie chrtiennes, ce mouvement avait grande chance
de se propager et de rendre  la religion son lgitime empire.

Mais au lieu de se tenir dans cette haute sphre, beaucoup de membres
et de partisans aveugles du clerg catholique descendirent dans les
questions du monde, et se montrrent plus ardents  repousser la socit
franaise dans son ancien moule, pour y rendre  leur glise son
ancienne place, qu' rformer et  conduire moralement les mes.
L'erreur tait profonde; l'glise chrtienne n'est point comme l'Ante
paen qui reprend ses forces en touchant  la terre; c'est au contraire
en s'en dtachant et en remontant vers le ciel que, dans ses jours de
pril, l'glise retrouve les siennes. Quand on la vit se distraire de
sa propre et sublime mission pour rclamer des lois de rigueur et pour
prsider  la distribution des emplois, quand on vit ses dsirs et ses
efforts dirigs surtout contre les principes et les institutions qui
sont aujourd'hui l'essence mme de la socit franaise, quand la
libert de conscience, la publicit, la sparation lgale de la vie
civile et de la vie religieuse, le caractre laque de l'tat parurent
attaqus et compromis, aussitt le flot montant de la raction
religieuse s'arrta et cda la place  un flot contraire; au lieu du
mouvement qui claircissait les rangs du parti incrdule au profit du
parti religieux, on vit les deux partis resserrer leurs rangs; le XVIIIe
sicle reparut en armes; Voltaire, Rousseau, Diderot, et leurs plus
mdiocres disciples se rpandirent de nouveau partout, recrutant de
nombreux bataillons. Au nom de l'glise, on dclarait la guerre 
la socit; la socit rendit  l'glise guerre pour guerre. Chaos
dplorable dans lequel le bien et le mal, le vrai et le faux, le
juste et l'injuste se confondaient et taient, de part et d'autre,
indistinctement frapps.

Je doute que M. de Villle apprcit bien, dans sa pense, toute la
gravit de cette situation et des prils qu'elle faisait courir  la
Restauration comme  la religion; ce n'tait pas un esprit exerc ni
enclin  s'arrter longtemps dans l'observation des faits gnraux et
moraux, et  les sonder profondment. Mais il comprit et sentit vivement
les embarras qui lui venaient de l pour son propre pouvoir, et il
essaya de les attnuer en donnant,  l'influence du clerg dans le
gouvernement, des satisfactions  la fois clatantes et mesures,
se flattant d'acqurir ainsi, dans l'glise mme, des allis qui
l'aideraient  contenir les prtentions excessives et imprudentes de
leurs amis. Dj, peu aprs son avnement au ministre, il avait fait
nommer un ecclsiastique justement considr et que le pape venait
de faire vque d'Hermopolis, M. l'abb Frayssinous, grand matre de
l'Universit; deux mois aprs la chute de M. de Chateaubriand,
l'abb Frayssinous entra dans le cabinet comme ministre des affaires
ecclsiastiques et de l'instruction publique, dpartement nouveau et
cr pour lui. C'tait un esprit sens et un caractre modr, qui avait
acquis, par une prdication chrtienne sans rigueur et par une conduite
prudente avec dignit, une rputation et une importance un peu
suprieures  ses mrites rels, et qu'il ne se souciait pas
de compromettre. En 1816, il avait t membre de la commission
d'instruction publique que prsidait alors M. Royer-Collard, et il s'en
tait bientt retir, ne voulant ni partager la responsabilit de son
prsident, ni lutter contre lui. Il approuvait, au fond, la politique de
M. de Villle, mais sans se dvouer  la soutenir; et tout en dplorant
les exigences aveugles d'une partie du clerg, il s'appliquait, dans
l'occasion,  les excuser et  les couvrir plutt qu' les repousser. Il
fut, sans le trahir, de peu de secours  M. de Villle, et le compromit
plus d'une fois par son langage public, qui avait toujours pour but de
maintenir sa propre situation dans l'glise bien plus que de servir le
cabinet.

Trois mois seulement s'taient couls depuis que M. de Villle, spar
de ses plus brillants collgues et d'une partie notable de ses anciens
amis, portait seul le poids du gouvernement, quand le roi Louis XVIII
mourut. L'vnement tait prvu depuis longtemps, et M. de Villle s'y
tait habilement prpar; il tait aussi bien tabli dans l'estime et
dans la confiance du nouveau roi que dans celles du roi qui passait
des Tuileries  Saint-Denis; Charles X, le Dauphin et la Dauphine le
regardaient tous trois comme le plus capable et le plus utile de leurs
plus fidles serviteurs. Mais M. de Villle ne tarda pas  s'apercevoir
qu'il avait chang de matre, et qu'il y a peu  compter sur l'esprit et
le coeur d'un roi, mme sincre, quand la surface et le fond n'y sont
pas d'accord.

Les hommes appartiennent bien plus qu'on ne le croit, et qu'ils ne
le croient eux-mmes,  ce qu'ils pensent rellement. On a beaucoup
compar, pour les sparer, Louis XVIII et Charles X; la sparation tait
encore plus profonde qu'on ne l'a dit. Louis XVIII tait un modr de
l'ancien rgime et un libre penseur du XVIIIe sicle; Charles X tait un
migr fidle et un dvot soumis. La sagesse de Louis XVIII tait pleine
d'gosme et de scepticisme, mais srieuse et vraie. Quand Charles X
se conduisait en roi sage, c'tait par probit, par bienveillance
imprvoyante, par entranement du moment, par dsir de plaire, non par
conviction et par got. A travers tous les cabinets de son rgne, l'abb
de Montesquiou, M. de Talleyrand, le duc de Richelieu, M. Decazes, M. de
Villle, le gouvernement de Louis XVIII fut un gouvernement consquent
et toujours semblable  lui-mme. Sans mauvais calcul ni prmditation
trompeuse, Charles X flotta de contradiction en contradiction et
d'inconsquence en inconsquence, jusqu'au jour o, rendu  sa vraie foi
et  sa vraie volont, il ft la faute qui lui cota le trne.

Pendant trois ans, depuis l'avnement de Charles X jusqu' sa propre
chute, non-seulement M. de Villle ne lutta point contre la lgret
inconsquente du Roi, mais il en profita et y puisa ses meilleures armes
pour chapper  ses divers ennemis. Trop clairvoyant pour esprer que
Charles X persvrt dans la ligne de modration volontaire, prmdite
et constante qu'avait suivie Louis XVIII, il entreprit de lui faire du
moins accomplir, quand les circonstances s'y prtaient, assez d'actes
de politique modre et populaire pour qu'il ne part pas exclusivement
livr au parti qui avait, au fond, son coeur et sa foi. Habile  varier
ses conseils selon les besoins et les chances du moment, et s'emparant 
propos du penchant de Charles X pour les rsolutions soudaines, soit
de faveur, soit de rigueur, M. de Villle fit tantt abolir, tantt
rtablir la censure des journaux, tantt adoucir, tantt aggraver
l'application des lois, s'appliquant toujours, et souvent avec succs, 
placer dans la bouche ou au nom du Roi des dmonstrations et des paroles
librales  ct des paroles et des dmonstrations qui rappelaient
l'ancien rgime et les prtentions du pouvoir absolu. Le mme esprit le
dirigeait dans sa conduite au sein des Chambres. Ses divers projets de
loi furent conus et prsents  l'adresse, pour ainsi dire, des partis
divers, de telle sorte que toute opinion importante ret une certaine
mesure de satisfaction. L'indemnit aux migrs comblait les voeux
et rparait les affaires du ct droit laque tout entier. La
reconnaissance de la rpublique d'Hati plaisait aux libraux. Des
rformes judicieuses dans le budget de l'tat et une administration amie
des bonnes rgles et des bons services valaient  M. de Villle l'estime
des hommes clairs et une faveur gnrale parmi les fonctionnaires
publics. Le projet de loi sur le rgime des successions et le droit
d'anesse donnait, aux esprits proccups de regrets aristocratiques,
quelque esprance. Le projet de loi sur le sacrilge flattait les
passions du parti fanatiquement religieux et les systmes de ses
thoriciens. A ct de l'esprit de raction qui dominait dans ces
travaux lgislatifs comme dans les actes du pouvoir, paraissait toujours
un effort intelligent pour faire aussi quelque chose au profit et au gr
de l'esprit de progrs. En servant fidlement ses amis, M. de Villle
cherchait et saisissait toutes les occasions de donner  ses adversaires
quelques compensations.

Ce n'est pas qu'en principe l'tat de son esprit ft chang, ni qu'il
fut devenu un homme de cette socit nouvelle et librale qu'il
mnageait avec tant de soin. Au fond, M. de Villle restait toujours un
homme de l'ancien rgime, fidle  son parti sincrement aussi bien que
par calcul. Mais ses ides en fait d'organisation sociale et politique
taient des traditions et des habitudes plutt que des convictions
mdites et personnelles; il les conservait sans s'y asservir et les
ajournait sans les abandonner. L'instinct pratique et le besoin du
succs dominaient en lui; il avait le tact de ce qui pouvait ou ne
pouvait pas russir; et il s'arrtait devant les obstacles, soit qu'il
les juget insurmontables, soit qu'il prt du temps pour les tourner.
Je trouve, dans une lettre qu'il crivait le 31 octobre 1824 au prince
Jules de Polignac, alors ambassadeur  Londres, sur le rtablissement
projet du droit d'anesse, l'expression frappante et de sa pense
intime et de sa clairvoyante prudence dans l'action: Vous auriez tort,
lui dit-il, de croire que c'est parce que les majorats sont perptuels
qu'on n'en fait pas: vous nous faites trop d'honneur, la gnration
actuelle ne se mne pas par des considrations aussi loignes du temps
qui lui appartient. Le feu Roi a nomm le comte K... pair,  la charge
de faire un majorat; il laisse prir sa pairie plutt que de vouloir
faire du tort  ses filles en avantageant son fils. Sur vingt familles
aises, il y en a  peine une o l'on use de la facult d'avantager
l'an ou tout autre des enfants. L'gosme est partout. On aime mieux
bien vivre avec tous ses enfants, et en les tablissant, on s'engage
 n'en avantager aucun. Les liens de la subordination sont tellement
relchs partout que, dans les familles le pre serait, je crois, oblig
de mnager ses enfants. Si le gouvernement proposait de rtablir le
droit d'anesse, il ne trouverait pas une majorit pour l'obtenir, parce
que le mal est plus haut; il est dans nos moeurs encore tout empreintes
des suites de la rvolution. Je ne veux pas dire qu'il ne faille rien
faire pour amliorer cette triste situation; mais je pense qu' une
socit aussi malade il faut beaucoup de temps et de mnagement pour ne
pas perdre en un jour le travail et le fruit de plusieurs annes. Savoir
o il convient d'aller, ne jamais s'en carter, faire un pas vers le but
toutes les fois qu'on le peut, ne se mettre en aucune occasion dans
le cas d'tre oblig de se reculer, voil ce que je crois une des
ncessits du temps o je suis venu aux affaires, et une des causes pour
lesquelles j'ai t port au poste que j'occupe.

M. de Villle disait vrai: c'tait sa fidlit intelligente aux intrts
de son parti, sa patiente persvrance  marcher pas  pas vers son but,
son juste et tranquille discernement du possible et de l'impossible,
qui l'avaient port et maintenu au pouvoir. Mais dans les grandes
transformations des socits humaines, quand les ides et les passions
des peuples ont t puissamment remues, le bon sens, la modration et
l'habilet ne suffisent pas longtemps  les gouverner; et le jour ne
tarde pas  venir o, soit pour faire le bien, soit pour empcher le
mal, des convictions et des volonts prcises, hautes et fortes sont
indispensables dans les chefs de gouvernement. Ce n'taient point l les
qualits de M. de Villle; il avait plus de justesse que de grandeur
d'esprit, plus de savoir-faire que de vigueur, et il ne rsistait pas 
son parti quand il ne russissait plus  le diriger: Je suis n pour
la fin des rvolutions, avait-il dit en arrivant au pouvoir, et il se
jugeait bien lui-mme; mais il jugeait moins bien l'tat gnral de la
socit; la Rvolution tait beaucoup moins finie qu'il ne le croyait;
elle se rveillait autour de lui, provoque et remise en crdit par
les tentatives tantt arrogantes, tantt souterraines de la
contre-rvolution. On ne conspirait plus, mais on discutait, on
critiquait, on combattait avec ardeur dans l'arne lgale. Ce n'taient
plus les socits secrtes, c'taient les esprits qui fermentaient et
clataient de toutes parts. Et dans ce mouvement public, c'tait surtout
contre les prtentions et la prpondrance du parti fanatique que
s'levait avec passion la rsistance. C'est, de nos jours, l'un des plus
tranges aveuglements de ce parti de ne pas voir que les conditions
sous lesquelles il agit et les moyens qu'il emploie sont directement
contraires au but qu'il poursuit, et l'en loignent au lieu de l'y
conduire. Il veut comprimer la libert, soumettre la raison, imposer la
foi; et il parle, il crit, il discute; il cherche et prend ses armes
dans ce rgime d'examen et de publicit qu'il maudit. Rien de plus
naturel et de plus lgitime de la part des croyants qui ont pleine
confiance dans leur foi et qui l'estiment en tat de convaincre ses
adversaires; ceux-l ont raison de recourir  la discussion et  la
publicit, et elles peuvent leur russir. Mais ceux qui regardent la
publicit et la discussion libres comme essentiellement funestes, que
font-ils en les invoquant, sinon fomenter eux-mmes le mouvement qu'ils
redoutent et alimenter l'incendie qu'ils veulent teindre? Pour tre, je
ne dis pas seulement consquents, mais sages et efficaces, qu'ils aient
recours  d'autres moyens, qu'ils s'emparent de la force, qui est le
moyen auquel ils croient; qu'ils deviennent les matres; et alors, quand
ils auront fait taire toute opposition, qu'ils parlent seuls, s'ils
croient avoir besoin de parler. Mais jusque-l, qu'ils ne se fassent
point d'illusion; en se servant des armes de la libert, ils servent
la libert bien plus qu'ils ne lui nuisent, car ils l'avertissent et
l'excitent. Pour faire triompher le systme d'ordre et de gouvernement
auquel ils aspirent, il n'y a qu'une route; l'Inquisition et Philippe II
savaient seuls leur mtier.

Comme il devait arriver, la rsistance provoque par les entreprises
du parti fanatique se transforma bientt en attaque. Un gentilhomme
royaliste avait relev le drapeau de l'opposition contre la politique de
M. de Villle; un autre gentilhomme royaliste attaqua les dominateurs
religieux du cabinet de M. de Villle, et les traduisit, non-seulement
devant l'opinion, mais devant la justice du pays qui les condamna et les
dsarma sans leur porter aucun autre coup que celui de son improbation
au nom de la loi.

Personne n'tait moins que le comte de Montlosier un philosophe du
XVIIIe sicle ou un libral du XIXe; il avait, dans l'Assemble
constituante, passionnment dfendu l'glise et combattu la Rvolution;
il tait sincrement royaliste, aristocrate et catholique. On
l'appelait, non sans raison, le publiciste fodal. Mais la noblesse
fodale n'acceptait, pas plus que la bourgeoisie moderne, la domination
ecclsiastique; M. de Montlosier la repoussa, au nom de l'ancienne comme
de la nouvelle France, et comme il l'et repousse jadis du haut de
son chteau ou  la cour de Philippe le Bel. Le vieil esprit franais
reparut en lui, libre en mme temps que respectueux envers l'glise, et
aussi jaloux de l'indpendance laque de l'tat et de la couronne que
pouvait l'tre un membre du Conseil d'tat imprial.

Au mme moment, un homme du peuple, n pote et devenu encore plus pote
 force d'art, clbrait, charmait, chauffait et propageait par ses
chansons les instincts et les passions populaires contre tout ce
qui rappelait l'ancien rgime, surtout contre les prtentions et la
domination ecclsiastiques. M. Branger n'tait, au fond de son coeur,
ni un rvolutionnaire ni un impie; il tait plus honnte et plus sens
que ses chansons; mais dmocrate par conviction comme par got, et
jet par l'esprit dmocratique dans la licence et l'imprvoyance, il
attaquait ple-mle tout ce qui dplaisait au peuple, ne s'inquitant
point de la porte de ses coups, prenant le succs de ses chansons pour
une victoire de la France, aimant bien mieux la Rvolution ou l'Empire
que la libert, et oubliant, avec une lgret vulgaire, que la foi
et le respect ne sont nulle part plus indispensables qu'au sein des
socits dmocratiques et libres. Il s'en est, je crois, aperu un
peu tard quand il s'est trouv, de sa personne, en face des passions
fomentes par ses chansons et de ses rves devenus des ralits. Il
s'est empress alors, avec une prudence qui ne lui a jamais fait dfaut,
de sortir de l'arne politique et presque du monde, non pas chang dans
ses sentiments, mais un peu triste et inquiet des consquences de
la guerre  laquelle il avait pris tant de part. Il tait, sous la
Restauration, plein de confiance comme d'ardeur, modestement enivr
de sa popularit, et, quoiqu'il s'exagrt son importance et son
intelligence politique, plus srieusement influent qu'il n'tait jamais
arriv  un chansonnier[19].

[Note 19: Je l'avais rencontr quelquefois avant 1830; et quoique je ne
l'aie pas revu depuis la rvolution de Juillet, il tait rest avec
moi dans de bienveillants rapports. Il m'crivait souvent pour me
recommander ses amis malheureux. J'insre dans les _Pices historiques_
places  la fin de ce volume un chantillon de ses lettres, souvent
remarquables par un tour gracieux sans affectation, quoique un peu
tudies. (_Pices historiques_, n XII.)]

Ainsi, aprs six ans de gouvernement du ct droit et trois ans de rgne
de Charles X, les choses en taient venues  ce point que deux des
principaux chefs royalistes marchaient  la tte, l'un de l'opposition
au cabinet, l'autre de l'opposition au clerg, et que la Restauration
comptait un chansonnier au premier rang parmi ses plus dangereux
ennemis.

De tout ce mal et de tout ce pril, tout le monde s'en prenait  M. de
Villle:  droite ou  gauche, dans les salons et dans les journaux,
parmi les modrs comme parmi les violents, il tait de plus en plus
l'objet de toutes les attaques et de tous les reproches. Comme les corps
judiciaires l'avaient fait dans les affaires religieuses, les corps
lettrs, dans les questions de leur comptence, saisissaient avec
empressement l'occasion de manifester leur opposition. L'Universit
comprime et mutile tait profondment mcontente. L'Acadmie franaise
se fit un devoir d'honneur de protester, par une adresse que le Roi
refusa de recevoir mais qui n'en fut pas moins vote, contre la nouvelle
loi de la presse prsente en 1826, et trois mois aprs retire par le
cabinet. A la Chambre des pairs, M. de Villle ne trouvait ni un bon
vouloir gnral, ni une majorit assure. Mme au Palais-Bourbon et aux
Tuileries, ses deux places fortes, il perdait visiblement du terrain:
dans la Chambre des dputs, la majorit ministrielle se rduisait et
devenait triste, mme en triomphant;  la cour, quelques-uns des plus
affids serviteurs du Roi, les ducs de Rivire, de Fitz-James, de
Maill, le baron de Glandevs et bien d'autres, les uns par esprit de
parti; les autres par inquitude monarchique, dsiraient la chute de
M. de Villle, et lui prparaient des successeurs. Et le Roi lui-mme,
lorsque quelque nouvelle manifestation du sentiment public arrivait 
lui, disait avec humeur en rentrant dans son cabinet: Toujours Villle!
toujours contre Villle!

Au fond, l'injustice tait criante: si le ct droit jouissait du
pouvoir depuis six ans et l'avait exerc de faon  le garder, si
Charles X avait, non-seulement succd paisiblement  Louis XVIII, mais
gouvern sans trouble et mme avec des accs de popularit, c'tait
surtout  M. de Villle qu'ils en taient redevables. Il avait fait deux
choses difficiles et qu'on pourrait appeler grandes si elles avaient
dur plus longtemps; il avait disciplin l'ancien parti royaliste, et
d'un parti de cour et de classe qui jusque-l n'avait t vraiment actif
que dans les luttes rvolutionnaires, il avait fait, pendant six ans, un
parti de gouvernement; il avait contenu son parti et son pouvoir dans
les limites gnrales de la Charte, et pratiqu, pendant six ans,
le gouvernement constitutionnel sous un prince et avec des amis qui
passaient pour le comprendre assez peu et ne l'accepter qu' regret. Si
le Roi et le ct droit se sentaient en pril, c'tait eux-mmes, non M.
de Villle, qu'ils en devaient accuser.

Pourtant M. de Villle n'avait, de son ct, nul droit de se plaindre
de l'injustice qu'il subissait. Il avait t pendant six ans le chef du
gouvernement; en cdant au Roi ou  son parti quand il dsapprouvait
leurs desseins, et en restant leur ministre quand il ne russissait pas
 empcher ce qu'il dsapprouvait, il avait accept la responsabilit
des fautes commises sous son nom et de son aveu, quoique malgr lui. Il
portait la peine de ses faiblesses dans l'exercice du pouvoir et de son
obstination  le retenir, quelques concessions qu'il lui cott. On ne
gouverne pas, sous un rgime libre, pour jouir du mrite et recueillir
le fruit des succs, en rpudiant les fautes qui amnent les revers.

On doit  M. de Villle la justice de reconnatre qu'il n'essaya jamais
de se soustraire  la responsabilit de son gouvernement, soit qu'elle
portt sur ses propres actes ou sur ses concessions  ses amis. On ne le
vit point rejeter sur son parti ou sur le Roi les fautes auxquelles il
avait fini par consentir. Il savait se taire et subir le blme, mme
quand il avait eu raison. En 1825, aprs la guerre d'Espagne et dans
les dbats financiers dont elle devint la source, M. de La Bourdonnaye
l'accusa d'avoir t l'auteur des marchs conclus  Bayonne en 1823
avec M. Ouvrard pour les approvisionnements de l'arme, et qui taient
l'objet des plus violentes attaques; M. de Villle et pu fermer la
bouche  son adversaire, car, le 7 avril 1823, il avait crit  M. le
duc d'Angoulme prcisment pour le prmunir contre M. Ouvrard et ses
propositions. Il ne s'en prvalut point et se contenta de rendre compte
au Roi, dans un conseil auquel le Dauphin assistait, de la situation
dans laquelle il s'tait trouv. Le Dauphin lui dit aussitt qu'il
l'autorisait  faire usage de sa lettre: Non, monseigneur, lui rpondit
M. de Villle; il en arrivera, pour moi, ce qui plaira  Dieu; cela
importe peu au pays; mais je me rendrais coupable envers le Roi comme
envers la France si, pour me disculper d'une accusation, quelque grave
qu'elle puisse tre, je laissais chapper, hors de l'enceinte de ce
cabinet, une seule parole qui pt compromettre le nom de Monseigneur.

Quand, malgr sa disposition confiante et opinitre il se sentit
srieusement menac, quand les cris: _A bas les ministres!  bas
Villle!_ profrs par plusieurs bataillons de la garde nationale,
pendant et aprs la revue que le Roi en passa au Champ-de-Mars, le 29
avril 1827, eurent amen le licenciement de cette garde, mesure violente
quoique lgale, qui agita vivement le public et le Conseil du Roi, quand
M. de Villle sentit clairement que, soit dans les Chambres, soit  la
cour, il tait trop attaqu et trop branl pour pouvoir gouverner avec
quelque efficacit, il prit rsolument le parti que lui indiquait la
Charte et que provoquait sa situation; il demanda au Roi la dissolution
de la Chambre des dputs et des lections nouvelles qui vinssent ou
raffermir ou renverser le cabinet. Charles X hsita; il craignait les
lections; et quoiqu'il ne soutnt plus fermement son ministre, la
chance de le voir tomber et l'incertitude sur le choix des successeurs
l'inquitaient autant que, dans sa lgret, il pouvait s'inquiter. M.
de Villle insista; le Roi se rendit; et malgr la loi lectorale qu'en
1820 M. de Villle et le ct droit avaient vote, malgr leurs six
annes de gouvernement, malgr les efforts de l'administration pour
influer sur les lections, elles amenrent un rsultat conforme  l'tat
gnral des esprits, une majorit compose d'lments divers, mais
dcidment hostile au cabinet. Aprs avoir tt avec soin ce nouveau
terrain, aprs avoir reu, de diverses parts, des propositions
d'arrangement et d'alliance, M. de Villle ne se fit point d'illusion
sur ses chances de force et de dure, et il se retira en conseillant au
Roi un retour vers le centre et l'appel d'un cabinet modr qu'il l'aida
 former. Charles X prit ses nouveaux conseillers comme il quittait les
anciens, avec doute et tristesse; il ne faisait pas ce qui lui aurait
plu et ne savait pas si ce qu'il faisait le tirerait, pour quelques
mois, d'embarras. Plus dcide, non par supriorit d'esprit mais par
fermet de coeur, la Dauphine lui dit quand elle apprit sa rsolution:
En abandonnant M. de Villle, vous descendez la premire marche de
votre trne.

Le parti politique dont M. de Villle avait t le chef et pu
ressentir, pour lui-mme, des pronostics au moins aussi sombres; il
avait us et perdu le seul homme sorti de ses rangs qui et su lui faire
lgalement conqurir et exercer le pouvoir.



                              CHAPITRE VII.

MON OPPOSITION.

Ma retraite  la _Maisonnette_.--Je publie quatre crits politiques de
circonstance: 1 _Du Gouvernement de la France depuis la Restauration
et du Ministre actuel_ (1820); 2 _Des Conspirations et de la Justice
politique_ (1821); 3 _Des Moyens de gouvernement et d'opposition dans
l'tat actuel de la France_ (1821); 4 _De la Peine de mort en matire
politique_ (1822).--Caractre et effet de ces crits.--Limites de mon
opposition.--Les _Carbonari_.--Visite de M. Manuel.--J'ouvre mon cours
sur l'histoire des origines du gouvernement reprsentatif.--Son double
but.--L'abb Frayssinous en ordonne la suspension.--Mes travaux
historiques,--sur l'histoire d'Angleterre,--sur l'histoire de
France.--Des relations et de l'influence mutuelle de l'Angleterre et de
la France.--Du mouvement philosophique et littraire des esprits  cette
poque.--La _Revue franaise_.--Le _Globe_.--lections de 1827.--Ma
participation  la socit _Aide-toi, le ciel t'aidera._--Mes rapports
avec le ministre Martignac.--Il autorise la rouverture de mon
cours.--Mes leons de 1828  1830 sur l'histoire de la civilisation
en Europe et en France.--Leur effet.--Chute du ministre Martignac et
avnement de M. de Polignac.--Je suis lu dput  Lisieux.

(1820-1830).


Quand je fus limin du Conseil d'tat avec MM. Royer-Collard; Camille
Jordan et Barante, je reus de tous cts des tmoignages d'une vive
sympathie. La disgrce volontairement encourue, et qui impose quelques
sacrifices, flatte les amis politiques et intresse les spectateurs
indiffrents. Je rsolus de reprendre,  la Facult des lettres, mon
cours d'histoire moderne. Nous tions  la fin de juillet. Madame
de Condorcet m'offrit de me prter pour quelques mois une maison de
campagne qu'elle possdait  dix lieues de Paris, prs de Meulan. Mes
relations avec elle n'avaient rien d'intime; ses sentiments politiques
diffraient beaucoup des miens; elle appartenait, avec passion et _quand
mme_, au XVIIIe sicle et  la Rvolution; mais c'tait un caractre
lev, un esprit ferme, un coeur gnreux et capable d'affection; on
pouvait sans embarras recevoir d'elle un service offert simplement
et pour le seul plaisir de le rendre. J'acceptai celui qu'elle me
proposait, et dans les premiers jours d'aot j'tais tabli  _la
Maisonnette_, et j'y reprenais mes travaux.

J'aimais beaucoup ds lors et j'ai toujours beaucoup aim la vie
publique. Pourtant je n'en suis jamais sorti sans prouver un sentiment
de bien-tre ml  mon regret, comme un homme qui passe d'une
atmosphre chaude et excitante dans un air lger et rafrachissant.
Ds le premier moment, le sjour de _la Maisonnette_ me plut. Place
 mi-cte, elle avait vue sur la petite ville de Meulan avec ses deux
glises, l'une rendue au culte, l'autre un peu ruine et change en
magasin;  droite de la ville, les regards tombaient sur l'_Ile-Belle,_
toute en vertes prairies et entoure de grands peupliers, en face, sur
le vieux pont de Meulan, et au del du pont, sur la vaste et fertile
valle de la Seine. La maison, point trop petite, tait modeste et
modestement arrange; des deux cts, en sortant de la salle  manger,
de grands arbres et des massifs d'arbustes; sur les derrires et
au-dessus de la maison, un jardin plant sans art, mais coup par des
alles montantes le long du coteau et bordes de fleurs. Au haut du
jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul ou pour causer  deux. Au
del de l'enceinte, toujours en montant, des bois, des champs, d'autres
maisons de campagne, d'autres jardins disperss sur un terrain ingal.
J'tais l avec ma femme et mon fils Franois qui venait d'avoir
cinq ans. Mes amis venaient me voir. Il n'y avait, dans tout ce qui
m'entourait, rien de beau ni de rare; c'tait la nature avec ses plus
simples ornements, et j'y menais la vie de famille avec ses plus
paisibles douceurs. Mais rien ne me manquait, ni l'espace, ni la
verdure, ni l'affection, ni la conversation, ni la libert, ni le
travail, ni mme la ncessit du travail, aiguillon et frein dont la
mollesse et la mobilit humaines ont si souvent besoin. J'tais
heureux. Quand l'me est sereine, le coeur plein et l'esprit actif, les
situations les plus diverses ont toutes leur charme et admettent toutes
le bonheur.

J'allais quelquefois  Paris pour mes travaux; je trouve, dans une
lettre que j'crivais  madame Guizot pendant l'une de ces courses,
l'impression que j'y ressentais: Au premier moment, je prends plaisir 
rentrer, dans le monde et  causer; mais bientt le dgot des paroles
inutiles me gagne; il n'y a pire rabchage que celui qui porte sur les
choses importantes; on entend redire indfiniment ce qu'on sait; on
redit ce que savent ceux  qui l'on parle; c'est  la fois insipide et
agitant. Dans mon inaction, j'aime mieux la conversation des arbres,
des fleurs, du soleil, du vent. L'homme est infiniment suprieur 
la nature; mais la nature est toujours gale, et inpuisable dans sa
monotonie. On sait qu'elle reste et qu'elle doit rester ce qu'elle est;
on n'prouve point en sa prsence ce besoin d'aller en avant qui fait
qu'on s'impatiente ou qu'on se lasse de la socit des hommes quand
ils ne le satisfont pas. Qui a jamais trouv que les arbres devraient
devenir rouges au lieu d'tre verts, et que le soleil d'aujourd'hui a
tort de ressembler au soleil d'hier? On n'invoque point l le progrs ni
la nouveaut, et c'est pourquoi la nature nous tire de l'ennui du monde
en mme temps qu'elle nous repose de son agitation. Il lui a t donn
de plaire toujours sans jamais changer; immobile, l'homme devient
ennuyeux, et il n'est pas assez fort pour tre toujours en mouvement.

Au sein de cette vie douce et pleine, les affaires publiques, la part
que j'avais commenc  y prendre, les liens d'opinion et d'amiti que
j'y avais contracts, les esprances que j'y avais conues pour mon pays
et pour moi-mme ne cessaient pourtant pas de me proccuper fortement.
L'envie me vint de dire tout haut ce que je pensais du nouveau rgime de
la France, de ce qu'il tait depuis 1814, de ce qu'il devait tre pour
tenir sa parole et atteindre son but. Encore tranger aux Chambres,
c'tait l pour moi le seul moyen d'entrer en personne dans l'arne
politique et d'y marquer un peu ma place. J'tais parfaitement libre
et  l'ge o la confiance dsintresse dans l'empire de la vrit se
confond avec les honntes dsirs de l'ambition; je poursuivais le succs
de ma cause en en esprant mon propre succs. Aprs deux mois de sjour
 _la Maisonnette_, je publiai sous ce titre: _du Gouvernement de la
France depuis la Restauration et du Ministre actuel,_ mon premier crit
d'opposition contre la politique qui prvalait depuis que le due de
Richelieu, en s'alliant avec le ct droit pour changer la loi des
lections, avait chang aussi le sige et la pente du pouvoir.

Je pris la question, ou, pour parler plus vrai, j'entrai dans la lutte
sur le terrain o les Cent-Jours et la Chambre de 1815 l'avaient
malheureusement place. Qui aura, dans le gouvernement de la France,
l'influence prpondrante, les vainqueurs ou les vaincus de 1789,
les classes moyennes leves  leurs droits ou les classes jadis
privilgies? La Charte de la Restauration est-elle la conqute de la
socit nouvelle ou le triomphe de l'ancien rgime, l'accomplissement
lgitime et sens ou le chtiment mrit de la Rvolution?

J'emprunte  une prface que j'ai ajoute, l'an dernier,  une nouvelle
dition de mon _Cours sur l'Histoire de la Civilisation en France_,
quelques lignes qui sont aujourd'hui, aprs plus de quarante ans
d'exprience et de rflexion, l'expression fidle de ma pense:

C'est la rivalit aveugle des hautes classes sociales, qui a fait
chouer parmi nous les essais de gouvernement libre. Au lieu de s'unir,
soit pour se dfendre du despotisme, soit pour fonder et pratiquer la
libert, la noblesse et la bourgeoisie sont restes spares, ardentes
 s'exclure ou  se supplanter, et ne voulant accepter, l'une aucune
galit, l'autre aucune supriorit. Prtentions iniques en droit et
vaines en fait. Les hauteurs un peu frivoles de la noblesse n'out pas
empch la bourgeoisie franaise de s'lever et de prendre place
au niveau suprieur de l'tat. Les jalousies un peu puriles de la
bourgeoisie n'ont pas empch la noblesse de conserver les avantages
que donnent la notorit des familles et la longue possession des
situations. Dans toute socit qui vit et grandit, il y a un mouvement
intrieur d'ascension et de conqute. Dans toute socit qui dure,
une certaine hirarchie des conditions et des rangs s'tablit et se
perptue. La justice, le bon sens, l'intrt public, l'intrt personnel
bien entendu, veulent que, de part et d'autre, on accepte ces faits
naturels de l'ordre social. Les classes diverses n'out pas su avoir, en
France, cette quit habile. Aussi ont-elles, les unes et les autres,
port pour elles-mmes et fait porter  leur commune patrie la peine de
leur inintelligent gosme. Pour le vulgaire plaisir de rester, les uns
impertinents, les autres envieux, nobles et bourgeois ont t infiniment
moins libres, moins grands, moins assurs dans leurs biens sociaux
qu'ils n'auraient pu l'tre avec un peu plus de justice, de prvoyance
et de soumission aux lois divines des socits humaines. Ils n'ont pas
su agir de concert pour tre libres et puissants ensemble; ils se sont
livrs et ils ont livr la France aux rvolutions.

Nous tions loin, en 1820, de cette libre et impartiale apprciation de
notre histoire politique et des causes de nos revers. Rengags depuis
cinq ans dans l'ornire des anciennes rivalits de classes et des
rcentes luttes de rvolution, nous tions passionnment proccups de
nos checs et de nos prils du moment, et presss de vaincre sans nous
inquiter beaucoup du prix ou des embarras de la victoire. Je soutins
avec ardeur la cause de la socit nouvelle telle que la Rvolution
l'a faite, ayant l'galit devant la loi pour premier principe, et les
classes moyennes pour lment fondamental. J'agrandis encore cette
cause dj si grande en la reportant dans le pass et en retrouvant ses
intrts et ses vicissitudes dans tout le cours de notre histoire. Je
ne veux attnuer ni mes ides ni mes paroles: Depuis plus de treize
sicles, disais-je, la France contenait deux peuples, un peuple
vainqueur et un peuple vaincu. Depuis plus de treize sicles, le peuple
vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. Notre histoire
est l'histoire de cette lutte. De nos jours, une bataille dcisive a t
livre. Elle s'appelle la Rvolution. ..... Le rsultat de la Rvolution
n'tait pas douteux. L'ancien peuple vaincu tait devenu le peuple
vainqueur. A son tour, il avait conquis la France. En 1814, il la
possdait sans dbat. La Charte reconnut sa possession, proclama que ce
fait tait le droit, et donna au droit le gouvernement reprsentatif
pour garantie. Le Roi se fit, par ce seul acte, le chef des conqurants
nouveaux. Il se plaa dans leurs rangs et  leur tte, s'engageant
 dfendre avec eux et pour eux les conqutes de la Rvolution,
qui taient les leurs. La Charte emportait, sans nul doute, un tel
engagement, car la guerre allait videmment recommencer. Il tait ais
de prvoir que le peuple vaincu ne se rsignerait point  sa dfaite. Ce
n'est pas qu'elle le rduist  subir la condition qu'il avait impose
jadis. Il retrouvait le droit s'il perdait le privilge, et en tombant
de la domination il pouvait se reposer dans l'galit. Mais il n'est
pas donn  de grandes masses d'hommes d'abdiquer ainsi la faiblesse
humaine, et leur raison demeure toujours bien loin en arrire de la
ncessit. Tout ce qui conservait ou rendait aux anciens possesseurs
du privilge une lueur d'esprance, devait les porter  tenter de le
ressaisir. La Restauration ne pouvait manquer de produire cet effet. Le
privilge avait entran le trne dans sa chute; il devait croire
qu'en se relevant le trne, le relverait. Comment n'en et-il pas eu
l'espoir? La France de la Rvolution en avait la crainte. Mais quand
mme les vnements de 1814 n'auraient pas amen la Restauration, quand
mme la Charte nous serait venue d'une autre source et par une autre
dynastie, le seul tablissement du systme reprsentatif, le seul retour
de la libert auraient remis en lumire et rappel au combat l'ancien
peuple, le peuple du privilge. Ce peuple existe au milieu de nous; il
vit, parle, circule, agit, influe d'un bout de la France  l'autre.
Dcim et dispers par la Convention, sduit et contenu par Napolon,
ds que la terreur ou le despotisme cesse (et ni l'un ni l'autre n'est
durable), il reparat, prend sa place et travaille  recouvrer celle
qu'il a perdue... Nous avons vaincu l'ancien rgime; nous le vaincrons
toujours; mais longtemps encore nous aurons  le combattre. Quiconque
veut en France l'ordre constitutionnel, des lections, des Chambres, une
tribune, la libert de la presse, toutes les liberts publiques, doit
renoncer  prtendre que, dans cette rvlation continuelle et si anime
de toute la socit, la contre-rvolution demeure muette et inactive.

Au moment mme o je rsumais en termes si absolus et si vifs la
situation que la Rvolution, la Restauration et la Charte faisaient 
la France, je pressentais qu'on pourrait abuser, au profit des passions
rvolutionnaires, de mes ides ou de mon langage, et pour les renfermer
dans de justes limites, je me htais d'ajouter: En disant que, depuis
l'origine de notre monarchie, la lutte de deux peuples agite la France,
et que la Rvolution n'a t que le triomphe de vainqueurs nouveaux sur
les anciens matres du pouvoir et du sol, je n'ai point entendu tablir
une filiation historique, ni supposer que le double fait de la conqute
et de la servitude s'est perptu, constant et identique,  travers
les sicles. Une telle assertion serait videmment dmentie par les
ralits. Dans ce long espace de temps, les vainqueurs et les vaincus,
les possesseurs et les possessions, les deux races enfin se sont
rapproches, dplaces, confondues; elles ont subi, dans leur existence
et dans leurs relations, d'innombrables vicissitudes. La justice, dont
la complte absence anantirait aussitt la socit, s'est introduite
dans les effets de la force. Elle a protg les faibles, contenu les
puissants, rgl leurs rapports, substitu progressivement de l'ordre 
la violence, de l'galit  l'oppression. Elle a fait la France enfin
telle que le monde l'a vue, avec son immense gloire et ses poques de
repos. Mais il n'en est pas moins vrai que, durant treize sicles, par
le rsultat de la conqute et de la fodalit, la France a toujours
renferm deux situations, deux classes sociales, profondment diverses
et ingales, qui ne se sont point amalgames ni places, l'une envers
l'autre, dans un tat d'union et de paix, qui n'ont cess enfin de
lutter, celle-ci pour conqurir le droit, celle-l pour retenir le
privilge. C'est l notre histoire. C'est en ce sens que j'ai parl de
deux peuples, de vainqueurs et de vaincus, d'amis et d'ennemis, et de
la guerre, tantt publique et sanglante, tantt intrieure et purement
politique, que se sont faite ces deux grands intrts.

En relisant aujourd'hui ces pages et tout mon livre de 1820, j'en reois
une impression que je tiens  constater. A considrer les choses au fond
et en elles-mmes, comme historien et comme philosophe, je n'y trouve 
peu prs rien  reprendre; je persiste  penser que les ides gnrales
y sont justes, les grands faits sociaux bien apprcis, les personnages
politiques bien compris et peints avec vrit. Comme acte et polmique
de circonstance, l'ouvrage est trop absolu et trop rude; je n'y tiens
pas assez de compte des difficults et des nuances; je tranche trop
fortement les situations et les partis; j'exige trop des hommes; je
n'ai pas assez de temprance, de prvoyance, ni de patience. L'esprit
d'opposition me dominait trop exclusivement.

Je ne tardai pas, mme alors et peut-tre  cause du succs que
j'obtins,  m'en douter un peu moi-mme. J'ai peu de got naturel pour
l'opposition, et plus j'ai avanc dans la vie, plus j'ai trouv que
c'tait un rle  la fois trop facile et trop prilleux. Il n'y faut
pas un grand mrite pour russir, et il y faut beaucoup de vertu pour
rsister aux entranements du dehors et  ses propres fantaisies. En
1820, je n'avais encore pris au gouvernement qu'une part indirecte et
secondaire; pourtant j'avais dj le sentiment de la difficult de
gouverner, et quelque rpugnance  l'aggraver en attaquant le pouvoir
charg d'y suffire. Une autre vrit commenait aussi ds lors 
m'apparatre: dans nos socits modernes, quand la libert s'y dploie,
la lutte est trop ingale entre ceux qui gouvernent et ceux qui
critiquent le gouvernement; aux uns, tout le fardeau et une
responsabilit sans limite; on ne leur passe rien: aux autres, une
entire libert sans responsabilit; de leur part, on accepte ou l'on
tolre tout. Telle est, du moins chez nous, ds que nous sommes libres,
la disposition publique. Plus tard et dans les affaires, j'en ai senti
moi-mme le poids; mais c'est dans l'opposition, je puis le dire, et
sans aucun retour personnel, que j'en ai, d'abord entrevu l'inique et
nuisible rigueur.

Par instinct plutt que par une intention rflchie et prcise, le dsir
me vint, aprs avoir fait acte d'opposition dclare, de prouver que
l'esprit de gouvernement ne m'tait pas tranger. Des hommes senss
inclinaient  penser que du systme reprsentatif il ne pouvait sortir,
chez nous du moins et dans l'tat o la Rvolution avait laiss la
France, un vrai gouvernement, et que nos ardeurs pour les institutions
libres n'taient propres qu' nerver le pouvoir et  livrer la socit
 l'anarchie. Les temps rvolutionnaires et les temps impriaux nous
avaient naturellement lgu cette ide; la France n'avait connu la
libert politique que par les rvolutions et l'ordre que par le
despotisme; leur harmonie paraissait une chimre. J'entrepris d'tablir,
non-seulement que cette chimre des grands coeurs pouvait devenir une
ralit, mais qu'il dpendait de nous de la raliser, car le rgime
fond par la Charte contenait, et contenait seul, pour nous, les moyens
essentiels de gouvernement rgulier et d'opposition efficace que
pouvaient souhaiter les sincres amis du pouvoir et de la libert. Mon
ouvrage _Des Moyens de gouvernement et d'opposition dans l'tat actuel
de la France,_ publi en 1821, fut tout entier consacr  ce dessein.

Je ne fis l point de politique thorique et gnrale; j'en cartai mme
expressment l'ide: Peut-tre, disais-je dans ma prface, aborderai-je
un jour, sur la nature et les principes du gouvernement constitutionnel,
des questions plus gnrales et d'un intrt pressant, bien que leur
solution soit trangre  la politique active, aux choses et aux hommes
du moment. Je ne veux parler aujourd'hui que du systme actuel du
pouvoir et des vrais moyens de gouverner notre bonne et belle patrie.
Tout novice et doctrinaire que j'tais alors, je n'avais garde de penser
que les mmes maximes et les mmes procds de gouvernement fussent bons
partout, ni que tous les peuples et tous les sicles dussent tre, au
mme moment, jets dans le mme moule. Je me renfermais soigneusement
dans mon temps et dans mon pays, m'appliquant  montrer quels efficaces
moyens de gouvernement taient dposs dans les vrais principes et le
jeu rgulier des institutions que la France tenait de la Charte, et
comment on pouvait les pratiquer avec succs, dans le lgitime intrt
et pour la force du pouvoir. Je fis, sur les moyens d'opposition, le
mme travail, convaincu et voulant convaincre les adversaires de la
politique alors dominante qu'on pouvait contrler l'autorit sans la
dtruire, et user des droits de la libert sans branler les bases de
l'ordre tabli. C'tait mon ardente proccupation d'lever la politique
hors de l'ornire rvolutionnaire, et de faire pntrer au sein du
rgime constitutionnel des ides de lgale et forte conservation.

Trente-six ans se sont couls. Dans ce long intervalle, j'ai pris part,
pendant dix-huit ans, au travail de ma gnration pour la fondation
d'un gouvernement libre. J'en ai quelque temps port le poids. Ce
gouvernement a t renvers. J'ai ainsi prouv moi-mme l'immense
difficult et subi le douloureux insuccs de cette grande entreprise.
Pourtant, et je le dis sans hsitation sceptique comme sans modestie
affecte, je relis aujourd'hui ce que j'ai crit en 1821, sur les moyens
de gouvernement et d'opposition dans l'tat actuel de la France, avec
une satisfaction presque sans mlange. J'exigeais beaucoup du
pouvoir, mais rien, je crois, qu'il ne lui ft possible et ncessaire
d'accomplir. Et malgr ma jeune confiance, je ne mconnaissais point,
mme alors, qu'il y avait encore d'autres conditions au succs: Je n'ai
point dessein, disais-je, de tout imputer, de tout demander au pouvoir
lui-mme. Je ne lui dirai pas, comme on le fait souvent;--Soyez juste,
sage, ferme, et ne vous inquitez de rien.--Le pouvoir n'est pas libre
d'tre ainsi excellent  lui tout seul. Il ne fait pas la socit, il la
trouve; et si la socit est impuissante  le seconder, si des principes
anarchiques la possdent, si elle renferme en son propre sein les causes
de la dissolution, le pouvoir aura beau faire; il n'est pas donn  la
sagesse humaine de sauver un peuple qui ne concourt pas lui-mme  son
salut.

Pendant que je publiais, contre l'attitude et les tendances du cabinet,
ces deux attaques, les conspirations et les procs politiques clataient
de jour en jour et amenaient leurs tragiques consquences. J'ai dj
dit ce que je pensais des complots de cette poque, et pourquoi je les
trouvais aussi mal fonds que mal conduits, sans motifs lgitimes comme
sans moyens efficaces. Mais en les rprouvant, j'tais mu du sincre
et courageux dvouement de tant d'hommes, la plupart trs-jeunes, qui
prodiguaient; pour une cause qu' tort ils croyaient bonne, les trsors
de leur me et de leur vie. Parmi les preuves que nous impose notre
temps, je n'en connais gure de plus pnible que celle des sentiments
combattus, et ces perplexits entre le blme et l'estime, la rprobation
et la sympathie, que j'ai tant de fois ressenties en assistant aux actes
de tant de mes contemporains. J'aime l'harmonie et la clart dans les
mes comme dans les socits humaines, et nous vivons  une poque de
confusion et d'obscurit morale comme sociale. Combien d'hommes j'ai
connus qui, dous de belles qualits, auraient men dans d'autres temps
une vie droite et simple, et qui, de nos jours, ont err  travers les
problmes et les tnbres de leur propre pense, ambitieux turbulents ou
fanatiques aveugles, ne sachant ni atteindre leur but, ni se tenir en
repos! Ds 1820, quoique jeune encore moi-mme, je dplorais cette
perturbation des esprits et des destines, presque aussi triste 
contempler que funeste  subir; mais, en la dplorant, j'avais des
alternatives de jugement svre et d'motion indulgente; et sans
chercher  dsarmer le pouvoir dans sa lgitime dfense, je ressentais
un profond dsir de lui inspirer, envers de tels adversaires, une
gnreuse et prudente quit.

Un sentiment vrai ne se rsigne pas  se croire impuissant. Les
deux crits que je publiai en 1821 et 1822, intituls l'un, _Des
Conspirations et de la Justice_ _politique_, l'autre, _De la Peine de
mort en matire politique_, ne furent point, de ma part, des actes
d'opposition; je m'appliquai  leur retirer ce caractre. Pour en
marquer avec prcision le sens et le but, il me suffira d'en rappeler
les deux pigraphes; je plaai en tte du premier ces paroles du
prophte Isae: Ne dites point _conjuration_ toutes les fois que ce
peuple dit _conjuration_; et en tte du second celles de saint Paul: O
spulcre, o est ta victoire? O mort, o est ton aiguillon? J'avais 
coeur de convaincre le pouvoir lui-mme que la bonne politique comme la
vraie justice lui conseillaient de rendre les procs politiques et les
excutions capitales trs-rares, et qu'en dployant, contre tous les
faits qui pouvaient la provoquer, toute la rigueur des lois, il se
crait bien plus de prils qu'il n'en cartait. Le sentiment public
tait d'accord avec le mien: les hommes senss et indpendants,
trangers aux passions des partis engags dans la lutte, trouvaient,
comme moi, qu'il y avait excs dans l'action de la police au milieu des
complots, excs dans le nombre et l'pret des poursuites, excs dans
l'application des peines lgales. Je pris grand soin de renfermer ces
plaintes dans leurs justes limites, d'en carter toute comparaison
injurieuse, toute prtention  des rformes soudaines, et de ne point
contester au pouvoir ses armes ncessaires. En traitant des questions
nes au sein des plus violents orages, je voulais les porter dans une
rgion haute et sereine, convaincu que, de l seulement, mes ides et
mes paroles auraient quelque chance d'tre efficaces. Elles reurent
la sanction d'un alli plus puissant que moi. La Cour des pairs, qui
commena alors  prendre, dans le jugement des procs politiques, la
place que lui assignait la Charte, mit sur-le-champ la vraie justice et
la bonne politique en pratique. Rare et beau spectacle que celui d'une
grande assemble essentiellement politique dans son origine et dans
sa composition, fidle soutien du pouvoir, et pourtant constamment
soigneuse, non-seulement d'lever la justice au-dessus des passions du
moment, mais encore d'apporter, dans l'apprciation et la punition des
crimes politiques, l'intelligente quit qui peut seule satisfaire la
raison du philosophe et la charit du chrtien. Et dans l'honneur de ce
spectacle, une part revient aux pouvoirs de ce temps, qui non-seulement
ne tentrent jamais de porter  l'indpendance et  l'impartialit de
la Cour des pairs aucune atteinte, mais qui ne se permirent pas de s'en
plaindre. Aprs le mrite d'tre eux-mmes et de leur propre mouvement
justes et sages, c'en est un rel, pour les puissants de la terre,
d'accepter sans rsistance et sans murmure le bien qu'ils n'ont pas t
les premiers  pratiquer.

J'ai vcu dans un temps de complots et d'attentats politiques, dirigs
tantt contre des pouvoirs auxquels j'tais tranger et mme opposant,
tantt contre des pouvoirs que je soutenais avec ardeur. J'ai vu les
conspirateurs tantt impunis, tantt frapps avec toute la rigueur des
lois. Je demeure convaincu que, dans l'tat actuel des esprits, des
coeurs et des moeurs, la peine de mort est contre de tels actes une
mauvaise arme, qui blesse grivement les pouvoirs empresss  s'en
servir pour se sauver. Non que la vertu comminatoire et prventive
manque  cette peine; elle effraye et dtourne des complots bien des
gens qui seraient tents d'y entrer. Mais  ct de ce salutaire effet,
elle en produit d'autres qui sont funestes. Ne tenant aucun compte des
motifs et des dispositions qui ont pouss les hommes aux actes qu'elle
punit, elle frappe du mme coup le pervers et le rveur, l'ambitieux
drgl et le fanatique dvou; et par cette grossire confusion elle
offense plus de sentiments moraux qu'elle n'en satisfait; elle irrite
encore plus qu'elle n'effraye; elle meut de piti les spectateurs
indiffrents, et apparat aux intresss comme un acte de guerre qui
revt faussement les formes d'un arrt de justice. L'intimidation
qu'elle inspire d'abord s'affaiblit de jour en jour, tandis que la haine
et la soif de vengeance qu'elle sme dans les coeurs s'enveniment et se
rpandent. Et un jour arrive o le pouvoir qui s'est cru sauv se
voit assailli par des ennemis bien plus nombreux et plus acharns que
n'taient ceux dont il s'est dfait.

Un jour viendra aussi, j'en ai la confiance, o, pour les dlits
purement politiques, les peines du bannissement et de la dportation,
bien gradues et srieusement appliques, seront, en droit comme en
fait, substitues  la peine de mort. En attendant, je compte parmi les
meilleurs souvenirs de ma vie d'avoir vivement rclam,  ce sujet,
la vraie justice et la bonne politique dans un temps o elles taient
compromises par les passions des partis et les prils du pouvoir.

Ces quatre ouvrages, publis coup sur coup dans l'espace de deux
ans, frapprent assez vivement l'attention publique. Tous les hommes
considrables de l'opposition dans les Chambres m'en remercirent comme
d'un service rendu  la cause de la France et des institutions libres:
Vous gagnez, sans nous, des batailles pour nous, me dit le gnral
Foy. M. Royer-Collard, en me faisant, sur le premier de ces crits (_Du
Gouvernement de la France depuis la Restauration_), quelques objections,
ajoutait: Votre livre est plein de vrits; on les y ramasse  la
pelle. Je reproduis sans embarras ces tmoignages d'une approbation
srieuse: quand on agit srieusement, quoi qu'on fasse, mesures
politiques, discours ou livres, il faut russir et atteindre  son but;
l'loge vaut beaucoup quand il donne la certitude du succs. Cette
certitude une fois acquise, je ne fais nul cas des compliments; un peu
de purilit et de ridicule s'y mle toujours; la sympathie sans phrases
a seule un charme vrai et digne. J'avais quelque droit de mettre quelque
prix  celle qu'on me tmoignait dans l'opposition, car je n'avais rien
fait pour plaire aux passions, ni pour mnager les prjugs et les
arrire-penses qui fermentaient dans les rangs extrmes du parti;
j'avais aussi franchement soutenu la royaut que combattu le cabinet, et
il tait clair que je ne voulais pas plus livrer la maison de Bourbon
que la Charte  leurs divers ennemis.

Deux occasions me vinrent bientt de m'expliquer,  ce sujet, d'une
faon encore plus personnelle et plus prcise. En 1821, peu aprs
la publication de mon _Essai sur les conspirations et la justice
politique_, l'un des meneurs du parti qui conspirait, homme d'esprit et
d'honneur, mais passionnment engag dans les socits secrtes, cet
hritage des temps de tyrannie qui devient le poison des temps de
libert, vint me voir et me tmoigna avec chaleur sa reconnaissante
approbation. Les plus hardis conspirateurs sont charms, quand le pril
clate, de se mettre  couvert derrire les principes de justice et
de modration que soutiennent les hommes qui ne conspirent pas. Nous
causmes librement de toutes choses. Prs de me quitter, mon visiteur
me prenant vivement le bras, me dit: Soyez donc des
ntres!--Qu'appelez-vous _des vtres?_--Entrez avec nous dans
la Charbonnerie; c'est la seule force efficace pour renverser un
gouvernement qui nous humilie et nous opprime.--Vous vous trompez
sur mon compte; je ne me sens ni humili, ni opprim, ni moi, ni mon
pays.--Que pouvez-vous donc esprer de ces gens-l?--Il ne s'agit pas
d'esprances; je veux garder ce que nous possdons: nous avons tout ce
qu'il faut pour nous faire nous-mmes un gouvernement libre. Le pouvoir
actuel mritera peut-tre souvent, et,  mon avis, il mrite en ce
moment d'tre combattu, mais pas du tout d'tre renvers; il n'a rien
fait, bien s'en faut, qui nous en donne ni le droit, ni la force, et
nous avons assez d'armes lgales et publiques pour le redresser en le
combattant. Je ne veux ni de votre but, ni de vos moyens; vous nous
ferez  tous, comme  vous-mme, beaucoup de mal sans russir; et si
vous russissiez, ce serait encore pis. Il me quitta sans humeur, car
il me portait de l'amiti, mais pas le moins du monde branl dans sa
passion de socits secrtes et de complots. C'est une fivre dont on
ne gurit pas quand on lui a livr son me, et un joug dont on ne
s'affranchit pas quand on l'a longtemps subi.

Un peu plus tard, en 1822, quand les crits que je viens de rappeler
eurent produit leur effet, je reus la visite de M. Manuel. Nous nous
rencontrions quelquefois chez des amis communs, et nous vivions en bons
rapports, mais sans aucune intimit. Il venait videmment m'en offrir et
en chercher davantage. Avec une franchise dans laquelle la nature un peu
troite de son esprit avait peut-tre autant de part que la fermet de
ses rsolutions, il passa promptement des compliments aux confidences,
et en se flicitant de mon opposition, il me laissa voir toute la porte
de la sienne. Il ne croyait ni  la Restauration, ni  la Charte, tenait
la maison de Bourbon pour incompatible avec la France de la Rvolution,
et regardait un changement de dynastie comme la consquence ncessaire
du changement de l'tat social. Il amena dans le cours de l'entretien la
mort rcente de l'empereur Napolon, la scurit qui en rsultait
pour la paix europenne, et le nom de Napolon II comme une solution
possible, probablement la meilleure, des problmes de notre avenir. Tout
cela fut dit en termes mesurs, mais clairs, sans dtour comme
sans passion, et avec l'intention marque de voir  quel point je
repousserais ou j'admettrais de telles perspectives. Je ne m'attendais
ni  la visite, ni  la conversation; mais je ne m'y refusai point, ne
me flattant gure d'attirer  moi M. Manuel, mais n'ayant nulle envie
de me cacher de lui: Loin de croire, lui dis-je, qu'un changement de
dynastie soit ncessaire  la France, je le regarderais comme un grand
mal et un grand pril. Je tiens la Rvolution de 1789 pour satisfaite
aussi bien que pour faite; elle a dans la Charte toutes les garanties
que rclament ses intrts et ses voeux lgitimes. Je ne crains point la
contre-rvolution; nous avons contre elle la puissance du droit comme
celle du fait, et si l'on tait jamais assez fou pour la tenter, nous
serions assez forts pour l'arrter. Ce qui importe aujourd'hui  la
France, c'est d'expulser l'esprit rvolutionnaire qui la tourmente
encore, et de pratiquer le rgime libre dont elle est en possession. La
maison de Bourbon convient trs-bien  ce double besoin du pays.
Son gouvernement est antirvolutionnaire par nature et libral par
ncessit. Je redouterais beaucoup un pouvoir qui, tout en maintenant
l'ordre, serait d'origine, de nom, ou d'apparence, assez rvolutionnaire
pour se dispenser d'tre libral. J'aurais peur que le pays ne s'y
prtt trop aisment. Nous avons besoin d'tre un peu inquiets sur nos
intrts pour apprendre  garder nos droits. Sous le gouvernement de la
maison de Bourbon, nous nous sentons obligs en mme temps au respect et
 la vigilance. L'un et l'autre sentiment nous sont bons. Je ne sais ce
qui nous arriverait si l'un ou l'autre venait  nous manquer.

M. Manuel n'insista point. Il avait trop de sens pour se plaire aux
paroles inutiles. Nous continumes quelque temps  causer sans discuter,
et nous nous sparmes, pensant bien, je crois, l'un de l'autre, mais
persuads l'un et l'autre que nous n'agirions jamais en commun.

En mme temps que je publiais ces divers crits, je prparais mon cours
d'histoire moderne, que j'ouvris en effet le 7 dcembre 1820. Dcid 
user des deux moyens d'influence qui s'offraient  moi, l'enseignement
public et la presse, j'en usai pourtant trs-diffremment. J'cartai de
mon cours toute allusion aux circonstances, au systme et aux actes
du gouvernement; je m'interdis toute pense d'attaque ou seulement de
critique, tout souvenir des affaires et des luttes du moment. Je me
renfermai scrupuleusement dans la sphre des ides gnrales et des
faits anciens. L'indpendance intellectuelle est le droit de la
science; elle le perdrait si elle en faisait un instrument d'opposition
politique. Pour que les liberts diverses se dploient efficacement, il
faut qu'elles restent chacune dans son domaine; leur retenue fait leur
force comme leur sret.

En m'imposant cette rgle de conduite, je n'en ludai point la
difficult. Je pris pour sujet de mon cours l'histoire des anciennes
institutions politiques de l'Europe chrtienne, et des origines du
gouvernement reprsentatif dans les divers tats o il a t tent,
avec ou sans succs. Je touchais de bien prs, dans un tel sujet, aux
embarras flagrants de cette politique contemporaine dont j'tais rsolu
 me tenir loin. Mais j'y trouvais aussi l'occasion naturelle de
poursuivre, par les seules voies de la science, le double but que je
me proposais. Je voulais combattre les thories rvolutionnaires, et
rappeler, sur le pass de la France, l'intrt et le respect. Nous
sortions  peine de la plus violente lutte contre cette ancienne socit
franaise, notre berceau sculaire; nous avions encore le coeur plein,
envers elle, de colre ou d'indiffrence, et l'esprit confusment imbu
des ides, vraies ou fausses, sous lesquelles elle avait succomb.
Le jour tait venu de dblayer cette arne couverte de ruines, et de
substituer, en pense comme en fait, l'quit  l'hostilit, et les
principes de la libert aux armes de la rvolution. On ne construit pas
un difice avec des machines de guerre; on ne fonde pas un rgime libre
avec des prventions ignorantes et des haines acharnes. Je rencontrais
 chaque pas, dans mon cours, les grands problmes d'organisation
sociale au nom desquels les classes et les partis divers venaient de se
porter de si rudes coups, la souverainet du peuple et le droit divin,
la monarchie et la rpublique, l'aristocratie et la dmocratie, l'unit
ou la division des pouvoirs, les divers systmes d'lection, de
constitution et d'action des assembles appeles  concourir au
gouvernement. J'abordai toutes ces questions avec le ferme dessein de
passer au crible les ides de notre temps, et de sparer les ferments
ou les rveries rvolutionnaires des progrs de justice et de libert
conciliables avec les lois ternelles de l'ordre social. A ct de ce
travail philosophique, j'en poursuivis un autre spcialement historique:
je m'appliquai  mettre en lumire les efforts intermittents, mais
toujours renaissants, de la socit franaise, pour sortir du chaos au
sein duquel elle tait ne, tantt la lutte, tantt l'accord de ses
divers lments, royaut, noblesse, clerg, bourgeoisie et peuple,
dans les diverses phases de cette rude destine, et le dveloppement
glorieux, bien que trs-incomplet, de la civilisation franaise, telle
que la Rvolution franaise l'a recueillie  travers tant de combats et
de vicissitudes. J'avais  coeur de faire rentrer la vieille France dans
la mmoire et l'intelligence des gnrations nouvelles; car il y avait
aussi peu de sens que de justice  renier ou  ddaigner nos pres au
moment o nous faisions, en nous garant beaucoup  notre tour, un pas
immense dans les mmes voies o, depuis tant de sicles, ils avaient
eux-mmes march.

J'exposais ces ides devant des auditeurs la plupart assez peu disposs
 les accueillir, ou seulement  y prendre intrt. Le public qui
suivait alors mon cours tait bien moins nombreux et moins vari qu'il
ne le fut quelques annes plus tard. Il se composait surtout de jeunes
gens, lves des diverses coles savantes, et de quelques groupes de
curieux, amateurs des grandes tudes historiques. Les uns n'taient
point prpars  celles que je leur offrais, et manquaient des
connaissances pralables qui les leur auraient fait goter. Chez
beaucoup d'autres, les prjugs et les ides du XVIIIe sicle et de la
Rvolution, en matire de philosophie politique ou d'histoire, taient
dj  l'tat de ces habitudes d'esprit froidement invtres qui
n'admettent plus la discussion et n'coutent qu'avec indiffrence ou
mfiance ce qui les contrarie. D'autres enfin, et parmi ceux-ci se
trouvaient les esprits les plus actifs et les plus ouverts, taient plus
ou moins engags dans les socits secrtes, les menes hostiles, les
complots, et j'tais, pour eux, bien inerte dans mon opposition. J'avais
ainsi bien des obstacles  surmonter et bien des conversions  faire
pour attirer dans les voies o je marchais le petit public qui venait
m'couter.

Mais il y a toujours, dans un public franais, quelles que soient ses
prventions, une lasticit intellectuelle, un got pour le mouvement
d'esprit et pour les ides nouvelles hardiment prsentes, et une
certaine quit gnreuse qui le disposent  la sympathie, mme
avant qu'il ne donne son adhsion. J'tais en mme temps libral et
antirvolutionnaire, dvou aux principes fondamentaux de la nouvelle
socit franaise, et anim, pour la vieille France, d'un respect
affectueux; je combattais des ides qui formaient la foi politique de
la plupart de mes auditeurs; j'en exposais d'autres qui leur taient
suspectes, mme quand elles leur semblaient justes; il y avait en moi,
pour eux, des obscurits, des contradictions, des perspectives qui
les tonnaient et les faisaient hsiter  me suivre. Pourtant ils
me sentaient srieux et sincre; ils taient de jour en jour
plus convaincus que mon impartialit historique n'tait pas de
l'indiffrence, ni ma foi politique de la raction vers l'ancien rgime,
ni mon opposition  toute mene subversive de la complaisance pour
le pouvoir. Je gagnais du terrain dans l'esprit de mes auditeurs:
quelques-uns, et des plus distingus, venaient dcidment  moi;
d'autres entraient en doute sur la vrit de leurs thories et l'utilit
de leurs pratiques conspiratrices; presque tous prenaient en got
l'apprciation quitable du pass, et en estime l'opposition patiente et
lgale dans le prsent. L'esprit rvolutionnaire, dans cette jeune et
vive portion du public, tait visiblement en dclin; non par scepticisme
et apathie, mais parce que d'autres ides, d'autres sentiments lui
disputaient la place dans les mes, et l'en expulsaient en s'y
tablissant.

Le cabinet de 1822 en jugea autrement; il tint mon cours pour dangereux,
et le 12 octobre 1822, l'abb Frayssinous, que, peu de mois auparavant,
M. de Villle avait fait faire grand matre de l'Universit, en ordonna
la suspension. Je ne m'en plaignis point alors, et je ne m'en tonne pas
aujourd'hui. Mon opposition au cabinet tait trs-publique, et quoique
mon enseignement y demeurt compltement tranger, bien des gens ne
sparaient pas aussi nettement que moi, dans leurs impressions, mes
leons sur l'histoire des temps anciens et mes crits contre la
politique du moment. Je n'en demeure pas moins convaincu que, dans cette
mesure, le gouvernement se trompa, et  son propre dtriment. Dans la
lutte qu'il soutenait contre l'esprit rvolutionnaire, les ides
que propageait mon enseignement lui taient plus salutaires que mon
opposition par la presse ne pouvait lui tre embarrassante, et elles
apportaient plus de force  la monarchie que mes critiques sur des
questions ou des situations de circonstance n'en pouvaient ter au
cabinet. Mais mon libre langage importunait les aveugles partisans du
pouvoir absolu, dans l'glise ou dans l'tat, et l'abb Frayssinous,
esprit court et caractre faible dans son honntet, obissait avec
plus d'inquitude que de regret  des influences dont il redoutait les
emportements, mais qu'au fond il ne blmait pas.

Dans la scission des partis monarchiques, celui que j'avais combattu
s'engageait de plus en plus dans des voies exclusives et violentes. Mon
cours ferm, toute influence politique un peu prochaine me devenait
impossible. Pour lutter, hors de l'enceinte des Chambres, contre le
systme qui prvalait, il fallait ou conspirer, ou descendre  une
opposition aveugle, taquine et vaine. Ni l'une ni l'autre conduite ne
me convenaient; je renonai compltement aux luttes de parti, mme
philosophiques et abstraites, pour chercher ailleurs des moyens de
servir encore ma cause, dans les esprits et dans l'avenir.

Ce qu'il y a de plus difficile et pourtant de plus ncessaire dans
la vie publique, c'est de savoir,  certains moments, se rsigner 
l'immobilit sans renoncer au succs, et attendre sans dsesprer,
quoique sans agir.

Ce fut  cette poque que je m'adonnai srieusement  l'tude de
l'Angleterre, de ses institutions et des longues luttes qui les ont
fondes. Passionnment proccup de l'avenir politique de ma patrie,
je voulais savoir avec prcision  travers quelles vrits et quelles
erreurs, par quels efforts persvrants et quelles transactions
prudentes un grand peuple avait russi  conqurir et  conserver un
gouvernement libre.

Quand on compare attentivement l'histoire et le dveloppement social de
la France et de l'Angleterre, on ne sait si c'est des ressemblances ou
des diffrences qu'on doit tre plus frapp. Jamais deux nations,
avec des origines et des situations fort diverses, n'ont t plus
profondment mles dans leurs destines, et n'ont exerc l'une sur
l'autre, par les relations tantt de la guerre, tantt de la paix,
une plus constante influence. Une province de la France a conquis
l'Angleterre; l'Angleterre a possd longtemps plusieurs provinces de la
France; et, au sortir de cette lutte nationale, dj les institutions
et le sens politique des Anglais taient, pour les esprits les plus
politiques entre les Franais, pour Louis XI et Philippe de Comines,
par exemple, un sujet d'admiration. Au sein de la chrtient, les deux
peuples ont suivi des drapeaux religieux divers; mais cette diversit
mme est devenue entre eux une nouvelle cause de contact et de mlange.
C'est en Angleterre que les protestants franais, c'est en France que
les catholiques anglais perscuts ont cherch et trouv un asile. Et
quand les rois ont t proscrits  leur tour, c'est en France que le roi
d'Angleterre, c'est en Angleterre que le roi de France se sont rfugis,
et c'est aprs un long sjour dans ce refuge que Charles II au XVIIe
sicle, et Louis XVIII au XIXe, sont rentrs dans leurs tats. Les deux
nations, ou, pour parler plus exactement, les hautes classes des deux
nations ont eu tour  tour la fantaisie de s'emprunter mutuellement
leurs ides, leurs moeurs, leurs modes. Au XVIIe sicle, c'tait la cour
de Louis XIV qui donnait le ton  l'aristocratie anglaise. Au XVIIIe,
c'tait  Londres que Paris allait chercher des modles. Et quand on
s'lve au-dessus de ces incidents de l'histoire pour considrer les
grandes phases de la civilisation des deux pays, on reconnat qu'
d'assez longs intervalles dans le cours des sicles, ils ont suivi 
peu prs la mme carrire, et que les mmes tentatives et les mmes
alternatives d'ordre et de rvolution, de pouvoir absolu et de libert,
se sont produites chez tous les deux, avec des concidences singulires
en mme temps qu'avec de profondes diversits.

C'est donc une vue bien superficielle et bien errone que celle des
personnes qui regardent la socit franaise et la socit anglaise
comme si essentiellement diffrentes qu'elles ne sauraient puiser l'une
chez l'autre des exemples politiques, si ce n'est par une imitation
factice et strile. Rien n'est plus dmenti par l'histoire vraie et plus
contraire  la pente naturelle des deux pays. Leurs rivalits mmes
n'ont jamais rompu les liens, apparents ou cachs, qui existent entre
eux, et soit qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, qu'ils le veuillent
ou qu'ils s'en dfendent, ils ne peuvent pas ne pas influer puissamment
l'un sur l'autre; leurs ides, leurs moeurs, leurs institutions se
pntrent et se modifient mutuellement, comme par une invincible
ncessit.

Je n'hsite pas cependant  le reconnatre: dans notre travail
d'organisation politique, nous avons quelquefois fait  l'Angleterre des
emprunts trop complets et trop prcipits. Nous n'avons pas toujours
tenu assez de compte du caractre propre et des conditions spciales de
la socit franaise. La France a grandi et prospr sous l'influence
de la royaut, secondant le mouvement d'ascension des classes moyennes;
l'Angleterre, par l'action de l'aristocratie territoriale, prenant
sous sa garde les liberts du peuple. De telles diffrences sont trop
profondes pour disparatre, mme dans la puissante uniformit de la
civilisation moderne. Nous les avons trop oublies. C'est l'cueil des
innovations accomplies au nom d'ides gnrales et de grands exemples
qu'elles ne font pas, aux faits rels et nationaux, leur lgitime part.
Mais comment n'aurions-nous pas donn sur cet cueil? Dans le cours de
sa longue longue vie, l'ancienne France a fait  plusieurs reprises de
grands efforts pour arriver  un gouvernement libre. Ses plus puissantes
influences ont, les unes rsist, les autres chou dans ce travail; ses
meilleures institutions ne se sont point prtes aux transformations
ncessaires, et sont demeures politiquement inefficaces. Et pourtant,
par un juste sentiment de son honneur et de son intrt, la France n'a
pas cess de prtendre  un vrai et durable rgime de garanties et de
liberts politiques. Elle le rclamait, elle le voulait en 1789. Par
quelles voies le chercher? A quelles institutions le demander? Tant
de fois due dans ses esprances et ses tentatives au dedans, elle a
cherch au dehors des leons et des modles. Grande difficult de plus
dans une oeuvre dj si difficile, mais difficult invitable et impose
par la ncessit.

J'tais loin de mesurer en 1823 aussi bien qu'aujourd'hui les
obstacles qui nous attendaient dans notre travail d'organisation
constitutionnelle; mais j'avais le sentiment que nos devanciers de 1789
avaient beaucoup trop ddaign l'ancienne France, ses lments sociaux,
ses traditions, ses moeurs, et que, pour ramener dans notre patrie
l'harmonie avec la libert, il fallait tenir plus de compte de son
pass. En mme temps donc que je mettais sous les yeux du public
franais l'histoire et les monuments originaux des institutions et
des rvolutions de l'Angleterre, j'entrai avec ardeur dans l'tude et
l'exposition de l'ancienne socit franaise, de ses origines, de ses
lois, des phases diverses de son dveloppement. J'avais galement
 coeur de nous approprier les enseignements d'une grande histoire
trangre, et de ranimer, parmi nous, le got avec l'intelligence de
notre propre histoire.

Mes travaux taient certainement en harmonie avec les instincts et les
besoins du temps, car ils furent accueillis et seconds par le mouvement
gnral qui clata dans le public et autour de ce gouvernement si
contest. C'est l'heureux naturel de l'esprit franais qu'il change
aisment de route sans se ralentir. Il est singulirement flexible,
lastique et fcond. Un obstacle l'arrte, il s'ouvre une autre voie;
des entraves le gnent, il apprend  marcher en les portant; on le
comprime sur un point, il s'carte et rebondit ailleurs. Le gouvernement
du ct droit restreignait dans un plus petit cercle et rendait plus
difficiles la vie et l'action politique; la gnration qui entrait  ce
moment dans le monde chercha, non pas tout  fait en dehors, mais 
ct de la politique, l'emploi de ses forces et la satisfaction de
ses dsirs; la littrature, la philosophie, l'histoire, la posie, la
critique, prirent un nouvel et puissant essor. Pendant qu'une raction
naturelle et malheureuse ramenait dans l'arne le XVIIIe sicle avec ses
vieilles armes, le XIXe sicle se dploya avec ses ides, ses tendances,
sa physionomie originales. Je ne cite point de noms propres: ceux qui
mritent de n'tre pas oublis n'ont pas besoin qu'on les rappelle;
c'est le caractre gnral du mouvement intellectuel de cette poque
que je tiens  mettre en lumire. Ce mouvement ne se portait plus
exclusivement ni directement sur la politique, et pourtant c'tait de la
politique qu'il manait: il tait littraire et philosophique; la pense
humaine, se dgageant des intrts et des luttes du jour, se lanait,
par toutes les voies,  la recherche et  la jouissance du vrai et du
beau; mais c'tait de la libert politique que lui venait l'impulsion
premire, et l'espoir d'un rgime libre se laissait clairement entrevoir
dans ses plus abstraits travaux comme dans ses plus potiques lans.
En fondant en 1827, mes amis et moi, l'un des principaux recueils
priodiques de ce temps, la _Revue franaise_, nous lui donnmes pour
pigraphe ce vers d'Ovide:

  Et quod nune ratio est, impetus ante fuit;
  Ce qui est maintenant de la raison a t d'abord un lan passionn.

Nous exprimions ainsi avec vrit l'esprit dominant autour de nous, et
notre propre disposition. La _Revue franaise_ tait consacre  la
philosophie,  l'histoire,  la critique littraire, aux tudes morales
et savantes; et pourtant elle tait anime et pntre du grand souffle
politique qui, depuis quarante ans, agitait la France. Nous nous
dclarions diffrents de nos devanciers de 1789, trangers 
leurs passions et point asservis  leurs ides, mais hritiers et
continuateurs de leur oeuvre. Nous entreprenions de ramener la nouvelle
socit franaise  des principes plus purs,  des sentiments plus
levs et plus quitables,  des bases plus solides; mais c'tait bien
 elle,  l'accomplissement de ses lgitimes esprances et 
l'affermissement de ses liberts qu'appartenaient nos voeux et nos
travaux.

Un autre recueil commenc en 1824 et plus populaire que la _Revue
franaise_, le _Globe_ portait dans une polmique plus vive et plus
varie le mme caractre. De jeunes doctrinaires, associs  d'autres
crivains de la mme gnration et anims,  cette poque, du mme
esprit, quoique avec des ides premires et des tendances dernires
trs-diffrentes, en taient les rdacteurs habituels. En philosophie,
le spiritualisme, en histoire une curiosit intelligente, impartiale et
mme sympathique pour les temps anciens et les divers tats des socits
humaines, en littrature le got de la nouveaut, de la varit, de la
libert, de la vrit, mme sous ses formes les plus trangres et
dans ses plus grossiers mlanges, c'tait l leur drapeau. Ils le
dfendaient, ou plutt ils le portaient en avant avec l'ardeur et
l'orgueil de la jeunesse, prenant  leurs tentatives de rforme
philosophique, historique, potique, critique, ce plaisir  la fois
personnel et dsintress qui est la plus douce rcompense de l'activit
intellectuelle, et s'en promettant, comme il arrive toujours, un trop
vaste et trop facile succs. Deux dfauts se mlaient  ces gnreuses
tendances: les ides dveloppes dans le _Globe_ manquaient de base fixe
et de forte limite; la forme en tait plus dcide que le fond;
elles rvlaient des esprits anims d'un beau mouvement, mais qui ne
marchaient pas vers un but unique ni certain, et accessibles  un
laisser-aller qui pouvait faire craindre qu'ils ne drivassent quelque
jour eux-mmes vers les cueils qu'ils signalaient. En mme temps,
l'esprit de coterie, ce penchant  se complaire dans le petit cercle o
l'on vit et  s'isoler, sans y prendre garde, du grand public pour
qui l'on travaille et  qui l'on parle, exerait sur le _Globe_ trop
d'empire. Turgot avait projet d'crire, pour l'_Encyclopdie_,
plusieurs articles; d'Alembert vint un jour les lui demander; Turgot
refusa: Vous dites sans cesse _nous_, lui rpondit-il; bientt le
public dira _vous_; je ne veux pas tre ainsi enrl et class. Mais
ces dfauts du _Globe_, sensibles aujourd'hui, taient couverts, il y a
trente ans, par le mrite de son opposition, car l'opposition politique
tait au fond de ce recueil et lui conciliait, dans le parti hostile 
la Restauration, bien des gens  qui sa philosophie et sa littrature ne
plaisaient pas. En fvrier 1830, sous le ministre de M. de Polignac,
le _Globe_, cdant  sa pente, devint dcidment un grand journal
politique: de sa retraite de Carquerannes, prs d'Hyres, o il tait
all essayer de mettre d'accord son travail et sa sant, M. Augustin
Thierry m'crivait: Que dites-vous du _Globe_ depuis qu'il a chang de
forme? Je ne sais pourquoi, je suis contrari d'y trouver toutes
ces petites nouvelles et cette polmique de tous les jours. On se
recueillait autrefois pour le lire, et maintenant cela n'est plus
possible; l'attention est distraite et partage. C'est bien le mme
esprit; ce sont les mmes articles; mais il est dsagrable de trouver 
ct des choses qui sont partout. M. Augustin Thierry avait raison;
le _Globe_ perdit beaucoup  devenir un journal politique comme
tant d'autres; mais il n'en avait pas moins t, ds son origine,
essentiellement politique dans son inspiration et sa tendance. C'tait
l'esprit gnral du temps, et loin de s'en dfendre, le _Globe_ en tait
pntr.

Mme sous l'influence dominante du ct droit, la Restauration
n'entreprit point d'touffer cette opposition relle quoique indirecte,
et importune sans tre ennemie. La justice veut qu'on s'en souvienne
 l'honneur de ce temps: au milieu des vives alarmes qu'inspirait au
pouvoir la libert politique et des efforts tents pour la restreindre,
la libert intellectuelle se maintint et fut respecte. Celle-l ne
supple pas les autres; mais elle les prpare, et en attendant, elle
sauve l'honneur des peuples qui n'ont pas su les conqurir ou les
conserver.

Pendant que ce mouvement des esprits se dveloppait et s'animait de jour
en jour, le gouvernement de M. de Villle suivait son cours, de plus en
plus travaill par les prtentions et les dissensions du parti que son
chef tentait faiblement de contenir. Un de mes amis, d'un esprit aussi
impartial que clairvoyant, m'crivait en dcembre 1826, du fond de
son dpartement: Les hommes qui sont  la tte d'un parti sont
vritablement destins  trembler devant leur ombre. Je ne sais si dans
aucun cas cette nullit du parti dominant a t plus complte. Pas
une doctrine, pas une conviction, pas une esprance dans l'avenir; la
dclamation elle-mme use et ridicule. Srement M. de Villle a bien le
mrite de connatre la misre de son parti; son succs vient de l; mais
c'est, je crois, une connaissance instinctive; il reprsente ces gens-l
plutt qu'il ne les juge. Autrement il saurait qu'il peut hardiment leur
refuser tout, hormis des places et des appointements; pourvu aussi qu'il
n'ait aucune accointance avec les opinions opposes. Quand le parti,
d'exigence en exigence, et le cabinet, de faiblesse en faiblesse, en
furent venus  ne plus savoir comment vivre ensemble, quand M. de
Villle, en novembre 1827, en appela aux lections pour se dfendre de
ses rivaux de chambre et de cour, nous prmes rsolument notre part dans
la lutte. Toutes les oppositions se runirent. Sous la devise _Aide-toi,
le ciel t'aidera_, une association publique se forma, dans laquelle des
hommes trs-divers d'ides gnrales et d'intentions dfinitives se
rapprochrent et se concertrent dans l'unique dessein d'amener, par les
moyens lgaux, le changement de la majorit dans la Chambre des dputs
et la chute du cabinet. Je n'hsitai pas plus  y entrer avec mes amis
que je n'avais hsit, en 1815,  me rendre seul  Gand pour porter au
roi Louis XVIII les avis des royalistes constitutionnels. Les longues
rvolutions propagent les deux vices contraires, la tmrit et la
pusillanimit; les hommes y apprennent, les uns  se jeter en aveugles
dans des entreprises insenses, les autres  s'abstenir lchement de
l'action la plus lgitime et la plus ncessaire. Nous avions franchement
combattu la politique du cabinet; il nous appelait lui-mme dans
l'arne lectorale pour vider la querelle; nous y entrmes avec la mme
franchise, rsolus  ne rien chercher de plus que de bonnes lections,
et  accepter les difficults comme les chances, d'abord de la lutte,
puis du succs, si le succs nous venait.

Dans la _Biographie_ que Branger a crite de lui-mme, je lis ce
paragraphe: En tout temps, j'ai trop compt sur le peuple pour
approuver les socits secrtes, vritables conspirations permanentes
qui compromettent inutilement beaucoup d'existences, crent une foule de
petites ambitions rivales, et subordonnent des questions de principe aux
passions particulires. Elles ne tardent pas  enfanter les dfiances,
source de dfections, de trahisons mme, et finissent, quand on y
appelle les classes ouvrires, par les corrompre au lieu de les
clairer.....La socit _Aide-toi, le ciel t'aidera,_ qui agissait
ostensiblement, a seule rendu de vritables services  notre cause. La
cause de M. Branger et la ntre taient trs-diffrentes: laquelle des
deux profiterait le plus des services lectoraux rendus par la socit
_Aide-toi, le ciel t'aidera?_ C'tait du roi Charles X que devait
bientt dpendre la solution de cette question.

L'effet des lections de 1827 fut immense: elles dpassaient de beaucoup
les craintes du cabinet et les esprances de l'opposition. J'tais
encore en province quand ces rsultats clatrent; un de mes amis
m'crivit de Paris: La consternation du ministre, les maux de nerfs
de M. de Villle qui font appeler son mdecin  trois heures du matin,
l'agonie de M. de Corbires[20], la retraite de M. de Polignac  la
campagne d'o il ne veut pas sortir quoiqu'il soit pri de revenir,
la terreur du chteau, les chasses toujours brillantes du Roi, ces
lections si inattendues, si surprenantes, si abasourdissantes, en voil
beaucoup plus qu'il n'en faudrait pour faire des prophties, et se
tromper probablement sur tous les rsultats qu'on voudrait prvoir. Le
duc de Broglie, absent comme moi de Paris, regardait dans l'avenir avec
une modration un peu plus confiante: Il est difficile, m'crivait-il,
que le bon sens gnral qui a prsid  cette lection ne ragisse pas
un peu sur les lus. Le ministre qui rsultera du premier conflit sera
certainement assez chtif; mais il faudra le soutenir et tcher que
personne ne prenne d'alarme. Il me revient dj ici qu'on est en grand
effroi des lections; si je ne me trompe, cet effroi est le danger du
moment prsent; si nous parvenons, aprs la chute du ministre actuel, 
passer l'anne tranquillement, nous aurons ville gagne.

[Note 20: Il tait en effet trs-malade au moment de cette crise.]

Quand le ministre de M. de Villle fut tomb, quand celui de M. de
Martignac fut install, un nouvel essai de gouvernement du centre
commena, mais avec bien moins de forces et bien moins de chances de
succs que celui qui, de 1816  1821, sous la direction simultane ou
alternative du duc de Richelieu et de M. Decazes, avait dfendu, contre
la domination du ct droit et du ct gauche, la France et la couronne.
Le parti du centre, en 1816, form dans un pressant pril du pays, avait
puis dans ce pril mme une grande force, et n'avait eu affaire, soit
 droite, soit  gauche, qu' des oppositions ardentes, mais encore
novices, mal organises, et que le public tenait pour incapables de
gouverner. En 1828, au contraire, le ct droit,  peine sorti du
pouvoir aprs l'avoir possd six ans, se croyait aussi prs de le
ressaisir que capable de l'exercer, et il attaquait avec une passion
pleine d'esprance les successeurs improviss qui le lui avaient ravi.
D'autre part, le ct gauche et le centre gauche, rapprochs et
presque confondus par six annes d'opposition commune, s'entravaient
mutuellement dans leurs rapports avec un cabinet qu'ils taient appels
 soutenir quoiqu'il ne ft pas sorti de leurs rangs; comme il arrive en
pareil cas, les violents et les tourdis paralysaient ou compromettaient
les sages, bien plus que ceux-ci ne russissaient  diriger ou 
contenir leurs incommodes compagnons. Menac ainsi dans les Chambres par
d'ambitieux et puissants rivaux, le pouvoir naissant n'y trouvait que
des allis tides ou gns dans leur bon vouloir. Et tandis que, de 1816
 1821, le roi Louis XVIII donnait au gouvernement du centre son sincre
et actif concours, en 1828 le roi Charles X regardait le cabinet qui
remplaait autour de lui les chefs du ct droit comme un dsagrable
essai qu'il tait oblig de subir, mais auquel il ne se prtait qu'avec
inquitude, ne croyant pas au succs, et se promettant bien de ne pas
pousser l'exprience au del de la stricte ncessit.

Dans cette faible situation, deux hommes, M. de Martignac, comme chef
rel du cabinet, sans le prsider, et M. Royer-Collard, comme prsident
de la Chambre des dputs, donnaient seuls au pouvoir nouveau un peu de
force et d'clat; mais ils taient loin de suffire  ses difficults et
 ses prils.

M. de Martignac a laiss  tous ceux qui l'ont connu, dans la vie
publique ou prive, amis ou adversaires, un souvenir plein d'estime et
de bienveillance. C'tait un caractre facile, aimable, gnreux, un
esprit droit, prompt, fin,  la fois tranquille et libre; il avait une
loquence naturelle et habile, lumineuse, lgante, persuasive; il
plaisait  ceux-l mme qu'il combattait. J'ai entendu M. Dupont de
l'Eure lui crier doucement de sa place, en l'coutant: Tais-toi,
sirne. En temps ordinaire et pour un rgime constitutionnel bien
tabli, c'et t un aussi utile qu'agrable ministre; mais il avait,
dans la parole comme dans la conduite, plus de sduction que d'autorit,
plus de charme que de puissance. Trs-fidle  sa cause et  ses amis,
il ne portait pourtant, soit dans le gouvernement, soit dans les luttes
politiques, ni cette nergie simple, passionne, obstine, ni cette
insatiable soif de succs qui s'animent devant les obstacles ou dans les
dfaites, et qui entranent souvent les volonts, mme quand elles ne
changent pas les esprits. Pour son propre compte, plus honnte et plus
picurien qu'ambitieux, il tenait  son devoir et  son plaisir plus
qu' son pouvoir. Ainsi, quoique bien venu du Roi comme des Chambres,
il n'exerait cependant, ni aux Tuileries, ni au Palais-Bourbon, ni
l'empire, ni mme l'influence que son excellent esprit et son rare
talent auraient d lui donner.

M. Royer-Collard au contraire tait arriv et sigeait au fauteuil de
la Chambre des dputs avec une autorit conquise par douze annes de
luttes parlementaires, et tout rcemment confirme par sept lections
simultanes, et par l'clatante marque d'estime que la Chambre et le Roi
venaient de lui donner. Mais cette autorit, relle dans l'ordre moral,
tait, dans l'ordre politique, peu active et peu efficace. Depuis la
chute du systme de gouvernement qu'il avait soutenu et sa propre
limination du Conseil d'tat par M. de Serre, en 1820, M. Royer-Collard
tait, je ne dirai pas tomb, mais entr dans un profond dcouragement.
Quelques phrases des lettres qu'il m'crivait de sa terre de
Chteauvieux, o il passait l't, feront mieux connatre que toute
description l'tat de son me  cette poque. Je choisis les plus
courtes.

1er _aot_ 1823.--Il n'y a pas ici trace d'homme, et je ne sais que ce
qu'on peut apprendre des journaux; mais je ne crois pas qu'il y ait rien
de plus  savoir. En tout cas, je ne m'en soucie pas. Je n'ai plus de
curiosit, et je sais bien pourquoi. J'ai perdu ma cause, et j'ai bien
peur que vous ne perdiez aussi la vtre; car vous l'aurez perdue, le
jour o elle sera devenue mauvaise. Dans ces tristes penses, le coeur
se serre, mais il ne se rsigne pas.

27 _aot_ 1826. Il n'y a point de plus parfaite et plus innocente
solitude que celle o j'ai vcu jusqu' cette semaine, qui a ramen
M. de Talleyrand  Valenay. Votre lettre et sa conversation, voil
uniquement par o je suis encore de ce monde. Je n'ai jamais si bien
got ce genre de vie: quelques tudes, les mditations qu'elles
nourrissent, la promenade en famille, et l'intrt d'une petite
administration. Cependant, dans cette profonde paix,  la vue de ce qui
se passe et de ce qui nous attend, la fatigue d'une longue vie, toute
consume en voeux impuissants et en esprances trompes, se fait
quelquefois sentir. J'espre n'y point succomber:  dfaut d'illusions,
il y a des devoirs qui ont encore leur empire.

22 _octobre_ 1826. Aprs avoir pleinement joui cette anne de la
campagne et de la solitude, je rentrerai avec plaisir dans la socit
des esprits. Elle est bien calme aujourd'hui, cette socit-l;
mais sans tirer le canon, elle gagne du chemin, et elle tablit
insensiblement sa puissance. Je ne me fais pas d'ide de la session
prochaine. Je crois que c'est par habitude et rminiscence qu'on fait
encore attention  la Chambre des dputs. Elle est d'un autre monde.
Notre temps est encore bien loign. La fortune vous a jet dans le seul
genre de vie qui ait aujourd'hui de la noblesse et de l'utilit. Elle a
bien fait pour vous et pour nous.

M. Royer-Collard tait trop ambitieux et trop abattu. Les choses
humaines ne permettent pas tant d'exigence et offrent plus de
ressources. Il n'en faut pas tant attendre, ni sitt dsesprer. Les
lections de 1827, l'avnement du ministre Martignac et sa propre
lvation  la prsidence de l Chambre des dputs tirrent un peu M.
Royer-Collard de sa tristesse, mais sans lui rendre grande confiance.
Content de sa situation personnelle, il soutenait et secondait, dans la
Chambre, le cabinet, mais sans s'associer intimement  sa politique,
gardant l'attitude d'un alli bienveillant qui ne veut pas tre
responsable. Dans ses rapports avec le Roi, il se tenait dans la mme
rserve, disant la vrit et donnant les plus sages conseils, mais sans
que la pense pt jamais venir qu'il tait prt  mettre en pratique la
politique forte et consquente qu'il conseillait. Charles X l'coutait
avec bienveillance et surprise, confiant dans sa loyaut, mais le
comprenant peu, et le regardant comme un honnte homme entich d'ides
inapplicables ou mme prilleuses. Sincrement dvou au Roi et ami du
cabinet, M. Royer-Collard les servait utilement dans leurs affaires ou
leurs prils de chaque jour, mais en se tenant  part de leur destine
comme de leurs actes, et sans leur apporter, par son concours, la force
qui semblait devoir s'attacher  la supriorit de son esprit et 
l'autorit de son nom.

Je ne rentrai pas  cette poque dans les affaires; je ne le recherchai
point et le cabinet ne me le proposa point. Nous avions raison de part
et d'autre. M. de Martignac sortait des rangs du parti de M. de Villle,
et avait besoin de le mnager; il ne lui convenait pas de se rapprocher
intimement de ses adversaires. Pour mon compte, mme quand je l'approuve
comme ncessaire, je suis peu propre  servir une politique flottante
qui cherche des transactions et des expdients, au lieu de mettre en
pratique des maximes dcides et dclares. De loin, je pouvais et je
voulais soutenir le nouveau ministre. De prs, je l'aurais compromis.
J'eus pourtant ma part dans la victoire: sans me rappeler aux fonctions
de conseiller d'tat, on m'en rendit le titre, et le ministre de
l'instruction publique, M. de Vatimesnil, autorisa la rouverture de mon
cours.

Je garde de la Sorbonne, o je rentrai alors, et de l'enseignement que
j'y donnai pendant deux ans, un profond souvenir. C'est une poque dans
ma vie, et peut-tre m'est-il permis aussi de dire un moment d'influence
dans mon pays. Plus soigneusement encore qu'en 1821, je tins mon cours
en dehors de toute politique. Non-seulement je ne voulais faire au
ministre Martignac aucune opposition, mais je me serais fait scrupule
de lui causer le moindre embarras. Je me proposais d'ailleurs un but
assez grand pour me proccuper exclusivement. Je voulais tudier et
peindre, dans leur dveloppement parallle et leur action rciproque,
les lments divers de notre socit franaise, le monde romain,
les barbares, l'glise chrtienne, le rgime fodal, la papaut, la
chevalerie, la royaut, les communes, le tiers tat, la Renaissance,
la Rforme. Non-seulement pour satisfaire la curiosit scientifique ou
philosophique du public, mais dans un double but pratique et actuel: je
voulais montrer que les efforts de notre temps pour tablir dans l'tat
un rgime de garanties et de liberts politiques n'avaient rien de
nouveau ni d'trange; que dans le cours de son histoire, plus ou moins
obscurment, plus ou moins malheureusement, la France avait,  plusieurs
reprises, poursuivi ce dessein; et qu'en s'y jetant avec passion, la
gnration de 1789 avait eu raison et tort; raison de reprendre la
grande tentative de ses pres, tort de s'en attribuer l'invention comme
l'honneur, et de se croire appele  crer, avec ses seules ides et ses
seules volonts, un monde tout nouveau. J'avais ainsi  coeur, tout en
servant la cause de notre socit actuelle, de ramener parmi nous un
sentiment de justice et de sympathie envers nos anciens souvenirs, nos
anciennes moeurs, envers cette ancienne socit franaise qui a
laborieusement et glorieusement vcu pendant quinze sicles pour amasser
cet hritage de civilisation que nous avons recueilli. C'est un dsordre
grave et un grand affaiblissement chez une nation que l'oubli et le
ddain de son pass. Elle peut, dans une crise rvolutionnaire, se
soulever contre des institutions vieillies et insuffisantes; mais quand
ce travail de destruction est accompli, si elle continue  ne tenir nul
compte de son histoire, si elle se persuade qu'elle a compltement rompu
avec les lments sculaires de sa civilisation, ce n'est pas la socit
nouvelle qu'elle fonde, c'est l'tat rvolutionnaire qu'elle perptue.
Quand les gnrations qui possdent pour un moment la patrie, ont
l'absurde arrogance de croire qu'elle leur appartient  elles seules, et
que le pass en face du prsent, c'est la mort, en face de la vie, quand
elles repoussent ainsi l'empire des traditions et des liens qui unissent
entre elles les gnrations successives, c'est le caractre distinctif
et minent du genre humain, c'est son honneur mme et sa grande destine
qu'elles renient; et les peuples qui tombent dans cette grossire erreur
tombent aussi dans l'anarchie et l'abaissement, car Dieu ne souffre pas
que la nature et les lois de ses oeuvres soient  ce point impunment
mconnues et outrages.

Ce fut, dans mon cours de 1828  1830, ma pense dominante de
lutter contre ce mal des esprits, de les ramener  une apprciation
intelligente et impartiale de notre ancien tat social, et de contribuer
ainsi, pour ma part,  rtablir entre les lments divers de notre
socit, anciens et nouveaux, monarchiques, aristocratiques et
dmocratiques, cette estime mutuelle et cette harmonie qu'un accs de
fivre rvolutionnaire peut suspendre, mais qui redeviennent bientt
indispensables  la libert comme  la prosprit des citoyens,  la
force comme au repos de l'tat.

J'avais quelque droit de penser que je russissais un peu dans mon
dessein. Mes auditeurs, nombreux et divers, jeunes gens et hommes faits,
franais et trangers, prenaient aux ides que je dveloppais devant
eux un vif intrt. Elles se rattachaient, sans s'y asservir,  l'tat
gnral de leur esprit, en sorte qu'elles avaient  la fois, pour eux,
l'attrait de la sympathie et celui de la nouveaut. Ils se sentaient,
non pas rejets dans des voies rtrogrades, mais redresss et pousss
en avant dans les voies d'une pense quitable et libre. A ct de mon
enseignement historique, sans aucun concert et malgr de profondes
diffrences entre nous, l'enseignement littraire et l'enseignement
philosophique recevaient de mes deux amis, MM. Villemain et Cousin, un
caractre et une impulsion analogues. Des souffles divers portaient le
mme mouvement dans les esprits. Nous avions  coeur de les animer sans
les agiter. Nous n'tions nullement proccups des vnements et des
questions du jour, et nous ne ressentions nulle envie de les rappeler au
public qui nous entourait. Nous pensions librement et tout haut sur
les grands intrts, les grands souvenirs et les grandes esprances de
l'homme et des socits humaines, ne nous souciant que de propager nos
ides, point indiffrents sur leurs rsultats possibles, mais point
impatients de les atteindre, heureux du mouvement intellectuel au centre
duquel nous vivions, et confiants dans l'empire de la vrit que nous
nous flattions de possder et de la libert dont nous jouissions.

Il et t bon certainement pour nous, et je crois aussi pour le pays,
que cette situation se prolonget quelque temps, et que les esprits
s'affermissent dans ces sereines mditations avant d'tre rejets dans
les passions et les preuves de la vie active. Mais, comme il arrive
presque toujours, les fautes des hommes vinrent interrompre le progrs
des ides en prcipitant le cours des vnements. Le ministre Martignac
mettait en pratique la politique constitutionnelle: deux lois,
sincrement prsentes et bien discutes, avaient donn, l'une 
l'indpendance et  la vrit des lections, l'autre  la libert de la
presse, d'efficaces garanties. Une troisime loi, propose  l'ouverture
de la session de 1829, assurait au principe lectif une part, dans
l'administration des dpartements et des communes, et imposait au
pouvoir central, pour les affaires locales, des rgles et des limites
nouvelles. On pouvait trouver ces concessions ou trop larges, ou trop
restreintes; en tout cas, elles taient relles, et les partisans des
liberts publiques n'avaient rien de mieux  faire que de les accepter
et de s'y tablir. Mais dans le parti libral, qui avait jusque-l
soutenu le cabinet, deux esprits trs-peu politiques, l'esprit
d'impatience et l'esprit de systme, la recherche de la popularit et
la rigueur de la logique ne voulurent pas se contenter de ces conqutes
incompltes et lentes. Le ct droit, en s'abstenant de voter, laissa
les ministres aux prises avec les exigences de leurs allis. Malgr les
efforts de M. de Martignac, un amendement, plus grave en apparence
qu'en ralit, porta, au systme de la loi sur l'administration
dpartementale, quelque atteinte. Auprs du Roi comme dans les Chambres,
le ministre tait au bout de son crdit: hors d'tat d'obtenir du Roi
ce qui et satisfait les Chambres et des Chambres ce qui et rassur le
Roi, il dclara lui-mme, en retirant brusquement les deux projets de
loi, sa double impuissance, et resta debout, mais mourant.

Comment serait-il remplac? La question demeura incertaine pendant trois
mois. Trois hommes seuls, M. Royer-Collard, M. de Villle et M. de
Chateaubriand, semblaient en mesure de former sans secousse, quoique
dans des nuances trs-diverses, une administration nouvelle. Les deux
premiers taient d'avance hors de cause. Ni le Roi ni les Chambres ne
pensaient  faire de M. Royer-Collard un premier ministre. Il y avait
probablement pens plus d'une fois lui-mme, car toutes les hardiesses
traversaient son esprit dans ses rveries solitaires; mais c'taient,
pour lui, des satisfactions intrieures, non des ambitions vritables;
si on lui et propos le pouvoir, il l'et certainement refus; il avait
trop peu de confiance dans l'avenir, et, pour son propre compte, trop de
fiert pour courir un tel risque de ne pas russir.

M. de Villle, encore sous le coup de l'accusation entame contre lui
en 1828 et reste en suspens dans la Chambre des dputs, avait
formellement refus de se rendre  la session de 1829, se tenait 
l'cart dans sa terre, prs de Toulouse, et ne pouvait videmment
rentrer au pouvoir en prsence de la Chambre qui l'en avait renvers.
Ni le Roi, ni lui-mme, n'auraient consenti, je pense,  courir en ce
moment les chances d'une nouvelle dissolution.

M. de Chateaubriand tait  Rome. A la formation du ministre Martignac,
il avait accept cette ambassade, et il suivait de l, avec un mlange
d'ambition et de ddain, les oscillations de la politique et de la
situation des ministres  Paris. Quand il apprit qu'ils avaient t
battus et qu'ils pourraient bien tre obligs de se retirer, il entra
dans une vive agitation: Vous jugez bien, crivit-il  madame Rcamier,
quelle a t ma surprise  la nouvelle du _retrait_ des deux lois.
L'amour-propre bless rend les hommes enfants et les conseille bien mal.
Maintenant, que va devenir tout cela? Les ministres essayeront-ils
de rester? S'en iront-ils partiellement ou tous ensemble? Qui leur
succdera? Comment composer un ministre? Je vous assure qu' part la
peine cruelle de ne pas vous revoir, je me rjouirais d'tre ici 
l'cart, et de n'tre pas ml dans toutes ces inimitis, dans toutes
ces draisons, car je trouve que tout le monde a tort... coutez bien
ceci; voici quelque chose de plus explicite: si par hasard on m'offrait
de me rendre le portefeuille des affaires trangres (ce que je ne crois
nullement), je ne le refuserais pas. J'irais  Paris; je parlerais au
Roi; j'arrangerais un ministre dont je ne serais pas, et je proposerais
pour moi, pour m'attacher  mon ouvrage, une position qui nous
conviendrait. Je pense, vous le savez, qu'il convient  mon honneur
ministriel, et pour me venger de l'injure que m'a faite Villle, que le
portefeuille des affaires trangres me soit un moment rendu. C'est la
seule manire honorable que j'aie de rentrer dans l'administration. Mais
cela fait, je me retire aussitt,  la grande satisfaction de tous
les prtendants, et je passe en paix, auprs de vous, le reste de ma
vie[21].

[Note 21: Lettres des 23 fvrier et 20 avril 1829.]

M. de Chateaubriand ne fut point appel  jouir de cette Vengeance
superbe et  faire cette dmonstration gnreuse. Pendant qu'il la
rvait encore dans les Pyrnes, o il tait all se reposer des soins
du conclave qui donna Pie VIII pour successeur  Lon XII, le prince de
Polignac, mand de Londres par le Roi, arriva le 27 juillet  Paris, et
le 9 aot, huit jours aprs la clture de la session, son cabinet parut
dans le _Moniteur_.

Que se proposait-il? Que ferait-il? Personne ne le savait, pas plus
M. de Polignac et le Roi lui-mme que le public. Mais Charles X avait
arbor sur les Tuileries le drapeau de la contre-rvolution. La
politique redevint aussitt la proccupation passionne des esprits. De
toutes parts, on prvoyait dans la session prochaine une lutte ardente;
on se pressait d'avance autour de l'arne, cherchant  pressentir ce
qui s'y passerait et comment on y pourrait prendre place. Le 15 octobre
1829, la mort du savant chimiste, M. Vauquelin, fit vaquer un sige
dans la Chambre des dputs, o il reprsentait les arrondissements de
Lisieux et de Pont-l'vque, qui formaient le quatrime arrondissement
lectoral du dpartement du Calvados. Des hommes considrables du pays
vinrent m'offrir de me porter  sa place. Je n'avais jamais habit ni
mme visit cet arrondissement. Je n'y possdais point de proprits.

Mais, depuis 1820, mes crits politiques et mon cours avaient popularis
mon nom. Les jeunes gens m'taient partout favorables. Les hommes
modrs et les libraux vifs comptaient sur moi avec la mme confiance
pour dfendre, dans le pril, leur cause. Ds qu'elle fut connue 
Lisieux et  Pont-l'vque, la proposition y fut bien accueillie. Toutes
les nuances de l'opposition, M. de La Fayette et M. de Chateaubriand,
M. d'Argenson et le duc de Broglie, M. Dupont de l'Eure et M. Bertin
de Vaux appuyrent ma candidature. Absent, mais soutenu par un vif
mouvement d'opinion dans le pays, je fus lu, le 23 janvier 1830,  une
forte majorit.

Au mme moment, M. Berryer, que jusque-l son ge avait tenu, comme moi,
loign de la Chambre des dputs, y tait lu par le dpartement de la
Haute-Loire, o un sige se trouvait aussi vacant.

Le lendemain du jour o mon lection fut connue  Paris, je faisais mon
cours  la Sorbonne; au moment o j'entrai dans la salle, l'auditoire
entier se leva et des applaudissements clatrent. Je me htai de les
arrter en disant: Je vous remercie de tant de bienveillance; j'en suis
vivement touch. Je vous demande deux choses: la premire, de me la
garder toujours; la seconde, de ne plus me la tmoigner ainsi. Rien de
ce qui se passe au dehors ne doit retentir dans cette enceinte; nous y
venons faire de la science, de la science pure; elle est essentiellement
impartiale, dsintresse, trangre  tout vnement extrieur, grand
ou petit. Conservons-lui toujours ce caractre. J'espre que votre
sympathie me suivra dans la nouvelle carrire o je suis appel;
j'oserai mme dire que j'y compte. Votre attention silencieuse est ici
la meilleure preuve que j'en puisse recevoir.



                             CHAPITRE VIII.

L'ADRESSE DES 221.

Attitude  la fois menaante et inactive du ministre.--Fermentation
lgale du pays.--Associations pour le refus ventuel de l'impt
non vot.--Caractre et tat d'esprit de M. de Polignac.--Nouvelle
physionomie de l'opposition.--Ouverture de la session.--Discours du
Roi.--Adresse de la Chambre des pairs.--Prparation de l'Adresse de
la Chambre des dputs.--Perplexit du parti modr et de M.
Royer-Collard.--Dbat de l'Adresse.--Dbut simultan dans la Chambre de
M. Berryer et de moi.--Prsentation de l'Adresse au Roi.--Prorogation de
la session.--Retraite de MM. de Chabrol et Courvoisier.--Dissolution de
la Chambre des dputs.--Mon voyage  Nmes pour les lections.--Leur
vrai caractre.--Dispositions de Charles X.

(1830.)


Soit que les regards s'arrtent sur la vie d'un homme ou sur celle d'un
peuple, il n'y a gure de spectacle plus saisissant que celui d'un grand
contraste entre la surface et le fond, l'apparence et la ralit des
choses. La fermentation sous l'immobilit, ne rien faire et s'attendre
 tout, voir le calme et prvoir la tempte, c'est peut-tre, de toutes
les situations humaines, la plus fatigante pour l'me et la plus
impossible  supporter longtemps.

C'tait l,  l'ouverture de l'anne 1830, notre situation  tous,
gouvernement et nation, ministres et citoyens, amis et adversaires du
pouvoir. Personne n'agissait et tous se prparaient pour des chances
inconnues. Nous menions notre train de vie ordinaire, et nous nous
sentions  la veille du chaos.

Je continuais tranquillement mon cours  la Sorbonne. L o M. de
Villle et l'abb Frayssinous m'avaient faire taire, M. de Polignac et
M. Guernon-Ranville me laissaient parler. En jouissant de cette libert,
je gardais avec scrupule ma rserve accoutume, tenant plus que jamais
mon enseignement en dehors de toutes les questions de circonstance, et
ne recherchant pas plus la faveur populaire que si j'avais craint de
perdre celle du pouvoir. Tant que la Chambre n'tait pas assemble,
mon nouveau titre de dput ne m'imposait aucune dmarche, aucune
dmonstration, et je n'en cherchais point d'occasion factice. Parmi
leurs commrages de ville et de cour, des journaux, de l'extrme droite
affirmrent que des runions de dputs avaient lieu chez l'ancien
prsident de la Chambre. M. Royer-Collard crivit sur-le-champ au
_Moniteur:_ Il est positivement faux qu'il y ait eu chez moi aucune
runion de dputs depuis la clture de la session de 1829. C'est tout
ce que j'ai  dire; j'aurais honte de dmentir formellement des bruits
absurdes, o le Roi n'est pas plus respect que la vrit. Sans me
croire astreint  une aussi, svre abstinence que M. Royer-Collard,
j'vitais avec soin tout entranement d'opposition; nous avions  coeur,
mes amis et moi, de ne fournir aucun prtexte aux fautes du pouvoir.

Mais, dans cette vie tranquille et rserve, j'tais ardemment proccup
de ma situation nouvelle et de mon rle futur dans le sort si incertain
de mon pays. J'en passais et repassais dans mon esprit toutes les
chances, les regardant toutes comme possibles et voulant me tenir prt
 toutes, mme  celles que je souhaitais le plus d'carter. Il n'y a
point de faute plus grave pour le pouvoir que de lancer les imaginations
dans les tnbres; un grand effroi public est pire qu'un grand mal,
surtout quand les perspectives obscures de l'avenir suscitent les
esprances des ennemis et des brouillons autant que les alarmes des
honntes gens et des amis. Je vivais au milieu des uns et des autres.
Quoiqu'elle n'et plus rien  faire pour le but lectoral qui l'avait
fait instituer en 1827, la socit _Aide-toi, le ciel l'aidera_,
subsistait toujours, et je continuais d'en faire partie. Sous le
ministre Martignac, j'avais jug utile d'y rester pour travailler
 modrer un peu les exigences et les impatiences de l'opposition
extrieure, si puissante sur l'opposition parlementaire. Depuis que le
ministre Polignac tait form et qu'on en pouvait tout redouter, je
tenais  conserver quelque influence dans cette runion d'opposants de
toute sorte, constitutionnels, rpublicains, bonapartistes, qui pouvait,
dans un jour de crise, exercer elle-mme tant d'influence sur le sort
du'pays. Ma part de popularit tait, dans ce moment, assez grande,
surtout auprs des jeunes gens et des libraux ardents, mais sincres;
j'en jouissais, et je me promettais d'en faire un bon usage, quel que
ft l'avenir.

La disposition du public ressemblait  la mienne, tranquille aussi 
la surface, et au fond trs-agite. On ne conspirait point, on ne se
soulevait point, on ne s'assemblait point tumultueusement; mais on
s'attendait et on se prparait  tout. En Bretagne, en Normandie,
en Bourgogne, en Lorraine,  Paris, des associations se formaient
publiquement pour le refus de l'impt si le gouvernement tentait de le
percevoir sans vote lgal des Chambres lgales. Le gouvernement faisait
poursuivre les journaux qui avaient annonc ces associations; quelques
tribunaux acquittaient les grants; d'autres, la Cour royale de Paris
entre autres, les condamnaient, mais  des peines lgres, pour avoir
excit  la haine et au mpris du gouvernement du Roi, en lui imputant
l'intention criminelle soit de percevoir des impts qui n'auraient pas
t consentis par les deux Chambres, soit de changer illgalement le
mode d'lection, soit mme de rvoquer la Charte constitutionnelle qui
a t octroye et concde  toujours, et qui rgle les droits et
les devoirs de tous les pouvoirs publics. Les journaux ministriels
sentaient leur parti et leurs patrons tellement atteints eux-mmes par
cet arrt qu'en le publiant ils en supprimaient les considrants.

En prsence de cette opposition  la fois si dcide et si contenue,
le ministre restait timide et inactif. videmment il avait peur de
lui-mme et de l'opinion qu'on avait de lui. Dj un an auparavant, 
l'ouverture de la session de 1829, quand le cabinet Martignac tait
encore debout et le dpartement des affaires trangres vacant par la
retraite de M. de La Ferronnays, M. de Polignac avait tent, dans
le dbat de l'Adresse  la Chambre des pairs, de dissiper, par une
profession de foi constitutionnelle, les prventions dont il tait
l'objet. Ses assurances d'attachement  la Charte n'taient point, de sa
part, un simple calcul ambitieux et hypocrite; il se tenait rellement
pour ami du gouvernement constitutionnel et n'en mditait point la
destruction. Seulement, dans la mdiocrit de son esprit et la confusion
de ses ides, ne comprenant bien ni la socit anglaise qu'il voulait
imiter, ni la socit franaise qu'il voulait rformer, il croyait
la Charte conciliable avec la prpondrance politique de l'ancienne
noblesse et la suprmatie dfinitive de l'ancienne royaut, et il se
flattait de dvelopper les institutions nouvelles en les faisant servir
 la domination des influences qu'elles avaient prcisment pour objet
d'abolir ou de limiter. On ne saurait mesurer la porte des illusions
consciencieuses que peut se faire un esprit faible avec ardeur, commun
avec lvation, et mystiquement vague et subtil. M. de Polignac
s'tonnait sincrement qu'on ne voult pas l'accepter comme un ministre
dvou au rgime constitutionnel. Mais le public, sans s'inquiter de
savoir s'il tait ou non sincre, persistait  voir en lui le champion
de l'ancien rgime et le porte-drapeau de la contre-rvolution. Troubl
de ce renom et craignant de le confirmer par ses actes, M. de Polignac
ne faisait rien. Ce cabinet, form pour dompter la rvolution et sauver
la monarchie, demeurait inerte et strile. L'opposition le taxait
d'impuissance avec insulte; elle l'appelait le ministre matamore,
le plus coi des ministres; et, pour toute rponse, il prparait
l'expdition d'Alger et convoquait la session des Chambres, protestant
toujours de sa fidlit  la Charte et se promettant, pour sortir
d'embarras, la majorit et une conqute.

M. de Polignac ignorait que ce n'est pas seulement par ses propres actes
qu'un ministre gouverne, ni de lui-mme seulement qu'il rpond. Pendant
qu'il essayait d'chapper  sa rputation par l'inaction et le silence,
ses amis, ses fonctionnaires, ses crivains, tout son parti, matres
et serviteurs, parlaient et agissaient bruyamment autour de lui. Il
s'indignait qu'on discutt, comme une hypothse, la perception d'impts
non vots par les Chambres; et, au mme moment, le procureur gnral
prs la Cour royale de Metz, M. Pinaud, disait dans un rquisitoire:
L'article XIV de la Charte assure au Roi un moyen de rsister aux
majorits lectorales ou lectives. Si donc, renouvelant les jours de
1792 et 1793, la majorit refusait l'impt, le Roi devrait-il livrer sa
couronne au spectre de la Convention? Non; mais il devra maintenir son
droit et se sauver du danger par des moyens sur lesquels il convient de
garder le silence. Le 1er janvier, la Cour royale de Paris, qui venait
de faire preuve de son ferme attachement  la Charte, se prsenta, selon
l'usage, aux Tuileries; le Roi la reut et lui parla avec une scheresse
marque; et comme, en arrivant devant la Dauphine, le premier prsident
se disposait  lui adresser son hommage: Passez, passez, lui dit-elle
brusquement, et en passant en effet, M. Sguier demanda au matre des
crmonies, M. de Rochemore: Monsieur le marquis, pensez-vous que la
Cour doive inscrire la rponse de la princesse sur ses registres? Un
magistrat en grande faveur auprs des ministres, M. Cottu, honnte homme
crdule et lger, publiait un crit intitul: _De la Ncessit d'une
dictature_. Un publiciste, raisonneur fanatique et sincre, M. Madrolle,
ddiait  M. de Polignac un Mmoire o il soutenait la ncessit de
refaire la loi des lections par une ordonnance. Ce qu'on appelle coup
d'tat, disaient des journaux importants et amis avous du cabinet,
est quelque chose de social et de rgulier lorsque le Roi agit dans
l'intrt gnral du peuple, agt-il mme en apparence contre les lois.
En fait, la France tait tranquille et l'ordre lgal en pleine vigueur;
ni de la part du pouvoir, ni de la part du peuple, aucune violence
n'avait provoqu la violence; et on discutait hautement les violences
suprmes! on proclamait l'imminence des rvolutions, la dictature de la
royaut, la lgitimit des coups d'tat!

Un peuple peut, dans un jour de pressant pril, accepter un coup d'tat
comme une ncessit; mais il ne saurait, sans honte et dcadence,
accepter en principe les coups d'tat comme la base permanente de son
droit public et de son gouvernement. Or, c'tait prcisment l ce que
prtendaient imposer  la France M. de Polignac et ses amis. Selon eux,
le pouvoir absolu de l'ancienne royaut restait toujours au fond de la
Charte; et ils prenaient, pour l'en tirer et le dployer, un moment o
aucun complot actif, aucun pril visible, aucun grand trouble public
ne menaaient ni le gouvernement du Roi, ni l'ordre de l'tat. Il
s'agissait uniquement de savoir si la Couronne pouvait, dans le choix et
le maintien de ses ministres, ne tenir dfinitivement aucun compte des
sentiments de la majorit des Chambres et du pays, et si, en dernire
analyse, aprs toutes les preuves constitutionnelles, c'tait la seule
volont royale qui devait prvaloir. La formation du ministre Polignac
avait t, de la part du roi Charles X, un coup de tte encore plus
qu'un cri d'alarme, un dfi agressif autant qu'un acte de dfiance.
Inquiet, non-seulement pour la sret de son trne, mais pour ce qu'il
regardait comme le droit inalinable de sa couronne, il avait pris,
pour le maintenir, l'attitude la plus offensante pour sa nation. Il la
bravait encore plus qu'il ne s'en dfendait. Ce n'tait plus une lutte
entre des partis et des systmes divers de gouvernement, mais une
question de dogme politique et une affaire d'honneur entre la France et
son Roi.

Devant une question ainsi pose, les passions et les intentions hostiles
 l'ordre tabli ne pouvaient manquer de reprendre esprance et de
rentrer en scne. La souverainet du peuple tait toujours l, bonne 
voquer en face de la souverainet du Roi. Les coups d'tat populaires
devaient se laisser entrevoir, prts  rpondre aux coups d'tat-royaux.
Le parti qui n'avait jamais srieusement cru ni adhr  la Restauration
avait de nouveaux interprtes, destins  devenir bientt de
nouveaux chefs, et plus jeunes, plus senss, plus habiles que leurs
prdcesseurs. On ne conspira point; on ne se souleva nulle part; les
menes secrtes et les sditions bruyantes furent galement dlaisses;
on tint une conduite  la fois plus hardie et plus modre, plus
prudente et plus efficace. On fit appel  la discussion publique des
exemples de l'histoire et des chances de l'avenir. Sans attaquer
directement le pouvoir rgnant, on usa contre lui des liberts
lgales jusqu' leur dernire limite, trop clairement pour tre tax
d'hypocrisie, trop adroitement pour tre arrt dans ce travail ennemi.
Dans les organes srieux et intelligents du parti, comme le _National_,
on ne revenait point aux thories anarchiques, aux constitutions
rvolutionnaires; on s'enfermait dans cette Charte d'o la royaut
semblait si prs de sortir; on en expliquait assidment le sens; on
en rclamait rudement la complte et sincre excution; on faisait
nettement pressentir que les droits nationaux mis en question mettaient
en question les dynasties. On se montrait dcid et prt, non pas
 devancer, mais  accepter sans hsitation l'preuve suprme qui
s'avanait, et dont chaque jour on faisait suivre clairement au public
le rapide progrs.

Pour les royalistes constitutionnels qui avaient sincrement travaill
 fonder la Restauration avec la Charte, la conduite  tenir, quoique
moins prilleuse, tait plus complexe et plus difficile. Comment
repousser, sans lui porter  elle-mme un coup mortel, le coup dont la
royaut menaait les institutions? Fallait-il se tenir sur la dfensive,
attendre que le cabinet ft des actes, prsentt des mesures rellement
hostiles aux intrts ou aux liberts de la France, et les repousser
alors, aprs en avoir clairement dvoil, dans le dbat, le caractre
et le but? Fallait-il prendre une initiative plus hardie et arrter le
cabinet ds ses premiers pas, pour prvenir des luttes inconnues que
plus tard il serait peut-tre impossible de diriger ou de contenir?
C'tait l, quand les Chambres se runirent, la question pratique qui
proccupait souverainement les esprits trangers  toute hostilit
prmdite et  tout secret dsir de nouveaux hasards.

Deux figures sont restes, depuis 1830, graves dans ma mmoire: le roi
Charles X au Louvre, le 2 mars, ouvrant la session des Chambres, et le
prince de Polignac au Palais-Bourbon, les 15 et 16 mars, assistant  la
discussion de l'adresse des 221. L'attitude du Roi tait, comme  son
ordinaire, noble et bienveillante, mais mle d'agitation contenue et
d'embarras; il lut son discours avec quelque prcipitation, quoique avec
douceur, comme press d'en finir; et quand il en vint  la phrase qui,
sous une forme modre, contenait une menace royale[22], il l'accentua
avec plus d'affectation que d'nergie. En y portant la main, il laissa
tomber son chapeau, que le duc d'Orlans releva et lui rendit en pliant
le genou avec respect. Parmi les dputs, les acclamations du ct droit
taient plus bruyantes que joyeuses, et il tait difficile de dmler
si, dans le silence du reste de la Chambre, il y avait plus de tristesse
ou de froideur. Quinze jours aprs,  la Chambre des dputs, au sein du
comit secret o l'Adresse fut dbattue, dans cette vaste salle vide de
spectateurs, M. de Polignac tait  son banc, immobile et peu entour,
mme de ses amis, avec l'air d'un homme dpays et surpris, jet dans un
monde qu'il connat mal et o il est mal venu, et charg d'une mission
difficile dont il attend l'issue avec une dignit inerte et impuissante.
On lui fit, dans le cours du dbat, sur un acte du ministre  propos
des lections, un reproche auquel il rpondit gauchement, par quelques
paroles courtes et confuses, comme ne comprenant pas bien l'objection,
et press de regagner sa place. Pendant que j'tais  la tribune, mes
regards rencontrrent les siens, et je fus frapp de leur expression de
curiosit tonne.

[Note 22: Pairs de France, dputs des dpartements, je ne doute
point de votre concours pour oprer le bien que je veux faire. Vous
repousserez avec mpris les perfides insinuations que la malveillance
cherche  propager. Si de coupables manoeuvres suscitaient  mon
gouvernement des obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas
prvoir, je trouverais la force de les surmonter dans ma rsolution de
maintenir la paix publique, dans la juste confiance des Franais, et
dans l'amour qu'ils ont toujours montr pour leur Roi.]

videmment, au moment o ils faisaient acte de volont hardie, ni le
Roi ni son ministre n'taient  leur aise; il y avait dans les deux
personnes, dans leur physionomie comme dans leur me, un mlange de
rsolution et de faiblesse, de confiance et de trouble, qui en mme
temps attestait l'aveuglement de l'esprit et trahissait le pressentiment
du malheur.

Nous attendions avec impatience l'Adresse de la Chambre des pairs. Son
nergie et accrdit la ntre. Elle ne fut, quoi qu'on en ait dit, ni
aveugle ni servile, mais elle ne fut point nergique. Elle recommanda
le respect des institutions et des liberts nationales. Elle protesta
contre le despotisme aussi bien que contre l'anarchie. Son inquitude et
mme son blme peraient  travers la rserve de ses paroles; mais elles
furent ternes et dnues de puissance. L'unanimit qu'elles obtinrent
n'attesta que leur nullit. M. de Chateaubriand seul, tout en les
louant, les trouva insuffisantes. La Cour s'en dclara satisfaite. La
Chambre sembla vouloir acquitter sa conscience et s'affranchir de
toute responsabilit dans les maux qu'elle prvoyait, plutt que faire
vraiment effort pour les prvenir: Si la Chambre des pairs et parl
plus clair, me dit M. Royer-Collard peu aprs la rvolution, elle
et peut-tre arrt le Roi sur le penchant de l'abme et empch les
ordonnances. Mais la Chambre des pairs avait peu de confiance dans sa
propre force pour conjurer le pril, et elle craignait de l'aggraver en
le signalant avec clat. Le poids de la situation porta tout entier sur
la Chambre des dputs.

La perplexit y tait grande. Grande dans la majorit sincrement
royaliste, dans la commission charge de rdiger l'Adresse, dans l'me
de M. Royer-Collard qui prsidait la commission comme la Chambre, et y
exerait une influence prpondrante. Un sentiment gnral prvalait:
on voulait arrter le Roi dans la voie funeste o il tait entr, et on
n'esprait y russir qu'en plaant devant lui un obstacle qu'il lui ft
 lui-mme impossible de mconnatre. videmment, quand il avait renvoy
M. de Martignac et appel M. de Polignac, ce n'tait pas seulement 
ses craintes de Roi, c'tait aussi, et surtout,  ses passions d'ancien
rgime que Charles X avait obi. Il fallait que le pril de cette
pente lui ft dmontr, et que l o la prudence n'avait pas suffi,
l'impossibilit se ft sentir. En tmoignant sans dlai et sans dtour
son dfaut de confiance dans le cabinet, la Chambre ne dpassait point
son droit; elle exprimait sa propre pense sans contester au Roi
la libert de la sienne et son droit d'en appeler au pays par la
dissolution. Elle agissait srieusement et honntement; elle renonait
aux paroles ambigus et vaines pour mettre en pratique les moeurs
franches et fortes du rgime constitutionnel. C'tait pour elle le
seul moyen de rester en harmonie avec le sentiment public, si vivement
excit, et de le contenir en lui donnant une satisfaction lgitime.
Et l'on pouvait esprer qu'un langage  la fois ferme et loyal serait
efficace autant qu'il tait ncessaire, car dj, en pareille situation,
le Roi ne s'tait point montr intraitable: n'avait-il pas, deux ans
auparavant, en janvier 1828, renvoy presque sans combat M. de Villle
quand une majorit dcidment contraire  son cabinet tait sortie des
lections?

Pendant cinq jours, la commission de l'Adresse dans ses sances, et
M. Royer-Collard dans ses rflexions solitaires comme dans ses
conversations intimes avec ses amis, pesrent scrupuleusement ces
considrations et toutes les phrases; tous les mots du projet. M.
Royer-Collard n'tait pas seulement un vrai royaliste: c'tait un esprit
enclin au doute et  l'inquitude, perplexe dans ses rsolutions bien
qu'affirmatif et hautain dans son langage, assailli d'impressions
changeantes  mesure qu'il considrait les diverses faces des choses,
et redoutant les grandes responsabilits. Depuis deux ans, il avait vu
Charles X de prs, et plus d'une fois, pendant le ministre Martignac,
il avait dit aux hommes senss de l'opposition: Ne poussez pas trop
vivement le Roi; personne ne sait  quelles folies il pourrait se
porter. Mais au point o les choses en taient venues, appel lui-mme
 reprsenter les sentiments et  maintenir l'honneur de la Chambre, M.
Royer-Collard ne croyait pas pouvoir se dispenser de porter la vrit au
pied du trne, et il se flattait qu'en s'y prsentant respectueuse
et affectueuse, elle y serait, en 1830 comme en 1828, sinon bien
accueillie, du moins subie sans explosion funeste.

L'Adresse eut en effet ce double caractre; jamais langage plus modeste
dans sa fiert et plus tendre dans sa franchise n'avait t tenu  un
Roi au nom d'un peuple[23]. Quand le prsident en donna pour la premire
fois lecture  la Chambre, une secrte satisfaction de dignit se mla,
dans les coeurs les plus modrs,  l'inquitude qu'ils ressentaient. Le
dbat fut court et trs-contenu, presque jusqu' la froideur. De part et
d'autre on craignait de se compromettre en parlant, et l'on tait press
de conclure. Quatre des ministres, MM. de Montbel, de Guernon-Ranville,
de Chantelauze et d'Haussez, prirent part  la discussion, mais presque
uniquement  la discussion gnrale. Dans la Chambre des dputs comme
dans la Chambre des pairs, le chef du cabinet, M. de Polignac, resta
muet. C'est  de plus hautes conditions que les aristocraties politiques
se maintiennent ou se relvent. Quand on en vint aux derniers
paragraphes qui contenaient les phrases dcisives, les simples dputs
des partis divers soutinrent seuls la lutte. Ce fut alors que nous
montmes pour la premire fois  la tribune, M. Berryer et moi, nouveaux
venus l'un et l'autre dans la Chambre, lui comme ami, moi comme opposant
au ministre, lui pour attaquer le projet d'Adresse, moi pour le
soutenir. Je prends plaisir, je l'avoue,  retrouver et  reproduire
aujourd'hui les ides et les sentiments par lesquels je le soutins
alors: Sous quels auspices, demandai-je  la Chambre, au nom de quels
principes et de quels intrts le ministre actuel s'est-il form? Au
nom du pouvoir menac, de la prrogative royale compromise, des intrts
de la Couronne mal compris et mal soutenus par ses prdcesseurs. C'est
l la bannire sous laquelle il est entr en lice, la cause qu'il a
promis de faire triompher. On a d s'attendre ds lors  voir l'autorit
exerce avec vigueur, la prrogative royale trs active, les principes
du pouvoir non-seulement proclams, mais pratiqus, peut-tre aux dpens
des liberts publiques, mais du moins au profit du pouvoir lui-mme.
Est-ce l ce qui est arriv, Messieurs? Le pouvoir s'est-il affermi
depuis sept mois? A-t-il t exerc activement, nergiquement, avec
confiance et efficacit?

[Note 23: Personne, je crois, en relisant les six derniers paragraphes
de cette Adresse, les seuls qui fussent l'objet du dbat, ne pourra y
mconnatre aujourd'hui ni la profonde vrit des sentiments, ni la
belle convenance du langage.

Accourus  votre voix de tous les points de votre royaume, nous vous
apportons de toute part, Sire, l'hommage d'un peuple fidle, encore
mu de vous avoir vu le plus bienfaisant de tous, au milieu de la
bienfaisance universelle, et qui rvre en vous le modle accompli
des plus touchantes vertus. Sire, ce peuple chrit et respecte votre
autorit; quinze ans de paix et de libert qu'il doit  votre
auguste frre et  vous ont profondment enracin dans son coeur la
reconnaissance qui l'attache  votre royale famille; sa raison, mrie
par l'exprience et par la libert des discussions, lui dit que c'est
surtout en matire d'autorit que l'antiquit de la possession est le
plus saint de tous les titres, et que c'est pour son bonheur autant que
pour votre gloire que les sicles ont plac votre trne dans une rgion
inaccessible aux orages. Sa conviction s'accorde donc avec son devoir
pour lui prsenter les droits sacrs de votre Couronne comme la plus
sre garantie de ses liberts, et l'intgrit de vos prrogatives comme
ncessaire  la conservation de ces droits.

Cependant, Sire, au milieu des sentiments unanimes de respect et
d'affection dont votre peuple vous entoure, il se manifeste dans les
esprits une vive inquitude qui trouble la scurit dont la France avait
commenc  jouir, altre les sources de sa prosprit, et pourrait, si
elle se prolongeait, devenir funeste  son repos. Notre conscience,
notre honneur, la fidlit que nous vous avons jure, et que nous vous
garderons toujours, nous imposent le devoir de vous en dvoiler la
cause.

Sire, la Charte que nous devons  la sagesse de votre auguste
prdcesseur, et dont V. M. a la ferme volont de consolider le
bienfait, consacre comme un droit l'intervention du pays dans la
dlibration des intrts publics. Cette intervention devait tre, elle
est en effet indirecte, sagement mesure, circonscrite dans des limites
exactement traces, et que nous ne souffrirons jamais que l'on ose
tenter de franchir; mais elle est positive dans son rsultat, car elle
fait, du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement
avec les voeux de votre peuple, la condition indispensable de la marche
rgulire des affaires publiques. Sire, notre loyaut, notre dvouement
nous condamnent  vous dire que ce concours n'existe pas.

Une dfiance injuste des sentiments et de la raison de la France est
aujourd'hui la pense fondamentale de l'administration; votre peuple
s'en afflige, parce qu'elle est injurieuse pour lui; il s'en inquite,
parce qu'elle est menaante pour ses liberts.

Cette dfiance ne saurait approcher de votre noble coeur. Non, Sire, la
_France ne veut pas plus de l'anarchie que vous ne voulez du despotisme_
(Paroles de la Chambre des pairs dans son adresse.): elle est digne que
vous ayez foi dans sa loyaut comme elle a foi dans vos promesses.

Entre ceux qui mconnaissent une nation si calme, si fidle, et nous
qui, avec une conviction profonde, venons dposer dans votre sein les
douleurs de tout un peuple jaloux de l'estime et de la confiance de son
Roi, que la haute sagesse de V. M. prononce! ses royales prrogatives
ont plac dans ses mains les moyens d'assurer, entre les pouvoirs
de l'tat, cette harmonie constitutionnelle, premire et ncessaire
condition de la force du trne et de la grandeur de la France.]

Ou je m'abuse fort, Messieurs, ou depuis sept mois le pouvoir a
perdu,--en confiance et en nergie, tout autant que le public en
scurit.

Le pouvoir a perdu autre chose encore. Il ne consiste pas uniquement
dans les actes positifs et matriels par lesquels il se manifeste;
il n'aboutit pas toujours  des ordonnances et  des circulaires.
L'autorit sur les esprits, l'ascendant moral, cet ascendant qui
convient si bien dans les pays libres, car il dtermine les volonts
sans leur commander, c'est l une part importante du pouvoir, la
premire peut-tre en efficacit. C'est aussi,  coup sr, celle dont le
rtablissement est aujourd'hui le plus ncessaire  notre patrie. Nous
avons connu des pouvoirs trs-actifs, trs-forts, capables de choses
grandes et difficiles; mais soit par le vice de leur nature, soit par
le malheur de leur situation, l'ascendant moral, cet empire facile,
rgulier, inaperu, leur a presque toujours manqu. Le gouvernement du
Roi est, plus que tout autre, appel  le possder. Il ne tire point son
droit, de la force. Nous ne l'avons point vu natre; nous n'avons point
contract avec lui ces familiarits dont il reste toujours quelque chose
envers des pouvoirs  l'enfance desquels ont assist ceux qui leur
obissent. Qu'a fait le ministre actuel de cette autorit morale
qui appartient naturellement, sans prmditation, sans travail, au
gouvernement du Roi? L'a-t-il habilement employe et agrandie en
l'employant? Ne l'a-t-il pas au contraire gravement compromise en la
mettant aux prises avec les craintes qu'il a fait natre et les passions
qu'il a suscites?......

.....Ce n'est pas, Messieurs, votre unique mission de contrler, ou du
moins de contredire le pouvoir; vous ne venez pas ici seulement pour
relever ses erreurs ou ses torts et pour en instruire le pays; vous y
venez aussi pour entourer le gouvernement du Roi, pour l'clairer en
l'entourant, pour le soutenir en l'clairant. .....Eh bien! quelle est
aujourd'hui, dans la Chambre, la situation des hommes les plus disposs
 jouer ce rle, les plus trangers  tout esprit d'opposition,  toute
habitude d'opposition? Ils sont rduits  faire de l'opposition; ils en
font malgr eux; ils voudraient rester toujours unis au gouvernement du
Roi, et il faut qu'ils s'en sparent; ils voudraient le soutenir, et il
faut qu'ils l'attaquent. Ils ont t pousss hors de leur propre voie.
La perplexit qui les agite, c'est le ministre actuel qui la leur a
faite; elle durera, elle redoublera tant que nous aurons affaire  lui.

Je signalai partout, dans la socit comme dans les Chambres, une
perturbation analogue: je montrai les pouvoirs publics jets, comme les
bons citoyens, hors de leur situation et de leur mission naturelle; les
tribunaux plus proccups de contenir le gouvernement lui-mme que de
rprimer les dsordres ou les desseins dirigs contre lui; les journaux
exerant avec la tolrance, ou mme avec l'approbation publique, une
influence dmesure et drgle; et je conclus en disant:

On nous dit que la France est tranquille, que l'ordre n'est point
troubl. Il est vrai: l'ordre matriel n'est point troubl; tous
circulent librement, paisiblement; aucun bruit ne drange les
affaires... La surface de la socit est tranquille, si tranquille que
le gouvernement peut fort bien tre tent de croire le fond parfaitement
assur, et de se croire lui-mme  l'abri de tout pril. Nos paroles,
Messieurs, la franchise de nos paroles, voil, le seul avertissement que
le pouvoir ait, en ce moment,  recevoir, la seule voix qui se puisse.
lever jusqu' lui et dissiper ses illusions. Gardons-nous d'en attnuer
la force; gardons-nous d'nerver nos expressions; qu'elles soient
respectueuses, qu'elles soient tendres; mais qu'elles ne soient pas
timides et douteuses. La vrit a dj assez de peine  pntrer dans le
palais des rois; ne l'y envoyons pas faible et ple; qu'il ne soit pas
plus possible de la mconnatre que de se mprendre sur la loyaut de
nos sentiments.

L'Adresse fut vote comme elle avait t prpare, avec une tristesse
inquite, mais avec une profonde conviction de sa ncessit. Le
surlendemain du vote, le 18 mars, nous nous rendmes aux Tuileries pour
la prsenter au Roi. Vingt et un dputs seulement s'taient joints au
bureau et  la grande dputation de la Chambre. Parmi ceux-l mmes qui
avaient vot l'Adresse, les uns se souciaient peu d'aller encore, sous
les yeux du Roi, appuyer de leur prsence un tel acte d'opposition; les
autres, par gard pour la Couronne, ne voulaient pas donner  cette
prsentation plus de solennit et d'effet. Nous n'tions, en tout, que
quarante-six. Nous attendmes quelque temps, dans le salon de la Paix,
que le Roi ft revenu de la messe. Nous tions l, debout et silencieux;
en face de nous, dans les embrasures des fentres, se tenaient les pages
du Roi et quelques hommes de sa cour, inattentifs et presque impolis
 dessein. Madame la Dauphine traversa le salon pour se rendre  la
chapelle prcipitamment et sans nous regarder. Elle et t bien plus
froide encore que je ne me serais senti nul droit de m'en tonner ni de
m'en plaindre. Il y a des crimes dont le souvenir fait taire tout autre
pense, et des infortunes devant lesquelles on s'incline avec un respect
qui ressemble presque  du repentir, comme si l'on en tait soi-mme
l'auteur.

Quand nous fmes introduits dans la salle du Trne, M. Royer-Collard lut
l'Adresse simplement, dignement, avec une motion que trahissaient sa
voix et ses traits. Le Roi l'couta dignement aussi, sans air de hauteur
ni d'humeur, bref et sec dans sa rponse, par convenance royale plutt
que par colre, et, si je ne m'abuse, plus satisfait de sa fermet
qu'inquiet de l'avenir. Quatre jours auparavant, la veille du dbat de
l'Adresse,  son cercle des Tuileries o beaucoup de dputs taient
invits, je l'avais vu traiter avec une bienveillance marque trois
membres de la Commission, MM. Dupin, Etienne et Gautier. Dans deux
situations si diverses, c'tait le mme homme et presque la mme
physionomie, le mme dans ses manires comme dans ses ides, soigneux de
plaire quoique dcid  rompre, et obstin par imprvoyance et routine
d'esprit plutt que par passion d'orgueil ou de pouvoir.

Le lendemain de la prsentation de l'Adresse (19 mars) la session tait
proroge au 1er septembre. Deux mois aprs (16 mai),-la Chambre des
dputs tait dissoute; les deux ministres les plus modrs, le garde
des sceaux et le ministre des finances, M. Courvoisier et M. de Chabrol,
sortaient du Conseil; ils avaient refus leur concours aux mesures
extrmes qu'on y dbattait dj pour le cas o les lections
tromperaient l'attente du pouvoir. Le membre le plus compromis et le
plus audacieux du cabinet Villle, M. de Peyronnet, devenait ministre de
l'intrieur. Par la dissolution, le Roi en appelait au pays, et au mme
moment, il faisait de nouveaux pas pour s'en sparer.

Rentr dans la vie prive dont il ne sortit plus, M. Courvoisier
m'crivit le 29 septembre 1831, de sa retraite de Baume-les-Dams:
Avant de quitter les sceaux, je causais avec M. Pozzo di Borgo de
l'tat du pays et des prils dont s'entourait le trne.--Quel moyen, me
dit-il un jour, d'clairer le Roi et de l'arracher  un systme qui peut
de nouveau bouleverser l'Europe et la France?--Je n'en vois qu'un, lui
rpondis-je, c'est une lettre de la main de l'empereur de Russie.--Il
l'crira, me dit-il; il l'crira de Varsovie o il doit se rendre.--Puis
nous en concertmes la substance. M. Pozzo di Borgo m'a dit souvent que
l'empereur Nicolas ne voyait de scurit pour les Bourbons que dans
l'accomplissement de la Charte. Je doute que l'empereur Nicolas ait
crit lui-mme au roi Charles X; mais ce que son ambassadeur  Paris
disait au garde des sceaux de France, il le disait, lui aussi, au-due
de Mortemart, ambassadeur du Roi  Saint-Ptersbourg: Si on sort de la
Charte, on va  une catastrophe; si le Roi tente un coup d'tat, il en
supportera seul la responsabilit. Les conseils des rois n'ont pas plus
manqu au roi Charles X que les adresses des peuples pour le dtourner
de son fatal dessein.

Ds que le gant lectoral fut jet, mes amis m'crivirent de Nmes
qu'ils avaient besoin de ma prsence pour les rallier tous, et pour
esprer, dans le collge de dpartement, quelques chances de succs. On
dsirait aussi que j'allasse, pour mon propre compte,  Lisieux, mais en
ajoutant que, si j'tais ncessaire ailleurs, on croyait pouvoir, moi
absent, me garantir mon lection. Je me confiai dans cette assurance, et
je partis pour Nmes le 15 juin, press de sonder moi-mme et de prs
ces dispositions relles du pays qu'on oublie si vite ou qu'on mconnat
si souvent quand on ne sort pas de Paris.

Je ne voudrais pas substituer  mes impressions d'alors mes rflexions
d'aujourd'hui, ni attribuer aux ides et  la conduite de mes amis
politiques, et aux miennes propres,  cette poque, un sens qu'elles
n'auraient point eu. Je reproduis textuellement ce que je trouve dans
des lettres intimes que j'crivis ou que je reus pendant mon voyage.
C'est le tmoignage le plus irrcusable de ce que nous pensions et
cherchions alors.

J'crivais le 26 juin, quelques jours aprs mon arrive  Nmes:

La lutte est trs-vive, plus vive qu'on ne le voit de loin. Les deux
partis sont profondment engags, et d'heure en heure s'engagent plus
profondment l'un contre l'autre. Une fivre d'gosme et de platitude
possde et pousse l'administration. L'opposition se dbat, avec une
ardeur passionne, contre les embarras et les angoisses d'une situation,
lgale et morale, assez difficile. Elle trouve dans les lois des moyens
d'action et de dfense qui lui donnent la force et le courage de
soutenir le combat, mais sans lui inspirer confiance dans le succs,
car presque partout la dernire garantie manque, et aprs avoir lutt
bravement et longuement, on court risque de se trouver tout  coup
dsarm et impuissant. Mme anxit dans la situation morale:
l'opposition mprise l'administration et la regarde cependant comme son
suprieur; les fonctionnaires sont dconsidrs et n'en occupent pas
moins encore le haut du pav; un souvenir de la puissance et de la
grandeur impriale leur sert encore de pidestal; on les regarde en
face, mais de has en haut, avec timidit et colre tout  la fois. Il
y a l beaucoup d'lments d'agitation et mme de crise. Pourtant, ds
qu'on croit voir l'explosion prochaine, ou seulement possible, tous se
replient; tous la redoutent. Au fond, c'est  l'ordre et  la paix que
chacun demande aujourd'hui sa fortune. On n'a confiance que dans les
moyens rguliers.

On m'crivait de Paris, le 5 juillet:

Voil les lections des grands collges qui commencent. Si nous y
gagnons quelque chose, ce sera excellent, surtout  cause de l'effet que
cela produira sur l'esprit du Roi, qui ne peut esprer d'avoir jamais
mieux que les grands collges. Rien, pour le moment, n'indique un coup
d'tat. La _Quotidienne_ dclare ce matin qu'elle regarde la session
comme ouverte, tout en convenant que le ministre n'aura pas la
majorit. Elle a l'air charm qu'on ne se propose pas de faire une
Adresse toute pareille  celle des 221.

Et le 12 juillet suivant:

Aujourd'hui _l'Universel_[24] s'lve contre les bruits de coups
d'tat, et semble garantir l'ouverture rgulire de la session par
un discours du Roi. Ce discours, qui vous gnera, aura l'avantage de
commencer la session en meilleure intelligence. Ce qui importe, c'est
d'avoir une session; on aura bien plus de peine  en venir aux violences
quand on se sera engag dans la lgalit. Mais votre nouvelle Adresse
sera trs-difficile  faire; quelle qu'elle soit, la droite et l'extrme
gauche la traiteront de reculade, la droite pour s'en vanter, l'extrme
gauche pour s'en plaindre. Vous aurez  vous dfendre de ceux qui
voudraient purement et simplement reproduire la dernire Adresse, et s'y
tenir comme au dernier mot du pays. La victoire lectorale nous tant
acquise, et l'alternative de la dissolution ne pouvant plus tre
prsente au Roi, il y aura videmment une nouvelle conduite  tenir.
D'ailleurs, quel intrt avons-nous  faire que le Roi se bute? La
France ne peut que gagner  des annes de gouvernement rgulier.
Gardons-nous de prcipiter les vnements.

[Note 24: L'un des journaux ministriels du temps.]

Je rpondais, le 16 juillet:

Je ne sais comment nous nous tirerons de la nouvelle Adresse. Ce sera
trs-difficile; mais quelle que soit la difficult, il faut l'accepter,
car videmment nous avons besoin d'une session. Nous serions pris pour
des enfants et des fous si nous ne faisions que recommencer ce que
nous avons fait il y a quatre mois. La Chambre nouvelle ne doit point
reculer; mais elle doit prendre une autre route. Que nous n'ayons point
de coup d'tat, que l'ordre constitutionnel subsiste rgulirement;
quelles que soient les combinaisons ministrielles, le vrai et dernier
succs sera pour nous.

Je rencontrais autour de moi, parmi les lecteurs rassembls, des
dispositions tout aussi modres, patientes, et loyales: M. de Daunant
vient d'tre lu (13 juillet), par le collge d'arrondissement de Nmes;
il a eu 296 voix contre 241 donnes  M. Daniel Murjas, prsident du
collge. Au moment o ce rsultat a t proclam, le secrtaire du
bureau a propos  l'assemble de voter des remerciements au prsident
qui, malgr sa candidature, l'avait prside avec une impartialit et
une loyaut parfaites. Les remerciements ont t vots  l'instant, au
milieu des cris de: _Vive le Roi!_ Et les lecteurs, en se retirant, ont
trouv partout la mme tranquillit et la mme gravit qu'ils avaient
eux-mmes apportes dans leurs oprations.

Enfin, le 12 juillet, en apprenant la prise d'Alger, j'crivais: Voil
la campagne d'Afrique finie, et bien finie. Notre campagne  nous, dans
deux mois d'ici, en sera sans nul doute un peu plus difficile; mais
n'importe, j'espre que ce succs ne fera pas faire au pouvoir les
dernires folies, et j'aime mieux notre honneur national que notre
commodit parlementaire.

Je n'ai gard de prtendre que ces sentiments fussent ceux de tous les
hommes qui, soit dans les Chambres, isoit dans le pays, avaient applaudi
 l'Adresse des 221, et qui votaient, dans les lections, pour la
soutenir. La Restauration n'avait pas fait en France, tant de conqutes.
Inactives, mais non rsignes, les socits secrtes taient toujours
l, prtes, ds qu'une circonstance favorable se prsenterait, 
reprendre leur travail de conspiration et de destruction. D'autres
adversaires, plus lgaux mais non moins redoutables, piaient toutes les
fautes du Roi et de son gouvernement, et les commentaient assidment
devant le public, attendant et faisant pressentir des fautes bien plus
graves, qui amneraient les consquences suprmes. Dans les masses
populaires, les vieux instincts de mfiance et de haine, pour tout ce
qui rappelait l'ancien rgime et l'invasion trangre, continuaient de
fournir, aux ennemis de la Restauration, des armes et des esprances
inpuisables. Le peuple est comme l'Ocan, immobile et presque immuable
au fond, quels que soient les coups de vent qui agitent sa surface.
Cependant l'esprit de lgalit et le bon sens politique avaient fait
de notables progrs; mme au milieu de la fermentation lectorale, le
sentiment public repoussait hautement toute rvolution nouvelle. Jamais
la situation des hommes qui voulaient sincrement le Roi et la Charte
n'avait t meilleure ni plus forte; ils avaient, dans l'opposition
lgale, fait leurs preuves de fermet persvrante; ils venaient
de maintenir avec clat les principes essentiels du gouvernement
reprsentatif; ils, possdaient l'estime, et mme la faveur publique;
les partis violents par ncessit, le pays avec quelque doute, mais
aussi avec une esprance honnte, se rangeaient et marchaient derrire
eux. S'ils avaient,  ce moment critique, russi auprs du Roi comme
dans les Chambres et dans le pays, si Charles X, aprs avoir, par
la dissolution, pouss jusqu'au bout le droit de sa couronne, avait
accueilli le voeu manifeste de la France, et pris ses conseillers parmi
les royalistes constitutionnels investis de la considration publique,
je le dis avec une conviction qui peut sembler tmraire mais qui
persiste aujourd'hui, on pouvait raisonnablement esprer que l'preuve
dcisive tait surmonte, et que, le pays prenant confiance en mme
temps dans le Roi et dans la Charte, la Restauration et le gouvernement
constitutionnel seraient fonds ensemble.

Mais ce qui manquait prcisment au roi Charles X, c'tait cette tendue
et cette libert d'esprit qui donnent  un prince l'intelligence de
son temps et lui en font sainement apprcier les ressources comme les
ncessits. Il n'y a que M. de La Fayette et moi qui n'ayons pas chang
depuis 1789, disait-il un jour, et il disait vrai:  travers les
vicissitudes de sa vie, il tait rest tel qu'il s'tait form dans sa
jeunesse,  la cour de Versailles et dans la socit aristocratique
du XVIIIe sicle, sincre et lger, confiant en lui-mme et dans ses
entours, peu observateur et peu rflchi quoique d'un esprit actif,
attach  ses ides et  ses amis de l'ancien rgime comme  sa foi et 
son drapeau. Sous le rgne de son frre Louis XVIII et dans la scission
du parti monarchique, il avait t le patron et l'esprance de
cette opposition royaliste qui fit hardiment usage des liberts
constitutionnelles, et il s'tait fait alors en lui un singulier mlange
d'intimit persvrante avec ses anciens compagnons et de got pour la
popularit nouvelle d'une physionomie librale. Mont sur le trne, il
fit,  cette faveur populaire, plus d'une coquetterie royale, et se
flatta sincrement qu'il gouvernerait selon la Charte, avec ses ides et
ses amis d'autrefois. M. de Villle et M. de Martignac s'usrent 
son service dans ce difficile travail; et aprs leur chute, aisment
accepte, Charles X se trouva rendu  ses pentes naturelles, au milieu
de conseillers peu disposs  le contredire et hors d'tat de le
contenir. Deux erreurs funestes s'tablirent alors dans son esprit:
il se crut menac par la Rvolution beaucoup plus qu'il ne l'tait
rellement, et il cessa de croire  la possibilit de se dfendre et de
gouverner par le cours lgal du rgime constitutionnel. La France ne
voulait point d'une rvolution nouvelle. La Charte contenait, pour un
souverain prudent et patient, de srs moyens d'exercer l'autorit royale
et de garantir la Couronne. Mais Charles X avait perdu confiance dans la
France et dans la Charte; quand l'Adresse des 221 sortit triomphante des
lections, il se crut pouss dans ses derniers retranchements, et rduit
 se sauver malgr la Charte ou  prir par la Rvolution. Peu de jours
avant les ordonnances de juillet, l'ambassadeur de Russie, le comte
Pozzo di Borgo, eut une audience du Roi. Il le trouva assis devant son
bureau, les yeux fixs sur la Charte ouverte  l'article XIV. Charles X
lisait et relisait cet article, y cherchant avec une inquitude honnte
le sens et la porte qu'il avait besoin d'y trouver. En pareil cas, on
trouve toujours ce qu'on cherche; et la conversation du Roi, bien que
dtourne et incertaine, laissa  l'ambassadeur peu de doutes sur ce qui
se prparait.




                             PICES HISTORIQUES




                                    I


1 _Le vicomte de Chateaubriand  M. Guizot_.

Val-de-Loup, ce 12 mai 1809.

Mille remercments, Monsieur; j'ai lu vos articles avec un extrme
plaisir. Vous me louez avec tant de grce et vous me donnez tant
d'loges que vous pouvez affaiblir _celles-ci_; il en restera toujours
assez pour satisfaire ma vanit d'auteur, et toujours plus que je n'en
mrite.

Je trouve vos critiques fort justes. Une surtout m'a frapp par la
finesse du got. Vous dites que les catholiques ne peuvent pas, comme,
les protestants, admettre une mythologie chrtienne, parce que nous
n'y avons pas t forms et habitus par de grands potes: cela est
trs-ingnieux. Et quand on trouverait mon ouvrage assez bon pour dire
que je commencerai pour nous cette mythologie, on pourrait rpondre que
je viens trop tard, que notre got est form sur d'autres modles, etc.,
etc... Cependant il resterait toujours le Tasse et tous les pomes
latins _catholiques_ du moyen ge. C'est la seule objection de fait que
l'on trouve contre votre critique.

Vritablement, Monsieur, je le dis trs-sincrement, les critiques qui
ont jusqu' prsent paru sur mon ouvrage me font une certaine honte pour
les Franais. Avez-vous remarqu que personne ne semble avoir compris
mon ouvrage, que les rgles de l'pope sont si gnralement oublies
que l'on juge un ouvrage de sens et d'un immense travail comme on
parlerait d'un ouvrage d'un jour et d'un roman? Et tous ces cris contre
le merveilleux! ne dirait-on pas que c'est moi qui suis l'auteur de
ce merveilleux? que c'est une chose inoue, singulire, inconnue? Et
pourtant nous avons le Tasse, Millon, Klopstock, Gessner, Voltaire mme!
Et si l'on ne peut pas employer le _merveilleux_ chrtien, il n'y aura
donc plus d'pope chez les modernes, car le merveilleux est essentiel
au pome pique, et je pense qu'on ne veut pas faire intervenir Jupiter
dans un sujet tir de notre histoire. Tout cela est sans bonne foi,
comme tout en France. La question tait de savoir si mon ouvrage tait
bon ou mauvais comme pope, et voil tout, sans s'embarrasser de savoir
s'il tait ou non contraire  la religion, et mille choses de cette
espce.

Je ne puis, moi, Monsieur, avoir d'opinion sur mon propre ouvrage; je ne
puis que vous rapporter celle des autres. M. de Fontanes est tout  fait
dcid en faveur des _Martyrs_. Il trouve cet ouvrage fort suprieur
 mes premiers ouvrages, sous le rapport du plan, du style et des
caractres. Ce qui me parat singulier, c'est que le IIIe livre, que
vous n'aimez pas, lui semble un des meilleurs de l'ouvrage. Sous les
rapports du style, il dit que je ne l'ai jamais port plus haut que dans
la peinture du bonheur, des justes, dans la description de la lumire du
ciel et dans le morceau sur la Vierge. Il excuse la longueur des deux
discours du Pre et du Fils sur la _ncessit_ d'tablir ma _machine_
pique. Sans ces discours plus de _rcit_, plus d'_action_; le rcit et
l'action sont motivs par les discours des essences incres.

Je vous rapporte ceci, Monsieur, non pour vous convaincre, mais pour
vous montrer comment d'excellents esprits peuvent voir un objet sous dix
faces diffrentes. Je n'aime point comme vous, Monsieur, la description
des tortures; mais elle m'a paru absolument ncessaire dans un ouvrage
sur des _martyrs_. Cela est consacr par toute l'histoire et par tous
les arts. La peinture et l sculpture chrtiennes ont choisi ces sujets;
ce sont l les vritables _combats_ du sujet. Vous qui savez tout,
Monsieur, vous savez combien j'ai _adouci_ le tableau et ce que j'ai
retranch des _Acta Martyrum_, surtout en faisant disparatre les
douleurs _physiques_ et opposant des images gracieuses  d'horribles
tourments. Vous tes trop juste, Monsieur, pour ne pas distinguer ce qui
est ou l'_inconvnient_ du sujet ou la _faute_ du pote.

Au reste, Monsieur, vous connaissez les temptes leves contre mon
ouvrage et d'o elles partent. Il y a une autre plaie cache qu'on
ne montre pas, et qui au fond est la source de la colre; c'est ce
_Hirocls_ qui gorge les chrtiens au nom de la _philosophie_ et de la
_libert_. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine, et vous
hterez beaucoup cette justice en publiant vos articles, dussiez-vous
les changer et les mutiler jusqu' un certain degr. Montrez-moi mes
fautes, Monsieur; je les corrigerai. Je ne mprise que les critiques
aussi has dans leur langage que dans les raisons secrtes qui les font
parler. Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la bouche de ces
saltimbanques littraires aux gages de la police, qui dansent dans le
ruisseau pour amuser les laquais.

Je suis  ma chaumire, Monsieur, o je serai enchant de recevoir de
vos nouvelles. Je serais trop heureux de vous y donner l'hospitalit si
vous tiez assez aimable pour venir me la demander.

Agrez, Monsieur, l'assurance de ma profonde estime et de ma haute
considration.

DE CHATEAUBRIAND.

Val-de-Loup, prs d'Aunay, par Antony, dpartement de la Seine.



2 _Le vicomte de Chateaubriand  M. Guizot_.

Val-de-Loup, ce 30 mai 1809.

Bien loin, Monsieur, de m'importuner, vous me faites un plaisir extrme
de vouloir bien me communiquer vos ides. Cette fois-ci, je passerai
condamnation sur le _merveilleux_ chrtien, et je croirai avec vous que
nous autres Franais nous ne nous y ferons jamais. Mais je ne saurais,
Monsieur, vous accorder que les _Martyrs_ soient fonds sur une hrsie.
Il ne s'agit point, si je ne me trompe, d'une _rdemption_, ce qui
serait absurde, mais d'une _expiation_, ce qui est tout  fait conforme
 la foi. Dans tous les temps, l'glise a cru que le sang d'un martyr
pouvait effacer les pchs du peupl et le dlivrer de ses maux. Vous
savez mieux que moi, sans doute, qu'autrefois, dans les temps de guerre
et de calamits, on enfermait un religieux dans une tour ou dans une
cellule, o il jenait et priait pour le salut de tous. Je n'ai
laiss sur mon intention aucun doute, car je fais dire positivement 
l'ternel, dans le troisime livre, qu'Eudore attirera les bndictions
du ciel sur les chrtiens _par le mrite du sang de Jsus-Christ;_ ce
qui est, comme vous voyez, Monsieur, prcisment la phrase orthodoxe, et
la leon mme du catchisme. La doctrine des expiations, si consolante
d'ailleurs, et consacre par toute, l'antiquit, a t reue dans notre
religion: la mission du Christ ne l'a pas dtruite; et, pour le dire en
passant, j'espre bien que le sacrifice de quelque victime innocente
tombe dans notre rvolution obtiendra dans le ciel la grce de notre
coupable patrie: ceux que nous avons gorgs prient peut-tre dans ce
moment mme pour _nous;_ vous ne voudriez pas sans doute, Monsieur,
renoncer  ce sublime espoir, fruit du sang et des larmes chrtiennes.

Au reste, Monsieur, la franchise et la noblesse de votre procd me font
oublier un moment la turpitude de ce sicle. Que penser d'un temps o
l'on dit  un honnte homme: Vous aurez sur tel ouvrage telle opinion;
vous louerez ou vous blmerez cet ouvrage, non pas d'aprs votre
conscience, mais d'aprs l'esprit du journal o vous crivez? On est
trop heureux, Monsieur, de retrouver encore des hommes comme vous qui
sont l pour protester contre la bassesse des temps, et pour conserver
au genre humain la tradition de l'honneur. En dernier rsultat,
Monsieur, si vous examinez bien _les Martyrs_, vous y trouverez beaucoup
 reprendre sans doute; mais, tout bien considr, vous verrez que pour
le plan, les caractres et le style, c'est le moins mauvais et le moins
dfectueux de mes faibles crits.

J'ai en effet en Russie, Monsieur, un neveu appel Moreau: c'est le fils
du fils d'une soeur de ma mre; je le connais  peine, mais je le crois
un bon sujet. Son pre, qui tait aussi en Russie, est revenu en France,
il n'y a gure plus d'un an. J'ai t charm de l'occasion qui m'a
procur l'honneur de faire connaissance avec mademoiselle de Meulan:
elle m'a paru, comme dans ce qu'elle crit, pleine d'esprit, de got et
de raison. Je crains bien de l'avoir importune par la longueur de ma
visite: j'ai le dfaut de rester partout o je trouve des gens aimables,
et surtout des caractres levs et des sentiments gnreux.

Je vous renouvelle bien sincrement, Monsieur, l'assurance de ma haute
estime, de ma reconnaissance et de mon dvouement. J'attends avec une
vive impatience le moment o je vous recevrai dans mon ermitage, ou
celui qui me conduira  votre solitude. Agrez, je vous en prie,
Monsieur, mes trs-humbles salutations et toutes mes civilits.

DE CHATEAUBRIAND.

Val-de-Loup, prs d'Aunay, par Antony, ce 30 mai 1809.



3 _Le vicomte de Chateaubriand  M. Guizot_.

Val-de-Loup, ce 12 juin 1809.

J'ai t absent de ma vaille, Monsieur, pendant quelques jours, et c'est
ce qui m'a empch de rpondre plus tt  votre lettre. Me voil bien
convaincu d'hrsie; j'avoue que le mot _rachet_ m'est chapp,  la
vrit contre mon intention. Mais enfin il y est; je vais sur-le-champ
l'effacer pour la premire dition.

J'ai lu vos deux premiers articles, Monsieur. Je vous en renouvelle mes
remercments: ils sont excellents, et vous me louerez toujours au del
du peu que je vaux.

Ce qu'on a dit, Monsieur, sur l'glise du Saint-Spulcre est trs-exact.
Cette description n'a pu tre faite que par quelqu'un qui connat
les lieux. Mais le Saint-Spulcre lui-mme aurait bien pu chapper 
l'incendie sans qu'il y ait eu pour cela aucun miracle. Il forme, au
milieu de la nef circulaire de l'glise, une espce de catafalque de
marbre blanc: la coupole de cdre, en tombant, aurait pu l'craser,
mais non pas y mettre le feu. C'est cependant une circonstance
trs-extraordinaire et qui mriterait de plus longs dtails que ceux
qu'on peut renfermer dans les bornes d'une lettre.

Je voudrais bien, Monsieur, pouvoir aller vous donner moi-mme ces
dtails dans votre solitude. Malheureusement madame de Chateaubriand est
malade, je suis oblig de rester auprs d'elle. Je ne renonce pourtant
point  l'espoir d'aller vous chercher ni  celui de vous recevoir dans
mon ermitage: les honntes gens doivent, surtout  prsent, se runir
pour se consoler. Les ides gnreuses et les sentiments levs
deviennent tous les jours si rares qu'on est trop heureux quand on les
retrouve. Je serais enchant, Monsieur, que ma socit pt vous tre
agrable, ainsi qu' M. Stapfer, que je vous prie de remercier beaucoup
pour moi.

Agrez de nouveau, Monsieur, je vous en prie, l'assurance de ma haute
considration et de mon dvouement sincre, et, si vous le permettez,
d'une amiti que nous commenons sous les auspices de la franchise et de
l'honneur.

DE CHATEAUBRIAND.


La meilleure description de Jrusalem est celle de Danville, mais le
petit trait est fort rare; en gnral, tous les voyageurs sont fort
exacts sur la Palestine. Il y a une lettre dans les _Lettres difiantes_
(Missions du Levant) qui ne laisse rien  dsirer. Quant  M. de Volney,
il est bon sur le gouvernement des Turcs, mais il est vident qu'il n'a
jamais vu Jrusalem. Il est probable qu'il n'a pas pass Raml ou Rama,
l'ancienne Arimathie.

Vous pourriez consulter encore le _Theatrum Terra Sanctoe_
d'Adrichomius.




                                  II



_Le comte de Lally-Tolendal  M. Guizot_.

Bruxelles, 27 avril 1811.

Vous ne devez pas comprendre mon silence, Monsieur, et moi je ne
comprenais pas la lente arrive des prospectus que vous m'aviez annoncs
dans votre lettre du 4 de ce mois. Imaginez-vous que le portier d'ici
avait confondu ce paquet avec toutes les liasses d'imprims oiseux qu'on
adresse  une prfecture, et que si le besoin d'un livre ne m'et
pas fait descendre dans le cabinet-sanctuaire du prfet, je n'aurais
peut-tre pas encore dcouvert la mprise. Je vous remercie, Monsieur, de
la confiance que vous avez bien voulu me tmoigner dans cette occasion.
Vous savez si personne vous rend plus que moi la plnitude de la justice
qui vous est due, et vous savez que je vous la rends avec autant
d'attrait que de conviction. Ma gnration passe, la vtre vient
d'arriver, une autre nat; je vous vois plac entre deux pour consoler
la premire, honorer la seconde et former la troisime. Tchez de faire
celle-ci  votre image, ce qui ne veut pas dire que je souhaite  tous
les petits garons d'en savoir un jour autant que vous, ni  toutes
les petites filles de ressembler en tout  votre plus qu'aimable
collaboratrice. Il ne faut dsirer que ce qu'on peut obtenir, et
j'aurais trop de regret de me sentir sur mon dclin quand un si beau
sicle serait prs de se lever sur la terre. Mais renfermez ma pense
dans ses justes bornes, et dictez, comme Solon, les meilleures lois que
puisse supporter ou recevoir l'enfance du XIXe sicle: ce sera bien
encore assez. Aujourd'hui le _mox progeniem daturos vitiosiorem_ ferait
dresser les cheveux.

Madame de la Tour du Pin, baronne de l'Empire depuis deux ans, prfte
de la Dyle depuis trois ans, mre religieuse depuis vingt, conseillera
votre recueil avec toute l'influence que peuvent lui donner les deux
premiers titres, et y souscrit avec tout l'intrt que lui inspire le
dernier. Moi qui n'ai plus et ne veux plus d'autres titres que ceux de
pre et d'ami, je vous demande la permission de souscrire pour ma fille
qui, commenant la double ducation d'un petit Arnaud et d'une petite
Lontine, sera trs-heureuse de profiter de votre double enseignement.
Je ne doute pas que le grand-pre lui-mme ne trouve trs-souvent  s'y
instruire et toujours  s'y plaire. Il me semble que jamais association
ne fut plus propice au mlange de l'_utile dulci_. Si je laissais aller
ma plume, je suis sr qu'elle crirait comme une folle  l'un des deux
auteurs: Ne pouvant me refaire jeune pour adorer vos mrites, je
m'tablis un vieil enfant pour recevoir vos prceptes. Je baise de loin
la main de ma jeune bonne, avec un respect trs-profond, mais pas assez
dgag de quelques-uns de ces mouvements qui ont suivi ma premire
enfance, et que doit m'interdire ma seconde ducation. Peut-on se
soumettre  votre frule avec plus de candeur? au moins j'avoue mes
fautes. Comme il ne faut pas mentir, je n'ose pas encore ajouter: _cela
ne m'arrivera plus_; mais le ferme propos viendra avec l'ge faible, et
plus je me dformerai, plus je serai parfait.

Voulez-vous bien, Monsieur, prsenter mes respects  madame et 
mademoiselle de Meulan? Un trs-excellent et trs-aimable jeune homme
(encore un de ceux dont l'lvation et la puret consolent), le neveu de
M. Hochet, ne demeure-t-il pas sous le mme toit que vous? alors je
vous prierais de me rappeler  son souvenir, et par lui  M. son oncle,
duquel j'attends, avec une grande anxit, rponse sur un objet du plus
grand intrt pour l'oncle de mon gendre dans les installations des
cours impriales.--Mais rien par la poste.

Je ne vous parlerai pas de nos si bons et si respectables amis de la
place Louis XV[25], parce que je vais leur crire Directement.

[Note 25: M. et madame Suard.]

Mais l'ide me vient de vous demander une grce avant de fermer ma
lettre. Lorsque, dans vos prceptes  la jeunesse, vous en serez au
chapitre et  l'ge o il sera question du choix d'un tat, je vous
conjure d'y insrer, avec toute la gravit de votre caractre intgre,
quelque chose qui revienne  ceci: Si votre vocation vous porte 
tre imprimeur, diteur d'un ouvrage quelconque, moral, politique,
historique, n'importe, ne vous croyez pas permis de mutiler, sans l'en
prvenir, un auteur, et surtout celui qui tient  l'inviolabilit de ses
crits beaucoup plus par conscience que par amour-propre. Si vous le
mutilez  vous tout seul, ce qui est dj passablement hardi, au moins
ne croyez pas pouvoir substituer un membre postiche de votre faon au
membre vivant que vous aurez coup, et craignez de remplacer, sans vous
en apercevoir, un bras de chair par une jambe de bois. Mais brisez
toutes vos presses, plutt que de lui faire dire, sous le sceau de la
signature, le contraire de ce qu'il a dit, le contraire de ce qu'il a
pens et de ce qu'il sent, car ce serait un oubli de raison tout voisin
d'un oubli de morale.--J'cris plus longuement air ce sujet  nos amis
de la place Louis XV, et vous prie, Monsieur, de vouloir bien ne parler
qu' eux de mon nigme, qui, srement, n'en est dj plus une avec vous.
J'espre que ce qui m'a indign et afflig ne se rencontrera pas une
seconde fois. En disant ce qu'il fallait dire, je me suis impos
les mnagements ncessaires. Je ne veux point d'une rupture dont la
vengeance frapperait sur mes tombeaux chris et mes amis vivants. Ma
lettre est devenue bien srieuse; je ne savais pas, quand je l'ai
commence, qu'elle allait me conduire o je me trouve en la finissant.
Je crois vous parler; la confiance m'entrane; il m'est doux d'avoir
joint une preuve involontaire de ce sentiment  l'expression
trs-volontaire de tous ceux que vous m'avez si profondment inspirs,
et dont j'ai l'honneur, Monsieur, de vous renouveler l'assurance au
milieu de mes plus sincres salutations.

Lally-Tolendal.




                                 III



_Discours prononc pour l'ouverture du Cours d'histoire moderne de M.
Guizot, le 11 dcembre_ 1812.

Messieurs,

Un homme d'tat, clbre par son caractre et par ses malheurs, sir
Walter Raleigh, avait publi la premire partie d'une _Histoire du
monde_: enferm dans la prison de la Tour, il venait de terminer la
dernire. Une querelle s'lve sous ses fentres dans une des cours de
la prison: il regarde, examine attentivement la contestation qui devient
sanglante, et se retire, l'imagination vivement frappe des dtails de
ce qui s'est pass sous ses yeux. Le lendemain, il reoit la visite d'un
de ses amis, et le lui raconte: quelle est sa surprise lorsque cet ami,
qui avait t tmoin et mme acteur dans l'vnement de la veille, lui
prouve que cet vnement, dans son rsultat comme dans ses dtails, a
t prcisment le contraire de ce qu'il croyait avoir observ! Raleigh,
rest seul, prend son manuscrit et le jette au feu, convaincu que,
puisqu'il s'tait si fort tromp sur ce qu'il avait vu, il ne savait
rien de tout ce qu'il venait d'crire.

Sommes-nous mieux instruits ou plus heureux que sir Walter Raleigh?
L'historien le plus confiant n'oserait peut-tre rpondre  cette
question d'une manire tout  fait affirmative. L'historien raconte
une longue suite d'vnements, peint un grand nombre de caractres; et
songez, Messieurs,  la difficult de bien connatre un seul caractre,
un seul vnement. Montaigne, aprs avoir pass sa vie  s'tudier,
faisait sans cesse sur lui-mme de nouvelles dcouvertes; il en a rempli
un long ouvrage, et a fini par dire: L'homme est un subject si divers,
si ondoyant et si vain, qu'il est malais d'y fonder un jugement
constant et uniforme. Compos obscur d'une infinit de sentiments et
d'ides qui s'altrent, se modifient rciproquement et dont il est aussi
difficile de dmler la source que d'en prvoir les rsultats, produit
incertain d'une multitude de circonstances, quelquefois impntrables,
toujours compliques, qu'ignore souvent celui qu'elles entranent, et
que ne souponnent mme pas ceux qui l'entourent, l'homme sait  peine
se connatre lui-mme et n'est jamais que devin par les autres. Le
plus simple, s'il essayait de s'tudier et de se peindre, aurait  nous
apprendre mille secrets dont nous ne nous doutons point. Et que d'hommes
dans un vnement! Que d'hommes dont le caractre a influ sur cet
vnement, en a modifi la nature, la marche, les effets! Amenez
des circonstances parfaitement semblables; supposez des situations
exactement pareilles; qu'un acteur change, tout est chang; c'est par
d'autres motifs qu'il agit, c'est autre chose qu'il veut faire. Prenez
les mmes acteurs; changez une seule de ces circonstances indpendantes
de la volont, qu'on appelle hasard ou destine; tout est chang encore.
C'est de cette infinit de dtails, o tout est obscur, o rien n'est
isol, que se compose l'histoire; et l'homme, fier de ce qu'il sait,
parce qu'il oublie de songer combien il ignore, croit la savoir quand
il a lu ce que lui en ont dit quelques hommes qui n'avaient pas, pour
connatre leur temps, plus de moyens que nous n'en avons pour connatre
le ntre.

Que chercher donc, que trouver dans ces tnbres du pass qui
s'paississent  mesure qu'on s'en loigne? Si Csar, Salluste ou
Tacite n'ont pu nous transmettre que des notions souvent incompltes et
douteuses, nous fierons-nous  ce qu'ils racontent? Et si nous n'osons
nous y fier, comment y supplerons-nous? Serons-nous capables de nous
dbarrasser de ces ides, de ces moeurs, de cette existence nouvelle
qu'a amenes un nouvel ordre de choses, pour adopter momentanment dans
notre pense d'autres moeurs, d'autres ides, une autre existence?
Saurons-nous devenir Grecs, Romains ou Barbares pour comprendre les
Romains, les Barbares ou les Grecs avant de nous hasarder  les juger?
Et quand nous serions parvenus  cette difficile abngation d'une
ralit prsente, et imprieuse, saurions-nous, aussi bien que Csar,
Salluste ou Tacite, l'histoire des temps dont ils nous parlent? Aprs
nous tre ainsi transports au milieu du monde qu'ils peignent, nous
dcouvririons dans leurs tableaux des lacunes dont nous ne nous doutons
pas, dont ils ne se doutrent pas toujours eux-mmes: cette multitude de
faits qui, groups et vus de loin, nous paraissent remplir le temps et
l'espace, nous offriraient, si nous nous trouvions placs sur le terrain
mme qu'ils occupent, des vides qu'il nous serait impossible de combler,
et que l'historien y laisse ncessairement, parce que celui qui raconte
ou dcrit ce qu'il voit,  des gens qui le voient comme lui, n'imagine
jamais avoir besoin de tout dire.

Gardons-nous donc de penser que l'histoire soit rellement pour nous le
tableau du pass: le monde est trop vaste, la nuit du temps trop obscure
et l'homme trop faible pour que ce tableau soit jamais complet et
fidle.

Mais serait-il vrai qu'une connaissance si importante nous ft
totalement interdite? Que, dans ce que nous en pouvons acqurir, tout
ft sujet de doute ou d'erreur? L'esprit ne s'clairerait-il que pour
chanceler davantage? Ne dploierait-il toutes ses forces que pour tre
amen  confesser son ignorance? Ide cruelle et dcourageante que
beaucoup d'hommes suprieurs ont rencontre dans leur chemin, mais 
laquelle ils ont eu tort de s'arrter.

Ce que l'homme ne se demande presque jamais, c'est ce qu'il a rellement
besoin de savoir dans ce qu'il cherche si ardemment  connatre. Il
suffit de jeter un coup d'oeil sur ses tudes pour y apercevoir deux
parties dont la diffrence est frappante, quoique nous ne puissions
assigner la limite qui les spare. Partout je vois un certain travail
innocent, mais vain, qui s'attache  des questions,  des recherches
inabordables ou sans rsultat, qui n'a d'autre but que de satisfaire
l'inquite curiosit d'un esprit dont le premier besoin est d'tre
occup; et partout je vois un travail vritablement utile, fcond,
intressant non-seulement pour celui qui s'y livre, mais pour le genre
humain tout entier. Que de temps, que de talent ont consum les hommes
dans les mditations mtaphysiques! Ils ont voulu pntrer la nature
intime des choses, de l'esprit, de la matire; ils ont pris pour des
ralits de pures et vagues combinaisons de mots; mais ces mmes
travaux, ou des travaux qui en ont t la consquence, nous ont clairs
sur l'ordre de nos facults, les lois qui les rgissent, la marche de
leur dveloppement; nous avons eu une histoire, une statistique de
l'esprit humain; et, si personne n'a pu nous dire ce qu'il est, nous
avons appris comment il agit, et comment on doit travailler  en
affermir la justesse,  en tendre la porte.

L'tude de l'astronomie n'a-t-elle pas eu longtemps pour unique but les
rves de l'astrologie? Gassendi lui-mme n'avait commenc  l'tudier
que dans cette vue, et, lorsque la science l'eut guri des prjugs de
la superstition, il se repentit d'en avoir parl trop haut, parce que,
disait-il, plusieurs tudiant auparavant l'astronomie pour devenir
astrologues, il s'apercevait que plusieurs ne voulaient plus l'apprendre
depuis qu'il avait dcri l'astrologie. Qui nous prouvera que, sans
cette inquitude qui a port l'homme  chercher l'avenir dans les
astres, la science qui dirige aujourd'hui nos vaisseaux serait parvenue
o nous la voyons?

C'est ainsi que nous retrouverons dans tous les travaux de l'homme une
moiti vaine  ct d'une moiti utile; nous ne condamnerons plus alors
la curiosit qui mne au savoir; nous reconnatrons que, si l'esprit
humain s'est souvent gar dans la route, s'il n'a pas toujours pris,
pour arriver, la voie la plus prompte, il s'est vu conduit enfin, par
la ncessit de sa nature,  la dcouverte d'importantes vrits: mais,
plus clairs, nous nous efforcerons de ne point perdre de temps,
d'aller droit au but en concentrant nos forces sur des recherches
fcondes en rsultats profitables; et nous ne tarderons pas  nous
convaincre que tout ce que l'homme ne peut pas ne lui est bon  rien, et
qu'il peut tout ce qui lui est ncessaire.

L'application de cette ide  l'histoire lvera bientt la difficult
que nous avait oppose d'abord son incertitude. Peu nous importe, par
exemple, de connatre la figure ou le jour prcis de la naissance de
Constantin, de savoir quels motifs particuliers, quels sentiments
personnels ont influ, en telle ou telle occasion, sur ses
dterminations et sur sa conduite, d'tre informs de tous les dtails
de ses guerres et de ses victoires contre Maxence ou Licinius: ces
circonstances ne regardent que le monarque, et le monarque n'est plus.
L'ardeur que tant de savants mettent  les rechercher n'est que la suite
de ce juste intrt qui s'attache aux grands noms, aux grands souvenirs.
Mais les rsultats de la conversion de Constantin, son administration,
les principes politiques et religieux qu'il tablit dans son empire,
voil ce qu'aujourd'hui encore il nous importe de connatre, parce que
c'est l ce qui ne meurt pas en un jour, ce qui fait le sort et la
gloire des peuples, ce qui leur laisse ou leur enlve l'usage des plus
nobles facults de l'homme, ce qui les plonge silencieusement dans une
misre tantt muette, tantt agite, ou pose pour eux les fondements
d'un long bonheur.

On pourrait dire en quelque sorte qu'il y a deux passs, l'un tout
 fait mort, sans intrt rel parce que son influence ne s'est pas
tendue au del de sa dure; l'autre durant toujours par l'empire qu'il
a exerc sur les sicles suivants, et par cela seul rserv, pour ainsi
dire,  notre connaissance, puisque ce qui en reste est l pour nous
clairer sur ce qui n'est plus. L'histoire nous offre,  toutes ses
poques, quelques ides dominantes, quelques grands vnements qui ont
dtermin le sort et le caractre d'une longue suite de gnrations.
Ces ides, ces vnements ont donc laiss des monuments qui subsistent
encore, ou qui ont subsist longtemps sur la face du monde: une longue
trace, en perptuant le souvenir comme l'effet de leur existence, a
multipli les matriaux propres  nous guider dans les recherches dont
ils sont l'objet; la raison mme peut ici nous offrir ses donnes
positives pour nous conduire  travers le ddale incertain des faits.
Dans l'vnement qui passe, peut se trouver telle circonstance
aujourd'hui inconnue qui le rende totalement diffrent de l'ide que
nous nous en formons: ainsi nous ignorerons toujours ce qui retint
Annibal  Capoue et sauva Rome; mais dans un effet qui s'est longtemps
prolong, on dcouvre facilement la nature de sa cause: ainsi l'autorit
despotique qu'exera longtemps le Snat sur le peuple romain nous
indique  quoi se bornaient, pour les snateurs, les ides de libert
qui dterminrent l'expulsion des rois. Marchons donc du ct o nous
pouvons avoir la raison pour guide; appliquons les principes qu'elle
nous fournit aux exemples que nous prte l'histoire; l'homme, dans
l'ignorance et la faiblesse auxquelles le condamnent les bornes de sa
vie et celles de ses facults, a reu la raison pour suppler au savoir,
comme l'industrie pour suppler  la force.

Tel est le point de vue, Messieurs, sous lequel nous tcherons
d'envisager l'histoire. Nous chercherons dans l'histoire des peuples
celle de l'espce humaine; nous nous appliquerons  dmler quels ont
t, dans chaque sicle, dans chaque tat de civilisation, les ides
dominantes, les principes gnralement adopts qui ont fait le bonheur
ou le malheur des gnrations soumises  leur pouvoir, et qui ont
ensuite influ sur le sort des gnrations postrieures. Le sujet dont
nous avons  nous occuper est un des plus riches en considrations de
ce genre. L'histoire nous offre des priodes de dveloppement durant
lesquelles le genre humain, parti d'un tat de barbarie et d'ignorance,
arrive par degrs  un tat de science et de civilisation qui peut
dchoir, mais non se perdre, car les lumires sont un hritage qui
trouve toujours  qui se transmettre. La civilisation des gyptiens et
des Phniciens prpara celle des Grecs; celle des Grecs et des Romains
ne fut point perdue pour les Barbares qui vinrent s'tablir dans leur
empire: aucun sicle encore n'a t plac avec autant d'avantages que le
ntre pour observer cette progression lente, mais relle: nous pouvons,
en portant nos regards en arrire, reconnatre la route qu'a suivie le
genre humain en Europe depuis plus de deux mille ans. L'histoire moderne
seule, par son tendue, sa varit et la longueur de sa dure, nous
offre le tableau le plus vaste et le plus complet que nous possdions
encore de la marche progressive de la civilisation d'une partie du
globe: un coup d'oeil rapide, jet sur cette histoire, suffira pour en
indiquer le caractre et l'intrt.

Rome avait conquis ce que son orgueil se plaisait  appeler le monde.
L'Asie occidentale depuis les frontires de la Perse, le nord de
l'Afrique, la Grce, la Macdoine, la Thrace, tous les pays situs
sur la rive droite du Danube depuis sa source jusqu' son embouchure,
l'Italie, la Gaule, la Grande-Bretagne, l'Espagne reconnaissaient son
pouvoir; ce pouvoir s'exerait sur une tendue de plus de mille lieues
en largeur, depuis le mur d'Antonin et les limites septentrionales de
la Dacie, jusqu'au mont Atlas; et de plus de quinze cents lieues
en longueur, depuis l'Euphrate jusqu' l'Ocan occidental. Mais si
l'immensit de ces conqutes saisit d'abord l'imagination, l'tonnement
diminue quand on songe combien elles avaient t faciles et combien
elles taient peu sres. Rome n'eut  vaincre en Asie que des peuples
amollis, en Europe que des peuples sauvages, dont le gouvernement sans
union, sans rgularit et sans vigueur, ici,  cause de la barbarie, l,
 cause de la dcadence des moeurs, ne pouvait lutter contre la forte
constitution de l'aristocratie romaine. Qu'on s'arrte un instant  y
songer; Rome eut plus de peine  se dfendre d'Annibal qu' subjuguer
le monde; et, ds que le monde fut subjugu, Rome ne cessa de se voir
enlever peu  peu ce qu'elle avait conquis. Comment aurait-elle pu s'y
maintenir? L'tat de la civilisation des vainqueurs et des vaincus
avait empch que rien s'unt, se constitut en un ensemble homogne
et solide; point d'administration tendue et rgulire; point de
communications gnrales et sres; les provinces n'existaient pour Rome
que par les tributs qu'elles lui payaient; Rome n'existait pour les
provinces que par les tributs dont elle les accablait. Partout, dans
l'Asie Mineure, en Afrique, en Espagne, dans la Bretagne, dans le nord
de la Gaule, de petites peuplades dfendaient et maintenaient leur
indpendance: toute la puissance des empereurs ne pouvait soumettre les
Isauriens. C'tait ce chaos de peuples  demi vaincus,  demi barbares,
sans intrt, sans existence dans l'tat dont ils taient censs faire
partie, que Rome appelait son empire.

Ds que cet empire fut conquis, il commena  cesser d'tre, et cette
orgueilleuse cit, qui regardait comme soumises toutes les rgions o
elle pouvait, en y entretenant une arme, envoyer un proconsul et lever
des impts, se vit bientt force d'abandonner presque volontairement
des provinces qu'elle tait incapable de conserver. L'an du Christ 270,
Aurlien se retire de la Dacie et la cde tacitement  la nation des
Goths; en 412, Honorius reconnat l'indpendance de la Grande-Bretagne
et de l'Armorique; en 428, il veut engager les habitants de la Gaule
Narbonnaise  se gouverner eux-mmes. Partout on voit les Romains
quitter, sans en tre chasss, des pays dont, selon l'expression de
Montesquieu, l'_obissance leur pse_, et qui, n'ayant jamais t
incorpors  leur empire, devaient s'en sparer au premier choc.

Ce choc venait d'une partie de l'Europe que les Romains, en dpit de
leur orgueil, n'avaient jamais pu regarder comme une de leurs provinces.
Encore plus barbares que les Gaulois, les Bretons ou les Espagnols,
les Germains n'avaient point t conquis, parce que leurs innombrables
tribus, sans demeures fixes, sans patrie, toujours prtes  avancer ou 
fuir, tantt se prcipitaient avec leurs femmes et leurs troupeaux sur
les possessions de Rome, tantt se retiraient devant ses armes, ne lui
abandonnant pour conqute qu'un pays sans habitants, qu'elles revenaient
occuper ds que l'affaiblissement ou l'loignement des vainqueurs leur
en laissait la possibilit. C'est  cette vie errante d'un peuple
chasseur,  cette facilit de fuite et de retour, plutt qu' une
bravoure suprieure que les Germains durent la conservation de leur
indpendance. Les Gaulois et les Espagnols s'taient aussi dfendus avec
courage; mais les uns, entours de l'Ocan, n'avaient su o fuir des
ennemis qu'ils ne pouvaient chasser; les autres, dans un tat de
civilisation dj plus avanc, attaqus par les Romains  qui la
province narbonnaise donnait, au coeur de la Gaule mme, un point
d'appui inbranlable, repousss par les Germains des terres o ils
auraient pu passer, s'taient vus aussi contraints de se soumettre.
Drusus et Germanicus avaient pntr fort avant dans la Germanie; ils
en sortirent, parce que, les Germains reculant toujours devant eux, ils
n'auraient occup, en y restant, que des conqutes sans sujets.

Lorsque, par des causes trangres  l'empire romain, les tribus
tartares qui erraient dans les dserts de la Sarmatie et de la Scythie,
jusqu'aux frontires septentrionales de la Chine, marchrent sur la
Germanie, les Germains, presss par ces nouveaux venus, se jetrent sur
les possessions de Rome pour conqurir des terres o ils pussent vivre
et demeurer. Alors Rome combattit pour sa dfense; la lutte fut longue;
le courage et l'habilet de quelques empereurs opposrent longtemps aux
Barbares une puissante barrire: mais les Barbares furent vainqueurs,
parce qu'ils avaient besoin de l'tre, et parce que leurs belliqueux
essaims se renouvelaient toujours. Les Visigoths, les Alains, les Suves
s'tablirent dans le midi de la Gaule et en Espagne; les Vandales
passrent en Afrique; les Huns occuprent les rives du Danube; les
Ostrogoths fondrent leur royaume en Italie, les Francs dans le nord de
la Gaule. Rome cessa de se dire matresse de l'Europe; Constantinople
n'appartient pas  notre sujet.

Ces peuples de l'Orient et du Nord, qui venaient de se transporter en
masse dans des pays o ils devaient fonder des tats plus durables,
parce qu'ils les conquraient, non pour s'tendre, mais pour s'tablir,
taient barbares comme l'avaient t, comme l'taient rests longtemps
les Romains. La force tait leur droit, une indpendance sauvage leur
plaisir; ils taient libres, parce qu'aucun d'eux ne se serait avis de
penser que des hommes individuellement aussi forts que lui pussent se
soumettre  son obissance; ils taient braves, parce que la bravoure
tait pour eux un besoin; ils aimaient la guerre, parce que la guerre
occupe l'homme sans le contraindre au travail; ils voulaient des terres,
parce que ces nouvelles possessions leur offraient mille nouveaux moyens
de jouissance qu'ils pouvaient goter en se livrant  leur paresse. Ils
avaient des chefs, parce que les hommes runis en ont toujours, parce
que le plus brave est le plus considr, devient bientt le plus
puissant, et lgue  ses fils une partie de sa considration et de sa
puissance. Ces chefs devinrent rois; les anciens sujets de Rome qui
n'avaient d'abord t obligs que de recevoir, de loger et de nourrir
leurs nouveaux matres, furent bientt contraints de leur cder une
partie de leurs terres; et comme le laboureur tient, ainsi que la
plante, au sol qui le nourrit, les terres et les laboureurs devinrent
la proprit de ces matres turbulents et paresseux. Ainsi s'tablit la
fodalit, non tout  coup, non par une convention expresse entre le
chef et ses guerriers, non par une rpartition immdiate et rgulire
des pays conquis entre les conqurants, mais par degrs, aprs de
longues annes d'incertitude, par la seule force des choses, comme cela
doit arriver partout o la conqute est suivie de la transplantation et
d'une longue possession.

On aurait tort de croire que les Barbares fussent trangers  toute
ide morale; l'homme,  cette premire poque de la civilisation, ne
rflchit point sur ce que nous appelons des devoirs, mais il connat et
respecte dans ses semblables certains droits dont la trace se retrouve
au milieu mme de l'empire de la force le plus absolu. Une justice
simple, souvent viole, cruellement venge, rgle les rapports simples
des sauvages runis. Les Germains, ne connaissant ni d'autres rapports,
ni une autre justice, se trouvrent tout  coup transports au milieu
d'un ordre de choses qui supposait d'autres ides, qui exigeait d'autres
lois. Ils ne s'en inquitrent point; le passage tait trop rapide
pour qu'ils pussent reconnatre et suppler ce qui manquait  leur
lgislation et  leur politique: s'embarrassant peu de leurs nouveaux
sujets, ils continurent  suivre les mmes usages, les mmes principes
qui nagure, dans les forts de la Germanie, rglaient leur conduite et
dcidaient leurs diffrends. Aussi les vaincus furent-ils d'abord plus
oublis qu'assujettis, plus mpriss qu'opprims; ils formaient la masse
de la nation, et cette masse se trouva sujette sans qu'on et song  la
rduire en servitude, parce qu'on ne s'occupa point d'elle, parce que
les vainqueurs ne lui souponnaient pas des droits qu'elle n'avait pas
dfendus. De l naquit, dans la suite, ce long dsordre des premiers
sicles du moyen ge o tout tait isol, fortuit, partiel; de l cette
sparation absolue entre les nobles et le peuple; de l ces abus du
systme fodal, qui ne firent rellement partie d'un systme que
lorsqu'une longue possession eut fait regarder comme un droit ce qui
n'avait t d'abord que le produit de la conqute et du hasard.

Le clerg seul,  qui la conversion des vainqueurs offrait les moyens
d'acqurir une puissance d'autant plus grande que sa force et son
tendue n'avaient de juge que l'opinion qu'il dirigeait, maintint ses
droits et assura son indpendance. La religion qu'embrassrent les
Germains devint la seule voie par o leur arrivassent des ides
nouvelles, le seul point de contact entre eux et les habitants de leur
nouvelle patrie. Le clerg ne profita d'abord que pour lui seul de ce
moyen de communication; tous les avantages immdiats de la conversion
des Barbares furent pour lui: la librale et bienfaisante influence
du christianisme ne s'tendit qu'avec lenteur; celle des animosits
religieuses, des querelles thologiques se fit sentir la premire.
C'tait dans la classe occupe de ces querelles, chauffe de ces
animosits, que se trouvaient les seuls hommes vigoureux qui restassent
dans l'empire romain; les sentiments et les devoirs religieux avaient
ranim, dans des coeurs pntrs de leur auguste importance, une nergie
partout teinte depuis longtemps; les saint Athanase, les saint Ambroise
avaient rsist seuls  Constantin et  Thodose; leurs successeurs
furent les seuls qui osassent, qui pussent rsister aux Barbares. De
l ce long empire de la puissance spirituelle, soutenu avec tant de
dvouement et de force, si faiblement ou si inutilement attaqu. On peut
aujourd'hui le dire sans crainte, les plus grands caractres, les
hommes les plus distingus par la supriorit de leur esprit ou de leur
courage, dans ce priode d'ignorance et de malheur, appartiennent 
l'ordre ecclsiastique; et aucune poque de l'histoire ne prsente d'une
manire aussi frappante la confirmation de cette vrit honorable pour
l'espce humaine, et peut-tre la plus instructive de toutes, que les
plus hautes vertus naissent et se dveloppent encore au sein des plus
funestes erreurs.

A ces traits gnraux, destins  peindre les ides, les moeurs et
l'tat des hommes dans le moyen ge, il serait ais d'en ajouter
d'autres, non moins caractristiques, bien que plus particuliers. On
verrait la posie et les lettres, ces belles et heureuses productions de
l'esprit, dont toutes les folies, toutes les misres du genre humain ne
sauraient touffer le germe, natre au sein de la barbarie, et charmer
les Barbares mme par un nouveau genre de plaisir: on rechercherait la
source et le vrai caractre de cet enthousiasme potique, guerrier et
religieux, qui produisit la chevalerie et les croisades. On dcouvrirait
peut-tre, dans la vie errante des chevaliers et des croiss,
l'influence de cette vie errante des chasseurs germains, de cette
facilit de dplacement, de cette surabondance de population qui
existent partout o l'ordre social n'est pas assez bien rgl pour que
l'homme se trouve longtemps bien  sa place, et tant que sa laborieuse
assiduit ne sait pas encore forcer la terre  lui fournir partout des
subsistances abondantes et sres. Peut-tre aussi ce principe d'honneur
qui attachait inviolablement les Barbares germains  un chef de leur
choix, cette libert individuelle dont il tait le fruit, et qui donne
 l'homme une haute ide de sa propre importance, cet empire de
l'imagination qui s'exerce sur tous les peuples jeunes, et leur fait
faire les premiers pas hors du cercle des besoins physiques et d'une vie
purement matrielle, nous offriraient-ils les causes de cette lvation,
de cet entranement, de ce dvouement qui, arrachant quelquefois les
nobles du moyen ge  la rudesse de leurs habitudes, leur inspirrent
des sentiments et des vertus dignes, aujourd'hui encore, de toute
notre admiration. Nous nous tonnerions peu alors de trouver runis la
barbarie et l'hrosme, tant d'nergie avec tant de faiblesse, et la
grossiret simple de l'homme sauvage avec les lans les plus sublimes
de l'homme moral.

C'tait  la dernire moiti du XVe sicle qu'il tait rserv de voir
clore des vnements faits pour introduire en Europe de nouvelles
moeurs, un nouvel ordre politique, et pour imprimer au monde la
direction qu'il suit encore aujourd'hui. L'Italie venait, on peut le
dire; de dcouvrir la civilisation des Grecs; les lettres, les arts, les
ides de cette brillante antiquit inspiraient un enthousiasme gnral:
les longues querelles des rpubliques italiennes, aprs avoir forc les
hommes  dployer toute leur nergie, leur avaient donn le besoin d'un
repos ennobli et charm par les occupations de l'esprit; l'tude de la
littrature classique leur en offrait le moyen; ils le saisirent avec
ardeur. Des papes, des cardinaux, des princes, des gentilshommes,
des hommes de gnie se livrrent  des recherches savantes; ils
s'crivaient, ils voyageaient pour se communiquer leurs travaux, pour
chercher, pour lire, pour copier des manuscrits. La dcouverte de
l'imprimerie vint rendre les communications faciles et promptes, le
commerce des esprits tendu et fcond. Aucun vnement n'a aussi
puissamment influ sur la civilisation du genre humain; les livres
devinrent une tribune du haut de laquelle on se fit entendre au monde.
Bientt ce monde fut doubl; la boussole avait ouvert des routes sres
dans la monotone immensit des mers. L'Amrique fut trouve; et le
spectacle de moeurs nouvelles, l'agitation de nouveaux intrts qui
n'taient plus de petits intrts de ville  ville, de chteau 
chteau, mais de grands intrts de puissance  puissance, changrent et
les ides des individus et les rapports politiques des tats.

L'invention de la poudre  canon avait dj chang leurs rapports
militaires; le sort des combats ne dpendait plus de la bravoure isole
des guerriers, mais de la puissance et de l'habilet des chefs. On n'a
pas assez dit combien cette invention contribua  affermir le pouvoir
monarchique et  faire natre le systme de l'quilibre.

Enfin, la Rformation vint porter  la puissance spirituelle un coup
terrible, dont les consquences ont t dues  l'examen hardi des
questions thologiques et aux secousses politiques qu'amena la
sparation des sectes religieuses, plutt qu'aux nouveaux dogmes dont
les rforms firent la base de leur croyance.

Reprsentez-vous, Messieurs, l'effet que durent produire toutes ces
causes runies au milieu de la fermentation o se trouvait alors
l'espce humaine, au milieu de cette surabondance d'nergie et
d'activit qui caractrise le moyen ge. Ds lors, cette activit si
longtemps dsordonne commena  se rgler et  marcher vers un but;
cette nergie se vit soumise  des lois; l'isolement disparut; le
genre humain se forma en un grand corps; l'opinion publique prit
de l'influence; et si un sicle de troubles civils, de dissensions
religieuses, offrit le long retentissement de cette puissante secousse
qui,  la fin du XVe sicle, branla l'Europe en tant de manires, ce
n'en est pas moins aux ides, aux dcouvertes qui produisirent cette
secousse, qu'ont t dus les deux sicles d'clat, d'ordre et de paix,
pendant lesquels la civilisation est parvenue au point o nous la voyons
aujourd'hui.

Ce n'est pas ici le lieu de suivre avec plus de dtails la marche
de l'espce humaine pendant ces deux sicles. Cette histoire est si
tendue, elle se compose de tant de rapports, tantt si minutieux,
tantt si vastes, et toujours si importants, de tant d'vnements si
bien lis, amens par des causes si mles, et causes,  leur tour,
d'effets si nombreux, de tant de travaux divers, qu'il est impossible de
les rsumer en peu de paroles. Jamais tant d'tats puissants et voisins
n'ont exerc les uns sur les autres une influence si constante et si
complique; jamais leur organisation intrieure n'a offert tant de
ramifications  tudier; jamais l'esprit humain n'a march,  la fois,
en tant de routes; jamais tant d'vnements, tant d'acteurs, tant
d'ides ne se sont presss sur un aussi grand espace, n'ont eu des
rsultats aussi intressants, aussi instructifs. Peut-tre aurons-nous
un jour l'occasion d'entrer dans ce labyrinthe, et de chercher le fil
propre  nous y conduire. Appels maintenant  tudier les premiers
sicles de l'histoire moderne, nous irons trouver son berceau dans les
forts de la Germanie, patrie de nos anctres: aprs avoir trac un
tableau de leurs moeurs, aussi complet que nous le permettront le nombre
des faits parvenus  notre connaissance, l'tat actuel des lumires et
mes efforts pour m'lever  leur niveau, nous jetterons un coup d'oeil
sur la situation de l'empire romain au moment o les Barbares y
pntrrent pour tenter de s'y tablir. Nous assisterons ensuite  la
longue lutte qui s'leva entre eux et Rome, depuis leur irruption dans
l'occident et le midi de l'Europe jusqu' la fondation des principales
monarchies modernes. Cette fondation deviendra ainsi pour nous un
point de repos, d'o nous partirons ensuite pour suivre la marche de
l'histoire de l'Europe, qui est la ntre; car, si l'unit, fruit de la
domination romaine, disparut avec elle, il y a toujours eu nanmoins,
entre les divers peuples qui se sont levs sur ses dbris, des rapports
si multiplis, si continus et si importants, qu'il en rsulte, dans
l'ensemble de l'histoire moderne, une vritable unit que nous nous
efforcerons de saisir. Cette tche est immense, et il est impossible,
lorsqu'on en envisage toute l'tendue, de ne pas reculer devant sa
difficult. Jugez, Messieurs, si je dois tre effray d'avoir  la
remplir; mais votre intelligence et votre zle suppleront  la
faiblesse de mes moyens: je serai trop pay si je puis vous faire faire
quelques pas dans la route qui mne  la vrit!





                                  IV



1 _L'abb de Montesquiou  M. Guizot._

Ce 31 mars 1815.

Je ne suis pas, mon cher, tellement perdu pour mes amis que je ne me
souvienne de leur amiti; la vtre a eu pour moi beaucoup de charmes. Je
ne me reproche point le mauvais tour que je vous ai jou. A votre ge on
ne fait pas de long bail avec le mien; on ne peut que montrer au public
les objets dignes de sa confiance, et je me flicite de lui avoir laiss
un souvenir de vous qui ne doit point s'effacer. Je n'aurai pas t si
heureux pour mon compte. Il ne me reste qu' gmir sur cette fatalit
qui a triomph de ma conviction, de ma rpugnance, et des secours
innombrables que l'amiti m'a prts. Que mon exemple vous profite un
jour. Donnez aux affaires le temps de la force, et non pas celui qui ne
laisse plus que le besoin du repos; l'intervalle est assez grand  votre
ge pour que vous puissiez vous faire beaucoup d'honneur. J'en jouirai
avec l'intrt que vous me connaissez et avec tous les souvenirs que
me laisse toute votre bienveillance. Prsentez mes hommages  madame
Guizot: c'est  elle que j'adresse mes excuses d'avoir troubl son
repos. Mais j'espre que son enfant se sentira de la forte nourriture
que nous lui avons dj donne; je lui demande, comme  vous, quelque
souvenir pour tous les sentiments de respect et d'amiti que je vous ai
vous pour la vie.



2 _L'abb de Montesquiou  M. Guizot_.

Plaisance. Gers, ce 8 juin 1816.

J'attendais, mon cher, de vos nouvelles avec une grande impatience, et
je vous remercie bien de m'en avoir donn. Ce n'est pas que je fusse
inquiet de votre philosophie; vous savez que ceux qui devancent leur
ge connaissent plus tt l'inconstance des choses humaines; mais
je craignais que votre got pour vos premiers travaux ne vous ft
abandonner les affaires pour lesquelles vous avez montr une si heureuse
facilit, et nous ne sommes pas assez riches pour faire des sacrifices.
Je suis fort aise d'tre rassur sur ce point; j'abandonne le reste
aux caprices du sort qui ne peut tre rigoureux pour vous. Vous serez
distingu au Conseil comme vous l'ayez t partout, et rien ne peut
faire qu'tant plus connu, votre carrire n'en soit pas plus brillante
et plus assure. La jeunesse qui sent ses forces doit toujours dire
comme le cardinal de Bernis: Monseigneur, j'attendrai. Plus je vois
la France, et plus je suis frapp de cette vrit. Que ceux qui croient
avoir bien servi l'tat en compromettant l'autorit royale viennent voir
ces dpartements loigns: tout ce qui est honnte et raisonnable est
royaliste; mais grce  nos discussions, ils ne savent plus comment il
faut l'tre. Ils avaient cru jusqu'alors que servir le Roi, c'tait
faire ce qu'il demandait par la voix de ses ministres, et on est venu
leur dire que c'tait une erreur sans leur apprendre quels taient ses
vritables organes. Les ennemis de notre repos en profitent. On fait
courir dans le peuple les contes les plus absurdes, et tout est peuple 
une si grande distance. Je me figure que le genre de ces perturbateurs
varie dans nos diffrentes provinces. Dans celle-ci o nous n'avons ni
grandes villes, ni aristocratie, nous sommes  la merci de tout ce
qui se donne pour en savoir plus que nous. Il en rsulte un crdit
extraordinaire pour les demi-soldes qui, appartenant de plus prs au
peuple et ne pouvant digrer leur dernier mcompte, le travaillent de
toutes les manires et en sont toujours crus parce qu'ils sont les plus
riches de leur endroit. MM. les dputs viennent brochant sur le tout,
se donnant pour de petits proconsuls, disposant de toutes les places,
annulant les prfets, et vous voyez ce qu'il peut rester d'autorit au
Roi, dont les agents ont des matres et dont rien ne se fait en son nom.
Quant  l'administration, vous jugez bien, que personne n'y pense. Le
peuple manque de pain; sa rcolte pourrit dans des pluies continuelles;
les chemins sont horribles, les hpitaux dans la plus grande misre;
il ne nous reste que des destitutions, des dnonciations et des
dputations. Si vous pouviez nous les changer pour un peu d'autorit
royale, nous verrions encore la fin de nos misres; mais dpchez-vous,
car, le mois d'octobre arriv, il ne sera plus temps.

Adieu, mon cher; mes hommages, je vous prie,  madame Guizot, et recevez
toutes mes amitis.




                                   V



_Fragments extraits d'un crit de M. Guizot, intitul_: QUELQUES IDES
SUR LA LIBERT DE LA PRESSE, _et publi en 1814._

Une grande partie des maux de la France, maux qui pourraient se
prolonger beaucoup si on ne les attaquait pas dans leur source, tient,
comme je viens de le dire,  l'ignorance  laquelle ont t condamns
les Franais sur les affaires et la situation de l'tat, au systme
de mensonge qu'avait adopt un gouvernement qui avait besoin de tout
cacher,  l'indiffrence et  la mfiance que cette obscurit et ce
mensonge habituel avaient inspires aux citoyens. C'est donc la vrit
qu'il faut mettre au grand jour, c'est l'obscurit qu'il faut dissiper
si l'on veut rtablir la confiance et ranimer le zle; et il ne suffit
pas que les intentions du gouvernement soient bonnes, que ses discours
soient sincres; il faut encore que les sujets en soient persuads,
aient mille moyens de s'en convaincre: quand on a t longtemps tromp
par un fourbe, on se mfie mme d'un honnte homme, et tous nos
proverbes sur la triste mfiance de la vieillesse reposent sur cette
vrit...

Ce peuple, si longtemps abus, a besoin de voir la vrit arriver 
lui de toutes parts; maintenant il aura l'espoir de l'obtenir; il la
demandera avec inquitude  ses reprsentants,  ses administrateurs,
 tous ceux qu'il croira capables de la lui dire; plus elle lui a t
trangre jusqu'ici, plus elle lui sera prcieuse; ce qu'il y aura de
bien, il l'apprendra avec transport ds qu'il sera sr qu'il peut y
croire; ce qu'il y aura de fcheux, il l'coutera sans crainte ds
qu'il verra qu'on ne lui te point la libert d'en dire son avis et de
travailler ouvertement  y parer. On ne se doute pas des embarras que
dissipe la vrit et des ressources qu'elle donne; une nation  qui on
prend soin de la cacher croit aussitt qu'on mdite quelque chose contre
elle et se replie dans le soupon; quand on la lui montre, quand le
gouvernement ne laisse voir qu'une noble confiance dans ses intentions
et dans la bonne volont des sujets, cette confiance excite la leur et
rveille tout leur zle...

Les Franais, srs d'entendre la vrit et libres de la dire, perdront
bientt cette triste habitude de mfiance qui tuait en eux toute
estime de leur chef et tout dvouement  l'tat: les plus insouciants
reprendront un vif intrt aux affaires publiques quand ils verront
qu'ils peuvent y prendre part; les plus souponneux se guriront de
leurs craintes quand ils ne vivront plus dans les tnbres; ils ne
seront plus continuellement occups  calculer combien ils doivent
rabattre de toutes les paroles qu'on leur adresse, de tous les rcits
qu'on leur fait, de tous les tableaux qu'on leur prsente,  dmler,
dans tout ce qui vient du trne, l'artifice, les desseins dangereux, les
arrire-penses...

...Une grande libert de la presse peut seule, en ramenant la confiance,
rendre  l'esprit public cette nergie dont le Roi, comme la nation, ne
sauraient se passer; c'est la vie de l'me qu'il faut rveiller dans ce
peuple en qui le despotisme travaillait  l'teindre; cette vie est
dans le libre mouvement de la pense, et la pense ne se meut, ne se
dveloppe librement qu'au grand jour: personne en France ne peut plus
redouter l'oppression sous laquelle nous avons vcu depuis dix ans; mais
si l'immobilit qu'entrane la faiblesse succdait  celle qu'impose
la tyrannie, si le poids d'une agitation terrible et muette n'tait
remplac que par la langueur du repos, on ne verrait point renatre en
France cette activit nationale, cette disposition bienveillante et
courageuse qui fait des sacrifices un devoir, enfin cette confiance dans
le souverain dont le besoin se fera sentir chaque jour; on n'obtiendrait
de la nation qu'une tranquillit strile dont l'insuffisance obligerait
peut-tre  recourir  des moyens funestes pour elle-mme et bien
loigns des intentions paternelles de son Roi.

Qu'on adopte, au contraire, un systme de libert et de franchise; que
la vrit circule librement du trne aux sujets et des sujets au trne;
que les routes soient ouvertes  ceux qui doivent la dire,  ceux qui
ont besoin de la savoir; on verra l'apathie se dissiper, la mfiance
disparatre et le dvouement rendu gnral et facile par la certitude de
sa ncessit et de son utilit.

Malheureusement nous avons fait, dans les vingt-cinq annes qui viennent
de s'couler, un si dplorable abus des bonnes choses qu'il suffit
aujourd'hui d'en prononcer le nom pour rveiller les plus tristes
craintes. On ne veut pas tenir compte de la diffrence des temps, des
situations, de la marche des opinions, de la disposition des esprits: on
regarde comme toujours dangereux ce qui a t une fois funeste; on pense
et on agit comme feraient des mres qui, pour avoir vu tomber l'enfant,
voudraient empcher le jeune homme de marcher...

...Cette disposition est gnrale; on la retrouve sous toutes les
formes, et ceux qui l'ont bien observe auront peu de peine  se
convaincre qu'une entire libert de la presse serait aujourd'hui, du
moins sous le rapport politique, presque sans aucun danger: ceux qui la
redoutent se croient encore au commencement de notre rvolution, 
cette poque o toutes les passions ne demandaient qu' clater, o
la violence tait populaire, o la raison n'obtenait qu'un sourire
ddaigneux. Rien ne se ressemble moins que ce temps et le ntre; et
de cela mme qu'une libert illimite a caus alors les maux les plus
funestes, on peut infrer, si je ne me trompe, qu'elle en entranerait
fort peu aujourd'hui.

Cependant, comme beaucoup de gens paraissent la craindre, comme je
n'oserais affirmer qu'elle ne pt tre suivie de quelques inconvnients
plus fcheux par l'effroi qu'ils inspireraient que par les suites
relles qu'ils pourraient amener, comme, dans l'tat o nous nous
trouvons, sans guide dans l'exprience du pass, sans donnes pour
l'avenir, il est naturel de ne vouloir marcher qu'avec prcaution,
comme l'esprit mme de la nation semble indiquer qu' tous gards la
circonspection est ncessaire, l'avis de ceux qui pensent qu'il y faut
mettre quelques restrictions doit peut-tre prvaloir. Depuis vingt-cinq
ans, la nation est si trangre aux habitudes d'une vraie libert, elle
a pass  travers tant de despotismes diffrents, et le dernier a t si
lourd qu'on peut redouter, en la lui rendant, plutt son inexprience
que son imptuosit; elle ne songerait pas  attaquer, mais peut-tre
aussi ne saurait-elle pas se dfendre; et au milieu de la faiblesse
universelle, au milieu de ce besoin d'ordre et de paix qui se fait
surtout sentir, au milieu de la collision de tant d'intrts divers
qu'il importe galement de mnager, le gouvernement peut dsirer avec
raison d'viter encore ces apparences de choc et de trouble qui seraient
peut-tre sans importance, mais dont l'imagination serait dispose 
s'exagrer le danger.

La question se rduit donc  savoir quelles sont, dans les circonstances
actuelles, les causes qui doivent engager  contenir la libert de la
presse, par quelles restrictions conformes  la nature de ces causes
on peut la contenir sans la dtruire, et comment on pourra arriver
graduellement  lever ces restrictions maintenant juges ncessaires.

Toute libert est place entre l'oppression et la licence; la libert
de l'homme, dans l'tat social, tant ncessairement restreinte par
quelques rgles, l'abus et l'oubli de ces rgles sont galement
dangereux; mais les circonstances qui exposent la socit  l'un ou 
l'autre de ces dangers ne sont point les mmes: dans un gouvernement
bien tabli et solidement constitu, le danger contre lequel doivent,
lutter les amis de la libert, c'est celui de l'oppression; tout y est
combin pour le maintien des lois, tout y tend  entretenir une vigueur
de discipline contre laquelle chaque individu doit travailler  soutenir
la portion de libert qui lui est due; la fonction du gouvernement est
de maintenir l'ordre, celle des gouverns de veiller  la libert.

L'tat des choses est tout diffrent dans un gouvernement qui commence:
s'il succde  une poque de malheur et de trouble, o la morale et la
raison aient t galement perverties, o toutes les passions se soient
dployes sans frein, o tous les intrts se soient tals sans honte,
alors l'oppression est au nombre des dangers qu'il faut seulement
prvenir, et la licence est celui contre lequel il faut lutter. Le
gouvernement n'a pas encore toute sa force; il n'est pas encore nanti
de tous les moyens qu'on doit remettre en sa puissance pour maintenir
l'ordre et la rgle; avant de les avoir tous, il se gardera bien
d'abuser de quelques-uns; et les gouverns qui n'ont pas encore tous les
avantages de l'ordre veulent avoir tous ceux du dsordre; on n'est pas
encore assez assur de sa propre tranquillit pour craindre de troubler
celle des autres; chacun se hte de porter le coup qu'il est expos 
recevoir; on offense avec impunit les lois qui n'ont pas encore prvu
tous les moyens qu'on pourrait prendre pour les luder; on brave
sans danger des autorits qui n'ont pas encore, pour se soutenir,
l'exprience du bonheur qu'on a got sous leurs auspices: c'est alors
contre les entreprises particulires qu'il faut faire sentinelle; c'est
alors qu'il faut garantir la libert des outrages de la licence, et
quelquefois tcher d'empcher ce qu'un gouvernement fort, bien sr qu'on
lui obira, se contente de dfendre.

Ainsi l'entire libert de la presse, sans inconvnient dans un tat
libre, heureux et fortement constitu, peut en avoir dans un tat qui
se forme, et o les citoyens ont besoin d'apprendre la libert comme le
bonheur; l, il n'y a nul danger  ce que chacun puisse tout dire, parce
que, si l'ordre des choses est bon, la plupart des membres de la socit
seront disposs  le dfendre, et parce que la nation, claire par son
bonheur mme, se laissera difficilement entraner  la poursuite d'un
mieux toujours possible, mais toujours incertain; ici, au contraire, les
passions et les intrts des individus divergent en diffrents sens,
tous plus ou moins loigns de l'intrt public; cet intrt n'est pas
encore assez connu pour que ceux qui veulent le soutenir sachent bien
o le trouver; l'esprit public n'est encore ni form par le bonheur, ni
clair par l'exprience; il n'existe donc dans la nation que trs-peu
de barrires contre le mauvais esprit, tandis qu'il existe dans le
gouvernement beaucoup de lacunes par o peut s'introduire le dsordre:
toutes les ambitions se rveillent, et aucune ne sait  quoi se fixer;
tous cherchent leur place, et nul n'est sr de l'obtenir; le bon sens
qui n'invente rien, mais qui sait choisir, n'a point de rgle fixe 
laquelle il puisse s'attacher; la multitude bahie, que rien ne dirige
et qui n'a pas encore appris  se diriger elle-mme, ne sait quel
guide elle doit suivre; et, au milieu de tant d'ides contradictoires,
incapable de dmler le vrai du faux, le moindre mal est qu'elle prenne
son parti de rester dans son ignorance et sa stupidit. Quand les
lumires sont encore trs-peu rpandues, la licence de la presse devient
donc un vritable obstacle  leurs progrs; les hommes peu accoutums 
raisonner sur certaines matires, peu riches en connaissances positives,
reoivent trop facilement l'erreur qui leur arrive de toutes parts et ne
distinguent pas assez promptement la vrit qu'on leur prsente; de l
naissent une foule d'ides fausses, indigestes, de jugements adopts
sans examen, et une science prtendue d'autant plus fcheuse que,
s'emparant de la place que devrait tenir la raison seule, elle lui en
interdit longtemps l'accs.

C'est de cette science mal acquise que la rvolution nous a prouv le
danger; c'est de ce danger que nous devons nous dfendre: il faut le
dire, le malheur nous a rendus plus sages; mais le despotisme des dix
dernires annes a touff, pour une grande partie des Franais, les
lumires que nous en aurions pu tirer: quelques hommes sans doute ont
continu  rflchir,  observer,  tudier; ils se sont clairs par le
despotisme mme qui les opprimait; mais la nation en gnral, crase
et malheureuse, s'est vue arrte dans le dveloppement de ses facults
intellectuelles. Quand on y regarde de prs, on est tonn et presque
honteux de son irrflexion et de son ignorance: elle prouve le besoin
d'en sortir; le joug le plus oppressif a pu et pourrait encore seul la
rduire quelque temps au silence et  l'inaction; mais il lui faut des
soutiens, des guides, et, aprs tant d'expriences imprudentes, pour
l'intrt mme de la raison et des lumires, la libert de la presse,
dont nous n'avons jamais joui, doit tre doucement essaye.

Envisages sous ce point de vue, les restrictions qu'on pourra y
apporter effrayeront moins les amis de la vrit et de la justice; ils
n'y verront qu'une concession faite aux circonstances actuelles, dicte
par l'intrt mme de la nation; et si l'on prend soin de borner cette
concession de manire  ce qu'elle ne puisse jamais devenir dangereuse;
si, en tablissant une digue contre la licence, on laisse toujours une
porte ouverte  la libert; si le but des restrictions n'est videmment
que de mettre le peuple franais en tat de s'en passer et d'arriver un
jour  la libert entire; si elles sont combines et modifies de telle
sorte que cette libert puisse toujours aller croissant  mesure que la
nation deviendra plus capable d'en faire un bon usage; enfin, si, au
lieu d'entraver les progrs de l'esprit humain, elles ne sont propres
qu' en assurer,  en diriger la marche, les hommes les plus clairs,
loin de s'en plaindre comme d'une atteinte porte aux principes de la
justice, y verront une mesure de prudence, une garantie de l'ordre
public et un nouveau motif d'esprer que le bouleversement de cet
ordre ne viendra plus troubler et retarder la nation franaise dans la
carrire de la vrit et de la raison.




                                    VI



_Rapport au Roi et Ordonnance du Roi pour la rforme de l'instruction
publique_ (17 fvrier 1813).

Louis, par la grce de Dieu, Roi de France et de Navarre,

A tous ceux qui ces prsentes verront, salut.

Nous tant fait rendre compte de l'tat de l'instruction publique dans
notre royaume, nous avons reconnu qu'elle reposait sur des institutions
destines  servir les vues politiques du gouvernement dont elles furent
l'ouvrage, plutt qu' rpandre sur nos sujets les bienfaits d'une
ducation morale et conforme aux besoins du sicle; nous avons rendu
justice  la sagesse et au zle des hommes qui ont t chargs de
surveiller et de diriger l'enseignement; nous avons vu avec satisfaction
qu'ils n'avaient cess de lutter contre les obstacles que les temps
leur opposaient, et contre le but mme des institutions qu'ils taient
appels  mettre en oeuvre; mais nous avons senti la ncessit de
corriger ces institutions et de rappeler l'ducation nationale  son
vritable objet, qui est de propager les bonnes doctrines, de maintenir
les bonnes moeurs, et de former des hommes qui, par leurs lumires et
leurs vertus, puissent rendre  la socit les utiles leons et les
sages exemples qu'ils ont reus de leurs matres.

Nous avons mrement examin ces institutions que nous nous proposons
de rformer, et il nous a paru que le rgime d'une autorit unique et
absolue tait incompatible avec nos intentions paternelles et avec
l'esprit libral de notre gouvernement.

Que cette autorit, essentiellement occupe de la direction de
l'ensemble, tait en quelque sorte condamne  ignorer ou  ngliger ces
dtails et cette surveillance journalire qui ne peuvent tre confis
qu' des autorits locales mieux informes des besoins, et plus
directement intresses  la prosprit des tablissements placs sous
leurs yeux.

Que le droit de nommer  toutes les places, concentr dans les mains
d'un seul homme, en laissant trop de chances  l'erreur et trop
d'influence  la faveur, affaiblissait le ressort de l'mulation et
rduisait aussi les matres  une dpendance mal assortie  l'honneur de
leur tat et  l'importance de leurs fonctions.

Que cette dpendance et les dplacements trop frquents qui en sont la
suite invitable rendaient l'tat des matres incertain et prcaire,
nuisaient  la considration dont ils out besoin de jouir pour se livrer
avec zle  leurs pnibles travaux, ne permettaient pas qu'il s'tablt
entre eux et les parents de leurs lves cette confiance qui est le
fruit des longs services et des anciennes habitudes, et les privaient
ainsi de la plus douce rcompense qu'ils puissent obtenir, le respect et
l'affection des contres auxquelles ils ont consacr leurs talents et
leur vie.

Enfin, que la taxe du vingtime des frais d'tudes leve sur tous les
lves des lyces, collges et pensions, et applique  des dpenses
dont ceux qui la payent ne retirent pas un avantage immdiat et qui
peuvent tre considrablement rduites, contrariait notre dsir de
favoriser les bonnes tudes et de rpandre le bienfait de l'instruction
dans toutes les classes de nos sujets.

Voulant nous mettre en tat de proposer le plus tt possible aux deux
Chambres les lois qui doivent fonder le systme de l'instruction
publique en France, et pourvoir aux dpenses qu'il exigera, nous avons
rsolu d'ordonner provisoirement les rformes les plus propres  nous
faire acqurir l'exprience et les lumires dont nous avons encore
besoin pour atteindre ce but; et en remplacement de la taxe du vingtime
des frais d'tude, dont nous ne voulons pas diffrer plus longtemps
l'abolition, il nous a plu d'affecter, sur notre liste civile, la somme
d'un million qui sera employe, pendant la prsente anne 1815, au
service de l'instruction publique dans notre royaume;

A ces causes, et sur le rapport de notre ministre secrtaire d'tat au
dpartement de l'intrieur;

Notre Conseil d'tat entendu,

Nous avons ordonn et ordonnons ce qui suit:


                                 TITRE Ier.

                          Dispositions gnrales.

Art. 1er. Les arrondissements forms sous le nom _d'acadmies_, par le
dcret du 17 mars 1808, sont rduits  dix-sept, conformment au tableau
annex  la prsente ordonnance.

Ils prendront le titre _d'Universits_.

Les Universits porteront le nom du chef-lieu assign  chacune d'elles.

Les lyces actuellement tablis seront appels _collges royaux_.

2. Chaque Universit sera compose: 1 d'un conseil prsid par
un recteur; 2 de facults; 3 de collges royaux; 4 de collges
communaux.

3. L'enseignement et la discipline dans toutes les Universits seront
rgls et surveills par un conseil royal de l'instruction publique.

4. L'cole normale de Paris sera commune  toutes les Universits; elle
formera, aux frais de l'tat, le nombre de professeurs et de matres
dont elles auront besoin pour l'enseignement des sciences et des
lettres.


                                  TITRE II.

                              Des Universits.


SECTION I.

Des Conseils des Universits.

5. Le conseil de chaque Universit est compos d'un recteur prsident,
des doyens des facults, du proviseur du collge royal du chef-lieu ou
du plus ancien des proviseurs, s'il y a plusieurs collges royaux, et
de trois notables au moins, choisis par notre conseil royal de
l'instruction publique.

6. L'vque et le prfet sont membres de ce conseil; ils y ont voix
dlibrative et sance au-dessus du recteur.

7. Le conseil de l'Universit fait visiter, quand il le juge  propos,
les collges royaux et communaux, les institutions, pensionnats et
autres tablissements d'instruction, par deux inspecteurs, qui lui
rendent compte de l'tat de l'enseignement et de la discipline, dans le
ressort de l'Universit, conformment aux instructions qu'ils ont reues
de lui.

Le nombre des inspecteurs de l'Universit de Paris peut tre port 
six.

8. Le conseil nomme ces inspecteurs entre deux candidats qui lui sont
prsents par le recteur.

9. Il nomme aussi, entre deux candidats prsents par le recteur, les
proviseurs, les censeurs ou prfets des tudes, les professeurs de
philosophie, de rhtorique et de mathmatiques suprieures, les
aumniers et les conomes des collges royaux.

10. Les inspecteurs des Universits sont choisis entre les proviseurs,
les prfets des tudes, les professeurs de philosophie, de rhtorique
et de mathmatiques des collges royaux, et les principaux des collges
communaux; les proviseurs entre les inspecteurs, les principaux des
collges communaux et les prfets des tudes des collges royaux;
ceux-ci entre les professeurs de philosophie, de rhtorique et de
mathmatiques suprieures des mmes collges.

11. Le conseil de l'Universit peut rvoquer, s'il y a lieu, les
nominations qu'il a faites: en ce cas, ses dlibration sont motives,
et elles n'ont leur effet qu'aprs avoir reu l'approbation de notre
conseil royal de l'instruction publique.

12. Nul ne peut tablir une institution ou un pensionnat, ou devenir
chef d'une institution ou d'un pensionnat dj tablis, s'il n'a t
examin et dment autoris par le conseil de l'Universit, et si cette
autorisation n'a t approuve par le conseil royal de l'instruction
publique.

13. Le conseil de l'Universit entend et juge dfinitivement les comptes
des facults et des collges royaux; il entend le compte des dpenses de
l'administration gnrale rendu par le recteur, et il le transmet, aprs
l'avoir arrt,  notre conseil royal de l'instruction publique.

14. Il tient registre de ces dlibrations, et en envoie copie tous les
mois  notre conseil royal.

15. Il a rang aprs le conseil de prfecture dans les crmonies
publiques.


SECTION II.

Des Recteurs des Universits.

16. Les recteurs des Universits sont nomms par nous, entre trois
candidats qui nous sont prsents par notre conseil royal de
l'instruction publique, et choisis par lui entre les recteurs dj
nomms, les inspecteurs gnraux des tudes dont il sera parl ci-aprs,
les professeurs des facults, les inspecteurs des Universits, les
proviseurs, prfets des tudes, et professeurs de philosophie, de
rhtorique et de mathmatiques suprieures des collges royaux.

17. Les recteurs des Universits nomment les professeurs, rgents et
matres d'tudes de tous les collges,  l'exception des professeurs de
philosophie, de rhtorique et de mathmatiques suprieures des collges
royaux, qui sont nomms comme il est dit en l'article 9.

18. Ils les choisissent entre les professeurs, rgents et matres
d'tudes dj employs dans les anciens ou les nouveaux tablissements
de l'instruction, ou parmi les lves de l'cole normale qui, ayant
achev leurs exercices, ont reu le brevet d'agrg.

19. Les professeurs et rgents ainsi nomms ne peuvent tre rvoqus que
par le conseil de l'Universit, sur la proposition motive du recteur.

20. Les professeurs et rgents, nomms par un ou plusieurs recteurs
autres que celui de l'Universit dans laquelle ils sont actuellement
employs, peuvent choisir l'Universit et accepter l'emploi qu'ils
prfrent; mais ils sont tenus d'en donner avis, un mois avant
l'ouverture de l'anne scolaire, au recteur de l'Universit de laquelle
ils sortent.

21. Les lves de l'cole normale, appels par d'autres recteurs que
celui de l'Universit qui les a envoys, ont le mme droit d'option, 
la charge de donner le mme avis.

22. Le recteur de l'Universit prside, quand il le juge  propos, aux
examens et preuves qui prcdent les collations des grades dans les
facults.

23. Il est seul charg de la correspondance.

24. Il prsente au conseil de l'Universit les affaires qui doivent y
tre portes, nomme les rapporteurs, s'il y a lieu, rgle l'ordre des
dlibrations et signe les arrts.

25. En cas de partage, des voix, la sienne est prpondrante.


SECTION III.

Des Facults.

26. Le nombre et la composition des facults, dans chaque Universit,
sont rgls par nous, sur la proposition de notre conseil royal de
l'instruction publique.

27. Les facults sont places immdiatement sous l'autorit, la
direction et la surveillance de ce conseil.

28. Il nomme leurs doyens, entre deux candidats qu'elles lui prsentent.

29. Il nomme  vie les professeurs entre quatre candidats dont deux lui
sont prsents par la facult o il vaque une chaire, et deux par le
conseil de l'Universit.

30. Outre l'enseignement spcial dont elles sont charges, les facults
confrent, aprs examen et dans les formes dtermines par les
rglements, les grades qui sont ou seront exigs pour les diverses
fonctions et professions ecclsiastiques, politiques et civiles.

31. Les diplmes de grades sont dlivrs en notre nom, signs du doyen
et vises du recteur, qui peut refuser son _visa_ s'il lui apparat que
les preuves prescrites n'ont pas t convenablement observes.

32. Dans les Universits o nous n'aurions pas encore une facilit des
sciences et des lettres, le grade de bachelier s lettres pourra tre
confr, aprs les examens prescrits, par les proviseur, prfet des
tudes, professeurs de philosophie et de rhtorique du collge royal
du chef-lieu. Le prfet des tudes remplira les fonctions de doyen; il
signera les diplmes et prendra sance au conseil de l'Universit aprs
le proviseur.


SECTION IV.

Des Collges royaux et des Collges communaux.

33. Les collges royaux sont dirigs par un proviseur, et les collges
communaux par un principal.

34. Les proviseurs et principaux excutent et font excuter les
rglements relatifs  l'enseignement,  la discipline et  la
comptabilit.

35. L'administration du collge royal du chef-lieu est place sous la
surveillance immdiate du recteur et du conseil de l'Universit.

36. Tous les autres collges, royaux ou communaux, sont placs sous
la surveillance immdiate d'un bureau d'administration compos du
sous-prfet, du maire, et de trois notables au moins, nomms par le
conseil de l'Universit.

37. Ce bureau prsente au recteur deux candidats, entre lesquels
celui-ci nomme les principaux des collges communaux.

38. Les principaux, ainsi nomms, ne peuvent tre rvoqus que par le
conseil de l'Universit, sur la proposition du bureau et de l'avis du
recteur.

39. Le bureau d'administration entend et juge dfinitivement les comptes
des collges communaux.

40. Il entend et arrte les comptes des collges royaux autres que celui
du chef-lieu, et les transmet au conseil de l'Universit.

41. Il tient registre de ses dlibrations et en envoie copie, chaque
mois, au conseil de l'Universit.

42. Il est prsid par le sous-prfet, et,  son dfaut, par le maire.

43. Les vques et les prfets sont membres de tous les bureaux de leur
diocse ou de leur dpartement, et quand ils y assistent, ils y ont voix
dlibrative et sance au-dessus des prsidents.

44. Les chefs d'institutions et matres de pensions tablis dans
l'enceinte des villes o il y a des collges royaux ou des collges
communaux sont tenus d'envoyer leurs pensionnaires comme externes aux
leons desdits collges.

45. Est et demeure nanmoins excepte de cette obligation l'cole
secondaire ecclsiastique qui a t ou pourra tre tablie dans chaque
dpartement, en vertu de notre ordonnance du.....; mais ladite cole ne
peut recevoir aucun lve externe.


                             TITRE III.

                         De l'cole normale.

46. Chaque Universit envoie tous les ans,  l'cole normale de Paris,
un nombre d'lves proportionn aux besoins de l'enseignement.

Ce nombre est rgl par notre conseil royal de l'instruction publique.

47. Le conseil de l'Universit choisit ces lves entre ceux qui, ayant
termin leurs tudes de rhtorique et de philosophie, se destinent, du
consentement de leurs parents,  l'instruction publique.

48. Les lves envoys  l'cole normale y passent trois annes, aprs
lesquelles ils sont examins par notre conseil royal de l'instruction
publique, qui leur dlivre, s'il y a lieu, un brevet d'agrg.

49. Les lves qui ont obtenu ce brevet, s'ils ne sont pas appels par
les recteurs des autres Universits, retournent dans celle qui les a
envoys, et ils y sont placs par le recteur et avancs suivant leur
capacit et leurs services 50. Le chef de l'cole normale a le mme rang
et les mmes prrogatives que les recteurs des Universits.


                              TITRE IV.

             Du Conseil royal de l'Instruction publique.

51. Notre conseil royal de l'instruction publique est compos d'un
prsident et de onze conseillers nomms par nous.

52. Deux d'entre eux sont choisis dans le clerg, deux dans notre
Conseil d'tat ou dans nos Cours, et les sept autres parmi les personnes
les plus recommandables par leurs talents et leurs services dans
l'instruction publique.

53. Le prsident de notre conseil royal est seul charg de la
correspondance; il prsente les affaires au conseil, nomme les
rapporteurs s'il y a lieu, rgle l'ordre des dlibrations, signe et
fait expdier les arrts, et il en procure l'excution.

54. En cas de partage des voix, la sienne est prpondrante.

55. Conformment  l'article 3 de la prsente ordonnance, notre conseil
royal dresse, arrte et promulgue les rglements gnraux relatifs 
l'enseignement et  la discipline.

56. Il prescrit l'excution de ces rglements  toutes les Universits,
et il la surveille par des inspecteurs gnraux des tudes, qui visitent
les Universits quand il le juge  propos, et qui lui rendent compte de
l'tat de toutes les coles.

57. Les inspecteurs sont au nombre de douze, savoir: deux pour les
facults de droit, deux pour celles de mdecine; les huit autres pour
les facults des sciences et des lettres, et pour les collges royaux et
communaux.

58. Les inspecteurs gnraux des tudes sont nomms par nous, entre
trois candidats qui nous sont prsents par notre conseil royal de
l'instruction publique, et qu'il a choisis entre les recteurs et
les inspecteurs des Universits, les professeurs des facults, les
proviseurs, prfets des tudes, et professeurs de philosophie, de
rhtorique et de mathmatiques suprieures des collges royaux.

59. Sur le rapport des inspecteurs gnraux des tudes, notre conseil
royal donne aux conseils des Universits les avis qui lui paraissent
ncessaires; il censure les abus et il pourvoit  ce qu'ils soient
rforms.

60. Il nous rend un compte annuel de l'tat de l'instruction publique
dans notre royaume.

61.Il nous propose toutes les mesures qu'il juge propres  amliorer
l'instruction, et pour lesquelles il est besoin de recourir  notre
autorit.

62. Il provoque et encourage la composition des livres qui manquent
 l'enseignement, et il indique ceux qui lui paraissent devoir tre
employs.

63. Il rvoque, s'il y a lieu, les doyens des facults, et il nous
propose la rvocation des recteurs des Universits.

64. Il juge dfinitivement les comptes de l'administration gnrale des
Universits.

65. L'cole normale est sous son autorit immdiate et sa surveillance
spciale; il nomme et rvoque les administrateurs et les matres de cet
tablissement.

66.Il a le mme rang que notre Cour de cassation et notre Cour des
comptes, et il est plac, dans les crmonies publiques, immdiatement
aprs celle-ci.

67. Il tient registre de ses dlibrations, et il en envoie copie 
notre ministre secrtaire d'tat au dpartement de l'intrieur, qui nous
en rend compte, et sur le rapport duquel nous nous rservons de les
rformer ou de les annuler.


                              TITRE V.

                    Des recettes et des dpenses.

68. La taxe du vingtime des frais d'tudes impose sur les lves des
collges et des pensions est abolie,  compter du jour de la publication
de la prsente ordonnance.

69. Sont maintenus: 1 les droits d'inscription, d'examen et de diplme
de grades au profit des facults; 2 les rtributions payes par les
lves des collges royaux et communaux au profit de ces tablissements;
3 les rtributions annuelles des chefs d'institutions et de
pensionnats, au profit des Universits.

70. Les communes continueront de payer les bourses communales et les
sommes qu'elles accordent,  titre de secours,  leurs collges;  cet
effet, le montant desdites sommes, ainsi que des bourses, sera colloqu
 leurs budgets parmi leurs dpenses fixes, et il n'y sera fait aucun
changement sans que notre conseil royal de l'instruction publique ait
t entendu.

71. Les communes continueront aussi de fournir et d'entretenir de
grosses rparations, les difices ncessaires aux Universits, facults
et collges.

72. Les conseils des Universits arrtent les budgets des collges et
des facults.

73. Les facults et les collges royaux dont la recette excde la
dpense versent le surplus dans la caisse de l'Universit.

74. Les conseils des Universits reoivent les rtributions annuelles
des chefs d'institutions et de pensionnats.

75. Ils rgissent les biens attribus  l'Universit de France qui sont
situs dans l'arrondissement de chaque Universit, et ils en peroivent
les revenus.

76. En cas d'insuffisance des recettes des facults, et de celles qui
sont affectes aux dpenses de l'administration gnrale, les conseils
des Universits forment la demande distincte et dtaille des sommes
ncessaires pour remplir chaque dficit.

77. Cette demande est adresse par eux  notre conseil royal de
l'instruction publique qui la transmet, avec son avis,  notre ministre
secrtaire d'tat au dpartement de l'intrieur.

78. Les dpenses des facults et des Universits, arrtes par notre
ministre secrtaire d'tat au dpartement de l'intrieur, sont
acquittes sur ses ordonnances par notre trsor royal.

79. Sont pareillement acquittes par notre trsor royal: 1 les dpenses
de notre conseil royal de l'instruction publique; 2 celles de l'cole
normale; 3 les bourses royales.

80. A cet effet, la rente de 400,000 francs, formant l'apanage de
l'Universit de France, est mise  la disposition de notre ministre
secrtaire d'tat au dpartement de l'intrieur.

81. De plus, et en remplacement provisoire de la taxe abolie par
l'article 68 de la prsente ordonnance, notre ministre secrtaire d'tat
au dpartement de l'intrieur est autoris par nous, pour le service
de l'instruction publique dans notre royaume, pendant l'anne 1815, 
s'adresser au ministre de notre maison, qui mettra  sa disposition la
somme d'un million  prendre sur les fonds de notre liste civile.

82. Le fonds provenant de la retenue du vingt-cinquime des traitements
dans l'Universit de France demeure affect aux pensions de retraite:
notre conseil royal est charg de nous proposer l'emploi le plus
convenable de ce fonds, ainsi que les moyens d'assurer un nouveau fonds
pour la mme destination dans toutes les Universits.


                            TITRE VI.

                    Dispositions transitoires.

83. Les membres de notre conseil royal de l'instruction publique
qui doivent tre choisis ainsi qu'il est dit en l'article 52, les
inspecteurs gnraux des tudes, les recteurs et les inspecteurs des
Universits seront nomms par nous, pour la premire fois, entre toutes
les personnes qui ont t ou qui sont actuellement employes dans les
divers tablissements de l'instruction.

Les conditions d'ligibilit dtermines audit article, ainsi qu'aux
articles 10, 16 et 38, s'appliquent aux places qui viendront  vaquer.

84. Les membres des Universits et des congrgations supprimes qui ont
profess dans les anciennes facults ou rempli des places de suprieurs
et de principaux de collges ou des chaires de philosophie et de
rhtorique, comme aussi les conseillers, inspecteurs gnraux, recteurs
et inspecteurs d'Acadmie, et professeurs de facults dans l'Universit
de France qui se trouveraient sans emploi par l'effet de la prsente
ordonnance, demeurent ligibles  toutes les places.

85. Les traitements fixes des doyens et professeurs des facults, et
ceux des proviseurs, prfets des tudes et professeurs des collges
royaux, sont maintenus.

86. Les doyens et professeurs des facults qui seront conserves, les
proviseurs, prfets des tudes, et professeurs des collges royaux, les
principaux et rgents des collges communaux prsentement en fonctions,
ont les mmes droits et prrogatives, et sont soumis aux mmes rgles
de rvocation que s'ils avaient t nomms en excution de la prsente
ordonnance.

Mandons et ordonnons  nos cours, tribunaux, prfets et corps
administratifs, que les prsentes ils aient  faire publier, s'il est
ncessaire, et enregistrer partout o besoin sera;  nos procureurs
gnraux et  nos prfets d'y tenir la main et d'en certifier, savoir:
les cours et tribunaux, notre chancelier; et les prfets, le ministre
secrtaire d'tat au dpartement de l'intrieur.

Donn  Paris, en notre chteau des Tuileries, le 17 fvrier de l'an de
grce 1815, et de notre rgne le vingtime.

Sign: Louis.

_Par le Roi_: le ministre secrtaire d'tat de l'intrieur, Sign:
l'abb de MONTESQUIOU.





                              VII



_Note rdige et remise au Roi et au Conseil, en aot 1816, par M.
Lan, ministre de l'intrieur, sur la dissolution de la Chambre des
dputs de 1815_.

Si l'on croit probable que le Roi soit oblig de dissoudre la Chambre
aprs sa runion, voyons quelles en seront les consquences.

La dissolution, pendant la dure des sessions, est une mesure extrme.
C'est une sorte d'appel fait au milieu des passions aux prises. Les
causes qui l'auront amene, les ressentiments qu'elle causera, se
rpandront par toute la France.

La convocation d'une nouvelle Chambre exigera beaucoup de temps, et il
sera  peu prs impossible d'avoir un budget cette anne. En reculer la
confection aux premiers mois de l'anne suivante, c'est s'exposer  voir
augmenter le dficit,  voir dprir les ressources.

C'est vraisemblablement se mettre dans l'impuissance de payer les
trangers.

Aprs une dissolution d'clat, motive par le danger qu'aurait fait
courir la Chambre, il serait difficile de penser que les assembles
lectorales soient paisibles. Et si des mouvements se dclarent, la
rentre des trangers est encore  redouter par cette cause.

L'effroi de cette consquence dans les deux cas fera hsiter le Roi, et
quelles que soient les atteintes portes au repos public et  l'autorit
royale, le coeur de Sa Majest, dans l'espoir que ce mal sera passager,
se dterminera difficilement au remde extrme de la dissolution.

Si donc on trouve la ncessit de dissoudre la Chambre trs-probable, ne
vaut-il pas mieux prendre, avant la convocation, un parti propre  nous
prserver d'un malheur effrayant?

Le renouvellement par cinquime, qui, dans tous les cas, me semble
indispensable pour excuter la Charte, dont on s'est, hlas! trop cart
au mois de juillet 1815, ne diminuera gure les probabilits de la
dissolution.

Les dputations de la quatrime srie,  peu d'exceptions prs, sont
modres; elles sont loignes de la pense de porter atteinte au
repos public et  la force de la prrogative royale qui seule peut le
maintenir en rassurant toutes les classes.

Les quatre autres cinquimes restent les mmes; les dangers redouts
restent par consquent aussi imminents.

C'est ce qui m'a fait dsirer un moyen qui donne la facilit de rentrer
compltement dans la Charte en rapportant l'ordonnance du 13 juillet,
qui l'a viole pour l'ge et le nombre, et qui met tant d'autres
dispositions en problme.

Ce serait de n'appeler par lettres closes que les dputs gs de
quarante ans, et au nombre de la Charte.

Pour y parvenir, on choisirait ceux des dputs qui ont t nomms les
premiers dans chaque collge lectoral. On rendrait ainsi hommage aux
lecteurs en rappelant ceux qui paraissent les premiers dans l'ordre de
leur confiance.

On dira, il est vrai, que la Chambre n'tant pas dissoute, les dputs
actuels ont une sorte de possession d'tat.

Mais les lecteurs et les dputs qu'ils ont nomms ne tiennent leurs
pouvoirs que de l'ordonnance.

La mme autorit qui les leur a donns peut les retirer en rapportant
l'ordonnance.

Le Roi, dans son discours d'ouverture, a sembl dire que ce n'tait qu'
raison de la circonstance extraordinaire qu'il avait appel autour du
trne un plus grand nombre de dputs. La circonstance extraordinaire
a cess. La paix est faite; l'ordre est rtabli, les allis se sont
retirs du coeur de la France et de la capitale.

Cette ide fournit une raison de rpondre  l'objection que les
oprations de la Chambre sont frappes de nullit.

Le Roi avait la facult de la rendre telle qu'elle tait,  raison des
circonstances.

Elle (la Chambre des dputs) n'a pas seule fait les lois. La Chambre
des pairs, le Roi qui, en France, est la branche principale du Corps
Lgislatif, y ont concouru.

Si cette objection tait bonne dans ce cas, elle serait bonne dans tous
les autres. En effet, soit aprs la dissolution, soit dans toute autre
circonstance, le Roi en reviendra  la Charte, pour l'ge et pour le
nombre. En cette hypothse, on pourrait dire que les oprations de la
Chambre actuelle sont frappes de nullit. On expliquerait toujours
l'article 14 de la Charte par les circonstances extraordinaires, et son
complet rtablissement par les motifs les plus sacrs. Revenir  la
Charte sans dissolution n'est donc pas plus annuler les oprations qu'y
revenir aprs la dissolution.

Dira-t-on que le Roi n'est pas plus assur de la majorit aprs
la rduction qu'actuellement? Je rponds qu'il y a bien plus de
probabilits.

Une assemble moins nombreuse sera plus facile  diriger; la raison
s'y fera mieux entendre. L'autorit du Roi, qui se sera exerce par la
rduction, y sera plus ferme et plus sre.

Et puis, dans le cas de la dissolution, le Roi serait-il plus assur de
la majorit? Que de chances contre! D'une part les exagrs, dont le
but est de faire passer une partie de l'autorit royale dans ce qu'ils
appellent l'aristocratie, occupent presque tous les postes qui influent
sur les oprations des assembles lectorales. De l'autre, ils seront
vivement combattus par les partisans d'une libert populaire non moins
dangereuse pour l'autorit royale. La lutte qui se sera engage dans les
assembles se reproduira dans la Chambre, et quelle sera la majorit qui
natra de cette lutte?

Si le moyen de la rduction ne parat pas admissible, si d'un autre cte
on croit trs-probable que l'esprit hostile de la chambre _ncessitera_
la dissolution aprs la convocation, je n'hsiterais pas  prfrer la
dissolution actuelle au danger, trouv si probable, de la dissolution
aprs la runion.

Que si la dissolution actuelle amenait la composition d'une Chambre avec
le mme esprit, les mmes vues, il faudrait alors chercher des remdes,
prserver l'autorit royale, sauver la France de l'tranger.

Le premier moyen serait de sacrifier des ministres qui sont prts 
laisser leurs places et leurs vies pour prserver le Roi de France.

Les notes ci-dessus ne sont fondes que sur la ncessit probable de la
dissolution aprs la convocation.

Elle sera ncessaire si, sous le prtexte d'amendements, on se joue de
la volont du Roi, si le budget est refus, s'il est trop diffr, si
les amendements ou les propositions sont de nature  jeter l'alarme en
France, et par consquent  appeler les trangers.

Les habitudes prises  la dernire session, les projets exprims, le
ressentiment prouv, les renseignements qu'on s'est procurs, les
hostilits prpares de la part des ambitieux, les projets annoncs
d'affaiblir l'autorit royale, en dclamant contre la centralisation
(corrige) du gouvernement, sont de puissantes raisons peur appuyer les
probabilits qui font craindre la ncessit de la dissolution.

D'un autre ct, on doit trouver difficile que des Franais aveugles
compromettent le sort de la France, et, en continuant  lutter contre la
volont royale, puissent s'exposer au double flau de l'tranger, de la
guerre civile, ou seulement de la perte de quelques provinces, par des
propositions imprudentes, lgalement injustes, ou......

Est-il permis d'esprer qu'en prsentant des projets de loi tels que
la religion, l'amour du Roi et de la patrie peuvent les inspirer  des
hommes, est-il possible d'esprer qu'ils ne seront pas contredits?

Est-il possible de rdiger ces projets de manire  montrer  la France
et au monde que la malveillance seule peut les rejeter?

Malgr les grandes probabilits de la dissolution, on pourrait moins en
redouter le danger si le roi,  l'ouverture, exprime nergiquement sa
volont, s'il rend des ordonnances pralables pour rvoquer tout ce qui
n'est pas consomm dans les ordonnances de juillet 1815, si surtout,
aprs avoir manifest sa volont par des actes solennels. Sa Majest
veut bien les rpter fermement et autour du trne, en loignant de sa
personne ceux qui le contrarieraient ou le mettraient en doute.

Pour viter les rsistances et les luttes, serait-il possible de
recourir au moyen suivant?

Quand les projets de loi, d'ordonnance, de rglement seront prpars,
serait-il  propos que le Roi tnt un conseil extraordinaire dans lequel
il appellerait les princes de la maison, monseigneur l'archevque de
Reims, etc.; que l tous les projets fussent arrts et que les princes,
les principaux vques dclarassent que les projets arrts ont
l'assentiment de tous? Si, aprs ce conseil, tous les grands influents
que Sa Majest y aurait appels rpondaient que c'est la volont commune
du Roi et de la famille royale, la France serait peut-tre sauve.

Mais le grand remde est dans la volont du Roi; une foi manifeste,
si le Roi en recommande l'excution  tout ce qui l'entoure, le danger
disparat:

_Domine die tantum verbum, et sanabitur Gallia tua_.




                                VIII



_Correspondance entre le vicomte de Chateaubriand, le comte Decazes,
ministre de la police gnrale, et M. Dambray, chancelier de France, 
l'occasion de la saisie de_ LA MONARCHIE SELON LA CHARTE, _pour cause de
contravention aux lois et rglements sur l'imprimerie._

(Septembre 1816.)

_1 Procs-verbal de saisie_.

19 septembre 1816.

Le 18 septembre, en excution d'un mandat de Son Excellence, dat dudit
jour, portant la saisie d'un ouvrage intitul: _De la Monarchie selon la
Charte_, par M. de Chateaubriand, imprim chez Le Normant, rue de Seine,
n 8, lequel ouvrage a t mis en vente sans que le dpt des cinq
exemplaires en et t fait  la Direction gnrale de la librairie, je
me suis transport avec MM. Joly et Dussiriez, officiers de paix, et des
inspecteurs, chez ledit sieur Le Normant, o nous sommes arrivs avant
dix heures du matin.

Le sieur Le Normant nous a expos qu'il avait fait la dclaration et
pas encore le dpt des cinq exemplaires de l'ouvrage de M. de
Chateauhriand. Il a prtendu qu'il avait envoy ce mme jour, sur les
neuf heures du matin,  la Direction gnrale de la librairie, mais
qu'on a rpondu que les bureaux n'taient pas ouverts, ce dont il n'a pu
produire aucune preuve.

Il a dclar qu'il avait imprim deux mille exemplaires de cet ouvrage,
se proposant de faire une nouvelle dclaration, la premire n'tant que
pour quinze cents; qu'il en avait livr plusieurs centaines  l'auteur;
qu'enfin, il en avait mis en vente chez les principaux libraires du
Palais-Royal, Delaunay, Petit et Fabre.

Pendant que je dressais procs-verbal de ces faits et dclarations, M.
de Wilminet, officier de paix, s'est prsent avec un particulier entre
les mains duquel il avait aperu, prs le Pont-des-Arts, l'ouvrage dont
il s'agit, au moment o ce particulier, qui a dit s'appeler Derosne, en
parcourait le titre. Le sieur Derosne a dclar qu'il l'avait achet,
pour quatre francs, ce mme jour 18,  peu prs  neuf heures et demie
du matin; cet exemplaire a t dpos entre nos mains, et le sieur Le
Normant en a rembours le prix au sieur Derosne.

Nous avons saisi, dans le grand magasin au premier, trente exemplaires
brochs auxquels nous avons runi celui du sieur Derosne. Dans les
ateliers au rez-de-chausse, j'ai saisi une quantit considrable
de feuilles d'impression du mme ouvrage, que le sieur Le Normand a
values  neuf mille feuilles et trente et une _formes_ qui avaient
servi pour l'impression de ces feuilles.

Comme il tait bien constat, et par des faits et par les dclarations
mmes de l'imprimeur, que l'ouvrage en question avait t mis en vente
avant que le dpt des cinq exemplaires et t fait, nous avons fait
saisir les exemplaires brochs, les feuilles et les formes. Les feuilles
ont t de suite charges sur une voiture dans la cour d'entre. Les
volumes brochs, formant un paquet, ont t dposs au bas de l'escalier
de l'entre de la maison. Les _formes_, au nombre de trente et une,
avaient t dposes sous le perron du jardin; une corde les retenait
lies ensemble. Notre sceau venait d'tre appos  la partie suprieure,
et M. de Wilminet se disposait  l'apposer  la partie infrieure.
Toutes ces oprations s'taient faites et se faisaient avec calme, avec
le plus grand respect pour l'autorit.

Tout  coup des cris tumultueux se font entendre du fond de la cour
d'entre (M. de Chateaubriand tenait d'arriver, il prorait des ouvriers
qui l'entouraient). Ses phrases taient interrompues par les cris:
_C'est M. de Chateaubriand_! Les ateliers retentissaient du nom de
_M. de Chateaubriand_! Tous les ouvriers sortaient en foule et se
prcipitaient du ct de la cour, en criant: _C'est M. de Chateaubriand!
M. de Chateaubriand_! Je distinguai moi-mme le cri de: _Vive M. de
Chateaubriand_!

Au mme instant, une douzaine d'ouvriers arrivent furieux  la porte
du jardin o j'tais avec M. de Wilminet et deux inspecteurs, occup
 terminer le scell sur les _formes_. On brise le scell et l'on
se dispose  emporter les formes; on crie  mes oreilles, d'un air
menaant: _Vive la libert de la presse! Vive le roi_! Nous profitons
d'un moment de silence pour demander s'il y a un ordre de cesser notre
opration.--_Oui, oui, il y a un ordre_: _Vive la libert de la
presse_! criaient-ils avec insolence de toutes leurs forces: _Vive le
roi_! et ils s'approchaient de nous de trs-prs pour profrer ces cris.
--Eh bien! leur dis-je tranquillement, s'il y a un _ordre, tant mieux;
mais qu'on le produise_. Et nous dmes tous ensemble: _Vous ne
toucherez pas  ces formes que nous n'ayons vu l'ordre._--_Oui, oui_,
crirent-ils, _il y a un ordre. C'est de M. de Chateaubriand; c'est d'un
pair de, France. Un ordre de M. de Chateaubriand vaut mieux qu'un ordre
du ministre. Il se moque bien d'un ordre du ministre_! Et ils rptaient
avec force les cris de: _Vive la libert de la presse! Vive le Roi_!

Cependant MM. les officiers de paix et les inspecteurs commis  la garde
des objets saisis ou squestrs en empchent l'enlvement. On arrache le
paquet des exemplaires brochs des mains d'un ouvrier qui l'emportait.

M. l'officier de paix, qui mettait les scells, oblig par la violence
de suspendre l'opration, aborde M. de Chateaubriand et lui demande s'il
a un ordre du ministre. Celui-ci rpond avec emportement qu'un ordre du
ministre n'est rien pour lui, qu'il s'oppose  son excution, _qu'il est
pair de France, qu'il est le dfenseur de la Charte_. Il dfend de rien
laisser emporter.--Au surplus, a-t-il ajout, cette mesure est nulle
et sans but; j'ai fait passer dans les dpartements quinze mille
exemplaires de cet ouvrage.--Et les ouvriers de rpter que l'ordre de
M. de Chateaubriand vaut mieux que l'ordre du ministre, de recommencer
leurs cris avec plus de vhmence: _Vive la libert de la presse!
L'ordre de M. de Chateaubriand! Vive le Roi!_

On entoure l'officier de paix. Un homme de couleur, paraissant
trs-anim, lui dit insolemment:--L'ordre de M. de Chateaubriand vaut
mieux que l'ordre du ministre.--Les cris tumultueux recommencent autour
de l'officier de paix. Je quitte le jardin en confiant aux inspecteurs
la garde des _formes_, pour m'avancer de ce ct. Sur mon passage,
plusieurs ouvriers crirent avec violence: _Vive le Roi!_ J'tendis la
main en signe de calme et pour tenir  une distance respectueuse ceux
qui voulaient s'approcher de trop prs, et je rpondis par le cri
d'allgresse: _Vive le Roi!_  ce mme cri profr sditieusement par
des ouvriers gars.

M. de Chateaubriand tait dans la cour d'entre, apparemment pour
empcher que la voiture charge des feuilles de son ouvrage ne partt
pour sa destination. Je montais l'escalier dans l'intention de signifier
 M. Le Normant qu'il et  joindire  mes ordres l'influence qu'il
pouvait avoir sur ses ouvriers, afin de les faire tous rentrer dans les
ateliers et de le rendre devant eux responsable des vnements, lorsque
M. de Chateaubriand parut au bas de l'escalier, et dit, d'un ton
trs-emport et en levant fortement la voix, au milieu des ouvriers
dont il se sentait vigoureusement tay,  peu prs ces paroles:

Je suis pair de France. Je ne reconnais point l'ordre du ministre. Je
m'oppose, au nom de la Charte dont je suis le dfenseur, et dont tout
citoyen peut rclamer la protection, je m'oppose  l'enlvement de mon
ouvrage. Je dfends le transport de ces feuilles. Je ne me rendrai qu'
la force, que lorsque je verrai la gendarmerie.

Aussitt levant moi-mme fortement la voix, en tendant la main du haut
de la premire rampe de l'escalier o je me trouvais, je rpondis 
celui qui venait de manifester personnellement et d'une manire si
formelle sa rsistance  l'excution des ordres du ministre de S. M.,
et prouv par l qu'il tait le vritable auteur des mouvements qui
venaient d'avoir lieu, je rpondis:

Et moi, au nom et de par le Roi, en qualit de commissaire de police
nomm par S. M. et agissant par l'ordre de S. Exc. le ministre de la
police gnrale, j'ordonne le respect  l'autorit. Que tout reste
intact; que tout tumulte cesse, jusqu'aux nouveaux ordres que j'attends
de S. Exc.

Pendant que je prononais ces mots, il s'est fait un grand silence. Le
calme a succd au tumulte. Bientt aprs la gendarmerie est survenue.
J'ai donn ordre aux ouvriers de rentrer dans les ateliers. M. de
Chateaubriand, aussitt que les gendarmes sont entrs, s'est retir dans
les appartements de M. Le Normant et n'a plus reparu. Nous avons termin
notre opration, et avons dress procs-verbal de tout ce qui venait de
se passer, aprs avoir envoy au ministre les objets saisis et confi
les _formes_  la garde et sous la responsabilit de M. Le Normant.

Dans le moment du tumulte, un exemplaire broch a disparu. Nous avons
ensuite saisi chez le sieur Lemarchand, brocheur, ancien libraire, rue
de la Parcheminerie, sept paquets d'exemplaires du mme ouvrage, et rue
des Prtres, n 17, dans un magasin de M. Le Normant, nous avons mis
huit _formes_ sous le scell et saisi quatre mille feuilles de ce mme
ouvrage.

J'ai envoy au ministre des procs-verbaux de ces diffrentes
oprations avec les feuilles ou exemplaires saisis de l'ouvrage de M. de
Chateaubriand.

Le sieur Le Normant m'a paru ne s'tre pas mal conduit pendant
l'opration que j'ai faite  son domicile et dans le tumulte que M. de
Chateaubriand y a excit  l'occasion de la saisie de son ouvrage. Mais
il est suffisamment constat, par ses aveux et par des faits, qu'il
a mis en vente chez des libraires et qu'il a vendu lui-mme des
exemplaires de cet ouvrage avant d'avoir fait le dpt des cinq exigs
par les ordonnances.

Quant  M. de Chateaubriand, je suis tonn qu'il ait pu compromettre
aussi scandaleusement la dignit des titres qui le dcorent, en se
montrant dans cette circonstance comme s'il n'et t que le chef d'une
troupe d'ouvriers qu'il avait soulevs. Le titre si respectable de pair
de France qu'il s'est donn lui-mme plusieurs fois, dans un tumulte
dont il tait l'auteur, tait peu fait pour imposer dans la bouche d'un
homme sur le visage duquel on lisait facilement combien il tait en
proie  la colre et  l'exaspration d'amour-propre d'un auteur.

Il a t la cause que des ouvriers ont profan le cri sacr de: _Vive
le Roi_, en le profrant dans un acte de rbellion envers l'autorit du
gouvernement, qui est la mme que celle du Roi.

Il a excit ces hommes gars contre un commissaire de police,
fonctionnaire public nomm par S. M., et contre trois officiers de paix,
au moment mme de l'exercice de leurs fonctions, et sans armes contre
cette multitude.

Il a manqu au gouvernement royal en disant qu'il ne reconnaissait
que la force, sous un rgime bas sur une autre force que celle des
baonnettes, et qui ne fait usage de celles-ci que contre les personnes
trangres au sentiment d'honneur.

Enfin cette scne et pu avoir des suites graves si, imitant la conduite
de M. de Chateaubriand, nous eussions oubli un seul moment que nous
agissions par les ordres d'un gouvernement modr autant que ferme, et
fort de sa sagesse comme de sa lgitimit.



2 _M. le vicomte de Chateaubriand  M. le comte Decazes_.

Paris, le 18 septembre 1816.

Monsieur le comte,

J'ai t chez vous pour vous tmoigner ma surprise. J'ai trouv  midi
chez M. Le Normant, mon libraire, des hommes qui m'out dit tre envoys
par vous pour saisir mon nouvel ouvrage intitul: _De la Monarchie selon
la Charte_.

Ne voyant pas d'ordre crit, j'ai dclar que je ne souffrirais pas
l'enlvement de ma proprit,  moins que des gens d'armes ne la
saisissent de force. Des gens d'armes sont arrivs, et j'ai ordonn 
mon libraire de laisser enlever l'ouvrage.

Cet acte de dfrence  l'autorit, Monsieur le comte, n'a pas pu me
laisser oublier ce que je devais  ma dignit de pair. Si j'avais
pu n'apercevoir que mon intrt personnel, je n'aurais fait aucune
dmarche; mais les droits de la pense tant compromis, j'ai d
protester, et j'ai l'honneur de vous adresser copie de ma protestation.
Je rclame,  titre de justice, mon ouvrage; et ma franchise doit
ajouter que, si je ne l'obtiens pas, j'emploierai tous les moyens que
les lois politiques et civiles mettent en mon pouvoir. J'ai l'honneur
d'tre, etc.

Sign: Vte DE CHATEAUBRIAND.


3 _M. le comte Decazes  M. le vicomte de Chateaubriand_.

Paris, le 18 septembre 1816.

Monsieur le vicomte,

Le commissaire de police et les officiers de paix, contre lesquels vous
avez cru devoir autoriser la rbellion des ouvriers du sieur Le Normant,
taient porteurs d'un ordre sign _d'un ministre du Roi_ et motiv _sur
une loi_. Cet ordre avait t exhib  cet imprimeur, qui l'avait lu 
plusieurs reprises et n'avait pas cru pouvoir se permettre de s'opposer
 son excution rclame _de par le Roi_. Il ne lui tait sans doute pas
venu dans la pense que votre qualit de pair pt vous affranchir
de l'excution des lois, du respect d par tous les citoyens aux
fonctionnaires publics dans l'exercice de leur charge, et motiver
surtout une rvolte de ses ouvriers contre un commissaire de police et
des officiers institus par le Roi, revtus des marques distinctives de
leurs fonctions et agissant en vertu d'ordres lgaux.

J'ai vu avec peine que vous aviez pens autrement, que vous aviez
prfr, ainsi que vous me le mandez, _cder  la_ _force qu'obir  la
loi_. Cette loi,  laquelle le sieur Le Normand tait en contravention,
est formelle, Monsieur le vicomte; elle veut qu'aucun ouvrage ne puisse
tre publi clandestinement, et qu'aucune publication ni vente n'en
soit faite avant le dpt qu'elle ordonne d'effectuer  la Direction
de l'imprimerie. Elle exige aussi que l'impression soit prcde d'une
dclaration de l'imprimeur. Aucune de ces dispositions n'a t remplie
par le sieur Le Normant. S'il a fait une dclaration, elle a t
inexacte; car il a lui-mme consign au procs-verbal dress par le
commissaire de police, qu'il avait dclar qu'il se proposait de tirer 
1,500 exemplaires et qu'il en avait imprim 2,000.

D'un autre ct, j'tais inform que, quoiqu'aucun dpt n'et t
fait  la Direction de l'imprimerie, plusieurs centaines d'exemplaires
avaient t distraits ce matin, avant neuf heures, de chez le sieur Le
Normant et envoys chez vous et chez plusieurs libraires, que d'autres
exemplaires taient vendus par le sieur Le Normant _chez lui_ au prix
de 4 francs, et deux de ces exemplaires se trouvaient ce matin  huit
heures et demie dans mes mains.

J'ai d ne pas souffrir cette contravention et ne pas permettre la vente
d'un ouvrage ainsi clandestinement et illgalement publi. J'en ai
ordonn la saisie, conformment aux articles 14 et 15 de la loi du 21
octobre 1814.

Personne en France, Monsieur le vicomte, n'est au-dessus de la loi.
MM. les pairs s'offenseraient avec raison si j'avais suppos qu'ils en
eussent la prtention: ils ont sans doute encore moins celle que les
ouvrages qu'ils croient pouvoir publier et vendre comme particuliers et
comme hommes de lettres, quand ils veulent bien honorer cette profession
par leurs travaux, soient privilgis; et, si ces ouvrages sont soumis 
la censure du public comme ceux des autres auteurs, ils ne sont pas
non plus affranchis de celle de la justice et de la surveillance de la
police, dont le devoir est de veiller  ce que les lois, qui sont les
mmes et galement obligatoires pour tous, soient aussi galement
excutes.

Je vous ferai d'ailleurs observer, Monsieur le vicomte, que c'est dans
le domicile et l'imprimerie du sieur Le Normant, qui n'est pas pair de
France, que l'ordre donn constitutionnellement de saisir un ouvrage
publi par lui en contravention  la loi tait excut; que cette
excution tait consomme quand vous vous y tes prsent et lorsque,
sur votre dclaration que _vous ne souffririez pas qu'on enlevt
cet ouvrage,_ les ouvriers ont bris les scells, repouss les
fonctionnaires publics et se sont mis en rvolte ouverte contre
l'autorit du Roi. Et il ne vous sera pas chapp, Monsieur le vicomte,
que c'est en invoquant ce nom sacr qu'ils se sont rendus coupables d'un
crime dont, sans doute, ils ne sentaient pas la gravit et auquel ils
ne se seraient pas laiss entraner s'ils avaient t plus pntrs du
respect d  ses actes et  ses mandataires, et s'il pouvait se faire
qu'ils ne lussent pas ce qu'ils impriment.

J'ai cru, Monsieur le vicomte, devoir  votre caractre ces
explications, qui vous prouveront peut-tre que, si la dignit de pair a
t compromise dans cette circonstance, ce n'est pas par moi.

J'ai l'honneur d'tre,

Monsieur le vicomte,

Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

Sign: Comte DECAZES.


4 _M. le vicomte de Chateaubriand  M. le comte Decazes_.

Paris; ce 19 septembre 1816.

Monsieur le comte,

J'ai reu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 18 de
ce mois. Elle ne rpond point  la mienne du mme jour.

Vous me parlez d'crits _clandestinement_ publis ( la face du soleil,
avec mon nom et mes titres). Vous parlez de rvolte et de rbellion, et
il n'y a eu ni rvolte ni rbellion. Vous dites qu'on a cri: _Vive le
Roi!_ Ce cri n'est pas encore compris dans la loi des cris sditieux,
 moins que la police n'en ait ordonn autrement que les Chambres. Au
reste, tout cela s'claircira en temps et lieu. On n'affectera plus de
confondre la cause du libraire et la mienne; nous saurons-si, dans un
gouvernement libre, un ordre de la police, que je n'ai pas mme vu,
est une loi pour un pair de France; nous saurons si l'on n'a pas viol
envers moi tous les droits qui me sont garantis par la Charte, et comme
citoyen et comme pair. Nous saurons, par les lois mmes que vous avez
l'extrme bont de me citer (il est vrai avec un peu d'inexactitude), si
je n'ai pas le droit de publier mes opinions; nous saurons enfin si
la France doit dsormais tre gouverne par la police ou par la
Constitution.

Quant  mon respect et  mon dvouement pour le Roi, Monsieur le comte,
je ne puis recevoir de leon et je pourrais servir d'exemple. Quant 
ma dignit de pair, je la ferai respecter aussi bien que ma dignit
d'homme; et je savais parfaitement, avant que vous prissiez la peine de
m'en instruire, qu'elle ne sera jamais compromise par vous ni par qui
que ce soit. Je vous ai demand la restitution de mon ouvrage: puis-je
esprer qu'il me sera rendu? Voil dans ce moment toute la question.

J'ai l'honneur d'tre, Monsieur le comte, votre trs-humble et
trs-obissant serviteur.

Sign: Le vicomte DE CHATEAUBRIAND.


5 _M. Dambray  M. le comte Decazes_.

Paris, ce 19 septembre 1816.

Je vous envoie confidentiellement, mon cher collgue, la lettre que j'ai
reue hier de M. de Chateaubriand, avec la protestation en forme dont il
m'a rendu dpositaire. Je vous prie de me renvoyer ces pices, qui
ne doivent recevoir aucune publicit. Je joins aussi la copie de ma
rponse, que vous voudrez bien me renvoyer aprs l'avoir lue, parce que
je n'en ai pas gard d'autre. J'espre que vous l'approuverez.

Je vous renouvelle tous mes sentiments.

DAMBRAY.


6 _M. le vicomte de Chateaubriand  M. le chancelier Dambray._

Paris, ce 18 septembre 1816.

Monsieur le chancelier,

J'ai l'honneur de vous envoyer copie de la protestation que j'ai faite
et de la lettre que je viens d'crire  M. le ministre de la police.

N'est-il pas trange, monsieur le chancelier, qu'on enlve en plein
jour,  main arme, malgr mes protestations, l'ouvrage d'un pair de
France, sign de son nom, imprim publiquement  Paris, comme on
aurait enlev un crit sditieux et clandestin, _le Nain-Jaune_ ou _le
Nain-Tricolore?_ Outre ce que l'on devait  ma prrogative comme pair
de France, j'ose dire, Monsieur le chancelier, que je mritais
_personnellement_ un peu plus d'gards. Si mon ouvrage tait coupable,
il fallait me traduire devant les tribunaux comptents: j'aurais
rpondu.

J'ai protest pour l'honneur de la pairie, et je suis dtermin 
suivre cette affaire avec la dernire rigueur. Je rclame, Monsieur le
chancelier, votre appui comme prsident de la Chambre des pairs, et
votre autorit comme chef de la justice.

Je suis, avec un profond respect, etc.

Sign: Vicomte DE CHATEAUBRIAND.


7 _M. Dambray  M. le vicomte de Chateaubriand_.

Paris, le 19 septembre 1816.

J'ai reu, Monsieur le vicomte, avec la lettre que vous m'avez adresse,
la dclaration relative  la saisie qui eut lieu hier chez votre
libraire; j'ai de la peine  comprendre l'usage que vous vous proposez
de faire de cette pice, qui ne peut attnuer en aucune manire la
contravention commise par le sieur Le Normant. La loi du 21 octobre
1814 est prcise  cet gard: Nul imprimeur ne peut mettre en vente
un ouvrage ou le publier de quelque manire que ce soit, avant d'avoir
dpos le nombre prescrit d'exemplaires.--Il y a lieu  saisie, ajoute
l'article 15, et squestre d'un ouvrage, si l'imprimeur ne reprsente
pas les rcpisss du dpt ordonn par l'article prcdent.

Les contraventions (art. 20) seront constates par les procs-verbaux
des inspecteurs de la librairie et des commissaires de police.

Vous ignoriez probablement ces dispositions quand vous avez cru que
votre qualit de pair de France vous donnait le droit de vous opposer
personnellement  une opration de police ordonne ou autorise par la
loi que tous les Franais, quel que soit leur rang, doivent galement
respecter.

Je vous suis trop attach, Monsieur, pour n'tre pas profondment
afflig de la part que vous avez prise  la scne scandaleuse qui parat
avoir eu lieu  ce sujet, et je regrette bien vivement que vous ayez
encore ajout des torts de forme au tort rel d'une publication que vous
saviez tre si dsagrable  Sa Majest. Je ne connais au reste votre
ouvrage que par le mcontentement que le Roi en a publiquement exprim;
mais je suis dsol de voir l'impression qu'il a faite sur un prince qui
daignait en toute occasion montrer autant de bienveillance pour votre
personne que d'estime pour vos talents.

Recevez, Monsieur le vicomte, l'assurance de ma haute considration et
de mon inviolable attachement.

Le chancelier de France,

Sign: DAMBRAY.




                                  IX



_Tableaux des principales modifications et rformes introduites dans
l'administration gnrale de la France, par MM. Lan et Decazes,
successivement ministres de l'intrieur de 1816  1820, et par M. le
marchal Gouvion Saint-Cyr, ministre de la guerre de 1817  1819_.


1 MINISTRE DE L'INTRIEUR.

M. LAIN.

(Mai 1816.--Dcembre 1818.)

1816.

_4 septembre_. Ordonnance pour la rorganisation de l'cole
polytechnique. _25 septembre_. Ordonnance pour autoriser la Socit des
missions de France. _11 dcembre_. Ordonnance sur l'organisation des
gardes nationales du dpartement de la Seine. _23 dcembre_. Ordonnance
pour l'institution du chapitre royal de Saint-Denis.

1817.

_26 fvrier_. Ordonnance sur l'administration des travaux publics de
Paris. _26 fvrier_. Ordonnance sur l'organisation des coles des arts
et mtiers de Chlons et d'Angers.

12 _mars_. Ordonnance sur l'administration et les bourses des collges
royaux.

26 _mars_. Ordonnance pour autoriser l'assistance des prfets et des
sous-prfets aux conseils gnraux de dpartement et d'arrondissement.

2 _avril_. Ordonnance sur l'administration des maisons centrales de
dtention.

2 _avril_. Ordonnance sur les conditions et le mode de l'autorisation
royale pour les legs et donations aux tablissements religieux.

9 _avril_. Ordonnance pour la rpartition de 3,900,000 fr. employs 
l'amlioration du sort du clerg catholique.

9 _avril_. Ordonnance qui supprime les secrtaires gnraux des
prfectures, sauf pour le dpartement de la Seine.

16 _avril_. Trois ordonnances pour rgler l'organisation et le personnel
du Conservatoire des arts et'mtiers.

10 _septembre_. Ordonnance sur le rgime du port de Marseille quant aux
droits de douane et aux entrepts.

6 _novembre_. Ordonnance pour rgler la rduction progressive du nombre
des conseillers de prfecture.

1818.

20 _mai_. Ordonnance pour l'augmentation des traitements
ecclsiastiques, surtout de ceux des desservants.

3 _juin_. Ordonnance sur la cessation des octrois par abonnement 
l'entre des villes.

29 _juillet_. Ordonnance pour la cration de la caisse d'pargne et de
prvoyance de Paris.

30 _septembre_. Ordonnance qui retire  S. A. R. _Monsieur_, en lui en
laissant les prrogatives honorifiques, le commandement effectif des
gardes nationales du royaume, pour le rendre au ministre de l'intrieur
et aux autorits municipales.

7 _octobre_. Ordonnance sur l'usage et l'administration des biens
communaux.

_21 octobre_. Ordonnance sur les primes d'encouragement  la
pche maritime. _17 dcembre_. Ordonnance sur l'organisation et
l'administration des tablissements d'ducation dits _Britanniques_.


Comte DECAZES.

(Dcembre 1818.--Fvrier 1820.)

1819.

_13 janvier_. Ordonnance pour prescrire les expositions publiques des
produits de l'industrie; la premire au 25 aot 1819.

_27 janvier_. Ordonnance pour la cration d'un Conseil d'agriculture.

_14 fvrier_. Ordonnance sur les encouragements  la pche de la
baleine.

_24 mars_. Ordonnance portant diverses rformes et amliorations dans
l'cole de droit de Paris.

_9 avril_. Ordonnance instituant un jury de fabricants pour dsigner 
des rcompenses les artistes qui ont fait faire le plus de progrs 
leur industrie.

_10 avril_. Ordonnance portant institution du Conseil gnral des
prisons.

_9 avril_. Ordonnance pour faciliter les ventes publiques de
marchandises  l'enchre.

_23 juin_. Ordonnance pour l'allgement du service de la garde nationale
de Paris.

_29 juin_. Ordonnance sur la tenue des consistoires isralites.

_23 aot_. Deux ordonnances sur l'organisation et les attributions des
Conseils gnraux du commerce et des manufactures.

_25 aot_. Ordonnance portant rection de cinq cents nouvelles
succursales.

_25 novembre_. Ordonnance sur l'organisation et l'enseignement du
Conservatoire des arts et mtiers.

22 _dcembre_. Ordonnance sur l'organisation et le rgime de la caisse
de Poissy.

25 _dcembre_. Ordonnance sur le mode de collation et le rgime des
bourses communales dans les collges royaux.

29 _dcembre_. Ordonnance autorisant la fondation d'une maison
provisoire pour les vieillards et les malades dans le quartier du
Gros-Caillou.

1820.

4 _fvrier_. Ordonnance portant rglement sur le rgime des voitures
publiques dans tout le royaume.



2 MINISTRE DE LA GUERRE.

Le marchal GOUVION SAINT-CYR.

(Septembre 1817-Novembre 1819)

1817.

22 _octobre_. Ordonnance sur l'organisation du corps des
ingnieurs-gographes de la guerre.

6 _novembre_. Ordonnance sur l'organisation des tats-majors des
divisions militaires et de la garde royale.

10 _dcembre_. Ordonnance sur le rgime de l'administration des
subsistances militaires.

17 _dcembre_ Ordonnance sur l'organisation de l'tat-major du corps du
gnie.

47 _dcembre_. Ordonnance sur l'organisation de l'tat-major du corps de
l'artillerie.

24 _dcembre_. Ordonnance sur l'organisation des coles militaires.

1818.

23 _mars_. Ordonnance sur le rgime et la vente des poudres de guerre,
de mine et de chasse.

_25 mars_. Ordonnance sur l'organisation et le rgime des compagnies de
discipline.

_8 avril_. Ordonnance sur la formation des lgions dpartementales en
trois bataillons.

_6 mai_. Ordonnance sur l'organisation du corps et de l'cole
d'tat-major.

_20 mai_. Ordonnance sur la situation et le traitement de non-activit
et de rforme.

_30 mai_. Instructions approuves par le Roi sur les engagements
volontaires.

_10 juin_. Ordonnance sur l'organisation, le rgime et l'enseignement
des coles militaires.

_8 juillet_. Ordonnance sur l'organisation et le rgime des coles
rgimentaires d'artillerie.

_15 juillet_. Ordonnance sur l'organisation des services des poudres et
salptres.

_22 juillet_. Ordonnance sur le cadre de l'tat-major gnral de
l'arme.

_2 aot_. Ordonnance sur la hirarchie militaire et la progression de
l'avancement en excution de la loi du 10 mars 1818.

_5 aot_. Ordonnance sur le traitement des officiers du corps
d'tat-major.

_5 aot_. Ordonnance sur le rgime et les dpenses du casernement.

_2 septembre_. Ordonnance sur le corps de la gendarmerie de Paris.

_30 dcembre_. Ordonnance sur l'organisation et le rgime des compagnies
de gardes du corps du Roi.

_30 dcembre_. Ordonnance sur le traitement des gouverneurs de divisions
militaires.

_17 fvrier_. Ordonnance sur la composition et la force des
quatre-vingt-six lgions d'infanterie.





                                  X



_M. Guizot  M. de Serre_.

Paris, 12 avril 1820.

Mon cher ami, je ne vous ai pas crit dans toutes nos misres. Je savais
qu'il vous viendrait d'ici cent avis diffrents, cent tableaux divers
de la situation; et quoique je n'eusse, dans aucun de ceux qui vous les
adressaient une entire confiance, comme il n'y avait pour vous, selon
moi, point de dtermination importante  prendre, je me suis abstenu
de paroles inutiles. Aujourd'hui tout est plus clair, plus mr; la
situation prend extrieurement le caractre qu'elle recelait dans son
sein; j'ai besoin de vous dire ce que j'en pense, dans l'intrt de
notre avenir gnral et du vtre en particulier.

Les lois d'exception ont pass. Vous avez vu comment: fatales  ceux qui
les ont obtenues, d'un profit immense pour ceux qui les ont attaques.
Leur discussion a eu, dans la Chambre, ce rsultat que le ct droit
s'est effac pour se mettre  la suite du centre droit, tandis que le
centre gauche; en se taisant ou  peu prs, a consenti  marcher  la
suite du ct gauche, dont cependant il recommence, depuis quatre jours,
 se sparer. Voil pour l'intrieur de la Chambre.

Au dehors, soyez sr que l'effet de ces deux discussions sur les masses
nationales a t de faire considrer le ct droit comme moins fier et
moins exigeant, le ct gauche comme plus ferme et plus mesur qu'on ne
le pensait. De sorte que maintenant, dans l'esprit de beaucoup de bons
citoyens, la peur de la droite et la mfiance de la gauche ont galement
diminu. Il y a, dans ce double fait, un grand mal. Nous faisions, l'an
dernier, au dehors comme dans la Chambre, des conqutes sur la gauche;
aujourd'hui, c'est elle qui en fait sur nous. Nous tions, l'an dernier
comme depuis 1845, un rempart ncessaire et estim assez sr contre
les _ultr_ dont on avait grand peur et dont la domination semblait
possible; aujourd'hui, on craint moins les _ultra_ parce qu'on ne croit
gure  leur domination. Conclusion: on a moins besoin de nous.

Voyons l'avenir. On va retirer la loi d'lections que Decazes avait
prsente huit jours avant sa chute. Cela est indubitable; on sait
qu'elle ne passerait pas, que la discussion de ses quarante-huit
articles serait sans terme: les _ultr_ se mfient beaucoup de ses
rsultats probables; elle est dcrie; on en fera, on en fait une autre.
Que sera-t-elle? je ne sais; ce qui me parat certain, c'est que, si
rien ne change dans la situation actuelle, elle aura pour vise, non de
perfectionner nos institutions, non de corriger les vices de la loi du 5
fvrier 1817, mais d'amener des lections d'exception, de ravoir, comme
on le dit tout haut, quelque chose d'analogue  la Chambre de 1815.
C'est le but avou, et, qui plus est, le but naturel et ncessaire. Ce
but, on le poursuivra sans l'atteindre; une telle loi chouera, ou dans
la discussion ou dans l'application. Si elle passe, et passe aprs le
dbat qu'elle ne peut manquer d'amener, la question fondamentale, la
question de l'avenir sortira de la Chambre et ira chercher sa solution
au dehors, dans l'intervention des masses. Si la loi est rejete,
la question pourra rester dans la Chambre, mais ce ne sera plus le
ministre actuel qui aura mission et pouvoir de la rsoudre. Si un
choix nous reste, ce dont je suis loin de dsesprer, il est entre
une rvolution extrieure dplorable et une rvolution ministrielle
trs-profonde. Et cette dernire chance, qui est pour nous la seule,
s'vanouira si nous ne nous conduisons pas de faon  offrir au pays,
pour l'avenir, un ministre hardiment constitutionnel.

Dans cette situation, ce qu'il est indispensable que vous sachiez, ce
que vous veniez en cinq minutes si vous passiez cinq minutes ici,
c'est que vous n'tes plus ministre, que vous ne faites plus partie du
ministre actuel. On pourrait vous dfier de parler avec lui, comme lui,
comme il est contraint de parler. La situation o il est, il y est par
ncessit; il n'y pourrait chapper qu'en changeant compltement
de terrain et d'amis, en ressaisissant 80 voix sur les 1l5 voix de
l'opposition actuelle. C'est l ce qu'il ne fera point. Et  ct de
l'impuissance du cabinet actuel, vient se placer l'impossibilit de
sortir de l par la droite: un ministre _ultr_ est impossible. Les
vnements d'Espagne, quel que soit leur avenir, ont frapp  mort le
gouvernement des coups d'tat et des ordonnances.

J'y ai bien regard, mon cher ami; j'y ai bien pens,  moi seul,
encore plus que je n'en ai caus avec d'autres. Vous ne pouvez demeurer
indfiniment dans une situation  la fois si violente et si faible,
si dpourvue de puissance gouvernementale et d'avenir. Je ne sais
aujourd'hui qu'une chose  faire, c'est de se rserver et de prparer
des sauveurs  la monarchie. Je ne vois, dans la direction actuelle des
affaires, aucune possibilit de travailler efficacement  son salut; on
n'y peut que se traner timidement sur la pente qui la mne  sa ruine.
On pourra n'y pas perdre sa renomme de bonne intention et de bonne
foi: mais c'est l le maximum d'esprance que le cabinet actuel puisse
raisonnablement conserver. Ne vous y trompez pas; de tous les plans de
rforme monarchique et librale  la fois que vous aviez mdits l'an
dernier, rien ne reste plus; ce n'est plus un remde hardi qu'on cherche
contre le vieil esprit rvolutionnaire; c'est un misrable expdient
qu'on poursuit en y croyant  peine. Ce n'est pas  vous, mon cher ami,
qu'il convient de demeurer garrott dans ce systme. Grce  Dieu,
vous n'avez t pour rien dans les lois d'exception. Quant aux projets
constitutionnels que vous aviez conus, il en est plusieurs, le
renouvellement intgral de la Chambre entre autres, qui ont plutt gagn
que perdu du terrain, et qui sont devenus possibles dans une autre
direction et avec d'autres hommes. Je sais que rien ne se passe d'une
manire aussi dcisive ni aussi complte qu'on l'avait imagin, et que
tout est, avec le temps, affaire d'arrangement et de transaction. Mais,
sur le terrain o le pouvoir est plac aujourd'hui, vous ne pouvez rien,
vous n'tes rien; ou plutt vous n'avez aujourd'hui point de terrain sur
lequel vous puissiez vous tenir debout, ou tomber avec honneur. Si
vous tiez ici, ou vous sortiriez en huit jours de cette impuissante
situation, ou vous vous y effaceriez comme les autres, ce qu' Dieu ne
plaise!

Vous voyez, mon cher ami, que je vous parle avec la plus brutale
franchise. C'est que j'ai un sentiment profond du mal prsent et de
la possibilit du salut  venir. Cette possibilit, vous en tes un
instrument ncessaire. Forcment inactif, comme vous l'tes en ce
moment, ne vous laissez pas engager de loin dans ce qui n'est ni votre
opinion, ni votre voeu. Rglez vous-mme votre destine, ou du moins
votre place dans la destine commune; et, s'il faut prir, ne prissez
du moins que pour votre cause et selon votre avis.

Je joins  cette lettre le projet de loi que M. de Serre avait prpar
en novembre 1819, et qu'il se proposait de prsenter aux Chambres pour
complter la Charte en mme temps que pour rformer la loi lectorale.
On verra combien ce projet diffrait de celui qui fut prsent en avril
1820, uniquement pour changer la loi des lections, et que M. de Serre
soutint comme membre du second cabinet du duc de Richelieu.


_Projet de loi sur l'organisation de la lgislature_.

Article 1. La lgislature prend le nom de Parlement de France.

Art. 2. Le Roi convoque tous les ans le Parlement.

Le Parlement est convoqu extraordinairement au plus tard dans les deux
mois qui suivent la majorit du Roi ou son avnement au trne, ou tout
vnement qui donne lieu  l'tablissement d'une rgence.


                           De la Pairie.

Art. 3. La pairie ne peut tre confre qu' un Franais majeur et
jouissant des droits politiques et civils.

Art. 4. Le caractre de pair est indlbile; il ne peut tre perdu ni
abdiqu du moment o il a t confr par le Roi.

Art. 5. L'exercice des droits et fonctions de pair peut tre suspendu
dans deux cas seulement: 1 la condamnation  une peine afflictive; 2
l'interdiction instruite dans les formes prescrites par le Code civil.
L'une ou l'autre ne peuvent tre prononces que par le Chambre des
pairs.

Art. 6. Les pairs ont entre dans la Chambre  vingt et un ans et voix
dlibrative  vingt-cinq ans accomplis.

Art. 7. En cas de dcs d'un pair, son successeur  la pairie sera
admis ds qu'il aura atteint l'ge requis, en remplissant les formes
prescrites par l'ordonnance du 23 mars 1816, laquelle sera annexe  la
prsente loi.

Art. 8. La pairie, institue par le Roi, ne pourra  l'avenir tre,
du vivant du titulaire, dclare transmissible qu'aux enfants mles,
naturels et lgitimes du pair institu.

Art. 9. L'hrdit de la pairie ne pourra tre confre  l'avenir
qu'autant qu'un majorat d'un revenu net de vingt mille francs au moins
aura t attach  la pairie.


                        Dotation de la Pairie.

Art. 10. La pairie sera dote: 1 de trois millions cinq cent mille
francs de rente inscrite sur le Grand-Livre de la dette publique,
lesquels seront immobiliss et exclusivement affects  la formation de
majorats; 2 de huit cent mille francs de rente galement inscrite et
immobilise, affects aux dpenses de la Chambre des pairs.

Au moyen de cette dotation, ces dpenses cessent d'tre portes au
budget de l'tat, et les domaines, rentes et biens de toute nature,
provenant de la dotation de l'ancien Snat et des snatoreries, autres
que le Palais du Luxembourg et ses dpendances, sont runis au domaine
de l'Etat.

Art. 11. Les trois millions cinq cent mille francs de rente, destins 
la formation des majorats, sont diviss en cinquante majorats de trente
mille francs et cent majorats de vingt mille francs chacun, attachs 
autant de pairies.

Art. 12. Ces majorats seront confrs par le Roi aux pairs laques
exclusivement; ils seront transmissibles avec la pairie de mle en mle,
par ordre de primogniture, en ligne naturelle, directe et lgitime
seulement.

Art. 13. Un pair ne pourra runir sur sa tte plusieurs de ces majorats.

Art. 14. Aussitt aprs la collation d'un majorat, et sur le vu des
lettres patentes, le titulaire sera inscrit au Grand-Livre de la dette
publique pour une rente immobilise du montant de son majorat.

Art. 15. En cas d'extinction des successibles  l'un de ces majorats, il
revient  la disposition du Roi, qui le confre de nouveau, conformment
aux rgles ci-dessus. Le majorat ne peut l'tre antrieurement.

Art. 16. Le Roi pourra permettre au titulaire d'un majorat de le
convertir en immeubles d'un revenu gal, lesquels seront sujets  la
mme rversibilit.

Art. 17. La dotation de la pairie est inalinable et ne peut, sous aucun
prtexte, tre dtourne  un autre usage que celui prescrit par la
prsente loi.

Cette dotation demeure greve, jusqu' extinction, des pensions dont
jouissent actuellement les anciens snateurs, comme de celles qui ont
t ou qui pourraient tre accordes  leurs veuves.


                      De la Chambre des dputs.

Art. 18. La Chambre des dputs au Parlement est compose de quatre cent
cinquante-six membres.

Art. 19. Les dputs au Parlement sont lus pour sept ans.

Art. 20. La Chambre est renouvele intgralement, soit en cas de
dissolution, soit  l'expiration du temps pour lequel les dputs sont
lus.

Art. 21. Le prsident de la Chambre des dputs est lu, dans les formes
ordinaires, pour toute la dure du Parlement.

Art. 22. Le cens, pour tre lecteur ou ligible, se compose du
principal des contributions directes, sans gard aux centimes
additionnels.

A cet effet, les contributions des portes et fentres seront divises en
principal et centimes additionnels, de manire que deux tiers de l'impt
total soient ports comme principal et l'autre tiers comme centimes
additionnels. A l'avenir, ce principe demeurera fixe; les augmentations
ou diminutions sur ces deux impts se feront par addition ou rduction
de centimes additionnels. Il en sera de mme des contributions
foncire, personnelle et mobilire, lorsque le principal en aura t
dfinitivement fix.

La contribution foncire et celle des portes et fentres ne seront
comptes qu'au propritaire ou  l'usufruitier, nonobstant toute
convention contraire.

Art. 23. On compte au fils les contributions de son pre, et au gendre
dont la femme est vivante ou qui a des enfants d'elle, les contributions
de son beau-pre, lorsque le pre ou le beau-pre leur ont transfr
leur droit.

On compte les contributions d'une veuve, non remarie,  celui de ses
fils, et,  dfaut de fils,  celui de ses gendres qu'elle dsigne.

Art. 24. Pour tre comptes  l'ligible ou  l'lecteur, ces
contributions doivent avoir t payes par eux, ou par ceux dont
ils exercent le droit, une anne au moins avant le jour o se fait
l'lection. L'hritier ou le lgataire  titre universel est cens avoir
pay l'impt de son auteur.

Art. 25. Tout lecteur et tout dput sont tenus d'affirmer, s'ils en
sont requis, qu'ils payent rellement et personnellement, o que ceux
dont ils exercent les droits payent rellement et personnellement le
cens exig par la loi; qu'eux ou ceux dont ils exercent les droits
sont srieux et lgitimes propritaires des biens dont ils payent les
contributions, ou qu'ils exercent rellement l'industrie de la patente
pour laquelle ils sont imposs.

Ce serment est reu par la Chambre pour les dputs, et par le bureau
pour les lecteurs. Il est sign par eux, le tout sauf la preuve
contraire.

Art. 26. Est ligible  la Chambre des dputs tout Franais g de
trente ans accomplis au jour de l'lection, jouissant des droits
politiques et civils, et payant, en principal, un impt direct de six
cents francs.

Art. 27. Les dputs au Parlement sont nomms, partie par des lecteurs
de dpartement, partie par des lecteurs des arrondissements d'lection
dans lesquels est divis chaque dpartement, conformment au tableau
annex  la prsente loi.

Les lecteurs de chaque arrondissement d'lection nomment directement le
nombre de dputs fix par le mme tableau.

Il en est de mme des lecteurs de chaque dpartement.

Art. 28. Sont lecteurs de dpartement les Franais gs de trente
ans accomplis, jouissant des droits politiques et civils, ayant leur
domicile dans le dpartement et payant un impt direct de quatre cents
francs en principal.

Art. 29. Lorsque les lecteurs de dpartement sont moins de cinquante
dans le dpartement de la Corse, de cent dans les dpartements des
Alpes Basses et Hautes, de l'Ardche, de l'Arige, de la Corrze, de
la Creuse, de la Lozre, de la Haute-Marne, des Hautes-Pyrnes, de
Vaucluse, des Vosges; moins de deux cents dans les dpartements
de l'Ain, des Ardennes, de l'Aube, de l'Aveyron, du Cantal, des
Ctes-du-Nord, du Doubs, de la Drme, du Jura, des Landes, du Lot, de
la Meuse, des Basses-Pyrnes, du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la
Haute-Sane; et moins de trois cents dans les autres dpartements, ces
nombres sont complts par l'appel des plus imposs.

Art. 30. Sont lecteurs d'arrondissement les Franais gs de trente ans
accomplis, jouissant des droits politiques et civils, domicilis dans
l'arrondissement d'lection et payant un impt direct de deux cents
francs en principal.

Art. 31. Les lecteurs de dpartement exercent leurs droits comme
lecteurs d'arrondissement, chacun dans l'arrondissement d'lection o
il est domicili. A cet effet, les lections de dpartement n'ont lieu
qu'aprs celles d'arrondissement.

Art. 32. Les dputs au Parlement nomms par les lecteurs
d'arrondissement doivent tre domicilis dans le dpartement, ou bien y
tre propritaires, depuis plus d'une anne, d'un bien payant six cents
francs d'impt en principal, ou y avoir exerc, pendant trois annes au
moins, des fonctions publiques.

Les dputs nomms par les lecteurs de dpartement pourront tre pris
parmi tous les ligibles du royaume.


                            Formes de l'lection.

Art. 33. Aux jour et heure fixs pour l'lection, le bureau se rend dans
la salle destine  ses sances.

Le bureau se compose du prsident nomm par le Roi, du maire et du
plus ancien juge de paix et des deux premiers conseillers municipaux
du-chef-lieu o se fait l'lection. A Paris, le plus ancien maire et
juge de paix de l'arrondissement d'lection et deux membres du conseil
gnral du dpartement, pris suivant l'ordre de leur nomination,
concourent avec le prsident  la formation du bureau.

Les fonctions de secrtaire sont remplies par le secrtaire de la
mairie.

Art. 34. Les suffrages se donnent publiquement par l'inscription que
fait lui-mme, ou que dicte  un membre du bureau chaque lecteur, du
nom des candidats sur un registre patent. L'lecteur inscrit les noms
d'autant de candidats qu'il y a de dputs  nommer.

Art. 35. Pour qu'un ligible soit candidat et que le registre soit
ouvert en sa faveur, il faut qu'il ait t propos au bureau par vingt
lecteurs au moins qui inscrivent son nom sur le registre.

A Paris, nul ne peut, dans une mme lection, tre propos candidat dans
plus de deux arrondissements d'lection  la fois.

Art. 36. A l'ouverture de chaque sance, le prsident annonce quels sont
les candidats proposs et le nombre de voix qu'ils ont obtenues. La mme
annonce est imprime et affiche dans la ville, aprs chaque sance.

Art. 37. Le registre pour le premier vote demeure ouvert pendant trois
jours au moins, six heures par jour.

Les dputs  lire ne peuvent l'tre par premier vole qu'avec la
majorit absolue des lecteurs d'arrondissement et du dpartement qui
ont vot dans les trois jours.

Art. 38. Le troisime jour et l'heure fixe pour voter tant expirs, le
registre est dclar ferm, les suffrages sont compts, le nombre total
et celui obtenu par chaque candidat sont publis, et les candidats qui
ont obtenu la majorit absolue sont proclams.

Si tous les dputs  lire n'ont pas t lus par le premier vote, le
rsultat est publi et affich de suite, et, aprs un intervalle de
trois jours, il est procd, les jours suivants,  un second vote dans
les mmes formes et dlais. Les candidats qui, dans ce second vote,
obtiennent la majorit relative, sont lus.

Art. 39. Avant de clore les registres de chaque vote, le prsident
demande  haute voix s'il n'y a point de rclamation contre la manire
dont les suffrages ont t inscrits, et les rsultats proclams. En
cas de rclamations, elles sont transcrites sur le procs-verbal de
l'lection; les registres clos et scells sont transmis  la Chambre des
dputs, qui dcide.

S'il n'y a point de rclamations, les registres sont dtruits 
l'instant et le procs-verbal seul est transmis  la Chambre.

Le procs-verbal et les registres sont signs par tous les membres du
bureau.

S'il y a lieu  une dcision provisoire, elle est rendue par le bureau.

Art. 40. Le prsident est investi de toute l'autorit ncessaire pour
maintenir la libert des lections. Les autorits civiles et militaires
sont tenues de dfrer  ses rquisitions. Le prsident fait observer
le silence dans la salle, o se fait l'lection, et ne permet  aucun
individu non lecteur ou membre du bureau de s'y introduire.


             Dispositions communes aux deux Chambres.

Art. 41. Aucune proposition n'est renvoye  une commission qu'autant
que la Chambre l'a pralablement dcid. La Chambre fix chaque fois
le nombre des membres de la commission, et les nomme soit en un seul
scrutin de liste, soit sur la proposition de son bureau.

Toute proposition d'un pair ou dput doit tre annonce au moins huit
jours  l'avance  la Chambre  laquelle il appartient.

Art. 42. Aucune proposition ne peut tre adopte par la Chambre qu'aprs
trois lectures spares chacune par huit jours d'intervalle au moins. La
discussion s'ouvre de droit aprs chaque lecture. La discussion puise,
la Chambre vote sur une nouvelle lecture. Aprs la dernire, elle vote
sur l'adoption dfinitive.

Art. 43. Tout amendement doit tre propos avant la seconde lecture.
L'amendement qui serait adopt aprs la troisime lecture en
ncessiterait une nouvelle avec le mme intervalle.

Art. 44. Tout amendement qui peut tre discut et vot sparment de la
proposition soumise au dbat, est considr comme proposition nouvelle
et renvoy  subir les mmes formes.

Art. 45. Les discours crits, autres que les rapports des commissions et
le premier dveloppement d'une proposition, sont interdits.

Art. 46. La Chambre des pairs ne peut voter qu'au nombre de cinquante
pairs au moins, et celle des dputs au nombre de cent membres au moins.

Art. 47. Le vote dans les deux Chambres est toujours public.

Quinze membres peuvent demander la division.

La division se fait en sance secrte.

Art. 48. La Chambre des pairs peut admettre le public  ses sances. Sur
la demande de cinq pairs ou sur celle de l'auteur d'une proposition, la
sance redevient secrte.

Art. 49. La Chambre des dputs ne se forme en comit secret pour
entendre et discuter la proposition d'un de ses membres qu'autant que
le comit secret est demand par l'auteur de la proposition ou par cinq
membres au moins.

Art. 50. Les dispositions des lois actuellement en vigueur et notamment
celles de la loi du 5 fvrier 1817, auxquelles il n'est pas drog par
la prsente, continueront  tre excutes suivant leur forme et teneur.


                      Dispositions transitoires.

Art. 51. La Chambre des dputs sera, d'ici  la session de 1820, porte
au nombre de quatre cent cinquante-six membres.

A cet effet, les dpartements de la 4e srie nommeront chacun le
nombre de dputs qui lui est assign par la prsente loi; les autres
dpartements complteront chacun le nombre de dputs qui lui est
galement assign. Les dputs  nommer en excution du prsent article
le seront pour sept ans.

Art. 52. Si le nombre des dputs  nommer pour complter la dputation
d'un dpartement n'excde pas celui que doivent lire les lecteurs
de dpartement, ils seront tous lus par ces lecteurs. Dans le cas
contraire, chacun des dputs excdant ce nombre sera lu par les
lecteurs de l'un des arrondissements d'lection du dpartement, dans
l'ordre ci-aprs:

1 Par celui des arrondissements d'lection qui a le droit de nommer
plus d'un dput,  moins qu'un au moins des dputs actuels n'ait son
domicile politique dans cet arrondissement.

2 Par le premier des arrondissements d'lection dans lequel aucun des
dputs actuels n'aura son domicile politique.

3 Par le premier des arrondissements d'lection dans lequel un ou
plusieurs des dputs actuels auraient leur domicile politique, de sorte
qu'aucun arrondissement ne nomme plus de dputs qu'il ne lui en est
assign par la prsente loi.

Art. 53. A l'expiration des pouvoirs des dputs actuels des 5e 1re, 2e
et 3e sries, il sera procd  une nouvelle lection d'un nombre
gal de dputs pour chaque dpartement respectif, par ceux des
arrondissements d'lection qui n'auraient point, en excution de
l'article prcdent, lu les dputs qui leur sont assigns par la
prsente loi.

Art. 54. Les dputs  nommer en excution du prcdent article le
seront, ceux de la 5e srie pour six ans, ceux de la 1re pour cinq ans,
ceux de la 2e pour quatre ans, et ceux de la 3e pour trois ans.

Art. 55. Les rgles prescrites par les articles ci-dessus seront
observes dans le cas o, d'ici au renouvellement intgral de la
Chambre, il y aurait lieu au remplacement d'un dput.

Art. 56. Toutes les lections  faire par suite de ces dispositions
transitoires le seront en observant les formes et les conditions
prescrites par la prsente loi.

Art. 57. Dans le cas de dissolution de la Chambre des dputs, elle
serait renouvele intgralement dans le dlai fix par l'article 50 de
la Charte, et conformment  la prsente loi.





                               XI



_Correspondance entre M. de Serre, garde des sceaux, M. le baron
Pasquier, ministre des affaires trangres, et M. Guizot,  l'occasion
de la destitution de M. Guizot, comme conseiller d'Etat_.


1 _M. de Serre, garde des sceaux,  M. Guizot_.

Paris, 17 juillet 1820.


J'ai le regret d'avoir  vous annoncer que vous avez cess de faire
partie du conseil d'tat. L'hostilit violente dans laquelle, sans
l'ombre d'un prtexte, vous vous tes plac dans ces derniers temps
contre le gouvernement du Roi, a rendu cette mesure invitable. Vous
jugerez combien elle m'est particulirement pnible. Mes sentiments
pour vous me font vous exprimer le dsir que vous vous rserviez pour
l'avenir, et que vous ne compromettiez point, par de fausses dmarches,
des talents qui peuvent encore servir utilement le Roi et le pays.

Vous jouissez de six mille francs sur les affaires trangres; ils vous
seront conservs. Croyez que je serai heureux, dans tout ce qui sera
compatible avec mon devoir, de vous donner des preuves de mon sincre
attachement.

DE SERRE.


2 _M. Guizot  M. de Serre_.

Pans, 17 juillet 1820.


J'attendais votre lettre; j'avais d la prvoir et je l'avais prvue
quand j'ai manifest hautement ma dsapprobation des actes et des
discours du ministre. Je me flicite de n'avoir rien  changer  ma
conduite. Demain comme hier je n'appartiendrai qu' moi-mme, et je
m'appartiendrai tout entier.

Je n'ai point et je n'ai jamais eu aucune pension ni traitement d'aucune
sorte sur les affaires trangres; je n'ai donc pas besoin d'en refuser
la conservation. Je ne comprends pas d'o peut venir votre erreur. Je
vous prie de vouloir bien l'claircir pour vous et les autres ministres,
car je ne souffrirais pas que personne vnt  la partager.

Agrez, je vous prie, l'assurance de ma respectueuse considration.

GUIZOT.


3 _M. Guizot  M. le baron Pasquier, ministre des affaires trangres_.

Paris, 17 juillet 1820.


Monsieur le baron,

Monsieur le garde des sceaux, en m'annonant que je viens d'tre, ainsi
que plusieurs de mes amis, loign du Conseil d'tat, m'crit:

Vous jouissez de six mille francs sur les affaires trangres; ils vous
seront conservs.

J'ai t fort tonn d'une telle erreur. J'en ignore compltement la
cause. Je n'ai point et n'ai jamais eu aucune pension ni traitement
d'aucune sorte sur les affaires trangres. Je n'ai donc pas mme besoin
d'en refuser la conservation. Il vous est ais, Monsieur le baron, de
vrifier ce fait, et je vous prie de vouloir bien le faire pour M.
le garde des sceaux et pour vous-mme, car je ne souffrirais pas que
personne pt avoir le moindre doute  cet gard. Agrez, etc.


4 _Le baron Pasquier  M. Guizot_.

Le 18 juillet 1820.


Je viens, Monsieur, de vrifier la cause de l'erreur contre laquelle
vous rclamez, et dans laquelle j'ai moi-mme induit M. le garde des
sceaux.

Votre nom se trouve, en effet, port sur les tats de dpense de mon
ministre pour une somme de six mille francs, et, en me prsentant cette
dpense, on a eu le tort de me la prsenter comme annuelle; ds lors je
dus la considrer comme un traitement.

Je viens de vrifier qu'elle n'a pas ce caractre et qu'il ne s'agissait
que d'une somme qui vous avait t compte comme encouragement de
l'tablissement d'un journal[26]. On supposait que cet encouragement
devait tre continu; de l le caractre d'annualit donn  la dpense.

Je vais me hter de dtromper M. le garde des sceaux en lui donnant
cette vritable explication.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considration distingue.

PASQUIER.

[Note 26: J'avais t charg de transmettre cet encouragement pour
l'tablissement du journal le _Courrier franais_.]





                                XII



_M. Branger  M. Guizot, ministre de l'instruction publique._

Passy, 13 fvrier 1834.


Monsieur le ministre,

Excusez la libert que je prends de vous recommander la veuve et les
enfants d'Emile Debraux. Vous vous demandez sans doute ce qu'tait Emile
Debraux; je puis vous le dire, car j'ai fait son loge en vers et en
prose. C'tait un chansonnier. Vous tes trop poli pour me demander 
prsent ce que c'est qu'un chansonnier, et je n'en suis pas fch, car
je serais embarrass de vous rpondre. Ce que je puis vous dire, c'est
que Debraux fut un bon Franais, qui chanta contre l'ancien gouvernement
jusqu' extinction de voix, et qui mourut six mois aprs la rvolution
de Juillet, laissant sa famille dans une profonde misre. Il fut une
puissance dans les classes infrieures; et soyez sr, Monsieur, que
comme il n'tait pas tout  fait aussi difficile que moi en fait de rime
et de ce qui s'en suit, il n'et pas manqu de chanter le gouvernement
nouveau, car sa seule boussole tait le drapeau tricolore.

Pour mon compte, j'ai toujours repouss le titre d'homme de lettres,
comme tant trop ambitieux pour un chansonnier; je voudrais pourtant
bien, Monsieur, que vous eussiez la bont de traiter la veuve d'Emile
Debraux comme une veuve d'homme de lettres, car il me semble que ce
n'est qu' ce titre qu'elle peut avoir droit aux secours que distribue
votre administration.

J'ai dj sollicit  la Commission de l'indemnit pour les condamns
politiques en faveur de cette famille. Mais, sous la Restauration,
Debraux n'a subi qu'une faible condamnation, qui donne peu de droits 
la veuve; aussi n'ai-je obtenu que trs-peu de chose.

Si j'tais assez heureux, Monsieur, pour vous intresser au sort de ces
infortuns, je m'applaudirais de la libert que j'ai prise de me faire
leur interprte auprs de vous. Ce qui a d m'y encourager, ce sont
les marques de bienveillance que vous avez bien voulu m'accorder
quelquefois.

Je saisis cette occasion de vous en renouveler mes remerciements, et
vous prie d'agrer, Monsieur, l'expression de la haute considration
avec laquelle j'ai l'honneur d'tre,

Votre trs-humble serviteur,

BRANGER.



FIN DU TOME PREMIER.




TABLE DES MATIRES
DU TOME PREMIER.



  CHAPITRE I.

  LA FRANCE AVANT LA RESTAURATION.

  (1807-1814.)

  Mes raisons pour publier ces _Mmoires_ de mon vivant.--Mon
  entre dans le monde.--Mes premires relations avec M. de
  Chateaubriand, M. Suard, Mme de Stal, M. de Fontanes,
  M. Royer-Collard.--On veut me faire nommer auditeur au
  Conseil d'tat imprial.--Pourquoi cela n'eut pas lieu.--J'entre
  dans l'Universit.--J'ouvre mon cours d'Histoire moderne.
  --Salons libraux et comit royaliste.--Caractre des diverses
  oppositions vers la fin de l'Empire.--Tentative de rsistance
  du Corps lgislatif.--MM. Lan, Gallois, Maine-Biran, Raynouard
  et Flaugergues.--Je pars pour Nmes.--tat et aspect
  de Paris et de la France en mars 1814.--La Restauration s'accomplit.--Je
  reviens  Paris et je suis nomm secrtaire gnral
  au ministre de l'intrieur.


  CHAPITRE II.

  LA RESTAURATION.

  (1814-1815.)

  Mes sentiments en entrant dans la vie publique.--Vraie cause et
  vrai caractre, de la Restauration.--Faute capitale du Snat
  imprial.--La Charte s'en ressent.--Objections diverses  la
  Charte.--Pourquoi elles furent vaines.--Ministre du roi
  Louis XVIII.--Inaptitude des principaux ministres au gouvernement
  constitutionnel.--M. de Talleyrand.--L'abb de Montesquiou.
  --M de Blacas.--Louis XVIII.--Principales affaires
  auxquelles j'ai pris part  cette poque.--Prsentation aux
  Chambres de l'Expos de la situation du royaume.--Loi sur la
  presse.--Ordonnance pour la rforme de l'instruction publique.
  --tat du gouvernement et du pays.--Leur inexprience
  commune.--Effets du rgime de libert.--Apprciation du
  mcontentement public et des complots.--Mot de Napolon
  sur la facilit de son retour.

  CHAPITRE III.

  LES CENT-JOURS.

  (1815.)

  Je quitte sur-le-champ le ministre de l'intrieur pour reprendre
  mon cours.--Attitude inquite des classes moyennes au
  retour de Napolon.--Ses motifs lgitimes.--Sentiments des
  peuples comme des gouvernements trangers envers Napolon.
  --Rapprochement apparent et lutte secrte de Napolon
  et des libraux.--Les Fdrs.--Carnot et Fouch.--Explosion
  de la libert pendant les Cent-Jours, mme dans le palais imprial.--
  Louis XVIII et son Conseil  Gand.--Le congrs et
  M. de Talleyrand  Vienne.--Je vais  Gand, de la part du
  comit royaliste constitutionnel de Paris.--Mes motifs et mes
  sentiments pendant ce voyage.--tat des partis  Gand.--Ma
  conversation avec Louis XVIII.---M. de Blacas.--M. de Chateaubriand.
  --M. de Talleyrand revient de Vienne.--
  Louis XVIII rentre en France.--Intrigue ourdie  Mons et
  djoue  Cambrai.--Aveuglement et faiblesse de la Chambre
  des reprsentants.--Mon opinion sur l'entre de Fouch dans
  Conseil du Roi.

  CHAPITRE IV.

  LA CHAMBRE DE 1815.

  (1815-1816.)

  Chute de M. de Talleyrand et de Fouch.--Formation du cabinet
  du duc de Richelieu.--Mes relations comme secrtaire
  gnral du ministre de la justice, avec M. de Marbois, garde
  des sceaux.--Arrive et physionomie de la Chambre des dputs.
  --Intentions et attitude de l'ancien parti royaliste.--Formation
  et composition d'un nouveau parti royaliste.--Lutte
  des classes sous le manteau des partis.--Lois d'exception.--
  Loi d'amnistie.--Le centre devient le parti du gouvernement
  et le ct droit l'opposition.--Questions sur les rapports de
  l'tat avec l'glise.--tat du gouvernement hors des Chambres.
  --Insuffisance de sa rsistance  l'esprit de raction.--
  Le duc de Feltre et le gnral Bernard.--Procs du marchal
  Ney.--Polmique entre M. de Vitrolles et moi.--Clture de la
  session.--Modifications dans le cabinet.--M. Lan, ministre
  de l'intrieur.--Je quitte le ministre de la justice et j'entre
  comme matre des requtes au Conseil d'tat.--Le cabinet
  s'engage dans la rsistance au ct droit.--M. Decazes.--
  Attitude de MM. Royer-Collard et de Serre.--Opposition de
  M. de Chateaubriand.--Le pays s'lve contre la Chambre des
  dputs.--Travail de M. Decazes pour en amener la dissolution.
  --Le Roi s'y dcide.--Ordonnance du 5 septembre
  1816.

  CHAPITRE V.

  GOUVERNEMENT DU CENTRE.

  (1816-1821.)

  Composition de la nouvelle Chambre des dputs.--Le cabinet
  a la majorit.--lments de cette majorit, le centre proprement
  dit et les doctrinaires.--Vrai caractre du centre.--
  Vrai caractre des doctrinaires et vraie cause de leur influence.
  --M. de la Bourdonnaye et M. Royer-Collard  l'ouverture
  de la session.--Attitude des doctrinaires dans le dbat
  des lois d'exception.--Loi des lections du 5 fvrier 1817.--
  Part que j'ai prise  cette loi.--De la situation actuelle et du
  rle politique des classes moyennes.--Le marchal Gouvion
  Saint-Cyr et la loi du recrutement du 10 mars 1818.--Les lois
  sur la presse de 1819 et M. de Serre.--Discussion prparatoire
  de ces lois dans le Conseil d'tat.--Administration gnrale du
  pays.--Modifications du cabinet de 1816  1820.--Imperfections
  du rgime constitutionnel.--Fautes des hommes.--
  Dissentiments entre le cabinet et les doctrinaires.--Le duc
  de Richelieu ngocie,  Aix-la-Chapelle, la retraite complte
  des troupes trangres.--Sa situation et son caractre.--
  Il attaque la loi des lections--Sa chute.--Cabinet de M. Decazes.
  --Sa faiblesse politique malgr ses succs parlementaires.
  --lections de 1819.--lection et non-admission de M. Grgoire.
  --Assassinat du duc de Berry.--Chute de M. Decazes.
  --Le duc de Richelieu rentre au pouvoir.--Son alliance avec
  le ct droit.--Changement de la loi des lections.--Dsorganisation
  du centre et progrs du ct droit.--Seconde chute
  du duc de Richelieu.--M. de Villle et le ct droit arrivent
  au pouvoir.

  CHAPITRE VI.

  GOUVERNEMENT DU CT DROIT.

  (1822-1827.)

  Situation de M. de Villle en arrivant au pouvoir.--Il est aux
  prises avec le ct gauche et les conspirations.--Caractre
  des conspirations.--Apprciation de leurs motifs.--Leurs liens
  avec quelques-uns des chefs de l'opposition parlementaire.
  --M. de La Fayette.--M. Manuel.--M. d'Argenson.--Leur attitude
  dans la Chambre des dputs.--Insuccs des conspirations
  et ses causes.--M. de Villle aux prises avec ses rivaux
  au dedans et  ct du cabinet.--Le duc Mathieu de Montmorency.
  --M. de Chateaubriand ambassadeur  Londres.--
  Congrs de Vrone.--M. de Chateaubriand dvient ministre
  des affaires trangres.--Guerre d'Espagne.--Apprciation de
  ses motifs et de ses effets.--Rupture entre M. de Villle et
  M. de Chateaubriand.--Chute de M. de Chateaubriand.--M. de
  Villle aux prises avec une opposition sortie du ct droit.--
  Le _Journal des Dbats_ et MM. Bertin.--M. de Villle tombe sous
  le joug de la majorit parlementaire.--Attitude et influence du
  parti ultra-catholique.--Apprciation de sa conduite.--Attaques
  dont il est l'objet.--M. de Montlosier.--M. Branger.--
  Faiblesse de M. de Villle.--Son dclin.--Ses adversaires  la
  cour.--Revue et licenciement de la garde nationale de Paris.
  --Trouble de Charles X.--Dissolution de la Chambre des dputs.
  --Les lections sont contraires  M. de Villle.--Il se
  retire.--Mot de Madame la Dauphine  Charles X.

  CHAPITRE VII.

  MON OPPOSITION.

  (1820-1830.)

  Ma retraite  la _Maisonnette_.--Je publie quatre crits politiques
  de circonstance: I _Du Gouvernement de la France depuis la
  Restauration et du Ministre actuel_ (1820); 2 _Des Conspirations
  et de la Justice politique_ (1821); 3 _Des Moyens de gouvernement
  et d'opposition dans l'tat actuel de la France_ (1821); 4 _De la_
  _peine de mort en matire politique_ (1822).--Caractre et effet de
  ces crits.--Limites de mon opposition.--Les _Carlonari_.--
  Visite de M. Manuel.--J'ouvre mon cours sur l'histoire des
  origines du gouvernement reprsentatif.--Son double but.--
  L'abb Frayssinous en ordonne la suspension.--Mes travaux
  historiques,--sur l'histoire d'Angleterre,--sur l'histoire de
  France.--Des relations et de l'influence mutuelle de l'Angleterre
  et de la France.--Du mouvement philosophique et littraire
  des esprits  cette poque.--La _Revue franaise_.--Le
  _Gloire_.--lections de 1827.--Ma participation  la socit
  _Aide-toi, le ciel t'aidera_.--Mes rapports avec le ministre Martignac.
  --Il autorise la rouverture de mon cours.--Mes
  leons de 1828  1830 sur l'histoire de la civilisation en Europe
  et en France.--Leur effet.--Chute du ministre Martignac
  et avnement de M. de Polignac.--Je suis lu dput 
  Lisieux.

  CHAPITRE VIII

  L'ADRESSE DES 221.

  (1830.)

  Attitude  la fois menaante et inactive du ministre.--Fermentation
  lgale du pays.--Associations pour le refus ventuel
  de l'impt non vot.--Caractre et tat d'esprit de M. de
  Polignac.--Nouvelle physionomie de l'opposition.--Ouverture
  de la session.--Discours du Roi.--Adresse de la Chambre
  des pairs.--Prparation de l'Adresse de la Chambre des dputs.
  --Perplexit du parti modr et de M. Royer-Collard.
  --Dbat de l'Adresse.--Dbut simultan dans la Chambre de
  M. Berryer et de moi.--Prsentation de l'Adresse au Roi.--
  Prorogation de la session.--Retraite de MM. de Chabrol et
  Courvoisier.--Dissolution de la Chambre des dputs.--Mon
  voyage  Nmes pour les lections.--Leur vrai caractre.--
  Dispositions de Charles X.



  PICES HISTORIQUES.

  I

  1 Le vicomte de Chateaubriand  M. Guizot.
  2 Le vicomte de Chateaubriand  M. Guizot.
  3 Le vicomte de Chateaubriand  M. Guizot.

  II

  Le comte de Lally-Tolendal  M. Guizot.

  III

  Discours prononc pour l'ouverture du cours d'histoire moderne
  de M. Guizot, le 11 dcembre 1812.

  IV

  1 L'abb de Montesquiou  M. Guizot.
  2 L'abb de Montesquiou  M. Guizot.

  V

  Fragments extraits d'un crit de M. Guizot, intitul: _Quelques
  Ides sur la libert de la presse_, et publi en 1814.

  VI

  Rapport au Roi et Ordonnance du Roi pour la rforme de l'instruction
  publique (17 fvrier 1815.)

  VII

  Note rdige et remise au Roi et au Conseil, en aot 1816, par
  M. Lan, ministre de l'intrieur, sur la dissolution de la
  Chambre des dputs de 1815.

  VIII.

  Correspondance entre le vicomte de Chateaubriand, le comte
  Decazes, ministre de la police gnrale, et M. Dambray,
  chancelier de France,  l'occasion de la saisie de la _Monarchie
  selon la Charte_, pour cause de contravention aux
  lois et rglements sur l'imprimerie (septembre 1816).

  1 Procs-verbal de saisie.
  2 M. le vicomte de Chateaubriand .M. le comte Decazes.
  3 M. le comte Decazes  M. le vicomte de Chateaubriand.
  4 M. le vicomte de Chateaubriand  M. le comte Decazes.
  5 M. Dambray  M. le comte Decazes.
  6 M. le vicomte de Chateaubriand  M. le chancelier Dambray.
  7 M. Dambray  M. le vicomte de Chateaubriand.

  IX.

  Tableaux des principales modifications et rformes introduites
  dans l'administration gnrale de la France, par MM. Lan
  et Decazes, successivement ministres de l'intrieur de
  1816  1820, et par M. le marchal Gouvion Saint-Cyr,
  ministre de la guerre de 1817  1819.

  X.

  M. Guizot  M. de Serre.--Projet de loi sur l'organisation de la
  Lgislature.

  XI.

  Correspondance entre M. de Serre, garde des sceaux, M. le
  baron Pasquier, ministre des affaires trangres, et
  M. Guizot,  l'occasion de la destitution de M. Guizot
  comme conseiller d'tat.

  1 M. de Serre, garde des sceaux,  M. Guizot.
  2 M. Guizot  M. de Serre.
  3 M. Guizot  M. le baron Pasquier, ministre des affaires
        trangres.
  4 Le baron Pasquier  M. Guizot.

  XII.

  M. Branger  M. Guizot, ministre de l'instruction publique..




FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires pour servir  
l'Histoire de mon temps (Tome 1), by Franois Pierre Guillaume Guizot

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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