The Project Gutenberg EBook of Les voix intimes, by J.-B. Caouette

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Title: Les voix intimes
       Premires Posies

Author: J.-B. Caouette

Release Date: October 31, 2006 [EBook #19689]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VOIX INTIMES ***




Produced by Rnald Lvesque





                           PREMIRES POSIES

                                ______

                           LES VOIX INTIMES

                                 PAR

                            J.-B. CAOUETTE


                         AVEC UNE PRFACE DE
                            BENJAMIN SULTE

            _Membre de la Socit Royale du Canada, etc._



                                             Aime ton Dieu toujours
                                             Le Canada, la France,
                                             Donne-leur tes amours,
                                             Et nargue la souffrance.



                               QUBEC
                  IMPRIMERIE L.-J. DEMERS & FRRE
                     30, Rue de la Fabrique, 30

                                ____

                                1892




                               PRFACE

Pourquoi une prface de moi, plutt que d'un autre? Pour la plus simple
des raisons: nos crivains redoutent de signer les premires pages du
libre d'un autre. Moi, non pas--et voici comment la chose m'apparat.
Aprs avoir lu un livre imprim, vous en faites la post-face, devant vos
amis, au cours de la conversation. Aprs avoir lu un livre manuscrit, je
donne mon commentaire au commencement du volume.

Vous pensez, peut-tre, qu'une prface doit se composer de l'loge de
l'auteur, et c'est l le sujet de votre timidit, mais moi qui ne paye
pas toujours en compliments, je n'ai jamais song  cet obstacle. tant
libre de mes allures, je remplis le moule aux prfaces de ce que j'ai
trouv dans le livre.

Il y a trente ans, nous nous prsentions nous-mmes au lecteurs, attendu
que n'ayant presque pas d'anctres littraires, nous ne savions par
quelle voie nous introduire au milieu du public.

Maintenant les jeunes se recommandent  nous: faisons aux autres ce que
l'on n'a pu faire pour nous. M. J.-B. Caouette est un dbutant que je
vous prsente parce que ayant fait la connaissance de ses vers, je les
trouve de bonne compagnie. Vous pourrez les lire sans vous compromettre.
C'est un bon Canadien de plus dans notre cercle, et si, un jour, il nous
chappe pour passer  la postrit, vous ne serez ni inquiets sur son
compte ni gns de l'avoir connu. Pour le moment, ce travailleur est au
moins estimable; saluons son arrive sur la scne.

Si je vous disais que M. Caouette se croit un grand homme et que c'est
ainsi que je le considre, vous vous moqueriez de nous; c'est pourtant
sur ce pied-l que l'on pose ordinairement un crivain nouveau... 
moins qu'on ne l'excute en le lapidant.

Parmi des vers fort bien tourns il s'en rencontre quelques-uns de tout
 fait prosaques, par exemple:

                 ...l'oeuvre utile et salutaire
                 Qu'on nomme le dfrichement.

Mais il y assez de bonnes pices pour sauver les _Voix Intimes_ d'un
oubli prmatur. Le souffle religieux et national agite noblement un
grand nombre de pages, et cela suffirait pour valoir un accueil
favorable  leur auteur.

Publier un livre, c'est partir en guerre, s'exposer comme une cible,
attraper les rhumatismes de la critique, recevoir des coups de lance, se
faire pincer les chaires par des balles qui ricochent sans savoir o
elles vont; mais on est rarement tu  ce mtier et, le plus souvent, on
y gagne de s'aguerrir et d'atteindre les plus hauts grades.

Il y a longtemps que le dicton roule de par le monde: ce sont toujours
les mmes qui se font tuer--il n'y a donc pas trop de risques 
courir.--En avant les jeunes! C'est  notre tour  vous regarder faire.

BENJAMIN SULTE.




                                LE BONHEUR


A MA FEMME

                        O donc est le bonheur? disais-je.--Infortun!
                        Le bonheur,  mon Dieu, vous me l'avez donn.
                                                           VICTOR HUGO


J'ai cherch vainement dans les bruyantes ftes,
O l'clat des plaisirs blouit tant de ttes,
Ce trsor prcieux qu'on nomme le bonheur;
Je l'ai cherch d'abord sur le sol que je foule
En voulant soulever les bravos de la foule,
Et je n'ai recueilli qu'un phmre honneur!

Pour le trouver, j'ai fait de pnibles voyages,
Franchi les flots amers, parcouru maints villages
O la vive gat faisait battre les coeurs;
Mais,  fatalit! la sombre nostalgie,
Ce dsir violent de revoir la patrie,
Aggravait chaque jour le poids de mes malheurs!

Aprs avoir vcu sur la plage trangre,
Sans ressource et craignant la main de la misre,
Je revins au pays avec le fol espoir
De trouver le bonheur en l'amiti sincre
D'hommes que mainte fois j'avais aids nagure.
Mais les cruels ingrats rougirent de me voir!

Le bonheur!... pour l'avoir j'ai gravi le Parnasse
Sur la cime duquel les disciples d'Horace
Buvaient le doux nectar que leur versaient les dieux;
J'allais toucher au but, quand mon lche Pgase,
Prenant un ton railleur, me lana cette phrase:
Halte-l! car tu n'es qu'un intrus en ces lieux...

Alors je m'criai, dans ma douleur amre.
_O donc est le bonheur?_ Serait-ce une chimre
Qui redonne l'espoir  tout tre souffrant?
Hlas! je le croyais... Mais ds le jour,  femme,
O les sons de ta voix firent vibrer mon me,
Je gotai du bonheur le dlice enivrant!

Et depuis qu' nos yeux--aurore fortune--
S'alluma le divin flambeau de l'hymne,
Le bonheur, tu le sais, nous souris toujours.
Il nous sourira mme au sein de la souffrance,
Parce que nous plaons toute notre esprance
Dans le Dieu qui bnit et fconde les jours!

Septembre 1886.




                            RENOUVEAU

A M. BENJAMIN SULTE

Le doux printemps vient de paratre
Sous son manteau de velours vert,
Et dj l'on voit disparatre
Tous les vestiges de l'hiver.

Son oeil  l'clat de la braise:
A la chaleur de ses rayons
Naissent lilas, fleur, rose et fraise.
Abeilles d'or et papillons.

Les arbres engourdis nagure
Semblent dresser plus haut le front,
Car la nature, en bonne mre,
Verse la sve dans leur tronc.

Au plus pais de la ramure
Les oiseaux prparent leurs nids,
Sans s'occuper si la pture
Ou le lin leur seront fournis.

Du sol jaillit plus d'une source
Que la froidure emprisonnait;
Et le ruisseau reprend sa course
A travers clos et jardinet.

Sur le bord de maintes rivires
L'on voit le castor vigilant
Transporter le bois et les pierres
Pour btir son gte tonnant.

La brise, sylphide lgre,
Fait la cour  toutes les fleurs,
Puis vole embaumer l'atmosphre
Des plus enivrantes senteurs.

De la cime de nos montagnes
Se prcipite le torrent
Qui fertilise nos campagnes
Avec les eaux du Saint-Laurent.

A nos fentres, l'hirondelle
S'annonce par des cris joyeux;
Elle revient  tire-d'aile
Charmer les jeunes et les vieux.

Au palais comme  la chaumire,
La porte s'ouvre  deux battants:
Riche et pauvres ont soif de lumire
D'air pur, de parfums odorants.

Parfois l'on quitte sa demeure
Pour aller prendre un gai repas
Sur la pelouse o toute  l'heure,
Bb fera ses premiers pas.

Plus loin les colons sur leur terre
Travaillent courageusement
A l'oeuvre utile et salutaire
Qu'on nomme le dfrichement.

Les uns creusent, les autres sment
Ou bien coupent les arbres morts;
Ces braves bchent, chantent, s'aiment
Et dorment la nuit sans remords!

La fillette en robe de bure
Chante et cultive tout le jour;
Le soir venu, sa lvre pure
Dira peut-tre un mot d'amour!...

Oui, l'homme, les oiseaux, les plantes
Et l'onde aux bruits mystrieux
Mlent leurs voix reconnaissantes
Pour clbrer le Roi des cieux.

Car tout ce qui vit et respire,
Tout ce qui chante, pleure ou croit,
Reconnat qu'il est sous l'empire
D'un esprit souverain et droit!

Printemps, rveil de la nature,
Oh! sois le bienvenu toujours!
Quand tu parais, la crature
Espre encore des beaux jours!

C'est toi qui donnes  la plaine
Son riche et moelleux vtement;
C'est toi qui fais germer la graine
D'o sortira notre aliment!
C'est toi qui rends au pulmonaire
La force et souvent la sant;
C'est toi que l'Indien vnre
En recouvrant la libert!

O printemps, messager Celeste,
Admirable consolateur
Ton clat seul manifeste
La puissance du Crateur!

4 juin 1887.




                          SAMUEL CHAMPLAIN


A L'HONORABLE JUGE A. B. ROUTHIER.

Stadacon trnait dans sa majest vierge
Au-dessus des flots bleus que roulaient sur la berge
        Avec un bruissement clair.
A travers les rseaux de la vigne embaume
L'indigne vivait dans sa hutte enfume,
        Libre comme l'oiseau de l'air.

Sur l'immense plateau couronn de verdure,
Les linotte mlaient leur gracieux murmure,
        Aux suaves rumeurs des eaux.
Rien ne troublait alors l'harmonie enivrante
Que l'onde, les rameaux et la brise odorante
        Versaient  la voix des chos.

Maintes fleurs au soleil entr'ouvraient leurs corolles
O les abeilles d'or, inconstantes et folles,
        Cueillaient le miel dlicieux.
Stadacon semblait tressaillir d'allgresse,
Et de chaque taillis un chant rempli d'ivresse
        Montait avec l'arme aux cieux.

Mais soudain des clameurs mystrieuses, vagues,
Ayant l'air de surgir des profondeurs des vagues,
        Interrompent ce doux concert;
Un  long serpent de feu court  travers l'espace,
Et la voix du canon-- la brise qui passe--
        Lance un rugissement d'enfer!

Un sauvage,  ce bruit, de son wigwam se sauve,
Croisant dans la fort plus d'une bte fauve
        Prise d'un fol effarement;
Mais bientt il s'arrte au bord d'une clairire,
Et sur le fleuve voit une souple voilire
        Mouiller l'ancre  l'abri du vent.

Un homme jeune encore,  la vaillante allure,
Portant moustache noire et longue chevelure,
        S'lance sur le sable roux.
L'indigne, charm par le noble visage
De celui qui parat le chef de l'quipage,
        Va se jeter  ses genoux.

Quel est donc l'inconnu qui vient fouler ces grves
Que l'enfant des forts--voyant s'enfuir ses rves--
        Dispute aux blancs en souverain?
Sauvage, incline-toi devant ce nouveau pre
Qui rendra ton pays civilis, prospre!
        Incline-toi devant Champlain!

Il vient, au nom du roi qui rgne sur la France,
Dissiper les erreurs, le vice et l'ignorance
        Dans les coeurs nafs ou pervers,
Fonder en Amrique une humble colonie
De la France clairant par son vaste gnie
        Tous les peuples de l'univers!

Levant de l'avenir un coin du voile sombre,
Il voit des ennemis le combattre dans l'ombre
        Comme des tigres enrags;
Mais sa foi, ses vertus, son esprit, sa prudence,
Le feront triompher, avec la Providence,
        Des ennemis et des dangers.

Aprs avoir gravi le rocher gigantesque
Et contempl longtemps le table pittoresque
        Qui s'offre  ses regards ravis,
Il regagne les flots du beau fleuve qu'il aime,
Et, tout prs de ses bords, il travaille lui-mme

        A btir le premier logis.
Champlain vient de jeter les bases de la ville
O fleurira bientt la grande loi civile
        A ct de la loi de Dieu.
Il apprend que du Val, un Franais malhonnte,
Conspire contre lui: du Val meurt, et sa tte
        Sanglante, est mise au bout d'un pieu!

Il est svre, soit! mais juste et charitable;
Sa bourse, son coeur d'or, son logis et sa table
        S'ouvrent  tous les malheureux.
Et les chefs des tribus algonquine et huronne,
Touchs de ses bienfaits, posent une couronne
        Sur son front noble et radieux!

Cet humble hommage meut son me magnanime
Et l'attache encor plus  la charge sublime
        Qu'il tient de son seigneur et roi;
Car puisque dans ces coeurs il a dj fait natre
Un peu de gratitude, il y fera peut-tre
        Briller les rayons de la foi.

Il leur enseigne  tous l'art de l'agriculture,
Et, vrai Cincinnatus, commence une culture
        Que dieu couronne de succs.
C'est lui qui, le premier, arrache  cette plage
Le secret de donner au blanc comme au sauvage
        Le pain, ce levier du progrs!

Mais l'illustre Franais ne voit pas tout en rose;
Son front serein nagure est maintenant morose:
        Il pleure sur le sort des siens.
Ah! c'est que, par del les monts et les rivires,
Habite une autre race, aux instincts sanguinaires,
        Qui l'outrage et pille ses biens!

C'est la race iroquoise, avide et dominante,
Qui veut anantir cette ville naissante
        Et rgner sur tout le pays.
Elle hait les Hurons et les visages ples
Et caresse l'espoir d'our leur derniers rles
        Et de mordre  leurs flancs roussis!

Champlain s'efforce encor d'apaiser les colres
Des Algonquins qu'il a traits comme des frres.
        Mais  sa voix nul n'est soumis.
Les Iroquois d'ailleurs--vritables colosses--
S'avancent, l'arme au poing, l'oeil et les traits froces
        Pour attaquer leurs ennemis.

Un chasseur, survenant, confirme la nouvelle
que deux cents Iroquois, pris d'une ardeur nouvelle,
        Viennent pour un combat prochain.
Alors, rpond Champlain, puisqu'ils veulent la guerre,
Et, par orgueil, rougir de leur sang cette terre,
        Ils seront exaucs demain!

Le soir, notre hros, entour de ses braves
Qui n'ont jamais connu la honte des entraves,
        Marche au devant des Iroquois.
Il les rejoint  l'aube, au milieu de leur danse,
Aux bords du lac Champlain.--Assoiffs de vengeance.

        Les Hurons vident leurs carquois.
Le soleil, qui se lve, embrase la rame
O se tiennent Champlain et sa modeste arme
        Un ennemi vient les voir;
C'est un chef que distingue un panache de plumes,
Et son accoutrement diffre ses costumes
        Des autres monstres  l'oeil noir.

Levant son arme, il dit, d'une voix sombre et dure:
A tous ces gueux il faut ter la chevelure,
        Et la faire flotter aux vents!
Champlain, sortant du bois, au premier rang se place,
Et, d'un coup d'arquebuse, en abat trois sur place,
        Le chef et ses premiers suivants!

Ce coup fameux inspire aux Iroquois la crainte;
Ils luttent chaudement, mais leur bravoure est feinte:
        La frayeur se lit dans leurs yeux!
Ils reculent bientt en cohorte confuse,
pouvants qu'ils sont par les coups d'arquebuse
        Que Champlain dcharge sur eux!

Voyez-les dguerpir, ces guerriers si terribles
Qui devaient dchirer de leurs ongles horribles
        Les cadavres de leurs rivaux!
Ils sont lches, c'est vrai, mais--tigres indomptables--
Ils voudront assouvir leurs haines implacables
        Contre Champlain et ses hros.

Les ans passent. Champlain quitte la colonie
Pour aller demander  la France bnie
        Les soldats de la vrit.
Car ce n'est pas, dit-il par la poudre et les balles
Qu'on pourra subjuguer ces bandes cannibales:
        Du prtre il faut la charit!

Il revient au printemps, le coeur rempli de joie,
Avec de fiers colons que la patrie envoie
        Escorts de religieux.
A sa charge il pourra se livrer sans relche,
Laissant aux rcollets la grande et sainte tche
        De gagner des mes aux cieux!

Il fonde, il tablit de florissants villages
O nagure mergeaient des bourgades sauvages
        Couvertes d'un maigre gazon;
A la brise aujourd'hui le bl d'or s'y balance,
Promettant au colon la joie et l'abondance
        Pour les jours de l'pre saison.

Il instruit l'ignorant, soulage l'infortune
Fait voir aux ennemis l'horreur de la rancune
        Et prche la fraternit;
Il soutient des combats qui le couvrent de gloire,
Et pose les jalons d'une hroque histoire
        Qu'il lgue  la postrit!

Qubec n'est plus ce roc  l'aspect morne et sombre
O venaient autrefois se reposer  l'ombre
        Le chevreuil, la biche et l'lan.
La vigne et le noyer sont tombs sous la hache
La nature a jet son large et vert panache

        Pour se couvrir du drapeau blanc!
L'harmonie et l'amour ne sont plus dans les branches
O l'oiseau se cachait, mais dans les maisons blanches
        Pleines d'enfants frais et mignons.
L vit de ses sueurs un petit peuple brave
Qui peut dj rpondre  l'Anglais qui le brave:
        J'attends l'effet de vos canons! [1]

[Note 1: Rponse de Champlain  la sommation de David Kertk, 10 juillet
1628.]

Un peuple de hros  la trempe athltique,
A l'me gnreuse, au coeur patriotique,
        Luttant pour la France et ses droits:
Un peuple qui bnit du prtre l'influence
Et coule sur ce sol une heureuse existence
        A l'ombre sainte de la croix!...

C'est ton oeuvre, Champlain,  gouverneur illustre!
C'est toi qui fis grandir, en lui donnant ton lustre,
        Ce peuple honnte et vigoureux;
C'est toi qui le soutins aux heures de l'preuve;
C'est toi qui l'attachas aux rives de ce fleuve;

        C'est toi qui le rendis heureux!
Un quart de sicle et plus, tu manias sans trve
La charrue ou l'outil, la parole ou le glaive
        Pour assurer son avenir.
Et quand la mort parut au seuil de ta demeure,--
O le peuple assembl pleurait ta dernire heure,--
        Sans trembler tu la vis venir!

Bien des ans ont pass depuis que ta grande me
S'est envole aux cieux, et la patrie acclame
        Ton nom toujours retentissant.
Vois--grain de snev que tu jetas en terre--
Ces millions de coeurs te proclament leur pre
        De ce pays libre et puissant!

Ils rvaient d'riger sur le haut promontoire
O ton astre brillant se coucha dans sa gloire,
        Un bronze digne de renom;
Et ce rve aujourd'hui, Champlain, se ralise:
Le peuple de Qubec de zle rivalise
        Pour immortaliser ton nom.

                             ENVOI

On sait que l'loquence avec la posie
Vous nourrirent jadis de leur douce ambroisie.
Car votre langue,  matre! est une lyre d'or
Rveillant mme ceux que l'ignorance endort!

Le ciel vous donna l'art de plaire et de convaincre
Et celui de combattre une erreur et la vaincre...
Ah! c'est que votre coeur exhale des accents
Doux comme le cinname et purs comme l'encens!

Vous aimez--quand le peuple, enchant, vous acclame,
A parler, l'oeil humide, et la fiert dans l'me,
De ces illustres morts qui furent nos aeux
Et dont les grands exploits vous rendent orgueilleux;

Alors vous recevrez, j'en ai la confiance,
Avec votre sourire et votre bienveillance,
Ces vers que je redis en l'honneur du chrtien
Que vnre et bnit le peuple canadien!

Avril 1891.




                          LA PRESSE CANADIENNE


A L'HONORABLE HECTOR FABRE

Nos bardes tour  tour ont chant la ramure,
La brise, le soleil, et l'oiseau qui murmure
        En voltigeant de fleur en fleur;
De notre peuple ils ont clbr l'esprance,
Les qualits, la foi, les vertus, la souffrance,
        Le dvoment et la valeur.

Ils ont, les yeux fixs aux pages de l'Histoire
Redit avec orgueil l'clatante victoire
        De nos soldats  Carillon;
Et moi, le plus obscur du groupe littraire,
J'ose venir chanter, d'une voix tmraire,
        L'honneur d'un autre bataillon.

Ce bataillon figure en nos belles annales;
C'est lui qui dfendit nos lois nationales
        Conte un farouche potentat;
C'est lui qui dtrna l'infme oligarchie,
Qui, mprisant nos droits, voulait par tyrannie
        Rgner et possder l'tat!

Il essuya d'abord outrage sur outrage,
L'exil et la prison; mais, sans perdre courage,
        Dans sa lutte il persvra.
Alors, nos ennemis, plus orgueilleux que braves,
Cessrent  regret de mettre des entraves,
        Et l'oligarchie expira...

Devant ce bataillon qui s'appelle la Presse,
Chapeau bas, Canadiens! Et que chacun lui tresse
        Une couronne en ce beau jour! [2]
Car en brisant les fers de notre servitude,
Il s'est acquis des droits  notre gratitude,
        A notre estime,  notre amour!

[Note 2: Fte nationale des Canadiens-Franais, 24 juin 1888.]

Et depuis lors, veillant comme une sentinelle
A la scurit de la nef fraternelle
        Qui porte les deux nations,
La Presse jetterait le premier cri d'alarme
Si le tyran d'hier osait reprendre l'arme
        Pour briser nos traditions!

Jamais ne sonnera cette heure malheureuse
O notre beau pays, dans une guerre affreuse,
        Verrait ses fils s'entrgorger.
Non! car les mmes voeux de paix et d'esprance
Font battre tous les coeurs de la Nouvelle-France,
        Et nul ne songe  se venger!

La Presse canadienne honore notre race;
Elle suit pas  pas la glorieuse trace
        Du grand Bdard, son fondateur;
Comme lui sans faiblesse, elle fltrit le vice,
Exalte la vertu, flagelle l'injustice,
        Dfend l'glise et le pasteur.

Elle inspire le got de la littrature,
Favorise les arts, surtout l'agriculture,
        Cette mre du genre humain.
Toute oeuvre intelligente, honnte, gnreuse,
Tout ce qui fait enfin notre existence heureuse,
        Porte l'empreinte de sa main!

Devant ce bataillon qui s'appelle la Presse,
Chapeau bas, Canadiens! Et que chacun lui tresse
        Une couronne en ce beau jour!
Car en brisant les fers de notre servitude
Il s'est acquis des droits  notre gratitude,
        A notre estime,  notre amour!




                            LA NUIT DE NOL


A M. J-C TACH, OTTAWA

Au pied de sa couche grossire
Le petit pauvre a mis son bas,
En murmurant cette prire:
Bon Jsus, ne m'oubliez pas!

Il ne sait point que la misre
Plane au-dessus de son rduit,
Et que sa malheureuse mre
N'a fait qu'un repas aujourd'hui!

Il ignore donc,  son ge,
Que l'on peut souffrir de la faim,
Et qu'un firmament sans nuage
Peut devenir sombre demain.

Il ne sait qu'une seule chose:
C'est la grande nuit de Nol,
La nuit o l'enfant Jsus rose
Apporte des prsents du ciel.

Il s'endort sous des draps de laine,
L'un sur l'autre assez mal cousus;
Mais ces draps valent bien l'haleine
Du boeuf qui soufflait sur Jsus!

Des songes d'or bercent son me;
Il voit, dans l'ombre qui grandit,
Un esprit aux ailes de flamme,
Voltiger autour de son lit,

Et dans son bas mette un mlange
De fruits vermeils et de bonbons;
Puis le rveur, d'un geste trange,
tends les menottes vers ces dons...

Debout, la mre est l qui pleure,
Le coeur bris par le chagrin,
Car pas d'argent dans la demeure,
Et pas un seul morceau de pain.

Un douloureux transport l'agite;
Son regard se voile un instant;
Son coeur  se rompre palpite,
Et son esprit va dlirant:

Dieu donne au riche l'opulence
Avec la joie et le bonheur;
Au pauvre, il donne l'indigence
Avec l'envie et la douleur!

Le riche emplit de friandises
Le bas soyeux de son bambin
Et moi je n'ai que des reprises
A faire au bas de l'orphelin...

Mais je blasphme,  Dieu! pardonne,
Dit-elle, en tombant  genoux!
Ma pauvre langue draisonne,
Car c'est toi qui veilles sur nous.

Sombre ou rose est notre existence:
De ton amour c'est le secret;
A notre me il faut la souffrance,
Comme  l'or il faut le creuset.

Minuit sonne. La cloche appelle
Le peuple auprs du saint berceau;
La veuve,  cette voix si belle,
prouve un sentiment nouveau.

Pendant que mon ange sommeille,
Fait-elle, en essuyant ses yeux,
Allons  la crche vermeille
Adorer l'envoy des cieux.

Dans le temple de la prire
Elle pntre en chancelant,
Car la douleur et la misre
Ont rendu son corps dfaillant.

Prs d'elle, un homme charitable
qui compte dj de longs jours,
Devine,  son air lamentable,
Qu'elle vgte sans secours.

Il la connat et la vnre,
Et dsirant l'aider un peu
Il sort et vole  la chaumire
De celle qui prie au saint lieu.

Sans effort il ouvre la porte,
La porte ferme au loquet,
Dpose le falot qu'il porte
Et met sur la table un paquet.

Il va sortir, quant la voix frache
De l'enfant bredouille tout bas:
Le bon Jsus sort de la crche
pour emplir tous les petits bas!

L'homme, mu par ce songe trange,
Fuit et revient en quelques bonde
Glisser dans le bas du bel ange
Des pices d'or et des bonbons...

Il est jour. Le soleil inonde
La chaumire de mille feux.
Soudain, levant sa tte blonde,
L'enfant pousse des cris joyeux.

La mre,  ces tons d'allgresse,
Se lve et croit rver encor!
L'enfant l'embrasse et la caresse
En lui montrant les pices d'or.

Sauvs! Sauvs exclame-t-elle!
--Enfant, d'o vient ce trsor-l?
--Mre, la chose est naturelle:
Il vient du bon Jsus, voil!

Intelligente autant que sage,
La mre devine  l'instant;
Et, dcrochant une humble image,
Elle dit en s'agenouillant:

Enfant, devant cette madone,
Disons, en ce jour solennel:
Oh! bnissez celui qui donne
L'or et les bonbons de Nol!

27 dcembre 1890.




                              L'HIRONDELLE


C'tait un jour de juin. Sous la verte rame
L'onde et l'oiseau mlaient les accords de leurs voix.
Le soleil argentait la pelouse embaume
Et la brise agitait le grand clavier des bois.

Je contemplais, pensif, l'orgueilleuse nature
Droulant au regard ses feriques splendeurs,
Quand, soudain, j'aperus au fond de la ramure
Un petit chantre ail volant de fleur en fleur.

Je m'approchai--c'tait la gentille hirondelle
Qui saluait l'aurore aux brillantes couleurs;
Joyeuse, elle grenait sa tendre ritournelle
Dans l'air tout imprgn d'agrables senteurs.

Oh! sois la bienvenue, hirondelle vaillante,
Compagne de la rose, oiseau consolateur!
Lorsque tu viens, petite, une joie clate
Illumine le front du pauvre moissonneur!

Tu veilles sur le grain, de village en village,
Et sais le protger contre le moucheron;
Chaque t tu poursuis ta tche avec courage
En brisant sans piti l'insecte et l'embryon!

Le riche a ses oiseaux qu' prix d'or il achte,
Oiseaux bariols comme les arcs-en-ciel,
Qui soupirent leurs chants, ainsi qu'une fillette,
Pour de lgers gteaux ou des rayons de miel.

L'hirondelle se rit des naves caresses
Que le riche prodigue  ses oiseaux aims;
La libert, voil sa corbeille d'ivresses!
Elle aime le grand air et les nids parfums.

Elle habite partout: la terre est sa patrie.
Des rivages du Gange aux bords du Saint-Laurent,
Le laboureur l'accueille avec idoltrie,
Car cet oiseau, pour lui, c'est plus qu'un conqurant!

Puis quand le morne hiver, cet hte impitoyable,
Droule sur nos prs son tapis de frimas;
Quand le nid des amours devient inhabitable,
Elle prend son essor, vers de plus chauds climats.

Poussant son vol altier  travers les empires,
Les fleuves, les dserts, les pics vertigineux,
Elle berce en volant, sur l'aile des zphires
Ses suaves accords qui montent vers les cieux.

Mais vienne le printemps avec ses nids de mousse,
Son radieux soleil, ses bosquets enchants,
On la voit aussitt, comme une amante douce,
Joyeuse, revenir aux lieux qu'elle a quitts.

Puiss-je encor longtemps,  gentille hirondelle,
couter ta romance et tes cris de bonheur!
Ah! reviens sous nos cieux, messagre fidle,
Mettre un rayon d'espoir dans notre pauvre coeur!

Juin 1878.




                              A MON PRE


Quand la premire fleur au champ des morts rayonne,
J'aime  te visiter,  modeste colonne,
Qui rappelles le nom de mon pre chri;
Devant toi je m'incline en fermant les paupires,
Et mon me redit de ferventes prires
Pour le chrtien qui dort sous ce gazon fleuri.
Mprisant les honneurs que l'orgueilleux envie,
Sans fiel il traversa le sentier de la vie
En pratiquant toujours la foi de ses aeux.
Il n'aura pas sa place aux pages de l'histoire,
Mais son nom restera grav dans la mmoire
Des plus pauvres que lui qu'il aida de son mieux.

Il est l, maintenant, sous quelques pieds de sable,
Cet honnte vieillard, doux, gnreux, affable,
Qui ne faillit jamais aux rgles de l'honneur.
Chrtiens, qui visitez ce sombre coin de terre,
O l'oiseau, plein d'moi, gazouille avec mystre,
Ah! daignez pour mon pre implorer le Seigneur!

12 juillet 1883.





                        BOUQUET DE VIOLETTES



L'PE ET LA CHARRUE

Nos aeux, sur ce sol, avec leur fire pe
Ont crit ce grand mot: civilisation!
Nous, avec la charrue, achevons l'pope
Par ce terme viril: colonisation!

LA PRESSE

La presse, c'est le phare illuminant le monde,
Le phare qui rpand sa lumire fconde
Dans les nombreux esprits o l'erreur existait.
Mais la mauvaise presse attaque la morale
Sape l'autorit, provoque le scandale
Et renverserait tout, si Dieu ne l'arrtait!

RICHESSE ET PAUVRET

De la richesse nat quelquefois l'avarice,
Et le coeur de l'avare est toujours malheureux;
Mais de la pauvret jamais ne vient ce vice
Voil pourquoi le pauvre est si souvent joyeux.

L'ORPHELINE ET SA MRE

Une orpheline, un jour, demandait  sa mre
Pourquoi, soir et matin, elle priait Jsus?
C'est que, rpondit-elle, en lui je vois un pre
Qui remplace celui que tu n'embrasse plus!

LE DOIGT DE DIEU

Par un froid de dcembre, une tremblante mre
Chez un riche orgueilleux alla tendre la main;
Le riche en blasphmant repoussa sa prire,
Mais l'ange de la mort le foudroya soudain.

LA RECONNAISSANCE

Tout bienfaiteur a droit  la reconnaissance;
L'tre suprme  qui nous devons l'existence
        A les prmices de ce droit.
C'est un devoir auquel chaque bienfait nous lie,
Et l'ingrat est un monstre indigne de la vie,
        Un tre  l'esprit trop troit!

MA POLITIQUE

Ma politique  moi, voulez-vous la connatre?
--Non, dites-vous?--Alors, ce sera plus tt fait!
D'ailleurs, je vous dirais qu'elle est encore  natre:
Quoi! cela vous tonne? et pourtant c'est un fait.

A NOS FRRES EXILS

O frres, qui vivez loin de notre patrie
Et qui gardez encore avec idoltrie
Les coutumes, les moeurs et la foi des aeux,
Soyez bnis! Nos coeurs caressent l'esprance
Qu'un jour vous reviendrez dans la Nouvelle-France
Partager nos travaux et leurs fruits glorieux!

AH! LES ENFANTS!

Bb fait le malin depuis une heure entire,
Et la faible maman ne peut le matriser.
Soudain le pre arrive et se met en colre,
Mais bb l'adoucit avec un seul baiser...

LES PARVENUS

Il est des parvenus qui croient, dans leur folie,
Que la toilette et l'or clipsent le gnie,
Et que tous leurs dsirs doivent tre exaucs.
Erreur! car ici-bas le gnie est le matre,
Et quand ces pauvres sots s'efforcent de paratre,
Ils sont pris en piti par les hommes senss!

TEL PRE, TEL FILS

Autrefois, j'ai connu, tout prs de cette ville,
Un gamin de neuf ans qui blasphmait dj.
Enfant, lui dis-je un jour, cette habitude est vile.
Monsieur, rpondit-il, je fais comme papa!

LE MOT PATRIE

Le mot patrie est doux  l'oreille de l'homme;
L'enfant, sans le comprendre, avec amour le nomme;
L'adulte en l'entendant sent palpiter son coeur.
A ce mot nous volons sur le champ de bataille,
Et pour lui nous bravons le fer de la mitraille;
Ce mot veut dire enfin: pays, famille, honneur!

22 octobre 1887.




                        LA SAINT-JEAN-BAPTISTE


A M. AMDE ROBITAILLE
Prsident gnral de la socit St-Jean-Baptiste.

Quand brille  l'horizon le jour de la patrie,
Les Canadiens-Franais, l'me toute attendrie,
Clbrent  des aeux les vertus, les exploits;
Et, lguant  l'oubli tout ce qui les divise,
Ils suivent l'tendard  qui porte leur devise:
Nos institutions, notre langue et nos lois!

Ils marchent, le front haut, sur ce sol o leurs pres
Ont pos les jalons de ces villes prospres
Que le touriste admire aux bords du Saint-Laurent.
Ils s'arrtent parfois dans leur plerinage
Pour saluer le nom d'un noble personnage
Burin sur l'airain d'un humble monument.

Ils vont se recueillir un instant dans le temple
Sous le tendre regard de Dieu qui les contemple
Et les fait triompher d'ennemis dangereux;
Ils retrempent leur foi--la foi des leurs anctres--
Que savent leur transmettre une foule de prtres
Aussi braves et saints que Brbeuf et Buteux.

Et lorsqu'ils ont offert au ciel un pur hommage,
Ils retournent chacun festoyer sous l'ombrage
Des rables plants en l'honneur de saint Jean.
O les joyeux refrains que chantent les poitrines
Que de mots rpts par des voix argentines
Et qui mettent la joie au coeur de l'indigent...

Puis, le soir, ils s'en vont sur la place publique
O d'loquents tribuns,  la voix sympathique,
Redisent la valeur de ceux qui ne sont plus;
Il sont heureux d'entendre exalter la mmoire
De ces fameux hros dont nous parle l'histoire,
Et jurent d'imiter leurs brillantes vertus!

O Canadiens-Franais d'une mme croyance,
Vous dont le fier esprit gale la vaillance,
        Ftez avec clat ce jour!
Portant de Carillon l'immortelle bannire
Allez au champ d'honneur vnrer la poussire
        Des guerriers morts pour votre amour!

Juin 1889




                                IL SERA PRTRE!


A MADAME L. G. V...

                           Le prtre est un pont jet entre le ciel et
                           la terre. Le jour o il n'y aurait plus
                           de prtres, le monde s'abmerait dans une
                           immense ruine.


C'tait un beau matin. Les cloches de l'glise
Mlaient joyeusement aux accords de la brise
        Leurs sons harmonieux;
Le peuple agenouill dans notre basilique,
Adressait en son coeur une douce supplique
        Au Monarque des cieux.

A l'autel se tenaient douze jeunes lvites
Venus pour dire au monde, aux plaisirs illicites
        Un ternel adieu;
Leurs lvres murmuraient d'ineffables prires
Et des larmes d'amour nageaient sous leurs paupires
        Quand ils firent le voeu.

Que c'est donc merveilleux cette crmonie!
Quel cachet de grandeur, de sainte posie
        Ne contient-elle pas?
Et ces fils d'Adam, ns comme nous dans les larmes,
Livreront  satan et ses compagnons d'armes
        Des valeureux combats!

Quelle langue pourrait,  noble et digne femme!
Exprimer le bonheur dont fut pleine votre me
        Au voeu de votre enfant?
Ah! vous tiez heureuses au del de tout rve,
Car l'vque sacrait,  pauvre fille d've,
        Le sang de votre sang!

Oui, vous tiez heureuse,  bonne et tendre mre,
Plus que si des  honneurs la couronne phmre
        Et ceint ce front aim;
Heureuse jusqu'au point de croire que Dieu mme
N'avait jamais offert de plus beau diadme
        En son ciel embaum.

Rjouissez-vous bien, nave et sainte femme!
Exaltez cet enfant que l'glise proclame
        Un dvou pasteur;
Contemplez son regard o la puret brille,
Son front calme et serein o la grce scintille,
        Ses traits pleins de douceur!

Vous l'aimiez!... Cependant lorsqu'il vous fit connatre
Que le ciel l'appelait  devenir un prtre,
        L'ami des malheureux,
Alors vous avez dit, avec le saint prophte;
Que votre volont, verbe divin soit faite
        Ici-bas comme aux cieux!

Il sera prtre! Ainsi, joyeux, il abandonne
Les passagers plaisirs auxquels l'homme s'adonne,
        Et qui font son malheur;
Il quitte sans regret amis, parents richesses;
Son coeur--brlant foyer des pures allgresses--
        Palpite avec ardeur!

Ses mains que pressiez jadis avec tendresse,
Toucheront dsormais, durant la sainte messe,
        Le corps, le sang de Dieu;
Ses pieds qu'avec amour vous baisiez dans les langes
Serviront  porter l'auguste pains des anges
        Aux mortels, en tout lieu!

Femme, vous n'aurez pas l'orgueil d'tre grand'mre,
Mais votre fils unique aura, sur cette terre,
        Une postrit:
Elle renfermera le grand, le proltaire;
Le vieillard et l'enfant le nommeront mon pre,
        L'oeil brillant de fiert.

Il sera prtre! Aussi que de brebis errantes
Reprendront sous ses soins, heureuses, repentantes,
        La route du bercail;
Et que de malheureux, guids par sa parole,
A son exemple, iront, de l'quateur au Ple,
        Achever son travail!

Nouveau Vincent de Paul, cet homme charitable
Pressera sur son sein le pauvre misrable,
        Abandonn de tous;
Il lui prodiguera les plus grandes tendresses,
Et ce pauvre, touch, contera ses faiblesses
        En tombant  genoux!

Puis, lorsque les mchants, le coeur rempli de rage
Maudiront, saliront de leur ignoble outrage
        L'aptre du Seigneur,
Alors cet homme saint sentira dans son me
Un amour  plus ardent, une plus vive flamme
        Pour le faible pcheur?

Il est consacr prtre! Et vous, sa bonne mre,
Vous gotez ardemment sa parole sincre,
        Pleine d'motion.
Vous assistez tremblante,  la premire messe
De ce fils qui vous donne-- sublime caresse!--
        Sa bndiction...

Femme, allez maintenant  vos oeuvres pieuses,
Et lorsque sonneront les heures douloureuses,
        Pensez  votre enfant;
Pensez aux doux bienfaits qu'il sme sur la terre:
Ce souvenir sera le baume salutaire
        De votre coeur souffrant

Juin 1879.




                         LE FAUBOURG SAINT-ROCH


Le vieux faubourg Saint-Roch s'incline sur le bord
De l'anse sablonneuse o le Saint-Charles endort
        Son flot bleu qui palpite;
C'est l que la vertu romaine vit toujours
Et que sa mle voix--sa voix des anciens jours--
        Parle  des coeurs d'lite!

C'est l que Cartier vint, pour la premire fois,
Ennoblir notre sol en y plantant la croix
        Sous l'ombrage des htres;
C'est l que sont empreints les pas des dcouvreurs,
C'est l qu'ont abord nos vaillants laboureurs
        Avec nos premiers prtres!

C'est l d'o sont partis ces humbles conqurants
Qui portaient  travers forts, monts et torrents
        La parole bnie
A l'enfant des dserts que la foi rclamait...
C'est enfin le berceau grandiose o germait
        La noble colonie!

J'aime ce vieux faubourg coquet et florissant,
O le riche  sa table accueille le passant
        Qui demande une obole;
Car c'est l que s'exerce avec simplicit
La bienfaisante loi de l'hospitalit
        Qui ravit et console!

Oui, je t'aime,  Saint-Roch! A ton pass rvant,
Parfois je crois our un pome mouvant
        Dans la rumeur de l'onde
O se mirent les toits de la fire cit
Dont l'immortel Champlain devina la beaut
        Qui charme le Vieux-Monde!

Je t'aime! car je sais qu' l'ombre de la croix
Vaillamment tu luttas pour dfendre nos droits
        Contre le despotisme;
Et qu'en toi bat le coeur de notre nation;
O boulevard bni de la religion
        Et du patriotisme!

Mai 1880.




                                A LA BRISE


Haleine du printemps,  brise parfume,
Errant de fleur en fleur, de vallon en vallon!
L'amoureux, pour our ta roulade anime,
S'arrache sans regret aux plaisirs du salon.

Il place sur ton aile, aimable messagre,
Ses longs soupirs d'amour, ses rves de bonheur,
Et tu vas les porter  l'amante sincre
Qui, l-bas, les reoit dans les plis de son coeur.

Que de fois le pote a redit sur sa lyre
Les gracieux accords qui vibraient dans ta voix,
Et que de fois l'oiseau dans un joyeux dlire
S'est mis  les chanter sous les arceaux des bois!

O brise enivre-moi longtemps de ton arme!
Viens rafrachir mon me o germe la douleur!
Passe devant mes yeux comme un lger fantme,
Et porte jusqu' Dieu l'cho de mon  malheur!

Mai 1882.




                        OCTAVE CRMAZIE

                          Prions pour l'exil, qui, loin de sa patrie,
                          Expira sans entendre une parole amie;
                          Isol dans sa vie, isol dans sa mort,
                          Personne ne viendra donner une prire,
                          L'aumne d'une larme  la tombe trangre!
                          Qui pense  l'inconnu qui sous la terre dort?
                                                       OCTAVE CRMAZIE.


S'il est un nom qui rime avec la posie,
C'est celui de l'illustre Octave Crmazie,
        Le nom d'un barde bien-aim;
D'un barde qui creusa, comme le vieil Horace
Dans le champ du gnie une profonde trace
        Que suivent Frchette et Lemay.

Bien des fois, secouant sa sombre rverie,
Il chanta sur son luth l'amour de la patrie
        Et les vertus de nos aeux;
Du prtre canadien il chanta la science,
La foi, la charit le dvouement immense
        Et les triomphes glorieux!

En pleurant il chanta le drapeau de la France,
Ce riche talisman, tmoin de la vaillance
        De nos soldats  Carillon;
A ce vieux drapeau blanc environn de gloire,
Rappelait  son coeur la plus belle victoire
        Qu'et remporte un bataillon!

Il chanta les vallons tapisss de verdure
Que le ciel a jets, ainsi qu'une bordure,
        Sur les rives du Saint-Laurent;
Il chanta les ruisseaux, les lacs et les rivires
Qui fcondent le sol, et les cimes altires
        O gronde et bondit le torrent.

Il chanta tour  tour le zphyr, l'hirondelle,
Le site merveilleux de notre citadelle
        Et nos modestes monuments.
La foi de nos martyrs inspirait ses mlanges
Qui semblaient aussi doux que les  hymnes des anges
        Envols au souffle des vents!

Mais un jour--oubliant la sainte posie--
Il eut, dans un moment de gne et de folie,
        Une coupable illusion:
Comme l'arbre gant bris par la tempte,
Le pote courba sa belle et noble tte
        Sous la peine du talion...

Bien des ans ont pass depuis cette heure sombre!
Crmazie, en voyant  son toile une ombre,
        A fui le lieu de ses malheurs...
Il a vcu longtemps sur la terre trangre,
Abandonn de tous, en proie  la misre,
        Vidant la coupe des douleurs!

Aujourd'hui... mais silence!... Il sommeille sous terre
Dans un coin de la France, au fond d'un cimetire,
        O nul peut-tre ne priera...
L'inexorable mort l'a couch dans la bire
En attendant qu'un jour revienne sa poussire
        En ce pays qu'il illustra!

Reois avec tendresse,  barde que j'admire,
Ces vers que je redis sur ma craintive lyre,
        Et que l'amiti m'inspira!
Puisse les Canadiens dresser  ta mmoire
Sur le roc de Qubec un monument de gloire!
        Et l'Amrique applaudira!

1er aot 1877.




                          LA CIT DE CHAMPLAIN


Assise sur un roc o notre espoir se fonde,
Tu mires ta grandeur dans la vague profonde
        Du fleuve Saint-Laurent;
Tes vieux crneaux noircis par la poudre et la flamme
Ont l'air de regarder s'envoler la grande me
        De Montcalm expirant!

Aux jours anciens, la voix de la mitraille
Sur tes remparts a retenti souvent;
Et l'tranger sur ta haute muraille
Peut lire encore ce pome loquent.
Un sicle et plus, les enfants de la France
Ont rpandu pour toi leur noble sang,
Mais dlaisss par une vile engeance,
Ils t'ont perdue avec le drapeau blanc...

Depuis longtemps l'amour et l'harmonie
Ont remplac les haines d'autrefois;
Et l'Angleterre avec art s'ingnie
A rendre heureux les rejetons gaulois.
Si dans ton sein la lutte recommence
Entre ces coeurs vibrant  l'unisson,
C'est une lutte o l'esprit, la science
Ont plus de part que l'clat du canon!

24 juin 1885




                              UN ORPHELIN [3]

[Note 3: Joseph-Orance de Grandbois, n  Saint-Casimir, comt de
Portneuf, le 3 mai 1884, devint orphelin de pre et de mre  l'ge de
deux ans, et fut confi aux rvrendes Soeurs de la Charit de Qubec,
le 17 mars 1886. Le 11 juin de la mme anne, M. l'abb H.-R.
Casgrain.--qui avait t charg par le comte A.-H. de Villeneuve, de
Paris, France, de lui choisir un petit orphelin canadien-franais, qu'il
dsirait adopter pour son enfant--vint chercher Joseph-Orance qu'il
envoya  Paris sous les soins d'une brave femme de Saint-Casimir, nomme
Bonie Hardy. Le 8 novembre 1890, l'honorable M. H. Mercier, premier
ministre de la province de Qubec, prsenta  la lgislature un projet de
loi pour permettre  l'heureux orphelin d'ajouter  son nom celui de
de Villeneuve. Aujourd'hui l'enfant est l'unique hritier d'un titre
honorable et d'une immense fortune.]


Joseph-Orance avait la beaut pour parure;
De longs et noirs cheveux encadraient sa figure
        Pleine de grce et de candeur.
Un sourire anglique ornait sa bouche rose
Qui dj soupirait une prire close
        Dans les plis de son tendre coeur.

A peine deux printemps doraient sa belle tte,
Que la mort lui ravit-- terrible conqute!--
        Famille, appui, flicit!
Mais Dieu prit l'orphelin sous sa puissante gide
Et lui donna pour mre et pour fidle guide
        Une des soeurs de charit.

Les soeurs de charit! quelles femmes divines!
Et qui peut dignement chanter ces hrones
        Que vivent dans l'humilit?
Pour sauver l'orphelin de l'affreuse indigence,
Former sa foi, son coeur et son intelligence,
        Elles puisent leur sant!

Qu'il fasse chaud ou froid, qu'il vente, pleuve ou grle,
Elles vont mendier, d'une voix faible et grle,
        Pour l'enfant que prie au saint lieu.
Et l'homme que leur voix attendrit et console,
Leur verse avec bonheur dans la main une obole
        Qui rjouit le coeur de Dieu!

Oui, ces soeurs-que la providence
prouve et bnit tour  tour--
Accueillirent Joseph-Orance
Avec un vrai transport d'amour.

Et le bel ange oublia vite
Le pauvre toit de ses aeux,
Puisqu'il avait--outre le gte--
Trouv des coeurs affectueux.

Ses yeux rayonnaient d'allgresse;
Ses lvres gazouillaient toujours;
Ses mains ne donnaient que caresse
A celles qui charmaient ses jours.

Oh! que de chauds baisers sa bouche
Imprimait au front de la soeur,
Qui penche auprs de sa couche,
Lui parlait du divin Sauveur!

En savourant ce pur langage,
Plus doux que le chant de l'oiseau,
Il croyait voir l'auguste image
De la Vierge sur son berceau!

Et lorsqu'il entendait redire
Le nom si doux de l'ternel,
Alors on le voyait sourire
Et tourner ses yeux vers le ciel.

Le soir, en fermant sa paupire,
Il bredouillait du fond du coeur
Cette humble et magique prire:
Veillez toujours sur moi, Seigneur!

Dans la saison des fleurs de la prsente anne,
Par une radieuse et chaude matine,
        Un prtre en cet asile entrait;
Il tait le porteur d'un aimable message,
Et la joie clairant son austre visage
        Mieux que sa bouche l'annonait.

Mes bonnes soeurs, dit-il, j'arrive de la France,
Et je viens en votre me adoucir la souffrance
        Que le ciel y verse souvent;
Un comte de Paris, pieux et charitable,
Voudrait pour hritier de son titre honorable
        Un orphelin intelligent;

Un orphelin issu d'honntes pre et mre,
Ayant un doux visage, un noble caractre
        Et du got pour la pit;
Il ferait  l'enfant une heureuse existence
Et lui mettrait en main l'arme de la science
        Pour dfendre la vrit!

Je vois dans cet asile un essaim de beaux anges
Dont les ris et les chants--harmonieux mlanges--
        Pourraient nous faire rajeunir...
Je laisse  votre esprit le soin patriotique
De choisir l'orphelin que ce grand catholique
        Destine au plus bel avenir!

Joseph-Orance obtint la palme sur le nombre;
Mais son front se couvrit d'un nuage bien sombre
        Lorsqu'on le mit dans le secret...
Et la soeur Saint-Vincent, qu'il appelait sa mre,
Ne pouvait voir partir, sans une peine amre,
        Cet orphelin qu'elle adorait!

Le petit se cachait dans les plis de sa robe:
Telle contre une fleur l'abeille se drobe
        A l'oeil du ravisseur sournois!
Et la Soeur voulait dire  ce joli rebelle:
Va donc,  mon enfant, o le destin t'appelle!
        Mais la douleur glaait sa voix.

Le prtre avait prvu les larmes douloureuses
Que verseraient l'enfant et les religieuses
        A l'heure triste des adieux;
Aussi, pour les scher, trouva-t-il des paroles
Pures comme le miel qui tombent des corolles,
        Et douces comme un chant des cieux!

Levant de l'avenir un coin du voile rose,
Il peignit  l'enfant le destin grandiose
        Que le Seigneur lui rservait.
Les pleurs brillaient encor sous plus d'une paupire,
Mais de tous ces coeurs purs une ardente prire
        Vers le vaste ciel s'levait!

Un mois s'est coul depuis l'heure touchante
O nous tions tmoins de la scne mouvante
        Que ne peut rendre mon pinceau;
L'orphelin que le prtre a tir de l'hospice,
Et qui devait plus tard boire l'amer calice,
        Loge  Paris dans un chteau...

Ses nobles protecteurs, le comte et la comtesse,
Dont l'me est un foyer d'amour et de tendresse,
        Lui prodiguent tous les gards;
Ils l'entourent des soins que permet la fortune,
Afin de dissiper la tristesse importune
        Qui trouble parfois ses regards;

Car, ici, dans l'asile o brilla son toile,
Il a quitt deux soeurs qui suivirent la voile
        L'emportant sur le flot moqueur...
Souvent il les appelle au milieu de ses ftes;
Et la nuit, dans le songe, il brave les temptes
        Pour les serrer contre son coeur...

Mais la tristesse, un jour, s'enfuira de son me,
Car elle est, chez l'enfant, semblable  cette flamme
        Qui luit et s'efface aussitt.
Puis une heure viendra--joyeuse et fortune--
O l'ange comprendra sa haute destine,
        Et cette heure viendra bientt!

Que sera-t-il plus tard? mystre!
C'est le secret du Crateur.
Prions pour que ce jeune frre
Soit notre gloire et notre honneur!

15 juillet 1886.




                             MAUVAIS ARTISAN


C'est le samedi soir. Au sein d'une chaumire,
O pntre le froid, quatre jeunes enfants
Se pressent, tout plis, aux genoux de leur mre;
L'tre n'a plus de feu, la table d'aliments.

J'ai faim! J'ai froid! Ces mots, mls de pleurs tranges,
Rsonnent comme un glas dans ce foyer malsain;
Et la mre rpond: Ne pleurez pas, mes anges,
Votre pre bientt vous donnera du pain...

Mais l'horloge l-haut sonne dj dix heures,
Et le pre et le pain surtout n'arrivent pas!
La marmaille, apaise un instant par des leurres,
Saute  faire crouler le parquet sous ses pas...

J'ai faim! J'ai froid! du feu! Ce chant de la misre--
Douloureuse clameur--retenti de nouveau.
L'un des jeunes martyrs sollicite sa mre
De rduire en brasier les planches du berceau...

coutez! au dehors des voix sourdes murmurent:
Aux malheureux sans doute on vient porter secours.
Prtez l'oreille encor! mais qu'est-ce? ces voix jurent
Et maudissent le Dieu qui veille sur nos jours!...

Qui donc ose approcher, le blasphme  la bouche,
Du seuil o la misre tend son voile noir?
--Ce sont deux artisans, avins, l'oeil farouche,
Qui trane sur le sol un homme affreux  voir.

Et cet homme est le chef de la pauvre famille--
C'est le pre annonc tantt comme un sauveur!--
Voyez-le, sous les feux de la lune qui brille,
tendu sur le seuil sans voix et sans vigueur!

La femme ouvre la porte, et, tremblante, s'empresse
Auprs du malheureux dont les traits sont fltris;
Paraissant oublier sa peine et sa dtresse,
Elle lui parle mme avec un doux souris!

L'ivrogne veut rpondre  ces lans sublimes,
Mais de profonds soupirs entrecoupent sa voix.
A leur tour ses enfants, ou plutt ses victimes
Lui demandent du pain, des vtements, du bois!

Hlas! pauvres petits, votre prire est vaine!
Vains aussi vos sanglots, vos plaintes, vos douleurs!
Car votre pre  mis l'argent de la semaine
Au cabaret... Schez ces inutiles pleurs!

Que dis-je? oh, non, pleurez! et les nombreuses larmes,
Que votre me innocente en priant versera,
Toucheront votre pre--Employez donc ces armes,
Et la victoire, enfants, un jour vous restera!

Du mauvais artisan cet ivrogne est l'image,
Car l'ivresse affaiblit les coeurs les plus vaillants;
Elle tend sur notre me un lugubre nuage
Qui lui cache du ciel les horizons brillants;

Elle loigne l'poux du foyer domestique,
O longtemps il gota la joie et le bonheur,
Et lorsqu'il y revient, sombre et mlancolique,
Il porte sur le front le sceau du dshonneur!

Ce homme tait jadis un artisan modle;
On vantait sa sagesse et son habilet;
Au dur labeur jamais il n'tait infidle,
Et c'est l qu'il puisait la force et la sant.

Mais quelle affreuse chute! En moins de trois annes,
Il a perdu la foi, l'nergie et l'amour!
Il donne au cabaret le fruit de ses journes,
Pendant qu' sa demeure on souffre nuit et jour...

Le monde quelquefois repousse avec malice
L'enfant qui, tout en pleurs, lui tend sa maigre main;
Quoi! te faire l'aumne? encourager le vice
De ton pre, un ivrogne?.... loigne-toi, gamin...

Ce langage est cruel, draisonnable, impie--
Faire expier au fils le crime des parents!--
Rappelons-nous ces mots du matre de la vie:
Laissez venir  tous les petits enfants!

Ah! ne laissons jamais  leur sort misrable,
Ces enfants dont le pre est parfois un bandit;
Mais faisons-les plutt asseoir  notre table
En leur donnant le pain du corps et de l'esprit.

Nos bienfaits trouveront mille chos dans leur me--
Leur me si sensible aux lans gnreux--
Et, plus tard, la vertu--cette cleste flamme--
Rchauffera leurs coeurs en les rendant heureux.

Du mauvais artisan et de ses habitudes
Il ne leur restera qu'un ple souvenir.
Joyeux, ils rempliront les tches les plus rudes,
Sous le regard de Dieu, sans craindre l'avenir!

1er octobre 1889




                         QU'EST-CE QUE LA VIE?

         Pice traduite de _What is Life?_ de Samuel Moore.


Je demandais un jour  l'un de ces vieillards,
Dont la ple figure et les sombres regards
Accusent la souffrance et l'amre ironie,
S'il pouvait m'expliquer ce simple mot: la vie?
Courbant sa tte blanche, il dit en soupirant:
La vie est une scne o le pauvre et le grand
Luttent pour obtenir l'honneur et la richesse;
Quelques rayons d'amour, de joie et de tristesse;
Des efforts pour saisir un brillant lendemain;
Une flamme qui luit et disparat soudain;
Un flot que le torrent caresse, agite, emporte;
Une rose qui nat et bientt sera morte;
La vie est ce chemin qui commence au berceau,
Et qu'on a parcouru lorsqu'on touche au tombeau!
L'homme croit au bonheur, et depuis son enfance,
Pour l'atteindre, il travaille, use son existence;
Mais au lieu du bonheur il trouve le trpas,
Et devient ce limon qu'on foule sous nos pas...

Si le nant tait le terme de la vie,
Dieu, lui, dis-je, serait un infme gnie.
Comment! nous serions tous destins  souffrir,
A vivre sans espoir et sans espoir mourir?...
Votre vie est affreuse: elle est la mort de l'me;
Car l'me juste espre en Dieu qui la rclame.

Plus mu que content des paroles du vieux--
Paroles qui blessaient mes sentiments pieux--
J'abordai sur la route un homme au doux visage,
Un homme dont l'esprit me parut droit et sage,
Et je lui demandai, d'un ton respectueux,
De rsoudre pour moi le problme pineux.

Une lueur d'espoir claira sa figure,
Et, s'inclinant, il dit d'une voix mle et pure:
La vie est pour connatre et servir le Seigneur,
Recevoir sa doctrine avec joie et douceur,
Imiter les vertus du Christ--divin modle--
Afin de vivre un jour de sa vie immortelle.

La vie est un foyer qu'alimente la foi;
Un livre o le Seigneur a burin sa loi;
Un creuset o notre me, au feu de la souffrance,
S'pure et sent grandir en elle l'esprance.
Il vit, l'homme qui sait ses crimes pardonns,
Il entrevoit du ciel les justes couronns;
En mourant au pch, son me se dlie
Et recouvre aussitt la vritable vie.
Vivre enfin, ici-bas, c'est souffrir et lutter;
Vivre aussi, c'est le Christ! mourir, c'est triompher!
Notre corps, je le sais, est tir de la terre,
Et doit, aprs la mort, redevenir poussire;
Mais l'me--souffle pur sorti du coeur de Dieu--
Quittera pour toujours ce misrable lieu!

Ah! s'il faut vivre ainsi, lui dis-je, je veux vivre!
Vivre sous les regards de Celui qui dlivre
L'me de sa prison pour la conduire au port;
Oui, je veux triompher du vice et de la mort!

Juillet 1888.




                       ADIEU A LA NOUVELLE-COSSE

                      Pice traduite de l'anglais.


Quelque soit ton destin,  ma Nouvelle-cosse--
Doux nid que le devoir, dans sa rigueur atroce,
M'ordonna de quitter--jusqu'au dernier soupir
Je jure de garder ton tendre souvenir!

A tes monts que l't couronne de verdure,
A ton sol gnreux qui donne sans mesure,
Aux ctes de granit qui te font un rempart,
J'accorde volontiers de mon coeur une part!

Dans tes vieilles forts--grandes comme un royaume--
Le sapin rsineux rpand son doux arme;
Et, dfiant toujours l'ouragan furieux,
Le chne y dresse aussi son front majestueux!

Puis dans tes champs rayonne,  travers la rose,
Une fleur que ma main  souvent caresse;
Son nom est _May flower_, l'orgueil de l'cossais,
Tmoin de ses revers et de tous ses succs!

Je n'aurai plus peut-tre, un jour, l'heureuse chance
De pouvoir t'admirer, lieu cher de ma naissance!
Mais du moins quand mes yeux verront la _May flower_,
Ils la contemplerons longtemps avec bonheur...

Adieu, Nouvelle-cosse,  ma belle patrie!
Quoique loign de toi, je t'aime  la folie!
Si les ans entre nous passent comme les flots,
Mon amour grandira nourri par mes sanglots!

1er mai 1883




                             LOUIS FRCHETTE

                  POTE LAURAT DE L'ACADMIE FRANAISE


Il est de notre peuple et l'orgueil et la gloire
Ce barde dont le nom, au livre de l'Histoire,
        Aura sa place  part.
Il quitte ce pays qu'il aime et qu'il admire
Pour aller retremper son gnie et sa lyre
        A la source de l'art!

Comme l'aigle volant vers la vote sphrique
O semble l'attirer la puissance magique
        De l'astre aux rayons d'or;
De mme vers Paris, le soleil de la France,
L'aigle du Canada, guid par l'esprance,
        Prend son sublime essor!

Il sent que, par l'effort de son intelligence,
Il saura recueillir au champ de la science
        Des moissons de lauriers;
Car n'a-t-il pas nagure, affrontant la critique,
Conquis la palme d'or au tournoi potique
        Sur cent esprits altiers?

De notre histoire ouvrant les pages vnrables,
Sur sa lyre il dira les luttes admirables
        De nos vaillants aeux;
Il en composera de suaves pomes
Que la France lira, mieux que ses oeuvres mmes,
        Des larmes plein les yeux!

La France acclamera la nouvelle pope
De ce barde qui suit la trace de Coppe
        Et de Victor Hugo;
Chteauguay, Carillon et mainte autre victoire,
Pour elle brilleront au temple de Mmoire
        Autant que Marengo!

Et la France bientt, grce  Louis Frchette,
Grce  nos crivains, prosateur ou pote,
        Se souviendra de nous.
Alors elle viendra visiter nos rivages
O fleurissent ses lois, sa langue et ses usages,
        Et nous bnira tous!

22 octobre 1887.




                             LE MOIS DES MORTS


Le sol n'est plus velout de verdure;
Le vent gmit, et le chantre des bois
Aiguillonn par la faim, la froidure,
Redit ses chants pour la dernire fois.

Les milles fleurs qui doraient la prairie
Ont disparu sous un pais frimas.
Adieu, parfums! Adieu, mousse fleurie
O nous prenions de si joyeux bats!

Oyez! la cloche sonne
Son hymne monotone
Au clocher du saint lieu;
Cette voix gmissante
S'lve, suppliante
Jusqu'au trne de Dieu!
C'est le sanglot d'une me
Qui soupire et rclame
Dans sa prison de feu.
Eh! bien, qu'une prire
Monte, monte, sincre,
De nos coeurs jusqu' dieu!

L'astre du jour, derrire les nuages,
Cache ses feux, La nature est en deuil.
Hier, la neige, aujourd'hui les orages:
Tout se transforme et passe en un clin-d'oeil.

Le moissonneur ne tresse plus les gerbes
Qui ravissaient son coeur reconnaissant;
Le sol est mort. Nos montagnes superbes
Dressent au loin leur fate jaunissant.

Oyez! la cloche sonne
Son hymne monotone
Au clocher du saint lieu;
Cette voix gmissante
S'lve, suppliante,
Jusqu'au trne de Dieu!
C'est le sanglot d'une me
Qui soupire et rclame
Dans sa prison de feu.
Eh! bien, qu'une prire
Monte, monte, sincre,
De nos coeurs jusqu' dieu!

Durant ce mois de deuil et de tristesse,
Chrtiens, fuyons les frivoles plaisirs;
Pensons aux morts qui soupirent sans cesse
Aprs le ciel, objets de leurs dsirs.

Ah! oui, pensons  l'affreux purgatoire,
O Dieu peut-tre un jour nous conviera,
Car du pch c'est l'urne puratoire,
Invitable, o notre me expiera!

Oyez! la cloche sonne
Son hymne monotone
Au clocher du saint lieu;
Cette voix gmissante
S'lve, suppliante
Jusqu'au trne de Dieu!
C'est le sanglot d'une me
Qui soupire et rclame
Dans sa prison de feu.
Eh! bien, qu'une prire
Monte, monte, sincre,
De nos coeurs jusqu' dieu!

Entendez-vous ces plaintes dchirantes,
Ces longs appels, ces sanglots douloureux?...
Prions! Prions! Nos prires ardentes
Dlivreront des flots de malheureux.

Puis quand la mort, au jour de ses vendanges,
De notre vie aura tranch le cours,
Alors ces saints--devenus nos bons anges--
Nous prteront leur merveilleux secours!

Oyez! la cloche sonne
Son hymne monotone
Au clocher du saint lieu;
Cette voix gmissante
S'lve, suppliante
Jusqu'au trne de Dieu!
C'est le sanglot d'une me
Qui soupire et rclame
Dans sa prison de feu.
Eh! bien, qu'une prire
Monte, monte, sincre,
De nos coeurs jusqu' dieu!

1er novembre 1881.




                            SACHONS LUTTER!

     A. M. C. A. GAUVREAU, membre de l'Acadmie des Muses Santones.


RPONSE.

Toute vie est un flot de la mer de douleur.
Leur amertume un jour sera ton ambroisie,
Car l'urne de la gloire et de la posie,
      Ne se remplit que de nos pleurs!

L'autre soir, accoud sur le bord de ma table,
La cigarette aux dents et la plume  la main,
J'essayais de ravir  ma muse indomptable
Des vers que je voulais risquer le lendemain.

Mais, hlas! la cruelle avec indiffrence
Accueillait les soupirs s'exhalant de mon coeur,
Et, malgr mes appels et ma persvrance,
Ne daignait m'accorder qu'un silence moqueur.

Alors, en grommelant, je rejetai ma plume
Que j'avais pris la peine, entre vingt, de choisir!
Ma foi, j'aurais troqu mon luth contre l'enclume
Que l'artisan du coin fait vibrer  loisir...

Je vouais  Pluton l'objet de ma tendresse--
La muse qui m'avait tant de fois consol--
Quand l'on vint me remettre un chant,  mon adresse,
Que votre lyre avait, la veille, modul.

Sachons lutter! Tel est le titre du pome
O votre me meurtrie panche ses douleurs,
Implorant la piti pour le malheureux mme
Dont le fol gosme  caus vos malheurs!

L'gosme a chass l'ange de l'esprance
Qui berait votre esprit du rve le plus beau;
Il ne vous reste plus que l'amre souffrance,
Aussi lourde  porter qu'un marbre de tombeau!

Ah! votre coeur croyait--avec raison sans doute--
Que l'homme parvenu doit tre bienfaisant,
Quand le hasard, un soir, plaa sur votre route
Un sot que la fortune a rendu mprisant!

Votre coeur ignorait qu'ici-bas, en grand nombre,
Il est des tres vils au visage de saint
Qui se cachent parfois, comme un serpent dans l'ombre,
Pour lancer le dard qui perce notre sein...

Comme vous j'ai souffert de la malice humaine;
De vieux amis j'ai vu l'affreuse trahison;
D'illustres vaniteux j'ai mrit la haine,
M'tant permis de rire un peu de leur blason...

Et pour avoir, jadis, proclam que ma race
Secouerait tt ou tard l'insupportable affront
De vivre sous le joug, j'ai pay cette audace
De lse-loyaut... mais je tiens haut le front!

Barde, vous l'avez dit: Il faut souffrir, pleurer.
La souffrance  tout front doit mettre son empreinte
Et toujours et sans cesse et devra durer
Et pas un n'est exempt de sa fatale treinte.

Mais ne dsesprons ni de Dieu ni des hommes:
Dieu rcompense un jour ceux qui savent lutter,
Et nous, pauvres humains--_dieux tombs_ que nous sommes--
Si nous causons des torts, sachons les racheter!

Avril 1887




                              LA MISRE


                      Donnez! pour tre aims de Dieu que se fit homme,
                      Pour que le mchant mme en s'inclinant vous nomme,
                      Pour que votre foyer soit calme et fraternel;
                      Donnez! afin qu'un jour  votre heure dernire,
                      Contre tous vos pchs vous ayiez la prire
                      D'un mendiant puissant au ciel.
                                                            VICTOR HUGO.


Qu'il fait froid,  mon Dieu, dans la pauvre chaumire!
Plus de bois, ni de pain pour les enfants en pleurs!
La mre vers le ciel exhale sa prire,
Et ce parfum de l'me adoucit ses malheurs!

Aprs avoir redit le sublime symbole
Et pri le Seigneur de bnir ses enfants,
Elle s'approche deux, et--gracieuse obole--
Leur donne des baisers  dfaut d'aliments!...

C'est le premier de l'an. Chez le riche on festonne;
Les bambins, tout joyeux, embrassent leurs parents;
Sur ces candides fronts l'esprance rayonne,
Comme une toile d'or sur un ciel de printemps!

Un arme suave embaume la demeure
Des fruits en pyramide et des gteaux charmants
Trnent sur le cristal en attendant cette heure
O leur fera la guerre un essaim de gourmands.

Sous ces lambris dors, le pre de famille
Contemple tous les siens d'un oeil plein de douceur;
Dans l'tre, prs de lui, joyeusement ptille
Un bon feu d'o jaillit une ardente chaleur.

Ainsi, dans les palais des riches de ce monde,
L'on voit briller partout la joie et le bonheur;
L'on ne redoute pas la tempte qui gronde
Et glace, en son chemin, le pauvre de terreur...

Il fait froid. Le soleil, sous un pais nuage,
Drobe les reflets de ses rayons dors;
Au loin le vent mugit, solennel en sa rage,
Et soulve la neige en tourbillons serrs.

Mais que vois-je, soudain,  travers la tempte?
Ciel! une femme ple  l'air triste et souffrant!
Ses membres sont glacs; elle avance, s'arrte,
Et presse sur son coeur un jeune et frle enfant!

Cette femme dbile,  la dmarche lente,
Qui brave en grelottant de froid imptueux,
A laiss la chaumire, et, comme une me errante,
S'en va tendre la main aux portes des heureux.

Elle franchit le seuil d'une villa gothique
Aux magnifiques arcs aux superbes balcons,
Mais l sa voix rencontre un coeur dur et sceptique
Qui mprise sa plainte et rit de ses haillons...

Le lendemain au soir de ce jour mmorable,
Vers la chaumire allait le bon cur du lieu.
Il frmit en voyant--spectacle pouvantable--
Trois cadavres blottis prs de l'tre sans feu!

Ils taient morts, la nuit, de peine et de misre,
Pendant que les heureux ftaient jusqu'au matin...
Mais ne les plaignons pas, car Dieu, ce tendre pre,
Les avait convis  l'ternel festin...

Janvier 1870.




                               AUX POLITICIENS


O dfenseurs de nos droits politiques,
Fiers rejetons d'un peuple valeureux,
Vous qui dictez les lois patriotiques,
Vivez longtemps, surtout vivez heureux!

Rouges ou bleus--qu'importe la nuance,
N'tes-vous pas de nos droits les gardiens?--
Or moi je dis avec indpendance:
Soyez bnis de tous les Canadiens!
Soyez bnis par le cleste Pre,
Vous, citoyens, qui travaillez toujours
Pour assurer un avenir prospre
Au _Canada, mon pays, mes amours!_

Votre travail reste sans rcompense:
Le monde, hlas! est compos d'ingrats...
Mais la patrie, elle, aime et rcompense
Ses braves fils qui lui prtent leurs bras!

Faites la guerre au sombre fanatisme,
Ce ver hideux qui ronge tant de coeurs;
Luttez aussi contre le npotisme
Qui donne au lche un titre et des honneurs...

De ses devoirs instruisez la jeunesse
Que Dieu destine aux luttes  venir,
Afin qu'elle ait pour flambeau la sagesse,
Et pour seul rve un honnte avenir.

Parlez partout l'harmonieux langage
Qu'avec le lait vous puisiez au berceau;
Conservez-le comme un bel hritage:
De notre race il est le noble sceau!

Ah! pratiquez des aeux la devise
Vivre en Franais et mourir en Chrtien!
Soyez unis; et que votre me vise
A rendre heureux le peuple canadien!

A l'ouverture des chambres 1880.




                           A MON AMI M. W. CHAPMAN


Lorsque la renomme embouche sa trompette
Pour redire aux chos le nom d'un Canadien,
mule de Tach, de Casgrain, de Frchette,
Il me semble toujours que ce nom est le tien!

Car dj, mon ami, les potes de France,
--Des rivaux fraternels--applaudissent tes chants.
Leur loge flatteur exprime l'esprance
Que ta muse obtiendra des succs clatants.

Moi qui prte  ta lyre une oreille attentive,
Qui m'enivre parfois aux flots de l'art divin,
Qui des sons de mon luth quelquefois te ravive,
Je m'unis  ces coeurs pour te serrer la main!

6 juin 1880.




                              ELLE EST MORTE!


Rose avait dix sept ans; elle tait belle et blonde;
Sur son front les rayons de la candeur brillaient;
Les perles de sa bouche enchantaient tout le monde;
Ses cheveux en flots d'or jusqu' ses pieds roulaient.

Ses lvres souriaient comme celles d'un ange;
Son oeil d'azur jetant un vif rayonnement;
Sa voix avait parfois une harmonie trange
Qui me plongeant soudain dans le ravissement!

Quand venait le printemps avec ses nids de mousse,
Ses brises, ses parfums, son soleil radieux,
Nous allions, elle et moi,--rminiscence douce--
Tout pensifs, nous asseoir sur le gazon soyeux.

Et l nous admirions le couchant et l'aurore
Dployant  notre oeil leurs tableaux gracieux;
Et nos coeurs bnissaient l'Artiste que dcore
Toute l'immensit de la terre et des cieux.

Aux coupes de l'espoir nous abreuvions notre me;
Un heureux avenir brillait dans le lointain;
L'Hymen allait bientt nous verser son dictame,
Mais, hlas! nous comptions sans le cruel destin!

Et maintenant, voyez: elle est l qui repose
Sous la terre o chacun tt ou tard doit dormir!
Et tout ce qui me reste aujourd'hui de ma _Rose_,
C'est le parfum que m'a laiss son souvenir...

Avril 1879




                                A BEAUPORT


A MESSIRE ADOLPHE LGAR

Drap dans son manteau de verdure odorante,
En face de Qubec, de l'le de Lvis,
Beauport baigne ses pieds dans l'onde murmurante
Du fleuve dont nos yeux sont sans cesse ravis.

Son temple--vrai bijou que des mains artistiques
Ont orn de tableaux aux riantes couleurs--
Dresse vers le ciel bleu ses deux flches gothiques
Que souvent le soleil dore de ses lueurs. [4]

[Note 4: Cette glise a t incendie le 24 janvier 1889.]

Depuis douze ou treize ans, au sein de ce village
Ont surgi des villas et quasi des palais
Aux donjons tapisss de fleur et de feuillage,
O le mortel ennui ne vient s'asseoir jamais.

L'habitant de Beauport est du Breton le type:
Charitable, joyeux, prompt, vif et grand parleur;
Puis en morale il a l'admirable principe
De garder  nos moeurs leur antique splendeur.

Beauport! ce nom figure au livre de la gloire,
Car son sol autrefois a bu le sang des preux;
Laverdire, Garneau, Ferland, dans leur histoire
Parlent de cet endroit en termes chaleureux.

C'est de l que partaient ces bombes meurtrires
Qui jetaient la terreur au milieu des Anglais,
Quand ceux-ci, s'avanant sur leurs longues voilires,
Voulaient ravir Qubec au pouvoir des Franais.

Parfois on y dcouvre, en remuant la terre,
Des sabres, des boulets, des dbris d'arme  feu;
Et l'on m'a racont qu'on y trouvait nagure
Des ossements humains, car tout parle en ce lieu.

Ces objets que la rouille a rongs sous la glaise,
Rappellent  nos coeurs les mmorables jours
O nos pres luttaient contre l'arme anglaise
Pour dfendre leurs droits, leurs foyers, leurs amours.

Ce lieu possde encore, en ses riches annales,
Plus d'un illustre nom par les hommes chri;
C'est l qu'ont vu le jour deux gloires sans rivales:
L'humble tienne Parent et de Salaberry!

Ds que le printemps brille, et jusques  l'automne,
J'habite sous ton ciel,  village enchanteur!
De la ville je fuis le fracas monotone,
L'air impur, la poussire et l'ardente chaleur.

Je respire  longs traits les parfums de tes roses
Et les douces senteurs qui s'exhalent des bois;
J'observe les bats des ails virtuoses,
Et j'coute, ravi, leurs gracieuses voix.

Puis le soir je contemple, assis au bord des vagues,
Toute l'immensit de la mer et des cieux;
Parfois je crois our des bruits tranges, vagues:
C'est le flot qui redit ton pass glorieux!

Alors, le coeur mu, je prends mon humble lyre
Et mle mes accords  ces concerts gants
Qui s'lvent des bois, de la chute en dlire,
Du fleuve, des ruisseaux et des gouffres bants!

20 juillet 1887.




                                LE JOUR DE L'AN


Douze sanglots ont vibr dans l'espace,
--Sont-ce les pleurs du lugubre beffroi?
--C'est l'avenir jetant  l'an qui passe,
Avec mpris, un adieu sombre et froid!

Un nouvel an, constell de promesses,
Vient de surgir des vastes profondeurs;
Accordons-lui nos plus tendres caresses,
Car il promet d'ineffables bonheurs.

L'an dernier fut dsastreux et terrible:
Il a sem partout tant de revers...
Il a chang--ce despote inflexible--
Nos rves d'or en mille maux divers!

N'en parlons plus! Et saluons l'aurore
Du nouveau jour qui brille  l'horizon;
Que de nos coeurs parte un hymne sonore
Pour acclamer l'hte de la saison!

Voyez l-bas, dans la pauvre chaumire,
Le malheureux amaigri par la faim:
Du nouvel an, il attend, il espre
Plus de bonheur et le morceau de pain!

Sous les lambris, o la pourpre rayonne,
Le riche aussi formule ses dsirs:
Bel an, dit-il d'un pur clat couronne
Nos doux banquets, nos ftes, nos plaisirs!

Au saint autel, le prtre vnrable
Pour le pcheur implore le bon Dieu;
Son chant d'amour--cri de joie admirable--
Comme l'encens monte vers le ciel bleu...

.......................................

Ds ce moment, oublions nos rancunes;
A l'ennemi prsentons notre main.
Aprs les jours de noires infortunes,
Dieu nous rserve un heureux lendemain!




                                  LGIE

            A MONSIEUR E. G.... qui vient de perdre sa femme.


Tout est fini! La tombe
Te couvre pour toujours...
Mon pauvre coeur succombe
Sous le fardeau des jours...

Dieu m'a ravi la joie
En t'appelant aux cieux,
Et la douleur dploie
Son voile sur mes yeux!

Du haut du ciel,  femme
Veille sur nos enfants,
Afin que leur jeune me
Ressemble au pur encens.

Obtiens-leur l'avantage
D'aimer le doux Jsus,
De suivre sa loi sage,
D'imiter ses vertus

Et lorsque la souffrance
Viendra les visiter,
Donne-leur la vaillance
De bien la supporter.

Oui, fais qu' ton exemple,
Au jour de la douleur,
Ils aillent dans le temple
Implorer le Seigneur.

Et moi qui suis le pre
De ces trois malheureux,
Je serai, je l'espre,
Un modle pour eux.

Adieu, femme adore!
Dors sous ce tertre en fleurs
Que mon me navre
Fconde de ses pleurs!

15 septembre 1886.



                           AU PEUPLE CANADIEN


A M. L. O. DAVID.

O peuple canadien, tressaille d'allgresse,
Plonge ton noble coeur dans une sainte ivresse,
        Entonne des hymnes d'amour!
Droule avec orgueil les plis de tes bannires,
Fais retentir partout tes fanfares guerrires,
        Car de Saint-Jean c'est le beau jour!

L'astre d'or, ce matin,  l'horizon sans bornes,
S'est lev radieux, posant au front des mornes
        Un diadme de rayons;
Le vaste Saint-Laurent roule sa vague pure,
Et les petits oiseaux cachs dans la verdure
        Disent leurs plus douces chansons.

La fort secouant sa crinire brillante,
Jette mille clameurs  la brise odorante;
Le ruisseau, serpentant dans les vallons en fleur
Mle au concert des bois sa suave harmonie;
L'airain lance aux chos sa mle symphonie:
Tout sous le soleil chante une hymne au Crateur!

Joignant ta voix aux voix de la nature entire,
Peuple, au pied des autels, courbant la tte altire,
Va chanter et prier ton glorieux patron.
Pour retremper ton coeur aux sources de la gloire,
tale les feuillets de ta sublime histoire,
De tes fastes dors rouvre le panthon!

C'est toi qui, dcouvrant nos forts et nos ondes,
        Les baptisa d'un nom franais,
Et c'est toi que plantas sur ces rives fcondes
        Le doux symbole de la paix.

Tu rvais pour tes fils un avenir prospre
        Sur la plage que nous foulons,
Quand, un jour, contre toi la puissante Angleterre
        Dchana ses gros bataillons.

Tu sentis bouillonner dans tes veines la sve
        Vigoureuse de tes aeux,
Et combattis longtemps sans repos et sans trve,
        Mais ne fus pas victorieux.

Et ton heureux vainqueur, pour prix d'une victoire,
        Pauvre peuple, te demanda
Tes villes, tes hameaux, et tout le territoire
        Qui s'appelle le Canada!...

Alors, abandonn par ta mre la France,
        Ou plutt par son lche roi,
Tu cdas ce trsor, ayant eu l'assurance
        De garder ta langue et ta foi!

Peuple, en ce jour bni de la Saint-Jean-Baptiste,
Dmontre avec clat que dans ton me existe
        L'amour pur de la libert!
Redis  l'tranger ton histoire hroque,
Affirme hautement ta constance stoque
        Ta force et ta vitalit!

24 juin 1878.




                                 L'AUTOMNE


Le ciel n'a plus d'azur; l'atmosphre est de glace;
La splendeur du soleil plit de jour en jour;
Sur l'arbre dpouill que le frimas enlace,
L'oiseau ne redit plus sa romance d'amour.

La nature a souill la robe blouissante
Qui parait les coteaux de ses replis soyeux;
Les fleurs ont disparu; l'abeille vigilante
Ne dore plus nos bois de son miel savoureux.

Les torrents cumeux, grandis par les orages,
Font retentir les airs de lugubres sanglots;
Et, bondissant soudain par dessus les rivages,
Dvastent les moissons de leurs terribles flots.

Quand tu parais, automne, aussitt la tristesse
Sur notre front serein pose son noir bandeau;
Tu viens ravir aux champs leur brillante jeunesse,
Tu nous donnes des jours sombres comme un tombeau!

Au vieillard que les ans inclinent vers la tombe,
Et qui plonge son coeur aux sources des plaisirs,
Tu dis: Lve la tte, et vois ce fruit qui tombe,
Ainsi tu tomberas avec tes vains dsirs...

L'automne, de la vie est la fidle image:
Les jours calmes et doux sont nos jours sans remords;
Les bosquets dnuds rappellent le vieil ge;
La neige et les frimas, le blanc linceul des morts!...

Eh bien! puisque l'automne en souverain commande,
Inclinons tous nos fronts devant sa majest;
Car sa voix est l'cho de Dieu qui rprimande
Ceux qui ne pensent pas  leur ternit.

Novembre 1883.




                             AUX CLIBATAIRES


Allons, debout! pauvres clibataires,
Vous que la femme abreuve de mpris!
Abandonnez vos gtes solitaire,
O l'on ne voit que des chats favoris!

De votre coeur bannissez la souffrance:
Ne soyez plus dsormais soucieux;
Et saluez avec joie, esprance,
Le nouvel an qui brille au front des cieux!

Car en ce jour de fte universelle,
La fille d've absout les amoureux;
Sa douce voix attendrit l'infidle,
Et son regard rend les hommes heureux.

En votre honneur elle fait sa toilette;
Elle embellit de fleurs ses longs cheveux;
A son faux col rayonne l'pinglette
Qu'elle reut un soir avec vos voeux!

Vite, debout! accourez donc vers elle
Vous que l'ennui torture tous les jours!
Et dites-lui: Ma tendre demoiselle,
Je pleure encor mes premires amours;

Je suis cruel, barbare et bien coupable
D'avoir bless vos nobles sentiments;
Mais mon offense est-elle impardonnable?
Oh! non; alors, reprenez mes serments.

Mariez-vous! l'vangile l'ordonne;
C'est un devoir sacr pour le chrtien,
Aux bons poux parfois le Seigneur donne
La paix de l'me et le pain quotidien.

C'est le souhait, braves clibataires,
Que je formule en ce beau jour de l'an
A l'avenir, soyez moins solitaires;
Rendez des points aux plus jeunes galants!

1er janvier 1883.



                       SUR L'ALBUM DE MLLE D. M...

                                                 Le souvenir c'est tout;
                                                 C'est l'me de la vie.


J'aime souvent, l'oeil perdu dans l'espace,
A remonter l'chelle d'or du temps;
Je vois alors, comme une aube qui passe,
L'clair serein de mes premiers printemps.

Et j'aperois la pauvre maisonnette
O je naquis et coulai d'heureux jours,
Les beaux enfants  la figure honnte
Qui me juraient de m'estimer toujours!

Nous descendions la pente de la vie,
Insoucieux des heures  venir;
Et pensions, dans notre tourderie,
Que le bonheur ne peut jamais fuir!

Hlas! pourtant (penser qui me chagrine)
Dieu moissonna mes amis tour  tour...
Je m'inclinai devant sa loi divine,
Car je compris pour l'enfant son amour.

Huit ans plus tard, je rencontrai vos frres--
Que le hasard sur ma route avait mis--
En entendant leurs paroles sincres,
Je m'criai: soyons toujours unis!

Leur amiti fut l'cho de la mienne:
Nous tions faits, je crois pour nous aimer!
Et leur gat--leur gat _canadienne_--
Sut de tout temps me plaire et me charmer.

Souvent le soir, aux lumires de l'tre,
Nous prenions part  des festins joyeux,
O notre esprit, ironique et foltre,
Faisait la guerre aux sujets srieux!

Oui, nous ftions  la bonne franquette,
Comme ftaient nos aimable aeux;
Nous nous moquions de l'absurde tiquette
Que le mondain s'impose en certains lieux.

Vous tiez jeune alors, mademoiselle:
L'on vous montrait encor le _B-A_: ba!
Vous ne rviez que de poupe et dentelle,
Que ruban rose et succulent baba...

Mais, aujourd'hui, (Dieu, que le monde change!)
Vous n'tes plus la p'tite d'autrefois;
Vous possdez la sagesse d'un ange;
Vous tes grande et savante  la fois!

Vous avez eu--superbe rcompense--
A l'examen une mdaille d'or:
C'est le fruit mr d'une belle semence,
Oh! gardez-la, comme on garde un trsor!

Sur votre front rayonne l'allgresse:
Rendez-en grce au divin Crateur;
Demandez-lui, pour unique richesse,
D'terniser en vous tant de bonheur!

25 aot 1882.




                              A MADAME B...

                               CANTATRICE

(Vers crits sur un album au-dessous d'une pice signe: N. Legendre.)


Madame, si, comme Legendre,
J'tais un pur littrateur,
Et si j'avais votre voix tendre
Qui charme l'oreille et le coeur,
Je chanterais la Canadienne
Au front rayonnant de candeur,
Je chanterais cette gardienne
De notre foi, de notre honneur.
Mais, hlas! je n'ai qu'une lyre
Peut-tre indigne de ce nom
Qui ne saurait jamais redire
Les vertus de cette ve; oh! non...

Septembre 1885.




                         SUR L'ALBUM DE MLLE R. D...


Si c'est votre dsir, aimable demoiselle,
Que je trace en ce livre un mot vite oubli,
Je dois vous obir, car, en tant rebelle,
Je manquerais aux lois de la bonne amiti!

Avril 1878.




                        SUR L'ALBUM DE MLLE J. M. F.


Autrefois de mon coeur la joie tait bannie,
Et j'appelais la mort tant j'tais malheureux!
Mais votre doux regard me rattache  la vie,
Et lorsque je vous vois, je deviens tout joyeux...

Mai 1880.




                        SUR L'ALBUM DE MME DR M. F...

                               (IMPROMPTU)


Vous travaillez depuis longtemps, Madame,
Pour ceux que Dieu mit dans la pauvret
Je vous admire! Ah! retrempez votre me
Au feu divin de l'humble charit!

A la kermesse des pauvres,  Qubec, 1880.




                       SUR L'ALBUM DE MLLE A. H. T...


Je connais une chose,  nulle autre pareille,
Qui germe dans le coeur et souvent y rveille
        L'amour et la piti;
Plus douce que le miel, plus belle que la rose,
Plus pure que le lis et que le bb rose:
        C'est la franche amiti.

Mai 1880.




                           UN HROS DE 1870


(A mon bienfaiteur et vieil ami, M. Philas Huot.)

                         _Il offrit  la France et son coeur et sa vie._


En l'an de grce mil huit cent soixante et quatre,
Dans le froid clibat vivait Pierre Francoeur;
Contre l'amour son me avait voulu combattre,
Mais  la fin l'amour tait rest vainqueur!

Un soir, se promenant sur l'immense terrasse
Qui couronne le front du haut Cap Diamant,
Pierre avait aperu--vrai type de sa race--
Une blonde fillette au visage charmant.
Il se souvint qu'un jour, quittant la cathdrale,
La jeune fille et lui s'taient vus en passant;
Il avait mme os lui tendre l'eau lustrale
Qu'elle avait accepte en le remerciant...
Mais ce soir, elle tait au bras de son vieux pre,
Comme une belle pche aux branches du pcher;
Son coeur avait battu lorsqu'elle avait vu Pierre
Qui semblait du regard vouloir la rechercher.

Le pre, en remarquant l'motion de Rose,
(Car Rose tait son nom) avait tout devin.
Allons, avait-il dit, pourquoi cet air morose?
Et pourquoi donc ton oeil s'est-il illumin?
Quoi! tu ne parles plus? tu n'tais pas muette,
Ma petite, tantt. Tu trembles follement:
Aurais-tu peur? voyons, une bonne fillette
A son pre, toujours doit parler franchement.

Rose voulait parler, mais ses lvres timides
Ne faisaient qu'exhaler des soupirs douloureux;
Et ses grands yeux d'azur, si doux et si limpides,
Se troublaient et parfois lanaient d'tranges feux.

Le vieillard, en voyant l'embarras de sa fille,
Qu'il n'aurait pas voulu davantage effrayer,
Aprs avoir jet sur elle une mantille,
L'avait, le coeur mu, ramene au foyer.

Pierre tait rest l, droit comme une statue,
Regardant s'envoler l'objet de ses amours;
Car il l'aimait dj, cette belle inconnue,
Et son coeur lui disait qu'il l'aimerait toujours!
Il y rvait encore, quand l'airain de l'glise,
grenant dans les airs les notes de minuit,
Le tira de son rve, et, prompt comme la brise,
Il courut aussitt vers son humble rduit.

Le lendemain matin, avec la ple aurore,
Rose s'tait leve en proie  la douleur.
Pensive, elle coutait l'hymne doux et sonore
Que les chantres ails adressaient au Seigneur.
Puis des larmes voilaient l'clat de sa prunelle;
Sa bouche murmurait des mots incohrents.
Je le reverrai donc, ici, soupira-t-elle,
Du moins c'est le dsir de mes tendres parents...

De fait, la veille au soir,  sa fille chrie,
Ce pre avait parl le langage du coeur;
J'ai devin l'amour, ou plutt la folie
qui trouble en ce moment ta joie et ton bonheur.

Ce jeune homme me plat; il a bonne figure,
Taille robuste, oeil vif et mains d'un travailleur;
Ces dons du corps, souvent, sont d'un superbe augure,
Mais aimer Dieu, ma fille, est un don des meilleurs.
Est-il un bon chrtien? J'en jugerai moi-mme,
Oui, car avant longtemps je le rencontrerai;
Si je suis convaincu qu'avec ardeur il t'aime,
Ma parole d'honneur! Je te l'amnerai...

Le nom de ce vieillard, de ce pre excentrique,
tait Jacques Benoit. Il ne redoutait rien;
Il eut vers son sang pour la foi catholique;
Il se glorifiait d'tre n Canadien!

Pierre enfin se coucha; mais l'amre insomnie
Jusques au point du jour tortura son cerveau;
Esprant mettre un terme  sa longue agonie,
Dans sa forge, il alla manoeuvrer le marteau.

Il tenait  Saint-Roch une large boutique
O le bruit de l'enclume aux rires se mlait.
Le soir, aprs souper, pour parler politique,
Sous ce toit enfum souvent l'on s'assemblait.

Pierre, ce matin-l, suait  grosses gouttes,
Lui, le gai forgeron aux bras si vigoureux!
Ah! c'est qu'alors son coeur entretenait des doutes
Sur l'accomplissement de ses projets heureux...
Pourtant, se disait-il, il faut que je connaisse
Cet ange blond qui fait ma joie et mon tourment;
Je veux mettre  son front, o brille la jeunesse,
Les roses de l'hymen--divin couronnement!

Cinq jours plus tard, assis sur le seuil de sa porte,
Il respirait du soir l'agrable fracheur;
Devant lui dfilait la nombreuse cohorte
Des braves ouvriers revenant du labeur.
--Eh! bonjour, _Messieu_ Pierre! exclamait tout le monde,
Car il tait connu parmi les travailleurs;
On proclamait sa force une lieue  la ronde:
A lui seul! il avait ross trois batailleurs...

Mais Pierre, tout--coup, s'lana dans la rue
Pour saisir un coursier qui venait au galop,
Trimbalant dans un fiacre une enfant perdue
Dont la terreur offrait le plus triste tableau.

Notre hros, soudain, au pril de sa vie,
Bondit comme un lion au cou de l'animal
Qui s'lana d'abord avec plus de furie,
Mais se calma bientt, vaincu par son rival!

Presque aussitt survint un homme  barbe blanche:
C'tait Jacques Benoit, le matre du cheval!...
Dans Pierre il reconnut,  sa figure franche,
Celui que son enfant nommait son idal!
Prenant du forgeron la main forte et grossire,

Il sa serra longtemps avec effusion:
Ami, vous tes brave et d'une race fire,
Car de l-bas j'ai vu votre belle action.
Comment vous exprimer ce qu'prouve mon me?
Ajouta le vieillard, visiblement confus;
La gratitude, allez!--cette vivace flamme--
Brlera dans mon coeur pour ne s'teindre plus!
Oui, sans vous la fillette,  l'heure o je vous parle,
Serait peut-tre morte, oh! j'en frmis d'horreur!
Je vous cherchais... pardon... je cherchais l'ami Charle...
Quand mon fougueux coursier a fui comme un voleur!
Pierre, d'emble, avait reconnu le vieux pre
De l'ange au front rveur qui troublait son repos;
Et, surpris de le voir, il regardait la terre
Sans pouvoir seulement bredouiller quelques mots!
Mais bientt, recouvrant son ferme caractre,
Il dit, en dsignant sa modeste maison:
--Entrez donc sous le toit d'un vieux clibataire!

--Vieux, dites-vous? Ah! Ah! oui, _vieux_... par la raison!

--Vous tes trop flatteur; je passe la trentaine
Depuis quatre printemps.

                        --Ne vous dsolez pas,
Car,  trente-quatre ans, la vieillesse est lointaine,
C'est l'ge o l'on ne voit que les fleurs sous ses pas.

Laissons-les discourir, en prenant le breuvage,
Sur l'trange incident qui les a runis,
Et revenons  Rose. Elle veille au mnage,
Y mettant une adresse et des soins infinis.

Ses mains ont tout rang dans un ordre admirable,
Depuis les objets d'art jusqu'au luisant miroir;
Et par la porte ouverte, on aperoit la table
sur laquelle est l'humble repas du soir.

Sa mre, vieille femme, arrive de l'glise,
O souvent elle va prier le roi des cieux;
Mais sur son front de suite clate la surprise
En ne voyant que Rose apparatre  ses yeux.
--Et ton bon pre, enfant?
                          --Pas de retour encore!
--Pauvre vieux! de ce train il sera bientt mort!
Car pour trouver celui que ta jeune me adore,
Il peut mettre  l'envers tout Qubec et Beauport...

--Ciel! que vois-je! fit Rose, en courant vers la porte:
Mon pre qui revient avec notre inconnu...
Mais, rprimant alors l'ardeur qui la transporte,
Elle recule et dit: Qu'il soit le bienvenu!

En effet aussitt sautrent de voiture
Pierre et Jacques Benoit, ce vieux Roger-Bontemps.
La gat rayonnait sur leur bonne figure,
Mais, hlas! la gat ne dura pas longtemps!

Lorsque la jeune fille out la voix vibrante
De l'homme qu'elle aimait, son coeur battit bien fort;
Elle rougit, s'mut; et sa lvre brlante
Laissa tomber un cri d'ineffable transport!

Mordienne! qu'as-tu donc,  mon enfant chrie,
S'cria le vieillard, lui saisissant la main;
Nous t'aimons, tu le sais, avec idoltrie,
Et voulons du bonheur te tracer le chemin.
Monsieur Pierre Francoeur--que tout le monde approche,
Et que je suis heureux de recevoir chez moi--
Est un noble artisan sans peur et sans reproche,
Qui serait enchant de vivre sous ta loi;
Il m'a fait cet aveu quand j'tais  sa table,
(Car tu sauras tantt comment je l'ai connu).
Catholique fervent, honnte et charitable,
Enfant, tel est celui que tu crois _inconnu_!
Tu pleures  prsent! voyons, voyons petite!
Sche ces vilains pleurs qui rougissent tes yeux;
Prouve  ce beau Monsieur qu'ici la joie habite
Et que notre tiquette est celle des aeux!

Rose, en effet, pleurait! Ses bienfaisantes larmes,
Comme des diamants jusqu' ses pieds roulaient;
Cet aimable chagrin faisait briller ses charmes;
Pierre et les deux vieillards, ravis, la contemplaient.

Oui, cette enfant pleurait! mais un chaste dlice
Sous ce voile de pleurs alors se dguisait;
Elle avait mis sa lvre  l'enivrant calice,
Et pleurait le bonheur que son coeur y puisait!

O larmes prcieuses,
Douces, silencieuses,
Baume consolateur
Innarrable joie,
Que du ciel nous envoie
Le divin Crateur!

Des grands yeux bleus de Rose,
Coule, rose close
Du pur et saint amour;
Ah! rafrachis son me
Dont la soif te rclame;
Oui, coule en ce beau jour!

Mais Rose, revenant de la folle surprise
Qu'elle avait prouve en revoyant Francoeur,
Lui dit:
         Veuillez, Monsieur, excuser ma franchise:
Vous m'avez trop caus de joie et de bonheur!...

Ce gracieux reproche, au lieu de blesser Pierre,
Alluma dans son me une lueur d'espoir;
Il rpondit:
             Le ciel exauce ma prire,
Puisque l'ai maintenant l'honneur de vous revoir.

Bravo! bravissimo! trois fois bravo, mordienne!
Glapit Jacques Benoit, tout fier de ce dbut;
Merveilleusement dit, ma parole chrtienne!
De ce pas, mes enfants, vous atteindrez le but!
Allons, Monsieur Francoeur, allons, sans gne,  table!
Nous avons, il est vrai, chez vous fait bon repas;
Mais ma femme et ma fille ont de la dent, que diable!
Et le jene ce soir ne leur conviendrait pas!

Le galant accepta la franche politesse,
Puis, en homme d'usage, il but et mangea peu.
De Rose il admira la beaut, la finesse,
Et la complimenta sur l'exquis pot-au-feu.
Aprs ce gai repas, on fit de la musique
Dans un petit salon de fleurs tout embaum;
Rose, en s'accompagnant, chanta plus d'un cantique
O le nom de Marie tait souvent rim.
Pierre ne chantait pas, lui, selon les principes;
Il en connaissait point l'art des _dilettanti_;
Il ignorait aussi l'accord des participes,
Mais chanta volontiers plus d'un couplet joli.

Ce soir-l, chez Benoit, on tait en liesse;
Les coeurs, jeunes et vieux, vibraient  l'unisson.
Les deux vieillards tout bas, se rptaient sans cesse
Que Rose pour poux aurait un beau garon!

Comment le trouves-tu, Rose et toi, bonne vieille?
Demanda le vieillard, quand Pierre fut parti.
Rose joyeuse, dit:
                  --Vraiment il m'merveille!
Et sa mre ajouta:
                  --C'est un fameux parti!...

Dieu! que les vrais plaisirs sont de courte dure!
Pensait, en cheminant, le jeune homme amoureux;
Je veux garder toujours de ma belle soire
Dans les plis de mon coeur, le souvenir heureux!

II

Dans le bourg Sainte-Foye, auprs de la barrire
S'levait un logis tour de bouleaux;
Sur ses murs crevasss le houblon et le lierre,
Ainsi que des serpents droulaient leurs anneaux.

C'tait un beau soir d'aot. Dans un ciel sans nuages,
L'astre du jour lanait sa dernire lueur,
Et les oiseaux mlaient leurs gracieux ramages
A la voix du Zphyr volant de fleur en fleur.
L'air tait tout rempli de senteurs odorantes
Que le foin, en schant, exhalait en foison;
Et la gentille abeille, aux ailes transparentes
Buvait avec ivresse aux perles du gazon.

Trois personnes causaient, assises sur un banc;
La fine humeur gauloise animait leur langage
Et l'cho rptait parfois leur rire franc.
Cependant la plus belle, une blonde fillette,
Interrompit soudain son rire harmonieux
Pour aller recevoir,  la bonne franquette,
Deux nouveaux arrivants, l'un jeune et l'autre vieux.

--Salut  vous, salut! Mademoiselle Rose,
Lui dit en s'inclinant le plus g des deux;
Votre teint  toujours l'incarnat de la rose
Et mon ami de vous a droit d'tre orgueilleux.

Pierre  son tour reprit:
                        --J'approuve le notaire
Qui sait dire  propos toute la vrit;
Mieux que lui je connais votre doux caractre,
Et j'admire avec lui votre rare beaut.

--De grce, c'est assez! assez! rpliqua-t-elle,
Je ne mrite pas tous ces beaux compliments;
Spirituels moqueurs, venez sous la tonnelle
O nous retrouverons mes excellents parents.
Ils furent accueillis d'une faon charmante
Par Benoit et sa femme. Et Pierre, ce soir-l,
Vint s'asseoir sans trembler auprs de son amante,
Qui portait  ravir la robe de gala.

Pourquoi tant de gat sur toutes ces figures?
Et pourquoi le notaire tait-il chez Benoit?
C'est que, par un contrat, deux jeunes cratures,
Allaient en ce beau soir, s'unir devant la loi.

Pierre, depuis trois mois, sur _l'ocan du Tendre_
Confiait son esquif au doux vent de l'espoir;
Car Rose quelquefois osait lui faire entendre
Ces cinq mots consolants:
                         Ainsi j'aime  te voir!
Or, un jour de juillet--il m'en souvient encore--
Pierre chez son amante arrivait tout rveur.
Je viens, avait-il dit,  fille que j'adore,
T'offrir en ce moment et ma vie et mon coeur.
Je veux me marier: la raison me l'ordonne;
Et n'est-ce pas d'ailleurs le devoir d'un chrtien?
A tous les bons poux le Matre du ciel donne
Au foyer l'harmonie et le pain quotidien.
Ne me repousse pas, idole de ma vie,
Toi qui portes au front la suave candeur!
Au banquet de l'hymen le Seigneur nous convie:
O Rose, accepte donc avec moi cet honneur...
Rose avait reparti:
                   J'admire ta franchise
Et les fiers sentiments que tu viens d'exprimer;
Mais, sans voir mes parents auxquels je suis soumise
Je ne puis te rpondre: ils pourraient me blmer.

Cette soumission et ce hardi langage
Jetrent notre ami dans le ravissement.
Tu parles bien, dit-il; je n'ai pas le courage
De rpliquer un mot  ton raisonnement.

Pierre, le lendemain, rayonnant d'esprance
Et frais comme une fleur, arrivait chez Benoit.
Le bonhomme lui dit:
                   --coutez ma sentence:
Vous voulez pouser ma fillette?... eh bien, soit!
Dans les premiers jours d'aot, amenez M. Fabre,
Ce notaire galant que nous estimons tous;
Il manie encor mieux la plume que le sabre,
Quoiqu'il porte cette arme avec un soin jaloux.

Puis, le contrat pass, nous fixerons la date
De votre mariage. Au pied des saints autels,
Le prtre clbrant (oh! ce dessein me flatte!)
Sera mon vieux cousin, Messire Dsautels.
Nous ferons, n'est-ce pas? une _noce tranquille_,
Nos aeux s'amusaient de cette faon-l;
N'allons pas imiter les noceurs de la ville,
Je n'ai jamais aim leur bruit ni leur clat.

Pierre, tout mu, dit:
                      Mon cher futur beau-pre,
Votre sentence est douce, et j'en suis bien heureux.
Je suivrai vos conseils et saurai, je l'espre,
viter des noceurs les carts dangereux.

Maintenant le lecteur sait pourquoi le notaire
Chez le pre Benoit accompagnait Francoeur,
L'habile homme de loi montra son savoir-faire
En dressant le contrat sans commettre une erreur.
Au moment solennel o l'pouse future
Prenait la plume d'or pour signer le contrat,
Le notaire, vers elle inclinant sa figure,
Mit un lger baiser sur son front incarnat.

Vous tes fin voleur, dit en souriant Rose;
Je ne vous donne point de petit baiser-l!
Quoi! reprit le notaire, il faudra, je suppose,
Pour tre pardonn, vous remettre cela?
Comment, vous oseriez?... non, non, riposta-t-elle,
Je prfre excuser plutt votre larcin;
Vous avez de l'esprit, oh! oui, plein la cervelle,
Mais je n'approuve pas votre hardi dessein!...
--C'est bien, faisons l'accord, ma bonne demoiselle,
Et, comme la musique est l'_accord_ le meilleur,
Veuillez donc chanter la romance nouvelle
Que vient de publier l'artiste Lavigueur.

Quand l'acte fut sign, les chansons et le rire
Retentirent longtemps dans ce logis heureux;
Les futurs poux--illusoire dlire--
Crurent que leur bonheur valait celui des cieux!...

Par un soleil brillant, un superbe carrosse,
Tran par deux chevaux, arrta chez Benoit.
Pierre, charmant  voir sous son habit de noce,
Sauta de la voiture, aussi fier que le roi!

Mais quand il aperut Rose en toilette blanche
Et le front couronn des fleurs de l'oranger,
Il ne put retenir cette parole franche:
Le Crateur en toi ne peut rien corriger!
Accepte ces bouquets, cadeau du jeune prtre,
L'aimable et gnreux cur de Charlesbourg;
Il doit, au saint autel, implorer le grand Matre
Pour qu'il daigne bnir notre sincre amour.
--Oui, j'accepte ces fleurs, merci du fond de l'me!
Veuillez assurer l'abb de mon profond respect;
Puisse de cette vertu la douce et sainte flamme
Produire sur nous deux son salutaire effet...

Aprs s'tre adress les compliments d'usage,
Jacque Benoit, Jean Fabre[5] et les futurs poux
Prirent place, joyeux, dans le bel quipage
Pour se rendre  l'glise et se mettre aux genoux
de l'abb Dsautels.

[Note 5: M. Jean Fabre, le notaire dont j'ai parl plus haut, servait
de pre  Pierre Francoeur, qui avait perdu ses pre et mre depuis
plusieurs annes.]

                     L'glise de Sainte-Foye
Brillait de mille feux, de fleurs et d'ornement.
La foule tait nombreuse; une cleste joie
Rpandait sur les fronts de vifs rayonnements.
Car le peuple aimait Rose et savait bien que Pierre
Avait le coeur honnte et le bras vigoureux;
Et, de l, concluait qu'une belle carrire,
Aprs leur mariage, allait s'ouvrir pour eux.
Peindre l'motion et la joie indicible
Qui firent tressaillir ce couple vertueux
Au moment d'tre uni, n'est pas chose possible:
Ils avaient du bonheur plein l'me et plein les yeux.

O jour de mariage
Incomparable page
Du livre des mortels;
poque de la vie
O se fait l'harmonie
Des coeurs prs des autels.

Ineffable mystre:
Un ange de la terre
A l'homme vient s'unir;
Et ces deux cratures,
Aux riantes figures,
Ont foi dans l'avenir;

Car devant la Madone
Un aptre leur donne
Sa bndiction;
Et, selon sa promesse,
Le roi des cieux s'empresse
De sceller l'union.

Or, avec cette force,
(Primant celle du Corse
Le grand Napolon)
Ces poux seront braves
Et riront des entraves
Que dresse le dmon!

O divin mariage,
Toi le fidle gage
Du bonheur des poux,
Puissent l'homme et la femme
Imprimer en leur me
Ton souvenir si doux!

Quatre ans avaient pass depuis le mariage
De Rose et de Francoeur. Nos hros habitaient
Dans le faubourg Saint-Roch, sur le bord du rivage,
Une belle demeure o les amis ftaient.

Ils ne dsiraient rien, la sainte Providence
Leur ayant dparti joie et prosprit;
Aussi conservaient-ils de la reconnaissance
Pour le Dieu qui soutient la pauvre humanit.
Deux jolis jumeaux blonds, un garon, une fille
taient venus au monde un soir de fvrier;
Et ces charmants amours--bijoux de la famille--
gayaient de leurs cris cet aimable foyer.
Ils avaient vingt-deux mois, Pierre-mile et Corinne.
(Ainsi les appelaient le pre et la maman).
Vingt-deux mois! c'est l'ge o la lvre purpurine
De ces tres chris bredouille gentiment!
Qu'il tait beau de voir ces figures joyeuses,
Ces fronts o rayonnait la divine candeur,
Ces teints couleur de rose--images gracieuses--
Que n'avait pas ternis le vent de la douleur!
Chaque soir,  genoux prs de leur bonne mre,
Par sa bouche inspire ils parlaient au bon Dieu;
Et, semblable  l'encens, leur nave prire.

Dans un nimbe brillant montait vers le ciel bleu!
Ils ignoraient que l'homme a des songes moroses,
Que ses yeux quelquefois sont rougis par les pleurs;
Ces anges ne voyaient que joie et rves roses
O l'homme trop souvent n'aperoit que malheurs!...
..................................................

Lorsque Pierre sortait le soir de sa boutique,
Les membres fatigus par le rude labeur,
Les joyeux papillons du foyer domestique
Lui faisaient oublier et fatigue et douleur;
Volant  sa rencontre, ils ouvraient sa figure
De sonores baisers en riant aux clats;
Il les faisait sauter, rouler sur la verdure
Et savourait longtemps leurs gracieux bats!

Rose cherchait sans cesse, en femme aimable et bonne,
A prvenir les gots du matre de son coeur;
Elle y russissait, grce  l'humble Madone,
Qu'elle implorait toujours avec grande ferveur,
De notre Canadienne elle tait le vrai type:
Taille moyenne, oeil doux et teint plein de fracheur;
En morale, elle avait l'admirable principe
De garder  nos moeurs leur antique splendeur.

Son mari! ses enfants!... ah! qui pourrait redire
La tendresse et l'amour qu'elle prouvait pour eux?
Seuls les anges du ciel sur leur divine lyre
Auraient pu retracer ces sentiments pieux!

Pierre et Rose taient fiers de se sentir revivre
Dans les doux jumeaux blonds aux yeux intelligents;
Nous leur enseignerons la route qu'il faut suivre
Pour accomplir le bien, disaient ces bons parents.
Mais ce rve enchanteur, ces projets fort louables
Ne devaient pas avoir leur accomplissement,
Car Dieu, dont les dcrets sont tous impntrables,
Allait anantir leur rve en un moment.

Le trois septembre au soir, par un beau clair de lune,
Pierre, la rame en main, refoulait le courant.
L'air tait embaum, mais le sournois Neptune
Agitait quelquefois les flots du Saint-Laurent.
Rose et les chrubins se tenaient prs de Pierre,
Assis en cercle, au fond de l'embarcation,
Et contemplaient ravis, l'clatante lumire
Que l'astre rpandait sur la cration.

--Voyez-donc, chers parents, comme la lune est belle,
S'cria Pierre-mile, en croquant un gteau.
Rose reprit:
           --Pourtant, ce n'est qu'une tincelle
Qui s'chappe la nuit du cleste Flambeau!
Mais si vous restez bons, pieux et charitables,
Si vous savez porter des malheurs le fardeau,
Un jour vous quitterez tous nos biens prissables
Pour aller contempler cet astre encor plus beau!

Pierre, depuis longtemps observait le silence;
Un noir pressentiment faisait battre son coeur;
Il avait beau lutter, se faire violence,
Il restait au pouvoir de l'occulte oppresseur.
Aussi redoutait-il ces bourrasques frquentes
Qui sont le cauchemar du courageux marin,
Car le vent soulevait des vagues cumantes,
L'air devenait plus lourd, et le ciel moins serein.

Tout  coup un clair, un clair grandiose,
Dcrivit dans l'espace un long serpent de feu,
Et l'orage clata. Les deux enfants et Rose,
Affols de terreur, tremblaient en priant Dieu.

Pierre les rassurait en montrant le rivage
Qu'il s'efforait d'atteindre avec son vieux canot;
Le vent le repoussait. Sous un pais nuage
La lampe de la nuit se droba bientt!
Les malheureux taient plongs dans les tnbres
Et ballotts ainsi qu'un fragile roseau.
Le tonnerre aux chos jeta des sons funbres,
Et la vague lana les promeneurs  l'eau...
Mais Pierre, redoublant aussitt de courage,
Saisit d'une main Rose et de l'autre un enfant;
Et, vif comme un poisson, il revint  la nage
Sur les flots tourments sans cesse par le vent.

Eh! que pourrait-il faire ainsi sans assistance,
N'ayant plus de canot ni la moindre clart?
Mourir... hlas! oui, car une bonne distance
Le sparait encor de sa chre cit!...
Quoi! mourir  cet ge o la vie est si belle,
O tout sous le soleil nous parle joie, amours...
Mourir! lorsqu'on possde une pouse modle
Dont l'esprit, les vertus embellissent nos jours...

Ce  lugubre penser hanta l'esprit de Pierre,
Mais il le repoussa de suite avec ddain;
Puis, bravant derechef du fleuve l'onde amre,
Il se mit  jouer du pied et de la main.
Le nageur quelquefois disparaissait dans l'onde,
Entran par sa femme et l'un de ses enfants;
N'importe, il n'aurait pas--pour les trsors du monde--
Voulu laisser prir ces deux tres charmants!
Mais ses forces d'Hercule  la fin s'puisrent;
Le Saint-Laurent allait se referment sur eux,
Quand six robustes bras prestement les tirrent
De ce gouffre, ou plutt de ce tombeau honteux!

Les sauveurs taient trois bateliers de Saint-Pierre,
En route pour Qubec avec un lot de bois.
Ils avaient aperu sur le fleuve en colre,
Cet homme que la vague enveloppait parfois.
Ils firent  la hte un lit de frache paille,
Au fond de leur bateau, pour les trois malheureux.
Mais,  fatalit! le sort, de sa tenaille,
Voulait broyer le coeur du pre courageux.
Car, spectacle navrant! c'tait deux corps livides,
Deux cadavres que Pierre avait ravis aux flots!
Ils taient l, gisant sur les grabats humides,
Le visage clair par le feu des falots...

Pierre tait atterr. Des larmes abondantes
Inondaient sa figure aux traits mles et beaux;
Debout, ple, muet, il ressemblait aux plantes
Qui vivent sans chaleur  l'ombre des tombeaux!

Il avait tout perdu dans l'espace d'une heure;
Son adorable femme et ses fiers rejetons;
Il ne lui restait plus que sa sombre demeure
O les sanglots allaient remplacer les chansons!

Les bateliers, mus, regardaient en silence
L'loquente douleur de notre infortun,
Et suppliaient tout bas la sainte Providence
De consoler ce brave au chagrin destin.

Mais Pierre, tout  coup, vaincu par la souffrance,
--Ce mal dont les humains doivent subir la loi--
Roula sur le carreau, priv de connaissance,
En s'criant:
             Seigneur, ayez piti de moi!

Trois semaines aprs cette scne terrible,
Que la plume ne peut fidlement tracer,
Pierre quittait le lit. Il tait impossible,
Pour qui l'avait connu, de le voir sans pleurer,
Ce n'tait plus cet homme  la forte encolure,
Au visage serein, aux bras si vigoureux!
Du vieillard il avait dj l'allure,
La tristesse trnait sur son front anguleux.
Il ne ressentait plus de douleurs corporelles;
Son estomac pouvait recevoir tous les mets,
Mais l'me, hlas! portait des blessures cruelles
Que les princes de l'art ne gurissent jamais...
C'est en vain qu'il cherchait souvent  se distraire
En lisant les journaux ou quelques bons romans;
L'inexorable sort semblait toujours se plaire
A lui rendre odieux ces doux amusements.
Alors il s'criait, la voix pleine de larmes:
Accordez-moi, mon Dieu, la rsignation,
Ou faites-moi goter las douceurs de vos charmes
En daignant m'appeler dans la sainte Sion!
Enfin Dieu lui donna la force et le courage
De porter des revers le pnible fardeau.
A la forge bientt il conduisait l'ouvrage
Pendant que trois gaillards manoeuvraient le marteau.

Un illustre dfunt qui vit dans la mmoire
Des hommes d'aujourd'hui, _le bon cur Charest_,
Venait parfois le voir pour lui parler d'histoire
Et surtout des hros que Francoeur admirait.
Le malade coutait les rcits du vieux prtre,
Rcits qui l'enflammaient au suprme degr;
Au seul nom de la France, il sentait tout son tre
Tressaillir. Ah! ce nom tait pour lui sacr.
Aussi, c'est qu'il l'aimait ce beau pays de France,
--Soleil que les prussiens ne pourront obscurcir!--
C'est l que ses aeux prirent jadis naissance,
Et c'est l qu'il aurait voulu vivre et mourir!
Or, depuis que la mort de sa faux redoutable
Avait moissonn Rose et ses deux chers enfants,
Il ne nourrissait plus qu'un dsir admirable:
Combattre en _Canadien_ contre les allemands!

Il lui fallait partir, car l'eau de notre fleuve
Rappelait  son me un spectacle navrant:
Toujours il croyait voir--insupportable preuve--
Les dfunts entrans par l'horrible courant...
Mais un autre motif plus grand que la souffrance
L'engageait  partir pour le sol tranger;
Il se disait souvent:
                     Quand on aime la France,
On doit la secourir  l'heure du danger!

III

L't de mil huit cent soixante et dix achve;
L'oiseau commence  fuir vers des climats plus doux;
Le soleil, triste et ple,  l'horizon se lve;
La ramure secoue au vent ses cheveux roux.

C'est le dimanche au soir. Une foule innombrable
Envahit le forum (place Jacques-Cartier);
On dirait,  la voir, qu'un malheur effroyable
Menace les mortels de l'univers entier.

Que s'est-il donc pass de si grand sous les astres
Pour que sur tous ces fronts clate le chagrin?
Ah! la France se meurt! dj quatre dsastres:
Weissembourg, Reischofen, Forbach et Spickerin!

Eh! oui, voil pourquoi l'on pleure et l'on murmure
Dans la ville o grandit l'hroque valeur;
Quand la France reoit au coeur une blessure,
Les habitants d'ici tressaillent de douleur!

Je vole  son secours, s'crie un patriote,
Et vais au consulat offrir mes faibles mains.
Et si je dois tomber sous le fer du despote,
Je mourrai, sans regret comme les vieux Romains!

Il part, la tte haute et l'oeil plein de lumire,
Et va chez le consul, qui l'accueille fort bien.
J'appartiens, Excellence,  la classe ouvrire,
Dit-il, et j'ai l'honneur d'tre n Canadien.
Or, j'apprends que la France o naquirent nos pres,
--Belle France que j'aime autant que mon pays!--
Est soumise  cette heure aux troupes meurtrires
Que commandent Von Molke et ses cruels amis!

Eh bien, mille tambours! je vends maison, boutique,
Pour aller me ranger sous son noble drapeau;
Oui, si j'obtiens de vous une pice authentique,
Je troquerai l'outil contre le chassepot!

--Quel est donc votre nom, homme plein de courage?

--Pierre Francoeur, obscur artisan, de Saint-Roch.

--Quoi! c'est  vous qu'un soir le fleuve, dans sa rage,
Ravissait et l'pouse et les enfants en bloc?...

--Hlas! oui, c'est  moi que le fleuve en colre,--
Ce fleuve au bord duquel j'aimais  respirer--,
A ravi les trois coeur, les plus purs de la terre...
Et depuis cet instant je ne fais que pleurer...

--O le deuil prouv des poux et des pres!
Je comprends vos malheurs et sais y compatir;
Vous tes un hros tel que l'on n'en voit gures,
Et la France de vous n'aura pas  rougir.

Prenez ce sauf-conduit cachet de mes armes,
Puis rendez vous auprs du gouverneur Trochu;
Devant ce pli les Francs abaisseront leurs armes,
Et par eux vous serez, au besoin, secouru.

--Pour vos bonts, merci mille fois, Excellence!
Je serai, je l'espre, un valeureux soldat,
Car je sens dans mon coeur refleurir la vaillance
Que Montcalm a lgu aux fils du Canada!

Le lendemain au soir,  genoux sur la terre
O dormaient pour toujours Rose et les deux jumeaux,
Pierre parlait tout bas dans ce lieu solitaire,
Mais l'indiscret zphyr nous apporta ces mots:

Adieu, tombe chrie,
Sombre et muet sjour
O tous, aprs la vie
Nous dormirons un jour!

Demeure des trois anges
Que follement j'aimais
Et que les viles fanges
Ne salirent jamais!

Adieu, charmante femme,
Adieu, fruits de son flanc:
A vous, j'offre mon me,
A la France, mon sang!

Demain, avant l'aurore,
Je quitterai ces lieux;
--Vous reverrai-je encore?
Oui, plus tard, dans les cieux!

Mais, vive inquitude,
Qui me remplacera?
En cette solitude
Qui vous visitera?

Hlas! sur votre tombe
Que j'arrose de pleurs,
Nul ne viendra quand tombe
Le jour, mettre des fleurs!

Ni faire la prire,
_Cette aumne du coeur_,
Que le cleste Pre
Accueille avec bonheur.

Non, car l'homme se livre
Ici-bas aux plaisirs,
Et n'aspire qu' vivre
Pour combler ses dsirs!

Eh bien, puisque le monde
Ne songe qu' jouir,
Moi, sur la terre et l'onde
Pour vous je veux souffrir!

Donc, adieu, tendre femme,
Adieu, fruits de son flanc!
A vous, j'offre mon me,
A la France, mon sang!

Laissons dormir en paix dans leur sombre retraite
Ces trois infortuns, et rejoignons Francoeur,
Qui, prs de Chtillon,  la lutte s'apprte
Sous le commandement d'un gnral de coeur.
Il a pu parvenir jusque l sans entrave,
Grce  l'aimable pli du consul qubecquois;
Du reste, en le voyant, on devinait un brave
Dans les veines duquel coulait le sang gaulois!

La France tous les jours prouve les dfaites;
Nos vaillants soldats sont par le nombre crass;
Et dj les Prussiens se prparent des ftes
Dans les riches hameaux qu'ils ont _germaniss_.

Ils ne respectent rien, ces conqurants d'une heure!
Ils insultent l'enfant, la femme, le vieillard,
Dtruisent la moisson et brlent la demeure
O vit paisiblement l'honnte montagnard.

Ivres d'or et de sang, ils attaquent les villes
Qu'ils pillent aussitt et plongent dans le deuil;
Puis, l'esprit branl par leurs succs faciles,
Ils lancent sur Paris un envieux coup d'oeil!

Halte-l! car Paris, le vrai coeur de la France,
Le royaume des arts, l'imprenable cit,
Secoue avec clat sa folle insouciance
Et veut garder encor son immortalit!

Jules Favre aux Prussiens demande un armistice,
Afin d'examiner leurs nombreux armements:
Mais de Bismark rpond:
                       Je ne puis, en justice,
L'accorder... Agrez mes meilleurs sentiments!

Cette froide rponse allume la colre
et l'indignation dans l'me des Franais.
C'est bien, disent plusieurs, _fertilisons la terre,
Les cadavres prussiens nous serviront d'engrais!_

Tout Paris se prpare  combattre les retres,
Les jeunes et les vieux marchent sous les drapeaux;
On jure de tuer, sans piti, tous les tratres
Et de livrer leur chair en pture aux corbeaux!

Les fusils, les canons, les boulets et la poudre
Sont vite fabriqus et remis aux soldats;
Et, quand sonnera l'heure, aussi prompts que la foudre,
Ces terribles engins feront mille dgts...

C'est le vingt-deux septembre. Escort de ses troupes
Le gnral Ducrot traverse Chtillon;
Les habitants du lieu, qui se tiennent par groupes
Agitent devant lui maint et maint pavillon.
Ducrot s'incline et dit:
                       Priez pour nous, mes frres,
Afin que du combat nous sortions triomphants;
Demain nous camperons prs des hautes Bruyres
O les Prussiens encor se montrent turbulents.
Et quittant  regret ce peuple qu'il estime,
Esclave du devoir, il poursuit son chemin;
Il n'a plus qu'un dsir--dsir vraiment sublime--
Lutter, et, s'il le faut, mourir le lendemain!
De bonne heure, Ducrot le lendemain arrive
A l'endroit redoutable avec ses bataillons.
Tenez-vous, leur dit-il, tous sur la dfensive,
Car l'ennemi dj doit charger ses canons.

A peine a-t-il parl, qu'une balle prussienne
Laboure jusqu' l'os le flanc de son cheval!
La bte de douleur rugit comme l'hyne
Qui se trouve place en face d'un rival.
Les ennemis alors sortent de leur cachette
En lanant des obus  travers les bosquets;
Mais Ducrot, sans frayeur,  ses soldats rpte:
Laissez-les dpenser leur force et leurs boulets!
Cependant les Prussiens--que ce silence intrigue--
Osent se dcouvrir aux regards des Franais.
Ducrot les voit venir, et, fier de son intrigue,
Jubile en prsentant un glorieux succs!
A l'oeuvre! ordonne-t-il; dplantez-moi ces rustres.
Que l'orgueil a rendu mchants, audacieux!
La France attend de vous les faits les plus illustres,
Allons donc, en avant!  soldats valeureux!
Aussitt des milliers de boulets et de balles
Tombent comme un orage au milieu des Prussiens.
Et l'air redit alors des clameurs infernales
Qui ressemblent aux cris d'une meute de chiens!

 et l des blesss tendus en grand nombre
Exhalent leurs douleurs et maudissent le sort,
Puis d'autres effrays par ce spectacle sombre,
Sous les bois vont se mettre  l'abri de la mort.

Les chevaux, l'oeil en feu, les naseau pleins d'cume,
Affols de terreur, s'lancent au galop,
Mutilant de leurs fers le cadavre qui fume
Sur le sol dtremp par le sang et par l'eau!

C'est un sauve-qui-peut: le gnral lui-mme,
Espce de colosse au coeur ambitieux,
Est oblig de fuir; et, dans sa rage extrme,
Maudit, _en se sauvant_, les Franais et les dieux...

Maintenant, grce au ciel, sur les Hautes-Bruyres,
Le vieux drapeau franais droule au vent ses plis;
Il semble dfier les hordes meurtrires
Qui nourrissent l'espoir de bombarder Paris.

Neuf jours ont fui. Ducrot  cheval se promne
En rvant au plaisir de revoir l'ennemi,
Car il l'attend. Depuis bientt une semaine
Ce gnral fameux n'a presque point dormi.

Au dtour d'une route,  travers le feuillage,
Il croit voir onduler dans le lointain brumeux
Une mer de soldats: tel on voit un rivage
Mollement s'avancer les flots silencieux.
Tiens! ce sont les enfants de la blonde Allemagne,
Se dit le promeneur, en mettant son lorgnon;
Nous leur ferons danser, ici, dans la montagne,
Un joli moulinet aux accords du canon...
Ils aiment ce jeu-l, si j'en crois ma mmoire,
Eh bien, ces beaux danseurs ne seront pas dus!
Mais! ils sont trs nombreux: la plaine en est toute noire!
Bah! qu'importe leur nombre, ils seront bien reus!
Sur ce, le gnral pique au flanc sa monture
Et s'lance au galop vers le champ des soldats.
--Aux armes! leur dit-il, de sa voix mle et pure,
Les Allemands sur nous s'avancent  grands pas!
Leur nombre est  lgion; mais vous tes des braves
Que ne comptez jamais le nombre des rivaux;
Si vous ne voulez pas devenir leurs esclaves,
Ni mme leur livrer vos glorieux drapeaux,
Alors, repoussez-les! N'ayez aucune crainte,
Soldats, d'tre vaincus; non luttez vaillamment,
Sous le regard de Dieu, car votre cause est sainte
Et Dieu vous aidera jusqu'au dernier moment!

Tous les soldats en choeur  cet appel rpondent:
--Nous vous suivrons partout,  noble gnral!
--Ah! merci, fait Ducrot; vos cris puissants inondent
Mon me d'allgresse... Attendez le signal!

L'heure succde  l'heure et l'ombre  la lumire;
La nuit sur la nature tend son voile noir.
La lune, au bord du ciel, montrant sa tte altire,
Scintille tout  coup comme un bel ostensoir.
Tout est silencieux. Ducrot et son arme
Attendent, l'arme aux bras, le terrible moment
O la tourbe prussienne--ivre de renomme--
Viendra le attaquer dans leur retranchement.
Mais le temps passe, et rien ne trouble le silence,
Si ce n'est quelquefois les murmures du vent.
Enfin l'aube parat et l'horizon immense
Reflte les clarts d'un beau soleil levant.

Les belliqueux Franais sont ennuys d'attendre;
Ils ne redoutent pas leurs ennemis, oh! non!
Car leur unique voeu, maintenant, est d'entendre
La voix de la trompette et de celle du canon.
Nanmoins, imitant du gnral l'exemple,
Ils offrent au Seigneur les prmices du jour,
Et ce champ de combat se convertit en temple
D'o montent vers le ciel des prires d'amour.
Puis, ce devoir rempli, les cuisiniers prparent,
Avec habilet, le modeste repas.
La marmite est au feu. Tous les soldats s'emparent
De leurs brillants couteaux pour trancher le lard gras.
Bref, le tout est servi. La cloche carillonne
Invitant la milice  manger sans faon.
Le vin ne manque pas. La bonne humeur rayonne
Sur les fronts, et le coeurs vibrent  l'unisson.

Mais, dominant les ris, les tirades joyeuses,
La voix du gnral fait entendre ces mots:
Aux armes! j'aperois les cohortes nombreuses;
Vainquons! car la dfaite est le plus grand des maux!

Les soldats, oubliant le vin et la gamelle
Obissent de suite  l'ordre de Ducrot,
Qui suit leurs mouvements de sa vive prunelle
En allant et venant sur son coursier au trot.

Les Prussiens, l'air railleur, vers les Franais s'avancent,
Mais ceux-ci sont dj prts  les recevoir,
Les soldats de Ducrot  leurs ennemis lancent
Un regard dont l'clair parat les mouvoir.
Ducrot ordonne alors de commencer la lutte.
Par un feu bien nourri. Le feu gronde aussitt;
Et, spectacle effrayant, des deux cts on lutte
Avec un hrosme o la colre clot.
Allemands et Franais combattent face  face
Et semblent dcids  vaincre ou bien mourir,
Car lorsqu'un soldat tombe, un autre le remplace,
Convaincu qu' son tour la mort va le saisir!

La mort, sans prfrence, enlve aux deux armes
Des hommes de valeur, que dis-je? des hros!
Elle n'a pas d'gard pour leurs jeunes annes,
Non! comme les bls mrs ils tombent sous sa faux!

O mort, cruelle mort! pour assouvir ta haine,
Tu fais couler  flot le sang de tous ces preux;
Tu plonges  la fois dans le deuil et la peine
Des mres au coeur d'or et des enfants heureux!
Ils n'ont plus de soutien, ils n'ont plus d'esprance!
Ah! qui donc dsormais leur donnera du pain?
Qui les consolera quand l'amre souffrance
Posera sur leur front sa redoutable main?...

Mais la mort ne dort pas, au contraire elle veille
Et moissonne  son gr les faibles et les forts:
_On a beau la prier_, elle n'a point d'oreille
Pour couter nos voix, nos douloureux accords...
Elle pargne  prsent les soldats de la Prusse
Et frappe les Franais qui luttent vainement;
Ceux-ci vont succomber, quand Ducrot, plein d'astuce,
Sous le dme d'un bois les place adroitement.
Le pauvre gnral a la douleur dans l'me:
Six cents vingt-deux des siens sont au nombre des morts!
Que faire? va-t-il fuir? Non! ce serait infme,
Et partout le suivrait la honte et le remords...
Mais il devra lutter, hlas! sans espoir mme,
Car les Prussiens  peine ont perdu cent soldats.
N'importe! je mourrai pour la France que j'aime,
Dit-il: un Franais meurt, mais il ne se rend pas...
Il crie  ses hros: Quittons notre retraite
Et derechef allons au poste de l'honneur:
Impossible pour nous d'viter la dfaite;
Prouvons donc aux Prussiens que nous avons du coeur!

La rsignation brille sur la figure
De ces braves soldats luttant vingt contre cent;
Mais personne ne jette une plainte, un murmure,
Ils ont dj jur de rpandre leur sang!

Le gnral alors  leur tte se place
En leur disant: Soldats, imitons nos aeux;
Lorsque des ennemis s'emparaient d'une place,
Ils les en dlogeaient, eh bien, faisons comme eux!
Sur ce, l'oeil enflamm, le voil qui s'lance,
Vers la vaste clarire o rgnent les Teutons;
Il y parvient bientt trompant leur vigilance,
Et fait pleuvoir sur eux le fer de ses canons.

Les Allemands, surpris d'une attaque aussi rude,
Ne peuvent tout d'abord riposter  ce feu;
Mais leur gnral parle, et sa ferme attitude
Leur donne du courage et les rassure un peu.
Puis un combat nouveau, gigantesque, commence;
Ces puissants ennemis ne se mnagent pas.
On dirait,  les voir, qu'ils sont pris de dmence,
Tant ils semblent contents s'affronter le trpas.
Balles, boulets, obus tombent comme la grle;
Une paisse fume aveugle les soldats;
Aux plaintes des blesss, la trompette entremle
Sa larmoyante voix, aussi triste qu'un glas.
Les Franais luttent bien. Le bruit de la mitraille,
Loin de les effrayer, augmente leur ardeur;
Ils veulent  tout prix gagner cette bataille
Que renferme pour eux le salut et l'honneur!
Mais, qu'est-ce? entendez-vous les hourras frntiques
Qu'ils poussent vers le ciel en combattant toujours?
Ils viennent de ravir aux sujets germaniques
Douze ou treize canons aux normes contours!
Alors les Allemands, le front charg de rage,
Font mine d'avancer sous le feu des Franais,
Mais en vain! car ceux-ci redoublent de courage
Et leur font essuyer un nouvel insuccs!

Ducrot observe tout. Il voit parmi ses braves
Un homme culbuter  lui seul maints Prussiens,
Leur infligeant  tous de ces blessures graves
Que ne peuvent gurir les savants chirurgiens;
Car ceux qui sont tombs sous sa fatale treinte
Sont l, sans mouvement, sur le terne gazon,
La poitrine brise et la prunelle teinte,
Mlant leur dernier rle  la voix du canon!
Mais ce chanceux tireur que l'hrosme guide,
Pourra-t-il rsister aux coups des ennemis?
Regardez-le: de sang sa tunique est humide;
N'importe! il lutte encore, les membres tout meurtris!
Puis,  bonheur! il voit que l'ennemi recule;
Il avance  la course avec ses compagnons,
Poursuivant les fuyards les tuant sans scrupule,
Comme on craserait du pied des moucherons!...
Tout  coup il terrasse un soldat hroque
Qui vient de drober aux Franais un drapeau;
Il arrache au voleur cette belle relique,
Plus pure  ses regards que le cristal de l'eau!

Quel est donc ce hros  la fire encolure
Que Bellone a charg des lauriers du vainqueur?
Examinez les traits de sa noble figure,
Et vous reconnatrez le forgeron Francoeur!...
Les malheurs ont blanchi ses beaux cheveux d'bne
Et creus sur son front un glorieux sillon;
Bless, mais non soumis, il est semblable au chne
Qui rsiste longtemps aux coups du bcheron...
Il baise avec amour le drapeau de ses pres,
Aprs l'avoir press tendrement sur son coeur;
Et, sans respect humain, rcite des prires
Que sa famille, au ciel doit rpter en choeur!

L'ardeur chez les Prussiens semble un instant renatre,
Car leur mitraille gronde encore avec clat;
Mais, d'un coup d'oeil, il est ais de reconnatre
Que c'est le dsespoir qui les pousse au combat.

Ducrot veut balayer ces bandes trangres
Qui croyaient par leur nombre effrayer les Franais:
Braves soldats! chassez ces infmes vipres
Pour qu'elles n'osent plus nous troubler dsormais...

Pierre alors se redresse et prend sa carabine,
De l'chec de la veille il veut venger l'affront.
Ciel! soudain son bras tremble et sa tte s'incline:
Il vient de recevoir deux balles dans le front!

Il tombe sur le sol, thtre de sa gloire,
Ce modeste artisan que rien n'intimida,
En murmurant ces mots que je livre  l'Histoire:
Adieu, France chrie! Adieu, beau Canada...

1er fvrier 1887.





                                  SONNETS




                                  MONTRAL


A M. LOUIS FRCHETTE

Btie au pied d'un roc  l'aspect grandiose,
Et que Jacques Cartier appela _Mont-Royal_
Cette belle cit, que le Pactole arrose,
Attache le progrs  son char triomphal.

Le commerce fleurit o fleurissait la rose,
Car il a dtrn le rgne vgtal;
La voix de la vapeur--moderne virtuose--
Fait retentir les airs d'un hymne magistral.

L vit dans l'harmonie un peuple htrogne
Dont les fils, chaque jour, descendent dans l'arne
Au seul mot d'industrie ou de prosprit.

Ils rvent d'tablir sur ce sol historique
Une ville prospre, heureuse, magnifique,
Et ce beau rve touche  la ralit!

1er mars 1889.




                                 QUBEC


A M. NAPOLON LEGENDRE

Assise sur le haut d'un vaste promontoire
D'o le regard embrasse un ferique tableau,
La ville de Qubec semble du territoire
tre la sentinelle ou le porte-drapeau!

Ses vieux murs dlabrs, qui faisaient notre gloire,
Tombent de jour en jour sous les coups du marteau;
N'importe! elle progresse, et son nom dans l'histoire
N'en brillera pas moins d'un clat pur et beau!

Elle a dormi longtemps; la voil qui se lve!
Un pont traversera, de l'une  l'autre grve,
Le cours majestueux du large Saint-Laurent.

De superbes palais embelliront ses rues;
Des htels dresseront leurs dmes dans les nues;
Et l'immortel Champlain aura son monument!

1er mars 1889.




                                 ROSE FANE


L'autre soir, en ouvrant quelques feuillets de prose
Cachs sous la poussire et jaunis par le temps,
J'en vis rouler  terre une petite rose
Qui me rappela l'heure o j'avais dix-sept ans.

A sa tige pendait un bout de satin rose
O j'aperus le nom d'un ange aux traits charmants
Qu'autrefois j'adorai mais, fleur  peine close,
La mort vint la cueillir  quatorze printemps...

Je priai ce soir-l--le coeur plein de tristesse--
Pour celle qui dora l'aube de ma jeunesse
Des rayons les plus purs des plaisirs et des ris...

Depuis, un autre amour a germ dans mon me,
Et je vois tous les jours sa bienfaisante flamme
Illuminer le coeur de mes enfants chris.

1er juin 1889.




                      A M. E. AUB, JOURNALISTE

                    A l'occasion de son mariage.


Au banquet de l'hymen le seigneur te convie;
Accepte avec fiert, jeune homme, cet honneur.
Un ange d'ici-bas te consacre sa vie,
Son amour, ses secrets, ses espoirs de bonheur!

Il faut se marier! C'est bien l ce qu'envie
Tout tre raisonnable et dou d'un bon coeur;
Mais, dans ce sicle o l'me  l'or est asservie,
Trop de femmes, hlas! ne rvent que grandeur!...

Sois heureux! sois heureux dans ton humble mnage!
Chasse loin les doucis, et que pas un nuage
N'assombrisse un instant le ciel de tes amours!

Dieu te donne aujourd'hui--rcompense ineffable--
Une pouse au coeur d'or, intelligente, affable,
Qui fera de ta vie un tissu de beaux jours!

Juillet 1881.




                         A L'AMIRAL THOMASSET

                          DE LA MAGICIENNE


Va sur le Saint-Laurent,  ma muse chrie,
Offrir un humble hommage aux marins valeureux
Qui viennent sur nos bords, l'me toute attendrie,
Pour voir ce beau pays fond par leurs aeux!

O muse, ne crains pas d'tre mal accueillie,
Les Franais sont toujours courtois et gnreux;
S'ils s'arment quelquefois du dard de l'ironie,
Ce n'est que pour punir les sots, les orgueilleux.

Dis-leur que, sur le sol de la libre Amrique,
Deux millions de coeurs,  la trempe nergique,
Ont promis aux Franais un ternel amour;

Et dis-leur que, malgr l'preuve et la souffrance,
La haine des tyrans et l'oubli de la France,
Ils n'ont voulu trahir leur promesse un seul jour!

1er aot 1878.




                      A M. P.-C. BEAULIEU

                            RPONSE

Oh! qu'ils sont beaux ces jours o la sainte esprance
Entonnait dans mon me un chant plein de douceur!
Mon rve se brisa, je connus la souffrance
Et pleurai, mais en vain, ces moments de bonheur...

Berthe vivait pour moi; j'avais sa confiance.
D'un amour grandissant nous gotions la saveur;
Le prtre allait bientt bnir notre alliance,
Mais Berthe un soir partit pour un monde meilleur!

Je souffre maintenant--oui, je souffre en silence--
Et pourtant je bnis l'austre Providence
Qui me versa l'absinthe et lui tendit le miel!

Je garderai toujours, mon ami, souvenance
De celle qui dora longtemps mon existence
Et brille dsormais dans les splendeurs du ciel!

Avril 1880.




                            LE LAC BEAUPORT


A. M. M. PELLETIER

J'aime  te contempler,  lac, que la nature
A plac dans un lieu potique et charmant!
J'aime  voir tes flots noirs reflter la ramure
Des pins que le zphyr agite mollement!

Et je songe que l, dans leur retraite obscure,
Les Hurons, autrefois, vivaient paisiblement;
Mais sur tes bords mon oeil ne voit plus la figure
D'un seul de ces hros: ils sont morts vaillamment...

Que de fois,  beau lac, aprs une victoire,
Les Hurons revenaient, le front charg de gloire,
Reposer prs de toi leur membres tout meurtris;

Et, que de fois aussi, l'humble missionnaire,
Portant pour bouclier la croix, le scapulaire,
Allait y consoler ces malheureux conscrits!

1er aot 1880.




                              A MONSIEUR C...


Depuis deux ans, pote  l'me tendre,
Ta lyre d'or a suspendu ses chants.
Souffrirais-tu? Mais l'oiseau fait entendre
Dans la douleur des murmures touchants.

Ton noble coeur doit pouvoir se dfendre
Du dsespoir et des chagrins cuisants.
Tous nos pensers, tu le sais, doivent tendre
Vers le sjour du Matre des puissants.

Sois courageux! car c'est dans la souffrance
Que nos aeux retrempaient leur vaillance
Quand ils luttaient pour la foi du chrtien!

Oui, chante encor: ta voix mlodieuse
Fera connatre  la France oublieuse
Les grands exploits du peuple canadien!

8 septembre 1885.




                                RPONSE


L'autre jour, en passant, je vis dans le vallon
Une harpe au rameau d'un arbre suspendue;
Le soleil lui versait comme des jets de plomb,
Et nul vent ne touchait sa corde dtendue.

Un silence de mort pesait sur l'tendue,
Mais soudain un zphyr, cach dans un buisson,
S'en vint tourbillonner sur la harpe perdue,
Et l'instrument divin rendit encore un son.

Ami, mon luth gisait, frapp par la souffrance;
Dans son dsert brlant nul souffle d'esprance
Ne caressait mon coeur navr par les chagrins.

Mais hier votre muse, harmonieuse brise,
Effleura de son vol ma lyre qui se brise.
Et je fredonne encor mes modestes refrains!
                                            C...

15 septembre 1885.




                              LE PRINTEMPS


A M. PIERRE-GEO. ROY, DU GLANEUR.

Le givre a disparu. L'oiseau dans la rame
Exhale vers le ciel ses chants mlodieux;
L'aurore verse  flots sur la rose embaume
Comme des perles d'or, les charmes de ses yeux.

C'est le printemps vermeil; la brise parfume
Mle au bruit du ruisseau son murmure joyeux;
Dans les bosquets en fleurs, l'abeille, ranime
Bourdonne en butinant le miel dlicieux.

O rsurrection de la grande nature!
Doux printemps, j'aime  voir ta riante verdure
Drouler sur le sol son tapis de velours!

Quand tu brilles, le front du malheureux se dresse;
Les coeurs, jeunes ou vieux, tressaillent d'allgresse,
Et d'une mme voix clbrent les beaux jours!

Mai 1891.



                           A L'AUTEUR


Oui, puisqu'il plt  Dieu de te faire pote,
Courage donc, jeune homme, au front plein de fiert!
Et, malgr les clameurs de la foule inquite,
Redis-nous plus souvent tes chants de pit.

Chante aussi nos forts, notre rive coquette,
La jeunesse, l'amour et les beaux soirs d't;
Exalte les grands noms que l'Histoire rpte,
Clbre les aeux, chante la libert!

Chante avec les ruisseaux, les oiseaux et la brise.
Rappelle-toi toujours que l'art nous civilise
Et fait natre l'espoir dans tout coeur ulcr.

Souviens-toi que chacun se doit  sa patrie,
Et que l'homme oubliant son talent, son gnie,
Est indigne d'avoir au front ce feu sacr.
                                           W...
Aot 1877




                              RPONSE


                       Penser avant d'crire est un principe exprs:
                       Il est trop d'crivains qui ne pensent qu'aprs...


Ayant ces deux beaux vers gravs dans la mmoire,
Je devrais,  n'est-ce pas? en faire mon profit;
Mais le dsir d'crire, hlas! parfois me fit
Oublier ce conseil d'un crivain notoire!

Dis ton _mea culpa_, car tes vers m'ont fait croire
Que j'tais un pote et mme un rudit...
Alors, ai-je besoin de me creuser l'esprit
Avant d'crire? oh! non--pour d'autres cette histoire...

Soudain je m'aperois que ma vilaine lyre
Ne rend que des sons creux... Allons, avant d'crire,
J'aurais d, mon ami, penser et repenser!

Dsormais je mettrai ce prcepte en pratique,
Ainsi je serai moins mordu par la critique
Dont la terrible dent ne cherche qu' blesser!

Aot 1877.




                   A L'AMIRAL CAVELIER DE CUVERVILLE

        Lu  l'amiral par une orpheline des Soeurs de la Charit.


Notre me a tressailli de joie et d'allgresse,
O pieux amiral, quand notre bon pasteur
Nous a transmis ces mots, doux comme une caresse:
La France vous envoie un noble visiteur!

Nous connaissions dj les vertus, la tendresse
De l'ange dont Veuillot parle en admirateur;[6]
Vous avez hrit de sa grande sagesse,
Puisque votre France est celle du Sacr-Coeur!

Ah! nous l'aimons aussi votre admirable France!
Son nom est burin dans le coeur de l'enfance
Et brille en lettres d'or sur tous nos monuments.

Par elle nos aeux se sont couverts de gloire;
Or comment voulez-vous qu'en lisant leur histoire,
Nous n'aimions pas la mre autant que les enfants...

19 aot 1891.

[Note 6: Madame de Cuverville, mre de l'amiral.]




                             UN NOM GLORIEUX


A MES PETITS ENFANTS

                                        _Rosa mystica._

Il est un nom que tout chrtien vnre
Et qu'il apprend  chrir au berceau,
Un nom qui brille au ciel et sur la terre,
Dans la cit, comme dans le hameau.

Un nom puissant qui calme l'onde amre
Et mne au port le fragile vaisseau,
Nom glorieux que des hommes de guerre,
En lettres d'or, mettent sur leur drapeau!

Et ce grand nom, c'est le vtre,  Marie!
Nom que redoute et respecte l'impie
Et que, parfois, il invoque  genoux...

Que votre nom,  mre virginale!
Soit le dernier que notre bouche exhale
Quand s'ouvrira l'ternit pour nous!

1er mars 1892.





                             HYMNES, ROMANCES
                                   ET
                              CHANSONNETTES




                           LA CRCHE DE NOL [7]

Musique de M. N. Crpault

I

L'pre saison droule sur la terre
Son lourd manteau de neige et de frimas;
Le vent du soir soupire avec mystre
Dans la ramure o brille le verglas.
Il est minuit. Le carillon du temple
Jette aux chos un hymne triomphant,
Et le chrtien,  deux genoux, contemple (bis)
Avec amour un adorable enfant (bis).

[Note 7: Ddi au rvrend M.F.-H. Blanger, cur de St-Roch, Qubec.]

II

Il est plus grand que tous les rois du monde,
Plus radieux que l'astre universel,
Plus loquent que la foudre qui gronde,
Plus pur et saint que les anges du ciel!
Et cependant, il est n sur la paille;
Son divin corps prouve des douleurs...
Que l'univers d'allgresse tressaille, (bis)
Car cet enfant rachte nos malheurs! (bis)

III

Au front du ciel une toile rayonne,
Guidant les pas des rois les plus puissants
Qui vont offrir--en guise de couronne--
Au nouveau-n l'or, la myrrhe et l'encens!
Allons chrtiens,  l'exemple des Mages,
Nous prosterner devant le Rdempteur!
Adressons-lui nos vertueux hommages (bis)
Et redisons: Gloire au Librateur! (bis)

Dcembre 1887




                               LA CANADIENNE

Sur l'air de: La Huronne

I

Ravissante est la Canadienne
Avec ses yeux pleins de douceur,
Son teint ros, son port de reine,
Qu'admire le fin connaisseur.
En robe de soie ou d'indienne,
Elle plat toujours au galant!
Chantons l'aimable Canadienne, (bis)
Amis, dans un joyeux lan! (bis)

II

Jadis, sur le champ de bataille,
Elle cueillit plus d'un laurier,
Et de nos jours elle travaille
A maintenir l'ordre au foyer;
De notre foi c'est la gardienne,
Le champion ferme et vaillant.
Chantons l'aimable Canadienne, (bis)
Amis, dans un  joyeux lan! (bis)

III

Regardez-l dans une fte
Rire et parler avec chaleur,
Puis souvent faire la conqute
De celui qu'elle a pour causeur!
On la proclame _magicienne_,
Certes, c'est bien l'quivalent...
Chantons l'aimable Canadienne, (bis)
Amis, dans un  joyeux lan! (bis)

IV

Charitable autant que gentille,
Elle visite le rduit
O le feu rarement ptille,
O le bonheur jamais ne luit!
Et l'or de cette humble chrtienne
Sche les pleurs de l'artisan...
Ah! oui, Chantons la Canadienne, (bis)
Amis, dans un  joyeux lan! (bis)

Janvier 1881.




                       AUX RAQUETTEURS DE SHERBROOKE

Air: Hiouppe! Hiouppe! sur la rivire, etc.

I

Sherbrooke, c'est la ville
O la franche gat
Sur tous les fronts scintille,
L'hiver comme l't.

REFRAIN:

Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Chantant la chansonnette,
Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Nous ne fatiguons pas!

II

L'on vante sa largesse,
Son hospitalit,
Sa grande politesse
Et son urbanit.

REFRAIN:

Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Chantant la chansonnette,
Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Nous ne fatiguons pas!

III

Ses habitants s'amusent
Avec moralit,
Mais jamais ne refusent
De boire une sant!

REFRAIN:

Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Chantant la chansonnette,
Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Nous ne fatiguons pas!

IV

Ils aiment la raquette
Puis savent la porter;
Leur gentille toilette
Fait plus d'un coeur sauter.

REFRAIN:

Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Chantant la chansonnette,
Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Nous ne fatiguons pas!

V

Ils sont dj quarante,
A part le comit,
Et compteront soixante
Avant la Trinit!

REFRAIN:

Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Chantant la chansonnette,
Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Nous ne fatiguons pas!

VI

Car toute la jeunesse
Dsire _raquetter_;
Elle comprend l'ivresse
Qu'on prouve  trotter.

REFRAIN:

Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Chantant la chansonnette,
Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Nous ne fatiguons pas!

VII

Et, bravant la tempte,
Le froid, l'humidit,
Elle dit et rpte:
Courir, c'est la sant!

REFRAIN:

Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Chantant la chansonnette,
Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Nous ne fatiguons pas!

VIII

Honneur  la raquette
A son anciennet,
A sa forme coquette,
A son utilit.

REFRAIN:

Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Chantant la chansonnette,
Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Nous ne fatiguons pas!

IX

Ce soulier potique
Fut jadis invent,
Sur le sol d'Amrique
Par un homme fut!

REFRAIN:

Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Chantant la chansonnette,
Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Nous ne fatiguons pas!

X

Il lgua son ouvrage
A la postrit,
Qui, depuis d'ge en ge,
L'a toujours imit.

REFRAIN:

Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Chantant la chansonnette,
Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Nous ne fatiguons pas!

XI

O raquette, nos pres
Aiment  te porter;
Ils ne te laissent gures
Qu'un instant pour lutter!

REFRAIN:

Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Chantant la chansonnette,
Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Nous ne fatiguons pas!

XII

Et nos bons missionnaires,
Prchant la vrit,
Sur raquettes lgres
Ont mainte fois mont.

REFRAIN:

Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Chantant la chansonnette,
Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Nous ne fatiguons pas!

XIII

Nous sommes de leur race:
C'est l notre fiert!
Comme eux, fendons l'espace
Avec agilit!

REFRAIN:

Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Chantant la chansonnette,
Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Nous ne fatiguons pas!

XIV

Que le vieux et le jeune
Exempts d'infirmit,
Se prsentent sans gne
Devant le comit.

REFRAIN:

Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Chantant la chansonnette,
Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Nous ne fatiguons pas!

XV

Nous leur disons d'avance:
Vous serez accepts.
Car les fils de la France
Par nous sont bien traits!


REFRAIN:

Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Chantant la chansonnette,
Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
Nous ne fatiguons pas!




                               CHANT D'ADIEU


Musique de M. N. Crpault.

Entendez vous ce glas, sombre harmonie
Qui cause  l'me un douloureux transport?
C'est le sanglot d'un frre  l'agonie
Qui lutte en vain contre l'avide mort!

Nagure au banquet de la vie
Il renat place avec honneur,
Et sa figure panouie
Semblait reflter le bonheur.

Ivre d'amour et d'allgresse,
Il savourait mille dsirs,
Quand soudain la mort vengeresse
Vint mettre un terme  ses plaisirs!

En  lui drobant la lumire
La mort lui dit en triomphant:
Ton corps deviendra la poussire
Que foule le pied du passant!

Avant que tes lvres soient closes
Fais entendre ce dernier cri:
Adieu, plaisirs et rves roses!
Adieu, monde que j'ai chri!

Mais une voix enchanteresse
Lui glisse  l'oreille ces mots:
Je suis la grce et la tendresse,
Je soulage et guris les maux.

Regrette et confesse tes crimes;
Combats Satan avec fiert;
Je donne aux mes magnanimes
La bienheureuse ternit!

Ah! chrtiens, prions pour ce frre
Qui nous a dit un triste adieu,
Et croyons que notre prire
Attendrira le coeur de Dieu!

Entendez-vous les sons mlancoliques
Que l'orgue mle au glas mystrieux
Joignant nos voix  ces voix angliques,
Pour notre frre intercdons les cieux!

Novembre 1882.




                         BLANCHE, TE SOUVIENT-IL


Musique de M. douard Vincelette.

I

Te souvient-il de ces jours phmres
O le bonheur dorait notre chemin,
O nous causions sous les yeux de nos mres,
Coeur prs du coeur, et la main dans la main?
En souriant, tu m'appelais ton frres;
Je te nommais avec plaisir ma soeur.
Puis un matin--rminiscence amre--
Tu me laissas en proie  la douleur...
          Blanche te souvient-il?
          Blanche te souvient-il?

II

Tu t'envolas vers la rive de France,
En me disant: Je ne t'oublierai pas;
J'adoucirai ta brlante souffrance
En t'crivant quand je serai l-bas!
Et je suivis des yeux la blanche voile
Qui t'emportait dans le lointain brumeux;
Je priai Dieu d'allumer cette toile
Qui mne au port le voyageur heureux.
          Blanche te souvient-il?
          Blanche te souvient-il?

III

Tu m'avais dit qu'avec les hirondelles
Tu reviendrais pour ne plus me quitter...
Le printemps brille, et les oiseaux fidles
Sont revenus sous mon toit s'abriter.
Toi seule, hlas!  ma tendre colombe,
Ne voles pas  mon parterre en fleur;
Le ciel a-t-il ouvert pour toi la tombe,
Ou bien le temps a-t-il ferm ton coeur?...
          Blanche te souvient-il?
          Blanche te souvient-il?

Juin 1883.




                      CHANT DU CLUB DE RAQUETTE
                       LE FRONTENAC de Qubec


Musique de M. Joseph Vzina.

I

Nous subissons comme nos pres,
Sans murmurer, le poids du jour;
Mais nous aimons, joyeux compres,
Sur la raquette  faire un tour!
Alors nos coeurs pleins d'allgresse
Vibrent toujours  l'unisson;
Et, sous le froid qui nous caresse,
Nous redisons notre chanson!

REFRAIN:

O Frontenac, illustre gouverneur,
Notre patron du club de la raquette!
Pour exalter la gloire de ton honneur,
Nous te ftons  la bonne franquette!

II

Lorsque le ciel couvre la terre
D'un manteau blanc aux plis moelleux,
Et que la lune, avec mystre,
Dore les champs de mille feux,
Il faut nous voir, quatre par quatre,
Raquette aux pieds, fendre le vent!
Comme les preux qui vont combattre
Nous rptons: En avant!

REFRAIN:

O Frontenac, illustre gouverneur,
Notre patron du club de la raquette!
Pour exalter la gloire de ton honneur,
Nous te ftons  la bonne franquette!

III

Loin de la ville, assis  table
Et prs d'un pole aux flancs rougis.
Nous buvons un vin dlectable
Qui nous met gais, mais jamais gris...
Puis, suivant la vieille coutume,
Un amateur sort le violon;
Et nous dansons, en grand costume,
Lancier, quadrille et cotillon!

REFRAIN:

O Frontenac, illustre gouverneur,
Notre patron du club de la raquette!
Pour exalter la gloire de ton honneur,
Nous te ftons  la bonne franquette!

IV

Parfois l'aurore aux teints de rose
Vient nous surprendre  sautiller!
Et notre front se fait morose,
Puisqu'il nous faut capituler...
Mais la gat--douce compagne--
Renat soudain quand nous partons,
Car la raquette et le champagne
Nous font chanter sur tous les tons!

REFRAIN:

O Frontenac, illustre gouverneur,
Notre patron du club de la raquette!
Pour exalter la gloire de ton honneur,
Nous te ftons  la bonne franquette!

V

Nous descendons d'un peuple sage
A l'me fire, aux bras vaillants,
Qui s'illustra par le courage
Et les exploits les plus brillants
Nous conservons son caractre,
--Mme en tant sujets loyaux--
Et recueillons sur cette terre
Les nobles fruits de ses travaux!

REFRAIN:

O Frontenac, illustre gouverneur,
Notre patron du club de la raquette!
Pour exalter la gloire de ton honneur,
Nous te ftons  la bonne franquette!

VI

Nous saluons tous nos confrres
Des autres clubs de ce pays,
Et leur disons ces mots sincres:
O raquetteurs, soyons unis!
Soyons unis, aux jours de fte,
Dans nos transports et nos dsirs!
Marchons ensemble  la conqute
Du vrai bonheur et des plaisirs!

REFRAIN:

O Frontenac, illustre gouverneur,
Notre patron du club de la raquette!
Pour exalter la gloire de ton honneur,
Nous te ftons  la bonne franquette!

15 fvrier 1889.




                    HYMNE A SAINT-FRANOIS D'ASSISE
             COMPOS POUR LE TIERS-ORDRE DE SAINT-SAUVEUR


Air: Faibles mortels.

I

    O noble saint Franois d'Assise,
    Prtez l'oreille  nos accents:
    Nous clbrons avec l'glise
    Vos bienfaits toujours renaissants!
    Presque au seuil de votre existence,
    Vous charmiez le pauvre pcheur
    Par votre amour pour le sauveur,
Vos suaves conseils et votre pnitence!

CHOEUR:

Toujours, ange des cieux, toujours gardez nos coeurs
            Contre toute les malices
            Et les artifices
            Des esprits tentateurs!
            Oh! notre me
            Vous proclame
Le plus puissant des divins bienfaiteurs!

II

    A l'ge serein de la vie
    O l'homme se livre aux plaisirs,
    Vous renonciez, l'me ravie,
    Au monde avec ses vains dsirs.
    La charit, divine toile,
    Dans notre me attisait ses feux;
    Et Jsus montait  vos yeux
Sur la mer de douleurs votre esquif  la voile!

CHOEUR:

Toujours, ange des cieux, toujours gardez nos coeurs
            Contre toute les malices
            Et les artifices
            Des esprits tentateurs!
            Oh! notre me
            Vous proclame
Le plus puissant des divins bienfaiteurs!

III

    Il vous disait: Va par le monde
    Prcher  tous ma sainte loi;
    Va combattre le vice immonde,
    Fais natre dans les coeurs la foi!
    Nouveau soldat plein de courage,
    Vous obtes  sa voix,
    Prenant pour seule arme sa croix,
Pour unique drapeau sa radieuse image!

CHOEUR:

Toujours, ange des cieux, toujours gardez nos coeurs
            Contre toute les malices
            Et les artifices
            Des esprits tentateurs!
            Oh! notre me
            Vous proclame
Le plus puissant des divins bienfaiteurs!

IV

    Vos sermons remplis d'loquence
    lectrisaient les plus mchants;
    Vos vertus et votre indulgence
    Avaient des charmes sduisants.
    Maints sceptiques suivaient vos traces,
    Sans songer  se convertir.
    Lorsque soudain le repentir
Pntrait dans leur me avec des flots de grces!

CHOEUR:

Toujours, ange des cieux, toujours gardez nos coeurs
            Contre toute les malices
            Et les artifices
            Des esprits tentateurs!
            Oh! notre me
            Vous proclame
Le plus puissant des divins bienfaiteurs!

V

    Puis quand sonna l'heure dernire,
    Dieu vous trouva mr pour le ciel:
    Vous aviez bu l'absinthe amre,
    Et vous alliez boire le miel...
    O saint Franois, ami de l'ordre,
    Mettez la paix en notre coeur
    Afin qu'il devienne meilleur,
Et propagez partout votre oeuvre: le Tiers-Ordre!

CHOEUR:

Toujours, ange des cieux, toujours gardez nos coeurs
            Contre toute les malices
            Et les artifices
            Des esprits tentateurs!
            Oh! notre me
            Vous proclame
Le plus puissant des divins bienfaiteurs!




                           FRANCE ET CANADA


Air: Elle ne savait pas. Musique de A. Thomas.

I

Elle ignora longtemps l'heureuse et fire France
Que nous l'aimions toujours malgr son abandon,
Et que nous conservions--symbole d'esprance--
Son drapeau rayonnant de gloire  Carillon!

REFRAIN:

            Le ciel,  travers la tempte,
            Guida nos pas vers le succs.
O patrie, en ce jour nous clbrons ta fte!
O saint Jean, protgez (bis) le Canada franais!

II

La France  notre gard n'est plus indiffrente:
Elle sait notre histoire et la conte en pleurant!
Souvent le pavillon de sa nef lgante
Flotte comme autrefois sur le beau Saint-Laurent!

REFRAIN:

            Le ciel,  travers la tempte,
            Guida nos pas vers le succs.
O patrie, en ce jour nous clbrons ta fte!
O saint Jean, protgez (bis) le Canada franais!

III

Oui, la France revient visiter notre plage
O coula tant de fois le sang de ses hros;
Elle retrouve ici ses moeurs et son langage,
Et voit que ses neveux lui sont rests loyaux!

REFRAIN:

            Le ciel,  travers la tempte,
            Guida nos pas vers le succs.
O patrie, en ce jour nous clbrons ta fte!
O saint Jean, protgez (bis) le Canada franais!

24 juin 1880.




                            CHANT DE L'OUVRIER


Musique de M. R. Lyonnais.

1er COUPLET

Quel est ce Canadien
Qui passe dans la vie
En prchant l'harmonie
Et pratiquant le bien?
  C'est l'ouvrier,
  C'est l'ouvrier!

REFRAIN:

Reposons-nous, joyeux confrres,
De nos labeurs, de nos efforts.
Amusons-nous comme nos pres,
Soyons unis pour tre forts!
      En vrais lurons,
      Sur tous les tons,
      Chantons, chantons!

2me COUPLET

Qui donc,  dix-huit ans,
Sans crainte entre en mnage,
N'ayant pour tout partage
Que ses deux bras vaillants?
  C'est l'ouvrier,
  C'est l'ouvrier!

REFRAIN:

Reposons-nous, joyeux confrres,
De nos labeurs, de nos efforts.
Amusons-nous comme nos pres,
Soyons unis pour tre forts!
      En vrais lurons,
      Sur tous les tons,
      Chantons, chantons!

3me COUPLET

Au temple du Seigneur,
Quel est celui qui prie
Pour sa chre patrie
Avec plus de ferveur?
  C'est l'ouvrier,
  C'est l'ouvrier!

REFRAIN:

Reposons-nous, joyeux confrres,
De nos labeurs, de nos efforts.
Amusons-nous comme nos pres,
Soyons unis pour tre forts!
      En vrais lurons,
      Sur tous les tons,
      Chantons, chantons!

4me COUPLET

Qui marche au premier rang,
La tte haute et fire,
Et porte la bannire
Le jour de la Saint-Jean?
  C'est l'ouvrier,
  C'est l'ouvrier!


REFRAIN:

Reposons-nous, joyeux confrres,
De nos labeurs, de nos efforts.
Amusons-nous comme nos pres,
Soyons unis pour tre forts!
      En vrais lurons,
      Sur tous les tons,
      Chantons, chantons!

5me COUPLET

Qui supporte toujours
Avec joie et courage
L'humble et pnible ouvrage
Et le fardeau des jours?
  C'est l'ouvrier,
  C'est l'ouvrier!


REFRAIN:

Reposons-nous, joyeux confrres,
De nos labeurs, de nos efforts.
Amusons-nous comme nos pres,
Soyons unis pour tre forts!
      En vrais lurons,
      Sur tous les tons,
      Chantons, chantons!

6me COUPLET

Qui a fait le Canada
Si riche et si prospre?
Ce n'est point l'Angleterre
A qui l'on nous cda--
  C'est l'ouvrier,
  C'est l'ouvrier!

REFRAIN:

Reposons-nous, joyeux confrres,
De nos labeurs, de nos efforts.
Amusons-nous comme nos pres,
Soyons unis pour tre forts!
      En vrais lurons,
      Sur tous les tons,
      Chantons, chantons!

7me COUPLET

O donc est la vigueur,
L'espoir et l'allgresse,
L'amour et la tendresse
Et surtout le bonheur?
  C'est l'ouvrier,
  C'est l'ouvrier!

REFRAIN:

Reposons-nous, joyeux confrres,
De nos labeurs, de nos efforts.
Amusons-nous comme nos pres,
Soyons unis pour tre forts!
      En vrais lurons,
      Sur tous les tons,
      Chantons, chantons!

Septembre 1891.



                          CHANSON DES NOCES D'OR
                 DDIE AU VIEUX PATRIOTE, M. J. SAUVIAT.


1er COUPLET

Nous accourons ici, bien-aims pre et mre,
Avec nos fiers enfants pour fter ce beau jour
O le ciel, exauant notre ardente prire,
Bnit vos cinquante ans de bonheur et d'amour.

REFRAIN:

Nos coeurs reconnaissants
Dbordent d'allgresse,
De voeux et de tendresse
Pour vous, noble parents! (Bis)

2me COUPLET

Vous auriez pu peut-tre acqurir la richesse
Et mme les honneurs que rve l'orgueilleux,
Mais vous avez compris, dans votre humble sagesse,
Que l'honnte labeur rend l'homme plus heureux.

REFRAIN:

Ah! vive le labeur!
Car l'ouvrier modle
Est la brebis fidle
Du cleste Pasteur! (Bis)

3me COUPLET

Que dire en terminant cette ple romance
crite en votre honneur, vnrables parents!
Puisse, dans sa bont, la sainte Providence
Vous accorder des jours nombreux et consolants!

REFRAIN:

Votre lune de miel
Qui dsormais scintille
Aux yeux de la famille,
Reluira dans le ciel! (Bis)




                              LA CAPRICIEUSE


Musique de M. douard Vincelette.

I

Quand je vous vois, petite,
Sur moi fixer les yeux,
Alors mon coeur palpite,
Et je me sens heureux.
Mais si j'ose, mchante,
Vous dire un mot d'amour
Vous prenez l'pouvante (bis)
En me criant: bon jour! (bis)

II

Quand je cause et ricane
Avec un beau minois,
Vous m'engendrez chicane
Et m'appelez: sournois!
Mais si j'entre en colre,
Un instant, contre vous,
Votre bouche profre (bis)
Aussitt des mots doux! (bis)

III

Quand je pleure et soupire,
Vous riez aux clats;
Et quand je ris, c'est pire:
Vous pleurez comme un glas!
Quand je dis: Je dsire
Vous entendre chanter,
Vous vous mettez  lire (bis)
Ou bien  mditer! (bis).

IV

Je subis ces caprices
Depuis longtemps, hlas!
Mais de vos artifices
Aujourd'hui je suis las.
Moi, je veux une amante
Au coeur noble et pieux:
Vous tes trop changeante (bis)
Pour rendre un homme heureux! (bis).

20 aot 1886.




                         LA CHANSON DU PETIT PORTEUR


Air:Dis-moi soldat, t'en souviens-tu?

I

Vous qui coulez une douce existence
Dans cette ville o tant de malheureux
Mangent le pain amer de l'indigence,
En ce beau jour, ah! soyez gnreux!
Entendez-vous frapper  votre porte?
Allez ouvrir  l'enfant matinal
Qui, plein d'espoir, fidlement vous porte,
Avec ses voeux, la chanson du journal.

II

Il n'est pas grand, nanmoins il est homme
Par le courage et surtout par l'honneur.
En le voyant, l'abonn le surnomme
Le messager de joie et de bonheur.
Mais il est pauvre, et s'en fait une gloire,
Voulant sans doute imiter le Sauveur!
En quelques mots il conte son  histoire
Dont le rcit meut tout noble coeur!

III

Regardez-le: son petit corps frissonne
Sous les baisers de la neige et du vent;
Hlas! il n'a, pour l'hiver et l'automne,
Qu'un mince habit raccommod souvent!
Malgr le froid, il marche sans relche
Pour obir  la voix du devoir;
Et rien ne peut le ravir  sa tche
Tant qu'il lui reste un souscripteur  voir!

IV

Ah! n'est-il pas (douloureuse pense)
Le seul appui d'un infirme vieillard,
Qui, sous le toit de sa hutte glace,
Souffre en levant vers le ciel son regard?...
Et ce vieillard--sublime proltaire--
Jadis peut-tre a vaillamment lutt
Contre les fils de la fire Angleterre
Pour notre langue et notre libert...

V

O Canadiens, en ce jour d'allgresse,
Prtez l'oreille aux soupirs du porteur!
De ses parents soulagez la dtresse,
Il vous supplie au nom du Crateur!
Donnez-lui donc cette part du bien-tre
Qui sert parfois  votre vanit;
Et dans vos coeurs alors Dieu fera natre
Les purs rayons de sa flicit.

1er de l'an 1887.




                           ROSE, COUTE-MOI


Musique de M. N. Crpault

I

Pourquoi, ma mignonne,
Ne souris-tu pas
Quand ma main couronne
Ton front de lilas?
Tu fais la pleureuse,
C'est folie  toi;
Sois jonc plus joyeuse (bis)
Rose, coute-moi! (bis)

II

Lorsque la nature
Se pare de fleurs,
Toute crature
Doit cacher ses pleurs.
Ah! ta bouche chante,
C'est gentil  toi!
Ne sois plus mchante: (bis)
Rose, coute-moi! (bis).

III

Depuis deux mois, Rose,
Mon coeur est en feu;
Je t'adore et j'ose
T'en faire l'aveu
Quoi! cela t'offense?
Tu ris de ma foi?
C'est trop d'insolence: (bis)
Rose, coute-moi! (bis).

IV

Un  jour, ma coquette,
Tu dsireras
L'amoureux pote
Et ses doux lilas;
Mais d'une autre reine
Il sera le roi,
Et dira sans peine: (bis)
Rose, loigne-toi! (bis).

12 fvrier 1882.




                             RAYONS ET OMBRES


Musique de M. N. Crpault

I

J'avais cru que la vie,
Dans ma simple candeur,
N'tait qu'une srie
De jours pleins de bonheur;

Que les mortels, sur cette terre,
Buvaient le miel de l'amiti,
Et que le riche au proltaire
Prodiguait l'or et la piti.

REFRAIN:

Hlas! hlas! ces rves roses,
Sous la faux du destin,
Comme les belles roses,
Tombrent un matin!...

II

Depuis ce jour, mon me pleure
Et ne croit plus  la gat.
Et le dirais-je?  certaine heure,
Je doute de la vrit!

REFRAIN:

Sans cesse en proie  la souffrance,
Rien ne me semble beau.
Et la dsesprance
Me conduit au tombeau!

III

Oh! qu'ai-je dit? mon Dieu, pardonne
A ma faiblesse, et ma douleur!
En me plaignant, je draisonne,
Car n'es-tu pas mon protecteur?

REFRAIN:

Du ciel coute ma prire
Qui s'lve vers toi;
Sois toujours ma lumire,
Mon esprit et ma foi!

1er avril 1880.




                                  LES CANADIENS


Musique de M. Joseph Vzina.

I

Les Canadiens ont pour les ftes
Un got qu'ils tiennent des aeux;
Les charmes des plaisirs honntes
Sduisent leurs coeurs gnreux.
Ils ont brav tous les orages
Sans jamais perdre leur fiert,
Et cultiv sur nos rivages
La fleur de l'hospitalit.

II

Ils ftent Dieu, reine, patrie,
Par les concert mlodieux,
Pratiquent la galanterie
Envers le sexe gracieux.
Ils chment les anniversaires
Des jours o leurs braves soldats,
A de terrible adversaires,
Livraient de glorieux combats!

III

La chicanire politique
Les divise presque au berceau,
Mais le souffle patriotique
Les rassemble sous le drapeau.
Contre l'outrage ou l'injustice,
Ensemble ils s'lvent la voix
Et s'imposent tout sacrifice
Pour le triomphe de leurs droits.

IV

Ils sont les vrais fils de la France
Par le caractre et le coeur,
Car ou milieu de la souffrance
Ils conservent leur belle humeur!
Oui, toujours gais comme leurs pres,
Mais plus heureux en vrit,
Ils vivent dsormais, prospres,
Dans la paix et la libert!

Septembre 1891.





                      UNE GERBE D'ACROSTICHES




                        A M. VICTOR BILLAUD
      Secrtaire de l'Acadmie des Muses Santones,  Royan, France.


Asile du pote,  belle Acadmie,
Congrs o sige seul le talent reconnu,
Ah! tu daignes offrir, trop gnreuse amie,
Dans ton temple un fauteuil  moi, barde inconnu!
Eh! que pourrais-je faire au milieu de confrres
Mris par la science et le rude labeur,
Imberbe que je suis?--J'oubliais: leurs lumires
Eclaireront la voie de mon esprit rveur.

Du reste, pour avoir un titre  leur estime
Et le droit prcieux de suivre leurs leons,
Souvent je leur dirai dans le langage intime:
Ma lyre pour la France aura toujours des sons!
Unissant mes accords  ceux de nos potes,
Sulte, Gingras, Gauvreau, Frchette et Beauchemin,
En choeur nous chanterons ses brillantes conqutes,
Sa grandeur, sa richesse et son heureux destin!

Sait-elle assez comment nous l'aimons, cette France?
Ah! nous le lui dirons avec un fier accent.
Nous avons partag sa gloire et sa souffrance,
Terrass ses rivaux, lutt vingt contre cent...
Oui, j'accepte, Monsieur, vos offres gracieuses!
Nos muses dsormais franchiront l'ocan;
Et voyageant ensemble elles diront, joyeuses:
Succs, gloire  Qubec! Succs, gloire  Royan!

10 avril 1886.




                            LA CANADIENNE


                                 N'oubliez pas l'hroque gardienne
                                 De nos berceaux et de notre foyer:
                                 Chantons en choeur la femme canadienne;
                                 Et couronnons sa tte de laurier!
                                                           PHILAS HUOT.

Le touriste qui foule un instant nos rivages
Autrefois habits par des hordes sauvages,
Craint-il de rencontrer au bord du Saint-Laurent,
Arm d'un long poignard, quelque barbare errant?
Non, car il nous connat, admire nos victoires,
Aime  venir rver sur nos fiers promontoires
D'o son regard embrasse un ferique tableau,
Image suspendue entre le ciel et l'eau!
Et lorsqu'il aperoit la femme canadienne--
Noble coeur, que le ciel nous donna pour gardienne--
Nul autre objet ne peut dsormais le ravir,
Et son plus grand bonheur serait de la servir!
Eh bien, nous qui vivons sous l'attrait de ses charmes,
Nous, que sa douce voix console en nos alarmes,
Gravissons le Parnasse o fleurissent les vers,
Et pour elle cueillons mille bouquets divers.
Ne disons pas de mal contre les autres femme,
Elle nous cribleraient de fines pigrammes!
Rimer en leur honneur, tel n'est pas mon dsir,
A leurs bardes je laisse aisment ce plaisir...
La femme canadienne: oh! quel nom potique!
Et comme il fait vibrer l'me patriotique!
Sulte, Poisson, Frchette et Legendre ont chant
Tour  tour sur leur luth ce nom si respect!

Blonde ou brune, ses yeux brillant d'intelligence
Eclairent sa figure aux traits pleins d'indulgence;
L'incarnat de sa bouche aux roses fait affront
L'clat de ses cheveux pare son joli front;
En un mot, d'une reine elle a l'air, l'lgance!
Incapable de vivre au sein de l'ignorance--
N'ayant pour cet tat que _glace et que froideur_--
Son esprit au travail se livre avec ardeur,
Tourmente la science, et, durant des annes,
Recueille des moissons de choses raisonnes.
Un matin, franchissant la porte du couvent,
Instruite et gradue, elle dit: en avant!
Travaillant derechef sous le toit domestique,
Elle acquiert un art agrable et pratique.

Modestie,  sublime et trop rare vertu!
O donc te retrouver? dis-nous, o loges-tu?
Dix mille voix pourraient me rpondre, attendries:
Elle est dans tous les coeurs de vos femmes chries.
Silence, il ne faut pas blesser l'humilit;
Taisons sur ce sujet, mme la vrit,
Et que sa modestie envahisse notre me!

Douce autant que modeste, elle souffre le blme
Ou parfois le relve avec habilet--
Unissant la finesse  la franche gat--
Chasse de nos foyers la folle zizanie
Et fait rgner partout la joie et l'harmonie.

C'est pour elle un bonheur d'assister l'indigent,
Hlas! abandonn par le riche souvent.
Au chevet du malade, elle accourt la premire,
Ramne l'esprance au seuil de la chaumire,
Inculque dans l'esprit des jeunes et des vieux
Tout principe qui doit rendre l'homme pieux.
Aux kermesse du pauvre, elle dresse la table,
Badine en dployant un courage indomptable;
Le riche avec plaisir lui donne  pleine main;
Et grce  son bon coeur, le pauvre aura du pain!
Honneur lui soit rendu! car aux jours de souffrance,
Escortant le superbe tendard de la France,
Riante, elle volait toujours au premier rang.
Offrant  son pays son courage et son sang...
Ils ne sont plus ces jours o l'humble Canadienne
Quelquefois ripostait  la balle indienne.
Un autre saint devoir occupe son esprit:
Enseigner  ses fils la loi de Jsus-Christ!

Sa voix--sa douce voix  nulle autre pareille--
Inspire le respect et charme notre oreille;
L'orateur, le pote et le vieil rudit
Ecoutent cette voix que ma muse applaudit...
Pour savoir la raison du respect qu'elles inspire,
Allons consulter ceux qui sont sous son empire,
Et tous nous rpondront avec de fiers accents:
Nous savons que son coeur est pur comme l'encens!
Qui de nous oserait contester  cet tre
Une telle vertu, la plus grande peut-tre?
Il serait, celui-l (j'en appelle au lecteur)
Honni de tous les siens comme un vil imposteur!
Oui, la Canadienne est l'honneur de notre race;
Nous sommes trs heureux de marcher sur sa trace.
Or, le vingt-quatre juin, dans le temple avec nous,
Recueillie en son me, elle prie  genoux.
Aprs avoir longtemps, pour sa chre patrie,
Implor les faveurs de la Vierge-Marie,
Triomphante, elle vient voir ses fils, orgueilleux,
Droulant des combats les drapeaux glorieux!
Elle les suit des yeux,  l'ombre de l'rable.
Sourit  leur bonheur qui semble innarrable.
Ils sont heureux vraiment ces rejetons gaulois,
Dfenseurs, au besoin, du pays de ses lois!
Oh! Dieu, qu'elle est contente et qu'elle est empresse!
L'amour de la patrie enflamme sa pense!
Elle voudrait pouvoir--bnissant le Seigneur--
S'lancer dans les rangs, marcher avec honneur!
Ah! mais la convenance (arbitre tyrannique
Voulant que l'homme seul, sur ce sol britannique,
Ait droit de s'affirmer  la face des cieux),
Interdit  la femme un rle aussi pieux.
Tandis que nous faisons ce doux plerinage,
Cher au pauvre artisan comme au grand personnage,
Optant pour sa demeure, elle y vole... et bientt
N'a plus pour la patrie une pense, un mot!
Non! car elle contemple une enfant caressante:
Une enfant pour son coeur vaut la patrie absente...
L'on exalte partout son hospitalit,
Autant que ses vertus et  sa noble beaut;
Car son logis (parfois une humble maisonnette
Abritant une blonde ou gentille brunette),
Ne saurait contenir ceux qui veulent, le soir
Avides de bonheur,  son foyer s'asseoir.
Desse par la grce et par la courtoisie--
Ignorant du flatteur la tendre hypocrisie--
Elle sait plaire  tous; mme les inconnus
Ne l'approchent jamais sans tre bien venus.
Nos anctres, comme elle, abhorraient l'tiquette
Et savaient s'amuser  la bonne franquette.
Ils modulaient gament et redisaient en choeur
Les modestes refrains qui font battre tout coeur:

            _Vive la Canadienne,
            Vole, mon coeur, vole!_ etc.

La femme canadienne  pour titre de gloire
Une fcondit que vantera l'histoire:
Immense privilge offert par l'ternel
A celle qui comprend le devoir maternel.

Utile  son pays, cette mre admirable
Remplit au Canada son rle incomparable
Avec un hrosme inflexible, enchanteur,
Inspir par l'amour divin du Crateur.
Tendre pour ses enfants, mais tendre sans faiblesse--
Dsirant loigner le vice qui les blesse--
Rbecca d'un autre ge, elle veille sur eux,
Et fait natre en leur coeur des germes vigoureux...
Ses enfants ont prouv dj qu'ils sont des hommes;
Soldats, prtres, tribuns, artisans, agronomes,
En mille endroits ils ont--je le dis firement--
Dfendu notre honneur en luttant vaillamment.
Et de nos jours encore, ils combattent ensemble
Sur un autre thtre o la foi les rassemble.
Adorant l'ternel, ils dfendent ses droits,
Unissent leurs talents dans des combats adroits.
Touch de leur amour, Dieu les immortalise
En voulant que l'un d'eux soit prince de l'glise...[8]
Louons la Canadienne! exaltons sa beaut.
Sa gloire, ses vertus et son urbanit!


[Note 8: Son minence le cardinal E.-A. Taschereau.]

Juin 1889.




                             A MES POSIES


                        C'en est fait maintenant, pareil aux hirondelles,
                        Partez; qu'un mme but vous retrouve fidles.
                                    Et moi, pourvu qu'en vos combats
                                    De votre foi nul coeur ne doute,
                                    Et qu'une me en secret coute
                                    Ce que vous lui direz tout bas...
                                                                  ***


Ah! mes pauvres oiseaux que j'levais en cage,
Msanges dont les chants dissipaient ma douleur!
En essaim vous volez vers un riant bocage
Sans savoir que l'aspic se cache sous la fleur...

Pourquoi donc avez-vous ainsi quitt ma chambre
O le mil et l'amour vous taient prodigus?
Et votre nid moelleux toujours chaud quand dcembre
Saccage la ramure o trnaient vos ans?
Ivres de libert, de gloire d'aventure:
Eh! oui, voil l'appt qui fascine et capture
Si souvent les oiseaux... et mme les humains!

1er Avril 1892.




                                  TABLE

POSIES DIVERSES

Sujet: Les Voix intimes.
Prface.
Le bonheur.
Renouveau.
Samuel de Champlain.
Envoi.
La presse canadienne.
La nuit de Nol.
L'hirondelle.
A mon pre.
Bouquet de violettes
La St.-Jean-Baptiste.
Le faubourg St-Roch.
Octave Crmazie.
La cit de Champlain.
Un orphelin.
Le mauvais artisan.
Qu'est-ce que la vie?
Adieu  la Nouvelle-cosse.
Louis Frchette.
Le mois des morts.
Sachons lutter.
La misre
Aux politiciens.
A mon ami M. W. Chapman.
Elle est morte!
Beauport.
Le jour de l'An.
lgie.
Au peuple canadien.
L'automne.
Aux clibataires.
Sur l'album de Mlle D. M.
A Madame B., cantatrice.
Sur l'album de Mlle R. D.
Sur l'album de Mlle J. M. F.
Sur l'album de Mme Dr. M. F.
Sur l'album de Mlle A. H. T.
Un hros de 1870.

SONNETS

Montral.
Qubec.
Rose fane.
A M. E. Aub, journaliste.
A l'amiral Thomasset.
A M.-C. Beaulieu.
Le lac Beauport.
A M. C.
Rponse.
Le printemps.
A l'auteur.
Rponse.
A l'amiral Cavelier de Cuverville.
Un nom glorieux.

HYMNES, ROMANCES, ET CHANSONNETTES

La crche de Nol.
La Canadienne.
Aux raquetteurs de Sherbrooke.
Chant d'adieu.
Blanche, te souvient-il?
Chant du club de raquette Le Frontenac.
Hymne  St-Franois-d'Assise.
France et Canada.
Chant de l'Ouvrier.
Chanson des noces d'or.
La Capricieuse
La chanson du petit porteur.
Rose, coute-moi.
Rayons et ombres.
Les Canadiens.

UNE GERBE D'ACROSTICHES

A M. V. Billaud, de _l'Acadmie des Muses Santones_.
La femme canadienne.
A mes posies.



         ____________________

TYPOGRAPHIE DE L.-J. DEMERS ET FRRE
30--Rue de la Fabrique, Qubec--30
         ____________________








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