The Project Gutenberg EBook of Journal des Goncourt  (Premier Volume)
by Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt

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Title: Journal des Goncourt  (Premier Volume)
       Memoires de la vie literaire

Author: Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt

Release Date: January 25, 2005 [EBook #14799]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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JOURNAL DES GONCOURT
MMOIRES DE LA VIE LITTRAIRE


PREMIER VOLUME
1851-1861




PARIS, G. CHARPENTIER ET Cie, DITEURS, 11, RUE DE GRENELLE.
1887.




PRFACE


Ce journal est notre confession de chaque soir: la confession de deux vies
_inspares_ dans le plaisir, le labeur, la peine, de deux penses
jumelles, de deux esprits recevant du contact des hommes et des choses des
impressions si semblables, si identiques, si homognes, que cette
confession peut tre considre comme l'expansion d'un seul _moi_ et d'un
seul _je_.

Dans cette autobiographie, au jour le jour, entrent en scne les gens que
les hasards de la vie ont jets sur le chemin de notre existence. Nous les
avons _portraiturs_, ces hommes, ces femmes, dans leurs ressemblances du
jour et de l'heure, les reprenant au cours de notre journal, les
remontrant plus tard sous des aspects diffrents, et, selon qu'ils
changeaient et se modifiaient, dsirant ne point imiter les faiseurs de
mmoires qui prsentent leurs figures historiques, peintes en bloc et
d'une seule pice, ou peintes avec des couleurs refroidies par
l'loignement et l'enfoncement de la rencontre,--ambitieux, en un mot, de
reprsenter l'ondoyante humanit dans sa _vrit momentane_.

Quelquefois mme, je l'avoue, le changement indiqu chez les personnes qui
nous furent familires ou chres ne vient-il pas du changement qui s'tait
fait en nous? Cela est possible. Nous ne nous cachons pas d'avoir t des
cratures passionnes, nerveuses, maladivement impressionnables, et par l
quelquefois injustes. Mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que si
parfois nous nous exprimons avec l'injustice de la prvention ou
l'aveuglement de l'antipathie irraisonne, nous n'avons jamais menti
sciemment sur le compte de ceux dont nous parlons.

Donc, notre effort a t de chercher  faire revivre auprs de la
postrit nos contemporains dans leur ressemblance anime,  les faire
revivre par la stnographie ardente d'une conversation, par la surprise
physiologique d'un geste, par ces riens de la passion o se rvle une
personnalit, par ce je ne sais quoi qui donne l'intensit de la vie,--par
la notation enfin d'un peu de cette fivre qui est le propre de
l'existence capiteuse de Paris.

Et, dans ce travail qui voulait avant tout _faire vivant_ d'aprs un
ressouvenir encore chaud, dans ce travail jet  la hte sur le papier et
qui n'a pas t toujours relu--vaillent que vaillent la syntaxe au petit
bonheur, et le mot qui n'a pas de passeport--nous avons toujours prfr
la phrase et l'expression qui moussaient et _acadmisaient_ le moins le
vif de nos sensations, la fiert de nos ides.

Ce journal a t commenc le 2 dcembre 1851, jour de la mise en vente de
notre premier livre, qui parut le jour du coup d'tat.

Le manuscrit tout entier, pour ainsi dire, est crit par mon frre, sous
une dicte  deux: notre mode de travail pour ces Mmoires.

Mon frre mort, regardant notre oeuvre littraire comme termine, je
prenais la rsolution de cacheter le journal  la date du 20 janvier 1870,
aux dernires lignes traces par sa main. Mais alors j'tais mordu du
dsir amer de me raconter  moi-mme les derniers mois et la mort du
pauvre cher, et presque aussitt les tragiques vnements du sige et de
la Commune m'entranaient  continuer ce journal, qui est encore, de temps
en temps, le confident de ma pense.

EDMOND DE GONCOURT.

Schliersee, aot 1872.

       *       *       *       *       *

Ce journal ne devait paratre que vingt ans aprs ma mort. C'tait, de ma
part, une rsolution arrte, lorsque l'an dernier, dans un sjour que je
faisais  la campagne, chez Alphonse Daudet, je lui lisais un cahier de ce
journal, que sur sa demande j'avais pris avec moi. Daudet prenait plaisir
 la lecture, s'chauffait sur l'intrt des choses racontes sous le coup
de l'impression, me sollicitait d'en publier des fragments, mettait une
douce violence  emporter ma volont, en parlait  notre ami commun,
Francis Magnard, qui avait l'aimable ide de les publier dans le _Figaro_.

Or voici ce journal, ou du moins la partie qu'il est possible de livrer 
la publicit de mon vivant et du vivant de ceux que j'ai tudis et peints
_ad vivum_.

Ces mmoires sont absolument indits, toutefois il m'a t impossible de
ne pas  peu prs rditer, par-ci, par-l, tel petit morceau d'un roman
ou d'une biographie contemporaine qui se trouve tre une page du journal,
employe comme document dans ce roman ou cette biographie.

Je demande enfin au lecteur de se montrer indulgent pour les premires
annes, o nous n'tions pas encore matres de notre instrument, o nous
n'tions que d'assez imparfaits rdacteurs de la _note d'aprs nature_;
puis, il voudra bien songer aussi qu'en ce temps de dbut, nos relations
taient trs restreintes et, par consquent, le champ de nos observations
assez born[1].

E. DE G.

[Note 1: Je refonds dans notre JOURNAL le petit volume des IDES ET
SENSATIONS qui en taient tires, en les remettant  leur place et  leur
date.]




JOURNAL DES GONCOURT




ANNE 1851


_2 Dcembre 1851_.--Au jour du jugement dernier, quand les mes seront
amenes  la barre par de grands anges, qui, pendant les longs dbats,
dormiront,  l'instar des gendarmes, le menton sur leurs deux gants
d'ordonnance, et quand Dieu le Pre, en son auguste barbe blanche, ainsi
que les membres de l'Institut le peignent dans les coupoles des glises,
quand Dieu m'interrogera sur mes penses, sur mes actes, sur les choses
auxquelles j'ai prt la complicit de mes yeux, ce jour-l: Hlas!
Seigneur, rpondrai-je, j'ai vu un coup d'tat!

       *       *       *       *       *

Mais qu'est-ce qu'un coup d'tat, qu'est-ce qu'un changement de
gouvernement pour des gens qui, le mme jour, doivent publier leur premier
roman. Or, par une malechance ironique, c'tait notre cas.

Le matin donc, lorsque, paresseusement encore, nous rvions d'ditions,
d'ditions  la Dumas pre, claquant les portes, entrait bruyamment le
cousin Blamont, un ci-devant garde du corps, devenu un conservateur
_poivre et sel_, asthmatique et rageur.

--Nom de Dieu, c'est fait! soufflait-il.

--Quoi, c'est fait?

--Eh bien, le coup d'tat!

--Ah! diable... et notre roman dont la mise en vente doit avoir lieu
aujourd'hui!

--Votre roman... un roman... la France se fiche pas mal des romans
aujourd'hui, mes gaillards!--et par un geste qui lui tait habituel,
croisant sa redingote sur le ventre, comme on sangle un ceinturon, il
prenait cong de nous, et allait porter la triomphante nouvelle du
quartier Notre-Dame-de-Lorette au faubourg Saint-Germain, en tous les
logis de sa connaissance encore mal veills.

Aussitt  bas de nos lits, et bien vite, nous tions dans la rue, notre
vieille rue Saint-Georges, o dj le petit htel du journal LE NATIONAL
tait occup par la troupe... Et dans la rue, de suite nos yeux aux
affiches, car gostement nous l'avouons,--parmi tout ce papier
frachement placard, annonant la nouvelle troupe, son rpertoire, ses
exercices, les chefs d'emploi, et la nouvelle adresse du directeur pass
de l'lyse aux Tuileries--nous cherchions la ntre d'affiche, l'affiche
qui devait annoncer  Paris la publication d'EN 18.., et apprendre  la
France et au monde les noms de deux hommes de lettres de plus: _Edmond et
Jules de Goncourt_.

L'affiche manquait aux murs. Et la raison en tait celle-ci: Gerds, qui
se trouvait  la fois--rapprochement singulier--l'imprimeur de la REVUE
DES DEUX MONDES et d'EN 18.., Gerds, hant par l'ide qu'on pouvait
interprter un chapitre politique du livre comme une allusion 
l'vnement du jour, tout plein, au fond, de mfiance pour ce titre
bizarre, incomprhensible, cabalistique, et qui lui semblait cacher un
rappel dissimul du 18 Brumaire, Gerds, qui manquait d'hrosme, avait,
de son propre mouvement, jet le paquet d'affiches au feu.

       *       *       *       *       *

Nous tions bien aussi un peu sortis, il faut l'avouer, pour savoir des
nouvelles de notre oncle, le reprsentant. La vieille portire de la rue
de Verneuil, une vieille larme de conserve dans son oeil de chouette, nous
disait: Messieurs, je lui avais bien dit de ne pas y aller... mais il
s'est entt... on l'a arrt  la mairie du Xe arrondissement. Nous
voil  la porte de la caserne d'Orsay, o avaient t enferms les
reprsentants arrts  la mairie. Des sergents de ville nous jettent:
Ils n'y sont plus.--O sont-ils?--On ne sait pas!--Et le factionnaire
crie: Au large!

       *       *       *       *       *

_Lundi 15 dcembre_.--Jules, Jules... un article de Janin dans les DBATS!
C'est Edmond qui, de son lit, me crie la bonne et inattendue nouvelle. Oui,
tout un feuilleton du lundi parlant de nous  propos de tout et de tout 
propos de nous, et pendant douze colonnes, battant et brouillant le compte
rendu de notre livre avec le compte rendu de la DINDE TRUFFE, de M. Varin,
et des CRAPAUDS IMMORTELS, de MM. Clairville et Dumanoir:--un feuilleton
o Janin nous fouettait avec de l'ironie, nous pardonnait avec de l'estime
et de la critique srieuse; un feuilleton prsentant au public notre
jeunesse avec un serrement de main et l'excuse bienveillante de ses
tmrits.

Et nous restons sans lire, les yeux charms, sur ces vilaines lettres de
journal, o votre nom semble imprim en quelque chose qui vous caresse le
regard, comme jamais le plus bel objet d'art ne le caressera.

C'est une joie plein la poitrine, une de ces joies, de premire communion
littraire, une de ces joies qu'on ne retrouve pas plus que les joies du
premier amour. Tout ce jour-l, nous ne marchons pas, nous courons... Nous
allons remercier Janin qui nous reoit rondement, avec un gros sourire
jovial, nous examine, nous presse les mains, en nous disant: Eh bien!
f....., c'est bien comme cela que je vous imaginais!

Et des rves, et des chteaux en Espagne, et la tentation de se croire
presque des grands hommes arms par le critique des DBATS du plat de sa
plume, et l'attente, penchs sur nos illusions, d'une avalanche d'article
dans tous les journaux.

--Un original garon que l'ami qui nous tait tomb du bout de notre
famille, un mois avant la publication d'En 18.., un parent, un cousin.

On sonne un matin. Apparat un jeune homme barbu et grave que nous
reconnaissons  peine. Nous avions grandi comme grandissent souvent les
enfants d'une mme famille, runis  des annes de distance par un sjour
dans la mme maison pendant les vacances. Tout petit il visait  l'homme.
Au collge Stanislas, il s'tait fait renvoyer. Lors de mes quinze ans,
lorsque je dnais  ct de lui, il m'entretenait d'orgies qui me
faisaient ouvrir de grands yeux. Dj il touchait aux lettres et
corrigeait les preuves de son professeur Yanoski. A vingt ans, il avait
des opinions rpublicaines et une grande barbe, et il portait un chapeau
pointu couleur feuille morte, disait: mon parti, crivait dans la
LIBERT DE PENSER, rdigeait de terribles articles contre l'inquisition,
et prtait de l'argent au philosophe X... Tel tait notre jeune cousin,
Pierre-Charles, comte de Villedeuil.

Le prtexte de cette visite tait je ne sais quel livre de bibliographie
pour lequel il cherchait deux collaborateurs. Nous causons; peu  peu il
sort de sa gravit et descend de sa barbe noire, blague joliment la grosse
caisse sur laquelle il bat la charge de ses ambitions, avoue l'enfant naf
qu'il est, nous tend cordialement la main. Nous tions seuls, nous allions
 l'avenir, lui aussi! Puis la famille, quand elle ne divise pas, noue
toujours un peu. Et nous nous mmes tous les trois en route pour arriver.

Un soir, dans un caf  ct du Gymnase, par manire de passe-temps, nous
jetions en l'air des titres de journaux. L'CLAIR, fait Villedeuil en
riant, et continuant  rire: A propos, si nous le fondions, ce journal,
hein? Il nous quitte, bat les usuriers, imagine un frontispice o la
foudre tombait sur l'Institut, avec les noms de Hugo, de Musset, de Sand
dans les zigzags de l'clair, achte un almanach Bottin, fait des bandes,
et, le dernier coup de fusil du 2 dcembre parti, le journal l'CLAIR
parat. L'Institut l'chappa belle, la censure avait retenu le frontispice
du journal.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 dcembre 1851_.--Janin, dans la visite que nous lui avions
faite, nous avait dit: Pour arriver, voyez-vous, il n'y a que le
thtre! Au sortir de chez lui, il nous vient en chemin l'ide de faire
pour le Thtre-Franais une revue de l'anne dans une conversation, au
coin d'une chemine, entre un homme et une femme de la socit, pendant la
dernire heure du vieil an.

La petite chose finie et baptise: LA NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE, Janin
nous donne une lettre pour Mme Allan.

Et nous voici, rue Mogador, au cinquime, dans l'appartement de l'actrice
qui a rapport Musset de Russie, et o une vierge byzantine, au nimbe de
cuivre dor, rappelle le long sjour de la femme l-bas. Elle est en train
de donner le dernier coup  sa toilette devant une psych  trois battants,
presque referme sur elle et qui l'enveloppe d'un paravent de miroirs. La
grande comdienne se montre accueillante avec une voix rude, rocailleuse,
une voix que nous ne reconnaissons pas, et qu'elle a l'art de transformer
en une musique au thtre.

Elle nous donne rendez-vous pour le lendemain. Je suis mu, Mme Allan a,
de suite, pour m'encourager dans ma lecture, de ces petits murmures
flatteurs pour lesquels on baiserait les pantoufles d'une actrice. Bref,
elle accepte le rle et elle s'engage  l'apprendre et  le jouer le 31
dcembre, et nous sommes le 21.

Il est deux heures. Nous dgringolons l'escalier et nous courons chez
Janin. Mais c'est le jour de son feuilleton. Impossible de le voir. Il
nous fait dire qu'il verra Houssaye le lendemain.

De l, d'un saut dans le cabinet du directeur du Thtre-Franais, auquel
nous sommes parfaitement inconnus: Messieurs, nous dit-il tout d'abord,
nous ne jouerons pas de pices nouvelles cet hiver. C'est une
dtermination prise... je n'y puis rien. Un peu touch toutefois par nos
tristes figures, il ajoute: Que Lireux vous lise et fasse son rapport, je
vous ferai jouer si je puis obtenir une lecture de faveur.

Il n'est encore que quatre heures. Un coup nous jette chez Lireux.

--Mais, Messieurs, nous dit assez brutalement la femme qui nous ouvre la
porte, vous savez bien qu'on ne drange pas M. Lireux, il est  son
feuilleton.

--Entrez, Messieurs, nous crie une voix bon enfant.

Nous pntrons dans une tanire d'homme de lettres  la Balzac, o a sent
la mauvaise encre et la chaude odeur d'un lit qui n'est pas encore fait.
Le critique, trs aimablement, nous promet de nous lire le soir et de
faire son rapport le lendemain.

Aussitt, de chez Lireux nous nous prcipitons chez Brindeau qui doit
donner la rplique  Mme Allan. Brindeau n'est pas rentr, mais il a
promis d'tre  la maison  cinq heures, et sa mre nous retient. Un
intrieur tout rempli de gentilles et bavardes fillettes. Nous restons
jusqu' six heures... et pas de Brindeau.

Enfin nous nous dcidons  aller le relancer au Thtre-Franais,  sept
heures et demie:--Dites toujours,--s'crie-t-il pendant qu'il s'habille,
tout courant dans sa loge, et nu sous un peignoir blanc.--Vraiment, pas
possible d'entendre la lecture de votre pice. Et il galope  la recherche
d'un peigne, d'une brosse  dents.--Ce soir, hasardons-nous, aprs la
reprsentation?--Non, je vais souper en sortant d'ici avec des amis... Ah!
tenez, j'ai, dans ma pice, un quart d'heure de sortie... Je vous lirai
pendant ce temps-l... Attendez-moi dans la salle. La pice dans laquelle
il jouait finie, nous repinons Brindeau qui veut bien du rle.

Du Thtre-Franais, nous portons le manuscrit chez Lireux, et,  neuf
heures, nous retombons chez Mme Allan, que nous trouvons tout entoure de
famille, de collgiens, et  laquelle nous racontons notre journe.

      *       *       *       *       *

_Mardi 23 dcembre_.--Assis sur une banquette de l'escalier du thtre et
palpitants et tressaillants au moindre bruit, nous entendons,  travers
une porte qui se referme sur elle, Mme Allan jeter de sa vilaine voix de
la ville: Ce n'est pas gentil, a!

--Enfoncs! dit l'un de nous  l'autre, avec cet affaissement moral et
physique qu'a si bien peint Gavarni, dans l'croulement de ce jeune homme
tomb sur la chaise d'une cellule de Clichy.




ANNE 1852


_Fin de janvier 1852_.--L'CLAIR, _Revue hebdomadaire de la Littrature,
des Thtres et des Arts_, a paru le 12 janvier.

Depuis ce jour, nous voil avec Villedeuil  jouer au journal. Notre
journal a un bureau au rez-de-chausse dans une rue o l'on commence 
btir: rue d'Aumale; il a un grant auquel on donne cent sous par
signature; il a un programme qui est l'assassinat du classicisme; il a des
annonces gratuites et des promesses de primes.

Nous passons au bureau, deux ou trois heures par semaine,  attendre,
chaque fois que s'entend un pas dans cette rue o l'on passe peu, 
attendre l'abonnement, le public, les collaborateurs. Rien ne vient. Pas
mme de copie, fait inconcevable! pas mme un pote, fait plus miraculeux
encore!

Une rousse du nom de Sabine, qui est la seule personne qui frquente le
bureau, nous demandant un jour: Et ce monsieur, qui est l, pourquoi
a-t-il l'air si triste? On lui rpond en choeur: C'est notre caissier!

--Le lit o l'homme nat, se reproduit et meurt: quelque chose  faire
l-dessus, un jour.

--La sculpture anglaise et les romances de Losa Puget sont soeurs.

--Ah! si l'on avait un secrtaire de ses ivresses!

--Au fond, il n'y a au monde que deux mondes: celui o l'on balle, et
celui o l'on vous emprunte vingt francs.

--Dans l'hypertrophie du coeur, la figure, aprs la mort, prend le
caractre extatique. Une jeune fille qu'on croyait morte  la suite de
cette maladie,--son pre pleurant au pied de son lit,--rejette soudain le
drap qu'elle avait sur la tte, se soulve dans une attitude de prire,
montrant un visage  la beaut surnaturelle qui fait croire  un miracle,
et aprs un petit discours de consolation adress  son pre, se recouche
et repose le drap sur sa tte, en disant: Je puis dormir maintenant.

--J'ai connu un amant qui disait  sa matresse se plaignant d'avoir perdu
une fausse dent de 200 francs: Si tu la faisais afficher?

--Nous continuons intrpidement notre journal dans le vide, avec une foi
d'aptres et des illusions d'actionnaires. Villedeuil est oblig de vendre
une collection des ORDONNANCES DES ROIS DE FRANCE pour lui allonger
l'existence, puis il dcouvre un usurier dont il tire cinq  six mille
francs. Les grants,  cent sous la signature, se succdent: le premier,
Pouthier, un peintre bohme, ami de collge d'Edmond, est remplac par un
nomm Cahu, un tre aussi fantastique que son nom, et qui est libraire
philologique dans le quartier de la Sorbonne et membre de l'Acadmie
d'Avranches; et Cahu cde la place  un ancien militaire, auquel un tic
nerveux fait  tout moment regarder la place de ses paulettes et cracher
par-dessus ses deux paules.

Dans les six mille francs que Villedeuil tait cens avoir reus de son
usurier, figurait, pour une assez forte valeur, un lot de deux cents
bouteilles de champagne. Le vin commenant  s'avarier, le fondateur de
l'CLAIR a l'ide d'enlever le journal en donnant un bal, et en offrant ce
bal au champagne, comme prime aux abonns. On invite toutes les
connaissances de l'CLAIR, le bohme Pouthier, un architecte sans ouvrage,
un marchand de tableaux, des anonymes ramasss au hasard de la rencontre,
quelques femmes vagues, et,  un moment, pour animer un peu cette fte de
famille, Nadar, qui commenait une srie de caricatures dans notre journal,
a l'ide d'ouvrir les volets, et d'inviter les passants et les passantes
par la fentre.

--Une femme entretenue de notre maison disait  sa bonne: Vous pourriez
bien dire: Madame, s'il vous plat.--Tiens, je n'ai pas la force de parler,
 et il faut encore que je dise: Madame, et s'il vous plat!

--Le Jhovah de la Bible, un Arpin. Le Dieu de l'vangile, un sope
onctueux, un politique, un agent d'affaires  consultations gratuites et
bienveillantes.

--Nous qui avons pass notre enfance  regarder,  copier des
lithographies de Gavarni, nous qui tions, sans le connatre, et sans
qu'il nous connt, ses admirateurs, nous avons dcid Villedeuil  lui
demander des dessins. Et ce soir, un dner a eu lieu,  la Maison d'Or, o
il nous a propos pour notre journal la srie du MANTEAU D'ARLEQUIN.

--Portrait d'un vieux monsieur en omnibus. Face massive et mafflue. Des
taches blanchtres au lieu de sourcils. Yeux en verroterie bleue  fleur
de tte. Poches jauntres et bleuissantes sous les yeux. Petit nez trs
relev au bout couleur de nfle. Oreilles couleur de vieille cire, avec
dessus un duvet blanc comme sur les orties.

Autre vieux monsieur. Cheveux blancs trs courts, sourcils rests noirs,
des yeux qui semblent des yeux d'mail entre des paupires sans cils,
coloration bilieuse du teint, galbe osseux, sculpture macie des chairs.
Ce vieillard  la tte o il y a du cabotin et du conventionnel, porte un
col large, rabattu  l'enfant, une cravate chamois  bouquets roses et
verts, et une chane de montre s'chappe de son gilet pour se perdre dans
la poche extrieure d'une redingote vert bouteille, pendant qu'une de ses
mains orne d'une bague en turquoise, pose sur un manteau pli sur ses
genoux, un manteau raisin de Corinthe.

--Les tragdies... oh! que c'est embtant ces vieilles tragdies!...
Rachel... une femme plate!...--c'est Janin qui cause avec le dcousu d'un
de ses feuilletons.--Les acteurs... ils jouent tous la mme chose... moi,
je ne parle que des actrices... Encore, quand ils sont bien laids, comme
Ligier, on peut dire qu'ils ont du talent... mais, sans cela jamais leur
nom ne se trouve sous ma plume... Voyez-vous, le thtre, il faut que a
soit deux et deux font quatre, et qu'il y ait des rles de femmes... c'est
ce qui fait le succs de Mazres.... Figurez-vous que Mlle B... est venue
l'autre jour me demander 500 francs. Je lui ai demand pourquoi? Afin de
parfaire 1000 francs pour se faire aimer par F... Et Janin clate de
rire. Une chose neuve? une chose neuve pour le public, allons donc! Si la
REVUE DES DEUX MONDES changeait de couleur sa couverture, elle perdrait
2000 abonns... Amusez-vous, allez, on regrette a plus tard, il n'est
plus temps... A propos, vous avez crit un joli article sur cet
ornemaniste, sur ce Possot... Vous avez quelque chose de lui, hein?... Oh!
les attaques, a ne me fait rien. Qu'est-ce qu'on peut me dire: que je
suis bte, que je suis vieux, que je suis laid! a m'est parfaitement
gal... Ce Roqueplan, un homme tout couvert de l'_aes alienum_, comme dit
Salluste... Tenez, il y a un jeune homme, l'auteur d'une SAPHO, qui a
touch juste, le mtin! Il a mis dans sa prface: les auteurs qui vont
louer leurs livres au cabinet de lecture... Et ce Pyat... J'ai voulu
devant les magistrats dire toute ma conduite, montrer toute ma vie... Mais
quand on me dit que je ne sais pas le franais, moi, qui ne sais que
cela... car je ne sais ni l'histoire, ni la gographie, ni rien... mais le
franais, cela me parat prodigieux... Tout de mme, ils ne m'empcheront
pas d'avoir tout Paris  mon enterrement!

Et nous reconduisant jusqu' la porte de son cabinet, il nous dit:
Voyez-vous, jeunes gens, il ne faut pas trop, trop de conscience!

       *       *       *       *       *

--Sur la route de Versailles, au Point-du-Jour,  ct d'un cabaret ayant
pour enseigne: _A la renaissance du Perroquet savant_, un mur qui avance
avec de vieilles grilles rouilles qu'on ne dirait jamais s'ouvrir. Le mur
est dpass par un toit de maison et par des cimes de marronniers tts,
au milieu desquels s'lve un petit btiment carr,--une glacire
surmonte d'une statue de pltre tout caille: LA FRILEUSE d'Houdon.

Dans ce mur fruste, une porte  la sonnette de tirage casse, dont le
tintement grle veille l'aboiement de gros chiens de montagne. On est
long  venir ouvrir;  la fin, un domestique apparat et nous conduit  un
petit atelier dans le jardin, clair par le haut et tout souriant. C'est
l que nous faisons notre premire visite  Gavarni.

Il nous promne dans sa maison dont il nous raconte l'histoire: un ancien
atelier de faux-monnoyeurs sous le Directoire, devenu la proprit du
fameux Leroy, le modiste de Josphine, qui utilisa la chambre de fer o
l'on avait fabriqu la fausse monnaie  serrer les manteaux de Napolon,
brods d'abeilles d'or. Il nous fait traverser les grandes pices du
rez-de-chausse, dcores de peintures sur les murs reprsentant des vues
locales: la porte d'Auteuil en 1802.

Nous parcourons avec lui toute la maison et les interminables corridors du
second tage, o d'anciens costumes de carnaval, mal emballs, s'chappent
et ressortent de cartons  chapeaux de femmes.

Nous redescendons dans sa chambre, o prs d'un petit lit de fer troit,
--une couche d'ascte,--il y a sur la table de nuit un couteau en travers
d'un livre ayant pour titre: LE CARTSIANISME.

       *       *       *       *       *

--Tous comptes faits avec Dumineray, le seul diteur de Paris qui, sous
l'tat de sige, ait os prendre en dpt notre pauvre EN 18.., nous avons
vendu une soixantaine d'exemplaires.

       *       *       *       *       *

--J'ai eu, dans ma famille, un type de la fin d'un monde,--un marquis, le
fils d'un ancien ministre de la monarchie.

C'tait, quand je l'ai connu un beau vieillard  cheveux d'argent,
rayonnant de linge blanc, ayant la grande politesse galante du gentilhomme,
la mine tout  la fois bienveillante et haute, la face d'un Bourbon, la
grce d'un Choiseul, et le sourire toujours jeune auprs des femmes.

Cet aimable et charmant dbris de cour n'avait qu'un dfaut: il ne pensait
pas. De sa vie je ne l'ai jamais entendu parler d'une chose qui ne ft pas
aussi matrielle que le temps du jour ou le plat du dner. Il recevait et
faisait relier le CHARIVARI et la MODE. Il pardonnait pourtant  la fin au
gouvernement qui faisait monter la rente. Il s'enfermait pour faire des
comptes avec sa cuisinire: c'tait ce qu'il appelait _travailler_. Il
avait un prie-Dieu recouvert en moquette dans sa chambre. Il avait dans
son salon des meubles de la Restauration, des fauteuils en tapisserie au
petit point, o tait reste comme l'ombre du chapeau de la duchesse
d'Angoulme. Il avait une vieille livre, une vieille voiture, et un vieux
ngre qu'il avait rapport des colonies, o il mena joyeuse vie pendant
l'migration: ce ngre tait comme un morceau du XVIIIe sicle et de sa
jeunesse  ct de lui.

Mon parent avait encore les prjugs les plus inous. Il croyait par
exemple que les gens qui font regarder la lune, mettent dans les
lorgnettes des choses qui font mal aux yeux, etc., etc.

Il allait  la messe, jenait, faisait ses pques. A la fin du carme, le
maigre l'exasprait: alors seulement il grondait ses domestiques.

Il demeurait dans tout cet homme quelque chose d'un grand principe tomb
en enfance. C'tait une bte gnreuse, noble, vnrable, une bte de
coeur et de race.

       *       *       *       *       *

GAVARNIANA.

--Je hais tout ce qui est _coeur_ imprim, mis sur du papier.

--Je fais le bien, parce qu'il est un grand seigneur qui me paye cela,--et
ce grand seigneur, c'est le plaisir de bien faire.

--Le chemin de fer et sa vitesse relative, voil un beau progrs, si vous
avez dcupl chez l'homme le dsir de la vitesse!

--Gavarni disait de Dickens qu'il avait une vanit norme et paralysante,
peinte sur la figure.

--Gavarni avait vu de Balzac un billet ainsi rdig:

De chez Vachette.

Mon cher Posper (_sic_), viens ce soir chez Laurent-Jan, il y aura des
c.... p..... bien habilles.

BALZAC.

--Quand Gavarni avait t  Bourg avec Balzac pour tcher de sauver Peytel,
il tait oblig de lui rpter  tout moment: Voyons, il s'agit d'une
chose grave, Balzac, il faut tre convenable pendant les quelques jours
que nous sommes ici, et il lchait le grand crivain le moins possible.
Un jour qu'il avait t oblig de le quitter deux heures, il le retrouvait
sur la place o il avait accroch le sous-prfet, et lui racontait comment
les petites filles s'amusent dans les pensions.

Dans ce voyage o Gavarni tait oblig de veiller  la propret de son
compagnon, un jour il ne pouvait s'empcher de lui dire:

--Ah , Balzac, pourquoi n'avez-vous pas un ami... oui, un de ces
bourgeois btes et affectueux, comme on en trouve... qui vous laverait les
mains, mettrait votre cravate, enfin qui prendrait de vous le soin que
vous n'avez pas le temps...

--Oh! s'cria Balzac, un ami comme a, je le ferai passer  la postrit!

       *       *       *       *       *

--Nos soires, presque toutes les soires, o nous ne travaillons pas,
nous les passons dans le fond de la boutique d'un singulier marchand de
tableaux, dans la boutique de X..., qui, sous le prtexte d'occuper
l'oisivet de sa vie, va encore manger une cinquantaine de mille francs 
son pre. Un grand, gros, fort garon, occup  remonter  toute minute,
par un geste bte, une paire de lunettes qui lui dvale du nez, et si
souffl par tout le corps d'une mauvaise graisse, qu'il semble en
baudruche, et que la plaisanterie ordinaire de Pouthier est de crier:
Fermez les fentres ou Pamphile va s'envoler! Le meilleur des hommes et
le marchand le plus paresseux, le plus flneur, le plus _boubouilleur_, le
plus incapable de tirer un gain d'une chose qu'il vend,--et qui, 365 fois
par an, a besoin de voir, autour de son dner, cinq ou six figures, si ce
n'est au moins autour de la table, o, du matin au soir, se vident les
canettes.

Il a emmnag avec lui une jeune femme, pas prcisment jolie, et qui de
temps en temps se drobe et se cache dans un joli mouvement contourn pour
prendre une prise de tabac, mais une jeune femme qui a de paresseuses
poses de chatte dans sa bergre au coin de la chemine, un petit bagout
spirituel, une grce de gentille bourgeoise d'un autre sicle: toute cette
douce et tranquille sduction cachant une hystrie trs prononce, qui la
fait, presque tous les mois,  un quantime, o elle dit, aller chez elle
pour donner son linge  la blanchisseuse, disparatre deux ou trois jours
avec un des attabls ordinaires de son amant,--aprs quoi, elle rentre au
bercail et le mnage reprend comme si de rien n'tait.

Pouthier, aprs des aventures  dfrayer un roman picaresque, et qui, sans
attribution bien fixe dans la maison, est  la fois commis, restaurateur
de tableaux, et surtout le _patito_ de la jeune femme, remplit le fond du
magasin de lazzis et de tours de force.

L arrivent, tous les soirs,--car la bire vient du GRAND BALCON, et la
femme a le don capiteux de produire autour d'elle une certaine excitation
de l'esprit et de mettre les imaginations en verve,--l arrivent le
peintre Hafner, le plus bredouilleur des Alsaciens; Valentin, le
dessinateur de l'ILLUSTRATION; Deshayes, le petit matre aux tonalits
grises, et le blond coloriste Voillemot, avec sa tignasse d'Apollon roussi,
et Galetti, et le tout jeune Servin, et d'autres, et d'autres, et c'est
toute la soire un tapage et une dbauche de paroles, que de temps en
temps, solennellement, le matre de la maison rprime par un O te
crois-tu! indign.

Dans les raisons que X... a donnes  son pre, pour qu'il lui fournt les
fonds ncessaires  son commerce, il a fait entrer l'norme conomie qu'il
raliserait en n'allant plus au caf, et le malheureux en tient un gratis!

       *       *       *       *       *

--Un soir, le monde de la boutique se dcide  faire une excursion dans la
fort de Fontainebleau,  passer quelques jours chez le pre Saccaux, 
Marlotte, la patrie d'lection du paysage moderne et de Murger. Pouthier
ferme le magasin. Mlanie met sa toilette la plus pimpante, runissant sur
sa personne tous ses bijoux; et nous voil dans cette fort, o chaque
arbre semble un modle entour d'un cercle de botes  couleurs. L, de
grandes courses  la suite des peintres et de leurs matresses en joie, et
comme grises par le plein air de la campagne: des jours qui ressemblent 
des dimanches d'ouvriers. On vit en famille, en s'empruntant son savon, et
on a des apptits et des soifs qui vous font trouver bonne la mdiocre
_ratatouille_ et aimable le _ginglet_ de l'endroit. Chacun paye son cot
de bonne humeur. Les femmes mouillent leurs bottines dans l'herbe sans
grogner. Murger semble rassrn comme en une convalescence d'absinthe. On
promne une gaiet vaudevillire par toute la fort, mme en ce Bas-Brau,
o nos _fumisteries_ semblent faire fuir dans la profondeur de la feuille
des dos de peintres chenus, ressemblant  des dos de vieux druides. On
essaye des parties de billard sur un _sabot_ de l'auberge o il y a des
ornires qui font des carambolages forcs. Palizzi, les grands jours,
revt un tablier de cuisine et fricote un gigot _ la juive_, dont il
reste  peine l'os.

La nuit, pendant que les esquisses du jour schent, on dort comme si on
revenait de la charrue, et un matin j'entends la matresse de Murger, au
milieu d'un doux transport, lui demander ce que rapporte la feuille de la
REVUE DES DEUX MONDES.

--Le travail et les femmes, voil ma vie!--C'est Gavarni qui parle.

       *       *       *       *       *

_Aot 1852_.--Je trouve Janin toujours gai, toujours panoui, en dpit de
la goutte  un pied. Quand on vint guillotiner mon grand-pre, nous
dit-il, il avait la goutte aux deux pieds... du reste, je ne me plains
pas... c'est, dit-on, un brevet de vie pour dix ans... Je n'ai jamais t
malade et ce qui constitue l'homme, je l'ai encore,--fait-il en souriant.

Il nous montre une lettre de Victor Hugo, apporte par Mlle Thuillier, et
o il nous fait lire cette phrase: Il fait triste ici... il pleut, c'est
comme s'il tombait des pleurs. Dans cette lettre, Hugo remercie Janin de
son feuilleton sur la vente de son mobilier, lui annonce que son livre va
paratre dans un mois, et qu'il le lui fera parvenir dans un panier de
poisson ou dans un cassant de fonte, et il ajoute: On dit qu'aprs, le
Bonaparte me rayera de l'Acadmie... Je vous laisse mon fauteuil.

Puis, Janin se rpand sur la salet et l'infection de Planche, sa bte
d'horreur: Vous savez, quand il occupe sa stalle des Franais, les deux
stalles  ct restent vides. Sa maladie, c'est l'lphantiasis... un
moment on a espr qu'il avait la _copulata vitrea_ de Pline. Il l'aurait
eue, oh! il l'aurait eue... s'il s'tait tenu un rien du monde moins
salement!

Une petite actrice des Franais, dont je ne sais pas le nom, lui demandant
s'il a vu une pice quelconque: Comment, s'crie Janin, en bondissant sur
son fauteuil, vous n'avez pas lu mon feuilleton! Et l-dessus il la
menace, il la terrorise de ne jamais arriver, si elle ne lit pas son
feuilleton, si elle n'est pas au fait de la littrature, si elle ne fait
pas comme Talma, comme Mlle Mars, qui ne manquaient jamais un feuilleton
important.

       *       *       *       *       *

--Sur le trottoir de la rue Saint-Honor, j'entends derrire moi une fille
disant  une autre: Ah! Julie... elle a chang de religion, elle aime les
hommes  prsent!

--Les grands hommes sont des mdailles, que Dieu frappe au coin de leur
sicle.

--L'ide du manchon de Mimi donne  Murger par Paul Labat qui, conduisant
sa matresse  l'hpital, fit arrter le fiacre devant une caillre de
marchand de vin, sur le dsir que la mourante tmoigna de manger des
hutres.

--Il me semble que les fonctionnaires sont destitus comme on renvoie les
domestiques: aux seconds, on donne huit jours d'avance, aux premiers, la
croix.

       *       *       *       *       *

_22 octobre 1852_.--Le PARIS parat aujourd'hui. C'est, croyons-nous, le
premier journal littraire quotidien, depuis la fondation du monde. Nous
crivons l'article d'en-tte.

--Nous soupons beaucoup cette anne: des soupers imbciles o l'on sert
des pches  la Cond, des pches-primeurs  8 francs pice, dont le plat
cote quatre louis et o l'on boit du vin chaud fabriqu avec du Loville
de 1836; des soupers en compagnie de gaupes ramasses  Mabille, de
gueuses d'occasion qui mordent  ces repas d'opra, avec un morceau de
cervelas de leur dner, rest entre les dents, et dont l'une s'criait
navement: Tiens, quatre heures... maman est en train d'plucher ses
carottes!

--Gavarni nous dit aujourd'hui qu'il croit avoir trouv une force motrice
qui pourra, un jour, se dbiter chez les piciers, et dont on pourra
demander pour deux sous.




ANNE 1853


_Janvier 1853_.--Les bureaux du PARIS, d'abord tablis, 1, rue Laffitte, 
la Maison d'Or, furent, au bout de quelques mois, transfrs rue Bergre,
au-dessus de l'ASSEMBLE NATIONALE.

La curiosit de ces bureaux tait le cabinet de Villedeuil o le directeur
du journal avait utilis la tenture, les rideaux de velours noir 
crpines d'argent de son salon de la rue de Tournon, o se donnaient, un
moment, toutes bougies teintes, des punchs macabres. A ct du cabinet,
la caisse, une caisse grille, une vraie caisse, o se tenait le caissier
Lebarbier, le petit-fils du vignettiste du XVIIIe sicle, que nous avions
retir avec Pouthier des bas-fonds de la bohme. Un chapp du CORSAIRE
faisait dans un petit salon la cuisine du journal. C'tait un petit homme,
jaune de poil,  l'oeil saillant du _jettatore_, un des seuls crivains
chapps au coup de filet dans lequel le gouvernement avait ramass les
journalistes, le 2 Dcembre.

Il tait pre de famille et pre de l'glise, prchait les bonnes moeurs,
se signait parfois comme un saint gar dans une bande de malfaiteurs, et,
malgr tout, allait dans la dfinition libre des choses plus loin qu'aucun
de nous. En ses moments de loisir, il rdigeait pour le journal: LES
MMOIRES DE Mme SAQUI.

A la table de la rdaction s'asseyaient journellement: Murger  l'air
humble,  l'oeil pleurard, aux jolis mots de Chamfort d'estaminet;
Aurlien Scholl, avec son monocle viss dans l'orbite, ses colres
spirituelles, son ambition de gagner la semaine prochaine 50,000 francs
par an, au moyen de romans en vingt-cinq volumes; Banville, avec sa face
glabre, sa voix de fausset, ses fins paradoxes, ses humoristiques
silhouettes des gens; Karr, toujours accompagn de l'insparable Gatayes.
Et c'tait encore un maigre garon, aux longs cheveux gras, nomm Eggis,
qui en voulait personnellement  l'Acadmie; et c'tait Delaage,
l'Ubiquit faite homme et la Banalit faite poigne de main, un garon
pteux, poisseux, gluant, et qui semblait un glaire bienveillant; et
c'tait l'ami Forgues, un Mridional congel, ayant quelque chose d'une
glace frite de la cuisine chinoise, et qui apportait, d'un air
diplomatique, des articles artistiquement pointus; et c'tait Louis Enault,
orn de ses manchettes et de sa tournure contourne et gracieuse de
chanteur de romances de salon; enfin Beauvoir, se rpandait souvent dans
les bureaux comme une mousse de champagne, ptillant et dbordant, et
parlant de tuer les avous de sa femme, et jetant en l'air de vagues
invitations  des dners chimriques.

Gaiffe avait lu domicile sur un divan, o il demeurait des aprs-midi,
couch et somnolent, ne se rveillant que pour jeter des interjections
troublantes dans la phrasologie vertueuse du pre Venet.

Et au milieu de tout ce monde, Villedeuil, ordonnant, prorant, allant,
courant, correspondant, innovant, et dcouvrant tous les huit jours un
systme d'annonces ou de primes, une combinaison, un homme ou un nom,
devant apporter au journal, dans les quinze jours, dix mille abonns.

A l'heure prsente, le journal remue, il ne fait pas d'argent, mais il
fait du bruit. Il est jeune, indpendant, ayant comme l'hritage des
convictions littraires de 1830. C'est dans ses colonnes l'ardeur et le
beau feu d'une nue de tirailleurs marchant sans ordre ni discipline, mais
tous pleins de mpris pour l'abonnement et l'abonn. Oui, oui, il y a l
de la fougue, de l'audace, de l'imprudence, enfin du dvouement  un
certain idal ml d'un peu de folie, d'un peu de ridicule... un journal,
en un mot, dont la singularit, l'honneur, est de n'tre point une affaire.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 20 fvrier_.--Un jour de la fin du mois de dcembre dernier,
Villedeuil rentrait du ministre en disant avec une voix de cinquime
acte:

--Le journal est poursuivi. Il y a deux articles incrimins. L'un est de
Karr; l'autre, c'est un article o il y a des vers... Qui est-ce qui a mis
des vers dans un article, ce mois-ci?

--C'est nous! disions-nous.

--Eh bien! c'est vous qui tes poursuivis avec Karr.

Or, voici l'article qui devait nous faire asseoir sur les bancs de la
police correctionnelle, absolument comme des messieurs arrts dans une
pissotire. Cet article, paru le 15 dcembre 1852, avait pour titre:
_Voyage du n 43 de la rue Saint-Georges au n 1 de la rue Laffitte_[1].
Un voyage de notre domicile d'alors au bureau du journal, et qui passait
en revue, d'une faon fantaisiste, les industries, les officines de
produits bizarres, les marchands et marchandes de tableaux et de bibelots
que nous rencontrions sur notre route, et entre autres, la boutique d'une
femme clbre autrefois, comme modle, dans les ateliers de peinture.

[Note 1: J'ai donn l'article en son entier dans PAGES RETROUVES, volume
publi, l'anne dernire, chez Charpentier.]

Donnons le paragraphe incrimin:

Dans cette boutique, ci-gt le plus beau corps de Paris. De modle qu'il
tait, il s'est fait marchand de tableaux. A ct de tasses de Chine se
trouve un Diaz, et j'en connais un plus beau. C'est un jeune homme et une
jeune femme. La chevelure de l'adolescent se mle aux cheveux drouls de
la dame, et la Vnus, comme dit Tahureau:

      Croisant ses beaux membres nus
      Sur son Adonis qu'elle baise;
      Et lui pressant le doux flanc;
      Son cou douillettement blanc,
      Mordille de trop grande aise.

Ce Diaz-l, mes amis, a bien voyag; mais, Dieu merci, il est revenu au
bercail. J'ai vu quelqu'un qui sait tous ses voyages et qui m'a cont le
dernier. Mlle ***[2] l'avait envoy  Mlle ***[3]. Mlle *** l'a renvoy 
Mlle *** avec cette lettre:

Ma chre camarade,

Ce Diaz est vraiment trop peu gaz pour l'ornement de ma petite maison.
J'aime le dshabill d'un esprit charmant, je ne puis admettre cette
nudit que l'Arsino de Molire aime tant. Ne me croyez pas prude. Mais
pourquoi vous priverais-je d'un tableau que je serais oblige de cacher,
moi!

Mille remerciements quand mme, et croyez-moi votre dvoue camarade.

***

[Note 2: Mlle Nathalie.]

[Note 3: Mlle Rachel.]

Et Mlle*** a repris son Diaz,  gu! elle a repris son Diaz, turelure! et
a rpondu  Mlle*** en le raccrochant au mur dj en deuil et tout triste:

Chre camarade,

Je suis une folle, et presque une impie d'avoir cru mon petit tableau
digne de votre htel. Mais ma sottise m'a du moins valu un prcieux
renseignement sur les limites de votre pudeur. Permettez-moi seulement de
dfendre contre vous le rpertoire comique que vous invoquez ici un peu 
contre-sens, car c'est justement dans les tableaux qu'Arsino n'aime pas
les nudits,

      Elle fait des tableaux couvrir les nudits,
      Mais elle a de l'amour pour les ralits.

Je reprends donc mon petit Diaz, un peu confus de son excursion tmraire,
 et je cache sa confusion dans ma chambre o M. A... peut seul le voir.

Votre trs dvoue,

***

Et ces vers de Tahureau, nous ne les avions pas pris dans Tahureau, dont
les ditions originales sont de la plus grande raret, nous les avions
pris dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POSIE FRANAISE ET DU
THATRE FRANAIS AU XVIe SICLE de Sainte-Beuve,--oui, dans ce livre
couronn par l'Acadmie. N'est-ce pas, a n'a pas l'air vraisemblable? Et
cependant c'est parfaitement vrai. Du reste, le ministre de la justice
d'alors, qui nous faisait poursuivre, n'avait-il pas eu, vingt-quatre
heures, l'ide de poursuivre en police correctionnelle, dans un article de
je ne sais qui du PARIS, une ligne de points, paraissant avoir un sens
obscne  M. Latour-Dumoulin.

Mais dans cette poursuite, il s'agissait vraiment bien de littrature. Le
PARIS passait pour la continuation du CORSAIRE. M. Latour-Dumoulin, en ce
temps d'aplatissement, tait personnellement bless par les allures de
Villedeuil, qui, lorsque sur la prsentation de sa carte n'tait pas
immdiatement reu, remontait dans sa voiture. On l'accusait,  tort ou 
raison, de jouer  la baisse. On allait mme jusqu' lui faire un grief de
ne pas solliciter pour son journal des invitations aux Tuileries, aux
soires de Nieuwerkerke. Nous personnellement,  ce qu'il parat, nous
passions,  cause de nos relations avec les Passy, pour des orlanistes
fougueux. Il circulait mme, dans le faubourg Saint-Germain, un refus trs
insolent de nous--une pure lgende-- une demande de cantate de la part du
gouvernement.

M. Armand Lefebvre, notre parent, crivait en notre faveur  M. de Royer,
procureur gnral, qui lui rpondait une lettre ne laissant aucun doute
sur l'imminence des poursuites. Et dans une entrevue au ministre de la
justice, M. de Royer lui annonait que nous serions condamns, que nous
aurions mme de la prison, ajoutant que si nous voulions adresser un
recours en grce  l'Empereur, il serait le premier  l'appuyer.

Nous attendions, ainsi que des gens menacs de la justice d'une chambre
correctionnelle sous un Empire--nerveux et insomnieux pendant de longues
semaines--lorsque dans la fume de tabac d'une fin de dner d'amis,
tombaient chez nous les assignations.

Et,  quelques jours de l, nous comparaissions devant un juge
d'instruction presque poli, mais qui perdait soudainement toute politesse
dans son embarras et son dconcertement, quand nous lui montrions les cinq
vers incrimins, tout vifs imprims dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE
DE LA POSIE FRANAISE.

Il nous fallait un avocat. Un alli de notre famille, M. Jules Delaborde,
avocat  la Cour de cassation, nous recommandait de bien nous garder de
confier notre dfense  un avocat brillant dont le talent pouvait blesser
et irriter le tribunal. Il nous conseillait de prendre un avocat ayant
l'oreille des juges, un nom et une parole trs peu sonores, une de ces
mdiocrits dont le nant attire sur ses clients une sorte de misricorde;
enfin un de ces verbeux qui, doucement, platement, ennuyeusement,
soutirent un acquittement comme une aumne. L'homme qu'il nous indiqua
runissait toutes ces conditions. Dans son salon, il avait une jardinire
dont le pied tait fait par un serpent en bois verni qui montait en
s'enroulant vers un nid d'oiseau. En voyant cette jardinire, j'eus froid
dans le dos, et je devinai l'avocat qui m'tait chu. Nous tions pour lui
un compos d'hommes du monde et d'tres louches. D'une main il nous et
confi sa montre, de l'autre main il nous l'et retire.

Nous tions cits  comparatre en police correctionnelle devant la 6e
chambre. C'tait une chambre pour ces sortes d'affaires, une chambre dont
on tait sr et qui avait fait ses preuves. Ses complaisances lui avaient
valu l'honneur de la spcialit des procs de presse et des condamnations
politiques.

Flanqus de notre oncle, M. Jules de Courmont, matre des comptes, nous
allmes faire les visites  nos juges. On nous avait appris que la justice
exigeait cette politesse. C'est un petit: _Morituri te salutant_, dont ces
messieurs sont,  ce qu'il parat, friands. Nous allmes d'abord chez
notre prsident L... Il demeurait en haut de la rue de Courcelles, tout
prs de la place Monceau... Il tait sec comme son nom, froid comme un
vieux mur, jaune, blme, exsangue, une mine d'inquisiteur dans un
appartement qui sentait le moisi du clotre. Puis, nous vmes les deux
juges. D..., descendant de l'avocat gnral de Bordeaux, et qui, lui,
n'eut pas l'air de nous trouver extraordinairement criminels, et aprs
D..., le juge L..., une sorte d'ahuri qui ressemblait  Lemnil prenant
un bain de pieds dans le CHAPEAU DE PAILLE D'ITALIE, fourr dans l'affaire
comme un comique en un imbroglio, et qui avait de lui, dans la pice o il
nous reut, un portrait en costume de chasse, un des plus extravagants
portraits que j'aie vus de ma vie. Imaginez Toto Carabo  l'afft.

La dernire visite fut pour le substitut qui devait requrir contre nous.
Celui-ci avait tout  fait les manires d'un gentleman. Il nous dclara
que pour lui, il n'y avait aucun dlit dans notre article, mais qu'il
avait t forc de poursuivre sur les ordres ritrs du ministre de la
police, sur deux invitations de Latour-Dumoulin; qu'il nous disait cela
d'homme du monde  homme du monde, et qu'il nous demandait notre parole de
ne pas en faire usage dans notre dfense. Et cet homme qui avait de la
fortune, qui avait beaucoup de mille livres de rente, allait demander le
maximum de la peine pour un dlit dont nous n'tions pas coupables. Il
nous le dclarait navement, cyniquement en face.

--Quelles canailles que tout ce monde! dit mon oncle sur le pas de la
porte.

Ce qu'il voyait, ce qu'il entendait, la dclaration de ce substitut, les
dngations de Latour-Dumoulin qui lui avait dit travailler  arrter les
poursuites, tout cela, le sortant de son goste optimisme, faisait tout 
coup, ainsi que du feu d'un caillou, jaillir de l'indignation de ce vieux
bourgeois habitu par sa longue vie  ne s'indigner de rien.

De l, nous allions tous deux chez Latour-Dumoulin, dsireux d'avoir une
explication avec lui. On nous faisait attendre assez longtemps dans une
antichambre, o un garon de bureau lisait un livre de M. de La
Guronnire devant un portrait de l'Empereur  demi emball pour une
sous-prfecture. Et quand nous entrions, nous avions l'air de si mauvaise
humeur que, se mprenant sur notre dmarche, il croyait que nous venions
le provoquer en duel. Alors c'tait une dfense maladroite de Rachel qui
ne se serait pas plainte, ce qui tait inutile  dire si cela tait vrai,
ainsi que je le crois. Enfin, c'tait une tirade contre Janin, la bte
noire du ministre de la police. Car j'ai oubli de dire que les lettres
de N... et de R... avaient t copies par nous sur les autographes,
enrichissant un curieux exemplaire de GABRIELLE d'Augier, faisant partie
de la bibliothque du critique des DBATS.

Le lendemain, qui tait un samedi, Villedeuil nous menait au Palais de
Justice dans sa calche jaune, une calche qui tenait du carrosse de gala
de Louis XIV et d'un char d'oprateur. Jamais si triomphante voiture ne
mena des gens en police correctionnelle. Et le matre de la voiture, pour
lequel notre procs tait une grosse affaire de reprsentation, s'tait
fait faire pour la crmonie un carrick prodigieux, un carrick _cannelle_
 cinq collets, comme on en voit sortir  l'Ambigu des berlines d'migrs.
Ce fut  la grille du Palais une descente prestigieuse: ce jeune homme,
tout en barbe, dans ce carrick, et sortant d'une voiture d'or. A la porte
de l'audience, l'huissier ne voulant pas le laisser entrer: Mais, criait
Villedeuil, je suis bien plus coupable qu'eux, je suis le propritaire du
journal! En ce moment, il et donn sa voiture avec son cocher et ses
chevaux pour tre poursuivi.

La salle avait deux fentres, une horloge, un papier vert. La Justice
bourdonnait l-dedans. Le banc des prvenus se vidait et se remplissait 
chaque minute. Et cela tait rapide  pouvanter. Une, deux, trois annes
de prison tombaient sur des ttes  peine entrevues. La peur venait  voir
sortir de la bouche du prsident la peine, ainsi que le sourcillement
d'une fontaine, toujours gal et intarissable et sans arrt.
Interrogatoire, tmoignages, dfense, cela durait cinq minutes. Le
prsident se penchait  droite et  gauche, les juges faisaient un signe
de tte, et le prsident psalmodiait quelque chose: c'tait le jugement.
Une larme tombait parfois sur du bois et cela recommenait. Trois ans de
libert, trois ans de vie ainsi ts d'une existence humaine en un tour de
Code; le dlit pes en une seconde avec un coup de pouce dans la balance,
et l'habitude de ce mtier cruel et mcanique de tailler  la grosse,
pendant des heures, des parts de cachots.--Il faut voir cela pour savoir
ce que c'est.

Prcisment avant nous, fut appel un petit jeune homme maigriot, aux
regards d'hallucin, qui avait, de son autorit prive, condamn  mort
l'Empereur, et envoy son acte de condamnation  toutes les ambassades. On
le condamna au pas de course  trois ans de prison[1].

[Note 1: C'tait lui qui, quelques annes aprs, tirait sur l'Empereur,
 la sortie de l'Opra-Comique.]

Enfin on appela notre cause. Le prsident dit un: Passez au banc, qui
fit une certaine impression dans le public. Le banc, c'tait le banc des
voleurs. Jamais un procs de presse, mme en cour d'assises, n'avait valu
 un journaliste de passer au banc; il restait prs de son avocat. Mais
on ne voulait rien nous pargner. Il y a eu rptition hier, je le sais
d'un avocat, me dit Karr, en s'asseyant avec nous entre les gendarmes.

Nous tions mus, indigns. La colre fit trembler nos voix quand on nous
demanda nos noms, que nous jetmes avec un timbre frmissant comme  un
tribunal de sang.

Le substitut prit la parole, ne trouva pas grand'-chose  dire sur les
vers de Tahureau, ni sur une femme qui, dans notre article, rentrait de
dner, _son corset dans un journal_ (le second passage soulign au crayon
rouge), passa  un article de notre cousin de Villedeuil, qui mettait en
doute la vertu des femmes, s'tendit longuement sur ce doute malhonnte,
puis revint  nous; et, pris d'une espce de furie d'loquence, nous
reprsenta comme des gens sans foi ni loi, comme des sacripants sans
famille, sans mre, sans soeur, sans respect de la femme, et, pour
proraison dernire de son rquisitoire--comme des aptres de l'amour
physique.

Alors, notre avocat se leva. Il fut compltement le dfenseur que nous
attendions. Il se garda bien de rpter ce qu'avait os dire Paillard de
Villeneuve, l'avocat de Karr, demandant au tribunal comment on osait
requrir contre nous,  propos d'un article non incrimin, et dont
l'auteur n'tait pas avec nous sur le banc des accuss. Il gmit, il
pleura sur notre crime, nous peignit comme de bons jeunes gens, un peu
faibles d'esprit, un peu toqus, et ne trouva pas  faire valoir, pour
notre dfense, de circonstances attnuantes, plus attnuantes, que de
dclarer que nous avions une vieille bonne qui tait depuis vingt ans chez
nous. A cette trouvaille bienheureuse, noye dans une mare de paroles
baveuses, nous sentmes le murmure d'une cause gagne courir
l'auditoire... Mais ne voil-t-il pas que la cause tait remise 
huitaine. C'est-cela, disions-nous, ils veulent faire passer notre
condamnation au commencement, aujourd'hui, ils n'osent pas, l'auditoire
nous est trop favorable.

Et cependant ce fut notre salut que cette remise de l'affaire. Dans la
semaine le procureur gnral tait chang. Rouland succdait  de Royer.
Rouland avait des attaches orlanistes. Il tait parent de la femme de
Janin qui l'intressait  nous. Et il y avait des relations non encore
brises entre Rouland et les Passy, qui parlaient chaudement en notre
faveur, et le samedi 19 fvrier, le prsident de la 6e chambre donnait
lecture,  la fin de l'audience, du jugement dont voici le texte:

En ce qui touche l'article sign Edmond et Jules de Goncourt, dans le
numro du journal PARIS, du 11 dcembre 1852;

Attendu que si les passages incrimins de l'article prsentent  l'esprit
des lecteurs des images videmment licencieuses et ds lors blmables, il
rsulte cependant de l'ensemble de l'article que les auteurs de la
publication dont il s'agit n'ont pas eu l'intention d'outrager la morale
publique et les bonnes moeurs;

Par ces motifs:

Renvoie Alphonse Karr, Edmond et Jules de Goncourt et Lebarbier (le
grant du journal) des fins de la plainte, sans dpens.

Nous tions acquitts, mais blms.

Un cocher de fiacre du XVIIIe sicle, blm comme nous par une Cour de
justice, s'cria, aprs le blme:

--Mon prsident, a m'empchera-t-il de conduire mon fiacre?

--Non.

--Alors je... (Mettez ici l'expression la plus nergique de la vieille
France.)

En sortant de la salle du tribunal, nous pensions l'expression du
_fiacre_[2].

[Note 2: En dpit de tout ce qu'on crira, de tout ce qu'on dira, il est
indniable que nous avons t poursuivis en police correctionnelle, assis
entre les gendarmes, pour une citation de cinq vers de Tahureau imprims
dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POSIE FRANAISE par
Sainte-Beuve--couronn par l'Acadmie. Or, je puis affirmer qu'il n'y a
pas d'exemple d'une pareille poursuite en aucun temps et en aucun pays.]

       *       *       *       *       *

--Depuis le printemps, on s'en va en bande, presque tous les dimanches,
dner dans un petit vide-bouteille, lou par Villedeuil  Neuilly. On se
promne dans un jardin o il n'y a gure que l'ombre d'une table de pierre,
et l'on dne dans une salle  manger, o l'on vous passe beaucoup de
bouteilles de toutes sortes de vins, en face de douze Csars peints sur
les murs par un vitrier. Aprs dner, la Landelle, le romancier de bbord
et de tribord, beugle des chants de marin; Venet, en chapeau de paille et
en cravate printanire, fredonne des airs de Colin et de Collinette; Mlle
R... chante un grand morceau d'opra, pendant que le matre de la maison,
en un coin du logis, est en confrence avec des messieurs tranges, au
sujet de quelque affaire extravagante, comme le monopole des sangsues du
Maroc... Et l'on monte, en revenant, sur les chevaux de bois des
Champs-lyses.

C'est au retour d'une de ces _petites ftes_, un soir o, aprs dner, on
avait bu du rhum dans des bols  caf, que Beauvoir pronona cette
mmorable phrase dans l'omnibus de Neuilly. Le conducteur voulait
l'empcher de fumer. Beauvoir se tourna vers une jeune femme et lui dit
avec le contournement le plus XVIIIe sicle: Madame, vous tes la reine
de l'omnibus, dites un mot et nous jetons nos cigares; mais quant  ce
bougre, s'il continue... je lui coupe les oreilles. Et ce que vraiment il
disait vouloir lui couper, tait trs loin des oreilles,

       *       *       *       *       *

--Philipon aurait une trs curieuse collection de maquettes en terre
colorie qui servaient  Daumier de modles pour ses caricatures d'hommes
politiques; maquettes excutes avec un rare talent par Daumier et vendues
par lui  Philipon, 15 francs pice.

       *       *       *       *       *

--A propos d'un viol, le bon Dieu accus d'avoir fait le printemps.

--Accus, passez au banc... Qui vous a pouss  faire le printemps?...

       *       *       *       *       *

--Post-scriptum d'une lettre du petit Pierre Gavarni  son frre Jean qui
demeure avec son pre:

P. S.--Les ttards du bassin sont-ils bien gros?

       *       *       *       *       *

--Le pre de Terrien, qui fait le sport anglais au PARIS, tait, pendant
la Terreur, le commandant de la frgate la VERTU, charge de porter en
Irlande des forats et des loups, et qui avait  bord une petite
guillotine d'acajou pour couper le cou aux poulets.

       *       *       *       *       *

GAVARNIANA.

--Gavarni nous dit aujourd'hui: Vous ne savez pas ce que c'est que les
mathmatiques et l'_empoignant_ qu'elles ont... La musique, n'est-ce pas,
est le moins matriel des arts, mais encore il y a le _tapement_ des ondes
sonores contre le tympan... Les mathmatiques sont bien autrement
immatrielles, bien autrement potiques que la musique... On pourrait dire
d'elles que c'est la musique muette des nombres!

--Gavarni nous dit aujourd'hui: Chaque jour la science mange du Dieu...
N'a-t-on dj pas mis la foudre du vieux Jupiter en bouteille de Leyde?...
Oui, oui, je crois qu'il est dans les donnes probables qu'un jour on
expliquera scientifiquement la pense, comme on a expliqu le tonnerre...
Qu'est-ce qu'une chose immatrielle sur laquelle un coup de pied dans le
c... agit? Non, non, il n'y pas de sparation entre l'me et le corps.

       *       *       *       *       *

_27 juillet_.--Je vais voir Rouland pour savoir si je puis publier la
LORETTE sans retourner en police correctionnelle. Et dans la conversation
que j'ai avec lui sur notre poursuite, il me confirme une chose qui
m'avait t dj dite: c'est que le ministre de la police, outre ce qu'il
poursuivait en nous, poursuivait encore certaines ides littraires: Il
ne voulait pas, me dit Rouland, de la _littrature qui se grise et grise
les autres_, une ide, ajoute-t-il, que je n'ai pas  apprcier... Oui,
nous fmes poursuivis, en l'an de grce 1853, pour le dlit de littrature
anticlassique, de littrature _rvolutionnaire_. Latour-Dumoulin
n'avait-il pas dit  M. Armand Lefebvre: Je dois vous dire que je suis
dsol de la poursuite de ces messieurs... vous savez, les magistrats,
c'est si vtilleux, ces gens-l... Au reste, je les crois dans une
mauvaise voie littraire et je crois leur rendre service par cette
poursuite.

--La LORETTE parat. Elle est puise en une semaine. C'est pour nous la
rvlation qu'on peut vendre un livre.

       *       *       *       *       *

_Septembre_.--Nous accompagnons Leroy, le graveur, et sa femme aux bains
de mer  Veules, une pittoresque avalure de falaise, tout nouvellement
dcouverte par les artistes. Leroy, un grand brun avec une grosse voix; il
est l'ennemi des prtres, des empereurs, des rois et des romantiques, et
cache, sous des apparences de truculence et de frocit physique, une
parfaite bonne enfance et des ides pas mal prud'hommesques. Sa femme,
fine, dlicate, nerveuse, avec de beaux grands yeux noirs, semble une
sorte de rduction de Mme Roland dont elle a l'exaltation rpublicaine,
mais dans un petit corps plein de grce parisienne, toutefois de la grce
un peu rche de la bourgeoise distingue. Le mnage Leroy est le plus uni
des mnages... sauf quelques discussions entre les conjoints  propos des
difficults grammaticales, qui sont un des divertissements aims et
prfrs du couple.

Leroy a choisi pour son tableau du Salon prochain, un chemin creux, et,
couchs par terre, dans l'ombre, nous passons une partie des journes 
l'entendre parler de Jacques, de Millet, etc.

Jacques, le fils d'un matre d'cole de Chalon-sur-Sane... Cinq ans, il
a t militaire... Au sige d'Anvers, il est pass en revue par le duc
d'Orlans qui remarque l'intelligence de sa figure parmi toutes les
brutes qu'il a sous les yeux: Voltigeur, tes-vous content de la
nourriture?--Non, Monseigneur.--Enfin, vous tes heureux?--Non,
Monseigneur. Le duc se tournant vers un officier: Cet homme-l a de
l'esprit, il faudrait en faire quelque chose, le nommer
caporal.--Monseigneur, je ne suis pas ambitieux!

De l, sa drolatique MILITAIRIANA.

Heureusement, Jacques avait un capitaine qui se pmait d'aise  ses
charges, et qui le faisait appeler  tout moment:

--Ah! cr nom de D...! qu'est-ce que c'est, Jacques, encore un manquement
de service, f.....Je devrais vous faire fusiller, sacr nom de D...! Je
vous ferai f.....huit jours  la salle de police, nom de D...! Tenez,
f.....vous l, et faites-moi la femme de l'adjudant.--La charge faite--Ce
bougre-l, c'est charmant, charmant... oh! que c'est bien la femme de
l'adjudant. Et aussitt, par la fentre: Lieutenant, venez voir la
charge de ce bougre de Jacques!

Millet, un fils de paysan auprs de Cherbourg. Tout jeunet, en revenant de
la ville o il avait vu des images, crayonnait et dessinait, et
tourmentait son pre  l'effet d'avoir des sous pour acheter des crayons.
Ses premiers dessins furent les copies des images de pit du livre de
messe de sa grand'-mre. A quelques annes de l, men chez un matre de
dessin  Cherbourg par son pre qui lui montrait les crayonnages de son
fils, le matre de dessin disait: C'est un meurtre de laisser aux champs
un enfant comme a! Alors la ville de Cherbourg lui faisait une petite
pension qui lui permettait d'entrer  l'atelier de Paul Delaroche.

Sa femme, une vraie paysanne, ne sait ni lire ni crire. Quand Millet
s'absente, le mari et la femme correspondent par des signes dont ils sont
convenus.

Dans les premiers temps de son sjour  Barbizon, un jour qu'il se
promenait avec Jacques, des paysans en train de faucher se mirent  se
moquer d'eux,  blaguer les Parisiens. Millet s'approche d'eux, fait la
bte, demande si une faux a coupe bien, et si c'est difficile de faire ce
qu'ils font, puis prend la faux, et la lanant  toute vole, donne une
leon aux paysans plafourdis.

Pendant que nous sommes  Veules, un matin, tombe chez les Leroy, Jacques
qui vient passer une journe avec nous. Il est en habit noir et en chapeau
tuyau de pole qu'il ne quitte jamais et qu'il a perptuellement sur la
tte, quand il peint, quand il mange. Il tire de sa poche un petit album,
grand comme un carnet de visite, et sur lequel il nous fait voir une
vingtaine de lignes gomtrales qui sont les plans des terrains, les
lignes des horizons, qu'il est en train de prendre depuis une dizaine de
jours. Lui, l'habile et le spirituel crayonneur, le brillant et savant
aquafortiste, le _matre au cochon_, affecte doctoralement de rpudier
toutes les habilets, les adresses, les procds, tout ce dont est fait
son petit, mais trs rel talent, pour n'estimer que les matres primitifs,
les matres spiritualistes, et ne reconnatre dans toute l'cole moderne
qu'un seul homme: M. Ingres.

Puis, Mme Leroy couche, il quitte l'Hymalaya de l'esthtique, descend 
des sujets plus humains, et nous donne les dtails d'une enqute faite par
un mdecin de ses amis qui, depuis vingt ans, interroge maison par maison
les quartiers de la basse prostitution,--enqute qui paratra
prochainement en un gros et curieux volume.

Veules est un coin de terre charmant, et l'on y serait admirablement s'il
n'y avait pas qu'une seule auberge, et, dans cette auberge, un aubergiste
ayant invent des plats de viande composs uniquement de gsiers et de
pattes de canards... Nous passons l un mois, dans la mer, la verdure, la
famine, les controverses grammaticales, et nous revenons un peu refroidis
avec l'humanitaire Leroy, au sujet de l'homicide d'un petit crabe, cras
par moi sur la plage.

Les gens de Veules ont choisi un endroit sur la falaise pour causer: ils
l'ont appel _le Menteux_.

       *       *       *       *       *

--LES DRAPEAUX. Dans la Cit une alle se perdant dans les profondeurs
d'une noire btisse. A droite de l'alle, tout en entrant, la porte d'une
petite boutique ayant sur la rue une devanture grillage de fer de la
largeur d'une fentre, et voile par un rideau du jaune sale d'un drap
d'enfant qui pisse au lit. Trois marches  monter, et derrire la porte un
tabli hors de service, sur lequel, les coudes poss  plat, une vieille
dormichonne, brinqueballant de la tte comme les gens sommeillant en
voiture. Puis une chambre assez grande, sur les trois cts de laquelle se
dveloppe un antique banc de chne scell  la muraille, et sur l'autre
ct un vieux comptoir. Sur le banc, dans des poses ratatines, sept 
huit vieillardes, de vraies sibylles, et mises avec des loques de spectres,
les genoux ramasss sous les corps vots, et sur les genoux un _gueux_
au-dessus duquel se croisent leurs deux mains, comme les deux mains qui
sont sur les tombeaux. A votre entre, vous tes clou au sol par un
froce: Qu'est-ce que vous prenez? et il faut prendre un petit verre
d'eau-de-vie, de cette eau-de-vie de la basse prostitution qui vous entre
dans la gorge comme un glaive  triple lames. Dans cette maison o il n'y
a pas de prostitues au-dessous de 60 ans, et o ces femmes ont de vieux
bguins de linge maternels,--on dbite de l'amour depuis 50 jusqu' 10
centimes aux vieux pervertis et aux tout petits jeunes gens timides du
peuple.

Dans le quartier, ce lupanar est plutt connu sous ce terrible nom:
LES PARQUES.

       *       *       *       *

--Je ne sais pourquoi le directeur de la Porte-Saint-Martin avait expos
au foyer les portraits que Gavarni a publis dans le PARIS, et parmi
lesquels figuraient les ntres. A ce qu'il parat, m'apprend un ami, une
jeune et jolie fille s'est toque de mon portrait.

Cette fille me racontait, cette nuit, que, lorsqu'elle avait tent de se
noyer, elle avait pass la nuit, toute la nuit, jusqu' quatre heures du
matin,  se promener au bord de la Gironde avec la tentation de rentrer 
la maison, mais empche par la crainte d'une moquerie. La rivire allait
en pente trs douce, elle y entrait pas  pas, et quand elle avait de
l'eau jusqu'aux genoux, elle tait entrane par le courant... mais, 
demi noye, elle ne perdait pas toute connaissance;  un moment, elle
avait parfaitement le sentiment que sa tte cognait contre un cble tendu
et que ses cheveux dnous se rpandaient autour d'elle, et, quand elle
entendit un chien sauter  l'eau, de la Verberie, elle prouvait
l'apprhension anxieuse qu'il ne l'empoignt par un endroit ridicule.

       *       *       *       *       *

Ce fut un petit coup de sonnette vif et court. Il y avait bien des choses
dans ce coup de sonnette: un chagrin, une larme, un dpit colre et la
modestie de carillon de l'amour qui n'a plus le droit de tapage. Ah! que
de visites de femmes dites d'avance par le coup de sonnette. La premire
fois que la femme vient se rendre, quelle pudeur, un tout petit tintement!
Et les fois suivantes, la sonnette carillonne, orgueilleuse comme l'amour
qui s'affiche. Et,  la dernire visite, pour un peu elle pleurerait.

La porte de la salle  manger ouverte, ferme plus vite qu'on ne peut dire,
 la portire du salon vivement carte. Cleste tait dj assise, les
mains enfonces au fond de son manchon, l'oeil dur, et raidie dans une
pose de pierre.

--J'ai lu votre lettre.... Vous avez bien pens que je vous demanderais
des explications?

--Je n'ai rien de plus  vous dire que ce que je vous ai crit.

--Je veux que vous me le rptiez de vive voix.

--Vous tes trop _romanesque_ pour moi.

X...me disait qu' l'hpital, il attendait avec impatience la mort de son
voisin le n 6, par envie de sa table de nuit, et comme il demandait tous
les matins au garon de salle: Eh bien, comment va-t-il? Le garon de
salle lui rpondait: Oh! trs bien, il ne passera pas la journe!

       *       *       *       *       *

--Un beau mot dit  Leroy par Daumier un peu mch, en sortant d'une
soire chez Boissard,  l'htel Pimodan:

Ah! comme j'ai vieilli, autrefois les rues taient trop troites, je
battais les deux murs... Maintenant, c'est  peine si j'accroche un volet!




ANNE 1854


_Fin Fvrier 1854_.--Tout cet hiver, travail enrag pour notre HISTOIRE DE
LA SOCIT PENDANT LA RVOLUTION. Le matin, nous emportons, d'un coup,
quatre  cinq cents brochures de chez M. Perrot, qui loge prs de nous,
rue des Martyrs. (Ce M. Perrot, un pauvre, tout pauvre collectionneur qui
a fait une collection de brochures introuvables, achetes deux sous sur
les quais, en mettant quelquefois sa montre en gage--une montre en argent.)
Toute la journe, nous dpouillons le papier rvolutionnaire et, la nuit,
nous crivons notre livre. Point de femmes, point de monde, point de
plaisirs, point d'amusements. Nous avons donn nos vieux habits noirs et
n'en avons point fait refaire, pour tre dans l'impossibilit d'aller
quelque part. Une tension, un labeur continu de la cervelle et sans
relche. Afin de faire un peu d'exercice, de ne pas tomber malades, nous
ne nous permettons qu'une promenade aprs dner, une promenade dans les
tnbres des boulevards extrieurs, pour n'tre point tirs, par la
distraction des yeux, de notre travail, de notre enfoncement spirituel en
notre oeuvre.

--Mlle X... qui avait demand l'autre jour  son entreteneur de venir la
rveiller  quatre heures pour aller voir ensemble guillotiner Pianori,
refuse par lui, y a t mene par une amie, au sortir d'un souper tte 
tte. Au moment o apparaissait, sur la guillotine, le condamn  mort,
elle s'crie: Comme je me payerais cet homme!--Et moi donc? dit
timidement l'amie.--Oh! toi, tu es un dtail.

--A faire quelque chose sur la fin du monde amene par l'instruction
universelle.

--Napolon est tout jug pour moi. Il a fait fusiller le duc d'Enghien et
exempt de la conscription Casimir Delavigne.

--Il est une corruption des vieilles civilisations qui incite l'homme  ne
plus prendre de plaisir qu'aux oeuvres de l'homme, et  s'embter des
oeuvres de Dieu.

--Clestin Nanteuil nous raconte que Grard de Nerval revenant d'Italie,
absolument dsargent, rapportait pour quatre mille francs de marbres de
chemines, et que, dans la misre de la fin de sa vie, il tait rest chez
lui un tel got de la chose riche, qu'il se faisait des pingles  cravate
avec du papier dor.

--Quand je me couche un peu gris, j'ai la sensation, en m'endormant,
d'avoir la cervelle secoue dans un panier  salade par une femme, dont je
n'aperois que le bras et la main--et ce blanc bras et cette blanche main
sont ceux de la Lescombat que j'ai entrevus une seule fois chez un mouleur.

--Prire d'un vieillard de ma connaissance:
Faites, mon Dieu, que mes urines soient moins charges, faites que les
_moumouches_ ne me piquent pas, faites, que je vive pour gagner encore
cent mille francs, faites que l'Empereur reste pour que mes rentes
augmentent, faites que la hausse se soutienne sur les charbons d'Anzin.

Et sa gouvernante avait ordre de lui lire cela, tous les soirs, et il le
rptait, les mains jointes.

Grotesque! sinistre! hein? Et au fond qu'est-ce? la prire toute nue et
toute crue!

       *       *       *       *       *

--Quatre sous d'absinthe et deux sous de beurre,--deux mots jets du haut
en bas d'un escalier, deux mots qui rsument la vie matrielle de la
courtisane pauvre,--de quoi faire une sauce et de l'ivresse, le boire et
le manger de ces cratures qui vivent  crdit sur un caprice d'estomac et
une illusion de l'avenir.

       *       *       *       *       *

--Je ne passe jamais  Paris devant un magasin de produits algriens, sans
me sentir revenir au mois le plus heureux de ma vie,  mes jours d'Alger.
Quelle caressante lumire! quelle respiration de srnit dans ce ciel!
Comme ce climat vous baigne dans sa joie et vous nourrit de je ne sais
quel savoureux bonheur! La volupt d'tre vous pntre et vous remplit, et
la vie devient comme une potique jouissance de vivre.

Rien de l'Occident ne m'a donn cela; il n'y a que l-bas, o j'ai bu cet
air de paradis, ce philtre d'oubli magique, ce Lth de la patrie
parisienne qui coule si doucement de toutes choses!... Et marchant devant
moi, je revois derrire la rue sale de Paris o je vais et que je ne vois
plus, quelque ruelle caille de chaux vive, avec son escalier rompu et
dchauss, avec le serpent noir d'un tronc de figuier rampant tordu
au-dessus d'une terrasse... Et assis dans un caf; je revois la cave
blanchie, les arceaux, la table o tournent lentement les poissons rouges
dans la lueur du bocal, les deux grandes veilleuses endormies avec leurs
sursauts de lumires qui sillonnent dans les fonds, une seconde,
d'impassibles immobilits d'Arabes. J'entends le bercement nasillard de la
musique, je regarde les plis des burnous; lentement le _Bois en paix_ de
l'Orient me descend de la petite tasse jusqu' l'me; j'coute le plus
doux des silences dans ma pense et comme un vague chantonnement de mes
rves au loin,--et il me semble que mon cigare fait les ronds de fume de
ma pipe sous le plafond du CAF DE LA GIRAFE.

       *       *       *       *       *

--L'humanit a tout trouv  l'tat sauvage: les animaux, les fruits,
l'amour.

       *       *       *       *       *

--Nous sommes le sicle des chefs-d'oeuvre de l'irrespect.

       *       *       *       *       *

_Mai_.--Fantaisie crite en chemin de fer, la nuit, en allant 
Bordeaux.--Quand au bout, tout au bout de la voie ferre, un oeil rouge
s'veille et que la locomotive, dvorant l'espace, apparat, du milieu de
la colline, de grands ossements se dressent, s'ajustent et descendent
lentement jusqu' la barrire, formant une longue file de squelettes de
vieux chevaux... Ils regardent lentement, de leurs orbites vides, la
locomotive qui n'est plus qu'une tincelle de braise dans le lointain.
Puis ils se mettent  galoper, suivant de loin la locomotive et faisant un
grand bruit de leurs ossements qui cliquettent. Et sur ces chevaux sautant
de l'un  l'autre, voltigeant comme un clown de Franconi, galope Conquiaud,
le gars qui s'est noy en menant boire le poulain du maire. Il porte,
attach au chapelet d'os de son cou, un seau de fer rempli de graisse, et
en glisse dans les jointures de ce troupeau de chevaux-squelettes, au
milieu de mille cabrioles. Ils vont ainsi galopant toute la nuit, et le
squelette de Conquiaud aprs eux, avec son seau de fer au cou. Puis, quand
le premier coq chante, la file remonte lentement la colline, et arriv au
sommet, le squelette de l'un aprs l'autre apparat immense sur le ciel
qui s'claire, puis le dernier de tous, le squelette du petit Conquiaud
fait le saut prilleux derrire la colline.

       *       *       *       *       *

_20 mai_.--La Chartreuse de Bordeaux: longue alle de platanes entre les
troncs desquels, s'tend des deux cts, un grand champ d'avoine folle,
dont les tiges albescentes,  tout moment creuses par la houle,
dcouvrent quelque ange en pltre agenouill au pied d'un tombeau. Ce
riant pr de la Mort est tout ensoleill, avec, par-ci par-l, la ple et
arienne verdure d'un saule pleureur rpandu sur une tombe comme les
cheveux dnous d'une femme en larmes.

Soudain, dans le paysage, par une petite alle d'ifs ressemblant  des
cippes vgtaux, dbouchait une bande d'enfants de choeur aux aubes
blanches sur des robes rouges, marchant insouciants et ballottant leur
cierges tout de travers, et arrachant sur leur passage, d'une main qui
s'ennuie, les hautes herbes de chaque ct du chemin.

Ici la pierre des tombeaux est recouverte d'une mousse rougetre, piquete
de noir, tigre de petites macules blanches et jaunes, et sur laquelle
quelques brins d'herbes plants par le vent sont toujours ondulants et
frmissants. Et partout des rosiers qui mettent dans ce cimetire une
odeur d'Orient, des rosiers de jardin qui ont le vagabondage de rosiers
sauvages et enveloppent de tous cts la tombe et, se tranant  son pied,
la cachent sous des roses si presses, qu'elles empchent le passant de
lire le nom du mort ou de la morte.

Il est un petit coin rserv aux enfants, encore plus mang par la
vgtation, plus disparu dans la verdure et tout plein de petites armoires
blanches semes de trois larmes, qui ont l'air de sangsues gorges d'encre,
et o les parents ont enferm le doux souvenir des pauvres petites annes
vcues: livres de messe, exemptions, pages d'criture, un A B C D en
tapisserie, brod par une mre.

       *       *       *       *       *

--Se figure-t-on Dieu, au Jugement dernier, Dieu prenant l'arc-en-ciel et
se le serrant autour des reins comme l'charpe d'un commissaire, etc., etc.

       *       *       *       *       *

--Ne me parlez jamais habits dans la rue, je ne suis tailleur que chez
moi! J'entends le tailleur Armand dire cela  Baschet, qui s'tait permis,
sur un trottoir, de lui demander o en tait une jaquette commande
depuis une quinzaine de jours.

Un tailleur, homme du monde, ami des lettres, ayant des opinions, des
gots, des manies artistiques. Chez lui des tapis o l'on entrait jusqu'au
ventre, car il proclamait que le tapis tait le luxe des gens tout  fait
distingus, et avec les tapis une merveilleuse collection de pipes turques
qu'il fumait indolemment, orientalement. C'tait un dilettante frntique
de musique, parlant de Cimarosa, comparant Rossini  Meyerbeer; ayant une
stalle aux Italiens que Lumley, devenu directeur, lui avait accorde pour
ne pas lui avoir rclam une note de 3,000 francs dans les moments
difficiles de sa vie.

Gaiffe l'avait sduit par quelques phrases pittoresques sur son
orientalisme, et en lui dclarant qu' ses yeux il tait digne en tout
point de devenir le souverain des Ottomans. Et tous les jours,  quatre
heures, Armand tenait un cercle chez lui, o venaient quelques jeunes gens
littraires du quartier Latin qu'il habillait, et au milieu desquels
Gaiffe tenait le haut bout, l'appelant familirement _Armandus_,
familiarit qui le grisait. Une fois mme, Gaiffe daigna crire un article
pour l'VNMENT, chez lui,--trop heureuse journe pour le pauvre Armand,
qui fut presque aussitt attaqu de la folie des grandeurs.

       *       *       *       *       *

--Il y a de gros et lourds hommes d'tat, des gens  souliers carrs, 
manires rustaudes, tachs de petite vrole, grosse race qu'on pourrait
appeler les _percherons_ de la politique.

       *       *       *       *       *

--L'architecte Chabouillet, qui n'a pas l'tonnement facile, me conte
aujourd'hui encore, un peu tonn, l'entrevue qu'il a eue ces jours-ci
avec le directeur d'un petit thtre des boulevards, qui l'avait fait
appeler pour quelques changements dans sa salle.

--a a t intelligemment construit, votre thtre! lui disait Rabouillet.

--a, un thtre... ce n'est pas un thtre, c'est un b......

--Oh! Monsieur.

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... ce n'est pas un thtre,
non, Monsieur, et c'est tout simple... Je donne  mes actrices 50 ou 60
francs par mois... pourquoi? parce que j'ai 30,000 de loyer... Mes acteurs,
je ne leur donne gure plus, vous pensez quel mtier ils font tous...
Souvent une femme m'attrape pour me dire qu'elle ne peut vivre avec mes 50
francs, qu'elle va tre oblige de faire des hommes dans la salle, pour
manger... Que voulez-vous, a ne me regarde pas... J'ai 30,000 de loyer...
Donc, mon thtre n'est pas un thtre, c'est un b......

       *       *       *       *       *

--Un passeport contemporain.

En haut:

RPUBLIQUE FRANAISE
LIBERT--GALIT--FRATERNIT

Au milieu: tte de Louis-Philippe imprime en transparent.

En bas:

_Le Prfet_, PITRI.

       *       *       *       *       *

--Aujourd'hui, Gavarni nous fait le portrait, de vive voix, de Chicard.

Chicard, un homme trs bte, mais parlant toujours, toujours, toujours. Il
tait banquier pour le commerce des peaux. Ah! les bals des VENDANGES DE
BOURGOGNE. Chicard au contrle, en culotte de peau, bottes  l'cuyre,
gilet de marquis, habit, casque et plumeau, se montrait trs difficile sur
l'admission des hommes. Un jour, je voulus faire entrer Curmer et il me
cria: C'est impossible! Et cela dans le temps o sa biographie allait
paratre dans LES FRANAIS de Curmer. Non une excellente socit, mais
Chicard y connaissait tout son monde. Il n'y eut pas une rixe entre hommes
pendant trois ou quatre ans que cela dura. Pour les femmes, on recevait
tout ce qui se prsentait; aussi elles se peignaient souvent. Une autre
fois, j'y menai Balzac qui, mont sur une banquette, dans sa robe blanche
de moine, regardait de ses petits yeux ptillants le chahut. Bal suivi
d'un souper dans une grande salle. Pour mettre le couvert, tout le monde
descendait dans les corridors et dans les cabinets o l'on prenait du
champagne. Une seule fois, une femme nue sortit d'un gigantesque pt,
sauta sur la table, et dansa. Tout compris, dner et souper: 15 francs.
Peu d'artistes, peu d'hommes de lettres, je me rappelle seulement un
vaudevilliste.

       *       *       *       *       *

--Le monde finira le jour o les jeunes filles ne riront plus des
plaisanteries scatologiques.

       *       *       *       *       *

--Chteau de Croissy. Le personnel domestique de mon oncle.

Le jardinier Sebron, un ancien dragon aux formules de phrases les plus
polies, vocifres avec une voix de tonnerre, dteste les fleurs et ne
cesse de rpter, tous les ans, que la terre n'est point _amiteuse_ cette
anne.

Le garde, personnage insignifiant: un faux Decamps rvant peureusement de
braconniers dans le parc.

L'intendant, ancien libraire install autrefois  la MAISON D'OR, causant
d'Hugo au point de vue de la vente. Il vit avec sa femme dans une petite
tourelle, se repaissant des CHRONIQUES DE l'OEIL-DE-BOEUF, si bien qu'il
se croit un vritable intendant du XVIIIe sicle, se croise les bras, ne
surveille pas le moins du monde les foins ni quoi que ce soit au monde,
occup toute la journe  faire virevolter entre ses doigts un lorgnon
prtentieux. Quand il en est aux confidences de son pass complexe et
plein de rvlations inattendues, il dit qu' huit ans on l'a jet sur un
poulain, et que plus tard, il a men la reine Hortense  huit chevaux.

       *       *       *       *       *

_Fin aot_.--Nous sommes venus passer un mois aux bains de mer 
Sainte-Adresse o l'on nous a prsents  un boursier,  un petit-fils de
Chrubini,  Turcas.

Ce Turcas est l'amabilit ouverte  deux battants. Il est gai, plaisant et
tout rond. Sa manie est l'hospitalit. Au bout de deux jours, nos couverts
sont presque mis de force chez lui, et nous voil de la maison, menant une
vie paresseuse et doucement coulante. Turcas a une petite maison
embuissonne de roses grimpantes, un jardin de vingt-cinq pas au milieu
duquel se dresse un divan en terre gazonne, une matresse qui est la
belle et grande fille du Palais-Royal, nomme Brassine, deux ou trois
canots avec lesquels nous courons la mer, et encore, sur la plage, une
cabane en planches o, dans une flnerie dlicieuse, l'on fume des pipes,
l'on boit des grogs; pipes et grogs sans fin.

Brassine a emmen avec elle une camarade, une actrice des
Folies-Dramatiques. La D... est ce qu'on appelle, dans un certain argot,
une _empoigneuse_ qui vous mord comme un petit chat et vous blague comme
un voyou; une jolie petite bte agaante. A ce jeu-l, nous nous tions
piqus l'un et l'autre, et nous nous trouvions en guerre de taquineries,
lorsqu'un soir, en revenant de chez Turcas,--il tait onze heures, et
l'htel o elle demeurait tait ferm,--elle parut  un balcon d'une
fentre en peignoir blanc. J'tais  ct de A... qui lui faisait trs
srieusement la cour. En riant, on commence  monter aprs le treillage,
qui menait presque jusqu' sa fentre. A... lcha vite pied; la monte
n'tait pas bien sre. Mais moi, une fois le pied  l'escalade, je montais
srieusement. J'avais t frapp, comme d'un coup de fouet, d'un dsir de
cette femme qui tait l-haut. Elle riait et grondait  demi. Cela dura
quelques secondes, o quelqu'un fut en moi qui aimait cette femme, la
voulait, y aspirait comme  cueillir une toile.

Je grimpais allgrement et fivreusement ainsi qu'un fou. J'tais entran
dans l'orbite de cette robe blanche et de ce rayonnement blanc. Enfin
j'arrivai. Je sautai sur le balcon. J'avais t amoureux pendant une
longueur de quinze pieds. Je crois bien que je n'aurai de l'amour dans
toute ma vie que de telles bouffes... Je passai la nuit avec cette femme
qui me disait en voyant mes regards sur elle: Es-tu drle, tu as l'air
d'un enfant qui regarde une tartine de beurre! Mais j'tais dj dgris,
j'avais peur qu'elle ne me demandt, le lendemain matin, un petit ouistiti
que j'avais achet au Havre, dans la journe. Il me semblait que cette
femme devait adorer les singes...

Cette nuit, ce fut comme un dshabill d'me.

Elle me conta sa vie, mille choses tristes, sinistres, qu'elle coupait par
un _zut_ qui semblait boire des larmes... Il m'apparut dans cette peau de
voyou, je ne sais quelle petite figure attriste, songeuse, rveuse,
dessine sur l'envers d'une affiche de thtre. Aprs chaque treinte
amoureuse, son coeur faisait _toc toc_, comme un coucou d'auberge de
village: un bruit funbre. C'tait le plaisir sonnant la mort. Oh! je
sais bien, me dit-elle, que si je faisais seulement la vie six mois, je
serais morte. Je mourrais jeune avec une poitrine comme a... Si je me
mettais  souper, ce ne serait pas long... 

       *       *       *       *       *

--Ah! mes Goncourt, les vilains chantillons de petite bourgeoisie qu'il
m'a t donn de voir dans ma vie, s'criait un soir Gavarni. Du temps de
mes dettes, du temps que j'habitais chez un pcheur de l'le Saint-Denis,
je reois une lettre de X... que vous connaissez, une lettre qui me
disait: Viens  ma campagne, j'ai un parc o il y a une balanoire et des
jeux de bague. Je me rends  Courbevoie, et trouve mon ami dans un petit
salon, jouant bourgeoisement au loto, avec des haricots pour enjeux, en
compagnie d'un monsieur et d'une dame,--mais toutefois au dos une vieille
robe de chambre du monsieur, et aux pieds de vieilles pantoufles de la
dame.

Le propritaire de la maison et du parc  jeux de bague, et qui avait, dit
Gavarni,  la fois une tte de lapin et de serpent, tait un usurier  nom
nobiliaire, entre les mains duquel tait tombe la proprit du journal LE
CURIEUX, et qui, voulant avoir mon ami pour rdacteur, sans le payer,
avait fait nouer par sa femme une intrigue pistolaire avec lui, et se
laissait tromper  domicile. Une maison o se donnaient de petites ftes
peuples d'intrus tranges, de particuliers bizarres, de gens  industries
indevinables.

Il y avait aussi dans cette maison une jeune fille naine de seize ans, en
paraissant  peine douze, et que je souponnais d'tre amoureuse de mon
ami. Et la mre, pour n'avoir point de rivale, faisait mettre  sa
fillette des pantalons d'enfant, la forait  sauter  la corde, la
fouettait tous les soirs  grand bruit.

       *       *       *       *       *

--Songe. J'tais dans la salle  manger, le soir d'un de mes mercredis,
causant et buvant avec deux ou trois amis... La nuit finissait, l'aurore
se leva  travers les petits rideaux, mais une aurore d'un sinistre jour
boral... Alors tout  coup beaucoup de gens se mirent  courir en rond
dans la salle  manger, saisissant les objets d'art, et les portant
au-dessus de leurs ttes, casss en deux morceaux, entre autres, je me
souviens, mon petit Chinois de Saxe... Il y avait aux murs, dans mon rve,
des claymores, des claymores immenses; furieux j'en dtachai une et portai
un grand coup  un vieillard de la ronde... Sur ce coup, il vint  ce
vieillard une autre tte, et derrire lui deux jeunes gens qui le
suivaient, changrent aussi de ttes, et apparurent tous les trois avec
ces grosses ttes ridicules en carton, que mettent les pitres dans les
cirques... Et je sentis que j'tais dans une maison de fous et j'avais de
grandes angoisses... Devant moi se dressait une espce de _box_ o taient
entasss un tas de gens qui avaient des morceaux de la figure tout
verts... Et un individu, qui tait avec moi, me poussait pour me faire
entrer de force avec eux... Soudain je me trouvai dans un grand salon,
tout peint et tout chatoyant de couleurs tranges, o se trouvaient
quelques hommes en habit de drap d'or, avec sur la tte des bonnets
pointus comme des princes du Caucase... De l je pntrai dans un salon
Louis XV, d'une grandeur norme, dcor de gigantesques glaces dans des
cadres rocaille, avec une range tout autour de statues de marbre plus
grandes que nature et d'une blancheur extraordinaire... Alors, dans ce
salon vide, sans avoir eu  mon entre la vision de personne, je mettais
ma bouche sur la bouche d'une femme, mariai ma langue  sa langue... Alors
de ce seul contact, il me venait une jouissance infinie, une jouissance
comme si toute mon me me montait aux lvres et tait aspire et bue par
cette femme... une femme efface et vague comme serait la vapeur d'une
femme de Prud'hon.

       *       *       *       *       *

--Henri Monnier, employ au ministre de la justice, ordonnanait les
frais des bourreaux. C'est l, qu'il eut pour chef un certain M. Petit,
qui lui fournit le type de M. Prud'homme.

       *       *       *       *       *

--J'ai un jeune ami chaste, dont la famille, hommes et femmes, est dans le
dsespoir qu'il n'ait pas de matresse, et qui, dans cette chastet voyant
une dgnrescence de la race, le gronde et le moralise sans relche pour
qu'il aille voir des filles. Il y a surtout dans cette famille deux oncles
trs navrs de la mauvaise bonne conduite de leur neveu: deux hommes 
femmes; l'un, un amoureux sentimental et langoureux et qui, surpris par sa
belle-soeur dans le lit d'une dame qui venait de quitter sa maison de
campagne, lui disait plaintivement: Je n'ai pu obtenir rien d'elle; j'ai
voulu avoir au moins la chaleur de son corps! l'autre, un sducteur par
la force des poignets de tout le fminin qui lui tombait sous la main...
Et mon ami ajoutait qu'il serait sr d'avoir  lui tout seul l'hritage de
son oncle, le coucheur dans les lits vides, s'il voulait prendre une
matresse, et le choisir comme confident et comme intermdiaire pour
carotter de l'argent  son pre et  sa mre au sujet de l'entretien de
ladite matresse.




ANNE 1855


_Janvier 1855._--Je retrouve une matresse de ma dernire anne de collge,
que j'ai beaucoup dsire et un peu aime. Je me la rappelle rue d'Isly,
dans ce petit appartement au midi, o le soleil courait et se posait comme
un oiseau. J'ouvrais le matin au porteur d'eau. Elle allait, en petit
bonnet, acheter deux ctelettes, se mettait en jupon pour les faire cuire,
et nous djeunions sur un coin de table, avec un seul couvert de ruolz, et
buvant dans le mme verre. C'tait une fille comme il y en avait encore
dans ce temps-l: un reste de grisette battait sous son cachemire de
l'Inde.

Je l'ai rencontre; c'est toujours elle avec les yeux que j'ai aims, son
petit nez, ses lvres plates et comme crases sous les baisers, sa taille
souple,--et ce n'est plus elle. La jolie fille s'est range, elle vit
bourgeoisement, maritalement avec un photographe. Le mnage a dteint sur
elle. L'ombre de la caisse d'pargne est sur son front. Elle soigne le
linge, elle surveille la cuisine, elle gronde sa bonne comme une pouse
lgitime, et elle apprend le piano et l'anglais. Elle ne voit plus que des
femmes maries et ne vise plus qu'au mariage. Elle a enterr sa vie de
bohme dans le pot-au-feu. Son amant, un Amricain nomm Peterson,
tourment par le sang et qui n'a pris une matresse que sur ordonnance de
mdecin, la mne, comme unique distraction, tous les soirs, jouer aux
dominos dans un caf, avec toujours les mmes figures de compatriotes.

Et cet homme, le calme et la pondration en personne, ne sort de son
imperturbabilit qu' propos du domino, et non au caf, mais au lit. Ils
se couchent. Dans le demi-sommeil qui l'envahit, elle sent son Amricain
se remuer, s'agiter sourdement, entrer en colre pour les fautes qu'elle a
faites, pour son manque d'attention, pour sa cervelle oublieuse de
Franaise; elle s'endort tout de mme, mais au bout d'une demi-heure,
d'une heure d'un silence furibond et dans lequel il se dvore, l'Amricain
la secoue et la rveille pour lui dire: Si tu avais pos le _cinq trois_
au lieu du _deux trois_, nous aurions gagn... Et il lui dfile tout le
jeu.

Elle s'est mise  enluminer des portraits au stroscope, et Peterson
trouve qu'elle russit assez bien dans cette partie. Il lui a donn
l'autre jour  colorier tous les portraits du _Moutard's Club_ avec la
dsignation: brun, blond, roux, etc. C'tait sa vie passe qui lui
repassait sous les yeux... elle savait par coeur les cheveux de tous ces
gens-l. Mais sa spcialit est le coloriage des enfants morts. A l'un,
elle a ajout l'autre jour des ailes  la gouache... il a sembl voir  la
mre son enfant dans le paradis, elle a pay gnreusement... et depuis,
mon ancienne matresse leur met  tous des ailes  la gouache.

       *       *       *       *       *

--Chasse aux rats, la nuit, dans les rues de Paris.

Un homme marche en avant.

Un autre le suit.

Le premier a la face glabre, le visage en museau de fouine. Il porte une
casquette de loutre dont la visire est releve. On ne lui voit pas de
linge. Une corde plutt qu'une cravate est roule autour de son cou. Il
est habill d'un veston de jockey. Le mutisme d'un Mohican. En passant
prs de lui, un saoulard se retourne en disant: Tiens, Honor! Honor
tient de la main droite une petite tige de fer, de la main gauche, une
sorte de troublette. C'est le traqueur.

Derrire lui marche un hercule barbu, balanant, au bout d'un gros bton,
une cage de bois dont un ct est grill de fer.

La nuit est claire, la lumire de la lune lutte et se bat trangement avec
les lueurs des rverbres.

Comme nous disons: le beau temps! le traqueur d'une voix sourde et brusque
et coupe par des temps, comme s'il semait, en marchant, des maximes et
des axiomes: _Besoin de pluie... tuyaux engorgs... alors ils sortent..._

Devant nous,  vingt pas du traqueur, trottine quelque chose de gristre
qui s'arrte, puis repart flairant: Trim! fait le traqueur, et le chien
aux oreilles coupes,  la queue rogne, se remet  courir, le museau en
terre, jusqu' ce qu'il plonge le nez dans une gargouille et s'immobilise.

L'homme  la cage carte le _paquet d'pinards_ qui bouche d'ordinaire la
gargouille, et pendant que le traqueur y place sa troublette, lui, passe
dans la rainure du conduit la baguette de fer que suit le nez du chien, et
le bout du filet s'agite et le traqueur l'lve en l'air, et montre un rat
qui sautille, en disant: _Un gaspardo_.

Il a t pris une vingtaine de rats en deux heures.

       *       *       *       *       *

--Rien que cela pour le portrait moral d'un bourgeois.

Enfin, c'tait une homme qui s'tait fait peindre en officier de la garde
nationale,--en ballon!

       *       *       *       *       *

_Mars_.--Je trouve aujourd'hui Janin, contre son habitude, extrmement
affect des attaques de la petite presse. Il s'tend longuement sur les
injures  jet continu d'un petit journal autographi, le SANS LE SOU, et
que signe un nomm Aubriot, et il ajoute spirituellement: Oh! mon Dieu,
c'est tout simple... il y a dans un pays une somme quelconque d'injures 
dire par an, vingt mille... par exemple! Eh bien! dans un gouvernement
constitutionnel, ces vingt mille injures se rpandent sur le Roi, les
ministres, etc. Aujourd'hui, c'est toujours la mme somme d'injures 
placer... elle ne peut tre rpartie que sur deux ou trois crivains comme
moi.

       *       *       *       *       *

_Lundi 26 mars_.--Notre HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE PENDANT LE
DIRECTOIRE a paru samedi. Nous passons aujourd'hui chez le vieux Barrire,
si paternel pour nous  l'occasion de l'HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION. Il entre, en tenant deux ou trois feuilles de
papier  la main, et nous dit: Vous venez chercher un article; eh bien!
tenez, il est  moiti fait...  L-dessus, il se met  causer avec nous
de la Rvolution de 89 et de celle de 48, nous racontant qu'au 15 mai, Mme
Barrire, examinatrice aux examens d'institutrices  l'Htel de Ville,
venait d'crire sur le tableau une difficult de participe, lorsqu'on
entendit un grand bruit et qu'on lui cria de se sauver. Et la liste du
gouvernement provisoire fut crite au-dessous de la difficult de
participe.

       *       *       *       *       *

--Leboucher dit  Chabouillet, venu chez lui pour prendre sa premire
leon de savate: Mon petit, donne-moi 60 francs et je t'apprendrai 
_crever_ un homme!

       *       *       *       *       *

--Une nuit, c'tait au bal masqu de la Renaissance: je me trouvais avec
ma s... bougresse. Nous tions tous les deux beaux comme des soleils!--on
reconnat le verbe de Gavarni,--quand voil qu'on me prsente un monsieur
avec des cheveux longs de savantasse, des gants de filoselle... Ward
enfin!... Eh bien, un quart d'heure aprs, nous tions dans le coin d'une
loge  causer tous deux mtaphysique!

       *       *       *       *       *

--Le rire est le son de l'esprit: de certains rires sonnent bte comme une
pice sonne faux.

       *       *       *       *       *

--Homme attendant l'Empereur,  un retour de Fontainebleau, pour
l'assassiner. Description psychologique de l'homme en cette attente.
Retard de deux heures du train imprial. L'homme va les passer dans une
maison de prostitution et fait un enfant  une fille. Cet enfant sera le
hros de notre livre.

       *       *       *       *       *

--Marchal le peintre, djeunant le matin, en son habit de soire,  la
crmerie, avec les domestiques de la maison o il avait t invit au bal,
connaissait les secrets de tous les riches intrieurs de Paris.

       *       *       *       *       *

--Placer dans un roman un chapitre sur l'oeil et l'oeillade de la femme,
un chapitre fait avec de longues et srieuses observations. A ce propos je
me rappelle qu' la prise de voile de Floreska, deux soeurs, deux
fillettes du monde, se mirent  me _faire l'oeil_ pendant le discours de
l'abb. Dans ce tendre discours et tout allusif  ces noces de l'me avec
Jsus-Christ,  ces fianailles mystiques, l'oeil des deux jeunes filles
soulignait,  mon adresse, d'un clair rapide, tous les mots hymnens et
toutes les phrases suavement et chrtiennement sensuelles.

       *       *       *       *       *

--Veuillot, l'aboyeur des ides de M. de Maistre.

       *       *       *       *       *

--Les tragdies de Ponsard ont le mrite artistique d'un came
antique--moderne.

       *       *       *       *       *

--_J'attendrai_! la devise du cardinal de Bernis me sourit.

       *       *       *       *       *

--Gavarni nous disait que la premire fois qu'il vit Balzac, c'tait  la
MODE, chez Girardin. Il vit un petit homme rondelet, aux jolis yeux noirs,
au nez retrouss, un peu cass, parlant beaucoup et trs fort. Il le prit
pour un commis de librairie.

Gavarni nous disait encore que physiquement, du derrire de la tte aux
talons, chez Balzac, il y avait une ligne droite avec un seul ressaut aux
mollets; quant au devant du romancier, c'tait le profil d'un vritable as
de pique. Et il se mit mme  dcouper une carte pour nous montrer
l'exacte silhouette de son corps.

       *       *       *       *       *

--J'tais ce soir dans un caf. Le gaz s'tait teint en mme temps que
minuit. J'avais devant moi un verre et une cannette de cristal, ligns de
l'troit clair lumineux des toiles chardinesques. Dans le fonds tnbreux,
entre les flammes droites des deux bougies sur lesquelles montaient les
fumes bleues des pipes, des crnes luisants, avec d'intelligentes
virgules de lumire sur les tempes de gens ayant une idiote discussion, 
propos d'une partie de dominos. Par la baie d'une porte ouverte, un garon
tendant un tapis sur un billard, et derrire lui un autre entrant dans la
pice avec un matelas roul sur sa tte.

       *       *       *       *       *

--Gavarni nous racontait aujourd'hui que, tout _jeunet_, il avait t
envoy chez M. Dutillard, rue des Fosss-du-Temple, pour apprendre
l'architecture, et qu'il en faisait, mont sur une chaufferette, tant il
tait encore petit. Il n'y restait que jusqu' midi. Mais quand Dutillard
sortait par hasard avant cette heure et que le gamin avait  dresser le
plan d'un quatrime tage, le gamin ouvrait un compas et le faisait
tourner, se promettant, si la pointe allait du ct du boulevard, qu'il se
donnerait _campo_,--et recommenait, vous le comprenez bien, jusqu' ce
que la pointe allt du ct dsir.

Mme Dutillard, elle, tait une grande liseuse de romans, et envoyait
souvent le petit chercher des livres, dans un cabinet de lecture voisin.

Le cabinet de lecture, o il allait chercher le plus
gnralement des romans d'Anne Radcliffe, tait situ
dans la maison, d'o devait partir,  bien des
annes de l, la machine infernale de Fieschi, et la
bossue qui le tenait, avait pour commis un certain
garon, que Gavarni retrouva plus tard jouant les
Amours dans les gloires des Funambules, et plus
tard encore, libraire et diteur de plusieurs sries de
ses dessins.

Puis Gavarni nous parle du salon de la duchesse d'Abrants, o un moment
il alla beaucoup. L se donnaient rendez-vous toutes sortes de mondes. Un
jour il y vit l'amiral Sydney Smith mettre un genou en terre pour baiser
la main de la duchesse. La duchesse, une femme trs forte avec un peu de
la voix d'une harangre, mais avec un beau port de corps et de grandes
manires. On y voyait Mme Regnault de Saint-Jean-d'Angely, la duchesse de
Brant, etc., etc., un bataillon de vieilles femmes, mais qui avaient
conserv ce je ne sais quoi des femmes qui ont t belles. Un jour,
Gavarni y rencontra une petite femme grassement commune et, selon son
expression, puant la petite bourgeoisie. Il demanda qui c'tait, on lui
rpondit: Mme Rcamier.

       *       *       *       *       *

--Dans la maison en face la mienne, il me semble m'apercevoir qu'une femme
regarde, regarde sans cesse du ct de nos fentres. C'est une femme
honnte qui a une voiture et un mari. Pendant que, de son cabinet de
toilette, la vue de cette femme me cherche, le mari, de sa chambre  lui,
o il passe une partie de ses journes, pench sur la barre de sa fentre,
fixe, des heures entires, un pav de la cour, toujours le mme. Ce mari,
 la calvitie trs visible, a quelque chose d'un oiseau dplum et
mlancolique. Ni trop jeune, ni trop belle n'est la femme, qui n'a rien
mme de ce que j'aime chez une femme. Parfois, je m'amuse  observer
derrire mes persiennes; m'aperoit-elle, aussitt, tout en paraissant
occupe pour la bonne  caresser sa petite fille, elle fait monter vers
moi des regards de flamme.

L'oeil d'une femme, de n'importe quelle femme, toujours guettant le vtre,
toujours accroch  votre fentre,  la longue, a l'attirance d'un aimant,
magntique. Et c'est une perscution que ce regard... Je le rencontre
toute la journe, je le rencontre toute la soire, je le rencontre 
l'heure de la toilette de minuit, derrire les rideaux, qu'une forme
blanche carte de temps en temps, pour s'assurer si ma lampe est encore
allume.

Un oeil qui ne se dcourage pas, est, dcidment, irrsistible. Je me mets
 prendre l'habitude de fumer  la fentre, l'oeil, chaque jour, prenant
un _rinforzando_... Et le regard devient, tour  tour, un regard suppliant
de dsir, un regard fauve, un regard violateur dont je suis le ple. Enfin,
je finis par vouloir d'une femme dont je n'ai pas envie.

--Mme *** s'habille, noue avec toutes sortes de lenteurs les rubans de son
chapeau, met et remet ses gants, explique  son mari avec de grands gestes
pourquoi elle sort, regarde en l'air, appelle de l'oeil, descend
l'escalier, se montrant longuement aux fentres des paliers, passe sous la
porte cochre.

Je me jette  sa suite. Je vois sa robe grise et son mantelet noir
tournant au coin de la rue Olivier. Je marche un assez long temps derrire
elle, puis ramassant tout mon courage, je la dpasse, reviens sur elle, la
salue trs motionn, et, aprs quelques mots vagues et balbutiants, lui
demande la permission de lui crire.

--M'crire... qu'avez-vous  m'crire? me dit-elle avec un sourire
indfinissable.

--Oh! Madame, je suis affreusement timide, et j'ai  vous crire ce que je
n'ose vous dire.

--Mais quoi? Est-ce que vous avez  vous plaindre? Est-ce que ma petite
crie trop fort? Est-ce qu'elle vous drange dans votre travail? Du reste,
nous allons bientt partir pour la campagne.

--Vous allez aux bains de mer avec Mme ***, et je lui nomme une femme de
la socit de sa connaissance.

--Les bains de mer me sont dfendus.

--Par qui donc, Madame?

--Mais par les mdecins, oui, Monsieur, j'ai une maladie noire.

--Le spleen?

--Le spleen, si vous voulez... Je m'ennuie... On ne s'en douterait pas.
Tout le monde qui me voit, me dit: Comme vous tes bien portante!... Mon
mari voulait m'emmener  Fontainebleau. Mais c'est trop svre, nous irons
sans doute  Ville-d'Avray, j'aime beaucoup le parc de Saint-Cloud.

Un silence. On tait prs de la BELLE FRANAISE.--J'entre ici un instant,
fait-elle. J'attends. Elle ressort presque aussitt et dit:--Ce serait
plus court par la rue de Provence, mais revenons par l. Quelle flneuse
je fais!

--Vous souffrez de l'ennui, Madame. En effet, votre vie me semble
passablement ennuyeuse. Vous djeunez, on attelle; vous rentrez, on
dtelle; vous dnez, on rattelle; vous rentrez, on drattelle... et
l-dessus, vous vous couchez.

--On m'a dit, Monsieur, que vous tiez trs moqueur. Une dame...

--Moi, Madame, comme je vous l'ai dit, je suis horriblement timide; je
m'en cache en raillant quelquefois... Mais je vous promets de ne plus rire,
si vous le voulez.

--Et de ne plus fumer? Car combien fumez-vous de pipes?... Vous devez
avoir le gosier brl... Fi, que c'est vilain!

--Je vous jure de vous faire le sacrifice d'une pipe par jour, si vous le
dsirez.

--Oh! je ne vous demande pas de sacrifice.

--C'est vrai, on ne demande de sacrifice qu' ceux qu'on aime.

Un silence.

--Je vais entrer un instant  Notre-Dame-de-Lorette... Au fait, on m'a dit
que vous tiez un vieillard?

--Mais, Madame, qui m'a desservi ainsi; je n'ai que l'esprit de vieux, le
reste... O vous revoir, dites?

Elle s'arrte, se passe la main sur les yeux:

--Non, c'est impossible, il vaut mieux ne pas nous revoir.

--Voyons, Madame, vous qui vous ennuyez, si vous mettiez un roman dans
votre vie!

--Un roman, un roman? (_soupirant_) ah! c'est bien srieux pour moi!
(_souriant  demi_) mon mari me dfend d'en lire... (_me regardant
brusquement_) quittons-nous!

--Mais, Madame, vous avez l'air de ce personnage de comdie qui dit
toujours: Je vais me coucher!

Elle a un petit mouvement de dpit, traverse la rue, pose le front, mordu
d'un coup de soleil, contre la grille de l'glise, o, dans le moment,
monte une noce.

--Voyons, Madame, vous ne me laisserez pas ainsi! Je vous reverrai?

--Mettez votre lorgnon et regardez la marie... Est-elle jolie?...
coutez-moi... Oui, il y a quelqu'un de coupable dans tout a, c'est
moi... Je vous ai provoqu... Cette fentre, je ne voulais pas y aller, je
me mettais en colre contre moi-mme, et j'y allais... C'est vrai, je vous
ai provoqu, j'ai excit chez vous un petit sentiment... Allez, ce n'est
pas une chose bien grave tout cela, chez vous... Je dmnagerai, et a ne
laissera pas une grande trace... Tout de mme, j'ai bien du plaisir  vous
voir de prs, moi qui ne vous vois que de si loin... Saluez-moi et
partez... Voil mon mari!

       *       *       *       *       *

--Rue des Fosss-du-Temple (la rue derrire les thtres), rue noire
ferme d'un ct par un mur peu lev, au-dessus duquel pyramident des
piles de bois, un mur trou par de grandes portes cochres et des baies de
marchands de vin et de pauvres crmeries,  la devanture de demi-tasses de
grosse porcelaine, et au fond desquelles on voit des hommes en blouse
attabls. Un marchand de vin dont la lanterne porte, sur un fond bleu, un
pierrot en blanc avec au-dessus: AU VRAI PIERROT. L'autre ct de la rue
fait par un immense mur, semblable  un mur d'une caserne, et dans ce mur,
comme perces au hasard, et dues  la fantaisie d'un conseiller Krespel,
une multitude de fentres, toutes ingales et de formes diffrentes,
fentres en feu et paraissant claires par un incendie intrieur.

Dans la rue quelques gamins  la tte gouailleuse de blagueurs de paradis,
mls  de misrables filles qui raccrochent en bonnet et en plerine
noire jete sur une robe de coton. Puis, de temps en temps, dans le
silence de la rue, le bruit d'une porte  contre-poids qui s'entr'ouvre
violemment et donne passage  deux ou trois hommes, coiffs de petits
bonnets de toile, traversant au pas de course la chausse, et entrant chez
un marchand de vin.

       *       *       *       *       *

--Janin nous disait aujourd'hui dans un accs de franchise: Savez-vous
pourquoi j'ai dur vingt ans?... Parce que j'ai chang tous les quinze
jours d'opinion... Si je disais toujours la mme chose, il n'y aurait plus
d'intrt, plus de curiosit de mon feuilleton... on me saurait par coeur,
avant de me lire.

--Je lis dans un journal que Valentin, le dessinateur de l'ILLUSTRATION,
est mort d'une attaque d'apoplexie,  Strasbourg.

C'tait un brave et gros et rude garon, qui, dans les milieux parisiens,
s'tait conserv paysan de sa province, avait gard le lourd accent
vosgien, vous accostait d'un coup de poing et d'une franche poigne de
main.

Peu lgiaque de sa nature, il aimait les fortes joies, et la bire et le
vin et l'eau-de-vie, et, quand il tait gris, disait avec un accent tout
plein d'un gaudissement sensuel: Je suis ramplan! Et rien n'tait si
drolatique, au bal masqu, que sa courte personne costume en Alsacien,
avec un gros bonnet de fourrure sur la tte, des bretelles rouges au dos:
il avait l'air d'un poussah qui _tiriliserait_, aurait dit Henri Heine.

Je le revois dans son atelier de la rue Navarin: la grande estampe de la
CONVERSATION GALANTE, de Lancret sur un mur; sur un autre, des costumes et
des coiffures de la vieille Alsace, parmi lesquels une garniture de tte,
en fleurs artificielles, de danseuse espagnole, donne par une clbrit
chorgraphique de Madrid, tenait la place d'honneur; puis l'immense table
avec l'amoncellement de bois vierges ou dessins dans leurs papiers de
soie, et son grand plat de vieille faence enfermant une gerbe de pipes
merveilleusement culottes.

Et encore, dans cet atelier, tranaient sur un vieux divan, deux bouquins
 la reliure tout use, les seuls et uniques livres du logis: une Bible
dont Valentin lisait un peu le matin; un Rabelais dont Valentin lisait un
peu le soir.

L, il travaillait du petit jour au crpuscule,--car c'tait un piocheur
inlassable,--il travaillait de cinq  six heures du matin  six ou sept
heures du soir, heure o il sortait pour aller dner chez Ramponneau.

Dans l'aprs-midi on trouvait presque toujours, tenant compagnie 
Valentin, le peintre Hafner, le naturiste coloriste, le matre des champs
de choux violets, l'original artiste  l'aspect de caporal prussien, et
dj ivre depuis le djeuner, et qui, le menton cal sur sa canne, en la
pose que j'ai vue  l'oncle Shandy, dans une vieille illustration du roman
de Sterne, regardait vaguement travailler son ami jusqu' l'heure du dner.

Valentin, nous le rencontrions souvent,  l'heure de minuit au GRAND
BALCON dont il apprciait fort le _bock_ et le _kinsing_, en leur
nouveaut  Paris. Nous lui prchions une grande illustration de Paris,
une srie de dessins reprsentant la Morgue, Mabille, un salle d'hpital,
un cabaret de la Halle, etc.; enfin un tableau pris dans le Plaisir ou la
Douleur,  tous les tages et dans tous les quartiers, mais cela fait
rigoureusement d'aprs nature et non de _chic_, et pouvant servir de
document historique pour plus tard--nous plaignant de ce que les sicles
futurs n'auraient pas de renseignements _de visu_ authentiques sur le
Paris moral de ce temps.

Il nous rpondait qu'il y avait bien song, qu'il ne cherchait qu' faire
des tudes d'aprs nature, qu'il n'y avait que cela de bon, qu'il lui
arrivait de dessiner souvent dans les rues, qu'il avait mme propos 
l'ILLUSTRATION de prendre une page, pour lui faire des scnes parisiennes,
comme celles dont nous lui parlions, mais qu'on tait si peu intelligent
dans cette boutique, qu'on n'avait pas voulu. Et il ajoutait tristement:
Jusqu' prsent, je n'ai rien fait... mais un jour, je ferai de grandes
scnes comme cela, et alors j'aurai fait quelque chose.

La dernire fois que nous le vmes, c'tait sur le boulevard, en face le
CAF DE PARIS. Il vaguait, muet, au bras d'un ami. Nous allmes  lui. Il
nous regarda longtemps, cherchant qui nous pouvions tre, puis s'cria:
Nom de D... je ne vous reconnaissais pas, oui, je deviens aveugle! Et il
disait cela, les yeux clignotants avec dedans un regard bless--et triste
comme la mort. Il ne pouvait presque plus travailler. Ses regards se
croisaient sur le bois qu'il dessinait... puis c'taient des douleurs
soudaines, comme si on lui tirait des coups de fusil  travers la tte.
Voil deux ans qu'il souffrait ainsi.

Oui, ce rustre, ce pataud, tait, en son mtier d'art, distingu, lgant,
coquet. Il mettait  ce qu'il crayonnait une petite grce mondaine, qui
tait juste ce qu'il fallait  l'ILLUSTRATION, dont il tait le
dessinateur des lgances, rendant la femme contemporaine, non seulement
dans la fminilit de son sicle, mais dans la robe, la collerette, la
manchette de la semaine.

Valentin me racontait que, dans les premiers temps de son sjour  Paris,
il tait arrach de son lit, par la curiosit d'aller voir, place de la
Bourse, aux vitrines d'Aubert, la lithographie du jour de Gavarni.

       *       *       *       *       *

_20 aot_.--Lon est venu aujourd'hui djeuner, il est rest jusqu' cinq
heures. Edmond et lui ont ainsi parl six heures durant de choses passes,
du passage Choiseul, o leur jeunesse  tous deux a us ses bottes, d'une
Marie qui les a tromps successivement l'un avec l'autre, des suprmes de
volaille aux truffes de Vfour, de parties de billard arrtes par la
dernire pice de vingt sous de la bourse commune, du prunier de
Reine-Claude de la maison de l'alle des Veuves, de la premire polka
d'Edmond, de la promotion de Lon  l'cole polytechnique. Six heures
pendant lesquelles ils se sont racont ce qu'ils savaient dj, l'un
contant  l'autre sa propre histoire; tout cela scand  tout moment par:
Tu te souviens bien? Et ce pass n'est ni bien intressant, ni bien gai,
ni bien dramatique. Pourquoi donc ce charme de ces radoteries vieillotes?

       *       *       *       *       *

_Aot_.--Le boulevard de Strasbourg aujourd'hui a l'apparence de la grande
artre d'une Californie improvise. Toutes sortes d'industries loges dans
des maisons en construction, et l, nombre de petits restaurateurs,
gargotiers, frituriers. Un mouvement de pitons affairs avec des
promeneuses ambulantes  la blondeur alsacienne. Dans le va et le vient
des gens, une petite fille d'une douzaine d'annes, au ventre norme,
promenait une toute petite chienne, pleine comme elle. Passage o on loue
5 francs un habit noir _de la plus grande fracheur_ pour soire. A droite
du chemin de fer, comme l'escalier rest inachev d'un difice qui n'est
pas bti. Au haut, le pont sur lequel s'bat de la marmaille, une petite
Provence faubourienne, que surveillent, assises sur les bancs, les
grand'mres aux mitaines noires. Et par-dessus et au del du parapet, un
paysage  la Ciceri, un ciel couleur de mine de plomb, les toits de zing
bleutres, les dvalements jaunes de terrains, les grandes pierres aux
larges artes semes avec les caprices de leurs angles, les maisons
blanches du premier plan s'enlevant sur la cantonade violace du fond,--le
paysage gristre du climat parisien.

       *       *       *       *       *

_Aot_.--Les figures de cire, je ne connais pas de mensonge de la vie plus
effrayant. Ces immobilits paralyses, ce geste refroidi, cette fixit, ce
silence du regard, cette tournure ptrifie, ces mains pendues au bout des
bras, ces tignasses noires et ballantes, ces cheveux d'ivrognes, dpeigns
sur le front des hommes, ces cils de crin enfermant l'oeil des femmes, ce
blanc morbide et azur des chairs, ce quelque chose de mort et de vivant,
de ple et de fard, qu'ont ces dterrs de l'histoire dans ces oripeaux
raides, tout cela trouble et inquite comme une rsurrection macabre.

Peut-tre que ce plagiat sinistre de la nature est appel au plus grand
avenir. La figure de cire pourra devenir, dans les rpubliques futures, le
grand art populaire. Qui sait si un jour les dmocraties qui viendront,
n'auront pas l'ide d'lever aux gloires de la France, un Panthon de
souvenirs et de commmoration, accessible  l'intelligence des yeux de
tous, et que les foules liront sans peler,--un Versailles en cire?

Ce sera l'Histoire mme, et ses grandes scnes et ses hauts faits figs,
immortaliss  la fois dans la forme et dans la couleur. On utilisera pour
cela, les peintres et les sculpteurs sans ouvrages: on leur associera des
rgisseurs, des acteurs, tous les gens dont le mtier est de disposer
plastiquement une scne. Et peut-tre ira-t-on jusqu' mettre dans le
creux des personnages historiques, une petite manivelle  loquence
humaine, qui rcitera leurs plus beaux mots: _A moi d'Auvergne!_ pour
d'Assas. _Allez dire  votre matre_... pour Mirabeau. L'illusion sera
alors vritablement complte.

       *       *       *       *       *

--Je me rappelle de mon enfance des parties de charades chez Philippe de
Courmont, rue du Bac, quand il tait avec _Bonne Amie_ (la femme qui l'a
lev) qui l'appelait _Fifi_. Je me rappelle une charade dont le mot tait
marabout. On le fit avec Marat dans sa baignoire o l'on versait de
l'eau trop chaude, ce qui faisait dire au rvolutionnaire: Je bous, je
bous! O diable nos intelligences d'enfants avaient-elles t chercher
Marat, et ce calembour ingnieux?

Il y avait aussi l, des meubles couverts de personnages chinois brods en
soie, qui m'amusaient infiniment.

       *       *       *       *       *

--Il reste  exprimer en littrature la mlancolie franaise contemporaine,
une mlancolie non _suicidante_, non blasphmatrice, non dsespre, mais
la mlancolie humoristique: une tristesse qui n'est pas sans douceur et o
rit un coin d'ironie. Les mlancolies d'Hamlet, de Lara, de Werther, de
Ren mme, sont des mlancolies de peuples plus septentrionaux que nous.

       *       *       *       *       *

--Les deux choses stupfiantes pour nous de l'Exposition sont: la jambe en
cire excute par le Darthonay de la rue d'Angoulme-du-Temple et le
fac-simil d'un dessin aux deux crayons de Portail.

       *       *       *       *       *

--Nous sommes retombs dans l'ennui, de toute la hauteur du plaisir. Nous
sommes mal organiss, prompts  la satit. Une semaine d'amour nous en
dgote pour trois mois. Oui, nous sortons de l'amour avec un abattement
de l'me, un affadissement de tout l'tre, une prostration du dsir, une
tristesse vague, informule, sans bornes. Notre corps et notre esprit ont
des lendemains d'un gris que je ne puis dire, et o la vie me semble plate
comme un vin vent. Aprs quelques entranements et quelques ardeurs, un
immense mal de coeur moral nous envahit et nous donne comme le vomissement
de l'orgie de la veille. Et, repus et saouls de matire, nous nous en
allons de ces lits de dentelles, comme d'un muse de prparations
anatomiques, et je ne sais quels souvenirs chirurgicaux et dsols nous
gardons des aimables et plaisants corps.

J'en ai connu qui taient,--les heureux garons!--moins analystes que
nous: de grosses natures qui se grisaient rgulirement de plaisir sans
effort, et que la jouissance mettait en apptit de jouir. Ils se
retrouvaient, le lendemain comme la veille, dispos et gaillards, l'me en
rut: ils ignoraient ce grand vide qui se promne en vous, aprs les excs,
ainsi qu'une carafe d'eau dans la tte d'un hydrocphale.

       *       *       *       *       *

_28 aot_.--t voir Clestin Nanteuil  Bougival.

Bougival, l'atelier du paysage de l'cole franaise moderne. L, chaque
coin de rivire, chaque saule vous rappelle une exposition. Et l'on se
promne dans de la nature, dont on vous crie aux oreilles: Ceci a t
peint par ***, ceci a t fusin par ***, ceci aquarell par ***. Ici,
dans l'le d'Aligre, devant les deux catalpas formant un A sur le ciel, on
vous avertit que vous tes devant le premier tableau de Franais, et l'on
vous fait revoir la petite femme nue, couche sur une peau de tigre, en la
lgre et gaie verdure de la campagne parisienne; l--l'histoire est
vraiment plaisante--l, c'est l que se dressait une magnifique et
orgueilleuse plante, entrevue au coucher du soleil par Franais, rvant
toute la nuit d'en rendre, le lendemain, l'lancement vivace et la
dlicate dentelure des feuilles. Il se lve de grand matin, court 
l'endroit... plus de plante... disparue... et le voil cherchant 
s'expliquer la disparition, quand il clate de rire. Une vache, leve
avant lui, l'avait mange et digre au petit jour. Et sa plante...
c'tait une norme bouse!

Bougival, son inventeur 'a t Clestin Nanteuil, qui eut le premier
canot pont, dans les temps o les bourgeois venaient s'y promener en
bateaux plats. Tout est souvenir historique en cet endroit: la maison de
Lireux et les dners du dimanche, la maison de Odilon Barrot et le kiosque
aux rveries constitutionnelles, la maison blanche btie par Charpentier
o est mort Pradier, la maison de Pelletan, et un tas de maisons qui vous
racontent de grandes passions et des histoires dramatiques de femmes
connues. Et  Bougival, comme partout ailleurs, le commerce humilie l'art
et l littrature, et Staub, du haut de la Jonchre, situe comme un
chteau de Lucienne, regarde de bien haut les modestes toits de l'artiste.

Nanteuil, un grand, un long garon, aux traits nergiques,  la douce
physionomie, au sourire caressant, fminin. La personnification et le
reprsentant de l'homme de 1830, habitu  la bataille, aux nobles luttes,
aux sympathies ardentes,  l'applaudissement d'un jeune public, et en
portant, inconsolable et navr, au fond de lui, le regret et le deuil. Les
ides politiques de 1848 l'ont un moment enfivr, fait revivre, mais
quand elles ont t tues, il a t repris de plus belle par l'ennui de
l'existence, l'inoccupation des penses et des aspirations.

Un esprit distingu, attaqu d'une paisible nostalgie de l'idal en
politique, en littrature, en art, mais ne se lamentant qu' demi-voix, et
ne s'en prenant qu' lui-mme de sa vision de l'imperfection des choses
d'ici-bas. Un homme essentiellement bon, tendre, indulgent, modeste, et
faisant peu de bruit, et riant sans clat, et plaisantant sans fracas.

Tout pardonnant aux autres qu'il est, on sent que son esprit a de bons
yeux, et qu'il peroit parfaitement les niaiseries, les lchets, les
butorderies qui lui sont donnes  voir. Il leur fait grce, en les
fouettant d'un rien d'ironie, d'une ironie qui est un sourire  peine
sensible, une petite flche lui partant d'un coin de lvre et qui, toute
lgre qu'elle est, entre dans un ridicule comme dans une baudruche. Ce
mot d'une dame  Dumas pre l'explique bien, ce railleur voil et discret.
Ah! mais, il est spirituel, Nanteuil, je ne m'en tais jamais aperue!

Si apaises qu'elles soient ses mlancolies,--elles l'accompagnent plutt
qu'elles ne le poursuivent,--l'avenir inquite Nanteuil, il a la crainte
du travail pouvant manquer  sa vieillesse, d'un jour  l'autre; voyant
l'illustration de la romance, dont il vivait en grande partie, dj
abandonne. Et il rcapitule tous ces morts de mrite, auxquels le XIXe
sicle n'a donn que l'hpital ou la Morgue: son ami Grard de Nerval qui
s'est pendu, Tony Johannot qui, aprs avoir perdu dans le PAUL ET VIRGINIE
de Curmer, les 20,000 francs qu'il avait gagns pendant toute sa vie, a
t un peu enterr avec l'aide de ses amis, etc., Oui, je sais bien,
dit-il, si j'avais t raisonnable, j'aurais vcu dans une petite chambre,
j'aurais dpens quinze sous par jour, et maintenant, j'aurais quelque
chose devant moi, c'est ma faute!

Il reconnat et avoue tristement la dpendance dans laquelle l'art est
plac auprs du gouvernement: Il faut vivre, dit-il, les convictions
courbent la tte pour manger.... En effet, il n'y a plus de subventions
fournies par les particuliers. C'est le ministre qui tient notre pain...
Et tout ce qu'il y aurait  faire, cependant, en dehors des commandes du
gouvernement... la dcoration picturale des cafs, des gares de chemins de
fer surtout, de ces endroits o tout le monde attend et o on
regarderait... On me dira qu'il y a des peintures  la bibliothque de la
Chambre des pairs. Qu'est-ce que a me fait? Je ne peux pas y entrer!

Puis nous avons caus de l'idal, ce ver rongeur du cerveau, ce tableau
que nous peignons avec notre sang, a dit Hoffmann. La rsignation du:
C'est ma faute! est encore venue aux lvres de Clestin Nanteuil.
Pourquoi nous prendre de l'irrel, de l'insaisissable? Pourquoi ne pas
porter notre dsir vers quelque chose de tangible? Pourquoi ne pas grimper
sur un dada qui se puisse enfourcher? A tre collectionneur, voici un joli
dada de bonheur. Jadis la religion, c'tait l un magnifique dada... mais
c'est empaill maintenant... ou encore le dada du pre Corot qui cherche
des tons fins et qui les trouve et  qui a suffit... Tenez, ces gros
bourgeois qui viennent le dimanche ici, et qui rient si fort... je les
envie.

Et pour l'amour, mon Dieu, ce que nous exigeons de la crature humaine!
Nous demandons  nos matresses d'tre  la fois des honntes femmes et
des coquines. Nous exigeons d'elles tous les vices et toutes les vertus.
Le plaisir donn par la femme jeune et belle, nous ne le savourons pas
compltement. Nous avons une maladie dans la tte. Les bourgeois ont
raison... mais tre raisonnable... est-ce vivre!

Clestin Nanteuil nous dit cela, pendant que nous nous promenons devant
les sphinx en pltre de sa petite maison.

Au loin, au-dessous d'un btiment neuf, dans une espce de champ qu'on
vient de retourner, un homme, en bras de chemise, trane une brouette;
l'homme, c'est mile Augier.

       *       *       *       *       *

_2 septembre_.--Pouthier, qui a toujours une insolente confiance dans la
Providence, et qui est toujours persuad que sa dernire pice de quarante
sous fera des petits le lendemain, est venu dner chez nous.

Aprs s'tre fortement arros, il nous a entrans au bal de l'Ermitage 
Montmartre. L, il nous a donn le spectacle d'une bouffonnerie soularde
maille de toutes sortes d'esprit: d'une _olla podrida_ de calembours,
d'pigrammes, de btises, d'allusions  Dieu et au diable, d'exagrations
comiques, de portraits bizarres, de charges  la fois de vaudevilliste et
de rapin en tat d'ivresse: tout cela entreml de remuements frntiques,
de dmanchements de torse, de grattements de singe, de _hop_ de cirque. Il
interpellait  tout moment sa danseuse, comme la nourrice de son petit,
lui recommandant de ne pas chauffer son lait, et traitait de mon oncle
le municipal charg de la surveillance du bal, en le suppliant de ne pas
le deshriter. Enfin, soudainement, il a improvis une danse qui tait la
caricature de toutes les danses, moquant, avec un pantalon qui avait des
jours dans le derrire, la marche des salons, singeant la Petra Camara et
ses coups de hanche, mimant la lorgnette de Napolon et sa main derrire
le dos, talonnant une bourre, excutant les _enchanements de pas_ les
plus compliqus, puis faisant l'avant-deux d'un ataxique avec l'affreux
draillement des jambes, puis se gracieusant comiquement et embrassant les
pas de sa danseuse  terre, etc., etc.

       *       *       *       *       *

--La sauvagerie est ncessaire, tous les quatre ou cinq cents ans, pour
revivifier le monde. Le monde mourrait de civilisation. Autrefois, en
Europe, quand une vieille population d'une aimable contre tait
convenablement anmie, il lui tombait du Nord sur le dos des bougres de
six pieds qui refaonnaient la race. Maintenant qu'il n'y a plus de
sauvages en Europe, ce sont les ouvriers qui feront cet ouvrage-l dans
une cinquantaine d'annes. On appellera a, la rvolution sociale.

       *       *       *       *       *

--La loi moderne, le Code, dans la rglementation des choses intressant
la socit actuelle, n'a oubli que l'honneur et la fortune. Pas un mot de
l'arbitrage de l'honneur: le duel, que la justice absout ou condamne
d'aprs des manires de voir particulires, est jug sans un texte. Quant
 la fortune d'aujourd'hui, qui est presque toute dans des oprations de
bourse, de courtage, d'agiotage, de coulisse ou d'agences de change, rien
n'a t prvu pour la protger ou la dfendre, cette fortune moderne:
nulle rglementation de ces trafics journaliers; les tribunaux
incomptents pour toutes transactions de bourse; l'agent de change ne
donnant pas de reu.

       *       *       *       *       *

_3 septembre_.--t  la fte des Loges. Tivoli, le bal des blanchisseuses
de la localit. Un monde de coquettes fillettes, toutes en blanc
passement de rubans roses, et leurs gentils minois encadrs dans de jolis
bonnets de paysannes en dentelle de coton,  garnitures de roses-pompon
entremles d'aigrettes d'or.

       *       *       *       *       *

_6 septembre_.--Au cimetire Montmartre... Rien ne vous dcourage de
l'immortalit comme ce spectacle de la mort. On se sent l gagn de
l'indiffrence pour la survie de son nom. Ce champ de tombes prche le
dnouement de la volont... Une mlancolie emporte bientt par les
niaiseries de la douleur bourgeoise. Je vois la tombe d'un fils, que le
pre a eu l'ide d'entourer de deux tages de sonnettes perces de petits
trous, qui doivent, par les grands vents, bercer le mort de leur musique
olienne... C'est beau tout de mme cette ncropole polonaise, sur
laquelle toutes ces mes, veuves de la patrie, ont jet ce cri posthume:
_Exoriatur nostris ex ossibus ultor_... Puis le marquis de Bouill  ct
d'Alcide Tousez, les jeux de la Mort et du Hasard. Un cimetire, rien ne
ressemble plus au ple-mle d'une collection d'autographes!

       *       *       *       *       *

--Un rve de Deshayes, le peintre. Il lui tombait une commande pour un
endroit vague et lointain, ainsi que cela se passe dans les songes. Pas de
voiture, pas de moyens de communication d'aucune sorte. Il avise une poule
dans la rue. Il se disait parfaitement que ce serait ridicule, si on le
voyait sur une poule, mais, tant pis, il la lcherait avant d'arriver. Et
le voici enfourchant la poule qui l'emporte en voletant. Mais,  tout
moment, le chemin se sparait en deux, et il tait forc de descendre et
de le raccommoder. Le matin il se levait tout courbatur.

       *       *       *       *       *

_18 septembre_.--De Paris  Gisors. Dans la verdure, au-dessus d'un mur,
deux cordes allantes et venantes, auxquelles sont attaches deux mignonnes
mains roses: une balanoire o se balance un petit tre qu'on ne voit pas.

       *       *       *       *       *

_26 septembre_.--Je suis  Gisors, et comme une ombre riante, toute mon
enfance se lve devant moi. Mes beaux petits souvenirs fans reprennent la
vie dans ma tte et dans mon coeur, comme un herbier qui refleurirait, et
chaque coin du jardin ou de la maison est pour moi comme un rappel, une
retrouvaille, et aussi comme la tombe de plaisirs qui ne recommenceront
plus. Tous alors nous tions des enfants, ne songions qu' tre des
enfants, et c'taient des vacances remplies  dborder de passe-temps sans
dboires et de bonheurs qui avaient des lendemains. Que de fois, ce perron
tout mang de roses, nous l'avons descendu en sautant pour bondir plus
vite sur la grande pelouse. Les camps des barres taient: l'un sous ce
grand arbre; l'autre  ct du massif de lilas. Quelle mulation folle et
joyeuse! Quelles courses endiables! Que de courbatures guries par
d'autres courbatures! Que de feu! que d'lan! Je me souviens avoir hsit,
trois secondes,  me jeter dans la rivire au bout du parc, pour n'tre
pas pris.

Aussi, quel paradis d'enfants tait cette maison! quel paradis ce jardin!
Il semblait vraiment ordonnanc pour les jeux d'enfants, cet ancien
couvent devenu un chteau bourgeois, et ce jardin tout coup de bosquets
et de mandres de rivire.

Mais, dj, que de choses changes, disparues! Le vieux bac o nous
passions et repassions, n'est plus. Le petit pont qui tait l'cueil des
bateliers et que tant de fois le bateau cogna, il dort sous la rivire. Et
le bras bordant l'le aux grands peupliers, l'troit bras de rivire a t
largi. Et le vieux pommier aux pommes vertes, criantes sous la dent, est
mort... Mais, toujours, le pavillon de la _Ganachire_ commande la
passerelle de fil de fer qui bondit sous le pas, et l'immense vigne vierge
lui est toujours un manteau, vert au printemps, pourpre  l'automne.

En revoyant ces endroits aims, je me ressouviens des uns et des autres,
et de mes petits compagnons et des petites demoiselles qui taient alors
mes camarades: les deux Bocquenet, dont l'an courait si fort, mais
ignorait l'art des dtours; Antonin qui semblait un petit lion; Bazin qui
se plaignait toujours du sort et ne dcolrait pas de perdre; Eugne Petit,
 le frre de lait de Louis, qui nous jouait de la flte dans le dortoir o
nous couchions sous la mme clef. Je n'oublie pas le trs bnin Jupiter de
notre bande, le roi constitutionnel de nos jeux, le pre Pourrat, le
prcepteur de Louis, qui avait l'intelligence de nous montrer parfaitement
 jouer et le bon esprit de s'amuser avec nous, autant que nous,--afflig
du seul dfaut de nous lire sa fameuse tragdie intitule: LES CELTES. Et
donc, les petites demoiselles: Jenny qui montrait dj un si joli petit
museau de soubrette, Berthe qui embrassait le fond de mes casquettes et
collectionnait, dans une bote, les noyaux des pches manges par moi,
Marie qui avait les plus beaux cheveux et les plus beaux yeux du monde.

Puis il y avait la comdie! oh! la comdie, c'tait le grand bonheur, le
plaisir des plaisirs, la joie suprme de chacun de nous! Le thtre tait
dans la serre: un thtre au grand complet, un thtre qui avait une toile
reprsentant la Ganachire, des dcors, une galerie, et jusqu' une loge
grille! Un thtre o le tonnerre tait trs convenablement fait par le
bonhomme Ginette, tapant avec une paire de pincettes sur une feuille de
fer-blanc. Et savez-vous le rouge qu'on nous mettait, du rouge  96 francs
le pot, conserv par Mme Pan de Saint-Gilles et qui venait de Mme Martin,
la femme du vernisseur du XVIIIe sicle et la mre du chanteur, et l'on
nous recommandait de l'conomiser, s'il vous plat. Ah! les beaux costumes
de hussards que nous avions dans le CHALET! La magnifique perruque que
portait Louis dans M. Pinchon! Et comme j'tais grim, et comme M. Pourrat
m'avait joliment fait de la barbe avec du papier brl, si bien que je
parlais  Edmond, sans qu'il me reconnt.

Que d'incidents, de comptitions, de surexcitations d'amour-propre,  ces
rptitions conduites par le pre Pourrat, qui nous citait des axiomes
dramatiques de Talma! Et les charmants enfantillages au milieu de tout
cela, et l'amusante colre de Blanche, le jour o le tnor Lonce lui
dvora la pche qu'elle devait manger en scne... Et quels soupers joyeux
faisait le soir la petite troupe, quand on lui servait deux douzaines de
chaussons aux pommes, et quel grand jour, la veille de la reprsentation,
le jour que Mme Passy rangeait tous les costumes dans la grande chambre,
o nous couchons aujourd'hui!

Qu'est devenu le thtre, et les acteurs et les actrices? Aujourd'hui j'ai
pouss la petite porte verte de derrire la serre, jadis l'entre des
artistes. Voici bien encore la grande cage  poulets, faite de feuilles de
persiennes, o les petites actrices s'habillaient, mais elle n'est plus
remplie que de caisses en bois blanc. Au grenier sont empils, l'un sur
l'autre, les dcors dont s'chappent des morceaux de rideaux rouges 
franges d'or. Plus rien des galeries, des loges, des banquettes, que les
six poteaux qu'on entourait de verdure, les jours de la grande
reprsentation, et en place de ce qui a t brl, un tabli o l'on
menuise, et des plantes grasses sur des planches... Et Berthe est morte,
et les autres petites demoiselles sont devenues des femmes, des pouses,
des mres, et Lonce est garde des forts, et Bazin est professeur de
gographie et dcor de l'ordre du Pape, et Antonin est en train de se
faire tuer  Sbastopol, et le pre Pourrat a toujours sa tragdie des
CELTES en portefeuille, et le bonhomme Ginette est tabli teinturier, rue
Sainte-Anne, et Louis est docteur en droit, et moi rien du tout.

       *       *       *       *       *

M. Hippolyte Passy, un vieillard chauve, quelques cheveux blancs aux
tempes, un petit oeil, vif, brillant, allgre. Bavard avec dlices, il
parle toujours et de n'importe quoi, avec un organe zzayant, un dbit
press, une pense nette. C'est la science universelle. Il a tout lu, tout
vu, et vous dira comment se fabrique un ministre ou un cordon de soulier.

Avec cela, une grande affectation d'indpendance de l'opinion consacre,
des thories reues, des principes adopts, et ne voyant dans les formes
gouvernementales quelconques d'un pays que des formes diverses de
corruption et de vnalit. Et une admirable mmoire lui fournissant un
arsenal pour la dmolition des illusions et des prtendus dvouements,
mmoire servie par une ironie bonhomme, et un sourire de vieil homme
revenu de tout, et qui appelait Louis-Philippe: _le papa Doliban de la
chose_. En ce scepticisme de tout l'individu, et au milieu des ruines de
toute foi  quoi que ce soit,  ironie! la croyance ingnue 
l'amlioration morale des populations, et la croyance au talent des
conomistes.

Ne reconnaissant, n'apprciant que _l'utile_, contempteur de l'art et de
ce qui l'accompagne, et ne voulant voir dans les expositions de
l'industrie que les _eustaches_  cinq sous.

Acharn railleur de la religion, et comme toute cette gnration, dont la
Pucelle fut la nourrice, inpuisable en voltairianismes, en malices de
petit journal contre le gouvernement de Dieu, sa charte (la Bible), ses
ministres responsables.

Un orateur de salon et de coin de chemine, un charmant causeur, ami des
paradoxes et des thses sceptiques, mordant  droite,  gauche, niant les
principes, rapetissant les hommes avec des anecdotes indites, les gros
faits avec de petits dtails, plus jaloux de paratre ne pas ignorer que
de savoir  fond, de charmer l'attention que de la subjuguer, de briller
que de convaincre, et mdisant de Dieu, des hommes et des choses pour la
plus grande gloire de la conversation.

L'amour de la conversation, il le pousse au point que voici. Il a une
discussion  Cauterets avec son neveu sur les Mrovingiens, discussion non
termine  la couche. Il emmne son neveu partager sa chambre, qui se
trouvait tre une chambre  deux lits, et toute la nuit la fille de M.
Passy, qui avait la chambre  ct de lui, se demande si son pre est
devenu fou, et ce qu'il a  parler ainsi, tout haut et tout seul, de
minuit  cinq heures du matin.

       *       *       *       *       *

_13 octobre_.--Balzac dit, un certain soir, dans une soire de Gavarni:
Je voudrais, un jour, avoir un nom si connu, si populaire, si clbre, si
glorieux enfin, qu'il m'autorist... Figurez-vous la plus norme ambition
qui soit entre dans une cervelle d'homme, depuis que le monde existe,
l'ambition la plus impossible, la plus irralisable, la plus monstrueuse,
la plus olympienne, celle que ni Louis XIV ni Napolon n'ont eue; celle
qu'Alexandre le Grand n'et pu satisfaire  Babylone, une ambition
dfendue  un dictateur,  un sauveur de nation,  un pape,  un matre du
monde. Il dit donc simplement Balzac: ... un nom si clbre, si glorieux
enfin qu'il m'autorist...  p... dans le monde, et que le monde trouvt
a tout naturel.

       *       *       *       *       *

--Ide pour une nouvelle humoristique, d'un garon n'ayant pour tout titre
de noblesse, que le nom de son grand-pre dans l'tat des malades, qui ont
t traits des maladies vnriennes, sous les yeux et par la mthode de
M. de Keyser, depuis le 30 mai 1765 jusqu'au 1er septembre 1866, tat
insr dans le MERCURE de France, du mois d'avril 1767.

       *       *       *       *       *

--Binding, le matre du GRAND-BALCON, l'introducteur du bock en France, un
de ces hommes si gros qu'il leur faut un cercueil sur commande.

       *       *       *       *       *

--Dans notre RVE D'UNE DICTATURE nous demandions une dotation de cent
mille francs pour les grands inventeurs, les grands crivains, les grands
artistes.

       *       *       *       *       *

--L'amour dans le rve qui est toujours charnel et toujours produit par un
contact, un attouchement, a cela de curieux que, si vous prenez le sein
d'une femme, c'est comme si votre coeur la pelotait et que dans la
sensation sensuelle apporte par un songe aux gens, se mle une idalit
d'une douceur, d'un cleste, d'un au-del des sens physiques, d'un
ravissement ineffablement spirituel.

       *       *       *       *       *

--Un reintement du nomm Baudrillart, dans les DBATS. Le parti des
universitaires, des acadmiques, des faiseurs d'loges des morts, des
critiques, des non producteurs d'ides, des non imaginatifs, choy,
festoy, goberg, pensionn, log, chamarr, galonn, _crachat_, et
truff et empiffr par le rgne de Louis-Philippe, et toujours faisant
leur chemin par l'reintement des intelligences contemporaines, n'a donn,
Dieu merci,  la France ni un homme, ni un livre, ni mme un dvouement.

       *       *       *       *       *

--A la pension Saint-Victor,  la pension tenue par Goubaux, l'auteur de
RICHARD D'ARLINGTON, o je me suis trouv avec les Judicis et Dumas fils,
je me rappelle un de mes petits camarades, devenu amoureux fou de
l'infirmire, une trs belle femme de 40 ans, et qui, pour la voir et
avoir le contact de ses soins caressants, se mettait une gousse d'ail dans
un certain endroit, afin de se donner la fivre.

       *       *       *       *       *

--Physionomie originale d'un petit vieillard qui, en entrant  la
TAVERNE ANGLAISE, jette sur une chaise un manteau doubl d'un tartan
cossais  carreaux rouges et noirs: une grosse tte renfle aux tempes,
un front extraordinairement bomb avec un rentrant fait comme par un
coup de marteau au-dessus du nez. Une figure en retraite, efface, sans
cils ni sourcils, et sur laquelle se dtachent les deux ailes noires du
nez, ainsi que les oiseaux passant  tire-d'aile dans le ciel des
paysagistes. Une bouche sans couleur et sans lvres. Une tonsure faite
par une calvitie qui a au-dessus d'elle de la lumire de nimbe. Un
regard baiss vers la terre, avec des mouvements de corps imprieux et
une voix autoritaire.

L'idal au thtre du type de Rodin.

       *       *       *       *       *

_26 octobre_.--Chteau de Croissy. Paysage d'automne.

Dans les futaies rousses allant du jaune d'or  la terre de Sienne brle,
quelques grisards lancs avec des bouquets de feuilles sches toutes
blanchtres. Un petit chne aux feuilles comme tiquetes de rousseur et
manges en partie par les chenilles, qui en ont mis  jour la trame
semblable  un tulle. Quelques arbres n'ayant plus que quatre ou cinq
feuilles replies qui pendent aprs eux comme des cosses de haricots, et
d'autres compltement dpouills et aux grosses boules de gui visibles,
hachant le ciel de leurs branchettes noires. L dedans, l'aboiement teint
d'une meute lointaine. Au travers et au-dessus des arbres, un ciel tout
gris, poussireux de pluie, avec quelques claircies comme faites  la mie
de pain sur un dessin au fusain, et des fonds estomps dans un brouillard
gris perle tendu sur un fond nankin.

Dans la grande alle o, seules, les ornires ne sont pas couvertes de
feuilles, des coups de jour entrant par les troues du feuillage et la
balayant de lumire, et l'extrmit de l'alle, toute lgre, toute claire,
toute transparente, toute septentrionalement lumineuse, et apparaissant
dans la couleur locale idalise d'une apothose de l'automne.

       *       *       *       *       *

_5 novembre_.--Les FOLIES-NOUVELLES. Une vieille garde mal vtue au
contrle. Le placeur: un ancien rdacteur du MOUSQUETAIRE. Les filles aux
avant-scnes et aux loges dcouvertes, quelques-unes voiles, se dvoilant
 demi et se montrant un rien  un monsieur de l'orchestre ou  des jeunes
gens d'en face, souriantes ou menaantes du doigt. A tout moment les
ouvreuses suivies de femmes, demandant aux gens placs, le premier rang
pour des dames. Les spectateurs assis de ct et tournant  demi le dos
 la scne... A ce thtre, la fille se sent dans son salon. Elle a les
poses penches de l'orgueil du chez soi et de la calche. Elle est la juge
et la faiseuse des succs littraires avec ses souteneurs du monde.

Au balcon, des rangs d'hommes au teint blafard, minralis, mercurialis,
que les lumires font paratre blanc, une raie androgyne en pleine tte,
des hommes odieux par le soin fminin de leur barbe et de leur chevelure,
se renversant comme des femmes, s'ventant avec le programme pli en
ventail, lorgnant dans des petites lorgnettes de poche en nacre, et
gesticulant perptuellement d'une main charge de bagues, pour ramener, de
chaque ct des tempes, leurs cheveux poisseux en un gros accroche-coeur,
tout en se tapotant les lvres avec la pomme d'or d'une petite canne, ou
suant le sucre d'orge du voyou des cintres.

       *       *       *       *       *

--Rve. Trois statues de la Mort. L'une, un squelette; la seconde, un
corps de phtisique portant une grosse tte ridicule; la troisime, une
statue de marbre noir. Ces trois statues poses sur des pidestaux dans
une chambre, tandis que, dans l'ombre d'un corridor qui ne finit pas, se
dbattent des formes confuses faisant peur. A un moment, ces trois statues
descendent lentement de leurs pidestaux, et me prenant par les bras, et
me tiraillant  elles, se disputent ma personne comme des raccrocheuses de
trottoir.

       *       *       *       *       *

--Je copie ces quelques lignes dans de vieilles notes d'Edmond: Quand je
commenai  tre un jeune homme, je me rappelle qu'allant au printemps
dans la campagne, j'avais une impression langoureusement triste de cette
terre  la pauvre petite verdure, de ces arbres maigrelets, de toute cette
pubert souffrante de la nature, et je me surprenais des larmes dans les
yeux, gonfl de dsirs, les glandes des seins douloureuses, l'me, pour
ainsi dire, pleine de bourgeons. A cette poque, le dsir de la femme, non
chaudement sensuel, mais plutt une aspiration vers elle, grle, malingre,
souffreteusement lance, une aspiration ayant quelque chose de
l'impression donne par la contemplation d'une statuette de vierge
gothique. Et peindre ce jour du printemps, un jour non _flou_, non
rayonnant, non tamis de l'or des chauds soleils, mais un jour aigu, un
jour frigidement clair, o les lumires semblent des hachures de blanc
sabrant du papier bleu.

       *       *       *       *       *

_6 novembre_.--Dpart pour l'Italie.

       *       *       *       *       *




ANNE 1856


_6 mai 1856_.--Je reviens. J'ai la tte comme si on y rangeait un muse de
toiles et de marbres... Je m'en vais tter le pouls aux lettres dans les
petits journaux. Le pouls est remont. O? Je ne sais! Plus d'cole ni de
parti, plus une ide ni un drapeau. Des attaques accomplies comme des
corves, des insultes o il n'y a pas mme de colre. Des bons mots de
vaudevillistes, des scandales de coulisses infimes. Michel Lvy et
Jacottet devenus les Augustes de tous ceux qui salissent du papier pour
vivre. Pas un jeune homme, pas une jeune plume, pas une amertume. Plus de
public, mais une certaine quantit de gens qui aiment  digrer, en lisant
une prose claire ressemblant  un journal, qui aiment  se faire raconter
des histoires en chemin de fer par un livre qui en contient beaucoup, et
qui lisent non pas un livre, mais pour vingt sous... Vron, un Mcne
encens sous le masque par la Socit des gens de lettres. Milhaud
aumnant de royales lippes tous les porte-clairons de la Renomme et du
feuilleton! Fiorentino dcor! Mirs chant en vers!

       *       *       *       *       *

--Tous ces jours-ci, mlancolie vague, dcouragement, paresse, atonie du
corps et de l'esprit. Plus grande que jamais cette tristesse du retour qui
ressemble  une grande dception. On retrouve sa vie stagnante  la mme
place. De loin, on rve je ne sais quoi qui doit vous arriver, un
inattendu quelconque, qu'on trouvera chez soi en descendant de fiacre. Et
rien... Votre existence n'a pas march, on a l'impression d'un nageur qui,
en mer, ne se sent pas avancer. Il faut renouer ses habitudes, reprendre
got  la platitude de la vie. Des choses autour de moi, que je connais,
que j'ai vues et revues cent fois, me vient une insupportable sensation
d'insipidit. Je m'ennuie avec les quelques ides monotones et ressasses
qui me passent et me repassent dans la tte.

Et les autres, dont j'attendais des distractions, m'ennuient autant que
moi. Ils sont comme je les ai quitts, il ne leur est arriv rien  eux
non plus. Ils ont continu  tre. Ils me disent des mots que je leur
connais. Ce qu'ils me racontent, je le sais. La poigne de main qu'ils me
donnent, ressemble  celles qu'ils m'ont donnes. Ils n'ont chang de rien,
ni de gilet, ni d'esprit, ni de matresse, ni de situation. Ils n'ont
rien fait d'extraordinaire. Il n'y a pas plus de nouveau en eux qu'en moi.
Personne mme n'est mort parmi les gens que je connais. Je n'ai pas de
chagrin, mais c'est pis que cela.

       *       *       *       *       *

_30 mai_.--X*** vient me voir, me lit un paquet de lettres de sa
matresse. Mon ami a une doctrine: c'est de toujours occuper la femme qui
vous aime,--dt-on l'occuper  pleurer. Il exige tout son temps, toute sa
pense, et, pour arriver  cela, il lui impose de petits devoirs matriels,
comme de la forcer  se lever, tous les matins, pour lui crire des
lettres de sept ou huit pages. Puis, il la distrait par des scnes
continuelles, des consignations de gens  la porte, des sacrifices de
toutes sortes, et la boude, la gronde, l'insulte, fait amende honorable,
puis la rinsulte,--maintenant son adore, tout le temps, dans l'motion
fivreuse d'une liaison toujours au bord d'une rupture ou d'une
rconciliation. Bref, il bat son coeur  tour de bras pour ne pas qu'il
s'ennuie.

       *       *       *       *       *

--Quand Murger crivit la VIE DE BOHME, il ne se doutait gure qu'il
crivait l'histoire d'un monde qui allait tre un pouvoir au bout de cinq
ou six ans, et cela est cependant  l'heure qu'il est. Ce monde, cette
franc-maonnerie de la rclame rgne et gouverne, et dfend la place 
tout homme bien n. C'est un _amateur_, et avec ce mot-l, on le tue:
a-t-il derrire lui les in-folio d'un bndictin ou apporte-t-il un peu de
la fantaisie d'Henri Heine. Oui, a ne fait rien, c'est un amateur, et il
sera dclar un amateur par tous les gagistes des feuilles de chou. Sans
qu'on s'en doute, cet avnement de la Bohme: c'est la domination du
socialisme en littrature.

       *       *       *       *       *

--Les croque-morts ont vingt sous par _papillotte_: ainsi on appelle les
cercueils d'enfants.

       *       *       *       *       *

_Mai_.--Divan de la rue Le Peletier. Un petit mauvais lieu fort bte, o
s'assemble, le soir, un ramassis de messieurs, qui sont aux lettres ce que
sont les courtiers de journaux au journalisme. Celui-ci, aprs avoir pli
les bandes de je ne sais quel canard, est au contrle d'un petit thtre
des boulevards; celui-l, au nez duquel on serait tent d'allumer un
cigare, a vu Alfred de Musset crire... et ainsi des autres. J'allais
oublier un original, un certain Fioupou, en grande dispute, par
correspondance, avec mile Saisset, sur le platonisme chrtien, et tout au
_logos_, et parlant toujours et toujours exgse... A l'heure prsente,
Barthet est le grand homme de l'endroit, un pote du Danube qui porte des
souliers ferrs, et brandit un gourdin en l'honneur de Boileau... On y
boit de la mauvaise bire, on y fait un _mistron_... Gavarni, qui n'y est
all qu'une fois, assure qu'on y scie les pommes de canne, quand elles
sont en or.

       *       *       *       *       *

--J'ai eu quelques secondes d'une jolie contemplation: Marie les cheveux
aux bandeaux joliment onduls, les yeux morts, les paupires battantes, la
bouche ouverte, un sourire tremblant sur ses lvres ples dans le
demi-jour de rideaux roses.

       *       *       *       *       *

--J'entends un timbre: c'est un bruit net, sec, mcanique, anglican,
toujours semblable  lui, qui dit qu'on sonne et non qui sonne: la dtente
d'un ressort d'acier qui tombe dans le vide de votre attente, de vos
esprances. Oh! la sonnette qui fait drelin! drelin! qui rit, qui chante
comme un tourne-broche--au fait, il n'y a plus de tourne-broche
aujourd'hui et l'on cuit au four--la sonnette qui vous dit de sa chanson
fle, retour, amour, un vieil ami, une matresse neuve. Que c'est laid la
civilisation des machines: le timbre me semble la sonnette du phalanstre.

       *       *       *       *       *

--Une bonne d'une lorette qui habite la maison prte de l'argent  ses
amants de coeur,  20, 30, 50 pour 100.

       *       *       *       *       *

--J'ai vu aujourd'hui le modle des matresses, la matresse d'un jeune
Anglais phtisique, une Italienne assez attache  la poitrine de son amant,
pour l'empcher de sortir tous les soirs, s'enfermant avec lui, causant,
fumant des cigarettes, lisant, toujours couche sur une chaise longue, et
dans une attitude qui montre un bout de jupon blanc et les bouffettes
rouges de ses pantoufles. Viennent l, trois ou quatre Anglais et
Allemands, qui apportent leurs pipes, une demi-douzaine d'ides
hgliennes, un trs grand mpris pour la politique de la France qu'ils
traitent de _politique sentimentale_.

La dame du logis ne sort gure plus dans la journe que le soir. Elle a
conserv  Paris ses habitudes de rclusion de la femme italienne, et pour
s'occuper, quand elle a dcouvert dans le CONSTITUTIONNEL, un roman qui ne
dure pas vingt-quatre volumes, elle le traduit pour elle toute seule, en
pur toscan.

Un intrieur charmant, mais trop de portraitures d'amis et de parents. Le
petit salon ressemble au Temple de l'Amiti. De tous ces portraits, un
seul est intressant au point de vue moral: c'est le portrait de la
matresse par la mre de l'amant.

       *       *       *       *       *

--On peut se servir de coquins, a dit La Bruyre, mais l'usage en doit
tre discret. Peut-tre, en ce temps, l'usage en est-il sans discrtion?

       *       *       *       *       *

--Dner chez Dinochau, le marchand de vin de la rue de Navarin. Petit
escalier tournant  tablier, menant  une salle boise de chne verni,
tendue de papier rouge velout. Table en fer  cheval. Un dner  35 sous,
un dner bourgeois dont le fond est la soupe et le bouilli, et qui est le
dner de la littrature dans les moments de dsargentement et de _panne_.
L dedans, Monselet, Scholl, Audebrand, Busquet, le doux pote  lunettes
et  manchettes bouillonnes, et des femmes en cheveux du quartier, et
d'amusants dclasss comme ce Bourgogne,  la laideur d'un Mirabeau, avec
une fivre ptillante d'esprit dans les yeux, et qui vous dit: Moi, je
suis un plumitif, on ne me demande que de l'exactitude et de la paresse!

A la fin du dner, au caf, dans ce monde dnant en manches de chemise,
Dinochau, le cheveu frisott, la figure merillonne, vient se mler  la
littrature, et raconte des charges d'Auvergnat.

Et nous revenons avec Monselet, tenant dans une main un paquet de
rillettes de Tours, envelopp dans du papier, et dans l'autre un joujou
d'enfant, un diable qu'il fait jaillir gaminement de sa bote, avec le
_couicoui_ d'une pratique de polichinelle, chaque fois que nous passons
devant une femme.

       *       *       *       *       *

_31 mai_.--... Alors Gavarni nous entretient de son dgot et de son
dtachement des choses ralises: Je ne fais une chose qu' cause de ses
difficults, et que parce qu'elle n'est pas facile  faire: ainsi mon
jardin, quand il sera fini, j'en ferai volontiers cadeau  quelqu'un. Il y
en a qui peignent des paysages, moi je m'amuse  faire des paysages en
relief. Eh bien, qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse d'un dessin une
fois fait: il n'y a qu' le donner.

Puis il nous parle du thtre, de ses ides contre l'illusion scnique en
faveur du trteau, dclarant qu'il n'admire que deux pices: les
PRCIEUSES RIDICULES et le BOURGEOIS GENTILHOMME, parce que ce sont des
leons de philosophie sous la forme la plus tangible, sous la forme la
plus parade,--et s'interrompant: Avez-vous jamais regard attentivement
non le thtre, mais la salle? Avez-vous vu ces ttes? Je ne sais pas,
aprs avoir vu a, comment on a le courage de parler au public... Le livre,
l'homme en prend au moins connaissance dans la solitude, mais la pice,
elle est apprcie par une masse d'humanit runie, une btise agglomre.

Puis lchant le thtre, aprs un silence o il reste un moment perdu dans
ses rflexions, il s'crie: Ah! la recherche, c'est une fire monomanie!
Maintenant, quand je ferai une lithographie de plus ou de moins, a ne
fera pas grand'chose pour ma renomme, au lieu que s'il y avait le
thorme Gavarni,--hein, ce serait gentil?

       *       *       *       *       *

_9 juin_.--Rue du Bac, au fond de deux ou trois cours, un vaste logis,
retir, tranquille, placide, avec de l'air, des coins de verdure, un grand
morceau de ciel. Une porte derrire laquelle on entend, pendant plusieurs
secondes, des pas avant qu'elle ne s'ouvre. Un domestique sans livre. Un
salon au meuble en palissandre et en velours rouge, et ayant l'aspect d'un
salon du monde bourgeois riche--mais toutefois avec, au-dessus du piano,
une copie du tableau du MARIAGE DE LA VIERGE de Prugin, et, en face, le
BAPTME DE JSUS, un gothique brugeois.

--Pardon, Messieurs, voulez-vous entrer dans mon cabinet?

Des livres tout autour. Des deux cts de la chemine des tableautins, et
sur la bordure dore de la glace un portrait en miniature de religieuse.

Oh! fait le matre de la maison, c'est un costume de comdie... Oui, une
personne de ma famille qui, dans une pice de thtre, a rempli un rle de
couvent et voulut se faire peindre avec les habits de son rle... Des
moeurs, Messieurs, que vous aimez, des moeurs du XVIIIe sicle... Ma
famille adorait la comdie. Tenez. Et il tire des rayons un volume:
THTRE DE M. LE COMTE DE MONTALEMBERT, _jou sur le thtre de
Montalembert_... Votre tableau de Paris m'a vivement intress, c'est bien
curieux... Je vous ai crit... Oui.... Ce sont des vivacits de style qui
vous ont fait carter. L'Acadmie est une dame qui n'aime pas ces
choses-l. Vous savez que je pense comme vous et non comme elle... Tous
ces htels, c'est bien curieux  suivre dans votre livre... Je me rappelle,
quand nous sommes revenus de l'migration, il y avait un cheval qui
tournait une meule dans le thtre de notre htel... Si vous aviez pu
recueillir en province la tradition orale, hlas! ce sera chose perdue
plus tard... Dans les premiers chapitres de ses PAYSANS, M. de Balzac a
trac une peinture des paysans comme les a faits la Rvolution. Oh! ce
n'est pas flatt, mais c'est si vrai. Je suis du Morvan et je me disais:
Il faut qu'il y soit venu.

Puis il ajoute: Je voudrais que le CORRESPONDANT rendt compte de votre
livre. Je n'ai personne dans le moment, le petit Andral est si
paresseux... Avez-vous un ami qui pourrait faire ce compte rendu? Il faut
quelqu'un qui puisse faire cela pour les presbytres et les chteaux.

M. de Montalembert a de longs cheveux gris et plats, une face pleine, des
traits de vieil enfant, un sourire dormant, des yeux profonds mais sans
clairs, une voix nasillarde et manquant de mordant, une amabilit douce
et repose, une caresse fminine des manires et de la poigne de main,
une robe de chambre clricale.

       *       *       *       *       *

--Je suis triste, et j'entends sur le marbre de la servante du salon
tomber, une  une, avec un bruit mou et floche--une chute  voix
basse--les feuilles d'un gros bouquet de pivoines--et, au-dessus et
au-dessous de ma chambre, des clats de rire de femmes.

       *       *       *       *       *

--Je suis tomb sur du Victor Laprade. Je n'y ai vu que des _seins de
jeunes filles palpitant sous des baisers de jeunes hommes_. Les potes
sont comme les enfants: ils peuvent tout montrer. Je suis sr qu'on
permettrait  Branger de mettre JUSTINE en couplets. La rime et la
gaudriole, a excuse, a autorise les choses les plus cochonnes;--mais que
si vous vous avisez de parler en prose et de tenter le cru, le vrai, le
philosophique: les Legonidec sont l.

       *       *       *       *       *

_16 juin_.--Djeuner chez Chennevires  Versailles. Chennevires tout
heureux, tout rjoui. Il vient d'acheter, dans le Perche, Saint-Santin,
une masure qui l'a sduit par la date de 1555 sur une vieille pierre, et
il a enfin trouv un logis et un asile pour les portraits et les livres de
ses amis, qu'il tait ennuy de promener  et l, depuis des temps
infinis.

Tout amoureux qu'il est de l'exhumation d'infimes personnalits, de
petites mdiocrits d'art provinciales, et qui condamnent cet esprit
distingu et original  des travaux au-dessous de lui, Chennevires
caresse toujours,  l'horizon de sa pense, quelque petit conte normand ou
venden: un entre autres, qui serait l'histoire d'un jeune homme prenant
le fusil dans la leve d'armes en 1832, et jug et mis au Mont
Saint-Michel, et l, dveloppant la politique qu'aurait pu faire prvaloir
le parti lgitimiste d'alors, la politique de la dcentralisation, qui
tait la politique de la duchesse de Berry.

Nous avons djeun avec Paul Mantz, un petit brun, au clignement d'oeil
intelligent,  la parole monosyllabique; avec Dussieux, professeur 
Saint-Cyr, qui a quelque chose d'universitaire dans la tournure et de
militaire dans la voix, et un coup d'oeil scrutateur de commissaire de
police dans le regard qu'il vous jette par-dessus ses lunettes bleues;
avec Eudore Souli, aux traits sans ge,  la figure en chair d'un gibbon,
 la chevelure pyramidale, bouriffe et jouant la perruque,  la gaiet
et  l'espiglerie gamines riant dans une voix de fausset.

Aprs djeuner, Chennevires nous mne voir les autographes de Foss
d'Arcosse. Un cabinet dont les murs disparaissent sous les armoires, les
vitrines, les tableaux, les sculptures, les babioles, les reliques du
bric--brac historique. Et c'est le marteau de Louis XVI forg par ses
mains royales, et c'est le sablier de Henri III, et ce sont les boucles de
soulier de Louis XV, et c'est le couteau de chasse de Charles VIII, et
c'est l'ordre de payer 1,500 livres  Lajouski le septembriseur, ordre
sign: _Philippe-galit_. Et ici, une preuve avant la lettre de la
PROMENADE DU JARDIN DU PALAIS-ROYAL de Debucourt, achete en 1810, sur le
Pont-Neuf, quinze sous; l, un dessin des FORGES DE VULCAIN, par Boucher,
pay quarante sous.

Sur un nom prononc par quelqu'un de nous, M. Foss d'Arcosse, un long
vieillard osseux, tout en feuilletant des paperasses qui tiennent de
l'histoire: Oui, oui, je vais y arriver, fait-il, je sais, il y a deux
branches dans cette famille... et mme une particularit curieuse: chacune
de ces branches avait 100,000 livres de fortune sous Louis XIV. L'une a
plac cette fortune en terres, elle a aujourd'hui 400,000 francs; l'autre
en rentes sur l'tat: avec les rductions et les banqueroutes, son capital
est rduit  560 francs.

Sous les arbres du caf de la Comdie, nous sommes rejoints par Thophile
Lavalle, aux traits truandesques, aux lvres rouges et informes des
masques de Venise dans les tableaux de Longhi. Il nous parle trs
curieusement de la religion laisse par Robespierre chez des amis, nous
donnant des dtails sur un nomm Henri Clmence, jur au Tribunal
rvolutionnaire, et qui, devenu matre d'cole sous la Restauration,
avouait, dans le vin, son culte pour l'Incorruptible, mlang de
l'apologie franche de la guillotine. Et Lavalle nous raconte ses rvoltes
 propos de cette glorification,--lui qui tait cependant trs libral,
--nous disant avec justice que sa gnration n'avait pas t encore
apprivoise au Robespierre, par des tentatives d'explication comme dans
Thiers ou des potisations comme dans Lamartine.

Lavalle nous conte ensuite que Feuillet de Conches a montr l'autre jour,
en petit comit,  l'Empereur et  l'Impratrice, des lettres de
Marie-Antoinette, et que Feuillet a t tout tonn d'entendre l'Empereur
parler. Et son thme a t celui-ci  propos de ces lettres: Quand on est
bon, on parat lche; il faut tre mchant pour qu'on vous croie
courageux!

Soire passe avec les mmes chez Souli. Delcluze des DBATS survient.
Conversation anti-catholique. C'est vraiment curieux d'tudier combien le
voltairianisme est jeune, ardent, militant chez ces vieillards. Puis il
nous parle des peintures de la Sainte-Chapelle qu'il a t voir avec son
neveu Viollet-le-Duc, qui s'est cri: Eh bien, maintenant il faut un
perroquet pour cette cage! Et l-dessus il s'lve contre la polychromie
de l'architecture et de la sculpture, affirme que Pausanias n'a dit nulle
part que les Grecs peignaient leurs statues, et que l'exemple de Pompi
n'est nullement probant  cause de la dcadence de l'art;--enfin, lchant
la polychromie, le vieux Delcluze s'tend longuement sur les difficults
que les chrtiens fervents prouvent  mourir.

       *       *       *       *       *

--Dans la rue. Tte de femme aux cheveux rebrousss en arrire, dgageant
le bossuage d'un petit front troit, les sourcils remonts vers les tempes,
l'arcade sourcilire profonde, l'oeil fendu en longueur avec une prunelle
coulant dans les coins, le nez d'une courbure finement aquiline, la bouche
serre et tire par une commissure  chaque bout, le menton maigre et
carr: un type physique curieux de l'nergie et de la volont fminine.

       *       *       *       *       *

_1er juillet_.--Revenus de la campagne dans la journe, ce soir nous
dnions au RESTAURANT DE LA TERRASSE, une gargote au treillage mal dor,
autour duquel montent dessches une douzaine de plantes grimpantes, et
nous avons, en face de nous, le soleil couchant illuminant de ses derniers
feux les affiches-annonces, aux tons criards, qu'on voit au-dessus du
passage des Panoramas. Jamais, il me semble, je n'ai eu l'oeil et le coeur
plus rjouis que par le spectacle de ce laid pt de pltre, tout btonn
de grandes lettres, et tout crit et tout sali et tout barbouill de la
rclame parisienne. Ici tout est de l'homme et  l'homme;  peine un
maladif arbre dans une crevasse d'asphalte, et ces faades lpreuses me
parlent comme ne m'a jamais parl la nature. Les gnrations de notre
temps sont trop civilises, trop vieilles, trop amoureuses du factice et
de l'artificiel pour tre amuses par le vert de la terre et le bleu du
ciel. Et ici, je vais faire une singulire confession: devant une toile
d'un bon paysagiste, je me sens plus  la campagne qu'en plein champ et
qu'en plein bois.

       *       *       *       *       *

_Juillet_.--Les tueurs d'animaux de la campagne, avant le _quiqui_ du matin,
boivent un verre de sang. J'entendais l'un, un jeune blond,  la tte
bonasse, s'crier en tapant sur sa poitrine: Ce n'est point une poitrine
que j'ai l, c'est un mur!

       *       *       *       *       *

_5 juillet_.--A Croissy.--Un oiseau qui chante par intermittences et de
petites notes d'harmonie claire tombant, comme goutte  goutte, de son bec;
l'herbe pleine de fleurs et de bourdons au dos dor, et de papillons
blancs et de papillons bruns;--les hautes tiges hochant la tte sous la
brise qui les courbe;--des rayons de soleil allongs et couchs en travers
du dessous de bois;--un lierre qui enserre un chne, pareil aux ficelles
de Lilliput autour de Gulliver, et entre ses feuilles du ciel blanc, que
l'on voit comme  travers des piqres d'pingles;--cinq coups de cloche,
apportant au-dessus du fourr, l'heure des hommes et la laissant tomber
sur la terre verte de mousse;--dans la feuille bavarde, des cris
d'oiseaux, des moucherons volant et sifflant tout autour de moi;--le bois
plein d'une me murmurante et bourdonnante;--le ciel mollement clair
d'un soleil dormant... Et tout cela m'ennuie comme une description.

C'est peut-tre la faute de ces deux chiens que je regardais jouant sur
l'herbe: ils se sont arrts pour biller.

       *       *       *       *       *

_Juillet_.--Pass la barrire de l'cole-Militaire, des rez-de-chausse
jouant des devantures de boutiques  rideaux blancs, et surmonts d'un
tage avec un gros numro au-dessus de la porte d'entre.--Le gros 9.--Une
grande salle, claire par le haut d'un jour blafard, o il y a un
comptoir charg de liqueurs, des tables de bois blanc, des chaises de
paille.--L dedans sont attabls des lignards, des zouaves, des hommes en
blouse avec des chapeaux gris, tous des filles assises sur leurs
genoux.--Les filles sont en chemises blanches ou en chemises de couleur
avec une jupe sombre: toutes jeunes, quelques-unes presque jolies, et les
mains soignes, et coquettement coiffes et attifes, dans leurs cheveux
relevs, de petits agrments.--Elles se promnent deux par deux dans
l'alle entre les tables, jouant  se pousser et fumant des cigarettes;
--De temps en temps, un chanteur rcite quelque ordure d'une voix de
basse-taille.--Les garons ont de longues moustaches.--Le matre de
l'tablissement est appel par les filles: _le vieux marquis_.

Au premier, un interminable corridor avec des chambres de chaque ct, des
cellules grandes comme rien, fermes par les persiennes dmanteles d'une
petite fentre et contenant pour tout mobilier, un lit, une commode, une
chaise, et par terre, un pot  l'eau et une cuvette. Aux murs, un ou deux
de ces petits cadres qu'on gagne aux macarons et reprsentant l't ou le
Printemps, et presque dans toutes les chambres, accroch  une petite
glace d'tain, un _zouave_ qui ressemble  un joujou d'enfant, et qui est
fabriqu spcialement pour les maisons de prostitution du quartier et des
villes de garnison.

Ces femmes _ vingt sous_ n'ont rien des terribles cratures dessines par
Guys: ce sont de pauvres petites et malheureuses prostitues, qui
s'efforcent laborieusement de singer la distinction des lorettes du
quartier Saint-Georges.

       *       *       *       *       *

_16 juillet_.--Aprs avoir lu du Po, la rvlation de quelque chose dont
la critique n'a point l'air de se douter. Po, une littrature nouvelle,
la littrature du XXe sicle: le miraculeux scientifique, la fabulation
par A + B, une littrature  la fois monomaniaque et mathmatique. De
l'imagination  coup d'analyse, Zadig juge d'instruction, Cyrano de
Bergerac lve d'Arago. Et les choses prenant un rle plus grand que les
tres,--et l'amour, l'amour dj un peu amoindri dans l'Oeuvre de Balzac
par l'argent,--l'amour cdant sa place  d'autres sources d'intrt; enfin
le roman de l'avenir appel  faire plus l'histoire des choses qui se
passent dans la cervelle de l'humanit que des choses qui se passent dans
son coeur.

       *       *       *       *       *

_22 juillet_.--t chez Gavarni qui nous montre de merveilleuses
aquarelles, balafres de clart, de soleil, de vie, avec des roses, des
jaunes, des bleus d'un lavage inimitable, et avec des figures
prodigieusement poches dans leur savante construction,--des dessins sur
papier Wathman, auquel il donne un ton de chine, en l'exposant dans une
chambre o l'on fume.

Il nous confie le titre d'une srie qui s'appellera: le Mrite des
hommes. L-dessus il nous recommande en amour les femmes btes. Il a
connu une femme qui lui crivait, tous les jours, sept pages de btises. A
la fin il n'en lisait plus que la moiti, mais a suffisait pour le mettre
en gaiet. Oui, oui, reprend-il, il faudra que je brle ces rames de
lettres de bourgeoises... Celle-l, qui tait cependant de la premire
catgorie des bourgeoises, me donne un jour un rendez-vous pour dans cinq
mois et huit jours. Je devais m'introduire chez elle par la porte du
potager. Au bout de cinq mois et huit jours, me voici aux environs de
Versailles, dans un grand parc. Au fond un chteau Louis XIII. Je regarde
aux fentres. Rien qu'une lumire dans une mansarde. Un bougre de
domestique qui devait lire un roman de Mme Cottin. Il y avait  traverser
une grande pelouse, o la lune donnait en plein. N'oublions pas une petite
pluie trs fine. Je jette des cailloux dans la fentre de mon adore.
Rien! Je m'enfonce dans le parc. J'arrache deux grandes branches. Mais il
fallait les lier. Pas possible de casser le cordonnet de ma blague. Enfin
je l'use avec le chien de mon pistolet. Je frappe  la fentre avec mes
deux branches, lies bout  bout. Madame descend au rez-de-chausse et
tente d'ouvrir une fentre. Une maison barricade. Impossible d'ouvrir. Et
nous voil  rejouer la pantomime, elle en haut et moi en bas! Enfin elle
redescend  une autre fentre qui cde. Elle ouvre. Et moi en pantalon 
pieds, je lui tends d'abord doux gros souliers de chasse avec une livre de
boue  chaque... Vous concevez le nez qu'elle a fait, ma bourgeoise. Une
nuit d'amour affreuse... Il parat que j'tais en retard d'une heure.

       *       *       *       *       *

--Rose a rencontr aujourd'hui la charbonnire achetant une demi-livre de
beurre chez la crmire. On sait que le beurre est le savon des
charbonniers. Cette demi-livre, la charbonnire l'achetait pour sa petite
fille qui va mourir et qui a demand  tre dbarbouille pour le
paradis.

       *       *       *       *       *

_Juillet_.--J'ai t demander ces jours-ci un renseignement sur Throigne
de Mricourt aux Petits-Mnages.

Six lignes de marronniers, et sous l'ombre sans gaiet de leurs feuilles
larges, quatre ranges de bancs de pierre. A droite, des bouts de jardins
avec des tonnelles  demi effondres et de petites alles  cailloux
jaunes, tristes comme des jardinets d'invalides. A gauche une grande
avenue, et sur les bancs qui touchent  l'avenue et qui sont sur le bord
du soleil, des ttes  l'ombre, et des dos ronds faisant le gros dos, que
la chaleur rchauffe, que l'ensoleillement frictionne.

Sous ces arbres un monde, mais un monde qui remue et bruit  peine, un
monde qui se trane ou demeure, la tte baisse sur la poitrine, les mains
prenant appui sur les noeuds des genoux. Et c'est un bourdonnement fl:
des lvres blanches versant dans la conque cireuse des oreilles, des ides
en enfance, les marmottages et radotages du pass, hantant ces vieilles
cervelles comme un revenant, des paroles dentes, toupes, baves entre
deux gencives.

Les oiseaux jouent, confiants, sans peur, s'approchant tout prs, entre
ces jambes qui ne courront plus. Il y a de vieilles petites cratures
sches et ratatines, empaquetes dans un toffement de laine, les plis
de leurs jupes comme de gros tuyaux d'orgue crass, l'os maigre de leur
jambe,  l'norme cheville, perdu dans le bas bleu tombant sur la galoche.

On voit passer des figures de buis, balayes des flasques barbes d'un
bonnet de nuit, le chle dpassant la camisole: des caricatures lentes,
appuyant leur pas qui tremble sur la bquille d'un vieux parapluie.
D'autres, avec un grand abat-jour sur leur bonnet, sont abmes dans un
pliant; celles-l, affaisses trois par trois, sur un banc, s'paulent
entre elles.

Une est seule, la tte raide et de ct; un nez de vautour, trois grandes
taches noires, par le nez et la face, comme des coups d'ongle de la mort,
l'oeil clair, le regard torve, deux bouts de ruban jaune pendant des deux
cts  son bonnet, une face implacable et sourde. Et toute grande et
toute droite, osseuse et solide, les maigres et dures phalanges des mains
noues autour d'une jambe croise par-dessus l'autre; elle parat rouler
en elle une de ces consciences csariennes de vieille femme, qui repasse
muettement, dans une mmoire de marbre, une vie fauve et des jours rouges.

       *       *       *       *       *

_1er aot_.--On raconte un trait de gnie de H... Il avait un paquet de
lettres de Mlle B... Deux cents lettres trs longues et trs _romance_.
Mlle B... avait la clef de son cabinet. Les lettres disparaissent. Il fait
le dsol, criant partout que son intention tait de publier cette
correspondance amoureuse, Mlle B... se hte de rapporter les lettres. Mais
pas plus d'dition que sur la main. Feuillet de Conches fait le sige de
H... pour ce beau lot d'autographes, et H... lui dit: Je vous les vendrai
bien dans 150 ans.

       *       *       *       *       *

--Je songe  la rhabilitation--dans une pice ou autre part--d'un
parasite d'esprit, clatant  la fin d'un dner donn par un bourgeois:
Comment, malheureux, je t'amuse, je fais passer un rire dans ta cervelle
stupide et vide, et cela pour un mauvais dner que tu me reproches!

       *       *       *       *       *

--Asselineau couch et endormi.

La femme du libraire *** ouvrant les volets de la chambre d'Asselineau, et
s'asseyant sur le pied de son lit, en disant:

--Ah! quelle journe, le beau temps pour aller  la campagne!

Asselineau s'tirant sous un rayon de soleil qui lui chatouille la figure:

--A la campagne,  la campagne, je n'ai pas le sou!

--Pas le sou, allons donc!--reprend la femme du libraire,--et tous ces
petits bouquins-l, n'est-ce pas de l'argent... de l'argent que vous aurez
quand vous le voudrez... Tenez, combien cela?

Et hanchant coquettement, elle tient au-dessus de sa tte, entre ses deux
mains, toute une range de livres.

--Au diable,  tous les diables ... mes livres, mes chers livres...
Voulez-vous vous sauver, coquine!

--Voyons, combien? reprend la femme avec un sourire plein de confiance,
oui, combien? On vous donnera ce que vous voudrez!

Asselineau, contemplant l'azur du ciel, jette au hasard un prix. La femme
se rapproche de trs prs, lui murmure: Vous n'tes pas raisonnable! et
l'en persuade si tendrement, qu'il accepte le prix qu'elle lui offre.

Et la femme emporte les livres chez son mari, et revient bientt avec
l'argent,--qu'elle va manger avec Asselineau  la campagne.

       *       *       *       *       *

--Ces jours-ci, la mre de notre ami Pouthier, reprochant  son fils de
n'avoir encore ni une situation, ni une carrire, ni un gagne-pain,
terminait son sermon maternel par cette phrase admirable: A ton ge,
j'tais dj mre!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 27 aot_.--Ces jours-ci, Edmond a eu une esquinancie, pendant
laquelle, lorsqu'il fermait les yeux, et sans qu'il dormt, se dessinaient
sur sa rtine des visions de rves. Il se trouvait dans une chambre tendue
d'un papier tout ocell des yeux d'une queue de paon, et sur ce papier,
comme illumin d'une lumire lectrique, bondissait, dans une lasticit
dont on ne peut se faire une ide, une levrette hraldique faite en ces
copeaux rubanns qu'un rabot enlve sur une planche.

       *       *       *       *       *

_3 septembre_.--A faire une pice en un acte: le BAL MASQU. Trouver un
comique nouveau.

       *       *       *       *       *

_21 septembre_.--Il tombe chez nous. Il vient d'hriter de 1,400,000
francs d'une vieille dame dont il tait le filleul. Un premier testament
lui donnait 100,000 francs (le chiffre de ses dettes); un second, 300,000
francs; enfin, la succession ouverte, un troisime testament, dcouvert
sous le fauteuil dans lequel vivait, le jour et la nuit, la mourante d'une
maladie de coeur, lui donne toute la fortune. C'est une joie encore
tonne, une stupeur, pour ainsi dire, de cet boulement de bonheur.

Il nous emmne chez lui, pour nous faire voir les porcelaines de Svres,
les tabatires guilloches, les bibelots qu'il touche et retouche avec la
fivre des mains ttillonnantes d'un enfant, qui aurait hrit d'une
boutique de jouets. Voyons donc, ce service gothique dont on m'a tant
parl dans mon enfance, s'crie-t-il, et il fait sonner l'argenterie, et
il dficelle le linge, et dans les fouilles que ses doigts font au hasard
dans les tnbres des fonds d'armoire, il sort triomphalement  la lumire
une bouteille d'eau-de-vie qui porte, oui, qui porte la date de 1789.

Dans sa poche, il remue les clefs de tout cela, nerveusement, et il nous
montre les titres de proprit pour se les remontrer, et se refaire la
certitude que ce n'est point un rve: cette certitude qu'il semble  tout
moment avoir besoin de raffermir, avec la vue du testament, de l'envoi en
possession. Cette succession lui arrive au moment o il gagnait sa vie 
Bruxelles,  composer des feuillets d'un dictionnaire d'histoire et de
gographie,  40 francs la feuille.

Alors, c'est le drolatique rcit de ses soixante trois cranciers, dont
quelques-uns ne sont pas venus se faire payer, redoutant une mystification,
et dont les autres lui disaient avec toutes sortes de dfiances: Vous
tes bien chez vous, on peut parler, n'est-ce pas?

Et dans le dner qu'il nous donne au Moulin-Rouge, apparat, au fond de
ses penses et de ses paroles, comme une charge pesante, une
responsabilit srieuse, presque une tristesse effraye de tant d'or
inespr.

       *       *       *       *       *

--M. Pasquier tant all voir Royer-Gollard, aprs l'obtention de son titre
de duc, n'en put tirer qu'un: Cela ne vous a pas diminu!

       *       *       *       *       *

--Un gendre introduit prs de son beau-pre qu'on vient d'embaumer, et
s'tonnant de le trouver plus grand que de son vivant. L'embaumeur
tranquillement: Oh! a allonge toujours! Puis l'embaumeur prend le nez
de l'embaum, et le rabat de chaque ct, pour en faire voir la souplesse.
Cauchemar du gendre, la nuit, voyant des milliers de ttes dont le nez est
ainsi tourment par des mains au bout de bras n'appartenant  personne.

       *       *       *       *       *

_Octobre_.--Mlle *** (Rene Mauperin), la cordialit et la loyaut d'un
homme allies  des grces de jeune fille; la raison mrie et le coeur
frais; un esprit enlev, on ne sait comment, du milieu bourgeois o il a
t lev, et tout plein d'aspirations  la grandeur morale, au dvouement,
 au sacrifice; un apptit des choses les plus dlicates de l'intelligence
et de l'art; le mpris de ce qui est d'ordinaire la pense et l'entretien
de la femme.

Des antipathies et des sympathies  premire vue, et vives et braves, et
des sourires d'une complicit dlicieuse pour ceux qui la comprennent, et
des figures longues, comme dans le fond d'une cuiller, pour les raseurs,
les jeunes gens _ citations_, les _btes_; et mal  l'aise dans le
mensonge du monde, disant ce qui lui vient, comme il lui vient, avec une
entente singulire de l'esprit d'atelier, avec un tour de mots
tintamarresque:--cette gaiet de surface venant d'un fond d'me
mlancolique, o passent des visions de blanc enterrement et reviennent
des notes de la marche funbre de Chopin.

Passionne pour monter  cheval, pour conduire un panier, elle se trouve
mal  la vue d'une goutte de sang, a la terreur enfantine du vendredi, du
nombre treize, possde tout l'assemblage des superstitions et des
faiblesses humaines et aimables chez une femme: faiblesses mles 
d'originales coquetteries, celle du pied par exemple qu'elle a le plus
petit du monde, et qu'elle porte toujours chauss d'un soulier dcouvert 
talon...

Mal juge et dcrie par les femmes et les petites mes qui ont l'horreur
de la franchise d'une nature, elle est faite pour tre aime d'une amiti
amoureuse par des contempteurs comme nous des mes viles et hypocrites du
monde.

       *       *       *       *       *

--Opration csarienne faite ces temps-ci,  la Maternit, par Mme
Charrier, sur une naine qui avait voulu avoir un enfant du gant de la
troupe.

       *       *       *       *       *

_16 octobre_.--Jours gris. Jours noirs. Refus, checs  droite,  gauche,
et du haut en bas. De petits trsors, de l'histoire neuve, refuss 
l'ASSEMBLE NATIONALE,  cause des crudits,  la GAZETTE DE PARIS, 
cause de la longueur. Tant d'efforts, de petits succs mme, ne menant 
rien. L'diteur non encore assur aprs nos deux volumes d'histoire. Cette
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE PENDANT LE DIRECTOIRE, o nous avons mis
tous les moxas, vendue  500...

Aprs la douce existence de Gisors, uns vie de tracas, de courses vaines
et dues, de penses de dcouragement. Nous promenons au hasard notre
ennui, regardant, et pour essayer de gurir, nous achetons deux pots  th
de vieux Saint-Cloud, monts en vermeil, dans leur bote  la serrure
fleurdelise. C'est notre remde, en ces mauvaises heures, de nous
_dnoircir_ l'me en nous enchantant le regard avec l'clair gai d'une
vieille et belle chose, d'une claire porcelaine  la dorure dore d'or mat,
d'une jolie relique de la grande industrie d'art du XVIIIe sicle.

Ces dsesprances, ces doutes, non de nous, ni de nos ambitions, mais du
moment et des moyens, au lieu de nous abaisser vers les concessions, font
en nous, plus entire, plus intraitable, plus hrisse, la conscience
littraire. Et un instant, nous agitons si nous ne devrions pas penser et
crire absolument pour nous, laissant  d'autres le bruit, l'diteur, le
public. Mais, comme dit Gavarni: on n'est pas parfait.

       *       *       *       *       *

_19 octobre_.--tudi chez Niel, l'oeuvre de Mryon, dans tous ses tats,
ses essais, et mme une partie de ses dessins. Il semble qu'une main du
pass ait tenu la pointe du graveur, et que mieux que la pierre du vieux
Paris soit venu sur ces feuilles de papier. Oui, dans ces images, on
dirait ressuscite un peu de l'me de la vieille cit: c'est comme une
magique rminiscence d'anciens quartiers sombrant parfois dans le rve
trouble de la cervelle du _voyant_ perspectif, du pote-artiste, ayant
assises  son tabli la Dmence et la Misre. En effet, pas de commandes,
pas de travail, pas de pain: pour toute nourriture, les quelques lgumes
d'un petit jardin, au haut du faubourg Saint-Jacques. Et en ce
meurt-de-faim, extnu d'imaginations peureuses: la terreur de la police
de l'Empereur qui en veut  son existence,  son talent,  ses amours, qui
l'a empch d'tre le mari d'une petite actrice entrevue au soleil des
quinquets, et qui a empoisonn son amoureuse avec des mouches
cantharides--son poison redout,--et qui l'a enterr dans son jardin qu'il
retourne, sans cesse, pour retrouver son cadavre.

Pauvre misrable fou qui, dans les moments lucides de sa folie, fait, la
nuit, d'interminables promenades, pour surprendre l'tranget pittoresque
des tnbres dans les grandes villes.

       *       *       *       *       *

--Il y aurait  faire une belle chose intitule: LA BOUTEILLE,--et faire
cela sans moralit aucune.

       *       *       *       *       *

--Une trs honnte demoiselle que j'ai connue, mais en mme temps trs
toque et fort drolatique, disait, en parlant de sa future nuit de noces:
J'ai si peur, si peur, que j'ai envie de me faire chloroformer!

       *       *       *       *       *

_21 octobre_.--Vous n'tes pas disposs  pouser, tous deux, Mme Doche,
n'est-ce pas? Eh bien! ne prsentez pas cela. Il vous faut, comme on dit,
de grands acteurs, et vous ne les aurez pas! C'est Banville qui nous
parle ainsi, aprs la lecture d'un acte intitul: INCROYABLES ET
MERVEILLEUSES, et que nous avions crit, aprs notre HISTOIRE DU
DIRECTOIRE.

... Le joli causeur  la malice amusante que ce Banville, et tout ce qu'il
raconte sur le thtre qu'on ne lit pas, avec des aperus si
philosophiquement blagueurs, et les portraits si bien mordus  l'eau-forte
qu'il enlve des comdiens et des comdiennes, et le dlicieux comique et
le parfait acteur qu'il est pour jouer ce monde des planches, et l'art
unique qu'il a, avec son ironie flte et poignardante, d'exposer les
dessous infmes ou ironiques des choses des coulisses... Et les paradoxes
charmants, normes, stupfiants, les paradoxes de lettr, o au fond de
l'exagration hyperbolique, existe toujours un grain infinitsimal de
vrit ou de bon sens, et qui sortent de sa bouche  tout moment. Qu'on
l'coute:

Savez-vous la recette de Duvert et de Lausanne pour faire un vaudeville?
Ils prennent Andromaque. Oui, Andromaque! Maintenant, voici comment ils
l'arrangent. D'Andromaque, ils font un pompier. Puis, la jalousie, le
noeud de la pice, ils la transforment en le dsir d'obtenir un bureau de
tabac... Et ainsi du reste.

       *       *       *       *       *

_26 octobre_.--Une journe passe  l'atelier, de Servin. Un _farniente_
sans remords, une flne majestueuse et dride, un lundi du pinceau, des
rires, de l'esprit abracadabrant, des blagues normes et pouffantes, et
des enfantillages, et des coups de pied au cul, et la gaminerie et la
clownerie parisiennes dansant autour des couleurs et des tubes enchants
tenant le soleil et la chair; enfin, des heures molles, inertes, avachies,
et le Temps s'endormant sur le divan, o ces joyeux pitres le bercent avec
de la farce, des pantomimes drolatiques, des ironies, des riens, et le
complet oubli et la parfaite insouciance du proverbe anglais: _Time is
money_.

       *       *       *       *       *

--Le caf m'apparat comme une distraction bien en enfance. Il me semble
que les sicles futurs trouveront mieux. Dans ces temps, il y aura des
endroits o des philtres vous panouiront la rate, o avec je ne sais quoi,
avec un gaz exhilarant, on vous remplira de gaiet pour quarante centimes,
et o des garons vous verseront par tout le corps une sorte de paix et
de joie: une demi-tasse de paradis.

De vritables dbits de consolation, o l'on dtournera le cours de l'me
et la mlancolie de la pense, pendant une heure.

       *       *       *       *       *

--Rue Bonaparte, en achetant notre bacchanale enfantine d'Angelo Rossi, on
nous montra une terre cuite de Clodion, un bas-relief, haut comme les deux
mains, reprsentant une femme sortant du bain, des parties de corps
saillantes en ronde bosse dans le relief d'une mdaille. Elle est debout,
de face, prs d'un brle-parfums, en train de tordre, de ses deux mains
ramenes en arrire, ses cheveux mouills, en deux longues tresses. Dans
ce corps en retraite, tout fuit et s'efface et s'estompe, sauf une jambe
qui avance, un genou qui se dtache et sort du fond de la terre rose.

C'est une jeunesse, une gracilit de ligne, une finesse tnue des attaches,
un modelage douillet du ventre, une science de tout ce grassouillet
virginal et brid, une grce dlicate comme voile d'enfance, avec dans
une si petite chose, presque la grandeur d'une statue. Un corps de
fillette tudi d'un bout  l'autre dans la beaut de la jeune fille plus
en bouton qu'en fleur,  l'heure des promesses physiques qui closent, 
l'heure o la forme de la femme dans son accomplissement, garde encore un
peu des lancements et des maigreurs adorables de la jeune fille.

       *       *       *       *       *

_29 octobre_.--Marie m'emmne chez Edmond, le grand sorcier des lorettes.
Il habite, rue Fontaine-Saint-Georges, une maison toute fleurie de fausses
sculptures du XVIe sicle, avec des chouettes de pierres dans les niches
des dessus de fentres. Une vieille femme  cheveux blancs vous introduit
dans une salle  manger, o sont encadres, sur fond noir, des mains
dcoupes sur du papier blanc et ponctues de lignes, et marges
d'annotations traces  la plume. Il y a l, la main de Robespierre, la
main de l'Empereur, la main de l'Impratrice, la main de Mgr Affre, tu
sur les barricades, enfin la main de Mme de Pompadour, qui semble jointe
aux autres mains, pour les filles qui font antichambre dans cette salle 
manger, et viennent y acheter de l'esprance.

A la glace est fiche une pancarte contenant tout ce qu'on peut demander:
_Talismans, thmes gnthliaques, horoscopes_, etc., etc.

Une porte s'ouvre, et un homme parat,  la grosse tte carre, aux gros
traits, aux grosses moustaches,  la forte figure des portraits de
Frdric Souli; il est en robe de chambre de velours noir, aux grandes
manches pendantes d'astrologue. La chambre est noire ou  peu prs, avec
un jour venant du haut de la fentre et traversant des vitraux de couleur,
un jour trange, prismatique, tombant et dansant dans cette pnombre
fourmillante de choses que l'oeil ttonne et ne peut saisir, et parmi
lesquelles il distingue cependant vaguement un hibou blanc. Une table sur
laquelle une filtre troite de jour descend, comme dans un tableau de
Rembrandt, vous spare du diseur de bonne aventure.

--En quel mois tes-vous n?

--Quel ge avez-vous?

--Quelle fleur aimez-vous?

--Quel animal prfrez-vous?

Il dit cela, remuant un paquet de cartes hautes d'un pied o sur chacune
est une reprsentation d'une femme, d'un pisode de l'existence: toutes
ces allgories dessines par une main ignare du dessin, mais burlesquement
fantastiques, mais bourgeoisement monstrueuses, et peinturlures
brutalement de noir et de vilain rouge, et mettant  ces images de la vie
relle, je ne sais quoi du sauvage et du macabre des figurations d'idoles
des peuples primitifs et anthropophages.

Alors, avec un geste imprieux--l'index de la main droite plongeant dans
le rayon lumineux, et comme montrant dans du jour, l'avenir,--le devin
commence, et avec une voix canaille et des intonations de peuple, il vous
rcite pendant une demi-heure le roman qui vous menace. Cet homme n'est
pas le premier venu dans son mtier, il parle sans arrt, sans hsitation,
sans repos, jetant de temps en temps au milieu de la phrasologie
dramatique et des vieux clichs de la bonne aventure, de crapuleux clats
de verbe et de voix  la Vautrin: Vous coucherez avec une femme, vous la
lcherez!... Et longtemps, longtemps, il berce et amuse les cts
aventureux de votre me par l'invraisemblance d'incidents qui vous
mneront  connatre des trangres puissamment riches et
merveilleusement belles, dans une ville o il y aura des ruines. Et ce
diable d'homme vous met dans le cerveau tant d'images de kalidoscope et
de lanterne magique, et un tel bruit de paroles, et un tel _brouillamini_
de faits prdits, qu'il semble, avec la sonorit de sa voix et la fixit
de ses yeux, vous verser de la confusion dans la cervelle et de
l'tourdissement dans l'attention.

Il m'a dit une seule chose qui m'a frapp: Vous, vous n'avez rien 
craindre d'un coup d'pe ou d'un coup de pistolet, vous avez tout 
craindre d'un trait de plume! Vraiment, le hasard ne l'a pas trop mal
servi, parlant  un homme de lettres dj poursuivi et qui se sent
poursuivable toute sa vie... Mais dans la bouche du devin, la phrase
n'avait-elle pas un autre sens? Voyant un jeune homme avec une femme
lgre du quartier, son trait de plume ne faisait-il pas allusion  la
signature de billets?

       *       *       *       *       *

_4 novembre_.--Il y a longtemps que nous avons l'ide de faire un journal
 nous deux: des SEMAINES CRITIQUES plus renseignes que celles du
Directoire; un TABLEAU DE PARIS de Mercier, o nous mlerions un peu de
l'indignation d'un pre Duchne  notre vision personnelle. Donner les
nouvelles sociales, la philosophie des aspects des salons et de la rue,
--commencer par un premier article sur l'influence de la fille dans la
socit prsente,--un second sur l'esprit contemporain et sur ce que le
monde et mme les jeunes filles ont emprunt  la blague et  l'esprit de
l'atelier,--un troisime sur la bourse et la plus-value des charges
d'agent de change, etc., etc. Enfin un journal moral (moral dans le sens
de journal des moeurs) du XIXe sicle. Mais il faut, pour cela,--attendre!

       *       *       *       *       *

_21 novembre_.--Nous allons voir aujourd'hui un nomm Chambe, un
ferrailleur auvergnat qui demeure rue de l'cole-Polytechnique.

Un antre noir, bond de dbris de voitures, de harnais pourris, de poles
de fonte, de faences gueules, de dtritus d'uniformes, au milieu
desquels va et vient le ferrailleur, un tout petit bossu, au gros nez
sensuel, aux yeux coquins, et perptuellement souriant dans sa blouse
bleue, sous son chapeau noir  haute forme. Eh bien! ce misrable
ferrailleur a achet, l'anne dernire, la bibliothque d'un portier dont
il a tir 12,000 francs; et c'est dans cette vente, faite obscurment, que
Lefvre a acquis le manuscrit des CONFRENCES DE L'ACADEMIE ROYALE DE
PEINTURE, o nous avons retrouv la vie indite de Watteau, du comte de
Caylus, que tout le monde croyait perdue.

Il vient de lui tomber, je ne sais d'o, un trsor merveilleux de gravures,
de dessins du XVIIIe sicle, vingt Boucher, des Watteau superbes. Il ne
veut rien _sparer_, gardant le tout pour une vente. Il consent toutefois
 me montrer dans sa chambre cinq ou six Boucher, accrochs par un clou au
mur, des Boucher de sa plus large manire,--tout le reste est sous son
lit: un ci-devant lit dor de cocotte d'un affreux got.

Et dans le grenier, au milieu d'une lessive qui sche sur des ficelles,
tous les papiers de Lucas Montigny: une montagne.

       *       *       *       *       *

_Novembre_.--Je rvais (un rve tout veill) que le bon Dieu descendait
sur la terre, qu'il m'crivait ma pice (LES HOMMES DE LETTRES), qu'il la
signait de son nom, qu'il la portait au Gymnase o le portier voulait bien
le laisser monter chez M. de Montigny, qu'il obtenait une lecture, une
rception,--et qu'enfin  la reprsentation, il se faisait claqueur.

       *       *       *       *       *

_10 dcembre_.--Visite au pre Barrire des DBATS, qui est malade,
souffreteux.

Un puits d'historiettes que ce vieillard aimable. A propos d'un charmant
portrait de la Duth, que nous lui disons se trouver chez Mme de Boigne,
et provenant d'un legs fait  un d'Osmont par l'abb de Bourbon, lors
d'une maladie dont il crut mourir, il nous raconte qu'il a vu la Duth,
tant encore tout enfant. Le pre de Barrire tait joaillier de la Reine,
et, un jour, une belle dame vint choisir chez son pre des bijoux. La mre
de Barrire, une trs jolie femme, mais, comme toute jolie femme, assez
rcalcitrante  la reconnaissance de la beaut de ses semblables, lui
demanda comment il trouvait cette dame, et comme il disait qu'elle tait
tout  fait gentille: Oh! elle a un trop grand cou! s'cria Mme
Barrire. C'tait la Duth.

De la grande impure, je ne sais plus par quel tour et quel saut, la
conversation va  Thiers, et Barrire nous conte encore cette curieuse
anecdote sur l'homme d'tat. Il y a de cela longtemps--Thiers avait 23
ans--et il venait souvent dner chez Barrire, dans son petit appartement
de la rue de Cond. Barrire avait gard de son enfance des soldats de
plomb. Aprs dner, tous deux les rangeaient sur une commode, et Thiers
s'amusait, pendant une partie de la soire,  les dmolir avec des
boulettes de mie de pain. Ainsi il prludait aux rcits des batailles de
l'Empire.

Mais bientt, ajoute Barrire, le petit appartement d'un pauvre homme de
lettres ne put plus contenir le politique, en train de prendre son essor.

       *       *       *       *       *

_12 dcembre_.--A propos de la vente d'estampes du XVIIIe sicle (vente
Delbergue), sur la polissonnerie de laquelle M. Thiers a tant dbagoul,
le vieux Delcluze, contait  Vignres, que lui et sa soeur avaient t
levs jusqu' l'ge de quatorze ans, dans une chambre o il y avait aux
murs: les QUATRE PARTIES DU JOUR de Baudouin, sans que jamais ces images
leur eussent fait songer  mal. Et dans la salle  manger tait encadre
l'ESCARPOLETTE, de Fragonard, qu'on lui avait dit reprsenter une femme
qui avait le cauchemar. Certaines pudeurs sont des questions de mode et de
temps.

       *       *       *       *       *

_25 dcembre_.--Gavarni est en train de _tripoter_ des eaux-fortes avec
Bracquemond, d'essayer  la pointe sur le cuivre une srie de clbrits,
parmi lesquelles il nous fait voir un Balzac d'un admirable travail...

La journe finie, nous allons, tous les quatre, dner dans un _bistingo_,
 la porte d'Auteuil.

Gavarni vit plus seul avec lui-mme que jamais. On ne voit plus personne
dans la mansarde carrele o il travaille maintenant. Il n'est plus un
homme, mais un pur esprit, que rien, rien au monde, ne semble rattacher 
l'humanit. Quand on lui parle de l'avant-dernire couche de ses amis, on
sent qu'il y a dj des pelletes d'oubli dessus. A peine s'il s'en
souvient, et s'entretient-il d'eux, c'est avec un regard qui a l'air de
fouiller la lointaine cantonade de ses souvenirs.

Ce soir, dans une de ces fouilles qu'a provoques la parole de l'un de
nous, il nous fait un drolatique tableau de l'intrieur de Daumier,
l'artiste, le grand artiste, nous dit-il, le plus indiffrent au succs de
son oeuvre, qu'il ait rencontr dans sa vie. Une immense pice, o, autour
d'un pole de fonte chauff  blanc, des hommes taient assis  terre,
chacun ayant  sa porte un litre auquel il buvait  mme, et dans un coin,
une table portant, dans le dsordre le plus effroyable, un entassement et
un amoncellement de choses lithographiques, et dans un autre coin, le
groom et le rapin tout  la fois du dessinateur, _choumaquant_ et
_recarrelant_ de vieux souliers.

Gavarni rit beaucoup avec nous d'un article de biographie crnologique
publi sur lui, ces jours-ci, article dans lequel on lui accorde la
_sensitivit_, mais on lui refuse la _vnration:_ Voil, Messieurs,
s'crie-t-il, c'est cruel, mais c'est comme a, je n'ai pas pour deux sous
de vnration!

       *       *       *       *       *

--Vendu 300 francs  Dentu nos PORTRAITS INTIMES DU XVIIIe SICLE (deux
volumes), pour la fabrication desquels nous avons achet deux ou trois
mille francs de lettres autographes.

       *       *       *       *       *




ANNE 1857


_1er janvier_.--Nous n'avons plus que deux visites  faire. La famille est
tout branche. Une visite  un oncle, et une visite  notre vieille
cousine de Courmont, habitant un logement d'ouvrier et assise dans le
courant d'air de la porte  la fentre.

Elle est pourtant la petite-fille d'une femme qui avait trois millions, et
le grand et le petit htel Charolais, et le chteau de Clichy-Bondy, et
des plats d'argent pour le rti de gibier, que deux laquais avaient peine
 porter. Tout cela est devenu des assignats, et cette Elisabeth Lenoir,
cette _fille d'argent_, comme on disait alors, et que M. de Courmont avait
pouse pour sa fortune,--morte dans un grenier en compagnie d'un vieux
chien,--a t enterre dans la fosse commune, et notre cousine n'a qu'une
toute petite rente viagre et une place au cimetire Montmartre, paye
d'avance et bien  elle.

       *       *       *       *       *

_3 janvier_.--Au bureau de l'ARTISTE. Thophile Gautier, face lourde, les
traits tombs dans l'emptement des lignes, une lassitude de la face, un
sommeil de la physionomie, avec comme les intermittences de comprhension
d'un sourd, et des hallucinations de l'oue qui lui font couter par
derrire, quand on lui parle en face.

Il rpte et rabche amoureusement cette phrase: _De la forme nat l'ide_,
une phrase que lui a dite, ce matin, Flaubert, et qu'il regarde comme la
formule suprme de l'cole, et qu'il veut qu'on grave sur les murs. A ct
de lui est un grand gaillard brun et grave, un homme de la Bourse, toqu
d'Egypte, et qui, sous le bras, un pltre d'un Cheops quelconque, expose
en phrases solennelles son systme de travail: se coucher  huit heures du
soir, se lever  trois heures, prendre deux tasses de caf noir, et aller
en travaillant jusqu' onze heures.

Ici Gautier, sortant comme un ruminant d'une digestion, et interrompant
Feydeau:

Oh! cela me rendrait fol! Moi, le matin, ce qui m'veille, c'est que je
rve que j'ai faim. Je vois des viandes rouges, des grandes tables avec
des nourritures, des festins de Gamache. La viande me lve. Quand j'ai
djeun, je fume. Je me lve  sept heures et demie, a me mne  onze
heures. Alors je trane un fauteuil, je mets sur la table le papier, les
plumes, l'encre, le chevalet de torture, et a m'ennuie, a m'a toujours
ennuy d'crire, et puis, c'est si inutile!... L, j'cris posment comme
un crivain public... Je ne vais pas vite,--il m'a vu crire, lui,--mais
je vais toujours, parce que, voyez-vous, je ne cherche pas le mieux. Un
article, une page, c'est une chose de premier coup, c'est comme un enfant:
ou il est, ou il n'est pas. Je ne pense jamais  ce que je vais crire. Je
prends ma plume et j'cris. Je suis homme de lettres, je dois savoir mon
mtier. Me voil devant le papier: c'est comme un clown sur le tremplin...
Et puis, j'ai une syntaxe trs en ordre dans la tte. Je jette mes phrases
en l'air... comme des chats, je suis sr qu'elles retomberont sur leurs
pattes. C'est bien simple, il n'y a qu' avoir une bonne syntaxe. Je
m'engage  montrer  crire  n'importe qui. Je pourrais ouvrir un cours
de feuilleton en vingt-cinq leons!... Tenez, voil de ma copie: pas de
rature... Tiens, Gaiffe, eh bien! tu n'apportes rien?

--Ah! mon cher, c'est drle, je n'ai plus aucun talent, et je reconnais a,
parce que maintenant je m'amuse de choses crtines... C'est crtin, je le
sais, eh bien! a ne fait rien, a me fait rire... Pour moi, la
littrature est un tat violent dans lequel on ne se maintient que par des
moyens excessifs.

--Tu tais _talenteux_, toi, pourtant?

--Moi, je n'aime plus qu' me rouler dans les cratures.

--Il ne te manque plus que de boire!

--Merci, si je buvais... j'aurais des fibrilles bleues dans le nez... les
folles courtisanes ne m'aimeraient plus... je serais oblig de possder
des femmes  vingt sous... je deviendrais abject et repoussant, et
alors...

       *       *       *       *       *

--Jamais sicle n'a plus blagu, mme dans le domaine de la science. Voil
des annes que les Bilboquets de la chimie et de la physique nous
promettent, tous les matins, un miracle, un lment, un mtal nouveau,
prennent solennellement l'engagement de nous chauffer avec des ronds de
cuivre dans de l'eau, de nous nourrir ou de nous tuer avec rien, de faire
de nous tous des centenaires, etc., etc. Tout cela, des blagues grandioses
qui mnent,  l'Institut, aux dcorations, aux traitements,  la
considration des gens srieux. Et pendant ce, la vie augmente, double,
triple, dcuple, les matires premires de l'alimentation manquent ou se
dtriorent, la mort mme  la guerre ne progresse pas,--on l'a bien vu 
Sbastopol,--et le bon march est toujours le plus mauvais march du
monde.

       *       *       *       *       *

_18 janvier_.--t hier au bal masqu. Voici une chose grave, plus grave
qu'on ne croit: le Plaisir est mort. Ce rendez-vous de l'imprvu, ce
coudoiement de rencontres, cette foire de romans d'aventure, ce feu
roulant de reparties, ce carnaval de la gaiet et de l'amour, cette folie,
cette joie dmente d'une jeunesse furieuse, qui sautait douze heures sous
l'archet de Musard, la fouettant et la refouettant des fifres et des
tonnerres de son orchestre: ce n'est plus tout cela qu'un trottoir.

Du bas en haut et du haut en bas, nous nous sommes promens, cherchant 
retrouver quelque chose de notre vieil Opra: une blague, un vrai rire, la
charit d'un sourire, un abandon de corps gratis, du dsordonnement, de la
fantaisie, du caprice, enfin l'apparence d'une intrigue--qui ne ft pas de
cinq louis. Des affaires, partout des affaires, rien que des affaires et
jusqu'au cintre. La fille de l'heure prsente n'est plus mme cette
lorette de Gavarni qui avait gard au fond d'elle un petit rien de
grisette, et consacrait un peu de son temps  amuser son coeur... Du reste,
 le bas monde de l'amour ne fait que reflter le haut monde de l'amour, ce
monde o les femmes de la socit commencent  prendre l'habitude de se
faire entretenir.

La fille, devenue homme d'affaires, est un pouvoir. Elle rgne, elle trne,
elle a le ddain insultant, la morgue olympienne. Elle envahit la socit,
elle gouverne les moeurs, elle clabousse l'opinion publique, et elle
possde dj  elle les Courses et les Bouffes.

A la fin, agac par l'air princesse d'une de ces rosses rgnantes, que je
reconnais sous le masque, je lui ai touch l'paule en lui disant: L,
vois-tu, un de ces jours, on te marquera d'un phallus au fer chaud! Oui,
je crois que dans un avenir non lointain, On sera amen  des mesures de
police rpressives, qui leur dfendent, comme au XVIIIe sicle, les loges
honntes, qui corrigent leur insolence, refrnent leurs prosprits, les
remettent  leur leur place--au ruisseau.

Tout cela viendra, et il viendra encore autre chose: une grande lessive.
C'est un temps anormal, une annihilation trop norme de la cervelle et du
coeur de la patrie, une matrialisation de la France trop purulente, pour
que la socit ne crve pas. Et alors ce ne sera pas qu'un 93! Tout y
passera peut-tre!

       *       *       *       *       *

_20 janvier_.--Comme on causait, aux bureaux de l'ARTISTE, de Flaubert,
tran,  notre instar, sur les bancs de la police correctionnelle, et que
j'expliquais qu'on voulait en haut la mort du romantisme, devenu un crime
d'tat, Thophile Gautier s'est mis  dire: Vraiment, je rougis du mtier
que je fais! Pour des sommes trs modiques qu'il faut que je gagne, parce
que sans cela je mourrais de faim, je ne dis que la moiti du quart de ce
que je pense... et encore je risque,  chaque phrase, d'tre tran
derrire les tribunaux.

       *       *       *       *       *

--Une jeune fille de ma connaissance a eu la plus frache, la plus
dlicate, la plus potique imagination de coeur. Elle s'est fait un
reliquaire de gants: de gants qu'elle portait le premier jour, o elle a
donn la main  une personne aime.

       *       *       *       *       *

--Louis m'a dit aujourd'hui:--Au fait, tu sais, je t'aurai peut-tre des
documents sur le peintre Boucher.

--Comment cela?

--Par sa petite-fille.

--Tu la connais.

--Non, mais j'ai rencontr un mdecin qui la soigne d'une maladie, d'une
maladie... et  qui elle a donn deux pastels de Boucher qui viennent de
sa maison de campagne  Chteau-Thierry. C'est une femme galante.

La petite-fille de Boucher, femme galante... En effet, c'tait un peu dans
le sang du peintre des Grces impures...

       *       *       *       *       *

--O Jeunesse des coles, jeunesse autrefois jeune, qui poussait de ses
deux mains battantes le style  la gloire! Jeunesse tombe 
l'enthousiasme du plat bon sens! Jeunesse comptable et coupable des succs
de Ponsard!

       *       *       *       *       *

--La Justice  deux degrs: chose absurde! La Justice devrait apparatre
infaillible comme le Pape. Voir ces jours-ci (affaire Hachette) un
jugement de cour royale qui contredit et discrdite compltement un
jugement de premire instance.

       *       *       *       *       *

_22 fvrier_.--L'autre dimanche, il y avait tant de voitures au bois de
Boulogne qu'on les a fait revenir par les contre-alles, au lieu de leur
faire prendre l'avenue de l'Impratrice. Qui n'a pas voiture aujourd'hui?
Singulire socit o tout le monde se ruine. Jamais le _paratre_ n'a t
si imprieux, si despotique et si dmoralisateur d'un peuple. Le camp du
Drap d'Or est, pour ainsi dire, dpass par le luxe des femmes portant sur
leurs dos presque des mtairies. a en est venu  un tel point que nombre
de magasins ouvrent des crdits  leur clientes, qui ne payent plus que
l'intrt de leurs achats. On parle de la femme d'un haut fonctionnaire,
dont on n'a pu me citer le nom, qui a tir de son gendre 30 000 francs sur
la corbeille de noces et avec lesquels elle a acquitt les dettes de son
couturier. Un beau jour, demain peut-tre, sera tabli un grand livre de
la dette de la toilette publique.

       *       *       *       *       *

_5 mars_.--Charles Blanc,  l'ARTISTE, en train de reprocher  Thophile
Gautier, avec force coups d'encensoir, de mettre tout au premier plan dans
ses articles, de ne laisser ni repos ni parties plates, de tout faire
tinceler.

--Voyez comme je suis malheureux, dit Gautier, tout me parat plat. Mes
articles les plus colors, je trouve a gris, papier brouillard. Je f...
du rouge, du jaune, de l'or, je barbouille comme un enrag, et jamais a
ne me parat clatant. Et je suis trs embt, parce que, avec a, j'adore
la ligne et Ingres... Mon opinion sur Molire, vous voulez l'avoir, sur
Molire et le MISANTHROPE. Eh bien, a me semble infect. Je vous parle
trs franchement: c'est crit comme un cochon!

--Oh! peut-on, blasphmer ainsi! s'crie Charles Blanc.

--Non, Molire je ne le sens pas du tout. Il y a dans ses pices un bon
gros sens carr, ignoble. Molire, je le connais bien, je l'ai tudi, je
me suis rempli de sa pice typique LE COCU IMAGINAIRE, et pour essayer si
j'avais l'instrument bien en bouche, j'ai fait une petite pice, LE
TRICORNE ENCHANT. L'intrigue, nous n'en parlons pas, n'est-ce pas, a n'a
pas d'importance; mais la langue, mais les vers, c'est beaucoup plus fort
que Molire. Pour moi, Molire, c'est Prud'homme crivant des pices!

--Il ose, il ose dire cela du MISANTHROPE! fait Charles Blanc, se voilant
la face des deux mains.

--Le MISANTHROPE, reprend sans s'mouvoir Gautier, une vritable ordure...
Je dois vous dire que je suis trs mal organis d'une certaine faon.
L'homme m'est parfaitement gal. Dans les drames, quand le pre frotte sa
fille retrouve comme les boutons de son gilet, a m'est absolument
indiffrent, je ne vois que les plis de la robe de sa fille. Je suis une
nature _subjective_... Oui, je vous dis ce que je sens. Aprs a, ces
choses-l, du diable si je les crirai. Il ne faut pas diminuer les
chefs-d'oeuvre consacrs. Mais le MISANTHROPE...

       *       *       *       *       *

_6 mars_.--Il y a dans ce moment  Paris 68 beaux partis,--68 dots,
importantes. Ces partis sont affichs au cercle de la rue Royale.

       *       *       *       *       *

--Dans le monde, nous ne parlons jamais musique, parce que nous ne nous y
connaissons pas, et jamais peinture, parce que nous nous y connaissons.

       *       *       *       *       *

_16 mars_.--Publication du premier volume de nos PORTRAITS INTIMES DU
XVIIIe SICLE. Barrire nous gronde de dpenser du talent sur de trop
petits sujets. Il faut au public des corps d'ouvrage solides et compacts,
o il revoit des gens qu'il a dj vus, o il entend des choses qu'il sait
dj. Les anecdotes trop peu connues l'effarouchent, les documents vierges
l'effrayent: une histoire, comme nous la comprenons du XVIIIe sicle,
dveloppe  travers une longue srie de lettres autographes et de pices
indites servant  mettre en montre tous les cts du sicle: une histoire,
neuve, originale, sortant de la forme gnrale des histoires ordinaires,
ne nous rapportera pas le vingtime d'une grosse compilation, o nous
aurons  patauger des pages entires dans du connu et du ressass. Il a
dit cela, le pre Barrire, et peut-tre a-t-il raison?

       *       *       *       *       *

_19 mars_.--X... est venu nous voir ce matin. La femme qu'il aimait lui a
crit que, fatigue des tyrannies de son amour, son amour  elle tait
mort, bien mort, et pour lui ter tout espoir de raccommodement, elle lui
a fait entendre qu'elle a pris un autre amant. Ce sont des larmes dans la
voix et de trs beaux vers crits sur le coup, larmes et vers mls,
brouills dans une fureur sourde, qui appelle  grands cris des coups, des
batteries, des duels.

       *       *       *       *       *

Une trange organisation que celle de ce jeune homme de lettres, mari si
troitement au dramatique; que son existence commence  n'tre plus qu'un
grand drame  la manire de la vie des aventuriers du XVIe sicle. Et
toujours des motions  poigne et un incessant crucifiement de cette
organisation nerveuse, qui va avec une sorte d'attrait  tout ce qui la
tourmente, lui fait mal, la martyrise, lui enlve la tranquillit de la
pense et le sommeil de la nuit.

       *       *       *       *       *

--Les civilisations ne sont pas seulement une transformation des penses,
des croyances, des habitudes d'esprit des peuples, elles sont aussi une
transformation des habitudes du corps.

Vous ne trouverez plus sur les corps modernes les attitudes grandies et
raidies  Rome par la vie  la dure, en beaux gestes longs et tranquilles,
en poses hroques  larges tombes de plis. Comparez en une sculpture
antique, cet phbe, assis d'une manire thtrale sur un sige de fer, 
ce jeune seigneur crayonn sur une chaise aux pieds tors par Cochin.
Voyez-le ce dernier: il est assis de face, les jambes cartes, la tte de
profil rejete un peu en arrire et regardant de ct, le coude gauche
appuy sur un genou, et la main montant en l'air, o elle joue inoccupe.
C'est d'un charmant, d'un coquet, ce seigneur: on dirait un homme rocaille,
mais ce n'est pas vraiment le mme homme que l'phbe romain.

Eh bien, nos corps  nous, nos corps d'anmis, avec leur chine vote,
le dandinement des bras, la mollesse ataxique des jambes, n'ont ni la
grande ligne de l'antique, ni le caprice du XVIIIe sicle, et se
dveloppent d'une manire assez mlancolique sous le drap noir triqu.

       *       *       *       *       *

--Chez les journalistes existent trs souvent les plus tranges illusions
sur la perspicacit du public  deviner  travers leur prose, le
sous-entendu de leurs colres et de leurs reintements.

Mais parmi tous ceux-l, on peut citer Janin, comme le naf le plus
extraordinaire. Chaque semaine, tous les personnages de l'histoire et du
roman, depuis la famille des Atrides jusqu'au monde de Rtif de La
Bretonne, sont les ttes de Turc, par-dessus lesquelles il tape sur ses
contemporains, et il se figure, avec une candeur qui tonne, que tout
Paris, toute la France, toute l'Europe le comprend et saisit les masques.

Derniment,  propos d'une pice sur Benvenuto Cellini, o il avait abm
l'orfvre italien,  ne pas en laisser un morceau: --Que vous a donc fait
ce pauvre diable de Benvenuto Cellini? lui disait un visiteur.--Allons, ne
jouez pas au fin avec moi; vous avez bien compris que c'tait Bacciocchi!
lui rpondit Janin.

       *       *       *       *       *

_3 avril_.--Quand je prends une tasse de chocolat, je suis  Naples, au
CAF DE L'EUROPE, au coin de la grande place du Palais. Il est midi. Il
fait toujours du soleil. Je vois le joli garon fris et leste qui nous
servait. Les musiques militaires clatent. Les pantalons rouges de la
garde montante passent dans les fanfares allant au Palais, pendant qu'un
pais capucin, sa grosse corde autour des reins, cause familirement
accoud au comptoir, avec la grasse femme du caf, roulant des yeux
diablement noirs.

       *       *       *       *       *

--Lu, dans le bain, un joli vers d'un pote entre Ronsard et Corneille, de
l'inconnu Pager:

  Je crains ce que j'espre.

       *       *       *       *       *

--Que n'avons-nous crit, jour par jour, au dbut de notre carrire, ce
rude et horrible dbat contre l'anonyme, toutes ces stations dans
l'indiffrence ou l'injure, ce public cherch et vous chappant, cet
avenir vers lequel nous marchions rsigns, mais souvent dsesprs, cette
lutte de la volont impatiente et fivreuse contre le temps et
l'anciennet, un des grands privilges de la littrature. Point d'amis,
point de relations, tout ferm... Ce silence si bien organis contre tous
ceux qui veulent manger au gteau de la publicit, ces tristesses et ces
navrements qui nous prenaient pendant ces annes lentes o nous battions
l'cho, sans pouvoir lui apprendre notre nom!... Ah! cette agonie muette,
intrieure, sans autre tmoin que l'amour-propre qui saigne et le coeur
qui dfaille! cette agonie monotone et sans vnement, crite sur le vif
des souffrances, ce serait une bien belle tude que personne ne fera,
parce qu'un rien de succs, l'diteur trouv, quelques cents francs gagns,
 quelques articles  cinq ou six sous la ligne, votre nom connu par un
millier de personnes que vous ne connaissez pas, deux ou trois
connaissances, un peu de rclame, vous gurissent du pass et vous versent
l'oubli... Elles vous semblent si loin, ces larmes dvores, ces misres,
aussi loin que votre jeunesse. Vieilles plaies dont vous ne vous souvenez,
que lorsqu'elles se rouvrent!

--On a aperu, chez la portire, la toilette du coucher que la Deslions
envoie par sa bonne chez l'homme  qui elle donne une nuit. Elle a,  ce
qu'il parat, une toilette pour chacun de ses amants, aux couleurs qu'il
aime. C'est une robe de chambre de satin ouate et pique, avec des
pantoufles de mme couleur brodes d'or, une chemise en batiste garnie de
valenciennes, avec des entre-deux de broderie de 5  600 francs, un jupon
garni de trois volants de dentelle de 3  400 francs: un capital
d'accessoires galants montant de 2,500  3,000 francs, qu'elle fait porter
 tous les domiciles qui peuvent la payer.

       *       *       *       *       *

_7 avril_.--Nous dnons chez Broggi,  ct d'un petit vieillard  cheveux
blancs, qui est un des grands, des purs, des beaux caractres de ce sicle,
asservi  l'argent. Ce petit vieillard dne modestement  cinquante sous,
aprs avoir donn, donn pour rien--car ces hrosmes sans bruit et sans
rclame sont invraisemblables--donn  la France une collection de
plusieurs millions. Il se nomme M. Sauvageot.

Il parle de son CERCLE DES ARTS avec un monsieur qui dne  ct de lui,
et je l'entends lui dire: Je ne sais plus quels sont les gens qui en font
maintenant partie... et vrai, je ne connais pas la langue qu'ils parlent.
L'autre jour, un monsieur de l demande: Qu'est-ce qu'on a fait? Un
autre lui rpond: Six dont un!... Six dont un! Non, non, je ne comprends
pas!

C'tait beau, ce fouaillement de l'argot de la Bourse par ce grand
ddaigneux de l'argent.

       *       *       *       *       *

_11 avril_.--Vu Marie. Je me garde bien de lui dire que c'est ma fte
demain, parce qu'elle m'aurait demand un cadeau.

A cinq heures, rencontr  l'ARTISTE, Gautier, Feydeau, Flaubert. Feydeau,
une infatuation, un contentement de soi, un gonflement de si bonne foi et
si navement enfantin qu'ils dsarment. Il demande  Gautier,  propos de
la premire des SAISONS, qui doivent paratre  chaque solstice:
Trouves-tu que ce soit une perle, hein? Car je ne veux te ddier qu'une
perle!

Aussitt s'ouvre une grande et bruyante discussion sur les mtaphores. La
phrase du nomm Massillon: Ses opinions n'avaient pas  rougir de sa
conduite, est acquitte par Flaubert et Gautier, mais la phrase de
Lamartine: Il pratiquait l'quitation... ce pidestal des princes, est
condamne sans appel.

Des mtaphores on passe aux assonances,--une assonance, au dire de
Flaubert, devant tre vite, quand mme on devrait passer huit jours
entiers  y arriver. Puis, entre Flaubert et Feydeau, ce sont de petites
recettes du mtier, agites avec de grands gestes et d'normes clats de
voix, des procds  la mcanique de talent littraire, emphatiquement et
srieusement exposs, des thories puriles et graves et ridicules et
solennelles, sur les faons d'crire et les moyens de faire de la bonne
prose; enfin, tant d'importance donne au vtement de l'ide,  sa couleur,
 sa trame, que l'ide n'est plus que comme une patre  accrocher des
sonorits.

Il nous a sembl tomber dans une bataille de grammairiens du Bas-Empire.

       *       *       *       *       *

--La religion est une partie du sexe de la femme.

       *       *       *       *       *

_12 avril_.--Je me rappelle, dans le journal de Wille le graveur, Wille,
pour la convalescence d'un de ses amis, le promenant au XVIIIe sicle chez
tous les marchands de curiosits de Paris. Pour ma convalescence (d'une
crise de foie), comme il va nous tomber 3,000 francs du reste de la vente
de notre petit terrage de Breuvannes, nous songeons  les consacrer 
l'achvement de notre salon. Et toute cette semaine nous battons les quais
et le boulevard du Temple,  la recherche de portires en tapisserie, pour
aller avec le meuble de Beauvais que nous avons enlev  M. Double.
Aujourd'hui nous nous dcidons presque  acheter des lambrequins des
Gobelins qu'on nous fait 3,500 francs. C'est trange, mme un peu
effrayant, comme nous commenons  nous habituer,  nous familiariser avec
les plus gros prix et les sommes les plus grandement rondes! Allons il
fait temps d'arriver et de toucher notre gloire.

       *       *       *       *       *

_16 avril_.--Gavarni vient nous demander  djeuner. Il nous dit: Quand
les femmes vont quelque part, elles apportent de petites machines pour
travailler, faire un bout de tapisserie, du crochet... Eh bien, moi, j'ai
invent une petite mcanique fort simple pour trouver des intgrales, que
je porte toujours. C'est trs commode, je me promne, je sors de chez vous
par exemple: crac! je trouve une intgrale--et c'est une jolie chose qu'un
homme qui a une curieuse collection d'intgrales. On ne sait pas, a peut
se vendre trs cher aprs sa mort...

Puis, il parle de l'attrait qu'ont toujours eu pour lui les trous dans les
montagnes, les entres de cavernes, les cratres dsaffects, au fond
desquels dorment la Nuit et l'Inconnu. Il est bien souvent descendu l
dedans, une corde suspendue  un arbre jet en travers. Il a dcouvert
ainsi dans les Pyrnes une magnifique grotte de stalactites, maintenant
exploite et visite par les trangers. Mais un trou qui a excit surtout
sa curiosit et son activit de suppositions, c'est sur un plateau en haut
d'une montagne de Bagnres, le Casque de Leris, je crois... Ah! un fort
trou, o on jette des pierres qu'on n'entend pas tomber. Comment n'a-t-on
pas install, dit-il, une machine l-haut, avec un panier pour y
descendre? a en valait la peine. Il y avait l un mystre qui me
sollicitait. Oui, c'tait une marmite o j'aurais voulu faire cuire une
nouvelle. J'en faisais la descente, et je trouvais un vieux savant qui
savait tout, et surtout _promthifier_ les tres par la rsurrection. Son
valet tait un gnral romain, tu  une bataille quelconque dans le pays,
et auquel il avait redonn le mcanisme vital, en ne lui accordant que la
dose d'intelligence ncessaire pour nettoyer ses fioles.

       *       *       *       *       *

_18 avril_.--Je voudrais une chambre inonde de soleil, des meubles tout
mangs de lumire, de vieilles tapisseries, dont toutes les couleurs
seraient teintes et comme passes sous les rayons du Midi. L je vivrais
dans des ides d'or, le coeur rchauff, l'esprit ensoleill, dans une
grande paix doucement chantante... C'est trange comme,  mesure qu'on
vieillit, le soleil vous devient cher et ncessaire, et l'on meurt en
faisant ouvrir la fentre, pour qu'il vous ferme les yeux.

       *       *       *       *       *

--t  la foire aux pains d'pices, barrire du Trne, o j'ai vu dans un
tableau vivant, reprsentant la superbe DESCENTE DE CROIX d'aprs la toile
de Rubens, j'ai vu  la fin le Christ se levant de son linceul pour venir
saluer le public.

       *       *       *       *       *

_22 avril_.--Exposition aux commissaires-priseurs d'une collection
d'habits du XVIIIe sicle: habits pluie de roses, fleur de soufre, gorge
de pigeon, et couleur _dsespoir d'opale et ventre de puce en fivre de
lait_; tous ces habits avec un tas de reflets agrables  l'oeil,
chantants, coquets, grillards. Il avait invent cela, le XVIIIe sicle,
de s'habiller de printemps et de toutes les nuances riantes et de toutes
les gaiets de ce monde. De loin l'habit souriait avant l'homme... C'est
un grand symptme que le monde, tel qu'on le voit aujourd'hui, s'est fait
bien vieux et bien triste, et que beaucoup d'aimables choses sont
enterres!

       *       *       *       *       *

_1er mai_.--Thophile Gautier, l'oreille somnolente, un doux et bon
sourire dans l'oeil, avec sur les lvres une parole lente, mise par une
voix trop petite pour le corps, et mal note, et pourtant  la longue
agrable, presque harmonieuse. Et c'est une causerie tte  tte, simple,
tranquille, bonhomme, allant sans se presser, mais tout droit, et sans
surcharge de mtaphores, et avec une grande suite dans l'enchanement des
ides et des mots, et, par-ci, par-l, laissant percer une mmoire
tonnante, o le souvenir a la nettet d'un clich photographique.

Il nous fait des compliments sur notre _Venise_ parue dans l'ARTISTE, nous
disant que pour lui c'est le plus fin bouquet de parfums de la ville des
doges, et afin de nous prouver qu'il a tout senti, tout compris, nous
dcrit l'OSTERIA DELLA LUNA, sa situation, son architecture, sa couleur,
enfin nous la fait revoir: Mais, nous dit-il, ce ne sera pas compris, il
faut tous y attendre. Sur cent personnes qui liront votre Venise,  peine
deux se douteront de ce que vous avez voulu faire. Ici, Edouard Houssaye
et Aubryet sont enrags contre l'article... Et cela tient  une chose,
c'est que le sens artiste manque  une infinit de gens, mme  des gens
d'esprit. Beaucoup de gens ne voient pas. Par exemple, sur vingt-cinq
personnes qui entrent ici, il n'y en a pas trois qui discernent la couleur
du papier! Tenez, voil X... qui entre, il ne verra pas si cette table est
ronde ou carre... Maintenant, si, avec ce sens artiste, vous travaillez
dans une manire artiste, si  l'ide de la forme vous ajoutez la forme de
l'ide, oh! alors, vous n'tes plus compris du tout. Prenant au hasard un
petit journal: Tenez, voil comme il faut crire pour tre compris... des
nouvelles  la main... La langue franaise s'en va positivement... Eh! mon
Dieu, on me dit aussi qu'on ne me comprend pas dans le roman de la MOMIE,
et cependant je me crois l'homme le plus platement clair du monde... Parce
que je mets, je suppose, un mot comme _pschent_ ou _calasiris_. Enfin je
ne peux pas mettre: le pschent est comme ci, comme a. Il faut que le
lecteur sache ce que disent les mots... Mais a m'est gal. Critiques et
louanges m'abment et me louent sans comprendre un mot de mon talent.
Toute ma valeur, ils n'ont jamais parl de cela, c'est que _je suis un
homme pour qui le monde visible existe._

       *       *       *       *       *

_2 mai_.--Il y a encore dans les cafs des gens qui s'intressent aux
naufrags de la Mduse!

       *       *       *       *       *

_4 mai_.--Je vais ce soir en soire chez Louis, qui veut me prsenter 
notre ancien camarade de rhtorique, Prvost-Paradol. Un torse qui
commence aux genoux, un nez de comique, des favoris d'homme grave, un col
rabattu. On me prsente, il se soulve de sa chaise, veut bien me dire
quelques mots sur les tudes que doit ncessiter l'histoire des moeurs, se
rassied, et, toute la soire, reste au coeur de la conversation des vieux,
n'ouvrant pas la bouche, raide sur sa chaise, srieux comme un doctrinaire
qui politique. videmment, c'est un garon qui arrivera, mais c'est dur!
Je suppose que M. Hippolyte Passy a d dire en le quittant: Garon
remarquable, il coute avec une profondeur...[1]

[Note 1: A propos de ce croqueton de M. Prvost-Paradol, j'ai reu la
lettre suivante de M. Ludovic Halvy:

Monsieur,

Prvost-Paradol crivain, vous appartient; mais je n'ai pu lire, sans
tonnement et sans tristesse, ces lignes signes de vous sur la _longueur
de son torse et sur son nez de comique_. Permettez-moi de vous dire que je
ne me serais jamais attendu de votre part  de pareils procds de
critique.

Il me semblait que vous tiez de ceux  qui la mmoire de mon ami ne
pouvait inspirer que des sentiments de respect et d'motion.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considration,

LUDOVIC HALVY.
Mercredi, 22 septembre 86.

A la rception de cette lettre, mon premier mouvement a t d'enlever la
note sur ces lignes amies qui me semblaient dictes par un sentiment
pareil que j'prouverais  sentir la mmoire de mon frre gratigne; mais,
en rflchissant, j'ai trouv la prtention norme, et j'ai pens qu'il
n'y aurait plus de mmoires possibles, s'il n'tait pas permis au faiseur
de mmoires de faire les portraits physiques des gens qu'il dpeint,
d'aprs son optique personnelle--qu'elle soit juste ou injuste.

Du reste, que M. Ludovic Halvy le sache, la petite antipathie inspire 
mon frre, par M. Prvost-Paradol, est plus gnrale qu'il ne le croit, et
il n'a, pour s'en convaincre, qu' prendre connaissance du terrible
article, publi sur l'crivain des DBATS, par M. Barbey d'Aurvilly, dans
le MUSE DES ANTIQUES.]

       *       *       *       *       *

_12 mai_.--La curieuse et l'infiniment petite chose que la premire ide
d'une oeuvre littraire. Les deux gros volumes in-octavo de l'HISTOIRE DE
LA SOCIT FRANAISE PENDANT LA RVOLUTION ET LE DIRECTOIRE furent ceci
dans notre pense au premier jour: l'Histoire du plaisir sous la Terreur,
 un petit volume in-32,  50 centimes. Puis, le volume grossissant, il
nous apparut dans le format Charpentier  3 fr. 50; puis, avec son
dveloppement faisant craquer le format in-18, il devint un in-octavo;
--enfin l'in-octavo se doubla.

Thophile Gautier, ce styliste  l'habit rouge pour le bourgeois, apporte
dans les choses littraires le plus tonnant bon sens, et le jugement le
plus sain, et la plus terrible lucidit jaillissant en petites phrases
toutes simples, d'une voix qui est comme une caresse. Cet homme; au
premier abord un peu ferm ou plutt comme enseveli au fond de lui-mme, a
un grand charme, et devient avec le temps sympathique au plus haut
degr... Aujourd'hui, il nous disait que, lorsqu'il a voulu faire quelque
chose de bien, il l'a toujours commenc en vers, parce qu'il existe chez
lui une incertitude sur la prose, sur sa complte russite, tandis qu'un
vers, quand il est bon, est une chose frappe comme une mdaille;--mais il
ajoutait que les exigences de la vie avaient fait des nouvelles en prose
de bien des nouvelles, commences par lui en vers.

       *       *       *       *       *

_17 mai_.--On ne conoit que dans le repos et comme dans le sommeil de
l'activit morale. Les motions sont contraires  la gestation des livres.
Ceux qui imaginent ne doivent pas vivre. Il faut des jours rguliers,
calmes, apaiss, un tat bourgeois de tout l'tre, un recueillement
_bonnet de coton_, pour mettre au jour du grand, du tourment, du
dramatique. Les gens qui se dpensent trop dans la passion ou dans le
tressautement d'une existence nerveuse, ne feront pas d'oeuvres et auront
puis leur vie  vivre.

       *       *       *       *       *

_Lundi 18 mai_.--La Brasserie des Martyrs, une taverne et une caverne de
tous les grands hommes sans nom, de tous les bohmes du petit journalisme,
d'un monde d'impuissants et de malhonntes, tout entiers  se carotter les
uns aux autres un cu neuf ou une vieille ide... A propos d'un duel n l,
le commissaire de police du quartier disait  Busquet; Comment, ce
monsieur se bat avec cet homme! Mais quand on est insult l, il faut
prendre un couteau et tuer l'insulteur, la police ne s'en mlera pas!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 20 mai_.--Au Moulin-Rouge des carafes frappes pleines de
Champagne ros; des femmes assises au milieu de l'ventail bouffant de
leurs jupes sur des chaises de paille; des jeunes gens poussireux
arrivant des Courses, de petits papiers o il y a crit au crayon:
_Retenue_ sur les tables vides; M. Bardoux  la tte d'un cuisinier d'un
paquebot de la Mditerrane, la serviette sous le bras, vous proposant un
_poulet en fritot_, etc., etc. Au fond du jardin, et  toutes les fentres
de tous les tages, sur le fond clair des cabinets, ainsi que dans les
loges d'un thtre, des ttes de femmes saluant de gauche et de droite,
quelques-unes de leurs anciennes nuits ou peut-tre quelques-uns de leurs
louis d'hier.

       *       *       *       *       *

--L'laboration douloureuse, le supplice de la beaut: le voici  nous
racont par une femme de la socit. Se lever  six heures et demie, se
mettre  la fentre jusqu' huit heures et faire ainsi prendre un bain
d'air d'une heure et demie  son teint, puis un bain d'une heure, et aprs
le djeuner, la digestion dans une pose allonge et de face, de manire
que la peau du visage soit isole de tout contact.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 mai_.--Cration dans une oeuvre moderne d'un mdecin qui,
ressuscitant les traditions charlatanesques du XVIIIe sicle, prendrait la
spcialit des dbilits, de tous les hommes de 35 ans de Paris; un homme
qui aurait assez tudi la chimie et le corps humain pour savoir la dose
la plus forte de dpuratif qu'il peut supporter dans un temps donn,--et
un temps assez court; un homme qui aurait fait des expriences assez
grandes sur les choses alimentaires et fortifiantes pour refaire, avec des
jus de viande, du bordeaux, etc., un temprament et une jeunesse  un
corps us et  des organes las.

       *       *       *       *       *

--Il faut  des hommes comme nous, une femme peu leve, peu duque, qui
ne soit que gaiet et esprit naturel, parce que celle-l nous rjouira et
nous charmera ainsi qu'un agrable animal auquel nous pourrons nous
attacher. Mais que si la matresse a t frotte d'un peu de monde, d'un
peu d'art, d'un peu de littrature, et qu'elle veuille s'entretenir de
plain-pied avec notre pense et notre conscience du beau, et qu'elle ait
l'ambition de se faire la compagne du livre en gestation ou de nos gots;
elle devient pour nous insupportable comme un piano faux,--et bien vite un
objet d'antipathie.

       *       *       *       *       *

_22 mai_.--J'ai lu un livre de 1830, les CONTES de Samuel Bach. Comme
c'est jeune! comme le scepticisme y est un scepticisme de vingt ans! Comme
l'illusion traverse l'ironie! Comme c'est l'imagination de la vie et non
la vie! Mettez  ct les livres remarquables des jeunes gens depuis 1848.
Quel autre scepticisme. Comme il est mr et form et bien portant: le
scalpel a remplac le blasphme. Si cela continue, nos enfants natront 
quarante ans.

       *       *       *       *       *

_23 mai_.--L'insipide chose que la campagne, et le peu de compagnie
qu'elle tient  une pense militante. Ce calme, ce silence, cette
immobilit, ces grands arbres avec leurs feuilles replies sous la chaleur,
comme des pattes de palmipdes... cela met en gaiet les femmes, les
enfants, les clercs de notaire. Mais l'homme de pense ne s'y trouve-t-il
pas mal  l'aise comme devant l'ennemi, comme devant l'oeuvre de Dieu qui
le mangera et fera de l'engrais et de la verdure de sa cervelle de
philosophe? Vous chappez  ces ides dans la pierre des grandes villes.

       *       *       *       *       *

--Ma matresse me racontait aujourd'hui qu'elle avait une fluxion de
poitrine et qu'elle n'avait pas dans le moment l'argent ncessaire pour
acheter le nombre de sangsues, commandes pour qu'elle gurt. Elle
racontait cette anecdote d'une manire trs apitoyante, la pauvre fille!
Mais qu'est-ce que cela auprs des terribles souffrances de ceux qui
peuvent acheter des sangsues tant qu'il leur plat! Le tout est de savoir,
si un homme qui meurt de male amour ou de male ambition, souffre plus
qu'un homme qui meurt de faim. Et moi, je le crois bien sincrement.

       *       *       *       *       *

--Ide d'une insertion dans les petites affiches  propos d'un dneur qui
n'est plus amusant: A cder un parasite qui a servi.

       *       *       *       *       *

_28 mai_.--Notre pice des HOMMES DE LETTRES va tre finie--des chteaux
en Espagne--et nous nous disons que, si elle nous rapportait de l'argent,
beaucoup d'argent, nous nous amuserions  blaguer cet argent,  le fouler
aux pieds,  en rire,  en faire abus,  le jeter et  le faire rouler
dans l'absurde. Nous qui ne croyons pas qu'avec l'argent on puisse se
procurer ni un sens, ni mme un bonheur de plus, nous userions de l'argent
exprimentalement, nous ferions des folies de dpenses pour essayer entre
quatre murs notre originalit, et la lgret spcifique d'une grosse
somme, et le soufflet qu'on peut donner aux adorations de la foule et de
la plbe des riches.

       *       *       *       *       *

--Un joli titre pour des souvenirs publis de son vivant: SOUVENIRS DE MA
VIE MORTE.

       *       *       *       *       *

_1er juin_.--Dans le monde rien ne recommence et l'homme ne doit jamais
_revouloir_ la chose qu'il a trouve une fois bonne. Aujourd'hui chez
Maire, les crevisses bordelaises n'taient pas russies... Ah! ce
restaurant Maire! aux environs de 1850... du temps qu'il tait simplement
un marchand de vin, et que derrire le comptoir en zinc, il avait un tout
petit cabinet pouvant contenir, les coudes serrs, six personnes. L, le
vieux pre Maire, servait lui-mme en personne, et dans de la vraie
argenterie, aux gens dont il estimait le got culinaire, servait un
haricot de mouton aux morilles, un macaroni aux truffes innarrable: le
tout arros de plusieurs bouteilles de ces jolis petits bourgognes, venant
de la cave du roi Louis-Philippe, dont il avait achet la cave presque
tout entire.

       *       *       *       *       *

_4 juin_.--Aujourd'hui, vu  l'Htel Drouot la premire vente de
photographies. Tout devient noir en ce sicle, et la photographie,
n'est-ce pas l'habit noir des choses?

       *       *       *       *       *

_7 juin_.--Tomb au cabinet de lecture sur un reintement froce; o 
propos de la publication de nos PORTRAITS INTIMES et de SOPHIE ARNOULD,
nous sommes traits de _sergents Bertrand de la littrature_.

Dner chez Asseline avec Anna Deslions, Adle Courtois, Juliette et sa
soeur. Anna Deslions, des cheveux noirs opulents, magnifiques, des yeux de
velours avec un regard qui est comme une chaude caresse, le nez un peu en
chair, la bouche aux lvres un rien entr'ouvertes, une superbe tte
d'adolescent italien, claire de la coloration dore de Rembrandt en ses
ttes juives. Adle Courtois, une vieille clbrit de la galanterie.
Juliette une blondinette toute chiffonne, toute frisotte, aux cheveux
lui mangeant entirement le front, une blondinette ayant quelque chose du
pastel de la Rosalba au Louvre; la Femme au singe, et tout  la fois de
la femme et du singe.

Juliette est flanque de sa soeur, une petite maigriotte enceinte, 
l'apparence d'une araigne au gros ventre. Ces quatre femmes dcolletes
en triangle dans le dos, sont en robe blanche, dans des toffes d'cume 
mille volants.

Et pour accompagner la fte, le pianiste Quidant,  l'esprit si
foncirement parisien,  l'ironie froce, qui a baptis Marchal le
peintre des connaissances utiles.

Conversation sur les matresses de l'Empereur, sur la Castiglione, sur la
jalousie de l'Impratrice, conversation tout  coup coupe par Juliette,
jetant: Vous savez le joli mot de Constance sur l'Empereur: Si je lui
avais rsist, je serais Impratrice!

Juliette tressautant sur sa chaise, battant la mesure avec son couteau sur
son assiette, parle javanais au milieu d'clats de rire nerveux et d'une
gaiet comdienne.

Un nom d'homme est prononc,  propos duquel Deslions jette  Juliette:

--Tu sais, cet homme que tu as tant aim et pour lequel tu t'es tue?

--Oh! je me suis tue trois fois!

--Enfin, tu sais bien, chose... chose...

Juliette met la main devant son front, comme une personne qui regarde au
loin, et cligne des yeux pour voir si elle n'aperoit pas ce monsieur sur
le grand chemin de ses souvenirs.

Puis elle dit en clatant de rire:

--Tiens, c'est comme  Milan, au thtre de la SCALA, un particulier qui
me faisait des saluts, des saluts... Je disais: Je connais cette
bouche-l, mais je ne reconnaissais que la bouche, absolument que la
bouche...

--Te rappelles-tu, reprend tout  coup la Deslions, quand par ce sale
temps nous avons t voir o s'tait pendu Grard de Nerval... Oui, je
crois mme que c'est toi qui as pay la voiture... J'ai touch le barreau.
C'est a qui m'a port bonheur. Tu sais a, toi Adle, c'est la semaine
suivante...

Aprs dner, Quidant fait sur le piano l'imitation du carillon d'un coucou,
 auquel il manque une note.

Puis Anna Deslions et Juliette se mettent  valser, et cette valse de la
blonde et de la brune courtisane, toutes blanches et tout envoles dans ce
salon tendu de reps rouge et non encore meubl, est un charmant spectacle.
Alors en tourbillonnant, et sans avoir l'air de rien, Juliette happe entre
ses dents le collier d'Anna Deslions au bout duquel pend une grosse perle
noire qu'elle mordille. Mais la perle est vraie, elle ne se brise pas sous
ses envieuses quenottes.

       *       *       *       *       *

--Un mot du peuple: A quoi penses-tu? Au chapeau d'Henri IV?

       *       *       *       *       *

_11 juin_.--Je suis repris de mes douleurs de foie et je crois un moment 
une seconde jaunisse[1]. On est bien malheureux vraiment, d'tre organis
nerveusement, quand on vit dans le monde des lettres. Si le public savait
au prix de combien d'insultes, d'outrages, de calomnies, et de malaises
d'esprit et de corps, est acquise une toute petite notorit, bien
srement, au lieu de nous envier, il nous plaindrait.

[Note 1: A la suite de cet article o nous tions appels _les sergents
Bertrand de l'Histoire_. Je ne nomme pas l'auteur, parce que
j'aime beaucoup son talent et sa personne, et que je crois maintenant
ce double sentiment partag par lui  mon gard.]

       *       *       *       *       *

_15 juin_.--Nous nous sauvons de la maladie,  la campagne, au chteau de
Croissy, dans notre famille. Il fait bon de passer des heures, couch dans
le parc, sous une roche de trois immenses tilleuls, runis et joints au
pied, vieux tilleuls sur lesquels s'tend par plaques une mousse sche et
verdegrise, qu'imitent si bien les naturalistes sous les pattes de leurs
animaux empaills.

L'norme bouquet d'arbres o,  chaque instant, la brise fait courir de
longs frissons, est tout albescent de petites fleurs d'un blanc jauntre,
d'o descend la fine, moelleuse et pntrante senteur d'un arome sucr et
tide.

Et dans le fouillis des branches de ce triple arbre une infinie musique
emplissant l'oreille, du bruit d'un monde ail en travail, d'un murmure
heureux, d'un susurrement comme gris de millions de petites chansons
balances aux millions des feuilles; l'hymne de cent ruches d'abeilles
butinant dans la flore de ce morceau de fort, et l'emplissant de je ne
sais quelle vie dodonienne.

       *       *       *       *       *

_15 juin_.--Nous allons voir des voisins de campagne, des gens aimables,
accueillants... a ne nous pousse pas  faire des frais. Plus nous allons,
moins nous pouvons jouer par politesse la fatigante comdie du monde, que
tous jouent si naturellement et sans aucun effort. Il y a dans ce travail
de l'amabilit une nervante dpense physique du soi-mme. Ce masque du
sourire nous pse et nous contracte les lvres. Les lieux communs nous
rpugnent tant, que c'est presque une souffrance quand nous les abordons.
Faire semblant de prendre intrt par le remuement et le jeu de la
physionomie au bruit de paroles dont le devoir est seulement d'empcher le
silence, devient une attention crispante au bout de quelque temps.

Puis entre nous et ce monde, il y a un foss. Notre pense vivant
au-dessus des choses bourgeoises, a de la peine  descendre au
terre--terre de la pense ordinaire, tout entire alimente par les
basses ralits de la vie et la matrialit des vnements journaliers.
Oui, nous sommes de ce monde, nous en avons le langage, les gants, les
bottes vernies, et cependant nous y sommes dpayss et mal  l'aise, comme
des gens dports dans une colonie, dont les colons n'auraient que les
dehors  notre porte, mais l'me  cent lieues de la ntre.

       *       *       *       *       *

--J'ai connu une petite fille de quatre ans  laquelle un monsieur avait
l'habitude de baiser la main. Aussitt qu'elle le voyait traverser la cour,
elle montait vite, vite, dans la chambre de sa gouvernante, se lavait les
mains  la pte d'amandes, et redescendait au moment o le monsieur
entrait au salon.

       *       *       *       *       *

--Le jour o tous les hommes sauront lire et o toutes les femmes joueront
du piano, le monde sera en pleine dsorganisation, pour avoir trop oubli
une phrase du testament du cardinal de Richelieu: Ainsi qu'un corps qui
auroit des yeux en toutes ses parties, seroit monstrueux, de mme un tat
le seroit, si tous les sujets toient savants. On y verrait aussi peu
d'obissance que l'orgueil et la prsomption y seroient ordinaires.

       *       *       *       *       *

_5 juillet_.--t voir ce pauvre Gavarni qui a perdu son fils Jean,
pendant notre absence. Nous le trouvons frapp en plein coeur et, selon
son expression, dcourag de faire et de continuer  tre.

--M. Andral, nous dit-il, l'avait vu la veille et n'avait trouv rien
d'alarmant. Le matin,  un moment, il fixa les yeux sur les miens, sans me
voir sans doute, mais avec des yeux grands comme je n'en ai jamais vu...
la pupille tait comme a.. Et il nous montre la grandeur sur l'ongle de
son pouce. Je lui pris la main, elle commenait  tre froide.
L'expression de ses yeux tait comme un grand tonnement... La main devint
glace... C'tait fini... J'ai voulu user ma douleur... Je ne suis pas
sorti d'ici... Je n'aurais jamais pu y rentrer.

Aprs un silence:

--Pour cet enfant... c'tait une manie, une _toquade_... J'avais toujours
peur... Quand je revenais, en descendant de gondole, mes yeux se portaient
aux fentres de suite... Je craignais toujours voir un accident, un
attroupement, je ne sais quoi... Oh! oui, c'tait une toquade... Ah!
maintenant, a a un bon ct! On peut crier, la maison peut brler: j'ai
un qu'est-ce que a me fait... tout  fait sublime. Je peux mme me casser
le cou...

Et sa parole s'arrta. Nous faisons un tour dans le jardin.

--Dites donc, Gavarni, c'est bien nu l, entre les arbres?

--Ah! a!... Maintenant, qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? C'tait
le jeu de ballon de mon enfant.

Il nous avait dit avant de descendre:

--Vous pensez bien, il faut que la pension (il avait lou sa maison  une
pension pour n'tre point spar de son fils); il faut que la pension s'en
aille  prsent... J'ai dit  cet homme que s'il voulait partir avant
quinze jours, il n'y avait pas d'argent  me donner.

       *       *       *       *       *

_6 juillet_.--Salon de peinture. Plus de peinture ni de peintres. Une
arme de chercheurs d'ides ingnieuses. Partout l'intrigue d'un tableau
au lieu et place de sa composition. De l'esprit, non de touche, mais dans
le choix du sujet. De la littrature de pinceau. Deux idals vers lesquels
est tourn tout ce monde. L'idal anacrontique: des logogriphes, dont
Eros est le sujet, fixs sur la toile avec la poussire de l'aile d'un
papillon de nuit; la mythologie reproduite en grisaille au travers d'une
ingnuit sentimentale et niaise, inconnue de l'antiquit; enfin des
hannetons que de grands enfants semblent s'amuser  attacher par la patte
contre les murs de marbre du Parthnon.

D'autre part, l'idal anecdotier et de l'histoire en vaudeville, dont la
trouvaille sublime est de composer un tableau,  l'instar de Molire
lisant le MISANTROPE chez Ninon de Lenclos. Plus une main doue, plus une
sclrate de _patte_, peignant, couvrant de pte colore, un morceau. Rien
que des gens adroits, des malins volant le succs par le chemin de
traverse de Paul Delaroche, par le drame, la comdie, l'apologue, par tout
ce qui n'est pas de la peinture,--en sorte que sur cette pente, je ne
serais pas tonn que le tableau  succs d'un de nos futurs Salons
reprsentt, sur une bande de ciel, un mur mal peint, o une affiche
contiendrait quelque chose d'crit, excessivement spirituel.

       *       *       *       *       *

_11 juillet_.--Parti de Paris pour Neufchteau, sur la nouvelle que notre
oncle le reprsentant est au plus mal. Enterrement le 13. Le salon en
chapelle ardente avec la croix et l'charpe de reprsentant sur le
cercueil. Autour du cercueil, des compagnons d'armes, de vieux soldats, de
vieux bonshommes encore verts, au ruban de la Lgion d'honneur pass et
devenu orang: le souvenir de notre pre vivant a et l, et les fils de
M. Charles, comme on nous appelle, passant dans des bras d'inconnus qui
nous parlent de ceux qui ne sont plus. Puis les fermiers, en chapeaux
noirs, venus de loin et tout poussireux, et les vieux serviteurs
retraits, les domestiques septuagnaires ayant derrire eux leurs fils
approchs de la fortune par le commerce et les ngoces heureux:--dernire
reprsentation de cette _gens_, de cette clientle amie et dvoue qui
faisait  la famille le cortge de ses noces, le convoi de ses funrailles,
et ne laissait ni la joie ni la douleur isole et personnelle, comme en
notre temps de familles d'une gnration.

Puis les groupes noirs de femmes en deuil suivant ici le mort jusqu'au
bout, la haie des gardes nationaux qui ne rient pas, et toutes ces ttes
associes des fentres pieusement au deuil.

Tout, en ce spectacle de la mort, a t digne, simple, dcent, chose rare!
Il n'y a point eu un incident grotesque, et les fermiers mme rgals 
l'auberge, ont respect le vin des funrailles.

Nous avons donc revu cette maison o est mort notre grand-pre, ce joli
modle bourgeois de l'htel du XVIIIe sicle, cette faade de pierre
blanche, tout gaye de serpentements de rocaille et de fleurettes,
l'escalier  grands repos, la salle  manger au papier peint reprsentant
des jardins de Constantinople peupls de Turcs des Mille et une Nuits, la
cuisine avec son puits dans une armoire et ses fusils au manteau de la
chemine,--enfin dans le jardin, la serre.

Elle est toujours une petite merveille, la serre, avec ses mansardes en
oeil-de-boeuf et ses statues fantaisistes aux pieds dans la gouttire,
avec le fronton de sa porte reprsentant une face au gros rire jaillissant
d'une fraise, un chapeau  plumes sur la tte, une moustache en l'air, une
moustache en bas, et avec encore les trumeaux des fentres, les trumeaux
o tous les symboles gais, tous les instruments sonnants de la fte et de
la joie, tous les outils du plaisir, sculpts de verve et en plein relief,
semblent le _Memento vivere_ muet d'un autre sicle. Pauvre salle de
spectacle, o jamais comdie ne fut joue, et qui pourtant, s'levant de
terre et se parant de sculptures, dut prendre tant de place dans les rves
du btisseur de cette maison au temps jadis. Son nom, qui est quelque part
dans un contrat de vente, je l'ai oubli, mais le personnage tait un
vieux marchand de sabots,--oui, un marchand de sabots artiste,--qui, sa
fortune faite, avait donn asile, pendant deux ou trois ans,  deux
sculpteurs italiens de passage dans la province, et qui, affol de musique
et de gentille sculpture, sur les marches de son perron, devant la fte de
la faade de sa maison, amusait les chos de la grande place, debout toute
la journe, pench sur le radotage d'un antique violon.

L, dans la salle  manger d'hiver, Edmond a vu notre grand-pre, le
dput du Bassigny en Barrois,  la Constituante, un petit vieillard
bredouillant des jurons dans sa bouche dente, et perptuellement fumant
une pipe teinte, qu'il rallumait  chaque instant avec un charbon saisi
au bout de petites pincettes d'argent,--une canne sur sa chaise  ct de
lui. Un rude homme, qui n'avait pas eu toujours sa canne sur sa chaise, et
qui, dans son chteau de Sommrecourt, dont il fatiguait la cantonade des
colres de sa voix, avait faonn et form,  coups de canne, une
domesticit, qu'il avait trouv le moyen de s'attacher ainsi. La vieille
Marie-Jeanne remmore encore avec un ressouvenir affectueux et tendre les
coups de canne distribus aux uns et aux autres. Elle-mme n'a nullement
gard rancune d'avoir t, sur les ordres de notre grand-pre, plusieurs
fois plonge dans la pice d'eau, pour lui rafrachir le sang, quand elle
prouvait la tentation de se marier. Aprs tout, en ce temps, ces coups de
canne taient considrs comme une familiarit du matre  l'endroit du
valet, et devenaient un lien entre eux. Du reste, un chef de famille pas
commode; notre pre qui tait chef d'escadron  vingt-cinq ans et qui
passait pour un vrai casse-cou parmi ses camarades de la Grande Arme,
racontait qu'il lui arrivait de garder dans sa poche, huit ou dix jours,
une lettre de son pre, avant d'oser l'ouvrir.

Ah! cette vieille Marie-Jeanne, il faut l'entendre, dans le fond de la
boutique de mercerie de son fils, contant avec sa voix casse le bon temps
de la famille, et rabchant cette phrase: Nous partions de Sommrecourt.
Lapierre menait. Nous arrivions  Neufchteau. Nous dcouvrions les
crimes. Nous mettions en broche et nous repartions! Et dans les souvenirs
de la vieille cuisinire associe  l'orgueil de la famille, confusment
et comme par bouffes, revient le large train bourgeois du chteau de
Sommrecourt, et la grande hospitalit donne au prince Borghse par mon
grand-pre.

L'oncle que nous venons de perdre tait le frre an de notre pre. Un
parfait honnte homme, mais avec toutes les illusions de l'honnte homme,
et absolument gar des leons sceptiques du jeu de la vie, et croyant
presque les lois d'une Salente bonnes pour la France, et ne gurissant pas
de cette crdulit ingnue par quatre annes de lgislature... C'tait un
ancien capitaine d'artillerie, un peu sourd, brusquement cordial, appelant
tout le monde _mon camarade_, puis encore un homme de la campagne, dou de
tout le bon que la nature donne aux bons tres, incapable de vouloir du
mal  ses ennemis, et qui portait cette bont ainsi que son courage, sans
effort, presque sans mrite, comme faisant partie de son temprament. Au
fond, la cervelle absorbe par les mathmatiques, et passant la journe 
faire sous une incessante promenade, du sable, des cailloux des petites
alles de son jardin. Et dans la vie, incapable de discernement, incapable
d'un conseil: le sens pratique des hommes et des choses lui manquant
absolument, si bien qu'il s'entta quelque temps  vouloir marier sa
petite-fille avec un prtendu qu'il assurait devoir faire son bonheur, et
dont il disait les mrites dans cette phrase: Il m'a trs bien expliqu
le baromtre!

       *       *       *       *       *

_15 Juillet_.--Je suis entr dans la chambre de mon oncle. Quel est,
demandai-je, ce portrait au-dessus de la porte, ce vieillard aux traits
finauds, en jabot, en habit brun aux boutons d'acier, en perruque?

--C'est, me rpond mon cousin, un portrait que ton oncle n'a jamais voulu
qu'on tt de l... un homme qui a eu un thtre  Paris, o il avait fait
inscrire dessus: _Sicut infantes audi nos_.--Il s'appelait, il
s'appelait...

--Parbleu! Audinot. Et qu'est-ce que fait Audinot ici?

--Il tait de Bourmont et ami de la famille,  ce qu'il parat, et c'est
lui qui payait  Paris les quartiers de pension de ton oncle et de ton
pre.

       *       *       *       *       *

_22 juillet_.--Nous allons pour un voyage d'affaires  Breuvannes,  nos
fermes des Gouttes... Breuvannes, la maison d't de notre enfance,
devenue une fabrique de limes et de tire-bouchons, toute pleine de cris et
de grincements de machines; les lucarnes du grenier, d'o mon pre
canonnait les polissons du village  coups de pommes, sont bouches; le
mirabellier, toujours plein de gupes et qui a fourni  tant et de si
bonnes tartes, est remplac par un appentis vitr; et la chambre  four o
le matre de danse apprenait des entrechats  l'an de nous deux, nous ne
savons plus ce qui s'y fait.

J'aime l'habitude d'ignorer l'auberge et de descendre chez un ami. Vieil
ami, ce Colardez, vieux complice de mon pre dans les luttes lectorales,
et vieil _hbergeur_ de la famille de pre en fils. Imaginez un homme
court et replet, la tte  la fois socratique et porcine, de petits yeux
ronds ptillants de flamme, les lvres apptentes, un double menton. Voici
le dehors, quant au dedans, un grand esprit enterr vif dans un village,
nourri de moelle spirituelle par la rflexion solitaire et une constante
lecture, familier avec tous les hauts livres, un moment foudroy par la
mort d'un fils de onze ans, mais en train de reprendre son parti de la vie,
un cauchemar entre deux nants, un causeur  la parole espace de mots
qui font rflchir, et jugeant  vol d'aigle, et allant au sommet des plus
grandes questions, et enfermant sa pense dans une formule nette,  artes
coupantes, comme le mtal d'une mdaille; un coeur tendre, mais un
politique aux principes inflexibles, un gnie dantonien auquel le thtre
et les circonstances ont manqu, le seul homme que j'aie vu prpar  tout
et digne de tout[1].

[Note 1: Nous avons tent, mon frre, et moi, un croquis, bien incomplet
de cette originale figure dans nos CRATURES DE CE TEMPS, sous le titre de
_Victor Chevassier_.]

Ce captif dans ce trou, ce grand mconnu, parfois se console, en racontant
que les derniers Clermont-Tonnerre, rfugis dans un petit bois qui leur
reste prs de Saint-Mihiel, ont l, dpouill le noble, presque l'homme,
et que ces Clermont-Tonnerre, dont un aeul, au dire de Mme de Svign,
vendait cinq millions une terre de vingt-deux villages, aujourd'hui vtus
de peaux de btes, vivent dans ce bois, _peuplent_ avec des bcheronnes,
--en train de revenir une race sauvage au XIXe sicle, et parlant dj une
langue  eux, une langue qui recule au patois, au bgayement des peuples.

Morimond! Il ne reste plus de la magnifique abbaye que de quoi faire la
plus belle proprit mlancolique de France, soixante-dix arpents d'eau o
se mirent des arbres centenaires renfermant, croules  leurs pieds, des
pierres de taille  btir un petit Versailles.

Une servante nous sert  dner  Lamarche, une servante dont les deux
rigides bouts de seins ont us l'indienne de son casaquin, et font deux
petits ronds  claire-voie dans la trame effiloque. C'est la sduction
robuste et brutale de la Haute-Marne. Elle va, elle marche, elle volte sur
ses larges pieds, lastique et lourdement rebondissante, et, vous frottant
l'paule,  chaque assiette qu'elle donne, de ces orbes  la Jules Romain,
sur lesquels on se figure couch un Jupiter mtamorphos en taureau.

Ah! Messieurs, nous travaillons comme des satyres!

C'est l'originale phrase dont nous salue notre fermier Foissey des Gouttes,
et comme nous lui demandons de faire manger sa fille avec nous, la mre,
en train de faire des _toutelots_  la cuisine, nous crie: Elle n'ose pas
venir, elle dit qu'elle est trop maigre!

       *       *       *       *       *

_4 aot_.--Rose nous apporte des lettres de couvent trouves dans l'tui
de serge noire du livre de messe de sa nice. C'est la correspondance
d'une petite amie: du pathos mystique et amoureusement tendre. Le couvent
dveloppe chez les jeunes filles, destines  tre des femmes d'ouvriers,
des cts potiques, hostiles au foyer laborieux. Tout ce tendre, tout ce
vaporeux hystrique, toute cette surexcitation de la tte par le coeur,
font de la religion catholique un mauvais mode d'ducation de la femme
pauvre. Elle la prdispose  l'amour idal, et  toutes les choses
romanesques et lances de la passion, qu'elle n'est pas destine 
trouver dans son mari.

       *       *       *       *       *

_20 aot_.--Me voil en plein rve de bien des gens,  la campagne, de
l'argent dans ma poche, avec une femme bon garon, vieille amie qui me
raconte ses amants; libres tous les deux, n'ayant  craindre l'amour ni
l'un ni l'autre, et bien  l'aise.

Quelques jolis moments, comme de la voir dans la chambre en camisole, un
peu de peau de-ci de-l, trousse et ballonnante, ou enfonce dans un
grand fauteuil avec des ronrons de chatte, ou bien encore, dans une alle
retire du parc, couche tout de son long, les bras arrondis en couronne,
et sa robe ondoyant tout autour d'elle,--paresseuse et blanche, envie du
regard par la marchande de coco tanne qui passe.

Mais la femme est femme. Celle-ci est parfaite  cela prs, qu'elle est
prise en mangeant d'une crise de narration. Ds que la soupe lui a ouvert
la bouche, le dernier roman de la PATRIE en dcoule, sans arrt, sans
suite au prochain numro,  pleins bords. Et cela va jusqu'au lgume,
souvent jusqu'au dessert. L'tonnant est qu'elle mange, le miraculeux est
qu'il finit par finir, l'insupportable est qu'elle veut tre comprise.

Pour lui donner toutes les joies intellectuelles  sa porte, et nous
nourrir avec elle de choses en situation, nous allons louer, au cabinet de
lecture de l'endroit, le premier roman venu de Paul de Kock: L'HOMME AUX
TROIS CULOTTES. Elle lit cela le soir, les deux pieds allongs sur une
chaise, un genou remont entre le jupon et la jarretire rouge, scandant
dramatiquement tout le mlodramatique de la chose, et nous avertissant par
des temps, de formidables temps, de toute la couleur rvolutionnaire du
susdit romancier. O Providence, si tu existes, tes ironies sont d'un joli
calibre... Dire que a nous est inflig,  nous qui avons fait l'HISTOIRE
DE LA SOCIT PENDANT LA RVOLUTION!

Un homme admirable, aprs tout, ce Paul de Kock, pour avoir appris au
public la rvolution des lgendes Pitt et Cobourg, pour avoir immortalis
_poncivement_ tous ces types consacrs qui tranent dans les mmoires
idiotes, toutes ces vieilles connaissances du prjug populaire, tous ces
personnages du drame sal de gros rires et de larmes btes: l'migr
hautain, le jeune rpublicain sentimental, platonique et honnte, la femme,
adultre desse de la libert, le portier dnonciateur dont le caractre
moral est une queue de renard  son bonnet... Oh! la belle chose de
n'avoir rien drang dans l'instinct et l'ide prconue du petit
boutiquier, d'en avoir tir toute sa fable, et d'avoir fait une rvolution
 ct de l'autre--une rvolution plus typique, plus historique, et
populaire  la faon d'une imagerie de canard.

Et puis des cartes. Car il faut cela, Paul de Kock et des cartes. Deux
tueurs de temps et deux amis de la femme reste femme du peuple sous la
soie, et qui gagne sa vie avec le plaisir.

Un curieux travail sur ce petit diable de Loudun que le champagne
transvase dans la femme, sur cette petite bte hystrique qu'il dchane,
qu'il lche en elle et qui court jusqu'au bout de ses doigts, soudain
frmissants et prts  pincer, de ce rien de gaz qui met en folie sa
matrice et sa cervelle, apporte un frtillement agressif  ses nerfs, un
glapissement  sa voix.

La femme ne se suffit pas. Elle ne va pas toute seule de soi. Sa fbrilit
a besoin d'tre remonte, de recevoir une impulsion, un _la_. Il faut
qu'on lui fouette le temps, la pense, la causerie, les nerfs. Si elle
n'est tenue imprieusement en haleine, vous avez chez elle la rvasserie
insipide.

La femme aime naturellement la contradiction, la salade vinaigre, les
boissons gazeuses, le gibier faisand, les fruits verts, les mauvais
sujets.

La femme semble toujours  avoir  se dfendre de sa faiblesse. C'est 
propos de tout et de rien, un antagonisme de dsirs, une rbellion de
menus vouloirs, une guerre de petites rsolutions incessantes et comme
faites  plaisir. La combativit est,  ses yeux, la preuve de son
existence.

La femme gagne  ces batailles sourdes, courtoises, mais irritantes, une
domination abandonne, des victoires sur la lassitude, en mme temps qu'un
tantinet de mpris de l'homme, qui n'aime  se dpenser qu'en gros et non
en dtail sur de toutes petites choses.

La domination est la volont fixe de la femme. L'exigence est son moyen,
la patience sa force.

Au fond la lorette n'est que l'exagration de la femme.

       *       *       *       *       *

_23 aot_.--Murger nous dit l'oraison funbre de Planche par Buloz:
J'aimerais autant avoir perdu 20 000 francs.

La vrit est que le vieux Buloz versa de vraies larmes sur son ami, qui a
pu avoir l'horreur de l'eau, mais qui a t un caractre noble et
dsintress. douard Lefebvre nous conte ce soir ce fait, un fait rare en
ce temps. Lorsque Louis Napolon tait  Ham, crivant des livres en
littrateur d'occasion, il envoyait sa copie pour tre revue  Mme Cornu.
La femme du peintre qui tait en relation avec la REVUE DES DEUX MONDES,
la confiait  Planche qui la remaniait avec beaucoup de travail et de
soin. Louis Napolon le sut, et quand il fut nomm prsident, il faisait
proposer,  Planche, sans conditions aucunes, la direction des Beaux-Arts.
Planche refusa.

       *       *       *       *       *

_Septembre_.--Chteau de Croissy... J'ai regrett Decamps  la messe de ce
matin: d'un rien, avec ces gueules  peine bauches de chantres de
village, quel beau lutrin de singes il et fait!

       *       *       *       *       *

--Relu les PAYSANS de Balzac. Personne n'a dit Balzac homme d'tat, et
c'est peut-tre le plus grand homme d'tat de notre temps, le seul qui ait
plong au fond de notre malaise, le seul qui ait vu d'en haut le
dsquilibrement de la France depuis 1789, les moeurs sous les lois, les
faits sous les mots, l'anarchie des intrts dbrids sous l'ordre
apparent, les abus remplacs par les influences, l'galit devant la loi
annihile par l'ingalit devant le juge, enfin le mensonge de ce
programme de 89 qui a remplac le nom par la pice de cent sous, fait des
marquis des banquiers--rien de plus.

Et c'est un romancier qui s'est aperu de cela.

       *       *       *       *       *

--De la confusion des langues  la tour de Babel, sont ns: Pierrot qui
s'en joue, et les traducteurs qui en vivent.

       *       *       *       *       *

_Octobre_.--Le caf Riche semble en ce moment vouloir devenir le camp des
littrateurs qui portent des gants. Chose bizarre, les lieux font les
publics. Sous ce blanc et or, sur ce velours rouge, les hommes de la
Brasserie n'osent pas s'aventurer. Du reste, leur grand homme, Murger, est
en train de renier la Bohme, et de passer, armes et bagages, aux lettrs,
gens du monde. L-bas on crie  la dfection,  la trahison du nouveau
Mirabeau. C'est, au fond, dans le salon donnant sur la rue Le Peletier,
que se tiennent, de onze heures  minuit, sortant du spectacle ou de
soire, Saint-Victor, About, Mario Uchard, Fiorentino, Villemot, l'diteur
Lvy et le nerveux Aubryet, dessinant avec son doigt dans le bain de pied
des consommations rpandu sur les tables, ou malmenant soit les garons
soit M. Scribe.

Dans le salon d'entre, on aperoit quelques oreilles tendues qui boivent
les paroles de notre cnacle, des oreilles de gandins qui finissent de
manger leurs petites fortunes, des oreilles de jeunes gens de la Bourse,
de commis de Rothschild qui ramnent du Cirque ou de Mabille, quelques
lorettes de la premire catgorie, auxquelles ils offrent le passe-temps
d'un fruit ou d'un th, en leur montrant de loin, du doigt, les premiers
rles de la troupe.

Baudelaire soupe aujourd'hui  ct de nous. Il est sans cravate, le col
nu, la tte rase, en vraie toilette de guillotin. Au fond, une recherche
voulue, de petites mains, laves, cures, soignes comme des mains de
femme--et avec cela une tte de maniaque, une voix coupante comme une voix
d'acier, et une locution visant  la prcision orne d'un Saint-Just et
l'attrapant.

Il se dfend obstinment, avec une certaine colre rche, d'avoir outrag
les moeurs dans ses vers.

       *       *       *       *       *

--Un gouvernement serait ternel  la condition d'offrir, tous les jours,
au peuple un feu d'artifice et  la bourgeoisie un procs scandaleux.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 21 octobre_.--Lu notre pice: LES HOMMES DE LETTRES,  Paul de
Saint-Victor, Mario Uchard, Xavier Aubryet. Le cinquime acte parat un
peu lyrique, et Saint-Victor trouve que la mort de notre homme de lettres
est trop une mort de sensitive[1]. Nous nous dcidons  le retrancher.

[Note 1: C'est cependant de cette mort de sensitive que mourra mon frre.]

       *       *       *       *       *

_Samedi 24 octobre_.--Nous allons remettre notre pice en quatre actes 
Uchard, qui s'est charg de la prsenter avec Saint-Victor au Vaudeville.

       *       *       *       *       *

_Lundi 26 octobre_.--Notre pice commence  grouiller. Elle est annonce
dans l'ENTR'ACTE, le NORD, le PAYS, etc. Ce soir, la PRESSE affirme que
nous sommes reus. Cela commence  nous inquiter comme un mauvais prsage.

Ce soir, au caf du Helder, Saint-Victor me dit qu'il a prsent
aujourd'hui la pice  Goudchaux, et qu'il doit avoir la rponse, mercredi.

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 octobre_.--Pass  l'ARTISTE. Les rclames autour de notre
pice--reue dans les journaux seulement, hlas!--mettent l'ARTISTE  mes
pieds, Aubryet me salue comme un succs, m'adresse la parole comme  un
grand homme, et moi-mme, je me mets  lui parler comme du haut d'un
pidestal. Mille propositions de courriers de Paris, de biographies, etc.,
etc.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 28 octobre_.--Mauvaise nuit. La bouche sche comme aprs une
nuit de fivre. Des esprances qu'on chasse et qui reviennent. Et des
motions, et des mauvais pressentiments. Nous sommes trop nerveux pour
attendre tranquillement la rponse chez nous, et nous nous sauvons  la
campagne, regardant btement  la portire du chemin de fer passer les
maisons et les arbres. D'Auteuil nous gagnons le pont de Svres, nous
avons besoin de marcher. L, dans les vapeurs bleues, dans l'or de
l'automne, au-dessus du Bas-Meudon, le bord de rivire inspirateur de
notre pauvre En 18..; nous allons devant nous au hasard, sur la route de
Bellevue. Dans le sentier troit, nous rencontrons, tenant une blonde
petite fille  la main, une ci-devant demoiselle, maintenant une mre que
l'an de nous deux a eu, pendant huit jours, la trs srieuse intention
d'pouser, et qui nous rappelle du bien vieux pass... Il y a des annes
qu'on ne s'est vu. On s'apprend les mariages et les morts, et l'on vous
gronde doucement d'avoir oubli d'anciens amis... Et nous voil dans la
maison du docteur Fleury, causant avec Banville, quand tombe dans notre
conversation le vieux dieu du drame, le vieux Frdrick Lematre... Dans
tout cela, par tous ces chemins, en toutes ces rencontres, dans ce que le
hasard fait repasser devant nous de notre vie morte, dans ces _revenez-y_
de notre jeunesse qui semble nous promettre une vie nouvelle, nous roulons,
coutant et regardant tout comme un prsage, tantt bon, tantt mauvais,
pleins de penses qui se heurtent autour d'une ide fixe, prtant aux
choses un sentiment de notre fbrilit et croyant, dans un air d'orgue qui
passe, entendre l'ouverture de notre pice.

En rentrant: rien.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 29 octobre_.--Plus la moindre esprance. L'pigastre inquiet, la
tte vide, le toucher motionn, et pas le courage d'aller au-devant de la
nouvelle. Battu les quais, us l'ide fixe avec la fatigue des jambes
toute la journe.

Le soir, dans l'impossibilit du travail, nous remontons tous deux, en
fumant des pipes,  nos souvenirs de collge, alternant de la voix et de
la mmoire: Jules contant le collge Bourbon, et ce terrible professeur de
sixime, cet Herbette qui fit toute son enfance heureuse, malheureuse, le
poussant sans misricorde aux prix de grands concours, puis, plus tard, ce
professeur de seconde, auquel il dplut pour faire autant de calembours
que lui, et aussi mauvais, enfin cette bienheureuse classe de rhtorique,
o il fila presque toute l'anne, fabriquant en vers un incroyable drame
d'TIENNE-MARCEL, sur la terrasse des Feuillants, averti de l'heure de la
rentre  la maison par la musique de la garde montante se rendant au
Palais-Bourbon, et les rares fois o il se montrait au collge, passant la
classe  illustrer NOTRE-DAME-DE-PARIS de dessins  la plume dans les
marges: Edmond contant ce Caboche, cet excentrique professeur de troisime
du collge Henri IV, qui donnait aux chapps de Villemeureux,  faire en
thme latin le portrait de la duchesse de Bourgogne de Saint-Simon, cet
intelligent, ce dlicat, ce bndictin un peu amer et sourieusement
ironique, ce profil original d'universitaire, rest dans le fond de ses
sympathies, comme un des premiers veilleurs chez lui de la comprhension
du beau style, de la belle langue franaise mouvemente et colore, ce
Caboche qui, un jour,  propos de je ne sais quel devoir, lui jeta cette
curieuse prdiction: Vous, monsieur de Goncourt, vous ferez du scandale!

       *       *       *       *       *

_9 novembre_.--t au Petit-Trianon pour pntrer dans le _chez soi_
intime de Marie-Antoinette. Voil donc ce joujou de reine, dont on a fait
une si monstrueuse folie, ce Trianon le grand chef d'accusation contre la
pauvre femme. Mais les moindres financiers ont fait bien pis, et je ne
sache pas qu'une pice du mobilier ait t paye le prix que Mme de
Pompadour avait accord pour une chaise perce, destine au chteau de
Bellevue: 800 livres de pension que touchait un ouvrier du faubourg
Saint-Antoine, au dire de d'Argenson.

Le bon Souli, qui nous guide, nous dit combien cette Marie-Antoinette,
cette ombre charmante et dramatique de l'histoire, est l'occupation de la
pense de l'tranger. C'est M. de Nesselrode lui demandant  lui indiquer
l'endroit de l'entrevue d'Oliva, et lui envoyant Georgel  lire, et que le
diplomate sait par coeur. C'est le prince Constantin, amoureux de son
souvenir, et laissant presque clater de la colre, de ne pouvoir rester,
toute la journe,  causer d'elle, si prs d'elle.

Et nous allons religieusement mus dans ce pass tout prsent, tout vivant
encore en ces arbres, ces eaux, ces rochers, ces pavillons, cet
opra-comique de la nature, cette berquinade de la princesse et
d'Hubert-Robert, marchant peut-tre o elle a march, et coudoyant des
bourgeois irrespectueux, et o rien ne rappelle plus la royaut qu'une
sentinelle ridicule, du haut d'un pont rustique, s'efforant d'empcher un
cygne en fureur de battre les autres.

Dans tout le palais-bonbonnire, dans la salle de spectacle, des traces
bourgeoises, ainsi qu'un mouchoir  carreaux bleus d'invalide tranant sur
un canap de Beauvais. Le roi Louis-Philippe a fait partout coller, sur le
souvenir de Marie-Antoinette, du papier  vingt-deux sous, et partout
fourr de l'acajou et du velours d'Utrecht.

       *       *       *       *       *

_15 novembre_.--Je retourne chez Mario Uchard. Il a vu Goudchaux. Le
thtre tant encombr de pices dans le moment, les HOMMES DE LETTRES ne
sont pas reus... Dans la journe, nous songeons  livrer encore une
bataille sur le terrain choisi par nous,  faire tout le contraire de ce
qui se fait ordinairement,-- tirer un roman de notre pice.

       *       *       *       *       *

_23 novembre_.--Un fier balayage de fortune--ce Paris--et la mort aux
jeunes gens... et si vite, et avec si peu d'aventures, si peu de bruit.
Ah! le boulevard en mange diablement de ces caracoleurs, de ces viveurs.
Un an, deux ans au plus--et brls.

Je rencontre un garon de ma famille qui a coup ses dettes  temps, qui
s'est rang, qui a pris racine dans la vie provinciale, qui s'est fait 
son cercle de sous-prfecture, aux jours qui se suivent et se ressemblent,
 l'hiver  la campagne.

--Et un tel? lui demandai-je.--Il a un conseil judiciaire... il empruntait
 400 pour 100  des messieurs qu'il rencontrait aux courses. Ah! ce qu'il
a mang, celui-l, en btes de somme... et en btes d'amour!--Et le gros
que je voyais toujours chez toi?--Il est en fuite, il rpondait pour son
pre, son pre a croul.--Et l'autre si gai?--Il s'est retir avec sa
matresse en Dordogne, au diable, dans sa dernire ferme... Il fait le
piquet avec son cur.--Et tu sais, Chose?--Ah! Chose, il a fini par un
fait-divers... il s'est fait sauter le caisson... un coup de pistolet,
vlan!

C'est une srie de catastrophes, de misres, de ruines, ou de chutes dans
le pot-au-feu.

       *       *       *       *       *

_4 dcembre_.--Beaufort, le nouveau directeur du Vaudeville, a dit 
Saint-Victor que notre pice n'est ni refuse ni accepte, seulement il
n'ose pas la jouer dans ce moment; il y voit un danger et veut
attendre.

       *       *       *       *       *

--Branger, l'Anacron de la garde nationale.

       *       *       *       *       *

--Le fils de notre crmire nous fait demander de lui prendre des billets
d'assaut de boxe. Il s'appelle Victor, et ce nom a l'air d'tre connu du
public. On se fait en gnral l'image d'un boeuf, d'un lutteur savatier,
mais le vrai est plus joli, plus original que l'imagination. Ce garon-l
est un svelte Hercule, surmont d'une petite tte de Faustine, et c'est
merveille de voir cette fine et dlicate tte au milieu des coups de pied
et des coups de poing, toujours souriante d'un rire retrouss, avec les
petites rages et toutes les perfidies nerveusement froces d'une
physionomie de femme en colre.

       *       *       *       *       *

--Il n'est pas impossible que, dans une grande douleur, une femme oublie
de penser  la faon de sa robe de deuil.

       *       *       *       *       *

_Lundi 7 dcembre_.--Dn hier chez Mario Uchard. Nous tions Saint-Victor,
le marquis de Belloy, un gros gaillard sanguin,  la tournure d'un
gentilhomme de cheval et de chasse; Paul d'Yvoy, un Belge, charg de
raconter tous les jours Paris  Paris, les cheveux blancs, la figure
aimable, l'air d'un hussard de cinquante ans; Augier, un acadmicien qui
fume la pipe, gras et nourri comme la prose de Rabelais, et bon vivant et
beau rieur, et portant tout autour de son crne, un peu dnud, une
couronne de petites mches frises, autour desquelles se sont enroules
nombre d'amours de femmes de thtre, et Murger en habit noir.

Un dner et une soire, o la conversation, sortant des commrages sur les
bidets de courtisanes et les tables de nuit d'hommes connus, se balana
sur les hautes cimes de la pense et les grandes popes de la littrature,
avec toutes sortes d'clairs des uns et des autres, et avec les violences
et les sorties de Saint-Victor, se dclarant Latin de la tte au coeur, et
n'aimant que l'art latin, et les littratures et les langues latines, et
ne rencontrant sa patrie, que lorsqu'il se trouve en Italie... Cette
profession de foi, suivie d'un dbordement d'excration pour les pays
septentrionaux, disant que le Franais chez lui serait peut-tre
indiffrent  une invasion italienne ou espagnole, mais qu'il mourrait
sous une invasion allemande ou russe. Murger conte les vrais meurt-de-faim
du Paris artiste, et leurs campements sur les bords de la Bivre dans des
cabanons d'Osages... Puis la suspension de la PRESSE nous ramne, nous
tous, hommes de plume, aux regrets du rgne de Louis-Philippe, aux _mea
culpa_ de chacun, de ses niches, de ses gamineries, de ses vers  la
Barthlemy contre le Tyran. Le marquis de Belloy rappelle ces cochers
d'omnibus qui, rencontrant dans l'avenue de Neuilly, la modeste berline du
souverain, soulevaient leur chapeau, en ayant l'air de le saluer, et se
penchant, lui criaient dans les oreilles: M... pour le roi!

A la fin de la soire, Saint-Victor, enterr au coin du feu dans un grand
fauteuil, en une digestion de Csar replet, s'allume tout  coup, nous
entendant causer de la Rvolution et du vil prix des belles choses du
XVIIIe sicle en ces annes, et s'crie, soulev tout droit:

--Hein! si on pouvait revivre dans ce temps-l, seulement trois jours!

--Oh! oui, faisions-nous, voir tout cela!

--Mais non, pour acheter... tout acheter et tout emballer, quel coup!

       *       *       *       *       *

--L'excs du travail produit un hbtement tout doux, une tension de la
tte qui ne lui permet pas de s'occuper de rien de dsagrable, une
distraction incroyable des petites piqres de la vie, un dsintressement
de l'existence relle, une indiffrence des choses les plus srieuses
telle, que les lettres d'affaires trs presses, sont remises dans un
tiroir, sans les ouvrir.

       *       *       *       *       *

--On parlait au caf d'un journaliste bien connu, et je ne sais qui
racontait qu'aussitt que quelqu'un entrait un peu dans son intimit, le
journaliste le couchait sur un livre, un vrai livre de banquier, avec d'un
ct la recette, de l'autre la dpense, et au premier service qu'il lui
rendait, marquait un chiffre  la dpense, et si l'autre ripostait,
marquait un point  la recette: faisant la balance, tous les mois, pour
que son amiti ft toujours  la tte d'un actif considrable.

       *       *       *       *       *

--Vu, en allant  la Bibliothque, un spectacle trs humoristique, trs
fantaisiste: un gros chien de Terre-Neuve s'lanant avec des aboiements
furieux contre un des jets d'eau de la Fontaine Louvois, et s'efforant de
le mordre, de le mettre en pices, de l'trangler, et revenant vingt fois,
trente fois, avec des contorsions enrages et risibles contre le jet d'eau
toujours jaillissant.

       *       *       *       *       *

--_13 dcembre_.--... A la sortie de cette soire, on m'entrane dans une
maison d'amour, dont les attachs d'ambassade parlent comme d'un paradis
des Mille et une Nuits. Un salon de dentiste dcor de papier grenat 
fleurs, de divans de velours de coton rouge, de glaces aux cadres sculpts
 la serpe par des Quinze-Vingts, d'une pendule reprsentant un jeune
berger donnant  manger  une chvre, en zinc imitant le bronze, d'un
plafond peint o l'on voit, comme sur le couvercle d'une bote de drages
de la rue des Lombards, deux Amours dans une couronne de fleurs.

Dix femmes panaches, bleues, roses, blanches, jaunes, sont couches,
affales, vautres sur les divans, en des coquetteries de bestiaux et avec
de petits _trmolo_ btes de leurs mules rouges. La conversation est
celle-ci: Sais-tu toi pourquoi les jeunes filles n'aiment pas
l'architecture gothique?--Oh! Ah! Ah! Oh!--C'est parce qu'elles n'aiment
pas les vitraux... Qu'on devine l'ordure. Je ne veux pas la dire. Toutes
vous entourent pour un soda, vous embrassent pour un soda, vous lichent
pour un soda; il y en a mme qui vous promnent en vous offrant 
l'admiration des autres, et en criant: Qu'il est bel homme!--toujours
pour un soda.

Et c'est a, cette dbauche insipide! le plaisir et l'excs de toute la
jeunesse lgante, bien leve, mme intelligente.

Je monte dans une chambre: c'est une trs mauvaise chambre d'auberge dans
une ville o les diligences ne passent plus.

Il faut convenir que les Parisiens d'aujourd'hui ne sont pas bien
difficiles sur la mise en scne de leur plaisir. Ils n'exigent vraiment
pas grande sauce  leur jouissance. Comment! rien que ce petit htel garni
pour les sens du XIXe sicle. Pas un palais, des fleurs, des eaux
chantantes, un entour ferique, des peintures, des femmes nuages de gaze:
ce qui invitait, et qui conviait et qui allumait les sens de l'antiquit,
tout cet art magnifique enfin, ouvrant la porte du lupanar romain.

Et je pensais trs tristement, que si demain Montmartre devenait un Vsuve,
et qu'il enterrt sous sa lave Paris, je pensais  l'tonnement des
fouilleurs des sicles futurs, quand sortirait de la lave ou de la cendre,
le Priapeion clbre de Paris. Ce serait  faire croire  la postrit,
que nous fmes un peuple de portiers mettant  c... des laveuses de
vaisselle,  peine dcrasses, dans le dcor et le mobilier riche d'un
roman de Paul de Kock.

       *       *       *       *       *




ANNE 1858


_Samedi 30 janvier 1858_.--Dans la disposition d'esprit de nous amuser au
bal de l'Opra, et devant un perdreau truff et des sorbets au rhum,
servis dans un cabinet de Voisin, Alphonse nous conseille, de la part de
son oncle, d'tre prudents, nous avertit que le gouvernement continue 
tre fort mal dispos contre nous. Bonsoir le plaisir de cette nuit, et,
les nerfs monts, il nous vient des ides d'exil volontaire, et la
tentation d'aller fonder en Belgique un journal, o nous montrerons aux
gouvernants du moment, que nous avons certaines qualits de pamphltaires.

       *       *       *       *       *

_13 fvrier_.--Je vais voir un jeune homme de ma connaissance, que je
trouve gripp au coin de son feu, et occupant sa soire ainsi. Il avait
devant lui une brochurette qui tait le prospectus de M. Wafflard,
entrepreneur des pompes funbres, avec les prix de toutes les classes
depuis la dixime jusqu' la premire, et o rien n'est oubli dans cette
carte de la mort: le nombre des prtres, des cierges, des franges, et o
mme une gravure sur bois, en haut de chaque classe, reprsente fidlement
ce qu'on aura pour son argent.

Je feuillette la brochure et trouve en marge d'une page une addition au
crayon, montant  quatre mille et quelques cents francs,--addition que son
pre, entr pour lui dire bonsoir, avant de sortir, regarde, et mis
soudainement en gat--ainsi qu'un pre sceptique qui aurait compris.

Son pre sorti, moi qui ne comprenais pas, je lui demandai: Mais pour qui
diable fais-tu ce travail-l?--Pour mon pre! rpondit tranquillement mon
jeune ami.

Les plus grands comiques n'ont jamais imagin une si froce chose. Au coin
du feu, comme distraction d'un rhume, faire, tranquillement et posment et
raisonnablement, la facture de la mort de son pre en parfaite sant. Et
notez que mon jeune ami avait tout alli dans son devis, les convenances 
l'conomie, les ncessits de la position sociale de son pre avec le
mpris des fausses dpenses, et le convoi de seconde classe avec la messe
de premire.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 26 fvrier_.--Mario Uchard nous emmne  sa rptition du RETOUR
DU MARI au Thtre-Franais... Dans la demi-nuit de la salle emballe, une
grande filtre de lumire pareille  la lumire d'un glacier sur un ct
de la salle; tout en haut, par une ouverture du paradis, le jour du dehors
frappant sur les rideaux rouges des loges, sur le lustre au milieu de
l'obscurit, scintillant en huit ou dix points de petits rubis et de
petits saphirs; et en l'orchestre, et en la salle vide,  et l, des
taches noires comme poches par Granet, qui sont une vingtaine de
spectateurs; et la rampe basse, et au-dessus du plafond qui s'abaisse
lentement, pour rejoindre les dcors, des troues d'chafaudages
bleuissants qui semblent la charpente d'un clocher clair par un clair de
lune.

On charge de braise les chaufferettes traditionnelles et monumentales de
la maison de Molire, et la rptition commence avec un sac de bonbons sur
une fausse chemine. Mme Plessy est en brleuse de maison; Provost arrive
en retard, pli en deux par un rhumatisme; l'amoureux, tout emmitoufl,
joue enfoui dans un cache-nez, et les acteurs, tout en faisant le geste
d'ter leur chapeau, le gardent... Quelque chose de bourgeoisement
fantomatique.

       *       *       *       *       *

_5 mars_.--Curieux tres que nos tourdis, nos dissipateurs, nos fous! qui
ne jettent au vent que l'argent des usuriers. La fortune leur vient-elle,
les voil tout  coup rangs, sages, conomes, comptant et liardant. X...
ce dernier des fils de famille sans famille, ce type d'enfant prodigue, a
positivement dans le moment de l'argent  lui. Hier il a ouvert son
secrtaire devant des amis, leur a montr quinze cents vrais billets de
cent francs, les a feuillets plusieurs fois, a soupir... et les a fait
rentrer dans le tiroir o ils taient, en disant: Je sais que je vous
dois  tous de l'argent, mais c'est une drle de chose, a m'ennuie de
vous le rendre! Voulez-vous me tenir quitte pour un souper?

       *       *       *       *       *

--Un prtre que je connais  travers des gens de notre intimit, disait
dernirement  une femme, dont le mari commence  se refroidir auprs
d'elle: Il faut, voyez-vous, ma chre enfant, qu'une femme honnte ait un
petit parfum de lorette!

       *       *       *       *       *

--Raphal a cr le type classique de la vierge par la perfection de la
beaut vulgaire,--par le contraire absolu de la beaut, que le Vinci
chercha dans l'exquisit du type et la raret de l'expression. Il lui a
attribu un caractre de srnit tout humaine, une espce de beaut ronde,
une sant presque junonienne. Ses vierges sont des mres mres et bien
portantes, des pouses de saint Joseph. Ce qu'elles ralisent, c'est le
programme que le gros public des fidles se fait de la Mre de Dieu. Par
l, elles resteront ternellement populaires: elles demeureront de la
vierge catholique, la reprsentation la plus claire, la plus gnrale, la
plus accessible, la plus bourgeoisement hiratique, la mieux approprie au
got d'art de la pit.

La VIERGE A LA CHAISE sera toujours l'Acadmie de la divinit de la femme.

       *       *       *       *       *

_7 mars_.--... Un individu trange avec lequel Gavarni se fait une fte de
dner un de ces jours. C'est un Italien, au pass inconnu, vivant
autrefois  Londres o il tirait de connaissances,  peu prs tous les
jours, de quoi risquer quelques schellings dans les maisons de jeu de la
populace. Habitu d'un tripot o il tait dfendu de dormir, et o il n'y
avait rien pour s'asseoir, on l'appelait la _mouche_, par l'habitude qu'il
avait prise de dormir, appuy contre les murs. Un soir, le jeu s'avive, et
un souverain tombe de la table et roule jusqu' lui. Il avance un pied nu
sous une botte qui n'avait gure que le dessus, et saisissant la pice
d'or avec l'orteil, il reste jusqu'au matin, sans le ramasser, de peur
d'tre souponn. Le matin, pour la premire fois de sa vie, se trouvant
au monde avec un souverain dans sa poche, cet homme, qui ne se couchait
jamais, songea  coucher dans un lit. Il frappe  une maison garnie, o il
est reu. A dix heures il est rveill par la bonne qui lui demande s'il
veut djeuner avec ses matresses, deux vieilles _governess_. Il plat,
devient, quelques jours aprs, l'amant de l'une, l'pouse, donne bientt 
toutes les deux le got du jeu, et les ruine. Puis quand il les a ruines,
il fait convertir sa femme au catholicisme, puis sa belle-soeur, et, de
l'argent reu des lords catholiques, tente le jeu  Hombourg, gagne 200,
000 francs, reperd et maintenant... Savez vous ce qu'il fait? Il va de
cabaret en cabaret, autour de la barrire de l'toile, organiser une
socit de jeu parmi les compagnons maons, pour laquelle il ira jouer en
Allemagne, sous la surveillance d'un comit d'une dizaine de maons,
costums en habit noir, et qui n'auront qu' manger et  se promener.

       *       *       *       *       *

_12 mars_.--Ce soir on cause de 1830, et le marquis de Belloy, pour nous
donner une ide de la confraternit de ce temps, et des folies
excentriques et gnreuses, et des choses ridicules et grandes qu'elle
amenait, nous raconte cette anecdote. Quelque temps avant la
reprsentation de MARION DELORME, il crit  un ami, tudiant de mdecine
en province. L'ami trouve de la tristesse dans la lettre, croit  un
manque d'argent, ramasse la monnaie qu'il peut, et la lui apporte  Paris.
De Belloy n'en avait pas besoin, il le remercie, l'empche de repartir, et
le mne le soir chez sa matresse.

Alors, une vie  trois, du matin au soir, pendant quelques jours. Puis,
tout  coup, de Belloy ne voit plus son ami, il passe un matin chez lui,
et trouve au lit... un monstre. Son ami s'tait ras cheveux, sourcils,
barbe, moustaches, et il confesse  de Belloy que, devenu amoureux de sa
matresse, il a voulu se mettre dans l'impossibilit de la revoir. Et le
soir, qui tait le jour de la premire de MARION DELORME, cet ami modle,
amen au thtre, faillit faire tomber la pice. Chaque fois qu'il se
retournait pour imposer silence au classicisme, la figure de ce monstre,
enthousiaste et glabre, faisait clater de rire la salle.

       *       *       *       *       *

_19 mars_.--Reu la premire feuille de l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE.

       *       *       *       *       *

_26 mars_.--Au Jardin des Plantes... Peu de dpense d'imagination de la
part du Crateur. Beaucoup trop de rptitions de formes chez les
animaux... Comme nous regardions engloutir une grenouille dans la tte en
triangle d'un serpent, et descendre dans son cou  la faon d'un ressort
de laiton distendu, une femme, en compagnie de sa bonne, regardait, elle
aussi, en dtournant les yeux, et criait avec une sensibilit qui faisait
du bruit: C'est affreux! J'avais  ct de moi la grande marchande de
chair humaine de notre temps: lisa, la Farcy II.

Plus loin, aux herbivores, devant l'hippopotame ouvrant,  fleur d'eau,
cette chose rose et immense et informe, cette bouche ressemblant  un
lotus gigantesque fait de muqueuses, c'est Vigneron le lutteur.

Voici donc la promenade et la distraction de ces deux dbris du monde
antique dans la socit moderne: l'athlte et la matrulle.

       *       *       *       *       *

_31 mars_.--Vous ne serez jamais dcors! C'est ainsi qu'un ami commence
le rcit suivant: A Biarritz, il y a une bibliothque de 25 volumes, votre
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE PENDANT LE DIRECTOIRE s'y trouvait.
Damas-Hinard dit  l'Impratrice: Lisez ce livre, un livre nouveau qui
vous intressera. L'Impratrice prend le livre, se met  le lire, et tout
 coup part d'un grand clat de rire. L'Empereur s'approche, interroge;
l'Impratrice lui montre le mot _ttonnires_ appliqu aux femmes du
Directoire. L'Empereur regarde, relit, s'assure de l'pithte,--et ferme
svrement le livre.

       *       *       *       *       *

_Avril_.--Nous feuilletons depuis quelque temps une sage-femme,
intressante comme la portire de l'existence humaine. Le mouvement
instinctif du nouveau-n, lorsqu'il sort de son premier domicile, et qu'il
est encore oscillant  l'ouverture, ce mouvement, ce premier acte de vie,
est de redresser la tte et de la soulever vers la lumire: _coelumque
tueri jussit_.

       *       *       *       *       *

_11 avril_.--Dans un angle glac de la place Royale, il y deux coups qui
se morfondent  une porte, des sergents de ville, et une queue de mnages
du Marais, de mnages  la Daumier, et, derrire ces mnages, de petites
ouvrires en cheveux. C'est l. Je monte avec ceux qui montent. Et d'abord
une grande pice claire par le jour morne d'une cour, et, tout autour,
dans des poses affaisses et pleurantes, les hardes de la morte, hardes de
femmes, hardes de reines; les sorties de bal de satin blanc et les robes
d'Athalie, tous les chiffons-reliques de ce corps, tous les costumes de
cette gloire, accrochs en grappes, comme aux murs d'une Morgue, avec un
aspect d'enveloppes fantomatiques et de vtements ondoyants et radieux de
rves, immobiliss et morts au premier rayon du jour.

Quelques marchandes  la toilette s'en vont le long de ces nippes
orgueilleuses et fltries, semblant, dans la tunique de Camille, chercher
l'accroc de l'pe de son frre...

Passez, messieurs et dames! fait la voix glapissante d'un crieur qui
pousse par les paules la foule hbte.

A ct, voici l'argenterie et les seaux de Champagne, que certes ni
Meissonier ni Germain n'ont cisels, trois ncessaires de voyage, quelques
livres en misrable habit, en demi-reliure, des diamants; un reliquaire de
bijoux dessin sur les trusques du Vatican et du MUSOEO BORBONICO, une
parure zingare aux pierres sans valeur, monte par quelque Gilles l'gar
du royaume de Thunes, un odieux service de dessert en porcelaine peinte et
des tasses de Svres moderne.

Passez, messieurs et dames, glapit encore la voix.

Et c'est le salon: un salon de tapissier du Marais. Puis, la chambre 
coucher, avec son petit lit en bois noir, aux rideaux de soie bleue, et
jets dans toute la chambre, sur le lit, les fauteuils, les chaises, des
dentelles, des volants d'Angleterre, des garnitures de Malines, des
mouchoirs de Valenciennes, qu'une vieille, toute jaune, assise au chevet
du lit, surveille et couve de son oeil cupide et juif. Passez... rpte
encore la voix.

_E tutto_... Et voil ce que laisse Rachel: des diamants, des bijoux, de
l'argenterie, des dentelles, des demi-reliures et du faux Svres.

       *       *       *       *       *

--Dans le nu, peint, sculpt, dcrit, quelques-uns ne voient que la ligne
du Beau. D'autres y voient toujours la peau de la femme et sa tentation.
Il y a du Devria pour certaines gens dans la Vnus de Milo.

       *       *       *       *       *

--Relu le NEVEU DE RAMEAU. Quel homme, Diderot! quel fleuve, comme dit
Mercier!... Et Voltaire est immortel et Diderot n'est que clbre.
Pourquoi? Voltaire a enterr le pome pique, le conte, le petit vers, la
tragdie. Diderot a inaugur le roman moderne, le drame et la critique
d'art. L'un est le dernier esprit de l'ancienne France, l'autre est le
premier gnie de la France nouvelle.

       *       *       *       *       *

_16 avril_.--Sceptique, tre sceptique, professer le scepticisme, hlas!
une mauvaise voie pour faire son chemin. Et d'abord, le moyen du
scepticisme n'est-ce pas l'ironie, la formule la moins accessible aux
pais, aux obtus, aux sots, aux niais, aux masses? Puis cette ngation, ce
doute de tout, choque les illusions de tous, ou du moins celles que tous
affichent: le contentement de l'humanit qui suppose le contentement de
soi,--cette paix de la conscience humaine, que le bourgeois affecte de
donner comme la paix de sa conscience particulire.

       *       *       *       *       *

_23 avril_.--Nous revenons de chez Gavarni avec Guys, le dessinateur de
l'ILLUSTRATED LONDON.

Un petit homme  la figure nergique, aux moustaches grises,  l'aspect
d'un grognard; marchant en boitaillant, et sans cesse, d'un coup de plat
de main sec relevant ses manches sur ses bras osseux, diffus, dbordant de
parenthses, zigzaguant d'ides en ides, draill, perdu, mais se
retrouvant et reprenant votre attention avec une mtaphore de voyou, un
mot de la langue des penseurs allemands, un terme savant de la technique
de l'art ou de l'industrie, et toujours vous tenant sous le coup de sa
parole peinte et comme visible aux yeux. Et ce sont mille souvenirs qu'il
voque dans cette promenade, o il jette, de temps en temps, des poignes
d'ironies, des croquis, des paysages, des villes troues de boulets,
saignantes, ventres, des ambulances o les rats entament les blesss.

Puis au revers de cela, comme, dans un album, ou au revers d'un dessin de
Decamps se voit une pense de Balzac, il sort de la bouche de ce diable
d'homme, des silhouettes sociales, des aperus sur l'espce franaise et
sur l'espce anglaise, toutes nouvelles, et qui n'ont pas moisi dans les
livres, des satires de deux minutes, des pamphlets d'un mot, une
philosophie compare du gnie national des peuples.

Et c'est Janina prise, et ce ruisseau de sang tout barboteux de chiens,
coulant entre les jambes du jeune Guys...

Et c'est Dembinski, en chemise bleue, sa dernire chemise, jetant un louis,
 son dernier louis, sur un tapis vert, et sans plir le poussant  40,000
francs.

Et c'est le chteau anglais, la haute futaie, la chasse, trois toilettes
par jour et bal tous les soirs, une vie royale mene, conduite, paye par
un monsieur qui s'appelle Simpson ou Tompson, et dont le fils de vingt ans
inspecte dans la Mditerrane les 18 bateaux de son pre, dont pas un n'a
moins de deux mille tonneaux, une flotte comme l'Egypte n'en a jamais eu,
dit Guys. Puis c'est nous qu'il compare aux Anglais, nous! et il s'crie:
Un Franais qui ne fit rien, qui fut  Londres pour dpenser de l'argent
tranquillement, qui a vu cela? Les Franais voyagent pour se distraire
d'un chagrin d'amour, d'une perte au jeu, ou pour placer des rouenneries,
mais l, un Franais dans une calche, un Franais qui ne soit ni un
acteur, ni un ambassadeur, un Franais ayant  ses cts une femme comme
une mre ou une soeur, et pas une fille, une actrice, une couturire, non
on n'en a jamais vu!

       *       *       *       *       *

_24 avril_.--Entre le souffl au chocolat et la chartreuse, Maria desserre
son corsage et commence ses mmoires.

Elle nat dans un petit paysage au bord de la Marne, ombreux et mouill,
comme les aimait le paysagiste Huet. Elle est la fille d'un pauvre
constructeur de bateaux. Elle est toute blonde, et reste toute blanche
sous le soleil _noircisseur_ de la Brie. Elle a treize ans et demi. Un
jeune homme, qu'elle croit un architecte, lui fait la cour. Ce jeune homme
ainsi que dans les romans, est un comte, propritaire d'un des chteaux
voisins, un jeune homme menant grand train et au bord de la ruine. Elle se
laisse enlever, et voici la fillette installe au chteau, o le comte
s'amuse de sa _villageoiserie_, de son ignorance de tout, et l'enferme 
clef dans sa chambre, le jour o il fait venir de Paris, des filles qu'il
s'amuse  chasser nues dans son parc, sous des robes de gaze, que
dchirent deux petits chiens de la Havane.

Cela se termine au bout de moins d'une anne, par une ruine complte du
comte, qui, traqu par les recors, monte sur le toit de son chteau et se
brle la cervelle,  la faon d'un chtelain du vieux temps. La fillette
est mise  la porte du chteau avec, pour tout argent, une montre garnie
de perles, et deux boucles d'oreilles en diamants. Elle est grosse. Elle
va accoucher chez une sage-femme qui la vend  un entrepreneur de
maonnerie qu'elle prend aussitt en dgot, et pour vivre, revient
apprendre le mtier de sage-femme, chez celle qui l'a accouche.

       *       *       *       *       *

_28 avril_.--J'ai t une premire fois  l'Htel de Ville. Cette fois,
j'y ai vu dans la salle Saint-Jean, les tus de Fvrier, trs proprement
embaums, et dans une chemise de percale.

Je fus une seconde fois  l'Htel de Ville. Cette fois-l, dans la mme
salle, je me suis mis aussi nu qu'un ver, j'ai endoss des lunettes bleues,
et le conseil de rvision me trouvant trop bel homme pour tre myope, me
nomma  la majorit des voix: hussard.

Je vais  l'Htel de Ville pour la troisime fois, ce soir, mais au bal.
Cela est riche et cela est pauvre. De l'or, et puis c'est toute la
magnificence des salles et des galeries; du damas partout et  peine du
velours, le tapissier en tout lieu, l'art nulle part; et sur les murs
chargs de plates allgories, peintes par des Vasari dont je ne veux pas
savoir le nom, moins d'art encore qu'ailleurs... Ah! la galerie d'Apollon!
la galerie d'Apollon! Mais l'merveillement des douze mille paires d'yeux
qui sont l, n'est pas bien exigeant.

Pour le bal, c'est un bal. L'on se coudoie et mme l'on valse, et c'est l
que j'ai vu valser une institution vieille comme le gnral Foy: ce
n'taient qu'lves de l'cole polytechnique voltigeant dans des robes de
gaze bleue ou rose.

Ce qui m'a plus frapp, et ce qui est vraiment une belle chose, ce sont
les encriers syphodes du Conseil municipal: on les voit, ils sont ouverts
au public, ces grands jours-l. Ces encriers sont monumentaux, srieux,
graves, recueillis, carrs, opulents, imposants. Ils ont tout  la fois
quelque chose des pyramides d'Egypte et du ventre de M. Prud'homme: ils
ressemblent  la fortune du Tiers-tat.

       *       *       *       *       *

--Quand le XVIIIe sicle va mourir et que la grce de Watteau en cet art
d'esprit, n'a plus que le souffle, il tombe dans l'art franais, une
invasion de lourds barbares qui se gracieusent, de teutomanes qui font les
gentils: les Wille, Schenau, Freudeberg, etc.,--et mme Lawreince.

       *       *       *       *       *

_Mai_.--C'est une drle de chose--et personne ne l'a remarqu--que le
grand monument littraire de l'atticisme, des lgantes moeurs, du dlicat
esprit d'Athnes, Aristophane enfin, soit le plus gros monument
scatologique de la littrature de tous les peuples. La m.... y est le gros
sel et la m.... y semble le dieu du Rire. Qu'on me parle du got raffin
des spectateurs des NUES, de LYSISTRATA, des GRENOUILLES, allons donc! La
dlicatesse d'esprit est une corruption, longue, longue  acqurir, et que
ne possdent jamais les peuples jeunes. Ce ne sont que les peuples uss,
les peuples auxquels ne suffisent plus les siges de fer et les bains de
marbre, les peuples au corps douillet et lass, les peuples mlancolieux
et anmis, les peuples attaqus de ces maladies de vieillesse qui
viennent aux arbres fruitiers qui ont trop port.

       *       *       *       *       *

_6 mai_.--La langue javanaise, la langue argotique de toutes les impures
de Paris,--le croirait-on,--a t invente  Saint-Denis, par les
pensionnaires pour se cacher des sous-matresses. Mais c'est un javanais
plus compliqu que celui qui met un _va_ aprs chaque syllabe: dans
celui-ci, aprs chaque syllabe, il y a un doublement de deux syllabes  la
mme dsinence. Ainsi, par exemple: Je vais bien, se dit: Je _de gue_
vais _dai gai_ bien _den gen_. Une langue impossible, martele de
sonorits de diphtongues, et qui vous passe contre l'oreille comme une
brosse dure.

A mesure que je vois des mnages, deux choses me frappent. D'abord c'est,
la solennit de cette chose, le mariage. Cela donne  l'homme une assiette,
 une dignit, une sorte de fonction, je ne sais quoi d'occupant et
d'officiel. Bref, le mariage me semble une magistrature couche. Mais
encore ceci, le mariage vu dans les intrieurs, m'apparat comme un
concubinage affich et s'talant dans une impudeur glorieuse. J'y vois
l'image d'un monsieur et d'une dame dans leur lit, la conjonction
corporelle par-dessus les blonds petits cheveux de l'enfant; et l'enfant
arrive  me faire l'effet d'un phallus dessin sur les murs.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 9 mai_.--Nous dnons  Bellevue, chez les Charles Edmond, dans
une petite maison, toute pleine de mousseline, d'un frais et joli luxe de
tapissier et de femme: un petit nid avec un jardin grand comme une
corbeille, o il n'y a de la place que pour des fleurs. Et l dedans le
sourire de l'oeil de Charles Edmond, et l'accueil et la bonne enfance et
le franc rire de Julie. La causerie va  Proudhon et  son livre, dont
Saint-Victor jette des morceaux au vent, et Charles Edmond parle
curieusement de l'homme qui se cache derrire cette plume rvolte, et de
la tendresse et de la sensibilit de ce rude pamphltaire. Et aprs des
gros mots des uns et des autres contre l'glise, il arrive que quelqu'un
cite cette parole de Montrond, le viveur, l'ami de Talleyrand, auquel un
prtre demandait  son lit de mort, s'il avait blasphm l'glise:
Monsieur le cur, j'ai toujours vcu dans la bonne compagnie!

--Les socits commencent par la polygamie et finissent par la polyandrie.

       *       *       *       *       *

_20 mai_.--Alors que nous tions sur le quai de la Rape, il y avait,
devant un petit poste, des militaires qui faisaient l'exercice, comme des
soldats de bois sur cette espce de herse avanante et reculante qui amuse
les enfants. En face du peloton,  l'ombre des arbres, les coudes sur la
terre et les mains au menton, de grands voyous hors d'ge, mystrieux
comme des sphinx, le regard immobile, voil et dormant, regardaient la
troupe travailler, ainsi que des voleurs tudieraient une porte 
crocheter,--semblant vouloir voler la charge en douze temps pour des
journes futures.

       *       *       *       *       *

_27 mai_.--Un clat de rire que l'entre de Maria, une fte que son
visage. C'est, quand elle est dans la chambre, une grosse joie et des
embrassades de campagne. Une grasse femme, les cheveux blonds, crespels
et relevs autour du front, des yeux d'une douceur singulire, un bon
visage  pleine chair: l'ampleur et la majest d'une fille de Rubens.
Aprs tant de grces maigres, tant de petites figures tristes, proccupes,
avec des nuages de saisie sur le front, toujours songeuses et enfonces
dans l'enfantement de la carotte; aprs tous ces bagous de seconde main,
ces chanterelles de perroquets, cette pauvre misrable langue argotique et
malsaine, pique dans les miettes de l'atelier et du TINTAMARRE; aprs ces
petites cratures grinchues et susceptibles, cette sant de peuple, cette
bonne humeur de peuple, cette langue de peuple, cette force, cette
cordialit, cette exubrance de contentement panoui et dru, ce coeur qui
apparat l dedans, avec de grosses formes et une brutalit attendrie:
tout en cette femme m'agre comme une solide et simple nourriture de ferme,
 aprs les dners de gargotes  trente-deux sous.

Et pour porter un torse flamand, elle a gard les jambes fines d'une Diane
d'Allegrain, et le pied aux doigts longs d'une statue, et des genoux d'un
modelage...

Puis l'homme a besoin de dpenser,  certaines heures, des grossirets de
langue, et surtout l'homme de lettres, le brasseur de nuages, en qui la
matire opprime par le cerveau, se venge parfois. C'est sa manire de
descendre du panier, o les NUES font monter Socrate...

       *       *       *       *       *

--Nous venons de voir un amateur singulier, jaloux de sa collection comme
un sultan, et peut-tre est-ce la sagesse. Il a une maison  lui, dont il
se rappelle  peine le chemin, une maison toute pleine de tableaux, de
dessins qui se piquent aux murs, restant des six mois sans voir leur
possesseur.

Cet original d'un trs grand got, s'appelle M. Laperlier. Il nous montre
ses Chardin et ses Prud'hon,--et nous qui avons fait le voeu de ne jamais
acheter de tableaux,--nous revenons amoureux de deux tableaux, il est vrai
que ce sont deux esquisses: l'esquisse des TOURS DE CARTES de Chardin, une
merveille de couleur gaie et papillotante qu'on ne rencontre pas
d'ordinaire chez lui, et le portrait de Mlle Mayer par Prud'hon, le
portrait que le peintre eut jusqu' sa mort dans son alcve,--un portrait
o l'on dirait le sourire de la Joconde dans l'ovale ramass d'une nymphe
de Clodion.

       *       *       *       *       *

_6 juin_.--Dner chez le garde de la fort de Saint-Germain. Saint-Victor,
Mario Uchard, Aurlien Scholl et Jules Lecomte.

Jules Lecomte, cet homme dont nous n'avions entrevu dans l'ombre de son
cabinet que le regard froid, mtallique, mystrieusement intimidant, ne
nous semble plus au grand soleil qu'un bourgeois, qui aurait des remords
ou une maladie d'estomac. Il a l'air de porter son pass sur les paules,
avec la gne et la rserve d'un monsieur qui ne veut tendre la main, que
bien sr d'en trouver une autre au bout,--sympathique aprs tout, et mme
vous attristant de piti.

Un homme rempli d'histoires qu'il tire comme de tiroirs, et qu'il raconte
sans chaleur et avec le mme accent, ainsi qu'il lirait un procs-verbal.
Sans got littraire, mais fureteur sagace, intelligemment curieux, le
seul homme,  l'heure prsente, qui dans la presse soit un chroniqueur un
peu universel, un peu inform de ce qui court, de ce qui se dit, de ce qui
se fait, le seul ayant des oreilles autre part que dans le caf du Helder
et dans le petit monde des lettres, sur la pointe du pied,  la porte
entre-bille du monde, et de tous les mondes, du monde des filles au
monde de la diplomatie, coutant, pompant, aspirant ce journal de la vie
contemporaine qui n'est nulle part imprim,  la piste de tous les moyens
d'information, ayant essay par exemple, nous dit-il, de donner des dners
o il faisait asseoir toutes les professions  sa table, esprant que
chaque spcialit se confesserait  l'autre, et que toute l'histoire
intime et secrte de Paris dbonderait au dessert, de la bouche du
banquier, du mdecin, de l'homme de lettres, de l'homme de loi.

Savez-vous, nous dit Lecomte, pourquoi Vron a vendu sa collection? Il se
figure que a va finir demain ou aprs-demain, et comme il se croit un des
grands auteurs du 2 dcembre, une _tte  prix_, il se figure que tout
chez lui sera mis en miettes, et il a tout vendu. Il n'a plus qu'un lit,
un fauteuil et sa malle.

       *       *       *       *       *

--On nous conte, en tournant dans cet insipide mange de Mabille, un beau
mot de fille. Il appartient  Mlle A. C... En soire un monsieur lui
propose de la reconduire. Elle dit: Oui. A un second, elle dit:
Peut-tre. A un troisime, elle est force de dire: Impossible! A un
quatrime, n'y tenant plus, elle s'crie: Sacr cochon de mtier, o l'on
ne peut pas prendre des ouvrires!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 juin_.--Le soir, aprs dner, dans le jardinet de Charles
Edmond, sur la petite terrasse contre la ruelle menant aux champs,
Saint-Victor et nous, nous voquons le pass, remontant aux Grecs et aux
Latins, faisant de nos souvenirs de classe, jaillir les tincelles et les
rapprochements, apprciant et commentant le latin de Tacite, le latin de
Cicron, le latin de M. Dupin. Puis la conversation s'levant peu  peu,
atteint, comme un ballon qui aurait jet tout son lest, ce panthon de
lumire et de srnit, cette haute demeure o la place est marque pour
tous ceux qui conservent ou augmentent la patrie, ce temple de
l'astronomie antique, cette architecture d'un supra-monde que nous ouvre
le Songe de Scipion l'Africain, quand dtonne dans la grande vocation, un
rappel du prsent, le: Oh, les petits agneaux! beugl dans la ruelle...

Saint-Victor a une grande histoire en tte, et dj commence: les
Borgia toute l'Italie et la Renaissance. Un beau livre! Puis se livrant 
nous, ses _copains_ politiques et artistiques, selon son expression, il se
met  nous parler de son ambition de dcrire les mtopes du Parthnon,
furieux d'enthousiasme, et dsesprant, dsesprant de pouvoir dire cela
avec des mots, et se lamentant qu'il n'y ait pas dans la langue franaise
de vocables assez religieux pour rendre ces torses o la divinit circule
comme le sang.--Le Parthnon, le Parthnon, rpte-t-il deux ou trois
fois, a me remplit de l'horreur sacre du _lucus_.

Et le voil, prenant feu sur le beau antique, comme un dvot  propos de
sa foi, et il nous conte en riant, mais avec une sorte de peur au fond de
lui, la peur d'un paen contemporain des Egintes, il nous conte
l'histoire de ce savant allemand Ottfried Muller, qui avait ni la
divinit solaire d'Apollon, et qui fut tu d'un coup de soleil.

       *       *       *       *       *

--Trop suffit quelquefois  la femme.

       *       *       *       *       *

_23 juin_.--Malgr notre foi au succs,--l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE
avait paru le 19,--des doutes, des inquitudes, et des talages rtifs 
l'exposition, et des retards de rclames... enfin dans le lointain un
petit bruissement du livre dont on commence  parler, des chos
d'impressions de celui-ci et de celui-l, et ce matin une demande de trois
exemplaires de la part de l'ambassade de Russie.

       *       *       *       *       *

_2 juillet_.--Dans ces jours de la campagne qui ne semblent plus avoir de
nom, qui ne sont plus ni jeudi, ni vendredi, ni samedi, parce qu'il n'est
rien qui les distingue, qui les date par un fait, dans ces jours incolores
que mesurent deux seuls vnements: le djeuner et le dner;--lu RICHELIEU
ET LA FRONDE de Michelet. Style hach, coup, trononn, o la trame et la
liaison de la phrase ne sont plus, avec des ides jetes comme des
couleurs sur la palette, et quelquefois une sorte d'emptement au pouce...
Mais plus haut, et au fond, une terrible menace que ce dernier livre du
grand pote, et un peu l'ouverture de la grande Ruine qui sera demain. En
ce livre dshabill, plus de couronnes de lauriers, plus de manteaux
fleurdeliss plus de chemises mme. Les hommes y perdent leur pidestal
comme les choses y perdent leur pudeur. La Gloire y a des ulcres et la
matrice des Reines des avortements. Ce n'est plus le stylet de la Muse,
c'est le scalpel et le _speculum_ du mdecin. L'historien y apparat comme
le docteur des urines du peintre hollandais. Le bassin d'Anne d'Autriche y
est visit comme en d'autres oubliettes de Blaye, et l'anus du Roi-Soleil
y est interrog comme en un dispensaire de police... Fin des dieux, des
religions, des superstitions, et l'arrire-faix de l'histoire expos en
public. Cependant o va cela, o va ce sicle qui n'avait plus de culte
que dans son pass historique? O aboutira cette grande avenue de
l'histoire qui n'est plus qu'une avenue de monarques, de reines, de
ministres, de capitaines, de pasteurs de peuples, montrs dans leurs
ordures et leurs misres humaines,--de Rois passant au conseil de rvision?

       *       *       *       *       *

_7 juillet_.--t un peu revivre  Paris. Chez Saint-Victor, 49, rue de
Grenelle Saint-Germain, au fond d'une grande cour, un petit salon aux murs
tout couverts de dessins de Raphal et des grands matres italiens,
fac-simils par Leroy. Saint-Victor arrive, bouriff, non peign, non
bichonn, en dshabill de tout l'tre, et charmant garon ainsi et beau
comme un phbe de la Renaissance dans son rayonnant dsordre, car il
n'est pas fait pour l'habillement moderne qui le vulgarise et le
_perruquifie_...

       *       *       *       *       *

--Un ouvrier bniste, d'un de ces mots de peuple, a devant moi dfini le
style de ce temps sans style, le style du XIXe sicle. Il a dit: C'est
une julienne!

       *       *       *       *       *

--Pour arriver il faut enterrer deux gnrations, celle de ses professeurs
et celle de ses amis de collge: la gnration qui vous a prcd et la
vtre.

       *       *       *       *       *

--Tous ces temps-ci, dtente complte de l'activit physique et morale;
une somnolence qui irait  des nuits de dix-huit heures;--dans l'veil les
yeux paresseux  voir,  observer;--notre regard, sans notre pense,
feuilletant les livres et se tranant de l'un  l'autre;--un grand effroi
de faire moins que rien;--la tte vide et pourtant lourde;--le sang comme
envahi par la lymphe;--un lche ennui;--le remuement de la cervelle et du
corps aussi durs pour nous que pour l'a, qui passe une journe  se
drouler de son arbre;--un tat de l'me sur lequel tout passe sans la
secouer: les distractions, l'orgie, les grattements de vanit.--C'est la
maladie qui vient aux activits retraites, aux ttes qui restent trop
longtemps  se reposer,  nous qui, depuis cinq mois, ne vivons pas dans
une oeuvre et pour une ide.

       *       *       *       *       *

_2 aot_.--Par la littrature qui court, c'est vraiment un noble type
littraire que ce Saint-Victor, cet crivain dont la pense vit toujours
dans le chatouillement de l'art ou dans l'aire des grandes ides et des
grands problmes, couvant de ses amours et de ses ambitions voyageuses la
Grce d'abord, puis l'Inde qu'il vous peint sans l'avoir vue, comme au
retour d'un rve _haschisch_, et poussant sa parole, ardente et emporte
et profonde et peinte, autour de l'origine des religions, parmi tous les
grandioses et primitifs rbus de l'humanit: curieux des berceaux du monde,
de la constitution des socits, pieux, respectueux, son chapeau  la
main devant les Antonins, qu'il appelle le sommet moral de l'humanit, et
faisant son vangile de la morale de Marc-Aurle, ce sage et ce si
raisonnable matre du monde.

Et quand il redescend de ces cimes, et qu'il parle de ces temps-ci et de
leurs hommes, c'est avec une ironie  la Michel-Ange, comparant Janin et
son oeuvre  la Chimre de Rabelais bombycinant dans le vide, _chimera
bombycinam in vagum_.

Tout cela coulant, dbordant, en une nuit d't, de cet loquent toqu du
pass et de l'antiquit, dans l'ombre d'un mylord qui roule au petit pas,
 travers le bois de Boulogne, avec un cocher dormant sur le sige, et
dont il dit: Ne le dirait-on pas accoud sur un _triclinium_?

       *       *       *       *       *

--Croissy. En entrant sous bois, j'ai tout de suite le silence, mais un
silence murmurant de toutes les petites et caressantes voix de la vie et
de l'amour, que domine, comme une dize profonde, la plainte amoureuse du
ramier. L'herbe mme est susurrante. La feuille parle  la feuille, et la
plus petite poussant la plus grande qui lui cache le soleil, dit:
Range-toi, et cela _basso basso_, jusqu' ce que la brise, passant dans
la tte du bois, fasse un frmissement longuement s'en allant, qui emporte
tous les bruits, dans un _remolo_ de feuilles, ressemblant au doux et
effac murmure d'une eau qui coule au loin.

       *       *       *       *       *

--A-t-on jamais song  l'tre moral que doit faire le fils d'un
restaurant, conu aussitt aprs que son pre a donn l'ordre aux garons
d'ajouter le numro du cabinet  l'addition des soupers de la nuit?

       *       *       *       *       *

_6 aot_.--Nous voici prs de Blois,  la Chausse-Saint-Victor, dans une
faon de chteau et dans une manire de parc, avec Mario Uchard et sa
perptuelle bonne humeur, avec les beaux yeux de son bb et son babil
d'oiseau, et avec le nez rouge de miss Charlotte, la gouvernante du bb.

Une fantastique personne que cette miss Charlotte, passant automatiquement
dans le paysage, ombrage de son chapeau de paille brun en forme de
tourtire, tenant dans la paume d'une main leve en l'air, une toute
petite cage garnie de ouate, sur laquelle trbuche un oisillon aux ailes
coupes, suivie  trois pas, par un de ces petits chiens ratiers, auquel
Landseer fait agacer un perroquet. Mais vieux, vieux, ce chien! et le
derrire rp comme une couverture d'hpital, et sautillant sur trois
pattes, la quatrime tant paralyse par un rhumatisme,--un petit chien
qui est une chienne appele Fanny, dite familirement _Fane_.

       *       *       *       *       *

--Un original que j'ai connu, se trouve faire une visite au printemps,
dans un chteau,  une toute jeune femme qui lui dit: Vous aimez la
campagne au printemps, Monsieur?

--Moi, Madame, pas du tout, au printemps j'adore Paris: les jours sont
devenus longs et c'est le meilleur mois pour bien voir les petites filles
qui sortent des magasins!

       *       *       *       *       *

--C'est curieux le mpris de la vieille Grce pour la Rome du temps
d'Auguste, pour la Rome polie, considre par elle comme barbare, et dont
ni Lucien, ni Denys d'Halicarnasse qui parla si bien des choses romaines,
n'osent mentionner les potes et les artistes: mpris d'une douce
civilisation pour un peuple de soldats, et dont nous avons la dlicate
traduction dans ce refus d'une courtisane de coucher avec un fanfaron
guerrier, se figurant coucher avec le bourreau.

       *       *       *       *       *

_15 aot_.--... La table est mise dans la cour, entoure d'un treillage
vert attendant les plantes grimpantes, et  l'entre de laquelle se
tiennent scells deux beaux nes gris, harnachs de rouge et tout
pomponns de houppettes  l'espagnole. Nous nous asseyons dix-neuf sur des
chaises de jardin. Villemessant blaguant l'apptit de celui-ci, les
_fours_ de celui-l, criant  sa femme: Bois du bordeaux, a te fera
vivre quinze jours de plus, appelant Fouyou sa fille, qu'il traite en
vrai gamin, et nous disant: On m'a demand  Blois qui vous tes, j'ai
rpondu que vous tiez les frres Lionnet, des chanteurs de chansonnettes,
et que vous alliez chanter quelque chose aux ftes.

Il y a parmi les convives un dur  cuire de 76 ans, qui en parat 40, et
qui est en pantalon blanc, en redingote de lasting, en chaussettes de soie
dans fins escarpins. Un homme qui a fait sa carrire dans les intendances
de Napolon Ier, et qui, depuis ralli aux Bourbons et ml  de grands
vnements, et devenu le familier de nombre de personnages, est tout plein
d'anecdotes donnant un relief aux faits historiques. C'est le baron
Penguilly, pre de Penguilly le peintre.

Lors de l'entre de l'arme franaise  Moscou, il prend possession d'un
palais. Dans la visite des chambres, il entend un frlement de robe,
aperoit un pied sous un lit, tire  lui un bas de soie noire, au bout
duquel il y a une jolie femme, et encore un autre pied et une autre jolie
femme. Des deux femmes, il fait ses matresses  tour de rle.
L'aprs-demain, survient un de ses amis qui lui dit: Tu es heureux, toi
seul as des femmes!--Et toi du madre! rpond Penguilly. Eh bien! donnant
donnant, je t'change une de mes femmes contre dix tonnelets de madre.
L'change fut fait.

Moscou vacu, voici Penguilly, charg par le marchal je ne sais plus qui,
de ramener dans sa voiture deux actrices de la troupe franaise. Un
cheval meurt, puis deux, puis trois, puis plus de calche. Les deux femmes
alors hisses sur un cheval que Penguilly trouve par un heureux hasard 
acheter. Et l'une des deux prise de dyssenterie et attache avec des
cordes sur le cheval. Enfin l'agonie de la femme, disant au moment de
mourir: Penguilly, en cas de mort tout le monde peut baptiser et donner
l'absolution, et elle le force  couter sa confession. Elle tait la
fille d'un marchand du faubourg Saint-Antoine, enleve  13 ans, et ayant
promen sa vie amoureuse dans les quatre coins du monde. Et sa confession
faite, elle lui donnait sa bourse pour qu'il ft dire des prires  la
premire ville. En Pologne, Penguilly lui faisait faire un service, et il
reoit encore, tous les ans, une lettre de remerciement de la survivante.

       *       *       *       *       *

_26 septembre_.--Bar-sur-Seine.--On vendange. Une cte caillouteuse
montant dans le ciel implacablement bleu, toute grise et toute violette:
d'un gris de perle dans la lumire, d'un violet de fleur de bruyre dans
l'ombre. Elle monte, la petite cte, hrisse d'chalas flambants, comme
des piques au soleil, et au bas desquels, sous l'abri de quelques feuilles
recroquevilles et carlates, des grappillons brillent comme des perles
noires.

Sur le petit sentier serpentant par la cte, et derrire les caprices de
la haie, l'cho retentissant des sabots d'une vendangeuse, dont la chemise
blanche clate, de temps en temps,  travers les trous de la haie, et que
l'on voit, d'une main, abaissant son chapeau de paille sur les yeux.
Partout, montant et descendant, des hommes qui portent la hotte, la tte
incline en avant, les bras ballants, et partout,  et l, dans le
vignoble, et tout l-bas, o ils ne sont que des points rouges, des points
bleus, des reins baisses de femmes, que relvent en plis puissants les
courts cotillons. Tout bruit, chantonne et rit. Et la parole, et l'attaque,
et la riposte soudaine, par des voix comme grises, et que semble
applaudir,  la cantonade, la batterie sonnant creux des marteaux sur les
futailles vides...

Sous le hangar aux vieilles poutres, couleur de glaise, l, prs des
tonneaux rangs en ligne sur un plan inclin, en un air enivr de l'odeur
du raisin qui fermente, et dans lequel roulent, les ailes lourdes, des
mouches  miel, au milieu du murmure du vin qui coule, goutte  goutte,
faisant dans les rigoles de la chanlatte, un ruisseau rouge, sur lequel
surnage une mousse rose et comme fouette, dans le bruit mat de la verre,
tombant d'un coup, toutes les quatre ou cinq secondes, contre le bois du
baquet, et scandant le temps comme un hoquet d'ivrogne, parmi le glouglou
incessant des canelles de bois, au bout desquelles pend toujours une
goutte, o le soleil met la pourpre d'un rubis; prs de ce raisin foul
qui sera du vin un jour,--la pense fermente et bout, et le crayon  la
main, j'y foule mon livre.

--Ici, il y a un propritaire qui dit  son fils: Tu es riche,
parle fort!

       *       *       *       *       *

_Octobre_.--Ayant ouvert un livre de Gerdy: PHYSIOLOGIE PHILOSOPHIQUE DES
SENSATIONS, je pense au beau travail qu'il y aurait pour un Michelet, au
lieu de mettre sa pense sur l'Insecte ou l'Oiseau, de prendre, comme
sujet d'tude, ce petit monde inconnu: l'Enfant, et de raconter, avec des
observations mitoyennes  la mdecine, mais planant au-dessus, l'veil
successif de ses sensations et l'clairage, petit  petit, de la rose
intellectuelle de son cerveau.

       *       *       *       *       *

--Personne n'a remarqu, et cependant cela saute aux yeux et aux oreilles,
combien la langue de Napolon Ier, cette langue par petites phrases de
commandement, la langue conserve par Las Cases dans le MMORIAL DE
SAINTE-HLNE, et encore mieux dans les ENTRETIENS de Roederer, a t
prise et mise par Balzac dans la bouche de ses types militaires,
gouvernementaux, humanitaires, depuis les tirades de ses hommes d'Etat
jusqu'aux tirades de Vautrin.

       *       *       *       *       *

--Dans cette concurrence des falsifications, on arrivera, peut-tre avant
cent ans,  dsigner du doigt dans la socit un homme qui aura mang, une
fois dans sa vie, de la viande, de la vraie viande venant d'un vrai boeuf.

       *       *       *       *       *

--Une rvlation curieuse,  la fois sur le luxe et la misre de Paris.
Tous les hivers, 3,000 amazones sont dposes au Mont-de-Pit.

       *       *       *       *       *

_Octobre_.--La curieuse tude qu'il y avait  faire, il y a une vingtaine
d'annes, sur les originaux de la province, lgus par le XVIIIe sicle 
ces temps-ci.

Mon cousin me parlait aujourd'hui de son matre de pension, le pre
Cerceau, un ancien oratorien, mari  une ci-devant religieuse. Affect
d'une myopie qui lui donnait un perptuel mouvement grimaant dans la face,
c'tait le type du gobe-mouche, mais un gobe-mouche avec une latinit
norme, et si passionn de Virgile, qu'il avait taill les deux grands
buis de l'entre de son jardin: l'un en un Ene, l'autre en une Lavinie.

Ce pauvre homme, la faiblesse mme, avait besoin, pour la tenue de sa
classe, de l'nergie et au besoin de la poigne de Mme Cerceau, qu'il
appelait  la rescousse dans les moments de crise.

--Eh bien! y a-t-il quelque chose de nouveau? tait la phrase
traditionnelle par laquelle il commenait toujours sa classe.--Marmont a
trahi!--Deux cents vers, toi! Pourquoi dis-tu des choses comme a?--Mais,
Monsieur, vous me demandez...--Vois-tu, j'ai connu une personne qui m'a
donn tous les dtails!--Mais, Monsieur, il y avait du son dans les
cartouches!--Qui est-ce qui t'a dit a?--Je l'ai vu, monsieur Cerceau!--Tu
l'as vu? Et il s'approchait de l'lve pour le jeter dehors, mais, voyant
le bambin se mettre en tat de dfense, on l'entendait s'crier: Madame
Cerceau! madame Cerceau! mettez cet homme  la porte!

Un autre jour: Y a-t-il quelque chose de nouveau?--Monsieur, il y a eu un
duel!--Un duel ici, on s'est moqu de toi!--Mais c'est entre M*** et M***,
mme que nous avons vu par terre des gouttes de sang.--De sang, Messieurs,
c'est trop curieux. Vous ne le direz pas. Ficelez vos livres. Nous allons
aller voir cela!

C'tait le grand moment de la restauration des ides catholiques, et le
pauvre pre Cerceau disait sur un ton lamentable,  ses lves: Messieurs,
vous serez cause de ma ruine. Mme de Noiron se plaint que vous lui faites
des grimaces  l'glise... Mme de Noiron, la mre du procureur du roi,
faisait trembler le prtre mari. Alors on reprenait, dans les classes,
l'tude de l'vangile, et mon cousin lui disant: Moi, je ne veux pas
l'apprendre!--Eh bien! je t'en prie, apprends-le pour moi seulement le
samedi. Faut-il que je me mette  tes genoux? Le veux-tu? Tu es trop jeune
pour comprendre...

Plus tard, quand mon cousin tait sorti du collge, son ancien matre
s'invitait  dner chez lui en ces termes: Labille, tu me feras faire un
petit dner... moi, je ne suis pas gourmand, je suis friand... tu auras
une petite truite saumone, non _citronne_... un pain au lait, o tu ne
mettras que trois oeufs, c'est plus douillet... Et, le petit dner
dgust et arros d'une ou deux bouteilles de bon bourgogne, l'ancien
oratorien disait  son lve: Crois-tu en Dieu, Labille?--Mais oui,
monsieur Cerceau!--C'est comme moi... mais en Jsus-Christ, non... c'est
une trop jeune barbe!

       *       *       *       *       *

--Je ne suis pas aussi heureux que ces gens qui portent, comme un gilet de
flanelle qu'ils ne quittent mme pas la nuit, la croyance en Dieu. Du
soleil ou de la pluie, du poisson frais ou du gibier faisand me font
croire ou douter. Il y a aussi, dans la fortune des coquins, des
complicits de la Providence qui me rendent terriblement incrdule. La
survie immortelle me sourit aussi, quand je pense  ma mre, quand je
pense  nous; mais une survie impersonnelle, une survie _ la gamelle_,
comme je le disais  Saint-Victor, a m'est bien gal. Et me voil
matrialiste...

       *       *       *       *       *

Mais, si je me mets  penser que mes ides sont le choc de sensations, et
que tout ce qu'il y a de surnaturel et de spirituel en moi, ce sont mes
sens qui battent le briquet,--aussitt je suis spiritualiste.

--La compagne, dans l'antiquit, n'tait ni une mre, ni une soeur, ni
une consolation, ni une amie de coeur. Elle n'tait pas, comme pour
nous, l'lgie de la Nature, ce pays romanesque, cette patrie de
rverie, teinte du panthisme d'un dimanche de bourgeois. Elle tait un
repos, un dliement des affaires, une excuse de paresse, l'endroit o la
conversation chappait aux choses de la vie et de la ville, o la pense
prenait sa rcration.

La campagne tait le salon d't de l'me d'Horace.

       *       *       *       *       *

_28 octobre_.--M. de Vailly, qui ne nous connat pas plus que nous ne le
connaissons, dans une tude sur nos livres publie ces jours-ci par
l'ILLUSTRATION, a fait sur nous une prdiction qui pourrait peut-tre se
raliser. Il affirme que si nous aimons, nous aimerons ensemble, et que
les lois et les moeurs doivent faire une exception en faveur de notre
dualit phnomnale.

       *       *       *       *       *

_Dimanche. Novembre_.--Gavarni, Flaubert, Saint-Victor, Mario Uchard
dnent chez nous. Flaubert, une intelligence hante par de Sade, auquel il
revient comme  un mystre et  une turpitude qui l'affriolent, et
gourmand de la turpitude et la collectionnant, et heureux, selon son
expression, de voir un vidangeur manger de ce qu'il transporte, et
s'criant, toujours  propos de M. de Sade: C'est la btise la plus
amusante que j'aie rencontre!

Et de Sade lch, le voil  dresser d'normes et pantagruliques ironies
contre les _attaqueurs_ de Dieu. Et il narre qu'un individu est men  la
pche par un ami, qui jette l'pervier et retire une pierre sur laquelle
est crit: Je n'existe pas. _Sign_: Dieu. Et l'ami athe lui dit: Tu vois
bien!

Flaubert a choisi pour son roman antique, Carthage, comme le lieu de la
civilisation la plus pourrie du globe, et, en six mois, il n'a fait encore,
dit-il, que deux chapitres: un repas de mercenaires et un lupanar de
jeunes garons[1].

[Note 1: Le chapitre a d tre abandonn.]

L dessus Saint-Victor se met  proclamer sa catholicit d'artiste et de
lettr,  dire qu'il lit avec un plaisir norme les dbats de l'affaire
Mortara, pris d'un intrt passionn pour tout ce qui touche  la
mythologie. Ah! s'crie l'original catholique, je ne connais rien de beau
comme une grande fte dans Saint-Pierre, les cardinaux qui lisent leurs
brviaires, dans ces poses insolemment renverses des pendentifs,
avez-vous vu, avez-vous vu?... Oui, la religion catholique, au fond c'est
une fameuse mythologie!

Et c'est un convive qui compare Aubryet  un chat dans un courant
lectrique; et c'est un autre qui, numrant les journaux en possession
des juifs, la PRESSE, le CONSTITUTIONNEL, les DBATS, le COURRIER DE PARIS,
 dclare que la littrature est dj _domestique_ par eux.

Le dner se termine par un humoristique rcit d'une pendaison  Londres,
fait par Gavarni. Une petite pluie fine,--il pleut toujours quand on pend,
--le patient en paletot de caoutchouc et en bonnet de coton, un ministre
anglican qui lui lit du Bonhomme Richard, pendant qu'on passe dans la
foule des assiettes de petites drages blanches.

       *       *       *       *       *

_13 novembre_.--Habiles gens, ces philosophes acadmiques du XVIIIe sicle,
les Suard, les Morellet, plats, serviles, rents par les seigneurs,  peu
prs entretenus de pensions par des grandes dames, avec aux jambes, les
culottes de Mme Geoffrin. Ces mes d'hommes de lettres-l font tache dans
ce libre XVIIIe sicle par la bassesse sourde du caractre, sous la
hauteur des mots et l'orgueil des ides. Le monde de l'art, au contraire,
contient les nobles mes, les mes mlancoliques, les mes dsespres,
les mes fires et gouailleuses, comme Watteau qui chappe aux amitis des
grands, et parle de l'hpital ainsi que d'un refuge; comme Lemoyne qui se
suicide, comme Gabriel de Saint-Aubin qui boude l'officiel, les acadmies,
et suit son gnie dans la rue, comme Le Bas qui met son honneur d'artiste
sous la garde de la blague moderne.

Aujourd'hui, nous avons chang cela: ce sont les lettres qui ont pris
cette libre misanthropie de l'art.

--Dans les tableaux italiens, l'cartement des yeux dans les ttes, marque
l'ge de la peinture. De Cimabu  la Renaissance, les yeux vont de matre
en matre en s'loignant du nez, quittent le caractre du rapprochement
byzantin, regagnent les tempes, et finissent par revenir chez le Corrge
et chez Andr del Sarte  la place o les mettaient l'Art et la Beaut
antique.

       *       *       *       *       *

_Dcembre_.--La plus tonnante modernit tonne et charme dans Lucien. Ce
Grec de la fin de la Grce et du crpuscule de l'Olympe, est notre
contemporain par l'me et l'esprit. Son ironie d'Athnes commence la
blague de Paris. Ses dialogues des courtisanes semblent nos tableaux de
moeurs. Son dilettantisme d'art et de scepticisme se retrouve dans la
pense d'aujourd'hui. La Thessalie de Smarra, la patrie nouvelle du
fantastique s'ouvre devant son ne. Son style mme a l'accent du ntre. Le
boulevard pourrait entendre les voix qu'il fait parler sous la Lesch! Un
cho de son rire rit encore, sur nos trteaux, contre le ciel des dieux...
Lucien! en le lisant, il me semble lire le grand-pre de Henri Heine: des
mots du grec reviennent dans l'allemand, et tous deux ont vu aux femmes
des yeux de violettes.

       *       *       *       *       *




ANNE 1859


_2 janvier 1859_.--J'ai pour mes trennes la dernire preuve de la
seconde dition de l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE.

       *       *       *       *       *

_7 janvier_.--Aprs sept ou huit mois d'absence, Pouthier s'est dcid 
revenir dner chez nous. Une existence de plus en plus fantastique. Il
gte rue de l'Htel-de-Ville, chez un logeur de maons. Et ds cinq heures
du matin _chi, chi, boum boum_, le bois qu'on scie pour la soupe, et la
tombe des bches, et le feu qu'on souffle, et le lourd dpart, puis,
quelques heures aprs, la dgringolade par l'escalier de toute la
marmaille de la maison dans les vieux souliers, les souliers trop larges
de leurs pres et mres.

Il y a eu des jours dans sa vie, o il est rest couch, trompant la faim
avec des cigarettes, et il raconte pour se consoler qu'il a un camarade de
chambre encore plus rafal que lui, demeur deux jours au lit sans manger,
--et l'affreux, dit-il, c'est qu'il l'entendait rver qu'il faisait des
repas  trois services.

Au milieu de cette existence, il a t  une noce o la demoiselle
d'honneur tait une femme qui fait tirer des _loto_ dans les gargots, et
o la mre de la marie a fait apporter, pendant la promenade, des canons
de chez un marchand de vin  toutes les personnes rassembles dans cinq ou
six fiacres, et buvant  la portire, et o la marie, au repas de noce,
lui voyant mettre de l'eau dans son vin, lui a demand s'il avait une
vilaine maladie?

Un autre jour, une partie toute diffrente. Introduit, je ne sais comment,
dans la maison de M. Clermont-Tonnerre, o avait lieu une fte d'enfants,
une reprsentation de la BARBE-BLEUE; sur un thtre admirablement machin
par un rptiteur de l'cole centrale, et dont il avait peint la toile:
fte, o il avait tous les succs pour sa gaiet, pour sa camaraderie avec
les moutards, pour ses imaginations drolatiques; fte, o il s'tait
trouv heureux, heureux comme tout, jusqu'au moment o M.
Clermont-Tonnerre voulait  toute force faire atteler pour le reconduire
chez lui et o il avait t forc d'esquiver la politesse, en lui disant
qu'il allait retrouver une petite femme tranquille, que son arrive en
quipage effaroucherait.

Pendant ce temps, il est encore devenu l'ami intime du corps des pompiers,
pour lesquels,  l'occasion du bal qu'ils donnent tous les ans, il a peint
un resplendissant transparent, une peinture de onze pieds, qui--amre
ironie--lui a t paye par quelques paroles bien senties du prfet de la
Seine, le flicitant de son dsintressement envers un corps qui rend de
si grands services.

Ma foi, ce garon,  bien regarder autour de moi, je l'estime plus que
beaucoup d'autres. Il a le malheur, il est vrai, de se complaire parmi la
crapule; mais il est incapable de trahir ses antipathies et de caresser
quelqu'un pour avoir une commande. Il est banal, _putain_, mais si dlicat,
si rebelle aux emprunts et si peu susceptible, au milieu de sa noire
misre, d'un sentiment envieux, haineux pour les heureux de ce monde. Il
ne dit pas comme au thtre: Ma mre! ma mre! blague mme
outrageusement le sentiment filial, et cependant il a envoy  sa mre la
moiti du peu qu'il a gagn cette anne; et  la maldiction qu'elle vient
de lui adresser pour n'tre pas all la voir  Saint-Germain, juste le
premier jour de l'an, il a rpondu par ce mot: Je n'ai pas pu parce
que... et je t'affranchis ma lettre, ce qui me prive toute la journe de
fumer.

       *       *       *       *       *

_27 janvier_.--Ce matin, Scholl me disait un joli mot sur Barrire: Oui,
oui, il a du talent, mais il ne sait pas se le faire pardonner!

       *       *       *       *       *

_27 janvier_.--Notre roman LES HOMMES DE LETTRES est fini. Plus qu' le
copier. C'est singulier, en littrature, la chose faite ne vous tient plus
aux entrailles. L'oeuvre que vous ne portez plus, que vous ne nourrissez
plus, vous devient pour ainsi dire trangre. Il vous prend de votre livre
une indiffrence, un ennui, presque un dgot. 'a t notre impression de
tous ces jours-ci.

       *       *       *       *       *

_Vendredi, 28 janvier_.--Gavarni tombe chez nous  la fin du dner; il n'a
pas faim, il vient de djeuner: il est sept heures. C'est bien lui, un
esprit qui ne prend plus aucune jouissance par la guenille matrielle, et
qui n'a, en ce moment, de plaisir, de rcration  son terrible labeur,
que lorsqu'il a la conversation d'un de ces gens qu'il appelle les riches,
les tres _pleins de faits_, comme Guys, Aussandon, etc., ces originaux
complexes qui sont un rsum et un assemblage d'un tas de choses, ces
hommes au langage concret, dont la vie, selon la phrase du dessinateur,
se passe  tre un objet d'tude et de jouissance pour l'intelligence de
ceux qui boivent avec eux, et cela sans qu'il reste rien de cela dans une
oeuvre crite ou peinte. Gavarni ne dne-t-il pas dans ce moment  la
Poissonnerie anglaise, absolument parce que le matre du restaurant lui
rvle les diffrents trucs avec lesquels les filous volent dans les cafs.

Il nous dit que la gomtrie devrait tre la forme des choses dans
l'espace. Il nous parle des choses qui, n'ayant que deux qualits, comme
la fivre ou la musique: l'intensit et le temps,--marqus par un bton
montant et descendant sur un plan fixe,--devraient crire leur forme.

Il est fatigu, il a couru tous ces temps-ci, il a vu tous les banquiers,
Rothschild, Solar, etc.,  propos d'un emprunt de 50,000 francs qu'il
voudrait faire sur sa maison du Point-du-Jour. Il a trouv dans les
banquiers, des banquiers... Ce qui lui est le plus pnible, c'est que le
Crdit foncier, auquel il s'tait adress en dernier ressort, l'a drang
un mois. Pas une amertume, rien que le regret d'avoir t tir de son
travail ordinaire.

En passant rue Montesquieu, devant un magasin de confection.

--Tiens, je vais m'acheter un pantalon...

On monte.

--Un pantalon bien chaud et fonc...

On lui prend mesure.

--Je n'y entends rien, mais du tout... Il m'ira, vous croyez?... Combien?

--Vingt-six francs.

Il paie et emporte sous son bras son pantalon.

Nous entrons dans le petit caf borgne de la voiture. Nous causons d'un
projet dont il a t question, d'un grand ouvrage d'illustration sur la
Cour impriale. Il s'crie: Oui, oui, j'y ai souvent pens!... Puis il
nous apprend qu'il tait question, ces jours-ci, de refaire un costume de
la garde, quelque chose dans le genre des horse-guards: Il n'y avait que
moi, et je ne leur aurais pas fait un costume d'opra. Mais la paresse du
corps m'envahit tout  fait, la paresse du corps qui devient plus forte, 
mesure que ma pense s'active.

--Monsieur Guillaume?

A cette appel du garon, Gavarni se lve, nous serre la main. M. Guillaume,
c'est le nom sous lequel on le connat  la gondole.

       *       *       *       *       *

_17 fvrier_.--Je suis dans une pice au rez-de-chausse, o deux fentres
sans rideaux versent un jour cr, et laissent voir un jardinet pel, aux
arbustes maigres. Devant moi une grande roue, et sur la roue le bras nu
d'un homme, la manche releve;  ct, le dos d'un autre homme en blouse
grise, encrant et chargeant une planche de cuivre sur la boite, l'essuyant
avec la paume de sa main, la tamponnant avec de la gaze, la bordant et la
margeant avec du blanc d'Espagne; aux murs deux caricatures au fusain
attaches par des pingles; dans un coin un vieux coucou qui semble
respirer bruyamment chaque seconde de l'heure; au fond, au milieu de
grands cartons debout sur deux rayons, un pole en fonte, au pied duquel
est aplati un chien noir dormant et ronflant.

Et,  tout moment, les carreaux tintent, et trois enfants joufflus, comme
des derrires d'anges, collent leurs visages aux vitres, et,  tout moment,
la porte s'ouvre et les trois enfants roulent dans les jambes de l'homme
qui prpare la planche, et ressortent.

Et moi, sur ma chaise, j'attends avec l'motion d'un pre qui attend un
hritier ou rien. C'est ma premire eau-forte que je fais tirer chez
Deltre: le portrait d'Augustin de Saint-Aubin... Oui, voil plusieurs
jours que nous sommes plongs dans l'eau-forte, mais jusqu'au cou et mme
par-dessus la tte. Particularit trange, rien ne nous a pris dans la vie
comme ces choses: autrefois le dessin, aujourd'hui l'eau-forte. Jamais les
travaux de l'imagination n'ont eu pour nous cet empoignement, qui fait
absolument oublier non seulement les heures, mais encore les ennuis de la
vie, et tout au monde. On est de grands jours  vivre entirement l
dedans. On cherche une taille comme on ne cherche pas une pithte, on
poursuit un effet de _griffonnis_ comme on ne poursuit pas un tour de
phrase. Jamais peut-tre, en aucune situation de notre vie, autant de
dsir, d'impatience, de fureur d'tre au lendemain,  la russite ou  la
catastrophe du tirage.

Et voir laver la planche, la voir noircir, la voir nettoyer, et voir
mouiller le papier, et monter la presse, et tendre les couvertures, et
donner les deux tours, a vous met des palpitations dans la poitrine, et
les mains vous tremblent  saisir cette feuille de papier tout humide, o
miroite le brouillard d'une image  peu prs _venue_.

       *       *       *       *       *

--Au caf Riche, un vieillard tait  ct de moi. Le garon, aprs lui
avoir numr tous les plats, lui demanda ce qu'il dsirait: Je
dsirerais, dit le vieillard, je dsirerais... avoir un dsir.--C'tait
la Vieillesse, ce vieillard.

       *       *       *       *       *

_Mars_.--Tous ces temps-ci, nous ne voyons personne, nous restons plongs
et la pense enferme dans l'eau-forte. Rien n'occupe, rien n'arrache aux
soucis comme ces distractions mcaniques. Distraction venue  temps et qui
nous empche de songer au retardement de notre roman dans la PRESSE.
Allons, nous voil dans les mains un outil d'_immortalisation_ pour ce que
nous aimons, pour le XVIIIe sicle, et nous roulons projets sur projets de
livres  figures, popularisant par l'estampe les hommes et les choses de
ce temps: d'abord une srie sur les artistes par fascicules et dont la
premire livraison, LES SAINT-AUBIN, s'imprime dans ce moment chez Perrin
de Lyon; puis un PARIS AU XVIIIe SICLE, donnant les tableaux et les
dessins indits; enfin les personnages clbres peints au pastel par La
Tour, les masques et les ttes reproduites dans leur grandeur nature.

Il faut en ce monde beaucoup faire, beaucoup vouloir.

       *       *       *       *       *

_26 avril_.--Il me semble que tout joue faux autour de moi. Je souffre au
contact des autres. Le bruit des paroles et des gens qui m'entourent me
blesse et m'agace. Ma bonne, ma matresse me paraissent plus btes que les
autres jours. Mes amis m'ennuient, et me semblent s'entretenir d'eux-mmes
plus qu' l'ordinaire. La sottise que j'accroche ou avec laquelle je suis
forc d'changer quelques mots, me grince aux oreilles. Tout ce que
j'approche, tout ce que je touche, tout ce que je perois me gratte 
rebrousse-nerfs. Je n'attends rien et j'espre cependant quelque chose
d'impossible, un transport, je ne sais comment, loin des milieux o je vis,
loin des journaux annonant ou n'annonant pas le passage du Tessin par
les Autrichiens, loin de mon _moi_, contemporain, littraire et parisien,
un transport qui me jetterait dans une campagne couleur de rose, semblable
 la FOLIE de Fragonard, grave par Janinet,--et o la vie ne m'embterait
pas.

       *       *       *       *       *

_27 avril_.--De l'ennui, de l'ennui plus noir, plus profond, plus intense,
et nous nous y enfonons, non sans une certaine jouissance amre et
rageuse. Au fond de nous, la pense de dpouiller notre qualit de
Franais, d'aller  l'tranger recommencer la Hollande _libre parleuse_
des XVIIe et XVIIIe sicles, de faire un journal contre ce qui est, de
s'ouvrir, de briser le sceau sur sa bouche, de rpandre ses dgots dans
un cri de colre... Il y a depuis un mois une veine de malheur sur nous.
Tout avorte, tout manque, tout rate. Notre pice, annonce par les
journaux comme reue, est au panier. Notre roman  moiti compos nous a
t rendu. Et par l-dessus des ennuis de rembaillement de fermes et des
accrocs de sant.

       *       *       *       *       *

_8 mai_.--On a beaucoup crit sur la tragdie, sur la grande tragdie du
grand sicle. Et rien ne la dit, rien ne la montre comme une image, cette
belle gravure des COMDIENS FRANAIS de Watteau.

Comme c'est l'interprtation parlante de la tragdie, telle qu'elle fut
conue dans le cerveau d'un Racine, dclame, chante, danse par une
Champmesl, applaudie par les gens bien ns d'alors et les seigneurs sur
les banquettes. En voici la pompe, la richesse, la composition solennelle,
le geste accompagnant la mlope... Oui, la tragdie respire et vit l,
mieux que dans l'oeuvre imprime et morte de ses matres, mieux que dans
les reconstitutions des critiques; oui, l, sous ce portique ordonnanc
par un Perrault, qui laisse voir sous un de ces arcs le jet d'eau d'un
bassin de Latone; l, dans ce quatuor balanc, dans cette partie carre o
la passion dramatique semble un menuet grandiose.

Quel Roi-Soleil de l'alexandrin, celui  qui une Ariane dit: Seigneur!
ce glorieux personnage couronn de sa perruque, en grand et magnifique
habit, avec ses brassards et ses cuissards de dorure et de broderie, sa
cuirasse de rayons! Et quelle reine magique de Versailles, celle qu'on
appelle de ce grand nom: Madame! la princesse au panier superbe, au
corsage semblable  la queue d'un paon! Et l'attitude respectueuse de ces
deux ombres qui suivent le Prince et la Princesse, en portant la queue de
leurs tirades: le confident et la confidente, ces deux silhouettes qui se
dtournent pour pleurer et font une si rgulire perspective
d'attendrissement!

--On a souvent essay de dfinir le Beau en art. Ce que c'est? Le Beau est
ce qui parat abominable aux yeux sans ducation. Le Beau est ce que votre
matresse et votre bonne trouvent d'instinct affreux.

       *       *       *       *       *

_11 mai_.--On sonne. C'est Flaubert,  qui on a dit que nous avions vu
quelque part une masse  assommer,  peu prs carthaginoise, et qui vient
nous demander l'adresse de la collection. Il nous conte ses embarras au
sujet de son roman carthaginois: il n'y a rien. Pour retrouver, il faut
inventer du vraisemblable... Et il se met  regarder avec le plaisir
exubrant d'un enfant qui contemple une boutique de joujoux, et il s'amuse
une grande heure  voir nos cartons, nos livres, nos petits muses.

Flaubert ressemble extraordinairement aux portraits de Frdrick Lematre
jeune. Il est trs grand, trs large d'paules, avec de beaux gros yeux
saillants aux paupires un peu souffles, des joues pleines, des
moustaches rudes et tombantes, un teint martel et plaqu de rouge. Il
passe quatre ou cinq mois  Paris, n'allant nulle part, voyant seulement
quelques amis, menant la vie d'ours que nous menons tous, Saint-Victor
comme lui, et nous comme Saint-Victor.

Cette _ourserie_ de l'homme de lettres au XIXe sicle est curieuse, quand
on la compare  la vie mondaine des littrateurs du XVIIIe sicle, de
Diderot  Marmontel. La bourgeoisie de l'heure actuelle ne recherche gure
l'homme de lettres que lorsqu'il est dispos  accepter le rle de bte
curieuse, de bouffon ou de cicrone  l'tranger.

       *       *       *       *       *

_14 mai_.--Charles Edmond, qui a vcu partout et connu tout le monde, et
qui, de temps en temps, dans la causerie, entr'ouvre ses mmoires, et en
tire une curieuse figure, un souvenir caractristique, nous conte ceci, 
propos de la susceptibilit nationale des Italiens.

Il y a sept ans, il se trouvait  Nice, en mme temps qu'Orsini avec
lequel il tait assez intimement li. Un matin, Orsini l'invite  djeuner,
 il refuse, lui disant, en forme de plaisanterie, qu'il est un mangeur
srieux, aimant un morceau de boeuf, et que les Italiens se nourrissent de
polenta et de macaroni. L-dessus il s'en va djeuner chez une comtesse
russe  laquelle Orsini faisait la cour. Pendant qu'il est l, un comte
Pepoli, ami commun d'Orsini et de Charles Edmond, le fait demander dans
l'antichambre, lui dit qu'Orsini a consacr toute sa vie  la patrie
italienne, qu'il n'y a pour lui de plus mortelle injure qu'une offense au
drapeau italien... et, de fil en aiguille, Charles Edmond dcouvre qu'il
venait comme tmoin  cause du propos sur la polenta et le macaroni.

L-dessus survient la comtesse, qui se moque tellement d'Orsini, qu'un peu
honteux de sa folle susceptibilit, il se raccommode avec Charles Edmond.

       *       *       *       *       *

_22 mai_.--Chez Charles Edmond nous rencontrons About. En nous promenant
dans le bois de Bellevue, il cause, il s'ouvre, il s'expansionne. C'est la
mesure d'intelligence d'un homme du monde trs intelligent, avec un rien
de pion et un peu du bagout de faiseur. Il nous parle de sa personne, de
ses cheveux dj gris, de sa mre, de sa soeur, de sa famille, de son
chteau de Saverne, de ses cinq domestiques, des dix-huit personnes qu'il
a toujours  sa table, de sa chasse, de son ami Sarcey de Suttires, dont
le roman des Salons de province vient comme du _Balzac bien crit_, de
la dsillusion qu'il a eue  relire NOTRE-DAME DE PARIS, la semaine
dernire, des qualits de Ponson du Terrail, et du cas qu'il en fait avec
Mrime. C'est le _moi_ du succs, mais point trop lourd, point trop
insupportable, et sauv par des singeries spirituelles, par de petites
caresses littraires  l'endroit des littrateurs qui sont l, et auxquels
il sert des citations de leurs livres. Mais dans sa conversation, pas un
atome qui ne soit terrestre, parisien, et de petit journal.

Il nous entretient de son livre la QUESTION ROMAINE, qui vient d'tre
saisi. Il nous dit, et nous le croyons, que l'Empereur a corrig les
preuves, que Fould y a travaill et que Morny a fourni la fin, la
Mtropole  Paris, une ide du MMORIAL, une ide de l'autre, dont tout
cet empire est une contrefaon. About a ajout que Fould lui avait confi
qu'on prparait les appartements du pape  Fontainebleau,  Fontainebleau!
si par hasard il voulait se montrer mchant, ou si Antonelli faisait
quelque tour.

       *       *       *       *       *

--Si j'tais tout  fait riche, j'aurais aim  faire une collection de
toutes les salets des gens clbres sans talent, payant au poids de l'or
le plus mauvais tableau, la plus mauvaise statue de celui-ci et de
celui-l. Cette collection, je l'aurais livre  l'admiration des
bourgeois, et aprs avoir joui de leur stupide patement, sur l'tiquette
et le grand prix de l'objet, je me serais livr  un reintement
pileptique, compos avec du fiel, de la science et du got.

       *       *       *       *       *

_12 juin_.--Dner  Bellevue avec Saint-Victor.

Comme nous revenons par les voies qui descendent du chemin de fer
Montparnasse  la rue de Grenelle, nous voici avec Saint-Victor, 
regarder le ciel clair par un splendide clair de lune, et nous disant
que c'est cette mme vote vers laquelle se sont tourns les yeux de ces
millions d'hommes morts, pour des causes si diverses et des querelles si
contraires,--depuis les soldats de Sennachrib jusqu'aux soldats de
Magenta.

Et nous nous demandons ce qu'il peut y avoir derrire cette vote, ce que
signifie cette comdie: la vie; ce que c'est que ce Dieu, qui est loin de
nous apparatre avec les attributs de la bont, ce Dieu qui prside  la
loi du dvorement des cratures; ce Dieu de cette nature, seulement
proccupe de la conservation des espces et si frocement ddaigneuse des
individus... Et puis Dieu, se le figure-t-on occup  fabriquer la
cervelle de M. Prud'homme ou des insectes innommables?...

Et l'ternit, cette chose qui n'aura jamais de fin et qui n'a jamais eu
de commencement. C'est cela surtout, l'ternit en arrire, que notre
pauvre cervelle ne peut imaginer... Et pas une rvlation, cela tait si
facile  Dieu... oui, de grandes lettres dans le ciel, quoi, une charte
divine, imprime clairement en caractres de feu. Ah! le Buisson ardent
devrait bien se rallumer... Enfin l'immortalit de l'me, qu'est-elle?
Est-ce une immortalit de l'me personnelle? est-ce une immortalit de
l'me collective? Collective, c'est plutt  penser. La nature n'est pas
personnelle, elle est collective. Oui, oui, une immortalit  la gamelle!
lui dis-je.

... Et songer que l'humanit est si jeune, songer que vingt-quatre
centenaires, se tenant par la main, nous feraient une chane qui nous
ramnerait aux temps hroques,  Thse...

Ah! tenez, il faut en revenir  Kant: toutes les fois qu'il avait essay
d'chafauder un systme, l'ayant senti s'crouler, il a conclu qu'il n'y
avait que la morale, le sentiment, du devoir. Mais c'est diantrement froid,
fichtrement sec... Pourquoi sur cette terre? Pourquoi la mort? Et puis
aprs la mort! Au fond, c'est la pense fixe de l'homme. Et que personne
de ceux qui sont morts ne soit revenu dans le rve d'un vivant,  ce
moment o il est dli de la vie, un pre pour avertir son fils, une mre,
une mre!... Ah! mon cher, DIIS IGNOTIS, c'tait un bel autel des
Athniens.

Au fond de ce monologue  btons rompus, je sens la proccupation et la
terreur du au-del de la mort, que donne aux esprits les plus mancips
l'ducation religieuse.

       *       *       *       *       *

--Jet sur le pav les SAINT-AUBIN: la premire livraison d'un beau livre
de biographies d'art sur le XVIIIe sicle que nous avons en tte.

--Nous avons pris, ces temps-ci, un matre d'armes, un vrai matre d'armes,
comme George Sand en mettrait un dans ses romans. Rpublicain et
philanthrope _axiomatique_ comme Sancho Pana, rustique et aimant la
campagne comme un Parisien, industrieux comme un sauvage et, avant de
possder une centaine de mtres  Crteil, habitant un wagon de
marchandises mont sur un mur dans un terrain vague.

En somme, l'escrime, la science la plus problmatique du monde--aprs la
politique.

       *       *       *       *       *

_22 juin_.--Notre sicle, un sicle d'_ peu prs_. Des hommes qui ont 
peu prs du talent, des flambeaux qui sont  peu prs dors, des livres
qui sont  peu prs imprims,--et tout au monde qui est  peu prs  bon
march.

       *       *       *       *       *

--Dialogue:

--Bonjour, mre Mahu! Et vos enfants?

--Oh! j'en ai dj un de plac.

--O a?

--A Clairvaux.

       *       *       *       *       *

--Louis XIV, vritable et prodigieuse incarnation de la Royaut. C'est de
lui-mme qu'il en tire l'image. Il fixe le personnage royal, comme un
grand acteur fixe un type au thtre.

       *       *       *       *       *

--Un temps dont on n'a pas un chantillon de robe et un menu de dner,
l'Histoire ne le voit pas vivre.

       *       *       *       *       *

_Aot_.--1 Une troupe de comdiens.
2 Une troupe de danseuses.
3 Des montreurs de marionnettes (au moins trois ou quatre).
4 Une centaine de femmes franaises.
5 Des mdecins, des chirurgiens, des pharmaciens.
6 Une cinquantaine de jardiniers.
7 Des liquoristes; des distillateurs.
8 200 000 pintes d'eau-de-vie.
9 30 000 aunes de drap bleu et carlate.

Voil avec quoi Napolon se faisait fort de fonder une socit civilise
en gypte.

       *       *       *       *       *

_12 aot_.--Hier j'tais  un bout de la grande table du chteau. Edmond 
l'autre bout causait avec Thrse. Je n'entendais rien, mais quand il
souriait, je souriais involontairement et dans la mme pose de tte...
Jamais me pareille n'a t mise en deux corps.

--J'ai mesur: il faut  la campagne un invit par arpent.

--J'ai eu des chaleurs de tte, des dvouements d'ides, des enthousiasmes
d'me; mais  prsent je juge qu'il n'y a pas une chose ou une cause qui
vaille un coup de pied dans le cul,--au moins dans le mien.

       *       *       *       *       *

_28 septembre_.--On sonne. C'est Gavarni que nous n'avons pas vu depuis
deux mois. Il vient perdre sa journe avec nous. Pendant tout ce temps,
pendant ces deux mois il n'a vu personne. Il a t un instant malade: Oui,
nous dit-il, car pour moi il n'y a pas d'autre mal que la crainte de la
maladie, et je l'ai eue. 'a t une douleur au coeur, et le sang si fort
 la tte que je craignais  tout moment de tomber. J'avais perdu le
sentiment de la verticalit... Vous concevez, ce n'tait pas drle. Mais
le mdecin l'a rassur: ce n'tait que rhumatismal.

Il n'a gure fait qu'une sortie pour aller acheter 300 francs de plantes 
l'exposition d'horticulture. C'est ma grande passion, dit-il, cela n'a
cependant aucun rapport avec mes ides, avec les mathmatiques. Pourtant
cette _chinoiserie_, comme il l'appelle, est si forte en lui qu'il a t
transport par la lecture d'un catalogue de ppiniriste d'Angers, et
qu'il songe, lui si casanier,  faire le voyage par amour d'une plante
annonce: le lierre _ feuilles de catalpa_.

Il nous parle de son jardin, des choses qu'il veut y amener, des nouveaux
arbres qu'il y plantera, de son dgot absolu de l'arbre caduc, de son
projet de tout mettre en arbres verts et de tuer ses grands arbres avec du
lierre qui montera dans leurs branches. Il mdite une rhabilitation de
l'arbre vert, un guide de l'amateur d'araucarias et de cyprs, sous le
titre: LE JARDIN VERT; s'levant contre le prjug qui fait de l'arbre
vert un arbre triste, nous citant son buisson ardent de houx, rouge de
baies comme un sorbier.

Nous causons photographie et de la faon _demoiselle_, dont se colorient
les figures dans la chambre noire, du contraste complet avec la manire de
sentir et de reproduire des peintures. Il nous dit qu'videmment la
peinture est une convention dont le triomphe est le style, c'est--dire
la tension de l'entendement vers l'idalit!

De l, la causerie saute  la femme. Selon lui, c'est l'homme qui a fait
la femme en lui donnant toutes ses posies. Il se plaint de sa
non-comprhension, de son bavardage vide... Dans le temps o il imaginait
dans sa tte des caricatures fantastiques, il avait eu l'ide de celle-ci:
Un homme aim. C'tait une femme, les bras nous autour du cou d'un homme
qui la portait avec effort sur son dos... Et il nous entretient de ses
chasses d'autrefois  la femme, chasses  l'inconnu, dont le grand charme
est l'alatoire, l'alatoire qui, dit-il, fait le pcheur  la ligne, le
joueur, le coureur de femmes.

Puis nous arrivons aux mathmatiques, nous ne savons plus par quel zigzag.
Ici il ne mange plus,--car nous dnions,--sa voix devient amoureuse, son
oeil, plus vif, prend de la fixit, et avec sa haute parole, il nous
emporte comme dans un monde de rves et d'ides, o il fait jaillir, sous
des mots, des clairs qui nous montrent des sommets.

Il va publier bientt un premier cahier de ses recherches sur le
_mouvement_ et la _vitesse_... Mais il y a pour lui une difficult
personnelle  se faire accepter,  se faire lire. Car sur de telles choses,
il faut qu'il compte avec les prjugs du public, les prventions des
savants, pour lesquels il n'est que le peintre des DBARDEURS. Il est
oblig par l  une dfiance de toute posie: Il faut s'astreindre 
crire cela comme un matre d'cole de village. Il faut aussi commencer
par des choses qui ne renversent personne, et ne venir qu'aprs aux
grandes rvolutions,  celle qu'il veut tenter contre le calcul
diffrentiel, contre l'X. Et il s'crie: La mathmatique meurt de l'X!

C'est tout un renversement de la gomtrie qu'il nous indique... Les
gomtres ne sont que des arpenteurs qui mesurent  un cheveu prs la
distance de la terre au soleil; mais ce cheveu, qui n'est rien pour nous,
est norme compar par nous  l'acarus du bourdon... La gomtrie mal
baptise: mesure de la terre: ce n'est pas de mesure qu'il s'agit, c'est
de faire connatre, c'est de donner la forme de la dure et de l'intensit
des choses.

Et redescendant brusquement  terre, il termine la conversation par un
charmant portrait en quatre mots de son vieil ami Chandellier, ce comique
mlacolique aux cheveux blancs et tout plein au fond de vignettes de
romances.

       *       *       *       *       *

--Il est indispensable, pour tre clbre, d'enterrer deux gnrations:
celle de ses professeurs et celle de ses amis de collge,--la vtre et
celle qui vous a prcd.

      *       *       *       *       *

Il y a dans le talent de certains hommes, une certaine continuit et
galit de production qui parfois m'ennuie. Ils ne me semblent plus crire,
mais couler. Ce sont ces fontaines de vin des ftes publiques, une
distribution de mtaphores au peuple.

      *       *       *       *       *

Le peuple se promne au cimetire et fait des visites  l'hpital.

      *       *       *       *       *

_15 octobre.--Edouard nous enlve passer deux jours  la Comerie... Nous
allons voir, au chteau de Boran, chez la comtesse de Sancy dont le mari
est Sancy-Parabre, et qui est dame d'honneur de l'Impratrice, le
portrait de Mme de Parabre.

C'est un triomphant portrait de Largillire. La dame galante, dans un
corsage aux tons violets, affectionns par le Titien, trne sur des
ondoiements de satin saumon. D'une main elle cueille un oeillet donn par
le Rgent, et qui serait, d'aprs une lgende de famille, le prix de sa
livraison. Dans le bas du tableau, un ngrillon du Vronse tend une
corbeille de fleurs  celle que le Rgent appelait mon petit _corbeau
noir_,  la frle jeune femme aux nerfs d'acier pour le plaisir et l'orgie.

Un portrait o clate l'esprit de la physionomie, ce caractre tout
moderne et qui se lit assez peu dans les portraits du temps de Louis XIV,
et mme dans la plupart des portraits, au type bovin de la Rgence, peints
par Nattier. Et  cette physionomie moderne se trouve allie une grce
lgre et volante dans l'arrangement du costume, et l'accommodement de la
chevelure joliment frise et releve en deux cornes, qui lui font un
diadme de desse amoureuse: toutes choses dont il n'existe rien dans le
portrait grav de Valle.

Au moment de partir, Mme de Sancy, qui est la fille du gnral
Lefebvre-Desnouettes, nous offre aimablement de visiter son muse
napolonien: la chambre de Napolon  l'htel de la rue de la Victoire,
lgue  son pre.

La porte de cette pice, qui tait mansarde, a tout au plus la hauteur
d'un homme un peu grand. Sur un fond brun violac, des arabesques, genre
Pompi, en camaeu d'un blanc bleutre, et o l'on voit, sous une
figuration de la Lgion d'honneur, _Honneur et Patrie_, d'un ct une tte
d'homme antique surmonte d'un aigle, de l'autre, une tte de femme
antique surmonte d'un crocodile. Le lit est en bois peint en bronze vert,
des canons en font les quatre montants, et la flche du lit est une lance
de laquelle tombent des rideaux pareils aux rideaux de la fentre, des
rideaux de tente, de la cotonnade  grandes rayures bleues. A ct, se
trouve une petite commode d'acajou  ttes de lions avec des anneaux dans
la gueule. Le bureau sur lequel fut peut-tre prpar le 18 Brumaire a,
sur les cts, l'applique de deux glaives antiques, toujours peints en
bronze vert. Les siges simulent des tambours.

On voit dans cette chambre  coucher, l'homme d'avant Brumaire, thtral
dj. C'est un logis qu'on dirait dramatis avec les mauvais accessoires
d'un thtre de province.

      *       *       *       *       *

_23 octobre_.--Ce sont, chez l'homme, deux grands glas de la mort de la
jeunesse, que le dgot des sauces de restaurant et le rve d'une maison
de campagne.

--Au fond, la mdisance est encore le plus grand lien des socits.

--Aprs un habit mal fait, le tact est ce qui nuit le plus dans le monde.

      *       *       *       *       *

_29 octobre_.--Vraiment, il y a du courage  rsister  la tentation du
feuilleton,  cette chose qui procure la grosse publicit, sans parler de
la place matrielle qu'elle donne  votre individu, et de la prsentation
toute naturelle qu'elle fait de vous  toutes les femmes de thtre et de
la gloire touche comptant, et de l'argent sonnant qu'elle met dans votre
poche. tre dans son coin, vivre seul et sur soi-mme, n'avoir que les
maigres satisfactions qui vous touchent de bien loin et dont vous avez si
peu conscience: la conscience du succs d'un livre qui n'est jamais au
prsent, mais toujours dans l'avenir. tre inconnu de ses ennemis, mconnu
de ses amis par le renferm de son oeuvre et le peu de bruit qu'on fait
autour de soi-mme,--il y a, surtout en ce temps, quelque force  cela.

      *       *       *       *       *

_1er novembre_.--Je vais inviter Saint-Victor  dner. Je l'invite pour
vendredi: Ah! mon cher, c'est mon feuilleton, dsol, impossible!--Samedi,
alors?--Pas possible plus que le vendredi. Et il me montre des
photographies de Memling qu'il appelle le Vinci flamand, et parle de la
spiritualit de ses vierges, faite chez cet artiste avec la lymphe des
Flandres.

Et comme,  la fin, nous nous mettons  causer des deux livres auquels
nous travaillons, lui aux BORGIA, nous aux MAITRESSES DE LOUIS XV, nous
nous avouons que ce sont des sujets diantrement embarrassants, pour ne pas
compromettre deux vieilles choses que nous respectons,--peut-tre parce
qu'elles sont vieilles--la Papaut et la Royaut.

      *       *       *       *       *

--L'amour romain avait vol le soupir de l'amour grec. Il s'exhalait dans
cette exclamation expirante du plaisir, dans ce mot ail et palpitant,
mourant sur le bord des lvres: Psych. Mon me.

      *       *       *       *       *

_Novembre_.--Une belle indiffrence de l'argent qui nous peint d'aprs
nature. Nous avons donn ces jours-ci  vendre de la rente pour
l'impression de nos HOMMES DE LETTRES. Et nous, qui lisons, tous les soirs,
le journal LE SOIR, n'avons song, ni l'un ni l'autre,  regarder ce
qu'avait fait la Bourse.

      *       *       *       *       *

_4 novembre_.--Nous recevons nos preuves. Quand la feuille est venue, que
nos personnages paraissent vivants, que notre dialogue nous semble une
voix, nous sortons de ce papier, chapp de nos entrailles et que nous
corrigeons avant de nous coucher,--nous sortons avec une vraie fivre qui
nous retourne deux ou trois heures, sans sommeil, dans notre lit.

      *       *       *       *       *

_15 novembre_.--Comme mon dentiste me nettoyait les dents, pench sur moi,
il me dit tout  coup: Est-ce que vous allez quelquefois entendre les
prtres? Ils sont si btes! Ils n'ont jamais dit ce que c'tait que Dieu!
Et la voix de mon dentiste tait devenue une voix d'aptre.--Dieu ne peut
pas tre homme, il est essence. Il n'y a qu'un philosophe qui a dit cela:
c'est Bacon... Quant  Marie, c'est la reproduction universelle, la
rverbration de Dieu. Voici ce que les prtres n'ont jamais formul, et
cependant Apollonius de Tyanes l'a vue ainsi, des sicles avant sa
naissance, car elle a exist de toute ternit!

Comme il fait chaud aujourd'hui! Quel drle de temps! Des tremblements de
terre! Vous savez qu'il vient d'y en avoir encore un  Erzeroum? Des
chaleurs inexplicables! la comte de l'an pass! Tout cela est signe de
quelque chose. Il va encore y avoir un fier coup de balai autour du Pape.
Il ne restera presque plus de prtres. C'est le rgne de Jsus-Christ qui
arrive... Et tout a, ce ne sont pas des farces, c'est dans l'Apocalypse.
Les prtres le savent bien. Mgr l'archevque de Paris en a parl, de ce
rgne de Jsus-Christ, dans son mandement. Et il y a une glise de cela,
du rgne de Jsus-Christ, qui tait autrefois prs du chemin de fer,  la
barrire du Maine, et qui est maintenant au Panthon. Je connais un
mdecin qui en fait partie. Ce sont les aperus religieux de Swedenborg,
mais a n'a pas de base...

Malaise des esprits, trouble des mes, religiosit remuant dans l'ombre,
agitations sourdes de la veille d'armes d'une suprme bataille livre par
le catholicisme, toute une mine de mysticisme couvant sous le scepticisme
du XIXe sicle, il y a de cela dans les paroles de mon dentiste, sous le
coup de la question italienne, des lettres pastorales des vques, de la
leve de boucliers de l'glise en faveur du pouvoir temporel; et il y a
dans ces paroles comme l'annonce d'une sorte de fivre et de dlire des
consciences; et j'y vois, germant dj dans le petit bourgeois clair,
l'anarchie des croyances et le gchis social que cela prpare dans un
avenir trs prochain.

Dans ses divagations, ce dentiste a pour excuse de ne pouvoir porter
quelque chose sur la tte et de tenir dans la rue son chapeau  la main,
mais les folies qui jaillissent de sa faible cervelle, ne lui sont pas
tout  fait personnelles: elles lui sont apportes par le courant des
choses, elles lui sont souffles par le vent des ides dans l'air.

      *       *       *       *       *

--Nous n'allons qu' un thtre. Tous les autres nous ennuient et nous
agacent. Il y a un certain rire du public  ce qui est vulgaire, bas et
bte, qui nous dgote. Le thtre o nous allons est le Cirque. L, nous
voyons des clowns, des sauteurs, des franchisseuses de cercles de papier,
qui font leur mtier et leur devoir: au fond, les seuls acteurs dont le
talent soit incontestable, absolu comme les mathmatiques ou mieux encore
comme le saut prilleux. Car, en cela, il n'y a pas de faux semblant de
talent: ou on tombe ou on ne tombe pas.

Et nous les voyons, ces braves, risquer leurs os dans les airs pour
attraper quelques bravos, nous les voyons avec je ne sais quoi de
frocement curieux en mme temps que de sympathiquement apitoy,--comme si
ces gens taient de notre race, et que tous, bobches, historiens,
philosophes, pantins et potes, nous sautions hroquement pour cet
imbcile de public... Au fait, quelqu'un a-t-il jamais vu une femme faire
le saut prilleux, et la grande supriorit de l'homme serait-elle en
cette seule et unique chose?

      *       *       *       *       *

--Dans les troubles de l'art,  la fin des vieux sicles, quand les nobles
doctrines sont mourantes, et que l'art se trouve entre une tradition
perdue et quelque chose qui va natre, il apparat des dcadents libres,
charmants, prodigieux, des aventuriers de la ligne et de la couleur qui
risquent tout, et apportent en leurs imaginations, avec une corruption
suave, une dlicieuse tmrit. Tel Honor Fragonard, le plus merveilleux
improvisateur parmi les peintres.

Parfois je m'imagine Fragonard sorti du mme moule que Diderot. Chez tous
deux pareil bouillonnement, pareille verve. Une peinture de Fragonard, a
ne ressemble-t-il pas  une page de Diderot? Tableaux de famille,
attendrissement de la nature, liberts d'un conte plaisant et en tout le
mme ton mu et polissonnant.

      *       *       *       *       *

_Mardi 13 novembre_.--Pour la premire fois de notre vie, une femme nous
spare pendant 30 heures. Cette femme est Mme de Chteauroux, qui fait
faire  l'un de nous le voyage de Rouen tout seul, pour aller copier un
paquet de ses lettres intimes, adresses  Richelieu, et faisant partie de
la collection Leber.

En revenant, je rencontre,  la gare, Flaubert faisant la conduite  sa
mre et  sa nice qui vont passer l'hiver  Paris. Son roman carthaginois
est  la moiti. Il me parle d'un travail qu'il lui a fallu faire d'abord,
tout simplement pour se convaincre que cela tait comme il le disait, puis
il se plaint de l'absence de dictionnaire qui le force aux priphrases
pour toutes les appellations, trouvant que les difficults augmentent 
mesure qu'il avance, et forc d'_allonger_ sa couleur locale, ainsi qu'une
sauce.

      *       *       *       *       *

--Tous les mariages aujourd'hui se font, sous le rgime dotal. Les parents
veulent bien livrer au mari, le corps, la sant, le bonheur d'une fille,
enfin toute sa femme,--sauf sa fortune.

      *       *       *       *       *

_Fin novembre_.--Aujourd'hui,--je ne sais pas quel jour nous sommes, et
pour combien de jours ce sera--nous avons un groom. Il a une vraie livre:
une grande redingote vert russe, un pantalon noisette, une cravate blanche
et un chapeau  cocarde noire. Il tombe d'Afrique, o il a mang de la
panthre, et encore plus, je crois, de la vache enrage. C'est une charit
que je fais,  ce que me dit Rose, qui est sa tante. Il a un visage,
moiti singe, moiti voyou de Londres, et une petite tte et un petit
corps, o semblent germer tous les mauvais instincts d'un cocher de remise,
d'une bonne de fille, d'un enfant de pauvre, enfin le type complet de
l'emploi. Avec cela il est socialiste, et fort mont contre les rentiers
et les propritaires.

Rose, qui,  notre cole, commence  faire des tirades comme dans une
pice des boulevards, lui prche, dans un coin de la cuisine, _la religion
de l'honneur_.

      *       *       *       *       *

_9 dcembre_.--Comme nous allions, il y a deux jours, au Muse du Louvre,
demander la permission de graver le dessin de Watteau, reprsentant
l'Assemble des musiciens chez Crozat, Chennevires nous raconte que le
Muse est, sens dessus dessous,  propos du dessin de la REVUE DU ROI,
qu'on a propos au Muse d'acheter, et que le Muse n'a pas de quoi
acheter. Oh! si c'tait un dessin de l'cole italienne ou flamande, on en
trouverait, de l'argent, et mme, s'il le fallait, un certain nombre de
mille francs. Chennevires nous donne l'adresse du dessin, et nous courons
rue des Bourdonnais n 13.

Nous voici dans une toute petite chambre, chauffe par un pole de fonte,
et o une grande table, sur laquelle est couch un enfant de quelques mois,
tient toute la pice. Une femme est l, qui travaille sous une lampe  la
confection de chemises de peuple. Nous demandons  voir le dessin. De
dessous la table elle tire un dessin empaquet dans une serviette, et
c'est le fameux dessin de l'exposition de 1781.

--Vous en voulez, Madame?

--Mille francs!

Et comme nous lui en offrons 300 francs, le prix auquel nous savions que
le mari tait  peu prs descendu, aprs l'avoir fait offrir  tous les
riches amateurs de Paris, un sec: Reconduisez ces Messieurs, dit par la
femme  une petite fille, nous te tout espoir et nous fait descendre le
misrable escalier, le gosier sec comme aprs une grande motion.

Le lendemain, nous offrons 400 francs au mari,  l'homme du mnage, et
cela par acquit de conscience et sans la moindre esprance, quand, le soir,
le mari et la femme, et mme le petit enfant au sein de sa mre, nous
apportent le dessin sur lequel nous ne comptions pas.

Et nous passons toute la soire,  regarder le roi Louis XV passer la
revue de sa maison militaire, son livret  la main, et les soldats
microscopiques et les curieux refouls  coups de crosse de fusil, et les
chambrires montes sur le haut des carrosses, et dont un coup de vent
fait envoler les jupes.--Notre plaisir ml d'un petit remords, d'avoir pu
si peu donner d'argent, pour un si beau dessin,  de si pauvres gens!

      *       *       *       *       *

--Rien de plus charmant, de plus exquis que l'esprit franais des
trangers, l'esprit de Galiani, du prince de Ligne, de Henri Heine.

      *       *       *       *       *

_15 dcembre_.--Nous tombons sur des fragments oratoires du Marat de Lyon,
sur l'loquence grise de Chalier, o la phrase sonne parfois comme un
vers d'Hugo. Personne n'a vraiment rendu la passion, l'excitation, la
furie, le grand _delirium tremens_ de ce temps. La Rvolution n'a eu pour
historiens jusqu' prsent que de froids journalistes comme M. Thiers ou
des harpistes comme Lamartine... Et les peintres donc, quelles pauvres
intelligences! Nous tions plongs, ces journes-ci, dans les MMOIRES DE
Mme DE LAROCHEJACQUELEIN. Quel livre! Quelle pope! Quel roman. C'est
tout  la fois l'Illiade et le Dernier des Mohicans. Que de tableaux! Le
passage de la Loire  Florent-le-Vieux, c'est le passage du Nil. Et comme
dans les temps antiques, toujours des individualits en relief, et la
guerre ayant encore l'air d'tre entre des hommes et non entre des
multitudes. L dedans, les derniers hros! Et jusqu'au comique qui se
trouve ml au tragique, quand les restes de l'arme en guenilles
s'affublent de turbans du thtre de La Flche, et qu'on se fait fusiller
dans de vieux jupons. Oui, c'est comme la dfroque du Roman comique tombe
sur les paules d'une lgion thbaine. Et savez-vous ce que la peinture a
trouv dans cette retraite des Dix Mille... un cur qui monte la garde.

      *       *       *       *       *

--Sommes-nous bien ou mal organiss? En toute chose, nous voyons la fin,
l'extrmit de la chose! Les autres se jettent comme des tourneaux, et
sans rflexion, dans une aventure. Nous, dans un duel par exemple, quand
nous ne voyons pas notre mort, nous voyons la mort de notre adversaire, la
prison qu'il faudra faire, la pension qu'il faudra payer  la famille!
C'est toujours dans notre cervelle les infinies dductions de l'imprvu,
dductions qui ne viennent  la pense de presque personne. Dans un
caprice, dans une liaison, notre pense escompte d'avance les sommes
d'argent, de libert, etc., etc., qu'il sera ncessaire de dbourser.
Enfin, dans un verre de vin, nous envisageons la migraine du lendemain.
Ainsi de tout, et cela sans que cela nous fasse renoncer  un duel
ncessaire,  une femme tentante,  une bouteille de vin suprieur.

Est-ce tout  fait un malheur? Non. Si cela empoisonne un peu la
jouissance prsente, l'imprvu ne vous dsaronne pas,--et vous tes
toujours prt  aller au bout de tout ce que vous avez entrepris, avec une
rsolution dlibre, une volont amasse, une patience constante des
mauvais hasards.

      *       *       *       *       *

_11 dcembre_.--Nous sommes  la Porte-Saint-Martin dans la loge de
Saint-Victor. C'est la premire de la TIREUSE DE CARTES, de Victor Sjour
et de Mocquard. Saint-Victor a la bouche crispe, et cette physionomie
dure, ferme, cette _tte de bois_ qu'il a dans l'embarras, l'motion,
l'ennui.

C'est plein de mres d'actrices, de vaudevillistes, de critiques, d'hommes
sans nom qui ont un nom au thtre, ou des droits sur le directeur, ou des
crances sur l'auteur, ou une parent avec le souffleur, le placeur, et
d'actrices qui ne jouent pas, et d'acteurs de province en cong, et de
filles littraires et de leurs petits amants de poche.

Dans la loge d'avant-scne du rez-de-chausse, trne, dans le demi-jour,
Jeanne de Tourbet, admirable dans sa pose de royale nonchalance, et tout
entoure d'une cour de cravates blanches, qu'on peroit dans l'ombre. Et
voici Fiorentino avec son aspect et son teint de figure de cire:
Bischoffsheim, l'ami de tous les critiques, papillonnant de loge en loge;
la petite Dinah, avec sa jolie tte serpentine, assise au balcon  ct de
la mre Flix, pare d'un manchon blanc. Ici rayonne, enveloppe de gaze
comme une fiance d'Abydos, Gisette,  ct de la femme du clbre
dramaturge Grang; Dennery est derrire avec son petit oeil teint. Le
patriarche du feuilleton, le podagre Janin, laisse voir autour de ses
poignets des manchettes de tricot rouge. Doche montre ses doux yeux
d'enfant et sa mine chiffonne, un peu crase par la grande passe bleue
de son chapeau. Thophile Gautier, torpide  la faon d'un sphinx et d'un
poussah, semble rsign  tout ce qui va se passer.

C'est une grande reprsentation. Il y a un sergent de ville au carreau de
notre loge, et tout prs un cent-garde flamboyant; et assis  ct de
l'ouvreuse, Alessandri surveille le corridor, la main sur le manche d'un
poignard de son pays. L'Empereur est venu applaudir avec l'Impratrice
l'oeuvre de Mocquard, le ci-devant historien des Crimes clbres, et
prsentement le secrtaire de l'Empereur.

La pice commence, une pice comme toutes celles que les rhtoriciens
serrent dans leur commode. Ce n'est pas mme du faux Hugo. Et dans la
salle on entend les femmes murmurer dans des sortes de pmoisons; Oh! que
c'est bien crit! Mais la pice n'est pas sur le thtre, elle est dans
la salle. L'intrigue et le drame, c'est la dclaration officielle des
amours de Saint-Victor et de l'actrice en scne. Toutes les lorgnettes
interrogent la face de marbre du critique, et prcisment en face de nous,
au balcon des secondes, l'ancienne, la dlaisse, l'Ariane, Ozy en
personne, en compagnie de Virginie Duclay, plonge sur l'ingrat, en remuant
 grand bruit un immense ventail noir, au milieu de rires ironiques.

On marche l'un sur l'autre dans les corridors, o Janin souffle sur une
banquette, o Villemessant raconte le duel Galliffet, o Claudin vague, o
Villemot montre un gilet blanc de la Belle Jardinire, o Crmieux se
plaint de la poitrine avec des tonalits de Grassot rcitant du Millevoye,
o Marchal salue tout le monde.

Saint-Victor a une motion qui se trahit par le silence, la fixit de sa
lorgnette sur l'actrice, enfin par ce cri enfantin si naf  la tombe du
rideau, au quatrime acte, ce cri timide: Lia toute seule! Lia toute
seule! quand le public rappelle les acteurs et crie: Tous, tous, tous!

La pice est finie. Les ouvreuses jettent les toiles sur les velours des
balcons. Le rideau s'est relev sur la scne o les lampistes emportent
les quinquets des portants. Dans la demi-nuit de la scne, nous nous
heurtons  Fournier, qui se promne comme un fantme, en cravate blanche,
en habit noir, demandant nerveusement aux gens, si c'est un succs et
qu'il n'a rien vu.--Cela dit du ton d'un homme qui interroge si a va tre
sa faillite.

Puis des pompiers nous dgringolent sur le corps d'un petit escalier, et
au bout d'un corridor noir, nous entrons dans une loge tout engorge de
monde, et  la porte de laquelle on fait queue, un bon moment. Et ce sont
des effusions pareilles aux effusions de la sacristie  un mariage. Au
milieu d'hommes qui s'effacent pour les laisser passer, des avalanches de
femmes se prcipitent sur Lia, l'embrassent. Et bientt, sous le coup des
motions de la soire, de l'branlement des nerfs de chacun, l'embrassade
devient gnrale, et de bonne foi dans le moment. Au milieu du dsordre
des houppes, des pots de cold-cream, des cartons  serrer les fausses
nattes, dans la lumire fumeuse et sentant la mauvaise huile de deux
quinquets de cuivre  globes de lampe, assise sur un tabouret de piano,
recouvert de maroquin gris perle, Lia, qui a l'air d'un petit sraphin
gothique de matre primitif, et dont le corps grle est perdu dans les
grands plis d'une robe de chambre brune, aux compliments qu'on lui fait
sur le talent qu'elle a su dployer, aux reproches qu'on lui adresse
d'avoir t trop vite, Lia, la tte souleve au-dessus de l'affaissement
de tout son corps, rpte d'un air  la fois hbt et tendre: Ah! mes
enfants! mes enfants!

      *       *       *       *       *




ANNE 1860


_Jeudi 12 janvier_.--Nous sommes dans notre salle  manger, cette jolie
bote tendue, ferme, plafonne de tapisseries, o nous venons d'accrocher
le triomphant Louis Moreau de la REVUE DU ROI, et qui est toute lumineuse
et gaye des feux doux d'un lustre de cristal de Bohme.

A notre table, il y a Flaubert, Saint-Victor, Aurlien Scholl, Charles
Edmond, Julie, Mme Doche coquettement coiffe d'une rsille rouge sur ses
cheveux qui ont un oeil de poudre. On parle du roman de ELLE ET LUI de Mme
Colet, o Flaubert est frocement peint sous le nom de Lonce... Au
dessert, Mme Doche se sauve  la rptition de la PNLOPE NORMANDE qu'on
doit jouer le lendemain, et Saint-Victor, qui n'a rien pour son feuilleton,
l'accompagne avec Scholl.

Entre ceux qui restent, l'on se met  causer thtre, et Flaubert de
blaguer un peu grossement, ainsi qu'il en a l'habitude: Le thtre n'est
pas un art, s'exclame-t-il, c'est un secret... et je l'ai surpris chez les
propritaires du secret. Voici ce secret. D'abord il faut prendre des
verres d'absinthe au caf du Cirque; puis dire de toute pice: Ce n'est
pas mal, mais... des coupures, des coupures! ou encore rpter: Pas
mal!... mais il n'y a pas de pice;--et surtout toujours faire des plans
et jamais de pices. Au fond, quand on fait une pice, on est f.....
Voyez-vous, je tiens le secret d'un idiot, mais qui le possde de La
Rounat. C'est lui qui a trouv ce mot sublime: Beaumarchais est un
prjug!... Beaumarchais! du phosphore... Ah! les cochons, qu'ils me
trouvent seulement le type de Chrubin!

La causerie se promne sur les uns et les autres de notre monde, sur la
difficult de trouver des gens avec lesquels on puisse vivre, et qui ne
soient ni tars, ni insupportables, ni bourgeois, ni mal levs. Et l'on
se met  regretter ce qui manque  Saint-Victor; on en ferait un si joli
ami, de ce garon  l'expansion de coeur auquel on n'arrive jamais, quand
mme on est arriv  sa plus entire expansion d'esprit, de ce garon qui,
aprs trois ans de relations d'amiti, a des glaces subites et des
froideurs de poignes de main comme pour un inconnu. Flaubert explique
l'homme par son ducation, disant que ces trois ducations, ces trois
institutions de l'homme: l'ducation religieuse, l'arme, l'cole normale,
marquent d'un cachet indlbile l'individu.

Et nous voil seuls, Flaubert et nous, dans le salon tout brouillardeux de
fume de cigare; lui, arpentant le tapis, cognant la calvitie de sa tte 
la boule du lustre, se rpandant en paroles, dbordant, se livrant  nous
comme  des frres de son esprit.

Il nous redit sa vie retire, sauvage mme  Paris, enferme et
cadenasse. Il n'a point d'autre distraction que le dner du dimanche de
Mme Sabatier, la _prsidente_, comme on l'appelle dans le monde de
Thophile Gautier. Il a horreur de la campagne. Il travaille dix heures
par jour, mais il est un grand perdeur de temps, s'oubliant en lectures et
faisant,  tout moment, des coles buissonnires autour de son livre. Il
ne s'chauffe gure que vers cinq heures, quand il s'est mis au travail 
midi... Il ne peut crire sur du papier blanc, ayant besoin de le couvrir
d'ides,  l'instar d'un peintre qui place sur sa toile ses premiers
tons...

Soudain, comptant le petit nombre de gens qui s'intressent aux choix
d'une pithte, au rythme d'une phrase, _au bien fait_ d'une chose, il
s'crie: Comprenez-vous l'imbcillit de travailler  ter les assonances
d'une ligne ou les rptitions d'une page? Pour qui?... Et dire que jamais,
mme quand l'oeuvre russit, jamais ce n'est le succs que vous avez
voulu, qui vous vient! N'est-ce pas les cts vaudeville de Mme BOVARY qui
lui ont valu son succs. Oui, le succs est toujours  ct... La forme,
ah! la forme, mais qu'est-ce qui dans le public est rjoui et satisfait
par la forme. Et notez que la forme est ce qui nous rend suspects  la
Justice, aux tribunaux qui sont classiques... Classiques, oh! la bonne
farce! mais personne n'a lu les classiques! Il n'y a pas huit hommes de
lettres qui aient lu Voltaire,--lu, vous m'entendez. Et sont-ils cinq dans
la Socit des Auteurs dramatiques, qui pourraient dire les titres des
pices de Thomas Corneille?... Mais l'image, les classiques en sont pleins,
la tragdie n'est qu'image. Jamais Ptrus Borel n'aurait os cette image
insense:

      Brl de plus de feux que je n'en allumai!

L'art pour l'art, en aucun temps, n'a eu sa conscration comme dans le
discours  l'Acadmie d'un classique, de Buffon: La manire dont une
vrit est nonce, est plus utile  l'humanit mme que cette vrit.
J'espre que c'est de l'art pour l'art cela. Et La Bruyre qui dit: L'art
d'crire est l'art de dfinir et de peindre. L-dessus, Flaubert nous
avoue ses trois brviaires de style: La Bruyre, quelques pages de
Montesquieu, quelques chapitres de Chateaubriand.

Et le voil, les yeux hors de la tte, le teint allum, les bras soulevs
dans une envergure d'Ante, tirant de sa poitrine et de sa gorge des
fragments du Dialogue de Scylla et d'Eucrate, dont il nous jette le
bruit au visage, un bruit qui ressemble au rauquement d'un lion.

Alors, revenant  son roman carthaginois, il nous conte ses recherches,
ses lectures, les volumes de notes qu'il a prises, disant: Savez-vous
toute mon ambition? Je demande  un honnte homme, intelligent, de
s'enfermer quatre heures avec mon livre, et je lui donne une _bosse de
haschisch historique_. C'est tout ce que je demande.

Puis il ajoute sur une note mlancolique: Aprs tout, le travail, c'est
encore le meilleur moyen d'escamoter la vie!

      *       *       *       *       *

_Dimanche 22 janvier_.--Nous montons l'escalier d'une maison du boulevard
Saint-Martin. Au premier nous frappons  une porte d'appartement. On
demande qui est l. Nous nous nommons. On ouvre. Et nous voici dans la
loge de Lagier, puis dans la loge de Lia Flix. Quatre becs de gaz donnent
dans la petite pice une chaleur stupfiante: c'est l'atmosphre d'un bain
maure. L dedans, la pense s'engourdit, le sentiment de la ralit des
personnes et des choses s'en va, et l'on reste somnolent, les yeux ouverts,
pendant que vos doigts tripotent machinalement toutes les choses de la
toilette et du maquillage.

Dans cette espce d'hbtement, on voit les actrices venir, sortir, comme
 un appel invisible, aller  quelque chose de lointain, d'o s'chappe un
murmure profond comme une clameur d'ocan. Et tout ce mouvement autour de
vous fait l'effet d'une agitation automatique, et le coin de foyer qu'on
entrevoit, vous montre, assis sur la banquette, des personnages en
costumes, les bras tombants comme des marionnettes aux ficelles casses.
Et l'on est entour d'un brouhaha sourd, o ne se peroit distinctement
que: Combien ce soir?--5,200.--La Gat?--400!--Le Cirque?--800!

Puis l'on vague dans des corridors, o l'on cause avec des ttes de femmes,
qui, pendant qu'on les habille par derrire, se voilent la gorge avec les
deux rideaux de leur loge, croiss sur elle, dans le coquet mouvement de
la Frileuse d'Houdon.

      *       *       *       *       *

_24 janvier_.--Nous paraissons aujourd'hui (LES HOMMES DE LETTRES). Nous
avons cette fbrilit qui vous chasse de votre chez soi et vous pousse
dans la rue... Et  la fin de la journe, nous sommes au boulevard du
Temple, dans le cabinet de travail de Flaubert, dont le milieu de chemine
est un Boudha. Sur sa table des pages de son roman qui ne sont que
ratures. Il nous adresse sur notre livre de chauds compliments qui nous
font du bien au coeur, et nous sommes heureux de cette amiti qui vient 
nous franchement, loyalement, avec une sorte de dmonstration robuste.

Le soir, nous vaguons sur les boulevards, supputant les chances de duel,
les chances de succs, regardant les talages avec une certaine excitation
nerveuse que nous ne pouvons matriser.

      *       *       *       *       *

_Dimanche 29 janvier_.--... Le vieux Barrire nous conte cette chose
saisissante. Il a vu, sur la place de Grve, un condamn dont les cheveux
coups ras, au moment o on le tournait en face de l'chafaud, se
dressrent tout droit, trs visiblement. Et cet homme tait cependant
celui qui, aprs sa condamnation  mort, interrog par le docteur Pariset,
lui demandant ce qu'il voulait, avait rpondu: Un gigot et une femme!

--Nous passons la soire chez Flaubert avec Bouilhet. Causerie sur de Sade
auquel revient toujours, comme fascin, l'esprit de Flaubert: C'est le
dernier mot du catholicisme, dit-il. Je m'explique. C'est l'esprit de
l'inquisition, l'esprit de torture, l'esprit de l'glise du moyen ge,
l'horreur de la nature... Remarquez-vous qu'il n'y a pas un animal, pas un
arbre dans de Sade?

Il nous parle ensuite de romantisme, nous dit qu'au collge, il couchait
un poignard sous son oreiller, et encore qu'il arrtait son tilbury devant
la campagne de Casimir Delavigne, et montait sur la banquette pour lui
crier des injures de _bas voyou_.

      *       *       *       *       *

_Lundi 30 janvier_.--On nous dit chez Dentu, qu'il y a eu ce matin un
article de Janin sur les HOMMES DE LETTRES. Nous achetons les DBATS, et
nous trouvons dix-huit colonnes d'reintement, dans lesquelles Janin nous
accuse d'avoir fait un pamphlet contre notre ordre, un tableau poussant au
mpris des lettres. Oui, c'est ainsi que le critique parle de ce livre, la
meilleure et la plus courageuse action de notre vie, ce livre qui ne fait
si bas le bas des lettres que pour en faire le haut, plus haut et plus
digne de respect.

      *       *       *       *       *

_Samedi 4 fvrier_.--Gavarni vient dner. Il a fait la grande partie
d'aller au bal de l'Opra avec nous. En arrivant, il demande une feuille
de papier et y dpose de petites machines mathmatiques, qui lui sont
venues en route. Pour attraper l'heure du bal, nous l'emmenons voir
Lotard, et, aprs le Cirque, nous allons prendre un grog dans un caf des
boulevards, o il nous parle avec une admiration enthousiaste des travaux
de Biot, de ses livres de mathmatiques o il n'y a pas de figures.

Et le voici, montant cet escalier du bal de l'Opra, qu'il n'a pas vu
depuis quinze ans, le voici  mon bras, perdu dans cette foule, comme un
roi perdu dans son royaume: lui, Gavarni, qui pourrait dire: Le carnaval,
c'est moi!

Il vient jeter les yeux sur les modes nouvelles de la mascarade. Nous
restons une heure  regarder, d'une loge, la danse et les masques, une
heure o il semble faire une srieuse tude du costume nouveau et presque
gnral des danseuses: de ce costume de bb, de cette petite robe-blouse
descendant au genou, laissant voir la jambe et les hautes bottines
ballantes dans l'air, et dessinant des nimbes au-dessus de la tte des
danseurs. Puis quand il a tout le bal dans les yeux, je le ramne coucher
chez nous. Il a eu froid en sortant du Cirque, puis la chaleur du bal l'a
suffoqu. Il se trane en marchant, il monte notre escalier lentement,
lentement, et nous confie, au coin de notre feu, qu'en sortant du bal de
l'Opra, il ne pouvait mettre un pied devant l'autre.

Et il se couche, nous faisant de son lit, avant de s'endormir, de
charmantes plaisanteries enfantines et qu'il sait si bien faire, sur le
bal et les folies que nous aurions pu y faire.

      *       *       *       *       *

_Dimanche 5 fvrier_.--Djeuner chez Flaubert. Bouilhet nous conte cette
tendre histoire sur une Soeur de l'hpital de Rouen, o il tait interne.
Il avait un ami, interne comme lui, et dont cette Soeur tait
amoureuse--platoniquement, croit-il. Son ami se pend. Les Soeurs de
l'hpital taient clotres et ne descendaient dans la cour de l'hpital
que le jour du Saint-Sacrement. Bouilhet tait en train de veiller son ami,
quand il voit la Soeur entrer, s'agenouiller au pied du lit, dire une
prire qui dura un grand quart d'heure--et tout cela sans faire plus
d'attention  lui, que s'il n'tait pas l.

Lorsque la Soeur se relevait, Bouilhet lui mettait dans la main une mche
de cheveux, coupe pour la mre du mort, et qu'elle prenait, sans un merci,
 sans une parole. Et depuis, pendant des annes qu'ils se trouvrent
encore en contact, elle ne lui parla jamais de ce qui s'tait pass entre
eux, mais en toute occasion se montra pour lui d'une extrme serviabilit.

      *       *       *       *       *

Mardi 7 fvrier.--... Du chalet de Janin  Passy nous allons au
Point-du-Jour, chez Gavarni. Nous le trouvons assez inquiet de l'espce de
coup de sang qu'il a eu samedi, disant: Je n'aime pas les choses que je
ne comprends pas!

Nous causons des femmes qu'il a vues danser, et nous lui demandons s'il en
a fait des croquis. Non, non, mais je les ai emportes dans ma tte. Dans
six mois, elles me seront parfaitement prsentes. Le tout est de rsumer
a par une ide trs simple; au fond qu'est-ce? une chemise sans taille,
et pour tout le reste; ce sont des ajustements au caprice et  la
fantaisie de la femme.

L-dessus, il nous met sur les genoux un album de ses anciennes
lithographies qu'il a retrouv, et nous voyons combien, avant d'arriver 
sa facilit de dessin sans modle,  son _imagination du vrai_, il a fait
de profondes, srieuses, patientes, scrupuleuses tudes de la nature...
C'est partout l dedans, la mre de Feydeau, le pre de Feydeau, et
d'Abrants, et jusqu'au dos d'Henri Berthoud, faisant le dos de cet
inconnu. Il nous arrte  une petite image de bal qui ressemble  un bal
d'insectes, et dont il moque la maigreur, et la conscience des parquets,
et le fini et le prcieux, mais o il rencontre l'animation du bal, et une
opposition assez satisfaisante des blancs et des noirs, des habits et des
robes,--toutefois en dclarant que, dans ce temps, il n'avait pu encore
arriver ni aux noirs ni aux gris _velouts_.

      *       *       *       *       *

_Dimanche 20 fvrier_.--Au coin de sa chemine, Flaubert nous raconte son
premier amour. Il allait en Corse. Il n'avait fait encore que se
_desniaiser_ avec une fille de chambre de sa mre. Il tombe dans un petit
htel  Marseille, o des femmes de Lima taient descendues avec un
mobilier d'bne, incrust de nacre, qui faisait l'merveillement des
voyageurs. Trois femmes en peignoir de soie, filant du dos au talons,
flanques d'un ngrillon habill de nankin et chauss de babouches: un
monde qu'il entrevoyait dans un _patio_ tout plein de fleurs des tropiques,
et o chantait au milieu un jet d'eau,--pour un jeune Normand qui n'avait
encore voyag que de Normandie en Champagne et de Champagne en Normandie,
c'tait d'un exotisme bien tentant. Et un matin, revenant d'une pleine eau
dans la Mditerrane,  l'une de ces trois femmes rencontre sur le seuil
de sa chambre, une femme de trente-cinq ans, une magnifique crature, il
jetait un de ces baisers o l'on jette son me... Ce furent une fontaine
de dlices, puis des larmes, puis des lettres, puis plus rien.

Depuis, il revint plusieurs fois  Marseille, s'informa et ne put jamais
savoir ce qu'taient devenues ces trois femmes. La dernire fois qu'il y
passa, se rendant  Tunis  l'occasion de son roman de Carthage, il ne
retrouve plus la maison, qu' chacun de ses passages il avait t voir. Il
regarde, il cherche, il s'aperoit que c'est devenu un bazar de jouets, et
que le premier est occup par un coiffeur. Il y monte, s'y faire raser, et
reconnat encore au mur le papier de la chambre.

      *       *       *       *       *

_27 fvrier_.--N'y a-t-il pas dvoile toute une existence d'homme dans
cette numration d'une affiche de vente aprs dcs: un pistolet de salon,
une lorgnette en caille, une canne de jonc  pomme d'or, une pingle
jumelle orne de brillants?

      *       *       *       *       *

_4 mars_.--Nous causons avec Flaubert des LGENDES DES SICLES de Hugo. Ce
qui le frappe surtout dans Hugo, qui a l'ambition de passer pour un
penseur: c'est l'absence de pense. Hugo n'est pas un penseur; c'est,
selon son expression, un naturaliste. Il a de la sve des arbres dans le
sang... Puis il parle avec un mpris colre de Feuillet, de la cour basse
qu'il fait aux femmes dans ses oeuvres, disant: a prouve qu'il n'aime
pas la femme. Les gens qui l'aiment, font des livres o ils racontent ce
qu'ils ont souffert  propos d'elle, car on n'aime que ce dont on
souffre.--Oui, lui disons-nous, cela explique la maternit!

Alors on lui apporte trois gros volumes in-4, imprims  l'Imprimerie
Impriale, sur les mines de l'Algrie o il espre trouver un mot dont il
a besoin pour son livre sur Carthage.

Soudain, il se met  nous rciter des lambeaux formidablement cocasses
d'une tragdie bauche avec Bouilhet sur la dcouverte de la vaccine,
dans les purs principes de Marmontel, o tout, jusqu' grle comme une
cumoire tait en mtaphores de huit vers: tragdie  laquelle il a
travaill pendant trois ans, et qui montre la persistance de boeuf de cet
esprit, mme dans les imaginations comiques, dignes d'un quart d'heure de
blague.

Il a beaucoup crit  sa sortie de collge et n'a jamais rien publi, sauf
deux petits articles dans un journal de Rouen. Il regrette un volume
d'environ 150 pages, compos l'anne qui a suivi sa philosophie: la visite
d'un jeune splentique  une fille, un roman psychologique trop plein,
dit-il, de sa personnalit. Dans MADAME BOVARY, il nous affirme qu'il n'y
a qu'un seul type, esquiss de trs loin d'aprs nature, un certain ancien
payeur des armes de l'Empire, bravache, dbauch, sacripant, menaant sa
mre de son sabre pour avoir de l'argent, toujours en bottes, en pantalon
de peau, en bonnet de police, pilier du cirque Lalanne, dont les cuyers
venaient prendre chez lui du vin chaud fait dans des cuvettes, et dont les
cuyres venaient aussi accoucher sous son toit.

      *       *       *       *       *

--C'est un grand, vnement de la Bourgeoisie que Molire, une solennelle
dclaration de l'me du Tiers-tat. J'y vois l'inauguration du bon sens et
de la raison pratique, la fin de toute chevalerie et de toute haute posie
en toutes choses. La femme, l'amour, toutes les folies nobles, galantes, y
sont ramenes  la mesure troite du mnage et de la dot. Tout ce qui est
lan et de premier mouvement y est averti et corrig.

Corneille est le dernier hraut de la noblesse; Molire est le premier
pote des bourgeois.

      *       *       *       *       *

--Ne jamais parler de soi aux autres et leur parler toujours d'eux-mmes,
c'est tout l'art de plaire. Chacun le sait et tout le monde l'oublie.

      *       *       *       *       *

_10 mars_.--J'ai reu de Mme Sand sur les HOMMES DE LETTRES une lettre
charmante comme une poigne de main d'ami... La vrit est que notre livre
a un succs d'estime: il ne se vend pas. Au premier jour, nous avons cru 
une grande vente. Et nous restons depuis quinze jours  cinq cents,
ignorant si nous arriverons  une seconde dition. Aprs tout, nous sommes
fiers entre nous de notre livre, qui restera, quoi qu'on fasse, en dpit
des colres des journalistes; et  ceux qui nous demanderaient: Vous vous
estimez donc beaucoup? nous rpondrions volontiers avec l'orgueil de
l'abb Maury: Trs peu quand nous nous considrons, beaucoup quand nous
nous comparons!

Il est bon toutefois d'tre deux pour se soutenir contre de pareilles
indiffrences et de semblables dnis de succs, il est bon d'tre deux
pour se promettre de violer la Fortune, quand on la voit coqueter avec
tant d'impuissants.

Peut-tre, un jour, ces lignes que nous crivons froidement, sans
dsesprance, apprendront-elles le courage  des travailleurs d'un autre
sicle. Qu'ils sachent donc qu'aprs dix ans de travail, la publication de
13 volumes, tant de veilles, une si persvrante conscience, des succs
mme, une oeuvre historique qui a dj une place en Europe, aprs ce roman
mme, dans lequel nos ennemis mmes reconnaissent une force magistrale,
il n'y a pas une gazette, une revue petite ou grande qui soit venue  nous,
et nous nous demandons si le prochain roman que nous publierons, nous ne
serons pas encore obligs de le publier  nos frais;--et cela quand les
plus petits fureteurs d'rudition et les plus minces crivailleurs de
nouvelles, sont dits, rmunrs, rimprims.

      *       *       *       *       *

_Dimanche 11 mars_.--On sort de table... Femme au dlicat profil, au joli
petit nez droit,  la bouche d'une dcoupure si spirituelle,  la coiffure
de bacchante donnant aujourd'hui  sa physionomie une grce mutine et
affole, femme aux yeux tranges qui semblent rire, quand sa parole est
srieuse. Toutes les femmes sont des nigmes, mais celle-ci est la plus
indchiffrable de toutes. Elle ressemble  son regard qui n'est jamais en
place, et dans lequel passent, brouills en une seconde, les regards
divers de la femme. Tout est incomprhensible chez cette crature qui
peut-tre ne se comprend gure elle-mme; l'observation ne peut y prendre
pied et y glisse comme sur le terrain du caprice. Son me, son humeur, le
battement de son coeur a quelque chose de prcipit et de fuyant, comme le
pouls de la Folie. On croirait voir en elle une Violante, une de ces
courtisanes du XVIe sicle, un de ces tres instinctifs et drgls qui
portent comme un masque d'enchantement, le sourire plein de nuit de la
Joconde. Il y a souvent comme la tombe d'une larme au milieu d'une de ses
blagues, et presque toujours, au bout d'une de ses phrases attendries, un
strident _rrrr_, qui semble la crcelle de l'ironie.

Et l'on ne sait vraiment si c'est une femme qui a plus envie d'tre  vous
que de se moquer de vous.

      *       *       *       *       *

_Samedi 17 mars_.--Une jouissance tout  fait suprieure: un grand acteur
dans une pice sans talent. Vu Paulin Mnier dans le COURRIER DE LYON. Un
admirable comdien, le comdien suprieur de ces annes. Un crateur de
types, avec une silhouette, des gestes, une physionomie des paules, un
masque du crime d'aprs des tudes sur le vrai, d'aprs des modles
entrevus dans une imitation de gnie.

Paulin Mnier, le seul acteur qui donne aujourd'hui  une salle le frisson,
le petit froid derrire la nuque, que donnait Frdrick Lematre.

      *       *       *       *       *

--L'humoristique chose qu'on me contait hier  propos de l'tiquette des
cours d'Allemagne. Il est dfendu de se moucher, mme d'ternuer devant
les souverains de l-bas. Une ambassadrice de ma famille se trouvait trs
embarrasse quand il lui arrivait de s'enrhumer. Heureusement qu'elle
tait prise en affection par une espce d'antique _camerera mayor_, dans
la famille de laquelle se lguait au lit mort, de gnration en gnration,
le secret de ne pas ternuer devant son souverain. Et elle lui rvla ce
secret: qui est de se pincer le cartilage, intrieur du nez d'une certaine
faon.

      *       *       *       *       *

_Dimanche 1er avril_.--Nous parlions aujourd'hui de l'amoureux  la mode,
de l'homme  femmes de l'heure prsente, et du renouvellement qui se fait
tous les trente ans, dans la physionomie du sducteur. Le _tnbreux_ de
1830 est dmod; qui l'a remplac? le jocrisse de salon, le farceur, le
faiseur d'imitations. Et ce changement vient de l'influence du thtre sur
les femmes. En 1830, c'taient les Antony qui faisaient prime, aujourd'hui
ce sont les Grassot. L'acteur dominant, culminant d'une poque, semblerait
donner le _la_  la sduction amoureuse.

--Certains mots d'une mchancet sublime sont donns  des femmes sans
intelligence: la vipre a la tte plate.

      *       *       *       *       *

_7 avril_.--A la salle du Vaux-Hall, rue de la Douane,  un assaut donn
par Vigneron, qui annonce le _Dsespoir des bras tendus_.

Un rendez-vous de la force moderne, depuis l'athlte de la lutte  main
plate et l'hercule du Nord, jusqu'au gymnaste de l' Adresse franaise.
Tous les types: les forts de la Halle apoplectiques,  la chemise sans
cravate,  la courte blouse relevant et ouverte; les marchands de vins 
nuque de taureau; les maigres petits savatiers plots,  la mine de catin,
le cou et les bras nus dans des gilets de flanelle rose; les souples
tireurs de canne,  la tte de chat; les jolis reints de barrire, un
bouquet de violettes  la boutonnire, ramenant leur avant-bras, pour
faire palper,  leurs voisins, sur le drap de la manche, le _sac de pommes
de terre_ de leurs biceps; les matres d'armes de rgiment, une redingote
passe sur leur veste de salle, la tenue martiale et acadmique, le front
vas, les yeux enfoncs, un petit bout de nez relev et le visage en as
de pique.

A ct de ces hommes, deux genres de femmes: la vieille teneuse de gargot
et de basse table d'hte; la petite fille du peuple, toute jeunette, au
bonnet noir  rubans de feu,  laquelle le gros homme lastique, qui vient
de tirer le sabre, redemande son mouchoir, o les sous sont nous dans un
coin.

--Ce qui me dgote c'est qu'il n'y a plus d'extravagance dans les choses
du monde. Les vnements sont raisonnables. Il ne surgit plus quelque
grand toqu de gloire ou de foi, qui brouille un peu la terre et tracasse
son temps  coups d'imprvu. Non, tout est soumis  un bon sens bourgeois,
 l'quilibre des budgets. Il n'y a plus de fou mme parmi les rois.

      *       *       *       *       *

_10 avril_.--Flaubert, qui part  Croisset marier sa nice, vient me faire
ses adieux. Il nous entretient d'une cration qui a fort occup sa
jeunesse, aussi bien que quelques-uns de ses amis, et surtout son intime,
Poitevin, un camarade de collge qu'il nous peint comme un mtaphysicien
trs fort, une nature un peu sche, mais d'une lvation d'ides
extraordinaire.

Donc ils avaient invent un personnage imaginaire, dans la peau et les
manches duquel ils passaient, tour  tour, et les bras et leur esprit de
blague.

Ce personnage assez difficile  faire comprendre, s'appelait de ce nom
collectif et gnrique: _le Garon_. Il reprsentait la dmolition bte du
romantisme, du matrialisme et de tout au monde. On lui avait attribu une
personnalit complte, avec toutes les manies d'un caractre rel,
compliqu de toutes sortes de btises bourgeoises. a avait t la
fabrication d'une plaisanterie lourde, entte, patiente, continue, ainsi
qu'une plaisanterie de petite ville ou une plaisanterie d'Allemand.

Le _Garon_ avait des gestes particuliers qui taient des gestes
d'automate, un rire saccad et strident  la faon d'un rire de personnage
fantastique, une force corporelle norme. Rien ne donnera mieux l'ide de
cette cration trange qui possdait vritablement les amis de Flaubert,
les affolait mme, que la charge consacre, chaque fois qu'on passait
devant la cathdrale de Rouen.

L'un disant: C'est beau, cette architecture gothique, a lve l'me! Et
aussitt celui qui faisait le _Garon_ s'criait tout haut, au milieu des
passants: Oui, c'est beau et la Saint-Barthlmy aussi, et les
Dragonnades et l'dit de Nantes, c'est beau aussi!... L'loquence du
_Garon_ clatait surtout dans une parodie des Causes clbres qui avait
lieu dans le grand billard du pre Flaubert,  l'Htel-Dieu,  Rouen. On y
prononait les plus cocasses dfenses d'accuss, des oraisons funbres de
personnes vivantes, des plaidoiries grasses qui duraient trois heures.

Le _Garon_ avait toute une histoire,  laquelle chacun apportait sa page.
Il fabriquait des posies, etc., etc., et finissait par tenir un HOTEL DE
LA FARCE, o il y avait la Fte de la Vidange... Homais me semble la
figure rduite, pour les besoins du roman, du _Garon_.

      *       *       *       *       *

_Jeudi 12 avril_.--Nous partons, ce matin, pour le plus ennuyeux voyage
d'affaires du monde, un rembaillement de fermes, qui est le fond de nos
ennuis et de nos proccupations depuis un an...

Le lendemain  Chaumont, il faut attendre jusqu' trois heures la
voiture... Nous attendons sur un petit banc de bois d'o l'on voit la
grande place de la ville, et l'Htel de ville, aux heures tombant avec un
bruit de glas. Ce sont de grosses servantes, crevantes de sant, les joues
presque bleues de sang, qui traversent la place. Aprs les servantes,
dfilent lentement un, deux, trois, quatre, cinq individus. On compterait
les allants et les venants sur ses doigts... Puis un chien qui fait, comme
un homme, le tour de la place, puis un autre... Ah! une femme en chapeau!
Il y a, au milieu de la place, une petite voiture--boutique de mercerie,
o personne n'achte... A deux heures la marchande ferme et s'en va bien
contente. Il y a quelque chose de plus mort que la mort; c'est le
mouvement de la place d'une ville de province.

Le soir nous sommes  Breuvannes, chez ce vieil ami de notre famille, M.
Colardez. Il est l, toujours le mme, toujours dans ses livres, avec sa
mmoire, son intelligence, son ironie reste debout. Philosophant avec ce
grand et charmant esprit, en cette petite alle toute droite de son jardin,
dans laquelle nous allons jusqu'au bout, puis nous revenons, nous causons
de la mort de la province, depuis la Rvolution qui a commenc  appeler
toutes les capacits dans la capitale. Car tout va aujourd'hui  Paris:
les cerveaux comme les fruits; et Paris est en train de devenir une ville
colossale et absorbante, une cit--polype, une Rome au temps d'Aurlien.

Et revenant  la province, Colardez nous esquisse des figures
pantagruliques des vieux temps de la Haute-Marne, o nos aeux, du matin
au soir, toujours prts  boire, nos aeux restaient sur le banc de pierre
de leur porte  raccrocher des buveurs, tandis que leurs dignes pouses se
faisaient des noirs au visage, en buvant  la cave un coup du vin, et
remontaient trbuchantes. Il nous peint ces triomphantes apoplexies des
propritaires dans leurs jardinets, aprs une rincette d'eau-de-vie, sous
un coup de soleil de juin: natures perdues qui n'ont gure laiss
d'hritiers que ce notaire de Daillecourt, qui ces annes-ci, aprs un
souper prolong jusqu' huit heures du matin, fit explosion,  table.
_Crepuit mdius_, oui, son ventre clata, sans figure aucune.

      *       *       *       *       *

_17 avril_.--Au fond des plaintes des fermiers, il y a ce fait
incontestable. Il n'y a plus de bras pour les travaux de la terre.
L'ducation dtruit la race des laboureurs et par consquent
l'agriculture... Et tout en se lamentant, notre fermier Flammarion nous
fait remarquer que nous marchons sur des champs  nous: impossible
vraiment de plus ressembler aux champs des autres.

      *       *       *       *       *

_23 avril_.--Un ennui vague qui n'a pas d'objet, et qui se promne de long
en large chez moi. La vie est dcidment trop plate. Il n'y a pas deux
liards d'imprvu ici-bas. Il ne m'arrive rien que des catalogues de ventes,
puis des bobos ressasss, des migraines connues. C'est tout. Je n'hrite
pas d'un monsieur que je ne connais pas. Cette jolie maison que j'ai vue 
vendre rue Larochefoucauld, on ne m'apportera pas ce soir sa donation sur
un plat d'argent. Et quand je repasse toute mon existence, a t toujours
comme a, rien qui sort du train-train des vnements ordinaires et j'ai
le droit d'appeler la Providence une martre.

Je n'ai eu qu'une aventure: je regardais, sur les bras de ma nourrice, un
joujou, un joujou trs cher. Un monsieur qui passait me l'a achet!

--L'ennui est peut-tre un privilge. Les imbciles ne sentent pas
s'ennuyer. Peut-tre mme qu'ils ne s'ennuient pas. Une rvolution, tous
les dix-huit ans, leur suffit pour se distraire.

      *       *       *       *       *

_Jeudi 10 mai_.--...Ce soir Gavarni nous parle de ses amours ralises et
de ses amours bauches, de cent cinquante femmes environ, allant des
cratures les plus quintessencies aux dernires gourgandines,--dont il a
aim  fond la moiti, et courtis de trs prs l'autre moiti. Parmi ces
amantes, revient dans ses souvenirs une femme prise d'un vrai sentiment
pour lui, et qu'il a toujours respecte  cause de relations avec sa
famille. Et il raconte que, lorsque elle avait t bien sage, il
l'emmenait djeuner chez Bancelin, o il y avait un lit et des pantoufles
dans les cabinets, et que la pauvre femme,  la vue de ces choses, qui
n'taient pas faites pour elle, se mettait  pleurer.

Nous lui demandons s'il a jamais compris une femme? Une femme, mais c'est
impntrable, non pas parce que c'est profond, mais parce que c'est
creux! Nous lui demandons encore s'il a t jamais vraiment amoureux?
Non, je n'ai aim bien rellement que mon pre, ma mre, mon enfant!

      *       *       *       *       *

--L'esprit ne dort pas dans le sommeil, mais il semble tomber, la nuit,
sous l'esclavage des sensations physiques qui le rgissent.

      *       *       *       *       *

_25 mai_.--Il y a en nous un instinct irraisonn qui nous pousse 
l'encontre des despotismes d'hommes, de choses, d'opinions. C'est un don
fatal que l'on reoit en naissant, et auquel on ne peut se soustraire. Il
y a des esprits qui naissent domestiques et faits pour le service de
l'homme qui rgne, de l'ide qui russit, du succs: ce terrible
dominateur des consciences,--et c'est le plus grand nombre, et ce sont les
plus heureux. Mais d'autres naissent, et nous sommes de ceux-l, avec un
sentiment insurrectionnel contre ce qui triomphe, avec des entrailles
amies et fraternelles pour ce qui est vaincu et cras sous la grosse
victoire des ides et des sentiments de l'universalit, avec enfin cette
gnreuse et dsastreuse combativit, qui, ds huit ou dix ans, leur fait
se donner des coups de poing avec le tyran de leur classe, et tout le
reste de leur vie, les confine dans l'opposition de la politique, de la
littrature, de l'art.

      *       *       *       *       *

_7 juin_.--Bar-sur-Seine. Une chose bien caractristique de notre nature,
c'est de ne rien voir dans la nature qui ne soit un rappel et un souvenir
de l'art. Voici un cheval dans une curie, aussitt une tude de Gricault
se dessine dans notre cervelle; et le tonnelier frappant sur une futaille
dans la cour voisine, nous fait revoir un lavis  l'encre de Chine, de
Boissieu.

      *       *       *       *       *

_Juin_.--Un curieux monument de l'ducation donne par les pres de
famille  leurs enfants sous Napolon Ier. Le pre d'un mien parent, lui
avait dit: Il faut que tu saches le latin, on peut se faire comprendre
partout quand on sait le latin. Il faut que tu saches le violon, parce que
si tu es prisonnier, de guerre dans un village, tu pourras faire danser
les paysans et a te rapportera quelques sous, et si tu es prisonnier dans
une ville, on pensera de toi que tu es un jeune homme distingu,
appartenant  une bonne famille et cela t'ouvrira les socits et te fera
faire de bonnes connaissances. Et puis, il faut que tu dormes sur l'afft
d'un canon comme sur un lit, et pour t'y habituer, tu vas coucher pendant
huit jours sur une couverture, attache sur le parquet par quatre clous.

      *       *       *       *       *

--Ma cousine disait  M. Colardez: On dit que vous gtez terriblement
votre enfant?

--Madame, j'en ai perdu un!

N'est-ce point un mot d'esprit du coeur.

      *       *       *       *       *

_26 juin_.--Il n'y a point de thtre ici. Je m'en vais au tribunal voir
juger, un jour de police correctionnelle.

Une salle blanchie  la chaux, o passe le tuyau d'un pole, et o un
Christ mal peint qui regarde un Napolon en pltre. Une petite servante de
treize ans est sur un banc, une malheureuse enfant: Elle gagnait quatre
francs par mois chez une femme qui l'accuse de vols de liqueurs et de
sirops.

La Justice est l, avec la cravate blanche et les lunettes d'or du
prsident. Un jeune substitut replet, le coude sur son code, avec une
dsinvolture de blas dans une loge d'Opra. En face, le greffier qui a
l'air d'un diable de Nuremberg. Puis, en bas du tribunal, la face plate et
les yeux bords de jambon, l'huissier avec son petit manteau noir qui pend
 son habit, comme une aile casse de chauve-souris.

La petite fille pleure. Vraiment,  voir la misrable petite, pelotonne
sur le banc, et le mouchoir aux yeux, et qui a commenc par la mendicit,
et qui n'a eu nul appui, nul enseignement pour rsister aux pauvres petits
vices de son ge, il vous prend une mlancolie profonde. On en sort  la
voix du prsident qui, s'adressant au pre de l'enfant, un mendiant idiot,
lui reproche de n'avoir pas dvelopp _le sens moral_ dans son enfant. A
ce mot le pre semble vaguement chercher une araigne au plafond. La
petite fille en a pour quatre ans de maison de correction.

On passe  une affaire d'outrage aux moeurs. Il y a deux fillettes de
treize  quatorze ans, aux yeux de charbon ardent, qui se dandinent et se
frottent avec une lascivit animale, contre les bancs. Elles dposent de
_sottises_ qu'on leur a faites, avec une aisance, une proprit de termes
vritablement monstrueuse. Le prvenu est un gros homme,  paules de
boeuf, sanguin, interrupteur qui veut toujours parler, donner _l'opinion
de ses ides_, et dont l'motion se trahit par un croissant de
transpiration sous les aisselles, sur sa blouse. A tout moment il se lve,
agitant derrire son dos, ses deux grosses mains de Goliath. Les tmoins
dposent: des dpositions baveuses, gluantes et qui s'embrouillent. Tout
se passe en famille. Il y a une interruption d'audience, o tout le monde
se rapproche; l'huissier offre une prise au prvenu; les tmoins, le
brigadier de gendarmerie, le public, le greffier entrent dans le prtoire
et se mlent au groupe. L'avocat discute un plan des lieux avec le
brigadier, le prvenu retouche au plan.

Les tmoins s'embrouillent de plus en plus, et je ne sais ce qui arrive,
parce qu'il est six heures, et que l'avocat ne fait que commencer sa
plaidoirie: un tableau effrayant de la dmoralisation des villages par la
balle du colporteur, par les obscnits que les fillettes lui achtent en
se cotisant.

      *       *       *       *       *

--Mon cousin me contait que dans une maison de Jeu, au 36 de la rue
Dauphine, il avait vu, dans sa jeunesse, un homme aprs avoir perdu une
grosse somme, dans une contraction nerveuse, chiffonner son chapeau de
feutre comme un linge, se moucher dedans, et le mettre dans sa poche.

--Malheur aux productions de l'art dont toute la beaut n'est que pour
les artistes... Voil une des plus grandes sottises qu'on ait pu dire:
elle est de d'Alembert.

--Un songe qui vous donne une femme, une femme indiffrente, vous laisse
quelques heures, au rveil, un sentiment de reconnaissance et comme une
ombre d'amour pour cette femme.

--La sduction d'une oeuvre d'art est presque toujours en nous-mme et
comme dans l'humeur du moment de notre oeil. Et qui sait si toutes nos
impression de choses extrieures ne viennent pas, non de ces choses, mais
de nous. Il y a des jours de soleil qui semblent gris  l'me, et des
ciels gris que l'on se rappelle comme les plus gais du monde. La bont du
vin, c'est le verre, l'instant, le lieu, la table o on le boit. La beaut
de la femme, c'est l'amour qui la regarde.

      *       *       *       *       *

_24 aot_.--Aubryet a invit  dner aujourd'hui chez lui tous les dneurs
de Charles Edmond de dimanche dernier. Nous sommes Saint-Victor, Flaubert,
Charles Edmond, Ludovic Halvy, Claudin et Thophile Gautier. Un
appartement, rue Taitbout, au cinquime, o a pass un tapissier de
lorettes. Un salon capitonn de soie gorge de pigeon avec un plafond de
Faustin Besson. Une salle  manger meuble de ce bric--brac de la
porcelaine et de la verrerie, qu'Arsne Houssaye a mis  la mode. On
s'assied  table, et de suite, la causerie prend feu  propos de Ponsard,
en train _de lutiner Titania_, dans une pice  l'imitation de
Shakespeare.

--Vous n'avez jamais vu Ponsard? Figurez-vous un gendarme qui fait ses
farces... Toi, Tho, tu as t bien, tu l'as fortement reint, dit
Saint-Victor.

--Oh! moi, toujours, rpond Gautier, c'est l'homme avec lequel on a tap
sur mes admirations... c'est la mchoire d'ne dont on s'est servi pour
assommer Hugo.

--Eh bien! vocifre Flaubert, il y en a encore un que j'abomine plus que
Ponsard, c'est le _gas_ Feuillet! J'ai lu trois fois son JEUNE HOMME
PAUVRE... qui a une place de 10 000 francs... Et savez-vous  quoi on
reconnat que son jeune homme est distingu: c'est qu'il sait monter 
cheval... Oui, et puis, tu sais, il y a dans tous ses livres, des jeunes
gens qui ont des albums et qui prennent des sites...

--Savez-vous, vous autres, avec quoi un jeune homme tait riche, il y a
vingt ans, soupire un dneur, lisez Paul de Kock, vous y trouverez:
Charles tait riche, il avait 6 000 livres de rente, mangeait tous les
soirs un perdreau truff, entretenait un rat de l'Opra,--et c'tait vrai!

L-dessus, une imitation par Claudin de Gil-Perez dans MIMI BAMBOCHE. Et
toute la table de lui crier que c'est de la rcration de bagne, du
Poulman en goguette... enfin toute une srie d'aperus suprieurs sur ce
que cela doit produire sur les cervelles de gandins, sur ces ttes qui ont
une raie qui va jusque dans le crne.

Puis on passe du Champagne, g de vingt-deux ans; et il est question des
morts de la Rvolution, d'une sorte d'exhumation du cimetire de la
Madeleine, et de l'chafaud de la du Barry, d'o sort--pourquoi!
comment!--une discussion sur l'art antique entre Saint-Victor, et Gautier
qui a dclar Phidias: un _dcadent_.

--Vous ignorez, dit Saint-Victor, au sortir de table, en remuant son caf,
que c'est aujourd'hui la Saint-Barthlemy et que Voltaire aurait eu la
fivre. Parfaitement! fait Flaubert sur une note thtrale. Et voici
Saint-Victor et Flaubert  dclarer Voltaire, le plus sincre et le plus
ingnu des aptres, et nous,  nous regimber de toute la force de nos
convictions. Ce sont des clats de voix, des cris, des vocifrations.--Un
martyr ... en exil une partie de sa vie!--Oui, mais la popularit?--Une
me tendre ... l'affaire Calas.--Eh! mon Dieu, c'est l'affaire Peytel de
Balzac.--Pour moi, c'est un saint! beugle exaspr Flaubert.--Vous qui
tes un physiologiste, vous n'avez donc jamais regard la bouche de cet
homme-l?--Quant  moi, dit Gautier, cet homme, je ne peux pas le sentir,
je le trouve _prtreux_, calotin, c'est le Prud'homme du disme, oui, pour
moi, voil ce que c'est: le Prud'homme du disme.

La discussion s'teint un moment, puis reprend autour d'Horace, ou
quelques-uns veulent retrouver Branger, et dont Saint-Victor vante la
puret de la langue, langue que Gautier trouve bien infrieure 
l'admirable langue de Catulle.

Et nous voici arrivs  la question de l'immortalit de l'me, cette
causerie force, aprs un bon dner, entre intelligences suprieures.

C'est inadmissible, dit Gautier, vous figurez-vous mon me gardant la
conscience de mon moi, se rappelant que j'ai crit au MONITEUR, quai
Voltaire, 13, et que j'ai eu pour patrons Turgan et Dalloz... Coupant
Gautier, Saint-Victor jette: L'me de M. Prud'homme, on ne se l'imagine
pas, n'est-ce pas, arrivant en lunettes d'or devant Dieu, auquel elle
dirait: Architecte des mondes... Gautier reprend tranquillement: Nous
admettons parfaitement l'inconscience avant la vie, ce n'est pas difficile
de la concevoir aprs. Tenez, la fable des anciens, la coupe du Lth,
voil ce qui doit tre. Moi je n'ai peur que de ce passage du moment, o
mon _moi_ entrera dans la nuit, o je perdrai la conscience d'avoir
t...--Il y a cependant un grand horloger, balbutie timidement
Claudin.--Ah! si nous tombons dans l'horlogerie... sais-tu, Claudin, qu'il
y a un infini matriel, et que c'est une dcouverte toute rcente...--Oui,
oui, c'est le mot de Henri Heine, jette Saint-Victor, nous demandons ce
que sont les toiles, ce que c'est Dieu, ce que c'est la vie. On nous
ferme la bouche avec une poigne de terre glaise, mais est-ce l une
rponse?...--coute, Claudin, continue placidement et imperturbablement
Gautier, en admettant qu'il y ait des tres dans le soleil, un homme de
cinq pieds dans la terre, aurait 750 lieues de haut dans le soleil,
c'est--dire que les semelles de tes bottes, pour peu que tu portes des
talons, auraient deux lieues, la hauteur de la mer dans sa plus grande
profondeur; coute toujours bien, Claudin: et avec tes semelles de bottes
de deux lieues, tu possderais 75 lieues de masculinit  l'tat
naturel...--Tout cela est trs gentil, mais... fait Claudin se rebiffant
un peu--Catholicisme et Markowski, voil ta devise, Claudin, lui lance
brutalement Saint-Victor.

Voyez-vous, dit Gautier en se rapprochant de nous, l'immortalit de l'me,
le libre arbitre, c'est trs drle de s'occuper de tout cela jusqu'
vingt-deux ans; mais aprs, a n'est plus de circonstance. On doit
s'occuper  avoir une matresse qui respecte vos nerfs,  convenablement
arranger son chez soi,  possder des tableaux passables... et surtout 
bien crire. Voil l'important: des phrases bien faites, et encore
quelques mtaphores; oui, quelques mtaphores, a pare
l'existence...--Markowski, Markowski, qu'est-ce que c'est que a? rptait
Flaubert dans un coin du salon avec l'ignorance d'un vrai provincial,--Mon
cher,--c'est Claudin qui parle,--Markowski tait un bottier. Il s'est mis
 apprendre le violon tout seul, et puis  danser aussi tout seul. Alors
il a donn des bals avec des filles. Dieu a bni ses efforts. Il est sorti
vivant de quelques racles que lui a fait distribuer Adle Courtois, et
aujourd'hui il est propritaire de la maison qu'il habite.

En descendant l'escalier d'Aubryet, je demande  Gautier s'il ne souffre
pas de ne plus habiter Paris.

Oh! cela m'est parfaitement gal. Ce n'est plus le Paris que j'ai connu.
C'est Philadelphie, Saint-Ptersbourg, tout ce qu'on veut!

      *       *       *       *       *

--Les mots! les mots! On a brl au nom de la charit, on a guillotin au
nom de la fraternit. Sur le thtre des choses humaines, l'affiche est
presque toujours le contraire de la pice.

      *       *       *       *       *

--Une main humaine, presque toujours une main de femme, les doigts autour
d'une aumnire tendue,--c'est la qute dans l'glise catholique; une
espce de filet  papillons, au bout d'un bton de bois  rallonge,--c'est
la qute dans la chapelle protestante.

Ne trouvez-vous pas que ce sont bien l les deux religions?

      *       *       *       *       *

_6 septembre_.--Nous partons pour l'Allemagne avec Saint-Victor... J'ai vu
Heidelberg. Il m'a sembl voir l'oeuvre de Victor Hugo, quand la postrit
aura pass dessus, quand les mots seront rouills, quand les pans superbes
de l'difice littraire revtiront la solennit de la ruine, quand le
temps, comme un lierre centenaire, montera dans la beaut des vers. Vieux
et casss, les hmistiches garderont la majest foudroye de ces rois
Sarmates, frapps de boulets en pleine poitrine. Et le vaste palais de
posie du matre demeurera grand et charmant, comme ce gant de grce
mlant Albert Durer  Michel-Ange, brouillant Rabelais et Palladio, ayant
Gargantua dans sa tonne et l'_Invicta Venus_ dans sa chapelle.

      *       *       *       *       *

_Jeudi 6 septembre_.--Au muse de Cassel, des Rembrandt presque ignors.
Entre autres une merveilleuse bndiction de Jacob; un rve de lumire
blonde. Ce sont des lgrets de peinture  la colle, des transparences
d'aquarelle, une touche voltigeante et pareille  un rayon de soleil sur
de l'caille, toutes les couleurs qu'aime Rembrandt, jusqu' celles qu'il
tire de la fermentation et de la moisissure des choses, ainsi que des
fleurs de pourriture et des phosphorescences de corruption. Le jour est
biblique. Les trois lumires dgrades, la pnombre entourant le vieillard,
la douce lumire du mnage, le rayonnement des enfants, semblent
l'admirable image de la famille: Soir, Midi, Aube.--Le Pass dans l'ombre
bnissant, par-dessus le Prsent clair, l'Avenir blouissant.

      *       *       *       *       *

--Je demande  un garon de l'htel de l'EMPEREUR ROMAIN, je ne sais
pourquoi, s'il y a quelqu'un qui rgne  Cassel. Il y a des points sur le
globe o l'on ne voit point la place d'un souverain. Le garon m'apprend
qu'il y en a un cependant  Cassel, sous lequel Cassel gmit: le royaume
d'Yvetot sous Denys le Tyran! Mais enfin, dis-je  ce garon, vous tes
un pays constitutionnel, vous avez des chambres, vous devez avoir une
opposition. Eh bien qu'en faites vous?--Rien, Monsieur. Il n'y a personne
chez nous pour se mettre  la tte de l'opposition!

      *       *       *       *       *

_Vendredi 7_.--Berlin... En sortant de Kroll, la voiture m'emporte 
travers des rues de palais, sur le petit pav bruyant, je ne sais o, 
une porte claire o il y a une affiche. J'entre dans une grande salle
rayonnante de gaz. Une dizaine de femmes, auprs des tables, sont sur des
divans, dans des poses lasses et stupides. Au milieu un petit pianiste
mcanique de quinze ans, de la force d'une nuit de musique, automatique et
flave, sans regard, joue ternellement sur un piano. De temps en temps, la
voix de soprano d'une femme se lve avec la musique et bruit avec elle.

La porte du fond parfois s'ouvre, et des femmes entrent, marchent avec des
pas de revenants, et s'asseyent. Elles ont des tailles plates de poupes,
et l'on cherche dans leur dos, comme dans le dos d'Olympia, o on les
remonte. Une ple vierge  la Holbein apparat jouant avec des fruits sur
une assiette, grignotant, et riant d'un rire de songe...

Puis me voici dans la lumire rousse d'un petit caf enfum. Les cigares
et les pipes y font des nuages visibles et qui se tordent comme une ide
bte qu'on poursuit. Trois jeunes filles en costume tyrolien, l'aigrette
au chapeau, les bretelles  la gorge, chantent sur une estrade et font
sonner l'cho de leurs montagnes.

Et alors vers ma table, le crne et le front balays et baigns de grandes
mches de cheveux blancs, quelqu'un d' peine vivant, d'oubli par la mort,
par la guerre, s'approche, branlant comme une ruine. Le pauvre petit
vieillard, ensuair dans sa longue redingote tache du ruban d'une croix,
avance vers moi sa tte, o deux yeux sortent, fixes et saillants, morts
et terribles comme ceux d'un soldat, auquel on enfoncerait une baonnette
dans le ventre. De grosses moustaches blanches lui masquent la bouche, et
lui remontent jusqu'au bout du nez, quand il parle. Son menton tout
court et raval par l'dentement, a un perptuel tremblotement. Il
semble mcher des restes d'ides, de souvenirs, de mots. Il a peine 
porter la petite bote de parfumerie, o il cherche l'eau de Cologne et la
pommade qu'il veut me vendre. A tout moment, il les pose devant moi, en
s'appuyant dessus, prt  tomber; et ses yeux s'ouvrant de plus en plus,
le vieux soldat de Blucher, de cette voix qui semble sortir d'un trou, de
cette voix de son pass, un murmure comme un cri de dessous la neige, me
bredouille en franais: _Entr  Paris!_

On respire ici, dans cette ville nocturne, un air d'Hoffmann.

      *       *       *       *       *

_Samedi 8 septembre_.--... Battant les rues, cette nuit, nous rencontrons
deux jeunes filles, portant ces chapeaux qu'on voit dans les estampes 
l'aquateinte d'aprs Lawrence, ces grands chapeaux d'o pend une dentelle
noire, dont les pois semblent faire danser sur la figure des femmes des
grains de beaut... Nous nous attablons avec elles, dans un jardin de caf,
et leur offrons une glace, un fruit, n'importe quoi. Ces deux jeunes
filles toutes blondes, au bleu sourire des yeux, et dont l'une a le type
anglique d'une vierge de Memling, se font apporter deux ctelettes de
veau...Elles ont leurs mres, disent-elles, et nous voici dans un
_gasthaus_ d'un faubourg de Berlin, tnbreux comme la caverne de Gil Blas,
et verrouill de serrureries et de ferronneries comme un vieux burg, et
servis par un garon considrant ces femmes avec l'air  la fois niais,
cocasse et sensuel de Pierrot, regardant, par une fente, l'intrieur d'une
cole de natation de femmes... Chez la jeune fille au type de Memling, les
yeux dans le plaisir, au lieu de se voiler et de mourir, vous regardent
comme des yeux de rve. C'est une clart, une lucidit trange, un regard
somnambulesque et extatique, quelque chose d'une agonie de bienheureuse
qui contemplerait je ne sais quoi au del de la vie. Ce regard singulier
et adorable n'est pas une lueur, ni une caresse, il est une paix, une
srnit. Il a un ravissement mort et comme une pmoison mystique.

J'ai possd dans ce regard toutes les vierges des primitifs allemands.

      *       *       *       *       *

_10 septembre_.--Dresde... Assis sur sa malle, Saint-Victor passe toute la
soire  causer avec nous. Il dit de Grandville et de ses caricatures
philosophiques: Il me fait l'ide d'un homme qui s'embarquerait pour la
lune... sur un ne de Montmorency. Il dit de Dor: C'est Michel-Ange
dans la peau de Victor Adam!

Ensuite il nous parle avec enthousiasme, presque avec une cupidit
amoureuse de cette fameuse Vote verte, que nous allons voir, de ces
diamants, de ces pierres prcieuses, sur lesquelles il semble que la
lumire soit heureuse, il semble que le rayon jouisse... S'il tait riche,
il aimerait  en avoir,  les tirer de leur crin,  les faire chatoyer au
soleil, comme un avare tire de l'or au jour. Et de l, des diamants, la
conversation monte au pape, puis du pape  Dieu, et finit par cette parole
d'un roi de Perse: Pourquoi y a-t-il quelque chose?

--Trs intressants: ces deux Watteau du muse de Dresde (n661-662),
tableaux beaucoup moins noys dans la tonalit vnitienne que les autres
tableaux du matre, et d'o Pater a tir toute sa palette, toute sa claire
et un peu frigide palette, aux petits tons blancs, jaunes, vermillonns:
palette que j'tais tent de lui croire personnelle.

      *       *       *       *       *

--_16 septembre_.--Nuremberg. Il y a dans les rues des casse-noisettes qui
marchent sans bruit, et dans les lanternes des maisons, des femmes qui
regardent distraitement et laissent tomber sur le passant un sourire
effeuill. Nous causons ce soir de la vie antdiluvienne qu'on doit mener
ici, une vie qui ne doit pas avoir plus de conscience d'elle-mme que la
conscience du sable dans le sablier... Et comme, en causant, nous
tripotons quelques bibelots achets ici, Saint-Victor nous conte  ce
sujet le plus beau trait d'amour et de bibeloterie qui soit: Charles Blanc
rapportant  sa matresse, de Copenhague  Paris, un service  th de
porcelaine de Saxe,--sur ses genoux.

Au cimetire, parmi les cnotaphes chargs d'armoiries, une tombe
d'Amricaine portant ce beau cri de guerre de la foi: _Resurgam_. Tout 
ct se trouve l'antique tombeau d'un apothicaire ou d'un potier d'tain,
o se trouvent deux seringues modeles en bronze: deux seringues
tmoignant combien ce peuple est insensible  l'ironie, et  quel point le
ridicule n'existe pas en Allemagne.

      *       *       *       *       *

_18 septembre_.--Munich. Une brasserie dans un Parthnon de
carton-pierre... Les fresques de Kaulbach sont btes comme une mtaphore
de la Rvolution: c'est l'hydre du fdralisme et les grenouilles du
Marais, excuts par un rapin chass de l'atelier de M. Biard.

--A la Glyptothque. Le faune Barberini. La plus admirable traduction, par
le marbre et l'art statuaire, d'une humanit contemporaine des Dieux.
Cette gracieuse tte renverse par le sommeil sur l'oreiller du bras,
l'ombre calme de ces yeux clos, le sourire de cette bouche d'o semble
s'exhaler un souffle, la mollesse el la tendresse de ces joues dtendues
par le repos: c'est le tranquille et beau sommeil de l'humanit au sortir
des mains du Crateur. Tel, je me figure, le sommeil d'Adam, dans la nuit,
o une compagne lui fut donne.

      *       *       *       *       *

_25 septembre_.--Je dne (le dner est ici  deux heures), je dne 
l'htel de Francfort en face d'une Viennoise, accompagne de son frre en
uniforme, d'une jeune fille dcollete  la peau blouissante. Quelle
gat des yeux, quelle fte du regard s'en est alle avec la suppression
de ce dcolletage en plein jour du XVIIIe sicle,--gard ici.

      *       *       *       *       *

_Lundi 24 septembre_.--Vienne. Muse Lichtenstein... Quatre Chardin, dans
une tonalit plus chaude, plus bitumeuse, que ceux que je connais en
France. LA RATISSEUSE: fichu blanc et bleu, casaquin brun, tablier blanc.
Dans le bonnet et le tablier des rugosits, de vraies scories de blanc
d'argent en plein bain d'huile. Esquisse signe: _Chardin_, 1738.--LA
POURVOYEUSE; du jaune, du rouge, du rose, du bleutre violac, poss l'un
 ct de l'autre dans la figure, et jouant la tapisserie au gros point,
sign: _Chardin_, 1735.--LA GOUVERNANTE, place trop haut pour tre bien
vue, mais dans un ton roux superbe.--Un sujet non grav dans le temps (LES
ALIMENTS DE LA CONVALESCENCE), une femme cassant un oeuf qu'elle se
prpare  faire cuire dans une pole: la femme dans des tons doucement
roses, violacs, blanchtres, sur un fond chaudement sombre.

      *       *       *       *       *

_Paris, 30 septembre_.--Au sortir de cette ville de bruit et de mouvement
(Vienne), o les voitures volent, o les pavs sonnent, o il y a dans les
rues un monde riant et gai  poigne, et o les femmes ne sont plus les
Allemandes de Berlin, mais des femmes au sang ml, des mtis de
Hongroises, de Croates, de Bohmes, de Russes, au front bas,  l'oeil
amoureux, et qui depuis la fille de boutique jusqu' l'Impratrice, sont
des images de volupt... Paris me parat gris et morne, et ses femmes
inexpressives, et les roues de ses voitures avoir des chaussons de
lisires. Rien de la patrie ne me sourit, pas mme notre intrieur.

--La vanit de l'auteur dramatique a quelque chose de la dmence de ce fou
de Corinthe, convaincu que le soleil tait uniquement fait pour
l'clairer--lui seul.

      *       *       *       *       *

_8 novembre_.--Savez-vous comment on a pris Sbastopol? Vous croyez que
c'est Plissier, n'est-ce pas? nous dit quelqu'un d'assez bien inform.
Et il continue: Ah! que la vraie histoire n'est jamais l'histoire!
Plissier n'y a t pour rien. On a pris Sbastopol par le ministre des
affaires trangres.

Il y avait  Saint-Ptersbourg, pendant la guerre, un attach militaire de
Prusse, M. de Munster, trs aim en Russie, et qui envoyait au roi
Guillaume tous les dtails secrets de la campagne, les procs-verbaux des
conseils de guerre tenus chez les Impratrices. Le roi de Prusse ne
communiquait les dpches de M. de Munster  personne, pas mme  son chef
de cabinet, M. du Manteuffel. Il ne les communiquait qu' son mentor
intime, M. de Gerlach, un mystique germain, un conservateur fodal  la de
Maistre, plein de mpris pour les parvenus du droit national, et outr de
la visite de la reine Victoria  Paris.

M. de Manteuffel eut connaissance de cette correspondance secrte. Il la
fit intercepter et copier, pendant le trajet qu'elle faisait du palais
chez M. de Gerlach. Dans ces lettres se trouvaient toutes les rvlations
possibles sur la dfense de Sbastopol. Ainsi on y disait: Si tel jour on
avait attaqu Sbastopol  tel endroit, il tait pris. Et encore: Il n'y
a qu'un point  attaquer (et qu'on dsignait) et tout est perdu, mais tant
que les Franais ne l'auront pas trouv, il n'y a rien  craindre. Le
gouvernement franais achetait le voleur qui interceptait la
correspondance au profit du ministre, et l'empereur Napolon avait
communication des lettres rvlatrices. Il envoyait aussitt  Plissier
l'ordre de tenter l'assaut sur un endroit qu'il lui indiquait, toutefois
sans pouvoir lui mander sur quoi il fondait la certitude de son succs.

Plissier ayant en mmoire l'assaut manqu du 18 juillet, se refusa 
donner l'assaut demand par l'Empereur. Dpches sur dpches. Plissier
impatient, et qui n'tait pas commode, coupe le tlgraphe. L'Empereur
est au moment de partir. Enfin le gnral Vaillant est envoy, et les
indications de M. de Munster font gagner la Tchernaia et attaquer Malakoff
dans le point juste o il fallait l'attaquer.

Ces lettres n'ont cot que 60,000 francs, un morceau de pain. Maintenant,
allez voir la prise de Malakoff d'aprs les journaux, au Panorama[1].

[Note 1: _Note communique_. On a su depuis par une publication de M.
Seiffert, le directeur de la Cour des comptes  Potsdam, que M. de
Manteuffel, le ministre des affaires trangres, pour se prmunir contre
les agissements du parti russe, trs puissant alors  la cour de Berlin,
avait de compte  demi avec M. de Hinkeldey, le prsident de la police,
organis un service secret, qui, depuis plus d'un an, lui livrait la copie
des lettres particulires que M. de Gerlach et M. de Niebuhr changeaient
derrire son dos, avec l'attach militaire de Prusse  Saint-Ptersbourg.
C'est par l'agent du ministre prussien, que M. de Moustier fut inform, au
moment o l'on allait lever le sige de Sbastopol, de l'tat dsespr de
la place. M. de Manteuffel rendait ainsi, par des voies mystrieuses, un
signal service aux puissances occidentales, en mme temps qu' son pays,
car si le dernier mot de la guerre tait rest  la Russie, la Prusse
serait retombe sous la pesante tutelle de la cour de Saint-Ptersbourg.
Il est galement permis de croire qu'en cette affaire, M. de Manteuffel
obissait un peu  son ressentiment contre le parti russe, qui ne lui
pardonnait pas d'avoir empch le roi de Prusse de prendre fait et cause
pour son beau-frre, l'Empereur Nicolas.

Donc le fait avanc par mon frre et moi, dans notre JOURNAL, est
parfaitement vrai, sauf quelques petites erreurs de dtail, provenant du
rcit, tel qu'il nous a t fait  cette poque.]

      *       *       *       *       *

--Dans les socits de la vie, le lendemain ne rit jamais comme la veille.
La gat d'un salon se fane avant son papier. Le plaisir d'une maison
vieillit avant ses htes.

      *       *       *       *       *

_Samedi 19 octobre_.--Nous allons voir les curies de Chantilly. Cela est
de la rocaille grande comme une ruine romaine. C'est peut-tre le plus
grand effort du XVIIIe sicle vers le colossal.

--Dans l'histoire du monde c'est encore l'absurde qui a fait le plus de
martyrs.

      *       *       *       *       *

_18 novembre_.--Je vais ce soir  l'ELDORADO, un caf-concert du boulevard
de Strasbourg, une salle  colonnes d'un grand luxe de dcor et de
peintures.

Mon Paris, le Paris o je suis n, le Paris des moeurs de 1830  1848 s'en
va. Il s'en va par le matriel, il s'en va par le moral. La vie sociale y
fait une grande volution qui commence. Je vois des femmes, des enfants,
des mnages, des familles dans ce caf. L'intrieur va mourir. La vie
menace de devenir publique. Le cercle pour le haut, le caf pour le bas,
voil o aboutiront la socit et le peuple... De l une impression de
passer l dedans, ainsi qu'un voyageur. Je suis tranger  ce qui vient, 
ce qui est, comme  ces boulevards nouveaux sans tournant, sans aventures
de perspective, implacables de ligne droite, qui ne sentent plus le monde
de Balzac, qui font penser  quelque Babylone amricaine de l'avenir. Il
est bte de venir en un temps en construction, l'me y a des malaises
comme un corps qui essuierait des pltres.

--Peut-tre n'y a-t-il de bien vraie libert pour l'individu, que
lorsqu'il n'est pas encore enrgiment dans une socit parfaitement
civilise, o il perd l'entire possession de lui-mme, des siens, de son
bien. L'tat surtout, depuis 1789, a t diantrement absorbant, a joliment
entam au profit de tous, les droits d'un chacun, et je me demande si
l'avenir ne nous rserve pas, sous le nom du gouvernement absolu de l'tat,
servi par le despotisme d'une bureaucratie franaise, une tyrannie bien
autre que celle d'un Louis XIV.

      *       *       *       *       *

_21 novembre_.--Tous ces temps-ci, travaill  notre roman de SOEUR
PHILOMNE. Quand vous avez travaill toute la journe, quand votre pense
s'est chauffe le jour entier, sur le papier, sans le contact et le
rafrachissement de l'air extrieur et des distractions, votre tte que
vous sentez, dans la journe, lourde de la crasse d'une cervelle, vous
semble  la nuit, pleine d'un gaz, lger, spirituel, capiteux.

--Il semble que dans la cration du monde, Dieu n'a pas t libre et
tout-puissant. On dirait qu'il a t li par un cahier des charges... Pour
pouvoir faire l't il a t oblig de faire l'hiver.

      *       *       *       *       *

_29 novembre_.--A propos d'un croquis de Mme Hercule, le modle de femme,
clbre par ses histoires extravagantes, Gavarni revient sur sa jeunesse,
sur cette vie de noctambule qu'il affectionnait, sur ces nuits o il se
trouvait avec Mlle Aime et toute une bande de jeunes et honntes femmes
au bois de Boulogne, dans le faubourg du Roule,  la campagne, sur ces
parties qui n'avaient que le plaisir apport par le rire fou de Mlle Aime
et les cocasseries de Chandellier. C'est tonnant, c'est particulier comme
cette gnration de 1830, comme cette socit de Gavarni, qui n'tait pas
une exception, s'amusait de peu, et quelle ingnuit de la premire
jeunesse restait  ces hommes qui avaient trs peu besoin du fouet et du
charme irritant de l'orgie, et qui semblent avoir pass beaucoup de leur
vie avec des bourgeoises trs adultes ou maries, nourrissant des
tendresses secrtes pour eux.

Il nous conte une journe chez Mme Waldor, qui les avait invits, Gavarni,
Chandellier, Mlle Aime,  visiter sa maison de campagne  Saint-Ouen. Or
la maison de campagne tait deux chambres loues dans un btiment de
blanchisseur, et qui n'avaient pour perspective que les murs de la cour et
le linge qui y schait. On y djeunait, on y dnait, et ma foi, on
trouvait tant de charme  la singulire villgiature, qu'on passait la
nuit  causer: les deux hommes assis sur des chaises, les deux femmes
couches sur le lit. Les rafrachissements taient, en tout et pour tout,
un punch qu'on allongeait avec de l'eau, que Chandellier dut aller
chercher  la Seine, en se livrant  toutes sortes de singeries amusantes.

Chandellier: c'tait le grand _drideur_ de Gavarni, qui nous raconte, en
riant encore aux larmes, qu'un jour Mme Hercule se plaignant d'un change
qu'elle avait fait d'un gril et d'une guitare, contre une fausse queue
qu'on lui avait assure tre de la couleur de ses cheveux et qui n'en
tait pas, au milieu de mille lazzis, Chandellier prenant la queue des
deux mains et l'enjambant, se mettait  galoper frntiquement autour de
la chambre, ainsi qu'un enfant mont sur un cheval de bois.

--Parler pour parler, c'est la femme. Les hommes chantent, quand ils sont
entre eux. La femme chante, quand elle est seule, pour parler.

--Dans la langue de la bourgeoisie, la grandeur des mots est en raison
directe de la petitesse des sentiments.

      *       *       *       *       *

_Dcembre_.--La plus grande force de la religion chrtienne, c'est qu'elle
est la religion des tristesses de la vie, des malheurs, des chagrins, des
maladies, de tout ce qui afflige le coeur, la tte et le corps. Elle
s'adresse aux gens qui souffrent. Elle promet des consolations  ceux qui
en ont besoin, l'esprance  ceux qui dsesprent. Les religions antiques
taient les religions des joies de l'homme, des ftes de la vie. Depuis,
le monde est devenu vieux et douloureux. C'est la diffrence d'une
couronne de roses  un mouchoir de poche: la religion chrtienne sert
quand on pleure.

--Les gens qui ont beaucoup roul dans la vie, et dans des positions
subalternes, sont effacs, uss comme de vieux sous. Mme sur les
catastrophes qu'ils voient, qu'ils entendent, ils semblent avoir les sens
de l'me mousss comme leurs physionomies et leurs personnes. Leur
jugement n'a plus de vivacit, d'indignation, de colre. Ils sont affects
des choses comme de loin.

      *       *       *       *       *

_18 dcembre_.--Nous nous dcidons  aller porter, ce matin, la lettre que
nous a donne, sur la recommandation de Flaubert, le docteur Follin pour
M. Edmond Simon, interne dans le service de Velpeau  la Charit. Car il
nous faut faire pour notre roman de SOEUR PHILOMNE, des tudes 
l'hpital, sur le _vrai_, sur le _vif_, sur le _saignant_.

Nous avons mal dormi. Nous sommes levs  six heures et demie. Il fait un
froid humide, et sans nous en rien dire l'un  l'autre, nous avons une
certaine peur, une certaine apprhension dans les nerfs. Quand nous
entrons dans la salle des femmes, devant cette table, sur laquelle sont
poss un paquet de charpie, des pelotes de bandes, une montagne d'ponges,
il se fait en nous un petit trouble qui nous met le coeur mal  l'aise.
Nous nous raidissons, et nous suivons avec ses internes, Velpeau; mais
nous nous sentons les jambes, comme si nous tions ivres, avec un
sentiment de la rotule dans les genoux, et comme du froid dans la moelle
des tibias.

Quand on voit cela, et au chevet des lits, ces pancartes sinistres
contenant ces seuls mots: _Opere le..._ il vous vient l'ide de trouver
la Providence abominable, et d'appeler bourreau ce Dieu, qui est la cause
de l'existence des chirurgiens.

Ce soir, il nous reste de tout cela une lointaine vision, la rminiscence
d'une matine qu'il nous semble plutt avoir rve que vcue. Et chose
trange, l'horreur du dessous est si bien dissimule sous les draps blancs,
la propret, l'ordre, la tenue, qu'il nous reste de cette visite--c'est
trs difficile  donner la note juste--quelque chose de presque voluptueux
et de mystrieusement irritant; il nous reste de ces femmes entrevues sur
ces oreillers bleutres, et transfigures par la souffrance et
l'immobilit, une image qui chatouille sensuellement l'me et qui vous
attire par ce voil qui fait peur. Oui, c'est trange, je le rpte, nous
qui avons horreur de la souffrance, des excitations cruelles, nous nous
sentons plus qu' l'ordinaire en veine d'amour. J'ai lu quelque part que
les personnes qui soignaient les malades taient plus portes vers les
plaisirs des sens que les autres. Quel abme tout cela!

       *      *       *       *        *

_Dimanche 23 dcembre_.--Nous passons une partie de la nuit  l'hpital.

... Nous arrivons au lit d'un phtisique qui vient de _passer_  l'instant
mme. Je regarde et je vois un homme de quarante ans, le haut du corps
soulev par des oreillers, un tricot brun mal boutonn sur la poitrine,
les bras tendus hors du lit, la tte un peu de ct et renverse en
arrire. On distingue les cordes du dessous du cou, une barbe forte et
noire, le nez pinc, des yeux caves; autour de sa figure, sur l'oreiller
ses cheveux, tals, sont plaqus ainsi qu'un paquet de filasse humide. La
bouche est grande ouverte, ainsi que celle d'un homme dont la vie s'est
exhale en cherchant  respirer, sans trouver d'air. Il est encore chaud,
sous la sculpture profonde de la mort sur un vieux cadavre. Ce mort a
rveill une image dans ma mmoire: le supplici par le garrot de Goya.

... Puis j'ai vu venir dans l'ombre, tout au loin, tout au loin, au del
d'un grand cintre vitr, j'ai vu venir une petite lueur, qui a grandi, est
devenue, une lumire. Il y avait quelque chose de blanc qui marchait avec
cette lumire, et que cette lumire clairait. Ce qui venait a ouvert la
porte du cintre, et deux femmes, dont l'une, une chandelle  la main, se
sont trouves dans la grande salle. C'tait la soeur faisant sa ronde,
accompagne d'une bonne de la communaut! La soeur, une novice sans doute,
car elle n'avait pas le voile noir, tait tout en blanc, d'un blanc
molletonneux, avec un bandeau sur le front; la bonne en bonnet de nuit, en
foulard noir, en camisole et en jupon.

Elles ont t  un lit, la soeur  la tte, la bonne au pied et levant la
chandelle en l'air. Alors j'ai entendu une voix si doucement faible, que
j'ai cru que c'tait la voix de la malade. Non, c'tait la soeur qui
parlait  une vieille femme avec une voix de caresse, une voix calmement
imprieuse, comme on en prend avec les enfants aims, quand on veut leur
faire faire quelque chose, qu'ils ne veulent pas. Vous souffrez du
sige? La vieille malade a bougonn de mauvaise humeur quelque chose
d'inintelligible. La soeur a soulev la couverture, a pris dans ses bras
la malade infirme et infecte, l'a retourne sur le dos, un pauvre dos tal
et meurtri, semblable au dos d'un nourrisson meurtri par des langes trop
serrs, a retir prestement, de dessous le corps chang de place, l'alze
souille, et toujours lui parlant, sans cesser une minute de la caresser
de la voix, lui disant qu'on allait lui mettre un cataplasme, qu'on allait
lui donner  boire... Et cela a fini par le bassin.

En vrit, cela vous arrache l'admiration du coeur, et cela est d'une
grandeur simple, qui fait bien petits, les bruyants _aimeurs_ de leurs
semblables, les aimeurs de peuple. C'est vraiment un triomphe pour une
religion d'avoir amen une femme, cette faiblesse, ce dlicat appareil
nerveux,  la victoire de dgots de cette nature, d'avoir amen
l'affectuosit d'une crature distingue  appartenir tout entire 
d'abjects et sordides misrables qui souffrent. Ah! les religions de
l'avenir auront de la peine  crer de tels dvouements.

Et devant cette jeune femme, tendrement penche sur cette horrible et
breneuse mgre qui l'injurie, je pense, comme on penserait  un goujat en
goguette,  ce Branger,  cet auteur qui a trouv _drolichon_ de faire
entrer au paradis une soeur de charit et une fille d'Opra, avec des
tats de service se valant  ses yeux... Oui, il a toujours manqu aux
ennemis du catholicisme, un certain sens respectueux de la femme propre,
manque qui est la marque et le caractre des gens de mauvaise compagnie,
et le grand patron de la confrrie, M. de Voltaire, voulant faire un pome
ordurier, a t ncessairement choisir comme hrone Jeanne d'Arc: la
Sainte de la patrie.

--De tout tableau, qui procure une impression morale, on peut dire, en
thse gnrale, que c'est un mauvais tableau.

--Si, dans notre vie, il n'y a eu, jusques  prsent, ni chance, ni hasard
heureux, nous avons du moins cette grande chose, une chose peut-tre
unique depuis que le monde existe, cette socit intellectuelle de toutes
les heures, cette mise en commun de nos orgueils, enfin cette communion
des coeurs,  laquelle nous sommes habitus comme  la respiration: un
bonheur rare et prcieux. Du moins c'est  le croire par le prix auquel
nous le fait payer la vie; oui, comme si ce bonheur tait l'envie de tous.

       *      *       *       *        *

_26 dcembre_.--Nous allons  la Charit. Nous partons dans la neige par
un jour qui se lve, avec un bas du ciel ressemblant  une rverbration
d'incendie. La pierre des maisons, au milieu de ces blancheurs froides, a
comme un ton de rouille. Nous assistons  la visite, et nous voyons mettre
dans la _bote  chocolat_ un paquet nou aux deux bouts, qui est une
morte.

Nous descendons avec un interne  la consultation qui se tient dans le
cabinet du chirurgien, et o il y a des bancs et une barrire. Lentement
s'est approch un petit vieillard, le collet de son paletot gras et lustr,
remont jusqu'aux yeux, un misrable chapeau lui tressautant aux mains.
Il a de longs et rares cheveux blancs, la figure osseuse et dcharne, les
yeux tout caves et au fond une petite lueur. Et il tremble ce pauvre vieux,
comme un vieil arbre mort, fouett par un vent d'hiver. Il a tendu son
poignet noueux o il y a une grosse excroissance.

--Vous toussez? lui dit l'interne.

--Oui, Monsieur! beaucoup!--a-t-il rpondu d'une voix douce, teinte,
dolente et humble,--mais c'est mon poignet qui me fait mal!

--Nous ne pouvons pas vous recevoir. Il faut aller au Parvis Notre-Dame.

Le vieillard ne disait rien et regardait vaguement l'interne.

--Et demandez la mdecine et pas la chirurgie? lui rpta l'interne le
voyant rester immobile.

--Mais c'est l que j'ai mal, reprit doucement le vieillard, en montrant
son poignet.

--On vous gurira a, en gurissant votre toux.

--Au Parvis Notre-Dame, lui cria, d'une voix o la brutalit
s'attendrissait, le concierge, un gros bonhomme  moustaches d'ancien
soldat.

On voyait la neige tomber  flocons par la fentre. Le vieillard s'loigna
sans un mot avec son chapeau  la main. Pauvre diable! quel temps! c'est
loin!... il n'en a peut-tre pas pour cinq jours! fit le concierge.

Et l'interne nous dit: Si je l'avais reu, Velpeau l'aurait renvoy
demain. C'est ce que nous appelons en terme d'hpital une _patraque_. Oui,
il y a comme cela des moments durs... mais si nous recevions tous les
phtisiques... Paris est une ville qui use tant... nous n'aurions plus de
place pour les autres! Cette scne nous a remus plus que tout ce que
nous avons vu jusqu'ici  l'hpital.

L-dessus nous allons visiter l'ancienne salle de garde, dcore par les
peintres, amis des internes, par Baron qui a reprsent les Amours malades,
reprenant et rebandant leurs arcs,  la sortie de l'hpital; par Dor,
qui a compos une sorte de jugement dernier de tous les mdecins passs et
prsents aux pieds d'Hippocrate; par Franais, etc., etc.

Puis nous passons dans la vraie salle de garde, une petite pice cintre
qui tait l'ancienne chambre ardente des prtres morts. Il n'y a pas de
serviettes. On tire d'une armoire deux taies d'oreiller, pour nous en
servir.

On entend la sonnerie de la chapelle pour un mort, et devant la fentre,
donnant sur la cour, se dessine le coin d'un corbillard de pauvre qui
stationne.

Nous retournons  quatre heures pour entendre la prire, et  cette voix
grle, virginale, de la novice agenouille, adressant  Dieu les
remerciements de toutes les souffrances et de toutes les agonies qui se
soulvent de leurs lits vers l'autel, deux fois les larmes nous montent
aux yeux, et nous sentons que nous sommes au bout de nos forces pour cette
tude, et que pour le moment c'est assez, c'est assez.

Nous nous sauvons de l, et nous nous apercevons que notre systme nerveux,
dont l'tat nous avait  peu prs chapp dans la contention de toutes
nos facults d'observation, ce systme nerveux secou et motionn de tous
les cts  notre insu, a reu le coup de tout ce que nous avons vu. Une
tristesse noire flotte autour de nous. Le soir nous avons les nerfs si
malades, qu'un bruit, qu'une fourchette qui tombe, nous donne un
tressaillement par tout le corps, et une impatience presque colre. Nous
nous complaisons au coin du feu, dans le silence, le mutisme, acoquins l,
sans l'nergie de bouger, de nous remuer, de nous secouer.

       *      *       *       *        *

_27 dcembre_,--C'est affreux, cette odeur d'hpital qui vous poursuit. Je
ne sais si c'est rel ou une imagination des sens, mais sans cesse il nous
faut nous laver les mains. Et les odeurs mmes que nous mettons dans l'eau,
prennent, il nous semble, cette fade et nauseuse odeur de crat... Il
nous faut nous arracher de l'hpital et de ce qu'il laisse en vous, par
quelque distraction violente...

Ah! lorsqu'on est empoign de cette faon, lorsqu'on sent ce dramatique
vous remuer ainsi dans la tte, et les matriaux de votre oeuvre vous
faire si frissonnant, combien le petit succs du jour vous est infrieur,
et comme ce n'est pas  cela que vous visez, mais bien  raliser ce que
vous avez peru avec l'me et les yeux!

--Il est vraiment curieux que ce soient les quatre hommes les plus purs de
tout mtier et de tout industrialisme, les quatre plumes les plus
entirement voues  l'art, qui aient t traduits sur les bancs de la
police correctionnelle: Baudelaire, Flaubert et nous.

       *       *       *       *       *




ANNE 1861


_Janvier 1861_.--Un livre qui n'est ni d'un artiste ni d'un penseur, n'est
rien.

--Le pril, le grand pril de la socit moderne est l'instruction. Toute
mre du peuple veut donner, et  force de se saigner aux quatre veines,
donne  ses enfants l'ducation qu'elle n'a pas eue, l'orthographe qu'elle
ne sait pas. De cette folie gnrale, de cette manie partout rpandue dans
le bas de la socit de jeter ses enfants par-dessus soi, de les porter
au-dessus de son niveau, comme on porte les enfants au feu d'artifice, il
s'lve une France de plumitifs, d'hommes de lettres et de bureau, une
France o l'ouvrier ne sortant plus de l'ouvrier, le laboureur du
laboureur, il n'y aura bientt plus de bras pour les gros ouvrages d'une
patrie.

--Un des caractres particuliers de nos romans, ce sera d'tre les romans
les plus historiques de ce temps-ci, les romans qui fourniront le plus de
faits et de vrits vraies  l'histoire morale de ce sicle.

       *       *       *       *       *

_18 janvier_.--Murger est mourant d'une maladie o l'on tombe en morceaux,
tout vivant. En voulant lui couper la moustache, l'autre jour, la lvre
est venue avec les poils... La dernire fois que j'ai vu Murger, au caf
Riche, il y a de cela un mois, il avait la mine d'un bien portant, tait
gai, heureux. Il venait d'avoir un acte jou avec succs au Palais-Royal.
A propos de cette bluette, les journaux avaient plus parl de lui qu'ils
ne l'avaient fait au sujet de tous ses romans, et il nous disait que
c'tait trop bte de _s'chigner_  faire des livres dont on ne vous
savait aucun gr, et qui ne vous rapportaient rien... et qu'il allait
dornavant faire du thtre, et gagner de l'argent sans douleur.

Une mort, en y rflchissant, qui a l'air d'une mort de l'criture, d'un
chtiment divin contre la Bohme, contre cette vie en rvolte avec
l'hygine du corps et de l'me, et qui fait qu' quarante-deux ans un
homme s'en va de la vie, n'ayant plus assez de vitalit pour souffrir, et
ne se plaignant que de l'odeur de viande pourrie qui est dans sa
chambre--et qu'il ignore tre la sienne.

       *       *       *       *       *

_Jeudi, janvier_.--Nous sommes quinze cents dans la cour de l'hospice
Dubois, respirant un brouillard glac, et pitinant dans la boue. La
chapelle est trop petite pour contenir le monde descendu du quartier Latin
et de la butte Montmartre. En regardant cette foule, je songe que c'est
une singulire chose que la justice de cette premire postrit, qui suit
un talent  peine refroidi. Derrire le convoi d'Henri Heine, il y avait
six  sept personnes, derrire Musset, quarante au plus. Le cercueil de
l'homme de lettres a des fortunes pareilles  celles d'un livre...

Au reste, chez tout ce monde, pas le moindre deuil de coeur. Je n'ai
jamais vu un enterrement, o derrire le mort, il soit si peu question de
lui. Thophile Gautier commente la dcouverte qu'il vient de faire sur ce
got d'huile qui depuis si longtemps l'intriguait, dans les beefsteaks, et
qui provient de ce que maintenant les bestiaux sont engraisss avec des
rsidus de tourteaux de colza; Saint-Victor cause bibliographie rotique,
catalographie de livres obscnes, et demande  emprunter aux bibliophiles
qui sont l, le DIABLE AU CORPS d'Andra de Nerciat.

--Rien n'est moins potique que la nature et les choses naturelles. La
naissance, la vie, la mort, ces trois accidents de l'tre; sont des
oprations chimiques. Le mouvement animal du monde est une dcomposition;
et une recomposition de fumier. C'est l'homme qui a mis sur toute cette
misre de la matire, le voile, l'image; le symbole, la spiritualit
ennoblissante.

--Vendre les trois choses les plus prcieuses du monde; l'argent, la femme,
l'homme;--tre usurier, bordelier, ngrier ou entrepreneur de
remplacements, sont les seuls ngoces qui dshonorent l'homme. Pourquoi?

       *       *       *       *       *

_Fvrier_.--On ne fait pas les livres qu'on veut. Il y a une fatalit dans
le premier hasard qui vous en dicte l'ide. Puis c'est une force inconnue,
une volont suprieure, une sorte de ncessit d'crire qui vous
commandent l'oeuvre et vous mnent la plume; si bien que quelquefois le
livre qui vous sort des mains, ne vous semble pas sorti de vous-mme: il
vous tonne comme quelque chose qui tait en vous et dont vous n'aviez pas
conscience. C'est l'impression que j'prouve devant SOEUR PHILOMNE.

--La distinction des choses autour d'un tre est la mesure de la
distinction de cet tre.

--C'est tonnant le matin, quand il faut passer du sommeil  une certitude
douloureuse,  une ralit hostile, comme machinalement la pense retourne
au sommeil o elle se rfugie, et semble se pelotonner, pour ainsi dire,
dans ses bras.

       *       *       *       *       *

_6 mars_.--Dans ce petit passage infect de l'Opra, o est l'entre des
artistes, nous demandons: La loge n 3?--Tout droit et  gauche. Nous
montons un escalier et nous poussons une porte. Un autre escalier, dans
lequel dgringole sur nous une bande de lansquenets, mi-partie rouge,
mi-partie jaunes, avalanche qui semble descendre d'une gravure
d'Aldegrever. Puis nous voici  errer dans un labyrinthe de corridors, de
couloirs qui semblent se resserrer, ainsi que dans un rve. La loge n 3,
s'il vous plat?--Suivez cet homme qui court! Nous nous prcipitons aprs
un figurant qui saute les marches, quatre par quatre; nous nous
prcipitons, passant au galop devant des loges d'actrices entr'ouvertes,
et qui ne sont que gaze, rubans, chair toute vive, et qui causent avec des
habits noirs penchs sur elles, en des poses de galant marchandage. Puis
encore un petit escalier en escargot. Nous frappons  la porte, et nous
trouvons, dans une loge toute noire, les deux femmes qui nous attendent,
lumineusement blanches, en une pnombre de crpuscule.

De cette grande loge  salon qui est sur le thtre, on voit les acteurs
et les actrices avec leurs sabrures de bouchon et la tache de leur rouge;
on peroit, quand on danse, le bruit mat des danseuses retombant sur le
plancher et le fouettement sec de leur talon contre la cheville; on entend,
quand on chante, le souffleur qui souffle tout haut. De cette loge, les
personnages de la scne ressemblent  des peintures en grisaille. La rampe
ne leur met son revtement de jour, sa trame de lumire, que pour le
public de la salle.

Et la toile baisse, l'on assiste au mnage de la scne, aux alles et aux
venues de l'arme des coryphes, des machinistes, des figurants et des
figurantes. Les dcors se lvent lentement du plancher, un danseur en
bretelles suisses fait des battements, une danseuse met l'oeil au trou de
la toile, qui lui dessine sur la joue une lentille de lumire. Dans les
fonds, entre les dcors, des silhouettes d'hommes et de femmes s'entassent
et remuent confusment. Une lanterne jette un reflet dans l'ombre pleine
d'objets, sur le casque d'un pompier, sur un visage, sur un bout de jupe 
la couleur clatante. Ces grands fonds d'ombre tout grouillants,
clabousss de lueurs sur leurs artes, et qu'on dirait pochs par le
pinceau de Goya, renferment une vie fantastique. Puis tout cet immense
mouvement de choses qui se dplacent sans bruit et comme d'elles-mmes, a
quelque chose de mystrieux, et qui fait penser  des rouages feriques
mettant ce monde de machines en branle.

Et par moment, dans sa demi-nuit et ses tnbres transparentes, le peuple
bariol qu'on entrevoit l, apparat comme un carnaval dans les Limbes.

--Dans toute socit d'hommes, un don, une qualit de l'individu impose sa
reconnaissance et son autorit  tous. Cette chose qui fait autour de lui
le respect et une disposition des autres  s'incliner sous ses ides:
c'est le caractre.

--L'horreur de l'homme pour la ralit lui a fait trouver ces trois
chappatoires: l'ivresse, l'amour, le travail.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 17 mars_.--Flaubert nous disait aujourd'hui: L'histoire,
l'aventure d'un roman: a m'est bien gal. J'ai la pense, quand je fais
un roman, de rendre une coloration, une nuance. Par exemple dans mon roman
carthaginois, je veux faire quelque chose _pourpre_. Dans MADAME BOVARY,
je n'ai eu que l'ide de rendre un ton, cette couleur de moisissure de
l'existence des cloportes. L'affabulation  mettre l dedans me faisait si
peu, que quelques jours avant de me mettre  crire le livre, j'avais
conu Madame Bovary tout autrement. a devait tre, dans le mme milieu
et la mme tonalit, une vieille fille dvote et chaste... Et puis j'ai
compris que ce serait un personnage impossible.

En rentrant  la maison, nous trouvons notre manuscrit de SOEUR PHILOMNE
que nous retourne Lvy, avec une lettre de regret, s'excusant sur le
lugubre et l'horreur du sujet. Et nous pensons que si notre oeuvre tait
l'oeuvre de tout le monde, une oeuvre moutonnire et plate, le roman que
chacun fait, et que le public a dj lu, notre volume serait accept
d'emble. Oh! vouloir faire du neuf, a se paye!

Dcidment, hommes et choses, diteurs et public, tout conspire  nous
faire la carrire littraire plus seme d'checs, de dfaites, d'amertumes,
plus dure qu' tout autre, et au bout de dix ans de travail, de luttes,
de batailles, de beaucoup d'attaques et de quelques louanges par toute la
presse, nous serons peut-tre rduits  faire les frais de ce volume. Et
cela, en ce temps qui paye, dit-on, 2 800 francs,  Hector Crmieux, un
couplet dans le retapage du PIED DE MOUTON.

--Les femmes demandant  tre tonnes: le beau, c'est de les tonner par
de la simplicit.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 31 mars_.--Djeuner chez Flaubert avec Sari et Lagier, et
conversation toute spciale sur le thtre... Ce n'est que depuis ce
sicle que les acteurs cherchent en leurs silhouettes l'effet _tableau_:
ainsi Paulin Mnier montrera au public des effets de dos pris aux dessins
de Gavarni; ainsi Rouvire apportera  la scne les poses tordues et les
pilepsies de mains, des lithographies du FAUST de Delacroix.

Sari parle curieusement de ses figurants  20 sous, de ses choristes  30
sous, de cette maladie incurable du thtre qui fait que, quand on y a
got, on y revient toujours; de cette maladie du thtre, qui est, dit-il,
comme la prostitution et la mendicit. Il nous dit: ces ouvriers, la
plupart trs intelligents dans leur partie, lchant des gains de 10 francs
par jour, pour gagner de quoi manger, dans les cabarets borgnes de la rue
Basse, une soupe  l'oignon de quatre sous;--sduits, affols, ces hommes,
par cette vie incidente du thtre, cette camaraderie entre hommes et
femmes, ce _potinage_ des coulisses, et l'intrt fivreux aux chutes et
aux succs des pices reprsentes, et l'_lectrisation_ par les bravos du
public.

Lagier, elle, cherche  dfinir l'odeur _sui generis_ du thtre, cette
odeur gnrale faite de l'odeur particulire du gaz ml  l'odeur de bois
chauff des portants,  l'odeur de poussire _poivre_ des coulisses, 
l'odeur de la peinture  colle des dcors, qui fait une atmosphre
enttante de toutes ces senteurs d'un monde factice, une atmosphre, qui,
selon son expression, fait hennir,  pleins naseaux, l'actrice entrant en
scne.

Et de l'odeur du thtre, elle passe aux parfums affectionns par les
acteurs et les actrices, racontant que Frdrick Lematre joue toujours
avec des gousses de vanille, cousues dans les collets de ses habits.

--Le peuple n'aime ni le vrai ni le simple: il aime le roman et le
charlatan.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 7 avril_.--Le soir nous allons dner avec Saint-Victor, au
passage de l'Opra. Aprs dner sur le boulevard, faisant cent un tours,
nous avons avec lui une de ces communions de causerie, qui sont les plus
douces heures des hommes de pense. Je ne sais comment la conversation est
venue sur le progrs. C'tait, je crois,  propos de Gaiffe et du systme
cellulaire. Le progrs, le voil; il a remplac la torture morale, le
brisement du corps par le brisement du cerveau... Le progrs, il a fait
des misrables de tous ceux qui avaient une petite fortune!... Le progrs,
qu'est-ce que lui doit au fond Paris? Des boulevards, de grandes
artres... oui il n'a plus laiss de coins, dans des rues ignores, o
l'on pouvait jadis vivre cach et heureux... Et en toutes choses, les
falsifications, les sophistications, le mensonge. Savez-vous maintenant
que les fines gueules du Jokey, les vrais gourmets, ont chez eux un pilon
pour craser leur poivre eux-mmes. Les piciers le mlangent avec je ne
sais quoi, avec de la cendre.

--Ce soir,  la rptition d'une pice, sur un petit thtre du boulevard,
une pice pleine de femmes. a a l'air d'une distribution de prix dans une
maison de tolrance. Ce genre de thtre n'est absolument que la
surexcitation de tous les bas apptits du public. Et ce qu'on vient de
trouver de mieux en ce genre, c'est d'habiller les femmes en militaires:
de greffer le chauvinisme sur l'rotisme. Une femme ayant un beau c... et
des jambes pas trop cagneuses, et qui sauve le drapeau franais: on
conoit que c'est irrsistible.

--J'appellerai un sage, un homme qui ne serait affect dans la vie que par
la souffrance physique.

       *       *       *       *       *

_11 avril_.--Nous sommes bien heureux de vendre  la Librairie Nouvelle,
notre roman de SOEUR PHILOMNE,  20 centimes l'exemplaire, mais nous
sommes consols de notre triste succs, aprs lequel encore il nous a
fallu courir en trouvant chez nous une lettre d'un diteur russe, nous
demandant  traduire tout notre oeuvre historique.

       *       *       *       *       *

_15 avril_--Je vais rechercher l'acte de naissance du peintre Boucher,
dans les archives de l'tat de Paris, prs l'Htel de Ville.

Un respect vous saisit, quand on entre dans ces chambres pleines de
registres en vlin blanc, entre lesquels vous passez comme dans un
couloir. Les mots que portent les dos ont quelque chose de solennel:
NAISSANCES, DCS, MARIAGES, ABJURATIONS. L'oeil accroche au passage
quelque nom de vieille paroisse qui fait songer: Saint-Sverin,
Saint-Jean-en-Grve. L est le pass de Paris. Ce papier est la seule
mmoire de tant de morts. _N, Mari, Mort_,--que d'ombres n'ont que cette
biographie! Et quelle anonyme poussire ferait tout ce pass de millions
d'hommes, qui est sous nous, sans cette signature de leur nom et de leur
vie dpose l!

Dans ces catacombes de l'tat civil, rde et furette, avec l'air du gnie
du lieu, flairant les actes, dcouvrant les vieilles naissances et les
vieilles morts, comme on trouve les sources avec une espce divination, un
vieux bonhomme au teint gris sale, de la couleur de ces vieux livres,
grand, fort, cass et vot: il ressemble  une figure du Temps, dans un
ancien tableau. Un chat le suit, blanc comme les animaux qui habitent la
mort, comme les souris blanches des cimetires.

       *       *       *       *       *

--Vu  la glace de la loge de Mlle *** la carte d'un acteur du boulevard,
qui est un prcieux travail et un curieux renseignement sur le got
cabotin. Cette carte est un dcrassoir--on le jurerait en ivoire--et avec
les cheveux, les tannes, toutes les salets d'une tte, engages dans les
dents du peigne. Il n'y manque pas mme au milieu,  ct de la signature
du propritaire, le sang d'un pou cras,--tout cela imit
merveilleusement avec de la plume, de la mine de plomb, une goutte
d'aquarelle, et les dents du peigne brche-dents dcoupes dans le carton.
Cette carte est l'abomination de la dgotation,

       *       *       *       *       *

_Dimanche 18 avril_.--Flaubert nous racontait aujourd'hui qu'avant d'aller
chez Lvy, il avait propos  Jacottet, de la Librairie Nouvelle de lui
diter MADAME BOVARY. C'est trs bien, votre livre, lui avait dit
Jacottet, c'est _cisel_... mais vous ne pouvez pas, n'est-ce pas, aspirer
au succs d'Amde Achard, dont je publie deux volumes, et je ne puis
m'engager  vous faire paratre cette anne.--C'est cisel, rugit
Flaubert. Je trouve a d'une insolence de la part d'un diteur! Qu'un
diteur vous exploite, trs bien! mais il n'a pas le droit de vous
apprcier. J'ai toujours su gr  Lvy de ne m'avoir jamais dit un mot de
mon livre.

       *       *       *       *       *

_Lundi 6 mai_.--A quatre heures, nous sommes chez Flaubert qui nous a
invits  une grande lecture de SALAMMB, en compagnie du peintre Gleyre.
De quatre  sept heures, Flaubert lit avec sa voix mugissante et sonore,
qui vous berce dans un bruit pareil  un ronronnement de bronze. A sept
heures on dne, et aussitt le dner, aprs une seule pipe fume, la
lecture recommence, et nous allons de lectures en rsums de morceaux
qu'il analyse, et dont quelques-uns ne sont pas compltement termins,
nous allons jusqu'au dernier chapitre. Il est deux heures.

Je vais crire ici ce que je pense sincrement de l'oeuvre d'un homme que
j'aime, et dont j'ai admir sans rserve le premier livre. SALAMMB est
au-dessous de ce que j'attendais de Flaubert. La personnalit si bien
dissimule de l'auteur, dans MADAME BOVARY, transperce ici, renfle,
dclamatoire, mlodramatique, et amoureuse de la grosse couleur, de
l'enluminure. Flaubert voit l'Orient, et l'Orient antique, sous l'aspect
des tagres algriennes. L'effort sans doute est immense, la patience
infinie, et, malgr la critique que j'en fais, le talent rare; mais dans
ce livre, point de ces illuminations, point de ces rvlations par
analogie qui font retrouver un morceau de l'me d'une nation qui n'est
plus. Quant  une restitution morale, le bon Flaubert s'illusionne, les
sentiments de ses personnages sont les sentiments banaux et gnraux de
l'humanit, et non les sentiments d'une humanit particulirement
carthaginoise, et son Math n'est au fond qu'un tnor d'opra dans un
pome barbare.

On ne peut nier que par la volont, le travail, la curiosit de la couleur
emprunte  toutes les couleurs de l'Orient, il n'arrive, par moments, 
un transport de votre cerveau, de vos yeux, dans le monde de son invention;
mais il en donne plutt l'tourdissement que la vision, par le manque de
gradation des plans, l'clat permanent des teintes, la longueur
interminable des descriptions.

Puis une trop belle syntaxe, une syntaxe  l'usage des vieux
universitaires flegmatiques, une syntaxe d'oraison funbre, sans une de
ces audaces de tour, de ces sveltes lgances, de ces virevoltes nerveuses,
dans lesquelles vibre la modernit du style contemporain... et encore des
comparaisons non fondues dans la phrase, et toujours attaches par un
_comme_, et qui me font l'effet de ces camlias faussement fleuris, et
dont chaque bouton est accroch aux branches par une pingle... et
toujours encore des phrases de _gueuloir_, et jamais d'harmonies en
sourdine, accommodes  la douceur des choses qui se passent ou que les
personnes se disent, etc.

Enfin pour moi, dans les modernes, il n'y a eu jusqu'ici qu'un homme qui
ait fait la trouvaille d'une langue pour parler des temps antiques: c'est
Maurice de Gurin dans le CENTAURE.

       *       *       *       *       *

--A-t-on remarqu que jamais un vieux juif n'est beau? Il n'y a pas de
nobles vieillards dans cette race. Le travail des passions sordides, de la
cupidit, y tue sur les visages la beaut du jeune homme.

       *       *       *       *       *

--Un bien joli mot de dbiteur parisien. Vachette connaissait un jeune
peintre qu'il va voir, au moment o un huissier pratiquait une saisie chez
lui. Vachette s'informe de la somme due, et paye.--Au fait, dit-il, jeune
homme, est-ce que vous avez beaucoup de dettes comme a, sur le pav de
Paris.--Une vingtaine de mille francs.--Une vingtaine de mille francs,
vous n'en sortirez jamais!--Oh! il n'y a l-dessus de srieux que quinze 
seize cents francs... le reste est d  des amis comme vous!

       *       *       *       *       *

_19 juin_.--Dner tous ces jours-ci chez Grosse-Tte, au passage de
l'Opra, avec du monde des lettres et du thtre. Pas de monde au monde,
d'o l'on sorte plus triste, et avec quelque chose en soi de non
satisfait. On ne sent pas l un frottement d'hommes. On coudoie un
feuilleton, un paradoxe, une blague. Mais ni une parole ni une poigne de
main, o l'on trouve, une chaleur, une communication de sympathie. On s'en
va de l, vide, glac, dsappoint. Eux, les autres, pourtant vivent dans
cette scheresse comme dans leur lment natal... Oui vraiment, il y a
surtout l, une certaine manire de demander aux gens comment ils vont, o
la question est tellement et uniquement faite avec les lvres, qu'elle est
plus durement indiffrente que le silence.

Dans ce restaurant, on entrevoit, se profilant sans bruit, la silhouette
de Ponson du Terrail, avec  l'horizon du boulevard son _dog cart_, la
seule voiture d'homme de lettres roulant sur le pav de Paris. Le pauvre
garon la gagne assez sa voiture, et par le travail et par l'humilit de
sa modestie littraire. C'est lui qui dit aux directeurs de journaux, o
il a un immense roman en train: Prvenez-moi trois feuilletons d'avance,
si a ennuie votre public, et en un feuilleton je finirai. On vend des
pruneaux avec plus de fiert.

       *       *       *       *       *

--La femme de quarante ans cherche furieusement et dsesprment dans
l'amour la reconnaissance qu'elle n'est pas encore vieille. Un amant lui
semble une protestation contre son acte de naissance.

       *       *       *       *       *

_13 juin_.--Bar-sur-Seine. Je m'veille ce matin dans une chambre pleine
de portraits d'aeux et d'aeules qui me regardent tous, dans le costume
de leur profession ou dans l'habillement de leur classe, avec des
accessoires aussi nafs d'indication que les phylactres du moyen ge: le
mdecin avec un Boerhave  la main, le prtre avec un paroissien, l'homme
de banque avec une lettre de change. Il y a aussi un garde franaise au
pastel tout ple, une petite fille qui a un serin jaune perch sur un bras,
une vieille femme noire, austre, jansniste, la mre inconsolable du
garde franaise tu en duel  vingt ans. On sent dans ces portraits,
l'ordre de la socit passe, avec l'orgueil chez chacun, de sa profession,
de sa position.

Aujourd'hui, un avou se fait peindre en habit de chasse, un notaire en
jaquette habille pour les petits thtres. Une bonne chose au fond que
cette habitude ancienne de la transmission des portraits de famille:
c'tait un enchanement de la race. Les morts n'taient enterrs que
jusqu' la ceinture, et il y avait comme des patrons de votre conscience
dans ces mchantes toiles, toujours sous vos yeux. Le bon exemple des
vtres vous entourait. Et dans cette pice remplie de portraits de famille,
le germe d'une mauvaise action tait mal  l'aise.

       *       *       *       *       *

_11 juillet_.--Aprs avoir fait des dpts de SOEUR PHILOMNE, toute la
journe, je dne ce soir chez Charles Edmond, qui vient de passer quelques
jours avec Hugo,  Bruxelles. Le pote, qui, le jour o il est arriv
avait crit le mot _fin_ sur les MISRABLES, lui a dit: Dante a fait un
Enfer avec de la posie, moi j'ai essay d'en faire un avec de la ralit!

Hugo supporte avec une parfaite indiffrence l'exil, n'admettant pas que
la Patrie soit seulement la terre d'un sol et rptant: La Patrie,
qu'est-ce? Une ide! Paris, quoi? Je n'en ai pas besoin. C'est la rue de
Rivoli, et je dteste la rue de Rivoli!

       *       *       *       *       *

--Rien de si mal crit qu'un beau discours.

       *       *       *       *       *

_29 juillet_.--Retour anxieux  Paris, vers l'aimant de notre vie, vers
notre livre, vers les nouvelles de notre succs ou de notre insuccs.
Quelle vie que cette vie des lettres! Je la maudis par moment et je la
hais. Ces journes o les motions se prcipitent en vous! Ces montagnes
d'esprances qui s'lvent et s'croulent! Cette succession perptuelle
d'illusions et de dgringolades. Ces heures de platitude o l'on attend
sans esprer. Ces minutes d'angoisses, comme ce soir, o l'on interroge la
fortune de son livre aux talages, et o je ne sais quoi de poignant vous
mord  la vitrine d'un libraire, o vous n'tes pas expos. Enfin, tout le
travail haletant de votre pense nerveusement partage entre l'esprance
et la dsesprance: tout cela vous bat, vous roule, vous retourne comme
des vagues un naufrag.

--J'ai parfois l'ide, si je devenais riche, de me faire peindre, pour
l't, un paysage, un paysage trs bien peint--et rafrachi par un vrai
courant d'air.

--Le confortable anglais est l'admirable entente du bonheur matriel du
corps, mais d'une espce de bonheur d'aveugle, o rien n'est donn au sens
artiste de l'homme,  l'oeil.

       *       *       *       *       *

_9 aot_.--Croissy. Une rude capitale que ce Paris, dont la vie nocturne
projette au-dessus de l'endroit o il est, une rverbration d'incendie,
--et je suis  huit lieues de Paris.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 septembre_--Nous partons avec Saint-Victor pour un petit tour sur
les bords du Rhin et en Hollande.

Pourquoi nous, la France, si rayonnante, si intellectuellement diffuse, si
envahissante par nos ides, nous une nation d'une si grande dteinte sur
tout le monde, pourquoi subissons-nous sur toutes nos frontires la langue
et les moeurs de nos voisins. Pourquoi la frontire allemande est-elle
allemande? la frontire italienne, italienne? la frontire espagnole,
espagnole?

--En voyant le choeur de la cathdrale de Mayence, d'un rococo si
tourment, si joliment furibond, avec ses stalles qui semblent une houle
de bois, en voyant ces glises de Saint-Ignace et de Saint-Augustin, aux
balustres des orgues, gays d'Amours comme un thtre Pompadour, la
pense se perd sur ce catholicisme, si rude en ses commencements, si
ennemi des sens, et tomb dans cette pmoison, dans cet rthisme, qui est
l'art jsuite.

Ce ne sont qu'vques dgingands au pas saltateur de Dupr, grands
prtres de bacchanales, anges qui tiennent le saint-ciboire avec le geste
d'un arc qu'un Amour dtend, saints qui se renversent sur le crucifix avec
des attitudes de violonistes, effets de lumire derrire les autels qui
ressemblent  une gloire derrire une conque de Vnus: toute une religion
descendue du Corrge, et que Noverre semble avoir rgle comme le plus
dlicieux opra de Dieu;--si bien qu'au son des fltes, des bassons, de la
musique la plus chatouillante, la plus enivrante, la plus _ambre_, si
l'on peut dire, on s'attend  voir un joli homme d'vque, avec le geste
sautillant d'un marquis tirer l'hostie d'une bote d'or, et l'offrir comme
une pastille ou une prise de tabac d'Espagne.

       *       *       *       *       *

--En Allemagne, une chambre d'auberge  deux lits voque tout de suite, 
l'oeil et  la pense, l'ide d'un mari et d'une femme, d'un mnage. Tout,
jusqu'aux rideaux d'un blanc nuptial, parle d'un amour honnte, consacr,
autoris. En France, la chambre d'auberge n'est jamais conjugale. On croit
voir aux murs, sur les meubles, l'ombre et la trace d'un enlvement, d'un
monsieur avec sa matresse: l'oreiller ne semble avoir gard que le moule
du plaisir.

       *       *       *       *       *

_8 septembre_.--Amsterdam... Une terre sortie de l'eau et vritablement
btie; un pays  l'ancre, un ciel aqueux; des coups de soleil qui ont
l'air de passer par une carafe remplie d'eau saumtre; des maisons qui ont
l'air de vaisseaux, des toits qui ont l'air de poupes de vieilles galres,
des escaliers qui sont des chelles, des wagons qui sont des cabines, des
salles de danse qui figurent des entreponts; des hommes, des femmes  sang
blanc et froid; des caractres qui ont la patience de l'eau; des
existences qui ont la platitude d'un canal, des castors dans un
fromage:--voil la Hollande.

--Hier en chemin de fer, je regardais dormir, en face de moi, un petit
jeune homme. J'tudiais la valeur d'un coup de soleil sur sa figure, avec
la densit de l'ombre porte par la visire de sa casquette.

En arrivant devant le Rembrandt, qu'on est convenu d'appeler la RONDE DE
NUIT, j'ai retrouv le mme effet, je n'ai vu qu'un plein, un chaud, un
vibrant rayon de soleil dans la toile. Seulement, comme fait presque
toujours Rembrandt, ce n'est pas avec du jour, un jour gal qu'il a
clair sa toile, mais avec un coup de soleil qui tombe de haut et clate
en charpe sur les personnages. Jamais la figure humaine vivante et
respirante dans la lumire n'est venue sous des pinceaux comme l; c'est
sa coloration anime, c'est le reflet rayonnant qu'elle jette autour
d'elle, c'est la lumire que la physionomie et la peau renvoient, c'est le
plus divin trompe-l'oeil sous le soleil. Et cela est fait, on ne sait
comment. Le procd est brouill, indchiffrable, mystrieux, magique et
fantasque. La chair est peinte, les ttes sont modeles, dessines,
sorties de la toile avec une sorte de tatouage de couleurs, une mosaque
fondue, un fourmillement de touches qui semblent le grain et comme la
palpitation de la peau au soleil: un prodigieux pitinement de coups de
pinceau qui fait trembler la lumire sur ce canevas de touches au gros
point.

C'est le soleil, c'est la vie, c'est la ralit, et cependant il y a dans
cette toile un souffle de fantaisie, un sourire de posie enchante.
Voyez-vous cet homme contre la muraille,  droite, coiff d'un chapeau
noir? et des gens n'ont jamais trouv de noblesse  Rembrandt! Puis au
second plan, dans ces quatre ttes, cette figure indfinissable, au
sourire errant sur les lvres, cette figure au grand chapeau gris, mlange
de gentilhomme et de bouffon, hros trange d'une comdie du _Ce que vous
voudrez_; et  ct, cette espce de gnome et de pitre idal, qui semble
glisser  son oreille les paroles des confidents comiques de
Shakespeare... Shakespeare! ce nom me revient, et je ne sais quel mirage
voit mon esprit entre cette toile, et l'oeuvre de Shakespeare. Et regardez
encore la petite fille toute de lumire, enfant de soleil qui jette ses
reflets d'ambre  toute la toile, cette petite fille coiffe d'or, qu'on
dirait habille d'meraudes et d'amthystes, et  la hanche de laquelle
pend un poulet: petite juive, vraie fleur de Bohme. N'en trouverez-vous
pas encore le nom et le type dans Shakespeare, en quelque Perdita?

Un monsieur tait devant ce tableau, qui le copiait minutieusement, 
l'encre de Chine. J'ai pens  un homme qui graverait le soleil  la
manire noire.

--Pour moi, le plus tonnant trompe-l'oeil de la vie sur des figures, le
plus merveilleux morceau de peinture, le plus beau tableau de la terre:
c'est le tableau des QUATRE SYNDICS de Rembrandt. La toile que je prfre
ensuite est le MARTYRE DE SAINT MARC du Tintoret. Je dois dire que je ne
connais pas les Velasquez de Madrid, que je ne connais pas les fameuses
ouvrires en tapisserie.

--Entr dans une synagogue. Une odeur d'Orient et l'apparence d'une
religion heureuse. Une sorte de familiarit avec Dieu. La prire dans la
religion catholique a toujours l'air de demander pardon d'un crime. Ici on
cause, on se repose, on est comme dans un caf de la Foi.

--Un matre diantrement original que Van der Meer. On pourrait dire de sa
LAITIRE, que c'est l'idal cherch par Chardin. Mme peinture laiteuse,
mme touche aux petits damiers de couleur fondus dans la masse, mme
grenure beurre, mme emptement rugueux sur les accessoires, mme
picotement de bleus, de rouges francs dans les chairs, mme gris de perle
dans les fonds.

Et chose invraisemblable, ce matre de Chardin, bien certainement inconnu
de notre matre franais, dans un tableau d'une tout autre manire: une
rue de Delft aux maisons de brique,--semble le prcurseur de Decamps.

       *       *       *       *       *

_13 septembre_.--La Haye... A une seconde sance devant la LEON
D'ANATOMIE de Rembrandt, Saint Victor et nous, nous tombons sur le
collectionneur La Caze, un _parleur_ enthousiaste de tableaux, un
esthticien loquace, un confrencier indtachable de votre bouton d'habit,
une faon de Diderot pileptique, qui a des crises d'admiration presque
inquitantes, devant toute bonne toile ancienne. C'est lui qui dit de son
Rembrandt, qu'il fait dans la nuit: _ho! ho!_ et le possesseur grogne
comme un froce. Et  propos des QUATRE SYNDICS il s'crie: C'est plus
vivant que la vie; c'est de la vie condense et prcipite comme on
pourrait en mettre dans une bouteille d'eau de seltz, charge au point
d'clater!

Un doux maniaque qu'on n'a jamais pu dcider  porter un gilet, un
original,  la tendre et honnte tte, annonant l'homme qui s'est fait
mdecin pour soigner sa mre, attaque d'une maladie mortelle.

       *       *       *       *       *

--Leyde... Ici au muse, on a mis contre une fentre, deux momies
dmaillotes, deux momies d'enfants. Elles regardent ternellement, par
les carreaux, un canal de Hollande, des feuilles mortes sur une eau morte,
un ciel gris, un soleil jaune, des briques noires, des arbres noirs. C'est
impie ces deux enfants du soleil, poss l pour toujours, contre un Pierre
de Hooghe. Ils me font penser  ces pauvres grands potes nostalgiques,
expatris du ciel de leur rve et exils dans la vie, ainsi que ces momies
dans la mort,--devant un perptuel paysage morne.

       *       *       *       *       *

_18 septembre_.--Bruxelles... Nous dormions ce matin, dans nos petits lits
de l'htel de Flandre attenant  l'glise Saint-Jacques, et dans un office
du matin, l'orgue, qui est dans notre mur, mettait en notre demi-sommeil
de sept heures, un anglique bourdonnement. C'tait tout  la fois une
mlodie lointaine et proche, s'levant, montant, mourant parmi nos
sensations et nos penses encore endormies, et qui nous berait comme dans
le rve d'une musique flottante, arienne, amoureusement divine et vague,
 la faon de la lumire d'une apparition en train de disparatre.

       *       *       *       *       *

_19 septembre_.--Nous voici dans le chemin de fer, revenant de Hollande
avec Saint-Victor. Tout le temps, il clate en images inattendues, qui
peignent tantt potiquement, tantt brutalement,  votre pense, les
hommes et les choses par l'antithse ou le rapprochement: des images
multiples et varies, jaillissant d'une mmoire nourrie d'une immense
lecture, et non enferme en un temps et une branche de sciences, mais qui
a grappill au fond de tous les livres de moelle, de toutes les curiosits
de l'histoire, de tous les traits de thogonie et de psychologie. C'est
ainsi qu'il vous apporte dans sa conversation un intelligent butin de
partout, mis en relief par des contrastes ingnieux, spirituels, cocasses
mme parfois.

Maintenant trs original dans sa faon de s'exprimer, il l'est assez peu
dans sa faon de penser, n'ayant une impression de la beaut et du
caractre des choses, que lorsqu'il en est averti par un livre bon ou
mauvais, croyant,  la faon d'une intelligence infrieure,  l'imprim,
et par cette servitude assez soumis dans le fond  l'opinion gnrale.
C'est ainsi que dans un muse, il ira tout droit, comme un somnambule, les
yeux ferms, au tableau consacr par l'admiration commune, le suffrage
universel du beau et le gros prix marchand, qui le fascine s'il est
norme--incapable de dcouvrir un chef-d'oeuvre indit, anonyme, mconnu.
Puis un homme plutt d'un got appris que d'un got instinctif, de ce got
universel qui s'tend  tout,  une forme de meuble,  un dtail de
toilette,  la particularit lgante d'une plante, et n'ouvrant les yeux
qu' ce qui est tiquet, peinture, sculpture, architecture, et en voyage
compltement aveugle  la vie vivante,  la rue, aveugle aux passants,
aveugle  la beaut artistique des tres et des aspects, regardeur
uniquement de tableaux et de statues.

Un tre sans fantaisie, sans apptit passager d'une bouteille de bon vin,
incapable d'excs, effray par les livres de mdecine qui dfendent les
moules et l'amour aprs dner, superstitieux jusqu' retourner votre pain
quand il n'est pas  plat.

Violent en paroles avec une grande faiblesse de caractre, avec des
dsespoirs enfantins  propos de rien, lui faisant monter les larmes aux
yeux, travers de caprices, de boutades, d'humeurs qui ont quelque chose
de malaises physiques,--et souvent s'absorbant en des enfoncements qui lui
viennent, m'a-t-il dit, d'un an de solitude pass  Rome,  l'ge de
treize ans, poque o toute sa vivacit expansive d'enfant, est rentre
chez lui comme une gourme... Un garon paraissant avoir toujours vcu seul,
tant son corps est goste, et qui prend tout le trottoir s'il marche
avec vous, et vous entre, en chemin de fer, les coudes dans les ctes.

Maintenant, charmant de simplicit, sans tyrannie en voyage, et gai de la
joie d'un collgien en vacance, et charmeur  la fois autant par les
grandes ides qu'il remue, que par la grce ingnue de sa plaisanterie et
de ses imitations navement maladroites de la pratique de M. Prud'homme ou
du _gnouf, gnouf_ de Grassot, il est pour nous, si gts par notre mnage,
le seul compagnon de voyage presque absolument sympathique et supportable,
pendant un mois. Et l'loge n'est pas mince.

       *       *       *       *       *

_18 septembre_.--Dcidment, c'est le plus triste mtier que ce bel art
des lettres. La Librairie nouvelle est en faillite. Nos HOMMES DE LETTRES
nous ont cot  peu prs un billet de cinq cents francs. SOEUR PHILOMNE
ne nous rapportera rien. C'est un progrs.

--Voulez-vous, nous dit Gavarni, le secret, de toute socit, de toute
association? Ce sont des units sans valeur  la recherche d'un zro, d'un
zro qui leur apporte la force d'une dizaine!

       *       *       *       *       *

_10 octobre_--Il me semble, je le prsume du moins, il me semble que
l'amour doit tre cela: Entrer quelque part, voir une femme et se crier en
dedans: La voil! C'est celle-l! je n'en retrouverai pas une autre. Non,
il n'y en a pas deux! Mon rve en chair et en os... Mais il doit arriver
souvent pour cette femme, ce qui arrive pour la maison dont on devient
passionn, toqu,--elle est loue.

       *       *       *       *       *

_Lundi 18 octobre_.--Sainte-Beuve, qui nous a crit pour faire notre
connaissance intellectuelle, vient  deux heures chez nous. C'est un homme
petit, rond, court, rustique d'encolure,  la mise campagnarde, une sorte
de silhouette  la Branger. Il a un grand front, un crne chauve et
luisant, de gros yeux  fleur de tte, un nez de curieux, de sensuel, de
gourmand, la bouche large au vilain dessin rudimentaire, cach par un
aimable sourire, des pommettes particulires, des pommettes saillantes et
bombes comme d'normes loupes. A le voir avec son front blanc, ses joues
colores, la carnation rose et poupine du bas de son visage, on le
prendrait pour un bibliothcaire de province vivant dans l'ombre d'un
clotre de livres, sous lequel il y aurait un cellier de gnreux
bourgogne.

Il cause avec bavardage et  petites touches menues, sans jamais un large
coup de pinceau: sa conversation ressemble  la palette d'une _peintresse_
 l'aquarelle, toute charge de jolis, de dlicats et de timides tons.

Comme nous lui parlions de son portrait du roi Louis-Philippe, il nous dit
qu'il sait que le gnral Dumas envoya, au mois d'aot 1848, une lettre du
Roi  M. de Montalivet, o Louis-Philippe crivait  l'Assemble pour
garder ses biens, comme le plus ancien gnral datant de la Rvolution.
Cette lettre, M. de Montalivet l'aurait jete au feu. Je publierai cela,
ajoute-t-il. Et il reprend: Le roi Louis-Philippe, je ne l'ai vu qu'une
seule fois, quand on me prsenta comme acadmicien. J'tais avec Hugo et
Villemain. Le Roi prit avec effusion les mains d'Hugo et le remercia trs
chaudement d'avoir rappel, dans son discours, le jugement de Napolon sur
lui.

Puis,  propos de l'Acadmie, qualifie la plus ancienne, Louis-Philippe
dit que ce n'tait pas elle, mais l'Acadmie _della Crusca_, et donna la
date de sa fondation. Ce n'tait pas  un roi  savoir cela; mais Mme de
Genlis lui avait arrang et ordonn tout cela dans la mmoire. Quant au
mot _caboche_, je ne l'ai pas invent, comme l'insinue M.
Cuvillier-Fleury. C'est Cousin, qui me dit un jour, en me montrant le
pavillon des Tuileries, aujourd'hui dmoli: La bonne tte ou plutt la
bonne caboche qui est l!

L-dessus il nous parle de SOEUR PHILOMNE, disant que seules ont de la
valeur, les oeuvres venant de l'tude de la nature, qu'il a un got trs
mdiocre pour la fantaisie pure, qu'il prend peu de plaisir aux jolis
contes d'Hamilton; qu'au reste, cet idal dont on parle tant, il n'est pas
bien sr que les anciens s'en soient proccups, qu'il croit au contraire
que leurs oeuvres taient des oeuvres de ralit,--que peut-tre seulement
ils travaillaient d'aprs une ralit plus belle que la ntre.

De SOEUR PHiLOMNE, il passe aux femmes, aux vieilles femmes, comme Mme de
Boigne, auprs desquelles il a pu retrouver l'accent du XVIIIe sicle, et
nous flicite de vivre un peu, ainsi que nous le faisons, dans un sicle
pass, de vivre une double existence.

Et comme ses yeux tombent en ce moment sur une gouache de l'ILE d'AMOUR en
1793, il s'crie: Tiens, a me rappelle la connaissance de Salvandy et de
Branger. Un Anglais install en France et demeurant  Belleville aprs
la Restauration, donnait beaucoup  dner. Un jour Salvandy, invit 
dner, se met  sonner  la porte de l'Anglais,  ct d'un monsieur qui y
avait dj sonn. Ni l'un ni l'autre n'avait lu l'adresse donne, dans la
lettre d'invitation. L'Anglais tait, depuis quatre mois, dmnag 
Passy. Les deux invits de l'Anglais prennent le parti de dner 
Belleville, et dnent ensemble sans se connatre. Salvandy tait
lgrement intrigu de cet homme un peu peuple, mais dans lequel il
percevait une certaine finesse, quand, au milieu du dner, son commensal
lui dit tout  coup: Je vais vous chanter une petite chanson pour me
tenir en haleine! C'tait Branger, et l'endroit semblait vraiment choisi
pour la rencontre.

Et comme nous laissons entrevoir que nous trouvons un peu exagre cette
gloire de Branger, Sainte-Beuve reprend: Oui, on a t trs loin. Tenez,
il y a un monsieur qui m'envoie de Batignolles, presque tous les quinze
jours, une pice de vers, en l'honneur du chantre de Lisette, on voit que
c'est chez lui une ide fixe... Ce sont des veines et des dveines comme
cela en France.... Mais ensuite n'a-t-on pas t trop dur!... Le commun
sans doute, c'est le grand chemin de Branger; mais il y a des _bas-cts_,
bien jolis, bien dlicats. Sous l'enveloppe grossires se cachait une
excessive finesse. Lamartine a dit qu'il avait de grosses mains, ce n'est
pas vrai, il avait des mains de femme.

Et la conversation va  l'esprit, aux bons mots, et Sainte-Beuve cite ce
mot de Mme d'Osmont abmant la duchesse de Berry, lors de son arrestation
en Vende, et  laquelle on demandait pourquoi elle tait si dure pour la
princesse et qui rpondait: Elle nous a fait toutes _cocues!_

De l, la parole de Sainte-Beuve saute  Flaubert: On ne doit pas tre si
longtemps  faire un livre... Alors on arrive trop tard pour son temps...
Pour des oeuvres comme Virgile, a se comprend... Et puis aprs MADAME
BOVARY, il devait donner des oeuvres vivantes... des oeuvres, o l'on
sente l'auteur touch personnellement... tandis qu'il n'a fait que
recommencer les MARTYRS de Chateaubriand... S'il avait fait cela, son nom
serait rest  la bataille,  la grande bataille du roman, au lieu que
j'ai t forc de porter la lutte sur un moins bon terrain, sur FANNY...

Alors, Sainte-Beuve s'tend sur l'ennui de sauter de sujet en sujet, de
sicle en sicle... On n'a pas le temps d'aimer... Il ne faut pas
s'attacher... Cela brise la tte: c'est comme les chevaux dont on casse la
bouche en les faisant tourner  gauche,  droite,--et il fait le geste
d'un homme qui tire sur un mors.--Tenez, me voil engag pour trois
ans...  moins d'un accident. Eh bien, au bout de trois ans, j'aurai  peu
prs gagn ce que rapporte une pice de thtre, qui ne russit pas. Puis,
aprs un silence: Ah! le thtre! La comdie en vers me semble finie. Ou
vous faites des vers qui ne sont pas des vers de comdie, ou vous faites
de la prose... Oui, tout ira au roman, c'est si vaste... et un genre qui
se prte  tout... Il y a bien du talent dans le roman maintenant!

Il nous quitte, en nous donnant une main grasse, douce, froide, et, sur le
pas de la porte, nous dit: Venez me voir, les premiers jours de la
semaine... aprs cela, j'ai la tte dans un sac.

       *       *       *       *       *

_19 octobre_.--Non, non, jamais je ne trouverai dans Paris une femme
runissant les qualits de ma matresse: ne pas me demander de me faire la
barbe, et ne jamais m'adresser une question au sujet du livre que je fais.

       *       *       *       *       *

_3 novembre_.--Dner chez Peters avec Saint-Victor et Claudin. Aprs dner,
Claudin m'emmne aux DLASSEMENTS-COMIQUES. J'ai travaill toute cette
semaine. J'ai besoin, je ne sais pourquoi, de respirer l'air d'un
_bouibouis_. On a de temps en temps besoin d'un encanaillement de
l'esprit... Je rencontre dans le corridor Sari. Il me dit que Lagier est
alle voir Flaubert  Rouen, et qu'elle craint que la solitude et le
travail ne lui fassent partir la tte. Il lui a parl d'un srail
d'oiseaux, de choses incomprhensibles. Sur ce travail norme et
congestionnant, je ne sais plus qui, l'autre jour,--je crois que cela
vient de Mlle Bosquet, l'institutrice de la nice de Flaubert,--me contait
qu'il avait donn l'ordre  son domestique de ne lui parler que le
dimanche, pour lui dire: Monsieur, c'est Dimanche!

--Je commence  lire le RECUEIL DE PENSES de Joubert. Malheureusement en
ouvrant le volume, je suis tomb sur une lithographie, une ridicule
lithographie le reprsentant avec une tte d'Andrieux idologue. Et dans
la prface, je lis que le vieillard, ainsi reprsent, recevait en spencer
de soie! Figurez-vous l'homme-squelette avec des ailes d'Amour. Tout cela
me dispose mal. Puis dans cette prface, il pleut des larmes de famille:
ce sont des loges et des regrets en style lapidaire de tombe du
Pre-Lachaise. Au fond, dans ce recueil de penses, les penses n'ont pas
la nettet franaise. Ce n'est ni clair ni franc. Cela sent la petite
cole genevoise: Mme Necker, Tracy, Jouffroy. Le mauvais Sainte-Beuve
vient de l. Joubert tourne des ides comme on tourne du buis... Ah!
Labruyre, Labruyre! il n'y a que vous!

--Il est permis en France de scandaliser en histoire. On peut crire que
Nron tait un philanthrope ou que Dubois tait un saint homme. Mais en
art et en littrature, les opinions consacres sont sacres et peut-tre,
au XIXe sicle, est-il moins dangereux de marcher sur un crucifix que sur
les beauts de la tragdie!

--La France a un tel besoin de gloire militaire, que le roi de la paix a
t oblig de lui donner cette gloire  Versailles,--en effigie.

--L'histoire est un roman qui a t; le roman est de l'histoire qui aurait
pu tre.

--Saint-Victor,  propos de l'article de Sainte-Beuve sur Mme Swetchine,
nous dit: C'tait assez gnant d'aller chez elle, elle vous demandait des
nouvelles de votre me, comme on demande aux gens s'ils vont bien... et
s'informait si vous tiez en tat de grce, absolument comme si elle se
ft informe si vous tiez enrhum!

       *       *       *       *       *

_Mardi 15 novembre_.--J'ai ma matresse assise, en chemise, sur mes
genoux. Je la vois de dos, la nuque dans l'ombre, sa figure tout en
lumire dans la glace. Des cheveux follets, chapps au-dessous de son
oreille, frisent comme de petites arborisations agatises, se dtachant
dessus le globe lumineux de la lampe pose sur la chemine. Il y a une
volupt trange  avoir, ainsi sur soi, un corps de femme dont on
n'aperoit rien, qu'une obscure envole de cheveux, et la lumineuse
rflexion de son visage, perdant un peu de sa ralit matrielle dans son
clairement glaceux... Et elle parle de l'enterrement d'une voisine,--un
de ses sujets favoris,--elle parle des franges du corbillard, de la beaut
du cercueil dont le bois de chne n'avait pas de noeuds, et elle finit par
dclarer, que si on ne faisait pas bien les choses pour son enterrement,
elle en aurait un chagrin _mortel_. L'pithte est curieusement choisie,
n'est-ce pas?

--Parfois, je pense qu'il viendra un jour, o les peuples modernes
jouiront d'un dieu  l'amricaine, d'un dieu qui aura t humainement, et
sur lequel il y aura des tmoignages de petits journaux: lequel dieu
figurera dans les glises, son image non plus lastique et au gr de
l'imagination des peintres, non plus flottante sur le voile de Vronique,
mais arrte dans un portrait en photographie... Oui, je me figure un dieu
en photographie et qui portera des lunettes.

Ce jour-l, la civilisation sera  son comble, et l'on verra  Venise des
gondoles  vapeur.

FIN DU PREMIER VOLUME

       *       *       *       *       *

TABLE ALPHABETIQUE DES NOMS

About (Edmond),      210, 279, 277.
Abrants (le duc d'),      312.
Abrants (la duchesse d'),      852.
Affre,      152.
Aime (Mlle),      347, 348.
Allan (Mme),      6, 7, 8, 9.
Alembert (d'),      326.
Allegrain,      242.
Allessandri,      298.
Alphonse,      225.
Andr del Sarte,      262.
Anne d'Autriche,      247.
Antonelli,      277.
Apollonius de Tyanes,      289.
Arago,      137.
Argenson (le marquis),      215.
Aristophane,      239.
Armand,      65, 66.
Arnould (Sophie),      190.
Asseline,      160.
Asselineau,      142.
Aubryet (Xavier),      182, 210, 211, 260, 330, 334.
Audinot,      202.
Augier (Emile),      41, 218.
Aussandon,      268.

B

Bacciochi,      174.
Bacon,      289.
Bach (Samuel),      187.
Balzac,      21, 22, 68, 83, 111, 112, 137, 157, 209, 235, 255, 332.
Bancelin,      325.
Banville (Thodore de),      32, 213.
Barbey d'Aurevilly,      184.
Bardoux,      186.
Barrire (Franois),      84, 308.
Barrire (Mme),      81, 156, 157.
Barrire (Thodore),      267.
Baron,      356.
Barrot (Odilon),      99.
Barthet,      124.
Baschet (Armand),      65.
Baudelaire,      211, 358.
Baudouin,      157.
Baudrillart,      113.
Bazin,      107, 109.
Beaumarchais,      304.
Beaufort,      217.
Beauvoir (Roger de),      33, 46.
Belloy (le marquis de),      218, 219, 230.
Branger,      130, 217, 353, 389, 390.
Berry (la duchesse de),      131, 390.
Berthe,      108, 109.
Berthoud (Henry),      312.
Besson (Faustin),      330.
Binding,      112.
Bischoffsheim,      297.
Blamont,      2.
Blanc (Charles),      170, 171.
Bocquenet (les),      107.
Boigne (Mme de),      156, 389.
Boissard,      55.
Boissieu,      326.
Bonaparte,      26.
Bosquet (Mme),      392.
Boucher (Franois),      155, 169, 370.
Bouilhet (Louis),      309, 311, 314.
Bouille (le marquis de),      105.
Bourgogne,      126.
Bracquemond,      157.
Brassine (Mlle),      69.
Brant (duchesse de),      85.
Brindeau,      8.
Broggi,      176.
Buffon,      306.
Buloz,      208, 209.
Busquet,      106, 185.

C

Caboche,      214.
Cahu,      15.
Caze (La),      383.
Cerceau (le pre),      256.
Chambe,      154.
Chabouillet,      66, 81.
Chalier,      295.
Chandellier,      347, 348.
Chardin,      243, 342, 383.
Charles Edmond,      240, 245, 276, 303.
Charlotte (Miss),      250.
Charrier (Mme),      146.
Chateauroux (la duchesse de),      292.
Chennevires (le marquis de),      130, 131, 294.
Chicard,      67.
Chopin,      146.
Cimabu,      262.
Clairville,      4.
Claudin,      296, 330, 331, 333, 392.
Clermont-Tonnerre,      266.
Clodion,      150, 243.
Cochin,      173.
Colardez,      203, 323, 327.
Colet (Mme Louise),      303.
Constantin (le prince),      215.
Corrge,      262.
Corneille,      315.
Corneille (Thomas),      306.
Cornu (Mme),      209.
Corot,      102.
Courmont (Mlle de), 163.
Courmont (M. Jules de), 39.
Courmont (Philippe de), 96.
Courtois (Adle), 190, 192, 331.
Crmieux,      299.
Crozat,      294.
Curmer,      67.
Cuvillier-Fleury,      389.

D

Damas-Hinard,      231.
Darthonay,      97.
Daumier,      55, 158.
Decamps,      235, 383.
Delaage,      32.
Delaborde (Jules),      38.
Delaroche (Paul),      197.
Delavigne (Casimir),      309.
Delecluze,      133, 134, 157.
Dembinski,      235.
Dennery,      298.
Dentu,      159.
Denys d'Halicarnasse,      251.
Deshayes,      24, 105.
Deslions (Anna),      176, 190, 191, 192.
Devria,      234.
Diderot,      234, 292.
Dinah,      298.
Dinochau,      126, 127.
Doche (Mme),      149, 303.
Dor,      339, 356.
Double,      178.
Duclay (Mlle Virginie),      299.
Dumanoir,      4.
Dumineray,      19.
Dumas fils,      113.
Dupin,      245.
Dussieux,      131.
Duth,      156.
Dutillard,      84.
Dutillard (Mme),      84.
Duvert,      149.

E

Edmond,      151.
Edouard,      285.
Eggis,      32.
Elisa,      231.
Enault (Louis),      32.

F

Flix (Mme),      298.
Feuillet (Octave),      314, 331.
Feuillet de Conches,      133, 141.
Feydeau (Mme),      312.
Feydeau,      164, 177, 178.
Fieschi,      84.
Fiorentino,      210, 297.
Fioupon,      124.
Flammarion,      321.
Flaubert,      164, 168, 177, 178, 259, 260, 275, 303, 304, 305, 306, 308,
309, 313, 314, 320, 321, 330, 332, 334, 349, 358, 366, 367, 372, 373, 391,
392.
Fleury (le docteur),      213.
Floreska,      82.
Foissey,      205.
Follin (le docteur),      349.
Forgues,      32.
Foss d'Arcosse,      131, 132.
Fould,      277.
Fournier (Marc),      299.
Fragonard,      157, 273, 292.
Franais,      356.
Freudeberg,      239.

G

Gaiffe,      32, 65, 66, 163.
Galetti,      24.
Galiani,      295.
Galiffet,      299.
Gatayes,      32.
Gautier (Thophile),      164, 168, 170, 171, 177, 181, 184, 330, 331,
332, 333, 334, 363.
Gavarni,      16, 19, 21, 22, 25, 28, 47, 67, 71, 72, 82, 83, 84, 154,
127, 128, 138, 147, 157, 158, 179, 195, 196, 235, 259, 261, 268, 270,
282, 310, 311, 325, 347, 348, 387.
Gavarni (Jean),      195.
Gavarni (Pierre),      47.
Geoffrin (Mme),      261.
Genlis (Mme de),      389.
Georgel,      215.
Gerds,      3.
Gerdy,      255.
Gricault,      326.
Gerlach,      343, 344.
Gil-Perez,      331.
Ginette,      108, 107.
Girardin,      83.
Gisette,      298.
Gleyre,      372.
Goubaux,      113.
Goudchaux,      212, 216.
Goya,      352.
Grandville,      339.
Granet,      227.
Grang,      298.
Grassot,      299.
Grosse-Tte,      375.
Gurin (Maurice de),      374,
Guys,      235, 236.

H

Halvy (Ludovic),      183, 184, 330
Hafner,      24, 92.
Heine (Henri),      9l, 123, 262, 333, 363.
Herbette,      214.
Hercule (Mme),      347, 348.
Honor,      79.
Houssaye (Edouard),      182.
Houssaye (Arsne),      7, 330.
Hubert-Robert,      215.
Hugo (Victor),      6, 26, 69, 314 331, 388, 377.

I

Impratrice (l'),      231, 232.

J

Jacottet,      121, 372.
Jacques,      49, 50, 51.
Janin,      3, 17, 25, 26, 41, 80, 90, 174, 249, 298, 299, 309, 311.
Janinet,      273.
Jenny,      107.
Johannot (Tony),      101.
Joubert,      392, 393.
Jouffroy,      393.
Judicis (les),      113.
Julie (Mme Charles-Edmond),      240, 303.
Juliette,      19, 191,192.

K

Kant,      279.
Karr (Alphonse),      32, 34, 43, 45.
Kaulbach,      341.
Kock (Paul de),      206, 207, 222, 331.

L

Labat,      27.
Labille,      258.
La Bruyre,      306, 393.
Lagier (Mlle),      307, 368.
Lamartine,      133, 295, 390.
Laudseer,      251.
Laperlior,      243.
Laprade (Victor),      130.
Largillire,      285.
La Rounat,      304.
Latour-Dumoulin,      37, 40, 48.
Lausanne,      149.
Lavalle (Thophile),      132, 133.
Lawreince,      239.
Le Barbier,      31, 45.
Le Bas,      261.
Leboucher,      81.
Lecomte (Jules),      243, 244.
Lefebvre (Armand),      37, 48.
Lefebvre-Desnouettes (le gnral),      286.
Legonidec,      130.
Lematre (Frdrick),      213, 275, 318, 369.
Lemoyne,      261.
Lenoir (Mlle Elisabeth),      163.
Lon,      91.
Leroy,      48, 52, 55.
Leroy (Mme),      49, 51.
Lvy (Michel),      121, 210.
Lia Flix,      299, 300, 307.
Ligne (le prince de),      295.
Lionnet (les frres),      252.
Lireux,      7, 8, 99.
Louis,      168.
Louis-Philippe,      67, 110, 113, 190, 216, 219, 338.
Louis XV,      295.
Lucas Montigny,      155.
Lucien,      251, 262.
Lumley,      65.

M

Maire,      189, 190.
Manteuffel,      343, 344.
Mantz (Paul),      131.
Marc-Aurle,      249.
Marchal,      82, 191, 99.
Maria,      236, 241.
Marie,      108.
Marie,      124, 151, 177.
Marie-Antoinetta,      215, 216.
Marie-Jeanne,      200, 201.
Markowski,      333, 334.
Mauperin (Rene. Mlle ***),      145.
Maury (l'abb),      316.
Mayer (Mlle),      243.
Mazeres,      117.
Menier (Paulin),      318, 368.
Memling,      288.
Mercier,      154.
Merian,      147.
Meer (Van der),      382.
Mrime,      277.
Michelet,      247.
Millet,      49, 50, 51.
Milhaud,      122.
Mirs,      122.
Mocquard,      297, 298.
Molire,      315.
Monnier (Henri),      71.
Monselet (Charles),      126, 127.
Montalembert,      129, 130.
Montalivet,      388.
Montesquieu,      306.
Montigny (de),      156.
Montrond,      241.
Moreau (Louis),      303.
Morny,      277.
Muller (Ottfried),      246.
Munster,      343, 344.
Murger (Henry),      24, 25, 27,32,123, 208, 210, 218, 219, 362.
Musset,      6, 124, 363.

N

Nadar,      15.
Napolon Ier,      60, 255, 286, 326.
Napolon IIIe,      133, 209, 298, 344.
Nathalie (Mlle),      35.
Nattier,      286.
Nanteuil (Clestin),      60, 98, 99, 100, 101, 102.
Necker (Mme),      393.
Nerciat (Andra de),      363.
Nerval (Grard),      60, 101.
Nesselrode (le comte de),      215.
Niel,      147.
Noiron (Mme de),      257.

O

Orsini,      276.
Osmont (d'),      156.
Osmont (Mme),      390.
Ozy (Mlle),      299.

P

Paillard de Villeneuve,      43.
Parabre (Mme de),      285.
Pasquier,      146.
Passy (les),      37, 41.
Passy (Mme),      109.
Passy (Hippolyte),      110.
Palizzi,      25.
Pan de Saint-Gilles (Mme),      108.
Philipon,      46.
Pelletan,      99.
Pelissier,      343, 344.
Penguilly (le baron),      252, 253.
Penguilly (le peintre),      252.
Pepoli (le comte),      276.
Perrot,      59.
Petera,      392.
Peterson,      78.
Petit (Eugne),      107.
Petrus Borel,      306.
Planche,      26, 208, 209.
Plessy (Mme),      227.
Poe (Edgar),      137.
Pompadour (Mme de),      215.
Ponsard,      83, 169, 330, 331.
Ponson du Terrail,      277.
Possot,      17.
Pourrat (Antonin),      107, 109.
Pourrat,      107, 108, 109.
Pouthier,      15, 23, 31, 103, 143, 265.
Pradier,      99.
Prvost-Paradol,      183, 184.
Proudhon,      240.
Provost,      227.
Prud'hon,      243.
Pyat,      18.

Q

Quidant,      191, 192.

R

Rachel,     17, 35, 41, 234.
Raphal,  228.
Rcamier (Mme),      85.
Regnault de Saint-Jean d'Angely (Mm),      85.
Rembrandt,      335, 380, 381, 382, 383.
Retif de La Bretonne,      174.
Roqueplan,      18.
Rose,      139, 503, 293.
Rothschild,      269.
Rouland,      41, 48.
Rouvire,      368.
Royer (M. de),      37, 41.
Royer-Collard,      145.

S

Sabatier (Mme),      305.
Sabine,      13.
Saccaux,      24.
Sade (le marquis de),      259, 260.
Saint-Aubin (Gabriel),      261.
Sainte-Beuve,      387, 390, 391, 394
Saint Just,      211.
Saint-Victor (Paul de),      210, 211, 212, 218, 219, 240, 243, 245, 248,
250, 259, 260, 275, 278, 288, 297, 298, 299, 303, 304, 330, 331, 333, 335,
339, 340, 378, 384, 392, 393.
Saisset (Emile),      123.
Salvandy,      389, 390.
Sancy (comtesse de),      285, 286.
Sand (Mme George),      6, 237, 316.
Sarcey de Suttires,      277.
Sari,      363.
Sauvageot,      176.
Schenau,      239.
Scholl (Aurlien),      32, 126, 243, 267, 303.
Sebron,      68.
Servin,      25, 150.
Shakespeare,      381, 382.
Simon Edmond),      349.
Solar,      269.
Souli (Eudore),      131, 133, 215.
Souli (Frdric),      152.
Staub,      99.
Swetchine (Mme),      394.
Sydney Smith,      85.

T

Talleyrand,      241.
Terrail (Ponson du),      375.
Terrien,      47.
Thrse,      281.
Throigne de Mricourt,      139.
Thiers,      133, 156, 157, 295.
Thuillier (Mlle),      26.
Tourbet (Jeanne de),      297.
Tousez (Alcide),      105.
Tracy,      393.
Turcas,      69, 70.

U

Uchard (Mario),      210, 211, 216, 218, 226, 243, 250.

V

Vachette,      374.
Vaillant (le marchal),      344.
Vailly (de),      259.
Valentin,      24, 90, 92, 94.
Valle,     286.
Varin,      4.
Velpean,     350.
Venet,      46.
Vron (le docteur),      121, 243.
Venillot,      83.
Vigures,      157.
Vigneron,      231, 319.
Villedeuil (Pierre-Charles, comte de),      5, 13, 16, 31, 33, 34, 37, 41,
43, 46.
Villemain,      388.
Villemessant,      252, 299.
Villemeureux,      214.
Villemot,      210.
Viollet-le-Duc,      133.
Voillemot,      24, 299.
Voisin,      225.
Voltaire,      234, 332, 355.

W

Wafflard,      226.
Waldon (Mme),      348.
Watteau,      155, 239, 261, 273, 294, 340.
Wille,      178, 239.

Y

Yvoy (Paul d'),     218.

       *       *       *       *       *

TABLE DES MATIRES

PRFACE      I

ANNE 1851      1

ANNE 1852      13

ANNE 1853      31

ANNE 1854      59

ANNE 1855      77

ANNE 1856      121

ANNE 1857      163

ANNE 1858      225

ANNE 1859      265

ANNE 1860      303

ANNE 1861      361

TABLE ALPHABTIQUE DES NOMS      397

       *       *       *       *       *

FIN







End of the Project Gutenberg EBook of Journal des Goncourt  (Premier Volume)
by Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DES GONCOURT  ***

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