The Project Gutenberg EBook of Les mystres de Paris, Tome V, by Eugne Sue

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Title: Les mystres de Paris, Tome V

Author: Eugne Sue

Release Date: July 27, 2006 [EBook #18925]
[Last updated on January 8, 2007]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Eugne Sue

LES MYSTRES DE PARIS

Tome V

(1842--1843)


Table des matires

NEUVIME PARTIE.

   I Les complices.
  II Rodolphe et Sarah.
 III Vengeance.
  IV Furens amoris.
   V Les visions.
  VI L'hospice.
 VII La visite.
VIII Mademoiselle de Fermont.
  IX Fleur-de-Marie.
   X Esprance.
  XI Le pre et la fille.
 XII Dvouement.
XIII Le mariage.
 XIV Bictre.
  XV Le Matre d'cole.
 XVI Morel le lapidaire.


DIXIME PARTIE.

   I La toilette.
  II Martial et le Chourineur.
 III Le doigt de Dieu.


PILOGUE..

   I Gerolstein.
  II Gerolstein (suite).
 III Gerolstein (suite et fin).
  IV La princesse Amlie.
   V Les souvenirs.
  VI Aveux.
 VII La profession.
     Dernier chapitre Le 13 janvier.
      Monsieur le rdacteur en chef du _Journal des Dbats_
     NOTES.




NEUVIME PARTIE




I

Les complices


 peine l'abb fut-il parti que Jacques Ferrand poussa une imprcation
terrible.

Son dsespoir et sa rage, si longtemps comprims, clatrent avec furie;
haletant, la figure crispe, l'oeil gar, il marchait  pas prcipits,
allant et venant dans son cabinet comme une bte froce tenue  la
chane.

Polidori, conservant le plus grand calme, observait attentivement le
notaire.

--Tonnerre et sang! s'cria enfin Jacques Ferrand d'une voix clatante
de courroux, ma fortune entire engloutie dans ces stupides bonnes
oeuvres!... moi qui mprise et excre les hommes... moi qui n'avais vcu
que pour les tromper et les dpouiller... moi fonder des tablissements
philanthropiques... m'y forcer... par des moyens infernaux! Mais c'est
donc le dmon que ton matre? s'cria-t-il exaspr, en s'arrtant
brusquement devant Polidori.

--Je n'ai pas de matre, rpondit froidement celui-ci. Ainsi que toi...
j'ai un juge.

--Obir comme un niais aux moindres ordres de cet homme! reprit Jacques
Ferrand, dont la rage redoublait. Et ce prtre!... qu' part moi j'ai si
souvent raill d'tre, comme les autres, dupe de mon hypocrisie...
chacune des louanges qu'il me donnait de bonne foi tait un coup de
poignard... Et me contraindre!... toujours me contraindre!

--Sinon l'chafaud.

--Oh! ne pouvoir chapper  cette domination fatale!... Mais enfin voil
plus d'un million que j'abandonne. S'il me reste avec cette maison cent
mille francs, c'est tout au plus. Que peut-on vouloir encore?

--Tu n'es pas au bout... Le prince sait par Badinot que ton homme de
paille, Petit-Jean, n'tait que ton prte-nom pour les prts usuraires
faits au vicomte de Saint-Remy, que tu as (toujours sous le nom de
Petit-Jean) si rudement ranonn d'ailleurs pour ses faux. Les sommes
que Saint-Remy a payes lui avaient t prtes par une grande dame...
probablement encore une restitution qui t'attend. Mais on l'ajourne sans
doute parce qu'elle est plus dlicate.

--Enchan... enchan ici!

--Aussi solidement qu'avec un cble de fer.

--Toi... mon gelier... misrable.

--Que veux-tu... selon le systme du prince, rien de plus logique: il
punit le crime par le crime, le complice par le complice.

-- rage!

--Et malheureusement rage impuissante!... car tant qu'il ne m'aura pas
fait dire: Jacques Ferrand est libre de quitter sa maison... je
resterai  tes cts, comme ton ombre... coute donc, ainsi que toi je
mrite l'chafaud. Si je manque aux ordres que j'ai reus comme ton
gelier, ma tte tombe! Tu ne pouvais donc avoir un gardien plus
incorruptible. Quant  fuir tous deux... impossible. Nous ne pourrions
faire un pas hors d'ici sans tomber entre les mains des gens qui
veillent jour et nuit  la porte de ce logis et  celle de la maison
voisine, notre seule issue en cas d'escalade.

--Mort et furie!... je le sais.

--Rsigne-toi donc alors, car cette fuite est impossible. Russt-elle,
elle ne nous offrirait que des chances de salut plus que douteuses: on
mettrait la police  nos trousses. Au contraire, toi en obissant et moi
en surveillant l'exactitude de ton obissance, nous sommes certains de
ne pas avoir le cou coup. Encore une fois, rsignons-nous.

--Ne m'exaspre pas par cet ironique sang-froid... ou bien...

--Ou bien quoi? Je ne te crains pas; je suis sur mes gardes, je suis
arm, et lors mme que tu aurais retrouv pour me tuer le stylet
empoisonn de Cecily...

--Tais-toi.

--Cela ne t'avancerait  rien. Tu sais que toutes les deux heures, il
faut que je donne  qui de droit un bulletin de ta prcieuse sant...
manire indirecte d'avoir de nos nouvelles  tous deux. En ne me voyant
pas paratre, on se douterait du meurtre, tu serais arrt. Et mais...
tiens... je te fais injure en te supposant capable de ce crime. Tu as
sacrifi plus d'un million pour avoir la vie sauve, et tu risquerais ta
tte... pour le sot et strile plaisir de me tuer par vengeance! Allons
donc, tu n'es pas assez bte pour cela.

--C'est parce que tu sais que je ne puis pas te tuer que tu redoubles
mes maux en les exasprant par tes sarcasmes.

--Ta position est trs-originale... tu ne te vois pas... mais,
d'honneur... c'est trs-piquant.

--Oh! malheur! malheur inextricable! de quelque ct que je me tourne,
c'est la ruine, c'est le dshonneur, c'est la mort! Et dire que
maintenant, ce que je redoute le plus au monde... c'est le nant!
Maldiction sur moi, sur toi, sur la terre entire!

--Ta misanthropie est plus large que ta philanthropie. Elle embrasse le
monde. L'autre, un arrondissement de Paris.

--Va... raille-moi, monstre!

--Aimes-tu mieux que je t'crase de reproches?

--Moi?

-- qui la faute si nous sommes rduits  cette position?  toi.
Pourquoi conserver  ton cou, pendue comme une relique, cette lettre de
moi, relative  ce meurtre qui t'a valu cent mille cus; ce meurtre que
nous avions fait si adroitement passer pour un suicide?

--Pourquoi? misrable! Ne t'avais-je pas donn cinquante mille francs
pour ta coopration  ce crime et pour cette lettre que j'ai exige, tu
le sais bien, afin d'avoir une garantie contre toi... et de t'empcher
de me ranonner plus tard en me menaant de me perdre? Car ainsi tu ne
pouvais me dnoncer sans te livrer toi-mme. Ma vie et ma fortune
taient donc attaches  cette lettre... voil... pourquoi je la portais
toujours si prcieusement sur moi.

--C'est vrai, c'tait habile de ta part, car je ne gagnais rien  te
dnoncer, que le plaisir d'aller  l'chafaud cte  cte avec toi. Et
pourtant ton habilet nous a perdus, lorsque la mienne nous avait
jusqu'ici assur l'impunit de ce crime.

--L'impunit... tu le vois...

--Qui pouvait deviner ce qui se passe? Mais, dans la marche ordinaire
des choses, notre crime devait tre et a t impuni, grce  moi.

--Grce  toi?

--Oui, lorsque nous avons eu brl la cervelle de cet homme... tu
voulais, toi, simplement contrefaire son criture et crire  sa soeur
que, ruin compltement, il se tuait par dsespoir. Tu croyais faire
montre de grande finesse en ne parlant pas dans cette prtendue lettre
du dpt qu'il t'avait confi. C'tait absurde. Ce dpt tant connu de
la soeur de notre homme, elle l'et ncessairement rclam. Il fallait
donc au contraire, ainsi que nous avons fait, le mentionner, ce dpt,
afin que si par hasard l'on avait des doutes sur la ralit du suicide,
tu fusses la dernire personne souponne. Comment supposer que, tuant
un homme pour t'emparer d'une somme qu'il t'avait confie, tu serais
assez sot pour parler de ce dpt dans la fausse lettre que tu lui
attribuerais? Aussi qu'est-il arriv? On a cru au suicide. Grce  ta
rputation de probit, tu as pu nier le dpt, et on a cru que le frre
s'tait tu aprs avoir dissip la fortune de sa soeur.

--Mais qu'importe tout cela aujourd'hui? le crime est dcouvert.

--Et grce  qui? tait-ce ma faute si ma lettre tait une arme  deux
tranchants? Pourquoi as-tu t assez faible, assez niais pour livrer
cette arme terrible...  cette infernale Cecily?

--Tais-toi... ne prononce pas ce nom! s'cria Jacques Ferrand avec une
expression effrayante.

--Soit... je ne veux pas te rendre pileptique... tu vois bien qu'en ne
comptant que sur la justice ordinaire... nos prcautions mutuelles
taient suffisantes... Mais la justice extraordinaire de celui qui nous
tient en son pouvoir redoutable procde autrement...

--Oh! je ne le sais que trop.

--Il croit, lui, que couper la tte aux criminels ne rpare pas
suffisamment le mal qu'ils ont fait... Avec les preuves qu'il a en
mains, il nous livrait tous deux aux tribunaux. Qu'en rsultait-il? Deux
cadavres tout au plus bons  engraisser l'herbe du cimetire!

--Oh! oui, ce sont des larmes, des angoisses, des tortures, qu'il lui
faut  ce prince,  ce dmon. Mais, je ne le connais pas, moi; mais je
ne lui ai jamais fait de mal. Pourquoi s'acharne-t-il ainsi sur moi?

--D'abord il prtend se ressentir du bien et du mal qu'on fait aux
autres hommes, qu'il appelle navement ses frres; et puis il connat
lui, ceux  qui tu as fait du mal, et il te punit  sa manire.

--Mais de quel droit?

--Voyons, Jacques, entre nous, ne parlons pas de droit: il avait le
pouvoir de te faire judiciairement couper la tte. Qu'en serait-il
rsult? Tes deux seuls parents sont morts, l'tat profitait de ta
fortune au dtriment de ceux que tu avais dpouills. Au contraire, en
mettant ta vie au prix de ta fortune, Morel le lapidaire, le pre de
Louise, que tu as dshonore, se trouve, lui et sa famille, dsormais 
l'abri du besoin. Mme de Fermont, la soeur de M. de Renneville prtendu
suicid, retrouve ses cent mille cus; Germain, que tu avais faussement
accus de vol, est rhabilit et mis en possession d'une place honorable
et assure,  la tte de la Banque des travailleurs sans ouvrage, qu'on
te force de fonder pour rparer et expier les outrages que tu as commis
contre la socit. Entre sclrats on peut s'avouer cela; mais
franchement, au point de vue de celui qui nous tient entre ses serres,
la socit n'aurait rien gagn  ta mort, elle gagne beaucoup  ta vie.

--Et c'est cela qui cause ma rage... et ce n'est pas l ma seule
torture!...

--Le prince le sait bien. Maintenant que va-t-il dcider de nous? Je
l'ignore. Il nous a promis la vie sauve si nous excutions aveuglment
ses ordres, il tiendra sa promesse. Mais s'il ne croit pas nos crimes
suffisamment expis, il saura bien faire que la mort soit mille fois
prfrable  la vie qu'il nous laisse. Tu ne le connais pas. Quand il se
croit autoris  tre inexorable, il n'est pas de bourreau plus froce.
Il faut qu'il ait le diable  ses ordres pour avoir dcouvert ce que
j'tais all faire en Normandie. Du reste, il a plus d'un dmon  son
service, car cette Cecily, que la foudre crase!...

--Encore une fois, tais-toi, pas ce nom, pas ce nom!

--Si, si, que la foudre crase celle qui porte ce nom! c'est elle qui a
tout perdu. Notre tte serait en sret sur nos paules sans ton
imbcile amour pour cette crature.

Au lieu de s'emporter, Jacques Ferrand rpondit avec un profond
abattement:

--La connais-tu, cette femme? Dis? l'as-tu jamais vue?

--Jamais. On la dit belle, je le sais.

--Belle! rpondit le notaire en haussant les paules. Tiens, ajouta-t-il
avec une sorte d'amertume dsespre, tais-toi, ne parle pas de ce que
tu ignores. Ne m'accuse pas. Ce que j'ai fait, tu l'aurais fait  ma
place.

--Moi! mettre ma vie  la merci d'une femme!

--De celle-l, oui, et je le ferais de nouveau, si j'avais  esprer ce
qu'un moment j'ai espr.

--Par l'enfer!... il est encore sous le charme, s'cria Polidori
stupfait.

--coute, reprit le notaire d'une voix calme, basse, et pour ainsi dire
accentue  et l par les lans de dsespoir incurable, coute, tu sais
si j'aime l'or? Tu sais ce que j'ai brav pour en acqurir? Compter dans
ma pense les sommes que je possdais, les voir se doubler par mon
avarice, endurer toutes les privations et me savoir matre d'un trsor,
c'tait ma joie, mon bonheur. Oui, possder, non pour dpenser, non pour
jouir, mais pour thsauriser, c'tait ma vie... Il y a un mois, si l'on
m'et dit: Entre ta fortune et ta tte, choisis, j'aurais livr ma
tte.

--Mais  quoi bon possder, quand on va mourir?

--Demande-moi donc alors:  quoi bon possder quand on n'use pas de ce
qu'on possde? Moi, millionnaire, menais-je la vie d'un millionnaire?
Non, je vivais comme un pauvre. J'aimais donc  possder... pour
possder.

--Mais, encore une fois,  quoi bon possder si l'on meurt?

-- mourir en possdant! oui,  jouir jusqu'au dernier moment de la
jouissance qui vous a fait tout braver, privations, infamie, chafaud;
oui,  dire encore, la tte sur le billot: Je possde!!! Oh! vois-tu,
la mort est douce, compare aux tourments que l'on endure en se voyant,
de son vivant, dpossd comme je le suis, dpossd de ce qu'on a
amass au prix de tant de peine, de tant de dangers! Oh! se dire 
chaque heure,  chaque minute du jour: Moi qui avais plus d'un million,
moi qui ai souffert les plus rudes privations pour conserver, pour
augmenter ce trsor, moi qui, dans dix ans, l'aurais eu doubl, tripl,
je n'ai plus rien, rien! C'est atroce! c'est mourir, non pas chaque
jour, mais c'est mourir  chaque minute du jour. Oui,  cette horrible
agonie qui doit durer des annes peut-tre, j'aurais prfr mille fois
la mort rapide et sre qui vous atteint avant qu'une parcelle de votre
trsor vous ait t enleve; encore une fois, au moins je serais mort en
disant: Je possde!

Polidori regarda son complice avec un profond tonnement.

--Je ne te comprends plus. Alors pourquoi as-tu obi aux ordres de celui
qui n'a qu' dire un mot pour que ta tte tombe? Pourquoi as-tu prfr
la vie sans ton trsor, si cette vie te semble si horrible?

--C'est que, vois-tu, ajouta le notaire d'une voix de plus en plus
basse, mourir, c'est ne plus penser, mourir, c'est le nant. Et Cecily?

--Et tu espres? s'cria Polidori stupfait.

--Je n'espre pas, je possde.

--Quoi?

--Le souvenir.

--Mais tu ne dois jamais la revoir, mais elle a livr ta tte.

--Mais je l'aime toujours, et plus frntiquement que jamais, moi!
s'cria Jacques Ferrand avec une explosion de larmes, de sanglots, qui
contrastrent avec le calme morne de ses dernires paroles. Oui,
reprit-il dans une effrayante exaltation, je l'aime toujours, et je ne
veux pas mourir, afin de pouvoir me plonger et me replonger encore avec
un atroce plaisir dans cette fournaise o je me consume  petit feu. Car
tu ne sais pas, cette nuit, cette nuit o je l'ai vue si belle, si
passionne, si enivrante, cette nuit est toujours prsente  mon
souvenir. Ce tableau d'une volupt terrible est l, toujours l, devant
mes yeux. Qu'ils soient ouverts ou ferms par un assoupissement fbrile
ou par une insomnie ardente, je vois toujours son regard noir et
enflamm qui fait bouillir la moelle de mes os. Je sens toujours son
souffle sur mon front. J'entends toujours sa voix.

--Mais ce sont l d'pouvantables tourments!

--pouvantables! oui, pouvantables! Mais la mort! mais le nant! mais
perdre pour toujours ce souvenir aussi vivant que la ralit, mais
renoncer  ces souvenirs qui me dchirent, me dvorent et m'embrasent!
Non! non! non! Vivre! vivre! pauvre, mpris, fltri, vivre au bagne,
mais vivre pour que la pense me reste, puisque cette crature infernale
a toute ma pense, est toute ma pense!

--Jacques, dit Polidori d'un ton grave qui contrasta avec son amre
ironie habituelle, j'ai vu bien des souffrances; mais jamais tortures
n'approchrent des tiennes. Celui qui nous tient en sa puissance ne
pouvait tre plus impitoyable. Il t'a condamn  vivre, ou plutt 
attendre la mort dans des angoisses terribles, car cet aveu m'explique
les symptmes alarmants qui chaque jour se dveloppent en toi, et dont
je cherchais en vain la cause.

--Mais ces symptmes n'ont rien de grave! c'est de l'puisement, c'est
la raction de mes chagrins!... Je ne suis pas en danger, n'est-ce
pas?...

--Non, non, mais ta position est grave, il ne faut pas l'empirer; il est
certaines penses qu'il faudra chasser. Sans cela, tu courrais de grands
dangers.

--Je ferai ce que tu voudras, pourvu que je vive, car je ne veux pas
mourir. Oh! les prtres parlent de damns! jamais ils n'ont imagin pour
eux un supplice gal au mien. Tortur par la passion et la cupidit,
j'ai deux plaies vives au lieu d'une, et je les sens galement toutes
deux. La perte de ma fortune m'est affreuse, mais la mort me serait plus
affreuse encore. J'ai voulu vivre, ma vie peut n'tre qu'une torture
sans fin, sans issue, et je n'ose appeler la mort, car la mort anantit
mon funeste bonheur, ce mirage de ma pense, o m'apparat incessamment
Cecily.

--Tu as du moins la consolation, dit Polidori en reprenant son
sang-froid ordinaire, de songer au bien que tu as fait pour expier tes
crimes...

--Oui, raille, tu as raison, retourne-moi sur des charbons ardents. Tu
sais bien, misrable, que je hais l'humanit; tu sais bien que ces
expiations que l'on m'impose, et dans lesquelles des esprits faibles
trouveraient quelques consolations, ne m'inspirent,  moi, que haine et
fureur contre ceux qui m'y obligent et contre ceux qui en profitent.
Tonnerre et meurtre! Songer que pendant que je tranerai une vie
pouvantable, n'existant que pour jouir de souffrances qui effrayeraient
les plus intrpides, ces hommes que j'excre verront, grce aux biens
dont on m'a dpouill, leur misre s'allger... que cette veuve et sa
fille remercieront Dieu de la fortune que je leur rends... que ce Morel
et sa fille vivront dans l'aisance... que ce Germain aura un avenir
honorable et assur! Et ce prtre! ce prtre qui me bnissait, quand mon
coeur nageait dans le fiel et dans le sang, je l'aurais poignard! Oh!
c'en est trop! Non! non! s'cria-t-il en appuyant sur son front ses deux
mains crispes, ma tte clate,  la fin, mes ides se troublent. Je ne
rsisterai pas  de tels accs de rage impuissante,  ces tortures
toujours renaissantes. Et tout cela pour toi! Cecily, Cecily! Le
sais-tu, au moins, que je souffre autant, le sais-tu, Cecily, dmon
sorti de l'enfer?

Et Jacques Ferrand, puis par cette effroyable exaltation, retomba
haletant sur son sige, et se tordit les bras en poussant des
rugissements sourds et inarticuls.

Cet accs de rage convulsive et dsespre n'tonna pas Polidori.

Possdant une exprience mdicale consomme, il reconnut facilement que
chez Jacques Ferrand la rage de se voir dpossd de sa fortune, jointe
 sa passion ou plutt  sa frnsie pour Cecily, avait allum chez ce
misrable une fivre dvorante.

Ce n'tait pas tout... dans l'accs auquel Jacques Ferrand tait alors
en proie, Polidori remarquait avec inquitude certains pronostics d'une
des plus effrayantes maladies qui aient jamais pouvant l'humanit, et
dont Paulus et Arte, aussi grands observateurs que grands moralistes,
ont si admirablement trac le foudroyant tableau.

Tout  coup on frappa prcipitamment  la porte du cabinet.

--Jacques, dit Polidori au notaire, Jacques, remets-toi... voici
quelqu'un...

Le notaire ne l'entendit pas.  demi couch sur son bureau, il se
tordait dans des spasmes convulsifs.

Polidori alla ouvrir la porte, il vit le matre-clerc de l'tude qui,
ple et la figure bouleverse, s'cria:

--Il faut que je parle  l'instant  M. Ferrand!

--Silence... il est dans ce moment trs-souffrant... il ne peut vous
entendre, dit Polidori  voix basse, et, sortant du cabinet du notaire,
il en ferma la porte.

--Ah! monsieur, s'cria le matre-clerc, vous, le meilleur ami de M.
Ferrand, venez  son secours; il n'y a pas un moment  perdre.

--Que voulez-vous dire?

--D'aprs les ordres de M. Ferrand, j'tais all dire  Mme la comtesse
Mac-Gregor qu'il ne pouvait se rendre chez elle aujourd'hui, ainsi
qu'elle le dsirait...

--Eh bien?

--Cette dame, qui parat maintenant hors de danger, m'a fait entrer dans
sa chambre. Elle s'est crie d'un ton menaant: Retournez dire  M.
Ferrand que, s'il n'est pas ici, chez moi, dans une demi-heure, avant la
fin du jour il sera arrt comme faussaire... car l'enfant qu'il a fait
passer pour morte ne l'est pas... je sais  qui il l'a livre, je sais
o elle est[1].

--Cette femme dlirait, rpondit froidement Polidori en haussant les
paules.

--Vous le croyez, monsieur?

--J'en suis sr.

--Je l'avais pens d'abord, monsieur; mais l'assurance de Mme la
comtesse...

--Sa tte aura sans doute t affaiblie par la maladie... et les
visionnaires croient toujours  leurs visions.

--Vous avez sans doute raison, monsieur; car je ne pouvais m'expliquer
les menaces de la comtesse  un homme aussi respectable que M. Ferrand.

--Cela n'a pas le sens commun.

--Je dois vous dire aussi, monsieur, qu'au moment o je quittais la
chambre de Mme la comtesse, une de ses femmes est entre prcipitamment
en disant: Son Altesse sera ici dans une heure.

--Cette femme a dit cela? s'cria Polidori.

--Oui, monsieur, et j'ai t trs-tonn, ne sachant de quelle Altesse
il pouvait tre question...

Plus de doute, c'est le prince, se dit Polidori. Lui chez la comtesse
Sarah, qu'il ne devait jamais revoir... Je ne sais, mais je n'aime pas
ce rapprochement... il peut empirer notre position. Puis, s'adressant
au matre-clerc, il ajouta:--Encore une fois, monsieur, ceci n'a rien de
grave, c'est une folle imagination de malade; d'ailleurs je ferai part
tout  l'heure  M. Ferrand de ce que vous venez de m'apprendre.

Maintenant nous conduirons le lecteur chez la comtesse Sarah Mac-Gregor.




II

Rodolphe et Sarah


Nous conduirons le lecteur chez la comtesse Mac-Gregor, qu'une crise
salutaire venait d'arracher au dlire et aux souffrances qui pendant
plusieurs jours avaient donn pour sa vie les craintes les plus
srieuses.

Le jour commenait  baisser... Sarah, assise dans un grand fauteuil et
soutenue par son frre Thomas Seyton, se regardait avec une profonde
attention dans un miroir que lui prsentait une de ses femmes
agenouille devant elle.

Cette scne se passait dans le salon o la Chouette avait commis sa
tentative d'assassinat.

La comtesse tait d'une pleur de marbre, que faisait ressortir encore
le noir fonc de ses yeux, de ses sourcils et de ses cheveux; un grand
peignoir de mousseline blanche l'enveloppait entirement.

--Donnez-moi le bandeau de corail, dit-elle  une de ses femmes, d'une
voix faible, mais imprieuse et brve.

--Betty vous l'attachera, reprit Thomas Seyton, vous allez vous
fatiguer... Il est dj d'une si grande imprudence de...

--Le bandeau! le bandeau! rpta impatiemment Sarah, qui prit ce bijou
et le posa  son gr sur son front. Maintenant, attachez-le... et
laissez-moi, dit-elle  ses femmes.

Au moment o celles-ci se retiraient, elle ajouta:

--On fera entrer M. Ferrand, le notaire, dans le petit salon bleu...
puis, reprit-elle avec une expression d'orgueil mal dissimul, ds que
S. A. R. le grand-duc de Gerolstein arrivera, on l'introduira ici.

Enfin! dit Sarah en se rejetant au fond de son fauteuil, ds qu'elle
fut seule avec son frre, enfin je touche  cette couronne... le rve de
ma vie... la prdiction va donc s'accomplir!

--Sarah, calmez votre exaltation, lui dit svrement son frre. Hier
encore on dsesprait de votre vie; une dernire dception vous
porterait un coup mortel.

--Vous avez raison, Tom, la chute serait affreuse, car mes esprances
n'ont jamais t plus prs de se raliser. J'en suis certaine, ce qui
m'a empche de succomber  mes souffrances a t ma pense constante de
profiter de la toute-puissante rvlation que m'a faite cette femme au
moment de m'assassiner.

--De mme pendant votre dlire... vous reveniez sans cesse  cette ide.

--Parce que cette ide seule soutenait ma vie chancelante. Quel
espoir!... princesse souveraine... presque reine!... ajouta-t-elle avec
enivrement.

--Encore une fois, Sarah, pas de rves insenss; le rveil serait
terrible.

--Des rves insenss?... Comment! lorsque Rodolphe saura que cette jeune
fille aujourd'hui prisonnire  Saint-Lazare[2], et autrefois confie au
notaire qui l'a fait passer pour morte, est notre enfant, vous croyez
que...

Seyton interrompit sa soeur:

--Je crois, reprit-il avec amertume, que les princes mettent les raisons
d'tat, les convenances politiques avant les devoirs naturels.

--Comptez-vous si peu sur mon adresse?

--Le prince n'est plus l'adolescent candide et passionn que vous avez
autrefois sduit; ce temps est bien loin de lui... et de vous, ma soeur.

Sarah haussa lgrement les paules et dit:

--Savez-vous pourquoi j'ai voulu orner mes cheveux de ce bandeau de
corail, pourquoi j'ai mis cette robe blanche? C'est que la premire fois
que Rodolphe m'a vue,  la cour de Gerolstein, j'tais vtue de blanc,
et je portais ce mme bandeau de corail dans mes cheveux.

--Comment! dit Thomas Seyton en regardant sa soeur avec surprise, vous
voulez voquer ces souvenirs? vous n'en redoutez pas au contraire
l'influence?

--Je connais Rodolphe mieux que vous. Sans doute mes traits, aujourd'hui
changs par l'ge et par la souffrance, ne sont plus ceux de la jeune
fille de seize ans qu'il a perdument aime, qu'il a seule aime, car
j'tais son premier amour... Et cet amour, unique dans la vie de
l'homme, laisse toujours dans son coeur des traces ineffaables. Aussi,
croyez-moi, mon frre, la vue de cette parure rveillera chez Rodolphe
non-seulement les souvenirs de son amour, mais encore ceux de sa
jeunesse... Et pour les hommes ces derniers souvenirs sont toujours doux
et prcieux.

--Mais  ces doux souvenirs s'en joignent de terribles; et le sinistre
dnoment de votre amour? et l'odieuse conduite du pre du prince envers
vous? et votre silence obstin lorsque Rodolphe, aprs votre mariage
avec le comte Mac-Gregor, vous redemandait votre fille alors tout
enfant, votre fille dont une froide lettre de vous lui a appris la mort
il y a dix ans? Oubliez-vous donc que depuis ce temps le prince n'a eu
pour vous que mpris et haine?

--La piti a remplac la haine. Depuis qu'il m'a sue mourante, chaque
jour il a envoy le baron de Gran s'informer de mes nouvelles.

--Par humanit.

--Tout  l'heure, il m'a fait rpondre qu'il allait venir ici. Cette
concession est immense, mon frre.

--Il vous croit expirante; il suppose qu'il s'agit d'un dernier adieu,
et il vient. Vous avez eu tort de ne pas lui crire la rvlation que
vous allez lui faire.

--Je sais pourquoi j'agis ainsi. Cette rvlation le comblera de
surprise, de joie et je serai l pour profiter de son premier lan
d'attendrissement. Aujourd'hui, ou jamais, il me dira: Un mariage doit
lgitimer la naissance de notre enfant. S'il le dit, sa parole est
sacre, et l'espoir de toute ma vie est enfin ralis.

--S'il vous fait cette promesse, oui.

--Et pour qu'il la fasse, rien n'est  ngliger dans cette circonstance
dcisive. Je connais Rodolphe, il me hait, quoique je ne devine pas le
motif de sa haine, car jamais je n'ai manqu devant lui au rle que je
m'tais impos.

--Peut-tre, car il n'est pas homme  har sans raison.

--Il n'importe; une fois certain d'avoir retrouv sa fille, il
surmontera son aversion pour moi, et ne reculera devant aucun sacrifice
pour assurer  son enfant le sort le plus enviable, pour la rendre aussi
magnifiquement heureuse qu'elle aura t jusqu'alors infortune.

--Qu'il assure le sort le plus brillant  votre fille, soit; mais entre
cette rparation et la rsolution de vous pouser afin de lgitimer la
naissance de cette enfant, il y a un abme.

--Son amour de pre comblera cet abme.

--Mais cette infortune a sans doute vcu jusqu'ici dans un tat
prcaire ou misrable?

--Rodolphe voudra d'autant plus l'lever qu'elle aura t plus
abaisse.

--Songez-y donc, la faire asseoir au rang des familles souveraines de
l'Europe! la reconnatre pour sa fille aux yeux de ces princes, de ces
rois dont il est le parent ou l'alli!

--Ne connaissez-vous pas son caractre trange, imptueux et rsolu, son
exagration chevaleresque  propos de tout ce qu'il regarde comme juste
et command par le devoir?

--Mais cette malheureuse enfant a peut-tre t si vicie par la misre
o elle doit avoir vcu, que le prince, au lieu d'prouver de l'attrait
pour elle...

--Que dites-vous? s'cria Sarah en interrompant son frre. N'est-elle
pas aussi belle jeune fille qu'elle tait ravissante enfant? Rodolphe,
sans la connatre, ne s'tait-il pas assez intress  elle pour vouloir
se charger de son avenir? Ne l'avait-il pas envoye  sa ferme de
Bouqueval dont nous l'avons fait enlever?...

--Oui, grce  votre persistance  vouloir rompre tous les liens
d'affection du prince, dans l'espoir insens de le ramener un jour 
vous.

--Et cependant, sans cet espoir insens, je n'aurais pas dcouvert, au
prix de ma vie, le secret de l'existence de ma fille. N'est-ce pas enfin
par cette femme qui l'avait arrache de la ferme que j'ai connu
l'indigne fourberie du notaire Jacques Ferrand?

--Il est fcheux qu'on m'ait refus ce matin l'entre de Saint-Lazare,
o se trouve, vous a-t-on dit, cette malheureuse enfant; malgr ma vive
insistance, on en a voulu rpondre  aucun des renseignements que je
demandais, parce que je n'avais pas de lettre d'introduction auprs du
directeur de la prison. J'ai crit au prfet en votre nom, mais je
n'aurai sans doute sa rponse que demain, et le prince va tre ici tout
 l'heure. Encore une fois, je regrette que vous ne puissiez lui
prsenter vous-mme votre fille; il et mieux valu attendre sa sortie de
prison avant de mander le grand-duc ici.

--Attendre! et sais-je seulement si la crise salutaire o je me trouve
durera jusqu' demain? Peut-tre suis-je passagrement soutenue par la
seule nergie de mon ambition.

--Mais quelles preuves donnerez-vous au prince? Vous croira-t-il?

--Il me croira lorsqu'il aura lu le commencement de la rvlation que
j'crivais sous la dicte de cette femme quand elle m'a frappe,
rvlation dont heureusement je n'ai oubli aucune circonstance; il me
croira lorsqu'il aura lu votre correspondance avec Mme Sraphin et
Jacques Ferrand jusqu' la mort suppose de l'enfant; il me croira
lorsqu'il aura entendu les aveux du notaire, qui, pouvant de mes
menaces, sera ici tout  l'heure; il me croira lorsqu'il verra le
portrait de ma fille  l'ge de six ans, portrait qui, m'a dit cette
femme, est encore  cette heure d'une ressemblance frappante. Tant de
preuves suffiront pour montrer au prince que je dis vrai, et pour
dcider chez lui ce premier mouvement qui peut faire de moi presque une
reine... Ah! ne ft-ce qu'un jour, une heure, au moins je mourrais
contente!

 ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui entrait dans la
cour.

--C'est lui... c'est Rodolphe!..., s'cria Sarah  Thomas Seyton.

Celui-ci s'approcha prcipitamment d'un rideau, le souleva et rpondit:

--Oui, c'est le prince; il descend de voiture.

--Laissez-moi seule, voici le moment dcisif, dit Sarah avec un
sang-froid inaltrable, car une ambition monstrueuse, un gosme
impitoyable avait toujours t et tait encore l'unique mobile de cette
femme. Dans l'espce de rsurrection miraculeuse de sa fille, elle ne
voyait que le moyen de parvenir enfin au but constant de sa vie.

Aprs avoir un moment hsit  quitter l'appartement, Thomas Seyton, se
rapprochant tout  coup de sa soeur, lui dit:

--C'est moi qui apprendrai au prince comment votre fille, qu'on avait
crue morte, a t sauve. Cet entretien serait trop dangereux pour
vous... une motion violente vous tuerait, et aprs une sparation si
longue... la vue du prince... les souvenirs de ce temps...

--Votre main, mon frre, dit Sarah.

Puis, appuyant sur son coeur impassible la main de Thomas Seyton, elle
ajouta avec un sourire sinistre et glacial:

--Suis-je mue?

--Non... rien... rien... pas un battement prcipit, dit Seyton avec
stupeur, je sais quel empire vous avez sur vous-mme. Mais dans un tel
moment, mais quand il s'agit pour vous ou d'une couronne ou de la
mort... car, encore une fois, songez-y, la perte de cette dernire
esprance vous serait mortelle. En vrit, votre calme me confond!

--Pourquoi cet tonnement, mon frre? Jusqu'ici, ne le savez-vous pas?
rien... non, rien n'a jamais fait battre ce coeur de marbre: il ne
palpitera que le jour o je sentirai poser sur mon front la couronne
souveraine. J'entends Rodolphe... laissez-moi...

--Mais...

--Laissez-moi, s'cria Sarah d'un ton si imprieux, si rsolu, que son
frre quitta l'appartement quelques moments avant qu'on y et introduit
le prince.

Lorsque Rodolphe entra dans le salon, son regard exprimait la piti.
Mais, voyant Sarah assise dans son fauteuil et presque pare, il recula
de surprise, sa physionomie devint aussitt sombre et mfiante.

La comtesse, devinant sa pense, lui dit d'une voix douce et faible:

--Vous croyiez me trouver expirante, vous veniez pour recevoir mes
derniers adieux?

--J'ai toujours regard comme sacrs les derniers voeux des mourants:
mais il s'agit d'une tromperie sacrilge...

--Rassurez-vous, dit Sarah en interrompant Rodolphe, rassurez-vous, je
ne vous ai pas tromp; il me reste, je crois, peu d'heures  vivre.
Pardonnez-moi une dernire coquetterie. J'ai voulu vous pargner le
sinistre entourage qui accompagne ordinairement l'agonie; j'ai voulu
mourir vtue comme je l'tais la premire fois o je vous vis. Hlas!
aprs dix annes de sparation, vous voil donc enfin? Merci! oh! merci!
Mais,  votre tour, rendez grces  Dieu de vous avoir inspir la pense
d'couter ma dernire prire. Si vous m'aviez refus... j'emportais avec
moi un secret qui va faire la joie... le bonheur de votre vie. Joie
mle de quelque tristesse... bonheur ml de quelques larmes... comme
toute flicit humaine; mais cette flicit, vous l'achteriez encore au
prix de la moiti des jours qui vous restent  vivre!

--Que voulez-vous dire? lui demanda le prince avec surprise.

--Oui, Rodolphe, si vous n'tiez pas venu... ce secret m'aurait suivie
dans la tombe... c'et t ma seule vengeance... et encore... non, non,
je n'aurais pas eu ce terrible courage. Quoique vous m'ayez bien fait
souffrir, j'aurais partag avec vous ce suprme bonheur dont, plus
heureux que moi, vous jouirez longtemps, bien longtemps, je l'espre.

--Mais encore, madame, de quoi s'agit-il?

--Lorsque vous le saurez, vous ne pourrez comprendre la lenteur que je
mets  vous en instruire, car vous regarderez cette rvlation comme un
miracle du ciel. Mais, chose trange, moi qui d'un mot peux vous causer
le plus grand bonheur que vous ayez peut-tre jamais ressenti...
j'prouve, quoique maintenant les minutes de ma vie soient comptes,
j'prouve une satisfaction indfinissable  prolonger votre attente...
et puis je connais votre coeur... et, malgr la fermet de votre
caractre, je craindrais de vous annoncer sans prparation une
dcouverte aussi incroyable. Les motions d'une joie foudroyante ont
aussi leurs dangers.

--Votre pleur augmente, vous contenez  peine une violente agitation,
dit Rodolphe; tout ceci est, je le crois, grave et solennel.

--Grave et solennel, reprit Sarah d'une voix mue; car, malgr son
impassibilit habituelle, en songeant  l'immense porte de la
rvlation qu'elle allait faire  Rodolphe, elle se sentait plus
trouble qu'elle n'avait cru l'tre; aussi, ne pouvant se contraindre
plus longtemps, elle s'cria:

--Rodolphe... notre fille existe...

--Notre fille!...

--Elle vit! vous dis-je...

Ces mots, l'accent de vrit avec lequel ils furent prononcs, remurent
le prince jusqu'au fond des entrailles.

--Notre enfant? rpta-t-il en se rapprochant prcipitamment du fauteuil
de Sarah, notre enfant! ma fille!

--Elle n'est pas morte, j'en ai des preuves irrcusables... je sais o
elle est... demain vous la reverrez.

--Ma fille! ma fille! rpta Rodolphe avec stupeur, il se pourrait! elle
vivrait!

Puis tout  coup, rflchissant  l'invraisemblance de cet vnement, et
craignant d'tre dupe d'une nouvelle fourberie de Sarah, il s'cria:

--Non... non... c'est un rve! c'est impossible! vous me trompez, c'est
une ruse, un mensonge indigne!

--Rodolphe! coutez-moi.

--Non, je connais votre ambition, je sais de quoi vous tes capable, je
devine le but de cette tromperie!

--Eh bien! vous dites vrai, je suis capable de tout. Oui, j'avais voulu
vous abuser; oui, quelques jours avant d'tre frappe d'un coup mortel,
j'avais voulu trouver une jeune fille... que je vous aurais prsente 
la place de notre enfant... que vous regrettiez amrement.

--Assez... oh! assez, madame.

--Aprs cet aveu, vous me croirez peut-tre, ou plutt vous serez bien
forc de vous rendre  l'vidence.

-- l'vidence...

--Oui, Rodolphe, je le rpte, j'avais voulu vous tromper, substituer
une jeune fille obscure  celle que nous pleurions; mais Dieu a voulu,
lui, qu'au moment o je faisais ce march sacrilge... je fusse frappe
 mort.

--Vous...  ce moment!

--Dieu a voulu encore qu'on me propost... pour jouer ce rle... de
mensonge... savez-vous qui? notre fille...

--tes-vous donc en dlire... au nom du ciel?

--Je ne suis pas en dlire, Rodolphe. Dans cette cassette, avec des
papiers et un portrait qui vous prouveront la vrit de ce que je vous
dis, vous trouverez un papier tach de mon sang.

--De votre sang?

--La femme qui m'a appris que notre fille vivait encore me dictait cette
rvlation, lorsque j'ai t frappe d'un coup de poignard.

--Et qui tait-elle? comment savait-elle?...

--C'est  elle qu'on avait livr notre fille... tout enfant... aprs
l'avoir fait passer pour morte.

--Mais cette femme... son nom?... peut-on la croire? o l'avez-vous
connue?

--Je vous dis, Rodolphe, que tout ceci est fatal, providentiel. Il y a
quelques mois, vous aviez tir une jeune fille de la misre pour
l'envoyer  la campagne, n'est-ce pas?

--Oui,  Bouqueval.

--La jalousie, la haine, m'garaient. J'ai fait enlever cette jeune
fille par la femme... dont je vous parle...

--Et on a conduit la malheureuse enfant  Saint-Lazare.

--O elle est encore.

--Elle n'y est plus. Ah! vous ne savez pas, madame, le mal affreux que
vous avez fait... en arrachant cette infortune de la retraite o je
l'avais place... mais...

--Cette jeune fille n'est plus  Saint-Lazare, s'cria Sarah avec
pouvante, et vous parlez d'un malheur affreux!

--Un monstre de cupidit avait intrt  sa perte. Ils l'ont noye,
madame... Mais rpondez... vous dites que...

--Ma fille! s'cria Sarah, en interrompant Rodolphe et se levant droite,
immobile comme une statue de marbre.

--Que dit-elle? mon Dieu! s'cria Rodolphe.

--Ma fille! rpta Sarah, dont le visage devint livide et effrayant de
dsespoir; ils ont tu ma fille!

--La Goualeuse, votre fille!!!... rpta Rodolphe en se reculant avec
horreur.

--La Goualeuse... oui... c'est le nom que m'a dit cette femme surnomme
la Chouette. Morte... morte! reprit Sarah, toujours immobile, toujours
le regard fixe; ils l'ont tue.

--Sarah! reprit Rodolphe aussi ple, aussi effrayant que la comtesse,
revenez  vous... rpondez-moi. La Goualeuse... cette jeune fille que
vous avez fait enlever par la Chouette  Bouqueval... tait...

--Notre fille!

--Elle!!!

--Et ils l'ont tue!

--Oh! non... non... vous dlirez... cela ne peut pas tre... Vous ne
savez pas, non, vous ne savez pas combien cela serait affreux. Sarah!
revenez  vous... parlez-moi tranquillement. Asseyez-vous, calmez-vous.
Souvent il y a des ressemblances, des apparences qui trompent; on est si
enclin  croire ce qu'on dsire. Ce n'est pas un reproche que je vous
fais... mais expliquez-moi bien... dites-moi bien toutes les raisons qui
vous portent  penser cela, car cela ne peut pas tre... non, non! il ne
faut pas que cela soit! cela n'est pas!

Aprs un moment de silence, la comtesse rassembla ses penses et dit 
Rodolphe d'une voix dfaillante:

--Apprenant votre mariage, pensant  me marier moi-mme, je n'ai pas pu
garder notre fille auprs de moi; elle avait quatre ans alors...

--Mais  cette poque je vous l'ai demande, moi... avec prires,
s'cria Rodolphe d'un ton dchirant, et mes lettres sont restes sans
rponse. La seule que vous m'ayez crite m'annonait sa mort!

--Je voulais me venger de vos mpris en vous refusant votre enfant. Cela
tait indigne. Mais coutez-moi... je le sens... la vie m'chappe, ce
dernier coup m'accable...

--Non! non! je ne vous crois pas... je ne veux pas vous croire. La
Goualeuse... ma fille!  mon Dieu, vous ne voudriez pas cela!

--coutez-moi, vous dis-je. Lorsqu'elle eut quatre ans, mon frre
chargea Mme Sraphin, veuve d'un ancien serviteur  lui, d'lever
l'enfant jusqu' ce qu'elle ft en ge d'entrer en pension. La somme
destine  assurer l'avenir de notre fille fut dpose par mon frre
chez un notaire cit pour sa probit. Les lettres de cet homme et de Mme
Sraphin, adresses  cette poque  moi et  mon frre, sont l... dans
cette cassette. Au bout d'un an on m'crivit que la sant de ma fille
s'altrait... huit mois aprs qu'elle tait morte, et l'on m'envoya son
acte de dcs.  cette poque, Mme Sraphin est entre au service de
Jacques Ferrand, aprs avoir livr notre fille  la Chouette, par
l'intermdiaire d'un misrable actuellement au bagne de Rochefort. Je
commenais  crire cette dclaration de la Chouette, lorsqu'elle m'a
frappe. Ce papier est l... avec un portrait de notre fille  l'ge de
quatre ans. Examinez tout, lettres, dclaration, portrait; et vous, qui
l'avez vue... cette malheureuse enfant... jugez.

Aprs ces mots qui puisrent ses forces, Sarah tomba dfaillante dans
son fauteuil.

Rodolphe resta foudroy par cette rvlation.

Il est de ces malheurs si imprvus, si abominables, qu'on tche de ne
pas y croire jusqu' ce qu'une vidence crasante vous y contraigne...

Rodolphe, persuad de la mort de Fleur-de-Marie, n'avait plus qu'un
espoir, celui de se convaincre qu'elle n'tait pas sa fille.

Avec un calme effrayant qui pouvanta Sarah, il s'approcha de la table,
ouvrit la cassette et se mit  lire les lettres une  une,  examiner,
avec une attention scrupuleuse, les papiers qui les accompagnaient.

Ces lettres timbres et dates par la poste, crites  Sarah et  son
frre par le notaire et par Mme Sraphin, taient relatives  l'enfance
de Fleur-de-Marie et au placement des fonds qu'on lui destinait.

Rodolphe ne pouvait douter de l'authenticit de cette correspondance.

La dclaration de la Chouette se trouvait confirme par les
renseignements dont nous avons parl au commencement de cette histoire,
renseignements pris par ordre de Rodolphe, et qui signalaient un nomm
Pierre Tournemine, forat alors  Rochefort, comme l'homme qui avait
reu Fleur-de-Marie des mains de Mme Sraphin pour la livrer  la
Chouette...  la Chouette, que la malheureuse enfant avait reconnue plus
tard devant Rodolphe au tapis-franc de l'ogresse.

Rodolphe ne pouvait plus douter de l'identit de ces personnages et de
celle de la Goualeuse.

L'acte de dcs paraissait en rgle; mais Ferrand avait lui-mme avou 
Cecily que ce faux acte avait servi  la spoliation d'une somme
considrable, autrefois place en viager sur la tte de la jeune fille
qu'il avait fait noyer par Martial  l'le du Ravageur.

Ce fut donc avec une croissante et pouvantable angoisse que Rodolphe
acquit, malgr lui, cette terrible conviction que la Goualeuse tait sa
fille et qu'elle tait morte.

Malheureusement pour lui... tout semblait confirmer cette crance.

Avant de condamner Jacques Ferrand sur les preuves donnes par le
notaire lui-mme  Cecily, le prince, dans son vif intrt pour la
Goualeuse, ayant fait prendre des informations  Asnires, avait appris
qu'en effet deux femmes, l'une vieille et l'autre jeune, vtue en
paysanne, s'taient noyes en se rendant  l'le du Ravageur, et que le
bruit public accusait les Martial de ce nouveau crime.

Disons enfin que, malgr les soins du docteur Griffon, du comte de
Saint-Remy et de la Louve, Fleur-de-Marie, longtemps dans un tat
dsespr, entrait  peine en convalescence, et que sa faiblesse morale
et physique tait encore telle qu'elle n'avait pu jusqu'alors prvenir
ni Mme Georges ni Rodolphe de sa position.

Ce concours de circonstances ne pouvait laisser le moindre espoir au
prince.

Une dernire preuve lui tait rserve.

Il jeta enfin les yeux sur le portrait qu'il avait presque craint de
regarder.

Ce coup fut affreux.

Dans cette figure enfantine et charmante, dj belle de cette beaut
divine que l'on prte aux chrubins, il retrouva d'une manire
saisissante les traits de Fleur-de-Marie... son nez fin et droit, son
noble front, sa petite bouche dj un peu srieuse. Car, disait Mme
Sraphin  Sarah dans une des lettres que Rodolphe venait de lire,
l'enfant demande toujours sa mre et est bien triste.

C'taient encore ses grands yeux d'un bleu si pur et si doux... d'un
_bleu de bluet_, avait dit la Chouette  Sarah, en reconnaissant dans
cette miniature les traits de l'infortune qu'elle avait poursuivie
enfant sous le nom de Pgriotte, jeune fille sous le nom de Goualeuse.

 la vue de ce portrait, les tumultueux et violents sentiments de
Rodolphe furent touffs par ses larmes.

Il retomba bris dans un fauteuil et cacha sa figure dans ses mains en
sanglotant.




III

Vengeance


Pendant que Rodolphe pleurait amrement, les traits de Sarah se
dcomposaient d'une manire sensible.

Au moment de voir se raliser enfin le rve de son ambitieuse vie, la
dernire esprance qui l'avait jusqu'alors soutenue lui chappait 
jamais.

Cette affreuse dception devait avoir sur sa sant, momentanment
amliore, une raction mortelle.

Renverse dans son fauteuil, agite d'un tremblement fivreux, ses deux
mains croises et crispes sur ses genoux, le regard fixe, la comtesse
attendit avec effroi la premire parole de Rodolphe.

Connaissant l'imptuosit du caractre du prince, elle pressentait qu'au
brisement douloureux qui arrachait tant de pleurs  cet homme aussi
rsolu qu'inflexible, succderait quelque emportement terrible.

Tout  coup Rodolphe redressa la tte, essuya ses larmes, se leva debout
et s'approchant de Sarah, les bras croiss sur sa poitrine, l'air
menaant, impitoyable... il la contempla quelques moments en silence,
puis il dit d'une voix sourde:

--Cela devait tre... j'ai tir l'pe contre mon pre... je suis frapp
dans mon enfant... Juste punition du parricide... coutez-moi, madame.

--Parricide!... vous! mon Dieu!  funeste jour! qu'allez-vous donc
encore m'apprendre?

--Il faut que vous sachiez dans ce moment suprme, tous les maux causs
par votre implacable ambition, par votre froce gosme...
Entendez-vous, femme sans coeur et sans foi? Entendez-vous, mre
dnature?...

--Grce!... Rodolphe...

--Pas de grce pour vous... qui, autrefois, sans piti pour un amour
sincre, exploitiez froidement, dans l'intrt de votre excrable
orgueil, une passion gnreuse et dvoue que vous feigniez de
partager... Pas de grce pour vous qui avez arm le fils contre le
pre!... Pas de grce pour vous qui, au lieu de veiller pieusement sur
votre enfant, l'avez abandonne  des mains mercenaires, afin de
satisfaire votre cupidit par un riche mariage... comme vous aviez jadis
assouvi votre ambition effrne en m'amenant  vous pouser... Pas de
grce pour vous qui, aprs avoir refus mon enfant  ma tendresse, venez
de causer sa mort par vos fourberies sacrilges!... Maldiction sur
vous... vous... mon mauvais gnie et celui de ma race!...

-- mon Dieu!... il est sans piti! Laissez-moi!... laissez-moi!

--Vous m'entendrez... vous dis-je!... Vous souvenez-vous du dernier
jour... o je vous ai vue... il y a dix-sept ans de cela vous ne pouviez
plus cacher les suites de notre secrte union, que, comme vous, je
croyais indissoluble... Je connaissais le caractre inflexible de mon
pre... je savais quel mariage politique il projetait pour moi...
Bravant son indignation, je lui dclarai que vous tiez ma femme devant
Dieu et devant les hommes... que dans peu de temps vous mettriez au
monde un enfant, fruit de notre amour... La colre de mon pre fut
terrible... il ne voulait pas croire  mon mariage... tant d'audace lui
semblait impossible... il me menaa de son courroux si je me permettais
de lui parler encore d'une semblable folie... Alors je vous aimais comme
un insens... dupe de vos sductions... je croyais que votre coeur
d'airain avait battu pour moi... Je rpondis  mon pre que jamais je
n'aurais d'autre femme que vous...  ces mots, son emportement n'eut
plus de bornes; il vous prodigua les noms les plus outrageants, s'cria
que notre mariage tait nul; que, pour vous punir de votre audace, il
vous ferait attacher au pilori de la ville... Cdant  une folle
passion...  la violence de mon caractre... j'osai dfendre  mon pre,
 mon souverain... de parler ainsi de ma femme... j'osai le menacer.
Exaspr par cette insulte, mon pre leva la main sur moi; la rage
m'aveugla... je tirai mon pe... je me prcipitai sur lui... Sans Murph
qui survint et dtourna le coup... j'tais parricide de fait... comme je
l'ai t d'intention!... Entendez-vous... parricide! Et pour vous
dfendre... vous!...

--Hlas! j'ignorais ce malheur!

--En vain j'avais cru jusqu'ici expier mon crime... le coup qui me
frappe aujourd'hui est ma punition.

--Mais moi, n'ai-je pas aussi bien souffert de la duret de votre pre,
qui a rompu notre mariage? Pourquoi m'accuser de ne pas vous avoir
aim... lorsque...

--Pourquoi?... s'cria Rodolphe, en interrompant Sarah et jetant sur
elle un regard de mpris crasant. Sachez-le donc, et ne vous tonnez
plus de l'horreur que vous m'inspirez. Aprs cette scne funeste dans
laquelle j'avais menac mon pre, je rendis mon pe. Je fus mis au
secret le plus absolu. Polidori, par les soins de qui notre mariage
avait t conclu, fut arrt; il prouva que cette union tait nulle, que
le ministre qui l'avait bnie tait un ministre suppos, et que vous,
votre frre et moi, nous avions t tromps. Pour dsarmer la colre de
mon pre  son gard, Polidori fit plus: il lui remit une de vos lettres
 votre frre, intercepte lors d'un voyage que fit Seyton.

--Ciel!... il serait possible?

--Vous expliquez-vous mes mpris maintenant?

--Oh! assez... assez.

--Dans cette lettre, vous dvoiliez vos projets ambitieux avec un
cynisme rvoltant. Vous me traitiez avec un ddain glacial; vous me
sacrifiiez  votre orgueil infernal; je n'tais que l'instrument de la
fortune souveraine qu'on vous avait prdite... vous trouviez enfin que
mon pre vivait bien longtemps.

--Malheureuse que je suis!  cette heure je comprends tout.

--Et pour vous dfendre j'avais menac la vie de mon pre. Lorsque le
lendemain, sans m'adresser un seul reproche, il me montra cette
lettre... cette lettre qui  chaque ligne rvlait la noirceur de votre
me, je ne pus que tomber  genoux et demander grce. Depuis ce jour
j'ai t poursuivi par un remords inexorable. Bientt, je quittai
l'Allemagne pour de longs voyages; alors commena l'expiation que je me
suis impose... Elle ne finira qu'avec ma vie... Rcompenser le bien,
poursuivre le mal, soulager ceux qui souffrent, sonder toutes les plaies
de l'humanit pour tcher d'arracher quelques mes  la perdition, telle
est la tche que je me suis donne.

--Elle est noble et sainte, elle est digne de vous.

--Si je vous parle de ce voeu, reprit Rodolphe avec autant de ddain que
d'amertume, de ce voeu que j'ai accompli selon mon pouvoir partout o je
me suis trouv, ce n'est pas pour tre lou par vous. coutez-moi donc.
Dernirement j'arrive en France; mon sjour dans ce pays ne devait pas
tre perdu pour l'expiation. Tout en voulant secourir d'honntes
infortunes, je voulus aussi connatre ces classes que la misre crase,
abrutit et dprave, sachant qu'un secours donn  propos, que quelques
gnreuses paroles, suffisent souvent  sauver un malheureux de l'abme.
Afin de juger par moi-mme, je pris l'extrieur et le langage des gens
que je dsirais observer. Ce fut lors d'une de ces explorations...
que... pour la premire fois... je... je... rencontrai... Puis, comme
s'il et recul devant cette rvlation terrible, Rodolphe ajouta aprs
un moment d'hsitation:--Non... non; je n'en ai pas le courage.

--Qu'avez-vous donc  m'apprendre encore, mon Dieu?

--Vous ne le saurez que trop tt... mais, reprit-il avec une sanglante
ironie, vous portez au pass un si vif intrt que je dois vous parler
des vnements qui ont prcd mon retour en France. Aprs de longs
voyages je revins en Allemagne; je m'empressai d'obir aux volonts de
mon pre; j'pousai une princesse de Prusse. Pendant mon absence vous
aviez t chasse du grand-duch. Apprenant plus tard que vous tiez
marie au comte Mac-Gregor, je vous redemandai ma fille avec instance:
vous ne me rpondtes pas; malgr toutes mes informations je ne pus
jamais savoir o vous aviez envoy cette malheureuse enfant, au sort de
laquelle mon pre avait libralement pourvu. Il y a dix ans seulement,
une lettre de vous m'apprit que notre fille tait morte. Hlas! plt 
Dieu qu'elle ft morte, alors... j'aurais ignor l'incurable douleur qui
va dsormais dsesprer ma vie.

--Maintenant, dit Sarah d'une voix faible, je ne m'tonne plus de
l'aversion que je vous ai inspire depuis que vous avez lu cette
lettre... Je le sens, je ne survivrai pas  ce dernier coup. Eh bien!
oui... l'orgueil et l'ambition m'ont perdue! Sous une apparence
passionne je cachais un coeur glac, j'affectais le dvouement, la
franchise; je n'tais que dissimulation et gosme. Ne sachant pas
combien vous avez le droit de me mpriser, de me har, mes folles
esprances taient revenues plus ardentes que jamais. Depuis qu'un
double veuvage nous rendait libres tous deux, j'avais repris une
nouvelle crance  cette prdiction qui me promettait une couronne, et
lorsque le hasard m'a fait retrouver ma fille, il m'a sembl voir dans
cette fortune inespre une volont providentielle!... Oui, j'allai
jusqu' croire que votre aversion pour moi cderait  votre amour pour
votre enfant... et que vous me donneriez votre main afin de lui rendre
le rang qui lui tait d...

--Eh bien! que votre excrable ambition soit donc satisfaite et punie!
Oui, malgr l'horreur que vous m'inspirez; oui, par attachement, que
dis-je? par respect pour les affreux malheurs de mon enfant, j'aurais...
quoique dcid  vivre ensuite spar de vous... j'aurais, par un
mariage qui et lgitim la naissance de notre fille, rendu sa position
aussi clatante, aussi haute qu'elle avait t misrable!

--Je ne m'tais donc pas trompe!... Malheur!... Malheur!... il est trop
tard!...

--Oh! je le sais! ce n'est pas la mort de votre fille que vous pleurez,
c'est la perte de ce rang que vous avez poursuivi avec une inflexible
opinitret!... Eh bien! que ces regrets infmes soient votre dernier
chtiment!...

--Le dernier... car je n'y survivrai pas...

--Mais avant de mourir vous saurez... quelle a t l'existence de votre
fille depuis que vous l'avez abandonne.

--Pauvre enfant! bien misrable, peut-tre...

--Vous souvenez-vous, reprit Rodolphe avec un calme effrayant, vous
souvenez-vous de cette nuit o vous et votre frre vous m'avez suivi
dans un repaire de la Cit?

--Je m'en souviens; mais pourquoi cette question?... votre regard me
glace.

--En venant dans ce repaire, vous avez vu, n'est-ce pas, au coin de ces
rues ignobles, de... malheureuses cratures... qui... mais non... non...
Je n'ose pas, dit Rodolphe en cachant son visage dans ses mains, je
n'ose pas... mes paroles m'pouvantent.

--Moi aussi, elles m'pouvantent... qu'est-ce donc encore, mon Dieu?

--Vous les avez vues, n'est-ce pas? reprit Rodolphe en faisant sur
lui-mme un effort terrible. Vous les avez vues, ces femmes, la honte de
leur sexe?... Eh bien!... parmi elles... avez-vous remarqu une jeune
fille de seize ans, belle... Oh! belle... comme on peint les anges?...
une pauvre enfant qui, au milieu de la dgradation o on l'avait plonge
depuis quelques semaines, conservait une physionomie si candide, si
virginale et si pure, que les voleurs et les assassins qui la
tutoyaient... madame... l'avaient surnomme Fleur-de-Marie...
L'avez-vous remarque, cette jeune fille... dites? dites, tendre mre?

--Non... je ne l'ai pas remarque, dit Sarah presque machinalement, se
sentant oppresse par une vague terreur.

--Vraiment? s'cria Rodolphe avec un clat sardonique. C'est trange...
je l'ai remarque, moi... Voici  quelle occasion... coutez bien. Lors
d'une de ces explorations dont je vous ai parl tout  l'heure et qui
avait alors un double but[3], je me trouvais dans la Cit: non loin du
repaire o vous m'avez suivi, un homme voulait battre une de ces
malheureuses cratures; je la dfendis contre la brutalit de cet
homme... Vous ne devinez pas qui tait cette crature... Dites, mre
sainte et prvoyante, dites... vous ne devinez pas?

--Non... je ne... devine pas... Oh! laissez-moi... laissez-moi.

--Cette malheureuse tait Fleur-de-Marie...

-- mon Dieu!...

--Et vous ne devinez pas... qui tait Fleur-de-Marie... mre
irrprochable?

--Tuez-moi... oh! tuez-moi...

--C'tait la Goualeuse... c'tait votre fille..., s'cria Rodolphe avec
une explosion dchirante... Oui, cette infortune que j'ai arrache des
mains d'un ancien forat, c'tait mon enfant,  moi...  moi... Rodolphe
de Gerolstein! oh! il y avait dans cette rencontre avec mon enfant, que
je sauvais sans la connatre, quelque chose de fatal... de
providentiel... une rcompense pour l'homme qui cherche  secourir ses
frres... une punition pour le parricide...

--Je meurs maudite et damne..., murmura Sarah en se renversant dans son
fauteuil et en cachant son visage dans ses mains.

--Alors, continua Rodolphe, dominant  peine ses ressentiments et
voulant en vain comprimer les sanglots qui de temps en temps touffrent
sa voix, quand je l'ai crue soustraite aux mauvais traitements dont on
la menaait, frapp de la douceur inexprimable de son accent... de
l'anglique expression de ses traits... il m'a t impossible de ne pas
m'intresser  elle... Avec quelle motion profonde j'ai cout le naf
et poignant rcit de cette vie d'abandon, de douleur et de misre; car,
voyez-vous, c'est quelque chose d'pouvantable que la vie de votre
fille... madame...

Oh! il faut que vous sachiez les tortures de votre enfant; oui, madame
la comtesse... pendant qu'au milieu de votre opulence vous rviez une
couronne... votre fille, toute petite, couverte de haillons, allait le
soir mendier dans les rues, souffrant du froid et de la faim... durant
les nuits d'hiver elle grelottait sur un peu de paille dans le coin d'un
grenier, et puis, quand l'horrible femme qui la torturait tait lasse de
battre la pauvre petite, ne sachant qu'imaginer pour la faire souffrir,
savez-vous ce qu'elle lui faisait, madame?... elle lui arrachait les
dents!...

--Oh! je voudrais mourir! c'est une atroce agonie!...

--coutez encore... S'chappant enfin des mains de la Chouette, errant
sans pain, sans asile, ge de huit ans  peine, on l'arrte comme
vagabonde, on la met en prison... Ah! cela a t le meilleur temps de la
vie de votre fille... madame... Oui, dans sa gele, chaque soir, elle
remerciait Dieu de ne plus souffrir du froid, de la faim, et de ne plus
tre battue. Et c'est dans une prison qu'elle a pass les annes les
plus prcieuses de la vie d'une jeune fille, ces annes qu'une tendre
mre entoure toujours d'une sollicitude si pieuse et si jalouse; oui, au
lieu d'atteindre ses seize ans environne de soins tutlaires, de nobles
enseignements, votre fille n'a connu que la brutale indiffrence des
geliers, et puis, un jour, dans sa froce insouciance, la socit l'a
jete, innocente et pure, belle et candide, au milieu de la fange de la
grande ville... Malheureuse enfant... abandonne... sans soutien, sans
conseil, livre  tous les hasards de la misre et du vice!... Oh!
s'cria Rodolphe, en donnant un libre cours aux sanglots qui
l'touffaient, votre coeur est endurci, votre gosme impitoyable, mais
vous auriez pleur... oui... vous auriez pleur en entendant le rcit
dchirant de votre fille!... Pauvre enfant! souille, mais non
corrompue, chaste encore au milieu de cette horrible dgradation qui
tait pour elle un songe affreux, car chaque mot disait son horreur pour
cette vie o elle tait fatalement enchane; oh! si vous saviez comme 
chaque instant il se rvlait en elle d'adorables instincts! Que de
bont... que de charit touchante! oui... car c'tait pour soulager une
infortune plus grande encore que la sienne que la pauvre petite avait
dpens le peu d'argent qui lui restait, et qui la sparait de l'abme
d'infamie o on l'a plonge... Oui! car il est venu un jour... un jour
affreux... o, sans travail, sans pain, sans asile... d'horribles femmes
l'ont rencontre extnue de faiblesse... de besoin... l'ont enivre...
et...

Rodolphe ne put achever; il poussa un cri dchirant en s'criant:

--Et c'tait ma fille! ma fille!...

--Maldiction sur moi! murmura Sarah en cachant sa figure dans ses mains
comme si elle et redout de voir le jour.

--Oui, s'cria Rodolphe, maldiction sur vous! car c'est votre abandon
qui a caus toutes ces horreurs... Maldiction sur vous! car, lorsque la
retirant de cette fange je l'avais place dans une paisible retraite,
vous l'en avez fait arracher par vos misrables complices. Maldiction
sur vous! car cet enlvement l'a mise au pouvoir de Jacques Ferrand...

 ce nom Rodolphe se tut brusquement...

Il tressaillit comme s'il l'et prononc pour la premire fois.

C'est que pour la premire fois aussi il prononait ce nom depuis qu'il
savait que sa fille tait la victime de ce monstre... Les traits du
prince prirent alors une effrayante expression de rage et de haine.

Muet, immobile, il restait comme cras par cette pense: que le
meurtrier de sa fille vivait encore... Sarah, malgr sa faiblesse
croissante et le bouleversement que venait de lui causer l'entretien de
Rodolphe, fut frappe de son air sinistre; elle eut peur pour elle...

--Hlas! qu'avez-vous? murmura-t-elle d'une voix tremblante. N'est-ce
pas assez de souffrances, mon Dieu?...

--Non... ce n'est pas assez! ce n'est pas assez..., dit Rodolphe en se
parlant  lui-mme et rpondant  sa propre pense, je n'avais jamais
prouv cela... jamais! Quelle ardeur de vengeance... quelle soif de
sang... quelle rage calme et rflchie!... Quand je ne savais pas qu'une
des victimes du monstre tait mon enfant... je me disais: La mort de
cet homme serait strile... tandis que sa vie serait fconde, si, pour
la racheter, il acceptait les conditions que je lui impose... Le
condamner  la charit, pour expier ses crimes, me paraissait juste...
Et puis la vie sans or, la vie sans l'assouvissement de sa sensualit
frntique, devait tre une longue et double torture... Mais c'est ma
fille qu'il a livre, enfant,  toutes les horreurs de la misre...
jeune fille,  toutes les horreurs de l'infamie!... s'cria Rodolphe en
s'animant peu  peu; mais c'est ma fille qu'il a fait assassiner!... Je
tuerai cet homme!...

Et le prince s'lana vers la porte.

--O allez-vous? Ne m'abandonnez pas... s'cria Sarah, se levant  demi
et tendant vers Rodolphe ses mains suppliantes. Ne me laissez pas
seule!... je vais mourir...

--Seule!... non!... non!... Je vous laisse avec le spectre de votre
fille, dont vous avez caus la mort!...

Sarah, perdue, se jeta  genoux en poussant un cri d'effroi, comme si
un fantme effrayant lui et apparu.

--Piti! je meurs!

--Mourez donc, maudite!... reprit Rodolphe effrayant de fureur.
Maintenant il me faut la vie de votre complice... car c'est vous qui
avez livr votre fille  son bourreau!

Et Rodolphe se fit rapidement conduire chez Jacques Ferrand.




IV

Furens amoris


La nuit tait venue pendant que Rodolphe se rendait chez le notaire...

Le pavillon occup par Jacques Ferrand est plong dans une obscurit
profonde...

Le vent gmit...

La pluie tombe...

Le vent gmissait, la pluie tombait aussi pendant cette nuit sinistre o
Cecily, avant de quitter pour jamais la maison du notaire, avait exalt
la brutale passion de cet homme jusqu' la frnsie.

tendu sur le lit de sa chambre  coucher faiblement claire par une
lampe, Jacques Ferrand est vtu d'un pantalon et d'un gilet noirs; une
des manches de sa chemise est releve, tache de sang; une ligature de
drap rouge, que l'on aperoit  son bras nerveux, annonce qu'il vient
d'tre saign par Polidori.

Celui-ci, debout auprs du lit, s'appuie d'une main au chevet et semble
contempler les traits de son complice avec inquitude.

Rien de plus hideusement effrayant que la figure de Jacques Ferrand,
alors plong dans cette torpeur somnolente qui succde ordinairement aux
crises violentes.

D'une pleur violace qui se dtache des ombres de l'alcve, son visage,
inond d'une sueur froide, a atteint le dernier degr du marasme; ses
paupires fermes sont tellement gonfles, injectes de sang, qu'elles
apparaissent comme deux lobes rougetres au milieu de cette face d'une
lividit cadavreuse.

--Encore un accs aussi violent que celui de tout  l'heure... et il est
mort..., dit Polidori  voix basse. Arte[4] l'a dit, la plupart de
ceux qui sont atteints de cette trange et effroyable maladie prissent
presque toujours le septime jour... et il y a aujourd'hui six jours que
l'infernale crole a allum le feu inextinguible qui dvore cet homme...

Aprs quelques moments de silence mditatif, Polidori s'loigna du lit
et se promena lentement dans la chambre.

--Tout  l'heure, reprit-il en s'arrtant, pendant la crise qui a failli
emporter Jacques, je me croyais sous l'obsession d'un rve en
l'entendant dcrire une  une, et d'une voix haletante, les monstrueuses
hallucinations qui traversaient son cerveau... Terrible... terrible
maladie!... Tour  tour elle soumet chaque organe  des phnomnes qui
dconcertent la science... pouvantent la nature... Ainsi tout  l'heure
l'oue de Jacques tait d'une sensibilit si incroyablement douloureuse,
que, quoique je lui parlasse aussi bas que possible, mes paroles
brisaient  ce point son tympan qu'il lui semblait, disait-il, que son
crne tait une cloche, et qu'un norme battant d'airain mis en branle
au moindre son lui martelait la tte d'une tempe  l'autre avec un
fracas tourdissant et des lancements atroces.

Polidori resta de nouveau pensif devant le lit de Jacques Ferrand, dont
il s'tait rapproch...

La tempte grondait au-dehors; elle clata bientt en longs sifflements,
en violentes rafales de vent et de pluie qui branlrent toutes les
fentres de cette maison dlabre...

Malgr son audacieuse sclratesse, Polidori tait superstitieux; de
noirs pressentiments l'agitaient; il prouvait un malaise
indfinissable; les mugissements de l'ouragan qui troublaient seuls le
morne silence de la nuit lui inspiraient une vague frayeur contre
laquelle il voulait en vain se roidir.

Pour se distraire de ses sombres penses, il se remit  examiner les
traits de son complice.

--Maintenant, dit-il en se penchant vers lui, ses paupires
s'injectent... On dirait que son sang calcin y afflue et s'y concentre.
L'organe de la vue va, comme tout  l'heure celui de l'oue, offrir sans
doute quelque phnomne extraordinaire... Quelles souffrances!... Comme
elles durent!... Comme elles sont varies!... Oh! ajouta-t-il avec un
rire amer, quand la nature se mle d'tre cruelle... et de jouer le rle
de tourmenteur, elle dfie les plus froces combinaisons des hommes.
Ainsi, dans cette maladie, cause par une frnsie rotique, elle soumet
chaque sens  des tortures inoues, surhumaines... elle dveloppe la
sensibilit de chaque organe jusqu' l'idal, pour que l'atrocit des
douleurs soit idale aussi.

Aprs avoir contempl pendant quelques moments les traits de son
complice, il tressaillit de dgot, se recula et dit:

--Ah! ce masque est affreux... Ces frmissements rapides qui le
parcourent et le rident parfois le rendent effrayant...

Au-dehors l'ouragan redoublait de furie...

--Quel orage! reprit Polidori en tombant assis dans un fauteuil et en
appuyant son front dans ses mains. Quelle nuit... quelle nuit! Il ne
peut y en avoir de plus funestes pour l'tat de Jacques.

Aprs un long silence il reprit:

--Je ne sais si le prince, instruit de l'infernale puissance des
sductions de Cecily et de la fougue des sens de Jacques a prvu que
chez un homme d'une trempe si nergique, d'une organisation si
vigoureuse, l'ardeur d'une passion brlante et inassouvie, complique
d'une sorte de rage cupide, dvelopperait l'effroyable nvrose dont
Jacques est victime... mais cette consquence tait normale, force...

Oh! oui, dit-il en se levant brusquement et comme s'il et t effray
par cette pense, oui, le prince avait sans doute prvu cela... sa rare
et vaste intelligence n'est trangre  aucune science... Son coup
d'oeil profond embrasse la cause et l'effet de chaque chose...
Impitoyable dans sa justice, il a d baser et calculer srement le
chtiment de Jacques sur les dveloppements logiques et successifs d'une
passion brutale, exaspre jusqu' la rage.

Aprs un long silence, Polidori reprit:

--Quand je songe au pass... quand je songe aux projets ambitieux que,
d'accord avec Sarah, j'avais autrefois fonds sur la jeunesse du
prince!... Que d'vnements! Par quelles dgradations suis-je tomb dans
l'abjection criminelle o je vis, moi qui avais cru effminer ce prince
et en faire l'instrument docile du pouvoir que j'avais rv!... De
prcepteur je comptais devenir ministre... Et, malgr mon savoir, mon
esprit, de forfaits en forfaits, j'ai atteint les derniers degrs de
l'infamie... Me voici enfin le gelier de mon complice.

Et Polidori s'abma dans de sinistres rflexions qui le ramenrent  la
pense de Rodolphe.

--Je redoute et je hais le prince, reprit-il, mais je suis forc de
m'incliner en tremblant devant cette imagination, devant cette volont
toute-puissante qui s'lance toujours d'un seul bond en dehors des
routes connues... Quel contraste trange dans cet homme... assez
tendrement charitable pour imaginer la Banque des travailleurs sans
ouvrage, assez froce... pour arracher Jacques  la mort afin de le
livrer  toutes les furies vengeresses de la luxure!...

Rien d'ailleurs de plus orthodoxe, ajouta Polidori avec une sombre
ironie. Parmi les peintures que Michel-Ange a faites des sept pchs
capitaux dans son _Jugement dernier_ de la chapelle Sixtine, j'ai vu la
punition terrifiante dont il frappe la luxure[5]; mais les masques
hideux, convulsifs, de ces damns de la chair qui se tordaient sous la
morsure aigu des serpents, taient moins effrayants que la face de
Jacques pendant son accs de tout  l'heure... il m'a fait peur!

Et Polidori frissonna comme s'il avait encore devant les yeux cette
vision formidable.

--Oh! oui! reprit-il avec un abattement rempli de frayeur, le prince est
impitoyable... Mieux vaudrait mille fois, pour Ferrand, avoir port sa
tte sur l'chafaud, mieux vaudrait le feu, la roue, le plomb fondu qui
brle et troue les membres, que le supplice que ce misrable endure. 
force de le voir souffrir je finis par m'pouvanter pour mon propre
sort... Que va-t-on dcider de moi... que me rserve-t-on,  moi le
complice de Jacques?... tre son gelier ne peut suffire  la vengeance
du prince... il ne m'a pas fait grce de l'chafaud... pour me laisser
vivre. Peut-tre une prison ternelle m'attend-elle en Allemagne...
Mieux encore vaudrait cela que la mort... Je ne pouvais que me mettre
aveuglment  la discrtion du prince... c'tait ma seule chance de
salut... Quelquefois, malgr sa promesse, une crainte m'assige...
peut-tre me livrera-t-on au bourreau... si Jacques succombe! En
dressant l'chafaud pour moi de son vivant, ce serait le dresser aussi
pour lui, mon complice... mais, lui mort?... Pourtant... je le sais, la
parole du prince est sacre... mais moi qui ai tant de fois viol les
lois divines et humaines... pourrai-je invoquer la promesse jure?... Il
n'importe!... De mme qu'il tait de mon intrt que Jacques ne
s'chappt pas, il serait aussi de mon intrt de prolonger ses jours...
Mais  chaque instant les symptmes de sa maladie s'aggravent... il
faudrait presque un miracle pour le sauver... Que faire... que faire?

 ce moment, la tempte tait dans toute sa fureur; une chemine presque
croulante de vtust, renverse par la violence du vent, tomba sur le
toit et dans la cour avec le fracas retentissant de la foudre.

Jacques Ferrand, brusquement arrach  sa torpeur somnolente, fit un
mouvement sur son lit.

Polidori se sentit de plus en plus sous l'obsession de la vague terreur
qui le dominait.

--C'est une sottise de croire aux pressentiments, dit-il d'une voix
trouble, mais cette nuit me semble devoir tre sinistre...

Un sourd gmissement du notaire attira l'attention de Polidori.

--Il sort de sa torpeur, se dit-il, en se rapprochant lentement du lit;
peut-tre va-t-il tomber dans une nouvelle crise.

--Polidori! murmura Jacques Ferrand, toujours tendu sur son lit et
tenant ses yeux ferms, Polidori quel est ce bruit?

--Une chemine qui s'croule..., rpondit Polidori  voix basse,
craignant de frapper trop vivement l'oue de son complice; un affreux
ouragan branle la maison jusque dans ses fondements... la nuit est
horrible... horrible!

Le notaire ne l'entendit pas et reprit en tournant  demi la tte:

--Polidori, tu n'es donc pas l?

--Si... si... je suis l, dit Polidori d'une voix plus haute, mais je
t'ai rpondu doucement de peur de te causer, comme tout  l'heure, de
nouvelles douleurs, en parlant haut.

--Non... maintenant ta voix arrive  mon oreille sans me faire prouver
ces affreuses douleurs de tantt... car il me semblait au moindre bruit
que la foudre clatait dans mon crne... et pourtant, au milieu de ce
fracas, de ces souffrances sans nom, je distinguais la voix passionne
de Cecily qui m'appelait...

--Toujours cette femme infernale... toujours! Mais chasse donc ces
penses... elles te tueront!

--Ces penses sont ma vie! Comme ma vie, elles rsistent  mes
tortures.

--Mais, insens que tu es, ce sont ces penses seules qui causent tes
tortures, te dis-je! Ta maladie n'est autre chose que ta frnsie
sensuelle arrive  sa dernire exaspration... Encore une fois, chasse
de ton cerveau ces images mortellement lascives, ou tu priras...

--Chasser ces images! s'cria Jacques Ferrand avec exaltation, oh!
jamais, jamais! Toute ma crainte est que ma pense s'puise  les
voquer... mais, par l'enfer! elle ne s'puise pas... Plus cet ardent
mirage m'apparat, plus il ressemble  la ralit... Ds que la douleur
me laisse un moment de repos, ds que je puis lier deux ides, Cecily,
ce dmon que je chris et que je maudis, surgit  mes yeux.

--Quelle fureur indomptable! Il m'pouvante!

--Tiens, maintenant, dit le notaire d'une voix stridente et les yeux
obstinment attachs sur un point obscur de son alcve, je vois dj
comme une forme indcise et blanche se dessiner... l... l!

Et il tendait son doigt velu et dcharn dans la direction de sa
vision.

--Tais-toi, malheureux.

--Ah! la voil!...

--Jacques... c'est la mort!

--Ah! je la vois, ajouta Ferrand les dents serres, sans rpondre 
Polidori; la voil! qu'elle est belle! qu'elle est belle!... Comme ses
cheveux noirs flottent en dsordre sur ses paules!... Et ses petites
dents qu'on aperoit entre ses lvres entr'ouvertes... ses lvres si
rouges et si humides! quelles perles!... Oh! ses grands yeux semblent
tour  tour tinceler et mourir!... Cecily! ajouta-t-il avec une
exaltation inexprimable, Cecily! je t'adore!...

--Jacques! coute, coute!

--Oh! la damnation ternelle... et la voir ainsi pendant l'ternit!...

--Jacques! s'cria Polidori alarm, n'excite pas ta vue sur ces
fantmes!

--Ce n'est pas un fantme!

--Prends garde! tout  l'heure, tu le sais... tu te figurais aussi
entendre les chants voluptueux de cette femme, et ton oue a t tout 
coup frappe d'une douleur effroyable... Prends garde!

--Laisse-moi! s'cria le notaire avec un courroux impatient,
laisse-moi!...  quoi bon l'oue, sinon pour l'entendre?... la vue,
sinon pour la voir?...

--Mais, les tortures qui s'ensuivent, misrable fou!

--Je puis braver les tortures pour un mirage! j'ai brav la mort pour
une ralit... Que m'importe, d'ailleurs? cette ardente image est pour
moi la ralit... Oh! Cecily! es-tu belle!... Tu le sais bien, monstre,
que tu es enivrante...  quoi bon cette coquetterie infernale qui
m'embrase encore!... Oh! l'excrable furie! tu veux donc que je
meure!... Cesse... cesse... ou je t'trangle!... s'cria le notaire en
dlire.

--Mais tu te tues, misrable! s'cria Polidori en secouant rudement le
notaire pour l'arracher  son extase.

Efforts inutiles! Jacques continua avec une nouvelle exaltation:

-- reine chrie! dmon de volupt! jamais je n'ai vu... Le notaire
n'acheva pas.

Il poussa un brusque cri de douleur en se rejetant en arrire.

--Qu'as-tu? lui demanda Polidori avec tonnement.

--teins cette lumire; son clat devient trop vif... je ne puis le
supporter: il me blesse...

--Comment! dit Polidori de plus en plus surpris, il n'y a qu'une lampe
recouverte de son abat-jour, et sa lueur est trs-faible...

--Je te dis que la clart augmente ici... Tiens, encore, encore! Oh!
c'est trop... cela devient intolrable! ajouta Jacques Ferrand en
fermant les yeux avec une expression de souffrance croissante.

--Tu es fou! cette chambre est  peine claire, te dis-je; je viens au
contraire d'abaisser la lampe, ouvre les yeux, tu verras!

--Ouvrir les yeux!... mais je serais aveugl par les torrents de clart
flamboyante dont cette pice est de plus en plus inonde... Ici, l,
partout... ce sont des gerbes de feu, des milliers d'tincelles
blouissantes! s'cria le notaire en se levant sur son sant. Puis,
poussant un nouveau cri de douleur atroce, il porta les deux mains sur
ses yeux.--Mais je suis aveugl! cette lumire torride traverse mes
paupires fermes... elle me brle, elle me dvore... Ah! maintenant,
mes mains me garantissent un peu!... mais teins cette lampe, elle jette
une flamme infernale!...

--Plus de doute, dit Polidori, sa vue est frappe de l'exorbitante
sensibilit dont son oue avait t frappe tout  l'heure... puis une
crise d'hallucination... Il est perdu! Le saigner de nouveau dans cet
tat serait mortel... Il est perdu!

Un nouveau cri aigu, terrible, de Jacques Ferrand retentit dans la
chambre.

--Bourreau! teins donc cette lampe!... Son clat embras pntre 
travers mes mains qu'il rend transparentes... Je vois le sang circuler
dans le rseau de mes veines... J'ai beau clore mes paupires de toutes
mes forces, cette lave ardente s'y infiltre... Oh! quelle torture!... Ce
sont des lancements blouissants comme si on m'enfonait au fond des
orbites un fer aigu chauff  blanc... Au secours! mon Dieu! au
secours!... s'cria-t-il en se tordant sur son lit, en proie 
d'horribles convulsions de douleur.

Polidori, effray de la violence de cet accs, teignit brusquement la
lumire.

Et tous les deux se trouvrent dans une obscurit profonde.

 ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrtait  la
porte de la rue...




V

Les visions


Lorsque les tnbres eurent envahi la chambre o il se trouvait avec
Polidori, les douleurs aigus de Jacques Ferrand cessrent peu  peu.

--Pourquoi as-tu autant tard  teindre cette lampe? dit Jacques
Ferrand. tait-ce pour me faire endurer les tourments de l'enfer? Oh!
que j'ai souffert... mon Dieu, que j'ai souffert!

--Maintenant, souffres-tu moins?

--J'prouve encore une irritation violente... mais ce n'est rien auprs
de ce que je ressentais tout  l'heure.

--Je te l'avais dit: ds que le souvenir de cette femme excitera l'un de
tes sens, presque  l'instant ce sens sera frapp par un de ces
terribles phnomnes qui dconcertent la science, et que les croyants
pourraient prendre pour une terrible punition de Dieu...

--Ne me parle pas de Dieu! s'cria le monstre en grinant des dents.

--Je t'en parlais... pour mmoire... Mais, puisque tu tiens  ta vie, si
misrable qu'elle soit... songe bien, je te le rpte, que tu seras
emport pendant une de ces crises furieuses, si tu les provoques
encore...

--Je tiens  la vie... parce que le souvenir de Cecily est toute ma
vie...

--Mais ce souvenir te tue, t'puise, te consume!

--Je ne puis ni ne veux m'y soustraire... Je suis incarn  Cecily comme
le sang l'est au corps... Cet homme m'a pris toute ma fortune, il n'a pu
me ravir l'ardente et imprissable image de cette enchanteresse; cette
image est  moi;  toute heure elle est l comme mon esclave... elle dit
ce que je veux; elle me regarde comme je veux... elle m'adore comme je
veux! s'cria le notaire dans un nouvel accs de passion frntique.

--Jacques! ne t'exalte pas! souviens-toi de la crise de tout  l'heure!

Le notaire n'entendit pas son complice, qui prvit une nouvelle
hallucination.

En effet, Jacques Ferrand reprit en poussant un clat de rire convulsif
et sardonique:

--M'enlever Cecily! Mais ils ne savent donc pas qu'on arrive 
l'impossible en concentrant la puissance de toutes ses facults sur un
objet? Ainsi tout  l'heure... je... vais monter dans la chambre de
Cecily, o je n'ai pas os aller depuis son dpart... Oh! voir...
toucher les vtements qui lui ont appartenu... la glace devant laquelle
elle s'habillait... ce sera la voir elle-mme! Oui, en attachant
nergiquement mes yeux sur cette glace... bientt j'y verrai apparatre
Cecily, ce ne sera pas une illusion, un mirage, ce sera bien elle, je la
trouverai l... comme le statuaire trouve la statue dans le bloc de
marbre... Mais, par tous les feux de l'enfer, dont je brle, ce ne sera
pas une ple et froide Galate.

--O vas-tu? dit tout d'un coup Polidori en entendant Jacques Ferrand se
lever, car l'obscurit la plus profonde rgnait toujours dans cette
pice.

--Je vais trouver Cecily...

--Tu n'iras pas! l'aspect de cette chambre te tuerait.

--Cecily m'attend l-haut.

--Tu n'iras pas, je te tiens, je ne te lche pas, dit Polidori en
saisissant le notaire par le bras.

Jacques Ferrand, arriv au dernier degr de l'puisement, ne pouvait
lutter contre Polidori qui l'treignait d'une main vigoureuse.

--Tu veux m'empcher d'aller trouver Cecily?

--Oui, et d'ailleurs il y a une lampe allume dans la salle voisine; tu
sais quel effet la lumire a tout  l'heure produit sur ta vue.

--Cecily est en haut... elle m'attend... je traverserais une fournaise
ardente pour aller la rejoindre... Laisse-moi... elle m'a dit que
j'tais son vieux tigre... prends garde, mes griffes sont tranchantes.

--Tu ne sortiras pas! je t'attacherai plutt sur ton lit comme un fou
furieux.

--Polidori, coute, je ne suis pas fou, j'ai toute ma raison, je sais
bien que Cecily n'est pas matriellement l-haut... mais, pour moi, les
fantmes de mon imagination valent des ralits...

--Silence! s'cria tout  coup Polidori en prtant l'oreille, tout 
l'heure j'avais cru entendre une voiture s'arrter  la porte; je ne
m'tais pas tromp; j'entends maintenant un bruit de voix dans la cour.

--Tu veux me distraire de ma pense; le pige est grossier.

--J'entends parler, te dis-je, et je crois reconnatre...

--Tu veux m'abuser, dit Jacques Ferrand interrompant Polidori, je ne
suis pas ta dupe...

--Mais, misrable, coute donc, coute, tiens, n'entends-tu pas?

--Laisse-moi!... Cecily est l-haut, elle m'appelle; ne me mets pas en
fureur.  mon tour je te dis: Prends garde!... Entends-tu? prends
garde...

--Tu ne sortiras pas...

--Prends garde...

--Tu ne sortiras pas d'ici, mon intrt veut que tu restes...

--Tu m'empches d'aller retrouver Cecily, mon intrt veut que tu
meures... Tiens donc! dit le notaire d'une voix sourde.

Polidori poussa un cri.

--Sclrat! tu m'as frapp au bras, mais ta main tait mal affermie; la
blessure est lgre, tu ne m'chapperas pas...

--Ta blessure est mortelle... c'est le stylet empoisonn de Cecily qui
t'a frapp; je le portais toujours sur moi; attends l'effet du poison.
Ah! tu me lches, enfin, tu vas mourir... Il ne fallait pas m'empcher
d'aller l-haut retrouver Cecily... ajouta Jacques Ferrand en cherchant
 ttons dans l'obscurit  ouvrir la porte.

--Oh!... murmura Polidori, mon bras s'engourdit... un froid mortel me
saisit... mes genoux tremblent sous moi... mon sang se fige dans mes
veines... un vertige me saisit!... Au secours!... cria le complice de
Jacques Ferrand en rassemblant ses forces dans un dernier cri: Au
secours!... je meurs!...

Et il s'affaissa sur lui-mme.

Le fracas d'une porte vitre, ouverte avec tant de violence que
plusieurs carreaux se brisrent en clats, la voix retentissante de
Rodolphe et un bruit de pas prcipits semblrent rpondre au cri
d'angoisse de Polidori.

Jacques Ferrand, ayant enfin trouv la serrure dans l'obscurit, ouvrit
brusquement la porte de la pice voisine et s'y prcipita, son dangereux
stylet  la main...

Au mme instant, menaant et formidable comme le gnie de la vengeance,
le prince entrait dans cette pice par le ct oppos.

--Monstre! s'cria Rodolphe en s'avanant vers Jacques Ferrand, c'est ma
fille que tu as tue! tu vas...

Le prince n'acheva pas, il recula pouvant...

On et dit que ses paroles avaient foudroy Jacques Ferrand.

Jetant son stylet et portant ses deux mains  ses yeux, le misrable
tomba la face contre terre en poussant un cri qui n'avait rien d'humain.

Par suite du phnomne dont nous avons parl et dont une obscurit
profonde avait suspendu l'action, lorsque Jacques Ferrand entra dans
cette chambre vivement claire, il fut frapp d'blouissements plus
vertigineux, plus intolrables que s'il et t jet au milieu d'un
torrent de lumire aussi incandescente que celle du disque du soleil.

Et ce fut un pouvantable spectacle que l'agonie de cet homme qui se
tordait dans d'pouvantables convulsions, raillant le parquet avec ses
ongles, comme s'il et voulu se creuser un trou pour chapper aux
tortures atroces que lui causait cette flamboyante clart.

Rodolphe, un de ses gens et le portier de la maison qui avait t forc
de conduire le prince jusqu' la porte de cette pice, restaient frapps
d'horreur.

Malgr sa juste haine, Rodolphe ressentit un mouvement de piti pour les
souffrances inoues de Jacques Ferrand, il ordonna de le reporter sur un
canap.

On y parvint non sans peine, car, de crainte de se trouver soumis 
l'action directe de la lampe, le notaire se dbattit violemment; mais
lorsqu'il eut la face inonde de lumire, il poussa un nouveau cri...

Un cri qui glaa Rodolphe de terreur.

Aprs de nouvelles et longues tortures, le phnomne cessa par sa
violence mme.

Ayant atteint les dernires limites du possible sans que la mort
s'ensuivt, la douleur visuelle cessa... mais, suivant la marche normale
de cette maladie, une hallucination dlirante vint succder  cette
crise.

Tout  coup Jacques Ferrand se roidit comme un cataleptique; ses
paupires, jusqu'alors obstinment fermes, s'ouvrirent brusquement; au
lieu de fuir la lumire, ses yeux s'y attachrent invinciblement; ses
prunelles, dans un tat de dilatation et de fixit extraordinaires,
semblaient phosphorescentes et intrieurement illumines. Jacques
Ferrand paraissait plong dans une sorte de contemplation extatique; son
corps et ses membres restrent d'abord dans une immobilit complte; ses
traits seuls furent incessamment agits par des tressaillements
nerveux.

Son hideux visage ainsi contract, contourn, n'avait plus rien
d'humain; on et dit que les apptits de la bte, en touffant
l'intelligence de l'homme, imprimaient  la physionomie de ce misrable
un caractre absolument bestial.

Arriv  la priode mortelle de son dlire,  travers cette suprme
hallucination, il se souvenait encore des paroles de Cecily qui l'avait
appel son tigre; peu  peu sa raison s'gara; il s'imagina tre un
tigre.

Ses paroles entrecoupes, haletantes, peignaient le dsordre de son
cerveau et l'trange aberration qui s'en tait empare. Peu  peu ses
membres, jusqu'alors roides et immobiles, se dtendirent; un brusque
mouvement le fit choir du canap; il voulut se relever et marcher; mais,
les forces lui manquant, il fut rduit tantt  ramper comme un reptile,
tantt  se traner sur ses mains et sur ses genoux... allant, venant,
de et del, selon que ses visions le poussaient et le possdaient.

Tapi dans l'un des angles de la chambre, comme un tigre dans son
repaire, ses cris rauques, furieux, ses grincements de dents, la torsion
convulsive des muscles de son front et de sa face, son regard
flamboyant, lui donnaient parfois quelque vague et effrayante
ressemblance avec cette bte froce.

--Tigre... tigre... tigre que je suis, disait-il d'une voix saccade, en
se ramassant sur lui-mme, oui, tigre... Que de sang!... Dans ma
caverne... cadavres dchirs! La Goualeuse... le frre de cette veuve...
un petit enfant... le fils de Louise... voil des cadavres... ma
tigresse Cecily prendra sa part... Puis, regardant ses doigts dcharns,
dont les ongles avaient dmesurment pouss pendant sa maladie, il
ajouta ces mots entrecoups: Oh! mes ongles tranchants... tranchants et
aigus... Un vieux tigre, moi, mais plus souple, plus fort, plus hardi...
On n'oserait pas me disputer ma tigresse Cecily... Ah! elle appelle!...
elle appelle! dit-il en avanant son monstrueux visage et prtant
l'oreille.

Aprs un moment de silence, il se tapit de nouveau le long du mur en
disant:

--Non... j'avais cru l'entendre... elle n'est pas l... mais je la
vois... Oh! toujours, toujours!... Oh! la voil... Elle m'appelle, elle
rugit, rugit l-bas... Me voil... me voil...

Et Jacques Ferrand se trana vers le milieu de la chambre sur ses genoux
et sur ses mains. Quoique ses forces fussent puises, de temps  autre
il avanait par un soubresaut convulsif, puis il s'arrtait, semblant
couter attentivement.

--O est-elle? o est-elle? j'approche, elle s'loigne... Ah!...
l-bas... oh! elle m'attend... va... va... mords le sable en poussant
tes rugissements plaintifs... Ah! ses grands yeux froces... ils
deviennent languissants, ils implorent... Cecily, ton vieux tigre est 
toi, s'cria-t-il.

Et d'un dernier lan il eut la force de se soulever et de se redresser
sur ses genoux.

Mais tout  coup se renversant en arrire avec pouvante, le corps
affaiss sur ses talons, les cheveux hrisss, le regard effar, la
bouche contourne de terreur, les deux mains tendues en avant, il sembla
lutter avec rage contre un objet invisible, prononant des paroles sans
suite, et s'criant d'une voix entrecoupe:

--Quelle morsure... au secours... noeuds glacs... mes bras briss... je
ne peux pas l'ter... dents aigus... Non, non, oh! pas les yeux... au
secours... un serpent noir... oh! sa tte plate... ses prunelles de feu.
Il me regarde... c'est le dmon... Ah! il me reconnat... Jacques
Ferrand...  l'glise... saint homme... toujours  l'glise...
va-t'en... au signe de la croix... va-t'en...

Et le notaire se redressant un peu, s'appuyant d'une main sur le
parquet, tcha de l'autre de se signer.

Son front livide tait inond de sueur froide, ses yeux commenaient 
perdre de leur transparence; ils devenaient ternes, glauques.

Tous les symptmes d'une mort prochaine se manifestaient.

Rodolphe et les autres tmoins de cette scne restaient immobiles et
muets, comme s'ils eussent t sous l'obsession d'un rve abominable.

--Ah!... reprit Jacques Ferrand toujours  demi tendu sur le parquet et
se soutenant d'une main, le dmon... disparu... je vais  l'glise... je
suis un saint homme... je prie... Hein? on ne le saura pas... tu crois?
non, non, tentateur... bien sr! Le secret? Eh bien! qu'elles
viennent... ces femmes... Toutes... oui, toutes... si on ne sait pas.

Et sur cette hideuse physionomie de ce martyr damn de la luxure on put
suivre les dernires convulsions de l'agonie sensuelle... Les deux pieds
dans la tombe que sa passion frntique avait ouverte, obsd par son
fougueux dlire, il voquait encore des images d'une volupt mortelle.

--Ah!... reprit-il d'une voix haletante, ces femmes... ces femmes! Mais
le secret! Je suis un saint homme! Le secret! Ah! les voil! trois...
Elles sont trois! Que dit celle-ci? Je suis Louise Morel... Ah! oui...
Louise Morel... je sais... Je ne suis qu'une fille du peuple... Vois,
Jacques... quelle fort de cheveux bruns se dploie sur mes paules...
Tu trouvais mon visage beau... Tiens... prends... garde-le... Que me
donnera-t-elle? Sa tte... coupe par le bourreau... Cette tte morte,
elle me regarde... Cette tte morte... elle me parle... Ses lvres
violettes, elles remuent... Viens! viens! viens! Comme Cecily... non...
je ne veux pas... je ne veux pas... dmon... laisse-moi... va-t'en...
vas-t'en! Et cette autre femme! oh! belle! belle! Jacques... je suis la
duchesse... de Lucenay... Vois ma taille de desse... mon sourire... mes
yeux effronts... Viens! viens! oui... je viens... mais attends! Et
celle-ci... qui retourne son visage! Oh! Cecily! Cecily! Oui...
Jacques... je suis Cecily... Tu vois les trois Grces... Louise... la
duchesse et moi... choisis... Beaut du peuple... beaut patricienne...
beaut sauvage des tropiques... L'enfer avec nous... Viens! viens!...
L'enfer avec vous!... Oui, s'cria Jacques Ferrand en se soulevant sur
ses genoux et en tendant ses bras pour saisir ces fantmes.

Ce dernier lan convulsif fut suivi d'une commotion mortelle.

Il retomba aussitt en arrire, roide et inanim ses yeux semblaient
sortir de leur orbite; d'atroces convulsions imprimaient  ses traits
des contorsions surnaturelles, pareilles  celle que la pile voltaque
arrache au visage des cadavres; une cume sanglante inondait ses lvres;
sa voix tait sifflante, strangule, comme celle d'un hydrophobe, car,
dans son dernier paroxysme, cette maladie pouvantable... pouvantable
punition de la luxure, offre les mmes symptmes que la rage.

La vie du monstre s'teignit au milieu d'une dernire et horrible
vision, car il balbutia ces mots:

--Nuit noire! noire... spectre... squelettes d'airain rougi au feu...
m'enlacent... leurs doigts brlants... ma chair fume... ma moelle se
calcine... spectre acharn... non! non... Cecily! le feu... Cecily!...

Tels furent les derniers mots de Jacques Ferrand...

Rodolphe sortit pouvant.




VI

L'hospice[6]


On se souvient que Fleur-de-Marie, sauve par la Louve, avait t
transporte, non loin de l'le du Ravageur, dans la maison de campagne
du docteur Griffon, l'un des mdecins de l'hospice civil o nous
conduirons le lecteur.

Ce savant docteur, qui avait obtenu, par de hautes protections, un
service dans cet hpital, regardait ses salles comme une espce de lieu
d'essai o il exprimentait sur les pauvres les traitements qu'il
appliquait ensuite  ses riches clients, ne hasardant jamais sur ceux-ci
un nouveau moyen curatif avant d'en avoir ainsi plusieurs fois tent et
rpt l'application _in anima vili_, comme il le disait avec cette
sorte de barbarie nave o peut conduire la passion aveugle de l'art, et
surtout l'habitude et la puissance d'exercer, sans crainte et sans
contrle, sur une crature de Dieu, toutes les capricieuses tentatives,
toutes les savantes fantaisies d'un esprit inventeur.

Ainsi, par exemple, le docteur voulait-il s'assurer de l'effet
comparatif d'une mdication nouvelle assez hasarde, afin de pouvoir
dduire des consquences favorables  tel ou tel systme:

Il prenait un certain nombre de malades...

Traitait ceux-ci selon la nouvelle mthode,

Ceux-l par l'ancienne.

Dans quelques circonstances abandonnait les autres aux seules forces de
la nature...

Aprs quoi il comptait les survivants...

Ces terribles expriences taient,  bien dire, un sacrifice humain fait
sur l'autel de la science[7].

Le docteur Griffon n'y songeait mme pas.

Aux yeux de ce prince de la science, comme on dit de nos jours, les
malades de son hpital n'taient que de la matire  tude, 
exprimentation; et comme, aprs tout, il rsultait parfois de ses
essais un fait utile ou une dcouverte acquise  la science, le docteur
se montrait aussi ingnument satisfait et triomphant qu'un gnral aprs
une victoire assez coteuse en soldats.

L'homoeopathie, lors de son apparition, n'avait pas eu d'adversaire plus
acharn que le docteur Griffon. Il traitait cette mthode d'absurde, de
funeste, d'homicide; aussi, fort de sa conviction, et voulant mettre les
homoeopathes, comme on dit, _au pied du mur_, il aurait voulu leur
offrir, avec une loyaut chevaleresque, un certain nombre de malades sur
lesquels l'homoeopathie instrumenterait  son gr, sr d'avance que, de
vingt malades soumis  ce traitement, cinq au plus survivraient... Mais
la lettre de l'Acadmie de mdecine, qui refusait les expriences
provoques par le ministre lui-mme, sur la demande de la socit de
mdecine homoeopathique, rprima cet excs de zle, et, par esprit de
corps, il ne voulut pas faire de son autorit prive ce que ses
suprieurs hirarchiques avaient repouss. Seulement il continua avec la
mme inconsquence que ses collgues  dclarer  la fois les doses
homoeopathiques sans aucune action et trs-dangereuses, sans rflchir
que ce qui est inerte ne peut en mme temps tre venimeux; mais les
prjugs des savants ne sont pas moins tenaces que ceux du vulgaire, et
il fallut bien des annes avant qu'un mdecin consciencieux ost
exprimenter dans un hpital de Paris la mdecine des petites doses et
sauver, avec des globules, des centaines de pneumoniques que la saigne
et envoys dans l'autre monde.

Quant au docteur Griffon, qui dclarait si cavalirement homicides les
millionimes de grains, il continua d'ingurgiter sans piti  ses
patients l'iode, la strychnine et l'arsenic, jusqu'aux limites extrmes
de la _tolrance physiologique_, ou pour mieux dire jusqu' l'extinction
de la vie.

On et stupfi le docteur Griffon en lui disant,  propos de cette
libre et autocratique disposition de ses _sujets_:

Un tel tat de choses ferait regretter la barbarie de ce temps o les
condamns  mort taient exposs  subir des oprations chirurgicales
rcemment dcouvertes... mais que l'on n'osait encore pratiquer sur le
vivant... L'opration russissait-elle, le condamn tait graci.

Compare  ce que vous faites, cette barbarie tait de la charit,
monsieur.

Aprs tout, on donnait ainsi une chance de vie  un misrable que le
bourreau attendait, et l'on rendait possible une exprience peut-tre
utile au salut de tous.

Les homoeopathes, que vous accablez de vos sarcasmes, ont essay
pralablement sur eux-mmes tous les mdicaments dont ils se servent
pour combattre les maladies. Plusieurs ont succomb dans ces essais
noblement tmraires, mais leur mort doit tre inscrite en lettres d'or
dans le martyrologe de la science. N'est-ce pas  de semblables
expriences que vous devriez convier vos lves?

Mais leur indiquer la population d'un hpital comme une vile matire
destine  la manipulation thrapeutique, comme une espce de chair 
canon destine  supporter les premires bordes de la mitraille
mdicale, plus meurtrire que celle du canon; mais tenter vos
aventureuses mdications sur de malheureux artisans dont l'hospice est
le seul refuge lorsque la maladie les accable... mais _essayer_ un
traitement peut-tre funeste sur des gens que la misre vous livre
confiants et dsarms...  vous leur seul espoir,  vous qui ne rpondez
de leur vie qu' Dieu... Savez-vous que cela serait pousser l'amour de
la science jusqu' l'inhumanit, monsieur?

Comment! les classes pauvres peuplent dj les ateliers, les champs,
l'arme; de ce monde elles ne connaissent que misre et privations, et
lorsqu' bout de fatigues et de souffrances elles tombent extnues...
et demi-mortes... la maladie mme ne les prserverait pas d'une dernire
et sacrilge exploitation?

J'en appelle  votre coeur, monsieur, cela ne serait-il pas injuste et
cruel?

Hlas! le docteur Griffon aurait t touch peut-tre par ces paroles
svres, mais non convaincu.

L'homme est fait de la sorte: le capitaine s'habitue aussi  ne plus
considrer ses soldats que comme des pions de ce jeu sanglant qu'on
appelle une bataille.

Et c'est parce que l'homme est ainsi fait que la socit doit protection
 ceux que le sort expose  subir la raction de ces ncessits
humaines.

Or, le caractre du docteur Griffon une fois admis (et on peut
l'admettre sans trop d'hyperbole), la population de son hospice n'avait
donc aucune garantie, aucun recours contre la barbarie scientifique de
ses expriences: car il existe une fcheuse lacune dans l'organisation
des hpitaux civils.

Nous la signalons ici; puissions-nous tre entendu...

Les hpitaux militaires sont chaque jour visits par un officier
suprieur charg d'accueillir les plaintes des soldats malades et d'y
donner suite si elles lui semblent raisonnables. Cette surveillance
contradictoire, compltement distincte de l'administration et du service
de sant, est excellente; elle a toujours produit les meilleurs
rsultats. Il est d'ailleurs impossible de voir des tablissements mieux
tenus que les hpitaux militaires; les soldats y sont soigns avec une
douceur extrme, et traits nous dirions presque avec une commisration
respectueuse.

Pourquoi une surveillance analogue  celle que les officiers suprieurs
exercent dans les hpitaux militaires n'est-elle pas exerce dans les
hpitaux civils par des hommes compltement indpendants de
l'administration et du service de sant, par une commission choisie
peut-tre parmi les maires, leurs adjoints, parmi tous ceux enfin qui
exercent les diverses charges de l'dilit parisienne, charges toujours
si ardemment brigues? Les rclamations du pauvre (si elles taient
fondes) auraient ainsi un organe impartial, tandis que, nous le
rptons, cet organe manque absolument; il n'existe aucun contrle
contradictoire du service des hospices...

Cela nous semble exorbitant.

Ainsi, la porte des salles du docteur Griffon une fois referme sur un
malade, ce dernier appartenait corps et me  la science. Aucune oreille
amie ou dsintresse ne pouvait entendre ses dolances.

On lui disait nettement qu'tant admis  l'hospice par charit, il
faisait dsormais partie du domaine exprimental du docteur, et que
malade et maladie devaient servir de sujet d'tude, d'observation,
d'analyse ou d'enseignement aux jeunes lves qui suivaient assidment
la visite de M. Griffon.

En effet, bientt le sujet avait  rpondre aux interrogatoires souvent
les plus pnibles, les plus douloureux, et cela non pas seul  seul avec
le mdecin, qui, comme le prtre, remplit un sacerdoce et a le droit de
tout savoir; non, il lui fallait rpondre  voix haute, devant une foule
avide et curieuse.

Oui, dans ce pandmonium de la science, vieillard ou jeune homme, fille
ou femme, taient obligs d'abjurer tout sentiment de pudeur ou de
honte, et de faire les rvlations les plus intimes, de se soumettre aux
investigations matrielles les plus pnibles devant un nombreux public,
et presque toujours ces cruelles formalits aggravaient les maladies.

Et cela n'tait ni humain ni juste: c'est parce que le pauvre entre 
l'hospice au nom saint et sacr de la charit qu'il doit tre trait
avec compassion, avec respect; car le malheur a sa majest[8].

En lisant les lignes suivantes, on comprendra pourquoi nous les avons
fait prcder de quelques rflexions.

Rien de plus attristant que l'aspect nocturne de la vaste salle
d'hpital o nous introduirons le lecteur.

Le long de ses grands murs sombres, percs  et l de fentres
grillages comme celles des prisons, s'tendent deux ranges de lits
parallles, vaguement claires par la lueur spulcrale d'un rverbre
suspendu au plafond.

L'atmosphre est si nausabonde, si lourde, que les nouveaux malades ne
s'y acclimatent souvent pas sans danger; ce surcrot de souffrances est
une sorte de prime que tout nouvel arrivant paye invitablement au
sinistre sjour de l'hospice.

Au bout de quelque temps une certaine lividit morbide annonce que le
malade a subi la premire influence de ce milieu dltre, et qu'il est,
nous l'avons dit, acclimat[9].

L'air de cette salle immense est donc pais, ftide.

 et l le silence de la nuit est interrompue tantt par des
gmissements plaintifs, tantt par de profonds soupirs arrachs par
l'insomnie fbrile... puis tout se tait, et l'on n'entend plus que le
balancement monotone et rgulier du pendule d'une grosse horloge qui
sonne ces heures si longues, si longues pour la douleur qui veille.

Une des extrmits de cette salle tait presque plonge dans
l'obscurit.

Tout  coup il se fit  cet endroit une sorte de tumulte et de bruit de
pas prcipits; une porte s'ouvrit et se referma plusieurs fois; une
soeur de charit, dont on distinguait le vaste bonnet blanc et le
vtement noir  la clart d'une lumire qu'elle portait, s'approcha d'un
des derniers lits de la range de droite.

Quelques-unes des malades, veilles en sursaut, se levrent sur leur
sant, attentives  ce qui se passait.

Bientt les deux battants de la porte s'ouvrirent.

Un prtre entra portant un crucifix... les deux soeurs s'agenouillrent.

 la clart de la lumire qui entourait ce lit d'une ple aurole,
tandis que les autres parties de la salle restaient dans l'ombre, on put
voir l'aumnier de l'hospice se pencher vers la couche de misre en
prononant quelques paroles dont le son affaibli se perdit dans le
silence de la nuit.

Au bout d'un quart d'heure le prtre souleva l'extrmit d'un drap dont
il recouvrit compltement le chevet du lit...

Puis il sortit...

Une des soeurs agenouilles se releva, ferma les rideaux, qui crirent
sur leurs tringles, et se remit  prier auprs de sa compagne.

Puis tout redevint silencieux.

Une des malades venait de mourir...

Parmi les femmes qui ne dormaient pas et qui avaient assist  cette
scne muette, se trouvaient trois personnes dont le nom a t dj
prononc dans le cours de cette histoire:

Mlle de Fermont, fille de la malheureuse veuve ruine par la cupidit de
Jacques Ferrand; la Lorraine, pauvre blanchisseuse,  qui Fleur-de-Marie
avait autrefois donn le peu d'argent qui lui restait, et Jeanne Duport,
soeur de Pique-Vinaigre, le conteur de la Force.

Nous connaissons Mlle de Fermont et la soeur du conteur de la Force.
Quant  la Lorraine, c'tait une femme de vingt ans environ, d'une
figure douce et rgulire, mais d'une pleur et d'une maigreur extrmes;
elle tait phtisique au dernier degr, il ne restait aucun espoir de la
sauver; elle le savait et s'teignait lentement.

La distance qui sparait les lits de ces deux femmes tait assez petite
pour qu'elles pussent causer  voix basse sans tre entendues des
soeurs.

--En voil encore une qui s'en va, dit  demi-voix la Lorraine, en
songeant  la morte et en se parlant  elle-mme. Elle ne souffre
plus... Elle est bien heureuse!...

--Elle est bien heureuse... si elle n'a pas d'enfant, ajouta Jeanne.

--Tiens... vous ne dormez pas... ma voisine..., lui dit la Lorraine.
Comment a va-t-il, pour votre premire nuit ici? Hier soir, ds en
entrant, on vous a fait coucher... et je n'ai pas os ensuite vous
parler, je vous entendais sangloter.

--Oh! oui... j'ai bien pleur.

--Vous avez donc grand mal?

--Oui, mais je suis dure au mal; c'est de chagrin que je pleurais.
Enfin, j'avais fini par m'endormir, je sommeillais, quand le bruit des
portes m'a veille. Lorsque le prtre est entr et que les bonnes
soeurs se sont agenouilles, j'ai bien vu que c'tait une femme qui se
mourait... alors j'ai dit en moi-mme un _Pater_ et un _Ave_ pour elle.

--Moi aussi... et, comme j'ai la mme maladie que la femme qui vient de
mourir, je n'ai pu m'empcher de m'crier: En voil une qui ne souffre
plus; elle est bien heureuse!

--Oui... comme je vous le disais... si elle n'a pas d'enfant!

--Vous en avez donc... vous, des enfants?

--Trois..., dit la soeur de Pique-Vinaigre avec un soupir. Et vous?

--J'ai eu une petite fille... mais je ne l'ai pas garde longtemps. La
pauvre enfant avait t frappe d'avance; j'avais eu trop de misre
pendant ma grossesse. Je suis blanchisseuse au bateau; j'avais travaill
tant que j'ai pu aller. Mais tout a une fin; quand la force m'a manqu,
le pain m'a manqu aussi. On m'a renvoye de mon garni; je ne sais pas
ce que je serais devenue, sans une pauvre femme qui m'a prise avec elle
dans une cave o elle se cachait pour se sauver de son homme qui voulait
la tuer. C'est l que j'ai accouch sur la paille; mais, par bonheur,
cette brave femme connaissait une jeune fille, belle et charitable comme
un ange du bon Dieu; cette jeune fille avait un peu d'argent; elle m'a
retire de ma cave, m'a bien tablie dans un cabinet garni dont elle a
pay un mois d'avance... me donnant en outre un berceau d'osier pour mon
enfant, et quarante francs pour moi avec un peu de linge. Grce  elle,
j'ai pu me remettre sur pied et reprendre mon ouvrage.

--Bonne petite fille... Tenez, moi aussi, j'ai rencontr par hasard
comme qui dirait sa pareille, une jeune ouvrire bien serviable. J'tais
alle... voir mon pauvre frre qui est prisonnier... dit Jeanne aprs un
moment d'hsitation, et j'ai rencontr au parloir cette ouvrire dont je
vous parle: m'ayant entendu dire que je n'tais pas heureuse, elle est
venue  moi, bien embarrasse, pour m'offrir de m'tre utile selon ses
moyens, la pauvre enfant...

--Comme c'tait bon  elle!

--J'ai accept: elle m'a donn son adresse, et, deux jours aprs, cette
chre petite Mlle Rigolette... elle s'appelle Rigolette... m'avait fait
une commande...

--Rigolette! s'cria la Lorraine; voyez donc comme a se rencontre!

--Vous la connaissez?

--Non; mais la jeune fille qui a t si gnreuse pour moi a plusieurs
fois prononc devant moi le nom de Mlle Rigolette; elles taient amies
ensemble...

--Eh bien! dit Jeanne en souriant tristement, puisque nous sommes
voisines de lit, nous devrions tre amies comme nos deux bienfaitrices.

--Bien volontiers; moi, je m'appelle Annette Gerbier, dit la Lorraine,
blanchisseuse.

--Et moi, Jeanne Duport, ouvrire frangeuse... Ah! c'est si bon, 
l'hospice, de pouvoir trouver quelqu'un qui ne vous soit pas tout  fait
tranger, surtout quand on y vient pour la premire fois, et qu'on a
beaucoup de chagrins! Mais je ne veux pas penser  cela... Dites-moi, la
Lorraine... et comment s'appelait la jeune fille qui a t si bonne pour
vous?

--Elle s'appelait la Goualeuse. Tout mon chagrin est de ne l'avoir pas
revue depuis longtemps... Elle tait jolie comme une Sainte Vierge, avec
de beaux cheveux blonds et des yeux bleus si doux, si doux...
Malheureusement, malgr son secours, mon pauvre enfant est mort... 
deux mois; il tait si chtif, il n'avait que le souffle... et la
Lorraine essuya une larme.

--Et votre mari?

--Je ne suis pas marie... je blanchissais  la journe chez une riche
bourgeoise de mon pays: j'avais toujours t sage, mais je m'en suis
laiss conter par le fils de la maison, et alors...

--Ah! oui... je comprends.

--Quand j'ai vu l'tat o je me trouvais, je n'ai pas os rester au
pays; M. Jules, c'tait le fils de la riche bourgeoise, m'a donn
cinquante francs pour venir  Paris, disant qu'il me ferait passer vingt
francs tous les mois pour ma layette et pour mes couches; mais, depuis
mon dpart de chez nous, je n'ai plus jamais rien reu de lui, pas
seulement de ses nouvelles; je lui ai crit une fois, il ne m'a pas
rpondu... je n'ai pas os recommencer, je voyais bien qu'il ne voulait
plus entendre parler de moi...

--Et c'est lui qui vous a perdue, pourtant; et il est riche?

--Sa mre a beaucoup de bien chez nous; mais que voulez-vous? je n'tais
plus l... il m'a oublie...

--Mais au moins... il n'aurait pas d vous oublier,  cause de son
enfant.

--C'est au contraire cela, voyez-vous, qui l'aura rendu mal pour moi; il
m'en aura voulu d'tre enceinte, parce que je lui devenais un embarras.

--Pauvre Lorraine!

--Je regrette mon enfant, pour moi, mais pas pour elle; pauvre chre
petite! elle aurait eu trop de misre et aurait t orpheline de trop
bonne heure... car je n'en ai pas pour longtemps  vivre...

--On ne doit pas avoir de ces ides-l  votre ge. Est-ce qu'il y a
beaucoup de temps que vous tes malade?

--Bientt trois mois... Dame, quand j'ai eu  gagner pour moi et mon
enfant, j'ai redoubl de travail, j'ai repris trop vite mon ouvrage 
mon bateau; l'hiver tait trs-froid, j'ai gagn une fluxion de
poitrine: c'est  ce moment-l que j'ai perdu ma petite fille. En la
veillant, j'ai nglig de me soigner... et puis par l-dessus le
chagrin... enfin je suis poitrinaire... condamne comme l'tait
l'actrice qui vient de mourir.

-- votre ge, il y a toujours de l'espoir.

--L'actrice n'avait que deux ans de plus que moi, et vous voyez.

--Celle que les bonnes soeurs veillent maintenant, c'tait donc une
actrice?

--Mon Dieu, oui. Voyez le sort... Elle avait t belle comme le jour.
Elle avait eu beaucoup d'argent, des quipages, des diamants; mais par
malheur la petite vrole l'a dfigure, alors la gne est venue, puis la
misre, enfin la voil morte  l'hospice. Du reste, elle n'tait pas
fire; au contraire, elle tait bien douce et bien honnte pour toute la
salle... Jamais personne n'est venu la voir; pourtant, il y a quatre ou
cinq jours, elle nous disait qu'elle avait crit  un monsieur qu'elle
avait connu autrefois dans son beau temps, et qui l'avait bien aime;
elle lui crivait pour le prier de venir rclamer son corps, parce que
cela lui faisait mal de penser qu'elle serait dissque... coupe en
morceaux.

--Et ce monsieur... il est venu?

--Non.

--Ah! c'est bien mal.

-- chaque instant la pauvre femme demandait aprs lui, disant toujours:
Oh! il viendra, oh! il va venir, bien sr... et pourtant elle est
morte sans qu'il soit venu...

--Sa fin lui aura t plus pnible encore.

--Oh! mon Dieu! oui, car ce qu'elle craignait tant arrivera  son pauvre
corps...

--Aprs avoir t riche, heureuse, mourir ici, c'est triste! Au moins,
nous autres nous ne changeons que de misres...

-- propos de a, reprit la Lorraine aprs un moment d'hsitation, je
voudrais bien que vous me rendiez un service.

--Parlez...

--Si je mourais, comme c'est probable, avant que vous sortiez d'ici, je
voudrais que vous rclamiez mon corps... J'ai la mme peur que
l'actrice... et j'ai mis l le peu d'argent qui me reste pour me faire
enterrer.

--N'ayez donc pas ces ides-l.

--C'est gal, me le promettez-vous?

--Enfin, Dieu merci, a n'arrivera pas.

--Oui, mais si cela arrive, je n'aurai pas, grce  vous, le mme
malheur que l'actrice.

--Pauvre dame, aprs avoir t riche, finir ainsi! Il n'y a pas que
l'actrice dans cette salle qui ait t riche, madame Jeanne.

--Appelez-moi donc Jeanne... comme je vous appelle la Lorraine.

--Vous tes bien bonne...

--Qui donc encore a t riche aussi?

--Une jeune personne de quinze ans au plus, qu'on a amene ici hier
soir, avant que vous n'entriez. Elle tait si faible qu'on tait oblig
de la porter. La soeur dit que cette jeune personne et sa mre sont des
gens trs-comme il faut, qui ont t ruins...

--Sa mre est ici aussi?

--Non, la mre tait si mal, si mal, qu'on n'a pu la transporter... La
pauvre jeune fille ne voulait pas la quitter, et on a profit de son
vanouissement pour l'emmener... C'est le propritaire d'un mchant
garni o elles logeaient qui, de peur qu'elles ne meurent chez lui, a
t faire sa dclaration au commissaire.

--Et o est-elle?

--Tenez... l... dans le lit en face de vous...

--Et elle a quinze ans?

--Mon Dieu! tout au plus.

--L'ge de ma fille ane!... dit Jeanne en ne pouvant retenir ses
larmes.




VII

La visite


Jeanne Duport,  la pense de sa fille, s'tait mise  pleurer
amrement.

--Pardon, lui dit la Lorraine attriste, pardon, si je vous ai fait de
la peine sans le vouloir en vous parlant de vos enfants... Ils sont
peut-tre malades aussi?

--Hlas! mon Dieu... je ne sais pas ce qu'ils vont devenir si je reste
ici plus de huit jours.

--Et votre mari?

Aprs un moment de silence, Jeanne reprit en essuyant ses larmes:

--Puisque nous sommes amies ensemble, la Lorraine, je peux vous dire mes
peines, comme vous m'avez dit les vtres... cela me soulagera... Mon
mari tait un bon ouvrier; il s'est drang, puis il m'a abandonne, moi
et mes enfants, aprs avoir vendu tout ce que nous possdions; je me
suis remise au travail, de bonnes mes m'ont aide, je commenais  tre
un peu  flot, j'levais ma petite famille du mieux que je pouvais,
quand mon mari est revenu, avec une mauvaise femme qui tait sa
matresse, me reprendre le peu que je possdais, et 'a t encore 
recommencer.

--Pauvre Jeanne, vous ne pouviez pas empcher cela?

--Il aurait fallu me sparer devant la loi; mais la loi est trop chre,
comme dit mon frre. Hlas! mon Dieu, vous allez voir ce que a fait que
la loi soit trop chre pour nous, pauvres gens. Il y a quelques jours je
retourne voir mon frre, il me donne trois francs qu'il avait ramasss 
conter des histoires aux autres prisonniers.

--On voit que vous tes bien bons coeurs dans votre famille, dit la
Lorraine qui, par une rare dlicatesse d'instinct, n'interrogea pas
Jeanne sur la cause de l'emprisonnement de son frre.

--Je reprends donc courage, je croyais que mon mari ne reviendrait pas
de longtemps, car il avait pris chez nous tout ce qu'il pouvait prendre.
Non, je me trompe, ajouta la malheureuse en frissonnant; il lui restait
 prendre ma fille... ma pauvre Catherine...

--Votre fille?

--Vous allez voir... vous allez voir. Il y a trois jours, j'tais 
travailler avec mes enfants autour de moi; mon mari entre. Rien qu' son
air, je m'aperois tout de suite qu'il a bu. Je viens chercher
Catherine, qu'il me dit. Malgr moi je prends le bras de ma fille et je
rponds  Duport: O veux-tu l'emmener? --a ne te regarde pas, c'est
ma fille; qu'elle fasse son paquet et qu'elle me suive.  ces mots-l,
mon sang ne fait qu'un tour, car figurez-vous, la Lorraine, que cette
mauvaise femme qui est avec mon mari... a fait frmir  dire, mais
enfin... c'est ainsi... elle le pousse depuis longtemps  tirer parti de
notre fille--qui est jeune et jolie. Dites, quel monstre de femme!

--Ah! oui, c'est un vrai monstre.

--Emmener Catherine! que je rponds  Duport, jamais; je sais ce que ta
mauvaise femme voudrait en faire.--Tiens, me dit mon mari, dont les
lvres taient dj toutes blanches de colre, ne m'obstine pas ou je
t'assomme. L-dessus il prend ma fille par le bras en lui disant: En
route! Catherine. La pauvre petite me saute au cou en fondant en larmes
et criant: Je veux rester avec maman! Voyant a, Duport devient
furieux: il arrache ma fille d'aprs moi, me donne un coup de poing dans
l'estomac qui me renverse par terre, et une fois par terre... une fois
par terre... Mais voyez-vous, la Lorraine, dit la malheureuse femme en
s'interrompant, bien sr il n'a t si mchant que parce qu'il avait
bu... enfin il trpigne sur moi... en m'accablant de sottises...

--Faut-il tre mchant, mon Dieu!

--Mes pauvres enfants se jettent  ses genoux en demandant grce;
Catherine aussi; alors il dit  ma fille en jurant comme un furieux: Si
tu ne viens pas avec moi, j'achve ta mre! Je vomissais le sang... je
me sentais  moiti morte... je ne pouvais pas faire un mouvement...
mais je crie  Catherine: Laisse-moi tuer plutt! mais ne suis pas ton
pre!--Tu ne te tairas donc pas, me dit Duport en me donnant un nouveau
coup de pied qui me fit perdre connaissance.

--Quelle misre! Quelle misre!

--Quand je suis revenue  moi, j'ai retrouv mes deux petits garons qui
pleuraient.

--Et votre fille?

--Partie!... s'cria la malheureuse mre, avec un accent et des sanglots
dchirants, oui... partie... Mes autres enfants m'ont dit que leur pre
l'avait battue... la menaant, en outre, de m'achever sur la place.
Alors, que voulez-vous? la pauvre enfant a perdu la tte... elle s'est
jete sur moi pour m'embrasser... elle a aussi embrass ses petits
frres en pleurant... et puis mon mari l'a entrane! Ah! sa mauvaise
femme l'attendait dans l'escalier... j'en suis bien sre!...

--Et vous ne pouviez pas vous plaindre au commissaire?

--Dans le premier moment, je n'tais qu'au chagrin de savoir Catherine
partie... mais j'ai senti bientt de grandes douleurs dans tout le
corps, je ne pouvais pas marcher. Hlas! mon Dieu! ce que j'avais tant
redout tait arriv. Oui, je l'avais dit  mon frre, un jour mon mari
me battra si fort... si fort... que je serai oblige d'aller 
l'hospice. Alors... mes enfants... qu'est-ce qu'ils deviendront? Et
aujourd'hui m'y voil,  l'hospice, et... je dis: Qu'est-ce qu'ils
deviendront, mes enfants?

--Mais il n'y a donc pas de justice, mon Dieu! pour les pauvres gens?

--Trop cher, trop cher pour nous, comme dit mon frre, reprit Jeanne
Duport avec amertume. Les voisins avaient t chercher le commissaire...
son greffier est venu, a me rpugnait de dnoncer Duport... mais, 
cause de ma fille, il l'a fallu. Seulement j'ai dit que dans une
querelle que je lui faisais, parce qu'il voulait emmener ma fille, il
m'avait pousse... que cela ne serait rien... mais que je voulais revoir
Catherine, parce que je craignais qu'une mauvaise femme, avec qui vivait
mon mari, ne la dbaucht.

--Et qu'est-ce qu'il vous a dit, le greffier?

--Que mon mari tait dans son droit d'emmener sa fille, n'tant pas
spar d'avec moi; que ce serait un malheur si ma fille tournait mal par
de mauvais conseils, mais que ce n'taient que des suppositions et que
a ne suffisait pas pour porter plainte contre mon mari. --Vous n'avez
qu'un moyen, m'a dit le greffier; plaidez au civil, demandez une
sparation de corps et alors les coups que vous a donns votre mari, sa
conduite avec une vilaine femme, seront en votre faveur, et on le
forcera de vous rendre votre fille; sans cela, il est dans son droit de
la garder avec lui.--Mais plaider! je n'ai pas de quoi, mon Dieu! j'ai
mes enfants  nourrir.--Que voulez-vous que j'y fasse? a dit le
greffier, c'est comme a. Oui, reprit Jeanne en sanglotant, il avait
raison... c'est comme a... dans trois mois ma fille sera peut-tre une
crature des rues! tandis que si j'avais eu de quoi plaider pour me
sparer de mon mari, cela ne serait pas arriv.

--Mais cela n'arrivera pas; votre fille doit tant vous aimer!

--Mais elle est si jeune!  cet ge-l on n'a pas de dfense; et puis
la peur, les mauvais traitements, les mauvais conseils, les mauvais
exemples, l'acharnement qu'on mettra peut-tre  lui faire faire mal!
Mon pauvre frre avait prvu tout ce qui arrive, lui; il me disait:
Est-ce que tu crois que si cette mauvaise femme et ton mari s'acharnent
 perdre cette enfant, il ne faudra pas qu'elle y passe[10]? Mon Dieu
mon Dieu! pauvre Catherine, si douce, si aimante! Et moi qui, cette
anne encore, lui voulais faire renouveler sa premire communion!

--Ah! vous avez bien de la peine. Et moi qui me plaignais, dit la
Lorraine en essuyant ses yeux. Et vos autres enfants?

-- cause d'eux j'ai fait ce que j'ai pu pour vaincre la douleur et ne
pas entrer  l'hpital, mais je n'ai pu rsister. Je vomis le sang trois
ou quatre fois par jour, j'ai une fivre qui me casse les bras et les
jambes, je suis hors d'tat de travailler. Au moins en tant vite
gurie, je pourrai retourner auprs de mes enfants, si avant ils ne sont
pas morts de faim ou emprisonns comme mendiants. Moi ici, qui
voulez-vous qui prenne soin d'eux, qui les nourrisse?

--Oh! c'est terrible. Vous n'avez donc pas de bons voisins?

--Ils sont aussi pauvres que moi, et ils ont cinq enfants dj. Aussi
deux enfants de plus! c'est lourd; pourtant ils m'ont promis de les
nourrir... un peu, pendant huit jours, c'est tout ce qu'ils peuvent, et
encore en prenant sur leur pain, et ils n'en ont pas dj de trop; il
faut donc que je sois gurie dans huit jours; oh! oui, gurie ou non, je
sortirai tout de mme.

--Mais, j'y pense, comment n'avez-vous pas song  cette bonne petite
ouvrire, Mlle Rigolette, que vous avez rencontre en prison? elle les
aurait gards, bien sr, elle.

--J'y ai pens, et quoique la pauvre petite ait peut-tre aussi bien du
mal  vivre, je lui ai fait dire ma peine par une voisine:
malheureusement elle est  la campagne o elle va se marier, a-t-on dit
chez la portire de sa maison.

--Ainsi dans huit jours... vos pauvres enfants... Mais non, vos voisins
n'auront pas le coeur de les renvoyer.

--Mais que voulez-vous qu'ils fassent? Ils ne mangent pas dj selon
leur faim, et il faudra encore qu'ils retirent aux leurs pour donner aux
miens. Non, non, voyez-vous, il faut que je sois gurie dans huit jours;
je l'ai demand  tous les mdecins qui m'ont interroge depuis hier,
mais ils me rpondaient en riant: C'est au mdecin en chef qu'il faut
s'adresser pour cela. Quand viendra-t-il donc, le mdecin en chef, la
Lorraine?

--Chut! je crois que le voil; il ne faut pas parler pendant qu'il fait
sa visite, rpondit tout bas la Lorraine.

En effet, pendant l'entretien des deux femmes, le jour tait venu peu 
peu.

Un mouvement tumultueux annona l'arrive du docteur Griffon, qui entra
bientt dans la salle, accompagn de son ami le comte de Saint-Remy,
qui, portant, on le sait, un vif intrt  Mme de Fermont et  sa fille,
tait loin de s'attendre  trouver cette malheureuse jeune fille 
l'hpital.

En entrant dans la salle, les traits froids et svres du docteur
Griffon semblrent s'panouir: jetant autour de lui un regard de
satisfaction et d'autorit, il rpondit d'un signe de tte protecteur 
l'accueil empress des soeurs.

La rude et austre physionomie du vieux comte de Saint-Remy tait
empreinte d'une profonde tristesse. La vanit de ses tentatives pour
retrouver les traces de Mme de Fermont, l'ignominieuse lchet du
vicomte, qui avait prfr  la mort une vie infme, l'crasaient de
chagrin.

--Eh bien! dit au comte le docteur Griffon d'un air triomphant, que
pensez-vous de mon hpital?

--En vrit, rpondit M. de Saint-Remy, je ne sais pourquoi j'ai cd 
votre dsir; rien n'est plus navrant que l'aspect de ces salles remplies
de malades. Depuis mon entre ici, mon coeur est cruellement serr.

--Bah! bah! dans un quart d'heure vous n'y penserez plus; vous qui tes
philosophe, vous trouverez ample matire  observations; et puis enfin
il tait honteux que vous, un de mes plus vieux amis, vous ne connussiez
pas le thtre de ma gloire, de mes travaux, et que vous ne m'eussiez
pas encore vu  l'oeuvre. Je mets mon orgueil dans ma profession; est-ce
un tort?

--Non, certes; et aprs vos excellents soins pour Fleur-de-Marie, que
vous avez sauve, je ne pouvais rien vous refuser. Pauvre enfant! quel
charme touchant ses traits ont conserv malgr la maladie!

--Elle m'a fourni un fait mdical fort curieux, je suis enchant d'elle.
 propos, comment a-t-elle pass cette nuit? L'avez-vous vue ce matin
avant de partir d'Asnires?

--Non; mais la Louve, qui la soigne avec un dvouement sans pareil, m'a
dit qu'elle avait parfaitement dormi. Pourrait-on aujourd'hui lui
permettre d'crire?

Aprs un moment d'hsitation, le docteur rpondit:

--Oui... Tant que le sujet n'a pas t compltement rtabli, j'ai craint
pour lui la moindre motion, la moindre tension d'esprit; mais
maintenant je ne vois aucun inconvnient  ce qu'elle crive.

--Au moins elle pourra prvenir les personnes qui s'intressent 
elle...

--Sans doute... Ah ! vous n'avez rien appris de nouveau sur le sort de
Mme de Fermont et de sa fille?

--Rien, dit M. de Saint-Remy en soupirant. Mes constantes recherches
n'ont eu aucun rsultat. Je n'ai plus d'espoir que dans Mme la marquise
d'Harville, qui, m'a-t-on dit, s'intresse vivement aussi  ces deux
infortunes; peut-tre a-t-elle quelques renseignements qui pourront me
mettre sur la voie. Il y a trois jours je suis all chez elle; on m'a
dit qu'elle arriverait d'un moment  l'autre. Je lui ai crit  ce
sujet, la priant de me rpondre le plus tt possible.

Pendant l'entretien de M. de Saint-Remy et du docteur Griffon, plusieurs
groupes s'taient peu  peu forms autour d'une grande table occupant le
milieu de la salle; sur cette table tait un registre o les lves
attachs  l'hpital, et que l'on reconnaissait  leurs longs tabliers
blancs, venaient tour  tour signer la feuille de prsence; un grand
nombre de jeunes tudiants studieux et empresss arrivaient
successivement du dehors pour grossir le cortge scientifique du docteur
Griffon, qui, ayant devanc de quelques minutes l'heure habituelle de sa
visite, attendait qu'elle sonnt.

--Vous voyez, mon cher Saint-Remy, que mon tat-major est assez
considrable, dit le docteur Griffon avec orgueil en montrant la foule
qui venait assister  ses enseignements pratiques.

--Et ces jeunes gens vous suivent au lit de chaque malade?

--Ils ne viennent que pour cela.

--Mais tous ces lits sont occups par des femmes.

--Eh bien?

--La prsence de tant d'hommes doit leur inspirer une confusion pnible.

--Allons donc, un malade n'a pas de sexe.

-- vos yeux peut-tre; mais aux siens, la pudeur, la honte...

--Il faut laisser ces belles choses-l  la porte, mon cher Alceste; ici
nous commenons sur le vivant des expriences et des tudes que nous
finissons  l'amphithtre sur le cadavre.

--Tenez, docteur, vous tes le meilleur et le plus honnte des hommes.
Je vous dois la vie, je reconnais vos excellentes qualits; mais
l'habitude et l'amour de votre art vous font envisager certaines
questions d'une manire qui me rvolte... Je vous laisse..., dit M. de
Saint-Remy en faisant un pas pour quitter la salle.

--Quel enfantillage! s'cria le docteur Griffon en le retenant.

--Non, non, il est des choses qui me navrent et m'indignent; je prvois
que ce serait un supplice pour moi que d'assister  votre visite. Je ne
m'en irai pas, soit; mais je vous attends ici, prs de cette table.

--Quel homme vous tes avec vos scrupules! Mais je ne vous tiens pas
quitte. J'admets qu'il serait fastidieux pour vous d'aller de lit en
lit; restez donc l, je vous appellerai pour deux ou trois cas assez
curieux.

--Soit, puisque vous y tenez absolument; cela me suffira, et de reste.

Sept heures et demie sonnrent.

--Allons, messieurs, dit le docteur Griffon. Et il commena sa visite,
suivi d'un nombreux auditoire.

En arrivant au premier lit de la range droite, dont les rideaux taient
ferms, la soeur dit au docteur:

--Monsieur, le n 1 est mort cette nuit  quatre heures et demie du
matin.

--Si tard? cela m'tonne; hier matin je ne lui aurais pas donn la
journe. A-t-on rclam le corps?

--Non, monsieur le docteur.

--Tant mieux; il est beau, on ne pratiquera pas d'autopsie; je vais
faire un heureux. Puis, s'adressant  un des lves de sa suite:--Mon
cher Dunoyer, il y a longtemps que vous dsirez un sujet; vous tes
inscrit le premier, celui-ci est  vous.

--Ah! monsieur, que de bonts!

--Je voudrais plus souvent rcompenser votre zle, mon cher ami; mais
marquez le sujet, prenez possession... il y a tant de gaillards pres 
la cure... Et le docteur passa outre.

L'lve,  l'aide d'un scalpel, incisa trs-dlicatement un F et un D
(Franois Dunoyer) sur le bras de l'actrice dfunte[11], pour prendre
possession, comme disait le docteur.

Et la visite continua.

--La Lorraine, dit tout bas Jeanne Duport  sa voisine, qu'est-ce donc
que tout ce monde qui suit le mdecin?

--Ce sont des lves et des tudiants.

--Oh! mon Dieu, est-ce que tous ces jeunes gens seront l lorsque le
mdecin va m'interroger et me regarder?

--Hlas! oui.

--Mais c'est  la poitrine que j'ai mal... On ne m'examinera pas devant
tous ces hommes?

--Si, si, il le faut, ils le veulent. J'ai assez pleur la premire
fois, je mourais de honte. Je rsistais, on m'a menace de me renvoyer.
Il a bien fallu me dcider; mais cela m'a fait une telle rvolution, que
j'en ai t bien plus malade. Jugez donc, presque nue devant tant de
monde, c'est bien pnible, allez!

--Devant le mdecin lui seul, je comprends a, si c'est ncessaire, et
encore a cote beaucoup. Mais, pourquoi devant tous ces jeunes gens?...

--Ils apprennent et on leur enseigne sur nous... Que voulez-vous? nous
sommes ici pour a... c'est  cette condition qu'on nous reoit 
l'hospice.

--Ah! je comprends, dit Jeanne Duport avec amertume, on ne nous donne
rien pour rien,  nous autres. Mais pourtant, il y a des occasions o a
ne peut pas tre. Ainsi ma pauvre fille Catherine, qui a quinze ans,
viendrait  l'hospice, est-ce qu'on oserait vouloir que devant tous ces
jeunes gens...? Oh! non, je crois que j'aimerais mieux la voir mourir
chez nous.

--Si elle venait ici, il faudrait bien qu'elle se rsignt comme les
autres, comme vous, comme moi; mais taisons-nous, dit la Lorraine. Si
cette pauvre demoiselle qui est l en face vous entendait, elle qui,
dit-on, tait riche, elle qui n'a peut-tre jamais quitt sa mre, a va
tre son tour. Jugez comme elle va tre confuse et malheureuse.

--C'est vrai, mon Dieu! c'est vrai; je frissonne rien que d'y penser,
pour elle. Pauvre enfant!

--Silence, Jeanne, voil le mdecin! dit la Lorraine.




VIII

Mademoiselle de Fermont


Aprs avoir rapidement visit plusieurs malades qui ne lui offraient
rien de curieux et d'attachant, le docteur Griffon arriva enfin auprs
de Jeanne Duport.

 la vue de cette foule empresse qui, avide de voir et de savoir, de
connatre et d'apprendre, se pressait autour de son lit, la malheureuse
femme, saisie d'un tremblement de crainte et de honte, s'enveloppa
troitement dans ses couvertures.

La figure svre et mditative du docteur Griffon, son regard pntrant,
son sourcil toujours fronc par l'habitude de la rflexion, sa parole
brusque, impatiente et brve, augmentaient encore l'effroi de Jeanne.

--Un nouveau sujet! dit le docteur en parcourant la pancarte o tait
inscrit le genre de maladie de l'entrante. Aprs quoi il jeta sur Jeanne
un long coup d'oeil investigateur.

Il se fit un profond silence pendant lequel les assistants, 
l'imitation du prince de la science, attachrent curieusement leurs
regards sur la malade.

Celle-ci, pour se drober autant que possible  la pnible motion que
lui causaient tous ces yeux fixs sur elle, ne dtacha pas les siens de
ceux du mdecin, qu'elle contemplait avec angoisse.

Aprs plusieurs minutes d'attention, le docteur, remarquant quelque
chose d'anormal dans la teinte jauntre du globe de l'oeil de la
patiente, s'approcha plus prs d'elle et, du bout du doigt, lui
retroussant la paupire, il examina silencieusement le cristallin.

Puis, plusieurs lves, rpondant  une sorte d'invitation muette de
leur professeur, allrent tour  tour observer l'oeil de Jeanne.

Ensuite le docteur procda  cet interrogatoire:

--Votre nom?

--Jeanne Duport, murmura la malade de plus en plus effraye.

--Votre ge?

--Trente-six ans et demi.

--Plus haut donc. Le lieu de votre naissance?

--Paris.

--Votre tat?

--Ouvrire frangeuse.

--tes-vous marie?

--Hlas, oui! monsieur, rpondit Jeanne avec un profond soupir.

--Depuis quand?

--Depuis dix-huit ans.

--Avez-vous des enfants?

Ici, au lieu de rpondre, la pauvre mre donna cours  ses larmes
longtemps contenues.

--Il ne s'agit pas de pleurer, mais de rpondre. Avez-vous des enfants?

--Oui, monsieur, deux petits garons et une fille de seize ans.

Ici, plusieurs questions qu'il nous est impossible de rpter, mais
auxquelles Jeanne ne satisfit qu'en balbutiant et aprs plusieurs
injonctions svres du docteur; la malheureuse femme se mourait de
honte, oblige qu'elle tait de rpondre tout haut  de telles demandes
devant ce nombreux auditoire.

Le docteur, compltement absorb par sa proccupation scientifique, ne
songea pas le moins du monde  la cruelle confusion de Jeanne, et
reprit:

--Depuis combien de temps tes-vous malade?

--Depuis quatre jours, monsieur, dit Jeanne en essuyant ses larmes.

--Racontez-nous comment votre maladie vous est survenue.

--Monsieur... c'est que... il y a tant de monde... je n'ose...

--Ah ! mais d'o sortez-vous, ma chre amie? dit impatiemment le
docteur. Ne voulez-vous pas que je fasse apporter ici un
confessionnal?... Voyons... parlez... et dpchez-vous...

--Mon Dieu, monsieur, c'est que ce sont des choses de famille...

--Soyez donc tranquille, nous sommes ici en famille... en nombreuse
famille, vous le voyez, ajouta le prince de la science, qui tait ce
jour-l fort en gaiet. Voyons, finissons.

De plus en plus intimide, Jeanne dit en balbutiant et en hsitant 
chaque mot:

--J'avais eu... monsieur... une querelle avec mon mari... au sujet de
mes enfants... je veux dire de ma fille ane... il voulait l'emmener...
Moi, vous comprenez, monsieur, je ne voulais pas,  cause d'une vilaine
femme avec qui il vivait, et qui pouvait donner de mauvais exemples  ma
fille; alors mon mari, qui tait gris... oh! oui, monsieur... sans
cela... il ne l'aurait pas fait... mon mari m'a pousse trs-fort... je
suis tombe, et puis, peu de temps aprs j'ai commenc  vomir le sang.

--Ta, ta, ta, votre mari vous a pousse et vous tes tombe... vous nous
la donnez belle... il a certainement fait mieux que vous pousser... il
doit vous avoir parfaitement bien frappe dans l'estomac,  plusieurs
reprises... Peut-tre mme vous aura-t-il foule aux pieds... Voyons,
rpondez! dites la vrit.

--Ah! monsieur, je vous assure qu'il tait gris... sans cela il n'aurait
pas t si mchant.

--Bon ou mchant, gris ou noir, il ne s'agit pas de a, ma brave femme;
je ne suis pas juge d'instruction, moi; je tiens tout bonnement 
prciser un fait: vous avez t renverse et foule aux pieds avec
fureur, n'est-ce pas?

--Hlas! oui, monsieur, dit Jeanne en fondant en larmes, et pourtant je
ne lui ai jamais donn un sujet de plainte... je travaille autant que je
peux et je...

--L'pigastre doit tre douloureux? Vous devez y ressentir une grande
chaleur? dit le docteur en interrompant Jeanne... Vous devez prouver du
malaise, de la lassitude, des nauses?

--Oui, monsieur... Je ne suis venue ici qu' la dernire extrmit,
quand la force m'a tout  fait manqu; sans cela, je n'aurais pas
abandonn mes enfants... dont je vais tre si inquite, car ils n'ont
que moi... Et puis Catherine... ah! c'est elle surtout qui me tourmente,
monsieur... si vous saviez...

--Votre langue! dit le docteur Griffon en interrompant de nouveau la
malade.

Cet ordre parut si trange  Jeanne, qui avait cru apitoyer le docteur,
qu'elle ne lui rpondit pas tout d'abord et le regarda avec
bahissement.

--Voyons donc cette langue dont vous vous servez si bien, dit le docteur
en souriant; puis il baissa du bout du doigt la mchoire infrieure de
Jeanne.

Aprs avoir fait successivement et longuement tter et examiner par ses
lves la langue du sujet afin d'en constater la couleur et la
scheresse, le docteur se recueillit un moment. Jeanne, surmontant sa
crainte, s'cria d'une voix tremblante:

--Monsieur, je vais vous dire... des voisins aussi pauvres que moi ont
bien voulu se charger de deux de mes enfants, mais pendant huit jours
seulement... C'est dj beaucoup... Au bout de ce temps, il faut que je
retourne chez moi... Aussi, je vous en supplie, pour l'amour de Dieu!
gurissez-moi le plus vite possible... ou  peu prs... que je puisse
seulement me laver et travailler, je n'ai que huit jours devant moi...
car...

--Face dcolore, tat de prostration complte; cependant pouls assez
fort, dur et frquent, dit imperturbablement le docteur en dsignant
Jeanne. Remarquez-le bien, messieurs: oppression, chaleur  l'pigastre:
tous ces symptmes annoncent certainement une _hmatmse_...
probablement complique d'une hpatite cause par des chagrins
domestiques, ainsi que l'indique la coloration jauntre du globe de
l'oeil; le sujet a reu des coups violents dans les rgions de
l'pigastre et de l'abdomen: le vomissement de sang est ncessairement
caus par quelque lsion organique de certains viscres...  ce propos,
j'appellerai votre attention sur un point trs-curieux, fort curieux:
les ouvertures cadavriques de ceux qui sont morts de l'affection dont
le sujet est atteint offrent des rsultats singulirement variables;
souvent la maladie, trs-aigu et trs-grave, emporte le malade en peu
de jours, et l'on ne trouve aucune trace de son existence; d'autres fois
la rate, le foie, le pancras, offrent des lsions plus ou moins
profondes. Il est probable que le sujet dont nous nous occupons a
souffert quelques-unes de ces lsions; nous allons donc tcher de nous
en assurer, et vous vous en assurerez vous-mmes par un examen attentif
du malade.

Et, d'un mouvement rapide, le docteur Griffon, rejetant la couverture au
pied du lit, dcouvrit presque entirement Jeanne.

Nous rpugnons  peindre l'espce de lutte douloureuse de cette
infortune, qui sanglotait, perdue de honte, implorant le docteur et
son auditoire.

Mais  cette menace: On va vous mettre dehors de l'hospice si vous ne
vous soumettez pas aux usages tablis, menace si crasante pour ceux
dont l'hospice est l'unique et dernier refuge, Jeanne se soumit  une
investigation publique qui dura longtemps, trs-longtemps... car le
docteur Griffon analysait, expliquait chaque symptme, et les plus
studieux des assistants voulurent ensuite joindre la pratique  la
thorie et s'assurer par eux-mmes de l'tat physique du sujet.

Ensuite de cette scne cruelle, Jeanne prouva une motion si violente
qu'elle tomba dans une crise nerveuse pour laquelle le docteur Griffon
donna une prescription supplmentaire.

La visite continua.

Le docteur Griffon arriva bientt auprs du lit de Mlle Claire de
Fermont, victime comme sa mre de la cupidit de Jacques Ferrand.
Terrible et nouvel exemple des consquences sinistres qu'entrane aprs
soi un abus de confiance, ce dlit si faiblement puni par la loi.

Mlle de Fermont, coiffe du bonnet de toile fourni par l'hpital,
appuyait languissamment sa tte sur le traversin de son lit;  travers
les ravages de la maladie, on retrouvait sur ce candide et doux visage
les traces d'une beaut pleine de distinction.

Aprs une nuit de douleurs aigus, la pauvre enfant tait tombe dans
une sorte d'assoupissement fbrile, et, lorsque le docteur et son
cortge scientifique taient entrs dans la salle, le bruit de la visite
ne l'avait pas rveille.

--Un nouveau sujet, messieurs! dit le prince de la science en parcourant
la pancarte qu'un lve lui prsenta. Maladie, fivre lente, nerveuse...
Peste! s'cria le docteur avec une expression de satisfaction profonde,
si l'interne de service ne s'est pas tromp dans son diagnostic, c'est
une excellente aubaine, il y a fort longtemps que je dsirais une fivre
lente nerveuse... car ce n'est gnralement pas une maladie de pauvres.
Ces affections naissent presque toujours ensuite de graves perturbations
dans la position sociale du sujet, et il va sans dire que plus la
position est leve, plus la perturbation est profonde. C'est du reste
une affection des plus remarquables par ses caractres particuliers.
Elle remonte  la plus haute antiquit, les crits d'Hippocrate ne
laissent aucun doute  cet gard, et c'est tout simple: cette fivre, je
l'ai dit, a presque toujours pour cause les chagrins les plus violents.
Or, le chagrin est vieux comme le monde. Pourtant, chose singulire,
avant le dix-huitime sicle cette maladie n'avait t exactement
dcrite par aucun auteur; c'est Huxham, qui honore  tant de titres la
mdecine de cette poque, c'est Huxham, dis-je, qui le premier a donn
une monographie de la fivre nerveuse, monographie qui est devenue
classique... et pourtant c'est une maladie de vieille roche, ajouta le
docteur en riant. Eh! eh! eh! elle appartient  cette grande, antique et
illustre famille _febris_ dont l'origine se perd dans la nuit des temps.
Mais ne nous rjouissons pas trop, voyons si en effet nous avons le
bonheur de possder un chantillon de cette curieuse affection. Cela se
trouverait doublement dsirable, car il y a trs-longtemps que j'ai
envie d'essayer l'usage interne du phosphore... Oui, messieurs, reprit
le docteur en entendant dans son auditoire une sorte de frmissement de
curiosit, oui, messieurs, du phosphore; c'est une exprience fort
curieuse que je veux tenter, elle est audacieuse! Mais _audaces fortuna
juvat..._ et l'occasion sera excellente. Nous allons d'abord examiner si
le sujet va nous offrir sur toutes les parties de son corps, et
principalement la poitrine, cette ruption miliaire si symptomatique
selon Huxham, et vous vous assurerez vous-mmes, en palpant le sujet, de
l'espce de rugosit que cette ruption entrane. Mais ne vendons pas la
peau de l'ours avant de l'avoir mis par terre, ajouta le prince de la
science qui se trouvait dcidment fort en gaiet.

Et il secoua lgrement l'paule de Mlle de Fermont pour l'veiller.

La jeune fille tressaillit et ouvrit ses grands yeux creuss par la
maladie.

Que l'on juge de sa stupeur, de son pouvante...

Pendant qu'une foule d'hommes entouraient son lit et la couvaient des
yeux, elle sentit la main du docteur carter sa couverture et se glisser
dans son lit, afin de lui prendre la main pour lui tter le pouls.

Mlle de Fermont, rassemblant toutes ses forces dans un cri d'angoisse et
de terreur, s'cria:

--Ma mre!... Au secours!... Ma mre!...

Par un hasard presque providentiel, au moment o les cris de Mlle de
Fermont faisaient bondir le vieux comte de Saint-Remy sur sa chaise, car
il reconnaissait cette voix, la porte de la salle s'ouvrit, et une jeune
femme, vtue de deuil, entra prcipitamment, accompagne du directeur de
l'hospice.

Cette femme tait la marquise d'Harville.

--De grce, monsieur, dit-elle au directeur avec la plus grande anxit,
conduisez-moi auprs de Mlle de Fermont.

--Veuillez vous donner la peine de me suivre, madame la marquise,
rpondit respectueusement le directeur. Cette demoiselle est au numro
17 de cette salle.

--Malheureuse enfant!... ici... ici..., dit Mme d'Harville en essuyant
ses larmes. Ah! c'est affreux.

La marquise, prcde du directeur, s'approchait rapidement du groupe
rassembl auprs du lit de Mlle de Fermont, lorsqu'on entendit ces mots
prononcs avec indignation:

--Je vous dis que cela est un meurtre infme, vous la tuerez, monsieur.

--Mais, mon cher Saint-Remy, coutez-moi donc...

--Je vous rpte, monsieur, que votre conduite est atroce. Je regarde
Mlle de Fermont comme ma fille; je vous dfends d'en approcher; je vais
la faire immdiatement transporter hors d'ici.

--Mais, mon cher ami, c'est un cas de fivre lente nerveuse,
trs-rare... Je voulais essayer du phosphore... C'tait une occasion
unique. Promettez-moi au moins que je la soignerai, n'importe o vous
l'emmeniez, puisque vous privez ma clinique d'un sujet aussi prcieux.

--Si vous n'tiez pas un fou... vous seriez un monstre, reprit le comte
de Saint-Remy.

Clmence coutait ces mots avec une angoisse croissante; mais la foule
tait si compacte autour du lit qu'il fallut que le directeur dt 
haute voix:

--Place, messieurs, s'il vous plat, place  Mme la marquise d'Harville
qui vient voir le numro 17.

 ces mots, les lves se rangrent avec autant d'empressement que de
respectueuse admiration, en voyant la charmante figure de Clmence, que
l'motion colorait des plus vives couleurs.

--Madame d'Harville! s'cria le comte de Saint-Remy en cartant rudement
le docteur et en se prcipitant vers Clmence. Ah c'est Dieu qui envoie
ici un de ses anges. Madame... je savais que vous vous intressiez  ces
deux infortunes. Plus heureuse que moi, vous les avez trouves...
tandis que moi, c'est... le hasard... qui m'a conduit ici... et pour
assister  une scne d'une barbarie inoue. Malheureuse enfant! Voyez,
madame... voyez. Et vous, messieurs, au nom de vos filles ou de vos
soeurs, ayez piti d'une enfant de seize ans, je vous en supplie...
laissez-la seule avec madame et ces bonnes religieuses. Lorsqu'elle aura
repris ses sens... je la ferai transporter hors d'ici.

--Soit... je signerai sa sortie! s'cria le docteur; mais je
m'attacherai  ses pas... mais je me cramponnerai  vous. C'est un sujet
qui m'appartient... et vous aurez beau faire... je la soignerai... je ne
risquerai pas le phosphore, bien entendu, mais je passerai les nuits
s'il le faut... comme je les ai passes auprs de vous, ingrat
Saint-Remy... car cette fivre est aussi curieuse que l'tait la vtre.
Ce sont deux soeurs qui ont le mme droit  mon intrt.

--Maudit homme, pourquoi avez-vous tant de science? dit le comte sachant
qu'en effet il ne pourrait confier Mlle de Fermont  des mains plus
habiles.

--Eh! mon Dieu, c'est tout simple! lui dit le docteur  l'oreille, j'ai
beaucoup de science parce que j'tudie, parce que j'essaye, parce que je
risque et pratique beaucoup sur mes sujets... soit dit sans calembour.
Ah ! j'aurai donc ma fivre lente, vilain bourru?

--Oui... mais cette jeune fille est-elle transportable?

--Certainement.

--Alors... pour Dieu... retirez-vous.

--Allons, messieurs, dit le prince de la science, notre clinique sera
prive d'une tude prcieuse... mais je vous tiendrai au courant.

Et le docteur Griffon, accompagn de son auditoire, continua sa visite,
laissant M. de Saint-Remy et Mme d'Harville auprs de Mlle de Fermont.




IX

Fleur-de-Marie


Pendant la scne que nous venons de raconter, Mlle de Fermont, toujours
vanouie, tait reste livre aux soins empresss de Clmence et des
deux religieuses; l'une d'elles soutenait la tte ple et appesantie de
la jeune fille, pendant que Mme d'Harville, penche sur le lit, essuyait
avec son mouchoir la sueur glace qui inondait le front de la malade.

Profondment mu, M. de Saint-Remy contemplait ce tableau touchant,
lorsqu'une funeste pense lui traversant tout  coup l'esprit, il
s'approcha de Clmence et lui dit  voix basse:

--Et la mre de cette infortune, madame?

La marquise se retourna vers M. de Saint-Remy et lui rpondit avec une
tristesse navrante:

--Cette enfant... n'a plus de mre... monsieur.

--Grand Dieu!... morte!!!

--J'ai appris seulement hier soir,  mon retour, l'adresse de Mme de
Fermont... et son tat dsespr.  une heure du matin, j'tais chez
elle avec mon mdecin. Ah! monsieur!... quel tableau!... La misre dans
toute son horreur... et aucun espoir de sauver cette pauvre mre
expirante!

--Oh! que son agonie a d tre affreuse, si la pense de sa fille lui
tait prsente!

--Son dernier mot a t: Ma fille!

--Quelle mort... mon Dieu!... Elle, mre si tendre, si dvoue. C'est
pouvantable!

Une des religieuses vint interrompre l'entretien de M. de Saint-Remy et
de Mme d'Harville, en disant  celle-ci:

--La jeune demoiselle est bien faible... elle entend  peine; tout 
l'heure peut-tre elle reprendra un peu de connaissance... cette
secousse l'a brise. Si vous ne craigniez pas, madame, de rester l...
en attendant que la malade revienne tout  fait  elle, je vous
offrirais ma chaise.

--Donnez... donnez, dit Clmence en s'asseyant auprs du lit; je ne
quitterai pas Mlle de Fermont; je veux qu'elle voie au moins une figure
amie lorsqu'elle ouvrira les yeux... ensuite je l'emmnerai avec moi,
puisque le mdecin trouve heureusement qu'on peut la transporter sans
danger.

--Ah! madame, soyez bnie pour le bien que vous faites, dit M. de
Saint-Remy; mais pardonnez-moi de ne pas vous avoir encore dit mon nom;
tant de chagrins tant d'motions... Je suis le comte de Saint-Remy,
madame... le mari de Mme de Fermont tait mon ami le plus intime.
J'habitais  Angers... J'ai quitt cette ville dans mon inquitude de ne
recevoir aucune nouvelle de ces deux nobles et dignes femmes; elles
avaient jusqu'alors habit cette ville, et on les disait compltement
ruines: leur position tait d'autant plus pnible que jusqu'alors elles
avaient vcu dans l'aisance.

--Ah! monsieur... vous ne savez pas tout... Mme de Fermont a t
indignement dpouille.

--Par son notaire, peut-tre? Un moment j'en avais eu le soupon.

--Cet homme tait un monstre, monsieur. Hlas! ce crime n'est pas le
seul qu'il ait commis. Mais heureusement, dit Clmence avec exaltation
en songeant  Rodolphe, un gnie providentiel en a fait justice, et j'ai
pu fermer les yeux de Mme de Fermont en la rassurant sur l'avenir de sa
fille. Sa mort a t ainsi moins cruelle.

--Je le comprends; sachant  sa fille un appui tel que le vtre, madame,
ma pauvre amie a d mourir plus tranquille...

--Non-seulement mon vif intrt est  tout jamais acquis  Mlle de
Fermont... mais sa fortune lui sera rendue...

--Sa fortune!... Comment? Le notaire...?

--A t forc de restituer la somme... qu'il s'tait approprie par un
crime horrible...

--Un crime?...

--Cet homme avait assassin le frre de Mme de Fermont pour faire croire
que ce malheureux s'tait suicid aprs avoir dissip la fortune de sa
soeur...

--C'est horrible! mais c'est  n'y pas croire... et pourtant, par suite
de mes soupons sur le notaire, j'avais conserv de vagues doutes sur la
ralit de ce suicide... car Renneville tait l'honneur, la loyaut
mme. Et la somme que le notaire a restitue...?

--...Est dpose chez un prtre vnrable, M. le cur de Bonne-Nouvelle;
elle sera remise  Mlle de Fermont.

--Cette restitution ne suffit pas  la justice des hommes, madame!
L'chafaud rclame ce notaire... car il n'a pas commis un meurtre, mais
deux meurtres... La mort de Mme de Fermont, les souffrances que sa fille
endure sur ce lit d'hpital, ont t causes par l'infme abus de
confiance de ce misrable!

--Et ce misrable a commis un autre meurtre aussi affreux, aussi
atrocement combin.

--Que dites-vous, madame?

--S'il s'est dfait du frre de Mme de Fermont par un prtendu suicide,
afin de s'assurer l'impunit, il y a peu de jours il s'est dfait d'une
malheureuse jeune fille qu'il avait intrt  perdre en la faisant
noyer... certain qu'on attribuerait cette mort  un accident.

M. de Saint-Remy tressaillit, regarda Mme d'Harville avec surprise en
songeant  Fleur-de-Marie et s'cria:

--Ah! mon Dieu, madame, quel trange rapport!...

--Qu'avez-vous, monsieur?

--Cette jeune fille! o a-t-il voulu la noyer?

--Dans la Seine... prs d'Asnires, m'a-t-on dit...

--C'est elle! c'est elle! s'cria M. de Saint-Remy.

--De qui parlez-vous, monsieur?

--De la jeune fille que ce monstre avait intrt  perdre...

--Fleur-de-Marie!!!

--Vous la connaissez, madame?

--Pauvre enfant... je l'aimais tendrement... Ah! si vous saviez,
monsieur, combien elle tait belle et touchante... Mais comment se
fait-il?...

--Le docteur Griffon et moi nous lui avons donn les premiers
secours...

--Les premiers secours?  elle? Et o cela?

-- l'le du Ravageur... quand on l'a eu sauve...

--Sauve, Fleur-de-Marie... sauve?

--Par une brave crature qui, au risque de sa vie, l'a retire de la
Seine... Mais qu'avez-vous, madame?

--Ah! monsieur, je n'ose croire encore  tant de bonheur... mais je
crains encore d'tre dupe d'une erreur... Je vous en supplie, dites-moi,
cette jeune fille... comment est-elle?

--D'une admirable beaut... une figure d'ange.

--De grands yeux bleus... des cheveux blonds?

--Oui, madame.

--Et quand on l'a noye... elle tait avec une femme ge.

--En effet, depuis hier seulement qu'elle a pu parler (car elle est
encore bien faible), elle nous a dit cette circonstance... Une femme
ge l'accompagnait.

--Dieu soit bni! s'cria Clmence en joignant les mains avec ferveur,
je pourrai _lui_ apprendre que sa protge vit encore[12]. Quelle joie
pour lui, qui dans sa dernire lettre me parlait de cette pauvre enfant
avec des regrets si pnibles!... Pardon, monsieur! mais si vous saviez
combien ce que vous m'apprenez me rend heureuse... et pour moi, et pour
une personne... qui, plus que moi encore, a aim et protg
Fleur-de-Marie! Mais, de grce,  cette heure... o est-elle?

--Prs d'Asnires... dans la maison de l'un des mdecins de cet
hpital... le docteur Griffon, qui, malgr des travers que je dplore, a
d'excellentes qualits... car c'est chez lui que Fleur-de-Marie a t
transporte; et depuis il lui a prodigu les soins les plus constants.

--Et elle est hors de tout danger?

--Oui, madame, depuis deux ou trois jours seulement. Et aujourd'hui on
lui permettra d'crire  ses protecteurs.

--Oh! c'est moi, monsieur... c'est moi qui me chargerai de ce soin... ou
plutt c'est moi qui aurai la joie de la conduire auprs de ceux qui, la
croyant morte, la regrettent si amrement.

--Je comprends ces regrets, madame... car il est impossible de connatre
Fleur-de-Marie sans rester sous le charme de cette anglique crature:
sa grce et sa douceur exercent sur tous ceux qui l'approchent un empire
indfinissable... La femme qui l'a sauve, et qui depuis l'a veille
jour et nuit comme elle aurait veill son enfant, est une personne
courageuse et dvoue, mais d'un caractre si habituellement emport
qu'on l'a surnomme la Louve... jugez! Eh bien! un mot de Fleur-de-Marie
la bouleverse... Je l'ai vue sangloter, pousser des cris de dsespoir,
lorsque ensuite d'une crise fcheuse le docteur Griffon avait presque
dsespr de la vie de Fleur-de-Marie.

--Cela ne m'tonne pas... je connais la Louve.

--Vous, madame? dit M. de Saint-Remy surpris, vous connaissez la
Louve[13]?

--En effet, cela doit vous tonner, monsieur, dit la marquise en
souriant doucement; car Clmence tait heureuse... oh! bien heureuse...
en songeant  la douce surprise qu'elle mnageait au prince.

Quel et t son enivrement si elle avait su que c'tait une fille qu'il
croyait morte... qu'elle allait ramener  Rodolphe!...

--Ah! monsieur, dit-elle  M. de Saint-Remy, ce jour est si beau... pour
moi... que je voudrais qu'il le ft aussi pour d'autres; il me semble
qu'il doit y avoir ici bien des infortunes honntes  soulager, ce
serait une digne manire de clbrer l'excellente nouvelle que vous me
donnez.

Puis, s'adressant  la religieuse qui venait de faire boire quelques
cuilleres d'une potion  Mlle de Fermont:

--Eh bien!... ma soeur, reprend-elle ses sens?

--Pas encore... madame... elle est si faible. Pauvre demoiselle!  peine
si l'on sent les battements de son pouls.

--J'attendrai pour l'emmener qu'elle soit en tat d'tre transporte
dans ma voiture... Mais, dites-moi, ma soeur, parmi toutes ces
malheureuses malades, n'en connatriez-vous pas qui mritassent
particulirement l'intrt et la piti, et  qui je pourrais tre utile
avant de quitter cet hospice?

--Ah! madame... c'est Dieu qui vous envoie..., dit la soeur; il y a l,
ajouta-t-elle en montrant le lit de la soeur de Pique-Vinaigre, une
pauvre femme trs-malade et trs  plaindre: elle n'est entre ici qu'
bout de ses forces; elle se dsole sans cesse parce qu'elle a t
oblige d'abandonner deux petits enfants qui n'ont qu'elle au monde pour
soutien. Elle disait tout  l'heure  M. le docteur qu'elle voulait
sortir, gurie ou non, dans huit jours, parce que ses voisins lui
avaient promis de garder ses enfants seulement une semaine... et
qu'aprs ce temps ils ne pourraient plus s'en charger.

--Conduisez-moi  son lit, je vous prie, ma soeur, dit Mme d'Harville en
se levant et en suivant la religieuse.

Jeanne Duport,  peine remise de la crise violente que lui avaient
cause les investigations du docteur Griffon, ne s'tait pas aperue de
l'entre de Clmence d'Harville dans la salle de l'hospice.

Quel fut son tonnement lorsque la marquise, soulevant les rideaux de
son lit, lui dit, en attachant sur elle un regard rempli de
commisration et de bont:

--Ma bonne mre, il ne faut plus tre inquite de vos enfants; j'en
aurai soin; ne songez donc qu' vous gurir pour les aller bien vite
retrouver!

Jeanne Duport croyait rver.

 cette mme place o le docteur Griffon et son studieux auditoire lui
avaient fait subir une cruelle inquisition, elle voyait une jeune femme
d'une ravissante beaut venir  elle avec des paroles de piti, de
consolation et d'esprance.

L'motion de la soeur de Pique-Vinaigre tait si grande qu'elle ne put
prononcer une parole; elle joignit seulement les mains comme si elle et
pri, en regardant sa bienfaitrice inconnue avec adoration.

--Jeanne, Jeanne! lui dit tout bas la Lorraine, rpondez donc  cette
bonne dame... Puis la Lorraine ajouta, en s'adressant  la marquise: Ah!
madame, vous la sauvez! Elle serait morte de dsespoir en pensant  ses
enfants, qu'elle voyait dj abandonns... N'est-ce pas, Jeanne?

--Encore une fois, rassurez-vous, ma bonne mre... n'ayez aucune
inquitude, reprit la marquise en pressant dans ses petites mains
dlicates et blanches la main brlante de Jeanne Duport. Rassurez-vous,
ne soyez plus inquite de vos enfants; et mme, si vous le prfrez,
vous sortirez aujourd'hui de l'hospice; on vous soignera chez vous: rien
ne vous manquera. De la sorte, vous ne quitterez pas vos chers
enfants... Si votre logement est insalubre ou trop petit, on vous en
trouvera tout de suite un plus convenable, afin que vous soyez, vous
dans une chambre et vos enfants dans une autre... Vous aurez une bonne
garde-malade qui les surveillera tout en vous soignant... Enfin, lorsque
vous serez rtablie, si vous manquez d'ouvrage, je vous mettrai  mme
d'attendre qu'il vous en arrive; et, ds aujourd'hui, je me charge de
l'avenir de vos enfants!

--Ah! mon bon Dieu! Qu'est-ce que j'entends?... Les chrubins descendent
donc du ciel comme dans les livres d'glise! dit Jeanne Duport
tremblante, gare, osant  peine regarder sa bienfaitrice. Pourquoi
tant de bonts pour moi? Qu'ai-je fait pour cela? a n'est pas possible!
Moi, sortir de l'hospice, o j'ai dj tant pleur, tant souffert! Ne
plus quitter mes enfants... avoir une garde-malade... Mais c'est comme
un miracle du bon Dieu!

Et la pauvre femme disait vrai.

Si l'on savait combien il est doux et facile de faire souvent et  peu
de frais de ces _miracles_!

Hlas! pour certaines infortunes abandonnes ou repousses de tous, un
salut immdiat, inespr, accompagn de paroles bienveillantes, d'gards
tendrement charitables, ne doit-il pas avoir, n'a-t-il pas l'apparence
surnaturelle d'un miracle?...

Ainsi tait-il humainement permis  Jeanne Duport, non pas d'esprer,
mais seulement de rver  la probabilit de la fortune inoue que lui
assurait Mme d'Harville?

--Ce n'est pas un miracle, ma bonne mre, rpondit Clmence vivement
mue; ce que je fais pour vous, ajouta-t-elle en rougissant lgrement
au souvenir de Rodolphe, ce que je fais pour vous m'est inspir par un
gnreux esprit qui m'a appris  compatir au malheur... c'est lui qu'il
faut remercier et bnir...

--Ah! madame, je bnirai vous et les vtres! dit Jeanne Duport en
pleurant. Je vous demande pardon de m'exprimer si mal, mais je n'ai pas
l'habitude de ces grandes joies... c'est la premire fois que cela
m'arrive.

--Eh bien! voyez-vous, Jeanne, dit la Lorraine attendrie, il y a aussi
parmi les riches des Rigolettes et des Goualeuses... en grand, il est
vrai, mais, quant au bon coeur, c'est la mme chose!

Mme d'Harville se retourna toute surprise vers la Lorraine, en lui
entendant prononcer ces deux noms.

--Vous connaissez la Goualeuse et une jeune ouvrire nomme Rigolette?
demanda Clmence  la Lorraine.

--Oui, madame... La Goualeuse, bon petit ange, a fait l'an pass pour
moi, mais dame! selon ses pauvres moyens, ce que vous faites pour
Jeanne... Oui, madame! Oh! a me fait du bien  dire et  rpter  tout
le monde! La Goualeuse m'a retire d'une cave o je venais d'accoucher
sur la paille... et le cher petit ange m'a tablie, moi et mon enfant,
dans une chambre o il y avait un bon lit et un berceau... La Goualeuse
avait fait ces dpenses-l par pure charit, car elle me connaissait 
peine et tait pauvre elle-mme... C'est beau, cela, n'est-ce pas,
madame? dit la Lorraine avec exaltation.

--Oh! oui... la charit du pauvre envers le pauvre est grande et sainte,
dit Clmence les yeux mouills de douces larmes.

--Il en a t de mme de Mlle Rigolette, qui, selon ses moyens de petite
ouvrire, reprit la Lorraine, avait, il y a quelques jours, offert ses
services  Jeanne.

--Quel singulier rapprochement! se dit Clmence de plus en plus mue,
car chacun de ces deux noms, la Goualeuse et Rigolette, lui rappelait
une noble action de Rodolphe. Et vous, mon enfant, que puis-je pour
vous? dit-elle  la Lorraine. Je voudrais que les noms que vous venez de
prononcer avec tant de reconnaissance vous portassent bonheur.

--Merci, madame, dit la Lorraine avec un sourire de rsignation amre;
j'avais un enfant... il est mort... Je suis poitrinaire condamne, je
n'ai plus besoin de rien.

--Quelle ide sinistre!  votre ge... si jeune, il y a toujours de la
ressource!

--Oh! non, madame, je sais mon sort... je ne me plains pas! J'ai vu
encore cette nuit mourir une poitrinaire dans la salle... on meurt bien
doucement, allez! Je vous remercie toujours de vos bonts.

--Vous vous exagrez votre tat...

--Je ne me trompe pas, madame, je le sens bien; mais, puisque vous tes
si bonne... une grande dame comme vous est toute-puissante...

--Parlez... dites... que voulez-vous?

--J'avais demand un service  Jeanne; mais puisque, grce  Dieu et 
vous, elle s'en va...

--Eh bien! ce service, ne puis-je vous le rendre?

--Certainement, madame... un mot de vous aux soeurs ou au mdecin
arrangerait tout.

--Ce mot, je le dirai, soyez-en sre... De quoi s'agit-il?

--Depuis que j'ai vu l'actrice qui est morte si tourmente de la crainte
d'tre coupe en morceaux aprs sa mort, j'ai la mme peur... Jeanne
m'avait promis de rclamer mon corps et de me faire enterrer.

--Ah! c'est horrible dit Clmence en frissonnant d'pouvante; il faut
venir ici pour savoir qu'il est encore pour les pauvres des misres et
des terreurs mme au del de la tombe!...

--Pardon, madame, dit timidement la Lorraine; pour une grande dame riche
et heureuse comme vous mritez de l'tre, cette demande est bien
triste... je n'aurais pas d la faire!

--Je vous en remercie, au contraire, mon enfant; elle m'apprend une
misre que j'ignorais, et cette science ne sera pas strile... Soyez
tranquille, quoique ce moment fatal soit bien loign d'ici, quand il
arrivera, vous serez sre de reposer en terre sainte!

--Oh! merci, madame! s'cria la Lorraine: si j'osais vous demander la
permission de baiser votre main...

Clmence prsenta sa main aux lvres dessches de la Lorraine.

--Oh! merci, madame! J'aurai quelqu'un  aimer et  bnir jusqu' la
fin... avec la Goualeuse... et je ne serai plus attriste pour aprs ma
mort!

Ce dtachement de la vie et ces craintes d'outre-tombe avaient
pniblement affect Mme d'Harville; se penchant  l'oreille de la soeur
qui venait l'avertir que Mlle de Fermont avait compltement repris
connaissance, elle lui dit:

--Est-ce que rellement l'tat de cette jeune femme est dsespr?

Et, d'un signe, elle lui indiqua le lit de la Lorraine.

--Hlas! oui, madame; la Lorraine est condamne... elle n'a peut-tre
pas huit jours  vivre!

Une demi-heure aprs, Mme d'Harville, accompagne de M. de Saint-Remy,
emmenait chez elle la jeune orpheline,  qui elle avait cach la mort de
sa mre.

Le jour mme un homme de confiance de Mme d'Harville, aprs avoir t
visiter, rue de la Barillerie, la misrable demeure de Jeanne Duport, et
avoir recueilli sur cette digne femme les meilleurs renseignements, loua
aussitt, sur le quai de l'cole, deux grandes chambres et un cabinet
bien ar, meubla en deux heures ce modeste mais salubre logis, et,
grce aux ressources instantanes du Temple, le soir mme, Jeanne Duport
fut transporte dans cette demeure, o elle trouva ses enfants et une
excellente garde-malade.

Le mme homme de confiance fut charg de rclamer et de faire enterrer
le corps de la Lorraine lorsqu'elle succomberait  sa maladie.

Aprs avoir conduit et install chez elle Mlle de Fermont, Mme
d'Harville partit aussitt pour Asnires, accompagne de M. de
Saint-Remy, afin d'aller chercher Fleur-de-Marie et de la conduire chez
Rodolphe.




X

Esprance


Les premiers jours du printemps approchaient, le soleil commenait 
prendre un peu de force, le ciel tait pur, l'air tide...
Fleur-de-Marie, appuye sur le bras de la Louve, essayait ses forces en
se promenant dans le jardin de la petite maison du docteur Griffon.

La chaleur vivifiante du soleil et le mouvement de la promenade
coloraient d'une teinte rose les traits ples et amaigris de la
Goualeuse; ses vtements de paysanne ayant t dchirs dans la
prcipitation des premiers secours qu'on lui avait donns, elle portait
une robe de mrinos d'un bleu fonc, faite en blouse, et seulement
serre autour de sa taille dlicate et fine par une cordelire de laine.

--Quel bon soleil! dit-elle  la Louve en s'arrtant au pied d'une
charmille d'arbres verts exposs au midi et qui s'arrondissaient autour
d'un banc de pierre. Voulez-vous que nous nous asseyions un moment ici,
la Louve?

--Est-ce que vous avez besoin de me demander si je veux? rpondit
brusquement la femme de Martial en haussant les paules.

Puis, tant de son cou un chle de bourre de soie, elle le ploya en
quatre, s'agenouilla, le posa sur le sable un peu humide de l'alle et
dit  la Goualeuse:

--Mettez vos pieds l-dessus.

--Mais, la Louve, dit Fleur-de-Marie, qui s'tait aperue trop tard du
dessein de sa compagne pour l'empcher de l'excuter; mais, la Louve,
vous allez abmer votre chle.

--Pas tant de raisons!... la terre est frache, dit la Louve.

Et, prenant d'autorit les petits pieds de Fleur-de-Marie, elle les posa
sur le chle.

--Comme vous me gtez, la Louve...

--Hum!... vous ne le mritez gure: toujours  vous dbattre contre ce
que je veux faire pour votre bien... Vous n'tes pas fatigue? Voil une
bonne demi-heure que nous marchons... Midi vient de sonner  Asnires.

--Je suis un peu lasse... mais je sens que cette promenade m'a fait du
bien.

--Vous voyez... vous tiez lasse. Vous ne pouviez pas me demander plus
tt de vous asseoir?

--Ne me grondez pas; je ne m'apercevais pas de ma lassitude. C'est si
bon de marcher quand on a t longtemps alite... de voir le soleil, les
arbres, la campagne, quand on a cru ne les revoir jamais!

--Le fait est que vous avez t dans un tat dsespr durant deux
jours. Pauvre Goualeuse... oui, on peut vous dire cela maintenant... on
dsesprait de vous.

--Et puis figurez-vous, la Louve, que me voyant sous l'eau... malgr moi
je me suis rappel qu'une mchante femme qui m'avait tourmente quand
j'tais petite me menaait toujours de me jeter aux poissons. Plus tard
elle avait encore voulu me noyer[14]. Alors je me suis dit: Je n'ai pas
de bonheur... c'est une fatalit, je n'y chapperai pas...

--Pauvre Goualeuse... 'a t votre dernire ide quand vous vous tes
crue perdue?

--Oh! non... dit Fleur-de-Marie avec exaltation. Quand je me suis sentie
mourir... ma dernire pense a t pour celui que je regarde comme mon
Dieu; de mme qu'en me sentant renatre, ma premire pense s'est leve
vers lui...

--C'est plaisir de vous faire du bien,  vous... vous n'oubliez pas.

--Oh! non!... c'est si bon de s'endormir avec sa reconnaissance et de
s'veiller avec elle!

--Aussi on se mettrait dans le feu pour vous.

--Bonne Louve... Tenez, je vous assure qu'une des causes qui me rendent
heureuse de vivre... c'est l'espoir de vous porter bonheur, d'accomplir
ma promesse... vous savez, nos chteaux en Espagne de Saint-Lazare?

--Quant  cela, il y a du temps de reste. Vous voil sur pied, j'ai fait
mes frais... comme dit mon homme.

--Pourvu que M. le comte de Saint-Remy me dise tantt que le mdecin me
permet d'crire  Mme Georges! Elle doit tre si inquite! et peut-tre
M. Rodolphe aussi! ajouta Fleur-de-Marie en baissant les yeux et en
rougissant de nouveau  la pense de son Dieu. Peut-tre ils me croient
morte!

--Comme le croient aussi ceux qui vous ont fait noyer, pauvre petite.
Oh! les brigands!

--Vous supposez donc toujours que ce n'est pas un accident, la Louve?

--Un accident! Oui, les Martial appellent a des accidents... Quand je
dis les Martial... c'est sans compter mon homme... car il n'est pas de
la famille, lui... pas plus que n'en seront jamais Franois et Amandine.

--Mais quel intrt pouvait-on avoir  ma mort? Je n'ai jamais fait de
mal  personne... personne ne me connat.

--C'est gal... si les Martial sont assez sclrats pour noyer
quelqu'un, ils ne sont pas assez btes pour le faire sans y avoir un
intrt. Quelques mots que la veuve a dits  mon homme dans la prison...
me le prouvent bien.

--Il a donc t voir sa mre, cette femme terrible?

--Oui, il n'y a plus d'espoir pour elle, ni pour Calebasse, ni pour
Nicolas. On avait dcouvert bien des choses, mais ce gueux de Nicolas,
dans l'espoir d'avoir la vie sauve, a dnonc sa mre et sa soeur pour
un autre assassinat. a fait qu'ils y passeront tous. L'avocat n'espre
plus rien; les gens de la justice disent qu'il faut un exemple.

--Ah! c'est affreux! presque toute une famille.

--Oui,  moins que Nicolas ne s'vade. Il est dans la mme prison qu'un
monstre de bandit appel le Squelette, qui machine un complot pour se
sauver, lui et d'autres. C'est Nicolas qui a fait dire cela  Martial
par un prisonnier sortant; car mon homme a t encore assez faible pour
aller voir son gueux de frre  la Force. Alors, encourag par cette
visite, ce misrable, que l'enfer confonde! a eu le front de faire dire
 mon homme que d'un moment  l'autre il pourrait s'chapper, et que
Martial lui tienne prts chez le pre Micou de l'argent et des habits
pour se dguiser.

--Votre Martial a si bon coeur!

--Bon coeur tant que vous voudrez, la Goualeuse; mais que le diable me
brle si je laisse mon homme aider un assassin qui a voulu le tuer!
Martial ne dnoncera pas le complot d'vasion, c'est dj beaucoup...
D'ailleurs, maintenant que vous voil en sant, la Goualeuse, nous
allons partir, moi, mon homme et les enfants, pour notre tour de France;
nous ne remettrons jamais les pieds  Paris: c'tait bien assez pnible
 Martial d'tre appel fils du guillotin. Qu'est-ce que cela serait
donc lorsque mre, frre et soeur y auraient pass?

--Vous attendrez au moins que j'aie parl de vous  M. Rodolphe, si je
le revois. Vous tes revenue au bien, j'ai dit que je vous en ferais
rcompenser, je veux tenir ma parole. Sans cela comment
m'acquitterais-je envers vous? Vous m'avez sauv la vie... et pendant ma
maladie vous m'avez comble de soins.

--Justement! maintenant j'aurais l'air intresse, si je vous laissais
demander quelque chose pour moi  vos protecteurs. Vous tes sauve...
je vous rpte que j'ai fait mes frais.

--Bonne Louve... rassurez-vous... ce n'est pas vous qui serez
intresse, c'est moi qui serai reconnaissante.

--coutez donc! dit tout d'un coup la Louve en se levant, on dirait le
bruit d'une voiture. Oui... oui, elle approche; tenez, la voil;
l'avez-vous vu passer devant la grille? Il y a une femme dedans.

--Oh! mon Dieu! s'cria Fleur-de-Marie avec motion, il m'a sembl
reconnatre...

--Qui donc?

--Une jeune et jolie dame que j'ai vue  Saint-Lazare, et qui a t bien
bonne pour moi.

--Elle sait donc que vous tes ici?

--Je l'ignore; mais elle connat la personne dont je vous parlais
toujours, et qui, si elle le veut, et elle le voudra, je l'espre,
pourra raliser nos chteaux en Espagne de la prison.

--Une place de garde-chasse pour mon homme, avec une cabane pour nous au
milieu des bois, dit la Louve en soupirant. Tout a c'est des feries...
c'est trop beau, cela ne peut pas arriver.

Un bruit de pas prcipits se fit entendre, derrire la charmille;
Franois et Amandine qui, grce aux bonts du comte de Saint-Remy,
n'avaient pas quitt la Louve, arrivrent essouffls en criant:

--La Louve, voici une belle dame avec M. de Saint-Remy; ils demandent 
voir tout de suite Fleur-de-Marie.

--Je ne m'tais pas trompe! dit la Goualeuse.

Presque au mme instant parut M. de Saint-Remy, accompagn de Mme
d'Harville.  peine celle-ci eut-elle aperu Fleur-de-Marie qu'elle
s'cria en courant  elle et en la serrant tendrement entre ses bras:

--Pauvre chre enfant... vous voil... Ah!... sauve!... sauve
miraculeusement d'une horrible mort... Avec quel bonheur je vous
retrouve... moi qui, ainsi que vos amis, vous avais crue perdue... vous
avais tant regrette!

--Je suis aussi bien heureuse de vous revoir, madame; car je n'ai jamais
oubli vos bonts pour moi, dit Fleur-de-Marie en rpondant aux
tendresses de Mme d'Harville avec une grce et une modestie charmantes.

--Ah! vous ne savez pas quelle sera la surprise, la folle joie de vos
amis qui  cette heure vous pleurent si amrement...

Fleur-de-Marie, prenant par la main la Louve, qui s'tait retire 
l'cart, dit  Mme d'Harville en la lui prsentant:

--Puisque mon salut est si cher  mes bienfaiteurs, permettez-moi de
vous demander leurs bonts pour ma compagne, qui m'a sauve au risque de
sa vie...

--Soyez tranquille, mon enfant... vos amis prouveront  la brave Louve
qu'ils savent que c'est  elle qu'ils doivent le bonheur de vous revoir.

La Louve, rouge, confuse, n'osant ni rpondre ni lever les yeux sur Mme
d'Harville, tant la prsence d'une femme de cette dignit lui imposait,
n'avait pu cacher son tonnement en entendant Clmence prononcer son
nom...

--Mais il n'y a pas un moment  perdre, reprit la marquise. Je meurs
d'impatience de vous emmener, Fleur-de-Marie; j'ai apport dans la
voiture un chle, un manteau bien chaud; venez, venez, mon enfant...
Puis, s'adressant au comte: Serez-vous assez bon pour donner mon adresse
 cette courageuse femme, afin qu'elle puisse demain faire ses adieux 
Fleur-de-Marie? De la sorte vous serez bien force de venir nous voir,
ajouta Mme d'Harville en s'adressant  la Louve.

--Oh! madame, j'irai bien sr, rpondit celle-ci, puisque ce sera pour
dire adieu  la Goualeuse, j'aurais trop de chagrin de ne pouvoir pas
l'embrasser encore une fois.

Quelques minutes aprs, Mme d'Harville et la Goualeuse taient sur la
route de Paris.

Rodolphe, aprs avoir assist  la mort de Jacques Ferrand si
terriblement puni de ses crimes, tait rentr chez lui dans un
accablement inexprimable.

Ensuite d'une longue et pnible nuit d'insomnie, il avait mand prs de
lui sir Walter Murph, pour confier  ce vieux et fidle ami l'crasante
dcouverte de la veille au sujet de Fleur-de-Marie.

Le digne squire fut atterr; mieux que personne il pouvait comprendre et
partager l'immensit de la douleur du prince.

Celui-ci, ple, abattu, les yeux rougis par des larmes rcentes, venait
de faire  Murph cette poignante rvlation.

--Du courage! dit le squire en essuyant ses yeux; car, malgr son
flegme, il avait aussi pleur. Oui, du courage... monseigneur! beaucoup
de courage!... Pas de vaines consolations... ce chagrin doit tre
incurable...

--Tu as raison... Ce que je ressentais hier n'est rien auprs de ce que
je ressens aujourd'hui...

--Hier, monseigneur... vous prouviez l'tourdissement de ce coup; mais
sa raction vous sera de jour en jour plus douloureuse... Ainsi donc, du
courage!... L'avenir est triste... bien triste.

--Et puis hier... le mpris et l'horreur que m'inspiraient cette
femme... mais que Dieu en ait piti!... elle est  cette heure devant
lui... hier enfin, la surprise, la haine, l'effroi, tant de passions
violentes refoulaient en moi ces lans de tendresse dsespre... qu'
prsent je ne contiens plus...  peine si je pouvais pleurer... Au moins
maintenant... auprs de toi... je le peux... Tiens, tu vois... je suis
sans forces... je suis lche, pardonne-moi. Des larmes... encore...
toujours...  mon enfant!... mon pauvre enfant!...

--Pleurez, pleurez, monseigneur... hlas! la perte est irrparable.

--Et tant d'atroces misres  lui faire oublier! s'cria Rodolphe avec
un accent dchirant... aprs ce qu'elle a souffert!... Songe au sort qui
l'attendait!

--Peut-tre cette transition et-elle t trop brusque pour cette
infortune, dj si cruellement prouve?

--Oh! non... non!... va... si tu savais avec quels mnagements... avec
quelle rserve je lui aurais appris sa naissance!... Comme je l'aurais
doucement prpare  cette rvlation... C'tait si simple... si
facile... Oh! s'il ne s'tait agi que de cela, vois-tu, ajouta le prince
avec un sourire navrant, j'aurais t bien tranquille et pas embarrass.
Me mettant  genoux devant cette enfant idoltre, je lui aurais dit:
Toi qui as t jusqu'ici si torture... sois enfin heureuse... et pour
toujours heureuse... Tu es ma fille... Mais non, dit Rodolphe en se
reprenant, non... cela aurait t trop brusque, trop imprvu... Oui, je
me serais donc bien contenu et je lui aurais dit d'un air calme: Mon
enfant, il faut que je vous apprenne une chose qui va bien vous
tonner... Mon Dieu! oui... figurez-vous qu'on a retrouv les traces de
vos parents... votre pre existe... et votre pre... c'est moi. Ici le
prince s'interrompit de nouveau.--Non, non! c'est encore trop brusque,
trop prompt... mais ce n'est pas ma faute, cette rvlation me vient
tout de suite aux lvres... c'est qu'il faut tant d'empire sur moi... tu
comprends, mon ami, tu comprends... tre l, devant sa fille, et se
contraindre! Puis, se laissant emporter  un nouvel accs de dsespoir,
Rodolphe s'cria:--Mais  quoi bon,  quoi bon ces vaines paroles? Je
n'aurai plus jamais rien  lui dire. Oh! ce qui est affreux, affreux 
penser, vois-tu? c'est de penser que j'ai eu ma fille prs de moi...
pendant tout un jour... oui, pendant ce jour  jamais maudit et sacr o
je l'ai conduite  la ferme, ce jour o les trsors de son me anglique
se sont rvls  moi dans toute leur puret! J'assistais au rveil de
cette nature adorable... et rien dans mon coeur ne me disait: C'est ta
fille... Rien... rien...  aveugle, barbare, stupide, que j'tais!...
Je ne devinais pas... Oh! j'tais indigne d'tre pre!

--Mais, monseigneur...

--Mais enfin... s'cria le prince, a-t-il dpendu de moi, oui ou non, de
ne la jamais quitter! Pourquoi ne l'ai-je pas adopte, moi qui pleurais
tant ma fille? Pourquoi, au lieu d'envoyer cette malheureuse enfant chez
Mme Georges, ne l'ai-je pas garde prs de moi...? Aujourd'hui je
n'aurais qu' lui tendre les bras... Pourquoi n'ai-je pas fait cela?
pourquoi? Ah! parce qu'on ne fait jamais le bien qu' demi, parce qu'on
n'apprcie les merveilles que lorsqu'elles ont lui et disparu pour
toujours... parce qu'au lieu d'lever tout de suite  sa vritable
hauteur cette admirable jeune fille qui, malgr la misre, l'abandon,
tait, par l'esprit et par le coeur, plus grande, plus noble peut-tre
qu'elle ne le ft jamais devenue par les avantages de la naissance et de
l'ducation... j'ai cru faire beaucoup pour elle en la plaant dans une
ferme... auprs de bonnes gens... comme j'aurais fait pour la premire
mendiante intressante qui se serait trouve sur ma route... C'est ma
faute... c'est ma faute... Si j'avais fait cela, elle ne serait pas
morte... Oh! si... Je suis bien puni... je l'ai mrit... Mauvais
fils... mauvais pre!...

Murph savait que de pareilles douleurs sont inconsolables; il se tut.

Aprs un assez long silence, Rodolphe reprit d'une voix altre:

--Je ne resterai pas ici, Paris m'est odieux... demain je pars...

--Vous avez raison, monseigneur...

--Nous ferons un dtour, je m'arrterai  la ferme de Bouqueval...
J'irai m'enfermer quelques heures dans la chambre o ma fille a passe
les seuls jours heureux de sa triste vie... L on recueillera avec
religion tout ce qui reste d'elle... les livres o elle commenait 
lire... les cahiers o elle a crit... les vtements qu'elle a ports...
tout... jusqu'aux meubles... jusqu'aux tentures de cette chambre, dont
je prendrai moi-mme un dessin exact... Et  Gerolstein... dans le parc
rserv o j'ai fait lever un monument  la mmoire de mon pre
outrag... je ferai construire une petite maison o se trouvera cette
chambre... l j'irai pleurer ma fille... De ces deux funbres monuments,
l'un me rappellera mon crime envers mon pre, l'autre le chtiment qui
m'a frapp dans mon enfant... Aprs un nouveau silence, Rodolphe ajouta:
Ainsi donc, que tout soit prt... demain matin...

Murph, voulant essayer de distraire un moment le prince de ses sinistres
penses, lui dit:

--Tout sera prt, monseigneur; seulement vous oubliez que demain devait
avoir lieu  Bouqueval le mariage du fils de Mme Georges et de
Rigolette... Non-seulement vous avez assur l'avenir de Germain et dot
magnifiquement sa fiance... mais vous leur avez promis d'assister 
leur mariage comme tmoin... Alors seulement ils devaient savoir le nom
de leur bienfaiteur.

--Il est vrai, j'ai promis cela... Ils sont  la ferme... et je ne puis
y aller demain... sans assister  cette fte... et je l'avoue, je
n'aurai pas ce courage...

--La vue du bonheur de ces jeunes gens calmerait peut-tre un peu votre
chagrin.

--Non, non, la douleur est solitaire et goste... Demain tu iras
m'excuser et me reprsenter auprs d'eux, tu prieras Mme Georges de
rassembler tout ce qui a appartenu  ma fille... On fera faire le dessin
de sa chambre et on me l'enverra en Allemagne.

--Partirez-vous donc aussi, monseigneur, sans voir Mme la marquise
d'Harville?

Au souvenir de Clmence, Rodolphe tressaillit... ce sincre amour vivait
toujours en lui, ardent et profond... mais dans ce moment il tait pour
ainsi dire noy sous le flot d'amertume dont son coeur tait inond...

Par une contradiction bizarre, le prince sentait que la tendre affection
de Mme d'Harville aurait pu seule l'aider  supporter le malheur qui le
frappait, et il se reprochait cette pense comme indigne de la rigidit
de sa douleur paternelle.

--Je partirai sans voir Mme d'Harville, rpondit Rodolphe. Il y a peu de
jours, je lui crivais la peine que me causait la mort de
Fleur-de-Marie. Quand elle saura que Fleur-de-Marie tait ma fille, elle
comprendra qu'il est de ces douleurs ou plutt de ces punitions fatales
qu'il faut avoir le courage de subir seul... oui, seul, pour qu'elles
soient expiatoires... et elle est terrible, l'expiation que la fatalit
m'impose, terrible! car elle commence... pour moi...  l'heure o le
dclin de la vie commence aussi.

On frappa lgrement et discrtement  la porte du cabinet de Rodolphe,
qui fit un mouvement d'impatience chagrine.

Murph se leva et alla ouvrir.

 travers la porte entrebille, un aide de camp du prince dit au squire
quelques mots  voix basse. Celui-ci rpondit par un signe de tte, et,
se tournant vers Rodolphe:

--Monseigneur me permet-il de m'absenter un moment? Quelqu'un veut me
parler  l'instant mme pour le service de Votre Altesse Royale.

--Va... rpondit le prince.

 peine Murph fut-il parti que Rodolphe, cachant sa figure dans ses
mains, poussa un long gmissement.

--Oh! s'cria-t-il, ce que je ressens m'pouvante... Mon me dborde de
fiel et de haine; la prsence de mon meilleur ami me pse... le souvenir
d'un noble et pur amour m'importune et me trouble et puis... cela est
lche et indigne, mais hier j'ai appris avec une joie barbare la mort de
Sarah... de cette mre dnature qui a caus la perte de ma fille; je me
plais  retracer l'horrible agonie du monstre qui a fait tuer mon
enfant.  rage! je suis arriv trop tard! s'cria-t-il en bondissant sur
son fauteuil. Pourtant, hier, je ne souffrais pas cela, et hier comme
aujourd'hui je savais ma fille morte... Oh! oui, mais je ne me disais
pas ces mots, qui dsormais empoisonneront ma vie: J'ai vu ma fille, je
lui ai parl, j'ai admir tout ce qu'il y avait d'adorable en elle. Oh!
que de temps j'ai perdu  cette ferme! Quand je songe que je n'y suis
all que trois fois... oui, pas plus. Et je pouvais y aller tous les
jours... voir ma fille tous les jours... Que dis-je! la garder  jamais
prs de moi. Oh! tel sera mon supplice... de me rpter cela toujours...
toujours!

Et le malheureux trouvait une volupt cruelle  revenir  cette pense
dsolante et sans issue; car le propre des grandes douleurs est de
s'aviver incessamment par de terribles redites.

Tout  coup la porte du cabinet s'ouvrit, et Murph entra trs-ple, si
ple que le prince se leva  demi et s'cria:

--Murph, qu'as-tu?

--Rien, monseigneur...

--Tu es bien ple, pourtant.

--C'est... l'tonnement.

--Quel tonnement?

--Mme d'Harville!

--Mme d'Harville, grand Dieu! un nouveau malheur!...

--Non, non, monseigneur, rassurez-vous, elle est... l... dans le salon
de service.

--Elle... ici... elle chez moi, c'est impossible!

--Aussi, monseigneur... vous dis-je... la surprise.

--Une telle dmarche de sa part... Mais qu'y a-t-il donc, au nom du
ciel?

--Je ne sais... mais je ne puis me rendre compte de ce que j'prouve...

--Tu me caches quelque chose?

--Sur l'honneur, monseigneur... sur l'honneur... non... je ne sais pas
ce que Mme la marquise m'a dit.

--Mais que t'a-t-elle dit?

--Sir Walter--et sa voix tait mue, mais son regard rayonnait de
joie--ma prsence ici doit vous tonner beaucoup. Mais il est certaines
circonstances si imprieuses qu'elles laissent peu le temps de songer
aux convenances. Priez Son Altesse de m'accorder  l'instant quelques
moments d'entretien en votre prsence, car je sais que le prince n'a pas
au monde de meilleur ami que vous. J'aurais pu lui demander de me faire
la grce de venir chez moi; mais c'et t un retard d'une heure
peut-tre, et le prince me saura gr de n'avoir pas retard d'une minute
cette entrevue..., a-t-elle ajout avec une expression qui m'a fait
tressaillir.

--Mais, dit Rodolphe d'une voix altre, et devenant plus ple encore
que Murph, je ne devine pas la cause de ton trouble... de... ton
motion... de... ta pleur... il y a autre chose... Cette entrevue...

--Sur l'honneur, je ne... sais rien de plus. Ces seuls mots de la
marquise m'ont boulevers. Pourquoi? je l'ignore... Mais vous-mme, vous
tes bien ple, monseigneur.

--Moi? dit Rodolphe en s'appuyant sur son fauteuil, car il sentait ses
genoux se drober sous lui.

--Je vous dis, monseigneur, que vous tes aussi boulevers que moi.
Qu'avez-vous?

--Duss-je mourir sous le coup... prie Mme d'Harville d'entrer, s'cria
le prince.

Par une sympathie trange, la visite si inattendue, si extraordinaire de
Mme d'Harville, avait veill chez Murph et chez Rodolphe une mme vague
et folle esprance; mais cet espoir leur semblait si insens que ni l'un
ni l'autre n'avaient voulu se l'avouer. Mme d'Harville, suivie de Murph,
entra dans le cabinet du prince.




XI

Le pre et la fille


Ignorant, nous l'avons dit, que Fleur-de-Marie ft la fille du prince,
Mme d'Harville, toute  la joie de lui ramener sa protge, avait cru
pouvoir la lui prsenter presque sans mnagements; seulement, elle
l'avait laisse dans sa voiture, ignorant si Rodolphe voulait se faire
connatre  cette jeune fille et la recevoir chez lui. Mais s'apercevant
de la profonde altration des traits de Rodolphe, qui trahissaient un
morne dsespoir; remarquant dans ses yeux les traces rcentes de
quelques larmes, Clmence pensa qu'il avait t frapp par un malheur
bien plus cruel pour lui que la mort de la Goualeuse; ainsi, oubliant
l'objet de sa visite, elle s'cria:--Grand Dieu! monseigneur...
qu'avez-vous?

--Vous l'ignorez, madame?... Ah! tout espoir est perdu... Votre
empressement... l'entretien que vous m'avez si instamment demand...
j'avais cru...

--Oh! je vous en prie, ne parlons pas du sujet qui m'amenait ici...
monseigneur... Au nom de mon pre, dont vous avez sauv la vie... j'ai
presque droit de vous demander la cause de la dsolation o vous tes
plong... Votre abattement, votre pleur m'pouvantent... Oh! parlez,
monseigneur... soyez gnreux... parlez, ayez piti de mes angoisses...

-- quoi bon, madame? ma blessure est incurable.

--Ces mots redoublent mon effroi, monseigneur; expliquez-vous... Sir
Walter... mon Dieu, qu'y a-t-il?

--Eh bien! dit Rodolphe d'une voix entrecoupe, en faisant un violent
effort sur lui-mme, depuis que je vous ai instruite de la mort de
Fleur-de-Marie, j'ai appris qu'elle tait ma fille.

--Fleur-de-Marie!... votre fille? s'cria Clmence avec un accent
impossible  rendre.

--Oui. Et tout  l'heure, quand vous m'avez fait dire que vous vouliez
me voir  l'instant pour m'apprendre une nouvelle qui me comblerait de
joie, ayez piti de ma faiblesse, mais un pre, fou de douleur d'avoir
perdu son enfant, est capable des plus folles esprances: un moment
j'avais cru que... mais non, non, je le vois, je m'tais tromp.
Pardonnez-moi, je ne suis qu'un misrable insens.

Rodolphe, puis par le contrecoup d'un fugitif espoir et d'une
dception crasante, retomba sur son sige en cachant sa figure dans ses
mains.

Mme d'Harville restait stupfaite, immobile, muette, respirant  peine,
tour  tour en proie  une joie enivrante,  la crainte de l'effet
foudroyant de la rvlation qu'elle devait faire au prince, exalte
enfin par une religieuse reconnaissance envers la Providence, qui la
chargeait, elle... elle... d'annoncer  Rodolphe que sa fille vivait, et
qu'elle la lui ramenait...

Clmence, agite par ces motions si violentes, si diverses, ne pouvait
trouver une parole.

Murph, aprs avoir un moment partag la folle esprance du prince,
semblait aussi accabl que lui.

Tout  coup la marquise, cdant  un mouvement subit, involontaire,
oubliant la prsence de Murph et de Rodolphe, s'agenouilla, joignit les
mains et s'cria avec l'expression d'une pit fervente et d'une
gratitude ineffable:

--Merci!... Dieu... soyez bni!... je reconnais votre volont
toute-puissante... merci encore, car vous m'avez choisie... pour lui
apprendre que sa fille est sauve!...

Quoique dits  voix basse, ces mots, prononcs avec un accent de
sincrit et de sainte exaltation, arrivrent aux oreilles de Murph et
du prince.

Celui-ci redressa vivement la tte au moment o Clmence se relevait.

Il est impossible de dire le regard, le geste, l'expression de la
physionomie de Rodolphe en contemplant Mme d'Harville, dont les traits
adorables, empreints d'une joie cleste, rayonnaient en ce moment d'une
beaut surhumaine.

Appuye d'une main sur le marbre d'une console, et comprimant sous son
autre main les battements prcipits de son sein, elle rpondit par un
signe de tte affirmatif  un regard de Rodolphe qu'il faut encore
renoncer  rendre.

--Et o est-elle? dit le prince en tremblant comme la feuille.

--En bas, dans ma voiture.

Sans Murph, qui, prompt comme l'clair, se jeta au-devant de Rodolphe,
celui-ci sortait perdu.

--Monseigneur, vous la tueriez! s'cria le squire en retenant le
prince.

--D'hier seulement elle est convalescente. Au nom de sa vie, pas
d'imprudence, monseigneur, ajouta Clmence.

--Vous avez raison, dit Rodolphe en se contenant  peine, vous avez
raison, je serai calme, je ne la verrai pas encore, j'attendrai que ma
premire motion soit apaise. Ah! c'est trop, trop en un jour!
ajouta-t-il d'une voix altre. Puis, s'adressant  Mme d'Harville et
lui tendant la main, il s'cria, dans une effusion de reconnaissance
indicible: Je suis pardonn... vous tes l'ange de la rdemption.

--Monseigneur, vous m'avez rendu mon pre, Dieu veut que je vous ramne
votre enfant, rpondit Clmence. Mais,  mon tour je vous demande pardon
de ma faiblesse. Cette rvlation si subite, si inattendue, m'a
bouleverse. J'avoue que je n'aurai pas le courage d'aller chercher
Fleur-de-Marie, mon motion l'effrayerait.

--Et comment l'a-t-on sauve? qui l'a sauve? s'cria Rodolphe. Voyez
mon ingratitude, je ne vous avais pas encore fait cette question.

--Au moment o elle se noyait, elle a t retire de l'eau par une femme
courageuse.

--Vous la connaissez?

--Demain elle viendra chez moi.

--La dette est immense, dit le prince, mais je saurai l'acquitter.

--Comme j'ai t bien inspire, mon Dieu, en n'amenant pas
Fleur-de-Marie avec moi! dit la marquise, cette scne lui et t
funeste.

--Il est vrai, madame, dit Murph, c'est un hasard providentiel qu'elle
ne soit pas ici.

--J'ignorais si monseigneur dsirait tre connu d'elle, et je n'ai pas
voulu la lui prsenter sans le consulter.

--Maintenant, dit le prince, qui avait pass pour ainsi dire quelques
minutes  combattre,  vaincre son agitation, et dont les traits
semblaient presque calmes, maintenant je suis matre de moi, je vous
l'assure. Murph, va chercher ma fille.

Ces mots, _ma fille_, furent prononcs par le prince avec un accent que
nous ne saurions non plus exprimer.

--Monseigneur, tes-vous bien sr de vous? dit Clmence. Pas
d'imprudence.

--Oh! soyez tranquille, je sais le danger qu'il y aurait pour elle. Je
ne l'y exposerai pas. Mon bon Murph, je t'en supplie, va, va!

--Rassurez-vous, madame, reprit le squire, qui avait attentivement
observ le prince, elle peut venir, monseigneur se contiendra.

--Alors, va, va donc vite, mon vieil ami.

--Oui, monseigneur, je vous demande seulement une minute, on n'est pas
de fer, dit le brave gentilhomme en essuyant la trace de ses larmes; il
ne faut pas qu'elle voie que j'ai pleur.

--Excellent homme! reprit Rodolphe en serrant la main de Murph dans les
siennes.

--Allons, allons, monseigneur, m'y voil... je ne voulais pas traverser
le salon de service plor comme une Madeleine.

Et le squire fit un pas pour sortir; puis, se ravisant:

--Mais, monseigneur, que lui dirai-je?

--Oui, que dira-t-il? demanda le prince  Clmence.

--Que M. Rodolphe dsire la voir, rien de plus, ce me semble?

--Sans doute: que M. Rodolphe dsire la voir... rien de plus... Allons,
va, va.

--C'est certainement ce qu'il y a de mieux  lui dire, reprit le squire,
qui se sentait au moins aussi impressionn que Mme d'Harville. Je lui
dirai simplement que M. Rodolphe dsire la voir. Cela ne lui fera rien
prjuger, rien prvoir; c'est ce qu'il y a de plus raisonnable, en
effet.

Et Murph ne bougeait pas.

--Sir Walter, lui dit Clmence en souriant, vous avez peur.

--C'est vrai, madame la marquise; malgr mes six pieds et mon paisse
enveloppe, je suis encore sous le coup d'une motion profonde.

--Mon ami, prends garde, lui dit Rodolphe; attends plutt un moment
encore, si tu n'es pas sr de toi.

--Allons, allons, cette fois, monseigneur, j'ai pris le dessus, dit le
squire, aprs avoir pass sur ses yeux ses deux poings d'Hercule; il est
vident qu' mon ge cette faiblesse est parfaitement ridicule. Ne
craignez rien, monseigneur.

Et Murph sortit d'un pas ferme, le visage impassible.

Un moment de silence suivit son dpart.

Alors Clmence songea en rougissant qu'elle tait chez Rodolphe, seule
avec lui. Le prince s'approcha d'elle et lui dit presque timidement:

--Si je choisis ce jour, ce moment, pour vous faire un aveu sincre,
c'est que la solennit de ce jour, de ce moment, ajoutera encore  la
gravit de cet aveu. Depuis que je vous ai vue, je vous aime. Tant que
j'ai d cacher cet amour, je l'ai cach: maintenant vous tes libre,
vous m'avez rendu ma fille, voulez-vous tre sa mre?

--Moi, monseigneur! s'cria Mme d'Harville. Que dites-vous?

--Je vous en supplie, ne me refusez pas; faites que ce jour dcide du
bonheur de toute ma vie, reprit tendrement Rodolphe.

Clmence aussi aimait le prince depuis longtemps avec passion; elle
croyait rver: l'aveu de Rodolphe, cet aveu  la fois si simple, si
grave et si touchant, fait dans une telle circonstance, la transportait
d'un bonheur inespr; elle rpondit en hsitant:

--Monseigneur, c'est  moi de vous rappeler la distance de nos
conditions, l'intrt de votre souverainet.

--Laissez-moi songer avant tout  l'intrt de mon coeur,  celui de ma
fille chrie; rendez-nous bien heureux, oh! bien heureux, elle et moi;
faites que moi, qui tout  l'heure tais sans famille, je puisse
maintenant dire ma femme, ma fille; faites enfin que cette pauvre enfant
qui, elle aussi tout  l'heure tait sans famille, puisse dire... mon
pre, ma mre, ma soeur, car vous avez une fille qui deviendra la
mienne.

--Ah! monseigneur,  de si nobles paroles on ne peut rpondre que par
des larmes de reconnaissance, s'cria Clmence. Puis, se contraignant,
elle ajouta: Monseigneur, on vient, c'est votre fille.

--Eh bien! notre fille, murmura Clmence au moment o Murph, ouvrant la
porte, introduisit Fleur-de-Marie dans le salon du prince.

La jeune fille, descendue de la voiture de la marquise devant le
pristyle de cet immense htel, avait travers une premire antichambre
remplie de valets de pied en grande livre, une salle d'attente o se
tenaient des valets de chambre, puis le salon des huissiers, et enfin le
salon de service, occup par un chambellan et les aides de camp du
prince en grand uniforme. Qu'on juge de l'tonnement de la pauvre
Goualeuse, qui ne connaissait pas d'autres splendeurs que celles de la
ferme de Bouqueval, en traversant ces appartements princiers,
tincelants d'or, de glaces et de peintures.

Ds qu'elle parut, Mme d'Harville courut  elle, la prit par la main,
et, l'entourant d'un de ses bras comme pour la soutenir, la conduisit 
Rodolphe, qui, debout prs de la chemine, n'avait pu faire un pas.

Murph, aprs avoir confi Fleur-de-Marie  Mme d'Harville, s'tait ht
de disparatre  demi derrire un des immenses rideaux de la fentre, ne
se trouvant pas suffisamment sr de lui.

 la vue de son bienfaiteur, de son sauveur, de son Dieu... qui la
contemplait dans une muette extase, Fleur-de-Marie, dj si trouble, se
mit  trembler.

--Rassurez-vous... mon enfant, lui dit Mme d'Harville, voil votre
ami... Rodolphe, qui vous attendait impatiemment... il a t bien
inquiet de vous.

--Oh!... oui... bien... bien inquiet... balbutia Rodolphe toujours
immobile et dont le coeur se fondait en larmes  l'aspect du ple et
doux visage de sa fille.

Aussi, malgr sa rsolution, le prince fut-il un moment oblig de
dtourner la tte pour cacher son attendrissement.

--Tenez, mon enfant, vous tes encore bien faible, asseyez-vous l, dit
Clmence pour dtourner l'attention de Fleur-de-Marie; et elle la
conduisit vers un grand fauteuil de bois dor, dans lequel la Goualeuse
s'assit avec prcaution.

Son trouble augmentait de plus en plus: elle tait oppresse, la voix
lui manquait; elle se dsolait de n'avoir encore pu dire un mot de
gratitude  Rodolphe.

Enfin, sur un signe de Mme d'Harville, qui, accoude au dossier du
fauteuil, tait penche vers Fleur-de-Marie et tenait une de ses mains
dans les siennes, le prince s'approcha doucement de l'autre ct du
sige. Plus matre de lui, il dit alors  Fleur-de-Marie, qui tourna
vers lui son visage enchanteur:

--Enfin, mon enfant, vous voil pour jamais runie  vos amis!... Vous
ne les quitterez plus... Il faut surtout maintenant oublier ce que vous
avez souffert.

--Oui, mon enfant, le meilleur moyen de nous prouver que vous nous
aimez, ajouta Clmence, c'est d'oublier ce triste pass.

--Croyez, monsieur Rodolphe... croyez, madame, que si j'y songeais
quelquefois malgr moi, ce serait pour me dire que sans vous... je
serais encore bien malheureuse.

--Oui, mais nous ferons en sorte que vous n'ayez plus de ces sombres
penses. Notre tendresse ne vous en laissera pas le temps, ma chre
Marie, reprit Rodolphe, car vous savez que je vous ai donn ce nom... 
la ferme.

--Oui, monsieur Rodolphe. Et Mme Georges qui m'avait permis de
l'appeler... ma mre... se porte-t-elle bien?

--Trs-bien, mon enfant... Mais j'ai d'importantes nouvelles  vous
apprendre.

-- moi, monsieur Rodolphe?

--Depuis que je vous ai vue... on a fait de grandes dcouvertes sur...
sur... votre naissance.

--Sur ma naissance?

--On a su quels taient vos parents. On connat votre pre. Rodolphe
avait tant de larmes dans la voix en prononant ces mots que
Fleur-de-Marie, trs-mue, se retourna vivement vers lui; heureusement
qu'il put dtourner la tte.

Un autre incident semi-burlesque vint encore distraire la Goualeuse et
l'empcher de trop remarquer l'motion de son pre: le digne squire, qui
ne sortait pas de derrire son rideau et semblait attentivement regarder
le jardin de l'htel, ne put s'empcher de se moucher avec un bruit
formidable, car il pleurait comme un enfant.

--Oui, ma chre Marie, se hta de dire Clmence, on connat votre
pre... il existe.

--Mon pre! s'cria la Goualeuse avec une expression qui mit le courage
de Rodolphe  une nouvelle preuve.

--Et un jour... reprit Clmence, bientt peut-tre... vous le verrez. Ce
qui vous tonnera sans doute, c'est qu'il est d'une trs-haute
condition... d'une grande naissance.

--Et ma mre, madame, la verrai-je?

--Votre pre rpondra  cette question, mon enfant... mais ne serez-vous
pas bien heureuse de le voir?

--Oh! oui, madame, rpondit Fleur-de-Marie en baissant les yeux.

--Combien vous l'aimerez, quand vous le connatrez! dit la marquise.

--De ce jour-l... une nouvelle vie commencera pour vous, n'est-ce pas,
Marie? ajouta le prince.

--Oh! non, monsieur Rodolphe, rpondit navement la Goualeuse. Ma
nouvelle vie a commenc du jour o vous avez eu piti de moi... o vous
m'avez envoye  la ferme.

--Mais votre pre... vous chrit, dit le prince.

--Je ne le connais pas... et je vous dois tout... monsieur Rodolphe.

--Ainsi... vous... m'aimez... autant... plus peut-tre que vous
n'aimeriez votre pre?

--Je vous bnis et je vous respecte comme Dieu, monsieur Rodolphe, parce
que vous avez fait pour moi ce que Dieu seul aurait pu faire, rpondit
la Goualeuse avec exaltation, oubliant sa timidit habituelle. Quand
madame a eu la bont de me parler  la prison, je le lui ai dit, ainsi
que je le disais  tout le monde... oui, monsieur Rodolphe, aux
personnes qui taient bien malheureuses, je disais: Esprez, M.
Rodolphe soulage les malheureux.  celles qui hsitaient entre le bien
et le mal, je disais: Courage, soyez bonnes, M. Rodolphe rcompense
ceux qui sont bons.  celles qui taient mchantes, je disais: Prenez
garde, M. Rodolphe punit les mchants. Enfin, quand j'ai cru mourir, je
me suis dit: Dieu aura piti de moi, car M. Rodolphe m'a juge digne de
son intrt.

Fleur-de-Marie, entrane par sa reconnaissance envers son bienfaiteur,
avait surmont sa crainte, un lger incarnat colorait ses joues, et ses
beaux yeux bleus, qu'elle levait au ciel comme si elle et pri,
brillaient du plus doux clat.

Un silence de quelques secondes succda aux paroles enthousiastes de
Fleur-de-Marie; l'motion des acteurs de cette scne tait profonde.

--Je vois, mon enfant, reprit Rodolphe, pouvant  peine contenir sa
joie, que dans votre coeur j'ai  peu prs pris la place de votre pre.

--Ce n'est pas ma faute, monsieur Rodolphe. C'est peut-tre mal  moi...
mais je vous l'ai dit, je vous connais et je ne connais pas mon pre; et
elle ajouta en baissant la tte avec confusion: Et puis, enfin, vous
savez le pass... monsieur Rodolphe... et malgr cela vous m'avez
comble de bonts; mais mon pre ne le sait pas, lui... ce pass.
Peut-tre regrettera-t-il de m'avoir retrouve, ajouta la malheureuse
enfant en frissonnant, et puisqu'il est, comme le dit madame... d'une
grande naissance... sans doute il aura honte... il rougira de moi.

--Rougir de vous! s'cria Rodolphe en se redressant, le front altier, le
regard orgueilleux. Rassurez-vous, pauvre enfant, votre pre vous fera
une position si brillante, si haute, que les plus grands parmi les
grands de ce monde ne vous regarderont dsormais qu'avec un profond
respect. Rougir de vous! non... non. Aprs les reines, auxquelles vous
tes allie par le sang... vous marcherez de pair avec les plus nobles
princesses de l'Europe.

--Monseigneur! s'crirent  la fois Murph et Clmence, effrays de
l'exaltation de Rodolphe et de la pleur croissante de Fleur-de-Marie,
qui regardait son pre avec stupeur.

--Rougir de toi! continua-t-il, oh! si j'ai jamais t heureux et fier
de mon rang souverain... c'est parce que, grce  ce rang, je puis
t'lever autant que tu as t abaisse... entends-tu, mon enfant
chrie... ma fille adore?... car c'est moi... c'est moi qui suis ton
pre!

Et le prince, ne pouvant vaincre plus longtemps son motion, se jeta aux
pieds de Fleur-de-Marie, qu'il couvrit de larmes et de caresses.

--Soyez bni, mon Dieu! s'cria Fleur-de-Marie en joignant les mains. Il
m'tait permis d'aimer mon bienfaiteur autant que je l'aimais... C'est
mon pre... je pourrai le chrir sans remords... Soyez... bni... non.

Elle ne put achever... la secousse tait trop violente; Fleur-de-Marie
s'vanouit entre les bras du prince.

Murph courut  la porte du salon de service, l'ouvrit et dit:

--Le docteur David...  l'instant... pour Son Altesse Royale...
quelqu'un se trouve mal.

--Maldiction sur moi!... je l'ai tue... s'cria Rodolphe, en
sanglotant, agenouill devant sa fille. Marie... mon enfant...
coute-moi... c'est ton pre... Pardon... oh! pardon... de n'avoir pu
retenir plus longtemps ce secret... Je l'ai tue... mon Dieu! je l'ai
tue!

--Calmez-vous, monseigneur, dit Clmence; il n'y a sans doute aucun
danger... Voyez... ses joues sont colores... c'est le saisissement...
seulement le saisissement.

--Mais  peine convalescente... elle en mourra... Malheur! oh! malheur
sur moi!

 ce moment, David, le mdecin ngre, entra prcipitamment, tenant  la
main une petite caisse remplie de flacons, et un papier qu'il remit 
Murph.

--David... ma fille se meurt... Je t'ai sauv la vie... tu dois sauver
mon enfant! s'cria Rodolphe.

Quoique stupfait de ces paroles du prince, qui parlait de sa fille, le
docteur courut  Fleur-de-Marie, que Mme d'Harville tenait dans ses
bras, prit le pouls de la jeune fille, lui posa la main sur le front, et
se retournant vers Rodolphe qui, ple, pouvant, attendait son arrt:

--Il n'y a aucun danger... que Votre Altesse se rassure.

--Tu dis vrai... aucun danger... aucun?...

--Aucun, monseigneur. Quelques gouttes d'ther, et cette crise aura
cess.

--Oh! merci... David... mon bon David! s'cria le prince avec effusion.
Puis, s'adressant  Clmence, Rodolphe ajouta:--Elle vit... notre fille
vivra...

Murph venait de jeter les yeux sur le billet que lui avait remis David
en entrant; il tressaillit et regarda le prince avec effroi.

--Oui, mon vieil ami!... reprit Rodolphe, dans peu de temps ma fille
pourra dire  Mme la marquise d'Harville: Ma mre...

--Monseigneur, dit Murph en tremblant, la nouvelle d'hier tait
fausse...

--Que dis-tu?

--Une crise violente, suivie d'une syncope, avait fait croire...  la
mort de la comtesse Sarah...

--La comtesse!

--Ce matin... on espre la sauver.

-- mon Dieu!... mon Dieu! s'cria le prince atterr, pendant que
Clmence le regardait avec stupeur, ne comprenant pas encore.

--Monseigneur, dit David, toujours occup de Fleur-de-Marie, il n'y a
pas la moindre inquitude  avoir... Mais le grand air serait urgent; on
pourrait rouler le fauteuil sur la terrasse en ouvrant la porte du
jardin... l'vanouissement cesserait compltement.

Aussitt Murph courut ouvrir la porte vitre qui donnait sur un immense
perron formant terrasse; puis, aid de David, il y roula doucement le
fauteuil o se trouvait la Goualeuse, toujours sans connaissance.

Rodolphe et Clmence restrent seuls.




XII

Dvouement


--Ah! madame! s'cria Rodolphe ds que Murph et David se furent
loigns, vous ne savez pas ce que c'est que la comtesse Sarah? c'est la
mre de Fleur-de-Marie!

--Grand Dieu!

--Et je la croyais morte!

Il y eut un moment de profond silence.

Mme d'Harville plit beaucoup, son coeur se brisa.

--Ce que vous ignorez encore, reprit Rodolphe avec amertume, c'est que
cette femme, aussi goste qu'ambitieuse, n'aimant en moi que le prince,
m'avait, dans ma premire jeunesse, amen  une union plus tard rompue.
Voulant alors se remarier, la comtesse a caus tous les malheurs de son
enfant en l'abandonnant  des mains mercenaires.

--Ah! maintenant, monseigneur, je comprends l'aversion que vous aviez
pour elle.

--Vous comprenez aussi pourquoi, deux fois, elle a voulu vous perdre par
d'infmes dlations! Toujours en proie  une implacable ambition, elle
croyait me forcer de revenir  elle en m'isolant de toute affection.

--Oh! quel calcul affreux!

--Et elle n'est pas morte!

--Monseigneur, ce regret n'est pas digne de vous!

--C'est que vous ignorez tous les maux qu'elle a causs! En ce moment
encore... alors que, retrouvant ma fille... j'allais lui donner une mre
digne d'elle... Oh! non... non... cette femme est un dmon vengeur
attach  mes pas...

--Allons, monseigneur, du courage, dit Clmence en essuyant ses larmes
qui coulaient malgr elle, vous avez un grand, un saint devoir 
remplir. Vous l'avez dit vous-mme dans un juste et gnreux lan
d'amour paternel, dsormais, le sort de votre fille doit tre aussi
heureux qu'il a t misrable. Elle doit tre aussi leve qu'elle a t
abaisse. Pour cela... il faut lgitimer sa naissance... pour cela, il
faut pouser la comtesse Mac-Gregor.

--Jamais, jamais. Ce serait rcompenser le parjure, l'gosme et la
froce ambition de cette mre dnature. Je reconnatrai ma fille, vous
l'adopterez, et, ainsi que je l'esprais, elle trouvera en vous une
affection maternelle.

--Non, monseigneur, vous ne ferez pas cela; non, vous ne laisserez pas
dans l'ombre la naissance de votre enfant. La comtesse Sarah est de
noble et ancienne maison; pour vous, sans doute, cette alliance est
disproportionne, mais elle est honorable. Par ce mariage, votre fille
ne sera pas lgitime, mais lgitime, et ainsi, quel que soit l'avenir
qui l'attende, elle pourra se glorifier de son pre et avouer hautement
sa mre.

--Mais renoncer  vous, mon Dieu! c'est impossible. Ah! vous ne songez
pas ce qu'aurait t pour moi cette vie partage entre vous et ma fille,
mes deux seuls amours de ce monde.

--Il vous reste votre enfant, monseigneur. Dieu vous l'a miraculeusement
rendue. Trouver votre bonheur incomplet serait de l'ingratitude!

--Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime.

--Croyez cela, monseigneur, croyez-le, le sacrifice que vous faites 
vos devoirs vous semblera moins pnible.

--Mais si vous m'aimez, mais si vos regrets sont aussi amers que les
miens, vous serez affreusement malheureuse. Que vous restera-t-il?

--La charit, monseigneur! cet admirable sentiment que vous avez veill
dans mon coeur... ce sentiment qui jusqu'ici m'a fait oublier bien des
chagrins, et  qui j'ai d de bien douces consolations.

--De grce, coutez-moi. Soit, j'pouserai cette femme; mais une fois le
sacrifice accompli, est-ce qu'il me sera possible de vivre auprs
d'elle? d'elle, qui ne m'inspire qu'aversion et mpris? Non, non, nous
resterons  jamais spars l'un de l'autre, jamais elle ne verra ma
fille. Ainsi Fleur-de-Marie... perdra en vous la plus tendre des mres.

--Il lui restera le plus tendre des pres. Par le mariage, elle sera la
fille lgitime d'un prince souverain de l'Europe, et, ainsi que vous
l'avez dit, monseigneur, sa position sera aussi clatante qu'elle tait
obscure.

--Vous tes impitoyable... je suis bien malheureux!

--Osez-vous parler ainsi... vous si grand, si juste... vous qui
comprenez si noblement le devoir, le dvouement et l'abngation? Tout 
l'heure, avant cette rvlation providentielle, quand vous pleuriez
votre enfant avec des sanglots si dchirants, si l'on vous et dit:
Faites un voeu, un seul, et il sera ralis, vous vous seriez cri:
Ma fille... oh! ma fille... qu'elle vive! Ce prodige s'accomplit...
votre fille vous est rendue... et vous vous dites malheureux. Ah!
monseigneur, que Fleur-de-Marie ne vous entende pas!

--Vous avez raison, dit Rodolphe aprs un long silence, tant de
bonheur... c'et t le ciel... sur la terre... et je ne mrite pas
cela... Je ferai ce que je dois. Je ne regrette pas mon hsitation, je
lui ai d une nouvelle preuve de la beaut de votre me.

--Cette me, c'est vous qui l'avez agrandie, leve. Si ce que je fais
est bien, c'est vous que j'en glorifie, ainsi que je vous ai toujours
glorifi des bonnes penses que j'ai eues. Courage, monseigneur, ds que
Fleur-de-Marie pourra soutenir ce voyage, emmenez-la. Une fois en
Allemagne, dans ce pays si calme et si grave, sa transformation sera
complte, et le pass ne sera plus pour elle qu'un songe triste et
lointain.

--Mais vous? mais vous?

--Moi... je ne puis bien vous dire cela maintenant, parce que je ne
pourrai le dire toujours avec joie et orgueil, mon amour pour vous sera
mon ange gardien, mon sauveur, ma vertu, mon avenir; tout ce que je
ferai de bien viendra de lui et retournera  lui. Chaque jour je vous
crirai, pardonnez-moi cette exigence, c'est la seule que je me
permette. Vous, monseigneur, vous me rpondrez quelquefois... pour me
donner des nouvelles de celle qu'un moment au moins j'ai appele ma
fille, dit Clmence sans pouvoir retenir ses pleurs, et qui le sera
toujours dans ma pense; enfin, lorsque les annes nous aurons donn le
droit d'avouer hautement l'inaltrable affection qui nous lie... eh
bien! je vous le jure sur votre fille, si vous le dsirez, j'irai vivre
en Allemagne, dans la mme ville que vous, pour ne plus nous quitter, et
terminer ainsi une vie qui aurait pu tre plus digne.

--Monseigneur! s'cria Murph en entrant prcipitamment, celle que Dieu
vous a rendue a repris ses sens, elle renat. Son premier mot a t:
Mon pre!... Elle demande  vous voir.

Peu d'instants aprs, Mme d'Harville avait quitt l'htel du prince, et
celui-ci se rendait en hte chez la comtesse Mac-Gregor, accompagn de
Murph, du baron de Gran et d'un aide de camp.




XIII

Le mariage


Depuis que Rodolphe lui avait appris le meurtre de Fleur-de-Marie, la
comtesse Sarah Mac-Gregor crase par cette rvlation qui ruinait
toutes ses esprances, torture par un remords tardif, avait t en
proie  de violentes crises nerveuses,  un effrayant dlire; sa
blessure,  demi cicatrise, s'tait rouverte, et une longue syncope
avait momentanment fait croire  sa mort. Pourtant, grce  la force de
sa constitution, elle ne succomba pas  cette rude atteinte; une
nouvelle lueur de vie vint la ranimer encore.

Assise dans un fauteuil, afin de se soustraire aux oppressions qui la
suffoquaient, Sarah tait depuis quelques moments plonge dans des
rflexions accablantes, regrettant presque la mort  laquelle elle
venait d'chapper.

Tout  coup Thomas Seyton entra dans la chambre de la comtesse; il
contenait difficilement une motion profonde; d'un signe il loigna les
deux femmes de Sarah; celle-ci parut  peine s'apercevoir de la prsence
de son frre.

--Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.

--Dans le mme tat... j'prouve une grande faiblesse... et de temps 
autre des suffocations douloureuses... Pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas
retire de ce monde... dans ma dernire crise?

--Sarah, reprit Thomas Seyton aprs un moment de silence, vous tes
entre la vie et la mort... une motion violente pourrait vous tuer...
comme elle pourrait vous sauver.

--Je n'ai plus d'motions  prouver, mon frre.

--Peut-tre...

--La mort de Rodolphe me trouverait indiffrente... le spectre de ma
fille noye... noye par ma faute... est l... toujours l... devant
moi... Ce n'est pas une motion... c'est un remords incessant. Je suis
rellement mre... depuis que je n'ai plus d'enfant.

--J'aimerais mieux retrouver en vous cette froide ambition qui vous
faisait regarder votre fille comme un moyen de raliser le rve de votre
vie.

--Les effrayants reproches du prince ont tu cette ambition, le
sentiment maternel s'est veill en moi... au tableau des atroces
misres de ma fille.

--Et..., dit Seyton en hsitant et en pesant pour ainsi dire chaque
parole, si par hasard, supposons une chose impossible, un miracle, vous
appreniez que votre fille vit encore, comment supporteriez-vous une
telle dcouverte?

--Je mourrais de honte et de dsespoir  sa vue.

--Ne croyez pas cela, vous seriez trop enivre du triomphe de votre
ambition! Car enfin, si votre fille avait vcu, le prince vous pousait,
il vous l'avait dit.

--En admettant cette supposition insense, il me semble que je n'aurais
pas le droit de vivre. Aprs avoir reu la main du prince, mon devoir
serait de le dlivrer... d'une pouse indigne... ma fille, d'une mre
dnature...

L'embarras de Thomas Seyton augmentait  chaque instant. Charg par
Rodolphe, qui tait dans une pice voisine, d'apprendre  Sarah que
Fleur-de-Marie vivait, il ne savait que rsoudre. La vie de la comtesse
tait si chancelante qu'elle pouvait s'teindre d'un moment  l'autre;
il n'y avait donc aucun retard  apporter au mariage _in extremis_ qui
devait lgitimer la naissance de Fleur-de-Marie. Pour cette triste
crmonie, le prince s'tait fait accompagner d'un ministre, de Murph et
du baron de Gran comme tmoins; le duc de Lucenay et lord Douglas,
prvenus  la hte par Seyton, devaient servir de tmoins  la comtesse,
et venaient d'arriver  l'instant mme.

Les moments pressaient; mais les remords empreints de la tendresse
maternelle, qui remplaaient alors chez Sarah une impitoyable ambition,
rendaient la tche de Seyton plus difficile encore. Tout son espoir
tait que sa soeur le trompait ou se trompait elle-mme, et que
l'orgueil de cette femme se rveillerait ds qu'elle toucherait  cette
couronne si longtemps rve.

--Ma soeur..., dit Thomas Seyton d'une voix grave et solennelle, je suis
dans une terrible perplexit... Un mot de moi va peut-tre vous rendre 
la vie... va peut-tre vous tuer...

--Je vous l'ai dit... je n'ai plus d'motions  redouter...

--Une seule... pourtant...

--Laquelle?

--S'il s'agissait... de votre fille?...

--Ma fille est morte...

--Si elle ne l'tait pas?

--Nous avons puis cette supposition tout  l'heure... Assez, mon
frre... mes remords me suffisent.

--Mais si ce n'tait pas une supposition?... Mais si par un hasard
incroyable... inespr... votre fille avait t arrache  la mort...
mais si... elle vivait?

--Vous me faites mal... ne me parlez pas ainsi.

--Eh bien! donc, que Dieu me pardonne et vous juge!... elle vit
encore...

--Ma fille?

--Elle vit, vous dis-je... Le prince est l... avec un ministre... J'ai
fait prvenir deux de vos amis pour vous servir de tmoins... Le voeu de
votre vie est enfin ralis... La prdiction s'accomplit... Vous tes
souveraine.

Thomas Seyton avait prononc ces mots en attachant sur sa soeur un
regard rempli d'angoisse, piant sur son visage chaque signe d'motion.

 son grand tonnement, les traits de Sarah restrent presque
impassibles: elle porta seulement ses deux mains  son coeur en se
renversant dans son fauteuil, touffa un lger cri qui parut lui tre
arrach par une douleur subite et profonde... puis sa figure redevint
calme.

--Qu'avez-vous, ma soeur?

--Rien... la surprise... une joie inespre... Enfin mes voeux sont
combls!...

Je ne m'tais pas tromp! pensa Thomas Seyton, l'ambition domine...
elle est sauve... Puis s'adressant  Sarah:--Eh bien! ma soeur, que
vous disais-je?

--Vous aviez raison..., reprit-elle avec un sourire amer et devinant la
pense de son frre, l'ambition a encore touff en moi la maternit...

--Vous vivrez! et vous aimerez votre fille...

--Je n'en doute pas... je vivrai... voyez comme je suis calme...

--Et ce calme est rel?

--Abattue, brise comme je le suis... aurais-je la force de feindre?

--Vous comprenez maintenant mon hsitation de tout  l'heure?

--Non, je m'en tonne; car vous connaissiez mon ambition... O est le
prince?

--Il est ici.

--Je voudrais le voir... avant la crmonie... Puis elle ajouta avec une
indiffrence affecte: Ma fille est l... sans doute?

--Non... vous la verrez plus tard.

--En effet... j'ai le temps... Faites, je vous prie, venir le prince...

--Ma soeur... je ne sais... mais votre air est trange... sinistre.

--Voulez-vous que je rie? Croyez-vous que l'ambition assouvie ait une
expression douce et tendre?... Faites venir le prince!

Malgr lui Seyton tait inquiet du calme de Sarah. Un moment il crut
voir dans ses yeux des larmes contenues; aprs une nouvelle hsitation,
il ouvrit une porte, qu'il laissa ouverte, et sortit.

--Maintenant, dit Sarah, pourvu que je voie... que j'embrasse ma fille,
je serai satisfaite... Ce sera bien difficile  obtenir... Rodolphe,
pour me punir, me refusera... Mais j'y parviendrai... oh! j'y
parviendrai... Le voici.

Rodolphe entra et ferma la porte.

--Votre frre vous a tout dit? demanda froidement le prince  Sarah.

--Tout...

--Votre... ambition... est satisfaite?

--Elle est... satisfaite...

--Le ministre... et les tmoins... sont l...

--Je le sais...

--Ils peuvent entrer... je pense?...

--Un mot... monseigneur...

--Parlez... madame...

--Je voudrais... voir ma fille...

--C'est impossible...

--Je vous dis, monseigneur, que je veux voir ma fille!

--Elle est  peine convalescente... elle a prouv dj ce matin une
violente secousse... cette entrevue lui serait funeste...

--Mais au moins... elle embrassera sa mre...

-- quoi bon? Vous voici princesse souveraine...

--Je ne le suis pas encore... et je ne le serai qu'aprs avoir embrass
ma fille...

Rodolphe regarda la comtesse avec un profond tonnement.

--Comment! s'cria-t-il, vous soumettez la satisfaction de votre
orgueil...

-- la satisfaction... de ma tendresse maternelle... Cela vous
surprend... monseigneur?...

--Hlas!... oui.

--Verrai-je ma fille?

--Mais...

--Prenez garde, monseigneur, les moments sont peut-tre compts... Ainsi
que l'a dit mon frre... cette crise peut me sauver comme elle peut me
tuer... Dans ce moment... je rassemble toutes mes forces... toute mon
nergie... et il m'en faut beaucoup... pour lutter contre le
saisissement d'une telle dcouverte... Je veux voir ma fille... ou
sinon... je refuse votre main... et si je meurs... sa naissance ne sera
pas lgitime...

--Fleur-de-Marie... n'est pas ici... il faudrait l'envoyer chercher...
chez moi.

--Envoyez-la chercher  l'instant... et je consens  tout. Comme les
moments sont peut-tre compts, je vous l'ai dit... le mariage se
fera... pendant le temps que Fleur-de-Marie mettra  se rendre ici.

--Quoique ce sentiment m'tonne de votre part... il est trop louable
pour que je n'y aie pas gard... Vous verrez Fleur-de-Marie... Je vais
lui crire...

--L... sur ce bureau... o j'ai t frappe...

Pendant que Rodolphe crivait quelques mots  la hte, la comtesse
essuya la sueur glace qui coulait de son front, ses traits jusqu'alors
calmes trahirent une souffrance violente et cache; on et dit que
Sarah, en cessant de se contraindre, se reposait d'une dissimulation
douloureuse.

Sa lettre crite, Rodolphe se leva et dit  la comtesse:

--Je vais envoyer cette lettre  ma fille par un de mes aides de camp.
Elle sera ici dans une demi-heure... puis-je rentrer avec le ministre et
les tmoins?...

--Vous le pouvez... ou plutt... je vous en prie, sonnez... ne me
laissez pas seule... Chargez sir Walter de cette commission... Il
ramnera les tmoins et le ministre.

Rodolphe sonna, une des femmes de Sarah parut...

--Priez mon frre d'envoyer ici sir Walter Murph, dit la comtesse.

La femme de chambre sortit.

--Cette union est triste, Rodolphe... dit amrement la comtesse. Triste
pour moi... Pour vous, elle sera heureuse!

Le prince fit un mouvement.

--Elle sera heureuse pour vous, Rodolphe, car je n'y survivrai pas!

 ce moment, Murph entra.

--Mon ami, lui dit Rodolphe, envoie  l'instant cette lettre  ma fille
par le colonel; il la ramnera dans ma voiture... Prie le ministre et
les tmoins d'entrer dans la salle voisine.

--Mon Dieu! s'cria Sarah d'un ton suppliant lorsque le squire eut
disparu, faites qu'il me reste assez de forces pour la voir! que je ne
meure pas avant son arrive!

--Ah! que n'avez-vous toujours t aussi bonne mre!

--Grce  vous, du moins, je connais le repentir, le dvouement,
l'abngation... Oui, tout  l'heure, quand mon frre m'a appris que
notre fille vivait... laissez-moi dire notre fille, je ne le dirai pas
longtemps, j'ai senti au coeur un coup affreux; j'ai senti que j'tais
frappe  mort. J'ai cach cela, mais j'tais heureuse... La naissance
de notre enfant serait lgitime, et je mourrais ensuite...

--Ne parlez pas ainsi!

--Oh! cette fois, je ne vous trompe pas... vous verrez!

--Et aucun vestige de cette ambition implacable qui vous a perdue!
Pourquoi la fatalit a-t-elle voulu que votre repentir ft si tardif?

--Il est tardif, mais profond, mais sincre, je vous le jure.  ce
moment solennel, si je remercie Dieu de me retirer de ce monde, c'est
que ma vie vous et t un horrible fardeau...

--Sarah! de grce...

--Rodolphe... une dernire prire... votre main...

Le prince, dtournant la vue, tendit sa main  la comtesse, qui la prit
vivement entre les siennes.

--Ah! les vtres sont glaces! s'cria Rodolphe avec effroi.

--Oui... je me sens mourir! Peut-tre, par une dernire punition... Dieu
ne voudra-t-il pas que j'embrasse ma fille!

--Oh! si... si! il sera touch de vos remords.

--Et vous, mon ami, en tes-vous touch?... me pardonnez-vous?... Oh! de
grce, dites-le! Tout  l'heure, quand notre fille sera l, si elle
arrive  temps, vous ne pourrez pas me pardonner devant elle... ce
serait lui apprendre combien j'ai t coupable... et cela, vous ne le
voudrez pas... Une fois que je serai morte, qu'est-ce que cela vous fait
qu'elle m'aime?

--Rassurez-vous... elle ne saura rien!

--Rodolphe... pardon!... oh! pardon!... Serez-vous sans piti?... Ne
suis-je pas assez malheureuse?...

--Eh bien! que Dieu vous pardonne le mal que vous avez fait  votre
enfant comme je vous pardonne celui que vous m'avez fait, malheureuse
femme!

--Vous me pardonnez... du fond du coeur?...

--Du fond du coeur... dit le prince d'une voix mue.

La comtesse pressa vivement la main de Rodolphe contre ses lvres
dfaillantes avec un lan de joie et de reconnaissance, puis elle dit:

--Faites entrer le ministre, mon ami, et dites-lui qu'ensuite il ne
s'loigne pas... Je me sens bien faible!

Cette scne tait dchirante; Rodolphe ouvrit les deux battants de la
porte du fond; le ministre entra, suivi de Murph et du baron de Gran,
tmoins de Rodolphe, et du duc de Lucenay et de lord Douglas, tmoins de
la comtesse; Thomas Seyton venait ensuite.

Tous les acteurs de cette scne douloureuse taient graves, tristes et
recueillis: M. de Lucenay lui-mme avait oubli sa ptulance habituelle.

Le contrat de mariage entre trs-haut et trs-puissant prince S. A. R.
Gustave-Rodolphe V, grand-duc rgnant de Gerolstein, et Sarah Seyton de
Halsbury, comtesse Mac-Gregor (contrat qui lgitimait la naissance de
Fleur-de-Marie) avait t prpar par les soins du baron de Gran; il
fut lu par lui et sign par les poux et leurs tmoins.

Malgr le repentir de la comtesse, lorsque le ministre dit d'une voix
solennelle  Rodolphe: Votre Altesse Royale consent-elle  prendre pour
pouse Mme Sarah Seyton de Halsbury, comtesse Mac-Gregor? et que le
prince eut rpondu Oui d'une voix haute et ferme, le regard mourant de
Sarah tincela; une rapide et fugitive expression d'orgueilleux triomphe
passa sur ses traits livides; c'tait le dernier clat de l'ambition qui
mourait avec elle.

Durant cette triste et imposante crmonie, aucune parole ne fut
change entre les assistants. Lorsqu'elle fut accomplie, les tmoins de
Sarah, M. le duc de Lucenay et lord Douglas, vinrent en silence saluer
profondment le prince, puis sortirent.

Sur un signe de Rodolphe, Murph et M. de Gran les suivirent.

--Mon frre, dit tout bas Sarah, priez le ministre de vous accompagner
dans la pice voisine, et d'avoir la bont d'y attendre un moment.

--Comment vous trouvez-vous, ma soeur? Vous tes bien ple...

--Je suis sre de vivre, maintenant, ne suis-je pas grande-duchesse de
Gerolstein? ajouta-t-elle avec un sourire amer.

Reste seule avec Rodolphe, Sarah murmura d'une voix puise, pendant
que ses traits se dcomposaient d'une manire effrayante:

--Mes forces sont  bout... je me sens mourir... je ne la verrai pas!

--Si... si... rassurez-vous, Sarah... vous la verrez.

--Je ne l'espre plus... cette contrainte... Oh! il fallait une force
surhumaine... Ma vue se trouble dj!

--Sarah! dit le prince en s'approchant vivement de la comtesse et
prenant ses mains dans les siennes, elle va venir... maintenant, elle ne
peut tarder...

--Dieu ne voudra pas m'accorder... cette dernire consolation.

--Sarah! coutez, coutez... Il me semble entendre une voiture... Oui,
c'est elle... voil votre fille!

--Rodolphe, vous ne lui direz pas... que j'tais une mauvaise mre!
articula lentement la comtesse qui dj n'entendait plus.

Le bruit d'une voiture retentit sur les pavs sonores de la cour.

La comtesse ne s'en aperut pas. Ses paroles devinrent de plus en plus
incohrentes; Rodolphe tait pench vers elle avec anxit; il vit ses
yeux se voiler.

--Pardon! ma fille... voir ma fille! Pardon!... au moins... aprs ma
mort, les honneurs de mon rang! murmura-t-elle enfin.

Ce furent les derniers mots intelligibles de Sarah. L'ide fixe,
dominante de toute sa vie revenait encore malgr son repentir sincre.

Tout  coup Murph entra.

--Monseigneur... la princesse Marie...

--Non! s'cria vivement Rodolphe, qu'elle n'entre pas! Dis  Seyton
d'amener le ministre. Puis, montrant Sarah qui s'teignait dans une
lente agonie, Rodolphe ajouta:

--Dieu lui refuse la consolation suprme d'embrasser son enfant.

Une demi-heure aprs, la comtesse Sarah Mac-Gregor avait cess de vivre.




XIV

Bictre


Quinze jours s'taient passs depuis que Rodolphe, en pousant Sarah _in
extremis,_ avait lgitim la naissance de Fleur-de-Marie.

C'tait le jour de la mi-carme. Cette date tablie, nous conduirons le
lecteur  Bictre. Cet immense tablissement, destin, ainsi que chacun
sait, au traitement des alins, sert aussi de lieu de refuge  sept ou
huit cents vieillards pauvres, qui sont admis  cette espce de maison
d'invalides civils[15] lorsqu'ils sont gs de soixante-dix ans ou
atteints d'infirmits trs-graves.

En arrivant  Bictre, on entre d'abord dans une vaste cour plante de
grands arbres, coupe de pelouses vertes ornes en t de plates-bandes
de fleurs. Rien de plus riant, de plus calme, de plus salubre que ce
promenoir spcialement destin aux vieillards indigents dont nous avons
parl; il entoure les btiments o se trouvent, au premier tage, de
spacieux dortoirs bien ars, garnis de bons lits, et au rez-de-chausse
des rfectoires d'une admirable propret, o les pensionnaires de
Bictre prennent en commun une nourriture saine, abondante, agrable et
prpare avec un soin extrme, grce  la paternelle sollicitude des
administrateurs de ce bel tablissement.

Un tel asile serait le rve de l'artisan veuf ou clibataire qui, aprs
une longue vie de privations, de travail et de probit, trouverait l le
repos, le bien-tre qu'il n'a jamais connus.

Malheureusement le favoritisme qui de nos jours s'tend  tout, envahit
tout, s'est empar des bourses de Bictre, et ce sont en grande partie
d'anciens domestiques qui jouissent de ces retraites, grce 
l'influence de leurs derniers matres.

Ceci nous semble un abus rvoltant.

Rien de plus mritoire que les longs et honntes services domestiques,
rien de plus digne de rcompense que ces serviteurs qui, prouvs par
des annes de dvouement, finissaient autrefois par faire presque partie
de la famille; mais, si louables que soient de pareils antcdents,
c'est le matre qui en a profit, et non l'tat, qui doit les rmunrer.

Ne serait-il donc pas juste, moral, humain, que les places de Bictre et
celles d'autres tablissements semblables appartinssent de droit  des
artisans choisis parmi ceux qui justifieraient de la meilleure conduite
et de la plus grande infortune?

Pour eux, si limit que ft leur nombre, ces retraites seraient au moins
une lointaine esprance qui allgerait un peu leurs misres de chaque
jour. Salutaire espoir qui les encouragerait au bien, en leur montrant
dans un avenir loign sans doute, mais enfin certain, un peu de calme,
de bonheur pour rcompense. Et, comme ils ne pourraient prtendre  ces
retraites que par une conduite irrprochable, leur moralisation
deviendrait pour ainsi dire force.

Est-ce donc trop de demander que le petit nombre de travailleurs qui
atteignent un ge trs-avanc  travers des privations de toutes sortes
aient au moins la chance d'obtenir un jour  Bictre du pain, du repos,
un abri pour leur vieillesse puise?

Il est vrai qu'une telle mesure exclurait  l'avenir de cet
tablissement les gens de lettres, les savants, les artistes d'un grand
ge, qui n'ont pas d'autre refuge.

Oui, de nos jours, des hommes dont les talents, dont la science, dont
l'intelligence ont t estims de leur temps, obtiennent  grand-peine
une place parmi ces vieux serviteurs que le crdit de leur matre envoie
 Bictre.

Au nom de ceux-l qui ont concouru au renom, aux plaisirs de la France,
de ceux-l dont la rputation a t consacre par la voix populaire,
est-ce trop demander que de vouloir pour leur extrme vieillesse une
retraite modeste mais digne?

Sans doute c'est trop; et pourtant citons un exemple entre mille: on a
dpens huit ou dix millions pour le monument de la Madeleine, qui n'est
ni un temple ni une glise: avec cette somme norme que de bien  faire!
Fonder, je suppose, une maison d'asile o deux cent cinquante ou trois
cents personnes jadis remarquables comme savants, potes, musiciens,
administrateurs, mdecins, avocats, etc., etc. (car presque toutes ces
professions ont successivement leurs reprsentants parmi les
pensionnaires de Bictre), auraient trouv une retraite honorable.

Sans doute c'tait l une question d'humanit, de pudeur, de dignit
nationale pour un pays qui prtend marcher  la tte des arts, de
l'intelligence et de la civilisation; mais l'on n'y a pas song...

Car Hgsippe Moreau et tant d'autres rares gnies sont morts 
l'hospice ou dans l'indigence...

Car de nobles intelligences, qui ont autrefois rayonn d'un pur et vif
clat, portent aujourd'hui  Bictre la houppelande des bons pauvres.

Car il n'y a pas ici, comme  Londres, un tablissement charitable[16]
o un tranger sans ressource trouve au moins pour une nuit un toit, un
lit et un morceau de pain...

Car les ouvriers qui vont en Grve chercher du travail et attendre les
embauchements n'ont pas mme pour se garantir des intempries des
saisons un hangar pareil  celui qui, dans les marchs, abrite le btail
en vente[17]. Pourtant la Grve est la Bourse des travailleurs sans
ouvrage, et dans cette Bourse-l il ne se fait que d'honntes
transactions, car elles n'ont pour fin que d'obtenir un rude labeur et
un salaire insuffisant dont l'artisan paye un pain bien amer...

Car...

Mais l'on ne cesserait pas si l'on voulait compter tout ce que l'on a
sacrifi d'utiles fondations  cette grotesque imitation de temple grec,
enfin destin au culte catholique.

Mais revenons  Bictre et disons, pour compltement numrer les
diffrentes destinations de cet tablissement, qu' l'poque de ce rcit
les condamns  mort y taient conduits aprs leur jugement. C'est donc
dans un des cabanons de cette maison que la veuve Martial et sa fille
Calebasse attendaient le moment de leur excution, fixe au lendemain;
la mre et la fille n'avaient voulu se pourvoir ni en grce ni en
cassation. Nicolas, le Squelette et plusieurs autres sclrats taient
parvenus  s'vader de la Force la veille de leur transfrement 
Bictre.

Nous l'avons dit, rien de plus riant que l'abord de cet difice
lorsqu'en venant de Paris on y entrait par la cour des Pauvres.

Grce  un printemps htif, les ormes et les tilleuls se couvraient dj
de pousses verdoyantes; les grandes pelouses de gazon taient d'une
fracheur extrme, et  et l les plates-bandes s'maillaient de
perce-neige, de primevres, d'oreilles d'ours aux couleurs vives et
varies; le soleil dorait le sable brillant des alles. Les vieillards
pensionnaires, vtus de houppelandes grises, se promenaient  et l, ou
devisaient, assis sur des bancs: leur physionomie sereine annonait
gnralement le calme, la quitude, ou une sorte d'insouciance
tranquille.

Onze heures venaient de sonner  l'horloge lorsque deux fiacres
s'arrtrent devant la grille extrieure; de la premire voiture
descendirent Mme Georges, Germain et Rigolette; de la seconde, Louise
Morel et sa mre.

Germain et Rigolette taient, on le sait, maris depuis quinze jours.
Nous laissons le lecteur s'imaginer la ptulante gaiet, le bonheur
turbulent qui rayonnaient sur le frais visage de la grisette, dont les
lvres fleuries ne s'ouvraient que pour rire, sourire, ou embrasser Mme
Georges, qu'elle appelait sa mre.

Les traits de Germain exprimaient une flicit plus calme, plus
rflchie, plus grave... il s'y mlait un sentiment de reconnaissance
profonde, presque du respect pour cette bonne et vaillante jeune fille
qui lui avait apport en prison des consolations si secourables, si
charmantes... ce dont Rigolette n'avait pas l'air de se souvenir le
moins du monde; aussi, ds que son petit Germain mettait l'entretien sur
ce sujet, elle parlait aussitt d'autre chose, prtextant que ces
souvenirs l'attristaient. Quoiqu'elle ft devenue Mme Germain et que
Rodolphe l'et dote de quarante mille francs, Rigolette n'avait pas
voulu, et son mari avait t de cet avis, changer sa coiffure de
grisette contre un chapeau. Certes, jamais l'humilit ne servit mieux
une innocente coquetterie; car rien n'tait plus gracieux, plus lgant
que son petit bonnet  barbes plates, un peu  la paysanne, orn de
chaque ct de deux gros noeuds orange, qui faisaient encore valoir le
noir clatant de ses jolis cheveux, qu'elle portait longs et boucls,
depuis qu'elle avait le temps de mettre des papillottes; un col
richement brod entourait le cou charmant de la jeune marie; une
charpe de cachemire franais de la mme nuance que les rubans du bonnet
cachait  demi sa taille souple et fine, et, quoiqu'elle n'et pas de
corset, selon son habitude (bien qu'elle et aussi le temps de se
lacer), sa robe montante de taffetas mauve ne faisait pas le plus lger
pli sur son corsage svelte, arrondi, comme celui de la Galate de
marbre.

Mme Georges contemplait son fils et Rigolette avec un bonheur profond,
toujours nouveau.

Louise Morel, aprs une instruction minutieuse et l'autopsie de son
enfant, avait t mise en libert par la chambre d'accusation. Les beaux
traits de la fille du lapidaire, creuss par le chagrin, annonaient une
sorte de rsignation douce et triste. Grce  la gnrosit de Rodolphe
et aux soins qu'il lui avait fait donner, la mre de Louise Morel, qui
l'accompagnait, avait retrouv la sant.

Le concierge de la porte extrieure ayant demand  Mme Georges ce
qu'elle dsirait, celle-ci lui rpondit que l'un des mdecins des salles
d'alins lui avait donn rendez-vous  onze heures et demie, ainsi
qu'aux personnes qui l'accompagnaient. Mme Georges eut le choix
d'attendre le docteur soit dans un bureau qu'on lui indiqua, soit dans
la grande cour plante dont nous avons parl. Elle prit ce dernier
parti, s'appuya sur le bras de son fils, et, continuant de causer avec
la femme du lapidaire, elle parcourut les alles du jardin. Louise et
Rigolette les suivaient  peu de distance.

--Que je suis donc contente de vous revoir, chre Louise! dit la
grisette. Tout  l'heure, quand nous avons t vous chercher rue du
Temple,  notre arrive de Bouqueval, je voulais monter chez vous; mais
mon mari n'a pas voulu, disant que c'tait trop haut: j'ai attendu dans
le fiacre. Votre voiture a suivi la ntre; a fait que je vous retrouve
pour la premire fois depuis que...

--Depuis que vous tes venue me consoler en prison... Ah! mademoiselle
Rigolette, s'cria Louise avec attendrissement, quel bon coeur! quel...

--D'abord, ma bonne Louise, dit la grisette en interrompant gaiement la
fille du lapidaire afin d'chapper  ses remerciements, je ne suis plus
Mlle Rigolette, mais Mme Germain: je ne sais pas si vous le savez... et
je tiens  mes titres.

--Oui... je vous savais... marie... Mais laissez-moi vous remercier
encore de...

--Ce que vous ignorez certainement, ma bonne Louise, reprit Mme Germain
en interrompant de nouveau la fille de Morel, afin de changer le cours
de ses ides, ce que vous ignorez, c'est que je me suis marie grce 
la gnrosit de celui qui a t notre providence  tous,  vous, 
votre famille,  moi,  Germain,  sa mre!

--M. Rodolphe! Oh! nous le bnissons chaque jour!... Lorsque je suis
sortie de prison, l'avocat qui tait venu de sa part me voir, me
conseiller et m'encourager, m'a dit que grce  M. Rodolphe, qui avait
dj tant fait pour nous, M. Ferrand... et la malheureuse ne put
prononcer ce nom sans frissonner... M. Ferrand, pour rparer ses
cruauts, avait assur une rente  moi et une  mon pauvre pre, qui est
toujours ici, lui... mais qui, grce  Dieu, va de mieux en mieux...

--Et qui reviendra aujourd'hui avec vous  Paris... si l'esprance de ce
digne mdecin se ralise.

--Plt au ciel!...

--Cela doit plaire au ciel... Votre pre est si bon, si honnte! Et je
suis sre, moi, que nous l'emmnerons. Le mdecin pense maintenant qu'il
faut frapper un grand coup, et que la prsence imprvue des personnes
que votre pre avait l'habitude de voir presque chaque jour avant de
perdre la raison... pourra terminer sa gurison... Moi, dans mon petit
jugement... cela me parat certain...

--Je n'ose encore y croire, mademoiselle.

--Madame Germain... madame Germain... si a vous est gal, ma bonne
Louise... Mais, pour en revenir  ce que je vous disais, vous ne savez
pas ce que c'est que M. Rodolphe?

--C'est la providence des malheureux.

--D'abord... et puis encore? Vous l'ignorez... Eh bien! je vais vous le
dire...

Puis, s'adressant  son mari, qui marchait devant elle, donnait le bras
 Mme Georges et causait avec la femme du lapidaire, Rigolette s'cria:

--Ne va donc pas si vite, mon ami... Tu fatigues notre bonne mre... et
puis j'aime  t'avoir plus prs de moi.

Germain se retourna, ralentit un peu sa marche et sourit  Rigolette,
qui lui envoya furtivement un baiser.

--Comme il est gentil, mon petit Germain! N'est-ce pas, Louise? Avec a
l'air si distingu!... une si jolie taille! Avais-je raison de le
trouver mieux que mes autres voisins, M. Giraudeau, le commis voyageur,
et M. Cabrion? Ah! mon Dieu!  propos de Cabrion... M. Pipelet et sa
femme, o sont-ils donc? Le mdecin avait dit qu'ils devaient venir
aussi, parce que votre pre avait souvent prononc leur nom...

--Ils ne tarderont pas. Quand j'ai quitt la maison, ils taient partis
depuis longtemps.

--Oh! alors ils ne manqueront pas au rendez-vous; pour l'exactitude, M.
Pipelet est une vraie pendule... Mais revenons  mon mariage et  M.
Rodolphe. Figurez-vous, Louise, que c'est d'abord lui qui m'a envoye
porter  Germain l'ordre qui le rendait libre. Vous pensez notre joie en
sortant de cette maudite prison! Nous arrivons chez moi, et l, aide de
Germain, je fais une dnette... mais une dnette de vrais gourmands. Il
est vrai que a ne nous a pas servi  grand-chose; car, quand elle a t
prte, nous n'avons mang ni l'un ni l'autre, nous tions trop contents.
 onze heures, Germain s'en va; nous nous donnons rendez-vous pour le
lendemain matin.  cinq heures, j'tais debout et  l'ouvrage, car
j'tais au moins de deux jours de travail en retard.  huit heures, on
frappe, j'ouvre: qui est-ce qui entre? M. Rodolphe... D'abord, je
commence  le remercier du fond du coeur pour ce qu'il a fait pour
Germain; il ne me laisse pas finir. --Ma voisine, me dit-il, Germain va
venir, vous lui remettrez cette lettre. Vous et lui prendrez un fiacre;
vous vous rendrez tout de suite  un petit village appel Bouqueval,
prs d'couen, route de Saint-Denis. Une fois l, vous demanderez Mme
Georges... et bien du plaisir.--Monsieur Rodolphe, je vais vous dire;
c'est que ce sera encore une journe de perdue, et, sans reproche, a
fera trois.--Rassurez-vous, ma voisine, vous trouverez de l'ouvrage chez
Mme Georges; c'est une excellente pratique que je vous donne.--Si c'est
comme a,  la bonne heure, monsieur Rodolphe.--Adieu, ma
voisine.--Adieu et merci, mon voisin. Il part, et Germain arrive; je
lui conte la chose, M. Rodolphe ne pouvait pas nous tromper; nous
montons en voiture, gais comme des fous, nous si tristes la veille...
Jugez... nous arrivons... Ah! ma bonne Louise... tenez, malgr moi, les
larmes m'en viennent encore aux yeux... Cette Mme Georges que voil
devant nous, c'tait la mre de Germain.

--Sa mre!!!

--Mon Dieu, oui... sa mre,  qui on l'avait enlev tout enfant, et
qu'il n'esprait plus revoir. Vous pensez leur bonheur  tous deux.
Quand Mme Georges a eu bien pleur, bien embrass son fils, 'a t mon
tour. M. Rodolphe lui avait sans doute crit de bonnes choses de moi,
car elle m'a dit, en me serrant dans ses bras, qu'elle savait ma
conduite pour son fils. Et si vous le voulez, ma mre, dit Germain,
Rigolette sera votre fille aussi.--Si je le veux! mes enfants, de tout
mon coeur; je le sais, jamais tu ne trouveras une meilleure ni une plus
gentille femme. Nous voil donc installs dans une belle ferme avec
Germain, sa mre et ses oiseaux, que j'avais fait venir, pauvres petites
btes! pour qu'ils soient aussi de la partie. Quoique je n'aime pas la
campagne, les jours passaient si vite que c'tait comme un rve; je ne
travaillais que pour mon plaisir: j'aidais Mme Georges, je me promenais
avec Germain, je chantais, je sautais, c'tait  en devenir folle...
Enfin notre mariage est arrt pour il y a eu hier quinze jours... La
surveille, qui est-ce qui arrive dans une belle voiture? un grand gros
monsieur chauve, l'air excellent, qui m'apporte, de la part de M.
Rodolphe, une corbeille de mariage. Figurez-vous, Louise, un grand
coffre de bois de rose, avec ces mots crits dessus en lettres d'or sur
une plaque de porcelaine bleue: Travail et sagesse, amour et bonheur.
J'ouvre le coffre, qu'est-ce que je trouve? des petits bonnets de
dentelle comme celui que je porte, des robes en pices, des bijoux, des
gants, cette charpe, un beau chle; enfin, c'tait comme un conte de
fes.

--C'est vrai au moins que c'est comme un conte de fes; mais voyez comme
a vous a port bonheur... d'tre si bonne, si laborieuse.

--Quant  tre bonne et laborieuse... ma chre Louise, je ne l'ai pas
fait exprs... a s'est trouv ainsi... tant mieux pour moi... Mais a
n'est pas tout: au fond du coffret je dcouvre un joli portefeuille avec
ces mots: Le voisin  sa voisine. Je l'ouvre: il y avait deux
enveloppes, l'une pour Germain, l'autre pour moi; dans celle de Germain,
je trouve un papier qui le nommait directeur d'une banque pour les
pauvres, avec quatre mille francs d'appointements; lui, dans l'enveloppe
qui m'tait destine, trouve un bon de quarante mille francs sur le...
sur le Trsor... oui... c'est cela, c'tait ma dot... Je veux le
refuser; mais Mme Georges, qui avait caus avec le grand monsieur chauve
et avec Germain, me dit: Mon enfant, vous pouvez, vous devez accepter;
c'est la rcompense de votre sagesse, de votre travail... et de votre
dvouement  ceux qui souffrent... Car c'est en prenant sur vos nuits,
au risque de vous rendre malade et de perdre ainsi vos seuls moyens
d'existence, que vous tes alle consoler vos amis malheureux.

--Oh! a, c'est bien vrai, s'cria Louise; il n'y en a pas une autre
comme vous au moins... mademoi... madame Germain.

-- la bonne heure!... Moi, je dis au gros monsieur chauve que ce que
j'ai fait c'est par plaisir; il me rpond: C'est gal, M. Rodolphe est
immensment riche; votre dot est de sa part un gage d'estime, d'amiti:
votre refus lui causerait un grand chagrin; il assistera d'ailleurs 
votre mariage, et il vous forcera bien d'accepter.

--Quel bonheur que tant de richesse tombe  une personne aussi
charitable que M. Rodolphe!

--Sans doute il est bien riche, mais s'il n'tait que cela... Ah! ma
bonne Louise, si vous saviez ce que c'est que M. Rodolphe!... Et moi qui
lui ai fait porter mes paquets!!! Mais patience... vous allez voir... La
veille du mariage... le soir, trs-tard, le grand monsieur chauve arrive
en poste; M. Rodolphe ne pouvait pas venir... il tait souffrant, mais
le grand monsieur chauve venait le remplacer... C'est seulement alors,
ma bonne Louise, que nous avons appris que votre bienfaiteur, que le
ntre, tait... devinez quoi?... un prince!

--Un prince?

--Qu'est-ce que je dis, un prince... une altesse royale, un grand-duc
rgnant, un roi en petit... Germain m'a expliqu a.

--M. Rodolphe!

--Hein! ma pauvre Louise! Et moi qui lui avais demand de m'aider 
cirer ma chambre!

--Un prince... presque un roi! C'est a qu'il a tant de pouvoir pour
faire le bien.

--Vous comprenez ma confusion, ma bonne Louise. Aussi, voyant que
c'tait presque un roi, je n'ai pas os refuser la dot. Nous avons t
maris. Il y a huit jours, M. Rodolphe nous a fait dire,  nous deux
Germain et  Mme Georges, qu'il serait trs-content que nous lui
fissions une visite de noce; nous y allons. Dame, vous comprenez, le
coeur me battait fort; nous arrivons rue Plumet, nous entrons dans un
palais: nous traversons des salons remplis de domestiques galonns, de
messieurs en noir avec des chanes d'argent au cou et l'pe au ct,
d'officiers en uniforme; que sais-je, moi? et puis des dorures, des
dorures partout, qu'on en tait bloui. Enfin, nous trouvons le monsieur
chauve dans un salon avec d'autres messieurs tout chamarrs de
broderies; il nous introduit dans une grande pice, o nous trouvons M.
Rodolphe... c'est--dire le prince, vtu trs-simplement et l'air si
bon, si franc, si peu fier... enfin l'air si M. Rodolphe d'autrefois,
que je me suis sentie tout de suite  mon aise, en me rappelant que je
lui avais fait m'attacher mon chle, me tailler des plumes et me donner
le bras dans la rue.

--Vous n'avez plus eu peur? Oh! moi, comme j'aurais trembl!

--Eh bien! moi, non. Aprs avoir reu Mme Georges avec une bont sans
pareille et offert sa main  Germain, le prince m'a dit en souriant: Eh
bien! ma voisine, comment vont papa Crtu et Ramonette? (C'est le nom de
mes oiseaux; faut-il qu'il soit aimable pour s'en tre souvenu!) Je suis
sr, a-t-il ajout, que maintenant vous et Germain vous luttez de chants
joyeux avec vos jolis oiseaux?--Oui, monseigneur. (Mme Georges nous
avait fait la leon toute la route,  nous deux Germain, nous disant
qu'il fallait appeler le prince monseigneur.) Oui, monseigneur, notre
bonheur est grand, et il nous semble plus doux et plus grand encore
parce que nous vous le devons.--Ce n'est pas  moi que vous le devez,
mon enfant, mais  vos excellentes qualits et  celles de Germain. _Et
ctera, et ctera,_ je passe le reste de ses compliments. Enfin nous
avons quitt ce seigneur le coeur un peu gros, car nous ne le verrons
plus. Il nous a dit qu'il retournait en Allemagne sous peu de jours,
peut-tre qu'il est dj parti; mais, parti ou non, son souvenir sera
toujours avec nous.

--Puisqu'il a des sujets, ils doivent tre bien heureux!

--Jugez! il nous a fait tant de bien,  nous qui ne lui sommes rien.
J'oubliais de vous dire que c'tait  cette ferme-l qu'avait habit une
de mes anciennes compagnes de prison, une bien bonne et bien honnte
petite fille qui, pour son bonheur, avait aussi rencontr M. Rodolphe;
mais Mme Georges m'avait bien recommand de n'en pas parler au prince,
je ne sais pas pourquoi... sans doute parce qu'il n'aime pas qu'on lui
parle du bien qu'il fait. Ce qui est sr, c'est qu'il parat que cette
chre Goualeuse a retrouv ses parents, qui l'ont emmene avec eux, bien
loin, bien loin: tout ce que je regrette, c'est de ne pas l'avoir
embrasse avant son dpart.

--Allons, tant mieux, dit amrement Louise; elle est heureuse aussi,
elle...

--Ma bonne Louise, pardon... je suis goste; c'est vrai, je ne vous
parle que de bonheur...  vous qui avez tant de raisons d'tre encore
chagrine.

--Si mon enfant m'tait rest, dit tristement Louise en interrompant
Rigolette, cela m'aurait console; car maintenant quel est l'honnte
homme qui voudra de moi, quoique j'aie de l'argent?

--Au contraire, Louise, moi je dis qu'il n'y a qu'un honnte homme
capable de comprendre votre position; oui, lorsqu'il saura tout,
lorsqu'il vous connatra, il ne pourra que vous plaindre, vous estimer,
et il sera bien sr d'avoir en vous une bonne et digne femme.

--Vous me dites cela pour me consoler.

--Non, je dis cela parce que c'est vrai.

--Enfin, vrai ou non, a me fait du bien, toujours, et je vous en
remercie. Mais qui vient donc l? Tiens, c'est M. Pipelet et sa femme!
Mon Dieu, comme il a l'air content! lui qui, dans les derniers temps,
tait toujours si malheureux des plaisanteries de M. Cabrion.

En effet, M. et Mme Pipelet s'avanaient allgrement, Alfred, toujours
coiff de son inamovible chapeau tromblon, portait un magnifique habit
vert pr encore dans tout son lustre; sa cravate,  coins brods,
laissait dpasser un col de chemise formidable qui lui cachait la moiti
des joues; un grand gilet  fond jaune vif,  larges bandes marron, un
pantalon noir un peu court, des bas d'une blouissante blancheur et des
souliers cirs  l'oeuf compltaient son accoutrement.

Anastasie se prlassait dans une robe de mrinos amarante sur laquelle
tranchait vivement un chle d'un bleu fonc. Elle exposait
orgueilleusement  tous les regards sa perruque frachement boucle et
tenait son bonnet suspendu  son bras par des brides de ruban vert en
manire de ridicule.

La physionomie d'Alfred, ordinairement si grave, si recueillie et
dernirement si abattue, tait rayonnante, jubilante, rutilante; du plus
loin qu'il aperut Louise et Rigolette, il accourut en s'criant de sa
voix de basse:

--Dlivr!... parti!

--Ah! mon Dieu! monsieur Pipelet, dit Rigolette, comme vous avez l'air
joyeux! qu'avez-vous donc?

--Parti... mademoiselle, ou plutt madame, veux-je, puis-je, dois-je
dire, car maintenant vous tes exactement semblable  Anastasie, grce
au _conjungo_, de mme que votre mari, M. Germain, est exactement
semblable  moi.

--Vous tes bien honnte, monsieur Pipelet, dit Rigolette en souriant;
mais qui est donc parti?

--Cabrion! s'cria M. Pipelet en respirant et en aspirant l'air avec une
indicible satisfaction, comme s'il et t dgag d'un poids norme. Il
quitte la France  jamais,  toujours...  perptuit... enfin il est
parti.

--Vous en tes bien sr?

--Je l'ai vu... de mes yeux vu monter hier en diligence... route de
Strasbourg, lui, tous ses bagages... et tous ses effets, c'est--dire un
tui  chapeau, un appuie-mains et une bote  couleurs.

--Qu'est-ce qu'il vous chante l, ce vieux chri? dit Anastasie en
arrivant essouffle, car elle avait difficilement suivi la course
prcipite d'Alfred. Je parie qu'il vous parle du dpart de Cabrion? Il
n'a fait qu'en rabcher toute la route.

--C'est--dire, Anastasie, que je ne tiens pas sur terre. Avant, il me
semblait que mon chapeau tait doubl de plomb; maintenant on dirait que
l'air me soulve vers le firmament! Parti... enfin... parti! et il ne
reviendra plus!

--Heureusement, le gredin!

--Anastasie... mnagez les absents... le bonheur me rend clment: je
dirai simplement que c'tait un indigne polisson.

--Et comment avez-vous su qu'il allait en Allemagne? demanda Rigolette.

--Par un ami de mon roi des locataires.  propos de ce cher homme, vous
ne savez pas? grce aux bons renseignements qu'il a donns de nous,
Alfred est nomm concierge-gardien d'un mont-de-pit et d'une banque
charitable, fonds dans notre maison par une bonne me qui me fait
joliment l'effet d'tre celle dont M. Rodolphe tait le commis voyageur
en bonnes actions!

--Cela se trouve bien, reprit Rigolette, c'est mon mari qui est le
directeur de cette banque, aussi par le crdit de M. Rodolphe.

--Et allllez donc... s'cria gaiement Mme Pipelet. Tant mieux! tant
mieux! mieux vaut des connaissances que des intrus, mieux vaut des
anciens visages que des nouveaux. Mais, pour en revenir  Cabrion,
figurez-vous qu'un grand gros monsieur chauve, en venant nous apprendre
la nomination d'Alfred comme gardien, nous a demand si un peintre de
beaucoup de talent, nomm Cabrion, n'avait pas demeur chez nous. Au nom
de Cabrion, voil mon vieux chri qui lve sa botte en l'air et qui a la
petite mort. Heureusement le gros grand chauve ajoute: Ce jeune peintre
va partir pour l'Allemagne; une personne riche l'y emmne pour des
travaux qui l'y retiendront pendant des annes... Peut-tre mme se
fixera-t-il tout  fait  l'tranger. En foi de quoi le particulier
donna  mon vieux chri la date du dpart de Cabrion et l'adresse des
Messageries.

--Et j'ai le bonheur inespr de lire sur le registre: M. Cabrion,
artiste peintre, dpart pour Strasbourg et l'tranger par
correspondance.

--Le dpart tait fix  ce matin.

--Je me rends dans la cour avec mon pouse.

--Nous voyons le gredin monter sur l'impriale  ct du conducteur.

--Et enfin, au moment o la voiture s'branle, Cabrion m'aperoit, me
reconnat, se retourne et me crie: Je pars pour toujours...  toi pour
la vie! Heureusement la trompette du conducteur touffa presque ces
derniers mots et ce tutoiement indcent que je mprise... car enfin,
Dieu soit lou, il est parti.

--Et parti pour toujours, croyez-le, monsieur Pipelet, dit Rigolette en
comprimant une violente envie de rire. Mais ce que vous ne savez pas, et
ce qui va bien vous tonner... c'est que M. Rodolphe tait...

--tait?

--Un prince dguis... une altesse royale.

--Allons donc, quelle farce! dit Anastasie.

--Je vous le jure sur mon mari... dit trs-srieusement Rigolette.

--Mon roi des locataires... une altesse royale! s'cria Anastasie.
Allllez donc!... Et moi qui l'ai pri de garder ma loge!... Pardon...
pardon... pardon...

Et elle remit machinalement son bonnet, comme si cette coiffure et t
plus convenable pour parler d'un prince.

Par une manifestation diamtralement oppose quant  la forme, mais
toute semblable quant au fond, Alfred, contre son habitude, se dcoiffa
compltement et salua profondment le vide en s'criant:--Un prince, une
altesse dans notre loge!... Et il m'a vu sous le linge quand j'tais au
lit par suite des indignits de Cabrion!

 ce moment Mme Georges se retourna et dit  son fils et  Rigolette:

--Mes enfants, voici le docteur.




XV

Le Matre d'cole


Le docteur Herbin, homme d'un ge mr, avait une physionomie infiniment
spirituelle et distingue, un regard d'une profondeur, d'une sagacit
remarquables, et un sourire d'une bont extrme. Sa voix, naturellement
harmonieuse, devenait presque caressante lorsqu'il s'adressait aux
alins; aussi la suavit de son accent, la mansutude de ses paroles
semblaient souvent calmer l'irritabilit naturelle de ces infortuns.
L'un des premiers il avait substitu, dans le traitement de la folie, la
commisration et la bienveillance aux terribles moyens corcitifs
employs autrefois: plus de chanes, plus de coups, plus de douches,
plus d'isolement surtout (sauf quelques cas exceptionnels).

Sa haute intelligence avait compris que la monomanie, que l'insanit,
que la fureur s'exaltent par la squestration et par les brutalits;
qu'en soumettant au contraire les alins  la vie commune, mille
distractions, mille incidents de tous les moments les empchent de
s'absorber dans une ide fixe, d'autant plus funeste qu'elle est plus
concentre par la solitude et par l'intimidation.

Ainsi, l'exprience prouve que, pour les alins, l'isolement est aussi
funeste qu'il est salutaire pour les dtenus criminels... la
perturbation mentale des premiers s'accroissant dans la solitude, de
mme que la perturbation ou plutt la subversion morale des seconds
s'augmente et devient incurable par la frquentation de leurs pairs en
corruption.

Sans doute, dans plusieurs annes, le systme pnitentiaire actuel, avec
ses prisons en commun, vritables coles d'infamie, avec ses bagnes, ses
chanes, ses piloris et ses chafauds, paratra aussi vicieux, aussi
sauvage, aussi atroce que l'ancien traitement qu'on infligeait aux
alins parat  cette heure absurde et atroce...

--Monsieur, dit Mme Georges[18]  M. Herbin, j'ai cru pouvoir
accompagner mon fils et ma belle-fille, quoique je ne connaisse pas M.
Morel. La position de cet excellent homme m'a paru si intressante que
je n'ai pu rsister au dsir d'assister avec mes enfants au rveil
complet de sa raison, qui, vous l'esprez, nous a-t-on dit, lui
reviendra ensuite de l'preuve  laquelle vous allez le soumettre.

--Je compte du moins beaucoup, madame, sur l'impression favorable que
doit lui causer la prsence de sa fille et des personnes qu'il avait
l'habitude de voir.

--Lorsqu'on est venu arrter mon mari, dit la femme de Morel avec
motion, en montrant Rigolette au docteur, notre bonne petite voisine
tait occupe  me secourir moi et mes enfants.

--Mon pre connaissait bien aussi M. Germain, qui a toujours eu beaucoup
de bonts pour nous, ajouta Louise. Puis, dsignant Alfred et Anastasie,
elle reprit: Monsieur et madame sont les portiers de notre maison... ils
avaient aussi bien des fois aid notre famille dans son malheur autant
qu'ils le pouvaient.

--Je vous remercie, monsieur, dit le docteur  Alfred, de vous tre
drang pour venir ici; mais, d'aprs ce qu'on me dit, je vois que cette
visite ne doit pas vous coter?

--Mssieur, dit Pipelet en s'inclinant gravement, l'homme doit
s'entraider ici-bas... il est frre... sans compter que le pre Morel
tait la crme des honntes gens... avant qu'il n'ait perdu la raison
par suite de son arrestation et celle de cette chre Mlle Louise.

--Et mme, reprit Anastasie, et mme que je regrette toujours que
l'cuelle de soupe brlante que j'ai jete sur le dos des recors
n'aurait pas t du plomb fondu... n'est-ce pas, vieux chri, du pur
plomb fondu?

--C'est vrai; je dois rendre ce juste hommage  l'affection que mon
pouse avait voue aux Morel.

--Si vous ne craignez pas, madame, dit le docteur Herbin  la mre de
Germain, la vue des alins, nous traverserons plusieurs cours pour nous
rendre au btiment extrieur o j'ai jug  propos de faire conduire
Morel et j'ai donn l'ordre ce matin qu'on ne le ment pas  la ferme
comme  l'ordinaire.

-- la ferme, monsieur? dit Mme Georges, il y a une ferme ici?

--Cela vous surprend, madame? je le conois. Oui, nous avons ici une
ferme dont les produits sont d'une trs-grande ressource pour la maison
et qui est mise en valeur par des alins[19].

--Ils y travaillent? en libert, monsieur?

--Sans doute, et le travail, le calme des champs, la vue de la nature,
est un de nos meilleurs moyens curatifs... Un seul gardien les y
conduit, et il n'y a presque jamais eu d'exemple d'vasion; ils s'y
rendent avec une satisfaction vritable... et le petit salaire qu'ils
gagnent sert  amliorer leur sort...  leur procurer de petites
douceurs. Mais nous voici arrivs  la porte d'une des cours. Puis,
voyant une lgre nuance d'apprhension sur les traits de Mme Georges,
le docteur ajouta: Ne craignez rien, madame... dans quelques minutes
vous serez aussi rassure que moi.

--Je vous suis, monsieur... Venez, mes enfants.

--Anastasie, dit tout bas M. Pipelet, qui tait rest en arrire avec sa
femme, quand je songe que si l'infernale poursuite de Cabrion et
dur... ton Alfred devenait fou, et, comme tel, tait relgu parmi ces
malheureux que nous allons voir vtus des costumes les plus baroques,
enchans par le milieu du corps ou enferms dans des loges comme les
btes froces du Jardin des Plantes!

--Ne m'en parle pas, vieux chri... On dit que les fous par amour sont
comme de vrais singes ds qu'ils aperoivent une femme... Ils se jettent
aux barreaux de leurs cages en poussant des roucoulements affreux... Il
faut que leurs gardiens les apaisent  grands coups de fouet et en leur
lchant sur la tte des immenses robinets d'eau glace qui tombent de
cent pieds de haut... et a n'est pas de trop pour les rafrachir.

--Anastasie, ne vous approchez pas trop des cages de ces insenss, dit
gravement Alfred; un malheur est si vite arriv!

--Sans compter que a ne serait pas gnreux de ma part d'avoir l'air de
les narguer, car, aprs tout, ajouta Anastasie avec mlancolie, c'est
nos attraits qui rendent les hommes comme a. Tiens, je frmis, mon
Alfred, quand je pense que si je t'avais refus ton bonheur, tu serais
probablement,  l'heure qu'il est, fou d'amour comme un de ces
enrags... que tu serais  te cramponner aux barreaux de ta cage
aussitt que tu verrais une femme, et  rugir aprs, pauvre vieux
chri... toi qui, au contraire, t'ensauves ds qu'elles t'agacent.

--Ma pudeur est ombrageuse, c'est vrai, et je ne m'en suis pas mal
trouv. Mais, Anastasie, la porte s'ouvre, je frissonne... Nous allons
voir d'abominables figures, entendre des bruits de chanes et des
grincements de dents...

M. et Mme Pipelet n'ayant pas, ainsi qu'on le voit, entendu la
conversation du docteur Herbin, partageaient les prjugs populaires qui
existent encore  l'endroit des hospices d'alins, prjugs qui, du
reste, il y a quarante ans, taient d'effroyables ralits.

La porte de la cour s'ouvrit.

Cette cour, formant un long paralllogramme, tait plante d'arbres,
garnie de bancs; de chaque ct rgnait une galerie d'une trange
construction; des cellules largement ares avaient accs sur cette
galerie; une cinquantaine d'hommes, uniformment vtus de gris, se
promenaient, causaient, ou restaient silencieux et contemplatifs, assis
au soleil.

Rien ne contrastait davantage avec l'ide qu'on se fait ordinairement
des excentricits de costume et de la singularit physiognomonique des
alins; il fallait mme une longue habitude d'observation pour
dcouvrir sur beaucoup de ces visages les indices certains de la folie.

 l'arrive du docteur Herbin, un grand nombre d'alins se pressrent
autour de lui, joyeux et empresss, en lui tendant leurs mains avec une
touchante expression de confiance et de gratitude,  laquelle il
rpondit cordialement en leur disant:

--Bonjour, bonjour, mes enfants.

Quelques-uns de ces malheureux, trop loigns du docteur pour lui
prendre la main, vinrent l'offrir avec une sorte d'hsitation craintive
aux personnes qui l'accompagnaient.

--Bonjour, mes amis, leur dit Germain en leur serrant la main avec une
bont qui semblait les ravir.

--Monsieur, dit Mme Georges au docteur, est-ce que ce sont des fous?

--Ce sont  peu prs les plus dangereux de la maison, dit le docteur en
souriant. On les laisse ensemble le jour; seulement, la nuit on les
renferme dans des cellules dont vous voyez les portes ouvertes.

--Comment! ces gens sont compltement fous?... Mais quand sont-ils donc
furieux?...

--D'abord... ds le dbut de leur maladie, quand on les amne ici; puis
peu  peu le traitement agit, la vue de leurs compagnons les calme, les
distrait... la douceur les apaise, et leurs crises violentes, d'abord
frquentes, deviennent de plus en plus rares... Tenez, en voici un des
plus mchants.

C'tait un homme robuste et nerveux, de quarante ans environ, aux longs
cheveux noirs, au grand front bilieux, au regard profond,  la
physionomie des plus intelligentes. Il s'approcha gravement du docteur
et lui dit d'un ton d'exquise politesse, quoique se contraignant un peu:

--Monsieur le docteur, je dois avoir  mon tour le droit d'entretenir et
de promener l'aveugle; j'aurai l'honneur de vous faire observer qu'il y
a une injustice flagrante  priver ce malheureux de ma conversation pour
le livrer... (et le fou sourit avec une ddaigneuse amertume) aux
stupides divagations d'un idiot compltement tranger, je crois ne rien
hasarder, compltement tranger aux moindres notions d'une science
quelconque, tandis que ma conversation distrairait l'aveugle. Ainsi,
ajouta-t-il avec une extrme volubilit, je lui aurais dit mon avis sur
les surfaces isothermes et orthogonales, lui faisant remarquer que les
quations aux diffrences partielles, dont l'interprtation gomtrique
se rsume en deux faces orthogonales, ne peuvent tre intgres
gnralement  cause de leur complication. Je lui aurais prouv que les
surfaces conjugues sont ncessairement toutes isothermes, et nous
aurions cherch ensemble quelles sont les surfaces capables de composer
un systme triplement isotherme... Si je ne me fais pas illusion,
monsieur... comparez cette rcration aux stupidits dont on entretient
l'aveugle, ajouta l'alin en reprenant haleine, et dites-moi si ce
n'est pas un meurtre de le priver de mon entretien?

--Ne prenez pas ce qu'il vient de dire, madame, pour les lucubrations
d'un fou, dit tout bas le docteur; il aborde ainsi parfois les plus
hautes questions de gomtrie ou d'astronomie avec une sagacit qui
ferait honneur aux savants les plus illustres... Son savoir est immense.
Il parle toutes les langues vivantes; mais il est, hlas! martyr du
dsir et de l'orgueil du savoir; il se figure qu'il a absorb toutes les
connaissances humaines en lui seul, et qu'en le retenant ici on replonge
l'humanit dans les tnbres de la plus profonde ignorance.

Le docteur reprit tout haut  l'alin, qui semblait attendre sa rponse
avec une respectueuse anxit:

--Mon cher monsieur Charles, votre rclamation me semble de toute
justice, et ce pauvre aveugle, qui, je crois, est muet, mais
heureusement n'est pas sourd, goterait un charme infini  la
conversation d'un homme aussi rudit que vous. Je vais m'occuper de vous
faire rendre justice.

--Du reste, vous persistez toujours, en me retenant ici,  priver
l'univers de toutes les connaissances humaines que je me suis
appropries en me les assimilant, dit le fou en s'animant peu  peu et
en commenant  gesticuler avec une extrme agitation.

--Allons, allons, calmez-vous, mon bon monsieur Charles. Heureusement
l'univers ne s'est pas encore aperu de ce qui lui manquait; ds qu'il
rclamera, nous nous empresserons de satisfaire  sa rclamation; en
tout tat de cause, un homme de votre capacit, de votre savoir, peut
toujours rendre de grands services.

--Mais je suis pour la science ce qu'tait l'arche de No pour la nature
physique, s'cria-t-il en grinant des dents et l'oeil gar.

--Je le sais, mon cher ami.

--Vous voulez mettre la lumire sous le boisseau! s'cria-t-il en
fermant les poings. Mais alors je vous briserai comme verre, ajouta-t-il
d'un air menaant, le visage empourpr de colre et les veines gonfles
 se rompre.

--Ah! monsieur Charles, rpondit le docteur en attachant sur l'insens
un regard calme, fixe, perant, et donnant  sa voix un accent caressant
et flatteur, je croyais que vous tiez le plus grand savant des temps
modernes...

--Et passs! s'cria le fou, oubliant tout  coup sa colre pour son
orgueil.

--Vous ne me laissez pas achever... que vous tiez le plus grand savant
des temps passs... prsents...

--Et futurs... ajouta le fou avec fiert.

--Oh! le vilain bavard, qui m'interrompt toujours, dit le docteur en
souriant et en lui frappant amicalement sur l'paule. Ne dirait-on pas
que j'ignore toute l'admiration que vous inspirez et que vous
mritez!... Voyons, allons voir l'aveugle... conduisez-moi prs de lui.

--Docteur, vous tes un brave homme; venez, venez, vous allez voir ce
qu'on l'oblige d'couter quand je pourrais lui dire de si belles choses,
reprit le fou compltement calm en marchant devant le docteur d'un air
satisfait.

--Je vous l'avoue, monsieur, dit Germain, qui s'tait rapproch de sa
mre et de sa femme, dont il avait remarqu l'effroi lorsque le fou
avait parl et gesticul violemment; un moment, j'ai craint une crise.

--Eh! mon Dieu, monsieur, autrefois, au premier mot d'exaltation, au
premier geste de menace de ce malheureux, les gardiens se fussent jets
sur lui; on l'et garrott, battu, inond de douches, une des plus
atroces tortures que l'on puisse rver... Jugez de l'effet d'un tel
traitement sur une organisation nergique et irritable, dont la force
d'expansion est d'autant plus violente qu'elle est plus comprime. Alors
il serait tomb dans un de ces accs de rage effroyables qui dfiaient
les treintes les plus puissantes, s'exaspraient par leur frquence et
devenaient presque incurables; tandis que, vous le voyez, en ne
comprimant pas d'abord cette effervescence momentane ou en la
dtournant  l'aide de l'excessive mobilit d'esprit que l'on remarque
chez beaucoup d'insenss, ces bouillonnements phmres s'apaisent aussi
vite qu'ils s'lvent.

--Et quel est donc cet aveugle dont il parle, monsieur? est-ce une
illusion de son esprit? demanda Mme Georges.

--Non, madame, c'est une histoire fort trange, rpondit le docteur. Cet
aveugle a t pris dans un repaire des Champs-lyses, o l'on a arrt
une bande de voleurs et d'assassins; on a trouv cet homme enchan au
milieu d'un caveau souterrain,  ct du cadavre d'une femme si
horriblement mutil qu'on n'a pu la reconnatre.

--Ah! c'est affreux... dit Mme Georges en frissonnant[20].

--Cet homme est d'une pouvantable laideur, toute sa figure est corrode
par le vitriol. Depuis son arrive ici il n'a pas prononc une parole.
Je ne sais s'il est rellement muet, ou s'il affecte le mutisme. Par un
singulier hasard, les seules crises qu'il ait eues se sont passes
pendant mon absence, et toujours la nuit. Malheureusement toutes les
demandes qu'on lui adresse restent sans rponse, et il est impossible
d'avoir aucun renseignement sur sa position; ses accs semblent causs
par une fureur dont la cause est impntrable, car il ne prononce pas
une parole. Les autres alins ont pour lui beaucoup d'attentions; ils
guident sa marche et ils se plaisent  l'entretenir, hlas! selon le
degr de leur intelligence. Tenez... le voici...

Toutes les personnes qui accompagnaient le mdecin reculrent d'horreur
 la vue du Matre d'cole, car c'tait lui.

Il n'tait pas fou, mais il contrefaisait le muet et l'insens.

Il avait massacr la Chouette, non dans un accs de folie, mais dans un
accs de fivre chaude pareil  celui dont il avait dj t frapp lors
de sa terrible vision  la ferme de Bouqueval.

Ensuite de son arrestation  la taverne des Champs-lyses, sortant de
son dlire passager, le Matre d'cole s'tait veill dans une des
cellules du dpt de la Conciergerie o l'on enferme provisoirement les
insenss. Entendant dire autour de lui: C'est un fou furieux, il
rsolut de continuer de jouer ce rle, et s'imposa un mutisme complet
afin de ne pas se compromettre par ses rponses, dans le cas o l'on
douterait de son insanit prtendue.

Ce stratagme lui russit. Conduit  Bictre, il simula de temps  autre
de violents accs de fureur, ayant toujours soin de choisir la nuit pour
ces manifestations, afin d'chapper  la pntrante observation du
mdecin en chef, le chirurgien de garde, veill et appel  la hte,
n'arrivant presque jamais qu' l'issue ou  la fin de la crise.

Le trs-petit nombre des complices du Matre d'cole qui savaient son
vritable nom et son vasion du bagne de Rochefort ignoraient ce qu'il
tait devenu, et n'avaient d'ailleurs aucun intrt  le dnoncer; on ne
pouvait ainsi constater son identit. Il esprait donc rester toujours 
Bictre, en continuant son rle de fou et de muet.

Oui, toujours, tel tait alors l'unique voeu, le seul dsir de cet
homme, grce  l'impuissance de nuire qui paralysait ses mchants
instincts. Grce  l'isolement profond o il avait vcu dans le caveau
de Bras-Rouge, le remords, on le sait, s'tait peu  peu empar de cette
me de fer.

 force de concentrer son esprit dans une incessante mditation, le
souvenir de ses crimes passs, priv de toute communication avec le
monde extrieur, ses ides finissaient souvent par prendre un corps, par
s'imager dans son cerveau, ainsi qu'il l'avait dit  la Chouette; alors
lui apparaissaient quelquefois les traits de ses victimes; mais ce
n'tait pas l de la folie, c'tait la puissance du souvenir port  sa
dernire expression.

Ainsi cet homme, encore dans la force de l'ge, d'une constitution
athltique, cet homme qui devait sans doute vivre encore de longues
annes, cet homme qui jouissait de toute la plnitude de sa raison,
devait passer ces longues annes parmi les fous, dans un mutisme
complet, sinon, s'il tait dcouvert, on le conduisait  l'chafaud pour
ses nouveaux meurtres, ou on le condamnait  une rclusion perptuelle
parmi des sclrats pour lesquels il ressentait une horreur qui
s'augmentait en raison de son repentir.

Le Matre d'cole tait assis sur un banc; une fort de cheveux
grisonnants couvraient sa tte hideuse et norme; accoud sur un de ses
genoux, il appuyait son menton dans sa main. Quoique ce masque affreux
ft priv de regard, que deux trous remplaassent son nez, que sa bouche
ft difforme, un dsespoir crasant, incurable, se manifestait encore
sur ce visage monstrueux.

Un alin d'une figure triste, bienveillante et juvnile, agenouill
devant le Matre d'cole, tenait sa robuste main entre les siennes, le
regardait avec bont, et d'une voix douce rptait incessamment ces
seuls mots: Des fraises... des fraises... des fraises...

--Voil pourtant, dit gravement le fou savant, la seule conversation que
cet idiot sache tenir  l'aveugle. Si chez lui les yeux du corps sont
ferms, ceux de l'esprit sont sans doute ouverts, et il me saura gr de
me mettre en communication avec lui.

--Je n'en doute pas, dit le docteur pendant que le pauvre insens 
figure mlancolique contemplait l'abominable figure du Matre d'cole,
avec compassion et rptait de sa voix douce: Des fraises... des
fraises... des fraises...

--Depuis son entre ici, ce pauvre fou n'a pas prononc d'autres paroles
que celles-l, dit le docteur  Mme Georges, qui regardait le Matre
d'cole avec horreur; quel vnement se rattache  ces mots, les seuls
qu'il dise... c'est ce que je n'ai pu pntrer...

--Mon Dieu, ma mre, dit Germain  Mme Georges, combien ce malheureux
aveugle parat accabl!...

--C'est vrai, mon enfant, rpondit Mme Georges, malgr moi mon coeur se
serre... sa vue me fait mal. Oh! qu'il est triste de voir l'humanit
sous ce sinistre aspect!

 peine Mme Georges eut-elle prononc ces mots que le Matre d'cole
tressaillit; son visage coutur devint ple sous ses cicatrices; il leva
et tourna si vivement la tte du ct de la mre de Germain que celle-ci
ne put retenir un cri d'effroi, quoiqu'elle ignort quel tait ce
misrable.

Le Matre d'cole avait reconnu la voix de sa femme, et les paroles de
Mme Georges lui disaient qu'elle parlait  son fils.

--Qu'avez-vous, ma mre? s'cria Germain.

--Rien, mon enfant... mais le mouvement de cet homme... l'expression de
sa figure... tout cela m'a effraye... Tenez, monsieur, pardonnez  ma
faiblesse, ajouta-t-elle en s'adressant au docteur; je regrette presque
d'avoir cd  ma curiosit en accompagnant mon fils.

--Oh! pour une fois... ma mre... il n'y a rien  regretter...

--Bien certainement que notre bonne mre ne reviendra plus jamais ici,
ni nous non plus, n'est-ce pas, mon petit Germain? dit Rigolette; c'est
si triste... a navre le coeur.

--Allons, vous tes une petite peureuse. N'est-ce pas, monsieur le
docteur, dit Germain en souriant, n'est-ce pas que ma femme est une
peureuse?

--J'avoue, rpondit le mdecin, que la vue de ce malheureux aveugle et
muet m'a impressionn... moi qui ai vu bien des misres.

--Quelle frimousse... hein! vieux chri? dit tout bas Anastasie... Eh
bien! auprs de toi... tous les hommes me paraissent aussi laids que cet
affreux bonhomme... C'est pour a que personne ne peut se vanter de...
tu comprends, mon Alfred?...

--Anastasie, je rverai de cette figure-l... c'est sr... j'en aurai le
cauchemar...

--Mon ami, dit le docteur au Matre d'cole, comment vous
trouvez-vous?...

Le Matre d'cole resta muet.

--Vous ne m'entendez donc pas? reprit le docteur en lui frappant
lgrement sur l'paule.

Le Matre d'cole ne rpondit rien, il baissa la tte; au bout de
quelques instants... de ses yeux sans regards il tomba une larme...

--Il pleure, dit le docteur.

--Pauvre homme! ajouta Germain avec compassion.

Le Matre d'cole frissonna; il entendait de nouveau la voix de son
fils... Son fils prouvait pour lui un sentiment de compassion.

--Qu'avez-vous? Quel chagrin vous afflige? demanda le docteur. Le Matre
d'cole, sans rpondre, cacha son visage dans ses mains.

--Nous n'en obtiendrons rien, dit le docteur.

--Laissez-moi faire, je vais le consoler, reprit le fou savant d'un air
grave et prtentieux. Je vais lui dmontrer que tous les genres de
surfaces orthogonales dans lesquelles les trois systmes sont isothermes
sont: 1 ceux des surfaces du second ordre; 2 ceux des ellipsodes de
rvolution autour du petit axe et du grand axe; 3 ceux... Mais, au
fait, non, reprit le fou en se ravisant et rflchissant; je
l'entretiendrai du systme plantaire. Puis, s'adressant au jeune alin
toujours agenouill devant le Matre d'cole:--te-toi de l... avec tes
fraises...

--Mon garon, dit le docteur au jeune fou, il faut que chacun de vous
conduise et entretienne  son tour ce pauvre homme... Laissez votre
camarade prendre votre place...

Le jeune alin obit aussitt, se leva, regarda timidement le docteur
de ses grands yeux bleus, lui tmoigna sa dfrence par un salut, fit un
signe d'adieu au Matre d'cole et s'loigna en rptant d'une voix
plaintive: Des fraises... des fraises...

Le docteur, s'apercevant de la pnible impression que cette scne
causait  Mme Georges, lui dit:

--Heureusement, madame, nous allons trouver Morel, et, si mon esprance
se ralise, votre me s'panouira en voyant cet excellent homme rendu 
la tendresse de sa digne femme et de sa digne fille.

Et le mdecin s'loigna suivi des personnes qui l'accompagnaient.

Le Matre d'cole resta seul avec le fou de science, qui commena de lui
expliquer, d'ailleurs trs-savamment, trs-loquemment, la marche
imposante des astres, qui dcrivent silencieusement leur courbe immense
dans le ciel, dont l'tat normal est la nuit...

Mais le Matre d'cole n'coutait pas...

Il songeait avec un profond dsespoir qu'il n'entendrait plus jamais la
voix de son fils et de sa femme... Certain de la juste horreur qu'il
leur inspirait, du malheur, de la honte, de l'pouvante o les aurait
plongs la rvlation de son nom, il et plutt endur mille morts que
de se dcouvrir  eux... Une seule, une dernire consolation lui
restait: un moment il avait inspir quelque piti  son fils.

Et malgr lui il se rappelait ces mots que Rodolphe lui avait dits avant
de lui infliger un chtiment terrible: Chacune de tes paroles est un
blasphme, chacune de tes paroles sera une prire: tu es audacieux et
cruel parce que tu es fort, tu seras doux et humble parce que tu seras
faible. Ton coeur est ferm au repentir... un jour tu pleureras tes
victimes... D'homme tu t'es fait bte froce... Un jour ton intelligence
se relvera par l'expiation. Tu n'as pas mme respect ce que respectent
les btes sauvages, leur femelle et leurs petits... aprs une longue vie
consacre  la rdemption de tes crimes, ta dernire prire sera pour
supplier Dieu de t'accorder le bonheur inespr de mourir entre ta femme
et ton fils...

--Nous allons passer devant la cour des idiots, et nous arriverons au
btiment o se trouve Morel, dit le docteur en sortant de la cour o
tait le Matre d'cole.




XVI

Morel le lapidaire


Malgr la tristesse que lui avait inspire la vue des alins, Mme
Georges ne put s'empcher de s'arrter un moment en passant devant une
cour grille o taient enferms les idiots incurables.

Pauvres tres, qui souvent n'ont pas mme l'instinct de la bte et dont
on ignore presque toujours l'origine; inconnus de tous et d'eux-mmes...
Ils traversent ainsi la vie, absolument trangers aux sentiments,  la
pense, prouvant seulement les besoins animaux les plus limits...

Le hideux accouplement de la misre et de la dbauche, au plus profond
des bouges les plus infects, cause ordinairement cet effroyable
abtardissement de l'espce... qui atteint en gnral les classes
pauvres.

Si gnralement la folie ne se rvle pas tout d'abord  l'observateur
superficiel par la seule inspection de la physionomie de l'alin, il
n'est que trop facile de reconnatre les caractres physiques de
l'idiotisme.

Le docteur Herbin n'eut pas besoin de faire remarquer  Mme Georges
l'expression d'abrutissement sauvage, d'insensibilit stupide ou
d'bahissement imbcile qui donnait aux traits de ces malheureux une
expression  la fois hideuse et pnible  voir. Presque tous taient
vtus de longues souquenilles sordides en lambeaux: car, malgr toute la
surveillance possible, on ne peut empcher ces tres, absolument privs
d'instinct et de raison, de lacrer, de souiller leurs vtements en
rampant, en se roulant comme des btes dans la fange des cours[21] o
ils restent pendant le jour.

Les uns, accroupis dans les coins les plus obscurs d'un hangar qui les
abritait, pelotonns, ramasss sur eux-mmes comme des animaux dans
leurs tanires, faisaient entendre une sorte de rlement sourd et
continuel.

D'autres, adosss au mur, debout, immobiles, muets, regardaient fixement
le soleil.

Un vieillard d'une obsit difforme, assis sur une chaise de bois,
dvorait sa pitance avec une voracit animale, en jetant de ct et
d'autre des regards obliques et courroucs.

Ceux-ci marchaient circulairement et en hte dans un tout petit espace
qu'ils se limitaient. Cet trange exercice durait des heures entires
sans interruption.

Ceux-l, assis par terre, se balanaient incessamment en jetant
alternativement le haut de leur corps en avant et en arrire,
n'interrompant ce mouvement d'une monotonie vertigineuse que pour rire
aux clats, de ce rire strident, guttural de l'idiotisme.

D'autres enfin, dans un complet anantissement, n'ouvraient les yeux
qu'aux heures du repas, et restaient inertes, inanims, sourds, muets,
aveugles, sans qu'un cri, sans qu'un geste annont leur vitalit.

L'absence complte de communication verbale ou intelligente est un des
caractres les plus sinistrs d'une runion d'idiots; au moins, malgr
l'incohrence de leurs paroles et de leurs penses, les fous se parlent,
se reconnaissent, se recherchent; mais entre les idiots il rgne une
indiffrence stupide, un isolement farouche. Jamais on ne les entend
prononcer une parole articule; ce sont de temps  autre quelques rires
sauvages ou des gmissements et des cris qui n'ont rien d'humain. 
peine un trs-petit nombre d'entre eux reconnaissent-ils leurs gardiens.
Et pourtant, rptons-le avec admiration, par respect pour la crature,
ces infortuns, qui semblent ne plus appartenir  notre espce, et pas
mme  l'espce animale, par le complet anantissement de leurs facults
intellectuelles; ces tres, incurablement frapps, qui tiennent plus du
mollusque que de l'tre anim, et qui souvent traversent ainsi tous les
ges d'une longue carrire, sont entours de soins recherchs et d'un
bien-tre dont ils n'ont pas mme la conscience.

Sans doute, il est beau de respecter ainsi le principe de la dignit
humaine jusque dans ces malheureux qui de l'homme n'ont plus que
l'enveloppe; mais, rptons-le toujours, on devrait songer aussi  la
dignit de ceux qui, dous de toute leur intelligence, remplis de zle,
d'activit, sont la force vive de la nation; leur donner conscience de
cette dignit en l'encourageant, en la rcompensant lorsqu'elle s'est
manifeste par l'amour du travail, par la rsignation, par la probit;
ne pas dire enfin, avec un gosme semi-orthodoxe: Punissons ici-bas,
Dieu rcompensera l-haut.

--Pauvres gens! dit Mme Georges en suivant le docteur, aprs avoir jet
un dernier regard dans la cour des idiots, qu'il est triste de songer
qu'il n'y a aucun remde  leurs maux!

--Hlas! aucun, madame, rpondit le docteur, surtout arrivs  cet ge;
car maintenant, grce aux progrs de la science, les enfants idiots
reoivent une sorte d'ducation qui dveloppe au moins l'atome
d'intelligence incomplte dont ils sont quelquefois dous. Nous avons
ici une cole[22], dirige avec autant de persvrance que de patience
claire, qui offre dj des rsultats on ne peut plus satisfaisants:
par des moyens trs-ingnieux et exclusivement appropris  leur tat,
on exerce  la fois le physique et le moral de ces pauvres enfants, et
beaucoup parviennent  connatre les lettres, les chiffres,  se rendre
compte des couleurs; on est mme arriv  leur apprendre  chanter en
choeur, et je vous assure, madame, qu'il y a une sorte de charme
trange,  la fois triste et touchant,  entendre ces voix tonnes,
plaintives, quelquefois douloureuses, s'lever vers le ciel dans un
cantique dont presque tous les mots, quoique franais, leur sont
inconnus. Mais nous voici arrivs au btiment o se trouve Morel. J'ai
recommand qu'on le laisst seul ce matin, afin que l'effet que j'espre
produire sur lui et une plus grande action.

--Et quelle est donc cette folie, monsieur? dit tout bas Mme Georges au
docteur, afin de n'tre pas entendue de Louise.

--Il s'imagine que s'il n'a pas gagn treize cents francs dans sa
journe pour payer une dette contracte envers un notaire nomm Ferrand,
Louise doit mourir sur l'chafaud pour crime d'infanticide.

--Ah! monsieur, ce notaire... tait un monstre! s'cria Mme Georges,
instruite de la haine de cet homme contre Germain. Louise Morel, son
pre, ne sont pas les seules victimes. Il a poursuivi mon fils avec un
impitoyable acharnement.

--Louise Morel m'a tout dit, madame, rpondit le docteur. Dieu merci, ce
misrable a cess de vivre. Mais veuillez m'attendre un moment avec ces
braves gens. Je vais voir comment se trouve Morel.

Puis s'adressant  la fille du lapidaire:

--Je vous en prie, Louise, soyez bien attentive. Au moment o je
crierai: Venez!, paraissez aussitt, mais seule... Quand je dirai une
seconde fois: Venez!, les autres personnes entreront avec vous...

--Ah! monsieur, le coeur me manque, dit Louise en essuyant ses larmes.
Pauvre pre... Si cette preuve tait inutile!...

--J'espre qu'elle le sauvera. Depuis longtemps je la mnage... Allons,
rassurez-vous, et songez  mes recommandations.

Et le docteur, quittant les personnes qui l'accompagnaient, entra dans
une chambre dont les fentres grilles ouvraient sur un jardin.

Grce au repos,  un rgime salubre, aux soins dont on l'entourait, les
traits de Morel le lapidaire n'taient plus ples, hves et creuss par
une maigreur maladive. Son visage plein, lgrement color, annonait le
retour de la sant; mais un sourire mlancolique, une certaine fixit
qui souvent encore immobilisait son regard, annonaient que sa raison
n'tait pas encore compltement rtablie.

Lorsque le docteur entra, Morel, assis et courb devant une table,
simulait l'exercice de son mtier de lapidaire en disant:

--Treize cents francs... treize cents francs... ou sinon Louise sur
l'chafaud... treize cents francs... Travaillons... travaillons...
travaillons...

Cette aberration, dont les accs taient d'ailleurs de moins en moins
frquents, avait toujours t le symptme primordial de sa folie. Le
mdecin, d'abord contrari de trouver Morel en ce moment sous
l'influence de sa monomanie, espra bientt faire servir cette
circonstance  son projet. Il prit dans sa poche une bourse contenant
soixante-cinq louis qu'il y avait placs d'avance, versa cet or dans sa
main et dit brusquement  Morel qui, profondment absorb par son
simulacre de travail, ne s'tait pas aperu de l'arrive du docteur:

--Mon brave Morel... assez travaill... Vous avez enfin gagn les treize
cents francs qu'il vous faut pour sauver Louise... les voil...

Et le docteur jeta sur la table la poigne d'or.

--Louise est sauve! s'cria le lapidaire en ramassant l'or avec
rapidit. Je cours chez le notaire.

Et se levant prcipitamment il courut vers la porte.

--Venez! cria le docteur avec une vive angoisse, car la gurison
instantane du lapidaire pouvait dpendre de cette premire impression.

 peine eut-il dit: Venez! que Louise parut  la porte, au moment mme
o son pre s'y prsentait.

Morel, stupfait, recula deux pas en arrire et laissa tomber l'or qu'il
tenait.

Pendant quelques minutes il contempla Louise dans un bahissement
profond, ne la reconnaissant pas encore. Il semblait pourtant tcher de
rappeler ses souvenirs; puis, se rapprochant d'elle peu  peu, il la
regarda avec une curiosit inquite et craintive.

Louise, tremblante d'motion, contenait difficilement ses larmes,
pendant que le docteur, lui recommandant par un geste de rester muette,
piait, attentif et silencieux, les moindres mouvements de la
physionomie du lapidaire. Celui-ci, toujours pench vers sa fille,
commena de plir: il passa ses deux mains sur son front inond de
sueur; puis, faisant un nouveau pas vers elle, il voulut lui parler;
mais sa voix expira sur ses lvres, sa pleur augmenta, et il regarda
autour de lui avec surprise, comme s'il sortait peu  peu d'un songe.

--Bien... bien..., dit tout bas le docteur  Louise, c'est bon signe...
quand je dirai: Venez, jetez-vous dans ses bras en l'appelant votre
pre.

Le lapidaire porta les mains sur sa poitrine en se regardant, si cela se
peut dire, des pieds  la tte, comme pour se bien convaincre de son
identit. Ses traits exprimaient une incertitude douloureuse; au lieu
d'attacher ses yeux sur sa fille, il semblait vouloir se drober  sa
vue. Alors, il se dit  voix basse, d'une voix entrecoupe:

--Non!... non!... un songe... o suis-je?... impossible!... un songe...
ce n'est pas elle... Puis voyant les pices d'or parses sur le
plancher: Et cet or... je ne me rappelle pas... Je m'veille donc?... la
tte me tourne... je n'ose pas regarder... j'ai honte... ce n'est pas
Louise...

--Venez, dit le docteur  voix haute.

--Mon pre... reconnaissez-moi donc, je suis Louise... votre fille!...
s'cria-t-elle fondant en larmes et en se jetant dans les bras du
lapidaire, au moment o entraient la femme de Morel, Rigolette, Mme
Georges, Germain et les Pipelet.

--Oh! mon Dieu! disait Morel, que Louise accablait de caresses, o
suis-je? que me veut-on? que s'est-il pass? je ne peux pas croire...

Puis, aprs quelques instants de silence, il prit brusquement entre ses
deux mains la tte de Louise, la regarda fixement et s'cria, aprs
quelques instants d'motion croissante:

--Louise!...

--Il est sauv! dit le docteur.

--Mon mari... mon pauvre Morel!... s'cria la femme du lapidaire en
venant se joindre  Louise.

--Ma femme! reprit Morel, ma femme et ma fille!

--Et moi aussi, monsieur Morel, dit Rigolette, tous vos amis se sont
donn rendez-vous ici.

--Tous vos amis!... vous voyez, monsieur Morel, ajouta Germain.

--Mademoiselle Rigolette!... Monsieur Germain!... dit le lapidaire en
reconnaissant chaque personnage avec un nouvel tonnement.

--Et les vieux amis de la loge, donc! dit Anastasie en s'approchant 
son tour avec Alfred, les voil, les Pipelet... les vieux Pipelet...
amis  mort... et allllez donc, pre Morel... voil une bonne
journe...

--Monsieur Pipelet et sa femme!... tant de monde autour de moi!... Il me
semble qu'il y a si longtemps!... Et... mais... mais enfin... c'est toi,
Louise... n'est ce pas?... s'cria-t-il avec entranement en serrant sa
fille dans ses bras. C'est toi Louise? bien sr?...

--Mon pauvre pre... oui... c'est moi... c'est ma mre... ce sont tous
vos amis... Vous ne vous quitterez plus... vous n'aurez plus de
chagrin... nous serons heureux maintenant, tous heureux.

--Tous heureux... Mais... attendez donc que je me souvienne... Tous
heureux... il me semble pourtant qu'on tait venu te chercher pour te
conduire en prison, Louise.

--Oui... mon pre... mais j'en suis sortie... acquitte... Vous le
voyez... me voici... prs de vous...

--Attendez encore... attendez... voil la mmoire qui me revient. Puis
le lapidaire reprit avec effroi: Et le notaire?...

--Mort... il est mort, mon pre... murmura Louise.

--Mort! lui! alors... je vous crois... nous pouvons tre heureux... Mais
o suis-je?... comment suis-je ici? depuis combien de temps... et
pourquoi... je ne me rappelle pas bien...

--Vous avez t si malade, monsieur, lui dit le docteur, qu'on vous a
transport ici...  la campagne. Vous avez eu une fivre trs-violente,
le dlire.

--Oui, oui... je me souviens de la dernire chose avant ma maladie;
j'tais  parler avec ma fille et... qui donc, qui donc?... Ah! un homme
bien gnreux, M. Rodolphe... il m'avait empch d'tre arrt. Depuis,
par exemple, je ne me souviens de rien.

--Votre maladie s'tait complique d'une absence de mmoire, dit le
mdecin. La vue de votre fille, de votre femme, de vos amis, vous l'a
rendue.

--Et chez qui suis-je donc ici?

--Chez un ami de M. Rodolphe, se hta de dire Germain; on avait song
que le changement d'air vous serait utile.

-- merveille, dit tout bas le docteur; et s'adressant  un surveillant
il ajouta: Envoyez le fiacre au bout de la ruelle du jardin, afin qu'il
n'ait pas  traverser les cours et  sortir par la grande porte.

Ainsi que cela arrive quelquefois dans les cas de folie, Morel n'avait
aucunement le souvenir et la conscience de l'alination dont il avait
t atteint.

Quelques moments aprs, appuy sur le bras de sa femme, de sa fille, et
accompagn d'un lve chirurgien que, pour plus de prudence, le docteur
avait commis  sa surveillance jusqu' Paris, Morel montait en fiacre et
quittait Bictre sans souponner qu'il y avait t enferm comme fou.

--Vous croyez ce pauvre homme compltement guri? disait Mme Georges au
docteur, qui la reconduisait jusqu' la grande porte de Bictre.

--Je le crois, madame, et j'ai voulu exprs le laisser sous l'heureuse
influence de ce rapprochement avec sa famille: j'aurais craint de l'en
sparer. Du reste l'un de mes lves ne le quittera pas et indiquera le
rgime  suivre. Tous les jours j'irai le visiter jusqu' ce que sa
gurison soit tout  fait consolide; car non-seulement il m'intresse
beaucoup, mais il m'a encore t trs-particulirement recommand,  son
entre  Bictre, par le charg d'affaires du grand-duch de Gerolstein.

Germain et sa mre changrent un coup d'oeil significatif.

--Je vous remercie, monsieur, dit Mme Georges, de la bont avec laquelle
vous avez bien voulu me faire visiter ce bel tablissement, et je me
flicite d'avoir assist  la scne touchante que votre savoir avait si
habilement prvue et annonce.

--Et moi, madame, je me flicite doublement de ce succs, qui rend un si
excellent homme  la tendresse de sa famille.

Encore tout mus de ce qu'ils venaient de voir, Mme Georges, Rigolette
et Germain reprirent le chemin de Paris, ainsi que M. et Mme Pipelet.

Au moment o le docteur Herbin rentrait dans les cours, il rencontra un
employ suprieur de la maison qui lui dit:

--Ah! mon cher monsieur Herbin, vous ne sauriez vous imaginer  quelle
scne je viens d'assister. Pour un observateur comme vous, c'et t une
source inpuisable.

--Comment donc? quelle scne?

--Vous savez que nous avons ici deux femmes condamnes  mort, la mre
et la fille, qui seront excutes demain?

--Sans doute.

--Eh bien! de ma vie je n'ai vu une audace et un sang-froid pareils 
celui de la mre. C'est une femme infernale.

--N'est-ce pas cette veuve Martial qui a montr tant de cynisme dans les
dbats?

--Elle-mme.

--Et qu'a-t-elle fait encore?

--Elle avait demand  tre enferme dans le mme cabanon que sa fille
jusqu'au moment de leur excution. On avait accd  sa demande. Sa
fille, beaucoup moins endurcie qu'elle, parat s'amollir  mesure que le
moment fatal approche, tandis que l'assurance diabolique de la veuve
augmente encore, s'il est possible. Tout  l'heure le vnrable aumnier
de la prison est entr dans leur cachot pour leur offrir les
consolations de la religion. La fille se prparait  les accepter,
lorsque sa mre, sans perdre un moment son sang-froid glacial, l'a
accable, elle et l'aumnier, de si indignes sarcasmes, que ce vnrable
prtre a d quitter le cachot aprs avoir en vain tent de faire
entendre quelques saintes paroles  cette femme indomptable.

-- la veille de monter  l'chafaud! une telle audace est vraiment
effrayante, dit le docteur.

--Du reste, on dirait une de ces familles poursuivies par la fatalit
antique. Le pre est mort sur l'chafaud, un autre fils est au bagne, un
autre, aussi condamn  mort, s'est dernirement vad. Le fils an
seul et deux jeunes enfants ont chapp  cette pouvantable contagion.
Pourtant cette femme a fait demander  ce fils an, le seul honnte
homme de cette excrable race, de venir demain matin recevoir ses
dernires volonts.

--Quelle entrevue!

--Vous n'tes pas curieux d'y assister?

--Franchement non. Vous connaissez mes principes au sujet de la peine de
mort, et je n'ai pas besoin d'un si affreux spectacle pour m'affermir
encore dans ma manire de voir. Si cette terrible femme porte son
caractre indomptable jusque sur l'chafaud, quel dplorable exemple
pour le peuple!

--Il y a encore quelque chose dans cette double excution qui me parat
trs-singulier, c'est le jour qu'on a choisi pour la faire.

--Comment?

--C'est aujourd'hui la mi-carme.

--Eh bien?

--Demain l'excution a lieu  sept heures. Or, des bandes de gens
dguiss, qui auront pass cette nuit dans les bals de barrires, se
croiseront ncessairement, en rentrant dans Paris, avec le funbre
cortge.

--Vous avez raison, ce sera un contraste hideux.

--Sans compter que de la place de l'excution, barrire Saint-Jacques,
on entendra au loin la musique des guinguettes environnantes, car, pour
fter le dernier jour du carnaval, on danse dans ces cabarets jusqu'
dix et onze heures du matin.

Le lendemain le soleil se leva radieux, blouissant.

 quatre heures du matin, plusieurs piquets d'infanterie et de cavalerie
vinrent entourer et garder les abords de Bictre.

Nous conduirons le lecteur dans le cabanon o se trouvaient runies la
veuve du supplici et sa fille Calebasse.

_Fin de la neuvime partie_




DIXIME PARTIE




I

La toilette


 Bictre, un sombre corridor perc  et l de quelques fentres
grilles, sortes de soupiraux situs un peu au-dessus du sol d'une cour
suprieure, conduisait au cachot des condamns  mort.

Ce cachot ne prenait de jour que par un large guichet pratiqu  la
partie suprieure de la porte, qui ouvrait sur le passage  peine
clair dont nous avons parl.

Dans ce cabanon au plafond cras, aux murs humides et verdtres, au sol
dall de pierres froides comme les pierres du spulcre, sont renfermes
la femme Martial et sa fille Calebasse.

La figure anguleuse de la veuve du supplici se dtache, dure,
impassible et blafarde comme un masque de marbre, au milieu de la
demi-obscurit qui rgne dans le cachot.

Prive de l'usage de ses mains, car par-dessus sa robe noire elle porte
la camisole de force, sorte de longue casaque de grosse toile grise
lace derrire le dos, et dont les manches se terminent et se ferment en
forme de sac, elle demande qu'on lui te son bonnet, se plaignant d'une
vive chaleur  la tte... Ses cheveux gris tombent pars sur ses
paules. Assise au bord de son lit, ses pieds reposant sur la dalle,
elle regarde fixement sa fille Calebasse, spare d'elle par la largeur
du cachot...

Celle-ci,  demi couche et vtue aussi de la camisole de force,
s'adosse au mur. Elle a la tte baisse sur sa poitrine, l'oeil fixe, la
respiration saccade. Sauf un lger tremblement convulsif, qui de temps
 autre agite sa mchoire infrieure, ses traits paraissent assez
calmes, malgr leur pleur livide.

Dans l'intrieur et  l'extrmit du cachot, auprs de la porte,
au-dessous du guichet ouvert, un vtran dcor,  figure rude et
basane, au crne chauve, aux longues moustaches grises, et assis sur
une chaise. Il garde  vue les condamnes.

--Il fait un froid glacial ici!... et pourtant les yeux me brlent... et
puis j'ai soif... toujours soif... dit Calebasse au bout de quelques
instants. Puis, s'adressant au vtran, elle ajouta: De l'eau, s'il vous
plat, monsieur...

Le vieux soldat se leva, prit sur un escabeau un broc d'tain plein
d'eau, en remplit un verre, s'approcha de Calebasse et la fit boire
lentement, la camisole de force empchant la condamne de se servir de
ses mains.

Aprs avoir bu avec avidit, elle dit:

--Merci, monsieur.

--Voulez-vous boire? demanda le soldat  la veuve.

Celle-ci rpondit par un signe ngatif.

Le vtran alla se rasseoir.

Il se fit un nouveau silence.

--Quelle heure est-il, monsieur? demanda Calebasse.

--Bientt quatre heures et demie, dit le soldat.

--Dans trois heures! reprit Calebasse avec un sourire sardonique et
sinistre, faisant allusion au moment fix pour son excution, dans trois
heures...

Elle n'osa pas achever.

La veuve haussa les paules... Sa fille comprit sa pense et reprit:

--Vous avez plus de courage que moi... ma mre... Vous ne faiblissez
jamais... vous...

--Jamais!

--Je le sais bien... je le vois bien... Votre figure est aussi
tranquille que si vous tiez assise au coin du feu de notre cuisine...
occupe  coudre... Ah! il est loin, ce bon temps-l!... il est loin!...

--Bavarde!

--C'est vrai... au lieu de rester l  penser... sans rien dire...
j'aime mieux parler... j'aime mieux...

--T'tourdir... poltronne!

--Quand cela serait, ma mre, tout le monde n'a pas votre courage, non
plus... J'ai fait ce que j'ai pu pour vous imiter; je n'ai pas cout le
prtre, parce que vous ne le vouliez pas. a n'empche pas que j'ai
peut-tre eu tort... car enfin... ajouta la condamne en frissonnant,
aprs... qui sait?... et aprs... c'est bientt... c'est... dans...

--Dans trois heures.

--Comme vous dites cela froidement, ma mre!... Mon Dieu! mon Dieu!
c'est pourtant vrai... dire que nous sommes l... toutes les deux... que
nous ne sommes pas malades, que nous ne voudrions pas mourir... et que,
pourtant, dans trois heures...

--Dans trois heures, tu auras fini en vraie Martial. Tu auras vu noir...
voil tout... Hardi, ma fille!

--Cela n'est pas beau de parler ainsi  votre fille, dit le vieux soldat
d'une voix lente et grave; vous auriez mieux fait de lui laisser couter
le prtre.

La veuve haussa de nouveau les paules avec un ddain farouche et reprit
en s'adressant  Calebasse sans seulement tourner la tte du ct du
vtran:

--Courage, ma fille... nous montrerons que des femmes ont plus de coeur
que ces hommes... avec leurs prtres... Les lches!

--Le commandant Leblond tait le plus brave officier du 3e chasseurs 
pied... Je l'ai vu, cribl de blessures  la brche de Saragosse...
mourir en faisant le signe de la croix, dit le vtran.

--Vous tiez donc son sacristain? lui demanda la veuve en poussant un
clat de rire sauvage.

--J'tais son soldat... rpondit doucement le vtran. C'tait seulement
pour vous dire qu'on peut, au moment de mourir... prier sans tre
lche...

Calebasse regarda attentivement cet homme au visage basan, type parfait
et populaire du soldat de l'empire; une profonde cicatrice sillonnait sa
joue gauche et se perdait dans sa large moustache grise. Les simples
paroles de ce vtran, dont les traits, les blessures et le ruban rouge
semblaient annoncer la bravoure calme et prouve par les batailles,
frapprent profondment la fille de la veuve.

Elle avait refus les consolations du prtre encore plus par fausse
honte et par crainte des sarcasmes de sa mre que par endurcissement.
Dans sa pense incertaine et mourante, elle opposa aux railleries
sacrilges de la veuve l'assentiment du soldat. Forte de ce tmoignage,
elle crut pouvoir couter sans lchet des instincts religieux auxquels
des hommes intrpides avaient obi.

--Au fait, reprit-elle avec angoisse, pourquoi n'ai-je pas voulu
entendre le prtre?... Il n'y avait pas de faiblesse  cela...
D'ailleurs a m'aurait tourdie... et puis... enfin... aprs... qui
sait?

--Encore! dit la veuve d'un ton de mpris crasant. Le temps manque...
c'est dommage... tu serais religieuse. L'arrive de ton frre Martial
achvera ta conversion. Mais il ne viendra pas, l'honnte homme... le
bon fils!

Au moment o la veuve prononait ces paroles, l'norme serrure de la
prison retentit bruyamment, et la porte s'ouvrit:

--Dj! s'cria Calebasse en faisant un bon convulsif.  mon Dieu! on a
avanc l'heure! on nous trompait!

Et ses traits commenaient  se dcomposer d'une manire effrayante.

--Tant mieux... si la montre du bourreau avance... tes bguineries ne me
dshonoreront pas.

--Madame, dit l'un des employs de la prison  la condamne avec cette
commisration doucereuse qui sent la mort, votre fils est l...
voulez-vous le voir?

--Oui, rpondit la veuve sans tourner la tte.

--Entrez... monsieur... dit l'employ.

Martial entra.

Le vtran resta dans le cachot, dont on laissa, pour plus de
prcaution, la porte ouverte.  travers la pnombre du corridor  demi
clair par le jour naissant et par un rverbre, on voyait plusieurs
soldats et gardiens, les uns assis sur un banc, les autres debout.

Martial tait aussi livide que sa mre; ses traits exprimaient une
angoisse, une horreur profonde; ses genoux tremblaient sous lui. Malgr
les crimes de cette femme, malgr l'aversion qu'elle lui avait toujours
tmoigne, il s'tait cru oblig d'obir  sa dernire volont.

Ds qu'il entra dans le cachot, la veuve jeta sur lui un regard perant
et lui dit d'une voix sourdement courrouce et comme pour veiller dans
l'me de son fils une haine profonde:

--Tu vois... ce qu'on va faire... de ta mre... de ta soeur?

--Ah! ma mre... c'est affreux... mais je vous l'avais dit, hlas!... je
vous l'avais dit!

La veuve serra ses lvres blanches avec colre; son fils ne la
comprenait pas; cependant elle reprit:

--On va nous tuer... comme on a tu ton pre...

--Mon Dieu!... mon Dieu!... et je ne puis rien... c'est fini.
Maintenant... que voulez-vous que je fasse? pourquoi ne pas m'avoir
cout... ni vous ni ma soeur? vous n'en seriez pas l.

--Ah!... c'est ainsi... reprit la veuve avec son habituelle et farouche
ironie, tu trouves cela bien?

--Ma mre!

--Te voil content... tu pourras dire, sans mentir, que ta mre est
morte... tu ne rougiras plus d'elle.

--Si j'tais mauvais fils, rpondit brusquement Martial, rvolt de
l'injuste duret de sa mre, je ne serais pas ici.

--Tu viens... par curiosit.

--Je viens... pour vous obir.

--Ah! si je t'avais cout, Martial, au lieu d'couter ma mre... je ne
serais pas ici, s'cria Calebasse d'une voix dchirante et cdant enfin
 ses angoisses,  ses terreurs, jusqu'alors contenues par l'influence
de la veuve. C'est votre faute... soyez maudite, ma mre!

--Elle se repent... elle m'accuse... tu dois jouir, hein? dit la veuve 
son fils avec un clat de rire diabolique.

Sans lui rpondre, Martial se rapprocha de Calebasse, dont l'agonie
commenait, et lui dit avec compassion:

--Pauvre soeur... il est trop tard... maintenant.

--Jamais... trop tard... pour tre lche! dit la mre avec une fureur
froide. Oh! quelle race! quelle race! Heureusement Nicolas est vad.
Heureusement Franois et Amandine... t'chapperont... Ils ont dj du
vice... la misre les achvera!

--Ah! Martial, veille bien sur eux... ou ils finiront... comme nous deux
ma mre. On leur coupera aussi la tte! s'cria Calebasse en poussant de
sourds gmissements.

--Il aura beau veiller sur eux, s'cria la veuve avec une exaltation
froce, le vice et la misre seront plus forts que lui... et un jour...
ils vengeront pre, mre et soeur.

--Votre horrible esprance sera trompe, ma mre, rpondit Martial
indign. Ni eux ni moi nous n'aurons jamais la misre  craindre. La
Louve a sauv la jeune fille que Nicolas voulait noyer. Les parents de
cette jeune fille nous ont propos ou beaucoup d'argent, ou moins
d'argent et des terres en Alger...  ct d'une ferme qu'ils ont dj
donne  un homme qui leur a aussi rendu de grands services. Nous avons
prfr les terres. Il y a un peu de danger... mais a nous va...  la
Louve et  moi. Demain nous partirons avec les enfants, et de notre vie
nous ne reviendrons en Europe.

--Ce que tu dis l est vrai? demanda la veuve  Martial d'un ton de
surprise irrite.

--Je ne mens jamais.

--Tu mens aujourd'hui pour me mettre en colre?

--En colre, parce que le sort de ces enfants est assur?

--Oui, de louveteaux on en fera des agneaux. Le sang de ton pre, de ta
soeur, le mien, ne sera pas veng...

-- ce moment ne parlez pas ainsi.

--J'ai tu, on me tue... je suis quitte.

--Ma mre, le repentir...

La veuve poussa un nouvel clat de rire.

--Je vis depuis trente ans dans le crime et pour me repentir de trente
ans on me donne trois jours, avec la mort au bout... Est-ce que j'aurais
le temps? Non, non, quand ma tte tombera, elle grincera de rage et de
haine.

--Mon frre, au secours! emmne-moi d'ici! ils vont venir, murmura
Calebasse d'une voix dfaillante, car la misrable commenait  dlirer.

--Veux-tu te taire? dit la veuve exaspre par la faiblesse de
Calebasse; veux-tu te taire? Oh! l'infme!... et c'est ma fille!

--Ma mre! ma mre! s'cria Martial dchir par cette horrible scne,
pourquoi m'avez-vous fait venir ici?

--Parce que je croyais te donner du coeur et de la haine... mais qui n'a
pas l'un n'a pas l'autre, lche!

--Ma mre!

--Lche, lche, lche!

 ce moment il se fit un assez grand bruit de pas dans le corridor.

Le vtran tira sa montre et regarda l'heure.

Le soleil, se levant au-dehors, blouissant et radieux, jeta tout  coup
une nappe de clart dore par le soupirail pratiqu dans le corridor en
face de la porte du cachot.

Cette porte s'ouvrit, et l'entre du cabanon se trouva vivement
claire. Au milieu de cette zone lumineuse, des gardiens apportrent
deux chaises[23], puis le greffier vint dire  la veuve d'une voix mue:

--Madame, il est temps...

La condamne se leva droite, impassible; Calebasse poussa des cris
aigus.

Quatre hommes entrrent.

Trois d'entre eux, assez mal vtus, tenaient  la main de petits paquets
de corde trs-dlie, mais trs-forte.

Le plus grand de ces quatre hommes, correctement habill de noir,
portant un chapeau rond et une cravate blanche, remit au greffier un
papier.

Cet homme tait le bourreau.

Ce papier tait un reu des deux femmes bonnes  guillotiner. Le
bourreau prenait possession de ces deux cratures de Dieu; dsormais il
en rpondait seul.

 l'effroi dsespr de Calebasse avait succd une torpeur hbte.
Deux aides du bourreau furent obligs de l'asseoir sur son lit et de l'y
soutenir. Ses mchoires, serres par une convulsion ttanique, lui
permettaient  peine de prononcer quelques mots sans suite. Elle roulait
autour d'elle des yeux dj ternes et sans regard, son menton touchait 
sa poitrine, et, sans l'appui des deux aides, son corps serait tomb en
avant comme une masse inerte.

Martial, aprs avoir une dernire fois embrass cette malheureuse,
restait immobile, pouvant, n'osant, ne pouvant faire un pas, et comme
fascin par cette terrible scne.

La froide audace de la veuve ne se dmentait pas: la tte haute et
droite, elle aidait elle-mme  se dpouiller de la camisole de force
qui emprisonnait ses mouvements. Cette toile tomba, elle se trouva vtue
d'une vieille robe de laine noire.

--O faut-il me mettre? demanda-t-elle d'une voix ferme.

--Ayez la bont de vous asseoir sur une de ces chaises, lui dit le
bourreau en lui indiquant un des deux siges placs  l'entre du
cachot.

La porte tant reste ouverte, on voyait dans le corridor plusieurs
gardiens, le directeur de la prison et quelques curieux privilgis.

La veuve se dirigeait d'un pas hardi vers la place qu'on lui avait
indique, lorsqu'elle passa devant sa fille.

Elle s'arrta, s'approcha d'elle et lui dit d'une voix lgrement mue:

--Ma fille, embrasse-moi.

 la voix de sa mre, Calebasse sortit de son apathie, se dressa sur son
sant, et, avec un geste de maldiction, elle s'cria:

--S'il y a un enfer, descendez-y, maudite!

--Ma fille, embrasse-moi, dit encore la veuve en faisant un pas.

--Ne m'approchez pas! vous m'avez perdue! murmura la malheureuse en
jetant ses mains en avant pour repousser sa mre.

--Pardonne-moi!

--Non, non, dit Calebasse d'une voix convulsive; et, cet effort ayant
puis ses forces, elle retomba presque sans connaissance entre les bras
des aides.

Un nuage passa sur le front indomptable de la veuve; un instant ses yeux
secs et ardents devinrent humides.  ce moment, elle rencontra le regard
de son fils.

Aprs un moment d'hsitation, et comme si elle et cd  l'effort d'une
lutte intrieure, elle lui dit:

--Et toi?...

Martial se prcipita en sanglotant dans les bras de sa mre.

--Assez! dit la veuve en surmontant son motion et en se dgageant des
treintes de son fils. Monsieur attend, ajouta-t-elle en montrant le
bourreau.

Puis elle marcha rapidement vers la chaise, o elle s'assit rsolument.

La lueur de sensibilit maternelle qui avait un moment clair les
noires profondeurs de cette me abominable s'teignit tout  coup.

--Monsieur, dit le vtran  Martial en s'approchant de lui avec
intrt, ne restez pas ici. Venez, venez.

Martial, gar par l'horreur et par l'pouvante, suivit machinalement le
soldat.

Deux aides avaient apport sur la chaise Calebasse agonisante; l'un
maintenait ce corps dj presque priv de vie, pendant que l'autre
homme, au moyen de cordes de fouet excessivement minces, mais
trs-longues, lui attachait les mains derrire le dos par des liens et
des noeuds inextricables, et lui nouait aux chevilles une corde assez
longue pour que la marche  petits pas ft possible.

Cette opration tait  la fois trange et horrible: on et dit que les
longues cordes minces qu'on distinguait  peine dans l'ombre, et dont
ces hommes silencieux entouraient, garrottaient la condamne, avec
autant de rapidit que de dextrit, sortaient de leurs mains comme les
fils tnus dont les araignes enveloppent aussi leur victime avant de la
dvorer.

Le bourreau et son autre aide enchevtraient la veuve avec la mme
agilit, sans que les traits de cette femme offrissent la moindre
altration. Seulement de temps  autre elle toussait lgrement.

Lorsque la condamne fut ainsi mise dans l'impossibilit de faire un
mouvement, le bourreau, tirant de sa poche une longue paire de ciseaux,
lui dit avec politesse:

--Ayez la complaisance de baisser la tte, madame.

La veuve baissa la tte en disant:

--Nous sommes de bonnes pratiques; vous avez eu mon mari, maintenant
voil sa femme et sa fille.

Sans rpondre, le bourreau ramassa dans sa main gauche les longs cheveux
gris de la condamne et se mit  les couper trs-ras, trs-ras, surtout
 la nuque.

--a fait que j'aurai t coiffe trois fois dans ma vie, dit la veuve,
avec un ricanement sinistre: le jour de ma premire communion, quand on
m'a mis le voile; le jour de mon mariage, quand on m'a mis la fleur
d'oranger; et puis aujourd'hui, n'est-ce pas, coiffeur de la mort!

Le bourreau resta muet.

Les cheveux de la condamne tant pais et rudes, l'opration fut si
longue que la chevelure de Calebasse tombait entirement sur les dalles
alors que celle de sa mre n'tait coupe qu' demi.

--Vous ne savez pas  quoi je pense? dit la veuve au bourreau, aprs
avoir de nouveau contempl sa fille.

Le bourreau continua de garder le silence.

On n'entendait que le grincement sonore des ciseaux et que l'espce de
hoquet et de rle qui de temps  autre soulevait la poitrine de
Calebasse.

 ce moment on vit dans le corridor un prtre  figure vnrable
s'approcher du directeur de la prison et causer  voix basse avec lui.
Ce saint ministre venait tenter une dernire fois d'arracher l'me de la
veuve  l'endurcissement.

--Je pense, reprit la veuve au bout de quelques moments, et voyant que
le bourreau ne lui rpondait pas, je pense qu' cinq ans ma fille,  qui
on va couper la tte, tait la plus jolie enfant qu'on puisse voir. Elle
avait des cheveux blonds et des joues roses et blanches. Alors qui
est-ce qui lui aurait dit que... Puis, ensuite d'un nouveau silence,
elle s'cria, avec un clat de rire et une expression impossible 
rendre: Quelle comdie que le sort!

 ce moment les dernires mches de la chevelure grise de la condamne
tombrent sur ses paules.

--C'est fini, madame, dit poliment le bourreau.

--Merci!... je vous recommande mon fils Nicolas, dit la veuve, vous le
coifferez un de ces jours!

Un gardien vint dire quelques mots tout bas  la condamne.

--Non, je vous ai dj dit que non, rpondit-elle brusquement.

Le prtre entendit ces mots, leva les yeux au ciel, joignit les mains et
disparut.

--Madame, nous allons partir; vous ne voulez rien prendre? dit
obsquieusement le bourreau.

--Merci... ce soir je prendrai une gorge de terre.

Et la veuve, aprs ce nouveau sarcasme, se leva droite; ses mains
taient attaches derrire son dos, et un lien assez lche pour qu'elle
pt marcher la garrottait d'une cheville  l'autre. Quoique son pas ft
ferme et rsolu, le bourreau et un aide voulurent obligeamment la
soutenir; elle fit un geste d'impatience et dit d'une voix imprieuse et
dure:

--Ne me touchez pas, j'ai bon pied, bon oeil. Sur l'chafaud, on verra
si j'ai une bonne voix, et si je dis des paroles de repentance...

Et la veuve, accoste du bourreau et d'un aide, sortant du cachot, entra
dans le corridor.

Les deux autres aides furent obligs de transporter, Calebasse sur sa
chaise; elle tait mourante.

Aprs avoir travers le long corridor, le funbre cortge monta un
escalier de pierre qui conduisait  une cour extrieure.

Le soleil inondait de sa lumire chaude et dore le fate des hautes
murailles blanches qui entouraient la cour et se dcoupaient sur un ciel
d'un bleu splendide: l'air tait doux et tide, jamais journe de
printemps ne fut plus riante, plus magnifique.

Dans cette cour on voyait un piquet de gendarmerie dpartementale, un
fiacre et une voiture longue, troite,  caisse jaune, attele de trois
chevaux de poste qui hennissaient gaiement en faisant tinter leurs
grelots retentissants.

On montait dans cette voiture comme dans un omnibus, par une portire
situe  l'arrire. Cette ressemblance inspira une dernire raillerie 
la veuve.

--Le conducteur ne dira pas... _Complet_, dit-elle. Puis elle gravit le
marchepied aussi lestement que le lui permettaient ses entraves.

Calebasse, expirante et soutenue par un aide, fut place dans la voiture
en face de sa mre; puis on ferma la portire.

Le cocher du fiacre s'tait endormi, le bourreau le secoua.

--Excusez, bourgeois, dit le cocher en se rveillant et en descendant
pesamment de son sige; mais une nuit de mi-carme, c'est rude. Je
venais justement de conduire aux Vendanges de Bourgogne une tape de
dbardeurs et de dbardeuses qui chantaient la mre Godichon, quand vous
m'avez pris  l'heure.

--Allons, c'est bon. Suivez cette voiture, et... boulevard
Saint-Jacques.

--Excusez, bourgeois... il y a une heure aux Vendanges, maintenant  la
guillotine! a prouve que les courses se suivent et ne se ressemblent
pas, comme dit c't'autre.

Les deux voitures, prcdes et suivies du piquet de gendarmerie,
sortirent de la porte extrieure de Bictre et prirent au grand trot la
route de Paris.




II

Martial et le Chourineur


Nous avons prsent le tableau de la toilette des condamns dans toute
son effroyable vrit, parce qu'il nous semble qu'il ressort de cette
peinture de puissants arguments.

Contre la peine de mort.

Contre la manire que cette peine est applique.

Contre l'effet qu'on en attend comme exemple donn aux populations.

Quoique dpouill de cet appareil  la fois formidable et religieux dont
devraient tre au moins entours tous les actes de suprme chtiment que
la loi inflige au nom de la vindicte publique, la toilette est ce qu'il
y a de plus terrifiant dans l'excution de l'arrt de mort, et c'est
cela que l'on cache  la multitude.

Au contraire, en Espagne, par exemple, le condamn reste expos pendant
trois jours dans une chapelle ardente, son cercueil est continuellement
sous ses yeux; les prtres disent les prires des agonisants, les
cloches de l'glise tintent jour et nuit un glas funbre[24].

On conoit que cette espce d'initiation  une mort prochaine puisse
pouvanter les criminels les plus endurcis, et inspirer une terreur
salutaire  la foule qui se presse aux grilles de la chapelle
mortuaire.

Puis le jour du supplice est un jour de deuil public; les cloches de
toutes les paroisses sonnent les _trpasss_; le condamn est lentement
conduit  l'chafaud avec une pompe imposante, lugubre, son cercueil
toujours port devant lui; les prtres, chantant les prires des morts,
marchent  ses cts; viennent ensuite les confrries religieuses, et
enfin des frres quteurs demandent  la foule de quoi dire des messes
pour le repos de l'me du supplici... Jamais la foule ne reste sourde 
cet appel...

Sans doute, tout cela est pouvantable, mais cela est logique, mais cela
est imposant, mais cela montre que l'on ne retranche pas de ce monde une
crature de Dieu pleine de vie et de force comme on gorge un boeuf,
mais cela donne  penser  la multitude, qui juge toujours du crime par
la grandeur de la peine... que l'homicide est un forfait bien
abominable, puisque son chtiment branle, attriste, meut toute une
ville.

Encore une fois, ce redoutable spectacle peut faire natre de graves
rflexions, inspirer un utile effroi... et ce qu'il y a de barbare dans
ce sacrifice humain est au moins couvert par la terrible majest de son
excution.

Mais, nous le demandons, les choses se passant exactement comme nous les
avons rapportes (et quelquefois mme moins gravement), de quel exemple
cela peut-il tre?

De grand matin on prend le condamn, on le garrotte, on le jette dans
une voiture ferme, le postillon fouette, touche  l'chafaud, la
bascule joue, et une tte tombe dans un panier... au milieu des
railleries atroces de ce qu'il y a de plus corrompu dans la
populace!...

Encore une fois, dans cette excution rapide et furtive, o est
l'exemple? o est l'pouvante?...

Et puis, comme l'excution a lieu pour ainsi dire  huis clos, dans un
endroit parfaitement cart, avec une prcipitation sournoise, toute la
ville ignore cet acte sanglant et solennel, rien ne lui annonce que ce
jour-l on tue un homme... les thtres rient et chantent... la foule
bourdonne insoucieuse et bruyante...

Au point de vue de la socit, de la religion, de l'humanit, c'est
pourtant quelque chose qui doit importer  tous que cet homicide
juridique commis au nom de l'intrt de tous...

Enfin, disons-le encore, disons-le toujours, voici le glaive, mais o
est la couronne?  ct de la punition, montrez la rcompense; alors
seulement la leon sera complte et fconde... Si, le lendemain de ce
jour de deuil et de mort, le peuple, qui a vu la veille le sang d'un
grand criminel rougir l'chafaud, voyait rmunrer et exalter un grand
homme de bien, il redouterait d'autant plus le supplice du premier qu'il
ambitionnerait davantage le triomphe du second; la terreur empche 
peine le crime, jamais elle n'inspire la vertu.

Considre-t-on l'effet de la peine de mort sur les condamns eux-mmes?

Ou ils la bravent avec un cynisme audacieux...

Ou ils la subissent inanims,  demi morts d'pouvante...

Ou ils offrent leur tte avec un repentir profond et sincre...

Or, la peine est insuffisante pour ceux qui la narguent...

Inutile pour ceux qui sont dj morts moralement...

Exagre pour ceux qui se repentent avec sincrit.

Rptons-le: la socit ne tue le meurtrier ni pour le faire souffrir,
ni pour lui infliger la loi du talion... Elle le tue pour le mettre dans
l'impossibilit de nuire... elle le tue pour que l'exemple de sa
punition serve de frein aux meurtriers  venir.

Nous croyons, nous, que la peine est trop barbare, et qu'elle
n'pouvante pas assez...

Nous croyons, nous, que dans quelques crimes, tels que le parricide, ou
autres forfaits qualifis, l'_aveuglement_ et un isolement perptuel
mettraient un condamn dans l'impossibilit de nuire, et le puniraient
d'une manire mille fois plus redoutable, tout en lui laissant le temps
du repentir et de la rdemption.

Si l'on doutait de cette assertion, nous rappellerions beaucoup de faits
constatant l'horreur invincible des criminels endurcis pour l'isolement.
Ne sait-on pas que quelques-uns ont commis des meurtres pour tre
condamns  mort, prfrant ce supplice  une cellule?... Quelle serait
donc leur terreur, lorsque l'_aveuglement_, joint  l'isolement, terait
au condamn l'espoir de s'vader, espoir qu'il conserve et qu'il ralise
quelquefois mme en cellule et charg de fers?

Et  ce propos, nous pensons aussi que l'abolition des condamnations
capitales sera peut-tre une des consquences forces de l'isolement
pnitentiaire: l'effroi que cet isolement inspire  la gnration qui
peuple  cette heure les prisons et les bagnes tant tel que beaucoup
d'entre ces incurables prfreront encourir le dernier supplice que
l'emprisonnement cellulaire, alors il faudra sans doute supprimer la
peine de mort pour leur enlever cette dernire et pouvantable
alternative.

Avant de poursuivre notre rcit, disons quelques mots des relations
rcemment tablies entre le Chourineur et Martial.

Une fois Germain sorti de prison, le Chourineur prouva facilement qu'il
s'tait vol lui-mme, avoua au juge d'instruction le but de cette
singulire mystification, et fut mis en libert aprs avoir t
justement et svrement admonest par ce magistrat.

N'ayant pas alors retrouv Fleur-de-Marie, et voulant rcompenser de ce
nouvel acte de dvouement le Chourineur, auquel il devait dj la vie,
Rodolphe, pour combler les voeux de son rude protg, l'avait log 
l'htel de la rue Plumet, lui promettant de l'emmener  sa suite
lorsqu'il retournerait en Allemagne. Nous l'avons dit, le Chourineur
prouvait pour Rodolphe l'attachement aveugle, obstin du chien pour son
matre. Demeurer sous le mme toit que le prince, le voir quelquefois,
attendre avec patience une nouvelle occasion de se sacrifier  lui ou
aux siens, l se bornaient l'ambition et le bonheur du Chourineur, qui
prfrait mille fois cette condition  l'argent et  la ferme en Algrie
que Rodolphe avait mis  sa disposition.

Mais, lorsque le prince eut retrouv sa fille, tout changea; malgr sa
vive reconnaissance pour l'homme qui lui avait sauv la vie, il ne put
se rsoudre  emmener avec lui en Allemagne ce tmoin de la premire
honte de Fleur-de-Marie... Bien dcid d'ailleurs  combler tous les
dsirs du Chourineur, il le fit venir une dernire fois et lui dit qu'il
attendait de son attachement un nouveau service.  ces mots, la
physionomie du Chourineur rayonna; mais elle devint bientt consterne,
lorsqu'il apprit que non-seulement il ne pourrait suivre le prince en
Allemagne, mais qu'il faudrait quitter l'htel le jour mme.

Il est inutile de dire les compensations brillantes que Rodolphe offrit
au Chourineur: l'argent qui lui tait destin, le contrat de vente de la
ferme en Algrie, plus encore, s'il le voulait... tout tait  sa
disposition.

Le Chourineur, frapp au coeur, refusa; et, pour la premire fois de sa
vie peut-tre, cet homme pleura... Il fallut l'instance de Rodolphe pour
le dcider  accepter ses premiers bienfaits.

Le lendemain, le prince fit venir la Louve et Martial; sans leur
apprendre que Fleur-de-Marie tait sa fille, il leur demanda ce qu'il
pouvait faire pour eux; tous leurs dsirs devaient tre accomplis.
Voyant leur hsitation, et se souvenant de ce que Fleur-de-Marie lui
avait dit des gots un peu sauvages de la Louve et de son mari, il
proposa au hardi mnage une somme d'argent considrable, ou bien la
moiti de cette somme et des terres en plein rapport, dpendantes d'une
ferme voisine de celle qu'il avait fait acheter pour le Chourineur, et
qui tait aussi  vendre. En faisant cette offre, le prince avait encore
song que Martial et le Chourineur, tous deux rudes, nergiques, tous
deux dous de bons et valeureux instincts, sympathiseraient d'autant
mieux qu'ils avaient aussi tous deux des raisons de rechercher la
solitude, l'un  cause de son pass, l'autre  cause des crimes de sa
famille.

Il ne se trompait pas; Martial et la Louve acceptrent avec transport;
puis, ayant t, par l'intermdiaire de Murph, mis en rapport avec le
Chourineur, tous trois se flicitrent bientt des relations que
promettait leur voisinage en Algrie.

Malgr la profonde tristesse o il tait plong, ou plutt  cause mme
de cette tristesse, le Chourineur, touch des avances cordiales de
Martial et de sa femme, y rpondit avec affection. Bientt une amiti
sincre unit les futurs colons: les gens de cette trempe se jugent vite
et s'aiment de mme... Aussi, la Louve et Martial, n'ayant pu, malgr
leurs affectueux efforts, tirer leur nouvel ami de sa sombre lthargie,
ne comptaient plus pour l'en distraire que sur le mouvement du voyage et
sur l'activit de leur vie  venir; car, une fois en Algrie, ils
seraient obligs de se mettre au fait de la culture des terres qu'on
leur avait donnes, les propritaires devant, d'aprs les conditions de
la vente, faire valoir les fermes pendant une anne encore, afin que les
nouveaux possesseurs fussent en tat de surveiller plus tard
l'exploitation.

Ces prliminaires poss, on comprendra qu'instruit de la pnible
entrevue  laquelle Martial devait se rendre pour obir aux dernires
volonts de sa mre, le Chourineur ait voulu accompagner son nouvel ami
jusqu' la porte de Bictre, o il l'attendait dans le fiacre qui les
avait amens, et qui les reconduisit  Paris aprs que Martial,
pouvant, eut quitt le cachot o l'on faisait les terribles
prparatifs de l'excution de sa mre et de sa soeur.

La physionomie du Chourineur tait compltement change: l'expression
d'audace et de bonne humeur qui caractrisait ordinairement sa mle
figure avait fait place  un morne abattement; sa voix mme avait perdu
quelque chose de sa rudesse; une douleur de l'me, douleur jusqu'alors
inconnue de lui, avait rompu, bris cette nature nergique.

Il regardait Martial avec compassion.

--Courage, lui disait le Chourineur, vous avez fait tout ce qu'un brave
garon pouvait faire... C'est fini... Songez  votre femme,  ces
enfants que vous avez empchs d'tre des gueux comme pre et mre... Et
puis enfin, ce soir nous aurons quitt Paris pour n'y plus revenir, et
vous n'entendrez plus jamais parler de ce qui vous afflige.

--C'est gal, voyez-vous, Chourineur... aprs tout, c'est ma mre...
c'est ma soeur.

--Enfin, que voulez-vous... a est... et, quand les choses sont... il
faut bien s'y soumettre... dit le Chourineur en touffant un soupir.

Aprs un moment de silence, Martial lui dit cordialement:

--Moi aussi je devrais vous consoler, pauvre garon... toujours cette
tristesse.

--Toujours, Martial...

--Enfin... moi et ma femme... nous comptons qu'une fois hors de Paris...
a vous passera...

--Oui, dit le Chourineur au bout de quelques instants et presque en
frissonnant malgr lui, si je sors de Paris...

--Puisque... nous partons ce soir.

--C'est--dire vous autres... vous partez ce soir...

--Et vous donc? est-ce que vous changez d'ide maintenant?

--Non...

--Eh bien?

Le Chourineur garda de nouveau le silence, puis il reprit, en faisant un
effort sur lui-mme:

--Tenez, Martial... vous allez hausser les paules... mais j'aime autant
tout vous dire... S'il m'arrive quelque chose, au moins a prouvera que
je ne me suis pas tromp.

--Qu'y a-t-il donc?

--Quand... M. Rodolphe... nous a fait demander s'il nous conviendrait de
partir ensemble pour Alger et d'y tre voisins, je n'ai pas voulu vous
tromper... ni vous ni votre femme... Je vous ai dit... ce que j'avais
t...

--Ne parlons plus de cela... vous avez subi votre peine... vous tes
aussi bon et aussi brave que pas un... Mais je conois que, comme moi,
vous aimiez mieux aller vivre au loin... grce  notre gnreux
protecteur... que de rester ici... o, si  l'aise et si honntes que
nous soyons, on nous reprocherait toujours,  vous un mfait que vous
avez pay et dont vous vous repentez pourtant encore...  moi les crimes
de mes parents... dont je ne suis pas responsable. Mais de vous 
nous... le pass est pass... et bien pass... Soyez tranquille... nous
comptons sur vous comme vous pouvez compter sur nous.

--De vous  moi... peut-tre... le pass est pass; mais, comme je le
disais  M. Rodolphe... voyez-vous, Martial... il y a quelque chose
l-haut... et j'ai tu un homme...

--C'est un grand malheur; mais, enfin, dans ce moment-l vous ne vous
connaissiez plus... vous tiez comme fou... et puis enfin vous avez
sauv la vie  d'autres personnes... et a doit vous compter.

--coutez, Martial... si je vous parle de mon malheur... voil
pourquoi... Autrefois j'avais souvent un rve... dans lequel je
voyais... le sergent que j'ai tu... Depuis longtemps... je ne l'avais
plus... ce rve... et cette nuit... je l'ai eu...

--C'est un hasard.

--Non... a m'annonce un malheur pour aujourd'hui.

--Vous draisonnez, mon bon camarade...

--J'ai un pressentiment que je ne sortirai pas de Paris...

--Encore une fois, vous n'avez pas le sens commun... Votre chagrin de
quitter notre bienfaiteur... la pense de me conduire aujourd'hui 
Bictre... o de si tristes choses m'attendaient... tout cela vous aura
agit cette nuit: alors naturellement votre rve... vous sera revenu...

Le Chourineur secoua tristement la tte.

--Il m'est revenu juste la veille du dpart de M. Rodolphe... car c'est
aujourd'hui qu'il part...

--Aujourd'hui?

--Oui... Hier j'ai envoy un commissionnaire  son htel... n'osant pas
y aller moi-mme... il me l'avait dfendu... On a dit que le prince
partait ce matin,  onze heures... par la barrire de Charenton. Aussi
une fois que nous allons tre arrivs  Paris... je me posterai l...
pour tcher de le voir; a sera la dernire fois!... la dernire!...

--Il parat si bon, que je comprends bien que vous l'aimiez...

--L'aimer! dit le Chourineur avec une motion profonde et concentre,
oh! oui... allez... Voyez-vous, Martial... coucher par terre, manger du
pain noir... tre son chien... mais tre o il aurait t, je ne
demandais pas plus... C'tait trop... il n'a pas voulu.

--Il a t si gnreux pour vous!

--Ce n'est pas a qui fait que je l'aime tant... c'est parce qu'il m'a
dit que j'avais du coeur et de l'honneur... Oui, et dans un temps o
j'tais farouche comme une bte brute, o je me mprisais comme le rebut
de la canaille... lui m'a fait comprendre qu'il y avait encore du bon en
moi, puisque, ma peine faite, je m'tais repenti, et qu'aprs avoir
souffert la misre des misres sans voler, j'avais travaill avec
courage pour gagner honntement ma vie... sans vouloir de mal 
personne, quoique tout le monde m'ait regard comme un brigand fini, ce
qui n'tait pas encourageant.

--C'est vrai; souvent pour vous maintenir ou vous mettre dans la bonne
route, il ne faut que quelques mots qui vous encouragent et vous
relvent.

--N'est-ce pas, Martial? Aussi quand M. Rodolphe me les a dits, ces
mots, dame! voyez-vous, le coeur m'a battu haut et fier. Depuis ce
temps-l, je me mettrais dans le feu pour le bien... Que l'occasion
vienne, on verrait... Et a, grce  qui?... grce  M. Rodolphe.

--C'est justement parce que vous tes mille fois meilleur que vous
n'tiez que vous ne devez pas avoir de mauvais pressentiments. Votre
rve ne signifie rien.

--Enfin nous verrons. C'est pas que je cherche un malheur exprs... il
n'y en a pas pour moi de plus grand que celui qui m'arrive... Ne plus le
voir jamais... M. Rodolphe! Moi qui croyais ne plus le quitter... Dans
mon espce, bien entendu... j'aurais t l,  lui corps et me,
toujours prt... C'est gal, il a peut-tre tort... Tenez, Martial, je
ne suis qu'un ver de terre auprs de lui... eh bien! quelquefois il
arrive que les plus petits peuvent tre utiles aux plus grands... Si a
devait tre, je ne lui pardonnerais de ma vie de s'tre priv de moi.

--Qui sait? un jour peut-tre vous le reverrez...

--Oh! non. Il m'a dit: Mon garon, il faut que tu me promettes de ne
jamais chercher  me revoir; cela me rendra service. Vous comprenez,
Martial, j'ai promis... foi d'homme, je tiendrai... mais c'est dur.

--Une fois l-bas vous oublierez peu  peu ce qui vous chagrine. Nous
travaillerons, nous vivrons seuls, tranquilles, comme de bons fermiers,
sauf  faire quelquefois le coup de fusil avec les Arabes... Tant mieux!
a nous ira  nous deux ma femme; car elle est crne, allez, la Louve!

--S'il s'agit de coups de fusil, a me regardera, Martial! dit le
Chourineur un peu moins accabl. Je suis garon, et j'ai t troupier...

--Et moi braconnier!

--Mais vous... vous avez votre femme et ces deux enfants dont vous tes
comme le pre... Moi, je n'ai que ma peau... et, puisqu'elle ne peut
plus tre bonne  faire un paravent  M. Rodolphe, je n'y tiens gure.
Ainsi s'il y a un coup de peigne  se donner, a me regardera.

--a nous regardera tous les deux.

--Non, moi seul... tonnerre!...  moi les Bdouins!

-- la bonne heure; j'aime mieux vous entendre parler ainsi que comme
tout  l'heure... Allez, Chourineur... nous serons de vrais frres; et
puis vous pourrez nous entretenir de vos chagrins s'ils durent encore,
car j'aurai les miens. La journe d'aujourd'hui comptera longtemps dans
ma vie, allez... On ne voit pas sa mre, sa soeur... comme je les ai
vues... sans que a vous revienne  l'esprit... Nous nous ressemblons,
vous et moi, dans trop de choses, pour qu'il ne nous soit pas bon d'tre
ensemble. Nous ne boudons au danger ni l'un ni l'autre; eh bien! nous
serons moiti fermiers, moiti soldats... Il y a de la chasse l-bas...
nous chasserons... Si vous voulez vivre seul chez vous, vous y vivrez,
et nous voisinerons... sinon... nous logerons tous ensemble. Nous
lverons les enfants comme de braves gens, et vous serez quasi leur
oncle... puisque nous serons frres. a vous va-t-il? dit Martial en
tendant la main au Chourineur.

--a me va, mon brave Martial... Et puis enfin... le chagrin me tuera ou
je le tuerai... comme on dit.

--Il ne vous tuera pas... Nous vieillirons l-bas dans notre dsert, et
tous les soirs nous dirons: Frre... merci  M. Rodolphe... a sera
notre prire pour lui...

--Tenez, Martial... vous me mettez du baume dans le sang...

-- la bonne heure... Ce bte de rve... vous n'y pensez plus,
j'espre?

--Je tcherai...

--Ah !... vous venez nous prendre  quatre heures: la diligence part 
cinq.

--C'est convenu... Mais nous voici bientt  Paris; je vais arrter le
fiacre. J'irai  pied jusqu' la barrire de Charenton; j'attendrai M.
Rodolphe pour le voir passer.

La voiture s'arrta; le Chourineur descendit.

--N'oubliez pas...  quatre heures... mon bon camarade, dit Martial.

-- quatre heures!...

Le Chourineur avait oubli qu'on tait au lendemain de la mi-carme;
aussi, fut-il trangement surpris du spectacle  la fois bizarre et
hideux qui s'offrit  sa vue lorsqu'il eut parcouru une partie du
boulevard extrieur, qu'il suivait pour se rendre  la barrire de
Charenton.




III

Le doigt de Dieu


Le Chourineur, au bout de quelques instants, se trouvait emport malgr
lui par une foule compacte, torrent populaire qui, descendant du
faubourg de la Glacire, s'amoncelait aux abords de cette barrire, pour
se rendre ensuite sur le boulevard Saint-Jacques, o allait avoir lieu
l'excution.

Quoiqu'il ft grand jour, on entendait encore au loin la musique
retentissante de l'orchestre des guinguettes, o clatait surtout la
vibration sonore des cornets  pistons.

Il faudrait le pinceau de Callot, de Rembrandt ou de Goya pour rendre
l'aspect bizarre, hideux, presque fantastique, de cette multitude.
Presque tous, hommes, femmes, enfants, taient vtus de vieux costumes
de mascarades; ceux qui n'avaient pu s'lever jusqu' ce luxe portaient
sur leurs vtements des guenilles de couleurs tranchantes; quelques
jeunes gens taient affubls de robes de femmes  demi dchires et
souilles de boue; tous ces visages, fltris par la dbauche et par le
vice, marbrs par l'ivresse, tincelaient d'une joie sauvage en songeant
qu'aprs une nuit de crapuleuse orgie, ils allaient voir mettre  mort
deux femmes dont l'chafaud tait dress[25].

cume fangeuse et ftide de la population de Paris, cette immense cohue
se composait de bandits et de femmes perdues qui demandent chaque jour
au crime le pain de la journe... et qui chaque soir rentrent largement
repus dans leurs tanires[26].

Le boulevard extrieur tant fort resserr  cet endroit, la foule
entasse refluait et entravait absolument la circulation. Malgr sa
force athltique, le Chourineur fut oblig de rester presque immobile au
milieu de cette masse compacte... Il se rsigna... Le prince, partant de
la rue Plumet  dix heures, lui avait-on dit, ne devait passer  la
barrire de Charenton qu' onze heures environ, et il n'tait que sept
heures.

Quoiqu'il et nagure forcment frquent les classes dgrades
auxquelles appartenait cette populace, le Chourineur, en se retrouvant
au milieu d'elles, prouvait un dgot invincible. Pouss par le reflux
de la foule jusqu'au mur d'une des guinguettes dont fourmillent ces
boulevards,  travers les fentres ouvertes, d'o s'chappaient les sons
tourdissants d'un orchestre d'instruments de cuivre, le Chourineur
assista, malgr lui,  un spectacle trange...

Dans une vaste salle basse, occupe  l'une de ses extrmits par les
musiciens, entoure de bancs et de tables charges des dbris d'un
repas, d'assiettes casses, de bouteilles renverses, une douzaine
d'hommes et de femmes dguiss,  moiti ivres, se livraient avec
emportement  cette danse folle et obscne appele le _chahut_, 
laquelle un petit nombre d'habitus de ces lieux ne s'abandonnent qu'
la fin du bal, alors que les gardes municipaux en surveillance se sont
retirs.

Parmi les ignobles couples qui figuraient dans cette saturnale, le
Chourineur en remarqua deux qui se faisaient surtout applaudir par le
cynisme rvoltant de leurs poses, de leurs gestes et de leurs
paroles...

Le premier couple se composait d'un homme  peu prs dguis en ours au
moyen d'une veste et d'un pantalon de peau de mouton noir. La tte de
l'animal, sans doute trop gnante  porter, avait t remplace par une
sorte de capuce  longs poils qui recouvrait entirement le visage; deux
trous,  la hauteur des yeux, une large fente  la hauteur de la bouche,
permettaient de voir, de parler et de respirer... Cet homme masqu, l'un
des prisonniers vads de la Force (parmi lesquels se trouvaient aussi
Barbillon et les deux meurtriers arrts chez l'ogresse du tapis-franc
au commencement de ce rcit), cet homme masqu tait Nicolas Martial, le
fils, le frre des deux femmes dont l'chafaud tait dress  quelques
pas... Entran dans cet acte d'insensibilit froce, d'audacieuse
forfanterie, par un de ses compagnons, redoutable bandit, vad aussi...
dguis aussi... ce misrable osait,  l'aide de ce travestissement, se
livrer aux dernires joies du carnaval...

La femme qui dansait avec lui, costume en vivandire, portait un
chapeau de cuir bouilli bossu,  rubans dchirs, une sorte de
justaucorps de drap rouge pass, orn de trois rangs de boutons de
cuivre  la hussarde, une jupe verte et des pantalons de calicot blanc;
ses cheveux noirs tombaient en dsordre sur son front; ses traits hves
et plombs respiraient l'effronterie et l'impudeur.

Le vis--vis de ces deux danseurs tait non moins ignoble.

L'homme, d'une trs-grande taille, dguis en Robert Macaire, avait
tellement barbouill de suie sa figure osseuse qu'il tait
mconnaissable; d'ailleurs un large bandeau couvrait son oeil gauche, et
le blanc mat du globe de l'oeil droit, se dtachant sur cette face
noirtre, la rendait plus hideuse encore. Le bas du visage du Squelette
(on l'a dj reconnu sans doute) disparaissait entirement dans une
haute cravate faite d'un vieux chle rouge. Coiff, selon la tradition,
d'un chapeau gris, rp, aplati, sordide et sans fond, vtu d'un habit
vert en lambeaux et d'un pantalon garance rapic en mille endroits et
attach aux chevilles avec des ficelles, cet assassin, outrant les poses
les plus grotesques et les plus cyniques du _chahut_, lanant de droite,
de gauche, en avant, en arrire, ses longs membres durs comme du fer,
les dpliait et les repliait avec tant de vigueur et d'lasticit qu'on
les et dits mis en mouvement par des ressorts d'acier...

Digne coryphe de cette immonde saturnale, sa danseuse, grande et leste
crature au visage impudent et avin, costume en dbardeur, coiffe
d'un bonnet de police inclin sur une perruque poudre,  grosse queue,
portait une veste et un pantalon de velours vert raill, assujetti  la
taille par une charpe orange aux longs bouts flottants derrire le
dos.

Une grosse femme, ignoble et hommasse, l'ogresse du tapis-franc, assise
sur un des bancs, tenait sur ses genoux les manteaux de tartan de cette
crature et de la vivandire, pendant qu'elles rivalisaient toutes deux
de bonds et de postures cyniques avec le Squelette et Nicolas Martial...

Parmi les autres danseurs, on remarquait encore un enfant boiteux,
habill en diable au moyen d'un tricot noir beaucoup trop large et trop
grand pour lui, d'un caleon rouge et d'un masque vert horrible et
grimaant. Malgr son infirmit, ce petit monstre tait d'une agilit
surprenante; sa dpravation prcoce atteignait, si elle ne dpassait
pas, celle de ses affreux compagnons, et il gambadait aussi effrontment
que pas un devant une grosse femme dguise en bergre, qui excitait
encore le dvergondage de son partner par ses clats de rire.

Aucune charge ne s'tant leve contre Tortillard (on l'a aussi
reconnu), et Bras Rouge ayant t provisoirement laiss en prison,
l'enfant,  la demande de son pre, avait t rclam par Micou, le
receleur du passage de la Brasserie, que ses complices n'avaient pas
dnonc.

Comme figures secondaires du tableau que nous essayons de peindre, qu'on
s'imagine tout ce qu'il y a de plus bas, de plus honteux, de plus
monstrueux dans cette crapule oisive, audacieuse, rapace, sanguinaire,
athe, qui se montre de plus en plus hostile  l'ordre social, et sur
laquelle nous avons voulu rappeler l'attention des penseurs en terminant
ce rcit...

Puisse cette dernire et horrible scne symboliser le pril qui menace
incessamment la socit!

Oui, que l'on y songe, la cohsion, l'augmentation inquitante de cette
race de voleurs et de meurtriers est une sorte de protestation vivante
contre le vice des lois rpressives, et surtout contre l'absence des
mesures prventives, d'une lgislation prvoyante, de larges
institutions prservatrices, destines  surveiller,  moraliser ds
l'enfance cette foule de malheureux abandonns ou pervertis par
d'effroyables exemples. Encore une fois, ces tres dshrits, que Dieu
n'a faits ni plus mauvais ni meilleurs que ses autres cratures, ne se
vicient, ne se gangrnent ainsi incurablement que dans la frange de
misre, d'ignorance et d'abrutissement o ils se tranent en naissant.

Encore excits par les rires, par les bravos de la foule presse aux
fentres, les acteurs de l'abominable orgie que nous racontons crirent
 l'orchestre de jouer un dernier galop.

Les musiciens, ravis de toucher  la fin d'une sance si pnible pour
leurs poumons, se rendirent au voeu gnral, et jourent avec nergie un
air de galop d'une mesure entranante et prcipite.

 ces accords vibrants des instruments de cuivre l'exaltation redoubla,
tous les couples s'treignirent, s'branlrent, et, suivant le Squelette
et sa danseuse, commencrent une ronde infernale en poussant des
hurlements sauvages...

Une poussire paisse, souleve par ces pitinements furieux, s'leva du
plancher de la salle et jeta une sorte de nuage roux et sinistre sur ce
tourbillon d'hommes et de femmes enlacs, qui tournoyaient avec une
rapidit vertigineuses.

Bientt, pour ces ttes exaspres par le vin, par le mouvement, par
leurs propres cris, ce ne fut plus mme de l'ivresse, ce fut du dlire,
de la frnsie; l'espace leur manqua. Le Squelette cria d'une voix
haletante:

--Gare!... la porte!... Nous allons sortir... sur le boulevard...

--Oui... oui... cria la foule entasse aux fentres, un galop jusqu' la
barrire Saint-Jacques!

--Voil bientt l'heure o on va raccourcir les deux _largues_[27].

--Le bourreau fait coup double; c'est drle!

--Avec accompagnement de cornet  pistons.

--Nous danserons la contredanse de la guillotine!

--En avant la femme sans tte!... cria Tortillard.

--a gayera les condamnes.

--J'invite la veuve...

--Moi, la fille...

--a mettra le vieux Charlot en gaiet...

--Il chahutera sur sa boutique avec ses employs.

--Mort aux _pantes_! Vivent les _grinches_ et les _escarpes_[28]! cria
le Squelette d'une voix frmissante.

Ces railleries, ces menaces de cannibales, accompagnes de chants
obscnes, de cris, de sifflets, de hues, augmentrent encore lorsque la
bande du Squelette eut fait, par la violence imptueuse de son
impulsion, une large troue au milieu de cette foule compacte.

Ce fut alors une mle pouvantable; on entendit des rugissements, des
imprcations, des clats de rire qui n'avaient plus rien d'humain.

Le tumulte fut tout  coup port  son comble par deux nouveaux
incidents.

La voiture renfermant les condamnes, accompagne de son escorte de
cavalerie, parut au loin  l'angle du boulevard; alors toute cette
populace se rua dans cette direction en poussant un hurlement de
satisfaction froce.

 ce moment aussi la foule fut rejointe par un courrier venant du
boulevard des Invalides et se dirigeant au galop vers la barrire de
Charenton. Il tait vtu d'une veste bleu clair  collet jaune,
doublement galonne d'argent sur toutes les coutures; mais en signe de
grand deuil il portait des culottes noires avec ses bottes fortes; sa
casquette, aussi largement borde d'argent, tait entoure d'un crpe;
enfin, sur les oeillres de la bride  collier de grelots, on voyait en
relief les armes souveraines de Gerolstein.

Le courrier mit son cheval au pas; mais sa marche devenant de plus en
plus embarrasse, il fut presque oblig de s'arrter lorsqu'il se trouva
au milieu du flot de populace dont nous avons parl... Quoiqu'il crit:
Gare!... et qu'il conduist sa monture avec la plus grande prcaution,
des cris, des injures et des menaces s'levrent bientt contre lui.

--Est-ce qu'il veut nous monter sur le dos avec son chameau...
celui-l?...

--Que a de plat d'argent sur le corps... merci! cria Tortillard sous
son masque vert  langue rouge.

--S'il nous embte... mettons-le  pied...

--Et on lui dcoudra les galuches de sa veste pour les fondre, dit
Nicolas.

--Et on te dcoudra le ventre si tu n'es pas content, mauvaise
valetaille... ajouta le Squelette en s'adressant au courrier et en
saisissant la bride de son cheval; car la foule tait devenue si
compacte que le bandit avait renonc  son projet de danse jusqu' la
barrire.

Le courrier, homme vigoureux et rsolu, dit au Squelette en levant le
manche de son fouet:

--Si tu ne lches pas la bride de mon cheval, je te coupe la figure...

--Toi... mchant mufle?

--Oui... Je vais au pas, je crie: Gare!, tu n'as pas le droit de
m'arrter. La voiture de monseigneur arrive derrire moi... j'entends
dj les fouets... Laissez-moi passer.

--Ton seigneur? dit le Squelette. Qu'est-ce que a me fait  moi, ton
seigneur?... Je l'estourbirai si a me plat. Je n'en ai jamais
refroidi, de seigneurs... et a m'en donne l'envie.

--Il n'y a plus de seigneurs... Vive la Charte! cria Tortillard; et,
tout en fredonnant ces vers de _La Parisienne_: En avant, marchons
contre leurs canons, il se cramponna brusquement  une des bottes du
courrier, y pesa de tout son poids et le fit trbucher sur sa selle. Un
coup de manche de fouet rudement assen sur la tte de Tortillard le
punit de son audace. Mais aussitt la populace en fureur se prcipita
sur le courrier; il eut beau mettre ses perons dans le ventre de son
cheval pour le porter en avant et se dgager, il n'y put parvenir, non
plus qu' tirer son couteau de chasse. Dmont, renvers, au milieu de
cris et de hues enrages, il allait tre assomm sans l'arrive de la
voiture de Rodolphe, qui fit diversion  l'emportement stupide de ces
misrables.

Depuis quelque temps le coup du prince, attel de quatre chevaux de
poste, n'allait qu'au pas, et un des deux valets de pied en deuil (
cause de la mort de Sarah), assis sur le sige de derrire, tait mme
prudemment descendu, se tenant  une des portires, la voiture tant
trs-basse. Les postillons criaient: Gare! et avanaient avec
prcaution.

Rodolphe, vtu du grand deuil comme sa fille, dont il tenait une des
mains dans les siennes, la regardait avec bonheur et attendrissement. La
douce et charmante figure de Fleur-de-Marie s'encadrait dans une petite
capote de crpe noir qui faisait ressortir encore la blancheur
blouissante de son teint et les reflets brillants de ses jolis cheveux
blonds: on et dit que l'azur de ce beau jour se refltait dans ses
grands yeux, qui n'avaient jamais t d'un bleu plus limpide et plus
doux... Quoique sa figure, doucement souriante, exprimt le calme, le
bonheur, lorsqu'elle regardait son pre, une teinte de mlancolie,
quelquefois mme de tristesse indfinissable, jetait souvent son ombre
sur les traits de Fleur-de-Marie quand les yeux de son pre n'taient
plus attachs sur elle.

--Tu ne m'en veux pas de t'avoir fait lever de si bonne heure... et
d'avoir ainsi avanc le moment de notre dpart? lui dit Rodolphe en
souriant.

--Oh! non, mon pre; cette matine est si belle!...

--C'est que j'ai pens, vois-tu, que notre journe serait mieux coupe
en partant de bonne heure... et que tu serais moins fatigue... Murph,
mes aides de camp et la voiture de suite, o sont tes femmes, nous
rejoindront  notre premire halte, o tu te reposeras.

--Bon pre... c'est moi... toujours moi qui vous proccupe...

--Oui, mademoiselle... et, sans reproche... il est impossible d'avoir
aucune autre pense... dit le prince en souriant; puis il ajouta avec un
lan de tendresse: Oh! je t'aime tant... je t'aime tant!... Ton front...
vite...

Fleur-de-Marie s'inclina vers son pre, et Rodolphe posa ses lvres avec
dlices sur son front charmant.

C'tait  cet instant que la voiture, approchant de la foule, avait
commenc de marcher trs-lentement.

Rodolphe, tonn, baissa la glace, et il dit en allemand au valet de
pied qui se tenait prs de la portire:

--Eh bien! Frantz... qu'y a-t-il? quel est ce tumulte?

--Monseigneur, il y a tant de foule... que les chevaux ne peuvent plus
avancer.

--Et pourquoi cette foule?

--Monseigneur...

--Eh bien?

--C'est que Votre Altesse...

--Parle donc...

--Monseigneur... je viens d'entendre dire qu'il y a l-bas... une
excution  mort.

--Ah! c'est affreux! s'cria Rodolphe en se rejetant au fond de la
voiture.

--Qu'avez-vous; mon pre? dit vivement Fleur-de-Marie avec inquitude.

--Rien... rien... mon enfant.

--Mais ces cris menaants... entendez-vous? ils approchent... Qu'est-ce
que cela, mon Dieu?

--Frantz, ordonne aux postillons de retourner et de gagner Charenton par
un autre chemin... quel qu'il soit... dit Rodolphe.

--Monseigneur, il est trop tard... nous voil dans la foule... On arrte
les chevaux... des gens de mauvaise mine...

Le valet de pied ne put parler davantage. La foule, exaspre par les
forfanteries sanguinaires du Squelette et de Nicolas, entoura tout 
coup la voiture en vocifrant. Malgr les efforts, les menaces des
postillons, les chevaux furent arrts, et Rodolphe ne vit de tous
cts, au niveau des portires, que des visages horribles, furieux,
menaants, et, les dominant de sa grande taille, le Squelette, qui
s'avana  la portire.

--Mon pre... prenez garde! s'cria Fleur-de-Marie en jetant ses bras
autour du cou de Rodolphe.

--C'est donc vous qui tes le seigneur? dit le Squelette en avanant sa
tte hideuse jusque dans la voiture.

 cette insolence, Rodolphe, sans la prsence de sa fille, se ft livr
 la violence de son caractre; mais il se contint et rpondit
froidement:

--Que voulez-vous? Pourquoi arrtez-vous ma voiture?

--Parce que cela nous plat, dit le Squelette en mettant ses mains
osseuses sur le rebord de la portire... Chacun son tour... hier tu
crasais la canaille... aujourd'hui la canaille t'crasera si tu bouges.

--Mon pre... nous sommes perdus! murmura Fleur-de-Marie  voix basse.

--Rassure-toi... je comprends..., dit le prince; c'est le dernier jour
de carnaval... Ces gens sont ivres... je vais m'en dbarrasser.

--Il faut le faire descendre... et sa _largue_[29] aussi..., cria
Nicolas. Pourquoi qu'ils crasent le pauvre monde!

--Vous me paraissez avoir dj beaucoup bu, et avoir envie de boire
encore, dit Rodolphe en tirant une bourse de sa poche. Tenez... voil
pour vous... ne retenez pas ma voiture plus longtemps, et il jeta sa
bourse.

Tortillard l'attrapa au vol.

--Au fait, tu pars en voyage, tu dois avoir les goussets garnis; aboule
encore de l'argent, ou je te tue... Je n'ai rien  risquer... je te
demande la bourse ou la vie en plein soleil... C'est farce! dit le
Squelette compltement ivre de vin et de rage sanguinaire.

Et il ouvrit brusquement la portire.

La patience de Rodolphe tait  bout; inquiet pour Fleur-de-Marie, dont
l'effroi augmentait  chaque minute, et pensant qu'un acte de vigueur
imposerait  ce misrable qu'il croyait simplement ivre, il sauta de sa
voiture pour saisir le Squelette  la gorge... D'abord celui-ci se
recula vivement en tirant de sa poche un long couteau poignard, puis il
se jeta sur Rodolphe.

Fleur-de-Marie, voyant le poignard du bandit lev sur son pre, poussa
un cri dchirant, se prcipita hors de la voiture et l'enlaa de ses
bras...

C'en tait fait d'elle et de son pre sans le Chourineur, qui, au
commencement de cette rixe, ayant reconnu la livre du prince, tait
parvenu, aprs des efforts surhumains,  s'approcher du Squelette.

Au moment o celui-ci menaait le prince de son couteau, le Chourineur
arrta le bras du brigand d'une main et, de l'autre, le saisit au collet
et le renversa  demi en arrire...

Quoique surpris  l'improviste et par derrire, le Squelette put se
retourner, reconnut le Chourineur et s'cria:

--L'homme  la blouse grise de la Force!... cette fois-ci, je te tue.
Et, se prcipitant avec furie sur le Chourineur, il lui plongea son
couteau dans la poitrine...

Le Chourineur chancela... mais ne tomba pas... la foule le soutenait.

--La garde! voici la garde! crirent quelques voix effrayes.

 ces mots,  la vue du meurtre du Chourineur, toute cette foule si
compacte, craignant d'tre comprise dans cet assassinat, se dispersa
comme par enchantement et se mit  fuir dans toutes les directions... Le
Squelette, Nicolas Martial et Tortillard disparurent aussi...

Lorsque la garde arriva, guide par le courrier, qui tait parvenu 
s'chapper lorsque la foule l'avait abandonn pour entourer la voiture
du prince, il ne restait sur le thtre de cette lugubre scne que
Rodolphe, sa fille, et le Chourineur inond de sang.

Les deux valets de pied du prince l'avaient assis par terre et adoss 
un arbre.

Tout ceci s'tait pass mille fois plus rapidement qu'il n'est possible
de l'crire,  quelques pas de la guinguette d'o taient sortis le
Squelette et sa bande.

Le prince, ple, mu, entourait de ses bras Fleur-de-Marie dfaillante,
pendant que les postillons rajustaient les traits, qui avaient t 
moiti briss dans la bagarre.

--Vite, dit le prince  ses gens, occups  secourir le Chourineur,
transportez ce malheureux dans ce cabaret... Et toi, ajouta-t-il
s'adressant  son courrier, monte sur le sige, et qu'on aille ventre 
terre chercher  l'htel le docteur David; il ne doit partir qu' onze
heures... on le trouvera...

Quelques minutes aprs, la voiture partait au galop, et les deux
domestiques transportaient le Chourineur dans la salle basse o avait eu
lieu l'orgie, et o se trouvaient encore quelques-unes des femmes qui y
avaient figur.

--Ma pauvre enfant, dit Rodolphe  sa fille, je vais te conduire dans
une chambre de cette maison... et tu m'y attendras... car je ne puis
abandonner aux seuls soins de mes gens cet homme courageux qui vient de
me sauver encore la vie.

--Oh! mon pre, je vous en prie, ne me quittez pas..., s'cria
Fleur-de-Marie avec pouvante en saisissant le bras de Rodolphe, ne me
laissez pas seule... je mourrais de frayeur... j'irai o vous irez...

--Mais ce spectacle est affreux!

--Mais grce  cet homme... vous vivez pour moi, mon pre...
permettez-moi au moins que je me joigne  vous pour le remercier et pour
le consoler.

La perplexit du prince tait grande: sa fille tmoignait une si juste
frayeur de rester seule dans une chambre de cette ignoble taverne, qu'il
se rsigna  entrer avec elle dans la salle basse o se trouvait le
Chourineur.

Le matre de la guinguette et plusieurs d'entre les femmes qui y taient
restes (parmi lesquelles se trouvait l'ogresse du tapis-franc) avaient
 la hte tendu le bless sur un matelas, et puis tanch, tamponn sa
plaie avec des serviettes.

Le Chourineur venait d'ouvrir les yeux lorsque Rodolphe entra.  la vue
du prince, ses traits, d'une pleur de mort, se ranimrent un peu... Il
sourit pniblement et lui dit d'une voix faible:

--Ah! monsieur Rodolphe... comme a s'est heureusement rencontr que je
me sois trouv l!...

--Brave et dvou... comme toujours! lui dit le prince avec un accent
dsol, tu me sauves encore...

--J'allais aller...  la barrire de Charenton... pour tcher de vous
voir partir... heureusement... je me suis trouv arrt ici par la
foule... a devait d'ailleurs m'arriver... je l'ai dit  Martial...
j'avais un pressentiment.

--Un pressentiment!...

--Oui... monsieur Rodolphe... Le rve du sergent... cette nuit je l'ai
eu...

--Oubliez ces ides... esprez... votre blessure ne sera pas
mortelle...

--Oh! si, le Squelette a piqu juste... C'est gal, j'avais raison... de
dire  Martial... qu'un ver de terre comme moi pouvait quelquefois
tre... utile...  un grand seigneur comme vous...

--Mais c'est la vie... la vie... que je vous dois encore...

--Nous sommes quittes... monsieur Rodolphe... Vous m'avez dit que
j'avais du coeur et de l'honneur... Ce mot-l... voyez-vous... Oh!
j'touffe... monseigneur... sans vous... commander... faites-moi
l'honneur... de... votre main... je sens que je m'en vas...

--Non... c'est impossible... s'cria le prince en se courbant vers le
Chourineur et serrant dans ses mains la main glace du moribond, non...
vous vivrez... vous vivrez...

--Monsieur Rodolphe... voyez-vous qu'il y a quelque chose... l-haut...
J'ai tu... d'un coup de couteau... je meurs d'un coup... de...
couteau..., dit le Chourineur, d'une voix de plus en plus faible et
touffe.

 ce moment, ses regards s'arrtrent sur Fleur-de-Marie, qu'il n'avait
pas encore aperue. L'tonnement se peignit sur sa figure mourante; il
fit un mouvement et dit:

--Ah!... mon... Dieu! la Goualeuse...

--Oui... c'est ma fille... elle vous bnit de lui avoir conserv son
pre...

--Elle... votre fille... ici... a me rappelle notre connaissance...
monsieur Rodolphe... et les coups de poing de la fin... mais... ce...
coup de couteau-l sera aussi... le coup... de la fin... J'ai
chourin... on me... chourine... c'est juste...

Puis il fit un profond soupir en renversant sa tte en arrire... il
tait mort.

Le bruit des chevaux retentit au-dehors: la voiture de Rodolphe avait
rencontr celle de Murph et de David, qui, dans leur empressement de
rejoindre le prince, avaient prcipit leur dpart.

David et le squire entrrent.

--David, dit Rodolphe en essuyant ses larmes et en montrant le
Chourineur, ne reste-t-il donc aucun espoir, mon Dieu?

--Aucun, monseigneur, dit le docteur aprs une minute d'examen.

Pendant cette minute, il s'tait pass une scne muette et effrayante
entre Fleur-de-Marie et l'ogresse... que Rodolphe, lui, n'avait pas
remarque.

Lorsque le Chourineur avait prononc  demi-voix le nom de la Goualeuse,
l'ogresse, levant vivement la tte, avait vu Fleur-de-Marie.

Dj l'horrible femme avait reconnu Rodolphe; on l'appelait
monseigneur... il appelait la Goualeuse sa fille... Une telle
mtamorphose stupfiait l'ogresse, qui attachait opinitrement ses yeux
stupidement effars sur son ancienne victime...

Fleur-de-Marie, ple, pouvante, semblait fascine par ce regard.

La mort du Chourineur, l'apparition inattendue de l'ogresse, qui venait
rveiller, plus douloureux que jamais, le souvenir de sa dgradation
premire, lui paraissaient d'un sinistre prsage.

De ce moment, Fleur-de-Marie fut frappe d'un de ces pressentiments qui
souvent ont, sur des caractres tels que le sien, une irrsistible
influence.

Peu de temps aprs ces tristes vnements, Rodolphe et sa fille avaient
pour jamais quitt Paris.

_Fin de la dixime partie_




PILOGUE




I

Gerolstein


LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ

                                             Oldenzaal, 25 aot 1840[30][31]

J'arrive de Gerolstein, o j'ai pass trois mois auprs du grand-duc et
de sa famille; je croyais trouver une lettre m'annonant votre arrive 
Oldenzaal, mon cher Maximilien. Jugez de ma surprise, de mon chagrin,
lorsque j'apprends que vous tes encore retenu en Hongrie pour plusieurs
semaines.

Depuis quatre mois je n'ai pu vous crire, ne sachant o vous adresser
mes lettres, grce  votre manire originale et aventureuse de voyager;
vous m'aviez pourtant formellement promis  Vienne, au moment de notre
sparation, de vous trouver le 1er aot  Oldenzaal. Il me faut donc
renoncer au plaisir de vous voir, et pourtant jamais je n'aurais eu plus
besoin d'pancher mon coeur dans le vtre, mon bon Maximilien, mon plus
vieil ami, car, quoique bien jeunes encore, notre amiti est ancienne:
elle date de notre enfance.

Que vous dirai-je? Depuis trois mois une rvolution complte s'est
opre en moi... Je touche  l'un de ces instants qui dcident de
l'existence d'un homme... Jugez si votre prsence, si vos conseils me
manquent!

Mais vous ne me manquerez pas longtemps, quels que soient les intrts
qui vous retiennent en Hongrie; vous viendrez, Maximilien, vous
viendrez, je vous en conjure, car j'aurai besoin sans doute de
puissantes consolations... et je ne puis aller vous chercher. Mon pre
dont la sant est de plus en plus chancelante, m'a rappel de
Gerolstein. Il s'affaiblit chaque jour davantage; il m'est impossible de
le quitter...

J'ai tant  vous dire que je serai prolixe: il me faut vous raconter
l'poque la plus pleine, la plus romanesque de ma vie...

trange et triste hasard! Pendant cette poque nous sommes fatalement
rests loigns l'un de l'autre, nous, les insparables, nous, les deux
frres, nous, les deux plus fervents aptres de la trois fois sainte
amiti! Nous, enfin, si fiers de prouver que le Carlos et le Posa de
notre Schiller ne sont pas des idalistes, et que, comme ces divines
crations du grand pote, nous savons goter les suaves dlices d'un
tendre et mutuel attachement!

Oh! mon ami, que n'tes-vous l! Que n'tiez-vous l! Depuis trois mois
mon coeur dborde d'motions  la fois d'une douceur ou d'une tristesse
inexprimables. Et j'tais seul, et je suis seul... Plaignez-moi, vous
qui connaissez ma sensibilit quelquefois si bizarrement expansive, vous
qui souvent avez vu mes yeux se mouiller de larmes au naf rcit d'une
action gnreuse, au simple aspect d'un beau soleil couchant, ou d'une
nuit d't paisible et toile! Vous souvenez-vous, l'an pass, lors de
notre excursion aux ruines d'Oppenfeld... au bord du grand lac... nos
rveries silencieuses pendant cette magnifique soire si remplie de
calme, de posie et de srnit?

Bizarre contraste!... C'tait trois jours avant ce duel sanglant o je
n'ai pas voulu vous prendre pour second, car j'aurais trop souffert pour
vous, si j'avais t bless sous vos yeux... Ce duel, o, pour une
querelle de jeu, mon second,  moi, a malheureusement tu ce jeune
Franais, le vicomte de Saint-Remy...  propos, savez-vous ce qu'est
devenue cette dangereuse sirne que M. de Saint-Remy avait amene 
Oppenfeld, et qui se nommait, je crois, Cecily David?

Mon ami, vous devez sourire de piti en me voyant m'garer ainsi parmi
de vagues souvenirs du pass, au lieu d'arriver aux graves confidences
que je vous annonce; c'est que, malgr moi, je recule l'instant de ces
confidences; je connais votre svrit, et j'ai peur d'tre grond, oui,
grond, parce qu'au lieu d'agir avec rflexion, avec sagesse (une
sagesse de vingt et un ans, hlas!), j'ai agi follement, ou plutt je
n'ai pas agi... je me suis laiss aveuglment emporter au courant qui
m'entranait... et c'est seulement depuis mon retour de Gerolstein que
je me suis, pour ainsi dire, veill du songe enchanteur qui m'a berc
pendant trois mois... et ce rveil est funeste...

Allons, mon ami, mon bon Maximilien, je prends mon grand courage.
coutez-moi avec indulgence... Je commence en baissant les yeux, je
n'ose vous regarder... car, en lisant ces lignes, vos traits doivent
tre devenus si graves, si svres... homme stoque!

Ayant obtenu un cong de six mois, je quittai Vienne, et je restai ici
quelque temps auprs de mon pre; sa sant tant bonne alors, il me
conseilla d'aller visiter mon excellente tante, la princesse Juliane,
suprieure de l'abbaye de Gerolstein. Je vous ai dit, je crois, mon ami,
que mon aeule tait cousine germaine de l'aeul du grand-duc actuel, et
que ce dernier, Gustave-Rodolphe, grce  cette parent, a toujours bien
voulu nous traiter, moi et mon pre, trs-affectueusement de cousins.
Vous savez aussi, je crois, que, pendant un assez long voyage que le
prince fit dernirement en France, il chargea mon pre de
l'administration du grand-duch.

Ce n'est nullement par orgueil, vous le pensez, mon ami, que je vous
parle de ces circonstances; c'est pour vous expliquer les causes de
l'extrme intimit dans laquelle j'ai vcu avec le grand-duc et sa
famille pendant mon sjour  Gerolstein.

Vous souvenez-vous que l'an pass, lors de notre voyage des bords du
Rhin, on nous apprit que le prince avait retrouv en France et pous in
extremis Mme la comtesse Mac-Gregor, afin de lgitimer la naissance
d'une fille qu'il avait eue d'elle lors d'une premire union secrte,
plus tard casse pour vice de forme et parce qu'elle avait t
contracte malgr la volont du grand-duc alors rgnant?

Cette jeune fille, ainsi solennellement reconnue, est cette charmante
princesse Amlie[32] dont lord Dudley, qui l'avait vue  Gerolstein il y
a maintenant une anne environ, nous parlait cet hiver,  Vienne, avec
un enthousiasme que nous accusions d'exagration... trange hasard!...
Qui m'et dit alors!...

Mais, quoique vous ayez sans doute maintenant  peu prs devin mon
secret, laissez-moi suivre la marche des vnements sans
l'intervertir...

Le couvent de Sainte-Hermangilde, dont ma tante est abbesse, est  peine
loign d'un demi-quart de lieue de Gerolstein, car les jardins de
l'abbaye touchent aux faubourgs de la ville; une charmante maison,
compltement isole du clotre, avait t mise  ma disposition par ma
tante, qui m'aime, vous le savez, avec une tendresse maternelle.

Le jour de mon arrive, elle m'apprit qu'il y avait le lendemain
rception solennelle et fte  la cour, le grand-duc devant ce jour-l
officiellement annoncer son prochain mariage avec Mme la marquise
d'Harville, arrive depuis peu  Gerolstein, accompagne de son pre, M.
le comte d'Orbigny[33].

Les uns blmaient le prince de n'avoir pas recherch encore cette fois
une alliance souveraine (la grande-duchesse dont le prince tait veuf
appartenait  la maison de Bavire), d'autres, au contraire, et ma tante
tait du nombre, le flicitaient d'avoir prfr  des vues
d'ambitieuses convenances une jeune et aimable femme qu'il adorait et
qui appartenait  la plus haute noblesse de France. Vous savez
d'ailleurs, mon ami, que ma tante a toujours eu pour le grand-duc
Rodolphe l'attachement le plus profond; mieux que personne elle pouvait
apprcier les minentes qualits du prince.

--Mon cher enfant, me dit-elle,  propos de cette rception solennelle
o je devais me rendre le lendemain de mon arrive, mon cher enfant, ce
que vous verrez de plus merveilleux dans cette fte sera sans contredit
la perle de Gerolstein.

--De qui voulez-vous parler, ma bonne tante?

--De la princesse Amlie...

--La fille du grand-duc? En effet, lord Dudley nous en avait parl 
Vienne avec un enthousiasme que nous avions tax d'exagration potique.

-- mon ge, avec mon caractre et dans ma position, reprit ma tante, on
s'exalte assez peu; aussi vous croirez  l'impartialit de mon jugement,
mon cher enfant! Eh bien! je vous dis, moi, que de ma vie je n'ai rien
connu de plus enchanteur que la princesse Amlie. Je vous parlerais de
son anglique beaut, si elle n'tait pas doue d'un charme inexprimable
qui est encore suprieur  la beaut. Figurez-vous la candeur dans la
dignit et la grce dans la modestie. Ds le premier jour o le
grand-duc m'a prsente  elle, j'ai senti pour cette jeune princesse
une sympathie involontaire. Du reste, je ne suis pas la seule:
l'archiduchesse Sophie est  Gerolstein depuis quelques jours; c'est
bien la plus fire et la plus hautaine princesse que je sache...

--Il est vrai, ma tante, son ironie est terrible, peu de personnes
chappent  ses mordantes plaisanteries.  Vienne on la craignait comme
le feu... La princesse Amlie aurait-elle trouv grce devant elle?

--L'autre jour elle vint ici aprs avoir visit la maison d'asile place
sous la surveillance de la jeune princesse. Savez-vous une chose? me dit
cette redoutable archiduchesse avec sa brusque franchise; j'ai l'esprit
singulirement tourn  la satire, n'est-ce pas? Eh bien! si je vivais
longtemps avec la fille du grand-duc, je deviendrais, j'en suis sre,
inoffensive... tant sa bont est pntrante et contagieuse.

--Mais c'est donc une enchanteresse que ma cousine? dis-je  ma tante en
souriant.

--Son plus puissant attrait,  mes yeux du moins, reprit ma tante, est
ce mlange de douceur, de modestie et de dignit dont je vous ai parl,
et qui donne  son visage anglique l'expression la plus touchante.

--Certes, ma tante, la modestie est une rare qualit chez une princesse
si jeune, si belle et si heureuse.

--Songez encore, mon cher enfant, qu'il est d'autant mieux  la
princesse Amlie de jouir sans ostentation vaniteuse de la haute
position qui lui est incontestablement acquise, que son lvation est
rcente[34].

--Et dans son entretien avec vous, ma tante, la princesse a-t-elle fait
quelque allusion  sa fortune passe?

--Non; mais lorsque, malgr mon grand ge, je lui parlai avec le respect
qui lui est d, puisque Son Altesse est la fille de notre souverain, son
trouble ingnu, ml de reconnaissance et de vnration pour moi, m'a
profondment mue; car sa rserve, remplie de noblesse et d'affabilit,
me prouvait que le prsent ne l'enivrait pas assez pour qu'elle oublit
le pass, et qu'elle rendait  mon ge ce que j'accordais  son rang.

--Il faut, en effet, dis-je  ma tante, un tact exquis pour observer ces
nuances si dlicates.

--Aussi, mon cher enfant, plus j'ai vu la princesse Amlie, plus je me
suis flicite de ma premire impression. Depuis qu'elle est ici, ce
qu'elle a fait de bonnes oeuvres est incroyable, et cela avec une
rflexion, une maturit de jugement qui me confondent chez une personne
de son ge. Jugez-en:  sa demande, le grand-duc a fond  Gerolstein un
tablissement pour les petites filles orphelines de cinq ou six ans, et
pour les jeunes filles orphelines aussi abandonnes, qui ont atteint
seize ans, ge si fatal pour les infortunes que rien ne dfend contre
la sduction du vice ou l'obsession du besoin. Ce sont des religieuses
nobles de mon abbaye qui enseignent et dirigent les pensionnaires de
cette maison. En allant la visiter, j'ai eu souvent occasion de juger de
l'adoration que ces pauvres cratures dshrites ont pour la princesse
Amlie. Chaque jour elle va passer quelques heures dans cet
tablissement, plac sous sa protection spciale; et, je vous le rpte,
mon enfant, ce n'est pas seulement du respect, de la reconnaissance, que
les pensionnaires et les religieuses ressentent pour Son Altesse, c'est
presque du fanatisme.

--Mais c'est un ange que la princesse Amlie, dis-je  ma tante.

--Un ange, oui, un ange, reprit-elle, car vous ne pouvez vous imaginer
avec quelle attendrissante bont elle traite ses protges, de quelle
pieuse sollicitude elle les entoure. Jamais je n'ai vu mnager avec plus
de dlicatesse la susceptibilit du malheur; on dirait qu'une
irrsistible sympathie attire surtout la princesse vers cette classe de
pauvres abandonnes. Enfin, le croiriez-vous? elle, fille d'un
souverain, n'appelle jamais autrement ces jeunes filles que mes soeurs.

 ces derniers mots de ma tante, je vous l'avoue, Maximilien, une larme
me vint aux yeux. Ne trouvez-vous pas en effet belle et sainte la
conduite de cette jeune princesse? Vous connaissez ma sincrit, je vous
jure que je vous rapporte et que je vous rapporterai toujours presque
textuellement les paroles de ma tante.

--Puisque la princesse, lui dis-je, est si merveilleusement doue,
j'prouverai un grand trouble lorsque demain je lui serai prsent; vous
connaissez mon insurmontable timidit, vous savez que l'lvation du
caractre m'impose encore plus que le rang: je suis donc certain de
paratre  la princesse aussi stupide qu'embarrass; j'en prends mon
parti d'avance.

--Allons, allons, me dit ma tante en souriant, elle aura piti de vous,
mon cher enfant, d'autant plus que vous ne serez pas pour elle une
nouvelle connaissance.

--Moi, ma tante?

--Sans doute.

--Et comment cela?

--Vous vous souvenez que, lorsqu' l'ge de seize ans vous avez quitt
Oldenzaal pour faire un voyage en Russie et en Angleterre avec votre
pre, j'ai fait faire de vous un portrait dans le costume que vous
portiez au premier bal costum donn par feu la grande-duchesse.

--Oui, ma tante, un costume de page allemand du XVIe sicle.

--Notre excellent peintre Fritz Mocker, tout en reproduisant fidlement
vos traits, n'avait pas seulement retrac un personnage du XVIe sicle;
mais, par un caprice d'artiste, il s'tait plu  imiter jusqu' la
manire et jusqu' la vtust des tableaux peints  cette poque.
Quelques jours aprs son arrive en Allemagne, la princesse Amlie,
tant venue me voir avec son pre, remarqua votre portrait et me demanda
navement quelle tait cette charmante figure des temps passs. Son pre
sourit, me fit un signe, et lui rpondit: Ce portrait est celui d'un de
nos cousins, qui aurait maintenant, vous le voyez,  son costume, ma
chre Amlie, quelque trois cents ans, mais qui, bien jeune, avait dj
tmoign d'une rare intrpidit et d'un coeur excellent; ne porte-t-il
pas, en effet, la bravoure dans le regard et la bont dans le sourire?

(Je vous en supplie, Maximilien, ne haussez pas les paules avec un
impatient ddain en me voyant crire de telles choses  propos de
moi-mme; cela me cote, vous devez le croire; mais la suite de ce rcit
vous prouvera que ces purils dtails, dont je sens le ridicule amer,
sont malheureusement indispensables. Je ferme cette parenthse, et je
continue.)

--La princesse Amlie, reprit ma tante, dupe de cette innocente
plaisanterie, partagea l'avis de son pre sur l'expression douce et
fire de votre physionomie, aprs avoir plus attentivement considr le
portrait. Plus tard, lorsque j'allai la voir  Gerolstein, elle me
demanda, en souriant, des nouvelles de son cousin des temps passs. Je
lui avouai alors notre supercherie, lui disant que le beau page
du XVIe sicle tait simplement mon neveu, le prince Henri
d'Herkasen-Oldenzaal, actuellement g de vingt et un ans, capitaine
aux gardes de S. M. l'empereur d'Autriche, et en tout, sauf le costume,
fort ressemblant  son portrait.  ces mots, la princesse Amlie, ajouta
ma tante, rougit et redevint srieuse, comme elle l'est presque
toujours. Depuis elle ne m'a naturellement jamais reparl du tableau.
Nanmoins, vous voyez, mon cher enfant, que vous ne serez pas
compltement tranger et un nouveau visage pour votre cousine, comme dit
le grand-duc. Ainsi donc, rassurez-vous, et soutenez l'honneur de votre
portrait, ajouta ma tante en souriant.

Cette conversation avait eu lieu, je vous l'ai dit, mon cher Maximilien,
la veille du jour o je devais tre prsent  la princesse ma cousine;
je quittai ma tante, et je rentrai chez moi.

Je ne vous ai jamais cach mes plus secrtes penses, bonnes ou
mauvaises; je vais donc vous avouer  quelles absurdes et folles
imaginations je me laissai entraner aprs l'entretien que je viens de
vous rapporter.




II

Gerolstein (suite)


LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ

Vous m'avez dit bien des fois, mon cher Maximilien, que j'tais dpourvu
de toute vanit; je le crois, j'ai besoin de le croire pour continuer ce
rcit sans m'exposer  passer  vos yeux pour un prsomptueux.

Lorsque je fus seul chez moi, me rappelant l'entretien de ma tante, je
ne pus m'empcher de songer, avec une secrte satisfaction, que la
princesse Amlie, ayant remarqu ce portrait de moi fait depuis six ou
sept ans, avait quelques jours aprs demand, en plaisantant, des
nouvelles de son cousin des temps passs.

Rien n'tait plus sot que de baser le moindre espoir sur une
circonstance aussi insignifiante, j'en conviens; mais, je vous l'ai dit,
je serai comme toujours, envers vous, de la plus entire franchise: eh
bien! cette insignifiante circonstance me ravit. Sans doute, les
louanges que j'avais entendu donner  la princesse Amlie par une femme
aussi grave, aussi austre que ma tante, en levant davantage la
princesse  mes yeux, me rendaient plus sensible encore la distinction
qu'elle avait daign m'accorder, ou plutt qu'elle avait accorde  mon
portrait. Pourtant, que vous dirai-je! cette distinction veilla en moi
des esprances si folles que, jetant  cette heure un regard plus calme
sur le pass, je me demande comment j'ai pu me laisser entraner  ces
penses qui aboutissaient invitablement  un abme.

Quoique parent du grand duc et toujours parfaitement accueilli de lui,
il m'tait impossible de concevoir la moindre esprance de mariage avec
la princesse, lors mme qu'elle et agr mon amour, ce qui tait plus
qu'improbable. Notre famille tient honorablement  son rang, mais elle
est pauvre, si on compare notre fortune aux immenses domaines du
grand-duc, le prince le plus riche de la Confdration germanique; et
puis enfin j'avais vingt et un ans  peine, j'tais simple capitaine aux
gardes, sans renom, sans position personnelle; jamais en un mot, le
grand-duc ne pouvait songer  moi pour sa fille.

Toutes ces rflexions auraient d me prserver d'une passion que je
n'prouvais pas encore, mais dont j'avais pour ainsi dire le singulier
pressentiment. Hlas! je m'abandonnai au contraire  de nouvelles
purilits. Je portais au doigt une bague qui m'avait t autrefois
donne par Thcla (la bonne comtesse que vous connaissez): quoique ce
gage d'un amour tourdi, facile et lger, ne pt me gner beaucoup, j'en
fis hroquement le sacrifice  mon amour naissant, et le pauvre anneau
disparut dans les eaux rapides de la rivire qui coule sous mes
fentres.

Vous dire la nuit que je passai est inutile: vous la devinez. Je savais
la princesse Amlie blonde et d'une anglique beaut: je tchai de
m'imaginer ses traits, sa taille, son maintien, le son de sa voix,
l'expression de son regard; puis, songeant  mon portrait qu'elle avait
remarqu, je me rappelai  regret que l'artiste maudit m'avait
dangereusement flatt; de plus, je comparais avec dsespoir le costume
pittoresque du page du XVIe sicle au svre uniforme du capitaine aux
gardes de Sa Majest Impriale. Puis,  ces niaises proccupations
succdaient  et l, je vous l'assure, mon ami, quelques penses
gnreuses, quelques nobles lans de l'me; je me sentais mu, oh!
profondment mu, au ressouvenir de cette adorable bont de la princesse
Amlie, qui appelait les pauvres abandonnes qu'elle protgeait ses
soeurs, m'avait dit ma tante.

Enfin, bizarre et inexplicable contraste! j'ai, vous le savez, la plus
humble opinion de moi-mme... et j'tais cependant assez glorieux pour
supposer que la vue de mon portrait avait frapp la princesse; j'avais
assez de bon sens pour comprendre qu'une distance infranchissable me
sparait d'elle  jamais, et cependant je me demandais avec une
vritable anxit si elle ne me trouverait pas trop indigne de mon
portrait. Enfin je ne l'avais jamais vue, j'tais convaincu d'avance
qu'elle me remarquerait  peine... et cependant je me croyais le droit
de lui sacrifier le gage de mon premier amour.

Je passai dans de vritables angoisses la nuit dont je vous parle et une
partie du lendemain. L'heure de la rception arriva. J'essayai deux ou
trois habits d'uniforme, les trouvant plus mal faits les uns que les
autres, et je partis pour le palais grand-ducal trs-mcontent de moi.

Quoique Gerolstein soit  peine loign d'un quart de lieue de l'abbaye
de Sainte-Hermangilde, durant ce court trajet mille penses
m'assaillirent, toutes les purilits dont j'avais t si occup
disparurent devant une ide grave, triste, presque menaante; un
invincible pressentiment m'annonait une de ces crises qui dominent la
vie tout entire, une sorte de rvlation me disait que j'allais aimer,
aimer passionnment, aimer comme on n'aime qu'une fois; et, pour comble
de fatalit, cet amour, aussi hautement que dignement plac, devait tre
pour moi toujours malheureux.

Ces ides m'effrayrent tellement que je pris tout  coup la sage
rsolution de faire arrter ma voiture, de revenir  l'abbaye et d'aller
rejoindre mon pre, laissant  ma tante le soin d'excuser mon brusque
dpart auprs du grand-duc.

Malheureusement une de ces causes vulgaires dont les effets sont
quelquefois immenses m'empcha d'excuter mon premier dessein. Ma
voiture tant arrte  l'entre de l'avenue qui conduit au palais, je
me penchais  la portire pour donner  mes gens ordre de retourner,
lorsque le baron et la baronne Koller, qui, comme moi, se rendaient  la
cour, m'aperurent et firent aussi arrter leur voiture. Le baron, me
voyant en uniforme, me dit: Pourrai-je vous tre bon  quelque chose,
mon cher prince? Que vous arrive-t-il? Puisque vous allez au palais,
montez avec nous, dans le cas o un accident serait arriv  vos
chevaux.

Rien ne m'tait plus facile, n'est-ce pas, mon ami que de trouver une
dfaite pour quitter le baron et regagner l'abbaye. Eh bien! soit
impuissance, soit secret dsir d'chapper  la dtermination salutaire
que je venais de prendre, je rpondis d'un air embarrass que je donnais
ordre  mon cocher de s'informer  la grille du palais si l'on y entrait
par le pavillon neuf ou par la cour de marbre.

--On entre par la cour de marbre, mon cher prince, me rpondit le baron,
car c'est une rception de grand gala. Dites  votre voiture de suivre
la mienne, je vous indiquerai le chemin.

Vous savez, Maximilien, combien je suis fataliste; je voulais retourner
 l'abbaye pour m'pargner les chagrins que je pressentais; le sort s'y
opposait, je m'abandonnai  mon toile. Vous ne connaissez pas le palais
grand-ducal de Gerolstein, mon ami? Selon tous ceux qui ont visit les
capitales d'Europe, il n'est pas,  l'exception de Versailles, une
rsidence royale dont l'ensemble et les abords soient d'un aspect plus
majestueux. Si j'entre dans quelques dtails  ce sujet, c'est qu'en me
souvenant  cette heure de ces imposantes splendeurs, je me demande
comment elles ne m'ont pas tout d'abord rappel  mon nant; car enfin
la princesse Amlie tait fille du souverain matre de ce palais, de ces
gardes, de ces richesses merveilleuses.

La cour de marbre, vaste hmicycle, est ainsi appele parce qu'
l'exception d'un large chemin de ceinture o circulent les voitures,
elle est dalle de marbres de toutes couleurs, formant de magnifiques
mosaques au centre desquelles se dessine un immense bassin revtu de
brche antique, aliment par d'abondantes eaux qui tombent incessamment
d'une large vasque de porphyre.

Cette cour d'honneur est circulairement entoure d'une range de statues
de marbre blanc du plus haut style, portant des torchres de bronze dor
d'o jaillissent des flots de gaz blouissant. Alternant avec ces
statues, des vases Mdicis, exhausss sur leurs socles richement
sculpts, renfermaient d'normes lauriers-roses, vritables buissons
fleuris, dont le feuillage lustr, vu aux lumires, resplendissait d'une
verdure mtallique.

Les voitures s'arrtaient au pied d'une double rampe  balustres qui
conduisait au pristyle du palais; au pied de cet escalier se tenaient
en vedette, monts sur leurs chevaux noirs, deux cavaliers du rgiment
des gardes du grand-duc, qui choisit ces soldats parmi les
sous-officiers les plus grands de son arme. Vous, mon ami, qui aimez
tant les gens de guerre, vous eussiez t frapp de la tournure svre
et martiale de ces deux colosses, dont la cuirasse et le casque d'acier
d'un profil antique, sans cimier ni crinire, tincelaient aux lumires;
ces cavaliers portaient l'habit bleu  collet jaune, le pantalon de daim
blanc et les bottes fortes montant au-dessus du genou. Enfin pour vous,
mon ami, qui aimez ces dtails militaires, j'ajouterai qu'au haut de
l'escalier, de chaque ct de la porte, deux grenadiers du rgiment
d'infanterie de la garde grand-ducale taient en faction. Leur tenue,
sauf la couleur de l'habit et les revers, ressemblait, m'a-t-on dit, 
celle des grenadiers de Napolon.

Aprs avoir travers le vestibule o se tenaient, hallebarde en main,
les suisses de livre du prince, je montai un imposant escalier de
marbre blanc qui aboutissait  un portique orn de colonnes de jaspe et
surmont d'une coupole peinte et dore. L se trouvaient deux longues
files de valets de pied. J'entrai ensuite dans la salle des gardes,  la
porte de laquelle se tenaient toujours un chambellan et un aide de camp
de service, chargs de conduire auprs de Son Altesse Royale les
personnes qui avaient droit  lui tre particulirement prsentes. Ma
parent, quoique loigne, me valut cet honneur: un aide de camp me
prcda dans une longue galerie remplie d'hommes en habit de cour ou
d'uniforme, et de femmes en grande parure.

Pendant que je traversais lentement cette foule brillante, j'entendis
quelques paroles qui augmentrent encore mon motion: de tous cts on
admirait l'anglique beaut de la princesse Amlie, les traits charmants
de la marquise d'Harville, et l'air vritablement imprial de
l'archiduchesse Sophie, qui, rcemment arrive de Munich avec l'archiduc
Stanislas, allait bientt repartir pour Varsovie; mais, tout en rendant
hommage  l'altire dignit de l'archiduchesse,  la gracieuse
distinction de la marquise d'Harville, on reconnaissait que rien n'tait
plus idal que la figure enchanteresse de la princesse Amlie.

 mesure que j'approchais de l'endroit o se tenaient le grand-duc et sa
fille, je sentais mon coeur battre avec violence. Au moment o j'arrivai
 la porte de ce salon (j'ai oubli de vous dire qu'il y avait bal et
concert  la cour), l'illustre Liszt venait de se mettre au piano; aussi
le silence le plus recueilli succda-t-il au lger murmure des
conversations. En attendant la fin du morceau, que le grand artiste
jouait avec sa supriorit accoutume, je restai dans l'embrasure d'une
porte.

Alors, mon cher Maximilien, pour la premire fois je vis la princesse
Amlie. Laissez-moi vous dpeindre cette scne, car j'prouve un charme
indicible  rassembler ces souvenirs.

Figurez-vous, mon ami, un vaste salon meubl avec une somptuosit
royale, blouissant de lumires et tendu d'toffe de soie cramoisie, sur
laquelle courait un feuillage d'or brod en relief. Au premier rang, sur
de grands fauteuils dors, se tenait l'archiduchesse Sophie (le prince
lui faisait les honneurs de son palais);  sa gauche Mme la marquise
d'Harville, et  sa droite la princesse Amlie; debout derrire elles
tait le grand-duc, portant l'uniforme de colonel de ses gardes; il
semblait rajeuni par le bonheur et ne pas avoir plus de trente ans;
l'habit militaire faisait encore valoir l'lgance de sa taille et la
beaut de ses traits; auprs de lui tait l'archiduc Stanislas en
costume de feld-marchal, puis venaient ensuite les dames d'honneur de
la princesse Amlie, les femmes des grands dignitaires de la cour, et
enfin ceux-ci.

Ai-je besoin de vous dire que la princesse Amlie, moins encore par son
rang que par sa grce et sa beaut, dominait cette foule tincelante? Ne
me condamnez pas, mon ami, sans lire ce portrait. Quoiqu'il soit mille
fois encore au-dessous de la ralit, vous comprendrez mon adoration,
vous comprendrez que ds que je la vis je l'aimai, et que la rapidit de
cette passion ne put tre gale que par sa violence et son ternit.

La princesse Amlie, vtue d'une simple robe de moire blanche, portait,
comme l'archiduchesse Sophie, le grand cordon de l'ordre imprial de
Saint-Npomucne, qui lui avait t rcemment envoy par l'impratrice.
Un bandeau de perles, entourant son front noble et candide,
s'harmonisait  ravir avec les deux grosses nattes de cheveux d'un blond
cendr magnifique qui encadraient ses joues lgrement roses; ses bras
charmants, plus blancs encore que les flots de dentelle d'o ils
sortaient, taient  demi cachs par des gants qui s'arrtaient
au-dessous de son coude  fossette; rien de plus accompli que sa taille,
rien de plus joli que son pied chauss de satin blanc. Au moment o je
la vis, ses grands yeux, du plus pur azur, taient rveurs; je ne sais
mme si  cet instant elle subissait l'influence de quelque pense
srieuse, ou si elle tait vivement impressionne par la sombre harmonie
du morceau que jouait Liszt; mais son demi-sourire me parut d'une
douceur et d'une mlancolie indicibles. La tte lgrement baisse sur
sa poitrine, elle effeuillait machinalement un gros bouquet d'oeillets
blancs et de roses qu'elle tenait  la main.

Jamais je ne pourrai vous exprimer ce que je ressentis alors: tout ce
que m'avait dit ma tante de l'ineffable bont de la princesse Amlie me
revint  la pense... Souriez, mon ami... mais malgr moi je sentis mes
yeux devenir humides en voyant rveuse, presque triste, cette jeune
fille si admirablement belle, entoure d'honneurs, de respects, et
idoltre par un pre tel que le grand-duc.

Maximilien, je vous l'ai souvent dit: de mme que je crois l'homme
incapable de goter certains bonheurs pour ainsi dire trop complets,
trop immenses pour ses facults bornes, de mme aussi je crois certains
tres trop divinement dous pour ne pas quelquefois sentir avec amertume
combien ils sont esseuls ici-bas, et pour ne pas alors regretter
vaguement leur exquise dlicatesse, qui les expose  tant de dceptions,
 tant de froissements ignors des natures moins choisies... Il me
semblait qu'alors la princesse Amlie prouvait la raction d'une pense
pareille.

Tout  coup, par un hasard trange (tout est fatalit dans ceci), elle
tourna machinalement les yeux du ct o je me trouvais.

Vous savez combien l'tiquette et la hirarchie des rangs sont
scrupuleusement observes chez nous. Grce  mon titre et aux liens de
parent qui m'attachent au grand-duc, les personnes au milieu desquelles
je m'tais d'abord plac s'taient peu  peu recules, de sorte que je
restai presque seul et trs-en vidence au premier rang, dans
l'embrasure de la porte de la galerie.

Il fallut cette circonstance pour que la princesse Amlie, sortant de sa
rverie, m'apert et me remarqut sans doute, car elle fit un lger
mouvement de surprise, et rougit.

Elle avait vu mon portrait  l'abbaye, chez ma tante, elle me
reconnaissait: rien de plus simple. La princesse m'avait  peine regard
pendant une seconde, mais ce regard me fit prouver une commotion
violente, profonde: je sentis mes joues en feu, je baissai les yeux et
je restai quelques minutes sans oser les lever de nouveau sur la
princesse... Lorsque je m'y hasardai, elle causait tout bas avec
l'archiduchesse Sophie, qui semblait l'couter avec le plus affectueux
intrt.

Liszt ayant mis un intervalle de quelques minutes entre les deux
morceaux qu'il devait jouer, le grand-duc profita de ce moment pour lui
exprimer son admiration de la manire la plus gracieuse. Le prince,
revenant  sa place, m'aperut, me fit un signe de tte rempli de
bienveillance et dit quelques mots  l'archiduchesse en me dsignant du
regard. Celle-ci, aprs m'avoir un instant considr, se retourna vers
le grand-duc, qui ne put s'empcher de sourire en lui rpondant et en
adressant la parole  sa fille. La princesse Amlie me parut
embarrasse, car elle rougit de nouveau.

J'tais au supplice; malheureusement l'tiquette ne me permettait pas de
quitter la place o je me trouvais avant la fin du concert, qui
recommena bientt. Deux ou trois fois je regardai la princesse Amlie 
la drobe; elle me sembla pensive et attriste; mon coeur se serra; je
souffrais de la lgre contrarit que je venais de lui causer
involontairement, et que je croyais deviner. Sans doute le grand-duc lui
avait demand en plaisantant si elle me trouvait quelque ressemblance
avec le portrait de son cousin des temps passs; et, dans son ingnuit,
elle se reprochait peut-tre de n'avoir pas dit  son pre qu'elle
m'avait dj reconnu. Le concert termin, je suivis l'aide de camp de
service; il me conduisit auprs du grand-duc, qui voulut bien faire
quelques pas au-devant de moi, me prit cordialement par le bras et dit 
l'archiduchesse Sophie, en s'approchant d'elle:

--Je demande  Votre Altesse Impriale la permission de lui prsenter
mon cousin le prince Henri d'Herkasen-Oldenzaal.

--J'ai dj vu le prince  Vienne, et je le retrouve ici avec plaisir,
rpondit l'archiduchesse, devant laquelle je m'inclinai profondment.

--Ma chre Amlie, reprit le prince en s'adressant  sa fille, je vous
prsente le prince Henri, votre cousin; il est fils du prince Paul, l'un
de mes plus vnrables amis, que je regrette bien de ne pas voir
aujourd'hui  Gerolstein.

--Voudriez-vous, monsieur, faire savoir au prince Paul que je partage
vivement les regrets de mon pre, car je serai toujours bien heureuse de
connatre ses amis, me rpondit ma cousine avec une simplicit pleine de
grce...

Je n'avais jamais entendu le son de la voix de la princesse;
imaginez-vous, mon ami, le timbre le plus doux, le plus frais, le plus
harmonieux, enfin un de ces accents qui font vibrer les cordes les plus
dlicates de l'me.

--J'espre, mon cher Henri, que vous resterez quelque temps chez votre
tante que j'aime, que je respecte comme ma mre, vous le savez, me dit
le grand-duc avec bont. Venez souvent nous voir en famille,  la fin de
la matine, sur les trois heures: si nous sortons, vous partagerez notre
promenade; vous savez que je vous ai toujours aim, parce que vous tes
un des plus nobles coeurs que je connaisse.

--Je ne sais comment exprimer  Votre Altesse Royale ma reconnaissance
pour le bienveillant accueil qu'elle daigne me faire.

--Eh bien! pour me prouver votre reconnaissance, dit le prince en
souriant, invitez votre cousine pour la deuxime contredanse, car la
premire appartient de droit  l'archiduc...

--Votre Altesse voudra-t-elle m'accorder cette grce?... dis-je  la
princesse Amlie en m'inclinant devant elle.

--Appelez-vous simplement cousin et cousine, selon la bonne vieille
coutume allemande, dit gaiement le grand-duc; le crmonial ne convient
pas entre parents.

--Ma cousine me fera-t-elle l'honneur de danser cette contredanse avec
moi?

--Oui, mon cousin, me rpondit la princesse Amlie.




III

Gerolstein (suite et fin)


LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ

Je ne saurais vous dire, mon ami, combien je fus  la fois heureux et
pein de la paternelle cordialit du grand-duc; la confiance qu'il me
tmoignait, l'affectueuse bont avec laquelle il avait engag sa fille
et moi  substituer aux formules de l'tiquette ces appellations de
famille d'une intimit si douce, tout me pntrait de reconnaissance; je
me reprochais d'autant plus amrement le charme fatal d'un amour qui ne
devait ni ne pouvait tre agr par le prince.

Je m'tais promis, il est vrai (je n'ai pas failli  cette rsolution)
de ne jamais dire un mot qui pt faire souponner  ma cousine l'amour
que je ressentais; mais je craignais que mon motion, que mes regards me
trahissent... Malgr moi pourtant, ce sentiment, si muet, si cach qu'il
dt tre, me semblait coupable.

J'eus le temps de faire ces rflexions pendant que la princesse Amlie
dansait la premire contredanse avec l'archiduc Stanislas. Ici, comme
partout, la danse n'est plus qu'une sorte de marche qui suit la mesure
de l'orchestre; rien ne pouvait faire valoir davantage la grce srieuse
du maintien de ma cousine.

J'attendais avec un bonheur ml d'anxit le moment d'entretien que la
libert du bal allait me permettre d'avoir avec elle. Je fus assez
matre de moi pour cacher mon trouble lorsque j'allai la chercher auprs
de la marquise d'Harville.

En songeant aux circonstances du portrait, je m'attendais  voir la
princesse Amlie partager mon embarras; je ne me trompais pas. Je me
souviens presque mot pour mot de notre premire conversation;
laissez-moi vous la rapporter, mon ami:

--Votre Altesse me permettra-t-elle, lui dis-je, de l'appeler ma
cousine, ainsi que le grand-duc m'y autorise?

--Sans doute, mon cousin, me rpondit-elle avec grce; je suis toujours
heureuse d'obir  mon pre.

--Et je suis d'autant plus fier de cette familiarit, ma cousine, que
j'ai appris par ma tante  vous connatre, c'est--dire  vous
apprcier.

--Souvent aussi mon pre m'a parl de vous, mon cousin, et ce qui vous
tonnera peut-tre, ajouta-t-elle timidement, c'est que je vous
connaissais dj, si cela peut se dire, de vue... Mme la suprieure de
Sainte-Hermangilde, pour qui j'ai la plus respectueuse affection, nous
avait un jour montr,  mon pre, et  moi, un portrait...

--O j'tais reprsent en page du XVIe sicle?

--Oui, mon cousin; et mon pre fit mme la petite supercherie de me dire
que ce portrait tait celui d'un de nos parents du temps pass, en
ajoutant d'ailleurs des paroles si bienveillantes pour ce cousin
d'autrefois que notre famille doit se fliciter de le compter parmi nos
parents d'aujourd'hui...

--Hlas! ma cousine, je crains de ne pas plus ressembler au portrait
moral que le grand-duc a daign faire de moi qu'au page du XVIe sicle.

--Vous vous trompez, mon cousin, me dit navement la princesse; car, 
la fin du concert, en jetant par hasard les yeux du ct de la galerie,
je vous ai reconnu tout de suite, malgr la diffrence du costume.

Puis, voulant changer sans doute un sujet de conversation qui
l'embarrassait, elle me dit:

--Quel admirable talent que celui de M. Liszt, n'est-ce pas?

--Admirable. Avec quel plaisir vous l'coutiez!

--C'est qu'en effet il y a, ce me semble, un double charme dans la
musique sans paroles: non-seulement on jouit d'une excellente excution,
mais on peut appliquer sa pense du moment aux mlodies que l'on coute,
et qui en deviennent pour ainsi dire l'accompagnement... Je ne sais si
vous me comprenez, mon cousin?

--Parfaitement. Les penses sont alors des paroles que l'on met
mentalement sur l'air que l'on entend.

--C'est cela, c'est cela, vous me comprenez, dit-elle avec un mouvement
de gracieuse satisfaction; je craignais de mal expliquer ce que je
ressentais tout  l'heure pendant cette mlodie si plaintive et si
touchante.

--Grce  Dieu, ma cousine, lui dis-je en souriant, vous n'avez aucune
parole  mettre sur un air triste.

Soit que ma question ft indiscrte et qu'elle voult viter d'y
rpondre, soit qu'elle ne l'et pas entendue, tout  coup la princesse
Amlie me dit, en me montrant le grand-duc, qui, donnant le bras 
l'archiduchesse Sophie, traversait alors la galerie o l'on dansait:

--Mon cousin, voyez donc mon pre, comme il est beau!... Quel air noble
et bon! Comme tous les regards le suivent avec sollicitude! Il me semble
qu'on l'aime encore plus qu'on ne le rvre...

--Ah! m'criai-je, ce n'est pas seulement ici, au milieu de sa cour,
qu'il est chri! Si les bndictions du peuple retentissaient dans la
postrit, le nom de Rodolphe de Gerolstein serait justement immortel.

En parlant ainsi, mon exaltation tait sincre; car vous savez, mon ami,
qu'on appelle,  bon droit, les tats du prince le _Paradis de
l'Allemagne._

Il m'est impossible de vous peindre le regard reconnaissant que ma
cousine jeta sur moi en m'entendant parler de la sorte.

--Apprcier ainsi mon pre, me dit-elle avec motion, c'est tre bien
digne de l'attachement qu'il vous porte.

--C'est que personne plus que moi ne l'aime et l'admire! En outre des
rares qualits qui font les grands princes, n'a-t-il pas le gnie de la
bont, qui fait les princes adors?...

--Vous ne savez pas combien vous dites vrai!... s'cria la princesse
encore plus mue.

--Oh! je le sais, je le sais, et tous ceux qu'il gouverne le savent
comme moi... On l'aime tant que l'on s'affligerait de ses chagrins comme
on se rjouit de son bonheur; l'empressement de tous  venir offrir
leurs hommages  Mme la marquise d'Harville consacre  la fois et le
choix de Son Altesse Royale et la valeur de la future grande-duchesse.

--Mme la marquise d'Harville est plus digne que qui que ce soit de
l'attachement de mon pre; c'est le plus bel loge que je puisse vous
faire d'elle.

--Et vous pouvez sans doute l'apprcier justement: car vous l'avez
probablement connue en France, ma cousine?

 peine avais-je prononc ces derniers mots, que je ne sais quelle
soudaine pense vint  l'esprit de la princesse Amlie; elle baissa les
yeux, et, pendant une seconde, ses traits prirent une expression de
tristesse qui me rendit muet de surprise.

Nous tions alors  la fin de la contredanse, la dernire figure me
spara un instant de ma cousine; lorsque je la reconduisis auprs de Mme
d'Harville, il me sembla que ses traits taient encore lgrement
altrs...

Je crus et je crois encore que mon allusion au sjour de la princesse en
France, lui ayant rappel la mort de sa mre, lui causa l'impression
pnible dont je viens de vous parler.

Pendant cette soire, je remarquai une circonstance qui vous paratra
purile, mais qui m'a t une nouvelle preuve de l'intrt que cette
jeune fille inspire  tous. Son bandeau de perles s'tant un peu
drang, l'archiduchesse Sophie,  qui elle donnait alors le bras, eut
la bont de vouloir lui replacer elle-mme ce bijou sur le front. Or,
pour qui connat la hauteur proverbiale de l'archiduchesse, une telle
prvenance de sa part semble  peine croyable. Du reste, la princesse
Amlie, que j'observais attentivement  ce moment, parut  la fois si
confuse, si reconnaissante, je dirais presque si embarrasse de cette
gracieuse attention, que je crus voir briller une larme dans ses yeux.

Telle fut, mon ami, ma premire soire  Gerolstein. Si je vous l'ai
raconte avec tant de dtails, c'est que presque toutes ces
circonstances ont eu plus tard pour moi leurs consquences.

Maintenant, j'abrgerai; je ne vous parlerai que de quelques faits
principaux relatifs  mes frquentes entrevues avec ma cousine et son
pre.

Le surlendemain de cette fte, je fus du trs-petit nombre de personnes
invites  la clbration du mariage du grand-duc avec Mme la marquise
d'Harville. Jamais je ne vis la physionomie de la princesse Amlie plus
radieuse et plus sereine que pendant cette crmonie. Elle contemplait
son pre et la marquise avec une sorte de religieux ravissement qui
donnait un nouveau charme  ses traits; on et dit qu'ils refltaient le
bonheur ineffable du prince et de Mme d'Harville.

Ce jour-l, ma cousine fut trs-gaie, trs-causante. Je lui donnai le
bras dans une promenade que l'on fit aprs dner dans les jardins du
palais, magnifiquement illumins. Elle me dit,  propos du mariage de
son pre:

--Il me semble que le bonheur de ceux que nous chrissons nous est
encore plus doux que notre propre bonheur; car il y a toujours une
nuance d'gosme dans la jouissance de notre flicit personnelle.

Si je vous cite entre mille cette rflexion de ma cousine, mon ami,
c'est pour que vous jugiez du coeur de cette crature adorable, qui a,
comme son pre, le gnie de la bont.

Quelques jours aprs le mariage du grand-duc, j'eus avec lui une assez
longue conversation; il m'interrogea sur le pass, sur mes projets
d'avenir; il me donna les conseils les plus sages, les encouragements
les plus flatteurs, me parla mme de plusieurs de ses projets de
gouvernement avec une confiance dont je fus aussi fier que flatt;
enfin, que vous dirai-je? un moment, l'ide la plus folle me traversa
l'esprit: je crus que le prince avait devin mon amour, et que dans cet
entretien il voulait m'tudier, me pressentir, et peut-tre m'amener 
un aveu...

Malheureusement, cet espoir insens ne dura pas longtemps: le prince
termina la conversation en me disant que le temps des grandes guerres
tait fini; que je devais profiter de mon nom, de mes alliances, de
l'ducation que j'avais reue et de l'troite amiti qui unissait mon
pre au prince de M. Premier ministre de l'empereur, pour parcourir la
carrire diplomatique au lieu de la carrire militaire, ajoutant que
toutes les questions qui se dcidaient autrefois sur les champs de
bataille se dcideraient dsormais dans les congrs; que bientt les
traditions tortueuses et perfides de l'ancienne diplomatie feraient
place  une politique large et humaine, en rapport avec les vritables
intrts des peuples, qui de jour en jour avaient davantage la
conscience de leurs droits; qu'un esprit lev, loyal et gnreux
pourrait avoir avant quelques annes un noble et grand rle  jouer dans
les affaires politiques, et faire ainsi beaucoup de bien. Il me
proposait enfin le concours de sa souveraine protection pour me
faciliter les abords de la carrire qu'il m'engageait instamment 
parcourir.

Vous comprenez, mon ami, que si le prince avait eu le moindre projet sur
moi, il ne m'et pas fait de telles ouvertures. Je le remerciai de ses
offres avec une vive reconnaissance, en ajoutant que je sentais tout le
prix de ses conseils, et que j'tais dcid  les suivre.

J'avais d'abord mis la plus grande rserve dans mes visites au palais;
mais, grce  l'insistance du grand-duc, j'y vins bientt presque chaque
jour vers les trois heures. On y vivait dans toute la charmante
simplicit de nos cours germaniques. C'tait la vie des grands chteaux
d'Angleterre, rendue plus attrayante par la simplicit cordiale, la
douce libert des moeurs allemandes. Lorsque le temps le permettait,
nous faisions de longues promenades  cheval avec le grand-duc, la
grande-duchesse, ma cousine, et les personnes de leur maison. Lorsque
nous restions au palais, nous nous occupions de musique, je chantais
avec la grande-duchesse et ma cousine, dont la voix avait un timbre
d'une puret, d'une suavit sans gales, et que je n'ai jamais pu
entendre sans me sentir remu jusqu'au fond de l'me. D'autres fois,
nous visitions en dtail les merveilleuses collections de tableaux et
d'objets d'art, ou les admirables bibliothques du prince, qui, vous le
savez, est un des hommes les plus savants et les plus clairs de
l'Europe; assez souvent je revenais dner au palais, et, les jours
d'Opra, j'accompagnais au thtre la famille grand-ducale.

Chaque jour passait comme un songe; peu  peu ma cousine me traita avec
une familiarit toute fraternelle; elle ne me cachait pas le plaisir
qu'elle prouvait  me voir, elle me confiait tout ce qui l'intressait;
deux ou trois fois elle me pria de l'accompagner lorsqu'elle allait avec
la grande-duchesse visiter ses jeunes orphelines; souvent aussi elle me
parlait de mon avenir avec une maturit de raison, avec un intrt
srieux et rflchi qui me confondait de la part d'une jeune fille de
son ge; elle aimait aussi beaucoup  s'informer de mon enfance, de ma
mre, hlas! toujours si regrette. Chaque fois que j'crivais  mon
pre, elle me priait de la rappeler  son souvenir; puis, comme elle
brodait  ravir, elle me remit un jour pour lui une charmante tapisserie
 laquelle elle avait longtemps travaill. Que vous dirai-je, mon ami?
un frre et une soeur, se retrouvant aprs de longues annes de
sparation, n'eussent pas joui d'une intimit plus douce. Du reste,
lorsque, par le plus grand des hasards, nous restions seuls, l'arrive
d'un tiers ne pouvait jamais changer le sujet ou mme l'accent de notre
conversation.

Vous vous tonnerez peut-tre, mon ami, de cette fraternit entre deux
jeunes gens, surtout en songeant aux aveux que je vous fais; mais plus
ma cousine me tmoignait de confiance et de familiarit, plus je
m'observais, plus je me contraignais, de peur de voir cesser cette
adorable familiarit. Et puis, ce qui augmentait encore ma rserve,
c'est que la princesse mettait dans ses relations avec moi tant de
franchise, tant de noble confiance, et surtout si peu de coquetterie,
que je suis presque certain qu'elle a toujours ignor ma violente
passion. Il me reste un lger doute  ce sujet,  propos d'une
circonstance que je vous raconterai tout  l'heure.

Si cette intimit fraternelle avait d toujours durer, peut-tre ce
bonheur m'et suffi; mais par cela mme que j'en jouissais avec dlices,
je songeais que bientt mon service ou la carrire que le prince
m'engageait  parcourir m'appellerait  Vienne ou  l'tranger; je
songeais enfin que prochainement peut-tre le grand-duc penserait 
marier sa fille d'une manire digne d'elle...

Ces penses me devinrent d'autant plus pnibles que le moment de mon
dpart approchait. Ma cousine remarqua bientt le changement qui s'tait
opr en moi. La veille du jour o je la quittai, elle me dit que depuis
quelque temps, elle me trouvait sombre, proccupe. Je tchai d'luder
ces questions, j'attribuai ma tristesse  un vague ennui.

--Je ne puis vous croire, me dit-elle; mon pre vous traite presque
comme un fils, tout le monde vous aime; vous trouver malheureux serait
de l'ingratitude.

--Eh bien! lui dis-je sans pouvoir vaincre mon motion, ce n'est pas de
l'ennui, c'est du chagrin, oui, c'est un profond chagrin que j'prouve.

--Et pourquoi? Que vous est-il arriv? me demanda-t-elle avec intrt.

--Tout  l'heure, ma cousine, vous m'avez dit que votre pre me traitait
comme un fils... qu'ici tout le monde m'aimait... Eh bien! avant peu il
me faudra renoncer  ces affections si prcieuses, il faudra enfin...
quitter Gerolstein, et je vous l'avoue, cette pense me dsespre.

--Et le souvenir de ceux qui nous sont chers... n'est-ce donc rien, mon
cousin?

--Sans doute... mais les annes, mais les vnements amnent tant de
changements imprvus!

--Il est du moins des affections qui ne sont pas changeantes: celle que
mon pre vous a toujours tmoigne... celle que je ressens pour vous est
de ce nombre, vous le savez bien; on est frre et soeur... pour ne
jamais s'oublier, ajouta-t-elle en levant sur moi ses grands yeux bleus
humides de larmes.

Ce regard me bouleversa, je fus sur le point de me trahir; heureusement
je me contins.

--Il est vrai que les affections durent, lui dis-je avec embarras; mais
les positions changent... Ainsi, ma cousine, quand je reviendrai dans
quelques annes, croyez-vous qu'alors cette intimit, dont j'apprcie
tout le charme, puisse encore durer?

--Pourquoi ne durerait-elle pas?

--C'est qu'alors vous serez sans doute marie, ma cousine... vous aurez
d'autres devoirs... et vous aurez oubli votre pauvre frre.

Je vous le jure, mon ami, je ne lui dis rien de plus; j'ignore encore si
elle vit dans ces mots un aveu qui l'offensa, ou si elle fut comme moi
douloureusement frappe des changements invitables que l'avenir devait
ncessairement apporter  nos relations; mais, au lieu de me rpondre,
elle resta un moment silencieuse, accable; puis, se levant brusquement,
la figure ple, altre, elle sortit aprs avoir regard pendant
quelques secondes la tapisserie de la jeune comtesse d'Oppenheim, une de
ses dames d'honneur, qui travaillait dans l'embrasure d'une des fentres
du salon o avait lieu notre entretien.

Le soir mme de ce jour, je reus de mon pre une nouvelle lettre qui me
rappelait prcipitamment ici. Le lendemain matin j'allai prendre cong
du grand-duc; il me dit que ma cousine tait un peu souffrante, qu'il se
chargerait de mes adieux pour elle; il me serra paternellement dans ses
bras, regrettant, ajouta-t-il, mon prompt dpart, et surtout que ce
dpart ft caus par les inquitudes que me donnait la sant de mon
pre; puis, me rappelant avec la plus grande bont ses conseils au sujet
de la nouvelle carrire qu'il m'engageait trs-instamment  embrasser,
il ajouta qu'au retour de mes missions, ou pendant mes congs, il me
reverrait toujours  Gerolstein avec un vif plaisir.

Heureusement,  mon arrive ici, je trouvai l'tat de mon pre un peu
amlior; il est encore alit, et toujours d'une grande faiblesse, mais
il ne me donne plus d'inquitude srieuse. Malheureusement il s'est
aperu de mon abattement, de ma sombre taciturnit; plusieurs fois, mais
en vain, il m'a dj suppli de lui confier la cause de mon morne
chagrin. Je n'oserais, malgr son aveugle tendresse pour moi; vous savez
sa svrit au sujet de tout ce qui lui parat manquer de franchise et
de loyaut.

Hier je le veillais; seul auprs de lui, le croyant endormi, je n'avais
pu retenir mes larmes, qui coulaient silencieusement en songeant  mes
beaux jours de Gerolstein. Il me vit pleurer, car il sommeillait 
peine, et j'tais compltement absorb par ma douleur; il m'interrogea
avec la plus touchante bont; j'attribuai ma tristesse aux inquitudes
que m'avait donnes sa sant, mais, il ne fut pas dupe de cette dfaite.

Maintenant que vous savez tout, mon bon Maximilien, dites, mon sort
est-il assez dsespr?... Que faire?... Que rsoudre?...

Ah! mon ami, je ne puis vous dire mon angoisse. Que va-t-il arriver, mon
Dieu?... Tout est  jamais perdu! Je suis le plus malheureux des hommes,
si mon pre ne renonce pas  son projet.

Voici ce qui vient d'arriver:

Tout  l'heure, je terminais cette lettre, lorsqu' mon grand
tonnement, mon pre, que je croyais couch, est entr dans son cabinet,
o je vous crivais; il vit sur son bureau mes quatre premires grandes
pages dj remplies, j'tais  la fin de celle-ci.

-- qui cris-tu si longuement? me demanda-t-il en souriant.

-- Maximilien, mon pre.

--Oh! me dit-il avec une expression d'affectueux reproche, je sais qu'il
a toute ta confiance... Il est bien heureux, lui!

Il pronona ces derniers mots d'un ton si douloureusement navr que,
touch de son accent, je lui rpondis en lui donnant ma lettre presque
sans rflexion:

--Lisez, mon pre...

Mon ami, il a tout lu. Savez-vous ce qu'il m'a dit ensuite, aprs tre
rest quelque temps mditatif?

--Henri, je vais crire au grand-duc ce qui s'est pass pendant votre
sjour  Gerolstein.

--Mon pre, je vous en conjure, ne faites pas cela.

--Ce que vous racontez  Maximilien est-il scrupuleusement vrai?

--Oui, mon pre.

--En ce cas, jusqu'ici votre conduite a t loyale... Le prince
l'apprciera. Mais il ne faut pas qu' l'avenir vous vous montriez
indigne de sa noble confiance, ce qui arriverait si, abusant de son
offre, vous retourniez plus tard  Gerolstein dans l'intention peut-tre
de vous faire aimer de sa fille.

--Mon pre... pouvez-vous penser...?

--Je pense que vous aimez avec passion, et que la passion est tt ou
tard une mauvaise conseillre.

--Comment! mon pre, vous crirez au prince que...

--Que vous aimez perdument votre cousine.

--Au nom du ciel! mon pre, je vous en supplie, n'en faites rien!

--Aimez-vous votre cousine?

--Je l'aime avec idoltrie, mais...

Mon pre m'interrompit.

--En ce cas, je vais crire au grand-duc et lui demander pour vous la
main de sa fille...

--Mais, mon pre, une telle prtention est insense de ma part!

--Il est vrai... Nanmoins je dois faire franchement cette demande au
prince, en lui exposant les raisons qui m'imposent cette dmarche. Il
vous a accueilli avec la plus loyale hospitalit, il s'est montr pour
vous d'une bont paternelle, il serait indigne de moi et de vous de le
tromper. Je connais l'lvation de son me, il sera sensible  mon
procd d'honnte homme; s'il refuse de vous donner sa fille, comme cela
est presque indubitable, il saura du moins qu' l'avenir, si vous
retourniez  Gerolstein, vous ne devez plus vivre avec elle dans la mme
intimit. Vous m'avez, mon enfant, ajouta mon pre avec bont, librement
montr la lettre que vous criviez  Maximilien. Je suis maintenant
instruit de tout; il est de mon devoir d'crire au grand-duc... et je
vais lui crire  l'instant mme.

Vous le savez, mon ami, mon pre est le meilleur des hommes, mais il est
d'une inflexible tnacit de volont lorsqu'il s'agit de ce qu'il
regarde comme son devoir; jugez de mes angoisses, de mes craintes.
Quoique la dmarche qu'il va tenter soit, aprs tout, franche et
honorable, elle ne m'en inquite pas moins. Comment le grand-duc
accueillera-t-il cette folle demande? N'en sera-t-il pas choqu, et la
princesse Amlie ne sera-t-elle pas aussi blesse que j'aie laiss mon
pre prendre une rsolution pareille sans son agrment?

Ah! mon ami, plaignez-moi, je ne sais que penser. Il me semble que je
contemple un abme et que le vertige me saisit...

Je termine  la hte cette longue lettre; bientt je vous crirai.
Encore une fois, plaignez-moi, car en vrit je crains de devenir fou si
la fivre qui m'agite dure longtemps encore. Adieu, adieu, tout  vous
de coeur et  toujours.

                                                         HENRI D'H. O.

Maintenant nous conduirons le lecteur au palais de Gerolstein, habit
par Fleur-de-Marie depuis son retour de France.




IV

La princesse Amlie


L'appartement occup par Fleur-de-Marie (nous ne l'appellerons la
princesse Amlie qu'officiellement) dans le palais grand-ducal avait t
meubl, par les soins de Rodolphe, avec un got et une lgance
extrmes.

Du balcon de l'oratoire de la jeune fille on dcouvrait au loin les deux
tours du couvent de Sainte-Hermangilde, qui, dominant d'immenses massifs
de verdure, taient elles-mmes domines par une haute montagne boise,
au pied de laquelle s'levait l'abbaye. Par une belle matine d't,
Fleur-de-Marie laissait errer ses regards sur ce splendide paysage qui
s'tendait au loin. Coiffe en cheveux, elle portait une robe montante
d'toffe printanire blanche  petites raies bleues; un large col de
batiste trs-simple, rabattu sur ses paules, laissait voir les deux
bouts et le noeud d'une petite cravate de soie du mme bleu que la
ceinture de sa robe.

Assise dans un grand fauteuil d'bne sculpt,  haut dossier de velours
cramoisi, le coude soutenu par un des bras de ce sige, la tte un peu
baisse, elle appuyait sa joue sur le revers de sa petite main blanche,
lgrement veine d'azur.

L'attitude languissante de Fleur-de-Marie, sa pleur, la fixit de son
regard, l'amertume de son demi-sourire rvlaient une mlancolie
profonde.

Au bout de quelques moments, un soupir profond, douloureux, souleva son
sein. Laissant alors retomber la main o elle appuyait sa joue, elle
inclina davantage encore sa tte sur sa poitrine. On et dit que
l'infortune se courbait sous le poids de quelque grand malheur.

 cet instant une femme d'un ge mr, d'une physionomie grave et
distingue, vtue avec une lgante simplicit, entra presque timidement
dans l'oratoire et toussa lgrement pour attirer l'attention de
Fleur-de-Marie.

Celle-ci, sortant de sa rverie, releva vivement la tte et dit en
saluant avec un mouvement plein de grce:

--Que voulez-vous, ma chre comtesse?

--Je viens prvenir Votre Altesse que monseigneur la prie de l'attendre;
car il va se rendre ici dans quelques minutes, rpondit la dame
d'honneur de la princesse Amlie avec une formalit respectueuse.

--Aussi je m'tonnais de n'avoir pas encore embrass mon pre
aujourd'hui; j'attends avec tant d'impatience sa visite de chaque
matin!... Mais j'espre que je ne dois pas  une indisposition de Mlle
d'Harneim le plaisir de vous voir deux jours de suite au palais, ma
chre comtesse?

--Que Votre Altesse n'ait aucune inquitude  ce sujet; Mlle d'Harneim
m'a prie de la remplacer aujourd'hui; demain elle aura l'honneur de
reprendre son service auprs de Votre Altesse, qui daignera peut-tre
excuser ce changement.

--Certainement, car je n'y perdrai rien; aprs avoir eu le plaisir de
vous voir deux jours de suite, ma chre comtesse, j'aurai pendant deux
autres jours Mlle d'Harneim auprs de moi.

--Votre Altesse nous comble, rpondit la dame d'honneur en s'inclinant
de nouveau; son extrme bienveillance m'encourage  lui demander une
grce!

--Parlez... parlez; vous connaissez mon empressement  vous tre
agrable...

--Il est vrai que depuis longtemps Votre Altesse m'a habitue  ses
bonts; mais il s'agit d'un sujet tellement pnible, que je n'aurais pas
le courage de l'aborder, s'il ne s'agissait d'une action trs-mritante;
aussi j'ose compter sur l'indulgence extrme de Votre Altesse.

--Vous n'avez nullement besoin de mon indulgence, ma chre comtesse; je
suis toujours trs-reconnaissante des occasions que l'on me donne de
faire un peu de bien.

--Il s'agit d'une pauvre crature qui malheureusement avait quitt
Gerolstein avant que Votre Altesse et fond son oeuvre si utile et si
charitable pour les jeunes filles orphelines ou abandonnes, que rien ne
dfend contre les mauvaises passions.

--Et qu'a-t-elle fait? Que rclamez-vous pour elle?

--Son pre, homme trs-aventureux, avait t chercher fortune en
Amrique, laissant sa femme et sa fille dans une existence assez
prcaire. La mre mourut; la fille, ge de seize ans  peine, livre 
elle-mme, quitta le pays pour suivre  Vienne un sducteur, qui la
dlaissa bientt. Ainsi que cela arrive toujours, ce premier pas dans le
sentier du vice conduisit cette malheureuse  un abme d'infamie; en peu
de temps elle devint, comme tant d'autres misrables, l'opprobre de son
sexe...

Fleur-de-Marie baissa les yeux, rougit et ne put cacher un lger
tressaillement qui n'chappa pas  sa dame d'honneur. Celle-ci,
craignant d'avoir bless la chaste susceptibilit de la princesse en
l'entretenant d'une telle crature, reprit avec embarras:

--Je demande mille pardons  Votre Altesse, je l'ai choque sans doute,
en attirant son attention sur une existence si fltrie; mais
l'infortune manifeste un repentir si sincre... que j'ai cru pouvoir
solliciter pour elle un peu de piti.

--Et vous avez eu raison. Continuez... je vous en prie, dit
Fleur-de-Marie en surmontant sa douloureuse motion; tous les garements
sont en effet dignes de piti, lorsque le repentir leur succde.

--C'est ce qui est arriv dans cette circonstance, ainsi que je l'ai
fait observer  Votre Altesse. Aprs deux annes de cette vie
abominable, la grce toucha cette abandonne... Saisie d'un tardif
remords, elle est revenue ici. Le hasard a fait qu'en arrivant elle a
t se loger dans une maison qui appartient  une digne veuve, dont la
douceur et la piti sont populaires. Encourage par la pieuse bont de
la veuve, la pauvre crature lui a avou ses fautes, ajoutant qu'elle
ressentait une juste horreur pour sa vie passe, et qu'elle achterait
au prix de la pnitence la plus rude le bonheur d'entrer dans une maison
religieuse o elle pourrait expier ses garements et mriter leur
rdemption. La digne veuve  qui elle fit cette confidence, sachant que
j'avais l'honneur d'appartenir  Votre Altesse, m'a crit pour me
recommander cette malheureuse qui, par la toute-puissante intervention
de Votre Altesse auprs de la princesse Juliane, suprieure de l'abbaye,
pourrait esprer d'entrer soeur converse au couvent de
Sainte-Hermangilde; elle demande comme une faveur d'tre employe aux
travaux les plus pnibles, pour que sa pnitence soit plus mritoire.
J'ai voulu entretenir plusieurs fois cette femme avant de me permettre
d'implorer pour elle la piti de Votre Altesse, et je suis fermement
convaincue que son repentir sera durable. Ce n'est ni le besoin ni l'ge
qui la ramne au bien; elle a dix-huit ans  peine, elle est trs-belle
encore, et possde une petite somme d'argent qu'elle veut affecter  une
oeuvre charitable, si elle obtient la faveur qu'elle sollicite.

--Je me charge de votre protge, dit Fleur-de-Marie en contenant
difficilement son trouble, tant sa vie passe offrait de ressemblance
avec celle de la malheureuse en faveur de qui on la sollicitait; puis
elle ajouta: Le repentir de cette infortune est trop louable pour ne
pas l'encourager.

--Je ne sais comment exprimer ma reconnaissance  Votre Altesse. J'osais
 peine esprer qu'elle daignt s'intresser si charitablement  une
pareille crature...

--Elle a t coupable, elle se repent..., dit Fleur-de-Marie avec un
accent de commisration et de tristesse indicible; il est juste d'avoir
piti d'elle... Plus ses remords sont sincres, plus ils doivent tre
douloureux, ma chre comtesse...

--J'entends, je crois, monseigneur, dit tout  coup la dame d'honneur
sans remarquer l'motion profonde et croissante de Fleur-de-Marie.

En effet, Rodolphe entra dans un salon qui prcdait l'oratoire, tenant
 la main un norme bouquet de roses.

 la vue du prince, la comtesse se retira discrtement.  peine eut-elle
disparu que Fleur-de-Marie se jeta au cou de son pre, appuya son front
sur son paule et resta ainsi quelques secondes sans parler.

--Bonjour... bonjour, mon enfant chrie, dit Rodolphe en serrant sa
fille dans ses bras avec effusion sans s'apercevoir encore de sa
tristesse. Vois donc ce buisson de roses... quelle belle moisson j'ai
faite ce matin pour toi! C'est ce qui m'a empch de venir plus tt.
J'espre que je ne t'ai jamais apport un plus magnifique bouquet...
Tiens.

Et le prince, ayant toujours son bouquet  la main, fit un lger
mouvement en arrire pour se dgager des bras de sa fille et la
regarder; mais, la voyant fondre en larmes, il jeta le bouquet sur une
table, prit les mains de Fleur-de-Marie dans les siennes et s'cria:

--Tu pleures, mon Dieu! qu'as-tu donc?

--Rien... rien... mon bon pre..., dit Fleur-de-Marie en essuyant ses
larmes et tchant de sourire  Rodolphe.

--Je t'en conjure, dis-moi ce que tu as... Qui peut t'avoir attriste?

--Je vous assure, mon pre, qu'il n'y a pas de quoi vous inquiter... La
comtesse tait venue solliciter mon intrt pour une pauvre femme si
intressante... si malheureuse... que malgr moi je me suis attendrie 
son rcit.

--Bien vrai?... Ce n'est que cela...

--Ce n'est que cela, reprit Fleur-de-Marie en prenant sur une table les
fleurs que Rodolphe avait jetes. Mais comme vous me gtez!
ajouta-t-elle... quel bouquet magnifique! Et quand je pense que chaque
jour... vous m'en apportez un pareil... cueilli par vous...

--Mon enfant, dit Rodolphe en contemplant sa fille avec anxit, tu me
caches quelque chose... Ton sourire est douloureux, contraint. Je t'en
conjure, dis-moi ce qui t'afflige... Ne t'occupe pas de ce bouquet.

--Oh! vous le savez ce bouquet est ma joie de chaque matin, et puis
j'aime tant les roses... Je les ai toujours tant aimes... Vous vous
souvenez, ajouta-t-elle avec un sourire navrant, vous vous souvenez de
mon pauvre petit rosier!... dont j'ai toujours gard les dbris...

 cette pnible allusion au temps pass, Rodolphe s'cria:

--Malheureuse enfant! mes soupons seraient-ils fonds?... Au milieu de
l'clat qui t'environne, songerais-tu encore quelquefois  cet horrible
temps?... Hlas! j'avais cru cependant te le faire oublier  force de
tendresse!

--Pardon, pardon, mon pre! Ces paroles m'ont chapp. Je vous
afflige...

--Je m'afflige, pauvre ange, dit tristement Rodolphe, parce que ces
retours vers le pass doivent tre affreux pour toi... parce qu'ils
empoisonneraient ta vie si tu avais la faiblesse de t'y abandonner.

--Mon pre... c'est par hasard... Depuis notre arrive ici, c'est la
premire fois...

--C'est la premire fois que tu m'en parles... oui... mais ce n'est
peut-tre pas la premire fois que ces penses te tourmentent... Je
m'tais aperu de tes accs de mlancolie, et quelquefois j'accusais le
pass de causer ta tristesse... Mais, faute de certitude, je n'osais pas
mme essayer de combattre la funeste influence de ces ressouvenirs, de
t'en montrer le nant, l'injustice; car si ton chagrin avait eu une
autre cause, si le pass avait t pour toi ce qu'il doit tre, un vain
et mauvais songe, je risquais d'veiller en toi les ides pnibles que
je voulais dtruire...

--Combien vous tes bon!... Combien ces craintes tmoignent encore de
votre ineffable tendresse!

--Que veux-tu... ma position tait si difficile, si dlicate... Encore
une fois, je ne te disais rien, mais j'tais sans cesse proccup de ce
qui te touchait... En contractant ce mariage qui comblait tous mes
voeux, j'avais aussi cru donner une garantie de plus  ton repos. Je
connaissais trop l'excessive dlicatesse de ton coeur pour esprer que
jamais... jamais tu ne songerais plus au pass; mais je me disais que si
par hasard ta pense s'y arrtait, tu devais, en te sentant
maternellement chrie par la noble femme qui t'a connue et aime au plus
profond de ton malheur, tu devais, dis-je, regarder le pass comme
suffisamment expi par tes atroces misres et tre indulgente ou plutt
juste envers toi-mme; car enfin ma femme a droit par ses rares qualits
aux respects de tous, n'est-ce pas? Eh bien! ds que tu es pour elle une
fille, une soeur chrie, ne dois-tu pas tre rassure? Son tendre
attachement n'est-il pas une rhabilitation complte? Ne te dit-il pas
qu'elle sait comme toi que tu as t victime et non coupable, qu'on ne
peut enfin te reprocher que le malheur... qui t'a accable ds ta
naissance! Aurais-tu mme commis de grandes fautes, ne seraient-elles
pas mille fois expies, rachetes par tout ce que tu as fait de bien,
par tout ce qui s'est dvelopp d'excellent et d'adorable en toi?...

--Mon pre...

--Oh! je t'en prie, laisse-moi te dire ma pense entire, puisqu'un
hasard, qu'il faudra bnir sans doute, a amen cet entretien. Depuis
longtemps je le dsirais et je le redoutais  la fois... Dieu veuille
qu'il ait un succs salutaire!... J'ai  te faire oublier tant d'affreux
chagrins; j'ai  remplir auprs de toi une mission si auguste, si
sacre, que j'aurais eu le courage de sacrifier  ton repos mon amour
pour Mme d'Harville... mon amiti pour Murph, si j'avais pens que leur
prsence t'et trop douloureusement rappel le pass.

--Oh! mon bon pre, pouvez-vous le croire?... Leur prsence,  eux, qui
savent... ce que j'tais... et qui pourtant m'aiment tendrement, ne
personnifie-t-elle pas au contraire l'oubli et le pardon?... Enfin, mon
pre, ma vie entire n'et-elle pas t dsole si pour moi vous aviez
renonc  votre mariage avec Mme d'Harville?

--Oh! je n'aurais pas t seul  vouloir ce sacrifice s'il avait d
assurer ton bonheur... Tu ne sais pas quel renoncement Clmence s'tait
dj volontairement impos?... Car elle aussi comprend toute l'tendue
de mes devoirs envers toi.

--Vos devoirs envers moi, mon Dieu! Et qu'ai-je fait pour mriter
autant?

--Ce que tu as fait, pauvre ange aim?... Jusqu'au moment o tu m'as t
rendue, ta vie n'a t qu'amertume, misre, dsolation... et tes
souffrances passes je me les reproche comme si je les avais causes!
Aussi, lorsque je te vois souriante, satisfaite, je me crois pardonn...
Mon seul but, mon seul voeu est de te rendre aussi idalement heureuse
que tu as t infortune, de t'lever autant que tu as t abaisse, car
il me semble que les derniers vestiges du pass s'effacent lorsque les
personnes les plus minentes, les plus honorables, te rendent les
respects qui te sont dus.

-- moi du respect?... Non, non, mon pre... mais  mon rang, ou plutt
 celui que vous m'avez donn.

--Oh! ce n'est pas ton rang qu'on aime et qu'on rvre... c'est toi,
entends-tu bien, mon enfant chrie, c'est toi-mme, c'est toi seule...
Il est des hommages imposs par le rang, mais il en est aussi d'imposs
par le charme et par l'attrait! Tu ne sais pas distinguer ceux-l, toi,
parce que tu t'ignores, parce que, par un prodige d'esprit et de tact
qui me rend aussi fier qu'idoltre de toi, tu apportes dans ces
relations crmonieuses, si nouvelles pour toi, un mlange de dignit,
de modestie et de grce, auquel ne peuvent rsister les caractres les
plus hautains...

--Vous m'aimez tant, mon pre, et on vous aime tant, que l'on est sr de
vous plaire en me tmoignant de la dfrence.

--Oh! la mchante enfant! s'cria Rodolphe en interrompant sa fille et
en l'embrassant avec tendresse. La mchante enfant, qui ne veut accorder
aucune satisfaction  mon orgueil de pre!

--Cet orgueil n'est-il pas aussi satisfait en vous attribuant  vous
seul la bienveillance que l'on me tmoigne, mon bon pre?

--Non, certainement, mademoiselle, dit le prince en souriant  sa fille
pour chasser la tristesse dont il la voyait encore atteinte, non,
mademoiselle, ce n'est pas la mme chose; car il ne m'est pas permis
d'tre fier de moi, et je puis et je dois tre fier de vous... oui,
fier. Encore une fois, tu ne sais pas combien tu es divinement doue...
En quinze mois ton ducation s'est si merveilleusement accomplie que la
mre la plus difficile serait enthousiaste de toi; et cette ducation a
encore augment l'influence presque irrsistible que tu exerces autour
de toi sans t'en douter.

--Mon pre... vos louanges me rendent confuse.

--Je dis la vrit, rien que la vrit. En veux-tu des exemples? Parlons
hardiment du pass: c'est un ennemi que je veux combattre corps  corps,
il faut le regarder en face. Eh bien! te souviens-tu de la Louve, de
cette courageuse femme qui t'a sauve? Rappelle-toi cette scne de la
prison que tu m'as raconte: une foule de dtenues, plus stupides encore
que mchantes, s'acharnaient  tourmenter une de leurs compagnes faible
et infirme, leur souffre-douleur: tu parais, tu parles... et voil
qu'aussitt ces furies, rougissant de leur lche cruaut envers leur
victime, se montrent aussi charitables qu'elles avaient t mchantes.
N'est-ce donc rien, cela? Enfin, est-ce, oui ou non, grce  toi que la
Louve, cette femme indomptable, a connu le repentir et dsir une vie
honnte et laborieuse? Va, crois-moi, mon enfant chrie, celle qui avait
domin la Louve et ses turbulentes compagnes par le seul ascendant de la
bont jointe  une rare lvation d'esprit, celle-l, quoique dans
d'autres circonstances et dans une sphre tout oppose, devait par le
mme charme (n'allez pas sourire de ce rapprochement, mademoiselle)
fasciner aussi l'altire archiduchesse Sophie et tout mon entourage; car
bons et mchants, grands et petits, subissent presque toujours
l'influence des mes suprieures... Je ne veux pas dire que tu sois ne
princesse dans l'acception aristocratique du mot, cela serait une pauvre
flatterie  te faire, mon enfant... mais tu es de ce petit nombre
d'tres privilgis qui sont ns pour dire  une reine ce qu'il faut
pour la charmer et s'en faire aimer... et aussi pour dire  une pauvre
crature, avilie et abandonne, ce qu'il faut pour la rendre meilleure,
la consoler et s'en faire adorer.

--Mon bon pre... de grce...

--Oh! tant pis pour vous, mademoiselle, il y a trop longtemps que mon
coeur dborde. Songe donc, avec mes craintes d'veiller en toi les
souvenirs de ce pass que je veux anantir, que j'anantirai  jamais
dans ton esprit... je n'osais t'entretenir de ces comparaisons... de ces
rapprochements qui te rendent si adorable  mes yeux. Que de fois
Clmence et moi nous sommes-nous extasis sur toi!... Que de fois, si
attendrie que les larmes lui venaient aux yeux, elle m'a dit: N'est-il
pas merveilleux que cette chre enfant soit ce qu'elle est, aprs le
malheur qui l'a poursuivie? ou plutt, reprenait Clmence, n'est-il pas
merveilleux que, loin d'altrer cette noble et rare nature, l'infortune
ait au contraire donn plus d'essor  ce qu'il y avait d'excellent en
elle?

 ce moment-l, la porte du salon s'ouvrit et Clmence, grande-duchesse
de Gerolstein, entra, tenant une lettre  la main.

--Voici, mon ami, dit-elle  Rodolphe, une lettre de France. J'ai voulu
vous l'apporter afin de dire bonjour  ma paresseuse enfant, que je n'ai
pas encore vue ce matin, ajouta Clmence en embrassant tendrement
Fleur-de-Marie.

--Cette lettre arrive  merveille, dit gaiement Rodolphe aprs l'avoir
parcourue; nous causions justement du pass... de ce monstre que nous
allons incessamment combattre, ma chre Clmence... car il menace le
repos et le bonheur de notre enfant.

--Serait-il vrai, mon ami? Ces accs de mlancolie que nous avions
remarqus...

--N'avaient pas d'autre cause que de mchants souvenirs; mais
heureusement nous connaissons maintenant notre ennemi... et nous en
triompherons...

--Mais de qui donc est cette lettre, mon ami? demanda Clmence.

--De la gentille Rigolette... la femme de Germain.

--Rigolette..., s'cria Fleur-de-Marie, quel bonheur d'avoir de ses
nouvelles!

--Mon ami, dit tout bas Clmence  Rodolphe, en lui montrant
Fleur-de-Marie du regard, ne craignez-vous pas que cette lettre... ne
lui rappelle des ides pnibles?

--Ce sont justement ces souvenirs que je veux anantir, ma chre
Clmence; il faut les aborder hardiment, et je suis sr que je trouverai
dans la lettre de Rigolette d'excellentes armes contre eux... car cette
bonne petite crature adorait notre enfant et l'apprciait comme elle
devait l'tre.

Et Rodolphe lut  haute voix la lettre suivante:

                                          Ferme de Bouqueval, 15 aot 1841

                                Monseigneur,

Je prends la libert de vous crire encore pour vous faire part d'un
bien grand bonheur qui nous est arriv, et pour vous demander une
nouvelle faveur,  vous  qui nous devons dj tant, ou plutt  qui
nous devons le vrai paradis o nous vivons, moi, mon Germain et sa bonne
mre.

Voil de quoi il s'agit, monseigneur: depuis dix jours je suis comme
folle de joie, car il y a dix jours que j'ai un amour de petite fille;
moi je trouve que c'est tout le portrait de Germain; lui, que c'est tout
le mien; notre chre maman Georges dit qu'elle nous ressemble  tous les
deux; le fait est qu'elle a de charmants yeux bleus comme Germain, et
des cheveux noirs tout friss comme moi. Par exemple, contre son
habitude, mon mari est injuste, il veut toujours avoir notre petite sur
ses genoux... tandis que moi, c'est mon droit, n'est-ce pas,
monseigneur?

--Braves et dignes jeunes gens! Qu'ils doivent tre heureux! dit
Rodolphe. Si jamais couple fut bien assorti... c'est celui-l.

--Et combien Rigolette mrite son bonheur! dit Fleur-de-Marie.

--Aussi j'ai toujours bni le hasard qui me l'a fait rencontrer, dit
Rodolphe; et il continua:

Mais, au fait, monseigneur, pardon de vous entretenir de ces gentilles
querelles de mnage qui finissent toujours par un baiser... Du reste les
oreilles doivent joliment vous tinter, monseigneur, car il ne se passe
pas de jour que nous ne disions, en nous regardant nous deux Germain:
Sommes-nous heureux, mon Dieu! sommes-nous heureux!... et
naturellement votre nom vient tout de suite aprs ces mots-l... Excusez
ce griffonnage qu'il y a l, monseigneur, avec un pt; c'est que, sans
y penser, j'avais crit monsieur Rodolphe, comme je disais autrefois, et
j'ai ratur. J'espre,  propos de cela, que vous trouverez que mon
criture a bien gagn, ainsi que mon orthographe; car Germain me montre
toujours, et je ne fais plus des grands btons en allant tout de
travers, comme du temps o vous me tailliez mes plumes...

--Je dois avouer, dit Rodolphe, en riant, que ma petite protge se fait
un peu illusion, et je suis sr que Germain s'occupe plutt de baiser la
main de son lve que de la diriger.

--Allons, mon ami, vous tes injuste, dit Clmence en regardant la
lettre; c'est un peu gros, mais trs-lisible.

--Le fait est qu'il y a progrs, reprit Rodolphe; autrefois il lui
aurait fallu huit pages pour contenir ce qu'elle crit maintenant en
deux.

Et il continua:

C'est pourtant vrai que vous m'avez taill des plumes, monseigneur;
quand nous y pensons, nous deux Germain, nous en sommes tout honteux, en
nous rappelant que vous tiez si peu fiers... Ah! mon Dieu! voil encore
que je me surprends  vous parler d'autre chose que de ce que nous
voulons vous demander, monseigneur; car mon mari se joint  moi et c'est
bien important; nous y attachons une ide... vous allez voir.

Nous vous supplions donc, monseigneur, d'avoir la bont de nous choisir
et de nous donner un nom pour notre petite fille chrie; c'est convenu
avec le parrain et la marraine, et ces parrain et marraine, savez-vous
qui c'est, monseigneur? Deux des personnes que vous et Mme la marquise
d'Harville vous avez tires de la peine pour les rendre bien heureuses,
aussi heureuses que nous... En un mot, c'est Morel le lapidaire et
Jeanne Duport, la soeur d'un pauvre prisonnier nomm Pique-Vinaigre, une
digne femme que j'avais vue en prison quand j'allais y visiter mon
pauvre Germain, et que plus tard Mme la marquise a fait sortir de
l'hpital.

Maintenant, monseigneur, il faut que vous sachiez pourquoi nous avons
choisi M. Morel pour parrain et Jeanne Duport pour marraine. Nous nous
sommes dit, nous deux Germain: a sera comme une manire de remercier
encore M. Rodolphe de ses bonts que de prendre pour parrain et marraine
de notre petite fille des dignes gens qui doivent tout  lui et  Mme la
marquise... sans compter que Morel le lapidaire et Jeanne Duport sont
la crme des honntes gens... Ils sont de notre classe, et de plus,
comme nous disons avec Germain, ils sont nos parents en bonheur,
puisqu'ils sont comme nous de la famille de vos protgs, monseigneur.

--Ah! mon pre, ne trouvez-vous pas cette ide d'une dlicatesse
charmante? dit Fleur-de-Marie avec motion. Prendre pour parrain et
marraine de leur enfant des personnes qui vous doivent tout,  vous et 
ma seconde mre?

--Vous avez raison, chre enfant, dit Clmence; je suis on ne peut plus
touche de ce souvenir.

--Et moi je suis trs-heureux d'avoir si bien plac mes bienfaits, dit
Rodolphe en continuant sa lecture:

Du reste, au moyen de l'argent que vous lui avez fait donner, monsieur
Rodolphe, Morel est maintenant courtier en pierres fines; il gagne de
quoi bien lever sa famille et faire apprendre un tat  ses enfants. La
bonne et pauvre Louise va, je crois, se marier avec un digne ouvrier qui
l'aime et la respecte comme elle doit l'tre, car elle a t bien
malheureuse, mais non coupable, et le fianc de Louise a assez de coeur
pour comprendre cela...

--J'tais bien sr, s'cria Rodolphe en s'adressant  sa fille, de
trouver dans la lettre de cette chre petite Rigolette des armes contre
notre ennemi!... Tu entends, c'est l'expression du simple bon sens de
cette me honnte et droite... Elle dit de Louise: _Elle a t
malheureuse et non coupable, et son fianc a assez de coeur pour
comprendre cela._

Fleur-de-Marie, de plus en plus mue et attriste par la lecture de
cette lettre, tressaillit du regard que son pre attacha un moment sur
elle en prononant les derniers mots que nous avons souligns.

Le prince continua:

Je vous dirai encore, monseigneur, que Jeanne Duport, par la gnrosit
de Mme la marquise, a pu se faire sparer de son mari, ce vilain homme
qui lui mangeait tout et la battait; elle a repris sa fille ane auprs
d'elle, et elle tient une petite boutique de passementerie o elle vend
ce qu'elle fabrique avec ses enfants; leur commerce prospre. Il n'y a
pas non plus de gens plus heureux, et cela, grce  qui? grce  vous,
monseigneur, grce  Mme la marquise, qui, tous deux, savez si bien
donner, et donner si  propos.

 propos de a, Germain vous crit comme d'ordinaire, monseigneur,  la
fin du mois, au sujet de la _Banque des travailleurs sans ouvrage et des
prts gratuits._ Il n'y a presque jamais de remboursements en retard et
on s'aperoit dj beaucoup du bien-tre que cela rpand dans le
quartier. Au moins maintenant, de pauvres familles peuvent supporter la
morte-saison du travail sans mettre leur linge et leurs matelas au
mont-de-pit. Ainsi, quand l'ouvrage revient, faut voir avec quel coeur
ils s'y mettent; ils sont si fiers qu'on ait eu confiance dans leur
travail et dans leur probit!... Dame! ils n'ont que a. Aussi comme ils
vous bnissent de leur avoir fait prter l-dessus! Oui, monseigneur,
ils vous bnissent, vous; car, quoique vous disiez que vous n'tes pour
rien dans cette fondation, sauf la nomination de Germain comme caissier
directeur, et que c'est un inconnu qui a fait ce grand bien... nous
aimons mieux croire que c'est  vous qu'on le doit; c'est plus naturel!

D'ailleurs il y a une fameuse trompette pour rpter  tout bout de
champ que c'est vous qu'on doit bnir; cette trompette est Mme Pipelet,
qui rpte  chacun qu'il n'y a que son roi des locataires (excusez,
monsieur Rodolphe, elle vous appelle toujours ainsi) qui puisse avoir
fait cette oeuvre charitable, et son vieux chri d'Alfred est toujours
de son avis. Quant  lui, il est si fier et si content de son poste de
gardien de la banque qu'il dit que les poursuites de M. Cabrion lui
seraient maintenant indiffrentes. Pour en finir avec votre famille de
reconnaissants, monseigneur, j'ajouterai que Germain a lu dans les
journaux que le nomm Martial, un colon d'Algrie, avait t cit avec
de grands loges pour le courage qu'il avait montr en repoussant  la
tte de ses mtayers une attaque d'Arabes pillards, et que sa femme,
aussi intrpide que lui, avait t lgrement blesse  ses cts, o
elle tirait des coups de fusil, comme un vrai grenadier. Depuis ce
temps-l, dit-on dans le journal, on l'a baptise Mme Carabine.

Excusez de cette longue lettre, monseigneur; mais j'ai pens que vous
ne seriez pas fch d'avoir par nous des nouvelles de tous ceux dont
vous avez t la providence... Je vous cris de la ferme de Bouqueval,
o nous sommes depuis le printemps avec notre bonne mre. Germain part
le matin pour ses affaires, et il revient le soir.  l'automne, nous
retournerons habiter Paris. Comme c'est drle, monsieur Rodolphe, moi
qui n'aimais pas la campagne, je l'adore maintenant... Je m'explique a,
parce que Germain l'aime beaucoup.  propos de la ferme, monsieur
Rodolphe, vous qui savez sans doute o est cette bonne petite Goualeuse,
si vous en avez l'occasion, dites-lui qu'on se souvient toujours d'elle
comme de ce qu'il y a de plus doux et de meilleur au monde, et que, pour
moi, je ne pense jamais  notre bonheur sans me dire: Puisque M.
Rodolphe tait aussi le M. Rodolphe de cette chre Fleur-de-Marie, grce
 lui elle doit tre heureuse comme nous autres, et a me fait trouver
mon bonheur encore meilleur.

Mon Dieu, mon Dieu, comme je bavarde! Qu'est-ce que vous allez dire,
monseigneur? Mais bah! vous tes si bon... Et puis, voyez-vous, c'est
votre faute si je gazouille autant et aussi joyeusement que papa Crtu
et Ramonette, qui n'osent plus lutter maintenant de chant avec moi.
Allez, monsieur Rodolphe, je vous en rponds, je les mets sur les dents.

Vous ne nous refuserez pas notre demande, n'est-ce pas, monseigneur? Si
vous donnez un nom  notre petite fille chrie, il nous semble que a
lui portera bonheur, que ce sera comme sa bonne toile. Tenez, monsieur
Rodolphe, quelquefois, moi et mon bon Germain, nous nous flicitons
presque d'avoir connu la peine, parce que nous sentons doublement
combien notre enfant sera heureuse de ne pas savoir ce que c'est que la
misre par o nous avons pass.

Si je finis en vous disant, monsieur Rodolphe, que nous tchons de
secourir par-ci par-l de pauvres gens selon nos moyens, ce n'est pas
pour nous vanter, mais pour que vous sachiez que nous ne gardons pas
pour nous seuls tout le bonheur que vous nous avez donn. D'ailleurs
nous disons toujours  ceux que nous secourons: Ce n'est pas nous qu'il
faut remercier et bnir... c'est M. Rodolphe, l'homme le meilleur, le
plus gnreux qu'il y ait au monde. Et ils vous prennent pour une
espce de saint, si ce n'est plus.

Adieu, monseigneur. Croyez que, lorsque notre petite fille commencera 
peler, le premier mot qu'elle lira sera votre nom, monsieur Rodolphe;
et puis aprs, ceux-ci, que vous avez fait crire sur ma corbeille de
noces:

                              _Travail et sagesse--Honneur et bonheur._

Grce  ces quatre mots-l,  notre tendresse et  nos soins, nous
esprons, monseigneur, que notre enfant sera toujours digne de prononcer
le nom de celui qui a t notre providence et celle de tous les
malheureux qu'il a connus.

Pardon, monseigneur; c'est que j'ai, en finissant, comme de grosses
larmes dans les yeux... mais c'est de bonnes larmes... Excusez, s'il
vous plat... ce n'est pas ma faute, mais je n'y vois plus bien clair,
et je griffonne...

J'ai l'honneur, monseigneur, de vous saluer avec autant de respect que
de reconnaissance.

                                              RIGOLETTE, femme GERMAIN.

_P. S._ Ah! mon Dieu! monseigneur, en relisant ma lettre, je
m'aperois que j'ai mis bien des fois _monsieur Rodolphe_. Vous me
pardonnerez, n'est-ce pas? Vous savez bien que, sous un nom ou sous un
autre, nous vous respectons et nous vous bnissons la mme chose,
monseigneur.




V

Les souvenirs


--Chre petite Rigolette! dit Clmence attendrie par la lecture que
venait de faire Rodolphe. Cette lettre nave est remplie de sensibilit.

--Sans doute, reprit Rodolphe; on ne pouvait mieux placer un bienfait.
Notre protge est doue d'un excellent naturel; c'est un coeur d'or, et
notre chre enfant l'apprcie comme nous, ajouta-t-il en s'adressant 
sa fille.

Puis, frapp de sa pleur et de son accablement, il s'cria:

--Mais qu'as-tu donc?

--Hlas!... quel douloureux contraste entre ma position et celle de
Rigolette... Travail et sagesse. Honneur et bonheur, ces quatre mots
disent tout ce qu'a t... tout ce que doit tre sa vie... Jeune fille
laborieuse et sage, pouse chrie, heureuse mre, femme honore... telle
est sa destine! tandis que moi...

--Grand dieu! Que dis-tu?

--Grce... mon bon pre; ne m'accusez pas d'ingratitude... mais, malgr
votre ineffable tendresse, malgr celle de ma seconde mre, malgr les
respects et les splendeurs dont je suis entoure... malgr votre
puissance souveraine, ma honte est incurable... Rien ne peut anantir le
pass... Encore une fois, pardonnez-moi, mon pre... je vous l'ai cach
jusqu' prsent... mais le souvenir de ma dgradation premire me
dsespre et me tue...

--Clmence, vous l'entendez!... s'cria Rodolphe avec dsespoir.

--Mais, malheureuse enfant! dit Clmence en prenant affectueusement la
main de Fleur-de-Marie dans les siennes, notre tendresse, l'affection de
ceux qui vous entourent, et que vous mritez, tout ne vous prouve-t-il
pas que ce pass ne doit plus tre pour vous qu'un vain et mauvais
songe?

--Oh! fatalit... fatalit! reprit Rodolphe. Maintenant je maudis mes
craintes, mon silence: cette funeste ide, depuis longtemps enracine
dans son esprit, y a fait  notre insu d'affreux ravages, et il est trop
tard pour combattre cette dplorable erreur... Ah! je suis bien
malheureux!

--Courage, mon ami, dit Clmence  Rodolphe; vous le disiez tout 
l'heure, il vaut mieux connatre l'ennemi qui nous menace... Nous savons
maintenant la cause du chagrin de notre enfant, nous en triompherons,
parce que nous aurons pour nous la raison, la justice et notre
tendresse.

--Et puis enfin parce qu'elle verra que son affliction, si elle tait
incurable, rendrait la ntre incurable aussi, reprit Rodolphe; car en
vrit ce serait  dsesprer de toute justice humaine et divine, si
cette infortune n'avait fait que changer de tourments.

Aprs un assez long silence, pendant lequel Fleur-de-Marie parut se
recueillir, elle prit d'une main la main de Rodolphe, de l'autre celle
de Clmence et leur dit d'une voix profondment altre:

--coutez-moi, mon bon pre... et vous aussi, ma tendre mre... ce jour
est solennel... Dieu a voulu, et je l'en remercie, qu'il me ft
impossible de vous cacher davantage ce que je ressens... Avant peu
d'ailleurs je vous aurais fait l'aveu que vous allez entendre, car toute
souffrance a son terme... et, si cache que ft la mienne, je n'aurais
pu vous la taire plus longtemps.

--Ah!... je comprends tout, s'cria Rodolphe; il n'y a plus d'espoir
pour elle.

--J'espre dans l'avenir, mon pre, et cet espoir me donne la force de
vous parler ainsi.

--Et que peux-tu esprer de l'avenir... pauvre enfant, puisque ton sort
prsent ne te cause que chagrins et amertume?

--Je vais vous le dire, mon pre... mais avant, permettez-moi de vous
rappeler le pass... de vous avouer devant Dieu qui m'entend ce que j'ai
ressenti jusqu'ici.

--Parle... parle, nous t'coutons, dit Rodolphe, en s'asseyant avec
Clmence auprs de Fleur-de-Marie.

--Tant que je suis reste  Paris... auprs de vous, mon pre, dit
Fleur-de-Marie, j'ai t si heureuse, oh! si compltement heureuse, que
ces beaux jours ne seraient pas trop pays par des annes de
souffrances... Vous le voyez... j'ai du moins connu le bonheur.

--Pendant quelques jours peut-tre...

--Oui; mais quelle flicit pure et sans mlange! Vous m'entouriez,
comme toujours, des soins les plus tendres! Je me livrais sans crainte
aux lans de reconnaissance et d'affection qui  chaque instant
emportaient mon coeur vers vous... L'avenir m'blouissait: un pre 
adorer, une seconde mre  chrir doublement, car elle devait remplacer
la mienne... que je n'avais jamais connue... Et puis... je dois tout
avouer, mon orgueil s'exaltait malgr moi, tant j'tais honore de vous
appartenir. Lorsque le petit nombre de personnes de votre maison qui, 
Paris, avaient occasion de me parler, m'appelaient Altesse... je ne
pouvais m'empcher d'tre fire de ce titre. Si alors je pensais
quelquefois vaguement au pass, c'tait pour me dire: Moi, jadis, si
avilie, je suis la fille chrie d'un prince souverain que chacun bnit
et rvre; moi, jadis si misrable, je jouis de toutes les splendeurs du
luxe et d'une existence presque royale! Hlas! que voulez-vous, mon
pre, ma fortune tait si imprvue... votre puissance m'entourait d'un
si splendide clat, que j'tais excusable, peut-tre de me laisser
aveugler ainsi.

--Excusable!... mais rien de plus naturel, pauvre ange aim. Quel mal de
t'enorgueillir d'un rang qui tait le tien? De jouir des avantages de la
position que je t'avais rendue? Aussi dans ce temps-l, je me le
rappelle bien, tu tais d'une gaiet charmante; que de fois je t'ai vue
tomber dans mes bras comme accable par la flicit, et me dire avec un
accent enchanteur ces mots qu'hlas! je ne dois plus entendre: Mon
pre... c'est trop... trop de bonheur! Malheureusement ce sont ces
souvenirs-l... vois-tu, qui m'ont endormi dans une scurit trompeuse;
et plus tard je ne me suis pas assez inquit des causes de ta
mlancolie...

--Mais dites-nous donc, mon enfant, reprit Clmence, qui a pu changer en
tristesse cette joie si pure, si lgitime, que vous prouviez d'abord?

--Hlas! une circonstance bien funeste et bien imprvue!...

--Quelle circonstance?...

--Vous vous rappelez, mon pre..., dit Fleur-de-Marie, ne pouvant
vaincre un frmissement d'horreur, vous vous rappelez la scne terrible
qui a prcd notre dpart de Paris... lorsque votre voiture a t
arrte prs de la barrire?

--Oui..., rpondit tristement Rodolphe. Brave Chourineur!... Aprs
m'avoir encore une fois sauv la vie, il est mort l... devant nous...
en disant: Le ciel est juste... j'ai tu, on me tue!...

--Eh bien!... mon pre, au moment o ce malheureux expirait, savez-vous
qui j'ai vu... me regarder fixement?... Oh! ce regard... ce regard... il
m'a toujours poursuivie depuis, ajouta Fleur-de-Marie en frissonnant.

--Quel regard? De qui parles-tu? s'cria Rodolphe.

--De l'ogresse du tapis-franc..., murmura Fleur-de-Marie.

--Ce monstre! tu l'as revu? Et o cela?

--Vous ne l'avez pas aperue dans la taverne o est mort le Chourineur?
Elle se trouvait parmi les femmes qui l'entouraient.

--Ah! maintenant, dit Rodolphe avec accablement, je comprends... Dj
frappe de terreur par le meurtre du Chourineur, tu auras cru voir
quelque chose de providentiel dans cette affreuse rencontre!!!

--Il n'est que trop vrai, mon pre;  la vue de l'ogresse, je ressentis
un froid mortel; il me sembla que sous son regard mon coeur, jusqu'alors
rayonnant de bonheur et d'espoir, se glaait tout  coup. Oui,
rencontrer cette femme au moment mme o le Chourineur mourait en
disant: Le ciel est juste!... cela me parut un blme providentiel de
mon orgueilleux oubli du pass, que je devais expier  force
d'humiliation et de repentir.

--Mais le pass, on te l'a impos; tu n'en peux rpondre devant Dieu!

--Vous avez t contrainte... enivre... malheureuse enfant.

--Une fois prcipite malgr toi dans cet abme, tu ne pouvais plus en
sortir, malgr tes remords, ton pouvante et ton dsespoir, grce 
l'atroce indiffrence de cette socit dont tu tais victime. Tu te
voyais  jamais enchane dans cet antre; il a fallu, pour t'en
arracher, le hasard qui t'a place sur mon chemin.

--Et puis enfin, mon enfant, votre pre vous le dit, vous tiez victime
et non complice de cette infamie! s'cria Clmence.

--Mais cette infamie... je l'ai subie... ma mre, reprit douloureusement
Fleur-de-Marie. Rien ne peut anantir ces affreux souvenirs... Sans
cesse ils me poursuivent, non plus comme autrefois au milieu des
paisibles habitants d'une ferme, ou des femmes dgrades, mes compagnes
de Saint-Lazare... mais ils me poursuivront jusque dans ce palais...
peupl de l'lite de l'Allemagne... Ils me poursuivent enfin jusque dans
les bras de mon pre, jusque sur les marches de son trne.

Et Fleur-de-Marie fondit en larmes.

Rodolphe et Clmence restrent muets devant cette effrayante expression
d'un remords invincible; ils pleuraient aussi, car ils sentaient
l'impuissance de leurs consolations.

--Depuis lors, reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses larmes,  chaque
instant du jour, je me dis avec une honte amre: On m'honore, on me
rvre; les personnes les plus minentes, les plus vnrables,
m'entourent de respects; aux yeux de toute une cour, la soeur d'un
empereur a daign rattacher mon bandeau sur mon front... et j'ai vcu
dans la fange de la Cit, tutoye par des voleurs et des assassins!

Oh! mon pre, pardonnez-moi; mais plus ma position s'est leve... plus
j'ai t frappe de la dgradation profonde o j'tais tombe;  chaque
hommage qu'on me rend, je me sens coupable d'une profanation; songez-y
donc, mon Dieu! aprs avoir t ce que j'ai t... souffrir que des
vieillards s'inclinent devant moi... souffrir que de nobles jeunes
filles, que des femmes justement respectes se trouvent flattes de
m'entourer... souffrir enfin que des princesses, doublement augustes et
par l'ge et par leur caractre sacerdotal, me comblent de prvenances
et d'loges... cela n'est-il pas impie et sacrilge! Et puis, si vous
saviez, mon pre, ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore chaque
jour en me disant: Si Dieu voulait que le pass ft connu... avec quel
mpris mrit on traiterait celle qu' cette heure on lve si haut!...
Quelle juste et effrayante punition!

--Mais, malheureuse enfant, ma femme et moi nous connaissons le pass...
nous sommes dignes de notre rang, et pourtant nous te chrissons... nous
t'adorons.

--Vous avez pour moi l'aveugle tendresse d'un pre et d'une mre...

--Tout le bien que tu as fait depuis ton sjour ici? Et cette
institution belle et sainte, cet asile ouvert par toi aux orphelines et
aux pauvres filles abandonnes, ces soins admirables d'intelligence et
de dvouement dont tu les entoures? Ton insistance  les appeler tes
soeurs,  vouloir qu'elles t'appellent ainsi, puisque en effet tu les
traites en soeurs?... n'est-ce donc rien pour la rdemption de fautes
qui ne furent pas les tiennes?... Enfin l'affection que te tmoigne la
digne abbesse de Sainte-Hermangilde, qui ne te connat que depuis ton
arrive ici, ne la dois-tu pas absolument  l'lvation de ton esprit, 
la beaut de ton me,  ta pit sincre?

--Tant que les louanges de l'abbesse de Sainte-Hermangilde ne
s'adressent qu' ma conduite prsente, j'en jouis sans scrupule, mon
pre; mais lorsqu'elle cite mon exemple aux demoiselles nobles qui sont
en religion dans l'abbaye, mais lorsque celles-ci voient en moi un
modle de toutes les vertus, je me sens mourir de confusion, comme si
j'tais complice d'un mensonge indigne.

Aprs un assez long silence, Rodolphe reprit avec un abattement
douloureux:

--Je le vois, il faut dsesprer de te persuader: les raisonnements sont
impuissants contre une conviction d'autant plus inbranlable qu'elle a
sa source dans un sentiment gnreux et lev, puisque  chaque instant
tu jettes un regard sur le pass. Le contraste de ces souvenirs et de ta
position prsente doit tre en effet pour toi un supplice continuel...
Pardon,  mon tour, pauvre enfant.

--Vous, mon bon pre, me demander pardon!... Et de quoi, grand Dieu?

--De n'avoir pas prvu tes susceptibilits... D'aprs l'excessive
dlicatesse de ton coeur, j'aurais d les deviner... Et pourtant... que
pouvais-je faire?... Il tait de mon devoir de te reconnatre
solennellement pour ma fille... alors ces respects, dont l'hommage t'est
si douloureux, venaient ncessairement t'entourer...

Oui, mais j'ai eu un tort... j'ai t, vois-tu, trop orgueilleux de
toi... j'ai trop voulu jouir du charme que ta beaut, que ton esprit,
que ton caractre inspiraient  tous ceux qui t'approchaient... J'aurais
d cacher mon trsor... vivre presque dans la retraite avec Clmence et
toi... renoncer  ces ftes,  ces rceptions nombreuses o j'aimais
tant  te voir briller... croyant follement t'lever si haut... si
haut... que le pass disparatrait entirement  tes yeux... Mais hlas!
le contraire est arriv... et, comme tu me l'as dit, plus tu t'es
leve, plus l'abme dont je t'ai retire t'a paru sombre et profond...

Encore une fois, c'est ma faute... j'avais pourtant cru bien faire!...
dit Rodolphe en essuyant ses larmes, mais je me suis tromp... Et puis,
je me suis cru pardonn trop tt... la vengeance de Dieu n'est pas
satisfaite... elle me poursuit encore dans le bonheur de ma fille!...

Quelques coups discrtement frapps  la porte du salon qui prcdait
l'oratoire de Fleur-de-Marie interrompirent ce triste entretien.

Rodolphe se leva et entr'ouvrit la porte.

Il vit Murph, qui lui dit:

--Je demande pardon  Votre Altesse Royale de venir la dranger; mais un
courrier du prince d'Herkasen-Oldenzaal vient d'apporter cette lettre
qui, dit-il, est trs-importante et doit tre sur-le-champ remise 
Votre Altesse Royale.

--Merci, mon bon Murph. Ne t'loigne pas, lui dit Rodolphe avec un
soupir; tout  l'heure j'aurai besoin de causer avec toi.

Et le prince, ayant ferm la porte, resta un moment dans le salon pour y
lire la lettre que Murph venait de lui remettre.

Elle tait ainsi conue:

                            Monseigneur,

Puis-je esprer que les liens de parent qui m'attachent  Votre
Altesse Royale et que l'amiti dont elle a toujours daign m'honorer
excuseront une dmarche qui serait d'une grande tmrit si elle ne
m'tait pas impose par une conscience d'honnte homme?

Il y a quinze mois, monseigneur, vous reveniez de France, ramenant avec
vous une fille d'autant plus chrie que vous l'aviez crue perdue pour
toujours, tandis qu'au contraire elle n'avait jamais quitt sa mre, que
vous avez pouse  Paris _in extremis_, afin de lgitimer la naissance
de la princesse Amlie, qui est ainsi l'gale des autres Altesses de la
Confdration germanique.

Sa naissance est donc souveraine, sa beaut incomparable, son coeur est
aussi digne de sa naissance que son esprit est digne de sa beaut, ainsi
que me l'a crit ma soeur l'abbesse de Sainte-Hermangilde, qui a souvent
l'honneur de voir la fille bien-aime de Votre Altesse Royale.

Maintenant, monseigneur, j'aborderai franchement le sujet de cette
lettre, puisque malheureusement une maladie grave me retient 
Oldenzaal, et m'empche de se rendre auprs de Votre Altesse Royale.

Pendant le temps que mon fils a pass  Gerolstein, il a vu presque
chaque jour la princesse Amlie, il l'aime perdument, mais il lui a
toujours cach son amour.

J'ai cru devoir, monseigneur, vous en instruire. Vous avez daign
accueillir paternellement mon fils et l'engager  revenir, au sein de
votre famille, vivre de cette intimit qui lui tait si prcieuse;
j'aurais indignement manqu  la loyaut en dissimulant  Votre Altesse
Royale une circonstance qui doit modifier l'accueil qui tait rserv 
mon fils.

Je sais qu'il serait insens  nous d'oser esprer nous allier plus
troitement encore  la famille de Votre Altesse Royale.

Je sais que la fille dont vous tes  bon droit si fier, monseigneur,
doit prtendre  de hautes destines.

Mais je sais aussi que vous tes le plus tendre des pres, et que, si
vous jugiez jamais mon fils digne de vous appartenir et de faire le
bonheur de la princesse Amlie, vous ne seriez pas arrt par les graves
disproportions qui rendent pour nous une telle fortune inespre.

Il ne m'appartient pas de faire l'loge d'Henri, monseigneur; mais
j'en appelle aux encouragements et aux louanges que vous avez si souvent
daign lui accorder.

Je n'ose et ne puis vous en dire davantage, monseigneur; mon motion
est trop profonde.

Quelle que soit votre dtermination, veuillez croire que nous nous y
soumettrons avec respect, et que je serai toujours fidle aux sentiments
profondment dvous avec lesquels j'ai l'honneur d'tre,

de Votre Altesse Royale

        le trs-humble et obissant serviteur,

           GUSTAVE-PAUL,

           prince d'Herkasen-Oldenzaal




VI

Aveux


Aprs la lecture de la lettre du prince, pre d'Henri, Rodolphe resta
quelque temps triste et pensif; puis, un rayon d'espoir clairant son
front, il revint auprs de sa fille,  qui Clmence prodiguait en vain
les plus tendres consolations.

--Mon enfant, tu l'as dit toi-mme, Dieu a voulu que ce jour ft celui
des explications solennelles, dit Rodolphe  Fleur-de-Marie, je ne
prvoyais pas qu'une nouvelle et grave circonstance dt encore justifier
tes paroles.

--De quoi s'agit-il, mon pre?

--Mon ami, qu'y a-t-il?

--De nouveaux sujets de crainte.

--Pour qui donc, mon pre?

--Pour toi.

--Pour moi?

--Tu ne nous as avou que la moiti de tes chagrins, pauvre enfant.

--Soyez assez bon pour vous expliquer, mon pre, dit Fleur-de-Marie en
rougissant.

--Maintenant je le puis, je n'ai pu le faire plus tt, ignorant que tu
dsesprais  ce point de ton sort. coute, ma fille chrie, tu te
crois, ou plutt tu es bien malheureuse. Lorsqu'au commencement de notre
entretien tu m'as parl des esprances qui te restaient, j'ai compris...
mon coeur a t bris... car il s'agissait pour moi de te perdre 
jamais, de te voir t'enfermer dans un clotre, de te voir descendre
vivante dans un tombeau. Tu voudrais entrer au couvent...

--Mon pre...

--Mon enfant, est-ce vrai?

--Oui, si vous me le permettez, rpondit Fleur-de-Marie d'une voix
touffe.

--Nous quitter! s'cria Clmence.

--L'abbaye de Sainte-Hermangilde est bien rapproche de Gerolstein: je
vous verrai souvent, vous et mon pre.

--Songez donc que de tels voeux sont ternels, ma chre enfant. Vous
n'avez pas dix-huit ans, et peut-tre un jour...

--Oh! je ne me repentirai jamais de la rsolution que je prends: je ne
trouverai le repos et l'oubli que dans la solitude d'un clotre, si
toutefois mon pre, et vous, ma seconde mre, vous me continuez votre
affection.

--Les devoirs, les consolations de la vie religieuse pourraient, en
effet, dit Rodolphe, sinon gurir, du moins calmer les douleurs de ta
pauvre me abattue et dchire. Et, quoiqu'il s'agisse de la moiti du
bonheur de ma vie, il se peut que j'approuve ta rsolution. Je sais ce
que tu souffres, et je ne dis pas que le renoncement au monde ne doive
pas tre le terme fatalement logique de ta triste existence.

--Quoi! vous aussi, Rodolphe! s'cria Clmence.

--Permettez-moi, mon amie, d'exprimer toute ma pense, reprit Rodolphe.
Puis, s'adressant  sa fille: Mais avant de prendre cette dtermination
extrme, il faut examiner si un autre avenir ne serait pas plus selon
tes voeux et selon les ntres. Dans ce cas, aucun sacrifice ne me
coterait pour assurer ton avenir.

Fleur-de-Marie et Clmence firent un mouvement de surprise; Rodolphe
reprit en regardant fixement sa fille:

--Que penses-tu... de ton cousin le prince Henri?

Fleur-de-Marie tressaillit et devint pourpre.

Aprs un moment d'hsitation elle se jeta dans les bras du prince en
pleurant.

--Tu l'aimes, pauvre enfant!

--Vous ne me l'aviez jamais demand, mon pre! rpondit Fleur-de-Marie
en essuyant ses yeux.

--Mon ami, nous ne nous tions pas tromps, dit Clmence.

--Ainsi, tu l'aimes..., ajouta Rodolphe en prenant les mains de sa fille
dans les siennes; tu l'aimes bien, mon enfant chrie?

--Oh! si vous saviez, reprit Fleur-de-Marie, ce qu'il m'en a cot de
vous cacher ce sentiment ds que je l'ai eu dcouvert dans mon coeur.
Hlas!  la moindre question de votre part, je vous aurais tout avou...
Mais la honte me retenait et m'aurait toujours retenue.

--Et crois-tu qu'Henri connaisse ton amour pour lui? dit Rodolphe.

--Grand Dieu! mon pre, je ne le pense pas! s'cria Fleur-de-Marie avec
effroi.

--Et lui... crois-tu qu'il t'aime?

--Non, mon pre... non... Oh! j'espre que non... il souffrirait trop.

--Et comment cet amour est-il venu, mon ange aim?

--Hlas! presque  mon insu... Vous vous souvenez d'un portrait de page?

--Qui se trouve dans l'appartement de l'abbesse de Sainte-Hermangilde...
c'tait le portrait d'Henri.

--Oui, mon pre... Croyant cette peinture d'une autre poque, un jour,
en votre prsence, je ne cachai pas  la suprieure que j'tais frappe
de la beaut de ce portrait. Vous me dtes alors, en plaisantant, que ce
tableau reprsentait un de nos parents d'autrefois, qui, trs-jeune
encore, avait montr un grand courage et d'excellentes qualits. La
grce de cette figure, jointe  ce que vous me dtes du noble caractre
de ce parent, ajouta encore  ma premire impression... Depuis ce jour,
souvent je m'tais plu  me rappeler ce portrait, et cela sans le
moindre scrupule, croyant qu'il s'agissait d'un de nos cousins mort
depuis longtemps... Peu  peu, je m'habituai  ces douces penses...
sachant qu'il ne m'tait pas permis d'aimer sur cette terre..., ajouta
Fleur-de-Marie avec une expression navrante, et en laissant de nouveau
couler ses larmes. Je me fis de ces rveries bizarres une sorte de
mlancolique intrt, moiti sourire et moiti larmes; je regardai ce
joli page des temps passs comme un fianc d'outre-tombe... que je
retrouverais peut-tre un jour dans l'ternit; il me semblait qu'un tel
amour tait seul digne d'un coeur qui vous appartenait tout entier, mon
pre... Mais pardonnez-moi ces tristes enfantillages.

--Rien de plus touchant, au contraire, pauvre enfant! dit Clmence
profondment mue.

--Maintenant, reprit Rodolphe, je comprends pourquoi tu m'as reproch un
jour, d'un air chagrin, de t'avoir trompe sur ce portrait.

--Hlas! oui, mon pre... Jugez de ma confusion, lorsque plus tard la
suprieure m'apprit que ce portrait tait celui de son neveu, l'un de
nos parents... Alors, mon trouble fut extrme, je tchai d'oublier mes
premires impressions, mais, plus j'y tchais, plus elles s'enracinaient
dans mon coeur, par suite mme de la persvrance de mes efforts...
Malheureusement encore, souvent je vous entendis, mon pre, vanter le
coeur, l'esprit, le caractre du prince Henri...

--Tu l'aimais dj, mon enfant chrie, alors que tu n'avais encore vu
que son portrait et entendu parler que de ses rares qualits.

--Sans l'aimer, mon pre, je sentais pour lui un attrait que je me
reprochais amrement; mais je me consolais en pensant que personne au
monde ne saurait ce triste secret, qui me couvrait de honte  mes
propres yeux. Oser aimer... moi... moi... et puis ne pas me contenter de
votre tendresse, de celle de ma seconde mre! Ne vous devais-je pas
assez pour employer toutes les forces, toutes les ressources de mon
coeur  vous chrir tous deux?... Oh! croyez-moi, parmi mes reproches,
ces derniers furent les plus douloureux. Enfin, pour la premire fois je
vis mon cousin...  cette grande fte que vous donniez  l'archiduchesse
Sophie; le prince Henri ressemblait d'une manire si saisissante  son
portrait que je le reconnus tout d'abord... Le soir mme, mon pre, vous
m'avez prsent  mon cousin, en autorisant entre nous l'intimit que
permet la parent.

--Eh bientt vous vous tes aims?

--Ah! mon pre, il exprimait son respect, son attachement, son
admiration pour vous avec tant d'loquence... vous m'aviez dit vous-mme
tant de bien de lui!...

--Il le mritait... Il n'est pas de caractre plus lev, il n'est pas
de meilleur et de plus valeureux coeur.

--Ah! de grce, mon pre... ne le louez pas ainsi... Je suis dj si
malheureuse!...

--Et moi, je tiens  te bien convaincre de toutes les rares qualits de
ton cousin... Ce que je te dis t'tonne... Je le conois, mon enfant...
Continue...

--Je sentais le danger que je courais en voyant le prince Henri chaque
jour, et je ne pouvais me soustraire  ce danger. Malgr mon aveugle
confiance en vous, mon pre, je n'osais vous exprimer mes craintes. Je
mis tout mon courage  cacher cet amour; pourtant, je vous l'avoue, mon
pre, malgr mes remords, souvent, dans cette fraternelle intimit de
chaque jour, oubliant le pass, j'prouvai des clairs de bonheur
inconnu jusqu'alors, mais bientt suivis, hlas! de sombres dsespoirs,
ds que je retombais sous l'influence de mes tristes souvenirs... Car,
hlas! s'ils me poursuivaient au milieu des hommages et des respects de
personnes presque indiffrentes, jugez, jugez... mon pre, de mes
tortures, lorsque le prince Henri me prodiguait les louanges les plus
dlicates... m'entourait d'une adoration candide et pieuse, mettant,
disait-il, l'attachement fraternel qu'il ressentait pour moi sous la
sainte protection de sa mre, qu'il avait perdue bien jeune. Du moins,
ce doux nom de soeur qu'il me donnait, je tchais de le mriter, en
conseillant mon cousin sur son avenir, selon mes faibles lumires, en
m'intressant  tout ce qui le touchait, en me promettant de toujours
vous demander pour lui votre bienveillant appui... Mais souvent, aussi,
que de tourments, que de pleurs dvors, lorsque par hasard le prince
Henri m'interrogeait sur mon enfance, sur ma premire jeunesse... Oh!
tromper... toujours tromper... toujours craindre... toujours mentir,
toujours trembler devant le regard de celui qu'on aime et qu'on
respecte, comme le criminel tremble devant le regard inexorable de son
juge!... Oh! mon pre! j'tais coupable, je le sais, je n'avais pas le
droit d'aimer; mais j'expiais ce triste amour par bien des douleurs...
Que vous dirai-je? Le dpart du prince Henri, en me causant un nouveau
et violent chagrin, m'a claire... J'ai vu que je l'aimais plus encore
que je ne croyais... Aussi, ajouta Fleur-de-Marie avec accablement, et
comme si cette confession et puis ses forces, bientt je vous aurais
fait cet aveu, car ce fatal amour a combl la mesure de ce que je
souffre... Dites, maintenant que vous savez tout, dites, mon pre,
est-il pour moi un autre avenir que celui du clotre?

--Il en est un autre, mon enfant... oui... et cet avenir est aussi doux
et aussi riant, aussi heureux que celui du couvent est morne et
sinistre!

--Que dites-vous, mon pre?

--coute-moi  mon tour... Tu sens bien que je t'aime trop, que ma
tendresse est trop clairvoyante pour que ton amour et celui d'Henri
m'aient chapp; au bout de quelques jours, je fus certain qu'il
t'aimait, plus encore peut-tre que tu ne l'aimes...

--Mon pre... non... non... c'est impossible, il ne m'aime pas  ce
point.

--Il t'aime, te dis-je... Il t'aime avec passion, avec dlire.

-- mon Dieu! Mon Dieu!

--coute encore... lorsque je t'ai fait cette plaisanterie du portrait,
j'ignorais qu'Henri dt venir bientt voir sa tante  Gerolstein.
Lorsqu'il y vint, je cdai au penchant qu'il m'a toujours inspir; je
l'invitai  nous voir souvent... Jusqu'alors, je l'avais trait comme
mon fils, je ne changeai rien  ma manire d'tre envers lui... Au bout
de quelques jours, Clmence et moi nous ne pmes douter de l'attrait que
vous prouviez l'un pour l'autre... Si ta position tait plus
douloureuse, ma pauvre enfant, la mienne aussi tait pnible, et surtout
d'une dlicatesse extrme... Comme pre, sachant les rares et
excellentes qualits d'Henri, je ne pouvais qu'tre profondment heureux
de votre attachement, car jamais je n'aurais pu rver un poux plus
digne de toi.

--Ah! mon pre... piti! piti!

--Mais, comme homme d'honneur, je songeais au triste pass de mon
enfant... Aussi, loin d'encourager les esprances d'Henri, dans
plusieurs entretiens je lui donnai des conseils absolument contraires 
ceux qu'il aurait d attendre de moi si j'avais song  lui accorder ta
main. Dans des conjonctures si dlicates, comme pre et comme homme
d'honneur, je devais garder une neutralit rigoureuse, ne pas encourager
l'amour de ton cousin, mais le traiter avec la mme affabilit que par
le pass... Tu as t jusqu'ici si malheureuse, mon enfant chrie, que,
te voyant pour ainsi dire te ranimer sous l'influence de ce noble et pur
amour, pour rien au monde je n'aurais voulu te ravir ces joies divines
et rares. En admettant mme que cet amour dt tre bris plus tard... tu
aurais au moins connu quelques jours d'innocent bonheur... Et puis,
enfin... cet amour pouvait assurer ton repos  venir...

--Mon repos?

--coute encore... Le pre d'Henri, le prince Paul, vient de m'crire;
voici sa lettre... Quoiqu'il regarde cette alliance comme une faveur
inespre... il me demande ta main pour son fils, qui, me dit-il,
prouve pour toi l'amour le plus respectueux et le plus passionn.

-- mon Dieu! Mon Dieu! dit Fleur-de-Marie, en cachant son visage dans
ses mains, j'aurais pu tre si heureuse!

--Courage, ma fille bien-aime! Si tu le veux, ce bonheur est  toi!
s'cria tendrement Rodolphe.

--Oh! jamais!... Jamais!... Oubliez-vous?...

--Je n'oublie rien... Mais que demain tu entres au couvent,
non-seulement je te perds  jamais... mais tu me quittes pour une vie de
larmes et d'austrits... Eh bien! te perdre pour te perdre... qu'au
moins je te sache heureuse et marie  celui que tu aimes... et qui
t'adore.

--Marie avec lui... moi, mon pre!...

--Oui... mais  la condition que, sitt aprs votre mariage, contract
ici la nuit, sans d'autres tmoins que Murph pour toi et que le baron de
Gran pour Henri, vous partirez tous deux pour aller dans quelque
tranquille retraite de Suisse ou d'Italie, vivre inconnus, en riches
bourgeois. Maintenant, ma fille chrie, sais-tu pourquoi je me rsigne 
t'loigner de moi? Sais-tu pourquoi je dsire qu'Henri quitte son titre
une fois hors de l'Allemagne? C'est que je suis sr qu'au milieu d'un
bonheur solitaire, concentre dans une existence dpouille de tout
faste, peu  peu tu oublieras cet odieux pass, qui t'est surtout
pnible parce qu'il contraste amrement avec les crmonieux hommages
dont  chaque instant tu es entoure.

--Rodolphe a raison, s'cria Clmence. Seule avec Henri, continuellement
heureuse de son bonheur et du vtre, il ne vous restera pas le temps de
songer  vos chagrins d'autrefois, mon enfant.

--Puis, comme il me serait impossible d'tre longtemps sans te voir,
chaque anne Clmence et moi nous irons vous visiter.

--Et un jour... lorsque la plaie dont vous souffrez tant, pauvre petite,
sera cicatrise... lorsque vous aurez trouv l'oubli dans le bonheur...
et ce moment arrivera plus tt que vous ne le pensez... vous reviendrez
prs de nous pour ne plus nous quitter!

--L'oubli dans le bonheur!... murmura Fleur-de-Marie qui, malgr elle,
se laissait bercer par ce songe enchanteur.

--Oui... oui, mon enfant, reprit Clmence, lorsqu' chaque instant du
jour vous vous verrez bnie, respecte, adore par l'poux de votre
choix, par l'homme dont votre pre vous a mille fois vant le coeur
noble et gnreux... aurez-vous le loisir de songer au pass? Et, lors
mme que vous y songeriez... comment ce pass vous attristerait-il?
Comment vous empcherait-il de croire  la radieuse flicit de votre
mari?

--Enfin c'est vrai... car dis-moi, mon enfant, reprit Rodolphe, qui
pouvait  peine contenir des larmes de joie en voyant sa fille branle,
en prsence de l'idoltrie de ton mari pour toi... lorsque tu auras la
conscience et la preuve du bonheur qu'il te doit... quels reproches
pourras-tu te faire?

--Mon pre..., dit Fleur-de-Marie, oubliant le pass pour cette
esprance ineffable, tant de bonheur me serait-il encore rserv?

--Ah! j'en tais bien sr! s'cria Rodolphe dans un lan de joie
triomphante, est-ce qu'aprs tout un pre qui le veut... ne peut pas
rendre au bonheur son enfant adore?...

--Elle mrite tant... que nous devions tre exaucs, mon ami, dit
Clmence en partageant le ravissement du prince.

--pouser Henri... et un jour... passer ma vie entre lui... ma seconde
mre... et mon pre..., rpta Fleur-de-Marie, subissant de plus en plus
la douce ivresse de ces penses.

--Oui, mon ange aim, nous serons tous heureux!... Je vais rpondre au
pre d'Henri que je consens au mariage, s'cria Rodolphe en serrant
Fleur-de-Marie dans ses bras avec une motion indicible. Rassure-toi,
notre sparation sera passagre... les nouveaux devoirs que le mariage
va t'imposer raffermiront encore tes pas dans cette voie d'oubli et de
flicit o tu vas marcher dsormais... car, enfin, si un jour tu es
mre, ce ne sera pas seulement pour toi qu'il te faudra tre heureuse...

--Ah! s'cria Fleur-de-Marie avec un cri dchirant, car ce mot de mre
la rveilla du songe enchanteur qui la berait, mre!... moi? Oh!
jamais! Je suis indigne de ce saint nom... Je mourrais de honte devant
mon enfant... si je n'tais pas morte de honte devant son pre... en lui
faisant l'aveu du pass...

--Que dit-elle? mon Dieu! s'cria Rodolphe, foudroy par ce brusque
changement...

--Moi mre! reprit Fleur-de-Marie avec une amertume dsespre, moi
respecte, moi bnie par un enfant innocent et candide! Moi autrefois
l'objet du mpris de tous! Moi profaner ainsi le nom sacr de mre...
oh! jamais... Misrable folle que j'tais de me laisser entraner  un
espoir indigne!...

--Ma fille, par piti, coute-moi.

Fleur-de-Marie se leva droite, ple, et belle de la majest d'un malheur
incurable.

--Mon pre... nous oublions qu'avant de m'pouser... le prince Henri
doit connatre ma vie passe.

--Je ne l'avais pas oubli, s'cria Rodolphe; il doit tout savoir... il
saura tout...

--Et vous ne voulez pas que je meure... de me voir ainsi dgrade  ses
yeux?

--Mais il saura aussi quelle irrsistible fatalit t'a jete dans
l'abme... mais il saura ta rhabilitation.

--Et il sentira enfin, reprit Clmence en serrant Fleur-de-Marie dans
ses bras, que lorsque je vous appelle ma fille... il peut sans honte
vous appeler sa femme...

--Et moi... ma mre... j'aime trop... j'estime trop le prince Henri pour
jamais lui donner une main qui a t touche par les bandits de la
Cit...

Peu de temps aprs cette scne douloureuse, on lisait dans la _Gazette
officielle de Gerolstein:_

Hier a eu lieu, en l'abbaye grand-ducale de Sainte-Hermangilde, en
prsence de Son Altesse Royale le grand-duc rgnant et de toute la cour,
la prise de voile de trs-haute et trs-puissante princesse Son Altesse
Amlie de Gerolstein.

Le noviciat a t reu par l'illustrissime et rvrendissime seigneur
monseigneur Charles-Maxime, archevque duc d'Oppenheim; monseigneur
Annibal-Andr Montano, des princes de Delphes, vque de Ceuta _in
partibus infidelium_ et nonce apostolique, y a donn le salut et la
bndiction papale.

Le sermon a t prononc par le rvrendissime seigneur Pierre
d'Asfeld, chanoine du chapitre de Cologne, comte du Saint-Empire romain.

                       VENI, CREATOR OPTIME.




VII

La profession


                              RODOLPHE  CLMENCE

                                          Gerolstein, 12 janvier 1842[35]

En me rassurant compltement aujourd'hui sur la sant de votre pre, mon
amie, vous me faites esprer que vous pourrez, avant la fin de cette
semaine, le ramener ici. Je l'avais prvenu que dans la rsidence de
Rosenfeld, situe au milieu des forts, il serait expos, malgr toutes
les prcautions possibles,  l'pre rigueur de nos froids;
malheureusement sa passion pour la chasse a rendu nos conseils inutiles.
Je vous en conjure, Clmence, ds que votre pre pourra supporter le
mouvement de la voiture, partez aussitt; quittez ce pays sauvage et
cette sauvage demeure, seulement habitable pour ces vieux Germains au
corps de fer dont la race a disparu.

Je tremble qu' votre tour vous ne tombiez malade; les fatigues de ce
voyage prcipit, les inquitudes auxquelles vous avez t en proie
jusqu' votre arrive auprs de votre pre, toutes ces causes ont d
ragir cruellement sur vous. Que n'ai-je pu vous accompagner!...

Clmence, je vous en supplie, pas d'imprudence; je sais combien vous
tes vaillante et dvoue... je sais de quels soins empresss vous allez
entourer votre pre; mais il serait aussi dsespr que moi si votre
sant s'altrait pendant ce voyage. Je dplore doublement la maladie du
comte, car elle vous loigne de moi dans un moment o j'aurais puis
bien des consolations dans votre tendresse...

La crmonie de la profession de notre pauvre enfant est toujours fixe
 demain...  demain 13 janvier, poque fatale... C'est le TREIZE
JANVIER que j'ai tir l'pe contre mon pre...

Ah! mon amie... je m'tais cru pardonn trop tt... L'enivrant espoir de
passer ma vie auprs de vous et de ma fille m'avait fait oublier que ce
n'tait pas moi, mais elle, qui avait t punie jusqu' prsent, et que
mon chtiment tait encore  venir.

Et il est venu... lorsqu'il y a six mois l'infortune nous a dvoil la
double torture de son coeur: sa honte incurable du pass... jointe  son
malheureux amour pour Henri...

Ces deux amers et brlants ressentiments exalts l'un par l'autre,
devaient, par une logique fatale, amener son inbranlable rsolution de
prendre le voile. Vous le savez, mon amie, en combattant ce dessein de
toutes les forces de notre adoration pour elle, nous ne pouvions nous
dissimuler que sa digne et courageuse conduite et t la ntre. Que
rpondre  ces mots terribles: J'aime trop le prince Henri pour lui
donner une main touche par les bandits de la Cit?

Elle a d se sacrifier  ses nobles scrupules, au souvenir ineffaable
de sa honte! Elle l'a fait vaillamment... Elle a renonc aux splendeurs
du monde, elle est descendue des marches d'un trne pour s'agenouiller,
vtue de bure, sur la dalle d'une glise; elle a crois ses mains sur sa
poitrine, courb sa tte anglique... ses beaux cheveux blonds que
j'aimais tant, et que je conserve comme un trsor, sont tombs tranchs
par le fer...

 mon amie, vous savez notre motion dchirante  ce moment lugubre et
solennel; cette motion est,  cette heure, aussi poignante que par le
pass... En vous crivant ces mots, je pleure comme un enfant.

Je l'ai vue ce matin; quoiqu'elle m'ait paru moins ple que d'habitude,
et qu'elle prtende ne pas souffrir... sa sant m'inquite,
mortellement. Hlas! lorsque, sous le voile et le bandeau qui entourent
son noble front, je vois ses traits amaigris qui ont la froide blancheur
du marbre, et qui font paratre ses grands yeux bleus plus grands
encore, je ne puis m'empcher de songer au doux et pur clat dont
brillait sa beaut lors de notre mariage. Jamais, n'est-ce pas? nous ne
l'avions vue plus charmante... notre bonheur semblait rayonner sur son
dlicieux visage.

Comme je vous le disais, je l'ai vue ce matin; elle n'est pas prvenue
que la princesse Juliane se dmet volontairement en sa faveur de sa
dignit abbatiale: demain donc, jour de sa profession, notre enfant sera
lue abbesse, puisqu'il y a unanimit parmi les demoiselles nobles de la
communaut pour lui confrer cette dignit[36].

Depuis le commencement de son noviciat, il n'y a qu'une voix sur sa
pit, sur sa charit, sur sa religieuse exactitude  remplir toutes les
rgles de son ordre, dont elle exagre malheureusement les austrits...
Elle a exerc dans ce couvent l'influence qu'elle exerce partout, sans y
prtendre et en l'ignorant, ce qui en augmente la puissance...

Son entretien de ce matin m'a confirm ce dont je me doutais; elle n'a
pas trouv dans la solitude du clotre et dans la pratique svre de la
vie monastique le repos et l'oubli... elle se flicite pourtant de sa
rsolution, qu'elle considre comme l'accomplissement d'un devoir
imprieux; mais elle souffre toujours, car elle n'est pas ne pour ces
contemplations mystiques, au milieu desquelles certaines personnes,
oubliant toutes les affections, tous les souvenirs terrestres, se
perdent en ravissements asctiques.

Non, Fleur-de-Marie croit, elle prie, elle se soumet  la rigoureuse et
dure observance de son ordre; elle prodigue les consolations les plus
vangliques, les soins les plus humbles aux pauvres femmes malades qui
sont traites dans l'hospice de l'abbaye. Elle a refus jusqu' l'aide
d'une soeur converse pour le modeste mnage de cette triste cellule
froide et nue o nous avons remarqu avec un si douloureux tonnement,
vous vous le rappelez, mon amie, les branches dessches de son petit
rosier, suspendues au-dessous de son christ. Elle est enfin l'exemple
chri, le modle vnr de la communaut... Mais elle me l'a avou ce
matin, en se reprochant cette faiblesse avec amertume, elle n'est pas
tellement absorbe par la pratique et par les austrits de la vie
religieuse, que le pass ne lui apparaisse sans cesse non-seulement tel
qu'il a t... mais tel qu'il aurait pu tre.

--Je m'en accuse, mon pre, me disait-elle avec cette calme et douce
rsignation que vous lui connaissez, je m'en accuse, mais je ne puis
m'empcher de songer souvent, que, si Dieu avait voulu m'pargner la
dgradation qui a fltri  jamais mon avenir, j'aurais pu vivre toujours
auprs de vous, aime de l'poux de votre choix. Malgr moi, ma vie se
partage entre ces douloureux regrets et les effroyables souvenirs de la
Cit. En vain je prie Dieu de me dlivrer de ces obsessions, de remplir
uniquement mon coeur de son pieux amour, de ses saintes esprances, de
me prendre enfin tout entire, puisque je veux me donner tout entire 
lui... il n'exauce pas mes voeux... sans doute parce que mes
proccupations terrestres me rendent indigne d'entrer en communication
avec lui.

--Mais alors, m'criai-je, saisi d'une folle lueur d'esprance, il en
est temps encore, aujourd'hui ton noviciat finit, mais c'est seulement
demain qu'aura lieu ta profession solennelle; tu es encore libre,
renonce  cette vie si rude et si austre qui ne t'offre pas les
consolations que tu attendais; souffrir pour souffrir, viens souffrir
dans nos bras, notre tendresse adoucira tes chagrins.

Secouant tristement la tte, elle me rpondit avec cette inflexible
justesse de raisonnement qui nous a si souvent frapps:

--Sans doute, mon bon pre, la solitude est bien triste pour moi... pour
moi dj si habitue  vos tendresses de chaque instant. Sans doute je
suis poursuivie par d'amers regrets, de navrants souvenirs; mais au
moins j'ai la conscience d'accomplir un devoir... mais je comprends,
mais je sais que partout ailleurs qu'ici je serais dplace; je me
retrouverais dans cette condition si cruellement fausse... dont j'ai
dj tant souffert... et pour moi... et pour vous... car j'ai ma fiert
aussi. Votre fille sera ce qu'elle doit tre... fera ce qu'elle doit
faire, subira ce qu'elle doit subir... Demain tous sauraient de quelle
fange vous m'avez tire... qu'en me voyant repentante au pied de la
croix on me pardonnerait peut-tre le pass en faveur de mon humilit
prsente... Et il n'en serait pas ainsi, n'est-ce pas? mon bon pre, si
l'on me voyait, comme il y a quelques mois, briller au milieu des
splendeurs de votre cour. D'ailleurs, satisfaire aux justes et svres
exigences du monde, c'est me satisfaire moi-mme; aussi je remercie et
je bnis Dieu de toute la puissance de mon me, en songeant que lui seul
pouvait offrir  votre fille un asile et une position dignes d'elle et
de vous... une position enfin qui ne formt pas un affligeant contraste
avec ma dgradation premire... et pt mriter le seul respect qui me
soit d... celui que l'on accorde au repentir et  l'humilit sincres.

Hlas! Clmence... que rpondre  cela?...

Fatalit! Fatalit! Car cette malheureuse enfant est doue, si cela peut
se dire, d'une inexorable logique en tout ce qui touche les dlicatesses
du coeur et de l'honneur. Avec un esprit et une me pareils, il ne faut
pas songer  pallier,  tourner les positions fausses; il faut en subir
les implacables consquences...

Je l'ai quitte, comme toujours, le coeur bris.

Sans fonder le moindre espoir sur cette entrevue, qui sera la dernire
avant sa profession, je m'tais dit: Aujourd'hui encore elle peut
renoncer au clotre. Mais vous le voyez, mon amie, sa volont est
irrvocable, et je dois, hlas! en convenir avec elle et rpter ses
paroles: Dieu seul pouvait lui offrir un asile et une position dignes
d'elle et de moi.

Encore une fois, sa rsolution est admirablement convenable et logique
au point de vue de la socit o nous vivons... Avec l'exquise
susceptibilit de Fleur-de-Marie, il n'y a pas pour elle d'autre
condition possible. Mais, je vous l'ai dit bien souvent, mon amie, si
des devoirs sacrs, plus sacrs encore que ceux de la famille, ne me
retenaient pas au milieu de ce peuple qui m'aime et dont je suis un peu
la providence, je serais all avec vous, ma fille, Henri et Murph, vivre
heureux et obscur dans quelque retraite ignore. Alors, loin des lois
imprieuses d'une socit impuissante  gurir les maux qu'elle a faits,
nous aurions bien forc cette malheureuse enfant au bonheur et 
l'oubli... tandis qu'ici, au milieu de cet clat, de ce crmonial, si
restreint qu'il ft, c'tait impossible... Mais encore une fois...
fatalit! fatalit! je ne puis abdiquer mon pouvoir sans compromettre le
bonheur de ce peuple, qui compte sur moi... Braves et dignes gens!
qu'ils ignorent toujours ce que leur fidlit me cote!...

Adieu, tendrement adieu, ma bien-aime Clmence. Il m'est presque
consolant de vous voir aussi afflige que moi du sort de mon enfant, car
ainsi je puis dire notre chagrin, et il n'y a pas d'gosme dans ma
souffrance.

Quelquefois je me demande avec effroi ce que je serais devenu sans vous
au milieu de circonstances si douloureuses... Souvent aussi ces penses
m'apitoient encore davantage sur le sort de Fleur-de-Marie... Car vous
me restez, vous... Et  elle, que lui reste-t-il?

Adieu encore, et tristement adieu, noble amie, bon ange des jours
mauvais. Revenez bientt; cette absence vous pse autant qu' moi...

 vous ma vie et mon amour!... me et coeur,  vous!

                                                              R.

Je vous envoie cette lettre par un courrier;  moins de changement
imprvu, je vous en expdierai une autre demain, sitt aprs la triste
crmonie. Mille voeux et espoirs  votre pre pour son prompt
rtablissement. J'oubliais de vous donner des nouvelles du pauvre Henri.
Son tat s'amliore et ne donne plus de si graves inquitudes. Son
excellent pre, malade lui-mme, a retrouv des forces pour le soigner,
pour le veiller; miracle d'amour paternel qui ne nous tonne pas, nous
autres.

Ainsi donc, amie,  demain... demain, jour sinistre et nfaste pour moi!

 vous encore,  vous toujours.

                                                              R.

                                        Abbaye de Sainte-Hermangilde,
                                              quatre heures du matin.

Rassurez-vous, Clmence, rassurez-vous, quoique l'heure  laquelle je
vous cris cette lettre et le lieu d'o elle est date doivent vous
effrayer...

Grce  Dieu, le danger est pass; mais la crise a t terrible...

Hier, aprs vous avoir crit, agit par je ne sais quel funeste
pressentiment, me rappelant la pleur, l'air souffrant de ma fille,
l'tat de faiblesse o elle languit depuis quelque temps, songeant enfin
qu'elle devait passer en prires, dans une immense et glaciale glise,
presque toute cette nuit qui prcde sa profession, j'ai envoy Murph et
David  l'abbaye demander  la princesse Juliane de leur permettre de
rester jusqu' demain dans la maison extrieure qu'Henri habitait
ordinairement. Ainsi ma fille pouvait avoir de prompts secours et moi de
ses nouvelles si, comme je le craignais, les forces lui manquaient pour
accomplir cette rigoureuse... je ne veux pas dire cruelle... obligation
de rester une nuit de janvier en prires par un froid excessif. J'avais
aussi crit  Fleur-de-Marie que, tout en respectant l'exercice de ses
devoirs religieux, je la suppliais de songer  sa sant et de faire sa
veille de prires dans sa cellule et non dans l'glise. Voici ce
qu'elle m'a rpondu:

Mon bon pre, je vous remercie du plus profond de mon coeur de cette
nouvelle et tendre preuve de votre intrt. N'ayez aucune inquitude; je
me crois en tat d'accomplir mon devoir. Votre fille, mon bon pre, ne
peut tmoigner ni crainte ni faiblesse. La rgle est telle, je dois m'y
conformer. En rsultt-il quelques souffrances physiques, c'est avec
joie que je les offrirais  Dieu. Vous m'approuverez, je l'espre, vous
qui avez toujours pratiqu le renoncement et le devoir avec tant de
courage. Adieu, mon bon pre, je ne vous dirai pas que je vais prier
pour vous. En priant Dieu, je vous prie toujours, car il m'est
impossible de ne pas vous confondre avec la divinit que j'implore. Vous
avez t pour moi sur la terre ce que Dieu, si je le mrite, sera pour
moi dans le ciel.

Daignez bnir ce soir votre fille par la pense, mon bon pre... Elle
sera demain l'pouse du Seigneur.

Elle vous baise la main avec un pieux respect.

                                                     Soeur AMLIE

Cette lettre, que je ne pus lire sans fondre en larmes, me rassura
pourtant quelque peu; je devais, moi aussi, accomplir une veille
sinistre.

La nuit venue, j'allai m'enfermer dans le pavillon que j'ai fait
construire non loin du monument lev au souvenir de mon pre, en
expiation de cette nuit fatale...

Vers une heure du matin, j'entendis la voix de Murph; je frissonnai
d'pouvante. Il arrivait en toute hte du couvent.

Que vous dirai-je, mon amie? Ainsi que je l'avais prvu, la malheureuse
enfant, malgr son courage et sa volont, n'a pas eu la force
d'accomplir entirement cette pratique barbare, dont il avait t
impossible  la princesse Juliane de la dispenser, la rgle tant
formelle  ce sujet.

 huit heures du soir, Fleur-de-Marie s'est agenouille sur la pierre de
cette glise. Jusqu' plus de minuit elle a pri. Mais,  cette heure,
succombant  sa faiblesse,  cet horrible froid,  son motion, car elle
a longuement et silencieusement pleur, elle s'est vanouie. Deux
religieuses, qui, par ordre de la princesse Juliane, avaient partag sa
veille, vinrent la relever et la transportrent dans sa cellule.

David fut  l'instant prvenu. Murph monta en voiture, accourut me
chercher. Je volai au couvent; je fus reu par la princesse Juliane.
Elle me dit que David craignait que ma vue ne ft une trop vive
impression sur ma fille; que son vanouissement, dont elle tait
revenue, ne prsentait rien de trs-alarmant, ayant t caus seulement
par une grande faiblesse.

D'abord une horrible pense me vint. Je crus qu'on voulait me cacher
quelque grand malheur, ou du moins me prparer  l'apprendre; mais la
suprieure me dit: Je vous l'affirme, monseigneur, la princesse Amlie
est hors de danger; un lger cordial que le docteur David lui a fait
prendre a ranim ses forces.

Je ne pouvais douter de ce que m'affirmait l'abbesse; je la crus, et
j'attendis des nouvelles de ma fille avec une douloureuse impatience.

Au bout d'un quart d'heure d'angoisses, David revint. Grce  Dieu, elle
allait mieux, et elle avait voulu continuer sa veille de prires dans
l'glise, en consentant seulement  s'agenouiller sur un coussin. Et,
comme je me rvoltais et m'indignais de ce que la suprieure et lui
eussent accd  son dsir, ajoutant que je m'y opposais formellement,
il me rpondit qu'il et t dangereux de contrarier la volont de ma
fille dans un moment o elle tait sous l'influence d'une vive motion
nerveuse, et que d'ailleurs il tait convenu avec la princesse Juliane
que la pauvre enfant quitterait l'glise  l'heure des matines pour
prendre un peu de repos et se prparer  la crmonie.

--Elle est donc maintenant  l'glise? lui dis-je.

--Oui, monseigneur; mais avant une demi-heure elle l'aura quitte.

Je me fis aussitt conduire  notre tribune du nord, d'o l'on domine
tout le choeur.

L, au milieu des tnbres de cette vaste glise, seulement claire par
la ple clart de la lampe du sanctuaire, je la vis, prs de la grille,
agenouille, les mains jointes, et priant encore avec ferveur.

Moi aussi je m'agenouillai en pensant  mon enfant.

Trois heures sonnrent; deux soeurs assises dans les stalles, qui ne
l'avaient pas quitte des yeux, vinrent lui parler bas. Au bout de
quelques moments elle se signa, se releva et traversa le choeur d'un pas
assez ferme; et pourtant, mon amie, lorsqu'elle passa sous la lampe, son
visage me parut aussi blanc que le long voile qui flottait autour
d'elle.

Je sortis aussitt de la tribune, voulant d'abord aller la rejoindre;
mais je craignis qu'une nouvelle motion l'empcht de goter quelques
moments de repos. J'envoyai David savoir comment elle se trouvait: il
revint me dire qu'elle se sentait mieux et qu'elle allait tcher de
dormir un peu.

Je reste  l'abbaye pour la crmonie qui aura lieu ce matin.

Je pense maintenant, mon amie, qu'il est inutile de vous envoyer cette
lettre incomplte. Je la terminerai demain, en vous racontant les
vnements de cette triste journe.

 bientt donc, mon amie. Je suis bris de douleur, plaignez-moi.




Dernier chapitre

Le 13 janvier


                      RODOLPHE  CLMENCE.

Treize janvier... anniversaire maintenant doublement sinistre!!!

Mon amie... nous la perdons  jamais!

Tout est fini... tout!

coutez ce rcit:

Il est donc vrai... on prouve une volupt atroce  raconter une
horrible douleur.

Hier je me plaignais du hasard qui vous retenait loin de moi...
aujourd'hui, Clmence, je me flicite de ce que vous n'tes pas ici:
vous souffririez trop...

Ce matin, je sommeillais  peine, j'ai t veill par le son des
cloches... j'ai tressailli d'effroi... cela m'a sembl funbre... on et
dit un glas de funrailles.

En effet... ma fille est morte pour nous... morte, entendez-vous... Ds
aujourd'hui, Clmence... il vous faut commencer  porter son deuil dans
votre coeur, dans votre coeur toujours pour elle si maternel.

Que notre enfant soit ensevelie sous le marbre d'un tombeau ou sous la
vote d'un clotre... pour nous... quelle est la diffrence?

Ds aujourd'hui, entendez-vous, Clmence, il faut la regarder comme
morte... D'ailleurs... elle est d'une si grande faiblesse... sa sant,
altre par tant de chagrins, par tant de secousses, est si
chancelante... Pourquoi pas aussi cette autre mort, plus complte
encore? La fatalit n'est pas lasse...

Et puis d'ailleurs... d'aprs ma lettre d'hier, vous devez comprendre
que cela serait peut-tre plus heureux pour elle... qu'elle ft morte.

Morte... ces cinq lettres ont une physionomie trange... ne trouvez-vous
pas?... quand on les crit  propos d'une fille idoltre... d'une fille
si belle... si charmante, d'une bont si anglique... Dix-huit ans 
peine... et morte au monde!...

Au fait... pour nous et pour elle,  quoi bon vgter souffrante dans la
morne tranquillit de ce clotre? Qu'importe qu'elle vive, si elle est
perdue pour nous? Elle doit tant l'aimer, la vie... que la fatalit lui
a faite!...

Ce que je dis l est affreux... il y a un gosme barbare dans l'amour
paternel!...

 midi, sa profession a eu lieu avec une pompe solennelle.

Cach derrire les rideaux de notre tribune, j'y ai assist...

J'ai ressenti, mais avec encore plus d'intensit, toutes les poignantes
motions que nous avions prouves lors de son noviciat...

Chose bizarre! elle est adore, on croit gnralement qu'elle est
attire vers la vie religieuse par une irrsistible vocation, on devrait
voir dans sa profession un vnement heureux pour elle, et, au
contraire, une accablante tristesse pesait sur la foule.

Au fond de l'glise, parmi le peuple... j'ai vu deux sous-officiers de
mes gardes, deux vieux et rudes soldats, baisser la tte et pleurer...

On et dit qu'il y avait dans l'air un douloureux pressentiment... Du
moins s'il tait fond, il n'est ralis qu' demi...

La profession termine, on a ramen notre enfant dans la salle du
chapitre, o devait avoir lieu la nomination de la nouvelle abbesse...

Grce  mon privilge souverain, j'allai dans cette salle attendre
Fleur-de-Marie au retour du choeur.

Elle rentra bientt...

Son motion, sa faiblesse taient si grandes que deux soeurs la
soutenaient...

Je fus effray, moins encore de sa pleur et de la profonde altration
de ses traits que de l'expression de son sourire... Il me parut empreint
d'une sorte de satisfaction sinistre...

Clmence... je vous le dis... peut-tre bientt nous faudra-t-il du
courage... bien du courage... Je sens pour ainsi dire en moi que notre
enfant est mortellement frappe...

...Aprs tout, sa vie serait si malheureuse...

Voil deux fois que je me dis, en pensant  la mort possible de ma
fille... que cette mort mettrait du moins un terme  sa cruelle
existence... Cette pense est un horrible symptme... Mais, si ce
malheur doit nous frapper, il vaut mieux y tre prpar, n'est-ce pas,
Clmence?

Se prparer  un pareil malheur... c'est en savourer peu  peu et
d'avance les lentes angoisses... C'est un raffinement de douleurs
inou... Cela est mille fois plus affreux que le coup qui vous frappe
imprvu... Au moins la stupeur, l'anantissement vous pargnent une
partie de cet atroce dchirement...

Mais les usages de la compassion veulent qu'on vous prpare...
Probablement je n'agirais pas autrement moi-mme, pauvre amie... si
j'avais  vous apprendre le funeste vnement dont je vous parle...
Ainsi pouvantez-vous... si vous remarquez que je vous entretiens
d'elle... avec des mnagements, des dtours d'une tristesse dsespre,
aprs vous avoir annonc que sa sant ne me donnait pourtant pas de
graves inquitudes.

Oui, pouvantez-vous, si je vous parle comme je vous cris maintenant...
car, quoique je l'aie quitte assez calme il y a une heure pour venir
terminer cette lettre, je vous le rpte, Clmence, il me semble
ressentir en moi qu'elle est plus souffrante qu'elle ne le parat...
Fasse le ciel que je me trompe, et que je prenne pour des pressentiments
la dsesprante tristesse que m'a inspire cette crmonie lugubre!

Fleur-de-Marie entra donc dans la grande salle du chapitre.

Toutes les stalles furent successivement occupes par les religieuses.

Elle alla modestement se mettre  la dernire place de la range de
gauche; elle s'appuyait sur le bras d'une des soeurs, car elle semblait
toujours bien faible.

Au haut de la salle, la princesse Juliane tait assise, ayant d'un ct
la grande prieure, de l'autre une seconde dignitaire, tenant  la main
la crosse d'or, symbole de l'autorit abbatiale.

Il se fit un profond silence, la princesse se leva, prit sa crosse en
main et dit d'une voix grave et mue:

--Mes chres filles, mon grand ge m'oblige de confier  des mains plus
jeunes cet emblme de mon pouvoir spirituel, et elle montra sa crosse.
J'y suis autorise par une bulle de notre Saint-Pre; je prsenterai
donc  la bndiction de monseigneur l'archevque d'Oppenheim et 
l'approbation de S. A. R. le grand-duc, notre souverain, celle de vous,
mes chres filles, qui par vous aura t dsigne pour me succder.
Notre grande prieure va vous faire connatre le rsultat de l'lection,
et  celle-l que vous aurez lue je remettrai ma crosse et mon anneau.

Je ne quittai pas ma fille des yeux.

Debout dans sa stalle, les deux mains jointes sur sa poitrine, les yeux
baisss,  demi enveloppe de son voile blanc et des longs plis
tranants de sa robe noire, elle se tenait immobile et pensive, elle
n'avait pas un moment suppos qu'on pt l'lire; son lvation n'avait
t confie qu' moi par l'abbesse.

La grande prieure prit un registre et lut:

--Chacune de nos chres soeurs ayant t, suivant la rgle, invite, il
y a huit jours,  dposer son vote entre les mains de notre sainte mre
et  tenir son choix secret jusqu' ce moment; au nom de notre sainte
mre, je dclare qu'une de vous, mes chres soeurs, a par sa pit
exemplaire, par ses vertus angliques, mrit le suffrage unanime de la
communaut, et celle-l est notre soeur Amlie, de son vivant trs-haute
et trs-puissante princesse de Gerolstein.

 ces mots, une sorte de murmure de douce surprise et d'heureuse
satisfaction circula dans la salle; tous les regards des religieuses se
fixrent sur ma fille avec une expression de tendre sympathie; malgr
mes accablantes proccupations, je fus moi-mme vivement mu de cette
nomination qui, faite isolment et secrtement, offrait nanmoins une si
touchante unanimit.

Fleur-de-Marie, stupfaite, devint encore plus ple; ses genoux
tremblaient si fort qu'elle fut oblige de s'appuyer d'une main sur le
rebord de la stalle.

L'abbesse reprit d'une voix haute et grave:

--Mes chres filles, c'est bien soeur Amlie que vous croyez la plus
digne et la plus mritante de vous toutes? C'est bien elle que vous
reconnaissez pour votre suprieure spirituelle? Que chacune de vous me
rponde  son tour, mes chres filles.

Et chaque religieuse rpondit  haute voix:

--Librement et volontairement j'ai choisi et je choisis soeur Amlie
pour ma sainte mre et suprieure.

Saisie d'une motion inexprimable, ma pauvre enfant tomba  genoux,
joignit les deux mains et resta ainsi jusqu' ce que chaque vote ft
mis.

Alors l'abbesse, dposant la crosse et l'anneau entre les mains de la
grande prieure, s'avana vers ma fille pour la prendre par la main et la
conduire au sige abbatial.

Mon amie, ma tendre amie, je me suis interrompu un moment; il m'a fallu
reprendre courage pour achever de vous raconter cette scne
dchirante...

--Relevez-vous, ma chre fille, lui dit l'abbesse, venez prendre la
place qui vous appartient; vos vertus vangliques, et non votre rang,
vous l'ont gagne.

En disant ces mots, la vnrable princesse se pencha vers ma fille pour
l'aider  se relever.

Fleur-de-Marie fit quelques pas en tremblant, puis arrivant au milieu de
la salle du chapitre elle s'arrta, et dit d'une voix dont le calme et
la fermet m'tonnrent:

--Pardonnez-moi, sainte mre... je voudrais parler  mes soeurs.

--Montez d'abord, ma chre fille, sur votre sige abbatial, dit la
princesse; c'est de l que vous devez leur faire entendre votre voix.

--Cette place, sainte mre... ne peut tre la mienne, rpondit
Fleur-de-Marie d'une voix haute et tremblante.

--Que dites-vous, ma chre fille?

--Une si haute dignit n'est pas faite pour moi, sainte mre.

--Mais les voeux de toutes vos soeurs vous y appellent.

--Permettez-moi, sainte mre, de faire ici  deux genoux une confession
solennelle, mes soeurs verront bien, et vous aussi, sainte mre, que la
condition la plus humble n'est pas encore assez humble pour moi.

--Votre modestie vous abuse, ma chre fille, dit la suprieure avec
bont, croyant en effet que la malheureuse enfant cdait  un sentiment
de modestie exagr; mais moi je devinai ces aveux que Fleur-de-Marie
allait faire. Saisi d'effroi, je m'criai d'une voix suppliante:

--Mon enfant... je t'en conjure...

 ces mots... vous dire, mon amie, tout ce que je lus dans le profond
regard que Fleur-de-Marie me jeta serait impossible... Ainsi que vous le
saurez dans un instant, elle m'avait compris. Oui, elle avait compris
que je devais partager la honte de cette horrible rvlation... Elle
avait compris qu'aprs de tels aveux on pouvait m'accuser... moi, de
mensonge... car j'avais toujours d laisser croire que jamais
Fleur-de-Marie n'avait quitt sa mre...

 cette pense, la pauvre enfant s'tait crue coupable envers moi d'une
noire ingratitude... Elle n'eut pas la force de continuer, elle se tut
et baissa la tte avec accablement...

--Encore une fois, ma chre fille, reprit l'abbesse, votre modestie vous
trompe... l'unanimit du choix de vos soeurs vous prouve combien vous
tes digne de me remplacer... Par cela mme que vous avez pris part aux
joies du monde, votre renoncement  ces joies n'en est que plus
mritoire... Ce n'est pas S. A. la princesse Amlie qui est lue, c'est
soeur Amlie... Pour nous, votre vie a commenc du jour o vous avez mis
le pied dans la maison du Seigneur... et c'est cette exemplaire et
sainte vie que nous rcompensons... Je vous dirai plus, ma chre fille;
avant d'entrer au bercail votre existence aurait t aussi gare
qu'elle a t au contraire pure et louable... que les vertus
vangliques dont vous nous avez donn l'exemple depuis votre sjour ici
expieraient et rachteraient encore aux yeux du Seigneur un pass si
coupable qu'il ft... D'aprs cela, ma chre fille, jugez si votre
modestie doit tre rassure.

Ces paroles de l'abbesse furent, comme vous le pensez, mon amie,
d'autant plus prcieuses pour Fleur-de-Marie qu'elle croyait le pass
ineffaable. Malheureusement, cette scne l'avait profondment mue, et,
quoiqu'elle affectt du calme et de la fermet, il me sembla que ses
traits s'altraient d'une manire inquitante... Par deux fois elle
tressaillit en passant sur son front sa pauvre main amaigrie.

--Je crois vous avoir convaincue, ma chre fille, reprit la princesse
Juliane, et vous ne voudrez pas causer  vos soeurs un vif chagrin en
refusant cette marque de leur confiance et de leur affection.

--Non, sainte mre, dit-elle avec une expression qui me frappa, et d'une
voix de plus en plus faible, je crois maintenant pouvoir accepter...
Mais, comme je me sens bien fatigue et un peu souffrante, si vous le
permettiez, sainte mre, la crmonie de ma conscration n'aurait lieu
que dans quelques jours...

--Il sera fait comme vous le dsirez, ma chre fille... mais en
attendant que votre dignit soit bnie et consacre... prenez cet
anneau... venez  votre place... nos chres soeurs vous rendront hommage
selon notre rgle.

Et la suprieure, glissant son anneau pastoral au doigt de
Fleur-de-Marie, la conduisit au sige abbatial.

Ce fut un spectacle simple et touchant.

Auprs de ce sige o elle s'assit, se tenaient, d'un ct, la grande
prieure, portant la crosse d'or; de l'autre, la princesse Juliane.
Chaque religieuse alla s'incliner devant notre enfant et lui baiser
respectueusement la main.

Je voyais  chaque instant son motion augmenter, ses traits se
dcomposer davantage; enfin cette scne fut sans doute au-dessus de ses
forces... car elle s'vanouit avant que la procession des soeurs ft
termine...

Jugez de mon pouvante!... Nous la transportmes dans l'appartement de
l'abbesse...

David n'avait pas quitt le couvent; il accourut, lui donna les premiers
soins. Puisse-t-il ne m'avoir pas tromp! mais il m'a assur que ce
nouvel accident n'avait pour cause qu'une extrme faiblesse cause par
le jene, les fatigues et la privation de sommeil que ma fille s'tait
imposs pendant son rude et long noviciat...

Je l'ai cru, parce que en effet ses traits angliques, quoique d'une
effrayante pleur, ne trahissaient aucune souffrance lorsqu'elle reprit
connaissance... Je fus mme frapp de la srnit qui rayonnait sur son
beau front. De nouveau cette quitude m'effraya: il me sembla qu'elle
cachait le secret espoir d'une dlivrance prochaine...

La suprieure tait retourne au chapitre pour clore la sance, je
restai seul avec ma fille.

Aprs m'avoir regard en silence pendant quelques moments, elle me dit:

--Mon bon pre... pourrez-vous oublier mon ingratitude? Pourrez-vous
oublier qu'au moment o j'allais faire cette pnible confession vous
m'avez demand grce?

--Tais-toi... je t'en supplie.

--Et je n'avais pas song, reprit-elle avec amertume, qu'en disant  la
face de tous de quel abme de dpravation vous m'aviez retire...
c'tait rvler un secret que vous aviez gard par tendresse pour moi...
c'tait vous accuser publiquement, vous, mon pre, d'une dissimulation 
laquelle vous ne vous tiez rsign que pour m'assurer une vie clatante
et honore... Oh! pourrez-vous me pardonner?

Au lieu de lui rpondre, je collai mes lvres sur son front, elle sentit
couler mes larmes...

Aprs avoir bais mes mains  plusieurs reprises, elle me dit:

--Maintenant, je me sens mieux, mon bon pre... maintenant que me voici,
ainsi que le dit notre rgle, morte au monde... je voudrais faire
quelques dispositions en faveur de plusieurs personnes... mais, comme
tout ce que je possde est  vous... m'y autorisez-vous, mon pre?...

--Peux-tu en douter?... Mais je t'en supplie, lui dis-je, n'aie pas de
ces penses sinistres... Plus tard tu t'occuperas de ce soin... n'as-tu
pas le temps?

--Sans doute, mon bon pre, j'ai encore bien du temps  vivre,
ajouta-t-elle avec un accent qui, je ne sais pourquoi, me fit de nouveau
tressaillir. Je la regardai plus attentivement; aucun changement dans
ses traits ne justifia mon inquitude. Oui, j'ai encore bien du temps 
vivre, reprit-elle, mais je ne devrai plus m'occuper des choses
terrestres... car, aujourd'hui, je renonce  tout ce qui m'attache au
monde... Je vous en prie, ne me refusez pas...

--Ordonne... je ferai ce que tu dsires...

--Je voudrais que ma tendre mre gardt toujours dans le petit salon o
elle se tient habituellement... mon mtier  broder... avec la
tapisserie que j'avais commence...

--Tes dsirs seront remplis, mon enfant. Ton appartement est rest comme
il tait le jour o tu as quitt le palais; car tout ce qui t'a
appartenu est pour nous l'objet d'un culte religieux... Clmence sera
profondment touche de ta pense...

--Quant  vous, mon bon pre, prenez, je vous en prie, mon grand
fauteuil d'bne, o j'ai tant pens, tant rv...

--Il sera plac  ct du mien, dans mon cabinet de travail, et je t'y
verrai chaque jour assise prs de moi, comme tu t'y asseyais si souvent,
lui dis-je sans pouvoir retenir mes larmes.

--Maintenant, je voudrais laisser quelques souvenirs de moi  ceux qui
m'ont tmoign tant d'intrt quand j'tais malheureuse.  Mme Georges
je voudrais donner l'critoire dont je me servais dernirement. Ce don
aura quelque -propos, ajouta-t-elle avec son doux sourire, car c'est
elle qui,  la ferme, a commenc de m'apprendre  crire. Quant au
vnrable cur de Bouqueval, qui m'a instruite dans la religion, je lui
destine le beau christ de mon oratoire...

--Bien, mon enfant.

--Je dsirerais aussi envoyer mon bandeau de perles  ma bonne petite
Rigolette... C'est un bijou simple qu'elle pourra porter sur ses beaux
cheveux noirs... Et puis, si cela tait possible, puisque vous savez o
se trouvent Martial et la Louve en Algrie, je voudrais que cette
courageuse femme qui m'a sauv la vie et ma croix d'or maille... Ces
diffrents gages de souvenir, mon bon pre, seraient remis  ceux  qui
je les envoie de la part de Fleur-de-Marie.

--J'excuterai tes volonts... Tu n'oublies personne?...

--Je ne crois pas, mon bon pre...

--Cherche bien... Parmi ceux qui t'aiment n'y a-t-il pas quelqu'un de
bien malheureux? d'aussi malheureux que ta mre et moi... quelqu'un
enfin qui regrette aussi douloureusement que nous ton entre au couvent?

La pauvre enfant me comprit, me serra la main, une lgre rougeur colora
un instant son ple visage.

Allant au-devant d'une question qu'elle craignait sans doute de me
faire, je lui dis:

--Il va mieux... on ne craint plus pour ses jours...

--Et son pre?

--Il se ressent de l'amlioration de la sant de son fils... il va mieux
aussi... Et  Henri? Que lui donnes-tu?... Un souvenir de toi lui serait
une consolation si chre et si prcieuse!...

--Mon pre... offrez-lui mon prie-Dieu... Hlas! je l'ai bien souvent
arros de mes larmes, en demandant au ciel la force d'oublier Henri,
puisque j'tais indigne de son amour...

--Combien il sera heureux de voir que tu as eu une pense pour lui!...

--Quant  la maison d'asile pour les orphelines et les jeunes filles
abandonnes de leurs parents, je dsirerais, mon bon pre, que...

Ici la lettre de Rodolphe tait interrompue par ces mots presque
illisibles:

Clmence... Murph terminera cette lettre; je n'ai plus la tte  moi;
je suis fou... Ah! le 13 JANVIER!!!

La fin de cette lettre, de l'criture de Murph, tait ainsi conue:

Madame,

D'aprs les ordres de Son Altesse Royale, je complte ce triste rcit.
Les deux lettres de monseigneur auront d prparer Votre Altesse Royale
 l'accablante nouvelle qu'il me reste  lui apprendre.

Il y a trois heures, monseigneur tait occup  crire  Votre Altesse
Royale; j'attendais dans une pice voisine qu'il me remt la lettre pour
l'expdier aussitt par un courrier. Tout  coup j'ai vu entrer la
princesse Juliane d'un air constern. O est Son Altesse Royale? me
dit-elle d'une voix mue.--Princesse, monseigneur crit  Mme la
grande-duchesse des nouvelles de la journe.--Sir Walter, il faut
apprendre  monseigneur un vnement terrible... Vous tes son ami...
veuillez l'en instruire... De vous, ce coup lui sera moins terrible...

Je compris tout; je crus plus prudent de me charger de cette funeste
rvlation... La suprieure ayant ajout que la princesse Amlie
s'teignait lentement, et que monseigneur, devait se hter de venir
recevoir les derniers soupirs de sa fille, je n'avais malheureusement
pas le temps d'employer des mnagements. J'entrai dans le salon; Son
Altesse Royale s'aperut de ma pleur. Tu viens m'apprendre un
malheur!...--Un irrparable malheur, monseigneur... Du courage!...--Ah!
mes pressentiments!!... s'cria-t-il. Et, sans ajouter un mot, il
courut au clotre. Je le suivis.

De l'appartement de la suprieure, la princesse Amlie avait t
transporte dans sa cellule aprs sa dernire entrevue avec monseigneur.
Une des soeurs la veillait; au bout d'une heure, elle s'aperut que la
voix de la princesse Amlie, qui lui parlait par intervalles,
s'affaiblissait et s'oppressait de plus en plus. La soeur s'empressa
d'aller prvenir la suprieure. Le docteur David fut appel; il crut
remdier  cette nouvelle perte de forces par un cordial, mais en vain;
le pouls tait  peine sensible... Il reconnut avec dsespoir que, des
motions ritres ayant probablement us le peu de forces de la
princesse Amlie, il ne restait aucun espoir de la sauver.

Ce fut alors que monseigneur arriva; la princesse Amlie venait de
recevoir les derniers sacrements, une lueur de connaissance lui restait
encore; dans une de ses mains, croises sur son sein, elle tenait les
_dbris de son petit rosier_...

Monseigneur tomba agenouill  son chevet; il sanglotait.

--Ma fille!... mon enfant chrie!... s'cria-t-il d'une voix dchirante.

La princesse Amlie l'entendit, tourna lgrement la tte vers lui...
ouvrit les yeux... tcha de sourire, et dit d'une voix dfaillante:

--Mon bon pre... pardon... aussi  Henri...  ma bonne mre...
pardon...

Ce furent ses derniers mots...

Aprs une heure d'une agonie pour ainsi dire paisible... elle rendit son
me  Dieu...

Lorsque sa fille eut rendu le dernier soupir, monseigneur ne dit pas un
mot... son calme et son silence taient effrayants... il ferma les
paupires de la princesse, la baisa plusieurs fois au front, prit
pieusement les dbris du petit rosier et sortit de la cellule.

Je le suivis; il revint dans la maison extrieure du clotre, et, me
montrant la lettre qu'il avait commenc d'crire  Votre Altesse Royale,
et  laquelle il voulut en vain ajouter quelques mots, car sa main
tremblait convulsivement, il me dit:

--Il m'est impossible d'crire... Je suis ananti... ma tte se perd!
cris  la grande-duchesse que je n'ai plus de fille!...

J'ai excut les ordres de monseigneur.

Qu'il me soit permis, comme  son plus vieux serviteur, de supplier
Votre Altesse Royale de hter son retour... autant que la sant de M. le
comte d'Orbigny le permettra. La prsence seule de Votre Altesse Royale
pourrait calmer le dsespoir de monseigneur... Il veut chaque nuit
veiller sur sa fille jusqu'au jour o elle sera ensevelie dans la
chapelle grand-ducale.

J'ai accompli ma triste tche, madame; veuillez excuser l'incohrence de
cette lettre, et recevoir l'expression du respectueux dvouement avec
lequel j'ai l'honneur d'tre de Votre Altesse Royale,

                      Le trs-obissant serviteur,

                                                 WALTER MURPH.

La veille du service funbre de la princesse Amlie, Clmence arriva 
Gerolstein avec son pre.

Rodolphe ne fut pas seul le jour des funrailles de Fleur-de-Marie.


FIN DE L'PILOGUE.




 MONSIEUR LE RDACTEUR EN CHEF DU _JOURNAL DES DBATS_


Monsieur,

_Les Mystres de Paris_ sont termins; permettez-moi de venir
publiquement vous remercier d'avoir bien voulu prter  cette oeuvre,
malheureusement aussi imparfaite qu'incomplte, la grande et puissante
publicit du _Journal des dbats_; ma reconnaissance est d'autant plus
vive, monsieur, que plusieurs des ides, mises dans cet ouvrage
diffraient essentiellement de celles que vous soutenez avec autant
d'nergie que de talent, et qu'il est rare de rencontrer la courageuse
et loyale impartialit dont vous avez fait preuve  mon gard.

J'invoquerai encore une fois cette impartialit, monsieur, pour vous
dire quelques mots en faveur d'une modeste publication, fonde et
_exclusivement rdige par des ouvriers_, sous le titre de _La Ruche
populaire._ Quelques artisans honntes et clairs ont lev cette
tribune populaire, o ils exposent leurs rclamations avec autant de
convenance que de modration. (Je citerai entre autres une lettre aussi
touchante que respectueuse, adresse au roi par M. Duquesne, ouvrier
imprimeur.)  L'organisation du travail, la limitation de la concurrence,
le tarif des salaires y sont traits par les ouvriers eux-mmes, et, 
cet gard, leur voix mrite, ce me semble, d'tre attentivement coute
par tous ceux qui s'occupent des affaires publiques.

Mais malheureusement il se passera peut-tre bien des annes encore
avant que ces grandes questions d'un intrt si vital pour les masses
soient rsolues. En attendant, chaque jour amne et dvoile de nouvelles
misres, de nouvelles souffrances individuelles: les fondateurs de _La
Ruche_ ont espr qu'en faisant chaque mois un appel en faveur des plus
malheureux de leurs frres, ils seraient peut-tre couts des heureux
du monde.

Permettez-moi, monsieur, de vous citer la premire page de _La Ruche
populaire:_

                            _LA RUCHE POPULAIRE._

    Secourir d'honorables infortunes qui se plaignent, c'est bien.
    S'enqurir de ceux qui luttent avec honneur, avec nergie, et leur venir
    en aide, quelquefois  leur insu... prvenir  temps la misre ou les
    tentations qui mnent au crime... c'est mieux.
    (RODOLPHE, dans _Les Mystres de Paris_.)

Si, dans notre conviction, le peuple ne peut tre dlivr ou secouru
avec efficacit que par des mesures lgislativement prvoyantes, ce
n'est pas pour nous une raison de mconnatre ou de repousser
aveuglment les dons offerts avec dlicatesse.

Le rle que M. Eugne Sue fait remplir  Rodolphe dans _Les Mystres de
Paris_ nous ayant inspir l'ide de nous enqurir de familles honntes
et malheureuses, et qui,  ces titres, sont dignes de l'vanglique
fraternit, nous faisons  l'humanit des personnes riches un pieux
appel: car un bienfait suffit quelquefois  dtourner le malheur, 
sauver de la misre, du dsespoir, du crime peut-tre, une famille
dpourvue de tout... Et puis les aumnes dgradent... Ce que nous
conseillerons principalement sera de procurer du travail ou quelques
places rtribues suffisamment, enfin, tout ce qui peut mettre au-dessus
de la terrible ncessit!

Nous avons  soulager plusieurs familles intressantes et dans la
dtresse: les bienfaiteurs peuvent s'adresser au bureau de ce journal,
o on leur confiera les adresses, pour qu'ils puissent aller eux-mmes
administrer leurs dons.

Nous citerons entre autres une famille compose du pre, de la mre et
de quatre enfants, dont le plus g a six ans; ils ont vainement
sollicit des emplois qui leur permissent de vivre, mais qu'ils n'ont
pas obtenus pour le mme motif qui devrait exciter le plus touchant
intrt parce qu'ils avaient une nombreuse famille...

Une autre de ces familles vient de perdre son chef, honnte ouvrier
peintre, qui, en travaillant, est tomb d'un quatrime tage. Il laisse
une femme enceinte et plusieurs enfants en bas ge dans la plus profonde
douleur et le plus grand dnuement.

C'est avec bonheur, je vous l'avoue, monsieur, que j'ai cit cette page,
o mon nom est inscrit d'une manire si flatteuse; car je me regarderai
toujours comme rcompens au del de toute esprance chaque fois que je
croirai avoir inspir, par mes crits, quelque action gnreuse ou
quelque pense charitable, et l'ide mise en pratique par les fondateurs
de _La Ruche populaire_ me semble de ce nombre.

Ainsi les personnes riches qui voudraient s'abonner  ce journal mensuel
(six francs par an, au bureau de _La Ruche_, rue des Quatre-Fils, n 17,
au Marais) seraient chaque mois instruites de quelque infortune
respectable qu'il leur serait peut-tre doux de soulager; car, disons-le
hautement, il y a gnralement en France beaucoup de commisration pour
ceux qui souffrent; mais bien souvent l'occasion manque pour exercer la
charit d'une faon profitable au coeur, et, si cela peut se dire,
intressante. Sous ce rapport, _La Ruche populaire_ offrirait de
prcieux renseignements aux mes d'lite qui recherchent les pures et
nobles jouissances.

Un dernier mot, monsieur.

Comme vous avez t de moiti dans mon oeuvre par l'immense publicit
que vous lui avez donne, je crois pouvoir vous instruire d'un rsultat
dont vous vous fliciterez, je l'espre, avec moi. On m'crit de
Bordeaux et de Lyon que plusieurs personnes riches et compatissantes
s'occupent de raliser dans ces deux villes mon projet d'une banque de
prts gratuits pour les travailleurs sans ouvrage, et quelqu'un qui fait
ici l'usage le plus gnreux et le plus clair d'une immense fortune
m'a donn, au sujet d'une fondation pareille pour Paris, les plus
encourageantes esprances.

Souhaitons maintenant, monsieur, qu'un lgislateur vritablement ami du
peuple prenne en main les questions relatives:

 l'tablissement d'avocats des pauvres;

 l'abaissement du taux exorbitant de l'intrt prlev par le
mont-de-pit;

 la tutelle prservatrice exerce par l'tat sur les enfants des
supplicis et des condamns  perptuit;

 la rforme du code pnal  l'endroit des abus de confiance.

Et peut-tre ce livre, attaqu rcemment encore avec tant d'amertume et
de violence, aura du moins produit quelques bons rsultats.

Veuillez encore agrer, monsieur, l'expression de ma vive gratitude et
l'assurance de mes sentiments les plus dvous.

                                                         EUGNE SUE

                                          Paris, ce 15 octobre 1843




NOTES

Au sujet de l'impossibilit o sont les classes pauvres de jouir du
bnfice des lois civiles, nous avons reu de nouvelles rclamations et
quelques documents curieux, les uns de Hollande, les autres d'Italie;
nous donnons ces renseignements ci-aprs, en exprimant toute notre
gratitude aux personnes qui nous ont fait l'honneur de nous les
adresser.

Plusieurs officiers judiciaires ont bien voulu nous faire observer que,
dans beaucoup de circonstances, la chambre des avous de Paris a
instrument officieusement et sans frais, lorsque les parties faisaient
preuve d'indigence.

Rien de plus honorable, de plus louable, de plus charitable assurment
que cette aumne judiciaire. Mais ceci est un DON, un OCTROI VOLONTAIRE,
par consquent VARIABLE, RVOCABLE, et non pas une INSTITUTION, un FAIT
LGAL et acquis virtuellement aux classes pauvres.

Ce n'est pas une AUMNE que nous demandons pour elles, c'est un DROIT
RECONNU; car il nous semble que l'indigence a aussi ses droits.

Il est au moins trange que la France, qui devrait marcher  la tte de
la civilisation, ne fasse point jouir les classes les plus nombreuses et
les plus laborieuses de la socit des charitables avantages qui leur
sont acquis chez presque toutes les nations de l'Europe.

En Hollande, en Sardaigne, dans presque toutes les lgations d'Italie,
les pauvres, ainsi qu'on va le voir, sont mille fois mieux traits qu'en
France sous ce rapport.

Le document suivant, traduit du Code hollandais, vient de nous tre
communiqu par l'un des avocats les plus distingus d'Amsterdam. On ne
peut qu'admirer une telle lgislation.

_Extrait du Code de procdure civile nerlandais relatif aux classes
pauvres._

Art. 855. Toutes personnes, soit demandeurs, soit dfendeurs, en
fournissant la preuve qu'elles sont hors d'tat de payer les frais d'un
procs, peuvent obtenir du juge qui doit connatre de l'objet du procs
l'autorisation de plaider SANS FRAIS.

Art. 856. Cette autorisation se demande par requte crite sur papier
NON TIMBR; et, si la requte est adresse  une cour ou  un tribunal
d'arrondissement, elle est signe par un avou dsign  cet effet au
besoin, par le prsident.

Art. 857. Cette requte contiendra le rsum des faits et une
indication sommaire des arguments sur lesquels est fonde la demande ou
la dfense de l'exposant.

Art. 858. Cette requte sera accompagne d'un certificat de l'indigence
de l'exposant, dlivr par le chef de l'administration du lieu de son
domicile.

Art. 859. La cour ou le tribunal ordonne, par simple disposition la
citation de la partie adverse devant deux juges-commissaires, et
dsigne, selon l'importance de la cause, un avou, ou bien un avocat et
un avou, pour l'assister  l'audience.

Art. 860. La demande, ainsi que l'ordonnance du juge, seront,  la
requte de l'exposant, signifies par huissier et SANS FRAIS  la
personne ou au domicile de la partie adverse. Cet exploit sera
enregistr GRATIS ET EXEMPT DE DROIT DE TIMBRE.

Art. 861. Si la partie adverse ne comparait pas devant les
commissaires, la cour ou le tribunal, sur le rapport de ces
commissaires, examinera si l'exposant a suffisamment prouv son
indigence; elle accorde, dans ce cas, l'autorisation demande,  moins
que le juge ne considre la demande ou la dfense au fond dnue de tout
fondement.

Art. 862. Si la partie adverse comparat, elle peut s'opposer  ce que
l'autorisation soit accorde en prouvant que les assertions de
l'exposant sont sans fondement. Ces preuves doivent se faire, quant aux
faits, par des documents concluants, et, quant au droit, par une
disposition expresse de la loi.

Art. 863. La partie adverse peut galement fonder son opposition sur le
manque ou sur l'insuffisance du certificat d'indigence, ou bien sur
l'indication des moyens pcuniaires suffisants de la part de l'exposant.

Art. 864. Sur le rapport des juges-commissaires, la demande de
l'exposant est accueillie ou refuse. Si elle est accueillie, on dsigne
pour l'ASSISTER GRATIS un avou, ou un avocat et un avou, si dj il
n'y a t pourvu.

Art. 865. Si celui qui a obtenu de plaider sans frais a succomb en
premire instance, il ne pourra plaider sans frais en appel ou en
cassation sans y tre autoris de nouveau. S'il a gagn son procs en
premire instance, il n'a pas besoin de nouvelle autorisation pour
plaider sans frais en appel ou en cassation. Sur sa requte, il lui sera
seulement dsign un nouvel avocat et un nouvel avou.

Art. 866. Tous exploits devront se faire par un huissier domicili dans
le canton, ou,  son dfaut, par l'huissier d'un canton voisin.

Art. 867. Le jugement qui accueille la demande de plaider sans frais et
tous les actes qui l'ont prcd SONT EXEMPTS DE TIMBRE ET SERONT
ENREGISTRS GRATIS. AUCUN SALAIRE D'HUISSIER, D'AVOU ET D'AVOCAT NE
POURRA JAMAIS DE CE CHEF TRE PORT EN COMPTE NI  L'EXPOSANT NI  LA
PARTIE ADVERSE.

Art. 868. Si la demande de plaider sans frais est accueillie, tous les
actes produits par le plaideur sans frais seront viss pour timbre et
enregistrs en DBET, tous droits de greffe et d'amendes judiciaires,
dus de ce chef, seront galement mis en DBET, et le plaideur sans frais
ne SERA JAMAIS TENU DE PAYER aucun salaire aux avocat, avou et huissier
qui lui auront t adjoints.

Art. 872. Lorsque les indigents, en dehors d'un procs proprement dit,
ont besoin d'une autorisation judiciaire, d'une approbation ou de toute
autre ordonnance sur requte, ils peuvent adresser leur requte crite
sur papier NON TIMBR, en y joignant un certificat d'indigence. Dans ce
cas, la rponse ou l'ordonnance leur sera dlivre LIBRE DE TIMBRE, DE
DROIT D'ENREGISTREMENT ET SANS AUCUNS FRAIS.

Art. 873. Dans ce cas, et si les indigents ne sont pas munis d'avou,
il leur en sera dsign un par le prsident.

Art. 874. Les bureaux de bienfaisance, les administrations
d'institutions charitables et des glises des divers cultes peuvent
galement, et de la mme manire, obtenir de plaider sans frais, sans
tre tenus de produire des certificats d'indigence.

Art. 875. Les dcisions des cours, tribunaux et justices de canton (de
paix), relativement  l'admission de plaider sans frais, ne sont pas
sujettes  appel.

Le document suivant est relatif aux institutions de certains tats
d'Italie:

Dans les tats du duch de Modne et dans les lgations des tats
romains, o toutes les lois civiles et criminelles protgent et
favorisent les riches et les nobles, il y a cependant une institution
fort belle.

Il arrive trs-frquemment que des pauvres ont besoin de faire valoir
leurs droits, et se trouveraient dans la ncessit de les abandonner
faute de moyens pcuniaires, s'ils devaient payer les taxes prescrites,
les rtributions aux avocats et les dpenses du papier timbr.

Il y a, dans lesdits tats, une institution trs-charitable,
c'est--dire qu'il existe auprs des tribunaux des avocats reconnus,
qu'on appelle AVOCATS DES PAUVRES, lesquels sont autoriss  faire les
actes sur PAPIER LIBRE, avec EXEMPTION DE TOUTE TAXE, et obligs d'agir
SANS RECEVOIR AUCUNE RTRIBUTION. Les places d'avocats des pauvres sont
trs-recherches, particulirement par les jeunes avocats qui commencent
leur carrire.

Le malheureux qui veut jouir du bnfice de la susdite loi n'a qu'
produire au tribunal civil un certificat d'indigence dlivr par le cur
et vis par le maire de l'arrondissement ou de la commune.

 propos d'institutions philanthropiques, on nous communique cette autre
note.

Que l'on compare les intrts normes que le Mont-de-Pit, en France,
exige des malheureux, et la charitable gnrosit avec laquelle ces
tablissements sont administrs dans plusieurs tats d'Italie:

Il y a dans toutes les villes d'Italie des Monts-de-Pit. L'intrt
fix par les lois est de 6 pour 100 pour les GRANDS MONTS-DE-PIT, et
de 3 et 4 pour 100 pour les petits. Ceux-ci servent absolument aux
pauvres, parce qu'on n'y fait que de petits prts. Dans plusieurs villes
commerantes, les lois qui rglent les intrts de l'argent permettent,
 titre de commerce, de porter les intrts  8 et mme  10 pour cent;
mais JAMAIS LES INTRTS SUR LES PRTS DES MONTS-DE-PIT NE DPASSENT 6
POUR 100. On conoit facilement cette mesure d'quit et de moralit
pour les tablissements de bienfaisance.

Il y a dans plusieurs villes d'Italie des Monts-de-Pit tout  fait
GRATUITS (dans lesquels on prte sans intrts); entre autres celui qui
existe  la Mirandole, duch de Modne. Non-seulement cet tablissement
prte sans intrts, mais il tient pendant cinq ans (y compris
l'accumulation dsintrts  5 pour 100)  la disposition des
emprunteurs ou hritiers l'excdant qu'on a retir de la vente aux
enchres les objets engags. Lorsque ce dlai de cinq ans est expir, il
y a prescription; mais les sommes abandonnes ne tombent pas dans le
domaine de l'tablissement: elles servent  former des dots pour de
pauvres filles indigentes, parmi lesquelles on donne la prfrence aux
orphelines.




 M. LE RDACTEUR DU JOURNAL DES DBATS.

Monsieur,

 propos d'un chapitre des _Mystres de Paris_, dans lequel j'essayais
de prouver par l'exposition d'un fait dramatis QUE LES PAUVRES NE
POUVAIENT PRESQUE JAMAIS JOUIR DU BNFICE DE LA LOI CIVILE, j'ai reu
les rclamations de plusieurs magistrats et officiers judiciaires.

Tout en m'encourageant avec une bienveillance sympathique, dont je suis
aussi touch que reconnaissant,  persvrer dans la tche que j'ai
entreprise, ils m'engagent  carter de mes assertions tout ce qui, en
paraissant exagr, pourrait diminuer la porte morale qu'ils
reconnaissent  mon livre.

Permettez-moi, monsieur, de rpondre  ce passage d'une lettre que M. ***,
prsident d'un tribunal civil du ressort de la cour royale de
Nancy, m'a fait l'honneur de m'crire, ce passage rsumant pour ainsi
dire les diverses objections qui m'ont t adresses:

Vous dites, monsieur, que la justice civile est TROP CHRE POUR LES
PAUVRES GENS. Je crois que, dans son malheur, la femme dont vous peignez
la triste situation avait un abri sr contre la brutalit, les
perscutions et les dsordres de son mari; il lui suffisait de dposer
sa plainte au parquet de M. le procureur du roi; des poursuites auraient
t diriges par ce magistrat au nom de la vindicte publique; et la
rpression et t prompte et efficace, sans qu'il en cott rien 
l'pouse; le mari pouvait tre puni, la femme protge. Avec le jugement
obtenu en police correctionnelle contre son mari, pour dlit de coups
volontaires, elle avait la facult d'intenter ensuite une action en
sparation de corps pour svices, et sa demande et t ncessairement
ACCUEILLIE  TRS-PEU DE FRAIS... car ici l'audition des tmoins au
civil devenait inutile: la seule production du jugement motivait la
sparation.

Nous reconnaissons tout ce qu'il y a de juste dans cette observation;
mais nous croyons que le vice que nous avons signal n'en subsiste pas
moins.

En effet, LA FEMME EST TOUJOURS OBLIGE D'INTENTER UNE ACTION EN
SPARATION DE CORPS; or, quoique cette demande soit accueillie 
trs-peu de frais, ces frais n'en sont pas moins si exorbitants
relativement  la condition du pauvre, qu'il lui devient matriellement
impossible de profiter du bnfice de la loi.

Nous avions, d'aprs des autorits irrcusables, port le chiffre de la
somme ncessaire pour payer les frais d'une demande en sparation de
corps  4 ou 500 francs: en admettant que ces frais soient rduits de
moiti, par la production du jugement obtenu en police correctionnelle
pour svices et violences, il restera toujours 200 francs de frais, 100
mme si l'on veut... Eh bien! ceux qui connaissent la position des
classes ouvrires diront comme nous que 100 francs est une somme non pas
difficile, mais IMPOSSIBLE  RALISER, pour une mre de famille qui,
gagnant  peine trente sous par jour, est oblige d'entretenir et de
nourrir elle et ses enfants avec cette somme.

Pour raliser 400 francs, il lui faudrait ne pas vivre, elle et sa
famille, pendant plus de deux mois.

Un officier judiciaire nous a object qu'un magistrat pouvait,
prventivement et en vertu de son pouvoir discrtionnaire, ordonner
d'expulser un mari violent et dbauch du domicile conjugal.

Soit: ceci est une mesure transitoire; mais la SPARATION LGALE,
efficace, dfinitive, ne peut s'obtenir que par un jugement
ressortissant d'un tribunal civil, et, nous le rptons, nous le
prouvons, il est impossible aux pauvres de subvenir aux frais de ce
jugement.

Nous convenons de notre peu d'autorit comme lgiste; c'est le seul bon
sens qui nous a toujours guid dans nos nombreuses observations
critiques: laissons parler un magistrat, auteur d'un noble et beau livre
o respire la plus touchante, la plus intelligente philanthropie, unie 
un sentiment religieux d'une haute lvation[37].

Les pauvres ont le droit de plaider; mais devant les tribunaux civils
il ne s'agit pas d'avancer 15 francs. Pour lancer une assignation, les
frais sont normes; peu de procs cotent moins de 50 francs; il s'agit
donc, pour le journalier, du prix de vingt-cinq journes de travail,
c'est--dire que PENDANT VINGT-CINQ JOURS IL NE DONNERA PAS DE PAIN  SA
FAMILLE, ou grvera son avenir d'un passif qu'il payera Dieu sait quand.
Que fera-t-il? Il ira chez le juge de paix, qui citera les parties par
lettres; le dfendeur ne se rendra pas devant le magistrat, l'ouvrier
sera oblig de le faire assigner, c'est--dire qu'il faudra qu'il fasse
l'avance des fonds ncessaires: indigence trouve peu de crdit. Si le
journalier ne peut faire valoir ses droits, le dbiteur abusera de cette
misrable position; il ne le payera pas, ou le rduira  subir des
transactions dsastreuses.

Et plus loin (page 274):

Si l'ouvrier maltraite sa femme, s'il passe sa vie dans les cabarets et
dans les maisons de dbauche, s'il force sa compagne  travailler seule
pour les faire vivre tous deux, s'il la CONTRAINT DE SE PROSTITUER AU
PROFIT DE LA COMMUNAUT, qui dfendra cette malheureuse contre son
infortune? Elle gagne 73 centimes  1 franc par jour.

Nous le rptons; si modrs que soient les frais de justice civile, ils
sont matriellement inabordables aux classes pauvres.

Dans le mme chapitre, nous tchions de peindre les douleurs et l'effroi
d'une malheureuse mre qui craint de voir son mari chercher un lucre
infme dans la prostitution de sa propre fille.

On nous crit  ce sujet:

Quant au projet de prostitution ou d'excitation  la dbauche du pre
envers sa fille, il convient aussi de se pntrer des dispositions de
l'article 334 du Code, et vous serez convaincu, monsieur, que la socit
n'est pas dsarme en prsence de si monstrueux attentats, et la
prvoyance du lgislateur ne pouvait aller plus loin.

 ceci, je me permettrai de rpondre qu'ainsi que je l'ai prouv:

Le pre est admis  faire inscrire sa fille AU BUREAU DES MOEURS, sur le
registre de la prostitution; le mari a le mme pouvoir sur sa femme.

Enfin, je citerai les passages suivants du livre de M. Prosper Tarb:

... Aujourd'hui, si une jeune fille de ONZE ANS ET DEMI (et Dieu sait
quelle raison, quelle exprience on peut avoir  cet ge!) est victime
d'une sduction, si sa mre plore vient demander justice aux
magistrats, on lui demande s'il y a eu publicit ou violence; et, si
cette malheureuse rpond ngativement, on ne peut rien pour son coeur de
mre profondment outrag, rien pour sa pauvre fille corrompue,
dshonore avant d'tre femme, rien pour la socit, qui voit avec
indignation toutes les lois de la morale indignement mconnues. (Page
114).

Longtemps j'ai refus de croire  l'inceste; ce me semblait une fiction
faite pour la tragdie... mais la vie judiciaire tue une  une toutes
les illusions du coeur... Que de pauvres mres sont venues conter en
pleurant qu'elles avaient pour rivales leurs propres filles!... D'autres
se disent victimes des brutales amours de leurs fils... Faut-il dire que
quelquefois j'ai vu le pre et la fille maltraiter la mre et la chasser
honteusement de sa propre maison pour y goter en paix, si Dieu le
permettait, leurs coupables amours!.. Et lorsque ces misres sont
connues d'un procureur du roi, LA LOI LE CONDAMNE  L'INACTION... Oh!
c'est alors qu'on sent combien est vicieuse une lgislation qui laisse 
la justice de Dieu le soin de punir des actes qui font tant de mal sur
la terre!

 la socit qui demande vengeance, aux bonnes moeurs,  la religion, 
la nature qui s'indignent, au malheureux qui pleure et vient demander
justice et secours, l'homme de la loi doit rpondre: JE NE PEUX RIEN...
JE NE FERAI RIEN.

Qu'on ne me dise pas que le ministre public peut faire des
remontrances. Nul n'est cens ignorer la loi, cet adage est une vrit,
et l'on sait bien maintenant rpondre aux reproches du parquet:--La loi
ne le dfend pas, de quoi vous mlez-vous? (Pages 120 et 121.)

La loi tant impuissante  rprimer l'inceste, comment, je le demande,
atteindra-t-elle le pre qui, usant de son droit de chef de la
communaut, poussera sa fille au dshonneur, afin de profiter du prix de
la honte de cette malheureuse?

Veut-on un autre exemple de l'impossibilit o sont les classes pauvres
de jouir du bnfice de certaines lois civiles?

Voici un fait qui s'est pass le 8 de ce mois:

Une rixe s'engage entre deux hommes; l'un reoit un coup dangereux, dont
il meurt.

Je lis dans le journal qui rend compte des assises[38]:

...On introduit la veuve de la victime, jeune femme de vingt-cinq
ans, vtue en grand deuil, et d'une pleur mortelle.

_Demande_.--Avant de s'aliter, votre mari n'tait-il pas venu au
parquet de M. le procureur du roi pour porter plainte et pour dclarer
qu'il se portait partie civile?

_Rponse_.--Oui, monsieur le prsident; il voulait s'assurer, pour
viter d'aller  l'hospice, qu'il serait en tat de payer son mdecin en
demandant des dommages et intrts, car il ne doutait pas qu'il allait
faire une maladie (en suite du coup qu'il avait reu); mais, comme on
lui demanda de DPOSER D'ABORD UNE SOMME QUE NOUS N'AVIONS PAS, NOUS
AUTRES PAUVRES GENS, IL FALLUT RENONCER AU BNFICE DE LA LOI; et je
vous le dis, messieurs, quelque temps aprs mon mari mourut  l'hpital.

La pauvre veuve se met  pleurer.

M. LE PRSIDENT, _avec bont_.--Venez, madame, venez vous asseoir au
pied de la cour,  ct de votre avocat...

Je le rpte, ceci s'est pass hier...

J'avais dit, dans le mme chapitre des _Mystres de Paris_, qu'au moins
l'excution capitale tait inflige GRATIS...

On m'crit  ce sujet:

Voici, monsieur, ce qui est arriv dans une ville du dpartement de
l'Oise, o j'ai une maison de campagne: un homme fut condamn  mort par
la cour d'assises; il fut excut. Eh bien! monsieur, LES FRAIS
D'EXCUTION FURENT TELS QUE SA MALHEUREUSE VEUVE FUT OBLIGE DE VENDRE
SA VACHE ET SA PETITE MAISON POUR Y SUBVENIR...

Ce fut grce  une souscription ouverte par moi dans le pays, et
gnreusement remplie par nos braves paysans, que la pauvre femme dut de
ne pas mourir de faim.

Je n'aurais pas, monsieur, de nouveau soulev ces questions sans les
rclamations que je viens de signaler; l'extrme bienveillance dont
elles taient empreintes, l'autorit morale que leur donnaient le
caractre et la position des personnes qui ont bien voulu me les
adresser, motivaient cette rponse, ou plutt cette preuve de dfrence,
toujours et seulement due  une critique loyale, intelligente et
srieuse... C'est pour cela qu'il ne me convient pas de rpondre aux
attaques dont les _Mystres de Paris_ ont t hier l'objet  la tribune
de la chambre des dputs.

Permettez-moi, monsieur, de le rpter encore en terminant cette lettre:
Oui, il est d'utiles, de grandes, d'importantes rformes  introduire
dans certaines parties de la lgislation; et pour revenir au sujet
prcdent:

Le jugement de police correctionnelle qui condamnerait un homme accus
de violences graves envers sa femme ne pourrait-il pas,  LA DEMANDE DE
LA FEMME DONT LA PAUVRET SERAIT CONSTATE, ENTRANER VIRTUELLEMENT ET
SANS FRAIS LA SPARATION DE CORPS?

Je livre cette proposition  l'examen des gens spciaux.

Veuillez agrer, monsieur, l'assurance, etc.

                                                    EUGNE SUE.
Paris, le 13 juin.

       *       *       *       *       *

                            AU MME.

Monsieur,

Je reois d'un haut fonctionnaire diplomatique franais en Pimont la
note suivante, qu'il me fait l'honneur de m'adresser au sujet de
l'institution de l'AVOCAT DES PAUVRES. Cette belle institution, fonde
en Pimont depuis plusieurs sicles, permet aux indigents d'intenter
SANS FRAIS OU DROITS RGALIENS TOUTE ESPCE D'ACTION JUDICIAIRE TANT AU
CIVIL QU'AU CRIMINEL.

Ainsi que je l'ai fait remarquer dans la premire de ces notes, cette
mme lgislation si charitable et si rellement librale et dmocratique
existe en Hollande, dans le duch de Modne et dans la plupart des
lgations.

Est-il permis d'esprer qu'un jour la chambre des dputs,  qui toute
initiative appartient, comprendra qu'il est au moins trange qu'en
France les classes pauvres et ouvrires soient incomparablement moins
bien traites que dans les tats si souvent appels DESPOTIQUES?

Il est du moins consolant de constater que des souverains en qui rside
la toute-puissance veillent si paternellement, si pieusement aux
intrts des malheureux. En raison mme du pouvoir presque absolu dont
ils jouissent, ce sont ces princes que l'on doit personnellement
glorifier, au nom de l'humanit, d'avoir maintenu ou fond des
institutions si gnreuses.

Voici la note sur l'INSTITUTION DE L'AVOCAT DES PAUVRES, qui vous
semblera, je l'espre, monsieur, digne d'un vif intrt:

L'institution d'un magistrat charg, aux frais du gouvernement, de la
dfense des pauvres, tant au civil qu'au criminel, est trs-ancienne
dans les tats de Pimont et de Savoie. On a,  ce sujet, une
constitution du duc Amde VIII, qui remonte au quatorzime sicle.

Voici comment ce service est maintenant organis:

Il y a auprs de chaque snat du royaume (Turin, Chambry, Nice, Gnes
et Casale) un bureau des pauvres qui se compose:

1 D'un AVOCAT DES PAUVRES qui trs-souvent a le grade de snateur,
avec un nombre proportionn de substituts, selon l'tendue de la
juridiction du snat: ces substituts sont tous avocats, ils font partie
de la magistrature et passent ensuite  des places plus minentes;

2 D'un AVOU DES PAUVRES assist d'un certain nombre de substituts;

3 De quelques secrtaires occups de la tenue des registres.

Le bureau des pauvres est d'abord charg de la dfense de tous les
criminels; il a le privilge d'intervenir dans les procs qui se jugent
par dfaut; cependant il ne se sert que rarement de ce droit, et dans
des cas extraordinaires: car autrement il y aurait lsion de la justice,
et ce serait autoriser tous les prvenus  se soustraire aux mesures
gnrales d'arrestation provisoire.

L'avocat des pauvres intervient aux visites des prisons, qui sont
prescrites deux fois par an au snat.

Le snat se runit dans une salle des prisons, assist de l'avocat
gnral, du greffier, etc., et l il entend toutes les rclamations des
dtenus; l'AVOCAT DES PAUVRES est autoris  les appuyer et  les
soutenir, s'il les juge raisonnables.

Les prvenus ne peuvent pas refuser le patronage de l'avocat des
pauvres. Le gouvernement a dict cette mesure dans l'intrt des
prvenus, voulant qu'ils soient dfendus et bien dfendus. Maintenant
ils sont libres d'associer  leur dfense un autre jurisconsulte.

Dans les affaires civiles, la partie qui veut tre admise au BNFICE
DES PAUVRES prsente une requte au prsident du tribunal dans le
ressort duquel elle veut intenter son action? cette requte est
communique  l'avocat des pauvres, qui rend ses conclusions pour
l'admission ou pour le rejet.

Les conditions d'admissibilit sont: 1 L'INDIGENCE; elle est atteste
par un certificat du maire ou de deux conseillers de la commune,
lgalis par le juge de paix, qui est oblig de prendre des informations
particulires, et d'attester qu'elle rsulte de la vrit de ce qui est
exprim dans le certificat; 2 que l'action que veulent intenter les
pauvres soit fonde en droit. Sur ce point, la plus grande
circonspection est recommande aux avocats des pauvres, afin que ce qui
est un bnfice pour les uns ne devienne pas un moyen de vexation pour
les autres.

Une fois qu'on est admis au bnfice des pauvres, il n'y a plus aucuns
frais  faire; l'administration de l'enregistrement dlivre du papier
timbr  dbit (A DEBITO). Tous les fonctionnaires publics, compris les
notaires, sont obligs de dlivrer  l'avocat des pauvres tous les actes
qu'il requiert, sauf rptition en cas de succs.

Si l'affaire doit se plaider dans la ville de la rsidence du snat,
par-devant quelque tribunal que ce soit, l'avocat des pauvres instruit
et discute lui-mme l'affaire; si c'est dans la province, le prsident
du tribunal dlgue un avocat et un procureur pour faire les fonctions
du bureau des pauvres.

Dans les procs qui concernent les pauvres, les tribunaux sont
autoriss  abrger les dlais.

L'avocat des pauvres, outre son traitement fixe (5,000 francs), peroit
en rptition ses honoraires comme tout autre avocat, en cas de
condamnation de la partie adverse aux dpens.

Quelques clients de mauvaise foi s'taient permis de transiger sur les
frais, et de donner quittance moyennant la moiti ou un quart. La
jurisprudence des tribunaux a par  cet abus indigne, en dclarant que
le montant des frais tait une crance particulire du bureau des
pauvres, qui seul peut librer le dbiteur. Cette jurisprudence,
dsormais tablie, tait ncessaire dans l'intrt du fisc, qui fait
l'avance de tous les frais, et ncessaire aussi dans l'intrt de tous
les fonctionnaires publics, qui dlivrent copie de leurs actes.

Pour assister le bureau des pauvres, tous les stagiaires y sont
attachs pendant un an. Ceux qui aspirent  entrer dans la magistrature
y restent ordinairement pendant plusieurs annes, et ils y trouvent
l'avantage de voir passer sous leurs yeux grand nombre d'affaires dont
autrement ils ignoreraient.

Tous les rglements qui concernent le bureau des pauvres se trouvent
dans les anciennes constitutions du Pimont. Probablement elles seront
reproduites,  quelques modifications prs, dans le nouveau code de
procdure dont on s'occupe.

Puisse, monsieur, ce nouvel exemple de justice et du charit, emprunt
au code PIMONTAIS, non moins admirable en cela que le code HOLLANDAIS,
inspirer enfin  quelqu'un de nos lgislateurs la pense de soulever
devant le pays cette grave question... cette question vitale pour les
classes pauvres!

                                                       EUGNE SUE.

Paris, 30 juin.

       *       *       *       *       *


La lettre suivante, d'un de MM. les magistrats du parquet de Toulouse, a
t adresse  M. Eugne Sue, au sujet des _Mystres de Paris_.

                                          Toulouse, le 7 aot 1845.

Monsieur,

Dans le chapitre II de la 8e partie des _Mystres de Paris_, vous
tracez le plan d'une banque destine  prter, sans intrt,  des
ouvriers sans travail. Je crois devoir vous faire connatre qu'une
institution de ce genre existe dj  Toulouse, sous le titre de Socit
de prt charitable et gratuit, o elle a t autorise par une
ordonnance du roi du 27 aot 1828. Fonde par des personnes
bienfaisantes, qui ont contribu  son tablissement par une
souscription de 600 fr. au moins, elle prte sans intrt et sur gage 
des ouvriers d'une moralit reconnue, jusqu' concurrence de la somme de
300 fr. L'administration municipale a contribu  cette bonne oeuvre en
affectant dans l'Htel-de-Ville un local pour le service de ses bureaux
et lui allouant un secours annuel de 1,000 fr. pour ses frais
d'administration. Quoique ses moyens d'action ne soient pas aussi
tendus qu'on pourrait le dsirer, elle contribue toutefois  arracher
quelques victimes  la rapacit des usuriers.

Mais si les ravages de l'usure sont diminus dans la ville de Toulouse
par cette institution charitable, sa population pauvre n'en ressent pas
moins les tristes consquences de l'lvation des frais de justice, et
de l'impossibilit o se trouve l'indigent d'avoir recours aux
tribunaux. Ces inconvnients, que vous avez fait ressortir avec tant de
force dans une autre partie de votre ouvrage, appellent hautement une
rforme, et nul n'en sent plus l'indispensable ncessit que les
magistrats du parquet, appels trop souvent  tre sur ce point les
tmoins de la douleur de l'indigent,  qui ils ne peuvent offrir que de
striles conseils. Attach  ces fonctions depuis treize annes, combien
de fois j'ai appel de mes voeux une loi qui permt aux pauvres l'accs
gratuit des tribunaux! Cependant notre lgislation n'est pas
compltement muette  cet gard: l'article 75 de la loi du 25 mars 1817
autorise le procureur du roi  poursuivre d'office, sans droits de
timbre et d'enregistrement, les rectifications et rparations
d'omissions, dans les registres de l'tal civil, d'actes qui intressent
les individus notoirement indigents, et cette disposition, que la
mauvaise tenue de ces registres dans les campagnes rend d'une
application frquente, pargne  bien des pauvres gens, qui en usent le
plus souvent au moment de contracter mariage, c'est--dire dans une
poque o leurs faibles ressources doivent pourvoir  de nombreuses
dpenses, leur pargne, dis-je, les frais d'une procdure qui ne
coterait pas moins de 50  60 fr.

Sans doute on doit se fliciter d'une semblable disposition; mais ne
serait-il pas juste qu'elle ft tendue  d'autres cas non moins
urgents? Sur ce point on peut citer, indpendamment des exemples pris
chez divers peuples d'Italie et que vous avez fait connatre dans le
_Journal des Dbats_, la lgislation des Pays-Bas: elle se trouve
consigne pour ce pays dans divers lois et arrts de 1814,1815 et 1824,
qu'on trouve rapports dans le _Rpertoire de Jurisprudence_ de Merlin
(v Pauvres, tome XVII, 4e dit.). Il en rsulte que les indigents qui
justifient de leur position sont admis  plaider dans tous les
tribunaux, soit en demandant, soit en dfendant, avec exemption des
droits de timbre, d'enregistrement, du greffe, d'expdition, et
d'honoraires d'avous et d'huissiers. Ces droits sont toutefois
acquitts par la partie qui perd son procs, si elle n'est pas
indigente; ainsi la perte pour le fisc n'est pas absolue dans tous les
cas.

Combien il serait  dsirer que la France, dont la lgislation a servi
de modle  ses voisins sur tant de points, leur empruntt  son tour
une si philanthropique institution. Par l se trouverait ananti un des
griefs que le peuple exprime avec le plus d'amertume contre l'ordre de
choses existant: par l les magistrats ne se verraient pas trop souvent
forcs de refuser  un justiciable la justice qu'il rclame et qui lui
est due.

Continuez, monsieur,  faire servir votre voix puissante  signaler
d'aussi dplorables lacunes dans notre lgislation: il est impossible
qu'elle ne soit pas enfin entendue de nos lgislateurs.

Veuillez agrer, monsieur, l'assurance de ma haute considration.

FIN DES MYSTRES DE PARIS.

       *       *       *       *       *

NOTES:

[Note 1: Le lecteur sait que Sarah croyait encore Fleur-de-Marie
enferme  Saint-Lazare, d'aprs ce que la Chouette avait dit avant de
la frapper.]

[Note 2: Le lecteur n'a pas oubli que la Chouette, un moment avant
de frapper Sarah croyait et lui avait dit que la Goualeuse tait encore
 Saint-Lazare, ignorant que le jour mme Jacques Ferrand l'avait fait
conduire  l'le du Ravageur par Mme Sraphin.]

[Note 3: Celle de retrouver les traces de Germain, fils de Mme
Georges.]

[Note 4: _Nam plerumque in septima die hominem consumit_ (Arte).
Voir aussi la traduction de Baldassar, (Cas. med. lib. III, _Salacitas
nitro curata.)_ Voir aussi les admirables pages d'Ambroise Par sur le
_satyriasis_, cette trange et effrayante maladie qui ressemble tant,
dit-il,  un chtiment de Dieu.]

[Note 5: Emport par son sujet, l'imagination gare par huit ans
de mditations continues sur un jour si horrible pour un croyant,
Michel-Ange, lev  la dignit de prdicateur, et ne songeant plus qu'
son salut, a voulu punir de la manire la plus frappante le vice alors
le plus  la mode. L'horreur de ce supplice me semble arriver au vrai
sublime du genre. Stendhal, _Histoire de la peinture en Italie._]

[Note 6: Le nom que j'ai l'honneur de porter, et que mon pre, mon
grand-pre, mon grand-oncle et mon bisaeul (l'un des hommes les plus
rudits du dix-septime sicle) ont rendu clbre par de beaux et de
grands travaux pratiques et thoriques sur toutes les branches de l'art
de gurir, m'interdirait la moindre attaque ou allusion irrflchie 
propos des mdecins, lors mme que la gravit du sujet que je traite et
la juste et immense clbrit de l'cole mdicale franaise ne s'y
opposeraient pas; dans la cration du docteur Griffon j'ai seulement
voulu personnifier un de ces hommes respectables d'ailleurs, mais qui
peuvent se laisser quelquefois entraner par la passion de l'art, des
expriences,  de graves abus de pouvoir mdical, s'il est permis de
s'exprimer ainsi, oubliant qu'il est quelque chose encore de plus sacr
que la science: l'humanit.]

[Note 7: Par une rencontre dont nous nous flicitons au nom de la
vrit, ces lignes taient sous presse depuis quelques jours, lorsqu'a
paru dans _le Sicle_ (6 aot 1843) un article sign de plusieurs
chirurgiens des hpitaux de paris, o nous lisons les lignes suivantes:

Les intrusions que nous dplorons (il s'agit de mdecins ayant obtenu
par faveur des salles dans les hpitaux civils) doivent tre encore
examines d'un autre point de vue, celui de la moralit. Un mot
malheureux a t prononc, le mot d'_essai_. Des arrts, portant
cration de services donns contre l'esprit et contre la lettre du
rglement, disposent que cette cration a pour objet d'autoriser telle
personne  faire l'essai de sa mthode de traitement. Un pareil langage
tonne  une poque comme la ntre, o personne n'a le droit de
considrer les malades pauvres comme une matire  essai de quelque
genre que ce soit; et d'ailleurs, ces essais, combien de temps
doivent-ils durer? sur combien de malades doivent-ils tre tents? Ne
doivent-ils pas tre constamment surveills par une commission
permanente, tenue d'en faire connatre les rsultats? Il y aurait une
incurie profonde  laisser non rsolues de semblables questions. Puis,
une fois lanc dans cette malheureuse carrire des essais, qui sait o
l'on s'arrtera? Toutes les prtendues mthodes nouvelles ne
viendront-elles pas demander  leur tour de faire leurs preuves dans un
service d'hpital? et alors homoeopathie, hydrosudopathie, magntisme,
machines  rompre les ankyloses, tout cela, soyez-en srs, rclamera son
droit d'essai.

Et plus loin:

Des frais trs-considrables ont t faits avec une utilit
trs-problmatique pour ces services, vritables superftations dans les
hpitaux, qui n'ont pas toujours le ncessaire. Ainsi, tandis que
l'administration est rduite  conomiser sur l'eau de Seiltz, sur les
sirops ncessaires  la tisane des pauvres fivreux, sur la charpie,
et., etc., on a accord en dpenses extraordinaires, pour frais
d'appareils, des sommes trop considrables, eu gard au peu d'avantage
qu'on en a retir.]

[Note 8: Ceci n'a rien d'exagr; nous empruntons les passages
suivants  un article du _Constitutionnel_ (19 janvier 1836). Cet
article intitul: Une visite d'hpital, est sign Z., et nous savons
que cette initiale cache le nom d'une de nos clbrits mdicales, qui
ne peut tre accuse de partialit dans la question des hpitaux civils.

Lorsqu'un malade arrive  l'hpital, on a soin d'inscrire aussitt sur
une pancarte le nom de l'arrivant, le numro du lit, la dsignation de
la maladie, l'ge du malade, sa profession, sa demeure actuelle. Cette
pancarte est ensuite appendue  l'une des extrmits du lit. Cette
mesure ne laisse pas d'avoir de graves inconvnients pour ceux  qui des
revers imprvus font temporairement partager le dernier refuge du
pauvre. Croiriez-vous, par exemple, que ce ft l pour Gilbert, malade,
une circonstance indiffrente  sa gurison? J'ai vu des jeunes gens,
j'ai vu des vieillards imprvoyants  qui cette divulgation de leur
misre et de leur nom de famille inspirait une profonde tristesse.

C'est une rude corve pour un malade que le jour o on l'admet 
l'hpital. Jugez si le malade doit tre fatigu ds le lendemain de son
arrive; dans l'espace de vingt-quatre heures, il s'est vu
successivement interrog: 1 par son propre mdecin; 2 par les mdecins
du bureau d'administration; 3 par le chirurgien de garde; 4 par
l'interne de la salle; 5 par le mdecin sdentaire de l'hpital; et
enfin 6 le lendemain matin par le mdecin en chef du service, ainsi que
par dix ou vingt des lves zls et studieux qui suivent la clinique
publique. Sans doute cela profite  l'exprience maintenant si prcoce
des jeunes mdecins, autant qu'aux progrs de l'art; mais cela aggrave
les maux ou retarde certainement la gurison du malade...

Un de ces malheureux disait un jour:

Je serais un accus de cour d'assises, que je n'aurais pas eu en quinze
jours plus d'interrogatoires; cinquante personnes, depuis hier, m'ont
harcel de questions presque toujours semblables. Je n'avais qu'une
pleursie en entrant ici; mais je crains bien que l'insatiable curiosit
de tant de personnes ne me donne  la fin une fluxion de poitrine.

Une femme me disait:

On m'obsde  chaque instant, on veut connatre mon ge, mon
temprament, ma constitution, la couleur de mes cheveux, si j'ai la peau
brune ou blanche, mon rgime, mes habitudes, la sant de mes ascendants,
les circonstances sous lesquelles je suis ne, ma fortune, ma position,
mes plus secrtes affections et le motif suppos de mes chagrins; on va
jusqu' scruter ma conduite, et jusqu' pier des sentiments que je
devrais soigneusement renfermer dans mon coeur et dont le soupon me
fait rougir. Et plus loin:--On frappe ma poitrine en vingt endroits et
devant tout le monde; on y fait de vilaines marques d'encre pour
indiquer apparemment le progrs des obstructions qui ont envahi mes
entrailles.--Les mdecins d' prsent, ajoutait cette femme, ressemblent
 des inquisiteurs: on gurit maintenant comme on punissait jadis, et
cela me chagrine.

Plus loin, aprs avoir dcrit les formalits de la visite, M. Z. ajoute:

Le docteur ne fait qu'apparatre au lit des anciens malades qui sont en
voie de gurison ou convalescents; mais, parvenu  un des lits occups
par des malades nouveaux ou en danger, il ne saurait en approcher
qu'aprs avoir travers la double haie d'tudiants conservant l
patiemment depuis le matin leur poste d'observateurs vigilants. Quant au
malade, il reste muet et silencieux au milieu de cette foule curieuse et
attentive, et souvent la maladie s'aggrave en proportion de cette
affluence, indiquant le danger et motivant toujours l'inquitude. Tandis
que le patient envisage le mdecin avec cette motion qui participe de
la confiance et de l'anxit, celui-ci porte circulairement sur les
assistants un regard de recueillement et de circonspections, qui
s'illumine soudain en arrivant au malade, dont le trouble intrieur est
ainsi combl.]

[Note 9:  moins de circonstances trs-urgentes, on ne pratique
jamais de graves oprations chirurgicales avant que le malade soit
acclimat.]

[Note 10: Nous rappellerons au lecteur que le pre ou la mre sont
admis  faire inscrire leur fille sur le livre de prostitution au bureau
des moeurs.]

[Note 11: Personne n'est plus convaincu que nous du savoir et de
l'humanit de la jeunesse studieuse et claire qui se voue 
l'apprentissage de l'art de gurir; nous voudrions seulement que
quelques-uns des matres qui l'enseignent nous donnassent de plus
frquents exemples de cette rserve compatissante, de cette douceur
charitable qui peut avoir une si salutaire influence sur le moral des
malades.]

[Note 12: Mme d'Harville, arrive seulement de la veille, ignorait
que Rodolphe avait dcouvert que la Goualeuse (qu'il croyait morte)
tait sa fille. Quelques jours auparavant, le prince, en crivant  la
marquise, lui avait appris les nouveaux crimes du notaire ainsi que les
restitutions qu'il l'avait oblig  faire. C'est par les soins de M.
Badinot que l'adresse de Mme de Fermont, passage de la Brasserie, avait
t dcouverte, et Rodolphe en avait aussitt fait part  Mme
d'Harville.]

[Note 13: Dans sa visite  Saint-Lazare, Mme d'Harville avait
entendue parler de la Louve par Mme Armand, la surveillante.]

[Note 14: Dans une des caves submerges de Bras-Rouge, aux
Champs-lyses.]

[Note 15: Nous ne saurions trop rpter qu' la session dernire une
ptition base sur les sentiments et les voeux les plus honorables,
tendant  demander la fondation de maisons d'invalides civils pour les
ouvriers, a t carte au milieu de l'hilarit gnrale de la Chambre.
(V. le _Moniteur_.)]

[Note 16: Socit de bienfaisance, fonde  Londres par un de nos
compatriotes, M. le comte d'Orsay, qui continue  cette noble et digne
oeuvre son patronage aussi gnreux qu'clair.]

[Note 17: Nous connaissons l'activit, le zle de M. le prfet de la
Seine et de M. le prfet de police, leur excellent vouloir pour les
classes pauvres et ouvrires. Esprons que cette rclamation parviendra
jusqu' eux, et que leur initiative auprs du conseil municipal fera
cesser un tel tat de choses. La dpense serait minime et le bienfait
serait grand. Il en serait de mme pour les prts gratuits faits par le
Mont-de-Pit, lorsque la somme emprunte serait au-dessous de 3 ou 4
fr., je suppose. Ne devrait-on pas aussi, rptons-le, abaisser le taux
exorbitant de l'intrt? Comment la ville de Paris, si puissamment
riche, ne fait-elle pas jouir les classes pauvres des avantages que leur
offrent, ainsi que je l'ai dit, beaucoup de villes du nord et du midi de
la France, en prtant soit gratuitement, soit  3 ou 4 pour cent
d'intrt? (Voir l'excellent ouvrage de M. Blaise, sur _la Statistique
et l'Organisation de Mont-de-Pit,_ ouvrage rempli de faits curieux,
d'apprciations sincres, loquentes et leves.)]

[Note 18: Nous savons que les femmes sont trs-difficilement admises
dans les maisons d'alins: mais nous demandons pardon au lecteur de
cette irrgularit ncessaire  notre fable.]

[Note 19: Cette ferme, admirable institution curative, est situe 
trs-peu de distance de Bictre.]

[Note 20: Rodolphe avait toujours laiss ignorer  Mme Georges le
sort du Matre d'cole depuis que celui-ci s'tait vad du bagne de
Rochefort.]

[Note 21: Disons  ce propos qu'il est impossible de voir sans une
profonde admiration pour les intelligences charitables qui ont combin
ces recherches de propret hyginique, de voir, disons-nous, les
dortoirs et les lits consacrs aux idiots. Quand on pense qu'autrefois
ces malheureux croupissaient dans une paille infecte, et qu' cette
heure, ils ont des lits excellents, maintenus dans un tat de salubrit
parfaite par des moyens vraiment merveilleux, on ne peut, encore une
fois, que glorifier ceux qui se sont vous  l'adoucissement de telles
misres. L, nulle reconnaissance  attendre, pas mme la gratitude de
l'animal pour son matre. C'est donc le bien seulement fait pour le bien
au saint nom de l'humanit; et cela n'en est que plus digne, que plus
grand. On ne saurait donc trop louer MM. les administrateurs et mdecins
de Bictre, dignement soutenus d'ailleurs par la haute et juste autorit
du clbre docteur Ferrus, charg de l'inspection gnrale des hospices
d'alins, et auquel on doit l'excellente loi sur les alins, loi base
sur ses savantes et profondes observations.]

[Note 22: Cette cole est encore une des institutions les plus
curieuses et les plus intressantes.]

[Note 23: Ordinairement _la toilette_ des condamns a lieu dans
l'avant-greffe; mais quelques rparations indispensables obligeaient de
faire dans le cachot les sinistres apprts.]

[Note 24: C'est ainsi que cela se passait en Espagne pendant le
sjour que j'y fis de 1824  1825.]

[Note 25: L'excution de Norbert et de Desprs a eu lieu cette anne
le lendemain de la mi-carme.]

[Note 26: Selon M. Fregier, l'excellent historien des classes
dangereuses de la socit, il existe  Paris trente mille personnes qui
n'ont d'autres moyens d'existence que le vol.]

[Note 27: Les deux femmes.]

[Note 28: Mort aux honntes gens! Vivent les voleurs et les
assassins!...]

[Note 29: Femme.]

[Note 30: Nous rappellerons au lecteur qu'environ quinze mois se
sont passs depuis le jour o Rodolphe a quitt Paris par la barrire
Saint-Jacques, aprs le meurtre du Chourineur.]

[Note 31: Cette date est incohrente avec deux lettres qui vont
suivre (de Rigolette au chapitre IV, de Rodolphe au chapitre VII). Il
s'agit du 25 aot 1841. (_Note du correcteur--ELG_.)]

[Note 32: Le nom de Marie rappelant  Rodolphe et  sa fille de
tristes souvenirs, il lui avait donn le nom d'Amlie, l'un des noms de
sa mre  lui.]

[Note 33: Nous rappellerons au lecteur, pour la vraisemblance de ce
rcit, que la dernire princesse souveraine de Courlande, femme aussi
remarquable par la rare supriorit de son esprit que par le charme de
son caractre et l'adorable bont de son coeur, tait Mlle de Medem.]

[Note 34: En arrivant en Allemagne, Rodolphe avait dit que
Fleur-de-Marie, longtemps crue morte, n'avait jamais quitt sa mre la
comtesse Sarah.]

[Note 35: Environ six mois se sont passs depuis que Fleur-de-Marie
est entre comme novice au couvent de Sainte-Hermangilde.]

[Note 36: Dans quelques circonstances, on levait une religieuse 
la dignit d'abbesse le jour mme de sa profession. Voir la _Vie de
trs-haute et trs-religieuse princesse Mme Charlotte-Flandrine de
Nassau, trs-digne abbesse du royal monastre de Sainte-Croix, qui fut
lue abbesse  dix-neuf ans._]

[Note 37: Travail et Salaire, par M. Prosper Tarb, substitut du
procureur du roi  Reims. Paris, 1841.]

[Note 38: Bulletin des Tribunaux, 8 juin 1843. Cour d'assises,
prsidence de M. Bresson.]






End of Project Gutenberg's Les mystres de Paris, Tome V, by Eugne Sue

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