The Project Gutenberg EBook of Mmoires pour servir  l'Histoire de mon
temps (Tome 3), by Franois Pierre Guillaume Guizot

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Title: Mmoires pour servir  l'Histoire de mon temps (Tome 3)

Author: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: March 21, 2005 [EBook #15433]

Language: French

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MMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE DE MON TEMPS (III)

PARIS
MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS.
RUE VIVIENNE, 2 BIS.





                                 MMOIRES
                              POUR SERVIR A
                         L'HISTOIRE DE MON TEMPS

                                   PAR

                               M. GUIZOT

                             TOME TROISIME

                                  1860










                               CHAPITRE XV

           MON MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. (1832-1837.)

Caractre et but du cabinet du 11 octobre 1832.--Difficults de sa
situation.--Avantages de sa composition.--D'o vient la popularit
du ministre de l'instruction publique.--Son importance pour les
familles;--pour l'tat.--Des divers moyens de gouvernement des esprits
selon les temps.--Caractre laque de l'tat actuel de l'intelligence et
de la science.--Du systme et de l'tat des tablissements d'instruction
publique en Angleterre.--Mes conversations  Londres  ce sujet.--Unit
ncessaire du systme d'instruction publique en France.--Des essais
d'organisation de l'instruction publique depuis 1789.--L'Assemble
constituante et M. de Talleyrand.--L'Assemble lgislative et M. de
Condorcet.--La Convention nationale et M. Daunou.--Le Consulat et la loi
du 1er mai 1802.--L'Empire et l'Universit.--L'instruction publique et
la Charte.--Vicissitudes de l'organisation du ministre de l'instruction
publique.--Comment je le fis organiser en y entrant.--Dbuts du
cabinet.--Prparation du discours de la Couronne.--Ouverture de la
session de 1832.--Tentative d'assassinat sur le Roi.--tat des affaires
au dedans et au dehors.--Je tombe malade.


Je n'ai nul dessein de toucher aux questions et aux querelles du temps
prsent; j'ai bien assez de celles qu'veillent les souvenirs du pass;
j'vite les comparaisons et les allusions, bien loin de les chercher.

Cependant,  l'poque o j'arrive, je rencontre un fait auquel je ne
puis me dispenser d'assigner son caractre et son sens vritables. C'est
au cabinet du 11 octobre 1832 qu'on rapporte en gnral le premier essai
prmdit de ce qu'on a appel depuis le gouvernement parlementaire. Ce
fut effectivement en vue du parlement, ou pour mieux dire des chambres
et dans leur sein, que ce cabinet fut choisi pour assurer  la monarchie
nouvelle leur intime et actif concours. Je tiens  dire avec prcision
ce qu'tait,  nos yeux, la mission dont nous acceptions ainsi le
fardeau.

Les hommes de sens souriront un jour au souvenir du bruit qui se fait
depuis quelque temps autour de ces mots: gouvernement parlementaire,
et des mots qu'on met en contraste avec ceux-l. On repousse le
gouvernement parlementaire, mais on admet le rgime reprsentatif. On ne
veut pas de la monarchie constitutionnelle telle que nous l'avons vue
de 1814  1848; mais  ct d'un trne on garde une constitution. On
distingue, on explique, on disserte pour bien sparer du gouvernement
parlementaire le rgime national et libral, mais trs-diffrent, qu'on
entend lui donner pour successeur. J'admets ce travail; je livre le
gouvernement parlementaire aux anatomistes politiques qui le tiennent
pour mort et en font l'autopsie; mais je demande ce que sera son
successeur. Que signifieront cette constitution et cette reprsentation
nationale qui restent en scne? La nation influera-t-elle efficacement
sur ses affaires? Aura-t-elle pour ses droits, pour ses biens, pour
son repos comme pour son honneur, pour tous les intrts, moraux
et matriels qui sont la vie des peuples, de relles et puissantes
garanties? On lui retire le gouvernement parlementaire, soit; lui
donnera-t-on, sous d'autres formes, un gouvernement libre? Ou bien, lui
dira-t-on nettement et en face qu'elle doit s'en passer, et que les
formes qu'on lui en conserve ne sont que de vaines apparences, indigne
mensonge et purile illusion?

Qu'il y ait des formes et des degrs divers de gouvernement libre, que
la rpartition des droits et des forces politiques entre le pouvoir
et la libert ne doive pas tre toujours et partout la mme, cela est
vident; ce sont l des questions de temps, de lieu, de moeurs, d'ge
national, de gographie et d'histoire. Que, sur ces questions, notre
rgime parlementaire se soit plus d'une fois tromp, qu'il ait trop
donn ou trop refus, tantt au pouvoir, tantt  la libert, peut tre
 tous les deux, je ne conteste pas. Mais si c'est l tout ce qu'on veut
dire quand on l'attaque, ce n'est pas la peine de faire tant de bruit;
les fautes de ce rgime reconnues, reste toujours la vraie, la grande
question: la France aura-t-elle ou n'aura-t-elle pas un gouvernement
libre? C'est un acte d'hypocrisie que de prtendre se retrancher
derrire les erreurs du rgime parlementaire pour ne pas rpondre 
cette question suprme, ou pour la rsoudre ngativement sans oser le
dire. On parle sans cesse de 1789: oublie-t-on que c'tait prcisment
un gouvernement libre, ses principes et ses garanties, que la France
voulait en 1789? Croit-on qu'elle se ft alors contente d'un nouveau
code civil et d'hommes nouveaux, sur le trne ou autour du trne, pour
prix de la rvolution o elle se lanait?

Quand nous entrmes dans le cabinet du 11 octobre 1832, c'tait l, pour
nous, une question rsolue. Nous ne nous inquitions gure alors du
gouvernement parlementaire; nous n'en imaginions mme pas le nom; mais
nous voulions srieusement un gouvernement libre, c'est--dire
des garanties efficaces de la scurit des droits et des intrts
individuels comme de la bonne gestion des affaires publiques. C'est l
la libert politique, et c'tait bien la libert politique que nous
entendions pratiquer pour notre compte et fonder pour notre pays.

Dans ce principe et ce but commun rsidait l'unit du nouveau cabinet.
Il tait loin de runir toutes les conditions et d'offrir tous les
caractres qu'on a coutume de regarder comme essentiels  un cabinet
parlementaire. Nous n'entrions pas tous ensemble et en mme temps au
pouvoir; nous ne sortions pas tous des mmes rangs politiques; nous
n'avions pas tous profess les mmes maximes et suivi le mme drapeau.
Des huit ministres du 11 octobre 1832, quatre avaient appartenu au
cabinet prcdent, quatre seulement taient nouveaux. Quelques-uns
avaient soutenu et servi, d'autres avaient combattu la Restauration. Qui
aurait regard de prs  nos ides et  nos tendances gnrales,  nos
habitudes d'esprit et de vie, aurait trouv entre nous des diffrences
graves; mais soit par principe, soit par got, soit par bon sens
et prudence, nous regardions tous le gouvernement libre comme le
gouvernement ncessaire; nous voulions tous que la monarchie et la
Charte fussent l'une et l'autre une vrit.

Aux yeux des spectateurs les plus intelligents et les plus
bienveillants, l'entreprise tait difficile et hasardeuse. Grce aux
rudes combats de M. Casimir Prier et  la grande lutte des 5 et 6
juin, le gouvernement de Juillet tait debout, mais c'tait l tout son
succs; les mmes ennemis l'entouraient, les mmes prils le menaaient.
Les conspirations et les insurrections taient toujours flagrantes
ou imminentes; les socits secrtes se montraient de plus en plus
passionnes et audacieuses; la presse priodique, en majorit violemment
hostile, agressive, destructive, dominait l'opposition parlementaire
entrane ou intimide. Cette vanit de la victoire, ce bouillonnement
continu de la tempte quand on se croyait dans le port, frappaient
les meilleurs esprits de surprise et d'inquitude, et leur faisaient
concevoir, sur le succs d'une politique  la fois de rsistance et de
libert, de tristes doutes: Vous voil dans les plus grandes aventures,
vous et le pays, m'crivait de Turin M. de Barante, le 17 octobre; je
suis content, mais inquiet. Ces horribles et stupides clameurs ont-elles
une grande influence dans la Chambre? Avez-vous persuasion que vous
trouverez une majorit? Probablement; sans cela vous n'auriez pas risqu
vous, vos amis et le sort commun.

Huit jours plus tard, le 25 octobre, M. Rossi m'exprimait de Genve des
apprhensions analogues: La partie est, comme vous le dites, engage 
fond. Elle l'est partout. Mais c'est vous qui avez la grosse affaire sur
les bras. Nul, vous le savez, ne fait plus que moi des voeux sincres
pour votre succs. Vous l'obtiendrez si vous pouvez vous dployer tout
entier pour l'affermissement, le progrs et la gloire de la France. Le
pourrez-vous? Serez-vous compris? Ne serez-vous pas entrav? Voil mes
craintes, tout en me flattant qu'elles sont chimriques. Au moment
de la formation du cabinet, les mmes inquitudes proccupaient
quelques-uns de ses membres les plus considrables; le duc de Broglie,
qui fit de mon entre la condition de la sienne, avait dout peu
auparavant que lui-mme ft en mesure de prendre part au pouvoir; il
m'crivait le 25 juin: Le dveloppement qu'ont pris depuis six semaines
les affaires de la Vende me parat rendre mon entre au ministre tout
 fait impossible. C'est bien assez de l'inimiti qui s'attache au nom
de doctrinaire; il ne faut pas dans ce moment y joindre l'inconvnient
de passer pour carliste aux yeux des sots; il ne faut pas donner, contre
un ministre qui se forme, les armes que donnerait ma conduite politique
dans la Chambre des pairs pendant le cours de la session dernire. C'est
un malheur dont je ne pourrais me racheter qu'en devenant perscuteur,
ce qui ne me convient nullement. J'ignore o vous en tes, ce que vous
croyez possible ou dsirable. Je pense que, si vous pouvez entrer avec
Thiers et Dupin, la chose sera bonne; mais si vous ne le pouvez pas, il
vaut mieux ne pas s'user et se compromettre en pure perte. Ce n'est pas
 vous, qui me connaissez, que j'ai besoin de dire que tout ce que je
puis vous appartient, en dedans comme en dehors du ministre, et que je
mettrai trs-volontiers ma tte l o vous mettrez la vtre; mais, je
le rpte, il me paratrait absurde de braver l'orage que mon nom seul
soulverait. Le cri de carlisme est vritablement le seul qui, en ce
moment, ait du retentissement en France; et quelque extravagant qu'il
soit de le pousser contre moi, il y a la moiti de la bonne portion de
la Chambre des dputs et les trois quarts de notre meilleur public qui
ne se feraient pas faute d'y croire.

Mme le cabinet une fois form, ses membres n'taient pas tous bien
confiants dans sa composition et ses chances; l'amiral de Rigny crivait
 M. Dupin: J'tais peu port, vous le savez, pour une pareille
combinaison, malgr ma haute estime pour les personnes. On ne m'accusera
pas au moins d'tre rest par got, car je dclare, et je crois encore
avoir le droit d'tre cru, que je me suis fait violence. Certes, la
partie est prilleuse, je ne me le dissimule pas; elle l'et t avec
votre appui, quoique, suivant moi,  un moindre degr; que sera-t-elle
prive de ce secours?

M. Thiers aussi restait un peu inquiet de l'alliance des doctrinaires,
et quoique convaincu de la ncessit de leur concours, il prenait
quelque soin pour rester et paratre, non pas spar d'eux, mais
diffrent et distinct.

Une circonstance attnuait les difficults de cette situation, et devait
aider le pouvoir nouveau  les surmonter. Indpendamment de la pense
commune qui unissait tous ses membres dans la politique gnrale, le
cabinet du 11 octobre 1832 avait cet avantage que chacun d'eux tait
bien appropri au poste spcial qu'il occupait. L'arme avait besoin
d'tre non-seulement rorganise, mais releve de l'chec qu'elle avait
subi en 1830; le marchal Soult tait plus capable que personne de lui
rendre ce double service: le plus grand organisateur de troupes,
disait de lui l'empereur Napolon; vieux soldat, glorieux capitaine,
Gascon srieux, habile  se servir, pour les affaires publiques comme
pour les siennes propres, de son nom et de sa gloire, et dou de
cette autorit  la fois rude et prudente qui sait se dployer en se
mnageant. Le respect des traits, l'indpendance et la dignit dans la
paix, la confiance de l'Europe dans la probit du nouveau gouvernement
de la France, les rapports intimes avec l'Angleterre, ces bases
ncessaires de notre politique extrieure taient garanties par le
caractre comme par la situation du duc de Broglie qui trouvait, dans
ses relations personnelles avec lord Granville, alors ambassadeur
d'Angleterre  Paris, de prcieuses facilits et de loyaux moyens de
succs. En acceptant le ministre de l'intrieur presque exclusivement
rduit aux attributions de sret gnrale, M. Thiers s'tait
comme personnellement charg de mettre fin  l'tat d'insurrection
qu'entretenait dans les dpartements de l'Ouest la prsence de madame la
duchesse de Berry; hardi tmoignage de son dvouement  la cause qu'il
servait et au cabinet o il entrait. L'amiral de Rigny, qui s'tait fait
honneur dans le commandement de notre escadre du Levant et  Navarin,
avait le rare mrite d'tre exempt de prjuges dans les questions
relatives au rgime de nos colonies, et dispos  entreprendre les
grandes rformes que commandaient, dans ce rgime, le droit humain et la
bonne administration. M. Barthe avait t, sous la Restauration, trop
engag dans les rangs et dans les actes de l'opposition la plus ardente
pour que son dvouement au service de la monarchie de 1830 ne soulevt
pas contre lui ceux de ses anciens amis qui restaient hostiles  toute
monarchie; mais sa situation et sa disposition convenaient au gros du
parti libral qui adoptait franchement le gouvernement nouveau; il ne
pouvait tre souponn de complaisance pour le parti lgitimiste, et il
se montrait rsolu dans la dfense du pouvoir contre ses divers ennemis.
Le roi Louis-Philippe, qu'il avait bien servi dans les embarras du
ministre Laffitte, lui portait confiance: Bien peu d'avocats, me
disait-il un jour, comprennent les conditions du gouvernement; Barthe
y est arriv; ce n'est pas un transfuge, c'est un converti; il a vu la
lumire. M. Humann ne trouvait pas tout  fait auprs du roi la
mme faveur; c'tait un ministre des finances exigeant, ombrageux,
susceptible, et qui craignait qu'on ne le crt facile envers la
couronne; mais sa capacit reconnue, sa grande fortune personnelle,
fruit de sa capacit, la gravit de ses moeurs qui n'tait rien  sa
finesse, son esprit d'ordre et de rgle dans l'administration de la
fortune publique, lui donnaient au sein des Chambres, pour les affaires
de son dpartement, une autorit que, dans les grandes occasions et
avec une intelligence leve, il savait mettre au service de la bonne
politique gnrale. C'tait, parmi les ministres du 11 octobre 1832,
l'un de ceux dont le mrite spcial tait bien reconnu du public et
contribuait au crdit du cabinet.

J'ai occup quatre ans le ministre de l'instruction publique. J'ai
touch, pendant ce temps,  presque toutes les questions qui en
dpendent ou qui s'y rattachent. J'ai  coeur de retracer ce que j'y
ai fait, ce que j'y ai commenc sans pouvoir l'achever, ce que je me
proposais d'y faire. J'ai t engag, durant la mme poque, dans toutes
les luttes de la politique intrieure ou extrieure, dans toutes les
vicissitudes de la composition et de la destine du cabinet. Je placerai
hors de ce tumulte des affaires et des passions du jour les questions
relatives  l'instruction publique. Non que ces questions n'aient aussi
leurs passions et leur bruit; mais ce sont des passions qui s'allument 
un autre foyer, et un bruit qui se passe dans une autre sphre. Il y
a des combats et des orages dans la rgion des ides; mais alors mme
qu'elle cesse d'tre sereine, elle ne cesse pas d'tre haute; et quand
on y est mont, il ne faut pas avoir  tout moment  en descendre pour
rentrer dans l'arne des intrts temporels: quand j'aurai dit ce que
fut, de 1832  1837, mon travail au service des intelligences et des
mes dans les gnrations futures, je reprendrai ma part,  la mme
poque, dans les luttes politiques de mes contemporains.

Il y a un fait trop peu remarqu. Parmi nous et de nos jours, le
ministre de l'instruction publique est de tous les dpartements
ministriels le plus populaire, celui auquel le public porte le plus de
bienveillance et d'esprance. Bon symptme dans un temps o les hommes
ne sont, dit-on, proccups que de leurs intrts matriels et actuels.
Le ministre de l'instruction publique n'a rien  faire avec les
intrts matriels et actuels de la gnration qui possde en passant le
monde; c'est aux gnrations futures,  leur intelligence et  leur sort
qu'il est consacr. Notre temps et notre pays ne sont donc pas aussi
indiffrents qu'on les en accuse  l'ordre moral et  l'avenir.

Les sentiments et les devoirs de famille ont aujourd'hui un grand
empire. Je dis les sentiments et les devoirs, non l'esprit de famille
tel qu'il existait dans notre ancienne socit. Les liens politiques et
lgaux de la famille se sont affaiblis; les liens naturels et
moraux sont devenus trs-forts; jamais les parents n'ont vcu si
affectueusement et si intimement avec leurs enfants; jamais ils n'ont
t si proccups de leur ducation et de leur avenir. Bien que
trs-mle d'erreur et de mal, la forte secousse que Rousseau et son
cole ont imprime en ce sens aux mes et aux moeurs n'a pas t vaine,
et il en reste de salutaires traces. L'gosme, la corruption et la
frivolit mondaines ne sont certes pas rares; les bases mmes de la
famille ont t nagure et sont encore en butte  de folles et perverses
attaques; pourtant,  considrer notre socit en gnral et dans ces
millions d'existences qui ne font point de bruit mais qui sont la
France, les affections et les vertus domestiques y dominent, et font
plus que jamais, de l'ducation des enfants, l'objet de la vive et
constante sollicitude des parents.

Une ide se joint  ces sentiments et leur prte un nouvel empire,
l'ide que le mrite personnel est aujourd'hui la premire force comme
la premire condition du succs dans la vie, et que rien n'en
dispense. Nous assistons depuis trois quarts de sicle au spectacle de
l'insuffisance et de la fragilit de toutes les supriorits que donne
le sort, de la naissance, de la richesse, de la tradition, du rang; nous
avons vu en mme temps,  tous les tages et dans toutes les carrires
de la socit, une foule d'hommes s'lever et prendre en haut leur place
par la seule puissance de l'esprit, du caractre, du savoir, du travail.
A ct des tristes et mauvaises impressions que suscite dans les mes ce
trouble violent et continu des situations et des existences, il en sort
une grande leon morale, la conviction que l'homme vaut surtout par
lui-mme, et que de sa valeur personnelle dpend essentiellement sa
destine. En dpit de tout ce qu'il y a dans nos moeurs de mollesse et
d'impertinence, c'est l aujourd'hui, dans la socit franaise, un
sentiment gnral et profond, qui agit puissamment au sein des familles
et donne aux parents, pour l'ducation de leurs enfants, plus de bon
sens et de prvoyance qu'ils n'en auraient sans ces rudes avertissements
de l'exprience contemporaine. Bon sens et prvoyance plus ncessaires
encore dans les classes dj bien traites du sort que dans les autres:
un grand gologue, M. lie de Beaumont nous a fait assister aux
rvolutions de notre globe; c'est de sa fermentation intrieure que
proviennent les ingalits de sa surface; les volcans ont fait les
montagnes. Que les classes qui occupent les hauteurs sociales ne se
fassent point d'illusion; un fait analogue se passe sous leurs pieds;
la socit humaine fermente jusque dans ses dernires profondeurs, et
travaille  faire sortir de son sein des hauteurs nouvelles. Ce vaste
et obscur bouillonnement, cet ardent et gnral mouvement d'ascension,
c'est le caractre essentiel des socits dmocratiques, c'est la
dmocratie elle-mme. Que deviendraient, en prsence de ce fait, les
classes dj investies des avantages sociaux, les anciens, les riches,
les grands et les heureux de toute sorte, si aux bienfaits du sort ils
ne joignaient les mrites de l'homme; si par l'tude, le travail, les
lumires, les fortes habitudes de l'esprit et de la vie, ils ne se
mettaient en tat de suffire dans toutes les carrires  l'immense
concurrence qui leur est faite, et qu'on ne peut rgler qu' condition
de la bien soutenir?

C'est  cet tat de notre socit, au juste instinct de ses besoins, au
sentiment de sollicitude ambitieuse ou prvoyante qui rgne dans les
familles, que le ministre de l'instruction publique doit sa popularit.
Tous les parents s'intressent vivement  l'abondance et  la salubrit
de la source o leurs enfants iront puiser.

A ct de ce puissant intrt domestique un grand intrt public vient
se placer. Ncessaire aux familles, le ministre de l'instruction
publique ne l'est pas moins  l'tat.

Le grand problme des socits modernes, c'est le gouvernement des
esprits. On a beaucoup dit dans le sicle dernier, et on rpte encore
souvent que les esprits ne doivent point tre gouverns, qu'il faut les
laisser  leur libre dveloppement, et que la socit n'a ni besoin ni
droit d'y intervenir. L'exprience a protest contre cette solution
orgueilleuse et insouciante; elle a fait voir ce qu'tait le
dchanement des esprits, et rudement dmontr que, dans l'ordre
intellectuel aussi, il faut des guides et des freins. Les hommes
qui avaient soutenu, ici comme ailleurs, le principe du complet
laisser-aller, se sont eux-mmes hts d'y renoncer ds qu'ils ont eu
 porter le fardeau du pouvoir: jamais les esprits n'ont t plus
violemment pourchasss, jamais ils n'ont t moins libres de s'instruire
et de se dvelopper  leur gr, jamais plus de systmes n'ont t
invents, ni plus d'efforts tents pour les dominer que sous l'empire
des partis qui avaient rclam l'abolition de toute autorit dans
l'ordre intellectuel.

Mais si, pour le progrs comme pour le bon ordre dans la socit, un
certain gouvernement des esprits est toujours ncessaire, les conditions
et les moyens de ce gouvernement ne sont pas toujours ni partout les
mmes; de notre temps, ils ont grandement chang.

L'glise avait seule jadis le gouvernement des esprits. Elle possdait
 la fois l'autorit morale et la suprmatie intellectuelle. Elle tait
charge de nourrir les intelligences comme de rgler les mes, et la
science tait son domaine presque aussi exclusivement que la foi.

Cela n'est plus: l'intelligence et la science se sont rpandues et
scularises; les laques sont entrs en foule dans le champ des
sciences morales et l'ont cultiv avec clat; ils se sont presque
entirement appropri celui des sciences mathmatiques et physiques.
L'glise n'a point manqu d'ecclsiastiques savants; mais le monde
savant, docteurs et public, est devenu plus laque qu'ecclsiastique. La
science a cess de vivre habituellement sous le mme toit que la foi;
elle a couru le monde. Elle est de plus devenue une puissance pratique,
fconde en applications quotidiennes  l'usage de toutes les classes de
la socit.

En devenant plus laques, l'intelligence et la science ont prtendu 
plus de libert. C'tait la consquence naturelle de leur puissance, de
leur popularit et de leur orgueil qui grandissaient  la fois. Et le
public les a soutenues dans leur prtention, car tantt il a vu que sa
propre libert tait intimement lie  la leur, tantt il a jug que la
libert tait, pour les matres de la pense et de la science, la juste
rcompense des forces nouvelles qu'ils mettaient  la disposition de la
socit et des services qu'ils lui rendaient.

Qu'on s'en flicite ou qu'on les dplore, qu'on s'accorde ou qu'on
diffre sur leurs consquences, qu'on s'aveugle ou qu'on s'alarme
sur leurs dangers, ce sont l des faits certains et irrvocables.
L'intelligence et la science ne redeviendront pas essentiellement
ecclsiastiques; l'intelligence et la science laques ne se passeront
pas d'une large mesure de libert.

Mais prcisment parce qu'elles sont maintenant plus laques, plus
puissantes et plus libres que jadis, l'intelligence et la science ne
sauraient rester en dehors du gouvernement de la socit. Qui dit
gouvernement ne dit pas ncessairement autorit positive et directe:
l'influence n'est pas le gouvernement, disait Washington, et dans
l'ordre politique il avait raison; l'influence n'y saurait suffire; il y
faut l'action directe et promptement efficace. Il en est autrement dans
l'ordre intellectuel; quand il s'agit des esprits, c'est surtout par
l'influence que le gouvernement doit s'exercer. Deux faits,  mon
sens, sont ici ncessaires: l'un, que les forces voues aux travaux
intellectuels, les supriorits lettres et savantes soient attires
vers le gouvernement, librement groupes autour de lui et amenes
 vivre avec lui en rapport naturel et habituel; l'autre, que le
gouvernement ne reste pas tranger au dveloppement moral des
gnrations successives, et qu' mesure qu'elles paraissent sur la scne
il puisse tablir des liens intimes entre elles et l'tat au sein duquel
Dieu les fait natre. De grands tablissements scientifiques et de
grands tablissements d'instruction publique soutenus par les grands
pouvoirs publics, c'est la part lgitime et ncessaire du gouvernement
civil dans l'ordre intellectuel.

Par quels moyens pouvons-nous aujourd'hui, en France, assurer au
gouvernement cette part, et satisfaire  ce besoin vital de notre
socit? La France possdait autrefois, et en grand nombre, des
tablissements spciaux et subsistant par eux-mmes, des universits,
des corporations enseignantes ou savantes qui, sans dpendre de l'tat,
lui taient cependant unies par des liens plus ou moins troits, plus ou
moins apparents, tantt avaient besoin de son appui, tantt ne pouvaient
se soustraire  son intervention, et donnaient ainsi au pouvoir
civil une influence relle, bien qu'indirecte et limite, sur la vie
intellectuelle et l'ducation de la socit. L'Universit de Paris, la
Sorbonne, les Bndictins, les Oratoriens, les Lazaristes, les Jsuites
et tant d'autres corporations, tant d'autres coles diverses
disperses dans les provinces, n'taient certes pas des branches de
l'administration publique, et lui causaient souvent de graves embarras.
Avant de disparatre dans la tempte rvolutionnaire, plusieurs de ces
tablissements taient tombs dans des abus ou dans une insignifiance
qui avaient dtruit leur crdit moral et fait oublier leurs services.
Mais pendant des sicles, ils avaient second le dveloppement
intellectuel de la socit franaise et prt  son gouvernement un
utile concours. Presque tous anciens et propritaires, attachs  leurs
traditions, fonds dans un dessein religieux, ils avaient des instincts
d'ordre et d'autorit en mme temps que d'indpendance. C'tait, dans
l'ensemble, un mode d'action de l'tat sur la vie intellectuelle et
l'ducation de la nation; mode confus et incohrent, qui avait ses
difficults et ses vices, mais qui ne manquait ni de dignit, ni
d'efficacit.

En 1848, pendant mon sjour en Angleterre, on y dbattait la question
de savoir s'il ne conviendrait pas d'instituer un ministre de
l'instruction publique, et de placer ainsi, sous l'autorit directe du
pouvoir civil et central, ce grand intrt de la socit. Des hommes
considrables, les uns engags dans la politique et membres du
parlement, les autres appartenant  l'glise anglicane, d'autres,
esprits libres et purs philosophes, me demandrent ce que j'en pensais.
Nous nous en entretnmes  plusieurs reprises; je leur exposai notre
systme d'instruction publique en France; ils connaissaient bien celui
de l'Allemagne. Aprs un srieux examen de la question, ils arrivrent,
pour le compte de leur pays,  une conclusion que je tiens  reproduire
ici telle qu'elle se manifesta, car en mme temps qu'elle peint
avec vrit la nature des tablissements d'instruction publique en
Angleterre, elle jette,  cet gard, sur l'tat compar des deux pays,
une vive lumire.

Nous n'avons point, disaient-ils, comme la France et la Prusse, un
systme gnral et unique d'instruction publique; mais nous avons, en
abondance, des tablissements d'instruction publique de tous les genres
et de tous les degrs: des coles lmentaires pour l'ducation du
peuple, des collges pour les tudes classiques et littraires, des
universits pour l'enseignement suprieur de toutes les sciences.

Ces tablissements sont distincts et isols; ils subsistent chacun
 part et pour son propre compte, avec leurs ressources et leur
administration particulires. Ils sont divers; ils ont t et ils
restent organiss selon la pense et le voeu des personnes qui les ont
fonds, ou de celles qui les dirigent, ou de la portion du public qui
leur confie ses enfants. Ils sont indpendants, sinon compltement, du
moins  un haut degr, du gouvernement central qui les surveille et y
intervient quelquefois, mais ne les dirige point. Enfin ils sont placs,
non pas tous, mais la plupart, sous des influences religieuses; le plus
grand nombre sous l'influence de l'glise anglicane, d'autres sous
celles des communions ou sectes dissidentes.

Il y a certainement, dans l'organisation et l'administration intrieure
de ces tablissements, beaucoup d'imperfections  signaler, d'abus 
rformer, de lacunes  combler, d'amliorations  introduire. Nous
dsirons ces rformes; nous approuvons que le pouvoir central de l'tat,
soit le parlement, soit la couronne, intervienne pour suppler 
l'insuffisance des tablissements actuels, pour en redresser les abus,
pour leur fournir des moyens de dveloppement, pour stimuler entre eux
le zle et l'mulation. Mais nous regardons comme essentiel que le
gouvernement central borne l son action, et qu'il n'institue pas un
ministre spcial de l'instruction publique, charg soit de fonder, en
dehors et  ct des tablissements actuels, un systme gnral d'coles
diverses, soit de mettre la main sur les tablissements actuels pour
les runir dans un grand ensemble et les placer sous une seule et mme
autorit. Une pareille tentative serait une vritable rvolution en
matire d'instruction publique. Nous prfrons le maintien de ce qui
existe.

D'abord parce que cela existe, et que nous tenons essentiellement au
maintien des droits acquis et des faits tablis, dans l'instruction
publique comme ailleurs. Il n'est pas ais de crer des tres qui vivent
rellement, et qui durent. Nos coles lmentaires, soit celles de
l'glise, soit celles des dissidents, nos collges classiques d'ton,
de Harrow, de Westminster, de Rugby, nos universits d'Oxford et de
Cambridge sont des tres vivants, prouvs. On peut organiser sur
le papier des tablissements d'instruction plus complets et plus
systmatiques. Ces tablissements s'lveraient-ils au-dessus du papier?
grandiraient-ils? fructifieraient-ils? dureraient-ils? Il est permis
d'en douter: nous avons plus de confiance dans les faits consacrs par
le temps que dans les essais de la pense humaine.

La varit et l'isolement de nos tablissements actuels sont d'ailleurs
des gages de libert. Or, nous tenons beaucoup  la libert,  la
libert relle et pratique, en matire d'instruction publique comme
en toute autre. C'est la libert qui a fond la plupart de nos coles
actuelles, grandes et petites. Elles doivent leur existence aux
intentions libres, aux dons volontaires de personnes qui ont voulu
satisfaire un certain sentiment, raliser une certaine ide. Les mmes
ides, les mmes sentiments qui animaient les fondateurs, tiennent
encore probablement une grande place dans notre socit. Le monde
ne change pas autant, ni aussi vite que se le figurent des esprits
superficiels, et la libert s'accommode mal de l'uniformit
scientifique. Nous voulons que les tablissements divers, fonds jadis
par le voeu libre de personnes bienfaisantes, continuent d'offrir
au libre choix des parents, pour l'ducation de leurs enfants, des
satisfactions varies; et nous croyons cela essentiel  la prosprit
de l'instruction publique, qui ne peut se passer de la confiance des
familles, autant qu' la stabilit de l'ordre social.

Nous attachons de plus un prix immense aux influences et aux
habitudes religieuses qui prvalent aujourd'hui dans la plupart de nos
tablissements d'instruction publique: influences et habitudes
qui disparatraient, qui seraient du moins fort affaiblies si ces
tablissements formaient un vaste ensemble soumis  l'action directe et
partout prsente du gouvernement de l'tat. Nous ne voudrions nullement
confier  l'glise le gouvernement gnral de l'instruction publique;
mais nous ne voulons pas non plus remettre l'instruction publique tout
entire aux mains d'un pouvoir central laque qui, peut-tre en le
voulant, et quand mme il ne le voudrait pas, y ferait bientt perdre
aux pouvoirs religieux l'influence qu'ils y doivent exercer.

On invoque un principe: l'instruction civile et l'instruction
religieuse doivent, dit-on, tre compltement spares; en laissant au
clerg seul l'instruction religieuse, et en lui assurant les moyens
comme la libert de la donner, il faut placer sous la seule autorit
laque l'instruction civile tout entire. Nous tenons ce principe pour
faux et funeste, du moins dans le sens et l'tendue qu'on voudrait lui
donner. En matire de hautes sciences et pour les hommes, ou pour les
jeunes gens qui touchent  l'ge d'homme, l'instruction civile et
l'instruction religieuse peuvent tre compltement spares; la nature
de ces tudes le comporte, et la libert de l'esprit humain l'exige.
Mais l'enseignement suprieur n'est que l'un des degrs de tout systme
gnral d'instruction publique. De quoi s'agit-il dans la plupart
des tablissements, dans les coles lmentaires, dans les coles
classiques, et pour le plus grand nombre des enfants qui y vivent et
des annes qu'ils y passent? Il s'agit essentiellement d'ducation,
de discipline morale. Bonne en elle-mme et par les richesses qu'elle
ajoute aux facults naturelles de l'homme, c'est surtout par son intime
rapport avec le dveloppement moral que l'instruction intellectuelle
est excellente. Or, on peut diviser l'enseignement; on ne divise
pas l'ducation. On peut limiter  certaines heures les leons qui
s'adressent  l'intelligence seule; on ne mesure pas, on ne cantonne
pas ainsi les influences qui s'exercent sur toute l'me, notamment les
influences religieuses. Pour atteindre leur but, pour produire
leur effet, il faut que ces influences soient partout prsentes et
habituellement senties. L'instruction purement civile peut former
l'esprit et le caractre; elle ne nourrit et ne rgle point l'me. Dieu
et les parents ont seuls ce pouvoir. Il n'y a de vritable ducation
morale que par la famille et par la religion. Et l o n'est pas la
famille, c'est--dire dans les coles publiques, l'influence de la
religion est d'autant plus ncessaire. C'est l'honneur et le bonheur de
notre pays que, dans nos tablissements d'instruction publique, cette
influence soit en gnral puissante. Nous ne voyons pas qu'elle ait nui
chez nous  l'activit ni au libre dveloppement de l'esprit humain, et
en mme temps il est vident qu'elle a grandement servi l'ordre public
et la moralit individuelle.

Nous regarderions donc comme un grand mal et nous repousserions toute
organisation de l'instruction publique qui altrerait gravement l'tat
actuel de nos divers tablissements et les influences qui y prvalent.
Nous applaudirons  toutes les rformes,  tous les dveloppements qui
pourront y tre introduits; mais nous ne voulons ni les refondre dans un
seul et mme moule, ni en concentrer le gouvernement dans une seule et
mme main.

Je comprends que les Anglais arrivent  cette conclusion, et je les en
approuve. En France, nous n'avons pas mme  nous poser la question qui
les y conduit. Chez nous, tous les anciens et divers tablissements
d'instruction publique ont disparu, les matres et les biens, les
corporations et les dotations. Nous n'avons, dans la grande socit,
plus de petites socits particulires, subsistant par elles-mmes et
voues aux divers degrs de l'ducation. Ce qui s'est relev ou ce qui
essaye de natre, en ce genre, est videmment hors d'tat de suffire aux
besoins publics. En matire d'instruction publique, comme dans toute
notre organisation sociale, un systme gnral, fond et soutenu par
l'tat, est pour nous une ncessit; c'est la condition que nous ont
faite et notre histoire et le gnie national. Nous voulons l'unit;
l'tat seul peut la donner; nous avons tout dtruit; il faut crer.

C'est un curieux spectacle que celui de l'homme aux prises avec le
travail de la cration, et l'ambitieuse grandeur de sa pense se
dployant sans souci des troites limites de son pouvoir. De 1789
 1800, trois clbres assembles, vrais souverains de leur temps,
l'Assemble constituante, l'Assemble lgislative et la Convention
nationale, se promirent de donner  la France un grand systme
d'instruction publique. Trois hommes d'un esprit minent et trs-divers,
M. de Talleyrand, M. de Condorcet et M. Daunou furent successivement
chargs de faire un rapport et de prsenter un projet sur cette
importante question dont les gens d'esprit engags dans les luttes
rvolutionnaires se plaisaient  se proccuper, comme pour prendre, dans
cette sphre de la spculation et de l'esprance philosophique, quelque
repos des violences du temps. Les rapports de ces trois hommes,
brillants reprsentants de la socit, de la politique et de la science
de leur poque, sont des oeuvres remarquables et par leur caractre
commun et par leurs traits divers et distinctifs. Dans tous les trois
une pense commune clate: l'homme rgne seul en ce monde, et la
rvolution de 1789 est l'avnement de son rgne; il s'y lance confiant
dans sa toute-puissance, disposant en matre de la socit humaine, dans
l'avenir comme dans le prsent, et assur de la faonner  son gr. Dans
le travail auquel M. de Talleyrand a donn son nom, c'est l'orgueil de
l'esprit qui domine, avec une ardeur bienveillante, sans colre encore
comme sans mcompte. L'instruction publique y est appele un _pouvoir_
qui embrasse tout, depuis les jeux de l'enfance jusqu'aux ftes les
plus imposantes de la nation;--tout ncessite une _cration_ en ce
genre;--son caractre essentiel doit tre _l'universalit_, et quant aux
choses, et quant aux personnes;--l'tat rgle les tudes thologiques
comme les autres; la morale vanglique est le plus beau prsent que la
Divinit ait fait aux hommes; c'est un hommage que la nation franaise
s'honore de lui rendre. _L'Institut_, successeur de toutes les
acadmies, est prsent comme l'cole suprme, le sommet de
l'instruction publique; il sera  la fois corps savant, corps
enseignant, et corps administrant les tablissements scientifiques
et littraires. Entre le rapport de M. de Talleyrand  l'Assemble
constituante et celui de M. de Condorcet  l'Assemble lgislative,
la filiation est visible; on a roul sur la mme pente; mais l'espace
parcouru est dj immense; l'ambition philosophique a cd la place 
la passion rvolutionnaire; une pense politique spciale, exclusive,
domine le nouveau travail; l'galit en est le principe et le but
souverain: L'ordre de la nature, dit Condorcet, n'tablit dans
la socit d'autre ingalit que celle de l'instruction et de la
richesse;--tablir entre les citoyens une galit de fait et rendre
relle l'galit tablie par la loi, tel doit tre le premier but d'une
instruction nationale;-- tous les degrs, dans tous les tablissements
publics d'instruction, l'enseignement sera totalement gratuit;--la
gratuit de l'instruction doit tre considre surtout dans son rapport
avec l'galit sociale. Tout le rapport et le plan de Condorcet sont
ddis  ce tyrannique dessein de l'galit qui pntre jusque dans le
sein de la grande socit nationale des sciences et des arts, destine
 tre le couronnement de l'difice; nul membre ne pourra tre de deux
classes  la fois, ce qui nuit  l'galit. La libert tient plus de
place que l'galit dans le travail de M. Daunou pour la Convention
nationale; il reproche  ses prdcesseurs de n'en avoir pas assez
reconnu et garanti les droits; dans le plan de M. de Talleyrand, il
trouve trop de respect pour les anciennes formes, trop de liens et
d'entraves; Condorcet, dit-il, instituait en quelque sorte une glise
acadmique. M. Daunou ne veut point d'organisation publique de
l'enseignement scientifique et littraire; l'tat, selon lui, ne
doit s'occuper que de l'instruction primaire et de l'instruction
professionnelle; hors de l, libert de l'ducation, libert des
tablissements particuliers d'instruction, libert des mthodes
instructives. Mais  ct de ce large laisser-aller en fait
d'instruction publique, M. Daunou aussi a son ide fixe et sa manie;
la passion de la rpublique est, pour lui, ce qu'tait, pour M. de
Condorcet, la passion de l'galit: Il n'y a de gnie, dit-il, que dans
une me rpublicaine;--un systme d'instruction publique ne peut se
placer qu' ct d'une constitution rpublicaine; sous l'empire d'une
telle constitution, le plus vaste moyen d'instruction publique, dit-il,
est dans l'tablissement des ftes nationales; et il consacre tout un
titre de son projet de loi  l'numration et au rglement de ces ftes
annuelles institues au nombre de sept, ftes de la Rpublique, de la
Jeunesse, des poux, de la Reconnaissance, de l'Agriculture, de la
Libert et des Vieillards.

Au milieu de la tourmente rvolutionnaire, tous ces projets, tous ces
rves, tour  tour gnreux, dangereux ou purils, demeurrent sans
rsultats. On dcrta l'instruction primaire universelle et gratuite;
mais il n'y eut ni coles, ni instituteurs. On essaya sous le nom
_d'coles centrales_ un systme d'instruction secondaire qui, malgr
des apparences ingnieuses et librales, ne rpondait ni aux traditions
del'enseignement, ni aux lois naturelles du dveloppement intellectuel
de l'homme, ni aux conditions morales de l'ducation. En matire
d'instruction suprieure et spciale, quelques grandes et clbres
coles s'levrent. L'Institut fut fond. Les sciences mathmatiques et
physiques prodigurent  la socit leurs services et leur gloire;
mais aucun grand et efficace ensemble d'instruction publique ne vint
remplacer les tablissements dtruits. On s'tait et on avait beaucoup
promis; on ne fit rien. Des chimres planaient sur des ruines.

Le gouvernement consulaire fut plus srieux et plus efficace. La loi
du 1er mai 1802, vaine quant  l'instruction primaire, incomplte et
hypothtique quant  l'instruction suprieure, rtablit, sous le nom et
au sein des lyces, une vritable instruction secondaire dans laquelle
se retrouvaient de bons principes d'enseignement et des garanties
d'influence sociale et de dure. Pourtant l'oeuvre manquait
d'originalit et de grandeur: l'instruction publique tait considre
comme un simple service administratif, et place  ce titre, personnes
et choses, parmi les nombreuses et trs-diverses attributions du
ministre de l'intrieur. Ni le rang qui lui appartenait, ni le mode de
gouvernement qui lui convenait n'taient compris; elle tombait sous
l'empire de ce mcanisme bureaucratique qui rgle et dirige bien les
affaires d'ordre matriel, mais dont les affaires d'ordre moral ne
sauraient s'accommoder.

L'empereur Napolon ne s'y trompa point: averti par ces instincts
grands et prcis qui lui rvlaient la vraie nature des choses et les
conditions essentielles du pouvoir, il reconnut, ds qu'il y pensa
lui-mme et  lui seul, que l'instruction publique ne pouvait tre ni
livre  la seule industrie prive, ni gouverne par une administration
ordinaire, comme les domaines, les finances ou les routes de l'tat.
Il comprit que, pour donner aux hommes chargs de l'enseignement la
considration, la dignit, la confiance en eux-mmes et l'esprit de
dvouement, pour que ces existences si modestes et si faibles se
sentissent satisfaites et fires dans leur obscure condition, il fallait
qu'elles fussent groupes et comme lies entre elles, de manire 
former un corps qui leur prtt sa force et sa grandeur. Le souvenir des
corporations religieuses et enseignantes revint  l'esprit de Napolon;
mais en les admirant, comme il admirait volontiers ce qui avait dur
avec clat, il reconnut leurs vices qui seraient plus graves de nos
jours. Les corporations religieuses taient trop trangres et au
gouvernement de l'tat et  la socit elle-mme; par le clibat, par
l'absence de toute proprit individuelle et bien d'autres causes
encore, elles vivaient en dehors des intrts, des habitudes et presque
des sentiments gnraux. Le gouvernement n'exerait sur elles qu'une
influence indirecte, rare et conteste. Napolon comprit que, de nos
jours, le corps enseignant devait tre laque, menant la vie sociale,
partageant les intrts de famille et de proprit personnelle,
troitement uni, sauf sa mission spciale,  l'ordre civil et  la masse
des citoyens; Il fallait aussi que ce corps tnt de prs au gouvernement
de l'tat, qu'il ret de lui ses pouvoirs et les exert sous son
contrle gnral. Napolon cra l'Universit, adaptant, avec un
discernement et une libert d'esprit admirables, l'ide-mre des
anciennes corporations enseignantes au nouvel tat de la socit.

Les meilleures oeuvres n'chappent pas  la contagion des vices de
leur auteur. L'Universit tait fonde sur le principe que l'ducation
appartient  l'tat. L'tat, c'tait l'Empereur. L'Empereur voulait et
avait le pouvoir absolu. L'Universit fut, en naissant, un rgime de
pouvoir absolu. En dehors de l'institution, ni les droits de la famille,
ni ceux de l'glise, ni ceux de l'industrie prive n'taient reconnus
et respects. Dans le sein mme de l'institution, il n'y avait, pour la
situation, la dignit et la juste indpendance des personnes, point
de relles garanties. Si, en France, l'Empereur tait l'tat, dans
l'Universit le grand-matre tait l'empereur. Je me sers d'expressions
trop absolues; en fait, le gouvernement de l'Universit s'est toujours
appliqu  mnager les droits divers; mais quelles que soient la
prudence ou l'inconsquence des hommes, les principes portent leurs
fruits; selon les principes de la constitution universitaire, il n'y
avait, en matire d'instruction publique, point de libert pour les
citoyens, point de responsabilit du pouvoir envers le pays.

Aussi quand la Charte eut institu en France le gouvernement libre,
quand la libert des citoyens et la responsabilit du pouvoir
furent devenues le droit commun et pratique du pays, l'embarras de
l'Universit, et du gouvernement  son sujet, fut extrme; ses
maximes, ses rgles, ses traditions n'taient plus en rapport avec les
institutions gnrales; au nom de la religion, des familles, de la
libert, de la publicit, on levait; autour d'elle et contre elle, des
rclamations qu'elle ne savait comment repousser sans se mettre en lutte
avec le systme constitutionnel, ni comment admettre sans se dmentir
et se mutiler elle-mme. Le pouvoir qui la gouvernait, qu'il s'appelt
grand-matre, conseil royal ou prsident, n'tait ni un ministre, ni
assez petit et assez dpendant pour n'tre que le subordonn d'un
ministre. Nul ministre ne voulait rpondre de lui; et il ne pouvait
porter lui-mme, auprs des chambres et du public, le poids de la
responsabilit. Pendant six ans, de 1815  1821, des hommes suprieurs,
M. Royer-Collard, M. Cuvier, M. Silvestre de Sacy, M. Lain, usrent
leur talent et leur influence dans cette situation anormale; ils
gagnrent du temps; ils sauvrent la vie  l'Universit, mais sans
rsoudre la question de son existence constitutionnelle. C'tait une
pice qui ne trouvait, dans la nouvelle machine de gouvernement, ni sa
place, ni son jeu.

Le sort a des combinaisons qui semblent se moquer de la prvoyance
humaine: ce fut sous un ministre regard, non sans motif, comme hostile
 l'Universit, et au moment o elle en redoutait le plus les coups,
qu'elle sortit de sa situation embarrasse et monta  son rang dans
l'tat; M. de Villle avait fait l'abb Frayssinous grand-matre;
l'instruction publique tait sous la direction d'un vque; pour
satisfaire le clerg et pour l'attirer en mme temps sous son influence,
il fallait  M. de Villle quelque chose de plus; il associa l'glise
au gouvernement de l'tat; il fit l'vque d'Hermopolis ministre des
affaires ecclsiastiques, mais en lui donnant au mme moment le titre et
les fonctions, non plus seulement de grand-matre de l'Universit, mais
de ministre de l'instruction publique. L'instruction publique fut
ainsi officiellement classe parmi les grandes affaires publiques;
l'Universit entra,  la suite de l'glise, dans les cadres et dans les
conditions du rgime constitutionnel.

Moins de quatre ans aprs, elle fit un nouveau pas. Partout redoute
et vivement combattue, la prpondrance ecclsiastique tait
particulirement suspecte en matire d'instruction publique; le
mouvement libral qui, en 1827, renversa M. de Villle et amena le
cabinet Martignac aux affaires, eut l aussi son effet; l'ordonnance
royale du 4 janvier 1828, en nommant les nouveaux ministres, dclara
qu' l'avenir l'instruction publique ne ferait plus partie du ministre
des affaires ecclsiastiques; et le 10 fvrier suivant, elle devint,
dans les conseils de l'tat, un dpartement spcial et indpendant qui
fut confi  M. de Vatimesnil.

Cette intelligente et prudente organisation ne fut alors qu'phmre;
avec M. de Polignac, les passions de parti reprirent leur pouvoir;
l'Universit rentra sous la main de l'glise; il n'y eut plus qu'un
ministre des affaires ecclsiastiques et de l'instruction publique.
La Rvolution de 1830 laissa d'abord subsister cet tat de choses;
seulement, par une mauvaise concession  la vanit de l'esprit laque
et comme pour marquer sa victoire, elle changea les mots et dplaa les
rangs; l'Universit prit le pas sur l'glise; il y eut un ministre de
l'instruction publique et des cultes. Ce fut sous ce titre et avec ces
attributions que le duc de Broglie, M. Mrilhou, M. Barthe, le comte
de Montalivet et M. Girod de l'Ain occuprent ce dpartement jusqu'au
moment o le cabinet du 11 octobre 1832 se forma.

En prenant le ministre de l'instruction publique, je fus le premier 
demander qu'on en dtacht les cultes. Protestant, il ne me convenait
pas, et il ne convenait pas que j'en fusse charg. J'ose croire que
l'glise catholique n'aurait pas eu  se plaindre de moi; je l'aurais
peut-tre mieux comprise et plus efficacement dfendue que beaucoup de
ses fidles; mais il y a des apparences qu'il ne faut jamais accepter.
L'administration des cultes passa dans les attributions du ministre
de la justice. Ce fut,  mon sens, une faute de n'en pas former un
dpartement spar; c'est un honneur d  l'importance et  la dignit
des intrts religieux. Prcisment de nos jours et aprs tant de
victoires, le pouvoir laque ne saurait trop mnager la fiert
susceptible du clerg et de ses chefs. C'est d'ailleurs une combinaison
malhabile de placer les rapports de l'glise avec l'tat dans les mains
de ses rivaux ou de ses surveillants officiels. On ne tmoigne pas
la mfiance sans l'inspirer, et le meilleur moyen de bien vivre avec
l'glise, c'est d'accepter franchement sa grandeur et de lui faire
largement sa place et sa part.

Rduites  l'instruction publique, les attributions du dpartement que
j'allais occuper taient, sous ce rapport, trs-incompltes; il avait eu
l'Universit pour berceau et n'en tait pas sorti; le grand-matre de
l'Universit avait pris le titre de ministre de l'instruction publique
en gnral, mais sans le devenir effectivement. Je rclamai pour ce
ministre ses possessions et ses limites naturelles. D'une part,
tous les grands tablissements d'instruction fonds en dehors de
l'Universit, le Collge de France, le Musum d'histoire naturelle,
l'cole des chartes, les coles spciales de langues orientales et
d'archologie; d'autre part, les tablissements consacrs, non 
l'enseignement, mais  la gloire et au progrs des sciences et des
lettres, l'Institut, les diverses socits savantes, les bibliothques,
les encouragements scientifiques et littraires furent placs sous la
main du ministre de l'instruction publique. Quelques lacunes restent
encore dans les attributions qui sont en quelque sorte le droit de
ce dpartement; il n'a pas entre autres, dans la direction et
l'encouragement des beaux-arts, la part d'influence qui devrait lui
appartenir; les arts ont, avec les lettres, des liens naturels et
ncessaires; ce n'est que par ce commerce intime et habituel qu'ils sont
assurs de conserver leur propre et grand caractre qui est le culte du
beau, et sa manifestation aux yeux des hommes. Si Lonard de Vinci et
Michel-Ange n'avaient pas t des lettrs, passant leur vie dans le
monde lettr de leur temps, ni leur influence, ni mme leur gnie ne se
seraient dploys avec un si pur et si puissant clat. Placs hors de la
sphre des lettres et dans le domaine de l'administration ordinaire, les
arts courent grand risque de tomber sous le joug, ou de la seule utilit
matrielle, ou des petites fantaisies du public. Le dpartement de
l'instruction publique a encore, sous ce rapport, et dans l'intrt
des arts eux-mmes, une importante conqute  faire. A tout prendre
cependant, ce dpartement reut, au moment o j'y entrai, son extension
lgitime et son organisation rationnelle; de 1824  1830, il n'avait
gure t qu'un expdient; en 1832, il devint, dans l'ensemble de nos
institutions, un rouage complet et rgulier, capable de rendre  la
socit et au pouvoir, dans l'ordre intellectuel et moral, les services
dont, aujourd'hui moins que jamais, ils ne sauraient se passer.

Le cabinet ainsi constitu et les attributions de tous les ministres
rgles, chacun de nous se mit  l'oeuvre pour accomplir sa mission
particulire dans la politique commune dont nous poursuivions le succs.
Le duc de Broglie entra en ngociation intime avec le cabinet de Londres
pour rsoudre enfin, par l'action concerte des deux puissances sur
Anvers, la question belge que la rsistance du roi de Hollande aux
instances de l'Europe tenait encore en suspens. Le marchal Soult et
l'amiral de Rigny se htrent d'organiser l'un l'arme, l'autre la
flotte qui devaient tre charges de cette dlicate opration. M. Thiers
porta, sur les moyens de mettre fin aux troubles des dpartements
de l'Ouest, tout l'effort de sa fertile et habile activit. Nous
entreprmes, M. Humann, M. Barthe, M. d'Argout et moi, la prompte
prparation des divers projets de loi dont il avait t convenu que
nous occuperions les Chambres dans leur prochaine session. Elle devait
s'ouvrir le 19 novembre. Le discours d'ouverture du Roi tait, pour la
couronne et pour le cabinet, d'une grande importance; la politique de
rsistance et de libert, d'indpendance et de paix, tente ds le
lendemain de la Rvolution et nergiquement pratique par M. Casimir
Prier, y devait tre hautement adopte au nom des diverses nuances
d'opinion qui venaient de s'unir autour du trne pour former le
Gouvernement. Je fus charg d'en prparer la rdaction.

C'est une tche qui m'est presque toujours chue dans les divers
cabinets dont j'ai fait partie. Tche difficile en elle-mme, car peu de
choses le sont davantage que de rsumer, dans quelques phrases  la fois
gnrales et prcises, et significatives sans tre compromettantes, la
situation et la politique d'un gouvernement,  un moment donn et au
milieu mme de l'action. Ce qui est plus difficile encore, c'est
de faire parler en mme temps, parla bouche royale, le Roi et ses
conseillers, de faon  satisfaire  la dignit comme  la vraie pense
des uns et des autres, en cartant les dissidences qui peuvent exister
entre eux, pour ne laisser paratre que l'action harmonique du pouvoir
qu'ils exercent ensemble. Malgr ces embarras, et prcisment  cause
de ces embarras, cette preuve que le rgime constitutionnel impose
priodiquement au prince et  ses ministres est bonne et salutaire; elle
leur rappelle,  jour fixe et solennel, leur situation mutuelle et la
ncessit o ils sont de se montrer unis et de parler comme d'agir en
commun. Il y a, dans cette manifestation publique du Gouvernement tout
entier devant le pays, un hommage au rang qu'y tient la royaut et une
garantie pour l'influence du pays auprs de la royaut. C'est beaucoup
d'tre oblig de paratre tel qu'il est  souhaiter qu'on soit en effet.
La publicit invitable dtermine souvent la bonne conduite et prvient
bien plus de fautes qu'elle n'en rvle.

Ni pour le roi Louis-Philippe, ni pour ses conseillers, cette obligation
n'avait, en novembre 1832, rien d'embarrassant; ils taient parfaitement
d'accord et sur les maximes gnrales de la politique, et sur la
conduite  suivre dans les questions particulires qu'ils avaient 
rsoudre. Ni de la part du Roi, ni de celle des ministres, aucune
prtention exorbitante, aucune susceptibilit jalouse ne gnaient entre
eux les rapports. Le cabinet se runissait tantt chez son prsident, le
marchal Soult, tantt aux Tuileries autour du Roi, selon la nature et
l'tat des affaires dont il avait  s'occuper; et dans l'une comme dans
l'autre de ces runions, la libert de la discussion tait entire
sans grand'peine, car elle n'avait point de profonds dissentiments 
surmonter. La rdaction du discours de la couronne n'offrait donc,
quant au fond mme de la politique, point de difficult grave; restait
seulement l'obligation, toujours difficile, de se mettre d'accord, et
entre ministres et avec le Roi, sur la mesure, les convenances et les
nuances du langage qu' propos des diverses questions  l'ordre du jour,
le Roi devait tenir, au nom de la France devant l'Europe, au nom du
gouvernement devant la France. Avant, d'arriver devant le cabinet tout
entier, c'tait entre le Roi et moi que cette difficult se rencontrait,
et ici ma tche ne laissait pas d'tre laborieuse. Non-seulement le
roi Louis-Philippe prenait fort au srieux ses devoirs de Roi et les
affaires du pays; il avait de plus l'esprit singulirement abondant,
soudain, vif, mobile, et chaque ide, chaque impression exerait sur
lui, au moment o elle lui arrivait, un grand empire. Clairvoyant et
judicieux dans le but qu'il se proposait d'atteindre en parlant, il ne
pressentait pas toujours avec justesse l'effet de ses paroles sur le
public auquel elles s'adressaient, et ne se proccupait gure que de
satisfaire sa propre et actuelle pense  laquelle il attachait souvent
plus d'importance qu'elle n'en avait rellement. Je lui remis mon projet
de discours dans les premiers jours de novembre, et pendant quinze
jours, nous emes, sur chaque paragraphe, presque sur chaque mot, des
discussions sans cesse droutes et renouveles par quelque nouvelle
intention ou quelque nouveau doute qui venait se jeter  la traverse
des rsolutions adoptes la veille. Je recevais chaque jour, et souvent
plusieurs fois dans la journe, de petits billets du Roi qui me
transmettaient les rsultats de cet incessant travail de son esprit, et
m'obligeaient  remanier incessamment le mien. Par respect monarchique,
et aussi dans la conviction qu'en dfinitive le rsultat en serait bon,
j'acceptais de bonne grce cette longue controverse, souvent assez
insignifiante quoique assez vive. Mon esprance ne fut pas trompe; en
relisant au bout de vingt-sept ans, et comme dans une ancienne histoire,
ce discours d'ouverture de la session de 1832, je le trouve digne du
gouvernement sens d'un peuple libre; et si je ne m'abuse, tout juge
impartial en recevrait encore aujourd'hui la mme impression.

Quand nous en fmes  peu prs tombs d'accord, le Roi et moi, le
cabinet, que j'avais tenu au courant de nos petits dbats, adopta
sur-le-champ mon projet de discours, avec de lgres modifications.

Je tiens  dire qu'en y insrant,  propos de la politique de
rsistance, cette phrase en l'honneur de M. Casimir Prier: C'est l le
systme que vous avez affermi par votre concours, et qu'a soutenu avec
tant de constance le ministre habile et courageux dont nous dplorons la
perte, je ne rencontrai, de la part du Roi, aucune objection.

Les vnements servirent bien le discours. Quand le jour de l'ouverture
des Chambres arriva, le 19 novembre, la politique extrieure et
intrieure du cabinet avait dj russi. L'entente et l'action commune
de la France et de l'Angleterre pour mettre fin  la question belge
taient conclues; les flottes franaise et anglaise bloquaient ensemble
les ctes de Hollande; l'arme franaise entrait en Belgique; les ducs
d'Orlans et de Nemours venaient de partir pour aller prendre place dans
ses rangs. Madame la duchesse de Berry avait t dcouverte  Nantes et
aussitt transfre  Blaye. Un incident, fort inattendu alors, vint
ajouter  l'effet dj grand de ces succs du pouvoir: au moment mme o
le Roi entrait dans la salle du Palais-Bourbon et commenait  prononcer
son discours, l'assemble apprit qu'un coup de pistolet venait d'tre
tir sur lui, comme il passait sur le pont des Tuileries; l'motion fut
aussi vive et aussi gnrale que soudaine: motion d'indignation encore
plus que d'alarme; le public n'tait pas encore blas sur l'assassinat.

J'assistais, avec mes collgues,  la sance royale. Ce fut de ma part
un effort; j'tais atteint, depuis trois semaines, d'une bronchite
que la prparation du discours de la couronne et toutes les alles et
venues, les conversations et les discussions auxquelles elle donnait
lieu avaient fort aggrave. Je me mis au lit en rentrant de la sance,
amrement triste de me sentir hors d'tat de prendre part aux dbats qui
allaient s'ouvrir.




                                CHAPITRE XVI

                            INSTRUCTION PRIMAIRE.

Je suis malade pendant six semaines.--Prise d'Anvers.--Arrestation de
S. A. R. madame la duchesse de Berry.--De la politique du cabinet dans
cette circonstance.--Je reprends les affaires.--Prsentation  la
Chambre des dputs du projet de loi sur l'instruction primaire.--Ma vie
domestique.--Des projets et des progrs en fait d'instruction primaire
de 1789  1832.--Questions essentielles.--L'instruction primaire
doit-elle tre obligatoire?--Doit-elle tre gratuite?--De la libert
dans l'instruction primaire.--Des objets et des limites de l'instruction
primaire.--De l'ducation et du recrutement des instituteurs
primaires.--De la surveillance des coles primaires.--Concours
ncessaire de l'tat et de l'glise.--Que l'instruction primaire doit
tre essentiellement religieuse.--Mesures administratives pour assurer
l'excution et l'efficacit de la loi.--Mesures morales.--Promulgation
de la loi du 28 juin 1833,--Ma circulaire  tous les instituteurs
primaires.--Visite gnrale des coles primaires.--tablissement des
inspecteurs des coles primaires.--Mes rapports avec les corporations
religieuses voues  l'instruction primaire.--Le frre Anaclet.--L'abb
J. M. de la Mennais.--L'abb F. de la Mennais.--Mon rapport au Roi en
avril 1834 sur l'excution de la loi du 28 juin 1833.--De l'tat actuel
de l'instruction primaire.


Je fus malade et condamn  l'inaction pendant plus de six semaines. Mon
mal fut assez grave pour qu'on doutt un moment de ma gurison. Le bruit
courut que j'tais parti pour Nice et que le sjour dans le midi me
serait longtemps ncessaire. Pendant que j'tais confin dans mon lit,
et que non-seulement toute action, mais toute conversation m'tait
interdite, les vnements se dveloppaient, les dbats se succdaient.
Les deux Chambres discutrent et votrent leurs adresses en rponse au
discours du trne. L'action concerte de la France et de l'Angleterre
pour consommer enfin la sparation de la Belgique et de la Hollande
atteignit son but; Anvers fut pris. Quand, le 24 dcembre au soir, le
Roi en reut les flicitations, j'tais encore hors d'tat de sortir;
ma femme alla seule porter les miennes aux Tuileries: J'ai t hier
au chteau, crivait-elle le lendemain  sa soeur; le Roi et la reine
faisaient plaisir  voir, si patriotes et si paternels, si heureux de
la gloire de nos armes, si contents de voir leurs enfants  l'abri du
danger, si simples en parlant de leur bonne conduite:--Mes fils ont fait
leur devoir, m'a dit la reine; je suis charme que l'on sache qu'on peut
compter sur eux en toute occasion. Quelques jours aprs, le cabinet eut
 dfendre,  la Chambre des dputs, sa rsolution de ne point traduire
madame la duchesse de Berry devant les tribunaux: le dbat fut grave;
le duc de Broglie et M. Thiers en portrent seuls le poids; j'tais
tranger aux luttes comme aux ftes.

Il ne m'est rest pourtant, de cette retraite force, point de mauvais
souvenirs: j'tais entour des soins les plus tendres; mes collgues
dans le cabinet ne ngligeaient rien pour attnuer mon dplaisir de ne
pouvoir prendre ma part de leur fardeau et pour loigner de moi
toute proccupation irritante. Le duc de Broglie, quoique le moins
dmonstratif des hommes, est plein de dlicatesse et de scrupule dans
ses affections. M. Thiers, avec qui je n'avais point de lien intime,
voulut aussi que j'eusse confiance dans son fidle intrt; il crivit 
ma femme: J'ai voulu plusieurs fois, Madame, aller voir M. Guizot; mais
j'en ai t empch par M. de Broglie qui me l'a dfendu tout  fait. Il
craint que la vue d'un collgue ne l'agite et ne le fasse trop parler.
Je me suis donc abstenu, malgr le dsir que j'aurais de voir un
collgue que j'aime, et dont, plus que personne, je sens le besoin
auprs de nous. Obligez-moi de lui exprimer la part que je prends  son
tat et les voeux que je forme pour son rtablissement prochain. On nous
dit que nous jouirons bientt de sa prsence; je le dsire ardemment,
car nous avons de lui un besoin indispensable. Dites-moi, je vous
prie, quand je pourrai le voir. J'tais touch de ces manifestations
amicales. Il n'est pas dans ma nature de m'irriter, mme des maux
auxquels je ne me rsigne pas; je n'aggravais pas mon impuissance par
mon agitation; mais je la subissais avec un profond chagrin; au fond de
mon lit et dans mon silence, je passais mon temps  rflchir sur les
vnements qui s'accomplissaient, sur les batailles qui se livraient
sans moi; je discutais en moi-mme ce que j'aurais fait ou dit, je
sentais ce que j'aurais senti si j'y avais assist. C'est le puissant
attrait de la vie politique qu'elle emploie l'homme  des desseins
infiniment plus grands que lui-mme, et mle un sentiment dsintress
aux joies et aux peines personnelles qu'il prouve en les poursuivant.
Je me soulageais dans ma tristesse et je l'oubliais presque en occupant
ma pense solitaire des intrts publics pour lesquels je ne pouvais
rien en ce moment.

La question de la conduite dj tenue, ou encore  tenir envers madame
la duchesse de Berry me proccupait surtout fortement. En novembre
1831, pendant le ministre de M. Casimir Prier, j'avais pris part  la
discussion de la loi du 10 avril 1832 qui avait interdit aux membres
de la branche ane de la maison de Bourbon, comme aux membres de la
famille Bonaparte, le territoire de la France. Nous avions cru faire
beaucoup,  cette poque, au nom de la politique comme de la convenance
morale, en bornant la loi  cette prohibition, sans y insrer aucune
sanction pnale. Et il y avait eu, dans cet acte, quelque mrite, car il
avait fallu, de la part du gouvernement et de ses amis, un grand effort
pour faire carter de cette loi l'article 91 du Code pnal, c'est--dire
les poursuites judiciaires et la peine de mort pour les princes des
maisons qui avaient rgn sur la France, si, en rentrant sur le sol
franais, ils y suscitaient la guerre civile. Placs, en novembre 1832,
en face de l'occurrence ainsi prvue, nous nous apermes  l'instant
qu'on n'avait pas assez fait, en 1831, pour garantir la bonne politique:
les poursuites judiciaires et l'article 91 du Code pnal n'taient pas
crits, il est vrai, dans la loi du 10 avril 1832; mais la question
de leur application restait ouverte; la loi ne la rsolvait pas et ne
donnait pas au gouvernement le droit de la rsoudre lui-mme. Nous nous
htmes de dclarer dans _le Moniteur_, par une ordonnance du Roi,
qu'un projet de loi serait prsent aux Chambres pour statuer
relativement  madame la duchesse de Berry. C'tait, disait-on, le seul
moyen de couper court  l'action des tribunaux dj commence par la
Cour royale de Poitiers, et  l'application du Code pnal que la loi du
10 avril n'avait pas plus interdite que prescrite. Mais ce moyen tait
d'un difficile et prilleux emploi. C'est un principe constitutionnel
qu'en pareille matire les Chambres n'agissent que d'avance et par des
mesures gnrales, jamais aprs coup et en prononant sur les personnes;
les souvenirs des temps rvolutionnaires et de leurs proscriptions
lgislatives accroissaient beaucoup dans les esprits l'autorit de ce
principe; il tait ais de prvoir que la Chambre des dputs n'aurait
nulle envie de statuer elle-mme et directement sur madame la duchesse
de Berry, et que l'opposition aurait beau jeu  exploiter ses scrupules
ou, son humeur. Nous le sentmes si bien que nous ne donnmes, 
l'ordonnance qui avait annonc un projet de loi, aucune suite: au lieu
de porter aux Chambres la question tout entire, le gouvernement prit le
parti de la rsoudre lui-mme, d'interdire envers madame la duchesse
de Berry toute poursuite judiciaire, toute application pnale, et de
n'avoir ainsi  dbattre, devant les Chambres, qu'un fait accompli et sa
propre responsabilit en l'accomplissant. C'tait, sans nul doute, dans
l'embarras de sa situation, la conduite que lui prescrivaient, et la
seule que lui permissent les convenances morales et la politique,
l'quit et le bon sens. Mais l'embarras et t bien moindre et
probablement la rsolution du cabinet bien plus complte si la loi du 10
avril 1832, en interdisant aux princes des familles royales dchues
le sol de la France, avait expressment dclar d'avance que, s'ils
violaient cette interdiction, ils ne seraient, de leur personne, l'objet
d'aucune poursuite judiciaire, et qu'ils resteraient  la disposition
du gouvernement qui les renverrait du territoire ou les retiendrait
prisonniers, selon qu'il le jugerait opportun et sous sa responsabilit.
Contre cette lgislation exceptionnelle et toute politique, on rclamait
l'galit devant la loi: il y a des cas o l'galit devant la loi est
un mensonge qui choque galement la justice et la politique, la morale
et la raison. Ce sont des esprits bien superficiels ceux qui disent que,
dans la monarchie, l'inviolabilit du monarque est une fiction; c'est au
contraire la simple reconnaissance d'une vrit morale que l'instinct
des hommes a pressentie, et qui est toujours ressortie plus clatante
des orages o elle avait momentanment succomb. Quand une personne a
t le symbole permanent du pouvoir social suprme, rien ne peut faire
qu'elle redevienne un simple sujet, et la fiction est du ct de ceux
qui prtendent la faire rentrer dans le droit commun. On peut n'avoir
pas de rois; on ne juge pas les rois; et l'histoire est l pour nous
apprendre que la prtention de les juger n'a jamais produit que des
iniquits funestes, car la conscience publique n'a jamais vu, dans les
arrts de cette prtendue justice, que les coups de la haine ou de la
peur. Sans tre inviolables comme le Roi lui-mme, les membres des
familles royales restent toujours, moralement et politiquement,
trs-difficiles et trs-nuisibles  juger, surtout quand le trne
qu'ils entouraient est tomb dans une tempte, et qu'ils ont l'air de
poursuivre leur droit en essayant de le relever. Il y a, entre leur
lvation comme princes et leur dtresse comme dchus et accuss, un
contraste qui inspire pour eux plus d'intrt que leurs entreprises
n'excitent de colre ou d'alarme; acquitts, ils deviennent presque des
vainqueurs; condamns, ils sont des victimes de leur cause et de leur
courage. Gouvernement et Chambres, nous agissions en 1832 et en
1836 sous l'empire de cette juste apprciation morale quand, aprs
l'arrestation de madame la duchesse de Berry  Nantes et celle du prince
Louis-Napolon  Strasbourg, nous prenions le parti de ne point les
livrer aux tribunaux; mais la loi du 10 avril 1832, par son timide
silence, rendit notre rsolution plus difficile et plus incomplte.
Quand on a raison, on a plus raison qu'on ne croit et qu'on n'ose. Il
y a de la force comme de la dignit  proclamer hautement dans son
principe et  accepter pleinement dans ses consquences la politique
qu'on se dcide  pratiquer. Si nous avions trouv la ntre autorise
d'avance dans la loi, nous aurions probablement reconduit sur-le-champ
madame la duchesse de Berry hors de France, et nous aurions ainsi
pargn  la monarchie de 1830 de pesants embarras et de tristes
spectacles sans lui faire courir un danger de plus.

C'tait l, ds le premier moment, l'avis et le dsir du roi
Louis-Philippe; il avait vu avec dplaisir la loi du 10 avril 1832, ne
la jugeant ncessaire ni pour la sret de la France, ni pour la sienne
propre, et la trouvant fcheuse ds qu'elle n'tait pas indispensable;
ses ministres ne l'avaient point propose; malgr les attnuations
qu'elle avait subies  travers les dbats des deux Chambres, il avait
tard longtemps  la sanctionner, dtestant sincrement la moindre
apparence et jusqu'aux simples mots de proscription et de confiscation.
Quand le jour vint d'en faire l'application, le Roi et souhait qu'on
se bornt  la stricte observation du texte lgal; la loi interdisait 
Charles X et  ses descendants le territoire de la France; elle tait
satisfaite si madame la duchesse de Berry tait immdiatement reconduite
hors de France: Personne, au fond, ne veut la faire juger, me dit-il
un jour; on ne sait pas quels embarras on encourt en la retenant; les
princes sont aussi incommodes en prison qu'en libert; on conspire pour
les dlivrer comme pour les suivre, et leur captivit entretient chez
leurs partisans plus de passions que n'en soulverait leur prsence.
Mais dans l'tat des esprits en 1832, aprs les conspirations et les
insurrections de Paris et de la Vende, aucun cabinet n'et pu mettre
sur-le-champ madame la duchesse de Berry en libert  la frontire, et
tout en laissant entrevoir sa pense, le Roi ne nous le demanda point.
La mfiance est le flau des rvolutions; elle hbte les peuples, mme
quand elle ne leur fait plus commettre des crimes. Pas plus que mes
collgues, je ne jugeai possible, en 1833, de ne pas retenir madame la
duchesse de Berry: des esprits grossiers ou lgers ont pu croire que les
incidents de sa captivit avaient tourn au profit de la monarchie de
1830; je suis convaincu qu'on aurait bien mieux servi cette monarchie en
agissant avec une hardiesse gnreuse, et que tous, pays, Chambres et
cabinet, nous aurions fait acte de sage comme de grande politique en
nous associant au dsir impuissant, mais clairvoyant, du Roi.

Dans les premiers jours de janvier, je me sentis en tat de rentrer dans
la vie active, et je la repris en prsentant  la Chambre des dputs
le projet de loi que, depuis la formation du cabinet, j'tais occup de
prparer sur l'instruction primaire. J'tais encore si faible que je
ne pus lire moi-mme  la tribune ni l'expos des motifs, ni le projet
mme. M. Renouard, l'un de mes amis particuliers dans la Chambre, et sur
qui je comptais avec raison pour me seconder dans cette discussion, s'en
acquitta pour moi. J'abordais avec plaisir et confiance cette grande
question tant de fois souleve, jamais rsolue, et  laquelle je me
croyais en mesure d'apporter une solution vraiment efficace. Je ne
savais pas quelles preuves m'attendaient avant que je fusse appel 
dbattre le projet de loi que je prsentais.

Je n'ai nul penchant  entretenir le public de ma vie prive; plus les
sentiments intimes sont profonds et doux, moins ils aiment  se montrer,
car il leur est impossible de se montrer tels qu'ils sont. Les rois
livrent aux regards des curieux les diamants de leur couronne; on
n'tale pas les trsors dont ceux-l seuls qui les possdent connaissent
le prix. Mais quand arrive le jour fatal o ces trsors nous sont ravis,
ce serait leur manquer de respect et de foi que de ne pas laisser
voir ce qu'ils taient pour nous et quel vide ils nous laissent. J'ai
beaucoup aim la vie politique; je m'y suis adonn avec ardeur; j'ai
fait, sans compter, les sacrifices et les efforts qu'elle m'a demands;
mais elle a toujours t loin, bien loin de me suffire. Non que je
me plaigne de ses preuves: beaucoup d'hommes publics ont parl avec
amertume des mcomptes qu'ils avaient prouvs, des revers qu'ils
avaient subis, des rigueurs du sort et de l'ingratitude des hommes. Je
n'ai rien de semblable  dire, car je n'ai pas connu de tels sentiments:
quelque violemment que j'aie t atteint, je n'ai pas trouv les hommes
plus aveugles ou plus ingrats, ni ma destine politique plus rude que je
ne m'y attendais; elle avait eu ses grandes joies, elle a eu ses grandes
tristesses; c'est la loi de l'humanit. C'est dans les plus heureux
jours et au milieu des meilleurs succs de ma carrire que j'ai toujours
trouv la vie politique insuffisante; le monde politique est froid et
sec; les affaires des socits humaines sont grandes et s'emparent
puissamment de la pense; mais elles ne remplissent point l'me; elle a
des ambitions autres, et plus varies, et plus exigeantes que celle des
plus ambitieux politiques; elle veut un bonheur plus intime, et plus
doux que tous les travaux et tous les triomphes de l'activit et de la
grandeur sociale n'en peuvent donner. Ce que je sais aujourd'hui, au
terme de ma course, je l'ai senti quand elle commenait et tant qu'elle
a dur; mme au milieu des grandes affaires, les affections tendres sont
le fond de la vie, et la plus glorieuse n'a que des joies superficielles
et incompltes si elle est trangre au bonheur de la famille et de
l'intimit.

Je le possdais bien complet en 1832, quand je pris place dans le
cabinet du 11 octobre. Je me permets, non sans quelque hsitation, mais
sans scrupule, le douloureux plaisir d'en citer ici un tmoignage qui
en dit plus que je ne pourrais et n'en voudrais dire moi-mme. Le 22
octobre, ma femme crivait  sa soeur: Je sais que les affaires sont
difficiles, orageuses, prilleuses peut-tre, et pourtant je jouis
beaucoup d'y voir mon mari rentr. Avant notre mariage, il me demanda un
jour si je ne serais jamais effraye des vicissitudes de sa destine; je
vois encore ses yeux briller sur moi en m'entendant lui rpondre qu'il
pouvait tre tranquille, que je jouirais passionnment de ses succs
et n'aurais pas un soupir pour ses revers. Ce que je lui ai dit est
toujours vrai; ce que je lui ai promis, je le tiendrai; je m'inquite,
je me dsole des obstacles, des ennuis, des luttes, des dangers qu'il
trouvera sur son chemin; mais, somme toute, j'ai bonne confiance et je
suis contente, car il l'est. Ma vie d'ailleurs n'est pas brise, comme
pendant son ministre de l'intrieur; je le vois bien moins que je ne
voudrais, mais enfin je le vois; ma chambre est prs de son cabinet; il
se porte bien, quoiqu'il travaille beaucoup; de plus son ministre lui
est agrable; il se retrouve avec plaisir au milieu des compagnons et
des travaux de sa jeunesse; l'instruction publique le repose de la
politique gnrale. C'est un grand avantage. Et puis, ma chre amie, que
Dieu me laisse  lui et lui  moi; je serai toujours, mme au milieu
de toutes les craintes et de toutes les preuves, la plus heureuse des
cratures.

Moins de trois mois aprs cette lettre, le 11 janvier 1833, ma femme me
donna un fils, son plus vif dsir au milieu de son bonheur, et l'objet,
 peine entrevu, de son jeune orgueil maternel. Elle semblait se
rtablir parfaitement; onze jours aprs ses couches, elle se leva,
pleine de confiance, et tous autour d'elle confiants comme elle. M.
Royer-Collard vint me voir; elle voulut le voir, et causa gaiement avec
lui. Il me dit en sortant: Elle est trs-bien; veillez-y pourtant;
l'me est plus forte que le corps; c'est une de ces natures hroques
qui ne se doutent pas du mal tant qu'elles n'en sont pas vaincues.
Trois jours aprs, la fivre la reprit; elle se remit au lit; six
semaines aprs, le 11 mars, je l'avais perdue.

Il en est du malheur intime comme du bonheur; on ne peut ni en parler,
ni s'en taire absolument. Je me htai de reprendre mes travaux; je
rentrai au conseil et aux Chambres ds que je le pus avec convenance et
efficacit. Chaque jour, quand j'en avais fini avec mes affaires et mes
devoirs, je restais seul avec mes enfants, ma mre, et souvent avec
la duchesse de Broglie dont la sympathique amiti me fut, dans cette
preuve, trs-douce et secourable. M. Royer-Collard venait aussi me voir
quelquefois, et je prenais plaisir  sa conversation, sans lui parler de
moi et sans qu'il m'en parlt. Vers la fin du mois de juillet suivant,
pendant qu'il tait dans sa terre de Chteauvieux, je lui crivis, sans
doute dans un accs d'amre tristesse et avec plus d'effusion que je
n'avais jamais fait; il me rpondit: Votre lettre, mon cher ami, ne m'a
pas seulement mu; elle m'a fait descendre avec vous dans cet abme o
vous tes tomb. Je ne le croyais pas si profond; l'empire que vous avez
sur vous, et qui semblait rgler votre me comme vos paroles, sans me
tromper tout--fait, ne m'avait pas laiss pntrer assez avant. Je
comprends votre tat, autant qu'il est possible, n'ayant pas vu d'assez
prs quel a t votre bonheur. Je trouve en moi de quoi compatir  vos
sentiments et  votre douleur. J'ai la confiance que, loin de la tourner
en dsespoir, le temps, sans la gurir, sans la dnaturer, vous la
rendra supportable. Vous avez devant vous une longue vie, l'ducation de
vos enfants, une carrire  peine ouverte que vous tes sr d'honorer
par des services rendus  la cause de l'humanit. Ce sont de puissantes
distractions; vous les recevrez peu  peu, et vous les laisserez agir.
Quoique mon tat diffre beaucoup du vtre, comme la fin du jour diffre
du plein midi, il s'en rapproche en ce que je vis, comme vous et depuis
bien plus longtemps, dans une parfaite solitude, assez proccup du
pass, fort peu de l'avenir, ne comptant gure avec le prsent, et
repassant silencieusement ma vie coule dans laquelle je trouve bien
des enseignements dont je ne profiterai pas.

Cette lettre  la fois sympathique et fortifiante me fut bonne, et
aujourd'hui encore, je ne la relis pas sans motion. Elle est du 6 aot
1833.

Ce fut pour moi,  cette douloureuse poque, une circonstance propice
que le projet de loi sur l'instruction primaire se trouvt  l'ordre
du jour, et m'impost des efforts assidus. En entrant au ministre de
l'instruction publique, j'avais cette oeuvre-l particulirement 
coeur. Parce que j'ai combattu les thories dmocratiques et rsist aux
passions populaires, on a dit souvent que je n'aimais pas le peuple,
que je n'avais point de sympathie pour ses misres, ses instincts, ses
besoins, ses dsirs. Il y a, dans la vie publique comme dans la vie
prive, des amours de plus d'une sorte; si ce qu'on appelle aimer le
peuple, c'est partager toutes ses impressions, se proccuper de ses
gots plus que de ses intrts, tre en toute occasion enclin et prt 
penser,  sentir et  agir comme lui, j'en conviens, ce n'est pas l ma
disposition; j'aime le peuple avec un dvouement profond, mais libre et
un peu inquiet; je veux le servir, mais pas plus m'asservir  lui que me
servir de lui pour d'autres intrts que les siens; je le respecte
en l'aimant, et parce que je le respecte, je ne me permets ni de
le tromper, ni de l'aider  se tromper lui-mme. On lui donne la
souverainet; on lui promet le complet bonheur; on lui dit qu'il a droit
 tous les pouvoirs de la socit et  toutes les jouissances de la vie.
Je n'ai jamais rpt ces vulgaires flatteries; j'ai cru que le peuple
avait droit et besoin de devenir capable et digne d'tre libre,
c'est--dire d'exercer, sur ses destines prives et publiques, la part
d'influence que les lois de Dieu accordent  l'homme dans la vie et, la
socit humaines. C'est pourquoi, tout en ressentant pour les dtresses
matrielles du peuple une profonde sympathie, j'ai t surtout touch et
proccup de ses dtresses morales, tenant pour certain que, plus il se
gurirait de celles-ci, plus il lutterait efficacement contre celles-l,
et que, pour amliorer la condition des hommes, c'est d'abord leur me
qu'il faut purer, affermir et clairer.

C'est  l'instinct de cette vrit qu'est due l'importance qu'on attache
partout aujourd'hui  l'instruction populaire. D'autres instincts, moins
purs et moins sains, se mlent  celui-l, l'orgueil, une confiance
prsomptueuse dans le mrite et la puissance de l'intelligence seule,
une ambition sans mesure, la passion d'une prtendue galit. Mais en
dpit de ce mlange dans les sentiments qui la recommandent, en dpit de
ses difficults intrinsques et des inquitudes qu'elle inspire encore,
l'instruction populaire n'en est pas moins, de nos jours, fonde en
droit comme en fait, une justice envers le peuple et une ncessit pour
la socit. Pendant sa mission en Allemagne, l'un des hommes qui ont
le mieux tudi cette grande question, M. Eugne Rendu demandait  un
savant et respectable prlat, le cardinal de Diepenbrock, prince-vque
de Breslau, si, dans sa pense, la diffusion de l'enseignement au sein
des masses devait crer un pril pour la socit.--Jamais, rpondit
le cardinal, si l'ide religieuse assigne  l'instruction son but
et prside  sa marche. D'ailleurs il ne s'agit plus de discuter la
question; elle est pose; sous peine de mort, la socit doit la
rsoudre. Quand le wagon est sur les rails, que reste-t-il  faire?  le
diriger.

Il y avait en 1832 autre chose encore  faire, parmi nous, que de
diriger le wagon; il fallait le mettre vraiment en mouvement, en
mouvement effectif et durable. Quand on regarde de prs  ce qui s'est
pass de 1789  1832 en fait d'instruction primaire, on est frapp  la
fois de la puissance de cette ide et de la vanit des essais tents
pour la raliser. Elle proccupe tous les hommes qui gouvernent ou
aspirent  gouverner la France. Quand elle s'clipse un moment, c'est
devant d'autres proccupations plus pressantes, et elle ne tarde pas 
reparatre. Elle pntre jusqu'au sein des partis et des pouvoirs qui
semblent la redouter; de 1792  1795, la Convention nationale rend sept
dcrets pour dclarer qu'il y aura partout des coles primaires et pour
prescrire ce qu'elles seront; paroles striles, et pourtant sincres.
L'Empire parle et s'occupe peu de l'instruction primaire; c'est
l'instruction secondaire qui est l'objet favori de sa sollicitude et de
ses habiles soins. Pourtant un homme se rencontre dans les conseils de
l'Empire o il ne tient qu'un rang modeste, mais d'un esprit et d'un
renom assez levs pour attirer l'attention publique sur ses travaux et
ses ides, quel qu'en soit l'objet; M. Cuvier voyage en Hollande, en
Allemagne, en Italie, et rend compte,  son retour, des tablissements
d'instruction publique qu'il a visits, notamment des coles primaires
hollandaises dont la bonne et efficace organisation l'a frapp; un vif
intrt se rveille pour ces institutions; on y pense, on en parle,
on compare, on regrette. L'Empire tombe; la Restauration arrive; les
grandes luttes politiques recommencent; mais au milieu de leur bruit, le
gouvernement de l'instruction publique est dans les mains d'hommes
qui veulent srieusement le bien du peuple sans lui faire la cour; M.
Royer-Collard y prside; M. Cuvier y exerce une grande influence; ils
s'appliquent  multiplier,  amliorer,  surveiller efficacement les
coles primaires; sur leur provocation, le Roi rend des ordonnances
qui rclament et rglent le concours des autorits et des sympathies
locales; le Conseil de l'instruction publique entretient une
correspondance assidue pour en assurer l'excution. De nouvelles
mthodes s'annoncent en Europe avec quelque fracas, l'enseignement
mutuel, l'enseignement simultan, le docteur Bell, M. Lancaster; elles
inspirent aux uns de l'enthousiasme, aux autres de l'inquitude; sans
prendre parti, sans rien pouser comme sans rien proscrire, le Conseil
de l'instruction publique accueille, encourage, surveille. Le pouvoir
politique change de mains; il passe dans celles d'un parti qui se mfie
de cet lan libral; mais en mme temps qu'ils mnagent les mfiances et
font de funestes concessions aux exigences de leurs adhrents, les chefs
intelligents de ce parti ne veulent pas qu'on les tienne pour ennemis de
l'instruction populaire; ils sentent qu'il y a l une force qui ne se
laissera pas touffer, et ils essayent de la diriger  leur profit en
lui donnant satisfaction. De 1821  1826, huit ordonnances du Roi,
contre-signes par M. Corbire, ministre de l'intrieur, autorisent,
dans quatorze dpartements, des congrgations religieuses sincrement
voues  l'instruction primaire, et qui instituent un certain nombre
de nouvelles coles; les Frres de l'instruction chrtienne fonds en
Bretagne par l'abb J.-M. de la Mennais, les Frres de la doctrine
chrtienne de Strasbourg, de Nancy, de Valence, les Frres de
Saint-Joseph dans le dpartement de la Somme, les Frres de
l'instruction chrtienne du Saint-Esprit dans cinq dpartements de
l'Ouest, datent de cette poque et l'honorent. En 1827, une nouvelle
secousse politique reporte vers d'autre rangs le gouvernement de la
France; le ministre Martignac remplace le ministre Villle; un des
premiers soins du nouveau ministre de l'instruction publique, M. de
Vatimesnil, est non-seulement de donner aux coles primaires de nouveaux
encouragements, mais de rappeler dans leur administration l'esprit
libral des ordonnances provoques en 1816 et 1820 par M. Cuvier. La
crise fatale de la Restauration approche; son mauvais gnie prvaut
dans sa politique gnrale; appel en novembre 1829, comme ministre
de l'instruction publique, dans le cabinet du prince de Polignac, M.
Guernon de Ranville y propose cependant, pour l'extension des coles
primaires et le meilleur sort des instituteurs, des mesures excellentes;
il rencontre des doutes, des objections, une rsistance timide, mais
rpte; il persiste, et sur sa demande le roi Charles X signe une
ordonnance remarquable non-seulement par ses prescriptions pratiques,
mais par les ides et les sentiments dont l'expression officielle les
accompagne. On ne peut pas dire que, de 1814  1830, l'instruction
primaire ne se soit pas ressentie des atteintes de la politique; mais
elle n'a point pri dans ce dangereux contact; soit quit, soit
prudence, les pouvoirs mme qui s'inquitaient de ses prtentions ont
cru devoir la traiter avec bienveillance et seconder ses progrs.

Le gouvernement de 1830 lui devait tre et lui fut, ds son origine,
hautement favorable. M. Barthe, sous le ministre de M. Laffitte, et
M. de Montalivet, sous celui de M. Casimir Prier, s'empressrent
de prsenter, l'un  la Chambre des pairs, l'autre  la Chambre des
dputs, des projets de loi destins  multiplier rapidement les coles
primaires,  leur donner des garanties d'avenir, et  introduire dans ce
premier degr de l'enseignement, la libert promise par la Charte. Il y
avait rivalit entre le gouvernement et les Chambres pour entreprendre
cette oeuvre; au mme moment o ces projets de loi taient prsents,
deux propositions spontanes naissaient dans la Chambre des dputs,
conues dans des principes un peu diffrents, mais inspires par le mme
esprit et tendant au mme dessein. M. Daunou fit, sur l'un des projets
de loi, un rapport remarquable par un sentiment profondment libral,
un langage habilement modr et une antipathie visible, quoique
discrtement contenue, pour l'Universit impriale. Mais aucun de ces
projets n'alla jusqu' une discussion publique: le mouvement tait
imprim, les obstacles carts, le public impatient de voir enfin
l'instruction primaire fonde; quand le cabinet du 11 octobre 1832
se forma, l'oeuvre tait de toutes parts rclame et solennellement
promise, mais  peine commence.

J'avais autour de moi, dans le Conseil royal de l'instruction publique,
toutes les lumires et tout l'appui que je pouvais souhaiter pour
l'accomplir. Investis dans les lettres, dans les sciences, dans le
monde, de cette autorit librement accepte que donnent le talent
suprieur et la longue exprience, les membres de ce conseil taient
de plus mes confrres et mes amis. Nous vivions dans une grande et
naturelle intimit. Quelle que ft la diversit de nos tudes et de nos
travaux, nous avions tous, quant  l'instruction populaire, les mmes
ides et les mmes dsirs. M. Villemain et M. Cousin, M. Poisson et M.
Thnard, M. Guneau de Mussy et M. Rendu portaient, au projet de loi que
nous prparions ensemble, presque autant d'intrt que moi. M. Cousin,
pendant son voyage en Allemagne en 1831 et dans le beau rapport publi 
son retour, en avait pos et tudi avec soin toutes les questions. Je
doute qu'elles aient jamais t plus srieusement dbattues qu'elles ne
le furent dans notre conseil intrieur, avant la prsentation du projet
de loi.

La premire, et celle qui, non pas pour moi, mais pour de bons esprits,
demeure encore indcise, fut la question de savoir s'il fallait faire,
de l'instruction primaire pour tous les enfants, une obligation absolue,
impose par la loi  tous les parents, et sanctionne par certaines
peines en cas de ngligence, ainsi que cela se pratique en Prusse et
dans la plupart des tats de l'Allemagne. Je n'ai rien  dire des pays
o cette rgle est depuis longtemps tablie et accepte par le sentiment
national; elle y a certainement produit de bons rsultats; mais je
remarque qu'elle n'existe gure que chez des peuples jusqu'ici peu
exigeants en fait de libert, et qu'elle a pris naissance chez ceux o,
par suite de la Rforme du XVIe sicle, le pouvoir civil est, dans les
matires religieuses ou qui touchent de prs aux intrts religieux, le
pouvoir suprme. La fire susceptibilit des peuples libres et la forte
indpendance mutuelle du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel
s'accommoderaient mal de cette action coercitive de l'tat dans
l'intrieur de la famille; et l o les traditions ne la sanctionnent
pas, les lois choueraient  l'introduire, car ou bien elles n'iraient
pas au del d'un commandement vain, ou bien elles auraient recours, pour
se faire obir,  des prescriptions et  des recherches inquisitoriales
odieuses  tenter et presque impossibles  excuter, surtout dans un
grand pays. La Convention nationale le tenta; c'est--dire le dcrta
en 1793, et parmi toutes ses tyrannies, celle-l du moins demeura sans
effet. L'instruction populaire est de nos jours en Angleterre, de la
part des pouvoirs nationaux et municipaux comme des simples citoyens,
l'objet d'un zl et persvrant effort; personne pourtant ne propose
de la commander aux parents absolument et par la loi. Elle prospre aux
tats-Unis d'Amrique; les gouvernements locaux et les associations
particulires font de grands sacrifices pour multiplier et perfectionner
les coles; on ne songe pas  pntrer dans l'intrieur des familles
pour y recruter forcment des coliers. C'est le caractre et l'honneur
des peuples libres d'tre  la fois confiants et patients, de compter
sur l'empire de la raison claire, de l'intrt bien entendu, et de
savoir en attendre les effets. Je fais peu de cas des rgles qui portent
l'empreinte du couvent ou de la caserne; j'cartai dcidment la
contrainte de mon projet de loi sur l'instruction primaire, et nul de
mes collaborateurs n'insista pour l'y introduire, pas mme ceux qui en
ressentaient quelque regret.

Aprs la question de l'instruction primaire obligatoire venait celle de
l'instruction primaire libre. Sur celle-ci, il ne pouvait y avoir de
doute; la Charte avait promis la libert de l'enseignement, et ce
n'tait pas en fait d'instruction primaire que cette promesse
pouvait donner lieu  des interprtations diverses et  de longues
contestations. Personne ne songeait  vouloir que l'instruction primaire
ft compltement livre  l'industrie particulire videmment incapable
d'y suffire et peu tente de l'entreprendre. L'oeuvre est immense et
sans brillantes perspectives; l'action de l'tat y est indispensable. La
libre concurrence entre l'tat et les particuliers, les coles prives
ouvertes  ct des coles publiques et aux mmes conditions, c'tait l
tout ce que demandaient les libraux les plus exigeants, et ce que ne
contestaient pas les plus prudents amis du pouvoir.

Une troisime question levait plus de dbats: dans les coles
publiques, l'instruction primaire serait-elle absolument gratuite et
rellement donne par l'tat  tous les enfants du pays? C'tait le
rve de gnreux esprits. Dans la Constitution de 1791, l'Assemble
constituante avait dcrt qu'il serait cr et organis une
instruction publique commune  tous les citoyens, gratuite  l'gard
des parties d'enseignement indispensables pour tous les hommes. La
Convention nationale, en maintenant ce principe, avait fix  1,200
livres le _minimum_ du traitement des instituteurs. L'exprience
avait dmontr la vanit de ces promesses aussi peu fondes en droit
qu'impossibles  raliser. L'tat doit offrir l'instruction primaire 
toutes les familles et la donner  celles qui ne peuvent pas la payer;
et en cela il fait plus pour la vie morale des peuples qu'il ne peut
faire pour leur condition matrielle. C'est l sur ce point le vrai
principe, et ce fut celui qu'adopta mon projet de loi.

Ces questions gnrales et en quelque sorte prliminaires ainsi
rsolues, restaient les questions spciales dont la solution devait
devenir le texte et le commandement de la loi. Quels doivent tre les
objets et les limites de l'instruction primaire? Comment se formeront
et se recruteront les instituteurs publics? Quelles autorits seront
charges de la surveillance des coles primaires? Quels seront les
moyens et les garanties pour l'excution efficace de la loi?

Parmi les sentiments qui peuvent animer un peuple, il en est un dont
il faudrait dplorer l'absence s'il n'existait pas, mais qu'il faut
se garder de flatter ou d'exciter l o il existe, c'est l'ambition.
J'honore les gnrations ambitieuses; il y a beaucoup  en attendre,
pourvu qu'elles ne puissent pas tenter aisment tout ce qu'elles
dsirent. Et comme de toutes les ambitions, la plus ardente de nos
jours, sinon la plus apparente, surtout dans les classes populaires,
c'est l'ambition de l'esprit, dont elles esprent  la fois des plaisirs
d'amour-propre et des moyens de fortune, c'est surtout de celle-l qu'il
faut, tout en la traitant avec bienveillance, surveiller et diriger avec
soin le dveloppement. Je ne connais rien de plus nuisible aujourd'hui
pour la socit, et pour le peuple lui-mme, que le mauvais petit
savoir populaire, et les ides vagues, incohrentes et fausses, actives
pourtant et puissantes, dont il remplit les ttes.

Pour lutter contre ce pril, je distinguai dans le projet de loi deux
degrs d'instruction primaire: l'une lmentaire et partout ncessaire,
dans les campagnes les plus retires et pour les plus humbles conditions
sociales; l'autre suprieure et destine aux populations laborieuses
qui, dans les villes, ont  traiter avec les besoins et les gots d'une
civilisation plus complique, plus riche et plus exigeante. Je renfermai
strictement l'instruction lmentaire dans les connaissances les plus
simples et d'un usage vraiment universel. Je donnai  l'instruction
primaire suprieure plus de varit et d'tendue; et tout en en
dterminant d'avance les principaux objets, le projet de loi ajoutait
qu'elle pourrait, selon les besoins et les ressources des localits,
recevoir les dveloppements qui seraient jugs convenables. J'assurais
ainsi les progrs les plus tendus de l'instruction primaire l o ils
seraient naturels et utiles, sans les porter l o leur inutilit est
peut-tre leur moindre dfaut. La Chambre des dputs demanda que
la perspective d'une extension variable et indfinie ft ouverte 
l'instruction primaire lmentaire, aussi bien qu' l'instruction
primaire suprieure. Je ne crus pas devoir lutter obstinment contre
cet amendement qui rencontra une approbation presque gnrale; mais il
indiquait peu d'intelligence du but que se proposait le projet de loi en
distinguant les deux degrs d'instruction primaire. Prcisment parce
qu'elle est partout ncessaire, l'instruction primaire lmentaire doit
tre fort simple, et partout  peu prs la mme. C'tait faire assez
pour la varit des situations et pour l'esprit d'ambition dans
l'ducation populaire que de leur ouvrir les coles primaires
suprieures. La tendance  tendre, par fantaisie d'esprit plutt que
par besoin rel, l'instruction primaire universelle ne mrite pas
d'encouragement lgal; les lois ont pour objet de pourvoir  ce qui est
ncessaire, non d'aller au-devant de ce qui peut devenir possible, et
leur mission est de rgler les forces sociales, non de les exciter
indistinctement.

L'ducation des instituteurs eux-mmes est videmment l'un des plus
importants objets d'une loi sur l'instruction populaire. J'adoptai sans
hsiter, pour y pourvoir, le systme des coles normales primaires dont
les premiers essais avaient commenc en France en 1810, et qui comptait
dj en 1833 quarante-sept tablissements de ce genre crs par le libre
bon vouloir des dpartements ou des villes et les encouragements du
gouvernement. J'en fis une institution gnrale et obligatoire. Dans
l'tat actuel et avec le caractre essentiellement laque de notre
socit, c'est l le seul moyen d'avoir toujours, pour l'instruction
primaire, un nombre suffisant de matres, et d'avoir des matres forms
pour leur mission. C'est de plus une carrire intellectuelle ouverte 
ces classes de la population qui n'ont gure devant elles,  leur entre
dans la vie, que des professions de travail matriel; c'est enfin une
influence morale place au milieu de ce peuple sur qui le pouvoir n'agit
plus gure aujourd'hui que par les percepteurs, les commissaires de
police et les gendarmes. A coup sr, l'ducation des instituteurs dans
les coles normales o ils se forment, et leur influence, quand ils sont
forms, peuvent tre mauvaises; il n'y a point de bonne institution qui,
mal dirige, ne puisse tourner  mal, et qui, mme bien dirige, n'ait
ses inconvnients et ses prils; mais ce n'est l que la condition
gnrale de toutes les oeuvres humaines, et on n'en accomplirait aucune
si l'on ne se rsignait et  leur imperfection, et  la ncessit de
veiller toujours pour empcher que l'ivraie ne s'empare du champ et n'y
touffe le bon grain.

En faisant des coles normales primaires une institution publique et
lgale, j'tais loin de vouloir dtruire ou seulement affaiblir
les autres ppinires d'instituteurs que forment les associations
religieuses voues  l'ducation populaire; je souhaitais, au contraire,
que celles-l aussi se dveloppassent largement, et qu'une salutaire
concurrence s'tablt entre elles et les coles normales laques.
J'aurais mme dsir faire un pas de plus et donner, aux associations
religieuses voues  l'instruction primaire, une marque publique de
confiance et de respect. Dans la plupart des ordonnances royales rendues
de 1821  1826 pour autoriser des associations de ce genre, notamment
pour la congrgation de l'instruction chrtienne fonde par l'abb de la
Mennais dans les dpartements de Bretagne, pour la congrgation de mme
nom  Valence, pour les Frres de Saint-Joseph dans le dpartement de
la Somme, il tait prescrit que le brevet de capacit exig de tout
instituteur primaire serait dlivr  chaque frre de ces diverses
congrgations sur le vu de la lettre particulire d'obdience qui lui
aurait t remise par le suprieur gnral de celle  laquelle il
appartenait. Il n'y avait, selon moi, dans cette dispense d'un nouvel
examen accorde aux membres des associations religieuses que l'tat
avait formellement reconnues et autorises pour l'ducation populaire,
rien que de parfaitement juste et convenable, et je l'aurais volontiers
crite dans mon projet de loi; mais elle et t certainement repousse
par le public de ce temps et par les Chambres; le dbat qui s'y leva,
quand nous en vnmes  examiner quelles autorits devaient tre charges
de la surveillance des coles primaires, rvla clairement l'esprit qui
y prvalait.

L'tat et l'glise sont, en fait d'instruction populaire, les seules
puissances efficaces. Ceci n'est pas une conjecture fonde sur des
considrations morales; c'est un fait historiquement dmontr. Les seuls
pays et les seuls temps o l'instruction populaire ait vraiment prospr
ont t ceux o soit l'glise, soit l'tat, soit mieux encore l'un et
l'autre ensemble s'en sont fait une affaire et un devoir. La Hollande,
l'Allemagne, catholique ou protestante, et les tats-Unis d'Amrique
sont l pour l'attester: il faut,  une telle oeuvre, l'ascendant d'une
autorit gnrale et permanente, comme celle de l'tat et de ses lois,
ou d'une autorit morale partout prsente et permanente aussi, comme
celle de l'glise et de sa milice.

En mme temps que l'action de l'tat et de l'glise est indispensable
pour que l'instruction populaire se rpande et s'tablisse solidement,
il faut aussi, pour que cette instruction soit vraiment bonne et
socialement utile, qu'elle soit profondment religieuse. Et je n'entends
pas seulement par l que l'enseignement religieux y doit tenir sa place
et que les pratiques de la religion y doivent tre observes; un
peuple n'est pas lev religieusement  de si petites et si mcaniques
conditions; il faut que l'ducation populaire soit donne et reue au
sein d'une atmosphre religieuse, que les impressions et les habitudes
religieuses y pntrent de toutes parts. La religion n'est pas une tude
ou un exercice auquel on assigne son lieu et son heure; c'est une foi,
une loi qui doit se faire sentir constamment et partout, et qui n'exerce
qu' ce prix, sur l'me et la vie, toute sa salutaire action. C'est
dire que, dans les coles primaires, l'influence religieuse doit
tre habituellement prsente; si le prtre se mfie ou s'isole de
l'instituteur, si l'instituteur se regarde comme le rival indpendant,
non comme l'auxiliaire fidle du prtre, la valeur morale de l'cole est
perdue, et elle est prs de devenir un danger.

Quand je proposai mon projet de loi, et avant mme que l'exprience
et port dans mon esprit sa grande lumire, j'tais dj profondment
convaincu de ces vrits, et elles avaient prsid  mon travail,
quoique, par instinct des prjugs publics, je ne les eusse prsentes
et appliques qu'avec mnagement. C'tait sur l'action prpondrante et
unie de l'tat et de l'glise que je comptais pour fonder l'instruction
primaire. Or le fait dominant que je rencontrai, dans la Chambre des
dputs comme dans le pays, fut prcisment un sentiment de mfiance et
presque d'hostilit contre l'glise et contre l'tat; ce qu'on redoutait
surtout dans les coles, c'tait l'influence des prtres et du pouvoir
central; ce qu'on avait  coeur de protger d'avance et par la loi,
c'tait l'action des autorits municipales et l'indpendance des
instituteurs envers le clerg. L'opposition soutenait ouvertement ce
systme, et le parti conservateur, trop souvent domin, au fond du
coeur et presque  son insu, par les ides mmes qu'il redoute, ne le
repoussait que mollement. J'avais propos que le cur ou le pasteur ft
de droit membre du comit charg, dans chaque commune, de surveiller
l'cole, et qu'il appartnt au ministre de l'instruction publique
d'instituer dfinitivement les instituteurs.  la Chambre des dputs,
ces deux dispositions furent rejetes dans un premier dbat, et il
fallut le vote de la Chambre des pairs et mon insistance lors d'un
second dbat pour les faire rtablir dans la loi. On semblait
s'inquiter du mauvais esprit qui pouvait envahir les instituteurs; on
parlait beaucoup de la ncessit qu'ils fussent efficacement dirigs;
et on s'appliquait  nerver dans leurs coles, on voulait  peine y
laisser entrer l'glise et l'tat, c'est--dire les seules autorits
capables d'touffer les mauvais germes que le sicle y semait  pleines
mains.

Malgr ces luttes et ces faiblesses, je n'eus,  vrai dire, dans cette
circonstance, nul droit de me plaindre ni du public, ni des Chambres; la
loi sur l'instruction primaire fut accueillie, discute et vote avec
faveur, et sans altration capitale. Restait la grande preuve devant
laquelle toutes les lois sur cette matire avaient jusque-l succomb;
quelle en serait l'excution?

Elle exigeait des mesures de deux sortes: des mesures administratives et
des mesures morales. Il fallait que les prescriptions de la loi pour
la cration, l'entretien, la surveillance des coles et le sort des
instituteurs, devinssent des faits rels et durables. Il fallait que les
instituteurs eux-mmes fussent appels  l'intelligence et anims de
l'esprit de cette loi dont ils devaient tre les derniers et vritables
excuteurs.

Quant aux mesures administratives, la loi avait pourvu d'avance aux plus
essentielles: loin de se borner  prescrire, dans toutes les communes
du royaume, l'tablissement des coles primaires, lmentaires ou
suprieures, elle avait dcrt qu'un logement convenable et un
traitement fixe seraient partout fournis aux instituteurs, et qu'en cas
d'insuffisance des revenus ordinaires des communes, il y serait pourvu
au moyen de deux impositions spciales obligatoires, votes, l'une
par les conseils municipaux, l'autre par les conseils gnraux de
dpartement, et qui,  dfaut de ces votes, seraient tablies par
ordonnance royale. Si ces impositions locales taient elles-mmes
insuffisantes, le ministre de l'instruction publique devrait combler le
dficit par une subvention prleve sur le crdit port annuellement
pour l'instruction primaire au budget de l'tat. L'existence permanente
des coles et les moyens de satisfaire  leurs besoins matriels taient
ainsi assurs, indpendamment mme de l'intelligence ou du zle des
populations appeles  en recueillir le bienfait, et le pouvoir central
ne restait jamais dsarm devant leur mauvais vouloir ou leur apathie.

Une assez grave difficult se rencontrait pour l'excution efficace
et rgulire de ces dispositions: elles exigeaient le concours de
l'administration gnrale de l'tat, reprsente dans les localits par
les prfets et leurs subordonns, et de l'administration spciale
de l'instruction publique, reprsente par les recteurs et les
fonctionnaires de l'Universit. Personne n'ignore combien il est malais
de faire ainsi marcher ensemble et vers un but commun deux sries
d'agents publics chargs de fonctions diverses et placs sous les ordres
de chefs diffrents. Aprs m'en tre entendu avec M. Thiers, alors
ministre de l'intrieur, j'adressai aux prfets et aux recteurs des
instructions dtailles qui indiquaient aux deux administrations leurs
attributions spciales dans l'excution de la loi nouvelle et les
conditions de leur harmonie. Je fis un pas de plus: sur ma demande, il
fut dcid, en conseil du cabinet, que l'instruction primaire serait
annuellement, dans chaque dpartement, l'objet d'un budget particulier
qui prendrait place dans le budget gnral du dpartement, et qui,
annuellement aussi, en serait dtach pour tre transmis au ministre de
l'instruction publique et soumis  son examen, comme le budget gnral
de chaque dpartement est soumis  l'examen du ministre de l'intrieur.
J'atteignais ainsi un double but: d'une part je plaais, dans toutes les
localits, l'instruction primaire, ses besoins, ses ressources et
ses dpenses,  part et en relief, ce qui en faisait une vritable
institution locale et permanente, investie de droits et objet de soins
particuliers; d'autre part, tout en assurant  l'instruction primaire le
concours de l'administration gnrale, je la rattachais fortement aux
attributions du ministre de l'instruction publique, comme le premier
degr de ce grand ensemble d'tudes et d'coles que le gnie de
l'empereur Napolon avait voulu fonder sous le nom d'_Universit de
France_, et dont j'avais  coeur de maintenir la grandeur et l'harmonie,
en l'adaptant  un rgime de libert et aux principes gnraux du
gouvernement de l'tat.

Je n'aurais pu russir dans ce dessein un peu compliqu si je n'avais
trouv dans M. Thiers cette largeur d'esprit et ce got du bien public
qui font taire les ombrageuses rivalits d'attributions et les mesquines
jalousies personnelles; il se prta de bonne grce aux petites
altrations que je demandais dans les habitudes du ministre de
l'intrieur, et rendit facile cette action commune de nos deux
dpartements dont la loi sur l'instruction primaire avait besoin pour
son prompt et complet succs.

Huit jours aprs la formation du cabinet, ds que j'avais commenc 
m'occuper de cette loi, et pour la prparer dans l'esprit de ses agents
futurs en mme temps que dans le conseil du Roi, j'avais fait crer,
sous le titre de _Manuel gnral de l'instruction primaire_, un recueil
priodique destin  faire promptement arriver, sous les yeux des
instituteurs, des administrateurs et des inspecteurs des coles, les
faits, les documents et les ides qui pouvaient les intresser ou les
clairer[1]. La loi une fois rendue, je fis composer et publier cinq
manuels lmentaires propres  diriger les instituteurs dans le modeste
enseignement dont elle dterminait les objets et les limites. J'avais
hte de pourvoir aux besoins intellectuels de ces coles et de ces
matres dont les besoins matriels taient, sinon pleinement satisfaits,
du moins mis  l'abri du dnment et de l'oubli.

[Note 1: _Pices historiques_, n I.]

Les meilleures lois, les meilleures instructions, les meilleurs livres
sont peu de chose tant que les hommes chargs de les mettre en oeuvre
n'ont pas l'esprit plein et le coeur touch de leur mission, et n'y
apportent pas eux-mmes une certaine mesure de passion et de foi. Je
n'ai nul ddain du travail lgislatif et du mcanisme administratif;
pour tre insuffisants, ils n'en sont pas moins ncessaires; ce sont les
plans et les chafaudages de l'difice; mais les ouvriers, des ouvriers
intelligents et dvous y importent bien plus encore, et ce sont surtout
les hommes qu'il faut former et animer au service des ides quand on
veut qu'elles deviennent des faits rels et vivants. Je tentai de
pntrer jusqu' l'me des instituteurs populaires, et d'y susciter
quelques notions claires et un respect affectueux pour la tche 
laquelle ils taient appels. Trois semaines aprs que la loi sur
l'instruction primaire eut t publie, je l'envoyai directement
 39,300 matres d'cole, en l'accompagnant d'une lettre o je
m'appliquais non-seulement  leur en faire bien comprendre l'intention
et les dispositions, mais encore  lever leurs sentiments au niveau
moral de leur humble situation sociale, sans leur donner le prtexte
ni la tentation d'en sortir[2]. Je leur demandai de m'accuser
personnellement rception de cette lettre, dsirant avoir quelque indice
de l'impression qu'ils en avaient reue. 13,850 rponses me parvinrent,
et beaucoup me donnrent lieu de penser que je n'avais pas toujours
frapp en vain  la porte de ces modestes demeures o des milliers
d'enfants obscurs devaient venir recevoir d'un homme ignor les
premires, et pour la plupart d'entre eux les seules leons de la vie.
Cette exprience et d'autres encore m'ont appris que, lorsqu'on veut
agir un peu puissamment sur les hommes, il ne faut pas craindre de leur
montrer un but et de leur parler un langage au-dessus de leur situation
et de leurs habitudes, ni se dcourager si beaucoup d'entre eux ne
rpondent pas  ces provocations inaccoutumes; elles atteignent bien
plus d'mes qu'on ne pense, et il faut savoir croire  la vertu des
germes, mme quand on ne voit pas les fruits.

[Note 2: _Pices historiques_, n II.]

Quand l'ide me vint de cette circulaire aux instituteurs, j'en parlai 
M. de Rmusat et je le priai d'en essayer, pour moi, la rdaction. C'est
de lui, en effet, que je la reus  peu prs telle qu'elle fut envoye
 sa destination et bientt publie. Je prends plaisir  le rappeler
aujourd'hui: les amitis rares, mme quand elles ont paru en souffrir,
survivent aux incertitudes de l'esprit et aux troubles de la vie.

Un autre moyen, inattendu et d'une assez difficile excution, me parut
ncessaire et efficace pour entrer en rapport avec les instituteurs
disperss sur toute la face de la France, pour les connatre rellement
et agir sur eux autrement que par des paroles vagues et au hasard. Un
mois aprs la promulgation de la loi nouvelle, j'ordonnai une inspection
gnrale de toutes les coles primaires du royaume, publiques ou
prives. Je ne voulais pas seulement constater les faits extrieurs et
matriels qui sont communment l'objet des recherches statistiques en
fait d'instruction primaire, tels que le nombre des coles, celui des
lves, leur classification, leur ge, les dpenses de ce service;
je donnai surtout pour mission aux inspecteurs d'tudier le rgime
intrieur des coles, l'aptitude, le zle, la conduite des instituteurs,
leurs relations avec les lves, les familles, les autorits locales,
civiles et religieuses, l'tat moral en un mot de l'instruction primaire
et ses rsultats. Les faits de ce genre ne peuvent tre recueillis de
loin, par voie de correspondance et de tableaux; des visites spciales,
des conversations personnelles, la vue immdiate des choses et des
hommes sont indispensables pour les observer et les apprcier. Quatre
cent quatre-vingt-dix personnes, la plupart fonctionnaires de tout ordre
dans l'Universit, se livrrent pendant quatre mois  ce rude travail.
Trente-trois mille quatre-cent-cinquante-six coles furent effectivement
visites et moralement dcrites dans les rapports qui me furent adresss
par les inspecteurs. L'un d'entre eux, dont j'avais depuis longtemps
prouv la rare capacit et l'infatigable zle, M. Lorain, aujourd'hui
recteur honoraire, tira de tous ces rapports un Tableau de l'instruction
primaire en France, en 1833, encore plus remarquable par les vues
morales et pratiques qui y sont dveloppes que par le nombre et la
varit des faits qu'il contient. Cette laborieuse mesure n'eut pas
seulement pour effet de me donner une connaissance plus complte et plus
prcise de l'tat et des besoins de l'instruction primaire; elle fut,
pour le public, jusque dans les coins les plus reculs du pays,
un tmoignage vivant de l'active sollicitude du gouvernement pour
l'ducation populaire, et elle remua fortement les instituteurs
eux-mmes en leur donnant le sentiment de l'intrt qu'on leur portait
et de la vigilance avec laquelle on les observait.

Deux ans plus tard, sur ma proposition, une ordonnance du Roi transforma
cette visite accidentelle et unique des coles primaires en une
institution permanente. Dans chaque dpartement, un inspecteur fut
charg de visiter rgulirement ces coles et d'en faire bien connatre
au ministre, aux recteurs, aux prfets, aux conseils gnraux et
municipaux, l'tat et les besoins[3]. Depuis cette poque, et  travers
des dbats rpts soit dans les Chambres, soit dans les conseils locaux
et lectifs, l'utilit de cette institution est devenue si vidente que,
sur la demande de la plupart de ces conseils, un inspecteur a t tabli
dans chaque arrondissement, et que l'inspection priodique des coles
primaires a pris place dans l'administration de l'instruction publique
comme l'une des plus efficaces garanties de leurs mrites et de leurs
progrs.

[Note 3: _Pices historiques_, n III.]

C'est quelquefois l'erreur du pouvoir, quand il entreprend une oeuvre
importante, de vouloir l'accomplir seul, et de se mfier de la libert,
comme d'une rivale, ou mme une ennemie. J'tais loin de ressentir cette
mfiance; j'avais au contraire la conviction que le concours du zle
libre, surtout du zle religieux, tait indispensable et pour la
propagation efficace de l'instruction populaire, et pour sa bonne
direction. Il y a, dans le monde laque, des lans gnreux, des accs
d'ardeur morale qui font faire aux grandes bonnes oeuvres publiques
de rapides et puissants progrs; mais l'esprit de foi et de
charit chrtienne porte seul, dans de tels travaux, ce complet
dsintressement, ce got et cette habitude du sacrifice, cette
persvrance modeste qui en assurent et en purent le succs. Aussi
pris-je grand soin de dfendre les associations religieuses voues 
l'instruction primaire contre les prventions et le mauvais vouloir dont
elles taient souvent l'objet. Non-seulement je les protgeai dans leur
libert, mais je leur vins en aide dans leurs besoins, les considrant
comme les plus honorables concurrents et les plus srs auxiliaires
que, dans ses efforts pour l'ducation populaire, le pouvoir civil
pt rencontrer. Et je leur dois la justice de dire que, malgr
la susceptibilit ombrageuse que ressentaient naturellement ces
congrgations pieuses envers un gouvernement nouveau et un ministre
protestant, elles prirent bientt confiance dans la srieuse sincrit
de la bienveillance que je leur tmoignais, et vcurent avec moi dans
les meilleurs rapports. Au moment mme o la loi du 28 juin 1833 tait
discute dans les Chambres, pour en marquer nettement l'esprit, et
donner  la principale de ces associations, aux Frres de la doctrine
chrtienne, un tmoignage public d'estime, je fis demander au frre
Anaclet, leur suprieur gnral, si les statuts de sa congrgation lui
permettaient de recevoir la croix d'honneur. Il me rpondit par cette
lettre que je prends plaisir  publier:

Monsieur le ministre, La dmarche si honorable pour notre Institut
que M. Delebecque fit hier soir auprs de moi, de la part de Votre
Excellence, m'a pntr de la plus vive reconnaissance, et convaincu de
plus en plus de la bienveillance toute paternelle dont le gouvernement
daigne nous honorer.

Notre saint instituteur n'a rien mis dans nos rgles qui nous interdise
formellement d'accepter l'offre que vous avez eu la bont de nous faire,
sans aucun mrite de notre part; parce qu'il n'a pu prvoir que ses
humbles disciples pourraient avoir un jour  refuser des offres aussi
flatteuses. Mais, en consultant l'esprit de ses rgles, qui tendent
toutes  nous inspirer l'loignement du monde et le renoncement  ses
honneurs et  ses distinctions, nous croyons devoir vous remercier
humblement, Monsieur le ministre, de l'offre si honorable que vous avez
daign nous faire, et vous prier d'agrer nos excuses et nos actions de
grces en mme temps que notre refus. Nous ne conserverons pas moins,
tant que nous vivrons, le souvenir et la reconnaissance de vos
inapprciables bonts, et nous publierons hautement, comme nous le
faisons tous les jours, les marques de bienveillance et de protection
que nous recevons,  chaque instant, du gouvernement du Roi, et en
particulier de M. le ministre de l'instruction publique et de Messieurs
les membres du Conseil royal.

Une autre association religieuse, la Congrgation de l'instruction
chrtienne, fonde en Bretagne par l'abb J. M. de la Mennais, attira
particulirement mon attention et mon appui. Le nom du fondateur, son
esprit  la fois simple et cultiv, son entier dvouement  son oeuvre,
son habilet pratique, son indpendance envers son propre parti,
sa franchise dans ses rapports avec le pouvoir civil, tout en lui
m'inspirait un confiant attrait, et il y rpondit au point de provoquer
lui-mme (rare abandon dans un ecclsiastique) l'inspection du
gouvernement dans ses coles. Il m'crivait le 3 mai 1834: Lorsque
j'eus l'honneur de vous voir dans le mois d'octobre de l'anne dernire,
vous etes la bont de me dire qu'un inspecteur gnral de l'Universit
visiterait de votre part, en 1834, mon tablissement de Plormel. J'ai
le plus grand dsir de voir s'accomplir cette bienveillante promesse;
mais je voudrais savoir  quelle poque M. l'inspecteur pourra venir,
car autrement il est presque certain qu'il ne me trouverait pas ici,
 cause des continuels voyages que je suis oblig de faire dans cette
saison. Cependant il m'importe beaucoup de m'entretenir avec M.
l'inspecteur; j'aurais  lui dire une foule de choses qui sont d'un
grand intrt pour le progrs de l'instruction primaire en Bretagne. Et
deux ans plus tard, le 15 octobre 1836, il me rendait compte avec
dtail de l'tat de son Institut, des obstacles qu'il rencontrait, de
l'insuffisance de ses ressources, des besoins auxquels il me demandait
de pourvoir; et il finissait en disant: M. le ministre de la marine
 charg M. le prfet du Morbihan de m'exprimer son dsir d'avoir
quelques-uns de mes frres pour l'instruction des esclaves affranchis de
la Martinique et de la Guadeloupe: je n'ai pas dit _non_, par ce serait
une si belle et si sainte oeuvre! mais je n'ai pas encore dit _oui_, car
la triste objection revient toujours; o prendre assez de sujets pour
suffire  tant de besoins, et pourquoi les jeter si loin quand on en a
si peu?..... Ah! si j'tais aid comme je voudrais l'tre[4].

[Note 4: _Pices historiques_, n IV.]

Chaque fois que je voyais cet honnte et ferme Breton, devenu un pieux
ecclsiastique et un ardent instructeur du peuple, et si absolument
enferm dans son tat et dans son oeuvre, ma pense se reportait
tristement vers son frre, ce grand esprit gar dans ses passions,
tomb parmi les malfaiteurs intellectuels de son temps, lui qui semblait
n pour tre l'un de ses guides les plus svres. Je n'ai point connu,
je n'ai jamais vu l'abb Flicit de la Mennais; je ne le connais que
par ses crits, par ce qu'ont dit de lui ses amis, et par cette image
bilieuse, haineuse, malheureuse, qu'a trace de lui Ary Scheffer, le
peintre des mes. J'admire autant que personne cet esprit lev et hardi
qui avait besoin de s'lancer jusqu'au dernier terme de son ide, quelle
qu'elle ft, ce talent grave et passionn, brillant et pur, amer et
mlancolique, pre avec lgance et quelquefois tendre avec tristesse.
J'ai la confiance qu'il y avait dans cette me, o l'orgueil bless 
mort semblait seul rgner, beaucoup de nobles penchants, de bons dsirs
et de douloureux combats. A quoi ont abouti tous ces dons? Ce sera l'un
des griefs les plus srieux contre notre poque que ce qu'elle a fait de
cette nature suprieure, et de quelques autres de mme rang que je ne
veux pas nommer, et qui, sous nos yeux, se sont galement perverties et
perdues. Sans doute, ces anges dchus ont eu eux-mmes leur part dans
leur chute; mais ils ont subi tant de pernicieuses tentations, ils ont
assist  des spectacles si troublants et si corrupteurs, ils ont vcu
au milieu d'un tel drglement de la pense, de l'ambition et de la
destine humaines; ils ont obtenu, par leurs garements mmes et en
flattant les passions et les erreurs de leur temps, de si faciles et si
brillants succs, qu'il n'y a pas  s'tonner beaucoup que les mauvais
germes se soient dvelopps et aient fini par dominer en eux. Pour moi,
en contemplant ces quelques hommes rares, mes illustres et funestes
contemporains, je ressens plus de tristesse que de colre, et je demande
grce pour eux, au moment mme o je ne puis m'empcher de prononcer
dans mon me, sur leurs oeuvres et leur influence, une svre
condamnation.

Je reviens  l'instruction primaire. Le 15 avril 1834, moins d'un an
aprs la promulgation de la loi du 28 juin 1833, je rendis compte au Roi
des commencements de son excution, dans un rapport dtaill o j'en
recueillis les actes, les documents et les rsultats. Je rsume ici,
en quelques paroles et en quelques chiffres, ceux de ces rsultats qui
peuvent s'exprimer sous cette forme. Dans le cours de cette anne, le
nombre des coles primaires de garons avait t port de 31,420 
33,695, et celui des lves prsents dans ces coles de 1,200,715
 1,654,828. Dans 1,272 communes, des maisons d'cole avaient t
construites, ou achetes ou compltement rpares. Enfin 15 nouvelles
coles normales primaires avaient t institues. Treize ans plus tard,
 la fin de 1847, grce aux efforts soutenus de mes successeurs dans le
dpartement de l'instruction publique, le nombre des coles primaires de
garons s'tait lev de 33,695  43,514; celui des lves de 1,654,828
 2,176,079, et celui des maisons d'cole appartenant aux communes de
10,316  23,761. Soixante-seize coles normales primaires fournissaient
des matres  tous les dpartements. Je passe sous silence tout ce qui
avait t commenc ou dj accompli pour les coles de filles, les
salles d'asile, les ouvroirs et les divers tablissements directement ou
indirectement affects  l'ducation populaire. Tels taient, au bout
de quinze ans, les rsultats de la loi du 28 juin 1833, et du mouvement
qu'elle avait, non pas cr, mais fait aboutir  une vritable et
efficace institution.

L'anne 1848 mit cette loi, comme toutes nos lois, et les coles comme
la France,  une terrible preuve. Ds que la tempte fut un peu
apaise, une forte raction s'leva contre l'instruction primaire,
comme contre la libert, le mouvement et le progrs. Les instituteurs
primaires furent en masse accuss d'tre des fauteurs ou des instruments
de rvolution. Le mal tait rel, quoique moins gnral qu'on ne l'a cru
et dit. Je demandai un jour,  un respectable et judicieux vque qui
connaissait trs-bien l'histoire des coles dans l'un de nos grands
dpartements, combien d'instituteurs,  son avis, s'y taient livrs 
l'esprit rvolutionnaire: Tout au plus un cinquime, me rpondit-il.
C'tait beaucoup, beaucoup trop, et le symptme d'un mal bien digne de
remde. Comment ce mal n'et-il pas atteint les coles quand il rgnait
partout? J'ai dit quels germes de faiblesse morale et politique taient
rests, malgr mes efforts, dans la loi et dans toute l'organisation de
l'instruction primaire; on y avait redout et affaibli les autorits
naturelles et efficaces, l'glise et l'tat. Et quand la rvolution
clata, l'tat lui-mme, les pouvoirs publics du jour provoqurent les
instituteurs primaires  devenir les associs de tous les rves, les
complices de tous les dsordres rvolutionnaires. Nous nous en prenons
aux institutions et aux lois du mal que nous nous faisons nous-mmes;
nous les en accusons pour nous en acquitter; comme ferait un homme qui
maudirait sa maison et n'en voudrait plus, aprs y avoir lui-mme mis le
feu. L'instruction primaire n'est point une panace qui gurisse
toutes les maladies morales du peuple, ni qui suffise  sa sant
intellectuelle; c'est une puissance salutaire ou nuisible selon qu'elle
est bien ou mal dirige et contenue dans ses limites ou pousse hors
de sa mission. Quand une grande force nouvelle, matrielle ou morale,
vapeur ou esprit, est entre dans le monde, on ne l'en chasse plus; il
faut apprendre  s'en servir; elle porte partout ple-mle la fcondit
et la destruction. A notre degr et dans notre tat de civilisation,
l'instruction du peuple est une ncessit absolue, un fait  la fois
indispensable et invitable. Et la conscience publique en est videmment
convaincue, car dans la catastrophe o les infirmits de l'instruction
primaire ont clat, au milieu de la grande alarme qui s'est leve 
son sujet, elle n'a point succomb; beaucoup de gens l'ont accuse;
personne n'a cru qu'on pt ni qu'on dt l'abolir. La loi du 28 juin
1833 a reu diverses modifications, quelques-unes salutaires, d'autres
contestables; mais tous ses principes, toutes ses dispositions
essentielles sont rests debout et en vigueur. Fonde par cette loi,
l'instruction primaire est maintenant, parmi nous, une institution
publique et un fait acquis. Il reste,  coup sr, beaucoup  faire pour
le bon gouvernement des coles, pour faire dominer dans leur sein les
influences de religion et d'ordre, de foi et de loi, qui font la dignit
comme la sret d'un peuple: mais si, comme j'en ai la confiance, Dieu
n'a pas condamn la socit franaise  s'user, tantt bruyamment,
tantt silencieusement, dans de striles alternatives de fivre ou de
sommeil, de licence ou d'apathie, ce qui reste  faire pour la grande
oeuvre de l'ducation populaire se fera; et quand l'oeuvre sera
accomplie, elle n'aura pas cot trop cher.




                             CHAPITRE XVII

                        INSTRUCTION SECONDAIRE.

Difficult de l'introduction du principe de la libert dans
l'instruction secondaire.--Constitution originaire de l'Universit.--Ses
deux sortes d'ennemis.--Leur injustice.--Causes naturelles et lgitimes
de leur hostilit.--L'Universit dans ses rapports avec l'glise.--tat
intrieur et situation sociale du catholicisme en 1830.--Rclamation
de la libert d'enseignement.--M. de Montalembert et l'abb
Lacordaire.--Tendances diverses dans le catholicisme.--Efforts pour
le rconcilier avec la socit moderne.--L'abb F. de la
Mennais.--L'_Avenir_.--Voyage de l'abb de la Mennais, de l'abb
Lacordaire et de M. de Montalembert  Rome.--Le pape Grgoire XVI
condamne l'_Avenir._--L'Universit dans ses rapports avec la socit
civile.--Quelle et t la bonne solution du problme.--Pourquoi et
par qui elle tait alors repousse.--Je prpare un projet de loi sur
l'instruction secondaire.--Son caractre et ses limites.--Comment il
fut accueilli.--Rapport de M. Saint-Marc Girardin  la Chambre des
dputs.--Discussion du projet.--M. de Lamartine.


J'avais, en fait d'instruction secondaire, la mme question  rsoudre
qu'en fait d'instruction primaire; l aussi il fallait tablir la
libert promise par la Charte. Mais si le devoir tait le mme, la
situation tait bien diffrente. Dans l'instruction primaire, tout tait
 fonder; l'tablissement public aussi bien que le droit priv; il
fallait crer les coles de l'tat en mme temps que garantir la libert
des coles particulires. Et dans cette oeuvre double que j'avais 
accomplir, je rencontrais peu d'adversaires ou de rivaux; la fondation
des coles publiques tait ma grande mission; commande par la Charte et
au nom d'un principe, la libert des coles particulires n'tait
point rclame ni soutenue par des intrts puissants et des passions
ardentes; c'tait surtout du gouvernement que le public attendait
l'accomplissement de ses voeux; en fait d'instruction primaire,
l'industrie prive avait des droits, mais peu de prtentions et de
crdit.

Dans l'instruction secondaire, au contraire, j'tais en prsence d'un
grand tablissement public tout fond, systmatique, complet, en pleine
activit, et en prsence aussi des rivaux, je ne veux pas dire des
ennemis de cet tablissement, nombreux, puissants, rclamant la libert
pour eux-mmes et avec passion. Et la libert qu'ils rclamaient tait,
pour l'tablissement qu'ils attaquaient, un fait nouveau, tranger  son
origine et  ses principes constitutifs. Fonde au nom de cette maxime
que l'ducation appartient  l'tat, l'Universit reposait sur la double
base du privilge et du pouvoir absolu. J'avais  introduire la libert
dans une institution o elle n'existait pas naturellement, et en mme
temps  dfendre cette institution elle-mme contre de redoutables
assaillants. Il fallait  la fois garder la place et en ouvrir les
portes.

L'Universit avait deux sortes d'adversaires presque galement anims
contre elle, quoique trs-divers: des libraux qui la taxaient de
despotisme, et des dvots qui l'accusaient d'irrligion. La constitution
mme, je dirais presque la physionomie de l'Universit dplaisaient aux
libraux; ils n'aimaient pas ce corps enseignant qui leur rappelait ces
anciennes corporations qu'ils avaient tant combattues, ni ces formes et
cette discipline militaires qui prparaient les jeunes gnrations au
rgime belliqueux qu'ils dtestaient dans l'tat. Les catholiques zls
n'avaient pas confiance dans les principes religieux d'un grand nombre
des matres de l'Universit; ils regrettaient les congrgations dans
lesquelles la religion et l'ducation taient troitement unies, et
s'efforaient de les faire revivre pour leur confier leurs enfants.
Plusieurs de ces congrgations, plus ou moins dguises, s'taient
rtablies sous la Restauration; et pour assurer leur succs, leurs
partisans attaquaient incessamment l'Universit qu'ils reprsentaient
comme imbue de l'esprit irrligieux du XVIIIe sicle, et propageant
parmi la jeunesse, sinon l'impit, du moins l'indiffrence.

Il y avait, dans ces attaques, beaucoup d'injustice et quelque
ingratitude. Le gouvernement de l'Universit, grand-matre ou conseil
royal, ministre ou prsident, avait toujours us de son pouvoir avec
une grande modration;  la fois rival et matre des tablissements
particuliers d'instruction secondaire, il les avait surveills sans
jalousie et sans rigueur, les autorisant partout o ils offraient des
chances de lgitime succs, et ne portant jamais, sans de puissants
motifs, atteinte  leur stabilit ou  leur libert. C'tait, au milieu
du despotisme gnral et d'une institution despotique elle-mme, une
administration juste et librale.

C'tait aussi une administration sincrement et srieusement proccupe
des droits et des intrts religieux. Si les chrtiens ennemis de
l'Universit s'taient reports  son origine, si l'tat dans lequel
elle avait alors trouv l'instruction publique avait t replac devant
leurs veux, s'ils s'taient rappel tout ce qu'elle avait fait pour
ramener  la religion les gnrations naissantes, toutes les luttes
qu'elle avait soutenues, tous les obstacles qu'elle avait surmonts dans
ce dessein, s'ils avaient t obligs de mesurer eux-mmes la distance
entre le point de dpart de l'Universit dans les voies chrtiennes en
1808 et le point o elle tait arrive en 1830; ils auraient, j'ose le
dire, ressenti dans leur coeur quelque embarras  ne tenir aucun compte
de tous ces faits, de faits si nombreux et si clairs.

A ct des faits se placent les noms: M. de Fontanes, M. le cardinal
de Beausset, M. Royer-Collard, M. Cuvier, M. l'abb Frayssinous, voil
quels ont t, de 1810  1830, les principaux chefs de l'Universit. Il
faut les oublier aussi pour croire que, pendant ce temps, elle a t
tyrannique et impie.

Mais la passion; mme honnte, ne s'inquite gure d'tre quitable
envers le pass et envers les personnes; c'est du prsent seul et de
ses propres intrts dans le prsent qu'elle se soucie. Aprs 1830,
abstraction faite du pass, il y avait, dans le systme et dans l'tat
de l'Universit, soit pour des libraux, soit pour des catholiques, des
motifs srieux et naturels d'hostilit et de lutte.

En fait, le gouvernement de l'Universit avait toujours t modr; mais
en droit, il tait absolu et fond sur un principe absolu: En matire
d'ducation, hors de l'enceinte de la famille, l'tat est souverain;
ds que l'enfant, pour son ducation, fait un pas hors des mains de son
pre, il tombe dans les mains de l'tat; l'tat seul a droit de faire
lever ceux que n'lvent pas leurs propres parents, et nul ne peut,
sans l'autorisation de l'tat, prendre lui-mme, ni recevoir des parents
eux-mmes cette mission. Un tel principe n'est autre que la dictature
place, en fait d'ducation, sur le seuil de la maison paternelle. Or,
au lendemain d'une grande anarchie rvolutionnaire et pour en sortir,
toutes les dictatures sont possibles et peut-tre ncessaires; mais sous
un gouvernement constitutionnel, dans un rgime de libert, en prsence
de la libert de conscience, de la libert de discussion, de la libert
des professions, la dictature en matire d'ducation; sous quelque forme
qu'elle se prsentt et de quelques adoucissements qu'elle pt tre
entoure, ne pouvait pas ne pas susciter les vives rclamations des
libraux qui possdaient d'ailleurs contre elle, dans les promesses de
la Charte, un titre crit et incontestable.

On ne sait pas d'ailleurs combien d'abus et de griefs secrets naissent
et subsistent sous la main du despotisme le plus modr, ni combien de
fois il lui arrive de choquer et de blesser profondment les sentiments
qu'il s'applique le plus  mnager. La souffrance et la colre
s'amassent ainsi sans qu'on s'en doute. Le pouvoir a besoin d'y voir
clair pour savoir ce qu'il fait, et c'est seulement  la lumire de la
libert qu'il peut bien apprcier ses propres actions et leurs effets,
pour lui-mme comme pour les peuples.

La situation de l'Universit n'tait gure moins difficile en fait de
religion qu'en fait de libert: son gouvernement avait constamment
protg l'esprit religieux; dans ses instructions gnrales, dans
le choix des matres, dans son travail de tous les jours, les
considrations et les intentions religieuses avaient toujours tenu une
grande place; mais il avait pour mobile dominant, dans cette conduite,
l'intrt de l'ordre social plutt que la foi; il tait bien plus en
raction contre l'impit rvolutionnaire qu'en retour vers la pit
chrtienne; il rendait  la religion des services sincres, mais qui
n'excluaient pas l'indiffrence de l'me. On croit communment de nos
jours que, lorsqu'on a assur  l'glise le plein exercice de son culte,
quand on a pourvu  ses besoins et qu'on lui tmoigne un bienveillant
respect, on a fait pour elle tout ce qu'elle peut dsirer, et qu'on est
en droit d'attendre d'elle tout ce qu'entre allis on peut avoir  se
demander. La mprise est profonde: la religion ne se contente pas qu'on
la regarde comme un moyen d'ordre et une grande utilit sociale; elle
a de sa mission une plus haute ide; elle a besoin de croire que
ses allis politiques sont aussi de ses fidles, ou du moins qu'ils
comprennent et respectent vraiment son divin caractre; et quand elle
n'est pas intimement persuade que ce sont l les sentiments intimes
qu'ils lui portent, l'glise se tient sur la rserve, et, mme en
faisant son devoir, elle ne donne pas son dvouement.

Le catholicisme n'tait plus d'ailleurs, en 1830, dans la situation
o il s'tait trouv au commencement du sicle, sous le Consulat et
l'Empire: il n'avait plus besoin, pour vivre tranquille, de l'appui
quotidien du pouvoir civil; il avait repris dans la socit une place
inconteste et sur les mes une grande puissance; il se sentait en tat
de prtendre  bien plus que la scurit de son culte; la foi vive,
exigeante, expansive, l'activit intellectuelle et la confiance dans sa
propre force lui taient revenues. Il avait eu, sous la Restauration, la
faveur royale, souvent l'influence parlementaire; il comptait, parmi
ses fidles et ses serviteurs, de puissants et brillants esprits, des
philosophes, des orateurs, des crivains du premier ordre; en lui
enlevant la prpondrance politique, la rvolution de Juillet lui avait
ouvert une nouvelle carrire, celle de l'indpendance; il s'y engageait
de jour en jour plus avant, relevant une multitude de questions que
l'indiffrence religieuse croyait teintes, et appelant  son aide, pas
toujours  propos, mais toujours avec une ardeur efficace, l'alliance un
peu oublie de l'esprit religieux et de l'esprit de libert.

Ce fut surtout en dehors de l'glise officielle, parmi les dvots
laques et les prtres sans charge d'mes, qu'clata d'abord ce
mouvement, et la question de la libert d'enseignement en fut le premier
drapeau. On la rclama au nom du droit des familles, du droit de
l'glise, du droit de la Charte. On fit plus que la rclamer: deux
hommes jeunes, sincres, ardents, brillants, l'un pair de France,
l'autre moine, le comte de Montalembert et l'abb Lacordaire,
entreprirent de la pratiquer; ils ouvrirent une cole publique sans
demander au ministre de l'instruction publique, grand-matre de
l'Universit, aucune autorisation. Traduits pour ce fait devant la Cour
des pairs, en aot 1831, sous le ministre de M. Casimir Prier, ils
furent condamns, comme ils devaient l'tre aux termes des lois en
vigueur; mais ils s'taient dfendus avec clat; ils avaient soutenu et
rpandu, dans une portion respectable du public, l'ide, le dessein, la
passion dont ils taient eux-mmes anims. La lutte au nom de l'glise
tait engage, et engage au sommet de l'tat, au sein des grands
pouvoirs constitutionnels.

Le mouvement qui fermentait dans le catholicisme tait plus profond que
cette lutte mme, et il s'agissait de bien autre chose que de la libert
d'enseignement. A ct de l'esprit de raction et de l'esprit de
soumission qui semblaient seuls prsents et puissants dans l'glise
catholique, un esprit nouveau, l'esprit, je ne veux pas dire de rforme,
mais de rajeunissement et de progrs, tentait d'y pntrer. Ces
tendances diverses se marquaient plus nettement de jour en jour.
Beaucoup de catholiques, prtres ou laques, convaincus que la religion
ne reprendrait son empire sur les mes que si l'glise reprenait toute
sa place dans l'tat, reportaient vers l'ancien rgime leurs regrets et
leurs efforts. D'autres, plus senss et plus pacifiques, pensaient que
l'glise n'avait rien de mieux  faire que d'occuper sans bruit la
position que le rgime nouveau lui avait faite, de chercher, dans
l'alliance avec le pouvoir civil, sa force comme sa sret, et de mettre
 profit pour elle-mme, en s'accommodant  leurs vicissitudes, le
besoin qu'avaient de son concours les gouvernements divers pour le
maintien de l'ordre social. Mais il y avait, parmi les catholiques
sincres, des esprits plus jeunes, plus sympathiques et plus hardis,
 qui ni cette ardeur rtrograde des uns, ni cette attitude un peu
subalterne des autres ne convenaient, et qui aspiraient, pour l'glise,
 des destines plus fires et plus fcondes. Ceux-l regardaient
l'ancien rgime comme ruin sans retour, la nouvelle socit franaise,
son organisation, ses ides, ses institutions comme dfinitivement
victorieuses;  leur sens, l'glise catholique pouvait et devait les
accepter hautement, en rclamant dans ce rgime sa propre indpendance
et en usant de toutes les liberts qu'il promettait de fonder. Ainsi
seulement elle retrouverait son influence avec son efficacit morale, et
grandirait de concert avec la socit elle-mme, au lieu de prtendre
vainement  la rejeter dans un moule bris, ou de se rduire  l'humble
rle d'alli sold du pouvoir.

Il y avait l le pressentiment d'une grande oeuvre  accomplir, et un
intelligent instinct des intrts suprieurs comme des vraies forces de
la religion et de l'glise chrtiennes. Par malheur cette excellente
cause eut alors pour principal champion l'homme le moins propre  la
comprendre et  la servir. L'abb Flicit de la Mennais avait dbut et
brill en attaquant indistinctement les principes comme les tendances
de la socit moderne, et en soutenant les maximes comme les souvenirs
thocratiques; il inspira plus de surprise que de confiance quand on le
vit rclamer, au profit de l'glise, tous les droits de la libert; on
le souponnait d'y chercher un moyen plutt qu'un but, et de ne vouloir
l'glise si libre que pour la rendre souveraine matresse. Il
laissa bientt clater, je ne dirai pas son dessein, mais sa nature
personnelle, et comme on et dit dans d'autres temps, le dmon intrieur
qui le possdait. Esprit aussi superficiel qu'lev, logicien aussi
aveugle que puissant, trs-ignorant de l'histoire, capable d'aperus et
d'lans sublimes, mais incapable d'observer les faits rels et divers,
de les mettre  leur vraie place et de leur assigner leur juste valeur,
il pensait et crivait toujours sous l'empire d'une ide exclusive qui
devenait pour lui la loi, toute la loi divine; il rigeait en droit les
plus extrmes consquences d'un principe incomplet, et s'enflammait
d'une violente haine contre les adversaires de son absolue domination.
Il tait de plus sujet  cette sduction que le talent suprieur exerce
souvent sur l'homme qui le possde, encore plus que sur ceux qui
l'coutent. L'ide qui avait sa foi, le sentiment dont il tait pntr
se prsentaient  lui sous de si beaux aspects, il tait si vivement
frapp de leurs mrites et de leurs charmes qu'en se livrant au plaisir
de les contempler ou de les peindre il perdait toute facult d'en
apercevoir les erreurs ou les lacunes, mme les plus graves, et que,
dans son enthousiasme idoltre, il mprisait et dtestait, comme des
barbares et des impies, quiconque ne partageait pas ses adorations et
ses sympathies. Les effets naturels de cette passion du logicien et de
l'artiste ne tardrent pas  se manifester dans l'abb de la Mennais:
quand une fois il se fut plong dans le spectacle des misres de la
socit humaine, des imperfections et des torts des gouvernements, des
souffrances matrielles et morales du peuple, quand il eut appliqu 
les peindre toute la puissance de son imagination et de son me, il ne
vit plus rien hors de l, nul autre fait, nulle autre question; le monde
fut tout entier, pour lui, dans les sombres tableaux o se dployait son
talent. Cet ardent dfenseur de l'autorit ecclsiastique absolue, qui
avait fond l'_Avenir_ pour la conqute des liberts de l'glise, devint
peu  peu l'aptre de la libert absolue et universelle; avec une
sincrit tantt arrogante, tantt mlancolique, le thoricien
thocratique se transforma en libral, rpublicain, dmocrate,
rvolutionnaire, et les esprits clairvoyants purent de bonne heure
pressentir le jour o les doctrines et les passions les plus anarchiques
trouveraient en lui leur plus loquent et plus amer interprte.

Les hommes senss de l'glise catholique, entre autres la plupart des
vques, ne s'y tromprent point. Compromettant par ses violences, mme
quand il soutenait leur cause, l'_Avenir_ leur parut bientt dangereux
par ses doctrines, et tout en admirant encore l'abb de la Mennais,
ils le regardrent comme un alli suspect qui pourrait bien devenir
un ennemi. La cour de Rome les mit  l'aise en donnant raison  leurs
mfiances et  leurs alarmes. Quand l'abb de la Mennais et ses deux
principaux collaborateurs dans l'_Avenir,_ le comte de Montalembert et
l'abb Lacordaire, portrent  Rome la question du mrite et de la dure
de leur entreprise, le pape Grgoire XVI les traita avec de grands
gards, loua leurs intentions, et essaya d'assoupir ou de laisser tomber
la contestation; il lui en cotait de condamner un homme qui avait
nagure dfendu avec tant d'clat l'autorit ecclsiastique, et il
esprait sans doute le ramener en le mnageant. Mais pouss  bout
et par l'insistance intraitable de l'abb de la Mennais, et par la
ncessit de mettre un ferme au trouble de l'glise, le pape en vint
enfin, dans son encyclique du 15 aot 1832,  un blme formel et
premptoire, bien qu'exprim en termes gnraux et bienveillants. L'abb
Lacordaire, avec une sagacit rare dans un esprit brillant et passionn,
avait pressenti ce rsultat, s'tait efforc d'engager ses deux amis 
le prvenir par une soumission modeste, et ne pouvant les y dcider, il
avait seul quitt Rome, laissant l'abb de la Mennais de plus en plus
irrit dans son me, et M. de Montalembert encore charm et retenu par
son influence. Quand l'encyclique du 15 aot 1832 eut paru, une nouvelle
scission s'opra; M. de Montalembert et, si je ne me trompe, tous les
autres rdacteurs de l'_Avenir_ se soumirent  leur tour, pleinement et
sans quivoque, bien rsolus, quelles que fussent leurs penses intimes,
 se conduire en catholiques fidles. Rest seul en proie  la lutte
intrieure de son ancienne foi et des ides nouvelles qui grandissaient
en lui sous le souffle de l'orgueil offens, l'abb de la Mennais essaya
d'abord de quelques apparences de docilit mles aux rserves d'une
colre mal contenue; et trouvant la cour de Rome dcide  ne s'en point
contenter, il s'engagea enfin, par la publication des _Paroles d'un
croyant_, dans une rvolte dclare qui devint bientt une guerre
implacable contre le pape, l'glise romaine, l'piscopat franais, les
rois, la monarchie, toutes les autorits, religieuses ou politiques,
qui, selon lui, tenaient sous un joug odieux les esprits et les peuples,
et leur ravissaient la libert et le bonheur auxquels ils avaient droit.

Ainsi tomba cette premire tentative pour rformer, non pas la doctrine
religieuse, mais l'attitude politique du catholicisme, et pour rtablir,
entre l'glise catholique et la socit moderne, non pas seulement une
froide paix, mais une vraie et fconde harmonie. La pense tait grande
et rpondait  un grand intrt social. Par son esprit faux et son
fougueux orgueil, l'abb de la Mennais l'entrana, pour un temps, dans
son propre naufrage, en l'associant  ces rveries et  ces passions
antisociales qui ont toujours port et porteront toujours, partout o
elles pntreront, l'anarchie tyrannique au lieu de la libert et le
chaos au lieu du progrs. Une seule question, la question de la
libert d'enseignement, resta debout sur les ruines de l'_Avenir_,
dplorablement aggrave et envenime par la polmique gnrale dont elle
avait t, sinon le principal objet, du moins la premire origine. M. de
Montalembert, l'abb Lacordaire et leurs amis, en se sparant hautement
de l'abb de la Mennais rebelle  l'glise, reportrent, sur la lutte
spciale engage entre l'glise et l'Universit, toute leur ardeur. L,
ils trouvrent l'piscopat franais, sinon dj prt  les suivre, du
moins dispos  les soutenir dans le combat. C'tait surtout en matire
d'ducation que les vques conservaient, dans leurs rapports avec
l'tat, des souvenirs et des dsirs d'indpendance; ils avaient 
dfendre leurs propres tablissements d'instruction secondaire, les
petits sminaires, concurrents redoutables des collges de l'Universit;
ils protgeaient plus ou moins ouvertement les congrgations
religieuses, Jsuites, Ligoristes, Dominicains ou autres qui fondaient
des maisons d'ducation. Ils taient ainsi les rivaux naturels de
l'Universit et les allis naturels des hommes engags contre elle, au
nom de la libert d'enseignement, dans une guerre de jour en jour plus
vive, prcisment parce qu'elle s'tait concentre contre un seul
adversaire et sur un seul objet.

Aux prises et avec les chefs officiels et avec les hardis volontaires
de l'glise, l'Universit ne trouvait pas, dans la socit laque
elle-mme, tout l'appui qu'elle aurait pu en esprer. Non-seulement
beaucoup de familles catholiques accueillaient les mfiances religieuses
du clerg; non-seulement les libraux ardents persistaient de leur ct
 taxer l'Universit de bigoterie en mme temps que de despotisme; 
raison mme de son caractre essentiel et de la pense qui avait prsid
 sa fondation, elle rencontrait, dans une certaine rgion de la socit
franaise, peu de confiance et de sympathie. Quand l'empereur Napolon,
en crant l'Universit, lui donna surtout pour mission de rendre 
l'instruction secondaire, aux tudes littraires et classiques, leur
force et leur clat, il tait guid par un instinct profond de notre
tat social, de son histoire, de sa nature et de ses besoins; il savait
qu'aprs les prodigieux bouleversements de notre Rvolution, aprs la
chute violente de toutes les existences hautes, au milieu de tant de
fortunes nouvelles et soudaines, pour consacrer de tels rsultats, pour
sanctionner, en quelque sorte, le triomphe des classes moyennes et
assurer leur influence, il fallait cultiver et dvelopper dans ces
classes les tudes fortes, les habitudes du travail d'esprit, le savoir,
la supriorit intellectuelle, et par l les montrer, les rendre en
effet dignes de leur rang. Il fallait qu'au mme moment o la France
nouvelle prouvait sa force et se couvrait de gloire sur les champs de
bataille, elle ft dans l'ordre civil les mmes preuves et jett le mme
clat. Des magistrats, des administrateurs, des avocats, des mdecins,
des professeurs capables, savants, lettrs, ce n'est pas seulement le
besoin intrieur d'un peuple, c'est sa dignit, c'est son crdit dans le
monde. C'tait surtout  former ces grandes professions, ces portions
les plus leves des classes moyennes que l'Universit tait voue.
Beaucoup de familles de l'ancienne noblesse franaise ne voyaient pas
sans humeur ce foyer d'activit et de force sociale o la bourgeoisie
venait s'lever au niveau de ses laborieuses destines; et elles ne
s'taient pas encore dcides  envoyer aussi leurs enfants dans cette
arne commune pour y acqurir les mmes moyens de succs, et s'y
prparer  reprendre, par l'intelligence et le travail, leur place dans
l'tat.

C'tait en prsence de tous ces faits et de tous ces adversaires que
j'avais  prparer et  discuter publiquement une loi sur l'instruction
secondaire, c'est--dire  rsoudre encore une fois, pour l'instruction
publique en France et dans ses plus difficiles parties, l'ternel
problme de la conciliation du pouvoir et de la libert.

Une seule solution tait bonne: renoncer compltement au principe de la
souverainet de l'tat en matire d'instruction publique, et adopter
franchement, avec toutes ses consquences, celui de la libre concurrence
entre l'tat et ses rivaux, laques ou ecclsiastiques, particuliers
ou corporations. C'tait la conduite  la fois la plus simple, la plus
habile et la plus efficace. Elle rduisait tous les adversaires de
l'Universit au silence en satisfaisant, d'un seul coup,  leur plus
bruyante prtention, et, en mme temps, elle leur imposait, pour rester
en lice, de continuels efforts, car l'tat restait matre de donner, 
ses propres tablissements d'instruction, tous les dveloppements, tous
les mrites que l'intrt social ou le voeu public pouvaient rclamer.
Aucun des prtendants  l'enseignement n'avait  se plaindre, car ils
avaient le plein et libre usage de toutes leurs armes; mais c'tait
l'tat qui fixait lui-mme le niveau de la lutte, acceptant ainsi, au
moment o il abandonnait son empire, la salutaire obligation de ne rien
pargner pour maintenir ou ressaisir sa supriorit.

L'exprience, qui enseigne en gnral la rserve et la prudence, m'a
donn la leon contraire; quand on a raison, on a bien plus raison et on
peut risquer bien plus qu'on ne croit. Il valait beaucoup mieux, pour
l'Universit, accepter hardiment la lutte contre des rivaux libres que
dfendre avec embarras la domination et le privilge contre des ennemis
acharns. Le premier branlement une fois pass, elle tait en tat de
soutenir cette lutte, non-seulement avec succs, mais avec clat, et
elle y et bientt gagn en puissance autant qu'en dignit.

Mais tout repoussait, sous le gouvernement de Juillet, cette politique
complte et hardie que, malgr sa faveur pour l'glise, la Restauration
n'avait pas os tenter. L'immense majorit du public, je pourrais
dire le public voyait dans la libert ecclsiastique le prcurseur et
l'instrument de la domination ecclsiastique, objet d'antipathie et
d'effroi. L'esprit laque, devenu si puissant, restait prement mfiant,
et ne se croyait pas en sret si ses rivaux dployaient, comme lui, et
peut-tre contre lui, les liberts qu'il avait conquises sur eux. Les
traditions de la vieille monarchie franaise venaient en aide, sur ce
point, aux passions de la France nouvelle; nos anciennes lois sur les
rapports de l'tat et de l'glise, sur les interdictions ou les entraves
imposes aux congrgations religieuses, taient invoques comme
le rempart des conqutes librales. A ces mfiances gnrales et
historiques, la Rvolution de 1830 en avait ajout de nouvelles, plus
directes et plus personnelles. L'tat et l'glise ne sont vraiment en
bons rapports que lorsqu'ils se croient sincrement accepts l'un par
l'autre, et se tiennent pour assurs qu'ils ne portent mutuellement,
 leurs principes essentiels et  leurs destines vitales, aucune
hostilit. Telle n'tait pas malheureusement, depuis 1830, la
disposition mutuelle des deux puissances; elles vivaient en paix, non en
intimit, se soutenant et s'entr'aidant par sagesse, non par confiance
et attachement rciproque. Au sein mme de l'glise officielle et
rallie au pouvoir nouveau, apparaissaient souvent des regrets et des
arrire-penses favorables au pouvoir dchu, et l'glise  son tour se
voyait souvent en prsence de l'indiffrence ironique des disciples de
Voltaire ou de l'hostilit brutale des sides de la Rvolution. Les
ardents aptres de la libert d'enseignement aggravaient eux-mmes les
obstacles que lui opposait cet tat des partis et des esprits; les
emportements tour  tour thocratiques et dmocratiques de l'abb de
la Mennais redoublaient les mfiances et les colres civiles les plus
diverses, celles des conservateurs comme celles des libraux, celles
des magistrats comme celles des avocats et des tudiants. Quiconque
et donn alors au gouvernement le conseil de renoncer absolument, en
matire d'instruction publique,  la souverainet de l'tat, au
rgime de l'Universit, aux entraves de l'glise et des congrgations
religieuses, et d'encourir, sans prcautions fortes, la libre
concurrence de tant de rivaux, je ne veux pas dire d'ennemis, et pass
pour un Jsuite secret, ou pour un lche dserteur, ou pour un aveugle
rveur.

Sans me rendre, de toutes ces difficults, un compte aussi clair que je
le fais aujourd'hui, j'en avais, en 1836, un vif instinct, et j'en fis,
soit dans la prparation, soit dans la discussion du projet de loi sur
l'instruction secondaire, la rgle de ma conduite. Je concentrai sur
trois points mon dessein et mon effort: maintenir l'Universit, fonder 
ct d'elle la libert, ajourner les diverses questions dont l'tat des
partis et des esprits ne permettait pas une bonne et efficace
solution. Je pris l'Universit, son organisation et ses tablissements
d'instruction, comme un grand fait accompli et bon en soi, qui pouvait
tre amlior et devait tre adapt au rgime constitutionnel, mais
qu'il ne fallait pas remettre en discussion. Je soumis l'Universit  la
libre concurrence de tous ses rivaux, sans distinction ni exception, et
sans imposer  aucun d'eux aucune condition particulire. Je renvoyai
 d'autres temps et  d'autres lois les questions qui ne tenaient pas
essentiellement au principe que je voulais fonder, entre autres celles
que soulevaient les petits sminaires, les congrgations religieuses et
les divers tablissements, ecclsiastiques ou laques, qui avaient t
l'objet de mesures spciales, soit de faveur, soit de rigueur.

Dans un projet ainsi conu, il y avait, je n'hsite pas  le dire, acte
de dsintressement et de courage. En maintenant fermement l'Universit
et en acceptant franchement la libert, j'encourais  la fois
les attaques et des libraux opposants, et d'un grand nombre de
conservateurs mes amis. En me refusant  remettre en question
l'tablissement universitaire et le rgime exceptionnel de certains
tablissements ecclsiastiques, je fermais l'arne aux systmes nouveaux
et aux vieilles passions. Mon projet de loi avait une apparence de
timidit en mme temps que d'obstination, et je me condamnais  dfendre
partout des positions trs-menaces, au lieu de me donner les plaisirs
et les chances d'une grande guerre en rase campagne, contre une seule
sorte d'ennemis.

Le dbat m'apprit que, malgr ma prudence dans l'entreprise, j'avais
encore t trop confiant dans mon esprance. M. Saint-Marc Girardin fit,
au nom de la commission de la Chambre des dputs, un habile rapport,
modle de cet art, o il excelle, de marcher  son but en se jetant
tantt  droite, tantt  gauche de la route directe, et de faire
alternativement, avec une impartialit complaisante, la part des ides
contraires, sans dserter sa propre ide comme sans s'y enfermer tout 
fait. En apportant au projet de loi d'assez nombreuses modifications, ce
rapport en confirmait cependant les principes et en laissait intacts les
rsultats essentiels. Quand on vint  la discussion, M. de Tracy et M.
Arago, l'un avec une honnte tristesse, l'autre avec un peu de faste
savant et de plaisanterie lourde, attaqurent le projet de loi comme
incomplet, troit, uniquement destin  rparer  et l l'difice
universitaire, quand il aurait fallu construire un grand et gnral
systme d'instruction publique. Ils exposaient leurs propres ides et
la loi qu'ils auraient faite eux-mmes, bien plus qu'ils ne discutaient
celle dont la Chambre tait saisie. Je redoutais peu ces attaques
gnrales et vagues qui ne touchaient pas  la question fondamentale
que mon projet tentait de rsoudre. Mais bientt des dputs de moindre
renom, et qui n'appartenaient pas tous  l'opposition, dirigrent leurs
attaques sur ce point dlicat. Inquiets des suites de la libert,
surtout de la libert ecclsiastique qui tait,  leurs yeux,
l'instruction publique livre aux Jsuites, ils demandrent, d'une
part, que les petits sminaires fussent soumis  toutes les conditions
imposes par la loi aux tablissements privs d'instruction secondaire,
d'autre part, que tout chef d'un tel tablissement ft tenu,
non-seulement de prter le serment politique, mais encore de jurer qu'il
n'appartenait  aucune association ou corporation non autorise. Je
russis  faire carter le premier de ces amendements; mais le second
fut adopt. C'tait imposer,  la libert de l'glise catholique et de
sa milice en matire d'enseignement, des restrictions particulires, et
enlever  la loi propose ce grand caractre de sincrit et de droit
commun libral que j'avais eu  coeur de lui imprimer. Seul parmi les
orateurs qui prirent part  ce dbat, M. de Lamartine, qui n'tait alors
ni de mes adversaires, ni de mes amis, comprit bien l'importance de ce
caractre et le mrite de la loi qui le consacrait: J'entends depuis
quelques jours, dit-il, et  cette tribune et sur ces bancs, beaucoup de
membres d'opinions opposes dclarer qu'ils donneront une boule noire
 cette loi. Je m'en afflige. Les uns se proccupent de ce fantme de
jsuitisme que l'on fait sans cesse apparatre ici, et qu'il faudrait
dclarer plus puissant que jamais s'il avait la force de nous faire
reculer devant la libert. Les autres semblent apprhender que le clerg
ne possde pas exclusivement la jeunesse, et que l'esprit du temps,
reprsent par l'Universit, n'exerce le monopole sur l'lment
traditionnel et religieux reprsent par des corps enseignants. C'est
prcisment  cause de ces mcontentements des partis opposs que je
voterai et que je conjure la Chambre de voter la loi avec une plus
certaine conviction. Quoi? Aprs sept ans d'attente, aprs une
rvolution faite pour obtenir cette libert d'enseignement, aprs
qu'elle a t demande par les opinions les plus diverses, et inscrite
dans la Charte comme une condition synallagmatique du gouvernement de
1830, nous irions la rejeter au ministre sincre et courageux qui nous
l'offre, et faire penser ainsi  la France et  l'Europe que la sphre
de la libert n'est pas assez large pour nous contenir tous, et que nous
ne voulons de libert que pour nous! Non, Messieurs, cela n'est pas
possible! Htons-nous, malgr les inconvnients, malgr ce serment
impolitique, malgr ces restrictions plus ou moins gnantes, htons-nous
de voter la loi. C'est un gage de libert que tous les partis se donnent
involontairement entre vos mains contre l'intolrance religieuse ou la
tyrannie athe, et que plus tard on ne pourra plus nous arracher.

La loi fut vote en effet par la Chambre des dputs; mais peu de jours
aprs, le cabinet fut dissous; je sortis des affaires, et mon projet
tomba avec moi, sans aller jusqu' la Chambre des pairs. S'il ft
rest tel que je l'avais prsent d'abord, peut-tre, malgr quelques
incohrences et quelques lacunes, et-il suffi  rsoudre la question de
la libert d'enseignement, et  prvenir la lutte dplorable dont elle
devint plus tard l'objet. Mais, par les amendements qu'il avait subis,
ce projet de loi, en restreignant expressment, surtout pour l'glise
et sa milice, la libert que la Charte avait promise, envenimait la
querelle au lieu de la vider. Il ne mritait plus aucun regret.

J'avais entrepris, par ce mme projet, de poursuivre la solution, dj
commence dans ma loi sur l'instruction primaire, d'une question
dont les esprits ont t nagure vivement proccups, la question de
l'enseignement intermdiaire et pratique qui convient  des professions
et  des situations sociales sans lien ncessaire avec les tudes
savantes, mais importantes par leur nombre, leur activit et leur
influence sur la force et le repos de l'tat. Les coles primaires
suprieures taient le premier degr de cet enseignement qui devait
devenir plus complet et plus spcial dans les collges communaux de
second ordre, et trouver aussi une place dans les grands collges de
l'tat et des villes, sans que le haut enseignement littraire et
scientifique, ncessaire et commun  toutes les professions librales,
et  en souffrir. La libert de l'enseignement gnral et le
dveloppement de l'enseignement intermdiaire, c'taient l les deux
ides essentielles de mon projet de loi; elles tombrent  la fois.

Je n'ai rien  dire d'une multitude de mesures spciales dont,
pendant ces quatre annes de mon administration, les tablissements
d'instruction secondaire furent, pour moi, l'objet. Les grands problmes
de cet important degr de l'instruction publique sont les seuls sur
lesquels j'aie  coeur de rappeler mes vues et mes travaux. Ma situation
tait  cet gard, et j'ai dj dit pourquoi, bien plus complique
et plus difficile qu'en matire d'instruction primaire: j'ai dfendu
l'Universit contre d'impatients rivaux dont j'ai reconnu les droits,
et dans l'Universit les grandes tudes classiques contre de frivoles
novateurs dont je n'ai pas repouss les lgitimes voeux. Quand j'ai
voulu innover moi-mme et rsoudre, sur la libert d'enseignement, les
questions qu'avait poses la Charte, je n'ai fait que des tentatives
modestes, et pourtant j'ai plus tent qu'accompli. Les bons esprits qui
prendront la peine d'y regarder jugeront si ce fut ma faute, ou celle du
public auquel j'avais affaire, adversaires et amis.




                               CHAPITRE XVIII

                           INSTRUCTION SUPRIEURE.

Disposition des esprits de 1832  1837, quant  l'instruction
suprieure.--Rformes et innovations ncessaires.--Comment je les
entreprends.--Chaires vacantes au Collge de France.--Nomination de MM.
Eugne Burnouf, Jouffroy, Ampre et Rossi.--Mes relations personnelles
avec eux.--Cration de la chaire de droit constitutionnel dans la
Facult de droit de Paris.--Nomination de M. Rossi.--Opposition  son
cours.--M. Auguste Comte et _la philosophie positive_.--Des procds des
Chambres envers les savants et les lettrs.--Du cumul des emplois.--Des
logements.--Lettre de M. Geoffroy Saint-Hilaire.--Savants
voyageurs.--MM. Victor Jacquemont et Champollion jeune.--De
l'introduction du principe de la libert dans l'instruction
suprieure.--Des agrgs.--De la dcentralisation dans l'instruction
suprieure.--De l'absence de toute discipline morale dans l'instruction
suprieure.--Moyen d'y porter remde.


Ma situation, comme ministre de l'instruction publique, tait infiniment
plus commode quand il s'agissait de l'instruction suprieure qu'en
matire d'instruction primaire ou secondaire. Je ne rencontrais point
de forte opinion publique qui me presst d'accomplir, dans le haut
enseignement, quelque oeuvre gnrale et nouvelle. Je n'tais l en
prsence ni d'un ardent appel  la libert, ni d'une rivalit acharne.
Dans les sciences mathmatiques et physiques, la supriorit et
l'indpendance des coles franaises taient reconnues. Dans les
lettres, la philosophie et l'histoire, notre enseignement public venait
tout rcemment de se dployer avec succs et de faire ses preuves de
libert. Le gouvernement de la Restauration tait modr, mme quand il
cdait  ses mauvaises pentes; les cours de la Sorbonne ouverts, ferms
et rouverts tour  tour, avaient montr que ses rigueurs n'avaient rien
d'irrvocable. Il tait certain que le gouvernement de 1830 apporterait,
 la libert des esprits, encore moins d'entraves. En fait d'instruction
suprieure, le public,  cette poque, ne souhaitait et ne craignait 
peu prs rien; il n'tait proccup,  cet gard, d'aucune grande ide,
d'aucun impatient dsir; l'ambition intellectuelle faiblissait devant
l'ambition politique; le haut enseignement, tel qu'il tait constitu et
donn, suffisait aux besoins pratiques de la socit qui le considrait
avec un mlange de contentement et d'insouciance.

Je ne partageais qu' moiti le premier de ces sentiments, et pas du
tout le second. L'instruction suprieure ne manquait,  coup sr, 
Paris, ni de force, ni de dignit, ni d'clat. Dans l'Universit, les
facults des lettres, des sciences, de droit et de mdecine comptaient
des chaires nombreuses, varies et occupes par des hommes minents. En
dehors de l'Universit et trangers  son rgime, le Collge de France,
le Jardin-des-Plantes, les diverses coles spciales assuraient
l'indpendance comme l'tendue du haut enseignement, et ne permettaient
pas que l'esprit exclusif ou la routine d'un corps unique s'en pussent
emparer. Dans le choix des matres et dans l'enseignement mme,
le mrite et la libert n'taient pas sans garanties; soit par la
prsentation de candidats, soit par le concours, les corps enseignants
et savants, les facults, les coles spciales, l'Institut avaient,
sur les nominations, une juste part d'influence. Le gouvernement ne
prtendait  intervenir et n'intervenait en effet dans l'enseignement
que pour nommer les professeurs selon les rgles tablies, et pour
maintenir, dans les cours, l'ordre public. Ni l'efficacit pratique pour
les jeunes gens destins aux diverses professions librales, ni le luxe
intellectuel pour les amateurs d'esprit et de science ne manquaient 
ce grand ensemble d'instruction suprieure. Cependant elle tait,  mon
avis, loin de satisfaire, dans la France entire, aux besoins srieux
de la civilisation franaise, et surtout au dveloppement moral des
gnrations prs d'atteindre  l'ge d'homme et d'entrer,  leur tour,
en possession du sort de la patrie comme de leur propre destine. Il
y avait l, dans l'intrt de l'intelligence, de la libert et de la
moralit nationales, de vastes lacunes dont le public ne s'inquitait
gure, mais dont j'tais trs-frapp, et que j'avais  coeur de remplir.

Je n'eus garde cependant d'entreprendre, ds le dbut, les rformes
et les innovations que je me proposais. De tous les dpartements
ministriels, l'instruction publique est peut-tre celui o il importe
le plus au ministre de mnager l'opinion des hommes qui l'entourent, et
de s'assurer leur appui dans ses entreprises, car ils ont les droits et
quelquefois les prtentions de gens d'esprit par profession, accoutums
 faire, du raisonnement et de la pense, un continuel et trs-libre
usage. Dans aucune branche du gouvernement, le choix des hommes, les
relations du chef avec ses associs, l'influence personnelle et la
confiance mutuelle ne jouent un si grand rle. Avant de toucher, dans
le haut enseignement,  des questions difficiles et qui sommeillaient
encore, je voulais avoir acquis, parmi les matres des grandes coles,
des collaborateurs, je dirais mieux des amis disposs et propres  me
seconder.

Le sort m'en fournit bientt des occasions naturelles: dans la premire
anne de mon ministre, quatre chaires, les chaires de langue et
philosophie grecques, de langue et littrature sanscrites, de
littrature franaise et d'conomie politique, vinrent  vaquer au
Collge de France. Les hommes dont la mort crait ces vides, MM. Thurot,
de Chzy, Andrieux, J.-B. Say avaient, dans le monde lettr, des noms
tous honors, quelques-uns clbres et populaires. Il leur fallait de
dignes successeurs. Je ne pouvais les choisir que parmi les candidats
prsents par le Collge de France et l'Institut, et je devais
m'attendre, pour deux au moins de ces chaires,  des prsentations
diverses et disputes qui feraient peser sur moi l'embarras et la
responsabilit des choix. Je ne connais gure l'embarras, et je ne
crains pas la responsabilit. La chaire de langue et de littrature
sanscrites n'tait l'objet d'aucune concurrence; prsent  la fois par
le Collge de France et par l'Acadmie des inscriptions, jeune alors et
destin  mourir jeune encore, us avant le temps par la passion et le
travail de la science, M. Eugne Burnouf tait comme nomm d'avance par
tous les savants orientalistes de l'Europe, et je n'eus que le plaisir
de faire officiellement confirmer leur suffrage. Pour les chaires de
philosophie grecque, de littrature franaise et d'conomie politique,
ma situation tait moins simple: parmi les candidats prsents par le
Collge de France se trouvaient MM. Jouffroy, Ampre et Rossi, qu'on
savait mes amis et dont je dsirais ouvertement le succs; mais M.
Jouffroy tait engag dans les luttes philosophiques de l'cole
spiritualiste contre l'cole sensualiste du dernier sicle; au lieu
de M. Ampre, l'Acadmie franaise avait prsent, pour la chaire de
littrature, l'un de ses plus honorables membres, M. Lemercier, pote
brillant malgr ses chutes et critique minent malgr le drglement
de la plupart de ses oeuvres; M. Rossi, rfugi d'Italie, professeur
 Genve, n'avait encore en France qu'une de ces rputations aisment
acceptes tant qu'elles demeurent lointaines, mais qui rencontrent, ds
qu'elles se rapprochent, des adversaires et des rivaux. L'Acadmie des
sciences morales et politiques opposait  cette candidature celle de
son secrtaire perptuel, M. Charles Comte, homme d'tudes srieuses,
d'opinions consciencieuses, d'un caractre aussi ferme que droit, et
gendre de M. J.-B. Say  qui l'on cherchait un successeur. videmment
MM. Ampre, Jouffroy et Rossi ne pouvaient tre ports au sommet de
l'enseignement public sans susciter de vives jalousies, et sans faire
taxer d'esprit de parti ou de coterie, ou de faveur personnelle et
prmature, le pouvoir qui les y appellerait.

Je n'hsitai point: malgr les humeurs et les attaques que je prvoyais,
MM. Ampre, Jouffroy et Rossi furent nomms, comme M. Eugne Burnouf,
aux chaires qui vaquaient.

Je n'avais alors, avec M. Ampre, point de relation intime et
habituelle; il n'avait encore accompli aucun de ces voyages ni produit
aucun de ces ouvrages qui ont montr en lui tour  tour un sagace
observateur du temps prsent et un savant critique des temps anciens,
galement curieux des hommes et des livres, aussi empress  rechercher
et aussi habile  dmler la vrit dans les tombeaux de l'gypte que
dans les rochers de la Norwge, et vivant avec la mme familiarit
intelligente au milieu des ruines de Rome et dans les grandes villes
improvises de la dmocratie amricaine. Mais quoique jeune, comme M.
Eugne Burnouf, M. Ampre s'tait dj distingu en 1833, d'abord dans
un cours de littrature gnrale qu'il avait fait  Marseille, puis
comme supplant de MM. Villemain et Fauriel dans leurs chaires de
littrature franaise et trangre. C'tait l'un des esprits les plus
actifs, les plus laborieux et les plus ingnieux dans cette gnration
de lettrs philosophes qui entreprenaient, je ne dirai pas de
renouveler, l'expression serait aussi fausse qu'impertinente, mais
d'agrandir et de raviver les lettres franaises, un peu menaces de
langueur, en leur ouvrant, dans le monde ancien et moderne, de nouveaux
espaces pour y faire, sous leur drapeau, de fcondes conqutes. La
querelle des romantiques et des classiques a t, comme toutes les
querelles, l'occasion de prtentions fantasques et d'exagrations
puriles; mais elle rvlait en Europe une nouvelle phase de l'esprit
humain, et en France un besoin profond de l'esprit national. La
littrature de l'Empire nous avait rendu un important service, trop
oubli; elle avait tir les lettres des drglements et des dclamations
rvolutionnaires, et les avait ramenes sous l'autorit de la tradition,
du bon sens et du got; mais si la tradition, le bon sens et le got
dirigent et rglent, ils n'inspirent pas;  l'esprit dans ses travaux,
comme aux navires sur l'Ocan, il faut du vent aussi bien qu'une
boussole: le souffle inspirateur manquait  notre littrature quand
l'cole romantique alla le chercher  des sources nouvelles, les
littratures trangres et la libert. Ce fut l son caractre original
et son vrai mrite. Elle n'a pas donn tout ce qu'elle avait promis;
c'est le sort des promesses humaines; les oeuvres sont rarement au
niveau des tentatives; mais elle a imprim aux lettres franaises un
mouvement qui n'a manqu ni d'clat, ni d'effet, et dont ses adversaires
se sont ressentis aussi bien que ses adeptes. M. Ampre me parut,
en 1833, trs-propre  seconder, dans l'enseignement public, cette
renaissance littraire; et j'ai la confiance que tout ce qu'il a fait
depuis cette poque, ses voyages et ses travaux, cette singulire
alliance de courses aventureuses et d'tudes patientes, cette
infatigable ardeur intellectuelle, si dsintresse, si varie et
toujours jeune, ont bien justifi le pressentiment qui dcida mon choix.

En appelant M. Jouffroy  la chaire de philosophie grecque et latine,
j'agissais, non par pressentiment, mais avec pleine connaissance et
confiance. A peine sorti de l'cole normale, ce jeune philosophe m'avait
inspir beaucoup d'estime et un intrt affectueux. Il y avait en lui,
dans son me comme dans sa figure, un beau et aimable mlange de
fiert et de douceur, de passion et de rserve, d'indpendance un peu
ombrageuse et de dignit tranquille. C'tait un esprit parfaitement
libre et mme hardi, avec un got naturel pour l'ordre et le respect;
capable d'entranement tmraire, mais sans enttement, et toujours prt
 s'arrter ou  revenir sur ses pas, pour couter les leons de la vie
ou considrer les diverses faces de la vrit. Il avait l'imagination
vive et la rflexion lente, plus d'abondance et de finesse que de
puissance dans la pense, plus d'observation progressive que d'invention
premire, et quelque penchant  s'engager dans des vues ingnieuses ou
des dductions subtiles qui auraient pu l'garer si sa droiture de coeur
et de sens ne l'avait averti et contenu. Je n'ai point connu d'homme
plus srieux ni plus sincre, dans la science comme dans la vie; et
son orgueil mme, car il en avait, ne dominait ni sa conscience, ni
sa raison. Quand je le fis nommer au Collge de France, il avait dj
dploy depuis quinze ans, soit dans l'intrieur de l'cole normale,
soit  la Facult des lettres, son rare talent pour le haut enseignement
philosophique; il sigeait depuis dix-huit mois dans la Chambre des
dputs, et s'y montrait un juge aussi sens que libre de la politique,
sans intention d'y devenir un grand acteur. Il tait de ce petit
nombre d'excellents esprits ouverts  l'exprience quoique vous  la
spculation, et en qui la vie publique claire et rgle la pense au
lieu de l'enivrer.

Trois ans aprs sa nomination, il fut atteint du mal auquel, sept ans
plus tard, il devait succomber. Sa poitrine gravement menace lui
rendait ncessaire, non-seulement le repos, mais l'air doux et chaud du
Midi. Il tait mari et presque sans fortune. Je lui offris une mission
en Italie,  Florence et  Pise, o il pourrait se rtablir en faisant
 loisir des tudes sur l'tat de l'instruction publique en Toscane,
et des recherches dans les manuscrits de ses bibliothques. Dans les
journaux et dans les Chambres, une lgret dure et brutale a souvent
attaqu ces faveurs accordes, sous des prtextes plausibles, pour des
causes trs-lgitimes. Je n'ai jamais tenu compte de ces attaques. Quel
plus digne et plus utile emploi peuvent recevoir les fonds destins 
l'encouragement des lettres que de soutenir, dans les difficults de la
vie, la force et le courage des hommes qui les honorent? M. Jouffroy
accepta la mission que je lui proposais; et je prends plaisir 
retrouver dans les lettres qu'il m'crivit d'Italie[5], la preuve
qu'elle lui fut bonne pour la tranquillit de son esprit comme pour la
prolongation de sa vie.

[Note 5: _Pices historiques_, n V.]

J'tais li depuis plusieurs annes avec M. Rossi. Le duc de Broglie,
qui l'avait beaucoup vu  Genve et  Coppet, m'avait souvent parl de
lui. Avant 1830, il avait fait  Paris des voyages pendant lesquels nous
avions beaucoup caus. Il tait devenu l'un des collaborateurs de la
_Revue franaise_ dont je dirigeais la publication. Les divers cours sur
le droit, l'conomie politique et l'histoire qu'il avait faits  Genve,
et son _Trait de droit pnal_ publi  Paris en 1828 l'avaient plac en
Europe parmi les matres du haut enseignement, soit par la parole, soit
par les crits. Depuis 1830, il avait pris, aux affaires gnrales de la
Suisse, une part active et influente; le canton de Genve l'avait lu
son reprsentant  la grande Dite runie  Lucerne en 1832 pour revoir
et modifier l'organisation de la Confdration helvtique; la Dite
l'avait nomm membre de la commission charge de rviser le pacte
fdral, et la commission l'avait pris pour son rapporteur. Il avait
manifest ses principes et fait ses preuves comme acteur politique aussi
bien que comme publiciste. Je savais ce qu'il avait t en Italie, ce
qu'il tait en Suisse, ce qu'il deviendrait partout. Je rsolus de
l'attirer et de le fixer en France. Pendant le moyen ge, l'glise a
plus d'une fois admis dans son sein et port  ses premiers rangs des
proscrits qui s'taient rfugis dans ses asiles, et dont elle avait
dml les mrites; pourquoi l'tat n'aurait-il pas aussi cette
intelligence gnreuse, et ne s'approprierait-il pas les hommes minents
que les troubles de leur patrie ont contraints de chercher au loin
l'hospitalit? Une seule chose importe; c'est de n'accorder cette faveur
qu' bonnes enseignes et  des hommes capables d'y rpondre dignement.
A cette condition, elle sera toujours rare. La Suisse ne s'tait pas
trompe en adoptant M. Rossi. Je ne me trompai pas quand je pris  coeur
de faire de lui un Franais.

Ce n'est pas qu'il ne soit toujours rest trs-italien. Nos
conversations ne m'en avaient pas laiss douter, et j'ai dj publi de
lui, dans ces _Mmoires_, des lettres qui prouvent avec quelle ardeur,
en 1831, il se proccupait des destines italiennes. Mais je le savais
trop homme de sens et d'honneur pour sacrifier, ou seulement subordonner
jamais les intrts de sa patrie adoptive aux esprances de sa jeunesse.
Je reviendrai plus tard sur ce sujet. En 1848, M. Rossi est mort pour
l'Italie. De 1833  1848, il a bien servi et honor la France.

Quoique critique, sa nomination comme professeur d'conomie politique
au Collge de France ne rencontra point d'obstacle; il avait t
prsent par le Collge mme, et le succs de son cours fit bientt
cesser les critiques. Mais cette chaire ne pouvait suffire  le
ddommager de la situation qu'il avait abandonne en Suisse, et  le
fixer dfinitivement en France. Quand on veut acqurir un homme rare et
ses services, c'est  la fois justice et bonne politique de lui assurer
ces conditions extrieures de la vie qui donnent la libert et le repos
d'esprit dans le travail. En appelant M. Rossi  Paris, je lui avais
laiss entrevoir la perspective d'une autre chaire qui complterait sa
situation dans le haut enseignement, et le mettrait  porte de prendre
toute sa place dans sa nouvelle patrie. J'avais dessein d'tablir
en France l'enseignement du droit constitutionnel devenu la base du
gouvernement franais. Un essai avait t tent en ce genre peu de mois
aprs la Rvolution de 1830; une chaire de droit public franais avait
t institue dans la Facult de droit de Toulouse, au profit d'un homme
trs-populaire dans sa ville et vraiment distingu, M. Romiguires, qui
devint plus tard procureur gnral prs la Cour royale de Toulouse et
membre de la Chambre des pairs. Je voulais que cet enseignement ft
institu avec plus d'efficacit et d'clat, sous son vrai nom, au centre
des grandes tudes, et que la Charte constitutionnelle ft explique et
commente, dans son vrai sens, devant les nombreux tudiants de l'cole
de droit de Paris. Je proposai au Roi, qui l'accepta, la cration d'une
chaire de droit constitutionnel dans cette cole; et le jour mme o le
_Moniteur_ publiait le rapport destin  exposer les motifs et l'objet
prcis de cette chaire[6], je nommai M. Rossi pour la remplir.

[Note 6: _Pices hitcriques_, n VI.]

Plus vivement conteste que la premire, cette nomination pourtant ne
parut d'abord susciter que les attaques des opposants d'habitude et
l'humeur des rivaux de profession. Mais lorsque  la rentre annuelle
de l'cole de droit, le 29 novembre 1834, M. Rossi ouvrit son cours de
droit constitutionnel, il fut assailli par des interruptions et des
clameurs qui ne lui permirent pas d'aller jusqu'au bout de sa leon.
Trois fois, aux jours assigns, il remonta dans sa chaire et s'effora,
mais en vain, de commencer son enseignement. Les perturbateurs taient
en minorit; un grand nombre d'auditeurs, les lves srieux et libraux
essayaient, par des cris _ l'ordre_ et des applaudissements au
professeur, de lutter contre le tumulte: ils chouaient toujours. Il
y avait videmment, dans l'cole, une petite meute organise, o se
jetaient volontiers des tudiants ignorants et turbulents, qui ne
croyaient pas dplaire  tous leurs professeurs, et qui prenaient
plaisir  se sentir soutenus par les meutiers ordinaires du dehors.
A ce dsordre obstin et  des insultes qui menaaient de devenir
violentes, M. Rossi opposait sa persvrance, son sang-froid, quelques
paroles dignes; et  chaque nouvelle scne, en sortant de l'cole,
il venait me raconter ce qui s'tait pass et concerter avec moi sa
conduite, un peu surpris, lui rfugi libral et appel  fonder un
enseignement libral, de rencontrer, contre sa personne et son oeuvre,
cette opposition brutale et subalterne. Le conseil des ministres et
le conseil royal de l'instruction publique,  qui je rendis compte de
l'incident, pensrent avec moi qu'aprs avoir fait arrter quelques-uns
des perturbateurs, il convenait d'ordonner une enqute sur les causes du
tumulte, pour intimider les intrigues hostiles, et de suspendre le cours
jusqu' ce que l'enqute ft termine, pour donner aux esprits le temps
de se calmer. Les deux mesures atteignirent leur but; les ennemis eurent
un peu de honte; les turbulents se lassrent; M. Rossi reprit son cours;
et quelques annes aprs,  la complte approbation des tudiants comme
des professeurs ses collgues, il tait le doyen de cette cole de droit
dans laquelle il tait entr au milieu de tant d'inimiti et de bruit.

Il tait trs-propre  surmonter les obstacles,  dissiper les
prventions hostiles, et  se concilier les esprits mal disposs, pourvu
qu'il et devant lui du temps. Il tait au fond plein de passion et
d'autorit; mais elles ne se manifestaient pas du premier coup, ni
avec cet lan et cette nergie extrieure qui dominent quelquefois les
tumultes parlementaires ou populaires. D'une apparence froide, lente et
ddaigneuse, il exerait plus d'action sur les individus que sur les
masses, et savait mieux plaire et vaincre dans le tte--tte qu'au
milieu des troubles et des pripties de la foule runie en assemble ou
en meute. Pendant que les dsordres suscits  l'occasion de son cours
devenaient presque une affaire de gouvernement, le Roi me dit un jour:
tes-vous bien sr que l'homme vaille l'embarras qu'il nous donne?--Il
vaut infiniment mieux, Sire; le Roi fera un jour de M. Rossi bien autre
chose qu'un professeur de droit constitutionnel.--En ce cas, vous avez
raison; soutenons-le bien.

J'eus  la mme poque quelques rapports avec un homme qui a fait, je ne
dirai pas quelque bruit, car rien n'a t moins bruyant, mais quelque
effet, mme hors de France, parmi les esprits mditatifs, et dont les
ides sont devenues le _Credo_ d'une petite secte philosophique. Ces
chaires nouvelles, cres soit au Collge de France, soit dans les
Facults, mettaient en mouvement toutes les ambitions savantes. M.
Auguste Comte, l'auteur de ce qu'on a appel et de ce qu'il a appel
lui-mme _la Philosophie positive_, me demanda  me voir. Je ne le
connaissais pas du tout, et n'avais mme jamais entendu parler de lui.
Je le reus et nous causmes quelque temps. Il dsirait que je fisse
crer pour lui, au Collge de France, une chaire d'histoire gnrale
des sciences physiques et mathmatiques; et pour m'en dmontrer la
ncessit, il m'exposa lourdement et confusment ses vues sur l'homme,
la socit, la civilisation, la religion, la philosophie, l'histoire.
C'tait un homme simple, honnte, profondment convaincu, dvou 
ses ides, modeste en apparence quoique, au fond, prodigieusement
orgueilleux, et qui sincrement se croyait appel  ouvrir, pour
l'esprit humain et les socits humaines, une re nouvelle. J'avais
quelque peine, en l'coutant,  ne pas m'tonner tout haut qu'un esprit
si vigoureux ft born au point de ne pas mme entrevoir la nature ni
la porte des faits qu'il maniait ou des questions qu'il tranchait,
et qu'un caractre si dsintress ne ft pas averti par ses propres
sentiments, moraux malgr lui, de l'immorale fausset de ses ides.
C'est la condition du matrialisme mathmaticien. Je ne tentai mme
pas de discuter avec M. Comte; sa sincrit, son dvouement et son
aveuglement m'inspiraient cette estime triste qui se rfugie dans le
silence. Il m'crivit peu de temps aprs une longue lettre pour me
renouveler sa demande de la chaire dont la cration lui semblait
indispensable pour la science et la socit[7]. Quand j'aurais jug 
propos de la faire crer, je n'aurais certes pas song un moment  la
lui donner.

[Note 7: _Pices historiques_, n VII.]

Les deux chaires confres coup sur coup  M. Rossi ranimrent, dans les
Chambres et dans les journaux, une question dj plusieurs fois dbattue
et qui devait l'tre plus d'une fois encore, la question du cumul des
emplois et des traitements dans la sphre des lettres, des sciences et
de l'enseignement suprieur, car ce n'est gure que l que ce cumul peut
avoir lieu. Ce fut une explosion rpte de cette parcimonie jalouse
qui s'acharne contre le bien-tre d'hommes laborieux, la, plupart
distingus, quelques-uns illustres, presque tous sans fortune native, et
qui leur marchande les fruits, toujours bien modestes, de leurs longs
travaux. Il y a l une injustice honteuse et un ignorant calcul: on
mconnat  la fois les droits des personnes et les intrts du pays. Si
on dressait la liste des hommes qui, de 1830  1848, occupaient, soit
dans l'enseignement, soit dans les sciences et les lettres, plusieurs
emplois, on trouverait en tte les matres des diverses carrires
intellectuelles, les hommes qui, dans les applications de la science
comme dans la science pure, pouvaient le mieux servir et ont en effet
le mieux servi l'tat dans les divers postes qui leur taient confis.
C'est  ces hommes que l'on contestait tantt leurs traitements, tantt
leurs logements, tantt les supplants qu'ils rclamaient aprs bien
des annes d'exercice personnel. Quelques-uns, pour chapper  ces
douloureuses piqres, se dmettaient de telle ou telle de leurs
fonctions; d'autres, qui s'taient promis de mourir sous le mme toit
que les collections qu'ils gardaient ou les tablissements qu'ils
dirigeaient, se voyaient contraints d'aller vivre hors du sjour de leur
esprit et des instruments de leur travail. Et pour ceux-l mme qu'elle
poursuivait sans les atteindre, cette petite guerre subalterne laissait
dans leur coeur un profond sentiment d'amertume contre des pouvoirs
inintelligents et ingrats.

Je veux insrer ici textuellement une lettre que m'adressa,  cette
occasion, l'un de nos plus minents naturalistes, le collgue et,
selon quelques-uns, le rival scientifique de M. Cuvier, M. Geoffroy
Saint-Hilaire. Il avait t attaqu dans la Chambre des dputs comme
occupant, disait-on, au Jardin-des-Plantes, un logement de soixante
pices. Il m'crivit sur-le-champ, le 8 avril 1833:

Monsieur le ministre,

Le Musum d'histoire naturelle a son personnel plac sous les ordres
et sous la surveillance des deux ministres; _Instruction publique_
et _Travaux publics._ Pour les logements nous dpendons du dernier
ministre. Attaqu vendredi dernier comme log au Jardin du Roi,  la
tribune de la Chambre des dputs, je viens de me justifier auprs de S.
E. monsieur le ministre Thiers. Permettez-moi, je vous prie, d'adresser
 Votre Excellence la mme justification.

M. le dput Lherbette a cru devoir dnoncer le logement que j'occupe
dans les btiments de l'tat, _trop fastueux,_ dit-il, et qu'il a dit
tre compos de soixante pices. Il n'en est rien; la chose est de toute
fausset: entre les deux poques des dnonciations de M. Lherbette, il
y a eu vrification des lieux par un dput, membre de la commission du
budget, M. Prunelle. Cet honorable membre de la Chambre s'est port sous
les combles et dans tous les galetas de mon habitation. L'escalier par
o il s'est introduit pouvait  peine le contenir; les deux basques de
son habit touchaient les deux murailles  la fois, et tout le logement
est  l'avenant.

Proprit prive autrefois, la maisonnette que j'occupe, laquelle n'est
compose que d'un rez-de-chausse sous des combles, servait de demeure 
un appareilleur plac sous la main d'un matre maon. Un tat des lieux,
que l'on tendit  une description minutieuse de compartiments, de
planches, de tous les petits espaces, clairs ou non, fut, avec
intention, communiqu  M. Lherbette, et causa les illusions que ce
dput s'est faites.

Si, aprs quarante annes de travaux non interrompus (mon entre au
Jardin du Roi,  la place de Lacpde, date de mars 1793), si, aprs ce
laps de temps et la poursuite de recherches qui chaque jour commencent
ds trois  quatre heures de nuit, j'avais employ  un mtier mon
activit, je serais riche maintenant. Tout au contraire, je me suis
appauvri, ayant consomm une bonne partie de mon patrimoine  acqurir
matriaux et livres pour mes recherches; je me suis appauvri en publiant
 mes frais des ides qui, non comprises dans leur nouveaut et
nullement populaires, ne sont point fructueuses pcuniairement, et sont
destines  prparer dans l'avenir,  la philosophie, de nouvelles
bases.

Jamais je n'ai rien demand, par consquent rien obtenu des
gouvernements qui rpondent  ceux qui les obsdent; rien obtenu, 
moins que l'on ne me compte ma croix d'argent, que Napolon m'a de son
propre mouvement accorde. Loin de tourmenter les hommes puissants, j'ai
vcu dans la retraite, seule favorable au travail. Et c'est au bout
d'une carrire de quarante ans qu'on s'occupe enfin de moi pour me
reprocher le toit modeste sous lequel j'habite, et dont on vante
injustement l'tendue et les agrments; ma maisonnette, jusque-l non
encore envie de personne, et dans laquelle je me plais, me suffit, il
est vrai, mes prtentions se bornant  la mdiocrit clbre par les
potes de la saine philosophie.

Que si Votre Excellence, monsieur le ministre, croit tout ceci exagr,
qu'elle fasse faire une nouvelle descente dans cette maisonnette; qu'on
la trouve trop spacieuse et qu'on songe  m'en renvoyer, je suis prt,
comme le sont tous les novateurs,  tous les sacrifices; prt, sans
murmurer,  aller errer, le bton de la misre  la main, jusqu' ce
qu'enfin ma vieillesse rencontre et recueille le repos ternel.

Ce n'est pas un mdiocre mal pour un gouvernement d'inspirer  de tels
hommes de tels sentiments, et les amis du rgime parlementaire ne
savent pas assez quel tort lui a fait cette inquisition mesquinement
tracassire qui semblait ne voir partout, dans les plus modestes comme
dans les plus hautes fonctions, que des serviteurs trop chers dont elle
avait  contrler les bnfices ou  rduire les gages. Je pris  tche,
pendant toute mon administration, de lutter contre cette disposition,
et j'eus souvent le bonheur d'en triompher. Quand on traite, avec des
assembles politiques, de ce qui touche  l'intrt et  l'honneur
intellectuel du pays, il ne faut pas craindre de proposer, de demander,
d'insister, de faire appel aux ides larges et aux sentiments gnreux;
on russit souvent plus qu'on n'a espr, et quand on choue, on n'a
pas beaucoup  souffrir de l'chec. Parmi les hommes engags dans les
carrires scientifiques, quelques-uns surtout m'inspiraient un vif
et particulier intrt; c'taient les voyageurs savants, ces hardis
pionniers de la science et de l'intelligence, qui, pour conqurir  leur
pays des connaissances et des relations nouvelles, pour agrandir sa
renomme et sa fortune, vont user au loin,  travers toutes sortes de
souffrances et de prils, leur jeunesse, leur courage, leur sant, leur
vie, et qui, revenus dans leurs foyers, n'y retrouvent mme pas la
modeste situation qu'ils y avaient en les quittant, et ne savent
seulement pas s'ils parviendront  mettre sous les yeux du public les
trsors de science et de nouveaut qu'ils ont amasss pour lui. En 1832
et 1833, je me trouvai en prsence, non de la personne, mais dj de
la mmoire de deux des plus illustres parmi ces hros-martyrs de la
science, Champollion jeune et Victor Jacquemont, morts tous deux, l'un
 quarante et un, l'autre  trente et un ans, victimes tous deux des
fatigues de leurs travaux, et laissant tous deux, indits et enfouis
dans leurs familles, les manuscrits et les collections, oeuvres de leur
gnie et prix de leur vie. Peu de jours aprs mon entre au ministre de
l'instruction publique, M. de Tracy vint me parler de Victor Jacquemont,
dj malade et mourant dans l'Inde sans qu'on le st  Paris. On lui
avait allou, pour son voyage, un traitement si insuffisant qu'il aurait
langui dans l'impuissance et la dtresse si l'amiti de lord William
Bentinck, alors gouverneur gnral des Indes, ne ft venue  son aide.
Lorsque,  la fin du XVIIe sicle, l'infatigable adversaire de Louis XIV
et de la France, Guillaume III, veillait, avec une tendre sollicitude
dont on est tent de s'tonner, sur le fils de J. W. Bentinck, son
intime et presque son seul ami, il ne se doutait pas que, prs d'un
sicle et demi plus tard, un Bentinck, matre, au nom de l'Angleterre,
d'un grand empire en Asie, rendrait,  un jeune Franais isol loin de
sa patrie, les mmes affectueux services. Je me plais  rapprocher ces
souvenirs qui attestent, entre la France et l'Angleterre, le progrs des
moeurs douces et gnreuses. Je m'empressai de doubler le traitement
allou  Victor Jacquemont; justice encore bien petite et qui arriva
trop tard. Quand on sut  Paris qu'il tait mort du cholra  Bombay, je
m'entendis avec sa famille et ses amis pour assurer la publication
du _Journal et_ des _Collections_ de son voyage; grand ouvrage plein
d'observations et de peintures piquantes autant que de recherches
savantes, et aussi intressant  lire pour les esprits cultivs que
curieux  tudier pour les gologues et les naturalistes de profession.
La mmoire et les travaux de Champollion jeune mritaient une justice
encore plus clatante; je prsentai aux Chambres une loi qui ordonna
l'acquisition de ses manuscrits dont je fis commencer aussitt la
publication, et qui donna  sa veuve une pension de 3,000 francs. Par
une loi semblable et simultane, la bibliothque de M. Cuvier fut
achete pour l'tat, et sa veuve reut, avec une pension de 6,000
francs, l'autorisation de continuer  occuper toute sa vie, au
Jardin-des-Plantes, l'appartement qu'il avait habit.

C'taient l des actes d'administration, des amliorations spciales et
des justices personnelles qui ne contenaient et n'annonaient aucune
grande rforme dans notre systme gnral d'instruction suprieure.
J'en mditais pourtant plusieurs, importantes mais difficiles, et pour
lesquelles le public, le gouvernement et l'Universit n'taient encore
que peu empresss ou peu prpars.

Personne encore ne rclamait, ou du moins n'insistait pour rclamer
l'application  l'instruction suprieure du principe de la libert
d'enseignement. En fait, la libert, dj grande dans cette rgion de
l'instruction publique, donnait satisfaction au dsir des esprits; en
principe, le bon sens public pressentait l'extrme pril et partant
l'impossibilit de reconnatre au premier venu le droit d'ouvrir 
tout venant un lieu de runion, d'y lever une chaire, et de professer
publiquement, sur toutes les matires du haut enseignement, toutes les
ides qui peuvent traverser l'esprit humain. Quelles limites devaient
tre assignes  ce droit et quelles garanties exiges pour son
exercice? Ces questions taient plutt entrevues que poses, et il n'y
avait, pour le pouvoir, aucune ncessit pratique et pressante de
les rsoudre. C'est prcisment  un tel moment et dans une telle
disposition des esprits qu'il convient  un gouvernement sens d'aborder
de telles questions; il le peut faire alors avec prvoyance et mesure,
sans avoir  lutter contre des passions ou des systmes dj puissants,
et en plaant de fortes garanties pour l'ordre et la morale publique 
ct d'une libert encore peu aguerrie. Je ne doutais pas que bientt,
par le mouvement naturel des ides et des institutions, on n'en vnt 
demander la libert pour le haut enseignement comme pour l'instruction
primaire et secondaire, et je voulais que ce voeu, quand il deviendrait
srieux, se trouvt dj rgl et contenu en mme temps que satisfait.

L'institution des agrgs auprs des diverses facults offrait un moyen
naturel d'atteindre  ce but. Ces professeurs encore jeunes et en
attente, lus par leurs matres aprs les fortes preuves du concours,
existaient dj depuis 1823 dans les facults de mdecine, et sous le
nom de supplants dans les facults de droit, o ils taient admis 
suppler, dans l'occasion, les professeurs titulaires. En 1840, M.
Cousin, alors ministre de l'instruction publique, tendit cette
institution aux facults des lettres et des sciences, et la dveloppa
en donnant aux agrgs, dans toutes les facults, le droit de faire des
cours libres  ct des cours des professeurs titulaires de l'tat.
C'tait prcisment ce que je me proposais de faire en 1835 pour ouvrir,
dans le haut enseignement, une place convenable au principe de la
libert. J'en aurais rgl les conditions un peu autrement que ne le fit
M. Cousin; j'aurais donn  la libert, soit pour l'ouverture, soit pour
la suspension des cours des agrgs, quelques garanties de plus, et fait
une plus large part  l'intervention des facults elles-mmes entre le
ministre de l'instruction publique et les professeurs libres. Mais en
soi et dans ses dispositions essentielles, la mesure tait excellente,
et si elle et t excute comme elle avait t conue, elle et
ralis, dans l'instruction suprieure, l'un des principaux progrs que
je me proposais d'y accomplir.

Pour une autre rforme, bien plus considrable, nous avons eu aussi, M.
Cousin et moi, les mmes vues. J'ai dj parl, dans ces Mmoires, de la
part que j'ai prise  l'ordonnance du 17 fvrier 1815, rendue par le roi
Louis XVIII, sur l'organisation gnrale et le rgime de l'Universit.
Elle avait pour but de dcentraliser, comme on dit aujourd'hui, non pas
le gouvernement de l'instruction publique, mais l'enseignement mme,
surtout le haut enseignement. Elle crait, en beaucoup trop grand
nombre, des universits particulires, distribues sur les divers points
du territoire, et o devaient se trouver runies toutes les parties de
l'instruction, suprieure, littrature, philosophie, histoire,
sciences mathmatiques et physiques, droit, mdecine, l'ensemble des
connaissances humaines et des tudes ncessaires aux professions
librales. Nous ne saurions nous le dissimuler: si nous promenons nos
regards sur toute la France, nous voyons, partout ailleurs qu' Paris,
ces belles tudes en dclin; en mme temps que le niveau gnral de
l'instruction primaire et industrielle s'lve, celui de l'instruction
suprieure et du grand dveloppement intellectuel s'abaisse; et la
France d'aujourd'hui, bien mieux pourvue d'coles lmentaires et de
bons praticiens en divers genres qu'elle ne l'tait jadis, offre, loin
de sa capitale, bien moins d'esprits richement cultivs et noblement
ambitieux qu'elle n'en possdait en 1789, lorsque l'Assemble
constituante sortit tout  coup de son sein. Je fais grand cas du savoir
lmentaire et pratique; c'est le pain quotidien des nations; mais
comme le dit l'vangile, l'homme ne vit pas seulement de pain, ni les
nations non plus; quand elles ont t et pour qu'elles restent grandes,
il faut que la grande culture de l'esprit n'y soit pas un phnomne rare
et concentr au seul sommet de la socit. C'est malheureusement ce qui
arrive de nos jours; par une multitude de causes trs-diverses, Paris
attire et absorbe moralement la France. La richesse et le bien-tre
matriel s'accroissent partout, mais c'est vers Paris que les esprits se
tournent et que leur ambition aspire. Nos dpartements ne voient plus
gure, comme autrefois les provinces, des hommes considrables par les
lumires et les gots intellectuels comme par leur situation sociale,
rester fixs dans leur ville ou dans leur campagne natale, et y vivre
satisfaits et anims, rpandant autour d'eux les trsors de leur
intelligence comme ceux de leur fortune. Les conomistes se plaignent
que la population afflue outre mesure vers les grandes villes, surtout
vers Paris; les moralistes sont encore plus en droit d'lever la mme
plainte; car cette concentration de la vie intellectuelle dans Paris
n'a pas seulement pour effet de la faire languir et dprir dans les
provinces; elle l'altre et finit par l'nerver ou la corrompre l mme
o elle la dveloppe. Ce ne sont pas seulement des esprits cultivs et
clairs qu'il faut  une grande nation; il lui faut des esprits varis,
originaux, indpendants, qui travaillent par eux-mmes, pensent en
libert, et restent, en se dveloppant, tels que les ont faits leur
nature et les accidents particuliers de leur destine. Or, les esprits
ne conservent gure ces prcieuses qualits que lorsqu'ils grandissent
et vivent l o ils sont ns, recevant la lumire de tous les points
de l'horizon d'o elle vient, mais sans se dtacher du sol paternel.
L'homme peut vivre partout, corps et me; pourtant, la transplantation
lui enlve beaucoup de sa beaut propre et de sa vigueur naturelle.
L'unit nationale est admirable; l'uniformit des poids et mesures est
bonne; mais l'uniformit des esprits fait tt ou tard leur faiblesse et
leur servitude; rsultat aussi dplorable pour l'honneur et l'influence
d'un peuple dans le monde que pour sa libert.

Je n'ai garde de croire que trois ou quatre universits, places  et
l loin de Paris, puissent avoir la vertu de gurir ce mal produit et
foment par tant de causes, quelques-unes peut-tre insurmontables.
Pourtant, de tous les remdes  employer en pareil cas, celui-l est
l'un des plus praticables et des plus efficaces. Beaucoup de liens
puissants, de sentiment comme d'intrt, attachent les hommes aux lieux
de leur naissance et de leur enfance; et ces liens ont leur empire
sur les esprits actifs, avides d'tude et de science, comme sur les
caractres tranquilles dont le dsir se borne  cultiver les champs,
ou  pratiquer sous le toit natal la profession de leurs pres. Ce qui
loigne de leur ville ou de leur province les hommes en qui l'ambition
intellectuelle est vive, c'est qu'ils n'y trouvent ni les moyens de
s'lever au but o ils aspirent, ni les jouissances dont, ce but une
fois atteint, ils ne sauraient se passer. Qu'il y ait, sur divers points
de la France, de grands foyers d'tude et de vie intellectuelle o les
lettres et les sciences, dans toute leur varit et leur richesse,
offrent  leurs adeptes de solides leons, les instruments du travail,
d'honorables carrires, les satisfactions de l'amour-propre, les
plaisirs d'une socit cultive;  coup sr, les matres minents et
les jeunes gens distingus se fixeront volontiers l o ils trouveront
runis et  leur porte de tels avantages; ils y attireront et y
formeront peu  peu un public anim des mmes gots, sensible aux mmes
plaisirs; et Paris, sans cesser d'tre, parmi nous, le grand thtre de
l'activit littraire et savante, cessera d'tre le gouffre o viennent
s'engloutir tant d'esprits capables d'une plus utile vie et dignes d'un
meilleur sort.

Mais pour rpondre  leur destination, de tels tablissements veulent
tre complets et un peu clatants; si la parcimonie scientifique ou
conomique s'en mle, elle les tuera au moment mme de leur naissance.
Il faut que, dans les nouvelles universits et dans leurs diverses
facults, lettres, sciences, droit, mdecine, thologie (si l'glise s'y
prte), le nombre et l'objet des chaires soient en harmonie avec l'tat
actuel des connaissances humaines, et que la condition des professeurs y
soit assure, commode, digne. Le but vaut la peine que l'tat fasse
les sacrifices indispensables pour l'atteindre. C'est d'ailleurs la
disposition de notre pays que les innovations n'y russissent que
si elles sont hardies et grandes; pour tre bien venu  fonder des
tablissements nouveaux, il faut faire et demander beaucoup. Aussi
avais-je dessein, en proposant aux Chambres la cration des universits
locales, de montrer ce plan d'instruction suprieure dans toute son
tendue et de rclamer toutes les conditions ncessaires  son succs.
J'avais tudi la difficile question des lieux les plus propres 
recevoir et  faire prosprer de tels tablissements, et quatre villes,
Strasbourg, Rennes, Toulouse et Montpellier, m'avaient paru celles
qui,  tout prendre, offraient  l'institution nouvelle les meilleures
chances, et satisfaisaient le mieux aux besoins gnraux de la France.
J'aurais prsent  cet gard, un projet d'ensemble, et recherch
d'un seul coup un rsultat complet. Quand M. Cousin tenta, en 1840,
l'excution de la mme ide, il crut devoir procder autrement; il
se borna  demander pour la ville de Rennes, dj en possession des
facults de droit et des lettres, la cration d'une facult des sciences
et d'une facult de mdecine, prsentant ce projet comme un essai et
un chantillon des grands centres d'instruction suprieure que le
gouvernement avait l'intention de crer sur quelques points de la
France. Ainsi resserre dans ces modestes limites, la proposition fut
encore mutile; la Chambre des dputs en rejeta ce qu'elle avait de
plus considrable, la cration d'une facult de mdecine  Rennes. Un
projet plus grand et plus exigeant et obtenu, je crois, plus de succs.

Une troisime rforme, plus morale que scientifique, tait, de tous mes
projets quant  l'instruction suprieure, celui que j'avais le plus 
coeur.

Quand je visitai les universits d'Oxford et de Cambridge, une chose
surtout me frappa: la discipline  ct de la libert, les matres
prsents et vigilants au milieu d'une jeunesse en possession d'une large
mesure d'indpendance, l'ducation encore continue dans l'ge des
tudes suprieures et de l'mancipation. Les jeunes gens vivent,
la plupart du moins, dans l'intrieur des divers collges dont ces
universits se composent, fort libres chacun dans son logement
particulier, mais prenant leurs repas ensemble, tenus d'assister tous
les jours  la prire commune, d'tre rentrs  une heure dtermine,
astreints  certaines rgles,  certaines habitudes qui rappellent
l'intrieur de la famille, la soumission du nombre, le respect de
l'autorit, et maintiennent des devoirs stricts et de fortes influences
morales dans la vie dj bouillonnante de ces gnrations qui touchent
au moment o elles prendront  leur tour possession du monde. Il y a, 
Oxford et  Cambridge, bien des jeunes gens qui tudient fort peu, qui
se drangent, jouent, commettent des excs, font des sottises et des
dettes; la libert est grande, mais la rgle subsiste et se fait sentir;
l'autorit vit au sein de la libert, prsente aux esprits, mme quand
elle ne gouverne pas les actions. Et c'est loin des grands foyers de
population et de mouvement, dans de petites villes exclusivement voues
 l'tude, o les tablissements d'instruction frappent partout les
yeux, o les tudiants rencontrent sans cesse leurs matres, que la
jeunesse anglaise vit sous ce rgime spcial et sain, point asservie 
des exigences tracassires, mais point livre  elle-mme dans une
foule inconnue; assez mdiocrement instruite  certains gards, mais
moralement contenue et discipline au moment o elle essaye sa force et
dans le passage difficile de l'enfance  la condition virile.

Quel contraste entre ce rgime et la situation des jeunes gens qui
viennent  Paris faire leurs tudes suprieures et se prparer aux
diverses professions de la vie! Au sortir de la famille et du collge,
ils tombent dans cette ville immense, seuls, sans gardien, sans
conseiller, affranchis tout  coup de toute autorit et de toute rgle,
perdus dans la foule et dans l'obscurit de leur vie, en proie  tous
les ennuis de l'isolement,  toutes les tentations,  toutes les
contagions de la passion, de l'inexprience, de l'occasion, de
l'exemple, dnus de frein et d'appui moral prcisment  l'poque o
ils en auraient le plus imprieux besoin. Je n'ai jamais regard
ou pens sans un profond sentiment de tristesse  cette dplorable
condition de la jeunesse qui afflue dans nos grandes coles. Personne ne
sait, personne ne peut calculer combien de nos enfants se perdent dans
cette preuve dsordonne et dlaisse, ni quelles traces en restent,
pour tout le cours de leur vie, dans les moeurs, les ides, le caractre
de ceux-l mme qui n'y succombent pas tout entiers.

Pourquoi ne placerions-nous pas,  ct de nos grandes coles
d'instruction suprieure, des tablissements o les jeunes gens
retrouveraient quelque chose du foyer domestique, et vivraient runis en
un certain nombre, avec une large mesure d'indpendance personnelle et
de libert, soumis pourtant  une certaine discipline, et surveills,
soutenus dans leur conduite en mme temps qu'aids et encourags dans
leurs travaux? A la tte de ces tablissements devraient tre des hommes
instruits, honors, des chefs de famille capables de prendre un intrt
srieux  la vie morale comme aux tudes de leurs jeunes htes et
d'exercer sur eux une salutaire influence. C'est dans ce but que furent
fonds jadis, c'est  peu prs l ce qu'taient ces collges des
diverses provinces, dites _nations_, o les tudiants, accourus aux
leons de l'Universit de Paris, habitaient et vivaient en commun. Les
formes, les rgles, les habitudes de semblables maisons devraient tre,
de nos jours, trs-diffrentes de ce qu'elles taient alors; mais l'ide
et le rsultat seraient, au fond, les mmes; les jeunes gens seraient
mis  l'abri du drglement comme de l'isolement. Par condescendance
pour nos habitudes et nos moeurs, je ne voudrais prescrire,  cet gard,
rien d'obligatoire; les tudiants qui le prfreraient resteraient
libres de vivre seuls et dans la foule, comme ils le font aujourd'hui;
mais les avantages moraux de la vie hospitalire dont je parle seraient
si vidents, et il serait si ais d'y attacher, pour les tudes mme,
des secours prcieux, que la plupart des pres de famille n'hsiteraient
certainement pas  placer ainsi leurs fils.

C'tait l l'institution que je me proposais de fonder et l'exemple
que je voulais donner pour prolonger l'ducation dans l'instruction
suprieure, et exercer quelque influence morale sur les jeunes gens dans
leur passage du collge au monde. Loin de prtendre placer sous la main
de l'tat seul de tels tablissements, je dsirais au contraire qu'
ct des siens il s'en fondt plusieurs divers par l'origine, la
tendance, et parfaitement indpendants. J'en avais expos l'ide 
un digne prtre catholique et  un pieux vque qui l'avaient fort
accueillie, et s'taient montrs disposs  soutenir de leur patronage
une fondation de ce genre. J'en avais aussi entretenu quelques-uns de
mes amis protestants qui ne demandaient pas mieux que de se concerter
pour ouvrir, aux tudiants de leur communion, un tel foyer de vie
laborieuse et rgulire. Les objections et les difficults abondent sous
les premiers pas de toute innovation srieuse; pourtant il y a grande
chance de succs quand le pouvoir qui l'entreprend ne craint pas de s'y
compromettre et accepte sans hsiter le concours de la libert.

Mais ce qui manque, de nos jours, aux desseins un peu difficiles, c'est
le temps: nous avons  peine quelques heures d'activit puissante et
tranquille; nous vivons au milieu tantt de la tempte, tantt du calme
plat, condamns tour  tour au naufrage ou  l'immobilit. Plus rapides
et plus forts que nous, les vnements emportent nos ides et nos
intentions avant qu'elles aient pu passer dans les faits, souvent mme
avant qu'elles soient devenues seulement des tentatives. J'ai peut-tre
moins  me plaindre que d'autres de ce trouble continu de mon temps,
puisque j'ai pu, comme ministre de l'instruction publique, laisser 
et l quelques traces durables de mon passage. Pourtant, je ne puis
me dfendre de quelque tristesse quand ma pense se reporte vers les
projets que j'avais forms, que je croyais bons, et qui ne se sont pas
mme laiss entrevoir. Je dirai tout  l'heure comment la politique de
cette poque vint les arrter, et me jeter dans des questions et des
luttes bien diffrentes de celles que je rappelle en ce moment.




                                 CHAPITRE XIX

                     ACADMIES ET TABLISSEMENTS LITTRAIRES.

Rtablissement de l'Acadmie des sciences morales et politiques dans
l'Institut.--Motifs et objections.--Lettre de M. Royer-Collard.--Je
communique mon projet aux membres survivants de l'ancienne classe des
sciences morales et politiques. L'abb Sieys.--Le comte Roederer.--M.
Daunou.--lections nouvelles.--M. Lakanal.--Des travaux de l'Acadmie
des sciences morales et politiques et de l'utilit gnrale
des acadmies.--Mes relations avec les socits savantes des
dpartements.--De l'administration des tablissements littraires
et scientifiques.--Ides fausses  ce sujet.--De la suppression des
logements pour les conservateurs et employs dans l'intrieur de ces
tablissements.--Rformes dans l'administration de la Bibliothque
royale.--Augmentation du budget des tablissements littraires et
scientifiques.--Constructions nouvelles au Musum d'histoire naturelle.


J'entrai au ministre de l'instruction publique profondment convaincu
que c'est maintenant pour le gouvernement de la France, quelque nom
qu'il porte, un intrt minent de se montrer, non-seulement exempt
de toute crainte, mais bienveillant et protecteur pour les travaux de
l'esprit humain, aussi bien dans les sciences morales et politiques que
dans les autres. Je ne connais gure, de nos jours, une situation plus
fausse et plus affaiblissante pour le pouvoir que d'tre pris pour un
adversaire mfiant et systmatique de l'activit intellectuelle, mme
lorsque, trangre  toute vue de circonstance ou de parti politique,
elle ne s'applique qu' la recherche gnrale et abstraite de la vrit.
Je sais quels liens puissants unissent les ides abstraites aux intrts
positifs de la socit, et combien la transition est prompte des
principes aux faits et de la thorie  l'application. Je sais aussi
qu'il y a des temps et des lieux o la vrit, mme gnrale et purement
scientifique, peut tre, pour l'ordre tabli un embarras et un danger.
Je n'ai rien  dire de cette difficile situation; je ne m'occupe que de
mon propre pays et de mon propre temps. Au point o nous sommes de
la vie nationale, aprs les expriences que nous avons faites et les
spectacles auxquels nous avons assist, l'ordre et le pouvoir, loin
d'avoir, parmi nous, rien  craindre du libre et srieux dveloppement
scientifique de l'esprit humain, y trouveront de la force et de l'appui.
Non que beaucoup d'erreurs, et d'erreurs dangereuses, ne viennent encore
ainsi  se produire; mais dans les rgions leves de l'intelligence
comme de la socit, les erreurs dangereuses, en morale et en politique,
n'ont plus maintenant le vent en poupe; elles y sont promptement
signales, combattues et dcries. Ce n'est plus en haut, c'est en bas
que les thories qui portent le drglement dans les mes et dans
les peuples sont favorablement accueillies et deviennent aisment
puissantes; ce n'est plus dans le monde savant, c'est dans le monde
ignorant qu'il faut les redouter et les poursuivre. Sur les hauteurs, la
tendance actuelle de l'esprit est de se redresser et de s'purer; c'est
dans les rangs obscurs et presss des rgions infrieures qu'habitent et
travaillent aujourd'hui les dmons pervers et ardents  rpandre leur
perversit. Que le gouvernement sache avoir confiance dans le mouvement
intellectuel d'en haut; il y rencontrera plus de secours que de pril.
Et qu'il soit infatigable  combattre le dsordre intellectuel d'en bas;
les faits ne lui en fourniront que trop souvent les occasions avec la
ncessit; car c'est en bas surtout que les erreurs de l'esprit
se transforment rapidement en passions anarchiques, en actions
destructives, et qu'elles tombent ainsi sous les justes atteintes du
pouvoir.

Ce fut dans ces vues, et avec des esprances ainsi limites, que, peu
de jours aprs la formation du cabinet, je proposai au Roi le
rtablissement, dans l'Institut, de la classe des sciences morales et
politiques fonde en 1795 par la Convention, et supprime en 1803
par Napolon, alors premier Consul. Nagure, au plus fort des orgies
politiques et intellectuelles de 1848, le gnral Cavaignac, alors chef
du gouvernement rpublicain, demanda  cette Acadmie de raffermir
dans les esprits, par de petits ouvrages rpandus avec profusion, les
principes fondamentaux de l'ordre social, le mariage, la famille, la
proprit, le respect, le devoir. C'tait se faire, dans un bon dessein,
une grande illusion sur la nature des travaux d'une telle compagnie et
sur la porte de son action. Il n'est pas donn  la science de rprimer
l'anarchie dans les mes, ni de ramener au bon sens et  la vertu les
masses gares; il faut,  de telles oeuvres, des puissances plus
universelles et plus profondes; il y faut Dieu et le malheur. C'est dans
les temps rguliers que, par les justes satisfactions donnes et
la saine direction imprime aux esprits levs et cultivs, les
corporations savantes exercent, au profit du bon ordre intellectuel, une
influence salutaire, et peuvent prter au pouvoir lui-mme, s'il sait
entretenir avec elles d'intelligents rapports, un indirect, mais utile
appui. C'tait l le rsultat que je me promettais de l'Acadmie des
sciences morales et politiques; rien de plus, mais rien de moins. Le Roi
et le cabinet adoptrent avec empressement ma proposition.

Ce n'est pas qu'elle ne rencontrt des objections graves et que
d'excellents esprits ne la reussent avec peu de faveur. Dans mon propre
parti et parmi les plus fermes soutiens de notre politique, plusieurs se
mfiaient grandement de la spculation philosophique, et doutaient que,
mme anime des plus sages intentions, elle pt servir  raffermir
l'ordre et le pouvoir. D'autres voyaient avec dplaisir des hommes
fameux dans les plus mauvais temps rvolutionnaires remis en honneur au
nom de la science et en dpit de leurs fcheux souvenirs. La premire et
invitable consquence de la mesure propose tait en effet de rappeler,
comme noyau de la nouvelle Acadmie, les douze membres encore vivants de
l'ancienne classe des sciences morales et politiques; deux d'entre eux,
l'abb Sieys et M. Merlin de Douai, avaient vot la mort de Louis XVI;
un troisime, M. Garat, tait ministre de la justice  cette sanglante
poque, et avait lu au Roi son arrt; presque tous appartenaient 
l'cole sensualiste du XVIIIe sicle et convenaient mal  la philosophie
spiritualiste et  l'esprit religieux. On s'inquitait du retour de leur
influence; on regrettait que le gouvernement part s'en faire le patron.

J'eus, de cette disposition d'une portion du public, un tmoignage
irrcusable: M. Royer-Collard, absent au moment o l'Acadmie restaure
se prparait  se complter par l'lection de nouveaux membres,
m'crivit: Si le public et les gens de lettres mettent beaucoup
d'intrt  votre Acadmie des sciences morales et politiques, vous
avez bien fait pour vous; mais comme elle ne serait pour moi qu'une
niaiserie, un rchauff de lieux communs, et qu'elle s'lve d'ailleurs
sur des fondements conventionnels et rvolutionnaires, je ne me soucie
nullement d'y figurer. Je l'ai crit, il y a quelques jours, 
Cousin. cartez donc mon nom. Selon son voeu, ce nom qui tait l si
naturellement appel, n'y fut pas mme prononc.

M. Royer-Collard tait parfaitement libre de ne consulter, dans cette
circonstance, que ses gots ou ses dgots personnels; mais j'aurais
eu grand tort de me conduire par de tels mobiles: j'avais, comme homme
public, un double devoir  remplir; l'un, de rtablir une institution
scientifique que je jugeais bonne; l'autre, de placer cette institution
en dehors des dissentiments et des ressentiments politiques, mme
lgitimes. Je n'ignorais pas que des ides philosophiques, qui n'taient
point les miennes, dominaient dans cette classe de l'Institut au moment
de sa premire fondation et y reparatraient dans sa renaissance; mais
je ne craignais pas que, dans l'enceinte que je leur rouvrais, ces ides
redevinssent puissantes ni redoutables; et les inconvnients de quelques
mauvais souvenirs rvolutionnaires taient,  mon avis, bien infrieurs
aux avantages prsents et futurs de cette clatante dmonstration de la
confiance du pouvoir dans la libert laborieuse et rflchie de l'esprit
humain.

La mesure une fois rsolue, je n'hsitai pas plus sur le mode
d'excution que sur le principe. J'tais bien dcid  ne faire faire
par ordonnance du Roi aucune nomination acadmique; l'lection est de
l'essence des socits savantes; on n'y entre dignement que par le choix
de ses pairs. Je me souvenais qu'un vieux et fidle royaliste, l'abb
de Montesquiou, nomm en 1816 membre de l'Acadmie franaise par
l'ordonnance royale qui carta de cette compagnie quelques-uns de ses
membres, n'avait jamais voulu y prendre sance, disant: Je ne suis
pas acadmicien; ce n'est pas le Roi qui fait des acadmiciens. Je ne
voulus pas mme faire rendre l'ordonnance de rtablissement sans en
avoir concert les dispositions et l'excution avec les membres encore
vivants de l'ancienne classe des sciences morales et politiques qui
devaient y tre appels. Je n'ai pas plus de got aux formes qu'aux
maximes du pouvoir absolu; je me sens  l'aise et satisfait pour mon
propre compte en tmoignant, aux hommes avec qui j'ai  traiter, les
gards dus  des cratures intelligentes et libres. A part mon penchant
personnel, le pouvoir a, dans la plupart des cas, bien plus d'avantage
 accepter de bonne grce le travail de la dlibration pralable et
officieuse qu' affronter aveuglment les critiques en agissant seul
et brusquement, selon sa seule science et fantaisie; quand il procde
ainsi, c'est bien plus souvent par paresse et inhabilet que par
ncessit et prudence. Dcid donc  communiquer aux anciens
acadmiciens les bases de mon projet, je cherchai quel tait, parmi eux,
celui avec qui je pourrais le plus srement m'entendre, et qui aurait
ensuite le plus d'influence sur ses collgues. De tous les survivants,
l'abb Sieys tait le plus clbre. J'allai lui faire une visite.
J'eus quelque peine  en tre reu, et je le trouvai dans un extrme
affaiblissement d'esprit et de mmoire. Un moment, dans notre courte
entrevue, le nom de la classe des sciences morales et politiques parut
le ranimer et lui inspirer quelque intrt: lueur vacillante et qui
s'vanouit rapidement. Je renonai  toute intervention de sa part dans
la petite ngociation que je mditais. En parcourant les autres noms,
le comte Roederer me parut le plus propre  en tre charg. C'tait un
homme d'un esprit ouvert, flexible, sens, libral, lettr, et, malgr
sa proccupation de bien des prjugs de son temps, exempt de passion et
d'enttement de parti dans la pratique des affaires. Il tait dans sa
terre de Matignon; sur ma prire il vint sur-le-champ  Paris; je lui
communiquai mon projet et mes vues pour son excution, en le priant de
runir ses anciens collgues et de s'en entretenir avec eux. Il s'en
chargea avec empressement, et le 24 octobre, je reus de lui cette
lettre:

Monsieur, j'ai lu aux anciens membres de la classe des sciences morales
de l'Institut la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire ce
matin.

Ils applaudissent au rtablissement de cette classe.

Ils pensent que, sans la diviser en sections, quant  prsent, il
convient de runir dans un article gnral les attributions des
sections, et d'y ajouter _la philosophie de l'histoire_ (ou les mthodes
 suivre dans les compositions historiques pour qu'elles soient, le plus
qu'il se pourra, profitables  la morale et  la politique).

Ils estiment que cette classe pourrait tre borne  trente membres, et
recevoir le titre _d'Acadmie des sciences morales et politiques_.

Ils regardent comme une consquence de la rintgration de la classe
celle de tous les membres qui en subsistent encore, et de plus celle de
deux membres qui n'taient qu'associs lors de la dissolution, mais
qui ont reu depuis le caractre lectoral dans une des classes
subsistantes.

Ils croient convenable d'adjoindre quatre membres pour lire les quinze
autres qui feront le complment de l'acadmie; mais ils estiment que
cette adjonction doit se faire par voie _d'lection rgulire_, et
qu'aucune lection ne peut avoir de rgularit qu'aprs l'mission de
l'ordonnance de rtablissement.

Ils croient que les lections doivent tre faites en trois temps.

La premire, immdiatement aprs la publication de l'ordonnance; elle
nommera les quatre adjoints.

Par la seconde, les quinze membres forms par l'adjonction aux onze
anciens nommeront huit membres, ce qui fera vingt-trois.

La troisime sera faite par les vingt-trois, et nommera les sept membres
complmentaires de la classe.

Voil, monsieur, le rsultat de notre longue dlibration, o tous se
sont montrs bienveillants pour le projet.

Il n'y avait rien l que de parfaitement conforme aux ides que j'avais
communiques  M. Roederer, et l'ordonnance fut immdiatement rendue.
Mais quand on en vint  l'excution, et d'abord  l'lection, par les
anciens membres, des quatre adjoints qui devaient, de concert avec
eux, complter l'Acadmie, les rivalits, les susceptibilits et les
mfiances philosophiques apparurent. Les quatre adjoints devaient tre
pris dans les autres classes de l'Institut, et parmi les noms mis en
avant pour ces choix se trouvait fort naturellement celui de M.
Cousin. M. Daunou le repoussa, non pas, dit-il, qu'il voult l'carter
absolument de l'Acadmie; il trouvait convenable et mme ncessaire que
M. Cousin en devnt membre, mais il demandait qu'il ne ft lu que plus
tard et quand l'Acadmie aurait  se complter dfinitivement. Press
d'objections et de questions, il rpondit qu'il ne voulait pas, en
appelant M. Cousin parmi les quatre premiers adjoints, lui donner sur
les lections suivantes une influence dont il pourrait abuser au profit
de son parti doctrinal contre le ntre. Comme la discussion continuait,
M. Daunou finit par dire qu'il ne faisait point d'objection  ce que
le gouvernement nommt lui-mme d'office les quatre adjoints dans
l'ordonnance de rtablissement de l'Acadmie, et y comprt M. Cousin;
ce ne serait l que suivre les exemples du pass, et personne n'y
trouverait  redire. M. Merlin se rangea  cet avis. Ces acadmiciens
renonaient ainsi  leur droit d'lire eux-mmes leurs collgues et
provoquaient le pouvoir  un acte de bon plaisir pour s'pargner
l'embarras d'carter ou le dplaisir d'admettre un candidat dont les
doctrines philosophiques inquitaient les leurs. Je dclarai que je ne
proposerais jamais au Roi de nommer lui-mme des acadmiciens, et que
les anciens membres de l'Acadmie rtablie taient parfaitement libres
d'lire les quatre premiers adjoints comme il leur conviendrait.
L'lection eut lieu en effet; je ne sais comment vota M. Daunou, mais
M. Cousin fut l'un des quatre lus; les seize membres ainsi runis se
compltrent par deux lections successives qui appelrent chacune sept
nouveaux membres, et le 4 janvier 1833, M. Roederer ouvrit les sances
de l'Acadmie dfinitivement constitue par un discours plein d'une
satisfaction joyeuse et d'une esprance un peu vaniteuse dans
l'influence de la philosophie, caractre persvrant de la brillante et
forte gnration  laquelle il appartenait.

J'eus, deux ans plus tard, un piquant exemple de l'nergique et
confiante activit de ces derniers survivants de 1789, dans les plus
simples comme dans les plus graves circonstances de la vie: je me
trouvai un matin avec quelques personnes chez M. de Talleyrand venu en
cong de Londres  Paris: Messieurs, nous dit-il avec un sourire de
contentement presque jeune que j'ai vu quelquefois sur sa froide figure,
je veux vous dire ce qui m'est arriv hier; je suis all  la Chambre
des pairs; nous n'tions que six dans la salle quand je suis entr: M.
de Montlosier, le duc de Castries, M. Roederer, le comte Lemercier (j'ai
oubli qui il nomma comme le cinquime) et moi; nous tions tous de
l'Assemble constituante et nous avions tous plus de quatre-vingts ans.
Ces fermes vieillards se plaisaient  voir et  faire remarquer que
partout ils arrivaient encore les premiers.

Un autre vieillard, l'un des dbris d'une autre clbre Assemble, et
qui probablement se croyait clbre lui-mme par les grandes scnes et
l'acte terrible auxquels il avait pris part, M. Lakanal, membre de la
Convention nationale et l'un de ceux qui avaient vot la mort de Louis
XVI, avait t aussi membre de l'ancienne classe des sciences morales et
politiques. C'tait mme lui qui, en 1795, avait propos et fait adopter
dans la Convention le rglement de fondation de l'Institut et la liste
des membres appels  en former le noyau. En 1832, quand il fut question
du rtablissement de l'Acadmie  laquelle il avait appartenu, personne,
pas plus parmi ses anciens collgues que dans le public, ne se souvint
de lui; personne ne pensa  demander ce qu'il tait devenu. On le
croyait mort, ou plutt on ne s'enquit nullement de lui, tant il tait
oubli. Il vivait pourtant; il tait cultivateur dans l'un des tats
naissants des tats-Unis d'Amrique, dans l'Alabama, sur la dernire
limite,  cette poque, entre la civilisation amricaine et les
sauvages. Il apprit l le rtablissement de son Acadmie et de ses
anciens collgues; il m'crivit pouf rclamer son droit  reprendre,
parmi eux, sa place; je transmis  l'Acadmie son incontestable
rclamation; la mort de M. Garat laissait,  ce moment, dans la section
de morale, une place vacante; M. Lakanal y fut admis, de droit et sans
lection. Quand il le sut, il hsita  rentrer en France, et m'crivit,
pour m'offrir ses services aux tats-Unis, une longue lettre, singulier
mlange d'ides justes et d'ides confuses, de prudence exprimentale et
d'nergique fidlit  ses souvenirs rvolutionnaires[8]. Je n'employai
point M. Lakanal; il rentra en France, reprit son sige  l'Acadmie, et
mourut en 1845, obscur encore, quoique avec tous les honneurs d'usage
rendus aux acadmiciens.

[Note 8: _Pices historiques_, n VIII.]

En activit depuis vingt-sept ans, l'Acadmie des sciences morales et
politiques a parfaitement expliqu et pleinement justifi elle-mme sa
fondation. L'esprit de parti politique ou d'intolrance philosophique
n'y a jamais domin; il a pu y apparatre quelquefois; c'est le fait
de la libert; il a toujours t contre-balanc et contenu; c'est le
rsultat du rapprochement habituel d'hommes divers de situations et
d'opinions, mais unis par le got et le respect communs de la science
et de la vrit. Dans ses rapports soit avec le public, soit avec le
pouvoir, l'Acadmie a constamment fait preuve d'indpendance comme de
mesure; elle a, en toute occasion, fermement combattu le drglement et
hautement second le mouvement rgulier des esprits. Le compte rendu
de ses sances et le recueil de ses mmoires attestent l'activit
intellectuelle de ses membres. Par les concours qu'elle a ouverts et les
questions qu'elle a proposes, elle a suscit hors de son sein beaucoup
de travaux importants, plusieurs trs-remarquables, sur la philosophie,
l'histoire, la lgislation, l'conomie politique, toutes les belles
et difficiles sciences auxquelles elle est consacre. Des hommes d'un
mrite inconnu, des jeunes gens laborieux et distingus ont t ainsi
mis en lumire et sur la voie des fortes tudes comme des solides
succs. Jamais il n'a t plus inintelligent et plus inopportun que de
nos jours de combattre les acadmies: nous vivons dans une socit plus
quitablement rgle et plus soigneuse du bonheur de tous que ne l'ont
t la plupart des socits humaines; mais les centres varis, les
groupes durables, les agrgations fortes, les impulsions indpendantes y
manquent; c'est une socit  la fois dissoute et concentre, qui montre
partout l'individu isol en face de l'unit toute-puissante de l'tat.
Nous cherchons depuis longtemps dj, et jusqu'ici sans beaucoup de
succs dans l'ordre politique, quelque remde  ces lacunes d'un tat
social qui,  ct de grands bienfaits publics, laisse les droits bien
faibles, les liberts bien mal assures et les existences individuelles
 la fois bien languissantes et bien mobiles. Les acadmies sont
aujourd'hui, dans l'ordre intellectuel, le remde naturel et presque
unique  ce grave dfaut de notre socit gnrale; elles groupent sous
un drapeau pacifique, sans leur imposer aucun joug, ni aucune unit
factice, des hommes distingus qui, sans ce lien, resteraient absolument
trangers les uns aux autres; et en les groupant elles leur procurent 
tous, avec les plaisirs de gnreuses relations, des moyens d'influence
et des garanties d'indpendance. Au dehors, elles attirent les esprits
vers les tudes et les questions o ils peuvent s'exercer et se
satisfaire sans se dchaner; elles les contiennent dans certaines
limites de raison et de convenance en provoquant leur activit et en
soutenant leur libert.

Proccup de ces ides, je tentai de les appliquer au del de Paris, et
de faire concourir, au bon mouvement comme au bon ordre intellectuel,
les socits savantes des dpartements. Le nombre de ces socits,
l'attachement que leur portent la plupart de leurs membres, la faveur
qu'elles rencontrent d'ordinaire dans les Conseils lectifs de leurs
dpartements et de leurs villes, prouvent qu'elles rpondent  des
sentiments vivaces et qui ne demandent qu' se dployer. Mais la
principale condition du succs, une notorit et une sympathie vraiment
publiques, manque trop souvent  ces librales associations. La plupart
languissent faute de grand jour, et leurs membres les plus zls se
dcouragent, privs tantt des moyens d'tude dont ils auraient besoin,
tantt de leur part de gloire un peu tendue aprs leurs travaux. Des
esprits gnreux, entres autres un savant archologue franais et
l'un des plus actifs correspondants de l'Acadmie des inscriptions et
belles-lettres, M. de Caumont, se sont efforcs, soit par des congrs
scientifiques, soit en formant, par la runion fictive des socits
locales sous le nom _d'Institut des Provinces_, une socit gnrale
quoique disperse, d'imprimer  toutes ces associations le mouvement et
la publicit fcondante qui leur manquent. Je ne saurais bien mesurer
quel a t, ni bien prvoir quel pourra tre le succs de ces efforts;
mais quoi qu'il en soit; je pensais, en 1834, qu'il appartenait au
pouvoir central de mettre la main  cette oeuvre; et aprs avoir
recueilli, sur les socits savantes de France, des renseignements
prcis, je leur adressai uno circulaire pour les inviter  tablir,
entre elles et le ministre de l'instruction publique, une
correspondance rgulire: Les socits, leur disais-je, me feront
connatre les travaux dont elles s'occupent ou voudraient s'occuper,
ce qui leur manque en ressources de tout genre, livres, instruments,
informations scientifiques. Je m'appliquerai  leur procurer tout ce qui
pourra les seconder dans leur librale activit, et je ferai publier
chaque anne, sous les auspices du Gouvernement, d'abord un recueil
contenant quelques-uns des mmoires les plus importants qui auront t
lus dans les principales socits savantes du royaume, ensuite un compte
rendu sommaire de leurs travaux, rdig soit d'aprs leurs propres
comptes rendus, soit d'aprs les relations qu'elles m'auront adresses,
ce qui sera un vritable monument de l'activit intellectuelle du pays,
entant du moins qu'elle s'exerce et se manifeste par l'organe des
socits savantes.

Pour bien convaincre ces socits que je ne m'adressais point  elles
par pure curiosit administrative, et que j'attachais  ma proposition
une importance relle, j'ajoutai, aux motifs puiss dans leur intrt
particulier, un motif d'intrt gnral et suprieur: Au moment, leur
disais-je, o l'instruction populaire se rpand de toutes parts, et
o les efforts dont elle est l'objet doivent amener, dans les classes
nombreuses qui sont voues au travail manuel, un grand et vif mouvement,
il importe beaucoup que les classes aises, qui se livrent au travail
intellectuel, ne se laissent pas aller  l'indiffrence et  l'apathie.
Plus l'instruction lmentaire deviendra gnrale et active, plus il
est ncessaire que les hautes tudes, les grands travaux scientifiques
soient galement en progrs. Si le mouvement d'esprit allait croissant
dans les masses pendant que l'inertie rgnerait dans les classes
leves de la socit, il en rsulterait tt ou tard une dangereuse
perturbation. Je regarde donc comme le devoir du Gouvernement, dans
l'intrt de la socit tout entire, d'imprimer, autant qu'il est en
lui, une forte impulsion aux tudes leves et  la science pure, aussi
bien qu' l'instruction pratique et populaire. Enfin, pour dissiper
d'avance, dans les socits savantes des dpartements, des mfiances que
je pressentais, je leur dis en terminant: Il ne s'agit ici d'aucune
centralisation d'affaires et de pouvoir. Je n'ai nul dessein de porter
atteinte  la libert et  l'individualit des socits savantes, ni de
leur imposer quelque organisation gnrale ou quelque ide dominante. Il
s'agit uniquement de leur transmettre, d'un centre commun, les moyens
de travail et de succs qui ne sauraient leur venir d'ailleurs, et de
recueillir,  ce mme centr, les fruits de leur activit pour les
rpandre dans une sphre tendue. Loin qu'une telle mesure puisse rien
faire perdre aux socits savantes de leur indpendance et de leur
importance locale, elle doit au contraire l'assurer et l'accrotre en
donnant plus d'efficacit et de porte  leurs efforts.

Envoye  soixante-quinze socits savantes parses dans tout le
royaume, cette circulaire y rpandit un peu de mouvement et d'esprance.
Plusieurs de ces socits entamrent avec mon dpartement une
correspondance anime. Je leur fis parvenir des livres, des documents
nationaux et trangers, des informations scientifiques, et quelques
petites sommes pour les aider dans leurs recherches et leurs
publications locales. L'un de mes successeurs au ministre de
l'instruction publique, M. de Salvandy, reprit en 1837 et en 1846, avec
l'ardeur gnreuse qu'il portait partout o il touchait, l'oeuvre ainsi
commence; il demanda aux Chambres et en obtint dans son budget un
chapitre spcial consacr aux socits savantes et dot de 50,000
francs. Il rpartit cette somme entre soixante de ces socits; mode
d'appui que je suis loin de croire inutile, mais que je ne regarde pas,
dans ce cas particulier, comme le plus ncessaire ni le plus efficace.
Les encouragements doivent tre appropris aux personnes et aux travaux;
ce sont des satisfactions intellectuelles bien plutt que des secours
pcuniaires qu'il importe d'assurer aux socits savantes; ce qu'elles
dsirent surtout, c'est de se voir connues et apprcies dans le monde
lettr. Je me proposais de charger, dans mon dpartement, un ou deux
hommes distingus d'entretenir avec ces socits une correspondance
assidue, et de prparer, de concert avec elles, les publications dont
elles devaient tre l'objet. Ce genre d'encouragement leur et t, je
crois, plus agrable et plus utile qu'une petite part dans une modique
allocation.

Je ne parlerais pas de quelques mesures assez peu importantes que
je pris dans les tablissements scientifiques et littraires,
bibliothques, muses et collections diverses, si mes ides  cet gard
n'avaient t et ne restaient fort diffrentes de celles qui prvalent
aujourd'hui. Je tiens  dire avec prcision ce que furent, envers ces
tablissements, ma conduite et ses motifs.

Je suis grand partisan de la monarchie et de l'administration; la France
leur doit beaucoup de son bien-tre et de ses progrs, mais je ne crois
pas qu'un roi soit ncessaire partout, ni que les ministres doivent tout
rgler. Je sais gr  l'empereur Napolon d'avoir dit un jour  M. de
Fontanes: Laissez-nous au moins la rpublique des lettres; et je
prends cette parole plus au srieux que ne le faisait probablement
Napolon. Le rgime de la monarchie administrative, son unit
intraitable, son impulsion monotone de haut en bas, sa froide
proccupation des choses bien plus que des personnes, sa rigueur contre
les irrgularits et son indiffrence pour les liberts ne conviennent
nullement l o domine le caractre littraire et scientifique; il
faut  de tels tablissements une plus large part d'indpendance, de
spontanit, de varit et de gouvernement propre. Non pour complaire
 des fantaisies d'imagination o de vanit, mais  cause de la nature
mme des hommes avec qui l'on traite et des affaires qui se traitent en
pareil cas. Ce que veut l'administration gnrale et suprieure, ce sont
des rgles et des agents; ce qu'elle redoute et rprouve par-dessus
tout, ce sont les volonts individuelles, les actes imprvus, les
anomalies, les abus. Elle est peu propre  manier des lettrs et des
savants, des hommes habitus et enclins  inventer,  critiquer, 
dcider eux-mmes de leurs ides et de leurs travaux, et avec qui il
faut causer et discuter sans cesse, au lieu de leur adresser tout
simplement des instructions et des circulaires. L'administration
mettra-t-elle au-dessus d'eux un agent qui lui soit analogue, un petit
souverain administratif? Ou bien les savants et les lettrs qu'elle lui
subordonnera s'offenseront, et elle aura  encourir leur opposition
sourde et leur humeur; ou bien ils se rsigneront, s'annuleront, et
les affaires des lettres et des sciences seront faites par des hommes
trangers  leurs besoins,  leurs gots,  leurs dsirs,  leurs
plaisirs,  leurs tudes,  leurs livres, qui mettront l'ordre peut-tre
dans les tablissements littraires, mais qui y tueront la vie. Et l'on
s'tonnera ensuite de la langueur des lettres et de la malveillance des
lettrs!

Je veux donner un exemple des erreurs o tombe l'autorit et du mal
qu'elle fait lorsqu'elle applique aux tablissements scientifiques et
littraires les ides purement administratives; et je prendrai l'un des
exemples les plus favorables  l'administration, un cas o des motifs
plausibles semblent justifier ses mesures. Depuis longtemps et sous le
rgime parlementaire comme aujourd'hui, on a tax d'abus les logements
accords dans les tablissements scientifiques aux conservateurs,
professeurs ou employs divers qui y exercent leurs fonctions; on 
trouv ces logements tantt trop multiplis, tantt trop vastes, tantt
trop beaux, et j'ai cit nagure la rponse amre d'un savant illustre
 ces plaintes acharnes. Pour couper court aux abus, on a, dans la
Bibliothque impriale, aboli rcemment l'usage; il a t dcid
qu'aucun conservateur ou employ n'habiterait plus dans l'tablissement,
et on a allou  ceux qu'on expulsait ainsi une indemnit de logement.
On a voulu et cru faire un acte de bonne administration; mais on
a mconnu la nature et la puissance morale des tablissements
scientifiques; on a port aux moeurs et  la vie savantes une grave
atteinte. Une bibliothque publique, un muse d'histoire naturelle, des
conservatoires de grandes collections sont, pour les hommes chargs de
les conserver, de les enrichir, d'y enseigner, tout autre chose qu'un
btiment o ils s'acquittent de leurs fonctions; c'est une patrie o
habite leur me, o ils vivent au milieu des instruments de leur travail
et des plaisirs de leur pense; je dirais volontiers que c'est un
couvent laque et vou  la science, o s'enferment librement des hommes
pour qui la science est une affaire de tous les moments, et qui trouvent
l leur dlassement comme leur occupation. Ils font bien plus qu'y
recevoir le public et satisfaire  ses demandes; ils exploitent
eux-mmes les richesses qu'ils gardent; ces bibliothques, ces muses
qu'ils habitent sont leur laboratoire personnel; c'est  la faveur de
cette cohabitation continue, de cette intimit matrielle, si l'on peut
ainsi parler, avec les monuments et les dpts de la science qu'ont t
prpars et accomplis, par les employs eux-mmes des tablissements
scientifiques, la plupart des grands travaux qui en sont sortis. Se
figure-t-on que les mmes sentiments se dvelopperont, que les mmes
liens se resserreront, que les mmes rsultats seront obtenus lorsque
ces tablissements seront des difices dserts, except  certains
jours et certaines heures o les conservateurs et les professeurs s'y
rendront, comme le public, pour s'acquitter de leur tche, sauf  en
sortir aussitt pour aller retrouver dans leurs propres foyers ces
jouissances, de l'tude: et de la famille qui ne s'incorporent plus pour
eux avec ces salles et ces murs o ils ne vivent plus? On a, dtruit la
cit et la famille savantes; fussent-ils les plus savants et les plus
exacts, du monde, des employs disperss ne la remplaceront pas.

C'est trop sauvent notre disposition de nous proccuper exclusivement
de certaines fautes, de certains maux qui frappent notre esprit ou
soulvent notre humeur, et d'oublier, de sacrifier, pour les faire
cesser, les biens prcieux auxquels ils s'attachent. Je n'ai nul got
pour les abus; mais j'aime mieux supporter quelques plantes parasites
autour de l'arbre que d'abattre ou d'nerver l'arbre lui-mme. Je crois
d'ailleurs qu'avec quelques mesures persvrantes d'inspection et de
publicit, on pourrait prvenir ou redresser la plupart des griefs qui
s'lvent contre l'administration des tablissement scientifiques sans
leur enlever leur caractre. Lorsqu'en novembre 1832, je fus appel par
les rclamations et les commissions des Chambres mmes,  apporter dans
le rgime de la Bibliothque royale certaines modifications, je pris
grand soin qu'elles ne dtruisissent point l'ancienne indpendance, et
ce que j'appellerai l'autonomie littraire de cet tablissement; je
laissai le gouvernement intrieur de ses affaires  la runion de
ses conservateurs; je leur imposai seulement l'obligation d'indiquer
eux-mmes; et parmi eux, par la prsentation de trois candidats,
un prsident du conservatoire qui en serait, au dedans, le pouvoir
excutif, et au dehors le reprsentant vis--vis de l'administration
gnrale. C'tait un principe d'unit et de responsabilit introduit
dans l'tablissement, sans altrer la dignit de ses chefs savants,
ni leur enlever leurs attributions naturelles. Je fortifiai mme la
position des employs, suprieurs et infrieurs, de la Bibliothque,
en leur donnant, pour leur nomination et leur avancement, de srieuses
garanties contre l'action spontane et arbitraire du pouvoir central.

L'administration du Musum d'histoire naturelle et t susceptible de
quelques modifications analogues; mais le public les rclamait moins
vivement, et les chefs de l'tablissement, tous professeurs de renom,
paraissaient les redouter encore davantage. Je leur laissai, sans y
toucher, cette ancienne organisation sous laquelle les sciences et leur
enseignement ont fait tant de progrs et jet tant d'clat.

Je fis, pour ces deux tablissements, ce qui importe beaucoup plus  la
prosprit des sciences et des lettres que la suppression de quelques
logements ou la rpression de quelques irrgularits administratives;
je demandai et j'obtins des Chambres un notable accroissement  leur
dotation. De 1833  1837, le budget ordinaire du Musum d'histoire
naturelle fut port de 337,000  434,000 francs, et celui de la
Bibliothque royale de 205,000  274,000 francs. C'tait une
augmentation d'un tiers, principalement applique  mettre en bon tat
et  enrichir le matriel de ces tablissements. En vertu de la loi des
travaux publics extraordinaires, propose le 29 avril 1833 par M. Thiers
et promulgue le 27 juin suivant, une somme de 2,400,000 francs fut
consacre  l'extension des terrains du Musum d'histoire naturelle et
 la construction d'une galerie minralogique et de grandes serres
nouvelles depuis longtemps dsires dans l'intrt laborieux des savants
comme pour la satisfaction curieuse du public. Le roi Louis-Philippe
alla poser lui-mme, le 29 juillet 1833, la premire pierre de la
galerie minralogique, et je l'accompagnai dans cette crmonie. La
foule tait grande; tous les savants du Musum, ses visiteurs habituels,
des tudiants, la garde nationale du quartier; au nom de ce public,
je remerciai le Roi des nouveaux moyens qu'il venait mettre  la
disposition de la science pour faire valoir ses richesses: C'est votre
destine, Sire, lui dis-je, et ce sera votre gloire, dans les petites
comme dans les grandes choses, d'accomplir ce qui tait projet, de
terminer ce qui tait commenc, de toucher au but marqu par tous les
voeux, de satisfaire dfinitivement aux besoins modestes de la science
comme aux grands intrts de la socit. J'exprimais l le sentiment
commun des nombreux assistants qui m'coutaient. Les plus honntes
esprances sont prsomptueuses; mais les hommes sentiraient leur coeur
se glacer et tomberaient dans l'inertie s'ils savaient combien leurs
oeuvres sont incertaines et si l'avenir cessait d'tre obscur  leurs
yeux.




                             CHAPITRE XX

                          TUDES HISTORIQUES.

Importance morale et politique des tudes historiques.--tat des tudes
historiques dans l'instruction publique avant 1818.--Introduction de
l'enseignement spcial de l'histoire dans les collges.--Du caractre et
des limites de cet enseignement.--tat des tudes historiques aprs
la Rvolution de 1830.--Lettre de M. Augustin Thierry  ce
sujet.--Fondation de la _Socit pour l'histoire de France_.--Je propose
la publication, par le ministre de l'Instruction publique, d'une grande
collection des Documents indits relatifs  l'histoire de
France.--Dbat dans les Chambres  ce sujet.--Mon rapport au roi
Louis-Philippe.--Lettre du Roi.--M. Michelet et M. Edgar Quinet.--De
l'tat actuel des tudes sur l'histoire gnrale et locale de la France,
et de l'influence de ces tudes.


Nos gots deviennent aisment des manies, et une ide qui nous a
longtemps et fortement proccups prend,  nos yeux, une importance 
laquelle notre vanit ajoute souvent trop de foi. Pourtant, plus j'y
ai pens, plus je suis demeur convaincu que je ne m'exagrais point
l'intrt que doit avoir, pour une nation, sa propre histoire, ni ce
qu'elle gagne, en intelligence politique comme en dignit morale,  la
connatre et  l'aimer. Dans ce long cours de gnrations successives
qu'on appelle un peuple, chacune passe si vite! Et dans notre passage si
court, notre horizon est si born! Nous tenons si peu de place et nous
voyons, de nos propres yeux, si peu de choses! Nous avons besoin de
grandir dans notre pense pour prendre au srieux notre vie. La religion
nous ouvre l'avenir et nous met en prsence de l'ternit. L'histoire
nous rend le pass et ajoute  notre existence celle de nos pres. En
se portant sur eux, notre vue s'tend et s'lve. Quand nous les
connaissons bien, nous nous connaissons et nous nous comprenons mieux
nous-mmes; notre propre destine, notre situation prsente, les
circonstances qui nous entourent et les ncessits qui psent sur nous
deviennent plus claires et plus naturelles  nos yeux. Ce n'est pas
seulement un plaisir de science et d'imagination que nous prouvons 
rentrer ainsi en socit avec les vnements et les hommes qui nous ont
prcds sur le mme sol, sous le mme ciel; les ides et les passions
du jour en deviennent moins, troites et moins pres. Chez un peuple
curieux et instruit de son histoire, on est presque assur de trouver un
jugement plus sain et plus quitable, mme sur ses affaires prsentes,
ses conditions de progrs et ses chances d'avenir.

La mme ide qui m'avait conduit, la mme esprance qui m'avait anim
quand je retraais, dans mes cours  la Sorbonne, le dveloppement de
notre civilisation franaise, me suivirent au ministre de l'instruction
publique et dans mes efforts pour ranimer et rpandre le got et l'tude
de notre histoire nationale. J'tais certes loin d'en attendre aucun
effet tendu ni prompt pour l'apaisement des passions politiques ou le
redressement des prjugs populaires; je savais trop dj combien leurs
racines sont profondes, et quels coups puissants et redoubls, de la
main de Dieu mme, sont ncessaires pour les extirper. Mais je me
promettais qu' Paris d'abord, au centre des tudes et des ides, puis
 et l dans toute la France, un certain nombre d'esprits intelligents
arriveraient  des notions plus exactes et plus impartiales sur les
lments divers qui ont form la socit franaise, sur leurs rapports
et leurs droits mutuels, et sur la valeur de leurs traditions
historiques dans les nouvelles combinaisons sociales de nos jours. Ni la
lenteur invitable de ce progrs intellectuel, ni la lenteur bien plus
grande encore de son influence publique ne me rebutaient: c'est une
prtention un peu orgueilleuse de vouloir redresser les ides de son
temps; ceux qui la forment doivent se rsigner  voir  peine poindre
leur succs; ils prchent aux peuples la patience dans la poursuite de
leurs dsirs; il faut qu'ils sachent la pratiquer eux-mmes dans leurs
travaux et leurs esprances.

Avant 1830, j'avais obtenu, non-seulement dans le public et par mes
cours, mais dans le systme gnral de l'instruction publique, quelques
rsultats importants pour l'tude de l'histoire. Cette tude n'tait pas
mme nomme dans la loi qui, sous le Consulat, en 1802, avait rtabli
l'instruction secondaire: On enseignera dans les lyces, dit l'article
10, les langues anciennes, la rhtorique, la logique, la morale et les
lments des sciences mathmatiques et physiques. On fit un pas dans
le statut par lequel le Conseil de l'Universit rgla, en 1814, la
discipline et les tudes dans les collges; l'enseignement de l'histoire
et de la gographie y fut introduit, mais d'une faon trs-accessoire;
les professeurs de langues anciennes furent chargs de le donner en mme
temps que l'enseignement littraire; dans les mois d't, depuis le 1er
avril jusqu'aux vacances, une demi-heure fut ajoute aux classes du
soir des collges, et la demi-heure de plus, dit l'article 129, sera
exclusivement consacre  la gographie et  l'histoire. En 1818
seulement, la mesure dcisive et seule efficace fut adopte; M.
Royer-Collard et M. Cuvier, avec qui je m'en tais souvent entretenu,
firent prendre un arrt portant:

La Commission de l'instruction publique,

Vu la disposition du rglement des collges qui prescrit aux
professeurs de consacrer, pendant les mois d't, une demi-heure,
aprs chaque classe du soir,  l'enseignement de l'histoire et de la
gographie;

Considrant que les intentions de ce rglement n'ont point t
gnralement remplies jusqu' prsent, et qu'il importe de donner,
 cette partie des tudes classiques, tous les dveloppements que
rclament l'tat de la socit et le voeu des familles,

Arrte ce qui suit:

L'enseignement de l'histoire et de la gographie, dans les collges
royaux et dans les collges communaux qui seront dsigns par la
Commission, sera confi  un professeur ou  un agrg spcial.

L'excution rpondit  la promesse; des professeurs spciaux d'histoire
furent nomms et convenablement traits; l'enseignement des diverses
poques historiques fut distribu entre les classes successives;
l'histoire et la gographie eurent leur part dans les honneurs du
concours gnral comme leur place dans les coles de l'tat.

Un peu plus tard, en 1820., la Commission de l'instruction publique,
en communiquant aux professeurs le plan du nouvel enseignement, en
dtermina sagement le caractre et la porte: Le professeur aurait,
dit-elle, une fausse ide des soins qu'on attend de son zle s'il se
croyait oblig d'entrer dans les dveloppements et dans les discussions
de haute critique qui appartiennent  un enseignement approfondi; ce
n'est point ici un cours de facult. Le professeur ne peut esprer
d'tre utile  ses lves qu'en se mettant toujours  leur porte; c'est
pour eux, et non pour lui, qu'il doit faire sa classe. Son objet tant
de graver dans leur mmoire les principaux faits de l'histoire, dont
on n'acquiert la connaissance qu'imparfaitement et avec beaucoup de
difficults dans un ge plus avanc, il ne doit chercher d'autres
sources d'intrt que dans la simple exposition des faits historiques et
dans la liaison naturelle qu'ils ont entre eux. Il devra surtout viter
tout ce qui pourrait appeler les levs dans le champ de la politique,
et servir d'aliment aux discussions de parti.

Malgr cette rserve, quand l'influence d'abord et bientt le pouvoir
passrent aux mains de M. de Villle, ou plutt, de son parti,
l'enseignement de l'histoire devint suspect; et dans les mesures de ce
temps, notamment dans le nouveau statut rdig en septembre 1821 pour le
rgime des collges, on entrevoit un effort cach, sinon pour abolir cet
enseignement, du moins pour l'amoindrir et le repousser dans l'ombre.
Mais visiblement aussi cet effort est embarrass et timide. Ce fut, 
cette poque, le tort et le malheur des partis en lutte, des amis comme
des ennemis de la Restauration, de se trop redouter les uns les autres,
et de se croire mutuellement bien plus de pouvoir qu'ils n'en avaient
rellement. Leurs peurs rciproques dpassaient de beaucoup leurs
prils, et ils se menaaient bien plus qu'ils ne se frappaient. En dpit
des mfiances affiches et des actes hostiles de ce qu'on appelait la
Congrgation contre l'Universit et ses progrs, quand la Restauration
tomba, non-seulement l'Universit restait debout, mais dans son sein et
aux divers degrs de l'instruction publique, dans les collges comme
dans les facults, l'enseignement de l'histoire tait fond.

Le rgime de 1830 fit disparatre, quant  la scurit de cet
enseignement dans les collges, toute inquitude; mais il lui fit tort
dans les rgions suprieures; plusieurs des hommes qui avaient fait
sa force se donnrent tout entiers  la vie politique, et les travaux
historiques ne tardrent pas  se ressentir du drglement des esprits.
Dj presque aveugle et malade, M. Augustin Thierry, qui vivait auprs
de son frre Amde, alors prfet de la Haute-Sane, m'crivait de
Luxeuil le 3 septembre 1833: Croyez-vous, mon cher ami, que ma prsence
 Paris serait sans utilit pour les tudes historiques? Notre cole a
t dissoute par votre retraite  tous; il n'en reste que des dbris qui
vont se perdant de jour en jour. Je les rassemblerais autour de moi;
je me ferais centre d'tudes, et en vrit il y a urgence. Voyez quel
enseignement lger et sautillant commence  devenir populaire. Dans
les livres, ce qui se publie est encore plus trange; sous le nom
d'histoire, on fait du dithyrambe et de la posie. Vous avez cr un
conservateur des monuments historiques; crez un conservateur de la
mthode et du style en histoire; sans quoi, avant quatre ans, il ne
restera plus la moindre trace de ce qui nous a cot,  vous surtout,
tant de peines et de travaux. Je consacrerai  cette oeuvre ce qui me
reste de vie. Mettez-moi en tat de vivre  Paris; que votre justice
prononce sur les droits que me donne ce que j'ai fait pour la science et
ce que j'ai perdu pour elle; la Providence fera le reste.

J'tais plus impatient que personne d'ouvrir de nouvelles sources de
force saine et de prosprit  des tudes qui m'taient chres et
dont je voyais le pril. Le sentiment public me vint en aide.
Si l'enseignement suprieur de l'histoire avait fait des pertes
considrables, le got des recherches et des mditations historiques se
rpandait de plus en plus; c'tait, pour beaucoup d'esprits actifs
que la politique n'attirait ou n'accueillait pas, une satisfaction
intellectuelle et une chance de renom littraire, local ou gnral.
Quelques-uns de mes amis vinrent me parler de leur projet de fonder,
sous le nom de _Socit de l'Histoire de France_, une socit
spcialement voue  publier des documents originaux relatifs 
notre histoire nationale, et  rpandre, soit par une correspondance
rgulirement suivie, soit par un _bulletin_ mensuel, la connaissance
des travaux pars et ignors dont elle tait l'objet. Je m'empressai de
donner  ce projet mon assentiment et mon concours. Nous nous runmes
le 27 juin 1833, au nombre de vingt fondateurs; nous arrtmes les bases
de l'association; et six mois aprs, le 23 janvier 1834, la _Socit de
l'Histoire de France_, qui comptait dj cent membres, se formait en
assemble gnrale, adoptait son rglement dfinitif, nommait un conseil
charg de diriger ses travaux, et entrait sur-le-champ en activit. On
sait tout ce qu'elle a fait depuis vingt-cinq ans. Elle a publi 71
volumes de Mmoires et Documents indits, presque tous d'un grand
intrt pour notre histoire, et dont quelques-uns sont de vraies
dcouvertes historiques, curieuses pour le public amateur aussi
bien qu'importantes pour le public savant. Elle a dpens pour ces
publications 360,000 francs. Elle a suscit, dans tout le pays et jusque
dans une multitude de petites villes trangres  tout tablissement
scientifique, l'tude curieuse du pass local, de ses souvenirs et
de ses documents. Elle compte aujourd'hui 450 membres; et ce nombre
toujours croissant, l'importance de ses publications, l'tendue de sa
correspondance, la rgularit et l'intrt de son _bulletin_ mensuel,
tout lui garantit un long et fcond avenir.

Mais au moment mme de sa fondation, et par mes entretiens avec ses plus
zls fondateurs, il me fut vident qu'elle serait loin de suffire  sa
tche, et que le gouvernement seul possdait les moyens littraires
et financiers indispensables pour une telle oeuvre. Je rsolus de
l'entreprendre comme ministre de l'instruction publique, et de lui
donner, ds l'abord, l'tendue et l'clat qui pouvaient seuls dterminer
les Chambres aux largesses que j'avais  leur demander. Dans l'ordre
intellectuel comme dans l'ordre politique, c'est par les grandes
esprances et les grandes exigences qu'on provoque  d'nergiques
efforts la sympathie et l'activit humaines. J'avais plusieurs buts 
atteindre. Je voulais faire rechercher, recueillir et mettre en sret
dans toute la France les monuments de notre histoire qui n'avaient pas
pri dans les destructions et les dilapidations rvolutionnaires. Je
voulais choisir, dans les archives locales ainsi rtablies et dans
celles de l'tat, diplomatiques et militaires, les documents importants
de l'histoire nationale, et les faire publier successivement, sans
blesser aucun intrt ni convenance publique, mais aussi sans purile
pusillanimit. Pour qu'un tel travail ft dignement excut, il fallait
que les hommes minents dans les tudes historiques vinssent s'y
associer, soit runis en comit autour du ministre de l'instruction
publique pour juger l'importance et le mrite des documents, soit
individuellement pour en diriger la publication. Il fallait aussi que,
de tous les points du territoire, les rudits, les archologues locaux
entrassent en correspondance avec le ministre et son comit pour lui
indiquer les richesses ignores et en seconder l'exploitation. A ces
conditions seulement, l'oeuvre pouvait rpondre  la pense, et produire
une collection de documents indits qui jett de vives lumires, non sur
une seule poque et une seule province, mais sur tous les temps et tous
les thtres de la longue et forte vie de la France.

Dans le projet de budget prsent  la Chambre des dputs le 10 janvier
1834, je demandai une allocation spciale de 120,000 francs pour
commencer l'entreprise. Des rclamations s'levrent contre une si
nouvelle et si _grosse_ dpense. La commission spcialement charge de
l'examen du budget de mon dpartement proposa de la rduire  50,000
francs. La commission gnrale du budget en demanda  la Chambre le
rejet absolu. Je maintins ma proposition. La discussion fut vive et
trs-mle. Je trouvai des dfenseurs parmi mes adversaires et des
adversaires parmi mes amis. M. Garnier-Pags m'accusa de vouloir enlever
aux journaux les jeunes gens qui y soutenaient _les principes_, pour les
attirer et les absorber dans des tudes trangres  la politique. En
revanche, M. Mauguin se flicita et me flicita de la publicit que
j'allais donner aux archives et aux correspondances diplomatiques, bonne
cole, dit-il, pour former les hommes politiques dont la France avait
besoin, et il ajouta: Quand vous en formeriez seulement quelques-uns,
vous seriez indemniss au centuple de vos frais. M. de Sade et M. Pags
de l'Arige, M. Pelet de la Lozre et M. Gillon, firent valoir, pour et
contre ma demande, des arguments plus srieux; la passion de l'conomie
et le got de la science taient aux prises. La Chambre avait confiance
en moi pour de telles questions, et se plaisait aux mesures d'un
caractre libral qui n'altraient point la politique d'ordre et de
rsistance. Elle me donna gain de cause. Le budget vot, je prsentai au
Roi un rapport o j'exposai avec dtail les motifs et les esprances, le
plan et les moyens d'excution de l'entreprise[9]; il m'crivit en me le
renvoyant: Mon cher ministre, j'ai lu avec bien de l'intrt le rapport
que vous m'avez remis ce matin. Vous le trouverez ci-joint revtu de
mon approbation. C'est une grande, belle et utile entreprise que cette
publication. Il tait digne de vous d'en concevoir la pense, et son
excution ne pouvait tre confie  des mains plus capables que les
vtres d'en assurer le succs. C'est pour moi un motif de plus de
m'applaudir de vous avoir pour ministre. J'avais l'adhsion et l'appui
des grands pouvoirs publics; je me mis immdiatement  l'oeuvre.

[Note 9: _Pices historiques_, n IX.]

Le bon vouloir et l'activit efficace que je rencontrai chez tous les
amis des tudes historiques me furent bientt de srs garants du succs.
Les plus minents parmi eux, MM. Augustin Thierry, Mignet, Fauriel,
Gurard, Cousin, Auguste Le Prvost, le gnral Pelet, s'empressrent,
non-seulement de s'associer aux travaux du comit central institu
dans mon ministre, mais de diriger eux-mmes les premires grandes
publications qui devaient inaugurer la collection. Le nombre et le zle
de nos correspondants historiques dans les dpartements s'accrurent
rapidement; quatre-vingt-neuf taient dsigns en dcembre 1834, quand
je leur envoyai mon rapport au Roi et des instructions gnrales sur
les travaux projets; cinq mois aprs, en mai 1835, soit par des offres
spontanes, soit par des dsignations nouvelles, ce nombre s'tait lev
 153. videmment le sentiment national et scientifique tait mu et
satisfait.

Je trouve, dans les papiers qui me restent de cette poque, deux noms
que je ne lis pas sans une impression de triste et affectueux regret:
un rapport de M. Michelet sur les bibliothques et archives des
dpartements du sud-ouest de la France que je l'avais charg de visiter,
et une lettre de M. Edgar Quinet qui m'offre son concours pour la
recherche et la publication des documents indits. J'avais eu, avec l'un
et l'autre, de srieuses et bonnes relations: la traduction, par M.
Quinet, du grand ouvrage de Herder sur l'histoire de l'humanit, et
l'_Introduction_ remarquable qu'il y avait ajoute, m'avaient inspir
pour lui un vif intrt. Par mon choix, M. Michelet avait t un
moment mon supplant dans ma chaire de la Sorbonne, et c'tait sur mon
indication qu'il avait t appel aux Tuileries pour donner des leons
d'histoire, d'abord, si je m'en souviens bien,  S. A. R. Mademoiselle,
aujourd'hui madame la duchesse de Parme, ensuite aux jeunes princesses,
filles du roi Louis-Philippe. Le rapport que je retrouve de lui, sous
la date de 1835, est simple, net, un pur voyage archologique,
sans prtention ni fantaisie. Quant  M. Quinet: Si vous jugiez,
m'crivait-il le 18 mai 1834, que la publication de quelques fragments
piques du XIIe et du XIIIe sicles dt tre comprise dans votre
collection, ce serait avec empressement que je me livrerais  ce
travail. Je serais de mme  vos ordres s'il entrait dans vos
convenances de faire explorer les bibliothques d'Allemagne, d'Italie
ou d'Espagne, et c'est mme l ce que je dsirerais plus. Dans tous
les cas, je m'estimerai heureux de recevoir vos instructions sur des
questions qui font l'objet de mes tudes journalires; et de pouvoir
profiter ainsi plus immdiatement de vos lumires. Encore deux esprits
rares et gnreux, que le mauvais gnie de leur temps a sduits et
attirs dans son impur chaos, et qui valent mieux que leurs ides et
leurs succs.

Je n'ai rien  dire de la collection mme qui commena ainsi par mes
soins, des documents qu'elle a mis au jour et des travaux qu'elle a
suscits sur notre histoire. A travers les troubles du temps et en dpit
des chutes des rois, des rpubliques et des ministres, cette oeuvre a
persist et s'est dveloppe, comme elle l'et pu faire dans des jours
tranquilles. La collection compte aujourd'hui cent-quatorze volumes, et
dans ce nombre plusieurs des monuments les plus importants et jusque-l
les plus ignors du pass de la France. Les matres prouvs et leurs
disciples les plus distingus dans les tudes historiques continuent de
donner leurs soins  ces publications. Le ministre de l'instruction
publique a maintenant dans les dpartements trois cents correspondants
groups autour de ce foyer de recherches nationales. Rien ne manque au
public pour apprcier l'oeuvre, sa pense premire et son excution.
Je tiens seulement, pour ce qui me touche,  rappeler encore un fait.
Lorsque, au mois de fvrier 1836, le cabinet du 11 octobre 1832 fut
dissous et que j'eus quitt le ministre de l'instruction publique, mon
successeur dans ce dpartement, le baron Pelet de la Lozre, se fit
faire un rapport sur la situation des travaux historiques qu'il trouvait
accomplis, commencs ou ordonns d'aprs mes instructions. Ce rapport,
en date du 23 mars 1836, constate avec prcision l'impulsion donne et
les pas dj faits dans la voie que je venais d'ouvrir. Je me permets
de l'insrer dans les _Pices historiques_ que je joins  ces
_Mmoires_[10].

[Note 10: _Pices historiques_, n X.]

J'ai dit quelle esprance politique, relle et vive quoique lointaine,
s'tait unie pour moi, ds le premier moment,  la valeur scientifique
de ces travaux. Elle ne m'a point abandonn. Mme aujourd'hui, au
lendemain de nos convulsions sociales  peine comprimes, si un
observateur clair et impartial parcourait la France, il trouverait
partout, dans toutes nos villes, grandes ou petites, et jusqu'au fond de
nos campagnes, des hommes modestes, instruits, laborieux, vous avec une
sorte de passion  l'tude de l'histoire, gnrale ou locale, de leur
patrie. S'il causait avec ces hommes, il serait frapp de l'quit de
leurs sentiments comme de la libert de leur esprit sur l'ancienne comme
sur la nouvelle socit franaise; et il aurait quelque peine  croire
que tant d'ides justes, rpandues sur tous les points du territoire,
puissent rester toujours sans influence sur les dispositions et les
destines du pays.




                              CHAPITRE XXI

                   POLITIQUE INTRIEURE (1832-1836).

Vrai caractre de la politique de rsistance de 1830  1836.--tat des
partis dans les chambres en 1832.--Nomination de pairs.--Naissance
du tiers-parti dans la chambre des dputs.--M. Dupin
prsident.--Rvocation de MM. Dubois, de Nantes, et Baude.--Dbat  ce
sujet.--Sessions de, 1832 et 1833.--Bonne situation du cabinet.--Des
socits secrtes  cette poque.--De l'appui qu'elles trouvaient dans
la Chambre des dputs.--Des journaux.--Quelle conduite doit tenir le
pouvoir en prsence de la libert de la presse priodique.--Quelle fut,
 cet gard, notre erreur.--Procs de _la Tribune_ devant la Chambre des
dputs.--Concessions inutiles  l'esprit rvolutionnaire.--Session
de 1834.--Dbat entre M. Dupin et moi; _Parce que_ et _Quoique_
Bourbon.--Explosion des attaques rpublicaines et anarchiques.--Loi sur
les crieurs publics.--Loi sur les associations.--Trait des 25
millions avec les tats-Unis d'Amrique.--chec et retraite du duc
de Broglie.--Pourquoi je reste dans le cabinet.--Sa
reconstitution.--Insurrections d'avril 1834  Lyon et sur plusieurs
autres points.--A Paris.--Leur dfaite.--Procs dfr  la Cour des
pairs.--Dissolution de la Chambre des dputs.---Les lections nous sont
favorables,--Pril de la situation.--Attitude du tiers-parti.--Embarras
intrieurs du cabinet.--Question du gouvernement de l'Algrie.--Le
marchal Soult.--Sa retraite. Le marchal Grard, prsident du
conseil.--Ouverture de la session de 1835.--Adresse de la Chambre
des dputs.--Question de l'amnistie.--Le marchal Grard se
retire.--Dmission de MM. Duchtel, Humann, Rigny, Thiers et
moi.--Ministre des trois jours.--Sa retraite soudaine.--Nous rentrons
au pouvoir, avec le marchal Mortier comme prsident du conseil.--M. de
Talleyrand se retire de l'ambassade de Londres.--Mort et obsques de M.
de La Fayette.--Ma brouillerie avec M. Royer-Collard.--Affaiblissement
et retraite du cabinet.--Crise ministrielle.--Le roi et le duc de
Broglie.--M. Thiers.--Le duc de Broglie rentre Comme prsident du
conseil et ministre des affaires trangres.--Travaux du cabinet
reconstitu.--Procs des accuss d'avril devant la Cour des
pairs.--Recrudescence anarchique.--Attentat Fieschi--Lois de
septembre.--Forte situation du cabinet.--Incident inattendu; M. Humann
et la conversion des rentes.--chec et dissolution du cabinet du 11
octobre 1832.


Bien des gens penseront qu'en quittant ces rgions sereines o se
prparaient les progrs de l'intelligence publique pour rentrer dans
l'arne tumultueuse o se dbattait le gouvernement du pays, je devais
avoir le sentiment d'un pnible et fatigant contraste. Il n'en tait
rien. J'ai dit pour quel but et dans quelle pense s'tait form le
cabinet; nous avions tous  coeur de fonder en France un gouvernement
lgal et libre; l'oeuvre tait  nos yeux, belle en soi et glorieuse
pour nous-mmes en mme temps que salutaire pour notre pays; nous la
poursuivions avec ardeur et confiance, quels qu'en fussent les soucis
et les prils. On a souvent,  cette poque, accus la politique de
rsistance d'tre ngative et strile, dnue de vues et de grandeur. Je
n'imagine pas une accusation plus inintelligente, ni qui rvle mieux
 quel point des esprits, mme distingus, peuvent tre fausss et
abaisss par les spectacles et les routines rvolutionnaires. La
politique de rsistance tenta prcisment, aprs 1830, l'oeuvre la plus
grande, la plus difficile et la plus nouvelle qu'un gouvernement puisse
jamais accomplir; car en luttant contre le dsordre, elle entreprit
de le vaincre uniquement par les lois, et par des lois rendues et
appliques en prsence de la libert. Quoi de plus grand que le
gouvernement de la loi, d'une rgle gnrale, permanente et connue, mise
 la place des volonts personnelles, changeantes et imprvues d'un
homme ou de quelques hommes? C'est le plus noble effort que puissent
faire les socits humaines pour assimiler leur ordre politique 
l'ordre divin qui rgit le monde. Et quoi de plus difficile et de plus
nouveau dans un pays livre pendant vingt-cinq ans aux rvolutions ou au
despotisme, et le lendemain d'une rvolution nouvelle dans laquelle le
premier essai srieux de la monarchie reprsentative venait de faillir
et de succomber? Le rgime politique lgal repos, de nos jours, sur
deux conditions: la premire, qu'avant d'tre tablie, la loi soit
librement discute par les grands pouvoirs de l'tat, sous les yeux du
public, et par le public lui-mme; la seconde, qu'une fois tablie, la
loi soit scrupuleusement respecte, par le public comme par le pouvoir,
quelles que soient les difficults attaches  ce respect. Qu'on varie
et qu'on dispute tant qu'on voudra sur l'origine et la forme de tel ou
tel pouvoir, sur la mesure et les garanties de telle ou telle libert;
partout o seront rellement remplies ces deux conditions, la libre
discussion pralable et l'observation fidle de la loi, la socit peut
se rassurer; elle est dans les voies de la vraie libert et de la vraie
grandeur.

Le roi Louis XVIII, en fondant la monarchie constitutionelle, avait fait
entrer la France dans ces voies; le roi Charles X l'en avait violemment
arrache; port violemment au trne, le roi Louis-Philippe l'y fit
aussitt rentrer et marcher. Il n'avait pas, dans le plein dveloppement
du rgime constitutionnel parmi nous, une foi bien ferme; mais il tait
profondment convaincu de sa ncessit, et parfaitement rsolu  s'y
renfermer fidlement. Il portait d'ailleurs, aux droits gnraux de la
nation,  la justice gale pour tous, et au serment qu'il avait prt en
acceptant la couronne, un respect sincre, et la loi lui paraissait le
meilleur bouclier pour le trne comme pour les citoyens. Il fit, du
rgime lgal, la base de sa politique intrieure; jamais il ne demanda 
ses conseillers de s'en carter; il les y et rappels lui-mme s'il en
et eu l'occasion, et il se rendait sur-le-champ  cette observation
c'est la loi, quelque dsagrable ou embarrassante qu'elle lui ft.
Son gouvernement a t mis, en ce genre,  de rudes preuves; il les a
toujours courageusement acceptes.

La politique de rsistance a fait plus que respecter scrupuleusement le
rgime lgal; elle ne lui a pas demand toutes les armes qu'elle et
pu en recevoir. Je ne parle pas de ces temps rvolutionnaires o, sous
l'empire d'une assemble unique, le nom de la loi a servi de passe-port
et de voile  la tyrannie. Sous le rgime constitutionnel mme, et dans
des temps de libert, la puissance de la loi s'est souvent dploye au
del des limites du droit habituel et commun. En Angleterre,  diverses
poques, en France, avant 1830, les Chambres ont souvent vot des lois
d'exception ou de prvention, vivement dbattues, accordes 
courte chance, mais qui ont investi le gouvernement de pouvoirs
extraordinaires et port tout  coup sa force au niveau du pril. Sous
la monarchie de 1830, la politique de la rsistance n'a jamais demand
ni reu de tels pouvoirs;  coup sr, les ennemis et les prils ne
lui ont pas manqu; elle n'a point voulu de lois d'exception ni de
prvention; elle n'a rsist et gouvern que par les lois gnrales,
permanentes et rpressives; au milieu des plus grands dangers, elle n'a
invoqu que le droit commun.

Cette politique se trouvait pourtant dans une situation singulire
et peut-tre sans exemple dans l'histoire. Presque tous les tats de
l'Europe, mme les tats libres, comme l'Angleterre et la Hollande, ont
une lgislation pnale ancienne, institue dans des temps trs-rudes, et
qui, bien qu'adoucie ou en partie dlaisse, met encore  la disposition
du pouvoir des moyens de police et de rpression trs-nergiques.
Quiconque a observ de prs ce qui se pratique en Angleterre dans
l'administration de la justice criminelle, surtout l'action des
autorits municipales et des juges, ne peut conserver aucun doute sur la
valeur rpressive des prescriptions ou des traditions de ces anciennes
lois. Rien de pareil n'existe plus en France depuis 1789; tout l'ancien
rgime pnal a t aboli. On y a suppl, d'abord par la violence
rvolutionnaire, puis par le pouvoir absolu. Quoique refaite dans un
esprit d'ordre, quelquefois mme de rigueur, si la lgislation pnale de
l'Empire et t en prsence de la libert et au service d'un pouvoir
contraint de se renfermer strictement dans la lgalit, elle se ft
trouve,  coup sr, bien incomplte et insuffisante; mais elle n'tait
point mise  une telle preuve, et il y avait, dans le libre arbitre
du pouvoir, de quoi combler les lacunes de la loi. La monarchie
constitutionnelle de 1814  1830 fut le premier gouvernement qui eut 
porter rellement le poids de ces lacunes; elle y remdia par quelques
lois nouvelles, et plus souvent en recourant  des mesures prventives
et temporaires, pralablement discutes dans les chambres et appliques
par des conseillers responsables. La monarchie de 1830 n'avait  sa
disposition ni la tyrannie rvolutionnaire, ni le despotisme imprial,
et elle ne voulut pas des lois d'exception. Elle se trouva donc, aprs
le vif lan de ses premiers pas et quand ses ennemis commencrent 
l'attaquer passionnment, plus dcouverte et plus dsarme que ne
l'avait t aucun des gouvernements antrieurs.

Ce n'est pas tout: en mme temps que le pouvoir nouveau avait 
combattre pour sauver l'ordre, et  se fonder lui-mme en combattant,
il tait appel  dvelopper rapidement les liberts publiques, et 
mettre, entre les mains de quiconque voulait l'attaquer, des armes
nouvelles, tandis qu' lui-mme les armes anciennes mmes manquaient. Le
principe lectif pntrait partout, dans l'administration comme dans le
gouvernement, au sein de la force arme comme dans l'ordre civil, aux
extrmits comme au centre de l'tat. La libert de la presse, le jury,
toutes les institutions indpendantes et dlibrantes tendaient
leur domaine, et le gouvernement voyait les moyens d'opposition et
d'agression s'accrotre de jour en jour, prcisment quand ses propres
moyens de dfense et d'action allaient dclinant.

Je place, parmi les _Pices historiques_ jointes  ces _Mmoires_, le
tableau comparatif des lois rendues de 1830  1837, les unes pour
la rsistance au dsordre et la dfense du pouvoir, les autres pour
l'extension et la garantie de la libert[11]. Ce simple rapprochement en
dira plus que personne n'en pourrait dire sur le vrai caractre de la
politique de rsistance durant cette poque; politique essentiellement
modre et librale, qui innova bien plus qu'elle ne rsista, et qui, en
rsistant, demeura en de de la ncessit, bien loin de la dpasser.
C'est trop souvent l'erreur et le malheur de notre pays de ne pas
s'attacher  l'exacte apprciation des faits mmes, de s'enivrer de mots
et d'apparences, et de se livrer au flot qui l'emporte, dt ce flot
le porter o il ne veut point aller. La France n'avait cru et n'avait
voulu, en 1830, que dfendre son honneur et ses droits; mais la France
est reste, depuis 1789, profondment imbue de l'esprit rvolutionnaire,
quelquefois comprim ou transform, jamais extirp ni vraiment vaincu.
Par moments, la France s'en-croit gurie; elle le maudit ou elle n'y
pense plus, mais le fatal esprit demeure; des factions subalternes, des
coteries rveuses, des socits secrtes sont l qui se tiennent prtes
 relever son empire. Ds que quelque grand vnement lui fait jour, le
dmon sort des retraites o il vivait cach, mais toujours actif; il
s'avance sous des noms divers, aujourd'hui la rpublique, demain le
socialisme, puis le communisme, puis enfin et ouvertement l'anarchie,
son vrai et dernier drapeau. Tant qu'elle peut se faire illusion et
ne pas voir ce sinistre drapeau, la France se refuse  le prvoir, et
contre ses plus chers comme ses plus nobles intrts, contre son voeu
rel et gnral, elle se complat dans le mouvement qui ouvre  son
imagination des perspectives indfinies et rallume dans sa mmoire des
feux mal teints.

[Note 11: _Pices historiques_, n XI.]

Ce fut sur cette pente que la rvolution de 1830 lana notre patrie, et
que la politique de la rsistance, sans connatre ni mesurer elle-mme
tout l'abme, entreprit de la retenir. Bien loin d'en vouloir  la
libert, au progrs,  l'amlioration du sort du peuple,  tout ce qui
embellit et honore les socits humaines, cette politique les dfendait,
aussi bien que l'ordre, contre leur vritable et commun ennemi, l'esprit
rvolutionnaire, ennemi flatteur, menteur et mortel.

Nous tions tous, dans le cabinet, galement rsolus  mettre en
pratique, avec son double caractre de rsistance et de libert, cette
politique, condition d'honneur comme de salut, selon nous, et pour le
pays et pour le gouvernement que nous avions  fonder. Nous acceptions
mutuellement, sans embarras, les diverses nuances d'attitude et de
langage qui existaient entre nous. La parfaite unit et,  coup sr,
mieux valu; mais c'est une grande petitesse d'esprit de porter dans la
vie publique les exigences ou les susceptibilits du foyer domestique,
et de ne pas savoir s'accommoder aux diffrences, mme aux dissidences
qui n'empchent pas le concours efficace vers le but commun. Nous
n'avions pas, avec le Roi, plus de difficult qu'entre nous: sur tous
les points essentiels, il tait d'accord avec le cabinet et lui portait
une confiance sans jalousie; aucun de nous n'avait, avec lui, la
situation exclusive ni l'humeur rude de M. Casimir Prier; et pourtant
nous tions tranquilles sur l'efficacit et la dignit de notre rle
dans le gouvernement, bien srs que, lorsque nous aurions arrt, entre
nous, un avis et une rsolution, le Roi y accderait, sauf quelqu'une de
ces occasions suprmes o la royaut et ses ministres, en dsaccord sur
une question capitale, ont droit et raison de se sparer. Mais aucune
occasion semblable n'tait alors en perspective, mme  l'horizon.

C'tait dans les chambres que rsidaient, pour nous, la difficult et
l'incertitude. Y trouverions-nous tout l'appui dont nous avions besoin
pour que notre politique ft efficace et part,  l'Europe comme  la
France, assure d'un peu d'avenir? Je regrette d'avoir  me servir de
mots que des souvenirs ou des prjugs historiques ont rendus suspects 
des hommes de bien et de sens, mais je ne saurais les viter. Pour que,
sous le rgime reprsentatif, le gouvernement acquire la rgularit,
la force, la dignit et l'esprit de suite qui sont au nombre de ses
conditions les plus essentielles, il faut que les grands intrts et les
grands principes qui sont en prsence et en lutte soient reprsents et
soutenus par des hommes qui en aient fait la cause et l'habitude de leur
vie: c'est--dire pour appeler les choses par leur nom, qu'il faut des
partis, de grands partis, avous, disciplins et fidles, qui, soit dans
le pouvoir, soit dans l'opposition, s'appliquent  faire prvaloir les
principes et les intrts qu'ils ont pris pour foi et pour drapeau.

Ceci n'est point, comme on l'a dit souvent, une fantaisie de philosophe
ou un emprunt aux exemples de l'Angleterre; c'est la leon de l'histoire
de tous les pays libres et le conseil du bon sens politique. On
demandait  l'un des dputs les plus indpendants et les plus
intelligents de notre temps,  M. Dugas-Montbel, le traducteur d'Homre,
comment il faisait pour voter constamment avec nous: Vous tes donc
toujours de l'avis des ministres? lui disait-on.--Non, rpondit-il; je
ne fais pas toujours ce que je veux; mais je fais toujours ce que j'ai
voulu. Je ne connais pas de meilleure dfinition, ni de meilleure
raison des partis politiques dans le rgime reprsentatif; ils sont un
principe d'ordre et de stabilit port dans les rgions les plus agites
et les plus mobiles du gouvernement.

Nous ne trouvions parmi nous, en 1832, point de partis semblables; ni
les traditions de notre histoire, ni l'organisation de notre socit ne
nous les donnaient. Nous tions au dbut du rgime reprsentatif, et
c'tait au sein d'une socit dmocratique que nous avions  l'tablir.
Nous ne mconnaissions nullement ces faits, et nous n'avions nulle
prtention d'introduire dans nos assembles, avec toutes ses exigences
et ses habitudes, l'organisation des partis anciens et aristocratiques.
Mais nous tions en prsence de deux opinions trs-diverses sur le
caractre que devait prendre et la ligne de conduite que devait tenir
le gouvernement nouveau. La politique de rsistance et la politique de
concession avaient eu, ds les premiers jours, leurs adhrents et leurs
adversaires. C'tait l un fait actuel, national, incontestable, qui
devait naturellement enfanter, non pas des tories et des whigs anglais,
mais deux partis de gouvernement et d'opposition, trs-modernes et
trs-franais l'un et l'autre, et trs-diffrents de principes et de
tendances dans l'exercice ou la recherche du pouvoir. C'taient l les
partis que, dans un intrt public et permanent plus que dans notre
propre intrt du jour, nous avions  coeur de constater et de former.

Au moment mme de la formation du cabinet, nous prmes, sur la Chambre
des pairs, une de ces mesures qui restent pesantes, mme quand elles
sont ncessaires. Depuis la double mutilation que lui avaient fait
subir, d'abord la rvolution de 1830, puis l'abolition de l'hrdit,
cette chambre tait languissante et comme dpeuple. Elle n'offrait
plus, comme la Chambre des pairs de la Restauration, la runion des
hommes les plus considrables et les plus prouvs parmi les adhrents
du pouvoir tabli. Nous essaymes de lui rendre ce caractre et
l'autorit qui s'y attache. Une nomination de soixante pairs fit entrer
dans cette chambre des magistrats, des officiers gnraux, des
membres de l'Institut, de grands propritaires influents dans leurs
dpartements, de grands chefs d'industrie, d'anciens membres de la
Chambre des dputs, et quelques administrateurs importants, tous hommes
dont les noms rappelaient ou de fortes situations sociales, ou de longs
services rendus  l'tat. La simple inspection de ces noms prouvait que
nous n'avions point cherch, en les choisissant, des complaisants pour
nous-mmes, mais d'honorables, solides et utiles appuis pour le rgime
que nous avions  fonder. Restait l'inconvnient de ces promotions
nombreuses et soudaines jetes par la couronne dans l'un des grands
corps de l'tat; mais c'tait l une condition invitable de l'oeuvre de
cration trop complte  laquelle nous tions appels.

Avec la Chambre des dputs, la difficult tait pour nous tout
autre. Nous avions l  conserver et  cimenter, pour la politique de
rsistance, une majorit que, sous le ministre de M. Casimir Prier et
aprs l'insurrection des 5 et 6 juin, l'extrme pril avait rallie,
mais dont les lments taient divers et mal unis. A l'ouverture de la
session de 1832, le vent du pril soufflait encore; les dissentiments
restaient couverts, le tiers-parti ne dressait pas encore son drapeau;
mais il tait l, dj visible et semant dans les rangs de la majorit
des germes d'humeur et de dsunion. A mon avis, on a t tour  tour,
envers le tiers-parti, peu juste et trop peu svre. C'tait un
petit camp trs-ml lui-mme: d'honntes indcis et des intrigants
mticuleux; des esprits sages, mais timides et enclins  placer la
sagesse dans la fluctuation; des esprits vaniteux et prtentieux, sans
hardiesse ni puissance, mais exigeants et tracassiers; des coeurs droits
mais faibles; des amours-propres susceptibles et jaloux. Dpos dans un
petit nombre de personnes, ce levain dissolvant fermentait au sein de la
majorit et en troublait la cohsion. Le tiers-parti s'attribuait pour
reprsentant et pour chef l'un des hommes les plus importants de la
Chambre, M. Dupin; en quoi il avait tort, car M. Dupin ne se donne et
ne se lie jamais  personne, gure plus  ceux qui lui ressemblent qu'
ceux dont il diffre; mais sans appartenir au tiers-parti, M. Dupin
avait, avec ses divers lments, bons et mauvais, d'assez fortes
analogies; il leur plaisait et les servait mme dans l'occasion,
quoiqu'ils se fussent grandement tromps s'ils avaient compt sur lui.

Nous n'hsitmes point; nous adoptmes M. Dupin comme candidat du
gouvernement  la prsidence de la Chambre, et nous fmes  ses amis,
connus ou prsums, une large part dans les honneurs du bureau. Autant
nous tions dcids  pratiquer fermement la politique de rsistance,
autant nous avions  coeur de mnager la majorit qui l'avait jusque-l
soutenue. Il ne faut pas voir les divisions qu'on ne veut pas aggraver.

Notre prudence  cet gard ne tarda pas  tre mise  l'preuve. Dans
la discussion du budget de 1833, un membre de l'opposition proposa, par
voie d'amendement, la rvision gnrale des pensions accordes depuis
le 1er avril 1814 jusqu'au 29 juillet 1830, et la radiation de toutes
celles qui auraient t accordes pour services rendus en dehors des
armes nationales, ou pour services particuliers aux princes de la
branche ane des Bourbons, enfin de toutes celles dont les titulaires
ne runissaient pas toutes les conditions exiges par les lois
existantes. C'tait une violation formelle de l'article 60 de la
Charte de 1830 qui portait: Les militaires en activit de service, les
officiers et soldats en retraite, les veuves, les officiers et soldats
pensionns conserveront leurs grades, honneurs et pensions. C'tait de
plus la rsurrection financire, pour ainsi dire, de la guerre civile,
de ses inimitis, de ses vengeances, de ses classifications entre les
citoyens. La loi fondamentale et la politique repoussaient galement cet
amendement. Le cabinet le combattit de tout son pouvoir. Deux membres
de la Chambre, investis de fonctions publiques, et qui n'taient
pas habituellement engags dans l'opposition, M. Dubois de Nantes,
inspecteur gnral de l'Universit, et M. Baude, conseiller d'tat,
l'appuyrent chaudement. Aprs un vif dbat, l'amendement fut rejet;
et au moment o le prsident dclara le vote, quelques membres de la
majorit, ravis de la victoire, se levrent en s'criant: _Vive la
Charte!_ A ce cri, M. Dubois rpondit par cette exclamation: _Vivent
les tratres! vivent les chouans_! rpte aussitt sur les bancs de
l'opposition. La sance fut leve au milieu d'un tumulte passionn.

Le conseil se runit dans la soire; autant la majorit avait t
ferme, autant elle tait irrite; elle demandait avec vivacit que le
gouvernement soutnt ceux qui le soutenaient et se spart de ceux qui
l'attaquaient; la rsistance  l'esprit de raction rvolutionnaire,
dj si difficile, deviendrait impossible, disait-on, si cet esprit
tait tolr dans nos propres rangs. La rvocation de MM, Baude et
Dubois fut mise en dlibration dans le conseil. J'avais des doutes sur
la convenance de la mesure. M. Dubois et M. Baude taient des hommes
quelquefois peu consquents dans leurs ides et d'un caractre
indpendant jusqu' la susceptibilit fougueuse, mais trangers  toute
intrigue,  toute manoeuvre intresse, point engags dans l'opposition
ni dans le tiers-parti, et qui avaient parl et vot dans cette
circonstance avec peu de jugement politique, mais sans dessein prmdit
ni hostile contre la politique gnrale du cabinet. Ils avaient l'un
et l'autre, pendant la Restauration et dans les journes de juillet,
dploy un dvouement et un courage qui mritaient des gards. La
rvocation de M. Dubois, comme inspecteur gnral des tudes, soulevait
d'ailleurs des questions dlicates: jusqu' quel point ses droits comme
membre de l'Universit le suivaient-ils dans sa situation politique?
Pouvait-il tre rvoqu sans les formes prescrites par les dcrets
constitutifs de l'Universit? Je soumis au conseil ces considrations;
mais il y avait eu scandale et il y avait clameur; le conseil persista
 penser que les deux rvocations taient ncessaires. C'tait  moi 
prononcer celle qui devait rencontrer les objections les plus vives:
je me dclarai prt  faire ce que dsiraient mes collgues et  en
accepter la responsabilit. J'crivis, en rentrant chez moi,  M.
Dubois: Je ne veux pas, monsieur, que vous appreniez par le _Moniteur_
que vous avez cess d'exercer les fonctions d'inspecteur gnral de
l'instruction publique. C'est avec un vritable regret que je me crois
oblig de vous les retirer. Je n'ai sans doute pas besoin de vous dire
les motifs qui m'y dcident. Vous tenez avec raison  votre dignit
personnelle; vous comprendrez sans peine que le gouvernement aussi soit
attach  la sienne et prenne soin de la maintenir.

Ds le lendemain, comme il tait ais de le prvoir, la mesure fut
violemment attaque dans la Chambre. Plus violemment qu'habilement. Au
lieu de se borner  en contester l'quit et la convenance, on leva
confusment des questions gnrales et des prtentions absolues; on posa
en principe que tout dput fonctionnaire avait droit de voter selon
son opinion, et droit en mme temps de conserver ses fonctions, sans
s'inquiter de savoir si sa conscience et sa situation taient d'accord,
et sans que le gouvernement, qu'il servait et attaquait  la fois, et
droit de renoncer  ses services pour mettre fin au dsordre intrieur
de ses attaques. En cela, disait-on, consistait essentiellement
l'indpendance du dput fonctionnaire, et s'il n'tait pas matre
d'attaquer sans risque ni sacrifice, comme dput, le pouvoir qu'il
servait comme fonctionnaire, cette indpendance n'existait plus. C'tait
me rendre la dfense plus facile qu'elle n'et d l'tre, car c'tait
dtruire  la fois l'harmonie du gouvernement, la responsabilit des
ministres et la probit politique des fonctionnaires. Je revendiquai ces
principes ncessaires de tout gouvernement rgulier et libre;
j'tablis que, dans l'instruction publique, les droits des fonctions
administratives n'taient pas et ne pouvaient pas tre les mmes que
ceux des fonctions enseignantes; je distinguai l'opposition gnrale et
habituelle de la dissidence spciale et accidentelle; et sur le terrain
o les adversaires du cabinet s'taient placs, je rduisis le dbat 
une question de bon sens et de loyaut,  la question de savoir si l'on
pouvait tre  la fois dans la garnison de la place et dans l'arme des
assigeants. Le succs ne pouvait gure me manquer; j'avais pour moi les
maximes constitutionnelles, les ncessits pratiques du gouvernement et
la passion comme la conviction de la majorit. Loin de compromettre le
cabinet, cette affaire, dans laquelle je persiste  penser que nous
avions un peu dpass la mesure de l'intrt politique et de l'quit
envers les personnes, le fortifia sensiblement en donnant satisfaction
et confiance  ses adhrents.

En juin 1833, quand les deux sessions de 1832 et 1833, qui s'taient
suivies  vingt-quatre heures d'intervalle, eurent atteint leur terme,
la situation du cabinet tait bonne; il avait russi au del de
l'attente de ses amis et de la sienne propre. Aux premiers succs
qui avaient marqu son avnement, la fin de l'insurrection dans les
dpartements de l'Ouest et la prise d'Anvers, taient venus se joindre
d'importants succs lgislatifs. M. Humann, en prparant, prsentant, et
discutant coup sur coup les deux budgets de 1833 et 1834, avait mis fin
 la ncessit des crdits provisoires pour les dpenses publiques,
grief sans cesse rpt des hommes d'ordre en matire de finances. Il
avait de plus, par une forte loi sur l'amortissement, rgl et affermi
cette base du crdit public. Le marchal Soult et l'amiral Rigny avaient
prsent, sur l'tat des officiers de terre et de mer, des lois qui,
sans compromettre l'autorit du Roi sur l'arme, donnaient aux droits
privs de solides garanties. Sur la proposition de l'amiral Rigny,
l'exercice des droits civils et politiques et le rgime lgislatif dans
les colonies avaient t libralement rgls, et tout en attribuant
aux colons une juste part d'influence, ces lois faisaient pressentir
l'abolition de l'esclavage. M. d'Argout avait propos, sur
l'organisation et les attributions des conseils dpartementaux et
municipaux, et sur l'expropriation en matire d'utilit publique,
plusieurs lois qui associaient sincrement le contrle du principe
lectif et du jury  l'action du pouvoir central, et qui donnaient
aux intrts privs d'efficaces garanties. Un projet complet sur la
responsabilit des ministres et des agents du pouvoir avait t propos
par M. Barthe. M. Thiers avait demand, obtenu et commenc sur-le-champ
un grand ensemble de travaux publics. J'avais fond l'instruction
primaire en y introduisant le principe de la libert. Sur ces quinze
propositions lgislatives, dont quatre satisfaisaient aux promesses de
l'article 68 de la Charte, neuf avaient t votes et taient devenues
des lois de l'tat; les autres taient prtes pour la session prochaine.
Beaucoup d'autres travaux lgislatifs et d'ordonnances royales avaient
pourvu aux affaires courantes du pays. L'activit du cabinet, dans ses
rapports avec les Chambres, avait t fconde et efficace. Il avait
honorablement soutenu la lutte contre ses adversaires, et constamment
obtenu l'adhsion de la majorit. Aucun grand dsordre extrieur n'avait
troubl la paix publique et la marche du gouvernement.

Des esprits hardis, et parmi eux quelques-uns de mes amis particuliers,
pressaient le cabinet de mettre  profit une situation si favorable, de
dissoudre la Chambre des dputs, et de faire ainsi consacrer son succs
par une Chambre nouvelle qui serait ne sous son influence et aurait
en perspective cinq ans de dure: Sur toute ma route, m'crivait de
Toulouse M. de Rmusat, j'ai trouv la dissolution  peu prs accepte,
comprise mme. Sur toute ma route, j'ai constat qu'elle russirait. La
situation gnrale est au moins aussi bonne que nous le croyons  Paris.
Je suis mme surpris de l'intelligence du pays. On y voit beaucoup plus
clair que je n'esprais. On jouit rellement de la tranquillit et de la
prosprit renaissantes. Pour le moment, il n'y a, je vous en rponds,
nul souci  prendre de satisfaire les imaginations et de captiver les
esprits. Le repos leur est une chose nouvelle qui leur suffit et leur
suffira jusqu' la session. Le cabinet n'avait pas tant de confiance et
ne partagea point cet avis; aprs en avoir attentivement dlibr, il
fit dire dans le _Moniteur_: On a discut depuis quelque temps la
question de la dissolution de la Chambre des dputs. Beaucoup de
personnes ont paru croire que telle tait l'intention du gouvernement;
ces bruits sont dnus de fondement. Le gouvernement n'a aucun motif
d'abrger la dure lgale d'une Chambre qui a prt  la monarchie et 
la Charte de 1830 un concours si loyal et si efficace.

On m'a souvent reproch de me proccuper trop exclusivement de la
situation parlementaire et des dispositions de ce qu'on a appel le pays
lgal, et de tenir trop peu de compte de la situation nationale et des
dispositions du pays tout entier. Je dirai ailleurs ce que je pense de
ce reproche et des causes qui m'ont fait tomber dans cette faute, si en
effet j'y suis tomb. Quoi qu'il en soit, nous en tions fort loin en
1833, et notre sollicitude sur l'tat gnral du pays fut l'un des
principaux motifs qui nous firent carter l'ide de la dissolution.
Ni la majorit groupe autour de nous dans les Chambres, ni la paix
rtablie dans les rues ne nous faisaient illusion sur l'ardente
opinitret des partis ennemis et sur les prils permanents qu'ils nous
prparaient. Aprs leur dfaite dans l'Ouest et  Paris en 1832, les
rpublicains et les lgitimistes avaient, pour un temps du moins,
renonc  l'insurrection; elle leur donnait l'arme  combattre et
ralliait contre eux les diverses fractions du grand parti attach au
rgime nouveau. Mais ils avaient contre lui d'autres armes, les unes
plus caches, les autres plus lgales en apparence:  l'aide des
socits secrtes et de la presse priodique, ils pouvaient miner
l'difice et entretenir sous ses fondements un foyer destructeur, en
attendant un jour propice pour rallumer l'incendie. Ce fut  ces deux
moyens d'attaque qu'ils eurent recours en 1833, et ils les exploitrent
avec une audace et une persvrance qui, au milieu de nos succs
parlementaires, ne nous permettaient ni confiance, ni repos.

Parmi les nombreuses socits secrtes nes ou renouveles depuis 1830,
la principale, celle des _Amis du peuple,_ avait t dissoute en 1832
par un arrt de la Cour d'assises de Paris, mais d'une faon peu
dcourageante, car le jury, en reconnaissant son existence, avait
dclar ses membres non coupables, et la Cour avait  la fois interdit
leurs runions et prononc leur acquittement. Ses chefs se htrent
de la ressusciter sous le nom dj connu de _Socit des droits de
l'homme._ Ils l'organisrent en sections, formes chacune de vingt
membres et diriges par un comit de onze directeurs. Le nombre des
sections s'leva bientt, dans Paris,  cent-soixante-deux. Le comit
central avait ainsi sous ses ordres environ 3,000 hommes, tte de
l'insurrection et colonne d'attaque quand le jour viendrait d'attaquer.
Une multitude d'autres associations, la _Socit de propagande_, la
_Socit des droits du peuple_, la _Socit patriotique et populaire_,
l'_Union_, etc., taient en rapports intimes avec la _Socit des droits
de l'homme,_ dont le comit central pouvait dire, dans ce qu'il appelait
un _ordre du jour_ adress  ses fidles: Le comit vous dclare que la
_Socit des droits de l'homme_ peut ds  prsent se considrer comme
une socit mre de plus de trois cents associations qui se rallient,
sur tous les points de la France, aux mmes principes et  la mme
direction. Ces principes n'taient pas quivoques et les socits
secrtes ne pouvaient tre taxes d'hypocrisie; elles proclamaient leur
dessein de renverser, non-seulement la monarchie de 1830, mais toute
monarchie, et de fonder sur leurs ruines la rpublique: non pas une
rpublique abstraite et nouvelle, organise d'aprs les utopies
des philosophes ou les exemples des tats-Unis d'Amrique, mais la
rpublique une et indivisible, ne en 1792, et que connaissait dj la
France. Le comit central, ne voulant laisser  cet gard aucun doute,
publia un expos de ses principes et des bases de la constitution
rpublicaine qu'il prparait: Hritiers de la mission qu'avait
entreprise le gnie de la Convention nationale, voulant que la socit
soit ramene vers son vritable but, voulant  la fois affranchir et
assurer sa marche, les rpublicains doivent, avant tout, chercher les
guides qui, en l'amliorant, l'empcheront de s'garer. C'est dans cet
esprit que, ds son origine, la _Socit des droits de l'homme_ adopta,
comme expression de ses principes, la dclaration prsente  la
Convention nationale par le reprsentant du peuple Robespierre. Le
comit central s'est uni  cette adoption. Le comit ne se bornait pas
aux principes; il adoptait avec la mme ferveur les souvenirs pratiques
de 1793, les noms propres, les enseignes, les images; les sections de la
Socit  Paris se faisaient gloire de se les approprier; quatre d'entre
elles portaient le nom de _Saint-Just;_ d'autres s'appelaient _Marat,
Babeuf, Robespierre, Couthon_, _Le 21 janvier, Guerre aux chteaux,
Abolition de la proprit mal acquise_, etc. En vain ces rsurrections
rpugnaient  quelques-uns des membres ou des patrons de ces socits;
en vain ils essayaient de refouler de tels noms dans le pass et
d'affranchir de leur contact la rpublique future; leur voix se perdait
dans le tumulte; leurs rclamations taient qualifies de prtention
aristocratique ou de radotage girondin. C'tait piti de voir un
illustre et gnreux vieillard, M. de La Fayette, et un jeune crivain
d'un esprit et d'un caractre levs, M. Armand Carrel, embarrasss 
dsavouer timidement et sans succs des turpitudes atroces ou stupides
qu'ils auraient d fouler aux pieds avec indignation et mpris.

L tait peut-tre, sinon le plus grave pril, du moins la circonstance
la plus aggravante des prils contre lesquels nous avions  lutter.
Quelque dangereux que soit le travail des dmolisseurs d'tats par les
conspirations et les insurrections populaires, s'ils ne rencontraient
point d'appui dans d'autres rgions sociales et au sein des pouvoirs
publics, ils auraient peu de chances de succs. Il faut qu'il y ait des
mains tendues d'en haut  ceux qui s'agitent en bas; il faut que des
situations aristocratiques viennent en aide aux passions dmocratiques,
que des sages prtent leur crdit aux fous, que d'honntes gens couvrent
de leur bonne renomme les desseins pervers. Cet appui ncessaire
ne manquait point aux rpublicains acharns et aux conspirateurs
anarchiques qui travaillaient  renverser la monarchie de 1830. Ils
avaient pour allis permanents les conspirateurs lgitimistes; et parmi
les anciens chefs libraux, quelques-uns des plus considrables, devenus
hostiles  la monarchie nouvelle qu'ils accusaient de leurs mcomptes,
prtaient  ses plus ardents ennemis un concours plus ou moins avou;
tantt ils s'engageaient eux-mmes, sous le nom de _Socit pour la
dfense de la libert de la presse, pour le soulagement des condamns_,
ou tel autre, dans des associations publiques distinctes, par leur
objet lgal, des socits secrtes, mais qui, en dfinitive, par la
fermentation qu'elles excitaient et les rapports qu'elles tablissaient
entre les personnes, tendaient au mme rsultat; tantt ils protgeaient
dans les Chambres, par leurs discours et leurs votes, les conspirateurs
compromis. D'autres membres de l'opposition, trangers  toute mene
hostile, mais plus proccups de leur situation populaire que de leur
mission parlementaire, se conduisaient en toute occasion, envers les
meneurs les plus agressifs, avec les plus pusillanimes mnagements.
J'en tmoignais un jour quelque surprise  l'un d'entre eux, banquier
considrable dont je connaissais les opinions trs-monarchiques: Que
voulez-vous? me dit-il, vous autres, vous ne me ferez jamais de mal;
mais ces gens-l seront quelque jour les matres, et ils ont des amis
qui pourraient bien avoir la fantaisie de me prendre mon bien et de me
couper la tte; je ne veux pas me brouiller avec eux. Par toutes ces
voies, les conspirateurs du dehors, les ennemis actifs de l'ordre tabli
trouvaient dans les hautes rgions sociales, et jusqu'au sein des grands
pouvoirs de l'tat, des appuis qui leur donnaient une assurance et des
chances que, par eux-mmes, ils n'auraient jamais possdes.

Ils avaient dans les journaux des allis bien plus ardents encore et
plus efficaces. C'est aujourd'hui un lieu commun de regarder la presse
priodique libre comme le principal pril des gouvernements, et je ne
crois pas qu'il y ait, dans ce qu'on a dit de la part qu'elle a plus
d'une fois prise  leur chute, beaucoup d'exagration. Mais je crois en
mme temps qu'on s'est beaucoup tromp et qu'on se trompe encore sur
la conduite  tenir en face de cette puissance et sur les moyens de
rsister  ses coups. Je ne reviens pas sur ce que j'en ai dj dit;
je persiste  penser que, si la libert de la presse est, pour les
gouvernements et les peuples libres, la plus rude des preuves, c'est en
mme temps, dans nos socits modernes, une preuve invitable, et qu'il
n'y a qu'une faon de vivre honorablement avec une telle compagne, c'est
de l'accepter franchement sans la traiter complaisamment. Pour garder
cette difficile situation, de justes lois rpressives, trs-ncessaires,
sont insuffisantes; il faut encore deux conditions trop souvent
mconnues ou ngliges, car il y a ici une question de conduite et de
caractre qu'aucune lgislation ne saurait rsoudre.

Il faut d'abord que le pouvoir et ses amis n'hsitent pas  se servir
eux-mmes de la libert de la presse,  s'en servir habituellement,
nergiquement,  soutenir cette lutte comme des champions dans une
arne, non comme des accuss sur leur banc. Un habile et honnte
journaliste cossais, M. Mac Laren, fondateur de l'un des journaux les
plus accrdits de son pays, _The Scotchman,_ vint en France pendant mon
administration; il s'tonnait que le gouvernement, dont il approuvait
et honorait la politique, n'et pas, dans la presse priodique, un plus
grand nombre de partisans volontaires, et qu'une majorit parlementaire,
qui reprsentait si videmment de grands principes et de grands intrts
sociaux, ne crt pas elle-mme, pour sa cause, de plus multiplis et
plus actifs organes. Il avait raison de s'tonner, et il touchait l 
l'une des faiblesses du parti conservateur en France; mais il ignorait
les causes qui, dans une certaine mesure, l'expliquent et l'excusent,
Dans les pays o, avec plus ou moins de libert selon les temps, de
grands partis politiques se disputent depuis longtemps l'exercice du
pouvoir, ils ont senti la ncessit et pris l'habitude de s'expliquer et
de se dfendre devant ce public o sont les juges qu'ils redoutent
et les allis qu'ils recherchent. De l ces organes permanents et
indpendants, ces interprtes et ces avocats assidus, journaux, revues,
recueils, publications de toutes sortes, que de tels partis ont soin
d'instituer et de maintenir. Mais la France n'a jamais t un pays
de vrais partis politiques; jamais les grands intrts et les grands
principes, divers ne s'y sont groups, disciplins et mis en prsence
les uns des autres pour conqurir la prpondrance dans le gouvernement
du pays. La royaut, soutenue ou exploite, servie ou entrave par les
diverses classes sociales, et, autour de la royaut et de ses plus
minents serviteurs, un public sans organisation rgulire, sans droits
reconnus, sans institutions efficaces, libre pourtant d'esprit et de
parole, et mettant toute sa libert  regarder,  critiquer,  fronder,
comme des spectateurs au thtre, tel a t pendant des sicles, sauf
quelques circonstances passagres, le rgime politique de la France. Les
partis capables de prtendre au pouvoir, et de concourir  ce dessein
devant le pays, ne se forment point  un tel rgime; aussi, quand la
monarchie constitutionnelle a t tablie en France, n'en a-t-elle point
trouv qui fussent prts  jouer le rle auquel elle les appelait,  en
comprendre les devoirs,  en remplir les conditions,  en accepter les
combats. Les amis ne manquaient point au pouvoir; mais c'taient des
amis aussi peu exercs au mouvement que peu dresss  la discipline
politique, point accoutums  agir par eux-mmes et  soutenir
spontanment, avec indpendance et pour leur propre compte, le
gouvernement qui soutenait leur cause. De l l'isolement, le
dlaissement et par consquent la faiblesse o s'est souvent trouv le
pouvoir: Je suis approuv, disait avec un peu de tristesse et d'humeur
le roi Louis-Philippe, mais je ne suis pas dfendu.

Il y avait, dans cette plainte, un peu d'injuste oubli; le gouvernement
du roi Louis-Philippe et le Roi lui-mme n'ont pas manqu, dans la
presse priodique, d'habiles dfenseurs; de 1830  1848, le _Journal
des Dbats_ a soutenu la politique d'ordre lgal et de rsistance avec
autant de constance que de fermet, d'esprit et de talent. Pour mon
compte, j'ai reu de ce journal, sauf dans une circonstance dont je
parlerai  son temps, le plus dcid et le plus utile appui. J'ai
dit quelles furent d'abord mes relations avec ses deux principaux
propritaires, MM. Bertin, surtout avec M. Bertin de Vaux. Aprs leur
mort, M. Armand Bertin, devenu rdacteur en chef du journal, et M. de
Sacy, son fidle et infatigable compagnon, m'ont soutenu, durant tout
mon ministre, comme on soutient sa propre cause et ses meilleurs amis.
M. de Sacy a fait rimprimer nagure ses principaux articles de critique
philosophique, historique et littraire pendant sa longue coopration au
journal qu'il dirige aujourd'hui; si, comme je l'espre, il recueille
aussi un jour ses principaux articles politiques, on verra que la
fermet de sa foi monarchique et librale et son actif dvouement  sa
foi n'ont pas t moindres que la judicieuse verve de son talent. On n'a
pas le droit de se dire dlaiss quand on a de tels dfenseurs. Mais il
n'en est pas moins vrai que, dans la lutte qu'il soutenait, le _Journal
des Dbats_ tait trop seul, et que le parti conservateur n'a pas su
se servir de la libert de la presse, ni lancer dans cette arne assez
d'indpendants et hardis champions.

Une autre condition n'est pas moins ncessaire pour que, dans un rgime
de libert, le pouvoir et la presse priodique vivent  ct l'un de
l'autre sans grand trouble pour l'tat: il faut que le pouvoir s'arme
d'indiffrence aussi bien que de hardiesse, et qu'en mme temps que ses
partisans soutiennent rsolument la lutte, il supporte tranquillement
les coups, sans beaucoup prtendre  les arrter ni  les punir. Point
de langueur  combattre devant le public; point d'empressement 
poursuivre devant les tribunaux. Le plus illustre et le plus sens
des chefs de gouvernement libre, Washington, a donn  cet gard des
exemples d'autant plus frappants qu' lui-mme sa sagesse lui cotait
beaucoup; personne n'a t plus indign des violences de la presse, ni
plus bless de ses calomnies; personne n'en a plus vivement ressenti
le mal et reconnu le pril: Si le mcontentement, la mfiance,
l'irritation, sont ainsi sems  pleines mains, crivait-il au procureur
gnral Randolph; si le gouvernement et ses officiers ont incessamment
 subir les outrages des journaux, sans qu'on daigne seulement examiner
les faits et les motifs, je crains qu'il ne devienne impossible  aucun
homme sous le soleil de manier le gouvernail et de tenir ensemble les
pices de la machine. Et plus tard,  propos des attaques personnelles
dont il tait l'objet: Je ne croyais pas, je n'imaginais pas, jusqu'
ces derniers temps, qu'il ft, je ne dis pas probable, mais possible,
que, pendant que je me livrais aux plus pnibles efforts pour tablir
une politique nationale, une politique  nous, et pour prserver ce pays
des horreurs de la guerre, tous les actes de mon administration seraient
torturs, dfigurs, de la faon  la fois la plus grossire et la
plus insidieuse, et en termes si exagrs, si indcents qu' peine
pourrait-on les appliquer  un Nron,  un malfaiteur notoire ou mme
 un filou vulgaire. Mais en voil bien assez: j'ai dj t trop loin
dans l'expression de mes sentiments. Washington n'alla pas plus loin;
il attendit la justice de l'opinion sans rclamer celle des lois. Je
conviens que cette patience ddaigneuse lui tait facile; sa politique
et sa personne taient, il est vrai, indignement attaques; mais les
attaques ne portaient gure au del. Il en tait bien autrement pour
nous en 1833: c'tait  l'existence mme du Gouvernement, bien plus, aux
bases fondamentales de la socit elle-mme que s'adressaient les coups
de la presse ennemie; tout nous poussait  les rprimer fortement, le
pril rel, la violation vidente des lois, les clameurs indignes des
amis de l'ordre, l'effroi que rpandaient dans le public ces attaques
dsordonnes, et le besoin d'intimider  leur tour ceux qui alarmaient
ainsi la socit. Presss par de si puissants motifs, nous nous
engagemes dans une srie de procs de presse qui taient loin
d'atteindre tous les cas dignes de poursuite, ni de satisfaire aux
instances de nos amis, mais qui ramenaient sans cesse les mmes
questions, les mmes dlits, les mmes scnes, souvent les mmes
accuss. Ce ft l, j'en suis convaincu, une faute invitable peut-tre
dans l'tat des partis et des esprits; mais qui aggrava le mal que
nous voulions touffer. La plupart de ces procs aboutirent  des
acquittements scandaleux qui rvlaient la faiblesse des jurs,
quelquefois celle des juges, et qui redoublaient l'audace des
assaillants. Parmi les condamnations qui furent prononces, plusieurs
manquaient d'quit, car elles frappaient plus svrement les
lgitimistes que les rpublicains: triste symptme d'une partialit
pusillanime, et source d'irritation dans le parti d'une ingale rigueur.
Les cours d'assises et les tribunaux devinrent des thtres sur lesquels
les conspirateurs ne craignaient pas de paratre et se dployaient
plus encore qu'ils ne l'avaient fait dans leurs crits. La raret des
poursuites, au milieu du scandale des attaques, n'et certainement pas
t sans inconvnients; elle et surtout soulev contre le pouvoir les
reproches et les plaintes de ses amis; mais bien explique, soit  la
tribune, soit dans les luttes mmes des journaux, et prsente comme un
acte, non d'insouciance ou de crainte, mais de volont et de prvoyance
politique, elle et fini par tre comprise, et; en tout case, ses
inconvnients auraient mieux valu que l'talage continu des violences et
des insolences des factions  ct des faiblesses de la justice, et de
nouveaux prtextes incessamment fournis aux dclamations haineuses ou
calomnieuses, sans aucun srieux effet de rpression ni d'intimidation.

De tous ces procs, j'en veux rappeler un seul, le plus clatant, l'un
des plus provoqus par les faits, et aussi celui o la faute que je
signale apparut le plus videmment. Depuis longtemps, la Chambre
des dputs, le corps et les membres, taient indignement outrags,
calomnis, vilipends par les journaux rpublicains, surtout par la
_Tribune_, alors le plus audacieux et le plus cynique de tous. Un homme
d'esprit et de courage, qui a eu ce rare mrite et cet heureux privilge
que ses lans d'amour-propre et ses boutades de langage, ses colres
naves et ses libres pigrammes, n'ont jamais altr ni sa conduite ni
l'estime et l'affection de ses nombreux amis, M. Viennet proposa  la
Chambre de citer  la barre le journaliste et de rprimer de tels excs.
Aprs de longs dbats et malgr l'abstention dclare de la plupart des
membres de l'opposition, la Chambre adopta la proposition; le grant de
_la Tribune_ fut mand, et ses deux principaux rdacteurs, M. Godefroi
Cavaignac et M. Armand Marrast furent admis  le dfendre. Ils s'en
acquittrent tous deux en gens d'esprit et de talent; l'un avec l'pre
et menaant orgueil d'un fanatique hritier de la Convention et des
Jacobins; l'autre avec l'intarissable fiel d'un lettr vaniteux et
envieux, irrit de vivre dans une situation au-dessous de son esprit, et
qui s'en venge en exhalant ses prtentions et ses haines sous le voile
de ses ides. Nous vmes l s'taler fastueusement devant nous les
principes et les desseins du parti appel sur la scne; la tyrannie de
la multitude apparut sous le nom de souverainet du peuple; le mensonge
lectoral fut dcor du titre de suffrage universel; l'crasante unit
du pouvoir central fut intronise comme symbole de l'unit nationale;
nous entendmes clbrer la prtendue abolition de toutes les ingalits
de condition, l'impt progressif, l'intervention lgislative pour
assurer et acclrer la division illimite de la proprit, toutes les
ides, tous les sentiments, tous les rves antisociaux et antilibraux
qui, plus d'une fois dj, ont perdu et dshonor parmi nous le nom
mme de la Rpublique, mais qui, en attendant le jour des mcomptes,
soulvent contre l'ordre tabli tant de passions et d'esprances, les
unes essentiellement mauvaises et illgitimes, les autres absurdes
et chimriques. La Chambre assista avec une dignit triste  cette
reprsentation du chaos intellectuel, prlude du chaos politique qu'on
ne lui pardonnait pas de repousser. Son prsident, M. Dupin, conduisit
convenablement cette scne, sans mollesse et sans rudesse, et en
maintenant le respect d  la Chambre et aux lois, en mme temps qu'il
respectait lui-mme le droit de libre dfense pour l'accus. Le
grant de la _Tribune_ fut condamn; mais MM. Cavaignac et Marrast se
retirrent fiers et contents, pour leur parti comme pour eux-mmes, des
satisfactions qu'ils avaient donnes  leurs adhrents et des peurs
qu'ils avaient faites  leurs ennemis. Il ne convient pas aux grands
pouvoirs publics de se montrer ainsi silencieusement aux prises avec
les docteurs de la rvolte et de l'anarchie; c'est dans l'arne de la
libert, et avec ses armes, que doivent se livrer de tels combats.

En mme temps que nous engagions ainsi quelquefois, contre l'esprit
rvolutionnaire, des luttes peu opportunes et peu efficaces, nous lui
faisions quelquefois aussi, par nos actes ou par notre silence, de
fcheuses concessions. Le dissentiment recommena entre les deux
Chambres sur l'abrogation de la loi relative au deuil du 21 janvier;
nous le laissmes se rengager et se prolonger sans y prendre nous-mmes,
ds le dbut, une attitude dcide et conforme au langage qu'avait
tenu le duc de Broglie en 1832, quand la Chambre des pairs avait eu
 dlibrer pour la premire fois sur cette proposition. M. Bavoux
renouvela  la Chambre des dputs sa demande du rtablissement du
divorce; nous demeurmes trangers  la discussion de cette grave
question de morale sociale et de droit civil, et elle alla s'teindre
dans la Chambre des pairs sans que le cabinet en et dit son avis. Nous
gardmes le mme silence sur une autre grande question d'ordre civil et
politique, l'abolition des majorats, qui tient de si prs  la porte du
droit de proprit et  la constitution de la famille. Nous nous crmes
obligs de prsenter le projet de loi provoqu par des ptitions en 1831
pour donner des pensions aux survivants d'entre les vainqueurs de la
Bastille, et en nous y associant, nous nous dispensmes d'exprimer,  ce
sujet, les rserves que tout gouvernement se doit  lui-mme quand il
s'agit d'une insurrection populaire accompagne de meurtres et de
scnes dplorables. Notre abstention dans ces diverses occasions tait
peut-tre ncessaire; nous avions, en pratiquant la politique d'ordre
et de rsistance, tant de luttes  soutenir, tant de graves questions 
dcider nous-mmes, que nous tions bien naturellement enclins  rester
en dehors de celles qui ne nous taient pas absolument imposes, ou qui
pouvaient avoir, sans notre intervention, une bonne issue. Mais dans un
rgime de libert, il ne convient pas au pouvoir, et c'est pour lui une
triste apparence, de demeurer inerte au milieu des grands dbats qui
s'lvent autour de lui, et de souffrir qu'ils s'agitent entre ses
amis et ses adversaires sans y jouer lui-mme le rle et y exercer
l'influence qui lui appartiennent. Si ce n'est pas toujours un tort,
c'est toujours un affaiblissement.

Malgr ces troubles et ces embarras, nous avions droit, en ouvrant
la session de 1834, de croire le pays et son gouvernement dans une
situation favorable; aucun grand dsordre matriel n'avait clat et
port l'alarme dans les intrts privs: Les voyageurs qui reviennent
de France, m'crivait de Turin M. de Barante, disent merveilles de notre
prosprit, du calme de notre situation, de notre incroyable libert
et de la patience habile du roi Louis-Philippe. Les nombreuses et
importantes lois rendues dans la session prcdente recevaient leur
rgulire application, les travaux publics taient en pleine activit;
les coles primaires se multipliaient rapidement; l'lection plaait
tranquillement, dans toute la France,  ct de l'administration active,
de nouveaux conseils de dpartement, et d'arrondissement, patrons
clairs des intrts locaux, et qui apportaient au gouvernement et 
sa politique l'appui de leur indpendante adhsion. La vie politique se
dployait au sein de l'ordre, sinon bien assur, du moins maintenu dans
le prsent, et ce qui restait d'alarme excitait les courages au lieu de
les glacer: La situation s'est amliore, m'crivait de Toulouse M. de
Rmusat, prcisment parce qu'elle est moins sereine. Vous savez que je
ne crains rien tant qu'une scurit exagre qui ferait clater toutes
les nuances, toutes les prtentions, toutes les vanits. Nous avons
toujours besoin d'un peu de danger pour tre raisonnables. Par les mmes
raisons, je ne me proccupe pas trop de ces coalitions d'ouvriers.
Malgr bien des apparences, je ne crois pas cela grave encore. Nul
ne croit plus que moi que nous avons en France une maladie sociale
srieuse, suprieure peut-tre  tous les remdes connus; mais elle
peut tre encore pallie longtemps; ces troubles sont des symptmes
prmaturs; ils ne peuvent que rallier et mettre sur ses gardes la
classe moyenne. On est ici trs-proccup de ces sortes d'vnements;
des gens qui ne s'inquitaient pas jusqu' prsent commencent 
s'inquiter et  voir ce qui nous crve les yeux,  vous et  moi,
depuis trois ans.

M. de Rmusat avait raison de croire que nous avons besoin d'un peu de
danger pour tre raisonnables. Il en restait beaucoup dans la situation,
pas assez pourtant, c'est--dire pas assez de danger pressant et visible
pour maintenir unis les divers lments du parti de l'ordre dans la
nouvelle monarchie. Ds les premires sances de la Chambre des dputs,
dans la formation de son bureau, dans la composition et la discussion
de son adresse en rponse au discours du trne, la diversit de ces
lments, sinon encore leur dissidence, s'empressa de se manifester. On
eut quelque peine  s'entendre pour le choix des vice-prsidents et des
secrtaires de la Chambre, et le tiers-parti y eut une part plus large
que sa force relle ne semblait le comporter. La premire rdaction de
l'adresse, cette bauche qui dcide presque invinciblement de la couleur
du tableau, fut confie  M. tienne, crivain-n du tiers-parti, esprit
mou et terne avec une clart apparente et un agrment de mauvais aloi,
fin sans distinction, habile  laisser entendre sans dire et  nuire
sans frapper. L'adresse, pleine de dclarations gnrales en faveur de
l'ordre et contre toutes les factions, tait d'ailleurs vague, presque
silencieuse sur la politique en vigueur, seme de conseils dtourns et
d'esprances toutes portes sur l'avenir, comme s'il n'et pas d tre
la continuation du prsent. Aussi fut-elle, dans le dbat, loue et
accepte par les principaux orateurs de l'opposition, empresss 
signaler les symptmes et  dvelopper les germes de division au sein de
la majorit. Le cabinet ne se laissa point attirer dans ce pige: sans
nous proccuper de l'adresse, sans en rechercher les tendances caches,
nous maintnmes fermement, contre des attaques ardentes quoique
vieillies, la politique que nous avions pratique et que nous entendions
poursuivre. Je persistai, comme je l'avais fait sous le ministre de
M. Casimir Prier,  la caractriser par son vrai nom, la rsistance 
l'anarchie, et par son principe monarchique, le contrat du pays avec
un prince de la maison royale, tranger aux fautes comme aux fausses
maximes de ses ans, et seul roi possible dans la crise que ces fautes
avaient fait clater. Ce fut dans ce dbat que se produisit en termes
formels le dissentiment tant de fois rappel entre ma dfinition de
l'appel de M. le duc d'Orlans au trne en 1830, _parce que Bourbon_,
et celle de M. Dupin, _quoique Bourbon:_ dissentiment un peu puril
en apparence, car les deux assertions taient vraies; si M. le duc
d'Orlans n'et pas t prince et Bourbon, personne n'et pens  lui;
et s'il et t un autre Bourbon, un Bourbon engag dans la cause de
l'ancien rgime, le prince de Cond, par exemple, personne n'et voulu
de lui. Mais malgr la vanit de son motif apparent, la dissidence tait
srieuse et caractrisait deux politiques trs-diverses; o je voyais
un roi ncessaire et la charte maintenue en mme temps que modifie, M.
Dupin voyait un roi lu et une charte faite par vous, disait-il  la
Chambre, et impose par la nation  la royaut. Je rclamais, au profit
de l'tablissement de 1830, les traditions monarchiques; M. Dupin lui
donnait la rvolution pour unique berceau.

Si je m'arrte un moment sur ces querelles aujourd'hui si loin de nous,
c'est qu'elles expliquent les vnements comme elles ont contribu  les
produire. Les ides premires qui s'tablissent comme des maximes dans
l'esprit des hommes ont sur eux plus de puissance qu'ils ne le savent
eux-mmes, et il y a des entranements de logique comme de passion
auxquels ils n'chappent point. Je dirai sans rserve ma pense: il y
avait dans l'esprit de M. Dupin, sur ce sujet, plus de confusion et
d'incohrence que de systme clair et de parti pris; il n'tait point et
n'a jamais t un rvolutionnaire, ni en principes, ni en conduite; et
quand ils se sont violemment mis en scne, il les a plus d'une fois
rsolument combattus; mais il n'attaquait le mal ni, dans sa source, ni
dans ses lointains progrs. Par imprvoyance ou par prudence, d'autres,
avec moins d'esprit et de talent, gardaient, envers les avant-coureurs,
volontaires ou involontaires, des tentatives rvolutionnaires, les mmes
mnagements, et m'en voulaient de signaler trop haut et trop longtemps
d'avance des prils qu'ils se flattaient de conjurer en n'en parlant
pas. J'ai cru bien souvent entendre rsonner  mes oreilles les paroles
de Prusias  Nicomde:

Ah! ne me brouillez pas avec la rpublique!

Et je n'avais rien de satisfaisant  y rpondre, car, regardant de
nos jours et parmi nous la rpublique comme le passe-port menteur
de l'anarchie, c'tait prcisment avec elle que j'avais  coeur de
brouiller mon temps et mon pays.

Encore une fois l'esprit rvolutionnaire se chargea de prouver lui-mme
qu'on se trompait quand on esprait avec lui quelque accommodement.
Pendant que les mrites ou les torts de la politique de rsistance
taient dbattus dans les Chambres, le parti anarchique (je ne veux pas
dire toujours le parti rpublicain, quoiqu'il se donnt constamment ce
nom) employait, pour la combattre et pour fomenter la rvolte, ses plus
audacieux moyens. Une multitude de crieurs publics parcouraient les
rues, vendant ou distribuant aux passants toute sorte de pamphlets et
de petits crits, inventions du jour ou rimpressions des plus mauvais
jours: le _Catchisme rpublicain,_ le _Catchisme des droits de l'homme
et du citoyen, OEuvres choisies de Maximilien Robespierre, Opinion de
Couthon, membre de la Convention nationale, sur le jugement de Louis
XVI_, le _Calendrier rpublicain_, avec un portrait de Robespierre
dans un soleil, et dat de l'an 42 de la rpublique qui rclamait sa
lgitimit, le _Pilori,  la potence les sergents de ville!_ etc. Le
contenu de ces crits rpondait  leurs titres: c'taient tantt la
provocation directe  l'insurrection, tantt la dclamation furibonde
contre les rois, les nobles, les riches, toutes les autorits, toutes
les supriorits non lues, tantt les calomnies et les injures les plus
grossires contre les dpositaires du pouvoir, depuis le plus lev
jusqu'au plus humble. L'administration tenta de mettre fin  ce bruyant
dsordre; elle fit arrter quelques crieurs et les dfra aux tribunaux.
Les tribunaux, la Cour royale aussi bien que les juges de premire
instance, dclarrent qu'aux termes de la lgislation existante, et
pourvu que les crieurs eussent fait la dclaration pralable exige par
la loi du 10 dcembre 1830, c'tait l une profession libre,  laquelle
aucun obstacle ne pouvait tre apport, et qui ne pouvait donner lieu
qu' des poursuites pour dlits de la presse, comme tout autre genre
d'ouvrages et tout autre mode de vente ou de distribution. Arm de cet
arrt, le grant d'un journal populaire, _le Bon sens,_ M. Rodde, se
rendit en blouse et en casquette, costume ordinaire des crieurs, sur la
place de la Bourse, et commena  distribuer un paquet d'imprims:
Je rsisterai, avait-il dit d'avance,  toute tentative de saisie et
d'arrestation arbitraire; je repousserai la violence par la violence;
j'appelle  mon aide tous les citoyens qui croient encore que force doit
rester  la loi. Qu'on y prenne garde; la perturbation, s'il y en a, ne
viendra pas de mon fait; je suis sur le terrain de la lgalit, et
j'ai le droit d'en appeler au courage des Franais. J'ai le droit d'en
appeler _ l'insurrection;_ dans ce cas, elle sera, ou jamais non, le
plus saint des devoirs. Le courage tait facile; l'administration avait
annonc qu'elle cesserait, contre les crieurs, toute poursuite jusqu'
ce que la jurisprudence et t dfinitivement fixe, soit par la Cour
de cassation, soit par la loi. La foule qui,  son arrive, avait
entour et ft le crieur journaliste, se dispersa. Le mal tait
flagrant, le scandale au comble, l'impuissance lgale constate; plus de
six millions d'exemplaires d'crits incendiaires ou insenss avaient t
distribus dans l'espace de trois mois. Le cabinet prsenta  la Chambre
des dputs une loi nouvelle qui soumettait la profession de crieur,
vendeur ou distributeur d'crits sur la voie publique  l'autorisation
et  la surveillance de l'autorit municipale. La discussion fut vive;
le ministre de l'intrieur, M. d'Argout, lut  la tribune plusieurs
passages des pamphlets distribus; la Chambre coutait avec colre et
dgot: Assez! s'cria de sa place M. Dubois de Nantes, c'est une
honte! Les dfenseurs ne manqurent pourtant pas aux crieurs; les
plus modrs rclamrent la libert de l'industrie, les plus violents
accusrent la police de faire elle-mme imprimer et distribuer les
pamphlets les plus choquants. La Chambre,  une forte majorit, adopta
la loi propose; il se trouva pourtant 122 voix pour la repousser.
J'incline  croire que, dans ce nombre, plusieurs l'auraient vote s'ils
l'avaient crue en pril. Bien des gens se dispensent volontiers du
courage quand d'autres se chargent d'en avoir pour eux.

Nulle illusion n'tait plus possible; la situation redevenait ce qu'elle
avait t sous M. Casimir Prier; la lutte recommenait dans les rues;
c'tait  la force matrielle que le parti rvolutionnaire voulait de
nouveau en appeler. Plus irrit que dcourag par ses dfaites rptes,
son esprance n'avait pas plus flchi que sa passion. L'esprit s'enivre
comme le corps; il y a des ides capiteuses qui, une fois entres dans
l'intelligence, troublent la vue, enflamment le sang, tendent les
muscles, et prcipitent les hommes vers l'objet auquel ils aspirent et
qu'ils se promettent, quels que soient pour l'atteindre, les prils 
courir, les attentats  commettre et les obstacles  surmonter. Au nom
de la souverainet du peuple, les rvolutionnaires se croyaient en
possession du droit et du nombre; le sens moral et le bon sens ainsi
aveugls, ils avaient galement foi dans leur cause et dans leur succs.
Le renversement par l'attaque  main arme tait leur ide fixe et leur
incessant effort. Ils s'y prparrent en 1833 avec un singulier mlange
d'audace publique et de menes obscures; grce  la discipline de
diverses socits secrtes sous le comit central de la _Socit
des droits de l'homme_, ils avaient partout des affilis, des
correspondants, des agents perdus dans la foule et ardents  y recruter
des allis. Dans les villes manufacturires, dans tous les grands
foyers de population et d'industrie, ils entraient en rapport avec les
confrries et les associations de secours mutuels des classes ouvrires,
fomentaient parmi elles les mcontentements et les coalitions que
suscitaient les langueurs du travail ou les questions de salaire, et les
attiraient, souvent contre leur instinct et leur gr, dans le camp de
la rpublique, tantt en leur dissimulant son approche, tantt en leur
promettant, en son nom, des satisfactions et des prosprits que, pas
plus que tout autre rgime, elle ne pouvait leur donner. Dans l't
de 1833 aux jours anniversaires de la Rvolution de juillet, le
parti s'tait promis  Paris une occasion favorable et avait prpar
l'insurrection. Elle avorta, grce aux mesures de l'autorit, et un peu
aussi par les dissentiments intrieurs du parti lui-mme. Il avait dans
son sein quelques hommes, non pas rpublicains moins dcids que leurs
fougueux amis, mais moins dnus de prvoyance et de scrupule, qui
dsapprouvaient les violences dsordonnes, les appels  la force
matrielle, et s'efforaient d'en retarder du moins l'explosion. Mais de
telles entraves sont promptement uses et brises; quand on ne veut pas
tre entran par les liens de parti, il faut les rompre nettement aprs
avoir vainement tent de les employer  retenir ses associs; M. de la
Fayette et M. Armand Carrel ne prirent point cette rsolution, et
plus puissants qu'eux, M. Godefroi Cavaignac et M. Armand Marrast
continurent  se prvaloir de leurs noms en mprisant leurs conseils.
Ils n'hsitaient pas davantage  compromettre leurs soldats que leurs
chefs; ds qu'ils recevaient, de leurs associs dans les dpartements,
des adhsions et des promesses de fidlit  tout vnement, _la
Tribune_ les publiait avec un grand fracas d'loges et d'esprances. Le
parti faisait ainsi acte, tantt d'habilet souterraine, tantt d'audace
clatante, et exploitait tour  tour, au service de ses desseins, les
avantages du mystre et ceux de la publicit.

Quand la loi sur les crieurs publics fut promulgue, on essaya d'en
repousser l'excution: le comit protesta; des crieurs reparurent dans
les rues; ils furent arrts; ils rsistrent; des groupes tumultueux
se formrent; les sergents de ville et quelques compagnies de gardes
nationaux et de soldats intervinrent; des luttes s'engagrent; la
rpression fut efficace; elle tait ncessaire et lgale; elle fut
peut-tre quelquefois brutale. La sdition tait flagrante:  Lyon, 
Marseille,  Saint-tienne, elle clatait comme  Paris; un agent de la
police municipale fut assassin, un commissaire de police grivement
bless; les gouvernements n'ont pas  leur service des anges pour lutter
contre les dmons. On fit grand bruit  la Chambre des dputs de la
rudesse des agents pour pallier la violence des sditieux; mais cette
querelle tomba bientt; de part et d'autre, on s'attendait  de plus
srieux combats: dtermins  l'attaque, les rpublicains se mettaient
partout en armes; le cabinet rsolut d'attaquer le mal dans sa racine;
huit jours aprs la promulgation de la loi sur les crieurs publics, la
loi sur les associations fut prsente.

Je n'en veux nullement attnuer la porte et le caractre: elle
soumettait  la ncessit de l'autorisation du gouvernement, et d'une
autorisation toujours rvocable, toutes les associations formes,
selon les termes du Code pnal, pour s'occuper d'objets religieux,
littraires, politiques ou autres. Elle assurait, par la classification
des juridictions, par la prvoyance des rcidives, et par la prcision
plus que par la gravit des peines, l'efficacit de ses dispositions. Le
gouvernement qui la proposait n'avait,  coup sr, nulle intention
de l'appliquer aux runions trangres  la politique, notamment aux
runions religieuses; il s'en expliqua formellement dans les deux
Chambres; mais des explications parlementaires ne sont pas des
dispositions lgislatives; les paroles d'un ministre ne lient
passes successeurs; les runions les plus innocentes comme les plus
sditieuses, la religion comme la conspiration, tombrent sous la
ncessit de l'autorisation pralable; et n'et-elle jamais apport, en
fait, aux runions non politiques, aucune entrave, la loi nouvelle n'en
et pas moins t en principe une grave drogation  la libert, surtout
 la libert religieuse. Elle maintenait, en le dveloppant, le Code
pnal de l'Empire; elle est devenue la base de la lgislation de
l'Empire nouveau. C'tait une loi de circonstance, ncessaire, j'en
demeure convaincu, et que les pouvoirs constitutionnels avaient
pleinement le droit de rendre, mais qui n'et d tre prsente que
comme une loi d'exception et pour un temps limit. C'tait l son vrai
caractre, et ainsi dfinie, elle n'et eu  redouter aucune solide
objection. Mais le nom seul de loi d'exception tait devenu si
impopulaire, il semblait si troitement li aux plus mauvais souvenirs
de la Rvolution et de la Restauration, que personne, pas plus parmi les
amis du cabinet que parmi ses adversaires, n'en et voulu prendre la
responsabilit; lorsque des amendements furent proposs dans ce sens,
ils furent presque universellement repousss. On acceptait un mauvais
principe plutt qu'une apparence dcrie; on aimait mieux restreindre 
toujours les liberts publiques que les suspendre formellement, mais
 temps et en les reconnaissant. Ce n'est pas l l'unique occasion o
l'esprit public se soit montr si peu judicieux et si routinier dans ses
proccupations, au grand dommage des intrts permanents et des liberts
du pays.

Pendant quinze jours, la Chambre discuta solennellement ce projet
de loi. Jamais peut-tre toutes les opinions et toutes les nuances
d'opinion ne s'taient manifestes avec tant de vrit. Les partisans
de la politique de rsistance, convaincus qu'ils faisaient face 
une ncessit urgente et qu'ils remplissaient un devoir imprieux,
adhrrent sans rserve  la loi propose, et la dfendirent aussi
nergiquement que les ministres eux-mmes. Dans l'opposition, le gros du
parti, les hommes qui dsiraient sincrement le maintien du gouvernement
de 1830, taient perplexes; ils sentaient le mal et ne voulaient pas
du remde; ils en proposrent d'autres plus propres  calmer leur
perplexit qu' gurir le mal; M. Brenger de la Drme et M. Odilon
Barrot furent les honorables et habiles organes de cette consciencieuse
et inefficace timidit. Dans l'un et l'autre camp, deux voix isoles
s'levrent, l'une pour combattre, l'autre pour appuyer le projet de
loi, mais par des considrations trangres au tour gnral du dbat: M.
Mauguin, avec l'adroite et quelquefois brillante faconde o se dployait
sa fatuit, reprit la querelle des premiers jours de 1830, de l'Htel
de ville contre la Chambre des dputs, de M. Casimir Prier contre M.
Laffitte, imputant  la politique de rsistance tous les maux, tous les
prils de la situation, et faisant appel  toutes les passions,  toutes
les routines rvolutionnaires, tout en se donnant l'air de les dsavouer
avec le ddain d'un politique consomm. M. Jouffroy admit le danger des
associations, sans le croire aussi grave, et l'utilit de la loi, sans
la croire aussi efficace que le pensaient ses dfenseurs. C'tait,
dit-il,  un mal plus profond que le pays tait en proie et qu'il
fallait un plus puissant remde: depuis l'affaiblissement de la foi et
de la discipline chrtiennes, la France tait travaille d'un besoin
moral non satisfait, vraie cause du trouble social; et il appela, sur
ce point lev de l'horizon, la sollicitude du pouvoir, tout en lui
donnant, dans des rgions infrieures, l'appui qu'il demandait.
trangers aux deux camps en prsence, mais spectateurs trs-intresss
des coups qu'ils se portaient, M. Berryer et M. Garnier-Pags, l'un au
nom du droit monarchique, l'autre au nom du suffrage universel et de la
rpublique, l'un avec son expansive loquence, l'autre avec ses claires
rticences, se donnrent le facile plaisir de dire au cabinet et 
l'opposition: Vous traitez un mal incurable; vos remdes sont iniques
et vains; rsignez-vous  votre impuissance comme  vos prils. La
Chambre coutait tout le monde avec sympathie ou dplaisir selon que
ses sentiments taient satisfaits ou heurts, mais dans une complte
indpendance des orateurs; la gravit de la situation avait rgl
d'avance les opinions et les conduites; la fermet des rsolutions avait
mme amorti les passions. La discussion, solide et brillante, ne fut ni
orageuse ni efficace; au bout de quinze jours, la Chambre,  une forte
majorit, vota le projet de loi comme elle l'aurait probablement vot
ds le premier jour, c'est--dire tel que l'avait prsent le cabinet
qui le porta immdiatement  la Chambre des pairs.

Avant qu'il y subt l'preuve d'un nouveau dbat, un incident inattendu
vint altrer la composition du cabinet et ouvrir une srie de fcheuses
complications. Les dcrets rendus  Berlin et  Milan par l'empereur
Napolon, en 1806 et 1807, en reprsailles des ordres du conseil
britannique sur le commerce des neutres pendant la guerre, avaient amen
la saisie ou la destruction d'un grand nombre de navires amricains.
Lorsqu'en 1810 de meilleures relations commencrent  se rtablir
entre la France et l'Amrique, le gouvernement des tats-Unis rclama
vivement, pour ses nationaux, des indemnits qu'il valuait  environ
70 millions. En 1812, l'empereur Napolon admit le principe de cette
rclamation, et elle fut alors l'objet de quatre rapports dont le
dernier proposait aux tats-Unis une indemnit de 18 millions qu'ils
repoussrent comme insuffisante. Les divers cabinets de la Restauration,
sans contester au fond le droit des rclamations amricaines, en
ludrent l'examen efficace, et le gouvernement de Juillet,  son
avnement, trouva la question pendante et pressante. Il tenait trs
justement  conserver avec les tats-Unis les meilleurs rapports; leurs
rclamations redevinrent l'objet d'un examen approfondi, et le 4 juillet
1831, sous le ministre de M. Casimir Prier, un trait sign par le
gnral Sbastiani rgla  25 millions l'indemnit due aux Amricains,
en prlevant sur cette somme 1,500,000 francs pour satisfaire  diverses
rclamations de Franais sur les tats-Unis. Le gouvernement amricain
confrait de plus, pour dix ans, aux vins de France, d'assez notables
avantages. Peu de mois aprs la formation du cabinet du 11 octobre 1832,
M. Humann proposa  la Chambre des dputs les mesures financires
ncessaires pour l'excution de ce trait. La session tait trop avance
pour que ce projet de loi pt tre discut; reproduit dans la courte
session de 1833, puis dans celle de 1834, il fut, le 10 mars, l'objet
d'un long rapport dans lequel M. Jay, au nom d'une commission unanime,
en proposa la complte adoption. Le dbat fut, non pas violent, il n'y
avait nul prtexte  la violence, mais acharn. Je n'hsite pas  dire,
sur les cendres si froides de cette poque, que le duc de Broglie et
M. Duchtel dmontrrent premptoirement l'quit morale et la sagesse
politique de la transaction qui mettait fin, entre les deux pays,  une
vieille querelle de jour en jour plus envenime. Le droit des gens et le
bon sens en prescrivaient galement l'adoption. Mais c'tait l une de
ces questions qui en contiennent une foule d'autres, petites, obscures,
charges de dtails et de chiffres o la subtilit des lgistes et la
malice des opposants puisent aisment des armes. Ils ne s'y pargnrent
pas: la discussion fut close prcisment au moment o un incident mal
compris embarrassait la question principale, et l'article 1er, qui tait
la loi mme, fut rejet  une majorit de huit voix.

La Chambre ne s'attendait pas  ce rsultat, et cherchait avec
inquitude  se l'expliquer; on parlait d'intrigues, de divisions
sourdes dans le cabinet. Parmi ses fidles amis, quelques-uns s'en
prenaient  M. Humann que les 25 millions  payer aux tats-Unis
drangeaient dans son budget, et qui avait, disait-on, laiss entrevoir
qu'il tenait peu  l'adoption du projet de loi. M. Humann tait
incapable d'une telle dloyaut; mais il avait eu le tort de ne pas
prendre la parole dans le dbat pour soutenir lui-mme le projet qu'il
avait prsent; le silence, gard par complaisance pour son propre
penchant, passe aisment pour trahison. D'autres accusaient le marchal
Soult qu'on croyait hostile au duc de Broglie, par jalousie ou par
humeur, et on citait quelques-uns de ses amis particuliers qui avaient
vot, disait-on, contre le projet de loi. Quoi qu'il en ft, le duc de
Broglie, aussi fier que peu ambitieux, et dcid  ne pas accepter un
chec si personnel, alla sur-le-champ porter au Roi sa dmission; le
gnral Sbastiani qui tait rentr dans le conseil comme ministre sans
portefeuille, prcisment  l'appui du trait qu'il avait sign, en fit
autant, et une brche se trouva ouverte dans le cabinet.

Il tait urgent qu'elle ft ferme: dans les Chambres, le projet de
loi sur les associations tait en suspens; au dehors, l'insurrection
grondait de toutes parts, n'attendant qu'une heure propice pour clater.
Mon intimit avec le duc de Broglie ne me fit pas hsiter un instant; je
me dclarai prt  rester dans l'arne pour soutenir la lutte, pourvu
qu'il ft non-seulement certain, mais vident, que la politique de
rsistance n'tait point compromise, et que le cabinet, affaibli dans sa
composition, ne l'tait nullement dans ses rsolutions. Je demandai en
mme temps que le successeur du duc de Broglie ft l'un de ses amis,
bien connu pour tel, et dcid  suivre, dans les affaires extrieures,
la mme ligne de conduite. L'amiral de Rigny rpondait pleinement 
ces deux conditions, et prit en effet le portefeuille des affaires
trangres en cdant celui de la marine  l'amiral Jacob. Le remaniement
alla plus loin: deux autres ministres, M. Barthe et M. d'Argout,
n'avaient certes point manqu, depuis la formation du cabinet, de
fidlit ni de courage; mais ils exeraient dans les Chambres peu
d'influence, et ils y taient plus attaqus que soutenus. Nous nous
concertmes, M. Thiers et moi, pour qu'en sortant du cabinet
ils n'eussent pas lieu d'accuser la couronne ni leurs collgues
d'ingratitude, et pour proposer au Roi,  leur place, d'efficaces
successeurs. Le Roi agra nos propositions; M. Thiers passa au
dpartement de l'intrieur; M. Duchtel, l'un de mes plus intimes amis,
et qui venait de dfendre si fermement le trait amricain, lui succda
au ministre du commerce et des travaux publics; M. Persil, qui avait
fait ses preuves dans la pratique judiciaire comme dans la dfense
parlementaire de la politique de rsistance, devint garde des sceaux en
remplacement de M. Barthe, et quatre jours aprs la retraite du duc de
Broglie, le cabinet tait reconstitu.

Le jour mme o il se runit pour la premire fois, le 5 avril,
l'insurrection rpublicaine clatait  Lyon. Je dis l'insurrection
rpublicaine; tel fut en effet, ds son dbut, le caractre de la lutte
sanglante dont, en 1834, Lyon redevint le thtre. En novembre 1831,
pendant le ministre de M. Casimir Prier, c'tait la question
industrielle, la querelle des salaires et des tarifs obligatoires qui
avait suscit la sdition; la population ouvrire de Lyon s'tait
souleve pour ses propres affaires et sans complot politique; le parti
rvolutionnaire avait foment le mouvement et s'tait empress de s'y
associer; mais la plupart des ouvriers lyonnais avaient hautement
protest contre les desseins dont on voulait les faire les instruments.
J'ai dj rappel leurs dmarches et leur langage  cette occasion.
Vaincus en 1831 dans leur cause personnelle, ils taient rests tristes
et irrits. Le parti rvolutionnaire se mit vivement  l'oeuvre pour
exploiter leurs ressentiments: en 1833, il avait  Lyon trois journaux,
le _Prcurseur_, la _Glaneuse_ et _l'cho de la fabrique_, divers de
nuance et de manire comme le _National_ et la _Tribune_  Paris, mais
tous trois rpublicains, ennemis dclars de la monarchie de 1830
et ardents  la renverser. Les socits secrtes se dvelopprent
rapidement  Lyon, et entrrent, avec les diverses associations
d'ouvriers, dans des rapports de jour en jour plus intimes; les
_Carbonari_ avaient l leur _Comit invisible_; la _Socit des droits
de l'homme_ y fonda en octobre 1833 un comit central charg de diriger,
dans la ville et dans les dpartements environnants, ses affaires et ses
affilis. Les chefs du parti, entre autres M. Godefroi Cavaignac et M.
Garnier-Pags, faisaient de temps en temps  Lyon des voyages, tantt
pour encourager, tantt pour contenir leur monde, toujours pour
organiser avec ensemble l'insurrection qui se prparait. Un coup de
main tent, non pas  Lyon mme, mais  ses portes et sur un territoire
tranger, devait donner le signal et le branle: les rfugis italiens,
polonais et autres, qui vivaient en Suisse et en France dans le
voisinage de la Suisse, se disposaient  entrer en armes dans la Savoie,
et  susciter l un mouvement destin, d'un ct  passer les Alpes pour
soulever l'Italie, de l'autre  repasser la frontire pour se
rpandre en France. Le chef, ou pour mieux dire l'me de l'Italie
rvolutionnaire, M. Mazzini, tait en Suisse, d'o il gouvernait
politiquement l'insurrection; le gnral Ramorino, qui s'tait acquis en
Pologne quelque renom, devait la commander militairement. En 1833, par
de bonnes raisons ou sous des prtextes douteux, le gnral s'loigna,
revint, hsita, trana; le projet fut ajourn. Sur les instances
passionnes de M. Mazzini, on le reprit  la fin de janvier 1834, et il
fut convenu, entre les conspirateurs, qu'au moment o l'expdition se
mettrait en marche, les ouvriers de Lyon rclameraient une augmentation
de salaire, feraient suspendre le travail dans tous les ateliers si elle
leur tait refuse, et livreraient ainsi au mouvement une population
oisive, irrite et souffrante. Vers le 10 fvrier, les deux faits
s'accomplirent simultanment; les rfugis entrrent en Savoie; les
ouvriers lyonnais, de plein gr ou par menaces, arrtrent les travaux
de la fabrique. Mais  peine engage, la tentative des rfugis choua
misrablement; conduits d'une faon inepte et ne trouvant en Savoie nul
appui, ils rentrrent prcipitamment en France et en Suisse; les soldats
se dispersrent; les chefs retournrent dans leur asile. Rests seuls
en scne, les ouvriers lyonnais taient inquiets et diviss: Ils ne
veulent pas travailler, crivait l'un des meneurs, mais ils ne veulent
pas commencer. Ils disent que c'est aux rpublicains. Ils se trompent.
Au surplus, encore quelques jours, et le besoin les guidera o le
patriotisme et le devoir auraient d dj les conduire. Les groupes que
nous avons forms chantent la _Marseillaise_ sur la place des Terreaux.
Ils viennent d'tre refouls dans les rues adjacentes  la place de
l'Htel-de-Ville. Ils en finiront un jour. Le jour n'tait pas
encore venu. Beaucoup d'ouvriers voulaient reprendre les travaux. Ils
demandrent au prfet de rgler leur diffrend avec les fabricants; mais
le prfet de Lyon en 1834, M. de Gasparin, tait un homme galement
prudent, ferme et patient, aussi judicieux dans la pratique de
l'administration que bien instruit des principes de l'conomie publique;
il rpondit qu'il n'avait point  intervenir dans les rapports des
ouvriers avec les fabricants et qu'une libert mutuelle y devait
prsider; il maintint l'ordre en mme temps que la libert. A la fin de
fvrier, les ouvriers se lassrent d'une oisivet aussi douloureuse que
vaine, et reprirent leurs travaux. A Lyon, la querelle industrielle
tait ainsi apaise. Mais la lutte politique devenait de plus en plus
ardente  Paris; la Chambre des dputs discutait la loi sur les
associations; les rpublicains prirent l des flammes pour rallumer 
Lyon l'incendie. Ceux d'entre les ouvriers qui s'taient engags dans
la _Socit des droits de l'homme_ propagrent aisment, parmi leurs
camarades, l'irritation et la mfiance; les dsordres recommencrent.
Quelques meneurs avaient t arrts comme chefs de sdition et de
coalition. Ils comparurent le 5 avril devant le tribunal. Confiants dans
l'autorit morale de la justice et jaloux de sa dignit, le prsident et
le procureur du Roi avaient demand la veille au prfet qu'aucune
force arme ne ft d'avance charge de les protger sur leurs siges.
L'audience commence, la foule se pressait dans la salle et sur la
place; un grand tumulte s'leva; un tmoin  charge fut insult et
maltrait; le procureur du Roi, M. Chegaray, jeune, courageux et dvou
 son devoir, se prcipita pour le protger, et fut insult et maltrait
 son tour. Le prsident requit en hte la force militaire; un piquet
d'infanterie arriva, peu nombreux et embarrass dans ses mouvements:
Pas de baonnettes! cria-t-on dans la foule, et des ouvriers
arrachaient amicalement les fusils aux mains des soldats qui les
dfendaient mollement. L'audience fut leve et le procs remis au 9
avril, au milieu de la joie bruyante des rpublicains qui se flattaient
d'avoir gagn la troupe et intimid le pouvoir.

Le 9 avril, ds que le jour parut, aucun doute ne fut plus possible;
Lyon tait en proie, non  une agitation tumultueuse et confuse, mais 
un mouvement  la fois violent et rgulier; videmment les rsolutions
taient prises, les instructions donnes, les prparatifs accomplis, les
heures fixes. Le tribunal devait ouvrir son audience  onze heures;
jusqu' ce moment, devant ses portes, la place Saint-Jean demeura vide
et solitaire; les insurgs voulaient paratre en masse et agir tout 
coup; les affilis de la _Socit des droits de l'homme_ attendaient,
runis dans leurs sections. A onze heures et demie, l'audience ouverte,
une premire bande arriva, puis d'autres; des barricades furent aussitt
formes aux angles de la place; elles s'levaient au mme moment dans
tous les quartiers de la ville; une proclamation date de la veille,
hautement rpublicaine et outrageusement violente contre le roi
Louis-Philippe et ses ministres, tait partout rpandue avec profusion.
L'attaque commena partout. Elle trouva partout les autorits, civiles
et militaires, prtes aussi et attendant les premiers coups. De concert
avec le prfet et les magistrats municipaux, le gnral Aymard et les
gnraux sous ses ordres avaient arrt leur plan; ds le matin, les
troupes des diverses armes, pourvues de munitions et de vivres, avaient
occup les postes qui leur taient assigns: nulle apparence d'un
mouvement populaire et inopin; c'tait la guerre prmdite et
organise par les prtendants rpublicains contre le gouvernement
tabli. Elle ensanglanta et dvasta Lyon pendant cinq jours, soutenue
par les insurgs avec une audace inventive et un acharnement fanatique,
par l'autorit avec une fermet patiente, par les troupes avec une
fidlit au drapeau et une vigueur qui,  la fin, n'taient pas exemptes
de colre. Je n'ai garde d'en raconter ici les dtails, ni de discuter
les accusations et les rcriminations mutuelles des deux partis: toute
guerre, et la guerre civile plus que toute autre, abonde en actes de
violence et de clmence, de gnrosit et de barbarie, et en accidents
dplorables autant qu'invitables. Je ne veux que marquer nettement
le caractre politique de la lutte engage en 1834: la conspiration
rvolutionnaire tait gnrale et de longue haleine; pendant qu'elle
clatait  Lyon, les rpublicains tentaient le mme coup sur une
multitude d'autres points,  Saint-tienne,  Vienne,  Grenoble, 
Chlons,  Auxerre,  Arbois,  Marseille,  Lunville. Dans les rues de
Lyon, pendant le combat, des bulletins dats, comme les proclamations,
de l'an 42 de la rpublique, rpandaient incessamment, parmi les
insurgs, des nouvelles, presque toujours fausses, pour soutenir leur
courage: A Vienne, disait l'un de ces bulletins (_22 germinal_, 11
avril), la garde nationale est matresse de la ville; elle a arrt
l'artillerie qui venait contre nous. Partout l'insurrection clate.
Patience et courage! La garnison ne peut que s'affaiblir et se
dmoraliser. Quand mme elle conserverait ses positions, il suffit de
la tenir en chec jusqu' l'arrive de nos frres des dpartements. La
garnison ne se dmoralisa point; les frres des dpartements ne vinrent
point; le 13 avril au soir, dans tous les quartiers de la ville,
l'insurrection vaincue renonait au combat; et l'autorit, partout
rtablie, s'tonnait de trouver, parmi les morts, les prisonniers et
les blesss apports dans les hpitaux,  peine un dixime d'ouvriers
appartenant aux fabriques de soieries, et six trangers pour un
Lyonnais.

Au premier bruit et ds la premire heure de ces vnements, nous ne
nous fmes aucune illusion sur leur gravit. En mme temps qu'elles
tendaient au loin leurs bras et suscitaient l'insurrection sur tant
de points divers, les socits rpublicaines se mettaient en mesure de
soutenir vigoureusement  Paris ces soulvements pars. Loin de les
arrter, leurs dissensions intrieures enflammaient leurs passions et
les poussaient aux grands coups. Un gentilhomme breton, neveu par sa
mre de La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de France, et qui
s'tait fait lui-mme dans l'arme, o il avait servi quinze ans, un
renom mrite de bravoure et de capacit hardie, M. de Kersausie, nature
 la fois fougueuse et opinitre, dominante et populaire, tait devenu
carbonaro, rpublicain, membre du comit central de la _Socit des
droits de l'homme_, et s'indignait de toute hsitation. Il organisa,
pour son compte et  part, sous le nom de _Socit d'action_, une petite
association de douze cents hommes, choisis un  un, tous bien connus de
lui et le connaissant tous, aveuglment hardis et dociles, pleins de
foi dans leur chef et prts  lui obir, sans question ni dlai. Ils
n'avaient entre eux nulle communication crite, nulle runion fixe; M.
de Kersausie leur indiquait  quels moments et sur quels points ils
devaient se rendre, isolment ou par petits groupes; il arrivait,
donnait en passant ses instructions, et allait  d'autres, comptant sur
le dvouement et promettant le succs. Depuis que les troubles avaient
clat  Lyon, il tenait ses fidles en haleine, presss d'agir et
n'attendant que son signal. A ct de cette organisation silencieuse,
les journaux rpublicains annonaient  grand bruit la prtendue
victoire de l'insurrection lyonnaise: Le peuple est rest matre du
terrain, disait la _Tribune;_ il a proclam un gouvernement provisoire
et la Rpublique. Les troupes se sont peu  peu dcourages; une trve
de quelques heures a t demande et obtenue par le gnral. Ces faits
sont immenses. Les faits taient faux, et, dans ses journaux comme
devant les Chambres, le cabinet les dmentait hautement; mais l
o rgne la passion la vrit ne dtruit pas l'effet du mensonge;
videmment les conspirateurs de Paris se disposaient  venir en aide 
ceux de Lyon; c'tait notre devoir, mme en doutant que nous y pussions
russir, de tenter d'touffer l'incendie dans son foyer; M. Thiers,
avec une hardiesse prvoyante, fit arrter les chefs de la _Socit des
droits de l'homme;_ MM. Godefroi Cavaignac et Kersausie chapprent
seuls; mais le lendemain, M. de Kersausie, se promenant sur le boulevard
pour passer encore en revue ses sides disperses, fut reconnu, saisi et
emmen, malgr sa rsistance et ses cris: A moi, rpublicains! qui ne
lui attirrent aucun secours. Un second comit, dsign sur-le-champ par
la Socit, fut galement surpris et arrt; les scells furent mis
sur les presses de la _Tribune_; M. Thiers prenait l'initiative de ces
actes, et nous y engagions tous, avec lui, notre responsabilit; mais
nous ne nous dissimulions pas que de telles mesures, ncessaires pour
tmoigner de la ferme rsolution du pouvoir, et utiles pour porter
le trouble dans l'insurrection, ne suffiraient pas pour la prvenir.
Incertains encore de l'issue de la lutte engage  Lyon et prs
d'clater  Paris, nous convnmes, M. Thiers et moi, que, si elle se
prolongeait, l'un de nous deux se rendrait, avec M. le duc d'Orlans, 
l'arme de Lyon, pour dfendre la monarchie contre les rvolts du Midi,
tandis que l'autre, rest  Paris, veillerait  la sret du Roi et aux
soins gnraux du gouvernement. Nous n'emes point  recourir 
ces rsolutions extrmes: le 13 avril arriva de Lyon une dpche
tlgraphique date de la veille au soir, et portant: Lyon est dlivr;
les faubourgs occups par les insurgs sont tombs en notre pouvoir; les
communications sont rtablies partout. Les malles-postes ont repris ce
soir leur service. Les anarchistes sont dans le plus grand dsordre.
Immdiatement,  deux heures de l'aprs-midi, un supplment du
_Moniteur_ rpandit dans Paris ces nouvelles, en ajoutant: A Paris, le
calme s'est maintenu. Les complices, les instigateurs des anarchistes
lyonnais mditaient de sinistres projets; ils ont t saisis en grand
nombre. L'autorit veille et les rprimera avec la plus grande nergie.
Le devoir du Gouvernement est d'avertir les insenss qui voudraient se
livrer  des dsordres que des forces considrables sont prpares, et
que la rpression sera aussi prompte que dcisive. C'tait bien  des
insenss que le pouvoir adressait en vain ce loyal avertissement: les
hommes qui jusque-l s'taient borns  de sinistres menaces, attendant
de Lyon la victoire, cdrent tout  coup, en apprenant la dfaite, aux
emportements de la colre, au dsir de la vengeance et  la honte de
n'avoir rien fait eux-mmes pour la cause  laquelle leurs amis
venaient de se dvouer. Ce mme jour 13 avril,  cinq heures du soir,
l'insurrection clata dans Paris; de nombreuses barricades s'levrent
dans les rues les plus populeuses des deux rives de la Seine; les
cris _vivent les Lyonnais! vive la Rpublique!_ retentirent; un jeune
officier de la garde nationale, M. Baillot, qui portait un ordre  la
mairie du XIIe arrondissement, fut tu d'un coup de feu tir par une
main cache; le colonel de la 4e lgion, M. Chapuis, et plusieurs
officiers furent frapps et grivement blesss en approchant des
barricades. Ces attaques soudaines et obscures allumrent, ds le
premier moment, la colre au sein de la lutte. Vivement presss de
toutes parts, les insurgs furent bientt contraints de se concentrer
dans ce mme quartier Saint-Merry qui avait t, les 5 et 6 juin 1832,
le thtre de leur rsistance dsespre; la nuit tait venue; les chefs
de la garde nationale et de l'arme rsolurent d'attendre le jour pour
les forcer dans cette retraite. Vers minuit, le gnral Bugeaud sortit
pour aller prendre une position qu'il jugeait ncessaire d'occuper;
M. Thiers l'accompagna, voulant reconnatre par lui-mme la porte du
combat et du pril. Ils cheminaient le long des maisons,  la tte d'une
petite colonne, sans autre clart que celle des lumires places sur
quelques fentres, et qui tombait sur les uniformes et les armes.
Un coup de feu, tir par le soupirail d'une cave, frappa  mort un
capitaine de leur troupe; un autre coup blessa mortellement un jeune
auditeur au Conseil d'tat, venu pour porter  M. Thiers un message.
A mesure qu'ils avanaient, de nouvelles victimes tombaient, et les
regards cherchaient en vain les meurtriers. La colre bouillonnait dans
le coeur des soldats. Ds que le jour parut, une attaque gnrale fut
dirige contre les insurgs; ils se rfugiaient dans des rues troites
et tortueuses, et l, embusqus derrire leurs barricades ou cachs
dans les maisons, ils faisaient feu sans tre vus et s'chappaient sans
pouvoir tre atteints. Dans la rue Transnonain, des soldats emportaient
sur un brancard leur capitaine bless; plusieurs coups de feu, partis
d'une maison devant laquelle ils passaient, les assaillirent et turent
leur capitaine entre leurs mains. Furieux, ils enfoncrent les portes de
la maison, se prcipitrent  tous les tages, dans toutes les chambres,
et un massacre indistinct et cruel vengea aveuglment de sauvages
assassinats. Ces soldats appartenaient  la brigade du gnral Lascours,
l'un des officiers les plus quitables, les plus humains et les plus
libraux de l'arme. Il n'tait pas sur le lieu mme au moment de cette
scne dplorable, et, lorsqu'il eut  s'en expliquer dans la Chambre des
pairs, o il sigeait, il le fit avec une fermet sincre, dfendant,
comme il le devait, ses soldats et l'arme, sans pallier ni excuser
leurs emportements: dans l'effervescence populaire et militaire, le
meurtre et la vengeance vont vite. Ds sept heures du matin, la lutte
avait cess; on n'entendait plus que de rares coups de fusil, tirs dans
le lointain par des fugitifs; on ne rencontrait plus dans les rues que
des prisonniers emmens par bandes. Ce mme jour, ds que les Chambres
furent runies, nous allmes, l'amiral de Rigny  la Chambre des pairs
et moi  la Chambre des dputs, annoncer qu' Paris comme  Lyon
l'insurrection tait vaincue. Les deux Chambres suspendirent  l'instant
leur sance, et se rendirent en corps auprs du Roi pour se fliciter
avec lui de la dfaite de l'anarchie, car la tentative rvolutionnaire
qui venait d'chouer n'et amen, pour la France, point d'autre
rsultat, et ne mritait pas un autre nom.

Quand un gouvernement a t contraint de remporter de telles victoires,
c'est son devoir le plus imprieux de prendre sur-le-champ les mesures
qui peuvent en prvenir dsormais la ncessit. La premire, et
peut-tre la plus urgente, tait que de si dplorables vnements, leurs
causes, leurs dveloppements progressifs, le caractre et les vues de
leurs auteurs, fussent mis compltement  dcouvert; il fallait que,
devant le pays, le grand jour se levt sur la maladie rvolutionnaire,
sur ses sources, ses symptmes, ses ravages et ses effets. Il fallait
aussi que les moyens matriels qui avaient servi  commettre ces
sanglants dsordres fussent enlevs et interdits  ceux qui en avaient
fait ou qui voudraient en faire un si coupable emploi. clairer les
esprits et dsarmer les bras, tels devaient tre les premiers soins
du pouvoir et les premiers fruits du succs. Nous nous empressmes de
satisfaire  cette double ncessit. Ds le lendemain, une ordonnance du
Roi dfra  la Cour des pairs le jugement de l'attentat gnral ou des
attentats qui venaient d'tre commis contre la sret de l'tat. C'tait
 la fois la juridiction constitutionnelle et la seule capable de
porter la lumire dans ce vaste chaos de faits et d'acteurs, en plaant
toujours l'quit  ct de la loi. Je dirai plus tard avec quelle
efficacit, malgr des obstacles inous, la Cour des pairs s'acquitta de
sa mission. Ce mme jour, 15 avril, un projet de loi fut prsent  la
Chambre des dputs pour rgler  quelles conditions des armes et
des munitions de guerre pourraient tre possdes, et quelles peines
encourraient ceux qui contreviendraient  ces dispositions, ou qui
feraient de ces moyens d'attaque un illgitime emploi. Complte et
fortifie par les deux Chambres, cette loi fut immdiatement promulgue,
et le jour mme de sa promulgation, le 24 mai 1834, la Chambre des
dputs, qui touchait au terme de ses pouvoirs, fut dissoute et la
runion des collges lectoraux ordonne. Il nous convenait, aprs une
telle lutte, de nous prsenter devant le pays.

Son jugement nous fut hautement favorable; les lections sanctionnrent
la politique de rsistance et sa victoire; l'opposition y perdit plus
du tiers de ses forces; le rtablissement de la confiance publique,
l'activit promptement renaissante des affaires, la satisfaction
gnrale qui se manifestait confirmrent le suffrage du corps lectoral,
et prouvrent combien la masse de la population tait trangre aux
voeux et aux menes des factions: Je suis content, m'crivait de
Toulouse M. de Rmusat; je trouve la victoire au moins suffisante. Ce
n'est pas que l'tat intrieur de la socit me paraisse rassurant;
mais  cet gard, je n'attends de remde que du temps qui ramnera les
esprits, ou y produira des changements suprieurs  toute prvoyance. A
ne voir les choses qu'en politique pratique, je n'aurais pas voulu d'une
victoire plus complte; la ntre doit donner lieu  deux tendances qu'
mon avis il faut repousser galement: la premire, qui vous entranerait
 une raction sous prtexte d'achever votre ouvrage; la seconde qui
amnerait une dispersion gnrale par excs de scurit. Ne prendre de
nouvelles mesures d'ordre que si de nouveaux vnements les commandent,
ne revenir sur aucune des largesses, mme abusives, qui pourraient avoir
t faites en matire de liberts publiques;  ces deux conditions, on
vitera les deux fautes que je redouterais beaucoup.

Le cabinet n'tait enclin  commettre ni l'une ni l'autre: nous n'avions
nulle envie de provoquer de nouvelles luttes en aggravant la rpression
victorieuse, ni de restreindre des liberts lgales dont la prsence
nous donnait dans le public une grande force morale, et dont l'appui ne
nous avait jamais manqu dans les jours de pril. Je rpondis  M. de
Rmusat: La victoire est grande en effet; mais la campagne prochaine
sera trs-difficile. L'impression vidente ici est une dtente gnrale;
chacun se croit et se croira libre de penser, de parler et d'agir comme
il lui plaira; chacun sera rendu  la pente de ses prjugs et de ses
prtentions personnelles. On rpte de tous cts, avec une complaisance
visible, que la situation est bien change, que les choses et les
personnes prendront une face toute nouvelle, qu'il ne sera plus question
d'meutes, de dangers imminents, de ncessits imprieuses. Il y a du
vrai en cela, mais pas tant qu'on le dit; les choses ne changent pas,
les dangers ne disparaissent pas ainsi en un clin d'oeil. Nous avons
fait un grand pas dans la voie de l'affermissement et de la scurit;
mais nous y chancellerons encore plus d'une fois, et il faudra plus
d'une fois se rallier pour faire face  l'ennemi. Tenez pour certain que
longtemps encore nous aurons sur les bras assez de prils pour que la
fermet et la discipline soient indispensables  tout ce monde si press
de se rassurer et de s'manciper.

Nous tions sur le point de rencontrer des difficults d'une autre sorte
que les insurrections et les complots, et presque aussi graves quoique
moins clatantes. Tout nous indiquait que la Chambre nouvelle,
tranquille sur l'ordre public et la politique gnrale, serait, en
matire de finances, ombrageuse et exigeante; l'ide s'accrditait qu'au
sein de la paix europenne et aprs la dfaite des factions,
l'arme pouvait tre rduite, qu'elle cotait trop cher, que, dans
l'administration de la guerre, de larges conomies taient possibles, et
devaient rendre possible la rduction de certains impts: Les finances,
m'crivait aussi M. de Rmusat, seront une plus grande affaire que
jamais; on dit couramment que la question financire est dsormais
toute la question politique. Nous pressentions que, dans la session
prochaine, le tiers-parti chercherait et trouverait dans cette question
un moyen facile de popularit et d'attaque; la conversation de M. Dupin
disait d'avance quels seraient,  cet gard, quand il serait rentr au
fauteuil de la prsidence, son attitude et son langage[12]. Le marchal
Soult surtout tait l'objet des plaintes et des mfiances; on le croyait
dpensier et dsordonn, peu soucieux des votes des Chambres, trop
complaisant avec le Roi; et son administration plus active que
rgulire, son got pour des innovations souvent coteuses et douteuses,
sa faon  la fois rude et confuse d'expliquer les affaires et
de repousser les attaques, fournissaient contre lui des armes et
refroidissaient envers lui beaucoup de fidles amis du cabinet. Tel
tait, sur son compte, l'tat des esprits que, mme hors de France, les
spectateurs attentifs en taient frapps; M. de Barante m'crivait de
Turin, le 5 juin 1834: Le marchal sera prochainement un grand sujet
d'embarras; je sais, parce qu'on me l'crit, et sans qu'on me l'crive,
que tant de dpenses est une chose odieuse au pays, et qu'elles ne
seront endures que peu de temps encore. Et pourtant pouvons-nous nous
contenter d'un administrateur de l'arme? N'est-ce pas encore un chef de
l'arme qui est indispensable? A l'tranger, o l'on ne comprend rien
 la raison publique,  la force de l'opinion, le gouvernement parat
reposer sur le marchal. Je prvois sa chute, et elle me fait peur.

[Note 12: Dans le petit discours qu'il pronona, selon l'usage, en
prenant possession du fauteuil, le 9 aot 1834, il s'exprima ainsi:

Ce qui devra surtout proccuper vos esprits, c'est notre tat
financier. Vainement la Chambre a proclam, dans trois adresses
successives, qu'il importait de travailler sans relche  mettre les
dpenses en quilibre avec les revenus, et  renfermer avec svrit les
ministres dans les allocations du budget. (Adresses de 1832, 1833 et
1834.) Le contraire est toujours arriv; les dpenses se sont de plus en
plus leves au-dessus des recettes; les limites des crdits lgislatifs
ont t constamment dpasses.

Cependant, messieurs, la Chambre a l'initiative de l'impt; elle fixe,
par ses allocations, la mesure des charges dont il sera permis de grever
le pays. Elle ne doit donc pas tolrer qu'on lui force la main aprs
coup, par l'allgation tardive qu'il faut bien que l'on paye ce qui,
quoique malgr elle, a t une fois dpens.

Si la lgislation actuelle est insuffisante pour parer  cet abus, il
y faudra chercher un remde plus efficace; mais certainement la Chambre
doit porter sur ce point la plus srieuse attention,  peine de voir
annuler la souverainet qui lui appartient en fait de subsides, et de
dchoir, aux yeux de la nation, du rang qu'elle occupe et qu'elle doit
garder dans la constitution.]

Aux embarras qui nous attendaient,  cause de lui, dans les Chambres, le
marchal Soult en ajoutait d'autres, au sein mme du cabinet et dans ses
rapports soit avec le Roi, soit avec ses collgues. Nul homme ne m'a
offert un aussi frappant exemple de la diversit des qualits et des
procds par lesquels le pouvoir s'acquiert et s'exerce dans la vie
militaire et dans la vie civile. Quand il avait affaire  ses compagnons
d'armes, gnraux, officiers ou soldats, le marchal Soult avait des
aperus justes et fermes, des instincts puissants, des mouvements et des
mots heureux, qui lui donnaient une rare autorit. Le gnral Hulot,
qu'il avait fait mettre  la retraite, lui en tmoignait  lui-mme son
humeur avec une violence qui avait l'air d'une provocation personnelle:
Vous n'y pensez pas, gnral, lui dit le marchal, vous oubliez qu'il
y a quarante ans que je ne me bats plus qu' coups de canon. Un jour,
pendant que nous tions runis en conseil au ministre de la guerre, il
fit appeler le colonel Simon Lorire pour l'envoyer en mission  Nantes;
ses instructions reues, avec l'ordre de partir sur-le-champ, le colonel
se retira; mais,  peine hors du salon, il en rouvrit prcipitamment la
porte en disant: Monsieur le marchal, o trouverai-je une voiture?--Me
prenez-vous pour un carrossier? lui dit le marchal en refermant
brusquement sur lui la porte. Ce mlange de hauteur et de rudesse, cette
brutalit spirituelle taient familiers au duc de Dalmatie dans l'arme,
et lui russissaient toujours. Mais quand il avait  traiter avec des
hommes politiques, trs-diffrents de lui par l'origine, les ides, les
habitudes, et ses associs trs-indpendants, ce grand chef militaire
perdait beaucoup de ses qualits et de ses avantages; il manquait de
tact, jugeait mal des situations ou des caractres, et dployait plus
d'activit tracassire et de ruse inquite que de prompte et fine
sagacit. Il tait mfiant, susceptible, bourru, et semblait vouloir se
venger, en se rendant incommode, de l'autorit qu'il n'avait pas. Il
y russissait trop bien: nous supportions tous avec dplaisir ses
exigences, ses vacillations, les ingalits de son humeur; c'tait un
grand ennui d'avoir  rpondre devant les Chambres d'une administration
confuse, et qui se dfendait mal elle-mme; le Roi lui-mme, qui tenait
fort au marchal Soult, car, disait-il, il me faut une grande pe,
se montrait impatient de ses caprices et las de continuels
raccommodements.

Une question qui commenait alors  s'lever dans toute sa grandeur, la
question de l'Algrie, devint, pour cette msintelligence intrieure du
cabinet, jusque-l contenue, une occasion d'clater. Les affaires de la
France elle-mme avaient t depuis 1830 si graves et si pressantes, que
le gouvernement n'avait gure donn  celles de l'Algrie que la part de
soin et de force absolument commande par la ncessit. Bien dcid, par
honneur et par instinct,  ne point abandonner ce que la Restauration
avait conquis, il avait maintenu  Alger les troupes indispensables pour
rsister aux efforts d'expulsion que tentaient sans cesse les Turcs
et les Arabes. Quatre commandants militaires, le gnral Clauzel, le
gnral Berthezne, le duc de Rovigo et le gnral Voirol, s'y taient
succd avec des conduites fort diverses et de continuelles alternatives
de succs et de revers. Par le seul fait de notre prsence et des
ncessits ou des entranements de la guerre, notre domination s'tait
porte sur les principaux points de l'ancienne Rgence; nous avions
pris l'attitude et commenc l'oeuvre de conqurants du pays; mais notre
possession tait trs-borne, prcaire, rudement conteste, galement
incertaine quant  son tendue et quant au systme d'tablissement et
d'administration qui devait y tre adopt. L'accroissement progressif
des dpenses et l'incertitude de plus en plus vidente du plan de
conduite ne tardrent pas  exciter une vive sollicitude; en 1833, une
commission forme d'hommes considrables, pris dans les deux Chambres,
dans l'arme et dans la marine, fut charge d'aller visiter l'Algrie et
d'tudier, sur place, ce qui s'y faisait, ce qui s'y devait faire, ce
qu'on en pouvait esprer, et par quels moyens. A son retour, une autre
grande commission, prside par le duc Decazes, recueillit tous les
faits, les exposa, les discuta dans un long rapport qui devint public;
et  la fin d'avril 1834, un grand dbat, lev dans la Chambre des
dputs  l'occasion du budget de la guerre, fit de la possession et
du mode de gouvernement de l'Algrie l'une des plus srieuses
proccupations des Chambres, et l'un des plus graves embarras du
cabinet. Deux ides se dployrent dans ce dbat: l'une, que l'Algrie
tait, pour la France, un fardeau dont il serait sage de se dcharger,
et qu'il fallait du moins attnuer autant qu'on le pourrait, en
attendant que l'exprience conseillt videmment et que le sentiment
clair du pays permt de faire mieux; l'autre, que le gouvernement
purement militaire de l'Algrie tait de tous le plus compromettant, le
plus entach d'abus impossibles  prvenir, et qu'il fallait se hter
de substituer aux gnraux un chef civil, aux conqurants un
administrateur. M. Dupin et M. Passy surtout dvelopprent habilement
ces deux ides, et leurs raisonnements, leurs critiques du pass,
leurs prvisions de l'avenir, leurs inquitudes, manifestes avec
une honorable indpendance des instincts populaires, laissrent dans
beaucoup d'esprits, sur les divers bancs de la Chambre, une impression
profonde.

Presque tout ce que disaient M. Dupin et M. Passy tait vrai; mais ils
oubliaient d'autres vrits suprieures  celles dont ils se montraient
si proccups. Pour les peuples comme pour les individus, la grandeur
a ses consquences et ses conditions auxquelles ils ne sauraient se
soustraire sans dchoir, et la Providence leur assigne, dans ses
desseins sur l'humanit, un rle qu'ils sont tenus d'accomplir. Non que
les tentatives hardies ou les persvrances obstines, dont l'occasion
se prsente dans la vie d'une nation, lui soient toutes galement
commandes; il en est beaucoup d'illgitimes et d'insenses auxquelles
elle doit et peut sans pril d'honneur se refuser. Quelles sont celles
qui portent un plus grand et plus imprieux caractre? C'est une
question d'instinct politique, et, si j'ose le dire, d'intuition humaine
dans l'ordre divin. La conservation de l'Algrie tait, j'en suis
convaincu, aprs 1830, une ncessit de cette sorte: il y avait l, pour
la France, un cas de grandeur personnelle et un devoir envers l'avenir
du monde chrtien. Nous nous serions plus affaiblis et plus courbs 
rejeter le fardeau qu' le porter.

La conservation de l'Algrie une fois admise, le maintien du
gouvernement militaire y tait aussi, en 1834, une ncessit,
non-seulement pour la sret de notre possession, mais mme pour
son administration intrieure. Le pire mal dans un tat naissant et
trs-contest, c'est l'incertitude et la discorde au sein du pouvoir.
Dompter et gouverner les Arabes tait en Afrique notre premire affaire,
bien autrement pressante et incessante que le soin d'administrer de
rares colons. L'unit, la promptitude et la discipline du rgime
militaire y taient indispensables. De graves abus entachaient ce
rgime, et quelques soins que prt le pouvoir central pour les rprimer,
il ne pouvait se flatter de les supprimer absolument; mais la lutte et
l'affaiblissement mutuel de deux rgimes incohrents eussent t bien
plus graves encore. C'est le devoir des gouvernements d'accepter, sans
cesser de les combattre, les inconvnients d'un choix ncessaire entre
des systmes divers. On pouvait d'ailleurs esprer que beaucoup de nos
officiers, appliqus avec leur vive, ferme et sympathique intelligence
au gouvernement des Arabes, se formeraient promptement  cette nouvelle
mission. Dj, en 1832, le capitaine Lamoricire, premier chef du
premier bureau arabe organis par le gnral Trzel, alors chef
d'tat-major de l'arme d'Afrique, tait un bon exemple et un heureux
augure. On sait que, malgr quelques exceptions dplorables, cette
institution a tenu au del de ce qu'on s'en tait promis.

Appels  rsoudre les deux questions ainsi poses quant  l'Algrie,
nous n'emes pas sur le maintien de notre tablissement un moment
d'hsitation; le marchal Soult dclara, au nom du conseil, que la
France garderait, en tout cas, sa conqute. Sur le mode de gouvernement
de l'Algrie, nous fmes moins clairvoyants et moins fermes; les abus
du rgime militaire avaient fait grand bruit; la Chambre des dputs,
chagrine et indcise, avait rduit les fonds demands pour la
colonisation; on esprait, d'une administration civile, moins de
violence en Afrique et plus de faveur en France; le duc Decazes venait
de prsider, avec beaucoup d'activit et d'esprit pratique, la grande
commission dont le rapport avait mis les faits en lumire et nettement
pos les questions. Dans une runion du cabinet, son nom fut propos
pour le gouvernement de l'Algrie qu'il tait temps, disions-nous, de
rendre civil pour redresser les griefs que le rgime militaire avait
suscits, et pour carter les obstacles que ces griefs nous suscitaient
dans les Chambres. Le marchal Soult repoussa brusquement cette ide
comme une personnalit blessante, et soutint l'absolue ncessit d'un
gouverneur militaire. La discussion s'engagea, s'anima, se renouvela
dans plusieurs runions successives. Le marchal, plus entt qu'habile
 dfendre son avis, dclara avec humeur qu'il se retirerait du cabinet
plutt que de cder  cet gard. Le ministre de la marine, l'amiral
Jacob, se rcria avec une surprise inquite: Mais, monsieur le
marchal, votre retraite serait la dissolution du cabinet; si vous tiez
mort, encore passe. L'humeur du marchal redoubla; nous tions, M.
Thiers et moi, et presque tous nos collgues avec nous, peu troubls
de sa menace; l'occasion nous paraissait bonne pour nous dlivrer d'un
prsident devenu plus compromettant qu'utile, et que nous supportions
aussi impatiemment dans le conseil que nous tions, dans les Chambres,
embarrasss  le soutenir. Nous persistmes  rclamer pour l'Algrie
un gouverneur civil, comme le marchal  s'y refuser. La session
approchait; le cabinet ne pouvait s'y prsenter dans cet tat de
discorde inerte. Nous rsolmes d'y mettre un terme. A nos premires
ouvertures, le Roi fit beaucoup d'objections: Prenez-garde, le marchal
Soult est un gros personnage; je connais comme vous ses inconvnients,
mais c'est quelque chose que de les connatre; avec son successeur, s'il
accepte (c'tait du marchal Grard qu'il s'agissait), vos embarras
seront autres, mais plus graves peut-tre; vous perdrez au change.
Notre parti tait pris d'insister. Le Roi partit le 8 juillet pour le
chteau d'Eu; je l'y accompagnai, charg par mes collgues de le dcider
au changement, pendant que M. Thiers, plus li qu'aucun de nous avec le
marchal Grard, dciderait celui-ci  l'acceptation. A peine arriv
au chteau d'Eu, je reus de M. Thiers cette lettre: J'ai caus
trs-longuement, et voici le rsultat. On ne craint plus, comme il y a
deux mois, le fardeau des affaires; on craint la tribune; videmment
c'est la crainte de quelqu'un qui songe  s'excuter. J'ai dit
formellement que je parlais d'accord avec vous et Rigny, que nous
allions faire une dmarche formelle  la premire occasion, et on m'a
rpondu: Mais voyez, prenez garde; tchez de vous entendre entre vous;
je crains un pareil fardeau. Jamais on ne m'a dit non, ni oui, et ma
conviction, c'est qu'on cderait  la premire attaque formelle du Roi.
Faites-lui bien sentir la ncessit de nous tirer d'un gchis atroce
o nous perdons tous les jours quelque chose. Le lendemain, M. Thiers
tait moins confiant: Mon convive d'avant-hier est retourn; sa femme,
effraye pour sa sant, travaille sans relche  nous l'enlever; il
recule, il recule  perte de vue, et je ne vois plus moyen de fonder sur
un terrain qui cde indfiniment. Soyez donc moins insistant auprs du
Roi; ce serait lui donner une esprance trompeuse. Je pensais, avec nos
amis,  l'illustre personnage de Londres, quand est venue aujourd'hui
une dpche tlgraphique de Calais qui annonce la retraite de lord
Grey. Voil un nouvel horizon. Ce sera peut-tre une occasion de faire,
et plus probablement une occasion de ne rien faire du tout. Il faut
voir, et songer  exiger une concession du vieux marchal. Le jour
suivant, le marchal Grard se montrait plus prs d'accepter: On croit,
m'crivait M. Thiers, que l'impossibilit d'avoir M. de Talleyrand, qui
est aujourd'hui indispensable  Londres, peut tre un moyen sur mon
convive qui toujours s'est retranch sur la possibilit d'en avoir un
autre. Tous nos collgues, Rigny, Duchtel, Persil, sont unanimes sur
l'impossibilit de marcher longtemps comme nous sommes.

Plus en effet l'incertitude se prolongeait, plus la difficult du
_statu quo_ devenait grande. Le Roi le sentit, et tout en rptant ses
objections et ses pronostics, il prit son parti de presser lui-mme
l'acceptation du marchal Grard. La distribution des rcompenses,  la
suite de l'exposition des produits de l'industrie, le rappelait  Paris;
nous quittmes le chteau d'Eu le 13 juillet, et le 18, le _Moniteur_
annona que la dmission du marchal Soult tait accepte, et que le
marchal Grard devenait ministre de la guerre et prsident du Conseil.

Je raconte avec quelque dtail cette crise ministrielle pour en
rtablir le vrai caractre. C'est le penchant des spectateurs de
chercher, dans de tels incidents, des motifs cachs, des vues
lointaines, des intrigues profondes, et d'attribuer les complications du
drame aux passions ou aux intrts personnels des acteurs. On se plat 
taler ainsi, sous le manteau de l'histoire, des plans et des scnes de
tragdie ou de comdie savamment inventes. Plusieurs crivains sont
tombs,  l'occasion du fait que je rappelle ici, dans cette sagacit
imaginaire et crdule; ils ont vu, dans la retraite du marchal Soult
en 1834, le dnoment d'une longue lutte entre les hommes d'pe et les
hommes de parole, le symptme d'une rivalit dj flagrante entre M.
Thiers et moi, le travail sourd d'ambitions impatientes, mais encore
obliges de marcher  leur but par des voies dtournes. Je sais quelle
est la complication des mobiles qui dterminent la conduite des hommes,
et combien de sentiments confus, de dsirs secrets, de vellits
flatteuses s'lvent dans les coeurs  mesure que les vnements se
dveloppent et entr'ouvrent les perspectives de l'avenir. Mais dans
un rgime de libert et de publicit, ces causes occultes et purement
personnelles sont fort loin de jouer, dans la marche des affaires, le
grand rle qu'on leur prte; et quand des hommes d'un esprit un peu
sens sont engags dans le gouvernement de leur pays, quelles que soient
leurs tentations et leurs faiblesses, c'est surtout par des ncessits
et des motifs publics qu'ils agissent. A l'loignement du marchal Soult
purent se mler quelques-uns des instincts par lesquels on a voulu
l'expliquer; il se peut qu'il n'et pas beaucoup de got pour les
orateurs et les doctrinaires, et qu' leur tour ils dsirassent un chef
plus sympathique et plus sr pour leurs ides et leur cause; il se peut
que M. Thiers lui prfrt, comme prsident du conseil, le marchal
Grard dont la nuance politique se rapprochait de la sienne, et sur
lequel il pouvait se promettre une influence particulire; mais aucun de
ces motifs n'entra pour beaucoup dans l'loignement du marchal Soult,
et la mesure ne fut dtermine que par les causes purement politiques
que j'indiquais tout  l'heure. Ce fut de notre part une faute, et une
double faute: nous avions tort, en 1834, de vouloir un gouverneur civil
en Algrie; il s'en fallait bien que le jour en ft venu. Nous emes
tort de saisir cette occasion pour rompre avec le marchal Soult et
l'carter du cabinet; il nous causait des embarras parlementaires et
des ennuis personnels; mais il ne contrariait jamais et il servait bien
quelquefois notre politique gnrale. C'tait  nous de donner aux
Chambres le conseil et l'exemple de le soutenir; et s'il devait tomber,
il valait mieux qu'il tombt devant un chec public que par un
mouvement intrieur. La retraite du duc de Broglie avait dj t un
affaiblissement pour le cabinet; celle du duc de Dalmatie aggrava le
mal, et nous ne tardmes pas  nous apercevoir que la porte par
laquelle il tait sorti restait une brche ouverte  l'ennemi que nous
combattions.

Ds que la session s'ouvrit, l'adresse propose dans la nouvelle Chambre
des dputs rvla le pril; elle fut l'oeuvre et la manoeuvre du
tiers-parti  qui l'avnement du marchal Grard donnait confiance et
esprance. L'oeuvre tait quivoque et la manoeuvre sournoise, selon le
caractre et la coutume de leurs auteurs; le cabinet et la politique de
rsistance n'taient pas attaqus dans l'adresse, mais ils y taient
encore moins soutenus; on se flicitait des victoires qui avaient
rtabli l'ordre, mais en se gardant bien de s'engager avec les
vainqueurs, et en laissant entrevoir le dsir d'un autre drapeau. Les
hommes sont bien plus presss de se dlivrer de leurs alarmes que de
leurs prils; le tiers-parti voulait croire et persuader que la lutte
tait dfinitivement close, et qu'il n'y avait plus  parler que de
conciliation et de paix. Ces faiblesses d'esprit et de coeur taient
prcisment ce que nous avions le plus  redouter, car elles nous
affaiblissaient et nous nervaient nous-mmes en face d'ennemis ardents
et qui ne songeaient  rien moins qu' dsarmer. Quand l'adresse fut
discute, quelques-uns de nos amis, entre autres le gnral Bugeaud et
M. Janvier, demandrent qu'on sortt des quivoques, et que la Chambre
se pronont nettement pour ou contre la politique bien connue du
cabinet. En dehors de la Chambre, notre plus ferme appui dans la presse,
le _Journal des Dbats_, nous engageait  provoquer nous-mmes cette
preuve dcisive. Je demandai des explications sur le paragraphe de
l'adresse qui semblait contenir, envers le cabinet, des insinuations
malveillantes. Le rdacteur, M. tienne, s'en dfendit, toujours
obscurment, mais de faon  donner  mon insistance, si elle se ft
prolonge, l'air d'un enttement agressif et inutile. L'opposition
presque tout entire vota l'adresse en dclarant avec ironie qu'elle
n'en acceptait pas les commentaires, et le cabinet sortit affaibli de ce
dbat qu'il et certainement bien fait de transformer en combat srieux,
car ds que l'adresse fut vote, non-seulement l'opposition, mais les
hommes mmes qui avaient protest contre toute intention hostile, la
prsentrent comme un chec grave pour le cabinet, chec qui prouvait
son peu de crdit dans la Chambre, et ne lui permettait pas de rester au
pouvoir.

lude dans les Chambres, la question fut bientt nettement pose dans
l'intrieur du cabinet. Depuis la dfaite des insurrections de Lyon
et de Paris et la victoire des lections, on parlait d'une amnistie
gnrale. Le marchal Grard, en entrant dans le cabinet, n'en avait
point fait la condition de son acceptation, mais c'tait son voeu et son
espoir. Ce vaillant homme, si ferme sur les champs de bataille, tait
singulirement timide et incertain dans l'arne politique, surtout quand
il fallait soutenir des luttes qui le troublaient dans ses amitis ou
ses habitudes. Toujours prt  risquer sa vie, il ne pouvait souffrir ce
qui la drangeait. Sincrement attach  la monarchie nouvelle, il tait
fort loin de se faire le patron des rpublicains ses ennemis; mais les
amis des rpublicains, leurs anciens associs, leurs apologistes plus ou
moins explicites l'entouraient et l'assigeaient de leurs conseils, de
leurs inquitudes, de leurs dsirs. Ils lui reprsentaient le procs
engag devant la Cour des pairs contre les insurgs vaincus comme
une entreprise impossible, qui amnerait des scnes dplorables,
de nouvelles violences, et finirait par un dnoment funeste. La
perspective de ce procs pesait sur l'esprit du marchal comme un
cauchemar dont l'amnistie seule pouvait le dlivrer. Rien n'est plus
sduisant que la gnrosit venant en aide et servant de voile  la
faiblesse. Les grandes discordes civiles ne finissent que par des
amnisties, mais pourvu que l'amnistie arrive au moment o les discordes
sont prs de finir, et qu'elle en scelle rellement la fin. Nous tions
fort loin de cette issue: non-seulement les conspirateurs vaincus ne
renonaient point  leurs desseins et  leurs esprances, mais ils les
poursuivaient, ils les proclamaient avec la plus opinitre audace, aussi
arrogants, aussi menaants du fond des prisons que dans leurs journaux,
et repoussant tout haut l'amnistie que dans leur coeur ils dsiraient,
comme une dlivrance pour eux-mmes, et bien plus encore comme une
clatante dmonstration de la faiblesse et de la peur du gouvernement
qu'ils voulaient abattre. Nous avions, M. Thiers et moi, un profond
sentiment de cette situation, et nous regardions l'amnistie, mise  la
place du procs, comme un acte de lchet inintelligente et imprvoyante
qui redoublerait, parmi les ennemis de l'ordre tabli, l'ardeur et la
confiance, en les glaant chez ses dfenseurs. Le Roi partageait notre
conviction. Nous nous refusmes dcidment  cette mesure quand le
marchal Grard en fit la demande formelle, et il se retira du cabinet
le 29 octobre 1834, plus satisfait, je crois, d'tre affranchi de la
responsabilit qui et accompagn l'adoption de sa proposition que fch
de n'avoir pas russi  la faire accepter.

Il n'y a point de plus grande colre que celle qui nat d'un grand
mcompte. Dans les diverses rgions de l'opposition, les esprances
taient trs-diverses; la retraite du marchal Grard les dcevait
toutes, celles qui se promettaient la dislocation du cabinet comme
celles qui voulaient le renversement de la monarchie; les amours-propres
taient aussi froisss que les convictions ardentes taient irrites,
et le tiers-parti montrait autant d'humeur que les rpublicains de
violence. videmment la situation du cabinet allait tre  la fois
aggrave et affaiblie. Aprs quelques tentatives pour lui chercher un
nouveau prsident, M. Thiers vint me trouver un matin, et nous tombmes
d'accord que, pour nous, la meilleure conduite tait de nous retirer
comme le marchal Grard, et de laisser le champ libre au tiers-parti.
S'il russissait  former un ministre et  pratiquer sa politique, ce
serait la preuve que la ntre n'tait, pour le moment, plus de saison et
que notre retraite tait opportune; s'il chouait, nous puiserions,
dans l'impuissance dmontre de nos adversaires, une force nouvelle. M.
Duchtel, l'amiral Rigny et M. Humann furent pleinement de cet avis; M.
Persil et l'amiral Jacob seuls s'y refusrent. Nous allmes offrir au
Roi nos cinq dmissions. Il s'en montra surpris et inquiet, mais pas
beaucoup; notre conduite et ses raisons n'avaient pas besoin de grande
insistance pour tre comprises. On a dit qu'il n'y avait eu, dans cette
circonstance, qu'un jeu concert entre le Roi et nous. C'est encore l
un exemple de cette prtendue sagacit qui se croit profonde quand elle
suppose partout des intrigues savantes et met de petits drames arrangs
 la place de la vrit. Il n'y a pas tant de prmditation dans les
affaires humaines, et leur cours est plus naturel que ne le croit le
vulgaire. Le Roi jugea comme nous de la situation, et prit sur-le-champ
son parti d'en courir, comme nous, les chances; il fit appeler le comte
Mol et le chargea de recomposer le cabinet.

M. Mol tait  la fois trs-propre et trs-embarrass  remplir cette
mission; il n'avait, sur aucune question, ni pour ou contre aucune
personne, aucun engagement; il pouvait traiter avec le tiers-parti et
lui faire, pour s'assurer son alliance, certaines concessions. Mais
il avait trop d'esprit et de sens pour ne pas vouloir maintenir la
politique de rsistance, et pour ne pas voir  quelles conditions
elle pouvait tre maintenue. Au lieu de chercher  former un cabinet
rellement nouveau, il essaya de reconstituer, avec quelques
modifications, celui qui venait de se dissoudre, et dont les principaux
lments lui semblaient indispensables. Nous trouvant dcids  ne pas
nous sparer les uns des autres, il renona sur-le-champ  sa tentative,
et le Roi, par l'entremise assez trange de M. Persil, rest garde
des sceaux, demanda aux meneurs mmes du tiers-parti de former une
administration.

Mais l aussi l'homme principal, M. Dupin, avait trop d'esprit, et
l'esprit trop attentif au soin de sa situation personnelle, pour
s'engager dans des combinaisons videmment hasardeuses et faibles. Il
refusa de se donner lui-mme et offrit son frre en gage de son appui.
Deux hommes de mrite, M. Passy et le gnral Bernard, consentirent 
entrer, sans lui, sous son drapeau. Deux absents, MM. Bresson et Sauzet,
furent dsigns comme leurs collgues. Un vtran du rgime imprial,
le duc de Bassano, s'assit avec confiance au gouvernail de cette barque
lgrement monte. On raconte qu'il dit en acceptant: Ce ministre sera
la Restauration de la rvolution de Juillet. Parole bien tourdie de
la part d'un vieux serviteur du pouvoir, et qui fut aussi vaine qu'elle
tait tourdie; Au bout de trois jours, sans qu'aucun vnement, aucun
obstacle, aucun dbat leur en ft une ncessit, las du fardeau qu'ils
n'avaient pas encore port, inquiets de leur situation auprs du Roi
comme dans les Chambres, et un peu troubls du sourire public  leur
aspect, les nouveaux ministres avaient donn leur dmission; le Roi nous
avait rappels en nous demandant, non sans sourire aussi, de reprendre
les affaires; et dix jours aprs sa retraite, l'ancien cabinet tait
rtabli, avec l'amiral Duperr pour ministre de la marine et le marchal
Mortier pour ministre de la guerre et prsident du conseil.

Mais c'tait l une de ces victoires qui enveniment la lutte plus
qu'elles ne fortifient les vainqueurs. De cette apparition fugitive du
tiers-parti dans le gouvernement, il resta des amours-propres blesss,
des prtentions excites, des engagements prcipits, des hommes
compromis les uns contre les autres au del de leurs opinions relles,
et de la part des diverses nuances de l'opposition, un redoublement
d'humeur et d'ardeur contre le ministre, suscit par le dplaisir que
leur causait leur propre impuissance  former un gouvernement. Ce
qu'on tenta alors, ce fut de nous attaquer en ludant les questions de
cabinet, et de nous affaiblir sans nous renverser. Nous n'emes garde
d'accepter une telle situation; aprs ces brusques mouvements de
retraite et de retour, nous avions besoin et hte de mettre fin aux
obscurits parlementaires qui les avaient suscits, et d'amener la
Chambre des dputs  se prononcer clairement pour ou contre la
politique que nous avions pratique et que nous entendions maintenir.
En dcembre 1834, ds que la session fut rouverte, nous provoqumes
nous-mmes  ce sujet deux grands dbats: l'un,  propos d'une demande
d'explications sur les dernires crises ministrielles; l'autre, sur
un crdit que le ministre de l'intrieur vint demander pour faire
construire au Luxembourg une salle o la Cour des pairs pt tenir ses
sances dans le grand procs qu'elle avait  juger. La question gnrale
de la politique de rsistance remplit le premier de ces dbats; le
second eut l'amnistie et la situation du moment pour objet. Dans le
premier, M. Dupin et M. Sauzet, l'un avec sa brusque adresse, l'autre
avec son abondante et ingnieuse loquence, s'appliqurent  dissuader
la Chambre de se prononcer comme nous le lui demandions;  les entendre,
elle ne devait s'engager dans aucun systme de politique; elle tait
le critique et le juge, non l'associ du pouvoir; ils s'efforaient
d'mouvoir son indpendance comme d'inquiter sa prudence. Le second
dbat ne fut que la rptition assez froide de tout ce qui avait dj
t dit pour ou contre l'amnistie. La Chambre ne se laissa ni sduire
par les raisonnements caressants qu'on lui adressait de la tribune, ni
intimider par les injures et les menaces qui l'assaillaient au
dehors; l'esprit de gouvernement et l'intelligence des conditions
du gouvernement libre pntraient dans la majorit; elle se dclara
satisfaite des explications du cabinet sur le maintien de la politique
de rsistance; elle vota les fonds demands pour la construction de la
salle d'audience de la Cour des pairs. Nous sortmes vainqueurs des deux
combats que nous avions engags.

Pendant ce temps, la Cour des pairs poursuivait, sans se soucier
des clameurs extrieures, l'instruction du grand procs que les
insurrections d'avril  Lyon,  Paris,  Saint-tienne,  Lunville,
etc., avaient amen devant elle. Dans les longues discordes civiles, un
moment arrive o elles sont sur leur dclin et pourtant toujours prs
de recommencer; un jour plus serein se lve  l'horizon, et pourtant
l'orage bat et soulve encore les flots. Deux devoirs galement
imprieux et difficiles psent alors sur le gouvernement; il faut que la
politique n'altre pas la justice et que la justice reprenne son empire
dans la politique; les tribunaux sont en mme temps appels  ne pas
permettre que les passions politiques influent sur leurs arrts et  ne
pas souffrir que, devant les passions politiques, les lois demeurent
impuissantes. La socit a un gal besoin que les tentatives
rvolutionnaires soient efficacement punies et qu'elles ne le soient que
dans la mesure de la stricte et juste ncessit; il lui importe au
mme degr que la crainte des lois rentre dans les mes et que leurs
interprtes se montrent indpendants et calmes en les appliquant. La
Cour des pairs comprit et accomplit admirablement cette double mission.
Ds le dbut du procs, au milieu des emportements des prvenus et des
journaux du parti, elle s'appliqua  saisir et  mettre en lumire le
caractre gnral et les principaux auteurs du vaste complot qu'elle
avait  juger, en laissant tomber dans l'ombre les faits et les acteurs
secondaires. D'aprs le travail de sa commission d'instruction et du
rapporteur, M. Girod de l'Ain, la prvention tait tablie contre quatre
cent quarante individus. Le procureur gnral, M. Martin du Nord, dans
son acte d'accusation, rduisit ce nombre  trois cent dix-huit. La
Cour, aprs de longues dlibrations, n'en mit en accusation que cent
soixante-quatre, dont quarante-trois contumaces. Quiconque prendrait
aujourd'hui la peine d'examiner en dtail cette immense procdure
demeurerait convaincu qu'il tait impossible d'apporter, dans la dfense
de l'ordre public et dans l'application des lois, plus d'imperturbable
fermet et d'intelligente quit.

La crise semblait  son terme; la politique de rsistance avait triomph
et des embarras intrieurs du cabinet et des hostilits ouvertes ou
dtournes qu'il rencontrait dans les Chambres. Nous l'avions fermement
soutenue. M. Thiers, dans cette lutte, ne s'tait pas plus mnag que
moi. Nous tions rests scrupuleusement fidles  notre cause et  notre
alliance. Sur toutes les questions  l'ordre du jour, l'accord rgnait
entre nous. Le marchal Mortier occupait, avec une modestie loyale, le
poste d'honneur qu'il avait accept par dvouement. A en croire les
apparences, ni au dehors, ni au dedans, rien ne menaait plus le
cabinet. Pourtant il demeurait chancelant et prcaire; les esprits
taient encore pleins de ses rcentes vicissitudes; ce qui a t
fortement secou semble longtemps prs de tomber. En passant, dans
l'espace de six mois, du marchal Soult au marchal Grard et du
marchal Grard au marchal Mortier, la prsidence du Conseil avait t
prise de plus en plus pour une fiction, et plus la fiction devenait
apparente, plus l'opposition y trouvait une arme et nos amis un
embarras. Pratiquement, cette question avait moins d'importance qu'on ne
lui en attribuait; quand nous aurions eu le prsident du conseil le plus
rel et le plus efficace, notre politique et nos actes n'auraient pas
t autres qu'ils n'taient alors; nous tions trs-dcids, trs-unis,
et fort en mesure de faire prvaloir nos ides aussi bien aux Tuileries
que dans les Chambres. Le Roi nous disait souvent  M. Thiers et  moi:
Qu'avez-vous besoin d'un prsident du conseil? Est-ce que vous n'tes
pas d'accord entre vous? Est-ce que je ne suis pas d'accord avec vous?
Vous avez la majorit dans les Chambres; vous y faites les affaires
comme vous l'entendez, et je trouve que vous les faites: bien; pourquoi
s'inquiter d'autre chose? Le Roi ne s'inquitait pas toujours assez
des consquences du rgime reprsentatif et des sentiments qu'il
provoque soit dans les acteurs qui y jouent un rle, soit dans le public
qui y assiste. De mme que, sous ce rgime, les intrts et les opinions
politiques veulent se rsumer dans des partis qui les expriment et les
soutiennent, de mme les partis aspirent  se rsumer dans des chefs qui
les reprsentent en les dirigeant. Les corps s'efforcent instinctivement
de produire leur tte; c'est pour eux un besoin d'amour-propre comme de
confiance, et tant que ce besoin n'est pas satisfait, ils se sentent
incomplets et mal assurs. Le parti de la politique de rsistance avait
possd dans M. Casimir Prier un chef qui le reprsentait dignement
et le servait efficacement; il aspirait  le retrouver; un prsident
nominal n'y suffisait point; et lorsqu'en cherchant un prsident rel,
les regards se portaient sur M. Thiers et sur moi, nous divisions, au
lieu de les rallier, les ides et les esprances. Aussi, bien que la
machine constitutionnelle marcht rgulirement et sufft chaque jour 
sa tche, elle semblait manquer d'unit et d'avenir; on y sentait une
lacune; on y craignait un trouble intrieur.

Divers incidents vinrent aggraver, soit pour le cabinet en gnral,
soit pour moi en particulier, les embarras et les faiblesses de cette
situation.

En novembre 1834, au moment o le cabinet du tiers-parti apparaissait et
disparaissait en quelques jours, M. de Talleyrand, alors en cong dans
son chteau de Valenay, envoya au Roi sa dmission de l'ambassade
d'Angleterre. Elle ne fut accepte du Roi et publie dans le _Moniteur_
que le 8 janvier suivant; mais quand la lettre qui la contenait parut,
la retraite tait accomplie depuis trois mois. M. de Talleyrand ne s'y
tait pas dcid sans hsitation; il aimait les affaires et sa position
 Londres; mais, quoique son esprit demeurt remarquablement clairvoyant
et ferme, il ressentait l'affaiblissement de l'ge et cdait aisment
 la fatigue. Les fluctuations de la politique en France, nos crises
ministrielles rptes, l'aspect chancelant du pouvoir, mme vainqueur,
les tnbres qui s'en rpandaient sur l'avenir, les doutes des
gouvernements europens, tout cet tat de nos affaires altrait
profondment sa confiance dans sa situation et son got pour sa mission.
En Angleterre, quoiqu'il ft toujours dans les meilleurs termes avec
lord Grey, ses rapports avec lord Palmerston taient devenus moins
confiants et moins agrables. Au moment mme o il venait de se dcider
 la retraite, le cabinet whig tomba; les tories, avec le duc de
Wellington et sir Robert Peel pour chefs, furent appels au pouvoir;
le duc de Wellington crivit sur-le-champ  M. de Talleyrand pour le
presser avec instance de rester ambassadeur  Londres. M. de Talleyrand
persista dans sa rsolution. En quittant son ambassade, il expliqua,
dans sa lettre au Roi, avec une rare fermet de pense et de langage,
pourquoi il l'avait accepte en 1830, ce qu'il y avait fait dans
l'intrt de la France et du Roi, et comment, ne s'y jugeant plus aussi
utile qu'il avait pu l'tre, il demandait  s'en retirer. Mais les
explications ne changent point la physionomie et l'effet des actes; mme
auprs de ceux qui taient loin de la regretter, la retraite de M. de
Talleyrand fut considre, au dehors surtout, comme un fcheux symptme
de l'tat de notre gouvernement. Le gnral Sbastiani, qui lui succda
dans l'ambassade de Londres, avait plus de capacit relle que de renom
europen. Il y eut l, pour la politique franaise, une diminution
sensible de bonne apparence et d'autorit.

Peu de mois avant que M. de Talleyrand se retirt des affaires, un autre
homme clbre, bien diffrent et clbre  de bien autres titres, M. de
La Fayette avait disparu de la scne du monde. Nulle vie n'avait t
plus exclusivement, plus passionnment politique que celle de M. de
La Fayette; nul homme n'avait plus constamment plac ses ides et ses
sentiments politiques au-dessus de toute autre proccupation et de tout
autre intrt. La politique fut compltement trangre  sa mort. Malade
depuis trois semaines, il touchait  sa dernire heure; ses enfants et
sa famille entouraient seuls son lit; il ne parlait plus; on ne savait
pas s'il voyait encore. Son fils George s'aperut que, d'une main
incertaine, il cherchait quelque chose sur sa poitrine; le fils vint
en aide  son pre, et lui mit dans la main un mdaillon que M. de La
Fayette portait toujours suspendu  son cou. M. de La Fayette le porta
 ses lvres; ce fut son dernier mouvement. Ce mdaillon contenait le
portrait et des cheveux de madame de La Fayette, sa femme, qu'il avait
perdue depuis vingt-sept ans. Ainsi, dj spar du monde entier, seul
avec la pense et l'image de la compagne dvoue de sa vie, il mourut.
Quand il s'agit de ses obsques, c'tait un fait reconnu dans la famille
que M. de La Fayette voulait tre enseveli dans le petit cimetire
adjoint au couvent de Picpus,  ct de madame de La Fayette, au milieu
des victimes de la Rvolution, la plupart royalistes et aristocratiques,
dont les parents avaient fond ce pieux tablissement. Ce voeu du
vtran de 1789 fut scrupuleusement respect et accompli. Une foule
immense, troupes, gardes nationaux, peuple, accompagna son convoi 
travers les boulevards et les rues de Paris. Arrive  la porte du
couvent de Picpus, cette foule s'arrta; l'enceinte intrieure ne
pouvait admettre plus de deux ou trois cents personnes; la famille, les
proches parents, les autorits principales entrrent seuls, traversrent
silencieusement le couvent mme, puis son modeste jardin, puis
pntrrent dans le cimetire. L, aucune manifestation politique n'eut
lieu; aucun discours ne fut prononc: la religion et les souvenirs
intimes de l'me taient seuls prsents; la politique n'eut point de
place auprs du lit de mort ni du tombeau de l'homme dont elle avait
rempli et domin la vie.

Vers la mme poque, une circonstance toute personnelle fut pour moi une
vraie peine. M. Royer-Collard, avec qui, depuis 1830, je continuais de
vivre en relation intime, dsira et demanda, pour l'un de ses parents,
un avancement considrable dans la haute administration. J'en entretins
plusieurs fois mes collgues, qui ne pensrent pas qu'une telle faveur
ft possible. Aprs l'avoir plusieurs fois rclame, je ne crus pas
devoir prolonger mon insistance. J'offris  M. Royer-Collard des
compensations qui ne le satisfirent point; autant il recherchait peu le
pouvoir, autant il tenait  l'influence; quand il avait exprim un voeu
ou entrepris de servir une cause, le succs devenait pour lui un besoin
passionn, et le mcompte lui semblait presque une offense. C'est
d'ailleurs pour les hommes, mme pour les meilleurs, une preuve
difficile de voir grandir sans leur concours, et dans une complte
indpendance, des renommes et des fortunes qu'ils ont vu natre
et longtemps soutenues. Je ne tardai pas  m'apercevoir que M.
Royer-Collard tait profondment bless de son chec: nous dnions un
jour ensemble; je ne sais plus quelle circonstance amena sur ses lvres
les paroles de Bossuet, dans l'oraison funbre de la princesse Palatine,
sur l'illusion des amitis de la terre qui s'en vont avec les annes
et les intrts; il les pronona d'un accent plein d'amertume, et en
dtournant vers moi ses regards. L'injustice tait grande; mais la
passion ne se doute pas qu'elle est injuste. Quelques jours aprs, M.
Royer-Collard me tmoigna formellement, par quelques lignes amres et
tristes, son dsir de rompre nos anciennes relations. J'en fus plus
attrist que surpris; je connaissais cette nature ardemment susceptible
en qui ni la force de l'esprit, ni la gravit du caractre ne
surmontaient la domination orageuse des impressions. Je ne me sentais
aucun tort, et je comptais sur le temps pour rendre  l'quit son
empire. Je ne me trompais pas; la vrit et l'amiti rentrrent dans
l'me de M. Royer-Collard avant que sa mort vnt nous sparer; mais,
pendant quelques annes, cette rupture avec un illustre et ancien ami
fut, pour moi, un chagrin de coeur et quelquefois un ennui de situation.

Malgr nos succs dans les Chambres, nous ne nous sentions pas en ferme
possession de l'avenir, et, malgr sa modestie, le marchal Mortier
souffrait de son insignifiance politique, de jour en jour plus visible
et plus commente par l'opposition. Dans chaque occasion qui rveillait
en lui ce sentiment, il tmoignait timidement son honnte dplaisir.
Quelques dsordres eurent lieu dans l'cole polytechnique, et firent
craindre la ncessit de mesures graves: le marchal vint me trouver et
me demanda de prendre dans mon dpartement cette grande cole dont il ne
voulait plus avoir  rpondre. Les raisons spcieuses ne manquaient
pas pour ce changement d'attributions: l'cole polytechnique n'est pas
spcialement militaire; l'enseignement scientifique y est gnral, et
elle forme ses lves pour d'importants services civils aussi bien que
pour les corps savants de l'arme. On sentait de plus la convenance d'y
fortifier les tudes littraires et historiques, pour donner aux esprits
plus de varit, de souplesse et d'tendue. Je me refusai pourtant
expressment au dsir du marchal: au milieu de notre relchement de
l'autorit et des moeurs, la discipline est, pour cette clbre cole,
une condition ncessaire d'ordre et de succs; elle doit surtout  ce
fort rgime l'originalit et la permanence de son caractre, et ce
qu'elle pourrait gagner  la libert de nos coles purement civiles ne
vaudrait pas ce qu'elle courrait grand risque d'y perdre. Le duc de
Trvise renona avec peine  une proposition qui l'et dcharg, sur un
point du moins, d'une responsabilit qui troublait son repos. Il n'en
put supporter longtemps le fardeau, et, le 20 fvrier 1835, donnant pour
raison l'tat de sa sant, il apporta au Roi sa dmission en termes si
positifs que ni le Roi, ni aucun de nous, ne put insister pour qu'il y
renont; et le cabinet se vit de nouveau condamn  la recherche d'un
prsident.

Je pris  l'instant la rsolution de ne plus accepter, dans ce poste,
aucune fiction, aucune vaine quoique brillante apparence, et de faire
tous mes efforts pour y porter le duc de Broglie, le seul alors, parmi
les dfenseurs de la politique de rsistance librale, dont l'lvation
ne dt blesser aucun amour-propre, le seul aussi que les Chambres et le
public fussent disposs  regarder comme un chef srieux du cabinet, et
dont on se promt, envers la couronne, une fermet respectueuse, avec
ses collgues une dignit amicale. Je n'ignorais pas quels obstacles
je rencontrerais dans cette entreprise; mais je comptais, pour les
surmonter, sur ma persvrance tranquille et sur l'empire de la
ncessit.

Le premier de ces obstacles tait le Roi lui-mme, ou du moins ce qu'on
disait de sa disposition plus encore que ce qu'elle tait rellement. Le
roi Louis-Philippe n'tait jamais sourd  la raison ni aveugle sur les
besoins de la situation; mais il est vrai qu'il avait pour le duc de
Broglie, comme ministre des affaires trangres, plus d'estime et de
confiance que d'attrait. J'ai rarement rencontr deux hommes plus
divers, quoique anims du mme dessein, et travaillant  la mme oeuvre
par des procds plus diffrents. A propos de je ne sais plus quel
projet de loi, une discussion s'leva un jour dans le conseil sur le
sens et la porte du mot _droits_; le duc de Broglie affirmait les
droits naturels; le roi Louis-Philippe ne reconnaissait que des droits
lgaux. Ils auraient pu discuter indfiniment sans jamais parvenir 
s'entendre, tant le point de dpart et le tour des esprits taient
dissemblables. Ce n'est pas que le duc de Broglie soit un thoricien
obstin, ni un caractre difficile; il comprend  merveille les
exigences pratiques des choses humaines, et sait s'y prter avec une
modration large et prvoyante, mais il se proccupe toujours des ides
gnrales auxquelles se rattachent les affaires qu'il traite, et trop
peu des personnes avec qui il les traite; il porte, dans l'examen des
questions et des moyens de les rsoudre, plus d'habile invention et
de mnagement que dans ses rapports avec les hommes; et tout en
s'appliquant  donner aux intrts divers les satisfactions qui leur
sont dues, il prend peu de soin pour plaire aux divers acteurs et pour
s'assurer leur adhsion facile ou leur concours. Le roi Louis-Philippe,
au contraire, vivement proccup des difficults ou des embarras du
moment, et toujours press d'y chapper, mettait une grande importance
aux impressions quotidiennes des diplomates europens, et s'inquitait
de l'humeur que la fiert ou la prvoyance lointaine du duc de Broglie
pouvaient leur donner. De l provenait surtout son peu de penchant 
lui remettre, avec la prsidence du conseil, la direction des affaires
trangres, quoiqu'il se confit pleinement dans l'accord des intentions
et de la conduite gnrale du duc avec sa propre politique de paix et
d'ordre europen.

Une circonstance particulire avait nagure aggrav  cet gard sa
disposition. Vers la fin de 1833, M. de Talleyrand, alors en cong
 Paris, dit au Roi que le cabinet anglais, proccup des affaires
d'Orient et d'Espagne, se montrait dispos  entrer, avec le
gouvernement franais, dans une alliance dfensive et formelle. Le Roi,
ardemment convaincu que l'alliance anglaise tait le gage de la paix
europenne, accueillit sur-le-champ cette ide, en entretint vivement le
duc de Broglie, et le pressa d'en causer  fond avec M. de Talleyrand
et d'en poursuivre l'excution. Plusieurs conversations, tantt  deux,
tantt  trois, eurent lieu en effet,  ce sujet, entre le Roi, son
ministre et son ambassadeur. Le duc de Broglie s'y montra peu enclin 
croire, soit  l'utilit, soit au succs d'une telle combinaison. A
son avis, autant il importait de vivre en trs-bons rapports avec
l'Angleterre et de s'entendre avec elle, dans chaque occasion, sur les
grandes affaires europennes, autant il tait dangereux de se lier 
elle par un lien gnral et permanent, qui ferait perdre  la France
l'indpendance dont elle avait besoin pour sa politique propre, sans lui
donner, contre les diverses chances de l'avenir europen, la scurit
qu'on se promettait. Il doutait fort d'ailleurs que le cabinet anglais
ft srieusement dispos  contracter l'alliance dont on parlait; il
voyait, dans tout ce qu'en rapportait M. de Talleyrand, des impressions
momentanes et le laisser-aller de la conversation plutt que des
intentions efficaces et de vritables ouvertures. Ce qui le confirmait
dans son doute, c'est que M. de Talleyrand, tout en faisant valoir les
dispositions du cabinet anglais, ne paraissait pas empress  entamer
lui-mme,  ce sujet, une ngociation positive, et demandait que le
duc de Broglie profitt de son intimit personnelle avec l'ambassadeur
d'Angleterre  Paris, lord Granville, pour mener  bien cette affaire.
Le duc de Broglie se refusa  cette faon de procder qui et plac sous
sa responsabilit directe une proposition dont le mrite et le succs
lui semblaient galement douteux; mais, tout en persistant dans son
doute, il engagea M. de Talleyrand, qui tait sur le point de retourner
 Londres,  sonder attentivement les dispositions d'abord de lord
Granville, ensuite du cabinet anglais, et  s'assurer qu'elles taient
vraiment srieuses. Il y aurait alors lieu d'examiner jusqu' quel point
il convenait  la France de s'avancer dans cette voie; et quant au duc
de Broglie lui-mme, sans prendre aucun engagement, il ne repoussait pas
formellement la combinaison dont il s'agissait, si elle devenait relle
et bien garantie. Sur ces termes, M. de Talleyrand partit; arriv 
Calais, et avant de s'embarquer, il crivit au duc de Brolie pour
lui demander, sur cette perspective d'une alliance troite avec
l'Angleterre, des instructions prcises. Le duc de Broglie s'empressa de
lui rpondre qu'il n'avait point d'autres instructions  lui donner que
les conversations qu'ils avaient dj eues  ce sujet, soit ensemble,
soit avec le Roi; il le mit au courant de ce qu'il avait dit lui-mme 
lord Granville sur le fond de la question, donnant  M. de Talleyrand
toute libert de poursuivre  Londres les chances de son ide, mais sans
lui tmoigner confiance dans le succs et sans lui rien prescrire qui
engaget l'avenir. Cette lettre reue, M. de Talleyrand la garda pour
lui seul, ne fit  Londres aucune question, aucune dmarche nouvelle,
et l'affaire en resta l, borne aux ides vagues et aux conversations
vaines que je viens de rappeler.

Aujourd'hui comme il y a vingt-cinq ans, je crois que le duc de Broglie
avait raison. Personne n'attache plus de prix que moi aux bons rapports
de la France et de l'Angleterre; personne n'honore plus la nation
anglaise, et n'est plus convaincu que la paix entre les deux tats
et l'entente entre les deux gouvernements sont, pour nous, la bonne
politique; notre prosprit intrieure et notre influence dans le monde
y sont pareillement intresses; toute rupture clatante, toute guerre
avec l'Angleterre, dt-elle plaire aux passions nationales et nous
valoir d'abord de brillants succs, nous deviendrait tt ou tard une
cause d'affaiblissement, et nous jetterait hors des voies de la grande
et vraie civilisation. Mais, pour que la bonne entente des deux peuples
et des deux gouvernements soit efficace et durable, il faut qu'elle soit
et demeure libre, que ni pour l'un ni pour l'autre, elle ne devienne une
chane, et qu'elle n'apporte aucune entrave permanente au dveloppement
des diversits naturelles de leurs situations, de leurs caractres, de
leurs intrts. Ils peuvent et doivent souvent s'unir dans telle ou
telle circonstance, pour obtenir tel ou tel rsultat particulier; mais
toute assimilation gnrale de leur politique, toute union oblige et
indfinie, loin d'assurer entre eux la paix, amnerait des complications
et des conflits. C'tait l ce que prvoyait et voulait viter le duc de
Broglie quand il repoussait l'ide d'une alliance gnrale offensive et
dfensive. Mais le roi Louis-Philippe, trop domin par ses impressions
ou ses dsirs du moment, garda, de la rsistance de son ministre dans
cette occasion, un fcheux souvenir, et M. de Talleyrand, qui n'avait
trouv dans sa proposition qu'un mcompte au lieu du succs personnel
qu'il s'en tait promis, resta galement peu favorable au duc de
Broglie, et plus dispos  l'carter du ministre des affaires
trangres qu' l'y rappeler.

Aprs la retraite du marchal Mortier, et dans la vanit de nos premiers
essais pour lui trouver un successeur, nous avions tous donn au Roi
notre dmission, et il avait  chercher, non-seulement un prsident du
Conseil, mais un cabinet nouveau. Il manda de Saint-Amand le marchal
Soult, de Londres le gnral Sbastiani, appela M. Dupin, le marchal
Grard, tenta plusieurs combinaisons; aucune ne put aboutir. Tantt le
futur chef appel dclinait cet honneur, ne voulant pas courir la
chance d'un chec; tantt, aprs l'avoir accept, il ne trouvait pas de
collgues, ou n'en trouvait que d'videmment insuffisants pour partager
avec lui le fardeau. Le marchal Soult, qui ne demandait pas mieux que
de russir, frappa  diverses portes, disant partout: Les doctrinaires
ont si bien fait qu'il n'y a plus que moi de possible; et rien ne
lui fut possible. Plus judicieux et plus dgag de toute prvention
personnelle, car il tait content de son poste de Londres, le gnral
Sbastiani disait: C'est dommage; les doctrinaires ont du talent et du
courage; mais ils ne veulent pas que le Roi s'en serve. J'allai le voir
un matin; la crise ministrielle durait dj depuis dix ou douze jours;
il ne me parla que de l'Angleterre et de son dessein d'y retourner
promptement, quel que ft son dplaisir de voir et de laisser le Roi
dans l'embarras: Il ne veut faire, et il a bien raison, ajouta-t-il,
qu'une combinaison forte et durable. En le quittant, j'allai aux
Tuileries; je n'avais pas vu le Roi depuis plusieurs jours, ne voulant
ni le gner dans sa recherche de nouveaux ministres, ni m'y associer;
Sbastiani est arriv, me dit-il en me voyant.--Je l'ai vu, Sire.--Et
que vous a-t-il dit?--Qu'il tait venu pour peu de jours et qu'il ne
tarderait pas  repartir.--Oui, oui, il ne fera pas ici un long sjour;
et laissant l brusquement Sbastiani: Vous ai-je racont ma dernire
conversation avec Dupin?--Non, Sire.--Eh bien! comme, grce  vous, je
suis toujours dans l'embarras, j'ai fait venir Dupin; nous avons dbattu
trois ou quatre combinaisons, toutes si difficiles qu'elles sont
impossibles; je lui ai dit enfin: Faites-moi donc vous-mme un
ministre; n'avez-vous dans votre monde personne  me donner?--Ma foi!
non, m'a-t-il dit, et il m'a nomm quatre ou cinq personnes, Bignon,
Teste, tienne, en ajoutant: Nous n'irions pas trois mois avec
cela--Mais, mon cher Dupin, ce que j'ai de mieux  faire, c'est donc
de garder ceux que j'ai?--Ma foi! oui, Sire, m'a-t-il dit, je crois que
c'est l ce qu'il y a de mieux, et je vous le conseille.

Le Roi s'interrompit un moment, et, me regardant avec un mlange
d'humeur et de bienveillance, il continua: Le marchal Soult arrive
demain pour le dner; nous essayerons de nous entendre et de prendre un
parti; mais je ne veux pas recommencer l'aventure du mois de novembre
dernier; je ne veux pas d'un repltrage, d'un fantme de cabinet; je
veux un arrangement solide, srieux, comme vous dites, messieurs les
doctrinaires, un cabinet qui inspire de la confiance par sa seule
composition et ses talents connus. J'essayerai avec le marchal Soult;
si j'choue, il faudra bien subir votre joug.--Ah! Sire, que le Roi me
permette de protester contre ce mot; nous disons franchement au Roi ce
qui nous parat bon pour son service; nous ne pouvons le bien servir que
selon notre avis.--Allons, allons, reprit le Roi en riant, quand nous
ne sommes pas du mme avis, et qu'il faut que j'adopte le vtre, cela
ressemble bien  ce que je vous dis l. Je le quittai, persuad qu'au
fond du coeur il voyait dj, dans le duc de Broglie, sa ressource
ncessaire, et que son parti tait pris de l'accepter.

La principale difficult et la plus longue hsitation taient ailleurs.
Il en cotait  M. Thiers de voir le duc de Broglie, un doctrinaire et
mon intime ami, devenir ministre des affaires trangres et prsident
du conseil. Non que les vues et les intentions politiques de M. Thiers
fussent,  cette poque, diffrentes des ntres; sur toutes les grandes
questions, intrieures ou extrieures, nous avions t et nous tions
d'accord; mais il craignait que son influence, ou plutt sa position
dans le cabinet ne ft et surtout ne part affaiblie. C'est sa
disposition, et une disposition qui,  mon avis, l'a tromp plus d'une
fois, de n'avoir pas assez de confiance dans sa propre force, de ne pas
compter suffisamment sur lui-mme et sur lui seul, et de faire, dans sa
conduite, une trop large part au dsir d'viter le mcontentement du
parti qui a t son berceau politique. Par sa raison et son got, il est
homme d'ordre et de gouvernement, ce qu'on n'est gure dans les rangs
au milieu desquels il a habituellement vcu. De l rsulte, entre sa
situation et son esprit, entre les traditions de sa vie et les instincts
de sa pense, un dsaccord qui a t souvent, pour lui, une source
d'embarras et une cause de faiblesse. Plus touch d'un juste orgueil,
plus ferme dans sa propre ide et sa propre volont, il et, je crois,
mieux gouvern sa destine, pour lui-mme comme pour son pays, car il
et trouv dans son indpendance bien plus de force que ne pouvait lui
en donner le parti, rvolutionnaire ou flottant, auquel il tenait. Au
fond, il n'avait,  la personne ni  la politique du duc de Broglie,
aucune objection; il tait bien sr que, dans le cabinet ainsi modifi,
et prcisment parce que la modification ne paratrait pas son ouvrage,
sa part d'influence serait grande et loyalement accepte; mais on
verrait l un triomphe des doctrinaires; on dirait qu'entre les
diverses nuances du cabinet, l'quilibre allait tre rompu; ses amis
l'assigeraient de leur humeur. Il hsitait, tantt adhrant, tantt se
refusant  l'entre du duc de Broglie dans le conseil, et tenant ainsi
en suspens une combinaison de jour en jour plus ncessaire, mais qui ne
pouvait se faire, et qu'aucun de nous ne voulait faire que de son aveu
et avec son concours.

Les Chambres, comme le public, commenaient  s'mouvoir de tant de
lenteur et d'incertitude: des interpellations, annonces dans la Chambre
des dputs, et d'abord ajournes, taient  la veille d'tre reprises;
le 9 mars 1835, je me rendis aux Tuileries, o je n'tais pas all
depuis plusieurs jours, pour m'entretenir avec le Roi de ce que nous y
pourrions rpondre. Le marchal Soult tait au chteau. Le Roi m'emmena
dans l'embrasure d'une fentre, et me dit en me le montrant: Le
marchal ne peut rien faire, il faut aviser  d'autres que lui. La
conversation n'alla pas plus loin sur ce point; mais le lendemain matin,
je reus un billet du Roi qui me demandait d'aller le voir sans retard:
Toutes les combinaisons qu'on a tentes ont chou, me dit-il, il faut
en finir; je veux que vous me donniez un conseil prcis, positif.--Le
Roi sait ce que je pense de la situation et du moyen d'en sortir; mais
je ne dois me sparer en rien de mes collgues; je ne puis donner au
Roi un conseil formel que de concert avec eux.--A la bonne heure; en
attendant, allez trouver le duc de Broglie et envoyez-le moi; je dsire
causer avec lui. Je me rendis aussitt chez le duc de Broglie, qui
alla dans la matine aux Tuileries. Le Roi le reut de bonne humeur,
s'entretint amicalement avec lui de toutes les affaires, ne fit
d'objection  aucune de ses propositions, pas mme  ce que le conseil
se runt, quand nous le jugerions  propos, hors de sa prsence. Sa
rsolution tait prise; il n'y avait plus, du ct de la couronne, aucun
obstacle  surmonter.

Pourtant rien ne finissait; M. Thiers hsitait toujours. La Chambre
des dputs s'impatientait de plus en plus; la majorit, qui avait
constamment appuy le cabinet, se montrait hautement favorable 
l'entre du duc de Broglie comme au meilleur moyen de le raffermir. Il
fut question d'une adresse au Roi, pour lui donner la certitude de la
persvrante adhsion de la Chambre  la politique en vigueur. Les
interpellations plusieurs fois annonces eurent lieu le 11 mars; je pris
une grande part au dbat; je me sentais soutenu et pouss par la faveur
de la Chambre pour la solution que je dsirais. J'engageai la Chambre,
tout en mnageant avec soin la prrogative de la couronne,  manifester
son influence pour mettre fin  la crise. Les membres de la majorit se
runirent en trs-grand nombre chez l'un d'eux, M. Fulchiron, et ils
chargrent sept d'entre eux d'aller tmoigner,  ceux des ministres qui
se montraient incertains sur la combinaison propose, leur dsir de voir
cesser ces incertitudes, et de les assurer que le cabinet ainsi complt
serait fermement soutenu. La dmarche fut dcisive; M. Thiers saisit de
bonne grce cette raison de sortir d'une hsitation qui devenait pour
lui-mme un embarras, et, le 12 mars, le cabinet fut reconstitu sous
la prsidence du duc de Broglie, ministre des affaires trangres; le
marchal Maison remplaa le marchal Mortier au ministre de la guerre;
l'amiral Rigny, qui, ds le premier moment de la crise, et avec le plus
loyal dsintressement, s'tait dclar prt  se retirer, devant le
duc de Broglie, du dpartement des affaires trangres, resta dans
le conseil comme ministre sans portefeuille, et nous conservmes, M.
Duchtel, M. l'amiral Duperr, M. Humann, M. Persil, M. Thiers et moi,
les dpartements que nous occupions.

On s'est beaucoup plaint des crises ministrielles, et c'est, contre
le rgime parlementaire, un des griefs les plus accueillis. Je ne m'en
tonne pas; c'est un triste spectacle que celui des branlements, des
tiraillements, des lacunes du pouvoir, et de la lutte des ambitions,
lgitimes ou illgitimes, qui s'en disputent la possession. Le public
s'alarme de ces entr'actes politiques, et il est rare que les acteurs
ne perdent pas quelque chose dans ces rvlations des agitations de la
coulisse. A vrai dire, l'apparence est plus fcheuse que le mal n'est
grave; ni le bruit qu'en fait l'opposition, ni l'inquitude qu'en prend
le public ne sont la juste mesure des inconvnients rels de telles
crises; on ne voit pas, quand on y regarde de prs, que les affaires
publiques en aient jamais vraiment souffert; et les personnes qui y sont
engages y courent plus de risque que l'tat. Mais il y a, aux reproches
dont ces incidents du rgime parlementaire sont l'objet, une rponse
plus dcisive. La libert et la publicit ne sont jamais plus
ncessaires ni plus salutaires qu'au moment o des prtendants divers
aspirent au gouvernement du pays; c'est alors surtout qu'il importe
que toutes les intentions se rvlent, que toutes les combinaisons se
tentent, que toutes les transactions utiles s'accomplissent, que nul ne
russisse sans avoir subi l'preuve de la discussion devant le public
et de la lutte ouverte avec ses rivaux. Cette preuve est bonne au
caractre des hommes politiques comme aux intrts du pays; tant pis
pour ceux qui s'y dcrient; il est juste et utile que leurs faiblesses
soient connues; d'autres y prendront des leons de dignit, de constance
dans leurs ides et leur conduite, de fidlit  leurs amis. Ainsi se
forment de dignes chefs pour les grands partis politiques; ainsi le pays
apprend  connatre les hommes qui tentent de le gouverner, et peut
savoir, quand ils entrent en scne, s'il doit, ou non, prendre en eux
confiance. Ce n'est pas aux crises ministrielles en particulier que
doivent s'en prendre ceux qui les accusent si vivement; c'est au
gouvernement libre tout entier, dont elles sont l'un des incidents
naturels et invitables. La libert a ses ennuis qu'il faut subir pour
jouir de ses bienfaits; mais, dans le nombre, les crises ministrielles
ne sont pas l'un des plus graves, ni des plus difficiles  surmonter.

Ds que le cabinet fut reconstitu, le dbat recommena dans la Chambre
des dputs sur les causes de sa dissolution et de sa reconstitution:
pendant deux jours, MM. Mauguin, Garnier-Pags, Sauzet, Odilon Barrot,
s'efforcrent de dmontrer  la Chambre qu'il n'aurait d ni se
dissoudre, ni se reformer comme il l'avait fait. Le dplaisir de
l'opposition tait extrme; elle avait espr que ces fluctuations
et ces crises du pouvoir, qui se succdaient depuis prs d'un an,
aboutiraient  un changement complet, non-seulement de personnes, mais
de systme, et que la politique de concession remplacerait enfin la
politique de rsistance. Il s'agissait en effet de savoir si les
conspirations et les insurrections anarchiques d'avril 1834 seraient
punies aprs avoir t rprimes, ou si le pouvoir, qui avait vaincu
les insurgs dans les rues, se dclarerait impuissant  les faire
juger selon les lois, et leur rouvrirait lui-mme l'arne quand ils
proclamaient de toutes parts leur ardeur  recommencer le combat.
C'tait l la question qui se dbattait sous le nom de l'amnistie;
l'opposition, dans ses diverses nuances, s'tait crue sur le point de la
rsoudre elle-mme; et elle voyait se reformer prcisment le cabinet
qui, depuis trois ans, avait soutenu la politique de rsistance, et qui
regardait comme sa mission patriotique d'assurer le triomphe de l'ordre
en droit comme en fait, par les arrts de la justice comme par les
victoires de la force publique. En prenant pour la premire fois la
parole comme prsident du conseil, le duc de Broglie, avec un accent
plein d'autorit et de franchise, tablit nettement, d'une part, la
politique dans laquelle le cabinet tait bien rsolu de persvrer,
d'autre part, le caractre vraiment constitutionnel du cabinet lui-mme
et des principes d'aprs lesquels il s'tait rorganis. Son langage
plut  la majorit comme le grand jour plat  ceux qui cherchent
leur route; toute indcision cessa dans les Chambres comme dans le
gouvernement; et le cabinet se mit  l'oeuvre, confiant dans sa
situation parlementaire et dans ses lments intrieurs.

Ses premiers travaux rpondirent  ses esprances et  l'attente
publique. La plupart des grandes questions qui demeuraient en suspens
furent vides; un nouveau projet de loi, prsent pour le rglement de
la dette envers les tats-Unis d'Amrique, fut discut, adopt, et,
malgr les difficults diplomatiques qui en retardrent quelque temps
l'excution, cette cause de trouble et peut-tre de querelle entre les
deux nations disparut compltement. Des lois sur les attributions des
autorits municipales et sur la responsabilit des ministres et des
agents du pouvoir furent l'objet de srieux dbats. Une loi qui
modifiait, dans un sens favorable  l'affranchissement progressif des
esclaves, la lgislation criminelle des colonies, fut promulgue.
Une autre loi, aussi importante pour la prosprit matrielle de nos
campagnes que l'a t la loi de l'instruction primaire pour leur progrs
intellectuel, la loi sur les chemins vicinaux fut propose, discute,
adopte, et mise, l'anne suivante, en rgulire excution. Ds l'anne
prcdente, en juin et juillet 1834, M. Duchtel avait commenc, dans
notre rgime commercial, d'importantes rformes. Deux ordonnances[13],
rendues en vertu de pouvoirs spciaux accords par la loi de finances,
et concertes entre deux commissaires franais et deux commissaires
anglais (lord Clarendon tait l'un de ceux-ci), avaient aboli diverses
prohibitions et rduit les droits d'entre sur un grand nombre d'objets,
les fers, les houilles, les laines, les lins, etc. Des rductions
correspondantes avaient t prononces en Angleterre, et la libert du
commerce tait entre dans les voies d'un progrs graduel, mutuel et
svrement discut. Un peu plus tard, en octobre 1834, M. Duchtel
entreprit une grande enqute commerciale pour rechercher, par l'tude
prcise des faits, quelles seraient les consquences de la leve des
prohibitions, et  quelles conditions elles pourraient tre abolies.
Cette enqute avait lieu devant le Conseil suprieur du commerce, et, 
la suite de chaque sance, les dpositions des tmoins entendus taient
publies dans les journaux. Le gouvernement ne voulait accomplir les
rformes librales qu'avec l'aide du temps,  la lumire des faits
bien connus, et sous les yeux du public averti et clair. Les crises
ministrielles qui survinrent  la fin de 1834 suspendirent les
rsultats de l'enqute; mais en octobre 1835, quand l'ordre raffermi
permit les esprances et les travaux d'avenir, M. Duchtel, par une
ordonnance nouvelle[14], rentra dans la voie qu'il avait ouverte, et fit
faire  la libre extension de nos relations commerciales de nouveaux
progrs, si prudemment mesurs qu'ils furent accepts presque sans
murmure par les intrts mme qui ne les dsiraient pas. Ainsi, en
mme temps que l'esprit conservateur prvalait dans la politique, une
activit intelligente rgnait dans l'administration, et les travaux
parlementaires du cabinet ne l'empchaient point de veiller avec soin
aux affaires courantes et matrielles de l'tat.

[Note 13: Des 2 juin et 8 juillet 1834.]

[Note 14: Du 10 octobre 1835.]

Pendant que nous mettions ainsi sincrement en pratique le rgime
constitutionnel, la Cour des pairs le dfendait fermement contre les
ennemis acharns  le renverser. Je dis les ennemis, car, de la part des
insurgs vaincus, le procs d'avril 1834 fut encore la guerre, la guerre
transporte des rues dans le Palais-de-Justice, hautement proclame et
systmatiquement poursuivie  coups de thories, de dclamations et
d'invectives, au lieu de coups de fusil. Je ne crois pas que l'histoire
judiciaire du monde ait jamais offert un pareil spectacle: cent vingt et
un accuss se portant accusateurs des juges, des lois, du gouvernement
tout entier, refusant absolument de leur reconnatre aucun droit, se
taisant quand on les interrogeait, parlant, vocifrant quand on leur
ordonnait de se taire, opposant leurs violences personnelles  la force
publique, maudissant, injuriant, menaant, prdisant leur victoire et
leur vengeance prochaines, l'anarchie fanatique et pratique s'talant
avec arrogance au nom de la rpublique, et se donnant toute licence pour
prolonger et enflammer le procs, dans l'espoir d'en faire sortir de
nouveau la guerre civile. Et par une inconsquence qui serait trange,
si quelque chose pouvait tre trange dans le chaos, ces accuss, qui
proclamaient la guerre contre leurs juges, rclamaient de ces mmes
juges toutes les garanties, toutes les formes, tous les scrupules de la
justice rgulire, et prtendaient imposer toutes leurs exigences au
pouvoir auquel ils refusaient tous les droits.

Loin de la Cour, et dans les actes ou les conciliabules intrieurs du
parti, la mme politique tait pratique; la mme indiffrence rgnait
sur la nature et la moralit des moyens, pourvu qu'ils servissent  la
cause. On voulait dgoter la garde nationale du service qu'elle avait
 faire au Luxembourg; on essaya de faire circuler et signer une
protestation; la tentative choua; on adressa alors au prsident de
la Cour des pairs une lettre par laquelle plusieurs honorables gardes
nationaux de la 9e lgion se refusaient  ce service. Les prtendus
signataires dsavourent la lettre; elle tait fausse. Un journal du
parti, le _Rformateur_, avait subi une condamnation; il publia une
lettre qu'il avait reue, disait-il, de l'un des jurs, qui dclarait
qu'il n'avait vot la culpabilit que pour se soustraire aux
perscutions dont on le menaait; les douze jurs qui avaient prononc
dans l'affaire rclamrent, niant tous ensemble la prtendue lettre.
Celle-l aussi tait fausse. Une fabrication plus trange encore amena
un incident qui aggrava singulirement le procs. La _Tribune_ et le
_Rformateur_ publirent une lettre adresse aux accuss par le comit
de leurs dfenseurs, pour les exhorter  persvrer dans leur ardente
rsistance, et qui finissait par cet outrage  la Cour des pairs:
L'infamie du juge fait la gloire de l'accus. Sur la proposition du
duc de Montebello, la Cour, justement indigne, ordonna des poursuites
contre les auteurs de cette lettre, et le procs des dfenseurs vint se
joindre au procs des insurgs. Deux dputs, MM. de Cormenin et Audry
de Puyraveau, figuraient parmi les signataires; la Cour des pairs
demanda  la Chambre des dputs l'autorisation de les poursuivre. M. de
Cormenin dclara qu'il n'avait point sign; la mme dclaration vint de
la plupart des personnes dont les noms taient au bas de la lettre; elle
avait t rdige et signe sans leur aveu, et dans l'espoir qu'ils ne
la dsavoueraient pas. Une surprise ironique clata dans le public; un
violent dbat s'leva dans l'intrieur du parti: fallait-il que tous
avouassent la lettre, comme s'ils l'avaient effectivement signe, ou
devait-on convenir de la vrit? Ce dernier avis prvalut; deux membres
du comit, MM. Trlat et Michel de Bourges, se dclarrent seuls auteurs
de la lettre; quelques autres des prtendus signataires en acceptrent
tacitement la responsabilit; ils furent seuls poursuivis et condamns
avec les diteurs des deux journaux qui l'avaient publie; mais ce
mensonge, commis avec tant de lgret et abandonn avec tant de
faiblesse, fit grand tort, dans le public comme dans la Cour, aux
accuss comme  leurs dfenseurs, et le procs, un moment compliqu par
cet incident, en marcha plus aisment vers sa conclusion.

De tous les chaos o tombe souvent l'humanit, le plus dplorable 
contempler est celui de l'me humaine elle-mme: les accuss et leur
parti offraient ce triste spectacle: le bien et le mal, le vrai et le
faux, le juste et l'injuste, l'utile et le funeste, le possible et
l'impossible, tout tait ml et confondu dans ces esprits troubls
jusqu' la frnsie ou pervertis jusqu'au crime; et ce qu'il y avait
en eux de bon et de noble, la conviction sincre, le dvouement, le
courage, ne servait plus qu' les prcipiter eux-mmes dans cet abme
de l'anarchie o ils s'efforaient d'entraner leur pays, croyant
l'affranchir et le rgnrer.

La Cour des pairs renouvela, dans cette difficile preuve, les grands
exemples de fermet tranquille et de modration judicieuse qu'elle avait
dj donns. En 1830, dans le procs des ministres de Charles X, elle
avait maintenu l'quit envers les accuss contre la passion publique;
en 1835, elle maintint l'ordre public contre les fureurs des accuss,
en gardant aussi l'quit. Ni la longueur du procs, ni la violence des
scnes, ni les incidents imprvus, ni les complications lgales, ni
la retraite successive de plusieurs pairs lasss ou troubls, rien ne
l'irrita, rien ne l'arrta; elle tait rsolue  tre en mme temps
modre et efficace. Cent soixante-quatre pairs avaient assist  la
premire audience, cent dix-huit taient prsents  la dernire et
signrent l'arrt dfinitif. Le procs avait dur neuf mois. Les
accuss, leurs dfenseurs, leurs journaux, avaient constamment parl,
protest, dclam comme en prsence de l'chafaud: Vous voulez cent
soixante-quatre ttes, prenez-les.--Envoyez  la mort les soutiens de
cent cinquante familles du peuple.--On m'a amen ici par force; on
m'a dchir; on m'a massacr; tenez, voil ma poitrine; frappez-moi,
tuez-moi. Pas une condamnation  mort ne fut prononce; la dportation
fut la peine la plus grave. La Cour maintint l'empire des lois sans user
de toute leur force, et dfendit l'tat contre l'insurrection anarchique
sans se soucier des emportements et des menaces des insurgs.

Plus le procs avait t difficile et orageux, plus le succs tait
grand pour le gouvernement; c'tait la victoire des lois aprs celle des
armes; ni la force ni la justice n'avaient manqu  la socit. Pourtant
les obstacles et les prils persistaient ou renaissaient incessamment
sur les pas du pouvoir; ses ennemis, loin de se montrer dcourags par
leurs dfaites, redoublaient de colre et de manoeuvres; la violence
de leurs journaux demeurait la mme; les procs de presse, toujours
nombreux, aboutissaient toujours  des rsultats variables et presque
alternatifs, aujourd'hui des condamnations, demain des acquittements,
galement inefficaces, les uns pour rprimer, les autres pour satisfaire
les passions factieuses. Le public s'tonnait que la victoire de l'ordre
ne lui rendt pas plus de repos et de scurit. Un homme d'un esprit
ferme et d'un courage indomptable, libral prouv, et qui, par son nom,
son caractre et son talent, exerait dans le sud-ouest de la France
une grande influence, M. Henri Fonfrde m'crivait de Bordeaux:
Nous restons sur un champ de bataille o, malgr tant de succs si
pniblement conquis, les obstacles et les dangers se renouvellent sans
cesse, et entravent l'action du pouvoir au moment o elle semblerait se
manifester plus ferme et mieux assure. Cela inquite ici beaucoup les
esprits. Je crois pouvoir dire que le principal germe de ce mal est dans
l'influence dmocratique trop puissamment excite, et dans l'absence de
principes clairs et fixes au sein de notre propre parti. Nos collges
lectoraux eux-mmes, dans leur portion gouvernementale qui forme
videmment la grande majorit, du moins ici, sont tellement dcousus et
abandonns aux mille nuances thoriques de la premire argumentation
tenue, qu'avec les meilleures intentions du monde, ils pourraient, sans
s'en douter, voter au contre-sens de leur propre opinion politique, et
contribuer ainsi, non pas  une conciliation toujours dsirable
entre les opinions modres et consciencieuses, mais  une confusion
inextricable de principes htrognes et contraires, qui terait aux
hommes engags dans le travail de la restauration sociale tous les
leviers dont ils ont besoin pour agir efficacement.

Pendant que le procs suivait son cours, nous reconnmes bientt que, en
mme temps que la guerre continuait, le champ de bataille tait chang.
Ce n'tait plus  de grands mouvements publics,  de vastes complots,
aux soulvements populaires, que les ennemis demandaient le succs;
c'tait dans la personne mme du Roi qu'ils voulaient frapper et
dtruire le rgime tout entier. L'assassinat remplaait l'insurrection.
De l'automne de 1834  l't de 1835, sept projets de ce crime alors
nouveau furent dcouverts et djous par l'autorit: les uns conus
et poursuivis avec une obstination profonde, les autres rvs par des
imaginations en dlire et par cette dtestable ambition de clbrit,
n'importe  quel prix, que suscitent les grands dsordres sociaux. Nous
approchions des ftes annuelles de juillet; le Roi devait passer sur les
boulevards une grande revue de la garde nationale; des bruits sinistres
circulaient; des rvlations  la fois prcises et obscures parvenaient
 l'administration; des symptmes pars, des propos dcousus et pourtant
d'une concidence singulire indiquaient une forte proccupation partout
rpandue. M. de Nouvion les a recueillis avec soin et bien rsums en
ces termes:  l'approche du 28 juillet, plusieurs journaux de province
publirent simultanment une correspondance de Paris ainsi conue: On
continue  dire que Louis Philippe sera assassin, ou du moins qu'on
tentera de l'assassiner  la revue du 28. Ce bruit a sans doute pour but
de dterminer sa bonne garde nationale  venir, nombreuse, le protger
de ses baonnettes. On lisait dans la _Quotidienne_ du 24 juillet: Le
Gouvernement affecte d'envelopper encore du plus profond mystre
le prtendu complot dirig contre la personne de Louis-Philippe.
Fantasmagorie! conspiration dont le secret est la formation de quelques
gardes du corps,  laquelle on veut prparer les esprits par des
simulacres de danger pour la famille royale. Le 24, le _Corsaire_
disait: Le prince L... (le roi Lopold) a envoy demander  son
beau-pre ses recettes d'assassinat politique. L'enthousiasme baisse 
Bruxelles. Il y a maintenant,  la Prfecture de police, une brigade
prpose aux assassinats mensuels. Le 26, le _Charivari_ contenait ces
deux lignes: Hier, le Roi citoyen est venu  Paris avec sa superbe
famille, sans tre aucunement assassin. Le 28, jour du crime, le
_Corsaire_ disait, en faisant allusion au passage du Roi sur la place
Vendme: On parie pour l'clipse totale du Napolon de la paix. Le
mme jour, la _France_, aprs avoir rendu compte de la journe de la
veille, dite _fte des morts_, ajoutait cette affreuse plaisanterie:
Peut-tre est-ce  la fte des vivants qu'il est rserv, par
compensation, de nous offrir le spectacle d'un enterrement. Nous verrons
bien cela demain ou aprs-demain. A l'tranger, le _Correspondant de
Hambourg_ du 25 juillet annonce qu'on s'attend  une catastrophe pendant
l'anniversaire des trois jours. Une lettre de Berlin, du 26, constate
que le mme bruit s'y tait rpandu. Le 28, des jeunes gens voyageant
en Suisse, aprs avoir inscrit sur un registre d'auberge les noms de
Louis-Philippe et de ses fils, les font suivre de ces mots: Qu'ils
reposent en paix[15]!

[Note 15: _Histoire du rgne de Louis-Philippe Ier,_ par Victor de
Nouvien, t. III, p. 501-502.]

Au milieu de ces bruits, la plupart ignors alors ou peu remarqus, et
qui pourtant semaient dans l'air une vague alarme, nous nous rendmes le
28 juillet aux Tuileries, au moment o le Roi se disposait  partir pour
la revue. La famille royale tait runie, la Reine mue et silencieuse,
Madame Adlade visiblement affecte et demandant qu'on la rassurt,
les jeunes princes prenant plaisir  entendre dire que la troupe tait
superbe et que la garde nationale serait trs-nombreuse. Il tait
convenu que quelques-uns des ministres accompagneraient le Roi, et que
les autres iraient, ainsi que la Reine,  l'htel de la Chancellerie,
place Vendme, attendre le retour du Roi qui devait s'arrter l pour
assister au dfil. Le Roi monta  cheval et partit avec ses trois fils,
le duc d'Orlans, le duc de Nemours et le prince de Joinville, quatre de
ses ministres, le duc de Broglie, le marchal Maison, l'amiral Rigny et
M. Thiers, les marchaux Mortier et Lobau et un nombreux tat-major.
Nous nous rendmes, l'amiral Duperr, M. Duchtel, M. Humann, M. Persil
et moi,  la Chancellerie. Plus d'une heure s'coula; des nouvelles
venaient  chaque instant de la revue; on se flicitait de l'ordre qui y
rgnait, du bel aspect des troupes, du bon esprit de la garde nationale.
Tout  coup la Reine et les Princesses arrivrent saisies de trouble
et de douleur; au au moment o elles quittaient les Tuileries pour se
rendre  la Chancellerie, le colonel Boyer, l'un des aides de camp du
Roi, tait accouru au galop leur annoncer l'attentat auquel le Roi et
ses fils venaient d'chapper, et qui avait fait, autour de lui, tant de
victimes. Quelques minutes aprs midi, sur le boulevard du Temple, le
Roi cheminait tranquillement le long des rangs de la garde nationale, et
un peu en avant de son cortge; un jet de flamme, parti d'une fentre
sur la gauche, frappa soudain ses yeux: Joinville, dit-il  son fils en
ce moment le plus voisin de lui, ceci me regarde; et au mme instant
une nue de balles clatait sur son passage, frappant  mort ou blessant
grivement quarante et une des personnes qui l'entouraient. Le Roi
s'arrta un moment, vit ses fils debout  ses cts, promena ses regards
sur les mourants, donna quelques ordres, et, montrant du doigt au duc de
Broglie, qui s'tait rapproch de lui, l'oreille de son cheval perce
d'une balle: Il faut continuer, mon cher duc; marchons, marchons; et
il poursuivit en effet la revue, au milieu des explosions d'indignation
et des acclamations incessantes de la garde nationale, de la troupe et
de la population.

La nouvelle nous tait venue  la Chancellerie en mme temps qu'elle
arrivait aux Tuileries; mais le rcit encore obscur de l'attentat, les
bruits incertains dj rpandus sur le nombre et les noms des victimes,
l'absence prolonge du Roi et de sa suite maintenaient et redoublaient
les alarmes; les salons de la Chancellerie taient pleins des femmes,
des mres, des soeurs, des filles de ceux qui accompagnaient le Roi; on
accourait de tous cts pour demander ou apporter des nouvelles: qui
tait tu? qui tait bless? que se passait-il  la revue continue? La
duchesse de Broglie arriva cherchant son mari; la Reine se jeta dans ses
bras, touffant  grand'peine ses larmes. Toute cette socit royale
tait en proie  toutes les terreurs,  toutes les angoisses du coeur
humain, et personne ne savait bien encore quelle serait la mesure de ses
douleurs.

La vrit complte et prcise, cruelle pour les uns, calmante pour
les autres, fut enfin connue. La revue termine, le Roi arriva  la
Chancellerie avec son cortge: autour de la famille royale runie et
rassure, on comptait les pertes, on rptait les noms de dix-huit
autres familles, les unes illustres, les autres obscures, un marchal,
des gnraux, des gardes nationaux, des ouvriers, des femmes, une
jeune fille, toutes frappes du mme coup, toutes en proie  la mme
dsolation. Aprs un court repos, le Roi et les princes ses fils
remontrent  cheval,  la porte de la Chancellerie: les bataillons de
la garde nationale et les rgiments de l'arme dfilrent devant eux,
avec ces acclamations ardentes, mles de sympathie et de colre, que
suscite dans les masses le spectacle d'un grand crime, d'une grande
douleur et d'un grand pril. Le dfil termin, tous se dispersrent,
princes et peuple; chacun retourna  ses tristesses et  ses affaires;
le duc de Broglie, en se dshabillant, vit tomber de sa cravate une
balle qui s'y tait arrte aprs avoir, sans qu'il s'en apert au
moment, emport et ensanglant le collet de son habit. La population
affluait autour des Tuileries, sur le thtre de l'attentat,  la
porte des blesss connus; et le soir mme, le Roi, la Reine et Madame
Adlade, dans une voiture de ville, sans escorte, allrent porter  la
veuve du marchal Mortier, la duchesse de Trvise, ces tmoignages de
sympathie qui honorent ceux qui les donnent plus qu'ils ne consolent
ceux qui en sont l'objet.

L'horreur fut gnrale et profonde. Le public tait indign et attendri.
Le crime avait t prpar et excut avec une indiffrence atroce.
Toutes les classes, tous les rangs, tous les ges avaient t frapps.
Les douleurs royales et les douleurs populaires s'taient confondues. Le
Roi avait dploy, au moment du pril, une fermet imperturbable, et en
revoyant sa famille, une sensibilit expansive. Nul homme n'a jamais eu
un courage plus simple, plus exempt d'ostentation, moins empress  se
faire remarquer et valoir. Des milliers de spectateurs avaient vu et
racontaient tous les dtails, affreux ou touchants, de l'vnement. Huit
jours aprs, le 5 aot, quatorze cercueils, ports sur quatorze chars
funbres, prcds et suivis d'un cortge immense, gouvernement, garde
nationale, arme, clerg, magistrats, corps savants, coles publiques,
les reprsentants de la socit tout entire, cheminrent le long des
boulevards, de la place de la Bastille aux Invalides,  travers une
population innombrable, passionnment mue et silencieuse. Le Roi, la
Reine, toute la famille royale attendaient et reurent le cortge 
l'htel des Invalides. En prsence de toutes ces grandeurs divines et
humaines, tous ces cercueils qu'un seul crime avait remplis de morts
si divers, descendirent l'un aprs l'autre dans le mme caveau. La
crmonie termine, quand ce peuple de spectateurs se fut coul, les
jours suivants, au sein des familles, dans les lieux publics, partout o
se rencontraient des hommes qui n'avaient rien  cacher, un sentiment
unanime clatait; c'tait le cri gnral qu'un devoir imprieux
commandait de mettre un terme aux attaques, aux provocations, aux
manoeuvres qui suscitaient de tels forfaits et infligeaient  la socit
de tels prils, au coeur humain de telles douleurs.

Le cabinet n'hsita pas un instant  remplir ce devoir. Le mal, c'tait
la provocation continue, tantt audacieuse, tantt astucieuse, au
renversement de l'ordre tabli. Pour atteindre  ce but, on s'arrogeait
le droit de tenir et de remettre incessamment toutes choses en question,
les bases mme de la socit comme les actes de son gouvernement, le
droit primitif et fondamental des pouvoirs publics aussi bien que leur
conduite. C'tait l ce qu'on appelait la libert de l'esprit humain et
de la presse. Il fallait attaquer et vaincre dans son principe cette
prtention anarchique, aprs l'avoir vaincue dans sa consquence
matrielle et arme, l'insurrection.

Nous abordmes de front l'ennemi. Les lois que nous proposmes le 4 aot
1835, et qui devinrent les lois du 9 septembre suivant, qualifiaient
d'attentat  la sret de l'tat toute attaque contre le principe et la
forme du gouvernement tabli en 1830, lorsque cette attaque avait pour
but d'exciter  la destruction ou au changement du gouvernement. Elles
sanctionnaient et garantissaient l'inviolabilit constitutionnelle du
Roi en punissant quiconque ferait remonter jusqu' lui la responsabilit
ou le blme des actes de son gouvernement. Elles prenaient des
prcautions prcises contre les divers moyens de dissimuler ces dlits
et d'en luder la peine tout en les commettant. Elles rglaient, dans
les limites et selon les conditions gnrales institues par la Charte,
les peines attaches aux dlits, les juridictions appeles  en
connatre et les formes de la procdure, de faon  assurer l'efficacit
et la promptitude de la rpression.

Pour tout esprit libre et ferme, il n'y avait rien l que de conforme
aux traditions des nations civilises et aux rgles du commun bon sens.
C'est une drision de rclamer, au nom de la libert de l'esprit
humain, le droit de mettre incessamment en question les institutions
fondamentales de l'tat, et de confondre les mditations de
l'intelligence avec les coups de la guerre. Il faut,  toute socit
humaine, des points fixes, des bases  l'abri de toute atteinte; nul
tat ne peut subsister en l'air, ouvert  tous les vents et  tous les
assauts. Quand Dieu a, comme dit l'criture, livr le monde aux disputes
des hommes, il connaissait les limites de leur puissance; il savait
combien elle serait vaine, au fond, contre son oeuvre, mme quand elle
en troublerait la surface. Mais les oeuvres humaines sont bien autrement
faibles et fragiles que l'oeuvre divine; elles ont besoin de garanties
qu'elles ne trouvent pas dans leur force propre et native. Et quand
la limite a t pose entre la discussion scientifique et la guerre
politique, c'est un devoir pour le lgislateur de ne pas se contenter de
dfenses vaines, et d'opposer aux assaillants des remparts solides. Les
lois de septembre n'inventrent, pour rprimer les dlits dont elles
proclamaient la gravit, aucune pnalit inoue et repousse par nos
moeurs, aucune juridiction nouvelle et qui part prdestine  la
rigueur ou  la servilit. La dportation, avec des conditions diverses,
tait ds lors et sera de jour en jour plus accepte comme la peine
la mieux approprie aux crimes politiques. La Cour des pairs faisait,
depuis vingt ans, ses preuves d'indpendance et de modration en mme
temps que de fermet efficace. Les modifications apportes dans la
procdure n'avaient d'autre objet que d'assurer la prompte rpression du
dlit, sans enlever aux accuss aucun de leurs moyens de dfense.
Les lois de septembre ne portaient nullement les caractres de lois
d'exception et de colre; elles maintenaient les garanties essentielles
du droit, tout en pourvoyant aux besoins accidentels et actuels de
la socit; dfinitions, juridictions, formes, peines, tout y tait
combin, non pour frapper des ennemis, mais pour que la justice publique
ft puissante et sufft pleinement  sa mission, en conservant son
indpendance et son quit.

La discussion de ces lois amena un exemple frappant de la dplorable
faiblesse d'esprit et de coeur qui, sous l'influence des passions
personnelles ou des clameurs extrieures, peut obscurcir les notions
les plus certaines et les plus simples. En parlant de la peine de la
dportation que l'opposition qualifiait d'atroce, je fus conduit  dire:
On oublie constamment dans ce dbat le but de toute peine, de toute
lgislation pnale. Il ne s'agit pas seulement de punir ou de rprimer
le condamn; il s'agit surtout de prvenir des crimes pareils. Il ne
faut pas seulement mettre celui qui a commis le crime hors d'tat de
nuire de nouveau; il faut surtout empcher que ceux qui seraient tents
de commettre les mmes crimes se laissent aller  cette tentation.
L'intimidation prventive et gnrale, tel est le but principal, le
but dominant des lois pnales. Il faut choisir, dans ce monde, entre
l'intimidation des honntes gens et l'intimidation des malhonntes gens,
entre la scurit des brouillons et la scurit des pres de famille;
il faut que les uns ou les autres aient peur, que les uns ou les
autres redoutent la socit et ses lois. Il faut le sentiment profond,
permanent, d'un pouvoir suprieur toujours capable d'atteindre et de
punir. Dans l'intrieur de la famille, dans les rapports de l'homme
avec son Dieu, il y a de la crainte; il y en a naturellement et
ncessairement. Qui ne craint rien bientt ne respecte rien. La nature
morale de l'homme a besoin d'tre contenue par une puissance extrieure,
de mme que sa nature physique, son sang, tout son corps ont besoin
d'tre contenus par l'air extrieur, par la pression atmosphrique qui
pse sur lui. Oprez le vide autour du corps de l'homme; vous verrez 
l'instant toute son organisation se troubler et se dtruire. Il en est
de mme de sa nature morale; il faut qu'un pouvoir constant, nergique,
redoutable, veille sur l'homme et le contienne; sans quoi, l'homme se
livrera  toute l'intemprance,  toute la dmence de l'gosme et de la
passion. Il n'y avait l;  coup sr, qu'une vrit proclame par le
bon sens gnral, et de tout temps admise par les publicistes et par
les moralistes, comme une des bases fondamentales de la lgislation
religieuse et civile. Les partis et les journaux en firent une
prtention tyrannique et barbare; le mot _intimidation_ devint le
synonyme d'iniquit prventive et de cruaut pnale; on l'crivit, on le
rpta  ct de mon nom comme le terrible caractre de ma politique.
Et comme il est utile d'apporter des faits  l'appui des mots, on en
inventa pour tablir que, ce que je disais, je le faisais aussi dans
l'occasion; on dit, on redit que, pendant les insurrections de Lyon,
en 1831 et en 1834, j'avais donn, pour les rprimer, des ordres
impitoyables. Le mensonge tait grossier: en 1831, j'tais tranger au
cabinet, et en 1834, je n'avais eu, par la nature de mes attributions,
aucun ordre  donner  Lyon, et je n'en avais en effet donn aucun. Mais
peu importe la vrit aux passions ennemies; la crdulit vient, pour
elles, en aide au mensonge, et elles ne s'inquitent gure qu'avec le
temps la lumire se fasse sur leurs assertions; le profit, et plus
encore le plaisir momentan qu'elles y trouvent suffisent  leur
vulgaire satisfaction.

Le duc de Broglie se fit grand honneur dans ce dbat; il expliqua
et dfendit les lois proposes avec une franchise, une fermet, une
lucidit, une lvation d'ides et de langage qui firent, sur la
Chambre, une impression profonde. Il obtint, dans cette circonstance le
plus honnte et le plus utile des succs; il donna aux partisans de la
politique de rsistance la satisfaction d'entendre prouver avec clat
qu'ils avaient raison, et il les affermit dans leur conviction en les
laissant bien certains qu'il tait lui-mme profondment convaincu.
En dpit des mauvaises vellits de la nature humaine, les hommes se
plaisent  estimer en admirant, et les partis ne sont jamais plus anims
et plus fidles que lorsqu'ils se sentent honors par le caractre et le
talent de leurs chefs.

Les lois de septembre une fois votes et promulgues, l'tat des esprits
dans le pays,  leur sujet, fut trs-ml et divers. L'opposition les
avait ardemment combattues; les uns, par hostilit radicale, routine
ou passion de parti; les autres, avec une inquitude sincre. Plus j'y
rflchis, plus je demeure convaincu que l'opposition de ce temps a t
constamment sous l'empire d'une double erreur; elle redoutait trop peu
le mal et trop les remdes; elle n'avait pas le sentiment juste des
prils dont notre socit tait menace par les ides fausses et les
mauvaises passions qui fermentaient dans son sein; elle tait infiniment
trop prompte  croire les liberts publiques compromises ou mme
perdues. Les nations libres ont besoin de s'abriter sous des
constructions fortes, surtout lorsqu'elles ont dj longtemps vcu,
et que leur longue vie a dvelopp des lments trs-divers et des
situations trs-compliques. Leurs liberts y sont aussi intresses que
leur repos, car la libert, dont les germes peuvent tre sems au vent
des rvolutions, ne s'enracine et ne grandit qu'au sein de l'ordre et
sous des pouvoirs rguliers et durables. Le ferme tablissement du
gouvernement nouveau tait pour nous, aprs 1830, la premire et
essentielle condition de la libert; et telle tait la situation comme
la nature de ce gouvernement qu'il ne pouvait faire courir  la libert
aucun risque srieux. L'opposition, je parle de l'opposition loyale et
sans arrire-pense, mconnut cet tat gnral du pays; et son erreur
tait naturelle, car c'tait celle d'une partie considrable du pays
lui-mme; il croyait sa sant politique plus forte qu'elle n'tait
rellement, et il repoussait comme inutiles et presque comme injurieux
la plupart des remdes qui lui taient prsents. Aussi, en combattant
les lois de septembre, l'opposition parlementaire ne manqua ni d'cho ni
d'effet; et ces lois rencontrrent, hors des Chambres, le mme genre et
 peu prs le mme degr de mcontentement et de blme qu'elles avaient
trouvs dans leur sein.

En revanche, l'adhsion, non-seulement des amis dclars de la politique
de rsistance, mais des spectateurs impartiaux, fut prompte et dcide.
Dans les dpartements, la grande majorit des conseils gnraux, lus
par les classes les plus indpendantes comme les plus claires, et
reprsentants tranquilles des sentiments comme des intrts locaux,
s'empressrent de tmoigner leur satisfaction de la fermet franche du
cabinet et des garanties qu'il venait de donner  la paix publique. On
ne tarda pas  reconnatre que ces garanties n'taient ni oppressives,
ni vaines: la presse ennemie baissa de ton, sans cesser d'tre libre;
ses violences et ses scandales furent plus rares et mieux rprims; mais
la discussion de la politique et des actes du pouvoir demeura ouverte
et vive. Mises  l'preuve de l'exprience, les lois de septembre ont,
pendant plusieurs annes, efficacement protg l'ordre public, et  coup
sr elles n'ont pas dtruit la libert.

L'Europe fut frappe du spectacle qu'offrait alors la France. Le
tranquille courage et la prsence d'esprit du Roi, au moment de
l'attentat, taient fort admirs; on parlait de la main visible de la
Providence qui l'avait prserv, lui et ses fils, dans cet immense
pril. Treize ans plus tard, quand le gouvernement de 1830 n'existait
plus, un vieux tory de ma connaissance, lgitimiste dclar pour la
France, M. Croker me disait  Londres: Aprs l'attentat de Fieschi,
quand je vis par quelle fortune le roi Louis-Philippe y avait chapp,
et avec quelle vigueur son gouvernement dfendait la socit menace,
je le crus, pour la premire fois, destin  fonder en France le rgime
constitutionnel et sa dynastie. La Providence se rservait de nous
apprendre qu'il faut de bien autres conditions que le courage et la
bonne conduite de quelques hommes pour mettre fin aux rvolutions et
fonder un gouvernement.

Pendant les quatre mois qui s'coulrent entre la promulgation des lois
de septembre et l'ouverture de la session de 1836, la situation du
cabinet fut forte et tranquille; aucun grand vnement ne vint nous
troubler, aucun dissentiment intrieur ne nous embarrassait dans le
travail rgulier du gouvernement. Le procs de Fieschi et de ses
complices, la conclusion du procs des insurgs d'avril, les
ngociations relatives  l'excution du trait des 25 millions entre la
France et les tats-Unis, les mouvements diplomatiques de l'Europe, les
crises rvolutionnaires de l'Espagne, la prparation des projets de loi
qui devaient tre prsents aux Chambres dans la session prochaine
nous occupaient srieusement sans nous susciter dans le prsent aucune
complication fcheuse, pour l'avenir aucune grave inquitude. Un seul
incident me donna  prendre une rsolution qui pouvait entraner, pour
moi, une responsabilit dlicate. Le marchal Clauzel, alors gouverneur
gnral de l'Algrie, prparait une expdition dans l'intrieur de la
province d'Oran et sur Mascara. Le duc d'Orlans dsirait ardemment
aller en Afrique et y prendre part. Son dsir rencontrait dans le
cabinet beaucoup d'objections; on se souciait peu d'exposer l'hritier
de la couronne  de graves prils dans une entreprise sur une terre
inconnue et sans ncessit politique. On doutait que le marchal Clauzel
vt avec plaisir la prsence du prince  l'arme et on craignait entre
eux quelque embarras. Le Roi me parla du dsir de son fils: dsir bien
naturel, me dit-il, et qu' tout prendre il est bon de satisfaire;
quelles que soient les chances, il faut que mon fils vive avec l'arme
et s'y fasse honneur. Aidez-moi  lever les obstacles qu'il rencontre;
soyez favorable, dans le conseil,  son dpart pour l'Afrique; il vous
en saura beaucoup de gr, et je dsire qu'il soit bien pour vous. Le
Roi avait raison: l'activit, l'empressement  servir le pays,  s'en
faire connatre et  s'y distinguer, sont le devoir et font la fortune
des princes. J'appuyai auprs de mes collgues, en particulier et dans
le conseil, la proposition du dpart du duc d'Orlans pour l'expdition
projete. En s'y rendant, il devait passer par la Corse, s'y arrter
quelques jours, et s'y montrer attentif aux besoins de cette terre si
nglige du matre qu'elle avait donn  l'Europe. Il partit en effet
dans les derniers jours d'octobre, et le 26 novembre suivant, au moment
de se mettre en marche avec l'arme pour Mascara, il m'crivait d'Oran:

Je ne puis partir, Monsieur, pour l'expdition qui doit complter
un voyage que je vous dois d'avoir entrepris, sans vous remercier de
nouveau d'avoir senti que l'intrt de mon avenir, autant que le
devoir de ma position, m'appelait partout o l'arme avait une tche 
accomplir. J'ai la confiance que le rsultat de mon voyage ne pourra
d'aucune faon vous faire regretter d'avoir donn votre adhsion  mon
projet; et je sais que, tout en me conduisant de manire  me concilier
l'estime de l'arme, je dois viter ce qui, plus tard, pourrait faire
peser des reproches spcieux sur la responsabilit du gouvernement.

Je n'ai point la place de consigner, dans une lettre crite  la hte
et au moment de monter  cheval, les observations nombreuses que j'ai
cherch  recueillir avec impartialit sur l'tat de notre marine, sur
la Corse, et sur l'Afrique; mais je ne puis laisser chapper cette
occasion de vous dire que je n'ai eu qu' me louer, sous tous les
rapports, de la manire d'tre du marchal Clauzel  mon gard. Je me
suis efforc pourtant de ne point laisser influencer, par l'accueil que
j'ai reu ici, le jugement que je devais porter sur l'tat de ce pays;
et j'ai d reconnatre que des rsultats importants, et auxquels, vous
le savez, j'tais loin de m'attendre, avaient dj t obtenus par
le marchal. Il a teint toute dissidence politique; il reprsente
convenablement et fait respecter l'autorit royale, et l'esprit de parti
n'existe plus dans la population que sa composition y rendait le
plus accessible. Les troupes ont repris confiance en leur chef et
en elles-mmes, et sous le point de vue militaire la situation est
trs-satisfaisante. Quant  la direction gnrale de son commandement,
je crois pouvoir affirmer que le marchal a compris maintenant ce qu'il
fallait pour tre soutenu par le gouvernement; et il veut le faire, mme
vis--vis des colons. Je pense mme qu'il a senti qu'il deviendrait
ncessaire de diminuer dans quelque temps les charges excessives que nos
possessions africaines font peser sur la France; et j'ai eu occasion de
discuter avec lui un plan de gouvernement de la Rgence d'Alger que je
dsire vivement soumettre et faire approuver au Roi et  ses ministres
 mon retour  Paris. Je serai au plus tard le 18 ou le 19 dcembre 
Toulon, et d'ici l, je vous prie, monsieur, de recevoir l'assurance de
tous mes sentiments pour vous.

L'expdition atteignit pleinement son but; Mascara fut occup; le duc
d'Orlans se fit grand honneur, dans l'arme et auprs de ses chefs, par
son intelligence aussi prompte et aussi brillante que sa bravoure; et le
19 dcembre, comme il me l'avait annonc, il dbarqua  Toulon, charm
d'avoir fait avec succs ce premier pas dans sa vie militaire en
Afrique, et gardant un bon souvenir de mon intervention pour lui dans
cette occasion.

Le mme jour,  dix heures du soir, un convoi plus que modeste, presque
un convoi de pauvre, suivi seulement d'un frre, d'une soeur et d'un
prtre, traversait Paris transportant dans une glise de village, prs
de Bordeaux, le cercueil d'un grand homme de bien, grand citoyen dans
les jours de pril suprme, et quelquefois grand orateur dans les dbats
politiques. L'ancien prsident de la Chambre des dputs, le ministre
de Louis XVIII, M. Lain tait mort  Paris le 17 dcembre, et c'tait
selon sa dernire volont qu'il tait conduit, sans le moindre appareil,
 sa dernire demeure. En 1830, aprs la rvolution de Juillet, il
se tint d'abord  l'cart, portant, par vraie tristesse comme par
convenance, le deuil de cette ancienne royaut qu'il avait servie
pendant seize ans, sinon avec un esprit politique clairvoyant et ferme,
du moins avec un patriotisme sincre, une modration gnreuse et
un courage mlancolique qui s'levait parfois  de beaux mouvements
d'loquence. Quand il vit la nouvelle monarchie tablie et luttant
contre l'anarchie, ds le 17 septembre 1830, il vint silencieusement
prendre son sige dans la Chambre des pairs; et depuis ce jour jusqu'
sa mort, il s'acquitta scrupuleusement de tous ses devoirs politiques,
sans sortir, pour aucun autre motif, de la retraite  laquelle il avait
vou la fin de sa vie. C'tait une me trs-noble, facilement mue,
triste, et dont les instincts, plus grands que ses ides, s'levaient,
avec un touchant mlange de simplicit morale et de pompe oratoire,
jusqu' la vertu loquente. Il avait dans l'esprit peu d'originalit,
peu de vigueur, des aspirations hautes plutt que des convictions
claires, et son talent, qui manquait de prcision au fond et de
puret dans la forme, ne laissait pas d'tre toujours lev, anim
et sympathique. L'ordre et la libert, le Roi et le pays ont eu des
conseillers plus profonds et plus efficaces, jamais un ami plus dvou
et un serviteur plus digne. J'ai souvent pens et agi autrement que M.
Lain; depuis 1830, je ne l'ai plus rencontr que rarement; mais soit
dans mes rapports avec lui, soit en regardant de loin sa conduite et sa
vie, je lui ai toujours port une profonde estime, et je prends plaisir
 rendre aujourd'hui  sa mmoire un hommage qu'en 1835 j'aurais
volontiers rendu  son cercueil.

La session s'ouvrit le 29 dcembre 1835 sous des auspices favorables;
aucun trouble violent et prochain ne menaait le pays; aucune question
vitale ne pesait sur le gouvernement; la confiance renaissait, les
liberts publiques se dployaient au sein de l'ordre que l'on commenait
 croire effectivement rtabli: J'espre, dit le Roi en ouvrant la
session, que le moment est venu, pour la France, de recueillir les
fruits de sa prudence et de son courage. clairs par le pass,
profitons d'une exprience si chrement acquise; appliquons-nous 
calmer les esprits,  perfectionner nos lois,  protger, par de
judicieuses mesures, tous les intrts d'une nation qui, aprs tant
d'orages, donne au monde civilis le salutaire exemple d'une noble
modration, seul gage des succs durables. Le soin de son repos, de sa
libert, de sa grandeur, est mon premier devoir; son bonheur sera ma
plus chre rcompense. Deux jours aprs, M. Dupin, rlu prsident de
la Chambre des dputs, disait en prenant possession du fauteuil: Si,
dans les prcdentes sessions, les agitations du dehors ont quelquefois
ragi jusque dans cette enceinte, je n'en doute pas, la paix profonde
qui rgne dans l'tat tendra sur nous sa salutaire influence. La lutte
sera toute parlementaire; elle sera digne; les intrts du pays seront
noblement et librement dbattus; les rivalits, s'il s'en lve, ne
seront inspires que par l'amour du bien public; chacun voudra remporter
chez soi le sentiment d'un devoir gnreusement accompli.

Le 14 janvier 1836, M. Humann proposa  la Chambre des dputs les lois
de finances. Ds le dbut de son discours, en exposant les besoins
et les ressources de l'exercice 1837, il prsenta comme ncessaire,
lgitime, opportune, et, sinon comme immdiate, du moins comme
imminente, la mesure que M. de Villle avait tente sans succs en 1824,
le remboursement ou la rduction des rentes. La Chambre accueillit ses
paroles avec une faveur marque, et nous, au banc des ministres, nous
les entendmes avec une extrme surprise. Bonne ou mauvaise, une telle
mesure tait videmment trop grave pour tre annonce sans l'examen
approfondi et l'assentiment formel du cabinet; elle n'y avait t ni
dcide, ni mme mise en dlibration; la dmarche qui s'accomplissait
en ce moment tait le fait du ministre des finances seul; ni le Roi, ni
les autres membres du cabinet ne l'avaient accepte ni connue.

Bien des spectateurs  cette poque et plusieurs historiens depuis
lors ont vu l un acte perfidement prmdit, une intrigue ourdie pour
diviser, disloquer et renverser le cabinet, intrigue dont M. Humann
aurait t l'instrument crdule et involontaire. C'est mettre dans la
politique plus de comdie machiavlique qu'il n'y en a rellement,
quoiqu'il y en ait beaucoup. M. Humann n'tait ni un instrument ni une
dupe; il n'avait, pour son propre compte, nul mauvais dessein envers le
cabinet dont il partageait sincrement les vues gnrales, et il ne fut
nullement, dans cette occasion, l'aveugle agent des desseins d'autrui.
Profondment convaincu de la lgalit et de l'utilit de la conversion
des rentes, il avait, en 1824, appuy M. de Villle dans cette
tentative; plus tard, soit avant, soit depuis son entre dans le
cabinet, il s'tait plusieurs fois expliqu dans le mme sens; peut-tre
mme, en prparant le budget de 1837, avait-il reparl de son ide 
quelques-uns de ses collgues; mais il n'en avait jamais propos
au conseil ni l'adoption formelle, ni l'excution prochaine; il la
dveloppa dans son expos des motifs pour se donner  lui-mme une
grande satisfaction et pour poser la base d'un budget normal auquel il
avait hte d'arriver. C'tait un esprit  la fois profond et gauche,
obstin et timide devant la contradiction, et persvrant dans ses vues
quoique embarrass  les produire et  les soutenir. Il tenait beaucoup
 accomplir, pendant son ministre, quelque acte important et qui lui
ft honneur: Que voulez-vous? disait M. Royer-Collard, qui ne se
refusait gure un peu d'ironie envers ses amis, M. Guizot a sa loi sur
l'instruction primaire, M. Thiers sa loi sur l'achvement des monuments
publics; Humann aussi veut avoir sa gloire. En tenant, sur la
conversion des rentes, un langage officiellement positif et pressant, M.
Humann en dit beaucoup plus qu'il n'avait os en dire d'avance au Roi
et  ses collgues; mais il ne formait point le propos dlibr de les
engager  tout risque et sans leur aveu; il marchait  son but avec
un mlange de prcipitation et d'embarras, mais sans arrire-pense
dloyale. Il y eut l, de sa part, une imprudence un peu goste et
sournoise, mais point d'intrigue, ni de complaisance secrte pour les
intrigues qui s'agitaient autour du cabinet.

Quoi qu'il en ft, un tel acte et la situation qu'il faisait au Roi
et au cabinet n'taient pas supportables; la dignit des personnes et
l'harmonie intrieure du gouvernement en taient galement compromises.
Nous nous en expliqumes nettement avec M. Humann. Il sentit la porte
de ce qu'il avait fait, nous en exprima son regret en persistant dans
ses vues, et donna sa dmission. Le comte d'Argout, gouverneur de la
Banque, lui succda immdiatement dans le ministre des finances.

Restait la question mme que M. Humann avait souleve, qu'il n'emportait
pas en se retirant, et sur laquelle le cabinet tait oblig de prendre
sans dlai un parti. Nous tions prvenus que des interpellations nous
seraient adresses  ce sujet, non par l'opposition, mais par l'un de
nos plus sincres amis, M. Augustin Giraud, car la conversion des rentes
avait, dans nos propres rangs, des partisans aussi chauds que parmi nos
adversaires politiques. Notre situation tait dlicate. Le Roi tait
vivement oppos  la mesure qu'il regardait comme injuste en soi,
contraire  la bonne foi publique, nuisible  son gouvernement, et dont
il contestait mme la lgalit. La plupart d'entre nous pensaient, au
contraire, que la mesure tait lgale en principe et bonne  prendre ds
qu'elle deviendrait opportune, mais que l'opportunit n'existait pas
encore et qu'il fallait l'attendre. Nous rsolmes de n'aborder la
question au fond que si elle devenait, dans la Chambre, l'objet d'une
proposition formelle, et de dclarer en attendant que le cabinet tait
dcid, d'une part  ne point proposer lui-mme, dans la cession
actuelle, la conversion des rentes, d'autre part  ne contracter, sur
l'poque o cette mesure pourrait tre adopte, aucun engagement positif
et  jour fixe. Ce fut l le langage que tint le duc de Broglie en
expliquant, dans les termes les plus amicaux, notre dissidence avec M.
Humann, les motifs de sa retraite et le regret que nous en ressentions.
Tant de rserve ne convenait pas aux partisans impatients de la
conversion des rentes; ils voulaient que sur-le-champ le cabinet
adoptt la mesure en principe, dt pour quelles raisons il la jugeait
momentanment inopportune, et indiqut pour quel temps il en esprait
l'opportunit. On se plaignit que le duc de Broglie ne se ft pas,
disait-on, expliqu assez clairement. Il assigna de nouveau les limites
comme les raisons de sa rserve, et en rptant les termes mmes dont il
s'tait servi pour rpondre  l'interpellation qui nous tait adresse,
il adressa  son tour aux questionneurs cette question: Est-ce clair?
Rien n'tait plus clair en effet que ses paroles, ni plus sens et plus
loyal que la conduite qu'il tenait au nom du cabinet: c'est prcisment
dans les questions embarrassantes et douteuses que le premier devoir des
hommes qui gouvernent est de dire franchement ce que, dans le prsent,
ils veulent ou ne veulent pas faire, et de rserver, pour l'avenir,
leur droit de dlibrer et de se rsoudre selon les ncessits ou les
convenances des temps. Le duc de Broglie pratiquait, en agissant ainsi,
la seule politique digne d'un gouvernement srieux en face d'un pays
libre. Il ne pressentit pas bien la disposition de la Chambre et l'effet
de ses paroles quand il termina sa rponse par ce tour un peu sec et
moqueur: Est-ce clair? Je n'ai rencontr nul homme qui, dans ses
rapports soit avec les assembles publiques, soit avec les individus
isols, ft plus scrupuleusement appliqu  bien agir et moins proccup
de plaire. La Chambre fut pique de cette attitude et de plus en plus
chauffe dans son dsir de peser fortement sur le cabinet pour que
la conversion des rentes ft, sinon immdiatement accomplie, du moins
rsolue en principe et annonce pour une poque prochaine. Trois
propositions formelles furent dposes  ce sujet, et la principale,
celle de M. Gouin, accueillie par les bureaux de la Chambre, devint, les
5 et 6 fvrier, l'objet d'un dbat solennel.

Des membres du cabinet, M. Thiers et M. Duchtel furent ceux qui y
prirent la principale part. Avec l'inventive et souple rectitude de son
esprit, M. Thiers traita la question sous toutes ses faces: au nom du
cabinet tout entier, il reconnut non-seulement que la rduction des
rentes tait lgale et utile pour l'tat, mais encore qu'elle serait
invitablement amene par le temps. Il exposa ensuite combien, si elle
s'oprait soudainement, elle serait peu quitable et dure, ce qu'il y
avait d'exagr dans les avantages qu'on s'en promettait, et quels en
pourraient tre les inconvnients si elle tait entreprise au milieu
d'une situation nagure orageuse et  peine raffermie. Sa conclusion fut
aussi modeste que sa discussion avait t lucide; il se borna 
demander l'ajournement de la proposition. Par des considrations plus
spcialement financires, M. Duchtel soutint, et sur le fond de la
mesure et sur la convenance de l'ajournement, la mme politique. Mais,
par des motifs trs-divers, la Chambre tait fortement prvenue; les uns
voulaient tablir immdiatement, et  tout prix, l'quilibre du budget;
les autres avaient, contre les capitalistes et les rentiers de Paris,
une secrte humeur; le got des plans de finances, les jalousies de
province, les engagements d'amour-propre, les intrigues de parti, les
rancunes et les ambitions personnelles se joignirent aux efforts de
l'opposition contre la demande de l'ajournement; elle fut rejete  deux
voix de majorit, et le cabinet, dcid  ne pas accepter un tel chec,
porta aussitt au Roi sa dmission.

Dix jours aprs ce vote, un dput absent, et l'un des plus indpendants
comme des plus judicieux, M. Jouffroy m'crivait de Pise, o la maladie
le retenait encore: Le _Journal des Dbats_ arriv hier vient de me
faire connatre la belle dcision de la Chambre sur la proposition de
M. Gouin et la retraite du cabinet. Je ne suis pas encore revenu de la
surprise que me cause cet trange vnement. Renverser un cabinet qui,
depuis trois ans, fait face  l'ennemi, au moment o il a achev de le
vaincre et o, grce  son nergie, la cause de l'ordre est sauve; le
renverser aprs avoir march avec lui dans les moments difficiles, et
triomph avec lui; le renverser  propos d'une question de finances
inexcutable cette anne, inexcutable l'anne prochaine, parce qu'il
dit qu'il faut prendre six mois pour y rflchir; le renverser enfin
parce qu'il hsite sur une mesure dont la justice est douteuse, c'est
une absurdit qui n'a pas de nom et qui rvle une absence d'esprit
politique incroyable. Je suis afflig pour la Chambre, afflig pour mon
pays d'un tel acte; il tonne ici tous les hommes senss et leur parat
inexplicable. Il ne l'est pourtant pas pour ceux qui connaissent notre
Chambre comme je la connais, et je vois bien d'ici comment et de quoi
s'est forme la majorit des 194 contre 192. Mais prcisment parce que
je le sais, je ne conois pas quel profit retireront de la dissolution
du cabinet ceux qui l'ont amene; compose comme elle l'est, il me
semble douteux que cette agglomration puisse rester unie jusqu' la
formation d'un cabinet nouveau, et il m'est dmontr qu'elle ne
le crera que pour le dchirer. Le Roi ne peut aller au sein du
tiers-parti. Les deux oppositions ne soutiendront pas trois mois un
ministre du tiers-parti. Il faudra donc qu'il meure, comme il a dj
fait, ou qu'il s'abjure et se fasse semblable  la ci-devant majorit, 
laquelle il restera toujours suspect parce qu'il l'a dserte, et dont
les membres sortants de l'ancien cabinet resteront toujours les chefs.
Ainsi il vivra sous la protection et par la grce des vaincus, ce qui le
rendra ridicule. Je comprends mal une telle situation; je n'en voudrais
 aucun prix; et si les membres du cabinet tomb restent unis, elle ne
sera pas longtemps tenable. Mais quelle mauvaise aventure pour le pays
en prsence de la question d'Orient, de la guerre civile d'Espagne et de
l'affaire des tats-Unis!

M. Jouffroy avait, je crois, pleinement raison, et dans son jugement
sur la crise nagure accomplie, et dans son apprciation des chances de
l'avenir. Si les membres du cabinet tomb, qui, depuis plus de trois
ans, pratiquaient la mme politique et qui venaient de succomber
ensemble en soutenant la mme cause, taient rests unis aprs leur
chute comme ils l'avaient t au sein du pouvoir, s'ils s'taient
refuss  toute sparation dans leur retraite comme ils s'taient
dfendus de toute discorde dans le gouvernement, ils auraient
certainement ramen bientt le succs de leur politique, et fait faire
au gouvernement reprsentatif un grand pas vers son rgulier et complet
tablissement. Mais les dispositions et les rsolutions qu'et exiges
une telle conduite ne se rencontraient point chez plusieurs des hommes
dont le concours y et t ncessaire, et l'esprance de M. Jouffroy
tait un rve que les faits ne devaient pas tarder  dmentir.

Le roi Louis-Philippe tait fort capable d'avoir une ide fixe, une
rsolution permanente, et de la maintenir ou de la reprendre  travers
les difficults variables des circonstances. Il l'a bien prouv par son
constant et efficace attachement, dans les affaires extrieures  la
paix europenne, et pour l'intrieur  l'ordre lgal. S'il et t aussi
convaincu que la solide union des diverses nuances qui avaient form le
cabinet du 11 octobre 1832, et de leurs principaux reprsentants, tait
ncessaire  la sret de son trne et au succs de son gouvernement,
il aurait employ,  maintenir ou  rtablir cette union, sa constance
comme son savoir-faire, et il y aurait probablement russi. Mais le Roi
n'avait point de conviction semblable; il tait port  croire que, par
lui-mme, il suffirait toujours pour faire prvaloir la bonne politique,
et quand il s'agissait de la formation ou de la chute des cabinets, il
cdait quelquefois  ses gots personnels,  ses prventions ou 
ses convenances du moment, bien plus qu'il ne l'et fait s'il et eu
constamment en vue la ncessit de tenir groupes et agissant ensemble
autour de lui toutes les forces vitales de son gouvernement. J'ai dj
dit comment et par quelles causes il portait au duc de Broglie plus
d'estime et de confiance que de faveur. Quand, sur la question de
la conversion des rentes, clata la crise ministrielle, diverses
circonstances aggravaient encore, dans le Roi, cette disposition:
quelques-uns des diplomates europens, entre autres le prince de
Metternich et le baron de Werther, ministre de Prusse  Paris, avaient
eu, avec le duc de Broglie, de petits diffrends qui leur avaient
laiss, pour lui, un secret mauvais vouloir. Le prince de Talleyrand
qui, dans sa retraite, conservait, auprs du Roi, des habitudes
d'intimit et d'influence, n'avait pas oubli son dernier dissentiment
avec le duc de Broglie  propos du vague projet d'alliance offensive et
dfensive avec l'Angleterre, et lui en gardait quelque humeur. De tous
ces faits rsultaient, autour du Roi, un langage, un travail quotidien
peu favorable au duc de Broglie; on le reprsentait comme assez
souvent incommode, quelquefois compromettant, et, en tout cas, point
indispensable. En mars 1835,1e Roi ne s'tait pas dcid sans peine 
le rappeler au dpartement des affaires trangres; en fvrier 1836, il
l'en vit sortir sans regret.

Loin de rien faire ou de rien dire qui le spart de ses collgues dans
le cabinet, M. Thiers avait fermement soutenu,  propos de la conversion
des rentes comme en toute autre occasion, leur politique commune; il ne
pouvait tre tax de dfection cache ou seulement de mollesse; il avait
agi aussi loyalement qu'utilement. Pourtant il conservait toujours
quelque crainte d'tre trop intimement uni aux doctrinaires, et quelque
soin de s'en distinguer. La rentre du duc de Broglie en 1835, comme
prsident du conseil, lui avait laiss une impression de contrarit et
de malaise qui n'influa point sur sa conduite tant que le cabinet resta
debout, mais qui le disposa  se considrer, aprs notre chute, comme
dgag de tout lien et libre de suivre  part sa propre destine. Il
tait las du ministre de l'intrieur et ne cachait pas son got pour
le dpartement des affaires trangres. A la cour, dans le monde
diplomatique, dans les salons, les politiques peu favorables au duc
de Broglie ne manquaient pas de flatter ce got de M. Thiers, et
de satisfaire ainsi leur mauvais vouloir pour le ministre qui leur
dplaisait en se prparant le bon vouloir de son successeur. Il et
fallu, de la part de M. Thiers, une conviction profonde de la ncessit
des liens qui avaient uni le cabinet du 11 octobre et une forte
rsolution de les maintenir  travers les diverses chances de la
fortune. Ni cette conviction, ni cette rsolution ne se rencontraient en
lui, pas plus que dans le Roi.

Quelle qu'en dt tre l'issue, la crise tait flagrante; le Roi se mit 
l'oeuvre pour former un cabinet. Il appela successivement M. Humann,
M. Mol, le marchal Grard, M. Dupin, M. Passy, M. Sauzet. Les trois
premiers dclinrent formellement l'invitation du Roi; ils croyaient
plusieurs des ministres tombs ncessaires au gouvernement, et ne se
jugeaient pas en mesure, soit de les retenir dans un cabinet nouveau,
soit de se passer de leur concours. Les trois derniers, appels ensemble
et  plusieurs reprises aux Tuileries, se dirent prts  servir le Roi
et le pays, mais ne voulurent pas entreprendre de former eux-mmes un
ministre; ils donnrent au Roi le conseil d'en charger spcialement
un homme politique qui deviendrait le prsident du cabinet futur,
rle auquel, selon le dire de M. Dupin, aucun d'eux ne prtendait. Le
tiers-parti se souciait peu de renouveler l'preuve du ministre des
trois jours. Dans ces divers entretiens, le Roi fit l'loge du cabinet
tomb, exprima le, vif regret que lui laissait sa retraite, et
n'insista pas beaucoup pour que M. Dupin et ses amis en devinssent les
successeurs.

C'tait autour de M. Thiers et sur lui-mme que se faisait un travail
srieux pour reconstruire un cabinet; c'tait sur lui que le Roi
comptait pour maintenir l'ancienne politique en en faisant un peu
flchir les apparences, et pour luder ou du moins ajourner la rduction
des rentes sans s'y refuser, dans le prsent, aussi nettement que
l'avait fait le duc de Broglie. Des personnes importantes  la cour,
bien des dputs du tiers-parti ou mme de l'opposition pressaient
M. Thiers de se prter  cette combinaison, et lui promettaient leur
concours. M. de Talleyrand l'approuvait hautement, dans le monde
diplomatique comme auprs du Roi, et par des paroles lgamment
flatteuses, il encourageait M. Thiers  l'entreprendre. M. Thiers
hsitait; il lui en cotait de se sparer de ses anciens collgues et de
tenir une conduite autre que la leur; il avait prouv leur loyaut
et leur courage; il savait ce que, malgr les clameurs de parti, ils
avaient de considration et d'influence dans le pays comme dans les
Chambres; il ne prvoyait pas sans inquitude les dissentiments qui
naissent et se dveloppent presque infailliblement entre les hommes
quand leurs situations deviennent trs-diverses. Il fit des efforts
rpts pour dcider M. Duchtel  rester avec lui dans le nouveau
cabinet; il lui offrit de lui laisser la dsignation de deux ministres
et de me proposer l'ambassade d'Angleterre. M. Duchtel refusa
premptoirement; il ne voulait ni accepter, pour la politique jusque-l
pratique, un drapeau et des allis plus incertains, ni se sparer de
ses intimes amis. Aprs quinze jours de fluctuation, M. Thiers se dcida
enfin, et le _Moniteur_ du 22 fvrier 1836 annona la formation du
nouveau cabinet. M. Thiers le prsidait comme ministre des affaires
trangres; trois membres du cabinet prcdent, le marchal Maison,
l'amiral Duperr et le comte d'Argout continuaient d'y siger; trois
dputs du tiers-parti, MM. Passy, Pelet de la Lozre et Sanzet, y
entraient comme ministres du commerce, de l'instruction publique et de
la justice; le comte de Montalivet, investi de la confiance particulire
du Roi et qui avait nagure courageusement soutenu la politique de
rsistance, fut charg du ministre de l'intrieur.

Le lendemain du jour o la formation du nouveau cabinet fut dcide, au
moment o elle paraissait dans le _Moniteur_, je reus de M. Thiers ce
billet:

Mon cher monsieur Guizot, je n'ai pas eu le temps d'aller vous annoncer
hier soir notre constitution dfinitive, car nous sommes sortis fort
tard des Tuileries. Les vnements nous ont spars; mais ils laisseront
subsister, je l'espre, les sentiments qu'avaient fait natre tant
d'annes passes ensemble, dans les mmes prils. S'il dpend de moi,
il restera beaucoup de notre union, car nous avons encore beaucoup de
services  rendre  la mme cause, quoique placs dans des situations
diverses. Je ferai de mon mieux pour qu'il en soit ainsi. J'irai vous
voir ds que j'aurai suffi aux ncessits du premier moment.

Je lui rpondis sur-le-champ:

Mon cher ami, vous avez toute raison de croire  la dure des
sentiments qu'a fait natre entre nous une si longue communaut de
travaux et de prils. J'appartiens  la cause que nous avons soutenue
ensemble. J'irai o elle me mnera, et je compte bien vous y retrouver
toujours. Adieu. J'irai vous voir ds que je vous supposerai un peu de
loisir.

Il y a, dans toute grande entreprise humaine, une ide suprieure,
souveraine, qui doit tre le point fixe, l'toile dirigeante des hommes
appels  y jouer un rle. En 1832, et  travers bien des difficults de
situation, de relations, d'habitudes, de caractre, c'tait une ide de
cet ordre qui avait prsid  la formation du cabinet du 11 octobre.
Acteurs, conseillers ou spectateurs, tous ceux qui avaient pris part 
l'vnement avaient senti que l'union et l'action commune des hommes
dj prouvs dans le travail du gouvernement monarchique et libre
taient l'imprieuse condition de son succs. Ce sentiment avait
surmont toutes les hsitations, tous les obstacles et dtermin toutes
les conduites. Sentiment parfaitement sens et clairvoyant, car les
grandes oeuvres et les bonnes causes n'ont jamais chou que par la
dsunion des hommes et des partis qui, au fond, formaient les mmes
voeux et avaient pour mission de concourir aux mmes desseins. Cette
ide dominante, cette grande lumire de 1832 disparut en 1836; et
elle disparut dans une bien petite circonstance, devant une question
trs-secondaire et par des motifs bien lgers ou bien personnels. La
conversion plus ou moins prompte des rentes tait,  coup sr, fort loin
de valoir l'abandon de l'union des personnes et des politiques qui,
depuis 1830, travaillaient ensemble  fonder le gouvernement. Ce fut la
faute de cette poque. La rvolution de 1830 avait dj fort rtrci le
cercle et dsuni les rangs des conseillers efficaces de la royaut sous
le rgime constitutionnel; la crise ministrielle de 1836 rompit le
faisceau que, sous l'influence d'une pense haute et prvoyante, celle
de 1832 avait form.







                             PICES HISTORIQUES



I

_Rapport au roi Louis-Philippe sur la publication d'un Manuel gnral de
l'instruction primaire_.

(19 octobre 1832.)

SIRE,

Le gouvernement de Juillet a d comprendre, et il a compris la haute
importance de l'instruction primaire: une puissante impulsion a t
donne, de grands rsultats ont t obtenus. Pour les assurer et les
tendre, une institution me parat indispensable; je veux dire une
publication priodique qui recueille et rpande tout ce qui peut servir
 l'amlioration des coles et  l'instruction du peuple.

Bien peu d'instituteurs primaires ont reu, dans les coles normales
rcemment fondes, le secret des bonnes mthodes et les principes d'une
ducation nationale. Ceux qui sortent de ces coles demandent  tre
dirigs dans leurs tudes et dans leurs efforts; sans cela, leur zle
s'affaiblit, et bientt une triste routine devient leur ressource
dernire. Ainsi l'ignorance se maintient et se propage par ceux-l mme
qui sont chargs de la combattre, et les sacrifices faits par l'tat,
les dpartements, les communes, demeurent striles.

Nos nouvelles institutions, spcialement celle des comits locaux,
appellent d'ailleurs,  la surveillance des coles, des citoyens que
nulles tudes spciales n'ont prpars  l'accomplissement de cette
mission. C'est pour eux un assez grand sacrifice que de drober  leurs
intrts et  leurs affaires quelques instants pour la surveillance qui
leur est confie. Il appartient donc  l'autorit qui les institue de
leur adresser des instructions prcises qui rendent cette surveillance
plus facile pour eux-mmes, et vraiment efficace pour les coles qui en
sont l'objet.

Pour satisfaire  ce besoin, des thories gnrales sont loin de
suffire; il faut des indications prcises, des conseils rpts. Chaque
jour voit clore, en matire d'enseignement, un nouveau livre, une
mthode nouvelle: le pays doit s'en fliciter; mais ces inventions, ces
essais ont besoin d'tre apprcis avec science et indpendance. Des
rapports prcieux, pleins de faits et de vues, rdigs par les comits,
les inspecteurs, les recteurs, les maires, les prfets, demeurent
inconnus du public. Le gouvernement doit prendre soin de connatre et de
rpandre toutes les mthodes heureuses, de suivre tous les essais, de
provoquer tous les perfectionnements.

Dans nos moeurs, dans nos institutions, un seul moyen offre assez
d'action, assez de puissance pour assurer cette influence salutaire:
c'est la presse.

Je propose donc  Votre Majest d'autoriser en principe la publication
d'un recueil priodique  l'usage des coles primaires de tous les
degrs.

Ce recueil devra contenir: 1 la publication de tous les documents
relatifs  l'instruction populaire en France; 2 la publication de tout
ce qui intresse l'instruction primaire dans les principaux pays du
monde civilis; 3 l'analyse des ouvrages relatifs  l'instruction
primaire; 4 des conseils et des directions propres  assurer le progrs
de cette instruction dans toutes les parties du royaume.

Pour prsenter toutes les garanties dsirables, cette publication serait
confie  un haut fonctionnaire de l'Universit, sous la direction du
Conseil royal.

Ce fonctionnaire devra tre pntr de cette vrit que, si les
institutions font les destines des peuples, ce sont les moeurs qui font
les institutions nationales, et que la base la plus inbranlable de
l'ordre social est l'ducation morale de la Jeunesse.

Il comprendra aussi que les moeurs se rattachent aux convictions
religieuses, et que l'action de la conscience ne se remplace par aucune
autre. C'est en Hollande, en Allemagne, en cosse que se trouvent les
coles les plus florissantes, les plus efficaces de notre poque; et
dans tous ces pays, la religion s'associe  l'instruction primaire et
lui prte le plus utile appui.

La France, Sire, ne restera point en arrire de tels exemples. Elle
saura concilier des convictions profondes avec des lumires rapidement
progressives, des moeurs fortes avec des institutions libres. C'est
la mission de l'ducation nationale d'assurer ces beaux rsultats.
L'institution pour laquelle j'ai l'honneur de solliciter l'approbation
de Votre Majest me parait un des meilleurs moyens de les prparer.

Je suis avec le plus profond respect,
Sire,
De Votre Majest,
Le trs-humble, trs-obissant et
trs-fidle serviteur et sujet,

Le ministre secrtaire d'tat
au dpartement de l'instruction publique,
GUIZOT.

_Approuv_: LOUIS-PHILIPPE.



II

_Circulaire adresse le 18 juillet 1833  tous les instituteurs
primaires en leur envoyant la loi du 28 juin 1833_.

Paris, 18 juillet 1833.

Monsieur, je vous transmets la loi du 28 juin dernier sur l'instruction
primaire, ainsi que l'expos des motifs qui l'accompagnait lorsque,
d'aprs les ordres du Roi, j'ai eu l'honneur de la prsenter, le 2
janvier dernier,  la Chambre des dputs.

Cette loi, monsieur, est vraiment la charte de l'instruction primaire;
c'est pourquoi je dsire qu'elle parvienne directement  la connaissance
et demeure en la possession de tout instituteur. Si vous l'tudiez avec
soin, si vous mditez attentivement ses dispositions ainsi que les
motifs qui en dveloppent l'esprit, vous tes assur de bien connatre
vos devoirs et vos droits, et la situation nouvelle que vous destinent
nos institutions.

Ne vous y trompez pas, monsieur: bien que la carrire de l'instituteur
primaire soit sans clat, bien que ses soins et ses jours doivent le
plus souvent se consumer dans l'enceinte d'une commune, ses travaux
intressent la socit tout entire, et sa profession participe de
l'importance des fonctions publiques. Ce n'est pas pour la commune
seulement et dans un intrt purement local que la loi veut que tous les
Franais acquirent, s'il est possible, les connaissances indispensables
 la vie sociale, et sans lesquelles l'intelligence languit et
quelquefois s'abrutit: c'est aussi pour l'tat lui-mme et dans
l'intrt public; c'est parce que la libert n'est assure et rgulire
que chez un peuple assez clair pour couter en toute circonstance la
voix de la raison. L'instruction primaire universelle est dsormais une
des garanties de l'ordre et de la stabilit sociale. Comme tout, dans
les principes de notre gouvernement, est vrai et raisonnable, dvelopper
l'intelligence, propager les lumires, c'est assurer l'empire et la
dure de la monarchie constitutionnelle.

Pntrez-vous donc, monsieur, de l'importance de votre mission; que son
utilit vous soit toujours prsente dans les travaux assidus qu'elle
vous impose. Vous le voyez: la lgislation et le gouvernement se
sont efforcs d'amliorer la condition et d'assurer l'avenir des
instituteurs. D'abord le libre exercice de leur profession dans tout
le royaume leur est garanti, et le droit d'enseigner ne peut tre ni
refus, ni retir  celui qui se montre capable et digne d'une telle
mission. Chaque commune doit, en outre, ouvrir un asile  l'instruction
primaire. A chaque cole communale un matre est promis. A chaque
instituteur communal un traitement fixe est assur. Une rtribution
spciale et variable vient l'accrotre. Un mode de perception,  la
fois plus conforme  votre dignit et  vos intrts, en facilite
le recouvrement, sans gner d'ailleurs la libert des conventions
particulires. Par l'institution des caisses d'pargne, des ressources
sont prpares  la vieillesse des matres. Ds leur jeunesse, la
dispense du service militaire leur prouve la sollicitude qu'ils
inspirent  la socit. Dans leurs fonctions, ils ne sont soumis qu'
des autorits claires et dsintresses. Leur existence est mise 
l'abri de l'arbitraire ou de la perscution. Enfin l'approbation de
leurs suprieurs lgitimes encouragera leur bonne conduite et constatera
leurs succs; et quelquefois mme une rcompense brillante,  laquelle
leur modeste ambition ne prtendait pas, peut venir leur attester que le
gouvernement du Roi veille sur leurs services et sait les honorer.

Toutefois, monsieur, je ne l'ignore point: la prvoyance de la loi, les
ressources dont le pouvoir dispose ne russiront jamais  rendre la
simple profession d'instituteur communal aussi attrayante qu'elle est
utile. La socit ne saurait rendre,  celui qui s'y consacre, tout ce
qu'il fait pour elle. Il n'y a point de fortune  faire, il n'y a gure
de renomme  acqurir dans les obligations pnibles qu'il accomplit.
Destin  voir sa vie s'couler dans un travail monotone, quelquefois
mme  rencontrer autour de lui l'injustice ou l'ingratitude de
l'ignorance, il s'attristerait souvent et succomberait peut-tre s'il ne
puisait sa force et son courage ailleurs que dans les perspectives d'un
intrt immdiat et purement personnel. Il faut qu'un sentiment profond
de l'importance morale de ses travaux le soutienne et l'anime, et que
l'austre plaisir d'avoir servi les hommes et secrtement contribu au
bien public devienne le digne salaire que lui donne sa conscience
seule. C'est sa gloire de ne prtendre  rien au del de son obscure et
laborieuse condition, de s'puiser en sacrifices  peine compts de ceux
qui en profitent, de travailler enfin pour les hommes et de n'attendre
sa rcompense que de Dieu.

Aussi voit-on que, partout o l'enseignement primaire a prospr, une
pense religieuse s'est unie, dans ceux qui le rpandent, au got des
lumires et de l'instruction. Puissiez-vous, monsieur, trouver dans de
telles esprances, dans ces croyances dignes d'un esprit sain et d'un
coeur pur, une satisfaction et une constance que peut-tre la raison
seule et le seul patriotisme ne vous donneraient pas!

C'est ainsi que les devoirs nombreux et divers qui vous sont rservs
vous paratront plus faciles, plus doux et prendront sur vous plus
d'empire. Il doit m'tre permis, monsieur, de vous les rappeler.
Dsormais, en devenant instituteur communal, vous appartenez 
l'instruction publique; le titre que vous portez, confr par le
ministre, est plac sous sa sauvegarde. L'Universit vous rclame; en
mme temps qu'elle vous surveille, elle vous protge et vous admet
 quelques-uns des droits qui font de l'enseignement une sorte de
magistrature. Mais le nouveau caractre qui vous est donn m'autorise 
vous retracer les engagements que vous contractez en le recevant. Mon
droit ne se borne pas  vous rappeler les dispositions des lois et
rglements que vous devez scrupuleusement observer; c'est mon devoir
d'tablir et de maintenir les principes qui doivent servir de
rgle morale  la conduite de l'instituteur, et dont la violation
compromettrait la dignit du corps auquel il pourra appartenir
dsormais. Il ne suffit pas, en effet, de respecter le texte des lois;
l'intrt seul y pourrait contraindre, car elles se vengent de celui qui
les enfreint; il faut encore et surtout prouver par sa conduite qu'on a
compris la raison morale des lois, qu'on accepte volontairement et de
coeur l'ordre qu'elles ont pour but de maintenir, et qu' dfaut de
l'autorit on trouverait dans sa conscience une puissance sainte comme
les lois et non moins imprieuse.

Les premiers de vos devoirs, monsieur, sont envers les enfants confis 
vos soins. L'instituteur est appel par le pre de famille au partage
de son autorit naturelle; il doit l'exercer avec la mme vigilance et
presque avec la mme tendresse. Non-seulement la vie et la sant des
enfants sont remises  sa garde, mais l'ducation de leur coeur et de
leur intelligence dpend de lui presque tout entire. En ce qui concerne
l'enseignement proprement dit, rien ne vous manquera de ce qui peut vous
guider. Non-seulement une cole normale vous donnera des leons et des
exemples; non-seulement les comits s'attacheront  vous transmettre des
instructions utiles, mais encore l'Universit mme se maintiendra avec
vous en constante communication. Le Roi a bien voulu approuver la
publication d'un journal spcialement destin  l'enseignement primaire.
Je veillerai  ce que le _Manuel gnral_ rpande partout, avec les
actes officiels qui vous intressent, la connaissance des mthodes
sres, des tentatives heureuses, les notions pratiques que rclament les
coles, la comparaison des rsultats obtenus en France ou  l'tranger,
enfin tout ce qui peut diriger le zle, faciliter le succs, entretenir
l'mulation.

Mais quant  l'ducation morale, c'est en vous surtout, monsieur, que
je me fie. Rien ne peut suppler en vous la volont de bien faire. Vous
n'ignorez pas que c'est l, sans aucun doute, la plus importante et la
plus difficile partie de votre mission. Vous n'ignorez pas qu'en vous
confiant un enfant, chaque famille vous demande de lui rendre un honnte
homme et le pays un bon citoyen. Vous le savez: les vertus ne suivent
pas toujours les lumires, et les leons que reoit l'enfance pourraient
lui devenir funestes si elles ne s'adressaient qu' son intelligence.
Que l'instituteur ne craigne donc pas d'entreprendre sur les droits des
familles en donnant ses premiers soins  la culture intrieure de l'me
de ses lves. Autant il doit se garder d'ouvrir son cole  l'esprit
de secte ou de parti, et de nourrir les enfants dans des doctrines
religieuses ou politiques qui les mettent pour ainsi dire en rvolte
contre l'autorit des conseils domestiques, autant il doit s'lever
au-dessus des querelles passagres qui agitent la socit, pour
s'appliquer sans cesse  propager,  affermir ces principes
imprissables de morale et de raison sans lesquels l'ordre universel est
en pril, et  jeter profondment dans de jeunes coeurs ces semences de
vertu et d'honneur que l'ge et les passions n'toufferont point. La foi
dans la Providence, la saintet du devoir, la soumission  l'autorit
paternelle, le respect d aux lois, au prince, aux droits de tous, tels
sont les sentiments qu'il s'attachera  dvelopper. Jamais, par sa
conversation ou son exemple, il ne risquera d'branler chez les enfants
la vnration due au bien; jamais, par des paroles de haine ou de
vengeance, il ne les disposera  ces prventions aveugles qui crent,
pour ainsi dire, des nations ennemies au sein de la mme nation. La
paix et la concorde qu'il maintiendra dans son cole doivent, s'il est
possible, prparer le calme et l'union des gnrations  venir.

Les rapports de l'instituteur avec les parents ne peuvent manquer d'tre
frquents. La bienveillance y doit prsider: s'il ne possdait la
bienveillance des familles, son autorit sur les enfants serait
compromise, et le fruit de ses leons serait perdu pour eux. Il ne
saurait donc porter trop de soin et de prudence clans cette sorte de
relations. Une intimit lgrement contracte pourrait exposer son
indpendance, quelquefois mme l'engager dans ces dissensions locales
qui dsolent souvent les petites communes. En se prtant avec
complaisance aux demandes raisonnables des parents, il se gardera bien
de sacrifier  leurs capricieuses exigences ses principes d'ducation et
la discipline de son cole. Une cole doit tre l'asile de l'galit,
c'est--dire de la justice.

Les devoirs de l'instituteur envers l'autorit sont plus clairs encore
et non moins importants. Il est lui-mme une autorit dans la commune;
comment donc donnerait-il l'exemple de l'insubordination? Comment ne
respecterait-il pas les magistrats municipaux, l'autorit religieuse,
les pouvoirs lgaux qui maintiennent la scurit publique? Quel avenir
il prparerait  la population au sein de laquelle il vit si, par son
exemple ou par des discours malveillants, il excitait chez les enfants
cette disposition  tout mconnatre,  tout insulter, qui peut devenir
dans un autre ge l'instrument de l'immoralit et quelquefois de
l'anarchie!

Le maire est le chef de la commune; il est  la tte de la surveillance
locale; l'intrt pressant comme le devoir de l'instituteur est donc de
lui tmoigner en toute occasion la dfrence qui lui est due. Le cur ou
le pasteur ont aussi droit au respect, car leur ministre rpond  ce
qu'il y a de plus lev dans la nature humaine. S'il arrivait que, par
quelque fatalit, le ministre de la religion refust  l'instituteur une
juste bienveillance, celui-ci ne devrait pas sans doute s'humilier pour
la reconqurir, mais il s'appliquerait de plus en plus  la mriter par
sa conduite, et il saurait l'attendre. C'est au succs de son cole 
dsarmer des prventions injustes; c'est  sa prudence  ne donner
aucun prtexte  l'intolrance. Il doit viter l'hypocrisie  l'gal de
l'impit. Rien d'ailleurs n'est plus dsirable que l'accord du prtre
et de l'instituteur; tous deux sont revtus d'une autorit morale; tous
deux peuvent s'entendre pour exercer sur les enfants, par des moyens
divers, une commune influence. Un tel accord vaut bien qu'on fasse, pour
l'obtenir, quelques sacrifices, et j'attends de vos lumires et de votre
sagesse que rien d'honorable ne vous cotera pour raliser cette union
sans laquelle nos efforts pour l'instruction populaire seraient souvent
infructueux.

Enfin; monsieur, je n'ai pas besoin d'insister sur vos relations avec
les autorits spciales qui veillent sur les coles, avec l'Universit
elle-mme: vous trouverez l des conseils, une direction ncessaire,
souvent un appui contre des difficults locales et des inimitis
accidentelles. L'administration n'a point d'autres intrts que ceux
de l'instruction primaire, qui au fond sont les vtres. Elle ne vous
demande que de vous pntrer de plus en plus de l'esprit de votre
mission. Tandis que de son ct elle veillera sur vos droits, sur vos
intrts, sur votre avenir, maintenez, par une vigilance continuelle,
la dignit de votre tat; ne l'altrez point par des spculations
inconvenantes, par des occupations incompatibles avec l'enseignement;
ayez les yeux ouverts sur tous les moyens d'amliorer l'instruction que
vous dispensez autour de vous. Les secours ne vous manqueront pas:
dans la plupart des grandes villes, des cours de perfectionnement
sont ouverts; dans les coles normales, des places sont mnages aux
instituteurs qui voudraient venir y retremper leur enseignement. Il
devient chaque jour plus facile de vous composer  peu de frais
une bibliothque suffisante  vos besoins. Enfin, dans quelques
arrondissements, dans quelques cantons, des confrences ont dj t
tablies entre les instituteurs: c'est l qu'ils peuvent mettre leur
exprience en commun, et s'encourager les uns les autres en s'aidant
mutuellement.

Au moment o, sous les auspices d'une lgislation nouvelle, nous entrons
tous dans une nouvelle carrire, au moment o l'instruction primaire va
tre l'objet de l'exprience la plus relle et la plus tendue qui ait
encore t tente dans notre patrie, j'ai d, monsieur, vous rappeler
les principes qui guident l'administration de l'instruction publique et
les esprances qu'elle fonde sur vous. Je compte sur tous vos efforts
pour faire russir l'oeuvre que nous entreprenons en commun: ne doutez
jamais de la protection du gouvernement, de sa constante, de son
active sollicitude pour les prcieux intrts qui vous sont confis.
L'universalit de l'instruction primaire est  ses yeux l'une des plus
grandes et des plus pressantes consquences de notre Charte; il lui
tarde de la raliser. Sur cette question comme sur toute autre, la
France trouvera toujours d'accord l'esprit de la Charte et la volont du
Roi.

Recevez, etc.



III

_Circulaire adresse le 13 aot 1835 aux inspecteurs des coles
primaires institus par une ordonnance du Roi du 26 fvrier 1835_.

Monsieur l'inspecteur, le Roi, par son ordonnance du 26 fvrier dernier,
a institu sommairement les fonctions qui vous sont confres; et le
conseil royal de l'instruction publique, par un statut du 27 du mme
mois, auquel j'ai donn mon approbation, a rgl d'une manire plus
explicite l'exercice de ces fonctions.

M. le recteur de l'Acadmie  laquelle vous appartenez est charg de
vous communiquer ces deux actes qui sont votre rgle fondamentale.

Mais au moment de votre entre en fonctions, j'ai besoin de vous faire
connatre, avec prcision et dans toute son tendue, la mission qui vous
est confie, et tout ce que j'attends de vos efforts.

La loi du 28 juin 1833 a dsign les autorits appeles  concourir 
son excution. Toutes ces autorits, les recteurs, les prfets, les
comits, ont reu de moi des instructions dtailles qui les ont
diriges dans leur marche. Je n'ai qu' me louer de leur bon esprit et
de leur zle, et d'importants rsultats ont dj prouv l'efficacit de
leurs travaux. Cependant, au moment mme o la loi a t rendue, tous
les hommes clairs ont pressenti que l'action de ces diverses autorits
ne suffirait pas pour atteindre le but que la loi se proposait. La
propagation et la surveillance de l'instruction primaire sont une tche
 la fois trs-vaste et surcharge d'une infinit de dtails minutieux;
il faut agir partout et regarder partout de trs-prs; ni les recteurs,
ni les prfets, ni les comits ne peuvent suffire  un tel travail.

Placs  la tte d'une circonscription trs-tendue, les recteurs ne
sauraient donner, aux nombreuses coles primaires qu'elle contient,
cette attention spciale et prcise dont elles ont besoin; ils ne
sauraient visiter frquemment les coles, entrer inopinment dans celles
des campagnes comme dans celles des villes, et y ranimer sans cesse par
leur prsence la rgle et la vie. Ils sont contraints de se borner  des
instructions gnrales,  une correspondance lointaine; ils administrent
l'instruction primaire, ils ne sauraient la vivifier rellement.

L'instruction secondaire et les grands tablissements qui s'y rattachent
sont d'ailleurs l'objet essentiel de l'attention de MM. les recteurs:
c'est l le rsultat presque invitable de la nature de leurs propres
tudes et du systme gnral d'instruction publique pour lequel ils
ont t originairement institus. Leur autorit et leur surveillance
suprieure sont indispensables  l'instruction primaire, mais on ne doit
ni demander, ni attendre qu'ils s'y consacrent tout entiers.

Quant  MM. les prfets, ils ont dj rendu, et ils seront constamment
appels  rendre  l'instruction primaire les plus importants services;
elle se lie troitement  l'administration publique; elle prend
place dans les budgets de toutes les communes; elle a, dans chaque
dpartement, son budget particulier, que le prfet doit prsenter chaque
anne au conseil gnral; elle donne lieu frquemment  des travaux
publics qui se rattachent  l'ensemble de l'administration. Le concours
actif et bienveillant des prfets est donc essentiel, non-seulement 
l'instruction premire, mais  la prosprit permanente des coles. Mais
en mme temps, il est vident que MM. les prfets, occups avant tout
des soins de l'administration gnrale, trangers aux tudes spciales
qu'exige l'instruction primaire, ne sauraient la diriger.

L'intervention des comits dans les coles est plus directe et plus
rapproche: ils influeront puissamment, partout o ils le voudront, sur
leur bonne tenue et leur prosprit. Cependant, on ne saurait esprer
non plus qu'ils y suffisent: runis seulement  des intervalles loigns
pour se livrer  des travaux qui sortent du cercle de leurs occupations
journalires, les notables qui en font partie ne peuvent porter, dans la
surveillance de l'instruction primaire, ni cette activit constante
et rgle qui n'appartient qu' l'administration permanente, ni cette
connaissance intime du sujet qu'on n'acquiert qu'en s'y dvouant
spcialement et par profession. Si les comits n'existaient pas, ou
s'ils ngligeaient de remplir les fonctions que la loi leur attribue,
l'instruction primaire aurait beaucoup  en souffrir, car elle
demeurerait beaucoup trop trangre aux notables de chaque localit,
c'est--dire au public dont l'influence ne pntrerait plus suffisamment
dans les coles; mais on se tromperait grandement si l'on croyait que
cette influence peut suffire; il faut  l'instruction primaire l'action
d'une autorit spciale, voue par tat  la faire prosprer.

La loi du 28 juin 1833 n'est en excution que depuis deux ans, et dj
l'exprience a dmontr la vrit des considrations que je viens
de vous indiquer. Recteurs, prfets, comits, tous ont apport dans
l'application de la loi, non-seulement la bonne volont et le soin qu'on
sera toujours en droit d'attendre d'eux, mais encore cette ardeur
qui s'attache naturellement  toute grande amlioration nouvelle et
approuve du public: cependant, plus j'ai suivi de prs et attentivement
observ leur action et ses rsultats, plus j'ai reconnu qu'elle tait
loin de suffire, et que ce serait se payer d'apparences que de croire
qu'on peut faire, avec ces moyens, je ne dis pas tout le bien possible,
mais seulement tout le bien ncessaire.

J'ai reconnu en mme temps, et tous les administrateurs clairs ont
acquis la mme conviction, que, malgr leur gale bonne volont et leur
empressement  agir de bon accord, le concours de ces diverses autorits
 la direction de l'instruction primaire donnait lieu quelquefois  des
ttonnements,  des frottements fcheux, qu'il manquait entre elles un
lien permanent, un moyen prompt et facile de s'informer rciproquement,
de se concerter et d'exercer, chacune dans sa sphre, les attributions
qui leur sont propres, en les faisant toutes converger, sans perte de
temps ni d'efforts, vers le but commun.

Combler toutes ces lacunes, faire, dans l'intrt de l'instruction
primaire, ce que ne peut faire ni l'une ni l'autre des diverses
autorits qui s'en occupent, servir de lien entre ces autorits,
faciliter leurs relations, prvenir les conflits d'attributions
et l'inertie ou les embarras qui en rsultent, tel est, monsieur
l'inspecteur, le caractre propre de votre mission. D'autres pouvoirs
s'exerceront concurremment avec le vtre dans le dpartement qui vous
est confi; le vtre seul est spcial et entirement adonn  une seule
attribution. M. le recteur, M. le prfet, MM. les membres des comits
se doivent en grande partie  d'autres soins: vous seul, dans le
dpartement, vous tes l'homme de l'instruction primaire seule. Vous
n'avez point d'autres affaires que les siennes, sa prosprit fera toute
votre gloire. C'est assez dire que vous lui appartenez tout entier, et
que rien de ce qui l'intresse ne doit vous demeurer tranger.

Votre premire obligation sera donc de prter, aux diverses autorits
qui prennent part  l'administration de l'instruction primaire, une
assistance toujours dvoue. Quels que soient les travaux dans lesquels
vous pourrez les seconder, tenez-les  honneur, et prenez-y le mme
intrt qu' vos propres attributions. Je ne saurais numrer ici
d'avance tous ces travaux, et aprs la recommandation gnrale que je
vous adresse, j'espre qu'une telle numration n'est point ncessaire.
Cependant, je crois devoir vous indiquer quelques-uns des objets sur
lesquels je vous invite spcialement  mettre  la disposition de MM.
les recteurs, de MM. les prfets et des comits, votre zle et votre
travail.

Le 31 juillet 1834, j'ai annonc  MM. les prfets que MM. les
inspecteurs des coles primaires concourraient  la prparation
des tableaux relatifs aux dpenses ordinaires des coles primaires
communales, tableaux dresss jusqu' prsent par les soins runis de ces
magistrats et de MM. les recteurs. Le 20 avril dernier, j'ai donn 
MM. les recteurs le mme avis. Les recherches que les bureaux des
prfectures ont  faire pour cet objet absorbent souvent le temps que
rclament aussi des affaires non moins urgentes, et cette complication
peut nuire  l'exactitude du travail. D'un autre ct, le personnel des
bureaux des acadmies est trop peu considrable pour que les recteurs
demeurent chargs de la partie de ces tableaux qui leur est confie. Nul
ne pourra mieux que vous rdiger ce travail qui sera dsormais plac
dans vos attributions. Le registre du personnel des instituteurs que
vous devez tenir, les nominations, rvocations et mutations rcentes
dont il vous sera donn connaissance, vos inspections, l'examen des
dlibrations des conseils municipaux, ainsi que des budgets des
communes qui vous seront communiqus dans les bureaux de la prfecture,
vous fourniront les lments ncessaires pour dresser avec exactitude ce
tableau dont les cadres vous seront remis, et qui fera connatre le
nom des instituteurs en exercice au 1er janvier de chaque anne, leur
traitement, les frais de location des maisons d'cole, ou les indemnits
de logement accordes aux instituteurs, enfin le montant des fonds
communaux, dpartementaux et de l'tat affects au payement de ces
dpenses.

Vous soumettrez ce tableau  la vrification de M. le prfet, qui doit
me l'adresser dans les quinze premiers jours du mois de janvier.

Vous suivrez la mme marche  l'gard de l'tat des changements survenus
pendant chaque trimestre parmi les instituteurs. Cet tat sera rdig
par vous et remis  M. le prfet, qui me le transmettra dans les quinze
jours qui suivront l'expiration du trimestre.

Vous vous ferez remettre les budgets des dpenses des comits
d'arrondissement et des commissions d'instruction primaire, et vous les
transmettrez avec vos observations  MM. les recteurs.

Le service de l'instruction primaire exige un certain nombre d'imprims
qui sont distribus en petite quantit dans les dpartements. Pour
diminuer les dpenses que chaque dpartement aurait  supporter si MM.
les prfets taient obligs de faire prparer ces imprims, j'ai dcid
qu'ils seraient fournis  chaque dpartement par l'Imprimerie royale,
sauf remboursement sur les fonds vots par le conseil gnral. Ces
imprims seront adresss aux inspecteurs qui en feront la rpartition
entre les fonctionnaires auxquels ils seront ncessaires.

Un rglement sur la comptabilit des dpenses de l'instruction primaire,
dans lequel sera dtermine la part que les inspecteurs des coles
primaires devront prendre  ces travaux, sera trs-incessamment adress
 MM. les recteurs et  MM. les prfets.

Un statut que je prpare rglera de mme les devoirs de MM. les
inspecteurs des coles primaires relativement aux caisses d'pargne qui
seront tablies.

J'en viens maintenant aux fonctions qui vous sont propres et dans
lesquelles vous serez appel, non plus  concourir avec d'autres
autorits, mais  agir par vous-mme et seul, sous la direction du
recteur et du prfet.

Votre premier soin doit tre, ainsi que le prescrit l'article 1er du
statut du 27 fvrier, de dresser chaque anne le tableau des coles de
votre ressort qui devront tre, de votre part, l'objet d'une visite
spciale. Ce serait mal comprendre le but de cette disposition que d'y
chercher une excuse prpare  la ngligence, ou une autorisation de
choisir, parmi les coles soumises  votre inspection, celles qui vous
promettraient un plus prompt succs et moins de fatigue. Gardez-vous
bien mme d'en conclure qu'il vous suffira de visiter les
tablissements les plus importants, tels que les coles des chefs-lieux
d'arrondissement et de canton. En principe, toutes les coles du
dpartement ont droit  votre visite annuelle; mais cette visite ne doit
pas tre une pure formalit; une course rapide et vaine; et l'article
1er du Statut a voulu pourvoir au cas, malheureusement trop frquent,
o l'tendue de votre ressort vous mettrait dans l'impossibilit d'en
inspecter rellement et srieusement chaque anne toutes les coles.
Dans le choix que vous serez appel  faire, sans doute les coles
des villes trouveront leur place, mais je n'hsite pas  appeler
spcialement sur les coles des campagnes toute votre sollicitude.
Places au milieu d'une population plus active, plus prs des comits
qui les rgissent, sous la conduite de matres plus expriments,
encourages et animes par la concurrence, les coles des villes
trouvent dans leur situation seule des causes efficaces de prosprit:
il vous sera facile d'ailleurs de les visiter accidentellement et
lorsque des motifs varis vous attireront dans les lieux o elles sont
situes. Mais les tablissements qui doivent surtout tre de votre part
l'objet d'une surveillance persvrante et systmatiquement organise,
ce sont les coles que la loi du 28 juin 1833 a fait natre dans les
campagnes, loin des ressources de la civilisation et sous la direction
de matres moins prouvs; c'est l surtout que vos visites sont
ncessaires et seront vraiment efficaces. En voyant que ni la distance,
ni la rigueur des saisons, ni la difficult des chemins, ni l'obscurit
de son nom ne vous empchent de vous intresser vivement  elle, et
de lui apporter le bienfait de l'instruction qui lui manque, cette
population, naturellement laborieuse, temprante et sense, se pntrera
pour vous d'une vritable reconnaissance, s'accoutumera  mettre
elle-mme beaucoup d'importance  vos travaux, et ne tardera pas  vous
prter, pour la prosprit des coles rurales, son appui modeste, mais
srieux.

Pour dresser le tableau des coles que vous aurez  visiter
spcialement, vous aurez soin de vous concerter d'avance avec M. le
recteur et M. le prfet, afin qu'aucune de celles qui leur paratraient
mriter une attention particulire ne soit omise sur ce tableau; vous
consulterez chaque anne le rapport de votre inspection prcdente; et,
pour l'inspection prochaine qui doit commencer vos travaux, j'aurai soin
que M. le recteur de l'Acadmie vous remette le rapport des inspecteurs
qui ont t extraordinairement chargs, en 1833, de visiter les coles
de votre dpartement. Vous trouverez dans les bureaux de la prfecture
les tats que les comits ont d dresser de la situation des coles
primaires en 1834. Vous tudierez avec soin les observations consignes
dans ces divers tableaux, et, d'aprs l'tat des coles  cette poque,
il vous sera facile de connatre celles qui exigent aujourd'hui votre
premire visite. Les rapports des comits transmis par vous  M. le
recteur et dont vous aurez pris aussi pralablement connaissance,
serviront de mme  fixer votre dtermination. Enfin, l'article 15 de
l'ordonnances du 16 juillet 1833 m'ayant charg de faire dresser tous
les ans un tat des communes qui ne possdent point de maisons d'cole,
et de celles qui n'en ont pas en nombre suffisant ou de convenablement
disposes, cet tat a t rdig au commencement de 1834 par les soins
des comits d'arrondissement; il est dpos  la prfecture; vous ne
ngligerez pas d'en prendre communication avant votre dpart, afin de
pouvoir plus srement rdiger vous-mme un semblable tat pour 1835,
d'aprs la srie de questions et le modle que je vous ferai remettre 
cet effet; vous consignerez, aprs votre inspection, le rsultat de
vos visites locales et les renseignements recueillis par vous prs des
comits.

Pour runir tous les lments qu'exigera la rdaction de cet tat,
il sera ncessaire que vous visitiez toutes les communes de votre
dpartement, mme celles o il n'existe pas encore d'instituteur; vous
les placerez dans votre itinraire de la manire que vous jugerez la
plus convenable pour vous mettre promptement en mesure de constater, 
cet gard, l'tat des choses et d'assurer l'excution de la loi.

Quant  l'poque  laquelle votre inspection doit avoir lieu, je ne
saurais vous donner  cet gard aucune rgle gnrale et prcise: sans
doute il serait dsirable que toutes les poques de l'anne offrissent
 l'inspecteur des coles galement peuples, et qu'elles ne fussent
dsertes que pendant les vacances dtermines par les statuts; c'est le
voeu de la loi, c'est le droit des communes qui assurent un traitement
annuel  l'instituteur, et vous ne sauriez trop employer votre influence
 combattre, sur ce point, les mauvaises habitudes des familles.
Mais, avant qu'elles aient enfin ouvert les yeux sur leurs vritables
intrts, longtemps encore, dans les campagnes, le retour des travaux
rustiques disputera les enfants aux travaux de l'cole, et peut-tre
y a-t-il ici, dans la situation mme des classes laborieuses, une
difficult qu'on ne saurait esprer de surmonter absolument. Quoi qu'il
en soit, dans l'tat actuel des choses, l'automne et l'hiver sont la
vraie saison des coles, et vous ne pourrez gure visiter avec fruit
pendant le printemps, et surtout pendant l't, que les coles urbaines,
moins exposes que les autres  ces migrations fcheuses.

Il ne conviendrait pas non plus de prendre pour poque de votre dpart
le moment mme o la cessation des travaux champtres donne aux enfants
le premier signal de la rentre des classes: pour juger l'enseignement
des matres et le progrs des lves, il faut attendre que plusieurs
semaines d'exercice rgulier aient permis  l'instituteur de mettre en
jeu sa mthode et de renouveler chez les enfants cette aptitude, et,
pour ainsi dire, cette souplesse intellectuelle qu'moussent aisment
six mois de travaux rudes et grossiers.

Autant que l'on peut dterminer d'avance, et d'une faon gnrale, une
limite subordonne  tant de circonstances particulires, je suis enclin
 penser que, pour les coles rurales, c'est vers le milieu du mois
de novembre que devront commencer d'ordinaire les fatigues de votre
inspection. Quant aux coles urbaines, il vous sera beaucoup plus facile
de choisir dans tout le cours de l'anne le moment convenable pour les
visiter. Je m'en rapporterai, du reste,  cet gard, aux renseignements
que vous recueillerez vousmme dans votre dpartement, et aux conseils
que vous donneront les diverses autorits.

Quand vous aurez ainsi dress le tableau des coles que doit atteindre
votre visite annuelle et dtermin l'poque de votre dpart, quand
vous aurez reu de M. le recteur et de M. le prfet des instructions
particulires sur des questions que leur correspondance habituelle
n'aurait pas suffisamment claircies, quand votre itinraire enfin sera
revtu de leur approbation, vous en donnerez connaissance aux comits
dont vous devrez parcourir la circonscription et aux maires des communes
que vous devrez visiter. Peut-tre votre apparition inattendue dans une
cole vous offrirait-elle un moyen plus sr d'en apprcier la situation;
et, lorsque vous aurez de justes sujets de dfiance sur la conduite du
matre et sur la tenue de son cole, vous ferez bien de vous y prsenter
 l'improviste, ou de vous concerter avec les autorits locales pour
qu'elles tiennent secret l'avis que vous leur aurez donn de votre
prochaine arrive. Mais, en gnral, les communications que vous aurez,
dans le cours de votre inspection, soit avec les comits, soit avec les
maires et les conseils municipaux, sont trop prcieuses pour que vous
couriez le risque d'en tre priv en ne les trouvant pas runis  jour
fixe. Vous chapperez aisment aux piges que pourraient vous tendre
quelques instituteurs en prparant d'avance leurs lves  surprendre
votre suffrage; un oeil exerc n'est pas dupe de ces reprsentations
d'apparat. La prsence des membres du conseil municipal, ou du comit
local, ou du comit d'arrondissement, qui souvent vous accompagneront
dans l'cole, en donnant plus de solennit  votre inspection, vous
mettra aussi  couvert de toute espce de fraude de la part du matre,
ou vous en seriez promptement averti par leur propre tonnement. Je ne
doute pas, d'ailleurs, que vous ne preniez les prcautions propres 
vous garantir de toute surprise, en vous faisant remettre, par exemple,
l'tat nominatif des lves qui frquentent l'cole, et en vous assurant
qu'on n'y a pas appel ce jour-l des enfants qui n'en font plus partie
pour faire briller leur savoir, ni exclus de l'examen ceux dont on
aurait voulu dissimuler la faiblesse.

Aux termes de l'article 1er du statut du 27 fvrier, vos premires
relations, dans le cours de votre inspection, seront avec les
comits. Je ne saurais trop vous recommander de prendre soin que vos
communications avec eux ne soient pas  leurs yeux une pure et vaine
formalit. Appliquez-vous  les convaincre de l'importance que
l'administration suprieure attache  leur intervention; et, pour y
russir, recueillez avec soin et ne laissez jamais tomber dans l'oubli
les renseignements qu'ils vous fourniront. Rien ne blesse et ne
dcourage plus les hommes notables qui, dans chaque localit, prtent
 l'administration leur libre concours, que de la voir traiter avec
lgret les faits locaux dont ils l'informent. Vous vous appliquerez en
mme temps  tenir les comits au courant des ides gnrales d'aprs
lesquelles se dirige l'administration suprieure: c'est surtout  cet
gard que les comits locaux sont sujets  se tromper; le dsir mme des
perfectionnements les gare souvent; vivant dans un horizon resserr, et
manquant de termes de comparaison, ils se laissent aisment sduire
par les promesses de progrs que rpand une charlatanerie frivole, et
tombent ainsi dans des tentatives d'innovation souvent malheureuses.
C'est en faisant pntrer dans les comits les vues de l'administration
que vous les prmunirez contre ce pril, et que, sans faire violence aux
circonstances locales, vous maintiendrez dans le rgime de l'instruction
primaire l'unit et la rgularit qui feront sa force.

Vous rencontrerez presque toujours dans chaque comit un ou deux membres
qui se seront plus soigneusement occups des coles, et qui leur
porteront un zle particulier. Il n'est gure de petite ville, de
population un peu agglomre, qui n'offre quelques hommes de cette
trempe; mais ils se dcouragent souvent, soit  cause de la froideur
de leurs alentours, soit  cause de l'indiffrence de l'administration
suprieure. Recherchez avec soin de tels hommes, honorez leur zle,
demandez-leur de vous accompagner dans les coles, ne ngligez rien pour
les convaincre de la reconnaissance que leur porte l'administration.
Ce serait de sa part un tort grave de ne pas savoir attirer et grouper
autour d'elle, dans chaque localit, les hommes d'une bonne volont
active et dsintresse; rien ne peut suppler au mouvement
qu'ils rpandent autour d'eux, et  la force qu'ils procurent 
l'administration lorsqu'elle prend soin elle-mme de les encourager et
de les soutenir.

Indpendamment des comits, vous aurez  traiter, dans toutes les
communes que vous visiterez, avec les autorits civiles et religieuses
qui interviennent dans les coles, avec les maires, les conseils
municipaux, les curs ou les pasteurs. Vos bonnes relations avec ces
diverses personnes sont de la plus haute importance pour la prosprit
de l'instruction primaire; ne craignez pas d'entrer avec elles dans
de longues conversations sur l'tat et les intrts de la commune;
recueillez tous les renseignements qu'elles voudront vous fournir;
donnez-leur, sur les dmarches diverses qu'elles peuvent avoir  faire
dans l'intrt de leur cole; toutes les explications, toutes les
directions dont elles ont besoin; faites appel  l'esprit de famille,
aux intrts et aux sentiments de la vie domestique: ce sont l, dans le
modeste horizon de l'activit communale, les mobiles  la fois les plus
puissants et les plus moraux qu'on puisse mettre en jeu.

Je vous recommande spcialement d'entretenir avec les curs et les
pasteurs les meilleures relations. Appliquez-vous  leur bien persuader
que ce n'est point par pure convenance et pour taler un vain respect
que la loi du 28 juin 1833 a inscrit l'instruction morale et religieuse
en tte des objets de l'instruction primaire; c'est srieusement et
sincrement que nous poursuivrons le but indiqu par ces paroles, et que
nous travaillerons, dans les limites de notre pouvoir,  rtablir dans
l'me des enfants l'autorit de la religion. Croyez bien qu'en donnant
 ses ministres cette confiance, et en la confirmant par toutes les
habitudes de votre conduite et de votre langage, vous vous assurerez
presque partout, pour les progrs de l'ducation populaire, le plus
utile appui.

J'inviterai MM. les prfets  donner les ordres ncessaires pour la
convocation des conseils municipaux dans toutes les communes que vous
devrez visiter.

Quant  l'inspection que vous avez  faire dans l'intrieur mme des
coles, je ne puis vous donner que des instructions trs-gnrales, et
dj contenues dans les art. 2 et 3 du statut du 27 fvrier; ce sera 
vous de juger, dans chaque localit, comment vous devez vous y prendre,
quelles questions vous devez faire pour bien connatre et apprcier
la tenue de l'cole, le mrite des mthodes du matre et le degr
d'instruction des lves. Je vous invite seulement  ne jamais vous
contenter d'un examen superficiel et fait en courant; non-seulement vous
n'en recueilleriez pour l'administration que des notions inexactes
et trompeuses, mais vous compromettriez auprs des assistants votre
caractre et votre influence. Rien ne discrdite plus l'autorit que les
apparences de la lgret et de la prcipitation, car tout le monde se
flatte alors de lui cacher ce qu'elle a besoin de connatre, ou d'luder
ce qu'elle aura prescrit.

Je vous recommande, dans vos relations avec les matres, au sein mme
de l'cole, de ne rien faire et de ne rien dire qui puisse altrer
le respect ou la confiance que leur portent les lves. Nourrir et
dvelopper ces sentiments doit tre le but principal de l'ducation
et de tous ceux qui y concourent. Recueillez sur les matres tous
les renseignements, donnez leur  eux-mmes en particulier tous les
avertissements qui vous paratront ncessaires; mais qu' votre sortie
de l'cole, le matre ne se sente jamais affaibli ou dchu dans l'esprit
de ses lves et de leurs parents.

Les rsultats de votre inspection annuelle seront consigns dans des
tableaux dont je vous ferai remettre les cadres. Les faits statistiques
relatifs aux communes et aux coles que vous n'aurez pu visiter y seront
inscrits d'aprs les renseignements que vous vous ferez adresser par les
comits locaux. Une colonne spciale sera ouverte, dans le tableau de la
situation des coles, pour recevoir vos observations sur la capacit,
l'aptitude, le zle et la conduite morale des instituteurs. Je vous
recommande de la remplir avec soin, au fur et  mesure que vous aurez
visit chaque cole, et avant que les impressions que vous aurez reues
aient pu s'altrer ou s'effacer.

L'tat de situation des coles primaires, divis en autant de cahiers
qu'il y a de comits d'arrondissement dans le dpartement, sera remis en
quadruple expdition dans le mois de janvier  chacun de ces comits,
qui y consignera ses observations, et en enverra une expdition au
recteur, au prfet et au ministre. La quatrime restera dpose dans ses
archives.

Quant aux observations gnrales qui auraient pour objet de me faire
connatre la situation de l'instruction primaire dans l'ensemble du
dpartement, ses besoins divers, les difficults qui retardent
sa propagation sur tel ou tel point du territoire, les moyens de
l'amliorer, enfin, tous les faits qui ne pourraient trouver place dans
le cadre de l'tat de situation, vous les consignerez dans le rapport
annuel qui vous est prescrit par l'article 9 du statut du 27 fvrier, et
que vous devez envoyer au recteur et au prfet, qui me le transmettront
avec leurs observations.

Aprs les coles primaires communales qui sont le principal objet
de votre mission, divers tablissements d'instruction primaire,
et notamment les coles normales primaires, les coles primaires
suprieures, les salles d'asile et les coles d'adultes doivent aussi
vous occuper.

Sur les deux premires classes d'tablissements, j'ai peu de chose 
ajouter aux prescriptions des articles 4 et 5 du statut du 27 fvrier.
Je vous recommande seulement, en ce qui concerne les coles primaires
suprieures, de ne rien ngliger pour en presser la fondation dans les
communes o elle doit avoir lieu. Ces tablissements sont destins
 satisfaire aux besoins d'ducation d'une population nombreuse et
importante, pour qui la simple instruction primaire est insuffisante et
l'instruction classique inutile. En vous prescrivant chaque anne, sur
chaque cole primaire suprieure, un rapport spcial et dtaill, le
statut du 27 fvrier vous indique quelle importance s'attache  ces
tablissements. Quand j'aurai recueilli, sur les essais dj tents en
ce genre, de plus amples renseignements, je vous adresserai,  ce sujet,
des instructions particulires.

Vous ne sauriez prter  l'cole normale primaire de votre dpartement
une trop constante attention, ni en suivre de trop prs les travaux:
entretenez avec son directeur des relations aussi intimes qu'il vous
sera possible; de vous et de lui dpend la destine de l'instruction
primaire dans le dpartement; vous serez charg de suivre et de diriger,
dans chaque localit, les matres qu'il aura forms au sein de l'cole.
Votre bonne intelligence, l'unit de vos vues, l'harmonie de vos
influences sont indispensables pour assurer votre succs et le sien.
Votre situation vous appelle l'un et l'autre  contracter ensemble une
vritable fraternit de penses et d'efforts. Qu'elle soit relle et
anime par un profond sentiment de vos devoirs communs: votre tche 
l'un et  l'autre en sera bien plus facile, et votre action bien plus
efficace.

Lorsque vous aurez  communiquer des instructions au directeur de
l'cole normale, lorsque vous croirez devoir lui donner des conseils
ou lui adresser des observations sur la marche de son tablissement,
faites-le avec tous les mnagements que demande votre position
respective. Si vous remarquiez qu'il n'eut pas dfr  vos conseils ou
 vos observations, vous rclameriez l'intervention du recteur ou du
prfet, selon qu'il s'agirait de l'enseignement ou de quelque fait
administratif dpendant de l'administration gnrale.

Les salles d'asile et les coles d'adultes commencent  se multiplier;
cependant ce ne sont pas encore des tablissements assez nombreux ni
assez rgulirement organiss pour que je puisse vous adresser ds ce
moment,  leur sujet, toutes les instructions ncessaires; elles vous
parviendront plus tard.

Les coles prives sont aussi places sous votre inspection: sans
exercer sur elles une surveillance aussi habituelle que sur les coles
communales, vous ne devez cependant pas ngliger de les visiter de
temps en temps, surtout dans les villes o elles sont nombreuses et
importantes. Dans ces visites vous ne ferez pas, de l'enseignement et
des mthodes, l'objet particulier de votre attention; il est naturel
que les coles prives exercent  cet gard toute la libert qui leur
appartient; mais vous porterez, sur la tenue et l'tat moral de ces
coles, un regard attentif: c'est le pressant intrt des familles et
le devoir de l'autorit publique. Les matres qui les dirigent ont
d'ailleurs  remplir des obligations lgales dont vous devez constater
l'accomplissement.

Les renseignements que vous recueillerez sur les coles prives seront
aussi consigns dans les tats de situation de l'instruction primaire.

Il me reste  vous entretenir de quelques fonctions particulires qui
vous sont galement confies, et qui, bien qu'elles ne concernent
pas l'inspection des coles, n'en sont pas moins, pour l'instruction
primaire en gnral, de la plus haute importance.

La premire est votre participation aux travaux de la commission tablie
en vertu de l'article 35 de la loi du 28 juin 1833, et qui est charge
de l'examen de tous les aspirants aux brevets de capacit, ainsi que des
examens d'entre et de sortie, et de fin d'anne, des lves-matres des
coles normales primaires du dpartement.

Des travaux de ces commissions dpend peut-tre, presque autant que de
toute autre cause, l'avenir de l'instruction primaire: le vice de la
plupart des examens parmi nous, c'est de dgnrer en une formalit peu
srieuse o la complaisance de l'examinateur couvre la faiblesse du
candidat: On s'accoutume ainsi d'une part,  nuire  la socit en
dclarant capables ceux qui ne le sont point: d'autre part,  traiter
lgrement les prescriptions lgales, et  les convertir en une sorte
de mensonge officiel, ce qui est un mal moral au moins aussi grave.
J'espre que les commissions d'instruction primaire ne tomberont point
dans un tel vice; vous tes spcialement appel  y veiller: les examens
dont elles sont charges doivent tre srieux et rellement propres 
constater la capacit des candidats. N'oubliez jamais, monsieur, et
rappelez constamment, aux membres des commissions au sein desquelles
vous aurez l'honneur de siger, que, munis de leur brevet de capacit,
les instituteurs admis par elles pourront aller se prsenter partout,
et obtenir de la confiance des communes le soin de donner l'ducation
primaire  des gnrations qui n'en recevront point d'autre.

Quant  l'tendue de l'exigence qu'il convient d'apporter dans ces
examens, elle est rgle par les dispositions mmes de la loi qui
dtermine les objets de l'instruction primaire, lmentaire et
suprieure. Souvent les candidats essayent de faire beaucoup valoir des
connaissances en apparence assez varies; ne vous laissez jamais prendre
 ce pige; exigez toujours, comme condition absolue de l'admission,
une instruction solide sur les matires qui constituent vraiment
l'instruction primaire. Sans doute il convient de tenir compte aux
candidats des connaissances qu'ils peuvent possder au del de ce
cercle; mais ces connaissances ne doivent jamais servir  couvrir la
lgret de leur savoir dans l'intrieur mme du cercle lgal.

Je ne saurais trop vous recommander de donner, au rapport spcial
que vous aurez  m'adresser  chaque session, sur les oprations des
commissions d'examen, votre plus scrupuleuse attention.

L'article 7 du statut du 27 fvrier vous charge encore d'assister, aussi
souvent que vous le pourrez, aux confrences d'instituteurs qui auront
t dment autorises dans votre dpartement; je me propose,  mesure
que ces confrences se multiplieront, de recueillir  leur sujet tous
les renseignements de quelque importance, et de vous adresser ensuite,
sur leur tenue et sur la manire dont il convient de les rgler, des
instructions particulires. En attendant, vous veillerez  ce que de
telles runions ne soient jamais dtournes de leur objet: il pourrait
se faire que, soit par des prtentions chimriques, soit dans des vues
moins excusables encore, on essayt dans quelques lieux d'y faire
pntrer des questions qui doivent en tre absolument bannies.
L'instruction primaire serait non-seulement compromise, mais pervertie,
le jour o les passions politiques essayeraient d'y porter la main. Elle
est essentiellement, comme la religion, trangre  toute intention
de ce genre, et uniquement dvoue au dveloppement de la moralit
individuelle et au maintien de l'ordre social.

En vous appelant  donner votre avis motiv sur toutes les propositions
et encouragements de tout genre en faveur de l'instruction primaire, et
 constater le rsultat des allocations accordes, l'article 8 du statut
du 27 fvrier vous impose un travail minutieux, mais d'une grande
utilit. Trop souvent les encouragements et les secours sont accords
un peu au hasard, et livrs ensuite  un hasard nouveau, celui de
l'excution. Il est indispensable que l'administration, en les
accordant, sache bien ce qu'elle fait, et qu'aprs les avoir accords,
elle sache encore si ce qu'elle a voulu faire se fait rellement. Ne
craignez, en pareille matire, ni l'exactitude des investigations, ni la
prolixit des dtails; vous resterez probablement toujours au-dessous de
ce qu'exigerait la ncessit.

Je pourrais, monsieur l'inspecteur, donner aux instructions que je
vous adresse beaucoup plus de dveloppement; mais elles sont dj fort
tendues, et j'aime mieux, quant aux consquences des principes qui y
sont poss, m'en rapporter  votre sagacit et  votre zle. J'appelle,
en finissant, toute votre attention sur l'ide qui me proccupe
constamment moi-mme. Vous tes charg, autant, et peut-tre plus que
personne, de raliser les promesses de la loi du 28 juin 1833, car
c'est  vous d'en suivre l'application dans chaque cas particulier, et
jusqu'au moment dfinitif o elle s'accomplit. Ne perdez jamais de
vue que, dans cette grande tentative pour fonder universellement et
effectivement l'ducation populaire, le succs dpend essentiellement de
la moralit des matres et de la discipline des coles. Ramenez, sans
cesse sur ces deux conditions votre sollicitude et vos efforts.
Qu'elles s'accomplissent de plus en plus; que le sentiment du devoir et
l'habitude de l'ordre soient incessamment en progrs dans nos coles;
que leur bonne renomme s'affermisse et pntre au sein de toutes les
familles. La prosprit de l'instruction primaire est,  ce prix, aussi
bien que son utilit.

Recevez, etc.

Le ministre secrtaire d'tat de
l'instruction publique.
_Sign_: GUIZOT.



IV

_Correspondance entre l'abb J.-M. de la Mennais et M. Guizot sur les
coles primaires de la Congrgation de l'instruction chrtienne_.


_1 L'abb J.-M. de la Mennais  M. Guizot_.

Plormel, le 15 octobre 1836.

Monsieur le Ministre,

Je suis heureux d'avoir  renouveler avec vous d'anciens rapports dont
le souvenir me sera toujours bien doux, et qui ont si puissamment
encourag et soutenu mes efforts pour rpandre l'instruction primaire
dans notre Bretagne. J'ai la consolation de voir mes tablissements se
multiplier et prosprer, malgr des difficults de dtail sans cesse
renaissantes et qui fatiguent quelquefois. Cependant elles sont
moins nombreuses et moins vives qu'elles ne l'ont t; on reconnat
gnralement aujourd'hui qu'il n'y a gure d'coles possibles dans nos
communes rurales que celles des frres: aussi,  la fin de la retraite
o je les ai tous runis dernirement, ne m'en est-il pas rest un seul
de disponible, et si chacun d'eux avait t partag en quatre, il n'y en
aurait pas eu encore assez pour satisfaire  toutes les demandes.

Je dois donc m'occuper plus que jamais de peupler mon noviciat, et c'est
toujours l ce qui m'embarrasse; non qu'il ne se prsente des sujets,
mais ce sont presque toujours des jeunes gens qui n'ont rien, qui savent
fort peu de chose au moment o ils arrivent, et qu'il faut garder
longtemps pour qu'ils deviennent capables. Sous certains rapports, leur
pauvret mme est un avantage; leurs moeurs sont plus simples et
plus pures, leur esprit est plus solide; ils n'ont aucune habitude
dispendieuse, aucun got de luxe; ns dans les campagnes, ils y
retournent plus volontiers que d'autres; ils y vivent  moins de frais,
et ils n'aspirent point  un tat plus lev: mais habiller et nourrir
ces pauvres et si excellents enfants, jusqu' ce qu'ils soient en tat
de diriger une cole, c'est une dpense norme; et il serait inutile,
sans doute, de chercher  vous convaincre de la ncessit o je suis,
plus que jamais, de continuer  rclamer de vous des secours. Pour 1836,
vous avez bien voulu m'allouer 3,000 fr.; pour 1837, vous me donnerez
tout ce que vous pourrez me donner, j'en suis sr d'avance: c'est
pourquoi je n'insiste pas pour obtenir davantage, malgr tous les motifs
que j'ai de le dsirer ardemment. Je me confie entirement dans la
bienveillance gnreuse dont vous m'avez honor, et si je me hte
d'y avoir recours, c'est parce qu'il est trs-important pour moi de
recevoir, ds le commencement de 1837, la somme que vous m'accorderez.
En consquence, je vous prie, monsieur le ministre, de l'ordonnancer
le plus tt qu'il vous sera possible, comme vous l'avez fait l'anne
dernire avec tant de bont.

Vous apprendrez avec plaisir que le Finistre, si arrir jusqu'ici, me
demande des coles, depuis que je suis parvenu  y en tablir... une...,
qui a eu un grand succs. A tous ceux qui m'crivent de ce pays-l pour
en avoir de semblables, je rponds: Envoyez-moi des sujets et payez
pour eux; mais cette condition dconcerte. De mme, aux instances
trs-pressantes que l'on me fait de diverses provinces de France pour me
dterminer  y fonder des noviciats, je rponds encore: Envoyez-moi des
sujets et payez pour eux; cette si juste parole ne satisfait personne,
et on abandonne un projet dont l'excution exigerait quelque sacrifice.
D'un autre ct, M. le ministre de la marine a charg M. le prfet du
Morbihan de m'exprimer son dsir d'avoir quelques-uns de mes frres
pour l'instruction des esclaves affranchis de la Martinique et de la
Guadeloupe: je n'ai pas dit _non_, car ce serait une si belle et
si sainte oeuvre! Mais je n'ai pas encore dit _oui_, car la triste
objection revient toujours: o prendre assez de sujets pour suffire
 tant de besoins, et pourquoi les jeter si loin quand on en a si
peu?--Ah! si j'tais aid comme je voudrais l'tre!...

Je suis avec respect,
Monsieur le ministre,
Votre trs-humble et
trs-obissant serviteur,
L'abb J.-M. DE LA MENNAIS.


2 _M. Guizot  l'abb J.-M. de la Mennais_.

Paris, le 8 novembre 1836.

Je vous aiderai avec grand plaisir, monsieur,  continuer l'oeuvre
salutaire que vous poursuivez avec tant de persvrance. Je comprends
toutes vos difficults; mais ne vous plaignez pas, vous les surmonterez;
il n'y a point de travail qui ne soit effac par le succs, et ce n'est
pas  la paix que nous devons prtendre, mais  la victoire. Je vous
allouerai, ds les premiers jours de 1837, 3,000 fr. d'encouragement
pour votre institut de Plormel. Je ne puis le faire plus tt; vous avez
dj reu 3,000 fr. sur l'exercice 1836, et il faut que celui de 1837
soit ouvert pour que je puisse ordonnancer une somme quelconque sur ses
crdits.

Je voudrais avoir de vous quelques dtails sur ce que vous pourriez
faire, si vous tiez aid, vraiment aid, pour l'ducation des
esclaves de nos colonies. Personne n'est plus convaincu que moi que
l'affranchissement n'est possible qu'aprs qu'on aura fait vivre, et
vivre longtemps, ces malheureux dans l'atmosphre religieuse. Dans les
colonies anglaises, Antigue est celle o l'mancipation a le mieux
russi, quoiqu'elle ait t soudaine, parce que les frres Moraves
y taient tablis depuis prs d'un sicle et avaient pris, sur la
population noire, une influence immense. Combien coteraient vos frres?
Combien pourriez-vous en destiner  cette mission? Faudrait-il former
une branche particulire de votre institut? Je voudrais recueillir tous
les renseignements possibles avant d'entamer positivement l'affaire au
ministre de la marine.

Adieu, monsieur; si vous avez besoin de mon appui, croyez qu'il ne vous
manquera pas tant que vous ferez le bien que vous faites  l'ducation
populaire, et recevez l'assurance de mes sentiments les plus distingus.

GUIZOT.



V


_1 M. Jouffroy  M. Guizot_.
Marseille, 6 dcembre 1835.

Monsieur,

Je vous cris quelques lignes de Marseille pour vous informer de mon
heureuse arrive en cette ville. Quoique assez fatigu, je ne suis pas
plus mal qu' mon dpart de Paris, et c'est tout ce que je pouvais
esprer. Je compte partir mardi pour Livourne par le bateau  vapeur. Le
temps est beau, et s'il ne change pas, nous aurons une traverse fort
douce. Si la mer me fatiguait trop, je m'arrterais  Gnes, d'o
j'irais  Pise en voiturin.

Je suis enchant de la valle du Rhne, de Lyon  Avignon; ce sont les
plus belles lignes du monde, et j'aimais jusqu'aux teintes svres que
l'hiver rpandait sur le paysage. La campagne d'Avignon m'a rvl
une nature que je ne connaissais pas et qui m'a caus une impression
inexprimable. Je ne dis rien de la gracieuse valle d'Aix ni de la belle
rade de Marseille; j'tais mieux prpar au spectacle qu'elles m'ont
offert. Il ne m'a pas mu comme la vieille ville des papes et le
magnifique horizon sem de ruines qui l'entoure.

J'espre arriver heureusement  Pise d'o je vous crirai. Je sais que
vous avez eu la bont de m'y mnager une connaissance agrable et utile
dans la personne de M.....; c'est une nouvelle obligation que j'aurai
 votre bienveillance; je la retrouverai l comme  Paris. Je ne vous
dirai pas combien j'en suis touch et reconnaissant; ce sont des choses
qui s'expriment mal. Adieu, monsieur; croyez  mon vieil et invariable
attachement et  mon respectueux dvouement.

JOUFFROY.


2 _M. Jouffroy  M. Guizot_.
Pise, 4 janvier 1836.

Monsieur,

Quoique je sois tabli  Pise depuis quinze jours, je n'ai pas voulu
vous crire avant d'avoir fait connaissance avec ce pays et
ses habitants. J'ai trouv aux bords de l'Arno une temprature
extraordinaire qui, depuis mon arrive, ne s'est pas un moment adoucie;
 plusieurs reprises le fleuve a charri, et le thermomtre est descendu
la nuit  six degrs au-dessous de zro; par un temps pareil, il tait
impossible que le rtablissement de ma sant ft de grands progrs,
et toutefois je me sens beaucoup mieux qu' Paris; le voyage surtout,
quoique pnible, m'a fait le plus grand bien; tant que j'ai t en
mouvement, je me suis parfaitement port, et je n'ai retrouv le
sentiment de ma faiblesse que dans le repos. Je suivrai cette
indication, et quand la temprature sera devenue meilleure, je ferai de
nombreuses excursions dans les environs de Pise; j'espre  l'aide de ce
rgime, et sous un ciel qui ne peut manquer prochainement de s'adoucir,
atteindre le but de mon voyage. Je ne vous demande point pardon d'entrer
dans ces dtails; vous m'avez trop prouv l'intrt que vous vouliez
prendre  ma sant pour que j'hsite  vous les donner.

J'ai reu ici l'accueil le plus aimable et le plus amical de tous
les professeurs de l'universit que j'ai visits. Je me suis
particulirement li avec M. Rosellini, qui poursuit avec zle et aux
frais du grand-duc la publication de son grand ouvrage sur les monuments
de l'gypte et de la Nubie; avec M. Rosini, l'un des potes et des
prosateurs les plus distingus de l'Italie, l'auteur de la _Monaca di
Monza_ qui a balanc dans ce pays l'immense succs du roman de Manzoni;
enfin avec M. Requoli, lve de Dupuytren, et le premier chirurgien de
l'Italie depuis la mort de Vacca. Ces trois hommes occuperaient en tous
pays un rang lev, et ne ngligent rien pour me rendre le sjour de
Pise agrable et facile. Tous trois sont professeurs  l'universit,
qui compte dans son sein d'autres hommes de mrite; malheureusement le
professeur de philosophie est un vieux prtre moiti scolastique et
moiti condillaciste, tout  fait inabordable.

Mon esprance de rencontrer dans la bibliothque de Pise quelques
manuscrits intressants pour l'histoire de la philosophie franaise dans
le moyen ge s'est tout  fait vanouie. Les Florentins victorieux ont
dpouill les Pisans de tous les monuments littraires que ceux-ci
possdaient, et la bibliothque de Pise, compose de 50,000 volumes,
est tout  fait moderne et ne contient aucun manuscrit. J'en serai donc
rduit  parcourir les catalogues des bibliothques de Florence quand
j'irai visiter cette dernire ville, et peut-tre y dcouvrirai-je
quelque chose. En attendant je recueille des renseignements sur l'tat
de l'instruction publique en Toscane; mais je crains bien qu'il n'ait
fort peu chang depuis M. Cuvier. Toutefois, veuillez me dire, ou me
faire dire par M. Dubois, jusqu' quel point de telles recherches
pourraient vous tre utiles, et dans quel sens elles devraient tre
particulirement diriges.

La rigueur de la saison ne m'a pas encore permis de travailler
srieusement; mais, quand viendra le beau temps, j'espre mener  bien
mon travail sur Reid. J'attends avec impatience les discussions de la
Chambre sur la politique extrieure; je compte sur bien des lgrets
de la part de nos avocats; mais aprs les tristes dbats sur notre
tat intrieur qui ont rempli, avec tant de dangers pour le pays, les
dernires sessions, ce sera un grand progrs de voir enfin la Chambre
s'occuper de nos vritables affaires qui sont celles du dehors, dt-elle
s'y montrer trs-ignorante et trs-faible, comme je m'y attends.
L'attention de la France une fois dtourne d'elle-mme, les passions se
calmeront, et nous entrerons enfin dans une vie politique rgulire. Je
regrette beaucoup sous ce rapport la session qui va s'ouvrir; je crois
que j'aurais pris quelque part aux discussions; mais nos vritables
intrts ne manqueront pas de reprsentants et je jouirai de loin de vos
victoires.

Adieu, monsieur; veuillez croire  mon vieil et bien constant et bien
vritable attachement.

JOUFFROY.



VI

_Rapport au roi Louis-Philippe sur la cration d'une chaire de droit
constitutionnel dans la Facult de droit de Paris_.

Paris, le 22 aot 1834.

Sire,

Une somme de 25,000 fr. a t porte au budget de 1835 pour crations
nouvelles dans l'enseignement des facults du royaume. L'objet de
quelques-unes de ces crations tait indiqu dans le rapport que j'ai
eu l'honneur de prsenter  Votre Majest, sous la date du 31 dcembre
1833:

On se plaint que l'enseignement du droit est incomplet... Plusieurs
facults rclament des chaires de droit administratif;... et il n'en est
pas une o soit enseign notre droit constitutionnel franais, ancien et
moderne... Cependant le gouvernement sous lequel nous vivons aujourd'hui
appelle tant de citoyens  prendre part aux affaires de l'tat,  celles
du dpartement et de la commune, qu'on ne saurait trop dsirer que la
partie de notre lgislation qui se rattache  l'exercice des droits
politiques et aux attributions des divers pouvoirs soit explique et
commente, au moins dans nos principales coles. De tels cours, faits
par des hommes d'exprience et d'une haute raison, pourraient devenir
d'un grand intrt social. Je crois donc qu'il est urgent de faire
quelques essais en ce genre.

Le crdit demand fut allou par les Chambres, dans des vues conformes
 celles que Votre Majest avait daign approuver. J'ai d, en
consquence, m'occuper du lieu le plus convenable au premier essai de
cet enseignement, de son objet prcis, de la forme qu'il doit avoir et
du rang qu'il doit prendre dans l'ordre des tudes.

Bien que l'tablissement d'un cours de droit constitutionnel soit
un fait entirement nouveau dans nos coles, il peut d'autant plus
facilement y tre introduit que le principe de cet enseignement avait
t reconnu ds l'origine par les dcrets constitutifs des facults de
droit, et spcialement par celui du 21 septembre 1804, qui statuait,
article 10:

Dans la deuxime et dans la troisime annes, outre la suite du Code
des Franais, on enseignera le droit public franais et le droit civil
dans ses rapports avec l'administration publique.

Mais cette promesse resta strile sous l'Empire. Il en fut de mme sous
la Restauration. Dans le dveloppement momentan que reut la Facult
de Paris, par l'ordonnance du 24 mai 1819, le droit public franais fut
rduit  une chaire de droit administratif qui elle-mme fut bientt
supprime. Il appartient au gouvernement de Votre Majest de faire, sur
ce point, ce qu'on a toujours redout, et d'enseigner hautement les
principes de libert lgale et de droit constitutionnel qui sont la base
de nos institutions.

Un tel enseignement, sans doute, ne peut s'improviser dans toutes les
coles  la fois; mdiocre, il serait inutile, ou mme nuisible. Il
veut des hommes suprieurs qui puissent le donner avec l'autorit de la
conviction et du talent. Qu'une seule chaire de ce genre soit cre et
dignement remplie, elle exercera bientt une grande influence.

Ce point reconnu, Sire, il ne peut y avoir de doute sur le lieu de cette
premire cration. C'est dans l'cole de droit de Paris, c'est au centre
mme de l'enseignement le plus actif et le plus complet qu'on doit
ouvrir ce cours nouveau et appeler tout le monde  le juger.

Quant  son objet et  sa forme, ils sont dtermins par le titre mme:
c'est l'exposition de la Charte et des garanties individuelles comme des
institutions politiques qu'elle consacre. Ce n'est plus l, pour nous,
un simple systme philosophique livr aux disputes des hommes; c'est une
loi crite, reconnue, qui peut et doit tre explique, commente, aussi
bien que la loi civile ou toute autre partie de notre lgislation. Un
tel enseignement,  la fois vaste et prcis, fond sur le droit public
national et sur les leons de l'histoire, susceptible de s'tendre
par les comparaisons et les analyses trangres, doit substituer, aux
erreurs de l'ignorance et  la tmrit des notions superficielles, des
connaissances fortes et positives.

A mes yeux, c'est dans la pleine franchise et l'tendue de ce cours
que se trouvera son efficacit. Comme le droit constitutionnel est
maintenant parmi nous une vraie science dont les principes sont
dtermins et les applications journalires, il n'a point de
consquences extrmes qu'on doive craindre, ni de mystres qu'on doive
cacher; et plus l'exposition faite par un esprit lev sera complte et
approfondie, plus l'impression en sera paisible et salutaire.

Mais, par cette raison mme, Votre Majest jugera sans doute que cet
enseignement nouveau ne saurait tre ajout comme un simple ornement 
l'cole de droit de Paris, et qu'il y doit tre incorpor comme partie
intgrante des tudes.

Dj, depuis 1804, des objets nouveaux d'enseignement, que ne comprenait
pas la premire organisation, furent,  diverses poques, ajouts aux
anciens cours, et sont devenus obligatoires pour les lves. Ainsi,
l'ordonnance du 4 novembre 1820 prescrivit de suivre, dans la troisime
anne, indpendamment du cours de Code civil, un cours de Code
commercial et un cours de droit administratif. Un rglement du 5
mai 1829 dcida galement que le droit administratif ferait partie
ncessaire du second examen de licence. Par les mmes motifs et par une
considration plus haute encore, le cours de droit constitutionnel doit
tre rendu obligatoire, en troisime anne, pour les aspirants  la
licence, dans la Facult de droit de Paris, et le second examen de
licence devra comprendre une preuve spciale sur les objets du nouveau
cours.

Il rsultera de ces diverses dispositions que le titre de licenci en
droit sera plus lev, plus difficile  obtenir dans la Facult de Paris
que dans les autres facults du royaume. Mais une semblable ingalit
existe dj entre les facults o l'enseignement du droit administratif
fait partie des cours et celles o il n'a pas lieu. D'ailleurs, ce qu'il
importe surtout, c'est d'amliorer ce qui prospre dj et d'tablir
quelque part le modle d'un enseignement tendu et bien dirig, sauf 
multiplier ensuite, sur les divers points de la France, une cration
heureusement prouve.

J'ai l'honneur de proposer, en consquence,  Votre Majest, de vouloir
bien donner son approbation au projet d'ordonnance ci-joint.

Je suis avec le plus profond respect,
Sire,
De Votre Majest,
Le trs-humble et trs-obissant
serviteur et fidle sujet,

GUIZOT.



VII

_M. Auguste Comte  M. Guizot_.
Paris, le samedi 30 mars 1833.

Monsieur,

Quoique, depuis plus de trois semaines, je diffre  dessein de vous
crire, je dois d'abord vous demander sincrement pardon de vous
entretenir d'affaires si peu de temps aprs la perte cruelle et
irrparable que vous venez d'prouver, et  laquelle je compatis
vivement. Mais, comme, d'aprs ce que vous aviez bien voulu m'annoncer
dans notre dernire entrevue, c'tait vers le commencement de mars que
devait tre examine dfinitivement la proposition que j'ai eu l'honneur
de vous soumettre le 29 octobre dernier, sur la cration d'une chaire
_d'histoire gnrale des sciences physiques et mathmatiques_ au Collge
de France, je craindrais, en gardant plus longtemps le silence  cet
gard, de donner lieu de croire que j'aurais renonc  ce projet.

Il serait dplac, monsieur, de rappeler ici, mme sommairement, les
diverses considrations principales propres  faire sentir l'importance
capitale de ce nouvel enseignement, et sa double influence ncessaire
pour contribuer  imprimer aux tudes scientifiques une direction plus
philosophique, et pour combler une lacune fondamentale dans le systme
des tudes historiques: c'est, ce me semble, le complment vident et
indispensable de la haute instruction, surtout  l'poque actuelle. Je
m'en rfre  cet gard  ma note du 29 octobre; ou, pour mieux dire,
monsieur, je m'en rapporte  votre opinion propre et spontane sur une
question que la nature de votre esprit et de vos mditations antrieures
vous met plus que personne en tat de juger sainement. Car, je vous
avoue, monsieur, que ce  quoi j'attache le plus d'importance dans
cette affaire, c'est que vous veuilliez bien la dcider uniquement
par vous-mme,  l'abri de toute influence, en usant de votre droit 
l'gard du Collge de France qui se trouve heureusement, et par la loi,
et par l'usage, hors des attributions du conseil d'instruction publique.
Les deux seuls savants qui fassent actuellement partie de ce conseil,
quoique distingus d'ailleurs dans leurs spcialits, sont, en effet,
par une singulire concidence, gnralement reconnus dans le monde
scientifique comme parfaitement trangers  tout ce qui sort de la
sphre propre de leurs travaux, et comme pleinement incomptents en tout
ce qui concerne la philosophie des sciences et l'histoire de l'esprit
humain. Il y aurait, monsieur, je dois le dire avec ma franchise
ordinaire, plus que de la modestie, dans une intelligence comme la
vtre,  subordonner votre opinion  la leur sur une question de la
nature de celle que j'ai eu l'honneur de soulever auprs de vous. Si
vous pouvez  ce sujet recueillir des conseils utiles, ce n'est pas du
moins de la part de vos conseillers officiels.

Comme depuis cinq mois, vous avez eu certainement le loisir d'examiner
cette affaire avec toute la maturit suffisante, sans tre importun de
mes instances, je crois pouvoir enfin, monsieur, sans tre indiscret,
rclamer  cet gard votre dcision dfinitive. Je suis loin de me
plaindre de la situation prcaire et parfois misrable dans laquelle
je me suis toujours trouv jusqu' prsent, car je sens combien elle a
puissamment contribu  mon ducation. Mais cette ducation ne saurait
durer toute la vie, et il est bien temps,  trente-cinq ans, de
s'inquiter enfin d'une position fixe et convenable. Les mmes
circonstances qui ont t utiles (et  mon avis indispensables
ordinairement) pour forcer l'homme  mrir ses conceptions et  combiner
profondment le systme gnral de ses travaux, deviennent nuisibles par
une prolongation dmesure, quand il ne s'agit plus que de poursuivre
avec calme l'excution de recherches convenablement traces. Pour un
esprit tel que vous connaissez le mien, monsieur, il y a, j'ose le dire,
un meilleur emploi de son temps, dans l'intrt de la socit, que de
donner chaque jour cinq  six leons de mathmatiques. Je n'ai pas
oubli, monsieur, que, dans les conversations philosophiques trop rares
et si profondment intressantes que j'ai eu l'honneur d'avoir avec
vous autrefois, vous avez bien voulu m'exprimer souvent combien vous me
jugeriez propre  contribuer  la rgnration de la haute instruction
publique, si les circonstances vous en confraient jamais la direction.
Je ne crains pas, monsieur, de vous rappeler aujourd'hui cette
disposition bienveillante et d'en rclamer les effets lorsqu'il s'agit
d'une cration, qui, abstraction faite de mon avantage personnel,
prsente en elle-mme une utilit scientifique incontestable et du
premier ordre, et qui se trouve en une telle harmonie avec la nature de
mon intelligence et des recherches de toute ma vie qu'il serait, je
crois, fort difficile aujourd'hui qu'elle pt convenir  aucune autre
personne.

J'espre, monsieur, que vous ne trouverez pas dplace mon insistance 
cet gard aprs un si long dlai. Vous n'ignorez pas que, bien que ce
projet ft pleinement arrt dans mon esprit avant votre ministre, je
n'ai point essay de le soumettre  votre prdcesseur, par la certitude
que j'avais de n'en tre pas compris, et il est plus que probable que la
mme raison m'empchera galement d'en parler  votre successeur. Vous
concevez donc, monsieur, qu'il est de la dernire importance pour moi
de faire juger cette question pendant que le ministre de l'instruction
publique est occup, grce  une heureuse exception, par un esprit de
la trempe du vtre et dont j'ai le prcieux avantage d'tre connu
personnellement.

Comme cette fonction ne prsente heureusement aucun caractre politique,
je ne pense pas qu'on puisse trouver, dans le systme gnral du
gouvernement actuel, aucun motif de m'exclure, malgr l'incompatibilit
intellectuelle de ma philosophie positive avec toute philosophie
thologique ou Mtaphysique, et par suite avec les systmes politiques
correspondants. Dans tous les cas, cette exclusion ne saurait offrir
l'utilit d'arrter mon essor philosophique qui est maintenant trop
caractris et trop dvelopp pour pouvoir tre touff par aucun
obstacle matriel, dont l'effet ne pourrait tre au contraire que d'y
introduire, par le ressentiment involontaire d'une injustice profonde,
un caractre d'irritation contre lequel je me suis soigneusement tenu
en garde jusqu'ici. Comme je ne pense pas que les vexations purement
gratuites et individuelles se prsentent  l'esprit d'aucun homme
d'tat, dans quelque systme que ce soit, je dois donc tre pleinement
rassur  cet gard. Si cependant, monsieur, quelque motif de ce genre
contrariait ici l'effet de votre bienveillance, je ne doute pas que vous
ne crussiez devoir me le dclarer franchement, par la certitude que vous
auriez que je vous connais trop bien pour ne pas regarder un esprit
aussi lev que le vtre comme parfaitement tranger  toute difficult
de cette nature.

Je ne pense pas non plus avoir aucun obstacle  rencontrer dans les
considrations financires, car le budget du Collge de France me semble
actuellement pouvoir comporter aisment cette nouvelle dpense sans
aucune addition de fonds, la chaire d'conomie politique ne devant
point probablement tre rtablie,  cause du caractre vague et de la
conception irrationnelle de cette prtendue science, telle qu'elle est
entendue jusqu'ici. Dans tous les cas, il est ncessaire d'abord de
reconnatre en principe la convenance du cours d'histoire des sciences
positives, sans y mler aucune question d'argent. Je puis d'autant plus
faciliter une telle dcision que je consentirais volontiers  faire ce
cours sans aucun traitement jusqu' ce que la Chambre et allou des
fonds spciaux, si le budget tait rellement insuffisant.

Par ces divers motifs, j'espre, monsieur, que vous voudrez bien
m'assigner prochainement une dernire entrevue pour me faire connatre,
au sujet de cette cration, votre dtermination dfinitive, soit dans un
sens, soit dans un autre. J'ai besoin de n'tre pas tenu plus longtemps
en suspens  cet gard, afin de pouvoir donner suite, si une telle
carrire m'tait malheureusement ferme, aux dmarches susceptibles,
dans une autre direction, de me conduire  une position convenable, ce
qui est devenu maintenant pour moi, aprs une insouciance philosophique
aussi prolonge, un vritable devoir.

J'ai ddaign, monsieur, d'employer, auprs d'un homme de votre valeur,
les procds ordinaires de sollicitations indirectes et de patronages
plus ou moins importants que j'eusse pu nanmoins mettre en jeu tout
comme un autre. C'est moi seul, monsieur, qui m'adresse  vous seul. Il
s'agit ici d'une occasion unique de m'accorder une position convenable,
sans lser aucun intrt, et en fondant une institution d'une haute
importance scientifique, susceptible, je ne crains pas de le dire,
d'honorer  jamais votre passage au ministre de l'instruction publique.
Je crois donc pouvoir compter sur l'preuve dcisive  laquelle je
soumets ainsi votre ancienne bienveillance pour moi et votre zle pour
les vritables progrs de l'esprit humain.

Veuillez agrer, monsieur, l'assurance bien sincre de la respectueuse
considration de Votre dvou serviteur,

Auguste COMTE.
N 459, rue Saint-Jacques.

_P.-S._ Je vous prie, monsieur, de vouloir bien accepter l'hommage
du premier volume de mon _Cours de philosophie positive_, dont j'ai
l'honneur de vous envoyer ci-joint un exemplaire. La publication de cet
ouvrage, que les dsastres de la librairie avaient suspendue pendant
deux ans, va maintenant tre continue sans interruption par un autre
diteur. Je m'empresse de profiter de la premire disponibilit de
quelques exemplaires pour satisfaire le dsir que j'avais depuis si
longtemps de soumettre ce travail  un juge tel que vous.



VIII

_M. Lakanal  M. Guizot_.
Mobile,--tat d'Alabama, 16 juillet 1835.

Excellence,

Mon grand travail en deux volumes sur les tats-Unis, avec la traduction
anglaise en regard du texte, est sous presse, et vous y tes clbr
plusieurs fois: d'abord, en traitant de l'tat de l'instruction publique
aux tats-Unis, compar  celui o elle se trouve en France et en
Angleterre; votre loge nat du sujet, aussi naturellement que la fleur
sort de sa tige; vous tes le moderne restaurateur de l'instruction
publique dans notre belle patrie: cette vrit est connue et non
conteste, mme dans les journaux; j'ai sous les yeux celui des
_Connaissances utiles_, l'_Abeille amricaine_, et le _Moniteur de
la Nouvelle-Orlans._ Voire cours d'histoire est devenu une poque
mmorable dans les annales de notre Universit. Vos ouvrages
historiques, qu'on tudie aprs les avoir lus, prsentent cette partie
de nos connaissances comme l'avait conue l'orateur romain, comme
le prcepteur, comme l'institutrice de la vie, _magistra vitae_. En
traitant de l'tat actuel de la lgislation aux tats-Unis, en France
et en Angleterre, j'ai occasion de signaler les orateurs qui priment au
congrs, au parlement et  la tribune, et certes je ne puis pas omettre
l'orateur dont le beau talent d'improvisateur protge les saines
doctrines qui dirigent le gouvernement actuel de la France. J'ai, avec
tous les bons esprits, l'intime conviction que si le gouvernement
s'tait lanc dans toute autre direction, s'il avait imprim une
toute autre tournure aux affaires publiques, la France aurait subi de
nouvelles rvolutions, depuis les journes de juillet; il suffit, pour
en tre convaincu, de connatre le caractre inquiet et mobile de la
gnralit des Franais, et l'esprit qui rgit les cabinets de l'Europe.
La France foule, dmembre, aurait t envahie pour la troisime fois.

Les tumultueux dbats mus, de toutes parts, aux tats-Unis  l'occasion
du trait des vingt-cinq millions, forment un appendice remarquable dans
mon ouvrage. Les orateurs de l'opposition, qui ont trait cette question
 la tribune, se sont placs dans une fausse position. Ils ont mal jug
les Amricains. Ils ont ignor ou feint de mconnatre l'tat moral de
ces contres  demi-civilises. En gnral, les habitants des tats-Unis
ne forment pas un corps de nation proprement dit, un peuple homogne.
Les fondateurs du gouvernement fdral reposent tous dans la tombe,
et leurs descendants ne forment que la partie la plus exigu de la
population gnrale; celle-ci se compose d'Irlandais, d'Allemands, de
Suisses, d'Espagnols, d'Italiens, de Polonais, de Franais, etc.
Jackson lui-mme, n Amricain, n'avait que huit ans  l'poque de
la proclamation de l'Indpendance, tant n le 7 mars 1767. Tous ces
peuples, si divers d'esprit, de moeurs, d'habitudes, de langage,
jouissent ici d'une libert semi-sauvage que les lois ne refrnent
jamais, et se donnent, de prfrence, un chef vieux soldat, qui, toute
sa vie, a cultiv ses champs dans le Tennessee, ou pourchass de
misrables sauvages dans les forts. Croit-on, espre-t-on qu'un tel
homme, dur de caractre, traitera les affaires publiques comme nos
courtisans et nos acadmiciens? Jackson, soldat trs-despote, comme il
l'a prouv  Pensacola et  la Nouvelle-Orlans, passe  pieds joints
sur toutes les convenances, par habitude et non par mauvaise intention;
il est bien plac  la tte d'un peuple nouveau et peu avanc dans
la carrire de la civilisation. Cette vrit est bien connue par M.
Livingston lui-mme: ce citoyen avait t charg par la lgislature de
la Louisiane de la rdaction d'un code de lois; j'tais,  cette
poque, prsident de l'Universit de la Nouvelle-Orlans, et je vivais
trs-familirement, et mme dans une sorte d'intimit, avec Livingston,
Je lui crivis pour lui signaler une foule de lacunes dans son travail;
sa rponse fut, et il ne l'a pas certainement oublie, _que ce code
bauch suffisait, pour le moment,  un peuple nouveau, conome et
laborieux, et qui ne possdait encore que les tablissements ncessaires
aux premiers besoins de la vie_. Le peuple amricain a, dans ses
habitudes et son langage, quelque chose de trop pre et de trop vert
pour pouvoir dcouvrir rien d'offensant pour les Franais dans le
message de son prsident. J'atteste que je n'ai pas rencontr un seul
Amricain de marque qui, retranch comme ils le sont tous derrire leurs
habitudes, ait pu rien dcouvrir d'offensant, pour les Franais, dans le
message de Jackson. L'excessive susceptibilit franaise doit faire des
concessions  un peuple dont les formes et le langage sont naturellement
austres et mme acerbes. On ne traite pas affaires, politiques 
Samarkande comme  Paris,  Sparte comme  Athnes, aux beaux jours du
sicle de Pricls. Le passage incrimin est, si l'on peut s'exprimer
ainsi, un fruit du cru. Jackson ne traite pas autrement avec les
autorits constitues des tats-Unis, et probablement avec les cabinets
de l'Europe, qui ont le bon esprit de ne pas s'en fcher. Voyez les
messages relatifs  la Banque, et surtout aux troubles qui ont agit
les Carolines: toutes ces discussions, o le Snat accuse le prsident
d'avoir viol la constitution, o le prsident proteste contre le Snat,
o Jackson menace de contraindre, par la force, les tats du Sud,
o l'on lui rpond en lui prodiguant les qualifications de nouveau
_Robespierre_, de second _Marat_, ne laissent aprs elles aucune
irritation, et ne troublent nullement la grande famille. On est tolrant
aux tats-Unis, et l'ambition ne fait pas fermenter les ttes des
membres du congrs, pour supplanter les ministres. On a t gnralement
fort surpris, dans ces contres, de ne voir attaquer le trait que par
les libraux, ou soi-disant tels, et par les lgitimistes avec. Les
Amricains, dans leur gros bon sens, ont jug que l'attaque contre le
trait de Jackson n'tait que la raison ostensible, et que la vritable
tait dirige contre le ministre, et l'on formule ainsi toutes les
rcriminations du parti libral par ces mots: _te-toi de l que je m'y
mette_. Quant aux lgitimistes,  visire leve, ils rappellent, dans
leurs voeux pour l'_conomie_ et leur appel  la _dignit nationale_, la
rflexion de Laocoon  la vue du cheval de Troie: _Timeo Danaos et dona
ferentes._

En rsum:

1. Le langage du peuple des tats-Unis, tel qu'il s'est form, tel qu'il
est constitu, diffre essentiellement de celui d'un peuple parvenu 
son dernier degr de civilisation.

2. Jackson a cd  l'impulsion que lui a donne Livingston dans
plusieurs lettres qui ont t publies textuellement dans tous les
journaux de l'Amrique.

3. Le message donne au peuple franais de grands loges qui doivent bien
affaiblir l'impression dfavorable produite par l'article incrimin.

4. Le gouvernement franais a fait justice de l'inconsidr agent
diplomatique donneur de mauvais conseils.

5. Et ne doit-on pas faire entrer en ligne de compte, et par forme de
compensation, les rflexions pesantes tombes sur Jackson du haut de la
tribune?

Partant, je crois, avec les Amricains et mme les Franais qui habitent
ce pays, que _justice est faite_.

Je ne vous parle plus de moi. Je crois cependant que, connaissant  fond
les tats-Unis et les rgions environnantes, que, possdant surtout
l'anglais et l'espagnol, et la langue est une sorte de consanguinit
entre les peuples, je pourrais vous tre utile, robuste et bien portant
comme je suis, et tout dvou  votre gouvernement, auquel j'ai offert
mes hommages aux premiers jours de son installation. Je ne vous
importunerai plus jamais, et je me bornerai, dans ma solitude,  me
plaindre  la nature de ce que, m'ayant rempli toute ma vie du dsir de
servir ma patrie, elle m'en a refus les moyens.

J'ai l'honneur d'tre,
De Votre Excellence,
Le trs-humble et trs-obissant serviteur,

_Sign_: LAKANAL.

Doctrinaire dans l'ancienne acception, et pour toujours dans la
nouvelle. Il dfendrait, le cas chant, les nouveaux doctrinaires,
comme il dfendit, dans des jours d'orage, le vnrable gnral des
doctrinaires, menac de la mort et cach chez moi, jusqu'au moment o
je pus, non sans peine et sans efforts, le produire au grand jour et le
placer.



IX

_Rapports au roi Louis-Philippe sur la publication d'une Collection des
Documents indits relatifs  l'histoire de France_.

(31 dcembre 1833 et 27 novembre 1834.)


1 _Extrait du rapport au Roi sur le budget du ministre de
l'instruction publique pour l'exercice de_ 1835.

Sire,

.....Depuis quinze ans environ l'tude des sources historiques a repris
une activit nouvelle. Des hommes d'un esprit clairvoyant, d'une science
rare, d'une constance laborieuse, ont pntr, les uns dans le vaste
dpt des archives du royaume, les autres dans les collections de
manuscrits de la Bibliothque royale; quelques-uns ont pouss
leurs recherches jusque dans les bibliothques et les archives ds
dpartements. Partout il a t prouv, ds les premiers essais, en
fouillant au hasard, que de grandes richesses taient restes enfouies.
Les efforts ont redoubl, et l'on a pas tard  obtenir des dcouvertes
aussi importantes qu'inattendues, de vritables rvlations qui
clairent d'un jour nouveau tels ou tels vnements, tels ou tels
sicles de notre histoire;  ce point qu'il est peut-tre permis
d'avancer que les manuscrits et monuments originaux, qui ont t jusqu'
prsent mis au jour, ne surpassent gure en nombre ni en importance ceux
qui sont rests indits.

Depuis que ce fait est constat, il ne se passa pas un jour sans que les
hommes jaloux des progrs de la science et de la gloire littraire de la
France n'expriment le regret de voir l'exploitation d'une mine si riche
abandonne  des individus isols, dont les plus grands efforts ne
peuvent produire que des rsultats partiels et borns.  la vrit,
parmi ces explorateurs volontaires, il faut distinguer l'Acadmie des
inscriptions qui travaille  recueillir diverses sries de monuments
relatifs  notre histoire nationale. Mais Votre Majest a pu se
convaincre, il y a quelques instants, de l'extrme exigut des
ressources dont l'Acadmie dispose pour la publication de ces recueils,
et de la lenteur qui en rsulte invitablement. Aussi, quelle que soit
l'excellence de ses travaux, ils sont insuffisants pour calmer les
regrets et satisfaire les dsirs de ceux qui voudraient entrer en
possession de tant de trsors, encore inutiles ou ignors.

Le besoin de voir mettre un terme  ces efforts isols commence  tre
si vivement senti que quelques personnes se sont rcemment formes en
socit pour tenter de concentrer et de coordonner les recherches de
tous les hommes qui se vouent  ce genre de travaux[16]. J'espre que
cette socit n'aura pas fait un vain appel aux amis de la science; je
m'associe  ses efforts; mais je ne puis me dissimuler que, lors mme
qu'elle parviendrait  disposer de ressources plus considrables qu'il
n'est permis de le supposer, son action ne serait encore que partielle,
et ses publications n'embrasseraient que quelques sries de monuments.

[Note 16: La Socit de l'histoire de France, fonde en juin 1833,
compte dj plus de deux cents membres, et a dj fait, indpendamment
de son _Bulletin_ qui parait tous les mois, plusieurs publications
importantes.]

Au gouvernement seul il appartient, selon moi, de pouvoir accomplir
le grand travail d'une publication gnrale de tous les matriaux
importants et encore indits sur l'histoire de notre patrie. Le
gouvernement seul possde les ressources de tout genre qu'exige cette
vaste entreprise. Je ne parle mme pas des moyens de subvenir aux
dpenses qu'elle doit entraner; mais, comme gardien et dpositaire de
ces legs prcieux des sicles passs, le gouvernement peut enrichir
une telle publication d'une foule d'claircissements que de simples
particuliers tenteraient en vain d'obtenir. C'est l une oeuvre
toute librale et digne de la bienveillance de Votre Majest pour la
propagation de l'instruction publique et la diffusion des lumires.

Mais chaque jour de retard rend la tche plus difficile: non-seulement
les traditions s'effacent et nous enlvent en s'effaant bien des moyens
de complter et d'interprter les tmoignages crits; mais les monuments
eux-mmes s'altrent matriellement. Il est une foule de dpts, surtout
dans les dpartements, o les pices les plus anciennes s'garent ou
deviennent indchiffrables, faute de soins ncessaires  leur entretien.
Je crois donc qu'il est urgent que l'entreprise soit mise  excution,
et qu'elle reoive immdiatement une assez grande extension.

Une des premires oprations serait de dresser un inventaire des
richesses palographiques de tous les dpartements. Les recherches
seraient faites dans deux sortes d'tablissements; d'abord dans les
bibliothques communales, en second lieu dans les dpts d'archives,
soit communales, soit dpartementales. Je sais dj qu'il est plusieurs
bibliothques qui pourraient tre exploites avec grand profit, et
presque toutes offriraient quelque chose  recueillir. Ce sont surtout
des claircissements sur l'histoire des localits, des particularits
toutes provinciales, que fourniraient ces bibliothques. Malgr les
ravages qui, depuis quarante ans, ont produit, dans la plupart de ces
dpts, d'irrparables lacunes, on peut encore y faire une abondante
moisson. Il en est mme qui, par un heureux hasard, ont t prservs
du pillage; et quand le sort a voulu que ce ft dans une de ces villes,
anciennes capitales d'importantes provinces, telles que Dijon ou Lille
par exemple, on sent combien de faits prcieux doivent y rester enfouis.
Il est telle de ces villes qui peut nous offrir une correspondance non
interrompue avec tous nos souverains pendant cinq ou six sicles, telle
autre qui possde plus de deux ou trois mille chartes, plus de dix
mille pices de tout genre, non-seulement indites, mais inconnues des
palographes, et dont aucune analyse, aucun catalogue, n'a encore
rvl l'importance. En un mot, les bibliothques et les archives
dpartementales deviendraient probablement une des sources o seraient
puiss les plus nombreux matriaux de cette grande publication.

Le dpartement des manuscrits de la Bibliothque royale serait galement
fouill, et fournirait une masse de documents originaux, dont il serait
difficile de calculer l'importance. Les collections dites de _Colbert_,
de _Brienne_, de _Dupuy_, de _Gaignires_, et tant d'autres qu'il
serait trop long d'numrer, n'ont encore t pour ainsi dire
qu'entr'ouvertes. L sont ensevelis des correspondances, des mmoires,
des crits de toute espce, reflets vivants de tous les sicles,
rpertoires des jugements que chaque poque a ports sur elle-mme.
Aucun autre dpt n'est plus riche que la Bibliothque royale en
matriaux pour cette sorte d'histoire qu'on peut appeler contemporaine,
histoire qui ne consiste pas moins dans la rvlation des ides que dans
celle des faits.

Les archives du royaume, au contraire, jetteraient de vives lumires sur
telles ou telles circonstances d'vnements dfigurs par la tradition.
On y puiserait des rectifications importantes, des renseignements
curieux sur tous les faits sociaux qui laissent de leur passage une
trace officielle et authentique. Il est aussi, dans le dpt des
archives, des trsors qu'on ne serait pas tent d'y chercher, tels
que des correspondances diplomatiques, des traits de politique, des
fragments d'histoire. Ainsi, en rsum, bibliothques et archives des
dpartements, Bibliothque royale et bibliothques secondaires de Paris,
archives du royaume, tels seraient les principaux tablissements dont il
s'agirait de produire les richesses au grand jour.

Mais il est une autre source historique plus abondante encore peut-tre,
et jusqu'ici plus inconnue. Les dpts dont je viens de parler sont
publics; le gouvernement ne ferait qu'en extraire et rendre plus
abordable  tous les lecteurs ce que, avec de grands efforts sans doute,
les particuliers peuvent accomplir par eux-mmes. Le bienfait serait
immense, mais le gouvernement doit faire davantage. Il possde
d'autres archives dont lui seul dispose, et dont il peut, sans aucun
inconvnient, communiquer, en partie du moins, les inapprciables
trsors: je veux parler des archives des diffrents ministres, et
notamment du ministre des affaires trangres.

Jusqu'ici, tantt la nature du gouvernement, tantt de justes
convenances, ont rendu ces grands dpts  peu prs inaccessibles; mais
la sparation est si profonde entre notre temps et les temps passs,
la politique de notre poque est si peu solidaire de celle des sicles
antrieurs, que le gouvernement peut, sans crainte et sans scrupule,
associer le public  une partie de ces richesses historiques.

En s'arrtant vers le commencement du dernier sicle, non-seulement
l'intrt de l'tat, mais l'intrt des familles, ne pourront souffrir
la moindre atteinte.

videmment les faits, les documents antrieurs au rgne de Louis
XV n'appartiennent plus  la politique, mais  l'histoire, et rien
n'empche plus de publier ceux qui mritent la publicit.

En exploitant ainsi avec sagesse les archives des divers ministres, et
surtout celles des affaires trangres, qui sont dans un ordre parfait,
la publication que j'ai l'honneur de proposer  Votre Majest sera un
monument tout  fait digne d'elle et de la France.

L'histoire des villes, des provinces, des faits et des usages locaux
sera claire par les bibliothques et les archives dpartementales;
l'histoire gnrale des ides, des usages, des moeurs et des rites par
les manuscrits des grandes bibliothques de Paris, par les archives du
royaume; enfin l'histoire particulire des traits et des ambassades par
les archives des affaires trangres; celle de la lgislation et des
grands procs par les archives du Parlement; celle des siges, des
batailles, de la marine et des colonies par les archives de la guerre et
de la marine.

Je ne puis, dans cet expos, offrir  Votre Majest qu'un sommaire, une
bauch incomplte de l'entreprise que je soumets  Son approbation.
Je souhaite que les rsultats que je ne puis que faire entrevoir, mais
qu'on serait assur d'atteindre, justifient aux yeux de Votre Majest et
 ceux des Chambres ma demande d'une allocation extraordinaire. Si ce
crdit est accord, j'aurai l'honneur de prsenter  Votre Majest un
plan plus dtaill de cette grande publication nationale, et de lui
soumettre les moyens d'excution les plus propres  en assurer le
succs.

Je suis avec le plus profond respect,
Sire,
De Votre Majest,
Le trs-humble et trs-obissant
serviteur et fidle sujet,

Paris, 31 dcembre 1833. Le ministre secrtaire
d'tat au dpartement de l'instruction publique,

GUIZOT.


2. _Rapport au Roi sur les Mesures prescrites pour la recherche et la
publication des Documents indits relatifs  l'histoire de France_.

SIRE,

Votre Majest a daign accueillir les vues que j'ai eu l'honneur de lui
soumettre relativement  la recherche et  la publication des monuments
indits de l'histoire de France. Les Chambres ont vot, dans le budget
de 1835, un crdit de 120,000 fr. consacr  ces travaux, et qui atteste
hautement l'intrt qu'inspire l'entreprise scientifique et nationale
qu'a approuve Votre Majest.

Je me suis appliqu  en prparer le succs, et je demande  Votre
Majest la permission de mettre sous ses yeux le plan que je me propose
de suivre et les dispositions que j'ai dj prescrites.

Ds le 22 novembre 1833, je me suis adress  MM. les prfets pour leur
demander des renseignements prcis et dtaills sur la situation des
bibliothques et des archives des dpartements qu'ils administrent,
ainsi que sur les divers ouvrages manuscrits qui peuvent tre contenus
dans ces dpts. Les rponses que j'ai reues m'ont dj fourni quelques
documents curieux; elles m'ont surtout indiqu les voies qu'il convient
de suivre pour arriver  des rsultats importants.

Le 20 juillet dernier, je me suis mis en rapport avec les acadmies et
socits savantes tablies dans les dpartements; j'ai sollicit leur
concours; j'ai cherch  encourager leurs efforts, et tout me porte 
croire qu'elles me seconderont avec zle et efficacit.

Le 18 juillet dernier, j'ai form, auprs du ministre de l'instruction
publique, un comit o se runissent quelques-uns des hommes les
plus considrables par le savoir et par le mrite de leurs travaux
historiques. Ce comit sera spcialement charg de surveiller et
de diriger, de concert avec moi, tous les dtails de cette vaste
entreprise. Il s'est assembl plusieurs fois sous ma prsidence, et,
grce  l'assistance claire que ses membres ont bien voulu me prter,
on entrevoit dj les rsultats qu'il sera possible d'obtenir.

Un premier soin a d occuper le comit, celui de dterminer nettement le
but que doit se proposer l'administration et les limites dans lesquelles
il convient de se renfermer. Il suffit,  cet gard, de s'en tenir
rigoureusement aux termes mmes de la loi de finances de 1835. Ils
contiennent et expliquent toute la pense de l'entreprise. Puiser 
toutes les sources, dans les archives et bibliothques de Paris et
des dpartements, dans les collections publiques et particulires;
recueillir, examiner et publier, s'il y a lieu, tous les documents
indits importants et qui offrent un caractre historique, tels que
manuscrits, chartes, diplmes, chroniques, mmoires, correspondances,
oeuvres mme de philosophie, de littrature ou d'art, pourvu qu'elles
rvlent quelque face ignore des moeurs et de l'tat social d'une
poque de notre histoire: tel sera le but de ces travaux.

J'ai examin soigneusement, avec le comit, quels seraient les plus srs
moyens d'excution.

La recherche des documents prsente d'assez grandes difficults. A
Paris, et dans quelques villes en petit nombre, il existe des archives
classes mthodiquement, et dans lesquelles a t dress avec exactitude
l'inventaire des pices qui s'y trouvent dposes; mais partout
ailleurs, rgnent le dsordre et la confusion. A l'poque des troubles
rvolutionnaires, une foule de documents, jusque-l conservs dans les
anciens monastres, dans les chteaux ou dans les archives des communes,
ont t livrs tout  coup au pillage et  la dvastation. Des amas de
papiers et de parchemins, transports dans les municipalits voisines,
ont t jets ple-mle dans des greniers ou dans des salles
abandonnes; le souvenir mme s'est effac, dans plusieurs endroits,
de ces translations opres ngligemment et sans formalits. De l
l'opinion gnralement tablie, et devenue, pour ainsi dire, de
tradition dans un grand nombre de dpartements, que tout a pri dans ces
temps d'agitation. Il est certain nanmoins qu'on peut retrouver encore
une partie considrable des anciennes archives, notamment dans les
villes d'vch et de parlement, et qu'une foule de pices importantes
ont t sauves et rendues aux villes lorsque, plus tard, une autorit
conservatrice fit dposer dans les chefs-lieux des districts les dbris
des anciennes abbayes, confondus avec les chartes et autres monuments
authentiques. Plusieurs pices aussi furent gardes alors comme titres
de proprit ou de droits utiles des biens qui avaient t vendus par
l'autorit publique.

Je ne saurais former le dessein de procder actuellement et directement
 un classement gnral et mthodique de toutes les archives locales,
soit des dpartements, soit des communes: le temps et les ressources
manqueraient pour un si immense travail. La Bibliothque du Roi possde
dj un inventaire gnral de toutes les archives qui existaient en
France avant la rvolution, inventaire dress, vers 1784, sous le
ministre de M. Bertin, et auquel sont joints un grand nombre de
cartulaires ou rpertoires des principales pices que ces archives
locales renfermaient. Ces renseignements suffiront aux premires
recherches;  mesure que l'on pntrera dans les dpts publics pour en
extraire les richesses, on prouvera le besoin de les mettre en ordre;
de premires amliorations susciteront le zle qui aspire  des
amliorations nouvelles, et le zle crera des ressources. Les autorits
locales, les conseils gnraux et municipaux seront naturellement
provoqus et conduits, on peut l'esprer,  rintgrer leurs archives
dans des lieux convenables, et  faire dresser le catalogue des pices
qu'on y conserve. Il convient donc de se mettre ds  prsent 
l'oeuvre, sans prtendre commencer mthodiquement par un travail de
classement gnral qui offrirait, dans l'tat actuel des choses, plus
d'embarras que d'avantages, et que nos recherches amneront, d'ailleurs,
presque ncessairement.

J'ai cherch, de concert avec MM. les membres du comit, quels pouvaient
tre, dans chaque dpartement, dans chaque ville, les hommes dj connus
par leurs travaux sur l'histoire nationale, et capables de s'associer
 ceux que je dois faire entreprendre. Nous avons dress une premire
liste de quatre-vingt-sept personnes avec lesquelles je me propose de
me mettre en rapport, afin de les charger spcialement des recherches
relatives aux lieux qu'elles habitent. Une correspondance rgulire
s'tablira entre elles et mon dpartement, par l'intermdiaire de MM.
les prfets; et, sans imposer partout un ordre toujours le mme, une
organisation systmatique et uniforme, qui s'accorderaient mal avec les
besoins et les ressources particulires de chaque localit, j'ai rdig
cependant des instructions gnrales qui peuvent s'appliquer galement 
toutes les recherches et  tous les pays, et qui seront adresses  tous
les correspondants de mon ministre.

Dans les lieux o je ne pourrai obtenir le concours de quelques
correspondants propres  ce genre de travail, je tcherai d'y suppler
en envoyant des commissaires spciaux dj exercs, et dont le mrite me
soit bien connu. Du reste, j'accueillerai avec empressement toutes les
communications, toutes les propositions. Je sais que beaucoup d'hommes
modestes et laborieux vivent disperss et presque ignors sur notre
territoire, prts  mettre leur savoir et leur zle  la disposition
d'une administration bienveillante. Je serai attentif  les chercher et
heureux de les dcouvrir. Le comit central se tiendra constamment au
courant des diverses recherches qui seront entreprises  Paris et dans
les dpartements. Il dirigera, par des instructions particulires, tous
les travaux que j'aurai prescrits ou autoriss; il transmettra aux
correspondants du ministre les renseignements qui leur seront
indispensables pour juger de la valeur relle de telles ou telles
archives, de tels ou tels manuscrits. Aussitt qu'une dcouverte
importante aura t signale  mon attention, l'un des membres du comit
sera charg spcialement de l'examiner, de s'entendre avec la personne
qui m'aura adress cette communication, de rechercher toutes les
pices relatives au mme sujet qui pourraient exister dans d'autres
collections; et toutes les fois que, aprs cet examen, la publication
de tel ou tel manuscrit, de telle ou telle pice, aura t juge
convenable, elle aura lieu sous la surveillance du comit, soit par les
soins directs de l'un de ses membres, soit par une rvision attentive du
travail de ses correspondants.

Tel est, Sire, dans ses traits essentiels, le plan que je crois devoir
adopter. L'excution en est dj commence, et je puis en indiquer 
Votre Majest les premiers et prochains rsultats.

Les archives de plusieurs villes du royaume sont en assez bon ordre et
assez bien connues pour qu'on ait pu s'y livrer immdiatement  d'utiles
travaux. La bibliothque publique de Besanon est, depuis longtemps,
dpositaire des papiers du principal ministre de Charles-Quint et de
Philippe II, d'un homme qui a t ml  toutes les grandes affaires
du XVIe sicle, du cardinal Perrenot de Granvelle. Ce vaste recueil se
compose des correspondances de ce ministre, des notes de ses agents, et
de toutes les pices relatives  son administration dans les Pays-Bas
et dans le royaume de Naples. Il n'a t connu des savants, jusqu' ce
jour, que par l'bauche d'un catalogue imprim, et par la courte analyse
de quelques pices, que l'on doit  un religieux bndictin du
XVIIIe sicle. J'ai form  Besanon, sous la prsidence du savant
bibliothcaire de cette ville, M. Weiss, une commission charge de
procder  l'analyse complte de ces matriaux. Elle en fera le
dpouillement et mettra  part ceux qui prsentent assez d'intrt pour
tre livrs  la publicit. J'espre que bientt une partie considrable
de ces pices historiques sera prpare pour l'impression.

Les riches et prcieuses archives des anciens comtes de Flandre sont
conserves  Lille: elles contiennent des documents qui remontent
jusqu'au XIe sicle. Je prends des mesures, de concert avec M. le
prfet du Nord, pour faire explorer ces archives, et en tirer tous les
documents qui paratraient dignes d'tre mis en lumire.

Les restes des anciennes archives du Roussillon sont conservs 
Perpignan: on y trouvera des renseignements intressants pour l'histoire
de cette province et pour celle des relations des rois de France avec
les rois d'Aragon. Des spoliations nombreuses et une longue ngligence,
dont ces archives sont enfin prserves, grce au zle du bibliothcaire
de la ville de Perpignan, ne les ont pas tellement appauvries qu'elles
ne puissent encore offrir des pices importantes.

A Poitiers, o sont dposes les archives de l'ancienne province
d'Aquitaine, j'ai envoy, avec le titre d'archiviste de la ville, un des
lves les plus distingus de l'cole des Chartes, M. Redet. M. Chelles,
lve de la mme cole, a t galement envoy  Lyon avec le mme
titre.

Dans les bibliothques et les archives de Paris, les travaux sont dj
en pleine activit, et promettent d'importants rsultats.

Le dpartement des manuscrits,  la Bibliothque royale, dpt immense
de matriaux de toute espce, est, pour la premire fois, livr  une
exploration gnrale et rgulire. Il prsente des corps d'ouvrages
rdigs, tantt par des hommes instruits sur des sujets divers de notre
histoire, tantt par des personnes qui ont voulu transmettre  la
postrit le dtail des affaires auxquelles elles ont pris part. On y
trouve aussi des recueils de pices dtaches en nombre considrable,
formant des sources de documents authentiques sur presque tous les
sujets. Des collections rassembles par des particuliers dont elles ont
conserv les noms, celles de _Colbert_, de _Dupuy_, de _Brienne_, de
_Gaignires_, de _Baluze_, du _prsident de Mesmes_, et plusieurs
autres, y ont t dposes dans leur intgrit aprs la mort de leurs
possesseurs. Des jeunes gens exercs  ce genre d'tude sont
chargs, sous la surveillance et la direction des conservateurs, MM.
Champollion-Figeac et Gurard, d'explorer ces mines fcondes, et de
signaler les manuscrits divers, mmoires ou autres pices, qui leur
paratraient dignes de publication, pour que le comit en fasse ensuite
l'objet d'un examen spcial. Dj plusieurs ouvrages ont t puiss 
cette source, et sont livrs aux personnes charges d'en prparer la
publication. Je citerai, entre autres, une runion de notes curieuses,
crites de la main mme du cardinal de Mazarin, et relatives aux
incidents journaliers de sa conduite pendant les guerres de la Fronde.
Ces notes, crites le plus souvent en italien et d'une faon fort
abrge, seront publies avec une traduction franaise et les
claircissements ncessaires.

Un journal des tats gnraux tenus  Tours en 1484, dont la
Bibliothque royale possde plusieurs copies, a t rdig en latin par
Jean Masselin, l'un des membres de ces tats. Les nombreux dtails qu'il
fournit sur les discussions, les usages et les ides politiques de ce
temps ont t, en grande partie, ignors de nos historiens. Quelques-uns
se sont contents de le faire connatre par des extraits que les autres
ont copis. Il sera publi, pour la premire fois, dans son texte
original, et accompagn d'une traduction.

Un monument important de la langue, de la posie et de l'histoire d'un
temps dj recul, est une vaste chronique en vers de la guerre des
Albigeois, crite dans la langue du pays,  une poque trs-voisine
encore de cet vnement, par un auteur qui avait t tmoin des faits
qu'il raconte. C'est une source de renseignements galement intressants
pour les philologues et pour les historiens, et aussi l'un des plus
curieux monuments littraires du XIIIe sicle. Le soin de sa publication
est confi  M. Fauriel.

Aprs la paix de 1763, M. de Brquigny fut envoy  Londres avec un
bureau compos de sept personnes, pour y prendre copie de toutes les
pices dposes aux archives de la Tour de Londres qui pouvaient se
rapporter  l'histoire de France. Ce travail dura plusieurs annes; il
a produit une collection d'environ cent cinquante volumes in-folio
de copies de documents divers concernant celles de nos provinces qui
avaient t ranges longtemps sous la domination anglaise. Les originaux
de plusieurs de ces documents se sont perdus depuis  la Tour de
Londres. La nature de ces recherches, leur tendue, et jusqu'aux
vnements qui ont eu lieu depuis qu'elles ont t accomplies, tout
contribue  donner  cette immense collection un intrt que le temps
n'a fait qu'accrotre. J'ai ordonn le dpouillement de ce recueil
dpos maintenant  la Bibliothque du Roi; chacun des documents qu'il
renferme sera successivement examin; ceux qui n'ont point encore t
publis, et qui nanmoins mriteront de l'tre, seront relevs, classs
et mis au jour.

Une autre collection, que je crois propre  jeter des lumires nouvelles
sur l'histoire politique de l'ancienne monarchie franaise, sera celle
des chartes concdes aux villes et aux communes par les rois et les
seigneurs, du XIe au XVe sicle. Ces chartes sont en grand nombre; elles
embrassent presque toute l'tendue de la France, et la teneur en est
fort varie. Plusieurs ont dj t publies, mais beaucoup d'autres
n'ont point vu le jour; et peut-tre ces dernires ne sont-elles pas
les moins curieuses et les moins importantes. La Bibliothque du Roi en
possde une collection forme par les soins de Dupuy, et qui remplit
quelques volumes in-folio. Elle sera soumise  une svre analyse: on
vitera de produire ce qui est dj connu; on y ajoutera les pices et
les documents ncessaires pour la complter. Enfin, j'ai l'intention d'y
faire joindre les chartes et constitutions primitives des diffrentes
corporations, matrises et socits particulires tablies en France, de
telle sorte que cette collection rapproche et mette dans tout leur
jour les nombreuses et diverses origines de la bourgeoisie franaise,
c'est--dire les premires institutions qui ont servi  affranchir et
 lever la nation. Ce travail s'excutera sous la direction de M.
Augustin Thierry.

Les archives gnrales du royaume, compulses en mme temps et de la
mme manire que la Bibliothque du Roi, fourniront un grand nombre de
pices dtaches, actes de l'autorit publique, relations d'vnements
particuliers, diplmes, chartes et autres monuments authentiques propres
 jeter de nouvelles lumires sur les points les plus obscurs de notre
histoire, et  corriger souvent des versions fautives ou incompltes.

Les archives spciales des diffrents ministres nous promettent encore
de plus importantes richesses; ces matriaux doivent tre exploits
avec prudence et discernement: aussi nos recherches s'adresseront-elles
exclusivement aux poques qui peuvent tre considres comme tombes
dans le domaine de l'histoire. Mais nous trouverons dans ces limites de
quoi exciter et satisfaire la plus avide curiosit des savants et du
public. MM. les directeurs de ces prcieux dpts ont bien voulu me
promettre leur concours le plus empress.

Les archives du ministre des affaires trangres, classes avec un
ordre parfait, forment le dpt historique le plus considrable par
l'abondance et la valeur de ses documents. Les publications que je me
propose d'y puiser s'excuteront par les soins du directeur, M. Mignet,
qui a dj prpar un recueil important et tendu destin  en commencer
la srie. Les longues et curieuses ngociations relatives  la
succession d'Espagne, ouverte par la mort de Charles II, seront l'objet
de ce recueil. Entames immdiatement aprs le trait des Pyrnes
en 1659, elles n'ont t termines qu'en 1713,  l'poque o la
paix d'Utrecht vint fixer enfin le droit public de l'Europe et sa
distribution territoriale sur de nouvelles bases. Cette publication
fera connatre la marche progressive des grands vnements qui en sont
l'objet, et mettra pour la premire fois au jour, dans toute sa ralit
et toute son tendue, la politique de Louis XIV.

Les archives du dpt de la guerre seront consultes en mme temps que
celles des affaires trangres, et les renseignements emprunts  ces
deux sources diffrentes seront rapprochs entre eux et compars les uns
avec les autres. Ainsi, tandis que l'on recherchera, dans les archives
de notre diplomatie, tout ce qui se rapporte aux ngociations
qu'entrana l'affaire de la succession d'Espagne, le dpt de la guerre
mettra  notre disposition l'histoire des campagnes qui suivirent et
secondrent ces ngociations, accompagne de la correspondance de Louis
XIV, de Philippe V, du duc d'Orlans, du marchal de Berwick et du duc
de Vendme.

A ces dernires publications seront joints les cartes et plans
ncessaires pour l'intelligence des oprations militaires; M. le
directeur du dpt actuel de la guerre a bien voulu m'offrir les riches
matriaux de ce genre qu'il a recueillis lui-mme. Ils seront mis au
jour par ses soins personnels et sous sa surveillance.

Des travaux analogues seront excuts aussi dans les archives du
ministre de la marine: l'tat de notre marine, l'histoire de nos
campagnes maritimes ou des grandes batailles navales, celle de nos
colonies depuis plus de cent cinquante ans, y sont conservs dans des
collections authentiques dont le choix sera fait par des hommes verss
dans cette tude toute spciale.

Aprs l'histoire politique, l'histoire intellectuelle et morale du pays
a droit galement  notre attention; c'est aussi une grande et belle
partie des destines d'un peuple que la srie de ses efforts et de ses
progrs dans la philosophie, les sciences et les lettres. Sans doute
l'abondance et le caractre spcial des monuments de ce genre doivent
nous prescrire  cet gard quelque rserve; ils ne sauraient tre
accueillis facilement ni en trs-grand nombre dans une collection dont
l'histoire proprement dite est l'objet dominant. Mais les ouvrages qui,
 certaines poques, ont fortement agit les esprits et exerc une
action puissante sur le dveloppement intellectuel des gnrations
contemporaines, ceux qui ont ouvert, dans le mouvement des ides, une
re nouvelle, ceux enfin qui, sous une forme purement littraire, nous
rvlent des moeurs oublies, des usages ou des faits sociaux dont on
avait perdu la trace, de tels ouvrages se rattachent de bien prs 
l'histoire; et si nous dcouvrions quelques monuments de ce genre, nous
croirions devoir nous empresser de les publier, en en formant dans la
collection gnrale une srie particulire.

Je puis dj, Sire, signaler en ce genre  Votre Majest une dcouverte
rcente et d'un haut intrt pour les personnes qui se vouent  l'tude
de la philosophie et de son histoire parmi nous. Le manuscrit du fameux
ouvrage d'Abailard, intitul le _Oui et non (Sic et non)_, vient d'tre
retrouv dans la bibliothque d'Avranches. Ce livre, qu'on croyait
irrparablement perdu, est celui qui donna lieu  la condamnation
d'Abailard, au concile de Sens, en 1140. M. Cousin en surveillera la
publication.

Enfin, Sire, l'histoire des arts doit occuper une place dans ce vaste
ensemble de recherches qui embrasse toutes les parties de l'existence
et des destines nationales. Aucune tude peut-tre ne nous rvle plus
vivement l'tat social et le vritable esprit des gnrations passes
que celle de leurs monuments religieux, civils, publics, domestiques,
des ides et des rgles diverses qui ont prsid  leur construction,
l'tude, en un mot, de toutes les oeuvres et de toutes les variations de
l'architecture qui est  la fois le commencement et le rsum de tous
les arts.

Je me propose, Sire, de faire incessamment commencer un travail
considrable sur cette matire: je m'appliquerai  faire dresser un
inventaire complet, un catalogue descriptif et raisonn des monuments
de tous les genres et de toutes les poques qui ont exist ou existent
encore sur le sol de la France. Un tel travail, en raison de sa nature
spciale, de son importance et de sa nouveaut, doit demeurer distinct
des autres travaux historiques dont je viens d'entretenir Votre Majest;
aussi mon intention est-elle d'en confier la direction  un comit
spcial, et d'en faire l'objet de mesures particulires que j'aurai
l'honneur de proposer  Votre Majest.

Telles sont, Sire, les mesures que j'ai prises, prpares ou projetes
pour assurer l'accomplissement de la grande entreprise au sujet de
laquelle le vote des Chambres a rpondu aux vues de Votre Majest. Cette
entreprise ne doit pas tre un effort accidentel et passager; ce sera un
long hommage et, pour ainsi dire, une institution durable en l'honneur
des origines, des souvenirs et de la gloire de la France. J'ose esprer
que, grce au savant et zl concours des personnes qui veulent bien me
seconder, les premiers rsultats ne se feront pas longtemps attendre et
ne seront pas indignes de la noble pense dont Votre Majest a daign me
confier l'excution.

Je suis avec le plus profond respect,
Sire,
De Votre Majest,
Le trs-humble et trs-obissant serviteur et fidle sujet,

Le ministre de l'instruction publique,

Guizot.



X

_Rapport  M. le comte Pelet de la Lozre, ministre de l'instruction
publique, sur l'tat des travaux relatifs  la collection des documents
indits concernant l'histoire de France_.

(23 mars 1836.)

Monsieur le ministre,

Depuis la dernire runion du comit, les travaux historiques entrepris
par les ordres de M. le ministre, votre prdcesseur, n'ont pas t
interrompus. Ces travaux, ainsi que j'ai dj eu l'honneur de vous
l'expliquer, sont de deux sortes: la _recherche_ des documents et leur
_publication_; cette division est indique par le texte mme de la loi
des finances, qui ouvre au ministre de l'instruction publique un crdit
spcial pour recueil et publication des monuments indits relatifs 
l'histoire de France.

La recherche des documents comprend le dpouillement et le classement
des collections diverses de manuscrits, l'analyse des pices qui
paraissent dignes d'attention, et l'examen des propositions adresses au
ministre.

Parmi les publications, il en est qui sont termines, d'autres qui sont
seulement commences, quelques-unes enfin qui ont t prescrites
par arrts ministriels, et dont les matriaux ne sont pas encore
suffisamment prpars pour l'impression.

Je me propose de mettre sous vos yeux, dans ce rapport, la situation
actuelle des travaux historiques entrepris sous la direction du premier
comit, afin que vous puissiez apprcier par vous-mme, monsieur le
ministre, ce qui a t fait jusqu' ce jour, et ce qu'il conviendra de
faire ultrieurement.

Il n'y a qu'une seule publication qui soit vritablement termine, c'est
celle du _Journal des tats-gnraux de_ 1484, par Jehan Masselin.
L'ouvrage a t imprim et livr au public depuis trois mois.

Les tomes I et II des _Ngociations relatives  la succession d'Espagne_
ont t mis au jour par M. Mignet, ainsi que le 1er tome du _Recueil
de pices pour servir  l'histoire de la guerre de la succession
d'Espagne_, par M. le gnral baron Pelet, directeur du dpt de la
guerre. Le travail ncessaire  l'achvement de ces deux grandes
publications se poursuit sans relche.

Un volume intitul: _Journal des sances du conseil du roi Charles VIII_
va paratre immdiatement; M. Fallot a bien voulu se charger de rdiger
une introduction  cet ouvrage.

Plusieurs autres ouvrages sont livrs  l'impression:

1 _L'Histoire en vers de la croisade contre les hrtiques albigeois_,
traduite sur le texte provenal par M. Fauriel;

2 _Un choix de lettres de rois, reines, princes et princesses de
France_, par M. Champollion-Figeac, extraites des copies de Brquigny;

3 _La chronique du religieux de Saint-Denis._

MM. Fauriel et Champollion voudront bien expliquer au comit  quel
degr d'avancement leur travail est parvenu.

M. Ravenel a termin son travail sur _les carnets de Mazarin_; il a
joint au texte de ces carnets divers papiers indits de Mazarin, sa
correspondance avec Colbert, et plusieurs autres pices relatives aux
troubles de la Fronde.

M. le ministre de l'instruction publique n'a point encore donn
l'autorisation ncessaire pour l'impression du travail de M. Ravenel; il
serait bon de prendre,  cet gard, l'avis du comit, dans sa prochaine
sance.

M. Francisque Michel poursuit la publication de la _Chro__nique en vers
des ducs de Normandie_, par Benot de Sainte-Maure, dont il a recueilli
le texte dans son dernier voyage en Angleterre.

Je ne mentionnerai pas ici la publication presque entirement termine
des ouvrages indits d'Abailard, par M. Cousin, le second comit
tant spcialement charg de la direction de tout ce qui concerne la
littrature, la philosophie, les sciences et les arts, dans leurs
rapports avec l'histoire gnrale.

M. le ministre, votre prdcesseur, a autoris rcemment la publication
de plusieurs autres ouvrages qu'il a jugs dignes d'intrt.

M. Jules Desnoyers, membre du premier comit, a t charg de rdiger
un _Expos critique des recherches entreprises en France  toutes les
poques, et qui ont eu pour but l'tude et la publication des anciens
monuments de l'histoire nationale_. Ce travail est destin  servir
d'analogue  celui qui a t confi  M. Sainte-Beuve, _sur l'histoire
de la critique littraire_.

Les Bndictins de Solesmes, runis en socit sous la direction de M.
l'abb Guranger, chanoine de la ville du Mans, ont reu la mission de
continuer le recueil intitul: _Gallia christiana_. Ils travailleront
d'abord, pendant un an,  la rdaction du volume pour lequel ils ont
dj rassembl un nombre considrable de matriaux. Le comit, aprs
avoir examin le rsultat de ces travaux, dcidera s'il convient de leur
confier cette entreprise pour un temps plus long.

M. Tommaseo publiera, sous la direction de M. Mignet, _les Relations
des ambassadeurs vnitiens sur les affaires de France_, pendant le XVIe
sicle.

M. Claude fait imprimer, sous la direction et la surveillance de M.
Gurard, _le Cartulaire de l'abbaye de Saint-Bertin._ Quand cet ouvrage
aura t mis au jour, le mme travail aura lieu pour _le Cartulaire de
l'glise de Notre-Dame de Chartres_.

Le dpouillement des manuscrits de la Bibliothque royale, confi  M.
Champollion-Figeac, a donn d'importants rsultats pendant le cours de
l'anne 1835; depuis un mois, ce service a t compltement
rorganis, sept personnes y sont employes au lieu de douze, et trois
principalement ont pour fonction spciale de recueillir et d'analyser
les pices qui contiennent des documents prcieux pour l'histoire de
France.

La commission institue  Besanon, sous la prsidence de M. Weiss,
continue le dpouillement des papiers manuscrits du cardinal de
Granvelle.

M. Leglay poursuit son travail sur les manuscrits dposs aux archives
de Lille et de Cambray.

M. de Courson excute des recherches semblables  Rennes, de concert
avec M. Maillet, bibliothcaire de cette ville.

La correspondance des dpartements a donn, depuis quelque temps,
d'utiles renseignements. Je vais vous exposer en peu de mots,
monsieur le ministre, le rsum des travaux les plus importants des
correspondants du ministre.

M. Maillard de Chambure, correspondant pour le dpartement de la Cte
d'Or, adresse (29 juin 1835) une notice sur _le manuscrit de l'histoire
de Saint Jean de Rme_, lequel provient de l'abbaye de Moutiers-Saint
Jean, o il tait mal  propos dsign sous le titre de Cartulaire de
Rme.

Le mme correspondant fait part (24 juillet 1835) de la dcouverte qu'il
a faite, dans la bibliothque de l'Acadmie des sciences de Dijon,
de deux manuscrits, dont l'un, qui a appartenu  la bibliothque du
prsident Bouhier, est intitul: _Journal de ce qui s'est pass en
Bourgogne, durant la Ligue de_ 1571  1601, _par le sieur Ppin,
chanoine musical de la sainte chapelle de Dijon_, petit in-4, mentionn
dans la bibliothque historique, n 38,897.--Le second manuscrit a pour
titre: _Mmoire de ce qui s'est pass au Parlement de Dijon, du_ 10
_novembre_ 1574 _au_ 3 _juillet_ 1602, _par Gabriel Breunot, conseiller
au Parlement_. Grand in-8, n 33,053.

M. Piers, correspondant  Saint-Omer, envoie la continuation de ses
notices sur les manuscrits que possde la bibliothque historique de
cette ville. Celles qu'il adresse aujourd'hui sont relatives aux
n 249: _Cyrilli Alexandrini Thesaurus;_---n 750: _Cartularium
Folciami_;--n 769: _vita beati Petri, Tharantasiensis archipiscopi_.
Enfin, il indique encore les suivants: _Vita beatoe Marioe de
Onyaco--Genealogia comitum Flandrensium,_ etc. M. Piers joint  ces
renseignements une notice biographique sur l'abbaye de Clairmarais avec
la description de l'glise; cette dernire partie se rapporte plutt aux
travaux spciaux du second comit.

M. Maurice Ardant jeune, prsident du tribunal de commerce de Limoges,
adresse une copie d'un manuscrit intitul: _De l'affranchissement des
habitants de Rochechouart et de la cration de leur commune en 1296_.

M. le docteur Leglay, en poursuivant ses investigations dans les
archives et les bibliothques du dpartement du Nord, a trouv plusieurs
manuscrits qu'il a jugs dignes d'attention, et qui mriteraient,
suivant lui, d'tre imprims et publis par le gouvernement, sinon
en totalit, du moins en grande partie. Il a signal d'abord deux
chapitres, indits jusqu' ce jour, de la chronique de Molinet.
Peut-tre conviendrait-il d'ordonner la copie de ces fragments, afin de
les publier plus tard dans un recueil de pices diverses. Les mmoires
de Robert d'Esclaibes, gentilhomme de Hainaut, qui servait dans l'arme
de la Ligue du temps de Henri III et de Henri IV, ont t signals par
M. Leglay; ceux du baron de Fuverdin, formant au moins dix gros volumes,
lui ont paru contenir aussi une foule de renseignements intressants
et souvent inconnus sur les affaires publiques du XVIIe sicle. Si le
comit croyait devoir donner suite aux propositions de M. Leglay, il
ajouterait de nouveaux dtails sur ces deux ouvrages  ceux que renferme
dj la lettre adresse par lui  M. le Ministre de l'instruction
publique. On s'est born provisoirement  remercier M. Leglay des
communications qu'il avait faites au Ministre; on lui rpondra d'une
manire plus prcise lorsque vous aurez consult le comit  ce sujet.

M. Jouffroy et M. Weiss ont indiqu aussi, comme un monument historique
d'une haute importance, une _Histoire en 16 livres, des guerres de la
Franche-Comt de 1632  1642, par le sieur Girardot de Beauchemin_,
conseiller au Parlement de Dle, et membre du gouvernement de la
province  cette poque. Cet ouvrage intresse non-seulement par
l'expos des faits qu'il raconte, mais encore par un style vif et anim,
par la reprsentation fidle de l'esprit du temps, et une intelligence
remarquable des vnements politiques. M. le ministre, votre
prdcesseur a autoris M. Weiss  s'occuper de la publication de cette
histoire; il lui a demand, toute fois, quel plan de travail il comptait
suivre,  quelle poque il pourrait se mettre  l'oeuvre, et combien de
temps serait ncessaire pour l'achvement de cette entreprise. M. Weiss
n'a point encore envoy sa rponse.

Divers documents, faisant partie des papiers indits du cardinal
Granvelle, ont t recueillis  Bruxelles par M. le baron de Reiffenberg
et M. Gachard, archiviste de Belgique; ils ont bien voulu nous adresser
ces documents qui ont t mis  la disposition de la commission de
Besanon.

M. Larrigaudire, relieur  Moissac (Tarn-et-Garonne), et possesseur
d'un certain nombre de chartes et de manuscrits relatifs  l'abbaye de
Moissac, propose de vendre ces documents au gouvernement. M. le ministre
de l'instruction publique n'a pu obtenir encore, sur la valeur des
pices qu'on lui offrait, des renseignements suffisants pour tre en
mesure de prendre aucune dcision  cet gard. Il n'y a d'ailleurs aucun
fonds au budget du ministre qui puisse tre appliqu  des dpenses de
cette nature. Si l'on employait,  l'achat des pices historiques qui
sont tombes entre les mains des particuliers, le crdit destin aux
travaux de recherche et de publication, ce crdit, dj fort born,
serait bientt insuffisant; et le ministre ne pouvant, d'ailleurs,
conserver dans ses archives les documents qu'il aurait achets, se
trouverait oblig de les donner  des tablissements qui doivent
eux-mmes avoir des fonds pour des acquisitions de cette nature. M.
Larrigaudire a donc gard ses manuscrits; il menace _de les employer
aux travaux de son tat_; ce sont l les expressions dont il se sert; il
n'est pas inutile, je pense, d'appeler sur cette affaire l'attention du
comit.

M. Buchon adresse un rapport sur plusieurs manuscrits de George
Chastelain, qu'il dit avoir dcouverts en visitant les bibliothques de
l'ancienne Flandre. Il n'y a plus lieu de s'occuper des propositions de
M. Buchon; depuis l'poque o il a crit au Ministre  ce sujet, il a
annonc l'intention de publier ces documents pour son propre compte,
dans la collection gnrale qu'il a entrepris de mettre au jour.

M. de Formeville, conseiller  la Cour royale de Caen et correspondant
du ministre, communique l'inventaire des documents qu'il a recueillis
dans divers dpts publics et particuliers du dpartement du Calvados.
La lettre de M. de Formeville et les indications qui s'y trouvaient
jointes ont t examines avec le plus grand soin par M. Champollion, et
d'aprs l'avis que M. Champollion a bien voulu donner au ministre, de
nouvelles instructions ont t adresses  M. de Formeville, dont on
attend maintenant la rponse.

M. Maillet, correspondant du ministre et bibliothcaire de la ville
de Rennes, annonce qu'il existe, dans une petite commune, situe  six
lieues de cette ville, un manuscrit de 1225, contenant des concessions
de privilges faites par le duc Pierre, dit de Mauclerc, et confirmes
par ses successeurs. D'autres communications de M. Maillet ont t
examines par M. Fallot. On attend la rponse que M. Maillet doit
adresser au ministre conscutivement aux instructions spciales qu'il a
reues depuis cette poque.

M. le baron de Gaujal, premier prsident de la Cour royale de Limoges,
informe M. le ministre qu'il est parvenu  runir la collection complte
des coutumes et privilges des villes de l'ancienne province du
Rouergue, depuis le commencement du XIIe sicle jusqu' la fin du XIVe.
Il pense que ces documents offrent assez d'intrt pour tre publis aux
frais de l'tat dans la collection des monuments indits de l'histoire
de France.

M. Adhelm Bernier propose de publier,  la suite du journal des sances
du conseil priv du roi Charles VIII, les pices suivantes qu'il assure
tre indites:

1 Un document original concernant les ducs de Lorraine, entre autres
celui qui figure principalement dans le conseil priv de Charles VIII;

2 Posies historiques sur Charles VIII, qui se composent de la
prophtie du roi Charles VIII par Guilloche, et d'une satyre intitule:
_L'aisne fille de Fortune, ou louange d'Anne de Beaujeu_.

Monsieur le ministre n'ayant point de renseignements prcis sur les
monuments indiqus par M. Bernier, et se proposant, d'une autre part,
de publier trs-prochainement le journal du Conseil priv, a renvoy 
l'examen du comit les nouvelles propositions de M. Bernier.

Le mme M. Bernier transmet au ministre la chronique indite de Gaston
IV, comte de Foix, gouverneur, pour Charles VIII et Louis XI, de la
province de Guyenne, crite par Guillaume Leseur, son domestique, et
copie sur le manuscrit unique de la Bibliothque Royale.

M. le baron Laugier de Chartrouse, correspondant et ancien maire de la
ville d'Arles, transmet une notice sur un grand nombre de documents
historiques tirs des archives de la ville d'Arles. M. de Chartrouse ne
donne gure que des titres; si l'un de messieurs les membres du comit
voulait bien prendre la peine de les examiner, on pourrait, demander a
M. de Chartrouse des dtails plus tendus et plus circonstancis.

M. Henri, correspondant et bibliothcaire de la ville de Perpignan, fait
connatre le rsultat des recherches auxquelles il s'est livr dans
divers dpts d'archives. Les renseignements qu'il fournit sont
trop vagues pour qu'il ait t possible d'accder, sur cette simple
information, au dsir exprim par M. Henri, qui demandait une allocation
spciale pour poursuivre ses recherches.

M. Lchaud d'Anisy, correspondant  Caen, donne des renseignements
sur les dbris des archives de l'abbaye de Savigny, dposs  la
sous-prfecture de Mortain. M. le ministre avait spcialement charg M.
Lchaud d'Anisy d'examiner ces pices, sur lesquelles on avait appel
son attention. Il reste dmontr qu'elles sont loin d'avoir l'importance
qu'on leur supposait.

M. Legonidec, qui s'est livr depuis longtemps  une tude approfondie
des dialectes breton et gallois, prie M. le ministre de lui faire
dlivrer une commission pour la recherche des monuments celtiques, des
manuscrits, chartes, etc., qui pourront se trouver dans la Bretagne
et les provinces qui l'avoisinent. M. le ministre a dcid que cette
proposition serait soumise au comit.

M. Ollivier, correspondant de Valence (Drme), adresse un rapport fort
tendu sur les manuscrits relatifs  l'histoire de France que possde la
ville de Grenoble. Une indemnit a t accorde  M. Ollivier, et il a
t charg de continuer ses travaux de dpouillement.

M. Chambaud, secrtaire de l'administration du muse Calvet  Avignon,
a entrepris, par les ordres de M. le prfet de Vaucluse et avec
l'autorisation du ministre, le dpouillement des archives communales de
ce dpartement; il communique, dans une premire lettre, les rsultats
de son travail.

Enfin, monsieur le ministre, des missions particulires ont t confies
 quelques personnes.

M. Michelet a relev les catalogues des manuscrits que possdent les
bibliothques de Poitiers, La Rochelle, Angoulme, Bordeaux, Toulouse,
Limoges et Bourges; un rapport dtaill de M. Michelet a t remis par
lui  M. le ministre de l'instruction publique.

Un autre rapport a t fait par M. Granier de Cassagnac, charg de faire
une tourne dans quelques dpartements du sud-ouest de la France,
 l'effet de vrifier la situation des archives et le travail des
correspondants.

M. Dugua, correspondant pour le dpartement de Vaucluse, a fait
connatre aussi les rsultats du travail auquel il s'est livr, par
ordre du ministre, sur les manuscrits historiques de la bibliothque de
Carpentras, et sur ceux qui appartiennent  M. Requien d'Avignon.

Tels sont, monsieur le ministre, les travaux termins, commencs ou
proposs. Je n'ai rien  dire de tout ce qui est termin. Pour ce
qui est commenc, il s'agit de poursuivre; le zle clair des
collaborateurs du ministre n'a pas besoin d'tre stimul, puisque,
chaque jour, un progrs remarquable se fait sentir dans leurs travaux.
Quant aux propositions diverses qui vous ont t faites, le comit les
examinera successivement, et verra ce qu'il y aura lieu de faire pour
chacune d'elles. Je me bornerai  vous faire remarquer que les fonds
allous au budget pour les travaux historiques, bien loin d'excder les
besoins, seraient, au contraire, insuffisants si l'administration ne se
faisait un devoir d'ajourner un grand nombre d'entreprises utiles, si
elle accordait seulement,  toutes les personnes qu'elle emploie, des
indemnits convenables et mrites. Sur tous les points du royaume, de
longues et pnibles recherches s'excutent sans relche; il n'est
point un seul dpt de quelque importance qui ne soit explor avec une
activit d'autant plus digne d'loges qu'elle est presque toujours
dsintresse. L'amour de la science suffit seul  tant de travaux. Vous
penserez sans doute, monsieur le ministre, qu'il est de l'honneur, je
dirai plus, qu'il est du devoir du Gouvernement de s'associer de plus en
plus  ces nobles efforts, en les secondant par tous les moyens qui sont
en son pouvoir, en augmentant surtout les ressources ncessaires pour
garantir leur dure et assurer leur succs.

Le chef de la 3e division,

Sign: Hippolyte Royer-Collard.


XI

_Tableau comparatif des lois rendues de 1830  1837, les unes pour
la rsistance au dsordre et la dfense du pouvoir, les autres pour
l'extension et la garantie des liberts publiques_.

Lois pour la rsistance au dsordre  Lois pour l'extension et la
et la dfense du pouvoir.            garantie des liberts publiques.

1830.                                            1830

_10 dcembre_. Loi sur les affiches, _12 septembre_. rlection des
Loi sur la afficheurs et crieurs     dputs nomms  des fonctions
publics.                             publiques.

1831.                                _8 octobre_. Loi sur l'application
                                     du jury aux dlits de la presse
_8 avril_. Loi sur le cautionnement  et aux dlits politiques.
des journaux ou crits priodiques,
modifiant l'article 1er de la loi   _11 octobre_. Loi relative au vote
du 14 dcembre 1830.                annuel du contingent de l'arme.

--Loi sur la procdure en matire   _24 dcembre_. Loi qui rduit le
de dlits de la presse,             cautionnement et le droit de
d'affichage et de criage publics.   timbre des journaux.

_10 avril_. Loi sur les attroupe-                1831
ments.                               _8 fvrier_. Loi qui met les
                                     traitements du culte isralite
1832.                                 la charge de l'tat.

_avril_. Loi qui autorise le         _4 mars_. Loi sur la composition
gouvernement  suspendre             des cours d'assises et la
pour un an l'lection des            dclaration du jury.
conseils municipaux dans
certaines communes.                 _21 mars_. Loi sur l'organisation
                                    municipale.
1834.
_16 fvrier_. Loi sur les crieurs   _22 mars_. Loi sur la garde
publics.                            nationale.

                                    _19 avril_. Loi sur l'lection
_23 fvrier_. Loi qui confre aux   de la chambre des dputs.
marchaux-des-logis et brigadiers
de gendarmerie dans huit                       1832
dpartements de l'ouest les
pouvoirs  d'officiers de police     _16 avril_. Loi qui donne au
judiciaire (temporaire).            gouvernement la facult d'autoriser
                                    les mariages entre beaux-frres
_10 avril_. Loi sur les associa-    et belles-soeurs.
tions.
                                    _28 avril_. Loi contenant des
_24 mai_. Loi contre les            modifications au code pnal et
fabricants, dbitants,              au code d'instruction criminelle.
distributeurs et dtenteurs
d'armes et munitions de guerre.                1833

                                   _24 avril_. Loi sur l'exercice des
1835.                              droits civils et politiques
                                   dans les colonies.
_9 septembre_. Loi sur les crimes, --Loi sur le rgime lgislatif
dlits et contraventions de        dans les colonies.
la presse et autres moyens
de publication.                    _22 juin_. Loi sur l'organisation
--Loi sur les cours d'assises.     des conseils gnraux de
--Loi sur le jury et sur la        dpartements et des conseils
dportation.                       d'arrondissement.

1836.                              _23 juin_. Loi sur l'instruction
_13 mai_. Loi sur le vote secret   primaire.
du jury.                                      1834

                                   _20 avril_. Loi sur l'organisation
                                   dpartementale et municipale du
                                   dpartement de la Seine et de
                                   Paris.

                                   _19 mai_. Loi sur l'tat des
                                   officiers.

                                               1835

                                   _22 juin_. Loi qui modifie la
                                   lgislation criminelle dans les
                                   colonies.

                                               1837

                                   _14 juillet_. Loi sur
                                   l'organisation de la garde
                                   nationale de la Seine.

                                   _18 juillet_. Loi sur
                                   l'administration municipale.



XII

_Rcit de l'insurrection de Lyon en avril 1834, crit en mai 1834, par
un tmoin oculaire._

La voix de la presse lyonnaise, un moment couverte et interrompue par le
bruit du canon, se fait entendre de nouveau, depuis que l'ordre matriel
est rtabli. Quelques personnes ont la simplicit de s'en tonner,
beaucoup s'en affligent.

Je n'en suis ni afflig ni surpris. Je sais que, Dieu merci, pour
combler l'abme qui s'tait ouvert il n'a pas t ncessaire d'y
prcipiter une libert ou un principe; je sais qu'on ne doit pas offrir
les lois en holocauste aux mains de ceux qui viennent de mourir pour les
lois; je sais qu'il ne faut pas jeter son bouclier, mme pour craser
un ennemi; je sais que ces enqutes irrgulires, que la polmique
quotidienne a coutume d'instruire sur les grands vnements, offrent
souvent des leons salutaires, des vrits profondes, et ramnent
nos esprits, si oublieux de leur nature, sur la mditation des faits
accomplis.

Mais ce que je n'ignore pas non plus, c'est qu'il est du devoir de tout
bon citoyen d'apporter son tmoignage consciencieux dans cette grande
procdure; c'est qu'on est mal reu  se plaindre de l'abus que font
certaines gens du droit de publier leur pense quand on refuse soi-mme
d'en faire usage pour la dfense de la vrit.

Aussi, n'ai-je point hsit  prendre la plume pour exposer, d'une
manire aussi vraie et aussi complte que possible, les circonstances de
la lutte qui vient d'ensanglanter Lyon, les causes qui l'ont amene, et
les consquences qu'on doit en attendre.

C'est ici une relation crite  la hte et dans un moment o tous les
faits n'ont pu tre encore officiellement constats; mais la crainte de
commettre involontairement quelques erreurs partielles ne m'empchera
pas de combattre les erreurs gnrales et systmatiques que l'on cherche
 faire prvaloir.

Il importe de fixer avant tout le vritable caractre du mouvement qui
vient d'avoir lieu.

Politique, il n'a rien de menaant pour notre avenir; c'est le dernier
effort d'un parti aux abois, qui a prsent et perdu cette bataille
qu'il nous annonait  la tribune. C'est le dernier acte d'un drame qui
n'a t que trop long et trop sanglant.

Industriel, au contraire, il offre les symptmes les plus fcheux. Il
nous montre la question de la fabrique lyonnaise toujours la mme depuis
1831; et cette question, indpendante de la marche gnrale des affaires
et de l'affermissement progressif du gouvernement constitutionnel, n'est
pas de celles qui se jugent par la force. La victoire remporte serait
ici de peu de valeur; il faudrait se prparer seulement  en gagner tous
les ans une nouvelle, jusqu' la ruine complte du commerce de Lyon.

Heureusement l'affaire ne se prsente point ainsi; heureusement
l'insurrection de 1834 a dploy, aux yeux de tous, la bannire toute
politique qu'elle suivait; elle a cri bien haut son mot de ralliement,
_Rpublique_: mot bien diffrent de celui qu'on rptait en 1831,
_Tarif_.

Cependant, l'habitude est si bien prise de ne voir  Lyon qu'une lutte
des fabricants et des ouvriers en soie, que beaucoup d'hommes sincres
ne peuvent se rsoudre  voir autre chose dans les derniers vnements.
Pour eux, les insurgs sont toujours des ouvriers; avril 1834 est une
revanche de novembre 1831.

C'est spcialement  ces hommes que j'adresse les rflexions qui vont
suivre. Quant aux crivains du _Prcurseur_ ou aux membres de la
_Socit des droits de l'homme_, ils savent mieux que moi ce qu'il
en est; mais ils sont dans leur rle quand ils repoussent toute
participation  une tentative qui a chou.

Un premier fait mrite d'tre remarqu, c'est le petit nombre d'ouvriers
en soie qui ont pris part  l'insurrection. Que l'on consulte l'tat des
blesss civils apports dans les hpitaux, celui des morts, celui des
prisonniers, on trouvera  peine un dixime d'hommes appartenant  la
fabrique des soieries. Il y a mieux; on rencontre sur ces listes six
trangers pour un Lyonnais; or, tel est le caractre des mouvements
politiques d'employer presque exclusivement les hommes qu'aucun lien de
famille ne rattache  la ville qu'ils vont mettre  feu et  sang.

Ceux qui verraient encore, dans une cause qui n'a enrgiment que si
peu de Lyonnais et d'ouvriers en soie, la cause spciale de Lyon et
du commerce de soieries, je les prie de se rappeler la crise vraiment
industrielle de novembre 1831, et de mettre le programme d'alors en
regard du programme d'aujourd'hui. En 1831, on se levait  ce cri
terrible: _Vivre en travaillant, ou mourir en combattant!_ En 1834, on
a dclar la guerre en lisant sur la place Saint-Jean une longue
proclamation, qui n'a de remarquable que son caractre essentiellement
politique. La voici:

Citoyens,

L'audace de nos gouvernants est loin de se ralentir; ils esprent par
l cacher leur faiblesse, mais ils se trompent: le peuple est trop
clairvoyant aujourd'hui. Ne sait-il pas d'ailleurs que toute la France
les abandonne, et qu'il n'est pas un homme de conscience, dans quelque
position qu'il soit, manufacturier ou proltaire, citoyen ou soldat, qui
ose se proclamer leur dfenseur!...

Citoyens, voici ce que le gouvernement de Louis-Philippe vient encore
de faire... Par des ordonnances du 7 de ce mois, il a nomm plusieurs
courtisans, ennemis du peuple,  des fonctions trs-lucratives. Ce sont
des sangsues de plus qui vont se gorger de l'or que nous avons tant de
peine  amasser pour payer d'crasants impts. Parmi eux, se trouve
Barthe, le rengat, qui est aussi nomm pair de France!... Ainsi on
rcompense les hommes sans honneur, sans conscience, et on laisse
souffrir de misre tous ceux qui sont utiles au pays, les ouvriers, par
exemple, et les vieux soldats. Pourquoi nous en tonner?... Ceux-ci sont
purs et braves; ils ne chrissent l'existence que parce qu'elle leur
donne la facult d'aimer et de servir leur patrie; c'est pourquoi aussi
on les emprisonne, on les assomme dans les rues, ou on les envoie 
Alger!... Ce n'est pas l ce que ferait un gouvernement national, un
gouvernement rpublicain.

Mais l'acte le plus significatif de la royaut, c'est la nomination
de Persil au ministre de la justice!... Persil, citoyens, c'est un
pourvoyeur d'chafauds!... C'est Persil qui a voulu faire rouler les
ttes des hommes les plus patriotes de la France, et si les jurs les
lui ont refuses, ce n'est pas faute d'insistance de sa part!... C'est
Persil qui a eu l'infamie de dire le premier qu'il fallait dtruire les
associations et abolir le jury! En le prenant pour ministre, la royaut
a donc adopt toutes les penses, toutes les haines de cet homme! Elle
va donc leur laisser un libre cours!... Pauvre France, descendras-tu au
degr d'esclavage et de honte auquel on te conduit?...

La loi contre les associations est discute, dans ce moment  la Chambre
des pairs. Nous savons tous qu'elle y sera immdiatement adopte. Nous
la verrons donc trs-incessamment placarde dans nos rues!... Vous le
voyez, citoyens; ce n'est pas seulement notre honneur national et notre
libert qu'ils veulent dtruire, c'est notre vie  tous, notre existence
qu'ils viennent attaquer. En. abolissant les socits, ils veulent
empcher aux ouvriers de se soutenir dans leurs besoins, dans leurs
maladies, de s'entr'aider surtout pour obtenir l'amlioration de leur
malheureux sort!... Le peuple est juste, le peuple est bon; ceux qui
lui attribuent des penses de dvastation et de sang sont _d'infmes
calomniateurs_; mais ceux qui lui refusent _des droits et du pain_ sont
infiniment coupables.

Ouvriers, soldats, vous tous enfants de l'hroque France,
souffrirez-vous les maux dont on vous menace? consentirez-vous  courber
vos ttes sous le joug honteux qu'on prpare  votre patrie? Non, c'est
du sang franais qui coule dans vos veines, ce sont des coeurs franais
qui battent dans vos poitrines; vous ne pouvez donc tre assimils  de
vils esclaves. Vous vous entendrez tous pour sauver la France et lui
rendre son titre de premire _des nations_.

8 Avril 1834.

Je le demande, est-ce l le cri de guerre des ouvriers contre les
matres? Est-ce une affaire de salaire ou de tarif? Non, toutes les
questions industrielles sont mises en oubli, pour ne penser qu' M.
Persil et  la loi sur les associations; il est impossible de dclarer
plus franchement dans quel esprit on veut agir, et cet esprit a prsid
 l'insurrection jusqu'au dernier moment; les placards rpublicains, le
drapeau rouge, le tutoiement oblig, tout indiquait une protestation
arme contre le gouvernement de Juillet bien plus que contre
l'organisation de la fabrique lyonnaise.

Si la question tait moins grave, je pourrais m'arrter ici; mais il
importe de rpondre  toutes les objections, de dissiper tous les
doutes. Dans ce but, je vais remonter plus haut et expliquer, par
l'histoire abrge de la crise qui a prcd les derniers vnements,
comment la querelle industrielle s'est teinte peu  peu, sous
l'influence d'une prudente administration, comment elle s'est abdique
au profit de la querelle politique, comment la _Socit des droits de
l'homme_ a absorb la _Socit des mutuellistes_, comment elle a seule
inspir, dirig et excut le mouvement insurrectionnel d'avril.

On sait que la fabrique des soies a quatre rouages bien distincts,
l'ouvrier, le chef d'atelier, le fabricant et le commissionnaire. Sur
ces quatre rouages, trois sont ncessaires; mais l'intervention du chef
d'atelier, qui reoit les matires du fabricant et les remet  l'ouvrier
auquel il loue ses mtiers, ne semble propre qu' diminuer inutilement
le salaire de ce dernier. Plus dsoeuvr et plus ambitieux que le simple
ouvrier, le chef d'atelier est aussi plus turbulent; mais, d'un autre
ct, il est plus moral, plus instruit, plus loign des ides de
pillage et de subversion complte. Les chefs d'atelier ont fait novembre
1831, mais ils ont aussi enchan cette fatale victoire; ils ont empch
qu'elle ne dgnrt en dvastation et en incendie.

Quant aux ouvriers, ce qui leur manque essentiellement, c'est la
prvoyance que possdent jusqu' un certain point les chefs d'atelier.
Quand les salaires sont levs, ils dpensent davantage et jamais ils
ne mettent un centime de ct pour les mauvais jours. A Lyon, la caisse
d'pargne ne reoit point de dpts; aussi l'ouvrier voit-il arriver
avec terreur le moment du chmage de la fabrique et de la baisse des
salaires; son ide fixe, c'est le tarif, c'est--dire un minimum
au-dessous duquel ne pourrait descendre, dans aucun cas, le prix qu'il
reoit pour sa journe.

Ce tarif, il l'a demand d'abord  l'autorit administrative; en 1831,
la requte fut prsente  M. Bouvier-Dumolard par trente mille hommes
enrgiments. Il y donna son consentement, et cette foule, ivre de joie
d'avoir vu se raliser son rve favori, se retira en criant: _Vive
Dumolard! vive notre pre_! Le prfet s'endormit tranquille au milieu de
ces protestations d'amour. Il crut avoir rsolu le problme.

Mais il avait compt sans les ncessits de l'industrie qui,
ne permettant pas au fabricant de travailler  perte, frappent
d'impuissance et de ridicule toute fixation immuable du prix de la
journe. Les fabricants protestrent contre le pacte absurde qu'on
leur imposait; les ouvriers, forts de la faute qu'on avait commise,
descendirent sur la place publique pour dfendre ce trait qu'ils
devaient regarder comme leur charte. La garnison fut expulse, et la
population des ateliers, force, quelques jours aprs, de courber la
tte devant une arme, n'en dut pas moins conserver au fond du coeur ce
souvenir qu'elle tait reste matresse du champ de bataille. Souvenir
fatal, qui exaltait ses prtentions, entretenait la pense d'un nouvel
appel  la force et exigeait peut-tre un sanglant dmenti. C'est en
ce sens, mais en ce sens seulement, qu'avril 1834 peut passer pour une
revanche de novembre 1831.

La seconde fois, le tarif ne fut pas demand  l'administration, mais 
la libre discussion et aux lois. Le tribunal des prudhommes fut l'arne
du nouveau dbat. _L'cho de la fabrique_ fut l'organe des rclamations
de la classe ouvrire; mais ces rclamations insenses ne pouvaient
russir sur un semblable terrain. On ne tarda pas  l'abandonner.

C'est  la force organise qu'on s'est adress en dernier lieu. Cette
troisime exprience ayant chou en fvrier 1834, la crise industrielle
a expir; elle n'avait plus de transformation nouvelle  subir.

Ceci demande quelques dtails.

La _Socit des mutuellistes_ est compose de chefs d'atelier. Celle des
_Ferrandiniers_, cre  son image, reoit dans son sein les ouvriers
ou compagnons. Ces deux socits, dj anciennes, avaient pris quelque
importance depuis la rvolution de Juillet, et surtout depuis que la
fabrique tait entre dans la troisime priode, celle dont il est ici
question. Diviss par loges de vingt membres, gouverns par un comit
central de vingt personnes, organiss, en un mot, comme toutes les
socits politiques, qui ont fini depuis par les absorber, les
_Mutuellistes_ et les _Ferrandiniers_ ont cru imposer enfin le tarif en
saisissant l'arme puissante des interdictions de travail.

Les moyens d'excution taient: 1 la cessation du travail pour le
compte de tout fabricant qui ne se soumettrait pas aux ordres des
socits; 2 la dsertion des mtiers des chefs d'atelier insoumis; 3
une caisse de secours pour les ouvriers rests sans travail par suite de
leur obissance.

Cette caisse,  peine suffisante pour les interdictions partielles, ne
pouvait ddommager les ouvriers du mal que leur causait une suspension
gnrale, et c'est dans ce cas que des dons considrables, provenant de
sources en gnral inconnues, ont soutenu un zle qui menaait de se
refroidir trs-promptement. Ce fait n'est pas le seul qui signale
l'intervention de plus en plus complte des partis politiques dans
la lutte industrielle. Bientt les interdictions vinrent frapper les
opinions des chefs d'atelier, comme leur dsobissance aux rglements
mutuellistes. Mais ne devanons pas la marche des vnements.

Contre le mode d'excution adopt par les ouvriers, les moyens lgaux
taient impuissants; un systme absolu de non intervention tait
prescrit  l'autorit. Elle n'avait d'autre mission que de protger les
chefs d'atelier et les fabricants contre la force matrielle et de les
rassurer contre les menaces que leur attirait tout acte de fermet.

Ce rle, fort simple en apparence, offrait d'immenses difficults;
rester impartial et calme au milieu de ces dbats passionns, rsister
aux provocations insultantes des uns, aux instantes prires des autres,
se rsigner  voir, pendant quelque temps, ses intentions ou du moins
ses lumires mconnues pour attendre sa rhabilitation d'un succs lent,
loign et incertain, telle tait la position qu'il fallait accepter
avec courage et ne pas abandonner un seul moment. La lutte qui s'est
termine en fvrier 1834 est la plus glorieuse poque de la pnible
administration de M. de Gasparin. A fore de prudence, d'habilet et de
courage, il a remport, sur les mauvaises passions de la fabrique, une
victoire dcisive, victoire dont l'influence a ragi sur celle d'avril,
et qu'on peut se rappeler sans amertume parce qu'elle n'a pas cot de
sang franais..

Il tait dans la nature de la _Socit des Mutuellistes_ de s'unir de
plus en plus, et presque  son insu, avec les socits politiques;
destine  tre un jour absorbe, domine et exploite par celles-ci,
elle devait se prsenter d'abord comme leur allie contre l'ordre de
choses existant, qui les blessait galement, quoique sous des rapports
divers. C'est ce qui arriva  la fin de 1833;  cette poque, on
commena  prparer une vaste explosion; l'entre des ouvriers en Suisse
et la suspension gnrale du travail  Lyon devaient en donner le
signal. Ces deux oprations devaient avoir lieu simultanment le 10
fvrier 1834.

Heureusement le gouvernement Suisse, souponnant les projets du gnral
Ramorino et de ses rfugies, prit des mesures qui les forcrent 
devancer le jour indiqu. L'expdition mal prpare choua compltement:
quant aux _Mutuellistes_, ils tinrent parole; au moment convenu, le 10
fvrier, tous les mtiers cessrent de battre.

Alors la ville de Lyon offrit un spectacle vraiment extraordinaire: les
magasins taient ferms, les ateliers dserts; cinquante mille ouvriers
parcouraient les rues; et, esprant prendre les fabricants par la
famine, ils avaient la constance de supporter huit jours entiers de
chmage, sans autres ressources que les faibles secours de ceux qui
soutenaient leur courage et entretenaient leurs esprances.

Ces esprances furent entirement dues; les fabricants tinrent bon
jusqu'au bout, et huit jours d'interdiction n'amenrent pas un centime
d'augmentation dans les salaires. Les ouvriers, sentant toute la force
de cette exprience, tournrent leur ressentiment contre ceux qui les
avaient flatts d'un espoir chimrique. De ce moment, les socits
industrielles ne conservrent plus une existence et une action
indpendantes; les _Mutuellistes_ se retirrent, en partie de ces
intrigues, et c'est dans cette situation que les derniers vnements ont
trouv la fabrique lyonnaise. Ai-je tort de dire qu'en 1834 fvrier a
sauv avril?

A mesure que ces socits industrielles se divisaient et s'effaaient,
la socit politique des _Droits de l'homme,_ qui a fini par absorber
leurs dbris, prenait chaque jour plus d'importance, d'audace et
d'ascendant. MM. Garnier-Pags, Cavaignac et Ramorino taient venus, 
diffrentes poques, lui apporter les instructions de la socit mre,
examiner et rformer son organisation et ses plans.

C'est surtout depuis la prsentation de la loi sur les associations,
c'est  l'approche du soulvement d'avril que la socit manifeste
une activit extraordinaire. Le 30 mars, elle essaie de se runir aux
Brotteaux pour protester contre la loi; mais les abords du local tant
occups par un piquet d'infanterie et une cinquantaine de dragons, le
comit central reconnat l'impossibilit d'y pntrer et se retire sans
rien entreprendre.

A la mme poque, la socit envoie  Paris un dlgu spcial qui
visite en passant les affilis de Chlons, de Beaune et de Dijon, et
donne le mot d'ordre pour l'explosion gnrale qui doit avoir lieu.

Cependant les _Mutuellistes_, comme nous l'avons dit plus haut, se
perdent de plus en plus dans la _Socit des Droits de l'homme. L'cho
de la fabrique_, qui est leur organe, dit positivement, dans son numro
du 30 mars: Si, dans l'ordre du jour cit par M. Prunelle, il est
recommand de repousser des loges les imprims des _Droits de l'homme,_
c'est une mesure de discipline momentane et non une prescription 
toujours; ces papiers n'ont jamais t prohibs en temps ordinaires,
ce qui est d'autant plus naturel que plusieurs des _Mutuellistes_ font
partie de la _Socit des Droits _de l'homme_ et de plusieurs socits
politiques.

Enfin le moment de l'action approchant, le comit central prouve le
besoin de s'adresser  tous les sectionnaires et de se retremper dans
une lection nouvelle. Tel est le but de la circulaire suivante:

Lyon, le 15 germinal an XLII de l're rpublicaine (4 avril 1834).

UNIT, GALIT. ASSOCIATION, PROPAGANDE.

Le comit central du dpartement du Rhne de la _Socit des Droits de
l'homme,_ aux citoyens composant les sections.

Citoyens,

Plus les circonstances deviennent graves, plus ceux que vous avez
choisis pour diriger la puissante action que vous donnent votre
dvouement et vos convictions sentent le besoin de s'entendre
prcisment avec vous et de connatre d'une manire fixe l'esprit qui
vous anime. C'est dans ce but que nous avions dcid qu'une assemble
gnrale aurait lieu; mais, srs des prcautions que nous avions prises,
nous ne pouvions l'tre aussi bien de la discrtion ou de la fermet de
ceux avec lesquels nous avions t contraints de traiter pour avoir un
local: l'autorit a t prvenue, notre runion a t empche.

Nous avons d immdiatement runir ceux qui reprsentent le plus
largement la socit, et c'est aux chefs des sections que nous avons
verbalement prsent l'tat actuel de l'association et le compte rendu
de nos travaux pendant le trimestre qui vient d'expirer. Vous demanderez
chacun au chef de votre section le rsum de ce rapport; mais nous
sentons le besoin d'aider leur mmoire en vous rappelant nous-mmes les
traits suivants.

Quant aux finances, le comit s'est plaint du peu d'exactitude qui a t
apport dans le versement de la cotisation entre les mains du caissier.
Il a annonc qu'il existait encore un arrir sur les payements de
janvier; que la moiti seulement des sections avait pay pour fvrier
et qu'aucun versement n'avait t fait pour mars; que, cependant, les
dpenses avaient t continues, mme pendant le dernier mois cit, et
que parmi elles figurait principalement le chiffre des sommes dpenses
pour les prisonniers de Lyon ou de Saint-Etienne, lequel ne s'levait
pas  moins de 600 francs; que, dans cette situation, il tait
impossible de donner sur le champ l'tat prcis des finances pendant ce
trimestre; qu'enfin il engageait formellement les chefs de section
 faire leurs versements  la prochaine runion des conseils
d'arrondissement et  nommer deux dlgus  l'examen desquels les
comptes gnraux seraient livrs par le caissier, suivant le rglement.

Le comit a, comme organe de l'association, tmoign, avec une franchise
toute rpublicaine, le mcontentement qu'il avait prouv par suite de
l'inconcevable conduite de quelques chefs de section qui, au mpris des
rglements, loi formelle que nous devons tous suivre tant qu'il n'y a
pas rellement impossibilit matrielle, ont cherch, eux, infiniment
faible majorit,  entraner, par des voies dtournes, la majorit 
l'adoption de leurs projets. Ce n'tait rien moins que la division et
l'anarchie qu'ils allaient jeter dans nos rangs, et cela dans le moment
o plus que jamais nous avons besoin de nous unir; mais, malgr tous
leurs efforts, ils n'ont pu russir dans leurs tentatives, et c'est
plus sous le rapport de sa considration que sous celui de sa force
intrieure qu'ils ont nui  la socit, car la dernire runion des
chefs des sections nous a pleinement confirms dans ce que nous savions
dj,  savoir que c'tait  trois ou quatre citoyens seulement que le
mal tait d.

Nanmoins le comit, principalement  cause de la situation grave
dans laquelle la France est place et de l'immense adjonction de
sectionnaires survenue pendant le dernier trimestre, a voulu savoir s'il
tait toujours la reprsentation fidle et vraie de la socit, et si la
volont de la majorit des membres actuels tait que le mandat dont il
est revtu lui fut continu. Afin de ne gner en rien l'mission de
la pense de chaque sectionnaire, les membres composant le comit ont
dclar qu'il donnaient tous leur dmission. En consquence, les chefs
de section ont t invits  prvenir immdiatement les sectionnaires de
se runir dimanche pour procder  de nouvelles lections.

Citoyens,

Vous allez faire acte entier de souverainet; sans considration de
nous, mais en examinant seulement les services rendus  notre cause,
comme gages ncessaires de dvouement et d'abngation pour l'avenir,
vous fixerez vos choix. En attendant que l'expression gnrale de vos
voeux soit prcise, nous conserverons la direction que vous nous avez
donne. Si, pendant cet espace de temps, des vnements survenaient,
vous nous trouveriez ce que nous serons toujours, c'est  dire rsolus 
tous les sacrifices que peut exiger l'intrt bien entendu de la sainte
cause rpublicaine. Tout pleins de respect pour vos volonts, nous
serons honors de reprendre, s'il le faut, nos places de simples
sectionnaires, et nous n'en continuerons pas moins  travailler avec
notre dvouement habituel. Mais nous vous le dclarons ds  prsent,
nous combattrons directement par tous les moyens quiconque tenterait 
l'avenir d'agir en dehors du rglement et de porter le trouble dans la
socit.

Pour assurer la rgularit des oprations lectorales, le comit a
arrt les dispositions suivantes:

Le rglement veut que les lections soient faites en assemble
gnrale; mais tous les sectionnaires doivent reconnatre qu'il y a
impossibilit matrielle d'excuter cet article, puisque indpendamment
de la difficult qu'il y aurait  les runir pendant toute une journe
dans un lieu o ils ne pussent tre inquits par les poursuites de
l'autorit, le mauvais temps, que personne n'arrte, peut rendre
impossible tout scrutin; qu'en outre, chacun doit comprendre combien il
serait difficile de procder, dans une si grande runion et avec l'ordre
ncessaire,  un scrutin qu'il serait ensuite impossible de dpouiller,
puisque deux jours ne suffiraient peut-tre pas pour terminer cette
opration; que ces difficults tant reconnues, et un prcdent existant
dj avec l'approbation des sectionnaires, la socit se trouve
aujourd'hui place dans cette position, ou de se dissoudre, ou de
modifier de bonne foi un article de son rglement. Dans une pareille
situation, il ne peut pas y avoir d'hsitation sur le choix; c'est
pourquoi le comit arrte:

1 Les lections seront faites par chaque section sparment runie
dans le lieu ordinaire de ses sances;

2 Aprs l'ouverture des travaux, le chef donnera lecture de la
prsente circulaire;

3 Les sept membres futurs du comit seront nomms  la majorit
absolue des suffrages. Dans le cas o deux tours de scrutin n'auraient
pas donn cette majorit  un ou plusieurs des membres  lire,
l'lection aura lieu par un troisime tour de scrutin  la majorit
relative;

4 Procs-verbal sera dress sur le champ du rsultat des votes,
certifi sincre par le chef, le sous-chef et le premier quinturion de
la section, puis cachet;

5 Tous les procs verbaux seront apports lundi soir,  sept heures,
extrmement prcises, par les chefs de l'arrondissement. Ils seront
ensuite ouverts et lus dans une runion qui aura lieu le mme jour. Le
rsultat sera proclam, puis annonc ultrieurement aux sections par une
nouvelle circulaire.

Salut et dvouement fraternel.

_Les membres du comit_: POUJOL, J. T. HUGON, P. A. MARTIN, E. BAUNE,
DOUARD ALBERT, SILVAIN COURT, BERTHOLON.

Il y aurait beaucoup de remarques  faire sur cette pice; je ne m'y
arrterai pas; je dirai seulement que le comit central a continu ses
publications pendant la dure du combat; c'est ce que prouve l'ordre
du jour que je vais transcrire, et qui est dat, comme la circulaire
prcdemment cite, de l'an 42 de la Rpublique. On voit qu'elle aussi a
sa lgitimit et ne tient pas compte du rgne des usurpateurs.

A Vienne, la garde nationale est matresse de la ville; elle a arrt
l'artillerie qui venait contre nous. Partout l'insurrection clate.
Patience et courage! La garnison ne peut que s'affaiblir et se
dmoraliser. Quand mme elle conserverait sa position, il suffit de la
tenir en chec jusqu' l'arrive de nos frres des dpartements; au
premier jour nous recevrons des nouvelles favorables.

Lyon, le 22 germinal, an 42 de la Rpublique.

A chacun donc la responsabilit de ses oeuvres; c'est aux partis
politiques que Lyon doit ses derniers malheurs.

En vain dira-t-on que l'insurrection aurait clat ailleurs;  Paris
d'abord par exemple, si elle avait t vritablement rpublicaine,
tandis qu'en se montrant  Lyon elle a trahi une tout autre origine.
Mais on oublie que le dsordre, tant de fois comprim  Paris, a dsert
cette ville o une police active, une arme immense, une garde nationale
unanime dans son dvouement ne lui laissaient plus aucune chance de
succs. On oublie que les factions ont migr  Lyon, qu'elles y ont
tabli le centre et le foyer de toutes leurs intrigues, qu'elles lui ont
confr le triste honneur d'tre pour elles, non-seulement une capitale
industrielle, mais une capitale politique. En effet, o trouver des
lments plus favorablement disposs pour le triomphe de l'anarchie? O
trouver ces dbris d'associations d'ouvriers, dont on pourrait encore
exploiter le mcontentement? O trouver une cit plus grande, plus
importante  tous gards, plus influente par sa position entre les
rpublicains de la Bourgogne et les lgitimistes du Midi? O en trouver
une qui soit plus abandonne aux graves dangers qu'entrane, toujours
une industrie dominante? Il est vident que la rvolte, quel qu'en
ft le caractre, devait trouver ici son centre et son point d'appui
principal.

D'ailleurs l'explosion ne devait point tre locale; la promulgation de
la loi sur les associations devait en donner le signal pour toute la
France. Les anarchistes lyonnais ont cru devoir faire feu avant le
signal. Ils ont pens qu'en saisissant l'occasion du procs des
_Mutuellistes_, ils trouveraient le moyen de rattacher  leur cause tous
ces ouvriers en soie qui commenaient  renoncer au dsordre. Par l ils
ont pu accrotre ici le nombre de leurs partisans; mais ils ont isol
leur mouvement, et ils en ont rendu la rpression plus facile.

Puisque j'ai parl de cette loi sur les associations dont la
promulgation devait tre le signal d'une protestation  coups de fusil,
qu'il me soit permis de dire toute ma pense sur les protestations
crites qui ont prcd et prpar celle-l. Je puis la dire sans
hsiter, car, je le dclare en commenant, les intentions sont choses
sacres pour moi. Je crois qu'on peut avoir les vues les plus honorables
quand on a embrass le parti de la Rpublique ou celui de la lgitimit;
je crois mme (et ceci scandalisera bien des gens) qu'on peut vouloir
par patriotisme le soulvement des rues et la violation des lois. Je
dplore l'erreur de ceux qui prtendent arriver au bien par le mal; mais
jusqu' preuve contraire, je crois  leur dsintressement et  leur
sincrit.

Ces rserves une fois faites, je dclare que, de toutes les tentatives
anarchiques qui ont eu lieu depuis trois ans, je n'en connais pas de
plus monstrueuse que le discours de, l'honorable M. Pags (de l'Arige)
sur la loi des associations. Dans une nation civilise et soumise au
rgime lgal, un citoyen qui viole la loi, qui la viole  bon escient,
qui proclame mme hautement la ncessit de la violer, doit soulever
contre lui l'animadversion de tous les partis, car tous sont intresss
au respect de la loi qui n'est la proprit exclusive de personne. Mais
quand ce citoyen est lui-mme lgislateur, quand il abuse de la tribune
pour se poser,  la face du pays, comme adversaire de la loi qui vient
d'tre adopte, quand il foule aux pieds ces deux grands principes de
tout gouvernement reprsentatif, respect de la majorit et respect de la
loi, quand il fait un appel  toutes les rsistances pour s'y associer,
quand il tablit ce principe anti-social que chacun est juge en dernire
analyse de la lgislation du pays, et peut choisir, pour les rejeter ou
s'y soumettre, les dispositions qui lui conviennent et celles qui ne
lui conviennent pas; c'est le comble du dsordre moral; il n'y a pas de
paroles assez nergiques pour repousser un systme aussi dangereux.

Je crois que l'tonnement avait ferm la bouche  tous les collgues de
M. Pags, car personne ne prit la parole pour relever ses doctrines, et
demander qu'on donnt  ce discours le commentaire indispensable d'un
rappel  l'ordre: aussi d'autres dputs ont-ils protest  son exemple;
aussi avons-nous vu, comme une chose toute simple, les journaux ouvrir
leurs colonnes aux protestations de tous les mcontents de toutes les
provinces; et puis sont venues les protestations  main arme, que M.
Pags ne souhaitait certainement pas, et qui ne sont pourtant qu'une
dduction logique de ses paroles. Il y avait peut-tre quelque
exagration  prtendre que le 6 juin 1832 ft sorti du _compte rendu_;
mais personne ne peut nier que les protestations des dputs n'aient t
traduites en coups de fusil le 9 avril 1834.

Parmi les journaux qui ont ni l'origine politique des derniers
vnements, le _Prcurseur_ mrite une mention spciale. Il s'est fait
un argument des articles qu'il a publis quelques jours auparavant, et
dans lesquels il prchait, sinon la paix et la concorde, du moins la
renonciation  tout projet d'agression arme.

Je ne suis pas de ceux qui pensent que, sous ces conseils pacifiques, le
_Prcurseur_ cachait un dsir secret de voir les hostilits commencer.
Je crois, au contraire, qu'il appartient  cette fraction peu nombreuse
du parti rpublicain qui redoute sincrement les meutes et qui ne croit
pas le moment venu pour une rvolution; mais ce qu'il ne voit pas ou ce
qu'il fait semblant de ne pas voir, c'est qu'il est dpass et absorb
depuis longtemps par les hommes d'action, par les impatients et les
cervels du parti; c'est qu'il ne reprsente plus l'opposition
rpublicaine, et que, par consquent, tous ses articles et ses conseils
ne peuvent plus passer pour la vritable pense de cette faction.
D'ordinaire les partis attendent le moment du triomphe pour se
dcomposer; mais celui de la rpublique a dj dpossd ses premiers
chefs et a fait descendre rapidement le pouvoir des hommes du _National_
et du _Prcurseur_  ceux de la _Tribune_ et de la _Glaneuse_. Qu'on
juge par l des lments de ce parti, et qu'on ne vienne plus dire qu'on
ne se rpte pas en politique, qu'on ne recommence pas deux fois, et
de la mme manire, les mmes scnes. Non, sans doute, et la seconde
rpublique ne ressemblerait certainement pas  la premire; elle serait
moins glorieuse, moins longue. Vous n'auriez plus, comme la premire
fois, ces hommes gnreux, patriotes, qui, pleins d'enthousiasme pour le
mouvement de 89, ne s'en dtachrent qu' la dernire extrmit. Ds le
premier jour, vous n'auriez pour vous gouverner que des hommes de rebut
qui se hteraient d'taler leurs rves insenss pour compenser ce qui
manquerait  leur rgne en dure et en grandeur.

Esprons que ces dernires folies achveront de dtacher du parti
anarchiste quelques hommes distingus qui lui prtent le secours de leur
nom, mais qui doivent s'y trouver mal  l'aise et y sont probablement
peu apprcis. Qu'ils comparent, dans l'affaire de Lyon en 1834, la
conduite de leurs partisans avec celle de l'autorit. D'un ct, toutes
les provocations, toutes les violences; de l'autre, toute la patience et
la modration que comporte la fermet. Quelques personnes ont reproch 
M. de Gasparin de n'avoir pas saisi toutes les occasions de svir et de
rprimer. C'est qu'il voulait laisser aux factions tout l'odieux d'une
semblable lutte. Aussi pas une voix ne s'est leve pour attribuer le
conflit aux provocations de l'autorit; dans un temps o toutes les
calomnies ont cours, on n'a pas encore invent celle-l.

Personne n'a prtendu non plus qu'il fallt attribuer l'explosion 
quelque circonstance particulire et inattendue; on y a gnralement
reconnu une entreprise prmdite et prpare de longue main. Depuis
longtemps, des tentatives d'embauchage taient faites auprs des soldats
de la garnison. Ds la veille de l'insurrection, les maisons dont il
fallait s'emparer, celles qui avaient des alles traversantes ou dont
les fentres plongeaient sur plusieurs rues, avaient t marques  la
craie, et au moment o la lutte s'engageait sur la barricade de la
place Saint-Jean, l'attaque de la Prfecture tait dj tente, et des
barricades s'levaient sur tous les points de la ville et des faubourgs,
dans les positions les plus fortes, dont le choix indiquait une
tude srieuse du terrain et une habilet stratgique  laquelle les
militaires rendent hommage.

Ceci rpond d'avance aux insinuations de ceux qui regardent les
dsordres de l'audience o devaient se juger les chefs _Mutuellistes_
comme la cause de l'insurrection qui a clat quatre jours aprs, et
attribuent d'ailleurs ces dsordres  l'imprudence ou  la faiblesse de
l'autorit administrative, donnant  entendre qu'elle est responsable du
sang rpandu. Il est vident qu'il n'tait au pouvoir de personne ni de
faire natre ni d'empcher l'explosion.

Quelques mots d'explication suffiront pour clairer la scne du
Palais-de-Justice.

Le prsident du tribunal et le procureur du roi avaient confr la
veille sur les mesures  prendre avec le gnral Aymard et avec le
prfet; ils avaient insist pour qu'aucun appareil militaire n'entourt
l'audience; ils avaient cit tous les prcdents qui autorisaient la
confiance, et avaient dit que la justice devait puiser sa force dans sa
propre dignit et non dans l'appui des baonnettes. La noblesse de
ces sentiments fut comprise et leur demande d'autant plus facilement
accueillie que l'on connaissait les dispositions de la _Socit des
Mutuellistes_ qui recommandait le calme  tous les ouvriers.

Cependant, malgr les conventions de la veille, le prsident crut devoir
appeler des soldats pour arrter le tumulte que produit toujours une
foule nombreuse et agite; il fit une rquisition pour une centaine
d'hommes, force tout  fait insuffisante au milieu de cette multitude
qui encombrait l'audience, la cour de l'htel Chevrire et la place
Saint-Jean; il fit cette rquisition sans prvenir autrement les
autorits militaires et administratives.

Le piquet appel se trouva donc compromis et dans l'impossibilit
presque absolue d'agir. Sa situation fut d'autant plus fcheuse qu'un
incident postrieur  la leve de l'audience, et relatif  un tmoin 
charge indignement attaqu, avait chang l'inquitude et l'agitation de
la foule en une hostilit vritable; de l des dsordres et des excs
que tout le monde dplore, mais que l'administration ne pouvait prvenir
et qu'elle fit cesser trs-promptement.

Ainsi, pour rsumer en quelques mots ces considrations prliminaires,
l'insurrection lyonnaise de 1834 a t politique. Elle devait clater 
la fois dans toute la France, et le dsir seul de rattacher la cause des
ouvriers en soie  celle de la _Socit des Droits de l'homme_ a fait
devancer ici le moment fix; on ne peut l'attribuer ni aux provocations
de l'autorit locale, ni  l'effet produit par quelques circonstances
particulires et inattendues.

J'entre maintenant dans l'histoire des six journes.

Le procs des _Mutuellistes_ avait t renvoy au mercredi 9 avril 1834.
Il tait vident pour tout le monde que, si l'insurrection devait avoir
lieu, elle claterait ce jour-l. Aussi chacun s'y prparait  sa
manire; les habitants paisibles migraient en foule; les fiacres, les
omnibus ne pouvaient suffire aux familles qui allaient chercher un asile
 la campagne. Pendant ce temps, la _Socit des Droits de l'homme_
et l'autorit militaire faisaient leurs dispositions d'attaque et de
dfense.

Les sections taient unanimes pour le soulvement; elles croyaient le
moment favorable; leurs membres ne doutaient pas que les affilis de
Mcon, de Dijon, de Grenoble et de Saint-tienne, auxquels on avait
crit de se tenir prts, ne secondassent le mouvement. Ils se faisaient
illusion sur l'esprit des dpartements; ils croyaient allumer une
trane de poudre qui porterait en quelques heures le feu de la sdition
dans les provinces lgitimistes et dans les provinces rpublicaines, et
jusque dans les murs de la capitale. Mais leur plus grande erreur tait
de compter sur les soldats. La contenance de la compagnie du 7e lger,
appele le samedi  l'audience du tribunal, avait achev de les
confirmer dans cette ide; d'ailleurs, ils citaient avec complaisance le
nom de quelques sous-officiers engags dans la _Socit_; ils parlaient
de lettres crites par des artilleurs; enfin, ils se beraient d'une
esprance qui reut ds la premire attaque un clatant dmenti.

Les plus prudents voulaient retarder cette attaque jusqu'au moment de
la condamnation; mais on fit observer qu'en commenant aussi tard on
s'exposerait  ne pas achever dans la journe le mouvement qui devait
emprisonner chaque corps dans le quartier o il se trouvait, l'isoler du
reste de la garnison, couper toutes les communications de la troupe et
empcher ainsi qu'une direction unique ne prsidt  ses mouvements. La
nuit venue, on ne pourrait plus retenir les combattants  leur poste,
et les soldats profiteraient de cette circonstance pour regagner leurs
positions et rtablir leurs communications interrompues.

Ces observations dterminrent la majorit; il fut dcid qu'on
engagerait l'affaire  onze heures, aprs que les juges seraient entrs
en sance. Quant au plan des oprations, je viens dj d'en donner un
aperu. Une premire ligne de barricades devait s'lever  la fois dans
toutes les parties de la ville; on devait en dfendre les abords en
tirant des fentres et des toits; et pendant ce temps, une seconde ligne
mieux fortifie, plus difficile  enlever, devait offrir un nouvel
obstacle aux soldats, dans le cas o ils seraient parvenus  forcer la
premire.

On avait une assez grande quantit de poudre tire de Suisse par
contrebande; et d'ailleurs on devait en fabriquer dans plusieurs
quartiers, d'aprs la recette que la _Glaneuse_ avait publie quelques
jours auparavant. Les balles ne manquaient pas; mais les fusils
n'taient pas en trs-grand nombre; plusieurs membres de la socit
furent chargs de parcourir les communes voisines et de dsarmer les
gardes nationales. Un poste fut assign  chaque section, et la besogne
tant ainsi distribue, on attendit sans impatience le moment d'agir.

De son ct, le gnral Aymard faisait ses prparatifs; il donnait des
instructions confidentielles aux gnraux et aux chefs de corps; il
chargeait les officiers de visiter avec soin les localits o ils
pourraient tre appels  agir; il faisait approvisionner de vivres et
de munitions les principaux forts et les casernes les plus importantes.

Son plan avait cela de commun avec celui des insurgs que lui aussi
cherchait  les scinder,  les isoler,  empcher tout ensemble dans
leurs mouvements; de part et d'autre, on avait compris l'importance
de cette opration,  laquelle la longueur de la ville se prtait
merveilleusement; on avait compris que celui-l devait l'emporter qui
conserverait ses communications en interrompant celles de l'ennemi. Or,
ce grand rsultat fut obtenu ds le premier jour par les troupes, qui
emportrent les premires barricades et occuprent sur-le-champ les
positions que le gnral leur avait assignes.

Ces positions taient les suivantes:

Le premier corps, command par le gnral Fleury, s'tendait de la
barrire Saint-Clair jusqu' la barrire de Serin, en suivant les
remparts qui sparent Lyon de la Croix-Rousse, et occupait la caserne
des Bernardines. Le second corps, tabli  l'Htel-de-Ville, dfendait
la ligne du pont de la Feuille, des Terreaux et du pont Morand; il
tait plac sous les ordres du colonel Dietmann, du 27e de ligne,
remplissant les fonctions de commandant de la place.

Le gnral Buchet dirigeait le troisime corps, qui sparait Bellecour
de Perrache et du reste de la ville, en s'tendant de Saint-Jean 
la Guillotire par le pont de l'Archevch et la place Bellecour. Le
gnral Dejean commandait sur cette place une rserve qui, en parcourant
sans cesse les larges et droites rues de Perrache, a maintenu la
tranquillit dans ce quartier et assur les derrires du gnral Aymard,
dont le quartier-gnral tait tabli sur la place Bellecour.

Ainsi, trois lignes d'oprations, qui devaient couper les insurgs
en quatre fractions, sans rapports et sans relations entre elles. Ce
mouvement les a d'autant mieux dconcerts que la dfense absolue
de circulation, en consignant dans leurs demeures tous les citoyens
inoffensifs, a complt l'isolement des bandes armes qu'on attaquait.

Telles taient les dispositions de l'autorit militaire qui d'ailleurs
devait occuper tous les ponts et communiquer par les quais. Elle tait
dcide  repousser nergiquement toute agression, mais l'ordre tait
donn d'essuyer le feu des rvolts avant de tirer sur eux; on voulait
leur laisser jusqu'au bout l'odieux d'une provocation  la guerre
civile. Du reste, on tait sans crainte srieuse sur le rsultat; la
garnison offrait un effectif de 6,500 hommes disponibles; les 3,400
hommes qui compltaient la garnison taient absorbs par les hpitaux
ou par la garde de plusieurs postes qui les paralysaient entirement;
c'tait assez pour vaincre, mais trop peu pour vaincre promptement. Il
avait donc fallu prvoir toutes les chances, et l'on s'tait assur que
les approvisionnements en farine suffiraient pour nourrir la population
lyonnaise pendant dix-neuf joues, si la prolongation des hostilits
et le soulvement des dpartements voisins ne permettaient pas de se
procurer de nouvelles subsistances.

Le 9 avril, au matin, les troupes de la garnison, le sac au dos, avec
des provisions de guerre et de bouche, se rendent aux diffrents postes
qui leur ont t assigns. Sur la place Bellecour stationnent plusieurs
bataillons d'infanterie, masss vers le milieu de l'enceinte, du ct
de la promenade des tilleuls; ils sont flanqus par de nombreux
dtachements de dragons et par deux batteries. Les principales ttes
de pont sont occupes par des piquets d'infanterie et de cavalerie, et
quelques-unes dfendues par des bouches  feu. L'Htel-de-Ville est
entour d'une force imposante; les troupes de la caserne des Bernardines
sont prtes  marcher. Les abords du Palais-de-Justice sont gards
par le 7e rgiment d'infanterie lgre qui a demand  tre plac en
premire ligne pour se laver des soupons qu'on avait mis sur sa
fidlit. Il est post en grande partie dans la cour de l'archevch.

A Onze heures, le prfet tait plac sur la galerie de l'glise
Saint-Jean, en face de l'htel de Chevrires, o le tribunal
correctionnel jugeait les _Mutuellistes_; il tait accompagn de MM.
Faye, conseiller de prfecture; de Casenove, adjoint, et Chinart,
conseiller municipal, qui ne l'ont pas quitt un moment pendant les six
journes; il voulait juger lui-mme de la ncessit et du moment de la
rpression. La place Saint-Jean tait silencieuse, solitaire; il tait
vident que les assaillants voulaient se prsenter en masse; les
sections des _Droits de l'homme_ taient en permanence dans leurs
locaux.

A onze heures et demie, une bande arrive, une proclamation est lue,
des barricades sont formes aux diffrents angles de la place. Au mme
moment, elles s'lvent dans toute la ville.

Aussitt le prfet donne avis au gnral Buchet de ce qui se passe, et
lui dit d'aborder les barricades. En effet, le gnral fait sortir ses
troupes de l'archevch et se porte  celle qui obstruait l'entre de la
rue Saint-Jean. Un coup de pistolet est tir sur la troupe; le colonel
de gendarmerie Camuset commande un feu de peloton  ses gendarmes; il
est imit par le 7e lger; la barricade est emporte et les assaillants
prennent la fuite.

Une nouvelle barricade s'levait sur la place Montazet,  l'entre de
la rue des Prtres. Le prfet s'y porte lui-mme avec une section de
voltigeurs; ils sont assaillis par une grle de pierres, et un jeune
homme bien mis, plac sur le perron qui domine la rue des Prtres,
reconnaissant M. de Gasparin pour le prfet, lui lance un norme pav
qui ne manque son but que de quelques lignes. Cependant les soldats
hsitaient  s'engager dans cet troit dfil. Alors le lieutenant
monte sur le perron avec quelques hommes, le dbarrasse de ceux qui s'y
trouvaient, et la barricade abandonne est occupe par les troupes. En
revanche des coups de feu partent des fentres et signalent la tactique
des insurgs qui nulle part n'ont tenu dans la rue devant la troupe, et
se sont contents de lui faire une guerre de lucarnes et de chemines.

Les assaillants, chasss de la place Saint-Jean, allaient se retirer au
pont au Change, dfendu des deux cts par une forte barricade, et le
gnral Buchet y marchait pour les enlever, quand il s'aperut qu'en
allant d'une barricade  l'autre, sa troupe se dispersait et que des
feux s'tablissaient sur ses derrires; il s'arrta et se replia sur la
rive droite de la Sane,  la hauteur de la prison de Roanne, o il se
retrancha.

Mais avant mme le premier engagement du quartier Saint-Jean, une
tentative hardie, et qui faillit russir, avait lieu sur la place
Concert. Une foule immense, et dont l'hostilit ne put bientt plus tre
mise en doute, s'tait rassemble devant l'htel de la prfecture; le
secrtaire gnral, M. Alexandre, accourut au bruit et fit fermer les
grilles; le piquet de vingt-cinq hommes qui gardait l'htel se rangea
 quelques pas en arrire dans la cour. Bientt des hommes arms
s'emparrent des planches du thtre provisoire pour former des
barricades et se mettre  l'abri si des troupes dbouchaient sur la
place; d'autres dressaient des chelles et commenaient  y monter; la
prfecture allait tre envahie quand le gnral Dejean, auprs duquel le
fils du secrtaire gnral s'tait rendu,  travers la fusillade, envoie
sur la place une compagnie de grenadiers du 6e rgiment. Les insurgs
se rfugient dans le thtre provisoire, o ils parviennent  se
retrancher; un d'entre eux, moins prompt  prendre la fuite, est tu
d'un coup de baonnette sur l'chelle o il se trouvait encore.

En mme temps de nouvelles troupes, diriges par le gnral Aymard sur
ce point important, dbouchent sur la place; quelques coups de canon,
tirs du quai par la rue Neuve-de-la-Prfecture, dbusquent les hommes
enferms dans la salle de spectacle; il ne s'agit plus que de faire
taire un feu assez vif qui part des croises et surtout de la galerie de
l'Orgue. Un canon est amen, il ouvre aux soldats l'entre du passage,
et des voltigeurs, lancs au pas de course, arrivent en mme temps que
la fume vomie par la pice; quelques hommes tombent dans ce prilleux
trajet, mais le but est atteint: on est matre de la galerie.

Au del se trouve un massif de rues troites et tortueuses o il est
dangereux et difficile de poursuivre les insurgs. Cependant le gnral
Buchet y pntre hardiment; un combat s'engage dans la rue de l'Hpital
et principalement auprs d'une maison toute remplie de tirailleurs. Pour
y pntrer, on fait placer un ptard sous la porte d'alle; mais en
clatant il met le feu  toute la maison, et comme un vent trs-sec
souffle du nord, tout fait craindre un embrasement gnral. En effet
l'incendie se communique  la maison en face; mais les pompes de
l'hpital et de la prfecture arrivent  temps pour viter de plus
grands malheurs; les soldats et les insurgs travaillent ensemble 
teindre l'incendie. Une fois ce rsultat obtenu, chacun reprend ses
positions et le combat s'engage de nouveau.

La journe finit de ce ct par une fusillade trs-nourrie sur le quai
du Rhne. La tte du pont Concert est vivement attaque; les soldats,
retranchs dans les pavillons de ce pont du ct de la ville et rpandus
en tirailleurs le long du quai de Bon-Rencontre, font feu sur toutes les
rues aboutissantes et refoulent dans l'intrieur les insurgs qui se
prsentent pour dboucher. Cependant, vers la nuit, ce poste avanc, et
que son isolement  ct du quartier gnral des rebelles exposait 
tre enlev par eux, se replie et abandonne sa position. Des pices de
canon places sur l'autre rive foudroient cette partie du quai; mais
les communications sur la rive droite du Rhne sont compltement
interrompues.

Aux Terreaux, le colonel Dietmann n'tait pas rest inactif; il avait
enlev une barricade dresse au coin de la place des Carmes et celle de
la Boucherie. Poursuivant ses avantages, il s'avance jusqu' la place de
l'Herberie o un ptard, attach  la porte d'une maison, dtruit les
devantures de tous les magasins environnants, et brise presque toutes
les vitres du quartier. Mais oblig de faire face au nord, vers le
quartier des ctes et la place Sathonay, le colonel Dietmann ne peut
pousser au midi jusqu'au pont de pierre, et sa communication reste
incertaine, avec la ligne de Bellecour par le quai de Sane, toute la
nuit et une partie du jour suivant.

L'affaire s'est galement engage  la Croix-Rousse; une barricade
forme en face la caserne des Bernardines, est prise  revers et enleve
par le gnral Fleury, qui tue un grand nombre d'insurgs; de ce moment,
les attaques de vive force ont cess de ce ct, la Croix-Rousse est
reste silencieuse, mais occupe par l'ennemi. Le gnral Fleury emploie
le reste de la journe  faire battre le quartier Saint-Paul par
quelques pices d'artillerie places  la caserne des Chartreux.

Pendant tout ce temps, le son du tocsin se faisait entendre  tous les
clochers. Des proclamations rpublicaines taient lues et rpandues
dans les quartiers du thtre de l'insurrection. Elles contenaient en
substance la dchance de Louis-Philippe, et la nomination de Lucien
Bonaparte comme premier consul.

Partout les troupes ont montr une rsolution vraiment admirable;
partout elles ont attendu le feu des insurgs et y ont rpondu sans
hsiter. On cite ce propos d'un soldat du 6e lger, rgiment compos en
partie de Lyonnais, qui, arrivant sur la place de la prfecture, cria 
sa mre: Ma mre, fermez votre fentre; nous allons tirer; et puis il
fait feu comme les autres.

En rcapitulant les rsultats de cette premire journe, nous trouverons
que l'ennemi, coup sur tous les points et resserr dans les quartiers
o il tient encore, occupe Saint-George, o les premires attaques l'ont
refoul, le Change, le quai de Bondy et celui de Bourgneuf sur la rive
droite de la Sane. Sur cette mme rive, les troupes se maintiennent de
Saint-Jean  la prison de Roanne.

Entre les fleuves, l'insurrection est coupe en quatre tronons; 
Perrache, la largeur des rues ne lui a pas permis de s'tablir en force;
elle occupe les environs de l'Hpital et de la place des Cordeliers. Les
maisons qui bordent le quai Saint-Vincent, Saint-Polycarpe et les Ctes,
sont en son pouvoir. Enfin elle est prisonnire, mais arme dans la
Croix-Rousse.

Les trois lignes du gnral Aymard conservent une communication
parfaitement libre, par la rive gauche du Rhne, le pont de la
Guillotire et le pont Morand.

Ces rsultats n'ont pas t obtenus sans prouver une perte
considrable. Les soldats, peu accoutums  ce genre de guerre, tirent 
dcouvert contre des hommes cachs dans les maisons; il fallait changer
de tactique et les imiter; il fallait en outre profiter des moyens que
fournissait l'artillerie pour pargner le sang, en forant les maisons
qui faisaient le plus de rsistance. C'est ce qu'on a fait les jours
suivants, et les pertes de la troupe ont sensiblement diminu.

On avait espr que le calme de la nuit et le succs des oprations de
la veille feraient rentrer en elle-mme cette partie de la population
que les factieux avaient gare; mais le 10, de grand matin, le tocsin
sonnait dj dans toutes les parties de la ville; videmment la bataille
n'tait pas finie.

Cette seconde journe ne fut employe qu' assurer et nettoyer les
positions que ds la veille on avait conquises. Des succs partiels
permirent de rtablir les communications avec l'Htel-de-Ville, du ct
de la Sane. La grande communication, par la rive gauche du Rhne, un
moment intercepte par l'insurrection de la Guillotire, fut galement
rtablie. Dans l'intrieur de la ville, les diffrentes lignes
s'occuprent  teindre les feux qui les gnaient et  s'tendre plus 
l'aise dans leurs quartiers; on vita, pour ces diffrentes oprations,
d'exposer les soldats comme la veille, et l'on fit un usage presque
constant de l'artillerie. Le son du canon retentit sans interruption, et
l'action, moins sanglante que le premier jour, dut sembler plus terrible
encore aux habitants enferms dans leurs demeures.

De leur ct, les insurgs compltrent leur mouvement par le
soulvement des quartiers qui jusqu'alors taient rests calmes.
Saint-Just, La Guillotire, Vaise, le quartier du Jardin-des-Plantes,
celui de la Grande-Cte, se hrissrent de barricades. La caserne du
Bon-Pasteur, situe au-dessus du Jardin-des-Plantes et abandonne
par les troupes, ainsi qu'il avait t convenu, fut occupe par les
assaillants. Des drapeaux rouges ou noirs portant d'un ct: _libert,
ordre public,_ et de l'autre: _la Rpublique ou la mort_, furent
arbors ce jour-l ou le lendemain sur l'glise de Saint-Polycarpe, sur
Fourvires, sur l'Antiquaille, sur le clocher de Saint-Nizier et sur
celui de Saint-Bonaventure.

Ainsi de part et d'autre on s'occupe d'asseoir, d'assurer, de dessiner
ses positions.

Ds le matin, le gnral Aymard avait fait garnir de bouches  feu
le pont Morand, le pont du Concert et celui de la Guillotire; ces
prcautions avaient pour but de maintenir la communication principale
sur la rive gauche du Rhne, et de faciliter l'arrive d'un convoi de
munitions qu'on attend de Grenoble et des renforts qui doivent arriver
du Midi.

Le retard de ces renforts et les mauvaises dispositions qui se
manifestent dj  la Guillotire, semblent ncessiter l'vacuation
du quartier Saint-Jean, dont les troupes pourraient tre employes si
utilement ailleurs; mais la crainte de l'effet moral que produirait
infailliblement tout mouvement rtrograde ne permet pas de s'arrter
 cette ide; on se contente de donner  la petite garnison du fort
Saint-Irne l'ordre de se replier sur Bellecour. La nuit venue, elle
abandonne ce poste, en arrire de l'ennemi et o le succs possible du
mouvement de Saint-tienne peut la compromettre gravement, et, aprs
avoir enclou ses pices, elle se rend au quartier gnral, en passant
par Saint-Foy et par le pont de la Mulatire.

Cependant le quartier Perrache tente aussi son insurrection; c'est aux
environs de la manufacture de tabac que le mouvement parat avoir le
plus de gravit. Les dragons s'y portent en toute hte et l'ordre est
promptement rtabli.

Mais l'existence du Pont-Chajourne,  l'extrmit duquel les insurgs de
Saint-George soutiennent avec les troupes une fusillade continuelle, est
inquitante pour le quartier de Perrache; c'est une fcheuse diversion
sur les derrires du quartier-gnral. Le soir, on amarre contre le
pont un norme bateau de foin, auquel on met le feu; aprs avoir brl
pendant une heure, trois arches s'abment dans la rivire.

Depuis le matin, les batteries places sur les ponts du Rhne et le
cours Bourbon criblent de boulets les maisons du quai de Retz et du quai
de Bon-Rencontre, d'o partent des coups de fusil. Un obus lanc sur une
de ces maisons, au coin de la rue Gentil, est cause d'un incendie qui a
failli avoir des suites pouvantables. Un instant on a craint que le
feu ne se communiqut aux btiments de la Bibliothque et du Collge;
l'anxit et l'effroi ont t  leur comble; heureusement cette crainte
ne s'est pas ralise, et l'incendie a t restreint  son foyer
primitif.

Pendant ce temps, on s'efforce de dtruire les pavillons du pont du
Concert que les soldats ont abandonns et qui pourraient offrir un poste
avanc aux sditieux. La construction solide de ces pavillons rend plus
lente cette oeuvre de destruction qui occupe quatre pices de huit
jusqu' la nuit.

Mais les craintes qu'inspirait la Guillotire se sont ralises. Cette
ville vient de s'insurger. Les maisons places  la tte du pont font
feu sur les soldats. La grande communication est coupe; il faut la
rtablira tout prix. Pendant qu'on riposte aux insurgs placs aux
fentres les plus avances, des canons et des obusiers placs sur
le cours de Bourbon lancent de nombreux projectiles sur la tte du
faubourg. Une maison prend feu, et les flammes, pousses par le vent, se
communiquent aux maisons voisines avec une effrayante rapidit. Alors la
fusillade s'affaiblit et bientt elle cesse compltement. Le gnral,
qui n'a pas de troupes pour occuper le faubourg, est oblig de se
contenter de la promesse faite par les habitants d'empcher la reprise
des hostilits.

Vers le soir, plusieurs dtonations se font entendre au fort Lamothe
qui, pendant ce jour et les suivants, s'occupe de dbarrasser les
grandes routes de Marseille et de Grenoble des pillards Dauphinois qui
se rendent  Lyon. Il tire plusieurs coups de canon sur le clocher de la
Guillotire o on sonne le tocsin.

Aux Terreaux, la premire opration a t d'occuper le beffroi et les
pavillons de l'Htel-de-ville et du palais Saint-Pierre; de l les
tirailleurs de la ligne font cesser par leur feu celui qui part des
toits situs  une certaine distance; plusieurs maisons remplies
d'insurgs sont enleves par les soldats. On s'occupe ensuite de
dloger l'ennemi des environs de la boucherie des Terreaux et du
quai Saint-Vincent; on parvient aussi  rtablir les communications
interrompues avec la manutention et la poudrire.

Bientt une expdition plus srieuse encore est dirige vers la place
Sathonay, dont une forte barricade dfend l'approche; il est important
de reprendre cette place et le Jardin-des-Plantes. Une compagnie de
grenadiers du 27e se porte vers cet emplacement. Le colonel Monnier
du 28 la commande en personne. Dj bless au commencement de
l'insurrection, il tombe perc d'un coup mortel au moment o la
barricade est emporte par ses soldats.

Ce brave militaire tait parti le 7 pour aller revoir sa famille; il
apprit  Grenoble, le mardi, que son rgiment pourrait tre engag le
lendemain. Il revient aussitt sur ses pas et trouve dans les rues
de Lyon la fin d'une carrire glorieuse et consacre jusqu'au bout 
combattre les ennemis de la France.

A la Croix-Rousse, la caserne des Bernardines avait t attaque de
nouveau; le feu de l'artillerie et de la mousqueterie n'avait cess de
retentir de ce ct. Pendant la nuit, on envoie  la munitionnaire, 
Serin. Des convois de vivres ravitaillent les troupes aux Bernardines,
aux Terreaux,  Bellecour et dans les forts. Il a fallu se battre pour
arriver aux magasins et en revenir; des officiers et des soldats sont
blesss.

Pendant cette journe, si pleine de dsordre, de mouvement et de bruit,
des crieurs ont colport  grand'peine la proclamation suivante dans les
quartiers occups par les troupes:

Habitants de Lyon!

Nos efforts pour viter la collision ont t vains; le sige de la
justice a t attaqu par les factieux, et nous nous sommes vus rduits
 la ncessit de le faire respecter par les armes.

Partout nos troupes se sont montres avec un calme et un dvouement
admirables; partout les insurgs ont pris la fuite et n'ont su s'opposer
 leur lan qu'en se cachant dans des maisons, d'o ils ont t
dbusqus toutes les fois qu'on a jug convenable de l'entreprendre.

Resserre dans un troit espace, la rvolte ne peut se maintenir; coupe
sur tous les points de ses communications, esprant en vain des renforts
des villes voisines dont la tranquillit n'a pu tre altre, elle sera
bientt rduite  cder.

Ayez confiance dans vos magistrats, dont la sollicitude ne tend qu'
vous adoucir des malheurs qu'elle n'a pu vous viter; ayez confiance
dans les talents, dans le zle des gnraux; dans la contenance et le
courage de nos braves soldats, et votre ville sera bientt dlivre des
maux passagers qu'elle prouve.

Lyon, 10 avril 1834.
Le conseiller d'tat, prfet du Rhne,
GASPARIN.

Le 10 avril, rien d'important ne fut tent par les troupes; le gnral
attendait des renforts pour s'tendre; d'ailleurs il fallait lancer des
reconnaissances dans les quartiers insurgs et prparer ainsi l'attaque
dcisive et gnrale qui devait avoir lieu le lendemain.

Cependant la canonnade ne se ralentit pas, et les maisons du quai de
Retz continurent  tre battues par les pices places sur la rive
gauche. Dans l'intrieur de la ville, les soldats firent taire tous les
feux rapprochs qui les gnaient; les ptards continurent  leur servir
pour pntrer dans les maisons occupes; ils commenaient d'ailleurs
 entendre cette guerre d'un nouveau genre;  l'exemple de leurs
adversaires, ils montaient sur les toits, se cachaient derrire les
chemines, se postaient sur les points les plus levs de la ville, sur
le belvdre de la prfecture, et de l, ils nettoyaient les toits  une
grande distance. Dans les rues, ils savaient aussi protger leur marche
par des barricades; on les voyait mettre en rquisition les charrettes
et les matriaux qu'ils parvenaient  dcouvrir et qu'ils conduisaient
jusqu' leur destination, escorts par d'autres soldats, le fusil en
joue.

C'est  deux heures du matin que le premier engagement a eu lieu. Les
insurgs du quartier Saint-Bonaventure ont fait des tentatives pour se
faire jour sur diffrents points; ils sont repousss  coups de fusil et
 coups de canon. Cette fusillade, ces dcharges d'artillerie, dont le
silence de la nuit augmente encore l'horreur, rappellent aux habitants
des quartiers qui avoisinent les Terreaux la funeste nuit du 22 novembre
1831, o la troupe effectua sa retraite.

Quelques heures plus tard, le pont de la Mulatire est attaqu; et
en mme temps le quartier Perrache continue  se soulever, et les
militaires isols y sont dsarms par des groupes de rebelles. Tout
porte  croire que les insurgs de Lyon attendent l'arrive de ceux
de Saint-tienne pour tenter un effort plus gnral; en effet, les
nouvelles qu'on reoit de cette dernire ville ne sont pas rassurantes.
L'escorte du bagage du 16e lger vient d'tre dsarme sur la route qui
y conduit.

J'ai dit que le fort Saint-Irne avait t vacu dans la nuit du jeudi
au vendredi; les rvolts de Saint-Just y ont pntr depuis; ils sont
parvenus  dsenclouer une des pices abandonnes; ils l'ont place sur
la terrasse de Fourvires, et de l ils essaient de lancer des boulets
et des pierres sur le quartier-gnral de Bellecour. Mais leurs
projectiles atteignent rarement leur but. On leur riposte avec deux
pices de 24, qui ont t amenes sur la place et qui criblent de
boulets la terrasse o se tiennent les artilleurs improviss de
l'ennemi.

Cependant l'impatience des habitants est au comble; enferms depuis
trois jours dans leurs maisons, ils s'indignent de la timidit apparente
du gnral, dont ils ne connaissent pas la vritable position; ils
voudraient qu'on se portt en avant, et qu'on en fint avec la
rbellion. Toutes les meutes, toutes les rvolutions ont dur trois
jours; il leur semble qu'il n'est pas permis  l'insurrection nouvelle
de se prolonger au del.

Ces rclamations, ces plaintes ne changent rien et ne doivent rien
changer aux plans de l'autorit militaire. Cependant on rtablit pendant
deux heures la circulation, pour les femmes seulement; elles assigent
les boutiques de boulangers et de bouchers pour renouveler leurs
provisions puises; les denres de premire ncessit sont encore
abondantes, mais celles d'une utilit secondaire manquent dj
entirement.

Quelques citoyens dvous avaient offert de prendre les armes et de
seconder l'effort des troupes; le gnral Buchet, auquel on avait
communiqu leur proposition, s'tait empress de l'accueillir. Il avait
promis des fusils et des capotes de soldats. Cette garde civique aurait
t employe  maintenir la tranquillit dans les quartiers dj
occups; elle aurait remplac la ligne dans les postes les moins
prilleux, et lui aurait permis de se porter tout entire en avant.
Par malheur, il se trouva peu de personnes pour prendre part  cet
enrlement volontaire; c'est sans doute  l'isolement des habitants,
sans communication entre eux, comme aussi sans rapports avec l'autorit,
qu'il faut attribuer cette circonstance.

Vers trois heures, le prfet avait publi une proclamation:

Habitants de Lyon,

La prolongation de l'tat pnible o se trouve la ville de Lyon tient
 un petit nombre de factieux qui pntrent dans les maisons et
recommencent  tirer dans quelques quartiers. Dans cet tat de choses,
permettre la circulation complte, ce serait leur donner la facilit de
changer de position, de communiquer entre eux et de porter le dsordre
partout. Pour diminuer cependant cette gne, qui ne dpend pas de
l'autorit, mais qui est le rsultat des dsordres auxquels les
habitants n'ont pas su s'opposer avec nergie, on vient d'autoriser,
autant qu'il sera possible, la circulation des femmes.

La ville de la Guillotire a bien apprci cette position, et les
habitants qui ont tant eu  souffrir des mesures militaires qui ont t
prises pour faire cesser l'agression, ont oblig les factieux  faire
cesser le feu et ont reconquis leur repos.

Sachez les imiter; sachez, dans chaque rue, dans chaque quartier, vous
entendre entre voisins pour qu'on ne viole pas vos domiciles et que
l'on ne vous expose pas aux risques des mesures militaires et  la
destruction qu'elles entranent, et tout changera de face en un instant,
et vous serez rendus  vos travaux et  vos habitudes.

Croyez la voix de l'autorit qui, aprs avoir si longtemps hsit 
rpondre aux provocations, vous indique les vrais moyens de faire cesser
le dsordre.

Lyon, le 11 avril 1834.
Le conseiller d'tat, prfet du Rhne,
GASPARIN.

Quoique relativement calme, cette journe du vendredi n'a pas cess
d'tre trouble par le bruit de la mousqueterie et du canon; mais dj
l'on commence  se familiariser avec ces dtonations continuelles;
bravant la dfense et le pril, des groupes de curieux se runissent sur
le quai Saint-Clair pour contempler la canonnade dirige contre la
place du Concert. Le soir, les soldats allument des feux de charbon et
bivouaquent au coin des rues; quelques-uns construisent des baraques en
planches, d'autres couchent en plein air; et toujours leur gaiet, leur
patience sont admirables, malgr les dangers et les souffrances de tous
genres dont ils ont t assaillis pendant ces dplorables journes et
les longues nuits que le froid et la neige venaient encore attrister.

La journe du 12 avril devait tre dcisive pour le triomphe de l'ordre;
la fusillade qui avait dur toute la nuit  de rares intervalles,
reprend, vers le matin, une intensit nouvelle. Les troupes d'un ct,
les insurgs de l'autre, conservent  peu prs les mmes positions que
la veille; seulement, le nombre de ces derniers et la vivacit de leurs
feux vont toujours en diminuant.

Mais un funeste incident semble dtruire les esprances qu'on avait
conues. Pendant qu'un premier demi-bataillon de renfort, venu de la
Drme, arrive au fort Lamothe, la Guillotire, qui n'a pas cess d'tre
suspecte, recommence  tirer. La grande communication est de nouveau
compromise. D'ailleurs on n'est pas encore rassur sur Grenoble, et
principalement sur Saint-tienne, o le succs des ouvriers peut fournir
des armes  tous les mcontents qui en manquent, et dcupler les forces
de la sdition.

Dans cette position, une alternative dplorable tait offerte 
l'autorit militaire. Il fallait ou vacuer le quartier Saint-Jean,
celui de Perrache et de Bellecour pour occuper le faubourg rvolt,
ou le dtruire compltement. Entre ces deux extrmits, l'hsitation
n'tait pas permise; tout mouvement de retraite, mme apparent, devait
tre rejet, sous peine d'accrotre  l'infini l'audace et le nombre des
rebelles. Ces raisons sont apprcies  leur juste valeur par le gnral
et par le prfet, qui adresse la sommation suivante aux habitants de la
Guillotire:

Lyon, le 12 avril 1834.--6 heures du matin.

A MM. les maires, adjoints, conseillers municipaux, habitants notables
de la ville de la Guillotire.

Messieurs,

L'existence prolonge dans votre ville d'un noyau de rebelles, que vous
y tolrez par faiblesse, ne permet plus au gnral d'hsiter sur les
moyens  employer pour la prompte rduction de votre faubourg, et il me
charge de vous dclarer que si, dans quatre heures, c'est--dire  dix
heures prcises, vous n'avez pas, par l'nergie de vos habitants, mis
entre ses mains les principaux rebelles, le feu commencera immdiatement
du fort du Colombier et de la ville, et ne s'arrtera qu'aprs qu'il
aura obtenu ce qu'il demande.

J'ai cru devoir vous avertir du danger qui vous menace; le gnral
n'attend plus qu'une seule rponse: c'est l'excution des conditions
qu'il met  la suspension du feu. Il ne s'agit donc plus de ngocier,
mais d'agir promptement et vigoureusement, si vous voulez viter la
ruine de votre cit.

Recevez; etc.

Le Conseiller d'tat,
prfet du Rhne,
GASPARIN.

A cette sommation, M. de Gasparin avait joint une lettre pour le
commissaire de police de la Guillotire, par laquelle il l'engageait 
faire tous ses efforts pour inspirer aux habitants une sage rsolution.
Mais ces dpches, qu'un agent dvou eut le courage de porter dans le
faubourg insurg, ne purent tre remises. La mairie tait occupe par
les insurgs et le commissaire de police n'tait pas chez lui.

Cependant on rpugnait  employer les moyens extrmes avant d'avoir
tent tous les autres; peut-tre la Guillotire serait-elle emporte
sans sacrifier beaucoup de soldats. Le gnral Aymard se dcide 
lancer, dans ce faubourg, une reconnaissance hardie. Sous ses yeux, le
1er bataillon du 21e de ligne se prcipite dans la grande rue avec une
rsolution et une imptuosit remarquables; il ne rencontre qu'une
faible rsistance, parvient rapidement  la place de l'glise o il tue
un certain nombre d'insurgs. En mme temps, le demi-bataillon venant
de la Drme, fait son entre dans la Guillotire, qu'il est charg
d'occuper. Cette grave affaire est termine, et son succs a t plus
prompt, plus complet, et surtout moins chrement achet qu'on ne l'avait
espr d'abord.

Aussitt l'ordre est donn au gnral Buchet d'enlever le
quartier-gnral de l'ennemi, situ  Saint-Nizier et 
Saint-Bonaventure. Il faut connatre ce quartier de Lyon pour apprcier
toute la difficult de l'entreprise, et l'habilet avec laquelle avaient
t choisies les positions des rebelles. Entre Saint-Bonaventure et
Saint-Nizier, ce ne sont que rues troites, tortueuses, o quelques
hommes peuvent arrter une arme, et en avant sur le quai du Rhne,
se trouve la place du Concert, espce d'entonnoir o des assaillants
hsiteront toujours  s'engager. Mais l'attaque avait t prpare de
longue main; la place du Concert avait t foudroye par l'artillerie.
Le gnral Buchet avait dress lui-mme les soldats  la guerre de
lucarnes et d'embuscade qu'ils devaient faire. Prsent partout, il
postait l'un, donnait l'exemple  l'autre, encourageait tout le monde.
Enfin, une barricade avait t tablie par la troupe auprs de la place
de la Fromagerie, qui, les jours prcdents, avait t le thtre de
plusieurs combats.

Les insurgs sont embusqus dans l'glise Saint-Nizier, et retranchs
dans une maison qui fait face  la rue Sirne. Ils ont leur retraite
assure, sur le derrire, par les petites rues qui aboutissent au
quartier des Cordeliers, centre de l'insurrection; de l, ils font un
feu assez vif sur l'entre de la rue Sirne, pour empcher les troupes
de dboucher. Les soldats n'ont garde de prodiguer inutilement leur
sang, en s'exposant  dcouvert aux coups de l'ennemi, toujours
invisible, qui tire sur eux. Ils se glissent de maison en maison, se
postent sur les toits, s'embusquent aux croises, et de l dirigent un
feu trs-vif sur les btiments occups par les insurgs. C'est ainsi que
les troupes parviennent  s'tablir dans l'glise Saint-Nizier. Elles
enlvent le drapeau noir et le remplacent par un drapeau tricolore, qui
se dploie sur la nef;  cette vue, les soldats font retentir le cri
de _Vive le Roi_! et entonnent la _Parisienne_, ce chant consacr aux
souvenirs de guerre civile et au triomphe de l'ordre lgal.

L'attaque de la place des Cordeliers et de l'glise Saint-Bonaventure
est couronne du mme succs; on y pntre  la fois de plusieurs cts,
et le nouveau clotre Saint-Mry est emport au pas de course. Rien
ne peut donner une ide de l'aspect bizarre et affreux que prsentait
l'glise lorsque les portes en furent enfonces. Cette foule perdue,
qui, cherchant une issue et n'en trouvant aucune, tourbillonnait sous
le feu des soldats; ce sang, ces armes, ces fabriques de balles et
de poudre, tout cet appareil guerrier sous les votes religieuses de
l'glise, et, au milieu, cet autel par comme  l'ordinaire et respect
par les deux partis. Quel spectacle!

De son ct, le colonel Dietmann pousse vivement ses avantages dans
le quartier qu'il occupe. Une barricade, place dans la rue de la
Grande-Cte, arrte quelque temps les soldats qui finissent par s'en
rendre matres.

Ils se portent ensuite vers la boucherie des Terreaux et s'occupent de
dloger les insurgs tablis aux fentres du quai de Bondy, en face de
l'glise Saint-Louis, et qui, depuis deux jours, inquitaient vivement
le poste du pont de la Feuille. Une compagnie se loge dans la maison en
construction, en face de la passerelle Saint-Vincent; une autre se poste
 l'angle de la place de la Boucherie; les tirailleurs protgent le feu
de deux pices d'artillerie. Les canons de la terrasse des Chartreux
sont dirigs sur le mme point; un feu soutenu de deux heures fait taire
celui des insurgs; l'htel du _Chapeau rouge_, qui leur servait de
redoute, est cribl de boulets et presque dtruit.

Pendant que ces diffrentes affaires avaient lieu au centre de la ville,
le faubourg de Vaise demandait au gnral de le dlivrer des bandes dont
il tait infest.

Ds la veille, les insurgs taient venus tirailler contre l'cole
vtrinaire, occupe par un dtachement d'infanterie et un piquet de
dragons; d'autres, runis dans les premires maisons du faubourg,
cherchaient, par un feu continuel,  intercepter les communications
avec la manutention et la poudrire. Dans ce quartier se trouvaient la
plupart des disciplinaires d'Alger qui, ayant dsarm leur escorte,
s'taient joints aux rebelles, et dirigeaient leurs mouvements.

Le gnral Fleury se dcide  enlever le faubourg de vive force;  cet
effet, une premire colonne, commande par le capitaine Vien et compose
de deux compagnies du 15e lger et d'une compagnie de sapeurs du gnie,
se forme devant la manutention, passe le pont de Serin, et se dirige par
Pierre-Scize, sur les hauteurs qui couronnent l'cole vtrinaire. Elle
disperse dans ce mouvement une bande qui tranait une des pices du fort
Saint-Irne, et la leur reprend. Arrive au point le plus lev de
sa course, la tte de la colonne fait un signal convenu d'avance, et
quelques minutes aprs, la seconde colonne, compose de deux compagnies
du 15e lger, de quatre compagnies du 28e et d'un dtachement de sapeurs
du gnie, part du mme point, au pas de charge battu par tous les
tambours, traverse le pont, pntre dans Vaise, et enlve les cinq
barricades leves dans la grande rue. Pendant ce temps, deux pices de
six, places sur les ruines du fort Saint-Jean, tiraient sur les maisons
du faubourg, d'o l'on voyait partir des coups de fusil. Bientt, ceux
des rvolts qui se retiraient devant les soldats, en tiraillant des
maisons ou des coins de rue, sont rencontrs par la premire colonne,
qui leur tue encore quelques hommes. Vingt minutes aprs le signal,
les deux colonnes se runissaient sur la place de la Pyramide. Cette
opration, conduite avec une vigueur et une prcision extraordinaires, a
cot la vie  un certain nombre de soldats et d'officiers. Presque
tous les disciplinaires d'Alger ont pri; la perte des insurgs a t
considrable.

Les rsultats de cette quatrime journe sont immenses. En dlivrant
Vaise et la Guillotire, les gnraux ont rouvert aux malles-postes la
route de Paris et celle du Midi; toutes les populations inquites qui
attendaient avec anxit la malle de Lyon, comme le signe le plus
certain du triomphe des lois, vont enfin tre rassures. Rien ne
s'oppose plus  l'arrive des renforts. La rbellion, on peut le dire,
n'existe plus. Pendant que les nouvelles les plus favorables arrivent
de Grenoble et de Saint-tienne, l'insurrection est chasse de ses
principales positions. Elle ne possde plus, dans les faubourgs, que la
Croix-Rousse, et dans Lyon que la droite de la Sane, et une partie des
ctes, entre les Terreaux et la Croix-Rousse.

Le 13, on essaya de rendre la circulation dans les quartiers occups par
les troupes. Le prfet l'annona dans la proclamation suivante:

Habitants de Lyon!

La sainte cause des lois, de l'ordre et de la vraie libert vient de
triompher dans les rues de Lyon. Quelques restes de rbellion existent
encore dans quelques quartiers et seront soumis aujourd'hui. Cet heureux
rsultat a t achet par un sang prcieux; vous avez prouv de la gne
et des souffrances; mais, qui de vous s'en souvient encore en prsence
du grand rsultat obtenu par la valeur, la constance et la discipline
des troupes?

Pour mettre, aussitt que possible, un terme  l'tat de contrainte
que l'action militaire ncessitait, il est arrt aujourd'hui que
la circulation des pitons sera rtablie en ville, mais que l'on ne
souffrira pas de stationnement sur la voie publique, ni de runion de
plus de cinq personnes, et que le passage des ponts continuera  tre
interdit. Ces restrictions seront enleves aussitt qu'il sera possible
sans compromettre les oprations militaires.

Le Conseiller d'tat,
prfet du Rhne,
GASPARIN.

Lyon, 13 avril 1834.

A peine connut-on la mesure nouvelle qu'une foule immense se prcipita
dans les rues; on s'aperut bientt qu'il y aurait danger  la laisser
circuler autour des soldats; l'attitude menaante des hommes du peuple
pouvait faire craindre un conflit; d'ailleurs les hostilits n'taient
pas termines; l'insurrection, quoique vaincue, et vaincue sans espoir,
conservait encore ses positions; il importait de l'en dloger.

La premire opration de la journe fut de reprendre Saint-Just. Un
demi-bataillon, un dtachement de sapeurs et cinquante dragons furent
confis au chef de bataillon du gnie Million qui, par une marche rapide
et audacieuse, se porta sur Fourvires, par la Mulatire et Sainte-Foy.
Les insurgs furent expulss aprs une faible engagement; Fourvires
fut repris; le drapeau rouge fut remplac sur la tour par le drapeau
national. Au signal, le colonel du 7e lger, qui commandait  la place
Saint-Jean, dirigea, par le Chemin-Neuf, deux compagnies qui enlevrent
une barricade, et allrent se runir au dtachement qui, depuis le 9,
occupait les Minimes.

De son ct, le gnral Fleury s'occupa de dlivrer le quartier des
Ctes et les environs de Saint-Polycarpe. Au moyen de la sape, et en
perant plusieurs maisons, il arriva sans bruit au milieu mme
des ennemis; quand ses soldats y furent parvenus, douze tambours
commencrent  battre la charge, et les insurgs surpris, effrays, ne
sachant  quelle cause attribuer cette invasion inattendue, prirent
la fuite de toutes parts. Cependant il fallut encore livrer plusieurs
combats extrmement vifs pour complter l'occupation de l'espace compris
entre la Croix-Rousse et l'Htel-de-ville.

Ds lors, les trois lignes d'oprations dont j'ai expliqu la position
respective au commencement de la lutte avaient opr leur jonction sur
tous les points. Celle de Bellecour avait pu joindre celle des Terreaux;
aprs la prise de Saint-Nizier et de Saint-Bonaventure, cette dernire
avait pu joindre celle de la Croix-Rousse; aprs la libration de
Saint-Polycarpe, il n'y avait plus que des rsistances excentriques, 
la Croix-Rousse et dans les quartiers Saint-George et Saint-Paul, au
nord et  l'ouest de tous les corps.

Saint-George tait fortement barricad; dans la nuit du 13 au 14, une
colonne s'y dirige par la Mulatire et le chemin des troits; une autre
par la monte du Gourguillon. Toutes les hauteurs sont couronnes; c'est
le gnral Buchet qui dirige les attaques.

Le 14, au point du jour, les insurgs se dispersent; ils abandonnent une
partie de leurs armes dans les rues o la troupe entre tambour battant.
Elle dtruit une barricade, et pntre de la mme manire dans le
quartier Saint-Paul. Nulle part elle ne rencontre une rsistance
opinitre. Il ne reste plus que la Croix-Rousse  soumettre.

Des renforts en infanterie, artillerie et cavalerie, ont t envoys au
gnral Fleury qui cerne le faubourg insurg, et veut l'affamer pour
viter l'effusion du sang. Cependant le gnral Aymard s'y transporte,
et jugeant qu'il faut en finir, il ordonne une attaque de vive force;
une affaire trs-chaude a lieu prs du clos Dumon, dont les troupes
se rendent matresses. Mais il est tard, et l'on remet au lendemain
l'entire occupation de la Croix-Rousse.

Pendant la nuit, le maire, M. Peyroche, runi  MM. Laurent Dugas et
Saudier, anciens maires, sentant que les plus grands efforts vont tre
faits le lendemain pour enlever la ville, s'attachent  persuader aux
chefs des insurgs de renoncer  une rsistance tmraire. C'est aprs
une longue confrence et beaucoup d'efforts, aprs des tentatives pour
obtenir une capitulation que le gnral Fleury ne veut ni ne peut
admettre, que les insurgs se dispersent enfin dans toutes les
directions. Les habitants dtruisent eux-mmes les barricades, et les
troupes peuvent le lendemain matin pntrer dans la ville sans coup
frir.

Ainsi le 14 avril fut le dernier jour de l'insurrection rpublicaine de
Lyon. Un almanach imprim  Saint-tienne, au commencement de l'anne,
porte  cette mme date du 14 avril les lettres suivantes: _Viv. la
Rp_. C'est une concidence bizarre et que je donne pour ce qu'elle
vaut.

On a souvent demand quel tait le nombre des insurgs, et quelques
journaux, dans une intention qu'il est facile de comprendre, ont
prtendu que cinq ou six cents hommes avaient tenu en chec une arme,
pendant cette longue semaine. J'ai dj dit ce qu'tait _l'arme_ dont
on fait tant de bruit; jamais, malgr les renforts arrivs les derniers
jours, les gnraux n'ont pu disposer de huit mille hommes. Quant aux
rvolts, leur nombre a constamment dcru depuis le commencement de
l'affaire; mais il est certain qu'ils ont toujours compt trois mille
combattants arms de fusils. Le jour o la Croix-Rousse s'est soumise,
des rapports dignes de foi attestent que les insurgs y taient au
nombre de douze cents; sept cents seulement avaient des fusils en tat
de servir. Avec de telles forces, et dans une ville comme Lyon, on et
pu tenir plus longtemps encore qu'on ne l'a fait.

On estime que les insurgs ont d perdre environ cinq cents hommes tus
ou blesss; ces derniers n'ont gure t transports dans les hpitaux;
on en conoit le motif: l'Htel-Dieu n'en a pas reu cent cinquante.

Quant  la troupe, ses pertes ont t values ainsi qu'il suit:

             Tus. Blesss. Total.

Officiers....  5     19       24
Soldats...... 49    249      298

Voil bien du sang vers sans doute. On pouvait craindre cependant qu'il
n'y en et eu beaucoup plus encore, car les soldats ont tir 269,000
coups de fusil, et 1,729 coups de canon.

Quelques-uns de ces coups ont atteint, je le sais, des personnes qui
n'taient coupables que d'imprudence et d'autres qui n'avaient mme pas
ce tort  se reprocher; mais ces accidents ont t fort rares; ils
sont la consquence invitable de l'tat de guerre, et ne peuvent tre
attribus qu' ceux qui ont appel ce flau sur notre pays. Permis aux
hommes qui ont successivement calomni tous les corps et toutes les
classes dont ils se sont vus abandonns, de s'attaquer aussi  l'arme
qui les combat;  leurs yeux, le gouvernement trahit, les Chambres sont
vendues, le corps lectoral est stupide, la magistrature servile, la
garde nationale ridicule; la France entire encourt leur ddain. Comment
l'arme y chapperait-elle? On la cajolait encore il y a quelques mois;
 prsent on crit que les soldats de Lyon se sont battus comme des
tigres. On raconte des scnes de pillage, de massacre, de viol, que
sais-je?

Qu'on produise ces accusations; qu'on prcise les faits; qu'on dsigne
les magasins pills; qu'on nomme les personnes gorges de sang-froid,
et certes les conseils de guerre feront justice de tous ces crimes. Mais
on se retranche dans les gnralits; on n'a pas oubli son Basile:
_Calomnions, calomnions; il en reste toujours quelque chose_.

Non, la gloire de nos dfenseurs est pure; aucun excs n'est venu la
souiller; leur patience a t admirable comme leur courage. On a parl
de ces dragons qui, ayant bless par accident un jeune homme  Perrache,
se sont empresss d'abandonner une journe de solde, pour rparer,
autant qu'il tait en eux, le mal involontaire qu'ils avaient commis; il
y aurait mille traits semblables  citer; et certes, s'il est un genre
de guerre qui soit fait pour exasprer les soldats, c'est cette guerre
d'embuscade o l'on ne voit jamais l'ennemi.

Il est impossible de ne pas rendre aussi un clatant tmoignage  la
conduite des gnraux. Le plan d'oprations tait excellent, et il a t
excut avec un discernement, une sagesse et une constance admirables.
Le gnral Aymard et les chefs qui commandaient sous ses ordres ont
montr  la fois et le courage militaire et le courage civil qui sait
prendre la responsabilit des vnements, et cette patience qui, seule
ici, pouvait assurer le succs.

Aprs avoir fait le procs de la troupe, on a fait l'apologie des
insurgs; c'est tout simple; on a demand si quelqu'un les accusait du
moindre vol, du moindre dsordre. Je rpondrai d'abord qu'on les en a
trs-formellement accuss; on a prtendu que les troncs de l'glise
Saint-Bonaventure avaient t enfoncs et pills, que plusieurs magasins
d'habillement avaient t mis  contribution pour recomposer leur
garde-robe, qu'un magasin de draps de la place de la Fromagerie
avait prouv, par leur fait, une perte considrable, qu'un de leurs
artilleurs de Fourvires avait dpouill la statue de la Vierge de trois
colliers en pierres prcieuses et enlev dans la sacristie une somme
de 3,600 fr. Ces faits sont-ils tous exacts? Je l'ignore. J'ai voulu
prouver seulement que la probit et le dsintressement des insurgs
d'avril avaient t mis en doute par bien des personnes.

Au reste, je suis le premier  reconnatre qu'en gnral ils n'ont pas
pill; il y a plus, des citoyens paisibles, dont les opinions leur
taient bien connues, ont pu rester au milieu des quartiers soulevs
sans prouver le moindre dommage ni dans leurs personnes, ni dans leurs
proprits. Le maire de la Croix-Rousse a pu descendre dans la rue,
haranguer ses administrs en armes et leur inspirer une rsolution
salutaire. Pourquoi cela? Parce que l'insurrection ne se sentait pas
assez puissante pour se livrer  tous ses caprices. Elle occupait
certains quartiers sans y tre matresse pour cela; plutt tolre
qu'obie, elle sentait que ses excs pourraient tourner contre elle,
qu'ils pourraient rendre de l'nergie  ceux qui restaient impassibles
par timidit; elle prouvait le besoin de n'avoir pas trop mauvaise
rputation. Aussi ses chefs avaient-ils soin de maintenir partout une
discipline assez svre.

J'ai dit ses chefs; et cependant selon l'usage, les vritables chefs
n'ont pas paru; l'action n'a t dirige que par des hommes en
sous-ordre. Parmi ceux qui sont en fuite ou arrts, on ne cite pas un
seul personnage politique de quelque importance.

J'ai dj donn une ide du genre de guerre adopt par les insurgs; il
parat que leurs positions n'taient abandonnes ni le jour ni la nuit;
on subvenait  la nourriture des combattants en mettant en rquisition
tout le voisinage. Des fentres, on leur jetait assez d'argent, et
plusieurs propritaires ont mme obtenu, en payant une certaine somme,
qu'on ne monterait pas dans leurs maisons pour tirer. Les secours
distribus taient fort ingalement rpartis; il y a telle barricade o
l'on s'est plaint de n'avoir que 32 fr. pour dix-huit hommes, tandis
qu' telle autre, on a fait des prisonniers dont les poches taient
pleines d'argent.

Ces barricades ont t fort admires, et le gnral Buchet est mme all
en visiter une avec plusieurs officiers, auxquels il a recommand de
la prendre pour modle; le fait est que celles des quartiers longtemps
occups par l'ennemi, celles qu'il a pu construire et perfectionner 
son aise, taient de vritables chefs-d'oeuvre; rien n'y manquait, pas
mme les fosss; que dis-je?  la Croix-Rousse, on a eu la patience de
ramasser toute la neige qui tombait et de se procurer ainsi des
fosss pleins d'eau sur une montagne dessche! C'tait le luxe de
l'insurrection.

A ce propos, je citerai ici le bulletin d'une barricade tel qu'il a
t publi par le _Prcurseur_; on voit que la rvolte a eu aussi ses
rapports officiels. Quelle que soit la dfiance que peut mriter un tel
document, il m'a paru propre  complter le tableau de l'insurrection
lyonnaise.

Mercredi, 9 avril, je fus forc par les circonstances de me retirer 
la cte des Carmlites; la consternation tait sur tous les visages;
nanmoins les ouvriers travaillaient avec activit  former des
barricades; peu d'hommes arms protgeaient leurs travaux. A trois
heures de l'aprs-midi, la grande cte, la cte des Carmlites, le bas
de la rue de Flessolles, le clos Casoti et la rue Vieille-Monnaie furent
en tat de dfense.

La caserne du Bon-Pasteur fut prise; Meunier, aide-major au 27e, fut
arrt par un poste au moment o il se rendait  ses fonctions. Il
fut conduit chez lui, sur parole, et somm de panser les blesss. Les
ouvriers n'ont qu' se louer de la conduite de cet officier; les matelas
et les sommiers de la caserne furent ports aux barricades.

Le jeudi 10,  cinq heures du matin, la rue des Petits-Pres fut garnie
d'une forte barricade; vers midi, la troupe fit mine de vouloir nous
dbusquer; mais nous nous portmes en avant et nous nous emparmes de la
place Sathonay. Les hommes sans armes entrrent dans diffrentes maisons
et s'en munirent; peu aprs, il partit un feu roulant des croises; nous
n'emes que deux blesss. C'est alors que nos camarades montrent aux
barricades et s'y maintinrent d'une manire toute militaire. La caserne
fut aussitt crnele, ce qui garantissait le Jardin-des-Plantes
d'une invasion. Ds lors, on fit la cuisine dans les postes; dans
l'aprs-midi, le courrier de la malle fut arrt et conduit au grand
poste; quatre autres personnes furent galement arrtes; tous les
gards leur furent prodigus; elles peuvent en rendre tmoignage.

Tout se passa ainsi, jusqu'au dimanche 12, en escarmouches de coups de
fusil; c'est alors qu'on adressa aux habitants du quartier la demande
suivante:

Citoyens,

Vous tes invits, par les amis de l'ordre et de la libert,  cooprer
 la subsistance des citoyens arms pour la cause publique. Divers
individus sans qualit se sont permis de recueillir des dons en en
faisant leur propre profit, et nous voulons prvenir de si lches
infamies. Les chefs de poste sont spcialement chargs de recevoir et de
partager entre les postes de la division.

Le lundi 13, aprs cinq jours de rsistance, sans communications et
presque sans armes, on assembla un conseil compos de vingt-cinq
citoyens, o l'on dlibra sur les moyens de retraite. L'tat des armes
et des hommes y fut soumis.

En voici le rsultat:

Soixante-dix mauvais fusils pour deux cents hommes, tels taient les
moyens de dfense.

Celui qui prsidait ce conseil fit l'allocution suivante:

Citoyens, Dans la position o nous nous trouvons, en face d'une arme,
la rsistance est inutile; votre courage, loin de s'affaiblir, semble
s'augmenter; vous ne voudriez pas tre la cause de la destruction des
familles qui vous entourent; ce serait du sang franais qui coulerait
de plus et inutilement. L'humanit nous commande de chercher les moyens
d'une retraite honorable. On peut faire retraite, mais on n'est pas pour
cela vaincu; nous pouvons encore tre utiles au pays; nos efforts, j'en
suis convaincu, feront ouvrir les yeux  ceux qui n'ont pas suivi notre
exemple; mais il faut tout attendre du temps. Si cependant vous vouliez
combattre encore, je serais le premier  vous en donner l'exemple, et si
ma vie pouvait payer ce que nous demandons, je suis prt  la livrer 
la bouche du canon.

On dlibra pour que la retraite se ft dans la nuit du 13 au 14. On
dlibra galement pour renvoyer les prisonniers, et chacun d'eux put
retourner chez lui. Aprs la dlibration, on travailla aux barricades
comme si l'on ne songeait qu' la dfense; on se dit adieu en
s'embrassant; des larmes coulrent sur le sort de nos frres morts pour
la libert, ce qui est pour l'histoire des peuples encore une leon.

_P. S_. Dans cinq jours, nous avons eu un homme tu chez lui et cinq
blesss.

Voil l'histoire d'une barricade raconte par un homme qui n'a rien
pargn sans doute pour la rendre intressante et pathtique. Par
malheur, je n'aurai pas de peine  lui en opposer de plus intressantes
et de plus pathtiques encore. C'est dans les tablissements consacrs 
l'instruction de la jeunesse que j'irai chercher mes exemples, car il
me semble que, dans ces asiles d'tude et de paix, l'apparition de la
guerre civile est plus rvoltante et plus terrible que partout ailleurs.

Le jeudi 10 avril, le feu devenait vif autour de l'cole vtrinaire;
des hauteurs qui la dominent et se prolongent  l'ouest de Vaise, on
faisait feu sur les soldats qui taient dans la caserne de Serin, sur
la rive gauche de la Sane et sur ceux qui, sur la rive droite, taient
posts  la tte du pont de Serin, tout prs de l'cole. Les tirailleurs
insurgs occupaient les clos Fessot et Bourget; des coups de fusil ne
tardrent pas  partir du bois qui couronne le jardin. On ne pouvait en
douter: les rvolts avaient pntr dans le parc.

Le directeur, M. Bredin, fait dire au commandant du poste voisin que ses
blesss seront soigns  l'cole. Ces blesss, quand on les transportait
sur la rive oppose, taient poursuivis de coups de fusil sur le pont
Serin.

Bientt aprs, des tirailleurs insurgs descendent dans le bois de
l'cole; deux d'entre eux, arms de carabines, grimpent dans les
dortoirs des lves. C'est alors que l'cole semble menace d'un grand
danger. M. Bredin court  la fentre par laquelle ils s'introduisent,
trouve les rvolts seuls (deux jeunes gens d'assez bonne tournure);
mais les lves accourent, et c'est en leur prsence que les insurgs,
aprs quelques contestations et quelques menaces, se dcident 
rejoindre leurs camarades en avertissant que cinquante des leurs, qui
descendent du parc, vont enfoncer les portes. Pas un lve ne se permet
de dire un mot. Un quart d'heure aprs, plusieurs de ces tirailleurs se
prsentent en effet, gens dguenills, l'oeil hagard, le regard troubl
par l'ivresse. L'un d'eux dit rudement au directeur: faites-nous
ouvrir cette porte; un _non_ sec est toute la rponse. Eh bien,
nous l'enfoncerons reprend-il, et sans hsiter, il disparat sous le
passage. Un des ses compagnons crie, avant d'y entrer: Ne nous forcez
pas  attenter  votre vie et  celle de vos coliers. La porte ayant
rsist, les rvolts font sauter la serrure en tirant un coup de fusil
 bout portant. Les voil donc dans la cour, d'o ils font feu sur les
soldats.

Alors les militaires, qui jusque l avaient mnag un tablissement
inoffensif, durent croire qu'il avait pris le parti de la rvolte, et
dirigrent contre lui les balles, les boulets et les obus; un seul lve
a t lgrement bless dans l'escalier.

Les rvolts ne restrent qu'environ une heure dans la cour; au bout de
ce temps ils la quittent et reprennent leur premier poste dans le bois,
d'o ils ont continu  tirailler jusqu'au soir. Alors M. Bredin crit
au gnral Aymard pour qu'il place des soldats dans l'cole.

Le 11, au matin, un capitaine du 28e de ligne, M. Latour, arrive  la
tte de trente grenadiers. A peine les soldats sont-ils placs aux
fentres, derrire des matelas qu'on leur donne, que les lves
manifestent une grande inquitude et renouvellent, d'une manire bien
plus pressante encore que la veille, la demande de quitter l'cole. M.
le capitaine Latour, qui observait avec calme et fermet l'tat de cette
jeunesse, ne trouvait pas ses soldats en sret, parpills au milieu
de cent quarante jeunes ttes mridionales;  sa prire, le directeur
crivit la lettre suivante au gnral Aymard:

Monsieur le gnral, je vous prie de donner des ordres soit pour que le
poste de trente hommes qui s'est plac ce matin dans l'cole soit post
d'une manire plus avantageuse, soit pour qu'il soit tripl, car notre
maison est domine par le bois qu'occupent les ouvriers et d'o il
serait facile de les dbusquer par Pierre-Scize. Monsieur le capitaine
voit, comme moi, l'extrme inquitude de nos cent quarante lves qui,
hier, ont empch les ouvriers de monter dans leurs chambres, en leur
promettant d'empcher les soldats d'y entrer. Je vous prie aussi de
permettre que l'on nous donne du pain de munition, que l'cole paiera.

La fusillade continue toute la journe et deux rvolts sont tus dans
le parc.

Dans l'aprs-midi, un grand tumulte clate tout  coup dans toute la
maison; des cris perants de colre et d'indignation partent  la fois
de tous les points. M. Bredin court  la salle o il avait tabli les
grenadiers et les dragons; les lves en masse voulaient y pntrer. M.
le capitaine Latour,  la tte d'une douzaine de soldats sous les armes,
leur en interdit nergiquement l'entre. Monsieur le directeur, dit-il,
si vous ne faites sur-le-champ retirer vos lves, je fais faire faire
feu sur eux; c'est indigne! Deux de leurs camarades viennent d'tre
arrts tirant sur nous, et les jeunes gens fraternisent avec eux, leur
touchent la main et veulent les arracher  nos soldats. Le directeur
fait rentrer les lves et leur demandent l'explication de cette
altercation; des deux cts il y a malentendu, les prisonniers ne sont
point lves de l'cole. Il n'a point t question de les passer par les
armes, comme les lves avaient cru d'abord.

Dans l'aprs-midi les insurgs de Vaise jettent, du haut d'un vieux
bastion de la maison Fessot, deux tonneaux remplis de matires
combustibles enflammes qui mettent le feu  des broussailles dans le
clos de M. Bourget, d'o ils espraient, comme on l'a su depuis, que
le vent du nord propagerait l'incendie jusqu' l'cole. Le feu s'est
bientt teint, faute d'aliment.

Le commandant de service avait fait donner du pain de munition; on avait
tu une vache; on ft prparer un repas pour les militaires; on leur
donna du vin et ils souprent dans le rfectoire des lves.

Enfin, le samedi 12, les insurgs qui occupaient le plateau du parc en
furent dbusqus par les dragons qui gravirent par les sentiers du
bois et par d'autres soldats qui montrent par Pierre-Scize. Dans leur
retraite prcipite ils abandonnrent une pice de canon qui ne leur
avait pas encore servi.

L'histoire du Collge-Royal, plus dramatique encore que celle de l'cole
vtrinaire, mrite d'tre raconte avec quelques dtails.

Le 10 avril, le feu a repris, des bruits divers circulent; ils affligent
sans abattre; on y ajoute peu de foi. Les insurgs occupent la place du
Collge et les rues aboutissantes, jusqu' leur quartier-gnral, place
des Cordeliers, trs-prs du Collge-Royal.

Le Collge est dans la direction et semble tre un des buts de la
fusillade et de la canonnade de la troupe, campe sur la rive gauche du
Rhne, parce qu'elle est harcele par le feu des insurgs qui occupent
ce quartier de la ville.

Des balles, des biscaens sont tombs dans les dortoirs, dans les
quartiers, dans les cours des lves et dans les logements des
fonctionnaires du Collge et de l'Acadmie.

Des dispositions sont prises pour mettre les lves  l'abri du danger.
On crit au gnral et au maire pour les prier de faire pargner cet
tablissement. Un des matres, malgr le danger, se charge de porter
cette lettre.

Le feu prend  des maisons trs-voisines du Collge, dans la rue
Gentil: l'incendie menace de se propager, il gagne le Collge; les
communications ne peuvent se faire qu' travers les balles qui sifflent
de toutes parts; mais, grce au dvouement de deux professeurs, on
parvient  requrir une pompe; la ville envoie la seule qui lui reste et
que le secrtaire de la mairie conduit, non sans pril, avec trois ou
quatre pompiers; les lves, grands et petits, en font le service avec
un zle admirable, et c'est avec peine qu'on peut modrer leur ardeur.
Les toits sont couverts de pompiers et d'lves mmes; les domestiques
se dvouent; le feu devient menaant; le btiment, la bibliothque
publique vont tre la proie des flammes! Et pour comble de malheur, les
balles, les biscaens et les boulets sont lancs sur tout ce qui parat
sur les toits pour arrter l'incendie. L'artillerie, toujours inquite
par le feu des tirailleurs de ces quartiers et celui qui part des
maisons incendies, occupes, dit-on,  d'autres tages par des insurgs
qui tirent sur elle, semble dcide  foudroyer tout ce qu'elle
aperoit; elle croit voir des ennemis dans les personnes mmes qui
travaillent  teindre le feu. On crit de nouveau  l'autorit pour
arrter les effets de cette mprise, et faire cesser la canonnade et
la fusillade qui n'arrtent pas le travail des fonctionnaires et des
lves.

Le feu des troupes semble se ralentir pendant quelque temps. L'incendie
dure encore, la chane est toujours forme des trois cents lves; la
pompe est encore mise en jeu par eux; ils rivalisent tous de zle et de
courage. Le feu va gagner le btiment des professeurs, et les lves,
mus par un sentiment de dvouement honorable, s'empressent de dmnager,
non sans danger, les appartements; tout se fait avec clrit, mais
sans dsordre. L'incendie s'affaiblit; il est arrt par l'ardeur et
l'intrpidit des lves, des fonctionnaires et des employs, et c'est
 eux qu'on doit peut-tre la conservation du collge et de la
bibliothque publique. La canonnade reprend et des projectiles tombent
encore; la nuit arrive, le feu se ralentit de tous cts. Les lves,
aprs une journe pnible mais honorable pour eux, rentrent dans leurs
quartiers, contents d'un lger souper; ils vont bivouaquer dans leurs
salles d'tude, parce que les dortoirs ne sont pas habitables; les
balles et les biscaens y ont plus d'une fois pntr. Ils se couchent
heureux d'avoir rempli une noble tche.

Dans le cours de la journe, les insurgs tentent d'enfoncer les portes
du collge; ils demandent les armes dont les lves se servaient
autrefois dans les exercices militaires. Pour prvenir une invasion
qu'une rsistance inutile pourrait rendre terrible, les fonctionnaires
se prsentent  eux; leur prsence et leurs paroles imposent aux
rvolts qui se retirent sans avoir pris aucune arme, et sans faire
aucun mal.

Le 11, la nuit a t assez calme; la journe s'annonce devoir tre vive;
on ne circule plus dans les rues; les troupes conservent leurs postes;
les ouvriers tchent d'avancer sur quelques points.

La place du collge semble devoir tre un lieu de retraite pour eux; des
barricades s'y lvent; le feu des maisons est teint, mais la canonnade
menace toujours le collge; les deux pavillons occups par l'Acadmie et
le collge sont percs de balles et de boulets; il en tombe aussi dans
les dortoirs, dans les escaliers et dans le rfectoire. Aucun des
lves, personne de l'tablissement n'est bless.

Les insurgs se prsentent de nouveau aux portes; ils veulent les
enfoncer; on les ouvre et on se prsente encore. Ils ne viennent pas
cette fois pour demander des armes ou pour se rfugier; ils veulent les
plus grands lves pour entrer dans leurs rangs. La rponse unanime des
fonctionnaires est que ces enfants ne peuvent ni ne veulent sortir,
qu'ils sont un dpt confi  leurs soins et qu'avant de les leur ter,
on leur arrachera la vie. Persuads par leurs paroles nergiques ou
contenus par leur prsence, les rvolts se retirent sans coup frir.

Le 12, mme nuit, mme inquitude dans ce quartier. Cependant les
barricades sont presque abandonnes; dix  douze insurgs, quelquefois
deux ou trois harcellent, derrire les barricades, les postes tablis
plus loin. Cette tactique est, dit-on,  peu prs la mme partout. A
en juger par l, on peut assurer que le peuple marchand, les personnes
aises ne les secondent pas et ne prennent aucune part  l'insurrection;
on en gmit et on laisse faire, parce que aucune force civile ne s'est
organise.

On ne connat rien de ce qui se passe en dehors; cependant des bruits
font apprhender que le collge ne soit l'objet de reprsailles, parce
que de l'tablissement on a, dit-on, tir sur la troupe, qu'un artilleur
a t tu, et que quelques lves auraient second le mouvement.

Le recteur et le proviseur crivent au gnral pour protester contre ces
bruits funestes, auxquels a pu donner lieu la dmarche des insurgs qui
taient venus demander des armes et des lves pour renforcer leurs
rangs.

L'autorit a t instamment prie une seconde fois de donner des ordres
pour ne pas exposer des enfants et pour que, si les circonstances
devenaient plus graves, il ft permis d'vacuer le collge et de
conduire les lves  la maison de campagne. Ce qui a pu faire natre
ces bruits dsastreux, c'est que le collge se trouve entour d'un grand
nombre de boutiques et magasins avec entre-sol au premier tage, habits
par des fabricants et des ouvriers; si le fait d'hostilit tait vrai,
ce qu'on ignore, il serait parti de ces locations qui n'ont jamais t 
la disposition du collge.

Des balles, des biscaens, provoqus par le feu des insurgs, arrivent
dans presque toutes les directions. On est inquiet pour mettre  l'abri
les lves; on les conduit des cours aux quartiers, et des quartiers
dans les cours.

Un boulet tombe dans l'escalier du plus haut tage; la poussire qui
s'lve ressemble  de la fume et fait craindre le feu; tout le monde
accourt pour l'teindre; un second boulet tombe, un troisime, puis un
quatrime; fort heureusement personne n'est atteint; mais des dbris
de murs frappent au dos un lve et un domestique; cette contusion n'a
aucune suite. Les lves, abandonnent les quartiers et n'ont d'asile
que dans les classes o ils restent quelques heures. Il parait que ces
boulets avaient pour but l'glise des Cordeliers o les insurgs se sont
retranchs; mais, s'il en tait autrement, ce ne pourrait tre que
par suite des bruits dont on a parl et de ce que les rvolts, ayant
d'ailleurs voulu pntrer dans le collge, on aurait pu croire qu'ils
s'y taient tablis. La difficult des communications ne permettait pas
de faire connatre l'tat des choses.

Vers les quatre heures du soir le feu se ralentit; les barricades sont
abandonnes; un parlementaire des ouvriers se rend  l'Htel-de-ville;
on parle de soumission; le feu a cess; la place est vacue. On annonce
la fin d'un drame qui menaait la France des plus grands malheurs. Le
calme renat au dehors et la scurit dans le collge.

Tel est le rsum des vnements qui ont eut lieu pendant les quatre
journes que le voisinage du quartier-gnral des insurgs et la
responsabilit envers les familles rendaient encore plus terribles pour
les matres.

Les lves ont mrit des loges par leur bon esprit et leur conduite
loyale et gnreuse. Le recteur, M. Soulacroix, les fonctionnaires du
collge et les employs ont montr toute la prudence, le courage et le
dvouement que pouvait inspirer le sentiment profond de leur devoir dans
une aussi grave circonstance.

J'ai choisi deux scnes entre mille que j'aurais pu citer. Partout,
c'taient les mmes souffrances, la mme agitation, la mme terreur.
Les citoyens, surpris loin de leur demeure par la dfense de circuler,
restaient prisonniers dans la maison la plus voisine; l'hospitalit
tait de droit, mais que d'angoisses dans ces sparations inattendues
et si cruellement prolonges! A l'asile Saint-Paul, dont les soins
charitables de plusieurs dames ont dot un des quartiers de Lyon, il
a fallu recourir aux expdients pour nourrir, pendant cinq jours, une
douzaine de petits enfants que leurs mres n'avaient pu venir chercher.
On frmit en pensant aux vives alarmes de ces familles, en pensant 
toutes les douleurs prives ou publiques qui ont pes sur la population
lyonnaise, pendant la lutte d'avril.

Au milieu du fracas des armes, les administrations civiles n'ont cess
de dployer la plus grande activit. M. Vachon-Imbert n'a pas quitt
l'Htel-de-ville. M. Victor Arnaud, l'un des administrateurs de
l'Htel-Dieu, s'est dvou compltement  la tche pnible et souvent
prilleuse de diriger et de protger cet tablissement. Mais nulle part
le mouvement n'a t plus vif, plus continu qu' la prfecture.
L campaient ple-mle les autorits militaires, judiciaires et
administratives. Le parquet de M. Chgaray, toujours encombr de
prisonniers, l'tat-major du gnral Buchet, le cabinet de M. de
Gasparin, tout cela tait runi sous le mme toit. Les cours, le jardin
taient encombrs de soldats, tandis que d'autres tiraient sur le
belvdre. Les caves, les remises taient pleines de prisonniers; et les
aides-de-camp portant des ordres se croisaient dans les corridors avec
les estafettes venant de Paris, ou les commissaires de police se rendant
 leurs fonctions qu'ils ont remplies avec tant de zle; il y avait un
ordre rel dans cette apparente confusion.

Quant aux habitants, j'ai dj fait sentir quelle tait leur position;
enferms chez eux, ils taient rduits  un rle purement passif, et on
leur a trop vivement reproch une apathie dont la cause principale tait
dans les ordres mmes de l'autorit. Je sais qu'ils auraient pu montrer
tous, contre les rvolts en armes, la fermet dont quelques-uns d'entre
eux ont donn la preuve et qui partout a t couronne du succs.
Avouons cependant qu'il n'tait pas facile d'interdire l'accs des
maisons lyonnaises, avec leurs alles toujours ouvertes et sans
portiers, avec leurs six tages, peuples en grande partie d'ouvriers
fort enclins  aider leurs confrres. Ce qui tait moins facile encore,
c'tait d'oublier le pass et d'avoir pleine confiance en l'avenir.

Au reste, la bourgeoisie de Lyon a bien prouv que sa sympathie
avait accompagn les efforts de l'arme. Elle a tmoign toute sa
reconnaissance pour ses dfenseurs: souscriptions abondantes en faveur
des soldats blesss, applaudissements au thtre, proclamations
municipales, remercments publics, rien n'a manqu  la manifestation de
ses sentiments. Je vais transcrire ici les pices officielles o respire
la pense vritable d'une ville  laquelle on a cherch depuis  prter
un langage tout diffrent.

Voici les proclamations qui ont t publies:

Mes chers concitoyens,

Aprs les dplorables vnements dont nous venons d'tre les tmoins et
les victimes, votre premier magistrat prouve le besoin de vous faire
partager les sentiments de gratitude qui l'animent pour la brave
garnison dont l'hrosme a sauv votre cit de sa ruine et prserv la
France de la plus grande anarchie.

Vous l'avez vu, mes chers concitoyens; les hommes qui, depuis
longtemps, rvaient le renversement du gouvernement de Juillet n'ont pas
recul devant les consquences de leurs criminels projets. Prparant la
guerre civile, ils s'appliquaient  garer, par de fausses thories,
une population jusqu'alors laborieuse et paisible, et ils ont prlud 
cette guerre civile par la suspension force du travail, par les menaces
et par la violation du sanctuaire de la Justice. Pourquoi, jusqu' ce
jour, nos efforts n'ont-ils pas pu conjurer l'orage? C'est que la voix
de l'autorit, ordinairement si bien comprise des Lyonnais, a t
touffe par les passions politiques.

Vaincus au sein de la capitale, dans les vnements de Juin, c'est
Lyon que les factieux de toutes les provinces ont pris pour point de
ralliement. Ici, comme  Paris, leurs criminelles tentatives ont chou.
Le triomphe des amis des lois et de l'ordre n'a pas t un instant
douteux; et la lutte et t courte, si le besoin de mnager le sang de
nos dfenseurs n'et ncessit l'emploi de l'artillerie.

C'est pour la seconde fois que notre malheureuse cit est devenue le
thtre de sanglantes collisions; et la douloureuse exprience que nous
venons de faire sera  l'avenir un grand enseignement pour nous et pour
la France entire.

Que la population se rassure! Que chacun reprenne le cours de ses
travaux habituels. Nous comptons sur le bon esprit de nos concitoyens
pour hter le retour de la paix et de l'ordre.

Fait  l'Htel de ville, Lyon, le 15 avril 1834.
Le maire de la ville de Lyon,
VACHON-IMBERT, adjoint.

Mes chers concitoyens,

Profondment afflig des malheurs qui ont afflig la cit, c'est pour
moi un nouveau besoin de vous apporter des paroles de paix. J'espre que
ma voix sera entendue par la population tout entire.

Les malheureux, que de perfides conseils ont si cruellement gars,
pourraient-ils aujourd'hui ne pas ouvrir les yeux  la lumire?
Pourraient-ils ne pas voir par quelle voie les fauteurs de l'anarchie
voulaient nous ramener  ces temps de calamit qui ont pes, il y a
quarante ans, sur notre belle patrie? Mais il faut le dire pour la
justification de la cit lyonnaise; il faut le dire pour rendre hommage
 la vrit: la masse de la population ouvrire est reste trangre
aux criminels efforts qui ont t faits pour renverser la monarchie
constitutionnelle et substituer au rgime des lois l'empire de la force
aveugle et brutale. Pour une oeuvre si criminelle, les hommes qui,
depuis longtemps, mditaient notre ruine, et qui pour la plupart sont
trangers  la ville de Lyon et mme au sol de la France, ne pouvaient,
malgr leurs hypocrites dolances, trouver des sympathies au milieu
d'une population qui vit par le travail, et qui sait que le travail
est insparable de l'ordre. Ils sont bien coupables ceux qui n'ont pas
craint d'attirer sur nous la guerre civile et les dsastres qui la
suivent! Abandonnons ces hommes  leurs remords et  la sagesse des
lois.

Lyonnais! nos malheurs sont bien grands, mais que la paix et l'union
renaissent au milieu de nous, et le temps les aura bientt rpars.
C'est un terrible enseignement que celui qui doit ressortir pour tous de
nos tristes journes. Les chefs d'atelier, les ouvriers de toutes
les professions repousseront dsormais avec horreur toutes ces ides
politiques anti-sociales qui tranent aprs elles la misre et le
dsespoir, bouleversent toutes les existences et ont failli amener la
destruction de la cit la plus industrieuse de France.

Lyon a souffert pour la cause de la civilisation; c'est l'ordre social
tout entier qui a t attaqu au milieu de nous. L'anarchie a t
vaincue et un gouvernement juste et rparateur ne peut manquer de
reconnatre que la France est solidaire des dommages prouvs par les
Lyonnais dans l'intrt de tous.

Que la confiance renaisse, que les habitants se rassurent, que chaque
citoyen reprenne ses travaux habituels. Les ngociants, nous en sommes
certains, redoubleront de zle et de soins, dans ces malheureuses
circonstances, pour donner une activit nouvelle  leurs oprations
commerciales et procurer ainsi du travail  ceux qui peuvent en manquer.
Nous esprons enfin que chacun de nos concitoyens unira ses efforts aux
ntres pour adoucir, autant qu'il sera en son pouvoir, des maux qu'il
n'a pas dpendu de nous de prvenir.

Le maire de la ville de Lyon,
VACHON-IMBERT, adjoint.

Pendant que la mairie faisait afficher ces proclamations, le conseil
municipal votait une pe d'honneur aux gnraux Aymard, Buchet et
Fleury, et au colonel Dietmann. Il votait une adresse aux troupes que le
gnral a fait connatre dans un ordre du jour ainsi conu:

Au quartier-gnral de Lyon, le 16 avril 1834.
Ordre du jour de la 7e division militaire.

Le lieutenant-gnral, commandant la 7e division militaire, s'empresse
de porter  la connaissance des troupes places sous ses ordres
l'adresse suivante vote  l'unanimit  la garnison par le conseil
municipal de la ville de Lyon:

Soldats!

La ville de Lyon, la France, la civilisation tout entire ont couru
un immense danger que votre valeur a su repousser. Aprs une lutte
prolonge, aprs les efforts si constants d'un courage dont chacun
de ses membres a t tmoin, le conseil municipal de cette grande et
malheureuse cit prouvait le besoin de vous payer le juste tribut de
son admiration et de sa reconnaissance.

Vous avez vaincu l'anarchie. Vous avez repouss loin du sol de la France
les principes anti-sociaux qui dj l'avaient envahie, mais qui ne
sauraient jamais y pousser de profondes racines. Appuye sur la
monarchie constitutionnelle qu'elle-mme a fonde, la libert ne
pourrait prir en France que par ses propres excs. C'est  ces excs
que vous avez dclar la guerre; c'est sur eux que vous avez remport la
plus glorieuse victoire, et vous avez ainsi bien mrit de la libert de
la France et en particulier de la ville de Lyon.

Pour le maire de la ville de Lyon,
Sign: VACHON-IMBERT.

Acceptez ce tmoignage de reconnaissance d'une grande cit; vous le
mritez! Votre intrpidit, votre persvrance l'ont sauve d'un affreux
dsastre, ont sauv la France de l'anarchie, le plus pouvantable des
flaux.

Arms pour le maintien des lois et la protection des citoyens, vous
avez dignement rempli votre mandat. Au bruit de votre victoire, les
factieux, nagure partout menaants, aujourd'hui convaincus de leur
impuissance contre votre valeur, ont, de toutes parts, cherch leur
salut dans la fuite.

La France renat au repos,  l'esprance. Soldats! vous avez bien mrit
du Roi et de la patrie!

Sign: Baron AYMARD.

Le mme jour, la lettre suivante tait adresse  M. de Gasparin:

Lyon, le 16 avril 1834.

Monsieur le prfet,

Je remplis avec le plus vif empressement la mission dont m'a charg le
conseil municipal.

Il vient de s'assembler, et son premier sentiment a t celui de la
reconnaissance envers ceux qui ont sauv notre malheureuse ville des
horreurs de l'anarchie.

Vous, monsieur le prfet, vous avez t un de ceux qui avez inspir ce
sentiment le plus profondment, et j'ai t charg de vous exprimer
combien mes concitoyens ont prouv d'admiration pour votre courage et
votre dvouement.

Vous serez compt dsormais par les Lyonnais au nombre de leurs
bienfaiteurs, puisqu'ils vous doivent le raffermissement de leur
existence, et que vous avez contribu si puissamment  les dlivrer des
maux incalculables qui les menaaient.

Veuillez agrer, etc.

Le maire de Lyon.


Voici la rponse du prfet:

Monsieur le maire,

Aprs avoir cherch pendant plus de deux ans les moyens de rtablir la
paix et la concorde dans Lyon, j'ai vu avec douleur s'loigner chaque
jour l'espoir que j'en avais un moment conu. Les progrs de l'esprit
de dsordre, favoriss par ceux des associations politiques et des
coalitions industrielles, ont t tels depuis un an qu'il fallait
prvoir la triste issue que ces complots devaient avoir. Je ne m'en
suis jamais dissimul l'imminence, et j'ai constamment veill avec
sollicitude sur les moyens de sortir vainqueurs de cette lutte, si nous
tions rduits  la triste ncessit de l'engager.

Quand ensuite nous avons t obligs de rsister  la plus odieuse des
agressions, quand le sige de la justice s'est vu entour tout  coup
de barricades, qui, au mme instant, se dressaient dans toute la ville,
quand les troupes investies ont t obliges de se faire jour  travers
les fusillades prpares tratreusement et d'avance aux fentres et aux
toits de la ville, nous avons eu de rigoureux devoirs  remplir. Il
fallait sauver Lyon et la France; je m'y suis dvou. Deux de vos
adjoints, MM. Cazenove et Chinard, placs au mme poste que moi, ont
partag mes dangers et mes sollicitudes. Ils ont dignement reprsent
l'autorit municipale dans le midi de la ville.

Il m'est bien doux, aprs ces pnibles moments, de recevoir du conseil
municipal de la ville de Lyon le tmoignage que mes efforts ont pu
obtenir son approbation. Puiss-je maintenant contribuer  adoucir les
maux qui n'ont pu tre vits! Je me dvouerai  cette nouvelle tche,
et vous me trouverez toujours prt  appuyer les intrts de votre
ville, avec le dvouement d'un homme qui est devenu votre concitoyen par
le coeur et les sentiments.

Agrez, etc.

Le conseiller d'tat,
prfet du Rhne,
GASPARIN.

Il tait impossible que le retentissement des vnements de Lyon ne
se ft pas sentir dans les campagnes environnantes. Les projets des
insurgs y ont excit, on peut le dire, une rprobation universelle;
mais cette rprobation ne s'est pas manifeste partout avec la mme
nergie. Par une faiblesse dplorable, un certain nombre de communes ont
abandonn aux bandes rvoltes les armes de leurs gardes nationales.
Trois cents fusils environ sont venus ainsi grossir l'arsenal des
rebelles. Je sais qu'il n'y a point d'excuse pour de tels faits. Je sais
qu'aucun fusil n'aurait peut-tre t enlev si tout le monde avait
montr le courage dont quelques personnes ont fait preuve. Cependant
il est certain que le ton dcid des missaires lyonnais, leur force
nergique, enfin l'absence force de toute nouvelle et de tout ordre ont
pu imposer, mme  des hommes de coeur. Le dsarmement ordonn par le
prfet est dj sans doute un chtiment assez grave. Je me tairai donc;
seulement pour donner une ide de ces expditions dont je dplore le
succs, je raconterai ce qui s'est pass dans deux communes, o le cas
de force majeure est trop vident pour que ma citation puisse ressembler
 un blme.

A Vaise, le 10 avril, un homme d'une haute stature, coiff d'une
casquette, ceint d'un sabre de cavalerie, suivi d'une soixantaine
d'individus arms, et d'un mme nombre sans armes, se prsenta 
l'Htel-de-ville, et s'adressant  l'un des secrtaires, il demanda si
le maire tait prsent. Ayant reu une rponse affirmative, il s'exprima
 peu prs en ces termes: Je suis Franais et propritaire. Indign des
assassinats commis sur mes concitoyens par la garnison de Lyon, j'ai
pris les armes pour les venger. _Il ne s'agit point aujourd'hui d'une
discussion de deux sous par aune, mais de la grande question d'existence
entre Louis-Philippe et la Rpublique_. Il faut que la Rpublique
triomphe; c'est en son nom que je viens demander  la mairie de Vaise
des armes et des munitions qui, au dire de citoyens dignes de foi,
doivent s'y trouver. Je vous somme de nous les faire dlivrer.

Il est inutile d'aller plus loin. Quelques fusils furent livrs; il
fallait cder  la violence.

Les vnements d'Oullins mritent d'tre rapports ici dans tous leurs
dtails.

Le mercredi, le bruit du canon et celui de la fusillade mettent toute la
commune d'Oullins en alarme; mais l'arrive d'un bataillon d'infanterie
calme les esprits, et la journe se passe tranquillement, malgr les
rcits les plus exagrs de succs de la part des rvolts et de pertes
de la part de l'arme.

Ces rcits sont sur-le-champ repousss et dmentis par les hommes
attachs au gouvernement.

Dans la journe, le bataillon d'infanterie quitte Oullins et se porte
sur Lyon en laissant  Oullins un poste de dix-huit hommes.

Dans la nuit, l'artillerie quitte Pierre-Bnite et se rend  Lyon sans
laisser un seul homme.

Le jeudi, toute la journe, les rvolts chasss de la Guillotire
et des Brotteaux, se portent sur la rive gauche du Rhne, en face de
Pierre-Bnite, traversent le fleuve et se dirigent sur Saint-Just. Ils
sont sans armes, mais leurs figures noircies par la poudre, leurs
joues droites marques par la crosse et leurs discours les font assez
reconnatre. Partout ils annoncent qu'ils sont victorieux et jettent
l'effroi dans la commune.

A midi, une bande arme en partie, compose d'une soixantaine d'hommes,
attaque et dsarme le poste d'infanterie.

Cet vnement porte la terreur dans les esprits; ce dsarmement
audacieux de soldats, si prs du pont de la Mulatire occup par
l'arme, parat un signe certain que tout est perdu.

On s'efforce de ranimer les courages abattus; on veut faire prendre
les armes  toute la garde nationale, prter des fusils aux soldats
dsarms, les placer dans ses rangs; les efforts les plus pnibles sont
sans effet.

Des groupes d'hommes trangers  la commune se forment partout; les
cafs, les cabarets en sont pleins; leurs cris, leurs chants sditieux
ne peuvent tre rprims; les honntes gens gmissent et se cachent. La
nuit se passe dans l'anxit la plus grande.

Le vendredi, les choses sont dans le mme tat;  une heure, une bande
en partie arme se porte chez l'adjoint et demande les armes avec les
menaces les plus atroces.

Le commandant de la garde nationale est averti que les rvolts ont
bloqu le conseil municipal et menacent de le fusiller si les armes ne
sont pas livres; il accourt, entre seul sur la place o une soixantaine
d'hommes l'entourent aussitt; quatre seulement avaient des fusils, les
autres avaient des pistolets, des poignards, des fleurets aiguiss.

D'autres hommes arms taient dans la cour de la mairie, dans le
corps-de-garde; ils avaient avec eux un soldat en uniforme qu'ils
conduisaient de force pour faire croire que l'arme sympathisait avec la
rvolte.

Enfin, plusieurs individus de cette bande avaient dj pntr
violemment dans les maisons et, en intimidant les femmes et les hommes
faibles, ils s'taient fait livrer les armes, les avaient charges, et
s'taient embusqus dans les alles.

Aucun officier, sous-officier ou soldat de la garde nationale n'a paru
sur la place; tout tait dj perdu.

Le chef de la bande demande le reste des armes au nom du gouvernement
rpublicain provisoire, en annonant que Louis-Philippe tait partout
renvers, que l'arme qui avait combattu pour lui dans Lyon et ses
autorits taient cernes et ne pouvaient correspondre avec personne,
que les rpublicains taient matres du tlgraphe, de tous les forts,
que leurs canons taient braqus sur la place de Fourvires, que l'arme
tait prte  faire sa retraite par Oullins, et que la commune de
Sainte-Foy avait livr ses armes. Il offrit de n'exiger le reste des
fusils qu'aprs la vrification de tout ce qu'il avait annonc. Le garde
est envoy  Sainte-Foy; il revient dclarer que le tlgraphe est
bris, que le fort Sainte-Irne est aux rvolts, que leurs canons sont
sur la place de Fourvires, et enfin que Sainte-Foy a rendu les armes.

Le dsarmement avait continu pendant ce temps-l; mais voulant le
presser, le chef de la bande demande le contrle et un tambour; on
refuse; il envoie des hommes pour sonner le tocsin; le tocsin et fait
plus de mal que le roulement; on cde et on se retire.

Le samedi, de nouvelles bandes parcourent le Prou et Pierre-Bnite;
mais, peu nombreuses et mal armes, elles n'ont pas de succs. Les
rvolts continuent  traverser le Rhne; ce n'est plus la mme espce
d'homme; ceux-ci sont furieux, leurs menaces pouvantables; se venger
des canonniers, incendier leurs casernes, piller leurs logements,
massacrer leurs femmes, tels sont les projets sinistres qu'ils osent
manifester, et que ces malheureuses, loges en partie dans des auberges,
entendent elles-mmes ou apprennent de toutes parts. L'horreur se rpand
par tout; mais le dsespoir ranime les courages; on met les femmes et
les objets prcieux en sret; on s'arme en silence et on veille. Des
ouvriers gars mais honntes, auxquels on a recours, jurent de ne pas
laisser, par des crimes aussi pouvantables, dshonorer leur victoire
(ils se croyaient victorieux).

La nuit se passe sans vnement; la fusillade continue  la Mulatire et
dans les Saules, mais elle est faible.

Le dimanche, rien de remarquable; la fusillade faiblit de plus en plus 
la Mulatire.

Le lundi, des rvolts embusqus derrire le four  chaux d'Oullins
font encore feu sur les soldats; mais, vers midi, ils se retirent; on
commence  entrevoir le terme des malheurs. Le soir tout est calme.

Enfin, le mardi, la circulation et la tranquillit sont rtablies.

Pendant que ces scnes dplorables se passaient dans la commune
d'Oullins, celle de Venissieux, qui fait partie de l'arrondissement
de Vienne, approvisionnait le fort Lamothe et refusait ses armes aux
insurgs; l'arrondissement de Vienne tout entier faisait proposer  M.
de Gasparin ses 3,000 gardes nationaux qui, une fois dj, avaient fait
avec lui le voyage de Lyon; Neuville, Trevoux, toutes les communes
environnantes rassemblaient leurs gardes nationales, et armaient de
btons et de fourches le reste de leurs citoyens; l'arrondissement de
Villefranche se levait tout entier  la voix de son sous-prfet, M.
Silvain Blot, dont le courage et l'activit ont surmont tous les
obstacles; les gardes nationaux de Messimieux et de Thurins, encourags
par leur chef de bataillon, repoussaient les bandes ennemies. Le maire
de Calmire approvisionnait le fort Montessuy. Les habitants de Brignais
opposaient aux tentatives des insurgs une contenance pleine d'nergie,
et ceux de Couson, sans armes, dsarmaient les perturbateurs qui avaient
os les assaillir.

On le voit; l'insurrection lyonnaise a trouv, dans les campagnes
voisines, quelquefois de la faiblesse, jamais de la sympathie.
Malheureusement il n'en a pas t partout ainsi; dans un certain nombre
de villes, les affilis des _Droits de l'homme_ ont essay de soutenir
leurs amis de Lyon, et ont rvl ainsi le pril immense qu'un revers
momentan dans cette ville pouvait faire courir. A Avignon,  Nmes, 
Marseille, une agitation sourde et menaante annonait une explosion
terrible; et si la malle-poste avait manqu un jour de plus, la
tranquillit publique tait gravement compromise. A Clermont, 
Grenoble,  Chlons,  Vienne, des meutes ou des tentatives d'meutes
prsagent de plus vastes soulvements. L'meute passe mme la frontire,
et Ferney sent le contre-coup de Lyon. A Arbois, la Rpublique est
formellement proclame. Enfin,  Paris et  Saint-tienne, des scnes
de sang viennent complter ce drame lugubre, o Lyon joue le principal
personnage, et o chaque ville de France semble s'apprter  prendre un
rle.

A Paris, ce n'est qu'une tentative dsespre contre une garde nationale
anime du meilleur esprit, contre des troupes nombreuses; la Rpublique
ne peut rien; c'est une protestation en l'honneur de l'insurrection
lyonnaise, rien de plus.

Mais,  Saint-tienne, il n'en est pas de mme. L, les ouvriers
sont nombreux et la force arme insignifiante. L, les associations
politiques et industrielles ont fait leur oeuvre; le danger est donc
trs-rel; et ce danger s'accrot de toute l'influence que les troubles
de Saint-tienne doivent exercer sur ceux de Lyon. Si la manufacture
d'armes avait t emporte, la consquence de ce dsastre aurait t
incalculable; et quand on songe que ce dsastre a failli arriver, on
prouve le besoin d'exprimer au gnral Pegot et  sa petite garnison,
au prfet de la Loire, M. Sers, et  M. Dugt, sous-prfet de
Saint-tienne, tous les sentiments qui sont dus  leur belle conduite et
toute la reconnaissance que mrite un service aussi minent.

J'ai racont cette lutte sacrilge que l'esprit de dsordre a provoque
et soutenue. Je veux rduire une dernire fois  leur vritable valeur
les assertions de ceux qui, aprs avoir dnatur les causes de nos
catastrophes, cherchent  en exagrer les consquences.

A les entendre, Lyon n'est plus qu'un monceau de ruines. Soixante
millions, cent millions peut-tre ne suffiront pas pour indemniser
les propritaires des pertes qu'ils ont essuyes. A les entendre,
l'insurrection, un moment comprime, est prte  reparatre plus
menaante et plus furieuse; les ouvriers et les fabricants, saisis d'une
terreur lgitime, abandonnent de tous cts la cit qui ne peut leur
offrir un asile paisible, et l'industrie lyonnaise doit migrer ou
prir.

Ces tableaux sont tracs par la malveillance et accueillis par la peur.

La vrit est que les dsastres matriels ne sont pas aussi
considrables qu'on le suppose. Ds le lundi, pendant que les derniers
coups de fusil taient changs  la Croix-Rousse, j'ai parcouru ces
rues encore hrisses de barricades, ces quais couverts de soldats,
ces places gardes par des canons. Alors c'tait l'tat de guerre; les
maisons occupes militairement, les bivouacs, la population prisonnire
dans les maisons, le bruit lointain du combat, tout rappelait  l'esprit
les ides sinistres qui depuis se sont effaces peu  peu. Alors je
comparais Lyon, aprs les journes d'avril, avec Paris aprs les
journes de juin, ou mme aprs celles de juillet, et j'tais effray de
la diffrence. En voyant, dans le quartier Saint-George et Saint-Jean,
dans la grande rue de Vaise, dans la rue Mercire, dans les rues qui
montent  la Croix-Rousse, dans la grande rue de la Guillotire, sur
toutes les places du centre de la ville, des traces multiplies de la
lutte, ces marques innombrables de balles et de boulets qui se dtachent
si bien sur les noires murailles de Lyon; en contemplant des ruines plus
dplorables encore, les maisons branles par les ptards dans tous les
quartiers de la ville et des faubourgs, et celles qui ont t incendies
dans la rue de l'Hpital, sur le quai du Rhne,  la tte du pont de la
Guillotire, je n'ai pu m'empcher, moi aussi, de croire le mal plus
grand qu'il n'tait. Il est vrai que dans ce moment je ne l'ai pas
valu en francs et centimes. A ct de la pense grande et terrible
de la guerre civile, il n'y a pas de place pour la mesquine ide des
indemnits.

Mais depuis, les barricades se sont abaisses; les troupes sont rentres
dans leurs casernes et les canons  l'arsenal; le peuple est redescendu
dans les rues; les magasins se sont ouverts; les mtiers ont recommenc
 battre; les traces des boulets et des balles ont disparu en grande
partie; Lyon a repris sa physionomie ordinaire et, n'taient les
dcombres des maisons incendies, on se douterait  peine que la guerre
a pass par l. En mme temps on s'est livr  une apprciation plus
exacte et moins passionne du dommage, et l'on s'est accord  regarder
quatre ou cinq millions comme une suffisante indemnit.

Mon but n'est pas de discuter ici des questions de droit et de dcider
si cette somme doit tre paye par l'tat, ou si nous sommes dans le cas
prvu par la loi de vendmiaire an IV, qui met cette dpense  la charge
des communes. Je ne me permettrai qu'une seule observation, c'est que la
querelle vide  Lyon n'est point une querelle locale; c'est la grande
querelle politique entre le gouvernement constitutionnel et les partis
extrmes qui l'ont constamment attaqu; c'est la querelle de juillet
1830 et de juin 1832. Or,  ces deux poques, les Chambres ont jug
avec beaucoup de sagesse que Paris ne devait pas payer pour la France
entire, qu'il tait assez malheureux dj d'tre le thtre de la lutte
sans qu'on en mit encore les frais  sa charge. J'invoque en faveur de
Lyon l'autorit de ces prcdents.

Un mot, avant de quitter ce sujet, sur les reproches qu'on adresse  nos
gnraux pour avoir fait usage de l'artillerie et des ptards. C'est une
de ces dclamations banales qu'il faut rfuter une fois pour toutes.
Oui, sans doute, on a employ le canon, les obus, les ptards, pour
pargner le sang des soldats. Oui, les gnraux ont eu le tort de penser
que la vie de ces hommes, qui ont accompli avec tant de courage de si
pnibles devoirs, valait bien quelques pans de muraille, valait mme
la vie des forcens qui pensaient avoir trouv dans ces murailles un
inviolable rempart. Permis  ceux qui ne voient de Franais en France
que ce qui combat le gouvernement du pays, de refuser aux soldats qui
le servent le titre de citoyens; mais nous, qui pensons que, pour avoir
endoss un uniforme, on n'a pas perdu le droit de compter comme membre
de la grande association nationale, si l'on nous parle de dix maisons
brles, nous rpondrons que cinquante braves ont t pargns. Malheur
 ceux qui ne sentent pas la force de cette rponse!

J'ai expos l'tat matriel o la rvolte d'avril a laiss Lyon. La
disposition des esprits est plus intressante, mais aussi plus difficile
 apprcier.

Si nous jetons les yeux d'abord sur cette classe fort nombreuse qui,
sans prendre directement part au mouvement, y a prt les mains,
s'est intresse au succs des insurgs, et n'attendait qu'une chance
favorable pour s'associer  leurs efforts, nous la verrons plus furieuse
qu'humilie. Elle forme mille projets extravagants de vengeance. Les
ouvriers mmes, que l'exprience de fvrier avait compltement dgots
des associations et des intrigues, se rallient momentanment  leurs
frres, parce qu'il leur semble que la classe tout entire vient d'tre
vaincue, et leur orgueil de hros de novembre est bless par cette
ide. Il y a donc une fermentation trs-grande dans cette partie de la
population; fermentation invitable aprs un tel chec. Ce sont des
plaideurs qui maudissent leurs juges; on leur donne vingt-quatre heures
au palais;  Lyon, ce n'est pas trop de leur donner un mois.

Il faut sans doute attribuer aux folles menaces de ces ouvriers les
craintes non moins insenses auxquelles sont en proie un grand nombre de
fabricants. Ils ne rflchissent pas  l'impossibilit d'une tentative
srieuse, au moment o la garnison, est triple, o, d'ailleurs,
le parti est vaincu, la socit dissoute, les chefs en fuite ou
prisonniers, et une partie des armes enleve. Malgr tous ces motifs
de scurit, ils ajoutent foi aux contes les plus ridicules: c'est un
projet de dsarmer tous les postes et d'enlever les autorits pendant
la nuit; c'est un dpt de fusils; c'est une fabrique de cartouches.
L'excution est fixe au 26, puis remise au 28, puis indfiniment
ajourne; et cependant beaucoup de personnes quittent la ville et vont
attendre  la campagne, ou mme  l'tranger, l'issue d'une crise
qu'elles croient imminente au lieu de la regarder comme termine.

Mais cet effet, comme le prcdent, est peu durable de sa nature. Pour
qui se rappelle les terreurs si vives et si prolonges qui suivirent
la catastrophe de 1831, ces nouvelles terreurs ne paratront pas
incurables. Je suis assur qu'elles feront bientt place au sentiment de
scurit que la prolongation de la paix publique amnera incessamment,
et dont la dfaite des partis violents, la dissolution dfinitive des
coalitions industrielles ou politiques et la prosprit commerciale qui
doit en rsulter garantissent l'affermissement et la dure.

Plt au ciel que nos derniers troubles n'eussent pas eu d'autre
consquence fcheuse que l'irritation des uns et la frayeur momentane
des autres! Ils ont donn une nouvelle force  ce besoin exclusif
d'ordre et de repos qui doit surgir ncessairement de nos dsordres et
de nos souffrances sans fin. Peut-tre s'tonnera-t-on que je signale ce
sentiment si lgitime comme un danger pour le pays. Mais, si je me fais
gloire d'appartenir au parti du juste milieu, c'est pour avoir le droit
de repousser tout principe exclusif, c'est pour voler au secours de
l'ordre quand la libert occupe seule tous les esprits, au secours de la
libert quand on ne pense plus qu' l'ordre public; c'est pour ne pas
scinder la devise de notre drapeau. Oui, je le rpte, ceci est plus
grave qu'on ne l'imagine:  chaque meute, l'indiffrence en matire
politique, cette gangrne du corps social, fait quelques progrs
nouveaux; les partisans de la rpression  tout prix deviennent plus
nombreux et plus menaants. Il n'y a pas de violence de la presse, pas
de dsordre des rues qui n'enlve  la vritable libert quelqu'un de
ses anciens dfenseurs. Encore une insurrection, et bien des gens seront
prts  sacrifier la libert de la presse, la libert individuelle.
Encore une insurrection, et les coups d'tat seront rclams, el un 18
brumaire sera possible, et un gouvernement militaire pourra s'tablir.
Alors les modrs d'aujourd'hui se montreront peut-tre plus fidles 
leurs principes, plus nergiques et plus passionns pour la dfense des
liberts publiques, que ceux qui les accusent de tideur.

Il n'est pas probable que nous en venions jamais l; les factions,
partout vaincues, ne tarderont pas  disparatre entirement. J'en ai la
ferme conviction: la bataille lectorale sera gagne comme la bataille
des rues; l'opposition violente posera les armes et ds lors ce
paroxisme d'ordre public qu'elle seule excite s'apaisera naturellement.
Mais j'ai d le signaler; je l'ai d surtout en parlant d'une ville qui
est livre plus que toute autre  ce genre de proccupations.

Pour ne parler que des consquences qui intressent spcialement la
ville de Lyon, il est impossible de ne pas voir que les derniers
vnements l'ont enfin dlivre des souvenirs de novembre 1831, de cette
menace perptuelle, de cette pe de Damocls qui, depuis deux annes,
lui interdisait le repos. Ils ont port le coup mortel  la _Socit
mutuelliste_ et  celle _des Droits de l'homme,_ qui avaient mission de
s'agiter tour  tour. Ils l'ont prpare  repousser avec plus d'nergie
toute tentative nouvelle de soulvement, parce qu'ils ont appris  tous
les habitants paisibles ce qu'il en cote de laisser envahir la maison
qu'on habite par les bandes des rvolts.

Il y a plus: quoique la question industrielle n'ait pas t directement
engage dans la lutte, elle en a senti le contrecoup, et l'on doit s'en
fliciter. Je m'explique le mal qui travaille la fabrique de Lyon; c'est
la concurrence des fabriques trangres qui produisent les tissus unis
aussi bien qu'elle et  meilleur march; pour rsister, il fallait
baisser le prix de la main-d'oeuvre. Mais cette baisse n'tait gure
conciliable avec l'existence des ouvriers dans une grande ville o les
dpenses sont multiplies. Avant de se rsoudre  s'tablir dans les
campagnes, les ouvriers ont essay de dfendre leurs salaires par le
tarif. Nous avons suivi cette grande exprience dans ses trois crises
principales, en novembre 1831, au conseil des Prud'hommes, et au mois de
fvrier 1834. La dmonstration a t complte, et les dernires affaires
l'ont encore confirme en rendant dsormais impraticables les coalitions
politiques et industrielles. Aussi a-t-on dcidment renonc au tarif.
Cela est si vrai que _l'cho de la fabrique_, qui en tait le champion,
vient de lancer un prospectus tout rempli du sentiment de sa dtresse;
il a demand  ses amis les quatre mille francs qui lui sont ncessaires
pour fournir un cautionnement, et se donner ainsi le droit de traiter
les questions politiques sans lesquelles il ne pourrait subsister quinze
jours. Personne n'a rpondu  cet appel; le tarif est bien mort; il ne
peut ressusciter sous aucune forme.

Mais ce n'est l qu'une solution ngative. Il faut encore trouver le
moyen de diminuer les frais de fabrication. Dj, avant les derniers
vnements, beaucoup d'ateliers s'taient tablis dans les communes
rurales qui avoisinent Lyon; depuis, cette migration est devenue plus
gnrale; il est mme question,  ce qu'on assure, de fonder hors des
murs de Lyon des manufactures considrables. Voil, j'ose le dire, la
seule issue possible de ces interminables dbats. A la campagne, la vie
est moins chre, et les ouvriers trouveront d'ailleurs, dans quelques
occupations agricoles, le supplment qui leur manque ici dans la saison
du ralentissement des travaux. Dans les grandes manufactures, le chef
d'atelier disparatra, et les frais gnraux de fabrication seront
diminus par la suppression de ce rouage inutile.

Je sais qu' la tribune l'migration des ouvriers en soie a t dclare
impossible. J'ai une excellente rponse  faire: c'est qu'elle a lieu;
elle a lieu sans difficult, parce que la division du travail, qu'on
cite comme un obstacle, n'est nulle part moins grande que dans la
fabrique de Lyon. Aussi tous les villages du dpartement du Rhne
retentissent du bruit des mtiers; une grande partie des toffes unies
en sortent, et cette tendance, qui s'est manifeste depuis plus d'un
an, a reu, des troubles du mois d'avril, une nouvelle et salutaire
impulsion.

Qu'on ne pense pas au reste que la ville de Lyon, ainsi abandonne par
une partie de ses habitants, doive perdre de son importance et cder
 une autre cit le rang qu'elle occupe aujourd'hui; beaucoup de gens
prdisent sa chute; moi, je lui prdis au contraire le plus brillant
avenir.

Ceux de ses ouvriers qui s'tabliront dans la campagne ne pourront
s'loigner beaucoup; leurs relations avec les fabricants sont trop
multiplies pour permettre une longue sparation. Ainsi, les villages
se peupleront d'ateliers, mais seulement les villages voisins, qui
deviendront ainsi les faubourgs avancs de la grande mtropole
industrielle. Dans cette, nouvelle position, la fabrique des tissus unis
pourra lutter avantageusement contre la concurrence trangre et ramener
 Lyon beaucoup de commandes qui l'abandonnaient. La scurit produite
par cette nouvelle prosprit ragira  son tour sur elle. Garantie par
les mesures de l'administration, par le dsarmement des communes qui ont
livr des fusils aux rebelles, par l'expulsion des trangers turbulents,
par les renforts envoys  la garnison, elle sera complte par une
organisation plus puissante de la police locale et par sa concentration
aux mains du prfet.

Vienne alors le chemin de fer de Lyon  Marseille; viennent la runion
des Brotteaux et l'affranchissement du Pont-Morand, et un nouveau
quartier plus important et plus riche viendra compenser amplement ce que
d'autres quartiers de la ville pourront avoir perdu en population. Lyon
descendra de Fourvires et de la Croix-Rousse; il sortira de ses rues
noires et troites pour s'tendre  l'aise dans la presqu'le de
Perrache et dans la plaine des Brotteaux. A Perrache, le chemin de fer
de Saint-tienne continuera  apporter tout ce commerce de houilles,
toutes ces industries qui travaillent le fer et emploient le charbon,
toutes ces usines enfumes qui en ont dj pris possession. Aux
Brotteaux, le chemin de fer de Marseille achvera de crer un immense
commerce d'entrept. Voyez cette file non interrompue de charrettes
provenales qui transportent  Lyon les produits qu'il doit distribuer
dans toutes les directions; jetez ensuite les yeux sur la carte et
cherchez une valle qui, de la mer Mditerrane, pntre dans le coeur
de l'Europe; vous ne trouverez que la valle du Rhne, et c'est 
Lyon seulement qu'elle se bifurque; c'est  Lyon que la grande route
europenne se divise en trois chemins, l'un gagnant Paris, l'autre
l'Allemagne et le troisime la Suisse. Quel rle joueraient Marseille et
Lyon si le chemin de fer projet faisait affluer sur cette ligne unique
tout le commerce du nord avec le midi!

L est la destine de Lyon. L'industrie des soies ne l'abandonnera pas
sans doute; mais, dt-elle l'abandonner, sa grandeur survivrait  cette
perte; l'avenir lui destine des compensations immenses et sa prosprit
ne prira pas.

FIN DES PICES HISTORIQUES DU TOME TROISIME.



                         TABLE DES MATIRES
                         DU TOME TROISIME.




CHAPITRE XV.

MON MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. (1832-1837.)

Caractre et but du cabinet du 11 octobre 1832.--Difficults de sa
situation.--Avantages de sa composition.--D'o vient la popularit
du ministre de l'instruction publique.--Son importance pour les
familles;--pour l'tat.--Des divers moyens de gouvernement des esprits
selon les temps.--Caractre laque de l'tat actuel de l'intelligence et
de la science.--Du systme et de l'tat des tablissements d'instruction
publique en Angleterre.--Mes conversations  Londres  ce sujet.--Unit
ncessaire du systme d'instruction publique en France.--Des essais
d'organisation de l'instruction publique depuis 1789.--L'Assemble
constituante et M. de Talleyrand.---L'Assemble lgislative et M. de
Condorcet.--La Convention nationale et M. Daunou.--Le Consulat et la loi
du 1er mai 1802.--L'Empire et l'Universit.--L'instruction publique et
la Charte.--Vicissitudes de l'organisation du ministre de l'instruction
publique.--Comment je le fis organiser en y entrant.--Dbuts du
cabinet.--Prparation du discours de la Couronne.--Ouverture de la
session de 1832.--Tentative d'assassinat sur le Roi.--tat des affaires
au dedans et au dehors.--Je tombe malade.


CHAPITRE XVI.

INSTRUCTION PRIMAIRE.

Je suis malade pendant six semaines--Prise d'Anvers.--Arrestation de
S.A.R. madame la duchesse de Berry.--De la politique du cabinet dans
cette circonstance.--Je reprends les affaires.--Prsentation  la
Chambre des dputs du projet de loi sur l'instruction primaire.--Ma vie
domestique.--Des projets et des progrs en fait d'instruction primaire
de 1789  1832.--Questions essentielles.--L'instruction primaire
doit-elle tre obligatoire?--Doit-elle tre gratuite?--De la libert
dans l'instruction primaire.--Des objets et des limites de l'instruction
primaire.--De l'ducation et du recrutement des instituteurs
primaires.--De la surveillance des coles primaires.--Concours
ncessaire de l'tat et de l'glise.--Que l'instruction primaire doit
tre essentiellement religieuse.--Mesures administratives pour assurer
l'excution et l'efficacit de la loi.--Mesures morales.--Promulgation
de la loi du 28 juin 1833.--Ma circulaire  tous les instituteurs
primaires.--Visite gnrale des coles primaires.--tablissement des
inspecteurs des coles primaires.--Mes rapports avec les corporations
religieuses voues  l'instruction primaire.--Le frre Anaclet.--L'abb
J. M. de la Mennais.--L'abb F. de la Mennais.--Mon rapport au Roi en
avril 1834 sur l'excution de la loi du 28 juin 1833.--De l'tat actuel
de l'instruction primaire.


CHAPITRE XVII.

INSTRUCTION SECONDAIRE.

Difficult de l'introduction du principe de la libert dans
l'instruction secondaire.--Constitution originaire de l'Universit.--Ses
deux sortes d'ennemis.--Leur injustice.--Causes naturelles et lgitimes
de leur hostilit.--L'Universit dans ses rapports avec l'glise.--tat
intrieur et situation sociale du catholicisme en 1830.--Rclamation
de la libert d'enseignement.--M. de Montalembert et l'abb
Lacordaire.--Tendances diverses dans le catholicisme.--Efforts pour
le rconcilier avec la socit moderne.--L'abb F. de la
Mennais.--L'_Avenir_.--Voyage de l'abb de la Mennais, de l'abb
Lacordaire et de M. de Montalembert  Rome.--Le pape Grgoire XVI
condamne l'_Avenir_.--L'Universit dans ses rapports avec la socit
civile.--Quelle et t la bonne solution du problme.--Pourquoi et
par qui elle tait alors repousse.--Je prpare un projet de loi sur
l'instruction secondaire.--Son caractre et ses limites.--Comment il
fut accueilli.--Rapport de M. Saint-Marc Girardin  la Chambre des
dputs.--Discussion du projet.--M. de Lamartine.


CHAPITRE XVIII.

INSTRUCTION SUPRIEURE.

Disposition des esprits de 1832  1837, quant  l'instruction
Suprieure.--Rformes et innovations ncessaires.--Comment je les
entreprends.--Chaires vacantes au Collge de France.--Nomination de MM.
Eugne Burnouf, Jouffroy, Ampre et Rossi.--Mes relations personnelles
avec eux.--Cration de la chaire de droit constitutionnel dans la
Facult de droit de Paris.--Nomination de M. Rossi.--Opposition  son
cours.--M. Auguste Comte et la _Philosophie positive_.--Des procds des
Chambres envers les savants et les lettrs.--Du cumul des emplois.--Des
logements.--Lettre de M. Geoffroy Saint-Hilaire.--Savants
voyageurs.--MM. Victor Jacquemont et Champollion jeune.--De
l'introduction du principe de la libert dans l'instruction
suprieure.--Des agrgs.--De la dcentralisation dans l'instruction
suprieure.--De l'absence de toute discipline morale dans l'instruction
suprieure.--Moyen d'y porter remde.


CHAPITRE XIX.

ACADMIES ET TABLISSEMENTS LITTRAIRES.

Rtablissement de l'Acadmie des sciences morales et politiques dans
l'Institut.--Motifs et objections.--Lettre de M. Royer-Collard.--Je
communique mon projet aux membres survivants de l'ancienne classe des
sciences morales et politiques. L'abb Sieys.--Le comte Roederer.--M.
Daunou.--lections nouvelles.--M. Lakanal.--Des travaux de l'Acadmie
des sciences morales et politiques et de l'utilit gnrale
des acadmies.--Mes relations avec les socits savantes des
dpartements.--De l'administration des tablissements littraires
et scientifiques.--Ides fausses  ce sujet.--De la suppression des
logements pour les conservateurs et employs dans l'intrieur de ces
tablissements.--Rformes dans l'administration de la Bibliothque
royale.--Augmentation du budget des tablissements littraires et
scientifiques.--Constructions nouvelles au Musum d'histoire naturelle.


CHAPITRE XX.

TUDES HISTORIQUES.

Importance morale et politique des tudes historiques.--tat des tudes
historiques dans l'instruction publique avant 1818.--Introduction de
l'enseignement spcial de l'histoire dans les collges.--Du caractre et
des limites de cet enseignement.--tat des tudes historiques aprs la
Rvolution de 1830.--Lettre de M. Augustin Thierry  ce sujet--Fondation
de la _Socit pour l'histoire de France_.--Je propose la publication,
par le ministre de l'Instruction publique, d'une grande collection
des Documents indits relatifs  l'histoire de France.--Dbat Dans les
Chambres  ce sujet.--Mon rapport au roi Louis-Philippe.--Lettre du
Roi.--M. Michelet et M. Edgar Quinet.--De l'tat actuel des tudes sur
l'histoire gnrale et locale de la France, et de l'influence de ces
tudes.


CHAPITRE XXI.

POLITIQUE INTRIEURE. (1832-1836.)

Vrai caractre de la politique de rsistance de 1830  1836.--tat des
partis dans les chambres en 1832.--Nomination de pairs.--Naissance
du tiers-parti dans la chambre des dputs.--M. Dupin
prsident.--Rvocation de MM. Dubois, de Nantes, et Baude.--Dbat  ce
sujet.--Sessions de 1832 et 1833.--Bonne situation du cabinet.--Des
socits secrtes  cette poque.--De l'appui qu'elles trouvaient dans
la Chambre des dputs.--Des journaux.--Quelle conduite doit tenir le
pouvoir en prsence de la libert de la presse priodique.--Quelle fut,
 cet gard, notre erreur.--Procs de _la Tribune_ devant la Chambre des
dputs.--Concessions inutiles  l'esprit rvolutionnaire.--Session
de 1834.--Dbat entre M. Dupin et moi; _Parce que_ et _Quoique_
Bourbon.--Explosion des attaques rpublicaines et anarchiques.--Loi sur
les crieurs publics.---Loi sur les associations.--Trait des 25
millions avec les tats-Unis d'Amrique.--chec et retraite du duc
de Broglie.--Pourquoi je reste dans le cabinet.--Sa
reconstitution.--Insurrections d'avril 1834  Lyon et sur plusieurs
autres points.--A Paris.--Leur dfaite.--Procs dfr  la Cour des
pairs;--Dissolution de la Chambre des dputs.--Les lections nous sont
favorables.--Pril de la situation.--Attitude du tiers-parti.--Embarras
intrieurs du cabinet.--Question du gouvernement de l'Algrie.--Le
marchal Soult.--Sa retraite. Le marchal Grard, prsident du
conseil.--Ouverture de la session de 1835.--Adresse de la Chambre
des dputs.--Question de l'amnistie.--Le marchal Grard se
retire.--Dmission de MM. Duchtel, Humann, Rigny, Thiers et
moi.--Ministre des trois jours.--Sa retraite soudaine.--Nous rentrons
au pouvoir, avec le marchal Mortier comme prsident du conseil.--M. de
Talleyrand se retire de l'ambassade de Londres.--Mort et obsques de M.
de La Fayette.--Ma brouillerie avec M. Royer-Collard.--Affaiblissement
et retraite du cabinet.--Crise ministrielle.--Le roi et le duc de
Broglie.--M. Thiers.--Le duc de Broglie rentre comme prsident du
conseil et ministre des affaires trangres.--Travaux du cabinet
reconstitu.--Procs des accuss d'avril devant la Cour des
pairs.--Recrudescence anarchique.--Attentat Fieschi.--Lois de
septembre.--Forte situation du cabinet.--Incident inattendu; M. Humann
et la conversion des rentes.--chec et dissolution du cabinet du 11
octobre 1832.

PICES HISTORIQUES.

I.

Rapport au roi Louis-Philippe sur la publication d'un Manuel gnral de
l'instruction primaire (19 octobre 1832).

II.

Circulaire adresse le 18 juillet 1833  tous les instituteurs primaires
en leur envoyant la loi du 28 juin 1833 (18 juillet 1833).

III.

Circulaire adresse le 13 aot 1835 aux inspecteurs des coles primaires
institus par une ordonnance du roi du 26 fvrier 1835.

IV.

Correspondance entre l'abb J.-M. de la Mennais et M. Guizot sur les
coles primaires de la Congrgation de l'instruction chrtienne.
1 L'abb J-M. de la Mennais  M. Guizot. 2 M. Guizot  l'abb de la
Mennais.

V.

1 M. Jouffroy  M. Guizot. 2 M. Jouffroy  M. Guizot.

VI.

Rapport au roi Louis-Philippe sur la cration d'une chaire de droit
constitutionnel dans la Facult de droit de Paris.

VII.

M. Auguste Comte  M. Guizot (30 mars 1833).

VIII.

M. Lakanal  M. Guizot. (Mobile, tat d'Alabama.--16 juillet 1835).

IX.

Rapports au roi Louis-Philippe sur la publication d'une Collection des
documents indits relatifs  l'histoire de France.
1 Extrait du rapport au Roi sur le budget du ministre de l'instruction
publique pour l'exercice de 1835.
2 Rapport au Roi sur les mesures prescrites pour la recherche et la
publication des documents indits relatifs  l'histoire de France.

X.

Rapport  M. le comte Pelet de la Lozre, ministre de l'instruction
publique, sur l'tat des travaux relatifs  la Collection des documents
indits concernant l'histoire de France (23 mars 1836).

XI.

Tableau comparatif des lois rendues de 1830  1837, les unes pour
la rsistance au dsordre et la dfense du pouvoir, les autres pour
l'extension et la garantie des liberts Publiques.

XII.

Rcit de l'insurrection de Lyon, en avril 1834, crit en mai 1834, par
un tmoin oculaire.



                   FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIME.

ERRATUM. Page 287, ligne 6, supprimez les mots _offensive et dfensive_.





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mon temps (Tome 3), by Franois Pierre Guillaume Guizot

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