The Project Gutenberg EBook of Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis
by Gustave de Beaumont

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Title: Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis
       Tableau de moeurs amricaines

Author: Gustave de Beaumont

Release Date: March 25, 2005 [EBook #15463]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Gustave de Beaumont

(1802-1866)



MARIE
ou
L'esclavage aux tats-Unis


Tableau de moeurs amricaines



(1840)



Table des matires

Avant-propos
Chapitre I Prologue
Chapitre II Les femmes
Chapitre III Ludovic, ou le dpart d'Europe
Chapitre IV Intrieur d'une famille amricaine
Chapitre V Marie
Chapitre VI L'Alms-House de Baltimore
Chapitre VII Le mystre
Chapitre VIII La Rvlation
Chapitre IX L'preuve -- 1 --
Chapitre X Suite de l'preuve -- 2 --
Chapitre XI Suite de l'preuve -- 3 -- pisode d'Odna
Chapitre XII Suite de l'preuve -- 4 -- Littrature et beaux-arts
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
XI
XI
XII
XIII
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL
XLI
XLII
XLIII
XLIV
XLV
XLVI
XLVII
XLVIII
XLIX
L
LI
LII
LIII
Chapitre XIII L'meute
Chapitre XIV Le dpart de l'Amrique civilise
Chapitre XV La fort vierge et le dsert
Chapitre XVI Le drame
Chapitre XVII pilogue
Appendice
Premire partie: Note sur la condition sociale et politique des
ngres esclaves et des gens de couleur affranchis.
 I. Condition du ngre esclave aux tats-unis.
 II. Caractres de l'esclavage aux tats-unis.
 III. Peut-on abolir l'esclavage des noirs aux tats-unis?
Tableaux comparatifs de la population libre et de la population
esclave aux tats-unis depuis 1790 jusqu'en 1830.
Deuxime partie: Note sur le mouvement religieux aux tats-Unis
 I. Rapport des cultes entre eux.
 II. Rapports des cultes avec l'tat.
Troisime partie: Note sur l'tat ancien et sur la condition
prsente des tribus indiennes de l'Amrique du nord.
 I. tat ancien.
 II. tat actuel.
Notes non insres dans le texte principal  cause de leur
longueur




Avant-propos

Je dois au lecteur quelques explications sur la forme et sur le
fond de ce livre.

Je le prviens d'abord que tout en est grave, except la forme.
Mon but principal n'a point t de faire un roman. La fable qui
sert de cadre  l'ouvrage est d'une extrme simplicit. Je ne
doute pas que, sous une plume habile et exerce, elle n'et prt
aux dveloppements les plus intressants et mme les plus
dramatiques; mais je ne sais point l'art du romancier. On ne doit
donc chercher dans ce livre ni intrigues calcules avec
prvoyance, ni situations mnages avec art, ni complications
d'vnements, en un mot, rien de ce qui communment est mis en
usage pour exciter, soutenir et suspendre l'intrt.

Pendant mon sjour aux tats-Unis, j'ai vu une socit qui
prsente avec la ntre des harmonies et des contrastes; et il m'a
sembl que si je parvenais  rendre les impressions que j'ai
reues en Amrique, mon rcit ne manquerait pas entirement
d'utilit. Ce sont ces impressions toutes relles que j'ai
rattaches  un sujet imaginaire.

Je sens bien qu'en offrant la vrit sous le voile d'une fiction,
je cours le risque de ne plaire  personne. Le public srieux ne
repoussera-t-il pas mon livre  l'aspect de son titre seul? et le
lecteur frivole, attir par une apparence lgre, ne s'arrtera-t-
il pas devant le srieux du fond? Je ne sais. Tout ce que je puis
dire, c'est que mon premier but a t de prsenter une suite
d'observations graves; que, dans l'ouvrage le fond des choses est
vrai, et qu'il n'y a de fictif que les personnages; qu'enfin j'ai
tent de recouvrir mon oeuvre d'une surface moins svre, afin
d'attirer  moi cette portion du public qui cherche tout  la fois
dans un livre des ides pour l'esprit et des motions pour le
coeur.

J'ai dit tout  l'heure que j'allais peindre la socit
amricaine; je dois maintenant indiquer les dimensions de mon
tableau.

Deux choses sont principalement  observer chez un peuple: ses
institutions et ses moeurs.

Je me tairai sur les premires.  l'instant mme o mon livre sera
publi, un autre paratra qui doit rpandre la plus vive lumire
sur les institutions dmocratiques des tats-Unis. Je veux parler
de l'ouvrage de M. Alexis de Tocqueville, intitul: De la
dmocratie en Amrique.

Je regrette de ne pouvoir exprimer ici tout  mon aise
l'admiration profonde que m'inspire le travail de M. de
Tocqueville; car il me serait doux d'tre le premier  proclamer
une supriorit de mrite qui bientt ne sera conteste de
personne. Mais je me sens gn par l'amiti. J'ai du reste la plus
ferme conviction qu'aprs avoir lu cet ouvrage si beau, si
complet, plein d'une si haute raison, et dans lequel la profondeur
des penses ne peut se comparer qu' l'lvation des sentiments,
chacun m'approuvera de n'avoir pas trait le mme sujet.

Ce sont donc seulement les moeurs des tats-Unis que je me propose
de dcrire. Ici je dois encore faire observer au lecteur qu'il ne
trouvera point dans mon ouvrage une peinture complte des moeurs
de ce pays. J'ai tch d'indiquer les principaux traits, mais non
toute la physionomie de la socit amricaine. Si ce livre tait
accueilli avec quelque indulgence, plus tard je complterais la
tche que j'ai commence.  vrai dire, une seule ide domine tout
l'ouvrage, et forme comme le point central autour duquel viennent
se ranger tous les dveloppements.

Le lecteur n'ignore pas qu'il y a encore des esclaves aux tats-
Unis; leur nombre s'lve  plus de deux millions. C'est
assurment un fait trange que tant de servitude au milieu de tant
de libert: mais ce qui est peut-tre plus extraordinaire encore,
c'est la violence du prjug qui spare la race des esclaves de
celle des hommes libres, c'est--dire les ngres des blancs. La
socit des tats-Unis fournit, pour l'tude de ce prjug, un
double lment qu'on trouverait difficilement ailleurs. La
servitude rgne au sud de ce pays, dont le nord n'a plus
d'esclaves. On voit dans les tats mridionaux les plaies que fait
l'esclavage pendant qu'il est en vigueur, et, dans le Nord, les
consquences de la servitude aprs qu'elle a cess d'exister.
Esclaves ou libres, les ngres forment partout un autre peuple que
les blancs. Pour donner au lecteur une ide de la barrire place
entre les deux races, je crois devoir citer un fait dont j'ai t
tmoin.[1]

La premire fois que j'entrai dans un thtre, aux tats-Unis, je
fus surpris du soin avec lequel les spectateurs de couleur blanche
taient distingus du public  figure noire.  la premire galerie
taient les blancs;  la seconde, les multres;  la troisime,
les ngres. Un Amricain prs duquel j'tais plac me fit observer
que la dignit du sang blanc exigeait ces classifications.
Cependant mes yeux s'tant ports sur la galerie des multres, j'y
aperus une jeune femme d'une clatante beaut, et dont le teint,
d'une parfaite blancheur, annonait le plus pur sang d'Europe.
Entrant dans tous les prjugs de mon voisin, je lui demandai
comment une femme d'origine anglaise tait assez dnue de pudeur
pour se mler  des Africaines.

-- Cette femme, me rpondit-il, est de couleur.

-- Comment? de couleur! elle est plus blanche qu'un lis.

-- Elle est de couleur, reprit-il froidement; la tradition du pays
tablit son origine, et tout le monde sait qu'elle compte un
multre parmi ses aeux.

Il pronona ces paroles sans plus d'explications, comme on dit une
vrit qui, pour tre comprise, n'a besoin que d'tre nonce.

Au mme instant je distinguai dans la galerie des blancs un visage
 moiti noir. Je demandai l'explication de ce nouveau phnomne;
l'Amricain me rpondit:

-- La personne qui attire en ce moment votre attention est de
couleur blanche.

-- Comment? blanche! son teint est celui des multres.

-- Elle est blanche, rpliqua-t-il; la tradition du pays constate
que le sang qui coule dans ses veines est espagnol.[2]

Si l'opinion fltrissante qui s'attache  la race noire et aux
gnrations mme dont la couleur s'est efface ne donnait
naissance qu' quelques distinctions frivoles, l'examen auquel je
me suis livr ne prsenterait qu'un intrt de curiosit; mais ce
prjug a une porte plus grave; il rend chaque jour plus profond
l'abme qui spare les deux races et les suit dans toutes les
phases de la vie sociale et politique; il gouverne les relations
mutuelles des blancs et des hommes de couleur, corrompt les moeurs
des premiers, qu'il accoutume  la domination et  la tyrannie,
rgle le sort des ngres, qu'il dvoue  la perscution des
blancs, et fait natre entre les uns et les autres des haines si
vives, des ressentiments si durables, des collisions si
dangereuses, qu'on peut dire avec raison que son influence s'tend
jusque sur l'avenir de la socit amricaine.[3]

C'est ce prjug, n tout  la fois de la servitude et de la race
des esclaves, qui forme le principal sujet de mon livre. J'aurais
voulu montrer combien sont grands les malheurs de l'esclavage, et
quelles traces profondes il laisse dans les moeurs, aprs qu'il a
cess d'exister dans les lois. Ce sont surtout ces consquences
loignes d'un mal dont la cause premire a disparu, que je me
suis efforc de dvelopper.

Au sujet principal de mon livre j'ai rattach un grand nombre
d'observations diverses sur les moeurs amricaines; mais la
condition de la race noire en Amrique, son influence sur l'avenir
des tats-Unis, sont le vritable objet de cet ouvrage. C'est ici
le lieu d'avertir la partie grave du public auquel je m'adresse
qu' la fin de chaque volume il se trouve, sous le titre
d'appendices ou de notes [4], une quantit considrable de matires
traites gravement, non-seulement au fond, mais mme dans la
forme. Tels sont l'appendice relatif  la condition sociale et
politique des esclaves et des ngres affranchis, les notes qui
concernent l'galit sociale, le duel, les sectes religieuses, les
Indiens, etc.; ces notes remplissent la moiti de l'ouvrage.

Je ne terminerai pas cet avant-propos sans prier les lecteurs, et
notamment les lecteurs amricains (si toutefois ce livre parvient
jusqu'en Amrique), de bien prendre garde que les opinions qui
sont exprimes par les personnages mis en scne ne sont pas
toujours celles de l'auteur. Quelquefois j'ai pris soin de les
modifier, et mme de les combattre dans les notes auxquelles je
renvoie par un astrisque. Du reste,  part un trs petit nombre
d'exceptions qui sont ordinairement indiques, les faits noncs
dans le rcit sont vrais, et les impressions rendues sont celles
que j'ai prouves moi-mme. On ne doit pas oublier qu'en peignant
la socit amricaine, l'auteur ne prsente que des traits
gnraux, et que l'exception, quoique non exprime, se trouve
souvent  ct du principe. Ainsi, dans une partie de ce livre, je
dis qu'il n'existe aux tats-Unis ni littrature, ni beaux-arts;
cependant j'ai rencontr en Amrique des hommes de lettres
distingus, des artistes habiles, des orateurs brillants. J'ai vu
dans le mme pays des salons lgants, des cercles polis, des
socits tout intellectuelles; je dis pourtant ailleurs qu'il n'y
a en Amrique ni socits intellectuelles, ni salons lgants, ni
cercles polis. Dans ces cas comme dans beaucoup d'autres, mes
observations ne s'appliquent qu'au plus grand nombre.

Je termine par une rflexion  laquelle j'attache quelque
importance.

M. de Tocqueville et moi publions en mme temps chacun un livre
sur des sujets aussi distincts l'un de l'autre que le gouvernement
d'un peuple peut tre spar de ses moeurs.

Celui qui lira ces deux ouvrages recevra peut-tre sur l'Amrique
des impressions diffrentes, et pourra penser que nous n'avons pas
jug de mme le pays que nous avons parcouru ensemble. Telle n'est
point cependant la cause de la dissidence apparente qui serait
remarque. La raison vritable est celle-ci: M. de Tocqueville a
dcrit les institutions; j'ai tch, moi, d'esquisser les moeurs.
Or, aux tats-Unis, la vie politique est plus belle et mieux
partage que la vie civile. Tandis que l'homme y trouve peu de
jouissances dans la famille, peu de plaisirs dans la socit, le
citoyen y jouit dans le monde politique d'une multitude de droits.
Envisageant la socit amricaine sous des points de vue si
divers, nous n'avons pas d, pour la peindre, nous servir des
mmes couleurs.



Chapitre I
Prologue

Les querelles religieuses qui, durant le seizime sicle,
troublrent l'Europe et firent natre les perscutions du sicle
suivant, ont peupl l'Amrique du Nord de ses premiers habitants
civiliss.

La paix continue aujourd'hui l'oeuvre de la guerre: quand de
longues annes de repos se succdent chez les nations, les
populations s'accumulent outre mesure; les rangs se serrent; la
socit s'encombre de capacits oisives, d'ambitions dues,
d'existences prcaires. Alors l'indigence et l'orgueil, le besoin
de pain et d'activit morale, le malaise du corps et le trouble de
l'me, chassent les plus misrables du lieu o ils souffrent, et
les poussent  l'aventure par-del les mers dans des rgions moins
pleines d'hommes o il se rencontre encore des terres inoccupes
et des postes vacants [5].

Les premires migrations furent des exils de conscience les
secondes sont des exils de raison. Et pourtant tous ceux qui, de
nos jours, vont aux tats-Unis chercher une condition meilleure ne
la trouvent pas.

Vers l'anne 1851, un Franais rsolut de passer en Amrique dans
l'intention de s'y fixer. Ce projet lui fut inspir par des causes
diverses.

Plein de convictions gnreuses, il avait salu la rvolution
nouvelle comme le symbole d'une grande rforme sociale. Alors il
s'tait mis  l'oeuvre... Mais bientt il avait t seul au
travail. Les plus hardis novateurs taient devenus subitement des
hommes prudents et circonspects. Les aptres de libert prchaient
la servitude: il s'en trouvait d'assez cyniques pour se vanter de
l'apostasie comme d'une vertu.

Dgot du monde politique, il essaya de se crer une existence
industrielle; mais la fortune ne lui fut point propice...  l'ge
de vingt-cinq ans il se trouva sans carrire, n'ayant dans
l'avenir d'autre chance que le partage d'un modique patrimoine. Un
jour donc, repoussant du pied sa terre natale, il monta sur un
vaisseau qui du Havre le conduisit  New York.

Il ne fit point un long sjour dans cette ville; il n'y passa que
le temps ncessaire pour s'enqurir de la route  suivre afin de
pntrer dans l'ouest.

Les uns lui conseillaient de se rendre dans l'Ohio, o, disaient-
ils, l'on vit mieux  bon march que dans aucun autre tat; ceux-
l lui recommandaient Illinois et Indiana o il achterait  vil
prix les terres les plus fertiles de la valle du Mississipi. Un
autre lui dit: Vous tes Franais et catholique; pourquoi ne pas
aller dans le Michigan dont les habitants, Canadiens d'origine,
parlent votre langue et pratiquent votre religion?

Le voyageur prfra ce dernier conseil, dont l'excution tait
d'autant plus facile que, pour se rendre dans le Michigan, il
n'avait qu' suivre le courant de l'migration europenne, alors
dirige de ce ct.

Il remonta la rivire du Nord qui coule majestueuse entre deux
chanes de montagnes, passa par une infinit de petites villes qui
portent de grands noms, telles que Rome, Utique, Syracuse,
Waterloo. Aprs avoir travers le lac ri, long de cent lieues,
et franchi le dtroit [6], il vit s'tendre devant lui l'immense
plaine du lac Huron, fameux par la puret de ses ondes et par ses
les consacres au grand Manitou; et ctoyant la rive gauche de ce
lac, il pntra dans l'intrieur du Michigan par la grande baie de
Saginaw, en remontant la rivire dont cette baie tire son nom.

Les bords de la Saginaw sont plats comme toutes les terres qui
avoisinent les grands lacs de l'Amrique du Nord; ses eaux, dans
un cours lent et paisible, s'avancent parmi des prairies qu'elles
fertiliseraient de leur fracheur si, par de trop longs sjours,
elles ne les changeaient en marcages. L'aspect de ces lieux est
froid et svre;  travers une atmosphre charge de vapeurs, le
soleil ne projette qu'une dbile clart; ses rayons sont ples
comme des reflets. Des joncs tremblants  la surface de l'onde;
d'innombrables roseaux rangs en haie sur chaque rive, et au-del,
de longues herbes que la faux n'a jamais tranches, telle est la
scne monotone qui, de toutes parts, s'offre aux yeux.
L'oscillation de ces joncs, le murmure de ces roseaux, le
bruissement des herbes et le cri rare de quelques oiseaux
plongeurs, cachs parmi les plantes flottantes, forment tout le
mouvement et toute la vie de ces sauvages solitudes. En regardant
au plus haut des cieux, on peut y voir un aigle qui plane avec
majest; il suit la barque du voyageur; tantt immobile au-dessus
d'elle, tantt entran dans un vol sublime, il semble, roi du
dsert, observer le tmraire tranger qui pntre dans son
empire. De temps en temps apparat une hutte sauvage; non loin
d'elle, se tient debout un Indien, impassible et muet comme le
tronc d'un vieux chne; on dirait une antique ruine de la fort.

Quelquefois les bords du fleuve se resserrent; alors, sur des
rives plus leves, se montre une vgtation pauvre et rachitique;
une faible couche de terre recouvre d'immenses rochers de marbre
et de granit, o vivent misrablement des rables jaunes, des pins
gristres, des htres chargs de mousse; leur verdure terne ne
rjouit point la vue; leur front chauve attriste les regards; ils
sont petits comme de jeunes arbres et sont  moiti morts de
vieillesse.

Cependant  soixante milles au-dessus de son embouchure, le fleuve
et ses entours prennent un autre aspect. L'atmosphre devient
pure, le ciel bleu, le sol fertile; l'influence des grands lacs a
cess; le soleil a repris son empire.  la droite du fleuve se
droulent au loin de vastes prairies dont les inondations se
retirent aprs les avoir fcondes; sur la rive gauche s'lvent
des arbres gigantesques, au tronc antique et  la cime jeune et
hardie; magnifique futaie primitive, dont les nombreuses
clairires attestent la prsence de l'homme civilis.

L s'arrta le voyageur, qui ne cherchait point une solitude
profonde, mais seulement le voisinage du dsert.

 peine avait-il fait quelques pas  travers les ombres d'une
vgtation sculaire, qu'il aperut les traces d'un tablissement;
ici se voyait un champ de mas entour de barrires formes 
l'aide d'arbres renverss; l des dbris de pins incendis; plus
loin des troncs de chnes coups  hauteur d'homme.

En marchant, il dcouvrit le toit d'une chaumire; on y arrivait
par un troit sentier sur lequel il distingua l'empreinte rcente
de pas humains. Bientt un plus riant paysage s'offrit  sa vue:
au pied de l'habitation s'tendait un lac charmant, bord de tous
cts par la fort; c'tait comme un vaste miroir encadr dans la
verdure; sa surface, parfaitement calme, tincelait aux feux d'un
soleil ardent; et sa riche ceinture, embellie par toutes les
nuances du feuillage, trouvait un clatant reflet dans le cristal
des eaux.

Un petit canot fait d'corce,  la manire des Indiens, tait
couch sur le rivage et paraissait abandonn.

La chaumire prsentait un singulier mlange d'lgance dans sa
forme et de grossiret dans ses matriaux.

Quelques bches couches les unes sur les autres faisaient toute
sa construction; cependant il y avait dans leur arrangement
quelque chose qui rvlait le got de l'architecte. Elles taient
ranges avec symtrie, et disposes de faon  figurer un certain
nombre d'arceaux gothiques:  l'extrieur, ou remarquait le mme
mlange de nature sauvage et d'industrie humaine. Ici, un banc de
verdure; l, un sige form de branches d'rable lgamment
entrelaces; plus loin, un parterre de fleurs adoss  la fort
vierge.

 mesure qu'il approchait de la demeure solitaire, le voyageur
comprenait moins quel pouvait en tre l'habitant; il se perdait en
vaines conjectures, lorsqu'il vit paratre un homme... Son costume
tait celui d'un Europen, sa mise, simple sans tre commune; ses
traits contenaient beaucoup de noblesse, quoique leur altration
ft sensible; et son front, jeune encore, portait l'empreinte de
ces mlancolies froides et rsignes qui sont l'oeuvre des longues
infortunes et des vieilles douleurs.

Le voyageur s'approchait timidement. -- Dieu me garde! dit-il au
solitaire, de troubler votre retraite! -- Soyez le bienvenu,
rpondit avec politesse l'habitant du dsert.

Ce peu de mots avaient prouv  l'un et  l'autre qu'ils taient
Franais, et une douce motion tait descendue dans leurs mes;
car c'est une grande joie pour l'exil de retrouver la voix de la
patrie sur la terre trangre.

Le solitaire prend le voyageur par la main, le conduit dans une
petite cabane voisine de la chaumire et construite plus
simplement que celle-ci; l, il le fait asseoir, l'engage  se
reposer quelque temps, lui sert un frugal repas et lui donne tous
les soins d'une hospitalit bienveillante.

L'habitant de la fort ressentait une joie relle de la prsence
du voyageur; cependant il redevenait de temps en temps sombre et
pensif... Tout annonait qu'il avait dans l'me de tristes
souvenirs qui sommeillaient quelquefois, mais dont le rveil tait
toujours douloureux.

Les deux Franais parlrent d'abord de la France, et bientt ils
conversrent ensemble comme deux amis.

-- Qui peut vous amener dans ce dsert? dit le solitaire au
voyageur.

LE VOYAGEUR.

Je cherche une contre qui me plaise... Je viens de parcourir un
pays qui me semble charmant... Oh! j'ai vu de beaux lacs, de
belles forts, de belles prairies!...

LE SOLITAIRE.

Mais o allez-vous?

LE VOYAGEUR.

Je ne sais pas encore. Cette solitude me remplit d'motions... je
n'en ai point encore vu qui me sduise autant; la vie doit
s'couler douce et paisible dans ce lieu. Je serais tent de m'y
arrter.

LE SOLITAIRE.

Dans quel but?

LE VOYAGEUR.

Mais pour y demeurer...

LE SOLITAIRE.

Quoi vous renonceriez  la France? pour toujours! pour vivre en
Amrique! Y avez-vous bien song?

LE VOYAGEUR.

Oui... C'est un sujet auquel j'ai beaucoup rflchi... j'aime les
institutions de ce pays; elles sont librales et gnreuses...
chacun y trouve la protection de ses droits...

LE SOLITAIRE.

Savez-vous si, dans ce pays de libert, il n'y a point de
tyrannie... et si les droits les plus sacrs n'y sont pas
mconnus? ...

LE VOYAGEUR.

Il y a d'ailleurs dans les moeurs des Amricains une simplicit
qui me plat... Voici quel est mon projet: je me placerai sur la
limite qui spare le monde sauvage de la socit civilise;
j'aurai d'un ct le village, de l'autre la fort; je serai assez
prs du dsert pour jouir en paix des charmes d'une solitude
profonde, et assez voisin des cits pour prendre part aux intrts
de la vie politique...

LE SOLITAIRE.

Il est des illusions qui nous cotent quelquefois bien des larmes!

LE VOYAGEUR.

Pourquoi ne serais-je pas heureux?... Vous-mme...

LE SOLITAIRE.

N'invoquez point mon exemple..., et prenez garde de m'imiter...
J'ai dj pass cinq annes dans ce dsert, et le sentiment que je
viens d'prouver en revoyant un Franais est le seul plaisir qui,
durant ce temps, soit entr dans le coeur de l'infortune Ludovic.

En prononant ces mots, le solitaire se leva... sa physionomie
attestait un trouble intrieur. Alors le voyageur, cherchant des
paroles qui pussent sourire  son hte:

-- Je serais charm, lui dit-il, de connatre tout votre
tablissement, les terres qui l'avoisinent et les forts qui
l'entourent.

Cette demande fut agrable  Ludovic, qui s'empressa d'y
satisfaire et parut heureux de montrer au voyageur toute l'tendue
de ses possessions. Celui-ci avait remarqu ds l'abord que le
solitaire vitait avec soin de s'approcher de la jolie cabane
dont, en arrivant, il avait admir l'lgante construction; sa
curiosit s'en tait accrue. -- Cette cabane fait partie de votre
domaine? dit-il  Ludovic. -- Oui, rpondit celui-ci. -- J'en
admire le bon got, reprit le voyageur, et je serais charm de la
voir... -- Non! non! rpliqua vivement le solitaire... jamais!
jamais! -- Est-ce que quelqu'un l'habite? Ludovic resta d'abord
silencieux... -- Oui, rpondit-il enfin d'une voix triste et
mystrieuse... Et il entrana le voyageur du ct oppos.

Chemin faisant, les deux Franais taient revenus au sujet
principal de leur entretien, l'Amrique. Le voyageur avait repris
le cours de ses admirations, que le solitaire combattait par des
rflexions sages, quelquefois mme par de piquantes railleries...
Ils passrent ainsi en revue tous les objets qui, dans la socit
amricaine, attirent les regards de l'tranger.

-- Oh! arrtons-nous ici quelques instants, s'cria le voyageur
quand ils se trouvrent sur le bord du lac. Quel air embaum!
quelle douce fracheur! quelles impressions pures! comme le ciel
est beau sur nos ttes! et comme, en face de nous, la fort forme
 l'horizon un charmant rideau de verdure! Combien ce paysage est
encore embelli par le toit de votre chaumire, qui retrace aux
yeux l'image du modeste asile d'une tranquille flicit! Qui
demeurerait insensible  ce tableau? Eh bien! dites; parlez sans
prvention... que manquerait-il au bonheur dans cette retraite
solitaire, si l'amour d'une jeune Amricaine y venait rpandre ses
charmes et ses enchantements?

Tout en parlant ainsi, le voyageur s'tait assis sur un banc de
verdure; Ludovic, plein d'motions bien diffrentes, avait pris
place auprs de lui...

S'abandonnant  cette impression potique: -- En Europe, dit le
voyageur, tout est souillure et corruption!... Les femmes y sont
assez viles pour se vendre, et les hommes assez stupides pour les
acheter. Quand une jeune fille prend un mari, ce n'est pas une me
tendre qu'elle cherche pour unir  la sienne, ce n'est pas un
appui qu'elle invoque pour soutenir sa faiblesse; elle pouse des
diamants, un rang, la libert: non qu'elle soit sans coeur; une
fois elle aima, mais celui qu'elle prfrait n'tait pas assez
riche. On l'a marchande; on ne tenait plus qu' une voiture, et
le march a manqu. Alors on a dit  la jeune fille que l'amour
tait folie; elle l'a cru, et s'est corrige; elle pouse un riche
idiot... Quand elle a quelque peu d'me, elle se consume et meurt.
Communment elle vit heureuse. Telle n'est point la vie d'une
femme en Amrique. Ici le mariage n'est point un trafic, ni
l'amour une marchandise; deux tres ne sont point condamns 
s'aimer ou  se har parce qu'ils sont unis, ils s'unissent parce
qu'ils s'aiment. Oh! qu'elles sont belles et attirantes ces jeunes
filles aux yeux d'azur, aux sourcils d'bne,  l'me candide et
pure!... quel doux parfum sort de leur chevelure que l'art n'a
point fltrie! ... que d'harmonie dans leur faible voix qui ne fut
jamais l'cho des passions cupides! Ici du moins, quand vous allez
vers une jeune fille, et lorsqu'elle vient  vous, ce sont de
tendres sympathies qui se rencontrent, et non des calculs
intresss. Ne serait-ce point mpriser la chance d'une flicit
tranquille, mais dlicieuse, que de ne pas rechercher l'amour
d'une jeune Amricaine?

Ludovic coutait avec calme; quand le voyageur eut fini de parler:

-- Je plains vos erreurs, lui dit le solitaire. Je n'entreprendrai
point de les combattre; car je sais combien est vaine pour les
hommes l'exprience d'autrui...; je suis cependant afflig de voir
votre ardeur  poursuivre des chimres... Je pourrais, par un seul
exemple, vous prouver combien vous tes gar. Vous venez
d'exalter devant moi le mrite des femmes amricaines. Le tableau
que vous avez esquiss n'est pas tout  fait dpourvu de vrit;
mais il manque des riantes couleurs que lui prte votre
imagination...
Je crois qu'il me serait facile de tracer, sans passion, le
portrait fidle des femmes de ce pays; car je n'ai reu d'elles ni
bienfaits ni injures...

Le voyageur fit un signe d'incrdulit; cependant, par une sorte
de courtoisie due  l'hospitalit, il tmoigna le dsir de
connatre le sentiment du solitaire qui, aprs un instant de
rflexion, s'exprima en ces termes.



Chapitre II
Les femmes

Les femmes amricaines ont en gnral un esprit orn, mais peu
d'imagination, et plus de raison que de sensibilit [7].

Elles sont jolies; celles de Baltimore sont renommes pour leur
beaut parmi toutes les autres.

Leurs yeux bleus attestent une origine anglaise, et leur chevelure
noire l'influence des ts brlants. Leur constitution frle et
dlicate soutient une lutte ingale contre les rigueurs d'un
climat svre, et les variations subites de la temprature. On ne
peut se dfendre d'une impression douloureuse en pensant que cette
beaut, cette fracheur, et toutes ces grces de la jeunesse se
fltriront avant l'ge, et seront frappes d'une destruction
cruelle et prmature [8].

L'ducation des femmes aux tats-Unis diffre entirement de celle
qui leur est donne chez nous.

En France, une jeune fille demeure, jusqu' ce qu'elle se marie, 
l'ombre de ses parents: elle repose paisible et sans dfiance,
parce qu'elle a prs d'elle une tendre sollicitude qui veille et
ne s'endort jamais; dispense de rflchir, tandis que quelqu'un
pense pour elle; faisant ce que fait sa mre; joyeuse ou triste
comme celle-ci, elle n'est jamais en avant de la vie, elle en suit
le courant: telle la faible liane, attache au rameau qui la
protge, en reoit les violentes secousses ou les doux
balancements.

En Amrique, elle est libre avant d'tre adolescente; n'ayant
d'autre guide qu'elle-mme, elle marche comme  l'aventure dans
des voies inconnues. Ses premiers pas sont les moins dangereux;
l'enfance traverse la vie comme une barque fragile se joue sans
prils sur une mer sans cueils.

Mais quand arrive la vague orageuse des passions du jeune ge, que
va devenir ce frle esquif avec ses voiles qui se gonflent, et son
pilote sans exprience?

L'ducation amricaine pare  ce danger: la jeune fille reoit de
bonne heure la rvlation des embches qu'elle trouvera sur ses
pas. Ses instincts la dfendraient mal: on la place sous la
sauvegarde de sa raison; ainsi claire sur les piges qui
l'environnent, elle n'a qu'elle seule pour les viter. La prudence
ne lui manque jamais.

Ces lumires donnes  l'adolescente sont une consquence oblige
de la libert dont elle jouit; mais elles lui font perdre deux
qualits charmantes dans le jeune ge, la candeur et la navet.
L'Amricaine a besoin de science pour tre sage: elle sait trop
pour tre innocente [9]

Cette libert prcoce donne  ses rflexions un tour srieux, et
imprime quelque chose de mle  son caractre. Je me rappelle
avoir entendu une jeune fille de douze ans traiter dans une
conversation et rsoudre cette grande question: Quel est de tous
les gouvernements celui qui de sa nature est le meilleur? -- Elle
plaait la rpublique au-dessus de tous les autres.

Celte froideur des sens, cet empire de la tte, ces habitudes
mles chez les femmes, peuvent trouver grce devant la raison;
mais elles ne contentent point le coeur. Tel fut le premier
jugement que je portai sur les femmes d'Amrique; cependant je
rencontrai dans le monde une jeune personne dont le caractre,
tout  la fois imptueux et tendre, vint branler cette
impression.

Arabella me parut doue d'une brillante vivacit d'esprit, d'une
touchante sensibilit de coeur, et de ce noble enthousiasme de
l'me qui entrane et subjugue;  l'entendre, elle aimait avec
excs les belles-lettres et les beaux-arts; ses yeux se
mouillaient de pleurs quand elle traitait, mme thoriquement, une
question de sentiment; son got pour la musique tait un
fanatisme; sa passion pour la posie un dlire; elle ne parlait de
l'une et de l'autre que dans les termes de l'admiration la plus
exalte: c'taient Corinne et Sapho runies dans une seule me. --
Sduit par tant de charmes, j'accusais la tmrit de mon premier
jugement, lorsqu'une circonstance toute naturelle vint dissiper le
prestige qui environnait ma nouvelle idole. Nous assistions
ensemble  un concert; un instant auparavant, elle m'avait dit sur
la musique en gnral des choses qui m'avaient transport; mais,
quand elle en vint  juger successivement les diffrentes parties
du concert, je fus saisi d'un tonnement que je ne saurais vous
dpeindre. C'tait de sa part une abondance d'loges qui ne
tarissait point; elle louait si souvent et avec tant de bruit
qu'elle ne pouvait rien entendre: toutes ses admirations tombaient
 faux. Du reste, elle ne paraissait pas tenir  faire preuve de
discernement; elle avait  son usage une somme dtermine
d'enthousiasme, qu'elle dpensait  tout hasard, bien ou mal 
propos, ne s'arrtant qu'aprs en avoir achev la distribution.

Ce caractre, que je retrouvai plus tard dans un grand nombre de
jeunes Amricaines, n'a rien qui plaise. Les femmes  exaltation
factice sont aussi froides que les autres, et, comme elles
promettent davantage, elles donnent une dception de plus. Je
revins  ma premire opinion; mais ce fut pour y tre encore une
fois troubl.  l'ge de dix-huit ans, Alice n'tait pas jolie,
mais elle attirait vers elle par son esprit; elle ngligeait l'art
et les soins de la toilette; sa mise tait dpourvue de grce et
d'lgance, et on et jug qu'elle n'avait aucune prtention, car
elle portait publiquement des besicles. Cependant elle plaisait et
avait le dsir de plaire: sa coquetterie tait tout
intellectuelle; elle charmait  force de saillies, de naturel et
de vivacit. Je la voyais environne d'adorateurs, et je me
prenais quelquefois  penser qu'elle tait vraiment digne des
hommages qu'on lui adressait, lorsque je dcouvris que depuis
longtemps elle tait secrtement engage.

Aux tats-Unis, quand deux personnes ont reconnu qu'elles se
conviennent, elles promettent de s'unir l'une  l'autre, et sont
ce qu'on appelle engages; c'est une espce de fianailles qui se
font sans solennit, et n'ont d'autre sanction que le lien de la
foi jure.

La jeune fiance, si peu soucieuse des moyens de plaire aux yeux,
tait plus coquette qu'aucune autre, puisqu'elle l'tait sans
intrt: ce fut le terme de mes admirations.

Du reste, une excessive coquetterie est le trait commun  toutes
les jeunes Amricaines, et une consquence de leur ducation.

Pour toute fille qui a plus de seize ans, un mariage est le grand
intrt de la vie. En France, elle le dsire; en Amrique, elle le
cherche. Comme elle est de bonne heure matresse d'elle-mme et de
sa conduite, c'est elle qui fixe son choix [10].

On sent combien est dlicate et prilleuse la tche de la jeune
fille, dpositaire de sa destine; il faut qu'elle ait pour elle-
mme la prvoyance que chez nous un pre et une mre ont pour leur
fille: en gnral, on doit le dire, elle remplit sa mission, avec
beaucoup de sagesse. Au sein de cette socit toute positive, o
chacun exerce une industrie, les Amricaines ont aussi la leur:
c'est de trouver un mari. Aux tats-Unis, les hommes sont froids
et enchans  leurs affaires; il faut qu'on aille  eux, ou qu'un
charme puissant les attire. Ne soyons donc pas surpris si la jeune
fille qui vit au milieu d'eux est prodigue de sourires tudis et
de tendres regards; sa coquetterie est d'ailleurs claire et
prudente; elle a mesur l'espace dans lequel elle peut se jouer;
elle sait la limite qu'elle ne doit point franchir. Si ses
artifices mritent qu'on les censure, le but qu'elle poursuit est
du moins irrprochable; car elle ne veut que se marier.

Les occasions ne manquent point aux jeunes gens et aux jeunes
filles qui ont  se rvler un sentiment tendre et un mutuel
penchant. Celles-ci ont coutume de sortir seules, et les premiers,
en les accompagnant, ne blessent aucune convenance: la seule forme
qu'ils doivent observer, c'est de marcher sparment; car, pour
donner le bras  une jeune personne, il faut lui tre fianc. On
voit rgner dans les salons la mme libert. Il est rare que la
mre se mle  la conversation qu'entretient sa fille; celle-ci
reoit chez elle qui lui plat, donne seule ses audiences, et y
admet quelquefois des jeunes gens qu'elle a rencontrs dans le
monde, et que ne connaissent pas ses parents. En agissant ainsi,
elle ne fait point mal; car ce sont les moeurs du pays.

La coquetterie amricaine est d'une nature toute spciale; en
France, une fille coquette est moins dsireuse de se marier que de
plaire; en Amrique, elle n'est impatiente de plaire que pour se
marier. Chez nous, la coquetterie est une passion; en Amrique, un
calcul. Si la jeune personne engage continue  se montrer
coquette, c'est moins par got que par prudence; car il n'est pas
sans exemple que le fianc viole sa foi; quelquefois elle prvoit
cette chance funeste, et tche de gagner des coeurs, non pour en
possder plusieurs  la fois, mais pour remplacer celui qu'elle
court le risque de perdre.

Dans cette circonstance comme dans toutes les autres, elle
provoque, encourage, ou repousse les soupirants avec une entire
libert.

En Amrique, cette libert, sitt donne  la femme, lui est tout
 coup ravie. Chez nous, la jeune fille passe des langes de
l'enfance dans les liens du mariage; mais ces nouvelles chanes
lui sont lgres. En prenant un mari, elle gagne le droit de se
donner au monde; elle devient libre en s'engageant. Alors
commencent pour elle les ftes, les plaisirs, les succs. En
Amrique, au contraire, la vie brillante est  la jeune fille; en
se mariant, elle meurt aux joies mondaines pour vivre dans les
devoirs austres du foyer domestique. On lui adressait des
hommages, non parce qu'elle tait femme, mais parce qu'elle
pouvait devenir pouse. Sa coquetterie, aprs avoir trouv un
mari, n'a plus rien  faire, et, depuis qu'elle a donn sa main,
on n'a plus rien  lui demander.

Aux tats-Unis, la femme cesse d'tre libre le jour o, en France,
elle le devient.

Ces privilges de la jeune fille et ce nant prcoce de la femme
marie accroissent beaucoup le nombre des personnes qui s'engagent
avant de se marier. En gnral, le contrat purement moral, qui
nat de ces sortes de fianailles, se ratifie peu de temps aprs
par le mariage; mais il n'est pas rare de voir les jeunes filles
s'efforcer d'en ajourner l'accomplissement. En agissant ainsi,
elles atteignent un double but: engages, elles sont sres de se
marier, et ne sont pas encore pouses; elles gagnent la certitude
d'un avenir de femme, en conservant leur libert de fille.

Rien, dans les femmes amricaines, ne parle  l'imagination...
cependant il est un ct de leur caractre qui produit sur tout
esprit grave une profonde impression.

On sait la moralit d'une population, quand on connat celle des
femmes, et l'on ne contemple point la socit des tats-Unis sans
admirer quel respect y entoure le lien du mariage. Le mme
sentiment n'exista jamais  un aussi haut degr chez aucun peuple
ancien, et les socits d'Europe, dans leur corruption, n'ont
point l'ide d'une pareille puret de moeurs.

En Amrique on n'est pas plus svre qu'ailleurs envers les
dsordres et mme les dbauches du clibat: beaucoup de jeunes
gens s'y rencontrent, dont on sait les moeurs dissolues, et dont
la rputation n'en reoit aucune atteinte; mais leurs excs, pour
tre pardonns, doivent se commettre en dehors des familles.
Indulgente pour les plaisirs qu'on demande  des prostitues, la
socit condamne sans piti ceux qui s'obtiendraient aux dpens de
la foi conjugale; elle est galement inflexible pour l'homme qui
provoque la faute, et pour la femme qui la commet. Tous deux sont
bannis de son sein; et, pour encourir ce chtiment, il n'est pas
ncessaire d'avoir t coupable, il suffit d'avoir fait natre le
soupon. Le foyer domestique est un sanctuaire inviolable que nul
souffle impur ne doit souiller.

La moralit des femmes amricaines, fruit d'une ducation grave et
religieuse, est encore protge par d'autres causes.

Envahi par les intrts positifs, l'Amricain n'a ni temps ni me
 donner aux sentiments tendres et aux galanteries; il est galant
une seule fois dans sa vie, lorsqu'il veut se marier. C'est
qu'alors il ne s'agit pas d'une intrigue, mais d'une affaire.

Il n'a point le loisir d'aimer, encore moins celui d'tre aimable.
Le got des beaux-arts, qui s'allie si bien aux jouissances du
coeur, lui est interdit. Si, sortant de sa sphre industrielle, un
jeune homme se prend de passion pour Mozart ou pour Michel-Ange,
il se perd dans l'opinion publique. On ne fait point fortune 
couter des sons ou  regarder des couleurs. Et comment fixer au
comptoir celui qui connut une fois les charmes d'une vie potique?

Ainsi condamns par les moeurs du pays  se renfermer dans
l'utile, les jeunes Amricains ne sont ni proccups de plaire aux
femmes, ni habiles  les sduire.

Il est d'ailleurs un lment de corruption, puissant dans les
socits d'Europe, et qui ne se rencontre point aux tats-Unis: ce
sont les oisifs ns avec une grande fortune, et les militaires en
garnison. Ces riches sans profession et ces soldats sans gloire
n'ont rien  faire: leur seul passe-temps est de corrompre les
femmes; jeunesse bouillante et gnreuse,  laquelle il ne manque
que de l'espace et de l'action; pareille aux grandes eaux du
Mississipi: bienfaisantes quand elles roulent imptueuses,
mortelles ds qu'elles sont stagnantes.

En Amrique, tout le monde travaille, parce que nul n'apporte en
naissant de grandes richesses [11], et l'on n'y connat point la
funeste oisivet des garnisons, parce que ce pays n'a point
d'arme.

Les femmes chappent ainsi aux prils de la sduction: si elles
sont pures, on ne saurait dire qu'elles sont vertueuses; car elles
ne sont point attaques.

L'extrme facilit de s'enrichir vient encore au secours des
bonnes moeurs; la fortune n'est jamais une considration
essentielle dans les mariages; le commerce, l'industrie,
l'exercice d'une profession, assurant aux jeunes gens une
existence et un avenir. Ils s'unissent  la premire femme qu'ils
aiment, et rien n'est plus rare aux tats-Unis qu'un vieux garon
de vingt-cinq ans. La socit y gagne des existences morales
d'hommes maris  la place des vies licencieuses du clibat. Enfin
l'galit des conditions protge les mariages auxquels la
diffrence des rangs est chez nous un obstacle. Aux tats-Unis il
n'y a qu'une classe, et aucune barrire de convenance sociale ne
spare le jeune homme et la jeune fille qui sont d'accord pour
s'unir. Cette galit, propice aux unions lgitimes, gne beaucoup
celles qui ne le sont pas. Le sducteur d'une jeune fille devient
ncessairement son poux, quelle que soit la diffrence des
positions, parce que, s'il existe des supriorits de fortune, il
n'y a point de diffrence de rang [12].

Cette rgularit de moeurs, qui tient moins aux individus qu'
l'tat social lui-mme, rpand une teinte grave sur toute la
socit amricaine.

Il existe dans tout pays une opinion publique dominante, 
l'empire de laquelle nulle femme ne peut se soustraire.

Impitoyable en Italie pour la coquetterie qui ment, elle y
pardonne la faiblesse qui succombe; elle exige en Angleterre des
dlicatesses de pudeur qu'elle bannit en Espagne, et n'est pas
plus svre  Madrid pour les carts des sens, qu'elle ne l'est 
Londres pour les mouvements du coeur. En Amrique, cette opinion
condamne sans piti toutes les passions, et n'autorise que les
calculs; indiffrente sur les sentiments, elle n'est exigeante que
pour les devoirs.

L'amour, dont le charme fait seul toute la vie de quelques peuples
d'Europe, n'est point compris aux tats-Unis.

Si quelque me ardente y ressent le besoin d'aimer et s'y
abandonne avec passion, c'est un accident aussi rare que
l'apparition d'un roc lev sur la plage amricaine. Malheur  cet
tre isol au milieu de tous! Pas une sympathie qui vienne le
trouver! pas un cho qui lui rponde! pas une force sur laquelle
il puisse se reposer! En ce pays, on n'estime les choses que
suivant leur valeur arithmtique. Comment rduire en dollars les
lans de l'me et les battements du coeur?

Peut-tre aime-t-on en Amrique, mais on n'y fait point l'amour.

Les femmes, de nature si tendre, prennent l'empreinte de ce monde
positif et raisonneur ...

... Vous le voyez, les femmes amricaines mritent l'estime, et
non l'enthousiasme; elles peuvent convenir  une socit froide;
mais leur coeur n'est point fait pour les brlantes passions du
dsert.



Chapitre III
Ludovic, ou le dpart d'Europe

Ce langage de Ludovic produisit quelque impression sur l'esprit du
voyageur. Le sjour de cet homme des villes au sein d'une profonde
solitude; le contraste de ses manires polies avec sa vie sauvage;
son jeune front charg d'ennuis; ses discours mls de larmes et
de sourire, de mystre et de franchise, de sentences graves et
d'observations frivoles, de rticences et de longues rflexions;
toutes ces circonstances, aprs avoir dconcert les conjectures
du voyageur et piqu sa curiosit, commenaient  faire natre son
intrt. Cependant il ne songea, dans le premier moment, qu'
dmontrer la sagesse de ses projets.

-- Vous venez, dit-il  Ludovic, de me prsenter un coin du
tableau. J'admets avec vous qu'il s'y peut rencontrer des
taches;... mais l'Amrique n'en renferme pas moins les lments
essentiels du bonheur. Il y a, aux tats-Unis, deux choses d'un
prix inestimable, et qui ne se trouvent point ailleurs: c'est une
socit neuve, quoique civilise, et une nature vierge. De ces
deux sources fcondes dcoulent une foule d'avantages matriels et
de jouissances morales. Je vous avouerai d'ailleurs que le
portrait que vous venez d'offrir  mes yeux, quelque vrai qu'il
puisse tre en gnral, ne me parat pas ressembler  toutes les
femmes d'Amrique. J'en ai vu dont les passions ardentes se
peignaient dans un regard brlant. Ce pays contient des peuples de
races diverses... S'il en est que refroidissent les glaces du
ple, il en est d'autres qu'chauffe le soleil des tropiques...

 ces mots, les traits de Ludovic se contractrent; il prouvait
une motion que le voyageur ne pouvait comprendre. Celui-ci
continuant: -- Je crois, dit-il, que nous apportons dans notre
opinion sur les tats-Unis une disposition d'esprit diffrente; je
juge ce pays gravement; vous, avec lgret... Vous tes frapp
des ridicules et du peu d'lgance de cette socit, et vous en
riez; et moi...

-- Arrtez, s'cria Ludovic d'une voix svre; vous mconnaissez
mon caractre, et votre erreur est plus cruelle que vous ne pouvez
le croire. Non! il n'y a rien de gai, rien de frivole dans ma
pense... ma bouche peut sourire encore ... mais depuis longtemps
mon coeur ne connat plus de joie ... Vous croyez que je me suis
loign des hommes parce que ma raison ne les comprend pas, ou que
mon coeur les dteste; vous me prenez pour un mchant ou pour un
insens!... dtrompez-vous... Mon intelligence n'est point gare,
et je ne hais point mes semblables, loin desquels je trane ma vie
malheureuse!... Pour en venir au point o je suis arriv, j'ai
travers bien des abmes... Ah! il serait  souhaiter pour vous
que vous comprissiez mieux ma destine; les cueils de ma vie sont
les mmes o je vous vois prt  vous briser... Vos illusions
furent les miennes; ce sont elle, qui m'ont perdu et qui causeront
votre ruine... C'est une trange erreur de croire que le bonheur
se trouve en dehors des voies communes... Ce trouble de l'me qui
s'ennuie partout o elle est, cette inquitude de l'esprit qui
vous exile de la patrie, ce besoin de sensations neuves et vives,
tous ces maux sont en vous, et ne tiennent pas  un pays plutt
qu' un autre... Les lieux ne changent point les passions des
hommes... J'ai entendu vos admirations pour l'Amrique, pour ses
institutions, ses moeurs, pour ses forts et ses dserts... J'en
sais beaucoup plus que vous ne pensez sur les sujets de votre
enthousiasme. Si je vous disais l'histoire de mon pass, ce serait
celle de votre avenir!...

En prononant ces mots, Ludovic s'tait anim d'un feu
extraordinaire... et l'nergie de ses paroles ne rendait
qu'imparfaitement la profondeur de ses convictions.

Une raction se fit alors dans l'me du voyageur, qui, comprenant
tout ce qu'il y avait de grave, de mystrieux et de touchant dans
la position du solitaire:

-- Pardonnez, lui dit-il avec intrt, si j'ai pris votre malheur
pour une infortune ordinaire... Mais quel est donc le secret de
cette misre qui se prsente  mes yeux sous les apparences du
bonheur que j'envie? quelle est l'trange fatalit qui vous
loigne des hommes que vous aimez, et vous retient dans une
solitude que vous n'aimez pas?... Hlas faut-il que je vienne de
France pour voir un compatriote si malheureux! De grce, panchez
vos chagrins dans mon coeur, et puisse l'intrt que vous inspirez
au voyageur verser dans votre me un peu de consolation!...

Le solitaire rflchit quelques instants... -- Eh bien, oui! dit-
il en relevant sa tte qu'il avait incline, je vous raconterai
l'histoire de ma vie... Je sais combien les hommes sont
indiffrents aux souffrances d'autrui, et je suis accoutum  me
passer de leur piti. Ce n'est donc point votre compassion que je
veux gagner par le rcit de mes maux; c'est un devoir que je vais
accomplir... Le devoir seul est assez puissant sur mon me pour me
contraindre  rveiller des souvenirs douloureux, que j'avais
rsolu d'ensevelir dans un oubli profond. Je suis comme le
voyageur tmraire tomb du fate de la montagne jusqu'au fond du
prcipice; il a perdu tout espoir de salut... cependant, portant
un dernier regard vers les sommets dont il est descendu, il crie
le pril aux imprudents qu'il voit s'avancer sur le bord des
abmes.

Le reste du jour, Ludovic parut absorb dans une profonde
mditation; il tait facile de juger, par les nuages sombres qui,
de temps en temps, venaient obscurcir son front, qu'en repassant
par toutes les phases de sa vie, il avait de grandes infortunes 
traverser.

Le lendemain,  l'instant o l'aurore refltait ses teintes roses
sur les plus hauts feuillages de la fort, Ludovic et son hte
sortaient de la chaumire; ils se dirigrent vers une roche leve
qui dominait l'extrmit du lac. De cette hauteur s'lanait une
source jaillissante qui semait dans sa chute mille grains d'une
poussire humide et argente. Ce lac tranquille, ces bois muets,
cette onde lgre tombant sans bruit comme pour ne point troubler
le silence de la solitude, tout dans ce lieu prparait l'me  de
profondes impressions.

Le solitaire et le voyageur s'tant assis au pied d'un cdre
antique, Ludovic raconta en ces termes l'histoire de sa vie.

Les grandes rvolutions qui tourmentent les peuples jettent
souvent au fond de certaines mes un trouble profond, qui subsiste
longtemps encore aprs que la surface de la socit est devenue
tranquille et que le calme est rentr dans le sein des masses.

Comme je naissais, un ordre social, qui comptait quinze sicles
d'existence, achevait de s'crouler... Jamais si grande ruine ne
s'tait offerte aux regards des peuples;... jamais reconstruction
si grande n'avait provoqu le gnie des hommes. Un monde nouveau
s'levait sur les dbris de l'ancien; les esprits taient
inquiets, les passions ardentes, les intelligences en travail;
l'Europe entire changeait de face;... les opinions, les moeurs,
les lois taient entranes dans un tourbillon si rapide, qu'on
pouvait  peine distinguer les institutions nouvelles de celles
qui n'taient plus ... L'origine de la souverainet avait t
dplace; les principes du gouvernement taient changs; on avait
invent un nouvel art de la guerre, cr de nouvelles sciences;
les hommes n'taient pas moins extraordinaires que les vnements;
les plus grandes nations du monde prenaient pour chefs des
enfants, tandis que les vieillards taient rejets des affaires...
des soldats sans exprience triomphaient des bandes les plus
aguerries; des gnraux, qui sortaient de l'cole, renversaient de
puissants empires;... le rgne des peuples tait solennellement
annonc; et jamais on n'avait vu les individualits si fortes et
si glorieuses... chacun se prcipitait dans une arne que la
fortune paraissait ouvrir  tous...

J'tais enfant lorsque ces vnements se passaient. Un spectacle
de misre et de grandeur, de ruine et de cration, frappa d'abord
mes jeunes regards; des exclamations de surprise, des cris
d'admiration, les retentissements de l'airain annonant des
victoires, furent les premiers bruits qui arrivrent  mon
oreille.

J'habitais une demeure carte des villes; j'y grandissais sous le
toit paternel, au sein des affections les plus tendres. Le tumulte
qui rgnait en Europe ne pntrait que de loin en loin dans cet
asile paisible du vrai bonheur et de toutes les vertus; la vie s'y
coulait douce, mais uniforme; de temps en temps seulement, un
journal, la lettre d'un ami, un soldat rentrant dans ses foyers,
venaient tout  coup jeter comme une lumire subite sur notre
horizon, et nous apprendre que des trnes taient dtruits ou
levs.

Quand ces bruits rares parvenaient jusqu' moi, ils me plongeaient
dans de longs tonnements; ils m'apprenaient que la vie, si
monotone autour de nous, avait ailleurs des scnes brillantes;
alors je rvais de gloire, de puissance, de grandeur! la
tranquillit de nos existences me paraissait un accident au milieu
du mouvement universel.

Il se crait peu  peu au fond de mon me un monde idal, enfant
de mes rveries, de mes illusions et de mes impatients dsirs,
monde gigantesque, que ne pouvait galer le monde rel, quelque
grand, quelque extraordinaire qu'il ft alors... Si j'eusse t
plac prs de la scne, peut-tre euss-je aperu les ombres aussi
bien que les clarts; voyant agir sous mes yeux les hommes qui
gouvernaient les nations, j'eusse t peut-tre moins bloui par
une grandeur qui m'aurait paru mle de petitesse; j'aurais vu
bien des bassesses autour de la puissance, et de larges taches
dans un soleil de gloire.

Mais mon isolement rendait plus sduisants tous les prestiges, et
plus enivrant encore pour mon imagination le spectacle lointain
des mouvements du monde. Ainsi je ne voyais, du vaste thtre o
s'agitait la destine des peuples, que ce qui pouvait me dgoter
du coin de terre que j'habitais.

Lorsque, tout mu encore par les rcits qui avaient fait bondir
mon coeur, je retombais au milieu du calme profond de notre
retraite; quand, aprs avoir roul dans mon esprit les plus vastes
penses, je me sentais ramen aux paisibles intrts des champs...
j'prouvais un insurmontable ennui, et sentais une rpugnance que,
depuis, je n'ai jamais pu vaincre pour le tranquille bonheur dont
j'tais le tmoin: non que je fusse insensible  l'ordre et  la
moralit dont l'intrieur de la famille m'offrait le touchant
spectacle. J'tais souvent mu  l'aspect des bonnes oeuvres qui
se faisaient sous mes yeux; car jamais un malheureux n'tait
repouss de notre demeure, et je voyais le pauvre s'loigner en
nous bnissant; mais je sentais chaque jour qu'il me fallait
quelque chose de plus encore. Je prenais  mon pre ses vertus; au
monde que j'entrevoyais, sa grandeur; je mlais ces deux choses,
j'en faisais un ensemble dlicieux, enivrant. Bientt elles
s'unirent si intimement dans ma pense, que je ne pouvais plus les
sparer. Je n'eusse point voulu de gloire sans vertus; mais la
vertu sans gloire me paraissait terne.

Enfin les portes du monde s'ouvrirent pour moi..., je me
prcipitai dans l'arne.

Dj tout y tait chang; la paix rgnait en Europe; ce n'tait
point le calme du bien-tre, mais l'immobilit qui suit une
violente convulsion. Les peuples n'taient pas heureux; ils
taient las et se reposaient... De vastes ambitions, d'imptueux
dsirs, quelques nobles enthousiasmes, s'agitaient encore  la
surface de la socit; mais tous ces lans n'avaient plus de
but... Tout d'ailleurs s'tait rapetiss dans le monde, les choses
comme les hommes. On voyait des instruments de pouvoir, faits pour
des gants, et manis par des pygmes, des traditions de force
exploites par des infirmes, et des essais de gloire tents par
des mdiocrits. Au sicle des rvolutions avait succd le temps
des troubles; aux passions, les intrts; aux crimes, les vices;
au gnie, l'habilet; les paroles, aux actes. Je trouvai une
socit o tout semblait encore transitoire, et o rien cependant
ne remuait plus; une sorte de chaos rgulier, poque sans
caractre dtermin, place entre la gloire qui venait de mourir,
et la libert qui allait natre... On ne s'lanait plus au
pouvoir d'un seul bond, comme au temps de mon enfance; on n'y
marchait non plus progressivement, comme dans les sicles qui
avaient prcd; il existait dans le gouvernement de certaines
rgles qui, aprs avoir t opposes aux talents, cdaient sans
effort sous l'intrigue.

J'abordai ce nouveau thtre, plein de vastes penses et
d'immenses dsirs: un coup d'oeil me suffit pour dcouvrir combien
peu j'y convenais.

Mes passions taient profondes et pures: mais, depuis trente
annes, mille autres avaient feint d'en sentir de pareilles, ou
abus de celles qu'ils prouvaient rellement; on ne croyait plus
 la sincrit des grandes ambitions, et tout le monde les
redoutait. Aprs avoir si longtemps nourri des esprances sans
bornes, et m'en tre enivr dans la solitude, je fus presque
oblig de les drober aux regards des hommes.

J'avais conu des projets de rforme politique... mais alors on
avait horreur des innovations.

De mme que les esprits inquiets taient troubls par des
souvenirs de gloire, la socit, corps froid et prudent, tait
glace par des souvenirs de sang; elle aimait sa lthargie, voyant
dans le rveil un pril, et dans tout mouvement une crise
mortelle.

Comment d'ailleurs parvenir  exercer sur elle et sur sa marche
quelque influence?

J'essayai d'embrasser un tat qui pt me mener au pouvoir... mais
je dcouvris bientt encore la vanit de ce projet. Pour suivre
avec avantage ce qu'on appelle une carrire, il faut l'envisager
comme l'intrt unique de son existence, et non comme le moyen
d'atteindre  un but plus lev. L'exercice d'une profession
impose mille devoirs minutieux auxquels ne saurait se soumettre
celui qui poursuit une grande pense. L'impatience de russir
suffirait pour empcher le succs.

Je ne saurais vous dire quels taient les tourments de mon esprit,
lorsque, plein d'ides vastes, j'tais condamn  me renfermer
dans le cercle troit d'une spcialit; aprs avoir longtemps
considr les objets dans leur ensemble, il me fallait descendre
dans mille dtails, et traiter des cas particuliers,  la place
des grandes questions que j'avais mdites toute ma vie. Je
faisais des efforts inous pour tirer une ide gnrale d'un fait;
mais alors j'oubliais le fait pour l'ide, l'application pour la
thorie: je devenais impropre  mon tat... Une autre fois, je
parvenais  emprisonner mon esprit dans les limites d'une question
spciale... mais ici je sentais mon intelligence se rtrcir, en
mme temps que je perdais l'habitude de gnraliser ma pense; et
je m'arrtais devant la crainte de devenir impropre  mon avenir.

Plein de dgot et d'ennui, je me retirai des affaires: j'tais
d'ailleurs enclin  penser que, de notre temps, la droiture du
coeur et la fixit des principes sont des obstacles au succs.

Le vide dans lequel je tombai ne saurait se dcrire.  l'instant
o j'avais cru atteindre le but, je l'avais vu s'loigner de moi
davantage... Cependant mes passions me restaient; elles ne me
laissaient point de repos. Je jetais autour de moi des regards
inquiets... j'observais la scne, esprant toujours qu'elle
changerait; mais elle ne m'offrait qu'un spectacle monotone de
petits personnages, de petites intrigues, et de petits
rsultats...

Un vnement inattendu vint tout  coup ranimer mon nergie
languissante, et sourire  mon imagination. C'tait en l'anne
1825; la Grce esclave avait murmur des paroles de libert... je
vis l le parti de la civilisation contre la barbarie.

Plein d'un saint enthousiasme, je courus vers la patrie d'Homre.
Mouvements potiques d'une jeune me, que vous tes nobles et
imptueux! Hlas! pourquoi ne rencontrez-vous, dans vos lans
sublimes, que dceptions et mensonges? J'ai scell de mon sang la
cause de la libert... j'ai vu le triomphe des Grecs, et je ne
sais pas  prsent quels sont les plus vils des vainqueurs ou des
vaincus. Il n'y a plus de Grecs esclaves des Musulmans; mais
toujours vous  la servitude, ceux-l n'ont gagn que le triste
privilge de se fournir de matres et de tyrans.

Que me restait-il  faire sur cette terre de souvenirs et de
tombeaux? Que demander aux ruines d'Athnes et de Lacdmone?

Des cris de dsespoir? -- Byron, gnie infernal, les exhala dans
un cleste langage.

Des soupirs religieux? -- Un pieux plerin les a recueillis, et
l'univers coute encore dans une sainte motion la voix du chantre
divin d'Eudore et de Cymodoce.

Alors, sans pense, sans intrt, sans but, je pris ma course au
hasard... La nature offrit  mes yeux deux grandes choses: l'Ocan
et les montagnes. L'art eut aussi sa merveille  me montrer: il me
conduisit devant Saint-Pierre de Rome.

En prsence de ces magnifiques crations, j'prouvais de sublimes
extases. Je ne sais pourquoi je n'ai jamais regard la mer sans
fondre en larmes: y a-t-il dans cette image de l'immensit quelque
chose qui confonde la misre de l'homme? Cette grande scne, o
s'agitent les temptes, o se consomment les naufrages, figure-t-
elle  nos yeux l'cueil o l'me se brise, et l'abme o se perd
la pense?

Les montagnes causent une impression plus grave; leur front
superbe, en aspirant au ciel, imprime  l'me une impulsion
religieuse; elles sont comme le marchepied donn  l'homme pour
monter vers Dieu. Oh! que la Divinit aurait un magnifique autel,
si la basilique de Saint-Pierre couronnait la cime du Mont-Blanc!

Mon plerinage ne fut pas de longue dure... L'Europe ennuie le
voyageur parce qu'on y voyage depuis deux mille ans.

En vain je visitais les sites les plus pittoresques, les retraites
les plus sauvages, les palais les plus merveilleux... je ne
faisais que passer l o mille autres avaient pass avant moi. Pas
une terre qui n'ait t foule aux pieds; pas une beaut de la
nature qui n'ait t analyse; pas un chef-d'oeuvre de l'art qui
n'ait excit des admirations. Le voyageur de nos jours n'a plus
rien  faire, ni rien  penser; ses opinions, comme ses
sentiments, lui sont annonces d'avance; il faut qu'il pleure ici;
que, plus loin, il soit saisi d'enthousiasme; il passe ainsi par
la voie qu'ont suivie ses devanciers,  travers une multitude de
vieilles impressions et d'motions de commande.

Je ne rencontrai d'ailleurs chez les autres peuples d'Europe rien
qui m'enchant au milieu d'eux: ils sont aussi vieux et encore
plus corrompus que nous.

De retour en France, j'y retrouvai mes premiers ennuis. Que faire?
o aller? -- Revenir  la maison paternelle? j'tais moins que
jamais propre  en goter le bonheur; car les obstacles accumuls
sur mes pas, au lieu de me dsenchanter, n'avaient fait qu'irriter
mes passions.

Me faudrait-il vivre ternellement dans une socit o j'tais sr
de ne point trouver l'existence que j'avais rve!

Alors s'offrit  mon esprit l'ide de passer en Amrique. Je
savais peu de choses de ce pays; mais chaque jour j'entendais
vanter la sagesse de ses institutions, son amour pour la libert,
les prodiges de son industrie, la grandeur de son avenir. C'tait
de l'Occident, disait-on, que dsormais viendrait la lumire, et
puis je pensais comme vous: On trouve en Amrique deux choses qui
ne se rencontrent point ailleurs: une socit neuve, quoique
civilise, et une nature vierge...

Je regardai ce projet nouveau comme une inspiration divine envoye
au secours de mon infortune.

Combien fut douce alors la lumire qui pntra dans mon me, et
vint me dcouvrir un monde gal  mes plus beaux rves!

Avec quel enthousiasme je me prcipitai vers cette chance
d'avenir! je passai tout  coup de l'abattement  l'nergie, et
sentis renatre en moi toutes les forces morales que donne le
retour inattendu d'une esprance abandonne.

Un mois aprs j'tais  Baltimore.



Chapitre IV
Intrieur d'une famille amricaine

Je choisis Baltimore de prfrence aux autres villes d'Amrique,
assur que j'tais d'y trouver un ami, Daniel Nelson, auquel ma
famille avait, dans une occasion importante rendu quelques
services.

Le jour o j'entrai chez Nelson fut celui qui dcida de mon sort.
Je dois donc vous faire connatre cet Amricain.

Son premier abord n'tait point agrable: un maintien svre, un
langage froid, des formes rudes telle tait l'apparence extrieure
de son caractre; mais cette grossire corce cachait des vertus
d'un grand prix; il tait juste envers ses semblables, charitable
au malheureux, et dou d'une fermet d'esprit, que je n'ai jamais
rencontre dans un autre homme; il possdait encore une qualit
que j'admirai d'autant plus en Amrique, que je l'avais moins vue
en France: c'tait de ne rien dire sans rflexion, et de ne jamais
parier des choses qu'il ne savait pas [13].

Habituellement calme dans ses discours, Nelson avait quelques
passions sous l'influence desquelles sa froideur s'animait. La
premire, c'tait un orgueil national pouss jusqu'au dlire; il
ne parlait qu'en termes magnifiques de la sagesse et de la
grandeur du peuple amricain, Sa seconde passion tait une haine:
il dtestait les Anglais [14]; enfin, spectateur ardent de la
communion presbytrienne, Nelson nourrissait dans son me un
sentiment voisin de l'inimiti contre les catholiques et les
unitaires, reprochant aux premiers de croire tout, et aux autres
de ne rien croire.

J'aperus dans le caractre de Nelson un dernier trait qui me
frappa: quoiqu'il vcut dans une socit o tout le monde a des
esclaves [15], il ne voulut jamais en possder aucun; il avait
achet dans la Virginie deux ngres, qu'il s'tait empress
d'affranchir ds leur arrive dans le Maryland, et dont il avait
fait ses domestiques. L'un d'eux, nomm Ovasco, avait pour son
matre un attachement qui ressemblait  un culte, et dont plus
tard j'admirai les effets.

Fix depuis plusieurs annes  Baltimore, Nelson occupait dans
cette ville une haute position sociale; il avait d'abord trouv
dans le commerce une source fconde de fortune et de crdit. Alors
il menait un train brillant; sur un riche quipage, ses armes
taient peintes, avec cette devise: Ubi libertas, ibi patria. La
mme inscription avait t grave, sur le cachet dont il scellait
toutes ses lettres, et sur lequel on lisait aussi: John Nelson,
1631. C'tait le nom du chef de sa famille, et la date de son
migration en Amrique. Nelson se plaisait  parler de cette
antique origine, et de ceux de ses aeux dont le nom avait laiss
d'honorables souvenirs parmi les Amricains.

Cependant des ides d'ambition lui tant venues, il vita toutes
les apparences du luxe et de la richesse, afin de se rendre
populaire, et fut lu membre de la lgislature du Maryland; il
obtint d'ailleurs successivement tous les titres honorifiques
auxquels peut aspirer un citoyen influent des tats-Unis: membre
de la socit historique, prsident de la socit biblique [16], de
la socit de temprance [17], de la socit de colonisation [18],
inspecteur du pnitencier et de la maison de refuge; il tait, de
plus, anti-maon [19].

Il aspira longtemps  devenir membre du congrs, mais, ayant
chou dans les dernires lections, il abandonna subitement
toutes ses prtentions politiques, et, se tournant vers un autre
objet, il se fit recevoir ministre d'une glise presbytrienne.

Lorsque j'arrivai chez Nelson, je le trouvai entour de ses deux
enfants, Georges et Marie.

Le premier,  l'ge de vingt ans, portait sur un front lev
l'empreinte d'un caractre noble et ferme; son me droite se
peignait dans la franchise de son regard. Je me sentis d'abord
attir vers lui, et lui vers moi... bientt une troite amiti
justifia nos sympathies.

Sa soeur, plus jeune que lui, me parut d'une clatante beaut;
mais  l'poque de mon arrive  Baltimore, je ne fis que
l'apercevoir. Elle ne se montrait point dans le monde, o j'allais
sans cesse; et je la voyais  peine chez son pre, dont j'vitais
la socit.

J'ai su plus tard apprcier Nelson et sa famille; mais j'avoue que
la rigidit de ses principes m'avait d'abord loign de lui: il
gardait dans toute leur austrit les moeurs des puritains de la
Nouvelle-Angleterre [20]. Soir et matin, ses enfants et ses
domestiques tant rassembls, il leur faisait la prire en commun;
chaque repas tait galement prcd d'une invocation dans
laquelle il demandait au Ciel de bnir les mets et les fruits
servis sur la table.

Quand venait le dimanche [21], c'tait tout un jour de
recueillement et de pit.

Le moindre amusement tait interdit, et le temps qu'on ne passait
point  l'office religieux s'coulait silencieusement dans la
lecture et la mditation de la Bible. Cette rigide observance du
saint jour tait la mme par toute la ville; cependant Nelson ne
cessait d'accuser Baltimore d'irrligion et d'impit: Le
Maryland, disait-il est bien loin de valoir la Nouvelle-
Angleterre, cette patrie des bonnes moeurs et de la religion. Du
reste, ajoutait-il, les principes de la morale se relchent tous
les jours dans ce pays, et la Nouvelle-Angleterre elle-mme ne se
prserve point de la corruption gnrale. Croiriez-vous, me
disait-il avec l'accent d'une douleur profonde, qu'on n'arrte
plus les personnes qui voyagent le dimanche [22], et que la malle-
poste elle-mme, qui porte les dpches du gouvernement central,
circule pendant le jour du Seigneur [23]? Si ce progrs funeste ne
s'arrte pas, c'en est fait, non-seulement de nos moeurs prives,
mais encore des moeurs publiques: point de moralit sans religion!
point de libert sans le christianisme!

Comme il voyait dans l'expression de ma physionomie bien moins
d'indignation que d'tonnement: Je sais, me dit-il, que la France
est une terre d'immoralit; tout le mal vient du papisme. Les
catholiques ont tellement envelopp le christianisme de formes
matrielles, qu'ils ont perdu de vue le principe moral qui en est
l'me. Mais l'oeuvre de la rforme s'achvera, la France sera
religieuse quand elle sera protestante [24].

Ce zle ardent pour les choses immatrielles s'alliait, chez
Nelson,  des sentiments d'une tout autre nature: son amour pour
l'argent tait incontestable; il tait rare qu'aprs nous avoir
entretenus des intrts de son glise et de ses mditations
religieuses, il n'engaget pas quelque discussion sur le meilleur
systme de banque  fonder, sur les escomptes, sur le tarif, sur
les canaux et les routes en fer. Son langage, ses souvenirs de
commerce et de fortune, dnotaient une passion pour les richesses
qui, pousse  un certain point, prend le nom de cupidit;
singulier mlange de nobles penchants et d'affections impures!
J'ai trouv partout ce contraste aux tats-Unis: deux principes
opposs luttent incessamment ensemble dans la socit amricaine;
l'un, source de droiture; l'autre, de mauvaise foi.

Au milieu d'ides et de sentiments tous nouveaux pour moi, ma
premire impression fut une rpugnance, et, persuad que la scne
qui s'offrait  mes yeux, dans un troit espace, ne me donnait
point le type de la socit amricaine, je rsolus, peu de jours
aprs mon arrive, de voir Nelson aussi rarement que je le
pourrais sans manquer aux convenances, et de chercher dans le
grand monde, o je tcherais de me rpandre, des relations qui me
convinssent mieux. Le fils de Nelson, Georges, qui seul, dans
cette maison, avait ds le premier jour gagn mon coeur, me
prsenta chez les personnes les plus considrables de la cit.
Pendant le jour, nous visitions ensemble la ville, ses
tablissements publics et ses monuments; nous assistions aux
assembles politiques; nous pntrions dans les clubs; les
environs de la ville nous fournissaient de charmantes promenades;
j'aimais surtout la baie de Baltimore, qui me rappelait celle de
Naples; l chaque impression me valait un souvenir. Souvent,
abandonnant ma barque au caprice des vents, et mon me  ses
rveries, je croyais, aid de l'illusion de mes sens et des
infidlits de ma mmoire, respirer encore sous le beau ciel de
l'Italie; parfois une colonne de vapeur noirtre, sortie des
flancs d'un navire, s'levait dans les airs, et, se dessinant sur
l'horizon par-dessus la cime des montagnes, dont elle semblait
sortir, figurait  mes yeux le cratre fumant du Vsuve. D'o me
venait ce penchant  me ressouvenir d'un pays qui m'avait donn
tant d'ennuis, si peu de joies? Ne serait-ce pas qu'un charme
secret se cache dans les souffrances du pass? il nous reste
d'elles le sentiment de les avoir vaincues; et, quand on est
encore infortun, c'est un bien que de penser  des malheurs qui
ne sont plus.

Au dclin du jour, Georges et moi, nous cherchions, dans les
brillantes runions du monde, des distractions et des plaisirs.
C'tait la saison des ftes: les bals, les concerts, se
succdaient non interrompus.

Je portais un regard avide et impatient sur cette socit dont on
parle tant en Europe, et que l'on connat si peu! Je crus voir au
premier coup d'oeil que je n'y trouverais rien de ce que j'y
cherchais.

Les tats-Unis sont peut-tre, de toutes les nations, celle dont
la direction donne le moins de gloire aux gouvernants. Nul n'est
charg de la conduire; elle a besoin de marcher seule. Le
maniement des affaires n'y dpend point de quelques hommes, il est
l'oeuvre de tous. L les efforts sont universels, et toute
impulsion particulire nuirait au mouvement gnral. Dans ce pays
l'habilet politique ne consiste pas  agir, mais  s'abstenir et
 laisser faire. C'est un grand spectacle que celui de tout un
peuple qui se meut et se gouverne lui-mme; mais nulle part les
individus ne sont aussi petits.

Je crois aussi qu'aucun pays n'est plus tranger que les tats-
Unis aux grandes entreprises et aux crises politiques qui mettent
en relief le mrite d'un homme, son gnie, sa supriorit sur ses
concitoyens. Les Amricains n'ont point de guerre  soutenir,
parce qu'ils n'ont point de voisins; et l'intrieur du pays n'est
point sujet aux grandes perturbations, parce qu'il n'y a point de
partis [25]. Quelles occasions de gloire reste-t-il, quand on n'a
pas  sauver son pays de l'anarchie, ni  protger son
indpendance contre les attaques de l'tranger.

Les tats-Unis font cependant de grandes choses: leurs habitants
dfrichent les forts de l'Amrique, et rpandent ainsi la
civilisation europenne jusqu'au fond des plus sauvages solitudes;
ils s'tendent sur la moiti d'un hmisphre; leurs vaisseaux
portent sur tous les rivages leur nom et leurs richesses; mais ces
grands rsultats sont dus  mille efforts partiels, qu'aucune
puissance suprieure ne dirige,  mille capacits mdiocres qui
n'appellent point le secours d'une plus haute intelligence.

Cette uniformit, qui rgne dans le monde politique, se retrouve
galement dans la socit civile. Les relations des hommes entre
eux n'ont qu'un seul objet, la fortune; un seul intrt, celui de
s'enrichir. La passion de l'argent nat chez les Amricains avec
l'intelligence, tranant  sa suite les froids calculs et la
scheresse des chiffres; elle crot, se dveloppe, s'tablit dans
leur me, et la tourmente sans relche, comme une fivre ardente
agite et dvore le corps dbile dont elle s'est empare. L'argent
est le dieu des tats-Unis, comme la gloire est le dieu de la
France, et l'amour celui de l'Italie.

C'est l'intrt et non la moralit qui rend les Amricains amis de
l'ordre; ils poursuivent gravement la fortune.

Ils ne sont pas vertueux, ils ne sont que rangs; la socit des
tats-Unis refroidit l'enthousiasme sans inspirer le respect.

Peu sduit de ce premier aperu, je m'loignai du monde et de ses
ftes; je rsolus d'approfondir, dans la retraite, les moeurs et
les institutions d'un peuple dont les salons ne me montraient que
la superficie; fatigu de mouvement et du bruit, j'aspirai 
l'isolement et me sentis attir vers Nelson par l'austrit mme
de moeurs qui m'avait loign de lui.

 l'instant o mes rflexions sur l'Amrique me jetaient dans
l'abattement, en me prouvant une dception nouvelle, et comme je
voyais fuir encore devant moi le but auquel j'avais rattach mes
dernires esprances, une passion, dont je ne souponnais point la
puissance, vint s'emparer de mon me.

Je n'avais jamais aim en Europe, et, aprs avoir vu les femmes
d'Amrique, je ne redoutais plus le joug d'un sentiment que
j'avais toujours regard comme une faiblesse et comme un obstacle
aux grands desseins. Cependant un tendre penchant tait destin 
renouer les liens de mon existence brise, et allait devenir
l'unique intrt de ma vie.



Chapitre V
Marie

Depuis mon arrive  Baltimore, je voyais chaque jour la fille de
Nelson; mais je ne la connaissais pas. Tmoin de sa beaut, je ne
savais rien de son coeur;  peine avais-je entendu sa voix. Elle
me montrait une froideur qui me paraissait dpasser la retenue de
son sexe; cependant je ne pouvais m'en offenser, la voyant
galement indiffrente au monde et  ses ftes. Doue de cet
enchantement des charmes extrieurs qui assure aux femmes tant
d'empire, elle n'en essayait point la puissance. Il y avait dans
sa rserve de l'humilit et presque de l'abaissement; et si
l'innocence n'et t marque sur son front, on et pens que le
travail intrieur d'un remords attach  sa conscience lui donnait
un sentiment intime de dgradation.

Au sortir des salons amricains, j'tais si rassasi de
coquetterie qu'une femme simple et sans calcul fut habile  me
charmer.  mes yeux son plus grand art de me plaire tait de n'en
point montrer le dsir; bientt mon attention veille dcouvrit
en elle des talents et des vertus si rares que je ne pus me rendre
compte de mon premier sentiment d'indiffrence, et, en trouvant
sous le toit de mon hte ce trsor que j'avais failli dlaisser,
je pris en piti la prudence de l'homme qui souvent poursuit au
loin le bonheur dont il a prs de lui la source.

Nelson et son fils donnaient toutes les heures du jour aux
affaires; Marie les consacrait  des soins secrets dont je fus
longtemps  pntrer le mystre; le soir,  l'heure du th, nous
tions toujours runis; alors Nelson nous lisait avec emphase les
articles de journal dans lesquels l'Amrique tait loue sans
mesure; je l'entendais rpter chaque jour que le gnral Jackson
tait le plus grand homme du sicle, New York la plus belle ville
du monde, le Capitole [26] le plus magnifique palais de l'univers,
les Amricains le premier peuple de la terre.

 force de lire ces exagrations, il avait fini par y croire [27].

Tout Amricain a une infinit de flatteurs qu'il coute; il est
flatt, parce qu'il est le souverain; il prend toutes les
flatteries, parce qu'il est peuple. Ses courtisans annuels sont
ceux qui,  l'poque des lections, l'encensent pour obtenir ses
suffrages et des places; ses courtisans quotidiens sont les
journaux qui, pour gagner des abonns et de l'argent, lui dbitent
chaque matin les plus grossires adulations. J'eus plus d'une
fois, dans le cours de nos entretiens, l'occasion de reconnatre
qu'un Amricain, si forte que soit la louange donne  son pays,
n'en est jamais pleinement satisfait;  ses yeux, toute
approbation mesure est une critique, tout loge restreint est une
injure; pour tre juste envers lui, il faut manquer  la vrit.

Ces conversations, dans lesquelles je ne rpondais jamais  toutes
les exigences de l'orgueil amricain, m'embarrassaient toujours.
Il me tardait aussi d'en voir le terme, parce qu'elles taient
d'ordinaire suivies de plus doux entretiens; mais leur fin se
faisait quelquefois attendre longtemps. On ne cause point aux
tats-Unis comme en France: l'Amricain discute toujours; il
ignore cette faon lgre d'effleurer la surface des questions
dans un cercle de plusieurs personnes, o chacune place son mot,
brillant ou terne, pesant ou lger; o celle-ci termine la phrase
commence par une autre, et dans lequel on aborde tout, except la
profondeur des sujets. En Amrique, ou ne vise pas  l'esprit, on
raisonne: aussi la conversation n'est-elle jamais gnrale; elle
se fait toujours  deux. Suivant cette coutume, Marie et Georges
restaient trangers  mes discussions avec Nelson, de mme que
celui-ci ne prenait aucune part aux entretiens que j'avais ensuite
avec Georges et Marie. Habituellement, Nelson commenait la soire
en demandant  sa fille s'il avait paru quelque ouvrage nouveau;
car, aux tats-Unis, les hommes ne lisent rien; ils n'en ont pas
le temps: ce sont les femmes qui se chargent de ce soin; elles
rendent compte de toutes les publications politiques et
littraires, soit  leur pre, soit  leur poux, et mettent ceux-
ci  mme d'en parler comme s'ils les connaissaient. Nelson priait
ensuite Marie de faire de la musique.

La jeune fille prouvait quelque gne de ma prsence; cependant,
comme son pre avait coutume de ne point l'couter, elle pouvait
croire que je ne serais pas plus attentif. En gnral, dans les
salons amricains, quand la musique commence, c'est le signal de
la conversation. J'avoue que j'tais d'abord peu curieux
d'entendre Marie: la plupart des Amricaines sont au piano comme
des automates; elles ont pris trois mois de leons; elles
retiennent par coeur une valse et une contredanse; quand on les
prie de jouer, elles courent  leur piano, et, sans prlude,
rptent en toute hte le peu qu'elles ont appris, semblables 
ces enfants qui savent une fable, et la dbitent  tous venants
sans la comprendre.

Toutes les femmes de ce pays apprennent la musique; mais presque
aucune ne la sent; elles en font par mode, et non par got. Nous
aimons la musique comme les enfants aiment le bruit, me disait un
Amricain. Si, au milieu de ce monde insensible, quelque harmonie
veut clore, elle est touffe dans son germe par l'atmosphre
froide et sourde dont elle est environne, comme un son meurt en
naissant sur une terre plate qui n'a point d'cho.

Quelle fut ma surprise lorsque j'entendis la voix de Marie se
mler, touchante et harmonieuse, tantt aux accords brillants
d'une harpe, tantt aux douces modulations d'un piano, lorsque je
vis ses doigts se jouer, pleins de grce et de lgret, sur les
cordes de l'une et sur l'ivoire de l'autre!

Aprs avoir travers des contres arides, sauvages, monotones, de
longs dserts de sable sous un soleil brlant, si le voyageur
rencontre par accident un frais vallon, o coule une eau
murmurante, o la verdure sourit  ses regards, enivre ses sens de
doux parfums, et lui donne d'pais ombrages, il s'arrte enchant
dans ce lieu charmant, s'y repose avec dlices, et, sentant
revenir la force  ses membres, la joie  son coeur, il croit
trouver runis dans cet troit asile tous les trsors et toutes
les beauts de la nature.

Telle fut l'impression que j'prouvai lorsque, dans la socit
froide d'Amrique, j'entendis rsonner une touchante mlodie.

Tout est renferm dans une belle musique: imagination, posie,
enthousiasme, sensibilit, puissance de gnie, tendresse de coeur,
chant de gloire, soupirs d'amour!

L'harmonie fait rver; mais ce n'est pas une rverie  vide ...
Ces sons qui retentissent  mon oreille n'ont point de corps;
c'est quelque chose de plus que la pense, et qui est diffrent de
la parole: c'est une voix mystrieuse qui ne s'adresse qu' l'me.
Que signifie son langage? Je ne puis le dire, mais je le
comprends.

Ma passion pour la musique n'est pas seulement un got frivole: je
l'aime aussi par raison; je lui dois la seule bonne mmoire qui me
reste, et l'on a surtout besoin de mmoire quand on n'est heureux
que dans le pass. Chaque jour efface de mon esprit quelques-uns
de mes souvenirs; cependant il est des vnements que je
n'oublierai jamais: ce sont ceux qu'une impression de musique me
rappelle. Il existe chez moi un tel rapport entre la note et le
fait contemporain, qu'avec l'accord je retrouve l'ide;
quelquefois le refrain d'une vieille chanson nationale me reporte
subitement dans ma patrie... il me semble que je rentre au foyer
paternel... que j'y revois ma bonne mre, que je sens ses
embrassements, ses caresses, et mes yeux se mouillent de pleurs.

Souvent,  Baltimore, Marie chantait une romance dont le souvenir
seul me trouble l'me.

Quelquefois elle improvisait; alors je ne sais quelle facult
extraordinaire se rvlait en elle... Cette jeune fille si simple,
si modeste, devenait tout  coup grande et imprieuse; elle
commandait l'motion dont elle tait anime; elle et son luth ne
faisaient plus qu'un; les notes semblaient des soupirs de sa voix.
Je craignais qu'elle n'exhalt son me dans un lan
d'enthousiasme. Elle runissait  la fois le gnie qui cre, le
talent qui excute, la grce qui embellit.

En coutant Marie, je sentis qu'il existait encore dans mon coeur
une source de douces jouissances et de vives impressions qui
jusqu'alors m'taient inconnues.

Ds que je pouvais chapper  Nelson, je m'approchais de sa fille.
Non loin d'elle se tenait Georges, silencieux, qui la contemplait
dans une extase de tendresse et d'admiration; son amiti pour sa
soeur tait touchante et l'emportait sur toutes ses autres
affections.

Pendant longtemps Marie parut importune des rapports qui
s'tablissaient entre elle et moi; elle tait ingnieuse  briser
nos entretiens et  les rendre plus rares; elle s'affligeait
surtout des expressions de mon enthousiasme; la peine qu'elle
montrait n'tait pas le mange de la fausse modestie qui repousse
un loge pour s'attirer de nouvelles louanges; sa douleur tait
trop profonde pour tre feinte. Pendant que je l'applaudissais,
son regard semblait me dire: Votre admiration cesserait bientt
si vous saviez ce que je suis.

Comment retracerai-je  vos yeux les motions de ces soires
coules sans bruit et sans clat dans l'intrieur modeste d'une
famille vertueuse, o je sentis natre en moi le germe de la plus
violente comme de la plus douce passion qui jamais ait rgn sur
mon me?

Marie venait d'atteindre sa dix-huitime anne; l'ensemble de ses
traits formait une harmonie charmante, mlange de tons nergiques
et tendres, dans lequel les douces notes prvalaient; son regard
tait mlancolique et touchant comme une rverie d'amour; et
cependant on voyait briller dans ses grands yeux noirs une
tincelle du soleil ardent qui brle le climat des Antilles; son
front s'inclinait, courb par je ne sais quelle douleur; et sa
taille pleine de grce s'appuyait sur sa dignit naturelle, comme
la frgate lgre se balance mollement sur le flot qui la
soutient.

Elle runissait en sa personne tout ce qui sduit dans les femmes
amricaines, sans aucune des ombres qui ternissent l'clat de
leurs vertus. On l'et prise pour une Europenne aux passions
ardentes,  l'imagination vive, Italienne par les sens, Franaise
par le coeur; et cette femme, Amricaine par sa raison, vivait au
sein d'une socit morale et religieuse!

J'avais vu quelquefois ses yeux se mouiller de pleurs au rcit
d'une action gnreuse,  la voix lamentable d'un malheureux, au
charme d'une touchante harmonie, mais un hasard fortun vint me
rvler toute la bont de son coeur.



Chapitre VI
L'Alms-House de Baltimore

J'avais remarqu que souvent,  la mme heure du jour, Marie
sortait seule. Ce fait n'avait en lui-mme rien qui pt me
surprendre, l'usage amricain permettant aux jeunes filles de
parcourir la ville sans tre accompagnes, soit pour se promener,
soit pour visiter leurs amies; mais ce n'taient point les
promenades publiques qui attiraient Marie, car je ne l'y voyais
jamais; et comme elle ne recevait aucune visite, il n'tait pas
vraisemblable qu'elle en et  faire. En rflchissant aux longues
heures de son absence, je ne pus me prserver du soupon qu'elles
taient consacres  un tendre intrt du coeur... Mon amour pour
Marie me fut rvl par un sentiment jaloux.

Un jour, l'ayant vue s'loigner  l'heure accoutume, j'prouvai
je ne sais quelle agitation intrieure, que je pris pour la voix
d'un sinistre pressentiment: o est l'homme fort qui, dans ses
tourments d'amour, n'a jamais connu la faiblesse d'un mouvement
superstitieux? Je m'imaginai que la douleur secrte dont mon me
tait saisie m'avertissait d'un malheur affreux et prsent; la
tte pleine de fantmes et le coeur de passions, je m'lanai sur
les traces de Marie; mais dj elle avait disparu... Je m'arrtai
pensif et troubl... j'eus honte alors du vil espionnage auquel je
me livrais; au lieu de poursuivre mes recherches dans la ville,
j'entrai dans la premire voie qui conduisait hors de ses murs, et
marchai  grands pas, comme un mchant qui fuit le thtre de son
crime.

J'avais fait environ un mille sur une route borde de chaque ct
par une haute fort, lorsque j'aperus  ma droite un vaste
difice sur le fronton duquel taient crits ces mots: Alms-
House [28].

Souvent,  Baltimore, j'avais entendu vanter cet tablissement
charitable; je n'prouvais en ce moment aucune curiosit de le
connatre; cependant je ne sais quel instinct secret m'attira dans
cet asile de souffrances, comme si l'aspect des douleurs d'autrui
tait propre  soulager la mienne, J'entre... que vois-je?  ciel!
la fille de Nelson donnant des soins aux malheureux! Eh quoi!
c'est ici que Marie... -- Cette exclamation m'chappa comme un
remords: car la cause de ces absences mystrieuses se rvlait 
mes yeux. Cependant la honte de mes odieux soupons s'effaa dans
le bonheur que me fit prouver la certitude de leur injustice. 
mon aspect, la vierge se colora d'une charmante rougeur. -- Oui,
s'crirent plusieurs voix faibles et plaintives, Marie Nelson est
notre bon gnie; elle sait des secrets pour gurir toutes les
plaies de l'me; son nom est bni parmi nous!

Chacune de ces paroles allait  mon coeur; je dis  Marie: -- Je
dsire voir l'hospice: voudrez-vous me servir de guide  travers
les misres de l'humanit? -- Elle me fit un signe d'assentiment.

Je compris en ce moment combien il est facile d'tre bon, quand on
est heureux. Afflig, j'envisageais le mal d'autrui pour me
distraire du mien; dlivr de ma peine, j'allais voir des
infortunes, mais c'tait pour y compatir. Je connus alors l'emploi
de ces longues heures qui avaient tant inquit mon coeur. La
fille de Nelson parcourait les salles, les corridors, les dortoirs
de la maison, comme si cet asile charitable et t sa demeure de
chaque jour; tous les dtours lui en taient familiers; tous les
gardiens s'inclinaient devant elle; toutes les douleurs se
taisaient  son aspect.

Il existe aux tats-Unis deux systmes de charit publique. L'un
est celui de l'Angleterre, o tout individu qui n'a pas de
travail, ou prtend n'en pas avoir, a droit  une aumne; principe
en vertu duquel tout fainant se fait pauvre et trouve dans
l'imprudente prvoyance de la loi un secours matriel qu'il
demanderait vainement au travail le plus opinitre; ce secours le
fait vivre et le dgrade en ruinant la socit. Tel est le systme
en vigueur  New York,  Boston et dans toute la Nouvelle-
Angleterre [29].

L'autre est celui des tablissements de bienfaisance, o les
indigents n'ont pas le droit lgal d'entrer, mais o ils sont
admis, sous le bon plaisir des prposs de l'autorit publique.
Suivant cet ordre d'ides, la socit ne contracte point
l'obligation de soutenir tous les faibles; elle en soulage le plus
grand nombre possible. Comme son assistance peut tre refuse au
pauvre, nul ne feint la misre, certain qu'il est de la honte,
sans tre sr du secours. Ce systme, adopt en France, est
galement suivi dans le Maryland.

L'Alms-House de Baltimore contient trois sortes de malheureux: des
pauvres, des malades, des alins.

Marie ne rencontrait, au milieu d'eux, que des sentiments d'amour,
de respect et de reconnaissance. -- Voyez, me disait-elle, cette
jeune femme au visage creux et ple, aux regards teints; elle
tait belle jadis, et soutenait de son travail ses enfants pauvres
comme elle; maintenant elle se consume de langueur... hlas! elle
tombera bientt, abattue par le mal funeste qui, dans ce pays,
moissonne tant de jeunes existences.

Cependant elle s'approchait du lit de la phtisique, prenait sa
main, y dposait une larme: -- Ne pleurez point, ma bonne
demoiselle, disait la pauvre femme... je vous ai vue ce matin...
je serai bien le reste du jour.

Ensuite Marie s'arrta prs d'une jeune fille. -- C'est, me dit-
elle, une aveugle-sourde-muette de naissance; quoique dpourvue
des sens principaux par lesquels les ides nous arrivent, elle est
doue d'une grande intelligence, prouve des impressions trs
vives, et parvient  les exprimer. Sans doute, la privation des
sens qui lui manquent rend plus fins et plus nergiques les seuls
qu'elle possde, l'odorat et le toucher. Voyez comme elle me
reconnat  mes mains,  mes vtements! comme elle m'embrasse
tendrement! combien elle est heureuse de me presser sur son coeur!

Et la pauvre fille tressaillait dans les bras de Marie, lui
prodiguait mille caresses. L'infortune, qui ne savait point que
la socit a des joies, se rjouissait pourtant; le sourire tait
toute sa physionomie, et l'on voyait sur ses lvres une expression
de contentement, qu'elle n'imitait point des visages d'autrui.

Que se passait-il dans cette me tout environne de tnbres! d'o
lui venaient ses tendres motions? elle ne connat point le monde
o nous vivons... mais n'a-t-elle pas aussi un monde  elle, anim
d'ides, de sentiments, de passions qui lui sont propres? et ce
monde, le connaissons-nous mieux qu'elle ne connat le ntre? Tout
dans son tre intelligent est obscurit pour nous, comme pour elle
tout ce qui l'entoure est une nuit profonde.

La fille de Nelson recevait mille bndictions sur son passage. --
Oh! disait celui-ci, nous crions  Dieu du fond de notre coeur
pour qu'il vous donne d'heureux jours! -- Le Ciel vous comblera de
ses grces, disait un autre, parce que vous visitez les affligs.

J'admirai, dans cette occasion, combien les femmes nous sont
suprieures dans l'exercice de la charit.

Leur bienfait n'est jamais  charge, parce que, avec elles, comme
c'est le coeur qui donne, c'est aussi le coeur qui reoit. Au
contraire, l'humanit des hommes leur vient presque toujours de la
tte. Ce principe de la bienfaisance la rend pesante aux
malheureux; en effet, si la raison veut que le riche soit
secourable au pauvre, elle enseigne aussi que l'oblig est au-
dessous du bienfaiteur, comme le pauvre est au-dessous du riche.
Il n'en est point ainsi selon les lois du coeur et de la religion,
d'aprs lesquelles, le plus pauvre tant l'gal du plus opulent,
la reconnaissance est la mme entre celui qui dispense le
bienfait, et l'indigent qui procure au riche le bonheur de le
distribuer. L'homme protge par sa force; la femme, avec sa
faiblesse, console.

Cependant des cris lamentables frappent mon oreille. -- C'est, me
dit Marie, la voix des infortuns privs de leur raison.

Deux d'entre eux excitrent d'abord mon attention et ma piti; ils
taient arrivs  la folie par des voies tout opposes.

Le premier, condamn pour homicide  la rclusion solitaire, tait
devenu fou dans sa cellule, et, de la prison pnitentiaire, tait
pass dans l'hospice. Sa folie avait quelque chose de cruel comme
son crime; il rvait, durant la nuit, qu'un aigle planait sur sa
tte, piant l'instant de son sommeil pour lui dvorer le coeur;
le jour mme, il tait assailli de fantmes sanglants, et, quand
je le vis, il adressait  ses geliers un trange reproche: Quelle
barbarie! s'criait-il en me regardant, comme pour me demander
justice; j'avais pour compagnon dans ma cellule un papillon, et
les cruels l'ont tu! -- Marie m'assura qu'il n'y avait rien de
vrai dans ces paroles; ainsi la destruction imaginaire d'un
insecte tait devenue le supplice de cet homme, meurtrier de son
semblable!

L'autre tait une jeune fille, parfaitement belle, dont une
ferveur religieuse, pousse  l'excs, avait gar la raison, son
front tait empreint d'une candeur charmante; dans ses beaux yeux
noirs, qu'elle tenait incessamment levs vers le ciel, se montrait
le sentiment d'une batitude parfaite; rien de terrestre
n'attirait son attention; rien ne troublait les dlices de son
extase: c'tait vraiment un ange, car elle vivait dj dans les
cieux; elle ne comprenait rien  ce monde: donc elle tait folle.

Ainsi, partis de deux points contraires, ces infortunes sont
parvenus ensemble au mme but, l'un par le crime, l'autre par
l'innocence! Ce sont l les mystres de l'humanit; le mme asile
recle l'me candide et pure qui rvait ici-bas des flicits du
ciel, et l'tre cruel qui cherchait sa joie dans le sang des
hommes; la socit les a bannis tous deux de son sein, comme si
elle ne comportait pas plus l'extrme bien que l'extrme mal!

Je me livrais  ces tristes rflexions, lorsque j'entendis des
hurlements affreux. -- Ce sont, me dit un gelier, les cris d'un
ngre atteint de dmence furieuse; voici la cause de sa folie: il
existe, dans le Maryland, un Amricain dont la profession est
d'acheter et de vendre des esclaves. Il en fait un immense
commerce, et c'est peut-tre aux tats-Unis, le plus grand
marchand de chair humaine: toute la population de couleur le
connat et l'abhorre; il semble que l'odieux de l'esclavage se
personnifie en lui. Le pauvre ngre dont vous entendez la voix fut
amen par cet homme de la Virginie dans le Maryland, pour y tre
vendu, et subit, durant la route, de si cruels traitements, que sa
raison s'gara. Depuis ce temps, une ide fixe le poursuit et ne
lui laisse pas un seul instant de repos; il croit voir toujours
son ennemi mortel  ses cts, piant le moment favorable pour
couper sur son corps quelques lambeaux de chair, dont il le
suppose affam. Sa fureur est si grande que nul ne peut
l'approcher; il prend pour le marchand de ngres chaque personne
qu'il aperoit; un seul tre a sur lui quelque puissance; ses cris
s'apaisent quand il voit Marie Nelson. Je ne sais par quelle
tendre compassion et par quel charme, au pouvoir des femmes
seules, elle a pu trouver accs dans son coeur; il est,  la
vrit, de tous les malheureux renferms dans cette enceinte,
celui pour lequel elle tmoigne la plus vive sympathie; et c'est
ce que je ne puis comprendre ... car enfin, ce n'est qu'un homme
de couleur!

-- Nous approchions de la cellule d'o partaient des cris de
fureur. -- Regardez, me dit le gelier en m'ouvrant la porte.

Et je vis un ngre de haute stature,  figure nergique et mle;
il portait sur ses traits des signes de noblesse, ses membres
annonaient une grande force musculaire; sa bouche cumait de
rage, et ses yeux roulaient des clairs d'indignation.  mon
aspect, il se posa dans une attitude dfensive, se faisant une
arme des fers dont il tait charg. -- Monstre! s'cria-t-il en me
regardant, tu as soif de mon sang!! mais n'approche pas!!... --
Et, en parlant ainsi, il me montrait des dents blanches comme
l'ivoire, incrustes dans l'bne, faisant signe que, si
j'avanais, il allait me dvorer.

Alors Marie, prenant ma place: -- Mon ami, lui dit-elle, C'est
moi. -- Ce peu de mots eut la magie d'arrter ses transports. --
Oh! rpliqua-t-il d'une voix douce, je ne crains rien quand je
vous vois; tout le monde veut ma mort, except vous.

Marie s'effora de lui persuader que nul en ce lieu ne pouvait
attenter  ses jours. Ds qu'elle se fut loigne, je voulus juger
de l'ascendant de ses paroles; je regardai une seconde fois le
ngre, dont la fureur avait dj repris son cours.

Sa folie prsentait une image affreuse, et j'en conservai une
pnible impression; cependant ce sentiment tait adouci par le
souvenir de la compassion que lui donnait Marie. Depuis que
j'tais en Amrique, je n'avais pas encore vu un blanc prendre en
piti le sort d'un ngre; j'entendais dire sans cesse que les gens
de couleur n'taient pas dignes de commisration, et ne mritaient
que le mpris; la fille de Nelson, du moins, ne partageait point
cet odieux prjug.

Je revins seul  la ville, Marie n'ayant point voulu que je
l'accompagnasse. -- Peut-tre un jour, me dit-elle, vous me saurez
gr de mon refus. -- Je ne compris pas le sens de ces paroles.

J'emportai de l'Alms-House des motions diverses. On ne voit pas
sans un cruel serrement de coeur, assembles sur un mme point,
toutes les infirmits de notre pauvre nature; mais il n'tait pas
un triste ressouvenir qui ne contint le germe d'une douce pense:
chacune des souffrances dont je gardais la mmoire me rappelait
l'ange des consolations.

Vous l'avouerai-je encore? -- Je conservais, de cette visite dans
l'asile de toutes les dtresses, une impression de bonheur
personnel que je me suis souvent reproche. Ma piti pour le
malheur tait sincre; cependant ce sentiment ne remplissait pas
seul mon me. Il me restait assez d'gosme pour penser que, de
toutes ces afflictions, aucune n'atteignait mon existence. Marie
prs de moi, la grce de sa personne, encore embellie par l'clat
de sa charit; les promesses de bonheur que je trouvais dans son
amour; tout un avenir de dlices qui s'ouvrait devant moi; ces
images riantes venaient dans ma pense contraster avec les vies
misrables et abjectes de ces tres disgracis, honte de la
nature, rebut de la socit, vous ds leur naissance  tous les
opprobres,  toutes les infirmits,  toutes les douleurs du corps
et de l'me! Et je jouissais secrtement de cette comparaison, me
croyant suprieur parce que j'tais plus heureux. Hlas! quel et
t mon abaissement, si, foudroyant mes orgueilleuses passions,
une voix du ciel ft descendue dans mon me, et m'et annonc que
je souffrirais un jour des angoisses inconnues  tous ces
infortuns!

Cependant le souvenir de l'Alms-House et de la vierge charitable
que j'y avais rencontre ne sortait plus de ma mmoire.

Ce que n'avaient pu ni les affections de famille, ni les liens de
la patrie, ni la sduction des grands spectacles de la nature, une
femme teignit mon ambition, corrigea tout  coup mon humeur
inquite et aventureuse, et je ne vis plus qu'un avenir possible,
aimer toujours Marie; je n'aspirai qu' un seul bonheur, tre aim
d'elle.

J'tais venu en Amrique pour chercher le remde  un besoin
insatiable d'motions violentes et d'lans sublimes; et un
sentiment plein de douceur rendit la paix  mon me trouble, et
rgla les mouvements dsordonns de mon coeur.

Je venais pour contempler le dveloppement d'un grand peuple, ses
institutions, ses moeurs, sa merveilleuse prosprit; et une femme
me parut le seul objet digne de mon admiration et de mon
enthousiasme.



Chapitre VII
Le mystre

Je disais  Marie mon amour, mes voeux mes esprances... mais elle
recevait trangement les rvlations de mon coeur.

Un rayon de joie brillait dans ses beaux yeux, qu'un nuage de
tristesse voilait presque aussitt.

Elle vitait ma prsence, et semblait pourtant heureuse de me
voir; son regard rencontrait encore le mien, mais comme s'il lui
et chapp; sa voix, naturellement douce, tait altre; sa
bouche souriait encore, mais ses paupires taient entoures d'un
cercle de mlancolie qui, chaque jour, devenait plus sombre.

Je l'interrogeais souvent sur les causes de son chagrin. Une fois
elle me dit: Toutes vos paroles promettent le bonheur, et ma
destine me condamne  une vie malheureuse; vous voyez quel abme
nous spare.

Si je la questionnais davantage, elle ne me rpondait que par un
silence morne et un regard dchirant.

Depuis ce moment, je ne quittai plus Nelson et ses enfants.

Nous ne nous sparions que le dimanche  l'heure des offices
religieux: ils allaient au temple presbytrien, et moi  l'glise
catholique.

Je remarquais chez eux une grande rgularit dans
l'accomplissement de leurs devoirs pieux. Un jour Georges tant
arriv au temple quelques instants aprs le commencement de
l'office, Nelson, au retour, lui adressa une rprimande svre:
Comprenez-vous, s'criait-il, quelle serait la joie des unitaires
et des mthodistes s'ils apercevaient le moindre refroidissement
dans le zle de notre congrgation?

Je voyais avec chagrin chez Nelson ces passions ardentes de
sectaire; car je craignais qu'elles n'levassent une barrire
entre sa fille et moi. Souvent il me parlait de sa religion et de
la mienne; une fois il me dit: Vous jugez notre culte, et vous ne
le connaissez pas; venez au temple des presbytriens. Je consentis
 sa proposition, et, le dimanche suivant, j'accompagnai Nelson et
ses enfants  leur glise, o je pris place dans leur banc. Je pus
suivre l'office exactement, grce aux soins de Marie, qui m'avait
prt un livre saint, et ne manquait pas, quand une prire
finissait, de m'indiquer celle qui allait suivre.

L'impression de ce culte, nouveau pour moi, fut profonde. Dans nos
glises catholiques, il semble que nous ayons toujours, pour
intermdiaire de la prire entre Dieu et nous, le prtre saint, sa
parole mystrieuse, la pompe de la crmonie, l'encens qui monte
de l'autel, les chants sacrs et toute la solennit du lieu.
L'oeil rencontre toujours an fond du sanctuaire une gloire
rayonnante qui blouit...

Dans le simple difice qui sert de temple aux protestants, l'homme
se trouve immdiatement en rapport avec Dieu; il lui parle  lui-
mme, sans langage consacr, sans rit solennel. Le ministre, sa
parole, son costume, ne sont rien; il n'a point de caractre
suprieur  ce qui l'entoure.

Le temple ne contient que des intelligences gales, s'adressant 
l'intelligence suprme.

Le catholique se prosterne et s'humilie: il adore Dieu  travers
des mystres et des nuages... Le protestant prie le front haut,
l'oeil lev vers le ciel; il regarde Dieu en face; c'est un beau
culte... mais c'est un culte orgueilleux! L'homme est-il assez
fort pour se mesurer de si prs avec la divinit? Est-il assez
grand pour supporter l'approche de tant de grandeur? Peut-on
adorer ce qu'on comprend?

En revenant de l'glise presbytrienne, je sentais mon me
trouble, et des passions tumultueuses s'levaient dans mon sein.
Nelson m'interrogea, je lui dis: Votre religion me semble digne
d'un tre intelligent et libre: cependant l'homme est aussi un
tre sensible, qui a besoin d'aimer, et ce culte n'a point touch
mon coeur.

Nelson ne fit aucune rponse.

-- Hlas! s'cria Marie, faut-il dsirer dans ce monde ce qui
prpare l'me aux tendres affections! -- Elle n'acheva pas.

Les rticences de Marie, le vague de ses paroles, me tourmentaient
chaque jour davantage; sans cesse je demandais au ciel de dissiper
ce nuage mystrieux. Je n'aurais pas tant dsir que l'ombre
s'vanout, si j'eusse prvu qu'une lumire fatale allait clairer
mes regards.

J'avais coutume de me promener dans le voisinage de la colonne
leve en la mmoire de Washington: ce lieu est solitaire, et on
est tout surpris,  ct d'un monument qui sera un jour le plus
bel ornement de la cit, de trouver une fort sauvage, et comme le
commencement du dsert. C'tait l que je recueillais mes penses
et que je passais en revue mes impressions; je trouvais un charme
extrme dans ces mditations silencieuses.

Un jour je poursuivais le cours de mes rveries au travers de la
fort, ne prenant pour guide que le caprice de ma pense, ou
plutt marchant au hasard, devant moi, sans calcul, et sans autre
souci que d'viter la rencontre des arbres et l'embarras des
lianes. Dans ce mouvement aventureux de mon corps, je sentais ma
pense plus libre, mon me plus dgage de ses entraves, mon
imagination plus hardie dans ses lans. Chaque pas que je faisais
me dcouvrait une scne nouvelle, chaque impression me donnait une
ide grande ou un tendre sentiment. Il y a dans les murmures de la
brise parmi les roseaux, dans le feuillage frmissant des vieux
chnes, une voix grave qui parle au gnie de l'homme, et les
savanes de la fort enseignent de touchantes harmonies aux coeurs
qui savent le mieux aimer.

Ah! comme, dans un profond isolement, une impression de douleur
s'empare violemment de nos sens! Au souvenir de Marie, si belle et
si afflige, je sentis mon coeur se gonfler de chagrin et d'amour.
 vous, qui portez une me trouble, ne vous loignez pas du
monde; car, dans le silence de la solitude, on entend mieux la
voix des passions; le calme de la nature fait mieux sentir les
agitations de l'me, et il semble qu'il y a dans le dsert un vide
immense, que le coeur de l'homme ait reu la mission de combler.

Au milieu de ce silence sonore, sous ces votes retentissantes de
verdure et de feuillage, je laissai tomber de mes lvres le nom de
Marie. Je m'arrtai soudain; il me semblait que ma bouche avait
t indiscrte: on craint peu de jeter des paroles au murmure des
vents, au frmissement des feuilles; mais le silence de la
fort!... comme il est attentif  tout recueillir! c'est comme
l'assemble qui coute muette: plus elle se tait, plus elle agite
l'orateur.

Si cette sensation de terreur te des forces  l'homme qui parle,
elle en donne  celui qui veut prier; car tout est religieux dans
le silence de la nature.

 mon Dieu! m'criai-je, si votre bras s'appesantit sur moi,
qu'il devienne secourable  l'tre faible qui n'a point d'appui!
Et je priai du fond de mon coeur.

Je n'avais point encore aussi bien senti toute la force de mon
amour pour Marie. L'image de sa douleur se prsentait  ma pense
comme un remords: si j'tais innocent de ses peines, n'tais-je
pas coupable de ne les point gurir? L'amour qui s'afflige des
plaisirs dont il n'est pas l'auteur, est malheureux aussi des
larmes mmes qu'il n'a pas fait couler, et dont il ne tarit pas la
source.

Un cardinal de Virginie, voltigeant dans les magnolias, blouit
mes regards de son plumage rouge, et interrompit ma mditation. Je
m'aperus que je m'tais gar.

J'essayai de retourner sur mes pas; mais, dans ma course rapide,
j'avais laiss si peu de traces que je ne pus les retrouver.

Je jugeai  peu prs, par la position du soleil, de la place o
j'tais, et de la direction que je devais prendre pour retourner 
Baltimore; mais, dans une fort, la plus lgre dviation de la
ligne qu'on doit suivre vous jette hors de votre route; et, aprs
mille courses en sens opposs, aprs mille tentatives vaines pour
retrouver mon chemin, je m'arrtai tout haletant, sentis mes
genoux flchir et tombai au pied d'un cdre  demi renvers par
l'orage.

En ce moment, la fort devenait de plus en plus silencieuse; les
ombres s'allongeaient autour de moi, et l'oiseau moqueur saluait
d'un dernier cri les derniers rayons du soleil mourant sur la cime
des grands pins. Mes forces taient puises, le sommeil s'empara
de mes sens.

Ma prsence dans la fort aux approches du soir et
l'assoupissement dans lequel je tombai n'taient point sans
danger. Aux dernires clarts du crpuscule succde toujours, dans
le sud de l'Amrique, une humidit froide et pntrante; cette
fracheur soudaine, exhale de la terre, est pernicieuse, et
j'allais en recevoir l'impression funeste.

Cependant le pril tait loin de ma pense. J'avais le coeur plein
des motions qui venaient de m'agiter. L'image de Marie tait
toujours devant moi; je m'tais endormi dans son souvenir: des
songes lgers m'entretenaient de son amour et prsentaient  mes
yeux mille charmantes apparitions; il me semblait voir la fille de
Nelson assise  mes cts. Sa beaut, sa grce, enivraient mes
regards. Mais sa tristesse mystrieuse troublait ma joie; je lui
disais: Marie! pourquoi pleures-tu? quel tourment secret peut
dchirer ton coeur? Ange de douceur et de bont, serais-tu sur la
terre pour souffrir, toi dont le regard seul enchante et console?
Si tu es malheureuse, pourquoi ne dposes-tu pas ton coeur dans le
coeur d'un ami? Hlas! tu ne peux savoir combien tu es aime de
Ludovic. Toi seule as ranim du feu de tes regards ma vie ple et
prs de s'teindre, et mon me, jadis avide, insatiable, se
rjouit maintenant du sentiment unique dont elle est remplie. Et
j'entendais sa douce voix me rpondre par des accents tendres et
mlancoliques; je prenais sa main; je la pressais sur mon coeur;
je la couvrais de baisers, et l'arrosais de mes larmes.

Tout  coup je me rveille... je sens l'impression d'une main qui
glisse doucement sur mon front; j'entr'ouvre les yeux... Que vois-
je!  mon Dieu! Marie! Marie agenouille prs de moi, et levant au
ciel ses mains suppliantes.

Oh! jamais tant de sentiments divers ne se pressrent  la fois
dans le fond de mon coeur!

Si rien n'est plus triste que le rveil quand il dissipe le
fantme d'un rve charmant, quoi de plus doux qu'un songe d'amour
et de volupt, qui par une touchante erreur, attendrit notre me,
et la prpare aux impressions d'une dlicieuse ralit? Ce
bonheur, dont le sommeil ne m'avait offert que la chimre, j'en
jouissais maintenant, et j'y mlais tous les prestiges de
l'illusion qui n'tait plus.

D'abord je fus muet en prsence de celle qui tait toute ma vie,
car je ne savais pas si quelque vision n'abusait pas mes sens. Je
croyais m'tre rveill; mais n'tait-ce pas plutt le
commencement d'un songe?

--  mon Dieu! me dit-elle, Ludovic! fuyons ces lieux: bientt la
nuit sera venue, un froid mortel va succder  la brlante chaleur
du jour.

-- Marie! m'criai-je alors, es-tu l'ange de mes jours, le bon
gnie de ma destine? ou viens-tu, sylphide dcevante, tromper mes
sens, et te jouer de mon infortune?

-- Je n'ai jamais tromp, rpondit la vierge avec une motion
pleine de charme; je suis une fille au coeur simple et droit; je
vous ai vu, Ludovic, partir pour la fort, et, comme vous n'tiez
point revenu au dclin du jour, j'ai craint pour votre vie... J'ai
prvu que vous tiez gar, et j'ai frmi  la pense du pril qui
vous menaait...

--  ma bien-aime! quel gnreux dvouement!... mais ces dangers
tu vas les partager avec moi!

-- Ne craignez rien, me rpondit-elle; je sais tous les dtours de
la fort: ici, pas une mousse que je n'aie foule aux pieds, pas
un arbre dont je ne connaisse les ombres du matin et du soir! Les
femmes de Baltimore se montrent  l'envi sur les places publiques;
moi, je chris ces retraites solitaires, ou du moins...

Elle s'arrta pensive un instant... -- Htons-nous, ajouta-t-elle.
Et en prononant ces mois, elle se mit en marche, et m'entrana
sur ses pas. J'avais saisi sa main; mes larmes coulaient en
abondance; j'prouvais mille sentiments que je ne pouvais
exprimer. Je lui dis cependant:

-- Marie, avant de savoir si j'tais aim de toi, je sentais au
fond de mon coeur un feu brillant qui le dvorait; le plus tendre
des sentiments se mlait pour moi de tourments amers, et de
cruelles agitations... mais tu viens de me prouver que tu m'aimes,
et je sens pntrer dans mon me des motions d'une douceur
inconnue... mon amour est plus ardent encore; mais il est
tranquille... Oh! je t'en conjure, abandonne-toi, comme moi, au
charme enivrant de cette impression pure et sans mlange.
Cependant un chagrin me reste: je vois ta mlancolie; Marie, tu me
caches quelque douleur. Tu ne crois donc pas  mon amour? Hlas!
pourquoi un cho de cette fort ne te dit-il pas les sentiments
que tout  l'heure je confiais au dsert

-- Plt au ciel dit Marie, que je n'eusse point entendu ces
rvlations solitaires! Ludovic, pendant votre sommeil, votre voix
murmurait des paroles enchantes, qui mettent le comble  mon
infortune. Hlas!...

Elle n'acheva pas, Je voyais se presser les battements de son
coeur; et ses yeux chargs de larmes s'efforaient de ne pas
pleurer.

-- Quel est donc, ce mystre? m'criai-je avec force; Marie, je
t'en supplie, ouvre-moi ton me, que je sache ton infortune comme
tu sais mon amour! chacune de tes plaintes viendra s'teindre dans
mon coeur. La douleur n'est point semblable au bruit qui s'accrot
en retentissant; elle cesse quand elle trouve de l'cho... Ma
bien-aime! laisse ta tte se pencher vers la mienne, appuie sur
moi ta faiblesse; le parfum des plus douces fleurs est moins suave
que le mlange de deux souffles amis, et tu ne sais pas tout ce
que donne de force l'union de deux poitrines qui respirent
ensemble... Va, quelle que puisse tre ta destine, tu ne seras
pas aussi heureuse de ma protection que je serai fier de ton
amour... Marie! sois mon amie! sois mon pouse chrie! Si, sur
cette terre dvoue aux orages, tu dois tre courbe par
l'ouragan, tu trouveras du moins un abri o reposer ta tte; tes
larmes les plus amres s'adouciront en se mlant  celles d'un
ami; et si, des flancs d'un nuage sombre, la foudre sortait pour
nous frapper tous deux, troitement enlacs, coeur contre coeur,
il nous serait doux encore de mourir ensemble et de rendre dans
les bras l'un de l'autre un dernier soupir de vie et de volupt.

Ainsi je disais; Marie gardait le silence; cependant nous
marchions et nous approchions de Baltimore, hlas! trop
rapidement. Oh! comme alors j'aurais bni le ciel s'il nous et
gars dans notre route! quelle ivresse dans tout mon tre! quel
dlire au fond de mon coeur!

Ce long entretien de mes passions avec la solitude; ces secrets
d'amour confis au dsert, et surpris au sommeil; tant de bonheur
succdant au pril; Marie, ma libratrice, mon guide, ma compagne;
nos voix unies, nos bras entrelacs, notre marche dans le silence
du soir; et  la fin du jour la douce clart de l'astre des nuits
venant avec son cortge de tendres rveries; tout un monde de
sentiments, d'ides, de passions, qui s'agitait dans mon coeur au
milieu d'un monde muet et d'une nature endormie: ces vives
impressions, mtore de l'me, apparaissent  mon souvenir en
traits de feu.

J'interrogeais encore Marie, et je lui disais:

-- Pourquoi repousses-tu ce sourire qui te cherche? coute, mon
coeur ne bat-il pas d'accord avec ton coeur? ne sens-tu pas mon
me se mler  la tienne? elles s'unissent, se confondent, et
nulle puissance ne peut plus les diviser. Malheur  celui qui
romprait cette alliance sacre! malheur!...

-- Arrtez! s'cria Marie; elle se tut quelques instants:

-- Ludovic, reprit-elle ensuite, je n'essaierai point de vous
peindre les sentiments dont mon me est remplie... Vous venez de
me parler une langue dont je comprends le sens, parce que c'est
celle du coeur; mais je n'en sais pas les mots... Ah! de grce,
cessez des discours qui m'enivrent et me dsolent! L'image du
bonheur est trop cruelle pour qui ne saurait tre heureux. Vous
m'aimez, Ludovic... Mon Dieu! cet amour, qui fait ma joie, est le
gage de mon infortune... Ah! ma destine est affreuse! Encore un
jour... et vous en saurez le secret...

Cependant nous touchions aux portes de la cit. -- Demeurez, me
dit-elle d'une voix imprieuse; voici la ville... je dois tre
seule.

En prononant ces mots, elle s'loigna, me laissant plein d'un
trouble profond.

Oh! que les heures d'incertitude sont longues et cruelles, quand
on est sr d'un malheur, et qu'il n'y a de douteux que sa nature!

Le malheur connu donne  l'me un point d'appui. Elle souffre;
mais elle sait la cause de sa souffrance; elle s'y arrte, s'y
attache, et ce profond sentiment de sa peine est une proie dont
elle se saisit.

Mais une infortune qu'on sent avant de la connatre, un mal
insaisissable qui se prsente  l'imagination sous mille formes
diverses, une douleur vague et poignante dont on ignore la cause
le genre et la dure: un pareil supplice, comment le supporter?
Quelles forces morales faut-il appeler  son secours? doit-on se
raidir ou plier? l'me s'armera-t-elle du courage qui se rsigne,
ou de l'nergie qui combat?

Les conjectures et les terreurs se succdrent dans mon esprit
avec une incroyable rapidit... Je supposai tous les malheurs
possibles, except le vritable. Les heures s'coulaient
lentement, comme toutes celles qui sont comptes.

Le lendemain, je ne sais quelle puissance irrsistible me ramena
vers la fort solitaire. Peut-tre la fille de Nelson y
reviendrait pour me donner la rvlation promise.

Ah! comme, en parcourant ces lieux tout pleins d'une motion
rcente, je me sentis l'me trouble! Toutes mes impressions,
amres ou douces, se rveillaient plus fortes  l'aspect du lieu
qui les avait vues natre; chaque objet inanim s'imprgnait  mes
yeux d'un sentiment qui lui tait propre. Ici, le vieux chne et
son ombre: c'tait la longue rverie, la mditation, l'lan de la
pense vers le ciel! L, l'glantier dont j'avais effeuill les
roses: c'tait Marie, sa beaut, sa chevelure embaume, le parfum
de sa voix. Ces lianes impntrables, c'tait le mystre; ce cdre
renvers, le dsespoir. Hlas! le site le plus heureux contenait
une douleur, et chaque douleur une larme.

Je voulus voir tous les lieux parcourus la veille; je repris les
moindres dtours que j'avais suivis. Arriv  la place o j'avais
vu Marie priant  genoux, je me prosternai la face contre terre,
et je couvris de mes baisers la mousse qu'avaient humecte ses
pleurs.

Un sentiment involontaire me retenait dans cette solitude; Marie
ne paraissait point, et,  chaque instant, je croyais la voir ou
l'entendre. Comme au moindre murmure du vent dans la cime des pins
mon coeur battait avec violence! Tout me troublait: la chute d'une
feuille, le vol d'un oiseau, le mouvement d'un insecte dans
l'herbe.

Cependant je ne rencontrai dans la fort que des souvenirs et des
agitations nouvelles... Marie n'y vint pas.

De retour chez mon hte, j'y trouvai une physionomie gnrale de
tristesse et de deuil. Nelson se promenait gravement dans sa
chambre, levant les yeux au ciel et laissant tomber de temps en
temps une parole sentencieuse; les gens de la maison, voyant leurs
matres affligs, partageaient leur douleur sans la comprendre.

Marie ne se montra point de tout le jour. Quand l'heure du soir
fut venue, nous tions, Nelson, Georges et moi, assis dans le
salon, o nous prenions le th, suivant la coutume; chacun de nous
tait muet; je n'osais enfreindre un silence d'autant plus
difficile  rompre qu'il avait dur plus longtemps; et cependant
comment supporter davantage les tourments de mon incertitude 1

Enfin nous vmes entrer Marie; son visage tait pale, sa dmarche
tremblante; elle parut en baissant les yeux, et vint se placer
prs de son pre. Au bout de quelques minutes, Nelson leva la
voix et me dit: Mon jeune ami, je sais vos sentiments, je les
crois purs, et je vous estime; mais vous ignorez nos malheurs:
vous allez les connatre et nous plaindre.



Chapitre VIII
La Rvlation

La Nouvelle-Angleterre, mon pays natal, n'est point la patrie de
mes enfants: Georges et Marie sont ns dans la Louisiane. Hlas!
plt au Ciel que je n'eusse jamais quitt le lieu de ma naissance!
Mon pre, ngociant  Boston, fit sa fortune;  sa mort, son
patrimoine se divisa galement entre ses enfants, et ne suffit
plus  leurs besoins. J'avais deux frres: le premier partit pour
l'Inde, d'o il a rapport de grandes richesses; le second s'est
avanc dans l'Ouest: il possde aujourd'hui deux mille acres de
terre et plusieurs manufactures dans l'Illinois. J'tais incertain
sur le parti que je devais prendre: quelqu'un me dit: Allez  la
Nouvelle-Orlans, si vous n'y tes pas victime de la fivre jaune,
vous y ferez une grande fortune. L'alternative ne m'effraya pas,
je suivis ce conseil... Hlas! j'ai moins souffert d'un climat
insalubre que de la corruption des hommes.

Partout o la socit se partage en hommes libres et en esclaves,
il faut bien s'attendre  trouver la tyrannie des uns et la
bassesse des autres; le mpris pour les opprims, la haine contre
les oppresseurs, l'abus de la force, et la vengeance...

Mais quelle terre de maldiction,  mon Dieu! quelle dpravation
dans les moeurs! quel cynisme dans l'immoralit! et quel mpris de
la parole de Dieu dans une socit de chrtiens!

Cependant, sur cette terre de vices et d'impit, mes yeux
distingurent une jeune orpheline, innocente et belle, simple dans
sa pense, et fervente dans sa foi religieuse; elle tait
d'origine crole. J'unis ma destine  celle de Thrsa Spencer.
D'abord le ciel nous fut propice; la naissance de Georges et de
Marie fut, en quelques annes, le double gage de notre amour.
J'avais fait de grandes entreprises commerciales; elles
prospraient toutes selon mes voeux. Hlas! notre bonheur fut
passager comme celui des mchants! Je ne suis point impie, et la
foudre du Dieu vengeur a courb ma tte.

Avant son mariage, Thrsa Spencer avait attir les regards d'un
jeune Espagnol, don Fernando d'Almanza, d'une famille trs riche,
dont la fortune remonte au temps o la Louisiane tait une colonie
espagnole. Rien n'tait plus sduisant que ce jeune homme; son
esprit n'tait point infrieur  sa naissance, et la distinction
de ses manires galait la beaut de ses traits. Cependant Thrsa
l'loigna d'elle. Je ne sais quel sens intime lui fit deviner un
ennemi dans l'homme qui lui dclarait le plus tendre amour.

Nous avons su depuis qu'il aspirait  l'aimer sans devenir son
poux.

La rigueur de Thrsa l'irrita vivement, et plus tard le
spectacle de notre flicit rendit sans doute encore plus
cuisantes les douleurs de sa vanit blesse, car il conut et
excuta bientt une dtestable vengeance.

Il rpandit secrtement le bruit que Thrsa tait, par sa
bisaeule, d'origine multre; appuya cette allgation des preuves
qui pouvaient la justifier; nomma tous les parents de Marie, en
remontant jusqu' celle dont le sang impur avait, disait-il,
fltri toute une race.

Sa dnonciation tait odieuse; mais elle tait vraie. La tache
originelle de Thrsa Spencer s'tait perdue dans la nuit des
temps.  la voix de Fernando les souvenirs endormis se
rveillrent... Il y a tant de mmoire dans le coeur de l'homme
pour les misres d'autrui. L'opinion publique fut toute en moi;
on fit une sorte d'enqute; les anciens du pays furent consults,
et il fut reconnu qu'un sicle auparavant, la famille de Thrsa
Spencer avait t souille par une goutte de sang noir.

La suite des gnrations avait rendu ce mlange imperceptible.
Thrsa tait remarquable par une clatante blancheur; et rien
dans son visage, ni dans ses traits, ne dcelait le vice de son
origine; mais la tradition la condamnait.

Depuis ce jour, notre vie, qui s'coulait paisible et douce,
devint amre et cruelle. Plus nous tions haut dans l'estime du
monde, et plus la honte de dchoir fut clatante. Je vis aussitt
chanceler les affections que je croyais les plus solides. Un seul
ami, rest fidle au malheur, eut  rougir de mon affection.

Cet ami gnreux, auquel vous tenez par les liens du sang, avait,
je crois, comme Franais, plus de philanthropie pour la race
noire, et moins de prjugs contre elle, qu'il ne s'en trouve
d'ordinaire chez les Amricains. Lui seul, aux jours de
l'infortune, me tendit une main secourable, et me prserva de
l'opprobre d'une faillite. Le coup port  ma position sociale
avait en mme temps branl mon crdit. Les hommes de ce pays, si
indulgents pour une banqueroute, furent sans piti pour une
msalliance! [30]

Cependant le mal tait sans remde; je luttai contre ma fortune,
parce qu'il est dans nos moeurs de ne jamais dsesprer; mais
l'obstacle tait au-dessus d'une force humaine.

Thrsa se reprocha cruellement des malheurs dont elle tait
innocente. Orpheline ds l'ge le plus tendre, elle n'avait point
connu les secrets de sa famille. Sa douleur fut si profonde
qu'elle n'y survcut pas; je la vis expirer dans mes bras, puise
par ses larmes et par son dsespoir.

Quand elle fut enleve  mon amour, elle si jeune d'annes et si
vieillie par le chagrin, elle si pure et si dsole, je doutai
pour la premire fois de la Providence et de mon courage. Ce doute
tait coupable; car j'ai trouv des forces pour supporter ma
misre, et le Ciel ne m'a point abandonn.

Je quittai la Nouvelle-Orlans, o j'tais en but  trop de
mauvaises passions, et dchir par trop de cruels souvenirs. Je me
suis fix  Baltimore, o personne ne connat la tache de mon
alliance, ni le vice dont est souille la naissance de mes
enfants.

Depuis dix ans que j'habite cette ville, j'y ai form de
nouvelles relations; je m'y suis fait un nouveau crdit, et j'ai
retrouv la fortune sans le bonheur, qui ne saurait plus exister
pour moi.

Nous vivons ici dans une apparente tranquillit: le trouble n'est
que dans nos mes.

Tout le inonde ignore la honte de mes enfants, mais chaque jour
on peut la dcouvrir. On nous aime, on nous honore, parce qu'on ne
sait pas qui nous sommes. Un seul mot d'un ennemi bien inform
pourrait nous perdre: nous ressemblons au coupable que la socit
croit innocent, et qui n'ose accepter la considration publique,
parce que trop de honte suivra la rvlation de son crime.

Georges, dont le caractre noble et fier s'indigne des injustices
du monde, se croit l'gal des Amricains; et, si je ne l'eusse
suppli, au nom de sa soeur, qu'il aime avec passion, de garder le
silence, cent fois il aurait,  la face du public, rvl sa
naissance, et brav l'opinion.

Au contraire, soumise  son destin et rsigne, Marie cherche
l'ombre et l'isolement. Tel est le secret de son aversion pour la
socit. Ah! certes, elle surpasse toutes les femmes de Baltimore
en esprit, en talent, en bont; mais elle n'est point leur gale.

Je vous devais, mon jeune ami, cet aveu de notre infortune...
L'hospitalit m'en faisait une loi. Vous cherchez le bonheur sur
la terre; hlas! vous ne le trouverez pas parmi nous... Ailleurs,
les joies du monde! ici, les chagrins et les sacrifices!

Ainsi parla Nelson. Pendant ce rcit, son visage austre parut
quelquefois s'mouvoir. Georges frmissait sur son sige; sa
colre muette clatait dans ses gestes brusques et dans ses
regards irrits. Marie, la tte penche sur son sein cachait son
visage  tous les yeux.

Pour moi, j'coutais, incertain si je saisissais bien le langage
trange dont mon oreille tait frappe; cependant rien n'tait
obscur dans les paroles que je venais d'entendre.

Je sentis se rvolter mon coeur et ma raison.

-- Voil donc, m'criai-je, ce peuple libre qui ne saurait se
passer d'esclaves! L'Amrique est le sol classique de l'galit,
et nul pays d'Europe ne contient autant de servitude! Maintenant
je vous comprends, Amricains gostes; vous aimez pour vous la
libert; peuple de marchands, vous vendez celle d'autrui!

 peine avais-je prononc ces mots, que j'eusse voulu les rappeler
 moi; car je craignais d'offenser le pre de Marie.

L'indignation avait saisi mon me. La fille de Nelson, me voyant
irrit d'abord, puis rveur, se mprit sur les sentiments dont
j'tais anim.

-- Ludovic, me dit-elle d'une voix  demi teinte, pourquoi ces
regrets? ne vous l'avais-je pas dit? je suis indigne de votre
amour!

Je lui rpondis: -- Marie, vous devinez mal ce qui se passe au
fond de mon coeur. Il est vrai que mes sentiments pour vous ne
sont plus les mmes: je vous sais malheureuse: mon amour s'accrot
de toute votre infortune.

-- Ami gnreux, s'cria Georges en me tendant la main, vous
parlez noblement.

Et un rayon de joie claira tout  coup ce front sinistre et
sombre.

Cependant Nelson demeurait impassible. Quand il vit nos motions
un peu calmes, il me dit: -- L'enthousiasme vous gare, mon ami;
prenez garde  l'entranement d'une passion gnreuse... Hlas! si
vous contemplez d'un oeil moins prvenu la triste ralit, vous
n'en pourrez soutenir l'aspect, et vous reconnatrez qu'un blanc
ne saurait s'allier  une femme de couleur.

Je ne puis vous peindre le trouble que ces paroles jetaient dans
mon esprit. Quelle situation trange!  l'instant o Nelson me
parlait ainsi, je voyais prs de moi Marie, dont le teint
surpassait en blancheur les cygnes des grands lacs.

Alors je dis: -- Quelle est donc, chez un peuple exempt de
prjugs et de passions, l'origine de cette fausse opinion qui
note d'infamie des tres malheureux, et de cette haine impitoyable
qui poursuit toute une race d'hommes de gnration en gnration?

Nelson rflchit un instant; ensuite il s'engagea entre nous une
conversation, dont je puis vous rapporter exactement les termes;
elle a laiss dans ma mmoire des traces que le temps ne saurait
effacer.

NELSON.

La race noire est mprise en Amrique, parce que c'est une race
d'esclaves; elle est hae, parce qu'elle aspire  la libert.

Dans nos moeurs, comme dans nos lois, le ngre n'est pas un homme:
c'est une chose.

C'est une denre dans le commerce, suprieure aux autres
marchandises; un ngre vaut dix acres de terre en bonne culture.

Il n'existe pour l'esclave ni naissance, ni mariage, ni dcs.

L'enfant du ngre appartient au matre de celui-ci, comme les
fruits de la terre sont au propritaire du sol. Les amours de
l'esclave ne laissent pas plus de traces dans la socit civile
que ceux des plantes dans nos jardins; et, quand il meurt, on
songe seulement  le remplacer, comme on renouvelle un arbre
utile, que l'ge ou la tempte ont bris [31].

LUDOVIC.

Ainsi, vos lois interdisent aux ngres esclaves la pit filiale,
le sentiment paternel et la tendresse conjugale. Que leur reste-t-
il donc de commun avec l'homme?

NELSON.

Le principe une fois admis, toutes ces consquences en dcoulent:
l'enfant n dans l'esclavage ne connat de la famille que ce qu'en
savent les animaux; le sein maternel le nourrit comme la mamelle
d'une bte fauve allaite ses petits; les rapports touchants de la
mre  l'enfant, de l'enfant au pre, du frre  la soeur, n'ont
pour lui ni sens ni moralit; et il ne se marie point, parce
qu'tant la chose d'autrui, il ne peut se donner  personne.

LUDOVIC.

Mais comment la nation amricaine, claire et religieuse, ne
repousse-t-elle pas avec horreur une institution qui blesse les
lois de la nature, de la morale et de l'humanit? Tous les hommes
ne sont-ils pas gaux?

NELSON.

Nul peuple n'est plus attach que nous ne le sommes au principe de
l'galit; mais nous n'admettons point au partage de nos droits
une race infrieure  la ntre.

 ces mots, je vis la rougeur monter au front de Georges, et ses
lvres tremblantes prtes  laisser partir un cri d'indignation;
mais il fit un effort puissant, et contint sa colre.

Je rpondis  Nelson: -- On croit, aux tats-Unis, que les noirs
sont infrieurs aux blancs; est-ce parce que les blancs se
montrent, en gnral, plus intelligents que les ngres? Mais
comment comparer une espce d'hommes levs dans l'esclavage, et
qui se transmettent de gnration en gnration l'abrutissement et
la misre,  des peuples qui comptent quinze sicles de
civilisation non interrompue; chez lesquels l'ducation s'empare
de l'enfant au berceau, et dveloppe en lui toutes les facults
naturelles? Nous n'avons point, en Europe, les prjugs de
l'Amrique, et nous croyons que tous les hommes ne forment qu'une
mme famille, dont tous les membres sont gaux.

NELSON.

Sans doute, l'esclavage offense la morale et la loi de Dieu!
cependant, ne jugez pas trop svrement le peuple amricain: la
Grce eut ses ilotes; Rome, ses esclaves; le Moyen-ge, les serfs;
de nos jours, on a des ngres; et ces ngres, dont le cerveau est
naturellement troit, attachent peu de prix  la libert; pour la
plupart, l'affranchissement est un don funeste. Interrogez-les,
tous vous diront qu'esclaves ils taient plus heureux que libres.
Abandonns  leurs propres force, ils ne savent pas soutenir leur
existence: et il meurt dans nos villes moiti plus d'affranchis
que d'esclaves [32].

LUDOVIC.

Il est naturel que l'esclave qui, tout  coup, devient libre, ne
sache ni user ni jouir de l'indpendance. Pareil  l'homme dont on
aurait, ds l'ge le plus tendre, li tous les membres, et auquel
on dit subitement de marcher, il chancelle  chaque pas... La
libert est entre ses mains une arme funeste, dont il blesse tout
ce qui l'entoure; et, le plus souvent, il est lui-mme sa premire
victime. Mais faut-il en conclure que l'esclavage, une fois tabli
quelque part, doit tre respect? Non, sans doute. Seulement il
est juste de dire que la gnration qui reoit l'affranchissement
n'est point celle qui en jouit: le bienfait de la libert n'est
recueilli que par les gnrations suivantes... Je ne reconnatrai
jamais ces prtendues lois de la ncessit, qui tendent 
justifier l'oppression et la tyrannie.

NELSON.

Je pense ainsi que vous; cependant, ne croyez pas que les ngres
soient traits avec l'inhumanit dont on fait un reproche banal 
tous les possesseurs d'esclaves; la plupart sont mieux vtus,
mieux nourris et plus heureux que vos paysans libres d'Europe.

-- Arrtez! s'cria Georges avec violence (car en ce moment sa
colre devint plus forte que son respect filial); ce langage est
inique et cruel! Il est vrai que vous soignez vos ngres  l'gal
de vos btes de somme! mieux mme, parce qu'un ngre rapporte plus
au matre qu'un cheval ou un mulet... Quand vous frappez vos
ngres, je le sais, vous ne les tuez pas: un ngre vaut trois
cents dollars... Mais ne vantez point l'humanit des matres pour
leurs esclaves: mieux vaudrait la cruaut qui donne la mort, que
le calcul qui laisse une odieuse vie!... Il est vrai que, d'aprs
vos lois, un ngre n'est pas un homme: c'est un meuble, une
chose... Oui, mais vous verrez que c'est une chose pensante... une
chose qui agite et qui remue un poignard... Race infrieure!
dites-vous? Vous avez mesur le cerveau du ngre, et vous avez
dit: Il n'y a place dans cette tte troite que pour la douleur;
et vous l'avez condamn  souffrir toujours. Vous vous tes
tromps; vous n'avez pas mesur juste: il existe dans ce cerveau
de brute une case qui vous a chapp, et qui contient une facult
puissante, celle de la vengeance... d'une vengeance implacable,
horrible, mais intelligente... S'il vous hait, c'est qu'il a le
corps tout dchir de vos coups, et l'me toute meurtrie de vos
injustices... Est-il si stupide de vous dtester? Le plus fin
parmi les animaux chrit la main cruelle qui le frappe, et se
rjouit de sa servitude... Le plus stupide parmi les hommes, ce
ngre abruti, quand il est enchan comme une bte fauve, est
libre par la pense, et son me souffre aussi noblement que celle
du Dieu qui mourut pour la libert du monde. Il se soumet; mais il
a la conscience de l'oppression; son corps seul obit; son me se
rvolte. Il est rampant! oui... pendant deux sicles il rampe 
vos pieds... un jour il se lve, vous regarde en face et vous tue.
Vous le dites cruel! mais oubliez-vous qu'il a pass sa vie 
souffrir et  dtester! Il n'a qu'une pense: la vengeance, parce
qu'il n'a eu qu'un sentiment: la douleur.

Georges, en parlant, s'tait anim d'un feu presque surnaturel, et
son regard tincelait de haine et de colre.

-- Mon ami, reprit froidement Nelson, croyez-vous qu'il n'en cote
pas  mon coeur de juger comme je le fais une race  laquelle
votre mre ne fut pas trangre?

-- Ah! mon pre, s'cria Georges, avant d'tre poux, vous tiez
Amricain.

Alors Marie jetant sur son frre un regard suppliant: -- Georges,
lui dit-elle, pourquoi ces emportements?

Puis se tournant vers Nelson: -- Mon pre, vous avez raison; les
Amricaines sont suprieures aux femmes de couleur; elles aiment
avec leur raison: moi, je ne sais vous aimer qu'avec mon coeur.

Et, en prononant ces mots, elle se jeta dans ses bras, comme pour
y cacher la honte qui couvrait son visage.

Georges reprit: -- Ma soeur rougit de son origine africaine...
moi, j'en suis fier. Les hommes du Nord n'ont qu' s'enorgueillir
de leur gnie froid comme leur climat... nous devons, nous, au
soleil de nos pres des mes chaudes et des coeurs ardents.

Il se tut quelques instants; puis il ajouta avec un sourire amer:

-- Les Amricains sont un peuple libre et commerant... mais
qu'ils y prennent garde, il leur manquera bientt une branche
d'industrie; bientt ils perdront le privilge de vendre et
d'acheter des hommes: la terre d'Amrique ne doit pas longtemps
porter des esclaves.

NELSON.

Oui, je le reconnais avec joie, l'esclavage dcrot chaque jour;
et sa disparition entire sera l'oeuvre du temps.

GEORGES.

Et si les esclaves se fatiguaient d'attendre?

NELSON.

Malheur  eux! S'ils ont recours  la violence pour devenir
libres, ils ne le seront jamais; leur rvolte amnerait leur
destruction. Il est vrai que le nombre des noirs dans le Sud
surpassera bientt celui des blancs; mais tous les tats du Centre
et du Nord feraient cause commune avec les Amricains du Midi,
pour exterminer des esclaves rebelles... Tout appel  la force les
perdrait: qu'ils aient plus de foi dans les progrs de la raison.

Dj, dans le Nord, l'esclavage est aboli; et les tats
mridionaux entendent murmurer des mots de libert. Nagure, un
prompt supplice et touff la voix assez hardie pour rclamer
dans le Sud, l'indpendance des ngres; aujourd'hui, cette
question s'agite, en Virginie, au sein mme de la lgislature. Il
semble que, chaque anne, les ides de libert universelle
franchissent un degr de latitude; le vent du nord les pousse
imptueusement. En ce moment, elles traversent le Maryland: c'est
la Nouvelle-Angleterre, ma patrie, qui rpand dans toute l'Union
ses lumires, ses moeurs et sa civilisation.

LUDOVIC.

Il y a tant de puissance dans un principe de morale ternelle!

GEORGES.

Et surtout dans l'intrt... Savez-vous pourquoi les Amricains
sont tents d'abolir la servitude? c'est qu'ils commencent 
penser que l'esclavage nuit  l'industrie.

Ils voient pauvres les tats  esclaves, et riches ceux qui n'en
ont pas; et ils condamnent l'esclavage.

Ils se disent: L'ouvrier libre, travaillant pour lui, travaille
mieux que l'esclave; et il est plus profitable de payer un ouvrier
qui fait bien que de nourrir un esclave qui fait mal... Et ils
condamnent l'esclavage.

Ils se disent encore: Le travail est la source de la richesse;
mais la servitude dshonore le travail: les blancs seront oisifs,
tant qu'il y aura des esclaves; et ils condamnent l'esclavage.

Leur intrt est d'accord avec leur orgueil... L'mancipation des
noirs ne fait des hommes libres que de nom: le ngre affranchi ne
devient point pour les Amricains un rival dans le commerce ou
dans l'industrie. Il peut tre l'une de ces deux choses: mendiant
ou domestique; les autres carrires lui sont interdites par les
moeurs. Affranchir les ngres aux tats-Unis, c'est instituer une
classe infrieure... et quiconque est blanc de pure race
appartient  une classe privilgie... La couleur blanche est une
noblesse.

-- Ne croyez point, mon ami, dis-je en m'adressant  Georges, que
ces prjugs soient destins  vivre ternellement! Selon les lois
de la nature, la libert d'un homme ne peut appartenir  un autre
homme. Libert! mre du gnie et de la vertu, principe de tout
bien, source sacre de tous les enthousiasmes et de tous les
hrosmes, une race d'hommes serait-elle condamne  ne se
rchauffer jamais aux rayons de ta divine lumire! Voue pour
toujours  l'esclavage, elle ne connatrait ni les gloires du
commandement ni la moralit de l'obissance; incessamment courbe
sous les fers pesants de la servitude, elle n'aurait pas la force
d'lever ses bras vers le ciel; travaillant sans relche sous
l'oeil de ses tyrans, il lui serait interdit de contempler 
loisir le firmament si beau, si resplendissant de clarts, d'y
lancer sa pense, et de se livrer  ces admirations sublimes d'o
naissent l'inspiration pour l'esprit, l'lvation pour l'me, et
pour le coeur la posie.

Et, me tournant vers Nelson, je repris en ces termes:

-- La socit amricaine, qui porte la plaie de l'esclavage,
travaille-t-elle du moins  la gurir? et prpare-t-elle, pour
deux millions d'hommes, la transition de l'tat de servitude 
celui de libert?

NELSON.

Personne, hlas! n'est d'accord sur ce point. Les uns voudraient
qu'on affrancht d'un seul coup tous les ngres; d'autres, qu'on
dclart libres tous les enfants  natre des esclaves. Ceux-ci
disent: Avant d'accorder la libert aux noirs, il faut les
instruire; ceux-l rpondent: Il est dangereux d'instruire des
esclaves.

Ne sachant quel remde employer, on laisse le mal se gurir de
lui-mme. Les moeurs se modifient chaque jour; mais la lgislation
n'est pas change: la loi punit de la mme peine le matre qui
montre  crire  son esclave, et celui qui le tue; et le pauvre
ngre coupable d'avoir ouvert un livre encourt le chtiment du
fouet [33].

LUDOVIC.

Quelle cruaut! Je conois que vous n'affranchissiez pas
subitement tous les ngres; mais d'o vient que vous fltrissez de
tant de mpris ceux  qui vous avez donn la libert?

NELSON.

Le noir qui n'est plus esclave le fut, et, s'il est libre, on sait
que son pre ne l'tait pas.

LUDOVIC.

Je concevrais encore la rprobation qui frappe le ngre et le
multre, mme aprs leur affranchissement, parce que leur couleur
rappelle incessamment leur servitude; mais ce que je ne puis
comprendre, c'est que la mme fltrissure s'attache aux gens de
couleur devenus blancs, et dont tout le crime est de compter un
noir ou un multre parmi leurs aeux.

NELSON.

Cette rigueur de l'opinion publique est injuste sans doute; mais
elle tient  la dignit mme du peuple amricain... Plac en face
de deux races diffrentes de la sienne, les Indiens et les ngres,
l'Amricain ne s'est ml ni aux uns ni aux autres. Il a conserv
pur le sang de ses pres. Pour prvenir tout contact avec ces
nations, il fallait les fltrir dans l'opinion. La fltrissure
reste  la race, lorsque la couleur n'existe plus.

LUDOVIC.

Dans l'tat prsent de vos moeurs et de vos lois, vous ne
connaissez point de noblesse hrditaire?

NELSON.

Non sans doute. La raison repousse toute distinction qui serait
accorde  la naissance, et non au mrite personnel.

LUDOVIC.

Si vos moeurs n'admettent point la transmission des honneurs par
le sang, pourquoi donc consacrent-elles l'hrdit de l'infamie?
On ne nat point noble, mais on nat infme! Ce sont, il faut
l'avouer, d'odieux prjugs!

Mais enfin, un blanc pourrait, si telle tait sa volont, se
marier  une femme de couleur libre?

NELSON.

Non, mon ami, vous vous trompez.

LUDOVIC.

Quelle puissance l'en empcherait?

NELSON.

La loi... Elle contient une dfense expresse et dclare nul un
pareil mariage.

LUDOVIC.

Ah! quelle odieuse loi! Cette loi, je la braverai.

NELSON.

Il est un obstacle plus grave que la loi mme: ce sont les moeurs.
Vous ignorez quelle est, dans la socit amricaine, la condition
des femmes de couleur.

Apprenez (je rougis de le dire, parce que c'est une grande honte
pour mon pays) que, dans toute la Louisiane, la plus haute
condition des femmes de couleur libres, c'est d'tre prostitues
aux blancs.

La Nouvelle-Orlans est, en grande partie, peuple d'Amricains
venus du Nord pour s'enrichir, et qui s'en vont ds que leur
fortune est faite. Il est rare que ces habitants de passage se
marient; voici l'obstacle qui les en empche:

Chaque anne, pendant l't, la Nouvelle-Orlans est ravage par
la fivre jaune.  cette poque, tous ceux auxquels un dplacement
est possible, quittent la ville, remontent le Mississipi et
l'Ohio, et vont chercher, dans les tats du centre ou du Nord, 
Philadelphie ou  Boston, un climat plus salubre. Quand la saison
des grandes chaleurs est passe, ils reviennent dans le Sud, et
reprennent place  leur comptoir. Ces migrations annuelles n'ont
rien qui gne un clibataire; mais elles seraient incommodes pour
une famille entire. L'Amricain vite tout embarras en se passant
d'pouse, et en prenant une compagne illgitime; il choisit
toujours celle-ci parmi les femmes de couleur libres; il lui donne
une espce de dot; la jeune fille se trouve honore d'une union
qui la rapproche d'un blanc; elle sait qu'elle ne peut l'pouser;
c'est beaucoup  ses yeux que d'en tre aime... Elle aurait pu,
d'aprs nos lois, se marier  un multre; mais une telle alliance
ne l'et point sortie de sa classe. Le multre n'aurait d'ailleurs
pour elle aucune puissance de protection; en pousant l'homme de
couleur, elle perptuerait sa dgradation; elle se relve en se
prostituant au blanc. Toutes les jeunes filles de couleur sont
leves dans ces prjugs, et ds l'ge le plus tendre, leurs
parents les faonnent  la corruption. Il y a des bals publics o
l'on n'admet que des hommes blancs et des femmes de couleur; les
maris et les frres de celles-ci n'y sont pas reus; les mres ont
coutume d'y venir elles-mmes; elles sont tmoins des hommages
adresss  leurs filles, les encouragent et s'en rjouissent.
Quand un Amricain tombe pris d'une fille, c'est  sa mre qu'il
la demande; celle-ci marchande de son mieux, et se montre plus ou
moins exigeante pour le prix, selon que sa fille est plus ou moins
novice. Tout cela se passe sans mystre; ces unions monstrueuses
n'ont pas mme la pudeur du vice qui se cache par honte, comme la
vertu par modestie; elles se montrent sans dguisement  tous les
yeux, sans qu'aucune infamie ni blme s'attachent aux hommes qui
les ont formes. Quand l'Amricain du Nord a fait sa fortune, il a
atteint son but... Un jour il quitte la Nouvelle-Orlans, et n'y
revient jamais... Ses enfants, celle qui, pendant dix ans, vcut
comme sa femme, ne sont plus rien pour lui. Alors la fille de
couleur se vend  un autre. Tel est le sort des femmes de race
africaine  la Louisiane.

-- En disant ces mois, Nelson laissa chapper un soupir. On voyait
qu'il s'tait impos une pnible contrainte, et que le sentiment
d'un devoir  remplir avait seul soutenu sa voix.

Plong dans une sombre rverie, Georges semblait ne prter  ce
rcit aucune attention... Marie donnait, dans sa douleur profonde,
un spectacle digne de piti. Telle on voit, durant l'orage, une
tendre fleur incliner sa tte; faible, mais pliante, elle marque,
en se courbant, les coups de la tempte... et, quand l'ouragan est
loin d'elle, abattue et languissante, elle ne relve point sa tige
fltrie.

Ainsi, pendant que parlait Nelson, Marie, faible femme, roseau
dvou aux orages du coeur, tait agite de mille secousses;
chaque rvlation lui portait un coup funeste; un instinct de
pudeur lui dcouvrait le sens des paroles qu'elle avait entendues;
elle sentait son humiliation sans la comprendre; et, avec
l'innocence dans le coeur, elle portait sur son front la rougeur
d'une coupable.

Pour moi, ne pouvant rsister  l'motion de cette scne, je
m'criai: -- Vos moeurs et vos lois me font horreur; je ne m'y
soumettrai jamais... Ah! si Marie ne craint point de se lier  ma
destine, nous quitterons ensemble ce pays de prjugs odieux;
nous fuirons des contres de servitude et de tnbres, et nous
irons vers cette terre de lumires et de libert, vers cette
Nouvelle-Angleterre qui s'avance d'un pas si ferme et si rapide
dans la voie de la civilisation!

-- Hlas! mon ami! rpliqua Nelson, les prjugs contre la
population de couleur sont, il est vrai, moins puissants  Boston
qu' la Nouvelle-Orlans; mais nulle part ils ne sont amortis.

-- Eh bien! rpondis-je aussitt, ces prjugs, je les dteste et
je saurai les braver! c'est une lchet infme que de s'loigner
des malheureux dont l'infortune n'est point mrite!...

En ce moment Marie parut sortir de son abattement; sa paupire
affaisse se releva; alors, d'une voix qui trahissait une motion
profonde: -- D'o vient, me dit-elle, que vous nous plaignez,
aprs ce que vous avez entendu? La piti des hommes s'attache aux
maux passagers; mais un malheur qui, comme le ntre, ne doit point
finir, fatigue et dcourage les coeurs les plus compatissants...

Mon ami, ajouta-t-elle avec un accent presque solennel, vous ne
comprenez rien  mon sort ici-bas; parce que mon coeur sait aimer,
vous croyez que je suis une fille digne d'amour; parce que vous me
voyez un front blanc, vous pensez que je suis pure... mais non...
mon sang renferme une souillure qui me rend indigne d'estime et
d'affection... Oui! ma naissance m'a voue au mpris des
hommes!... Sans doute cet arrt de la destine est mrit,... Les
dcrets de Dieu quelquefois cruels, sont toujours justes!...

Puis, me trouvant inbranlable dans mes sentiments: -- Vous ne
savez pas, me dit-elle, que vous vous dshonorez en me parlant? Si
l'on vous voyait prs de moi dans un lieu public, on dirait: Cet
homme perd toute biensance; il accompagne une femme de couleur.

Hlas! Ludovic, contemplez sans passion la triste ralit:
associer votre vie  une pauvre crature telle que moi, c'est
embrasser une condition pire que la mort.

N'en doutez pas, ajouta-t-elle d'une voix inspire, c'est Dieu
lui-mme qui a spar les ngres des blancs... Cette sparation se
retrouve partout: dans les hpitaux o l'humanit souffre, dans
les glises o elle prie, dans les prisons o elle se repent, dans
le cimetire o elle dort de l'ternel sommeil.

-- Eh quoi! m'criai-je, mme au jour de la mort?...

-- Oui, reprit-elle avec un accent grave et mlancolique; quand je
mourrai, les hommes se souviendront que, cent ans auparavant, un
multre exista dans ma famille; et si mon corps est port dans la
terre destine aux spultures, on le repoussera de peur qu'il ne
souille de son contact les ossements d'une race privilgie...
Hlas! mon ami, nos dpouilles mortelles ne se mleront point sur
la terre; n'est-ce pas le signe que nos mes ne seront point unies
dans le ciel?...

-- Cesse, m'criai-je,  ma bien-aime, cesse, je t'en conjure, un
langage qui dchire mon coeur... Pourquoi ta honte? pourquoi tes
larmes?

La honte est aux mchants qui font gmir l'innocence! Et, si tu
m'aimes, la source de tes pleurs sera bientt tarie, laisse  mon
amour le soin de te protger... Tu crains pour moi l'infamie!...
Marie, tu ne sais pas combien je m'enorgueillis de toi! Tu ne
comprends pas comme je serai fier de me montrer en tous lieux,
par de ton amour, de ta beaut, de ton infortune! Ah! qu'ils me
jettent an visage une parole de mpris, ces nobles marchands aux
armoiries brillantes, au sang pur et sans mlange! comme je
jouirai de leur insolence! En Europe, que ferais-je pour toi,
Marie? l on tomberait  tes genoux, ange de grce et de bont;
chacun s'approcherait pour tre bni de ton sourire, fille chaste
et pure; quel homme n'envierait la gloire de protger ton
innocence et ta faiblesse? Ici l'on te repousse, on te
dshonore... Ah! que je vous rends grces, Amricains insensibles
et froids, de vos mpris et de vos injustices! Par vous, celle que
j'aime est abaisse... mais vous la verrez relever sa belle tte!
vous lui rendrez foi et hommage, nobles seigneurs de comptoir...
vos fronts basans de race blanche s'inclineront devant la blanche
fille de couleur... je vous la ferai respecter! Marie sera la
premire parmi vos femmes!...

En prononant ces mots, je me prosternai aux pieds de Marie, comme
pour indiquer le culte dont je jugeais digne mon idole... La fille
de Nelson pleurait de bonheur; elle prit mes mains dans ses deux
mains, y laissa tomber quelques pleurs et posa sur moi sa tte, me
montrant par ce signe qu'elle acceptait mon appui. Ces larmes de
la faible femme tombes sur l'homme fort signifiaient sans doute
que toute ma puissance ne nous prserverait pas des orages!

Cependant Georges, dont l'motion tait extrme, se jeta dans mes
bras; il me serrait troitement contre sa poitrine, seul langage
que trouvt son coeur.

Nelson, impassible, conservant son attitude calme et froide au
milieu des passions violentes qui nous agitaient, ressemblait 
ces vieilles ruines du rivage de l'Ocan qu'on voit immobiles sur
la pointe d'un roc, tandis que tout croule autour d'elles, et qui
demeurent debout au mpris de l'ouragan dchan sur leur tte et
des flots en fureur mugissant  leurs pieds. Nos passions ne
l'avaient point mu, et aucune de nos paroles ne l'avait irrit.

-- Mon ami, me dit-il aprs un peu de silence, votre coeur
gnreux vous gare. Ma raison viendra au secours de la vtre;
vous ne savez pas quelle tche on entreprend quand on veut
combattre les prjugs de tout un peuple et demeurer dans une
socit dont on heurte chaque jour les opinions et les sentiments!
Non, je ne consentirai point  votre union avec ma fille.
Cependant je ne repousse pas  jamais vos voeux. Parcourez
l'Amrique; voyez le monde dans lequel vous prtendez vivre;
tudiez ses passions et ses prjugs; mesurez la force de l'ennemi
que vous bravez; et lorsque vous connatrez le sort de la
population noire dans les pays d'esclaves et dans les tats mme
o l'esclavage est aboli, alors vous pourrez prendre une
rsolution claire. Je ne crois pas, je vous l'avoue, qu'il
appartienne  une force humaine de rsister aux impressions que
vous allez recevoir. Mais si l'aspect d'une misre affreuse
n'effraie point votre courage et ne rebute point votre coeur,
croyez-vous que j'hsite  accepter pour ma chre Marie l'appui
gnreux que vous viendrez lui prsenter?

La rponse ferme de Nelson, dont l'accent annonait une volont
dtermine, me consterna...

-- J'exige, ajouta-t-il, que vous passiez au moins six mois dans
l'observation des moeurs de ce pays... Ce temps d'preuve vous
suffira sans doute.

Dans l'impatience de mon amour, je dis  Nelson: Nous sommes
malheureux aux tats-Unis; vos enfants, par leur naissance; vous
et moi, par l'infortune de vos enfants. Quittons ce pays, allons
en France. L, nous ne trouverons point de prjugs contre les
familles de couleur.

Je fus surpris de voir qu' ces mots Georges ne donnait aucune
marque d'assentiment; car l'avis que j'ouvrais me semblait devoir
lui sourire; cependant il resta silencieux et rveur.

-- Vous hsitez? lui dis-je.

-- Non, rpondit Georges, non... je n'hsite pas... Jamais je ne
quitterai l'Amrique.

Nelson donna un signe d'approbation et Marie fit entendre un
soupir.

-- Je suis opprim dans ce pays, reprit Georges; mais l'Amrique
est ma patrie! N'est-on bon citoyen qu' la condition d'tre
heureux?... De puissants liens m'y retiennent; le plus grand
nombre y est enchan par des intrts, moi j'y suis attach par
des devoirs... Il n'est pas gnreux de fuir la perscution!...
Ah! si j'tais seul infortun! peut-tre je fuirais... mais mon
sort est celui de toute une race d'hommes... Quelle lchet de se
retirer de la misre commune pour aller chercher seul une heureuse
vie!... Et puis... le devoir n'est pas l'unique lien qui m'y
enchane; j'y puis jouir encore de quelque bonheur. Notre
abaissement ne sera pas ternel. Peut-tre serons-nous forcs de
conqurir par la force l'galit qu'on nous refuse... Quel beau
jour que celui d'une juste vengeance! Non, non... je ne fuirai
point l'Amrique. Mais, Ludovic, ajouta-t-il, si vous devez rendre
heureuse en France ma soeur, ma chre Marie, ah! partez!...
malgr...

Il n'acheva pas; une larme tomba de ses yeux.

-- Ah! jamais, mon frre, je ne me sparerai de toi, s'cria Marie
avec tendresse.

Pendant ce temps, Nelson rflchissait; Dieu nous prserve, me
dit-il enfin, de suivre votre conseil! Je sais quelle est en
France la corruption des moeurs; et si ma fille est docile  ma
voix, jamais elle ne respirera l'air infect de ces socits
maudites, dans lesquelles la morale est sans cesse outrage, o la
fidlit conjugale est un ridicule, et le vice le plus odieux une
faiblesse excusable.

Je fis observer  Nelson que les moeurs des femmes, en France,
n'taient plus aujourd'hui ce qu'elles avaient t dans le dernier
sicle [34]. Mais, tandis que je parlais, il murmurait sourdement
ces mots: -- La France! terre d'impit! terre de maldiction!

-- Pour moi, reprit-il gravement, je ne quitterai point mon pays.
Les Amricains des tats-Unis sont un grand peuple... Mes pres
ont abandonn l'Europe qui les perscutait... Je ne remonterai
point vers la source de leur infortune...

Alors je suppliai de nouveau Nelson de me faire grce d'un temps
d'preuve inutile; mais ma prire fut vaine.



Chapitre IX
L'preuve -- 1 --

Nelson fut inflexible dans son sentiment, Je ne pouvais approuver
ses craintes; cependant il me fallut obir  sa volont. Je me
consolais en pensant que cet obstacle n'tait qu'un ajournement de
mon bonheur... N'tais-je pas sr du coeur de Marie? et Nelson me
promettait qu' mon retour, si mes intentions n'taient pas
changes, il cesserait de les combattre.

Avant de quitter Marie, je lui donnai mille assurances d'amour.
Elle m'coutait triste et silencieuse; enfin, d'une voix
attendrie: -- Je ne veux point, me dit-elle, par des serments
justifier les vtres. Pour vous rester fidle, il ne me faudra ni
sacrifices ni efforts,  moi que personne ne peut aimer; mais
vous, ami gnreux, vous ne pouvez engager l'avenir et vous
charger, en entrant dans la vie, d'un fardeau qui vous craserait
au premier pas. Ses larmes achevrent de me rpondre. Au jour
marqu pour mon dpart, comme j'allais prendre dans la baie de
Baltimore le bateau  vapeur qui devait me conduire  New York,
et, au moment o le canot d'embarcation commenait  s'loigner de
terre, Marie, dont j'avais reu les adieux, me fit un signe du
rivage, et levant ses mains vers moi: -- Ludovic, s'cria-t-elle,
vos serments! vous ne pourrez les tenir!... je vous en dlie... Je
fis un mouvement vers elle; mais l'absence tait commence. Je
jetai une parole aux vents; dj j'tais trop loin pour tre
entendu. Avec quelle rapidit cette sparation devint complte!
comme l'intervalle entre nous s'agrandit vite! D'abord la distance
que l'oeil mesure sans peine; puis l'horizon lointain qui se
drobe  la vue; et tout  coup le vide immense, sans bornes, dans
lequel on s'agite, entre le ciel et la mer! Ainsi, un moment
insensible spare l'existence qui touche  la terre de la vie qui
se perd dans l'espace!...

Lorsque, de deux amis qui se sparent, l'un s'loigne sur mer, le
moins  plaindre est celui qui, du rivage, suit des yeux le
vaisseau qui part; aprs qu'il ne distingue plus personne sur le
navire, il regarde longtemps encore; sa douleur est comme en
suspens, et, tant qu'il aperoit la pointe d'un mt, l'ombre d'une
voile, il tient par quelque chose  l'tre chri qui va
disparatre. Un moment vient o le vaisseau se rduit aux
proportions d'un atome imperceptible, jusqu' ce qu'enfin il
chappe aux regards et se confonde dans l'horizon avec le ciel et
les flots. Alors il se fait dans le coeur un affreux brisement:
c'est la sombre nuit succdant  la dernire lueur d'une clart
mourante; c'est le signal du dsespoir pour l'me qui sentait
venir son infortune.

Cependant, celui que la voile entrane est encore plus malheureux:
la vapeur, les vents, tout conspire contre lui;  peine quelques
instants sont-ils couls que cette terre, sur laquelle il cherche
un ami, n'offre plus  ses regards qu'un point obscur; rien ne s'y
distingue, rien ne s'en dtache. Une petite barque ressort  toits
les yeux sur l'immense Ocan; et tout est confusion sur une terre
lointaine; difices, forts, habitants, tout s'y fond dans une
seule teinte qui ne forme qu'une ombre... Ainsi, l'ami que vous
laissez sur le rivage vous chappe subitement; vous cessez tout 
coup de le toucher, de l'entendre, de le voir; toutes les douleurs
de l'absence vous saisissent  la fois.

Mon chagrin fut profond... L'aspect de l'Ocan vint ajouter encore
 la tristesse de mon me. Rien, hlas! ne ressemble plus aux
jours de la vie que les mouvements d'un vaisseau; la plupart sont
modrs: c'est l'image de la vie commune, place entre le calme et
la tempte. Le vaisseau va jusqu' ce qu'il s'use ou se brise; un
autre prend sa place pour recommencer les mmes courses  travers
les mmes prils: ainsi font les hommes sur la terre. Pareil 
l'Ocan, le monde seul ne change point et demeure avec ses
cueils, ses orages et ses abmes.

En rappelant le souvenir de mes dernires annes, j'y trouvai un
tel enchanement de malheurs, qu'il me sembla que ma vie tait
engage  l'infortune... j'accusai ma destine, et, comme l'amour
de Marie me restait assez puissant pour lutter seul contre toutes
mes peines, je m'efforai de me ravir  moi-mme cette dernire
consolation, et mon esprit fut ingnieux  forger des soupons et
des dfiances qui n'taient pas dans mon coeur. Je savais que la
lgret est le dfaut de toutes les femmes; parmi celles qui sont
constantes, la plupart ne le sont que par faiblesse: on peut, en
restant prs d'elles, perdre leur amour; mais n'est-ce pas le seul
moyen de conserver leur foi? J'ai toujours cru que les hommes ont
des affections plus profondes; les femmes, des passions plus
vives: les premiers aiment mieux de loin; les femmes, de prs:
l'homme a plus d'imagination, et l'imagination va toujours au-del
du rel; la femme, plus de sensibilit, et la sensibilit se
nourrit d'excitations instantanes. J'avais vu Marie tout en
larmes  mon dpart... mais son amour serait-il puissant contre
l'absence? Moi, j'avais t courageux devant elle, et loin de sa
vue je pleurais.

Alors commena pour moi une vie de misre profonde, et presque de
honte; car je sentis dfaillir mon courage. La douleur d'tre
spar de celle que j'aimais abattait mon me; et je me trouvai en
face de malheurs qui dpassaient tout ce que mon imagination avait
pu prvoir. Mais  quoi bon vous affliger de l'histoire de mes
maux?

Ici Ludovic s'arrta; sa physionomie prit un aspect plus sombre,
son regard devint fixe, et ses lvres immobiles demeuraient en
suspens, comme si elles se refusaient  un douloureux aveu.

-- De grce, s'cria le voyageur, continuez un rcit qui
m'instruit et me touche. Je suis avide de connatre votre
destine... Parlez, je vous en supplie.

-- Je ne vous ai pas dit la moiti de mes malheurs; et quel
intrt...

L'intrt le plus vif, rpliqua le voyageur, me rend attentif 
vos paroles. Vous me racontez vos peines; ce sont elles qui me
captivent. Je n'ai jamais recherch ni les joies ni les flicits
du monde; mais je me suis toujours senti attir par l'infortune.
Le bonheur des hommes est si ml d'orgueil et d'gosme, qu'il
m'ennuie et me dgote, mais il me reste dans l'me une longue et
douce impression quand j'ai pleur avec des malheureux.

-- Hlas! reprit Ludovic aprs une courte pause, voici l'poque de
ma vie dont le souvenir est le plus amer; c'est le temps o j'ai
senti chanceler dans mon coeur les serments qui m'unissaient  mon
amie... Aujourd'hui, je rougis de ma faiblesse. Mon Dieu! par
quels malheurs il m'a fallu passer pour arriver  cette criminelle
hsitation!

J'avais, dans toute la sincrit de mon coeur, jur  Marie que je
l'aimerais toujours. L'obstacle qu'on opposait  mon amour,
quelque grave qu'on le reprsentt  mes yeux, me semblait puril
et mprisable. Que m'importait un prjug social, quand j'avais
pour moi le coeur de Marie? Mais lorsque, rentr dans le monde, et
sujet  ses froissements, je me trouvai en face de ce prjug
puissant, inflexible, rpandu dans toutes les classes, accept par
tout le monde, dominant la socit amricaine, sans qu'aucune voix
s'lve pour le combattre; crasant ses victimes sans rserve,
sans piti, sans remords; lorsque je vis, dans les tats libres de
l'Union, la population noire couverte d'un opprobre pire peut-tre
que l'esclavage; toutes les personnes de couleur fltries par le
mpris public, abreuves d'outrages, encore plus dgrades par la
honte que par la misre: alors je sentis s'lever en moi de
terribles combats... Tantt saisi d'indignation et d'horreur, je
me croyais assez fort pour lutter seul contre tous; mon orgueil se
plaisait  rencontrer pour adversaire tout un peuple, le monde
entier!... mais, aprs ces nobles lans, je retombais en prsence
de mille ralits dcourageantes, et je me demandais quel serait
mon sort; quel serait celui de Marie elle-mme, au sein de tant
d'amertume et d'ignominie! j'hsitai: ce fut l mon crime...
Cependant mon coeur n'tait point dupe des sophismes de ma raison.
Marie, me disais-je, serait malheureuse quand nous serions unis;
mais ne le serait-elle pas davantage si notre union ne se formait
jamais? Cesserait-elle d'tre une pauvre femme de couleur, parce
que je lui aurais manqu de foi! Le monde ne l'accablerait-il plus
de son mpris, parce qu'elle aurait perdu l'appui du seul tre
capable de la faire respecter?

Je portai mes incertitudes et mes angoisses de ville en ville, 
New York,  Boston,  Philadelphie...

Ici le voyageur interrompit son hte; car il avait cess de
comprendre le sens de son langage.

-- Tout  l'heure, lui dit-il, vous me racontiez le sort de la
race noire dans les tats du Sud, et je dplorais avec vous la
triste condition des esclaves; mais, en quittant Baltimore, vous
tes all dans les autres villes de l'Union o l'esclavage est
aboli. L un spectacle diffrent a d s'offrir  vos yeux. Je sais
bien que, mme dans les tats du Nord, le prjug qui s'attache 
la couleur des hommes n'est pas entirement ananti; mais je le
croyais prs de s'teindre...

-- Dtrompez-vous, rpliqua Ludovic avec vivacit; ce prjug y a
conserv toute sa puissance. Il faut sur ce point distinguer les
moeurs des lois.

D'aprs la loi le ngre est en tous points l'gal du blanc; il a
les mmes droits civils et politiques; il peut tre prsident des
tats-Unis; mais, en fait, l'exercice de tous ces droits lui est
refus, et c'est  peine s'il peut saisir une position sociale
suprieure  la domesticit.

Dans ces tats de prtendue libert, le ngre n'est plus esclave;
mais il n'a de l'homme libre que le nom.

Je ne sais si sa condition nouvelle n'est pas pire que la
servitude: esclave, il n'avait point de rang dans la socit
humaine; maintenant il compte parmi les hommes, mais c'est pour en
tre le dernier.

Il n'est pas rare, dans le Sud, de voir les blancs bienveillants
envers les ngres. Comme la distance qui les spare est immense et
non conteste, les Amricains libres ne craignent pas, en
s'approchant de l'esclave, de l'lever  leur niveau ou de
descendre au sien.

Dans le Nord, au contraire, o l'galit est proclame, les blancs
se tiennent loigns des ngres, pour n'tre pas confondus avec
ceux-ci; ils les fuient avec une sorte d'horreur, et les
repoussent impitoyablement afin de protester contre une
assimilation qui les humilie, et de maintenir dans les moeurs la
distinction qui n'est plus dans les lois.

Peut-tre aussi l'oppression qui pse sur toute une race d'hommes
parat-elle plus odieuse et plus rvoltante,  mesure que le pays
o elle se rencontre est rgi par des institutions plus libres.

L'Orient nous offre des pays barbares, o le caprice d'un tyran se
joue de la vie des hommes, o la puissance publique s'annonce par
des spoliations, et la soumission des sujets par des bassesses, o
la force tient lieu de loi, le bon plaisir de justice, l'intrt
de morale, et la misre universelle de consolation. L, chacun
subit la vie comme un destin: oppresseur ou opprim, eunuque ou
sultan, victime ou bourreau. Nulle part le mal, nulle part le
bien; il n'y a que d'heureuses fortunes et des sorts malheureux:
le crime et la vertu sont des fatalits.

M'tonnerai-je de trouver dans ces contres funestes des millions
d'hommes vous  l'esclavage? Non;  peine remarquerai-je cet
outrage  la morale dans une socit fonde sur le mpris de
toutes les lois de la nature et de l'humanit; l, chaque vice
social est un principe, et non un abus; il est ncessaire 
l'harmonie du tout.

J'prouve une autre impression quand, chez un peuple libre, je
rencontre des esclaves; lorsqu'au sein d'une socit civilise et
religieuse, je vois une classe de personnes pour laquelle cette
socit s'est fait des lois et des moeurs  part; pour les uns une
lgislation douce, un code sanguinaire pour les autres; d'un ct,
la souverainet des lois; de l'autre, l'arbitraire; pour les
blancs, la thorie de l'galit; pour les noirs, le systme de la
servitude... deux morales contraires: l'une, au service de la
libert; l'autre,  l'usage de l'oppression; deux sortes de moeurs
publiques: celles-ci douces, humaines, librales; celles-l
cruelles, barbares, tyranniques.

Ici le vice me choque davantage, parce qu'il est en relief sur des
vertus... mais ce fond de lumire, qui rend l'ombre plus
saillante, la rend aussi plus importune  ma vue...

Les tyrans sont peut-tre de bonne foi quand ils disent qu'on ne
saurait gouverner les hommes sans des lois iniques et cruelles;
ils n'en savent pas d'autres; et ce langage peut tre cru des
peuples qui n'ont jamais connu que la tyrannie.

Mais une pareille excuse n'appartient point  une nation qui est
en possession d'institutions libres; elle sait que l'esclavage est
mauvais parce qu'elle jouit de la libert; elle doit dtester
l'injustice et la perscution, puisqu'elle pratique chaque jour
l'quit, la charit, la tolrance...

Dans un pays barbare, en prsence des plus grandes misres, on n'a
dans le coeur qu'une haine, c'est contre le despote.  lui seul la
puissance; par lui tous les maux; contre lui toutes les
imprcations.

Mais, dans un pays d'galit, tous les citoyens rpondent des
injustices sociales, chacun d'eux en est complice. Il n'existe pas
en Amrique un blanc qui ne soit barbare, inique, perscuteur
envers la race noire.

En Turquie, dans la plus affreuse dtresse, il n'y a qu'un
despote; aux tats-Unis, il y a pour chaque fait de tyrannie dix
millions de tyrans.

Ces rflexions se prsentaient sans cesse  mon esprit, et je
sentais se dvelopper dans mon me le germe d'une haine profonde
contre tous les Amricains; car enfin l'infortune de Marie tait
l'oeuvre de leurs lois barbares et de leurs odieux prjugs;
chacun d'eux tait  mes yeux un ennemi.

Je voyais bien des tentatives faites par quelques hommes gnreux
pour remdier au mal; mais ce mal est de ceux qui ne se gurissent
que par les sicles.

Dans une socit o tout le monde souffre une gale misre, il se
forme un sentiment gnral qui pousse  la rvolte, et quelquefois
la libert sort de l'excs mme de l'oppression.

Mais dans un pays o une fraction seulement de la socit est
opprime, pendant que tout le reste est  l'aise, on voit la
majorit arranger ses existences heureuses en regard des misres
du petit nombre; tout se trouve dans l'ordre et sagement rgl:
bien-tre d'un ct, abjection et souffrance de l'autre.
L'infortun peut se faire entendre, mais non se faire craindre, et
le mal, quelque rvoltant qu'il soit, ne se gurit point par son
extrmit, parce qu'il grandit sans s'tendre.

Le malheur des noirs opprims par la socit amricaine ne peut se
comparer  celui d'aucune des classes souffrantes que prsentent
les autres peuples. Il y a partout de l'hostilit entre les riches
et les proltaires; cependant ces deux classes ne sont spares
par aucune barrire infranchissable: le pauvre devient riche; le
riche, pauvre; c'en est assez pour temprer l'oppression de l'un
par l'autre. Mais quand l'Amricain crase de son mpris la
population noire, il sait bien qu'il n'aura jamais  redouter le
sort rserv au ngre.

J'tais sans cesse tmoin de quelque triste vnement qui me
rvlait la haine profonde des Amricains contre les noirs.

Un jour,  New York, j'assistais  une sance de la cour des
sessions. Sur le banc des accuss tait assis un jeune multre,
auquel un Amricain reprochait des actes de violence. Un blanc
frapp par un homme de couleur! quelle horreur! quelle infamie!
s'criait-on de toutes parts. Le public, les jurs eux-mmes,
taient indigns contre le prvenu, avant de savoir s'il tait
coupable. Je ne saurais vous dire l'impression pnible que me fit
prouver le dbat... Chaque fois que le pauvre multre voulait
parler, sa voix tait touffe, soit par l'autorit du juge, soit
par les murmures de la foule. Tous les tmoins l'accablrent; les
plus favorables furent ceux qui ne dirent rien contre lui. Les
amis du plaignant avaient bonne mmoire; ceux dont le multre
invoquait les souvenirs ne se rappelaient rien. Il fut condamn
sans dlibration... Un frmissement de joie s'leva de la foule:
murmure mille fois plus cruel au coeur du malheureux que la
sentence du magistrat: car le juge est pay pour faire sa tche,
tandis que la haine du peuple est gratuite. Peut-tre est-il
coupable; mais innocent, n'et-il pas eu le mme sort?

Cependant la loi de l'tat de New York ne reconnat que des hommes
libres, tous gaux entre eux! Qu'est-ce donc qu'un principe crit
dans les lois quand il est dmenti par les moeurs? Hlas! la
justice que trouve en Amrique l'homme de couleur est comme celle
que rencontre chez nous, aprs la guerre civile, le parti vaincu
chez le vainqueur.

Les ngres gaux des blancs!... quel mensonge! Je voyais dans
l'enceinte mme de la cour des sessions les Amricains spars des
noirs: pour les premiers, une place de distinction dans
l'audience; au fond de la salle, le public ngre parqu dans une
troite galerie. Pourquoi donc cette barrire place entre les uns
et les autres, comme pour s'opposer  leur fusion?

Il existe  Philadelphie une maison de refuge o sont envoys les
jeunes gens et les jeunes filles qui ont commis quelque dlit
tenant le milieu entre la faute et le crime: l'influence de la
famille n'est plus assez puissante sur eux: le chtiment de la
prison serait trop rigoureux; la maison de refuge, plus svre que
l'une, moins cruelle que l'autre, convient  ces dlinquants
prcoces, mais non endurcis. Un jour, en visitant cet
tablissement, je fus surpris de n'y pas voir un seul enfant de
race noire. J'en demandai la cause au directeur, qui me dit: Ce
serait dgrader les enfants blancs que de leur associer des tres
vous au mpris public.

Une autre fois, je tmoignai mon tonnement de ce que les enfants
des ngres taient exclus des coles publiques tablies pour les
blancs; on me fit observer qu'aucun Amricain ne voudrait envoyer
son enfant dans une cole o il se trouverait un seul noir.

Alors je me rappelai ces paroles prononces par Marie dans son
dsespoir;

La sparation des blancs et des ngres se retrouve partout: dans
les glises, o l'humanit prie; dans les hpitaux, o elle
souffre; dans les prisons, o elle se repent; dans le cimetire,
o elle dort de l'ternel sommeil.

Tout tait vrai dans ce tableau, que j'avais regard comme une
exagration de la douleur.

Les hospices, ainsi que les geles, renferment des quartiers
distincts, o les malades et les criminels sont classs selon leur
couleur; partout les blancs sont l'objet de soins et
d'adoucissements que n'obtiennent point les pauvres ngres.

J'ai vu aussi dans chaque ville deux cimetires spars l'un pour
les blancs, l'autre pour les gens de couleur. trange phnomne de
la vanit humaine! Quand il ne reste plus des hommes que poussire
et corruption, leur orgueil ne se rsout point  mourir, et trouve
encore sa vie dans le nant des tombeaux!...

Cependant, si l'ambition de l'homme survit, sa puissance expire au
spulcre. Quelle que soit la distance qui spare les squelettes
privilgis des ossements d'une race infrieure, tous ces restes
misrables sont bientt empreints de la teinte uniforme que donne
la terre  ses htes; la mme surface les recouvre, pesante ou
lgre; des vers pareils leur dvorent le coeur; le mme oubli
ronge leur mmoire.

Mais ce qui me jeta dans un long tonnement, ce fut de trouver
cette sparation des blancs et des ngres dans les difices
religieux. Qui le croirait? des rangs et des privilges dans les
glises chrtiennes! Tantt les noirs sont relgus dans un coin
obscur du temple; tantt ils en sont compltement exclus. Jugez
quel serait le dplaisir d'une socit choisie, s'il fallait
qu'elle se mlt  des tres grossiers et mal vtus. La runion au
temple saint est le seul divertissement qu'autorise le dimanche.
Pour la socit amricaine, l'glise, c'est la promenade, le
concert, le bal, le thtre; les femmes s'y montrent lgamment
pares. Le temple protestant est un salon o l'on prie Dieu. Les
Amricains souffriraient d'y rencontrer des tres de basse
condition; ne serait-il pas fcheux aussi que l'aspect hideux d'un
visage noir vnt ternir l'clat d'une brillante assemble? Dans
une congrgation de bonne compagnie, le plus grand nombre sera
ncessairement d'avis qu'on ferme la porte aux gens de couleur: la
majorit le voulant ainsi, rien ne saurait l'empcher.

Les glises catholiques sont les seules qui n'admettent ni
privilges ni exclusions? la population noire y trouve accs comme
les blancs. Cette tolrance du catholicisme et cette police
rigoureuse des temples protestants, ne tiennent pas  une cause
accidentelle, mais  la nature mme des deux cultes.

Le ministre d'une communion protestante doit son office 
l'lection, et, pour garder sa place, il lui faut conserver la
faveur du plus grand nombre de ses commettants; sa dpendance est
donc complte, et il est condamn, sous peine de disgrce, 
mnager les prjugs et les passions qu'il devrait combattre sans
piti.

Au contraire, le prtre catholique est matre absolu dans son
glise; il ne relve que de son vque, qui ne reconnat lui-mme
d'autre autorit que celle du pape [35].

Chef d'une assemble dont il ne dpend pas, il s'inquite peu de
lui dplaire en blmant ses erreurs et ses vices; il dirige sa
congrgation selon sa foi, tandis que le ministre protestant
gouverne la sienne selon son intrt. Celui-ci est admis dans le
temple par une secte; l'autre ouvre son glise  tous les hommes:
le premier accepte la loi; le second l'impose.

Voyez le ministre protestant, docile, obsquieux envers ceux qui
lui ont donn mandat; et le prtre catholique, mandataire de Dieu
seul, parlant avec autorit aux hommes dont le devoir est de lui
obir.

Les passions orgueilleuses des blancs ordonnent au pasteur
protestant de repousser du temple de misrables cratures, et les
ngres en sont exclus.

Mais ces ngres, qui sont des hommes, entrent dans l'glise
catholique, parce que l ce n'est plus l'orgueil humain qui
commande: c'est le prtre du Christ qui domine.

Je fus  cette occasion frapp d'une triste vrit: c'est que
l'opinion publique, si bienfaisante quand elle protge, est,
lorsqu'elle perscute, le plus cruel de tous les tyrans.

Cette opinion publique, toute puissante aux tats-Unis veut
l'oppression d'une race dteste, et rien n'entrave sa haine.

En gnral, il appartient  la sagesse des lgislateurs de
corriger les moeurs par les lois, qui sont elles-mmes corriges
par les moeurs. Cette puissance modratrice n'existe point dans le
gouvernement amricain. Le peuple qui hait les ngres est celui
qui fait les lois; c'est lui qui nomme ses magistrats, et, pour
lui tre agrable, tout fonctionnaire doit s'associer  ses
passions. La souverainet populaire est irrsistible dans ses
impulsions; ses moindres dsirs sont des commandements; elle ne
redresse pas ses agents indociles, elle les brise. C'est donc le
peuple avec ses passions qui gouverne; la race noire subit en
Amrique la souverainet de la haine et du mpris.

Je retrouvais partout ces tyrannies de la volont populaire.

Ah! c'est une trange et cruelle destine que celle d'une
population entire implante dans un monde qui la repousse!

L'aversion et le mpris dont elle est l'objet se reproduisent sous
mille formes. J'ai vu toute une famille de ngres menace de
mourir de faim pour une dette d'un dollar. Aux tats-Unis, la loi
donne au crancier le droit d'emprisonner son dbiteur pour la
moindre somme d'argent [36] et le crancier est toujours cru sur
parole.

Un jour, je promenais dans New York mes tristes mditations,
lorsque des cris lamentables, pousss  peu de distance de moi,
veillrent mon attention. C'tait un pauvre ngre qu'on menait en
prison; une femme noire le suivait tout en pleurs avec ses
enfants. mu de compassion, je m'approchai de la ngresse, et lui
demandai la cause de ses larmes. Elle laissa tomber sur moi un
regard douloureux et dur, comme si elle et jug que ma question
n'tait qu'une moquerie et une lche drision de sa misre; un
ngre, aux tats-Unis, ne croit point  la piti des blancs;
cependant je renouvelai ma question d'un ton de voix qui
trahissait une motion profonde. Alors la pauvre femme me dit que
son mari tait tran en prison pour n'avoir pas pay le prix de
quelques livres de pain. Aucun marchand, ajouta-t-elle, n'a voulu
nous faire le moindre crdit, et nous n'avons trouv personne qui
nous prtt une obole!

L'impitoyable crancier qui, pour un frivole intrt, faisait tant
de malheureux, avait, il est vrai, pour lui le texte d'une loi, et
cette loi est aussi bien applicable aux Amricains qu'aux gens de
couleur. Mais, si la rgle est uniforme, son excution n'est point
la mme pour tous; et il existe en faveur des blancs une piti
publique qui tempre la rigueur des lois les plus cruelles.

Jugez enfin, par un seul exemple, du rang qu'occupent les ngres
dans l'opinion publique: les prostitues elles-mmes les
repoussent; elles croiraient, en acceptant les caresses d'un noir,
dgrader la dignit de la race blanche! Il y a une infamie que ces
infmes ne se permettent pas: c'est celle d'aimer un homme de
couleur.

Et ne croyez pas que, dans les tats libres du Nord, l'origine des
gens de couleur devenus blancs par le mlange des races, soit
oublie et perdue de vue.

La tradition y est aussi svre que dans le Sud. Vainement, pour
dconcerter ses ennemis, l'homme de couleur,  figure blanche,
quittera le pays o le vice de son sang est connu pour aller dans
un autre tat chercher, au sein d'une socit nouvelle, une
nouvelle existence: le mystre de son migration est bientt
dcouvert. L'opinion publique, si indulgente pour les aventuriers
qui cachent leur nom et leurs antcdents, recherche
impitoyablement les preuves de la descendance africaine.

Le banqueroutier du Massachusetts trouve honneur et fortune dans
la Louisiane, o nul ne s'enquiert des ruines qu'il a faites
ailleurs.

L'habitant de New York, que gnent les liens d'un premier mariage,
dlaisse sa femme sur la rive gauche de l'Hudson, et va, sur la
rive droite, en prendre une autre dans le New Jersey, o il vit
tranquille et bigame.

Le voleur et le faussaire qu'ont fltris les lois svres du
Rhode-Island, trouvent sans peine, dans le Connecticut, du travail
et de la considration.

Il n'est qu'un seul crime dont le coupable porte en tous lieux la
peine et l'infamie, c'est celui d'appartenir  une famille rpute
de couleur. La couleur efface, la tache reste; il semble qu'on la
devine quand elle ne se voit plus; il n'est point d'asile si
secret, ni de retraite si obscure, o elle parvienne  se cacher.

Tel tait le pays o m'avait jet ma destine! c'tait le monde o
je devais passer mes jours avec la fille de Nelson! Au milieu de
tant de haines, toute esprance de bonheur n'tait-elle pas une
chimre? Oh! combien mon coeur souffrait de ces iniquits, dont
tout le poids retombait sur Marie! de quelle puissante indignation
mon me tait saisie! et que d'amertume je sentais s'amasser au
fond de mon coeur!



Chapitre X
Suite de l'preuve -- 2 --

Depuis ce moment, je l'avoue, la socit amricaine perdit son
prestige  mes veux; la nature elle-mme, qui d'abord m'avait paru
si brillante, me sembla dcolore; les plus beaux jours, comme les
plus beaux sites, furent sans charmes pour moi; toutes les choses
extrieures deviennent indiffrentes  celui que tourmente une
secrte infortune, jamais je ne sentis mieux cette vrit qu'un
jour o, parcourant les environs de New York, je me pris 
contempler sans motion un sublime spectacle.

En face de moi se droulaient au loin les riches campagnes du New
Jersey, tout blouissantes de moissons dores et fleuries;  mes
pieds une baie majestueuse qui s'emplit  deux sources dignes de
sa grandeur, l'Hudson et l'Ocan; mille vaisseaux flottants ou
enchans dans le port; des pavillons de toutes couleurs hisss
aux sommets des mts, et formant comme un grand congrs de toutes
les nations du monde; le phnomne des voiles qui se croisent,
enfles par le mme vent; le prodige de la vapeur laissant loin
d'elle et les vents et les voiles; le mouvement du commerce, le
bruit de l'industrie, l'activit humaine rivalisant avec la nature
d'clat et de varit; et, pour fond de ce tableau magnifique, la
cime bleue des montagnes qui bordent la rivire du Nord... Ainsi
s'offrait  moi d'un seul coup la triple merveille de la nature
fertile, de la richesse industrielle et de la beaut pittoresque;
sur la terre, le laboureur et sa charrue; le marchand et ses
vaisseaux sur l'onde; dans le ciel, les hauts sommets avec leurs
aigles: triple emblme des besoins de l'homme, des conditions de
son bien-tre et de l'audace de son gnie!

En tournant mes yeux  ma gauche, j'aperus dans le lointain le
rocher de Sandy Hook: c'est de l qu'on voit arriver les navires
qui viennent d'Europe et du Maryland... la France et Baltimore!...
mon pre et Marie!!... ma patrie! Mon amour!... et je me perdis
dans une de ces rveries plus douces aux sens qu' l'me, o, en
prsence des beaux spectacles que donnent une nature brillante et
fconde, une socit riche et prospre, une mer calme sous un beau
ciel, l'infortun ne cesse pas de souffrir dans le fond de son
coeur... L'air que je respirais tait bienfaisant et pur; mille
objets rcraient ma vue, souriaient  mon imagination; mille
sensations dlicieuses s'emparaient de mon corps... j'tais
heureux, mais d'un bonheur qui restait  la surface; les
impressions ne faisaient que m'effleurer: elles s'efforaient
vainement de pntrer dans mon sein. Il n'est point, hlas! de
joies profondes pour l'homme qui porte en lui-mme le deuil de sa
patrie absente, l'inquitude de son amour et le vague de son
avenir!

Je ne sais quel et t le terme d'une mditation engage dans la
mlancolie: tout  coup je me sentis saisi par la main; je me
retourne brusquement et me trouve serr dans les bras de
Georges... de Georges que j'aimais si tendrement! car j'aimais en
lui l'homme gnreux et le frre de Marie. Le plus grand nombre
nous fuit par instinct quand nous sommes malheureux; mais pour un
ami l'infortune est aimante.

Georges arrivait de Baltimore; il m'apprit de tristes vnements
passs pendant mon absence, et qui me prouvrent combien le
malheur tait opinitre  poursuivre sa famille.

Il existait encore  cette poque dans la Gorgie quelques restes
de tribus indiennes du nom de Chroquis; fidles  leurs forts
natales, ces sauvages avaient toujours refus de les quitter, et,
dans plusieurs occasions, le gouvernement des tats-Unis s'tait
engag solennellement  les y maintenir. Cependant l'Amricain de
la Gorgie les voyait d'un oeil jaloux en possession d'un sol
fertile qui, pour donner de riches moissons, ne demandait qu'un
peu de culture; il entreprit donc de les expulser de leurs terres,
et sa cupidit fut ingnieuse  leur susciter mille querelles.

La cause des Indiens tait doublement sacre, car c'tait celle de
la justice et du malheur; ces pauvres sauvages, dans leur
grossire simplicit, croyaient avoir assur le succs de leur bon
droit en disant: Nous voulons mourir dans nos savanes parce que
nous y sommes ns; toute l'Amrique tait  nos pres, nous n'en
avons plus qu'une parcelle: laissez-nous-la. Vous nous reprochez
notre ignorance et le peu de fruits que nous tirons d'une terre
fconde; mais que vous importe? nous ne savons point comme vous
btir des villes, cultiver les champs; et nous n'ambitionnons
point votre industrie; nous prfrons  vos cits,  vos
campagnes, nos forts incultes qui nous donnent du gibier pour
vivre et des votes de verdure pour nous abriter, et puis nous ne
pouvons les quitter parce qu'elles contiennent les ossements de
nos pres.

Ainsi parlait Mohawtan, chef indien, fameux par sa sagesse dans
les conseils et sa valeur dans les combats; l'Amricain de la
Gorgie coutait ces paroles sans les comprendre, parce que
c'tait la voix du coeur; il leur rpondait:

-- Pourquoi demeurer dans ces forts, si nous vous en donnons
d'autres meilleures? allez plus loin, par-del le Mississipi, dans
le territoire d'Arkansas, ou dans le Michigan voisin des grands
lacs; l vous trouverez de frais ombrages, de vastes prairies, des
forts pleines de daims et de bisons: le mot de patrie n'a point
de sens quand la terre d'exil vaut mieux que le pays natal.

Les Indiens ne comprenaient rien  ce langage, parce que c'tait
la voix de la corruption.

Le gouvernement de la Gorgie, digne expression des passions
cupides des particuliers, employa d'abord tous les moyens de
l'astuce et de la mauvaise foi pour obtenir des Indiens une
retraite volontaire. Il leur reprsentait que la contre nouvelle
o ils migreraient leur serait livre  perptuit; il offrait de
leur donner de l'or pour les terres qu'ils dlaisseraient, et,
afin de les tenter davantage, il promettait de les payer avec de
l'eau-de-vie.

Cependant le chef indien avait le bon sens de rpondre: Nous
imiterons l'exemple de nos pres qui n'ont point recul devant les
hommes blancs. Lorsque ceux-ci dressrent leur hutte auprs de nos
forts, ils s'engagrent  ne point nous y troubler; d'o vient
donc qu'on nous demande aujourd'hui d'en sortir! Dj nous avons
vendu beaucoup de terres; on nous avait dit que l'argent rendrait
nos existences plus douces et plus heureuses; mais il a gliss de
nos mains en mme temps qu'on nous prenait nos forts, et notre
sort n'a point chang. Vous nous offrez l'eau de feu que nous
aimons; j'ignore comment il arrive que ce qui est bon fasse du
mal: mais depuis que nous buvons cette liqueur dlicieuse, les
disputes, les rixes, les meurtres abondent parmi nous. Hommes
blancs! je ne sais point rpondre  vos paroles, sinon que nous
sommes toujours plus malheureux en vous coutant.

Voyant qu'ils n'obtenaient rien par l'adresse et la ruse, les
Amricains ont eu recours  la violence. Non  la violence des
armes, mais  celle des dcrets; car ce peuple, faiseur de lois,
plac en face de sauvages ignorants, leur livre une guerre de
procureur [37]; et, comme pour couvrir son iniquit d'un simulacre
de justice, les expulse des lieux par acte en bonne forme.

La lgislature de la Gorgie statua que les Indiens n'taient
point propritaires, mais seulement usufruitiers; qu'il
appartenait  la souverainet nationale de fixer la dure de cet
usufruit; et, dclarant qu'il avait cess, elle autorisa les
Amricains  prendre les terres des Indiens; ceux-ci, peu verss
dans les distinctions que fait la jurisprudence entre l'usufruit
et la proprit, ne comprirent rien  ce dcret, sinon qu'on les
chassait pour se mettre  leur place; ils protestrent encore une
fois... La querelle fut dfre au jugement de la cour suprme des
tats-Unis; ce tribunal auguste, plac au sommet de l'chelle
sociale, dans des rgions inaccessibles aux basses passions, se
pronona solennellement en faveur des indignes, et dclara qu'on
n'avait point le droit de les dpossder: le dbat semblait
termin. Cependant, comme des gens d'affaires ne manquent jamais
de raisons lgales, mme pour dsobir aux lois, les Gorgiens
repoussrent avec mpris l'arrt de la suprme cour, disant que la
question juge par ce tribunal n'tait point de sa comptence. Ce
n'tait pas dclarer la guerre, niais c'tait la rendre
invitable.

Tous ces faits s'taient passs peu de temps aprs mon dpart de
Baltimore; ils avaient excit une vive indignation dans toutes les
mes gnreuses. Nelson, qui toute sa vie avait prouv une
profonde sympathie pour le malheur des Indiens, ne put,  la
nouvelle de ces vnements, contenir l'ardeur de son zle. Ces
malheureux, s'cria-t-il, trouveront quelques sentiments de piti
dans la Nouvelle-Angleterre; mais aucun habitant du Sud ne les
secourra contre l'oppression: une faible distance me spare d'eux;
je leur dois mon appui; j'irai soutenir leurs droits, et saurai si
la justice et la loi sont devenues de vains mots dans un pays o
jadis elles rgnaient en souveraines.

Nelson passa aussitt dans la Virginie, et de l dans le pays des
Chroquis, laissant Georges auprs de Marie. Il gagna d'abord la
confiance des Indiens en leur parlant de religion, et tenta de se
faire entendre des Gorgiens en tenant le langage de la raison et
de l'quit. Ses paroles eurent de la puissance sur les uns et sur
les autres; elles animrent les Chroquis  la dfense de leurs
droits, et firent chanceler les convictions de plusieurs
Amricains, jusque-l fort ennemis des indiens, et qui
souponnrent pour la premire fois que leur haine tait aussi
injuste que cruelle. Cependant le plus grand nombre des Gorgiens
s'endurcit dans ses instincts cupides; et la conduite de Nelson
les irrita tellement, que la lgislature, se faisant l'instrument
de leurs passions, ordonna que le ministre presbytrien ft jet
dans une prison, comme fauteur de guerre civile. Cette violence
excita une grande rumeur parmi les Indiens et leurs partisans. Un
rgiment de l'arme des tats-Unis fut envoy par le prsident
pour prter main-forte  l'arrt de la suprme cour, dont les
Gorgiens mconnaissaient l'autorit. Ceux-ci, de leur ct,
bravant le gouvernement fdral, convoqurent leurs milices; et
tout annonait une violente et prochaine collision, lorsque,
cdant, soit  un sentiment de crainte, soit  l'ennui d'une
existence sans cesse trouble par la chicane et la mauvaise foi,
la moiti des Chroquis se rsolut  l'exil, et, sans formalit,
livra aux Amricains les terres, objet de leur convoitise. Aprs
une dtention de deux mois, Nelson fut tir de son cachot: il
revint aussitt  Baltimore, se ressouvenant peu des traitements
barbares qu'il avait subis, mais le coeur pntr des infortunes
qu'il avait vues, et dont il avait inutilement tent d'adoucir la
rigueur. Ds le retour de Nelson  Baltimore, Georges en tait
parti pour venir  New York. Aprs m'avoir racont ces tristes
vnements, le fils de Nelson m'entretint longuement de sa soeur.
Je ne me lassais point de l'entendre et de l'interroger... il me
dit de Marie des choses si touchantes, que j'eus honte de mes
incertitudes. J'oubliai les funestes chances de l'avenir, pour ne
penser qu' mon amour... c'est d'ailleurs un lien puissant que
l'estime d'un ami! Georges, si sincre, si confiant dans mes
sentiments pour sa soeur, m'enchanait plus par sa droiture qu'il
ne l'et pu faire par la ruse et par l'habilet.

Je ne tardai pas  remarquer dans la physionomie de Georges
quelque chose d'extraordinaire: son langage, ouvert et naturel
quand il me parlait de sa famille, devenait mystrieux et
embarrass ds que notre conversation prenait un tour plus
gnral. Des rticences, des exclamations brves, des mouvements
soudains et comprims, tout annonait en lui le travail intrieur
d'un sentiment profond qu'il s'efforait vainement de renfermer en
lui mme. Je ne fus pas longtemps sans comprendre que le trouble
dont je le voyais agit se rattachait  sa position d'homme de
couleur. Quelques-unes de mes observations sur la misre des noirs
l'avaient fait tressaillir, et, comme je lui peignais avec motion
les injustices que j'avais remarques dans la socit amricaine,
j'aperus une ombre de sourire errer sur ses lvres, et,
saisissant ma main, il me dit d'une voix ferme: Ami, prenons
courage, nous verrons des temps meilleurs... les jours de libert
ne sont pas loin... l'oppression qui pse sur nos frres de
Virginie est  son comble... la mme tyrannie poussera les Indiens
 la rvolte... bientt... Et, comme s'il et regrett d'avoir
dit ces mots, il s'arrta tout  coup; son visage devint sombre,
son regard terrible. Il avait cess de parler, mais sa pense
suivait son cours. Je l'interrogeai: L'avenir, me dit-il d'un ton
mystrieux, un avenir prochain vous rpondra. Ces paroles, et
l'accent dont il les avait prononces, taient propres 
m'inquiter; cependant Georges carta ce sujet. Alors nous nous
abandonnmes  ces doux entretiens que l'amiti seule connat, et
dont l'amour peut seul fournir le texte. Il est si rare de
rencontrer un ami qui comprenne les mystres du coeur!

Georges ne m'offrait pas un confident vulgaire: ce titre de frre
de la femme que, j'aimais donnait  mon amiti pour lui tous les
charmes d'un sentiment plus tendre; il y avait dans son me un peu
de l'me de Marie... celle que ....... et, dans sa confiance
nave, il aimait d'avance en moi l'poux de sa soeur.

Tout en nous panchant ainsi l'un dans l'autre, nous allions o le
hasard conduisait nos pas, et nous vnmes  passer prs du thtre
de New York. La foule s'agitait  l'entour, nous nous approchmes,
et j'y entendis quelques voix prononcer ces mots: Napolon 
Schoenbrunn et  Sainte-Hlne. C'tait l'annonce de ce spectacle
qui peuplait les abords du thtre, ordinairement dserts, et
arrachait les Amricains  leur indiffrence accoutume.

Le nom de Napolon est grand dans tous les mondes! il n'est point
de contre si lointaine qui n'ait reu le reflet de sa gloire;
point de sol si ferme qui n'ait trembl de sa chute. Le Franais
peut voyager par tout pays sans craindre le mpris et l'injure; il
trouve partout bon visage d'hte; l'honneur du nom franais est
toujours l pour le recevoir.

L'Amricain de la Louisiane et l'Anglais du Canada n'avouent point
la France malheureuse et abaisse; mais, quand vous leur parlez de
Napolon, ils se rappellent tout d'un coup que leurs aeux taient
Franais.

J'entranai Georges au thtre, attir moi-mme bien moins par un
intrt d'amusement que par un instinct d'orgueil national. Hlas!
j'tais loin de prvoir que cette soire terminerait amrement un
jour qui n'avait pas t sans douceur.

Je jouissais vivement d'un spectacle qu'un an auparavant j'avais
vu en France. Le costume, le geste, la parole brve, et le silence
de l'homme du sicle, taient aussi puissants sur l'assemble
amricaine que sur une runion de Franais; le nom de Napolon
tait,  vrai dire, toute la pice; car le plus grand nombre des
spectateurs ne comprenait pas un mot de notre langue. Cependant
l'enthousiasme tait gnral: la libert applaudissait la gloire.

Je sentais enfin arriver jusqu'au fond de mon me une impression
de bonheur, lorsque mon oreille est subitement frappe du bruit de
clameurs violentes qui s'lvent de l'assemble; je regarde au-
dessous de moi, et vois mille gestes injurieux dirigs vers la
place que j'occupais auprs de Georges. Bientt nous entendons ces
cris: Qu'il sorte! C'est un homme de couleur! Tous les regards
taient fixs sur nous. Les exclamations s'apaisaient par
intervalles, mais bientt elles recommenaient avec une nouvelle
force; la foule passait alternativement du calme  l'agitation et
de l'agitation au calme, comme si le fait qui l'irritait lui et
paru tour  tour certain et douteux. Je distinguai, dans la
multitude, un homme qui paraissait diriger le mouvement, et
faisait de grands efforts pour communiquer aux autres son
indignation feinte ou relle: Quelle honte, s'criait-il, un
multre parmi nous! En parlant de la sorte, il montrait Georges
du doigt. Alors un cri gnral s'levait dans la salle: Qu'il
sorte! c'est un homme de couleur!

Je compris, ds l'origine de cette scne, tout ce qu'elle aurait
de funeste, et mon coeur se serra. Georges demeurait immobile et
muet; ses yeux lanaient des clairs de fureur. Cependant les
clameurs allaient toujours croissant: le trpignement devenait
gnral. Alors un homme se lve dans la foule, et, du geste,
imposant silence, il fait signe qu'il va parler. Chacun se tait
aussitt. Pourquoi, dit cet Amricain, dont je n'ai jamais su le
nom, et qu' sa philanthropie j'eusse pris pour un quaker si les
quakers ne s'interdisaient le thtre; pourquoi chasser de la
salle celui qu'on dsigne! rien n'indique qu'il soit de race
noire: on dit que c'est un homme de couleur, mais on ne le prouve
pas. Ces paroles, prononces froidement, furent accueillies avec
un lger murmure d'approbation. Aucune voix ne s'leva pour
contredire; l'instigateur de la querelle n'tait plus  la place
o je l'avais remarqu. Le calme, qui, chez les Amricains, a
quelque chose d'une passion violente, avait soudain repris sur eux
son empire; et un orage terrible tait conjur, lorsque Georges,
dont la colre longtemps touffe avait besoin d'clater: Oui,
s'cria il d'une voix formidable, en promenant sur l'assemble un
regard qui semblait la dfier; oui, je suis un homme de couleur.
Un tonnerre de clameurs accueillit cette dclaration. Qu'il
sorte, le misrable! l'infme! cria-t-on de toutes pins. Le fils
de Nelson restait impassible. L'irritation de la multitude tait
arrive  son comble; dj elle clatait en grossires injures.
Alors se levant de son sige et envoyant aux spectateurs un geste
mprisant: Lches! s'cria Georges, qui vous liguez mille contre
un seul, je vous dfie tous et vous demande raison de vos
outrages!

Cette apostrophe violente et digne excita une hue de rires et de
murmures. Cet homme trouble le spectacle, dit sans s'mouvoir un
Amricain qui tait prs de moi; il est de couleur, et s'obstine 
rester parmi nous.

Il disait ces paroles en montrant Georges  des agents de police
survenus pour excuter les ordres du public. Quelle honte!
m'criai-je; et, me tournant vers l'Amricain, dont la tranquille
inimiti m'irritait plus que la bruyante haine de la foule:

-- Je suis heureux, lui dis-je, dans la confusion gnrale de
pouvoir distinguer un ennemi; celui que vous insultez m'est aussi
cher qu'un frre, et je vous demande rparation de l'outrage fait
 mon ami. -- Votre ami! vous tes donc aussi un homme de
couleur?

-- Si je l'tais je n'en aurais point de honte; mais dtrompez-
vous, et si vous ne donnez point satisfaction aux gens d'origine
africaine, vous ne la refuserez pas sans doute  un Franais.

L'Amricain me rpondit avec un grand sang-froid: -- Je suis venu
ici pour le spectacle, et non pour avoir un duel... non, je ne me
battrai point... faut-il, parce que ce multre s'entte  rester
ici, que je vous tue ou que je sois tu par vous?

-- Quelle lchet, m'criai-je dans un transport de colre et
d'indignation....

Et j'allais le frapper au visage, lorsque je vois Georges se
dbattant entre les mains des hommes de la police, qui
l'arrachaient de sa place; l'aspect des violences auxquelles il se
livrait fut peut-tre ce qui me rendit calme; je sentis tout le
danger d'une lutte dj trop grave; je saisis Georges et
l'entranai hors du thtre en lui disant ces mots toujours
puissants sur lui: Pensez  Marie. Je m'empressai de satisfaire
l'autorit; nous nous transportmes chez un alderman, auquel je
donnai caution pour Georges et pour moi. La libert lui fut
aussitt rendue.

Aux tats-Unis comme en Angleterre, l'argent est un passeport
universel, et il n'y a gure de lois pnales qu'on ne puisse
luder en payant. Ce phnomne se conoit encore dans un pays
aristocratique comme l'Angleterre; mais il se comprend  peine au
sein d'une dmocratie qui ne reconnat point la supriorit des
richesses [38].

Le lendemain, Georges avait pass de l'exaspration la plus
violente  une fureur muette et sombre; son silence m'effrayait
plus que les clats de sa colre: je l'entendis murmurer
sourdement ces paroles: Quelle destine! recevoir l'outrage, et
ne le point venger!...

-- Ami, lui dis-je en l'interrompant, n'exhale point cette
plainte en ma prsence; car je suis heureux; c'est moi qui
vengerai ton injure; l'orgueilleux Amricain sera bien forc de
m'accorder la rparation qu'il refuse  ton sang...

Tandis que nous parlions ainsi sur la voie publique, notre
attention fut excite par un entretien assez vif auquel se
livraient plusieurs personnes runies. La querelle du thtre
tait le sujet de leurs dbats. -- C'est, disait l'un des
interlocuteurs, une chose trange que l'audace des gens de
couleur. -- Que pensez-vous, disait un autre, de ce Franais
qui propose un duel  un Bostonien? -- On dit que le Yankee a reu
un soufflet. -- Eh bien! celui qui l'a donn aura un procs!
(Voir note  la fin de l'ouvrage)

-- Quels hommes! s'cria Georges avec mpris, et nous nous
loignmes.

Telle est en effet l'opinion publique dans le Nord des tats-Unis.
Toutes les querelles aboutissent aux tribunaux; on suit dans toute
sa rigueur le principe que nul ne doit se faire justice soi-mme;
et chacun la demande  la loi.

Il n'en est point ainsi dans tous les tats du Sud et de l'Ouest;
l le duel se retrouve, ou du moins quelque chose qui lui
ressemble.

Ce n'est plus ce combat lgant, aux armes courtoises et
chevaleresques, o l'on voit, moins avides de sang que d'honneur,
deux champions intrpides qui craignent presque autant d'tre
vainqueurs que vaincus; et qui, rivaux plutt qu'ennemis, plus
esclaves d'un prjug que d'une passion, aspirent moins 
triompher l'un de l'autre par la force et l'adresse, qu' se
vaincre en gnrosit.

En Amrique, le duel a toujours une cause grave, et le plus
souvent une issue funeste; on envoie ou l'on accepte un cartel,
non pour tre agrable au monde, mais afin de complaire  son
ressentiment. Le duel n'est pas une mode, un prjug, c'est un
moyen de prendre la vie de son ennemi. Chez nous, le duel le plus
srieux s'arrte en gnral au premier sang; rarement il cesse en
Amrique autrement que par la mort de l'un des combattants.

Il y a dans le caractre de l'Amricain un mlange de violence et
de froideur qui rpand sur ses passions une teinte sombre et
cruelle; il ne cde point, quand il se bat en duel, 
l'entranement d'un premier mouvement; il calcule sa haine, il
dlibre ses inimitis, et rflchit ses vengeances.

On trouve, dans l'Ouest, des tats demi sauvages o le duel, par
ses formes barbares, se rapproche de l'assassinat; et mme dans
les tats du Sud, o les moeurs sont plus polies, on se bat bien
moins pour l'honneur que pour se tuer.

Du reste, cette barbarie du duel en Amrique est la meilleure
garantie de sa prochaine disparition, il ne peut rsister 
l'influence d'une civilisation en progrs; au contraire, on le
voit se maintenir, en dpit des lumires, dans les pays o
l'amnit mme de ses formes le protge, o il tient par de
profondes racines  l'lgance des moeurs et aux prjugs de
l'honneur.

La scne du spectacle avait jet Georges dans une situation morale
impossible  dcrire: le trouble de son me tait extrme, et de
violentes passions y fermentaient sans doute; il paraissait matre
de ses emportements; on voyait de la rsignation dans sa colre:
cette puissance de Georges sur lui-mme m'effraya; il me parut que
sa tte roulait quelque dessein important, et qu'il n'chappait 
l'empire d'un sentiment que parce qu'il tait sous le joug d'une
ide; il passait ses nuits en mditations: et, je lui voyais
pendant le jour des relations tranges avec des gens de couleur
dont il ne m'avait jamais parl; redoutant tout de ce caractre
imptueux et de ce coeur bless, je fis entendre au frre de Marie
tous les conseils que peut inspirer l'amiti la plus tendre; vingt
fois je crus que le secret sortirait de sa poitrine gonfle...
mais,  l'instant o sa bouche allait tout rvler, un mouvement,
en quelque sorte convulsif, portait sa main sur ses lvres et
refoulait dans son sein le mystre prt  s'chapper.

Cependant, pour prvenir de plus fcheuses consquences, je
m'empressai de faire quelques dmarches auprs des autorits de
New York. Je rendis visite au gouverneur de l'tat, au chancelier,
au maire et au recorder de la ville; je trouvai chez ces
magistrats une simplicit qui me surprit et une bienveillance dont
je fus touch: point de luxe dans leurs habitations, point
d'affectation dans leurs manires, point de hauteur dans leurs
personnes; rien qui annont des hommes de pouvoir. Aux tats-
Unis, comme il n'existe point de rangs, il n'y a point de
parvenus, et, partant, point d'insolence; et puis les
fonctionnaires publics changent si souvent et savent si bien que
leur rgne est phmre, qu'ils ne cessent pas d'tre citoyens
pour s'pargner la peine de le redevenir.

Chacun d'eux parut fort tonn de l'intrt que je portais  un
homme de couleur; cependant nul ne m'en blma; ils approuvaient
mme ma conduite, envisage sous le point de vue philosophique.

J'avais t recommand au gouverneur par un de ses amis; il
m'couta sans m'interrompre une seule fois (chose trange de la
part d'un fonctionnaire public). Quand j'eus cess de parler, il
rflchit et me dit: J'arrangerai cette affaire. Je lui objectai
que la justice en tait saisie: Qu'importe? me rpondit-il. Le
lendemain mme il m'annona qu'aucune poursuite judiciaire ne
serait dirige ni contre Georges ni contre moi.

Dans une rpublique, les fonctionnaires ont moins de pouvoir
dfini que dans les gouvernements monarchiques et plus d'autorit
discrtionnaire. Le peuple craint toujours de dlguer trop de sa
souverainet; il concde peu  ses agents, mais il leur laisse
faire beaucoup quand il les voit agir dans le sens de ses
passions. Le public du thtre avait exprim la volont qu'on
expulst Georges de la salle; mais le gouverneur pensait avec
raison que nul ne tenait  ce qu'on le mt en jugement. Cela
tant, la justice n'avait plus rien  faire. Le ministre public,
n'est point aux tats-Unis comme en France, ardent  s'tablir le
redresseur de tous les torts et le vengeur de toutes les injures
prives. Chez nous, on suit la loi; en Amrique, l'opinion.

Je regardai comme un bonheur inespr d'avoir chapp aux embarras
que pouvait nous susciter la violence de Georges. Celui-ci donna
peu d'attention  l'heureuse issue de mes dmarches; il ne
remarqua les bons procds des magistrats que pour s'en affliger,
car rien n'est aussi amer que le bienfait au coeur d'un ennemi.
Quelques jours aprs, il me quitta pour retourner  Baltimore. Je
ne parvins point  pntrer le motif qui l'avait amen  New York.
Hlas! j'eusse multipli mes questions et mes conseils, si j'eusse
devin l'objet de ce voyage et prvu les malheurs qui devaient
suivre.



Chapitre XI
Suite de l'preuve -- 3 --
pisode d'Odna

Le dpart de Georges me fit retomber dans l'abattement et le
dgot de la vie: un ami qui nous quitte pendant les jours
d'infortune, c'est un tat qui fait dfaut  notre faiblesse;
c'est le rayon de lumire, seule joie du sombre cachot, qui se
retire et laisse le captif dans l'horreur des tnbres.

Le terme de mon preuve approchait; encore deux mois et je
reverrais la fille de Nelson. Mais combien l'tat de mon me tait
chang depuis mon dpart de Baltimore!

L'amour de Marie tait encore le grand intrt de ma vie;
cependant il ne remplissait plus seul mon me. Je croyais encore 
l'avenir heureux; mais non plus  cet avenir immense de bonheur
que la soeur de Georges m'avait fait entrevoir. Il y a dans
l'amour d'un jeune coeur une bonne foi d'esprance qui se rit des
temptes et qu'un souffle d'infortune suffit pour dissiper. Au
temps de mes illusions, j'admettais  peine que, dans la coupe
dlicieuse de l'existence, il se rencontrt un peu d'amertume;
maintenant j'tais prt  rendre grce  Dieu, si, dans le calice
amer de la vie, je trouvais quelques gouttes de flicit.

Mon coeur tait plein de Marie, mais mon amour pour elle tait
insparable de la crainte trop lgitime des maux qui nous
menaaient. Mes inquitudes renaissaient plus vives, mes douleurs
plus cruelles et mes hsitations elles-mmes osaient se
reprsenter  mon esprit.

Il se passait en moi quelque chose d'trange: l'approche de mon
union avec celle que j'aimais m'pouvantait, et cependant les deux
derniers mois d'preuve me pesaient d'un poids accablant.

Je me sentis alors dvor par une fivre ardente de mditations et
de rveries; mille projets se succdaient dans ma pense, aussitt
abandonns que conus. J'tais tout  la fois la proie d'une
accablante oisivet et d'une activit morale qui ne me donnait
point de relche; le vide de mes jours se remplissait de
tourments, de soucis et d'agitations; ce n'tait plus ce vague de
l'me qui se sent mille apptits, sans avoir de quoi se nourrir,
et qui, faute d'aliments, se dvore elle-mme; mes passions
allaient  leur but; mon destin tait fix, destin de joie et de
souffrances confondues ensemble. Mais je n'avais pas mme la
ressource du malheureux que sa propre douleur occupe, n'tant en
possession de rien, sinon de mes ennuis, des longueurs du prsent
et des attentes de l'avenir.

Les yeux attachs sur cet avenir tnbreux, j'essayais d'en
pntrer les mystres; mais en vain. Le dernier effort de ma vue
tait d'apercevoir dans le lointain un mlange de biens et de
maux. Je ne pouvais aimer Marie sans bonheur, ni vivre dans la
socit amricaine avec une femme de couleur sans d'affreuses
misres: mais quelle serait la somme des peines et celle des
plaisirs? comment se ferait cette division de bonne chance et de
mauvais sort? la part de l'infortune n'excderait-elle point nos
forces? le ciel nous enverrait-il, au moins par intervalles, un
jour calme et serein pour scher les pluies de l'orage, et nous
reposer des secousses de l'ouragan?

Et regardant au plus loin de l'horizon, qu'avait agrandi ma
rverie, j'y cherchais quelques douces clarts; mais le plus
souvent, je n'y voyais qu'un nuage triste et sombre. Tantt, dans
ma faiblesse, je pliais sous le dcouragement; une autre fois,
relevant la tte avec orgueil, je me demandais si ces menaces de
l'avenir ne pouvaient pas tre conjures.

Au milieu de ces alternatives de force et d'infirmit, de courage
et de dsespoir, il me vint une grande pense, qui se prsenta
lumineuse  mon esprit, et me saisit d'enthousiasme en ranimant
dans mon sein la flamme  demi teinte de mes premires
esprances.

Je venais de voir la socit amricaine domine par un prjug qui
blessait ma raison, mon intrt et mon coeur. Ce prjug devait-il
durer ternellement? Je ne le pouvais croire. J'entendais dire
sans cesse que chaque jour l'opinion publique s'clairait sur ce
point. Serait-il donc impossible de hter ce progrs des esprits?
Quelle gloire pour l'homme appel par son destin ou par son gnie
 redresser une si funeste erreur! Si j'tais cet homme! si
j'anantissais chez les Amricains une haine aveugle et cruelle!
je n'aurais pas seulement le mrite et la joie d'une noble action,
je recevrais encore le bonheur pour rcompense! L'odieuse
prvention qui fltrit la race noire tant corrige, Marie ne
serait plus rprouve parmi les femmes! Eh bien! j'entreprendrai
de grands travaux! je veux briller dans les lettres et dans les
arts! mon ambition doit tre sans limites, car le but est immense!
un succs sera le gage d'un autre succs. Si je m'levais jusqu'
la clbrit! Si, dans cette contre novice, je faisais, pote
inspir, vibrer des mes vierges d'enthousiasme! Alors je
deviendrais un homme puissant dans ce pays, o l'opinion publique
est souveraine! Alors je dirais  ce monde accoutum de
m'entendre: Il est une femme que vous hassez; moi, je l'aime;
vous lui jetez vos mpris; moi, je l'entoure de mes adorations.
Une femme de couleur, dites-vous. Non, dtrompez-vous, ce n'est
pas une femme: c'est un ange. Nulle crature humaine n'est l'gale
de Marie. Marie est belle; et tant de modestie dcore sa beaut!
elle est brillante; et la nature mle tant de grces  ses talents
pour les rendre aimables! elle est infortune; et un si doux
parfum de mlancolie s'exhale des pleurs qu'elle rpand!

S'il se trouvait des mes insensibles  ma voix, je voudrais,
ranimant le ciseau de Phidias, exposer  tous les yeux les traits
charmants de mon amie, et je dirais: Regardez cette tte chrie,
son front n'est-il pas celui d'une vierge candide et pure? quelle
tache dshonore sa beaut? o trouver la souillure que vous lui
reprochez? Ce marbre blouit vos regards; mais le visage de Marie
le surpasse encore en blancheur!

Et le monde, entran par mes chants, irait se prosterner au pied
de mon idole!

Tel fut mon projet; c'tait une pense hardie, mais elle tait
gnreuse et belle! quel admirable but  poursuivre! quelle gloire
dans le succs! quel prix dans la rcompense! Il me fallait, pour
tre heureux, devenir un artiste clbre, oui un pote illustre!
le gnie tait pour moi la condition du bonheur! Marie serait
honore parmi les femmes, si je devenais grand parmi les hommes!
mon coeur bondissait  cet appt sublime, impatient qu'il tait de
porter  mon esprit les nobles inspirations que la tte seule ne
donne pas.

Hlas! pourquoi vous entretiendrai-je plus longtemps d'un projet
qui fut une nouvelle illusion de ma vie, et qu'il me fallut
abandonner, avant mme de l'avoir entrepris? mon erreur fut peut-
tre excusable; ne m'tait-il pas permis de croire que je
trouverais en Amrique le got des belles-lettres et des beaux-
arts?

Ces grandes forts  la porte des cits; ces solitudes profondes,
ternelles, o rside encore le gnie des premiers ges; ces
Indiens simples d'esprit, mais forts par le coeur; sujets  de
grandes misres, mais heureux de leur libert sauvage; ce beau
ciel, ces fleuves gigantesques, ces torrents, ces cataractes,
cette terre enferme dans deux ocans, ces grands lacs, qui sont
encore des mers: toute cette posie de la nature m'avait fait
penser qu'il y avait aussi de la posie dans le coeur des
hommes!... Je fus bientt dsenchant.

Ici Ludovic s'arrta comme s'il et puis son rcit, mais ses
dernires paroles avaient vivement excit la curiosit du voyageur
qui lui dit ces mots:

-- Je m'indignais avec vous du prjug fatal dont vous ftes la
victime... car toutes mes sympathies sont, comme les vtres, pour
une race infortune, et lorsque je vous ai vu prt  tenter la
rhabilitation des noirs en Amrique par l'influence de la raison
et du gnie, j'applaudissais du fond de mon coeur  cette noble
entreprise... comment donc avez-vous pu dserter si vite un si
beau projet?

-- Vous ne pouvez, lui rpondit Ludovic, comprendre l'obstacle qui
m'a brusquement arrt dans ma course; il me fallait, pour
atteindre le but, m'appuyer sur la posie, sur les beaux-arts, sur
l'imagination et l'enthousiasme; comme si les beaux-arts, la
posie, les choses morales taient puissantes sur un peuple
positif, commercial, industriel!

-- Mais, ce peuple, rpliqua le voyageur, n'est pas seulement le
berceau de Fulton; son gnie littraire ne peut-il pas
s'enorgueillir d'avoir enfant Franklin, Irving, Cooper?

-- Non, dit vivement Ludovic... Vous ne comprenez rien  ce
pays... il faudra que je dessille vos yeux.

Comme le solitaire prononait ces paroles, son oreille et celle du
voyageur furent frappes d'accents douloureux qui retentissaient
au-dessus de leurs ttes; en portant leurs regards vers le sommet
de la roche, au pied de laquelle ils taient assis, ils y
aperurent plusieurs femmes indiennes qui, runies en cercle,
faisaient les prparatifs d'une crmonie funraire; l'attention
du voyageur fut vivement excite; il se leva. Le rcit de Ludovic
fut interrompu, et tous les deux se dirigrent en silence vers le
lieu de la scne.

Les pleurs, les gmissements de ces femmes, et le devoir pieux
qu'elles remplissaient, avaient pour objet le souvenir d'une
triste catastrophe rcemment arrive dans cette solitude, et dont
les circonstances sont propres  faire natre la piti.

Non loin de la chaumire habite par Ludovic, vivait Manto,
chasseur indien, de la tribu des Ottawas, il s'tait mari, dans
un ge encore tendre,  une jeune fille nomme Onda. Celle-ci,
remarquable par la beaut de ses traits, l'tait plus encore par
la bont de son coeur; rien n'galait sa tendresse pour son poux,
qui lui-mme la chrissait, et n'aimait qu'elle seule, malgr
l'usage o sont les Indiens de prendre plusieurs femmes [39].

Quelques annes s'coulrent durant lesquelles rien ne troubla le
cours de cette union fortune; jamais la vie sauvage n'avait rendu
deux tres plus heureux qu'Onda et Manto.

Manto tait renomm dans sa tribu comme chasseur habile et
intrpide guerrier; il n'tait pas une jeune Indienne qui ne vt
d'un oeil jaloux le bonheur d'Onda, et pas une mre qui
n'ambitionnt pour sa fille un protecteur tel que Manto. Celles
qui pouvaient prtendre  cette alliance lui reprsentrent qu'un
grand avenir lui tait destin; que la tribu des Ottawas tait sur
le point de l'lire pour chef; mais que son attachement exclusif
pour Onda mettait un obstacle  sa fortune; un guerrier aussi
puissant que lui, disaient-elles, avait besoin de plusieurs femmes
pour traiter dignement les htes nombreux attirs par sa renomme.

Ces discours ayant gonfl son orgueil et enflamm son ambition, il
contracta un nouveau mariage avec la fille d'un chef indien; mais
d'abord il n'avoua point cette union  Onda, dont il redoutait
les justes reproches; seulement, pour prparer celle-ci  son
malheur, il lui annona un jour son intention de prendre une
seconde femme: il avait, disait-il, conu ce projet dans l'intrt
seul d'Onda, que le fardeau du mnage accablait, et dont la
faiblesse avait besoin de secours. Onda reut cette dclaration
avec toutes les marques de la plus vive douleur; elle employa,
pour combattre le projet de Manto, des termes si touchants, et en
mme temps si nergiques, que celui-ci vit bien qu'il
n'obtiendrait jamais d'elle aucune concession.

Alors, dchirant le voile qui cachait une partie de la vrit aux
yeux d'Onda, Manto lui dclara que toute rsistance de sa part
serait vaine; qu'il avait depuis longtemps fix son choix, et que,
le lendemain mme, il amnerait dans sa demeure sa nouvelle
pouse. En entendant ces paroles, Onda fut frappe de stupeur...
-- Vous allez, dit-elle  Manto, me rduire au dsespoir... Et
ses larmes coulrent avec abondance.

Mprisant ces menaces de la douleur, l'Indien annona hautement
son nouvel hymen, et fit prparer un grand festin, auquel il
convia toute la tribu.

Le jour suivant, ds que les apprts de la fte commencrent,
Onda sortit de sa hutte, alla s'asseoir  quelque distance;
pensive et dsole, elle semblait trangre  ce qui se passait
autour d'elle, son regard immobile et sombre annonait qu'elle
roulait dans sa tte quelque dessein funeste.

Tous les Indiens tant runis, on voit arriver Manto, sa fiance,
et les familles des deux poux, qui s'avancent  travers mille
cris d'allgresse. Une seule douleur parmi ces joies et t
importune; aussi nul ne pensait  Onda, si ce n'est peut-tre
Manto, qui touffait son souvenir comme un remords.

Cependant, au milieu de la fte et de ses bruyants clats, on vit
une jeune femme gravir lentement le sentier qui conduit  la cime
du rocher. Bientt on reconnut Onda qui, parvenue au sommet,
appela Manto d'une voix forte, en dplorant son inconstance et sa
cruaut; le lger vent qui soufflait en ce moment apportait ses
paroles jusqu'au lieu du festin... Alors on l'entendit chanter
d'une voix lamentable le bonheur dont elle avait joui lorsqu'elle
possdait toute l'affection de son poux... On vit bien que
c'tait son hymne de mort... Ces deux souvenirs, apports par la
brise  l'me de Manto, le son de cette voix encore chre, le
contraste de ces accents sinistres avec les chants joyeux de la
fte, saisirent l'Indien d'une motion profonde et d'un remords
dchirant... Il s'lance vers le rocher, il appelle Onda, lui
jure qu'il n'aime, qu'il n'aimera jamais qu'elle... Tandis qu'il
parle ainsi, ses pieds touchent  peine la terre, et gravissent la
roche escarpe. Tous les convives s'approchent de la scne; la
piti, la terreur, sont dans toutes les mes. Des Indiens, qui ont
devin l'intention fatale de la jeune femme, se htent d'arriver
au pied du rocher, afin de la recevoir dans leurs bras. Chacun
crie vers elle, et la conjure, dans les termes les plus tendres,
de ne pas excuter son projet. Dj Manto a gagn le sommet de la
roche:

-- Onda! Onda! s'crie-t-il.

-- Manto est un tratre, rpond la jeune Indienne.

-- Grce, ma bien-aime! mon coeur est  toi seule... oh!
attends... encore un instant...

Et comme Manto, tout haletant, allait saisir son pouse et
l'enchaner dans ses bras, Onda, qui venait de prononcer les
dernires paroles de son hymne funbre, se prcipita de la pointe
du rocher dans le lac, o elle prit aux yeux de tous.

Ce triste vnement avait rpandu le deuil parmi les Ottawas, il
fut surtout un sujet de vive douleur pour les femmes, qui
creusrent une tombe sur le rocher mme, thtre de la
catastrophe.

Chaque jour, depuis les funrailles, les Indiennes se runissaient
en ce lieu pour y pleurer la pauvre Onda. C'tait la troisime
fois qu'elles venaient payer ce tribut de larmes au souvenir d'une
touchante infortune, lorsqu'elles furent entendues de Ludovic et
du voyageur. Ceux-ci, qui s'taient approchs d'elles, les virent
allumer un feu sur le tombeau, et prparer le festin des morts.
Chacune d'elles jetait aux flammes quelques graines odorantes,
esprant attirer l'me de l'pouse malheureuse par le parfum qui
s'exhalait dans l'air; elles chantaient tour  tour les stances
d'un hymne funraire, et rptaient en choeur:

Plaignez Onda: elle aimait Manto, l'insense!
Manto ne l'aimait pas.

Onda servait Manto fidlement; elle tait prompte  dresser sa
hutte; triste au dpart de son poux; pleine de joie au retour;
attentive aux rcits du chasseur; heureuse, la nuit, de son amour.

Plaignez Onda: elle aimait Manto, l'insense!
Manto ne l'aimait pas.

Quand l'homme dit  la femme: Tu es mon esclave, ton destin est
de me servir, tu vivras avec mes autres femmes comme elles tu me
seras fidle, malgr mes inconstances, et, sans avoir ma
tendresse, tu me donneras ton amour: la femme,  ce discours, sent
sa misre, cache ses larmes, et se rsigne. Mais quand l'homme lui
promet de l'aimer seule, alors elle fait un rve de bonheur, et
est plus malheureuse: car l'homme sera perfide.

Plaignez Onda: elle aimait Manto, l'insense!
Manto ne l'aimait pas.

Si l'homme connaissait ce qui se passe dans le coeur d'une femme,
s'il savait que cette crature tendre et faible a besoin de force
et d'amour, et que l'inconstance de l'tre qu'elle chrit lui
inflige d'affreux tourments!... Mais l'homme ne songe point 
cela; d'autres soins l'occupent; il faut qu'il devienne un
chasseur fameux ou un grand guerrier. Tandis qu'il parcourt les
savanes, la pauvre Indienne demeure dans son chagrin et dans son
isolement.

Plaignez Onda: elle aimait Manto, l'insense!
Manto ne l'aimait pas.

Lorsque je quittai la tribu des Miamis pour entrer dans la hutte
de mon poux, c'tait au milieu de la lune des fleurs; la fort
tait pleine de voix touchantes et de tendres murmures; je sentais
en moi-mme une ardeur secrte; une tincelle et suffi pour
embraser tout mon tre... mais j'ai trouv une me froide, et le
feu d'amour s'est teint dans mon coeur.

Plaignez Onda: elle aimait Manto, l'insense!
Manto ne l'aimait pas.

Pourquoi pleurer Onda? Elle n'est plus sur la terre; mais elle
vit au ciel; l, elle est aime d'un guerrier brave, hospitalier,
gnreux, qui la chrit sans partage; elle habite une contre
fertile, dlicieuse, o le nombre des chevreuils gale celui des
herbes de la prairie qui borde la Saginaw. Les lacs n'y sont
jamais glacs par les hivers, ni l'eau des fontaines tarie par les
ts brlants.

Oui, rpond une autre voix; mais on dit que la flicit est de
retrouver au ciel les tres qu'on aima sur la terre; et l'me du
perfide Manto n'habitera point la mme contre que l'me pure
d'Onda.

Plaignez Onda: elle aimait Manto, l'insense!
Manto ne l'aimait pas.

Et les jeunes femmes indiennes, aprs avoir renouvel le festin
des morts, se retirrent en silence.

Ludovic avait dj vu une de ces scnes de deuil, dont la forme
seule variait; mais tout tait nouveau pour le voyageur, qui fut
surpris de trouver parmi les sauvages de tels accents pour de
pareilles douleurs.

Cet incident avait suspendu le rcit de Ludovic, qui ramena le
voyageur  la chaumire.

Le lendemain, celui-ci rappela  son hte sa promesse; et, comme
ils se promenaient sous les votes de la fort, encore tout pleins
des impressions de la veille, le voyageur dit: -- Tout, en
Amrique, offense vos regards et blesse votre coeur! d'o vient
que cette terre vierge m'enchante et me remplit de douces
motions! Les Indiennes m'ont, dans leurs ftes naves et dans
leur pieuse douleur, offert l'image de la primitive innocence;
ainsi, aprs avoir vu, chez les Amricains, tout ce que l'art peut
inventer de merveilleux, je trouve sur le mme sol les plus
touchants spectacles de la nature. Ah! je le vois, vous ftes
malheureux, car vous tes injuste.

Ludovic couta d'abord ces paroles sans y rpondre; il conduisit
le voyageur au pied de la chute, o tous deux s'taient assis la
veille; il rflchit quelques instants, la tte penche sur ses
genoux, puis il dit:

-- Vous me croyez injuste envers l'Amrique, et c'est vous, mon
ami, qui l'tes envers moi... Ah! vous ne savez pas combien furent
sincres mes admirations pour ce pays, et je ne pourrais vous
raconter tout ce que le dsenchantement me cota de larmes et de
regrets. Pendant les premiers mois qui suivirent mon dpart de
Baltimore, proccup comme je l'tais d'une seule pense, je
n'avais vu, je l'avoue, dans la socit amricaine, que les
rapports mutuels des blancs et des personnes de couleur; et
l'injustice rvoltante des Amricains envers une race malheureuse
m'avait, j'en conviens, inspir contre eux une prvention
gnrale.

Mais lorsque mon imagination eut conu des projets de gloire;
lorsque, voulant rendre  Marie son rang et sa dignit, j'avais
compris qu'il fallait d'abord me mler aux hommes et aux choses de
ce pays, je cessai d'envisager la socit amricaine sous un seul
point de vue, et bientt l'illusion d'une esprance nouvelle
faisant changer la face du prisme  mes yeux, j'aperus partout
chez les Amricains des vertus au lieu de vices, et  la place des
ombres d'clatantes lumires.

Quoique cette impression ait t passagre, elle ne s'est pas
entirement efface... et si le caractre amricain n'blouit plus
mes regards, il s'offre encore  mes yeux environn de quelques
douces clarts.

Combien j'admirais en Amrique la sociabilit de ses
habitants! [40] L'absence de classes et de rangs fait qu'il
n'existe dans ce pays ni fiert aristocratique, ni insolence
populaire...

L, tous les hommes, gaux entre eux, sont toujours prts  se
rendre mutuellement service, sans que le bienfaiteur s'enquire 
l'avance du rang et de la fortune de son oblig.

Rien n'est plus favorable  la sociabilit que les conditions
mdiocres. Ni le pauvre, ni le riche, ne sont sociables: le
premier, parce qu'il a besoin de tout le monde, sans pouvoir
rendre aucun service; le second, parce qu'il n'a besoin de
personne: comme il paye tous les services, il n'en rend point.

Dans tous les pays o les rangs sont marqus, l'aristocratie et la
dernire classe du peuple luttent perptuellement ensemble: l'une,
arme de son luxe et de ses mpris; l'autre, de sa misre et de
ses haines; toutes les deux, de leur orgueil. L'infrieur, qui
tente vainement de s'lever, jette l'insulte au but qu'il ne peut
atteindre; il a toute l'injustice de l'opprim, toute la violence
du faible. L'homme des hautes classes tombe dans le mme excs
pouss par une autre cause. Quand il traite ses infrieurs comme
des gaux, ceux-ci croient qu'il a peur d'eux: il est forc d'tre
fier, sous peine de passer pour poltron. Ces luttes sont encore,
plus amres dans les contres  privilges, que la dmocratie
envahit. Le triomphe du peuple y prsente tous les caractres
d'une vengeance, et le puissant qui succombe ne tomberait pas
dignement, s'il ne gardait toute sa morgue aristocratique.

On ne rencontre aux tats-Unis ni la hauteur d'une classe, ni la
colre de l'autre.

Ce n'est pas que les Amricains aient des moeurs polies: le plus
grand nombre ne montrent dans leurs manires ni lgance, ni
distinction; mais leur grossiret n'est jamais intentionnelle;
elle ne tient pas  l'orgueil, mais au vice de l'ducation. (Voir
note  la fin de l'ouvrage) Aussi nul n'est moins susceptible
qu'un Amricain; il ne pense jamais qu'on veuille l'offenser.

Quand le Franais est grossier, c'est qu'il le veut: l'Amricain
serait toujours poli, s'il savait l'tre.

Je trouvais, je vous l'avoue, un charme extrme dans ces rapports
d'galit parfaite. Il est si triste, en Europe, de courir
incessamment le danger de se classer trop haut ou trop bas; de se
heurter au ddain des uns ou  l'envie des autres! Ici, chacun est
sr de prendre la place qui lui est propre; l'chelle sociale n'a
qu'un degr, l'galit universelle. (Voir note  la fin de
l'ouvrage)

Il y a cependant, aux tats-Unis, des riches et des pauvres, mais
en petit nombre; et par la nature des institutions politiques, les
premiers ont tellement besoin des seconds, que, s'il existe une
prminence, on ne sait de quel ct elle se trouve. Le riche fait
travailler le pauvre dans ses manufactures; mais le pauvre donne
son suffrage au riche dans les lections...

Il est certain que les masses, places entre ces deux extrmes (le
riche et le pauvre), se modlent plutt sur le second que sur le
premier.

Je me rappelle d'avoir vu M. Henri Clay, redoutable antagoniste du
gnral Jackson pour la prsidence des tats-Unis, parcourir le
pays avec un vieux chapeau et un habit trou. Il faisait sa cour
au peuple.

Chaque rgime a ses travers, et tout souverain ses caprices. Pour
plaire  Louis XIV, il fallait tre poli jusqu' l'tiquette; pour
plaire au peuple amricain, il faut tre simple jusqu' la
grossiret.

En Angleterre, o la naissance et la richesse sont tout, les
classes suprieures, avec leurs manires lgantes, supportent a
peine les formes communes du bourgeois et du proltaire; ceux-ci
ont besoin de se faire pardonner leur condition. En Amrique,
c'est le riche qui doit demander grce pour son luxe et sa
politesse. En Angleterre, la souverainet vient d'en haut; aux
tats-Unis, d'en bas.

La cause qui rend les Amricains minemment sociables est peut-
tre la mme qui les empche d'tre polis: point de privilgis
qui excitent l'envie; mais aussi point de classe suprieure dont
l'lgance serve de modle aux autres.

Pour moi, j'aime mieux, je vous l'avoue, la rudesse involontaire
du plbien que la politesse insolente du courtisan des rois.

J'admirais encore chez les Amricains une qualit prcieuse pour
un peuple libre, c'est le bon sens. Je crois que, dans nul pays du
monde, il n'existe autant de raison universellement rpandue que
dans les tats-Unis.

Il est certaines contres d'Europe o la mme question morale ou
politique reoit mille solutions diffrentes et contradictoires.
On est certain, au contraire, de trouver les Amricains d'accord
sur presque tous les principes qui intressent la vie publique et
prive. Vous n'en rencontrerez pas un seul qui nie l'utilit des
croyances religieuses et l'obligation de respecter les lois.

Chacun d'eux sait tout ce qui se passe dans son pays, l'apprcie
avec sagesse, n'en parle qu'avec rserve et aprs rflexion.

Les Amricains ont l'habitude et le got des voyages; presque tous
ont, au moins une fois dans leur vie, franchi l'espace qui s'tend
entre les frontires du Canada et le golfe du Mexique. Ainsi
l'exprience vient encore ajouter  la rectitude naturelle de leur
bon sens. On ne trouve chez eux ni admirations exclusives pour les
choses anciennes, ni tonnements niais pour les objets nouveaux,
ni prjugs invtrs, ni superstitions ridicules [41].

L'excellence de leur bon sens vient peut-tre du petit nombre de
leurs passions; ce qui me le ferait croire, c'est que, livrs 
l'orgueil national, le plus exalt de tous leurs sentiments, ils
perdent entirement la raison.

Leur peu de got pour la posie, pour les beaux-arts et pour les
sciences spculatives, les favorise encore sous ce rapport.
L'homme s'gare moins dans sa route, quand il ne suit ni les
rapides lans de l'imagination, ni les clairs blouissants du
gnie.

Le philosophe rveur, le savant dont les yeux sont incessamment
tourns vers le ciel, celui qu'meut une touchante harmonie de la
nature, ne comprennent gure les choses pratiques de la vie.

Cette puissance de raison, cette supriorit du bon sens sur les
passions, servent  expliquer l'admirable sang-froid des
Amricains [42]. Inaccessibles aux grandes joies, l'habitant des
tats-Unis n'est branl par aucune infortune. Le coup le plus
inattendu, le pril le plus imminent, le trouvent impassible.
trange contraste! il poursuit la fortune avec une ardeur extrme,
et supporte avec calme toutes les adversits. Rien ne l'arrte
dans ses entreprises; rien ne dcourage ses efforts; il ne dira
jamais en face d'un obstacle, quelque grand qu'on le suppose: Je
ne puis. Il essaie, hardi, patient, infatigable. Ce peuple est
jusqu'au bout fidle  son origine; car il est n de l'exil, et
les hommes qui firent deux mille lieues sur mer  la poursuite
d'une patrie avaient sans doute un fond d'nergie dans l'me...

Ah! nul plus que moi, je vous le jure, n'admire sous ce point de
vue le peuple des tats-Unis; c'est cette raison, c'est ce bon
sens pratique et cette audace d'entreprises qui ont enfant
l'industrie amricaine, dont les prodiges nous tonnent. Voyez-
vous, mules des fleuves, ces canaux dont le destin est de runir
un jour la mer Pacifique  l'Ocan; ces chemins de fer, qui se
glissent dans le flanc des montagnes, et sur lesquels la vapeur
s'lance plus puissante et plus rapide que sur la surface unie des
eaux; ces manufactures qui surgissent de toutes parts; ces
comptoirs qu'enrichit le commerce de toutes les nations; ces ports
o se croisent mille vaisseaux; partout la richesse et
l'abondance: au lieu de forts incultes, des champs fertiles;  la
place des dserts, de magnifiques cits et de riants villages,
sortis du sol par je ne sais quelle magie, comme si la vieille
terre d'Amrique, si longtemps barbare et sauvage, tait grosse
enfin d'un avenir civilis, et que son sein fcond dt engendrer
des moissons sans culture et des villes sans main-d'oeuvre, comme
il avait enfant des forts!

Tmoin de cette prosprit, qui n'a point de rivales chez les
autres peuples, je l'admirais et je l'admire encore; mais tout en
elle est matriel, et c'tait un monde moral qu'il me fallait!

Ah! pourquoi les Amricains n'ont-ils pas autant de coeur que de
tte? pourquoi tant d'intelligence sans gnie, tant de richesse
sans clat, tant de force sans grandeur, tant de merveilles sans
posie?

Peut-tre le caractre industriel, qui distingue cette socit,
tient-il  l'ordre mme de la destine des nations...

Ici Ludovic s'arrta; mais  l'instant o sa bouche devenait
muette, son regard parut plus expressif. Il tait ais de voir que
sa pense silencieuse s'engageait dans une mditation profonde.
Enfin, d'une voix qui annonait quelque chose de potique et
d'inspir, il laissa tomber ces mots dans le silence de la
solitude:



Chapitre XII
Suite de l'preuve -- 4 --
Littrature et beaux-arts




I

Quand on porte ses regards vers le pass, trois grandes poques
apparaissent dans la vie des peuples.[43]

La premire est l'antiquit: l'ge de Sapho et d'Aspasie,
d'Horace et de Lucullus, d'Alcibiade et de Csar: poque
brillante, rgne des sens.

La seconde est le christianisme: le temps d'Augustin et
d'Athanase, de saint Louis et de Guesclin, de Pascal et de
Bossuet: poque morale, rgne de l'me.

La troisime commence au sicle de Voltaire et d'Helvtius, de
Condillac et de Smith, de Bentham et de Fulton: poque utile,
rgne de l'intelligence.

Au premier ge, les plaisirs; au second, les sentiments au
troisime, les intrts.



II

La socit paenne dut ses joies  l'clat de ses amphithtres,
aux chants divins de ses potes, aux chefs-d'oeuvre de ses
artistes,  ses ftes triomphales,  ses dbauches brillantes, 
son luxe de dieux et d'esclaves.

Le monde chrtien, grave et solennel comme les difices religieux
du Moyen-ge, trouva ses volupts dans la mditation, le
recueillement, les sacrifices et les austrits de la vie.

Aujourd'hui, la socit n'a ni cirques ni clotres, ni
gladiateurs ni anachortes; elle a des manufactures. Indiffrente
au charme des sensations et de l'enthousiasme, elle n'aspire qu'au
bien-tre matriel.



III

Les divinits paennes s'adressaient aux passions, non pour les
combattre, mais pour les enhardir. Elles offraient  l'esprit de
sduisantes images et aux sens des plaisirs sans remords.

Le Christ est venu, qui a dit  l'homme: Les grandeurs de la
terre sont misrables; car le pauvre est l'gal du riche. Toutes
les passions sont striles: la charit seule fconde les mes. Le
bonheur n'est point dans les richesses, dans la gloire, dans les
volupts: on le mrite ici-bas par la vertu, et l'on n'en jouit
que dans le ciel.

De nos jours, les thories qui gouvernent l'homme le laissent sur
la terre: tout est mis en oeuvre pour offrir  son corps un sjour
doux et commode.



IV

Quel triomphe pour l'artiste grec ou romain, quand ses lascives
peintures ou ses sculptures impudiques avaient exalt les
imaginations! Que la gloire du pontife chrtien tait grande,
lorsqu'il avait dpos dans les mes quelques germes de croyance
et de vertu!

De notre temps, honneur  qui invente des machines! l est le
besoin des peuples!

Caton et Brutus se donnaient la mort pour s'pargner la douleur
de voir mourir la patrie; le Moyen-ge nous montre des martyrs de
la foi et de l'honneur: l'industriel des temps modernes se suicide
aprs banqueroute.



V

La mditation et la foi s'taient, durant l'ge intermdiaire,
cr un monde tout moral, mlange de religion et de philosophie,
d'ides et de sentiments; il se passait dans les consciences une
vie intrieure, secrte, qui ne se rvlait point au dehors:
c'tait la vie de l'me avec toutes ses passions immatrielles,
ses joies sublimes, ses douleurs profondes. Alors la main
travaillait peu et le corps tait pauvre  voir; mais c'tait
l'me qui tait riche! aussi elle ne se reposait point. Cette
spiritualit de la vie s'est retire du coeur des hommes; 
prsent leur existence est tout extrieure. Leur corps s'agite
incessamment  la poursuite des choses matrielles; le temps se
dpense en travaux utiles, et, de peur que la pense ne trouble la
main dans ses oeuvres, l'me s'est faite inerte et strile...



VI

L'utilit matrielle: tel est le but vers lequel tendent toutes
les socits modernes... Mais cette tendance, en Europe, lutte
avec des souvenirs, des habitudes et des moeurs. Le prsent subit
encore l'influence du pass.

Nous ne sommes point religieux, mais nous avons des temples
magnifiques; quoique le positif des choses nous gagne, nous
enfermons encore dans de splendides palais nos bibliothques, nos
muses, nos acadmies. Les esprits les plus vulgaires, les mes
les plus indolentes, rendent, chez nous, hommage au gnie et  la
vertu. L'homme qui a forfait  l'honneur s'incline encore, dans
nos cits, devant la statue de Bayard.

L'Amrique ne connat point ces entraves: elle s'avance dans la
voie des intrts matriels, sans prjugs qui la gnent, sans
passions qui la troublent.



VII

Ne cherchez, dans ce pays, ni posie, ni littrature, ni beaux-
arts. L'galit universelle des conditions rpand sur toute la
socit une teinte monotone. Nul n'est ignorant de toutes choses,
et personne ne sait beaucoup; quoi de plus terne que la
mdiocrit! Il n'y a de posie que dans les extrmes: les grandes
fortunes ou les grandes misres, les clarts clestes ou la nuit
infernale, la vie des rois ou le convoi du pauvre.



VIII

Dans la socit amricaine, point d'ombre et point d'clat, ni
sommits, ni profondeurs. C'est la preuve qu'elle est matrielle:
partout o l'me rgne, on la voit s'lever ou descendre. Au-
dessus des intelligences voiles s'lancent les brillants gnies;
au-dessus des mes engourdies, les coeurs enthousiastes. Le niveau
ne se fait que sur la matire.



IX

Le monde moral est-il donc soumis aux mmes lois que la nature
physique? faut-il, pour que les beaux esprits apparaissent, que
l'ignorance des masses leur serve d'ombre? Les grandes
individualits sociales ne brillent-elles au-dessus du vulgaire
qu' la manire des hautes montagnes, dont la cime tincelante de
neige et de lumire domine des prcipices tnbreux?



XI

Il est de potiques ignorances: au temps o le Dante
s'immortalisait par un livre, apparut Guesclin qui rien savait des
lettres [44]. Quand le conntable s'obligeait, il ne signait point,
faute de le savoir; mais il engageait son honneur, qui tait tenu
pour bon.

Cette grossire ignorance ne se rencontre point aux tats-Unis,
dont les habitants, au nombre de douze millions, savent tous lire,
crire et compter.



XI

En Amrique, il manque aux caractres, pour tre brillants, un
thtre et des spectateurs. Si les pays d'aristocratie sont
fconds en personnages clatants et potiques, c'est que la classe
suprieure fournit les acteurs et le thtre: la pice se joue
devant le peuple, qui fait le parterre et ne voit la scne qu'
distance.

L'aristocratie romaine jouait son rle devant le monde; Louis
XIV, devant l'Europe. Que si les rangs se mlent, les individus,
vus de prs, se rapetissent; il y a encore des acteurs, mais plus
de personnages; une arne, mais plus de thtre [45].



XII

Toutes les socits renferment dans leur sein des vanits
puriles, des orgueils normes, des ambitions, des intrigues, des
rivalits... mais ces passions s'lvent ou descendent, sont
grandes ou misrables, selon la condition et le gnie des peuples.
Turenne tait presque aussi fier de sa naissance que de sa gloire;
Ninon tait galante; le grand Bossuet tait jaloux de Fnelon...

Les Amricains convoitent l'argent, sont orgueilleux d'argent,
jaloux d'argent... Et si quelque marchande de New York se livre 
des galanteries, qu'importe son nom au monde? quel reflet ses
amours rpondront-ils sur l'avenir?



XIII

Il existe,  la vrit, en Amrique quelque chose qui ressemble 
l'aristocratie fodale.

La fabrique, c'est le manoir; le manufacturier, le seigneur
suzerain; les ouvriers sont les serfs; mais de quel clat brille
cette fodalit industrielle? Le chteau crnel, ses fosss
profonds, la dame chtelaine et le fal chevalier n'taient pas
sans posie.

Quelle harmonie le pote moderne puisera-t-il dans les comptoirs,
les alambics, les machines  vapeur et le papier-monnaie?



XV

Aux tats-Unis, les masses rgnent partout et toujours, jalouses
des supriorits qui se montrent et promptes  briser celles qui
se sont leves; car les intelligences moyennes repoussent les
esprits suprieurs, comme les yeux faibles, amis de l'ombre, ont
horreur du grand jour. Aussi n'y cherchez pas des monuments levs
 la mmoire des hommes illustres. Je sais que ce peuple eut des
hros; mais nulle part je n'ai vu leurs statues. Washington seul a
des bustes, des inscriptions, une colonne; c'est que Washington,
en Amrique, n'est pas un homme, c'est un dieu.

Le peuple amricain semble avoir t condamn, ds sa naissance,
 manquer de posie... Il y a, dans l'ombre attache au berceau
des nations, quelque chose de fabuleux qui encourage les
hardiesses de l'imagination. Ces temps d'obscurit sont toujours
les temps hroques: dans l'antiquit, c'est la guerre de Troie;
au Moyen-ge, les croisades. Ds que les peuples s'clairent, il
n'y a plus de demi-dieux... Les Amricains des tats-Unis sont
peut-tre la seule de toutes les nations qui n'a point eu
d'enfance mystrieuse. Environns, en naissant, des lumires de
l'ge mr, ils ont crit eux-mmes l'histoire de leurs premiers
jours: et l'imprimerie, qui les avait prcds, s'est charge
d'enregistrer les moindres cris de l'enfant au maillot.



XVI

La posie commena en France par les chants des trouvres et les
amours des chevaliers... Telle ne saurait tre son origine aux
tats-Unis. Les hommes de ce pays, dont le respect pour les femmes
est profond, mprisent les formes extrieures de la galanterie.
Une femme seule au milieu de plusieurs hommes, gare dans sa
route ou abandonne sur un vaisseau, n'a point d'insulte 
redouter; mais elle ne sera l'objet d'aucun hommage. On sait en
Amrique le mrite des femmes; on ne le chante point.



XVII

 peine le peuple amricain tait-il n, que la vie publique et
industrielle s'est empare de toute son nergie morale. Ses
institutions, fcondes en liberts, reconnaissent des droits 
tous. Les Amricains ont trop d'intrts politiques pour se
proccuper d'intrts littraires. Lorsque, vers la fin du sicle
dernier, vingt-cinq millions de Franais taient gouverns selon
le bon plaisir d'une femme galante, ils pouvaient, tranquilles sur
les affaires du pays, s'amuser de choses frivoles et se dvouer
corps et me  la querelle de deux musiciens! [46]

Peu confiants dans les hommes du pouvoir, les Amricains se
gouvernent eux-mmes: la vie publique n'est point dans les salons
et  l'Opra; elle est  la tribune et dans les clubs.



XVIII

 Quand la vie politique cesse, vient la vie commerciale: aux
tats-Unis tout le monde fait de l'industrie, parce qu'elle est
ncessaire  tous. Dans une socit d'galit parfaite, le travail
est la condition commune; chacun travaille pour vivre, nul ne vit
pour penser. L point de classes privilgies qui, avec le
monopole de la richesse, aient aussi le monopole des loisirs.



XIX

Tout le monde travaille!... Mais la vie du travailleur est
essentiellement matrielle. Son me sommeille pendant que son
corps est  l'oeuvre; et, lorsque son corps se repose, son esprit
ne devient pas actif. Le travail pour lui, c'est la peine;
l'oisivet, la rcompense; il ne connat point le loisir. C'est
toute une science que d'apprendre  jouir des choses morales. La
nature ne nous donne point cette facult qui nat de l'ducation
seule et des habitudes d'une vie librale. Il ne faut pas croire
qu'aprs avoir amass de l'argent et de l'or, on puisse se dire
tout  coup: Maintenant je vais vivre d'une vie intellectuelle.
Non, l'homme n'est point ainsi fait. Le reptile tient  la terre
et l'aigle aux cieux. Les hommes d'esprit pensent, les hommes 
argent ne pensent pas.



XX

Ce n'est pas qu'aux tats-Unis on manque d'auteurs; mais les
auteurs n'ont point de public.

On trouverait encore des crivains pour faire des livres, parce
que c'est un travail que d'crire: ce sont les lecteurs qui
manquent, parce que lire est un loisir.

Le public ragit sur l'auteur, et vous ne verrez point celui-ci
s'obstiner  produire des oeuvres littraires, quand le public
n'en veut pas.



XXI

Supposez un pote inspir, que le hasard fait natre au sein de
cette socit d'hommes d'affaires: pensez-vous que son gnie
fournisse sa carrire? Non, le gnie lui-mme subit l'influence de
l'atmosphre qui l'environne. Nul n'exprime bien l'enthousiasme
devant des tres qui ne le sentent point; on ne chante pas
longtemps pour des sourds... La verve du pote et l'inspiration de
l'crivain, qu'chauffent les sympathies, se glacent dans
l'indiffrence et la froideur.



XXII

Tout le monde tant industriel, la premire parmi les professions
est celle qui fait gagner le plus d'argent. Le mtier d'auteur,
tant le moins lucratif, est au-dessous de tous les autres. Dites
 un Amricain que l'illustration des lettres est plus belle 
poursuivre que la fortune, il vous accordera ce sourire de piti
qu'on donne aux discours d'un insens... Exaltez en sa prsence la
gloire d'Homre, celle du Tasse: il vous rpondra qu'Homre et le
Tasse moururent pauvres. Arrire le gnie qui ne donne point la
richesse!



XXIII

En Amrique, on n'estime des sciences que leur application. On
tudie les arts utiles, mais non les beaux-arts.

L'Allemagne, la France, inventent des thories; aux tats-Unis on
les met en pratique; ici on ne rve point, on agit. Tout le monde
aspire au mme but, le bien-tre matriel; et comme c'est l'argent
qui en est la source, c'est l'argent seul qu'on poursuit.



XXIV

Lorsque dans ce pays on fait de la littrature, c'est encore de
l'industrie. Il n'existe l ni cole classique, ni romantique. On
ne connat que l'cole commerciale, celle des crivains qui
rdigent des gazettes, des pamphlets, des annonces, et qui vendent
des ides, comme un autre vend des toffes. Leur cabinet est un
comptoir, leur esprit une denre; chaque article a son tarif; ils
vous diront au juste ce que cote un enthousiasme imprim.



XXV

Ces marchands intellectuels vivent entre eux dans de fort bons
rapports. L'un soutient les principes politiques de M. Clay;
l'autre, ceux du gnral Jackson; le premier est unitaire, le
second presbytrien; celui-ci est dmocrate, celui-l fdraliste;
un troisime se montre l'ardent dfenseur de la morale religieuse;
un autre protge la morale philosophique de miss Wright.



XXVI

Tous sont amis entre eux, se querellant quelquefois pour les
personnes, jamais pour les principes.

Chacun ne doit-il pas librement exercer son industrie? la
dernire loi du congrs vous semble sage: rien de mieux; moi, je
la trouve insense; vous soutenez que notre prsident est un
profond politique,  merveille; je suis en train de dmontrer
qu'il ignore l'art de gouverner; vous poussez  la dmocratie, moi
je lutte contre elle. La socit marche-t-elle  sa perfection? ou
tend-elle  sa dcadence?



XXVII

Allons, que chacun de nous prenne  sa convenance parmi ces
textes diffrents. Ce sont des branches varies d'industrie; on
peut mme s'attacher  plusieurs en mme temps: crire pour dans
un journal, et contre dans un autre; la contradiction n'importe
point. Ne faut-il pas des ides qui aillent  toutes les
intelligences? C'est dans l'un et dans l'autre cas un besoin
social auquel on rpond.



XXVIII

Il arrive parfois, dans les rvolutions politiques, que, la vertu
devenant crime et le crime vertu, on voit tour  tour condamns au
dernier supplice les hommes de principes les plus opposs. Est-ce
que le bourreau et ses aides s'abstiennent de leur profession
parce que les crimes sont douteux? non sans doute; ils continuent
leur mtier. Ainsi font les crivains; ils ne travaillent pas sur
des corps, mais sur des ides, tantt sur l'une, tantt sur
l'autre. Leur demander de se vouer  un systme, c'est vouloir
qu'ils aient des opinions, des croyances, des convictions
exclusives; c'est restreindre dans de certaines limites leur
industrie qui, de sa nature, est sans borne comme la pense dont
elle mane.



XXIX

L'industrie des ides tant la dernire de toutes, il s'ensuit
que, pour crire, il faut n'avoir rien de mieux  faire. Quiconque
se sent du gnie se fait marchand; les incapacits se rfugient
dans le petit mtier des lettres. On laisse volontiers aux femmes
le soin de faire des vers et des livres, c'est une frivolit qu'on
abandonne  leur sexe; on leur permet de perdre le temps en
crivant.

Vous trouverez dans toutes les villes d'Amrique un assez grand
nombre de femmes savantes. Quelques-unes ont acquis par leurs
ouvrages une rputation mrite [47]; mais la plupart sont froides
et pdantes. Rien n'est moins potique que ces muses d'outre-mer;
ne les cherchez point dans la profondeur des sauvages solitudes,
parmi les torrents et les cataractes, ou sur le sommet des monts:
non, vous les verrez marchant dans la boue des villes, des socques
aux pieds et des lunettes au visage.



XXXI

Quoiqu'il y ait peu d'auteurs en Amrique, dans aucun pays du
monde on n'imprime autant. Chaque comt a son journal; les
journaux sont,  vrai dire, toute la littrature du pays [48]. Il
faut  des gens affairs, et dont la fortune est mdiocre, une
lecture qui se fasse vite et ne cote pas cher. Il se fait
d'ailleurs pour l'ducation primaire et pour la religion une
norme consommation de livres!... C'est plutt de la librairie que
de la littrature. L'instruction donne aux enfants est purement
utile; elle n'a point en vue le dveloppement des hautes facults
de l'me et de l'esprit: elle forme des hommes propres aux
affaires de la vie sociale.



XXXII

La littrature amricaine ignore entirement ce bon got, ce tact
fin et subtil, ce sentiment dlicat, mlange de passion et de
jugement froid, d'enthousiasme et de raison, de nature et d'tude,
qui prsident, en Europe, aux compositions littraires. Pour avoir
de l'lgance dans le got, il en faut d'abord dans les moeurs.



XXXIII

Ni dans les journaux, ni  la tribune, le style n'est un art.
Tout le monde crit et parle, non sans prtention, mais sans
talent [49]. Ceci n'est pas la faute seule des orateurs et des
crivains; ces derniers, quand ils font du style brillant et
classique, mettent en pril leur popularit: le peuple ne demande
 ses mandataires que tout juste ce qu'il faut de littrature pour
comprendre ses affaires; le surplus, c'est de l'aristocratie.



XXXIV

C'est ainsi que les lettres et les arts, au lieu d'tre invoqus
par les passions, ne viennent en aide qu' des besoins; ou si
quelque penchant pour les beaux arts se rvle, on est sr de le
trouver entach de trivialit: par exemple, il existe, aux tats-
Unis, un genre de peinture qui prospre: ce sont les portraits; ce
n'est pas l'amour de l'art, c'est de l'amour-propre.



XXXV

Vous rencontrerez parfois, dans ce monde industriel et vulgaire,
un cercle poli, brillant, au sein duquel les travaux de l'art sont
apprcis avec got, et les oeuvres du gnie admires avec
enthousiasme: c'est une oasis dans les sables brlants d'Afrique.
Vous trouvez  et l une imagination ardente, un esprit rveur;
mais un seul pote dans un pays ne fait pas plus une nation
potique que l'accident d'un beau ciel sur les bords de la Tamise
ne fait le climat d'Italie.



XXXVI

Quoiqu'il n'existe point de littrature proprement dite aux
tats-Unis, ne croyez pas que les Amricains soient sans amour-
propre littraire. Il se passe  cet gard un phnomne assez
trange; vous n'apercevez point chez leurs auteurs de ces vanits
monstrueuses, qu'on voit chez nous, compagnes de la mdiocrit,
quelquefois mme du gnie. Les crivains ont la conscience qu'ils
exercent une profession d'un ordre infrieur.

En Amrique, ce ne sont pas les crivains qui ont l'orgueil
littraire, c'est le pays.

La littrature est une industrie dans laquelle les Amricains
prtendent exceller comme dans toutes les autres.

Et ne croyez pas leur tre agrable en leur disant que la
conformit du langage rend communs aux tats-Unis tous les beaux
gnies de l'Angleterre; ils vous rpondront que la littrature
anglaise ne fait point partie de la littrature amricaine.



XXXVII

Le caractre anti-potique des Amricains tient  leurs moeurs
par de profondes racines.

Lorsque dans ce pays on poursuit l'argent, on ne recherche point
le plaisir. La religion, et plus encore d'austres habitudes,
interdisent les jeux, les amusements [50], les spectacles.

Les grandes cits ont chacune un thtre [51]; mais les riches,
qui sont toujours en avant de la corruption, s'efforcent vainement
de le mettre en vogue. Le spectacle n'est point, en Amrique, un
plaisir populaire; la tragdie, la comdie, la musique italienne,
sont des divertissements aristocratiques de leur nature; ils
demandent aux spectateurs du got et de l'argent, deux choses qui
manquent au plus grand nombre. Les cirques et les amphithtres
veulent une multitude  passions; et c'est ce que l'Amrique du
Nord ne saurait leur donner.



XXXVIII

Si les grands thtres y sont rares, les petits y sont inconnus.
Cette absence du got dramatique est sans doute un lment de
moralit pour la socit amricaine qui, n'ayant pas de thtres,
ne distribue point chaque soir des moqueries aux maris tromps,
des applaudissements aux amants heureux, et de l'indulgence aux
femmes adultres. Les Amricains ont plus de moralit parce qu'ils
n'ont pas de spectacles; et ils n'ont pas de spectacles  cause de
leur moralit. Ceci est  la fois cause et effet.



XXXIX

Ce n'est pas seulement par amour pour la morale que les
Amricains fuient le thtre, car beaucoup qui n'y vont pas se
livrent chez eux  d'ignobles plaisirs. Le spectacle est un
amusement dont naturellement ils n'ont pas le got. Ils tiennent
cette antipathie des Anglais, leurs aeux, et subissent encore
l'influence du puritanisme des premiers colons amricains. Le
thtre n'a jamais t, en Angleterre, qu'une mode des hautes
classes, ou une dbauche du bas peuple; et ce sont les classes
moyennes de ce pays qui ont peupl l'Amrique. Quelle que soit la
cause, l'effet est certain; le gnie potique est, aux tats-Unis,
dpouill de son plus bel attribut; tez  la France son thtre,
et dites o sont ses potes.



XL

La religion, si fconde en potiques harmonies, ne porte au coeur
des Amricains ni inspiration, ni enthousiasme. L'habitant des
tats-Unis aime, dans son culte, non ce qui parle  l'me, mais
seulement ce qui s'adresse  sa raison; il l'aime comme principe
d'ordre, et non comme source de douces motions. L'Italien est
religieux en artiste; l'Amricain l'est en homme rang.



XLI

Les cultes chrtiens sont d'ailleurs trop diviss en Amrique,
pour fournir aux beaux-arts des sujets d'un intrt gnral: la
secte des quakers, simple et modeste, ne se btira point des
palais somptueux; qu'importent  l'glise mthodiste les
admirables sermons de M. Channings, ministre des unitaires? Si la
communion baptiste lve quelque monument  sa croyance, de quel
intrt sera-ce pour les presbytriens?

 la place de l'unit religieuse qui rgne en France depuis
quinze sicles, supposez mille sectes dissidentes, vous n'aurez 
cette heure ni grandes glises, ni grands orateurs chrtiens, ni
Notre-Dame, ni Bossuet.



XLII

Les congrgations protestantes n'ont point, pour se rassembler,
des temples magnifiques, dcors de statues et de tableaux; elles
s'enferment dans de simples maisons, bties sans luxe et  peu de
frais. Le plus splendide parmi leurs difices religieux se montre
soutenu par quelques colonnes de bois peint: c'est l leur
Parthnon. tez  l'Amrique son Capitole, expression potique de
son orgueil national, et la Banque des tats-Unis, expression
potique de sa passion pour l'argent, il ne restera pas dans ce
pays un seul difice qui prsente l'aspect d'un monument.



XLIII

Tout, aux tats-Unis, procde de l'industrie, et tout y va...
mais  la diffrence du sang qui s'chauffe en allant au coeur,
tous les lans, en atteignant l'industrie, se refroidissent  ce
coeur glac de la socit amricaine.



XLIV

Laissez grandir cette socit, disent quelques-uns, et vous en
verrez sortir des hommes illustres dans les lettres et dans les
arts. Rome naissante n'entendit point les chants d'Horace et de
Virgile, et il a fallu quatorze sicles  la France pour enfanter
Racine et Corneille.

Ceux qui tiennent ce langage confondent deux choses bien
distinctes: la socit politique et la civilisation. La socit
amricaine est jeune, elle n'a pas deux sicles. Sa civilisation,
au contraire, est antique comme celle de l'Angleterre dont elle
descend. La premire est en progrs, la seconde, en dclin. La
socit anglaise se rgnre dans la dmocratie amricaine: la
civilisation s'y perd.



XLV

L'esprit industriel matrialise la socit, en rduisant tous les
rapports des hommes entre eux  l'utilit.

Il est de nobles passions qui fcondent l'me: l'intrt la
souille et la fltrit. Il semble que la cupidit souffle sur
l'Amrique un vent funeste qui, s'attachant  ce qu'il y a de
moral dans l'homme, abat le gnie, teint l'enthousiasme, pntre
jusqu'au fond des coeurs pour y desscher la source des nobles
inspirations et des lans gnreux.



XLVI

Voyez le paysan franais, d'humeur gaie, le front serein, les
lvres riantes, chanter sous le chaume qui recle sa misre, et
sans soucis de la veille, sans prvoyance du lendemain, danser
joyeux sur la place du village.

On ne sait rien, en Amrique, de cette heureuse pauvret. Absorb
par des calculs, l'habitant des campagnes, aux tats-Unis, ne perd
point de temps en plaisirs; les champs ne disent rien  son coeur;
le soleil qui fconde ses coteaux n'chauffe point son me. Il
prend la terre comme une matire industrielle; il vit dans sa
chaumire comme dans une fabrique.



XLVII

Personne ne connat, en Amrique, cette vie tout intellectuelle
qui s'tablit en dehors du monde positif, et se nourrit de
rveries, de spculations, d'idalits; cette existence
immatrielle qui a horreur des affaires, pour laquelle la
mditation est un besoin, la science un devoir, la cration
littraire une jouissance dlicieuse, et qui, s'emparant  la fois
des richesses antiques et des trsors modernes, prenant une
feuille au laurier de Milton, comme  celui de Virgile, fait
servir  sa fortune les gloires et les gnies de tous les ges.



XLVIII

On ignore dans ce pays l'existence du savant modeste qui,
tranger aux mouvements du monde politique et au trouble des
passions cupides, se donne tout entier  l'tude, l'aime pour
elle-mme, et jouit, dans le mystre, de ses nobles loisirs.

L'Amrique ne connat, ni ces brillantes arnes o l'imagination
s'lance sur les ailes du gnie et de la gloire; ni ces cours
d'amour o les grces, l'esprit et la galanterie se jouaient
ensemble; ni cette harmonie presque cleste qui nat de l'accord
des lettres avec les beaux-arts; ni ce parfum de posie,
d'histoire et de souvenirs, qui s'exhale si doux d'une terre
classique pour monter vers un beau ciel.



XLIX

L'Europe qui admire Cooper croit que l'Amrique lui dresse des
autels; il n'en est point ainsi. Le Walter Scott amricain ne
trouve dans son pays ni fortune ni renomme. Il gagne moins avec
ses livres qu'un marchand d'toffes; donc celui-ci est au-dessus
du marchand d'ides. Le raisonnement est sans rplique.



L

D'abord incrdule  ce phnomne, je supposais que Cooper avait
peint de fausses couleurs les moeurs des Indiens, et que les
Amricains, juges d'un tableau dont l'original est sous leurs
yeux, le condamnaient comme dpourvu de vrit locale. Plus tard
j'ai reconnu mon erreur: j'ai vu les Indiens, et me suis assur
que les portraits de Cooper sont d'une ressemblance frappante.



LI

Mais les Amricains se demandent  quoi sert de connatre ce
qu'ont fait les Indiens, ce qu'ils font encore; comment ils
vivaient dans leurs forts, comment ils y meurent. Les sauvages
sont de pauvres gens desquels il n'y a rien  tirer, ni richesses,
ni enseignements d'industrie. Il faut prendre leurs forts, voil
tout, et s'en emparer, non pour faire de la posie, mais pour les
abattre et passer la charrue sur le tronc des vieux chnes.



LII

Ces belles forts, ces magnifiques solitudes, ces splendides
palais de la nature sauvage, il leur fallait pourtant un chantre
divin! Elles ne pouvaient tomber sous le fer de l'industriel sans
avoir t clbres sur la lyre du pote... le pote n'tait pas
chez les Amricains... mais franchissant l'Atlantique, l'ange de
la posie a, sur ses ailes de flamme, transport l'Homre franais
sur les rives du Meschacb.



LIII

Tous les mondes sont le domaine du gnie! et il est de larges
poitrines qui pour respirer  l'aise, n'ont pas trop de l'univers.
Quelques annes plus tard, l'hte des sauvages allait, pote
inspir chanter des souvenirs sur les bords de l'Eurotas, et
plerin pieux, adorer Dieu sur les rives du Jourdain!

Atala, Rn, les Natchez sont ns en Amrique, enfants du dsert.
Le Nouveau-Monde les inspira; la vieille Europe les a seule,
compris.

Les Amricains, quand ils lisent Chateaubriand, disent, comme en
voyant la merveille de Niagara

Qu'est-ce que cela prouve?

Tel est le peuple sur lequel j'avais conu l'espoir chimrique
d'exercer une potique influence!!

 cruel dsenchantement! Ainsi se brisait dans mes mains le rameau
secourable auquel j'avais, durant le naufrage, rattach ma
dernire chance de salut!!



Chapitre XIII
L'meute

Ainsi s'vanouissait mon rve d'illustration littraire et
l'avenir que j'y rattachais! Tout autre moyen de renomme m'tait
interdit. Si les tats-Unis eussent t engags dans quelque
guerre, j'eusse tent d'entrer dans les rangs de l'arme
amricaine; mais en temps de paix il n'y a point de gloire
militaire. Les soldats de ce pays se rduisent  quelques milliers
d'hommes cantonns sur les frontires des tats de l'Ouest, o
leur seule mission est de tenir en respect des hordes d'Indiens
sauvages [52].

Comme j'tais tomb dans l'accablement profond qui succde au
dernier rayon teint de la dernire esprance, je reus une lettre
de Nelson qui m'annonait son dpart de Baltimore et sa prochaine
arrive  New York avec Marie; il n'entrait dans aucun dtail.
Vous saurez, me disait-il, la cause de cette retraite et le
nouveau coup qui vient de nous frapper. Il ne me disait rien de
Georges.

Aprs un jour d'attente et de tourments, je vis arriver Nelson et
Marie. La douleur se montrait grave et svre sur le front du
pre, expansive et tendre dans les yeux de la jeune fille.

Mon inquitude comprima les premiers lans de mon amour.

Quels sont donc, m'criai-je, les nouveaux malheurs dont je vous
vois accabls?

Aprs quelques instants d'un morne silence, Nelson me dit: Une
semaine s'est coule depuis qu' Baltimore s'est faite l'lection
d'un membre du congrs. Georges et moi, nous nous y sommes rendus
selon notre coutume... Je suis habitu  voir les intrigues
s'agiter en pareille occasion, mais je trouvai les passions
politiques dans un tat d'exaltation que je n'avais pas vu
jusqu'alors.

La lutte s'engagea entre deux candidats; le premier, remarquable
par de grands talents, mais fdraliste; le second, moins
distingu, mais jacksoniste [53].

Aprs une multitude de discours suivis les uns de hues, les
autres d'acclamations, tous accompagns de querelles violentes
entre les lecteurs des deux partis contraires, on recueillit les
votes, et le candidat auquel Georges et moi avions donn notre
suffrage l'emportait d'une voix, lorsque tout -coup un grand
tumulte clate dans l'assemble; d'abord une exclamation, puis
deux, puis mille se font entendre; l'agitation, partie d'un point,
gagne subitement toute la salle, comme le trouble d'une abeille
inquite dans sa case se communique en un instant  toute la
ruche. Enfin j'entends les lecteurs du parti vaincu s'crier: Le
scrutin est nul! Georges Nelson est un homme de couleur; hurrah!
hurrah! qu'il sorte de la salle... l'lection doit tre
recommence...

De vifs applaudissements suivirent ces paroles. Ceux de notre
parti gardaient un morne silence; enfin l'un d'eux demanda 
Georges si l'imputation tait vraie. Oui, rpondit celui-ci. Alors
nos amis eux-mmes firent entendre de violents murmures, et chacun
s'loigna de nous. J'prouvai dans ce moment moins de confusion
que de crainte; car je pressentais la fureur de Georges et les
clats terribles auxquels il allait se livrer. Je le vis plir de
colre, mais, chose trange! il reprit tout  coup ses sens et
demeura tranquille.

L'observation de nos adversaires tait fonde, la loi du Maryland
excluant du droit lectoral tous les gens de couleur, mme ceux
qui sont depuis longtemps en possession de la libert. Je ne
rclamai point, et, entranant Georges hors de la salle, je bnis
le ciel de trouver calme celui dont je craignais tant les
emportements.  l'instant o nous sortions nous avons remarqu un
individu qui mettait un grand zle  provoquer l'attention
publique sur l'humiliation de notre retraite. Georges le regarda
en face et reconnut en lui don Fernando d'Almanza, cet Amricain
qui, par ses perfides rvlations, fit mourir de douleur la mre
de mes enfants. Je ne doutai pas que le premier cri dnonciateur
ne ft sorti de sa bouche; et Georges a suppos avec raison que
cet homme tait le mme qui, au thtre de New York, avait excit
contre vous et lui les haines de la multitude.

Le premier mouvement de Georges fut de se porter vers l'auteur de
l'affront, et de venger d'un seul coup l'ancienne et la nouvelle
injure; mais je le vis presque aussitt comprimer son
ressentiment. Il murmurait  voix basse des phrases entrecoupes
dont je ne comprenais pas bien le sens: le grand jour approche,
disait-il; la vengeance sera plus belle!

Persuad qu'il cachait dans son me un secret important, je le
pressai de m'en faire l'aveu. -- C'est une lchet, me dit-il, de
se laisser craser sans relever la tte. Je sais qu'une
insurrection se prpare dans le Sud; les ngres de la Virginie et
des deux Carolines vont se joindre aux Indiens de la Gorgie pour
secouer le joug amricain; j'irai seconder leurs efforts.

Effray de ce projet, je tentai, par tous les moyens, d'en
dmontrer  Georges la folie et l'impuissance.... Peut-tre je le
fis dans des termes trop svres... mais un pareil dessein me
semblait si fcond en prils!... Marie joignit  mes remontrances
ses prires et ses larmes, toujours si puissantes sur son frre.
Georges garda le silence. Alors je pensai que la raison tait
entre dans son coeur.

Nous convnmes de quitter Baltimore, o nous ne pouvions demeurer
plus longtemps; mais o chercher un refuge? Je proposai  mes
enfants de porter notre malheureuse fortune  New York, o un
presbytrien respectable, James Williams, que j'avais autrefois
connu  Boston, nous donnerait provisoirement un asile. Arrivs
l, nous pourrions dlibrer sur le choix d'une retraite. Tandis
que je parlais, Georges paraissait livr  une grande
proccupation; cependant il ne profra pas un seul mot qui
rappelt son funeste projet. Le soir, quand l'heure de se sparer
fut venue, il nous comblait des plus touchantes caresses; jamais
il ne s'tait montr si affectueux pour moi, si tendre pour sa
soeur. Au milieu d'une rverie, il s'interrompait pour nous dire
de douces paroles. Hlas! le lendemain il manquait  nos
embrassements; il avait quitt Baltimore laissant une lettre dans
laquelle il nous conjurait de lui pardonner son dpart clandestin.

Jamais, disait-il, je n'aurais pu rsister  l'ascendant d'un
pre, aux larmes d'une soeur; un seul regard de Marie, m'aurait
vaincu. Cependant mon devoir me commande de secourir des frres
malheureux... Mon pre, ma chre soeur, ajoutait-il, nous nous
reverrons dans des temps plus fortuns... Si les hommes ne sont
pas gaux sur la terre, ils le sont du moins dans le ciel.

Je ne vous dirai point quelle fut la douleur de Marie en
entendant ces dernires paroles d'un frre qu'elle chrit.

Georges, dans sa lettre, nous engageait  suivre mon premier
projet, celui de demander l'hospitalit  James Williams, auquel,
disait-il, il s'adresserait plus tard pour retrouver nos traces.

Ainsi parla Nelson; sa voix, en finissant, s'tait faiblement
mue. Il dit ensuite avec l'accent d'une rsignation pieuse: Plus
le bras qui frappe est puissant, et plus on doit l'adorer... Mon
ami, ajouta-t-il, vous pouvez maintenant juger si je vous trompais
quand je vous peignais l'horrible condition des gens de couleur
aux tats-Unis. N'ayant pu dissiper vos illusions, j'imposai 
votre amour un temps d'preuve. Le terme n'en est pas encore
expir, mais sans doute votre opinion l'a devanc, et ce que vous
savez de notre fortune doit suffire pour vous clairer.

Comme je gardais le silence sous l'impression d'un chagrin profond
et de l'inquitude que m'inspirait le sort de Georges, Marie,
prenant mon anxit pour de l'embarras, me dit d'une voix
entrecoupe de pleurs: Ludovic, mon coeur vous tient compte des
efforts gnreux que vous faites pour aimer une infortune; mais,
de grce, cessez de lutter contre l'inflexible destin. Vous le
voyez, nos malheurs s'enchanent comme nos jours. Mon sort est 
jamais fix: je tranerai de ville en ville ma misrable
existence; chasse d'un lieu par le mpris, de l'autre par la
haine, partout rprouve des hommes, parce que je fus maudite dans
le sein de ma mre!

J'atteste le ciel qu'en prsence d'une si touchante infortune, mon
coeur ne chancela pas un seul instant; pour tre fidle au
malheur, je n'eus aucun combat intrieur  soutenir. Je sentis se
resserrer plus fortement dans mon me le lien qui m'unissait 
Marie. Cet accroissement de tendresse et d'amour se mlait d'une
indignation si profonde contre les auteurs du mal dont la victime
tait sous mes yeux, que je ne pus contenir l'expression de ce
dernier sentiment.

Voil donc, m'criai-je, le peuple objet de mes admirations et de
mes sympathies! fanatique de libert et prodigue de servitude!
discourant sur l'galit parmi trois millions d'esclaves;
proscrivant les distinctions, et fier de sa couleur blanche comme
d'une noblesse; esprit fort et philosophe pour condamner les
privilges de la naissance, et stupide observateur des privilges
de la peau! Dans le Nord, orgueilleux de son travail; dans le Sud,
glorieux de son oisivet; runissant en lui, par une monstrueuse
alliance, les vertus et les vices les plus incompatibles, la
puret des moeurs et le vil intrt, la religion et la soif de
l'or, la morale et la banqueroute!

Peuple homme d'affaires qui se croit honnte parce qu'il est
lgal; sage, parce qu'il est habile; vertueux, parce qu'il est
rang! Sa probit, c'est la ruse soutenue du droit, l'usurpation
sans violence, l'indlicatesse sans crime. Vous ne le verrez point
arm du poignard qui tue; son arme  lui, c'est l'astuce, la
fraude, la mauvaise foi, avec lesquelles on s'enrichit... Il parle
d'honneur et de loyaut comme font les marchands! mais voyez
quelle hypocrisie jusque dans ses bienfaits! il convie 
l'indpendance toute une race malheureuse; et ces ngres qu'il
affranchit, il leur inflige, au sortir des fers, une perscution
plus cruelle que l'esclavage.

Ainsi s'emportait ma colre; j'en arrtai les lans  l'aspect de
Marie, dont l'abattement tait extrme. Aprs avoir exhal ses
ressentiments, mon coeur ne contenait plus que de l'amour, et je
ne crus pouvoir mieux l'exprimer qu'en adressant ce peu de mots 
Nelson: Le temps d'preuve n'est pas encore coul, veuillez me
faire grce de ce qui reste et souffrir que je devienne l'poux de
Marie.

-- Dieu puissant! s'cria l'Amricain non sans quelque motion,
que ta bont est grande puisque tu nous conserves le coeur de ce
digne jeune homme!

Mes paroles jetrent Marie dans une situation impossible 
dcrire. L'expression de mes griefs contre la socit amricaine
lui avait donn le change sur mes sentiments intrieurs; et, quand
mes derniers accents lui eurent rvl le seul dsir de mon coeur,
je la vis passer subitement de l'extrme douleur  cet excs de
joie qui s'annonce aussi par des larmes; tombant  genoux, elle
rendit grces  Dieu dans l'attitude du criminel qui, ayant reu
des hommes un pardon inespr, joint ses deux mains en regardant
le ciel.

Nelson ajouta: Gnreux ami, c'est le signe d'une me grande et
forte d'tre attir par le malheur. Je ne combattrai plus vos
nobles lans; j'admire votre vertu, et ne me crois point digne de
la diriger. En disant ainsi, il se jeta dans mes bras, et me
serra troitement contre son coeur; puis, prenant ma main et celle
de Marie: Ma fille, lui dit-il en faisant signe de nous unir,
Ludovic sera votre poux. --  mon Dieu! s'cria cette charmante
fille, tant de bonheur n'est-il pas un rve? Elle n'ajouta rien 
ces paroles, se tint appuye au bras de Nelson et parut recueillir
ses sentiments dans une extase de flicit.

Cependant, impatient de voir s'accomplir le plus cher de mes
voeux, j'obtins de Nelson qu'il fixt le jour de mon union avec sa
fille. -- Dans quelques jours, me dit-il, je vous nommerai mon
fils. Il fut un temps, peu loign de nous, o, selon les lois de
l'tat de New York, le mariage d'un blanc avec une personne de
couleur tait impossible; mais aujourd'hui la prohibition n'existe
plus: de semblables alliances se font quelquefois...

Un ami de notre hte, le rvrend John Mulon, ministre
catholique, que sa philanthropie pour la race noire rend cher aux
presbytriens eux-mmes, vous mariera d'abord selon les rites de
l'glise romaine,  laquelle vous appartenez; ensuite James
Williams, ministre presbytrien, donnera  votre union la sanction
du culte que ma fille professe. Nagure encore des mariages de
cette sorte eussent excit dans la population amricaine de vives
rumeurs... mais l'esprit public s'claire chaque jour, et les
haines meurent avec les prjugs. Peut-tre, mes enfants, ferons
nous sagement, quand votre union sera consacre, de ne point
quitter New York. Il n'existe pas dans cette ville plus de
bienveillance que dans les autres pour les gens de couleur; mais,
au moins, dans une grande cit, il est plus facile qu'ailleurs de
vivre obscur et ignor.

Je ne songeai point en ce moment  rechercher si Nelson tait le
jouet de quelque illusion; le contentement de mon coeur tait
extrme; toutes mes inquitudes s'vanouirent; j'oubliai mes
ennuis passs, la cause mme qui les avait fait natre; et,
croyant  jamais tarie la source de mes infortunes, je ne vis plus
dans l'avenir que des promesses de bonheur.

Cette impression ne fut point dissipe par les chagrins de Marie
qui, peu d'instants aprs les joies de la premire ivresse, tait
revenue  sa mlancolie. Mon ami, me disait-elle, c'est en vain
que tu cherches  me tromper... Ton amour pour moi est devenu un
sacrifice...

Quand tu vois couler mes larmes, n'accuse point mon amour; je
pleure parce que je vois quel sera ton sort, si notre union
s'accomplit. Le mpris dont je serai l'objet rejaillira sur toi...
Tu n'es point accoutum  te passer d'estime; et ce manque te fera
souffrir d'affreux tourments... il ne sera pas en ton pouvoir de
me cacher les secrtes plaies de ton coeur. Ludovic, je mourrai de
douleur de te savoir malheureux.

Je mprisai la vanit de ses scrupules et la chimre de ses
craintes.

Le jour tant dsir de notre hymen arriva. Je me sentais plein
d'amour, jamais mon coeur ne s'tait ouvert  tant d'esprance;
j'prouvais pourtant un secret dplaisir  voir le front de Marie
couvert d'un voile de tristesse, qui ne tombait point devant ma
joie; je ne savais pas alors qu'il est des mes tendres et
mystrieuses dont la douleur est un prsage, et qui souffrent
instinctivement, parce qu'elles ont devin de grands maux dans
l'avenir

Cependant, ds le matin, elle parut orne de la blanche couronne
des pouses; sa grce et sa beaut naturelle taient pleines d'un
secret enchantement, et, je ne sais si sa parure n'tait pas
encore embellie par le deuil de son regard. Une joie religieuse et
paisible se peignait sur la physionomie de Nelson; et, quand John
Mulon et James Williams nous annoncrent que l'heure tait venue
d'aller  l'glise pour la crmonie, je me sentis pntr d'une
sainte et douce motion.

Cependant,  l'instant o nos mes tranquilles se remplissaient
des esprances du bonheur, de grands troubles se prparaient dans
New York, et un orage terrible tait prs de fondre sur nos ttes.
(Voir note  la fin de l'ouvrage)

Il existe  New York, comme dans toutes les villes du Nord des
tats-Unis, deux partis bien distincts parmi les amis de la race
noire.

Les uns, jugeant l'esclavage mauvais pour leur pays, et peut-tre
aussi le condamnant comme contraire  la religion chrtienne,
demandent l'affranchissement de la population noire; mais, pleins
des prjugs de leur race, ils ne considrent point les ngres
affranchis comme les gaux des blancs; ils voudraient donc qu'on
dportt les gens de couleur,  mesure qu'on leur donne la
libert; et ils les tiennent dans un tat d'abaissement et
d'infriorit aussi longtemps que ceux-ci demeurent parmi les
Amricains. Un grand nombre de ces amis des ngres ne sont
contraires  l'esclavage que par amour-propre national; il leur
est pnible de recevoir sur ce point le blme des trangers, et
d'entendre dire que l'esclavage est un reste de barbarie.
Quelques-uns attaquent le mal par la seule raison qu'ils souffrent
de le voir: ceux-l, en oprant l'affranchissement, font peu de
chose: ils dtruisent l'esclavage, et ne donnent pas la libert;
ils se dlivrent d'un chagrin, d'une gne, d'une souffrance de
vanit, mais ils ne gurissent point la plaie d'autrui; ils ont
travaill pour eux, et non pour l'esclave. Charg de ses fers,
celui-ci est repouss de la socit libre.

Les autres partisans des ngres sont ceux qui les aiment
sincrement, comme un chrtien aime ses frres, qui non-seulement
dsirent l'abolition de l'esclavage, mais encore reoivent dans
leur sein les affranchis, et les traitent comme leurs gaux.

Ces amis zls de la population noire sont rares; mais leur ardeur
est infatigable; elle fut longtemps  peu prs strile; cependant
quelques prjugs s'vanouirent  leur voix, et on vit des blancs
s'allier par le mariage  des femmes de couleur.

Tant que la philanthropie pour les ngres n'avait abouti qu'
d'inutiles dclamations, les Amricains l'avaient tolre sans
peine: peu leur importait qu'on proclamt thoriquement l'galit
des noirs, pourvu que ceux-ci demeurassent, par le fait,
infrieurs aux blancs. Mais le jour o un Amricain pousa une
femme de couleur, la tentative de mler les deux races prit un
caractre pratique. Ce fut une atteinte porte  la dignit des
blancs; l'orgueil amricain se souleva tout entier.

Telle tait, dans la ville de New York, la disposition des
esprits,  l'poque de mon hymen avec Marie.

Comme nous nous rendions  l'glise catholique, j'aperus dans la
ville une agitation inaccoutume. Ce n'tait plus le mouvement
rgulier d'une population industrielle et commerante: des hommes
mal vtus, de la classe ouvrire, parcouraient les rues  une
heure o d'ordinaire ils remplissent les ateliers. On les voyait,
au mpris de leurs habitudes calmes et froides, marcher vite, se
heurter en se croisant, s'aborder d'un air mystrieux, former des
groupes anims, et se sparer brusquement dans des directions
contraires.

Plein d'un intrt immense qui occupait toute ma pense, je ne
prtai qu'une faible attention  ce trouble extrieur; cependant,
ds ce moment, je fus surpris de ne voir dans les rues ni ngres
ni multres.

Nelson demanda  un Amricain qui passait prs de nous la cause de
ce tumulte. -- Oh! dit celui-ci, les amalgamistes [54] font tout
le mal; ils veulent que les ngres soient les gaux des blancs;
les blancs sont bien forcs de se rvolter.

Interrog de mme, un autre rpondit -- Si on tue les ngres, ce
sera leur faute; pourquoi ces misrables osent-ils s'lever
jusqu'au rang des Amricains?

Un troisime interlocuteur mit une opinion diffrente: On va,
dit-il, raser les maisons des noirs, et faire disparatre leurs
hideuses figures! Les blancs sont coupables d'agir ainsi; car ils
ont eu le premier tort; pourquoi ont-ils donn la libert aux
ngres?

 l'instant o ces tristes discours frappaient notre oreille, un
affreux spectacle s'offrit  nos yeux...

Nous tions dans Lonard-Street. Quelques pauvres multres venant
 passer en ce moment, nous entendons aussitt mille voix
furieuses crier: Haine aux ngres!  mort!  mort! Au mme
instant, une grle de pierres, parties du sein de la multitude,
tombe sur les gens de couleur; des Amricains, arms de btons, se
prcipitent sur ces malheureux, et les frappent sans piti.
Atterrs par un traitement aussi cruel qu'inattendu, les multres
ne faisaient aucune rsistance, et paraissaient accabls de
stupeur  l'aspect de la foule irrite; leur regard, lev vers le
ciel, semblait demander  Dieu d'o venait contre eux le courroux
d'une socit dont ils respectaient les lois.

Bientt une scne plus dsolante encore s'offrit  nos regards.
Les infortuns, que poursuivait une aveugle vengeance, s'taient
rfugis dans les maisons amies de quelques gens de couleur. Je
les croyais chapps au pril; mais quand il est soulev, le flot
populaire ne s'arrte pas ainsi. Les fentres volent en clats,
les portes sont brises, les murs dmolis... En ce moment, je
cessai de voir le travail du peuple: Marie tait glace d'effroi.
Mes amis, nous dit Nelson sans se troubler, retirons-nous; ces
violences barbares confondent ma raison; elles prouvent une haine
bien fatale contre les gens de couleur. De grands dangers nous
menaceraient si nous tions dcouverts. Htons-nous de gagner le
temple saint; rfugis dans l'difice religieux, nous y serons 
couvert de toute injure: le peuple amricain cesserait plutt
d'exister que de perdre son respect pour les choses saintes... Mes
enfants, nous disait encore Nelson en nous entranant vers
l'glise, ds que votre union sera consomme, nous quitterons
cette ville, o rgnent de mauvaises passions, que je croyais
assoupies.

En peu d'instants nous arrivmes  l'glise de John Mulon.
Beaucoup de gens de couleur s'y taient rfugis.

En entrant dans le pieux asile, je sentis renatre ma force et mes
esprances. Le tumulte de la sdition, les cris de la multitude,
ses fureurs, et la voix des victimes, tous ces bruits de la terre
cessrent de frapper mon oreille, et les ressentiments sortirent
de mon coeur. J'aimais la fille de Nelson, et je priais Dieu.

Bientt la crmonie fut commence. J'tais agenouill prs de
Marie, dont la pleur tait extrme. Pendant les scnes d'horreur
dont nous avions t les tmoins, elle n'avait pas laiss chapper
une seule plainte; seulement son regard douloureux semblait me
dire: Sont-ce donc l les pompes de notre hymen? Depuis que nous
tions entrs dans l'enceinte sacre, je voyais renatre sur son
front le calme et la srnit: mais sa confiance en Dieu tait
plutt de la rsignation que de l'esprance.

Pour moi, je m'abandonnais sans rserve  mes impressions de joie.
Aprs bien des orages, je touchais au port... mes malheurs passs
servaient d'ombre  mon bonheur... et je bnissais presque les
perscutions de la fortune, sans lesquelles je n'eusse point t
aussi heureux... Si le sort et protg mes premires ambitions de
gloire et de puissance, je n'aurais point quitt l'Europe, et je
ne serais point aujourd'hui l'poux de Marie! Que me feront
dsormais les injustices du monde; nous serons deux pour les
supporter; et les larmes d'une femme sont si douces, qu'elles
mlent un charme secret aux douleurs les plus amres.

Ainsi s'offraient  mon esprit mille penses riantes d'avenir,
tandis que, prosterns devant l'autel, Marie et moi nous recevions
les bndictions de l'glise. Au moment o le ministre saint,
aprs avoir tir de son coeur des conseils touchants, prenait nos
mains pour les unir, un grand tumulte clate tout  coup  la
porte du temple. Les insurgs! crie une voix sinistre. Ce cri
vole de bouche en bouche; puis un silence morne se fait sous la
vote sacre... Alors on entend au dehors le bruit d'une multitude
en dsordre, semblable aux grondements d'un orage qui s'approche.
Pouss par un vent imptueux, le nuage qui porte le tonnerre
s'avance rapidement, et dj la foudre est sur nos ttes. Mort
aux gens de couleur!  l'glise!  l'glise! Ces clameurs
redoutables retentissent de toutes parts; la terreur saisit les
fidles assembls; le prtre plit ses genoux flchissent,
l'anneau qui devait nous unir tombe de ses mains! Marie, glace
d'effroi, perd ses sens, chancelle, et je prte  la jeune fille
dfaillante l'appui du bras qui, un instant plus tard, et soutenu
mon pouse bien-aime.

Quelques ngres intrpides s'taient lancs vers les issues de
l'glise pour les dfendre contre l'invasion; mais bientt mille
projectiles tombent avec fracas sur l'difice sacr... on entend
les portes gmir sur leurs gonds... les assaillants s'encouragent
mutuellement  la violence; chacun de leurs succs est salu par
des applaudissements tumultueux; les coups redoublent, les
murailles s'branlent, le sol a trembl. Dj le peuple, ce
prodigieux ouvrier de destruction, a fait irruption dans le
parvis; alors l'glise prsente une scne affreuse de dsordre et
de confusion: les enfants jettent des cris perants; les femmes
poussent des plaintes douloureuses.  l'ide d'un massacre
populaire, l'horreur pntre dans toutes les mes; car la populace
est la mme dans tous pays, stupide, aveugle et cruelle. Des
hommes, ou plutt des monstres, sans respect pour la saintet du
lieu, sans piti pour l'infirmit du sexe et de l'ge, se
prcipitent sur la pieuse assemble, et se livrent aux actes de la
plus brutale violence, sans pargner les femmes, les vieillards et
les enfants.

Mon angoisse tait extrme. Confondu par ce spectacle de
vandalisme et d'impit, Nelson tait partag entre sa sollicitude
paternelle et son orgueil national.  mon Dieu! s'criait-il; 
profanation!  honte pour mon pays!

Le pril tait imminent et terrible; je dis  Nelson: De grce,
laissez  mon amour le soin de protger Marie et en parlant
ainsi, je la saisis dans mes bras. Oh! avec quelle nergie je
m'emparai de ma bien-aime! comme je me sentis fort en la portant
sur mon coeur! mais  peine tais-je charg d'un si prcieux
fardeau, que j'entends plusieurs voix crier: John Mulon! John
Mulon! mort au catholique qui marie les femmes de couleur avec les
blancs! Et en mme temps je vis tous les regards se porter sur
nous; je compris que nous tions trahis, et que d'affreux dangers
nous menaaient. Comment sauver Marie? comment traverser les rangs
de nos ennemis, au milieu de tant de passions dchanes?

Une lueur d'esprance vint briller  mes regards. La milice! la
milice! crirent quelques insurgs. -- Que nous importe!
rpondirent les autres; la milice n'oserait pas tirer sur le
peuple amricain!

Un corps de miliciens arrivait en effet avec la mission de
rtablir la paix publique; mais il tait entirement compos
d'hommes blancs qui se souciaient peu des gens de couleur. Au lieu
d'arrter la fureur populaire, ils se mirent  contempler ses
excs. Leur prsence impassible ne fit qu'accrotre la fureur des
assaillants qui parcouraient l'intrieur du temple, brisant,
saccageant tout, les meubles, les ornements du culte, la chaire
sacre, l'autel mme. Toutes les issues taient gardes, pour que
nul ne pt se soustraire  leurs violences. Dans cette extrmit,
recommandant au ciel la sainte cause de l'innocence et du malheur,
je me prcipite au milieu d'une multitude effrne,  travers
mille cris de douleur et de vengeance, levant dans mes bras
Marie, ple et chevele, et n'ayant pour me protger d'autre
secours que l'nergie de ma volont, la force de mon amour, et ma
foi dans la justice de Dieu. Ah! je fus intrpide et puissant! je
ne sais si ce fut un effet de mon audace ou d'une cleste
protection: mais un passage s'ouvrit devant moi. Marie tait si
belle dans son effroi, que j'attribuai d'abord  la fascination de
ses charmes l'impuissance de nos ennemis; cependant quel respect
la plus noble crature inspirerait-elle  l'impie qui outrage Dieu
dans son temple? Je n'avais plus  franchir que la dernire issue:
c'tait le passage le plus dangereux. Agit de mille terreurs,
plac entre l'obstacle que je voyais devant moi et l'impossibilit
de demeurer immobile, ne trouvant que prils autour de moi, je
m'lance... En ce moment, je vois se lever les bras des
meurtriers... Marie va tomber sous leurs coups... Alors il me
semble que la vote du ciel s'affaisse sur moi, en mme temps que
la terre entr'ouvre son sein pour m'engloutir. Cependant mon lan
suit son cours; je ne puis plus le retenir, et, dans cet
entranement de mon corps, j'ai la conscience qu'en voulant sauver
une tte chrie, je la livre  ses bourreaux!!

O mon Dieu! qu'en ce jour ta puissance et ta misricorde furent
grandes!  l'instant mme o je prcipitais dans l'abme le trsor
confi  mon amour, un jeune combattant se prsente, se jette
entre nous et nos ennemis, dont il brave les fureurs, nous fait un
rempart de son corps, s'avance dans le terrible dfil, attaque
les gardiens du passage, dsarme, renverse, brise tout ce qui lui
rsiste... Prcd de sa puissance tutlaire, je marche sans
obstacle, je soustrais Marie aux outrages, je la protge contre
toutes les violences, et ressens la plus douce joie qu'il soit
donn  l'homme d'prouver en drobant  un affreux pril et en
voyant renatre dans mes bras le charmant objet de mon amour.

Peu d'instants aprs nous fmes rejoints par Nelson, James
Williams et John Mulon, qui, malgr les luttes o ils avaient t
contraints de s'engager, ne nous avaient pas perdus de vue.

Ludovic!  ciel! o sommes-nous? s'cria Marie en rouvrant ses
beaux yeux que la terreur avait ferms, et qui semblaient se
rveiller d'un long sommeil; O donc est le temple, le ministre
saint, mon pre, la foule? Et son regard parut s'garer autour
d'elle.

Mon bien aim, reprit-elle, je ne sais rien, sinon que je te dois
la vie.

Puis, voyant Nelson: Mon pre! ah! je tremblais pour vos jours...
dites... que s'est-il donc pass depuis que l'anneau de notre
hymen est tomb des mains du prtre de Dieu... J'ai eu une
terrible vision!... des images de sang!... des cris de mort!...
Georges! Georges! o est-il?

-- Il est l, rpliqua Nelson.

--  mon Dieu! il a perdu la vie, s'cria Marie.

-- Non, ma fille, il a sauv la tienne.

Nelson nous apprit en effet que Georges tait ce jeune homme
intrpide qui,  l'instant du plus grand pril, s'tait montr
soudain, et nous avait dlivrs par des prodiges de valeur et
d'audace.

Mes amis, dit Nelson, le ciel nous prouve par de cruelles
infortunes; cependant la Providence, qui, en permettant un grand
mal, nous a soustraits miraculeusement aux maux plus grands dont
nous tions menacs, n'est-elle pas encore gnreuse envers nous?

-- D'o vient que Georges tait ici? demanda Marie; et pourquoi
n'est-il pas avec nous?

-- Georges, rpondit Nelson, nous est apparu comme ces gnies
bienfaisants qui ne descendent sur la terre que pour scher les
pleurs des hommes, et qui, aprs avoir consol, retournent dans
leur cleste patrie. Je l'ai vu ardent, imptueux, s'lancer  la
dfense de sa soeur et terrasser ses ennemis. Bientt il s'est
approch de moi: -- Suivez Marie, m'a-t-il dit; veillez sur
elle... htez-vous,  mon pre, de fuir cette ville impie. Et
comme je prenais son bras pour l'attirer  nous: -- Je ne suis pas
libre, m'a-t-il rpondu avec nergie; mon devoir m'appelle
ailleurs... J'aime ma soeur plus que la vie, mais non autant que
l'honneur. Je m'loigne de vous, je fuis ma chre soeur, pour ne
pas tre faible. Que Marie s'unisse  Ludovic, il est digne
d'elle... elle l'est de lui... Adieu, James Williams; a-t-il dit
en s'loignant; allez chez votre frre Lewis; il vous faut  tous
un autre asile, car votre maison n'existe plus.

Nous trouvmes en effet un monceau de ruines  la place de
l'habitation de notre hte. Les portes en avaient t brises, les
murs dmolis, les meubles saccags; les dbris de la destruction
avaient t rassembls en tas sur la place publique; on y avait
mis le feu en signe de joie, et nous apermes  notre retour, les
dernires lueurs de la flamme qui les avaient consums. Plusieurs
maisons de gens de couleur et de blancs amis des ngres avaient
prouv le mme sort, et quatre glises appartenant  la
population noire taient tombes, comme celle de John Mulon, sous
la violence et la profanation.

Vers le soir, l'insurrection tait amortie; la socit
philanthropique, tablie  New York pour l'affranchissement des
ngres, publia une dclaration dans laquelle elle s'effora de
calmer les passions des Amricains contre les gens de couleur.
Jamais, dit-elle, nous n'avons conu le projet insens de mler
les deux races; nous ne saurions mconnatre  ce point la dignit
des blancs; nous respectons les lois qui tablissent l'esclavage
dans les tats du Sud.

 honte! quel est donc ce peuple libre devant lequel il n'est pas
permis de har l'esclavage? Les ngres de New York ne demandent
pas la libert pour eux, tous sont libres; ils invoquent la piti
amricaine pour leurs frres esclaves... et leur prire, celle de
leurs amis, sont des crimes pour lesquels on demande grce!...

Cependant il restait encore dans la ville un peu de cette
agitation superficielle qui a coutume de succder aux crises de la
guerre civile. On voyait le pre chercher les enfants; la soeur,
le frre; l'pouse, le mari. On s'abordait en se questionnant et
en se faisant mutuellement des rcits exagrs:  l'aspect des
difices ruins et des cendres encore fumantes, on s'arrtait pour
contempler l'oeuvre populaire, comme on regarde, aprs l'ouragan,
les chnes dracins et les moissons fltries. Les hros du jour
et les braves se reposaient et rentraient chez eux; les poltrons
et les intrigants entraient en scne.

Tout le monde, aprs l'vnement, condamnait les insurgs, et
leurs excs. La plupart, en dplorant la misre des noirs, en
prouvaient une secrte joie. Je vis pourtant quelques bons
citoyens, amis sincres de leur pays, verser des larmes au
souvenir de cette fatale journe; ils voyaient dans cet acte de
tyrannie, exerc par le plus grand nombre sur une minorit faible,
l'abus le plus odieux de la force, et se demandaient si une
population, dont les passions haineuses taient plus fortes que
les lois, pouvait longtemps demeurer libre.

 l'heure mme o la sdition tait apaise, ou nous apprit qu'il
s'en prparait pour le lendemain une nouvelle, dont les symptmes
taient terribles.

Un seul moyen pouvait arrter l'insurrection ds son principe: il
et fallu ordonner  la milice de faire feu sur le peuple; mais
cet ordre ne pouvait maner que du maire de la cit. Les plus
sages lui conseillaient cette mesure; mais, magistrat n du
peuple, il n'osait frapper son pre. Vainement on lui disait que
les insurgs taient de la populace, et non le peuple. Dans les
discordes civiles, il vient un moment o il est bien malais de
distinguer l'un de l'autre. Le maire couta l'avis des plus
modrs, qui voulaient qu'on montrt seulement les baonnettes 
la multitude. Cet appareil de miliciens sous les armes ne pouvait
tre,  la vrit, qu'une dmonstration vaine, s'il ne leur tait
permis de briser par la force toutes les rsistances; mais il y a
des cas o la raison ne fait point entendre, parce qu'elle est
combattue par de secrets sentiments, dont on ne saurait convenir,
et qu'on s'avoue  peine  soi-mme. Aprs tout, disait aux
Amricains la voix de cet instinct secret, le malheur serait-il si
grand, quand les gens de couleur et leurs amis priraient dans un
mouvement populaire?

Jugez enfin de la stupeur dans laquelle chacun de nous tomba, en
apprenant que l'annonce de mon union avec Marie avait t, sinon
la cause, du moins le prtexte de l'insurrection.  cette
nouvelle, tous les ressentiments qu'avaient fait natre quelques
mariages prcdents entre des blancs et des femmes de couleur
s'taient rveills. La partie claire de la population, sans
prouver des passions aussi violentes, sympathisait avec elles;
elle n'et point suscit la rvolte, mais elle laissait faire les
rebelles, et, je ne sais si elle et jamais arrt leurs excs,
n'tait la crainte qu'elle sentit pour elle-mme d'une multitude
effrne, qu'elle vit enivre de dsordre et avide de destruction.



Chapitre XIV
Le dpart de l'Amrique civilise

Nelson me dit: Il vous manquait cette dernire preuve...

-- De grce, m'criai-je, ne faites pas  mon coeur l'injure de
l'interroger... Mais dites, quand serai-je uni  celle qui m'est
plus chre mille fois qu'elle ne le fut jamais?...

-- Hlas! mon ami, rpliqua Nelson aprs un long silence, tout
est obstacle, embarras et malheur autour de nous... Je ne vois de
certain que la ncessit o nous sommes de quitter New York sans
le moindre retard.

Nous pensions tous comme lui. Mais o aller?... Nelson voulait
nous conduire dans l'Ohio, o la population amricaine, compose
d'lments tout nouveaux, ne tient aucun compte des antcdents de
la vie et des traditions de famille. Il se sentait d'ailleurs
attir vers ce pays par la fcondit de son sol et le gnie
industriel de ses habitants. Mais comme nous allions nous arrter
 ce projet, notre nouvel hte, Lewis Williams, chez lequel son
frre nous avait conduits, nous apprit que la lgislature de
l'Ohio venait de rendre un dcret pour interdire l'entre de
l'tat  tous les gens de couleur.

Ce nouvel acte de tyrannie, tant de malheurs accumuls sur nos
ttes, rveillrent dans mon me les haines qu'une ivresse
passagre y avait endormies.

Je dis  Marie: Ma bien-aime, fuyons une socit qui nous
perscute; le bonheur est trop difficile parmi les mchants; mais
tous les hommes sont mchants pour nous; crois-moi, renonons  ce
monde cruel... voudrais-tu me suivre au dsert? L'Ouest des tats-
Unis contient d'immenses contres, o les Europens n'ont jamais
pntr; c'est l qu'est notre asile...

Quel est l'homme qui, sous le charme d'une douce atmosphre,
traversant une belle solitude, au milieu d'une fort sombre et
sauvage, o l'eau vive court sous la feuille tremblante; o le
soleil se joue sur les cimes que dplace le vent; o tout est
recueillement et mystre; o la nature s'empare de l'me par le
calme, et des sens par une voluptueuse fracheur; quel est celui,
dis-je, qui, sous l'empire de ces impressions, n'a pas rv le
bonheur dans un tablissement loign du monde, et n'a, sur les
ailes de son imagination, transport tout  coup dans ce lieu
solitaire une personne chrie, avec laquelle il oubliera le reste
des hommes, au sein de toutes les dlices de l'amour, et de tous
les enchantements de la nature?

Ceux auxquels de riantes illusions n'ont pas inspir ce beau rve
l'ont peut-tre fait dans ces moments de triste ralit o
l'ennui, le dgot et la misre donnent au malheureux l'espoir de
trouver le bonheur partout o le monde n'est pas.

L'ide du dsert me vint de la mlancolie; cependant elle offrit 
mon me l'image d'une douce flicit.

Je dis  Marie cette impression avec une abondance de sentiments
et un excs de tendresse que j'essaierais vainement de vous
dpeindre: le coeur trouve, dans ses efforts d'esprance, des
expressions qui ne sont point de l'homme; mais le feu de ce divin
langage s'teint en lui, lorsque, de l'Eden cleste vers lequel
elle s'tait lance, l'me est retombe dans la valle de
larmes...

Pendant que je parlais, Marie semblait m'couter avec ravissement;
nos coeurs taient toujours de concert, et son imagination avait
compris la mienne. Quand je lui dis ces mots Voudrais-tu me
suivre au dsert? -- Oh! mon ami, s'cria-t-elle, comme la vie
s'coulerait pour moi douce et tranquille, partout o je ne
verrais que toi!! -- Et, comme si un remords ft entr dans son
me, elle reprit bientt: La solitude me convient,  moi, pauvre
fille maudite des hommes et de Dieu; mais vous, Ludovic, n'est-ce
pas trop sacrifier que de quitter ce monde?

Alors j'essayai de convaincre Marie du peu que je perdais en
m'loignant des hommes. Passer mes jours avec elle seule, loin des
socits que je hassais, me semblait un bonheur au-del duquel je
ne concevais rien qui ft dsirable. Pour apaiser ses scrupules,
je ne lui fis aucune peinture exagre de mon amour: je lui
montrai mon coeur  dcouvert. Tu crois, lui dis-je,  ma bien-
aime! que je t'offre un sacrifice... dtrompe toi. Cette retraite
vers la fort solitaire o nous jouirons d'une si douce flicit,
n'est pas seulement selon mon coeur; ma raison elle-mme
l'approuve. Je suis dgot des hommes d'Europe et de leur
civilisation. Dans les contres sauvages o nous irons, nous
trouverons d'autres hommes qui ne sont ni polis ni savants, mais
aussi ne connaissent rien aux arts de l'oppression et de la
tyrannie. Nous appelons ces Indiens des sauvages parce qu'ils
n'ont point nos talents; mais quel nom nous donnent-ils, eux qui
ne possdent point nos vices? C'est au sein de leurs forts que
nous admirerons l'homme dans sa dignit primitive.

La vie civilise est une vie de force collective et de faiblesse
individuelle: l'homme isol marche seul dans sa force et dans sa
libert.

Dans nos pays de vieille civilisation, l'impotent dont le corps
languit, le lche qui n'a point d'me, l'imbcile qui n'en a pas
plus qu'un reflet, sont les forts de la socit, pourvu qu'ils
soient ns riches: ils brillent, ils commandent, ils gouvernent.
Il n'est pas de poltron qui n'achte du coeur avec de l'or: les
honneurs, les distinctions, la gloire mme, se vendent comme une
denre.

J'ai vu des idiots que servaient cent hommes intelligents appels
valets. S'ils fussent ns rois, ils eussent t servis par des
peuples.

Chez l'Indien, au contraire, l'intelligence est au chef,
l'nergie  l'homme fort, la faiblesse  l'infirme; et l'on
n'achte pas plus l'nergie musculaire que la puissance morale.

Ainsi la raison elle-mme nous chasse du pays que nous hassons,
et nous pousse vers la nouvelle patrie qu'a choisie notre coeur...

-- Oh! oui, s'cria Marie cdant  la conviction dont elle me
voyait pntr... mais mon pre!!...

Je rpliquai: Nelson nous aime tendrement: partout o nous irons,
ses bndictions et ses voeux suivront nos traces... d'ailleurs,
infortun lui-mme, ne sera-t-il pas jaloux de partager notre
retraite?

Nelson entendit sans le plus lger signe d'motion la
communication de mes projets; il rflchit profondment, et puis
il me dit: La rsolution que vous proposez est extrme, mais
notre position l'est aussi; je ne me sparerai point de vous, mes
enfants. Pendant qu'au dsert vous serez occups de votre bonheur,
j'aurai, moi, d'autres soins  remplir. J'ai toujours compati  la
misre des Indiens, dont l'ignorance fait la faiblesse; un grand
nombre parmi nous sont durs et perscuteurs envers ces infortuns.
Le Ciel, qui ne me permet pas de jouir ici du bien-tre et de la
scurit, m'avertit sans doute que ma place est marque ailleurs,
et je ferai encore une oeuvre utile  mon pays en travaillant 
rparer ses injustices...

Il rflchit de nouveau, et poursuivit ainsi: Nous allons marcher
vers l'Ouest et traverser de vastes contres. Le dsert est loin
aujourd'hui; la civilisation amricaine grandit si vite et s'tend
si rapidement... Si nous ne cherchions qu'un sol fertile et une
admirable nature, nous choisirions notre asile dans la valle du
Mississipi, sur sa rive droite, qui compte encore peu d'habitants;
mais les eaux du grand fleuve qui, en se dbordant, fcondent les
terres environnantes, sont aussi, par leur contact avec les
matires vgtales, la source d'exhalaisons funestes  la vie de
l'homme. Nous ferons mieux de porter nos pas du ct des grands
lacs, o l'on respire un air toujours pur. Le Michigan est renomm
pour la salubrit de son climat; il ne contient qu'une seule ville
(Dtroit), d'immenses forts, et la nation des Indiens Ottawas.

Le lendemain, le premier jour du mois de mai de l'anne 1827,
Nelson, Marie et moi remontions l'Hudson pour nous rendre 
Albany, et de l  Buffaloe, petite ville situe sur le bord du
lac ri. Nelson et voulu n'emmener aucun serviteur: je dsirais
moi mme de faire comme lui; mais le fidle Owasco nous demanda si
instamment de nous suivre, et tmoigna tant de chagrin  l'ide
d'tre spar de sa bonne matresse, que nous cdmes  sa prire.

Ainsi nous partmes, chasss par la perscution et rduits 
chercher un asile parmi les sauvages. Oh! je n'accusai point alors
la rigueur de mon destin. Ce dpart avec l'objet aim, les scnes
ravissantes que nous offrit le fleuve du Nord sur ses deux rives,
et qu'on admire si bien quand on est deux; ce voyage aventureux
vers des pays inconnus; l'opinitret mme du malheur attach 
nos pas; tout rveillait en moi l'enthousiasme et l'nergie.

 peine avions-nous fait dix milles sur l'Hudson que, portant mes
regards vers New York, cette vaste cit, nagure objet de mes
illusions, et maintenant quitte sans regrets, j'aperus dans le
lointain, sur plusieurs points diffrents, des flammes s'lever
dans les airs. Ce sont, dit un Amricain, les glises des noirs
et leurs coles publiques qu'on brle. Cette destruction avait
t annonce la veille. Ainsi nous voyions encore la haine de nos
ennemis, quand nous tions  l'abri de leurs coups. Tel fut
l'adieu que nous fit l'Amrique civilise.

Bientt nous ne vmes plus que de vastes nappes d'eau, des
montagnes et des forts, et cependant nous n'tions pas encore
dans l'Amrique sauvage. Ces contres intermdiaires qui sparent
la civilisation du dsert devaient nous donner de tristes
impressions. Je ne saurais vous dire quel serrement de coeur
j'prouvai lorsqu'au sortir d'Albany, ctoyant les bords de la
Mohawks, je rencontrai quelques indiens vtus en mendiants. Il y a
moins d'un sicle, les sauvages habitants de ces contres taient
une nation formidable; leurs tribus guerrires, leur puissance,
leur gloire, remplissaient les forts du Nouveau-Monde. Que reste-
t-il de leur grandeur?... Leur nom mme a disparu de cette terre.
Le peuple qui les remplace ne s'enquiert mme pas si d'autres
taient l avant lui, et l'tranger qui passe en ces lieux les
interroge sans qu'aucun souvenir lui rponde. Peu soucieux
d'avenir, l'Amricain ne sait rien du pass. Sans doute les tats-
Unis deviendront un grand peuple; mais ensuite, qui prendra leur
place sur la terre? et leur nom tombera-t-il de mme dans l'oubli
de leurs successeurs?

Cependant ces rgions qu'envahit la civilisation europenne
conserveront longtemps encore leur aspect sauvage. On y rencontre
 et l des villages et des villes; mais c'est toujours une
fort. La coigne y retentit incessamment; l'incendie ne s'y
repose point; mais  peine y apparat-il quelques clairires [55],
faible conqute de l'homme sur une vgtation puissante qui, en
tombant sous le fer et la flamme, ne s'avoue point vaincue, et se
relve avec nergie  la face de ses destructeurs.

C'est encore une trange chose, au milieu de cet empire  peine
branl de la nature sauvage, de s'entendre tourdir du nom
magnifique des villes qui rappellent la plus antique comme la plus
brillante civilisation. Ici, Thbes; l, Rome; plus loin, Athnes.
Pourquoi ce vol fait  tous les peuples du monde de leurs gloires
et de leurs souvenirs? Est ce un parallle ou un contraste? La
ville aux cent portes est une bourgade; la cit reine du monde, un
dfrichement; le berceau de Sophocle et de Pricls, un comptoir.

Cependant d'autres motions agitaient mon coeur. Chaque fois que
j'apercevais une fort bien sombre, un joli vallon, un lac et ses
charmants rivages, j'prouvais la tentation de m'y arrter. Ici,
me disais-je, avec Marie, je vivrais heureux: pourquoi donc aller
plus loin?

Un jour, passant auprs du lac Onida, non loin de Syracuse et de
Cicero, je vis une petite le dont l'aspect fit tressaillir mon
coeur. Elle occupe le milieu du lac: assez grande pour servir
d'asile  une famille, elle n'en pourrait recevoir deux: on y
trouverait ainsi un isolement assur. Il me sembla que la nature
ne m'avait jamais offert un spectacle plus ravissant. L'le
enchantait mes regards par la fracheur de sa vgtation, par la
richesse et la varit de ses feuillages; et les eaux qui
l'entouraient refltaient dans leur cristal argent, sur un fond
de ciel bleu, ses contours pleins de grce, ses touffes d'arbres
fleuris et ses massifs de verdure. C'est, me dit-on, l'le du
Franais. [56] N'tait-ce point la retraite que je cherchais? Non:
les bords du lac sont envahis par les Europens. L, plus
d'Indiens hospitaliers, mais des Amricains aubergistes. Ces
hteliers ont pour domestiques des ngres; et ces ngres, qui sont
vous au mpris public parce que la domesticit est leur partage
exclusif, se trouvent l comme pour attester, jusque sur les
limites du dsert, l'existence du prjug dont ils sont les
victimes, et l'ternelle barrire qui spare les deux races.

Dois-je me justifier d'avoir pris plaisir  parcourir une le
dserte, d'en avoir explor les moindres parties, et de rendre
compte ici de mon excursion? -- Malgr sa beaut naturelle, cette
le ne m'offrait par elle-mme qu'un faible intrt; mais un homme
y a vcu, et cet homme tait Franais, malheureux et proscrit!

Le voisinage des hommes nous repoussait; il fallait aller plus
loin.

En arrivant  Buffaloe, nous apprmes un vnement qui remplit de
joie l'me de Nelson. On nous dit que, sur le port, il y avait,
prts  s'embarquer pour le Michigan, six cents Indiens
nouvellement arrivs de la Gorgie. Ils taient de la tribu des
Cherokees; un agent du gouvernement central les accompagnait,
charg de les conduire  leur nouvelle destination. Nelson ne
tarda pas  reconnatre en eux les infortuns pour lesquels il
avait, peu de temps auparavant, donn sa libert, et que la
cupidit amricaine condamnait  l'exil,  l'poque mme o de
cruels prjugs le contraignaient, lui et sa famille, de quitter
Baltimore. Les principaux parmi les Indiens avaient vu Nelson en
Gorgie, et tous se rappelrent son gnreux dvouement. Il y eut
entre eux et lui une reconnaissance touchante, et ce fut une
occasion de joie pour toute la tribu. Nelson vit dans cette
rencontre une sorte d'arrangement providentiel, et il nous dit:
Le ciel a entendu mes voeux; il envoie au-devant de moi les
infortuns vers lesquels j'allais... Ne dois-je pas  un
tmoignage clatant de sa toute-puissance le bonheur de retrouver
les malheureux dont une odieuse perscution m'avait spar?
L'infortune nous runit... maintenant nous ne nous sparerons
plus... la communaut des misres fait natre un lien plus solide
que celle des prosprits...

Cependant notre intrt pour les pauvres exils s'accrut, lorsque
nous entendmes les rflexions que leur dpart inspirait aux
Amricains.

Enfin, disait l'un, ces misrables se retirent! on ne les a que
trop longtemps supports parmi nous. Quel produit tiraient-ils des
fertiles contres qu'ils abandonnent? Le plus habile d'entre eux
n'a jamais travaill dans une manufacture; et tous aiment mieux
une fort qu'un champ de bl!!

-- Fort heureusement, reprit un autre, le bon sens amricain
triomphe des dclamations des philanthropes, des quakers et des
presbytriens.

Un troisime ajouta:

-- Ces sauvages ne sont-ils pas trop heureux? ils vont trouver
dans le Michigan une riche contre, de grandes prairies,
d'immenses forts; et tout cela leur est concd  perptuit!

Pendant que nous entendions ces discours attristants, nous tions
tmoins d'un spectacle plus affligeant encore: c'taient les
apprts du dpart. Le bord du lac ri tait couvert d'Indiens 
moiti nus, de petits chevaux  longues crinires, de chiens
chasseurs et demi-sauvages, de longues carabines, de vieilles
hardes; tout cela gisait ple-mle sur la plage.

Il y a quelque chose de profondment triste dans l'adieu d'un
homme  sa patrie, mais un peuple entier qui part pour l'exil
prsente une scne tout  la fois douloureuse et solennelle.

La physionomie de ces malheureux tait impassible; cependant on y
pouvait deviner le sentiment d'une grande infortune.

Comme on donnait le signal du dpart, nous remarqumes un groupe
d'Indiens qui s'avanaient vers le port; ils taient encore plus
graves, plus recueillis que les autres, et marchaient d'un pas
plus lent. L'un d'eux paraissait s'incliner comme s'il et pli
sous un fardeau.  son approche, tous se rangeaient pour faciliter
son passage. Enfin nous distingumes au milieu de la foule un
vieillard dcrpit, courb sous la charge des annes; son front
chauve, ses bras desschs, son corps vacillant, le rendaient plus
semblable  un spectre qu' un tre vivant. D'un ct, deux
vieillards le soutenaient, dont les paules affaisses et
tremblantes semblaient moins destines  prter un appui qu' le
recevoir; de l'autre, il se penchait sur deux femmes: la premire,
 cheveux blancs; la seconde, plus jeune, portait un enfant
suspendu  son sein. C'tait le patriarche de la tribu; il avait
vcu cent vingt annes. trange et cruel destin! cet homme, si
voisin du spulcre, ne laisserait pas ses ossements parmi les
ossements de ses pres, et, proscrit sculaire, il allait, dans
l'ge de la mort,  la poursuite d'une patrie et d'un tombeau.
Cinq gnrations l'entouraient et s'en allaient avec lui.
L'infortune de tous n'galait point la sienne. Qu'importe l'exil 
l'enfant qui nat? Pour qui a de l'avenir, c'est une patrie qu'un
monde nouveau.

Il n'existait alors, entre Buffaloe et le Michigan, aucune
communication rgulire. C'tait donc une rencontre doublement
heureuse pour nous que celle des Indiens dont Nelson tait l'ami,
et l'occasion d'un bateau  vapeur prt  partir pour le lieu mme
que nous avions indiqu d'avance comme terme de notre course.

Nous prmes place sur le btiment parmi les Cherokees. Pendant la
traverse de Buffaloe  Dtroit, Nelson m'entretint longuement du
sort de ces peuplades, jadis si puissantes, aujourd'hui si
abaisses; il en parlait sans l'enthousiasme des hommes d'Europe
et sans prjugs amricains. Parmi les paroles qu'il me fit
entendre, je me suis toujours rappel celles-ci: On croit, me
disait-il, que nous exterminons par le fer les tribus sauvages de
l'Ouest: on se trompe, nous nous servons d'un moyen de destruction
aussi sr et moins dangereux pour celui qui l'emploie. En change
de riches fourrures de martres et de castors, nous leur donnons de
l'eau-de-vie de peu de valeur; l'Indien grossier abuse tellement
de cette boisson, qu'il en meurt. Ce commerce enrichit l'Amricain
et tue son ennemi. Des voix courageuses se sont leves parmi nous
pour fltrir cet infme trafic, mais en vain: l'intrt sordide
fascine les yeux du plus grand nombre.

Il en est qui, pour se justifier d'un attentat, accusent la
victime. Les Amricains reprochent aux Indiens d'tre vils et
dgrads. Peut-tre le sont-ils; mais l'taient-ils avant de nous
connatre? Quand nos pres abordrent au milieu d'eux, ces
sauvages leur firent voir un caractre qui n'tait pas sans
grandeur, une dignit naturelle et vraie, autant d'nergie morale
que de force musculaire. Ces vertus leur manquent aujourd'hui: qui
les en a dpouills? Alors, ils ignoraient l'ivrognerie, la
dbauche, la misre qui mendie, les passions cupides qu'engendre
le droit de proprit; tous ces vices ont pris possession de leur
race: d'o leur sont-ils venus?

Je sais, ajoutait Nelson, combien il est difficile de polir leurs
moeurs, de changer leurs coutumes barbares, de les plier au double
joug de la vie sdentaire et de la vie agricole, premiers lments
de toute civilisation. L'obstacle vient de leur fol amour pour la
libert sauvage.

Mais cet obstacle, qu'avons-nous fait pour le vaincre?
travaillons-nous  les policer ou  les avilir? et si leur
dgradation est notre ouvrage, trouverons-nous dans cet
abaissement l'excuse de nos violences?

Les Indiens taient puissants sur cette terre, quand une poigne
de proscrits vint demander un asile  leurs forts; ils furent
hospitaliers et bons. Maintenant on leur dit: Retirez-vous; vous
ne valez pas le sol qui vous porte et que vous ne savez point
fconder; allez vivre ou mourir plus loin. Ce langage n'est point
selon l'esprit de Dieu. Si les Indiens refusent d'apprendre les
arts utiles qui font le bien-tre de cette vie, enseignons-leur la
religion, source de bonheur dans l'autre; nous ne serons plus
troubls par nos consciences, si nous en faisons des chrtiens.

Ainsi disait Nelson, et j'coutais ses paroles avec recueillement,
parce que sa voix tait celle d'un homme juste.

Vous qui sympathisez avec leur malheur, htez-vous, me disait-il
encore, de les voir et de les plaindre; car ils auront bientt
disparu de la terre. Les forts du Michigan leur sont livres 
perptuit... Oui, ce sont les termes du trait: mais quelle
drision! Les terres qu'ils occupaient jadis, et dont on vient de
les chasser, leur avaient t concdes aussi pour toujours. Leur
nouvel asile sera respect tant qu'il n'excitera point l'envie de
leurs ennemis; mais le jour o la population amricaine se
trouvera trop serre dans l'Est, elle se rappellera que le Nord du
Michigan est une riche et belle contre. Alors un nouveau trait
sera conclu entre les tats-Unis et les Indiens, et il sera
dmontr  ceux-ci que leur intrt bien entendu est d'abandonner
leur nouvelle retraite et d'en aller chercher une autre encore
plus loin. Mais  force de s'avancer vers l'Ouest, ils
rencontreront l'Ocan Pacifique: ce sera le terme de leur course;
l ils s'arrteront comme on s'arrte au tombeau. Combien de jours
de marche leur faudra-t-il pour atteindre le but fatal? je ne
sais; mais on les a dj compts. Chaque vaisseau d'migrants,
vomis par l'Europe engorge de population, grossit la phalange
ennemie qui s'avance, hte sa course, prcipite la fuite des
vaincus et acclre l'heure de la catastrophe. Aprs avoir
stationn dans le Michigan, ces Indiens seront rejets par-del
les montagnes rocheuses: ce sera leur seconde tape; et lorsque,
grandissant toujours, le flot europen aura franchi cette dernire
digue, l'Indien, plac entre la socit civilise et l'Ocan, aura
le choix entre deux destructions: l'une, de l'homme qui tue;
l'autre, de l'abme qui engloutit.

Tandis que Nelson et moi parlions thoriquement des Indiens et de
leur misrable sort, Marie ne prenait  nos discours qu'un faible
intrt; mais  l'aspect de leur infortune elle fut bien plus mue
que nous. Nous raisonnions; elle pleura.

L'intrt de ces entretiens dtourna d'abord mon attention de la
nature toute nouvelle qui s'offrait  mes regards.

Cependant, lorsqu'aprs avoir travers le lac ri nous entrmes
dans la rivire de Dtroit, ainsi nomme parce que les eaux qui la
forment, coules des lacs suprieurs, sont troitement resserres
entre ses deux rives, alors une scne imposante s'empara de mes
sens et laissa dans mon me une vive impression.

 mesure que nous remontions le fleuve, paraissait  l'entour de
nous un plus grand nombre d'indignes qu'attirait le bruit de la
vapeur. Pour la premire fois un bateau se montrait  leurs yeux
sans voiles ni rames. Rien ne pourrait peindre l'admiration et la
stupeur qu'prouvait  cet aspect l'habitant du dsert.

C'tait pour lui et pour nous-mmes un magnifique spectacle que
cette maison flottante, marchant toute seule et s'avanant
imptueusement au-devant d'un courant rapide, sans le secours
d'aucune force apparente, entre deux bords maills de prairies et
si rapprochs l'un de l'autre qu'on semblait courir sur la
verdure; ce tonnerre sans cesse grondant de la vapeur qui portait
le bruit des cits dans les profondes solitudes; ce chef-d'oeuvre
de l'industrie humaine, cette merveille de la civilisation
moderne, place en face des beauts primitives de la nature
sauvage.

Cependant on nous montra sur la rive gauche du fleuve une longue
file de maisons en bois peint, de construction lgante et neuve
et entirement semblable aux difices de toutes les petites villes
d'Amrique. C'tait la ville de Dtroit: on ignore si elle tient
son nom du fleuve, ou si le fleuve lui doit le sien; elle fut
fonde jadis par les Franais canadiens, au temps o la France
tait puissante dans les Deux-Mondes. On trouve ainsi des noms de
France sems  et l sur les rives du Saint Laurent, du
Mississipi et jusqu'au fond du dsert; Ppin-le-Bref [57], Saint
Louis [58], Montmorency [59]; source fconde de souvenirs qui
n'auraient que de la douceur, si, en retraant la gloire de la
conqute, ils ne rappelaient aussi le crime de son abandon [60].

Dtroit est la dernire ville du Nord-Ouest; aprs elle commence
le dsert. Elle forme ainsi l'anneau de jonction entre le monde
civilis et la nature sauvage; c'est le point o finit la socit
amricaine et o commence le monde indien.

Plac sur la limite de ces deux mondes, on les voit face  face;
ils se touchent et n'ont rien de semblable.

J'avais toujours pens qu'en m'loignant des grandes cits pour me
rapprocher des forts solitaires, je verrais la civilisation
dcrotre insensiblement, et, s'affaiblissant peu  peu, se lier
par un chanon presque imperceptible  la vie sauvage qui serait
comme le point de dpart d'un tat social dont nos lumires et nos
moeurs seraient le progrs ou le terme. Mais entre New York et les
grands lacs, j'ai vainement cherch dans la socit amricaine ces
degrs intermdiaires. Partout les mmes hommes, les mmes
passions, les mmes moeurs; partout les mmes lumires et les
mmes ombres [61]. Chose trange! la nation amricaine se recrute
chez tous les peuples de la terre, et nul ne prsente dans son
ensemble une pareille uniformit de traits et de caractres [62].

Jusqu' ce moment, Marie avait support la route sans se plaindre
d'aucune fatigue; mais comme nous arrivions  Dtroit, son visage
portait l'empreinte d'une altration qu'il lui tait impossible de
dissimuler; elle nous fit l'aveu qu'elle avait besoin de repos:
nous descendmes  terre.

Cependant le bateau  vapeur ne s'tait approch du port que pour
renouveler sa provision de vivres et de bois, et dj la cloche du
dpart se faisait entendre. Nelson nous dit: Mes enfants,
demeurez ici tout le temps qui sera ncessaire pour rendre  Marie
ses forces; gardez avec vous Ovasco, dont les services vous seront
utiles. Je vous prcderai de quelques jours  Saginaw. Le pays
qui porte ce nom est, dit-on, riant et fertile; mais il est encore
sauvage. J'y prparerai votre asile, et le jour de votre arrive
sera celui de votre hymen; moi-mme je vous unirai, nos lois m'en
donnent le pouvoir [63]. L, du moins, mon cher Ludovic, vous
pourrez aimer la pauvre fille de couleur sans craindre les
rvlations perfides, sans encourir les mpris et les haines.

Ainsi parla Nelson; ces paroles taient touchantes, et chacun de
nous fut attendri; Nelson me dit encore en se sparant de nous:
Je confie  votre honneur Marie, ma fille bien-aime; elle
n'osait prtendre  votre amour, elle a droit  votre respect.
Votre union fut bnie par un ministre de votre culte; mais la
religion catholique n'est point celle de Marie; vous savez
d'ailleurs quelle catastrophe affreuse est venu, jusque dans le
temple saint, troubler l'acte solennel prs de se consommer.
Adieu, mon fils, soyez pour Marie un pre jusqu'au jour o je vous
nommerai son poux. Nelson put juger par mon motion profonde que
le souvenir de ses conseils ne sortirait point de mon coeur.

Un instant aprs, nous vmes s'loigner le btiment qui portait
Nelson et les Indiens... et nous demeurmes seuls, Marie et moi,
au milieu des grands lacs de l'Amrique, entre un monde quitt
sans regrets et un dsert plein d'esprance.



Chapitre XV
La fort vierge et le dsert

Chose trange! le dpart de Nelson m'avait afflig vivement. Ses
paroles sages, son adieu touchant, reposaient dans mon coeur.
Cependant, l'avouerai-je, aprs son dpart, demeur seul avec
Marie, je me trouvai plus heureux. J'atteste le ciel que mon me
tait pure de toute coupable esprance. Mais,  partir de ce
moment, Marie n'avait plus d'autre protecteur que moi, je serais
auprs d'elle le seul tre qu'elle aimt; mon coeur se rjouissait
aussi de n'tre plus distrait par aucune amiti. Tel est l'amour,
le plus gnreux et le plus goste de tous les sentiments.

L'tat de Marie n'avait rien d'alarmant; aid d'Ovasco, je
l'entourai de mille soins qui n'taient point ncessaires. C'tait
seulement du calme et du repos qu'il lui fallait. Une navigation
de deux jours sur le lac ri, dont les eaux se soulvent comme
les vagues de la mer, le bruit continu de la vapeur, qui tantt
gronde sourdement, tantt s'chappe en cris perants; ce mouvement
et ce tumulte perptuel de la vie de vaisseau avaient accabl
Marie et port  ses nerfs un branlement gnral. Quelques nuits
de sommeil paisible lui rendirent toutes les forces perdues. Alors
nous songemes  partir; mais il se prsenta un obstacle que nous
tions bien loin de prvoir.

Nous avions pens qu'en prenant  Dtroit une petite barque, il
nous serait facile de gagner par eau Saginaw. Lors de notre
arrive, nous avions vu dans le port une foule de schooners, de
sloops et de canots, qui, nous disait-on, taient toujours prts 
remonter le fleuve pour aller  la baie Verte,  Saginaw, au saut
Sainte-Marie. Mais lorsque notre dpart tant rsolu, je songeai 
faire un choix parmi les embarcations, mon tonnement fut extrme
de n'en pas voir une seule dans le port. Leur absence tenait  un
vnement qui me fut racont de la manire suivante:

Tous les ans,  la mme poque, les Indiens arrivent des contres
les plus lointaines, sur la frontire du Canada, pour y recevoir
des armes, des munitions, des vtements que leur donnent les
Anglais. Cette distribution gratuite, imagine par une politique
perfide [64], se fait  une petite distance de Dtroit [65]; les
tribus sauvages qui vivent aux environs du lac Suprieur, de la
baie Verte et de Saginaw, taient accourues cette anne, selon
leur coutume; elles venaient de repartir, et un grand nombre, qui
avaient descendu le fleuve dans leurs canots d'corce, avaient
pris, pour en remonter le rapide courant, toutes les barques 
voile qu'ils avaient pu trouver.

Cette circonstance nous jeta dans un grand embarras. Attendre le
retour des bateliers, qui ne pouvaient tre revenus qu'aprs
plusieurs jours d'absence, dpassait notre courage; dans notre
impatience d'arriver au but tant dsir, tout retard nous tait
odieux. Nous tions plongs dans la perplexit la plus cruelle,
lorsqu'on nous apprit qu'il existait un moyen d'aller par terre 
Saginaw. En prenant cette voie, nous dit-on, vous aurez une
distance deux fois moins longue  parcourir. La route est,  la
vrit, peu frquente... Quelques obstacles pourront s'offrir,
mais faciles  surmonter. Je crus ces paroles; j'ignorais alors
qu'il n'est pas d'entreprises si tmraires dont s'effraie un
Amricain; je ne savais pas que son esprit hardi ne s'arrte que
devant l'impossibilit absolue.

On nous dit que par terre nous pourrions, en trois journes,
arriver sans fatigue  Saginaw, o les marchands de fourrures, qui
commercent avec les Indiens, allaient quelquefois en un seul jour.
Nous gagnerions d'abord Pontiac; le second jour nous verrions la
rivire des Sables [66], et le troisime nous serions  Saginaw.

Le quinzime jour du mois de mai, par un de ces temps embaums
comme en donne la saison des fleurs, Marie et moi, accompagns
d'Ovasco, nous suivions la route de Dtroit  Pontiac dans une
petite voiture qui portait beaucoup d'amour et beaucoup
d'esprance. Oh! qu'il est doux, dans l'ge des dsirs imptueux,
de s'lancer ainsi comme  l'aventure vers un monde inconnu, quand
on presse la main de celle qu'on aime, et qu'on respire appuy sur
son coeur!!

Je ne pouvais concevoir le phnomne d'une route si belle, si
large, si bien trace au milieu d'une fort sauvage [67]. Cette
fort n'est cependant pas tout  fait solitaire; on y rencontre 
et l quelques cabanes en bois, habites par les pionniers
amricains. Peu soucieux de la nature sauvage, ces dfricheurs
industriels ne viennent point chercher dans le silence de ces
lieux une vie tranquille et retire; ils arrivent au dsert pour
en saisir les avant-postes, servent d'aubergistes aux nouveaux
arrivants, mettent en culture des terres qu'ils revendent avec
profit; ensuite ils vont au-del, plus avant encore dans l'Ouest,
o ils recommencent le mme train d'existence et les mmes
industries.  Pontiac, la route cesse subitement. Alors de toutes
parts s'offrit  nos yeux une paisse fort au travers de laquelle
il tait impossible de continuer notre voyage comme nous l'avions
commenc. Marie tait accoutume  l'exercice du cheval; nous
pmes donc, sans imprudence, recourir  ce moyen de transport.

J'appris  Pontiac que dsormais nous aurions  suivre, au travers
de la fort, les dtours d'un troit sentier, connu d'un petit
nombre d'Amricains, et dont les Indiens seuls possdaient bien le
secret. Un guide nous devenait ncessaire: je m'adressai, pour
l'obtenir,  un marchand amricain, qui tait, me dit-on, en
possession de rendre aux voyageurs les services de cette nature.
Cet homme trouva tout aussitt  sa disposition un Indien de la
tribu des Ottawas... il fut convenu que je donnerais deux dollars,
l'un pour le guide, l'autre pour celui qui me l'avait procur. Cet
arrangement me paraissait quitable; mais le marchand, auquel je
remis l'argent, garda le tout pour lui, et donna en compensation 
l'Indien un lambeau d'toffe use, une espce de haillon dont le
sauvage parut fort satisfait. Aprs cela, contestez donc aux
blancs leur supriorit sur les hommes rouges. Jusqu' Pontiac
quelques bruits du monde civilis viennent encore de loin en loin
troubler le silence des solitudes; mais au-del commence le
pouvoir absolu de la fort sauvage.

On n'entre point dans ce monde nouveau sans prouver une secrte
terreur. Plus de villages, plus de maisons, plus de cabines, plus
de routes, plus de voies frayes. La hache et la cogne n'ont
jamais fltri cette vgtation qui s'tend sur la terre en
souveraine, et drobe le ciel  tous les regards; l'industrie
humaine n'a point souill cette nature vierge. Vous heurtez 
chaque pas des arbres renverss; mais ces ruines ne sont pas de
l'homme; elles sont l'oeuvre du temps. Dans nos forts d'Europe
les vieux arbres sont encore jeunes; on ne leur donne point le
temps de mourir; on les tue dans l'ge de la vie. Leurs cadavres
utiles  l'homme disparaissent aussitt, et n'attristent point les
regards. Telle n'est pas la fort primitive de l'Amrique. On y
trouve confondues les gnrations vivantes et celles qui ne sont
plus; au-dessus de nos ttes se balanait la verdure emblme de
vie;  nos pieds gisaient les rameaux briss, les troncs
vermoulus, dbris de la mort. Ainsi s'avanceraient les hommes
parmi des ossements, sans la piti des tombeaux, qui rend la vie
des enfants moins misrable, en leur cachant le nant des aeux.

Nous marchions  travers les arbres de la fort sans distinguer
les traces du sentier que nous suivions sur la foi d'un sauvage.
Onitou (c'tait le nom de notre guide) portait sur son visage une
expression de duret et un air farouche qui sont communs  sa
race; il tait matre de nos existences. Il pouvait nous trahir,
excuter quelque dessein funeste; pour nous perdre, c'tait assez
qu'il chappt  notre vue, et nous livrt  nous-mmes.

Cependant ces impressions graves et sinistres ne furent point de
longue dure. Aprs une course de quelques heures durant laquelle
nos chevaux galaient  peine la vitesse de l'Indien, celui-ci
s'arrta. Je lui offris un peu de cette liqueur de vie, que les
hommes de sa race, dans leur langage figur, appellent l'eau de
feu. Il en but, et sa physionomie prit tout  coup une expression
si bienveillante, son regard naturellement svre devint si doux,
que je fus rassur pour toujours. La fort elle-mme perdait de
ses terreurs et s'offrait  nos yeux sous un riant aspect. 
quelques milles au-del de Pontiac, commence une dlicieuse
contre: mille collines s'y succdent formant autant de vallons
dans lesquels une multitude de lacs rpandent une ternelle
fracheur, et prsentent  l'oeil les plus charmants paysages.

En parcourant ces belles forts, si pleines de vie, si imposantes
de vieillesse et si voisines du monde civilis, il me semblait
entendre des chos mystrieux raconter leur grandeur passe, et
prdire leur prochaine destruction.

Oh! comment vous peindrai-je l'enthousiasme dont mon me fut
saisie? Nous nous avancions, Marie et moi, dans le silence et le
recueillement, attentifs aux beauts que la nature offrait en
foule  nos regards, veillant sur toutes nos motions pour jouir
de chacune d'elles. J'tais assez prs de Marie pour que ma main
presst la sienne; ainsi nous allions au dsert, appuys l'un 
l'autre, elle sur ma force, moi sur son amour, partags entre les
sensations d'une scne sublime, et nos tendres sentiments encore
accrus par les spectacles de la nature. Que d'images ravissantes
offertes  nos yeux! Quel trouble dlicieux dans nos mes! Comme
la douce impression du prsent s'accordait bien avec nos charmants
rves d'avenir!  peine arrivs  Saginaw, Marie serait mon pouse
chrie! Ainsi ma bien-aime marchait, sous ma conduite,  l'autel
nuptial, au travers de mille fleurs closes sous nos pas, de mille
feuillages suspendus sur nos ttes, sous une vote de soleil,
d'ombre et de verdure... Heureux, hlas! que l'horizon nous ft
cach! car sans doute il contenait des orages!

tranges mystres de notre nature! le sommet imposant de la
montagne abaisse l'orgueil de l'homme; le tumulte d'une mer
grondante repose l'me; et, dans le silence de la fort solitaire
toutes nos passions se dchanent ardentes et imptueuses!!

Je redoutais pour Marie les fatigues de la route: mais elle
combattait mes inquitudes avec des paroles pleines d'un charme
inexprimable.

-- Mon ami, me disait-elle, je me sens forte, car je marche vers
un bonheur inespr... Elle me disait encore: -- Cette retraite
solitaire vers laquelle nous allons tait l'objet de mes plus
ardents dsirs, et le dernier terme de mon ambition; mais toi,
Ludovic, n'as-tu point de regrets?

Et moi je lui rpondais: -- Ma bien-aime, pendant longtemps je
n'ai pas su pourquoi j'existais, et j'ai souvent reproch  Dieu
les jours inutiles qu'il m'imposait; ton amour seul m'a rvl le
secret de la vie.

Dans mon plus vif enthousiasme pour la gloire, j'tais incertain
si je ne poursuivais pas une chimre... La gloire!! c'est la
grandeur d'un homme avoue par ses semblables... Mais cet aveu,
qui le fait? -- la postrit seule.

La gloire, c'est le soleil de l'me; il ne brille qu'aprs le
nant du corps... sa divine lumire ne rjouit que des ombres...

Mon amie, l'amour ne nous trompe point ainsi: ta douce voix qui
m'enchante n'est point un mensonge; ton regard qui m'enivre de
volupt n'est point une illusion; ta main enlace dans la mienne
n'est point une chimre.  Marie! l'amour aussi trompe nos coeurs,
mais c'est pour leur donner une flicit si grande qu'ils ne
sauraient la contenir.

Tels taient nos entretiens sous les sombres portiques de la
verdure, lorsque nos yeux sont frapps subitement d'une vive
clart;  mesure que nous avanons, le jour augmente, jusqu' ce
qu'enfin l'ombre disparat avec le dernier arbre de la fort...
Nous nous trouvons en face d'une vaste prairie o la nature la
plus varie, la plus riche et la plus gracieuse resplendit  nos
yeux dans un torrent de lumire.

Ici l'Indien nous avertit par signes que c'tait un lieu de halte.
Nous avions devanc son avis. Saisis d'admiration  l'aspect de
cette scne nouvelle, nous nous tions arrts, Marie et moi, sans
nous prvenir l'un l'autre, et comme par un mouvement simultan
d'enthousiasme sympathique.

Tandis qu'Onitou et Ovasco conduisaient nos chevaux  une fontaine
voisine, bien connue de l'Indien, Marie s'assit prs de moi sous
les rameaux d'un alce. Nous tions adosss  la fort, et la
prairie qui s'tendait devant nous droulait  nos yeux toute sa
magnificence.

Qu'une belle femme, vive, ardente, passionne, vous apparaisse
tout  coup pendant une rverie d'amour; l'accord charmant de ses
traits, la douce mlodie de sa voix, le concert plus doux encore
des grces dont elle est orne, l'enchantement qui s'exhalent de
son souffle embaum, de sa chevelure flottante, de son brlant
regard; tout en elle est harmonie, parfum, volupt.

Telle parut  mes yeux la prairie sauvage.

Sur un fond de verdure nuanc de mille couleurs, une multitude
d'insectes aux ailes de pourpre et d'or, de papillons diaprs,
d'oiseaux-mouches au corsage de rubis, de topaze et d'meraude, se
croisaient en tous sens, rasaient la prairie, s'entremlaient aux
fleurs, tantt poss sur une faible tige, tantt lancs d'un
calice odorant; les uns, faibles cratures d'un jour; les autres
comptant dj des annes de bonheur, tous pleins de vie et
d'amour; ici fuyant pour mieux s'attirer; l volant entrelacs, et
s'aimant encore au plus haut des cieux, comme pour porter  Dieu
le tmoignage de leurs joies; une atmosphre nervante par sa
douceur, toute parseme de corps tincelants qui figuraient aux
yeux des myriades de fleurs et de pierreries voltigeant dans les
airs.

Telle tait la scne qui s'offrait aux regards. De tous cts
arrivaient les doux gazouillements, les tendres soupirs, les
gmissements heureux. Il semblait que tout, dans ce lieu fortun,
prt une voix pour se rjouir. Le moindre vermisseau bruissait un
plaisir; chaque rameau de la fort rendait un cho de bonheur;
chaque brise de l'air apportait un accent d'amour.

Au milieu de cette magie de la nature sauvage, enivr du souffle
de Marie qui respirait sur mon coeur, et du parfum de sa chevelure
sur laquelle j'tais pench, saisi du charme irrsistible de cette
solitude, o tout existait pour aimer, je m'inclinai vers Marie,
et mes lvres ayant rencontr ses douces lvres, je demeurai
attach  cette coupe de miel et de dlices. Bonheur silencieux!
ravissante extase! volupt du ciel, et pourtant incomplte... car
un vent brlant passait sur mon me et y allumait d'imptueux
dsirs! Confiante dans mon amour, la vierge pure ne pensait point
 me rsister... Alors un combat terrible s'engagea dans le fond
de mon coeur. Mille flammes ardentes le dvoraient, et mon sang se
prcipitait bouillant dans mes veines... ma bien-aime! la beaut
mme qui m'inspirait ces transports, et ton innocence qui rendait
ma victoire si facile, me sauvrent d'une faiblesse et d'un
remords. Dans cet instant d'garement et de fascination, au milieu
de cet blouissement qui s'empara de tout mon tre, tu m'apparus,
vision charmante, dessine dans mon imagination sur un ciel bleu
parmi des images roses; tu m'apparus, crature enchante sous les
traits immatriels qu'on prte aux gnies clestes, c'tait
toujours toi, Marie; mais toi, plus belle encore, plus sduisante
de grce, de candeur et de puret. Je te voyais  travers le voile
transparent d'un avenir de quelques jours dans notre asile fortun
de Saginaw, au milieu d'une nature encore plus riche, dans une
solitude encore plus aimante; devenue mon pouse chrie, tu
reposais sur mon coeur, enlace dans mes bras, me prodiguant sans
trouble mille tendres caresses que je recevais sans remords... et
je frmis en songeant que j'allais tacher cette blanche fleur, lui
ravir son parfum d'innocence, infecter de vices et d'amertume la
source pure d'une dlicieuse flicit! Je ne pensais point 
Nelson,  ses conseils,  la honte de trahir sa confiance;  mon
amie! le ciel m'est tmoin qu'en m'arrachant de tes bras o je
mourais de bonheur, je ne cdai qu' notre amour!

En ce moment, un bruit confus frappa mon oreille des voix
d'hommes, des hennissements de chevaux, des aboiements de chiens,
se faisaient entendre. Bientt nous apermes une troupe d'Indiens
qui venaient vers nous en suivant le sentier que nous avions
parcouru. Mon premier mouvement fut un sentiment de crainte: quels
taient ces Indiens? d'o venaient-ils? comment se trouvaient-ils
entre nous et le village que nous avions quitt le matin mme!
Notre guide tait-il sincre? Cette halte qu'il nous avait engage
de faire n'tait-elle point conseille par la trahison? Si les
Indiens nous attaquaient, quelle rsistance pourrai-je leur
opposer? Comment dfendrais-je Marie? Placs entre ces sauvages et
des espaces inconnus, toute fuite nous tait impossible: les plus
sinistres penses remplissaient mon me. Ma frayeur s'augmenta
lorsque je vis Onitou s'entretenir familirement avec ceux qui
marchaient en tte de la troupe. Bientt toute une tribu d'Indiens
s'offrit  nos regards: hommes, femmes, enfants, bagage, fortune,
foyer domestique, tout tait l.

Ici s'avanait une jeune femme portant son enfant sur son dos; on
en voyait une autre se sparer de la bande, et assise au pied d'un
vieux chne, prsenter sa mamelle  son nouveau-n;  et l des
Indiens se glissaient, comme des btes fauves, parmi les lianes, 
la recherche de quelques fruits sauvages; d'autres s'arrtrent
sous nos yeux, et prenant la prairie pour salle de festin, se
rangrent autour d'un feu allum  la hte, au-dessus duquel ils
suspendirent les chairs encore palpitantes d'un chevreuil et d'un
lan.  mesure qu'ils passaient prs de Marie, je les regardais
avec ce sourire forc que prend la crainte, quand elle affecte la
confiance. Tous portaient sur leurs figures une expression
farouche et sauvage. Le plus grand nombre feignaient de ne pas
nous voir. Quelques-uns nous jetaient un regard d'orgueil et de
mpris. Un seul, en nous voyant, sourit gracieusement; mais ce fut
un clair passager. Son visage redevint tout  coup dur et svre.

J'ai su depuis que ces Indiens, de la tribu des Ottawas, qui vit
au Nord du Michigan, taient venus  Dtroit pour se rendre au
Canada; et que l, ayant appris l'arrive des Cherokees, et leur
dpart pour Saginaw, ils s'taient remis subitement en route, afin
de prcder ces nouveaux venus au lieu de leur dbarquement, et
d'observer leur invasion.

Nous continumes notre route sans encombre, et j'appris  voyager
parmi les sauvages du Nouveau-Monde avec plus de scurit que je
ne faisais chez quelques peuples europens d'antique civilisation.
Le jour approchait de son dclin; nos ombres et celles de nos
chevaux s'allongeaient  notre droite.  l'extrmit de la
prairie, nous retrouvmes la fort. Peu de temps aprs, nous
tions sur le bord mridional de la rivire des Sables; c'tait le
bord oppos qui devait nous fournir un asile pour la nuit; le
lendemain nous partirions pour Saginaw. Conduits par Ovasco et par
Onitou, nos chevaux passrent la rivire  la nage; je fis monter
Marie dans un canot d'corce que nous trouvmes sur le rivage; je
me plaai prs d'elle, et je dirigeai de mon mieux la petite
barque qui portait un tre ador, mes esprances et toute ma
destine. Je me rappellerai toujours avec dlices ce court instant
de bonheur: c'tait l'heure o le jour cesse, et o la nuit n'est
pas encore venue; quand les oiseaux de lumire ont fini leurs
concerts, et que ceux des tnbres n'ont pas commenc leurs chants
lugubres; alors que, succdant aux ardeurs du soleil qui rveille
et vivifie tout, l'astre des nuits rpand ses molles clarts sur
la nature qui s'endort.

Admirable contraste!  ces voix innombrables,  ces chants,  ces
murmures,  toutes ces harmonies de la journe, avait succd un
silence profond; tout se taisait autour de nous; pas un bruit
lointain ne frappait notre oreille, des mouches aux ailes de feu
semaient dans l'air, en voltigeant, mille bluettes enflammes,
qu'on et prises pour les tincelles d'un vaste incendie, sans la
dlicieuse fracheur qui rgnait autour d'elles.

Tout pleins du calme que nous respirions, incapables de prononcer
une parole, nous retenions notre souffle de peur de troubler le
silence de la nature; nous demeurions immobiles, et notre canot
s'en allait au gr du courant. Dj, dpassant la cime des grands
pins, la lune projetait sur nous sa clart mystrieuse, et
refltait ses rayons tremblants sur la surface de l'onde,
lgrement agite par notre frle esquif; la paix de l'atmosphre
tait entre dans nos mes; nous ne pensions point, nous avions le
coeur plein; notre bonheur s'tait modifi comme la nature elle-
mme, tout  l'heure si vive, si ardente, si anime, maintenant
tranquille et muette. C'tait le soir, tendre crpuscule du dsert
et du coeur, douce rose qui venait rafrachir nos mes brles
par les passions du jour.

Comme je prenais une rame pour diriger notre canot vers le rivage:
-- Oh! mon ami, quel malheur! s'cria Marie d'une faible voix;
arrivs dj! que ne suivons-nous ce courant qui nous entrane si
doucement? comme on respire bien ici! comme il est pur l'air que
n'a point souill le souffle des mchants! Oh! faut-il sitt
quitter ces lieux? o trouver plus de calme, plus d'motions
douces, plus de bonheur tranquille!... Et la charmante fille se
penchait vers moi, retenait mon bras et me disait encore: Qu'il
serait doux, nous abandonnant au cours de cette rverie presque
cleste, et suivant avec foi les eaux de ce fleuve qui nous
bercent si mollement; qu'il serait doux, mon ami, de mourir
ensemble dans une extase du coeur, et de monter au ciel par un
lan de nos joies vers Dieu! Nous ne ferions que changer de
patrie... Le bonheur des anges peut-il surpasser celui que nous
prouvons? mais jouirons-nous encore ici bas d'une pareille
flicit?

Je la guidais vers le rivage, et je lui disais: Marie, je ne sais
si tu es une crature de la terre; car ta voix, ton langage, toute
ta personne, sont pleins d'un charme divin... Quand je vois couler
tes larmes, je te prends pour l'ange de la mlancolie aspirant 
remonter au ciel o l'innocence ne pleure plus; mais quand ta voix
m'enchante et module des sons de bonheur, je ne sais plus que
penser de l'tre surhumain qui a connu les flicits clestes, et
ne mprise pas les joies de la terre... Ma bien-aime, aie foi
dans mon amour; un air plus doux et plus pur, une contre plus
riante encore, une nature encore plus belle, nous attendent au-
del; nous serons mieux qu'ici; car nous serons encore plus loin
du monde que nous hassons... Vois comme le bonheur se rvle 
nous par degrs  mesure que nous fuyons davantage...

Sur quel rivage nous et trouvs l'aurore du lendemain, si, cdant
 la voix de Marie, et au sommeil qui s'emparait de toute la
nature, j'eusse livr notre barque aux hasards du courant? Je ne
sais. L'asile que choisit notre raison vaut-il celui que nous
dsignent les caprices du vent, les dtours de l'onde, les ombres
de la nuit?

Notre abri durant la nuit fut une petite cabane en bois, habite
par un Amricain de la Nouvelle-Angleterre, qui s'est tabli prs
des Indiens pour faire avec eux le commerce des pelleteries.

 notre arrive, nos chevaux furent abandonns dans une troite
enceinte voisine de l'habitation. Notre hte s'empressa de faucher
leur nourriture dans un champ d'avoine sur pied; puis, prenant une
hache, il coupa dans la fort un arbre, dont il nous fit du feu
pour nous prserver des fracheurs de la nuit. Les pices de bois,
dont la cabane tait forme, laissaient l'air extrieur pntrer
par mille ouvertures, et l'humidit du rivage se faisait dj
sentir. Bientt une flamme ptillante, nourrie de pommes de pins,
claira notre obscure demeure, et nous fit voir un rduit troit,
mais remarquable par sa propret. Une femme, au visage ple et
maigre, parut; c'tait celle de notre hte; autour d'elle taient
groups plusieurs enfants en bas ge. Une image grossirement
peinte, reprsentant le gnral Washington, tait suspendue au-
dessus de la chemine. Aux tats-Unis, Washington est le dieu de
la chaumire comme celui du Capitole!... Sur une table place au
centre du logis, on voyait dissmines plusieurs feuilles d'un
journal de New York, de date assez rcente. Tout, chez nos htes,
annonait plus de bien-tre matriel que de bonheur; leurs
manires polies sans lgance, leur langage correct sans ornement,
leurs connaissances exactes, mais bornes, tout prouvait qu'ils
n'taient pas ns au dsert, et qu'ils appartenaient  la classe
moyenne d'une socit civilise. Leur seul but, leur ide fixe
tait de faire fortune; ils taient comme tous les Amricains.

La femme nous prpara un repas modeste, et le th nous fut servi
sous la cabane du dsert. Cette situation singulire n'et point
t sans charmes pour moi, si Marie et pu en jouir elle-mme;
mais elle tait souffrante; une longue journe de route l'avait
affaiblie; elle ne prit aucune part au repas qui devait rparer
ses forces. Je donnai tous mes soins  lui prparer un lieu de
repos; une peau de buffle lui servit de lit; je couvris ses pieds
de mon manteau... alors, accable de sommeil, Marie prit une de
mes mains en gage de scurit, et, s'tant penche sur moi, elle
s'endormit. Bientt tout le monde reposa en silence autour de moi;
seul je veillais attentif au dedans, et piant les moindres bruits
du dehors; veille imposante au fond de la fort sauvage, dans la
cabane solitaire, o brillaient quelques flammes vacillantes, seul
mouvement qui se fit autour de moi; veille silencieuse qui fit
apparatre  mes yeux, comme des fantmes, les souvenirs de ma
jeunesse, mes ambitions, mes vastes desseins, les grandeurs et les
misres de ma vie, les illusions avec les dsenchantements, les
amours avec les esprances; veille presque fbrile, durant
laquelle l'imagination va mille fois du pass  l'avenir, du
dsespoir au bonheur, de la sagesse  la folie; et ne s'arrte
qu' l'instant o, domine par l'ascendant d'un pouvoir
irrsistible, la pense chancelle, flchit par degrs, se relve
avec effort, puis retombe et va mourir enfin dans la nuit du
sommeil...

Avant que mes paupires se fussent affaisses, j'avais remarqu
que le repos de Marie tait troubl par des mouvements soudains,
des tressaillements, des paroles entrecoupes. Le matin elle se
rveilla en sursaut. Son premier mouvement fut de ressaisir ma
main qu'elle avait abandonne en dormant. Ce geste me tira moi-
mme de mon assoupissement, et, en revoyant Marie, que je n'avais
pas eu la force de veiller une nuit entire, je compris toute
l'impuissance de la volont.

Marie tait triste et pensive: Mon ami, me dit-elle, si je
n'tais prs de toi, je craindrais de grands malheurs... car j'ai
eu des songes terribles.

Je remarquai avec chagrin que la nuit ne l'avait point repose...
et l'agitation extrme de son sang me fit penser que la fivre
l'avait saisie... Que faire? Demeurer dans cette cabane solitaire!
Nous arrter si prs du but! il ne nous fallait plus qu'un jour de
voyage. Le soir nous arriverions  Saginaw pour y rester toujours.
Ne devions-nous pas,  tout prix, gagner ce lieu de repos, qui
rendrait  Marie ses forces, et verrait commencer notre bonheur?
Je dis mes penses  Marie. Oui, me rpondit-elle, oh! oui,
allons vite  Saginaw... c'est l que nous serons heureux,... tu
me l'as promis...

Nous partmes  l'heure o la nature a coutume de retrouver la
voix avec la lumire;... mais une nouvelle scne nous rservait de
nouvelles impressions... Avant d'arriver  la rivire des Sables,
nous avions parcouru de sauvages solitudes; aprs l'avoir quitte,
nous entrmes vritablement dans le dsert... Nous marchions sans
entendre le chant d'un oiseau, le bourdonnement d'un insecte, le
mouvement d'un seul tre vivant... Ce n'tait plus le silence de
la nature qui se repose aprs les chants du jour, et qu'on entend
encore respirer pendant qu'elle dort... c'tait le silence morne
du nant... Le seul bruit qui frappt notre oreille tait caus
par les pas de notre guide et par ceux de nos chevaux; bruit
rgulier qui ajoutait encore  la monotonie du lieu. Plus de
vallons, plus d'chos, plus de prairies, plus de ciel; partout la
fort, partout les mmes arbres, partout un sol uniforme;  chaque
pas nouveau, nous retrouvons le site que nous venons de quitter.
Il semble que nous marchions sans avancer, jouet d'une puissance
invisible, qui nous donne l'illusion du mouvement et paralyse nos
efforts. Nous allons toujours... toujours... et la scne ne change
pas!! O sommes-nous donc? Suivons nous notre route? O est le
Nord vers lequel nous devons aller? le Sud que nous devons fuir?
je crois que nous retournons sur nos pas; que cette fort est
grande!... et si elle ne finissait pas!! elle devient de plus en
plus paisse; ses ombres plus solennelles... ses votes muettes
sont si pleines de silence, de terreurs et de mystres, qu'on se
croit engag dans des catacombes et perdu dans leurs dtours.

Ces impressions taient d'autant plus puissantes sur nous qu'elles
contrastaient avec toutes les motions de la veille, les unes si
brlantes, les autres si douces. Je sentais le froid pntrer dans
mon me et comme une barre d'airain qui pesait sur mon coeur.

Mon Dieu, me dit Marie en se rapprochant de moi et en saisissant
ma main, que cette solitude est profonde et terrible!... -- Et
comme son esprit tait prompt  saisir les funestes prsages: Mon
ami, me dit-elle, sois sr que ce jour sera un jour fatal... je ne
sais pourquoi le souvenir de Georges ne me quitte point; sans
doute quelque affreux malheur...

Elle n'acheva pas: une larme complta sa pense. Je m'efforai de
la rassurer et de lui donner plus de scurit que je n'en avais
moi-mme... Cependant je fus vivement frapp de l'altration dont
tous ses traits portaient l'empreinte. Je pensai qu'un peu de
repos la soulagerait, et j'ordonnai  notre petite caravane de
s'arrter.

Durant cette halte, je demandai par signes  Onitou, si nous
approchions de Saginaw. Il comprit trs bien ma question, et
dessinant sur la terre deux points qui figuraient, l'un Saginaw,
l'autre la rivire des Sables, il tira une ligne de 1'un 
l'autre, et marqua sur cette ligne un troisime point indiquant la
place que nous occupions; ce point se trouvait au tiers de la
ligne; nous n'tions donc qu'au tiers de notre route. Un instant
aprs, et tandis que nous tions assis sous l'ombre d'un catalpa,
nous voyons l'Indien se lever, prendre sa course devant nous, plus
lger qu'un chevreuil, en criant: Saginaw! Saginaw! et en nous
montrant le soleil dj parvenu au milieu de sa course.

Alors Marie fit un effort courageux pour se lever; nous
continumes notre route dans le dsert... Je m'aperus bientt 
la voix de Marie que ses forces allaient toujours en dclinant.
Aprs de longues heures de marche, j'ordonnai de nouveau  notre
guide de s'arrter... mais,  ma voix, il redoubla de vitesse, en
m'indiquant, par un geste expressif, que le soleil tait descendu
dans le sein de la terre et que la fort allait bientt se couvrir
de tnbres. Cependant le dsert prsentait  nos yeux un aspect
de plus en plus effrayant. Le sentier que nous suivions tait si
troit que Marie et moi ne pouvions plus aller de front; il tait
 peine marqu; sans cesse on le perdait de vue, et alors nous
avions l'air de marcher  tout hasard au travers de la fort. La
nuit tant venue, le silence avait cess, mais la solitude avait
pris une voix terrible et lugubre. On n'entendait que le
meuglement des ours et le chant sinistre des oiseaux nocturnes. La
lune, qui mle un charme aux nuits les plus funestes, comme
l'amour d'une belle femme rpand de secrets enchantements sur une
vie malheureuse, ne se montrait point encore...

Alors en pensant  Marie,  ses souffrances, que trahissaient
quelques cris chapps  la douleur, je sentis mon sang se glacer
dans mes veines et mes forces prtes  dfaillir... Dans cet tat
de faiblesse physique, ma raison elle-mme fut trouble, et mon
imagination me fit voir autour de Marie une foule de monstres
fantastiques qui menaaient son existence; je les voyais tantt
sous les traits d'une hyne dvorante, tantt sous la forme d'un
hideux reptile. Les uns, avides de meurtres et de sang, attendent
leur proie au passage... mon Dieu! s'ils allaient s'lancer sur
Marie! Les autres se suspendent aux rameaux des arbres; ils
tomberont comme la foudre sur celle que j'aime et prendront sa vie
avant que je l'aie seulement dfendue. Et j'inventais mille autres
chimres si faciles  crer quand on a l'me saisie d'une grande
douleur et l'imagination engage dans des rgions inconnues. Les
heures s'coulent, la nuit s'avance, nos chevaux ralentissent leur
marche, la fracheur s'lve de la terre... Marie gardait un
silence profond qui redoublait mes angoisses. Je prends sa main;
je la trouve brlante: Mon ami, me dit-elle d'une voix  demi
teinte, n'allons pas plus loin; je me sens mourir...

 ces mots, mon coeur se brisa; je ne sais quelle rsolution
insense allait sortir de mon dsespoir, lorsque notre guide
s'arrte tout  coup et crie trois fois: Saginaw! Ce cri, jet
dans le dsert, y trouve un long retentissement et nous revient
rpt par mille chos; le premier tumultueux, le second moins
fort, suivi de plus faibles encore. La fort cesse tout  coup;
nous entrons dans une prairie, nous y marchons quelque temps en
descendant une pente presque insensible. Enfin nous voyons le bord
d'une large rivire: celle rivire tait la Saginaw, et le bord
oppos, l'asile que nous cherchions.



Chapitre XVI
Le drame

 mon Dieu! quel bonheur! s'cria Marie en voyant le rivage. Son
nergie morale et t incapable d'un plus long effort. Je la
saisis dans mes bras et la dposai dans une pirogue indienne; je
me plaai prs d'elle comme j'tais en passant la rivire des
Sables. Mon ami, me dit alors Marie avec tendresse, pardonne-
moi,... je t'ai afflig... j'ai cru, pendant toute cette journe,
qu'un destin funeste s'opposait  notre arrive dans ces lieux...
j'avais tort; car tu es mon bon ange, et tu me guidais... Oh! je
sentais mon corps dfaillir et mon me se briser... mais je ne
souffre plus et je n'ai que des penses de bonheur...

Ces paroles versaient la joie dans mon coeur, et j'aspirais au
rivage comme au terme de toutes nos douleurs.

Vois, me disait Marie, en me montrant notre futur empire, vois
comme nous serons dans cette contre lointaine... Oui, les eaux de
la Saginaw sont encore plus pures, plus paisibles, que celles de
la rivire des Sables; l'air est ici plus doux; cette terre est
plus embaume; et voil que l'astre des nuits, notre bon gnie du
dsert, se lve et brille de tout son clat...

Et disant ainsi, Marie portait ses regards vers le ciel. Dieu!
s'cria-t-elle tout  coup d'une voix effraye, et ses yeux,
redescendus  terre, se cachrent entre ses deux mains.

En ce moment, le disque rouge et enflamm de la lune sortait des
ombres de la fort et semblait en montant, s'appuyer sur la cime
des arbres... On le voyait s'lever et grandir... il s'avanait
sur nous semblable  un spectre de sang...

Cette image terrible avait frapp l'esprit de Marie, et le cri
d'effroi qu'elle s'effora vainement de contenir fut encore la
voix d'un sinistre pressentiment.

En arrivant au but tant dsir, Marie avait senti renatre en elle
une nergie surnaturelle qui ne fut point de longue dure. Je ne
sais si sa force s'affaiblit en mme temps que sa foi dans
l'avenir; mais je la vis presque aussitt tomber dans un grand
abattement.

Je me trouvai alors livr  des embarras que l'imagination ne
saurait concevoir.

Nelson n'tait point  Saginaw. Le bateau qui le portait, lui et
les Cherokees, n'avait pas encore paru, et des Indiens Ottawas,
naturels du pays, m'assurrent qu'aucun tranger n'avait, depuis
un temps trs long, abord dans cette contre.

Ce contre-temps fut pour Marie et pour moi une source de chagrins
et d'inquitude; il rendit aussi plus difficile notre situation.
Nelson devait nous prparer un asile qui nous manqua. Je me mis 
l'oeuvre aussitt. Mais je ne sais quel et t notre sort si, en
attendant que notre cabane ft leve, nous n'eussions pas trouv
l'abri d'un toit hospitalier.

Saginaw, o vous voyez en ce moment deux habitations difies avec
quelque soin, n'en possdait alors qu'une seule de grossire
construction, et que nous trouvmes occupe par un Amricain
canadien d'origine. Cet homme parut joyeux de nous voir, et, me
reconnaissant  cet air de famille qu'ont tous les Franais: Vous
venez, me dit-il, de la vieille France? Il tait n parmi les
Indiens, dont il avait pris presque toutes les moeurs. La chasse
et la pche suffisaient  ses besoins, et il trouvait un charme
extrme dans une vie toute de libert sauvage.

Comme nous arrivions il tait sur le point de partir; il se
rendait aux environs du fort Gratiot pour la chasse du ramier; il
nous offrit sa cabane et nous engagea d'y rester jusqu' ce que
j'en eusse construit une autre. Je lui proposai de l'acheter,
laissant  sa bonne foi le soin d'en fixer le prix; mais il
n'couta point ma demande, et me dit pour toute rponse qu'il
aimait ce lieu, qu'il y tait n, et qu'il y passerait le reste de
ses jours.

Ainsi se retrouve jusqu'au fond du dsert le caractre des
nations.

L'Amricain de race anglaise ne subit d'autre penchant que celui
de l'intrt; rien ne l'enchane au lieu qu'il habite, ni liens de
famille, ni tendres affections... Toujours prt  quitter sa
demeure pour une autre, il la vend  qui lui donne un dollar de
profit.

Non loin de l vous voyez l'homme de sang, franais s'attacher 
sa terre natale, chrir le pays o ses pres ont vcu, aimer pour
eux-mmes les objets qui l'environnent, et prfrer ces choses de
valeur tout idale aux froides jouissances de la richesse.

J'acceptai son offre, et ne pus le dterminer  recevoir le prix
du service qu'il me rendait.

Nous avions un asile... mais tout tait encore obstacle et misre
autour de nous.

Marie fut, ds le premier jour, saisie d'une fivre particulire 
ce pays, et qui manque rarement d'atteindre les trangers
nouvellement arrivs; il fallait que je me partageasse entre les
soins ncessaires  mon amie et les travaux qu'exigeait la
construction de notre demeure. La cabane du Canadien, toute
prcieuse qu'elle tait dans notre dtresse, ne nous offrait
d'ailleurs qu'un imparfait asile; elle se composait de pices de
bois, mal jointes entre elles,  travers lesquelles l'humidit des
nuits pntrait comme la chaleur des jours. Une foule d'insectes
s'y introduisaient: les uns, imperceptibles, nous rvlaient leur
prsence par la douleur de leurs piqres; les autres, voltigeant
par essaims, montraient  nos yeux leur corps grle, arm d'un
long aiguillon, et fatiguaient nos oreilles d'un perptuel
bourdonnement; tous nous livraient sans relche une guerre
impitoyable et troublaient cruellement le repos de Marie.

La nourriture grossire  laquelle nous tions rduits n'avait
rien qui pt altrer une sant robuste; mais la faiblesse de
Marie, sa maladie, ses habitudes, rendaient ncessaires des
aliments dlicats dont nous tions tout  fait dpourvus.

Tout nous manquait dans ce dsert: le mdecin le plus proche tait
 Dtroit, et je voyais Marie languissante, sans pouvoir offrir le
moindre soulagement  ses maux.

Nous ne pouvions cependant songer  quitter ce lieu; il et fallu
regagner Dtroit pour trouver quelque secours; nous n'avions aucun
moyen d'y retourner par eau, et c'et t folie que de tenter une
seconde fois le long voyage aux fatigues duquel Marie avait si
difficilement rsist.

Je comptais les jours par mes tourments; car, au dsert, toutes
les divisions tablies dans le temps disparaissaient; plus de
mois, plus de semaines, plus d'heures. Au bout d'un temps trs
court, l'ordre des jours se perd entirement; et alors il s'en
fait un autre qui est celui des bons et des mauvais, des ciels
purs et des orages... et puis quand un affreux malheur a
empoisonn la vie, ce n'est plus qu'un long temps de misre et
d'ennui, une suite de gmissements, chos de la premire douleur,
qui se rptent  l'infini, et ne meurent que sous la pierre du
spulcre.

Quel que ft mon chagrin, mon coeur se refusait  concevoir de
grave, inquitudes. Nelson arriverait bientt; bientt aussi Marie
aurait un asile mieux dfendu contre les injures du dehors. Tout
son mal provenait sans doute d'une suite de jours couls sans
repos ni sommeil, et cderait  quelques nuits de paix profonde...
et alors combien nous serions heureux?

Cependant c'tait dj un grand malheur que ce trouble des
premiers jours qui nous enlevait le charme inestimable des
premires impressions.

trange aveuglement! ma plus grande peine n'tait pas de prvoir
des infortunes, mais d'avoir perdu des joies!

Je contemplai en face les obstacles que j'avais  vaincre, et
m'armai, pour les combattre, de cette nergie morale que donne
seule la foi dans le succs.

Je travaillais  notre cabane pendant tout le temps que je ne
passais pas auprs de Marie.

J'tais second dans ma tche par Ovasco, dont le dvouement ne
saurait se dcrire. Ce fidle serviteur semblait se multiplier
lui-mme pour faire face  toutes les difficults.

Au milieu de ces rudes travaux et des sueurs qu'ils me cotaient,
je trouvais un charme secret  penser que tout, dans notre
bonheur, serait mon ouvrage.

Cependant, quels que fussent mes efforts, l'oeuvre que j'avais
entreprise demandait plus de temps que je ne pensais. L'tat de
Marie devenait plus alarmant; son pouls annonait une agitation
croissante. Elle ne faisait pas entendre une seule plainte; mais,
sous le voile du sourire errant sur ses lvres, il tait facile
d'apercevoir un sentiment de tristesse profonde.

Elle me dit un jour avec tendresse: Ludovic, tu prends bien de la
peine pour prparer notre demeure?

Une autre fois: Tu me quittes, me dit-elle, pour travailler  la
chaumire... Ah! je t'en conjure, reste prs de moi... qui sait
l'avenir?

Je repoussai loin de moi l'affreuse pense dont ces paroles
contenaient le germe. Cependant le changement de saison vint
aggraver mes inquitudes et mes tourments... Dix jours environ
s'taient couls depuis notre arrive  Saginaw, et les chaleurs
du mois de juin commenaient  se faire sentir. Pntre par les
rayons d'un soleil brlant, assaillie par des nues de moucherons
dont une temprature embrase semblait accrotre le nombre et la
malignit, notre petite cabane devint le thtre d'une misre dont
je ne pourrais vous tracer le tableau... Je faisais de vains
efforts pour loigner de Marie les innombrables ennemis qui
bruissaient autour d'elle; ils taient plus prompts  renatre que
moi  les anantir; et je voyais le beau front de mon amie tout
saignant de la morsure de ces vils insectes... je passais ainsi
les jours et les nuits veillant auprs de ma bien-aime, et
m'efforant de soulager par mes soins ses ennuis et sa douleur.

Pendant ce temps, Ovasco travaillait sans relche  la cabane, qui
tait prs de s'achever. Pour comble de malheur, il fut lui-mme
attaqu de la fivre du pays, et alors je me trouvai seul, sans
appui, entour de maux qu'il me fallait contempler sans cesse, et
que je ne pouvais adoucir.

L'ide d'une affreuse catastrophe avait t longtemps sans pouvoir
pntrer dans mon me. Chose trange! lorsqu'on possde un bien
plus cher que la vie, et qu'on en jouit tranquillement, on est
prompt  concevoir des craintes chimriques, et, si un grand pril
de le perdre se prsente, on fait autant d'efforts pour ne pas
voir le danger rel, qu'on en faisait auparavant pour apercevoir
des dangers imaginaires. Tel est l'ordre et la justice du ciel.
L'heureux est troubl dans sa joie par la terreur de l'infortune,
et le pauvre, consol dans sa misre par des illusions de
flicit!

Cependant les paroles de Marie, dont le souvenir revenait  ma
mmoire, l'aspect des souffrances qu'elle endurait sous mes yeux,
et peut-tre aussi l'opinitret du sort  contrarier tous mes
desseins, jetrent le trouble dans mon me... Une lueur fatale
m'apparut... et tout mon corps se couvrit d'une sueur glace... Je
fis un effort pour rappeler  moi ma raison, que je sentais
s'garer, et je dis  Marie:

Ma bien-aime, dans quelques jours notre nouvelle demeure sera
prte a te recevoir... alors la prsence de Nelson manquera seule
 notre bonheur... S'il s'tait avanc sans guide dans ces
contres dsertes, nous devrions concevoir de grandes inquitudes:
mais que pouvons-nous craindre, le sachant entour d'Indiens qui
l'aiment, le rvrent, et pour lesquels le plus beau pays est
aussi le plus sauvage? Esprons qu'il sera bientt rendu  nos
voeux... Mais, mon amie, je demande encore au ciel une chose qui
m'est plus chre que tous les biens de ce monde: c'est la fin de
tes souffrances... Nous ne savons point le remde qui peut te
gurir; le secours d'un mdecin nous est ncessaire; je vais aller
le chercher  Dtroit; j'y arriverai dans deux jours, et, deux
jours aprs, je serai de retour ici, ramenant avec moi l'homme
dont la science te sauvera. Pendant mon absence, notre fidle
Ovasco demeurera prs de toi; quoique souffrant lui-mme, il
retrouvera des forces pour donner des soins  sa bonne matresse.

Ovasco, qui tait l, ne put entendre ces paroles sans
attendrissement; Marie m'coutait avec tous les signes d'une
motion profonde... elle resta silencieuse, parut rflchir
beaucoup; enfin d'une voix altre:

Mon ami, me dit-elle, ne me quitte pas... je t'en conjure...
quatre jours d'absence... c'est bien long!... non... Ludovic...
non... il faut rester...

Et son regard, fix sur moi, prit une expression indicible de
tendresse et de mlancolie.

Je tentai de lui faire comprendre combien il serait insens de
cder  un mouvement de faiblesse qui ruinerait notre avenir,
tandis qu'un sacrifice de quelques jours assurerait notre bonheur.

Mais je trouvai en elle une rsistance d'instinct contre laquelle
ma raison tait sans puissance.

Mon bien-aim, me disait-elle, je t'en supplie, ne m'abandonne
pas; tu sais combien est fragile la liane spare du rameau qui la
protge... Ludovic, loin de toi, je serai plus faible encore... ta
prsence seule me soutient... si tu t'loignes, je me briserai...

L'accent dont elle pronona ces paroles tait dchirant.

Troubl par ce langage d'autant plus dsolant qu'il avait toute
l'amertume du dsespoir, sans la violence qui l'exagre, je tombai
 genoux au chevet du lit de Marie... incapable d'articuler un
seul mot, je saisis la main de mon amie, et l'arrosai d'un torrent
de larmes; jamais la douleur n'avait ainsi abond dans mon me.

Quand cet orage fut pass, je relevai mon front abattu... mais je
ne retrouvai la raison qui m'avait fui que pour comprendre toute
l'horreur de la situation et l'excs de ma misre.

Les illusions de l'infortune, qui abusent de l'esprance,
m'avaient toujours voil la vritable position de Marie. Elle-mme
s'tait plu constamment  me tromper sur son tat. Quand je lui
parlais de notre bonheur  venir, elle versait des pleurs que je
croyais sortis d'une source de joie. Si je l'entretenais de ses
souffrances, elle tait prompte  changer le sujet de notre
conversation; oublieuse de ses maux, elle usait toutes ses forces
 distraire ma peine, et, tandis qu'elle se consumait dans de
cruelles douleurs, c'tait elle encore qui me donnait des
consolations.

Quelle fut ma stupeur, lorsque, arrtant mes regards sur cette
main chrie que je pressais dans un transport de dsespoir et
d'amour, je la vis dessche par une affreuse maigreur.

La lumire qui m'apparut fut celle de l'clair qui brille du mme
feu que la foudre qui tue. Le corps de mon amie tait tout entier
dvor par le mal... sa figure seule n'avait point subi les mmes
ravages, et conservait, malgr son altration, tous les signes
d'une force  peine branle; soit que l'nergie de son me se
peignit toute dans son regard, soit que l'irritation de la fivre
fit refluer vers le visage le peu de sang et de vigueur qui
restaient dans ce faible corps.

Ainsi s'offrait sans voile  mes regards la triste ralit. Tel
tait donc l'effet de ces longs jours passs sous un soleil
brlant; de ces nuits plus longues encore, coules parmi les
douleurs, sans sommeil, sans repos, sans abri, et dans les
angoisses toujours croissantes d'une veille qui ne finissait
point!!

Cependant, tmoin de cette scne, Ovasco me dit: Mon bon matre,
vous ne pouvez quitter ce lieu; laissez-moi partir pour Dtroit;
j'en reviendrai bientt avec l'homme dont le secours nous est
ncessaire.

Comme il me voyait hsitant  accepter cette offre de son
dvouement, que son tat de maladie rendait imprudente: Oh!
ajouta-t-il, je me sens mieux; l'ide de sauver ma chre matresse
me rend toutes mes forces. -- Fidle serviteur, lui rpondis-je,
c'est aussi ma vie que tu sauveras.

J'ignore si un effort extraordinaire de l'me ne peut pas assoupir
les plus cruelles douleurs et ranimer subitement une vigueur
teinte; mais je vis Ovasco, aprs avoir reu mes embrassements,
passer le fleuve dans une barque, et tout aussitt traverser, avec
la vitesse de l'lan, la prairie qui couvre la rive oppose.

Ici Ludovic s'interrompit; sa physionomie mlancolique se couvrit
d'un nuage de tristesse encore plus sombre; et, aprs un instant
de silence, il reprit en ces termes:

Hlas! jusqu' ce jour je vous ai dit des malheurs; maintenant
j'ai  vous raconter des infortunes qui ne se dcrivent point.

Le jour qui suivit le dpart d'Ovasco, j'prouvai toutes les
motions que donne une fausse joie: je vis arriver  Saginaw une
troupe considrable d'Indiens, dont le costume et l'aspect
extrieur taient en tous points semblables  ceux des Cherokees.
Je ne doutai pas que ce ne fussent les compagnons de Nelson, et,
persuad que celui-ci tait parmi eux, je m'empressai d'aller  sa
rencontre. Cependant je ne reconnaissais aucun des visages que je
voyais de prs, et bientt j'eus la certitude que ces Indiens,
quoique appartenant  la tribu des Cherokees, n'taient point ceux
que nous attendions.

Tandis que je les observais, je fus tmoin d'une scne qui devint
pour moi l'occasion d'une rvlation terrible...

L'arrive des Cherokees avait mis en moi toute la tribu des
Ottawas qui occupe Saginaw et les environs... Ceux-ci comprenaient
combien leur serait funeste la prsence de ces nouveaux venus sur
un territoire qui dj fournissait  peine des moyens d'existence
 ses anciens habitants... Le plus grand nombre dissimula son
ressentiment... Mais quelques-uns n'eurent point la prudence de le
cacher...

-- Tu prends nos terres, dit un Indien Ottawa  un chef des
Cherokees...

-- Les forts du Michigan, rpond celui-ci, ne sont elles pas
assez grandes pour nous contenir tous?

--Non, rpliqua le premier; nous sommes dj serrs dans cette
rentre, et tu n'y dresseras pas ta hutte!

Et, en disant ces mots, il fit un geste menaant... Misrable!
s'cria son adversaire, tu ne connais donc pas Mohawtan?... Et,
au mme instant, saisissant son tomahawk, il tendit  ses pieds
l'Indien Ottawa...

Cet acte de violence excita une grande rumeur parmi les Ottawas...
Je ne le vis point sans un sentiment d'horreur... Cependant les
dernires paroles du Cherokees rveillrent des souvenirs dans mon
esprit, et je me rappelai que Georges, en me racontant les
perscutions qu'avait souffertes Nelson dans la Gorgie, m'avait
parl d'un chef indien du nom de Mohawtan, renomm pour sa valeur,
et qui, le premier, avait donn le signal de la rsistance 
l'oppression. Je lui adressai une question  ce sujet; j'ajoutai
que j'tais un ami de Nelson, le ministre presbytrien, le
dfenseur des Indiens... Au nom de Nelson, la physionomie de
l'Indien prit une expression mle de bienveillance et
d'admiration... Vous tes l'ami de Nelson, s'cria-t-il avec
motion!...

-- Oui, repris-je, et bientt vous le verrez lui-mme en ces
lieux: je ne sais quel obstacle le retient loin de nous, il devait
me prcder ici... Sa fille Marie, que j'aime, est l... dans
cette cabane... Elle est faible, languissante, et je meurs
d'inquitude. Je suis seul ici, sans amis, abandonn  mes
tourments, au milieu de deux tribus indiennes, que je vois prtes
 engager une lutte fatale. De grce, ayez piti de mon triste
sort. Nelson, le pre de Marie, fut votre protecteur... Son fils
Georges n'tait pas moins dvou  votre cause.

-- Georges! rpta l'Indien en me regardant fixement... Georges!
le plus courageux des hommes... et le plus infortun!!

Ne comprenant point ces paroles mystrieuses, je pressai Mohawtan
de m'en expliquer le sens. Aprs une pause de quelques instants,
celui-ci me dit:

-- Depuis longtemps une insurrection de la population noire se
prparait dans les tats du Sud... Lorsque les ngres de la
Virginie et des deux Carolines apprirent que les amricains de New
York avaient brl les glises des gens de couleur, cette nouvelle
fut pour la rvolte une occasion d'clater... Un vaste complot se
forma, dont le point central fut fix  Raleigh, dans la Caroline
du Nord [68].

Un mois seulement s'tait coul depuis la perscution cruelle
exerce par les Amricains contre les Cherokees, et qui avait
port un grand nombre de ceux-ci  s'exiler de la Gorgie. Ceux de
notre tribu qui n'avaient point migr n'hsitrent pas  seconder
le mouvement des ngres... J'tais de ce nombre, et l'un des chefs
de la tribu. Les Indiens se rendirent aux environs de Raleigh,
afin de concerter leurs efforts avec les chefs de l'insurrection.
Un conseil fut tenu, et l'extermination de nos ennemis communs fut
rsolue.

On convint qu' un signal donn durant la nuit, les ngres des
campagnes sortiraient de leurs cases et porteraient dans les
habitations de leurs matres la terreur et la mort, tandis que les
Indiens, rassembls tous sur un seul point, se prcipiteraient sur
Raleigh et se rendraient ainsi matres de la ville et de la milice
urbaine.

Le jour fix approchait, mais les chefs ne s'entendaient pas;
chacun aspirait aux honneurs du commandement et trouvait indigne
de lui le rle obscur de l'obissance. Hlas! le respect que
montraient nos pres pour la parole des vieillards et pour la voix
des sages est bien loin de nous. Sur ces entrefaites, Georges se
prsente: il arrivait de New York, o il avait pris la dfense des
gens de couleur. Son nom nous rappelait les bienfaits de son
pre... Nous le remes comme un ami: la noblesse de son maintien,
l'lvation de ses sentiments, la supriorit de son esprit, nous
frapprent tous. Il couta la communication de nos projets et
consentit  se mettre  notre tte. -- Ma place naturelle, nous
dit-il, serait parmi les hommes de couleur noire;... mais je suis
trop fier de commander des guerriers tels que vous, pour dcliner
un pareil honneur: d'ailleurs, nous combattons tous pour la mme
cause, celle de la libert contre la tyrannie... Aussi bien,
ajouta-t-il, quoique la vengeance exerce par mes frres, toute
cruelle qu'elle parat, soit lgitime, j'aime mieux, pour me
venger d'un ennemi, l'pe que le poignard.

 l'heure marque, au milieu de la nuit, les flammes d'un
incendie allum sur le point le plus lev du pays donnrent le
signal convenu... Mais, chose inoue! les ngres, au profit
desquels l'insurrection devait clater, et qu'on avait vus la
veille pleins d'une ardeur gnreuse, demeurrent inactifs. Soit
stupidit, soit crainte, tous ces misrables, qui gmissent sous
le poids de l'oppression la plus dure, ne firent pas un effort
pour devenir libres: ils n'excutrent rien de ce qu'ils avaient
promis, et pas un blanc ne fut massacr dans l'intrieur des
terres.

Cependant les Indiens furent fidles  leurs engagements. 
l'heure marque, Georges donna  notre troupe l'ordre de marcher
sur Raleigh... Mais sans doute nous avions t trahis; car  peine
sortions-nous de la fort qui borde la route, que nous
rencontrmes un corps de miliciens vingt fois plus nombreux que le
ntre... Malgr l'infriorit de nos forces, nous engagemes la
lutte. Ah! comment vous peindre la valeur de Georges?

Hlas! tant d'hrosme mritait-il une fin si funeste?

Ici Mohawtan s'arrta: son motion tait extrme, et je vis que
l'oeil d'un Indien peut pleurer; je compris le sens de cette larme
et du silence qui la prcdait. L'Indien me raconta les exploits
de Georges, son intrpidit, son audace, ses efforts dsesprs.
Le fils de Nelson, ajouta Mohawtan, voyant qu'il allait succomber
sous le nombre: Ami, me dit-il d'une voix nergique, sauve ta vie;
tiens, prends cet crit, c'est pour mon pre... Si jamais tu le
revois, tu lui remettras l'adieu de Georges. -- Aprs avoir
prononc ces paroles, il s'anima d'une nouvelle ardeur; il avait
reconnu dans la mle un ennemi mortel. Je l'entends s'crier avec
force: Fernando, lche assassin de ma mre, meurs! je suis
veng!!... Hlas! un coup fatal le frappa bientt lui-mme...

Ici encore l'Indien s'interrompit; pour moi, je l'coutais dans
cet tat d'accablement o nous jette une nouvelle infortune, quand
dj la mesure de nos malheurs est comble. Mohawtan continua
ainsi: J'essayai de venger la mort d'un ami si cher; mais j'tais
seul contre une arme: il fallut fuir...  peine chapp au pril,
je jetai un coup d'oeil en arrire de moi; je regardai le lieu o
j'avais vu Georges la dernire fois... mais je ne distinguai plus
rien. En ce moment, la lune montrait  l'horizon son disque d'un
rouge de sang... je compris alors que c'tait une nuit fatale...

Le lendemain, je sus la honteuse inaction des ngres... Le
gouverneur de la Caroline du Nord fit une proclamation pour
annoncer le triomphe de la milice amricaine sur les Indiens... il
vantait en mme temps la sagesse des ngres, et prescrivait des
mesures svres contre nous... Alors ce qui restait de notre tribu
prit le parti de s'expatrier... Instruit de nos projets, le
gouvernement des tats-Unis s'empressa de les seconder; car tout
ce que ce pays voulait, c'taient nos terres. Il chargea mme un
agent de nous aider dans notre retraite. Suivant la mme route que
les premiers migrants de notre tribu, nous nous sommes rendus
d'abord  Pittsburg, puis  Buffaloe; l, on nous a dit le sjour
qu'avaient fait dans cette ville nos compatriotes, leur rencontre
avec Nelson, l'embarquement de celui-ci avec eux pour le Michigan.

 Dtroit, nous avons appris leur dpart pour Saginaw, en
remontant le cours du fleuve. Dsirant arriver au mme but, nous
voulions, pour y parvenir, suivre la mme voie; mais on nous a dit
que la navigation dans ces parages peu connus serait lente et
difficile. Nous avons gagn Saginaw par terre.

Ami, dit encore Mohawtan en me prenant la main, ne crains rien de
ma tribu... la fille de Nelson est ici... quels secours lui sont
ncessaires? Parle, commande... chacun de nous t'obira...

Ce rcit m'avait jet dans un trouble que je ne pourrais exprimer.
Georges, le frre de Marie, Georges, mon ami le plus cher, n'tait
plus!

Tiens, me dit Mohawtan, voici ce que Georges m'a confi  sa
dernire heure. L'Indien me remit un papier qui portait l'adresse
de Nelson.

J'tais navr de douleur; cependant, acceptant l'offre gnreuse
du chef indien, je le priai de m'aider  finir notre cabane. En un
instant, tous les bras des Cherokees furent mis  ma disposition;
j'indiquai ce qu'il y avait  faire, et revins prs de Marie,
rapportant dans notre pauvre demeure un chagrin de plus.

Je m'appliquai de tous mes efforts  cacher le trouble de mon
me... Je dis  Marie le zle obligeant des Indiens qui
travaillaient pour nous... et je ne la quittai pas un seul
instant. Trois jours se passrent durant lesquels il me sembla
qu'elle reprenait un peu de force... C'tait le lendemain
qu'Ovasco devait tre de retour... nous allions donc recevoir le
secours tant dsir... et Mohawtan tait venu joyeux m'annoncer
qu'un jour de plus suffirait pour achever les travaux de notre
habitation.

Ainsi, au milieu de ma dsolation, je m'acheminais encore vers
l'esprance!

Cependant, vers le soir de ce bon jour, le ciel s'tait charg
d'paisses vapeurs; quoique aucun vent ne soufflt, la cime des
pins rendait des frmissements inaccoutums; une atmosphre lourde
pesait sur la fort; on entendait dans les hautes rgions de l'air
des murmures tranges, tandis qu'un silence morne s'levait de la
terre: tout annonait un orage.

J'tais assis auprs du chevet de Marie, m'efforant d'adoucir ses
souffrances par les tmoignages de mon amour... je lui parlais de
notre bonheur  venir... Elle demeura longtemps silencieuse...
mais tout  coup, me faisant signe de l'couter, d'une voix calme
et rsigne elle dit: Mon ami, cesse de t'abuser... le mal dont
je souffre est mortel... rappelle-toi le jour de notre arrive en
ce lieu;  l'instant o l'astre des nuits tout en feu m'apparut
comme un sanglant fantme, je fus saisie d'une douleur qui ne m'a
plus quitte... C'est ce mal qui me consume... aucune puissance ne
saurait le combattre... tel est l'ordre de la destine  laquelle
c'est folie de ne pas croire. trange garement de ma raison! moi,
pauvre fille de couleur, mprise de tous, avilie, dgrade, j'ai
aspir au plus grand bonheur qui jamais a t donn  une
mortelle! comme si l'indignit de ma naissance ne devait pas me
suivre jusqu'au tombeau... Hlas, l'expiation est bien rigoureuse!

Mon ami, ajouta-t-elle, j'ai souffert cruellement durant les
jours qui viennent de se passer. Tu me vois faible et
languissante!... c'est que je n'ai point de repos... Ah! quel
supplice de ne pouvoir dormir! quelquefois il me semble qu'enfin
le sommeil va s'emparer de moi! alors je m'abandonne  lui,
j'invoque sa puissance, je bnis sa main qui s'tend sur moi...
dj la moiti de mon tre lui appartient et revient  la vie par
un nant passager... l'autre est prs de m'chapper aussi; mais, 
l'instant o je vais trouver le calme en perdant la pense, je ne
sais quel aiguillon cruel enfonc dans mon corps me rveille
subitement par la douleur, et, quand j'atteins le but, me replonge
au fond de l'abme...

-- Mon Dieu! m'criai-je en coutant ce triste rcit, je voyais
tes douleurs; mais,  ma bien-aime, que j'tais loin de les
croire aussi cruelles! Pourquoi donc m'as-tu si longtemps cach la
vrit?

-- Hlas! mon ami, me rpondit Marie, fallait-il te jeter dans le
dsespoir en te demandant un secours que tu ne pouvais me
donner?... Oui, je sens la vie se retirer de moi... mais je te le
jure, Ludovic, tous ces mots ne sont rien, compars aux tortures
que mon me prouve... Mon supplice, c'est d'avoir eu l'ide du
bonheur qui m'chappe et que j'ai vu si prs de moi... c'est
d'abandonner  jamais une esprance si folle, mais si chre! et
puis le chagrin qui, dans mon coeur, surpasse tous les autres,
c'est de voir  quel degr de misre ma funeste fortune te
rduit!...

Ludovic, pardonne-moi si je te parle ainsi: c'est que bientt...

Elle s'interrompit: je vis son regard se troubler, ses yeux,
errants comme au hasard  l'entour d'elle, s'arrtrent tout -
coup, puis une extrme agitation ayant succd  cet instant de
repos, sa pense se rveilla pour s'garer dans le dlire...

Tandis que cette scne dchirante jetait dans mon me la stupeur
et le dsespoir, j'entendais au dehors les premiers bruits de
l'orage qui se dclarait dans les airs; des grondements lointains,
d'abord faibles et croissant par degrs, annonaient l'approche de
la tempte; dj les vents sifflaient avec violence, et les chnes
de la fort commenaient  murmurer sur leurs troncs immobiles.

Cependant Marie, ayant repris ses sens, se leva sur son sant:
coute, Ludovic, me dit-elle d'une voix plus ferme et plus
assure... je viens d'avoir un songe... et c'est Dieu, sans doute,
qui me l'envoie... avant le retour d'Ovasco, je ne serai plus.

Le Ciel me donne aussi pour un instant quelque force... Laisse-
moi, je t'en conjure, te parler des tres que j'aime et qui sont
loin de moi... Mon pre! Georges! Hlas! je suis bien malheureuse!
Je ne recevrai point la bndiction de mon pre le jour de son
arrive parmi nous devait tre celui de notre union... Et, quand
il viendra, sa pauvre fille!... Ah! qu'il sache du moins qu'elle
est demeure pure et digne de lui jusqu' son dernier soupir!!

Je voudrais aussi t'entretenir de Georges. D'o vient, Ludovic,
que, depuis deux jours, tu ne me parles plus de lui!... Nous ne
savons pas quel est son sort... Hlas! je ne le crois point
heureux!! Son coeur est si bon, son me si grande! Il est rest
parmi les mchants qui nous hassent! Mon ami, sois indulgent pour
ma faiblesse; mais quand je songe  lui, j'ai des visions de
sang... Ce bon frre! il m'aimait d'une amiti si tendre!! C'est
le seul tre qui m'ait aime comme toi, Ludovic;... il savait bien
la bont de ton coeur, mais, mon ami, laisse moi une illusion qui
m'est chre; je crois que l'affection que tu lui inspirais et t
moins vive, s'il n'avait pas su ton amour pour moi... Hlas! sera-
t-il plus heureux que sa pauvre soeur?... Peut tre tu le
reverras... Moi, je vais mourir loin de lui... Quand il te parlera
de sa chre Marie, dis-lui que nous avons pleur ensemble en nous
souvenant de lui...

Et la charmante fille arrosait de larmes son lit de douleurs... Je
pleurais aussi.

Elle ajouta: Tu lui donneras ma Bible; nous avons lu souvent
ensemble le livre de Tobie, o il se trouve des consolations et
des esprances pour les infortuns... Ses feuillets contiennent
quelques fleurs que j'ai cueillies dans la prairie du dsert, le
jour o je fis un si charmant rve de bonheur. L'odeur voluptueuse
dont elles taient empreintes s'est purifie dans les parfums d'un
livre religieux... En lui remettant ce tmoignage de mon souvenir,
rappelle-lui que la religion est le seul bien qu'on n'enlve point
aux malheureux...

Et toi, mon bien-aim, me dit-elle en s'efforant de se tourner
vers moi et me faisant signe d'approcher ma main de la sienne, que
te laisserai-je en mmoire de moi? Hlas! rien que des douleurs
Pourquoi t'imposerai-je des souvenirs funestes?... Notre
attachement ne te rappelle que des malheurs, hlas! sans
compensation! Pour moi, tu as sacrifi le monde, ses avantages,
ses plaisirs. Si du moins j'avais eu quelques annes, quelques
jours seulement pour entourer ta vie de tendres soins, de
dvouement, et mriter ta piti  force d'amour!!  mon ami!...
Mais non... Je ne t'ai donn que des chagrins amers, depuis le
jour o, en te dcouvrant ma naissance, j'ai fait retomber sur toi
le reflet de ma honte, jusqu' ce moment suprme o je t'attriste
par le spectacle de mes dernires douleurs...

Faut-il donc que mon infortune te suive aprs que je ne serai
plus!... Ah! prends garde  l'influence de ma destine: ma mmoire
te serait fatale encore pour tre heureux, il te faut d'abord
m'oublier...

Elle fit une pause de quelques instants... puis, fixant sur moi un
regard touchant: Mon ami, reprit-elle, tu vas me trouver bien
faible devant ma dernire heure mais, je t'en supplie, dis-moi
encore une fois que tu m'aimais tendrement et que tu me pardonnes.
Je te demande comme une grce ces assurances d'amour qu'autrefois
je n'eusse point provoques... C'est que, vois-tu, je vais mourir,
et dans quelques instants ma vie ne psera plus sur la tienne...
Mourir en entendant ta voix me dire ton amour! oh! cette pense me
donne des forces pour franchir le passage terrible de la vie au
tombeau. Tu me vois faible, consume, languissante;... mais sais-
tu, Ludovic, que mon coeur n'a rien perdu de sa puissance
d'aimer!...

Tiens, me dit-elle, encore un peu d'indulgence pour ta pauvre
amie... Je t'en conjure, approche-toi prs de moi... Mon Dieu, je
te dsole, dit-elle en voyant couler mes larmes; mais aie piti
d'une infortune qui n'a que peu de temps  t'affliger... Laisse
ma tte s'appuyer sur toi, pour que j'entende encore le battement
de ton coeur... Nous tions ainsi dans la prairie vierge; n'est-ce
pas qu'alors toi aussi tu tais heureux?... Oh! c'est maintenant
qu'il faut me dire que tu me pardonnes. Grce, mon ami, grce pour
la pauvre fille qui t'aimait... Il faut que je te dise une chose
que je t'avais toujours cache, c'est que je t'aimai le premier
jour o je te vis. Mon coeur a soutenu bien des combats... Je
fuyais ton regard, ta prsence, qui me charmaient, et, quand je
reus la rvlation de ton amour, je me sentis enivre de tant de
bonheur, que ma raison faillit de s'garer... Cependant je
pressentais nos malheurs, et je pleurai sur ma joie... Mon ami, je
te dis ces choses pour que tu me pardonnes en voyant que mon coeur
tait bon...

Navr de douleur, je pressai sur mon sein le visage de mon amie:
Te pardonner, m'criai-je, ange d'innocence et de bont!... Et
les sanglots touffaient ma voix.

 l'instant o le mot pardon sortit de ma bouche, la figure de
Marie prit l'expression de la reconnaissance; alors elle se laissa
retomber sur sa couche comme si tous ses voeux eussent t
accomplis. Je vis sa raison et ses forces dcliner avec une
effrayante rapidit... Il tait minuit... la fivre redoublait...
Marie tomba dans un affreux dlire.

En ce moment toutes les fureurs de la tempte taient dchanes
au dehors... la foudre grondait dans le ciel; un vent imptueux
branlait la fort; les eaux de l'orage tombaient avec une
violence contre laquelle notre faible rduit tait impuissant 
nous protger.

 mon Dieu! vous savez quelles furent mes angoisses durant cette
nuit fatale, quand, dnu de tout secours, abandonn  ma misre
et  mon dsespoir, je me trouvai seul en face d'un tre ador,
tmoin de maux que je ne pouvais soulager, d'un dlire qui
troublait ma propre raison... seul dans une fort sauvage, au
milieu d'une nuit tnbreuse, pleine de terreurs du ciel et de la
terre; plac entre l'tre innocent dont je voyais l'agonie, et le
Dieu vengeur dont j'entendais la colre; l'orage sur la tte et
dans le coeur!... bris jusqu'au fond de l'me par les accents
douloureux de Marie; ananti par les grondements d'un tonnerre qui
ne se reposait point; ne sachant si toutes les puissances du ciel
et de l'enfer taient ligues contre un seul homme, je me jetai 
genoux, les mains jointes, prostern en face de mon amie; et tour
 tour portant mes yeux sur son visage ple et livide, puis les
levant vers le ciel, je priai Dieu avec ferveur... Les clairs
qui sortaient d'une nuit sombre illuminaient cette scne
solennelle... J'tais dans une extase de terreur muette, de
dsespoir instinctif et d'esprance religieuse, lorsque les yeux
de Marie venant  se porter sur moi:

Mon ami, me dit-elle dans un moment lucide, dernier rayon d'une
intelligence prte  s'teindre, tu pries pour moi!... oh!
merci!... vois quel est le courroux du Ciel!... mon Dieu! je suis
donc bien coupable!!!

 cet clair passager de raison succda une crise plus violente
encore que la premire; une extrme agitation s'empara de ses
sens; elle prononait des paroles incohrentes, des phrases
entrecoupes de soupirs... ces mots: Race maudite, infamie du
sang, destin inexorable, sortaient de sa bouche; enfin elle rpta
mon nom deux fois, et quoiqu'en dlire, elle pleura. Elle ne dit
plus rien.

Je vis bien que les temps taient accomplis pour la fille de
Nelson; la nature elle-mme, dont les grandes crises rvlent
quelquefois les mystres de l'avenir, semblait m'avertir que le
sacrifice allait se consommer; l'orage avait annonc toutes les
phases de l'agonie... En cet instant la fort fut pleine
d'effroyables retentissements; les clats du tonnerre ne
laissaient point de relche aux chos dont les voix innombrables,
veilles au sein des profondes solitudes, multipliaient 
l'infini les terreurs de la cleste vengeance; les grands pins,
les vieux chnes, craquaient, tombaient avec fracas, briss,
brls par la foudre, dracins par les vents; mille clarts
blouissantes, sorties d'un ciel tnbreux, rpandaient sur toute
la terre les lueurs pouvantables d'un embrasement universel;
tandis qu' travers cette atmosphre de feu, les torrents tombs
des nuages roulaient tumultueusement du haut des collines dans les
valles, mlant ainsi les destructions du dluge aux horreurs de
l'incendie.

 tous ces bruits de la foudre, des chos, des torrents, le
silence succda, silence plus affreux mille fois que toutes les
voix de l'orage et de la douleur; car il y a encore de l'esprance
au fond de la douleur qui gmit... et de mme qu'au dehors, tout
tait silence autour de moi...

Ici Ludovic manqua de voix. Depuis longtemps il se faisait
violence pour retenir ses larmes qui, en ce moment, coulrent avec
abondance. Avec lui pleura le voyageur, que ce rcit avait touch.

Ludovic reprit ainsi: Je n'essaierai point de vous dpeindre
l'horreur de ma situation; il existe des douleurs qui remplissent
le coeur de l'homme, et pour lesquelles le langage n'a point de
mots.

Aussi longtemps que dure une crise terrible, il semble que
l'nergie morale de celui qui combat se soutienne par la violence
mme de l'agression. Au milieu de tous les tumultes d'un ciel
menaant, de tous les dchirements d'une nature trouble, au sein
mme de la confusion des lments, l'homme, tout misrable qu'il
est, ne disparat point; il demeure debout, grand par sa pense,
et fort par sa volont. Une voix intrieure, qui est celle de la
vertu, lui apprend que sa destine est de lutter contre les
orages; mais quand la foudre, aprs avoir frapp son coup, se
tait... lorsque de deux tres qui s'taient rfugis au dsert
pour s'aimer, l'un manque  l'autre; lorsque de ces deux mes qui
ne faisaient qu'une me, l'une est remonte au ciel! oh! alors
l'infortun qui reste seul sur cette terre, mutil dans son coeur,
dpouill de cette partie de lui-mme qui faisait sa force et sa
joie durant les jours heureux et malheureux, celui-l tombe dans
une misre si voisine du nant qu'elle mrite la piti. Dans le
premier moment, j'prouvai une sorte de contentement de
l'extrmit mme de mon malheur. Cet entier abandon o j'tais
plong, tout en ajoutant  l'horreur de ma situation, m'pargnait
une des charges les plus pesantes de la douleur: les consolations
du monde. Dans les grandes infortunes, il faut pleurer seul; alors
on souffre trop pour l'me d'autrui. Des paroles d'intrt, et
quelques larmes, c'est tout ce que peut donner la plus tendre
amiti: remde qui convient  des chagrins vulgaires; mais comment
exiger d'un ami les brisements du coeur?

Cependant,  l'instant o je me flicitais d'tre isol pour
souffrir sans trouble, j'ai connu toute la faiblesse de l'homme.

Telle est l'infirmit de notre nature, que le malheureux, rfugi
dans les secrtes joies de son infortune, ne peut pas mme
supporter longtemps l'excs de la douleur la plus chre.

Aprs avoir joui de mes larmes solitaires, je tombai dans un si
grand anantissement, que je me pris  regretter mon loignement
du monde.

Mais ce monde, que j'ai fui, ne peut m'entendre. Je gmis: aucune
voix ne me rpond. Je chancelle: aucune main amie ne s'avance pour
soutenir ma faiblesse... alors, il faut se repatre d'amertume et
de dsespoir... alors, en prsence de cet tre chri, tout 
l'heure palpitant d'amour, et maintenant inanim, la mort avec ses
terribles mystres se rvle  moi dans toute son horreur.  force
de contempler des traits adors, o je cherche en vain la vie, mes
yeux se troublent, ma raison s'gare; tous les souvenirs de cette
affreuse nuit se reprsentent  mon imagination; mille fantmes
m'apparaissent... je crois entendre la voix de Marie qui se
plaint... je lui rponds: Ma bien aime, c'est moi! c'est ton
ami,... Mais ses traits sont immobiles... je cherche la vie sur
ses lvres ples, nagure si suaves... j'y trouve un froid de
mort...

Alors il me semble que des accents funbres, des bruits d'orage et
d'incendie, des sifflements de serpents, retentissent autour de
moi. Je sens au fond de mon coeur un fer ardent qui le brle et se
retourne mille fois dans la plaie... accabl sous l'pouvante et
la douleur, je sens mes genoux flchir, et je tombe...

Je ne sais combien de temps je demeurai immobile, priv de mes
sens.

Le jour qui suivit cette nuit funeste, je fus arrach  ma
lthargie par une main secourable... c'tait celle de Nelson. En
entrant dans la chaumire, il crut voir deux cadavres: hlas!
pourquoi ne fut-ce qu'une illusion de son regard! Plt au Ciel
qu'il n'et point ranim chez moi un reste de vie prte 
s'teindre dans la douleur!!

Nelson entra suivi du Canadien dont nous occupions la demeure, et
qui, le jour de notre arrive, tait parti pour le fort Gratiot.
Le vaisseau qui portait Nelson et les Cherokees, n'ayant pu
franchir le rapide qui se trouve en face du fort, avait fait
halte, et, comme la violence du courant tait accidentellement
accrue par la fonte des neiges, on avait rsolu d'attendre pendant
quelques jours un moment plus favorable. Le lieu o dbarqurent
les Indiens tait prcisment celui o se rendait le Canadien de
Saginaw. Celui-ci, ayant rencontr Nelson, l'informa de mon
arrive  Saginaw avec Marie. Instruit de l'embarras o nous
tions, Nelson supplia le Canadien de le ramener prs de nous; et,
soit que la prsence des Indiens runis aux environs du fort
Gratiot et fait manquer la chasse du ramier, soit que les prires
de Nelson eussent touch l'me du chasseur, celui-ci consentit au
retour; et, aprs cinq jours et cinq nuits de marche non
interrompue  travers la fort et les prairies, ils arrivrent
pour tre les tmoins de la dernire et dplorable scne d'une
affreuse catastrophe.

D'abord je rendis grce  Dieu qui envoyait un appui  ma
dfaillance... mais bientt je compris que, pour consoler le
malheur, ce n'est pas assez d'avoir le mme sujet de peine, mais
qu'il faut encore sentir de mme la douleur.

Nelson fut frapp d'un coup terrible en voyant l'normit de notre
infortune; mais son stocisme l'emporta sur sa misre. Je ne
croyais pas que la raison ft jamais si puissante sur le coeur, et
qu'il pt se trouver tant de froideur dans un chagrin rel...
quelques larmes coulrent de ses yeux... bientt il me fallut
pleurer seul...

Je n'ai point d'expression pour vous dire les scnes de deuil et
de dsolation dont ce dsert fut le thtre, lorsque le moment fut
venu de rendre  la terre la dpouille mortelle de mon amie.

Vous voyez cette cabane peu loigne de celle o je vous ai
reu... l'autre jour vous alliez en franchir le seuil, lorsque
j'ai retenu vos pas... vous en admiriez la construction lgante
et les proportions gracieuses, et vous me disiez que l on
pourrait vivre heureux avec un objet aim; oh! je croyais aussi 
ce bonheur! c'tait la demeure prpare avec tant de soin; l'asile
de Marie; le toit qui couvrirait de son ombre nos joies pures et
mystrieuses... mais le Ciel n'ayant point voulu que mes desseins
s'accomplissent, et que cette habitation contnt notre flicit,
j'en ai fait un tombeau...

Quand nous transportmes dans ce lieu des restes chris, il fallut
passer par de nouvelles angoisses et par de nouveaux brisements...
j'ai bu tout entier le cilice d'amertume... j'ai vu la terre
s'emparer peu  peu de sa proie, et, lorsque tout a t enlev 
mes regards, il m'a sembl que mon me tombait dans une solitude
encore plus profonde.  misre! une vie de passions et d'orages
qui aboutit  un spulcre! Est-ce donc l toute la destine de
l'homme?... Je me prcipitai la face contre terre, comme si mon
coeur devait souffrir moins en se rapprochant de la tombe!! et je
songeai que cette tombe renfermait une crature cleste qui, la
veille, respirait pour moi seul, et aujourd'hui n'tait plus rien
sur la terre... Alors, prostern sur le nant, j'adorai Dieu!

Tel fut le commencement d'un culte que j'ai, depuis ce temps,
renouvel chaque jour dans la cabane consacre  ma douleur.  ma
bien-aime, m'criai-je, en terminant la prire du tombeau, tu ne
me devanceras que de peu de jours dans le funbre asile! je le
sens au vide de mon coeur, je n'ai plus les conditions de la vie;
je vous rejoindrai bientt, mes chries, dont la mienne ne peut
vivre dtache; Marie, l'ange de mes jours, sans lequel il ne me
reste plus qu' errer ici-bas de misre en misre; et toi,
Georges, mon ami le plus cher, Georges, le plus noble des hommes,
le plus tendre des frres, qui, fidle, jusqu' ta dernire heure,
aux devoirs d'une amiti touchante, as prcd ta soeur dans le
sjour des ombres, o maintenant vous tes runis.... ah! ne
pleurez point mon absence... bientt je serai prs de vous; la
mort cruelle a pu sparer nos corps, mais nos mes s'uniront d'un
lien qui ne se brisera jamais.

Ainsi je disais: et je vis une nouvelle impression de douleur se
peindre sur la figure de Nelson... Quel est donc ce langage?
s'cria-t-il... Georges!... mon fils bien-aim grands dieux! le
sacrifice serait-il complet?...

Ma douleur m'avait gar: je rvlai tout  Nelson; et ne
regrettai point l'indiscrtion de mon dsespoir; car le moment
tait opportun pour dire au pre de Georges toute l'normit de
son malheur. La prire et la douleur avaient lev son me vers le
ciel; et l'homme religieux est toujours fort. La pense qui monte
de la terre et arrive jusqu' Dieu est comme une colonne puissante
 laquelle le plus faible se retient...

Pendant un instant, le front du presbytrien sembla plier sous le
coup, et, pour la premire fois, je crus que ses forces morales
seraient au-dessous de son infortune... Mais il releva sa tte, et
laissa voir deux larmes tonnes d'avoir coul de ses yeux; alors
je lui remis la lettre de Georges. Nelson en fit la lecture, et,
depuis ce jour, je l'ai relue tant de fois, que je me rappelle
exactement ses termes:

Mon pre, crivait Georges, si cette lettre vous est remise, elle
vous annoncera que je n'existe plus. Ne vous affligez point...
J'aurai souffert une mort digne de vous et de moi-mme. Je ne
serai point assez lche pour attenter  ma vie... Mais il me sera
doux de mourir en combattant nos oppresseurs... Je sais, mon pre,
quel jugement les hommes porteront sur moi, si toutefois mon nom
me survit dans leur pense... Je serai appel par eux factieux et
rebelle... Ils m'ont perscut durant ma vie, et fltriront ma
mmoire... mais leur sentence n'atteint point mon me... J'ignore
si mon sang contient des souillures... mais je suis assur de la
puret de mon coeur... Je paratrai confiant devant Dieu... J'ai
pris une rsolution fatale qui me rjouit: je vaincrai mes
ennemis, ou ne survivrai point  notre dfaite. Hlas! j'espre
peu de succs; la population noire est voue  l'ternel mpris
des blancs; la haine entre nos ennemis et nous est
irrconciliable: une voix intrieure me dit que ces inimitis ne
finiront que par l'extermination de l'une des deux races; je ne
sais quel pressentiment plus triste encore m'avertit que la lutte
nous sera fatale... L'issue funeste que je prvois ne me trouble
point. J'ignore les desseins de Dieu; mais je sais les devoirs
dont la source est en moi-mme; ma conscience m'apprend qu'il est
toujours beau de donner sa vie pour le service d'une sainte
cause... Vous le dirai-je, cependant,  mon pre, j'ai une douleur
dans l'me; ma tristesse ne me vient point de moi; elle ne procde
pas non plus de la crainte de vous affliger... car je sais votre
vertu; et vous ne pourrez regretter longtemps les suites d'un
dvouement qui me rend plus digne de votre estime. Mais ma soeur!
ma chre Marie! qu'il est dsolant de ne la plus revoir et comme
elle sera malheureuse en apprenant que son Georges n'est plus!...
Ah! tchez qu'elle conserve longtemps des doutes sur mon sort! Le
Ciel m'est tmoin que, dans l'extrmit o je suis, c'est elle
seule dont le souvenir trouble ma raison... Je ne puis croire
qu'elle habite une terre o je ne serai plus... Ah! qu'il me soit
permis d'adresser quelques paroles au gnreux Franais dont elle
tait aime... Ludovic,  mon ami, coutez la voix sacre de
l'homme  sa dernire heure: Marie est de toutes les cratures la
plus sensible, la plus pure, la plus digne d'amour... Elle vous
aime tendrement, Ludovic... Ah! de grce, ne brisez pas son coeur!
Elle est bien faible!! elle croit aisment au malheur, et ne
rsiste qu' l'esprance; le souvenir du destin de sa mre ne
quitte point sa pense. Hlas! je n'en doute pas, un chagrin
profond abrgerait sa vie.

Cette lettre ajouta un nouvel aiguillon  ma douleur, et rendit
encore plus abondante la source de mes larmes. Nelson contempla
quelque temps la terre avec un regard immobile; puis, levant les
yeux au ciel:  mon Dieu! dit-il d'une voix grave et pntre,
Seigneur, qui, pour m'prouver, m'envoyez les plus cruels malheurs
qui puissent dchirer le coeur d'un pre, je me soumets  vos
dcrets tout puissants; je suis bien infortun, mais je ne
murmurerai point contre votre providence, car vous tes juste
encore, alors que vous tes svre. J'accepte vos rigueurs comme
des expiations, et, pour dsarmer votre colre, je m'efforcerai
d'avoir de bonnes oeuvres  vous offrir.

En ce moment, quelque bruit se fit entendre hors de la cabane; je
sortis: c'taient des Indiens Cherokees ayant Mohawtan  leur
tte. Nous venons, me dit celui ci, pour voir si l'orage d'hier
n'a fait aucun dgt dans la cabane, et nous vous aiderons ensuite
 y transporter la fille de Nelson.

-- La fille de Nelson! m'criai-je avec dsespoir!! elle y
repose. Il vit couler mes larmes. Bientt Nelson parut. Mohawtan
le reconnut sans peine; les deux amis s'embrassrent. L'Indien, en
pressant sa poitrine sur le coeur de Nelson, y sentit la douleur
paternelle; il jeta un coup d'oeil dans l'intrieur de la cabane,
et vit la tche funbre que nous venions de remplir.

Cependant une lutte terrible tait prte  s'engager entre les
Cherokees et les Ottawas. Le meurtre commis par Mohawtan criait
vengeance, et c'tait pour les Ottawas un bon prtexte de
repousser de leur territoire une tribu dont la prsence leur tait
importune. Mohawtan dit: Voulez-vous prendre parti pour nous? --
Je ne rpondis pas, car j'tais indiffrent  toutes choses. Mais
Nelson, toujours plein de l'intrt religieux qui l'avait amen
dans ces lieux: Non, dit-il, je n'pouserai point une injuste
querelle. Mohawtan, je suis votre ami; mais pourquoi serais-je
l'ennemi des Ottawas? Est-ce parce qu'ils dfendent leur patrie,
ou parce qu'ils ont horreur du sang rpandu?... Ma mission sur la
terre est plus noble et plus pure... Si le ciel exauce ma prire
et seconde mes efforts, ces menaces de guerre et d'extermination
ne s'accompliront pas...

Un grand devoir m'est impos, ajouta-t-il en se tournant vers
moi; je dois faire violence  ma douleur... Mon ami, l'occasion de
faire le bien est rare; une bonne action est la plus sre
consolation du malheur... Ma tche sera facile  remplir, si je
puis faire descendre dans l'me de ces sauvages quelques paroles
d'une religion de paix.

Nelson suivit Mohawtan et les Indiens. Tous se dirigrent vers un
lieu loign d'environ trois milles, dans lequel les Cherokees
taient assembls pour dlibrer.

Je ne voulus point suivre Nelson... Je vis bien qu'il y avait dans
son me un instinct secret qui le portait  combattre les coups de
la fortune, plutt qu' gurir les peines du coeur.

Ainsi, malgr l'arrive du pre de Marie, je fus bientt seul.

En ce moment, je l'avoue, quand je rflchis sur les malheurs
accumuls sur ma tte et  l'entour de moi, je me pris  douter de
tout, except de la misre de l'homme... j'accusai la vertu, la
religion, Dieu lui-mme. Je voyais la plus charmante des
cratures, la fille la plus vertueuse et la plus innocente,
victime d'un odieux prjug, livre par le sort de la naissance
aux plus cruelles perscutions; poursuivie de ville en ville;
couverte en tous lieux de honte et de mpris, frappe sans piti,
elle, si bonne et si pure, par une socit dnue d'me et de
grandeur; et contrainte enfin, pour chapper  ses barbares
ennemis, de chercher un refuge dans un affreux dsert, o elle
meurt!!... Et Georges!! mon frre!!! le seul ami que j'aie
possd! Georges, le plus gnreux des hommes! mritait-il le sort
fatal qui m'avait priv de lui? Fallait-il qu'il se soumt
lchement  la dgradation qu'on voulait lui imposer? qu'il
courbt son front sous une honteuse tyrannie? Fallait-il, pour
tre heureux, qu'il comment par tre vil?... Ah! son me tait
trop leve pour descendre aux bassesses de la soumission! il a
repouss l'humiliation et le mpris, qui psent plus sur une
grande me que les chanes de la servitude! il s'est rvolt
contre l'oppression!... Sa cause tait celle de la libert
humaine; c'tait la cause de Dieu mme, et cependant Dieu n'a
point aid son bras! Son dvouement est demeur strile!

Georges, l'homme magnanime, n'est plus... et ses ignobles tyrans
trafiquent tranquillement sur sa tombe.

trange destine du frre et de la soeur! Celle-ci, faible femme,
s'est drobe aux coups de la tempte; elle s'est brise en
pliant; tandis que le premier, pareil au cdre qui montre sa tte
 l'orage, est tomb sous la foudre...

Qu'est-ce donc que cette providence cleste qui veille sur
l'univers, et ne prside qu' des iniquits?

Le sort mme de ces Indiens exils de leur vieille patrie, et que
je voyais rduits  se dchirer entre eux pour se disputer
quelques lambeaux du sol amricain, fournissait  mon dsespoir un
nouveau sujet d'imprcation.

Pourquoi cette destruction impie d'une race infortune! Les
Indiens sont simples et faibles, les Amricains habiles et forts.
Mais la science ne fait pas l'honntet, ni la force le bon
droit... D'o vient donc ce triomphe de la ruse sur la franchise,
du fort sur le faible? Si le Dieu crateur de ce monde jette
parfois un regard sur son oeuvre, n'est-ce pas pour combattre en
faveur du juste, et rtablir, par sa puissance, l'quilibre que la
violence et la mchancet rompent sans cesse? Cependant les bons
succombent dans la lutte!! Tel est le sort Je ces malheureux
Indiens, que la cupidit amricaine refoule dans ce dsert... dans
ce dsert, asile de tant d'infortunes immrites, et qui, par un
trange assemblage, runit dans son sein l'Europen exil par ses
passions, l'Africain que les prjugs de la socit ont banni,
l'Indien qui fuit devant une civilisation impitoyable!!

Et moi-mme, qu'ai-je donc fait pour tre ainsi frapp par les
foudres du Ciel? J'tais bon! oh! j'tais plein d'amour pour mes
semblables... et j'ai parcouru deux mondes sans pouvoir y trouver
un peu de bonheur!! partout j'ai vu des heureux qui me faisaient
piti, tant ils taient pauvres de coeur! Et moi je n'ai trouv
qu'une fatale destine, toujours prompte  me bercer de mille
illusions, m'offrant tour  tour mille chimres, se riant de ma
dtresse, jusqu'au jour, o, par un jeu plus cruel, aprs avoir
guid mes pas dans cette solitude, elle a disparu, me laissant
seul sur un tombeau!!!

Le dsespoir ayant ainsi pntr dans mon me, l'ide du suicide
s'offrit  moi... et je l'acceptai comme le seul remde  ma
misre... Je fis les prparatifs de ma mort avec une sorte
d'exaltation morale, comme autrefois je faisais des rves de
bonheur. Je laissai pour Nelson une lettre dans laquelle je le
priai de placer mon corps dans le tombeau de Marie, et, la tte
pleine d'une rsolution fatale, je sortis de la cabane...

Mon bon matre! s'cria Ovasco en me sautant au cou. C'tait le
soir du quatrime jour coul depuis son dpart. Le fidle
serviteur arrivait en toute hte. Un vieillard, affaiss par
l'ge, et qu' son costume je reconnus pour un prtre,
l'accompagnait.

La prsence d'Ovasco et de cet tranger me fut importune; ils
gnaient l'excution du dessein que je venais de former; et l'me
ne saurait demeurer en suspens sur un pareil projet. Je dis 
Ovasco: Tout est fini; et au prtre: Votre prsence en ce lieu
n'est plus ncessaire!!... Tous deux me comprirent; Ovasco se
livra aux marques du plus violent chagrin, le vieillard me regarda
d'un air pntrant; sans doute il aperut mon trouble, et devina
mon dsespoir jusqu'au fond de mon coeur, car il me dit avec
bout: Mon ami, je suis bien loin de la ville; veuillez me donner
l'hospitalit pour aujourd'hui. Il ajouta d'une voix basse, et
comme s'il se ft parl  lui-mme: Je ne quitterai point ce
lieu, car il y a ici des passions... En prononant ces mots, il
tomba  genoux et pria Dieu.

Cependant Ovasco, qui ne savait point que le terme de mes maux
tait fix, se mit, pour distraire ma douleur,  me raconter les
circonstances de son voyage. Arriv  Dtroit, il s'tait prsent
chez le seul mdecin de cette ville; mais, lorsque celui-ci sut
dans quelle contre lointaine ses secours taient demands, il
marchanda ses services, et les mit  un prix si lev, en exigeant
une caution pralable, qu'Ovasco ne put le satisfaire.

Il existait alors  Dtroit un prtre catholique du nom de
Richard; c'tait un Franais banni en 1793,  l'poque o, pour
sauver la civilisation, on proscrivait la religion et la vertu;
arriv jeune aux tats Unis, il avait vieilli sur la terre d'exil;
tout le monde vantait sa sagesse, sa grande science, sa charit.
Les sentiments d'estime et de vnration qu'il inspirait taient
universels; et la population du Michigan, dont les trois quarts
sont protestants, l'avait nomm, quelques annes auparavant, son
reprsentant au congrs [69].

Guid chez lui par la voix publique, Ovasco se prsente, invoque
son appui comme on demande secours  une puissance suprieure...
Le bon vieillard secoue sa tte charge d'annes, et dit: Les
infortuns! ils sont bien loin! allons vite  leur secours!... Je
sais, ajouta-t-il, un peu de mdecine... on me consulte souvent
dans ce pays sauvage o les secrets de l'art sont presque
inconnus... et puis, quand je ne sais point gurir le corps, je
m'attache aux plaies de l'me.

 ce rcit d'Ovasco je sentis quelque motion pntrer dans mon
coeur... et je ne pus songer sans remords  l'indiffrence que
j'avais tmoigne au bon vieillard.

Pardonnez-moi, m'criai-je en m'avanant vers lui, je suis bien
malheureux!... et je me prcipitai dans ses bras; j'prouvai un
frmissement de respect et d'admiration en touchant ces cheveux
blancs que le dsert rendait encore plus imposants. Eh quoi!
m'criai-je, malgr le poids des annes, vous affrontez cette
solitude!

-- Mon ami, me dit le prtre avec un accent plein de simplicit,
n'y tes-vous pas venu vous-mme avec joie?

Je gardais un silence morne.

-- Une passion gnreuse, reprit le vieillard, un amour pur vous
ont conduit dans cet asile solitaire... mon ami, c'est aussi
l'amour qui me guide prs de vous, l'amour, source de toute vertu
et de tout bien. Oh! ajouta-t-il, je comprends votre infortune,
puisque vous avez perdu ce que vous aimiez... Ces cheveux blancs
vous tromperaient beaucoup, s'ils vous faisaient penser que j'ai
plus de vertu que vous... je serais bien faible aussi devant le
malheur. Il me semble que mon coeur se briserait, s'il m'tait
interdit d'aimer Dieu et de faire du bien  mes semblables... Vous
le voyez, mon seul avantage sur vous, c'est d'avoir des affections
dont l'objet ne prit point...

Il y avait dans l'accent du vieillard quelque chose de tendre et
de pntrant... Je crois que le langage du protestant et celui du
catholique diffrent, comme la raison diffre du coeur. Alors je
lui ouvris mon me; il m'couta avec une attention mle de piti.
Mais quand il sut le projet que j'avais form d'attenter  mes
jours, je vis ses yeux se remplir d'une flamme soudaine.
Pourquoi, lui disais-je, prolonger une vie de misre et d'ennui?
 quoi suis-je bon sur la terre?...

-- Malheureux!! s'cria-t-il dans un moment de vertueuse colre,
qui donc es-tu pour citer la Providence devant ton tribunal?...
Et les regards de l'octognaire lanaient les foudres autour de
lui.

Il reprit avec douceur: Mon ami, vous tes mon frre. Je vous
vois bien malheureux et prt  commettre un grand crime: je ne
vous quitterai point...

Le saint vieillard fut habile  s'emparer de mon coeur. Je lui
racontai l'histoire de mes malheurs. Je lui dis mes rves
d'enfance, mes chimres de jeunesse, mes illusions de tout ge. Le
rcit de mes infortunes le toucha vivement... il m'couta en
silence et parut se livrer  de profondes mditations; un jour se
passa durant lequel il ne cessa de me tmoigner le plus tendre
intrt; il avait peu  peu calm les orages de mon coeur; et
quand il me vit capable d'couter la voix de la raison, il
m'adressa ces paroles:

Vous avez, mon cher fils, commis de grandes fautes; et votre
infortune est l'expiation de vos erreurs. La socit vous a frapp
sans piti, parce que vous tiez pour elle le plus dangereux de
tous les ennemis.

Tous vos malheurs vous sont venus de l'orgueil et de l'ambition.

Vous vous tes cru appel  de grandes choses... et, au lieu
d'attendre que la Providence vous choist pour accomplir ses
desseins, vous vous tes imprudemment prcipit dans un abme de
dsirs immodrs... Je veux bien croire que vous aspiriez  vous
lever en servant votre pays... Mais des ambitions comme la vtre
sont trop difficiles  contenter. Ce n'est pas trop, pour en
satisfaire une seule, de la misre de tout un peuple. Faut-il donc
que l'difice social croule chaque jour, pour fournir aux mains
hardies et puissantes qui relveront ses ruines des occasions de
gloire et d'clat?...

Il est bien rare que les maux rels des socits fournissent aux
passions ambitieuses de quoi se nourrir... Les grandes gloires se
rencontrent encore... ce sont les gloires pures qui manquent.

L'histoire rpte les noms fameux de tous ceux qui, rois ou
despotes, guerriers ou lgislateurs, ont tour  tour, pendant
cinquante sicles, remu le monde... mais combien de noms
transmet-elle, grands et purs comme le saint, l'immortel nom de
Washington?

Dfiez-vous, mon cher fils, de ces mouvements inquiets... ils ne
sont point sans lvation, mais contiennent beaucoup d'orgueil...
Les hommes les plus utiles  la socit ne sont point ceux qui
font de si grandes choses... les vnements graves s'accomplissent
selon les vues de Dieu, bien plus que par les soins des hommes...
et les hommes qui s'y mlent sont quelquefois moins anims de
l'amour de la patrie, qu'ardents  poursuivre un peu de clbrit.

La voie qu'ils suivent est pleine de prils...

Le pauvre laboureur, dont toute l'ambition poursuit une rcolte,
fait peu de bien, mais il ne saurait faire de mal; son horizon
finit au bout du sillon qu'il trace.

Quand les vastes passions de Mirabeau s'lancent dans l'arne
politique, quelle barrire les arrtera? quelle gloire assouvira
cette puissance affame de bruit et de renomme?

Quant  l'illustration littraire que vous avez recherche,
combien peu de gnies jouissent, dans les lettres, d'une gloire
dsirable? Dites-moi lequel vaut mieux de mourir, ignor du monde,
ou d'avoir crit ces pages impies o Byron se raille de Dieu et de
l'humanit?

C'est aussi l'orgueil qui nous gare, quand il nous pousse 
chercher dans ce monde un bonheur qui n'existe point; nous prenons
en piti l'homme que nous voyons se contenter d'un sort modeste;
nous pensons que c'est assez pour lui, mais nous avons pour nous-
mmes de plus vastes dsirs...

Cependant, mon fils, il y a bien peu de diffrence entre le
bonheur d'un homme et celui d'un autre homme!

Quel tre si indigent n'a pas trouv durant sa vie un peu de pain
qui le nourrisse, une femme qui l'aime, un Dieu qui coute sa
prire? C'est pourtant toute la vie de l'homme.

Le mal ici-bas vient de ce qu'on veut placer beaucoup de bonheur
dans un coeur qui n'en tient que peu...

Et c'est encore une excitation de l'orgueil qui, jetant l'homme
dans des chimres, lui fait mpriser les voies que suit le plus
grand nombre pour arriver au bonheur...

Sans doute le monde contient bien des vices, et il est loin
encore de la perfection o le portera la loi du Christ!

Je sais que, pour une me ardente, imptueuse, tout, dans la
socit, est embarras et obstacle; mais ne vous abusez point, mon
ami: ces entraves qui vous gnent, ces chanes qui vous psent,
sont commodes et lgres  la multitude... la plupart des hommes
ne sentent point ces nobles lans qui vous animent, ces transports
sublimes de l'enthousiasme; la condition commune est la
mdiocrit, et la socit fait des lois pour se protger contre
des besoins de gloire qui menacent son repos et des clairs de
gnie qui fatiguent ses regards...

D'ailleurs, ces lans, ces transports, cet enthousiasme, sont-ils
durables chez ceux mmes qui les prouvent?... Permettez-moi de
vous dire, mon cher enfant, que le bonheur immense dont vous
espriez jouir dans cette solitude avec le digne objet de votre
amour, tait encore une chimre de votre imagination, et peut-tre
la plus cruelle de toutes...

Dans l'ge des passions brlantes, la vie de deux tres qui
s'aiment est toute amiti, tendresse, dvouement, change de
sentiments gnreux... alors la seule richesse qui se dpense
entre eux est celle de l'me... Deux tres qui se donnent
mutuellement ces trsors du coeur ne manquent d'aucun bien et
n'ont besoin de personne; ils jouissent d'une flicit dont la
source est en eux-mmes, et ne doivent rien ni au monde ni  la
fortune.

Mais le temps de cette fivre de l'me, de cette spiritualit de
l'existence, est passager. C'est une heure fugitive d'enchantement
dans le long jour de la vie... Et quand cette heure est coule,
les passions de l'homme, pareilles aux eaux de l'Ocan aprs
l'orage, reprennent leur niveau... Les grandes penses qui
exaltaient son esprit, les nobles sentiments qui faisaient bondir
son coeur, ne se prsentent plus  lui que comme des images
brillantes ou comme de beaux souvenirs... Il est retourn aux
habitudes et aux exigences de la vie positive.

Hlas! faut-il le dire? on voit les tres les plus aimants perdre
en vieillissant une partie de leur bont. Il semble que l'me se
durcisse comme le corps, et que tout se dessche avec les annes,
mme la source d'amour qui jaillit d'un bon coeur! L'union qui
s'est forme dans les illusions repose sur une base bien
fragile...

Votre malheur est bien grand, mon cher fils, et vous me voyez
tout plein de son immensit. Mais dites, quel et t votre destin
si, atteignant le but de vos efforts, vous eussiez vu le bonheur
tant dsir s'vanouir comme une nouvelle chimre!

Une catastrophe terrible a devanc l'preuve... et vous maudissez
la socit amricaine, dont les prjugs, en exilant Marie, l'ont
conduite, au tombeau... Votre plainte est lgitime... Il est vrai
que les Amricains perscutent sans piti une race malheureuse.
Oui, le prjug qui voue  l'esclavage ou  l'infamie trois
millions d'hommes est indigne d'un peuple libre et clair. Mais
faut-il prendre occasion de ces dsordres pour envoyer au Ciel des
imprcations? Mon ami, l'iniquit des hommes suffirait seule pour
me faire croire  la justice de Dieu.

Les passions qui vous ont irrit contre l'tat social ont en mme
temps fascin vos yeux, en vous montrant dans la vie sauvage un
tat perfectionn.

J'ai vcu longtemps parmi les Indiens; j'ignore quels taient
leurs pres; mais, dchus de leur tat primitif qui, peut-tre,
avait quelque grandeur, les Indiens de nos jours ne possdent ni
les avantages de la vie sauvage, ni les bienfaits de la vie
civilise.

Prservez-vous de cette fausse opinion que la valeur individuelle
de chaque homme est mieux apprcie chez les sauvages que dans les
pays polics.

Si les peuples avancs dans la civilisation font une trop grande
part d'influence  la richesse, les peuples sauvages accordent
trop d'importance  la force physique.

Sauf quelques exceptions rares dont s'emparent beaucoup d'esprits
mdiocres, toutes les socits d'Europe et d'Amrique sont
gouvernes par les supriorits intellectuelles. Dans l'opinion
des hommes civiliss, un corps robuste est peu de chose, s'il ne
contient un grand coeur; chez l'Indien, au contraire, la force
morale n'est puissante que par son union  celle des muscles, et
la plus grande me dans un faible corps n'est rien.

La vie sauvage est d'ailleurs une vie d'gosme... Dans ces
forts o la nature est si belle, on touffe ses cris les plus
touchants... Vainement l'infirme, le mutil, celui dont la raison
s'est gare, rclament le secours de leurs semblables. Ceux-ci
mprisent la voix d'infortuns qui, n'ayant plus la force du
corps, ne mritent pas d'exister.

Dans les pays civiliss on ne secourt pas toutes les infortunes,
mais toutes esprent d'tre secourues... et combien de plaies sont
fermes par la charit publique! Combien de douleurs se taisent
devant la religion et la bienfaisance!

Enfin, mon ami, cette existence toute matrielle de l'Indien,
dont le corps seul agit, est-elle selon la destine de l'homme? Ne
croyez-vous pas que celui dont la pense domine le corps se
rapproche davantage de la divine nature dont il est man, de
l'intelligence suprme dont il est un rayon?...

Mon cher fils, tout a t erreur et exagration dans les
jugements que vous avez ports.

Vos premires impressions sur l'Amrique taient beaucoup trop
favorables; et vous avez fini par la juger avec une injuste
svrit.

Ce peuple, qui ne sduit point par l'clat, est cependant un
grand peuple; je ne sais s'il existera jamais une seule nation
dans laquelle il se rencontre un plus grand nombre d'existences
heureuses. Rien ne vous y plat, parce que rien n'est saillant aux
yeux, ni lumires, ni ombres, ni sommets, ni abmes... c'est pour
cela que le plus grand nombre y est bien.

Peut-tre vous m'accuserez  votre tour de me complaire dans une
illusion; mais j'ai fond sur ce peuple une esprance qui fait le
charme de ma vieillesse... Lorsque je vois la multitude des sectes
protestantes aux tats-Unis, les divisions qui chaque jour
pntrent dans leur sein; l'inconsquence, la frivolit des unes,
l'absurdit des autres [70]; lorsque, d'un autre ct, je considre
le catholicisme, toujours un et immuable au milieu des socits
qui changent et des sectes qui se multiplient, attirant  lui par
son proslytisme, tandis que les autres communions les plus
favorises demeurent stationnaires; se ranimant enfin d'une
vigueur nouvelle sur cette terre de libert, comme un vieillard
qui, aprs un long exil, retrouverait sa patrie... je ne puis
m'empcher de croire que la religion catholique est le culte 
venir de ce pays... et cette pense rpand une douce clart sur
mes vieux jours.

Quand le prtre eut ainsi parl, il se leva: Mon ami, ajouta-t-
il, ne restez point dans ce lieu. Prenez garde aux conseils
funestes de la solitude et du malheur.

-- Mon pre, m'criai-je, vous m'avez prserv d'un grand
crime... mais ne me demandez point un sacrifice suprieur  mon
courage. Tant que coulera dans mes veines une goutte de sang, elle
alimentera mon chagrin. Et qui donc, si j'abandonnais le dsert,
veillerait sur cette cabane, monument sacr de ma douleur? Ne
voyez-vous pas l'Amricain avide passant la charrue sur des
ossements pour fconder sa terre?... Ah! je ne laisserai point
s'accomplir une pareille profanation!

Voyant ma rsolution inbranlable, le vieillard me quitta en me
disant:

Souvenez-vous, mon enfant, que vous avez, non loin d'ici, un ami
bien tendre; puissiez-vous un jour venir vers moi... mais, mon
cher fils, me dit-il en me montrant sa tte blanchie par les
hivers, n'attendez pas trop longtemps...

En disant ainsi, le vieillard s'loigna, emportant mes
bndictions et laissant dans mon me de profondes impressions.

J'tais toujours malheureux, mais je n'tais plus impie, car
j'avais vu sur la terre l'image de la divinit dans un vieillard
vnrable. J'tais galement moins seul depuis que la religion
tait descendue dans mon me, et l'aspect de la vertu calme et
rsigne avait ranim mon courage.

Le jour suivant fut un jour de grandes rjouissances parmi les
deux tribus indiennes qui se trouvaient runies dans ce lieu. Le
bateau qui portait les Cherokees laisss par Nelson au fort
Gratiot venait d'arriver  Saginaw, et, grce aux efforts gnreux
du pre de Marie, les Ottawas avaient dpos les armes. Toute la
nation des Cherokees se trouvait runie; les Ottawas consentirent
 lui donner asile sur leurs terres. Un trait d'alliance fut
conclu, et le bon accord parut tabli entre les deux tribus.
Nelson se fixa au milieu de ces sauvages et redoubla de zle pour
maintenir l'union entre eux et leur enseigner les vrits du
christianisme. Il s'effora de m'attirer prs de lui: mais je ne
voulus point quitter ma solitude et la tombe de Marie.



Chapitre XVII
pilogue

Ainsi parla Ludovic; plus d'une fois, pendant ce rcit, le
voyageur avait senti couler ses larmes. -- Oh! combien votre
malheur me touche! dit-il au solitaire; quoi! depuis tant
d'annes, vous vivez seul dans ce dsert! -- Je n'y suis pas rest
toujours, rpliqua Ludovic; j'ai tent de l'abandonner, mais
vainement!... il m'a fallu bientt y revenir.

D'abord l'abondance de mes larmes et la violence de ma douleur me
firent penser que ma vie serait promptement consume, mais cette
dernire esprance m'chappa, et je n'avais plus de force pour
rpandre des pleurs qu'il m'en restait encore pour exister; je
tranai alors dans ces lieux une vie misrable: j'tais accabl de
la dure du temps dont rien pour moi ne htait le cours; j'errais
 l'aventure dans les forts environnantes; je cherchais de
nouveaux lacs, des prairies vierges, des fleuves inconnus; je
chassais des animaux sauvages qui me servaient de pture;
quelquefois, au milieu de mes excursions aventureuses, je
m'arrtais subitement; appuy au tronc d'un arbre, je mditais
durant de longues heures; tous les tristes souvenirs arrivaient
dans la solitude. Cette rverie de l'infortune finissait par
troubler ma raison, et je tombais dans un profond accablement.
Quand mon intelligence assoupie se rveillait, il me semblait, en
me rappelant mes malheurs, que ma vie tout entire tait un songe
terrible;... mais bientt je me retrouvais en prsence de
l'affreuse ralit. Cent fois, chaque jour, je quittais ma
chaumire, cent fois j'y revenais avec mes chagrins, mes ennuis et
le poids accablant de mon isolement.

Alors l'ide du monde se reprsenta  mon esprit. Depuis qu'un
coup fatal avait bris ma vie, j'avais beaucoup rflchi aux
erreurs de ma jeunesse, je sentais combien il y avait eu de
chimres dans mes premiers desseins. J'avais autrefois jug le
monde  travers des prestiges qui s'taient vanouis... les rves
de mon jeune ge taient toujours prsents  mon esprit, mais ma
raison les combattait; je comprenais que, pour tre propre  la
socit, il ne fallait pas envisager les choses du point de vue
immense et sans limite o je m'tais plac d'abord; qu'il valait
mieux ne voir qu'un coin troit du monde que de jeter sur
l'ensemble des regards vagues et confus; qu'enfin l'intelligence
et la puissance humaine ont des bornes qu'elles ne peuvent tenter
de franchir, sous peine de devenir striles.

Dlivr des illusions qui m'avaient gar dans ma route, ne
pouvais-je pas retourner parmi les hommes?... Je ne m'abusais plus
sur la somme de bonheur que le monde peut offrir... d'ailleurs, je
repoussais loin de moi la pense des flicits que j'avais
autrefois rves; mais je sentais en moi-mme tous les mouvements
d'une me droite et pure. Pourquoi, me disais-je, ne trouverais-
je pas, dans mes rapports avec mes semblables, un peu de ce
bonheur simple et tranquille que donne une conscience honnte? Ne
dois-je pas rencontrer des sympathies consolantes partout o il se
trouve des hommes vertueux?

Dans cet tat de mon me je serais sans doute revenu en Europe si,
 l'poque mme o je fus atteint en Amrique d'une infortune
affreuse, un autre malheur non moins cruel, arriv dans ma
famille, n'et combattu dans mon esprit l'ide du retour en
France, par la crainte de nouvelles angoisses; j'appris que mon
pre n'tait plus.

Alors je me rappelai Nelson: non loin de ma demeure, ce digne
ministre de l'glise presbytrienne travaillait avec ardeur 
l'instruction religieuse des Indiens... Je pensai que je pourrais
associer mes efforts aux siens, et, de concert avec lui, parvenir
 la civilisation des Ottawas et des Cherokees.

Ayant rejoint le pre de Marie, j'entrepris l'excution de mon
projet, je tentai d'enseigner aux indiens les principes qui sont
la base de toutes les socits civilises; je leur exposai les
avantages de la vie agricole et le bien-tre que donnent les arts
industriels; mais tous me rpondaient qu'il est plus noble de
vivre de la chasse que du travail; et en admirant les merveilles
de l'art, nul d'entre eux ne voulait tre ouvrier. Tandis que mes
thories taient mprises, je voyais Nelson obtenir, dans les
moeurs des Indiens, quelques rformes salutaires  l'aide de
dogmes religieux, auxquels les Indiens se soumettaient sans
raisonnement. Je reconnus alors que, si la religion est la
meilleure philosophie des peuples clairs, elle est la seule que
comprenne une population ignorante; et il me parut que Nelson
entendait mieux que moi les faiblesses de l'intelligence humaine.
J'aurais essay de l'imiter si, en abordant le sujet de la
religion, je ne me fusse trouv en opposition de principes avec
lui: j'tais catholique et lui presbytrien. Partant d'une
doctrine diffrente, nos efforts se fussent contraris, et, au
lieu de resserrer l'union des Indiens, nous eussions sem parmi
eux des germes de trouble et de division. Mon peu de succs dans
cette premire tentative ne me dcouragea pas: j'y avais puis une
nouvelle exprience qui venait fortifier toutes mes rflexions du
dsert.

Forc de quitter Nelson et les Indiens, je pensai au vieillard qui
m'avait visit dans ma solitude et dont la voix religieuse m'avait
arrt sur le bord de l'abme... Je me rendis aussitt vers lui...
Je le trouvai entour de la vnration de ceux parmi lesquels il
avait pass ses jours. Cet exemple de la justice des hommes ranima
mon courage.

Je formai dans le monde quelques relations; je m'associai 
plusieurs entreprises philanthropiques, et rsolus de me crer une
existence politique. J'entrai compltement dans la vie relle...
mais je m'aperus bientt que je n'y trouverais point le bien-tre
que j'y cherchais.

Lorsque je voyais les oeuvres de l'homme toujours incompltes, les
principes de justice et de vrit froisss sans cesse par des
passions et des intrts, les tentatives les plus gnreuses
entraves par mille obstacles, et les institutions les plus belles
souilles d'imperfections, ma raison m'enseignait que tel devait
tre le spectacle offert par une socit compose d'hommes.
Cependant cette vue choquait mes regards et blessait tous mes
instincts.

Tmoin du bonheur calme et paisible dont jouissait le vieillard
qui m'avait pargn un crime, je rsolus d'tudier sa vie. La
srnit de son me, la tranquillit de son esprit me paraissaient
des biens inestimables. Ne pouvais-je pas, en l'imitant, devenir
aussi heureux que lui? Cependant, en voyant de prs cet homme
devant la vertu duquel je m'tais inclin comme devant l'image de
Dieu mme, je crus apercevoir de la petitesse dans sa grandeur. Ce
prtre sublime dans sa charit, et qui passait la moiti de ses
jours en bienfaisance, consacrait l'autre  des pratiques de
dvotion qui me semblaient troites, minutieuses, puriles. Sans
doute j'avais tort. Je reconnaissais intrieurement mon erreur:
quand l'oeuvre est si grande, le moyen peut-il tre infime?
Cependant mes impressions taient plus fortes que mes
raisonnements.

Aprs avoir vu la vertu rapetisse par les infirmits de
l'intelligence, je la trouvais ailleurs corrompue par des usages
et des besoins sociaux.

Je vis un homme de mauvaises moeurs honor du suffrage de ses
concitoyens, parce qu'il possdait des talents politiques; un
autre devint un personnage important dans l'tat parce qu'il avait
des vertus prives. Une jeune fille faisait la joie de parents
dignes et vnrables; elle fut marie par eux  un riche
vieillard!...

Je reconnaissais bien qu'ainsi le veulent les misres de
l'humanit. Tantt le bien semble dpendre d'une vaine forme; une
autre fois le vice se trouve ml  la vertu mme; mais le mal ne
me semblait pas moins triste, parce que j'en voyais la cause.

Je rencontrais partout les mmes imperfections. Les socits de
bienfaisance dont j'tais membre suivaient les inspirations de la
charit la plus pure; mais pour une plaie que nous pouvions
gurir, mille demeuraient sans remde... Est-ce donc l tout le
pouvoir de l'homme? J'approuvais ceux qu'un aussi misrable
rsultat ne dcourageait pas; mais je me sentais incapable de les
imiter. Vainement je prenais toutes les habitudes de la vie
pratique et m'efforais de me crer dans la socit quelques
intrts: je n'y trouvais qu'ennui et dgot.

Alors je jetai sur moi-mme un regard ferme et tranquille; je
n'accusai point la socit d'injustice, ni ne dclamai contre la
misre de l'homme; mais, en interrogeant le pass, les souvenirs
de ma jeunesse, mes longues infortunes et mes impressions
prsentes, je reconnus une vrit, triste et dernier fruit des
expriences de ma vie: c'est que, tout en voyant mes erreurs, j'en
subissais encore le joug; que, ds l'ge le plus tendre, j'avais
entretenu des illusions qui n'avaient pas cess de m'tre chres,
depuis que je les avais abandonnes. Les premiers garements de
mon esprit m'avaient entran dans un monde fantastique o j'avais
longtemps rv mille chimres; et depuis que le voile qui couvrait
mes yeux tait tomb, je pouvais bien juger sainement le monde
rel, mais non m'y plaire.

Je savais qu'il fallait s'attendre  trouver parmi les hommes
beaucoup de mal, et ne pouvais supporter un monde o tout n'tait
pas bien. J'apercevais clairement l'impossibilit d'atteindre le
but premier de mes ardents dsirs, et j'avais renonc  le
poursuivre; mais le but raisonnable auquel il est sage de viser
n'avait aucun attrait pour moi; en discernant le bonheur qu'on
peut se procurer ici-bas, je me sentais incapable d'en jouir...
Pour avoir trop longtemps vcu en dehors de la socit, j'y tais
devenu impropre... et mon imagination avait si longtemps nourri
des rves de perfection idale, qu'elle ne pouvait plus rentrer
dans les voies ordinaires de l'humanit... Je subissais le joug de
l'habitude, chose si mprisable et si puissante.

Ce dgot que m'inspira le monde n'excitait en moi aucune haine,
et je reconnaissais que d'autres pouvaient aimer cette socit
imparfaite dans laquelle je ne pouvais pas vivre.

Je comprenais le bonheur de la bienfaisance se rsignant  voir
des maux qu'elle ne peut gurir; le bonheur de la vertu souvent
troite dans ses vues, et impuissante dans ses actes, mais
toujours heureuse de son intention pure; celui d'une intelligence
suprieure gouvernant les hommes, et s'abaissant, quand il le
faut, au niveau des esprits vulgaires et des petitesses de la vie.
Mais, en admettant l'existence de ce bonheur, je n'en voulais pas,
parce que j'avais conu l'ide d'un bonheur plus grand, plus pur,
plus complet: celui-ci me manquait, parce que je n'avais pu
l'atteindre; je repoussais l'autre qui me paraissait mprisable.

Vainement je m'tais rpt cent fois qu'ayant renonc aux
chimres, il fallait les oublier, et ne plus voir que les ralits
au sein desquelles je voulais vivre... Il m'tait impossible
d'loigner de ma vue les images brillantes dont j'avais reconnu le
mensonge.

Un temps trs court suffit pour me dmontrer que le mal que je
portais en moi-mme tait sans remde; je ne m'obstinai point  le
combattre: j'en reconnus la grandeur et je me soumis. Sans
passions, sans dsespoir, je revins dans ce dsert, seul lieu qui
convnt  l'tat de mon me; je ne pouvais plus demeurer parmi les
hommes; et cette solitude offrait du moins  mon coeur l'intrt
du souvenir le plus dsolant, mais aussi le plus cher de ma vie.

Maintenant, je prsente l'trange spectacle d'un homme qui a fui
le monde sans le har, et qui, retir au dsert, ne cesse de
penser  ses semblables qu'il aime, et loin desquels il est forc
de vivre. Il est bien triste de sentir  chaque instant le besoin
de la socit, et d'avoir acquis l'exprience qu'on ne peut plus
demeurer dans son sein. La source premire de toutes mes erreurs a
t de croire l'homme plus grand qu'il n'est.

Si l'homme pouvait embrasser la gnralit des choses, ramener 
un seul principe tous les faits de l'humanit, et tablir sur la
terre, par un acte de sa puissance, l'empire de la justice et de
la raison, il serait Dieu; il ne serait plus l'homme.

L'homme n'est pas satisfait de la part d'intelligence qui lui a
t dvolue; il voudrait que ses facults morales fussent au moins
plus hautes de quelques degrs... Mais  quel point s'arrterait-
il? Si sa plainte tait coute,  mesure qu'il s'lverait, il
voudrait monter davantage, jusqu' ce qu'il arrivt  la
perfection morale qui est Dieu; mais alors il ne serait plus
l'homme.

Ma seconde erreur fut de croire indigne de l'homme le rle
secondaire que sa nature borne lui assigne... Les plus nobles
passions, les sentiments les plus gnreux peuvent se mouvoir dans
le cercle troit o sa puissance est renferme: le rsultat est
petit, Mais l'effort est grand. Sans arriver jamais  la
perfection, l'homme y vise toujours: c'est l sa grandeur. Tel est
le but de l'homme sur la terre. Je vois ce but plus clairement que
qui que ce soit; cependant moins que personne je puis l'atteindre.
-- Malheur  celui qui, s'tant fait une orgueilleuse ide de la
puissance de l'homme, s'est accoutum  poursuivre des buts
immenses, des projets sans limites, des rsultats complets; tous
ses efforts viendront se briser devant les facults bornes de
l'homme, comme devant une invincible fatalit.

Ici Ludovic s'arrta. Ainsi, lui dit le voyageur, depuis votre
retour au dsert, vous y passez vos jours dans un perptuel
isolement?

-- Oui, rpondit Ludovic... Dans les premiers temps, le voisinage
de Nelson et des Indiens qu'il instruisait fut pour moi l'occasion
de quelques relations que j'acceptais sans les rechercher; mais
bientt ce dernier lien fut bris.

La paix qui rgnait entre les Ottawas et les Cherokees fut
trouble. L'hiver qui suivit mon retour  Saginaw fut trs
rigoureux. Les lacs se couvrirent de glaces paisses qui firent
mourir les habitants des eaux. Privs de ce moyen d'existence, les
Indiens n'eurent pour vivre d'autre ressource que le gibier des
forts, qui fut bientt lui-mme presque entirement dtruit.

Alors les Ottawas se rappelrent que leur tribu tait jadis seule
matresse de ces lieux, et ils virent avec raison, dans l'arrive
des Cherokees parmi eux, la cause principale de leur dtresse...
Leur misre exalta sans doute leur ressentiment... Nelson fit de
vains efforts pour conjurer l'orage qu'il voyait prs d'clater...
Un jour, les Ottawas, runis de toutes les parties du Michigan sur
un seul point, peu distant de l'tablissement des Cherokees,
donnrent le signal d'extermination, et aprs une lutte terrible,
Nelson vit massacrer jusqu'au dernier des malheureux compagnons de
son exil.

Rien ne saurait peindre la perfidie et la cruaut, durant la
guerre, de ces hommes si humains et si droits pendant la paix...

Cet vnement affreux porta le trouble dans l'me de Nelson; car
son voeu le plus cher tait de mourir au milieu des Indiens, aprs
leur avoir enseign les vrits de l'vangile... Mais lorsque les
infortuns pour lesquels il avait tout abandonn lui manqurent,
son stocisme fut branl, et un jour il partit du dsert, afin de
retourner dans la Nouvelle-Angleterre, son pays natal, o il a
repris, dit-on, les premires habitudes de sa vie. En quittant ces
lieux, il fit de vains efforts pour m'entraner avec lui. Je ne
quitterai jamais Saginaw. Depuis ce jour, ma vie se passe uniforme
et monotone... J'y ai marqu ma tombe auprs de celle de Marie.

-- Oh! combien je vous plains! dit le voyageur; que vous devez
tre malheureux!

-- Oui, rpondit Ludovic, mon infortune est cruelle, mais je la
supporte avec courage... Mon plus grand chagrin est de penser que
nul ne peut comprendre mon malheur, et qu'ainsi je n'excite la
piti de personne... Du reste, cette vie amre n'est point sans
douceur: tous les jours je visite le monument, objet de mon culte.
Chaque fois que je prie, inclin dans une religieuse extase, je
crois entendre, au-dessus de ma tte, un concert joyeux de voix
clestes, auxquelles rpondent des accents tristes et mystrieux
qui semblent sortir de la tombe: il y a beaucoup d'harmonie dans
ces mlancolies de la terre et dans ces joies du ciel. Je ne doute
pas, en les coutant, que Marie ne soit dj parmi les anges, et
que son ombre chrie ne m'envoie ces douces illusions pour me
convier au dlicieux festin de l'immortalit.

Ces dernires paroles du solitaire jetrent le voyageur dans une
profonde rverie...

Le lendemain, celui-ci prit cong de son hte. On assure que, peu
de temps aprs, il partit de New York pour le Havre. En apercevant
les ctes de France, qu'il devait ne plus revoir, il pleura de
joie. Rendu  sa chre patrie, il ne la quitta jamais.

(Fin du texte de la partie romance)



Appendice

NOTA. L'auteur a, dans le cours des annes 1831 et 1832, parcouru
tous les lieux qui sont dcrits dans ce livre, et notamment les
contres sauvages qui avoisinent les grands lacs de l'Amrique du
Nord; il a vu le lac Suprieur et la Baie-Verte (Green-Bay) situe
 l'ouest du lac Michigan, Qubec et la Nouvelle-Orlans, et tous
les tats amricains sur lesquels des observations de moeurs sont
prsentes.



Premire partie:
Note sur la condition sociale et politique des ngres esclaves et
des gens de couleur affranchis.

L'existence de deux millions d'esclaves au sein d'un peuple chez
lequel l'galit sociale et politique a atteint son plus haut
dveloppement; l'influence de l'esclavage sur les moeurs des
hommes libres; l'oppression qu'il fait peser sur les malheureux
soumis  la servitude; ses dangers pour ceux mme en faveur
desquels il est tabli; la couleur de la race qui fournit les
esclaves; le phnomne de deux populations qui vivent ensemble, se
touchent, sans jamais se confondre, ni se mler l'une  l'autre;
les collisions graves que ce contact a dj fait natre; les
crises plus srieuses qu'il peut enfanter dans l'avenir; toutes
ces causes se runissent pour faire sentir combien il importe de
connatre le sort des esclaves et des gens de couleur libres des
tats-Unis. J'ai tch, dans le cours de cet ouvrage, d'offrir le
tableau des consquences morales de l'esclavage sur les gens de
couleur devenus libres; je voudrais maintenant prsenter un aperu
de la condition sociale de ceux qui sont encore esclaves. Cet
examen me conduira naturellement  rechercher quels sont les
caractres de l'esclavage amricain.

Aprs avoir expos l'organisation de l'esclavage, je rechercherai
si cette plaie sociale peut tre gurie: quelle est sur ce point
l'opinion publique aux tats-Unis; quels moyens on propose pour
l'affranchissement des noirs, et quelles objections s'y opposent;
quel est enfin  cet gard l'avenir probable de la socit
amricaine.

 I. Condition du ngre esclave aux tats-unis.

Il semble que rien ne soit plus facile que de dfinir la condition
de l'esclave. Au lieu d'numrer les droits dont il jouit, ne
suffit-il pas de dire qu'il n'en possde aucun? puisqu'il n'est
rien dans la socit, la loi n'a-t-elle pas tout fait en le
dclarant esclave? Le sujet n'est cependant pas aussi simple qu'il
le parat au premier abord; de mme que, dans toutes les socits,
beaucoup de lois sont ncessaires pour assurer aux hommes libres
l'exercice de leur indpendance, de mme on voit que le
lgislateur a beaucoup de dispositions  prendre pour crer des
esclaves, c'est--dire pour destituer des hommes de leurs droits
naturels et de leurs facults morales, changer la condition que
Dieu leur avait faite, substituer  leur nature perfectible un
tat qui les dgrade et tienne incessamment enchans un corps et
une me destins  la libert,

Les droits qui peuvent appartenir  l'homme dans toute socit
rgulire sont de trois sortes, politiques, civils, naturels. Ce
sont ces droits dont la lgislation s'efforce de garantir la
jouissance aux hommes libres, et qu'elle met tout son art 
interdire aux esclaves.

Quant aux droits politiques, le plus simple bon sens indique que
l'esclave doit en tre entirement priv. On ne fera pas
participer au gouvernement de la socit et  la confection des
lois celui que ce gouvernement et ces lois sont chargs d'opprimer
sans relche. Sur ce point, la tche du lgislateur est aussi
facile que sa marche est clairement trace; les droits politiques,
quelle que puisse tre leur extension, constituent en tous pays
une sorte de privilge. Tous les citoyens libres n'en jouissent
pas; il est  plus forte raison facile d'en priver les esclaves:
il suffit de ne pas les leur attribuer.

Aussi toutes les lois des tats amricains o l'esclavage est en
vigueur se taisent sur ce point: leur silence est une exclusion
suffisante.

Il n'est pas moins indispensable de dpouiller l'esclave de tous
les droits civils.

Ainsi l'esclave appartenant au matre ne pourra se marier; comment
la loi laisserait-elle se former un lien qu'il serait au pouvoir
du matre de briser par un caprice de sa volont? Les enfants de
l'esclave appartiennent au matre, comme le crot des animaux:
l'esclave ne peut donc tre investi d'aucune puissance paternelle
sur ses enfants. Il ne peut rien possder  titre de propritaire,
puisqu'il est la chose d'autrui; il doit donc tre incapable de
vendre et d'acheter, et tous les contrats par lesquels s'acquiert
et se conserve la proprit lui seront galement interdits.

La loi amricaine se borne, en gnral,  prononcer la nullit des
contrats dans lesquels un esclave est partie; cependant il est des
cas o elle donne  ses prohibitions l'appui d'une pnalit: c'est
ainsi qu'en dclarant nuls la vente ou l'achat fait par un
esclave, la loi de la Caroline du Sud prononce la confiscation des
objets qui ont fait la matire du contrat [71]. Le code de la
Louisiane contient une disposition analogue [72]. La loi du
Tennessee condamne  la peine du fouet l'esclave coupable de ce
fait, et  une amende l'homme libre qui a contract avec lui [73].

Du reste, quelles que soient la rigueur et la gnralit des
interdictions qui frappent l'esclave de mort civile, on conoit
cependant que le lgislateur les tablisse sans beaucoup de peine.
Ici encore il s'agit de droits qui tous sont crits dans les lois.
 la vrit, le principe de ces droits est prexistant  la
lgislation qui les consacre; mais, sans les crer, la loi les
proclame, et, en mme temps qu'elle les reconnat dans les hommes
libres, il lui est facile de les contester  ceux qu'elle veut en
dpouiller.

Jusque-l le lgislateur marche dans une voie o peu d'obstacles
l'arrtent. Il a sans doute fait beaucoup, puisque dj il
n'existe pour l'esclave ni patrie, ni socit, ni famille; mais
son oeuvre n'est pas encore acheve.

Aprs avoir enlev au ngre ses droits d'Amricain, de citoyen, de
pre et d'poux, il faut encore lui arracher les droits qu'il
tient de la nature mme; et c'est ici que naissent les difficults
srieuses.

L'esclave est enchan; mais comment lui ter l'amour de la
libert? il n'emploiera pas son intelligence au service de l'tat
et de la cit; mais comment anantir cette intelligence dont il
pourrait user pour rompre ses fers? Il ne se mariera point; mais,
quelque nom qu'on donne  ses rapports avec une femme, ces
rapports existent, on ne saurait les briser; ils forment une
partie de la fortune du matre, puisque chaque enfant qui nat est
un esclave de plus; comment faire qu'il y ait une mre et des
enfants, un pre et des fils, des frres et des soeurs, sans des
affections et des intrts de famille? en un mot, comment obtenir
que l'esclave ne soit plus homme?

Les difficults du lgislateur croissent  mesure que, passant de
l'interdiction des droits civils  celle des droits naturels, il
quitte le domaine des fictions pour pntrer plus avant dans la
ralit. Son premier soin, en dclarant le ngre esclave, est de
le classer parmi les choses matrielles: l'esclave est une
proprit mobilire, selon les lois de la Caroline du Sud;
immobilire dans la Louisiane.

Cependant la loi a beau dclarer qu'un homme est un meuble, une
denre, une marchandise, c'est une chose pensante et intelligente;
vainement elle le matrialise, il renferme des lments moraux que
rien ne peut dtruire: ce sont ces facults dont il est essentiel
d'arrter le dveloppement. Toutes les lois sur l'esclavage
interdisent l'instruction aux esclaves; non-seulement les coles
publiques leur sont fermes, mais il est dfendu  leurs matres
de leur procurer les connaissances les plus lmentaires. Une loi
de la Caroline du Sud prononce une amende de cent livres sterling
contre le matre qui apprend  crire  ses esclaves; la peine
n'est pas plus grave quand il les tue. [74] Ainsi la
perfectibilit, la plus noble des facults humaines, est attaque
dans l'esclave, qui se trouve ainsi plac dans l'impuissance
d'accomplir envers lui-mme le devoir impos  tout tre
intelligent de tendre sans cesse vers la perfection morale.

Cette loi ajoute que l'esclave, dans une telle position, peut tre
tu impunment par toute personne quelconque, et de la manire
qu'il plaira  celle-ci d'employer, sans qu'elle ait  craindre
d'tre pour ce fait recherche en justice [75]. Ces mmes lois
accordent des rcompenses aux citoyens qui arrtent l'esclave en
libert [76]; elles encouragent les dnonciateurs, et leur paient
le prix de la dlation [77]. La loi de la Caroline du Sud va plus
loin: elle porte un chtiment terrible tout  la fois contre
l'esclave qui a fui et contre toute personne qui l'a aid dans son
vasion; en pareil cas, c'est toujours la peine de mort qu'elle
prononce [78].

Toutes les forces sociales sont mises en jeu pour ressaisir le
ngre chapp. Lorsque celui-ci, ayant franchi la limite des tats
 esclaves, touche du pied le sol d'un tat qui ne contient que
des hommes libres, il peut un instant se croire rentr en
possession de ses droits naturels; mais son esprance est bientt
dissipe. Les tats de l'Amrique du Nord, qui ont aboli la
servitude, repoussent de leur sein les esclaves fugitifs, et les
livrent au matre qui les rclame [79].

Ainsi la socit s'arme de toutes ses rigueurs et de ses droits
les plus exorbitants pour s'emparer de l'esclave et le punir du
sentiment le plus naturel  l'homme et le plus inviolable, l'amour
de la libert.

Maintenant voil l'esclave rendu  ses chanes; on l'a chti d'un
mouvement coupable d'indpendance; dsormais il ne tentera plus de
briser ses fers; il va travailler pour son matre, qui est parvenu
 le dompter. Mais ici vont abonder encore les obstacles et les
embarras pour le lgislateur et pour le possesseur de ngres. On a
touff dans l'esclave deux nobles facults, la perfectibilit
morale et l'amour de la libert; mais on n'a pas dtruit tout
l'homme.

Vainement le matre interdit  son ngre tout contact avec la
socit civile; vainement il s'efforce de le dgrader et de
l'abrutir; il est un point o toutes ces interdictions et ces
tentatives ont leur terme, c'est celui o commence l'intrt du
matre. Or, le matre, aprs avoir li les membres de son esclave,
est oblig de les dlier, pour que celui-ci travaille; tout en
l'abrutissant, il a besoin de conserver un peu de l'intelligence
du ngre, car c'est cette intelligence qui fait son prix; sans
elle, l'esclave ne vaudrait pas plus que tout autre btail; enfin,
quoiqu'il ait dclar, le ngre une chose matrielle, il
entretient avec lui des rapports personnels qui sont l'objet mme
de la servitude, et l'esclave, auquel toute vie sociale est
interdite, se trouve pourtant forc, afin de servir son matre,
d'entrer en relation, avec un monde, dans lequel,  la libert, il
n'est rien, o il n'apparat que pour autrui, mais o on lui fait
cependant supporter la responsabilit morale qui appartient aux
tres intelligents.

Ici encore l'homme se retrouve, de l'aveu mme de ceux qui ont
tent de l'anantir. Ainsi, quelle que soit la dgradation de
l'esclave, il lui faut de la libert physique pour travailler, et
de l'intelligence pour servir son matre, des rapports sociaux
avec celui-ci et avec le monde, pour accomplir les devoirs de la
servitude.

Mais s'il ne travaille pas, s'il dsobit  son matre, s'il se
rvolte, et si, dans ses rapports avec les hommes libres, il
commet des dlits, que faire dans tous ces cas? -- on le punira. -
- Comment? suivant quels principes? avec quels chtiments?

C'est surtout ici que les difficults naissent en foule pour le
lgislateur.

La loi, qui fait l'un matre et l'autre esclave, crant deux tres
de nature toute diffrente, on sent qu'il est impossible d'tablir
les rapports de l'esclave avec le matre, ou de l'esclave avec les
hommes libres, sur la base de la rciprocit; mais alors, en
s'cartant de cette rgle, seul fondement quitable des relations
humaines, on tombe dans un arbitraire complet, et l'on arrive  la
violation de tous les principes. Ainsi, le crime du matre, tuant
son esclave ne sera pas l'quivalent du crime de l'esclave tuant
son matre; la mme diffrence existera entre le meurtre de tout
homme libre par un esclave, et celui de l'esclave par un homme
libre.

Toutes les lois des tats amricains portent la peine de mort
contre l'esclave qui tue son matre; mais plusieurs ne portent
qu'une simple amende contre le matre qui tue son esclave [80].

Les voies de fait, la violence du matre, sur le ngre, sont
autorises par les lois amricaines [81]; mais le ngre qui frappe
le matre, est puni de mort. La loi de la Louisiane prononce la
mme peine contre l'esclave coupable d'une simple voie de fait
envers l'enfant d'un blanc [82].

Les mmes distinctions se retrouvent dans les rapports d'esclaves
 personnes libres. Ainsi, dans la Caroline du Sud, le blanc qui
fait une blessure grave  un ngre encourt une amende de quarante
shillings [83]; mais le ngre esclave, qui blesse un homme libre,
est puni de mort [84]; Lorsque le ngre blesse un blanc en
dfendant son matre, il n'encourt aucune peine, mais il subit le
chtiment, s'il fait cette blessure en se dfendant lui-mme [85].

Il n'existe aucune loi pour l'injure commise par un homme libre
envers un esclave. On conoit qu'un si mince dlit ne mrite pas
une rpression; mais la loi du Tennessee prononce la peine du
fouet contre tout esclave qui se permet la moindre injure verbale
envers une personne de couleur blanche [86].

Ces diffrences ne sont pas des anomalies; elles sont la
consquence logique du principe de l'esclavage. Chose trange! on
s'efforce de faire du ngre une brute, et on lui inflige des
chtiments plus svres qu' l'tre le plus intelligent. Il est
moins coupable puisqu'il est moins clair, et on le punit
davantage. Telle est cependant la ncessit: il est manifeste que
l'chelle des dlits ne peut tre la mme pour l'esclave et pour
l'homme libre.

L'chelle des peines n'est pas moins diffrente, et, sur ce point,
la tche du lgislateur est encore plus difficile  remplir.

Non seulement les gradations pnales tablies pour les hommes
libres ne doivent point s'appliquer pour les esclaves, parce que
la socit a plus  craindre de ceux qu'elle opprime que de ceux
qu'elle protge; mais encore on va voir qu'il y a ncessit de
changer, pour l'esclavage, la nature mme des peines.

Les peines appliques aux hommes libres par les lois amricaines
se rduisent  trois: l'amende, l'emprisonnement perptuel ou
temporaire, et la mort: la premire qui atteint l'homme dans sa
proprit; la seconde, dans sa libert; la troisime, dans sa vie.

On voit, tout d'abord, qu'aucune amende ne peut tre prononce
contre l'esclave qui, ne possdant rien, ne peut souffrir aucun
dommage dans sa proprit.

L'emprisonnement est aussi, de sa nature, une peine peu approprie
 la condition de l'esclave. Que signifie la privation de la
libert, pour celui qui est en servitude? Cependant il faut
distinguer ici. S'agit-il d'un emprisonnement temporaire et d'une
courte dure? l'esclave redoutera peu ce chtiment; il n'y verra
qu'un changement matriel de position, toujours saisi comme une
esprance par celui qui est malheureux: il prfrera d'ailleurs
l'oisivet  un travail pnible dont il ne tire aucun profit. 
vrai dire, la peine sera pour le matre seul, priv du travail de
son esclave, et dont le prjudice sera d'autant plus grand que la
peine sera plus longue.

S'agit-il d'un emprisonnement  vie? on conoit qu'une rclusion
perptuelle soit une peine grave; mme pour l'esclave qui n'a
point de libert  perdre. Mais ici se prsente un autre obstacle:
la dtention perptuelle prive le matre de son esclave: prononcer
ce chtiment contre l'esclave, c'est ruiner le matre.

L'objection est encore plus grave contre la mort. Infliger cette
peine  l'esclave, c'est anantir la proprit du matre. Ainsi,
toutes les peines dont la loi se sert pour chtier les hommes
libres sont inapplicables aux esclaves; la mort mme, cet
instrument  l'usage de toutes les tyrannies, fait ici dfaut au
possesseur de ngres.

Cependant on trouve souvent, dans les lois amricaines relatives
aux esclaves, des dispositions portant la mort et l'emprisonnement
perptuel; quelquefois mme ces peines sont appliques par les
cours de justice, mais les cas en sont trs rares; c'est seulement
lorsque l'esclave a commis un grave attentat contre la paix
publique; alors la socit blesse exige une rparation; elle
s'empare du ngre, le condamne  mort ou  une rclusion
perptuelle; et, comme par ce fait elle prive le matre de son
esclave, elle lui en paie la valeur. Tous esclaves, porte la loi,
condamns  mort ou  un emprisonnement perptuel, seront pays
par le trsor public. La somme ne peut excder trois cents
dollars. [87]

Ici des intrts d'une nature trange entrent en lutte et exercent
sur le cours de la justice une dplorable influence. Le matre,
avant d'abandonner son ngre aux tribunaux, examine attentivement
le dlit, et ne le dnonce que s'il le croit capital; car
l'indemnit tant  cette condition, il n'a intrt  livrer son
esclave que si celui-ci doit tre condamn  mort. D'un autre
ct, la socit, payant le droit de se faire justice, ne l'exerce
qu'avec une extrme rserve; elle pargne le sang, non par
humanit, mais par conomie; et, tandis que l'intrt du matre
est qu'on se montre inflexible en chtiant son ngre, celui de la
socit la pousse  l'indulgence. On ne voit le matre prompt 
livrer son esclave que dans un seul cas; c'est lorsque celui-ci
est vieux et infirme; il espre alors que la condamnation  mort
du ngre invalide lui vaudra une indemnit quivalente au prix
d'un bon ngre; mais la socit se tient en garde contre la
fraude, et, pour ne point payer l'indemnit, elle acquitte le
ngre. L'esclave, dont le malheur ne touche ni la socit ni le
matre, ne trouve de protection que dans un calcul de cupidit.

Ce qui prcde explique cette singulire loi de la Louisiane, qui
porte que la peine d'emprisonnement inflige  un esclave ne peut
excder huit jours,  moins qu'elle ne soit perptuelle. 
l'exception, dit-elle, des cas o les esclaves doivent tre
condamns  un emprisonnement perptuel, les jurys convoqus pour
juger les crimes et dlits des esclaves ne seront point autoriss
 les emprisonner pour plus de huit jours. [88]

L'intrt de cette disposition est facile  saisir.
L'emprisonnement temporaire, privant le matre du travail de ses
ngres, et lui causant un prjudice sans compensation, est  ses
yeux le pire de tous les chtiments. L'emprisonnement perptuel
enlve, il est vrai, au matre, la personne de son esclave; mais
en mme temps la socit lui en paie le prix.

On conoit maintenant l'impossibilit d'infliger souvent aux
esclaves la mort ou un long emprisonnement; car ces chtiments
rpts ruineraient le matre des ngres ou la socit.

Il faut cependant des peines pour punir l'esclave... des peines
svres, dont on puisse faire usage tous les jours,  chaque
instant. O les trouver?

Voil comment la ncessit conduit  l'emploi des chtiments
corporels, c'est--dire de ceux qui sont instantans, qui
s'appliquent sans aucune perte de temps, sans frais pour le matre
ni pour la socit, et qui, aprs avoir fait prouver  l'esclave
de cruelles souffrances, lui permettent de reprendre aussitt son
travail. Ces peines sont le fouet, la marque, le pilori et la
mutilation d'un membre. Encore le lgislateur se trouve-t-il gn
dans ses dispositions relatives  ce dernier chtiment; car il
faut laisser sains et intacts les bras de l'esclave.

Telles sont,  vrai dire, les peines propres  l'esclavage; elles
en sont les auxiliaires indispensables, et, sans elles, il
prirait. Les lois amricaines ont t forces d'y recourir. Dans
le Tennessee, il n'existe, outre la peine de mort, que trois
chtiments: le fouet, le pilori, la mutilation. La peine porte
contre le faux tmoin mrite d'tre remarque: le coupable est
attach au pilori, sur le poteau duquel on cloue d'abord une de
ses oreilles; aprs une heure d'exposition, on lui coupe cette
oreille, ensuite on cloue l'autre de mme, et, une heure aprs,
celle-ci est coupe comme la premire [89].

Du reste, le pilori, la mutilation, la marque, ne sont point les
peines les plus usites dans les tats  esclaves; elles exigent,
pour leur application, des soins, font natre des embarras, et
entranent quelque perte de temps. Le fouet seul n'offre aucun de
ces inconvnients; il dchire le corps de l'esclave sans atteindre
sa vie; il punit le ngre sans nuire au matre: c'est
vritablement la peine  l'usage de la servitude. Aussi les lois
amricaines sur l'esclavage invoquent-elles constamment son
appui [90].

Tout  l'heure nous avons vu le lgislateur forc d'attribuer 
l'esclave une autre criminalit qu' l'homme libre; nous venons
aussi de reconnatre qu'aucune des peines appliques aux hommes
libres ne convenait aux esclaves, et que, pour chtier ceux-ci, on
est contraint de recourir aux rigueurs les plus cruelles.

Maintenant, le crime de l'esclave tant dfini, et la nature des
peines dtermine, qui appliquera ces peines? selon quels
principes le ngre sera-t-il jug? le verra-t-on durant la
procdure, environn des garanties dont toutes les lgislations
des peuples civiliss entourent le malheureux accus?

Jetons un coup d'oeil sur les lois amricaines, et nous allons
voir le lgislateur conduit de ncessits en ncessits  la
violation successive de tous les principes. La premire rgle en
matire criminelle, c'est que nul ne peut tre jug que par ses
pairs. On sent l'impossibilit d'appliquer aux esclaves cette
maxime d'quit; car ce serait remettre entre les mains des
esclaves le sort des matres: aussi, dans tous les cas, les hommes
libres composent-ils le jury charg de juger les esclaves [91]; et
ici le ngre accus n'a pas seulement  redouter la partialit de
l'homme libre contre l'esclave; il a encore  craindre
l'antipathie du blanc contre l'homme noir.

C'est un axiome de jurisprudence, que tout accus est prsum
innocent jusqu' ce qu'il ait t dclar coupable. Je trouve dans
les lois de la Louisiane et de la Caroline des principes
contraires:

Si un esclave noir, dit la loi de la Louisiane, tire avec une
arme  feu sur quelque personne, ou la frappe, ou la blesse avec
une arme meurtrire, avec l'intention de la tuer, ledit esclave,
sur due conviction d'aucun desdits faits, sera puni de mort,
pourvu que la prsomption, quant  cette intention, soit toujours
contre l'esclave accus,  moins qu'il ne prouve le
contraire. [92]

C'est encore un principe salutaire et consacr par toutes les
lgislations sages, qu'en matire criminelle les peines doivent
tre fixes par la loi. Cependant les lois amricaines abandonnent
en gnral  la discrtion du juge le chtiment de l'esclave;
tantt elles disent que, dans un cas dtermin, le juge fera
distribuer le nombre de coups de fouet qu'il jugera convenable,
sans fixer ni minimum ni maximum [93]; une autre fois, elles
laissent au juge, charg de punir, le soin de choisir parmi les
peines celle qui lui plat, depuis le fouet jusqu' la mort
exclusivement [94]. Ainsi voil l'esclave livr  l'arbitraire du
juge.

Mais il est un principe encore plus sacr que les prcdents:
c'est que nul ne peut se faire justice  soi-mme, et que
quiconque a t ls par un crime doit s'adresser aux magistrats
chargs par la loi de prononcer entre le plaignant et l'accus.

Cette rgle est viole formellement par les lois de la Caroline du
Sud et de la Louisiane relatives aux esclaves. On trouve dans les
lois de ces deux tats une disposition qui confre au matre, le
pouvoir discrtionnaire de punir ses esclaves, soit  coups de
fouet, soit  coups de bton, soit par l'emprisonnement [95]; il
apprcie le dlit, condamne l'esclave et applique la peine: il est
tout  la fois partie, juge et bourreau.

Telles sont et telles doivent tre les lois de rpression contre
les esclaves. Ici les principes du droit commun seraient funestes,
et les formes de la justice rgulire impossibles. Faudra-t-il
soumettre tous les mfaits du ngre  l'examen d'un juge? mais la
vie du matre, se consumerait en procs; d'ailleurs la sentence
d'un tribunal est quelquefois incertaine et toujours lente. Ne
faut-il pas qu'un chtiment terrible et invitable soit
incessamment suspendu sur la tte de l'esclave, et frappe dans
l'ombre le coupable, au risque d'atteindre l'innocent?

La justice et les tribunaux sont donc presque toujours trangers 
la rpression des dlits de l'esclave; tout se passe entre le
matre, et ses ngres. Quand ceux-ci sont dociles, le matre jouit
en paix de leurs labeurs et de leur abrutissement. Si les esclaves
ne travaillent pas avec zle, il les fouette comme des btes de
somme. Ces peines fugitives ne sont point enregistres dans les
greffes des cours; elles ne valent pas les frais d'une enqute.
Celui qui consulte les annales des tribunaux n'y trouve qu'un trs
petit nombre de jugements relatifs  des ngres; mais qu'il
parcoure les campagnes, il entendra les cris de la douleur et de
la misre: c'est la seule constatation des sentences rendues
contre des esclaves.

Ainsi, pour tablir la servitude, il faut non-seulement priver
l'homme de tous droits politiques et civils, mais encore le
dpouiller de ses droits naturels et fouler aux pieds les
principes les plus inviolables.

Un seul droit est conserv  l'esclave, l'exercice de son culte;
c'est que la religion enseigne aux hommes le courage et la
rsignation. Cependant mme sur ce point, la loi de la Caroline du
Sud se montre pleine de restrictions prudentes: ainsi les ngres
ne peuvent prier Dieu qu' des heures marques, et ne sauraient
assister aux runions religieuses des blancs. L'esclave ne doit
point entendre la prire des hommes libres [96].

Quel plus beau tmoignage peut-il exister en faveur de la libert
de l'homme que cette impossibilit d'organiser la servitude sans
outrager toutes les saintes lois de la morale et de l'humanit?

 II. Caractres de l'esclavage aux tats-unis.

Je viens d'exposer les rigueurs mises en usage et les cruauts
employes pour fonder et maintenir l'esclavage aux tats-Unis. Je
pense, du reste, que, dans ces rigueurs et dans ces cruauts, il
n'y a rien qui soit spcial  l'esclavage amricain. La servitude
est partout la mme, et entrane, en quelque lieu qu'on
l'tablisse, les mmes iniquits et les mmes tyrannies.

Ceux qui, en admettant le principe de l'esclavage, prtendent
qu'il faut en adoucir le joug, donner  l'esclave un peu de
libert, offrir quelque soulagement  son corps et quelque lumire
 son esprit; ceux-l me paraissent dous de plus d'humanit que
de logique.  mon sens, il faut abolir l'esclavage ou le maintenir
dans toute sa duret.

L'adoucissement qu'on apporte au sort de l'esclave ne fait que
rendre plus cruelles  ses yeux les rigueurs qu'on ne supprime
pas; le bienfait qu'il reoit devient pour lui une sorte
d'excitation  la rvolte.  quoi bon l'instruire? est-ce pour
qu'il sente mieux sa misre? ou afin que son intelligence se
dveloppant, il fasse des efforts plus clairs pour rompre ses
fers? Quand l'esclavage existe dans un pays, ses liens ne
sauraient se relcher sans que la vie du matre et de l'esclave
soit mise en pril: celle du matre, par la rbellion de
l'esclave; celle de l'esclave, par le chtiment du matre.

Toutes les dclamations auxquelles on se livre sur la barbarie des
possesseurs d'esclaves, aux tats-Unis comme ailleurs, sont donc
peu rationnelles. Il ne faut point blmer les Amricains des
mauvais traitements qu'ils font subir  leurs esclaves, il faut
leur reprocher l'esclavage mme. Le principe tant admis, les
consquences qu'on dplore sont invitables.

Il en est d'autres qui, voulant excuser la servitude et ses
horreurs, vantent l'humanit des matres amricains envers leurs
ngres; ceux-ci manquent pareillement de logique et de vrit. Si
le possesseur d'esclaves tait humain et juste, il cesserait
d'tre matre; sa domination sur ces ngres est une violation
continue et oblige de toutes les lois de la morale et de
l'humanit.

L'esclavage amricain, qui s'appuie sur la mme base que toutes
les servitudes de l'homme sur l'homme, a pourtant quelques traits
particuliers qui lui sont propres.

Chez les peuples de l'antiquit, l'esclave tait plutt attach 
la personne du matre qu' son domaine; il tait un besoin du
luxe, et une des marques extrieures de la puissance. L'esclave
amricain, au contraire, tient plutt au domaine qu' la personne
du matre; il n'est jamais pour celui-ci un objet d'ostentation,
mais seulement un instrument utile entre ses mains. Autrefois
l'esclave travaillait aux plaisirs du matre autant qu' sa
fortune. Le ngre ne sert jamais qu'aux intrts matriels de
l'Amricain.

Jefferson, qui d'ailleurs n'est pas partisan de l'esclavage,
s'efforce de prouver l'heureux sort des ngres, compar  la
condition des esclaves romains; et, aprs avoir peint les moeurs
douces des planteurs amricains, il cite l'exemple de Vedius
Pollion, qui condamna un de ses esclaves  servir de pture aux
murnes de son vivier, pour le punir d'avoir cass un verre de
cristal [97].

Je ne sais si la preuve offerte par Jefferson est bonne. Il est
vrai que l'habitant des tats-Unis serait peu svre envers
l'esclave qui briserait un objet de luxe; mais aurait-il la mme
indulgence pour celui qui dtruirait une chose utile? Je ne sais.
Il est certain, du moins, que la loi de la Caroline du Sud
prononce la peine de mort contre l'esclave qui fait un dgt dans
un champ [98].

Je crois, du reste, qu'en effet la vie des ngres, en Amrique,
n'est point sujette aux mmes prils que celle des esclaves chez
les anciens.  Rome, les riches faisaient bon march de la vie de
leurs esclaves; ils n'y taient pas plus attachs qu'on ne tient 
une superfluit du luxe ou  un objet de mode. Un caprice, un
mouvement de colre, quelquefois un instinct dprav de cruaut,
suffisaient pour trancher le fil de plusieurs existences. Les
mmes passions ne se rencontrent point chez le matre amricain,
pour lequel un esclave a la valeur matrielle qu'on attache aux
choses utiles, et qui, dpourvu d'ailleurs de passions violentes,
n'prouve  l'aspect de ses ngres, travaillant pour lui, que des
instincts de conservation.

L'habitant des tats-Unis, possesseur de ngres, ne mne point sur
ses domaines une vie brillante et ne se montre jamais  la ville
avec un cortge d'esclaves. L'exploitation de sa terre est une
entreprise industrielle; ses esclaves sont des instruments de
culture. Il a soin de chacun d'eux comme un fabricant a soin des
machines qu'il emploie; il les nourrit et les soigne comme on
conserve une usine en bon tat; il calcule la force de chacun,
fait mouvoir sans relche les plus forts et laisse reposer ceux
qu'un plus long usage briserait. Ce n'est pas l une tyrannie de
sang et de supplices, c'est la tyrannie la plus froide et la plus
intelligente qui jamais ait t exerce par le matre sur
l'esclave.

Cependant, sous un autre point de vue, l'esclavage amricain
n'est-il pas plus rigoureux que ne l'tait la servitude antique?

L'esprit calculateur et positif du matre amricain le pousse vers
deux buts distincts: le premier, c'est d'obtenir de son esclave le
plus de travail possible; le second, de dpenser le moins possible
pour le nourrir. Le problme  rsoudre est de conserver la vie du
ngre en le nourrissant peu et de le faire travailler avec ardeur
sans l'puiser. On conoit ici l'alternative embarrassante dans
laquelle est plac le matre qui voudrait que son ngre ne se
repost point et qui pourtant craint qu'un travail continu ne le
tue. Souvent le possesseur d'esclaves, en Amrique, tombe dans la
faute de l'industriel qui, pour avoir fatigu les ressorts d'une
machine, les voit se briser. Comme ces calculs de la cupidit font
prir des hommes, les lois amricaines ont t dans la ncessit
de prescrire le minimum de la ration quotidienne que doit recevoir
l'esclave, et de porter des peines svres contre les matres qui
enfreindraient cette disposition [99]. Ces lois, du reste, prouvent
le mal, sans y remdier: quel moyen peut avoir l'esclave d'obtenir
justice du plus ou moins de tyrannie qu'il subit? En gnral, la
plainte qu'il fait entendre lui attire de nouvelles rigueurs; et
lorsque par hasard il arrive jusqu' un tribunal, il trouve pour
juges ses ennemis naturels, tous amis de son adversaire.

Ainsi il me parait juste de dire qu'aux tats-Unis l'esclave n'a
point  redouter les violences meurtrires dont les esclaves des
anciens taient si souvent les victimes. Sa vie est protge; mais
peut-tre sa condition journalire est-elle plus malheureuse.

J'indiquerai encore ici une dissemblance: l'esclave, chez les
anciens, servait souvent les vices du matre; son intelligence
s'exerait  cette immoralit.

L'esclave amricain n'a jamais de pareils offices  rendre; il
quitte rarement le sol, et son matre a des moeurs pures. Le ngre
est stupide; il est plus abruti que l'esclave romain, mais il est
moins dprav.

 III. Peut-on abolir l'esclavage des noirs aux tats-unis?

On ne saurait parler de l'esclavage sans reconnatre en mme temps
que son institution chez un peuple est tout  la fois une tache et
un malheur.

La plaie existe aux tats-Unis, mais on ne saurait l'imputer aux
Amricains de nos jours, qui l'ont reue de leurs aeux. Dj mme
une partie de l'Union est parvenue  s'affranchir de ce flau.
Tous les tats de la Nouvelle-Angleterre, New York, la
Pennsylvanie, n'ont plus d'esclaves [100]. Maintenant l'abolition de
l'esclavage pourra-t-elle s'oprer dans le Sud, de mme qu'elle a
eu lieu dans le Nord?

Avant d'entrer dans l'examen de cette grande question commenons
par reconnatre qu'il existe aux tats-Unis une tendance gnrale
de l'opinion vers l'affranchissement de la race noire.

Plusieurs causes morales concourent pour produire cet effet.

D'abord, les croyances religieuses qui, aux tats-Unis sont
universellement rpandues.

Plusieurs sectes y montrent un zle ardent pour la cause de la
libert humaine; ces efforts des hommes religieux sont continus et
infatigables, et leur influence, presque inaperue, se fait
cependant sentir.  ce sujet, on se demande si l'esclavage peut
avoir une trs longue dure au sein d'une socit de chrtiens. Le
christianisme, c'est l'galit morale de l'homme. Ce principe
admis, il est aussi difficile de ne pas arriver  l'galit
sociale, qu'il parat impossible, l'galit sociale existant, de
n'tre pas conduit  l'galit politique. Les lgislateurs de la
Caroline du Sud sentirent bien toute la porte du principe moral
dont le christianisme renferme le germe; car, dans l'un des
premiers articles du code qui organise l'esclavage, ils ont eu
soin de dclarer, en termes formels, que l'esclave qui recevra le
baptme ne deviendra pas libre par ce seul fait [101].

On ne peut pas non plus contester que le progrs de la
civilisation ne nuise chaque jour  l'esclavage.  cet gard,
l'Europe mme influe sur l'Amrique. L'Amricain, dont l'orgueil
ne veut reconnatre aucune supriorit, souffre cruellement de la
tache que l'esclavage imprime  son pays dans l'opinion des autres
peuples.

Enfin, il est une cause morale plus puissante peut-tre que toute
autre sur la socit amricaine pour l'exciter 
l'affranchissement des noirs, c'est l'opinion qui de plus en plus
se rpand que les tats o l'esclavage a t aboli sont plus
riches et plus prospres que ceux o il est encore en vigueur, et
cette opinion a pour base un fait rel dont enfin on se rend
compte; dans les tats  esclaves, les hommes libres ne
travaillent pas, parce que le travail, tant l'attribut de
l'esclave, est avili  leurs yeux. Ainsi, dans ces tats, les
blancs sont oisifs  ct des noirs qui seuls travaillent. En
d'autres termes, la portion de la population la plus intelligente,
la plus nergique, la plus capable d'enrichir le pays, demeure
inerte et improductive, tandis que le travail de production est
l'oeuvre d'une autre portion de la population grossire,
ignorante, et qui fait son travail sans coeur, parce qu'elle n'y a
point d'intrt.

J'ai plus d'une fois entendu les habitants du Sud, possesseurs
d'esclaves, dplorer eux-mmes, par ce motif, l'existence de
l'esclavage, et faire des voeux pour sa destruction.

On ne peut donc nier qu'aux tats-Unis l'opinion publique ne tende
vers l'abolition complte de l'esclavage.

Mais cette abolition est-elle possible? et comment pourrait-elle
s'oprer? Ici je dois jeter un coup d'oeil sur les diverses
objections qui se prsentent.

Premire objection. -- D'abord, il est des personnes qui font de
l'esclavage des ngres une question de fait et non de principe. La
race africaine, disent-ils, est infrieure  la race europenne:
les noirs sont donc par leur nature mme destins  servir les
blancs.

Je ne discuterai pas ici la question de supriorit des blancs sur
les ngres. C'est un point sur lequel beaucoup de bons esprits
sont partags; il me faudrait, pour l'approfondir, plus de
lumires que je n'en possde sur ce sujet. Je ne prsenterai donc
que de courtes observations  cet gard.

En gnral, on tranche la question de supriorit  l'aide d'un
seul fait: on met en prsence un blanc et un ngre, et l'on dit!
Le premier est plus intelligent que le second. Mais il y a ici
une premire source d'erreur; c'est la confusion qu'on fait de la
race et de l'individu. Je suppose constant le fait de supriorit
intellectuelle de l'Europen de nos jours: la difficult ne sera
pas rsolue.

En effet, ne se peut-il pas qu'il y ait chez le ngre une
intelligence gale dans son principe  celle du blanc, et qui ait
dgnr par des causes accidentelles? Lorsque, par suite d'un
certain tat social, la population noire est soumise pendant
plusieurs sicles  une condition dgradante transmise d'ge en
ge,  une vie toute matrielle et destructive de l'intelligence
humaine, ne doit-il pas rsulter, pour les gnrations qui se
succdent, une altration progressive des facults morales, qui,
arrive  un certain degr, prend le caractre d'une organisation
spciale, et est considre comme l'tat naturel du ngre,
quoiqu'elle n'en soit qu'une dviation? Cette question, que je ne
fais qu'indiquer, est traite avec de grands dtails dans un
ouvrage en deux volumes, intitul: Natural and physical history of
man, by Richard.

Aprs avoir indiqu l'erreur dans laquelle on peut tomber en
assimilant deux races qui marchent depuis une longue suite de
sicles dans des voies opposes, l'une vers la perfection morale,
l'autre vers l'abrutissement, j'ajouterai que la comparaison des
individus entre eux n'est gure moins dfectueuse. Comment, en
effet, demander au ngre, dont rien, depuis qu'il existe, n'a
veill l'intelligence, le mme dveloppement de facilits qui,
chez le blanc, est le fruit d'une ducation librale et prcoce?

Du reste, cette question recevra une grande lumire de
l'exprience qui se fait en ce moment dans les tats amricains o
l'esclavage est aboli. Il existe  Boston,  New York et 
Philadelphie des coles publiques pour les enfants des noirs,
fondes sur les mmes principes que celles des blancs; et j'ai
trouv partout cette opinion, que les enfants de couleur montrent
une aptitude au travail et une capacit gales  celles des
enfants blancs. On a cru longtemps, aux tats-Unis, que les ngres
n'avaient pas mme l'esprit suffisant pour faire le ngoce;
cependant il existe en ce moment, dans les tats libres du Nord,
un grand nombre de gens de couleur qui ont fond eux-mmes de
grandes fortunes commerciales. Longtemps mme on pensa que le
ngre tait destin par le Crateur  courber incessamment son
front sur le sol, et on le croyait dpourvu de l'intelligence et
de l'adresse qui sont ncessaires pour les arts mcaniques. Mais
un riche industriel du Kentucky me disait un jour que c'tait une
erreur reconnue, et que les enfants ngres auxquels on apprend des
mtiers travaillent tout aussi bien que les blancs.

La question de supriorit des blancs sur les ngres n'est donc
pas encore pure de tout nuage. Du reste, alors mme que cette
supriorit serait incontestable, en rsulterait-il la consquence
qu'on en tire? Faudrait-il, parce qu'on reconnatrait  l'homme
d'Europe un degr d'intelligence de plus qu' l'Africain, en
conclure que le second est destin par la nature  servir le
premier? mais o mnerait une pareille thorie?

Il y a aussi parmi les blancs des intelligences ingales: tout
tre moins clair sera-t-il l'esclave de celui qui aura plus de
lumires? Et qui dterminera le degr des intelligences?... Non,
la valeur morale de l'homme n'est pas tout entire dans l'esprit;
elle est surtout dans l'me. Aprs avoir prouv que le ngre
comprend moins bien que le blanc, il faudrait encore tablir qu'il
sent moins vivement que celui-ci; qu'il est moins capable de
gnrosit, de sacrifices, de vertu.

Une pareille thorie ne soutient pas l'examen. Si on l'applique
aux blancs entre eux, elle semble ridicule; restreinte aux ngres,
elle est plus odieuse, parce qu'elle comprend toute une race
d'hommes qu'elle atteint en masse de la plus affreuse des misres.

Il faut donc carter cette premire objection.

Seconde objection. -- Mais d'autres disent: Nous avons besoin de
ngres pour cultiver nos terres; les hommes d'Afrique peuvent
seuls, sous un soleil brlant, se livrer, sans pril, aux rudes
travaux de la culture; puisque nous ne pouvons nous passer
d'esclaves, il faut bien conserver l'esclavage.

Ce langage est celui du planteur amricain qui, comme on le voit,
rduit la question  celle de son intrt personnel.  cet intrt
se mlerait, il est vrai, celui de la prosprit mme du pays,
s'il tait exact de dire que les tats du Sud ne peuvent tre
cultivs que par des ngres.

Sur ce point il existe, dans le Sud des tats-Unis, une grande
divergence d'opinion. Il est bien certain qu' mesure que les
blancs se rapprochent du tropique, les travaux excuts par eux
sous le soleil d't deviennent dangereux. Mais quelle est
l'tendue de ce pril? L'habitude le ferait-elle disparatre? 
quel degr de latitude commence-t-il? est-ce  la Virginie ou  la
Louisiane? au 4e ou au 31e degr?

Telles sont les questions en litige qui reoivent en Amrique bien
des solutions contradictoires. En parcourant les tats du Sud,
j'ai souvent entendu dire que si l'esclavage des noirs tait
aboli, c'en tait fait de la richesse agricole des contres
mridionales.

Cependant il se passe aujourd'hui mme dans le Maryland un fait
qui est propre  branler la foi trop grande qu'on ajouterait  de
pareilles assertions.

Le Maryland, tat  esclaves, est situ entre les 38e et 39e
degrs de latitude; il tient le milieu entre les tats du Nord, o
il n'existe que des hommes libres, et ceux du Sud, o l'esclavage
est en vigueur. Or c'tait, il y a peu d'annes encore, une
opinion universelle dans le Maryland que le travail des ngres y
tait indispensable  la culture du sol; et l'on et touff la
voix de quiconque et exprim un sentiment contraire. Cependant, 
l'poque o je traversai ce pays (octobre 1831) l'opinion avait
dj entirement chang sur ce point. Je ne puis mieux faire
connatre cette rvolution dans l'esprit public qu'en rapportant
textuellement ce que me disait  Baltimore un homme d'un caractre
lev, et qui tient un rang distingu dans la socit amricaine.

Il n'est, me disait-il, personne dans le Maryland qui ne dsire
maintenant l'abolition de l'esclavage aussi franchement qu'il en
voulait jadis le maintien.

Nous avons reconnu que les blancs peuvent se livrer sans aucun
inconvnient aux travaux agricoles, qu'on croyait ne pouvoir tre
faits que par des ngres.

Cette exprience ayant eu lieu, un grand nombre d'ouvriers libres
et de cultivateurs de couleur blanche se sont tablis dans le
Maryland, et alors nous sommes arrivs  une autre dmonstration
non moins importante: c'est qu'aussitt qu'il y a concurrence de
travaux entre des esclaves et des hommes libres, la ruine de celui
qui emploie des esclaves est assure. Le cultivateur qui travaille
pour lui, ou l'ouvrier libre qui travaille pour un autre,
moyennant salaire, produisent moiti plus que l'esclave
travaillant pour son matre sans intrt personnel. Il en rsulte
que les valeurs cres par un travail libre se vendent moiti
moins cher. Ainsi telle denre qui valait deux dollars lorsqu'il
n'y avait parmi nous d'autres travailleurs que des esclaves, ne
cote actuellement qu'un seul dollar. Cependant celui qui la
produit avec des esclaves est oblig de la donner au mme prix, et
alors il est en perte; il gagne moiti moins que prcdemment, et
cependant ses frais sont toujours les mmes; c'est--dire qu'il
est toujours forc de nourrir ses ngres, leurs familles, de les
entretenir dans leur enfance, dans leur vieillesse, durant leurs
maladies; enfin, il a toujours des esclaves travaillant moins que
des hommes libres. [102]

Je ne saurais non plus quitter ce sujet sans rappeler ici ce que
me disait de l'esclavage des noirs un homme justement clbre en
Amrique, Charles Caroll, celui des signataires de la dclaration
d'indpendance qui a joui le plus longtemps de son oeuvre
glorieuse [103].

C'est une ide fausse, me disait-il, de croire que les ngres
sont ncessaires  la culture des terres pour certaines
exploitations, telles que celles du sucre, du riz et du tabac.
J'ai la conviction que les blancs s'y habitueraient facilement,
s'ils l'entreprenaient. Peut-tre, dans les premiers temps,
souffriraient-ils du changement apport  leurs habitudes; mais
bientt ils surmonteraient cet obstacle, et, une fois accoutums
au climat et aux travaux des noirs, ils en feraient deux fois plus
que les esclaves.

Lorsque M. Charles Caroll me tenait ce langage, il habitait une
terre sur laquelle il y avait trois cents noirs.

Je ne conclurai point de tout ceci que l'objection leve contre
le travail des blancs dans le Sud soit entirement dnue de
fondement; mais enfin n'est-il pas permis de penser que plusieurs
tats du Sud qui, jusqu' ce jour, ont considr l'esclavage comme
une ncessit, viendront  reconnatre leur erreur, ainsi que le
fait aujourd'hui le Maryland? Chaque jour les communications des
tats entre eux deviennent plus faciles et plus frquentes. La
rvolution morale qui s'est faite  Baltimore ne s'tendra-t-elle
point dans le Sud? Les tats du Midi, autrefois purement
agricoles, commencent  devenir industriels; les manufactures
tablies dans le Sud auront besoin de soutenir la concurrence avec
celles du Nord, c'est--dire de produire  aussi bon march que
ces dernires; elles seront ds lors dans l'impossibilit de se
servir longtemps d'ouvriers esclaves, puisqu'il est dmontr que
ceux-ci ne sauraient concourir utilement avec des ouvriers libres.
Partout o se montre l'ouvrier libre, l'esclavage, tombe. Enfin,
ce qui demeure bien prouv, c'est que (conomiquement parlant)
l'esclavage est nuisible lorsqu'il n'est pas ncessaire, et qu'il
a t jug tel par ceux qui auparavant l'avaient cru
indispensable. Mais il se prsente contre l'abolition de
l'esclavage des objections bien autrement graves que celle du plus
ou moins d'utilit dont le travail des ngres peut tre pour les
blancs.

Troisime objection. -- Supposez le principe de l'abolition admis,
quel sera le moyen d'excution?

Ici deux systmes se prsentent: affranchir ds  prsent tous les
esclaves; ou bien abolir seulement en principe l'esclavage, et
dclarer libres les enfants  natre des ngres. Dans le premier
cas, l'esclavage disparat aussitt, et, le jour o la loi est
rendue, il n'y a plus dans la socit amricaine que des hommes
libres. Dans le second, le prsent est conserv; ceux qui sont
esclaves restent tels; l'avenir seul est atteint; on travaille
pour les gnrations suivantes.

Ces deux systmes, assez simples l'un et l'autre dans leur
thorie, rencontrent dans l'excution des difficults qui leur
sont communes.

D'abord, pour dclarer libres les esclaves ou leurs descendants,
l'quit exige que le gouvernement en paie le prix  leurs
possesseurs: l'indemnit est la premire condition de
l'affranchissement, puisque l'esclave est la proprit du matre.

Maintenant, comment oprer ce rachat?

Le gouvernement amricain se trouve, dit-on, pour l'effectuer,
dans la situation la plus favorable; car la dette publique des
tats-Unis est teinte: or, les revenus du gouvernement fdral
sont annuellement de cent cinquante-neuf millions de francs. Sur
cette somme, soixante-quatorze millions sont absorbs par les
dpenses de l'administration fdrale; restent donc quatre-vingt-
cinq millions qui, prcdemment, taient consacrs  l'extinction
de la dette publique, et qui, maintenant, pourraient tre employs
au rachat des ngres esclaves [104].

J'ai souvent entendu proposer ce moyen pour parvenir 
l'affranchissement gnral; mais ici combien d'obstacles se
prsentent! D'abord le point de dpart est vicieux; en effet, les
tats-Unis n'ont, il est vrai, plus de dette publique  payer;
mais en mme temps qu'ils se sont librs, ils ont rduit
considrablement l'impt qui tait la source de leurs revenus. Il
est donc inexact de dire que le gouvernement fdral reoive
annuellement quatre-vingt-cinq millions, qu'il pourrait appliquer
au rachat des ngres.

Mais supposons qu'en effet cette somme est  sa disposition, et
voyons s'il est possible d'esprer qu'il en fera l'usage qu'on
propose.

Il y avait aux tats-Unis, lors du dernier recensement de la
population, fait en 1830, deux millions neuf mille esclaves; or,
en supposant qu'il faille rduire  cent dollars la valeur moyenne
de chaque ngre,  raison des femmes, des enfants et des
vieillards, le rachat fait  ce prix de deux millions neuf mille
esclaves coterait plus d'un milliard de francs [105].  cette somme
il faut ajouter le prix de deux cent mille esclaves au moins ns
depuis 1830 [106], dont le rachat ajouterait une somme de cent onze
millions de francs au milliard prcdent.

En supposant que le gouvernement fdral pt et voult appliquer
annuellement au rachat des ngres une somme annuelle de quatre-
vingt-cinq millions, il ne pourrait, avec cette somme, racheter
chaque anne que cent soixante mille esclaves; il faudrait donc
l'application de la mme somme au mme objet pendant quatorze
annes pour racheter la totalit des esclaves existants
aujourd'hui. Mais ce n'est pas tout. Ces deux millions neuf mille
esclaves existant en ce moment se multiplient chaque jour, et, en
supposant que leur accroissement annuel soit proportionn dans
l'avenir  ce qu'il a t jusqu' ce jour, il augmentera
annuellement d'environ soixante mille: quarante-sept millions de
francs seront donc absorbs chaque anne, non pas pour diminuer le
nombre des esclaves, mais seulement pour empcher leur
augmentation; or, ces quarante-sept millions font plus de la
moiti de la somme destine au rachat.

On voit que l'tendue et la dure du sacrifice pcuniaire que le
gouvernement des tats-Unis aurait  s'imposer ne peuvent se
comparer qu' son peu d'efficacit. Croit-on que le gouvernement
amricain entreprenne jamais une semblable tche  l'aide d'un
pareil moyen?

Je ne sais si un peuple qui se gouverne lui-mme fera jamais un
sacrifice aussi norme sans une ncessit urgente. Les masses,
habiles et puissantes pour gurir les maux prsents qu'elles
sentent, ont peu de prvoyance pour les malheurs  venir.
L'esclavage, qui peut,  la vrit, devenir un jour, pour toute
l'Union, une cause de trouble et d'branlement, n'affecte
actuellement et d'une manire sensible qu'une partie des tats-
Unis, le Sud; or, comment admettre que les pays du Nord qui, en ce
moment, ne souffrent point de l'esclavage, iront, dans l'intrt
des contres mridionales, et par une vague prvision de prils
incertains et  venir, consacrer au rachat des esclaves du Sud des
sommes considrables dont l'emploi, fait au profit de tous, peut
leur procurer des avantages actuels et immdiats. Je crois
qu'esprer du gouvernement fdral des tats-Unis un pareil
sacrifice, c'est mconnatre les rgles de l'intrt personnel, et
ne tenir aucun compte ni du caractre amricain, ni des principes
d'aprs lesquels procde la dmocratie.

Mais l'obstacle qui rsulte du prix exorbitant du rachat n'est pas
le seul.

Supposons que cette difficult soit vaincue.

Quatrime objection. -- Les ngres tant affranchis que
deviendront-ils? se bornera-t-on  briser leurs fers? les
laissera-t-on libres  ct de leurs matres? Mais si les esclaves
et les tyrans de la veille se trouvent face  face avec des forces
 peu prs gales, ne doit-on pas craindre de funestes collisions?

On voit que ce n'est pas assez de racheter les ngres, mais qu'il
faut encore, aprs leur affranchissement, trouver un moyen de les
faire disparatre de la socit o ils taient esclaves.

 cet gard deux systmes ont t proposs.

Le premier est celui de Jefferson [107], qui voudrait qu'aprs avoir
aboli l'esclavage on assignt aux ngres une portion du territoire
amricain, o ils vivraient spars des blancs.

On est frapp tout d'abord de ce qu'un pareil systme renferme de
vicieux et d'impolitique. Sa consquence immdiate serait
d'tablir sur le sol des tats-Unis deux socits distinctes,
composes de deux races qui se hassent secrtement et dont
l'inimiti serait dsormais avoue; ce serait crer une nation
voisine et ennemie pour les tats-Unis, qui ont le bonheur de
n'avoir ni ennemis ni voisins.

Mais, depuis que Jefferson a indiqu ce mode trange de sparer
les ngres des blancs, un autre moyen a t trouv auquel on ne
peut reprocher les mmes inconvnients.

Une colonie de ngres affranchis a t fonde  Liberia sur la
cte d'Afrique (6e degr de latitude nord). [108]

Des socits philanthropiques se sont formes pour
l'tablissement, la surveillance et l'entretien de cette colonie
qui dj prospre. Au commencement de l'anne 1834, elle contenait
trois mille habitants, tous ngres libres et affranchis, migrs
des tats-Unis.

Certes, si l'affranchissement universel des noirs tait possible
et qu'on pt les transporter tous  Liberia, ce serait un bien
sans aucun mlange de mal. Mais le transport des affranchis,
d'Amrique en Afrique, pourra-t-il jamais s'excuter sur un vaste
plan? Outre les frais de rachat que je suppose couverts, ceux de
transport seraient seuls considrables; on a reconnu que, pour
chaque ngre ainsi transport, il en cote 30 dollars (160 fr.),
ce qui pour 2 millions de ngres fait une somme de 318 millions de
francs  ajouter aux 1,200 millions prcdents. Ainsi  mesure
qu'on pntre dans le fond de la question on marche d'obstacle en
obstacle.

Maintenant je suppose encore rsolues ces premires difficults;
j'admets que d'une part le gouvernement de l'Union serait prt 
faire, pour l'affranchissement des ngres du Sud, l'immense
sacrifice que j'ai indiqu, sans que les tats du Nord, peu
intresss, quant  prsent, dans la question, s'y opposassent;
j'admets encore qu'il existe un moyen pratique de transporter la
population affranchie hors du territoire amricain; ces obstacles
levs, il resterait encore  vaincre le plus grave de tous; je
veux parler de la volont des tats du Sud, au sein desquels sont
les esclaves.

Cinquime objection. -- D'aprs la constitution amricaine,
l'abolition de l'esclavage dans les tats du Sud ne pourrait se
faire que par un acte man de la souverainet de ces tats, ou du
moins faudrait-il, si l'affranchissement des noirs tait tent par
le gouvernement fdral, que les tats particuliers intresss y
consentissent. [109]

Or, j'ignore ce que pourront penser un jour et faire les tats du
Sud; mais il me parait indubitable que, dans l'tat actuel des
esprits et des intrts, tous seraient opposs 
l'affranchissement des ngres; mme avec la condition de
l'indemnit pralable.

Il est certain d'abord que la transition subite de l'tat de
servitude des noirs  celui de libert serait pour les possesseurs
d'esclaves un moment de crise dangereuse.

Vainement on objecte que les ngres recevant la libert n'ont plus
de griefs contre la socit, ni contre leurs matres, je rponds
qu'ils ont des souvenirs de tyrannie, et que le sort commun des
opprims est de se soumettre pendant qu'ils sont faibles, et de se
venger quand ils deviennent forts; or, l'esclave n'est fort que le
jour o il devient libre.

Il n'est pas vraisemblable que les Amricains habitants des tats
 esclaves se soumettent de leur plein gr aux chances prilleuses
qu'entranerait l'affranchissement des ngres, dans la vue
d'pargner  leurs arrire-neveux les dangers d'une lutte entre
les deux races.

Ils le feront d'autant moins que, outre le pril attach  cette
mesure, leurs intrts matriels en seraient lss. Toutes les
richesses, toutes les fortunes des tats du Sud, reposent, quant 
prsent, sur le travail des esclaves; une indemnit pcuniaire,
quelque large qu'on la suppose, ne remplacerait point, pour le
matre, les esclaves perdus; elle placerait entre ses mains un
capital dont il ne saurait que faire. Plus tard sans doute de
nouvelles entreprises, de nouveaux modes d'exploitations, se
formeraient; mais la suppression des esclaves serait, pour la
gnration contemporaine, la source d'une immense perturbation
dans les intrts matriels.

On se demande s'il est croyable qu'une gnration entire se
soumette  une pareille ruine pour le plus grand bien des
gnrations futures. -- Non, il est douteux mme qu'elle se
l'impost en prsence de dangers actuels. Rien n'est plus
difficile  concevoir que l'abandon fait par une grande masse
d'hommes de leurs intrts matriels, dans la vue d'viter un
pril. Le pril prsent n'est encore qu'un malheur  venir: le
sacrifice serait un malheur prsent.

Mais, dit-on, ces objections sont vites en grande partie, si, en
dclarant libres les enfants  natre des ngres, on maintient
dans la servitude les esclaves ns avant l'acte d'abolition. Dans
cette hypothse, ceux qui abolissent l'esclavage conservent leurs
esclaves, et la gnration qui souffre de l'affranchissement n'a
point connu un tat meilleur.

Ce systme affaiblit sans doute les objections, mais il ne les
dtruit pas entirement. N'est-ce pas jeter parmi les esclaves un
principe d'insurrection que de dclarer libres les enfants 
natre, tout en maintenant les pres dans la servitude? On
s'efforce  grand'peine de persuader au ngre esclave qu'il n'est
pas l'gal du blanc, et que cette ingalit est la source de son
esclavage; que deviendra cette fiction en prsence d'une ralit
contraire? comment le ngre esclave obira-t-il  ct de son
enfant, investi du droit de rsister?

C'est d'ailleurs attribuer aux Amricains du Sud un gosme
exagr, que de supposer qu'en conservant intacts leurs droits,
ils anantiront ceux de leurs enfants. Autant il serait surprenant
qu'ils fissent un grand sacrifice dans l'intrt de gnrations
futures et loignes, autant il faudrait s'tonner qu'ils
sacrifiassent  leur propre intrt celui de leurs descendants
immdiats; car le sentiment paternel est presque de l'gosme. On
est donc sr de trouver dans les pres autant de rpugnance 
prendre une mesure ruineuse pour les enfants, qu' faire un acte
qui les ruine eux-mmes.

Ici cependant l'on m'oppose l'exemple des tats du Nord de l'Union
qui ont aboli l'esclavage pour l'avenir, c'est--dire pour les
enfants  natre, en laissant esclaves tous ceux qui l'taient
avant la loi; et l'on demande pourquoi les tats du Sud ne
feraient pas de mme.

 cet gard, la rponse semble facile. D'abord il est constant que
l'esclavage n'a jamais t tabli dans le Nord sur une grande
chelle. Lorsque la Pennsylvanie, New York et les autres tats du
Nord, ont aboli l'esclavage, il n'y avait dans leur sein qu'un
nombre minime d'esclaves. Pour ne citer qu'un exemple, New York a
aboli l'esclavage en 1799, et,  cette poque, il n'y avait que
trois esclaves sur cent habitants: on pouvait affranchir les
ngres, ou dclarer libres les enfants  natre, sans redouter
aucune consquence fcheuse d'un principe de libert jet
subitement parmi des esclaves. Les possesseurs de ngres ne
formaient qu'une fraction imperceptible de la population; alors
l'intrt presque universel tait qu'il n'y et plus d'esclaves,
afin que rien ne dshonort le travail, source de la richesse. En
abolissant la servitude des noirs pour l'avenir, les tats du Nord
n'ont fait aucun sacrifice; la majorit, qui trouvait son profit 
cette abolition, a impos la loi au petit nombre, dont l'intrt
tait contraire.

Maintenant, comment comparer aux tats du Nord ceux du Sud, o les
esclaves sont gaux, quelquefois mme suprieurs en nombre aux
hommes libres [110], et o, d'un autre ct, la majorit, pour ne
pas dire la totalit des habitants, est intresse au maintien de
l'esclavage?

On voit que la dissemblance est, quant  prsent, complte mais
n'est-il pas permis d'esprer dans l'avenir quelque changement
dans la situation des tats du Sud, et ne peut-on pas admettre
qu'intresss aujourd'hui  conserver l'esclavage, ils aient un
jour intrt  l'abolir? J'ai la ferme persuasion que tt ou tard
cette abolition aura lieu, et j'ai dit plus haut les motifs de ma
conviction; mais je crois galement que l'esclavage durera
longtemps encore dans le Sud; et,  cet gard, il me parait utile
de rsumer les diffrences matrielles qui rendent impossible
toute comparaison entre l'avenir du Sud et ce qui s'est pass dans
le Nord.

Il est incontestable que le froid des tats du Nord est contraire
 la race africaine, tandis que la chaleur des pays du Sud lui est
favorable; dans les premiers elle languit et dcrot, tandis
qu'elle prospre et multiplie dans les seconds.

Ainsi la population noire, qui tendait naturellement  diminuer
dans les tats o l'esclavage est aboli, trouve, au contraire,
dans le climat des pays mridionaux, o sont aujourd'hui les
esclaves, une cause d'accroissement.

Dans le Nord, l'esclavage tait videmment nuisible au plus grand
nombre; les habitants du Sud sont encore dans le doute s'il ne
leur est pas ncessaire. L'esclavage dans le Nord n'a jamais t
qu'une superfluit; il est, au moins jusqu' prsent, pour le Sud,
une utilit. Il tait, pour les hommes du Nord, un accessoire; il
se rattache, dans le Sud, aux moeurs, aux habitudes et  tous les
intrts. En le supprimant, les tats libres n'ont eu qu'une loi 
faire; pour l'abolir, les tats  esclaves auraient  changer tout
un tat social.

L'activit, le got des hommes du Nord pour le travail, le zle
religieux des presbytriens de la Nouvelle-Angleterre, le
rigorisme des quakers de la Pennsylvanie, et aussi une
civilisation trs avance, tout dans les tats septentrionaux
tendait  repousser l'esclavage. Il n'en est point de mme dans le
Sud; les tats mridionaux ont des croyances, mais non des
passions religieuses; plusieurs d'entre eux, tels qu'Alabama,
Mississipi, la Gorgie, sont  demi barbares, et leurs habitants
sont, comme tous les hommes du Midi, ports par le climat 
l'indolence et  l'oisivet. Ainsi l'esclavage n'est, jusqu'
prsent, combattu dans le Sud par aucune des causes qui, dans le
Nord, ont amen sa ruine.

Les tats du Sud sont donc loin encore de l'affranchissement des
ngres.

Cependant, tout en conservant le prsent, ils sont effrays de
l'avenir. L'augmentation progressive du nombre des esclaves dans
leur sein est un fait bien propre  les alarmer; dj, dans la
Caroline du Sud et dans la Louisiane, le nombre des noirs est
suprieur  celui des blancs [111], et la cause de l'augmentation
est plus grave encore, peut-tre, que le fait mme; la traite des
noirs avec les pays trangers tant prohibe dans toute l'Union,
non-seulement par le gouvernement fdral, mais encore par tous
les tats particuliers, il s'ensuit que l'augmentation du nombre
des esclaves ne peut rsulter que des naissances; or, le nombre
des blancs ne croissant point, dans les tats du Sud, dans la mme
proportion que celui mme des ngres, il est manifeste que, dans
un temps donn, la population noire y sera de beaucoup suprieure
en nombre  la population blanche. [112]

Tout en voyant le pril qui se prpare, les tats du Sud de
l'Union amricaine ne font rien pour le conjurer; chacun d'eux
combat ou favorise l'accroissement du nombre des esclaves, selon
qu'il est intress actuellement  en possder plus ou moins. Dans
le Maryland, dans le district de Colombie, dans la Virginie, o
commence  pntrer le travail des hommes libres, on affranchit
beaucoup d'esclaves et on en vend autant qu'on peut aux tats les
plus mridionaux. La Louisiane, la Caroline du Sud, le Mississipi,
la Floride, qui trouvent, jusqu' ce jour, un immense profit dans
l'exploitation de leurs terres par les esclaves, n'en
affranchissent point et s'efforcent d'en acqurir sans cesse de
nouveaux. Il arrive frquemment que, effrays de l'avenir, ces
tats font des lois pour dfendre l'achat de ngres dans les
autres pays de l'Union. Comme je traversais la Louisiane (1832),
la lgislature venait de rendre un dcret pour interdire tout
achat de ngres dans les tats limitrophes; mais, en gnral, ces
lois ne sont point excutes. Souvent les lgislateurs sont les
premiers  y contrevenir; leur intrt priv de propritaire leur
fait acheter des esclaves, dont ils ont dfendu le commerce dans
un intrt gnral.

En rsum, quand on considre le mouvement intellectuel qui agite
le monde; la rprobation qui fltrit l'esclavage dans l'opinion de
tous les peuples; les conqutes rapides qu'ont dj faites, aux
tats-Unis, les ides de libert sur la servitude des noirs; les
progrs de l'affranchissement qui, sans cesse, gagne du Nord au
Sud; la ncessit o seront tt ou tard les tats mridionaux de
substituer le travail libre au travail des esclaves, sous peine
d'tre infrieurs aux tats du Nord; en prsence de tous ces
faits, il est impossible de ne pas prvoir une poque plus ou
moins rapproche,  laquelle l'esclavage disparatra tout  fait
de l'Amrique du Nord.

Mais comment s'oprera cet affranchissement? quels en seront les
moyens et les consquences? quel sera le sort des matres et des
affranchis? c'est ce que personne n'ose dterminer  l'avance.

Il y a en Amrique un fait plus grave peut-tre que l'esclavage;
c'est la race mme des esclaves. La socit amricaine,avec ses
ngres se trouve dans une situation toute diffrente des socits
antiques qui eurent des esclaves. La couleur des esclaves
amricains change toutes les consquences de l'affranchissement.
L'affranchi blanc, n'avait presque plus rien de l'esclave.
L'affranchi noir n'a presque rien de l'homme libre; vainement les
noirs reoivent la libert; ils demeurent esclaves dans l'opinion.
Les moeurs sont plus puissantes que les lois; le ngre esclave
passait pour un tre infrieur ou dgrad; la dgradation de
l'esclave reste  l'affranchi. La couleur noire perptue le
souvenir de la servitude et semble former un obstacle ternel au
mlange des deux races.

Ces prjugs et ces rpugnances sont tels que dans les tats du
Nord les plus clairs, l'antipathie qui spare une race de
l'autre, demeure toujours la mme, et, ce qui est digne de
remarque, c'est que plusieurs de ces tats consacrent dans leurs
lois l'infriorit des noirs.

On conoit aisment que, dans les tats  esclaves, les ngres
affranchis ne soient pas traits entirement comme les hommes
libres de couleur blanche; ainsi on lira sans tonnement cet
article d'une loi de la Louisiane, qui porte:

Les gens de couleur libres ne doivent jamais insulter ni frapper
les blancs, ni prtendre s'galer  eux; au contraire, ils doivent
leur cder le pas partout, et ne leur parler ou leur rpondre
qu'avec respect, sous peine d'tre punis de prison, suivant la
gravit des cas. [113]

On ne sera pas plus surpris de voir prohib dans les tats 
esclaves tout mariage entre des personnes blanches et gens de
couleur libres ou esclaves. [114]

Mais ce qui paratra peut-tre plus extraordinaire, c'est que,
mme dans les tats du Nord, le mariage entre blancs et personnes
de couleur ait t pendant longtemps interdit par la loi mme.
Ainsi, la loi de Massachusetts dclarait nul un pareil mariage et
prononait une amende contre le magistrat qui passait l'acte. [115]
Cette loi n'a t abolie qu'en 1830.

Du reste, lorsque la dfense n'est pas dans la loi, elle est
toujours la mme dans les moeurs; une barrire d'airain est
toujours interpose entre les blancs et les noirs.

Quoique vivant sur le mme sol et dans les mmes cits, les deux
populations ont une existence civile distincte. Chacune a ses
coles, ses glises, ses cimetires. Dans tous les lieux publics
o il est ncessaire que toutes deux soient prsentes en mme
temps, elles ne se confondent point; des places distinctes leur
sont assignes. Elles sont ainsi classes dans les salles des
tribunaux, dans les hospices, dans les prisons. La libert dont
jouissent les ngres n'est pour eux la source d'aucun des
bienfaits que la socit procure. Le mme prjug qui les couvre
de mpris leur interdit la plupart des professions. On ne saurait
se faire une ide exacte des difficults que doit vaincre un ngre
pour faire sa fortune aux tats-Unis; il rencontre partout des
obstacles et nulle part des appuis. Aussi la domesticit est-elle
la condition du plus grand nombre des ngres libres.

Dans la vie politique, la sparation est encore plus profonde.
Quoique admissibles en principe aux emplois publics, ils n'en
possdent aucun; il n'y a pas d'exemple d'un ngre ou d'un multre
remplissant aux tats-Unis une fonction publique. Les lois des
tats du Nord reconnaissent en gnral aux gens de couleur libres
des droits politiques pareils  ceux des blancs; mais nulle part
on ne leur permet d'en jouir. Les gens de couleur libres de
Philadelphie ayant voulu, il y a quelque temps, exercer leurs
droits politiques  l'occasion d'une lection, furent repousss
avec violence de la salle o ils venaient pour dposer leurs
suffrages, et il leur fallut renoncer  l'exercice d'un droit dont
le principe ne leur tait pas contest. Depuis ce temps, ils n'ont
point renouvel cette prtention si lgitime. Il est triste de le
dire, mais le seul parti qu'ait  prendre la population noire
ainsi opprime, c'est de se soumettre et de souffrir la tyrannie
sans murmure. Dans ces derniers temps, des hommes anims de
l'intention la plus pure et des sentiments les plus
philanthropiques ont tent d'arriver  la fusion des noirs avec
les blancs, par le moyen des mariages mutuels. Mais ces essais ont
soulev toutes les susceptibilits de l'orgueil amricain et
abouti  deux insurrections dont New York et Philadelphie furent
le thtre au mois de juillet 1834. Toutes les fois que les ngres
affranchis manifestent l'intention directe ou indirecte de
s'galer aux blancs, ceux-ci se soulvent aussitt en masse pour
rprimer une tentative aussi audacieuse. Ces faits se passent
pourtant dans les tats les plus clairs, les plus religieux de
l'Union, et o depuis longtemps l'esclavage est aboli. Qui
douterait maintenant que la barrire qui spare les deux races ne
soit insurmontable?

En gnral, les ngres libres du Nord supportent patiemment leur
misre: mais croit-on qu'ils se soumissent  tant d'humiliations
et  tant d'injustices s'ils taient plus nombreux? Ils ne forment
dans les tats du Nord qu'une minorit imperceptible.
Qu'arriverait-il, s'ils taient, comme dans le Sud, en nombre ou
suprieur aux blancs? Ce qui de nos jours se passe dans le Nord
peut faire pressentir l'avenir du Sud. S'il est vrai que les
tentatives gnreuses faites pour transporter d'Amrique en
Afrique les ngres affranchis ne puissent jamais conduire qu' des
rsultats partiels, il est malheureusement trop certain qu'un jour
les tats du Sud de l'Union recleront dans leur sein deux races
ennemies, distinctes par la couleur, spares par un prjug
invincible, et dont l'une rendra  l'autre la haine pour le
mpris. C'est l, il faut le reconnatre, la grande plaie de la
socit amricaine.

Comment se rsoudra ce grand problme politique? Faut-il prvoir
dans l'avenir une crise d'extermination? Dans quel temps? Quelles
seront les victimes? Les blancs du Sud tant en possession des
forces que donnent la civilisation et l'habitude de la puissance,
et certains d'ailleurs de trouver un appui dans les tats du Nord,
o la race noire s'teint, faut-il en conclure que les ngres
succomberont dans la lutte, si une lutte s'engage? Personne ne
peut rpondre  ces questions. On voit se former l'orage, on
l'entend gronder dans le lointain; mais nul ne peut dire sur qui
tombera la foudre.

Tableaux comparatifs de la population libre et de la population
esclave aux tats-unis depuis 1790 jusqu'en 1830.

N 1 -- 1790

Nom des tats     Population libre
en 1790     Population esclave
en 1790     Proportion des esclaves  la population libre.
Maine,549        
New Hampshire,855 1/2 sur mille
Vermont,542 s. 10,000
Massachusetts,787      
Rhode-Island,825 s. mille
Connecticut,187,759 s. mille
New York,796,324 s. 100
New Jersey,716,423 s. 100
Pensylvanie,136,737 s. mille
Delaware,207,887 s. 100
Maryland,092,036 s. 100
Virginie,183,427 s. 100
Caroline du Nord,379,572 s. 100
Caroline du Sud,979,094 s. 100
Gorgie,284,264 s. 100
Alabama               
Mississipi            
Louisiane             
Tennessee             
Kentucky,847,830 s. 100
Ohio            
Indiana               
Illinois              
Missouri              
Dist. de Colombie           
Floride               
Michigan              
Arkansas              
TOTAL ,231,429 [116],807

OBSERVATIONS:
En 1790, les tats qui ont le plus d'esclaves sont:
1.- Caroline du Sud escl. sur 100 hab.
2.- Virginie escl. sur 100 hab.
3.- Gorgie escl. sur 100 hab.
4.- Maryland escl. sur 100 hab.
5.- Caroline du Nord escl. sur 100 hab.
6.- Kentucky escl. sur 100 hab.

Dj, en 1790, il n'y a plus d'esclaves dans le Massachusetts,
dans le Maine; et l'on n'en compte plus que 7 sur 100 dans l'tat
de New York, et 9 sur 1,000 dans la Pennsylvanie.  l'gard des
tats du Sud, o l'on n'en voit point figurer, leur absence tient
 deux causes: la premire, pour quelques-uns, c'est le dfaut de
documents statistiques, par exemple, pour la Louisiane, qui alors
ne faisait pas partie des tats-Unis; la seconde pour certains
autres, c'est le manque d'habitants, comme pour Missouri,
Arkansas, etc.

C'est ici le lieu de faire observer qu' cette poque l'esclavage,
qui s'teint dans le Nord, n'est pas encore n dans quelques pays
du Sud. On le verra bientt paratre et se dvelopper dans ces
derniers, tandis qu'il a disparu dans les autres pour n'y plus
revenir.

N 2 -- 1800

Nom des tats     Population libre
en 1800 [117]  Population esclave
en 1800 [118]  Proportion des esclaves  la population libre.

Maine,719        
New Hampshire,850 sur 100,000
Vermont,465      
Massachusetts,845      
Rhode-Island,741 s. 1,000
Connecticut,051 s. 1,000
New York,707,343 s. 1,000
New Jersey,727,422 s. 100
Pensylvanie,839,706 s. 1,000
Delaware,120,153 s. 100
Maryland,189,635 s. 100
Virginie,404,796 s. 100
Caroline du Nord,807,296 s. 100
Caroline du Sud,440,151 s. 100
Gorgie,282,404 s. 100
Alabama,361,489 s. 100
Mississipi            
Louisiane             
Tennessee,118,584 s. 100
Kentucky,925,348 s. 100
Ohio,365         
Indiana,516 s. 100
Illinois         
Missouri              
Dist. de Colombie,849,244 s. 100
Floride               
Michigan         
Arkansas              
TOTAL ,412,884 [119],041

OBSERVATIONS:
Classement des tats qui ont le plus d'esclaves.
1.-Caroline du Sudescl. sur 100 hab.
2.-Virginie et Alabama escl. sur 100 hab.
3.-Gorgie escl. sur 100 hab.
4.-Maryland escl. sur 100 hab.
5.-Caroline du Nord escl. sur 100 hab.
6.-Dist. de Colombie escl. sur 100 hab.
7.-Tennessee escl. sur 100 hab.
8.-Delaware escl. sur 100 hab.
9.-New Jersey escl. sur 100 hab.
10.-New York escl. sur 100 hab.
11.-Indiana escl. sur 100 hab.
12.-Kentucky escl. sur 100 hab.

Progression du nombre des esclaves dans les diffrents tats:

La Caroline du Nord de 1790  1800, a gagn 2 esclaves sur 100
habitants. La Gorgie 1 sur 100 habitants.

Le nombre des esclaves est stationnaire dans la Caroline du Sud et
dans le New Jersey.

Il est en dclin dans les tats suivants:

Le Kentucky en a perdu 8 sur 100 habitants,
Le Delaware 5 sur 100 habitants,
L'tat de New York 4 sur 100 habitants,
Le Maryland 2 sur 100 habitants,
La Virginie 1 sur 100 habitants.

NOTA. On voit paratre des esclaves dans trois nouveaux tats,
Alabama, Tennessee et Indiana; mais on ne peut faire  leur gard
aucune observation, attendu que le chiffre de population de 1790
est inconnu.

N 3 -- 1810

Nom des tats     Population libre
en 1810 [120]  Population esclave
en 1810 [121]  Proportion des esclaves  la population libre.
Maine,705        
New Hampshire,460      
Vermont,895      
Massachusetts,040      
Rhode-Island,828 s. 10,000
Connecticut,632 s. 10,000
New York,032,017 s. 1,000
New Jersey,706,851 s. 100
Pensylvanie,296 s. 10,000
Delaware,497,177 s. 100
Maryland,044,502 s. 100
Virginie,104,518 s. 100
Caroline du Nord,676,824 s. 100
Caroline du Sud,750,365 s. 100
Gorgie,215,218 s. 100
Alabama et Mississipi,270,088 s. 100
Louisiane,296,660 s. 100
Tennessee,192,535 s. 100
Kentucky,950,561 s. 100
Ohio,760         
Indiana,283 s. 1,000
Illinois,114 s. 1,000
Missouri,772,011 s. 100
Dist. de Colombie,628,395 s. 100
Floride               
Michigan,762           
Arkansas,062           
TOTAL ,048,850 [122],191,394

OBSERVATIONS:
Classement des tats qui ont le plus d'esclaves.
1.-Caroline du Sud escl. sur 100 hab.
2.-Louisiane escl. sur 100 hab.
3.-Alabama, Mississipi escl. sur 100 hab.
4.-Gorgie escl. sur 100 hab.
5.-Virginie escl. sur 100 hab.
6.-Caroline du Nord escl. sur 100 hab.
7.-Maryland escl. sur 100 hab.
8.-Dist. de Colombie escl. sur 100 hab.
9.-Kentucky escl. sur 100 hab.
10.-Tennessee escl. sur 100 hab.
11.-Missouri escl. sur 100 hab.
12.-Illinois escl. sur 100 hab.
13.-Delaware escl. sur 100 hab.
14.-New Jersey escl. sur 100 hab.

De 1800  1810, la Gorgie, Alabama et Mississipi ont gagn 5
esclaves sur 100 habitants,
La Caroline du Sud et le Tennessee 4 sur 100 habitants,
La Virginie, 3 sur 100 habitants,
La Caroline du Nord 2 sur 100 habitants,
Le Kentucky 1 sur 100 habitants.

Le nombre des esclaves est stationnaire dans le district de
Colombie.

Il dcrot dans les tats suivants:

Le Delaware en a perdu 4 sur 100 habitants,
Le New Jersey 2 sur 100 habitants,
Le Maryland 1 sur 100 habitants.

L'esclavage disparat presque entirement des tats de New York et
de Pennsylvanie, o il ne figure plus que pour quelques fractions
imperceptibles.

NOTA.  cette priode, on voit natre deux nouveaux tats,
Illinois et Missouri. L'esclavage qui s'tablit dans les deux
s'teindra presque aussitt dans le premier, mais il va s'tendre
dans le second. En mme temps on voit paratre sur la scne l'tat
d'Ohio, qui, presqu'le sa naissance, a dj 230,760 habitants et
pas un esclave. La loi de l'tat a ds l'origine proscrit
l'esclavage. Le Missouri, qui pouvait aisment se passer
d'esclaves, regrettera longtemps de n'avoir pas imit l'Ohio.

N 4 -- 1820

Nom des tats     Population libre
en 1820 [123]  Population esclave
en 1820 [124]  Proportion des esclaves  la population libre.
Maine,335        
New Hampshire,161      
Vermont,764      
Massachusetts,287      
Rhode-Island,011 sur 10,000
Connecticut,151 s. 10,000
New York,362,724,088 s. 1,000
New Jersey,018,557 s. 100
Pensylvanie,049,102 s. 10,000
Delaware,240,509 s. 100
Maryland,952,398 s. 100
Virginie,213,153 s. 100
Caroline du Nord,812,017 s. 100
Caroline du Sud,266,475 s. 100
Gorgie,333,656 s. 100
Alabama et Mississipi,656,693 s. 100
Louisiane,343,064 s. 100
Tennessee,696,107 s. 100
Kentucky,585,732 s. 100
Ohio,317         
Indiana,988 s. 10,000
Illinois,211 s. 1,000
Missouri,662,222 s. 100
Dist. de Colombie,164,377 s. 100
Floride               
Michigan              
Arkansas,656,617 s. 100
TOTAL ,100,067 [125],538,064

OBSERVATIONS:
Classement des tats qui ont le plus d'esclaves.
1.- Caroline du Sud escl. sur 100 hab.
2.- Louisiane escl. sur 100 hab.
3.- Gorgie escl. sur 100 hab.
4.- Virginie escl. sur 100 hab.
5.- Alabama, Mississipi escl. sur 100 hab.
6.- Caroline du Nord escl. sur 100 hab.
7.- Maryland escl. sur 100 hab.
8.- Kentucky escl. sur 100 hab.
9.- Tennessee, Dist. de Colombie escl. sur 100 hab.
10.- Missouri escl. sur 100 hab.
11.- Arkansas escl. sur 100 hab.
12.- Delaware escl. sur 100 hab.
13.- New Jersey escl. sur 100 hab.
14.- Illinois escl. sur mille hab.

De 1810  1820, la Caroline du Sud a gagn 4 esclaves sur 100
habitants,
La Gorgie et le Kentucky 3 sur 100 habitants,
La Caroline du Nord et le Tennessee 2 sur 100 habitants.

Le nombre des esclaves est stationnaire dans la Louisiane, le
Missouri et le Delaware.

Le nombre des esclaves dcrot dans les tats suivants:

Alabama et Mississipi en ont perdu 5 sur 100 habitants,
Le Maryland et le D. de Colombie 3 sur 100 habitants,
La Virginie et le New Jersey 1 sur 100 habitants.

Il apparat dans l'tat naissant d'Arkansas.

N 5 -- 1830

Nom des tats     Population libre
en 1830 [126]  Population esclave
en 1830 [127]  Proportion des esclaves  la population libre.
Maine,955 sur 200,000
New Hampshire,328 s. 100,000
Vermont,652      
Massachusetts,408 s. 600,000
Rhode-Island,199 s. 10,000
Connecticut,650 s. 10,000
New York,918,533 s. 100,000
New Jersey,569,254 s. 1,000
Pensylvanie,347,830 s. 10,000
Delaware,456,292 s. 100
Maryland,046,046 s. 100
Virginie,654,654 s. 100
Caroline du Nord,386,601 s. 100
Caroline du Sud,784,401 s. 100
Gorgie,292,531 s. 100
Alabama,978,549 s. 100
Mississipi,062,659 s. 100
Louisiane,151,588 s. 100
Tennessee,301,603 s. 100
Kentucky,704,213 s. 100
Ohio,903         
Indiana,031      
Illinois,455           [128]
Missouri,364,081 s. 100
Dist. de Colombie,715,119 s. 100
Floride,229,501 s. 100
Michigan,607 s. 1,000
Arkansas,812,576 s. 100
TOTAL , 856,988 [129],009,031

OBSERVATIONS:
Classement des tats qui ont le plus d'esclaves.
1.- Caroline du Sudescl. sur 100 hab.
2.- Louisianeescl. sur 100 hab.
3.- Mississipiescl. sur 100 hab.
4.- Florideescl. sur 100 hab.
5.- Gorgieescl. sur 100 hab.
6.- Virginieescl. sur 100 hab.
7.- Alabamaescl. sur 100 hab.
8.- Caroline du Nordescl. sur 100 hab.
9.- Kentuckyescl. sur 100 hab.
10.- Marylandescl. sur 100 hab.
11.- Tennesseeescl. sur 100 hab.
12.- Missouriescl. sur 100 hab.
13.- Dist. de Colombieescl. sur 100 hab.
14.- Arkansas Terr.escl. sur 100 hab.
15.- Delawareescl. sur 100 hab.
16.- New Jerseyescl. sur mille hab.

OBSERVATIONS:
Classement des tats qui ont le plus d'esclaves.
1.- Caroline du Sudescl. sur 100 hab.
2.- Louisianeescl. sur 100 hab.
3.- Mississipiescl. sur 100 hab.
4.- Florideescl. sur 100 hab.
5.- Gorgieescl. sur 100 hab.
6.- Virginieescl. sur 100 hab.
7.- Alabamaescl. sur 100 hab.
8.- Caroline du Nordescl. sur 100 hab.
9.- Kentuckyescl. sur 100 hab.
10.- Marylandescl. sur 100 hab.
11.- Tennesseeescl. sur 100 hab.
12.- Missouriescl. sur 100 hab.
13.- Dist. de Colombieescl. sur 100 hab.
14.- Arkansas Terr.escl. sur 100 hab.
15.- Delawareescl. sur 100 hab.
16.- New Jerseyescl. sur mille hab.

De 1820  1830, le Mississipi a gagn 11 esclaves sur 100
habitants,
La Louisiane 6 sur 100 habitants,
La Caroline du Sud et Arkansas 3 sur 100 habitants,
Le Kentucky et le Missouri 2 sur 100 habitants,
La Caroline du Nord et le Tennessee 1 sur 100 habitants.

Le nombre des esclaves est stationnaire dans Alabama.

Il dcrot dans les tats suivants:

Le district de Colombie en a perdu 4 sur 100 habitants,
Le Maryland 3 sur 100 habitants,
La Gorgie et le Delaware 2 sur 100 habitants,
La Virginie 1 sur 100 habitants.

Pour la premire fois nous possdons sur la Floride un chiffre
statistique qui nous donne pour cet tat, 44 esclaves sur 100
habitants.

En parcourant les divers tableaux qui prcdent, on voit
l'esclavage faire d'inutiles efforts pour s'tablir dans le Nord.
Il dcrot rapidement dans tous les tats situs au-dessus du 40e
degr de latitude. Dans les tats situs entre le 40e et le 36e
degr de latitude, il est presque stationnaire; cependant l
encore il est en dclin. Il se dveloppe au contraire et s'accrot
rapidement dans la plupart des tats situs entre le 34e et le 30e
degr. Dj dans la Caroline du Sud et dans la Louisiane le nombre
des esclaves surpasse celui des hommes libres.



Deuxime partie:
Note sur le mouvement religieux aux tats-Unis

J'ai souvent, dans le cours de cet ouvrage, parl des diffrentes
sectes religieuses qui existent aux tats-Unis. Tantt j'ai
signal les sentiments qui animent les congrgations entre elles,
tantt j'ai fait allusion  leur grand nombre; une autre fois,
j'ai essay de montrer l'influence des ides religieuses sur le
maintien des institutions politiques.

Afin de mettre davantage en lumire les divers points de vue que
j'ai prsents, je crois devoir placer sous les yeux du lecteur
une esquisse fort abrge du mouvement religieux aux tats-Unis.

Les principales sectes religieuses tablies dans l'Amrique du
Nord sont celles des mthodistes, anabaptistes, catholiques,
presbytriens, piscopaux, quakers ou amis, universalistes,
congrgationalistes, unitaires, rforms hollandais, rforms
allemands, moraves, luthriens, vanglistes, etc. Les
anabaptistes se divisent eux-mmes en calvinistes ou associs,
mennonites, mancipateurs, tunkers, etc. La congrgation
protestante la plus nombreuse est celle des mthodistes; elle
comptait cinq cent cinquante mille membres au commencement de
l'anne 1834. On ne possde point le chiffre exact des membres des
autres communions.

J'examinerai d'abord les rapports des diffrents cultes entre eux,
et en second lieu les rapports de tous les cultes avec l'tat.

 I. Rapport des cultes entre eux.

 cet gard, il faut d'abord, dans les sectes religieuses,
distinguer les membres de la congrgation de ses ministres.

On voit en gnral rgner parmi les membres des diverses
communions une harmonie parfaite; la bienveillance mutuelle qu'ont
les Amricains entre eux n'est point altre par la divergence des
croyances religieuses. La prosprit d'une congrgation,
l'loquence d'un prdicateur, inspirent bien aux autres
communauts qui sont moins heureuses, ou dont les orateurs sont
moins brillants, quelques sentiments de jalousie; mais ces
impressions sont phmres, et ne laissent aprs elles aucune
amertume: la rivalit ne va point jusqu' la haine.

 l'gard des ministres de cultes opposs, ce serait trop que de
dire qu'ils sont hostiles les uns aux autres; mais on peut avancer
du moins qu'il existe entre eux des rapports peu bienveillants; la
raison principale en est que le plus ou le moins de succs de
leurs glises n'est pas seulement pour eux une question d'amour-
propre, mais que c'est aussi une question d'intrt. En gnral,
les moluments du ministre sont plus ou moins considrables, selon
l'importance de la socit qu'il dirige. Je parle ici seulement
des cultes protestants qui forment, en Amrique, la religion du
plus grand nombre. Les ministres protestants ne constituent point
un clerg soumis  des rgles hirarchiques et  la surveillance
d'on pouvoir suprieur; la seule autorit dont ils dpendent est
celle de la communaut qui les a lus; or rien ne gne dans ses
choix la congrgation qui cherche un ministre. Elle peut adopter
qui il lui plat. Le candidat n'a besoin de prendre aucun degr en
thologie, ni de subir aucun examen, ni de se livrer  aucune
tude spciale pour acqurir l'aptitude aux fonctions
ecclsiastiques: tel est le droit. En fait, on soumet  une sorte
d'preuve presque tous ceux qui prtendent  exercer le saint
ministre. Il existe dans toutes les grandes villes une runion de
personnes claires dont la mission est d'examiner les aspirants.
Celui qui se prsente prononce un sermon, et l'assemble lui
dlivre un certificat analogue  son succs; en gnral, il
obtient ce certificat dans les termes les plus favorables. Muni de
cette pice, il s'offre une congrgation religieuse qui a besoin
de ministre, et qui aussitt l'admet en cette qualit; quelquefois
mme on ne lui demande aucune justification; il annonce une grande
pit et un zle ardent pour la religion, lve les yeux au ciel en
se frappant la poitrine, et, sur ces dmonstrations qui ne sont
pas toujours sincres, la runion des particuliers qui veulent
avoir un prdicateur le dclarent ministre.

Cette facilit d'arriver au sacerdoce parmi les Amricains imprime
au ministre protestant un cachet particulier; il en rsulte que
tout individu peut, sans aucune prparation ni tude pralable, se
faire homme d'glise. Le ministre religieux devient une carrire
dans laquelle on entre  tout ge, dans toute position et selon
les circonstances. Tel que vous voyez  la tte d'une congrgation
respectable a commenc par tre marchand; son commerce tant
tomb, il s'est fait ministre; cet autre a dbut par le
sacerdoce, mais ds qu'il a eu quelque somme d'argent  sa
disposition, il a laiss la chaire pour le ngoce. Aux yeux d'un
grand nombre, le ministre religieux est une vritable carrire
industrielle. Le ministre protestant n'offre aucun trait de
ressemblance avec le cur catholique. En gnral, celui-ci se
marie  sa paroisse; sa vie tout entire se passe au milieu des
mmes personnes, sur lesquelles il exerce non-seulement
l'influence de son caractre sacr, mais encore l'ascendant de ses
vertus; il ne fait point un mtier: il accomplit un devoir. --
L'existence du ministre protestant est au contraire
essentiellement mobile: rien ne l'enchane dans une congrgation,
ds que son intrt l'appelle dans une autre; il appartient de
droit  la communaut qui le paie le mieux. Comme je traversais le
Canada, o la religion catholique est dominante, on me cita
l'exemple d'un cur qui, ne voulant point se sparer de ses
paroissiens, venait de refuser l'piscopat; plus d'un ministre
mthodiste on anabaptiste abandonnerait bientt son glise s'il y
avait cent dollars de plus  gagner dans une autre. Rien n'est
plus rare que de voir un ministre protestant  cheveux blancs. Le
but principal que poursuit l'Amricain dans le sacerdoce, c'est
son bien-tre, celui de sa femme, de ses enfants: quand il a
matriellement amlior sa condition, le but est atteint; il se
retire des affaires. L'ge arrivant, il se repose.

La consquence de ces faits est facile  dduire. Les rapports
qu'ont entre eux les ministres des diffrentes sectes protestantes
sont pareils aux relations qu'entretiennent des gens de
professions semblables. Ils ne cherchent pas  se nuire
mutuellement, parce que c'est un principe utile  tous, que chacun
doit exercer librement son industrie; mais ils soutiennent une
vritable concurrence, et il en rsulte des froissements
d'intrts privs qui, ncessairement, suscitent dans l'me de
ceux qui les prouvent des sentiments peu chrtiens. Le lecteur
comprendra facilement que je n'entends point appliquer  tous les
ministres protestants d'Amrique le caractre industriel que je
viens de peindre ici; j'en ai rencontr plusieurs dont la foi
sincre et le zle ardent ne pouvaient se comparer qu' leur
charit, et  leur dsintressement des choses temporelles; mais
je prsente ici des traits applicables au plus grand nombre.

J'ai dit qu'on voit rgner entre tous les membres des diverses
congrgations religieuses une grande bienveillance, et que les
petites passions que font natre le succs de l'une, la dcadence
de l'autre, se rduisent  quelques mouvements d'amour-propre
satisfait ou mcontent, sans jamais s'lever jusqu' la haine. Il
existe cependant deux exceptions  ce fait gnral.

La premire est le sentiment des protestants, et notamment des
presbytriens envers les catholiques.

Au milieu des sectes innombrables qui existent aux tats Unis, le
catholicisme est le seul culte dont le principe soit contraire 
celui des autres. Il prend son point de dpart dans l'autorit;
les autres procdent de la raison. Le catholicisme est le mme en
Amrique que partout; il reconnat entirement la suprmatie de la
cour de Rome, non-seulement pour ce qui intresse les dogmes de la
foi, mais encore pour tout ce qui concerne l'administration de
l'glise. Les tats-Unis sont diviss en onze diocses, pour
chacun desquels il y a un vque [130].

Lorsqu'un vch est vacant, le clerg se rassemble, choisit des
candidats, et transmet leurs noms au pape, qui a la complte
libert d'lection. Il pourrait nommer le dernier sur la liste; en
gnral, il choisit celui qu'on prsente en premier ordre, mais il
n'est pas sans exemple qu'il ait agi autrement. Ce sont les
vques qui nomment les curs; et la communaut des fidles ne
prend aucune part  ces lections.

L'tat ne se mlant en rien des affaires religieuses, tous les
membres de la socit catholique contribuent selon leur fortune au
soutien du clerg et aux besoins du culte. Le moyen gnralement
employ pour subvenir  ces dpenses est de faire payer une
rtribution assez considrable  tous ceux qui, dans l'enceinte de
l'glise, occupent les bancs. [131]

De pareils frais ne pouvant tre supports que par les riches, les
pauvres sont admis gratis dans l'glise, o ils occupent des
places qui leur sont rserves. Quand les fonds provenant de la
location des bancs ne suffisent pas, on a recours  des taxes
extraordinaires que la communaut catholique n'hsite jamais 
s'imposer.

L'unit du catholicisme, le principe de l'autorit dont il
procde, l'immobilit de ses doctrines au milieu des sectes
protestantes qui se divisent, et de leurs thories qui sont
contraires entre elles, quoique partant d'un principe commun, qui
est le droit de discussion et d'examen; toutes ces causes tendent
 exciter parmi les protestants quelques sentiments hostiles
envers les catholiques.

La religion catholique a encore un caractre qui lui est propre,
et qui vient aggraver ces dispositions ennemies; je veux parler du
proslytisme.

Dans le Maryland, les principaux collges d'ducation sont entre
les mains de prtres ou de religieuses catholiques, et la plupart
des lves sont protestants. Les directeurs de ces tablissements
apportent sans doute une grande rserve dans leurs moyens
d'influence sur l'esprit des lves; mais cette influence est
invitable. Elle est encore plus srement exerce dans les
institutions de jeunes filles.

Le clerg catholique ne s'oppose jamais au mariage des catholiques
avec des protestants. On a remarqu en Amrique que les premiers
n'abandonnent jamais leur religion pour prendre celle de leur
femme protestante, et il n'est pas rare que les protestants maris
 des femmes catholiques adoptent la religion de celles-ci. Dans
tous les cas, lorsque la femme est catholique, les enfants le sont
aussi, parce que c'est la femme qui lve les enfants. Partout,
aux tats-Unis, le culte catholique fait les mmes efforts pour se
propager. Il se trouve par l en opposition directe de principes
avec certaines sectes qui considrent le proslytisme comme
affectant la libert de conscience (par exemple les quakers), et
il est l'adversaire de toutes.

Le catholicisme attire  lui des partisans, non-seulement par le
zle de ses ministres, mais encore par la nature mme de sa
doctrine. Il convient tout  la fois aux esprits suprieurs qui
vont se reposer de leurs doutes au sein de l'autorit, et aux
intelligences communes incapables de se choisir des croyances, et
qui n'auront jamais de principes si on ne leur donne une religion
toute faite. Le catholicisme semble, par cette seule raison, le
meilleur culte du plus grand nombre.  la diffrence des
congrgations protestantes, qui forment comme des socits
choisies, et dont les membres sont en gnral de mme rang et de
mme position sociale, les glises catholiques reoivent
indistinctement des personnes de toutes classes et de toutes
conditions. Dans leur sein le pauvre est l'gal du riche,
l'esclave du matre, le ngre du blanc; c'est la religion des
masses.

On peut ajouter  toutes ces causes un fait qui doit
ncessairement influer sur la destine du catholicisme aux tats-
Unis: c'est la moralit du clerg catholique dans ce pays. Je ne
puis m'empcher,  ce sujet, de rapporter les propres paroles d'un
crivain anglais, que j'ai dj eu l'occasion de citer. Voici dans
quels termes le colonel Hamilton, qui est protestant, parle du
clerg catholique des tats-Unis:Tout ce que j'ai appris, dit-il,
du zle des prtres catholiques dans ce pays est vraiment
exemplaire. Jamais ces ministres saints n'oublient que l'tre le
plus hideux dans sa forme contient une me qui l'ennoblit, aussi
prcieuse  leurs yeux que celle du souverain pontife auquel ils
obissent... Se dpouillant de tout orgueil de caste, ils se
mlent aux esclaves, et comprennent mieux leurs devoirs envers les
malheureux que tous les autres ministres chrtiens. Je ne suis pas
catholique; mais aucun prjug ne m'empchera de rendre justice 
des prtres, dont le zle n'est excit par aucun intrt temporel;
qui passent leur vie dans l'humilit, sans autre souci que de
rpandre les vrits de la religion, et de consoler toutes les
misres de l'humanit. [132]

Il parat bien constant qu'aux tats-Unis le catholicisme est en
progrs, et que sans cesse il grossit ses rangs, tandis que les
autres communions tendent  se diviser. Aussi est-il vrai de dire
que, si les sectes protestantes se jalousent entre elles, toutes
hassent le catholicisme, leur ennemi commun. Les presbytriens
sont ceux dont l'inimiti est la plus profonde; ils ont des
passions plus ardentes que tous les autres protestants, parce
qu'ils ont une foi plus vive; et le proslytisme des catholiques
les irrite davantage, non qu'ils en blment la thorie comme les
quakers, mais parce qu'ils le pratiquent eux-mmes

Un vnement grave, et dont le lecteur me pardonnera sans doute de
lui rapporter ici les dtails, est venu rcemment constater la
puissance des haines religieuses dont je viens de parler.

Il existe  une lieue de Boston, dans un village nomm
Charlestown, un couvent de religieuses catholiques dites
Ursulines. Cet tablissement, consacr  l'ducation de la jeune
personne, jouit d'une grande rputation dans le Massachusetts, et
la plupart des jeunes filles qui s'y font admettre sont
protestantes. Les parents, chez lesquels la voix du sang est
souvent plus puissante que l'esprit de parti, font taire leurs
passions religieuses, et placent leurs enfants dans une
institution o ils croient trouver plus de garanties qu'en aucune
autre pour l'instruction et les bonnes moeurs. Cependant la
population du Massachusetts, foyer du puritanisme, est en masse
hostile aux catholiques, et voit avec inquitude et jalousie qu'on
accorde  ceux-ci plus de confiance que n'obtiennent les
institutions protestantes.

Au mois d'aot dernier, des personnes malveillantes firent courir
dans le public le bruit qu'une jeune religieuse s'tait chappe
du couvent dont il s'agit; que les suprieures de la maison, 
l'aide de manoeuvres frauduleuses, taient parvenues  l'y faire
rentrer; et qu'ensuite la jeune fille avait disparu sans qu'on st
ce qu'elle tait devenue.

Ce rcit tait une pure fiction. Il tait bien vrai que, quelques
jours auparavant, l'une des pensionnaires de l'tablissement
l'avait abandonn furtivement; mais elle y avait t ramene par
l'vque de Boston, sans qu'aucune contrainte ni physique ni
morale lui ft impose. On l'avait laisse entirement libre de
sortir du couvent si, aprs son retour, elle persistait dans son
premier dessein; et, profitant de cette libert, elle avait en
effet quitt l'tablissement.

Cependant le peuple accepte facilement les faits qui sont selon
ses passions. Le 11 aot 1834, vers onze heures du soir,  un
signal convenu, une troupe d'hommes masqus, ou le visage teint de
noir, fondent sur le couvent des Ursulines, forcent les portes,
chassent violemment tous ses habitants, religieuses ou jeunes
filles, les jettent nues hors de leur demeure, et mettent le feu 
l'difice, qui, en quelques heures, est compltement dtruit par
les flammes. [133]

J'ai dit qu'il existe deux exceptions au principe de bienveillance
mutuelle qu'entretiennent les membres des diffrentes sectes aux
tats-Unis. Je viens d'exposer la premire, qui est l'hostilit
des protestants contre les catholiques; la seconde est l'hostilit
de toutes les sectes chrtiennes contre les unitaires.

Les unitaires sont les philosophes des tats-Unis. Tout le monde,
en Amrique, est forc par l'opinion de tenir  un culte:
l'unitairianisme est en gnral la religion de ceux qui n'en ont
point. En France, la philosophie du dix-huitime sicle attaqua,
masque lev, la religion et ses ministres. En Amrique, elle
travaille au mme oeuvre, mais elle est oblige de cacher sa
tendance sous un voile religieux. C'est la doctrine unitairienne
lui sert de manteau. Voici quels sont les points principaux de
cette doctrine aux tats-Unis.

Les unitaires croient:

1  un Dieu en une seule personne, et non en trois;

2 Que la Bible n'est pas directement mane de Dieu, mais
l'oeuvre d'un homme rendant compte de la rvlation;

3 Que Jsus-Christ n'est point un Dieu, mais l'agent d'un Dieu;

4 Qu'il n'y a point de Saint-Esprit;

5 Que Jsus-Christ est venu sur la terre, non pour expier par sa
mort les pchs des hommes, mais pour donner  ceux-ci l'exemple
de la vertu;

6 Que l'homme n'a point de tache originelle; que c'est un tre n
bon, n'ayant d'autre chose  faire que de se perfectionner;

7 Que le mchant ne sera point ternellement malheureux;

8 Que, pour parvenir  une vie perptuellement heureuse, les
hommes ne doivent fonder aucune esprance sur Jsus-Christ, mais
compter seulement sur leurs bonnes oeuvres;

9 Que la clbration du dimanche n'est point ncessaire, etc.,
etc.

Cette doctrine, qui renverse de fond en comble le christianisme,
n'est d'ailleurs qu'une consquence du protestantisme, qui,
repoussant le principe de l'autorit, veut que chaque croyance
soit soumise  l'examen de la raison. Les presbytriens sont donc
peu logiques lorsqu'ils reprochent aux unitaires de ne pas croire
certaines choses, puisque eux-mmes se sont attribus le droit de
repousser certaines croyances. Les presbytriens voudraient
soutenir l'difice qu'ils ont branl; les unitaires pensent qu'il
est plus rationnel que la chute suive la commotion. Toutes les
sectes dissidentes, qui contestent quelques dogmes, sont d'accord
sur le plus grand nombre; mais l'glise unitaire n'en reconnat
aucun. --  vrai dire, l'unitairianisme n'est point un culte,
c'est une philosophie; il forme l'anneau de jonction entre le
protestantisme et la religion naturelle. C'est le dernier point
d'arrt de la raison humaine qui, partie du catholicisme, place 
la base de la religion chrtienne, monte, par tous les degrs du
protestantisme, jusqu'aux sommets de la philosophie, o, tant
arrive, elle se meut dans l'espace au risque de s'y perdre.

La secte des unitaires, connus en Europe sous le nom de Sociniens,
ne s'est introduite aux tats-Unis que depuis vingt ou vingt-cinq
ans. Boston en a t le berceau, et c'est dans cette ville qu'elle
se dveloppe aujourd'hui sous l'influence du rvrend docteur
Channing, le prdicateur le plus loquent, et l'un des crivains
les plus remarquables des tats-Unis. -- La doctrine unitaire fait
chaque jour des progrs dans les grandes cits, o l'esprit
philosophique pntre d'abord. Mais elle s'tend peu jusqu' ce
jour dans les campagnes, dont les habitants montrent, en gnral,
beaucoup de zle religieux.

Les presbytriens sont les adversaires les plus ardents des
unitaires. Voici comment s'exprime, sur le compte de ces derniers,
un ouvrage priodique publi  Boston par les presbytriens.
L'auteur signale les nombreuses diffrences qui distinguent les
unitaires des autres protestants, et il ajoute: Aussi longtemps
que ces divergences subsisteront, il ne saurait exister aucune
union vraiment chrtienne entre leur culte et le ntre, et il
n'est point  dsirer qu'on fasse aucun effort pour amener entre
eux et nous un rapprochement qui ne serait qu'extrieur. Au fond,
ce sont deux religions spares l'une de l'autre. Il est bon que
la sparation demeure aussi dans la forme; elles ne sauraient
marcher ensemble: il vaut mieux que chacune procde dans sa voie.
Une scission complte, plus parfaite, s'il se peut, que celle qui
existe dj, au lieu d'accrotre les difficults, servira, dans
l'tat actuel des choses,  les prvenir, et, loin de nuire 
aucune des parties, tournera au profit des deux. [134]

Voici comment un presbytrien m'expliquait un jour l'animosit de
sa secte contre les unitaires: Les diffrents cultes se tolrent
mutuellement, me disait-il, parce que, bien que divergents entre
eux, ils ont une base commune, la divinit de Jsus-Christ... mais
les unitaires, en niant la divinit du Christ et tous les dogmes
gnralement adopts, ont fait du christianisme une philosophie:
or, la religion et la philosophie ne peuvent s'accorder ensemble;
celle-ci est ennemie de toutes les croyances; elle s'en prend, non
 une partie du culte, mais au culte tout entier; c'est, entre
elle et la religion, une question de vie et de mort. On comprend
maintenant le sentiment hostile dont sont animes toutes les
sectes religieuses envers les unitaires. Les catholiques sont
peut-tre, de tous les chrtiens des tats-Unis, ceux qui
s'affligent le moins du progrs du socialisme: ils pensent qu'on
finira par ne voir en Amrique que deux religions, le
catholicisme, c'est--dire le christianisme bas sur l'autorit,
et le disme, c'est--dire la religion naturelle fonde sur la
raison. Ils croient en outre qu'un culte extrieur tant
ncessaire, et la religion naturelle n'en comportant aucun, tous
ceux qui seront sortis du christianisme pour entrer dans la
philosophie, reviendront  la religion chrtienne par le
catholicisme.

On voit que l'inimiti des sectes protestantes contre les
unitaires, et leur haine contre les catholiques, ont des causes
tout opposes: elles reprochent  ceux-ci de tout croire,  ceux-
l de ne croire rien; aux uns de proscrire le droit d'examen, aux
autres d'en abuser.

Entre ces deux points extrmes, le catholicisme et
l'unitairianisme, il existe un espace immense occup par une
multitude d'autres sectes: mille degrs intermdiaires se montrent
entre l'autorit et la raison, entre la foi et le doute; mille
tentatives de la pense toujours lance vers l'inconnu, mille
essais de l'orgueil qui ne se rsigne point  ignorer. Tous ces
degrs, l'esprit humain les parcourt, pouss quelquefois par les
plus nobles passions; tantt prcipit dans l'erreur par l'amour
du vrai, tantt dans la folie par les conseils de la raison.

Ce serait un spectacle plein d'enseignements philosophiques que le
tableau de tous ces garements et de toutes ces infirmits de
l'intelligence humaine, qui s'agite incessamment dans un cercle o
elle ne trouve jamais le point d'arrt qu'elle cherche. On ne
verrait pas sans tonnement et sans piti se drouler les anneaux
de la longue chane qui lie les unes aux autres toutes ces
aberrations.

Quoiqu'il n'entre point dans mon plan de faire cette peinture, je
ne puis m'empcher de prsenter ici les traits principaux d'une
secte protestante, dont les doctrines m'ont paru les plus
bizarres, pour ne pas dire les plus absurdes. Ces observations ne
sortiront point de mon sujet; car on conoit aisment l'influence
qu'ont les principes et les doctrines d'une secte sur ses rapports
avec les autres congrgations.

Il existe aux tats-Unis une communion de protestants appels
quakers shakers, c'est--dire trembleurs. Cette secte, fonde dans
le sicle dernier par une femme nomme Anne Lee, se compose moiti
d'hommes, moiti de femmes, vivant ensemble sous le mme toit, on
ne sait trop pour quelle raison, car les uns et les autres ont
fait voeu de clibat.

Leur association est tablie sur le principe de la communaut des
biens: chacun travaille dans l'intrt de tous. Les hommes
cultivent des terres appartenant  l'tablissement, et dont les
produits font vivre les membres de la socit; les femmes se
livrent aux soins que leur sexe comporte.

Ceux qui n'ont rien mis dans la communaut en retirent le mme
avantage que les socitaires dont l'apport a t le plus
considrable. Du reste, l'association semble profiter  tous.
Chacun retire d'elle un grand bien-tre matriel, la vie commune
tant beaucoup moins chre que la vie individuelle.

Voici maintenant quelle est leur doctrine religieuse,

L'examen attentif des livres saints prouve, disent-ils, que la
venue d'un second Messie a t annonce, et que ce second Messie a
d paratre dans l'anne 1761. Ce Messie, c'est Anne Lee
(fondatrice de la secte); vous tes oblig de le reconnatre, car
vous ne pouvez nier la vrit annonce par les livres sacrs. Or,
nous disons que le Messie annonc pour l'an 1761 est Anne Lee.
Prouvez-nous que c'est un autre, autrement il faudra bien
reconnatre que notre religion est la seule vraie.

Nous avons adopt le clibat des hommes et des femmes parce que
Anne Lee est venue annoncer  la terre que le monde est si
corrompu, qu'il doit finir, et c'est entrer dans les vues de la
Providence que de cooprer  ce rsultat.

Ayant souvent entendu tourner en drision les crmonies qui
constituent le culte extrieur des quakers trembleurs, j'ai voulu
les voir de mes propres yeux.

Non loin d'Albany,  Niskayuma, se trouve une congrgation de
shakers, que j'ai visits un jour de fte religieuse.

L'tablissement est isol au milieu d'une fort, et ses abords
prsentent l'aspect le plus sauvage; cependant il est peu distant
de la ville, et toutes les fois qu'une crmonie des trembleurs
est annonce, le dsert et ses environs se peuplent d'une foule de
curieux amricains ou trangers, attirs par la renomme de ces
singuliers solitaires.

Une portion de la salle o se clbre leur culte est destine au
public; l'autre partie, plus leve, forme une espce de thtre
sur lequel se passe la crmonie. Je venais de prendre place parmi
les spectateurs fort nombreux, lorsque je vois paratre sur la
scne des femmes, les unes vieilles, les autres jeunes, et
d'autres tout  fait enfants. Elles taient vtues de blanc et
portaient un costume uniforme: un petit chapeau gris  bords
chancrs couvrait leur tte. Elles s'avancent  pas compts  la
suite les unes des autres, s'asseyent  la droite des spectateurs,
tendent un mouchoir blanc sur leurs genoux, et y posent leurs
mains avec des mouvements d'une extrme prcision: alors elles se
tiennent immobiles.

En ce moment paraissent les hommes en uniforme violet et la tte
couverte d'un grand chapeau  larges bords. Ils dfilent gravement
et vont s'asseoir en face des femmes. Aprs une pause silencieuse
de quelques instants, hommes et femmes se lvent et se regardent
face  face pendant cinq minutes, sans rien dire: puis, l'un des
shakers sort des rangs, prend la parole, et, s'adressant au
public, il explique l'objet de la crmonie, qui est, dit-il, de
glorifier le Seigneur, et il termine en invitant les spectateurs a
ne pas rire de ce qu'ils vont voir et entendre.

 peine a-t-il achev de parler que tous entonnent un hymne
religieux avec des voix discordantes, et, tout en chantant,
balancent leurs corps, secouent leurs mains, agitent leurs bras de
la faon la plus trange. Ces exercices durent environ une heure:
pendant tout ce temps, ils se reproduisent sous la mme forme avec
quelques modifications.

Le lecteur sait que ces cris, ces balancements ont pour objet la
gloire de Dieu, et que tous ces mouvements du corps sont excits
par l'enthousiasme religieux. Or, en s'agitant, en chantant, les
shakers s'chauffent de plus en plus; leur exaltation s'accrot et
se manifeste avec plus d'nergie... Alors on les voit danser ple-
mle au milieu de clameurs violentes et de gestes dsordonns.
Tantt une douzaine d'hommes rangs en file et un mme nombre de
femmes paraissent diriger tous les autres: ils tiennent leurs
mains leves  hauteur de la poitrine et les secouent sans
relche. Une autre fois on voit immobiles au milieu de la scne
quinze ou vingt quakers autour desquels tous les autres dansent et
chantent avec une incroyable ardeur: c'est le plus haut degr de
l'inspiration.

Tout cela se fait gravement et avec une bonne foi au moins
apparente. Sur plusieurs de ces ttes si follement agites se
montrent des cheveux blancs. Rien dans cette crmonie burlesque
ne fait rire, parce que tout fait piti.

Tout  coup les cris cessent, les mouvements s'arrtent; au milieu
d'un silence profond un vieillard parat, et s'adressant aux
spectateurs, il leur dit: Un intrt mondain, une vaine curiosit
vous ont attirs en ce lieu; puissiez-vous en rapporter de
salutaires impressions! Qui de vous peut se dire aussi heureux que
nous le sommes? Le bonheur n'est ni dans la richesse, ni dans les
plaisirs des sens; il consiste surtout dans la raison. Tout le
monde s'agite vainement  la recherche de la vrit; nous seuls
l'avons trouve sur terre.

J'ai quelquefois entendu rvoquer en doute la puret des moeurs
des shakers et soutenir qu'alors mme que tous les hommes et
toutes les femmes de l'univers se dvoueraient au clibat des
trembleurs, le monde ne finirait pas; mais le plus communment on
n'attaque point les shakers sous ce rapport; on leur fait un autre
reproche qui me parat plus fond: on prtend que les chefs de la
socit manquent de bonne foi. Comme on entre dans l'association
avec ou sans fortune, le grand profit est pour ceux qui
n'apportent rien: les riches sont les dupes.

On ne voit pas, du reste, bien clairement la cause qui peut
pousser dans cette congrgation une personne de bonne foi. Le
quaker shaker n'abandonne point compltement le monde; il
entretient avec ses semblables tous les rapports utiles  son
bien-tre.

Je comprends le trappiste, fuyant la socit des hommes, se vouant
 la solitude, en passant sa vie  creuser son tombeau. La
rcompense morale est dans la grandeur mme du sacrifice; mais
quel est le mrite du solitaire, prenant au monde une partie de
ses avantages, et repoussant l'autre, on ne sait pourquoi?

S'il tait possible de lire au fond des coeurs, on verrait peut-
tre que la vanit est le principal mobile des trembleurs. La
bizarrerie mme de leur culte n'est-elle pas prcisment ce qui
les y attache? La plupart des shakers sont d'assez mdiocres gens;
tous cependant ont une scne et un public: sans leur absurdit,
qui parlerait d'eux? Les formes sous lesquelles se produit
l'orgueil des hommes sont infinies.

Quoi qu'il en soit, on ne peut s'empcher, en prsence d'un pareil
spectacle, de dplorer la misre de l'homme et la faiblesse de sa
raison.

Il n'est pas rare que les autres sectes protestantes tournent en
drision le culte des shakers.

Mais la communaut des trembleurs est-elle donc la seule qui soit
tombe dans de tristes carts?

La secte des quakers proprement dite a mieux compris qu'aucune
autre ce qu'il y a de moral dans l'homme. Nulle n'a pouss plus
loin qu'elle la pratique de la libert civile et religieuse et de
l'galit des hommes entre eux. La Pennsylvanie lui doit
l'austrit et la simplicit de ses moeurs, et, quoique la socit
des quakers y soit en dcadence, ce pays en ressentira longtemps
encore la salutaire influence. Cependant est-il rien de plus
absurde et de plus contraire  la nature que l'un des principaux
dogmes de cette communaut?

L'vangile dit que celui qui reoit un soufflet sur une joue doit
tendre l'autre; le christianisme recommande la paix et la douceur;
et les quakers concluent de l qu'on ne doit rsister  aucune
violence, mme pour dfendre sa vie. Je demandais une fois  un
quaker s'il repousserait par la force un assassin qui en voudrait
 ses jours, il ne m'a pas rpondu: la thorie de sa secte est
qu'il ne devrait pas opposer  une telle attaque une pareille
rsistance.

Ainsi, voil toute une population claire et sage qu'une
interprtation errone de la parole de Dieu conduit  la violation
de la premire et de la plus sacre de toutes les lois de la
nature, qui est la conservation de soi-mme.

N'est-il pas triste de voir s'garer ainsi l'intelligence de
l'homme, tantt dans le doute des sociniens, tantt dans la
doctrine ridicule des trembleurs, une autre fois dans la thorie
absurde des quakers? comme si l'homme ne pouvait user de sa raison
qu' la condition de faire en mme temps acte d'impuissance ou de
folie.

Je ne poursuivrai point l'examen des divergences que prsentent
les sectes protestantes; qu'il me suffise de faire observer,  ce
sujet, que toutes ces sectes, dont les doctrines varient 
l'infini, depuis la communaut des quakers, dont la thorie laisse
mourir l'homme sans dfense, jusqu' la congrgation des shakers,
dont les principes amneraient la fin du monde, toutes ont un
point commun, o elles se trouvent parfaitement unies. Ce point,
c'est la puret de la morale que chacune professe.

Le presbytrianisme, dont je viens de signaler les passions
haineuses, est peut-tre de toutes les communauts protestantes la
plus fconde en bonnes oeuvres. Le fanatisme qui fait les crimes
engendre aussi les vertus.

On a souvent ridiculis la congrgation des mthodistes, dont les
prdicateurs ambulants font retentir les forts amricaines de
leurs cris enthousiastes et de leurs hurlements inspirs; mais
leur zle, plus ardent qu'clair, est toujours sincre. Ne
parcourent-ils pas, au risque de leur vie, les contres les plus
sauvages pour y porter la parole vanglique? Que deviendraient,
sans ces pieux plerins, les habitants des tats de l'Ouest, dont
les demeures parses  et l sont loignes de toute glise? Les
mthodistes qui parcourent le dsert sont encore les meilleurs
messagers de civilisation, et les plus srs consolateurs de
l'infortune.

Tous ces cultes sont fonds sur une morale pure, parce que tous
sont chrtiens; ils sont diviss par des doctrines opposes, mais
ils ont entre eux un lien puissant, c'est celui de la vertu.

 II. Rapports des cultes avec l'tat.

Nulle part la sparation de l'glise et de l'tat n'est mieux
tablie que dans l'Amrique du Nord. Jamais l'tat n'intervient
dans l'glise, ni l'glise dans l'tat.

Toutes les constitutions amricaines proclament la libert de
conscience, la libert et l'galit de tous les cultes.

Tous les hommes, dit la loi de Pennsylvanie, ont reu de la
nature le droit imprescriptible d'adorer le Tout-Puissant selon
les inspirations de leur conscience, et nul ne peut lgalement
tre contraint de suivre, instituer ou soutenir contre son gr
aucun culte ou ministre religieux. Nulle autorit humaine ne
peut, dans aucun cas, intervenir dans les questions de conscience
et contrler les pouvoirs de l'me. [135]

Au nombre des droits naturels, dit la loi d'un autre tat,
quelques-uns sont inalinables de leur nature, parce que rien n'en
peut tre l'quivalent. De ce nombre sont les droits de
conscience. [136]

Ainsi il n'existe aux tats-Unis ni religion de l'tat, ni
religion dclare celle de la majorit, ni prminence d'un culte
sur un autre. L'tat est tranger  tous les cultes. Chaque
congrgation religieuse se gouverne comme il lui plat, nomme ses
ministres, lve des taxes parmi ses membres, rgle ses dpenses,
sans rendre aucun compte  l'autorit politique, qui ne lui en
demande point.

Dans un grand nombre d'tats, les ministres des cultes,  quelque
secte qu'ils appartiennent, sont dclars incapables par la loi de
remplir aucune fonction civile ou militaire. Attendu, porte la
constitution de New York, que les ministres de l'vangile sont,
par tat, dvous au service de Dieu et au soin des mes, et que
rien ne doit les dtourner des importants devoirs de leur
ministre. [137]

La vie politique est donc entirement interdite aux ministres de
l'glise. On conoit ds lors que le pouvoir ne trouve pas plus
d'appui dans les ministres d'une secte que dans ceux d'une autre
congrgation.

Je viens d'exposer les principes gnraux; il me faut maintenant
indiquer ici quelques exceptions.

La constitution du Massachusetts proclame la libert des cultes,
en ce sens qu'elle n'en veut perscuter aucun; mais elle ne
reconnat dans l'tat que des chrtiens, et ne protge que des
protestants. [138]

Aux termes de cette constitution, les communes qui ne pourvoient
pas d'une manire convenable aux frais et  l'entretien de leur
culte protestant, peuvent tre contraintes de le faire par une
injonction de la lgislature. [139] L'impt recueilli en consquence
de cette mesure peut tre appliqu par chacun au soutien de la
secte  laquelle il appartient; mais nul ne pourrait se dispenser
de le payer, sous le prtexte qu'il ne pratique aucun culte. [140]

La constitution du Maryland dclare aussi que tous les cultes sont
libres, et que nul n'est forc de contribuer  l'entretien d'une
glise particulire. Cependant elle confre  la lgislature le
droit d'tablir, selon les circonstances, une taxe gnrale pour
le soutien de la religion chrtienne. [141]

La constitution du Vermont ne reconnat que des cultes chrtiens,
et porte textuellement que toute congrgation de chrtiens devra
clbrer le sabbat ou jour du Seigneur, et observer le culte
religieux qui lui semblera le plus agrable  la volont de Dieu,
manifeste par la rvlation. [142]

Quelquefois les constitutions amricaines prtent aux cultes
religieux une assistance indirecte: c'est ainsi que la loi du
Maryland dclare que, pour tre admissible aux fonctions
publiques, il faut tre chrtien. [143] Dans le New Jersey, il faut
tre protestant. [144] La constitution de Pennsylvanie exige qu'on
croie  l'existence de Dieu et  une vie future de chtiments ou
de rcompenses. [145]

Les dispositions que je viens de signaler sont les seules
protections lgales qui, aux tats-Unis, soient donnes par l'tat
 un culte religieux.

 part ces deux exceptions ions, il n'existe aucun contact entre
l'tat et l'glise, si ce n'est que toute congrgation religieuse
reoit,  sa naissance, la sanction de la lgislature, qu'on
appelle en anglais l'incorporation. Ce n'est pas l prcisment
une autorisation lgale, car le pouvoir d'autoriser l'existence
des associations et congrgations religieuses entranerait le
droit de les dfendre, et ce droit n'appartient point aux
lgislatures des tats amricains;  vrai dire, l'incorporation
n'est point tablie dans l'intrt de l'tat, mais, bien dans
celui de l'association qui se forme: elle a pour effet d'investir
la congrgation du droit d'ester en justice, de possder  titre
de propritaire, de donner et de recevoir, etc.; elle confre la
vie civile  une socit qui pourra agir comme individu, et qui,
auparavant, n'avait d'action que par chacun de ses membres.

Quel que soit le plus ou le moins de faveur accorde par les lois
de quelques tats  telle ou telle secte religieuse, on peut dire
du moins dans les termes les plus gnraux et les plus absolus,
que, dans l'Amrique du Nord, il n'existe point de clerg, formant
un corps constitu politiquement, et reconnu tel par l'tat ou par
la puissance des moeurs.

Mais si les ministres du culte sont tout  fait trangers au
gouvernement de l'tat, il n'en est point ainsi de la religion.

La religion, en Amrique, n'est pas seulement une institution
morale, c'est aussi une institution politique. Toutes les
constitutions amricaines recommandent aux citoyens l'exercice
d'un culte religieux comme la double sauvegarde des bonnes moeurs
et des liberts publiques. Aux tats-Unis, la loi n'est jamais
athe. Voici comment s'exprime  ce sujet la constitution du
Massachusetts: C'est le droit et aussi le devoir de tout homme en
socit d'adorer publiquement et  des poques dtermines l'tre
Suprme, le crateur de toutes choses, tout-puissant et
souverainement bon... Comme le bonheur d'un peuple, le bon ordre
et le maintien du pouvoir civil dans un pays dpendent
essentiellement de la pit, de la religion et de la morale, et
comme la religion, la morale et la pit ne peuvent se rpandre au
sein d'un peuple qu'au moyen de l'institution d'un culte extrieur
adress  la Divinit, et  l'aide d'tablissements publics moraux
et religieux; par ces raisons, le peuple de cette rpublique,
jaloux d'accrotre la somme de son bien-tre et d'assurer la
conservation de son gouvernement... Suivent les dispositions en
faveur de la religion... [146]

La constitution du New-Hampshire contient un prambule religieux
de la mme nature. [147]

Celle de l'Ohio proclame la religion, la morale et l'instruction,
indispensables  un bon gouverneur et au bien-tre des hommes. [148]

Ces principes religieux, crits en tte des constitutions
amricaines, se retrouvent dans toutes les lois; on les rencontre
dans tous les actes du gouvernement, dans les proclamations des
fonctionnaires publics, en un mot dans tous les rapports des
gouvernants avec les gouverns. Il n'est pas en Amrique une
solennit politique qui ne commence par une pieuse invocation.
J'ai vu une sance du Snat  Washington s'ouvrir par une prire;
et la fte anniversaire de la dclaration d'indpendance consiste,
aux tats-Unis, dans une crmonie toute religieuse.

Je viens de montrer comment la loi, qui ne reconnat ni l'empire,
ni l'existence mme d'un clerg, consacre le pouvoir de la
religion.

J'ajouterai que les sectes religieuses, qui demeurent trangres
aux mouvements des partis, sont loin de se montrer indiffrentes
aux intrts politiques et au gouvernement du pays; toutes
prennent un intrt trs vif au maintien des institutions
amricaines; elles protgent ces institutions par la voix de leurs
ministres dans la chaire sacre et au sein mme des assembles
politiques. La religion chrtienne est toujours, en Amrique, au
service de la libert.

C'est un principe du lgislateur des tats-Unis que, pour tre bon
citoyen, il faut tre religieux; et c'est une rgle non moins bien
tablie que, pour remplir ses devoirs envers Dieu, il faut tre
bon citoyen.  cet gard toutes les sectes rivalisent de zle et
de dvouement; le catholicisme, comme les communions protestantes,
vit en trs bonne harmonie avec les institutions amricaines; il
se dveloppe et grandit sous ce rgime d'galit: il a le bonheur,
dans ce pays, de n'tre ni le protecteur du gouvernement, ni le
protg de l'tat.

Il n'existe en Amrique qu'une seule congrgation qui soit hostile
aux lois du pays, c'est celle des quakers.

Le mme principe qui les empche de rsister individuellement  la
violence d'un agresseur les conduit  penser que la socit n'a
point le droit de repousser par la force les attaques d'un ennemi;
jamais thorie si insociale n'est sortie d'une secte si morale et
si pure! quoi qu'il en soit, les quakers refusent de faire partie
de l'arme et mme de la milice amricaine. -- Ainsi, disais-je
un jour  un quaker de Philadelphie, une nation attaque par un
autre peuple qui en veut  son existence n'a pas le droit de se
dfendre! -- Non, me rpondit le quaker; la guerre, la
rsistance, la violence, sont contraires  l'esprit de l'vangile.
Quand nous trouvons dans les livres saints un principe, nous ne
nous bornons pas  l'admirer, nous le mettons en pratique. Le
Christ commande aux hommes de vivre en paix, c'est donc dsobir 
ses lois que de faire la guerre. Notre conviction  cet gard est
telle, que jamais nous ne porterons les armes, quelle que soit la
puissance humaine qui veuille nous y contraindre. En 1812, lorsque
l'Angleterre et les tats-Unis entrrent en guerre, un grand
nombre de quakers de Philadelphie furent dsigns pour marcher
contre l'ennemi, mais tous refusrent en se fondant sur les
principes de leur religion. On les traduisit devant les tribunaux,
qui les condamnrent  de fortes amendes; ils ne les payrent pas.
Alors on saisit et on vendit leurs biens; ceux qui n'en avaient
pas furent jets en prison. Nous aurions  notre disposition tous
les trsors de l'univers, que jamais nous ne voudrions acquitter
l'amende porte contre nous en pareil cas. Le paiement serait une
sorte d'acquiescement; quand on nous trane en prison, c'est une
violence  laquelle nous cdons, et qui n'entrane de notre part
aucune adhsion de nos volonts. Je ne discuterai pas ce
raisonnement, dont le vice est trop facile  saisir. Ainsi
l'autorit demande aux citoyens de s'armer pour la dfense du
pays, et voil toute une secte religieuse qui rsiste au pouvoir,
parce que l'vangile a recommand la paix et la douceur; de sorte
qu'un prcepte sublime, enseign par Dieu, devient, entre les
mains de l'homme, la source d'un crime, car il tue le patriotisme.

Ici, du reste, je dois faire observer que les quakers ne sont pas
hostiles aux institutions amricaines, au gouvernement rpublicain
des tats-Unis; nulle secte, au contraire, n'est plus dmocratique
que la leur; mais ils sont hostiles  toute socit, parce que la
premire loi de tout tre existant, individu ou corps social, est
de se conserver, partant de se dfendre.

Je viens d'exposer les rapports des cultes avec l'tat selon les
lois amricaines... Mais, sur cette matire, les lois sont bien
moins puissantes que les moeurs.

Si, dans tous les tats amricains, la constitution n'impose pas
les croyances religieuses et la pratique d'un culte comme
condition des privilges politiques, il n'en est pas un seul o
l'opinion publique et les moeurs des habitants ne prescrivent
imprieusement l'obligation de ces croyances. En gnral,
quiconque tient  l'une des sectes religieuses, dont le nombre aux
tats-Unis est immense, jouit en paix de tous ses droits sociaux
et politiques. Mais l'homme qui dirait n'avoir ni culte ni
croyance religieuse serait non-seulement exclus en fait de tous
emplois civils et de toutes fonctions lectives gratuites ou
salaries, mais encore il serait l'objet d'une perscution morale
de tous les instants; nul ne voudrait entretenir avec lui des
rapports de socit, encore moins contracter des liens de famille;
on refuserait de lui vendre et de lui acheter: on ne croit pas,
aux tats-Unis, qu'un homme sans religion puisse tre un honnte
homme.

J'indiquais tout  l'heure les atteintes portes  la libert
religieuse par les lois de quelques tats. Je dois ajouter, en
finissant, que ces violations disparaissent chaque jour des lois
et des moeurs amricaines. Il ne faut pas oublier que la Nouvelle-
Angleterre, foyer du puritanisme, fut longtemps religieuse
jusqu'au fanatisme, et, si l'on songe que la loi politique de ce
pays punissait jadis de mort les mcrants, c'est--dire ceux qui
n'taient pas presbytriens, on reconnatra quels progrs le
Massachusetts et les autres tats du Nord ont faits dans la
tolrance et dans la libert.



Troisime partie:
Note sur l'tat ancien et sur la condition prsente des tribus
indiennes de l'Amrique du nord.

Les Europens ont soumis ou dtruit la plupart des peuples du
Nouveau-Monde. Mais, parmi ces nations sauvages ou  demi
civilises, il en est plusieurs qui ont chapp jusqu' prsent 
l'asservissement ou  la mort; les blancs ne sont pas encore
arrivs jusqu' elles, ou elles ont recul devant eux. Presque
toutes les peuplades de l'Amrique du Nord sont dans ce cas.

Mais sur celles-l mme l'influence des Europens s'est exerce;
les blancs, qui n'ont pu encore les rduire  l'obissance ou les
faire disparatre, ont eu le pouvoir de changer leurs coutumes,
d'altrer leurs moeurs et de bouleverser leur tat politique tout
entier.

Il y a longtemps qu'on a remarqu cet effet extraordinaire produit
sur les tribus indiennes par le voisinage des Europens. Mais
personne jusqu' prsent n'a essay d'en connatre toute
l'tendue, pas plus que d'en rechercher les causes caches. Le but
de cette note est de fournir des lumires sur ce point.

Les changements que subissent les nations s'oprent graduellement
 mesure que les gnrations se succdent; il est donc trs
difficile de suivre dans la vie d'un peuple, et anne par anne,
l'histoire de ses transformations successives. Mais si vous
examinez ce mme peuple  deux poques loignes l'une de l'autre,
les diffrences, frappent aussitt tous les regards. Partant de
cette donne, j'ai pens qu'au lieu de m'abandonner au cours des
temps, et de suivre pas  pas la trace de tous les changements qui
se sont oprs peu  peu dans l'tat social et politique des
indignes, j'arriverais par un procd plus rapide  un rsultat
plus concluant, si je pouvais faire connatre ce qu'taient les
indiens il y a deux cents ans et ce qu'ils sont de nos jours. Pour
m'clairer sur le premier point, j'ai consult les auteurs anglais
et franais qui m'ont paru contenir le plus de lumires: le
capitaine John Smith et Beverley pour la Virginie; John Lawson
pour les Carolines; William Smith pour l'tat de New York; pour la
Louisiane, Dupratz; Lahontan et Charlevoix pour le Canada.

Quant  l'tat actuel, j'ai puis mes notions dans des voyages
faits par ordre du gouvernement amricain, dans des rapports
officiels prsents au congrs, dans des rcits de tmoins
oculaires, dans mes propres observations enfin. Car, j'ai vu de
prs plusieurs des nations infortunes que je vais essayer de
faire connatre, et j'ai pu m'assurer par moi-mme de la vrit
des couleurs dont on se sert pour les peindre.

 I. tat ancien.

Je vais parler de nations qui, bien que peu nombreuses, occupaient
un espace presque aussi grand que la moiti de l'Europe. On
remarquait entre elles,  l'poque o je veux reporter l'attention
du lecteur, des ressemblances et des diffrences qu'il faut
signaler.

Tous les peuples qui habitaient les ctes orientales de l'Amrique
du Nord au moment o les Europens entrrent en contact avec elles
avaient un tat social analogue; toutes vivaient particulirement
de la chasse. L'agriculture ne leur tait cependant point
inconnue, mais aucun d'eux n'tait encore arriv  tirer des
fruits de la terre son unique ni mme son principal moyen de
subsistance. Toutes les relations s'accordent sur ce point. Autour
de la cabane du chef de famille se trouvaient quelques champs de
mas que cultivaient ses femmes et ses enfants. Chaque anne le
propritaire quittait cette rsidence et partait, soit seul, soit
accompagn des siens, pour se rendre dans une rgion souvent
loigne, o il se livrait pendant plusieurs mois au soin de la
chasse.

En mars et avril, dit le capitaine Smith [149], qui crivait en
1606, parlant des Indiens de la Virginie, ils se nourrissent
principalement de leur pche. Ils mangent des dindons sauvages,
des cureuils. En juin, ils plantent leur mas, vivant
principalement de glands, de noisettes et de poissons; pour
amliorer ce rgime, ils ont soin de se diviser en petites
troupes, se nourrissent de poissons, de btes sauvages, de crabes,
d'hutres, de tortues.  l'poque de leur chasse, ils quittent
leurs habitations, et se forment en troupes comme les Tartares;
ils se rendent avec leur famille dans les lieux les plus dserts,
 la source des rivires o le gibier est abondant. Ils sont en
gnral au nombre de deux ou trois cents.

Tous les auteurs qui ont parl des Indiens du Nord tiennent un
langage analogue.

Tous les peuples dont je parle taient donc cultivateurs par
hasard et par exception, mais, en examinant l'ensemble de leurs
habitudes, on peut dire qu'ils formaient des nations de chasseurs;
toutes les remarques qu'on peut faire sur les peuples chasseurs
leur taient applicables.

Chez eux, l'esprit national avait pour objet bien plus les hommes
que la terre. Le patriotisme s'attachait aux coutumes, aux
traditions, peu au sol, ou plutt il ne se liait au sol que par
des souvenirs. Le sauvage tenait  la contre qui l'avait vu
natre, par la mmoire de ses pres qui y avaient vcu, par l'ide
de leurs os vnrables qui y reposaient encore. Tant qu'une nation
indienne habitait son territoire, elle environnait les ossements
de ses aeux de respects extraordinaires. Lorsqu'elle tait
oblige d'migrer, elle ne manquait point de les recueillir avec
soin; elle les renfermait dans des peaux; et, aprs les avoir
chargs sur leurs paules, les hommes s'loignaient sans regrets:
ils emportaient avec eux toute la patrie. Dans chaque village,
dit Lawson [150], en parlant des Indiens, page 182, on rencontre une
belle cabane qui est leve aux dpens du public et entretenue
avec un grand soin. Elle renferme les corps des principaux d'entre
les Indiens qui sont morts depuis plusieurs sicles, et qu'on a
revtus de leurs plus beaux habits. Les Indiens rvrent et
adorent ce monument, et ils aimeraient mieux tout perdre que de le
voir profaner.

Lorsqu'une tribu indienne quitte son pays pour aller vivre dans un
autre, elle ne manque jamais d'emporter avec elle ces ossements.
De nos jours encore, o l'amour de la patrie s'teint chez les
Indiens comme tout le reste, la premire rponse que fait un
Indien aux demandes que lui font les blancs pour acheter ses
terres, disent MM. Clark et Lewis dans leur rapport officiel au
gouvernement fdral, est celle-ci: -- Nous ne vendrons pas le
lieu o repose la cendre de nos aeux.

L'esprit de proprit, qui fait que le cultivateur prend en
quelque sorte racine dans les mmes champs qui portent ses
moissons, cet esprit n'existait chez aucune des nations de
l'Amrique du Nord au moment de la dcouverte. Aussi les voit-on
changer de lieu avec une facilit que nous ne pouvons concevoir.

Les Europens n'ont, pour ainsi dire, point rencontr de peuplades
sauvages dans l'Amrique du Nord, qui se prtendit originaire du
lieu qu'elle occupait au moment de la dcouverte. Les Natchez
croyaient que leurs pres taient venus du Mexique; les Iroquois
se souvenaient d'avoir jadis travers le Mississipi. On voit, dans
Lahontan et dans Charlevoix, que la plupart des tribus indiennes
qui se trouvaient originairement places aux environs du
territoire occup par la confdration iroquoise, avaient cru
devoir transporter leur domicile au-del vers le nord et l'ouest.

C'est  cette cause qu'il faut attribuer la facilit qu'ont
trouve et que trouvent encore les Europens  se fixer sur le
territoire de ces sauvages. L'intrt particulier n'en dfend
aucune partie, et le corps de la nation ne dcouvre pas du premier
abord quel tort peut lui causer un petit nombre d'trangers qui
viennent s'tablir au milieu de champs dserts, et qui parviennent
 tirer de la terre une subsistance que les Indiens eux-mmes ne
cherchent pas  obtenir. C'est ce qui faisait dire  M. Bell, dans
un rapport au congrs le 4 fvrier 1830 (documents lgislatifs, no
227): Avant l'arrive des Europens, il ne parat pas que les
sauvages eussent conu l'ide que la terre pouvait tre l'objet
d'un march. Et, si l'on parcourt l'histoire de nos premiers
tablissements, on dcouvre que les naturels n'ont, pour ainsi
dire, jamais considr les Europens comme des spoliateurs, quand
ils s'taient assurs que ces derniers ne venaient point avec des
intentions hostiles.

Cet tat social produisait chez toutes les nations sauvages qui
l'avaient adopt des consquences analogues. Les Indiens, ne
connaissant point la richesse immobilire, ne tirant de la terre
qu'une faible partie de leur subsistance, pouvaient abandonner le
travail pnible de la culture aux femmes et aux enfants, et
rserver aux hommes les travaux mls de plaisirs, qui sont le
propre de la chasse.

Les hommes, dit John Smith en parlant des Indiens de la Nouvelle
-- Angleterre, sont principalement occups de la chasse. (page
240)

Le mme auteur dit, en parlant des Indiens de la Virginie: Les
hommes consacrent leur temps  la pche, la chasse, la guerre et
autres exercices virils, regardant comme une honte d'tre vus
s'occupant des soins propres aux femmes; d'o il arrive que les
femmes sont souvent surcharges de travaux, et les hommes oisifs.
Les femmes et les enfants sont exclusivement chargs de faire les
nattes, les paniers, prparent les aliments, plantent le mas, le
rcoltent.

Les femmes des Iroquois, dit William Smith, page 78, cultivent
les champs, les hommes vont  la chasse. -- Les Indiens ne
travaillent jamais, dit Lawson,  propos des indignes de la
Caroline (page 174). De l une liaison intime que le temps n'a pu
dtruire, entre les ides de travail sdentaire, et
particulirement de la culture de la terre, et les ides de
faiblesse, de dpendance, d'obissance, d'infriorit. Aussi les
premiers Europens qui abordrent sur les ctes de l'Amrique du
Nord trouvrent-ils tablie chez tous les sauvages cette opinion,
que le travail de la terre doit tre abandonn aux femmes, aux
enfants, aux esclaves, et que la chasse et la guerre sont les
seuls soins dignes d'un homme; opinion qui, se retrouvant en mme
temps chez un si grand nombre de nations diverses, ne pouvait
prendre naissance que dans un tat social commun  toutes. N'tant
pas attach  un lieu plus qu' un autre par la possession et la
culture de la terre, errant une partie de l'anne  la suite des
btes sauvages, dont il cherchait  faire sa proie, l'Indien de
l'Amrique du Nord ne pouvait point recueillir tranquillement le
rsultat des expriences individuelles, lier entre elles les
consquences de faits analogues et en faire un corps de principes
et d'ides gnrales, en un mot crer ce qu'on appelle les
sciences. Son genre de vie ne permettait point  un mme homme de
donner  aucune entreprise un grand degr de rflexion et de
suite: il s'opposait  plus forte raison  ce que plusieurs
gnrations s'occupassent des mmes objets, et se transmissent les
unes aux autres le rsultat de leurs recherches. L'humanit tait
dj vieille, l'homme tait toujours jeune, et la civilisation
n'avait pas plus de domicile fixe que le chasseur. Toutes les
nations indiennes devaient donc prsenter le spectacle de peuples
encore peu avancs dans la voie du progrs intellectuel; non parce
qu'elles habitaient l'Amrique au lieu de l'Europe, ou parce
qu'elles taient rouges et non blanches; mais par la raison que
toutes avaient adopt un tat social qui ne permet  la
civilisation que de certains dveloppements. Aucune des nations du
continent de l'Amrique du Nord n'avait invent l'criture,
quoique plusieurs eussent des hiroglyphes qui, jusqu' un certain
point, pouvaient en tenir lieu.

Ces Indiens, dit Beverley [151] (ceux de la Virginie), n'ont aucune
sorte de lettres; mais quand ils ont quelque chose  se
communiquer, ils y emploient une espce d'hiroglyphes, ou de
figures reprsentant des oiseaux, des btes, ou autres choses
propres  faire comprendre leurs diffrentes penses. Lahontan
dit la mme chose des Iroquois: il donne mme le modle du rcit
d'une expdition, exprime de cette sorte. Voyez tome II, page
191.

Aucune de ces nations n'avait dcouvert les mtaux, ni le secret
de les travailler. Avant l'arrive des Anglais, dit Beverley en
parlant des sauvages de la Virginie, les Indiens ne connaissaient
ni le fer ni l'acier.

La mme remarque est applicable  tous les indignes du continent.
Les sciences les plus ncessaires, l'art d'lever des maisons, de
faire des canots, de fabriquer des vtements, n'avaient point
dpass parmi eux les limites que peuvent atteindre l'industrie et
les efforts d'un homme isol ou d'une gnration.

Les Indiens, dit en 1606 le capitaine John Smith, p. 30, ont pour
vtement des peaux de btes qu'ils portent avec le poil durant
l'hiver, et dpouilles de poil pendant l't: les principaux
d'entre eux s'enveloppent de longs manteaux de peaux qui, pour la
forme, ressemblent aux manteaux irlandais. Ces manteaux sont
souvent brods avec des grains de cuivre; plusieurs sont peints.
Les maisons de ces sauvages sont bties en manire de berceaux:
elles sont composes de jeunes arbres plis et attachs ensemble:
on les recouvre si soigneusement avec des nattes et de l'corce
d'arbre, que ni le vent ni la pluie ne sauraient y entrer; mais il
y rgne une grande fume. Leurs btiments publics taient faits
avec plus de grandeur et plus d'art. Le mme Smith parle, page 37,
d'une maison destine  contenir le trsor du roi. La longueur de
ce palais est de cinquante  soixante aunes (yards). De grossires
statues occupent ses quatre coins. Les maisons des Iroquois, dit
William Smith, page 78, consistent en quelques pieux fichs en
terre, et couverts d'corce d'arbres, au haut desquels on laisse
une ouverture pour donner passage  la fume. Partout o il se
trouve un nombre considrable de ces huttes, ils btissent un fort
carr, sans bastions, et simplement entour de palissades.

Les sentiments n'ont pas besoin pour se dvelopper du mme travail
successif que les ides. L'tat social des chasseurs exerce
cependant une influence sinon pareille, du moins aussi invitables
sur l'me des hommes qui l'ont admis que sur leur esprit.

Il est certaines affections qui, pour recevoir tout leur
dveloppement, demandent de l'oisivet, du temps, de la
tranquillit, l'usage du superflu, l'habitude d'une vie
intellectuelle. Celles-l taient  peu prs inconnues  des
peuples chasseurs comme les Amricains du Nord.

L'amour, cette passion exclusive, rveuse, enthousiaste, sensuelle
et immatrielle tout  la fois, cette passion qui joue un si grand
rle dans la vie des hommes polics, ne venait presque jamais
troubler l'existence du sauvage. Les Indiens dit Lahontan, t. II,
p. 131, n'ont jamais connu ce que nous appelons l'amour; ils
aiment si tranquillement qu'on pourrait appeler leur amour une
simple bienveillance. Ils ne sont point susceptibles de jalousie.
-- Les sauvages, dit-il encore, n'aiment que la guerre et la
chasse, ils ne se marient qu' trente ans, parce qu'ils croient
que le commerce des femmes les nerve de telle sorte, qu'ils n'ont
plus la mme force pour faire de longues courses et courir aprs
leurs ennemis.

Il existe d'autres sentiments, au contraire, qui sont si naturels
au coeur humain, qu'on les retrouve toujours quelle que soit la
position que l'homme occupe. Ces derniers se montrent d'autant
plus nergiques qu'ils sont en plus petit nombre; d'autant plus
violents que l'esprit, moins rempli et plus inculte, ne paralyse
pas par le doute les mouvements du coeur et l'action in de la
volont. Ces sentiments avaient acquis chez les Amricains du Nord
un degr d'intensit inconnu aux nations civilises de l'ancien
monde. La colre, la vengeance, l'orgueil, le patriotisme, se
montrent l sous des formes terribles qu'ils n'avaient point
revtues ailleurs.

L'tat social faisait galement natre chez les tribus indiennes
un certain nombre de vices et de vertus qu'on retrouvait  un
degr plus ou moins grand chez tous les peuples qui habitaient
alors le littoral du continent.

Les Indiens de l'Amrique du Nord possdaient peu de biens, et, ce
qui est remarquable, ne connaissaient aucun de ces biens prcieux
au moyen desquels on acquiert tous les autres. Il tait donc rare
de rencontrer chez eux ces passions viles que fait natre la
cupidit! Le vol y tait presque inconnu! Le vol, dit Lawson, p.
178, est chose extrmement rare parmi les Indiens. Les sauvages,
dit Lahontan, t. II, p. 133, n'ayant ni tien ni mien, ni
supriorit ni subordination, les voleurs, les ennemis
particuliers ne sont pas  craindre parmi eux, ce qui fait que
leurs cabanes sont toujours ouvertes la nuit et le jour.

C'tait bien moins l'ambition qui allumait la guerre au sein des
tribus indiennes que la colre et la vengeance. Il est rare, dit
John Smith, que les Indiens fassent la guerre pour obtenir des
terres ou acqurir des biens.

Les sauvages taient prompts  se secourir mutuellement dans le
besoin, parce qu'ils taient tous gaux entre eux, exposs aux
mmes misres.

Ces Indiens, dit Lawson, p. 235, sont meilleurs pour nous que
nous pour eux: ils nous fournissent des vivres quand nous nous
trouvons dans leurs pays, tandis que nous les laissons mourir de
faim  notre porte.

Les Indiens, dit le mme auteur, p. 178, sont trs charitables
les uns envers les autres. Lorsque l'un d'eux a prouv quelque
grande perte, on fait un festin, aprs lequel un des convives,
prenant la parole, fait connatre  l'assemble que, la maison
d'un tel ayant pris feu, toutes ses proprits ont t dtruites.
Quand ce discours est termin, chacun des assistants se hte
d'offrir  celui qui a souffert un certain nombre de prsents. La
mme assistance est accorde  celui qui a besoin de btir une
cabane ou de fabriquer un canot.

Parmi eux l'hospitalit tait en grand honneur, et ils ne
manquaient point de l'exercer. Les sauvages reoivent volontiers
les trangers, dit William Smith, p. 80, en parlant des Iroquois.
Lorsqu'un tranger s'approche d'un village, dit Beverley, p. 256,
le chef va au devant de lui et le prie de s'asseoir sur des nattes
qu'on a soin d'apporter. On fume, on discourt quelque temps; on
entre ensuite dans le village: l on lave les pieds  l'tranger
et on lui donne un repas; si l'tranger est un homme de grande
distinction, on choisit deux jeunes filles pour partager sa
couche. Ces dernires croiraient manquer  l'hospitalit si elles
opposaient la moindre rsistance aux dsirs de leur hte, et elles
ne se croient nullement dshonores en y cdant.

Aucune des peuplades de l'Amrique du Nord ne menant une existence
sdentaire, toutes ignoraient l'art de donner par l'criture une
forme certaine et durable  la pense. On ne connaissait point
parmi elles ce que nous appelons la loi. Non-seulement elles
n'avaient point de lgislation crite, mais les rapports des
hommes entre eux n'y taient soumis  aucune rgle uniforme et
stable, mane de la volont lgislative de la socit.

Ces sauvages n'taient pourtant point aussi barbares qu'on le
pourrait croire. Lorsque la souverainet nationale ne s'exprime
pas par les lois, elle s'exerce indirectement par les moeurs.
Quand les moeurs sont bien tablies, on voit se former une sorte
de civilisation au milieu de la barbarie, et la socit se fonder
parmi des hommes chez lesquels, au premier abord, on et dit que
le lien social n'existait pas.

J'ai dj indiqu le respect des Indiens pour les trangers, leur
hospitalit, leurs coutumes bienfaisantes. J'ai fait remarquer le
culte patriotique qu'ils rendaient aux dpouilles de leurs aeux.
Ce n'tait point le seul usage qui lit entre elles les
gnrations en dpit des habitudes errantes et de l'ignorance de
ces peuples.

Les indiens de la Virginie, dit John Smith, p. 35, ont coutume
d'lever des espces d'autels de pierre dans les lieux o quelque
grand vnement est survenu. Lorsque vous rencontrez quelqu'une de
ces pierres, ils ne manquent point de vous raconter  quelle
occasion elle a t place en cet endroit, et ils ont soin de
faire passer la connaissance de ces mmes faits d'ge en ge.

Lorsqu'un Indien des Carolines vient de mourir, dit Lawson, p.
180, aprs que l'enterrement a eu lieu, le mdecin ou le prtre
commence  faire l'loge du mort; ils disent combien il tait
brave, fort et adroit; ils racontent quel nombre d'ennemis il a
tus ou ramens captifs; ils assurent que c'tait un grand
chasseur, qu'il aimait avec ardeur son pays; ils passent ensuite 
l'numration de ses richesses; ils disent combien le mort avait
de femmes et d'enfants, quelles taient ses armes... Aprs avoir
ainsi clbr les louanges de celui qui n'est plus, l'orateur
s'adresse  l'assemble: C'est  vous, dit-il, de remplacer celui
que nous avons perdu en imitant ses exemples; en agissant ainsi,
vous tes assurs d'aller le rejoindre dans la patrie des mes o
vous trouverez des daims toujours en abondance, des compagnes
toujours belles et jeunes, o la faim, le froid, la fatigue, ne
vous atteindront jamais. Ayant ainsi parl, il raconte quelques
histoires qui se conservent d'une manire traditionnelle dans la
nation; il rappelle que, dans telle anne, la guerre s'alluma et
que ses compatriotes furent victorieux, il nomme les chefs qui se
distingurent alors.

Si les pouvoirs politiques taient souvent dbiles parmi les
Indiens, l'ge et les liens du sang exeraient un salutaire
contrle sur les actions des hommes. Tous les anciens auteurs qui
ont crit sur l'Amrique du Nord nous parlent de l'influence
qu'obtenait la vieillesse. Le pre de famille jouissait alors
d'une grande autorit.

Parlant de l'ducation des Indiens, Dupratz dit, t. II, p. 312:
Comme ds leur plus tendre enfance on les menace du vieillard
s'ils sont mutins ou s'ils font quelque malice, ce qui est rare,
ils le craignent et le respectent plus que tout autre. Ce
vieillard est le plus vieux de la famille, assez souvent le
bisaeul ou trisaeul, car ces naturels vivent longtemps, et,
quoiqu'ils n'aient des cheveux gris que quand ils sont bisaeuls,
on en a vu qui taient tout--fait gris se lasser de vivre ne
pouvant plus se tenir sur leurs jambes sans avoir d'autre maladie
ni infirmit que la vieillesse, en sorte qu'il fallait les porter
hors de la cabane pour prendre l'air ou pour ce qui leur tait
d'autre ncessit, secours qui ne sont jamais refuss  ces
vieillards. Le respect que l'on a pour eux est si grand dans leur
famille qu'ils sont regards comme juges: leurs conseils sont des
arrts. Un vieillard, chef d'une famille, est appel pre par tous
les enfants de la mme cabane, soit par ses neveux et arrire
neveux. Les naturels disent souvent qu'un tel est leur pre: c'est
le chef de la famille; et, quand ils veulent parler de leur propre
pre, ils disent qu'un tel est leur vrai pre. Voir l'Histoire de
la Louisiane, par Dupratz.

Les Indiens avaient encore plusieurs coutumes qui tempraient les
maux de la guerre, et resserraient le champ ouvert  la violence.
On voit dans Beverley que les Indiens de la Virginie
accompagnaient un trait d'un certain nombre de crmonies propres
 graver dans tous les esprits le souvenir de l'engagement mutuel
qui tait pris, et  le rendre plus sacr. Tous les crivains que
j'ai dj cits parlent de ce symbole mystrieux de la concorde et
de l'amiti, le calumet, qui, dans tous les dserts de l'Amrique
du Nord, servait d'introduction  l'tranger et mme de sauvegarde
aux ennemis. Lahontan, faisant un voyage de dcouvertes chez les
nations tablies sur les confluents du Mississipi, avait attach
le calumet  la proue de son canot, et il voguait paisiblement
parmi les peuples sauvages qui couvraient la rive de ces fleuves.

Chez tous les Indiens, le sort rserv aux femmes tait  peu prs
le mme. La femme tait bien plus la servante que la compagne de
l'homme. La socit n'avait point donn au mariage le caractre
durable et sacr dont la plupart des peuples polics et
sdentaires l'ont revtu. La polygamie tait permise ou tolre
par les usages de presque tous les Indiens. Chez tous, la femme
occupait la position d'un tre infrieur. Les femmes, dit John
Smith, page 240, sont tenues en esclavage. Lorsque Powahatan, l'un
des rois du Sud, est  table, ses femmes le servent: l'une lui
apporte de l'eau pour laver ses mains, une autre les essuie avec
un paquet de plumes, en guise de serviette (V. p. 38). Powahatan,
ajoute le mme auteur, a autant de femmes qu'il en dsire.  la
moindre querelle, dit Lawson, ces Indiens peuvent renvoyer leur
femme, et en prendre une autre. (V. p. 35).

Quant aux moeurs proprement dites, il est difficile de se faire
une ide exacte de ce qu'elles taient chez ces peuples, 
l'poque dont nous parlons.

Lawson prtend, page 35, que de son temps (1700) il rgnait une
grande corruption parmi les femmes indiennes. Beverley, qui
crivait  la mme poque, croit  la vertu de ces mmes sauvages,
et assure que parmi elles l'infidlit conjugale passait pour un
crime irrmissible. (V. p. 235) William Smith a entendu dire que
les Iroquoises taient fort dissolues; et Lahontan, tout en
reconnaissant que ces Indiennes se livrent facilement avant
d'avoir pris un poux, assure qu'elles respectent avec le plus
grand scrupule le lien du mariage, quand une fois elles l'ont
form (V. p. 80).

Au milieu de toutes les superstitions que pratiquaient ces
sauvages, il est facile de reconnatre un certain nombre d'ides
simples et vraies, qui se trouvaient chez les diffrentes
peuplades du continent. Les Indiens reconnaissaient un tre
suprme, immatriel, qu'ils appelaient le Grand-Esprit; ils le
croyaient tout puissant, ternel, crateur de toutes choses,
auteur de tout bien.  ct de ce Dieu, ils plaaient un pouvoir
malfaisant auquel une partie de la destine des hommes tait
abandonne, et ils lui adressaient des prires, qu'inspirait la
peur et non l'amour.

Il existe dans les cieux, disaient les Indiens de la Virginie 
Beverley (p. 272), un Dieu bienfaisant, dont les bnignes
influences se rpandent sur la terre. Son excellence est
inconcevable; il possde tout le bonheur possible: sa dure est
ternelle, ses perfections sans bornes; il jouit d'une
tranquillit et d'une indolence ternelles. Je leur demandai
alors, ajoute Beverley, pourquoi ils adoraient le diable, au lieu
de s'adresser  ce Dieu. Ils rpondirent qu' la vrit Dieu tait
le dispensateur de tous les biens, mais qu'il les rpandait
indiffremment sur tous les hommes; que Dieu ne s'embarrasse point
d'eux, et ne se met point en peine de ce qu'ils ont, mais qu'il
les abandonne  leur libre arbitre, et leur permet de se procurer
le plus qu'ils peuvent des biens qui dcoulent de sa libralit;
qu'il tait par consquent inutile de le craindre et de l'adorer;
au lieu que, s'ils n'apaisaient pas le mchant esprit, il leur
enlverait tous ces biens que Dieu leur avait donns, et leur
enverrait la guerre, la peste, la famine; car ce mchant esprit
est toujours occup des affaires des hommes.

Les mmes notions confuses se trouvent plus ou moins chez tous les
peuples du continent. Tous ces sauvages reconnaissaient
l'immortalit de l'me; tous admettaient le dogme social des
peines et des rcompenses dans l'autre monde; mais, chez aucun de
ces peuples, l'imagination n'tait alle au-del d'un paradis et
d'un enfer tout matriels.

Les Indiens, dit Lawson, page 180, croient que les hommes
vertueux iront, aprs la mort, dans le pays des esprits; que l
ils n'prouveront ni faim, ni froid, ni fatigue; qu'ils auront
toujours  leur disposition de jeunes et belles vierges, et que le
gibier y sera inpuisable: les mchants, au contraire, ceux qui
pendant leur vie se sont montrs paresseux, voleurs, lches,
mauvais chasseurs, les hommes qui ont men une existence inutile 
la nation, ceux-l ne trouveront, dans l'autre monde, que la faim,
l'inquitude, le froid; ils ne rencontreront que de vieilles
femmes et des serpents, et ne se nourriront que de mets infects.

Les Indiens, dit Beverley, page 274, ont un paradis et un enfer
tout matriels: d'un ct, un beau climat, du gibier, de belles
jeunes filles; de l'autre, des marais puants, des serpents et de
vieilles femmes.

Les remarques que je viens de faire sont applicables, comme on a
pu l'apercevoir,  toutes les nations indiennes que rencontrrent
les Europens en arrivant sur les rivages de l'Amrique du Nord.
Il existait cependant entre ces peuples des diffrences qu'il
s'agit maintenant de signaler.

Les plus saillantes se rapportent  la forme du gouvernement: on
voyait alors dans le Nouveau Monde, et au sein d'un tat social
barbare, un spectacle analogue  celui qui s'tait prsent dans
l'autre hmisphre, chez des peuples dont l'tat social tait
diffrent, et la civilisation avance. Au nord du continent
rgnait la libert; au sud, la servitude, si l'on doit appeler
servitude l'espce de sujtion incomplte  laquelle on peut
soumettre un peuple chasseur. Au midi, on avait perfectionn l'art
de gouverner des sujets; au nord, la science de se gouverner soi-
mme. Les Europens trouvrent tablis dans la Gorgie, la
Caroline et la Virginie, au sein des petits peuples qui habitaient
cette partie du continent, des monarchies hrditaires. Ils y
trouvrent des pouvoirs politiques qui, se combinant avec art 
des autorits religieuses, formaient des thocraties absolues.

Quoique ces Indiens, dit John Smith, page 37, en parlant des
Virginiens, soient trs barbares, ils ont cependant un
gouvernement; et ces peuples, par l'obissance qu'ils tmoignent 
leurs magistrats, se montrent suprieurs  beaucoup de nations
civilises. La forme de leur socit est monarchique: un seul
commande. Sous lui se trouvent un grand nombre de gouverneurs.
Leur chef actuel se nomme Powahatan; il tient une partie de ses
domaines par succession. Toutes les nuits on pose des sentinelles
autour de sa demeure. Il a un trsor compos de peaux, de grains
de verre... Sa volont fait loi et doit tre obie. Ses sujets ne
l'estiment pas seulement un roi, mais un demi-dieu. Les chefs
intrieurs, qu'on nomme Werowances, sont tenus de gouverner
d'aprs la coutume. Tous les Indiens paient  Powahatan un tribut
de peaux, de dindons sauvages et de mas. Smith raconte en ces
termes une audience solennelle qu'il reut de Powahatan: Le roi
tait assis, dit-il, sur un lit de nattes, ayant  ct de lui un
coussin de cuir brod d'une manire sauvage, avec des perles et
des grains blancs. Il portait une robe de peau aussi large qu'un
manteau irlandais. Prs de lui, et  ses pieds, tait assise une
belle jeune femme. De chaque ct de la cabane taient places
vingt de ses concubines; elles avaient la tte et les paules
peintes en rouge, et portaient des colliers autour du cou. Devant
ces femmes taient assis les principaux de la nation; quatre ou
cinq cents personnes taient derrire eux. Il avait t command,
sous peine de mort, de nous traiter avec respect. Du reste, ce
mme prince, qui disposait d'une manire si absolue de ses sujets,
et qui aimait  se montrer entour d'une grandeur si sauvage; ce
mme homme, dit John Smith, pourvoyait lui-mme  ses besoins,
faisait ses vtements, fabriquait son arc et ses flches, allait 
la pche et  la chasse comme le moindre de ses compatriotes. Ces
contrastes se rencontreront toujours chez les peuples qui, sans
avoir admis la proprit foncire, se seront soumis  l'autorit
absolue d'un chef.

Les Indiens, dit Beverley, page 239, forment des communauts
entre eux. Cinquante et jusqu' cinq cents familles se runissent
dans une ville, et chacune de ces villes est un royaume.
Quelquefois un seul roi possde plusieurs villes; mais, en pareil
cas, il y a toujours un vice-roi dans chacune d'elles. Ce dernier
est en mme temps le gouverneur, le juge et le chancelier. Il paie
tribut au roi.

Ces Indiens ont deux titres d'honneur, dit le mme Beverley; ils
appellent cocharouse celui qui prend part aux affaires civiles, et
werowance le chef militaire.

J'ai dit que, parmi les Indiens du Sud, la religion se mlait au
pouvoir et l'appuyait. C'est l un fait qui se retrouve chez tous
les peuples mridionaux, qu'ils soient civiliss ou barbares. Chez
les sauvages dont je parle, les formes du culte taient infiniment
plus arrtes qu'au Nord. Ils avaient des autels, des temples, des
crmonies annuelles, un corps de prtres spar du reste de la
population. En tudiant les auteurs que j'ai dj cits, on voit
que, dans cette partie du continent, le pouvoir politique et la
religion se mlaient sans cesse et confondaient leurs intrts.
Ils estiment ce lieu si saint, dit John Smith, page 35, en
parlant d'un temple, que les rois et les prtres osent seuls y
entrer.

Les Indiens embaument leurs rois, dit Beverley, page 396, et les
conservent dans un temple o un prtre doit se trouver jour et
nuit. Ces sauvages, dit encore le mme auteur, page 288, ne font
jamais une entreprise sans consulter leurs prtres.

Il parat que le pouvoir politique de ce clerg sauvage
s'tablissait principalement au moyen d'une sorte d'initiation
dont John Smith et Beverley parlent galement, quoique en termes
un peu diffrents. Tous les quinze ou seize ans dit ce dernier,
page 284, le gouverneur de la ville fait choix d'un certain nombre
de jeunes gens qui sont l'lite de la population. Les prtres les
conduisent dans les bois, o on les tient pendant plusieurs mois
de suite. L on leur impose un rgime trs svre, et on leur fait
boire une dcoction de plantes qui les prive pendant quelque temps
de leur raison. Lorsqu'ils reviennent  leur tat naturel, ils ont
oubli ou feignent d'avoir oubli tout ce qu'ils avaient su
prcdemment, et il faut recommencer leur ducation. Beaucoup
meurent dans cette preuve. Les Indiens prtendent qu'ils
emploient ce moyen violent pour dlivrer la jeunesse des mauvaises
impressions de l'enfance. Ils soutiennent qu'ensuite ils sont plus
en tat d'administrer quitablement la justice, sans avoir aucun
gard  l'amiti et au parentage.

Mais c'est au sein de la grande nation des Natchez que l'autorit
civile et le pouvoir religieux s'taient le mieux unis et avaient
combin le plus savamment leurs efforts.

Le gouvernement des Natchez tait tout  la fois despotique et
thocratique.

Ces peuples, dit Dupratz, sont levs dans une si parfaite
soumission  leur souverain, que l'autorit qu'ils exercent sur
eux est un vritable despotisme qui ne peut tre compar qu'
celui des premiers empereurs ottomans; il est, comme eux, matre
absolu des biens et de la vie des sujets; il en dispose  son gr;
sa volont est sa raison. (V. t. II, p. 352.)

Ce despotisme procdait, suivant la tradition des Natchez, d'une
source toute divine. Je ne puis mieux faire que de rapporter les
termes dans lesquels un chef de la nation des Natchez racontait 
Dupratz cette origine: Il y a un trs-grand nombre d'annes qu'il
parut parmi nous un homme avec sa femme qui descendit du soleil.
Ce n'est pas que nous crussions qu'il tait fils du soleil, ni que
le soleil et une femme dont il naquit des enfants; mais lorsqu'on
les vit l'un et l'autre, ils taient encore si brillants que l'on
n'eut point de peine  croire qu'ils venaient du soleil. Cet homme
nous dit qu'ayant vu l-haut que nous ne nous gouvernions pas
bien, que nous n'avions pas de matre, que chacun de nous se
croyait assez d'esprit pour gouverner les autres dans le temps
qu'il ne pouvait pas se conduire lui-mme, il avait pris le parti
de descendre pour nous apprendre  mieux vivre... Les vieillards
s'assemblrent et rsolurent entre eux que, puisque cet homme
avait tant d'esprit que de leur enseigner ce qui tait bon 
faire, il fallait le reconnatre pour souverain. (V. Dupratz, p.
333.)

Cet homme suppos descendu du soleil, tant reconnu souverain,
commena par tablir dans sa famille l'hrdit de la puissance.
(V. Dupratz, p. 334.) Il ordonna ensuite qu'on btt un temple
dans lequel les seuls princes et princesses (c'est--dire les
soleils et soleilles) auraient droit d'entrer pour parler 
l'esprit; que dans ce temple on conservt ternellement un feu
qu'il avait fait descendre du soleil; et que l'on choist dans la
nation huit hommes sages pour le garder et l'entretenir nuit et
jour. La ngligence dans l'accomplissement de ce devoir, fut punie
de mort. (V. ibid, p. 335.) On voit dans le mme auteur que les
ftes de ces Indiens taient tout  la fois politiques et
religieuses, et que leurs chefs ou soleils y remplissaient une
sorte de sacerdoce.

Tandis que les Indiens du Sud se soumettaient au pouvoir divin et
absolu du prince, il rgnait au Nord une libert presque sans
limites. Les Europens rencontrrent dans cette partie du
continent des peuples qui avaient en tout ou en partie des formes
rpublicaines. Chez eux la nation, ou du moins l'lite de ses
membres, taient consults pour toutes les grandes entreprises. Le
pouvoir des chefs y tait born et descendait rarement de pre en
fils. On peut dire que la socit s'y gouvernait elle-mme. Parmi
les nations du Nord, je ne citerai que celle des Iroquois; c'tait
sans contredit le peuple le plus remarquable du continent. Les
Iroquois taient au septentrion ce que les Natchez taient au Sud.
Comme eux ils avaient perfectionn et complt le systme
politique admis et pratiqu imparfaitement par les tribus
environnantes.

L'tat social des Iroquois tait le mme que celui de toutes les
nations du continent; comme celles-ci, ils formaient un peuple de
chasseurs; comme elles, ils ignoraient les sciences et les arts;
ainsi qu'elles, ils taient gouverns par les coutumes, par les
moeurs, et non par les lois; ils prsentaient donc les traits
principaux de la civilisation indienne, mais ils lui avaient pris
tout ce qu'elle peut prsenter de remarquable; sans se rapprocher
en rien des Europens, ils diffraient des autres nations du
continent amricain; ils ne ressemblaient  aucun peuple du monde.

J'ai dit que les Iroquois formaient un peuple chasseur; cependant
leur vie tait moins nomade que celle des autres Indiens de
l'Amrique du Nord; leurs villages se composaient de cabanes plus
solides et mieux faites que celles que les Europens avaient
rencontres dans cette partie du Nouveau-Monde. Les peuples
auxquels nous avons donn le nom d'Iroquois, dit Charlevoix, p.
421, t. I, s'appellent, en langue indienne, Agonnousionni, c'est-
-dire faiseurs de cabanes, parce qu'ils les btissent beaucoup
plus solides que la plupart des sauvages. Le grand nombre des
esclaves qu'ils avaient fait  la guerre leur permettait de mettre
en culture plus de terre que leurs voisins; la fertilit de leur
sol leur fournissait d'abondantes moissons; et ils apprirent
bientt des Europens l'art d'lever des troupeaux. Arrivs dans
le pays des Iroquois, dit Lahontan, p. 101, v. I, nous fmes
occups pendant cinq ou six jours, autour des villages,  couper
le bl d'Inde dans les champs. Nous trouvmes dans les villages
des chevaux, des boeufs, de la volaille et quantit de cochons.

Quoiqu'ils n'eussent pas renonc  leurs habitudes de chasseurs,
les Iroquois taient donc les peuples les plus sdentaires du
continent; aussi leurs coutumes taient-elles plus fixes et leur
thorie sociale plus savante.

Les peuples auxquels les Franais donnrent le nom d'Iroquois
formaient une confdration de six nations distinctes; chacune de
ces peuplades veillait  ses propres affaires; tous les ans, les
dputs nomms par chacune d'elles se runissaient dans un mme
lieu et arrtaient les entreprises communes. Chacune de ces
petites rpubliques formait une dmocratie  la tte de laquelle
se trouvaient naturellement placs ceux que leur ge et leurs
exploits distinguaient de leurs concitoyens.

Les Iroquois, dit Lahontan, p. 50, v. I, composent cinq nations,
 peu prs comme les Suisses, sous des noms diffrents, quoique de
mme nation, et lis des mmes intrts. Ils appellent les cinq
villages les cinq cabanes qui, tous les ans, s'envoient
rciproquement des dputs pour faire le festin d'union et fumer
le grand calumet des Cinq Nations. -- C'est de ce mme peuple que
William Smith dit: Quoiqu'on ne doive point attendre de police
rgulire pour le maintien de l'harmonie au dedans, et la dfense
de l'tat contre les attaques du dehors, du peuple dont je parle,
il y en a cependant peut-tre plus qu'on ne pense... Toutes leurs
affaires, relatives tant  la paix qu' la guerre, sont rgies par
leurs sachems ou chefs. Tout homme qui se signale par ses exploits
et par son zle pour le bien public est sr d'tre estim de ses
compatriotes, de primer dans les conseils, et d'excuter le plan
concert pour l'avantage de sa patrie: quiconque possde ces
qualits devient sachem sans autre crmonie. Comme il n'y a point
d'autre voie pour parvenir  cette dignit, elle cesse ds qu'on
ralentit son zle et son activit pour le bien public. Quelques-
uns l'ont crue hrditaire, mais sans aucun fondement: il est vrai
qu'on respecte un fils en faveur des services de son pre, mais
s'il n'a aucun mrite personnel, il n'a jamais part au
gouvernement, et il serait disgraci pour toujours s'il voulait
s'en mler. Les enfants de ceux qui se sont distingus par leur
patriotisme, excits par la considration de leur naissance et par
les principes de vertu qu'on a soin de leur inspirer, imitent les
exploits de leurs pres et parviennent aux mmes honneurs, et
c'est ce qui a donn lieu de croire que le titre et le pouvoir de
sachem taient hrditaires. Chacune de ces rpubliques a ses
chefs particuliers qui coutent et dcident les diffrends qui
s'lvent en plein conseil, et, quoiqu'ils n'aient point
d'officiers pour faire excuter leurs ordres, on ne laisse pas que
d'obir  leurs dcrets, de peur de s'attirer le mpris public...
La condition de ce peuple le met  l'abri des factions qui ne sont
que trop ordinaires dans les gouvernements populaires. Comment un
homme formerait-il un parti, puisqu'il n'a ni honneurs, ni
richesses, ni autorit  accorder? Toutes les affaires qui
concernent l'intrt public sont rgles dans l'assemble gnrale
des chefs de chaque nation, laquelle se tient ordinairement 
Onondaga, qui est le centre du pays, Ils peuvent agir sparment
dans les cas improviss; mais la ligue n'a lieu qu'autant que le
peuple y consent. [152]

L'organisation fdrative qu'avaient adopte les Iroquois, le
gouvernement rgulier et libre auquel ils s'taient soumis, leur
assuraient de grands avantages sur leurs voisins. Leurs sauvages
vertus, leurs vices mme, leur donnaient une prpondrance plus
grande encore.

Nous avons vu que les Indiens considraient en gnral la chasse
et la guerre comme les seuls travaux dignes d'un homme; les
Iroquois taient plus imbus qu'aucun autre peuple de cette
opinion. Il n'y a peut-tre pas de nation au monde, dit William
Smith, page 74, qui connaisse mieux que ces Indiens la vraie
gloire militaire. Les Cinq-Nations, dit-il ailleurs, sont
entirement dvoues  la guerre: il n'y a rien qu'on ne mette en
usage pour animer le courage du peuple. Nulle part les moeurs
hroques ne se montraient plus en relief que chez ces barbares.
Lorsqu'un parti revient de la guerre, dit Smith, page 82, un jour
avant de rentrer au village, deux hrauts s'avancent, et,
lorsqu'ils sont  porte de se faire entendre, ils jettent un cri
dont la modulation annonce que la nouvelle est bonne ou mauvaise:
dans le premier cas, le village s'assemble et l'on prpare un
festin aux conqurants, lesquels arrivent sur ces entrefaites: ils
sont prcds d'un homme qui porte, au bout d'une longue perche,
un arc sur lequel sont tendus les crnes des ennemis qu'ils ont
tus. Les parents des vainqueurs, leurs femmes, leurs enfants, les
entourent et leur tmoignent toutes sortes de respects. Les
compliments finis, un des guerriers fait le rcit de ce qui s'est
pass: tous l'coutent avec la plus grande attention, et ce rcit
est termin par une danse sauvage.

Une troupe d'Iroquois descendait le Mississipi pour aller faire
la guerre  l'un des peuples qui habitent le long des rives de ce
fleuve, dit Lahontan, page 168, volume 1er; une troupe de
Nadouessi qui remontait le mme fleuve pour aller  la chasse
rencontra ces Iroquois prs d'une petite le qui a t nomme
depuis,  cause de l'vnement, l'lle-aux-Rencontres. Les deux
peuples ne s'taient jamais vus. Qui tes-vous? crirent les
Iroquois. -- Nadouessi, rpondirent les autres. -- O allez-vous?
repartirent les Iroquois. --  la chasse aux boeufs, dirent les
Nadouessi: mais, vous, quel est votre but? -- Nous, nous allons 
la chasse des hommes, rpondirent firement les Iroquois. -- Eh
bien! reprirent les Nadouessi, nous sommes des hommes, n'allez pas
plus loin. Sur ce dfi les deux partis dbarqurent chacun d'un
ct de l'le et donnrent tte baisse l'un dans l'autre.

Tous les peuples chasseurs puisent dans leurs habitudes de chaque
jour un got prononc pour l'indpendance; mais les Europens
n'ont jamais rencontr dans le Nouveau Monde un amour plus fier
pour la libert que n'en tmoignrent ces sauvages.

Les Iroquois, dit Lahontan, page 31, volume I, se moquent des
menaces de nos rois et de nos gouverneurs, ne connaissent en
aucune manire le terme de dpendance: ils ne peuvent mme pas
supporter ce terrible mot. Ils se regardent comme des souverains
qui ne relvent d'autre matre que de Dieu seul, qu'ils nomment le
Grand-Esprit.

-- En 1684, un envoy du gouverneur de la province de New York
ayant dit, dans un discours aux iroquois, qu'il reprsentait leur
prince lgitime, leur orateur rpondit: Ononthio (le Franais) est
mon pre; Corlar (Anglais) est mon frre, et cela parce que je
l'ai bien voulu: ni l'un ni l'autre n'est mon matre; celui qui a
fait le monde m'a donn la terre que j'occupe; je suis libre. J'ai
du respect pour tous deux; mais nul n'a le droit de me commander.
(Charlevoix, vol. II, page 317.)

La mme anne, les Franais ayant voulu empcher les Iroquois de
trafiquer avec les Anglais, les Indiens rpondirent par l'organe
de leur orateur: Nous sommes ns libres; nous ne dpendons ni
d'Ononthio ni de Corlar; nous pouvons aller o bon nous semble,
mener avec nous qui nous voulons, acheter et vendre ce qu'il nous
plat. Si vos allis sont vos esclaves, traitez-les comme tels.
(William Smith, page 170.)

Vivant au milieu d'un loisir aristocratique ou livr aux travaux
mls de gloire qu'exigent la chasse et la guerre, le sauvage
conoit une ide superbe de lui-mme; mais il ne montra jamais
d'orgueil plus intraitable que ces Indiens demi nus sous leur
cabane d'corce et dans la misre de leurs bois. En 1682, le
gouverneur-gnral du Canada ayant voulu traiter de la paix avec
les Iroquois, dit Charlevoix, volume II, page 281, ceux-ci lui
firent dire qu'ils exigeaient qu'il vnt en faire lui-mme la
ngociation dans leur pays.

L'amour de la vengeance est un vice qui semble inhrent  la
nature sauvage; mais les Iroquois portrent cette passion  des
excs jusque-l inconnus dans l'histoire des hommes.

Presque toutes les nations indiennes de l'Amrique du Nord avaient
l'habitude de brler leurs prisonniers de guerre; mais les Indiens
dont je parle poussrent en ces occasions la barbarie jusqu' des
raffinements que l'imagination peut  peine concevoir.

En l'anne 1689, les Iroquois, ayant appris que les Franais
s'taient empars de leurs ambassadeurs, et en avaient tu par
trahison plusieurs, se rendirent, au nombre de douze cents dans
l'le de MontRal, et s'y livrrent  des cruauts effroyables:
ils ouvrirent le sein des femmes enceintes pour en arracher le
fruit qu'elles portaient; ils mirent des enfants tout vivants  la
broche et contraignirent les mres de les tourner pour les faire
rtir; ils inventrent quantit d'autres supplices inous, et deux
cents personnes de tout ge et de tout sexe prirent ainsi, en
moins d'une heure, dans les plus affreux tourments. (Charlevoix,
page 404.)

Lorsqu'un prisonnier est livr  une femme qui a perdu l'un des
siens  la guerre, celle-ci, avant d'ordonner le supplice,
commence par invoquer l'ombre de celui dont elle veut venger la
mort: Approche-toi, lui dit-elle, tu vas tre apaise; je te
prpare un festin: bois  longs traits de cette boisson qui va
tre verse pour toi! reois le sacrifice que je te fais en
immolant ce guerrier; il sera brl et mis dans la chaudire; on
lui appliquera les haches ardentes, on lui enlvera la chevelure,
on boira dans son crne; ne fais donc plus de plaintes, tu seras
parfaitement satisfaite. (Charlevoix, page 364.)

En mme temps que la nature sauvage est soumise  ces horribles
passions qui font descendre les hommes au dernier rang parmi les
cratures, quelquefois elle est sujette  d'admirables retours qui
semblent lever l'homme au-dessus de lui-mme: ces mmes Iroquois
n'taient pas moins extraordinaires par leur gnrosit, leur
douceur, leur grandeur d'me et leur courage, que par leurs
fureurs; ils outraient toutes les vertus de la nature sauvage
comme ses vices.

En 1787, un certain nombre d'Iroquois furent pris par les
Franais, qui les traitrent avec une grande inhumanit. Lahontan,
qui raconte ce fait (volume I, page 94), ayant reconnu parmi les
captifs un homme qui avait t son hte, offrit  ce dernier
d'apporter des adoucissements  son sort; mais le sauvage rpondit
qu'il ne voulait recevoir de nourriture ni de traitement plus doux
que ses camarades: Les Cinq Villages nous vengeront, dit-il, et
conserveront  jamais un juste ressentiment de la tyrannie qu'on
exerce sur nous.

En 1687, le gouverneur du Canada fit passer le pre Lamberville
dans le pays des Iroquois pour engager ces sauvages  envoyer
leurs principaux chefs dans la colonie, afin qu'on pt traiter
avec eux.  peine les Indiens furent-ils arrivs au lieu du
rendez-vous qu'on les chargea de fers, et on les envoya en France
sur les galres. Cependant le pre de Lamberville, qui ignorait 
quelle trahison on l'avait fait servir d'instrument, tait rest
parmi les Iroquois.  la premire nouvelle que ceux-ci reurent de
ce qui venait de se passer, les anciens le firent appeler, et,
aprs lui avoir expos le fait avec toute l'nergie dont on est
capable dans le premier mouvement d'une juste indignation,
lorsqu'il s'attendait  prouver les plus funestes effets de la
fureur qu'il voyait peinte sur tous les visages, un des anciens
lui parla en ces termes, que nous avons appris de lui-mme, dit
Charlevoix: Toutes sortes de raisons nous autorisent  te traiter
en ennemi; mais nous ne pouvons nous y rsoudre. Nous te
connaissons trop pour ne pas tre persuads que ton coeur n'a
point de part  la trahison que tu nous as faite, et nous ne
sommes pas assez injustes pour te punir d'un crime dont nous te
croyons innocent, que tu dtestes sans doute autant que nous, et
dont nous sommes convaincus que tu es au dsespoir d'avoir t
l'instrument: il n'est pourtant pas  propos que tu restes ici;
tout le monde ne t'y rendrait peut-tre pas la mme justice que
nous; et, quand une fois notre jeunesse aura chant la guerre,
elle ne verra plus en toi qu'un perfide qui a livr nos chefs  un
rude et indigne esclavage, et elle n'coutera que sa fureur, 
laquelle nous ne serions plus les matres de te soustraire.
(Charlevoix, vol. II, page 345.)

Nous avons vu avec quelle inhumanit ces sauvages traitaient leurs
prisonniers. Parmi ces prisonniers il en est cependant toujours un
certain nombre qui sont pargns, et que la nation adopte: ceux-l
n'ont pas moins  se louer de la gnrosit de leurs vainqueurs
que les autres  se plaindre de leur barbarie.

Ds qu'un prisonnier est adopt, dit Charlevoix, volume I, page
363, on le conduit  la cabane o il doit demeurer, et on commence
 lui ter ses liens; on fait ensuite chauffer de l'eau pour le
laver ou panser ses plaies. On n'omet rien pour lui faire oublier
les maux qu'il a soufferts: on lui donne  manger, on l'habille
proprement; en un mot, on ne ferait pas plus pour l'enfant de la
maison, ni pour celui que le prisonnier ressuscite, c'est ainsi
qu'on s'exprime. Quelques jours aprs on fait un festin pendant
lequel on lui donne solennellement le nom de celui qu'il remplace,
et dont il acquiert ds lors tous les droits et contracte toutes
les obligations.

Il se joignait mme quelquefois aux horreurs des supplices des
scnes d'une inconcevable douceur; mlange inou que le coeur de
ces sauvages extraordinaires pouvait seul comprendre. Avant
d'immoler les prisonniers, dit ce mme Charlevoix, volume V, page
364, on leur fait faire la meilleure chre qu'il est possible; on
ne leur parle qu'avec amiti; on leur donne les noms de fils, de
frres ou de neveux, suivant la personne dont ils doivent par leur
mort apaiser les mnes; on leur abandonne mme quelquefois des
filles pour leur servir de femmes pendant tout le temps qui leur
reste  vivre. On passe ensuite des plus tendres caresses aux
derniers excs de la fureur.

Tous les peuples chasseurs et guerriers redoutent peu la mort et
savent braver la douleur; mais les Iroquois poussrent le mpris
de la vie  un point, et apportrent dans les tourments une
tranquillit stoque une sorte d'insouciance hroque dont
l'antiquit elle-mme ne nous a laiss aucun modle. J'ai dit que
les Iroquois faisaient souffrir  leurs prisonniers d'horribles
tourments; mais je renonce  peindre ceux qu'on leur faisait
endurer  eux-mmes, et le courage presque surnaturel qu'ils
faisaient paratre au milieu des feux allums pour les consumer.
Tous ceux qui ont parl de ce peuple, Anglais ou Franais,
s'accordent sur ce point; tous citent des exemples nombreux 
l'appui de leurs paroles.

En 1696, les Franais firent une excursion dans le pays des
Iroquois. Les sauvages se retirrent au fond des bois aprs avoir
incendi leurs villages; on ne put s'emparer que d'un vieillard
g, dit-on, de plus de cent ans, qui n'avait pu fuir ou ne
l'avait pas voulu; car il parat qu'il attendait la mort avec la
mme intrpidit que ces anciens Romains dans le temps de la prise
de Rome par les Gaulois. On l'abandonna aux Indiens nos allis.
Jamais peut-tre un homme ne fut trait avec plus de barbarie et
ne tmoigna plus de fermet et de grandeur. Ce fut sans doute un
spectacle bien singulier de voir plus de quatre cents hommes
acharns autour d'un vieillard dcrpit, auquel ils ne purent
arracher un soupir, et qui ne cessa, tant qu'il vcut, de
reprocher aux Indiens de s'tre rendus les esclaves des Franais,
dont il affecta de parler avec le plus grand mpris. La seule
plainte qui sortit de sa bouche fut lorsque, par compassion,
quelqu'un lui donna deux ou trois coups de couteau pour l'achever.
Tu aurais bien d, dit-il, ne pas abrger ma vie; tu aurais eu
plus de temps pour apprendre  mourir en homme. William Smith
raconte presque de la mme manire le mme vnement, p. 201

Lahontan raconte, vol. I, p. 234, qu'en 1692, deux Iroquois ayant
t pris par les Franais et conduits  Qubec, on crut devoir par
reprsailles les condamner au feu. Quelques personnes charitables
en ayant t instruites le firent savoir aux deux sauvages et
firent jeter un couteau dans la prison. L'un des deux prisonniers
se le plongea dans le sein et mourut aussitt; quelques jeunes
Hurons, tant venus chercher l'autre, le conduisirent prs de la
ville dans un endroit o on avait eu la prcaution de faire un
grand amas de bois. Il courut  la mort avec plus d'indiffrence,
dit toujours Lahontan, tmoin oculaire, que Socrate n'aurait fait
s'il se ft trouv en pareil cas. Pendant le supplice, il ne cessa
de chanter qu'il tait guerrier, brave et intrpide; que le genre
de mort le plus cruel ne pourrait jamais branler son courage,
qu'il n'y aurait pas de tourment capable de lui arracher un cri;
que son camarade avait t un poltron de s'tre tu par la crainte
des tourments; et qu'enfin s'il tait brl, il avait la
consolation d'avoir fait le mme traitement  beaucoup de Franais
et de Hurons. Tout ce qu'il disait tait vrai, poursuit Lahontan,
surtout  l'gard de son courage, car je puis vous jurer avec
toute vrit qu'il ne jeta ni larmes ni soupirs; au contraire,
pendant qu'il souffrait les plus terribles tourments qui durrent
l'espace de trois heures, il ne cessa pas un moment de chanter.

Ce n'est pas seulement leur frocit et leur courage qui rendaient
les Iroquois redoutables  leurs voisins; ils avaient d'autres
causes encore de supriorit. De tous les Indiens qui habitaient
l'Amrique du Nord, ces sauvages taient ceux qui mettaient le
plus de suite dans leurs desseins et le plus d'astuce dans leur
politique. Nul autre peuple ne possdait au mme degr l'esprit de
conqute et l'loquence guerrire. Tous les auteurs que j'ai dj
cits parlent avec admiration de cette loquence sauvage: Les
Iroquois, dit William Smith, p. 87, estiment beaucoup l'loquence
et en font leur principale tude. Rien ne leur plat tant que la
mthode et ne les choque plus qu'un discours irrgulier, parce
qu'on a de la peine  s'en ressouvenir. Ils s'noncent en peu de
mots et font un grand usage des mtaphores. Je ne crois point,
dit Charlevoix, vol. I, page 361, que ceux qui ont vu de prs ces
barbares m'accusent de leur avoir suppos dans leurs discours une
lvation, un pathtique et une nergie qu'ils n'ont point... On
rencontre encore souvent de nos jours, chez les Indiens, des
traces de cette loquence naturelle et sauvage qui caractrisait
leurs pres. On trouve dans l'ouvrage de M. Schoolcraft, page
245, le rcit suivant: Lorsqu'en 1811 un conseil d'Indiens et
d'Amricains se tint  Vincennes, dans Indiana (sur le Wabash),
Tecumseh, fameux chef indien, aprs avoir prononc un discours
plein de feu, ne trouva auprs de lui aucun sige pour s'asseoir.
Le gnral Harrison, qui reprsentait dans le conseil les tats-
Unis, s'apercevant de cette circonstance, s'empressa de lui faire
porter une chaise en l'invitant  s'asseoir. -- Votre pre, lui
dit l'interprte, vous prie de prendre cette chaise. -- Mon pre!
rpliqua le fier Indien; le soleil est mon pre; ma mre, c'est la
terre, et c'est sur son sein que je me reposerai. -- En prononant
ces mots, il s'assit par terre  la manire des Indiens.

Avec tous ces avantages, il ne faut pas s'tonner de la
prpondrance qu'exercrent longtemps les Iroquois sur toutes les
peuplades qui les environnaient. Ils formaient une rpublique
toujours en armes comme Sparte et Rome, dont la guerre tait le
seul plaisir et le seul soin; qui sacrifiait chaque anne, sur les
champs de bataille, une partie de sa population, se recrutant sans
cesse parmi les prisonniers qu'elle faisait et qu'elle adoptait.
Luttant perptuellement avec toutes les nations sauvages que la
fortune avait places sur leurs frontires, les iroquois ne
cessrent, jusqu' l'arrive des Europens, de s'tendre en
dtruisant tout autour d'eux.

Je viens de peindre l'tat politique et social dans lequel se
trouvaient les tribus indiennes de l'Amrique du Nord, au moment
o les Europens les dcouvrirent et pendant le demi-sicle qui
suivit.

 l'poque dont je parle, aucune des tribus sauvages qui
peuplaient le continent n'avait abandonn les habitudes de chasse,
et toutes les remarques relatives aux peuples chasseurs leur
taient applicables. La civilisation n'avait fait chez aucune
d'elles de trs grands pas; les arts y taient demeurs trs
imparfaits; la socit y tait toujours dans l'enfance: cependant
elle existait dj. Les traditions, les coutumes, les usages, les
moeurs, pliaient au joug social des hommes que leur genre de vie
rendait errants et dsordonns, et introduisaient une sorte d'tat
civilis au milieu de la barbarie. Tous ces peuples trouvaient
aisment  vivre; tous jouissaient d'une espce d'abondance
sauvage; nul ne se plaignait de son sort. J'ai montr qu'au sein
de ces nations barbares apparaissaient les mmes phnomnes qu'a
prsents partout la race humaine. La plus complte galit
rgnait parmi les Indiens. Leur tat social tait minemment
dmocratique, c'est--dire qu'il se prtait galement au plus rude
despotisme ou  l'entire libert. Combin dans le Sud avec une
certaine mollesse de corps et d'esprit et une certaine ardeur
d'imagination inhrentes au climat, il a donn naissance au
gouvernement thocratique des Natchez. Uni dans le Nord 
l'activit,  l'nergie inquite qu'engendre la vigueur des
saisons, il a cr la confdration des rpubliques iroquoises.

Je ferme maintenant le livre de l'histoire; je laisse cent
cinquante ans s'couler; et, reportant mes regards vers ces mmes
sauvages dont tout  l'heure je peignais le portrait, je cherche 
discerner les changements que leur a fait subir la marche du
temps.

 II. tat actuel.

Beverley disait, en 1700, p. 315: Les naturels de la Virginie
s'teignent, quoiqu'il y ait encore plusieurs bourgs qui portent
leurs noms.

Aujourd'hui on ne retrouve plus la trace de ces sauvages; ils sont
perdus jusqu'au dernier.

Les Franais de la Louisiane ont entirement dtruit la grande
nation des Natchez.

En 1831, traversant les cantons de l'tat de New York qui
avoisinent le lac Ontario, je rencontrai quelques Indiens
dguenills qui, courant le long de la route, demandaient l'aumne
aux voyageurs. Je voulus savoir  quelle race appartenaient ces
sauvages; on me rpondit que j'avais sous les yeux les derniers
des Iroquois.

Le pays que je parcourais alors tait en effet la patrie des Six-
Nations: on retrouvait  chaque pas les vestiges des anciens
matres du sol, mais eux-mmes avaient disparu.

Il est facile d'indiquer en peu de mots les causes diverses
auxquelles on doit attribuer cette grande destruction des nations
sauvages.

Ce furent les Anglais, dit Beverley, p. 310, qui apprirent aux
sauvages  faire cas des peaux et  les changer. Avant cette
poque, ils estimaient les fourrures pour l'usage. Beverley dit
autre part, p. 230, qu' l'poque o il crivait (1700), les
sauvages de la Virginie se servaient dj de la plupart des
toffes d'Europe pour se couvrir pendant l'hiver. Nous sommes
dj bien loin, disaient MM. Cass et Clark en 1829, dans un
rapport officiel, p. 23 (documents lgislatifs, no 117), du temps
o les Indiens pouvaient pourvoir  leur nourriture et  leurs
vtements, sans recourir  l'industrie des hommes civiliss.
Lawson, Beverley, Dupratz, Lahontan et Charlevoix s'accordent 
dire que, ds le principe des colonies, il s'est fait un immense
commerce, d'eau-de-vie avec les Indiens.

Quiconque mditera sur le petit nombre des faits que je viens
d'exposer, y trouvera les causes de ruine que nous cherchons.
Avant l'arrive des Europens, le sauvage se procure par lui-mme
tous les objets dont il a besoin; il n'estime la peau des btes
que comme fourrure; ses bois lui suffisent; il y trouve ce qui est
ncessaire  son existence; il ne dsire rien au-del, il y vit
dans une sorte d'abondance, et s'y multiplie.

 partir de l'arrive des blancs, l'Indien contracte des gots
nouveaux. Il apprend  couvrir sa nudit avec les toffes
d'Europe. Les liqueurs fermentes lui offrent une source de
jouissances inconnues, singulirement appropries  sa nature
grossire. On lui offre des armes meurtrires dont on lui enseigne
bientt  se servir; et comme sa vie errante et ses habitudes de
chasse, les prjugs qui en sont la suite, l'empchent d'apprendre
en mme temps  fabriquer ces objets prcieux qui lui sont devenus
ncessaires, il tombe dans la dpendance des Europens et devient
leur tributaire. Mais il est pauvre comme un chasseur: en change
des biens qu'il convoite, il n'a rien  offrir que la peau des
btes sauvages. Ds lors il faut chasser, non-seulement pour se
nourrir, mais pour se procurer ces objets d'un luxe barbare. Le
gibier s'puise, bientt on ne saurait plus l'atteindre qu'avec
des armes  feu; et il faut le tuer pour pouvoir se procurer ces
armes. Le remde augmente le mal; le mal rend le remde plus
difficile  trouver. On ne peut plus s'emparer de l'ours, du
chevreuil ou du castor, disent MM. Clark et Cass, page 24, qu'avec
des fusils. Peu  peu les ressources du sauvage diminuent; ses
besoins augmentent. Des misres inconnues  ses pres l'assigent
alors de toutes parts; pour s'y soustraire, il fuit ou meurt.
Comme il n'a jamais tenu au sol, qu'il n'a laiss dans le pays
qu'il habitait aucun monument durable de son existence, sa trace
se perd en quelques annes:  peine son nom lui survit-il; c'est
comme s'il n'avait jamais t.

Cette destruction tait invitable du moment o les Indiens
s'obstinaient  conserver l'tat social de chasseurs.

Parmi toutes les tribus sauvages qui couvraient la surface de
l'Amrique du Nord, on n'en connat jusqu' prsent qu'un trs
petit nombre qui aient essay de plier leurs moeurs aux habitudes
des peuples cultivateurs, de ceux qui produisent en mme temps
qu'ils consomment: ce sont les Chikassas, les Chactaws, les
Creeks, et surtout les Cherokees. Ces quatre nations occupent le
Sud des tats-Unis; elles se trouvent places entre les tats de
Gorgie, d'Alabama et de Mississipi. On valuait en 1830 leur
population  75,000 individus.  l'poque de la guerre de
l'indpendance, un certain nombre d'Anglo-Amricains du Sud, ayant
pris parti pour la mre-patrie, fut oblig de s'expatrier et
chercha une retraite chez les Indiens dont je parle. Ces Europens
y acquirent bientt une grande influence, s'y marirent, et
importrent parmi ces sauvages nos ides et nos arts.

En 1830 (le 4 fvrier), M. Bell, rapporteur du comit des affaires
indiennes  la chambre des reprsentants, peignait de cette
manire, page 21, l'tat dans lequel se trouvaient les Cherokees:

La population de ce qu'on nomme la nation des Cherokees  l'est
du Mississipi, disait-il, peut tre estime  12,000 mes  peu
prs. Sur ce nombre se trouvent environ 250 individus appartenant
 la race blanche (hommes ou femmes) qui sont entrs dans des
familles indiennes. On y rencontre 1,200 esclaves noirs amens par
les Europens, Le reste se compose d'une race mle, et d'Indiens
dont le sang est pur. Le rapporteur ajoute que l'intelligence et
la richesse se trouvent concentres dans la classe des mtis.
Quant au reste de la population, dit-il, ceux qui la composent se
montrent en tout semblables  leurs frres du dsert; comme eux,
ils ont un penchant invincible pour l'indolence, ainsi qu'eux ils
sont imprvoyants et font voir la mme passion dsordonne pour
les liqueurs fortes.

En admettant que ce tableau soit correct, ce dont on a des raisons
de douter, lorsqu'on voit avec quelle ardeur, dans tout le cours
du rapport, M. Bell se prononce contre les droits de la race
infortune des indignes; en admettant, dis-je, l'exactitude de ce
tableau, on est amen  penser que, si cette civilisation
imparfaite avait eu le temps de se dvelopper, elle et fini par
porter tous ses fruits.

J'ai dit plus haut, en parlant de l'tat ancien, que, bien que les
Indiens de l'Amrique du Nord eussent tous adopt le mme tat
social et vcussent en chasseurs, la socit politique n'avait pas
pris chez tous la mme forme. Au Sud, l'autorit publique s'tait
concentre dans peu de mains; au Nord, le peuple entier
participait au gouvernement: ces diffrences se font remarquer
encore de nos jours. Maintenant, comme alors, la plupart des
nations du Sud obissent  un seul chef ou  une oligarchie fort
absolue; or, les hommes qui composent ce corps choisi chez les
Cherokees et qui exercent cette autorit illimite, tant
civiliss et ayant intrt  faire pntrer la lumire dans le
sein de la nation  la tte de laquelle ils se trouvent placs, il
me parat incontestable qu'ils y parviendraient tt ou tard, si on
leur laissait le loisir d'achever leur ouvrage; mais il n'en est
point ainsi: les terres sur lesquelles habitent ces malheureux
Indiens sont situes dans les limites des tats que j'ai cits
plus haut; aujourd'hui ces tats les rclament comme leur
hritage; et l'Union favorise l'excution de leur dessein en
offrant aux Indiens qui voudraient quitter le pays de les
transporter  ses frais dans une vaste contre situe sur la rive
droite du Mississipi (Arkansas), o ils pourront vivre  l'abri de
la tyrannie des blancs. La portion la plus civilise des Indiens
refuse de se prter  ce dessein; mais la masse de la nation, qui
a conserv une partie des habitudes errantes des peuples
chasseurs, s'y rsout sans peine; et, conduite de nouveau dans
d'immenses dserts, loin du foyer de la civilisation, elle
redevient aussi sauvage qu'elle l'tait jadis. Ainsi le
gouvernement amricain dtruit chaque jour ce que le gouvernement
des Cherokees s'efforait d'excuter; et, tandis que ce dernier
attire les sauvages vers la civilisation, l'autre les pousse vers
la barbarie. Le rsultat de cette lutte n'est pas douteux: il est
facile de prvoir qu' une poque trs rapproche ces Indiens,
transports sur la rive droite du Mississipi, auront quitt la
charrue pour reprendre la hache et le mousquet, et chercheront de
nouveau leur seule subsistance dans les travaux improductifs du
chasseur.

Les tribus de Chikassas, des Chactaws, des Creeks et des Cherokees
sont les seules qui aient manifest quelque propension  embrasser
la vie des peuples cultivateurs. Toutes les autres ont conserv
avec une trange tnacit les habitudes de leurs aeux, et, sans
avoir leur esprit et leurs ressources s'obstinent encore  vivre
comme eux.

Si l'on embrasse dans un seul point de vue tous les Indiens qui
habitent de nos jours l'Amrique du Nord, on dcouvre donc sans
peine que tous ont conserv l'tat social qu'ils avaient il y a
deux cents ans. Comme leurs pres, ils tirent presque toute leur
subsistance de la chasse; ils mnent  peu de chose prs le genre
de vie dont, en 1606, le capitaine John Smith faisait le tableau;
cependant d'immenses changements se sont oprs parmi eux. Quels
sont ces changements? quelle en est la cause?

J'ai dit que les Indiens n'avaient point de lois, qu'ils n'taient
gouverns que par les traditions, les coutumes, les sentiments,
les moeurs; plus toutes ces choses taient stables et rgles,
plus la socit tait forte et tranquille.

C'est en changeant les opinions, en altrant les coutumes et en
modifiant les moeurs, que les Europens ont produit la rvolution
dont je parle.

L'approche des Europens a exerc sur les Indiens une influence
directe et une autre indirecte, toutes les deux galement
funestes.

L'Indien, malgr son orgueil, sent au fond de me que la race
blanche a acquis sur la sienne une prpondrance incontestable, et
l'exemple des Europens, qu'il mprise, obtient cependant un grand
pouvoir sur ses opinions et sur sa conduite: or, le malheur a
voulu que les seuls Europens avec lesquels les sauvages entraient
habituellement en contact fussent prcisment les plus dpravs
d'entre les blancs.

J'ai dit qu'il se faisait avec les indignes un grand commerce de
fourrures. Les Europens qui servent de courtiers  ce commerce
sont, pour la plupart, des aventuriers sans lumires et sans
ressources, qui trouvent dans la libert dsordonne des bois la
compensation des travaux pnibles auxquels ils se vouent. Ces
trangers ne font connatre  l'indigne de l'Amrique que les
vices de l'Europe; et ce qu'il y a de plus dplorable encore, ils
le mettent en contact avec ceux des vices de l'Europe qui, ayant
le plus d'analogie avec les siens, peuvent le plus aisment se
combiner avec eux. Ils ne lui apprennent point la dpravation
polie de nos hautes classes; l'Indien ne la comprendrait pas, et
elle serait sans danger pour lui: mais ils lui montrent les hommes
civiliss plus violents, plus ennemis de la loi, plus
impitoyables, en un mot plus sauvages que lui-mme. Cependant ces
sauvages d'Europe lui paraissent instruits, riches, puissants. Il
se fait alors dans la conscience de l'Indien un trouble
incroyable; il ne sait si les vices qu'il ne comprend que trop
bien, et qu'il mprise, ne sont pas les causes premires de cette
supriorit qu'il admire, et s'ils ne la produisent pas, du moins
ne lui semblent-ils pas un obstacle pour l'acqurir.

Quelque pernicieuse qu'ait t cette action directe des blancs sur
le sort des sauvages, leur action indirecte a t plus funeste
encore.

J'ai dit comment l'approche des Europens a rendu les Indiens plus
misrables qu'ils n'taient avant cette poque, en diminuant leurs
ressources, avait accru leurs besoins; mais je n'ai pu donner une
ide de l'tendue des maux auxquels, de nos jours, ces infortuns
sont en proie.

Parmi les Indiens du nord-ouest particulirement, disent MM.
Clark et Cass dans leur rapport officiel, il n'y a qu'un travail
excessif qui puisse fournir  l'Indien de quoi nourrir et vtir sa
famille. Des jours entiers sont employs sans succs  la chasse;
et, pendant cet intervalle, la famille du chasseur doit se nourrir
de racines, d'corces, ou prir. Beaucoup de ces Indiens meurent
chaque hiver de faim. [153]

Mais ce sont les Mmoires de Tanner [154] qu'il faut lire, si l'on
veut se former une ide des horribles misres auxquelles sont
exposs ces sauvages.

Les Indiens avec lesquels vit Tanner sont sans cesse sur le point
de mourir de faim. Une succession de hasards soutient leur vie;
chaque hiver quelques-uns d'entre eux succombent. Le temps tait
excessivement froid, dit-il en un endroit, page 227, et nos
souffrances s'en accrurent. Une jeune femme mourut d'abord de
faim; bientt aprs son frre fut saisi du dlire qui prcde ce
genre de mort et succomba.

Cet homme, dit-il plus loin, page 230, en parlant d'un Ojibbeway,
partagea le sort rserv  un si grand nombre de ses compatriotes,
il mourut de faim.

Ce mme Tanner nous apprend, page 288, qu'on enseigne,ds leur ge
le plus tendre, aux jeunes garons et aux jeunes filles, 
supporter une abstinence rigoureuse. On les y encourage en
intressant leur amour-propre  s'y essayer. Pouvoir supporter un
long jene, dit-il, est une distinction fort envie. La religion
elle-mme consacre le jene; c'est dans les rves d'un homme 
jeun que se rencontre l'avenir. De tels usages, de semblables
opinions, de pareilles moeurs, parlent d'elles-mmes et me
dispensent d'ajouter rien de plus.

C'est dans ces affreuses misres qu'il faut chercher la cause
presque unique des rvolutions morales et politiques qui se sont
opres parmi les indignes de l'Amrique du Nord. C'est en
rendant l'Indien mille fois, plus malheureux que ses pres que les
Europens l'ont fait autre qu'il n'tait.

J'ai montr que, si les sauvages ne tenaient point au sol comme le
font les cultivateurs, l'amour de la patrie n'tait point
cependant inconnu  ces peuples barbares; mais seulement ils le
dirigeaient sur moins d'objets. Ce sentiment leur tant plus
ncessaire encore qu'aux autres hommes, produisait chez eux, comme
partout ailleurs, d'admirables effets.

Les habitudes de chasse tendent  isoler l'individu de ses
semblables,  rduire la socit  la famille, et, en arrtant les
communications des hommes,  dtruire la civilisation dans son
germe. L'attachement que les Indiens portaient  leurs tribus
tendait au contraire  rapprocher un grand nombre d'entre eux les
uns des autres, et leur permettait de mettre en concurrence le peu
de lumires que leur genre de vie leur laissait acqurir. Cet
instinct de la patrie ne tendait pas moins  dvelopper le coeur
de ces sauvages que leur intelligence; il substituait une sorte
d'gosme plus large et plus noble  l'gosme troit que
l'intrt priv fait natre. Nous avons vu de quelles sublimes
vertus il a quelquefois t la source. Les Indiens ainsi runis
exeraient d'ailleurs les uns sur les autres le contrle de
l'opinion publique; contrle toujours salutaire, mme au sein
d'une socit ignorante et corrompue; car la majorit des hommes,
quels que soient ses lments, a toujours le got de ce qui est
honnte et juste.

Aujourd'hui l'esprit national n'existe pour ainsi dire plus parmi
les indignes de l'Amrique;  peine si l'on en rencontre quelques
faibles traces. Des Indiens qui habitaient le vaste espace compris
aujourd'hui dans les limites des tablissements europens, les uns
sont morts de faim et de misre, les autres ont recul et se sont
disperss au loin, toujours suivis par la civilisation qui les
presse. Parmi ces sauvages, restes mutils d'un peuple autrefois
puissant, plusieurs errent au hasard dans les dserts; rduits 
l'individu ou  la famille, ils se croient libres de tous devoirs
envers leurs semblables dont ils n'attendent aucun secours;
d'autres se sont incorpors aux nations qu'ils ont trouves sur
leur passage, mais dont ils ne partagent ni les usages, ni les
opinions, ni les souvenirs. Chez ces nations elles-mmes, que le
contact des Europens n'a pas encore dtruites ou forces  fuir,
le lien social est relch. La misre a dj forc les hommes qui
les composent  s'carter les uns des autres pour trouver plus
facilement le moyen de soutenir leur vie; le besoin a affaibli
dans leur coeur ce sentiment de la patrie qui, comme tous les
autres sentiments, a besoin, pour se produire d'une manire
durable, de se combiner avec une sorte de bien-tre. Poursuivis
chaque jour par la crainte de mourir de faim et de froid, comment
ces infortuns pourraient-ils s'occuper des intrts gnraux de
leur pays? Que devient l'orgueil national chez un misrable qui
prit dans les angoisses de la pauvret? [155]

La mme cause, qui affaiblissait chez les Indiens l'amour de la
patrie, a altr les coutumes, dnatur tous les sentiments,
modifi toutes les opinions.

Nous avons vu quel culte touchant les sauvages qui vivaient il y a
deux sicles rendaient aux morts, de quelle vnration
superstitieuse ils environnaient leur cendre; il n'y a rien qui
introduise plus de moralit parmi les hommes et prpare mieux  la
civilisation que le respect des morts: le souvenir de ceux qui ne
sont plus ne manque jamais d'exercer une grande et utile influence
sur les actions de ceux qui vivent encore. Les aeux forment comme
une gnration d'hommes plus parfaits, plus grands que celle qui
nous environne, et en prsence de laquelle on est en quelque sorte
oblig de mieux vivre. Il n'y a qu'au sein d'une socit fixe et
paisible que peut rgner le respect pour les restes des morts. Les
Indiens de nos jours y sont devenus presque trangers; beaucoup
d'entre eux ont t contraints de fuir le pays qui contenait les
os de leurs aeux et de changer les coutumes que ces derniers leur
avaient lgues. Concentrs dans la ncessit du prsent et les
craintes de l'avenir, le pass et ses souvenirs ont perdu sur eux
toute leur puissance. La mme cause agit sur les peuplades qui
n'ont pas encore quitt leur pays. L'Indien n'a d'ordinaire pour
tmoin de ses derniers moments que sa famille; souvent il meurt
seul, il succombe loin du village, au milieu des dserts o il lui
a fallu s'enfoncer pour rencontrer sa proie. On jette  la hte
quelque peu de terre sur sa dpouille, et chacun s'loigne sans
perdre de temps, afin de trouver les moyens de soutenir une vie
toujours prcaire.

On a pu voir, dans les citations que j'ai faites prcdemment de
John Smith, de Lawson et de Beverley, avec quelle bienveillance
les Indiens, il y a deux cents ans, recevaient les trangers, avec
quelle charit ils se secouraient les uns les autres.

Ces usages hospitaliers, ces douces vertus tenaient au genre de
vie que menaient les sauvages, et on en retrouve encore la trace
de nos jours: il est rare qu'un Indien ferme l'entre de sa hutte
 celui qui demande un abri, et refuse de partager ses faibles
ressources avec un plus misrable que lui. Tanner raconte, page
45, qu'tant prs de prir de besoin, lui et sa famille, il
rencontra un Indien qu'il ne connaissait pas et qui appartenait 
une race trangre. Celui-ci reut Tanner dans sa cabane et lui
fournit tout ce dont il avait besoin. Telle est encore, ajoute
Tanner, la coutume des Indiens qui vivent loigns des blancs.
Dans une autre circonstance, une famille ayant perdu son chef,
tous les Indiens s'offrirent  aller  la chasse afin de pourvoir
 ses besoins. Plus loin, Tanner raconte encore qu'tant parvenu 
une trs grande distance des Europens, il fit un dpt de ses
fourrures et le laissa dans un lieu o il comptait revenir. Si
les Indiens qui vivent dans cette rgion loigne, dit-il, avaient
vu ce dpt, ils ne s'en seraient pas empars; les peaux n'ont pas
encore assez de prix  leurs yeux. Pour qu'ils se rendent
coupables d'un larcin. (V. p. 65 et 89.)

Cependant il n'en est pas toujours ainsi; on rencontre souvent,
dans les dserts de l'Amrique comme dans nos pays civiliss, un
accueil inhospitalier que jadis on n'aurait pas eu  y craindre.
Les vols s'y multiplient; l'excs des besoins enlve peu  peu aux
indignes jusqu' ces simples et sauvages vertus qui dcoulaient
naturellement de leur tat social.

La religion forme le plus grand lien social qu'aient encore
dcouvert les hommes. Les sauvages de nos jours ont conserv, sur
l'existence de Dieu et sur l'immortalit de l'me, quelques-unes
des notions qu'avaient leurs pres; mais ces notions deviennent de
plus en plus confuses [156]. Ceci s'explique sans peine; chez tous
les peuples, mais particulirement chez les peuples inciviliss,
le culte forme comme la portion la plus substantielle et la plus
durable de la religion.

Les Indiens qui vivaient il y a deux sicles avaient des temples,
des autels, des crmonies, un corps de prtres. Les sauvages de
nos jours n'ont ni le loisir ni le pouvoir de fonder des
monuments, ni de crer des institutions permanentes; ils ne vivent
pas assez longtemps dans le mme lieu, ni en assez grand nombre,
pour adopter le retour priodique de certaines crmonies, ni
faire le choix de certaines prires. L'homme, d'ailleurs, pour
s'occuper des choses de l'autre monde, a besoin de jouir dans
celui-ci d'une certaine tranquillit de corps et d'esprit; or, de
nos jours cette tranquillit de corps et d'esprit manque
absolument aux sauvages: sous ce rapport comme sous tous les
autres, les Indiens sont devenus beaucoup plus barbares que ne
l'taient leurs pres.

La trace de la religion ne se reconnat plus gure chez eux qu'
des superstitions incohrentes suscites par le sentiment prsent,
le besoin du moment. Un Indien est-il malade, il s'imagine qu'on
lui a jet un sort, et il envoie des prsents au prtendu sorcier
pour obtenir qu'il le laisse vivre [157]. Un Indien a faim, et il
prie le grand esprit de lui montrer en songe le lieu o se trouve
le gibier. Il compose une image de l'animal qu'il veut tuer, et,
aprs avoir fait des conjurations, il la perce d'un instrument
aigu. Les peuples n'ont plus de prtres, mais des devins, et ils
ne s'en servent gure qu'en cas de maladie ou de famine [158].

J'ai dit que le genre de vie que menaient les indignes de
l'Amrique du Nord devait ncessairement les empcher de faire des
progrs considrables dans les arts. Les Indiens dont je parlais
dans la premire partie de cette note taient cependant parvenus 
lever d'assez grands difices. Il rgnait quelquefois parmi eux
un luxe barbare qui attestait de l'aisance et du loisir; il n'en
est plus de mme aujourd'hui. Il n'y a pas bien longtemps encore,
disent MM. Clark et Cass, on voyait quelquefois des Indiens porter
des robes de castor, mais pareille chose est maintenant inconnue.
La valeur changeable d'un pareil vtement procurerait au sauvage
qui en serait possesseur de quoi habiller toute sa famille. En
voyant les Indiens de nos jours revtus d'toffes de laine et
pourvus de nos armes, on est tent de croire au premier abord que
la civilisation commence  pntrer parmi ces barbares; c'est une
erreur: tous ces objets sont de fabrique europenne, ils attestent
la perfection de nos arts sans rien apprendre sur les arts des
Indiens. Ceux-ci, dans ce qu'ils produisent eux-mmes, sont
infrieurs  leurs aeux; en devenant plus nomades et plus
pauvres, ils ont perdu le got des constructions tendues et
durables. Le sauvage tablit  la hte une sorte de tanire, et
pourvu qu'elle lui fournisse un asile passager contre la rigueur
des saisons, il est content. Je dirai de la culture quelque chose
d'analogue: sans domicile fixe, l'Indien ne sait aujourd'hui o
tablir son champ de mas, et il ignore s'il aura le temps d'en
rcolter les produits. Il se concentre donc de plus en plus dans
les habitudes de chasse, et,  mesure que le gibier devient plus
rare, il le considre de plus en plus comme son unique ressource.
C'est ainsi que l'approche d'un peuple cultivateur a rendu les
indignes de l'Amrique du Nord moins cultivateurs qu'ils ne
l'taient avant. Tous les hommes qui mnent une existence agite
et prcaire sont ports  l'imprvoyance, le hasard joue forcment
un si grand rle dans leur vie, qu'ils sont tents de lui
abandonner volontairement la conduite de tout; mais jamais cette
imprvoyance des Indiens, fruit naturel de leur tat social, ne se
montra sous un caractre plus sauvage que de notre temps; chez eux
on aperoit chaque jour un effet extraordinaire qui se produit de
loin en loin parmi les hommes civiliss auxquels la direction de
leur propre sort vient  chapper tout--coup. On a vu dans toutes
les marines d'Europe des quipages, prts  couler au fond de
l'abme, employer en orgie et en folle gat les derniers moments
qui leur restaient; ainsi arrive-t-il aux Indiens: l'excs de
leurs maux les y rend insensibles; sans avenir, sans scurit mme
du lendemain, ils s'abandonnent avec un emportement sauvage aux
jouissances du prsent, laissant  la fortune le soin de les
sauver d'eux-mmes, si elle veut faire un effort de plus. Le got
pour les liqueurs fortes va toujours croissant parmi les sauvages,
dit M. Schoolcraft, p. 387.

On a remarqu avec quelle difficult les Indiens parvenaient 
soutenir leur vie pendant l'hiver. Quand l't commence, ils se
rendent dans les endroits o se tiennent les commerants
europens, et, au lieu d'changer leurs pelleteries contre des
objets utiles, ils les emploient presque toujours  acheter de
l'eau-de-vie, se consolant des privations et des maux soufferts
par d'affreuses orgies. Ici, dit Tanner, p. 57, les Indiens
dpensrent en trs-peu de temps toutes les pelleteries qu'ils
s'taient procures dans une chasse longue et heureuse. Nous
vendmes en un jour cent peaux de castor pour avoir de l'eau-de-
vie. il dit dans un autre endroit, p. 70: Dans un seul jour nous
vendmes cent vingt peaux de castor et une grande quantit de
peaux de buffle pour du rhum. Les maladies, les vols, les
meurtres, ne manquent point de suivre ces excs. Un jour, deux
sauvages se dchirent la figure avec leurs ongles, et se coupent
le nez avec les dents [159]; une autre fois, un Indien [160] gorge
sans le savoir un de ses htes.

Les misres, qui sont la suite de semblables dsordres, au lieu de
retenir les indiens, les poussent avec plus de force vers l'abme.
Jusque-l, dit Tanner, ma mre adoptive s'tait abstenue de boire
des liqueurs fortes; mais accable par ses chagrins et ses
malheurs, elle finit par contracter cette funeste habitude.

J'ai montr, en parlant du gouvernement chez les Indiens des temps
antrieurs, que, parmi toutes les nations du continent, il
existait des pouvoirs politiques et rguliers. On voyait des
monarchies au Sud, des rpubliques au Nord; partout se montrait
une puissance publique plus ou moins bien organise; et c'tait
avec justice que John Smith disait: Ces Indiens sont barbares;
cependant, ils tmoignent souvent  leurs magistrats plus
d'obissance que les peuples civiliss.

Aujourd'hui les choses ont bien chang; la plupart des nations du
Sud sont encore soumises  un chef unique [161], mais son autorit
est souvent mconnue.

La chane des traditions sur lesquelles elle se fondait tant
interrompue, les coutumes qui lui servaient d'appui ayant t
modifies, les hommes sur lesquels elle s'exerait tant plus
pars et plus nomades que jadis,  une servile obissance a
succd un esprit d'indpendance sauvage qui ne saurait rien
fonder que le dsordre. Au Nord, le mal est plus grand encore; les
monarchies absolues ont une force qui leur est propre; l'autorit
s'y soutient elle-mme longtemps encore aprs que son prestige a
disparu. Mais quand le dsordre commence  s'introduire au sein
d'une rpublique dmocratique, la socit semble disparatre toute
entire; son lien est comme bris; l'individualit reparat de
toutes parts; ainsi arrive-t-il aux peuples nomades du Nord.
Lorsqu'on se reporte aux rcits que William Smith, Lahontan et
Charlevoix nous ont faits des Iroquois, des Hurons et de tous les
hommes parlant la langue algonquine, on dcouvre qu' l'poque o
ces auteurs crivaient, dans chaque tribu sauvage, un certain
nombre d'hommes choisis et le corps des vieillards exeraient un
puissant contrle sur toutes les actions des indignes, et
fournissaient  la faiblesse individuelle l'appui tutlaire de la
socit. Les traces de cette espce de gouvernement sont  peine
reconnaissables de nos jours.

Cette influence, qui atteste un reste de moeurs chez les peuples
barbares, s'est presque entirement vanouie. Dans les conseils
nationaux, c'est la force et non la raison qui fait la loi: les
conseils de l'exprience y sont mpriss, et la jeunesse y domine.
De nos jours, disent MM. Clark et Cass, on peut affirmer qu'il
n'existe point de gouvernement parmi les tribus du Nord et de
l'Ouest. La coutume et l'opinion y maintiennent seules une sorte
d'tat de socit barbare. Autrefois les vieillards ou chefs
civils possdaient une autorit relle; mais il y a longtemps
qu'il n'en est plus ainsi:  peine trouve-t-on des traces de ce
mme ordre de choses. Lorsque les Indiens s'assemblent pour
dlibrer sur les affaires communes, ils forment des dmocraties
pures, dans lesquelles chacun rclame un droit gal  opiner et 
voter; en gnral cependant ces dlibrations sont conduites par
les anciens; mais les jeunes gens et les guerriers exercent le
vritable contrle. On ne peut avec sret adopter aucune mesure
sans leur concours. Dans un pareil tat de socit o les passions
gouvernent, le tomahawk mettrait bientt un terme  toute
tentative qui aurait pour objet de diriger ou de contraindre
l'opinion publique. L'exprience, ajoutent les mmes auteurs, nous
a donc fait connatre l'utilit de faire signer les traits  tous
les jeunes guerriers prsents. Il faut, avant tout, s'assurer le
consentement de la majorit des Indiens. (Voy. Rapports au
congrs.)

Il n'est pas rare cependant que, parmi les tribus sauvages dont je
viens de parler, certains individus parviennent  exercer plus
d'influence que les autres sur leurs semblables. Mais cette
influence n'a aucun fondement durable; elle s'acquiert, pour ainsi
dire, par hasard, s'exerce par occasion, et ne s'tend jamais qu'
un petit nombre d'objets.

-- L'Indien, dit Tanner, page 125, qui commande une troupe de
guerre, n'a aucun contrle sur ceux qui l'accompagnent; il
n'exerce sur eux qu'une influence personnelle: dans cette
circonstance, dit-il ailleurs, (page 172) on me choisit pour chef;
comme nous n'avions en vue que de trouver  vivre, et qu'on me
connaissait bon chasseur, on avait raison d'agir ainsi.

Les hommes qui composent ces nations sauvages sont trop disperss
pour pouvoir contracter l'habitude d'une obissance commune. Ils
chappent  tout contrle par le fait mme de leur misre. On n'a
rien  attendre d'eux, et ils n'ont rien  perdre: il est donc
difficile de dcouvrir parmi ces nations indiennes du Nord quelque
chose qui ressemble  une socit. L'individu n'y trouve de
protection qu'en lui-mme, comme dans l'tat de nature. Le livre
tout entier de Tanner est aussi rempli de rcits d'actes de
violence et de brigandage que de maux et de misre. Nulle part on
n'aperoit d'autorit prte  servir de mdiatrice entre le fort
et le faible, entre l'offenseur et l'offens. Les Indiens ont
perdu jusqu' l'ide de ce pouvoir tutlaire. Quand un Indien du
Nord est victime d'un crime, il se venge s'il est le plus fort, et
fuit s'il est le plus faible: dans aucun des deux cas la pense
d'un pouvoir social ne se prsente  son esprit. En ceci, comme en
tout le reste, les opinions mettent sur la trace des coutumes et
des lois.

Un Indien, dit Tanner, page 208, s'attend toujours  ce que
l'outrage qu'il fait sera veng par celui qui en a souffert; et un
homme qui omettrait de tirer vengeance d'une injure n'inspirerait
aucune estime.

Les deux parties du tableau sont sous les yeux du lecteur qui
maintenant peut juger.

Il y a deux cents ans, les indignes de l'Amrique du Nord
formaient des tribus de chasseurs; un domicile fixe, des coutumes
anciennes, des traditions respectes, des moyens de subsistance
assurs, la tranquillit de corps et d'esprit qui tait la suite
de l'aisance, leur avait permis de tirer de l'tat social des
chasseurs toutes les conditions de bonheur et de grandeur que cet
tat social peut offrir.

Aujourd'hui rien n'est chang en apparence. Ces mmes tribus
vivent encore de la chasse et ont conserv toutes les habitudes
inhrentes  ce genre de vie. Cependant les Indiens de nos jours
ne ressemblent point  leurs pres.

Les Europens, en dispersant les Indiens dans des dserts nouveaux
pour eux, en interrompant leurs traditions, en troublant leurs
souvenirs, en brisant leurs coutumes, en altrant leurs moeurs,
les ont pousss aux consquences les plus funestes de la vie de
chasseurs. C'est ainsi que le contact d'hommes civiliss, clairs
et cultivateurs a rendu les Indiens plus errants et plus sauvages
qu'ils n'taient autrefois.



Notes non insres dans le texte principal  cause de leur
longueur

1. Proposer un duel. Celui qui a donn le soufflet aura un procs.

Dans l'tat sauvage, l'homme ne connat d'autre justice que celle
qu'il se fait lui-mme. De son ct, la socit civilise n'admet
pour l'injure d'autre satisfaction que le recours aux tribunaux
institus par elle. Le duel est une sorte de compromis entre la
rparation lgale et la vengeance individuelle, entre le bourreau
et l'assassin.

Dans les tats du Nord de l'Amrique, le duel a perdu tout empire;
la loi y rgne souverainement. On peut galement dire qu'il
n'existe pas dans les tats de l'Ouest et dans quelques nouveaux
tats du Sud; mais c'est par une autre raison. La loi y est
impuissante, et les moeurs y sont presque barbares. On ne le
rencontre plus que dans les tats du Sud qui ont une vieille
civilisation, et o cependant les habitudes et les moeurs sont
encore plus puissantes que les lois.

Dans toute la Nouvelle-Angleterre,  New York, en Pennsylvanie, la
loi punit le duel comme le meurtre [162] toutes les fois qu'il est
suivi de mort.

Elle porte en outre des peines svres contre l'envoi ou la
rception d'un cartel non suivi de combat, et contre les tmoins
et tous ceux qui, par leur aide ou assistance dans le duel,
peuvent tre considrs comme complices. Cette complicit est
punie, dans l'tat de New York, d'un emprisonnement dont le
maximum est de sept annes. Un chtiment svre est galement
appliqu  celui qui reproche publiquement  une autre personne de
n'avoir pas accept un duel. Quiconque, dit la loi de
Pennsylvanie, publiera dans les journaux ou par lettres missives
crites ou imprimes qu'un tel est un poltron, un misrable, un
homme sans foi, ou autres imputations injurieuses de ce genre,
pour avoir refus un duel, sera puni d'une amende de 500 dollars
et d'un an de travaux forcs (hard labour); l'diteur ou imprimeur
des pamphlets sera, dans tous les procs de ce genre, cit comme
tmoin, et admis comme tel par les cours de justice contre
l'auteur de l'crit; et si les dits imprimeur ou diteur, appels
devant la, justice, refusent de dclarer le nom de l'auteur, la
cour devra les considrer comme auteurs du libelle, et les
condamner en consquence [163].

Dans ce pays, la loi sur le duel n'est pas une vaine menace,
brave par l'opinion publique: elle est entirement d'accord avec
les moeurs; l on ne se bat plus en duel.

Il est certain que, dans la Nouvelle-Angleterre, aucune injure,
pas mme un soufflet reu ou donn, n'entrane pour consquence un
combat singulier, et, ce qu'il y a de plus remarquable, ce n'est
pas le fait, mais bien l'opinion qui s'y rattache; l, le
sentiment public approuve hautement celui qui refuse un duel,
comme elle le blmerait chez nous. Je pourrais  ce sujet citer
les exemples de plusieurs personnes fort honorables de Boston,
dont la considration s'est accrue par des refus de duel qui, en
Europe, les eussent dshonores. Cette rigueur des lois,
sanctionne par l'opinion gnrale dans la Nouvelle-Angleterre, me
parat tenir  plusieurs causes que je ne ferai qu'indiquer: la
teinte religieuse imprime aux moeurs par le puritanisme des
premiers colons; des habitudes srieuses; une vie rgulire, toute
consacre aux affaires; l'absence de divertissements, de jeux, de
plaisirs bruyants, de galanteries; et enfin l'esprit d'obissance
aux lois qui domine dans une rpublique bien rgle, esprit
d'obissance dont le duel est une violation.

Si l'on se bornait  consulter les lois sur la question du duel,
on pourrait penser que le Sud des tats-Unis est  cet gard, en
tous points, semblable au Nord. En effet, nous trouvons, dans le
code de la Caroline du Sud et celui de la Louisiane, les mmes
dispositions contre le duel que dans les lois de la Nouvelle-
Angleterre [164].

Mais le duel, dont la coutume tient aux prjugs de l'honneur, est
peut-tre de toutes les actions de l'homme celle sur laquelle la
loi a le moins de puissance. On a toujours vu les lois les plus
svres inefficaces contre le duel, lorsque ce genre de combat
tait protg par les moeurs; et il est exact de dire qu'en cette
matire la loi n'est respecte que le jour o elle n'est plus
ncessaire.

Dans les tats du Sud, tels que la Virginie, le Maryland et les
deux Carolines, des peines svres sont portes contre le duel;
cependant l'on s'y bat sans cesse en duel et avec impunit. La
justice n'interviendrait que s'il y avait dans le fait du duel des
circonstances qui le rendissent semblable  un assassinat; mais
toutes les fois que le combat s'est pass loyalement, c'est--dire
qu'il y a eu fair duel, comme on dit en Amrique, les auteurs du
duel ne sont jamais inquits. L'diteur des lois de la Caroline
du Sud ne peut s'empcher  cette occasion de mettre en note
l'observation suivante: La svrit de la loi, dont l'objet tait
de prvenir les fatales consquences de ce triste prjug, semble
avoir entirement manqu son but; car on sait qu'il n'y a pas
d'exemple (dans ce pays du moins) d'un duelliste condamn comme
coupable de meurtre [165].

D'o vient cette diffrence de moeurs entre le Sud et le Nord? Les
causes principales, dont je ne prsente ici qu'un aperu, sont

1 La civilisation moins avance des tats du Sud;

2 Le climat, qui rend les habitants du Sud plus prompts aux
mouvements violents, et excite leurs passions;

3 L'indolence des hommes du Sud, qui, ayant des esclaves, ne
travaillent pas. Les jeux, les amusements, les dbauches, tous les
plaisirs des sens, y sont beaucoup plus frquents que dans le
Nord; il n'est pas une de ces choses qui ne soit une source de
querelles, et consquemment de duel. L'oisivet, le dsordre
qu'elle engendre, le trouble qu'elle jette dans les ides et dans
les actions, favorisent le duel, comme le travail et les habitudes
rgulires qui en dcoulent le combattent.

4 L'existence dans le Sud de la population esclave, c'est--dire
d'une classe infrieure. Les rangs tablis dans une socit
favorisent le duel. Il se forme, parmi les membres d'une classe
privilgie, des traditions d'honneur et de biensance, des
prjugs de caste, des besoins de distinction, qui doivent rendre
le duel plus frquent que dans une socit d'galit parfaite.

Du reste, mme dans les tats du Sud, le duel repose plutt sur
des ides de justice que d'honneur.

Chez nous l'outrage qui rend un duel ncessaire est bien moins
dans le fait que dans l'intention. Aussi voyons-nous les causes
les plus frivoles servir d'occasion  de graves querelles.

L'injure tant tout idale et de convention, elle n'a point
d'quivalent possible: le duel seul peut la rparer.

Dans le Sud des tats-Unis, au contraire, c'est le fait matriel
qu'on venge par le duel, bien plus que l'intention; et ce fait est
apprciable comme tout dommage ordinaire.

Un exemple va rendre sensible cette diffrence.

En Amrique, dans plusieurs tats du Sud, si celui qui a reu un
soufflet en rend un autre, on estime que les parties sont quittes,
et la querelle en reste l. Pourquoi? C'est qu'en partant du point
rationnel, un fait est l'quivalent de l'autre; il y a deux
injures parfaitement pareilles qui se compensent; chaque bassin de
la balance est charg d'un poids gal; il y a rparation logique.
Celui qui fait ce raisonnement pche, il est vrai, contre la
socit, qui dfend  ses membres de se faire justice eux-mmes;
mais c'est l son seul tort; car du reste il est dans les
principes du droit.

Chez nous, au contraire, comme on procde d'un autre principe, qui
est le prjug de l'honneur bless, on arrive  une tout autre
conclusion. Nous disons: Celui qui a reu l'offense d'un soufflet
est couvert d'infamie s'il ne lave son injure dans le sang de
l'offenseur. En a-t-il rendu un autre; l'agresseur qui l'a reu se
trouve dans une position identique, et sera frapp du mme
dshonneur s'il n'obtient pas la mme rparation que son
adversaire est forc de lui demander; de sorte qu'au lieu d'une
personne qui a besoin du duel pour se rhabiliter, il y en a
deux.

J'ai dit en commenant que, dans les nouveaux tats de l'Ouest et
dans quelques tats nouveaux du Sud, le duel n'existe pas; l,
comme dans le reste de l'Union, le duel est svrement puni par la
loi (V. Statute laws of Tennessee); mais ce n'est pas la loi qui,
dans ces tats, l'empche; c'est la barbarie des moeurs. L on se
bat et l'on se tue plus qu'ailleurs; mais le duel s'y montre avec
des formes tellement sauvages, qu'il perd son nom pour prendre
celui d'assassinat. Il n'est pas sans doute sans exemple que, dans
le Kentucky, le Tennessee, le Mississipi, la Georgie, Alabama et
dans une partie de la Louisiane, des duels vritables n'aient eu
lieu et se soient passs loyalement; mais le plus souvent les
combats que se livrent deux individus sont des attaques imprvues,
instantanes ou des guet-apens. Ds qu'une discussion s'lve
entre deux hommes, pour peu qu'elle devienne vive et qu'un mot
injurieux soit prononc, vous les voyez aussitt se placer dans
l'attitude de deux combattants; arms d'un poignard et d'un
couteau dont tout habitant de ces contres est nanti, ils se
frappent l'un l'autre avec une extrme rapidit; et celui qui
tarderait  se prparer  la lutte serait victime de son
hsitation. Il arrive souvent que de vieilles querelles qu'on
croit teintes depuis longtemps se raniment au bout de deux ou
trois ans, et leur rveil s'annonce par le meurtre de l'offenseur
ou de l'offens.

Les causes de cet tat de choses sont nombreuses; j'indiquerai les
principales. Dans les pays dont il s'agit ici, la socit est en
quelque sorte naissante. L'individu est rduit  ses propres
forces pour soutenir son existence, pour se protger dans sa
demeure isole de toute habitation. Il n'entre que fort rarement
en contact avec la socit civile, et s'accoutume  devoir tout 
lui-mme; de l le principe de se faire justice, au lieu de la
demander  la loi. Une des consquences ncessaires de la vie
sauvage est de placer le plus grand mrite de l'homme dans sa
force physique, et d'attribuer une plus grande part  l'individu
qu' la socit. Ce mme fait doit se trouver chez tous les
peuples, selon que leurs moeurs se rapprochent plus ou moins de
l'tat sauvage.

Les habitants de l'Ouest et du Sud, disperss  et l au milieu
d'immenses contres, n'entretiennent entre eux que de rares
communications; le plus grand nombre ont des esclaves, et par
consquent ils ne travaillent pas; tout leur temps se passe entre
la chasse et l'oisivet. C'est la vie fodale sans la chevalerie,
sans la galanterie, sans l'honneur. Enfin les rapports avec leurs
esclaves leur donnent des habitudes de domination et de violence
qui sont en opposition directe avec les principes de l'tat
social. Il faut ajouter  ces faits que l'instruction est beaucoup
moins rpandue dans ces tats que dans le Nord, et que la religion
n'y est point aussi claire.

Le plus souvent, lorsque des meurtres sont commis avec les
circonstances qui ont t rapportes plus haut, aucune poursuite
judiciaire n'est dirige contre les coupables; quelquefois une
plainte est porte devant les magistrats; ceux-ci conduisent les
inculps devant le jury, qui ne manque jamais de les acquitter. Le
jury ne condamne point de pareils faits, parce qu'il est compos
d'hommes dont les moeurs sont  demi sauvages; et chacun se trouve
encourag  ces sortes de violences, parce que le jury les
acquitte.

Pour ces peuples encore barbares, le duel avec ses formes polies,
ses tmoins et ses garanties de loyaut, serait un bienfait.

Ce n'est donc point parce que la loi est, dans l'Ouest, plus
puissante que les moeurs, que le duel ne s'y trouve pas, mais bien
parce qu'un reste de barbarie y entretient des habitudes sauvages
que la loi ne corrige pas et qui ne sont point adoucies par les
moeurs.

Du reste, on peut dire en gnral que le duel a plus ou moins de
force dans un pays, selon que l'esprit d'obissance  la loi y est
plus ou moins puissant sur les moeurs.

Il faut ajouter que, partout o le sentiment de l'honneur est
fortement tabli, le duel se maintient en dpit et des lois et du
progrs des moeurs. C'est ainsi qu'il se perptue dans l'arme et
dans la marine amricaine, parce que l il trouve un appui
permanent dans l'honneur, principal mobile de tous les corps
arms.

2. La grossiret des Amricains.

Il ne faut point accepter les exagrations que les Anglais
dbitent  ce sujet; mistress Trolloppe dit, t. 1, p. 27: Je
dclare avec sincrit que j'aimerais mieux partager le toit d'une
troupe de cochons bien soigns, que d'tre renferme dans une de
ces cabines. (Elle parle des bateaux  vapeur sur le Mississipi.)
Ce sont l de grossires injures. Il est certain qu'avec leur
habitude de mcher du tabac, qui entrane le besoin de cracher,
les Amricains choquent quiconque est accoutum  des moeurs
polies; il n'est pas moins certain que leur dfaut complet de
galanterie dplat aux femmes; enfin il y a dsappointement
complet pour qui cherche chez eux l'lgance des manires et
l'urbanit des formes... Mais ici doit s'arrter la critique.

Les Amricains ne font point la cour aux femmes, mais ils les
respectent, et ce sentiment de respect, qui ne se montre point au
dehors, est bien plus profond chez eux qu'il ne l'est dans nos
pays de civilisation et de galanterie.

Dans les bateaux  vapeur dont parle mistress Trolloppe on trouve
une socit peu polie,  la vrit: ce sont des marchands qui vont
de l'Ohio ou du Kentucky dans la Louisiane ou dans les contres de
la rive droite du Mississipi; mais ils ne prsentent point le
spectacle dgotant que suppose l'auteur anglais. En gnral, ces
bateaux  vapeur sont vastes, propres, lgants; on en compte plus
de deux cents qui remontent et descendent sans cesse le grand
fleuve. La nourriture y est abondante et saine et le prix du
passage est incroyablement bon march: on va de Louisville  la
Nouvelle-Orlans pour 120 francs, y compris la nourriture; le
trajet est de 500  600 lieues. Ayant fait ainsi le voyage, j'en
puis parler sciemment; on est si commodment dans la cabine des
voyageurs, qu'en y peut travailler, crire et lire comme on le
ferait chez soi.

Du reste, la rudesse amricaine a aussi son bon ct; nos manires
polies, nos dlicatesses de langage, ne sont, le plus souvent, que
les dehors agrables sous lesquels se cache l'gosme. L'intrt
personnel existe sans doute tout autant chez les Amricains que
chez nous; mais, aux tats-Unis, il y a de moins l'hypocrisie des
formes.

3. L'galit universelle...

Un grand nombre d'crivains, notamment des auteurs anglais, ont
dit que les lois des tats-Unis consacrent une grande galit qui
ne se trouve pas dans les moeurs; que l, comme dans plusieurs
pays d'Europe, il existe une aristocratie pleine de morgue et de
mpris pour les classes places au-dessous d'elle; et que les
Amricains, qui ont perfectionn la thorie de l'galit, ne la
pratiquent point. J'avoue qu'en parcourant les tats-Unis j'ai
reu une tout autre impression. Non-seulement j'ai trouv
l'galit politique mise en action par le concours de tous les
citoyens aux affaires du pays, mais l'galit sociale s'est aussi
offerte  moi de toutes parts, dans les fortunes, dans les
professions, dans toutes les habitudes.

Il existe peu de grandes fortunes; les chances du commerce, qui
les lvent, les renversent quelquefois; et, dans tous les cas,
elles ne survivent point  l'galit des partages tablis par la
loi des successions.

Les professions, dont la diversit est si grande, ne font natre,
entre ceux qui les exercent, aucune dissemblance de position. Je
ne parle pas seulement ici de la Pennsylvanie, o l'influence des
quakers a fait considrer l'galit des professions comme un dogme
religieux, mais de tous les tats de l'Union amricaine. Partout
les professions, les emplois, les mtiers, sont considrs comme
des industries; le commerce, la littrature, le barreau, les
fonctions publiques, le ministre religieux, sont des carrires
industrielles; ceux qui les suivent sont plus ou moins heureux,
plus ou moins riches, mais ils sont gaux entre eux; ils ne font
pas des choses pareilles, mais de mme nature. Depuis le
domestique, qui sert son matre, jusqu'au prsident des tats-
Unis, qui sert l'tat; depuis l'ouvrier-machine, dont la force
brutale fait tourner une roue, jusqu' l'homme de gnie, qui cre
de sublimes ides; tous remplissent une tche et un devoir
analogues (they make their duty). Ceci explique pourquoi les
domestiques blancs, en Amrique, assistent leurs matres et ne les
servent pas, dans l'acception de la domesticit ordinaire. C'est
aussi une des raisons de la manire dont on fait le commerce aux
tats-Unis: le marchand amricain gagne certainement le plus qu'il
peut; je crois mme qu'il trompe souvent l'acheteur; mais, en
aucun cas, il ne voudrait recevoir un denier de plus qu'il ne
demande, ft-il le plus misrable de tous les aubergistes. Ainsi
font l'ouvrier qu'on occupe, le commissionnaire qu'on emploie, le
domestique par lequel on est servi dans un htel; tous demandent
leur salaire lgitime, le prix de leur travail, et rien au-del.
Accepter plus qu'il n'est d, c'est recevoir l'aumne, et
consquemment faire acte d'infrieur. On comprend maintenant
pourquoi le prsident des tats-Unis reoit  Washington sur le
pied de l'galit la plus parfaite; le premier venu qui se
prsente pour lui parler commence par lui donner une poigne de
main, il agit de mme avec tous ses concitoyens lorsqu'il parcourt
les diffrents tats de l'Union. J'ai souvent entendu des hommes
placs dans des postes minents, tels que ceux de chancelier,
gouverneur, secrtaire d'tat, parler, comme d'une chose toute
naturelle, de leur frre picier, de leur cousin le marchand, etc.

Pour achever de prouver  quel point l'galit pratique existe aux
tats-Unis, je ne citerai que deux faits.

Un jour comme j'allais visiter la prison d'un comt de l'tat de
New York, accompagn du district attorney (c'est le magistrat qui
remplit les fonctions du ministre public), celui-ci, chemin
faisant, me raconta les circonstances fort graves d'un crime dont,
me dit-il, j'allais voir l'auteur; il me peignit l'attentat sous
les couleurs les plus sombres, ajoutant que c'tait lui-mme qui
avait fait condamner le coupable. J'arrivai  la prison plein des
plus sinistres impressions, et,  l'aspect du criminel,
j'prouvais une sorte d'horreur, quand je vis le district attorney
s'approcher du condamn, et lui donner une poigne de main.

Une autre fois, dans un salon brillant o se trouvait runie la
meilleure compagnie de l'une des plus grandes villes de l'Union,
je fus prsent  un monsieur fort bien mis, avec lequel je
m'entretins quelques instants; bientt aprs je demandai quel
tait ce personnage: C'est, me dit-on un fort galant homme, le
shrif du comt. Je voulus savoir ce que c'tait que le shrif, et
j'appris que c'tait le bourreau [166].

D'o vient qu'en prsence de faits semblables qui chaque jour se
renouvellent et se reproduisent sans cesse sous mille formes
diffrentes, il se rencontre encore des personnes qui contestent
aux Amricains la pratique de l'galit?

La raison en est dans quelques faits mal apprcis et dans
quelques apparences qu'une observation superficielle prend pour
des ralits.

Chez ce mme peuple, o les fortunes et les conditions sont
uniformes, vous voyez sans cesse les hommes mesurer leur estime
sur la richesse et attacher un trs grand prix  la naissance. On
ne dit pas: Cet homme est digne de respect parce qu'il est honnte
et juste; cet autre est distingu par son esprit et par son
loquence. On dit: Un tel vaut 10,000 dollars (is worth); tel
autre n'en vaut que la moiti.

Au sein de cette dmocratie, matresse de la socit, on voit
quelquefois se rvler des instincts tout aristocratiques de leur
nature. D'aprs la loi, les enfants partagent galement la
succession de leurs auteurs; mais ceux-ci peuvent disposer de
leurs biens selon leur bon plaisir; donner tout  un seul et
dshriter les autres. Il arrive trs frquemment qu'usant de son
droit, l'Amricain accorde une dot trs considrable  son enfant
premier-n, non pour le rcompenser d'une conduite meilleure que
celle de ses frres, mais pour faire un an et lui donner une
position qui flatte l'orgueil du pre de famille.

Ces mmes Amricains que vous voyez se mler aux hommes de tous
les tats attachent souvent une valeur purile  l'antiquit de
leur origine et  la noblesse de leur extraction. Il y en a qui
vous racontent longuement leur gnalogie; quelquefois ils
fausseront la vrit pour vous prouver une descendance illustre.
Il n'est pas sans exemple que celui qui vritablement appartient 
une famille aristocratique affecte une sorte de mpris pour ceux
qui montrent des prtentions du mme genre sans les justifier.
Voyez, nie disait une fois un habitant de **, ce gentleman si
fier de sa grande fortune, ce n'est qu'un parvenu: son pre tait
cordonnier.

Les Amricains, dont les moeurs, d'accord avec leur loi
fondamentale [167], ne reconnaissent aucune noblesse, accordent
cependant une grande considration aux titres nobiliaires.

Un tranger est sr d'tre accueilli avec enthousiasme, trs bien,
seulement bien, ou froidement, selon qu'il est duc, marquis,
comte, ou qu'il n'est rien. Un titre excite tout d'abord
l'attention des Amricains, attire leurs hommages; la question de
savoir si celui qui le porte vaut la moindre chose n'est que
secondaire. Leurs institutions politiques et leur tat social ne
leur permettant pas de prendre des titres nobiliaires, on les voit
se rattacher par tous les moyens possibles  de petites
distinctions aristocratiques. Je ne parle pas ici de la qualit de
gentleman que prend le moindre conducteur de diligence et le
dernier aubergiste: mais quiconque arrive soit par le commerce,
soit par le barreau ou par toute autre profession  une position
de fortune un peu suprieure  celle du plus grand nombre, ne
manque pas d'ajouter  son nom le titre d'esquire (cuyer).
Beaucoup prennent des armes qu'ils portent sur leurs cachets et
sur leurs voitures; dans le Maryland, qui est un des tats les
plus dmocratiques, on voit d'ardents dmocrates ajouter un de 
leur nom, et y joindre un nom de terre.

Que conclure de tous ces faits? Qu'il n'existe pas d'galit
relle aux tats-Unis, et qu'il y a dans les moeurs une tendance
aristocratique? Non assurment. Ce qui se passe  cet gard n'est
point un progrs du prsent vers l'avenir, c'est une rminiscence
du pass.

Lorsqu'on tudie, soit les institutions, soit les moeurs des
Amricains, il ne faut jamais oublier que leurs aeux taient
Anglais. Ce point de dpart exerce sur leurs lois et sur toutes
leurs habitudes une influence qui sans doute tend continuellement
 s'affaiblir, mais qui ne disparat jamais entirement. Or, il y
a deux choses qui en Angleterre occupent le premier rang dans
l'opinion des hommes: la naissance et la fortune. Voil la vraie
source du respect qu'ont les Amricains pour la fortune et la
naissance. C'est une tradition transmise d'ge en ge, un vieux
souvenir, un prjug antique, et qui lutte seul contre toute la
puissance des lois et des moeurs. Du reste, cette lutte n'est pas
srieuse; cet amour des titres, ce got des armoiries, ces
prtentions de familles, sont des jeux et des essais de la vanit;
partout o il y a des hommes, leur orgueil cherche des
distinctions; mais la meilleure preuve que ces distinctions chez
les Amricains n'ont rien de rel, c'est qu'elles ne blessent mme
pas la susceptibilit populaire. Toute puissance, aux tats-Unis,
vient du peuple, et tout y doit retourner; l, il faut tre
dmocrate, sous peine d'tre trait comme un paria. Les moeurs de
la dmocratie ne plaisent pas  tous, mais tous sont forcs de les
accepter; plusieurs seraient tents de se faire des habitudes plus
nobles; de prendre des moeurs moins triviales, et de crer une
classe suprieure  la classe unique qui existe; il en est qui
souffrent de serrer la main de leur cordonnier; pour d'autres il
est pnible de ne pouvoir trouver un laquais qui consente  monter
derrire leur voiture, n'importe  quel prix [168]; ceux-ci voient
avec douleur les affaires publiques conduites par des masses peu
claires; ceux-l s'indignent de ce que les emplois politiques
sont le plus souvent confis aux hommes mdiocres; mais il leur
faut touffer ces chagrins et ces passions; ceux qui manifestent
de pareils sentiments encourent aussitt la rprobation populaire,
et il leur faut  tout jamais renoncer au moindre avenir politique
dans leur pays.

Quand vient le jour des lections, seul chemin pour arriver au
pouvoir, la voix des masses se fait entendre et brise tous ces
petits instincts de rsistance et d'hostilit contre la puissance
populaire.

J'ai t surpris de voir un auteur anglais qui a crit avec talent
sur les moeurs des tats-Unis (Hamilton), tomber dans les erreurs
que je viens de combattre, et prtendre qu'il n'y a pas plus
d'galit pratique aux tats-Unis qu'en Angleterre. Entre autres
arguments  l'appui de son opinion, il rapporte une soire passe
par lui dans un salon de New York, o se trouvaient runies des
personnes de professions diverses. Or, dit-il, une dame prs de
laquelle j'tais plac tait tout aussi choque que moi de voir
dans un salon brillant des femmes d'une condition vulgaire. Cette
jeune personne, me faisait-elle observer, est certainement jolie,
mais c'est la fille d'un marchand de tabac; cette autre danse
bien, mais elle n'a reu aucune ducation, etc. M. Hamilton
conclut de l que les conditions, aux tats-Unis, ne sont point
gales; cependant il aurait pu rpondre  la dame qui lui faisait
de telles observations: Ces femmes communes et vulgaires sont nos
gales; car vous tes ensemble dans le mme salon [169].

L'galit sociale et politique aux tats-Unis ne reoit d'atteinte
vritable qu'en ce qui concerne la race noire; mais alors
l'Amricain ne croit pas violer le principe de l'galit, parce
qu'il considre le ngre comme appartenant  une race infrieure 
la sienne; et il faut  ce sujet remarquer que, dans les pays 
esclaves, o l'ingalit entre les noirs et les blancs est plus
marque, l'galit entre les blancs est peut-tre encore plus
parfaite. Ainsi que je l'ai dit plus haut, la couleur blanche est
pour eux une noblesse, et ils se traitent les uns les autres avec
les gards et la distinction qu'apportent entre eux les membres
d'une classe privilgie.]

4. De grands troubles se prparaient  New York

Les vnements arrivs  New York au mois de juillet 1834 ont
fourni le texte du chapitre XIII de cet ouvrage, intitul
l'meute.  ct de la fable dont le fond est entirement vrai, je
crois devoir placer le rcit exact de tout ce qui s'est pass.

Le principe de l'esclavage a t aboli dans l'tat de New York en
1799; mais les ngres qui ont cess d'tre esclaves ne sont pas
devenus les gaux des blancs. La couleur des affranchis rappelle
sans cesse leur origine. Cependant la population noire, qui est en
possession de la libert, aspire aussi  l'galit. C'est l le
grand sujet de querelle entre les deux races dans le nord des
tats-Unis.

Tant que les ngres affranchis se montrent soumis et respectueux
envers les blancs, aussi longtemps qu'ils se tiennent vis--vis de
ceux-ci dans une position d'infriorit, ils sont srs de trouver
appui et protection. L'Amricain ne voit alors en eux que des
infortuns que la religion et l'humanit lui commandent de
secourir. Mais ds qu'ils annoncent des prtentions d'galit,
l'orgueil des blancs se rvolte, et la piti qu'inspirait le
malheur fait place  la haine et au mpris.

Les ngres, tant en trs petit nombre dans les tats du Nord, se
soumettent en gnral sans aucune rsistance  toutes les
exigences de l'orgueil amricain. Il ne s'engage point de lutte,
parce que les opprims acceptent l'injure et la tyrannie. La
collision grave dont New York a t le thtre au mois de juillet
dernier ne s'explique que par le concours de circonstances tout 
fait extraordinaires. Il n'existe dans l'tat de New York que
44,870 personnes de couleur sur 1,913,000 blancs, et dans la ville
mme 13,000 personnes de couleur sur 200,000 blancs; ni les ngres
ni les Amricains de New York ne peuvent donc avoir la pense de
lutter ensemble; les premiers, parce qu'ils sont trop faibles; les
seconds, parce qu'ils sont trop forts.  la vrit il existe au
sein mme de la population blanche un parti qui travaille 
tablir l'entire galit des noirs. Ce parti, compos de
philanthropes sincres, d'hommes religieux, de mthodistes et de
presbytriens ardents, attaque avec un zle infatigable le prjug
qui spare les ngres des blancs. On les appelle les
abolitionnistes, parce qu'ils essaient d'abolir l'esclavage
partout o il existe, et amalgamistes, parce qu'au moyen de
mariages mutuels, ils voudraient parvenir au mlange des deux
races. Ils ont organis une socit sous le titre de anti-Slavery
Society (Socit contre l'esclavage), et fond un journal qui
soutient les doctrines de la socit. Ce parti a la force que
donnent une conviction profonde, un but honnte et des passions
gnreuses, mais il est peu nombreux.

Pendant longtemps les rclamations qu'il leva en faveur des
malheureux dont il s'tait tabli le patron, excitrent peu
d'irritation parmi les Amricains du parti contraire; mais vers le
commencement de l'anne 1834, elles cessrent d'tre entendues
avec indiffrence.

D'abord on ne peut nier que le contrecoup de l'affranchissement
des noirs dans les colonies anglaises ne se soit fait sentir en
Amrique, mme au sein des tats o les ngres sont libres. On
conoit que les gens de couleur, qui n'ont encore conquis que la
moiti des droits auxquels ils aspirent, aient t fortement mus
d'une rvolution sociale, arrive prs d'eux, et faite au profit
d'tres qui leur sont semblables en tous points. Cette impression
a t ressentie non-seulement par les ngres, mais encore par
leurs partisans de couleur blanche. Ceux-ci, au lieu de contenir
l'lan de la population noire, l'ont encourag, et n'ont pas
compris que leurs efforts en faveur de la race noire, supports
par les Amricains quand ils se rduisaient  de vaines paroles,
exciteraient les passions les plus violentes, ds qu'ils
prendraient un caractre de ralisation possible. Tmoins de ce
mouvement, qui n'tait encore que moral et intellectuel, les
Amricains ont senti la ncessit de l'touffer  sa naissance; et
un grand nombre, qui jusqu'alors avaient entendu patiemment les
thories des abolitionnistes sur l'galit des noirs, ont pass
tout  coup de la tolrance  l'hostilit.

Quelques succs des ngres et de leurs partisans sont venus
envenimer encore cette disposition ennemie.

Les mariages communs sont  coup sr le meilleur, sinon l'unique
moyen de fusion entre la race blanche et la race noire. Ils sont
aussi l'indice le plus manifeste d'galit; par cette double
raison, les unions de cette sorte irritent plus que toute autre
chose la susceptibilit des Amricains.

Vers le commencement de l'anne 1834, un ministre du culte, le
rvrend docteur Beriah-Green, ayant clbr  Utica le mariage
d'un ngre avec une jeune fille de couleur blanche, il y eut dans
la ville une sorte de soulvement populaire,  la suite duquel le
rvrend fut pendu par effigie sur la voie publique [170].

Peu de temps aprs, des ministres presbytriens et mthodistes
marirent,  New York mme, des blancs avec des gens de couleur.
Cette victoire remporte sur les prjugs encourage les ngres, et
irrite vivement leurs ennemis.

Le mois de juillet 1834 arrive: les Amricains clbrent
l'anniversaire de la dclaration de leur indpendance. C'est
toujours pour eux l'occasion de longs discours sur la libert et
sur les droits imprescriptibles de l'homme. Les ngres entendent
quelque chose de ces dclamations, et leurs partisans ne manquent
pas, dans cette circonstance, de leur rappeler que les gens de la
race noire ont une libert aussi sacre, et des droits aussi
inviolables que les hommes blancs.

Le 7 juillet, un Amricain, ami des ngres, publie dans un journal
une lettre o il annonce, qu'en dpit d'un prjug qu'il mprise,
il se propose d'pouser une jeune fille de couleur [171].

Le mme jour une runion de gens de couleur se tient dans Chatam
Chapel, et l'on y prononce des discours dont l'galit des blancs
et des ngres, et l'abolition de l'esclavage dans toute l'Union,
forment le texte. Par un hasard malheureux, les membres de la
socit de musique sacre, qui avaient coutume de se runir dans
le mme local, veulent l'occuper  l'instant o l'assemble
africaine tait en sance. De l nat un conflit fcheux qui se
termine promptement, mais ajoute encore  l'irritation des deux
partis. En mme temps, on fait circuler dans le public un pamphlet
contre l'esclavage; et en tte de ce pamphlet se voit une petite
gravure reprsentant un marchand de ngres qui arrache un esclave
 sa femme et  ses enfants, et le fait marcher devant lui  coups
de fouet: rien n'est nglig pour exciter l'indignation des ngres
et le zle de leurs amis. Une nouvelle runion dans Chatam-Chapel
est annonce pour le surlendemain, 9 juillet; ou doit y plaider la
cause de la race noire; les blancs partisans des ngres sont
engags  s'y rendre.

Alors commence  se manifester un sentiment trs-vif d'irritation
dans l'opinion publique. La presse se montre unanimement hostile
envers les gens de couleur, et raille amrement les blancs qui
mconnaissent leur dignit au point de se commettre dans la
socit de misrables ngres. Les journaux appellent les ngres
the coloured gentlemen, et les ngresses the ladies of colour; ils
accablent de leurs sarcasmes le blanc philanthrope qui a publi
son projet de mariage avec une femme de couleur. Tandis que la
runion de Chatam-Chapel se prpare, une opposition puissante
s'organise, et tout annonce qu' l'occasion de cette assemble,
une collision fcheuse s'engagera. Il est  remarquer qu'au moment
o ces faits se passaient, la chaleur tait excessive  New York.
Les 9, 10 et 11 juillet ont t, en Amrique, les jours les plus
chauds de l'anne 1834. Les degrs de la temprature ne sont pas
trangers aux mouvements populaires [172].

Au jour marqu (le 9 juillet) une grande foule environne la
chapelle de Chatam; mais la police, prvoyant une lutte, avait
dfendu la runion, qui n'a pas lieu. Cependant il se trouvait
dans cette roule un certain nombre d'individus que l'espoir d'un
dsordre avait seul attirs, et qui ne pouvaient se retirer sans
avoir rien fait de mal. C'tait l'heure du spectacle: on apprend
en ce moment qu'il y a au thtre de Bowery un acteur anglais,
nomm Farren, accus d'avoir mal parl du peuple amricain. 
Bowery!  Bowery! crient plusieurs voix; aussitt la foule se
porte en masse vers le thtre qui, un instant aprs, ne prsente
qu'une scne de trouble et de confusion. Quand cette oeuvre est
termine, les perturbateurs se ravisent, et reviennent  la
premire pense qui les avait mis en mouvement.

Au nombre des plus ardents amis des ngres se trouvait un
Amricain, nomm Arthur Tappan [173].

On savait qu'il admettait dans sa maison des gens de couleur, et
il avait mme os quelquefois se montrer publiquement dans leur
compagnie. Une voix fait entendre ces mots:  la maison d'Arthur
Tappan! Et la multitude s'y porte aussitt; arrivs l, les
factieux brisent les fentres, enfoncent les portes; ne trouvant
personne dans la maison, ils prennent les meubles, les jettent
dans la rue et y mettent le feu; la police arrive sur ces
entrefaites, une lutte s'engage dans laquelle le peuple est tour 
tour vainqueur et vaincu;  deux heures du matin le combat avait
cess, telle fut la journe du 9. Le lendemain la sdition prend
un caractre encore plus grave. On apprend que le peuple a form
le projet de dtruire les magasins d'Arthur Tappan, dans Pear-
Street, et d'attaquer la demeure du rvrend docteur Cox, ministre
presbytrien, attach aux ngres et  leur cause. En effet, le 10
au soir, la foule se porte vers l'glise du docteur Cox, lance
contre les fentres et les portes des projectiles, et se retire;
de l elle se rend  la maison du ministre presbytrien; mais le
docteur Cox et sa famille avaient quitt New York, sur l'avis des
dangers qui les menaaient; alors les factieux entreprennent de
dmolir la maison, et ils taient dj  l'oeuvre lorsqu'un
dtachement de miliciens, envoy par l'autorit, arrive: les
sditieux, retranchs derrire des barricades, faites  l'aide des
charrettes et tombereaux renverss, essaient de rsister; mais,
aprs un combat un peu opinitre, ils cdent la place. Le mme
jour, une autre glise, appartenant  des gens de couleur et
situe dans le voisinage de Laight-Sireet, avait t l'objet des
mmes attaques et des mmes violences. Les insurgs avaient
entrepris sa dmolition; une grande foule s'tait galement runie
aux environs de la chapelle de Chatam; mais elle s'tait disperse
tranquillement sur l'assurance donne par les propritaires de cet
difice, que jamais on n'y admettrait de runions ayant pour objet
l'abolition de l'esclavage.  minuit tout tait rentr dans
l'ordre: mais des troubles plus graves taient annoncs pour le
lendemain, 11 juillet.

Il parat bien constant que si, pendant la journe du 10 et le 11
au matin, l'autorit, et pris des mesures nergiques, le
mouvement sditieux qui se manifestait n'aurait point eu de suite.
Il suffisait d'ordonner  la milice de repousser la force et de
faire usage contre les insurgs de toutes ses armes, sans aucune
exception.

Un journal, qui paraissait tre en ce moment l'organe du parti de
l'ordre, crivait le 10 au soir:

Il est ncessaire qu'un tel tat de choses cesse. On ne saurait
tolrer qu'une socit police comme la ntre soit chaque nuit
trouble par des rassemblements illgaux et sditieux, quelle que
soit d'ailleurs la cause qui les provoque. Si l'autorit civile,
est impuissante pour rprimer de pareils excs, il faut recourir 
la force militaire; et si la force arme est mise en rquisition,
il faut qu'elle agisse. Le vain simulacre de soldats en parade,
qui se montrent sans rien faire, ne sert qu' aggraver le mal.
Nous le dclarons donc sans hsiter si la ncessit exige qu'on
require la force militaire, et que, sur les sommations de
l'autorit civile, la populace ne se disperse pas  l'instant
mme, il faut tirer sur elle (they should be fired upon) [174].

Cependant le parti de ceux qui rclamaient l'emploi de ces moyens
nergiques de rpression n'tait pas le plus fort ni le plus
nombreux. S'il s'tait agi d'un mouvement purement politique, on
aurait vu aussitt la majorit s'armer de toute sa puissance pour
craser les attaques ou les rsistances de la minorit. Mais, dans
cette circonstance, les habitants de New York taient partags
entre deux impressions contraires. Des habitudes rgulires, des
ides de lgalit et des besoins de paix leur faisaient sentir la
ncessit d'arrter la sdition. Et cependant le sort des victimes
n'excitait pas leur intrt.  vrai dire, la majorit s'associait
du fond de l'me aux violences du petit nombre; et cependant par
respect pour les principes, par amour de l'ordre et aussi par
pudeur, elle tait force de les combattre. Cette situation
trange explique la mollesse des mesures prises par l'autorit
civile contre l'insurrection.

Ds la matine du 11 de nombreux corps de miliciens furent mis en
mouvement; mais on savait qu'ils n'avaient point reu l'ordre de
faire feu sur le peuple, en cas de nouvelle meute. Ce n'est pas,
comme on l'a dit, l'absence du gouverneur qui rendait impossible
l'emploi des armes  feu contre les rebelles. Le maire de New York
avait le droit de prescrire cette mesure: c'est un point
incontestable; mais il ne crut pas devoir le faire.

Les premires violences des insurgs se portrent sur les magasins
d'Arthur Tappan. Ils lancrent des voles de pierres dans les
vitres de la maison, et se disposaient  des voies de fait plus
graves, lorsque l'arrive des miliciens leur fit prendre la fuite.
Le soir, vers neuf heures, l'glise du docteur Cox, qui la veille
avait t attaque, est assaillie de nouveau par une multitude
furieuse; mille projectiles sont lancs contre ses murs; les
hommes de la police arrivent, mais ils sont repousss par le
peuple. Dans le mme moment, un autre rassemblement d'insurgs se
livre ailleurs  des violences plus criminelles et plus impies;
dans Spring-Street, l'glise du rvrend docteur Ludlow, que son
dvouement  la cause des ngres recommandait  la haine des
factieux, est envahie; les fentres sont brises, les portes
enfonces, les murs dmolis; les ruines et les dcombres de
l'difice religieux servent  faire des barricades derrire
lesquelles les rebelles se retranchent; un combat grave s'engage
entre le peuple et la milice; on sonne le tocsin, l'alarme est
dans toute la cit: aprs plusieurs alternatives de succs et de
revers, la victoire reste aux miliciens. Les insurgs se retirent,
mais c'est pour aller tenter ailleurs d'autres oeuvres de
destruction: ils se rendent au domicile du rvrend docteur
Ludlow, brisent les portes et les fentres de sa maison, entrent
et se livrent  toutes sortes de violences. Au mme instant
l'glise appartenant aux noirs, et situe dans Centre-Street,
tait livre  la fureur populaire. On avait rpandu le bruit que,
peu de jours auparavant, le ministre de cette glise, le rvrend
Peter Williams, aussi recommandable par ses vertus que par son
caractre religieux, avait mari un homme de couleur  une femme
blanche [175]; ds lors l'exaspration de la multitude tait arrive
 son comble. Les portes et les fentres sont arraches, brises,
dmolies, aux applaudissements des spectateurs; tout ce qui se
trouve dans l'intrieur de l'glise est saisi et jet dans la rue.
Bientt les maisons adjacentes et occupes par des gens de couleur
sont attaques; on en brise les fentres, on en force les portes,
on en dmolit les murs; les meubles sont saccags, pills, brls;
dans plusieurs quartiers de la ville, les mmes actes de violences
se reproduisent.

D'autres glises sont profanes; tout ce qui appartient aux gens
de couleur est frapp d'anathme. Leurs personnes ne sont pas plus
respectes que leurs proprits: partout o un homme de couleur
parat, il est aussitt assailli. Cependant comme tous taient
frapps de terreur, tous se cachaient. Alors la populace,
ingnieuse dans sa stupide fureur, exige de tous les habitants
qu'ils illuminent leurs maisons. Ceux-ci sont donc forcs de se
montrer. Obissant  l'injonction du peuple, une ngresse parat 
sa fentre, afin d'clairer sa demeure. Alors une grle de pierres
tombe sur elle. Plusieurs familles de couleur, craignant le mme
sort, n'illuminent pas; mais le peuple en conclut qu'il y a l des
ngres: il attaque les maisons et les dmolit [176].

Il est juste de le dire, en prsence de ce vandalisme impie,
l'immense majorit des Amricains, et ceux mme qui la veille
sympathisaient avec les destructeurs, furent saisis de dgot et
d'horreur. Tous ceux qui dans la cit ont des intrts  conserver
prouvrent un sentiment d'effroi. Il se fit dans l'esprit public
une raction gnrale, non en faveur des ngres, mais contre leurs
oppresseurs. Chacun comprit le danger de laisser plus longtemps
matresse de la ville une populace factieuse et sacrilge. On
savait que les insurgs se proposaient de continuer le jour
suivant leurs actes de violence et de dtruire de fond en comble
les glises et les coles publiques des noirs. Le maire de la
ville donna les ordres les plus rigoureux  la milice. La presse
fit entendre aux rebelles un langage impitoyable: Que ceux qui
montreront le moindre penchant  la sdition soient tus comme des
chiens. disait un journal le 11 juillet (the Evening-Post). La
milice marcha pleine d'ardeur contre les insurgs. Aussitt la
sdition fut vaincue pour ne plus relever sa tte. Le jour
suivant, le maire de la ville rendit compte de ses actes au
conseil de la cit. Il avoua que, jusqu'au dernier jour de
l'meute, il avait jug suffisants pour la rprimer des moyens que
l'vnement avait fait reconnatre inefficaces; cet aveu naf
d'une erreur dont les consquences avaient t si dplorables,
parut tout  fait satisfaisant. Le maire n'avait fait que suivre
les mouvements de l'opinion publique. Quand la sdition clata, on
se plaisait  penser que des mesures rigoureuses ne seraient point
indispensables pour la combattre; elle n'atteignait que des gens
de couleur. On conserva cette esprance le plus longtemps
possible. Tous ont su gr aux magistrats d'avoir partag
l'illusion commune.

La lutte tant termine, chacun des partis s'effora d'en luder
la responsabilit. La majorit de la population s'tait leve pour
comprimer les factieux:  l'instant o la sdition prit un
caractre alarmant pour la cit, le plus grand nombre s'effora de
mettre l'insurrection et ses consquences morales  la charge des
victimes. Les insurgs taient sans doute coupables de s'tre
placs au-dessus des lois; mais les ngres et leurs partisans ne
les avaient-ils pas provoqus? Un journal poussa l'garement de la
passion jusqu' demander qu'on mt en accusation, comme coupables
d'attentat  la paix publique, MM. Tappan et le docteur Cox, dont
l'insurrection avait caus la ruine.

Ceux qui n'taient pas aussi svres envers les partisans de la
race noire, taient au moins trs indulgents pour ses ennemis. La
presse vint seconder admirablement ces dispositions et fournir des
arguments  ceux qui n'avaient que des passions.

La vritable cause de l'hostilit contre les ngres est, comme je
l'ai dit plus haut, l'orgueil des blancs blesss par les
prtentions d'galit que montrent les gens de couleur. Or, un
sentiment d'orgueil ne justifie pas la haine et la vengeance. Les
Amricains n'taient point fonds  dire: Nous avons laiss
frapper les ngres dans nos cits, nous avons souffert qu'on
renverst leurs demeures prives, qu'on profant et qu'on abattt
leurs temples sacrs, parce qu'ils avaient eu l'audace de vouloir
s'galer  nous. Ce langage, qui et t celui de la vrit, et
annonc trop de cynisme.

-- Voici comment la presse a tir d'embarras les Amricains:

Les partisans des ngres, a-t-elle dit, qui veulent que les gens
de couleur soient les gaux des blancs, demandent l'abolition de
l'esclavage dans toute l'Union; or, c'est demander une chose
contraire  la constitution des tats-Unis; en effet, cette
constitution garantit aux tats  esclaves la conservation de
l'esclavage tant qu'il leur plaira de le garder: le Nord et le Sud
ont des intrts distincts. Ceux du Sud reposent sur l'esclavage.
Si le Nord travaille  dtruire l'esclavage dans le Sud, il fait
une chose hostile et contraire  l'Union des tats entre eux. Il
faut donc tre un ennemi de l'Union pour tre partisan de
l'affranchissement des ngres.

La consquence naturelle de ce raisonnement est que tout bon
citoyen doit, aux tats-Unis, protger la servitude des noirs, et
que les vritables ennemis du pays sont ceux qui la combattent.
Les factieux, qui se livrrent pendant trois jours aux violences
les plus iniques et les plus impies, taient au fond anims d'un
bon sentiment, tandis que ceux qui, par leur philanthropie pour
une race malheureuse, avaient excit la juste indignation des
blancs, taient tratres  la patrie. Telles sont les consquences
d'un sophisme.

Sans doute les tats du Sud peuvent seuls abolir chez eux
l'esclavage; mais depuis quand les Amricains du Nord ont-ils
perdu le droit de signaler le vice d'une loi mauvaise? Ils ont
dtruit l'esclavage dans leur sein; et il leur serait interdit de
dsirer sa destruction dans une contre voisine! Ce n'est pas une
loi qu'ils font, c'est un voeu qu'ils expriment; si ce voeu est
criminel, que devient le droit de discussion, la libert de penser
et d'crire? Ce droit cessera-t-il parce qu'on s'en servira pour
attaquer la plus monstrueuse des institutions? Les Amricains
permettent au plus vil pamphltaire d'crire publiquement que leur
prsident est un misrable, un escroc, un assassin; et un homme
honorable, plein d'une profonde conviction, ne pourra dire  ses
concitoyens qu'il est triste de voir toute une race d'hommes voue
 la servitude; que la nature se rvolte en voyant l'enfant
arrach au sein de sa mre, l'poux spar de l'pouse, l'homme
frapp et dchir par l'homme, et tout cela au nom des lois!!
Enfin, parce qu'il y a encore des esclaves dans le Sud, faut-il
craser sans piti ce ngre affranchi, qui, dans le Nord, aspire
aux droits de l'homme libre?

-- Le 12 juillet, le lendemain de l'insurrection, la socit anti-
slavery publia la dclaration suivante:

1 Nous dsavouons toute intention d'encourager ou d'exciter les
mariages entre les blancs et les personnes de couleur;

2 Nous dsavouons et dsapprouvons entirement le langage d'un
pamphlet qu'on a fait rcemment circuler dans la ville, et dont la
tendance serait d'exciter  la dsobissance aux lois;

3 Notre principe est qu'il faut obir aux lois les plus dures
tant qu'on n'est pas parvenu  en obtenir la rformation par des
moyens paisibles;

4 Nous dsavouons, comme nous l'avons dj fait, toute intention
de dissoudre l'Union, de violer la constitution et les lois du
pays, ou de solliciter du congrs aucun acte excdant ses pouvoirs
constitutionnels, tel que serait celui par lequel il abolirait
l'esclavage dans tous les tats de l'Union [177].

Tout cela prouve qu'aux tats-Unis il y a, sous l'empire de la
souverainet populaire, une majorit dont les mouvements sont
irrsistibles, et qui crase, broie, anantit tout ce qui
contrarie sa puissance et gne ses passions.

Les vnements qui viennent d'tre raconts trouvrent, quelques
jours aprs, un triste cho dans la ville de Philadelphie. Le 11
aot 1834, sans aucune cause ni prtexte, les blancs attaqurent
les ngres; une lutte trs vive s'engagea et dura une demi-
journe; l'autorit et ses agents dployrent une grande nergie
contre la sdition qui fut vaincue; mais elle jeta le
dcouragement dans la population noire. Le surlendemain on lisait
dans un journal: Durant les deux derniers jours qui viennent de
s'couler, les bateaux  vapeur qui vont de Philadelphie au New
Jersey n'ont cess de porter une grande quantit de gens de
couleur qui, craignant pour leur existence dans cette ville, se
dterminent  chercher ailleurs un refuge. On voit sur les ctes
du New Jersey des tentes o les ngres trouvent un abri
temporaire, en attendant qu'ils puissent louer leurs services dans
un lieu o leur vie et leur libert soient assures [178].

Ainsi, les ngres que le Nord affranchit sont refouls par la
tyrannie dans les tats du Sud, et ne trouvent d'asile qu'au sein
de l'esclavage.]



     [1] Quelques personnes m'ont paru regretter que j'aie
expos, dans l'avant-propos, un fait dont la rvlation affaiblit,
disent-elles, l'intrt du roman. Voici le motif qui m'a fait
agir :
     L'odieux prjug que j'ai pris pour sujet principal de mon
livre est si extraordinaire et tellement tranger  nos moeurs,
qu'il m'a sembl qu'on croirait difficilement en France  sa
ralit, si je me bornais  l'exposer dans le texte d'un ouvrage
auquel l'imagination a eu quelque part. Ne serait-on pas
enclin  regarder les dveloppements que je prsente comme
les accessoires d'une fiction arrange selon mon bon plaisir ?
- Bien rsolu d'offrir  mes lecteurs un tableau fidle et
sincre, j'ai d les prvenir de la vrit de mes peintures, et
leur montrer d'abord, dans toute sa nudit le prjug que
j'allais dcrire, et dont je ferais ressortir les tristes
consquences sans les exagrer. Malgr cette prcaution, plus
d'une personne m'a demand si l'antipathie des Amricains
contre les gens de couleur tait vraiment porte au degr de
violence que j'indique dans mon livre ; ceux qui m'ont adress
cette question m'ont prouv combien est utile la notion que je
donne dans l'avant-propos.
     (Note de la seconde dition.)
     [2] Au mois de janvier 1832, un Franais, crole de Saint-
Domingue, dont le teint est un peu rembruni, se trouvant 
New York, alla au thtre o il se plaa parmi les blancs. Le
public amricain, l'ayant pris pour un homme de couleur, lui
intima l'ordre de se retirer, et, sur son refus, l'expulsa de la
salle avec violence. Je tiens ce fait de celui mme auquel la
msaventure est arrive.
     [3] Les luttes sanglantes survenues rcemment aux tats-
Unis entre les amis et les adversaires de l'esclavage donnent 
certains passages de ce livre un caractre presque
prophtique. (Note de la troisime dition.)
     [4] Note du copiste : Pour faciliter la consultation de
l'ouvrage, les notes qui, dans l'dition imprime, taient
regroupes en fin de volume, sont places in situ dans cette
version numrise.
     [5] Note de l'auteur. Les migrations d'Europe en
Amrique prennent chaque anne un nouvel accroissement ;
dans les trois mois de mai, juin et juillet 1834, Baltimore a
reu 4,209 migrants presque tous Allemands ; New York en a
vu dbarquer 35,000 depuis le commencement de la belle
saison jusqu'en aot de la mme anne ;  Qubec, 19
vaisseaux sont arrivs dans l'espace de deux jours, avec 2,194
Irlandais ; enfin l'on value  100,000 le nombre des
Europens qui, durant l'anne 1854, auront travers
l'Atlantique pour aller s'tablir dans le Nouveau Monde. (V. les
journaux amricains et anglais d'aot et septembre 1834.)
     [6] Note de l'auteur. Le Dtroit. Rivire qui porte les eaux
du lac, Huron et du lac Saint-Clair dans le lac ri.
     [7] Note de l'auteur. Le trait le plus frappant dans les
femmes d'Amrique, c'est leur supriorit sur les hommes du
mme pays.
     L'Amricain, ds l'ge le plus tendre, est livr aux
affaires :  peine sait-il lire et crire qu'il devient
commerant ; le premier son qui frappe son oreille est celui de
l'argent ; la premire voix qu'il entend, c'est celle de l'intrt ;
il respire en naissant une atmosphre industrielle, et toutes
ses premires impressions lui persuadent que la vie des
affaires est la seule qui convienne  l'homme.
     Le sort de la jeune fille n'est point le mme ; son
ducation morale dure jusqu'au jour o elle se marie. Elle
acquiert des connaissances en histoire, en littrature ; elle
apprend, en gnral, une langue trangre (ordinairement le
franais) ; elle sait un peu de musique. Sa vie est intellectuelle.
     Ce jeune homme et cette jeune fille si dissemblables
s'unissent un jour par le mariage. Le premier, suivant le cours
de ses habitudes, passe son temps  la banque ou dans son
magasin ; la seconde, qui tombe dans l'isolement le jour o
elle prend un poux, compare la vie relle qui lui est chue 
l'existence qu'elle avait rve. Comme rien dans ce monde
nouveau qui s'offre  elle ne parle  son coeur, elle se nourrit
de chimres, et lit des romans. Ayant peu de bonheur, elle est
trs religieuse, et lit des sermons. Quand elle a des enfants, elle
vit prs d'eux, les soigne et les caresse. Ainsi se passent ses
jours. Le soir, l'Amricain rentre chez lui, soucieux, inquiet,
accabl de fatigue ; il apporte  sa femme le fruit de son
travail, et rve dj aux spculations du lendemain. Il
demande le dner, et ne profre plus une seule parole ; sa
femme ne sait rien des affaires qui le proccupent ; en
prsence de son mari, elle ne cesse pas d'tre isole. L'aspect
de sa femme et de ses enfants n'arrache point l'Amricain au
monde positif, et il est si rare qu'il leur donne une marque de
tendresse et d'affection, qu'on donne un sobriquet aux
mnages dans lesquels le mari, aprs une absence, embrasse
sa femme et ses enfants ; on les appelle the kissing families.
Aux yeux de l'Amricain, la femme n'est pas une compagne,
c'est une associe qui l'aide  dpenser, pour son bien-tre et
son confort, l'argent gagn par lui dans le commerce.
     La vie sdentaire et retire des femmes, aux tats-Unis,
explique, avec les rigueurs du climat, la faiblesse de leur
complexion ; elles ne sortent point du logis, ne prennent
aucun exercice, vivent d'une nourriture lgre ; presque toutes
ont un grand nombre d'enfants ; il ne faut pas s'tonner si
elles vieillissent si vite et meurent si jeunes.
     Telle est cette vie de contraste, agite, aventureuse,
presque fbrile pour l'homme, triste et monotone pour la
femme ; elle s'coule ainsi uniforme jusqu'au jour o le mari
annonce  sa femme qu'ils ont fait banqueroute ; alors il faut
partir, et l'on va recommencer ailleurs la mme existence.
     Toute famille amricaine contient donc deux mondes
distincts : l'un, tout matriel ; l'autre, tout moral. Quelle que
soit l'intimit du lien qui unit les poux, on voit toujours entre
eux la barrire qui spare le corps de l'me, la matire de
l'intelligence.
     [8] Note de l'auteur. Destruction cruelle et prmature...
     Aux tats-Unis, on ne saurait calculer le nombre des
jeunes femmes qui sont atteintes et prissent victimes de la
phthisie pulmonaire.
     [9] Note de l'auteur. Pour tre innocente...
      Un enfant sans innocence est une fleur sans parfum. 
(Chateaubriand, Mlanges litt.)
     [10] Note de l'auteur. C'est elle qui fixe son choix...
     Il est rare que ses parents la contrarient sur ce point ; s'ils
font une objection, la jeune fille en triomphe d'ordinaire par
un peu de constance. La socit blmerait un pre qui
rsisterait longtemps au voeu de ses enfants. Ce n'est pas que,
dans ce pays de libert, l'autorit paternelle soit dsarme ; la
loi donne aux parents le droit d'exhrdation dans toute son
tendue ; mais ils n'en font pas usage dans cette circonstance,
parce que les moeurs, toujours plus puissantes que les lois,
protgent la libert dans le mariage.
     [11] Note de l'auteur. En naissant, de grandes richesses...
     Il se rencontre bien par accident quelques jeunes gens
que le hasard d'une fortune hrditaire et d'une ducation
polie rend propres aux intrigues de socit et aux galanteries ;
mais ils sont en trop petit nombre pour nuire, et, s'ils font
seulement signe de troubler la paix d'un mnage, ils trouvent
le monde amricain ligu tout entier contre eux pour les
combattre et pour craser l'ennemi commun. Ceci explique
pourquoi les Amricains clibataires, qui ont de la fortune et
des loisirs, ne restent point aux tats-Unis et viennent vivre en
Europe, o ils trouvent des hommes intellectuels et des
femmes corrompues.
     [12] Note de l'auteur. Point de diffrence de rang...
     Aussi, quiconque sduit une jeune fille contracte, par le
fait mme, l'obligation de l'pouser ; s'il ne le faisait pas, il
encourrait la rprobation du monde et serait repouss de
toutes les socits.
     Qu'en Angleterre un jeune homme appartenant 
l'aristocratie sduise une jeune fille de la classe moyenne, son
aventure fait peu de scandale : et le grand monde o il vit lui
pardonne aisment le dommage qu'il a caus dans des rangs
infrieurs. Il n'en peut tre ainsi dans une socit o les
conditions sont gales et o les rangs ne sont point marqus.
     [13] Note de l'auteur. Ne jamais parler des choses qu'il ne
savait pas.
     V. la note relative  la sociabilit des Amricains.
     [14] Note de l'auteur. Il dtestait les Anglais.
     Dire que les Amricains hassent les Anglais, c'est rendre
imparfaitement leurs sentiments. Les habitants des tats-
Unis furent soumis  la domination anglaise, et au souvenir de
leur indpendance conquise se mle celui des guerres dont elle
a t le prix. Ces luttes rappellent des temps d'une inimiti
profonde contre les Anglais.
     La civilisation avance de l'Angleterre inspire aussi des
sentiments de jalousie trs prononcs  tous les Amricains.
Cependant, lorsque la pense d'une rivalit sort un instant de
leur esprit, on les voit fiers de descendre d'une nation aussi
grande que l'Angleterre ; et l'on retrouve dans leur me ce
sentiment de pit filiale qui rattache les colonies  la mre
patrie, longtemps aprs qu'elles sont devenues libres.
     Le souvenir des anciennes querelles s'efface chaque jour ;
mais la jalousie s'accrot. La prosprit matrielle des tats-
Unis a pris un essor merveilleux, que l'Angleterre regarde d'un
oeil inquiet : et l'Amrique ne peut se dissimuler, malgr la
rapidit de ses progrs, qu'elle est encore infrieure 
l'Angleterre. Ce sentiment des deux peuples n'a rien que de
lgitime dans son principe ; mais l'orgueil national, que la
presse de Londres comme celle de New York excite  l'envi,
vient envenimer cette disposition.
     Les journaux anglais sont pleins de mpris pour les tats-
Unis qu'ils reprsentent comme un pays entirement sauvage.
 Comparez donc, dit un magazine anglais publi  Londres,
la moralit de l'Angleterre et de l'Amrique, comme si aucun
parallle pouvait s'tablir entre un pays surcharg de
population, o six millions d'individus sont de race
commerante et manufacturire, et dans lequel les yeux sont
assaillis d'objets qui invitent au larcin ; et l'Amrique o il n'y
a rien  voler, si ce n'est de l'herbe et de l'eau ; o la terre est
la seule chose sur laquelle on puisse vivre ; o il faut que
chacun soit son propre tailleur, charpentier, etc. ; o tout le
savoir-faire de la vie consiste  planter du mas et des
pommes-de-terre, et o l'excs du luxe est d'en faire un
pudding ; o la vue d'un miroir est chose si rare qu'elle met en
mouvement la population d'une province, etc.  Suivent
beaucoup d'autres observations du mme genre. (V. Daily
commercial gazette, Boston, 28 septembre 1831.) Tous les
jours on lit de semblables invectives dans les feuilles
anglaises ; l'irritation qu'elles excitent dans l'esprit des
Amricains est assez naturelle, et leur ressentiment est en
proportion exacte de l'injustice des Anglais  leur gard.
     Une autre cause amne encore un effet semblable. Les
Anglais qui voyagent en Amrique y sont parfaitement
accueillis pour trois raisons : la premire est que les
Amricains sont naturellement hospitaliers pour des trangers
qui parlent leur langue ; 2 quoique jaloux de l'Angleterre, ils
prouvent un vritable plaisir  recevoir individuellement
chaque Anglais qui vient les visiter, et dans lequel ils ne voient
plus qu'un membre de la nation dont ils sont descendus ; 3
enfin ils dsirent tre jugs favorablement, eux et leur pays,
par les Anglais, prcisment parce qu'ils sont leurs rivaux ; ils
s'efforcent donc d'tre polis, pour leur prouver que l'Amrique
n'est pas sauvage ; et comme ils croient de trs bonne foi avoir
dans leur pays de fort belles choses  montrer, ils se mettent
en devoir d'taler aux yeux de l'insulaire britannique toutes les
richesses morales et matrielles des tats-Unis.
     Cependant, plein de ses prjugs nationaux et pouvant
d'ailleurs, sans partialit, trouver l'Amrique infrieure  son
pays, l'Anglais, de retour dans sa patrie, crit son voyage
transatlantique, lequel n'est autre qu'une satire continue en
un ou deux volumes ; quelquefois il ne respecte pas mme les
noms propres, et livre  la rise de ses concitoyens les dignes
trangers dont il a reu l'hospitalit. Les plus rservs dans
leur style sont encore injustes et blessants. L'ouvrage publi en
Angleterre arrive bientt aux tats-Unis, o son apparition
est un coup de foudre pour les vanits amricaines.
     La rivalit, qui existe entre les Amricains et les Anglais
n'est pas seulement industrielle et commerciale. Ces deux
peuples ont une langue qui leur est commune, et chacun a la
prtention de la mieux parler que l'autre. Je crois que tous les
deux ont raison. En Angleterre, la classe suprieure possde
une dlicatesse de langage qui est inconnue en Amrique, si ce
n'est dans un petit nombre de salons qui font tout--fait
exception ; et aux tats-Unis, o il n'existe ni classe
suprieure ni basse classe, la population entire parle l'anglais
moins bien, il est vrai, que l'aristocratie d'Angleterre, mais
aussi bien que la classe moyenne, et infiniment mieux que la
classe infrieure de ce pays.
     [15] Note de l'auteur. O tout le monde a des esclaves.
     Les tats o l'esclavage existe encore sont le Maryland, la
Virginie, les deux Carolines, la Gorgie, Alabama, Mississipi,
Tennessee, Kentucky, New Jersey, Delaware, Missouri, la
Louisiane, les territoires d'Arkansas et de la Floride, et le
district de Colombie. V. du reste les tableaux statistiques qui
suivent l'appendice sur la condition sociale et politique des
esclaves.
     [16] *  De la socit biblique. 
     Il existe aux tats-Unis une multitude d'associations
religieuses dont l'objet principal est de rpandre la Bible. On
en compte  New York seul plus de dix ; l'une sous le titre
d'American Bible Society, l'autre, sous celui d'American
Tract Society, etc. En 1850, cette dernire socit a distribu
242,183 Bibles (a).
     C'est en rpandant la Bible que les protestants, et
notamment les presbytriens qui sont les plus zls de tous,
esprent christianiser et civiliser le monde. Cependant ce livre
n'est point  la porte de toutes les intelligences, il renferme
plus d'un passage obscur et propre  recevoir des
interprtations diverses. Comme j'exprimais cette pense en
demandant quel tait l'inconvnient d'purer le texte des
Bibles remises entre les mains du peuple, un presbytrien me
rpondit avec un accent plein de conviction :  La Bible est un
livre sacr qui vient de Dieu ; il est bon tout entier ; le peuple
sait de quelle source divine il provient, et il a foi en lui. Tout
extrait de la Bible serait l'oeuvre de l'homme et ne mriterait
aucune confiance ; on ne doit rien retrancher  la parole de
Dieu. 
     (a)V. Daily national Intelligencer, 19 mai 1831.
     [17] Note de l'auteur.  Socit de temprance. 
     Une association se forma  Boston en 1813, sous le nom de
Socit du Massachusetts pour la suppression de
l'intemprance, son objet tait de diminuer l'usage, si
commun aux tats-Unis, des liqueurs fortes. D'abord ses
efforts furent peu efficaces ; cependant l'association s'tendit
chaque jour davantage ; en 1826 la socit amricaine de
temprance fut organise ; de cette poque datent des
rformes salutaires dans les moeurs des Amricains. Le
sixime rapport de la socit de temprance tablit que,
depuis 1826, plus de deux mille personnes ont cess de
fabriquer des liqueurs fortes, et que plus de six mille ont
discontinu d'en vendre, qu'il y a sept cents vaisseaux
amricains sur lesquels on n'en fait plus usage, et que plus de
cinq mille personnes adonnes  l'ivrognerie sont devenues
sobres.
     V. American almanach, 1834, p. 89.
     [18] Note de l'auteur.  La socit de colonisation. 
     Fonde  Washington en 1816, par les soins du rvrend
Robert Finley du New Jersey, dans le but de coloniser les gens
de couleur devenus libres. V.  ce sujet l'appendice  la fin de
ce volume.
     [19] Note de l'auteur.  Antimaon. 
     Ce mot indique qu'il existe aux tats-Unis des maons,
c'est--dire des socits de franc-maonnerie. Dans un pays de
libert universelle et illimite, ces socits ne peuvent tre ni
utiles aux citoyens pour la conqute ou la conservation de
leurs droits, ni dangereuses pour le gouvernement, contre
lequel on a mille moyens d'attaques lgaux et patents. Aussi
jusqu' prsent la maonnerie n'est-elle le symbole d'aucun
parti politique. Le gnral Jackson, prsident des tats-Unis
et reprsentant du parti rpublicain, est franc-maon, de
mme que M. Clay, son antagoniste aux dernires lections,
dont les opinions sont considres comme moins
dmocratiques.
     La cration d'une franc-maonnerie aux tats-Unis ne
s'explique gure que par le penchant qu'ont les Amricains 
imiter l'Europe dans tout ce qui est compatible avec la nature
de leur gouvernement ; les rapports de philanthropie et de
fraternit qui s'tablissent entre tous les membres de la franc-
maonnerie, ont pu cependant inspirer aux Amricains le
dsir de voir cette institution transporte chez eux.
     Quoi qu'il en soit, ils y attachent eux-mmes peu
d'importance :  Il n'y a qu'une chose plus absurde que les
maons me disait un homme fort spirituel de Boston, ce sont
les anti-maons. 
     Cependant, vers l'anne 1827, un vnement dplorable
est venu provoquer l'attention publique sur la franc-
maonnerie, et a rendu moins indiffrente dans l'opinion la
participation  cette socit. Un nomm Morgan, de l'tat de
New York, affili aux francs-maons, se spara d'eux
subitement et devint antimaon ; il parat mme qu'il
annona l'intention de divulguer les statuts et les secrets de
l'association ; quelques, jours aprs il disparut de son
domicile, et, pendant un certain temps, on ignora ce qu'il tait
devenu ; mais bientt aprs on trouva son cadavre flottant sur
le lac Eri, o tout porte  penser que des meurtriers l'avaient
prcipit. Des poursuites judiciaires furent commences, des
indices recueillis ; mais les tmoins, dont on aurait pu tirer
quelques lumires, taient frapps d'une telle terreur, qu'ils ne
voulurent rien dire  la charge des inculps.
     Cette affaire a t, pour le parti antimaonique, un signal
de recrudescence. Beaucoup de personnes dsintresses ont
de trs bonne foi repouss une association qui avait t la
cause ou tout au moins l'occasion d'un odieux forfait. D'autres
se sont empresses d'exploiter au profit de leur ambition
particulire ce mouvement des esprits, et ont tch
d'organiser le parti anti-maonnique, dans un intrt
apparent de morale, et en ralit dans le but unique de se
placer  la tte d'une opinion. Dans un pays o il n'existe point
de partis politiques, les ambitions ont une peine infinie  se
produire ;  la place d'intrts rels, elles sont obliges d'en
crer de factices ; alors un fait, une ide, sont des accidents
heureux dont elles s'emparent ; c'est un costume pour jouer
leur rle.
     Toutes les questions politiques relatives  l'existence et 
la nature des partis aux tats-Unis sont traites dans
l'ouvrage que va publier M. de Tocqueville sur la dmocratie
en Amrique. (V. tome II, chap. 2.)
     [20] Note de l'auteur. Austrit des puritains de la
Nouvelle-Angleterre.
     Cette austrit ne se montre pas seulement dans les
moeurs ; on la voit galement paratre dans les lois : l'ivresse,
les jeux de hasard, la fornication, le blasphme,
l'inobservation du dimanche, sont, dans le Massachusetts, des
dlits passibles d'un emprisonnement ou d'une amende. Le
puritanisme dominant dans la Nouvelle-Angleterre exerce
encore son influence sur presque tous les tats de l'Union ;
c'est ainsi que le code pnal de l'Ohio punit de
l'emprisonnement les rapports entre hommes et femmes non
maris. J'ai vu  Cincinnati des individus condamns pour ce
dlit, et renferms dans un cachot infect, o l'air extrieur ne
pntre jamais.
      New York, tous les jeux de hasard, tels que les cartes,
les ds, le billard, sont dfendus dans tous les lieux publics,
auberges, tavernes, paquebots, etc., sous peine de 10 dollars
d'amende (53 fr.) contre les aubergistes et les matres de
paquebots. Toute personne qui gagne une somme d'argent 
un jeu de hasard est passible d'une amende quintuple de la
somme gagne ; quiconque perd ou gagne, en jouant ou en
pariant, une somme de 25 dollars (132 fr.), est dclar
coupable d'un dlit (misdemeanor), et passible d'une amende
qui ne peut tre moindre du quintuple de la somme gagne ou
perdue (a). La loi du mme tat punit les jurements et les
blasphmes (b) ; elle dfend la vente de liqueurs fortes dans le
voisinage d'une assemble religieuse,  moins que ce ne soit 
une distance de deux milles au moins (c). Les lois de la
Pennsylvanie contiennent des dispositions analogues (d) ; elles
portent tantt l'amende, tantt l'emprisonnement contre
l'ivresse, et privent de leur patente les aubergistes chez
lesquels l'infraction a eu lieu. Lorsqu'un individu est connu
pour un ivrogne d'habitude, on lui nomme un curateur ou
conseil judiciaire, comme s'il tait en dmence, et quiconque,
aubergiste, distillateur ou picier, lui vend des liqueurs fortes
ou du vin, est passible d'une amende de 10 dollars (53 fr.) (e).
     (a)V. Statuts rviss de l'tat de New York, t. 1er, 1re
partie, titre 8, chap. 20, art. 2 et 3, p. 661 et 662.
     (b)V. ibid., art. 6, p. 673.
     (c)V. ibid., art. 7, p. 674.
     (d)V. Purdon's digest, v Gamings and lotteries, p. 344 et
suiv.
     (e)V. Purdon's digest, v Drunkards, p. 223, 6e sect.
     [21] Note de l'auteur.  Quand venait le dimanche... 
     La clbration du dimanche ne se borne pas en Amrique
comme chez nous,  une crmonie ; elle dure tout le jour.
Chacun, aprs l'office, rentre chez soi, et bientt on ne voit
dans les rues ni voitures, ni hommes, ni femmes, ni enfants.
Pour que les voitures ne puissent passer, les rues qui
avoisinent les glises sont barres  l'aide de chanes
suspendues en travers,  deux pieds au-dessus du sol. On
dirait, au silence qui se fait partout, une cit abandonne par
laquelle l'ennemi aurait pass la veille, et o il n'aurait laiss
que des morts. La loi de l'tat de New York porte que, le jour
du dimanche, tous amusements, tels que la chasse  courre et
 tir, le jeu, les courses de chevaux, etc., etc., sont interdits. Il
est dfendu  tout aubergiste ou distillateur de dbiter aucune
liqueur spiritueuse, et  tout ngociant de vendre aucune
marchandise. (V. Statuts rviss de New York, t. 1, p. 675 et
676.)
     Il parat bien certain qu'un grand nombre d'Amricains,
renferms chez eux le dimanche, s'occupent fort peu de la
Bible, et profitent de l'ombre qui les cache pour faire des
oeuvres qui n'ont rien de pieux : les uns s'abandonnent sans
frein  la passion du jeu, d'autant plus funeste en Amrique
que, les jeux publics les plus innocents tant prohibs, le
joueur se livre clandestinement aux plus dangereux ; d'autres
s'enivrent de liqueurs spiritueuses ; un grand nombre, parmi
ceux qui appartiennent  la classe ouvrire, se couche aussitt
aprs l'office. Le mme fait s'observe en Angleterre,
consquence de la mme cause. Le protestantisme, qui
recommande pendant le dimanche le silence, le recueillement,
et exclut toutes sortes de rjouissances, n'a considr que la
condition des hautes classes de la socit. Cette observation
tout intellectuelle du saint jour convient  des esprits cultivs,
et est propre  lever singulirement des mes capables de
mditation ; mais elle ne sied point aux classes infrieures.
Vous n'obtiendrez jamais que l'homme, dont le corps seul
travaille toute la semaine, passe toute la journe du dimanche
 penser. Vous lui refusez des amusements publics ; retir
dans l'ombre, il s'abandonne sans frein aux plus grossiers
plaisirs.
     [22] Note de l'auteur. Qui voyagent le dimanche...
     Il y a une loi, dans le Massachusetts (Nouvelle-
Angleterre), d'aprs laquelle on peut arrter les gens qui
voyagent le dimanche, et les condamner, pour ce fait,  une
amende. Celui qui a une cause urgente de dplacement doit
demander une autorisation de voyager pendant le saint jour.
Le conducteur de voiture publique, qui se met en route sans
avoir obtenu cette permission, perd sa patente pour trois ans.
(V. general laws or Massachusetts, t. 1, p. 535 et t. II, p. 403,
1815, chap. 135. La loi de New York contient une disposition
analogue, mais moins svre. V. Revised statutes, t. 1, p. 676.)
     [23] Note de l'auteur. - ** La malle-poste...
     Autrefois le service de la poste tait entirement
suspendu pendant le dimanche ; la malle aux lettres tait elle-
mme arrte ; mais, depuis plusieurs annes, on s'est relch
de cette rigueur de principe. Le plus grand nombre approuve
ce changement ; mais les presbytriens le censurent
amrement, et y trouvent le texte d'une accusation d'impit
contre le sicle.
     [24] Note de l'auteur. La France sera religieuse quand elle
sera protestante.
     C'est une opinion trs rpandue parmi les presbytriens
des tats-Unis, que l'irrligion en France est due au
catholicisme, et que le protestantisme lui rendrait le zle
religieux qu'elle a perdu.
     La socit biblique amricaine, qui travaille avec
beaucoup de zle  christianiser l'univers sous la forme
protestante, songe souvent  la France ; et l'un de ses
membres conut, en 1851, un plan qui me parat assez curieux
pour que j'en donne ici une brve analyse :
      Nous devons, dit-il, porter sur la France nos premiers
regards, pour plusieurs raisons :
     1 Sa langue est parle dans le monde entier ;
     2 Sa situation gographique et politique fait que le
principe adopt par elle pntre vite chez tous les autres
peuples de l'Europe, et, matre d'elle, le protestantisme
dtrnera bientt le papisme qui rgne en Espagne et en
Italie ;
     3 Depuis sa conqute d'Alger, la France tient dans ses
mains la clef de l'Afrique ;
     4 Les Franais sont conomes, polis dans leurs formes,
entreprenants, enthousiastes, et habiles  communiquer les
croyances qu'ils ont dans l'me ;
     5 La seule cause qui rend les Franais irrligieux est leur
haine contre leur clerg. 
     L'auteur conclut donc en demandant que la socit
biblique amricaine envoie en France des commissaires
chargs de distribuer une Bible  chaque habitant des
campagnes. (V. Western recorder, Utica, 12 juillet 1831.)
     Ce plan, accompagn de dveloppements assez ingnieux,
avait fait une telle impression sur quelques jeunes adeptes de
la communion presbytrienne, que l'un d'eux, rsolu de partir
pour la France, vint un jour me demander quelques
renseignements ncessaires au voyage. Je ne pus m'empcher,
en rendant justice  son zle, de lui signaler le ct faible de
son entreprise :
      Je crois, lui dis-je, que vous ne connaissez pas bien la
France ; elle est moins irrligieuse qu'indiffrente. Pour aller
du catholicisme au protestantisme, il faut un travail de
l'intelligence et un besoin de croyances que l'indiffrence
exclut. Le clerg catholique a t attaqu comme corps
politique utile au pouvoir, qui s'en faisait un appui ; mais
comme corps religieux, il n'est pas ha. Il faut des convictions
 la haine, et la France en a peu en morale et en religion. Du
reste, gnralement parlant, on est catholique en France, ou
l'on n'est rien ; et beaucoup ne sont catholiques que de nom,
qui ne se soucient point de devenir autre chose. 
     Je ne sais si mes paroles ont produit sur son esprit
quelque impression ; mais je n'ai point appris que le projet de
la socit biblique amricaine ait reu son excution.
     [25] Note de l'auteur PAGE 38. - * Parce qu'il n'y a point
de partis.
     Il n'existe point de partis politiques aux tats-Unis, en ce
sens que tout le monde est d'accord sur le principe
fondamental du gouvernement, qui est la souverainet
populaire, et sur sa forme, qui est la rpublique. On ne voit
donc en Amrique rien qui ressemble  ce que nous
apercevons en Europe, o les uns veulent le despotisme, les
autres la monarchie constitutionnelle, d'autres encore la
rpublique. Cependant il se forme aux tats-Unis des partis
sur les consquences du principe reconnu par tous, et sur ses
applications. Ce sont, au fond, des querelles de personnes,
mais il faut bien que l'intrt priv se cache sous le manteau
de l'intrt gnral. Cette question des partis politiques en
Amrique est traite dans l'ouvrage que va publier M. de
Tocqueville sur la dmocratie en Amrique. (V. t. II, ch. 2.)
     [26] Palais o se tiennent les sances du Congrs 
Washington.
     [27] Note de l'auteur. Ces exagrations...
     Je blme cet aveuglement de l'orgueil national des
Amricains, qui leur fait admirer tout ce qui se passe dans
leur pays, mais j'aime encore moins la disposition des
habitants de certaine contre, qui, chez eux, trouvent toujours
tout mal. Ces deux tendances contraires, galement exagres,
s'expliquent, du reste, par la nature des institutions
politiques : aux tats-Unis, le peuple, faisant tout par lui-
mme, ne croit jamais pouvoir assez louer son ouvrage ; dans
les pays d'Europe, o, au contraire, il ne fait rien, il n'a jamais
assez de satire pour censurer les actes de la minorit qui
gouverne.
     Les crivains qui, aux tats-Unis, veulent trouver des
lecteurs, sont obligs de vanter tout ce qui appartient aux
Amricains, mme leur climat rigoureux, auquel assurment
ils ne peuvent rien changer. C'est ainsi que Washington
Irwing, malgr tout son esprit, se croit forc d'admirer la
chaleur tempre des ts, et la douceur des hivers dans
l'Amrique du Nord.
     [28] Maison de charit.
     [29] Note de l'auteur.  Dans la Nouvelle-Angleterre. 
     La taxe des pauvres n'a point encore produit, aux tats-
Unis, les mmes maux qu'en Angleterre. L'Amrique ayant un
trs petit, nombre de pauvres, la charge du pauprisme y est
jusqu' prsent supporte sans peine. Il y a cependant des
vices si graves inhrents  cette institution, que, malgr le
bien-tre gnral de ses habitants, malgr l'lvation du prix
de la main-d'oeuvre, l'tat, de New York a eu, pendant la seule
anne 1830, quinze mille cinq cents pauvres  nourrir, dont
l'entretien lui a cot 216,533 dollars (1,147,635 fr.). La taxe
relative aux pauvres s'est en consquence monte, pendant
l'anne 1850,  69 centimes par habitant dans l'tat de New
York. (V. Rapport du surintendant des pauvres dans l'tat de
New York.)
     Je ne connais que l'tat du Maryland dans lequel on ait
adopt un principe diffrent de bienfaisance publique. On n'y
reconnat au pauvre aucun droit  un secours, et c'est en cela
que le systme de charit suivi dans cet tat est conforme au
ntre. Mais, sous plusieurs rapports, les deux rgimes sont
bien diffrents. Il existe dans le Maryland des tablissements
institus pour donner asile aux pauvres qui n'ont pas de
travail ;  la vrit, les agents de l'autorit en peuvent refuser
l'entre selon leur bon plaisir, mais ils en admettent un grand
nombre ; tandis que chez nous, non-seulement on n'admet pas
le principe que la socit est oblige de donner du secours aux
indigents, mais encore il n'existe pas de maisons de charit o
l'on reoive ceux qui pourraient tre jugs ncessiteux. Il n'y a,
en France, d'assistance donne qu'aux malades et aux
insenss.
     [30] Note de l'auteur. Indulgence pour une banqueroute...
sans piti pour une msalliance.
     Je ne sais s'il peut exister dans aucun pays une plus
grande prosprit commerciale qu'aux tats-Unis ; cependant
chez nul peuple de la terre il n'y a autant de banqueroutiers.
Ce phnomne a deux causes principales : d'une part le
commerce des tats-Unis est plac dans les conditions les plus
favorables qui se puissent imaginer : un sol immense et fertile,
des fleuves gigantesques qui fournissent des moyens naturels
de communication, des ports nombreux et bien placs ; un
peuple dont le caractre est entreprenant, l'esprit calculateur
et le gnie maritime ; toutes ces circonstances se runissent
pour faire des Amricains une nation commerante. Voil la
cause de richesse ; mais par la raison mme que le succs est
probable, on le poursuit avec une ardeur effrne ; le spectacle
des fortunes rapides enivre les spculateurs, et on court en
aveugle vers le but : c'est l la cause de ruine. Ainsi tous les
Amricains sont commerants, parce que tous voient dans le
ngoce un moyen de s'enrichir ; tous font banqueroute, parce
qu'ils veulent s'enrichir trop vite.
     Peu de temps aprs mon arrive en Amrique, comme
j'entrais dans un salon o se trouvait runie l'lite de la socit
de l'une des plus grandes villes de l'Union, un Franais, fix
depuis longtemps dans ce pays, me dit :  Surtout n'allez pas
mal parler des banqueroutiers.  Je suivis son avis et fis bien ;
car, parmi tous les riches personnages auxquels je fus
prsent, il n'en tait pas un seul qui n'et failli une ou deux
fois dans sa vie avant de faire fortune.
     Tous les Amricains, faisant le commerce, et tous ayant
failli plus ou moins souvent, il suit de l qu'aux tats-Unis ce
n'est rien que de faire banqueroute. Dans une socit o tout
le monde commet le mme dlit, ce dlit n'en est plus un.
L'indulgence pour les banqueroutiers vient d'abord de ce que
c'est le malheur commun ; mais elle a surtout pour cause
l'extrme facilit que trouve le failli  se relever. Si le failli
tait perdu  jamais, on l'abandonnerait  sa misre ; on est
bien plus indulgent pour celui qui est malheureux quand on
sait qu'il ne le sera pas toujours. Ce sentiment, qui n'est pas
gnreux, est pourtant dans la nature de l'homme.
     On comprend maintenant pourquoi il n'existe aux tats-
Unis aucune loi qui punisse la banqueroute. lecteurs et
lgislateurs, tout le monde est marchand et sujet aux faillites ;
on ne veut point porter de chtiment contre le pch
universel. La loi, ft-elle faite, demeurerait presque toujours
sans application. Le peuple, qui fait les lois par ses
mandataires, les excute ou refuse de les excuter dans les
tribunaux, o il est reprsent par le jury. Dans cet tat de
choses, rien ne protge le commerce amricain contre la
fraude et la mauvaise foi. Tout le monde peut faire le
commerce sans tenir aucun livre ni registre. Il n'existe aucune
distinction lgale entre le commerant qui n'est que
malheureux et le banqueroutier imprudent, dissipateur et
frauduleux. Les commerants sont en tout soumis au droit
commun.
     De ce que les Amricains sont indulgents pour la
banqueroute, il ne s'ensuit pas qu'ils l'approuvent :  l'intrt
est le grand vice des Musulmans, et la libralit est cependant
la vertu qu'ils estiment davantage (a).  De mme ces
marchands, qui violent sans cesse leurs engagements, vantent
et honorent la bonne foi.
     Lorsque je dis que les Amricains, indulgents pour une
banqueroute, sont sans piti pour une msalliance, je
n'entends parler que des msalliances rsultant de l'union des
blancs avec des personnes de couleur.
     (a)Chateaubriand, Itinraire t. II, p. 38.
     [31] Voyez  la fin du volume la note sur la condition
sociale et politique des ngres esclaves et des gens de couleur
affranchis.
     [32] Note de l'auteur. Il meurt moiti plus d'affranchis
que d'esclaves. 
     Ce fait est constant. Ainsi, durant les annes 1828, 1829
et 1830, il est mort  Baltimore un ngre libre sur vingt-huit
ngres libres, et un esclave sur quarante-cinq ngres esclaves
(a).
     (a)V. Emerson, statistic, p. 28, Reports of the health office
of Baltimore.
     [33] Voyez  la fin du volume la note sur la condition
sociale et politique des ngres esclaves et des gens de couleur
affranchis.
     [34] Note de l'auteur.  Moeurs des femmes en France... 
     C'est une opinion fort rpandue aux tats-Unis que les
moeurs sont encore, en France, ce qu'elles taient dans le
XVIIIe sicle : un grand nombre croient que le vice y est
toujours  la mode, et que le temps s'y passe en galanteries, en
intrigues de salons et en frivolits. Cette opinion des
Amricains est due surtout  l'influence de quelques
romanciers anglais fort lus aux tats-Unis, et qui, ne
connaissant eux-mmes la France que par les livres, sont en
retard d'un demi-sicle. C'est ainsi qu'un crivain anglais trs
distingu, l'auteur de Pelham, mettant en scne deux Franais
de nos jours, les fait parler comme avant la rvolution ; ils ne
se disent pas un mot sans s'appeler :  Cher baron, cher
marquis. 
     [35] Note de l'auteur. Les catholiques sont aussi soumis
au Saint-Pre  deux mille lieues de Rome que dans Rome
mme.
     [36] Note de l'auteur. Emprisonnement pour dette.
     Dans le plus grand nombre des tats amricains,
l'emprisonnement est autoris par la loi pour des dettes
minimes. Quelques-uns l'ont rcemment aboli, tels que New
York et Ohio ; d'autres, par exemple le Maryland, ont fix un
minimum assez lev au-dessus duquel le dbiteur ne pourrait
tre contraint par corps. Mais dans les tats mme o cette
modification a eu lieu, on continue d'appliquer
l'emprisonnement aux dettes les plus frivoles. Je me rappelle
avoir vu dans la maison d'arrt (County Jail) de Baltimore
plusieurs dtenus que leurs cranciers avaient fait mettre en
prison pour des sommes de 10 et 20 cents (10 ou 20 sous). 
la vrit, la loi leur donne le droit de se faire librer, en faisant
prononcer par les tribunaux leur insolvabilit ; mais pour
entreprendre une pareille procdure, il faudrait de l'argent ; et
comment celui qui, faute de 10 sous, est entr en prison,
trouvera-t-il une somme beaucoup plus forte pour en sortir ?
La loi nouvelle du Maryland dfend de condamner 
l'emprisonnement pour une dette moindre de 20 dollars (106
fr.). Afin d'luder la loi, les juges condamnent le dbiteur, non
pour dettes, mais pour dommages et intrts : c'est une
misrable subtilit. Ce qui, du reste, dans l'emprisonnement
pour dettes, tel qu'il existe aux tats-Unis, surprend plus
encore que la modicit de la somme pour laquelle on
l'applique, c'est qu'on le prononce avant le jugement du
procs. Je disais un jour  un Amricain : Comment concevoir
l'emprisonnement pour une dette qui peut-tre n'existe pas ?
Il faudrait au moins que l'obligation du dbiteur ft d'abord
constate ; car il dpend de celui qui se prtend crancier de
supposer une crance, et d'en demander le paiement  un
dbiteur imaginaire. - Il faut bien, me rpondit l'Amricain,
choisir entre deux inconvnients ; sans doute il est fcheux de
mettre en prison un homme qui ne doit rien ; mais n'est-il pas
plus triste encore de voir un homme priv de ce qui lui est
lgitimement d par la disparition furtive de son dbiteur ?
     [37] Note de l'auteur. Guerre des Gorgiens aux
Cherokees.
     Les Gorgiens ayant fait mille tentatives pour s'emparer
des terres des Cherokees, ceux-ci rclamrent l'intervention du
pouvoir fdral. Le gouvernement des tats-Unis leur prta
d'abord son appui, et s'effora de les maintenir dans les
limites traces par les traits ; mais comme les contestations
se renouvelaient sans cesse et devenaient plus violentes, le
prsident finit par dclarer aux Cherokees qu'il ne voulait
point se mler de leurs querelles avec la Gorgie, et qu'ils
eussent  s'arranger comme ils le pourraient avec le
gouvernement de ce pays. Il ajouta que, pour faciliter
l'arrangement, il offrait de les transporter aux frais du
gouvernement central sur la rive droite du Mississipi. Aprs
cette dclaration, les Gorgiens redoublrent de vexations et
de perscutions contre les Indiens, afin que ceux-ci eussent
intrt  accepter la proposition du prsident. Ils avaient
remarqu que la rsistance des Indiens tait particulirement
due aux conseils qu'ils recevaient des missionnaires qui
venaient chez eux pour les christianiser, et qui pensaient avec
raison que la civilisation des sauvages serait une chimre tant
qu'on ne serait pas parvenu  les fixer au sol. En consquence,
le gouvernement de la Gorgie fit une loi qui interdisait  tous
les blancs, quels qu'ils fussent, de venir s'tablir d'une manire
permanente sur le territoire des Cherokees ; et pour assurer
l'excution de cette loi, ils menacrent de l'amende et de la
prison ceux qui y contreviendraient. Nonobstant ces menaces
lgales, deux missionnaires s'tant obstins  rester au milieu
des Indiens, le gouvernement de la Gorgie les fit arrter. Ils
furent traduits devant une cour de justice et condamns 
l'emprisonnement. Ils firent appel  la cour suprme des
tats-Unis. Ce tribunal se trouva alors dans un vritable
embarras, craignant de compromettre l'Union vis--vis de la
Gorgie en prononant en faveur des condamns. On sortit de
part et d'autre de cette difficult par une sorte de compromis.
La cour des tats-Unis diffra quelque temps de prononcer
son arrt ; et, dans cet intervalle, le gouverneur de la Georgie
ayant graci les deux condamns, on ne donna pas de suite 
leur appel.
     Telle est l'analyse fort abrge de la querelle des
Cherokees avec la Gorgie. Tout ce qui, dans le cours du livre,
ne s'accorde pas avec ces faits, n'a t modifi que pour
l'intrt du rcit. Du reste, l'migration d'une partie des
Indiens  la suite de ces querelles, et l'assistance officieuse
prte  leur exil par le gouvernement fdral, sont des faits
galement certains.
     [38] Note de l'auteur. Dmocratie qui ne reconnat point
la supriorit des richesses.
     Aux tats-Unis, il n'y pas un individu arrt pour crime
qui ne puisse obtenir sa mise en libert sous caution, except
dans le cas d'assassinat.
     Ce principe, emprunt aux lois anglaises, est la source de
grands abus. Il en rsulte que tout homme qui a de l'argent,
ou qui en trouve  emprunter, peut toujours se tirer d'affaire.
Il donne une caution, disparat et chappe  la justice. Ds
qu'il est absent, la procdure en reste l ; on ne fait point, en
Amrique, de procs par contumace. La facilit des cautions
est d'ailleurs pousse  un excs incroyable ; le juge n'est tenu,
d'aprs la loi,  aucune forme, et il peut se dispenser d'exiger
aucune justification de la part des cautions qui sont offertes.
Un individu est arrt : il prsente un acte sign de telle ou
telle personne qui s'oblige  payer 2 ou 3 ou 4,000 dollars, en
cas que le prvenu ne s'vade. Ici se prsentent plusieurs
questions. Celui qui se porte caution possde-t-il rellement
des proprits valant 3 ou 4,000 dollars ? qu'est-ce qui le
prouve ? lui fera-t-on reprsenter ses titres de proprit ? -
Mais il faudrait encore qu'il prouvt que ses biens ne sont pas
grevs d'hypothques. Toutes ces questions devraient tre
peses mrement par le magistrat auquel la caution est
prsente. Cependant il est certain que, dans la presque
totalit des cas, il ne les examine seulement pas, et, pour s'en
pargner la peine, il reoit la caution. La loi ne l'assujettissant
 aucune formalit, il est assailli de sollicitations, auxquelles il
finit toujours par cder ; on sait que sa volont est sa seule
rgle ; toutes les fois donc qu'on lui prsente un simulacre de
caution, il la trouve bonne. Il suit de l qu'il n'y a qu'un bien
petit nombre d'individus qui ne soient pas capables de fournir
caution. Une personne trs digne de foi m'a assur qu'
Philadelphie la facilit des cautions est l'objet d'un singulier
trafic, et si cette personne m'a bien inform, il y a des voleurs
qui ont toujours en rserve une certaine somme d'argent, et
qui, quand on les arrte, s'adressent  des entrepreneurs de
cautions. Ceux-ci, pour lesquels la caution judiciaire en
matire criminelle est devenue l'objet d'une industrie,
reoivent du voleur emprisonn 100 ou 200 dollars, et lui
donnent en retour une caution de 3 ou 4,000 dollars ; en
faisant cela, ils se compromettent peu, parce qu'ils ne
possdent rien. J'ai vu dans les prisons de Philadelphie une
femme qui, me dit-on, avait fourni dans sa vie  des prvenus
plus de 100,000 dollars de caution (530,000 fr.). Cette femme
n'avait cependant jamais joui d'aucune fortune ; elle tait de
mauvaises moeurs, et avait fini par se faire condamner pour
vol. On me citait aussi  Philadelphie l'exemple d'un jeune
homme qui s'tait rendu coupable d'un vol considrable,
accompagn des circonstances les plus aggravantes, et qui,
aprs avoir obtenu sans peine une caution et sa libert, s'tait
vad.
     Ces abus ne tiennent pas seulement au principe ; si j'en
crois des tmoignages qui m'ont paru dignes de confiance, les
juges-de-paix, auxquels appartient l'exercice du droit de mise
en libert sous caution, ne sont pas toujours  l'abri de la
corruption ; et la caution est d'autant plus facilement admise
par eux, que celui qui la prsente a pris plus de soin de les
intresser. Celui-ci craint peu qu'on dcouvre la concussion ;
le prvenu, obtenant sa libert provisoire, disparat, et la seule
preuve  la charge du juge prvaricateur s'vanouit. Le mal
provient de ce que ces juges infrieurs n'ont point de
traitement fixe ; ils n'ont que des pices (fes) ; ils sont ainsi
fort pres sur le casuel ; plusieurs, ne tirant de leurs fonctions
lgales qu'un trs modique revenu, sont ports  des exactions
qui l'accroissent.
     Du reste, indpendamment de ces causes particulires
qui contribuent  augmenter le mal, il y a une cause gnrale
qui me parat dominer toutes les autres.
     Le vice capital est, selon moi, dans le fait mme d'une
institution aristocratique tablie chez un peuple o rgne la
dmocratie. La loi qui reconnat  tout prvenu le droit d'tre
mis en libert moyennant caution a t faite au profit des
riches. Elle concde ainsi aux classes suprieures de la socit
un privilge exorbitant dont les classes pauvres sont exclues.
Cet tat de choses se conoit en Angleterre, mais d'o vient
qu'il se rencontre aux tats-Unis ? En voici la raison. Cette loi
se trouve en Amrique parce qu'elle existait en Angleterre
lorsque les migrs de ce pays sont venus s'tablir sur le sol
amricain. Cependant, depuis cette migration, de nouvelles
institutions ont t fondes aux tats-Unis, de nouvelles
moeurs se sont formes ; une loi tout aristocratique se
rencontre au sein d'une dmocratie pure ; c'est une anomalie
frappante.
     Cette contradiction sert  expliquer les abus qui viennent
d'tre signals. L'extrme facilit avec laquelle le pauvre
trouve des cautions le fait jouir d'un privilge qui, dans l'esprit
de la loi, tait rserv au riche seul ; les moeurs dmocratiques
des Amricains dpouillent ainsi l'institution de son premier
caractre. L'harmonie est ainsi rtablie entre la loi civile et les
institutions politiques ; mais il reste toujours un grand mal.
C'est un vice incontestable, dans une lgislation criminelle,
que le droit de mise en libert sous caution applicable aux
prvenus de quelques crimes que ce soit. Exerc
rigoureusement, c'est--dire en faveur de ceux seulement qui
donnent rellement caution, il fait natre des abus graves,
mais en petite quantit, parce que le nombre des riches est
toujours restreint. Si on l'applique  tous, l'ingalit entre les
riches et les pauvres disparat, mais les violations de la loi
s'accroissent  l'infini.
     V. General Laws of Massachusetts, t. 1, anne 1784, ch. 12
et t. II, anne 1812, ch. 30.
     V. Lois de la Pennsylvanie, Purdon's digest, p. 820.
     [39] Note de l'auteur. Usage o sont les Indiens de
prendre plusieurs femmes.
     Le fond de l'pisode d'Onda est entirement vrai. (V.
Voyage du major Long aux sources de la rivire Saint-Pierre,
au lac Winnepek, au lac des Bois, etc., etc., t. 1, p. 300 et 280.)
     La polygamie existe parmi toutes les tribus sauvages de
l'Amrique du Nord ; chaque Indien a autant de femmes, qu'il
en peut trouver. Ces femmes sont rellement en tat de
servitude ; elles prparent la nourriture de l'Indien, ont soin
de ses vtements, et ne quittent point sa hutte tandis qu'il
chasse ou fait la guerre. Les rapports de l'indien et de ses
femmes sont tout matriels ; il ne s'y mle rien de moral ni
d'intellectuel. Il n'est pas rare de voir les trois soeurs servir de
femmes au mme homme. La condition des femmes indiennes
est la plus misrable qu'on puisse imaginer ; elles n'ont
aucune des prrogatives que reconnaissent aux femmes les
socits civilises, ni aucun des plaisirs sensuels que leur
donnent les moeurs de l'Orient, o elles sont esclaves.
     J'ai dit que l'Indien a autant de femmes qu'il en peut
trouver ; il serait peut-tre plus juste de dire qu'il en trouve
autant qu'il en peut nourrir ; car le sort des familles indiennes
est si malheureux que les parents donnent sans peine leur fille
 qui peut la faire vivre.  cet gard, tout dpend de l'habilet
de l'homme  la chasse ; un chasseur fameux a ordinairement
un grand nombre de femmes, parce qu'il peut fournir  toutes
des moyens d'existence.
     Le mariage de l'Indien avec ses femmes se fait sans
aucune crmonie, et quelquefois il se dissout peu de jours
aprs sa formation. Ceci toutefois arrive assez rarement ;
l'Indien qui briserait aussi facilement un pareil lien se nuirait
dans l'esprit de sa tribu, et ne trouverait plus aucune famille
dispose  s'allier  lui.
     On conoit que cette vie de fatigue, de misre et
d'opprobre, dcourage et dgote beaucoup d'Indiennes ;
aussi le suicide est-il trs-frquent parmi elles. (V. les relations
du major Long, p. 394, t. II, 2e voyage, et Tanner's Narrative,
New York, 1830.) L'anecdote que j'ai introduite dans le texte
de l'ouvrage m'a paru un des exemples les plus frappants du
dsespoir o le malheur de ces pauvres cratures peut les
plonger, Je fais suivre la catastrophe de crmonies funraires
qui ne sont point une pure cration de mon imagination. Il est
certain qu' la mort d'un ami, l'Indien manifeste un trs grand
chagrin ; il noircit son visage, il jene, cesse de se peindre la
figure avec du vermillon et s'abstient de tout ornement dans
sa toilette ; il se fait des incisions dans les bras et dans les
jambes et sur tout le corps ; souvent les signes extrieurs de
son chagrin durent trs longtemps. Le major Long dit avoir
rencontr un Indien qui, depuis quinze ans, ne se mettait plus
de vermillon au visage, en commmoration de la perte d'un
ami prcieux, et annonait l'intention de s'imposer la mme
privation pendant dix annes. L'Indien mesure les
tmoignages de sa douleur sur le degr d'affection que le
dfunt lui inspirait. (V. Long's Expedition to the rocky
Mountains, tome 1, p. 281. V. aussi Tanner's Narrative, p.
288.)
     Voici dans quels termes Tanner raconte la fte des morts
ou jebi-naw-ka-win :  This feast is eaten at the graves of the
deceased friends. They kindle a fire, and each person, before
he begins te eat, cutts of a small piece of meat, which he casts
into the fire. The smoke and smell of this, they say, attract the
jebi to come and eat with them. 
     [40] Note de l'auteur. Sociabilit des Amricains.
     Je pourrais citer mille exemples de l'extrme sociabilit
des Amricains, je me bornerai  un seul. Lorsque, dans le
cours de l'anne 1832, M. de Tocqueville et moi nous
quittmes la Nouvelle-Orlans afin de nous rendre, par terre,
 Washington, nous traversmes le lac Pontchartrain sur un
bateau  vapeur. Arrivs  Pascaloula, o nous venions pour
prendre le stage, nous trouvmes toutes les places occupes,
ce qui nous causa un grand dsappointement,  raison de
l'intrt que nous avions de ne point ajourner notre dpart ;
deux Amricains qui ne nous connaissaient nullement, voyant
notre embarras, descendirent de la voiture et nous
proposrent leurs places dans des termes si simples et si
obligeants, qu'on voyait bien qu'ils offraient avec le dsir
d'tre accepts. Dans une foule de circonstances, mon
compagnon de voyage et moi avons trouv les mmes procds
chez les Amricains. Celui qui juge les hommes de ce pays par
la premire impression risque de se tromper trangement.
Vous adressez une question  un Amricain ; il vous rpond,
sans vous regarder, par le monosyllabe oui ou non ; ou bien
mme il ne vous fait aucune rponse. Vous en concluez qu'il
n'est pas sociable ; vous avez tort. Il garde le silence, mais il
pense  la question que vous lui avez faite ; il y rflchit
mrement ; si ses souvenirs le servent mal, il consulte ceux
d'un autre, et, une demi-heure aprs votre demande, que vous
avez peut-tre oublie, il vous apporte la rponse, non pas une
rponse hasarde comme on en fait dans le monde, mais une
vritable consultation, en plusieurs points, divise en
chapitres et paragraphes. Certes, l'homme qui agit de la sorte
est, si l'on veut, fort peu poli, mais il est certainement
sociable, car la bienveillance mutuelle est la premire
condition de la sociabilit. Combien d'Europens qui, en
pareille occasion, tranchent subitement la question, ou
rpondent tout d'abord, avec la plus grande urbanit, qu'il
leur est impossible de la rsoudre.
     La sociabilit des Amricains tient surtout  leurs moeurs
commerciales ; ils ont sans cesse besoin les uns des autres, les
affaires les obligent  des communications perptuelles ; aussi
est-il pass en principe, chez eux, qu'on doit en toutes choses
se rendre mutuellement service. Elle est galement favorise
par l'galit des conditions ; tous les Amricains ont les uns
pour les autres la mme bienveillance que chez nous les
membres d'une mme classe ont entre eux. Cette sociabilit,
dont l'Europen sent vivement le prix, perd quelquefois une
partie de son charme. L'habitant de la Nouvelle-Angleterre ne
voit, dit-on, dans les rapports sociaux qu'une occasion de
commerce et de trafic. Quand il aperoit un nouveau venu, il
se fait d'abord cette question :  N'y aurait-il pas quelque
affaire  traiter avec cet homme ? 
     Il ne faut pas confondre la sociabilit des Amricains avec
l'hospitalit. En gnral, les Amricains sont peu hospitaliers ;
l'hospitalit demande des loisirs que l'homme d'affaires ne
possde pas. Je dis en gnral, parce qu'il existe ds
exceptions nombreuses  cette rgle ; j'en ai fait
personnellement l'exprience ; mais ici je prsente des aperus
qui ne s'appliquent qu'au plus grand nombre.
     Sur ce point, il faut distinguer les tats du Sud de ceux
du Nord. Tous les tats du Sud ont des esclaves ; ce fait exerce
une immense influence sur les moeurs des mridionaux. Les
esclaves travaillant, les hommes libres sont oisifs. Les
habitants du Sud ont ainsi des loisirs qui manquent aux
hommes du Nord ; ils peuvent recevoir les htes qui leur
arrivent sans abandonner leurs affaires. Presque tous vivent
dans des habitations loignes les unes des autres et distantes
des villes ; la visite d'un ami, le passage d'un tranger, sont
pour la demeure solitaire un accident heureux qui, loin de
troubler l'habitant des champs, le rjouit vivement. Pour des
gens inoccups, tout passe-temps est prcieux. On peut dire
aussi, en termes gnraux, qu' la ville on se voit et qu' la
campagne on se reoit. De ces faits dcoulent plusieurs
consquences ; les relations des hommes du Sud, tant moins
intresses, sont plus agrables que celles des habitants du
Nord ; ceux-ci, esprant tirer profit de leurs moindres
rapports sociaux, ont une bienveillance universelle ; les
premiers, qui mettent moins de calcul dans leurs procds,
sont plus sincres ; les uns apportent dans leurs manires une
rgularit qui a quelque chose de lgal ; les autres, moins
compasss, ont plus de franchise et d'abandon. Comme
l'existence d'une population esclave tablit une classe
infrieure, tous les blancs du Sud se considrent comme
formant une classe privilgie ; ils se croient tous suprieurs 
d'autres hommes (les ngres). L'exercice de leurs droits de
matres sur leurs esclaves les entretient encore dans ces ides
de supriorit et dveloppe en eux des sentiments d'orgueil ; la
couleur blanche est regarde, dans le Sud, comme une
vritable noblesse. Les blancs se traitent donc entre eux avec
d'autant plus d'gards et de bienveillance qu'il se trouve  ct
d'eux des hommes auxquels ils n'accordent que des mpris. Il
s'introduit ainsi dans les moeurs du Sud quelque chose
d'aristocratique, et il en rsulte des formes moins communes
et une sociabilit plus distingue que dans celles des tats du
Nord.
     [41] Note de l'auteur. Point de prjugs invtrs.
     Dans beaucoup de pays d'Europe, on part de ce point,
qu'il y a pour toutes les sciences morales et politiques, et
mme pour les arts, un degr de perfection qui a t atteint, et
au-del duquel il n'existe plus rien  dcouvrir. C'est la raison
pour laquelle toutes les crations de l'art et de l'industrie y
sont empreintes d'un caractre bien marqu de splendeur et
de dure. Tout s'y fait, lois, constitutions et monuments, dans
des vues d'ternit. C'est tout le contraire aux tats-Unis. Il
n'est rien qu'on y croie fix dfinitivement. Les plus belles
sciences, les lois les plus sages, les inventions les plus
merveilleuses, n'y sont considres que comme des essais.
Aussi tout ce qu'on y fait porte le caractre du provisoire.
     On y btit un difice qui durera vingt ans ; qui sait si
dans vingt ans on n'aura pas trouv un meilleur mode de
construction ? La loi qu'on adopte est obscure, mal rdige ; 
quoi bon l'laborer ? Peut-tre l'anne suivante on en aura
reconnu le vice.
     [42] Note de l'auteur. Sang-froid des Amricains.
     J'ai eu, durant mon sjour en Amrique, mille occasions
de juger le sang-froid des Amricains. Je n'en citerai qu'un
exemple. Comme je descendais l'Ohio sur un bateau  vapeur
o se trouvaient plusieurs marchands avec leurs
marchandises, notre btiment, nomm le Fourth of July (le 4
juillet) (a) toucha un cueil appel Burlington Bar,  trois
milles au-dessus de Wheeling, et se brisa. Ce n'est pas ici le
lieu de raconter les circonstances de cet accident, et ses
dangers qu'on supposerait toujours accrus par l'imagination
ou les souvenirs du voyageur. Je me bornerai  dire que le
navire ayant t submerg, tous les objets de commerce qu'il
contenait furent dtruits ou avaris, et qu'en prsence de ce
fait, qui tait pour les uns une perte considrable, pour les
autres une ruine complte, les marchands amricains ne firent
pas entendre un seul cri de dsolation ou de dsespoir.
     (a)Jour de la dclaration do l'indpendance amricaine.
     [43] L'ordre d'ides dvelopp dans le commencement de
ce chapitre pourrait tre,  lui seul, l'objet de tout un livre. La
nature de l'ouvrage ne comportait point un plus long
dveloppement, Ce n'est pas un tableau, c'est seulement une
esquisse indique par quelques traits.
     [44] Notes de l'auteur. PAGE 123. *
      Qui rien ne savait des lettres, ne oncques n'avait trouv
maistres de qui il se laissast doctriner ; mais les voulait
toujours frir et frapper.  (V. Anciens mmoires sur Du
Guesclin, tome 1, p. 194.) Lorsque le Captal de Bue mit Du
Guesclin en libert sur sa parole, celui-ci lui dit :  Pour Dieu,
j'aurais plus chri tre mort que mon serment eusse fauss ne
rompu.  (Id., t. 1, p. 423.)
     [45] Notes de l'auteur. PAGE 123. **.
     Le gouvernement des tats-Unis, l'tat social et politique
de ce pays, ne sont nullement favorables au dveloppement
des grands talents. Un Amricain de beaucoup d'esprit me
disait  ce sujet :  Comment voulez-vous qu'un mdecin se
montre habile, si vous mettez entre ses mains un homme bien
portant ? 
     [46] Note de l'auteur. Deux musiciens.
     Gluck et Piccini.
      Pour moi, disait alors un Franais, je ne salue pas un
homme qui n'aime pas Gluck. 
     [47] Note de l'auteur. Quelques-unes ont acquis une
rputation mrite.
     Entre autres miss Sedgwich, auteur de plusieurs romans
fort jolis.
     [48] Note de l'auteur. Journaux, seule littrature.
     On estime  plus de 1,200 le nombre des journaux
existant actuellement aux tats-Unis, indpendamment des
autres publications priodiques. Dans le seul tat de New
York, il y avait, au commencement de l'anne 1833, 263
journaux (pour deux millions d'habitants). Tous les comts, 
l'exception de deux, Putnam et Rockland, avaient leur journal
publi dans leur sein.
     New York seul a 65 journaux, y compris les magazines.
Sur ce nombre, 13 sont quotidiens, 30 hebdomadaires, 9
mensuels, 10 sont publis deux fois par semaine, et 3 deux fois
par mois.
     Le prix de l'abonnement annuel aux journaux quotidiens
de New York est de 10 dollars (53 fr.) Le montant de tous les
abonnements aux diffrents journaux de l'tat de New York
est estim 750,000 dollars (3,975,000 fr.). Cette somme ne
comprend pas le prix des annonces.  la mme poque, on
comptait  Boston 43 journaux et 38 publications priodiques
faites  intervalles moindres d'une anne.
     Voy. American Almanach, 1834, p. 95 et 96, et Williams
Register, 1833, p. 124.
     [49] Note de l'auteur. ... Tout le monde crit ou parle, non
sans prtention, mais sans talent.
     Le lecteur croira facilement que je n'accepte point ici la
solidarit du langage tenu par le personnage qui est en scne.
     Dirai-je que nul n'crit avec talent dans un pays qui nous
montre Washington Irving, dont les ouvrages runissent la
grce du style, la dlicatesse des ides, la finesse des aperus ;
Cooper, dont l'Europe admire le gnie ; Edward Livingstone,
tout  la fois homme d'tat et philosophe profond ; Robert
Walsh, qui joint  une prodigieuse facilit de style les charmes
d'une conversation tincelante de traits et de saillies ; Jared-
Sparks, auteur de l'ouvrage remarquable publi sous le titre
de Vie du gouverneur Moris ; et beaucoup d'autres que je ne
cite pas. Dirai-je que tout le monde parle sans talent aux
tats-Unis, o je rencontre Daniel Webster, dont les discours
parlementaires, modles de style et de logique, annoncent en
mme temps une me noble, leve et pleine de l'amour de la
patrie ; Henry Clay, remarquable  la tribune par une
locution brillante et un talent extraordinaire
d'improvisation ; Edward Everett, dont les discours  la
chambre des reprsentants rappellent l'cole romaine et la
manire antique ; Channings, dans les sermons duquel on
trouve beaucoup du style et de l'me de Fnelon, etc., etc. ?
     Enfin dirai-je qu'en Amrique on ne saurait tre homme
politique avec du talent littraire ou oratoire, quand je vois
John Quincy Adams, plus vers peut tre dans la littrature
ancienne et moderne qu'aucun Europen, et qui n'en est pas
moins devenu prsident des tats-Unis ; Albert Gallatin, que
son esprit orn et sa haute capacit n'ont pas empch d'tre
charg par son pays de fonctions diplomatiques de l'ordre le
plus lev, etc., etc. ?
     Du reste, il ne faut pas oublier que celui qui parle
exprime des ides qui, prises en gnral, peuvent tre vraies,
sans prjudice des exceptions. Il est certain qu'en gnral, aux
tats-Unis, on ne trouve pas d'orateurs, mais seulement des
avocats, des journalistes, et non des crivains.
     [50] Note de l'auteur. Les amusements interdits.
     J'ai dit plus haut (Voy. notes ***** et ****** de la PAGE
35) quelle est l'austrit des moeurs puritaines, et comment se
passe le dimanche. Les amusements qui sont perdus pour ce
jour-l ne se retrouvent point un autre jour de la semaine.
Dans certains tats on ne s'en rapporte pas  l'loignement
naturel des habitants pour les divertissements et les jeux, la
loi les prohibe en termes formels. La loi du Connecticut dfend
absolument les spectacles comme contraires aux bonnes
moeurs, sans aucune exception pour les grandes villes telles
que Hartford, New-Haven. Dans le New Jersey, on ne permet
point les courses de chevaux ; c'est, dit-on, une occasion de
rassemblements, de jeux, de paris, de luxe, de dsordre et de
drangement dans les habitudes, toutes consquences
immorales.  Boston, il est dfendu de jouer de l'orgue dans
les rues ; cela, dit-on, fait peur aux chevaux.  New York, la loi
interdit tous les divertissements publics du genre de ceux
qu'on voit  Paris aux Champs-lyses, tels que balanoires,
ballons, jeux de bague, etc. ; toutes ces choses font perdre du
temps et drangent le peuple.
     [51] Note de l'auteur. Thtre.
     Il existe trois thtres  Philadelphie, deux d'un ordre
lev et sur lesquels on joue la tragdie et la comdie ; le
troisime, tout--fait infrieur, est consacr aux bouffonneries
grossires.
     Les deux grands thtres ne sont ouverts que pendant
l'hiver, au temps des longues soires ; le troisime ne ferme
jamais. Mme pendant l'hiver, les deux premiers sont peu
frquents. Le public qui assiste aux spectacles est en gnral
ainsi compos : d'abord les trangers qui viennent au thtre
parce qu'ils ne savent o passer leur soire ; des femmes
publiques que la prsence des trangers y attire ; des jeunes
gens amricains de moeurs dissipes, et enfin quelques
familles de marchands auxquelles leur frquentation du
thtre donne un assez mauvais renom dans la socit
amricaine. Les personnes un peu distingues par leur fortune
et leur position ne vont point habituellement au thtre ; il
faut quelque chose d'extraordinaire pour les attirer ; par
exemple, la prsence momentane d'un acteur clbre ; alors
tout le monde se rend au spectacle, non par got, mais par
mode.  vrai dire, personne aux tats-Unis n'aime le thtre,
et presque tous ceux qu'on y voit y viennent par
dsoeuvrement. Ils ne prtent au spectacle aucune attention.
Les Amricains qui assistent, en France,  une reprsentation
sont tout tonns du silence qui rgne parmi les spectateurs et
des motions que reoit le public. En Amrique, l'assemble
ignore ce qu'on joue ; on cause, on discute, on remue, on
prend occasion du spectacle pour boire ensemble ; l'intrt de
la pice est entirement perdu de vue.
     La doctrine des quakers, fondateurs de la Pennsylvanie,
interdit formellement le thtre ; les quakers n'tant plus en
majorit ne font plus la loi ; mais une partie de leurs moeurs
reste. On peut en dire autant des presbytriens de la Nouvelle-
Angleterre ; on s'est cart,  Boston, de la rigidit de leurs
principes en tablissant des thtres ; mais la population n'a
ni le got ni l'habitude du spectacle. Je ne parle point ici de
New York, dont les habitants amricains ne paraissent pas
plus jaloux que dans les autres cits des plaisirs du thtre.
Les spectacles y sont,  la vrit, plus frquents ; mais il y a
toujours  New York vingt mille trangers pour lesquels le
thtre est presque un besoin. Plusieurs thtres pourraient
prosprer  New York sans qu'on pt en conclure que les
Amricains de cette ville aiment le spectacle.
     [52] Note de l'auteur. Tenir en respect des hordes
d'Indiens sauvages.
     L'arme des tats-Unis se compose de six mille hommes,
elle se recrute d'enrls volontaires, qui suffisent  son
maintien. La population amricaine y trouve l'avantage de ne
point subir le recrutement forc. Mais l'inconvnient pour le
pays est d'avoir une arme compose d'hommes sans moralit,
qui prennent la carrire des armes, non par patriotisme, mais
par intrt ; non comme moyen de gloire, mais comme moyen
d'existence.
     Ce fait, qui en lui-mme est un mal, engendre, aux tats-
Unis, peu de fcheuses consquences. Comme les tats-Unis
n'ont point de guerres  soutenir, il n'y a dans l'arme que peu
de dsertions ; car l'enrl volontaire, qui prend le mtier des
armes comme moyen d'existence, ne dserte qu'en face du
pril. En cas de lutte avec des partis d'Indiens, les dsertions
deviennent assez nombreuses : mais il n'en rsulte aucun
danger pour le pays, le sort de ces combats ne pouvant tre
douteux entre ennemis de forces tellement ingales. 
l'intrieur, l'inconvnient est peut-tre moindre encore.
     Six mille hommes disperss sur un territoire  moiti
grand comme l'Europe sont imperceptibles, et encore les
tient-on constamment loigns de la population civilise. Ils
occupent des forts dans le nord et dans l'ouest de l'Amrique,
et s'avancent dans les forts indiennes  mesure que la
population amricaine s'en approche. Il n'est pas une ville
d'Amrique dans laquelle un rgiment amricain tienne
garnison. Une telle arme ne menace donc  l'intrieur, ni les
bonnes moeurs, ni la libert. Il existe une cole militaire
(Westpoint) qui sert de ppinire pour les officiers. C'est l
qu'on les prend tous. Jamais les soldats ou sous-officiers ne
deviennent officiers. On entre  Westpoint par faveur : mais,
pour en sortir officier, il faut subir un examen. Un capitaine a
un traitement fixe de 1,200 dollars (6,260 fr.), qui,  raison
des indemnits de logement, de fourrages, etc., se monte 
1,800 dollars (9,540 fr.).
     Les militaires qui cessent de l'tre ne reoivent aucune
retraite, quelle que soit la dure de leurs services. Mais quand
ils ont des congs, on ne leur fait aucune retenue de solde.
     [53] Partisan du gnral Jackson, prsident actuel des
tats-Unis.
     [54] Note de l'auteur. Amalgamistes.
     V. Pour le sens de ce mot la note ci-dessus de la PAGE
144.
     [55] Note de l'auteur.
      Les Amricains considrent la fort comme le type de la
nature sauvage (wilderness), et partant de la barbarie ; aussi
c'est contre le bois que se dirigent toutes leurs attaques. Chez
nous, on le coupe pour s'en servir ; en Amrique, pour le
dtruire. L'habitant des campagnes passe la moiti de sa vie 
combattre son ennemi naturel, la fort ; il le poursuit sans
relche ; ses enfants en bas ge apprennent dj l'usage de la
serpe et de la hache. Aussi l'Europen, admirateur des belles
forts, est-il tout surpris de trouver chez les Amricains une
haine profonde contre la vgtation des arbres. Ceux-ci
poussent si loin ce sentiment, que, pour embellir leurs
maisons de campagne, ils anantissent les arbres et la verdure
dont elles sont environnes, et n'imaginent rien de plus beau
qu'une habitation situe dans une plaine rase, o pas un arbre
ne se montre. Il importe peu qu'on y soit brl par le soleil,
sans asile contre ses rayons : l'absence de bois est,  leurs
yeux, le signe de la civilisation, comme les arbres sont
l'annonce de la barbarie. Rien ne leur semble moins beau
qu'une fort ; en revanche, ils n'admirent rien plus qu'un
champ de bl.
     [56] Note de l'auteur.
     L'le du Franais. Tel est en effet le nom de cette le, et la
description qu'en donne l'auteur dans le texte est
parfaitement exacte. J'ai eu la curiosit de la visiter, et je l'ai
parcourue dans toute son tendue. Le nom qu'elle porte lui
vient du sjour assez long, qu'y a fait une famille franaise,
rfugie aux tats-Unis aprs la rvolution de 1789.  cette
poque, les bords du lac taient entirement sauvages, et
habits par une tribu d'indiens oneidas dont le lac tient son
nom. La tradition du pays rapporte que cette famille
infortune, qui fuyait la socit des hommes, eut  souffrir de
grandes misres au sein de sa retraite solitaire. J'ai retrouv
l'emplacement qu'occupait l'habitation dans la partie Est de
l'le. On le reconnat  quelques mouvements de terrain, et  la
prsence d'arbres fruitiers qui ne sont pas de nature sauvage.
     [57] Notes de l'auteur. PAGE 164. * Ppin le Bref...
     Le lac Ppin, que traverse le Mississipi, a reu son nom
des premiers Franais qui ont explor cette contre  peine
connue de nos jours. Ce n'est point au hasard et par un pur
caprice qu'ils l'ont appel de la sorte ; il parat, d'aprs ce que
rapportent les voyageurs, que ce lac est de fort peu d'tendue,
et cependant trs dangereux ; la runion de ces deux
circonstances lui a valu le nom du roi, qui, malgr sa petite
taille, tait cependant un athlte redoutable.
      Il est petit, mais il est malin,  disaient en parlant de ce
lac les Canadiens qui l'avaient baptis. Les rares habitants de
ce pays sauvage, Indiens, Anglais ou Canadiens, ont conserv
ce vieux dicton franais que rapporte le major Long. (V.
Premire expdition, Voyage au lac Winnipeck, au lac des
Bois, etc., etc.)
     [58] Notes de l'auteur. PAGE 164.  ** Saint-Louis...
     C'tait le nom que les Franais avaient donn au
Mississipi ; et, maintenant encore, il y a, sur le bord de ce
fleuve, la ville Saint-Louis, dans l'tat d'Illinois.
     [59] Notes de l'auteur. PAGE 164. *** Montmorency...
     La chute de Montmorency,  deux lieux de Qubec.
     [60] Notes de l'auteur. PAGE 164. ****
     Cession du Canada, 1763, Louis XV.
     [61] Note de l'auteur. Partout les mmes hommes...
     En 1830, un ours gar dans son chemin traversa la
grande rue de Dtroit dans toute sa longueur. L'habitant de
cette ville du dsert est cependant en tous points semblable 
celui de New York.
     [62] Note de l'auteur.
     Une des principales causes de l'uniformit de moeurs chez
les Amricains vient de l'esprit entreprenant des habitants de
la Nouvelle-Angleterre, qui, se rpandant dans toutes les
parties de l'Union, sont les pionniers les plus intrpides et les
plus infatigables, et portent ainsi partout le mme type de
civilisation.
     Quand on songe aux diverses peuplades qui couvrent
l'Afrique et l'Asie ; isoles, quoique se touchant ; spares par
une montagne, par un vallon, par un ruisseau ; conservant
chacune ses moeurs diffrentes et son caractre particulier, on
est frapp du contraste d'un peuple de 12 millions d'hommes
rpandus sur une surface qui peut en contenir 150 millions, et
qui tous prsentent un aspect uniforme, sont, perptuellement
mls les uns les autres, et, par la similitude parfaite de leurs
gots, de leurs passions, de toutes leurs habitudes, semblent
ne former qu'une seule famille : tant est puissant sur les
moeurs et sur la destine des hommes le lien d'une origine
commune, d'un langage pareil, d'un mme culte religieux, et
d'institutions politiques semblables.
     [63] Note de l'auteur.
      Nos lois m'en donnent le pouvoir... 
     D'aprs les lois amricaines, tous les ministres du culte, 
quelque secte qu'ils appartiennent, ont le pouvoir de clbrer
les mariages ; l'acte dress par eux a la mme valeur lgale
que s'il manait d'un juge de paix ou d'un alderman.
     [64] Note de l'auteur.
     Les Anglais distribuent tous les ans aux Indiens un
certain nombre de fusils, de carabines et de munitions de
poudre et de plomb. Leur but apparent est de conserver la
bonne amiti des tribus sauvages et voisines du Canada. Leur
raison secrte et relle est de fournir des armes aux Indiens
ennemis naturels des Amricains, et de les mettre  mme de
seconder l'Angleterre en cas de guerre avec les tats-Unis. 
une poque dtermine de l'anne, vers le mois de juillet, on
voit les Indiens arriver de tous cts pour venir prendre part 
cette distribution qui se fait sur la frontire du Haut Canada.
     [65] Note de l'auteur.
     La ville de Dtroit est situe sur la rive droite du fleuve
qui porte son nom ; c'est le ct des tats-Unis ; la rive
oppose est canadienne, c'est--dire anglaise ; c'est l que se
font les distributions d'armes dont il s'agit.
     [66] Note de l'auteur.
     Je compris, en traversant cette rivire sauvage, tout le
charme des impressions dont la nature seule est la source.
     Les fleuves, les montagnes, les valles de l'ancien monde
sont tout par leurs souvenirs. Que seraient le Jourdain, large
de cinquante pas, et Sion, monticule imperceptible, si l'un
n'avait t le berceau de Mose, et l'autre le tombeau de
David ? Qui remarquerait la petite rivire qui coule auprs de
Sparte, si elle ne s'appelait l'Eurotas ? Les fleuves du dsert
n'ont point de nom ; ils ne rappellent pas un seul homme, pas
un seul vnement ; on admire la majest de leurs ondes,
l'aspect sauvage de leurs rives : tels on les voit, tels ils ont
pass toujours, sans autres tmoins que la fort muette qui
couvre les rivages - mmes ; ils ne donnent  l'esprit que peu
de penses ; mais ils remplissent l'me d'impressions.
     [67] Note de l'auteur.
     Route dans une fort sauvage.
     Les Amricains n'attendent pas qu'il y ait des habitants
dans un pays pour y faire des routes. Ils commencent par
tablir des routes ; celles-ci font venir les habitants.
     [68] Ville de la Caroline du Nord, situe entre la Gorgie,
la Caroline du Sud et la Virginie.
     [69] Note de l'auteur.
     J'ai emprunt le nom et le caractre du prtre Richard 
un digne ecclsiastique, Franais d'origine, que j'ai vu 
Dtroit. Il tait alors plus qu'octognaire et commandait le
respect moins par son grand ge que par ses vertus. Son
lection comme reprsentant du Michigan au congrs des
tats-Unis est un fait exact.
     [70] Voyez,  la fin du volume, la deuxime partie de
l'appendice intitule : Note sur le mouvement religieux aux
tats-Unis.
     [71] V. Brevard's Digest of South Carolina, v Slaves, p.
238.
     [72] V. Digeste des lois de la Louisiane, 1828, v Code
noir,  38.
     [73] V. Statute Laws of Tennessee 1831. V Slaves, p. 316
et 318. Lois de 1788 et de 1819.
     [74] And wheras the having of slaves taught te write, or
suffering them to be employed in writing, may be attended
with great inconveniences ; be it inacted, that all and every
person and persons whatsoever, who shall hereafter teach or
cause any slave or slaves to be taught te write, every such
person shall, for every offense, forfeit the sum of one hundred
pounds current money. (V. Brevard's Digest, t. II, v Slaves, 
53.)
     And if any person shall, on a sudden heat and passion, or
by undue correction kill his own slave or the slave of any other
person, he shall forfeit the sum of three hundred and fifty
pounds current money. And in case any person or persons
shall wilfully cut out the tongue, put out the eye, castrate, or
cruelly scald, burn or deprive any slave of any limb or
member, or shall inflict any other cruel punishment, other
than by whipping, or beating with a horsewhip, cowskin,
switch, or small stick, or by puting irons on, or confining or
imprisoning such slave ; every such person shall for every such
offence forfeit the sum of one hundred pounds current money.
(V. ibid.,  45.)
     La loi s'efforce de dgrader l'esclave ; cependant un
instinct de dignit lui fait har la servitude ; un instinct plus
noble encore lui fait aimer la libert. On l'a enchan ; mais il
brise ses fers, le voil libre !... c'est--dire en tat de rbellion
ouverte contre la socit et les lois qui l'ont fait esclave.
     Tous les tats amricains du Sud sont d'accord pour
mettre hors la loi le ngre fugitif. La loi de la Caroline du Sud
dit que toute personne peut le saisir, l'apprhender, et le
fouetter sur-le-champ  (a). Celle de la Louisiane porte
textuellement qu'il est permis de tirer sur les esclaves marrons
qui ne s'arrtent pas quand ils sont poursuivis (b).
     Le code du Tennessee dclare que le meurtre de l'esclave
somm lgalement de se reprsenter est une chose lgitime (it
is lawful)  (c).
     (a)V. Brevard's Digest, t. II, v Slaves,  12, p. 231.
     (b)V. Digeste des lois de la Louisiane, Code noir, t. I,  35.
     (c)V. Lois du Tennessee 1831, t. I, p. 321.
     [75] For any person whatsoever and by such ways and
means as he or she shall think fit. (V. ibid.)
     [76] V. Lois de la Louisiane, Code noir, art. 27 et 36, t. I,
p. 229. - Lois du Tennessee, t. I, p. 321,  28. - Lois de la
Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, p. 232,  16.
     [77] Lois de la Caroline du Sud, ibid., p. 236,  31.
     [78] V. Brevard's Digest,  59, 60, 61 et 62, t. II, p. 245.
Dans la Louisiane et dans le Tennessee, lorsqu'un esclave
fugitif est arrt, si son matre, ne le rclame pas dans un
dlai fix, on le met en vente sur la place publique ; on l'adjuge
au plus offrant et dernier enchrisseur. Le prix de la vente sert
 payer les frais de gele et de justice. (Lois de la Louisiane,
Code noir,  29 ; et lois du Tennessee, t. I, p. 323.)
     [79] No person held to service or labour in one state
under the laws thereof, escaping into another, shall in
consquence of any lan or regulation therein, be discharged
from suche service or labour ; but shall be delivred up on
claim of the party to whom such service or labour may be due.
(V. Constitution des tats-Unis, art. 4, sect. 2,  3. - V. aussi
les statuts rviss de l'tat de New York, t. II, chap. 9, titre
1er,  6. - Pennsylvanie, Purdon's Digest.)
     [80] V. Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest,  43
et 45, t. II, v Slaves, p. 240.
     [81] V. ibid.,  45.
     [82] V. Digest des lois de la Louisiane, loi du 21 fvrier
1814, t. I, p. 244.
     [83] Environ 50 fr.
     [84] Brevard's Digest, v Slaves.  13 et 28, p. 231 et 235.
V. aussi lois de la Louisiane, v Code noir,  15.
     [85] V. 28, ibid.
     [86] V Statute laws of Tennessee, v Slaves, t. I, p.  315,
loi de 1806.
     [87] V. Digeste des lois de la Louisiane, v Code noir, t. I,
p. 248, et aussi lois de la Caroline, Brevard's Digest, v Slaves,
t. II,   23.
     [88] V. Digeste des lois de la Louisiane, loi du 19 mars
1816,  6, t. I, p.246.
     [89] V. Statute laws of Tennessee, t. I, v Slaves, p. 315.
     [90] V. Brevard's Digest, v Slaves, Lois de la Louisiane,
v  Code noir. Lois du Tennessee, v Slaves.
     [91] V. lois du Tennessee, t. I, v Slaves, p. 346. -
Brevard's Digest, v  Slaves.- Louisiane Code noir.
     [92] Digeste de la Louisiane, acte du 19 mars 1806, sect.
3, t. I, p. 246. - Dans toute contestation entre un matre qui
prtend droit sur un ngre et celui-ci qui se prtend libre, la
prsomption est contre le ngre, sauf  lui  prouver qu'il n'est
pas esclave. - V. Caroline du Sud. Brevard's Digest, v Slaves,
 7, p. 230, t. II.
     [93] V. Statute laws of Tennessee, v Slaves, t. I. p. 385.
     [94] V. lois de la Caroline du Sud, v Slaves, t. II,  28 et
34. - Voici l'expression gnrale de ces lois :  Shall suffer
such corporal punishment not extending to life or limb as the
justices of the peace or the free-holders shall, in their
discretion, think fit.  V. aussi Digeste de la Louisiane, loi de
1807, t. I, p. 238.
     [95] V. lois de la Caroline, Brevard's Digest, v Slaves, 
45. - Et Digeste de la Louisiane, v Code noir,  crimes et
dlits sect. 16, t. I.
     [96] V. lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, v
Slaves,  100.
     [97] V. Notes sur la Virginie, Thomas Jefferson.
     [98] V. Brevard's Digest, t. II, p. 233,  20.
     [99] Lois de la Caroline, Brevard's Digest, v Slaves,   46,
t. II, p. 241. - Lois de la Louisiane, Code noir, art. 1er, sect. 3,
t. I, p. 220. - Lois du Tennessee, t. I, v Slaves, p. 321.
     [100] V. table statistique  la suite de la note.
     [101] Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, v
Slaves,  3, p. 229.
     [102] Il n'existe dans le Maryland qu'une seule branche de
culture pour laquelle on peut encore sans prjudice employer
les esclaves, c'est celle du tabac. Cette culture, qui exige une
infinit de soins minutieux, rclame un nombre immense de
bras : des femmes, des enfants suffisent pour cet objet ; le
point important, c'est d'en avoir un grand nombre, et les
familles de ngres, en gnral si nombreuses, remplissent cette
condition. Du reste, les ngres sont encore utiles pour cette
culture, mais non indispensables ; la culture du tabac serait
galement bien faite par les blancs. On peut dire seulement
que, faite par des esclaves, elle procure encore un bnfice,
tandis qu'elle a cess d'tre profitable applique aux autres
industries agricoles.
     [103] J'ai vu M. Charles Caroll  la fin de 1831, et l'anne
suivante il n'tait plus. Il est mort le 10 novembre 1832, g de
96 ans.
     [104] V. National calendar, 1833. V Public revenues and
expenditures.
     [105] 200,900,000 dollars ou 1,064,770,000 fr.
     [106] Je dis 200,000 au moins, car on peut voir  la table
statistique que la population esclave dans toute l'Union
s'accrot de 30 p. 100 tous les dix ans. Or, il s'est coul dj
quatre annes depuis le recensement qui a constat le nombre
de 2,009,000.
     [107] Notes sur la Virginie, p. 119.
     [108] V. sur l'origine et les progrs de cette colonie, les
rapports annuels de la socit de colonisation.
     [109] V. Constitution des tats-Unis. Les pouvoirs du
congrs sont limits aux cas noncs dans la constitution.
Parmi ces cas numrs dans la section 8, ne se trouve point le
droit d'abolir l'esclavage, dans les tats o il est tabli ;
plusieurs articles de la constitution reconnaissent mme
formellement la servitude, entre autres le  3 de la section 2,
art. 4. Enfin, l'art. 10 du supplment  la constitution dit que
tous les pouvoirs qui ne sont pas expressment attribus au
gouvernement gnral des tats-Unis sont rservs aux tats
particuliers.
     [110] V.  la fin de la note la table statistique.
     [111] Table statistique  la fin de l'Appendice.
     [112]  la vrit, les tats du Sud, tels que la Louisiane, la
Caroline du Sud, le Mississipi, o se fait remarquer le plus
grand accroissement des noirs, achtent des esclaves dans les
tats voisins, Tennessee, Kentucky, Virginie, Maryland. C'est
une cause d'augmentation indpendante de la multiplication
rsultant des naissances. Mais ce qui prouve que cette source
d'accroissement n'est point la seule, c'est que, dans les tats
voisins, le nombre des esclaves augmente aussi ; et ceux mme
o il diminue, tels que la Virginie, le Maryland, etc., ne le
voient point dcrotre dans la proportion o il augmente
ailleurs. V. Table statistique.
     [113] V. Digeste des lois de la Louisiane, t. I, p. 231.
     [114] V. Statute laws of Tennessee, t. I, p. 220.
     [115] V. General laws of Massachusetts, t. I, p. 259.
     [116] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur ns
libres ou affranchis.
     [117] De 1790  1800, la population libre a augment de
1,181,455, c'est--dire de 36 pour cent en dix ans, ou 3 1/2
pour cent par an.
     [118] De 1790  1800, la population esclave a augment
de 193,162 , c'est--dire de 28 pour cent en dix ans, un peu
moins de 3 pour cent par an.
     [119] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur ns
libres ou affranchis.
     [120] De 1800  1810, la population libre a augment de
2,035,566, c'est--dire de 45 pour 100 en 10 ans, ou 4 1/2
pour 100 par an.
     [121] De 1800  1810, la population esclave a augment
de 298,323, c'est--dire de 33 pour 100 en 10 ans, un peu plus
de 3 pour 100 par an.
     [122] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur ns
libres ou affranchis.
     [123] De 1810  1820, la population libre a augment de
2,051,617, c'est--dire de 33 pour 100 en 10 ans, ou un peu
plus de 3 pour 100 par an.
     [124] De 1810  1820, la population esclave a augment
de 346,700, c'est--dire de 29 pour 100 en 10 ans, un peu
moins de 3 pour 100 par an.
     [125] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur ns
libres ou affranchis.
     [126] De 1820  1830 la population libre augment de
2,756,922, c'est--dire de 34 pour cent en dix ans, ou un en
plus de 3 pour cent par an.
     [127] De 1820  1830, le nombre des esclaves a augment
de 470,967, c'est--dire de 29 pour cent en dix ans,  un peu
moins de 3 pour cent par an.
     [128] Il y a dans Illinois 747 noirs en tat de domesticit
lgale, c'est--dire lous  vie, mais ils ne sont pas esclaves.
     [129] NOTA.  Sont compris dans le chiffre de 10,856,989
(a) de la population libre 319,599 personnes de couleur
affranchies, ou nes de parents affranchis.
     (a)Note du copiste : La diffrence d'une unit entre le
total de la population libre dans la premire colonne ci-dessus
et le total repris dans la prsente note, est prsente dans le
texte imprim original. De mme, l'addition des chiffres des
diffrents tats dans la mme colonne ne correspond pas au
total indiqu.
     [130] Les chefs-lieux de ces diocses sont Boston, New
York, Philadelphie, Baltimore, Charleston, Mobile, la
Nouvelle-Orlans, Bardstown, Cincinnati, Saint-Louis, Dtroit.
     [131] Il y a dans la cathdrale de Baltimore des bancs qui
se sont vendus jusqu' 1,500 dollars (8,000 francs). Le prix le
plus ordinaire d'un banc est de 500  1,000 francs. Outre le
paiement primitif de cette somme, le propritaire du banc
paie annuellement une somme, soit de 20, soit de 30 ou de 40
dollars, pour la conservation de son droit. On considre dans
la socit la possession de ces bancs comme une distinction ;
on se les dispute, et les familles font de grands sacrifices
pcuniaires pour les acheter.
     [132] Hamilton, Men and Manners in America, p.314.
     [133] V. tous les journaux amricains d'aot 1834.
     [134] Spirit of the pilgrim, july 1831.
     [135] Constitution de Pennsylvanie, art. 9,  3.
     [136] Constitution du New Hampshire, art. 5 et 6. V.
aussi toutes les constitutions des autres tats ; celle du Maine,
art. 1er  3 , de New York, art. 7,  3 ; de Ohio, art. 8,  3 ; du
Vermont, art. 3 ; de Delaware, art. 1er, du Maryland art. 33 ;
du Missouri, art. 5, etc.
     [137] V. Constitution de New York, art. 7,  4.
     [138] V. Constitution du Massachusetts, art. 2 et 3, 1er, 2e
et 4e alina.
     [139] V. ibid., art. 3, 1er et 2e alina.
     [140] V. ibid., art. 3e, 4e alina.
     [141] V. Constitution du Maryland, art. 33.
     [142] V. Constitution du Vermont, art. 3.
     [143] V. Constitution du Maryland, art. 35.
     [144] Constitution du New Jersey, art. 18. Cet article
porte que tous protestants,  de quelque dnomination que ce
soit, sont admissibles aux emplois et fonctions publiques.
Nommer les uns, c'est exclure les autres.
     [145] Constitution de Pennsylvanie, art. 4.
     [146] Art. 2 et 3 de la Constitution de Massachusetts,
     [147] Constitution de New Hampshire, art, 4, 5 et 6.
     [148] V. Constitution de l'Ohio, art. 8,  3.
     [149] The general History of Virginia and New-England,
by captain John Smith, imprime  Londres en 1627.
     [150] V. History of Carolina, by John Lawson, imprime 
Londres en 1718.
     [151] Histoire de la Virginie, par Beverley, de 1583  1700.
V. p. 258.
     [152] V. Histoire de la Nouvelle-York, par William Smith,
2e partie.
     [153] Ces Indiens (les Chipeways), dit Mac-Kenney
(Sketches of a Tour to the lakes) sont si imprvoyants, qu'ils
passent les trois-quarts de leur vie dans le besoin, et que,
chaque anne, beaucoup d'entre eux meurent de faim. p. 376.
     [154] Tanner est un Europen qui a t enlev  l'ge de
sept ans par les Indiens, et qui, aprs avoir pass trente ans au
milieu d'eux, est rentr dans la vie civilise et a crit ses
mmoires sous le titre de Tanner's narrative. On assure que
M. Ernest de Blosseville, auteur de l'ouvrage remarquable
intitul Histoire des colonies pnales de l'Angleterre dans
l'Australie, doit incessamment publier un autre ouvrage fort
intressant sur les tribus indiennes de l'Amrique du Nord, et
donner des extraits nombreux des Mmoires de Tanner.
     [155] On voit dans Tanner que les Indiens s'associent
dans le but de chasser bien plus que par l'effet d'un esprit
national.
     [156] Les Dacotas croient qu'aprs leur mort leurs mes
vont au Tb, sjour des morts. Pour y arriver, elles ont 
passer sur un rocher dont le tranchant est aussi fin que celui
d'un couteau. Ceux qui ne peuvent y marcher droit et tombent
vont dans la rgion du mauvais esprit, o ils sont
constamment occups  ramasser du bois et  porter de l'eau,
recevant les plus durs traitements d'un matre cruel.
     Au contraire, ceux qui passent le rocher sans encombre
font un long voyage durant lequel ils parcourent tous les lieux
habits par les mes de ceux qui les ont prcds ; ils y
rencontrent des feux prs desquels ils se reposent ; enfin ils
arrivent  la demeure du grand esprit. L sont les villages des
morts ; l se trouvent des esprits qui leur indiquent la
rsidence de leurs amis et de leurs parents, auxquels on les
runit. Leur vie se passe doucement et dans le plaisir ; ils
chassent le buffle, plantent et recueillent le mas.
     [157] V. Tanner, p. 165.
     [158] V. ibid., 285.
     [159] V. Tanner, p. 164.
     [160] V. ibid., 242.
     [161] V. Voyages du major Long, to the rocky Mountains,
premire expdition, t. I, p. 223 et 228. L'organisation des
tribus du Sud et du Nord diffre entirement, disent MM.
Lewis et Clarke. Chez les premires, l'autorit est dans les
mains du petit nombre ; chez les secondes, de la majorit.
     [162] V. general Laws of Massachusetts, t. II, p. 121, chap.
123, sect. 5 et 6, etc.; chap. 124, sect. 1, 2 et 3, p. 501. - Statuts
rviss de New York, 4e partie, titre 5, art. 1  1 et 2; t. II, p.
686. - Purdon's digest, v Duelling.]
     [163] V. Purdon's digest, v Duelling.
     [164] V. Digeste des lois de la Louisiane, t. 1er, p. 476. Le
duel suivi de mort est puni de la peine capitale. L'envoi ou
l'acceptation d'un cartel, le duel non suivi de mort, l'assistance
donne au duel comme tmoin, sont punis d'un
emprisonnement dont le maximum est de deux annes et
d'une amende de 200 piastres.
     V. aussi Brevards digest of south Carolina, v Duelling,
tome 1er, page 272. Celui qui tue un autre en duel et ses
tmoins sont punis comme meurtriers (murderers). Le duel
non suivi de mort, l'envoi ou l'acceptation d'un cartel,
l'assistance des tmoins, sont punis d'un an
d'emprisonnement et de 2,000 dollars d'amende. (10,600
francs.)
     [165] Brevards digest, v Duelling. t. 1er, p.272.
     [166]  la vrit, les fonctions d'excuteur des hautes
oeuvres n'entranent, point, aux tats-Unis, la mme infamie
que chez nous : comme on y respecte plus les lois, on y est plus
indulgent pour celui qui les met en action ; on s'efforce
d'ailleurs de relever son ministre, en lui attribuant d'autres
fonctions importantes et qui n'ont rien d'ignoble : le shrif est
le premier agent de la force publique.
     [167] V. art. 7 de la section 9 de la constitution des tats-
Unis.
     [168] Il n'est pas un domestique blanc qui voult se
soumettre  un pareil service.
     [169] V. Hamilton, p. 65 et 66.
     [170] V. National Intelligencer, du 4 fvrier 1834.
     [171] New-York, Commercial advertiser, 7 juillet 1834.
     [172] Un journal amricain rapporte les noms d'une
multitude de personnes mortes de chaleur durant la journe
du 10 juillet.
     [173] Je ne sais si M. Arthur Tappan de New York est de
la mme famille que M. John Tappan et *** Tappan de
Boston. J'ai connu ces derniers pendant mon sjour dans la
Nouvelle-Angleterre, et je dclare que je n'ai jamais rencontr
personne dont les vertus m'aient inspir un respect plus
profond.
     [174] New York American, 11 juillet 1834.
     [175] Mercantile Advertiser and New York Advocate, 12
juillet 1834.
     [176] New York American, 12 juillet 1834.
     [177] V. New York American, 14 juillet 1831.
     [178] Philadelphia Gazette, 14 aot 1834.





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by Gustave de Beaumont

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     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
